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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 65402 ***
-
-JACK LONDON
-
-CROC-BLANC
-
-(WHITE FANG)
-
-
-
-
-_Traduction de Paul Gruyer et Louis Postif_
-
-
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-
-
-PARIS
-
-LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie
-
-21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
-
-MCMXXIII
-
-
-
-
-TABLE
-
-INTRODUCTION
-I.--La piste de la viande
-II.--La louve
-III.--Le cri de la faim
-IV.--La bataille des crocs
-V.--La tanière
-VI.--Le louveteau gris
-VII.--Le mur du monde
-VIII.--La loi de la viande
-IX.--Les faiseurs de feu
-X.--La servitude
-XI.--Le paria
-XII.--La piste des dieux
-XIII.--Le pacte
-XIV.--La famine
-XV.--L'ennemi de sa race
-XVI.--Le dieu fou
-XVII.--Le règne de la haine
-XVIII.--La mort adhérente
-XIX.--L'indomptable
-XX.--Le maître d'amour
-XXI.--Le long voyage
-XXII.--La terre du Sud
-XXIII.--Le domaine du dieu
-XXIV.--L'appel de l'espèce
-XXV.--Le sommeil du loup
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-JACK LONDON
-
-QUELQUES MOTS SUR SA VIE ET SON ŒUVRE
-
-
-_Il est le Gorki américain. Comme le célèbre Moscovite, avec des
-réactions différentes tenant à la diversité des races, il connut les
-pires misères physiques et morales. Comme lui, il se redressa là où
-bien d'autres ont sombré et trouva le moyen de jeter sur le papier
-une œuvre originale et puissante, d'une vie intense, qui a été
-traduite à peu près dans toutes les langues, notamment en allemand, en
-suédois, en hollandais, en norvégien et en russe._
-
-_Il naquit à San-Francisco, en 1876. Son père, John London, exerçait
-en Californie le métier de frappeur. Il allait et venait dans le
-«ranch» et se louait, entre temps, comme gardien de ferme ou de
-bestiaux. Les atavismes les plus variés se croisaient et se
-superposaient dans le sang de la famille. Des Anglais, des Gallois, des
-Hollandais, des Suisses, des Français et des Allemands, six races au
-total, y avaient fusionné. Tous gens hardis et rudes, gens d'action
-et gens d'aventure, gens dépourvus des préjugés sociaux du vieux
-monde, qui avaient secoué derrière eux, sur le sol de leur patrie, la
-poussière de leurs souliers et s'en étaient venus, par delà
-l'Atlantique, interroger la vie et tenter un sort meilleur._
-
-_Le petit Jack était le dernier de la lignée, la dernière pierre qui
-allait rouler à son tour, en de rudes et chaotiques soubresauts._
-
-_Personne, sur le ranch, ne lui enseigna à lire ni à écrire. À cinq
-ans, il avait, seul, appris l'un et l'autre. Ses parents se
-décidèrent à l'envoyer dans une école, durant les quelques loisirs
-que lui laissait le travail manuel. Car, dès l'âge de huit ans, ils
-l'avaient engagé comme garçon de ferme. C'était, au demeurant,
-une école peu ordinaire. «Les élèves, nous a-t-il conté, étaient
-assis dans la classe, chacun devant un pupitre. Mais, le plus souvent,
-le magister était ivre. Alors tout le monde était debout et les plus
-âgés de nous battaient le magister. Celui-ci prenait sa revanche sur
-les plus jeunes et les rouait d'autant de coups qu'il en avait
-lui-même encaissés. Oui, vraiment, c'était là une belle école!_»
-
-_L'enfant commençait à réfléchir. Déjà il pensait. Il voyait plus
-loin que la vie matérielle et sentait obscurément qu'un autre monde
-moral existait, un autre univers que celui où il se débattait. Mais il
-demeurait sans guide aucun. Ni parents, ni amis qui le comprissent;
-personne avec qui formuler et échanger quelqu'une de ces idées qui
-germaient en lui. Les hommes parmi lesquels il vivait ne connaissaient
-qu'une joie, celle de l'alcool et, dès cinq ans, lui avaient appris
-à s'enivrer._
-
-_Il s'était procuré des livres et, dès qu'il en avait le loisir,
-il les dévorait._ L'Alhambra, _de Washington Irving, suscita en lui un
-grand enthousiasme[1]. À d'aide de vieilles briques, il se
-construisit un château en miniature, avec des tours, des minarets et
-des terrasses. Des inscriptions à la craie indiquaient l'emplacement
-des principales scènes du roman. Mais il ne se trouva personne, parmi
-les gens du ranch, pour comprendre ce chef-d'œuvre. Un jour, un homme
-de la ville étant venu à la ferme, en bel habit de drap et en souliers
-vernis, le petit Jack l'amena vers le palais qu'il avait bâti et
-l'interrogea sur l'_Alhambra. _Le citadin était non moins ignare que
-les gens du ranch._
-
-_L'enfant se désespérait. L'existence à laquelle il semblait
-condamné lui apparaissait effroyablement morne. Le spectacle même de
-la nature, car il était un rêveur, mais non un contemplatif,
-n'était pas pour lui une consolation. Il haïssait ces champs, ces
-bois, ces vallons, ces collines, qui lui étaient une prison. Comme le
-louveteau de Croc-Blanc, il voulait percer l'horizon qu'il avait
-devant lui, il prétendait crever le mur du monde qui l'entourait et
-jeter son défi à la vie_[2].
-
- *
-* *
-
-_À onze ans, ses vœux furent comblés. Avec ses parents, il quitta le
-ranch et s'en vint dans une ville, à Oakland, sur le Pacifique. Il y
-partagea son temps entre la bibliothèque publique, qui était gratuite,
-heureusement pour lui, la fréquentation des écoles et son nouveau
-métier de crieur de journaux, où il s'égosillait et qui le faisait
-vivre. Cette occupation encore n'était pas bien reluisante. Avec
-quelque patience, il aurait pu, semble-t-il, étant donnée son
-intelligence précoce, trouver mieux et se créer une situation sociale
-acceptable. Mais le démon des aventures et la haine de toute sujétion
-étaient en lui. Ses atavismes ancestraux le poussèrent vers
-l'inconnu. Il fit un premier saut hors la loi et, quittant le foyer
-familial, il s'aboucha avec des pilleurs d'huîtres, métier qui
-était alors fort fructueux. Il eut la chance de ne pas se faire prendre
-par les policiers._
-
-_Puis il s'engagea sur une goélette de garde-pêche et, comme le
-voleur qui se fait gendarme, il eut pour fonction désormais de
-coopérer à la répression de la contrebande du poisson. Le métier
-n'était pas sans risques. Les contrebandiers, Chinois, Grecs ou
-Italiens, ne craignaient ni Dieu ni diable, et plus d'un garde-pêche
-payait de sa vie son intervention. Il s'en tira sans écoper et, son
-engagement terminé, il s'embarqua pour la chasse aux phoques, au
-détroit de Behring et sur la côte du Japon._
-
-_Revenu à terre, après de terribles moments de désespoir, dont il se
-consolait dans l'ivresse, il rentra dans le giron familial et, comme
-il se sentait robuste et bien musclé, il s'embaucha comme docker. Sur
-son torse nu, ruisselant de sueur poussiéreuse et noire, il débarqua
-du charbon. Afin de varier son labeur, il passa ensuite dans une
-fabrique de jute, où la journée était de treize heures, de six heures
-du matin à sept heures du soir. Il s'était créé à lui-même une
-sorte d'Évangile social. Le travail physique était pour l'homme un
-devoir, la sanctification de la vie et son salut. «L'orgueil que je
-retirais d'une journée de besogne bien accomplie ne saurait se
-concevoir. J'étais l'exploité idéal, l'esclave-type, heureux de
-sa servitude.» C'est un zèle peu commun et dont les prêcheurs de
-travail d'ordinaire se gardent fort. Le peu de répits que lui
-laissaient l'usine et le repos, le jeune homme les consacrait à ses
-premiers essais littéraires._
-
-_Car le démon d'écrire ne l'avait point quitté. Et, comme un
-journal de San-Francisco offrait un prix pour un article descriptif, sa
-mère lui conseilla de tenter la chance. Il prit pour sujet:_ Un typhon
-sur la côte japonaise. _La première nuit, entre minuit et cinq heures
-et demie du matin, il aligna les deux mille mots exigés. La seconde
-nuit, mécontent de son œuvre, il coucha sur son papier deux mille
-autres mots. La troisième nuit, il fondit ensemble ses deux
-compositions. Sa peine ne fut point vaine, car le premier prix lui fut
-attribué. Le second et le troisième prix allèrent à des étudiants
-de l'Université de Stanford et de celle de Berkeley, par-dessus
-lesquels il passait ainsi._
-
-_Encouragé par ce succès, il adressa au même journal un second
-article, insuffisamment travaillé, et qui fut refusé. Cet échec le
-découragea. Il prit un bâton au poing, un sac sur son dos et,
-traversant tout le continent américain, s'en fut à pied, en
-traînant le long des routes, jusqu'à Boston. Il s'en revint de
-même, par le Canada, où il se fit condamner et emprisonner pour
-vagabondage. En 1895, à dix-neuf ans, il est de retour à Oakland, où
-nous le retrouvons portier de l'École Secondaire et... collaborateur
-du Bulletin littéraire de la même école. Ces choses-là, évidemment,
-ne se voient qu'en Amérique. Il donne au Bulletin ses premiers
-contes, récits vécus de ses aventures de terre et de mer et de sa
-randonnée pédestre. Cela dura ainsi pendant un an. Puis le métier de
-portier le dégoûta._
-
-_Jack vient à San-Francisco, où il se fait admettre à l'Université.
-Mais le gain du pain quotidien demeure amer. Il lui faut s'embaucher
-dans une blanchisserie et repasser des chemises, afin de pouvoir
-étudier et écrire. Le fer chaud et la plume alternent dans sa main.
-Mais de sa main lasse la plume tombait souvent, souvent sur le livre ses
-yeux se fermaient. Au bout de trois mois, il n'y peut plus tenir._
-
-_Alors, il part tout là-bas, vers le Nord, vers le Klondike et le pays
-de l'or. Mais bientôt une épidémie de scorbut se déclare. Il
-recommence, en sens inverse, le long voyage de quatre mille kilomètres,
-et se retrouve à Oakland où, son père étant mort, tout le fardeau de
-la famille lui retombe sur les épaules._
-
- *
-* *
-
-_Des jours meilleurs allaient luire cependant._
-
-_L'esprit de Jack London, parmi tant de traverses, commençait à se
-former et sa pensée se précisait. Ses voyages à travers la société
-et à travers le monde, pour mouvementés qu'ils eussent été, lui
-avaient apporté une ample moisson de souvenirs émotifs et
-d'impressions. Sa plume, errante dans le rêve, allait pouvoir
-s'exercer sur des réalités. Dans les solitudes neigeuses du Klondike
-et de la Terre du Nord, «où personne ne parle, où tout le monde
-pense», il s'était longuement replié sur lui-même. «Mon
-véritable horizon, dit-il, m'était apparu._»
-
-_Cet horizon n'était plus celui du travail manuel, si noble qu'il
-fût, et que force est bien d'abandonner, dans la société, à ceux
-qui n'en peuvent accomplir d'autre. Il y avait d'ailleurs
-pléthore de main-d'œuvre en Californie. Matériellement même, la
-littérature était pour Jack le salut._
-
-_Il commença par rédiger un récit d'un voyage au Klondike, qui ne
-trouva pas d'amateur. Un roman fut pareillement dédaigné. Mais un
-magazine californien accepta et publia un conte, qui fut payé cinq
-dollars et eut du succès. Un autre magazine demanda un deuxième conte
-et le paya quarante dollars. «Les choses commençaient à prendre
-tournure et il devenait probable que je n'aurais plus besoin, pendant
-quelque temps tout au moins, de décharger du charbon.» Pour beaucoup
-qu'il eût vécu, Jack n'avait que vingt-quatre ans. Malgré ses
-défauts et ses tares, cette société, maudite par lui dans sa misère,
-lui tendait la main et se trouvait, en somme, avoir du bon._
-
-_En 1900, paraissait le premier volume de Jack London,_ The Son of the
-Wolf _(le Fils du Loup), recueil de récits du pays de l'or. «Dès
-alors j'aurais pu, dit-il, gagner des sommes importantes comme
-journaliste. Mais je m'y refusai, estimant qu'un journal, cette
-machine à tuer les hommes, n'est nullement ce qui confient à un
-jeune homme, à l'époque de sa formation._»
-
-_Il continua donc à produire de nouveaux volumes qui, au nombre de
-cinquante, se succédèrent sans interruption:_ L'Appel du Wild, le
-Loup des Mers, Avant Adam, Radieuse Aurore, La Vallée de la Lune, Jerry
-des Iles, Le Talon de Fer, Le Vagabond des Étoiles, Michaël, frère
-de Jerry, _etc., auxquels il faut ajouter trois pièces de théâtre._
-
-«_Je suis, écrivait-il, un adepte du travail méthodique et je
-n'attends jamais l'inspiration. D'un tempérament naturellement
-insouciant et fantaisiste, facilement mélancolique, je suis arrivé à
-vaincre ces deux défauts. La discipline que j'ai connue comme matelot
-a toujours laissé sur moi son empreinte et peut-être lui suis-je
-redevable de la régularité de ma vie actuelle. Je ne prends que cinq
-heures et demie de sommeil, limite précise que je m'accorde, et rien
-n'a jamais été capable de me retenir plus longtemps au lit._»
-
-_Les portraits de Jack London nous le montrent avec une large carrure et
-de puissantes épaules--celles qui portaient les sacs de charbon,--des
-yeux flambants d'intelligence dans sa face rasée, et un menton
-proéminent, énergique et volontaire. D'autres portraits de lui
-l'évoquent en boxeur, à demi nu, et faisant valoir les muscles de sa
-poitrine et la force de ses biceps._
-
-_En parfait Américain, en effet, il était devenu un fervent de tous les
-sports. «J'aime la boxe, la natation, le yachting et même le
-cerf-volant. Bien qu'aimant la ville, je préfère habiter sa banlieue
-et jouir, près de la ville, de la campagne où la vie est meilleure et
-plus naturelle. Je regrette de n'avoir pas appris la musique.
-Aujourd'hui je m'adonnerais volontiers à la poésie, si je
-possédais pour vivre un ou deux millions de dollars.» Un ou deux
-millions de dollars pour faire décemment bouillir la marmite...
-L'ancien pilleur d'huîtres et débardeur avait, avouons-le, fait du
-chemin._
-
-_La mort, hélas! fauchait en 1916, à quarante ans et en pleine
-production, ce curieux et robuste gaillard. Depuis longtemps déjà il
-souffrait d'une entérite chronique, à laquelle s'ajoutait un
-épuisement nerveux qui lui avait fait perdre le sommeil. Le matin de
-son dernier jour (22 novembre 1916), son domestique japonais ne put le
-réveiller. Il appela la sœur de Jack, Elisa Shepard, qui elle-même
-alla quérir Mistress Charmian London. Jack était dans un état de
-prostration complet et il fut impossible de lui faire reprendre ses
-sens. Il présentait tous les symptômes d'un empoisonnement du
-sang. Quatre médecins furent mandés en hâte, d'Oakland et de
-San-Francisco. Mais il expira dans l'après-midi. Ses restes furent
-incinérés, selon sa volonté, et les cendres déposées dans un
-endroit de sa propriété, qu'il avait désigné. Bien qu'il eût eu
-l'intuition de sa fin prochaine, la veille de sa mort il avait fait sa
-promenade habituelle et lu comme de coutume_[3].
-
- *
-* *
-
-White Fang _ou_ Croc-Blanc, _que nous offrons aujourd'hui au public,
-histoire d'un loup qui vient à la civilisation et se fait chien, est
-comme_ The Call of the Wild _ou_ l'Appel du Wild, _histoire d'un chien
-qui retourne à l'état sauvage et se refait loup, comme_ Jerry des
-Iles _et_ Michaël, frère de Jerry, _histoires de chiens, un roman de
-psychologie animale._
-
-_D'autres auteurs ont mis en scène des animaux, mais dans un sens
-différent. Ceux que nous présente La Fontaine, par exemple, et plus
-près de nous R. Kipling, agissent en êtres humains et nous empruntent
-nos sentiments, dont il deviennent, avec plus ou moins de bonhomie ou de
-lyrisme, comme le miroir et le symbole. De nos caractères et de nos
-passions ils sont comme les synthèses. Les bêtes de Jack London, au
-contraire, agissent et pensent exclusivement en bêtes. L'auteur, dans
-les mornes solitudes du Wild, le Grand Désert Blanc, qui de la terre
-habitée monte vers le Cercle Arctique, les a longuement observés de
-près. Il a vécu avec eux, côte à côte, en ami ou en ennemi. Il
-s'est penché vers ces frères inférieurs, vers ces anneaux, moraux
-comme physiques, de la grande chaîne des êtres, dont l'homme, avec
-plus d'indignité parfois, occupe le sommet. Il a scruté leur pensée
-rudimentaire, interrogé leur cerveau. Se faisant, en imagination,
-chien, loup, lynx, porc-épic, écureuil, il s'est demandé quelle
-conception, plus ou moins développée, plus ou moins restreinte, toutes
-ces bêtes pouvaient bien avoir de la vie, ce qu'elles pouvaient en
-sentir et en comprendre, sous quel angle visuel les mêmes événements
-qui nous touchent pouvaient les atteindre et impressionner leurs
-cerveaux._
-
-_Quant au paysage évoqué, il n'est, en dehors de toute littérature
-descriptive proprement dite, qu'un décor, tragique à souhait, pour
-le drame qui s'y joue. Plus exactement, l'un et l'autre se
-confondent, car, sur cette Terre du Nord, dont l'écrivain éveille
-pour nous la poignante vision, il est impossible de séparer l'être
-de l'ambiance où il vit et qui l'étreint, la créature de la
-création. Rien ici ne saurait être factice. De Jack London on peut
-dire avec raison que l'œuvre est l'homme même. Ce sont ses
-ressouvenances, ses impressions, ses émotions, tout ce qu'il a vécu
-lui-même, qu'il nous dépeint._
-
-_Dans ce déchaînement des forces hostiles, parmi leur indestructible
-pérennité, «où l'homme est moins qu'une pomme de terre»,
-l'homme lutte cependant, il lutte et il pense. Il est le roseau
-pensant de Pascal, et surtout le roseau agissant. Car l'action, sur la
-Terre du Nord, est tout. Sans l'action, sans l'action perpétuelle,
-la mort est là, embusquée, qui ne tarde guère._
-
-_De même, avant de s'embarquer en une longue croisière sur le_ Snark,
-_il écrira: «Me voici, chétif animal appelé homme. Un brin de
-matière animée, cent soixante-cinq livres de chair, d'os, de nerfs,
-de tendons et de cerveau, tout cela doux et tendre, vulnérable et
-fragile, un brin de vie palpitante. Voilà tout ce que je suis. Autour
-de moi vont les grandes forces naturelles, menaces colossales, Titans de
-destruction, monstres dénués de sentiment, qui ont autant d'égards
-envers moi que moi pour le grain de sable que j'écrase sous mon pied.
-Ils ne me connaissent point, ils sont inconscients, impitoyables,
-amoraux. Ces monstres ont nom les cyclones et les tornades, les éclairs
-et le tonnerre, les lames furieuses et les trombes, les tremblements de
-terre et les volcans, les écumes qui heurtent avec fracas la côte
-hérissée de récifs, et les vagues qui bondissent par-dessus les
-sabords des plus grands navires, faisant des hommes une bouillie ou les
-projetant dans la mer. Aucun de ces monstres déchaînés ne connaît la
-minuscule créature, toute sensitive, toute de nerfs et de faiblesse,
-que les hommes, appellent Jack London et qui lui-même se croit quelque
-chose et même un être supérieur. Dans le conflit de tous ces Titans,
-dans le labyrinthe de périls dont ils m'enveloppent, je dois me
-frayer un chemin. Et le brin de vie que je suis exultera en triomphant
-d'eux._»
-
-_C'est tout cela que rend admirablement Jack London, et son style alors
-demeure net et ferme, ferme comme l'acte qu'il décrit. Tout ce qui
-est tragique, chez lui, l'est à souhait. Sa plume, par contre,
-devient plus indécise dès que la bataille de la vie se détend et que,
-dépouillant sa rude écorce, il se fait sentimental. L'auteur
-demeure, malgré lui, un être de drame et de souffrance. Parfois aussi,
-lorsqu'il tend aux considérations générales, son style se fait plus
-diffus. L'ancien fils du trappeur errant n'a pas suffisamment appris
-à mettre en ordre le flot de ses pensées et celui de ses phrases. Il
-est un émotif de premier ordre, mais la solide culture classique des
-races latines lui a manqué. Le rôle du traducteur devient alors
-infiniment délicat. Sans s'attacher obstinément à un mot à mot
-littéral, que rend plus difficile encore la différence de génie des
-langues anglo-saxonnes et de la langue française, celle-ci éprise
-avant tout de netteté et de clarté, le traducteur doit s'efforcer de
-faire jaillir, le plus fidèlement possible, la pensée enclose dans
-l'original._
-
-_Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, Jack London n'en
-demeure pas moins une des plus originales et des plus puissantes
-incarnations du génie anglo-saxon._
-
-
-PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF.
-
-
-[Note 1: On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et
-romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de
-nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en
-Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des
-meilleurs prosateurs anglais.]
-
-[Note 2: CROC-BLANC: _Le Mur du monde._]
-
-[Note 3: Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari
-(Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent
-être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a
-également écrit divers autres volumes, dont _Jack London dans les Mers
-du Sud_ et _Une femme parmi les Chasseurs de Têtes._]
-
-
-
-
-I
-
-LA PISTE DE LA VIANDE
-
-
-De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapins
-s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés
-par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient
-s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques, dans le jour
-qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans
-vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que
-la pensée s'enfuyait, devant elle, au delà même de la tristesse.
-Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique,
-comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le
-sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les
-vains efforts de notre être. C'était le _Wild_, le Wild farouche,
-glacé jusqu'au cœur, de la terre du Nord[4].
-
-Sur la glace du fleuve et comme un défi au néant du Wild, peinait un
-attelage de chiens-loups[5]. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait
-de neige. À peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en
-vapeur, pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux
-transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons.
-
-Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les
-attachaient à un traîneau, qui suivait, assez loin derrière eux, tout
-cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de
-bouleaux, solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de
-toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau, afin
-qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle
-qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était
-fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait
-presque toute la place. À côté d'elle, se tassaient divers autres
-objets: des couvertures, une hache, une cafetière et une poêle à
-frire.
-
-Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et,
-derrière le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le
-traîneau, en gisait un troisième, dont le souci était fini.
-Celui-là, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait
-jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et
-la vie lui est une offense. Il congèle l'eau, pour l'empêcher de
-courir à la mer; il glace la sève sous l'écorce puissante des
-arbres, jusqu'à ce qu'ils en meurent, et plus férocement encore,
-plus implacablement, il s'acharne sur l'homme, pour le soumettre à
-lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les
-êtres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement.
-
-Cependant, en avant et en arrière du traîneau, indomptables et sans
-perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore
-morts. Ils étaient vêtus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur
-haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de
-cristallisations glacées leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres,
-toute leur figure, si bien qu'il eût été impossible de les
-discerner l'un de l'autre. On eût dit des croque-morts masqués,
-conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque
-fantôme. Mais, sous ce masque, il y avait des hommes, qui avançaient
-malgré tout, sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse
-ironie, dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance
-d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et
-impassible que l'abîme infini de l'espace.
-
-Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et
-ménageant jusqu'à leur souffle. Partout autour d'eux était le
-silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pèse
-l'eau sur le corps du plongeur, à mesure qu'il s'enfonce plus
-avant aux profondeurs de l'Océan.
-
-Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour,
-lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri
-s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri
-se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa
-note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa.
-On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la
-sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur
-ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie.
-
-L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard
-se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la
-boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe.
-
-Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son.
-C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue
-qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux
-autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche
-du second cri.
-
---Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant.
-
-Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait
-un effort pour parler.
-
---La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis
-plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin.
-
-Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la
-clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux.
-
-Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et
-les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis,
-à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le
-cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les
-chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher
-à fuir et à se sauver dans les ténèbres.
-
---Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulièrement fidèles à
-notre compagnie, observa Bill.
-
-Henry, penché sur le feu et occupé à faire fondre un peu de glace,
-pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis
-sur le cercueil et ayant commencé à manger:
-
---Ils savent, dit-il, que près de nous leurs peaux sont sauves, et
-ils préfèrent manger qu'être mangés. Ces chiens ne manquent pas
-d'esprit.
-
-Bill secoua la tête:
-
---Oh! je n'en sais rien!
-
-Son camarade le regarda avec étonnement.
-
---C'est la première fois, Bill, que je vous entends suspecter
-l'intelligence des chiens.
-
---Avez-vous remarqué, reprit l'autre, en mâchant des fèves avec
-énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur
-dîner. Combien avez-vous de chiens Henry?
-
---Six.
-
---Bien, Henry.
-
-Bill s'arrêta un instant, comme pour donner plus de poids à ses
-paroles.
-
---Nous disions que nous avions six chiens. J'ai pris six poissons
-dans le sac et j'en ai donné un à chaque chien. Eh bien! je me suis
-trouvé à court d'un poisson.
-
---Vous avez mal compté.
-
---Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J'ai pris
-six poissons et N'a-qu'une-Oreille[6] n'en a pas eu. Alors je suis
-revenu au sac et j'y ai pris un septième poisson, que je lui ai
-donné.
-
---Nous n'avons que six chiens, répliqua Henry.
-
---Je n'ai pas dit qu'il n'y avait là que des chiens, mais
-qu'ils étaient sept convives, à qui j'ai donné du poisson.
-
-Henry s'arrêta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les
-bêtes.
-
---En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six à présent.
-
---J'ai vu le septième convive s'enfuir à travers la neige.
-
-Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara:
-
---Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin.
-
---Qu'entendez-vous par là?
-
---J'entends que l'excès de nos peines influe durement sur vos
-nerfs et que vous commencez à voir des choses...
-
---C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill, avec
-gravité. Mais les traces laissées derrière lui par le septième
-animal sont encore marquées sur la neige. Je vous les montrerai, si
-vous le désirez.
-
-Henry ne répondit point et se remit à manger en silence. Lorsque
-le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant
-la bouche, du revers de sa main:
-
---Alors, Bill, vous croyez que cela était?
-
-Un long cri d'appel, à la fois lamentable et sauvage, jaillissant de
-l'obscurité, l'interrompit. Il se tut, pour écouter, et, tendant
-la main dans la direction d'où le cri était issu:
-
---C'est un d'eux, dit-il, qui est venu?
-
-Bill approuva de la tête.
-
---Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Vous avez remarqué
-vous-même quel vacarme ont fait les chiens.
-
-Cris et cris, après cris, se répondant, de près, de loin, de tous
-côtés, semblaient avoir mué tout à coup le Wild en une maison de
-fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient
-venus se tasser, les uns contre les autres, autour du foyer, si près
-que leurs poils en étaient roussis par la flamme.
-
-Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, après en avoir
-tiré quelques bouffées:
-
---Je songe, Henry, que celui qui est là-dedans (et il indiquait, de
-son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement
-plus heureux que vous et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager
-aussi confortablement après notre mort, aurons-nous seulement, un jour,
-quelques pierres sur notre carcasse? Ce qui me dépasse, c'est
-qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays, un lord ou
-quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu à trimarder pour
-la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guêtres
-sur cette fin de terre, abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne
-puis le comprendre exactement.
-
---Il aurait pu vivre un bon vieil âge mûr, s'il était demeuré
-chez lui, approuva Henry.
-
-Bill allait continuer la conversation, quand il vit, dans le noir mur de
-nuit qui se pressait sur eux et où toute forme était indistincte, une
-paire d'yeux, brillants comme des braises. Il la montra à Henry, qui
-lui en montra une seconde, puis une troisième. Un cercle d'yeux
-étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se
-déplaçait, ou disparaissait, pour reparaître à nouveau, l'instant
-d'après.
-
-La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient,
-affolés, autour du feu, ou venaient, en rampant, se tapir entre les
-jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux
-bascula dans la flamme. Il se mit à pousser des hurlements plaintifs,
-tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brûlée.
-Ce remue-ménage fit se disperser le cercle d'yeux, qui se reforma,
-une fois l'incident terminé et les chiens calmés.
-
---C'est, dit Bill, une fâcheuse et blâmable situation, de se
-trouver à court de munitions.
-
-Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon à étendre, sur des
-branches de sapin préalablement disposées sur la neige, un lit de
-couvertures et de fourrures.
-
-Henry grogna, tout en commençant à délacer ses mocassins de peau de
-daim:
-
---Combien, dites-vous, Bill, qu'il nous reste de cartouches?
-
---Trois. Et je voudrais qu'il y en eût trois cents. Je leur
-montrerais alors quelque chose, à ces damnés.
-
-Il secoua son poing, avec colère, vers les yeux luisants. Puis ayant
-enlevé à son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant
-le feu.
-
---Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu
-50° sous zéro[7] depuis deux semaines. Plût à Dieu que nous
-n'eussions pas entrepris cette expédition! je n'aime pas la
-tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle
-est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit
-plus question! Heureux le jour où nous nous retrouverons, vous et moi,
-au Fort M'Gurry, tranquillement assis auprès du feu et jouant aux
-cartes. Voilà mes souhaits!
-
-Henry poussa un nouveau grognement et se glissa dans le lit. Comme il
-allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité:
-
---Dites-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre à nos bêtes
-et attraper un poisson, pour quoi, dites-moi, les chiens ne lui sont-ils
-pas tombés dessus? C'est là ce qui me tourmente.
-
---Vous vous faites, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry, d'une
-voix ensommeillée. Vous n'étiez pas ainsi autrefois. Vous digérez
-mal, je pense. Mais assez péroré! Dormez, sinon vous serez demain,
-fort mal en point. Vous vous mettez, sans raison, la cervelle à
-l'envers.
-
-Les deux compagnons, là-dessus, s'assoupirent. Ils soufflaient
-lourdement, côte à côte, sous la même couverture.
-
-Le feu tomba peu à peu et les yeux brillants resserrèrent le cercle
-qu'ils traçaient. Dès que deux d'entre eux s'avançaient, plus
-proches, les chiens grondaient, apeurés et menaçants à la fois. Leurs
-cris devinrent si forts, à un moment, que Bill s'éveilla.
-
-Il descendit du lit avec précaution, afin de ne pas troubler le sommeil
-de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Dès que la flamme se
-fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le
-groupe des chiens. Puis, s'étant frotté les paupières, il se reprit
-à les regarder, avec plus d'attention. Après quoi, s'étant coulé
-sous la couverture:
-
---Henry... Oh! Henry!
-
-Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille.
-
---Qu'est-ce qui ne va pas? interrogea-t-il.
-
---Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont sept derechef.
-
-Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants
-après, il ronflait à poings fermés.
-
-C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors du
-lit son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point
-naître avant que trois heures encore ne se fussent écoulées. Il se
-mit, dans l'obscurité, à préparer le déjeuner, tandis que Bill
-roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ.
-
---Dites-moi, Henry, demanda-t-il soudainement. Combien de chiens
-prétendez-vous que nous avons?
-
---Six.
-
---Erreur! s'exclama Bill, triomphant.
-
---Sept, de nouveau? questionna Henry.
-
---Non. Cinq! Un est parti.
-
---L'Enfer! cria Henry, avec colère.
-
-Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens:
-
---Vous avez raison, Bill, Boule-de-Suif[8] est parti.
-
---Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée
-nous aura caché sa fuite.
-
---Ce n'est pas de chance, pour lui ni pour nous. Ils l'auront
-avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant
-dans leur gosier. Malédiction sur eux!
-
---Ce fut toujours un chien fou, observa Bill.
-
---Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se
-suicider de la sorte?
-
-Henry jeta un coup d'œil sur les survivants de l'attelage,
-supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur
-caractère et de leurs aptitudes.
-
---Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait à en faire
-autant. On frapperait dessus à coups de bâton qu'ils refuseraient de
-s'éloigner.
-
---J'ai toujours pensé, dit Bill, et je le répète, que
-Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu fêlée.
-
-Telle fut l'oraison funèbre d'un chien, mort en cours de route, sur
-une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien
-d'hommes, n'en ont pas même une semblable!
-
-
-[Note 4: Le _Wild_ est un terme générique, intraduisible, qui, comme
-le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle
-désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types
-qui la constituent. Le _Wild_ comprend, dans l'Amérique du Nord, la
-région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui
-ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace
-éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait
-partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol,
-très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et
-l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la
-neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise
-vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible
-profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation
-hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de
-transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-[Note 5: _Wolfdogs_, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par
-leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels
-des traîneaux. (_Idem._)]
-
-[Note 6: _One Ear._]
-
-[Note 7: Il s'agit de degrés Fahrenheit (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 8: _Fatty._]
-
-
-
-
-II
-
-LA LOUVE
-
-
-Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement
-rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu
-joyeux et poussèrent de l'avant dans les ténèbres qui n'étaient
-point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces,
-continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid.
-Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença à paraître. À
-midi, le ciel, vers le Sud, parut se réchauffer et se teignit de
-couleur rose. La ligne de démarcation se dessina, que met la rondeur de
-la terre entre les pays méridionaux, où luit le soleil, et le monde du
-Nord. Mais la couleur rose, rapidement, se fana. Un jour gris lui
-succéda, qui dura jusqu'à trois heures, puis disparut à son tour,
-et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et
-silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse, à
-droite, à gauche, recommencèrent, provoquant parmi les chiens, tout
-harassés qu'ils fussent, de folles paniques.
-
---Je voudrais bien, dit Bill, en remettant, pour la vingtième fois,
-les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et
-nous laissent tranquilles.
-
---Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva
-Henry.
-
-Le campement fut dressé, comme le soir précédent. Henry surveillait
-la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri, poussé
-par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le
-fit sursauter. Il releva le nez, juste à temps pour voir une forme
-vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il
-aperçut Bill, qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux,
-mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue
-et une partie du corps d'un saumon séché.
-
---Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a
-reçu pour le reste. L'entendez-vous hurler?
-
---Et quelle figure avait-il, ce voleur? demanda Henry.
-
---Je n'ai pu le bien voir. Mais ce que je sais, c'est qu'il a
-quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble à celle d'un
-chien.
-
---Ce doit être, j'en jurerais, un loup apprivoisé.
-
---Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour être venu ici au moment
-juste du dîner et emporter un morceau de poisson!
-
-Les deux hommes, assis sur la boîte oblongue, avaient, après avoir
-mangé, humé leurs pipes, comme ils en avaient l'habitude. Le cercle
-d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus
-proche.
-
-Bill se reprit à gémir.
-
---Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur
-quelque autre gibier, et qu'ils décampent à sa suite! Ce serait
-pour nous un débarras...
-
-Henry eut l'air de n'avoir pas entendu. Mais, comme Bill faisait
-mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge.
-
---Arrêtez, Bill, vos croassements. Vous avez des crampes d'estomac,
-je vous l'ai déjà dit, et c'est ce qui vous fait divaguer. Avalez
-une pleine cuillerée de bi-carbonate de soude, cela vous calmera, je
-vous assure et vous redeviendrez d'une plus plaisante compagnie.
-
-Le matin suivant, d'énergiques blasphèmes, proférés par Bill,
-réveillèrent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, à la lueur
-du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui
-agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses
-grimaces.
-
---Hello! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau?
-
---Grenouille[9] a décampé, fut la réponse.
-
---Non?
-
---Je dis oui.
-
-Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta
-avec soin, après quoi il se joignit à Bill pour maudire les pouvoirs
-malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien.
-
---Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill.
-
---Et celui-là n'était pas un chien fou, ajouta Henry.
-
-Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funèbre.
-
-Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent
-attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente.
-Les deux hommes peinaient, sans parler. Le silence n'était interrompu
-que par les cris qui les poursuivaient et qui s'attachaient,
-invisibles, à leur marche. Mêmes paniques des chiens, mêmes écarts
-de leur part, hors du sentier tracé, et même lassitude physique et
-morale des deux hommes, qui en résultait.
-
-Quand le campement eut été établi, Bill, à la mode indienne, enroula
-autour du cou des chiens une solide lanière de cuir, à laquelle était
-lié, à son tour, un bâton de cinq à six pieds de long. Le bâton, à
-son autre extrémité, était attaché, par une seconde lanière, à un
-pieu fiché en terre. Les joints, de chaque côté, étaient si serrés
-que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger.
-
---Regardez, Henry, dit Bill, avec satisfaction, si j'ai bien
-travaillé! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles
-jusqu'à demain. S'il en manque un seul à l'appel, je veux me
-passer de mon café.
-
-Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant à Bill le
-cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisième soir, les
-enserrait:
-
---Dommage, tout de même, fit-il, de ne pouvoir flanquer à ceux-ci
-quelques bons coups de fusil! Ils ont compris que nous n'avions pas
-de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis.
-
-Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils
-regardaient les formes vagues aller et venir, hors de la frontière de
-lumière que marquait le feu. En observant avec attention les endroits
-où une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la
-silhouette de l'animal, qui se dessinait et se mouvait dans les
-ténèbres.
-
-Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens, les fit se
-détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et
-geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces dans la
-direction de l'ombre, sur son bâton, qu'il mordait frénétiquement
-et à pleines dents.
-
---Bill, regardez ceci! chuchota Henry.
-
-Dans la lumière du feu, un animal, semblable à un chien, se glissait,
-d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en même temps
-audacieux et craintif, observant les deux hommes avec précaution, et
-cherchait visiblement à se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille,
-s'aplatissant vers lui, sur le sol, redoublait ses gémissements.
-
---C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la
-meute. Quand elle a attiré un chien à sa suite, toute la bande tombe
-dessus et le mange.
-
-Au même moment, une des bûches empilées sur le feu dégringola, en
-éclatant avec bruit. L'étrange animal, effaré, fit un saut en
-arrière, dans les ténèbres, et disparut.
-
---Je pense une chose, dit Bill.
-
---Laquelle, s'il vous plaît?
-
---C'est que l'animal vu par nous est le même que celui qui a
-été rossé hier par mon gourdin.
-
---Il n'y a pas au monde le plus léger doute sur ce point.
-
---Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa
-familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas
-naturelle et choque toutes les idées reçues.
-
---Ce loup en connait certainement plus qu'un loup qui se respecte ne
-doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du
-repas des chiens. Cet animal a de l'expérience.
-
---Le vieux Villan, dit Bill, en se parlant tout haut à lui-même,
-possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir
-avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi. Car je le tuai un beau
-jour, dans un pacage d'élans, sur _Little Stick._ Le vieux Villan en
-pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce
-chien depuis trois ans. Tout ce temps, le chien était demeuré avec les
-loups.
-
---Je pense, opina Henry, que vous avez trouvé la vérité. Ce loup
-est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de
-l'homme.
-
---Si j'ai quelque chance, de ce loup qui est un chien nous aurons la
-peau, déclara Bill. Nous ne pouvons continuer à perdre d'autres
-bêtes.
-
---Souvenez-vous qu'il ne nous reste plus que trois cartouches.
-
---Je le sais et les réserve pour un coup sûr.
-
-Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner,
-accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son
-camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prêts.
-Bill commença à manger, dormant encore.
-
-Ayant remarqué que sa tasse à café était vide, il se pencha pour
-atteindre la cafetière. Mais celle-ci était du côté d'Henry et
-hors de sa portée.
-
---Dites-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement
-d'amitié, n'avez-vous rien oublié de me donner?
-
-Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tête. Bill
-avança sa tasse vide.
-
---Vous n'aurez pas de café, prononça Henry.
-
---Aurait-il été renversé? demanda Bill avec anxiété.
-
---Ce n'est pas cela.
-
---Si vous m'en refusez, vous allez arrêter ma digestion.
-
---Vous n'en aurez pas!
-
-Un flux de sang et de colère monta au visage de Bill.
-
---Voulez-vous, je vous prie, parler et vous expliquer?
-
---Gros-Gaillard[10] est parti.
-
-Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tête et
-compta les chiens.
-
---Comment cela est il arrivé? demanda-t-il, anéanti.
-
---Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-même
-la lanière qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura
-rendu sans doute ce service.
-
---Le damné chien! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré
-son compère.
-
---En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose
-qu'il est déjà digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans les
-ventres de vingt loups différents.
-
-Cette troisième oraison funèbre prononcée, Henry poursuivit:
-
---Maintenant, Bill, voulez-vous du café?
-
-Bill fit un signe négatif.
-
---C'est bien certain? insista Henry, en levant la cafetière, il
-est pourtant bon.
-
-Mais Bill était têtu. Il mit sa tasse à l'écart.
-
---J'aimerais mieux, dit-il, être pendu ding-ding-dong. J'ai
-donné ma parole et je la tiendrai.
-
-Il absorba son déjeuner à sec et ne l'arrosa que de malédiction, à
-l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais
-tour.
-
---Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur
-atteinte.
-
-Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé
-plus de cent yards[11], quand Henry, qui allait devant, heurta du pied,
-dans l'obscurité, un objet qu'il ramassa, puis qu'il lança,
-s'étant retourné, dans la direction de Bill.
-
---Tenez, Bill, dit-il, voilà quelque chose qui pourra vous être
-utile.
-
-Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de
-Gros-Gaillard; le bâton auquel il avait été attaché.
-
---Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la
-peau, et tout. Le bâton même est aussi net que le dessus de ma main;
-ils ont mangé le cuir qui le garnissait à ses deux bouts. Ils ont
-l'air terriblement affamés. Pourvu que vous et moi nous ne subissions
-pas un sort identique avant d'être parvenus au terme de notre voyage!
-
-Henry se mit à rire.
-
---C'est la première fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des
-loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et
-sauf. Prenez votre courage à deux mains et ne craignez rien. Ils ne
-nous auront pas, mon fils.
-
---Voilà ce qu'on ne sait pas; oui, ce qu'on ne sait pas.
-
---Vous êtes pâle et avez une mauvaise circulation du sang. Il vous
-faudrait de la quinine. Je vous en bourrerai quand nous serons arrivés.
-
-Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents.
-Apparition de la lumière à neuf heures; à midi, le reflet lointain,
-vers le Sud, du soleil invisible; puis la grise après-midi,
-précédant la nuit rapide. À l'heure où le soleil esquissait son
-faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit:
-
---Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire.
-
---Soyez prudent et gardez-vous qu'il ne vous arrive malheur!
-
-Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure après, vers
-son compagnon, qui l'attendait avec une certaine anxiété.
-
---Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous,
-courant de-ci, de-là, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont
-sûrs de nous avoir et qu'il leur suffit de patienter. En attendant
-ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent.
-
---Vous prétendez, observa Henry, qu'ils sont sûrs de nous avoir?
-
-Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua:
-
---J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres à faire peur. Ils
-n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien
-entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas
-loin. Leurs côtes sont pareilles à des planches à laver et leurs
-estomacs remontés collent presque à l'épine dorsale. Ils en sont,
-je puis vous le dire, à la dernière phase de la désespérance. Ils
-sont à demi enragés et attendent.
-
-Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand Henry, qui
-avait pris la place d'arrière et poussait le traîneau, afin
-d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement
-étouffé. Derrière eux, en pleine vue et sur la même piste qu'ils
-venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une
-forme velue. La bête trottinait sans effort apparent, semblant glisser
-plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arrêtés, elle
-s'arrêta ainsi qu'eux et, ayant levé la tête, elle les regarda
-avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur,
-comme pour se faire d'eux une opinion.
-
---C'est la louve! dit Bill.
-
-Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et il vint, derrière le
-traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinèrent
-l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur
-avait déjà soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter
-encore, en avant, de quelques pas, puis s'arrêter, puis recommencer
-à diverses reprises le même manège, jusqu'à ce qu'il ne se
-trouvât plus qu'à une courte distance. Alors il fit halte, la tête
-dressée, près d'un groupe de sapins, et se remit à observer les
-deux hommes. Il les considérait avec une insistance singulière, comme
-eût pu le faire un chien, mais sans qu'il y eût rien dans ses yeux
-du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était
-celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bête,
-aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt
-grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des
-spécimens les plus importants de l'espèce.
-
---Il doit mesurer près de deux pieds et demi à hauteur d'épaule,
-constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long.
-
---Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai
-jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge, et même sur
-l'orangé. Elle a un ton cannelle.
-
-La robe de la bête n'était point cependant de cette couleur et le
-gris y dominait, comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et
-indéfinissables reflets couraient par moment sur le poil, qui
-trompaient et illusionnaient la vue.
-
---On dirait un rude et gros chien de traîneau, poursuivit Bill. Je ne
-serais pas autrement étonné de voir cet animal remuer la queue.
-
---Hé! gros chien, appela-t-il. Venez, vous! quel que vous soyez!
-
---Il n'a pas de toi la moindre peur, dit Henry, en riant.
-
-Bill agita sa main, fit semblant de menacer, cria à tue-tête. La bête
-ne manifesta aucune crainte et se contenta de se mettre légèrement en
-garde. Elle ne cessait point de dévisager les deux hommes, avec une
-fixité affamée. Son désir évident était, si elle l'osait, de
-venir à cette viande et de s'en repaître.
-
---Écoutez, Henry, dit Bill, en baissant la voix, très bas. Voici le
-cas d'utiliser nos trois cartouches. Mais il faut ne point manquer le
-coup et qu'il soit mortel, qu'en pensez-vous?
-
-Henry approuva et Bill, avec mille précautions, amena à lui le fusil.
-Mais à peine avait-il fait le geste de le lever vers son épaule que la
-louve, faisant un saut de côté, hors de la piste, disparut parmi les
-sapins.
-
-Les deux compagnons se regardèrent. Henry sifflota, d'un air entendu,
-et Bill, se morigénant lui-même, remit en place le fusil.
-
---Je devais m'y attendre, dit-il. Un loup assez instruit pour venir
-partager le dîner de nos chiens doit être également renseigné sur
-les coups de fusil. Sa science est la cause de tous nos malheurs. Mais
-je le démolirai, aussi sûr que mon nom est Bill! Puisqu'il est trop
-rusé pour être tué à découvert, j'irai le tirer de l'affût.
-
---Si vous voulez tenter de l'abattre, faites-le d'ici, conseilla
-Henry. Que la bande survienne autour de vous, en admettant que vos trois
-cartouches tuent trois bêtes, les autres vous régleront votre compte.
-
-On campa de bonne heure, ce soir-là. Les trois chiens survivants
-avaient remorqué moins vite le traîneau et avaient été las plus
-tôt. Les deux hommes ne dormirent que d'un œil. Le cercle
-d'ennemis s'était resserré encore. Sans cesse il fallait se
-relever, pour attiser le feu, afin que la flamme ne tombât point.
-
---J'ai ouï des marins, dit Bill, me parler des requins qui ont
-coutume de suivre les navires. Les loups sont les requins de la terre.
-Ils s'y connaissent mieux que nous dans leurs affaires. Ils savent que
-bientôt ils nous auront.
-
---Ils vous ont déjà à moitié, rétorqua Henry, avec rudesse, vous
-qui vous laissez aller à parler ainsi. C'en est fait d'un homme,
-dès l'instant où il se déclare perdu. Vous êtes, rien qu'en le
-disant, à demi mangé.
-
---Ils en ont mangé d'autres, et qui nous valaient, vous et moi,
-répondit Bill.
-
---Assez croassé! Vous m'excédez plus que de raison.
-
-Henry tourna brusquement le dos à Bill, et il s'attendait à ce que
-celui-ci, avec le caractère emporté qu'il lui connaissait,
-s'irritât du ton tranchant de ses paroles. Mais Bill ne répondit
-rien.
-
---Mauvais présage, songea Henry, dont les paupières se fermaient
-malgré lui. Le moral de Bill, il n'y a pas à s'y tromper, est
-gravement entamé. J'aurai, demain matin, fort à faire pour retaper
-ce garçon.
-
-
-[Note 9: Frog.]
-
-[Note 10: _Spanker._]
-
-[Note 11: Le _yard_ mesure environ 91 centimètres (914 millimètres),
-soit un peu moins d'un mètre. (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-III
-
-LE CRI DE LA FAIM
-
-
-La journée débuta sous de meilleurs auspices. Les deux hommes
-n'avaient pas perdu de chien durant la nuit et c'est l'esprit le
-plus léger qu'ils se remirent en chemin, dans le silence, le noir et
-le froid, Bill semblait avoir oublié ses sinistres pressentiments et
-quand, à midi, les chiens renversèrent le traîneau, à un mauvais
-passage, c'est en plaisantant qu'il accueillit l'accident.
-
-C'était pourtant un effrayant pêle-mêle. Le traîneau, sens dessus
-dessous, demeurait suspendu entre le tronc d'un arbre et un énorme
-roc. Il fallut d'abord déharnacher les chiens, afin de les dégager
-et de démêler leurs traits. Ceci fait et tandis que les deux hommes
-s'occupaient de remettre sur pied le traîneau, Henry aperçut
-N'a-qu'une-Oreille qui était en train de se défiler en rampant.
-
---Ici, toi, N'a-qu'une-Oreille! cria-t-il, en se retournant vers
-le chien.
-
-Mais le chien, au lieu de lui obéir, fit un bond en avant et se sauva,
-en courant de toutes ses forces, ses harnais traînant derrière lui.
-
-Tout là-bas, sur la piste, la louve l'attendait. En s'approchant
-d'elle, il parut soudain hésiter et ralentit sa course. Il la
-regardait fixement, avec crainte et désir à la fois. Elle semblait
-l'aguicher et lui sourire de toutes ses dents, puis fit un pas vers
-lui, en manière d'avance. N'a-qu'une-Oreille se rapprocha, mais
-en se tenant encore sur ses gardes, la tête dressée, les oreilles et
-la queue droites.
-
-Quand il l'eut jointe, il essaya de frotter son nez contre le sien;
-mais elle se détourna, avec froideur, et fit un pas en arrière. Elle
-répéta plusieurs fois sa manœuvre, comme pour l'entraîner loin de
-ses compagnons humains. À un moment (on eût dit qu'une vague
-conscience du sort qui l'attendait flottait dans sa cervelle de
-chien), N'a-qu'une-Oreille, s'étant retourné, regarda derrière
-lui ses deux camarades de trait, le traîneau renversé et les deux
-hommes qui l'appelaient. Mais la louve lui ayant tendu son nez, pour
-qu'il s'y frottât, il en oublia aussitôt toute autre idée et se
-reprit à la suivre au bout de quelques minutes, dans un prude et
-nouveau recul qu'elle effectua.
-
-Bill, pendant ce temps, avait songé au fusil. Mais celui-ci était pris
-sous le traîneau et quand, avec l'aide d'Henry, il eut mis la main
-dessus, le chien et la louve étaient trop éloignés de lui, trop près
-aussi l'un de l'autre pour qu'il pût tirer.
-
-Trop tard, N'a-qu'une-oreille connut son erreur. Les deux hommes le
-virent qui revenait vers eux à fond de train. Mais déjà une douzaine
-de loups maigres, bondissant dans la neige, fonçaient à angle droit
-sur le chien, afin de lui couper la retraite. La louve avait, quant à
-elle, cessé ses grâces et ses pudeurs, et s'était jetée sur son
-amoureux, avec un rauque grognement. Il l'avait bousculée d'un coup
-d'épaule et elle s'était jointe aux autres poursuivants. Elle le
-talonnait de près.
-
---Où allez-vous? cria Henry, en posant sa main sur le bras de Bill.
-
-Bill se dégagea, d'un mouvement brusque.
-
---Je ne puis, dit-il, supporter ce qui se passe. Ils ne doivent plus
-avoir, si je puis l'empêcher, aucun de nos chiens.
-
-Le fusil au poing, il s'enfonça dans les taillis qui bordaient le
-sentier.
-
---Attention, Bill! lui jeta Henry, une dernière fois. Soyez prudent!
-
-Henry, assis sur le traîneau, vit disparaître son compagnon.
-N'a-qu'une-Oreille avait quitté la piste et tentait de rejoindre le
-traîneau en décrivant un grand cercle. Henry l'apercevait par
-instants, détalant à travers des sapins clairsemés et s'efforçant
-de gagner les loups en vitesse, tandis que Bill allait essayer, sans nul
-doute, d'enrayer la poursuite. Mais la partie était perdue
-d'avance. D'autant que de nouveaux loups, sortant de partout, se
-joignaient à la chasse.
-
-Tout à coup, Henry entendit un coup de fusil, puis deux autres
-succéder rapidement au premier, et il connut que la provision de
-cartouches de Bill était finie. Il y eut un grand bruit, des
-grondements et des cris. Henry reconnut la voix du chien, qui gémissait
-et hurlait. Un cri de loup lui annonça qu'un des animaux avait été
-atteint. Et ce fut tout. Gémissements et grognements moururent et le
-silence retomba sur le paysage solitaire.
-
-Henry demeura longtemps assis sur le traîneau. Il n'avait pas besoin
-d'aller voir ce qui était advenu. Cela il le savait comme s'il en
-eût été spectateur. Il se dressa pourtant, à un moment, avec un
-tressaillement, et, dans une hâte fébrile, chercha la hache qui était
-parmi les bagages. Puis il se rassit et songea longuement, en société
-des deux chiens qui lui restaient et qui demeuraient à ses pieds,
-couchés et tremblants.
-
-Il se leva, à la fin, en proie à une immense faiblesse, comme si toute
-force de résistance s'était anéantie en lui, et se mit en devoir
-d'atteler les chiens au traîneau. Lui-même passa sur son épaule un
-harnais d'homme et tira, de concert avec les deux bêtes. L'étape
-fut courte. Dès que le jour commença à baisser, Henry se hâta
-d'organiser le campement. Il donna aux chiens leur nourriture, fit
-cuire et mangea son dîner, et dressa son lit près du feu.
-
-Mais il n'avait pas encore fermé les yeux qu'il vit les loups
-arriver et, cette fois, s'avancer tellement près qu'il n'y avait
-pas à songer même à dormir. Ils étaient là, autour de lui, si peu
-loin qu'il pouvait les regarder, comme en plein jour, couchés ou
-assis autour du foyer, rampant sur leurs ventres, et tantôt avançant,
-tantôt reculant. Certains d'entre eux dormaient, couchés en rond
-dans la neige, comme des chiens. Il ne cessa pas, un seul instant,
-d'aviver la flamme, car il savait qu'elle était le seul obstacle
-entre sa chair et leurs crocs. Les deux chiens se pressaient contre lui,
-implorant sa protection. De temps à autre, le cercle des loups
-s'agitait, ceux qui étaient couchés se relevaient, et tous hurlaient
-en chœur. Puis ils se recouchaient ou s'asseyaient, le cercle se
-reformant plus près.
-
-À force, cependant, d'avancer d'un pouce, puis d'un pouce, un
-instant arriva où les loups le touchaient presque. Alors il prit des
-brandons enflammés et commença à les jeter dans le tas de ses
-ennemis. Ceux-ci bondissaient en arrière, d'un saut hâtif,
-accompagné de cris de colère et de grognements peureux, quand une
-branche, bien lancée, atteignait l'un d'eux.
-
-Le matin trouva l'homme hagard et brisé, les yeux dilatés par le
-manque de sommeil. Il cuisina et absorba son déjeuner. Puis quand la
-lumière eut dispersé la troupe des loups, il s'occupa de mettre à
-exécution un projet qu'il avait médité durant de longues heures de
-la nuit. Ayant abattu, à coups de hache, de jeunes sapins, il en fit,
-en les liant en croix, les traverses d'un échafaudage assez élevé,
-dont quatre autres grands sapins, restés debout, formèrent les
-montants. Se servant ensuite des courroies du traîneau comme de cordes,
-et les chiens tirant avec lui, il hissa au sommet de l'échafaudage le
-cercueil qu'il avait convoyé.
-
---Ils ont eu Bill, dit-il, en s'adressant au corps du mort, quand
-celui-ci fut installé dans sa sépulture aérienne, et ils m'auront
-peut-être. Mais, vous, jeune homme, ils ne vous auront pas.
-
-Le traîneau filait maintenant derrière les chiens, qui haletaient
-d'enthousiasme, car ils savaient, eux aussi, que le salut était pour
-eux dans le chenil du Fort M'Gurry. Mais les loups n'avaient pas
-été loin et c'est ouvertement qu'ils avaient, désormais, repris
-leur poursuite. Ils trottinaient tranquillement derrière le traîneau,
-ou rangés en files parallèles, leurs langues rouges pendantes, leurs
-flancs maigres ondulant sur leurs côtes, qui se dessinaient à chacun
-de leurs mouvements. Henry ne pouvait s'empêcher d'admirer qu'ils
-fussent encore capables de se tenir sur leurs pattes, sans s'effondrer
-sur la neige.
-
-À midi, vers le Sud, ce ne fut pas seulement un reflet du soleil qui
-apparut, mais l'astre lui-même, dont la partie supérieure émergea
-de l'horizon, pâle et dorée. Henry vit là un heureux présage. Le
-soleil était revenu et les jours allaient grandir. Mais sa joie fut de
-courte durée. La lumière, presque aussitôt, se remit à baisser et il
-s'occupa, sans plus tarder, de s'organiser pour la nuit. Les
-quelques heures de clarté grisâtre et de terne crépuscule qu'il
-avait encore devant lui furent utilisées à couper, pour le foyer, une
-quantité de bois considérable.
-
-Avec la nuit, la terreur revint, à son comble. Le besoin de sommeil,
-pire que les loups, tenaillait Henry. Il s'endormit malgré lui,
-accroupi près du feu, les couvertures sur ses épaules, sa hache entre
-ses genoux, un chien à sa droite, un chien à sa gauche. Dans cet état
-de demi-veille où il se trouvait, il apercevait la troupe entière qui
-le contemplait, comme un repas retardé, mais certain. Il lui semblait
-voir une bande d'enfants réunis autour d'une table servie, et
-attendant qu'on leur permît de commencer à manger.
-
-Puis, comme machinalement, ses yeux retombaient sur lui-même, et il
-examinait son corps avec une attention bizarre, qui ne lui était pas
-habituelle. Il tâtait ses muscles et les faisait jouer,
-s'intéressant prodigieusement à leur mécanisme. À la lueur du
-foyer, il ouvrait, étendait ou refermait les phalanges de ses doigts,
-émerveillé de l'obéissance et de la souplesse de sa main qui, avec
-brusquerie ou douceur, trépidait à sa volonté, jusqu'au bout des
-ongles. Et, comme fasciné, il se prenait d'un incommensurable amour
-pour ce corps admirable, auquel il n'avait, jusque-là, jamais prêté
-attention, d'une tendresse infinie pour cette chair vivante, destinée
-bientôt à repaître des brutes, à être mise en lambeaux.
-Qu'était-il désormais? Un simple mets pour des crocs affamés, une
-subsistance pour d'autres estomacs, l'égal des élans et des lapins
-dont il avait tant de fois, lui-même, fait son dîner.
-
-À quelques pieds devant lui, la louve aux reflets rouges était assise
-dans la neige et le regardait, pensive. Leurs regards se croisèrent. Il
-comprit sans peine qu'elle se délectait de lui, par anticipation. Sa
-gueule s'ouvrait, avec gourmandise, découvrant les crocs blancs
-jusqu'à leur racine. La salive lui découlait des lèvres, et elle se
-pourléchait de la langue. Un spasme d'épouvante secoua Henry. Il fit
-un geste brusque, pour se saisir d'un brandon et le lancer à la
-louve. Mais celle-ci, non moins rapidement, s'était éclipsée. Alors
-il se remit à contempler sa main, avec adoration, à examiner, l'un
-après l'autre, tous ses doigts et comme ils s'adaptaient avec
-perfection aux rugosités de la branche qu'il brandissait. Puis, comme
-son petit doigt courait risque de se brûler, il le replia
-délicatement, un peu en arrière de la flamme.
-
-La nuit s'écoula cependant sans accident et le matin parut. Pour la
-première fois, la lumière du jour ne dispersa pas les loups. Vainement
-l'homme attendit leur départ. Ils demeurèrent en cercle autour de
-lui et de son feu, avec une insolence qui brisa son courage, revenu avec
-la clarté naissante. Il tenta cependant un effort surhumain pour se
-remettre en route.
-
-Mais à peine avait-il replacé son traîneau sur le sentier et
-s'était-il écarté, de quelques pas, de la protection du feu,
-qu'un loup, plus hardi que les autres, s'élança vers lui. La bête
-avait mal calculé son élan; son saut fut trop court. Ses dents, en
-claquant, se refermèrent sur le vide, tandis qu'Henry, pour se
-préserver, faisait un bond de côté. Puis, reculant vers le feu, il
-fit pleuvoir une mitraille de brandons sur les autres loups,
-qui, excités par l'exemple, s'étaient dressés debout et s'apprêtaient
-déjà à se jeter sur lui.
-
-Il demeura assiégé toute la journée. Comme son bois menaçait de
-s'épuiser, il étendit progressivement le foyer vers un énorme sapin
-mort, qui s'élevait à peu de distance et qu'il atteignit de la
-sorte. Il abattit l'arbre et passa le reste du jour à préparer, pour
-la nuit, branches et fagots.
-
-La nuit revint, aussi angoissante que la précédente, avec cette
-aggravation que le besoin de dormir devenait, pour l'homme, de plus en
-plus insurmontable. Henry, dans sa somnolence, vit la louve
-s'approcher de lui à ce point, qu'il n'eût qu'à saisir un
-brandon allumé pour le lui planter, d'un geste mécanique, en plein
-dans la gueule. La louve hurla de douleur, en un brusque ressaut. Il
-sentit l'odeur de la chair brûlée et regarda la bête secouer sa
-tête, avec fureur.
-
-Puis, de crainte de s'abandonner trop profondément au sommeil, Henry
-attacha à sa main droite un tison de sapin, afin que la brûlure de la
-flamme le réveillât lorsque la branche serait consumée. Il
-recommença plusieurs fois l'opération. Chaque fois que la flamme, en
-l'atteignant, le faisait sursauter, il en profitait pour recharger le
-feu et envoyer aux loups une pluie de brandons incandescents, qui les
-tenaient momentanément en respect. Un moment vint pourtant où la
-branche, mal liée, se détacha de sa main sans qu'il s'en
-aperçût. Et, s'étant endormi, il rêva.
-
-Il lui sembla qu'il se trouvait dans le Fort M'Gurry. L'endroit
-était chaud et confortable, et il jouait avec l'agent de la
-factorerie. Le Fort était assiégé par les loups, qui hurlaient à la
-grille d'entrée. Lui et son partenaire s'arrêtaient de jouer, par
-instants, pour écouter les loups et rire de leurs efforts inutiles.
-Mais un craquement se produisit soudain. La porte avait cédé et les
-loups envahissaient la maison, fonçant droit sur lui et sur l'agent,
-en redoublant de hurlements, tellement qu'il en avait la tête comme
-brisée. Il s'éveilla, à ce moment, et le rêve se relia à la
-réalité. Les loups hurlants étaient sur lui. Déjà l'un d'eux
-avait refermé ses crocs sur son bras. D'un mouvement instinctif,
-Henry sauta dans le feu et le loup lâcha prise, non sans laisser dans
-la chair une large déchirure.
-
-Alors commença une bataille de flammes. Ses épaisses mitaines
-protégeant ses mains, Henry ramassait les charbons ardents, à pleines
-poignées, et les jetait en l'air dans toutes les directions. Le
-campement n'était qu'un volcan en éruption. Henry sentait son
-visage se tuméfier, ses sourcils et ses cils grillaient, et la chaleur
-qu'il éprouvait aux pieds devenait intolérable. Un brandon dans
-chaque main, il se risqua à faire quelques pas en avant. Les loups
-avaient reculé.
-
-Il leur lança ses deux brandons, puis frotta de neige ses mitaines
-carbonisées, et dans la neige il trépigna pour se refroidir les pieds.
-Des deux chiens il ne restait plus trace. Ils avaient, de toute
-certitude, continué à alimenter le repas inauguré par les loups, il y
-avait plusieurs jours, avec Boule-de-Suif, et que lui-même,
-vraisemblablement, terminerait sous peu.
-
---Vous ne m'avez pas encore! cria-t-il d'une voix sauvage, aux
-bêtes affamées, qui lui répondirent, comme si elles avaient compris
-ce qu'il disait, par une agitation générale et des grognements
-répétés.
-
-Mettant à exécution un nouveau plan de défense, il forma un cercle
-avec une série de fagots, alignés à la file et qu'il alluma. Puis
-il s'installa au centre de ce rempart de feu, couché sur son matelas,
-afin de se préserver de l'humidité glaciale et de la neige fondante,
-que liquéfiait sur le sol la chaleur du brasier, et demeura immobile.
-Les loups, ne le voyant plus, vinrent s'assurer, à travers le rideau
-de flammes, que leur proie était toujours là. Rassurés, ils reprirent
-leur attente patiente, se chauffant au feu bienfaisant, en s'étirant
-les membres et en clignotant béatement des yeux. La louve s'assit sur
-son derrière, pointa le nez vers une étoile et commença un long
-hurlement. Un à un, les autres loups l'imitèrent, et la troupe
-entière, sur son derrière, le nez vers le ciel, hurla à la faim.
-
-L'aube vint et le jour. La flamme brûlait plus bas. La provision de
-bois était épuisée et il allait falloir la renouveler. Henry tenta de
-franchir le cercle ardent qui le protégeait, mais les loups surgirent
-aussitôt devant lui. Il leur lança, pour les écarter, quelques
-brandons, qu'ils se contentèrent d'éviter, sans en être autrement
-effrayés. Il dut renoncer au combat.
-
-L'homme, vacillant, s'assit sur son matelas et ses couvertures. Il
-laissa tomber sa poitrine sur ses genoux, comme si son corps eût été
-cassé en deux. Sa tête pendait vers le sol. C'était l'abandon de
-la lutte. De temps à autre, il relevait légèrement la tête, pour
-observer l'extinction progressive du feu. Le cercle de flammes et de
-braises se sectionnait par segments, qui diminuaient d'étendue et
-entre lesquels s'élargissaient des brèches.
-
---Je crois, murmura-t-il, que bientôt vous pourrez venir et
-m'avoir. Qu'importe à présent? Je vais dormir...
-
-Une fois encore, il entr'ouvrit les yeux, et ce fut pour voir, par une
-des brèches, la louve qui le regardait.
-
-Combien de temps dormit-il? Il n'aurait su le dire. Mais, lorsqu'il
-s'éveilla, il lui parut qu'un changement mystérieux s'était
-produit autour de lui. Un changement à ce point étrange et inattendu
-que son réveil en fut brusqué sur-le-champ. Il ne comprit point,
-d'abord, ce qui s'était passé. Puis il découvrit ceci: les loups
-étaient partis. Seul, le piétinement pressé de leurs pattes,
-imprimées sur la neige, lui rappelait le nombre et l'acharnement
-pressé de ses ennemis. Puis, le sommeil redevenant le plus fort, il
-laissa retomber sa tête sur ses genoux.
-
-Ce furent des cris d'hommes qui le réveillèrent, cette fois, mêlés
-au bruit de traîneaux qui s'avançaient, à des craquements de
-harnais, à des halètements époumonés de chiens de trait.
-
-Quatre traîneaux, quittant le lit glacé de la rivière, venaient en
-effet vers lui, à travers les sapins. Une demi-douzaine d'hommes
-l'entouraient, quelques instants après. Accroupi au milieu de son
-cercle de feu, qui se mourait, il les regarda, comme hébété, et
-balbutia, les mâchoires encore empâtées:
-
---La louve rouge... Venue près des chiens au moment de leur repas...
-D'abord elle mangea les chiens... Puis elle mangea Bill...
-
---Où est lord Alfred? beugla un des hommes à son oreille, en le
-secouant rudement.
-
-Il remua lentement la tête.
-
---Non, lui, elle ne l'a pas mangé... Il pourrit sur un arbre, au
-dernier campement.
-
---Mort? cria l'homme.
-
---Oui, et dans une boîte... répondit Henry.
-
-Il dégagea vivement son épaule de la main du questionneur.
-
---Hé! dites donc, laissez-moi tranquille! Je suis vidé à fond.
-Bonsoir à tous.
-
-Ses yeux clignotants se fermèrent, son menton rejoignit sa poitrine et,
-tandis que les nouveaux arrivés l'aidaient à s'étendre sur les
-couvertures, ses ronflements montaient déjà dans l'air glacé.
-
-Une rumeur lointaine répondait à ses ronflements. C'était,
-affaiblie par la distance, le cri de la troupe affamée des loups, à la
-recherche d'une autre viande, destinée à remplacer l'homme qui
-leur avait échappé.
-
-
-
-
-IV
-
-LA BATAILLE DES CROCS
-
-
-C'était la louve qui avait, la première, entendu le son des voix
-humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux.
-La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son
-cercle de flammes à demi-éteintes. Les autres loups ne pouvaient se
-résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant
-quelques minutes, ils demeurèrent encore sur place, écoutant les
-bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement, eux aussi
-prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve.
-
-Un grand loup gris, un des leaders[12] habituels de la troupe, courait
-en tête. Il grondait, pour avertir les plus jeunes de ne point rompre
-l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs,
-s'ils avaient la prétention de passer devant lui. Il augmenta son
-allure à l'aspect de la louve qui, maintenant, trottait avec
-tranquillité dans la neige, et ne tarda pas à la rejoindre.
-
-Elle vint se ranger d'elle-même à son côté, comme si c'était
-là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la
-horde. Le grand loup gris ne grondait pas, ni ne montrait les dents,
-quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance.
-Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une
-bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher
-plus près d'elle. Et c'est elle, alors, qui grondait et montrait
-ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordre durement
-à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de
-faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible
-compagne, continuait à conduire la troupe, d'un air raide et vexé,
-comme un amoureux éconduit.
-
-Ainsi escortée sur son flanc droit, la louve était flanquée, sur son
-flanc gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des
-stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui
-était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'il avait choisie
-par rapport à la louve. Lui aussi mettait une obstination continue à
-la serrer de près, à effleurer, de son museau balafré, sa hanche, son
-épaule ou son cou. Elle le tenait à distance, comme elle faisait avec
-son autre galant. Parfois les deux rivaux la pressaient simultanément,
-en la bousculant avec rudesse, et, pour se dégager, elle redoublait, à
-droite et à gauche, ses morsures aiguës. Tout en galopant de chaque
-côté d'elle, les deux loups se menaçaient l'un l'autre, de
-leurs dents luisantes. Seule, la faim plus impérieuse que l'amour,
-les empêchait de se combattre.
-
-Le vieux loup borgne avait près de lui, du côté opposé à la louve,
-un jeune loup de trois ans, arrivé au terme de sa croissance, et qui
-pouvait passer pour un des plus vigoureux de la troupe. Les deux bêtes,
-quand elles étaient lasses, s'appuyaient amicalement l'une sur
-l'autre, de l'épaule ou de la tête. Mais le jeune loup, par
-moments, ralentissant sa marche d'un air innocent, se laissait
-dépasser par son vieux compagnon et, sans être aperçu, se glissait
-entre lui et la louve. La louve, frôlée par ce troisième amoureux, se
-mettait à gronder et se retournait. Le vieux loup en faisait autant, et
-aussi le grand loup gris, qui était à droite.
-
-Devant cette triple rangée de dents redoutables, le jeune loup
-s'arrêtait brusquement et s'asseyait sur son derrière, droit sur
-ses pattes de devant, grinçant des crocs, lui aussi, et hérissant le
-poil de son dos. Une confusion générale en résultait parmi les autres
-loups, ceux qui fermaient la marche pressant ceux du front, qui
-finalement s'en prenaient au jeune loup et lui administraient des
-coups de crocs à foison. Il supportait ce traitement sans broncher et,
-avec la foi sans limites qui est l'apanage de la jeunesse, il
-répétait de temps à autre sa manœuvre, quoiqu'elle ne lui
-rapportât rien de bon.
-
-Les loups couvrirent dans cette journée un grand nombre de milles[13],
-sans briser, dans ces incidents, leur formation serrée. À
-l'arrière, boitaient les plus faibles, les très jeunes comme les
-très vieux. Les plus robustes marchaient en tête. Tous, tant qu'ils
-étaient, ils ressemblaient à une armée de squelettes. Mais leurs
-muscles d'acier paraissaient une source inépuisable d'énergie.
-Mouvements et contractions se succédaient, sans répit, sans fin que
-l'on pût prévoir, et sans effort apparent ni fatigue. La nuit et le
-jour qui suivirent, ils continuèrent leur course. Ils couraient à
-travers la vaste solitude de ce monde désert, où ils vivaient seuls,
-cherchant une autre vie à dévorer, pour perpétuer la leur.
-
-Ils traversèrent des plaines basses et franchirent une douzaine de
-petites rivières glacées, avant de trouver ce qu'ils quêtaient. Ils
-tombèrent enfin sur des élans. Ce fut un gros mâle qu'ils
-rencontrèrent d'abord. Voilà, à la bonne heure! de la viande et de
-la vie, que ne défendaient point des feux mystérieux et des flammes
-volant en l'air. Larges sabots et andouillers palmés, ils
-connaissaient cela. Jetant au vent toute patience et leur prudence
-coutumière, ils engagèrent aussitôt le combat. Celui-ci fut bref et
-féroce. Le grand élan fut assailli de tous côtés. Vainement, les
-roulant dans la neige, il assénait aux loups des coups adroits de ses
-sabots, ou les frappait de ses vastes cornes, en s'efforçant de leur
-fendre le crâne ou de leur ouvrir le ventre. La lutte était pour lui
-sans issue. Il tomba sur le sol, la louve pendue à sa gorge, et sous
-une nuée de crocs, accrochés partout où son corps pouvait livrer
-prise, il fut dévoré vif, tout en combattant et avant d'avoir
-achevé sa dernière riposte.
-
-Il y eut, pour les loups, de la nourriture en abondance. L'élan
-pesait plus de huit cents livres, ce qui donnait vingt pleines livres de
-viande pour chacune des quarante gueules de la troupe. Mais, si
-l'estomac des loups était susceptible de jeûnes prodigieux, non
-moins prodigieuse était sa faculté d'absorption. Quelques os
-éparpillés furent, en quelques heures, tout ce qui restait du
-splendide animal, qui avait fait face, si vaillamment, à la horde de
-ses ennemis.
-
-Le repos vint ensuite, et le sommeil. Puis les jeunes mâles
-commencèrent à se quereller entre eux. La famine était terminée;
-les loups étaient arrivés à la Terre Promise. Ils continuèrent,
-pendant quelques jours encore, à chasser de compagnie la petite bande
-d'élans qu'ils avaient dépistée. Mais ils y mettaient maintenant
-quelque précaution, s'attaquant de préférence aux femelles, plus
-lourdes dans leurs mouvements, ou aux vieux mâles. Finalement, la
-troupe des loups se partagea en deux parties, qui s'éloignèrent
-chacune dans des directions différentes.
-
-La louve, le grand loup gris, le vieux loup borgne et le jeune loup de
-trois ans conduisirent une des deux troupes dans la direction de
-l'est, vers le Mackenzie-River[14] et la région des Lacs. Chaque jour,
-s'éclaircissait la petite cohorte. Les loups partaient, deux par
-deux, mâle et femelle ensemble. Parfois, un mâle, sans femelle avec
-qui s'accoupler, était chassé, à coups de dents, par les autres
-mâles. Il ne resta plus, au bout du compte, que la louve et son trio
-d'amoureux.
-
-Tous trois portaient les marques sanglantes de ses morsures et elle
-demeurait toujours inexorable à chacun d'eux. Mais ils continuaient
-à ne pas se défendre contre ses crocs. Ils se contentaient, pour
-apaiser son courroux, de se détourner, en remuant la queue et en
-dansant devant elle de petits pas.
-
-Aussi doux ils se montraient envers elle, aussi féroces étaient-ils
-l'un vis-à-vis de l'autre. Le loup de trois ans sentait croître
-son audace. Saisissant dans sa gueule, à l'improviste, l'oreille du
-vieux loup, du côté où celui-ci était borgne, il la déchira
-profondément et la découpa en minces lanières. Le vieux loup, s'il
-était moins vigoureux et moins alerte que son jeune rival, lui était
-supérieur en science et en sagesse. Son œil perdu et son nez balafré
-témoignaient de son expérience de la vie et de la bataille. Nul doute
-qu'il ne connût, en temps utile, ce qu'il avait à faire.
-
-Magnifique en effet, lorsque l'heure en fut venue, et tragique à
-souhait fut la bataille. Le vieux loup borgne et le grand loup gris se
-réunirent pour attaquer ensemble le loup de trois ans et le détruire.
-Ils l'entreprirent, sans pitié, chacun de leur côté. Oubliés les
-jours de chasse commune, les jeux partagés jadis, et la famine subie
-côte à côte. C'étaient choses du passé. La chose présente,
-implacable et cruelle par-dessus toutes, était l'amour. La louve,
-objet du litige, assise sur son train de derrière, regardait,
-spectatrice paisible. Paisible et contente, car son jour à elle était
-venu. C'est pour la posséder que les poils se hérissaient, que les
-crocs frappaient les crocs, que la chair déchiquetée se convulsait.
-
-Le loup de trois ans, c'était sa première affaire d'amour, perdit
-la vie dans l'aventure. Les deux vainqueurs, quand il fut mort,
-regardèrent la louve qui, sans bouger, souriait dans la neige. Mais le
-vieux loup borgne était le plus roué des deux survivants. Il avait
-beaucoup appris. Le grand loup gris, détournant la tête, était
-occupé justement à lécher une blessure qui saignait à son épaule.
-Son cou se courbait, pour cette opération, et la courbe en était
-tournée vers le vieux loup. De son œil unique, celui-ci saisit
-l'opportunité du moment. S'étant baissé pour prendre son élan,
-il sauta sur la gorge qui s'offrait à ses crocs et referma sur elle
-sa mâchoire. La déchirure fut large et profonde, et les dents
-crevèrent au passage la grosse artère. Le grand loup gris eut un
-grondement terrible et s'élança sur son ennemi, qui s'était
-rapidement reculé. Mais déjà la vie fuyait hors de lui, son
-grondement s'étouffait et n'était plus qu'une toux épaisse.
-Ruisselant de sang et toussant, il combattit encore quelques instants.
-Puis ses pattes chancelèrent, ses yeux s'assombrirent à la lumière
-et ses sursauts devinrent de plus en plus courts.
-
-La louve, pendant ce temps, toujours assise sur son derrière,
-continuait à sourire. Elle était heureuse. Car ceci n'était rien
-d'autre que la bataille des sexes, la lutte naturelle pour l'amour,
-la tragédie du Wild, qui n'était tragique que pour ceux qui
-mouraient. Elle était, pour les survivants, aboutissement et
-réalisation.
-
-Lorsque le grand loup gris ne bougea plus, le vieux borgne, Un-Œil[15]
-(ainsi l'appellerons-nous désormais), alla vers la louve. Il y avait,
-dans son allure, de la fierté de sa victoire et de la prudence. Il
-était prêt à une rebuffade, si elle venait, et ce lui fut une
-agréable surprise de voir que les dents de la louve ne grinçaient pas
-vers lui avec colère. Son accueil, pour la première fois, lui fut
-gracieux. Elle frotta son nez contre le sien et condescendit même à
-sauter, gambader et jouer en sa compagnie, avec des manières
-enfantines. Et lui, tout vieux et tout sage qu'il fût, comme elle il
-fit l'enfant et se livra à maintes folies, pires que les siennes.
-
-Il n'était plus question déjà des rivaux vaincus, ni du conte
-d'amour écrit en rouge sur la neige. Une fois seulement, le vieux
-loup dut s'arrêter de jouer, pour lécher le sang qui coulait de ses
-blessures non fermées. Ses lèvres se convulsèrent, en un vague
-grondement, et le poil de son cou eut un hérissement involontaire. Il
-se baissa vers la neige encore rougie, comme s'il allait prendre son
-élan, et en mordit la surface, dans un spasme brusque de ses
-mâchoires. Au bout d'un moment, il ne pensa plus à rien derechef, et
-courut vers la louve qui se sauva, en le conviant à sa suite au plaisir
-de la chasse à travers bois.
-
-Ils coururent, dès lors, toujours côte à côte, comme de bons amis
-qui ont fini par se comprendre, chassant, tuant et mangeant en commun.
-
-Ainsi passaient les jours, quand la louve commença à se montrer
-inquiète. Elle semblait chercher, avec obstination, une chose qu'elle
-ne trouvait pas.
-
-Les abris que forment, en-dessous d'eux, les amas d'arbres tombés
-étaient, pour elle, pleins d'attrait. Pénétrant dans les larges
-crevasses qui s'ouvrent dans la neige, à l'abri des rocs
-surplombants, elle y reniflait longuement. Un-Œil paraissait
-complètement détaché de ces recherches, mais il n'en suivait pas
-moins, avec bonne humeur et fidélité, tous les pas de la louve.
-Lorsque celle-ci s'attardait un peu trop, dans ses investigations, ou
-si le passage était trop étroit pour deux, il se couchait sur le sol
-et attendait placidement son retour.
-
-Sans se fixer de préférence en aucun lieu, ils pérégrinèrent à
-travers diverses contrées. Puis, revenant vers le Mackenzie, ils
-suivirent le fleuve, s'en écartant seulement pour remonter, à la
-piste de quelque gibier, un de ses petits affluents.
-
-Ils tombaient parfois sur d'autres loups qui, comme eux, marchaient
-ordinairement par couples. Mais il n'y avait plus, de part ni
-d'autre, de signes mutuels d'amitié, de plaisir à se retrouver, ni
-de désir de se reformer en troupe. Quelquefois, ils rencontraient des
-loups solitaires. Ceux-ci étaient toujours des mâles et ils faisaient
-mine, avec insistance, de vouloir se joindre à la louve et à son
-compagnon. Mais tous deux, épaule contre épaule, le crin hérissé et
-les dents mauvaises, accueillaient de telle sorte ces avances que le
-prétendant intempestif tournait bientôt le dos et s'en allait
-reprendre sa course isolée.
-
-Ils couraient dans les forêts paisibles, par une belle nuit de clair de
-lune, quand Un-Œil s'arrêta soudain. Il dressa son museau, agita la
-queue, leva une patte, à la manière d'un chien en arrêt, et ses
-narines se dilatèrent pour humer l'air. Les effluves qui lui
-parvinrent ne semblèrent pas le satisfaire et il se mit à respirer
-l'air de plus belle, tâchant de comprendre l'impalpable message que
-lui apportait le vent. Un reniflement léger avait suffi à renseigner
-la louve et elle trotta de l'avant, afin de rassurer son compagnon. Il
-la suivit, mal tranquillisé, et, à tout moment, il ne pouvait
-s'empêcher de s'arrêter pour interroger du nez l'atmosphère.
-
-Ils arrivèrent à une vaste clairière, ouverte parmi la forêt.
-Rampant avec prudence, la louve s'avança jusqu'au bord de
-l'espace libre. Le vieux loup la rejoignit, après quelque
-hésitation, tous ses sens en alerte, chaque poil de son corps
-s'irradiant de défiance et de suspicion. Tous deux demeurèrent côte
-à côte, veillant, et reniflant.
-
-Un bruit de chiens qui se querellaient et se battaient arrivait
-jusqu'à leurs oreilles, ainsi que des cris d'hommes, au son
-guttural, et des voix plus aiguës de femmes acariâtres et quinteuses.
-Ils perçurent aussi le cri strident et plaintif d'un enfant. Sauf les
-masses énormes que formaient les peaux des tentes, ils ne pouvaient
-guère distinguer que la flamme d'un feu, devant laquelle des corps
-allaient et venaient, et la fumée qui montait doucement du feu, dans
-l'air tranquille. Mais les mille relents d'un camp d'Indiens
-venaient maintenant aux narines des deux bêtes. Et ces relents
-contaient des tas de choses, que le vieux loup ne pouvait pas
-comprendre, mais qui de la louve étaient beaucoup moins inconnues.
-
-Elle était étrangement agitée, et reniflait, reniflait, avec un
-délice croissant. Un-Œil, au contraire, demeurait soupçonneux et ne
-cachait pas son ennui. Il trahissait, à chaque instant, son désir de
-s'en aller. Alors la louve se tournait vers lui, lui touchait le nez
-avec son nez, pour le rassurer; puis elle regardait à nouveau vers le
-camp. Son expression marquait une envie impérieuse, qui n'était pas
-celle de la faim. Une force intérieure, dont elle tressaillait, la
-poussait à s'avancer plus avant, à s'approcher de ce feu, à
-s'aller coucher, près de sa flamme, en compagnie des chiens, et à se
-mêler aux jambes des hommes.
-
-Ce fut Un-Œil qui l'emporta. Il s'agita tant et si bien que son
-inquiétude se communiqua à la louve. La mémoire aussi revint à
-celle-ci de cette autre chose qu'elle cherchait si obstinément, et
-qu'il y avait pour elle nécessité de trouver. Elle fit volte-face et
-trotta en arrière, dans la forêt, au grand soulagement du vieux loup
-qui la précédait, et qui ne fut rassuré qu'une fois le camp perdu
-de vue.
-
-Comme ils glissaient côte à côte et sans bruit, ainsi que des ombres,
-au clair de lune, ils rencontrèrent un sentier. Leurs deux nez
-s'abaissèrent, car des traces de pas y étaient marquées dans la
-neige. Les traces étaient fraîches. Un-Œil courut en avant, suivi de
-la louve, et avec toutes les précautions nécessaires. Les coussinets
-naturels qu'ils avaient sous la plante de leurs pieds s'imprimaient
-sur la neige, silencieux et moelleux comme un capiton de velours.
-
-Le loup découvrit une petite tache blanche qui, légèrement, se
-mouvait sur le sol blanc. Il accéléra son allure, déjà rapide.
-Devant lui, bondissait la petite tache blanche.
-
-Le sentier où il courait était étroit et bordé, de chaque côté,
-par des taillis de jeunes sapins. Il rattrapa la petite tache blanche et
-bond par bond l'atteignit. Il était déjà dessus. Un bond de plus,
-et ses dents s'y enfonçaient. Mais, à cet instant précis, la petite
-tache blanche s'éleva en l'air, droit au-dessus de sa tête, et il
-reconnut un lapin-de-neige[16] qui, pendu dans le vide, à un jeune
-sapin, bondissait, sautait, cabriolait en une danse fantastique.
-
-Un-Œil, à ce spectacle eut un recul effrayé. Puis il s'aplatit sur
-la neige, en grondant des menaces à l'adresse de cet objet, dangereux
-peut-être et inexplicable. Mais la louve, étant arrivée, passa avec
-dédain devant le vieux loup. S'étant, ensuite, tenue tranquille un
-moment, elle s'élança vers le lapin qui dansait toujours en l'air.
-Elle sauta haut, mais pas assez pour atteindre la proie convoitée, et
-ses dents claquèrent les unes contre les autres, avec un bruit
-métallique. Elle sauta, une seconde fois, puis une troisième.
-
-Un-Œil, s'étant relevé, l'observait. Irrité de ces insuccès,
-lui-même il bondit dans un puissant élan. Ses dents se refermèrent
-sur le lapin et il l'attira à terre avec lui. Mais, chose curieuse!
-le sapin n'avait point lâché le lapin. Il s'était, à sa suite,
-courbé vers le sol et semblait menacer le vieux loup. Un-Œil desserra
-ses mâchoires et, abandonnant sa prise, sauta en arrière, afin de se
-garer de l'étrange péril. Ses lèvres découvrirent ses crocs, son
-gosier se gonfla pour une invective, et chaque poil de son corps se
-hérissa, de rage et d'effroi. Simultanément, le jeune sapin
-s'était redressé et le lapin, à nouveau envolé, recommença à
-danser dans le vide.
-
-La louve se fâcha et, en manière de reproche, enfonça ses crocs dans
-l'épaule du vieux loup. Celui-ci, de plus en plus épouvanté de
-l'engin inconnu, se rebiffa et recula plus encore, après avoir
-égratigné le nez de la louve. Alors indignée de l'offense, elle se
-jeta sur son compagnon qui, en hâte, essaya de l'apaiser et
-de se faire pardonner sa faute. Elle ne voulut rien entendre
-et continua vertement à le corriger, jusqu'à ce que, renonçant à
-l'attendrir, il détournât la tête et, en signe de soumission,
-offrît de lui-même son épaule à ses morsures.
-
-Le lapin, durant ce temps, continuait à danser en l'air, au-dessus
-d'eux.
-
-La louve s'assit dans la neige et le vieux loup qui, maintenant, avait
-encore plus peur de sa compagne que du sapin mystérieux, se remit à
-sauter vers le lapin. L'ayant ressaisi dans sa gueule, il vit
-l'arbre se courber, comme précédemment, vers la terre. Mais, en
-dépit de son effroi, il tint bon et ses dents ne lâchèrent point le
-lapin. Le sapin ne lui fit aucun mal. Il voyait seulement, lorsqu'il
-remuait, l'arbre remuer aussi et osciller sur sa tête. Dès qu'il
-demeurait immobile, le sapin, à son tour, ne bougeait plus. Et il en
-conclut qu'il était plus prudent de se tenir tranquille. Le sang
-chaud du lapin, cependant lui coulait dans la gueule et il le trouvait
-savoureux.
-
-Ce fut la louve qui vint le tirer de ses perplexités. Elle prit le
-lapin entre ses mâchoires, et, sans s'effarer du sapin qui oscillait
-et se balançait au-dessus d'elle, elle arracha sa tête à l'animal
-aux longues oreilles. Le sapin reprit, à l'instar d'un ressort qui
-se détend, sa position naturelle et verticale, où il s'immobilisa,
-et le corps du lapin resta sur le sol. Un-Œil et la louve dévorèrent
-alors, à loisir, le gibier que l'arbre mystérieux avait capturé
-pour eux.
-
-Tout alentour étaient d'autres sentiers et chemins, où des lapins
-pendaient en l'air. Le couple les inspecta tous. La louve acheva
-d'apprendre à son compagnon ce qu'étaient les pièges des hommes
-et la meilleure méthode à employer pour s'approprier ce qui s'y
-était pris.
-
-
-[Note 12: _Leader_, conducteur ou chef de file. (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-[Note 13: Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 14: _Le Fleuve Mackenzie_ prend sa source dans les Montagnes
-Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer
-Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de
-l'Esclave. (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 15: _One Eye._]
-
-[Note 16: Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de
-lapins blancs. (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-V
-
-LA TANIÈRE
-
-
-Pendant deux jours encore, ils demeurèrent dans les parages du camp
-indien, Un-Œil toujours craintif et apeuré, la louve comme fascinée
-au contraire par l'attirance du camp. Mais un matin, un coup de fusil
-ayant claqué soudain auprès d'eux et une balle étant venue
-s'aplatir contre le pied d'un arbre, à quelques pouces de la tête
-du vieux loup, le couple détala de compagnie et mit vivement quelques
-milles entre sa sécurité et le danger.
-
-Après avoir couru deux jours durant, ils s'arrêtèrent. La louve
-s'alourdissait et ralentissait son allure. Une fois, en chassant un
-lapin, elle qui, d'ordinaire, l'eût joint facilement, dut
-abandonner la poursuite et se coucher sur le sol pour se reposer.
-
-Un-Œil vint à elle et, de son nez, gentiment, lui toucha le cou. Elle
-le mordit, en guise de remerciement, avec une telle férocité qu'il
-en culbuta en arrière et y demeura, tout estomaqué, en une pose
-ridicule. Son caractère devenait de plus en plus mauvais, tandis que le
-vieux loup se faisait plus patient et plus plein de sollicitude. Et plus
-impérieux aussi devenait pour elle le besoin de trouver, sans tarder,
-la chose qu'elle cherchait.
-
-Elle la découvrit enfin. C'était à quelque mille pieds au-dessus
-d'un petit cours d'eau qui se jetait dans le Mackenzie, mais qui, à
-cette époque de l'année, était gelé dessus, gelé dessous, et ne
-formait, jusqu'à son lit de rocs, qu'un seul bloc de glace.
-Rivière blanche et morte, de sa source à son embouchure.
-
-Distancée sans cesse par son compagnon, la louve trottait à petits
-pas, quand elle parvint sur la haute falaise d'argile qui dominait le
-cours d'eau. L'usure des tempêtes, à l'époque du printemps, et
-la neige fondante avaient de part en part érodé la falaise et produit,
-à une certaine place, une étroite fissure.
-
-La louve s'arrêta, examina le terrain tout à l'entour, avec soin,
-puis zigzaguant de droite et de gauche, elle descendit jusqu'à la
-base de la falaise, là où sa masse abrupte émergeait de la ligne
-inférieure du paysage. Cela fait, elle remonta vers la fissure et s'y
-engagea.
-
-Sur une longueur de trois pieds, elle fut forcée de ramper, mais au
-delà les parois s'élevaient et s'élargissaient, pour former une
-petite chambre ronde, de près de six pieds de diamètre. C'était sec
-et confortable. Elle inspecta minutieusement les lieux, tandis que le
-vieux loup, qui l'avait rejointe, demeurait à l'entrée du couloir
-et attendait avec patience. Elle baissa le nez vers le sol et tourna en
-rond, plusieurs fois, sur elle-même. Puis elle rapprocha
-l'extrémité de ses quatre pattes et, détendant ses muscles, elle se
-laissa tomber par terre, avec un soupir fatigué, qui était presque un
-gémissement. Un-Œil, les oreilles pointées, l'observait maintenant
-avec intérêt et la louve pouvait voir, découpé sur la claire
-lumière, le panache de sa queue, qui allait et venait joyeusement.
-
-Elle aussi, dressant ses oreilles en fines pointes, les mouvait en
-avant, puis en arrière, tandis que sa gueule s'ouvrait béatement et
-que sa langue pendait avec abandon. Et cette manière d'être
-exprimait qu'elle était contente et satisfaite.
-
-Le vieux loup, n'ayant point été invité à y pénétrer, continuait
-à se tenir à l'entrée de la caverne. Il se coucha sur le sol et,
-vainement, essaya de dormir. Tout d'abord, il avait faim. Puis son
-attention était attirée par le renouveau du monde au brillant soleil
-d'avril, qui resplendissait sur la neige. S'il somnolait, il
-percevait vaguement des coulées d'eau murmurantes et, soulevant la
-tête, il se plaisait à les écouter. En cette belle fin de journée,
-le soleil s'inclinait sur l'horizon et toute la Terre du Nord, enfin
-réveillée, semblait l'appeler. La nature renaissait. Partout passait
-dans l'air l'effluve du printemps. On sentait la vie croître sous
-la neige et la sève monter dans les arbres. Les bourgeons brisaient les
-prisons de l'hiver.
-
-Un-Œil invita du regard sa compagne à venir le rejoindre. Mais
-elle ne manifestait aucun désir de se lever. Une demi-douzaine
-d'oiseaux-de-la-neige[17], traversèrent le ciel, devant lui. Il en
-éprouva un frémissement. L'instant était bon pour se mettre en
-chasse. De nouveau il regarda la louve, qui n'en eut cure. Il se
-recoucha, désappointé, et essaya encore de dormir.
-
-Un petit bourdonnement métallique frôla ses oreilles et vint
-s'arrêter à l'extrémité de son nez. Une fois, deux fois, sur son
-nez il passa la patte, puis s'éveilla tout à fait. C'était un
-unique moustique, un moustique adulte, qui avait traversé l'hiver,
-engourdi au creux de quelque vieille souche, et qu'avait dégelé le
-soleil. Un-Œil ne put résister plus longtemps à l'appel de la
-nature, d'autant que sa faim allait croissant. Il rampa vers la louve
-et essaya de la décider à sortir. Elle refusa, en grondant vers lui.
-
-Alors il partit seul, dans la radieuse lumière, sur la neige molle,
-douce aux pas, mais qui entravait sa marche. Il traversa plus facilement
-le lit glacé du torrent, où la neige, protégée des rayons du soleil
-par l'ombre des grands sapins qui le bordaient, était restée dure et
-cristalline. Puis il retomba dans la neige fondante, où il pataugea
-pendant plusieurs heures, et ne revint à la caverne qu'au milieu de
-la nuit, plus affamé qu'il ne l'était en partant. Il n'avait pu
-atteindre le gibier qu'il avait rencontré et, tandis qu'il
-s'enlisait, les lapins légers, bottés de neige, s'étaient
-éclipsés prestement.
-
-Il s'arrêta à l'orée du couloir d'entrée de la tanière,
-surpris d'entendre venir jusqu'à lui des sons faibles et
-singuliers, qui certainement n'étaient pas émis par la louve. Ils
-lui semblaient suspects, quoiqu'il ne pût dire qu'ils lui étaient
-totalement inconnus.
-
-Il avança, en rampant sur le ventre, avec précaution. Mais, comme il
-débouchait dans la caverne, la louve lui signifia, par un énergique
-grognement, d'avoir à se tenir à distance. Il obéit, intéressé au
-suprême degré par les petits cris qu'il entendait, auxquels se
-mêlaient comme des ronflements et des gémissements étouffés.
-
-S'étant roulé en boule, il dormit jusqu'au matin. Dans le
-clair-obscur de la tanière, il aperçut alors, entre les pattes de la
-louve et pressés tout le long de son ventre, cinq petits paquets
-vivants, informes et débiles, vagissants, et dont les yeux étaient
-encore fermés à la lumière.
-
-Quoique ce spectacle ne lui fût pas nouveau, dans sa longue carrière,
-ce n'en était pas moins chaque fois, pour le vieux loup, un nouvel
-étonnement. La louve le regardait avec inquiétude et ne perdait de vue
-aucun de ses mouvements. Elle grondait sourdement, à tout moment,
-haussant le ton dès qu'il faisait mine d'avancer. Quoique pareille
-aventure ne lui fût jamais advenue, son instinct, qui était fait de la
-mémoire commune de toutes les mères-loups et de leur successive
-expérience, lui avait enseigné qu'il y avait des pères-loups qui se
-repaissaient de leur impuissante progéniture et dévoraient leurs
-nouveau-nés. C'est pourquoi elle interdisait à Un-Œil d'examiner
-de trop près les louveteaux qu'il avait procréés.
-
-À l'instinct ancestral de la mère-loup en correspondait un autre
-chez le vieux loup, qui était commun à tous les pères-loups.
-C'était qu'il devait incontinent, et sans se fâcher, tourner le
-dos à sa jeune famille et aller quérir, là où il le fallait, la
-chair nécessaire à sa propre subsistance et à celle de sa compagne.
-
-Il trotta, trotta, jusqu'à cinq ou six milles de la tanière, sans
-rien rencontrer. Là, le torrent se divisait en plusieurs branches, qui
-remontaient vers la montagne. Il tomba sur une trace fraîche, la flaira
-et, l'ayant trouvée tout à fait récente, il commença à la suivre,
-s'attendant à voir paraître d'un instant à l'autre l'animal
-qui l'avait laissée. Mais il observa bientôt que les pattes qui
-étaient marquées étaient de beaucoup plus larges que les siennes et
-il estima qu'il ne tirerait rien de bon du conflit.
-
-Un demi-mille plus loin, un bruit de dents qui rongeaient parvint à
-l'ouïe fine de ses oreilles. Il avança et découvrit un porc-épic,
-debout contre un arbre et faisant sa mâchoire sur l'écorce. Un-Œil
-approcha, avec prudence, mais sans grand espoir. Il connaissait ce genre
-d'animaux, quoiqu'il n'en eût pas encore rencontré de spécimens
-si haut dans le Nord, et jamais, au cours de sa vie, un porc-épic ne
-lui avait servi de nourriture. Il savait aussi, cependant, que la chance
-et l'opportunité du moment jouent leur rôle dans l'existence.
-Personne ne peut dire exactement ce qui doit arriver, car, avec les
-choses vivantes, l'imprévu est de règle. Il continua donc à
-avancer.
-
-Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes
-les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient
-une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse,
-reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en
-avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui
-avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il
-l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation
-douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le
-jour où le dard était tombé de lui-même.
-
-Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du
-porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit.
-Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant
-l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre
-tendre et désarmé.
-
-Une demi-heure après, il était encore là. Il se releva, gronda contre
-la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent
-déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics
-enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour
-baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la
-louve, il fallait trouver à manger.
-
-Il rencontra enfin un ptarmigan[18]. Comme il débouchait à pas de
-velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui
-était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son
-museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de
-s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte,
-se jeta sur lui et le saisit dans ses dents.
-
-Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la
-neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les
-dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il
-commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et,
-revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant
-le ptarmigan dans sa gueule.
-
-Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une
-ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y
-trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà
-rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la
-continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui
-avait imprimé ainsi son passage.
-
-Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent,
-qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à
-cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse
-femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la
-même boule, impénétrable et hérissée.
-
-D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné
-sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être
-sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé
-le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à
-travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait
-jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train
-de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux
-prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à
-manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé.
-Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres.
-Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part
-de viande.
-
-Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule
-épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y
-tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux
-loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence
-inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle
-atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait
-supporter.
-
-Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt
-croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que
-son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements
-mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se
-détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter
-involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui
-s'étalait, comme à plaisir, devant lui.
-
-Le porc-épic n'était pas encore entièrement déroulé quand il
-découvrit son ennemi. Au même instant, rapide comme la foudre, le lynx
-frappa. La patte aux griffes acérées, recourbées comme des crochets,
-atteignit le ventre douillet et, revenant en arrière, d'un brusque
-mouvement, le déchira. Mais le porc-épic avait vu le lynx un millième
-de seconde avant le coup, et ce temps lui suffit pour implanter, d'un
-contre-coup de sa queue, dans la patte qui se retirait, une moisson de
-dards. Au cri d'agonie de la victime répondit instantanément le
-hurlement de surprise et de douleur de l'énorme chat.
-
-Un-Œil s'était dressé, pointant ses oreilles et balançant sa queue
-derrière lui. Le lynx, qui avait d'abord reculé, se rua, d'un bond
-sauvage, sur l'auteur de ses blessures. Le porc-épic qui, piaulant et
-grognant, tentait en vain, pour sa défense, de replier en boule sa
-pauvre anatomie brisée, eut encore la force de détendre sa queue et
-d'en frapper le félin. Le lynx, dont le nez était devenu semblable
-à une pelote monstrueuse, éternua, rugit et tenta de se débarrasser,
-à l'aide de ses pattes, des dards féroces. Il traîna son nez dans
-la neige, le frotta contre des branches d'arbres et des buissons et,
-ce faisant, il sautait sur lui-même, en avant, en arrière, de côté,
-se livrant à des culbutes d'acrobate, à des pirouettes de fou, en
-une frénésie de souffrance et d'épouvante.
-
-Le vieux continuait à observer. Il vit non sans effroi, et sa fourrure
-s'en hérissa sur son dos, le lynx, qui avait tout à coup cessé ses
-culbutes, rebondir en l'air, en un dernier saut, plus haut que les
-autres, en poussant une longue clameur éperdue, puis s'élancer sur
-le sentier, droit devant lui, hurlant à chaque pas qu'il faisait.
-
-Ce fut seulement lorsque les cris se perdirent au loin que le vieux loup
-se risqua hors de sa cachette et s'avança vers le porc-épic.
-Soigneusement il marcha sur la neige, comme si elle eut été jonchée
-de dards, prêts à percer la sensible plante de ses pieds. Le
-porc-épic, à son approche, poussa son cri de bataille et fit claquer
-ses longues dents. Il avait réussi à s'enrouler de nouveau, mais
-sans former, comme auparavant, une boule parfaite et compacte. Ses
-muscles étaient trop profondément atteints. À moitié déchiré, il
-saignait abondamment.
-
-Un-Œil commença par enfourner dans sa gueule, à grosses bouchées, de
-la neige imprégnée de sang, la mâcha et, l'ayant trouvée bonne,
-l'avala. Ce lui fut un excitant de l'appétit et sa faim n'en fit
-qu'augmenter. Mais il était un trop vieux routier de la vie pour
-oublier sa prudence habituelle. Il attendit, tandis que le porc-épic
-continuait à grincer des dents et à jeter des cris variés, plaintes
-et grognements, entrecoupés de piaillements aigus. Bientôt, un
-tremblement agita la bête agonisante et les aiguilles s'abaissèrent.
-Puis le tremblement cessa. Les longues dents eurent un ultime
-claquement, toutes les aiguilles retombèrent et le corps, détendu, ne
-bougea plus.
-
-D'un brusque coup de patte, Un-Œil retourna sur son dos le
-porc-épic. Rien ne se produisit. Il était certainement mort. Après
-avoir attentivement examiné comment il était conformé, le vieux loup
-le prit dans ses dents, avec précaution, et se mit en devoir de
-l'emmener, moitié traînant le corps, moitié le portant, et
-allongeant le cou pour tenir à distance de son propre corps la masse
-épineuse.
-
-Puis il se souvint qu'il oubliait quelque chose et, posant par terre
-son fardeau, il trotta vers l'endroit où il avait laissé le
-ptarmigan. En ce qui concernait l'oiseau, son parti fut aussitôt
-pris. Il le mangea. Il s'en retourna ensuite et reprit le porc-épic.
-
-Lorsqu'il arriva à la caverne, avec le résultat de sa chasse du
-jour, la louve inspecta ce qu'il apportait et, se tournant vers lui,
-le lécha légèrement sur le cou. L'instant d'après, elle grogna
-encore, en guise d'avertissement qu'il eût à garder sa distance
-entre lui et les louveteaux. Mais le grognement n'était plus si
-menaçant. Il était moins rauque et semblait vouloir se faire
-pardonner. La crainte instinctive éprouvée par la louve pour le père
-de sa progéniture se dissipait, car le vieux loup se conduisait comme
-un bon père-loup doit le faire et il ne songeait point à manger ses
-enfants.
-
-
-[Note 17: _Snow birds._ Espèce de gélinotte et de poule sauvage.
-(_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 18: Grand oiseau de la famille des coqs de bruyère. (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-
-
-
-VI
-
-LE LOUVETEAU GRIS
-
-
-Il différait de ses frères et sœurs. Leur fourrure trahissait déjà
-la teinte rouge qui était un héritage de leur mère. Lui au contraire,
-tenait entièrement du père. Il était le seul louveteau gris de la
-portée. Sa descendance de l'espèce loup était directe. Il n'avait
-avec Un-Œil d'autre différence que de posséder ses deux yeux, au
-lieu d'être borgne.
-
-C'est par le toucher que le louveteau, avant que ses yeux se fussent
-ouverts, acquit la première notion des êtres et des choses. Il connut
-ainsi ses deux frères et ses deux sœurs. En tâtonnant, il commença
-à jouer avec eux, sans les voir. Déjà aussi, il apprenait à gronder
-et son petit gosier, qu'il faisait vibrer pour émettre des sons,
-semblait grincer, lorsqu'il se mettait en colère.
-
-Par le toucher, le goût et l'odorat, il connut sa mère, source de
-chaleur, de fluide nourriture et de tendresse. Il sentait surtout
-qu'elle avait une langue mignonne et caressante, qu'elle passait sur
-son doux petit corps, pour l'adoucir encore plus. Et elle s'en
-servait pour le ramener sans cesse contre elle, plus profondément, et
-l'endormir.
-
-Ainsi se passa, en majeure partie, le premier mois de la vie du
-louveteau. Puis ses yeux s'ouvrirent et il apprit à connaître plus
-nettement le monde qui l'entourait.
-
-Ce monde était baigné d'obscurité, mais il l'ignorait, car il
-n'avait jamais vu d'autre monde. La lumière que ses yeux avaient
-perçue était infiniment faible, mais il ne savait pas qu'il y eût
-une autre lumière. Son monde aussi était très petit. Il avait pour
-limites les parois de la tanière. Le louveteau n'en éprouvait nulle
-oppression, puisque le vaste monde du dehors lui était inconnu.
-
-Il avait, cependant, rapidement découvert que l'une des parois de son
-univers, l'entrée de la caverne, par où filtrait la lumière,
-différait des autres. Il avait fait cette découverte, encore
-inconscient de sa propre pensée, avant même que ses yeux se fussent
-ouverts et eussent regardé devant eux. La lumière avait frappé ses
-paupières closes, produisant, à travers leur rideau, de légères
-pulsations des nerfs optiques, où s'étaient allumés de petits
-éclairs de clarté, d'une impression délicieuse. Vers la lumière
-avait, en une attraction irrésistible, aspiré chaque fibre de son
-être vivant, vers elle s'était tourné son corps, comme la substance
-chimique de la plante vire d'elle-même vers le soleil.
-
-Il avait, dès lors, mécaniquement rampé vers l'entrée de la
-caverne, et ses frères et sœurs avaient agi comme lui. Pas une fois
-ils ne s'étaient dirigés vers les sombres retraits des autres
-parois. Tous ces petits corps potelés, pareils à autant de petites
-plantes, rampaient aveuglément vers le jour, qui était pour eux une
-nécessité de l'existence, et tendaient à s'y accrocher, comme les
-vrilles de la vigne au tuteur qui la soutient. Plus tard, quand ils
-eurent un peu grandi et lorsque leur conscience individuelle naquit en
-eux, avec ses désirs et ses impulsions, l'attraction de la lumière
-ne fit que s'accroître. Sans trêve ils rampaient et s'étalaient
-vers elle, repoussés en arrière par leur mère. Ce fut à cette
-occasion que le louveteau gris connut d'autres attributs de sa mère
-que la langue douce et caressante. Dans son insistance à ramper vers la
-lumière, il apprit que la louve avait un nez, dont elle lui
-administrait un coup bien appliqué, et, plus tard, une patte avec
-laquelle elle le renversait sur le dos et le roulait comme un tonnelet,
-en lui donnant des tapes, vives et bien calculées.
-
-Il sut ainsi ce qu'étaient les coups, les risques qu'il courait
-volontairement d'en recevoir et comment, au contraire, il convenait
-d'agir pour les éviter. C'était le début de ses généralisations
-sur le monde. Aux actes automatiques succédait la connaissance des
-causes.
-
-C'était un fier petit louveteau, carnivore comme ses frères et
-sœurs. Ses ancêtres étaient des tueurs et des mangeurs de viande, de
-viande seule vivaient son père et sa mère. Le lait même qu'il avait
-sucé, à sa naissance, n'était que de la chair directement
-transformée. Et maintenant âgé d'un mois, ayant, depuis une
-semaine, ses yeux ouverts, il commençait lui-même à manger de la
-viande, mâchée et à demi digérée par la louve, qui la dégorgeait
-ensuite dans la gueule des cinq louveteaux, en appoint du lait de ses
-mamelles.
-
-Il était le plus vigoureux de la portée. Plus sonore que celui de ses
-frères et sœurs était, dans son gosier, le glapissement de sa voix.
-Le premier, il apprit le tour de rouler, d'un adroit coup de patte, un
-de ses petits compagnons. Le premier encore, attrapant l'un d'eux
-par l'oreille, il le renversa et piétina, en grondant sans desserrer
-ses mâchoires. Ce fut lui qui donna le plus de tracas à sa mère pour
-le retenir près d'elle, loin de l'entrée de la caverne.
-
-Si l'attrait du jour le fascinait, il ignorait ce qu'était une
-porte et il ne voyait dans l'entrée de la caverne qu'un mur
-lumineux. Ce mur était le soleil de son univers, la chandelle dont il
-était le papillon. Et il s'acharnait obstinément dans cette
-direction, sans savoir qu'il y eût quelque chose au-delà.
-
-Étrange était pour lui ce mur de lumière. Son père, qu'il avait
-appris à reconnaître pour un être semblable à sa mère, et qui
-apportait de la viande à manger, avait une manière toute particulière
-de marcher dans le mur, de s'y éloigner et d'y disparaître. Cela,
-le louveteau ne pouvait se l'expliquer. Il avait tenté de s'avancer
-dans les autres murs de la caverne, mais ceux-ci avaient heurté
-rudement l'extrémité délicate de son nez. Il avait renouvelé
-plusieurs fois l'expérience, puis s'était finalement tenu
-tranquille. Il acceptait le pouvoir que possédait son père de
-disparaître dans un mur comme une faculté qui lui était spéciale, de
-même que le lait et la viande à demi digérée étaient des
-particularités personnelles de sa mère.
-
-Il n'était pas donné, en somme, au louveteau, de penser à la façon
-des humains. Incertaine était la voie dans laquelle travaillait son
-cerveau. Mais ses conclusions n'en étaient pas moins nettes, à son
-point de vue. Le pourquoi des choses ne l'inquiétait pas; leur
-manière d'être l'intéressait seule. Il s'était cogné le nez
-contre les parois de la caverne, et cela lui avait suffi pour qu'il
-n'insistât pas. Ce qu'il était impuissant à faire, son père
-pouvait le faire. C'était une autre constatation, qu'il ne
-cherchait point à s'expliquer. Le fait tenait lieu pour lui de
-raisonnement, et le souci de la logique ne préoccupait pas autrement
-son esprit. Celui des lois de la physique encore moins.
-
-Comme la plupart des créatures du Wild, il ne tarda point à connaître
-la famine. Un temps arriva, où non seulement la viande vint à manquer,
-mais où le lait se tarit dans la poitrine de sa mère.
-
-Les louveteaux, tout d'abord, poussèrent des cris plaintifs et des
-gémissements, mais la faim les fit bientôt tomber en léthargie. Plus
-de jeux ni de querelles, ni d'enfantines colères, ni d'exercices de
-grondements. Cessèrent aussi les pérégrinations vers le mur lumineux.
-Au lieu de cela, ils dormaient toujours, tandis que la vie qui était en
-eux vacillait et mourait.
-
-Un-Œil se désespérait. Il courait tout le jour et chassait au loin,
-mais inutilement, et revenait dormir quelques heures seulement dans la
-tanière, d'où la joie avait fui. La louve elle aussi, laissant là
-ses petits, sortait à la recherche de la viande. Les premiers jours
-après la naissance des louveteaux, le vieux loup avait fait plusieurs
-voyages au camp des Indiens et raflé les lapins pris dans les pièges.
-Mais, avec la fonte générale des neiges et le dégel des cours
-d'eau, les Indiens s'étaient transportés plus loin et cette
-fructueuse ressource avait tari.
-
-Lorsque ses parents lui rapportèrent de nouveau à manger, le louveteau
-gris revint à la vie et recommença à tourner son regard vers le mur
-de lumière. Mais le petit peuple qui l'entourait était bien réduit.
-Seule, une sœur lui restait. Le reliquat n'était plus.
-
-Ayant repris des forces, il vit que sa sœur ne pouvait plus jouer. Elle
-ne levait plus la tête, ni ne faisait aucun mouvement. Tandis que son
-petit corps à lui s'arrondissait, avec la nourriture retrouvée, ce
-secours était venu trop tard pour elle. Elle ne cessait point de dormir
-et n'était plus qu'un mince squelette entouré de peau, où la
-flamme baissait plus bas et plus bas, si bien qu'elle finit par
-s'éteindre.
-
-Puis vint un autre temps où le louveteau gris ne vit plus son père
-paraître et disparaître dans le mur de lumière, et s'étendre, le
-soir, pour dormir à l'entrée de la caverne. L'événement arriva
-à la suite d'une seconde famine, moins dure cependant que la
-première. La louve n'ignorait point pourquoi le vieux loup ne
-reviendrait jamais. Mais il n'était pas pour elle de moyen qui lui
-permît de communiquer au louveteau ce qu'elle connaissait.
-
-Comme elle chassait, de son côté, vers la branche droite du torrent,
-dans les parages où gîtait le lynx, elle avait rencontré une piste
-tracée par le vieux loup et vieille d'un jour. L'ayant suivie, elle
-avait trouvé, à son extrémité, d'autres empreintes, imprimées par
-le lynx, et les vestiges d'une bataille dans laquelle le félin avait
-eu la victoire. C'était de son compagnon, avec quelques os, tout ce
-qui subsistait. Les traces du lynx, qui continuaient au delà, lui
-avaient fait découvrir la tanière de l'ennemi. Mais, ayant reconnu,
-à divers indices, que celui-ci y était revenu, elle n'avait pas osé
-s'y aventurer.
-
-Et toujours, depuis, la louve évitait la branche droite du torrent, car
-elle savait que dans la tanière se trouvait une portée de petits et
-elle connaissait le lynx pour une féroce créature, d'un caractère
-intraitable, et un terrible combattant. Oui, certes, c'était bien,
-pour une demi-douzaine de loups, de pourchasser un lynx et de le
-repousser au faîte d'un arbre, crachant et se hérissant. Un combat
-singulier était une tout autre affaire, surtout quand une mère-lynx
-avait derrière elle une jeune famille affamée à défendre et à
-nourrir. Un-Œil venait de l'apprendre à ses dépens.
-
-Mais le Wild a ses lois et l'heure devait arriver où, pour le salut
-de son louveteau gris, la louve, poussée elle aussi par l'implacable
-instinct de la maternité, affronterait la tanière dans les rochers et
-la colère de la mère-lynx.
-
-
-
-
-VII
-
-LE MUR DU MONDE
-
-
-Lorsque la louve avait commencé à aller chasser au dehors, elle avait
-dû laisser derrière elle le louveteau et l'abandonner à lui-même.
-Non seulement elle lui avait inculqué, à coups de nez et à coups de
-patte, l'interdiction de s'approcher de l'entrée de la caverne,
-mais une crainte spontanée était intervenue chez lui, pour le
-détourner de sortir. Jamais, dans la courte vie qu'il avait vécue
-dans la tanière, il n'avait rien rencontré qui pût l'effrayer, et
-cependant la crainte était en lui. Elle lui venait d'un atavisme
-ancestral et lointain, à travers des milliers et des milliers de vies.
-C'était un héritage qu'il tenait directement de son père et de la
-louve, mais ceux-ci l'avaient, à leur tour, reçu par échelons
-successifs de toutes les générations de loups disparues avant eux.
-Crainte! Legs du Wild, auquel nul animal ne peut se soustraire!
-
-Bref, le louveteau gris connut la crainte avant de savoir de quelle
-étoffe elle était faite. Sans doute la mettait-il au nombre des
-inévitables restrictions de l'existence, dont il avait eu déjà la
-notion. Son dur emprisonnement dans la caverne, la rude bousculade de sa
-mère quand il se risquait à vouloir sortir, la faim inapaisée de
-plusieurs famines, autant de choses qui lui avaient enseigné que tout
-n'est pas liberté dans le monde, qu'il y a pour la vie des limites
-et des contraintes. Obéir à cette loi, c'était échapper aux coups
-et travailler pour son bonheur. Sans raisonner comme l'eût fait un
-homme, il se contentait d'une classification simpliste: ce qui heurte
-et ce qui ne heurte pas, et, en conclusion, éviter ce qui est classé
-dans la première catégorie, afin de pouvoir jouir de ce qui est
-classé dans la seconde.
-
-Tant par soumission à sa mère que par cette crainte imprécise et
-innommée qui pesait sur lui, il se tenait donc éloigné de
-l'ouverture de la caverne, qui demeurait pour lui un blanc mur de
-lumière. Quand la louve était absente, il dormait la plupart du temps.
-Dans les intervalles de son sommeil, il restait très tranquille,
-réprimant les cris plaintifs qui lui gonflaient la gorge et
-contractaient son museau.
-
-Une fois, comme il était couché tout éveillé, il entendit un son
-bizarre, qui venait du mur blanc. C'était un glouton[19] qui,
-tremblant de sa propre audace, se tenait sur le seuil de la caverne,
-reniflant avec précaution ce que celle-ci pouvait contenir. Le
-louveteau, ignorant du glouton, savait seulement que ce reniflement
-était étrange, qu'il était quelque chose de non classé et, par
-suite, un inconnu redoutable. Car l'inconnu est un des principaux
-éléments de la peur. Le poil se hérissa sur le dos du louveteau gris,
-mais il se hérissa en silence, tangible expression de son effroi.
-Pourtant, quoique au paroxysme de la terreur, le louveteau demeurait
-couché, sans faire un mouvement ni aucun bruit, glacé, pétrifié dans
-son immobilité, mort en apparence. Sa mère, rentrant au logis, se mit
-à gronder en sentant la trace du glouton et bondit dans la caverne.
-Elle lécha son petit et le pétrit du nez, avec une véhémence
-inaccoutumée d'affection. Le louveteau comprit vaguement qu'il
-avait échappé à un grand et mauvais danger.
-
-D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le
-louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de
-vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre
-lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de
-la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui
-montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque
-bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance
-se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de
-la caverne.
-
-Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de
-lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait.
-Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait
-prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il
-entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière.
-
-Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui
-lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante.
-La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de
-vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de
-la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté
-devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la
-lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était
-comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace.
-Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au
-point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le
-mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi
-modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des
-arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait
-les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne.
-
-Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était,
-encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la
-caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette
-hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent
-échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa
-frayeur, il jetait son défi à l'immense univers.
-
-Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et,
-intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait
-peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il
-remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil;
-un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente
-du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et
-s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était
-accroupi.
-
-Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol
-plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce
-qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se
-mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent
-sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En
-sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au
-museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le
-bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara
-de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus;
-sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La
-crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le
-louveteau jappait comme un petit chien apeuré.
-
-Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était
-couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein,
-où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un
-long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et
-qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa
-toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui
-le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de
-derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le
-faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars.
-
-Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui
-desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier
-homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins
-tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance
-aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un
-parfait explorateur.
-
-Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait,
-les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc
-mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un
-écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en
-plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda.
-Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada
-rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des
-piaulements sauvages.
-
-Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il
-rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec
-confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans[20]
-s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le
-vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec
-sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses
-hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à
-tire-d'aile.
-
-Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout
-embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des
-choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait
-de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place,
-tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que
-l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être
-prêt.
-
-Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la
-distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait
-les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il
-se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les
-cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait
-dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes
-la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus
-objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces
-mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à
-chaque pas, au monde ambiant.
-
-C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande
-(quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande,
-dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue
-d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de
-ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre,
-choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné,
-dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous
-ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de
-l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit
-buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de
-sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le
-louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur
-petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa
-patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut
-une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule;
-l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même
-temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses
-mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud
-coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable
-à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents
-et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et
-ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille.
-Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère,
-puis il commença à ramper, pour sortir du nid.
-
-Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la
-mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement
-des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les
-coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur.
-Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda,
-puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes
-de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan
-continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la
-première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout
-de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait
-pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui
-était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en
-lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait
-maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop
-heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait
-de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé.
-
-Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de
-la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y
-repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à
-son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au
-bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le
-tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se
-regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori
-déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher
-prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il
-tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa
-mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups
-tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le
-louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une
-peu glorieuse retraite.
-
-Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante,
-la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels
-gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que
-quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa
-tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et,
-instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En
-même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa
-rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des
-hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu.
-
-Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement
-ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan
-voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte
-l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et
-ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui
-passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan,
-les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur
-qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui.
-
-Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il
-avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et
-elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand
-elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait
-mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de
-grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant
-emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller
-et voir.
-
-Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu
-d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait
-à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et
-s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille
-de l'Inconnu[21]. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la
-bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de
-l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La
-suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort;
-elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait
-pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en
-possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des
-chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la
-somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son
-imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout.
-
-Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer
-dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme
-si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et
-venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée,
-et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance.
-Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la
-berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il
-nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet
-endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu
-duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le
-louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien.
-L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt
-au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens
-dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il
-gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course.
-
-Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi
-paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était
-finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua
-avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une
-leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se
-mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était
-pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce
-qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence,
-d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais
-s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de
-l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se
-renforçait désormais de l'expérience acquise.
-
-Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué
-que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère,
-et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau
-était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce
-seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus,
-il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une
-impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne
-et d'y retrouver sa mère.
-
-Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et
-qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide,
-devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une
-petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir
-peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre
-chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de
-quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant
-à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya
-de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit
-entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu
-de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la
-lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut
-simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents
-acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair.
-
-Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la
-mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans
-l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa
-blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette
-mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que,
-relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus
-vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il
-n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens.
-
-Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa
-progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle
-approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps
-d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent,
-dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et
-agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis
-qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus
-près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du
-louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un
-moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était
-attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la
-chair.
-
-Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune
-et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua
-en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne
-détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait
-des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la
-vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire.
-
-Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son
-histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers
-les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la
-gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La
-louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la
-belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps
-jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent
-sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort.
-
-Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès
-d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait
-les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le
-retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été
-retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en
-revinrent à la caverne, où ils s'endormirent.
-
-
-[Note 19: Petit animal carnassier de l'Amérique du Nord, extrêmement
-féroce. (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 20: _Moose-bird._ Ces oiseaux ont l'habitude de venir se poser sur
-le dos des élans, qu'ils débarrassent de leurs parasites, comme font
-chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-[Note 21: Ceci, qui pourrait paraître exagéré, est très véridique
-cependant. J'ai vu, durant l'hiver, une poule accomplir le même acte
-sur le bassin de ma cour. Il avait neigé et, comme elle voyait l'eau
-noire au milieu de la neige, elle la prit pour du terrain solide. Ce
-fait n'est pas isolé, paraît-il. (_Note d'un des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-VIII
-
-LA LOI DE LA VIANDE
-
-
-Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos,
-il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette
-sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère.
-Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il
-se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin,
-pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et
-élargissant le cercle de ses courses.
-
-Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa
-faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était
-utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de
-règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il
-pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives.
-
-Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il
-avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un
-écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui
-répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un
-oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait
-jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de
-ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre
-mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche
-buisson.
-
-Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de
-l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un
-danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà
-l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et
-déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel.
-
-Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers
-meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce
-désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa
-colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile
-prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que
-les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les
-arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les
-surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol.
-
-Le louveteau éprouvait pour sa mère un respect considérable. Elle
-était savante à capturer la viande et jamais elle ne manquait de lui
-en apporter sa part. De plus elle n'avait peur de rien. Il ne se rendait
-pas compte qu'elle avait plus appris et en connaissait plus que lui,
-d'où sa plus grande bravoure, et ne voyait que la puissance supérieure
-qui était en elle. Elle le forçait aussi à l'obéissance et, plus il
-prenait de l'âge, moins elle était patiente envers lui. Aux coups de
-nez et aux coups de pattes avaient succédé de cuisantes morsures. Et
-pour cela encore, il la respectait.
-
-Une troisième famine revint, qui fut particulièrement dure, et le
-louveteau connut à nouveau, cette fois avec une conscience plus nette,
-l'aiguillon de la faim. La louve chassait sans discontinuer, quêtant
-partout un gibier qu'elle ne trouvait pas, et souvent ne rentrait
-même pas dormir dans la caverne.
-
-Le louveteau chassait comme elle, en mortelle angoisse, et lui non plus
-ne trouvait rien. Mais cette détresse contribuait à développer son
-esprit et il grandit en science et en sagesse. Il observa de plus près
-les habitudes de l'écureuil et s'appliqua à courir sur lui, plus
-prestement, pour s'en saisir. Il étudia les mœurs des souris-des-bois
-et s'exerça à creuser le sol avec ses griffes, afin de les tirer de
-leurs trous. L'ombre même du faucon ne le fit plus fuir sous les
-taillis. Assis sur son derrière, en terrain découvert, il allait
-même, dans son désespoir, jusqu'à provoquer l'oiseau redoutable qu'il
-voyait planer dans le ciel. Car il savait que là-haut, dans le bleu,
-c'était de la viande qui flottait, de cette viande que réclamaient si
-intensément ses entrailles. Mais le faucon dédaigneux refusait de
-venir livrer bataille au louveteau, qui s'en allait en gémissant, de
-désappointement et de faim.
-
-La famine, un jour, se termina. La louve apporta de la chair au logis.
-Une chair singulière et différente de la chair coutumière. C'était
-un petit de lynx, de l'âge approximatif du louveteau, mais un peu
-moins grand. Il était tout entier pour lui. La louve, il l'ignorait,
-avait déjà satisfait sa faim en dévorant tout le reste de la portée.
-Il ne savait pas non plus tout ce qu'il y avait, dans cet acte, de
-désespéré. La seule chose qui l'intéressait était la satisfaction
-de son estomac, et chaque bouchée du petit lynx, qu'il avalait,
-augmentait son contentement.
-
-Un estomac plein incite au repos et le louveteau, étendu dans la
-caverne, s'endormit contre sa mère. Un grondement de la louve, tel
-qu'il n'en avait encore ouï de semblable, le réveilla en sursaut.
-Jamais, peut-être, elle n'en avait, dans sa vie, poussé d'aussi
-terrible. Car, elle, elle savait bien que l'on ne dépouille pas
-impunément une tanière de lynx. La mère-lynx arrivait. Le louveteau
-la vit, dans la pleine lumière de l'après-midi, accroupie à
-l'entrée de la caverne.
-
-Sa fourrure, à cette vue, se souleva, puis retomba le long de son
-échine. Point n'était ici besoin d'instinct, ni de raisonnement.
-Le cri de rage de l'intruse, commencé en sourd grognement, puis
-s'enflant tout à coup en un horrifique hurlement, disait clairement
-le danger. Le louveteau, pourtant, sentit en lui bouillonner le prodige
-de la vie. Il se dressa sur son séant et se rangea aux côtés de sa
-mère, en grondant vaillamment. Mais elle le rejeta loin d'elle, en
-arrière, avec mépris.
-
-La mère-lynx ne pouvait bondir, le boyau d'entrée de la caverne
-étant trop bas et trop étroit. Elle s'avança, en rampant, prête à
-s'élancer dès qu'il lui serait loisible. Mais alors la louve
-s'abattit sur elle et la terrassa.
-
-Le louveteau ne distinguait pas grand chose de la bataille. Les deux
-bêtes grondaient, crachaient, hurlaient et s'entredéchiraient. Le
-lynx combattait des griffes et des dents; la louve n'usait que de ses
-dents. Le louveteau, profitant d'un moment propice, s'élança, lui
-aussi, et enfonça ses crocs dans une des pattes de derrière du lynx.
-Il s'y suspendit en grognant et, sans qu'il s'en rendît compte,
-il paralysa par son poids les mouvements de cette patte, apportant ainsi
-à sa mère une aide appréciable. Un virement du combat, entre les deux
-adversaires, le refoula et lui fit lâcher prise.
-
-L'instant d'après, mère-louve et mère-lynx étaient séparées.
-Avant qu'elles ne se ruassent à nouveau l'une contre l'autre, le
-lynx frappa le louveteau d'un coup de sa large patte de devant, qui
-lui lacéra l'épaule jusqu'à l'os et l'envoya rouler contre le
-mur de la caverne. Ses cris aigus et ses hurlements plaintifs
-s'ajoutèrent au vacarme des rugissements.
-
-Il avait cessé de gémir que la lutte durait encore. Il eut le temps
-d'être repris d'un second accès de bravoure et la bataille, en se
-terminant, le retrouva rageusement pendu à la patte de derrière du
-lynx.
-
-Celui-ci avait succombé. La louve était, pour sa part, fort mal en
-point. Elle tenta de caresser le louveteau et de lécher son épaule
-blessée. Mais le sang qu'elle avait perdu avait à ce point épuisé
-ses forces qu'elle demeura, tout un jour et toute une nuit, étendue
-sur le corps de son ennemi, sans pouvoir faire un mouvement et respirant
-à peine. Pendant une semaine entière, elle ne quitta point la
-tanière, sauf pour aller boire, et sa marche était lente et pénible.
-Le lynx, au bout de ce temps, était complètement dévoré, et les
-blessures de la louve assez cicatrisées pour lui permettre de courir à
-nouveau le gibier.
-
-L'épaule du louveteau demeurait encore raide et endolorie et, durant
-quelque temps, il boita. Mais le monde, désormais, lui paraissait
-autre. Depuis la bataille avec le lynx, sa confiance en lui-même
-s'était accrue. Il avait mordu dans un ennemi, en apparence plus
-puissant que lui, et avait survécu. Son allure en était devenue plus
-hardie. Quoique la terreur mystérieuse de l'Inconnu, toujours
-intangible et menaçante, continuât à peser sur lui, beaucoup de sa
-timidité avait disparu.
-
-Il commença à accompagner sa mère dans ses chasses et à y jouer sa
-partie. Il apprit férocement à tuer et à se nourrir de ce qu'il
-avait tué. Le monde vivant se partageait pour lui en deux catégories.
-Dans la première, il y avait lui et sa mère. Dans la seconde, tous les
-autres êtres qui vivaient et se mouvaient. Ceux-ci se classaient, à
-leur tour, en deux espèces. Ceux qui, comme lui-même et sa mère,
-tuaient et mangeaient; ceux qui ne savaient pas tuer ou tuaient
-faiblement. De là surgissait la loi suprême. La viande vivait sur la
-viande, la vie sur la vie. Il y avait les mangeurs et les mangés. La
-loi était Mange ou sois Mangé.
-
-Sans se la formuler, sans la raisonner, ni y penser même, le louveteau
-vivait cette loi. Il avait mangé les petits du ptarmigan. Le faucon
-avait mangé la mère-ptarmigan, puis aurait voulu le manger lui aussi.
-Devenu plus fort, c'est lui qui avait souhaité manger le faucon. Il
-avait mangé le petit du lynx et la mère-lynx l'aurait mangé, si
-elle n'avait pas été elle-même tuée et mangée. À cette loi
-participaient tous les êtres vivants. La viande dont il se nourrissait,
-et qui lui était nécessaire pour exister, courait devant lui sur le
-sol, volait dans les airs, grimpait aux arbres ou se cachait dans la
-terre. Il fallait se battre avec elle pour la conquérir et, s'il
-tournait le dos, c'était elle qui courait après lui. Chasseurs et
-chassés, mangeurs et mangés, chaos de gloutonnerie, sans merci et sans
-fin, ainsi le louveteau n'eût-il pas manqué de définir le monde,
-s'il eût été tant soit peu philosophe, à la manière des
-hommes[22].
-
-Mais la vie et son élan avaient aussi leurs charmes. Développer et
-faire jouer ses muscles constituait pour le louveteau un plaisir sans
-fin. Courir sus après une proie était une source d'émotions et de
-frémissements délicieux. Rage et bataille donnaient de la joie. La
-terreur même et le mystère de l'Inconnu avaient leur attirance.
-
-Puis toute peine portait en elle sa rémunération, dont la première
-était celle de l'estomac plein et d'un bon sommeil reposant aux
-chauds rayons du soleil. Aussi le louveteau ne querellait-il pas la vie,
-qui dans le fait seul qu'elle existe trouve sa raison d'être, ni
-l'hostilité ambiante du monde qui l'entourait. Il était plein de
-sève, très heureux et tout fier de lui-même.
-
-
-[Note 22: Victor Hugo a écrit:
-
-«_La vie est une joie où le meurtre fourmille
-Et la création se dévore en famille...
-L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe.
-Le lynx tacheté saute et saisit l'antilope...
-La louve est sur l'agneau, comme l'agneau sur l'herbe...
-Le colibri, sitôt qu'il a faim devient tigre...
-De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore.
-L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore.
-C'est l'ivresse et la loi._»
-
-[La Légende des Siècles, nouvelle série, tome II.] (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-
-
-
-IX
-
-LES FAISEURS DE FEU
-
-
-Sur eux, à l'improviste, tomba le louveteau. Ce fut de sa faute. Il
-avait manqué de prudence et marché sans voir. Encore lourd de sommeil
-(il avait chassé toute la nuit et venait à peine de se réveiller), il
-avait quitté la caverne et était, en trottant, descendu vers le
-torrent, pour y boire. À vrai dire, le sentier lui était familier et
-jamais nul accident ne lui était arrivé.
-
-Il avait dépassé le sapin renversé, traversé la clairière et
-courait parmi les arbres. Au même instant, il vit et flaira. Devant
-lui, assises par terre, en silence, étaient cinq choses vivantes,
-telles qu'il n'en avait jamais rencontrées de semblables.
-C'était sa première vision de l'humanité.
-
-Les cinq hommes, à son aspect, et cela le surprit, ne bondirent pas sur
-leurs pieds, ne montrèrent pas leurs dents, ni ne grondèrent. Ils ne
-firent pas un mouvement, mais demeurèrent silencieux et fatidiques.
-
-Le louveteau, non plus, ne bougea pas. Tout l'instinct de sa nature
-sauvage l'eût cependant poussé à fuir, si un autre instinct ne
-s'était, impératif et soudain, élevé en lui. Un étonnement
-inconnu s'emparait de son esprit. Il se sentait amoindri tout à coup
-par une notion nouvelle de sa petitesse et débilité. Un pouvoir
-supérieur, très loin, très haut au-dessus de lui, s'appesantissait
-sur son être et le maîtrisait.
-
-Le louveteau n'avait jamais vu d'homme, et pourtant l'instinct de
-l'homme était en lui. Dans l'homme il reconnaissait obscurément
-l'animal qui avait combattu et vaincu tous les autres animaux du Wild.
-Ce n'étaient pas seulement ses yeux qui regardaient, mais ceux de
-tous ses ancêtres, prunelles qui avaient, durant des générations,
-encerclé dans l'ombre et la neige d'innombrables campements
-humains, épié de loin, sur l'horizon, ou de plus près, dans
-l'épaisseur des taillis, l'étrange bête à deux pattes qui était
-le seigneur et maître de toutes les choses vivantes.
-
-Cet héritage moral et surnaturel, fait de crainte et de luttes
-accumulées, pendant des siècles, étreignait le louveteau, trop jeune
-encore pour s'en dégager. Loup adulte, il eût pris rapidement la
-fuite. Tel qu'il était, il se coucha, paralysé d'effroi, acceptant
-déjà la soumission que sa race avait consentie, le premier jour où un
-loup vint s'asseoir au feu de l'homme, pour s'y chauffer.
-
-Un des Indiens finit par se lever, marcha dans sa direction et
-s'arrêta au-dessus de lui. Le louveteau se colla davantage encore
-contre le sol. C'était l'Inconnu, concrétisé en chair et en sang,
-qui se penchait sur lui, pour le saisir. Sa fourrure eut un hérissement
-inconscient, ses lèvres se rétractèrent et il découvrit ses petits
-crocs. La main qui le surplombait, comme une condamnation, hésita et
-l'homme dit en riant:
-
---_Wabam wabisca ip pit tah!_ (Regardez les crocs blancs!)
-
-Les autres Indiens se mirent à rire lourdement et excitèrent l'homme
-à saisir le louveteau. Tandis que la main s'abaissait, plus bas, plus
-bas, une violente lutte intérieure se livrait chez celui-ci, entre les
-divers instincts qui le partageaient. Il ne savait s'il devait
-seulement gronder, ou combattre. Finalement, il gronda jusqu'au moment
-où la main le toucha, puis engagea la bataille. Ses dents brillèrent
-et mordirent. L'instant d'après il reçut, sur un des côtés de la
-tête, un coup qui le fit basculer. Alors tout instinct de lutte
-l'abandonna. Il se prit à gémir comme un enfantelet et l'instinct
-de la soumission l'emporta sur tous les autres. S'étant relevé, il
-s'assit sur son derrière en piaulant. Mais l'Indien qu'il avait
-mordu était en colère et le louveteau reçut un second coup sur
-l'autre côté de la tête. Il piaula encore plus fort.
-
-Les quatre autres Indiens s'esclaffaient de plus en plus, si bien que
-leur camarade se mit à rire lui aussi. Ils entourèrent tous le
-louveteau et se moquèrent de lui, tandis qu'il geignait, de terreur
-et de peine.
-
-Tout à coup, bête et Indiens dressèrent l'oreille. Le louveteau
-savait ce qu'annonçait le bruit qui se faisait entendre et, cessant
-de gémir, il jeta un long cri, où il y avait plus de joie maintenant
-que d'effroi. Puis il se tut et attendit, attendit l'arrivée de sa
-mère, de sa mère libératrice, indomptable et terrible, qui savait si
-bien combattre, et tuait tout ce qui lui résistait, et n'avait jamais
-peur.
-
-Elle arrivait, courant et grondant. Elle avait perçu la plainte de son
-petit et se précipitait pour le secourir. Elle bondit au milieu du
-groupe, magnifique, transfigurée dans sa furieuse et inquiète
-maternité. Son irritation protectrice était un réconfort pour le
-louveteau, qui sauta vers elle, avec un petit cri joyeux, tandis que les
-animaux-hommes se reculaient, en hâte, de plusieurs pas. La louve
-s'arrêta, près de son petit, qui se pressait contre elle, et fit
-face aux Indiens. Un sourd grondement sortit de son gosier. La menace
-contractait sa face et son nez, qui se plissait, se relevait presque
-jusqu'à ses yeux, en une prodigieuse et mauvaise grimace de colère.
-
-Il y eut alors un cri que lança l'un des hommes.
-
---_Kiche!_--voilà ce qu'il cria, avec une exclamation de
-surprise.
-
-Le louveteau sentit, à cette voix, vaciller sa mère.
-
---_Kiche!_--cria l'homme à nouveau, durement, cette fois, et
-d'un ton de commandement.
-
-Et le louveteau vit alors sa mère, la louve impavide, se plier
-jusqu'à ce que son ventre touchât le sol, en geignant et en remuant
-la queue, avec tous les signes coutumiers de soumission et de paix. Il
-n'y comprenait rien et était stupéfié. La terreur de l'homme le
-reprenait. Son instinct ne l'avait pas trompé et sa mère le
-subissait comme lui. Elle aussi rendait hommage à l'animal-homme.
-
-L'Indien qui avait parlé vint vers elle. Il posa sa main sur sa tête
-et elle ne fit que s'en aplatir davantage. Elle ne grondait, ni ne
-tentait de mordre. Les autres Indiens s'étaient pareillement
-rapprochés et, rangés autour de la louve, ils la palpaient et
-caressaient, sans aviver chez elle la moindre velléité de résistance
-ou de révolte.
-
-Les cinq hommes étaient fort excités et leurs bouches menaient grand
-bruit. Mais comme ce bruit n'avait rien de menaçant, le louveteau se
-décida à venir se coucher près de sa mère, se hérissant encore de
-temps à autre, mais faisant de son mieux pour se soumettre.
-
---Ce qui se passe n'a rien de surprenant, dit un des Indiens. Le
-père de Kiche était un loup. Il est vrai que sa mère était une
-chienne. Mais mon frère ne l'avait-il pas attachée dans les bois,
-trois nuits durant, au moment de la saison des amours. Alors c'est un
-loup qui la couvrit.
-
---Un an s'est écoulé, Castor-Gris[23], depuis que Kiche s'est
-échappée.
-
---Tu comptes bien, Langue-de-Saumon[24]. C'était à l'époque de
-la famine que nous avons subie, alors que nous n'avions plus de viande
-à donner aux chiens.
-
---Elle a vécu avec les loups, dit un troisième Indien.
-
---Cela paraît juste, Trois-Aigles[25], répartit Castor-Gris, en
-touchant de sa main le louveteau, et en voici la preuve.
-
-Le louveteau, au contact de la main, esquissa un grognement. La main se
-retira et lui administra une calotte. Sur quoi, il recouvrit ses crocs
-et s'accroupit avec soumission. La main revint alors et le frotta
-amicalement derrière les oreilles, et tout le long de son dos.
-
---Ceci prouve cela, reprit Castor-Gris. Il est clair que sa mère est
-Kiche. Mais, une fois de plus, son père est un loup. C'est pourquoi
-il y a en lui peu du chien et beaucoup du loup. Ses crocs sont blancs,
-et _White Fang_ (Croc-Blanc) doit être son nom. J'ai parlé. C'est
-mon chien. Kiche n'était-elle pas la chienne de mon frère? Et mon
-frère n'est-il pas mort?
-
-Pendant un instant, les animaux-hommes continuèrent à faire du bruit
-avec leurs bouches. Durant ce colloque, le louveteau, qui venait de
-recevoir un nom dans le monde, demeurait tranquille et attendait. Puis
-Castor-Gris, prenant un couteau dans un petit sac qui pendait sur son
-estomac, alla vers un buisson et y coupa un bâton. Croc-Blanc
-l'observait. Aux deux bouts du bâton, l'Indien fixa une lanière.
-Avec l'une, il attacha Kiche par le cou et, ayant conduit la louve
-près d'un petit sapin, y noua l'autre lanière.
-
-Croc-Blanc suivit sa mère et se coucha près d'elle. Il vit
-Langue-de-Saumon avancer la main vers lui, et la peur le reprit. Kiche,
-de son côté, regardait avec anxiété. Mais l'Indien, élargissant
-ses doigts et les recourbant, le roula sens dessus dessous et commença
-à lui frotter le ventre d'une manière délicieuse. Le louveteau, les
-quatre pattes en l'air, se laissait tripoter, gauche et cocasse, et
-sans essayer de résister. Comment d'ailleurs l'aurait-il pu dans la
-position où il se trouvait? Si l'animal-homme avait l'intention de
-le maltraiter, il lui était livré sans défense et était incapable de
-fuir.
-
-Il se résigna donc et se contenta de gronder doucement. C'était plus
-fort que lui. Mais Langue-de-Saumon n'eut point l'air de s'en
-apercevoir et ne lui donna aucun coup sur la tête. Il continua, au
-contraire, à le frictionner de haut en bas, et le louveteau sentit
-croître le plaisir qu'il en éprouvait. Lorsque la main caressante
-passa sur ses flancs, il cessa tout à fait de gronder. Puis, quand les
-doigts remontèrent à ses oreilles, les pressant moelleusement vers
-leur base, son bonheur ne connut plus de bornes. Quand, enfin, après
-une dernière et savante friction, l'Indien le laissa tranquille et
-s'en alla, toute crainte s'était évanouie dans l'esprit du
-louveteau. Sans doute d'autres peurs l'attendaient dans l'avenir.
-Mais, de ce jour, confiance et camaraderie étaient établies avec
-l'homme, en société de qui il allait vivre.
-
-Au bout de quelque temps, Croc-Blanc entendit s'approcher des bruits
-insolites. Prompt à observer et à classer, il les reconnut aussitôt
-comme étant produits par l'animal-homme. Quelques instants plus tard,
-en effet, toute la tribu indienne surgissait du sentier. Il y avait
-beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, quarante têtes au total,
-tous lourdement chargés des bagages du camp, de provisions de bouche et
-d'ustensiles.
-
-Il y avait aussi beaucoup de chiens et ceux-ci, à l'exception des
-tout petits, n'étaient pas moins chargés que les gens. Des sacs
-étaient liés sur leur dos et chaque bête portait un poids de vingt à
-trente livres. Croc-Blanc n'avait, auparavant, jamais vu de chiens,
-mais cette première vision lui suffit pour comprendre que c'était
-là un animal appartenant à sa propre espèce, avec quelque chose de
-différent. Quant aux chiens, ce fut surtout la différence qu'ils
-sentirent en apercevant le louveteau et sa mère.
-
-Il y eut une ruée effroyable. Croc-Blanc se hérissa, hurla et mordit
-au hasard dans le flot qui, gueules ouvertes, déferlait sur lui. Il
-tomba et roula sous les chiens, éprouvant la morsure cruelle de leurs
-dents et, lui-même, mordant et déchirant, au-dessus de sa tête,
-pattes et ventres. Il entendait, dans la mêlée, les hurlements de
-Kiche qui combattait pour lui, les cris des animaux-hommes et le bruit
-de leurs gourdins dont ils frappaient les chiens, qui, sous les coups,
-gémissaient de douleur.
-
-Tout ceci fut seulement l'histoire de quelques secondes. Le louveteau,
-remis sur pied, vit les Indiens qui le défendaient, repousser les
-chiens en arrière, à l'aide de bâtons et de pierres, et le sauver
-de l'agression féroce de ses frères qui, pourtant, n'étaient pas
-tout à fait ses frères. Et, quoiqu'il n'y eût point place en son
-cerveau pour la conception d'un sentiment aussi abstrait que celui de
-la justice, il sentit, à sa façon, la justice des animaux-hommes. Il
-connut qu'ils édictaient des lois et les imposaient.
-
-Étrange était aussi la façon dont ils procédaient pour dicter leurs
-lois. Dissemblables de tous les animaux que le louveteau avait
-rencontrés jusque-là, ils ne mordaient ni ne griffaient. Ils
-imposaient leur force vivante par l'intermédiaire des choses mortes.
-Celles-ci leur servaient de morsures. Bâtons et pierres, dirigés par
-ces bizarres créatures, sautaient à travers les airs, à l'instar de
-choses vivantes, et s'en allaient frapper les chiens.
-
-Il y avait là, pour son esprit, un pouvoir extraordinaire et
-inexplicable, qui dépassait les bornes de la nature et était d'un
-dieu. Croc-Blanc, cela va de soi, ignorait tout de la divinité. Tout au
-plus pouvait-il soupçonner que des choses existaient au-delà de celles
-dont il avait la notion. Mais l'étonnement et la crainte qu'il
-ressentait en face des animaux-hommes était assez exactement comparable
-à l'étonnement et à la crainte qu'aurait éprouvés un homme se
-trouvant, sur le faîte de quelque montagne, devant un être divin, qui
-tiendrait des foudres dans chaque main et les lancerait sur le monde
-terrifié.
-
-Le dernier chien ayant été refoulé en arrière, le charivari prit
-fin. Le louveteau se mit à lécher ses meurtrissures. Puis il médita
-sur son premier contact avec la troupe cruelle de ses prétendus frères
-et sur son introduction parmi eux. Il n'avait jamais songé que
-l'espèce à laquelle il appartenait pût contenir d'autres spécimens
-que le vieux loup borgne, sa mère et lui-même. Ils constituaient à
-eux trois, dans sa pensée, une race à part. Et, tout à coup, il
-découvrait que beaucoup d'autres créatures s'apparentaient à sa
-propre espèce. Il lui parut obscurément injuste que le premier
-mouvement de ces frères de race eût été de bondir sur lui et de
-tenter de l'anéantir.
-
-Il était non moins chagrin de voir sa mère attachée avec un bâton,
-même en pensant que c'était la sagesse supérieure des animaux-hommes
-qui l'avait voulu. Cela sentait l'esclavage. À l'esclavage il n'avait
-pas été habitué. La liberté de rôder, de courir, de se coucher par
-terre, là où il lui plaisait, avait été son lot jusqu'à ce jour et,
-maintenant, il était captif. Les mouvements de sa mère étaient
-réduits à la longueur du bâton auquel elle était liée. Et à ce
-même bâton il était comme lié lui-même, car il n'avait pas encore
-eu l'idée qu'il pouvait se séparer de sa mère.
-
-Il n'aima pas cette contrainte. Il n'aima pas non plus quand les
-animaux-hommes, s'étant levés, se remirent en marche. Un
-animal-homme, malingre d'aspect, prit dans sa main la lanière du
-bâton qui attachait Kiche et emmena la louve derrière lui. Derrière
-Kiche suivait Croc-Blanc, grandement perturbé et tourmenté par la
-nouvelle aventure qui s'abattait sur lui.
-
-Le cortège descendit la vallée, continuant bien au-delà des plus
-longues courses du louveteau, jusqu'au point où le torrent se jetait
-dans le fleuve Mackenzie. À cet endroit, des canots étaient juchés en
-l'air, sur des perches, et s'étendaient des claies destinées à
-faire sécher le poisson.
-
-On s'arrêta et on campa. La supériorité des animaux-hommes
-s'affirmait de plus en plus. Plus encore que leur domination sur les
-chiens aux dents aiguës, ce spectacle marquait leur puissance. Grâce
-à leur pouvoir d'imprimer du mouvement aux choses immobiles, il leur
-était loisible de changer la vraie face du monde.
-
-La plantation et le dressage des perches destinées à monter le camp
-attira l'attention du louveteau. Cette opération était peu de chose,
-accomplie par les mêmes créatures qui lançaient à distance des
-bâtons et des pierres. Mais, quand il vit les perches se réunir et se
-couvrir de toiles et de peaux, pour former des tentes, Croc-Blanc fut
-stupéfait. Ces tentes, d'une colossale et impressionnante grandeur,
-s'élevaient partout autour de lui, grandissant à vue d'œil, de
-tous côtés, comme de monstrueuses formes de vie. Elles emplissaient le
-champ presque entier de sa vision et, menaçantes, le dominaient
-lui-même. Lorsque la brise les agitait, en de grands mouvements, il se
-couchait sur le sol, effaré et craintif, sans toutefois les perdre des
-yeux, prêt à bondir et à fuir au loin, s'il lui arrivait de les
-voir se précipiter sur sa tête.
-
-Après un moment, son effroi des tentes prit fin. Il vit que femmes et
-enfants y pénétraient et en sortaient sans aucun mal, et les chiens
-aussi tenter d'y entrer, mais en être chassés rudement, de la voix
-ou au moyen de pierres volantes. Bientôt Croc-Blanc, quittant les
-côtés de Kiche, rampait à son tour, avec précaution, vers la tente
-la plus proche. Sa curiosité, sans cesse en éveil, le besoin
-d'apprendre et de connaître, par sa propre expérience, le
-poussaient. Les derniers pouces à franchir vers le mur de toile et de
-peau le furent avec un redoublement de prudence et une avance
-imperceptible. Les événements de la journée avaient préparé le
-louveteau au contact de l'Inconnu, à ses manifestations les plus
-merveilleuses et les plus inattendues. Enfin son nez toucha
-l'enveloppe de la tente. Il attendit, rien n'arriva. Il flaira
-l'étrange matière, saturée de l'odeur de l'homme, et prenant
-l'enveloppe dans ses dents, donna une petite secousse. Rien n'arriva
-encore, sinon qu'une partie de la tente se mit à remuer. Il secoua
-plus hardiment. Le mouvement s'accentua. Il était ravi. Il secoua
-toujours plus fort et récidiva jusqu'à ce que la tente entière fût
-en mouvement. Alors le cri perçant d'un Indien se fit entendre et
-effraya le louveteau, qui revint en toute hâte vers sa mère. Mais
-jamais plus depuis il n'eut peur des énormes tentes.
-
-Cette émotion passée, Croc-Blanc s'écarta à nouveau de Kiche qui,
-liée à un pieu, ne pouvait le suivre.
-
-Il ne tarda pas à rencontrer un jeune chien, un peu plus grand et plus
-âgé que lui, qui venait à sa rencontre, à pas comptés, et
-dissimulant des intentions belliqueuses. Le nom du jeune chien, que le
-louveteau connut par la suite, en l'entendant appeler, était Lip-Lip.
-Il était déjà redoutable et, par ses luttes avec les autres petits
-chiens, avait acquis l'expérience de la bataille.
-
-Lip-Lip appartenait à la race des chiens-loups, qui avait le plus de
-parenté avec Croc-Blanc; il était jeune et semblait peu dangereux.
-Aussi le louveteau se préparait-il à le recevoir en ami. Mais, quand
-il vit que la marche de l'étranger se raidissait et que ses lèvres
-retroussées découvraient ses dents, il se raidit lui aussi et
-répondit en montrant sa mâchoire. Ils se mirent à tourner en rond,
-l'un autour de l'autre, hérissés et grondant. Ce manège dura
-plusieurs minutes et Croc-Blanc commençait à s'en amuser, comme
-d'un jeu, quand tout à coup, avec une surprenante vivacité, Lip-Lip
-sauta sur lui, lui jeta une morsure rapide et sauta, derechef, en
-arrière.
-
-La morsure avait atteint le louveteau à son épaule déjà blessée par
-le lynx et qui, dans le voisinage de l'os, était intérieurement
-demeurée douloureuse. La surprise et le coup lui arrachèrent un
-gémissement; mais, l'instant d'après, en un bond de colère, il
-s'élança sur Lip-Lip et le mordit furieusement. Lip-Lip, nous
-l'avons dit, était déjà rompu au combat. Trois fois, quatre fois,
-une demi-douzaine de fois, ses petits crocs pointus s'acharnèrent sur
-Croc-Blanc, qui, tout décontenancé, finit par lâcher pied et par se
-sauver, honteux et dolent, près de sa mère, en lui demandant
-protection.
-
-Ce fut sa première bataille avec Lip-Lip. Elle ne devait pas être la
-dernière. Car, de ce jour, ils se trouvèrent en quelque sorte
-ennemis-nés, étant chacun d'une nature en opposition perpétuelle
-avec celle de l'autre.
-
-Kiche lécha doucement son petit et tenta de s'opposer à ce qu'il
-s'éloignât d'elle désormais. Mais la curiosité de Croc-Blanc
-allait toujours croissant. Oublieux de sa mésaventure, il se remit
-incontinent en route, afin de poursuivre son enquête. Il tomba sur un
-des animaux-hommes, sur Castor-Gris, qui était assis sur ses talons,
-occupé avec des morceaux de bois et des brins de mousse, répandus
-devant lui sur le sol. Le louveteau s'approcha et regarda. Castor-Gris
-fit des bruits de bouche que Croc-Blanc interpréta non hostiles, et il
-vint encore plus près.
-
-Femmes et enfants apportaient de nouveaux bouts de bois et d'autres
-branches à l'Indien. C'était évidemment là l'affaire du
-moment. Le louveteau s'approcha jusqu'à toucher le genou de
-Castor-Gris, oubliant, telle était sa curiosité, que celui-ci était
-un terrible animal-homme. Soudain, il vit entre les mains de
-Castor-Gris, comme un brouillard qui s'élevait des morceaux de bois
-et de la mousse. Puis une chose vivante apparut, qui brillait et qui
-tournoyait, et était de la même couleur que le soleil dans le ciel.
-
-Croc-Blanc ne connaissait rien du feu. La lueur qui en jaillissait
-l'attira, comme la lumière du jour l'avait, dans sa première
-enfance, conduit vers l'entrée de la caverne, et il rampa vers la
-flamme. Il entendit Castor-Gris éclater de rire au-dessus de sa tête.
-Le son du rire, non plus, n'était pas hostile. Alors il vint toucher
-la flamme avec son nez et, en même temps, sortit sa petite langue pour
-la lécher.
-
-Pendant une seconde, il demeura paralysé. L'Inconnu, qui l'avait
-guetté parmi les bouts de bois et la mousse, l'avait férocement
-saisi par le nez. Puis il sauta en arrière, avec une explosion de
-glapissements affolés «Ki-yis! Ki-yis! Ki-yis!»
-
-Kiche, en l'entendant, se mit à bondir au bout de son bâton, en
-grondant, furieuse, parce qu'elle ne pouvait venir au secours du
-louveteau. Mais Castor-Gris riait à gorge déployée, tapant ses
-cuisses avec ses mains et contant l'histoire à tout le campement,
-jusqu'à ce que chacun éclatât, comme lui, d'un rire inextinguible.
-Quant à Croc-Blanc, assis sur son derrière, il criait, de plus en plus
-éperdu: «Ki-yis! Ki-yis!» et seul, abandonné de tous, faisait au
-milieu des animaux-hommes une pitoyable petite figure.
-
-C'était le pire mal qu'il avait encore connu. Son nez et sa langue
-avaient été tous deux mis à vif par la chose vivante, couleur de
-soleil, qui avait grandi entre les mains de Castor-Gris. Il cria, cria
-interminablement, et chaque explosion nouvelle de ses hurlements était
-accueillie par un redoublement d'éclats de rire des animaux-hommes.
-Il tenta d'adoucir avec sa langue la brûlure de son nez, mais les
-deux souffrances, se juxtaposant, ne firent qu'en produire une plus
-grande, et il cria plus désespérément que jamais.
-
-À la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'était le rire et ce
-qu'il signifiait. Il ne nous est pas donné de nous expliquer comment
-certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que
-nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la
-claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en
-eut honte.
-
-Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brûlures lui faisaient
-éprouver, mais parce qu'il fut vexé, dans son amour-propre, de se
-voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours
-furieuse au bout de son bâton, comme une bête enragée, vers Kiche, la
-seule créature au monde qui ne riait pas de lui.
-
-Le crépuscule tomba et la nuit vint. Croc-Blanc demeurait couché près
-de sa mère. Son nez et sa langue étaient endoloris. Mais un autre et
-plus grand sujet de trouble le tourmentait. Il regrettait la tanière
-où il était né, il aspirait à la quiétude enveloppante de la
-caverne, sur la falaise, au-dessus du torrent. La vie était devenue
-trop peuplée. Ici, il y avait trop d'animaux-hommes, hommes, femmes
-et enfants, qui faisaient tous des bruits irritants, et il y avait des
-chiens toujours aboyant et mordant, qui éclataient en hurlements à
-tout propos et engendraient de la confusion.
-
-La tranquille solitude de sa première existence était finie. Ici,
-l'air même palpitait de vie, en un incessant murmure et
-bourdonnement, dont l'intensité variait brusquement, d'un instant
-à l'autre, et dont les notes diverses lui portaient sur les nerfs et
-irritaient ses sens. Il en était crispé et inquiet, et immensément
-las, avec la crainte perpétuelle de quelque imminente catastrophe.
-
-Il regardait se mouvoir et aller et venir dans le camp les
-animaux-hommes. Il les regardait avec le respect distant que met
-l'homme entre lui et les dieux qu'il invente. Dans son obscure
-compréhension, ils étaient, comme ces dieux pour l'homme, de
-surprenantes créatures, des êtres de puissance disposant à leur gré
-de toutes les forces de l'Inconnu. Seigneurs et maîtres de tout ce
-qui vit et de tout ce qui ne vit pas, forçant à obéir tout ce qui se
-meut et imprimant le mouvement à ce qui ne se meut pas, ils faisaient
-jaillir de la mousse et du bois mort la flamme couleur de soleil, la
-flamme qui vivait et qui mordait.
-
-Ils étaient des faiseurs de feu! Ils étaient des dieux!
-
-
-[Note 23: _Grey Beaver._]
-
-[Note 24: _Salmon Tongue._]
-
-[Note 25: _Three Eagles._]
-
-
-
-
-X
-
-LA SERVITUDE
-
-
-Chaque jour était pour Croc-Blanc l'occasion d'une expérience
-nouvelle. Tout le temps que Kiche resta attachée à son bâton, il
-courut seul, par tout le camp, quêtant, furetant, s'instruisant. Il
-fut vite au courant des diverses habitudes des animaux-hommes. Mais la
-connaissance n'entraîne pas toujours l'admiration. Plus il se
-familiarisa avec eux, plus aussi il détesta leur supériorité et
-redouta leur pouvoir mystérieux qui, d'autant qu'il était plus
-grand, rendait plus menaçante leur divinité.
-
-La déception est souvent donnée à l'homme de voir ses dieux
-renversés et piétinés sur leurs autels. Mais au loup et au chien
-sauvage, venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette déconvenue
-n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et
-surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination, nous
-masquant leur réalité, nous égarant comme des aveugles qui tâtonnent
-dans le royaume de la pensée, en d'abstraites conceptions de
-toute-puissance et de beauté suprêmes, le loup et le chien sauvage,
-assis à notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et
-d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant
-dans le temps comme dans l'espace, pour accomplir leurs actes et leurs
-fins.
-
-Aucun effort de foi n'est nécessaire pour croire à un tel dieu. Nul
-écart de la volonté ne peut induire à lui désobéir, ni à le
-renier. Ce dieu-là se tient debout, immuable sur ses deux jambes de
-derrière, un gourdin à la main, immensément puissant, livré à
-toutes les passions, affectueux ou irrité, selon le moment, pouvoir
-mystérieux enveloppé de chair, de chair qui saigne parfois, à
-l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse
-qu'aucune autre à dévorer.
-
-Croc-Blanc subit la loi commune. Les animaux-hommes furent pour lui,
-dès l'abord, sans erreur possible, les dieux auxquels il était
-nécessaire de se soumettre. Comme Kiche, sa mère, avait, au premier
-appel de son nom, repris sa chaîne, il leur voua tout de suite
-obéissance. Il suivit leurs pas, comme un esclavage fatal. Quand ils
-marchaient près de lui, il s'écartait pour leur faire place.
-Lorsqu'ils l'appelaient, il accourait. S'ils menaçaient, il se
-couchait à leurs pieds. Et s'ils lui commandaient de s'en aller, il
-s'éloignait précipitamment. Car derrière chacun de leurs désirs
-était le pouvoir immédiat d'en exiger l'exécution. Pouvoir qui
-s'exprimait lui-même en tapes de la main, en coups de bâton, en
-pierres volantes et en cinglants coups de fouet.
-
-Il appartenait aux animaux-hommes, comme tous les chiens du campement
-leur appartenaient. Ses actions étaient à eux, son corps était à
-eux, pour être battu et piétiné, et pour le supporter sans
-récrimination. Telle fut la leçon vite apprise par lui. Elle fut dure,
-étant donné ce qui s'était déjà développé, dans sa propre
-nature, de force personnelle et d'indépendance. Mais, tandis qu'il
-prenait en haine cet état de choses nouveau, il apprenait en même
-temps, et sans le savoir, à l'aimer. C'était, en effet, le souci
-de sa destinée remis en d'autres mains, un refuge pour les
-responsabilités de l'existence. Et cela constituait une compensation,
-car il est toujours plus aisé d'appuyer sa vie sur une autre que de
-vivre seul.
-
-Il n'arriva pas sans révoltes à s'abandonner ainsi corps et âme,
-à rejeter le sauvage héritage de sa race et le souvenir du Wild. Il y
-eut des jours où il rampait sur la lisière de la forêt et y demeurait
-immobile, écoutant des voix lointaines qui l'appelaient. Puis il
-s'en retournait vers Kiche, inquiet et malheureux, pour gémir
-doucement et pensivement près d'elle, pour lui lécher la face, en
-semblant se plaindre et l'interroger.
-
-Le louveteau avait rapidement appris tous les tenants et aboutissants de
-la vie du camp. Il connut l'injustice des gros chiens et leur
-gloutonnerie, quand la viande et le poisson étaient jetés, à
-l'heure des repas. Il vint à savoir que les hommes étaient
-d'ordinaire plus justes, les enfants plus cruels, les femmes plus
-douces et plus disposées à lui lancer un morceau de viande ou d'os.
-Après deux ou trois aventures fâcheuses avec les mères des tout
-petits chiens, il se rendit compte qu'il était de bonne politique de
-laisser celles-ci toujours tranquilles, de se tenir aussi loin d'elles
-que possible et, en les voyant venir, de les éviter.
-
-Mais le fléau de sa vie était Lip-Lip. Plus âgé, plus grand et plus
-fort que lui, Lip-Lip avait choisi Croc-Blanc pour son souffre-douleur.
-Le louveteau se défendait avec vaillance, mais il était
-_out-classed_[26].
-
-Son ennemi lui était trop supérieur, et Lip-Lip devint pour lui un
-vrai cauchemar. Dès qu'il se risquait un peu loin de sa mère, il
-était sûr de voir apparaître le gredin, qui se mettait à le suivre,
-en aboyant et en le menaçant, et qui attendait le moment opportun,
-c'est-à-dire qu'aucun animal-homme ne fût présent, pour
-s'élancer sur lui et le contraindre au combat. Lip-Lip l'emportait
-invariablement et s'en glorifiait de façon démesurée. Ces
-rencontres étaient le meilleur plaisir de sa vie et le perpétuel
-tourment de celle de Croc-Blanc.
-
-Le louveteau, cependant, n'en fut pas abattu. Si dures que fussent
-pour lui toutes ces défaites, il ne se soumit pas. Mais la persécution
-sans fin qu'il subissait eut sur son caractère une influence
-néfaste. Croc-Blanc devint méchant et sournois. Ce qu'il y avait
-d'originellement sauvage dans sa nature s'aggrava. Ses poussées
-joyeuses d'enfant ingénu ne trouvèrent plus d'expression. Jamais
-il ne lui fut permis de jouer et gambader avec les autres petits chiens
-du camp. Dès qu'il arrivait auprès d'eux, Lip-Lip, fonçant sur
-lui, le roulait et le faisait fuir, terrifié, ou, s'il voulait
-résister, engageait la bataille jusqu'à sa mise en déroute.
-
-Croc-Blanc fut ainsi sevré de beaucoup des joies de son enfance, ce qui
-le rendit plus vieux que son âge. Il se replia sur lui-même et
-développa son esprit. Il devint rusé et, dans ses longs moments de
-far-niente, médita sur les meilleurs moyens de duper et frauder.
-Empêché de prendre, à la distribution quotidienne, la part qui lui
-revenait de viande et de poisson, il se transforma en habile voleur.
-Contraint de s'approvisionner lui-même, il s'en acquittait si bien
-qu'il devint pour les femmes des Indiens une calamité. Il apprit à
-ramper dans le camp, comme un serpent, à se montrer avisé, à
-connaître en toute occasion la meilleure façon de se conduire, à
-s'informer, par la vue ou l'ouïe, de tout ce qui pouvait
-l'intéresser, afin de n'être point pris ensuite au dépourvu, et
-aussi à recourir à mille artifices pour éviter son implacable
-persécuteur.
-
-Ce fut au plus fort de cette persécution qu'il joua son premier grand
-jeu et goûta, grâce aux ressources de son esprit, aux joies
-savoureuses de la revanche. Comme Kiche, quand elle était avec les
-loups, avait leurré les chiens, pour les attirer hors du campement des
-hommes et les envoyer à la mort, ainsi le louveteau, par une manœuvre
-à peu près semblable, réussit à attirer Lip-Lip sous la mâchoire
-vengeresse de Kiche. Battant en retraite, tout en combattant, Croc-Blanc
-entraîna son ennemi à sa suite, ici, puis là, parmi les différentes
-tentes du camp. C'était un excellent coureur, plus rapide qu'aucun
-autre petit chien de sa taille et plus alerte que Lip-Lip. Sans donner
-toutefois toute sa vitesse, il se contenta de garder la distance
-nécessaire, celle d'un bond environ, entre lui et son poursuivant.
-
-Lip-Lip, excité par la chasse et par l'approche imminente de la
-victoire, perdit toute prudence et oublia l'endroit où il se
-trouvait. Quand il s'en rendit compte, il était trop tard. Après
-avoir traversé, à fond de train, une dernière tente, il tomba en
-plein sur Kiche, attachée à son bâton. Il jeta un cri de stupeur,
-mais déjà les crocs justiciers se refermaient sur lui. Quoique Kiche
-fût liée, il lui fut impossible de se dégager d'elle. Elle le mit
-sur le dos, les pattes en l'air, de manière à l'empêcher de fuir,
-tout en le déchirant et lacérant.
-
-Quand il parvint enfin à se rouler hors de sa portée, il se remit sur
-ses pieds, en un affreux désordre, blessé à la fois dans son corps et
-dans sa pensée. Sa fourrure pendait autour de lui, en touffes humides,
-que les dents baveuses de la louve avaient tordues. Il demeura là où
-il s'était relevé et, ouvrant largement sa petite gueule, éclata en
-une longue et lamentable plainte de chien battu. Mais il n'eut pas le
-temps d'achever sa lamentation. Croc-Blanc, fondant sur lui, lui
-planta ses crocs dans son train de derrière. Il n'avait plus de force
-pour combattre et honteusement se sauva vers sa tente, talonné par son
-ancienne victime, qui s'acharnait à ses trousses. Quand il eut
-rejoint son domicile, les femmes vinrent à son secours et le louveteau,
-transformé en démon, fut finalement chassé par elles, en une
-fusillade de cailloux.
-
-Le jour vint où Castor-Gris, décidant que Kiche était réhabituée à
-la vie des hommes, la délia. Croc-Blanc fut ravi que la liberté fût
-rendue à sa mère. Il l'accompagna joyeusement au milieu du camp et,
-voyant qu'il demeurait à ses côtés, Lip-Lip conserva entre eux deux
-une distance respectueuse. Le louveteau avait beau se hérisser à son
-approche et marcher en raidissant les pattes, Lip-Lip ignorait le défi.
-Quelle que fût sa soif de vengeance, il était trop sage pour accepter
-le combat dans de telles conditions et préférait attendre le jour où
-il se rencontrerait à nouveau en tête à tête avec Croc-Blanc.
-
-Ce même jour, le louveteau et sa mère s'en vinrent rôder à la
-lisière de la forêt qui avoisinait le camp. Croc-Blanc y avait amené
-Kiche, pas à pas, l'entraînant en avant, quand elle hésitait. Le
-torrent, la caverne et la forêt tranquille l'appelaient, et il
-continua ses efforts pour qu'elle le suivît plus loin. Il courait
-quelques pas, puis s'arrêtait et regardait en arrière. Mais elle ne
-bougeait plus. Il gémit plaintivement et gronda, en courant de droite
-et de gauche, sous les taillis. Puis il revint vers elle, lui lécha le
-museau et se reprit à courir loin d'elle. Elle ne bougea toujours
-pas. Alors il rebroussa chemin et la regarda avec une supplication
-ardente de ses yeux, qui tomba quand il vit Kiche détourner la tête et
-porter sa vue vers le camp.
-
-La voix intérieure qui l'appelait là-bas, dans la vaste solitude, sa
-mère l'entendait comme lui. Mais un autre et plus fort appel sonnait
-aussi en elle, celui du feu et de l'homme, l'appel que, parmi tous
-les animaux, le loup a seul entendu, le loup et le chien sauvage, qui
-sont frères.
-
-Kiche, s'étant tournée, se mit à trotter lentement vers le camp.
-Plus solide que le lien matériel du bâton qui l'avait attachée
-était sur elle l'emprise de l'homme. Invisibles et mystérieux, les
-dieux la maintenaient en leur pouvoir et refusaient de la lâcher.
-
-Croc-Blanc se coucha sous un bouleau et pleura doucement. L'odeur
-pénétrante des sapins, la senteur subtile des bois imprégnaient
-l'atmosphère et remémoraient au louveteau son ancienne vie de
-liberté, avant les jours de servitude. Mais plus que l'appel du Wild,
-plus que celui de l'homme, l'attirance de sa mère était puissante
-sur lui, car si jeune était-il encore. L'heure de son indépendance
-n'était pas arrivée. Il se releva, désolé, et trotta lui aussi
-vers le camp, faisant halte, une fois ou deux, pour s'asseoir par
-terre, gémir et écouter la voix qui chantait au fond de la forêt.
-
-Le temps qu'il est donné à une mère de demeurer avec ses petits
-n'est pas bien long dans le Wild. Sous la domination de l'homme, il
-est souvent plus court encore. Ainsi en fut-il pour Croc-Blanc.
-Castor-Gris se trouvait être le débiteur de Trois-Aigles, qui était
-sur le point d'entreprendre une course du fleuve Mackenzie au Grand
-Lac de l'Esclave. Une bande de toile écarlate, une peau d'ours,
-vingt cartouches et Kiche remboursèrent sa dette.
-
-Le louveteau vit sa mère emmenée à bord du canot de Trois-Aigles et
-tenta d'aller vers elle. Un coup qu'il reçut de l'Indien le
-repoussa à terre. Le canot s'éloigna. Il s'élança dans l'eau
-et nagea à sa suite, sourd aux cris d'appel de Castor-Gris. Dans la
-terreur où il était de perdre sa mère, il en avait oublié le pouvoir
-même d'un animal-homme et d'un dieu.
-
-Mais les dieux sont accoutumés à être obéis et Castor-Gris, irrité,
-lança un autre canot à la poursuite de Croc-Blanc. Après l'avoir
-rejoint, il le saisit par la peau du cou et l'éleva hors de l'eau.
-Il ne le déposa pas d'abord dans le canot. Le tenant d'une main
-suspendu, il lui administra de l'autre une solide râclée. Oui, pour
-une râclée, c'en fut une. Lourde était la main, chaque coup visait
-à blesser, et les coups pleuvaient, innombrables.
-
-Frappé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, Croc-Blanc
-oscillait, en avant, en arrière, comme un balancier de pendule
-frénétique et désordonné. Les impressions qu'il éprouva furent
-diverses. À la première surprise succéda l'effroi, pendant un
-instant, au contact répété de la main qui le frappait. Mais la peur
-fit bientôt place à la colère. La libre nature du louveteau prit le
-dessus. Il montra les dents et osa gronder à la face du dieu
-courroucé. Le dieu s'en exaspéra davantage. Les coups redoublèrent,
-plus rudes et plus adroits à blesser.
-
-Castor-Gris continuait à battre, Croc-Blanc à gronder. Mais cela ne
-pouvait pas toujours durer. Il fallait que l'un des deux eût le
-dernier mot. Ce fut Croc-Blanc qui céda. La peur le reprit. Pour la
-première fois, il connaissait véritablement la main de l'homme. Les
-coups de pierres ou de bâton qu'il avait eu déjà l'occasion de
-recevoir étaient des caresses, comparés aux coups présents. Il se
-soumit et commença à pleurer et à gémir. Durant un moment, chaque
-coup tirait une plainte de son gosier. Puis son affolement grandit, et
-ses cris se succédèrent sans interruption, leur rythme ne gardant plus
-aucun rapport avec celui de son châtiment.
-
-À la fin, l'Indien arrêta la main qui frappait. Le louveteau pendait
-à son autre main, sans mouvement, et continuait à crier. Ceci parut
-satisfaire Castor-Gris, qui jeta rudement Croc-Blanc au fond du canot.
-Le canot, durant ce temps, s'en était allé au fil de l'eau.
-Castor-Gris s'avança pour prendre la rame. Le louveteau était sur
-son passage. Il le frappa barbarement de son pied. La libre nature de
-Croc-Blanc eut une nouvelle révolte et il enfonça ses dents dans le
-pied de l'homme, à travers le mocassin qui le chaussait.
-
-Le châtiment déjà reçu n'était rien, comparé à celui qui allait
-suivre. La colère de Castor-Gris fut aussi terrible que fut grand
-l'effroi du louveteau. Non seulement la main, mais aussi la dure rame
-de bois, furent mises en œuvre contre lui, et tout son petit corps
-était brisé et rompu, quand Castor-Gris le rejeta au fond du canot.
-Et, cette fois, de propos délibéré, il recommença à le frapper du
-pied.
-
-Croc-Blanc ne renouvela pas son attaque. Il venait d'apprendre une
-autre leçon de son esclavage. Jamais, quelle que soit la circonstance,
-on ne doit mordre le dieu qui est votre seigneur et maître. Son corps
-est sacré et le toucher des dents est, avec évidence, l'offense
-impardonnable entre toutes, le crime entre les crimes.
-
-Lorsque le canot eut rejoint le rivage, le louveteau y gisait,
-gémissant et inerte, attendant la volonté de Castor-Gris. C'était
-la volonté de Castor-Gris qu'il vînt à terre, et à terre il fut
-lancé, sans ménagement aucun pour ses meurtrissures. Il rampa en
-tremblant. Lip-Lip, qui était présent et avait, du rivage, assisté à
-toute l'affaire, se précipita sur lui, en le voyant si faible, et
-entra ses dents dans sa chair.
-
-Croc-Blanc était hors d'état de se défendre et il lui serait
-arrivé malheur, si Castor-Gris, enlevant Lip-Lip d'un solide coup de
-pied, ne l'avait lancé à distance respectable.
-
-C'était la justice de l'animal-homme qui se manifestait et, même
-en l'état pitoyable où il se trouvait, le louveteau en éprouva un
-petit frisson de reconnaissance. Sur les talons de Castor-Gris et
-jusqu'à sa tente, il boita avec soumission, à travers le camp. Ainsi
-avait-il appris que le droit au châtiment est une prérogative que les
-dieux se réservent à eux-mêmes et dénient à toute autre créature
-au-dessous d'eux.
-
-Pendant la nuit qui succéda, tandis que chacun reposait dans le camp,
-Croc-Blanc se souvint de sa mère et souffrit en pensant à elle. Il
-souffrit un peu trop haut et réveilla Castor-Gris, qui le battit. Par
-la suite, il pleura plus discrètement, lorsque les dieux étaient à
-portée de l'entendre. Mais, parfois, rôdant seul à l'orée de la
-forêt, il donnait libre cours à son chagrin, et criait tout haut, en
-gémissant et en appelant.
-
-Durant la période de sa vie qui suivit, il aurait pu, grâce à la
-liberté dont il jouissait encore, céder au souvenir de la caverne et
-du torrent, et s'en retourner dans le Wild. Mais la mémoire de sa
-mère était la plus forte. Comme les chasses des animaux-hommes les
-entraînaient loin du camp et les y ramenaient ensuite, peut-être aussi
-reviendrait-elle un jour. Et il demeurait en esclavage, en soupirant
-après elle.
-
-Esclavage qui n'était pas entièrement malheureux. Car le louveteau
-continuait à s'intéresser à beaucoup de choses. Quelque événement
-imprévu surgissait toujours et les actions étranges auxquelles se
-livrent les animaux-hommes n'ont pas de fin. Il apprenait,
-simultanément, comment il convenait de se conduire avec Castor-Gris.
-Obéissance absolue et soumission en tout lui étaient demandées. En
-retour, il échappait aux coups et sa vie était tolérable.
-
-De plus, Castor-Gris, parfois, lui donnait lui-même un morceau de
-viande et, tandis qu'il le mangeait, le défendait contre les autres
-chiens. Ce morceau de viande prenait, pour Croc-Blanc, une valeur
-beaucoup plus considérable qu'une douzaine d'autres reçus de la
-main des femmes. C'était bizarre. Mais cela était.
-
-Jamais Castor-Gris ne caressait. Et cependant (était-ce l'effet du
-poids de sa main et celui de son pouvoir surnaturel, ou d'autres
-causes intervenaient-elles, que le louveteau ne réussissait pas à se
-formuler?) il était indéniable qu'un certain lien d'attachement
-se formait entre Croc-Blanc et son rude seigneur.
-
-Sournoisement, par des voies cachées, aussi bien que par la force des
-pierres volantes, des coups de bâton et des claques de la main, les
-chaînes du louveteau rivaient autour de lui leur réseau. Les aptitudes
-inhérentes à son espèce, qui lui avaient, dès l'abord, rendu
-possible de s'acclimater au foyer de l'homme, étaient susceptibles
-de perfection. Elles se développèrent dans la vie du camp, au milieu
-des misères dont elle était faite, et lui devinrent secrètement
-chères avec le temps. Mais tout ce qui le préoccupait encore, pour le
-moment, était le chagrin d'avoir perdu Kiche, l'espoir qu'elle
-reviendrait et la soif de recouvrer un jour la libre existence qui avait
-été la sienne.
-
-
-[Note 26: Terme de boxe, signifiant qui n'a pas assez de poids pour
-être classé. (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XI
-
-LE PARIA
-
-
-Lip-Lip continuait à assombrir les jours de Croc-Blanc. Celui-ci en
-devint plus méchant et plus féroce qu'il ne l'eût été de sa
-nature. Il acquit, parmi les animaux-hommes eux-mêmes, une réputation
-déplorable. S'il y avait, quelque part dans le camp, du trouble et
-des rumeurs, des cris et des batailles, ou si une femme se lamentait
-pour un morceau de viande qu'on lui avait volé, on était sûr de
-trouver Croc-Blanc mêlé à l'affaire. Les animaux-hommes ne
-s'inquiétèrent pas de rechercher les causes de sa conduite; ils ne
-virent que les effets, et les effets étaient mauvais. Il était pour
-tous un perfide voleur, un mécréant qui ne songeait qu'à mal faire,
-un perturbateur endurci. Tandis qu'il les regardait d'un air
-narquois et toujours prêt à fuir sous une grêle éventuelle de
-cailloux, les femmes irritées ne cessaient de lui répéter qu'il
-était un loup, un indigne loup, destiné à faire une mauvaise fin.
-
-Il se trouva de la sorte proscrit parmi la population du camp.
-
-Tous les jeunes chiens suivaient envers lui la conduite de Lip-Lip et
-joignaient leurs persécutions à celles de son ennemi. Peut-être
-sentaient-ils obscurément la différence originelle qui le séparait
-d'eux, sa naissance dans la forêt sauvage, et cédaient-ils à cette
-inimitié instinctive que le chien domestique éprouve pour le loup.
-Quoi qu'il en soit, une fois qu'ils se furent déclarés contre
-Croc-Blanc, ce fut désormais chose réglée et leurs sentiments ne se
-modifièrent plus.
-
-Les uns après les autres, ils connurent la morsure de ses dents, car il
-donnait plus qu'il ne recevait. En combat singulier il était toujours
-vainqueur. Mais ses adversaires lui refusaient le plus qu'ils
-pouvaient ce genre de rencontre. Dès qu'il entrait en lutte avec
-l'un d'eux, c'était le signal pour tous les jeunes chiens
-d'accourir et de se jeter sur lui.
-
-De la nécessité de tenir tête à cette coalition, Croc-Blanc tira des
-enseignements utiles. Il apprit comment il convenait de se conduire pour
-résister à une masse d'assaillants, tout en causant à un adversaire
-séparé le plus de dommage, dans le plus bref délai. Rester debout sur
-ses pattes, au milieu du flot ennemi, était une question de vie ou de
-mort, et il se pénétra bien de cette idée. Il se fit souple comme un
-chat. Même de grands chiens pouvaient le heurter, par derrière ou de
-côté, de toute la force de leurs corps lourds. Soit qu'il fût
-projeté en l'air, soit qu'il se laissât glisser sur le sol, il se
-retrouvait toujours debout, solidement ancré à notre mère la terre.
-Lorsque les chiens combattent, ils ont coutume, pour annoncer la
-bataille, de gronder, de hérisser le poil de leur dos et de raidir
-leurs pattes. Croc-Blanc s'instruisit à supprimer ces préambules.
-Tout délai dans l'attaque signifiait pour lui l'arrivée de la
-meute entière. Aussi s'abstint-il de donner aucun avertissement. Il
-fonçait droit sur l'ennemi, sans lui laisser le temps de se mettre en
-garde, le mordait, déchirait et lacérait en un clin d'œil. Un chien
-avait ses épaules déchiquetées et ses oreilles mises en rubans avant
-de savoir même ce qui lui arrivait.
-
-Ainsi surpris, le chien était en outre aisément renversé, et un chien
-renversé expose fatalement à son adversaire le dessous délicat de son
-cou, qui est le point vulnérable où se donne la mort. C'était une
-opération que des générations de loups chasseurs avaient enseignée
-à Croc-Blanc. Comme il n'avait pas atteint le terme de sa croissance,
-ses crocs n'étaient pas encore assez longs ni assez forts pour lui
-permettre de réussir par ses seuls moyens ce genre d'attaque. Mais
-beaucoup de jeunes chiens étaient venus au camp avec un cou déjà
-entamé et à demi ouvert. Si bien qu'un jour, s'attaquant à l'un
-de ses ennemis, sur la lisière de la forêt, il le renversa, les pattes
-en l'air, le traîna sur le sol et, lui coupant la grosse veine du
-cou, lui prit la vie.
-
-Il y eut, ce soir-là, une grande rumeur dans le camp. Croc-Blanc avait
-été vu et son méfait fut rapporté au maître du chien mort. Les
-femmes se remémorèrent les diverses circonstances des viandes volées
-et Castor-Gris fut assiégé par un concert de voix furieuses. Mais il
-défendit résolument l'entrée de sa tente, où il avait mis
-Croc-Blanc à l'abri et refusa, envers et contre tous, le châtiment
-du coupable.
-
-Croc-Blanc fut donc haï des chiens et haï des hommes. Durant tout le
-temps de sa croissance, il ne connut jamais un instant de sécurité.
-Menacé par la main des uns et par les crocs des autres, il n'était
-accueilli que par les grondements de ses congénères, par les
-malédictions et par les coups de pierre de ses dieux. Le regard
-scrutant l'horizon tout autour de lui, il était sans cesse aux
-aguets, alerte à l'attaque ou à la riposte, prêt à bondir en
-avant, en faisant luire l'éclair de ses dents blanches, ou à sauter
-en arrière, en grondant.
-
-Et, quand il grondait, nul chien dans le camp ne pouvait, jeune ou
-vieux, rivaliser avec lui. Dans son grondement il incorporait tout ce
-qui peut s'exprimer de cruel, de méchant et d'horrible. Avec son
-nez, serré par des contractions ininterrompues, ses poils qui se
-hérissaient en vagues successives, sa langue, qu'il sortait et
-rentrait, et qui était pareille à un rouge serpent; avec ses oreilles
-couchées, ses prunelles étincelantes de haine, ses lèvres retournées
-et les crochets découverts de ses crocs, il apparaissait à ce point
-diabolique qu'il pouvait compter, pour quelques instants, sur un
-arrêt net de n'importe lequel de ses assaillants. De cet arrêt il
-savait, bien entendu, tirer parti. Aussi bien cette hésitation dans
-l'attaque se transformait-elle souvent, même chez les gros chiens,
-épouvantés, en une honorable retraite.
-
-Toute la troupe des jeunes chiens était tenue par lui responsable des
-persécutions isolées dont il était l'objet. Et, puisqu'ils ne
-l'avaient pas admis à courir en leur compagnie, Croc-Blanc, en
-retour, ne permettait pas à un seul d'entre eux de s'isoler de ses
-compagnons. Sauf Lip-Lip, ils étaient tous contraints de demeurer
-collés les uns aux autres, afin de pouvoir, le cas échéant, se
-défendre mutuellement contre l'implacable ennemi qu'ils
-s'étaient fait. Un petit chien rencontré seul hors du camp, par le
-louveteau, était un petit chien mort. Ou, s'il échappait, c'était
-à grand peine, poursuivi par Croc-Blanc, jusqu'au milieu des tentes,
-en hurlant de terreur et en ameutant bêtes et gens.
-
-Le louveteau finit même par attaquer les jeunes chiens, non pas
-seulement quand il les trouvait isolés, mais quand aussi il les
-rencontrait en troupe. Alors, dès que le bloc fonçait sur lui, il
-prenait prestement la fuite et distançait sans peine ses adversaires.
-Mais, dès que l'un de ceux-ci, emporté par le feu de la chasse,
-dépassait les autres poursuivants, Croc-Blanc se retournait brusquement
-et lui réglait son affaire. Puis il détalait à nouveau. Le
-stratagème ne manquait jamais de réussir, car les jeunes chiens
-s'oubliaient sans cesse, tandis que le louveteau demeurait toujours
-maître de lui.
-
-Cette petite guerre n'avait ni fin ni trêve. Elle était devenue,
-pour les jeunes chiens, une sorte d'amusement, d'amusement mortel.
-Croc-Blanc, qui connaissait mieux qu'eux le Wild, se plaisait à les
-entraîner à travers les bois qui avoisinaient le camp. Là, ils ne
-tardaient pas à s'égarer et se livraient à lui, par leurs cris et
-leurs appels, tandis qu'il courait, silencieux, à pas de velours,
-comme une ombre mobile parmi les arbres, à la manière de son père et
-de sa mère.
-
-Un autre de ses tours favoris consistait à faire perdre sa trace aux
-petits chiens, en traversant quelque cours d'eau. Parvenu sur
-l'autre rive, il s'étendait tranquillement sous un buisson et se
-divertissait en écoutant les cris de déception qui ne manquaient pas
-de s'élever.
-
-Dans cette situation d'hostilité perpétuelle avec tous les êtres
-vivants, toujours attaqué ou attaquant, et toujours indomptable, le
-développement spirituel de Croc-Blanc était rapide et unilatéral.
-L'état dans lequel il se trouvait n'était pas un sol favorable
-pour faire fleurir affection et bonté. C'était là sentiments dont
-le louveteau n'avait pas la moindre lueur. Le seul code qui lui avait
-été enseigné était d'obéir au fort et d'opprimer le faible.
-Castor-Gris était un dieu et un fort. Croc-Blanc, par conséquent lui
-obéissait. Mais les chiens plus jeunes que lui, ou moins vigoureux,
-étaient des faibles, c'est-à-dire une chose bonne à détruire. Son
-éducation avait pour directive le culte du pouvoir. Il se fit plus vif
-dans ses mouvements que les autres chiens du camp, plus rapide à
-courir, plus alerte, avec des muscles et des nerfs de fer, plus
-résistant, plus cruel, plus féroce et meurtrier, plus rusé et plus
-intelligent. Il était nécessaire qu'il devînt tout cela, pour
-qu'il pût résister et survivre à l'ambiance ennemie qui
-l'enveloppait.
-
-
-
-
-XII
-
-LA PISTE DES DIEUX
-
-
-À la chute de l'année, quand les jours furent devenus plus courts et
-quand la morsure du froid eut reparu dans l'air, Croc-Blanc trouva
-l'occasion, qu'il avait si souvent cherchée, de reprendre sa
-liberté.
-
-Il y avait, depuis plusieurs jours, un grand brouhaha dans le camp. Les
-tentes avaient été démontées et la tribu, avec armes et bagages,
-s'apprêtait à aller chercher un autre terrain de chasse. Croc-Blanc
-surveillait, avec des yeux ardents, ce remue-ménage inaccoutumé et,
-lorsqu'il vit les tentes abattues et pliées, les canots amenés au
-rivage et chargés, il comprit de quoi il s'agissait.
-
-Déjà un certain nombre de canots s'étaient éloignés du bord et
-quelques-uns avaient disparu au tournant du fleuve, lorsque, très
-délibérément, le louveteau se résolut à demeurer en arrière. Il
-attendit un moment propice pour se glisser hors du camp et gagner les
-bois. Afin de dissimuler sa piste, il entra dans le fleuve, où la glace
-commençait à se former; puis, après en avoir, pendant quelque temps,
-suivi la rive en nageant, il se blottit dans un épais taillis et
-attendit.
-
-Les heures passèrent et il les occupa à faire quelques sommes. Il
-dormait, quand il fut réveillé soudain par la voix de Castor-Gris, qui
-l'appelait par son nom. D'autres voix se joignirent à celle de son
-maître et il entendit que la femme de l'Indien prenait part à la
-recherche, ainsi que Mit-Sah, qui était le fils de Castor-Gris.
-
-Croc-Blanc tremblait de peur. Mais, quoique une impulsion intérieure le
-poussât à sortir de sa cachette, il ne bougea point. Bientôt les voix
-se moururent au loin et, après une nouvelle attente de plusieurs
-heures, le louveteau rampa hors du taillis, afin de se réjouir
-librement du succès de son entreprise. Il se mit à jouer et à
-gambader autour des arbres. Cependant l'obscurité venait et voilà
-que, tout à coup, il eut conscience de sa solitude.
-
-Il s'assit sur son derrière et se prit à réfléchir, écoutant le
-vaste silence de la forêt. Un trouble inconnu l'envahit. Il sentait
-le péril partout en embuscade autour de lui, un péril invisible et
-insoupçonné, qui se cachait dans l'ombre noire des troncs d'arbres
-énormes.
-
-Il faisait froid aussi. Et il n'y avait plus ici les chauds recoins
-d'une tente où se réfugier. Le froid lui montait dans les pattes, et
-il s'efforçait de s'en garder en les levant successivement, l'une
-après l'autre. Ou bien il recourbait sur elles sa queue touffue, pour
-les couvrir. Tout ensemble repassait dans sa mémoire une succession
-d'images qui s'y étaient imprimées. Il revoyait le camp, ses
-tentes et la lueur des feux. Il entendait les voix stridentes des
-femmes, les basses grondantes des hommes et les aboiements des chiens.
-Il avait faim, et il se souvenait des morceaux de viande et de poisson
-qu'on lui jetait. Ici, pas de viande, rien que l'inexprimable et
-menaçant silence.
-
-Son esclavage l'avait amolli. En perdant le sens des responsabilités,
-il s'était affaibli et ne savait plus comment se gouverner. Au lieu
-du bruissement de la vie coutumière, silence et nuit l'étreignaient.
-Il en était paralysé. Qu'allait-il advenir?
-
-Il frissonna. Quelque chose de colossal et de formidable venait de
-traverser le champ de sa vision. C'était l'ombre d'un arbre,
-projetée par la lune, dont la face s'était dégagée des nuages qui
-la voilaient. Il se rassura et gémit doucement. Puis il tut son
-gémissement, de peur que celui-ci n'éveillât l'attention du
-péril embusqué autour de lui.
-
-Contracté par le froid de la nuit, un autre arbre fit entendre un
-craquement violent. C'était directement au-dessus de sa tête. Il
-glapit de frayeur et une panique folle le saisit. De toutes ses forces
-il courut vers le camp. Un invincible besoin de la protection et de la
-société de l'homme s'emparait de lui. La senteur de la fumée des
-feux emplissait ses narines; dans ses oreilles bourdonnaient les sons
-et les cris coutumiers. Il sortit enfin de la forêt, de son obscurité
-et de ses ombres, pour parvenir à un terrain découvert, qu'inondait
-le clair de lune. Des yeux, il y chercha vainement le camp. Il avait
-oublié. Le camp était parti.
-
-Il s'était brusquement arrêté de courir, car où aller, maintenant?
-Il erra, lamentable et abandonné, sur l'emplacement déserté où
-s'étaient élevées les tentes, flairant les tas de décombres et les
-détritus laissés par les dieux. Combien il se fût réjoui d'une
-volée de pierres, lancées sur lui par une femme irritée, combien
-heureux eût-il été de la lourde main de Castor-Gris s'abattant sur
-lui pour le frapper! Même Lip-Lip eût été le bienvenu, et avec lui
-les grondements de la troupe entière des chiens.
-
-Il arriva ainsi à la place de la tente de Castor-Gris et, au beau
-milieu du sol, il s'assit, puis pointa son nez vers la lune. Parmi les
-spasmes qui lui contractaient le gosier, il ouvrit sa gueule béante, et
-une clameur en jaillit, qui venait de son cœur brisé, qui disait sa
-solitude et son effroi, son chagrin d'avoir perdu Kiche, toutes ses
-peines et toutes ses misères passées, et son appréhension aussi des
-dangers de demain. Ce fut, pour la première fois, le long et lugubre
-hurlement du loup, lancé par lui, à pleine gorge.
-
-L'aube du jour dissipa une partie de ses craintes, mais accrut le
-sentiment de sa solitude, par le spectacle de la terre nue qui
-s'étendait autour de lui. Sa résolution fut bientôt arrêtée. Il
-s'enfonça à nouveau dans la forêt et, suivant la rive du fleuve, il
-entreprit d'en descendre le cours.
-
-Il courut toute la journée, sans prendre aucun repos. Son corps de fer
-ignorait la fatigue et semblait créé pour courir toujours. Une
-hérédité d'endurance rendait possible au louveteau un effort sans
-fin et lui permettait d'imposer à sa chair, même meurtrie, de
-marcher quand même en avant. Là où le fleuve se resserrait entre des
-falaises abruptes, il les contournait pour en atteindre le sommet. Il
-traversait, à gué ou à la nage, les affluents qu'il rencontrait,
-rivières et ruisseaux. Souvent, il se risquait à suivre la glace qui
-commençait à se former en bordure de la rive. Parfois il lui arrivait
-de passer à travers, et il lui fallait lutter contre le courant, pour
-n'être point noyé. Sa pensée demeurait fixée sur la piste des
-dieux. Sa seule crainte était qu'ils n'eussent quitté le bord du
-fleuve pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres.
-
-Croc-Blanc était d'une intelligence au-dessus de la moyenne de celle
-de son espèce. Cependant sa conception mentale n'était pas assez
-formée pour se porter sur l'autre rive du Mackenzie. Que serait-il
-advenu si la piste des dieux s'était poursuivie de ce côté? Pas un
-moment cette idée ne pénétra le cerveau du louveteau. Plus tard,
-quand il eut voyagé davantage à travers le monde, quand il eut acquis
-plus d'âge et d'expérience, et connu plus de pistes et de fleuves,
-il n'eût pas manqué de songer à cette éventualité et de s'en
-inquiéter. À cette heure, il allait en aveugle, ne faisant entrer en
-ligne de compte dans ses calculs que la rive seule du Mackenzie sur
-laquelle il se trouvait.
-
-Toute la nuit encore, il courut, butant, dans l'obscurité; contre
-des obstacles qui le retardaient, sans l'arrêter. Vers le milieu du
-second jour, son corps, si dur qu'il fût, commença à fléchir; sa
-volonté le soutenait seul. Il courait depuis trente heures et n'avait
-pas mangé depuis quarante, ce qui diminuait ses forces. Ses plongées
-répétées dans l'eau glacée avaient terni comme un vieux feutre sa
-magnifique fourrure.
-
-Les larges coussinets de ses pieds étaient meurtris et saignaient. Il
-s'était mis à boiter et sa boiterie augmentait d'heure en heure.
-Pour comble de malheur, le ciel s'obscurcit et la neige commença
-brutalement à tomber, à la fois cinglante et fondante, glissante sous
-les pieds et lui cachant la vue du paysage qu'il traversait. Sa marche
-en fut encore retardée.
-
-Castor-Gris avait décidé de camper, cette nuit-là sur la rive
-opposée du Mackenzie. Mais, un peu avant la nuit, un élan, qui était
-venu boire dans le fleuve, sur cette même rive que suivait Croc-Blanc,
-avait été aperçu par Kloo-Kooch, la femme de Castor-Gris. Si la bête
-n'était pas venue boire, si Mit-Sah n'avait pas gouverné en
-longeant la terre, à cause de la neige, si Kloo-Kooch n'avait pas vu
-l'animal et si Castor-Gris ne l'avait pas tué d'un heureux coup
-de fusil, les faits qui en résultèrent eussent pris un autre cours. Le
-louveteau, ne trouvant pas l'Indien, aurait passé outre et s'en
-serait allé plus loin, soit pour mourir, soit pour retrouver sa voie
-vers ses frères sauvages et redevenir un des leurs, c'est-à-dire un
-loup, jusqu'au terme de ses jours.
-
-La nuit était tout à fait tombée. La neige descendait plus épaisse
-et Croc-Blanc geignait, à mi-voix, en trébuchant et boitant de plus en
-plus, lorsqu'il rencontra, sur le sol blanc, une piste fraîche. Si
-fraîche était-elle que nul doute n'était possible sur son origine.
-Retrouvant toute son ardeur, il la suivit, du bord du fleuve, jusque
-parmi les arbres. Les bruits du campement ne tardèrent pas à frapper
-ses oreilles et bientôt il vit la lueur du feu, Kloo-Kooch en train de
-faire la cuisine, et Castor-Gris accroupi, qui mordait dans un gros
-morceau de suif cru. Il y avait de la viande fraîche dans le camp!
-
-Le louveteau s'attendait à être battu. Il se tapit par terre, à
-cette pensée, et ses poils se hérissèrent légèrement. Mais il
-avança quand même. Il craignait et détestait le châtiment qu'il
-savait lui être réservé, mais il savait aussi que le confort du feu
-l'attendait, et la protection des dieux, et la société des chiens,
-société d'ennemis sans doute, société cependant, qui était ce à
-quoi surtout il aspirait.
-
-Il s'avança donc, contracté sur lui-même, faisant des courbettes et
-se traînant sur son ventre, jusqu'à la lumière du foyer.
-
-Castor-Gris l'aperçut et s'arrêta de mâcher son suif. Croc-Blanc
-rampa droit vers lui, la tête basse, dans toute l'abjection de sa
-honte et de sa soumission. Chaque pouce de terrain que gagnait son
-ventre se faisait plus lent et plus pénible. Finalement, il se coucha
-aux pieds du maître, en la possession duquel il s'abandonnait, corps
-et âme. De sa propre volonté, il était venu s'asseoir, livrer sa
-liberté.
-
-Le louveteau tremblait, en attendant le châtiment qui allait
-immanquablement tomber sur lui. Il y eut, au-dessus de sa tête, un
-mouvement de la main de Castor-Gris. Il se courba, d'un geste
-instinctif. Le coup ne s'abattit pas. Alors il se risqua à lever son
-regard. Castor-Gris séparait en deux le morceau de suif! Castor-Gris
-lui offrait un des deux morceaux! Très doucement et non sans quelque
-défiance, il flaira d'abord le suif, puis le mangea. Castor-Gris
-ordonna de lui apporter de la viande et, tandis qu'il mangeait, le
-garda contre les autres chiens.
-
-Ainsi repu, Croc-Blanc s'étendit aux pieds de Castor-Gris, regardant
-avec amour le feu qui le réchauffait, clignant des yeux et tout
-somnolent, certain désormais que le lendemain ne le trouverait pas
-errant à l'abandon, à travers la noire forêt, mais dans la
-compagnie des animaux-hommes, et côte à côte avec les dieux auxquels
-il s'était donné.
-
-
-
-
-XIII
-
-LE PACTE
-
-
-À la fin de décembre, Castor-Gris entreprit un voyage sur la glace du
-fleuve Mackenzie, accompagné de Mit-Sah et de Kloo-Kooch. Il prit la
-conduite, pour lui-même et pour sa femme, d'un premier traîneau,
-tiré par les gros chiens. Un second traîneau, plus petit, fut confié
-à Mit-Sah, et les jeunes chiens y furent attelés. Ce traîneau était
-un jouet plutôt qu'autre chose, et cependant il faisait les délices
-de Mit-Sah, qui commençait ainsi à jouer son rôle dans le monde et en
-était tout fier. À son tour, il apprenait à conduire les chiens et à
-les dresser. Le petit traîneau n'était pas d'ailleurs sans avoir
-son utilité, car il portait près de deux cents livres de bagages et de
-nourriture.
-
-Le louveteau avait vu les chiens du camp travailler sous le harnais.
-Aussi ne fut-il point trop effarouché lorsqu'on l'attela pour la
-première fois. On lui passa autour du cou un collier rembourré de
-mousse et que deux lanières reliaient à une courroie qui se croisait
-sur sa poitrine et sur son dos. À cette courroie était attachée une
-longue corde, qui servait à tirer le traîneau.
-
-Six autres chiens composaient l'attelage avec lui. Ils étaient nés
-au début de l'année et, par conséquent, âgés de neuf à dix mois,
-tandis que le louveteau n'en comptait que huit. Chaque bête était
-reliée au traîneau par une corde indépendante, fixée à un anneau.
-Il n'y avait pas deux cordes de la même dimension, et la différence
-de longueur de chacune d'elles correspondait, au minimum, à la
-longueur du corps d'un chien. Le traîneau était un «toboggan» en
-écorce de bouleau, et son avant se relevait, comme fait la pointe
-d'un sabot, afin de l'empêcher de plonger dans la neige. La charge
-était répartie également sur toute la surface du véhicule, d'où
-les chiens rayonnaient en éventail.
-
-La différence de longueur des cordes empêchait les chiens de se battre
-entre eux, car celui qui aurait voulu le faire ne pouvait s'en prendre
-utilement qu'au chien qui le suivait et, en se retournant vers lui, il
-s'exposait en même temps au fouet du conducteur, qui n'eût point
-manqué de le cingler en pleine figure. S'il prétendait, au
-contraire, attaquer le chien qui le précédait, il tirait plus vivement
-le traîneau et, comme le chien poursuivi en faisait autant, pour
-n'être point atteint, tout l'attelage, entraîné par l'exemple,
-accélérait son allure.
-
-Mit-Sah était, comme son père, un homme sage. Il n'avait pas été
-sans remarquer les persécutions dont Croc-Blanc était victime de la
-part de Lip-Lip. Mais alors Lip-Lip avait un autre maître et Mit-Sah ne
-pouvait faire plus que de lui lancer quelques pierres. Ayant acquis
-maintenant Lip-Lip, il commença à assouvir sur lui sa vengeance en
-l'attachant au bout de la plus longue corde. Lip-Lip en devint, du
-coup, le leader de la troupe. C'était, en apparence, un honneur. En
-réalité, loin de commander aux autres chiens, il devenait le but de
-leurs persécutions et de leur haine.
-
-La troupe ne voyait de lui, en effet, que le large panache de sa queue
-et ses pattes de derrière, qui détalaient sans répit, spectacle
-beaucoup moins intimidant que n'était auparavant celui de sa
-crinière hérissée et de ses crocs étincelants. Les chiens, en
-l'apercevant toujours dans cette posture, ne manquèrent pas, dans
-leur raisonnement, de conclure qu'il avait peur d'eux et qu'il les
-fuyait, ce qui leur donna immédiatement l'envie de lui courir sus.
-
-Dès l'instant où le traîneau s'ébranla, tout l'attelage partit
-aux trousses de Lip-Lip, en une chasse effrénée et qui dura le jour
-entier. Il avait été tenté d'abord de se retourner vers ses
-poursuivants, jaloux de sa dignité offensée et plein de courroux. Mais
-chaque fois qu'il l'essayait, le fouet de cariboo[27], long de trente
-pieds, que maniait Mit-Sah, lui cinglait la figure, le contraignant à
-reprendre sa place et à repartir au triple galop. Lip-Lip aurait pu
-faire face à la troupe des chiens, mais il ne pouvait affronter ce
-fouet terrible, qui ne lui laissait d'autre alternative que de garder
-sa corde tendue et ses flancs à l'abri des dents de ses compagnons.
-
-Une ruse encore meilleure vint à l'esprit du jeune Indien. Afin
-d'activer cette poursuite sans fin du chef de file, Mit-Sah se mit à
-favoriser Lip-Lip aux dépens des autres chiens, ce qui aiguisait leur
-haine et leur jalousie. Il lui donnait de la viande en leur présence,
-et n'en donnait qu'à lui seul. Ils en devenaient fous furieux.
-Tandis que Lip-Lip mangeait, protégé par le fouet de Mit-Sah, ils
-faisaient rage autour de lui. Et, même s'il n'y avait pas de
-viande, Mit-Sah, tenant les chiens à distance, leur laissait croire
-qu'il en distribuait à Lip-Lip.
-
-Quant à Croc-Blanc, il avait pris tranquillement son travail. La course
-qu'il avait couverte, quand il était revenu s'abandonner aux dieux,
-était plus grande que celles qu'on lui imposait maintenant et, mieux
-que les autres jeunes chiens, il avait conscience de l'inutilité de
-la révolte. Les persécutions qu'il avait supportées de la part des
-chiens n'avaient fait que le rejeter davantage vers l'homme. Kiche
-était oubliée, et sa principale préoccupation était désormais de se
-rendre favorables les dieux qu'il avait acceptés pour maîtres. Aussi
-trimait-il dur, se pliant à la discipline qu'on exigeait de lui, et
-toujours prêt à obéir. Bon vouloir et fidélité sont les
-caractéristiques du loup et du chien sauvage, quand ils se sont
-domestiqués, et le louveteau possédait ces qualités au suprême
-degré.
-
-Sauf pendant le travail, il ne frayait pas avec le reste de
-l'attelage. Il se souvenait des mauvais traitements anciens, quand
-Lip-Lip ameutait contre lui ses petits compagnons. C'était, à cette
-heure, au tour de Lip-Lip de ne plus oser s'aventurer loin de la
-protection des dieux et, dès qu'il s'écartait de Castor-Gris, de
-Mit-Sah ou de Kloo-Kooch, tous les chiens lui tombaient dessus.
-Croc-Blanc, à ce spectacle, savourait pleinement sa vengeance. Il
-n'avait pas pardonné davantage aux autres chiens, qu'il prenait
-plaisir à rosser, à toute occasion, appliquant dans son intégralité
-la loi: _Opprimer le faible et obéir au fort._ Aucun d'eux, même le
-plus hardi, n'osait plus essayer de lui voler sa viande. Bien au
-contraire, ils dévoraient tous, précipitamment, leur propre repas,
-dans la crainte que le louveteau ne vînt le leur ravir. Lui, de son
-côté, mangeait sa part le plus rapidement qu'il pouvait, et malheur
-alors au chien qui n'avait encore terminé. Un grondement et un
-éclair des crocs, et ce chien était libre de confier son indignation
-aux impassibles étoiles, tandis que Croc-Blanc finissait la viande à
-sa place.
-
-Ainsi le louveteau se fit à lui-même un orgueilleux isolement. Les
-récalcitrants, s'il s'en trouvait, étaient férocement mis au pas.
-Aussi sévère que celle des dieux était la discipline imposée par
-Croc-Blanc à ses compagnons. Il exigeait d'eux le plus absolu
-respect, tenant pour crime l'esquisse même d'une résistance. Bref,
-il était devenu un monstrueux tyran. Et, tant que dura le voyage, sa
-situation parmi les autres chiens, petits ou grands, fut, ma foi! fort
-enviable.
-
-Plusieurs mois s'écoulèrent. Castor-Gris continuait son voyage. Les
-forces du louveteau s'étaient accrues par les longues heures passées
-à courir sur la neige, en tirant le traîneau, et l'éducation de son
-esprit s'était également parfaite. Il avait entièrement parcouru le
-cercle du monde au milieu duquel il vivait, et la notion qui lui en
-demeurait était toute matérielle et dénuée d'idéal. Le monde
-avait achevé de lui apparaître féroce et brutal, un monde où
-n'existaient ni affection, ni caresse, un monde sans chaleur pour les
-cœurs et sans charme pour l'esprit.
-
-Il ne ressentait pas d'affection pour Castor-Gris. C'était un dieu,
-il est vrai, mais un dieu sauvage entre tous, qui jamais ne caressait ni
-ne prononçait une bonne parole. Croc-Blanc, sans doute, était heureux
-de reconnaître sa suprématie physique, sous l'égide de laquelle il
-était venu du Wild, pour s'abriter. Mais il subsistait en sa nature
-des profondeurs insondées, que Castor-Gris avait toujours ignorées.
-L'Indien administrait la justice avec un gourdin. Il récompensait le
-mérite, non par une bienveillante caresse, mais simplement en ne
-frappant pas.
-
-Et cette main de l'animal-homme, qui eût pu lui être si douce, ne
-semblait au louveteau qu'un organe fait pour distribuer pierres,
-claques, coups de fouet et de bâton, pinçons et tiraillements
-douloureux du poil et de la chair. Plus cruelle encore que la main des
-hommes était celle des enfants, lorsqu'il rencontrait des bandes de
-ceux-ci, dans les campements d'Indiens que croisait la caravane. Une
-fois même, il avait failli avoir un œil crevé par un flageolant et
-titubant papoose[28]. Depuis lors, il ne pouvait tolérer les enfants.
-Dès qu'il les voyait accourir vers lui, avec leurs mains de mauvais
-augure, il se hâtait de s'échapper.
-
-Peu après cette aventure, dans un campement voisin du Grand-Lac de
-l'Esclave, il commit sa première infraction à la loi qu'il avait
-apprise de Castor-Gris, que le plus impardonnable des crimes était de
-mordre un des dieux. Selon l'usage admis pour tous les chiens, il
-s'en allait fourrager à travers le campement, afin de chercher sa
-nourriture. Un garçon découpait, à l'aide d'une hache, de la
-viande d'élan congelée, et les éclats en volaient dans la neige.
-Croc-Blanc, s'étant arrêté, commença à se repaître de ces
-débris. Mais, ayant remarqué que le garçon avait déposé sa hache et
-s'était saisi d'un gros gourdin, il sauta en arrière, juste à
-temps pour éviter le coup qui s'abattait sur lui. Le garçon le
-poursuivit et, comme il était étranger dans le camp, le louveteau, ne
-sachant où se réfugier, se trouva bientôt acculé, entre deux tentes,
-contre un haut talus de terre.
-
-Il n'y avait pour lui aucune issue, que le passage entre deux tentes,
-que gardait l'Indien. Celui-ci, le gourdin levé, s'avançait
-déjà, prêt à frapper. Croc-Blanc était furieux. Il connaissait la
-loi de maraude, qui voulait que tous les déchets de viande
-appartinssent au chien qui les trouvait. Il n'avait rien fait de mal,
-ni rompu la loi, et cependant ce garçon était là, prêt à le battre.
-À peine se rendit-il compte lui-même de ce qui arrivait. Ce fut un
-sursaut de rage. Le garçon ne le sut pas davantage, sinon qu'il se
-trouva culbuté dans la neige, avec sa main, qui tenait le gourdin,
-largement déchirée par les dents du louveteau.
-
-Croc-Blanc n'ignorait pas qu'il avait, en agissant ainsi, rompu à
-son tour la loi des dieux. Il avait enfoncé ses crocs dans la chair
-sacrée de l'un d'eux et n'avait rien à attendre qu'un terrible
-châtiment. Il s'enfuit près de Castor-Gris et s'alla coucher
-derrière ses jambes, dès qu'il vit arriver le garçon mordu, qui
-réclamait vengeance, accompagné de sa famille.
-
-Mais les plaignants durent s'en aller sans être satisfaits.
-Castor-Gris prit la défense du louveteau, et Mit-Sah et Kloo-Kooch.
-Croc-Blanc écoutait la bataille des mots et surveillait les gestes
-irrités des deux partis. Et il apprit ainsi, non seulement que son acte
-était justifié, mais aussi qu'il y a dieux et dieux. Ici étaient
-ses dieux et là en étaient d'autres, qui n'étaient point les
-mêmes. Des premiers il devait tout accepter, justice ou injustice,
-c'était tout comme; mais, des seconds, il n'était pas forcé de
-subir ce qui était injuste. C'était son droit, en ce cas, de leur
-répondre avec ses dents. Cela aussi était une loi des dieux.
-
-Le jour n'était pas terminé que Croc-Blanc en apprit davantage sur
-cette loi. Mit-Sah était seul en train de ramasser du bois pour le feu,
-dans la forêt, lorsqu'il se rencontra avec le garçon qui avait été
-mordu. Des mots grossiers furent échangés. Bientôt, d'autres
-garçons étant accourus, ils attaquèrent tous Mit-Sah. Le combat fut
-dur pour lui, et il recevait des coups de droite et de gauche.
-Croc-Blanc regarda d'abord, en simple spectateur, ce qui se passait.
-C'était une affaire de dieux, qui ne le concernait pas. Puis il
-comprit que Mit-Sah était un de ses dieux particuliers, que l'on
-maltraitait. Par une impulsion immédiate, il bondit au milieu des
-combattants. Cinq minutes après, le paysage était couvert de garçons
-en fuite et le sang, qui coulait des blessures de plusieurs d'entre
-eux, rougissant la neige, témoignait que les dents du louveteau
-n'avaient pas été inactives.
-
-Lorsque Mit-Sah, de retour à la tente, raconta l'aventure,
-Castor-Gris ordonna que de la viande fût donnée à Croc-Blanc,
-beaucoup de viande. Le louveteau gorgé s'endormit devant le feu et
-sut que la loi qu'il avait apprise, quelques heures auparavant, avait
-été ainsi vérifiée.
-
-D'autres conséquences résultaient de cette loi. De la protection du
-corps de ses dieux à celle de leurs biens, il n'y avait qu'un pas,
-qui fut vite franchi par le louveteau. Il devait défendre ce qui
-appartenait à ses dieux, dût-il même mordre les autres dieux, quoique
-ce fût là un acte sacrilège en soi. Les dieux sont tout-puissants et
-un chien est incapable de lutter contre eux. Croc-Blanc cependant avait
-appris à leur tenir tête, à les combattre fièrement et sans crainte.
-Le devoir s'élevait au-dessus de la peur.
-
-Il y avait, d'autre part, des dieux poltrons, et tels étaient ceux
-qui venaient voler le bois de son maître. Le louveteau connut quel
-temps s'écoulait entre son appel d'alarme et l'arrivée à
-l'aide de Castor-Gris. Il comprit aussi que c'était la peur de
-l'Indien, plus encore que la sienne, qui faisait sauver le voleur.
-Quant à lui, il fonçait droit sur l'intrus et entrait ses dents où
-il pouvait. Son goût pour la solitude et son éloignement instinctif
-des autres chiens le désignaient d'eux-mêmes pour ce rôle de
-gardien des biens de Castor-Gris, qui l'entraîna et le dressa à cet
-emploi. Il n'en devint que plus revêche et plus sauvage encore. Ainsi
-se scellaient et se précisaient les termes du contrat signé par
-Croc-Blanc avec l'homme. Contre la possession d'un dieu de chair et
-de sang il échangeait sa propre liberté. Nourriture et feu, protection
-et société étaient au premier rang des dons qu'il recevait du dieu.
-En retour, il gardait les biens du dieu, défendait sa personne,
-travaillait pour lui et lui obéissait.
-
-Kiche même était devenue un souvenir du passé. Le louveteau, pour se
-livrer à l'homme, avait abandonné à tout jamais la liberté, le
-Wild et sa race. S'il lui arrivait de rencontrer Kiche, les termes du
-contrat lui interdiraient de la suivre. C'était un devoir
-qu'accomplissait Croc-Blanc envers le dieu qui était le sien. Mais
-dans ce devoir n'entrait pas d'amour. L'amour était un sentiment
-qu'il continuait à ignorer.
-
-
-[Note 27: Long fouet fait avec les intestins du cariboo, ou caribou,
-sorte de renne de l'Amérique du Nord. (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 28: _Papoose_, petit enfant, dans le dialecte des Peaux-Rouges.
-(_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XIV
-
-LA FAMINE
-
-
-Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On
-était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva
-le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais.
-Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau
-était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes
-chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité
-force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des
-chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et
-ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus
-nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des
-loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de
-sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée
-dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect
-physique.
-
-Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à
-retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage.
-Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme
-lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi
-grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi
-n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux
-avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux.
-
-Parmi les vieux chiens se trouvait un certain _Baseek_, au poil
-grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le
-faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes
-jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant,
-il se rendait compte du changement survenu dans son développement et
-dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que
-s'affaiblir avec l'âge.
-
-Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement
-d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un
-sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart
-derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il
-dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui.
-Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la
-chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la
-témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé,
-regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre
-eux.
-
-Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes
-chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse
-pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se
-serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste
-courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se
-hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec
-mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de
-l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en
-cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût
-pas trop ignominieuse.
-
-Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir
-intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir
-et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre.
-Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la
-viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la
-flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien
-n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument
-en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses
-yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la
-chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne
-put résister au désir d'y goûter sans tarder.
-
-C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps,
-d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se
-résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la
-viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir.
-Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans,
-et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres
-calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en
-l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se
-remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau.
-Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure
-irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé
-loin de la viande.
-
-La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et
-menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en
-arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la
-bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et
-plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit
-un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec
-calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent
-été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son
-attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas
-hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses
-blessures saignantes.
-
-Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en
-lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il
-allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne
-craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours
-insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou
-à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas
-plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures
-d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille.
-Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux
-récalcitrants.
-
-Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul,
-un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente,
-qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il
-tomba en plein sur Kiche.
-
-S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague,
-mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son
-ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au
-louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui
-s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se
-précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les
-dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des
-anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit
-vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui
-ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se
-recula en arrière, tout démonté et fort intrigué.
-
-Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas
-créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de
-ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce
-n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa
-présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à
-proximité.
-
-Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils
-étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc
-flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche,
-qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin.
-
-Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient,
-moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient
-ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher
-son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et
-menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à
-vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus,
-dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus,
-dans la sienne, gardé place pour lui.
-
-Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille
-à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois,
-renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son
-voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une
-loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les
-femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du
-monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et
-impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de
-l'Inconnu et celle de la mort.
-
-D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et
-plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer
-selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant.
-L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des
-formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la
-pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu
-vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais
-ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé
-en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout
-de même un chien et non un loup. Son caractère avait été
-pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie.
-C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu
-échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les
-autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait
-chaque jour davantage.
-
-Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc
-souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait
-supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée,
-chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de
-n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son
-côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait
-en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité,
-l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait,
-pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des
-heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa
-portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa
-colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un
-fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que
-l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc,
-rendu fou par les rires.
-
-Croc-Blanc était dans sa troisième année, lorsqu'il y eut une
-grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant
-l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur
-habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient
-presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui
-vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture
-coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les
-autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul.
-
-Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque
-animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent
-d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres
-de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture
-qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux,
-qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande.
-
-Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs
-mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont
-on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les
-chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour,
-mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient
-mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient.
-Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse,
-abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils
-y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups.
-
-Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois.
-L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres
-chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna
-plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses
-affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les
-arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le
-prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors
-de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne
-manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il
-était trop lent encore.
-
-Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez
-d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il
-chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et
-n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que
-lui et bien plus féroce.
-
-Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint
-vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes,
-épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant
-d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier
-qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à
-Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître
-était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le
-sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait.
-
-Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin.
-S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se
-joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe
-sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il
-courut sur le jeune loup, le tua et le mangea.
-
-La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de
-nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose
-à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de
-ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût
-infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur
-lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux
-jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais
-Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser
-leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il
-se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala.
-
-Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers
-la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y
-trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des
-dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour
-une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit
-son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à
-résister encore longtemps, en une telle famine.
-
-L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que
-lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta
-pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos,
-avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua
-vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en
-compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans
-la tanière abandonnée et y dormit tout un jour.
-
-Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se
-rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il
-traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens
-opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent.
-Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc.
-S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent
-un méfiant coup d'œil.
-
-Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne
-et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son
-dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect
-de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un
-mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il
-gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de
-fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit
-rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que
-son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides,
-et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en
-trottant, le long de la falaise.
-
-Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la
-forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait
-vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un
-campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin
-d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient
-familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à
-cet endroit.
-
-Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir
-qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de
-gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il
-entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette
-colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait
-dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était
-allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers
-le village, vint droit à la tente de Castor-Gris.
-
-Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris
-de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se
-coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris.
-
-
-
-
-XV
-
-L'ENNEMI DE SA RACE
-
-
-S'il y avait eu dans la nature de Croc-Blanc quelque aptitude,
-fût-elle le dernier fruit d'un atavisme très ancien, de fraterniser
-avec les représentants de sa race, plus rien de cette aptitude
-n'aurait pu subsister du jour où il fut choisi pour être à son tour
-le chef de file de l'attelage du traîneau. Car, dès lors, les autres
-chiens l'avaient haï. Ils l'avaient haï pour le supplément de
-viande que lui donnait Mit-Sah; haï pour toutes les faveurs,
-imaginaires ou réelles, qu'il recevait de l'Indien; haï parce
-qu'il courait toujours en avant d'eux, balançant devant leurs yeux
-le panache de sa queue, faisant fuir éternellement hors de leur portée
-son train de derrière, en une vision constante, qui les rendait fous.
-
-Par un contre-coup fatal, Croc-Blanc avait rendu haine pour haine. Le
-rôle qui lui avait été dévolu n'était rien moins qu'agréable.
-Être contraint de courir avec, à ses trousses, la troupe hurlante,
-dont chaque chien avait été, depuis trois ans, étrillé et asservi
-par lui, était quelque chose dont tout son être se révoltait. Il le
-fallait, pourtant, sous peine de la vie, et cette volonté de vivre
-était plus impérieuse encore. À l'instant où Mit-Sah donnait le
-signal du départ, tout l'attelage, d'un même mouvement,
-s'élançait en avant, sur Croc-Blanc, en poussant des cris ardents et
-furieux. Pour lui, pas de résistance possible. S'il se retournait sur
-ses poursuivants, Mit-Sah lui cinglait la face de la longue lanière de
-son fouet. Nulle ressource que de décamper à toute volée. Sa queue et
-son train de derrière étaient impuissants à mettre à la raison la
-horde forcenée, devant laquelle il fallait qu'il parût fuir. Chaque
-bond qu'il faisait en avant était une violence à son orgueil, et il
-bondissait tout le jour.
-
-C'était la volonté des dieux que cédât son orgueil, qu'il
-comprimât les élans de sa nature, que son être révolté renonçât
-à s'élancer sur les chiens qui le talonnaient. Et derrière la
-volonté des dieux, il y avait, pour lui donner force de loi, les trente
-pieds de long du fouet mordant, en boyau de cariboo. Il ne pouvait que
-ronger son frein, en une sourde révolte intérieure, et donner
-carrière à sa haine.
-
-Nul être ne devint jamais, autant que lui, l'ennemi de sa race. Il ne
-demandait pas de quartier et n'en accordait aucun. Différent de la
-plupart des chefs de file d'attelage, qui, lorsque le campement est
-établi et lorsque les chiens sont dételés, viennent se mettre sous la
-protection des dieux, Croc-Blanc, dédaignant cette précaution, se
-promenait hardiment, en toute liberté, à travers le campement,
-infligeant, chaque nuit, à ses ennemis, la rançon des affronts qu'il
-avait subis durant le jour.
-
-Avant qu'il ne fût promu leader, la troupe des chiens s'était
-habituée à se retirer de son chemin. Maintenant il n'en était plus de
-même. Excités par la longue poursuite du jour, accoutumés à le voir
-fuir et leur cerveau s'entraînant à l'idée de la maîtrise
-incontestée qu'ils exerçaient durant ce temps sur leur adversaire, les
-chiens ne pouvaient se décider à reculer devant lui et à lui livrer
-le passage. Dès qu'il apparaissait parmi eux, il y avait tumulte et
-bataille, grondements et morsures, et balafres mutuelles. L'atmosphère
-que respirait Croc-Blanc était surchargée d'inimitié haineuse et
-mauvaise.
-
-Lorsque Mit-Sah criait à l'attelage son commandement d'arrêt,
-Croc-Blanc obéissait aussitôt, et les autres chiens de vouloir se
-jeter immédiatement sur lui. Mais le grand fouet de Mit-Sah était là
-qui veillait et les en empêchait. Aussi les chiens avaient-ils compris
-que, si le traîneau s'arrêtait par ordre de Mit-Sah, il fallait
-laisser en paix Croc-Blanc. Si, par contre, Croc-Blanc s'arrêtait
-sans ordre, il était permis de s'élancer sur lui et de le détruire,
-si on le pouvait. De cela Croc-Blanc ne tarda pas, de son côté, à se
-rendre compte, et il ne s'arrêta plus de lui-même.
-
-Mais les chiens ne purent jamais prendre l'habitude de le laisser
-tranquille au campement. Chaque soir, en hurlant, ils s'élançaient
-à l'attaque, oublieux de la leçon de la nuit précédente, et la
-nouvelle leçon qu'ils recevaient était destinée à être aussi vite
-oubliée. La haine qu'ils ressentaient pour Croc-Blanc avait
-d'ailleurs des racines plus profondes dans la dissemblance qu'ils
-sentaient exister entre eux et lui. Cette seule cause aurait suffi à la
-faire naître. Comme lui sans doute, ils étaient des loups
-domestiqués. Mais, domestiqués depuis des générations, ils avaient
-perdu l'accoutumance du Wild, dont ils n'avaient conservé qu'une
-notion, celle de son Inconnu, de son Inconnu terrible et toujours
-menaçant. C'était le Wild, dont il était demeuré plus proche,
-qu'ils haïssaient dans leur compagnon. Celui-ci le personnifiait pour
-eux; il en était le symbole. Et, quand ils découvraient leurs dents
-en face de lui, ils se défendaient, en leur pensée, contre les
-obscures puissances de destruction qui les environnaient, dans l'ombre
-de la forêt, qui les épiaient sournoisement, au delà de la limite des
-feux du campement.
-
-La seule leçon que les chiens tirèrent de ces combats fut que le jeune
-loup était trop redoutable pour être affronté seul à seul. Ils ne
-l'attaquaient que formés en masse, sans quoi il les eût tous tués
-l'un après l'autre, en une seule nuit. Grâce à cette tactique,
-ils lui échappèrent. Il pouvait bien culbuter un chien, les pattes en
-l'air, mais la troupe entière était aussitôt sur lui, avant qu'il
-n'ait eu le temps de donner à la gorge le coup mortel. Au premier
-signe du conflit, les chiens, même occupés à se quereller entre eux,
-formaient bloc et lui faisaient face.
-
-Pas davantage ils ne pouvaient, malgré leurs efforts, réussir à
-occire Croc-Blanc. Il était, à la fois, trop vif pour eux, trop
-formidable et trop prudent. Il évitait les endroits resserrés et
-prenait le large, dès qu'ils essayaient de l'encercler. Quant à le
-culbuter, pas un chien n'était capable de réussir l'opération.
-Ses pattes s'accrochaient au sol avec la même ténacité qu'il se
-cramponnait lui-même à la vie. Car se maintenir debout était vivre et
-se laisser renverser était la mort. Nul mieux que lui ne le savait.
-
-Ainsi Croc-Blanc se dressait contre ses propres frères, amollis par les
-feux de l'homme, affaiblis par l'ombre protectrice que les dieux
-avaient étendue sur eux, et les dominait. Il avait déclaré vendetta
-à tous les chiens. Et, si féroce était cette vendetta que
-Castor-Gris, tout sauvage et barbare qu'il fût lui-même, ne pouvait
-s'empêcher d'en être émerveillé. Jamais, il le jurait, il n'y
-avait eu sur la terre le pareil de cet animal.
-
-Croc-Blanc approchait de ses cinq ans lorsque Castor-Gris l'emmena en
-un autre grand voyage. Longtemps on se souvint, parmi les villages
-riverains du Mackenzie, d'où ils passèrent dans les Montagnes
-Rocheuses entre le Porcupine[29] et le Yukon[30], du carnage de chiens
-auquel se livra Croc-Blanc. Sur toute sa race, il s'adonna librement
-à la vengeance. Il y avait là des tas de chiens naïfs et sans
-défiance, n'ayant pas appris à déjouer ses coups rapides, à se
-garder de son attaque brusquée, que ne précédait aucun avertissement.
-Tandis qu'ils perdaient leur temps en préliminaires de batailles et
-hérissaient leur poil, il était déjà sur eux, sans un aboi, tel un
-éclair qui porte la mort, à l'instant même où on le voit, et il
-les massacrait, avant qu'ils ne fussent seulement revenus de leur
-surprise.
-
-Il était, en vérité, devenu un admirable champion. Il savait
-économiser ses forces et jamais ne les outrepassait. Jamais non plus il
-ne se perdait en une longue bataille. Si le coup rapide qu'il portait
-était manqué, aussi rapidement il se retirait en arrière. Comme tous
-les loups, il n'aimait pas les corps à corps ni les contacts
-prolongés. Le contact, c'était le piège, le danger ignoré, lui
-avait appris le Wild. L'important était de se tenir libre de toute
-étreinte, de bondir à son gré sur l'adversaire, de rester juge, à
-distance, de la marche de la bataille. Ce système lui assurait
-d'ordinaire une victoire facile sur les chiens qui se rencontraient
-avec lui, pour la première fois. Sans doute y avait-il des exceptions.
-Il arrivait que plusieurs chiens réussissaient à sauter sur lui et à
-le rosser, avant qu'il ne pût se dégager. D'autres fois, un chien
-isolé lui administrait une profonde morsure. Mais ce n'étaient là
-que des accidents peu fréquents et, en règle générale, il se
-retirait indemne de toutes ces rencontres.
-
-Une autre de ses qualités était de posséder une notion rigoureusement
-exacte du temps et de la distance. C'était inconscient et
-automatique. Sans réflexion ni calcul de sa part, l'organe visuel
-dont il était doué portait juste, au-delà de la moyenne qui se
-rencontre chez les autres bêtes de sa race. Son cerveau recevait
-parallèlement l'impression des nerfs optiques et, par un mécanisme
-bien réglé, qu'il devait à la nature, en tirait aussitôt parti.
-L'action suivait de près, bien réglée dans l'espace et dans le
-temps, et une fraction infinitésimale de seconde, nettement perçue et
-utilisée, suffisait souvent à assurer à Croc-Blanc la victoire.
-
-La caravane arriva durant l'été à Fort Yukon. Castor-Gris, après
-avoir profité du gel de l'hiver pour traverser les rivières qui
-coulent entre le Mackenzie et le Yukon, avait occupé le printemps à la
-chasse, dans les Montagnes Rocheuses. Lorsque la débâcle des glaces
-fut venue, il s'était construit un canot et avait descendu le courant
-du Porcupine jusqu'au point de jonction de ce fleuve avec le Yukon,
-sous le Cercle Arctique exactement. C'est à cet endroit que se trouve
-le vieux fort, qui appartient à l'Hudson's Bay Company.
-
-Les Indiens y étaient nombreux, les provisions abondantes, l'animation
-sans précédent. C'était l'été de 1898. Des milliers de chercheurs
-d'or étaient venus, eux aussi, jusqu'au Yukon, se dirigeant vers Dawson
-et le Klondike. Ils étaient encore à des centaines de milles du but de
-leur voyage et beaucoup d'entre eux, cependant, étaient en route depuis
-un an. Le moindre parcours effectué par eux était de cinq mille
-milles. Beaucoup venaient de l'autre hémisphère.
-
-Là, Castor-Gris s'arrêta. Une rumeur était parvenue à ses
-oreilles, de la course à l'or, et il apportait avec lui plusieurs
-ballots de fourrures, d'autres de mitaines, d'autres de mocassins.
-L'espoir de larges profits l'avait incité à s'aventurer en cette
-longue course. Mais ce qu'il avait espéré ne fut rien en regard de
-la réalité. Ses rêves les plus extravagants n'avaient pas escompté
-un gain de plus de cent pour cent. C'étaient mille pour cent qui
-s'offraient à lui. En bon Indien, quand il vit cela, il installa sans
-hâte et soigneusement son commerce, décidé à prendre l'été
-entier, et l'hiver suivant au besoin, pour tirer tout le parti
-possible et le plus avantageux de sa marchandise.
-
-Ce fut à Fort Yukon que Croc-Blanc vit les premiers hommes blancs.
-Comparés aux Indiens qu'il avait connus, ils lui semblèrent des
-êtres d'une autre espèce, une race de dieux supérieurs. Son
-impression fut qu'ils possédaient un plus grand pouvoir, et c'est
-dans le pouvoir que réside la divinité des dieux.
-
-Ce fut un sentiment qu'il éprouva, plus qu'il ne raisonna cette
-impression. De même que, dans son enfance, l'ampleur des tentes,
-élevées par les premiers hommes qu'il avait rencontrés, avait
-frappé son esprit comme une manifestation de puissance, de même encore
-il était frappé maintenant par les maisons qu'il voyait et qui
-étaient construites, comme le fort lui-même, de bûches massives.
-Voilà qui était de la puissance. Le pouvoir des dieux blancs était
-supérieur à celui des dieux qu'il avait adorés jusque-là,
-supérieur même à celui de Castor-Gris, de ceux-ci le plus puissant,
-et qui ne semblait plus, parmi les dieux à peau blanche, qu'un petit
-dieu enfant.
-
-Il s'était montré, d'abord, soupçonneux envers eux. Pendant les
-premières heures qui suivirent son arrivée, avec grand soin il les
-examinait, tout en craignant d'être remarqué lui-même, et il se
-tenait à une prudente distance. Puis, voyant que près d'eux aucun
-mal n'advenait aux chiens, il s'approcha davantage.
-
-Ils l'examinaient, de leur côté, avec une extrême curiosité. Son
-étrange apparence attirait leur attention et ils se le montraient du
-doigt, les uns aux autres. Ces doigts tendus ne disaient rien de bon à
-Croc-Blanc et, quand les dieux blancs tentaient de s'approcher de lui,
-il montrait les dents et se reculait. Pas un ne réussit à poser sa
-main sur lui et, si quelqu'un avait insisté, ce n'eût pas été
-sans dommage.
-
-Croc-Blanc connut bientôt qu'un petit nombre de dieux blancs, pas
-plus d'une douzaine, étaient fixés en cet endroit. Tous les deux ou
-trois jours, un grand vapeur, qui était une autre et colossale
-manifestation de puissance, accostait au rivage et demeurait quelques
-heures. D'autres hommes blancs en descendaient à terre, puis se
-rembarquaient. Le nombre de ceux-là semblait être infini. En un seul
-jour, Croc-Blanc en vit plus qu'il n'avait vu d'Indiens dans toute
-sa vie. Et, les jours qui suivirent, les hommes blancs continuaient à
-arriver par le fleuve, à s'arrêter durant quelques instants, puis à
-repartir sur le fleuve et à disparaître.
-
-Mais, si les dieux blancs paraissaient comme tout-puissants, leurs
-chiens ne comptaient pas pour beaucoup.
-
-Ceci, Croc-Blanc le découvrit rapidement, en se mêlant à ceux de ces
-chiens qui venaient à terre avec leurs maîtres. Ils étaient de formes
-diverses et de grandeurs différentes. Les uns avaient les pattes
-courtes, trop courtes, d'autres les avaient longues, trop longues. Ils
-ne possédaient pas une fourrure semblable à la sienne, mais des poils
-très fins; chez quelques-uns même, les poils étaient tellement ras
-qu'on eût dit qu'ils n'en avaient point. Et pas un d'entre eux
-ne savait combattre.
-
-Étant donné son hostilité pour tous les représentants de sa race, il
-était fatal que Croc-Blanc entrât en lutte avec les nouveaux venus. Il
-n'y manqua pas et conçut immédiatement pour eux un profond mépris.
-
-Ils étaient, de leur nature, ingénus et inoffensifs. En cas de combat,
-ils menaient grand bruit et s'agitaient autour de leur adversaire,
-demandant à leur force une victoire que donnent l'adresse et la ruse.
-Ils s'élançaient, en aboyant, sur Croc-Blanc, qui sautait de côté
-et qui, tandis qu'ils en étaient encore à se retourner, les happait
-à l'épaule, les retournait sur le dos et leur portait son coup à la
-gorge. Cela fait, Croc-Blanc se retirait à l'écart, livrant sa
-victime aux chiens indiens, qui se chargeaient de l'achever. Car
-c'était un sage. Il savait depuis longtemps que les dieux
-s'irritent lorsqu'on tue leurs chiens, et les dieux blancs ne
-faisaient pas exception à cette règle. Il se contentait donc de
-préparer la besogne. Puis, à l'abri lui-même, il regardait
-paisiblement pierres, bâtons, haches, et toutes sortes d'armes
-contondantes s'abattre sur ses compagnons. Croc-Blanc était un grand
-sage.
-
-La vengeance des dieux outragés ne laissait pas, parfois, d'être
-terrible. L'un d'eux ayant vu son chien, un setter[31], mis en
-pièces sous ses yeux, prit un revolver. Il fit feu, coup sur coup, six
-fois de suite, et six des agresseurs restèrent sur la place, morts ou
-à demi. Autre manifestation de puissance, qui se grava profondément
-dans le cerveau de Croc-Blanc.
-
-Peu lui importaient, au reste, ces fâcheuses aventures, puisqu'il
-était toujours assez habile pour s'en tirer indemne. Le meurtre des
-chiens des hommes blancs avait été pour lui, tout d'abord, un simple
-divertissement; il devint bientôt son unique occupation. C'était la
-seule manière d'utiliser son temps, tandis que Castor-Gris
-s'adonnait à son commerce et faisait fortune. Avec la troupe des
-chiens indiens, il attendait l'arrivée des vapeurs et, dès que
-l'un d'eux avait accosté, le jeu commençait. Ses compagnons
-avaient, à leur tour, appris à être sages. Aussitôt qu'elle voyait
-les hommes blancs, revenus de leur première surprise, siffler leurs
-chiens pour les rappeler à bord, et se préparant à foncer sur elle,
-la bande s'éparpillait à toute vitesse. Puis le jeu cessait, pour
-reprendre au prochain bateau.
-
-Toujours Croc-Blanc était chargé d'allumer la querelle avec les
-chiens étrangers. Il y réussissait facilement. Car, pour eux, plus
-encore que pour ses compagnons, il était le Wild sauvage, abandonné et
-trahi par eux, et qu'ils craignaient obscurément de voir les
-reprendre. Venus du doux monde du Sud vers les rives du Yukon, sur la
-sombre et redoutable Terre du Nord, ils ne pouvaient résister longtemps
-à l'inconsciente impulsion qui les poussait à s'élancer sur
-Croc-Blanc. Si amollis qu'ils fussent par l'accoutumance des villes,
-et si oublieux du passé de leurs ancêtres, si lointaine que fût en
-eux la notion du Wild, ils la sentaient soudain tressaillir au fond de
-leur être, dès qu'ils se trouvaient en présence de la créature
-hybride qu'était Croc-Blanc. Devant le loup qui était en lui et qui
-leur apparaissait tout à coup, dans la claire lumière du jour, ils se
-souvenaient de l'ancien ennemi.
-
-Il était pour eux une proie légitime, comme eux-mêmes, pour lui, en
-étaient une.
-
-
-[Note 29: Le _Porcupine_ ou «Fleuve du Porc-Épic». (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-[Note 30: Le _Yukon_ ou Yakou, dont le Porcupine est un affluent, va se
-jeter, comme le Mackenzie, dans l'Océan glacial Arctique. (_Idem._)]
-
-[Note 31: Chien d'arrêt. (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XVI
-
-LE DIEU FOU
-
-
-Les quelques hommes blancs qui se trouvaient à Fort Yukon vivaient
-depuis longtemps dans la contrée. Ils se dénommaient eux-mêmes, avec
-orgueil, les _Sour-Doughs_[32], parce qu'ils préparaient, sans levure,
-un pain légèrement acidulé. Ils ne professaient que du dédain pour
-les autres hommes blancs qu'amenaient les vapeurs, et qu'ils
-désignaient sous le nom de _Chechaquos_, parce que ceux-ci faisaient, au
-contraire, lever leur pain pour le cuire.
-
-Il y avait, de ce fait, antagonisme entre les uns et les autres, et les
-gens du fort se réjouissaient de tout ce qui survenait de désagréable
-aux nouveaux arrivants. Spécialement, ils se divertissaient beaucoup
-des mauvais traitements infligés aux chiens qui débarquaient, par
-Croc-Blanc et sa détestable bande. À chaque vapeur qui faisait halte,
-ils ne manquaient pas de descendre au rivage et d'assister à
-l'inévitable bataille. De la tactique adroite et méchante employée
-par Croc-Blanc et par les chiens indiens, ils riaient à gorge
-déployée.
-
-L'un d'eux surtout, parmi ces hommes, s'intéressait à ce genre
-de sport. Au premier coup de sifflet du steamboat, il arrivait en
-courant, et, lorsque le dernier combat était terminé, il remontait
-vers le fort, la face comme alourdie du regret que le massacre eût
-déjà pris fin. Chaque fois qu'un inoffensif chien du Sud avait été
-terrassé et jetait son râle d'agonie sous les crocs de la troupe
-ennemie, incapable de contenir sa joie, il se mettait à gambader et à
-pousser des cris de bonheur. Et, toujours aussi, il lançait vers
-Croc-Blanc un dur regard d'envie pour tout le mal dont celui-ci était
-l'auteur.
-
-Cet antipathique individu avait été baptisé _Beauty_[33] par les autres
-hommes du Fort. _Beauty-Smith_ était le seul nom qu'on lui connaissait
-dans la région. Nom qui était, bien entendu, une antithèse, car celui
-qui le portait n'était rien moins qu'une beauté. La nature
-s'était montrée avare envers lui. C'était un petit bout
-d'homme, au corps maigriot, sur lequel était posée une tête plus
-maigre encore; un simple point, eût-on dit. Aussi, dans son enfance,
-avant d'être dénommé Beauté par ses compagnons, le surnommait-on
-_Pinhead_[34]. En arrière, cette tête descendait, toute droite et d'une
-seule pièce, vers le cou; tandis qu'en avant le crâne, en forme de
-pain de sucre, rejoignait un front bas et large, à partir duquel la
-nature semblait avoir regretté soudain sa parcimonie. Devenue prodigue
-à l'excès, elle avait voulu de gros yeux, séparés par une distance
-double de l'écart normal. La mâchoire, élargissant démesurément
-le reste de la face, était effroyable. Énorme et pesante, elle
-proéminait en avant et semblait, en-dessous, reposer à même sur la
-poitrine, comme si le cou eût été impuissant à en soutenir le poids.
-
-Cette mâchoire, telle qu'elle était, donnait une impression
-d'indomptable énergie. Impression mensongère, exagération
-incohérente de la nature, car Beauté était connu de tous pour être
-un faible entre les faibles, un lâche entre les plus lâches.
-
-Nous achèverons de le décrire en disant que ses dents étaient longues
-et jaunes, et que les deux canines, plus longues encore que leurs
-sœurs, dépassaient comme des crocs, de ses lèvres minces. Ses yeux
-étaient jaunes, comme ses dents, et chassieux comme si la nature y eût
-fait ruisseler toutes les humeurs qu'elle tenait en réserve dans les
-canaux du visage. Quant à ses cheveux, couleur de boue et de poussière
-jaunâtre, ils poussaient sur sa tête, rares et irréguliers, pointant
-sur le devant de son crâne en touffes et paquets déconcertants.
-
-Beauté, en somme, était un vrai monstre. Ce dont il n'était pas
-responsable, assurément, et ne pouvait être blâmé, n'ayant pas
-moulé lui-même l'argile dont il était pétri.
-
-Dans le fort, il faisait la cuisine pour les autres hommes, lavait la
-vaisselle et était chargé de tous les gros travaux. On ne le
-méprisait pas; on le tolérait, par humanité et parce qu'il était
-utile. On en avait peur aussi. Il y avait toujours à craindre, dans une
-de ses rages de lâche, un coup de fusil dans le dos ou du poison dans
-le café. Mais personne ne savait préparer comme lui le fricot et, quel
-que fût l'effroi qu'il inspirait, Beauté était bon cuisinier.
-
-Tel était l'homme qui délectait ses regards des féroces prouesses
-de Croc-Blanc et n'eut plus bientôt qu'un désir, le posséder. Il
-commença par faire des avances au louveteau, qui feignit de les
-ignorer. Puis, les avances devenant plus pressantes, celui-ci se
-hérissa, montra les dents et prit du large. Croc-Blanc n'aimait pas
-cet homme, dont l'odeur était mauvaise. Il pressentait que le mal
-était en lui. Il craignait sa main étendue et l'affectation de ses
-paroles mielleuses. Il le haïssait.
-
-Chez les êtres simples, la notion du bien et du mal est simpliste
-elle-même. Le bien est représenté par toutes choses qui apportent
-contentement et satisfaction, et évitent la peine. Le mal signifie tout
-ce qui est incommode et désagréable, tout ce qui menace et frappe.
-Croc-Blanc devinait que Beauty-Smith était le mal. Aussi était-il sage
-de le haïr. De ce corps difforme et de cette âme perverse
-s'échappaient, pour le louveteau, d'occultes émanations,
-semblables à ces brouillards pestilentiels qui s'élèvent des
-marécages.
-
-Croc-Blanc se trouvait présent au campement de Castor-Gris, lorsque,
-pour la première fois, Beauté y fit son apparition. Avant qu'il ne
-fût en vue et dès le bruit, sur le sol, de ses pas lointains,
-Croc-Blanc avait su qui venait et avait commencé à hérisser son poil.
-Quoiqu'il fût, à ce moment-là, confortablement couché, en un
-délicieux farniente, il se dressa vivement et, tandis que l'homme
-approchait, se glissa, à la manière des loups, sur le bord du
-campement. Il ne put savoir ce qu'on disait, mais vit bien que
-l'homme et Castor-Gris causaient ensemble. Par moments, l'homme le
-montrait du doigt, et il grondait alors, comme si la main, dont il
-était distant de cinquante pieds, se fût exactement abaissée sur lui.
-L'homme, qui s'en apercevait, riait, et Croc-Blanc reculait de plus
-en plus, vers le couvert des bois voisins, en rampant doucement par
-terre.
-
-Castor-Gris refusait de vendre la bête. Son commerce l'avait enrichi,
-déclarait-il, et il n'avait besoin de rien. Croc-Blanc était
-d'ailleurs un animal de valeur, le plus robuste des chiens du
-traîneau et le meilleur chef de file. Il n'avait pas son pareil dans
-toute la région du Mackenzie et du Yukon. Il savait combattre comme pas
-un et tuait un autre chien aussi aisément qu'un homme tue une mouche.
-(À cet éloge, les yeux de Beauty-Smith s'allumaient et, d'une
-langue ardente, il léchait ses lèvres minces.) Non, décidément,
-Croc-Blanc n'était pas à vendre.
-
-Mais Beauty-Smith savait la façon de s'y prendre avec les Indiens. Il
-rendit à Castor-Gris de fréquentes visites et, chaque fois, était
-cachée sous son habit une noire bouteille. Une des propriétés du
-whisky est d'engendrer la soif. Castor-Gris eut soif. Les muqueuses
-brûlées de son estomac s'enfiévrèrent, et celui-ci commença à
-réclamer, avec une exaspération croissante, le liquide corrosif. En
-même temps, le cerveau de l'Indien, bouleversé par l'horrible
-stimulant, enlevait au malheureux tout scrupule pour satisfaire sa
-passion. Les bénéfices acquis par la vente des fourrures et des
-mocassins se mirent à partir et, à mesure que s'aplatissait la
-bourse de Castor-Gris, sa force de résistance diminuait aussi.
-
-Finalement, argent, marchandises et volonté, tout s'en était allé.
-Rien ne demeurait à Castor-Gris que sa soif prodigieuse, qui régnait
-diaboliquement en lui et dont la puissance augmentait à chaque souffle
-qu'il émettait sans avoir bu.
-
-C'est alors que Beauté revint à la charge et reparla de la vente de
-Croc-Blanc. Mais, cette fois, le prix offert était payable en
-bouteilles, non en dollars, et les oreilles de Castor-Gris étaient
-mieux ouvertes pour entendre.
-
---Le chien est à toi, finit-il par dire, si tu peux mettre la main
-dessus.
-
-Les bouteilles furent livrées. Mais, deux jours après, ce fut
-Beauty-Smith qui revint dire à Castor-Gris:
-
---Attrape-le donc toi-même!
-
-Croc-Blanc, en rentrant un soir au campement, vit, avec un sourire de
-satisfaction, que le terrible dieu blanc, contrairement à son habitude,
-n'était pas là. Il s'étendit par terre avec volupté, comme si un
-poids qui pesait sur lui avait disparu.
-
-Sa joie fut de courte durée. À peine était-il couché que Castor-Gris
-vint vers lui, en titubant, et lui lia autour du cou une lanière de
-cuir. Puis il s'assit à côté du louveteau, tenant d'une main la
-lanière, tenant de l'autre une bouteille, à laquelle il buvait de
-temps en temps, la levant en l'air, en se renversant la tête et avec
-force glou-glous.
-
-Une heure s'était écoulée de la sorte lorsqu'une légère
-vibration du sol annonça que quelqu'un s'approchait. Croc-Blanc
-tressaillit et se hérissa, tandis que l'Indien branlait stupidement
-la tête. Le louveteau tenta de tirer doucement la lanière de la main
-de son maître; mais les doigts, qui s'étaient un instant
-relâchés, se contractèrent plus fortement et Castor-Gris se leva.
-
-Beauté entra sous la tente et s'arrêta devant Croc-Blanc, qui
-commença à gronder vers celui qu'il craignait et à surveiller les
-mouvements de ses mains. Une d'elles s'étendit, se prit à
-descendre sur sa tête. Son grondement se fit plus intense et plus
-rauque. La main continuait à descendre lentement, tandis qu'il se
-courbait sous elle, tout en la regardant, en proie à une colère
-continue et qui semblait prête à éclater. Soudain, il alla pour
-mordre; la main se rejeta vivement en arrière et les crocs retombant,
-les uns sur les autres, claquèrent, comme une gueule de serpent qui
-mord le vide. Beauté était terrifié et furieux. Mais Castor-Gris
-donna une tape à Croc-Blanc, qui se coucha aussitôt au ras du sol, en
-une respectueuse obéissance.
-
-Cependant Beauty-Smith, que le louveteau ne cessait pas d'observer,
-était parti, puis était revenu, porteur d'un gros gourdin.
-Castor-Gris lui remit alors l'extrémité de la lanière et Beauté
-fit le mouvement de s'en aller. La lanière se tendit. Croc-Blanc
-résistait. Castor-Gris le gifla de droite et de gauche, afin qu'il se
-levât et suivît. Il se leva, mais pour se précipiter en hurlant sur
-l'étranger qui essayait de l'entraîner. Beauté, qui était paré,
-ne broncha pas. D'un large mouvement, il lança son gourdin, puis
-l'abattit sur Croc-Blanc, dont il arrêta l'élan à mi-route et
-qu'il écrasa presque contre terre. Castor-Gris riait et approuvait.
-Beauté tira la lanière à nouveau et Croc-Blanc, tout trébuchant,
-rampa humblement à ses pieds.
-
-Il ne renouvela pas son agression. Un coup de gourdin était suffisant
-pour le convaincre que le dieu blanc savait manier cette arme et il
-était trop sage pour ne pas se plier à l'inévitable. Il suivit donc
-les talons de Beauty-Smith, lugubre, sa queue entre les jambes, mais en
-grondant toujours, sourdement. Beauty-Smith le surveillait prudemment,
-du coin de l'œil, et tenant prêt son gourdin.
-
-Quand ils furent arrivés au fort, Beauté, l'ayant solidement
-attaché, s'en alla coucher. Croc-Blanc attendit une heure environ.
-Puis, jouant des dents, en dix secondes, il fut libre. Il n'avait pas
-perdu de temps à mordre à tort et à travers. Juste ce qu'il
-fallait. La lanière avait été coupée en deux tronçons, aussi
-proprement qu'avec un couteau. Croc-Blanc, quittant ensuite le fort,
-s'était trotté, tout droit vers le campement de Castor-Gris. Il ne
-devait aucune fidélité à ce dieu bizarre et terrible qui l'avait
-emmené. Il s'était donné à Castor-Gris et à lui seul il
-appartenait.
-
-Mais ce qui s'était déjà passé recommença. Castor-Gris
-l'attacha à nouveau, avec une autre lanière, et, dès le matin, le
-ramena à Beauty-Smith. L'aventure, ici, se corsa. Beauty-Smith lui
-administra une effroyable volée. Lié fortement, Croc-Blanc ne pouvait
-que s'abandonner à sa rage intérieure et subir le châtiment qui lui
-était dévolu. Fouet et gourdin conjuguaient sur lui leurs effets.
-C'était un des pires traitements qu'il eût reçus en sa vie. Même
-la raclée dont Castor-Gris l'avait gratifié dans son enfance
-n'était que du lait en regard de celle-ci.
-
-Beauty-Smith se complaisait à la tâche. Il en rayonnait. Ses gros yeux
-flambaient méchamment, tandis qu'il lançait en avant fouet ou
-gourdin, et que Croc-Blanc jetait ses cris de douleur et ses grondements
-inutiles. Car Beauté était cruel à la façon des lâches. Tremblant
-et rampant lui-même devant les coups ou les menaces des autres hommes,
-il prenait sa revanche sur des créatures plus faibles que lui. Tout
-être vivant aime à dominer un autre être et Beauté ne faisait pas
-exception à la règle. Impuissant devant sa race, il exerçait sa
-vindicte sur les races inférieures. Réflexes inconscients, puisque,
-nous l'avons dit, il ne s'était pas créé.
-
-Le louveteau n'ignorait pas pourquoi ce châtiment était tombé sur
-lui. Lorsque Castor-Gris lui avait passé une lanière autour du cou et
-en avait remis l'extrémité à Beauty-Smith, Croc-Blanc savait que la
-volonté de son dieu était qu'il allât avec Beauty-Smith. Et,
-lorsque celui-ci l'avait attaché, dans le fort, il savait aussi que
-la volonté du dieu blanc était qu'il demeurât là. Il avait, par
-conséquent, désobéi à ces deux dieux et mérité le châtiment qui
-avait suivi. Maintes fois, dans le passé, il avait vu des chiens
-changer de maîtres, et ceux qui s'enfuyaient battus comme il
-l'avait été.
-
-Mais, si sage qu'il fût, des forces latentes en sa nature l'avaient
-emporté sur sa sagesse. La principale de ces forces était la
-fidélité. Il n'aimait pas Castor-Gris et cependant, même devant son
-impérative volonté et sa colère, il lui demeurait fidèle. Il ne
-pouvait s'en empêcher. La fidélité était une qualité inhérente
-à sa race, celle qui sépare son espèce des autres espèces, et qui
-fait que le loup et le chien sauvage sont capables de quitter la
-liberté de l'espace pour devenir les compagnons de l'homme.
-
-La raclée terminée, Croc-Blanc fut attaché dans le fort, non plus
-avec une lanière de cuir, mais au bout d'un bâton. Il n'en
-persista pas moins dans sa fidélité à Castor-Gris. Castor-Gris était
-son propre dieu, son dieu particulier, et, en dépit de la volonté du
-dieu, il ne prétendait pas renoncer à lui. Son dieu l'avait livré
-et trahi, mais cela ne comptait pas. Ce qui seul comptait, c'est
-qu'il s'était, à ce dieu, donné corps et âme, sans réserve
-aucune. Et ce don de lui-même ne pouvait être révoqué.
-
-Il renouvela, durant la nuit, son exploit de la veille. Lorsque les
-hommes du fort furent endormis, il s'attaqua au bâton auquel il
-était lié. Le bâton était attaché de si près à son cou qu'il ne
-semblait pas possible qu'il pût arriver à le mordre. C'est là un
-acte dont tout chien est réputé incapable. Il y réussit cependant, à
-force de tordre ses muscles et de contorsions acharnées. Ce fut un cas
-sans précédent. Toujours est-il que Croc-Blanc quitta le fort, en
-trottant, au petit matin, portant pendue à son cou la moitié du bâton
-qu'il avait rongé.
-
-La sagesse lui commandait de ne pas revenir vers Castor-Gris qui, deux
-fois déjà, l'avait trahi. La survivance de sa fidélité le ramena,
-pour être, une troisième fois, livré et abandonné. Il fut rattaché
-par l'Indien et remis à Beauty-Smith, lorsque celui-ci vint le
-réclamer.
-
-La correction eut lieu sur place et augmenta encore en cruauté.
-Castor-Gris regardait tranquillement, tandis que l'homme blanc
-manœuvrait sa trique. Il ne donnait plus sa protection. Croc-Blanc
-n'était plus son chien. Lorsque les coups s'arrêtèrent, le
-louveteau était à moitié mort. Un faible chien du Sud n'eût pas
-survécu; lui, il ne mourut pas tout à fait. Son étoffe était plus
-solide, sa vitalité plus tenace. Mais il était à ce point défaillant
-qu'il ne pouvait plus se porter et que Beauty-Smith dut attendre, pour
-l'emmener, qu'il eût repris quelques forces. Aveugle et chancelant,
-il suivit alors les pas de son bourreau.
-
-Il fut ensuite attaché à une chaîne qui défiait ses dents et ce fut
-en vain qu'il s'évertua à arracher le cadenas qui reliait cette
-chaîne à une grosse poutre.
-
-Quelques jours après, Castor-Gris, devenu un parfait alcoolique et en
-pleine banqueroute, quitta le Porcupine pour refaire à rebours son long
-voyage sur le Mackenzie. Croc-Blanc demeurait, sur le Yukon, la
-propriété d'un homme plus qu'à demi fou et le type achevé de la
-brute. Mais qu'est-ce qu'un loup peut bien comprendre à la folie?
-Pour Croc-Blanc, son nouveau maître était un dieu sinistre, mais
-toujours un dieu. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait se
-soumettre à sa volonté, obéir à son désir, se plier à sa
-fantaisie.
-
-
-[Note 32: Les «Pâtes-Aigres». (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 33: «Beauté».]
-
-[Note 34: «Tête d'épingle».]
-
-
-
-
-XVII
-
-LE RÈGNE DE LA HAINE
-
-
-Sous la tutelle du dieu fou, Croc-Blanc devint à son tour un être
-vraiment diabolique. Il était tenu enchaîné dans un enclos situé
-derrière le fort et où Beauty-Smith venait l'agacer, l'irriter et
-le repousser vers l'état sauvage, par toutes sortes de menus
-tourments. L'homme avait découvert l'irritation spontanée du jeune
-loup, dès que celui-ci voyait rire de lui, et il ne manquait pas à cet
-amusement, qui faisait suite toujours à ses traitements inhumains.
-C'était un rire sonore et méprisant, à grands éclats, et, tout en
-riant, le dieu tendait ses doigts vers Croc-Blanc, en signe de
-dérision. Dans ces moments, Croc-Blanc sentait sa raison s'en aller.
-Dans les transports de rage auxquels il s'abandonnait, il devenait
-plus fou que Beauty-Smith lui-même.
-
-Croc-Blanc avait été, hier, l'ennemi de sa race. Il devenait
-maintenant, avec une férocité encore accrue, l'ennemi de tout ce qui
-l'entourait. Sa haine était aveugle et sans la moindre étincelle de
-raison. Il haïssait la chaîne qui l'attachait, le passant qui
-l'épiait à travers les barreaux de son enclos, le chien qui
-accompagnait ce passant et qui grondait méchamment, en insultant à son
-malheur. Il haïssait les matériaux de l'enclos qui l'emprisonnait
-et bientôt, par-dessus tout, il prit en haine Beauty-Smith.
-
-Mais Beauté avait un but dans sa conduite. Un beau jour, un certain
-nombre d'hommes blancs se réunirent autour de l'enclos de
-Croc-Blanc, et Beauté, étant entré, gourdin en main, détacha la
-chaîne du cou du jeune loup. Celui-ci, lorsque son maître fut sorti,
-put aller et venir en liberté dans l'enclos et commença par vouloir
-se jeter sur les hommes blancs qui étaient dehors. Il était
-magnifiquement terrible. Sa taille atteignait alors plus de cinq pieds
-de long et deux pieds et demi à la hauteur de l'épaule. Il avait
-hérité, par sa mère, des lourdes proportions du chien, en sorte
-qu'il pesait, sans une once de graisse ni de chair superflue, dans les
-quatre-vingt-dix pounds[35]. Il était tout muscles, tout os et tout
-nerfs, ce qui est la plus belle condition d'un combattant.
-
-La porte de l'enclos s'ouvrit à nouveau. Croc-Blanc attendit.
-Quelque chose d'extraordinaire allait, sans nul doute, se produire. La
-porte s'ouvrit moins étroitement, puis se referma, à toute volée,
-sur un énorme mâtin qu'elle avait laissé passer.
-
-Croc-Blanc n'avait jamais vu de chien de cette espèce, mais il ne fut
-troublé, ni de la forte taille, ni de l'air arrogant de l'intrus.
-Il ne vit en lui qu'un objet, qui n'était ni bois ni fer, et sur
-lequel il allait enfin pouvoir décharger sa haine.
-
-Il bondit sur le mâtin et, d'un coup de crocs, lui déchira le côté
-du cou. Le mâtin secoua sa tête, en grondant horriblement, et
-s'élança à son tour sur Croc-Blanc, qui, sans attendre la riposte,
-se mit, selon sa tactique, à bondir à droite, à bondir à gauche,
-lançant ses crocs, puis reculant à nouveau, sans livrer prise un
-instant.
-
-Du dehors, les hommes criaient et applaudissaient, tandis que
-Beauty-Smith était comme en extase du merveilleux succès de ses
-pratiques. Il n'y eut, dès l'abord, aucun espoir de victoire pour
-le mâtin. Il manquait de présence d'esprit dans la conduite du
-combat et ses mouvements étaient insuffisamment alertes. Finalement, il
-fut dégagé et traîné dehors par son propriétaire, tandis que
-Beauty-Smith frappait à tour de bras, avec son gourdin, sur le dos de
-Croc-Blanc pour lui faire lâcher prise. Il y eut alors le paiement
-d'un pari et des pièces de monnaie cliquetèrent dans la main de
-Beauty-Smith.
-
-De ce jour, tout le désir de Croc-Blanc fut de voir des hommes se
-réunir autour de son enclos. Car cette réunion signifiait un combat,
-et c'était la seule voie qui lui restait pour extérioriser sa force
-de vie, pour exprimer la haine que Beauty-Smith lui avait savamment
-inculquée. Et de ses capacités combatives Beauty-Smith n'avait pas
-trop préjugé, car il demeurait invariablement le vainqueur.
-
-Trois chiens, dans une de ces rencontres, furent successivement abattus
-par lui. Dans une autre, un loup adulte, nouvellement enlevé au Wild,
-fut projeté, d'une seule poussée, à travers la porte de l'enclos.
-Une troisième fois, il eut à combattre contre deux chiens,
-simultanément. Ce fut sa plus rude bataille. Mais il finit par les tuer
-tous deux et faillit lui-même en crever.
-
-Lorsque commencèrent à tomber les premières neiges de l'automne et
-que le fleuve se mit à charrier, Beauté prit passage, avec Croc-Blanc,
-sur un steamboat qui remontait, vers Dawson, le cours du Yukon. Grande
-était, par toute la contrée, la réputation de Croc-Blanc. On le
-connaissait sous le nom du «loup combattant», dans les moindres
-recoins du pays, et la cage dans laquelle il était enfermé, sur le
-pont du bateau, était environnée de curieux.
-
-Il rageait et grondait vers eux, ou bien se couchait, d'un air
-tranquille, en observant tous ces gens, dans les profondeurs de sa
-haine. Comment ne les eût-il pas haïs? Haïr était sa passion et il
-s'y noyait. La vie, pour lui, était l'Enfer. Fait pour la liberté
-sauvage, il devait subir d'être captif et reclus. Les gens le
-regardaient, agitaient des bâtons entre les barreaux de sa cage, pour
-le faire gronder, puis riaient de lui.
-
-Quand le steamboat fut arrivé à Dawson, Croc-Blanc vint à terre. Mais
-toujours dans sa cage et livré aux regards du public. On payait
-cinquante cents[36], en poussière d'or, le droit de le voir. Afin que
-les assistants en eussent pour leur argent et que l'exhibition gagnât
-en intérêt, aucun repos ne lui était laissé. Dès qu'il se
-couchait pour dormir, un coup de bâton le réveillait.
-
-Entre-temps, et dès qu'un combat pouvait être organisé, il était
-sorti de sa cage et conduit au milieu des bois, à quelques milles de la
-ville. L'opération s'effectuait d'ordinaire pendant la nuit, pour
-éviter l'intervention des policiers à cheval du territoire. Après
-plusieurs heures d'attente, au point du jour, arrivaient et
-l'assistance, et le chien contre lequel il devait combattre.
-
-Il eut pour adversaires des chiens de toutes tailles et de toutes races.
-On était en terre sauvage, sauvages étaient les hommes, et la plupart
-des rencontres étaient à mort. La mort était pour les chiens, cela va
-de soi, puisque Croc-Blanc continuait à combattre. Il ne connaissait
-toujours pas de défaite. L'entraînement auquel il s'était livré
-avec Lip-Lip et les jeunes chiens du camp indien, lui servait, à cette
-heure. Pas un de ses adversaires n'arrivait à le culbuter. Chiens du
-Mackenzie, chiens esquimaux ou du Labrador, mastocs ou malemutes, chiens
-aboyeurs et chiens muets, tous étaient impuissants contre lui[37].
-Jamais il ne perdait pied. C'est là que le public l'attendait. Mais
-toujours il déconcertait cet espoir. Non moins rapide était la
-promptitude de son attaque. À ce point qu'il mettait à mal son
-adversaire neuf fois sur dix, avant même que celui-ci se fût paré
-pour la défense. Le fait se renouvela si souvent que l'usage
-s'établit de ne point lâcher Croc-Blanc avant que le chien adverse
-eût achevé ses préliminaires de bataille, ou même se fût rué le
-premier à l'assaut.
-
-Peu à peu, les rencontres de ce genre se firent plus rares. Les
-partenaires se décourageaient, ne trouvant plus de champion de force
-équivalente à lui opposer. Beauty-Smith était forcé de lui donner à
-combattre des loups, qu'il se procurait. Ces loups étaient capturés
-au piège, par des Indiens, et l'annonce d'un de ces duels ne
-manquait pas d'attirer un important concours de spectateurs.
-
-On alla jusqu'à lui présenter une grande femelle de lynx et, cette
-fois, il combattit pour sa vie. La vitesse du lynx valait la sienne et
-sa férocité n'était pas inférieure à celle de Croc-Blanc. Tandis
-qu'il n'avait que ses crocs pour seules armes, le lynx luttait avec
-toutes les griffes de ses quatre pattes, en même temps qu'avec ses
-dents acérées. La victoire resta cependant à Croc-Blanc et les
-combats cessèrent jusqu'à nouvel ordre. Il avait épuisé toutes les
-variétés possibles d'adversaires.
-
-Il redevint donc un simple objet d'exhibition. Cela dura jusqu'au
-printemps, lorsque advint dans le pays un nommé Tim Keenan, tenancier
-de jeux, qui amenait avec lui le premier bull-dog que l'on eût vu au
-Klondike. Que ce chien et Croc-Blanc dussent entrer en lice, face à
-face, était chose inévitable. Durant une semaine, le combat qui se
-préparait fit l'objet de toutes les conversations, dans le monde
-spécial qui fréquentait certains quartiers de la ville.
-
-
-[Note 35: _Pound_, poids de 453 gr. 568. (_Note des Traducteurs_).]
-
-[Note 36: Cent, monnaie américaine valant au pair 0 fr. 05 centimes.
-(_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 37: Deux sortes de chiens sont employés dans l'Amérique du Nord,
-pour l'attelage des traîneaux: le chien du Labrador et le Malemute, ou
-chien-loup, qui n'aboie pas à la manière des chiens ordinaires, mais
-seulement grogne et hurle, comme font les loups. C'est à cette race
-que se rattache Croc-Blanc. Le Malemute est un voleur expert. Il
-retirera fort bien les chaussures de cuir d'un dormeur, pour s'en
-faire un repas. Demeuré à demi sauvage, il combat comme font les
-loups, par morsures et bonds alternés et jusqu'à ce que mort s'ensuive,
-pour son adversaire ou pour lui-même. (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XVIII
-
-LA MORT ADHÉRENTE
-
-
-Lorsque l'heure de la rencontre fut venue, Beauty-Smith détacha la
-chaîne qui retenait Croc-Blanc et se retira en arrière. Croc-Blanc,
-pour une fois, ne fit pas une attaque immédiate. Il demeura immobile,
-les oreilles pointées en avant, alerte et curieux, observant
-l'étrange animal qu'il avait devant lui. Jamais il n'avait vu un
-semblable chien. Tim Keenan poussa le bull-dog, en lui disant, à
-mi-voix: «Vas-y...» Le bull-dog se dandinait au centre du cercle
-qui entourait les deux champions, court, trapu et l'air gauche. Il
-s'arrêta, après quelques pas, et loucha vers Croc-Blanc.
-
-Il y eut des cris dans la foule:
-
---Vas-y, Cherokee! Crève-le, Cherokee! Bouffe-le!
-
-Mais Cherokee ne semblait pas disposé à combattre. Il tourna la tête
-vers les gens qui criaient, en clignant de l'œil et en agitant son
-bout de queue, avec bonne humeur. Ce n'était pas qu'il eût peur de
-Croc-Blanc. Non, c'était simple paresse de sa part. Il ne lui
-semblait pas, d'ailleurs, qu'il fût dans ses obligations de
-combattre le chien qu'on lui présentait. Cette espèce ne figurait
-point sur la liste à laquelle il était accoutumé et il attendait
-qu'on lui offrît un autre chien.
-
-Tim Keenan entra dans l'enceinte et, se courbant vers Cherokee, se mit
-à lui gratter les deux épaules, à lui rebrousser le poil, afin de
-l'inciter à aller de l'avant. Le résultat en fut d'irriter le
-chien peu à peu. Cherokee commença à gronder, d'abord en sourdine,
-puis plus âprement dans sa gorge. Au rythme des doigts correspondait
-celui des grondements qui, à mesure que le mouvement de la main
-s'accélérait, devenaient plus intenses et se terminèrent,
-brusquement, en un aboi furieux.
-
-Tout ce manège ne laissait pas non plus Croc-Blanc insensible. Son poil
-se soulevait sur son cou et sur ses épaules. Tim Keenan, après une
-dernière poussée et une excitation plus vive, abandonna Cherokee à
-lui-même et le bull-dog fut pour s'élancer. Mais déjà Croc-Blanc
-avait frappé. Un cri d'admiration et de stupeur s'éleva. Avec la
-rapidité et la souplesse d'un chat, plutôt que d'un chien, il
-avait couvert la distance qui le séparait de son adversaire, puis avait
-rebondi au large, après l'avoir lacéré.
-
-Le bull-dog saignait d'une oreille arrachée et d'une large morsure
-dans son cou épais. Il n'eut pas l'air d'y prêter attention, ne
-laissa pas échapper une plainte, mais marcha sur Croc-Blanc. La
-vélocité de l'un, l'inébranlable tenue de l'autre passionnaient
-la foule; les premiers paris se renouvelèrent avec une mise augmentée;
-d'autres furent engagés. La même attaque et la même parade se
-répétèrent.
-
-Croc-Blanc bondit encore en avant, lacéra, puis reflua en arrière,
-sans être touché. Et encore son étrange ennemi le suivit, sans trop
-se presser, sans lenteur excessive; mais délibérément, avec
-détermination, comme on traite une affaire. Il avait, de toute
-évidence, un but qu'il se proposait, et une méthode pour arriver à
-ce but. Le reste ne comptait pas et ne devait pas le distraire.
-
-Croc-Blanc s'en aperçut et cela le rendit perplexe. Il en était tout
-dérouté. Ce chien était décidément bien étrange. Il avait le poil
-ras et ne possédait point de fourrure protectrice. Les morsures
-s'enfonçaient sans peine dans une chair grasse, qu'aucun matelas ne
-protégeait, et il ne semblait pas que l'animal eût la capacité de
-s'en défendre. Il ne se fâchait pas non plus et saignait sans se
-plaindre; ce qui était non moins déconcertant. À peine un léger
-cri, lorsqu'il avait reçu son châtiment.
-
-Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir.
-Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était
-jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi.
-Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait
-appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de
-biaiser autour de lui.
-
-Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût
-voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas
-et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang
-de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête
-étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement
-Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant
-un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en
-agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il
-reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière
-Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et
-tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de
-l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à
-l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé.
-
-Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee
-s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il
-atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces
-rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes
-saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le
-renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son
-épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait.
-Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il
-avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première
-fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il
-tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat,
-mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut
-lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog
-s'étaient incrustées dans sa gorge.
-
-La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la
-poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération
-frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce
-poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant,
-n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé
-par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de
-tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui,
-une peur aveugle et désespérée.
-
-Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant
-pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de
-détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se
-contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise.
-Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de
-secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc
-l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses
-mouvements giratoires.
-
-Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa
-tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons
-joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait
-ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels
-il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut
-exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille
-aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant
-et cherchant son souffle.
-
-Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser
-complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que
-les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de
-mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles
-travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement
-spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee,
-là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le
-lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de
-combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte.
-
-Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux
-adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos
-et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre.
-Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était
-mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat,
-l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être
-éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées,
-hors de la portée de cette attaque imprévue.
-
-Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui,
-dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter
-le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et
-l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le
-jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du
-bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents.
-Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la
-sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de
-plus en plus difficilement.
-
-La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié
-pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux,
-au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et
-refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un
-homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il
-étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire,
-avec dérision et mépris.
-
-L'effet de ce geste ne se fit pas attendre. Croc-Blanc, en proie à
-une rage sauvage, appela à lui tout ce qui lui restait de forces et se
-remit sur ses pattes. Mais, après avoir traîné encore autour du
-cercle les cinquante pounds qu'il portait, sa colère tourna en
-panique. Il ne vit plus que la mort adhérente à sa gorge et,
-trébuchant, tombant, se relevant, enlevant son ennemi de terre, il
-lutta vainement, non plus pour vaincre, mais pour sauver sa vie. Il
-tomba à la renverse, exténué, et le bulldog en profita pour enfouir
-dans sa gueule un bourrelet de peau et de poil encore plus gros. La
-strangulation complète était proche. Des cris, des applaudissements
-s'élevèrent, à la louange du vainqueur. On clama: «Cherokee!
-Cherokee!» Cherokee répondit en remuant le tronçon de sa queue,
-mais sans se laisser distraire de sa besogne. Il n'y avait aucune
-relation de sympathie entre sa queue et ses mâchoires massives. L'une
-pouvait s'agiter joyeusement, sans que les autres détendissent leur
-implacable étau.
-
-Une diversion inattendue survint, sur ces entrefaites. Un bruit de
-grelots résonna, mêlé à des aboiements de chiens de traîneau. Les
-spectateurs tournèrent la tête, craignant de voir arriver la police.
-Il n'en était rien. Le traîneau venait, à toute vitesse, de la
-direction opposée à celle du fort et les deux hommes qui le montaient
-rentraient, sans doute, de quelque voyage d'exploration. Apercevant la
-foule ils arrêtèrent leurs chiens et s'approchèrent, afin de se
-rendre compte du motif qui réunissait tous ces gens.
-
-Celui qui conduisait les chiens portait moustache. L'autre, un grand
-jeune homme, était rasé à fleur de peau. Il était tout rouge du sang
-que l'air glacé et la rapidité de la course lui avaient fait affluer
-au visage.
-
-Croc-Blanc continuait à agoniser et ne tentait plus de lutter. Seuls,
-des spasmes inconscients le soulevaient encore, par saccades, en une
-résistance machinale, qui s'éteindrait bientôt, avec son dernier
-souffle. Beauty-Smith ne l'avait pas perdu de vue, une seule minute;
-même les nouveaux venus ne lui avaient pas fait tourner la tête.
-Lorsqu'il s'aperçut que les yeux de son champion commençaient à
-se ternir, quand il se rendit compte que tout espoir de vaincre était
-perdu, l'abîme de brutalité où se noyait son cerveau submergea le
-peu de raison qui lui demeurait. Perdant toute retenue, il s'élança
-férocement sur Croc-Blanc, pour le frapper. Il y eut des cris de
-protestation et des sifflets, mais personne ne bougea.
-
-Beauty-Smith persistait à frapper la bête, à coups de souliers
-ferrés, lorsqu'un remous se produisit dans la foule. C'était le
-grand jeune homme qui se frayait un passage, écartant les gens, à
-droite et à gauche, sans cérémonie ni douceur. Lorsqu'il parvint
-sur l'arène, Beauty-Smith était justement en train d'envoyer un
-coup de pied à Croc-Blanc et, une jambe levée, se tenait en équilibre
-instable sur son autre jambe. L'instant était bon et le grand jeune
-homme en profita pour appliquer à Beauty-Smith un maître coup de
-poing, en pleine figure. Beauté fut soulevé du sol, tout son corps
-cabriola en l'air, puis il retomba violemment à la renverse, sur la
-neige battue. Se tournant ensuite vers la foule, le grand jeune homme
-cria:
-
---Vous êtes des lâches! Vous êtes des brutes!
-
-Il était en proie à une indicible colère, à une colère sainte. Ses
-yeux gris avaient des lueurs métalliques et des reflets d'acier, qui
-fulguraient vers la foule. Beauty-Smith, s'étant remis debout,
-s'avança vers lui, reniflant et apeuré. Le nouveau venu, sans
-attendre de savoir ce qu'il voulait et ignorant l'abjection du
-personnage, pensa que Beauté désirait se battre. Il se hâta donc de
-lui écraser la face d'un second coup de poing avec un:
-
---Vous êtes une brute!
-
-Beauty-Smith, renversé à nouveau, jugea que le sol était la place la
-plus sûre qu'il y eût pour lui et il resta couché, là où il
-était tombé, sans plus essayer de se relever.
-
---Venez ici, Matt, et aidez-moi! dit le grand jeune homme à son
-compagnon, qui l'avait suivi dans le cercle.
-
-Les deux hommes se courbèrent vers les combattants. Matt soutint
-Croc-Blanc, prêt à l'emporter dès que les mâchoires de Cherokee se
-seraient détendues. Mais le grand jeune homme tenta en vain, avec ses
-mains, d'ouvrir la gueule du bull-dog. Il suait, tirait, soufflait, en
-s'exclamant, entre chaque effort:
-
---Brutes!
-
-La foule commença à grogner et à murmurer. Les plus hardis
-protestèrent qu'on venait les déranger dans leur amusement. Mais ils
-se taisaient dès que le grand jeune homme, quittant son occupation, les
-fixait des yeux et les interpellait:
-
---Brutes! Ignobles brutes!
-
---Tous vos efforts ne servent de rien, Mister Scott, dit Matt à la
-fin. Vous ne pourrez les séparer en vous y prenant ainsi.
-
-Ils se relevèrent et examinèrent les deux bêtes, toujours rivées
-l'une à l'autre.
-
---Il ne saigne pas beaucoup, prononça Matt, et ne va pas mourir
-encore.
-
---La mort peut survenir dans un instant, répondit Scott. Là!
-Voyez-vous? Le bull-dog a remonté encore un peu sa morsure.
-
-Il frappa Cherokee sur la tête, durement et plusieurs fois. Les dents,
-pour cela, ne se desserrèrent point. Cherokee remuait son tronçon de
-queue; ce qui voulait dire qu'il comprenait la signification des
-coups, mais aussi qu'il savait être dans son droit et accomplir
-strictement son devoir, en refusant de lâcher sa prise.
-
---Allons! Quelqu'un de vous ne viendra-t-il pas nous aider? cria
-Scott à la foule, en désespoir de cause.
-
-Mais son appel demeura vain. On se moqua de lui, on lui donna de
-facétieux conseils, on le blagua, avec ironie.
-
-Il fouilla dans l'étui qui pendait à sa ceinture et en tira un
-revolver, dont il s'efforça d'introduire le canon entre les
-mâchoires de Cherokee. Il taraudait si dur qu'on entendait
-distinctement le crissement de l'acier contre les dents. Les deux
-hommes étaient à genoux, courbés sur les deux bêtes. Tim Keenan
-s'avança vers eux, sur l'arène, et, s'étant arrêté devant
-Scott, lui toucha l'épaule en disant:
-
---Ne brisez pas ses dents, étranger!
-
---Alors c'est son cou que je lui briserai! répondit Scott, en
-continuant son mouvement de va-et-vient avec le canon du revolver.
-
---Je dis: Ne brisez pas ses dents! répéta le maître de Cherokee,
-d'un ton plus solennel encore.
-
-Mais son bluff fut inutile et Scott ne se laissa pas démonter. Il leva
-les yeux vers son interlocuteur et lui demanda froidement:
-
---Votre chien?
-
-Tim Keenan émit un grognement affirmatif.
-
---Alors, venez à ma place et brisez sa prise.
-
-Tim Keenan s'irrita:
-
---Étranger, je n'ai pas pour habitude de me mêler des choses que
-je ne saurais faire. Je serais impuissant à ouvrir ce cadenas.
-
---En ce cas, ôtez-vous de là et ne m'embêtez pas. Je suis
-occupé.
-
-Scott avait déjà réussi à insinuer le canon du revolver sur un des
-côtés de la mâchoire. Il manœuvra, tant et tant, qu'il atteignit
-l'autre côté. Après quoi, comme il eût fait avec un levier, il
-desserra peu à peu les dents du bull-dog. Matt sortait, à mesure, de
-la gueule entr'ouverte, le bourrelet de peau et de poil de Croc-Blanc.
-
---Préparez-vous à recevoir votre chien, ordonna Scott, d'un ton
-péremptoire, à Tim Keenan, qui était demeuré debout, sans
-s'éloigner.
-
-Tim Keenan obéit et, se penchant, saisit fortement Cherokee, qu'une
-dernière pesée du revolver décrocha complètement. Le bull-dog se
-débattait avec vigueur.
-
---Tirez-le au large! commanda Scott.
-
-Tim Keenan et Cherokee, l'un traînant l'autre, s'éloignèrent
-parmi la foule.
-
-Croc-Blanc fit, pour se relever, plusieurs efforts inutiles. Comme il
-était arrivé à se remettre sur ses pattes, ses jarrets, trop faibles,
-le trahirent et il s'affaissa mollement. Ses yeux étaient mi-clos et
-leur prunelle toute terne; sa gueule était béante et la langue
-pendait, gonflée et inerte. Il avait l'aspect d'un chien qui a
-été étranglé à mort. Matt l'examina.
-
---Il est à bout. Mais il respire encore.
-
-Beauty-Smith, durant ce temps, s'était remis droit et s'approcha.
-
---Matt, combien vaut un bon chien de traîneau? demanda Scott.
-
-Le conducteur du traîneau, encore agenouillé sur Croc-Blanc, calcula
-un moment.
-
---Trois cents dollars, répondit-il.
-
---Et combien pour un chien en marmelade comme celui-ci?
-
---La moitié.
-
-Scott se tourna vers Beauty-Smith:
-
---Entendez-vous, Mister la brute? Je vais prendre votre chien et vous
-donner pour lui cent cinquante dollars!
-
-Il ouvrit son portefeuille et compta les billets. Mais Beauty-Smith
-croisa ses mains derrière son dos et refusa de prendre la somme.
-
---J'suis pas vendeur, dit-il.
-
---Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis
-acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient.
-
-Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott
-avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se
-courba, en prévision du coup.
-
---J'ai mes droits! gémit-il.
-
---Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet
-argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau?
-
---C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur.
-Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon
-bien; j'suis volé. Un homme a ses droits.
-
---Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un
-homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une
-bête brute.
-
---Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith.
-J'aurai la loi pour moi.
-
---Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai
-expulser de la ville. Est-ce compris?
-
-Un grognement fut la réplique.
-
---Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère.
-
---Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer.
-
---Oui, qui?
-
---Oui, Sir.
-
---Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de
-grands éclats de rire s'élevèrent.
-
-Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait
-Croc-Blanc vers le traîneau.
-
-Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient
-restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan
-rejoignit un de ces groupes.
-
---Quelle est cette gueule? demanda-t-il.
-
---Weedon Scott, répondit quelqu'un.
-
---Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables!
-
---Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec
-toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous
-ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est
-intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son
-meilleur copain.
-
---Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan.
-C'est pourquoi je l'ai ménagé.
-
-
-
-
-XIX
-
-L'INDOMPTABLE
-
-
---J'en désespère! déclara Weedon Scott.
-
-Il était assis au seuil de la cabane de bois qu'il habitait, près de
-Dawson, et regardait Matt, le conducteur de ses chiens, qui leva les
-épaules en signe de découragement. Tous deux observaient Croc-Blanc,
-hérissé au bout de sa chaîne tendue, grondant férocement et se
-démenant, afin de se jeter sur l'attelage de son nouveau possesseur.
-Quant aux chiens de l'attelage, Matt leur avait donné quelques bonnes
-leçons, leçons appuyées d'un bâton, leur enseignant qu'il
-fallait laisser tranquille Croc-Blanc. Ils étaient, en ce moment,
-couchés à quelque distance, oublieux, apparemment, de l'existence
-même de leur acrimonieux compagnon.
-
---C'est un loup, et il n'y a nul moyen de l'apprivoiser! reprit
-Weedon Scott.
-
---Gardons-nous, sur ce point, d'être trop absolus, objecta Matt.
-Peut-être, quoi que vous disiez, y a-t-il une part de chien en lui. Ce
-qui est certain, en tout cas, et je ne crains pas de l'affirmer...
-
-Ici Matt s'arrêta et secoua la tête d'un air entendu, en regardant
-le _Moosehide Mountain_[38] comme pour lui confier son secret.
-
---Bon! ne soyez pas avare de votre science, dit Scott un peu
-aigrement, après quelques minutes d'attente. Quelle est votre idée?
-Crachez-nous cela.
-
-Matt retourna son pouce vers Croc-Blanc.
-
---Loup ou chien, c'est tout un; celui-ci a déjà été
-apprivoisé.
-
---Non!
-
---Je dis oui. N'a-t-il pas déjà porté des harnais? Regardez à
-cette place, vous y verrez la marque qu'ils ont laissée sur sa
-poitrine.
-
---Matt, vous avez raison. C'était un chien de traîneau, avant que
-Beauty-Smith eût acquis l'animal.
-
---Et je ne vois pas d'obstacle à ce qu'il le redevienne.
-
---Qu'est-ce qui vous le fait penser? demanda Scott avec vivacité.
-
-Mais, ayant considéré Croc-Blanc, il reprit un air désolé.
-
---Nous l'avons depuis deux semaines déjà et, s'il a fait des
-progrès, c'est en sauvagerie.
-
---Il faudrait que vous me laissiez agir à mon gré. Il y a une chance
-encore que nous n'avons pas courue. C'est de le lâcher pour un
-moment.
-
-Scott eut un geste d'incrédulité.
-
---Oui, je sais, reprit Matt. Vous avez essayé déjà de le détacher,
-sans seulement parvenir à vous en approcher. Mais voilà, vous
-n'aviez pas de gourdin.
-
---Alors, tentez le coup vous-même.
-
-Le conducteur de chiens prit un solide bâton et s'avança vers
-Croc-Blanc enchaîné, qui se mit aussitôt à observer le gourdin avec
-la même attention que prête un lion en cage à la cravache de son
-dompteur.
-
---Regardez-moi ses yeux, dit Matt. C'est un bon signe. Il n'est
-pas bête et se garde bien de s'élancer sur moi. Non, non, il n'est
-pas sot.
-
-Et comme l'autre main de l'homme s'approchait de son cou,
-Croc-Blanc se hérissa, gronda, mais se coucha par terre. Il fixait
-cette main du regard, sans perdre de vue celle qui tenait le gourdin
-suspendu, menaçant, au-dessus de sa tête. Matt détacha la chaîne du
-collier et revint en arrière.
-
-Croc-Blanc pouvait à peine croire qu'il était libre. Bien des mois
-s'étaient écoulés depuis qu'il appartenait à Beauty-Smith et,
-durant cette période, il n'avait jamais connu un moment de liberté.
-On le détachait seulement lorsqu'on le menait au combat et, celui-ci
-terminé, on l'enchaînait derechef.
-
-Il ne savait que faire de lui. Peut-être quelque nouvelle diablerie des
-dieux se préparait-elle à ses dépens. Il se mit à marcher lentement,
-précautionneusement, se tenant sans cesse sur ses gardes. Ce qui se
-passait là était sans précédent. À tout hasard il s'écarta des
-deux hommes qui l'observaient et se dirigea, à pas comptés, vers la
-cabane, où il entra. Rien n'arriva. Sa perplexité ne fit
-qu'augmenter. Il ressortit, fit une douzaine de pas en avant et
-regarda ses dieux, intensément.
-
---Ne va-t-il pas s'échapper? interrogea Scott.
-
-Matt eut un mouvement des épaules.
-
---C'est à risquer. C'est le seul moyen de nous renseigner.
-
---Pauvre bête! murmura Scott, avec pitié. Ce qu'elle attend,
-c'est quelque signe d'humaine bonté.
-
-Et, ce disant, il alla vers la cabane. Il y prit un morceau de viande,
-qu'il revint jeter à Croc-Blanc, lequel bondit à distance,
-soupçonneux et attentif.
-
-À ce moment, un des chiens vit la viande et se précipita sur elle.
-
---Ici, Major! cria Scott.
-
-Mais l'avertissement venait trop tard. Déjà Croc-Blanc s'était
-élancé et avait frappé. Le chien roula sur le sol. Lorsqu'il se
-releva, le sang coulait, goutte à goutte, de sa gorge et traçait sur
-la neige une traînée rouge.
-
---C'est trop de méchanceté! dit Scott. Mais la leçon est bonne.
-
-Matt s'était porté en avant pour châtier Croc-Blanc. Il y eut un
-nouveau bond, des dents brillèrent, une exclamation retentit. Puis
-Croc-Blanc, toujours grondant, se recula de plusieurs mètres, tandis
-que Matt, qui s'était arrêté, examinait sa jambe.
-
---Il a touché droit au but, annonça-t-il, en montrant la déchirure
-de son pantalon, celle du caleçon qui était dessous, et la tache de
-sang qui grandissait.
-
---Il n'y a pas d'espoir avec lui, je vous l'avais bien dit,
-prononça Scott, avec tristesse. Après toutes nos méditations à son
-sujet, la seule conclusion à laquelle nous arrivions est celle-ci...
-
-Tout en parlant, il avait, comme à regret, pris son revolver, en avait
-ouvert le barillet et s'était assuré que l'arme était chargée.
-Matt intercéda.
-
---Ce chien a vécu dans l'Enfer, Mister Scott. Nous ne pouvons
-attendre de lui qu'il se transforme instantanément en un bel ange
-blanc. Donnons-lui du temps.
-
---Pourtant, regardez Major.
-
-Matt se tourna vers le chien, qui gisait dans la neige, au milieu
-d'une flaque de sang, et se préparait à rendre son dernier soupir.
-
---La leçon est bonne, c'est vous-même qui l'avez dit, Mister
-Scott. Major a tenté de prendre sa viande à Croc-Blanc, il en est
-mort. C'était fatal. Je ne donnerais pas grand'chose d'un chien
-qui ne ferait pas respecter son droit en pareil cas.
-
---Un droit tant que vous voudrez, mais il y a une limite!
-
-Matt s'entêta:
-
---Moi aussi, j'ai mérité ce qui m'arrive. Avais-je besoin de le
-frapper? Laissons-le vivre, pour cette fois. S'il ne s'améliore
-pas, je le tuerai moi-même.
-
---Je te l'accorde, dit Scott, en mettant de côté son revolver.
-Dieu sait que je ne désire pas le tuer, ni le voir tuer! Mais il est
-indomptable. Laissons-le courir librement et voyons ce que de bons
-procédés peuvent faire de lui. Essayons cela.
-
-Scott marcha vers Croc-Blanc et commença à lui parler avec
-gentillesse.
-
---Vous vous y prenez mal, objecta Matt. Ne vous risquez pas sans un
-gourdin.
-
-Mais Scott secoua la tête, bien décidé à gagner la confiance de
-Croc-Blanc, qui demeurait soupçonneux. Quel événement se préparait?
-Il avait tué le chien du dieu, mordu le dieu qui était son compagnon.
-Un châtiment terrible ne pouvait manquer. Hérissé, montrant ses
-crocs, les yeux alertes, tout son être en éveil, il se tenait en
-garde. Le dieu n'avait pas de gourdin. Il souffrit qu'il
-s'approchât tout près de lui. La main du dieu s'avança et se mit
-à descendre sur sa tête. Il se courba et tendit ses nerfs.
-N'était-ce pas le danger qui prenait corps? Quelque trahison qui se
-préparait? Il connaissait les mains des dieux, leur puissance
-surnaturelle, leur adresse à frapper. Puis il n'avait jamais aimé
-qu'on le touchât. Il gronda, plus menaçant, tandis que la main
-continuait à descendre. Il ne désirait point mordre cependant et il
-laissa le péril inconnu s'approcher encore. Mais l'instinct de la
-conservation surgit, plus impérieux que sa volonté, et l'emporta.
-
-Weedon Scott s'était cru assez vif et adroit pour éviter, le cas
-échéant, toute morsure. Il ignorait la rapidité déconcertante avec
-laquelle, pareil au serpent qui se détend, frappait Croc-Blanc. Il
-poussa un cri, en sentant qu'il était atteint, et prit sa main
-blessée dans son autre main.
-
-Matt était entré dans la cabane et en sortait avec un fusil.
-
---Ici, Matt! cria Scott. Que prétendez-vous?
-
---Je vous ai fait une promesse, tout à l'heure répondit Matt,
-froidement. Je vais la tenir. J'ai dit que je le tuerais moi-même, à
-son prochain méfait.
-
---Non, ne le tuez pas.
-
---Je le tuerai, ne vous déplaise! Regardez plutôt...
-
-C'était maintenant au tour de Scott de plaider pour Croc-Blanc.
-Comment aurait-il pu s'amender en aussi peu de temps? On ne pouvait
-déjà jeter le manche après la cognée. C'est lui Scott, qui
-s'était montré imprudent. Il était seul coupable.
-
-Croc-Blanc, durant ce colloque, demeurait hérissé et agressif,
-décidé toujours à lutter contre le châtiment de plus en plus
-terrible qu'il avait conscience d'avoir encouru. Sans doute un
-traitement qui serait l'égal de celui que lui avait, un jour,
-infligé Beauty-Smith se préparait. Ce n'était plus toutefois vers
-Scott, mais vers Matt qu'il menaçait.
-
---Si je vous écoute, dit Matt, c'est moi qui vais être dévoré.
-
---Pas du tout, c'est à votre fusil, non à vous, qu'il en veut.
-Voyez comme il est intelligent! Il sait, comme vous et moi, ce qu'est
-une arme à feu. Baissez votre fusil!
-
-Matt obéit.
-
---Étonnant, en effet, s'exclama-t-il. Maintenant il ne dit plus
-rien. Cela vaut la peine de renouveler l'expérience.
-
-Matt reprit son fusil, qu'il avait déposé contre la cabane, et
-Croc-Blanc de se remettre aussitôt à gronder. Matt reposa le fusil,
-fit mine de s'en éloigner, et les lèvres de Croc-Blanc redescendirent
-sur ses dents.
-
---Maintenant, dit Scott, faites jouer votre arme.
-
-Matt revint vers le fusil, le prit et le porta lentement à son épaule.
-Le grondement et l'agitation recommencèrent, pour arriver à leur
-paroxysme lorsque le canon du fusil se mit à descendre et que
-Croc-Blanc vit qu'on le couchait en joue. À l'instant même où
-l'arme fut à son niveau, il fit un bond de côté et s'enfuit dans
-la cabane. Matt arrêta là l'expérience. Abandonnant son fusil, il
-se tourna vers son patron et dit avec solennité:
-
---Je suis de votre avis, Mister Scott. Ce chien est trop intelligent
-pour être tué.
-
-
-[Note 38: «Montagne de la Peau-d'Élan». (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XX
-
-LE MAÎTRE D'AMOUR
-
-
-Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que Croc-Blanc avait
-été libéré. La main qui lui avait rendu sa liberté était
-maintenant enveloppée d'un bandage, cachée par un pansement et
-soutenue par une écharpe, afin d'arrêter le sang.
-
-Comme Scott s'approchait de lui, il fit entendre son grondement, qui
-signifiait qu'il ne voulait pas se soumettre au châtiment mérité.
-Car cette idée ne l'avait pas abandonné depuis la veille. Déjà,
-dans le passé, il avait subi des châtiments retardés. Or, il avait
-commis un sacrilège qualifié, en enfonçant ses dents dans la chair
-sacrée d'un dieu, d'un dieu à peau blanche, supérieur aux autres!
-Il était dans l'ordre des choses et dans la coutume des dieux que
-cet acte fût terriblement payé.
-
-Le dieu, s'étant avancé, s'assit à quelques pas de lui. Rien de
-dangereux en cela. Quand les dieux punissent, ils sont toujours debout.
-D'ailleurs, le dieu n'avait ni gourdin, ni fouet, ni arme à feu.
-Lui-même, en outre, était libre. Point de chaîne, ni de bâton, pour
-le retenir. Il lui était loisible de, s'échapper et de se mettre en
-sûreté, s'il y avait lieu.
-
-Le dieu était resté tranquille et n'ayant esquissé aucun mouvement,
-le grondement commencé reflua dans la gorge de Croc-Blanc et expira.
-Alors le dieu parla. Le poil se dressa sur le cou de Croc-Blanc, et le
-grondement se précipita en avant. Mais le dieu continua à ne faire
-aucun geste hostile et à parler paisiblement. Il parlait sans arrêt,
-avec douceur et sans hâte. Jamais nul n'avait parlé ainsi à
-Croc-Blanc, avec autant de charme dans la voix, et il sentit quelque
-chose, il ne savait quoi, remuer en lui. En dépit des préventions de
-son instinct, une certaine confiance le poussa vers ce dieu; il lui
-sembla qu'il était en sécurité en sa compagnie.
-
-Au bout d'un long moment, le dieu se leva et entra dans la cabane.
-Lorsqu'il en sortit, Croc-Blanc l'examina minutieusement et la
-crainte lui revint. Mais le dieu n'avait encore ni arme, ni gourdin;
-il ne cachait rien derrière son dos, de sa main blessée, et, dans son
-autre main, il tenait un petit morceau de viande.
-
-Le dieu était revenu s'asseoir à la même place que tout à
-l'heure. Croc-Blanc dressa ses oreilles et regarda avec soupçon,
-alternativement, le dieu et la viande, prêt à bondir au loin, à la
-moindre alerte. Mais le châtiment était retardé. Le dieu se
-contentait de lui tendre, proche du museau, le morceau de viande, qui ne
-semblait dissimuler rien de dangereux. Les dieux, cependant, ont tous
-les pouvoirs et une trahison, savamment machinée, pouvait se cacher
-derrière cette viande, inoffensive en apparence. Malgré les gestes
-aimables avec lesquels elle lui était offerte, il était plus sage de
-n'y pas toucher. L'expérience du passé avait prouvé, surtout avec
-les femmes des Indiens, que viande et châtiment se mêlaient souvent,
-d'une façon déplorable.
-
-Le dieu finit par jeter la viande dans la neige, aux pieds de
-Croc-Blanc, qui la flaira avec attention, sans la regarder. Les yeux
-étaient toujours pour le dieu. Rien n'arriva encore. Le dieu lui
-offrit un second morceau. Il refusa à nouveau de le prendre et, de
-nouveau, le dieu le lui jeta. Ceci fut répété un grand nombre de
-fois. Mais un moment arriva où le dieu refusa de jeter le morceau. Il
-le garda dans sa main et, fermement, le lui présenta.
-
-La viande était bonne, et Croc-Blanc avait faim. Pas à pas, avec
-d'infinies précautions, il s'approcha. Puis il se décida. Sans
-quitter le dieu du regard, les oreilles couchées, le poil
-involontairement dressé en crête sur son cou, un sourd grondement
-roulant dans son gosier, afin d'avertir qu'il se tenait sur ses
-gardes et ne prétendait pas être joué, il allongea la tête et prit
-le morceau, le mangea. Rien n'arriva. Morceau par morceau, il mangea
-toute la viande et, toujours, rien n'arrivait. Le châtiment était
-encore différé.
-
-Croc-Blanc lécha ses babines et attendit. Le dieu s'avança et parla
-à nouveau, avec bonté. Puis il étendit la main. La voix inspirait la
-confiance, mais la main inspirait la crainte. Croc-Blanc se sentait
-tiraillé violemment par deux impulsions opposées. Il se décida pour
-un compromis, grondant et couchant ses oreilles, mais ne mordant pas. La
-main continua à descendre, jusqu'à toucher l'extrémité de ses
-poils, tout hérissés. Il recula et elle le suivit, pressant davantage
-contre lui. Il frissonnait et voulait se soumettre, mais il ne pouvait
-oublier en un jour tout ce que les dieux lui avaient fait souffrir. Puis
-la main s'éleva et redescendit alternativement, en une caresse. Il
-suivit ses mouvements, en se taisant et en grondant tour à tour, car
-les véritables intentions du dieu n'apparaissaient pas nettement
-encore. La caresse se fit plus douce; elle frotta la base des oreilles
-et le plaisir éprouvé s'en accrut.
-
-Matt, à ce moment, sortit de la cabane, tenant une casserole d'eau
-grasse qu'il venait vider au-dehors.
-
---J'en suis éplapourdi! s'écria-t-il en apercevant Scott.
-
-Et, comme celui-ci continuait à caresser Croc-Blanc:
-
---Vous êtes peut-être un ingénieur très expert. Mais vous avez
-manqué votre vocation, qui était, encore petit garçon, de vous
-engager dans un cirque, comme dompteur de bêtes!
-
-En entendant Matt, Croc-Blanc s'était aussitôt reculé. Il grondait
-vers lui, mais non plus vers Scott, qui le rejoignit, remit sa main sur
-la tête de l'animal et le caressa comme avant.
-
-C'était le commencement de la fin, de la fin, pour Croc-Blanc, de son
-ancienne vie et du règne de la haine. Une autre existence, immensément
-belle, était pour lui à son aurore. Il faudrait sans doute, de la part
-de Weedon Scott, beaucoup de soins et de patience pour la réaliser. Car
-Croc-Blanc n'était plus le louveteau, issu du Wild sauvage, qui
-s'était donné Castor-Gris pour seigneur, et dont l'argile était
-prête à prendre la forme qu'on lui destinerait. Il avait été
-formé et durci dans la haine; il était devenu un être de fer, de
-prudence et de ruse. Il lui fallait maintenant refluer tout entier, sous
-la pression d'une puissance nouvelle, qui était l'Amour. Weedon
-Scott s'était donné pour tâche de réhabiliter Croc-Blanc, ou
-plutôt de réhabiliter l'humanité du tort qu'elle lui avait fait.
-C'était pour Scott une affaire de conscience. La dette de l'homme
-envers l'animal devait être payée.
-
-Tout d'abord Croc-Blanc ne vit en son nouveau dieu qu'un dieu
-préférable à Beauty-Smith. C'est pourquoi, une fois détaché, il
-resta. Et, pour prouver sa fidélité, il se fit de lui-même le gardien
-du bien de son maître. Tandis que les chiens du traîneau dormaient, il
-veillait et rôdait autour de la maison. Le premier visiteur nocturne
-qui se présenta pour voir Scott dut livrer combat à Croc-Blanc, avec
-un gourdin, jusqu'à ce que Scott vînt le secourir. Bientôt
-Croc-Blanc apprit à juger les gens. L'homme qui venait droit et ferme
-vers la porte de la maison, on pouvait le laisser passer, tout en le
-surveillant jusqu'au moment où, la porte s'étant ouverte, il avait
-reçu le salut du maître. Mais l'homme qui se présentait sans faire
-de bruit, avec une démarche oblique et hésitante, regardant avec
-précaution et semblant chercher le secret, celui-là ne valait rien. Il
-n'avait qu'une chose à faire, s'enfuir en vitesse et sans
-demander son reste.
-
-Scott continuait, chaque jour, à choyer et à caresser Croc-Blanc, qui
-prit goût, de plus en plus, à ses caresses. Quand la main le touchait,
-il grondait toujours, mais c'était l'unique son que put émettre
-son gosier, la seule note que sa gorge eût appris à proférer. Il eût
-voulu l'adoucir, mais il n'y parvenait pas. Et pourtant, dans ce
-grondement, l'oreille attentive de Scott arrivait à discerner comme
-un ronron. Lorsque son dieu était près de lui, Croc-Blanc ressentait
-une joie ardente; si le dieu s'éloignait, l'inquiétude lui
-revenait, un vide s'ouvrait en lui et l'oppressait comme un néant.
-Dans le passé, il avait eu pour but unique son propre bien-être et
-l'absence de toute peine. Il en allait, maintenant, différemment.
-Dès le lever du jour, au lieu de rester couché dans le coin bien chaud
-et bien abrité, où il avait passé la nuit, il s'en venait attendre,
-sur le seuil glacé de la cabane, durant des heures entières, le
-bonheur de voir la face de son dieu, d'être amicalement touché par
-ses doigts et de recevoir une affectueuse parole. Sa propre incommodité
-ne comptait plus. La viande, la viande même, passait au second plan, et
-il abandonnait son repas commencé, afin d'accompagner son maître,
-s'il le voyait partir pour la ville.
-
-C'était un vrai dieu, un dieu d'amour, qu'il avait rencontré et
-il s'épanouissait à ses chauds rayons. Adoration silencieuse et sans
-expansion extérieure. Car il avait été trop longtemps malheureux et
-sans joie, pour savoir exprimer sa joie; trop longtemps il avait vécu
-replié sur lui-même, pour pouvoir s'épandre. Parfois, quand son
-dieu le regardait et lui parlait, une sorte d'angoisse semblait
-l'étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce
-qu'il sentait.
-
-Il ne tarda pas à comprendre qu'il devait laisser en repos les chiens
-de son maître. Après leur avoir fait reconnaître sa maîtrise sur eux
-et sa supériorité d'ancien chef de file, il ne les troubla plus.
-Mais ils devaient s'effacer devant lui, quand il passait, et lui
-obéir en tout ce qu'il exigeait. Pareillement, il tolérait Matt,
-comme étant une propriété de son maître. C'était Matt qui, le
-plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que
-cette nourriture lui venait de son maître. Ce fut Matt aussi qui tenta
-le premier de lui mettre des harnais et de l'atteler au traîneau, en
-compagnie des autres chiens. Matt n'y réussit pas. Il ne se soumit
-qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta,
-par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail, qui était la
-volonté de son maître. Il ne fut satisfait, toutefois, qu'après
-avoir repris, en dépit de Matt qui ignorait ses capacités, son ancien
-rôle de chef de file.
-
---S'il m'est permis, dit Matt un jour, d'expectorer ce qui est
-en moi, je mets en fait, Mister Scott, que vous fûtes bien inspiré en
-payant pour ce chien le prix que vous en avez donné. Vous avez
-proprement roulé Beauty-Smith, abstraction faite des coups de poing
-dont vous l'avez gratifié.
-
-Pour toute réponse, Weedon Scott fit briller dans ses yeux gris un
-éclair de l'ancienne colère et murmura, à part lui: «La brute!»
-
-Au printemps suivant, Croc-Blanc eut une grande émotion. Le maître
-d'amour disparut. Divers emballages et paquetages avaient précédé
-son départ. Mais Croc-Blanc ignorait ce que signifiaient ces choses et
-ne s'en rendit compte que par la suite.
-
-Cette nuit-là, vainement, sur le seuil de la cabane, il attendit le
-retour du maître. À minuit, le vent glacial qui soufflait le
-contraignit à chercher en arrière un abri; il sommeilla quelque peu.
-Mais, vers deux heures du matin, son anxiété le reprit. Il revint
-s'étendre sur le seuil glacé, les oreilles tendues, à l'écoute
-du pas familier. Le matin, la porte s'ouvrit et Matt sortit. Il le
-regarda pensivement.
-
-Matt n'avait aucun moyen d'expliquer à l'animal ce que celui-ci
-désirait connaître. Les jours s'écoulaient et le maître ne
-revenait pas. Croc-Blanc, qui jusque-là n'avait jamais eu de maladie,
-tomba malade, tellement malade que Matt dut le traîner à
-l'intérieur de la cabane. Puis, dans la prochaine lettre qu'il
-écrivit à Scott, il ajouta un post-scriptum à ce sujet.
-
-Weedon Scott se trouvait à _Circle City_[39] lorsqu'il lut: «Ce
-damné loup ne veut plus travailler; il ne prétend pas manger. Je ne
-sais que faire de lui. Il voudrait connaître ce que vous êtes devenu
-et je ne sais comment le lui dire. Je crois qu'il est en train de
-mourir.»
-
-Les renseignements étaient exacts. Croc-Blanc, s'il lui arrivait de
-sortir, se laissait rosser, à tour de rôle, par tous les chiens de
-l'attelage. Dans la cabane, il gisait sur le plancher, près du
-poêle, sans accepter de nourriture. Que Matt lui parlât gentiment ou
-jurât après lui, c'était tout un. Il se contentait de tourner vers
-l'homme ses tristes yeux, puis laissait retomber sa tête sur ses
-pattes de devant et ne bougeait plus.
-
-Alors une nuit vint où Matt, qui lisait à mi-voix, en faisant remuer
-ses lèvres, tressaillit. Croc-Blanc avait sourdement gémi, puis
-s'était dressé, les oreilles levées vers la porte, et écoutait
-intensément. Un moment après, un bruit de pas se fit entendre et, la
-porte s'étant ouverte, Weedon Scott entra. Les deux hommes se
-serrèrent la main. Puis Scott regarda autour de lui.
-
---Où est le loup? demanda-t-il.
-
-Il découvrit Croc-Blanc, qui s'était à nouveau étendu près du
-poêle et qui n'avait pas bondi vers lui, comme eût fait un chien
-ordinaire.
-
---Sainte fumée! s'exclama Matt, regardez s'il remue la queue.
-Ça n'arrête pas.
-
-Weedon Scott appela Croc-Blanc, qui vint aussitôt, sans exubérance.
-Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une
-lumière. Scott s'accroupit sur ses talons, bien en face de lui, et
-commença à lui caresser savamment la base des oreilles, le cou, les
-épaules, toute l'épine dorsale. Croc-Blanc reprit son grondement
-doux; puis, portant subitement sa tête en avant, il alla l'enfouir
-entre le bras et les côtes de son maître, cachant son bonheur et se
-dodelinant.
-
-Avec le retour du maître aimé, Croc-Blanc se rétablit rapidement. Il
-ne sortit pas de la cabane durant deux nuits et un jour. Quand il
-reparut dehors, les autres chiens, qui avaient oublié sa force
-naturelle, ne se souvenant que de sa faiblesse dernière, se jetèrent
-sur lui. Leur déroute ne se fit pas attendre. Ils s'enfuirent en
-hurlant et ne revinrent que le soir, un à un, humbles et rampants, pour
-témoigner de leur soumission.
-
-Assez longtemps après, Scott et Matt étaient, une nuit, assis l'un en
-face de l'autre, s'adonnait à une partie de cartes, préliminaire
-habituel du coucher. Ils entendirent au dehors un grand cri et des
-grondements sauvages.
-
---Le loup, dit Matt, est après quelqu'un!
-
-Les durant deux hommes prirent la lampe et s'élancèrent. Ils
-trouvèrent un autre homme étendu sur le dos, dans la neige. Ses bras
-étaient repliés l'un sur l'autre, et il s'en servait pour
-protéger sa face et sa gorge. Le besoin s'en faisait sentir, car
-Croc-Blanc était dans une rage folle, combattant méchamment et
-poussant son attaque aux endroits les plus vulnérables. De l'épaule
-au poignet, les manches étaient lacérées et la chemise de flanelle
-bleue n'était plus qu'un haillon. Les bras eux-mêmes étaient
-horriblement déchirés et le sang en coulait à flots.
-
-Weedon Scott saisit Croc-Blanc par le cou et l'entraîna, se
-débattant comme un diable. Pendant ce temps, Matt aidait l'homme à
-se relever. Celui-ci, en abaissant ses bras, découvrit la bestiale
-figure de Beauty-Smith. Matt recula, comme s'il avait touché un
-charbon ardent. Beauty-Smith clignota des yeux à la lumière de la
-lampe, regarda autour de lui et, en apercevant Croc-Blanc que Scott
-tentait d'apaiser, donna de nouveaux signes de terreur.
-
-Matt, au même moment, remarqua deux objets tombés dans la neige. Il
-les examina et reconnut une chaîne d'acier et un fort gourdin. Il les
-montra à Weedon Scott qui secoua la tête, sans rien dire. Puis il posa
-sa main sur l'épaule de Beauty-Smith, tout tremblant, et le fit
-pirouetter sur lui même.
-
-Pas un mot ne fut échangé.
-
-Quand le dieu de haine fut parti, le dieu d'amour caressa Croc-Blanc
-et lui parla.
-
---On a essayé de vous voler, hein? Et vous n'avez pas voulu. Bien,
-bien; il s'était trompé, n'est-ce pas?
-
---Il a dû croire, à l'accueil qu'il a reçu, qu'une légion de
-démons l'assaillait! ricana Matt.
-
-Croc-Blanc, encore agité et le poil hérissé, grondait toujours. Puis,
-lentement, ses poils retombèrent et un doux ronron se mit à ronfler
-dans sa gorge.
-
-
-[Note 39: Ou Cercle Cité, la «Ville de Cercle Arctique». (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XXI
-
-LE LONG VOYAGE
-
-
-C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût,
-qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le
-savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau.
-
---Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis
-qu'il soupait avec Scott.
-
-Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte,
-douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la
-plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était
-pas encore envolé.
-
---Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt.
-
---Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit
-Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait
-une arrière-pensée différente de ses paroles.
-
---C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup
-en Californie?
-
---Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large,
-poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me
-ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne
-mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter.
-
---C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt.
-
-Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement
-interrogateur lui succéda encore.
-
---Il est incontestable, reprit Matt, qu'il a des pensées que nous
-ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse.
-
---Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement.
-
-Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le
-dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers
-objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible
-de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour
-Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et,
-comme la première, il l'abandonnerait derrière lui.
-
-Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups.
-Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le
-Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu,
-quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la
-veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait
-son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur.
-
-Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit.
-
---Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière
-sa cloison.
-
-Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua:
-
---Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné
-que maintenant il ne meure pour de bon.
-
---Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une
-femme!
-
-Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son
-maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher.
-Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la
-valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et
-ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent
-les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de
-Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures.
-
-Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et,
-appelant Croc-Blanc, le fit entrer.
-
---Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de
-l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne
-pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement
-d'adieu. Ce sera le dernier.
-
-Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux
-du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott.
-
---Hé! Il siffle! cria Matt.
-
-Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat.
-
---Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de
-devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de
-derrière.
-
-Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé
-bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs
-reniflements.
-
---Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils
-descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez
-savoir comment il se conduit.
-
---Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci...
-
-Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les
-chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa
-désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées;
-puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à
-s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives.
-
-L'_Aurora_ était le premier bateau de l'année qui quittait le
-Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en
-retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable
-détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été
-enragés à venir.
-
-Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se
-préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette
-étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à
-deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur
-le pont, Croc-Blanc attendait.
-
-Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils
-avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses
-oreilles, mais toujours immobile.
-
---Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt.
-
-Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt
-courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe,
-tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se
-laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte
-obéissance.
-
-Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des
-coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa
-sa main sous le ventre de l'animal.
-
---Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout
-balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres.
-
-Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante
-sirène de l'_Aurora_ annonçait le départ. Des hommes se mettaient en
-mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate,
-s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc.
-
---Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir.
-Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec
-moi, voyez.
-
---Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là...
-
---Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à
-vous, sur lui.
-
-Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta.
-
---Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins,
-quand viendront les chaleurs.
-
-L'échelle enlevée, l'_Aurora_ se balança et s'éloigna du rivage.
-Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers
-Croc-Blanc:
-
---Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez...
-
-
-
-
-XXII
-
-LA TERRE DU SUD
-
-
-Croc-Blanc reprit terre à San-Francisco. Il fut stupéfait. Toujours il
-avait associé volonté d'agir et puissance d'agir. Et jamais les
-hommes blancs ne lui avaient paru des dieux aussi merveilleux que depuis
-qu'il trottait sur le lisse pavé de la grande ville. Les cabanes,
-faites de bûches de bois, qu'il avait connues, faisaient place à de
-grands bâtiments, hauts comme des tours. Les rues étaient pleines de
-périls inconnus: camions, voitures, automobiles. De grands et forts
-chevaux traînaient d'énormes chariots. Sous des câbles monstrueux,
-tendus en l'air, des cars électriques filaient rapidement et
-cliquetaient, à travers le brouillard, hurlant leur instante menace,
-comme font les lynx, dans les forêts du Nord.
-
-Toutes ces choses étaient autant de manifestations de puissance. À
-travers elles, derrière elles, l'homme contrôlait et gouvernait.
-C'était colossal et terrifiant. Croc-Blanc eut peur, comme jadis,
-lorsque arrivant du Wild au camp de Castor-Gris, quand il était petit,
-il avait senti sa faiblesse devant les premiers ouvrages des dieux. Et
-quelle innombrable quantité de dieux il voyait maintenant! Leur foule
-affairée lui donnait le vertige. Le tonnerre des rues l'assourdissait
-et leur incessant mouvement, torrentueux et sans fin, le bouleversait.
-Jamais autant il n'avait senti sa dépendance du dieu d'amour. Il le
-suivait, collé sur ses talons, quoi qu'il dût advenir.
-
-Une nouvelle épreuve l'attendait qui, longtemps par la suite, demeura
-comme un cauchemar dans son cerveau et dans ses rêves. Après qu'ils
-eurent, tous deux, traversé la ville, ils arrivèrent dans une gare
-pleine de wagons où Croc-Blanc fut abandonné par son maître (il le
-crut du moins) et enchaîné dans un fourgon, au milieu d'un
-amoncellement de malles et de valises. Là commandait un dieu trapu et
-herculéen, qui faisait grand bruit et, en compagnie d'autres dieux,
-traînait, poussait, portait les colis, qu'il recevait ou débarquait.
-Croc-Blanc, dans cet _inferno_, ne reprit ses esprits qu'en
-reconnaissant, près de lui, les sacs de toile qui enfermaient les
-effets de son maître. Alors il se mit à monter la garde sur ces
-paquets.
-
-Au bout d'une heure, Weedon Scott apparut.
-
---Il était temps que vous veniez; grogna le dieu du fourgon. Votre
-chien ne prétend pas me laisser mettre un doigt sur vos colis.
-
-Croc-Blanc fut emmené hors du fourgon. Il fut très étonné. La cité
-fantastique avait disparu. On l'avait enfermé dans une chambre qui
-était semblable à celle d'une maison et, à ce moment, la cité
-était autour de lui. Depuis, la cité s'était éclipsée. Sa rumeur
-ne bruissait plus à ses oreilles. Mais une souriante campagne,
-l'entourait, baignée de paix, de silence et de soleil. Il
-s'ébahit, durant un bon moment, de la transformation. Puis il accepta
-le fait comme une manifestation de plus du pouvoir, souvent
-incompréhensible, de ses dieux. Cela ne regardait qu'eux.
-
-Une voiture attendait. Un homme et une femme s'approchèrent. Puis les
-bras de la femme se levèrent et entourèrent vivement le cou du
-maître. C'était là un acte hostile, Croc-Blanc se mit à gronder
-avec rage.
-
---_All right!_ mère, dit Scott, s'écartant aussitôt et empoignant
-l'animal. Il a cru que vous me vouliez du mal et c'est une chose
-qu'il ne peut supporter.
-
---Je ne pourrai donc vous embrasser, mon fils, qu'en l'absence de
-votre chien! dit-elle en riant, quoiqu'elle fût encore pâle et
-défaite de la frayeur qu'elle avait éprouvée.
-
---Nous lui apprendrons bientôt à se mieux comporter.
-
-Et comme Croc-Blanc, l'œil fixe, continuait à gronder:
-
---Couché, Sir! Couché!
-
-L'animal obéit, à contrecœur.
-
---Maintenant, mère!
-
-Scott ouvrit ses bras, sans quitter du regard Croc-Blanc, toujours
-hérissé et qui fit mine de se redresser.
-
---À bas! À bas! répéta Scott.
-
-Croc-Blanc se laissa retomber. Il surveilla des yeux, avec anxiété, la
-répétition de l'acte hostile. Aucun mal n'en résulta, pas plus
-que de l'embrassade, qui se produisit ensuite, du dieu inconnu.
-
-Alors les sacs furent chargés sur la voiture, où montèrent le dieu
-d'amour et les dieux étrangers. Croc-Blanc suivit en trottant,
-vigilant et hérissé, signifiant ainsi aux chevaux qu'il veillait sur
-le maître emporté par eux, si rapidement, sur le sol.
-
-Un quart d'heure après, la voiture franchissait un portail de pierre
-et s'engageait sur une belle avenue, bordée de noyers qui la
-recouvraient de leurs arceaux. À droite et à gauche, s'étendaient
-de vastes et vertes pelouses, semées de grands chênes, aux puissantes
-ramures. Au delà, en un pittoresque contraste, des prairies aux foins
-mûrs, dorés et roussis par le soleil. Des collines brunes, couronnées
-de hauts pâturages, fermaient l'horizon. À l'extrémité de
-l'avenue s'élevait, à flanc de coteau, une maison aux nombreuses
-fenêtres et au porche profond.
-
-D'admirer tout ce beau paysage Croc-Blanc n'eut point le loisir, car
-la voiture avait à peine pénétré dans le domaine qu'un gros chien
-de berger, au museau pointu et aux yeux brillants, l'assaillait, fort
-irrité et à bon droit, contre l'intrus.
-
-Le chien, se jetant entre lui et le maître, se mit en devoir de le
-chasser. Croc-Blanc, hérissant son poil, s'élançait déjà pour sa
-mortelle et silencieuse riposte, lorsqu'il s'arrêta brusquement,
-les pattes raides, troublé et se refusant au contact. Le chien était
-une femelle, et la loi de sa race interdisait à Croc-Blanc de
-l'attaquer. L'instinct du loup reparaissait et son devoir était de
-lui obéir. Mais il n'en était pas de même de la part du chien de
-berger. Son instinct, à lui, était la haine ardente du Wild.
-Croc-Blanc était un loup, le maraudeur héréditaire qui faisait sa
-proie des troupeaux et qu'il convenait, depuis des générations, de
-combattre.
-
-Tandis que Croc-Blanc retenait son élan, la chienne bondit sur lui et
-enfonça ses crocs dans son épaule. Il gronda involontairement, et ce
-fut tout. Il se détourna et tenta seulement de l'éviter. Mais la
-chienne s'acharnait et, le poursuivant, de-ci de-là, ne lui laissait
-aucun répit.
-
---Ici, Collie! appela l'homme étranger qui était dans la voiture.
-
-Weedon Scott se mit à rire.
-
---Père, ne vous inquiétez pas. Il fait son éducation. Mieux vaut
-qu'il commence dès à présent.
-
-La voiture continuait à rouler et toujours Collie bloquait la route à
-Croc-Blanc, refusant, malgré ses ruses et ses détours, de le laisser
-passer. Le maître aimé allait disparaître. Alors, désespéré,
-Croc-Blanc, se souvenant d'un de ses vieux modes de combat, donna à
-son adversaire une violente poussée de l'épaule. En une seconde; la
-chienne fut culbutée et, tandis qu'elle poussait des cris perçants,
-Croc-Blanc détalait pour rejoindre la voiture qu'il trouva arrêtée
-au seuil de la maison.
-
-Là, il subit une nouvelle attaque. Un chien de chasse bondit sur lui de
-côté, sans qu'il le vît, et si impétueusement qu'il ne put
-résister au choc et roula par terre, sens dessus dessous. Aussitôt
-relevé, il bondit à son tour, en proie à une rage folle, et c'en
-était fait du chien si Collie, remise sur ses pattes, ne fût revenue,
-de plus en plus furieuse contre le brigand du Wild. Elle fonça, à
-angle droit, sur Croc-Blanc qui, pour la seconde fois, fut renversé sur
-le sol.
-
-À ce moment Weedon Scott intervint. Il se saisit de Croc-Blanc, tandis
-que son père appelait les chiens.
-
---Voilà, dit Scott, une chaude réception pour un pauvre loup de
-l'Arctique. Il est connu pour n'avoir été jeté bas qu'une seule
-fois dans sa vie, et il vient de l'être ici, deux fois, en trente
-secondes.
-
-D'autres dieux étrangers étaient sortis de la maison. Un certain
-nombre d'entre eux restèrent à distance respectueuse. Mais deux
-femmes recommencèrent l'acte hostile de se suspendre au cou du
-maître. Croc-Blanc cependant toléra cet acte, aucun mal ne semblant,
-décidément, en provenir et les bruits que les femmes-dieux faisaient
-avec leur bouche ne paraissant pas menaçants. Tous les dieux présents
-se mirent ensuite en frais de gentillesses envers lui. Mais il les
-avertit, avec un grondement, de se montrer prudents, et le maître fit
-de même avec sa bouche, tout en le tapotant amicalement sur la tête.
-
-Les dieux montèrent ensuite l'escalier du perron, afin d'entrer
-dans la maison. Une des femmes-dieux avait passé ses bras autour du cou
-de Collie et la calmait avec des caresses. Mais Collie demeurait
-grinçante et surexcitée, comme outragée par la présence tolérée de
-ce loup, et persuadée intérieurement que les dieux étaient dans leur
-tort. Dick, le chien, avait été se coucher en haut de l'escalier et,
-lorsque passa Croc-Blanc, collé aux talons de son maître, il gronda
-vers lui.
-
---Vous, venez, loup! dit Scott. C'est vous qui allez entrer.
-
-Croc-Blanc entra, les pattes raides, la queue droite et fière, sans
-perdre Dick des yeux, afin de se garer d'une attaque de flanc, prêt
-aussi à faire face à tout danger qui pourrait fondre de l'intérieur
-de la maison. Rien de redoutable ne se produisit. Puis il examina tout,
-autour de lui, et cela fait, se coucha, avec un grognement de
-satisfaction, aux pieds de son maître. Mais il demeura l'oreille aux
-aguets. Qui sait quels périls l'épiaient peut-être, sous ce grand
-toit de la maison, qui pesait sur sa tête comme le plafond d'une
-trappe?
-
-
-
-
-XXIII
-
-LE DOMAINE DU DIEU
-
-
-Non seulement Croc-Blanc était capable, par sa nature, de s'adapter
-aux gens et aux choses, mais il raisonnait et comprenait la nécessité
-de cette adaptation. Ici, à _Sierra-Vista_ (c'était le nom du domaine
-du juge Scott, père de Weedon Scott), il se sentit rapidement chez lui.
-
-Dick, après quelques bouderies et formalités, s'était résigné à
-accepter la présence du loup, imposée par ses maîtres. Même il
-n'aurait pas mieux demandé que de devenir son ami. Mais Croc-Blanc ne
-se souciait pas d'aucune amitié de ses semblables. Il avait toujours
-vécu hors de son espèce et désirait y demeurer. Les avances de Dick
-n'eurent point de succès, et il les repoussa. Le bon chien renonça
-à son idée et ne prit pas garde à Croc-Blanc, désormais, plus que
-celui-ci ne prenait garde à lui.
-
-Il n'en fut pas de même avec Collie. Si elle tolérait Croc-Blanc,
-qui était sous la protection des dieux, elle ne pouvait se résigner à
-le laisser en paix. Trop de loups avaient ravagé les troupeaux et
-combattu contre ses ancêtres pour qu'elle le pût ainsi oublier.
-Prenant avantage de son sexe, elle ne perdait aucune occasion de le
-maltraiter, de ses dents pointues. Croc-Blanc tendait patiemment la
-fourrure protectrice de son épaule, puis reprenait sa marche, calme et
-digne. Si elle mordait trop fort, il courait en cercle, en détournant
-la tête, irrité, mais impassible. Il finit par prendre l'habitude,
-quand il la voyait venir, de se lever et de s'en aller, en lui cédant
-aussitôt la place.
-
-Croc-Blanc, dans sa vie nouvelle, avait beaucoup à apprendre. Tout
-était, ici, beaucoup plus compliqué que sur la Terre du Nord. De même
-que Castor-Gris, le maître avait une famille, qui partageait sa
-nourriture, son feu, ses couvertures, et qui devait être respectée
-comme lui-même. Et elle était bien plus nombreuse que celle de
-l'Indien. Il y avait d'abord, avec sa femme, le juge Scott, père de
-Weedon. Puis les deux sœurs de celui-ci, Beth et Mary; puis sa femme
-Alice, et encore ses enfants, Weedon et Maud, un garçon de quatre ans
-et une fille de six. Croc-Blanc, sans pouvoir comprendre quels liens de
-parenté unissaient au dieu d'amour tout ce monde, consentit à se
-laisser caresser par chacun. Il apprit aussi à jouer avec les enfants
-qu'il voyait être particulièrement chers au maître, et oublia en
-leur faveur toutes les méchancetés et toutes les tyrannies qu'il
-avait subies de la part des enfants indiens. Il supportait, avec
-conscience, toutes leurs folies et, s'ils l'ennuyaient trop, il
-s'écartait d'eux avec dignité. Il finit même par les aimer. Mais
-personne ne put jamais tirer de lui le moindre ronronnement. Le ronron
-était pour le maître seul.
-
-Quant aux domestiques, un traitement différent devait leur être
-appliqué. Croc-Blanc les tolérait, comme étant une propriété de son
-maître; ils cuisinaient et lavaient les plats, et accomplissaient
-diverses autres besognes, juste comme Matt faisait là-bas, au Klondike.
-Il n'avait pas à se laisser caresser par eux et ne leur devait aucune
-affection.
-
-Le domaine du dieu, qui s'étendait hors de la maison, était vaste,
-mais non sans limites. Au-delà des dernières palissades qui
-l'entouraient, étaient les domaines particuliers d'autres dieux.
-Sur la Terre du Nord, le seul animal domestique était le chien.
-Beaucoup d'autres animaux vivaient dans le Wild, et ces animaux
-appartenaient de droit aux chiens, lorsque ceux-ci pouvaient les
-maîtriser. Durant toute sa vie, Croc-Blanc avait dévoré les choses
-vivantes qu'il rencontrait. Il n'entrait pas dans sa tête que, sur
-la Terre du Sud, il dût en être autrement. Vagabondant autour de la
-maison, au lever du soleil, il tomba sur un poulet qui s'était
-échappé de la basse-cour. Il fut sur lui dans un instant. Le poulet
-poussa un piaulement effaré et fut dévoré. Nourri de bon grain, il
-était gras et tendre, et Croc-Blanc, se pourléchant les lèvres,
-décida qu'un tel plat était tout à fait délectable.
-
-Plus avant dans la journée, il eut la chance de rencontrer un autre
-poulet, qui se promenait près de l'écurie. Un des grooms[40] courut
-au secours de la volaille. Ignorant du danger qu'il courait, il prit
-pour toute arme un léger fouet de voiture. Au premier coup, Croc-Blanc,
-qu'un gourdin aurait peut-être fait reculer, laissa le poulet pour
-l'homme. Tandis que le fouet le cinglait à nouveau, il sauta
-silencieusement à la gorge du groom, qui tomba à la renverse en criant:
-«Mon Dieu!», puis lâcha son fouet pour se couvrir la gorge avec
-ses bras. Les avant-bras saignants et lacérés jusqu'à l'os, il se
-releva et tenta de gagner l'écurie. L'opération eût été
-malaisée si Collie n'eût fait, à ce moment, son entrée en scène.
-Elle s'élança, furibonde, sur Croc-Blanc. C'était bien elle qui
-avait raison; les faits le prouvaient et justifiaient ses préventions,
-en dépit de l'erreur des dieux, qui ne savaient pas. Le brigand du
-Wild continuait ses anciens méfaits.
-
-Le groom s'était mis à l'abri et Croc-Blanc reculait devant les
-dents menaçantes de Collie. Il lui présenta son épaule, puis tenta de
-la lasser, en courant en cercle. Mais Collie ne voulait pas renoncer à
-châtier le coupable. En sorte que Croc-Blanc, jetant aux vents sa
-dignité, se décida à décamper à travers champs.
-
---Voilà qui lui apprendra, dit Scott, à laisser tranquilles les
-poulets. Mais, je lui donnerai moi-même une leçon, la prochaine fois
-que je l'y prendrai.
-
-Deux nuits plus tard, l'occasion voulue se présenta, et plus
-magnifique que Scott ne l'avait prévue. Croc-Blanc avait observé de
-près la basse-cour et les habitudes des poulets. Lorsque la nuit fut
-venue et quand tous les poulets furent juchés sur leurs perchoirs, il
-grimpa sur une pile de bois, qui était voisine, d'où il gagna le
-toit du poulailler. Il se laissa, de là, glisser sur le sol et
-pénétra dans la place. Ce fut un carnage bien conditionné. Lorsque,
-le matin, Scott sortit, cinquante poules blanches de Leghorn, dont les
-cadavres étaient restés à dévorer, accueillirent son regard,
-soigneusement alignées par le groom, sur le perron de la maison.
-
-Le maître siffla, surpris et plein d'admiration pour ce
-chef-d'œuvre, et Croc-Blanc accourut, qui le regardait dans les yeux,
-sans honte aucune. Loin d'avoir conscience de son crime, il marchait
-avec orgueil, comme s'il avait accompli une action méritoire et digne
-d'éloges. Scott se pinça les lèvres, navré de sévir, et parla
-durement. Il n'y avait que colère dans sa voix. Puis, s'étant
-emparé de Croc-Blanc, il lui tint le nez sur les poulets assassinés
-et, en même temps, le gifla lourdement.
-
-Lorsque Croc-Blanc était, autrefois, giflé par Castor-Gris ou par
-Beauty-Smith, il en éprouvait une souffrance physique. Maintenant,
-s'il arrivait qu'il le fût par le dieu d'amour, le coup, quoique
-plus léger, entrait plus profondément en lui. La moindre tape lui
-semblait plus dure à supporter que, jadis, la pire bastonnade. Car elle
-signifiait que le maître était mécontent. Jamais plus il ne courut
-après un poulet.
-
-Bien plus, Scott l'ayant conduit, dans le poulailler même, au milieu
-des poulets survivants, Croc-Blanc, en voyant sous son nez la vivante
-nourriture, fut sur le point, tout d'abord, de céder à son instinct.
-Le maître refréna de la voix cette impulsion et, dès lors, Croc-Blanc
-respecta le domaine des poulets; il ignora leur existence. Et comme le
-juge Scott semblait douter que cette conversion fût définitive,
-Croc-Blanc fut enfermé, tout un après-midi, dans le poulailler. Il ne
-se passa rien. Croc-Blanc se coucha et finit par s'endormir.
-S'étant réveillé, il alla boire, dans l'auge, un peu d'eau.
-Puis, ennuyé de se voir captif, il prit son élan, bondit sur le toit
-du poulailler et sauta dehors. Calmement, il vint se présenter à la
-famille, qui l'observait du perron de la maison, et le juge Scott, le
-regardant en face, prononça seize fois, avec solennité:
-
---Croc-Blanc, vous valez mieux que je ne pensais.
-
-Croc-Blanc apprit pareillement qu'il ne devait pas toucher aux poulets
-appartenant aux autres dieux. Il y avait aussi des chats, des lapins et
-des dindons; tous ceux-ci devaient être laissés en paix et, en
-général, toutes les choses vivantes. Même dans la solitude des
-prairies, une caille pouvait, sans dommage, lui voltiger devant le nez.
-Frémissant et tendu de désir, il maîtrisait son instinct et demeurait
-immobile, parce que telle était la loi des dieux. Un jour, cependant,
-il vit Dick qui avait fait lever un lapin de garenne et qui le
-poursuivait. Le maître était présent et ne s'interposait pas; il
-encourageait même Croc-Blanc à se joindre à Dick. Une nouvelle loi en
-résultait: les lapins de garenne n'étaient pas «tabou», comme
-les animaux domestiques; ni les écureuils, ni les cailles, ni les
-perdrix. C'étaient des créatures du Wild, sur lesquelles les dieux
-n'étendaient pas leur protection, comme ils faisaient sur les bêtes
-apprivoisées. Il était permis aux chiens d'en faire leur proie.
-
-Toutes ces lois étaient infiniment complexes, leur observance exacte
-était souvent difficile et l'inextricable écheveau de la
-civilisation, qui refrénait constamment ses impulsions naturelles,
-bouleversait Croc-Blanc.
-
-Trottant derrière la voiture, il suivait son maître à San José, qui
-était la ville la plus proche. Là se trouvaient des boutiques de
-boucher, où la viande pendait sans défense. À cette viande il était
-interdit de toucher. Beaucoup de gens s'arrêtaient en le voyant,
-l'examinaient avec curiosité et, ce qui était le pire, le
-caressaient. Tous ces périlleux contacts de mains inconnues, il devait
-les subir. Après quoi les gens s'en allaient, comme satisfaits de
-leur propre audace.
-
-Parfois, certains petits garçons, sur les routes avoisinant Sierra
-Vista, se faisaient un jeu, quand il passait, de lui lancer des pierres.
-Il savait qu'il ne lui était pas permis de les poursuivre; mais
-l'idée de justice qui était en lui souffrait de cette contrainte. Un
-jour, le maître sauta hors de la voiture, son fouet en main, et
-administra une correction aux petits garçons, qui désormais
-n'assaillirent plus Croc-Blanc avec leurs cailloux. Croc-Blanc en fut
-fort satisfait.
-
-Trois chiens qui, sur la route de San José, rôdaient toujours à ses
-carrefours, autour des bars, avaient pris l'habitude de bondir sur lui
-dès qu'ils l'apercevaient. Il supportait cet assaut, en se
-contentant de gronder pour les tenir à distance et les empêcher de
-mordre. Même si un coup de dent l'atteignait, il refusait de se
-battre. Un jour, les maîtres des chiens poussèrent ouvertement sur lui
-ces méchants animaux. Le maître arrêta sa voiture.
-
---Allez! Allez sur eux! dit-il.
-
-Croc-Blanc hésitait. Il regarda le maître, regarda les chiens, et il
-demanda des yeux s'il comprenait bien. Le maître fit un signe
-affirmatif, avec sa tête.
-
---Allez sur eux, vieux! répéta-t-il. Allez sur eux, vieux
-compagnon, et mangez-les!
-
-Croc-Blanc se rua sur ses ennemis, qui firent face. Il y eut un grand
-brouhaha, des cris, des grondements, des claquements de dents, une
-bousculade de corps. Un nuage de poussière s'éleva de la route et
-cacha la bataille. Au bout de quelques minutes, deux gisaient, abattus,
-et le troisième était en fuite. Il traversa une mare, franchit une
-haie et gagna les champs. Croc-Blanc le suivit, de son allure de loup,
-muette et rapide, le rejoignit et l'égorgea.
-
-Après cette triple exécution, il n'y eut plus de querelles avec
-aucuns chiens. Le bruit s'en répandit dans toute la région et les
-hommes défendirent à leurs chiens de molester Croc-Blanc.
-
-
-[Note 40: «Valet d'écurie». (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XXIV
-
-L'APPEL DE L'ESPÈCE
-
-
-Les mois passèrent. La nourriture, à Sierra Vista, était abondante,
-et le travail était nul. Croc-Blanc, gras et prospère, vivait heureux.
-Non seulement il se trouvait matériellement sur la Terre du Sud, mais
-l'existence s'épanouissait pour lui comme un été. Aucun entourage
-hostile ne l'enveloppait plus. Le danger, le mal et la mort ne
-rôdaient plus dans l'ombre; la menace de l'Inconnu et sa terreur
-s'étaient évanouies. Seule, Collie n'avait pas pardonné le
-meurtre des poulets et décevait toutes les tentatives de Scott pour la
-réconcilier avec Croc-Blanc. Elle était une peste pour le coupable,
-s'attachait à ses pas comme un policeman. S'il s'arrêtait un
-instant, pour se divertir à regarder un pigeon ou une poule, elle
-fonçait sur lui aussitôt. Le meilleur moyen de la calmer qu'eût
-trouvé Croc-Blanc était de s'accroupir par terre, sa tête entre les
-pattes, et semblant dormir. Elle en était toute décontenancée et se
-taisait net.
-
-Inconsciemment, Croc-Blanc oubliait la neige. Parfois seulement, durant
-les grosses chaleurs de l'été, lorsqu'il souffrait du soleil, il
-se remémorait, en un vague désir, la froidure de la Terre du Nord.
-
-Le maître montait souvent à cheval et l'accompagner était pour
-Croc-Blanc un des principaux devoirs de sa vie. Sur la Terre du Nord, il
-avait prouvé sa fidélité à Castor-Gris en portant les harnais du
-traîneau; ici, il n'y avait plus de traîneau à tirer, ni de
-fardeau à recevoir sur le dos. Suivre le cheval du maître était une
-façon de payer son tribut. La plus longue course ne le fatiguait pas
-et, après avoir couru durant cinquante milles, de son allure de loup,
-régulière et inlassable, il sautait encore joyeusement.
-
-Au cours d'une de ces promenades, il arriva que le maître tentait
-d'apprendre à un pur sang, plein d'intelligence, comment ouvrir et
-fermer une barrière sans que le cavalier eût besoin de descendre à
-terre. À plusieurs reprises, Scott avait amené le cheval devant la
-barrière et s'était efforcé de lui faire accomplir le mouvement
-nécessaire. L'animal s'effrayait, reculait, se cabrait, de plus en
-plus énervé. Éperonné vigoureusement, il s'abattit sur ses genoux
-et, des pieds de derrière, se mit à ruer. Croc-Blanc, qui observait ce
-spectacle avec une anxiété croissante, n'y pouvant plus tenir,
-bondit à la tête du cheval et se mit soudain à aboyer. Cet aboi
-était le premier qu'il eût proféré de sa vie.
-
-L'intervention fut désastreuse. Le cheval se releva, s'élança au
-galop à travers champs; un lapin lui partit dans les jambes, lui
-faisant faire un brusque écart. Il tomba sur Scott, en lui cassant une
-jambe. Croc-Blanc sautait déjà à la gorge de la malheureuse bête,
-lorsque le maître l'arrêta de la voix.
-
-Scott, étendu sur le sol, chercha dans ses poches un crayon et du
-papier, mais n'en trouva pas. Il se résolut à envoyer Croc-Blanc au
-logis, sans autre explication.
-
---À la maison! dit-il. Allez à la maison!
-
-Mais Croc-Blanc ne semblait pas vouloir le quitter. Il renouvela son
-ordre, plus impérativement. Croc-Blanc, qui savait ce que signifiait
-«À la maison!», le regarda, en semblant réfléchir, s'éloigna,
-puis revint et poussa un gémissement plaintif. Scott lui parla
-gentiment, mais avec fermeté. Croc-Blanc coucha ses oreilles, écouta
-et parut s'efforcer de comprendre.
-
---Vous m'écoutez bien, vieux compagnon! disait le maître. Allez,
-allez tout droit à la maison! _All right!_ Vous leur direz ce qui
-m'arrive. Allez, loup, allez, vous! Droit à la maison!
-
-Croc-Blanc, sans saisir le sens exact de toutes ces paroles, comprit que
-la volonté du maître était qu'il se rendît à la maison. Il fit
-volte-face et trotta au loin, à contre-cœur, en se retournant de temps
-à autre, pour regarder en arrière.
-
---Allez! criait Scott. Allez!
-
-La famille était réunie sur le perron, à prendre le frais, lorsque
-Croc-Blanc arriva, haletant et poussiéreux.
-
---Weedon est revenu, annonça la mère de Scott, en voyant l'animal.
-
-Les enfants coururent vers Croc-Blanc et commencèrent à vouloir jouer
-avec lui. Il les évita et, comme ils l'avaient acculé dans un coin,
-entre un rocking-chair et un banc, il gronda sauvagement, en essayant de
-se dégager. La femme de Scott eut un frémissement.
-
---Je tremble toujours, dit-elle, qu'il ne se jette sur eux, quelque
-jour, sans crier gare.
-
---Un loup est un loup! prononça sentencieusement le juge Scott. Il
-est prudent de ne pas s'y fier. Sans doute y a-t-il en lui quelques
-gouttes de sang de chien...
-
-Il n'avait pas achevé sa phrase qu'il aperçut devant lui
-Croc-Blanc, qui grondait, avec une mine singulière.
-
---Allez-vous-en, Sir! Allez coucher! ordonna le juge.
-
-Croc-Blanc se retourna vers la femme du maître et saisit avec ses dents
-le bas de sa robe, tirant sur la fragile étoffe jusqu'à ce qu'il
-l'eût déchirée. Alice poussa un cri de frayeur.
-
---J'espère qu'il n'est pas devenu enragé, dit la mère de
-Scott. J'ai toujours répété à mon fils que notre chaud climat ne
-valait rien pour un animal venu de l'Arctique.
-
-Croc-Blanc maintenant s'était tu et ne grondait plus. Il demeurait
-immobile, la tête levée, et regardant en face la famille qui le
-fixait. Des spasmes muets lui secouaient la gorge, et tout son corps se
-convulsait, comme s'il eût tenté d'exprimer l'inexprimable.
-
---On croirait, dit Beth, qu'il essaie de parler!
-
-À ce moment, la parole vint à Croc-Blanc, sous la forme d'un
-aboiement éclatant. Ce fut le second et le dernier de sa vie. Mais il
-s'était fait comprendre.
-
---Quelque accident est arrivé à Scott! dit Alice, avec décision.
-
-Et tout le monde accompagna Croc-Blanc, qui déjà descendait les
-marches du perron en regardant si on le suivait.
-
-Après cet événement, l'hôte de Sierra-Vista trouva au foyer une
-place meilleure. Même le groom, dont Croc-Blanc avait lacéré les
-bras, admettait que c'était là le plus sage des chiens, ne fût-il
-qu'un loup. Le juge Scott abondait dans ce sens et soutenait son
-opinion, à grand renfort de preuves, qu'il puisait dans son
-encyclopédie et dans divers livres d'histoire naturelle.
-
-Le second hiver que Croc-Blanc allait passer sur la Terre du Sud
-approchait et les jours commençaient à décroître. Et voilà qu'il
-fit une étrange découverte. Les dents de Collie n'étaient plus si
-dures. Elle ne mordait plus qu'en se jouant, gentiment et sans faire
-mal. Il oublia toutes les misères qu'il lui avait dues et, quand elle
-venait minauder autour de lui, il lui répondait avec gravité, aimable,
-solennel et ridicule.
-
-Elle l'entraîna, un jour, dans une longue course, à travers prés et
-bois. Le maître, guéri, devait cette après-midi, monter à cheval.
-Croc-Blanc ne l'ignorait pas. Le cheval attendait, tout sellé, à la
-porte de la maison, Croc-Blanc hésita tout d'abord. Mais un sentiment
-plus profond que la loi des dieux qu'il avait apprise, plus impérieux
-que sa propre volonté, le dominait. Et, lorsqu'il vit Collie qui le
-mordillait et folâtrait devant lui, la balance pencha vers elle. Il
-tourna le dos et la suivit. Le maître se promena seul, ce jour-là,
-cependant que, dans les bois, Croc-Blanc courait côte à côte avec
-Collie, comme sa mère Kiche et le vieil Un-Œil avaient jadis couru de
-compagnie, dans les forêts silencieuses de la Terre du Nord.
-
-
-
-
-XXV
-
-LE SOMMEIL DU LOUP
-
-
-Ce fut à l'époque où les journaux étaient pleins de l'audacieuse
-évasion de la prison de San-Quentin du célèbre convict Jim Hall. Cet
-homme avait été créé mauvais et la société ne l'avait pas
-amélioré. La société est dure, et Jim Hall était un frappant
-exemple de sa dureté. Elle avait fait de lui une bête, bête humaine
-sans doute, mais aussi féroce que les pires carnassiers.
-
-Les châtiments n'avaient jamais pu le briser. C'était le seul
-traitement qu'il avait jamais connu, depuis le temps où, bébé,
-l'asile de San Francisco l'avait recueilli, tendre argile prête à
-recevoir la forme qu'on lui donnerait. Il avait fait le mal et, trois
-fois, on l'avait emprisonné. Plus férocement la société le
-frappait, et plus indomptable il luttait contre elle. Camisole de force,
-jeûne et coups de gourdin étaient son lot ordinaire.
-
-Au cours de son troisième emprisonnement, il fut livré à un gardien
-qui était une bête brute, presque aussi sauvage que lui. Le gardien
-portait un trousseau de clefs et un revolver. Jim Hall n'avait que ses
-mains nues et ses dents. C'était à peu près la seule différence
-qu'il y eût entre eux. Le gardien, mieux armé, en profitait pour
-persécuter l'homme à son gré. Il le maltraitait et mentait, sur
-lui, à ses chefs. Jim Hall bondit un jour sur son bourreau et, le
-prenant au gosier, avec ses dents, tenta de l'égorger, comme eût
-fait un animal de la jungle.
-
-Cet acte valut à Jim Hall d'être enfermé dans la cellule des
-incorrigibles. Il y vécut désormais, sans la quitter jamais. Le
-plafond, les murs, le plancher étaient de fer. Jamais il ne voyait le
-ciel ni le soleil. Le jour n'était qu'un crépuscule, la nuit
-qu'un noir silence. Il était enseveli vivant, dans une tombe de fer.
-Pas une face humaine n'apparaissait plus à ses yeux; il
-n'entendait plus une parole. Lorsqu'on lui jetait sa nourriture, il
-grondait comme une bête en cage. Durant des jours et des nuits, il lui
-arrivait de rugir sa haine à l'univers. Puis, durant des semaines et
-des mois, il ne faisait plus entendre aucun son, et son âme silencieuse
-se dévorait elle-même. C'était une sorte d'être monstrueux et
-terrible, tel qu'en pourrait enfanter le cerveau d'un fou.
-
-Il vécut ainsi durant trois ans. Une nuit enfin, il s'échappa. Le
-gardien-chef, à cette nouvelle, haussa les épaules et déclara que
-c'était impossible. Mais la cellule était vide et le corps d'un
-gardien étranglé gisait en travers de la porte. Deux autres gardiens,
-qu'il avait pareillement strangulés sans bruit, avec ses mains,
-marquaient son passage dans les corridors de la prison et son évasion
-par-dessus le mur d'enceinte.
-
-Nanti des armes enlevées aux trois gardiens, il fuyait, arsenal vivant,
-à travers monts et vaux, poursuivi par toute la force organisée de la
-société. Sa tête avait été mise à prix et, dans l'espoir de
-toucher la prime, des fermiers le traquaient avec des fusils de chasse.
-Sa mort pourrait payer une gênante hypothèque ou servir à envoyer un
-fils au collège. Des citadins avaient pris, eux aussi, leur fusil, pour
-l'amour du bien public. Une meute de chiens féroces suivait sa trace,
-au sang qui coulait de ses pieds ensanglantés. Et d'autres chiens,
-chiens policiers qui courent au nom de la loi et sont payés par la
-société, ne le lâchaient pas non plus, acharnés à sa piste, avec
-l'aide du téléphone, du télégraphe et de trains spéciaux. Il
-arrivait parfois que Jim Hall fût rejoint par ses poursuivants.
-Héroïquement, de part et d'autre, on se faisait face, derrière un
-fil de fer barbelé. Le lendemain, dans les villes, les gens se
-délectaient à lire dans leur journal, après déjeuner, les détails
-de la rencontre. Il y avait eu un mort et tant de blessés. Mais
-d'autres hommes s'étaient levés, qui avaient repris la poursuite
-ardente.
-
-Puis, tout à coup, Jim Hall disparut; vainement les chiens quêtèrent
-sur sa piste perdue. Jusque dans les vallées les plus lointaines,
-d'inoffensifs bergers se voyaient mettre la main au collet, par des
-hommes armés, et étaient contraints de prouver leur identité. Et,
-simultanément, en une douzaine de flancs de montagnes, les restes du
-convict étaient soi-disant découverts par des gens avides de toucher
-la prime du sang.
-
-Les journaux, cependant, étaient lus à Sierra-Vista, avec autant de
-crainte que d'intérêt. Les femmes n'étaient pas rassurées et
-vainement le juge Scott affectait de rire de leur terreur, par des
-«bah!» répétés. C'était lui qui, dans les derniers jours de son
-exercice, avait condamné Jim Hall. Du crime qui lui était imputé,
-pour une fois, Jim Hall était innocent. La police avait, par un
-procédé dont elle est coutumière, décidé de liquider son compte et
-machiné sa perte, en produisant de faux témoignages. Le juge Scott,
-ignorant de la vérité, avait prononcé son arrêt de bonne foi. Mais
-Jim Hall l'avait cru complice et, lorsqu'il s'entendit condamner
-à cinquante ans de mort vivante, il se dressa dans la salle
-d'audience et se mit à hurler sa haine contre celui qui le frappait.
-Tandis que les policiers le traînaient dehors, il rugit qu'il se
-vengerait un jour.
-
-Croc-Blanc ne pouvait rien connaître de tout cela. Mais du jour où
-l'on apprit à Sierra Vista que Jim Hall s'était évadé, il y eut
-entre le loup-chien et Alice, la femme du maître, un secret. Chaque
-nuit, après que tout le monde s'en était allé coucher, Alice
-sortait de sa chambre et faisait entrer Croc-Blanc dans le hall du
-rez-de-chaussée. Le matin, elle descendait la première et le remettait
-dehors. Car l'usage n'était point qu'il dormît dans la maison.
-
-Or, une nuit, Croc-Blanc s'éveilla, dans le silence, et, sans bruit,
-renifla. Le message que l'air lui apporta fut qu'un dieu étranger
-était présent. Il tendit l'oreille et des bruits étouffés,
-d'imperceptibles mouvements furent perçus par lui. Il ne gronda pas.
-Ce n'était pas sa manière. Le dieu étranger apparut, glissant comme
-une ombre. Plus silencieux encore, Croc-Blanc le suivit. Il avait
-appris, dans le Wild, quand il chassait de la viande vivante, à ne
-point se trahir.
-
-Le dieu étranger s'arrêta au pied du grand escalier et écouta.
-Croc-Blanc, immobile comme s'il était mort, surveillait et attendait.
-En haut de l'escalier était la chambre du maître et, à côté
-d'elle, étaient les chambres des autres dieux de la maison, qui
-formaient le bien le plus cher du maître. Croc-Blanc commença à se
-hérisser, mais attendit encore. Le pied du dieu étranger s'éleva.
-Il commençait à monter.
-
-C'est alors que Croc-Blanc frappa. Sans avertissement, selon sa
-coutume, il lança son corps en avant, comme la pierre d'une fronde,
-et s'abattit sur le dos du dieu étranger. De ses pattes de devant, il
-s'accrocha sur ses épaules, tandis qu'il entrait ses crocs dans sa
-nuque. Le dieu tomba à la renverse et ils s'écrasèrent tous deux
-sur le plancher.
-
-La maison s'était éveillée, en alarme. Chacun, se penchant sur
-l'escalier, entendait au bas un bruit pareil à celui que ferait une
-bataille de démons. Des coups de revolver se mêlaient à des
-grondements. Une voix d'homme jeta un cri d'horreur et d'angoisse.
-Puis il y eut un grand fracas de verres brisés et de meubles
-renversés. Et, rapidement, tout se tut. Seuls, des halètements,
-semblables à des bulles d'air qui crèvent en sifflant à la surface
-de l'eau, montaient encore du gouffre obscur. Puis, plus rien.
-
-Weedon Scott tourna un bouton électrique. L'escalier et le hall
-s'emplirent de lumière. Accompagné du juge Scott, il descendit avec
-précaution, revolver en main. Mais il n'y avait plus de danger. Parmi
-le naufrage des meubles renversés et disloqués, étendu sur le côté,
-cachant du bras son visage, un homme gisait. Weedon Scott se pencha sur
-lui, déplia son bras et tourna sa face vers la lumière. Par la gorge
-ouverte la vie s'était enfuie.
-
---Jim Hall! dit le juge Scott.
-
-Le père et le fils se regardèrent et se comprirent.
-
-Ils se retournèrent ensuite vers Croc-Blanc. Lui aussi était couché
-sur le flanc, les yeux clos. Sa paupière se souleva légèrement. Il
-regarda ceux qui étaient inclinés sur lui et sa queue eut un
-mouvement, à peine visible, pour saluer son maître. Weedon Scott le
-caressa et, de son gosier, sortit un ronron reconnaissant. Mais les
-paupières se refermèrent bientôt et le corps retomba, comme un sac,
-sur le plancher.
-
-Un chirurgien fut, sur-le-champ, mandé par téléphone. L'aube
-blanchissait les fenêtres lorsque l'homme de l'art arriva.
-
---Sincèrement, il a une chance sur mille d'en revenir,
-prononça-t-il après une heure et demie d'examen. Une patte cassée;
-trois côtes brisées, dont une au moins a perforé le poumon; sans
-parler de tout son sang qu'il a perdu et de probables lésions
-internes. Sans doute a-t-il été projeté en l'air. Je passe sur les
-trois balles qui l'ont traversé de part en part. Une chance sur mille
-est trop d'optimisme. Il n'en a pas une sur dix mille.
-
---De cette unique chance rien ne doit être négligé, répliqua le
-juge Scott. Faites fonctionner, s'il le faut, les rayons X. Tentez
-n'importe quoi et ne regardez pas à la dépense. Weedon,
-télégraphiez à San Francisco et mandez le docteur Nichols. Ce n'est
-pas pour vous offenser, chirurgien... Mais, vous comprenez, tout doit
-être fait pour lui.
-
-Le chirurgien sourit avec indulgence.
-
---Je comprends, dit-il. Vous devez le soigner comme un être humain,
-un enfant malade. Je reviendrai à dix heures. Observez sa température.
-
-Croc-Blanc fut donc admirablement soigné. Quelqu'un ayant proposé
-d'engager une infirmière professionnelle, les filles de Scott
-repoussèrent avec indignation cette idée. Si bien que Croc-Blanc gagna
-la chance sur dix mille, à peine accordée par le chirurgien. Mais
-celui-ci n'avait jamais soigné que des êtres civilisés, descendant
-de civilisés, et toute autre était la vitalité de Croc-Blanc, qui
-venait directement du Wild. Son erreur de jugement ne fut donc pas
-blâmée.
-
-Ligoté comme un captif, privé de tout mouvement par le plâtre et les
-pansements, le patient languit cependant, durant des semaines. Il
-dormait, pendant de longues heures, et toutes sortes de rêves
-l'agitaient. Les fantômes du passé se levaient devant lui et
-l'entouraient. Il se revoyait, vivant dans la tanière, avec Kiche, ou
-rampant, en tremblant, aux pieds de Castor-Gris, pour lui rendre
-hommage, ou courant, d'une course effrénée, devant Lip-Lip et
-l'attelage hurlant du traîneau, harcelé par le fouet cinglant de
-Mit-Sah. Il revivait sa morne existence près de Beauty-Smith et ses
-anciens combats. On l'entendait gémir et gronder, dans son sommeil,
-comme s'il luttait encore. Mais le pire de ses cauchemars était de
-rêver que, couché sous un buisson, il épiait un écureuil, attendant
-que le petit quadrupède s'aventurât sur le sol. Alors, comme il
-s'élançait, l'écureuil se transformait soudain en un car
-électrique qui, menaçant et terrible, énorme comme une montagne,
-s'avançait sur lui pour l'écraser, hurlant, cliquetant et crachant
-des étincelles. Ou bien c'était le faucon, planant au ciel, qu'il
-défiait, et qui se précipitait du haut de l'azur sous la forme
-encore du car fatal. Retombé dans les mains de Beauty-Smith, les
-spectateurs, autour de lui, faisaient cercle dans la neige. À
-l'arrêt, au milieu de la piste, il attendait que la porte de la
-clôture s'ouvrît et donnât passage à son adversaire. Mais
-c'était, une fois de plus, le car qui se montrait et qui fonçait
-droit sur lui.
-
-Quand le dernier pansement eut été enlevé par le chirurgien, en
-présence de tous les hôtes réunis de Sierra Vista, Croc-Blanc essaya
-de se lever et de marcher vers Scott, qui l'appelait. Mais il vacilla
-et tomba de faiblesse, tout honteux de manquer au service qu'il devait
-au maître.
-
---Voici le loup béni! s'écrièrent les femmes.
-
-Le juge Scott les regarda d'un air de triomphe:
-
---J'avais bien dit que c'était un loup! L'acte accompli par
-lui n'est pas d'un simple chien. C'est bien un loup.
-
---Un loup béni..., appuya la femme du juge.
-
---C'est fort bien dit, et il n'aura plus ici d'autre nom.
-
-Le chirurgien déclara:
-
---Il faut maintenant lui réapprendre à marcher. La leçon peut
-débuter dès aujourd'hui. Conduisez-le dehors.
-
-Croc-Blanc fut remis sur ses pattes, dont les muscles, peu à peu,
-commencèrent à jouer, et c'était à qui le soutiendrait. Tremblant
-et se balançant, escorté comme un roi, il parvint à gagner la
-pelouse. Après qu'il s'y fut reposé, le cortège poursuivit sa
-route et le conduisit jusqu'à l'écurie.
-
-Là, sur le seuil, était étendue Collie, entourée d'une
-demi-douzaine de petits chiens qui s'ébattaient au soleil. Croc-Blanc
-les contempla, avec des yeux étonnés. Collie gronda vers lui et il se
-tint à distance.
-
-Tandis qu'une des femmes maintenait Collie dans ses bras, le maître,
-avec son pied, aida l'un des petits chiens à venir vers Croc-Blanc.
-Il se hérissa soupçonneusement; mais le maître lui assura que tout
-allait bien, quoique Collie, par ses grondements, protestât du
-contraire. Le petit chien se mit à gambader autour de lui. Il coucha
-ses oreilles et l'observa avec curiosité. Puis leurs nez se
-touchèrent et il sentit la chaude petite langue sur son museau. Il tira
-la sienne et, sans savoir exactement pourquoi, il lécha la figure du
-petit.
-
-Les dieux, à ce spectacle, s'étaient mis à applaudir et poussaient
-des cris de plaisir. Croc-Blanc en fut tout décontenancé. Ensuite, sa
-faiblesse l'ayant repris, il se coucha, et les autres petits chiens
-vinrent à leur tour, au grand mécontentement de Collie, l'entourer
-en folâtrant.
-
-Par un reste de son ancienne sauvagerie solitaire, son premier mouvement
-fut de repousser les importuns. Puis, parmi les applaudissements des
-dieux, il se décida, d'un air grave, à leur permettre de grimper et
-de jouer sur son dos et sur ses flancs. Et, tandis que les petits chiens
-continuaient leurs bouffons ébats et leurs luttes joyeuses, patiemment,
-les yeux mi-clos, il s'endormit au soleil.
-
-
-
-
-FIN
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 65402 ***
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- The Project Gutenberg eBook of Croc-Blanc, by Jack London.
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-/* Transcriber's notes */
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-<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 65402 ***</div>
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-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h3>JACK LONDON</h3>
-
-
-
-<h2>CROC-BLANC</h2>
-
-<h3>(WHITE FANG)</h3>
-
-
-
-
-<h5><i>Traduction de Paul Gruyer et Louis Postif</i></h5>
-
-
-
-
-
-<h4>PARIS</h4>
-
-<h4>LES ÉDITIONS G. GRÈS ET C<sup>ie</sup></h4>
-
-<h5>21, RUE HAUTEFEUILLE, 21</h5>
-
-<h5>MCMXXIII</h5>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4>TABLE</h4>
-
-<p><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a><br />
-<a href="#I">I.</a>&mdash;La piste de la viande<br />
-<a href="#II">II.</a>&mdash;La louve<br />
-<a href="#III">III.</a>&mdash;Le cri de la faim<br />
-<a href="#IV">IV.</a>&mdash;La bataille des crocs<br />
-<a href="#V">V.</a>&mdash;La tanière<br />
-<a href="#VI">VI.</a>&mdash;Le louveteau gris<br />
-<a href="#VII">VII.</a>&mdash;Le mur du monde<br />
-<a href="#VIII">VIII.</a>&mdash;La loi de la viande<br />
-<a href="#IX">IX.</a>&mdash;Les faiseurs de feu<br />
-<a href="#X">X.</a>&mdash;La servitude<br />
-<a href="#XI">XI.</a>&mdash;Le paria<br />
-<a href="#XII">XII.</a>&mdash;La piste des dieux<br />
-<a href="#XIII">XIII.</a>&mdash;Le pacte<br />
-<a href="#XIV">XIV.</a>&mdash;La famine<br />
-<a href="#XV">XV.</a>&mdash;L'ennemi de sa race<br />
-<a href="#XVI">XVI.</a>&mdash;Le dieu fou<br />
-<a href="#XVII">XVII.</a>&mdash;Le règne de la haine<br />
-<a href="#XVIII">XVIII.</a>&mdash;La mort adhérente<br />
-<a href="#XIX">XIX.</a>&mdash;L'indomptable<br />
-<a href="#XX">XX.</a>&mdash;Le maître d'amour<br />
-<a href="#XXI">XXI.</a>&mdash;Le long voyage<br />
-<a href="#XXII">XXII.</a>&mdash;La terre du Sud<br />
-<a href="#XXIII">XXIII.</a>&mdash;Le domaine du dieu<br />
-<a href="#XXIV">XXIV.</a>&mdash;L'appel de l'espèce<br />
-<a href="#XXV">XXV.</a>&mdash;Le sommeil du loup</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h4>
-
-<h4>JACK LONDON</h4>
-
-<h5>QUELQUES MOTS SUR SA VIE ET SON ŒUVRE</h5>
-
-<p>
-<i>Il est le Gorki américain. Comme le célèbre Moscovite, avec des
-réactions différentes tenant à la diversité des races, il connut les
-pires misères physiques et morales. Comme lui, il se redressa là où
-bien d'autres ont sombré et trouva le moyen de jeter sur le papier
-une œuvre originale et puissante, d'une vie intense, qui a été
-traduite à peu près dans toutes les langues, notamment en allemand, en
-suédois, en hollandais, en norvégien et en russe.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Il naquit à San-Francisco, en 1876. Son père, John London, exerçait
-en Californie le métier de frappeur. Il allait et venait dans le
-«ranch» et se louait, entre temps, comme gardien de ferme ou de
-bestiaux. Les atavismes les plus variés se croisaient et se
-superposaient dans le sang de la famille. Des Anglais, des Gallois, des
-Hollandais, des Suisses, des Français et des Allemands, six races au
-total, y avaient fusionné. Tous gens hardis et rudes, gens d'action
-et gens d'aventure, gens dépourvus des préjugés sociaux du vieux
-monde, qui avaient secoué derrière eux, sur le sol de leur patrie, la
-poussière de leurs souliers et s'en étaient venus, par delà
-l'Atlantique, interroger la vie et tenter un sort meilleur.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Le petit Jack était le dernier de la lignée, la dernière pierre qui
-allait rouler à son tour, en de rudes et chaotiques soubresauts.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Personne, sur le ranch, ne lui enseigna à lire ni à écrire. À cinq
-ans, il avait, seul, appris l'un et l'autre. Ses parents se
-décidèrent à l'envoyer dans une école, durant les quelques loisirs
-que lui laissait le travail manuel. Car, dès l'âge de huit ans, ils
-l'avaient engagé comme garçon de ferme. C'était, au demeurant,
-une école peu ordinaire. «Les élèves, nous a-t-il conté, étaient
-assis dans la classe, chacun devant un pupitre. Mais, le plus souvent,
-le magister était ivre. Alors tout le monde était debout et les plus
-âgés de nous battaient le magister. Celui-ci prenait sa revanche sur
-les plus jeunes et les rouait d'autant de coups qu'il en avait
-lui-même encaissés. Oui, vraiment, c'était là une belle école!</i>»
-</p>
-
-<p>
-<i>L'enfant commençait à réfléchir. Déjà il pensait. Il voyait plus
-loin que la vie matérielle et sentait obscurément qu'un autre monde
-moral existait, un autre univers que celui où il se débattait. Mais il
-demeurait sans guide aucun. Ni parents, ni amis qui le comprissent;
-personne avec qui formuler et échanger quelqu'une de ces idées qui
-germaient en lui. Les hommes parmi lesquels il vivait ne connaissaient
-qu'une joie, celle de l'alcool et, dès cinq ans, lui avaient appris
-à s'enivrer.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Il s'était procuré des livres et, dès qu'il en avait le loisir,
-il les dévorait.</i> L'Alhambra, <i>de Washington Irving, suscita en lui un
-grand enthousiasme<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. À d'aide de vieilles briques, il se
-construisit un château en miniature, avec des tours, des minarets et
-des terrasses. Des inscriptions à la craie indiquaient l'emplacement
-des principales scènes du roman. Mais il ne se trouva personne, parmi
-les gens du ranch, pour comprendre ce chef-d'œuvre. Un jour, un homme
-de la ville étant venu à la ferme, en bel habit de drap et en souliers
-vernis, le petit Jack l'amena vers le palais qu'il avait bâti et
-l'interrogea sur l'</i>Alhambra. <i>Le citadin était non moins ignare que
-les gens du ranch.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>L'enfant se désespérait. L'existence à laquelle il semblait
-condamné lui apparaissait effroyablement morne. Le spectacle même de
-la nature, car il était un rêveur, mais non un contemplatif,
-n'était pas pour lui une consolation. Il haïssait ces champs, ces
-bois, ces vallons, ces collines, qui lui étaient une prison. Comme le
-louveteau de Croc-Blanc, il voulait percer l'horizon qu'il avait
-devant lui, il prétendait crever le mur du monde qui l'entourait et
-jeter son défi à la vie</i><a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>.
-</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>
-<i>À onze ans, ses vœux furent comblés. Avec ses parents, il quitta le
-ranch et s'en vint dans une ville, à Oakland, sur le Pacifique. Il y
-partagea son temps entre la bibliothèque publique, qui était gratuite,
-heureusement pour lui, la fréquentation des écoles et son nouveau
-métier de crieur de journaux, où il s'égosillait et qui le faisait
-vivre. Cette occupation encore n'était pas bien reluisante. Avec
-quelque patience, il aurait pu, semble-t-il, étant donnée son
-intelligence précoce, trouver mieux et se créer une situation sociale
-acceptable. Mais le démon des aventures et la haine de toute sujétion
-étaient en lui. Ses atavismes ancestraux le poussèrent vers
-l'inconnu. Il fit un premier saut hors la loi et, quittant le foyer
-familial, il s'aboucha avec des pilleurs d'huîtres, métier qui
-était alors fort fructueux. Il eut la chance de ne pas se faire prendre
-par les policiers.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Puis il s'engagea sur une goélette de garde-pêche et, comme le
-voleur qui se fait gendarme, il eut pour fonction désormais de
-coopérer à la répression de la contrebande du poisson. Le métier
-n'était pas sans risques. Les contrebandiers, Chinois, Grecs ou
-Italiens, ne craignaient ni Dieu ni diable, et plus d'un garde-pêche
-payait de sa vie son intervention. Il s'en tira sans écoper et, son
-engagement terminé, il s'embarqua pour la chasse aux phoques, au
-détroit de Behring et sur la côte du Japon.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Revenu à terre, après de terribles moments de désespoir, dont il se
-consolait dans l'ivresse, il rentra dans le giron familial et, comme
-il se sentait robuste et bien musclé, il s'embaucha comme docker. Sur
-son torse nu, ruisselant de sueur poussiéreuse et noire, il débarqua
-du charbon. Afin de varier son labeur, il passa ensuite dans une
-fabrique de jute, où la journée était de treize heures, de six heures
-du matin à sept heures du soir. Il s'était créé à lui-même une
-sorte d'Évangile social. Le travail physique était pour l'homme un
-devoir, la sanctification de la vie et son salut. «L'orgueil que je
-retirais d'une journée de besogne bien accomplie ne saurait se
-concevoir. J'étais l'exploité idéal, l'esclave-type, heureux de
-sa servitude.» C'est un zèle peu commun et dont les prêcheurs de
-travail d'ordinaire se gardent fort. Le peu de répits que lui
-laissaient l'usine et le repos, le jeune homme les consacrait à ses
-premiers essais littéraires.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Car le démon d'écrire ne l'avait point quitté. Et, comme un
-journal de San-Francisco offrait un prix pour un article descriptif, sa
-mère lui conseilla de tenter la chance. Il prit pour sujet:</i> Un typhon
-sur la côte japonaise. <i>La première nuit, entre minuit et cinq heures
-et demie du matin, il aligna les deux mille mots exigés. La seconde
-nuit, mécontent de son œuvre, il coucha sur son papier deux mille
-autres mots. La troisième nuit, il fondit ensemble ses deux
-compositions. Sa peine ne fut point vaine, car le premier prix lui fut
-attribué. Le second et le troisième prix allèrent à des étudiants
-de l'Université de Stanford et de celle de Berkeley, par-dessus
-lesquels il passait ainsi.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Encouragé par ce succès, il adressa au même journal un second
-article, insuffisamment travaillé, et qui fut refusé. Cet échec le
-découragea. Il prit un bâton au poing, un sac sur son dos et,
-traversant tout le continent américain, s'en fut à pied, en
-traînant le long des routes, jusqu'à Boston. Il s'en revint de
-même, par le Canada, où il se fit condamner et emprisonner pour
-vagabondage. En 1895, à dix-neuf ans, il est de retour à Oakland, où
-nous le retrouvons portier de l'École Secondaire et... collaborateur
-du Bulletin littéraire de la même école. Ces choses-là, évidemment,
-ne se voient qu'en Amérique. Il donne au Bulletin ses premiers
-contes, récits vécus de ses aventures de terre et de mer et de sa
-randonnée pédestre. Cela dura ainsi pendant un an. Puis le métier de
-portier le dégoûta.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Jack vient à San-Francisco, où il se fait admettre à l'Université.
-Mais le gain du pain quotidien demeure amer. Il lui faut s'embaucher
-dans une blanchisserie et repasser des chemises, afin de pouvoir
-étudier et écrire. Le fer chaud et la plume alternent dans sa main.
-Mais de sa main lasse la plume tombait souvent, souvent sur le livre ses
-yeux se fermaient. Au bout de trois mois, il n'y peut plus tenir.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Alors, il part tout là-bas, vers le Nord, vers le Klondike et le pays
-de l'or. Mais bientôt une épidémie de scorbut se déclare. Il
-recommence, en sens inverse, le long voyage de quatre mille kilomètres,
-et se retrouve à Oakland où, son père étant mort, tout le fardeau de
-la famille lui retombe sur les épaules.</i>
-</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>
-<i>Des jours meilleurs allaient luire cependant.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>L'esprit de Jack London, parmi tant de traverses, commençait à se
-former et sa pensée se précisait. Ses voyages à travers la société
-et à travers le monde, pour mouvementés qu'ils eussent été, lui
-avaient apporté une ample moisson de souvenirs émotifs et
-d'impressions. Sa plume, errante dans le rêve, allait pouvoir
-s'exercer sur des réalités. Dans les solitudes neigeuses du Klondike
-et de la Terre du Nord, «où personne ne parle, où tout le monde
-pense», il s'était longuement replié sur lui-même. «Mon
-véritable horizon, dit-il, m'était apparu.</i>»
-</p>
-
-<p>
-<i>Cet horizon n'était plus celui du travail manuel, si noble qu'il
-fût, et que force est bien d'abandonner, dans la société, à ceux
-qui n'en peuvent accomplir d'autre. Il y avait d'ailleurs
-pléthore de main-d'œuvre en Californie. Matériellement même, la
-littérature était pour Jack le salut.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Il commença par rédiger un récit d'un voyage au Klondike, qui ne
-trouva pas d'amateur. Un roman fut pareillement dédaigné. Mais un
-magazine californien accepta et publia un conte, qui fut payé cinq
-dollars et eut du succès. Un autre magazine demanda un deuxième conte
-et le paya quarante dollars. «Les choses commençaient à prendre
-tournure et il devenait probable que je n'aurais plus besoin, pendant
-quelque temps tout au moins, de décharger du charbon.» Pour beaucoup
-qu'il eût vécu, Jack n'avait que vingt-quatre ans. Malgré ses
-défauts et ses tares, cette société, maudite par lui dans sa misère,
-lui tendait la main et se trouvait, en somme, avoir du bon.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>En 1900, paraissait le premier volume de Jack London,</i> The Son of the
-Wolf <i>(le Fils du Loup), recueil de récits du pays de l'or. «Dès
-alors j'aurais pu, dit-il, gagner des sommes importantes comme
-journaliste. Mais je m'y refusai, estimant qu'un journal, cette
-machine à tuer les hommes, n'est nullement ce qui confient à un
-jeune homme, à l'époque de sa formation.</i>»
-</p>
-
-<p>
-<i>Il continua donc à produire de nouveaux volumes qui, au nombre de
-cinquante, se succédèrent sans interruption:</i> L'Appel du Wild, le
-Loup des Mers, Avant Adam, Radieuse Aurore, La Vallée de la Lune, Jerry
-des Iles, Le Talon de Fer, Le Vagabond des Étoiles, Michaël, frère
-de Jerry, <i>etc., auxquels il faut ajouter trois pièces de théâtre.</i>
-</p>
-
-<p>
-«<i>Je suis, écrivait-il, un adepte du travail méthodique et je
-n'attends jamais l'inspiration. D'un tempérament naturellement
-insouciant et fantaisiste, facilement mélancolique, je suis arrivé à
-vaincre ces deux défauts. La discipline que j'ai connue comme matelot
-a toujours laissé sur moi son empreinte et peut-être lui suis-je
-redevable de la régularité de ma vie actuelle. Je ne prends que cinq
-heures et demie de sommeil, limite précise que je m'accorde, et rien
-n'a jamais été capable de me retenir plus longtemps au lit.</i>»
-</p>
-
-<p>
-<i>Les portraits de Jack London nous le montrent avec une large carrure
-et de puissantes épaules&mdash;celles qui portaient les sacs de
-charbon,&mdash;des yeux flambants d'intelligence dans sa face rasée, et
-un menton proéminent, énergique et volontaire. D'autres portraits de
-lui l'évoquent en boxeur, à demi nu, et faisant valoir les muscles de
-sa poitrine et la force de ses biceps.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>En parfait Américain, en effet, il était devenu un fervent de tous les
-sports. «J'aime la boxe, la natation, le yachting et même le
-cerf-volant. Bien qu'aimant la ville, je préfère habiter sa banlieue
-et jouir, près de la ville, de la campagne où la vie est meilleure et
-plus naturelle. Je regrette de n'avoir pas appris la musique.
-Aujourd'hui je m'adonnerais volontiers à la poésie, si je
-possédais pour vivre un ou deux millions de dollars.» Un ou deux
-millions de dollars pour faire décemment bouillir la marmite...
-L'ancien pilleur d'huîtres et débardeur avait, avouons-le, fait du
-chemin.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>La mort, hélas! fauchait en 1916, à quarante ans et en pleine
-production, ce curieux et robuste gaillard. Depuis longtemps déjà il
-souffrait d'une entérite chronique, à laquelle s'ajoutait un
-épuisement nerveux qui lui avait fait perdre le sommeil. Le matin de
-son dernier jour (22 novembre 1916), son domestique japonais ne put le
-réveiller. Il appela la sœur de Jack, Elisa Shepard, qui elle-même
-alla quérir Mistress Charmian London. Jack était dans un état de
-prostration complet et il fut impossible de lui faire reprendre ses
-sens. Il présentait tous les symptômes d'un empoisonnement du
-sang. Quatre médecins furent mandés en hâte, d'Oakland et de
-San-Francisco. Mais il expira dans l'après-midi. Ses restes furent
-incinérés, selon sa volonté, et les cendres déposées dans un
-endroit de sa propriété, qu'il avait désigné. Bien qu'il eût eu
-l'intuition de sa fin prochaine, la veille de sa mort il avait fait sa
-promenade habituelle et lu comme de coutume</i><a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>.
-</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>
-White Fang <i>ou</i> Croc-Blanc, <i>que nous offrons aujourd'hui au
-public, histoire d'un loup qui vient à la civilisation et se fait
-chien, est comme</i> The Call of the Wild <i>ou</i> l'Appel du Wild,
-<i>histoire d'un chien qui retourne à l'état sauvage et se refait
-loup, comme</i> Jerry des Iles <i>et</i> Michaël, frère de Jerry,
-<i>histoires de chiens, un roman de psychologie animale.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>D'autres auteurs ont mis en scène des animaux, mais dans un sens
-différent. Ceux que nous présente La Fontaine, par exemple, et plus
-près de nous R. Kipling, agissent en êtres humains et nous empruntent
-nos sentiments, dont il deviennent, avec plus ou moins de bonhomie ou de
-lyrisme, comme le miroir et le symbole. De nos caractères et de nos
-passions ils sont comme les synthèses. Les bêtes de Jack London, au
-contraire, agissent et pensent exclusivement en bêtes. L'auteur, dans
-les mornes solitudes du Wild, le Grand Désert Blanc, qui de la terre
-habitée monte vers le Cercle Arctique, les a longuement observés de
-près. Il a vécu avec eux, côte à côte, en ami ou en ennemi. Il
-s'est penché vers ces frères inférieurs, vers ces anneaux, moraux
-comme physiques, de la grande chaîne des êtres, dont l'homme, avec
-plus d'indignité parfois, occupe le sommet. Il a scruté leur pensée
-rudimentaire, interrogé leur cerveau. Se faisant, en imagination,
-chien, loup, lynx, porc-épic, écureuil, il s'est demandé quelle
-conception, plus ou moins développée, plus ou moins restreinte, toutes
-ces bêtes pouvaient bien avoir de la vie, ce qu'elles pouvaient en
-sentir et en comprendre, sous quel angle visuel les mêmes événements
-qui nous touchent pouvaient les atteindre et impressionner leurs
-cerveaux.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Quant au paysage évoqué, il n'est, en dehors de toute littérature
-descriptive proprement dite, qu'un décor, tragique à souhait, pour
-le drame qui s'y joue. Plus exactement, l'un et l'autre se
-confondent, car, sur cette Terre du Nord, dont l'écrivain éveille
-pour nous la poignante vision, il est impossible de séparer l'être
-de l'ambiance où il vit et qui l'étreint, la créature de la
-création. Rien ici ne saurait être factice. De Jack London on peut
-dire avec raison que l'œuvre est l'homme même. Ce sont ses
-ressouvenances, ses impressions, ses émotions, tout ce qu'il a vécu
-lui-même, qu'il nous dépeint.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Dans ce déchaînement des forces hostiles, parmi leur indestructible
-pérennité, «où l'homme est moins qu'une pomme de terre»,
-l'homme lutte cependant, il lutte et il pense. Il est le roseau
-pensant de Pascal, et surtout le roseau agissant. Car l'action, sur la
-Terre du Nord, est tout. Sans l'action, sans l'action perpétuelle,
-la mort est là, embusquée, qui ne tarde guère.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>De même, avant de s'embarquer en une longue croisière sur le</i> Snark,
-<i>il écrira: «Me voici, chétif animal appelé homme. Un brin de
-matière animée, cent soixante-cinq livres de chair, d'os, de nerfs,
-de tendons et de cerveau, tout cela doux et tendre, vulnérable et
-fragile, un brin de vie palpitante. Voilà tout ce que je suis. Autour
-de moi vont les grandes forces naturelles, menaces colossales, Titans de
-destruction, monstres dénués de sentiment, qui ont autant d'égards
-envers moi que moi pour le grain de sable que j'écrase sous mon pied.
-Ils ne me connaissent point, ils sont inconscients, impitoyables,
-amoraux. Ces monstres ont nom les cyclones et les tornades, les éclairs
-et le tonnerre, les lames furieuses et les trombes, les tremblements de
-terre et les volcans, les écumes qui heurtent avec fracas la côte
-hérissée de récifs, et les vagues qui bondissent par-dessus les
-sabords des plus grands navires, faisant des hommes une bouillie ou les
-projetant dans la mer. Aucun de ces monstres déchaînés ne connaît la
-minuscule créature, toute sensitive, toute de nerfs et de faiblesse,
-que les hommes, appellent Jack London et qui lui-même se croit quelque
-chose et même un être supérieur. Dans le conflit de tous ces Titans,
-dans le labyrinthe de périls dont ils m'enveloppent, je dois me
-frayer un chemin. Et le brin de vie que je suis exultera en triomphant
-d'eux.</i>»
-</p>
-
-<p>
-<i>C'est tout cela que rend admirablement Jack London, et son style alors
-demeure net et ferme, ferme comme l'acte qu'il décrit. Tout ce qui
-est tragique, chez lui, l'est à souhait. Sa plume, par contre,
-devient plus indécise dès que la bataille de la vie se détend et que,
-dépouillant sa rude écorce, il se fait sentimental. L'auteur
-demeure, malgré lui, un être de drame et de souffrance. Parfois aussi,
-lorsqu'il tend aux considérations générales, son style se fait plus
-diffus. L'ancien fils du trappeur errant n'a pas suffisamment appris
-à mettre en ordre le flot de ses pensées et celui de ses phrases. Il
-est un émotif de premier ordre, mais la solide culture classique des
-races latines lui a manqué. Le rôle du traducteur devient alors
-infiniment délicat. Sans s'attacher obstinément à un mot à mot
-littéral, que rend plus difficile encore la différence de génie des
-langues anglo-saxonnes et de la langue française, celle-ci éprise
-avant tout de netteté et de clarté, le traducteur doit s'efforcer de
-faire jaillir, le plus fidèlement possible, la pensée enclose dans
-l'original.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, Jack London n'en
-demeure pas moins une des plus originales et des plus puissantes
-incarnations du génie anglo-saxon.</i>
-</p>
-
-<p style="margin-left: 50%;">PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et
-romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de
-nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en
-Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des
-meilleurs prosateurs anglais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>CROC-BLANC: <i>Le Mur du monde.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari
-(Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent
-être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a
-également écrit divers autres volumes, dont <i>Jack London dans les Mers
-du Sud</i> et <i>Une femme parmi les Chasseurs de Têtes.</i></p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="I">I</a></h4>
-
-<h4>LA PISTE DE LA VIANDE</h4>
-
-<p>
-De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapins
-s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés
-par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient
-s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques, dans le jour
-qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans
-vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que
-la pensée s'enfuyait, devant elle, au delà même de la tristesse.
-Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique,
-comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le
-sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les
-vains efforts de notre être. C'était le <i>Wild</i>, le Wild farouche,
-glacé jusqu'au cœur, de la terre du Nord<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>.
-</p>
-
-<p>
-Sur la glace du fleuve et comme un défi au néant du Wild, peinait un
-attelage de chiens-loups<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait
-de neige. À peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en
-vapeur, pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux
-transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons.
-</p>
-
-<p>
-Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les
-attachaient à un traîneau, qui suivait, assez loin derrière eux, tout
-cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de
-bouleaux, solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de
-toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau, afin
-qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle
-qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était
-fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait
-presque toute la place. À côté d'elle, se tassaient divers autres
-objets: des couvertures, une hache, une cafetière et une poêle à
-frire.
-</p>
-
-<p>
-Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et,
-derrière le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le
-traîneau, en gisait un troisième, dont le souci était fini.
-Celui-là, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait
-jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et
-la vie lui est une offense. Il congèle l'eau, pour l'empêcher de
-courir à la mer; il glace la sève sous l'écorce puissante des
-arbres, jusqu'à ce qu'ils en meurent, et plus férocement encore,
-plus implacablement, il s'acharne sur l'homme, pour le soumettre à
-lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les
-êtres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement.
-</p>
-
-<p>
-Cependant, en avant et en arrière du traîneau, indomptables et sans
-perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore
-morts. Ils étaient vêtus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur
-haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de
-cristallisations glacées leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres,
-toute leur figure, si bien qu'il eût été impossible de les
-discerner l'un de l'autre. On eût dit des croque-morts masqués,
-conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque
-fantôme. Mais, sous ce masque, il y avait des hommes, qui avançaient
-malgré tout, sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse
-ironie, dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance
-d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et
-impassible que l'abîme infini de l'espace.
-</p>
-
-<p>
-Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et
-ménageant jusqu'à leur souffle. Partout autour d'eux était le
-silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pèse
-l'eau sur le corps du plongeur, à mesure qu'il s'enfonce plus
-avant aux profondeurs de l'Océan.
-</p>
-
-<p>
-Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour,
-lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri
-s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri
-se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa
-note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa.
-On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la
-sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur
-ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie.
-</p>
-
-<p>
-L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard
-se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la
-boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe.
-</p>
-
-<p>
-Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son.
-C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue
-qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux
-autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche
-du second cri.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant.
-</p>
-
-<p>
-Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait
-un effort pour parler.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis
-plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin.
-</p>
-
-<p>
-Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la
-clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et
-les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis,
-à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le
-cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les
-chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher
-à fuir et à se sauver dans les ténèbres.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulièrement fidèles à
-notre compagnie, observa Bill.
-</p>
-
-<p>
-Henry, penché sur le feu et occupé à faire fondre un peu de glace,
-pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis
-sur le cercueil et ayant commencé à manger:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils savent, dit-il, que près de nous leurs peaux sont sauves, et
-ils préfèrent manger qu'être mangés. Ces chiens ne manquent pas
-d'esprit.
-</p>
-
-<p>
-Bill secoua la tête:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! je n'en sais rien!
-</p>
-
-<p>
-Son camarade le regarda avec étonnement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est la première fois, Bill, que je vous entends suspecter
-l'intelligence des chiens.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Avez-vous remarqué, reprit l'autre, en mâchant des fèves avec
-énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur
-dîner. Combien avez-vous de chiens Henry?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Six.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bien, Henry.
-</p>
-
-<p>
-Bill s'arrêta un instant, comme pour donner plus de poids à ses
-paroles.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous disions que nous avions six chiens. J'ai pris six poissons
-dans le sac et j'en ai donné un à chaque chien. Eh bien! je me suis
-trouvé à court d'un poisson.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez mal compté.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J'ai pris
-six poissons et N'a-qu'une-Oreille<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a> n'en a pas eu. Alors je suis
-revenu au sac et j'y ai pris un septième poisson, que je lui ai
-donné.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous n'avons que six chiens, répliqua Henry.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'ai pas dit qu'il n'y avait là que des chiens, mais
-qu'ils étaient sept convives, à qui j'ai donné du poisson.
-</p>
-
-<p>
-Henry s'arrêta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les
-bêtes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six à présent.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai vu le septième convive s'enfuir à travers la neige.
-</p>
-
-<p>
-Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'entendez-vous par là?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'entends que l'excès de nos peines influe durement sur vos
-nerfs et que vous commencez à voir des choses...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill, avec
-gravité. Mais les traces laissées derrière lui par le septième
-animal sont encore marquées sur la neige. Je vous les montrerai, si
-vous le désirez.
-</p>
-
-<p>
-Henry ne répondit point et se remit à manger en silence. Lorsque
-le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant
-la bouche, du revers de sa main:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, Bill, vous croyez que cela était?
-</p>
-
-<p>
-Un long cri d'appel, à la fois lamentable et sauvage, jaillissant de
-l'obscurité, l'interrompit. Il se tut, pour écouter, et, tendant
-la main dans la direction d'où le cri était issu:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est un d'eux, dit-il, qui est venu?
-</p>
-
-<p>
-Bill approuva de la tête.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Vous avez remarqué
-vous-même quel vacarme ont fait les chiens.
-</p>
-
-<p>
-Cris et cris, après cris, se répondant, de près, de loin, de tous
-côtés, semblaient avoir mué tout à coup le Wild en une maison de
-fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient
-venus se tasser, les uns contre les autres, autour du foyer, si près
-que leurs poils en étaient roussis par la flamme.
-</p>
-
-<p>
-Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, après en avoir
-tiré quelques bouffées:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je songe, Henry, que celui qui est là-dedans (et il indiquait, de
-son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement
-plus heureux que vous et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager
-aussi confortablement après notre mort, aurons-nous seulement, un jour,
-quelques pierres sur notre carcasse? Ce qui me dépasse, c'est
-qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays, un lord ou
-quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu à trimarder pour
-la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guêtres
-sur cette fin de terre, abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne
-puis le comprendre exactement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il aurait pu vivre un bon vieil âge mûr, s'il était demeuré
-chez lui, approuva Henry.
-</p>
-
-<p>
-Bill allait continuer la conversation, quand il vit, dans le noir mur de
-nuit qui se pressait sur eux et où toute forme était indistincte, une
-paire d'yeux, brillants comme des braises. Il la montra à Henry, qui
-lui en montra une seconde, puis une troisième. Un cercle d'yeux
-étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se
-déplaçait, ou disparaissait, pour reparaître à nouveau, l'instant
-d'après.
-</p>
-
-<p>
-La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient,
-affolés, autour du feu, ou venaient, en rampant, se tapir entre les
-jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux
-bascula dans la flamme. Il se mit à pousser des hurlements plaintifs,
-tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brûlée.
-Ce remue-ménage fit se disperser le cercle d'yeux, qui se reforma,
-une fois l'incident terminé et les chiens calmés.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est, dit Bill, une fâcheuse et blâmable situation, de se
-trouver à court de munitions.
-</p>
-
-<p>
-Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon à étendre, sur des
-branches de sapin préalablement disposées sur la neige, un lit de
-couvertures et de fourrures.
-</p>
-
-<p>
-Henry grogna, tout en commençant à délacer ses mocassins de peau de
-daim:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Combien, dites-vous, Bill, qu'il nous reste de cartouches?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Trois. Et je voudrais qu'il y en eût trois cents. Je leur
-montrerais alors quelque chose, à ces damnés.
-</p>
-
-<p>
-Il secoua son poing, avec colère, vers les yeux luisants. Puis ayant
-enlevé à son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant
-le feu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu
-50° sous zéro<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a> depuis deux semaines. Plût à Dieu que nous
-n'eussions pas entrepris cette expédition! je n'aime pas la
-tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle
-est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit
-plus question! Heureux le jour où nous nous retrouverons, vous et moi,
-au Fort M'Gurry, tranquillement assis auprès du feu et jouant aux
-cartes. Voilà mes souhaits!
-</p>
-
-<p>
-Henry poussa un nouveau grognement et se glissa dans le lit. Comme il
-allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dites-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre à nos bêtes
-et attraper un poisson, pour quoi, dites-moi, les chiens ne lui sont-ils
-pas tombés dessus? C'est là ce qui me tourmente.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous faites, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry, d'une
-voix ensommeillée. Vous n'étiez pas ainsi autrefois. Vous digérez
-mal, je pense. Mais assez péroré! Dormez, sinon vous serez demain,
-fort mal en point. Vous vous mettez, sans raison, la cervelle à
-l'envers.
-</p>
-
-<p>
-Les deux compagnons, là-dessus, s'assoupirent. Ils soufflaient
-lourdement, côte à côte, sous la même couverture.
-</p>
-
-<p>
-Le feu tomba peu à peu et les yeux brillants resserrèrent le cercle
-qu'ils traçaient. Dès que deux d'entre eux s'avançaient, plus
-proches, les chiens grondaient, apeurés et menaçants à la fois. Leurs
-cris devinrent si forts, à un moment, que Bill s'éveilla.
-</p>
-
-<p>
-Il descendit du lit avec précaution, afin de ne pas troubler le sommeil
-de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Dès que la flamme se
-fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le
-groupe des chiens. Puis, s'étant frotté les paupières, il se reprit
-à les regarder, avec plus d'attention. Après quoi, s'étant coulé
-sous la couverture:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Henry... Oh! Henry!
-</p>
-
-<p>
-Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce qui ne va pas? interrogea-t-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont sept derechef.
-</p>
-
-<p>
-Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants
-après, il ronflait à poings fermés.
-</p>
-
-<p>
-C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors du
-lit son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point
-naître avant que trois heures encore ne se fussent écoulées. Il se
-mit, dans l'obscurité, à préparer le déjeuner, tandis que Bill
-roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dites-moi, Henry, demanda-t-il soudainement. Combien de chiens
-prétendez-vous que nous avons?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Six.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Erreur! s'exclama Bill, triomphant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sept, de nouveau? questionna Henry.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non. Cinq! Un est parti.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;L'Enfer! cria Henry, avec colère.
-</p>
-
-<p>
-Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez raison, Bill, Boule-de-Suif<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a> est parti.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée
-nous aura caché sa fuite.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce n'est pas de chance, pour lui ni pour nous. Ils l'auront
-avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant
-dans leur gosier. Malédiction sur eux!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce fut toujours un chien fou, observa Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se
-suicider de la sorte?
-</p>
-
-<p>
-Henry jeta un coup d'œil sur les survivants de l'attelage,
-supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur
-caractère et de leurs aptitudes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait à en faire
-autant. On frapperait dessus à coups de bâton qu'ils refuseraient de
-s'éloigner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai toujours pensé, dit Bill, et je le répète, que
-Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu fêlée.
-</p>
-
-<p>
-Telle fut l'oraison funèbre d'un chien, mort en cours de route, sur
-une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien
-d'hommes, n'en ont pas même une semblable!
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Le <i>Wild</i> est un terme générique, intraduisible, qui, comme
-le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle
-désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types
-qui la constituent. Le <i>Wild</i> comprend, dans l'Amérique du Nord, la
-région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui
-ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace
-éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait
-partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol,
-très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et
-l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la
-neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise
-vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible
-profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation
-hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de
-transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a><i>Wolfdogs</i>, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par
-leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels
-des traîneaux. (<i>Idem.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a><i>One Ear.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Il s'agit de degrés Fahrenheit (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a><i>Fatty.</i></p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="II">II</a></h4>
-
-<h4>LA LOUVE</h4>
-
-<p>
-Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement
-rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu
-joyeux et poussèrent de l'avant dans les ténèbres qui n'étaient
-point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces,
-continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid.
-Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença à paraître. À
-midi, le ciel, vers le Sud, parut se réchauffer et se teignit de
-couleur rose. La ligne de démarcation se dessina, que met la rondeur de
-la terre entre les pays méridionaux, où luit le soleil, et le monde du
-Nord. Mais la couleur rose, rapidement, se fana. Un jour gris lui
-succéda, qui dura jusqu'à trois heures, puis disparut à son tour,
-et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et
-silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse, à
-droite, à gauche, recommencèrent, provoquant parmi les chiens, tout
-harassés qu'ils fussent, de folles paniques.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je voudrais bien, dit Bill, en remettant, pour la vingtième fois,
-les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et
-nous laissent tranquilles.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva
-Henry.
-</p>
-
-<p>
-Le campement fut dressé, comme le soir précédent. Henry surveillait
-la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri, poussé
-par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le
-fit sursauter. Il releva le nez, juste à temps pour voir une forme
-vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il
-aperçut Bill, qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux,
-mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue
-et une partie du corps d'un saumon séché.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a
-reçu pour le reste. L'entendez-vous hurler?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et quelle figure avait-il, ce voleur? demanda Henry.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'ai pu le bien voir. Mais ce que je sais, c'est qu'il a
-quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble à celle d'un
-chien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce doit être, j'en jurerais, un loup apprivoisé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour être venu ici au moment
-juste du dîner et emporter un morceau de poisson!
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes, assis sur la boîte oblongue, avaient, après avoir
-mangé, humé leurs pipes, comme ils en avaient l'habitude. Le cercle
-d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus
-proche.
-</p>
-
-<p>
-Bill se reprit à gémir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur
-quelque autre gibier, et qu'ils décampent à sa suite! Ce serait
-pour nous un débarras...
-</p>
-
-<p>
-Henry eut l'air de n'avoir pas entendu. Mais, comme Bill faisait
-mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Arrêtez, Bill, vos croassements. Vous avez des crampes d'estomac,
-je vous l'ai déjà dit, et c'est ce qui vous fait divaguer. Avalez
-une pleine cuillerée de bi-carbonate de soude, cela vous calmera, je
-vous assure et vous redeviendrez d'une plus plaisante compagnie.
-</p>
-
-<p>
-Le matin suivant, d'énergiques blasphèmes, proférés par Bill,
-réveillèrent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, à la lueur
-du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui
-agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses
-grimaces.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hello! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Grenouille<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a> a décampé, fut la réponse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je dis oui.
-</p>
-
-<p>
-Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta
-avec soin, après quoi il se joignit à Bill pour maudire les pouvoirs
-malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et celui-là n'était pas un chien fou, ajouta Henry.
-</p>
-
-<p>
-Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funèbre.
-</p>
-
-<p>
-Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent
-attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente.
-Les deux hommes peinaient, sans parler. Le silence n'était interrompu
-que par les cris qui les poursuivaient et qui s'attachaient,
-invisibles, à leur marche. Mêmes paniques des chiens, mêmes écarts
-de leur part, hors du sentier tracé, et même lassitude physique et
-morale des deux hommes, qui en résultait.
-</p>
-
-<p>
-Quand le campement eut été établi, Bill, à la mode indienne, enroula
-autour du cou des chiens une solide lanière de cuir, à laquelle était
-lié, à son tour, un bâton de cinq à six pieds de long. Le bâton, à
-son autre extrémité, était attaché, par une seconde lanière, à un
-pieu fiché en terre. Les joints, de chaque côté, étaient si serrés
-que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Regardez, Henry, dit Bill, avec satisfaction, si j'ai bien
-travaillé! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles
-jusqu'à demain. S'il en manque un seul à l'appel, je veux me
-passer de mon café.
-</p>
-
-<p>
-Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant à Bill le
-cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisième soir, les
-enserrait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dommage, tout de même, fit-il, de ne pouvoir flanquer à ceux-ci
-quelques bons coups de fusil! Ils ont compris que nous n'avions pas
-de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis.
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils
-regardaient les formes vagues aller et venir, hors de la frontière de
-lumière que marquait le feu. En observant avec attention les endroits
-où une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la
-silhouette de l'animal, qui se dessinait et se mouvait dans les
-ténèbres.
-</p>
-
-<p>
-Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens, les fit se
-détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et
-geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces dans la
-direction de l'ombre, sur son bâton, qu'il mordait frénétiquement
-et à pleines dents.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bill, regardez ceci! chuchota Henry.
-</p>
-
-<p>
-Dans la lumière du feu, un animal, semblable à un chien, se glissait,
-d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en même temps
-audacieux et craintif, observant les deux hommes avec précaution, et
-cherchait visiblement à se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille,
-s'aplatissant vers lui, sur le sol, redoublait ses gémissements.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la
-meute. Quand elle a attiré un chien à sa suite, toute la bande tombe
-dessus et le mange.
-</p>
-
-<p>
-Au même moment, une des bûches empilées sur le feu dégringola, en
-éclatant avec bruit. L'étrange animal, effaré, fit un saut en
-arrière, dans les ténèbres, et disparut.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je pense une chose, dit Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Laquelle, s'il vous plaît?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est que l'animal vu par nous est le même que celui qui a
-été rossé hier par mon gourdin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n'y a pas au monde le plus léger doute sur ce point.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa
-familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas
-naturelle et choque toutes les idées reçues.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce loup en connait certainement plus qu'un loup qui se respecte ne
-doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du
-repas des chiens. Cet animal a de l'expérience.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le vieux Villan, dit Bill, en se parlant tout haut à lui-même,
-possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir
-avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi. Car je le tuai un beau
-jour, dans un pacage d'élans, sur <i>Little Stick.</i> Le vieux Villan en
-pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce
-chien depuis trois ans. Tout ce temps, le chien était demeuré avec les
-loups.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je pense, opina Henry, que vous avez trouvé la vérité. Ce loup
-est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de
-l'homme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si j'ai quelque chance, de ce loup qui est un chien nous aurons la
-peau, déclara Bill. Nous ne pouvons continuer à perdre d'autres
-bêtes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Souvenez-vous qu'il ne nous reste plus que trois cartouches.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le sais et les réserve pour un coup sûr.
-</p>
-
-<p>
-Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner,
-accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son
-camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prêts.
-Bill commença à manger, dormant encore.
-</p>
-
-<p>
-Ayant remarqué que sa tasse à café était vide, il se pencha pour
-atteindre la cafetière. Mais celle-ci était du côté d'Henry et
-hors de sa portée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dites-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement
-d'amitié, n'avez-vous rien oublié de me donner?
-</p>
-
-<p>
-Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tête. Bill
-avança sa tasse vide.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous n'aurez pas de café, prononça Henry.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Aurait-il été renversé? demanda Bill avec anxiété.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce n'est pas cela.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous m'en refusez, vous allez arrêter ma digestion.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous n'en aurez pas!
-</p>
-
-<p>
-Un flux de sang et de colère monta au visage de Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voulez-vous, je vous prie, parler et vous expliquer?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Gros-Gaillard<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a> est parti.
-</p>
-
-<p>
-Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tête et
-compta les chiens.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment cela est il arrivé? demanda-t-il, anéanti.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-même
-la lanière qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura
-rendu sans doute ce service.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le damné chien! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré
-son compère.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose
-qu'il est déjà digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans les
-ventres de vingt loups différents.
-</p>
-
-<p>
-Cette troisième oraison funèbre prononcée, Henry poursuivit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maintenant, Bill, voulez-vous du café?
-</p>
-
-<p>
-Bill fit un signe négatif.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est bien certain? insista Henry, en levant la cafetière, il
-est pourtant bon.
-</p>
-
-<p>
-Mais Bill était têtu. Il mit sa tasse à l'écart.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'aimerais mieux, dit-il, être pendu ding-ding-dong. J'ai
-donné ma parole et je la tiendrai.
-</p>
-
-<p>
-Il absorba son déjeuner à sec et ne l'arrosa que de malédiction, à
-l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais
-tour.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur
-atteinte.
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé
-plus de cent yards<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>, quand Henry, qui allait devant, heurta du pied,
-dans l'obscurité, un objet qu'il ramassa, puis qu'il lança,
-s'étant retourné, dans la direction de Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tenez, Bill, dit-il, voilà quelque chose qui pourra vous être
-utile.
-</p>
-
-<p>
-Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de
-Gros-Gaillard; le bâton auquel il avait été attaché.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la
-peau, et tout. Le bâton même est aussi net que le dessus de ma main;
-ils ont mangé le cuir qui le garnissait à ses deux bouts. Ils ont
-l'air terriblement affamés. Pourvu que vous et moi nous ne subissions
-pas un sort identique avant d'être parvenus au terme de notre voyage!
-</p>
-
-<p>
-Henry se mit à rire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est la première fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des
-loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et
-sauf. Prenez votre courage à deux mains et ne craignez rien. Ils ne
-nous auront pas, mon fils.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà ce qu'on ne sait pas; oui, ce qu'on ne sait pas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes pâle et avez une mauvaise circulation du sang. Il vous
-faudrait de la quinine. Je vous en bourrerai quand nous serons arrivés.
-</p>
-
-<p>
-Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents.
-Apparition de la lumière à neuf heures; à midi, le reflet lointain,
-vers le Sud, du soleil invisible; puis la grise après-midi,
-précédant la nuit rapide. À l'heure où le soleil esquissait son
-faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Soyez prudent et gardez-vous qu'il ne vous arrive malheur!
-</p>
-
-<p>
-Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure après, vers
-son compagnon, qui l'attendait avec une certaine anxiété.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous,
-courant de-ci, de-là, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont
-sûrs de nous avoir et qu'il leur suffit de patienter. En attendant
-ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous prétendez, observa Henry, qu'ils sont sûrs de nous avoir?
-</p>
-
-<p>
-Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres à faire peur. Ils
-n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien
-entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas
-loin. Leurs côtes sont pareilles à des planches à laver et leurs
-estomacs remontés collent presque à l'épine dorsale. Ils en sont,
-je puis vous le dire, à la dernière phase de la désespérance. Ils
-sont à demi enragés et attendent.
-</p>
-
-<p>
-Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand Henry, qui
-avait pris la place d'arrière et poussait le traîneau, afin
-d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement
-étouffé. Derrière eux, en pleine vue et sur la même piste qu'ils
-venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une
-forme velue. La bête trottinait sans effort apparent, semblant glisser
-plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arrêtés, elle
-s'arrêta ainsi qu'eux et, ayant levé la tête, elle les regarda
-avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur,
-comme pour se faire d'eux une opinion.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est la louve! dit Bill.
-</p>
-
-<p>
-Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et il vint, derrière le
-traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinèrent
-l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur
-avait déjà soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter
-encore, en avant, de quelques pas, puis s'arrêter, puis recommencer
-à diverses reprises le même manège, jusqu'à ce qu'il ne se
-trouvât plus qu'à une courte distance. Alors il fit halte, la tête
-dressée, près d'un groupe de sapins, et se remit à observer les
-deux hommes. Il les considérait avec une insistance singulière, comme
-eût pu le faire un chien, mais sans qu'il y eût rien dans ses yeux
-du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était
-celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bête,
-aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt
-grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des
-spécimens les plus importants de l'espèce.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il doit mesurer près de deux pieds et demi à hauteur d'épaule,
-constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai
-jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge, et même sur
-l'orangé. Elle a un ton cannelle.
-</p>
-
-<p>
-La robe de la bête n'était point cependant de cette couleur et le
-gris y dominait, comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et
-indéfinissables reflets couraient par moment sur le poil, qui
-trompaient et illusionnaient la vue.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On dirait un rude et gros chien de traîneau, poursuivit Bill. Je ne
-serais pas autrement étonné de voir cet animal remuer la queue.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hé! gros chien, appela-t-il. Venez, vous! quel que vous soyez!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n'a pas de toi la moindre peur, dit Henry, en riant.
-</p>
-
-<p>
-Bill agita sa main, fit semblant de menacer, cria à tue-tête. La bête
-ne manifesta aucune crainte et se contenta de se mettre légèrement en
-garde. Elle ne cessait point de dévisager les deux hommes, avec une
-fixité affamée. Son désir évident était, si elle l'osait, de
-venir à cette viande et de s'en repaître.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Écoutez, Henry, dit Bill, en baissant la voix, très bas. Voici le
-cas d'utiliser nos trois cartouches. Mais il faut ne point manquer le
-coup et qu'il soit mortel, qu'en pensez-vous?
-</p>
-
-<p>
-Henry approuva et Bill, avec mille précautions, amena à lui le fusil.
-Mais à peine avait-il fait le geste de le lever vers son épaule que la
-louve, faisant un saut de côté, hors de la piste, disparut parmi les
-sapins.
-</p>
-
-<p>
-Les deux compagnons se regardèrent. Henry sifflota, d'un air entendu,
-et Bill, se morigénant lui-même, remit en place le fusil.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je devais m'y attendre, dit-il. Un loup assez instruit pour venir
-partager le dîner de nos chiens doit être également renseigné sur
-les coups de fusil. Sa science est la cause de tous nos malheurs. Mais
-je le démolirai, aussi sûr que mon nom est Bill! Puisqu'il est trop
-rusé pour être tué à découvert, j'irai le tirer de l'affût.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous voulez tenter de l'abattre, faites-le d'ici, conseilla
-Henry. Que la bande survienne autour de vous, en admettant que vos trois
-cartouches tuent trois bêtes, les autres vous régleront votre compte.
-</p>
-
-<p>
-On campa de bonne heure, ce soir-là. Les trois chiens survivants
-avaient remorqué moins vite le traîneau et avaient été las plus
-tôt. Les deux hommes ne dormirent que d'un œil. Le cercle
-d'ennemis s'était resserré encore. Sans cesse il fallait se
-relever, pour attiser le feu, afin que la flamme ne tombât point.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai ouï des marins, dit Bill, me parler des requins qui ont
-coutume de suivre les navires. Les loups sont les requins de la terre.
-Ils s'y connaissent mieux que nous dans leurs affaires. Ils savent que
-bientôt ils nous auront.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils vous ont déjà à moitié, rétorqua Henry, avec rudesse, vous
-qui vous laissez aller à parler ainsi. C'en est fait d'un homme,
-dès l'instant où il se déclare perdu. Vous êtes, rien qu'en le
-disant, à demi mangé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils en ont mangé d'autres, et qui nous valaient, vous et moi,
-répondit Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Assez croassé! Vous m'excédez plus que de raison.
-</p>
-
-<p>
-Henry tourna brusquement le dos à Bill, et il s'attendait à ce que
-celui-ci, avec le caractère emporté qu'il lui connaissait,
-s'irritât du ton tranchant de ses paroles. Mais Bill ne répondit
-rien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mauvais présage, songea Henry, dont les paupières se fermaient
-malgré lui. Le moral de Bill, il n'y a pas à s'y tromper, est
-gravement entamé. J'aurai, demain matin, fort à faire pour retaper
-ce garçon.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Frog.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a><i>Spanker.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Le <i>yard</i> mesure environ 91 centimètres (914 millimètres),
-soit un peu moins d'un mètre. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="III">III</a></h4>
-
-<h4>LE CRI DE LA FAIM</h4>
-
-<p>
-La journée débuta sous de meilleurs auspices. Les deux hommes
-n'avaient pas perdu de chien durant la nuit et c'est l'esprit le
-plus léger qu'ils se remirent en chemin, dans le silence, le noir et
-le froid, Bill semblait avoir oublié ses sinistres pressentiments et
-quand, à midi, les chiens renversèrent le traîneau, à un mauvais
-passage, c'est en plaisantant qu'il accueillit l'accident.
-</p>
-
-<p>
-C'était pourtant un effrayant pêle-mêle. Le traîneau, sens dessus
-dessous, demeurait suspendu entre le tronc d'un arbre et un énorme
-roc. Il fallut d'abord déharnacher les chiens, afin de les dégager
-et de démêler leurs traits. Ceci fait et tandis que les deux hommes
-s'occupaient de remettre sur pied le traîneau, Henry aperçut
-N'a-qu'une-Oreille qui était en train de se défiler en rampant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ici, toi, N'a-qu'une-Oreille! cria-t-il, en se retournant vers
-le chien.
-</p>
-
-<p>
-Mais le chien, au lieu de lui obéir, fit un bond en avant et se sauva,
-en courant de toutes ses forces, ses harnais traînant derrière lui.
-</p>
-
-<p>
-Tout là-bas, sur la piste, la louve l'attendait. En s'approchant
-d'elle, il parut soudain hésiter et ralentit sa course. Il la
-regardait fixement, avec crainte et désir à la fois. Elle semblait
-l'aguicher et lui sourire de toutes ses dents, puis fit un pas vers
-lui, en manière d'avance. N'a-qu'une-Oreille se rapprocha, mais
-en se tenant encore sur ses gardes, la tête dressée, les oreilles et
-la queue droites.
-</p>
-
-<p>
-Quand il l'eut jointe, il essaya de frotter son nez contre le sien;
-mais elle se détourna, avec froideur, et fit un pas en arrière. Elle
-répéta plusieurs fois sa manœuvre, comme pour l'entraîner loin de
-ses compagnons humains. À un moment (on eût dit qu'une vague
-conscience du sort qui l'attendait flottait dans sa cervelle de
-chien), N'a-qu'une-Oreille, s'étant retourné, regarda derrière
-lui ses deux camarades de trait, le traîneau renversé et les deux
-hommes qui l'appelaient. Mais la louve lui ayant tendu son nez, pour
-qu'il s'y frottât, il en oublia aussitôt toute autre idée et se
-reprit à la suivre au bout de quelques minutes, dans un prude et
-nouveau recul qu'elle effectua.
-</p>
-
-<p>
-Bill, pendant ce temps, avait songé au fusil. Mais celui-ci était pris
-sous le traîneau et quand, avec l'aide d'Henry, il eut mis la main
-dessus, le chien et la louve étaient trop éloignés de lui, trop près
-aussi l'un de l'autre pour qu'il pût tirer.
-</p>
-
-<p>
-Trop tard, N'a-qu'une-oreille connut son erreur. Les deux hommes le
-virent qui revenait vers eux à fond de train. Mais déjà une douzaine
-de loups maigres, bondissant dans la neige, fonçaient à angle droit
-sur le chien, afin de lui couper la retraite. La louve avait, quant à
-elle, cessé ses grâces et ses pudeurs, et s'était jetée sur son
-amoureux, avec un rauque grognement. Il l'avait bousculée d'un coup
-d'épaule et elle s'était jointe aux autres poursuivants. Elle le
-talonnait de près.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où allez-vous? cria Henry, en posant sa main sur le bras de Bill.
-</p>
-
-<p>
-Bill se dégagea, d'un mouvement brusque.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne puis, dit-il, supporter ce qui se passe. Ils ne doivent plus
-avoir, si je puis l'empêcher, aucun de nos chiens.
-</p>
-
-<p>
-Le fusil au poing, il s'enfonça dans les taillis qui bordaient le
-sentier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attention, Bill! lui jeta Henry, une dernière fois. Soyez prudent!
-</p>
-
-<p>
-Henry, assis sur le traîneau, vit disparaître son compagnon.
-N'a-qu'une-Oreille avait quitté la piste et tentait de rejoindre le
-traîneau en décrivant un grand cercle. Henry l'apercevait par
-instants, détalant à travers des sapins clairsemés et s'efforçant
-de gagner les loups en vitesse, tandis que Bill allait essayer, sans nul
-doute, d'enrayer la poursuite. Mais la partie était perdue
-d'avance. D'autant que de nouveaux loups, sortant de partout, se
-joignaient à la chasse.
-</p>
-
-<p>
-Tout à coup, Henry entendit un coup de fusil, puis deux autres
-succéder rapidement au premier, et il connut que la provision de
-cartouches de Bill était finie. Il y eut un grand bruit, des
-grondements et des cris. Henry reconnut la voix du chien, qui gémissait
-et hurlait. Un cri de loup lui annonça qu'un des animaux avait été
-atteint. Et ce fut tout. Gémissements et grognements moururent et le
-silence retomba sur le paysage solitaire.
-</p>
-
-<p>
-Henry demeura longtemps assis sur le traîneau. Il n'avait pas besoin
-d'aller voir ce qui était advenu. Cela il le savait comme s'il en
-eût été spectateur. Il se dressa pourtant, à un moment, avec un
-tressaillement, et, dans une hâte fébrile, chercha la hache qui était
-parmi les bagages. Puis il se rassit et songea longuement, en société
-des deux chiens qui lui restaient et qui demeuraient à ses pieds,
-couchés et tremblants.
-</p>
-
-<p>
-Il se leva, à la fin, en proie à une immense faiblesse, comme si toute
-force de résistance s'était anéantie en lui, et se mit en devoir
-d'atteler les chiens au traîneau. Lui-même passa sur son épaule un
-harnais d'homme et tira, de concert avec les deux bêtes. L'étape
-fut courte. Dès que le jour commença à baisser, Henry se hâta
-d'organiser le campement. Il donna aux chiens leur nourriture, fit
-cuire et mangea son dîner, et dressa son lit près du feu.
-</p>
-
-<p>
-Mais il n'avait pas encore fermé les yeux qu'il vit les loups
-arriver et, cette fois, s'avancer tellement près qu'il n'y avait
-pas à songer même à dormir. Ils étaient là, autour de lui, si peu
-loin qu'il pouvait les regarder, comme en plein jour, couchés ou
-assis autour du foyer, rampant sur leurs ventres, et tantôt avançant,
-tantôt reculant. Certains d'entre eux dormaient, couchés en rond
-dans la neige, comme des chiens. Il ne cessa pas, un seul instant,
-d'aviver la flamme, car il savait qu'elle était le seul obstacle
-entre sa chair et leurs crocs. Les deux chiens se pressaient contre lui,
-implorant sa protection. De temps à autre, le cercle des loups
-s'agitait, ceux qui étaient couchés se relevaient, et tous hurlaient
-en chœur. Puis ils se recouchaient ou s'asseyaient, le cercle se
-reformant plus près.
-</p>
-
-<p>
-À force, cependant, d'avancer d'un pouce, puis d'un pouce, un
-instant arriva où les loups le touchaient presque. Alors il prit des
-brandons enflammés et commença à les jeter dans le tas de ses
-ennemis. Ceux-ci bondissaient en arrière, d'un saut hâtif,
-accompagné de cris de colère et de grognements peureux, quand une
-branche, bien lancée, atteignait l'un d'eux.
-</p>
-
-<p>
-Le matin trouva l'homme hagard et brisé, les yeux dilatés par le
-manque de sommeil. Il cuisina et absorba son déjeuner. Puis quand la
-lumière eut dispersé la troupe des loups, il s'occupa de mettre à
-exécution un projet qu'il avait médité durant de longues heures de
-la nuit. Ayant abattu, à coups de hache, de jeunes sapins, il en fit,
-en les liant en croix, les traverses d'un échafaudage assez élevé,
-dont quatre autres grands sapins, restés debout, formèrent les
-montants. Se servant ensuite des courroies du traîneau comme de cordes,
-et les chiens tirant avec lui, il hissa au sommet de l'échafaudage le
-cercueil qu'il avait convoyé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils ont eu Bill, dit-il, en s'adressant au corps du mort, quand
-celui-ci fut installé dans sa sépulture aérienne, et ils m'auront
-peut-être. Mais, vous, jeune homme, ils ne vous auront pas.
-</p>
-
-<p>
-Le traîneau filait maintenant derrière les chiens, qui haletaient
-d'enthousiasme, car ils savaient, eux aussi, que le salut était pour
-eux dans le chenil du Fort M'Gurry. Mais les loups n'avaient pas
-été loin et c'est ouvertement qu'ils avaient, désormais, repris
-leur poursuite. Ils trottinaient tranquillement derrière le traîneau,
-ou rangés en files parallèles, leurs langues rouges pendantes, leurs
-flancs maigres ondulant sur leurs côtes, qui se dessinaient à chacun
-de leurs mouvements. Henry ne pouvait s'empêcher d'admirer qu'ils
-fussent encore capables de se tenir sur leurs pattes, sans s'effondrer
-sur la neige.
-</p>
-
-<p>
-À midi, vers le Sud, ce ne fut pas seulement un reflet du soleil qui
-apparut, mais l'astre lui-même, dont la partie supérieure émergea
-de l'horizon, pâle et dorée. Henry vit là un heureux présage. Le
-soleil était revenu et les jours allaient grandir. Mais sa joie fut de
-courte durée. La lumière, presque aussitôt, se remit à baisser et il
-s'occupa, sans plus tarder, de s'organiser pour la nuit. Les
-quelques heures de clarté grisâtre et de terne crépuscule qu'il
-avait encore devant lui furent utilisées à couper, pour le foyer, une
-quantité de bois considérable.
-</p>
-
-<p>
-Avec la nuit, la terreur revint, à son comble. Le besoin de sommeil,
-pire que les loups, tenaillait Henry. Il s'endormit malgré lui,
-accroupi près du feu, les couvertures sur ses épaules, sa hache entre
-ses genoux, un chien à sa droite, un chien à sa gauche. Dans cet état
-de demi-veille où il se trouvait, il apercevait la troupe entière qui
-le contemplait, comme un repas retardé, mais certain. Il lui semblait
-voir une bande d'enfants réunis autour d'une table servie, et
-attendant qu'on leur permît de commencer à manger.
-</p>
-
-<p>
-Puis, comme machinalement, ses yeux retombaient sur lui-même, et il
-examinait son corps avec une attention bizarre, qui ne lui était pas
-habituelle. Il tâtait ses muscles et les faisait jouer,
-s'intéressant prodigieusement à leur mécanisme. À la lueur du
-foyer, il ouvrait, étendait ou refermait les phalanges de ses doigts,
-émerveillé de l'obéissance et de la souplesse de sa main qui, avec
-brusquerie ou douceur, trépidait à sa volonté, jusqu'au bout des
-ongles. Et, comme fasciné, il se prenait d'un incommensurable amour
-pour ce corps admirable, auquel il n'avait, jusque-là, jamais prêté
-attention, d'une tendresse infinie pour cette chair vivante, destinée
-bientôt à repaître des brutes, à être mise en lambeaux.
-Qu'était-il désormais? Un simple mets pour des crocs affamés, une
-subsistance pour d'autres estomacs, l'égal des élans et des lapins
-dont il avait tant de fois, lui-même, fait son dîner.
-</p>
-
-<p>
-À quelques pieds devant lui, la louve aux reflets rouges était assise
-dans la neige et le regardait, pensive. Leurs regards se croisèrent. Il
-comprit sans peine qu'elle se délectait de lui, par anticipation. Sa
-gueule s'ouvrait, avec gourmandise, découvrant les crocs blancs
-jusqu'à leur racine. La salive lui découlait des lèvres, et elle se
-pourléchait de la langue. Un spasme d'épouvante secoua Henry. Il fit
-un geste brusque, pour se saisir d'un brandon et le lancer à la
-louve. Mais celle-ci, non moins rapidement, s'était éclipsée. Alors
-il se remit à contempler sa main, avec adoration, à examiner, l'un
-après l'autre, tous ses doigts et comme ils s'adaptaient avec
-perfection aux rugosités de la branche qu'il brandissait. Puis, comme
-son petit doigt courait risque de se brûler, il le replia
-délicatement, un peu en arrière de la flamme.
-</p>
-
-<p>
-La nuit s'écoula cependant sans accident et le matin parut. Pour la
-première fois, la lumière du jour ne dispersa pas les loups. Vainement
-l'homme attendit leur départ. Ils demeurèrent en cercle autour de
-lui et de son feu, avec une insolence qui brisa son courage, revenu avec
-la clarté naissante. Il tenta cependant un effort surhumain pour se
-remettre en route.
-</p>
-
-<p>
-Mais à peine avait-il replacé son traîneau sur le sentier et
-s'était-il écarté, de quelques pas, de la protection du feu,
-qu'un loup, plus hardi que les autres, s'élança vers lui. La bête
-avait mal calculé son élan; son saut fut trop court. Ses dents, en
-claquant, se refermèrent sur le vide, tandis qu'Henry, pour se
-préserver, faisait un bond de côté. Puis, reculant vers le feu, il
-fit pleuvoir une mitraille de brandons sur les autres loups,
-qui, excités par l'exemple, s'étaient dressés debout et s'apprêtaient
-déjà à se jeter sur lui.
-</p>
-
-<p>
-Il demeura assiégé toute la journée. Comme son bois menaçait de
-s'épuiser, il étendit progressivement le foyer vers un énorme sapin
-mort, qui s'élevait à peu de distance et qu'il atteignit de la
-sorte. Il abattit l'arbre et passa le reste du jour à préparer, pour
-la nuit, branches et fagots.
-</p>
-
-<p>
-La nuit revint, aussi angoissante que la précédente, avec cette
-aggravation que le besoin de dormir devenait, pour l'homme, de plus en
-plus insurmontable. Henry, dans sa somnolence, vit la louve
-s'approcher de lui à ce point, qu'il n'eût qu'à saisir un
-brandon allumé pour le lui planter, d'un geste mécanique, en plein
-dans la gueule. La louve hurla de douleur, en un brusque ressaut. Il
-sentit l'odeur de la chair brûlée et regarda la bête secouer sa
-tête, avec fureur.
-</p>
-
-<p>
-Puis, de crainte de s'abandonner trop profondément au sommeil, Henry
-attacha à sa main droite un tison de sapin, afin que la brûlure de la
-flamme le réveillât lorsque la branche serait consumée. Il
-recommença plusieurs fois l'opération. Chaque fois que la flamme, en
-l'atteignant, le faisait sursauter, il en profitait pour recharger le
-feu et envoyer aux loups une pluie de brandons incandescents, qui les
-tenaient momentanément en respect. Un moment vint pourtant où la
-branche, mal liée, se détacha de sa main sans qu'il s'en
-aperçût. Et, s'étant endormi, il rêva.
-</p>
-
-<p>
-Il lui sembla qu'il se trouvait dans le Fort M'Gurry. L'endroit
-était chaud et confortable, et il jouait avec l'agent de la
-factorerie. Le Fort était assiégé par les loups, qui hurlaient à la
-grille d'entrée. Lui et son partenaire s'arrêtaient de jouer, par
-instants, pour écouter les loups et rire de leurs efforts inutiles.
-Mais un craquement se produisit soudain. La porte avait cédé et les
-loups envahissaient la maison, fonçant droit sur lui et sur l'agent,
-en redoublant de hurlements, tellement qu'il en avait la tête comme
-brisée. Il s'éveilla, à ce moment, et le rêve se relia à la
-réalité. Les loups hurlants étaient sur lui. Déjà l'un d'eux
-avait refermé ses crocs sur son bras. D'un mouvement instinctif,
-Henry sauta dans le feu et le loup lâcha prise, non sans laisser dans
-la chair une large déchirure.
-</p>
-
-<p>
-Alors commença une bataille de flammes. Ses épaisses mitaines
-protégeant ses mains, Henry ramassait les charbons ardents, à pleines
-poignées, et les jetait en l'air dans toutes les directions. Le
-campement n'était qu'un volcan en éruption. Henry sentait son
-visage se tuméfier, ses sourcils et ses cils grillaient, et la chaleur
-qu'il éprouvait aux pieds devenait intolérable. Un brandon dans
-chaque main, il se risqua à faire quelques pas en avant. Les loups
-avaient reculé.
-</p>
-
-<p>
-Il leur lança ses deux brandons, puis frotta de neige ses mitaines
-carbonisées, et dans la neige il trépigna pour se refroidir les pieds.
-Des deux chiens il ne restait plus trace. Ils avaient, de toute
-certitude, continué à alimenter le repas inauguré par les loups, il y
-avait plusieurs jours, avec Boule-de-Suif, et que lui-même,
-vraisemblablement, terminerait sous peu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous ne m'avez pas encore! cria-t-il d'une voix sauvage, aux
-bêtes affamées, qui lui répondirent, comme si elles avaient compris
-ce qu'il disait, par une agitation générale et des grognements
-répétés.
-</p>
-
-<p>
-Mettant à exécution un nouveau plan de défense, il forma un cercle
-avec une série de fagots, alignés à la file et qu'il alluma. Puis
-il s'installa au centre de ce rempart de feu, couché sur son matelas,
-afin de se préserver de l'humidité glaciale et de la neige fondante,
-que liquéfiait sur le sol la chaleur du brasier, et demeura immobile.
-Les loups, ne le voyant plus, vinrent s'assurer, à travers le rideau
-de flammes, que leur proie était toujours là. Rassurés, ils reprirent
-leur attente patiente, se chauffant au feu bienfaisant, en s'étirant
-les membres et en clignotant béatement des yeux. La louve s'assit sur
-son derrière, pointa le nez vers une étoile et commença un long
-hurlement. Un à un, les autres loups l'imitèrent, et la troupe
-entière, sur son derrière, le nez vers le ciel, hurla à la faim.
-</p>
-
-<p>
-L'aube vint et le jour. La flamme brûlait plus bas. La provision de
-bois était épuisée et il allait falloir la renouveler. Henry tenta de
-franchir le cercle ardent qui le protégeait, mais les loups surgirent
-aussitôt devant lui. Il leur lança, pour les écarter, quelques
-brandons, qu'ils se contentèrent d'éviter, sans en être autrement
-effrayés. Il dut renoncer au combat.
-</p>
-
-<p>
-L'homme, vacillant, s'assit sur son matelas et ses couvertures. Il
-laissa tomber sa poitrine sur ses genoux, comme si son corps eût été
-cassé en deux. Sa tête pendait vers le sol. C'était l'abandon de
-la lutte. De temps à autre, il relevait légèrement la tête, pour
-observer l'extinction progressive du feu. Le cercle de flammes et de
-braises se sectionnait par segments, qui diminuaient d'étendue et
-entre lesquels s'élargissaient des brèches.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je crois, murmura-t-il, que bientôt vous pourrez venir et
-m'avoir. Qu'importe à présent? Je vais dormir...
-</p>
-
-<p>
-Une fois encore, il entr'ouvrit les yeux, et ce fut pour voir, par une
-des brèches, la louve qui le regardait.
-</p>
-
-<p>
-Combien de temps dormit-il? Il n'aurait su le dire. Mais, lorsqu'il
-s'éveilla, il lui parut qu'un changement mystérieux s'était
-produit autour de lui. Un changement à ce point étrange et inattendu
-que son réveil en fut brusqué sur-le-champ. Il ne comprit point,
-d'abord, ce qui s'était passé. Puis il découvrit ceci: les loups
-étaient partis. Seul, le piétinement pressé de leurs pattes,
-imprimées sur la neige, lui rappelait le nombre et l'acharnement
-pressé de ses ennemis. Puis, le sommeil redevenant le plus fort, il
-laissa retomber sa tête sur ses genoux.
-</p>
-
-<p>
-Ce furent des cris d'hommes qui le réveillèrent, cette fois, mêlés
-au bruit de traîneaux qui s'avançaient, à des craquements de
-harnais, à des halètements époumonés de chiens de trait.
-</p>
-
-<p>
-Quatre traîneaux, quittant le lit glacé de la rivière, venaient en
-effet vers lui, à travers les sapins. Une demi-douzaine d'hommes
-l'entouraient, quelques instants après. Accroupi au milieu de son
-cercle de feu, qui se mourait, il les regarda, comme hébété, et
-balbutia, les mâchoires encore empâtées:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La louve rouge... Venue près des chiens au moment de leur repas...
-D'abord elle mangea les chiens... Puis elle mangea Bill...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où est lord Alfred? beugla un des hommes à son oreille, en le
-secouant rudement.
-</p>
-
-<p>
-Il remua lentement la tête.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, lui, elle ne l'a pas mangé... Il pourrit sur un arbre, au
-dernier campement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mort? cria l'homme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, et dans une boîte... répondit Henry.
-</p>
-
-<p>
-Il dégagea vivement son épaule de la main du questionneur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hé! dites donc, laissez-moi tranquille! Je suis vidé à fond.
-Bonsoir à tous.
-</p>
-
-<p>
-Ses yeux clignotants se fermèrent, son menton rejoignit sa poitrine et,
-tandis que les nouveaux arrivés l'aidaient à s'étendre sur les
-couvertures, ses ronflements montaient déjà dans l'air glacé.
-</p>
-
-<p>
-Une rumeur lointaine répondait à ses ronflements. C'était,
-affaiblie par la distance, le cri de la troupe affamée des loups, à la
-recherche d'une autre viande, destinée à remplacer l'homme qui
-leur avait échappé.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="IV">IV</a></h4>
-
-<h4>LA BATAILLE DES CROCS</h4>
-
-<p>
-C'était la louve qui avait, la première, entendu le son des voix
-humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux.
-La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son
-cercle de flammes à demi-éteintes. Les autres loups ne pouvaient se
-résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant
-quelques minutes, ils demeurèrent encore sur place, écoutant les
-bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement, eux aussi
-prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve.
-</p>
-
-<p>
-Un grand loup gris, un des leaders<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a> habituels de la troupe, courait
-en tête. Il grondait, pour avertir les plus jeunes de ne point rompre
-l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs,
-s'ils avaient la prétention de passer devant lui. Il augmenta son
-allure à l'aspect de la louve qui, maintenant, trottait avec
-tranquillité dans la neige, et ne tarda pas à la rejoindre.
-</p>
-
-<p>
-Elle vint se ranger d'elle-même à son côté, comme si c'était
-là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la
-horde. Le grand loup gris ne grondait pas, ni ne montrait les dents,
-quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance.
-Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une
-bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher
-plus près d'elle. Et c'est elle, alors, qui grondait et montrait
-ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordre durement
-à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de
-faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible
-compagne, continuait à conduire la troupe, d'un air raide et vexé,
-comme un amoureux éconduit.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi escortée sur son flanc droit, la louve était flanquée, sur son
-flanc gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des
-stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui
-était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'il avait choisie
-par rapport à la louve. Lui aussi mettait une obstination continue à
-la serrer de près, à effleurer, de son museau balafré, sa hanche, son
-épaule ou son cou. Elle le tenait à distance, comme elle faisait avec
-son autre galant. Parfois les deux rivaux la pressaient simultanément,
-en la bousculant avec rudesse, et, pour se dégager, elle redoublait, à
-droite et à gauche, ses morsures aiguës. Tout en galopant de chaque
-côté d'elle, les deux loups se menaçaient l'un l'autre, de
-leurs dents luisantes. Seule, la faim plus impérieuse que l'amour,
-les empêchait de se combattre.
-</p>
-
-<p>
-Le vieux loup borgne avait près de lui, du côté opposé à la louve,
-un jeune loup de trois ans, arrivé au terme de sa croissance, et qui
-pouvait passer pour un des plus vigoureux de la troupe. Les deux bêtes,
-quand elles étaient lasses, s'appuyaient amicalement l'une sur
-l'autre, de l'épaule ou de la tête. Mais le jeune loup, par
-moments, ralentissant sa marche d'un air innocent, se laissait
-dépasser par son vieux compagnon et, sans être aperçu, se glissait
-entre lui et la louve. La louve, frôlée par ce troisième amoureux, se
-mettait à gronder et se retournait. Le vieux loup en faisait autant, et
-aussi le grand loup gris, qui était à droite.
-</p>
-
-<p>
-Devant cette triple rangée de dents redoutables, le jeune loup
-s'arrêtait brusquement et s'asseyait sur son derrière, droit sur
-ses pattes de devant, grinçant des crocs, lui aussi, et hérissant le
-poil de son dos. Une confusion générale en résultait parmi les autres
-loups, ceux qui fermaient la marche pressant ceux du front, qui
-finalement s'en prenaient au jeune loup et lui administraient des
-coups de crocs à foison. Il supportait ce traitement sans broncher et,
-avec la foi sans limites qui est l'apanage de la jeunesse, il
-répétait de temps à autre sa manœuvre, quoiqu'elle ne lui
-rapportât rien de bon.
-</p>
-
-<p>
-Les loups couvrirent dans cette journée un grand nombre de milles<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>,
-sans briser, dans ces incidents, leur formation serrée. À
-l'arrière, boitaient les plus faibles, les très jeunes comme les
-très vieux. Les plus robustes marchaient en tête. Tous, tant qu'ils
-étaient, ils ressemblaient à une armée de squelettes. Mais leurs
-muscles d'acier paraissaient une source inépuisable d'énergie.
-Mouvements et contractions se succédaient, sans répit, sans fin que
-l'on pût prévoir, et sans effort apparent ni fatigue. La nuit et le
-jour qui suivirent, ils continuèrent leur course. Ils couraient à
-travers la vaste solitude de ce monde désert, où ils vivaient seuls,
-cherchant une autre vie à dévorer, pour perpétuer la leur.
-</p>
-
-<p>
-Ils traversèrent des plaines basses et franchirent une douzaine de
-petites rivières glacées, avant de trouver ce qu'ils quêtaient. Ils
-tombèrent enfin sur des élans. Ce fut un gros mâle qu'ils
-rencontrèrent d'abord. Voilà, à la bonne heure! de la viande et de
-la vie, que ne défendaient point des feux mystérieux et des flammes
-volant en l'air. Larges sabots et andouillers palmés, ils
-connaissaient cela. Jetant au vent toute patience et leur prudence
-coutumière, ils engagèrent aussitôt le combat. Celui-ci fut bref et
-féroce. Le grand élan fut assailli de tous côtés. Vainement, les
-roulant dans la neige, il assénait aux loups des coups adroits de ses
-sabots, ou les frappait de ses vastes cornes, en s'efforçant de leur
-fendre le crâne ou de leur ouvrir le ventre. La lutte était pour lui
-sans issue. Il tomba sur le sol, la louve pendue à sa gorge, et sous
-une nuée de crocs, accrochés partout où son corps pouvait livrer
-prise, il fut dévoré vif, tout en combattant et avant d'avoir
-achevé sa dernière riposte.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut, pour les loups, de la nourriture en abondance. L'élan
-pesait plus de huit cents livres, ce qui donnait vingt pleines livres de
-viande pour chacune des quarante gueules de la troupe. Mais, si
-l'estomac des loups était susceptible de jeûnes prodigieux, non
-moins prodigieuse était sa faculté d'absorption. Quelques os
-éparpillés furent, en quelques heures, tout ce qui restait du
-splendide animal, qui avait fait face, si vaillamment, à la horde de
-ses ennemis.
-</p>
-
-<p>
-Le repos vint ensuite, et le sommeil. Puis les jeunes mâles
-commencèrent à se quereller entre eux. La famine était terminée;
-les loups étaient arrivés à la Terre Promise. Ils continuèrent,
-pendant quelques jours encore, à chasser de compagnie la petite bande
-d'élans qu'ils avaient dépistée. Mais ils y mettaient maintenant
-quelque précaution, s'attaquant de préférence aux femelles, plus
-lourdes dans leurs mouvements, ou aux vieux mâles. Finalement, la
-troupe des loups se partagea en deux parties, qui s'éloignèrent
-chacune dans des directions différentes.
-</p>
-
-<p>
-La louve, le grand loup gris, le vieux loup borgne et le jeune loup de
-trois ans conduisirent une des deux troupes dans la direction de
-l'est, vers le Mackenzie-River<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a> et la région des Lacs. Chaque jour,
-s'éclaircissait la petite cohorte. Les loups partaient, deux par
-deux, mâle et femelle ensemble. Parfois, un mâle, sans femelle avec
-qui s'accoupler, était chassé, à coups de dents, par les autres
-mâles. Il ne resta plus, au bout du compte, que la louve et son trio
-d'amoureux.
-</p>
-
-<p>
-Tous trois portaient les marques sanglantes de ses morsures et elle
-demeurait toujours inexorable à chacun d'eux. Mais ils continuaient
-à ne pas se défendre contre ses crocs. Ils se contentaient, pour
-apaiser son courroux, de se détourner, en remuant la queue et en
-dansant devant elle de petits pas.
-</p>
-
-<p>
-Aussi doux ils se montraient envers elle, aussi féroces étaient-ils
-l'un vis-à-vis de l'autre. Le loup de trois ans sentait croître
-son audace. Saisissant dans sa gueule, à l'improviste, l'oreille du
-vieux loup, du côté où celui-ci était borgne, il la déchira
-profondément et la découpa en minces lanières. Le vieux loup, s'il
-était moins vigoureux et moins alerte que son jeune rival, lui était
-supérieur en science et en sagesse. Son œil perdu et son nez balafré
-témoignaient de son expérience de la vie et de la bataille. Nul doute
-qu'il ne connût, en temps utile, ce qu'il avait à faire.
-</p>
-
-<p>
-Magnifique en effet, lorsque l'heure en fut venue, et tragique à
-souhait fut la bataille. Le vieux loup borgne et le grand loup gris se
-réunirent pour attaquer ensemble le loup de trois ans et le détruire.
-Ils l'entreprirent, sans pitié, chacun de leur côté. Oubliés les
-jours de chasse commune, les jeux partagés jadis, et la famine subie
-côte à côte. C'étaient choses du passé. La chose présente,
-implacable et cruelle par-dessus toutes, était l'amour. La louve,
-objet du litige, assise sur son train de derrière, regardait,
-spectatrice paisible. Paisible et contente, car son jour à elle était
-venu. C'est pour la posséder que les poils se hérissaient, que les
-crocs frappaient les crocs, que la chair déchiquetée se convulsait.
-</p>
-
-<p>
-Le loup de trois ans, c'était sa première affaire d'amour, perdit
-la vie dans l'aventure. Les deux vainqueurs, quand il fut mort,
-regardèrent la louve qui, sans bouger, souriait dans la neige. Mais le
-vieux loup borgne était le plus roué des deux survivants. Il avait
-beaucoup appris. Le grand loup gris, détournant la tête, était
-occupé justement à lécher une blessure qui saignait à son épaule.
-Son cou se courbait, pour cette opération, et la courbe en était
-tournée vers le vieux loup. De son œil unique, celui-ci saisit
-l'opportunité du moment. S'étant baissé pour prendre son élan,
-il sauta sur la gorge qui s'offrait à ses crocs et referma sur elle
-sa mâchoire. La déchirure fut large et profonde, et les dents
-crevèrent au passage la grosse artère. Le grand loup gris eut un
-grondement terrible et s'élança sur son ennemi, qui s'était
-rapidement reculé. Mais déjà la vie fuyait hors de lui, son
-grondement s'étouffait et n'était plus qu'une toux épaisse.
-Ruisselant de sang et toussant, il combattit encore quelques instants.
-Puis ses pattes chancelèrent, ses yeux s'assombrirent à la lumière
-et ses sursauts devinrent de plus en plus courts.
-</p>
-
-<p>
-La louve, pendant ce temps, toujours assise sur son derrière,
-continuait à sourire. Elle était heureuse. Car ceci n'était rien
-d'autre que la bataille des sexes, la lutte naturelle pour l'amour,
-la tragédie du Wild, qui n'était tragique que pour ceux qui
-mouraient. Elle était, pour les survivants, aboutissement et
-réalisation.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque le grand loup gris ne bougea plus, le vieux borgne, Un-Œil<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a>
-(ainsi l'appellerons-nous désormais), alla vers la louve. Il y avait,
-dans son allure, de la fierté de sa victoire et de la prudence. Il
-était prêt à une rebuffade, si elle venait, et ce lui fut une
-agréable surprise de voir que les dents de la louve ne grinçaient pas
-vers lui avec colère. Son accueil, pour la première fois, lui fut
-gracieux. Elle frotta son nez contre le sien et condescendit même à
-sauter, gambader et jouer en sa compagnie, avec des manières
-enfantines. Et lui, tout vieux et tout sage qu'il fût, comme elle il
-fit l'enfant et se livra à maintes folies, pires que les siennes.
-</p>
-
-<p>
-Il n'était plus question déjà des rivaux vaincus, ni du conte
-d'amour écrit en rouge sur la neige. Une fois seulement, le vieux
-loup dut s'arrêter de jouer, pour lécher le sang qui coulait de ses
-blessures non fermées. Ses lèvres se convulsèrent, en un vague
-grondement, et le poil de son cou eut un hérissement involontaire. Il
-se baissa vers la neige encore rougie, comme s'il allait prendre son
-élan, et en mordit la surface, dans un spasme brusque de ses
-mâchoires. Au bout d'un moment, il ne pensa plus à rien derechef, et
-courut vers la louve qui se sauva, en le conviant à sa suite au plaisir
-de la chasse à travers bois.
-</p>
-
-<p>
-Ils coururent, dès lors, toujours côte à côte, comme de bons amis
-qui ont fini par se comprendre, chassant, tuant et mangeant en commun.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi passaient les jours, quand la louve commença à se montrer
-inquiète. Elle semblait chercher, avec obstination, une chose qu'elle
-ne trouvait pas.
-</p>
-
-<p>
-Les abris que forment, en-dessous d'eux, les amas d'arbres tombés
-étaient, pour elle, pleins d'attrait. Pénétrant dans les larges
-crevasses qui s'ouvrent dans la neige, à l'abri des rocs
-surplombants, elle y reniflait longuement. Un-Œil paraissait
-complètement détaché de ces recherches, mais il n'en suivait pas
-moins, avec bonne humeur et fidélité, tous les pas de la louve.
-Lorsque celle-ci s'attardait un peu trop, dans ses investigations, ou
-si le passage était trop étroit pour deux, il se couchait sur le sol
-et attendait placidement son retour.
-</p>
-
-<p>
-Sans se fixer de préférence en aucun lieu, ils pérégrinèrent à
-travers diverses contrées. Puis, revenant vers le Mackenzie, ils
-suivirent le fleuve, s'en écartant seulement pour remonter, à la
-piste de quelque gibier, un de ses petits affluents.
-</p>
-
-<p>
-Ils tombaient parfois sur d'autres loups qui, comme eux, marchaient
-ordinairement par couples. Mais il n'y avait plus, de part ni
-d'autre, de signes mutuels d'amitié, de plaisir à se retrouver, ni
-de désir de se reformer en troupe. Quelquefois, ils rencontraient des
-loups solitaires. Ceux-ci étaient toujours des mâles et ils faisaient
-mine, avec insistance, de vouloir se joindre à la louve et à son
-compagnon. Mais tous deux, épaule contre épaule, le crin hérissé et
-les dents mauvaises, accueillaient de telle sorte ces avances que le
-prétendant intempestif tournait bientôt le dos et s'en allait
-reprendre sa course isolée.
-</p>
-
-<p>
-Ils couraient dans les forêts paisibles, par une belle nuit de clair de
-lune, quand Un-Œil s'arrêta soudain. Il dressa son museau, agita la
-queue, leva une patte, à la manière d'un chien en arrêt, et ses
-narines se dilatèrent pour humer l'air. Les effluves qui lui
-parvinrent ne semblèrent pas le satisfaire et il se mit à respirer
-l'air de plus belle, tâchant de comprendre l'impalpable message que
-lui apportait le vent. Un reniflement léger avait suffi à renseigner
-la louve et elle trotta de l'avant, afin de rassurer son compagnon. Il
-la suivit, mal tranquillisé, et, à tout moment, il ne pouvait
-s'empêcher de s'arrêter pour interroger du nez l'atmosphère.
-</p>
-
-<p>
-Ils arrivèrent à une vaste clairière, ouverte parmi la forêt.
-Rampant avec prudence, la louve s'avança jusqu'au bord de
-l'espace libre. Le vieux loup la rejoignit, après quelque
-hésitation, tous ses sens en alerte, chaque poil de son corps
-s'irradiant de défiance et de suspicion. Tous deux demeurèrent côte
-à côte, veillant, et reniflant.
-</p>
-
-<p>
-Un bruit de chiens qui se querellaient et se battaient arrivait
-jusqu'à leurs oreilles, ainsi que des cris d'hommes, au son
-guttural, et des voix plus aiguës de femmes acariâtres et quinteuses.
-Ils perçurent aussi le cri strident et plaintif d'un enfant. Sauf les
-masses énormes que formaient les peaux des tentes, ils ne pouvaient
-guère distinguer que la flamme d'un feu, devant laquelle des corps
-allaient et venaient, et la fumée qui montait doucement du feu, dans
-l'air tranquille. Mais les mille relents d'un camp d'Indiens
-venaient maintenant aux narines des deux bêtes. Et ces relents
-contaient des tas de choses, que le vieux loup ne pouvait pas
-comprendre, mais qui de la louve étaient beaucoup moins inconnues.
-</p>
-
-<p>
-Elle était étrangement agitée, et reniflait, reniflait, avec un
-délice croissant. Un-Œil, au contraire, demeurait soupçonneux et ne
-cachait pas son ennui. Il trahissait, à chaque instant, son désir de
-s'en aller. Alors la louve se tournait vers lui, lui touchait le nez
-avec son nez, pour le rassurer; puis elle regardait à nouveau vers le
-camp. Son expression marquait une envie impérieuse, qui n'était pas
-celle de la faim. Une force intérieure, dont elle tressaillait, la
-poussait à s'avancer plus avant, à s'approcher de ce feu, à
-s'aller coucher, près de sa flamme, en compagnie des chiens, et à se
-mêler aux jambes des hommes.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut Un-Œil qui l'emporta. Il s'agita tant et si bien que son
-inquiétude se communiqua à la louve. La mémoire aussi revint à
-celle-ci de cette autre chose qu'elle cherchait si obstinément, et
-qu'il y avait pour elle nécessité de trouver. Elle fit volte-face et
-trotta en arrière, dans la forêt, au grand soulagement du vieux loup
-qui la précédait, et qui ne fut rassuré qu'une fois le camp perdu
-de vue.
-</p>
-
-<p>
-Comme ils glissaient côte à côte et sans bruit, ainsi que des ombres,
-au clair de lune, ils rencontrèrent un sentier. Leurs deux nez
-s'abaissèrent, car des traces de pas y étaient marquées dans la
-neige. Les traces étaient fraîches. Un-Œil courut en avant, suivi de
-la louve, et avec toutes les précautions nécessaires. Les coussinets
-naturels qu'ils avaient sous la plante de leurs pieds s'imprimaient
-sur la neige, silencieux et moelleux comme un capiton de velours.
-</p>
-
-<p>
-Le loup découvrit une petite tache blanche qui, légèrement, se
-mouvait sur le sol blanc. Il accéléra son allure, déjà rapide.
-Devant lui, bondissait la petite tache blanche.
-</p>
-
-<p>
-Le sentier où il courait était étroit et bordé, de chaque côté,
-par des taillis de jeunes sapins. Il rattrapa la petite tache blanche et
-bond par bond l'atteignit. Il était déjà dessus. Un bond de plus,
-et ses dents s'y enfonçaient. Mais, à cet instant précis, la petite
-tache blanche s'éleva en l'air, droit au-dessus de sa tête, et il
-reconnut un lapin-de-neige<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a> qui, pendu dans le vide, à un jeune
-sapin, bondissait, sautait, cabriolait en une danse fantastique.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil, à ce spectacle eut un recul effrayé. Puis il s'aplatit sur
-la neige, en grondant des menaces à l'adresse de cet objet, dangereux
-peut-être et inexplicable. Mais la louve, étant arrivée, passa avec
-dédain devant le vieux loup. S'étant, ensuite, tenue tranquille un
-moment, elle s'élança vers le lapin qui dansait toujours en l'air.
-Elle sauta haut, mais pas assez pour atteindre la proie convoitée, et
-ses dents claquèrent les unes contre les autres, avec un bruit
-métallique. Elle sauta, une seconde fois, puis une troisième.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil, s'étant relevé, l'observait. Irrité de ces insuccès,
-lui-même il bondit dans un puissant élan. Ses dents se refermèrent
-sur le lapin et il l'attira à terre avec lui. Mais, chose curieuse!
-le sapin n'avait point lâché le lapin. Il s'était, à sa suite,
-courbé vers le sol et semblait menacer le vieux loup. Un-Œil desserra
-ses mâchoires et, abandonnant sa prise, sauta en arrière, afin de se
-garer de l'étrange péril. Ses lèvres découvrirent ses crocs, son
-gosier se gonfla pour une invective, et chaque poil de son corps se
-hérissa, de rage et d'effroi. Simultanément, le jeune sapin
-s'était redressé et le lapin, à nouveau envolé, recommença à
-danser dans le vide.
-</p>
-
-<p>
-La louve se fâcha et, en manière de reproche, enfonça ses crocs dans
-l'épaule du vieux loup. Celui-ci, de plus en plus épouvanté de
-l'engin inconnu, se rebiffa et recula plus encore, après avoir
-égratigné le nez de la louve. Alors indignée de l'offense, elle se
-jeta sur son compagnon qui, en hâte, essaya de l'apaiser et
-de se faire pardonner sa faute. Elle ne voulut rien entendre
-et continua vertement à le corriger, jusqu'à ce que, renonçant à
-l'attendrir, il détournât la tête et, en signe de soumission,
-offrît de lui-même son épaule à ses morsures.
-</p>
-
-<p>
-Le lapin, durant ce temps, continuait à danser en l'air, au-dessus
-d'eux.
-</p>
-
-<p>
-La louve s'assit dans la neige et le vieux loup qui, maintenant, avait
-encore plus peur de sa compagne que du sapin mystérieux, se remit à
-sauter vers le lapin. L'ayant ressaisi dans sa gueule, il vit
-l'arbre se courber, comme précédemment, vers la terre. Mais, en
-dépit de son effroi, il tint bon et ses dents ne lâchèrent point le
-lapin. Le sapin ne lui fit aucun mal. Il voyait seulement, lorsqu'il
-remuait, l'arbre remuer aussi et osciller sur sa tête. Dès qu'il
-demeurait immobile, le sapin, à son tour, ne bougeait plus. Et il en
-conclut qu'il était plus prudent de se tenir tranquille. Le sang
-chaud du lapin, cependant lui coulait dans la gueule et il le trouvait
-savoureux.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut la louve qui vint le tirer de ses perplexités. Elle prit le
-lapin entre ses mâchoires, et, sans s'effarer du sapin qui oscillait
-et se balançait au-dessus d'elle, elle arracha sa tête à l'animal
-aux longues oreilles. Le sapin reprit, à l'instar d'un ressort qui
-se détend, sa position naturelle et verticale, où il s'immobilisa,
-et le corps du lapin resta sur le sol. Un-Œil et la louve dévorèrent
-alors, à loisir, le gibier que l'arbre mystérieux avait capturé
-pour eux.
-</p>
-
-<p>
-Tout alentour étaient d'autres sentiers et chemins, où des lapins
-pendaient en l'air. Le couple les inspecta tous. La louve acheva
-d'apprendre à son compagnon ce qu'étaient les pièges des hommes
-et la meilleure méthode à employer pour s'approprier ce qui s'y
-était pris.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a><i>Leader</i>, conducteur ou chef de file. (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a>Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a><i>Le Fleuve Mackenzie</i> prend sa source dans les Montagnes
-Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer
-Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de
-l'Esclave. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a><i>One Eye.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de
-lapins blancs. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="V">V</a></h4>
-
-<h4>LA TANIÈRE</h4>
-
-<p>
-Pendant deux jours encore, ils demeurèrent dans les parages du camp
-indien, Un-Œil toujours craintif et apeuré, la louve comme fascinée
-au contraire par l'attirance du camp. Mais un matin, un coup de fusil
-ayant claqué soudain auprès d'eux et une balle étant venue
-s'aplatir contre le pied d'un arbre, à quelques pouces de la tête
-du vieux loup, le couple détala de compagnie et mit vivement quelques
-milles entre sa sécurité et le danger.
-</p>
-
-<p>
-Après avoir couru deux jours durant, ils s'arrêtèrent. La louve
-s'alourdissait et ralentissait son allure. Une fois, en chassant un
-lapin, elle qui, d'ordinaire, l'eût joint facilement, dut
-abandonner la poursuite et se coucher sur le sol pour se reposer.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil vint à elle et, de son nez, gentiment, lui toucha le cou. Elle
-le mordit, en guise de remerciement, avec une telle férocité qu'il
-en culbuta en arrière et y demeura, tout estomaqué, en une pose
-ridicule. Son caractère devenait de plus en plus mauvais, tandis que le
-vieux loup se faisait plus patient et plus plein de sollicitude. Et plus
-impérieux aussi devenait pour elle le besoin de trouver, sans tarder,
-la chose qu'elle cherchait.
-</p>
-
-<p>
-Elle la découvrit enfin. C'était à quelque mille pieds au-dessus
-d'un petit cours d'eau qui se jetait dans le Mackenzie, mais qui, à
-cette époque de l'année, était gelé dessus, gelé dessous, et ne
-formait, jusqu'à son lit de rocs, qu'un seul bloc de glace.
-Rivière blanche et morte, de sa source à son embouchure.
-</p>
-
-<p>
-Distancée sans cesse par son compagnon, la louve trottait à petits
-pas, quand elle parvint sur la haute falaise d'argile qui dominait le
-cours d'eau. L'usure des tempêtes, à l'époque du printemps, et
-la neige fondante avaient de part en part érodé la falaise et produit,
-à une certaine place, une étroite fissure.
-</p>
-
-<p>
-La louve s'arrêta, examina le terrain tout à l'entour, avec soin,
-puis zigzaguant de droite et de gauche, elle descendit jusqu'à la
-base de la falaise, là où sa masse abrupte émergeait de la ligne
-inférieure du paysage. Cela fait, elle remonta vers la fissure et s'y
-engagea.
-</p>
-
-<p>
-Sur une longueur de trois pieds, elle fut forcée de ramper, mais au
-delà les parois s'élevaient et s'élargissaient, pour former une
-petite chambre ronde, de près de six pieds de diamètre. C'était sec
-et confortable. Elle inspecta minutieusement les lieux, tandis que le
-vieux loup, qui l'avait rejointe, demeurait à l'entrée du couloir
-et attendait avec patience. Elle baissa le nez vers le sol et tourna en
-rond, plusieurs fois, sur elle-même. Puis elle rapprocha
-l'extrémité de ses quatre pattes et, détendant ses muscles, elle se
-laissa tomber par terre, avec un soupir fatigué, qui était presque un
-gémissement. Un-Œil, les oreilles pointées, l'observait maintenant
-avec intérêt et la louve pouvait voir, découpé sur la claire
-lumière, le panache de sa queue, qui allait et venait joyeusement.
-</p>
-
-<p>
-Elle aussi, dressant ses oreilles en fines pointes, les mouvait en
-avant, puis en arrière, tandis que sa gueule s'ouvrait béatement et
-que sa langue pendait avec abandon. Et cette manière d'être
-exprimait qu'elle était contente et satisfaite.
-</p>
-
-<p>
-Le vieux loup, n'ayant point été invité à y pénétrer, continuait
-à se tenir à l'entrée de la caverne. Il se coucha sur le sol et,
-vainement, essaya de dormir. Tout d'abord, il avait faim. Puis son
-attention était attirée par le renouveau du monde au brillant soleil
-d'avril, qui resplendissait sur la neige. S'il somnolait, il
-percevait vaguement des coulées d'eau murmurantes et, soulevant la
-tête, il se plaisait à les écouter. En cette belle fin de journée,
-le soleil s'inclinait sur l'horizon et toute la Terre du Nord, enfin
-réveillée, semblait l'appeler. La nature renaissait. Partout passait
-dans l'air l'effluve du printemps. On sentait la vie croître sous
-la neige et la sève monter dans les arbres. Les bourgeons brisaient les
-prisons de l'hiver.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil invita du regard sa compagne à venir le rejoindre. Mais
-elle ne manifestait aucun désir de se lever. Une demi-douzaine
-d'oiseaux-de-la-neige<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a>, traversèrent le ciel, devant lui. Il en
-éprouva un frémissement. L'instant était bon pour se mettre en
-chasse. De nouveau il regarda la louve, qui n'en eut cure. Il se
-recoucha, désappointé, et essaya encore de dormir.
-</p>
-
-<p>
-Un petit bourdonnement métallique frôla ses oreilles et vint
-s'arrêter à l'extrémité de son nez. Une fois, deux fois, sur son
-nez il passa la patte, puis s'éveilla tout à fait. C'était un
-unique moustique, un moustique adulte, qui avait traversé l'hiver,
-engourdi au creux de quelque vieille souche, et qu'avait dégelé le
-soleil. Un-Œil ne put résister plus longtemps à l'appel de la
-nature, d'autant que sa faim allait croissant. Il rampa vers la louve
-et essaya de la décider à sortir. Elle refusa, en grondant vers lui.
-</p>
-
-<p>
-Alors il partit seul, dans la radieuse lumière, sur la neige molle,
-douce aux pas, mais qui entravait sa marche. Il traversa plus facilement
-le lit glacé du torrent, où la neige, protégée des rayons du soleil
-par l'ombre des grands sapins qui le bordaient, était restée dure et
-cristalline. Puis il retomba dans la neige fondante, où il pataugea
-pendant plusieurs heures, et ne revint à la caverne qu'au milieu de
-la nuit, plus affamé qu'il ne l'était en partant. Il n'avait pu
-atteindre le gibier qu'il avait rencontré et, tandis qu'il
-s'enlisait, les lapins légers, bottés de neige, s'étaient
-éclipsés prestement.
-</p>
-
-<p>
-Il s'arrêta à l'orée du couloir d'entrée de la tanière,
-surpris d'entendre venir jusqu'à lui des sons faibles et
-singuliers, qui certainement n'étaient pas émis par la louve. Ils
-lui semblaient suspects, quoiqu'il ne pût dire qu'ils lui étaient
-totalement inconnus.
-</p>
-
-<p>
-Il avança, en rampant sur le ventre, avec précaution. Mais, comme il
-débouchait dans la caverne, la louve lui signifia, par un énergique
-grognement, d'avoir à se tenir à distance. Il obéit, intéressé au
-suprême degré par les petits cris qu'il entendait, auxquels se
-mêlaient comme des ronflements et des gémissements étouffés.
-</p>
-
-<p>
-S'étant roulé en boule, il dormit jusqu'au matin. Dans le
-clair-obscur de la tanière, il aperçut alors, entre les pattes de la
-louve et pressés tout le long de son ventre, cinq petits paquets
-vivants, informes et débiles, vagissants, et dont les yeux étaient
-encore fermés à la lumière.
-</p>
-
-<p>
-Quoique ce spectacle ne lui fût pas nouveau, dans sa longue carrière,
-ce n'en était pas moins chaque fois, pour le vieux loup, un nouvel
-étonnement. La louve le regardait avec inquiétude et ne perdait de vue
-aucun de ses mouvements. Elle grondait sourdement, à tout moment,
-haussant le ton dès qu'il faisait mine d'avancer. Quoique pareille
-aventure ne lui fût jamais advenue, son instinct, qui était fait de la
-mémoire commune de toutes les mères-loups et de leur successive
-expérience, lui avait enseigné qu'il y avait des pères-loups qui se
-repaissaient de leur impuissante progéniture et dévoraient leurs
-nouveau-nés. C'est pourquoi elle interdisait à Un-Œil d'examiner
-de trop près les louveteaux qu'il avait procréés.
-</p>
-
-<p>
-À l'instinct ancestral de la mère-loup en correspondait un autre
-chez le vieux loup, qui était commun à tous les pères-loups.
-C'était qu'il devait incontinent, et sans se fâcher, tourner le
-dos à sa jeune famille et aller quérir, là où il le fallait, la
-chair nécessaire à sa propre subsistance et à celle de sa compagne.
-</p>
-
-<p>
-Il trotta, trotta, jusqu'à cinq ou six milles de la tanière, sans
-rien rencontrer. Là, le torrent se divisait en plusieurs branches, qui
-remontaient vers la montagne. Il tomba sur une trace fraîche, la flaira
-et, l'ayant trouvée tout à fait récente, il commença à la suivre,
-s'attendant à voir paraître d'un instant à l'autre l'animal
-qui l'avait laissée. Mais il observa bientôt que les pattes qui
-étaient marquées étaient de beaucoup plus larges que les siennes et
-il estima qu'il ne tirerait rien de bon du conflit.
-</p>
-
-<p>
-Un demi-mille plus loin, un bruit de dents qui rongeaient parvint à
-l'ouïe fine de ses oreilles. Il avança et découvrit un porc-épic,
-debout contre un arbre et faisant sa mâchoire sur l'écorce. Un-Œil
-approcha, avec prudence, mais sans grand espoir. Il connaissait ce genre
-d'animaux, quoiqu'il n'en eût pas encore rencontré de spécimens
-si haut dans le Nord, et jamais, au cours de sa vie, un porc-épic ne
-lui avait servi de nourriture. Il savait aussi, cependant, que la chance
-et l'opportunité du moment jouent leur rôle dans l'existence.
-Personne ne peut dire exactement ce qui doit arriver, car, avec les
-choses vivantes, l'imprévu est de règle. Il continua donc à
-avancer.
-</p>
-
-<p>
-Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes
-les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient
-une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse,
-reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en
-avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui
-avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il
-l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation
-douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le
-jour où le dard était tombé de lui-même.
-</p>
-
-<p>
-Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du
-porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit.
-Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant
-l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre
-tendre et désarmé.
-</p>
-
-<p>
-Une demi-heure après, il était encore là. Il se releva, gronda contre
-la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent
-déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics
-enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour
-baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la
-louve, il fallait trouver à manger.
-</p>
-
-<p>
-Il rencontra enfin un ptarmigan<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a>. Comme il débouchait à pas de
-velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui
-était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son
-museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de
-s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte,
-se jeta sur lui et le saisit dans ses dents.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la
-neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les
-dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il
-commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et,
-revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant
-le ptarmigan dans sa gueule.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une
-ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y
-trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà
-rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la
-continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui
-avait imprimé ainsi son passage.
-</p>
-
-<p>
-Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent,
-qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à
-cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse
-femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la
-même boule, impénétrable et hérissée.
-</p>
-
-<p>
-D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné
-sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être
-sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé
-le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à
-travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait
-jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train
-de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux
-prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à
-manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé.
-Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres.
-Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part
-de viande.
-</p>
-
-<p>
-Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule
-épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y
-tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux
-loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence
-inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle
-atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait
-supporter.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt
-croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que
-son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements
-mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se
-détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter
-involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui
-s'étalait, comme à plaisir, devant lui.
-</p>
-
-<p>
-Le porc-épic n'était pas encore entièrement déroulé quand il
-découvrit son ennemi. Au même instant, rapide comme la foudre, le lynx
-frappa. La patte aux griffes acérées, recourbées comme des crochets,
-atteignit le ventre douillet et, revenant en arrière, d'un brusque
-mouvement, le déchira. Mais le porc-épic avait vu le lynx un millième
-de seconde avant le coup, et ce temps lui suffit pour implanter, d'un
-contre-coup de sa queue, dans la patte qui se retirait, une moisson de
-dards. Au cri d'agonie de la victime répondit instantanément le
-hurlement de surprise et de douleur de l'énorme chat.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil s'était dressé, pointant ses oreilles et balançant sa queue
-derrière lui. Le lynx, qui avait d'abord reculé, se rua, d'un bond
-sauvage, sur l'auteur de ses blessures. Le porc-épic qui, piaulant et
-grognant, tentait en vain, pour sa défense, de replier en boule sa
-pauvre anatomie brisée, eut encore la force de détendre sa queue et
-d'en frapper le félin. Le lynx, dont le nez était devenu semblable
-à une pelote monstrueuse, éternua, rugit et tenta de se débarrasser,
-à l'aide de ses pattes, des dards féroces. Il traîna son nez dans
-la neige, le frotta contre des branches d'arbres et des buissons et,
-ce faisant, il sautait sur lui-même, en avant, en arrière, de côté,
-se livrant à des culbutes d'acrobate, à des pirouettes de fou, en
-une frénésie de souffrance et d'épouvante.
-</p>
-
-<p>
-Le vieux continuait à observer. Il vit non sans effroi, et sa fourrure
-s'en hérissa sur son dos, le lynx, qui avait tout à coup cessé ses
-culbutes, rebondir en l'air, en un dernier saut, plus haut que les
-autres, en poussant une longue clameur éperdue, puis s'élancer sur
-le sentier, droit devant lui, hurlant à chaque pas qu'il faisait.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut seulement lorsque les cris se perdirent au loin que le vieux loup
-se risqua hors de sa cachette et s'avança vers le porc-épic.
-Soigneusement il marcha sur la neige, comme si elle eut été jonchée
-de dards, prêts à percer la sensible plante de ses pieds. Le
-porc-épic, à son approche, poussa son cri de bataille et fit claquer
-ses longues dents. Il avait réussi à s'enrouler de nouveau, mais
-sans former, comme auparavant, une boule parfaite et compacte. Ses
-muscles étaient trop profondément atteints. À moitié déchiré, il
-saignait abondamment.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil commença par enfourner dans sa gueule, à grosses bouchées, de
-la neige imprégnée de sang, la mâcha et, l'ayant trouvée bonne,
-l'avala. Ce lui fut un excitant de l'appétit et sa faim n'en fit
-qu'augmenter. Mais il était un trop vieux routier de la vie pour
-oublier sa prudence habituelle. Il attendit, tandis que le porc-épic
-continuait à grincer des dents et à jeter des cris variés, plaintes
-et grognements, entrecoupés de piaillements aigus. Bientôt, un
-tremblement agita la bête agonisante et les aiguilles s'abaissèrent.
-Puis le tremblement cessa. Les longues dents eurent un ultime
-claquement, toutes les aiguilles retombèrent et le corps, détendu, ne
-bougea plus.
-</p>
-
-<p>
-D'un brusque coup de patte, Un-Œil retourna sur son dos le
-porc-épic. Rien ne se produisit. Il était certainement mort. Après
-avoir attentivement examiné comment il était conformé, le vieux loup
-le prit dans ses dents, avec précaution, et se mit en devoir de
-l'emmener, moitié traînant le corps, moitié le portant, et
-allongeant le cou pour tenir à distance de son propre corps la masse
-épineuse.
-</p>
-
-<p>
-Puis il se souvint qu'il oubliait quelque chose et, posant par terre
-son fardeau, il trotta vers l'endroit où il avait laissé le
-ptarmigan. En ce qui concernait l'oiseau, son parti fut aussitôt
-pris. Il le mangea. Il s'en retourna ensuite et reprit le porc-épic.
-</p>
-
-<p>
-Lorsqu'il arriva à la caverne, avec le résultat de sa chasse du
-jour, la louve inspecta ce qu'il apportait et, se tournant vers lui,
-le lécha légèrement sur le cou. L'instant d'après, elle grogna
-encore, en guise d'avertissement qu'il eût à garder sa distance
-entre lui et les louveteaux. Mais le grognement n'était plus si
-menaçant. Il était moins rauque et semblait vouloir se faire
-pardonner. La crainte instinctive éprouvée par la louve pour le père
-de sa progéniture se dissipait, car le vieux loup se conduisait comme
-un bon père-loup doit le faire et il ne songeait point à manger ses
-enfants.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a><i>Snow birds.</i> Espèce de gélinotte et de poule sauvage.
-(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>Grand oiseau de la famille des coqs de bruyère. (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="VI">VI</a></h4>
-
-<h4>LE LOUVETEAU GRIS</h4>
-
-<p>
-Il différait de ses frères et sœurs. Leur fourrure trahissait déjà
-la teinte rouge qui était un héritage de leur mère. Lui au contraire,
-tenait entièrement du père. Il était le seul louveteau gris de la
-portée. Sa descendance de l'espèce loup était directe. Il n'avait
-avec Un-Œil d'autre différence que de posséder ses deux yeux, au
-lieu d'être borgne.
-</p>
-
-<p>
-C'est par le toucher que le louveteau, avant que ses yeux se fussent
-ouverts, acquit la première notion des êtres et des choses. Il connut
-ainsi ses deux frères et ses deux sœurs. En tâtonnant, il commença
-à jouer avec eux, sans les voir. Déjà aussi, il apprenait à gronder
-et son petit gosier, qu'il faisait vibrer pour émettre des sons,
-semblait grincer, lorsqu'il se mettait en colère.
-</p>
-
-<p>
-Par le toucher, le goût et l'odorat, il connut sa mère, source de
-chaleur, de fluide nourriture et de tendresse. Il sentait surtout
-qu'elle avait une langue mignonne et caressante, qu'elle passait sur
-son doux petit corps, pour l'adoucir encore plus. Et elle s'en
-servait pour le ramener sans cesse contre elle, plus profondément, et
-l'endormir.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi se passa, en majeure partie, le premier mois de la vie du
-louveteau. Puis ses yeux s'ouvrirent et il apprit à connaître plus
-nettement le monde qui l'entourait.
-</p>
-
-<p>
-Ce monde était baigné d'obscurité, mais il l'ignorait, car il
-n'avait jamais vu d'autre monde. La lumière que ses yeux avaient
-perçue était infiniment faible, mais il ne savait pas qu'il y eût
-une autre lumière. Son monde aussi était très petit. Il avait pour
-limites les parois de la tanière. Le louveteau n'en éprouvait nulle
-oppression, puisque le vaste monde du dehors lui était inconnu.
-</p>
-
-<p>
-Il avait, cependant, rapidement découvert que l'une des parois de son
-univers, l'entrée de la caverne, par où filtrait la lumière,
-différait des autres. Il avait fait cette découverte, encore
-inconscient de sa propre pensée, avant même que ses yeux se fussent
-ouverts et eussent regardé devant eux. La lumière avait frappé ses
-paupières closes, produisant, à travers leur rideau, de légères
-pulsations des nerfs optiques, où s'étaient allumés de petits
-éclairs de clarté, d'une impression délicieuse. Vers la lumière
-avait, en une attraction irrésistible, aspiré chaque fibre de son
-être vivant, vers elle s'était tourné son corps, comme la substance
-chimique de la plante vire d'elle-même vers le soleil.
-</p>
-
-<p>
-Il avait, dès lors, mécaniquement rampé vers l'entrée de la
-caverne, et ses frères et sœurs avaient agi comme lui. Pas une fois
-ils ne s'étaient dirigés vers les sombres retraits des autres
-parois. Tous ces petits corps potelés, pareils à autant de petites
-plantes, rampaient aveuglément vers le jour, qui était pour eux une
-nécessité de l'existence, et tendaient à s'y accrocher, comme les
-vrilles de la vigne au tuteur qui la soutient. Plus tard, quand ils
-eurent un peu grandi et lorsque leur conscience individuelle naquit en
-eux, avec ses désirs et ses impulsions, l'attraction de la lumière
-ne fit que s'accroître. Sans trêve ils rampaient et s'étalaient
-vers elle, repoussés en arrière par leur mère. Ce fut à cette
-occasion que le louveteau gris connut d'autres attributs de sa mère
-que la langue douce et caressante. Dans son insistance à ramper vers la
-lumière, il apprit que la louve avait un nez, dont elle lui
-administrait un coup bien appliqué, et, plus tard, une patte avec
-laquelle elle le renversait sur le dos et le roulait comme un tonnelet,
-en lui donnant des tapes, vives et bien calculées.
-</p>
-
-<p>
-Il sut ainsi ce qu'étaient les coups, les risques qu'il courait
-volontairement d'en recevoir et comment, au contraire, il convenait
-d'agir pour les éviter. C'était le début de ses généralisations
-sur le monde. Aux actes automatiques succédait la connaissance des
-causes.
-</p>
-
-<p>
-C'était un fier petit louveteau, carnivore comme ses frères et
-sœurs. Ses ancêtres étaient des tueurs et des mangeurs de viande, de
-viande seule vivaient son père et sa mère. Le lait même qu'il avait
-sucé, à sa naissance, n'était que de la chair directement
-transformée. Et maintenant âgé d'un mois, ayant, depuis une
-semaine, ses yeux ouverts, il commençait lui-même à manger de la
-viande, mâchée et à demi digérée par la louve, qui la dégorgeait
-ensuite dans la gueule des cinq louveteaux, en appoint du lait de ses
-mamelles.
-</p>
-
-<p>
-Il était le plus vigoureux de la portée. Plus sonore que celui de ses
-frères et sœurs était, dans son gosier, le glapissement de sa voix.
-Le premier, il apprit le tour de rouler, d'un adroit coup de patte, un
-de ses petits compagnons. Le premier encore, attrapant l'un d'eux
-par l'oreille, il le renversa et piétina, en grondant sans desserrer
-ses mâchoires. Ce fut lui qui donna le plus de tracas à sa mère pour
-le retenir près d'elle, loin de l'entrée de la caverne.
-</p>
-
-<p>
-Si l'attrait du jour le fascinait, il ignorait ce qu'était une
-porte et il ne voyait dans l'entrée de la caverne qu'un mur
-lumineux. Ce mur était le soleil de son univers, la chandelle dont il
-était le papillon. Et il s'acharnait obstinément dans cette
-direction, sans savoir qu'il y eût quelque chose au-delà.
-</p>
-
-<p>
-Étrange était pour lui ce mur de lumière. Son père, qu'il avait
-appris à reconnaître pour un être semblable à sa mère, et qui
-apportait de la viande à manger, avait une manière toute particulière
-de marcher dans le mur, de s'y éloigner et d'y disparaître. Cela,
-le louveteau ne pouvait se l'expliquer. Il avait tenté de s'avancer
-dans les autres murs de la caverne, mais ceux-ci avaient heurté
-rudement l'extrémité délicate de son nez. Il avait renouvelé
-plusieurs fois l'expérience, puis s'était finalement tenu
-tranquille. Il acceptait le pouvoir que possédait son père de
-disparaître dans un mur comme une faculté qui lui était spéciale, de
-même que le lait et la viande à demi digérée étaient des
-particularités personnelles de sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Il n'était pas donné, en somme, au louveteau, de penser à la façon
-des humains. Incertaine était la voie dans laquelle travaillait son
-cerveau. Mais ses conclusions n'en étaient pas moins nettes, à son
-point de vue. Le pourquoi des choses ne l'inquiétait pas; leur
-manière d'être l'intéressait seule. Il s'était cogné le nez
-contre les parois de la caverne, et cela lui avait suffi pour qu'il
-n'insistât pas. Ce qu'il était impuissant à faire, son père
-pouvait le faire. C'était une autre constatation, qu'il ne
-cherchait point à s'expliquer. Le fait tenait lieu pour lui de
-raisonnement, et le souci de la logique ne préoccupait pas autrement
-son esprit. Celui des lois de la physique encore moins.
-</p>
-
-<p>
-Comme la plupart des créatures du Wild, il ne tarda point à connaître
-la famine. Un temps arriva, où non seulement la viande vint à manquer,
-mais où le lait se tarit dans la poitrine de sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Les louveteaux, tout d'abord, poussèrent des cris plaintifs et des
-gémissements, mais la faim les fit bientôt tomber en léthargie. Plus
-de jeux ni de querelles, ni d'enfantines colères, ni d'exercices de
-grondements. Cessèrent aussi les pérégrinations vers le mur lumineux.
-Au lieu de cela, ils dormaient toujours, tandis que la vie qui était en
-eux vacillait et mourait.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil se désespérait. Il courait tout le jour et chassait au loin,
-mais inutilement, et revenait dormir quelques heures seulement dans la
-tanière, d'où la joie avait fui. La louve elle aussi, laissant là
-ses petits, sortait à la recherche de la viande. Les premiers jours
-après la naissance des louveteaux, le vieux loup avait fait plusieurs
-voyages au camp des Indiens et raflé les lapins pris dans les pièges.
-Mais, avec la fonte générale des neiges et le dégel des cours
-d'eau, les Indiens s'étaient transportés plus loin et cette
-fructueuse ressource avait tari.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque ses parents lui rapportèrent de nouveau à manger, le louveteau
-gris revint à la vie et recommença à tourner son regard vers le mur
-de lumière. Mais le petit peuple qui l'entourait était bien réduit.
-Seule, une sœur lui restait. Le reliquat n'était plus.
-</p>
-
-<p>
-Ayant repris des forces, il vit que sa sœur ne pouvait plus jouer. Elle
-ne levait plus la tête, ni ne faisait aucun mouvement. Tandis que son
-petit corps à lui s'arrondissait, avec la nourriture retrouvée, ce
-secours était venu trop tard pour elle. Elle ne cessait point de dormir
-et n'était plus qu'un mince squelette entouré de peau, où la
-flamme baissait plus bas et plus bas, si bien qu'elle finit par
-s'éteindre.
-</p>
-
-<p>
-Puis vint un autre temps où le louveteau gris ne vit plus son père
-paraître et disparaître dans le mur de lumière, et s'étendre, le
-soir, pour dormir à l'entrée de la caverne. L'événement arriva
-à la suite d'une seconde famine, moins dure cependant que la
-première. La louve n'ignorait point pourquoi le vieux loup ne
-reviendrait jamais. Mais il n'était pas pour elle de moyen qui lui
-permît de communiquer au louveteau ce qu'elle connaissait.
-</p>
-
-<p>
-Comme elle chassait, de son côté, vers la branche droite du torrent,
-dans les parages où gîtait le lynx, elle avait rencontré une piste
-tracée par le vieux loup et vieille d'un jour. L'ayant suivie, elle
-avait trouvé, à son extrémité, d'autres empreintes, imprimées par
-le lynx, et les vestiges d'une bataille dans laquelle le félin avait
-eu la victoire. C'était de son compagnon, avec quelques os, tout ce
-qui subsistait. Les traces du lynx, qui continuaient au delà, lui
-avaient fait découvrir la tanière de l'ennemi. Mais, ayant reconnu,
-à divers indices, que celui-ci y était revenu, elle n'avait pas osé
-s'y aventurer.
-</p>
-
-<p>
-Et toujours, depuis, la louve évitait la branche droite du torrent, car
-elle savait que dans la tanière se trouvait une portée de petits et
-elle connaissait le lynx pour une féroce créature, d'un caractère
-intraitable, et un terrible combattant. Oui, certes, c'était bien,
-pour une demi-douzaine de loups, de pourchasser un lynx et de le
-repousser au faîte d'un arbre, crachant et se hérissant. Un combat
-singulier était une tout autre affaire, surtout quand une mère-lynx
-avait derrière elle une jeune famille affamée à défendre et à
-nourrir. Un-Œil venait de l'apprendre à ses dépens.
-</p>
-
-<p>
-Mais le Wild a ses lois et l'heure devait arriver où, pour le salut
-de son louveteau gris, la louve, poussée elle aussi par l'implacable
-instinct de la maternité, affronterait la tanière dans les rochers et
-la colère de la mère-lynx.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="VII">VII</a></h4>
-
-<h4>LE MUR DU MONDE</h4>
-
-<p>
-Lorsque la louve avait commencé à aller chasser au dehors, elle avait
-dû laisser derrière elle le louveteau et l'abandonner à lui-même.
-Non seulement elle lui avait inculqué, à coups de nez et à coups de
-patte, l'interdiction de s'approcher de l'entrée de la caverne,
-mais une crainte spontanée était intervenue chez lui, pour le
-détourner de sortir. Jamais, dans la courte vie qu'il avait vécue
-dans la tanière, il n'avait rien rencontré qui pût l'effrayer, et
-cependant la crainte était en lui. Elle lui venait d'un atavisme
-ancestral et lointain, à travers des milliers et des milliers de vies.
-C'était un héritage qu'il tenait directement de son père et de la
-louve, mais ceux-ci l'avaient, à leur tour, reçu par échelons
-successifs de toutes les générations de loups disparues avant eux.
-Crainte! Legs du Wild, auquel nul animal ne peut se soustraire!
-</p>
-
-<p>
-Bref, le louveteau gris connut la crainte avant de savoir de quelle
-étoffe elle était faite. Sans doute la mettait-il au nombre des
-inévitables restrictions de l'existence, dont il avait eu déjà la
-notion. Son dur emprisonnement dans la caverne, la rude bousculade de sa
-mère quand il se risquait à vouloir sortir, la faim inapaisée de
-plusieurs famines, autant de choses qui lui avaient enseigné que tout
-n'est pas liberté dans le monde, qu'il y a pour la vie des limites
-et des contraintes. Obéir à cette loi, c'était échapper aux coups
-et travailler pour son bonheur. Sans raisonner comme l'eût fait un
-homme, il se contentait d'une classification simpliste: ce qui heurte
-et ce qui ne heurte pas, et, en conclusion, éviter ce qui est classé
-dans la première catégorie, afin de pouvoir jouir de ce qui est
-classé dans la seconde.
-</p>
-
-<p>
-Tant par soumission à sa mère que par cette crainte imprécise et
-innommée qui pesait sur lui, il se tenait donc éloigné de
-l'ouverture de la caverne, qui demeurait pour lui un blanc mur de
-lumière. Quand la louve était absente, il dormait la plupart du temps.
-Dans les intervalles de son sommeil, il restait très tranquille,
-réprimant les cris plaintifs qui lui gonflaient la gorge et
-contractaient son museau.
-</p>
-
-<p>
-Une fois, comme il était couché tout éveillé, il entendit un son
-bizarre, qui venait du mur blanc. C'était un glouton<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a> qui,
-tremblant de sa propre audace, se tenait sur le seuil de la caverne,
-reniflant avec précaution ce que celle-ci pouvait contenir. Le
-louveteau, ignorant du glouton, savait seulement que ce reniflement
-était étrange, qu'il était quelque chose de non classé et, par
-suite, un inconnu redoutable. Car l'inconnu est un des principaux
-éléments de la peur. Le poil se hérissa sur le dos du louveteau gris,
-mais il se hérissa en silence, tangible expression de son effroi.
-Pourtant, quoique au paroxysme de la terreur, le louveteau demeurait
-couché, sans faire un mouvement ni aucun bruit, glacé, pétrifié dans
-son immobilité, mort en apparence. Sa mère, rentrant au logis, se mit
-à gronder en sentant la trace du glouton et bondit dans la caverne.
-Elle lécha son petit et le pétrit du nez, avec une véhémence
-inaccoutumée d'affection. Le louveteau comprit vaguement qu'il
-avait échappé à un grand et mauvais danger.
-</p>
-
-<p>
-D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le
-louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de
-vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre
-lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de
-la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui
-montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque
-bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance
-se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de
-la caverne.
-</p>
-
-<p>
-Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de
-lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait.
-Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait
-prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il
-entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière.
-</p>
-
-<p>
-Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui
-lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante.
-La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de
-vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de
-la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté
-devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la
-lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était
-comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace.
-Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au
-point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le
-mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi
-modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des
-arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait
-les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne.
-</p>
-
-<p>
-Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était,
-encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la
-caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette
-hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent
-échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa
-frayeur, il jetait son défi à l'immense univers.
-</p>
-
-<p>
-Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et,
-intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait
-peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il
-remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil;
-un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente
-du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et
-s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était
-accroupi.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol
-plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce
-qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se
-mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent
-sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En
-sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au
-museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le
-bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara
-de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus;
-sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La
-crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le
-louveteau jappait comme un petit chien apeuré.
-</p>
-
-<p>
-Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était
-couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein,
-où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un
-long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et
-qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa
-toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui
-le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de
-derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le
-faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui
-desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier
-homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins
-tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance
-aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un
-parfait explorateur.
-</p>
-
-<p>
-Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait,
-les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc
-mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un
-écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en
-plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda.
-Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada
-rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des
-piaulements sauvages.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il
-rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec
-confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a>
-s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le
-vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec
-sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses
-hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à
-tire-d'aile.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout
-embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des
-choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait
-de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place,
-tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que
-l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être
-prêt.
-</p>
-
-<p>
-Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la
-distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait
-les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il
-se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les
-cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait
-dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes
-la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus
-objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces
-mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à
-chaque pas, au monde ambiant.
-</p>
-
-<p>
-C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande
-(quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande,
-dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue
-d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de
-ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre,
-choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné,
-dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous
-ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de
-l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit
-buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de
-sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le
-louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur
-petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa
-patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut
-une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule;
-l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même
-temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses
-mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud
-coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable
-à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents
-et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et
-ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille.
-Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère,
-puis il commença à ramper, pour sortir du nid.
-</p>
-
-<p>
-Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la
-mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement
-des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les
-coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur.
-Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda,
-puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes
-de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan
-continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la
-première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout
-de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait
-pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui
-était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en
-lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait
-maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop
-heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait
-de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé.
-</p>
-
-<p>
-Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de
-la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y
-repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à
-son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au
-bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le
-tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se
-regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori
-déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher
-prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il
-tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa
-mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups
-tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le
-louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une
-peu glorieuse retraite.
-</p>
-
-<p>
-Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante,
-la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels
-gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que
-quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa
-tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et,
-instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En
-même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa
-rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des
-hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu.
-</p>
-
-<p>
-Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement
-ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan
-voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte
-l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et
-ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui
-passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan,
-les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur
-qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui.
-</p>
-
-<p>
-Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il
-avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et
-elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand
-elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait
-mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de
-grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant
-emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller
-et voir.
-</p>
-
-<p>
-Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu
-d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait
-à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et
-s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille
-de l'Inconnu<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a>. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la
-bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de
-l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La
-suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort;
-elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait
-pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en
-possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des
-chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la
-somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son
-imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout.
-</p>
-
-<p>
-Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer
-dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme
-si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et
-venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée,
-et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance.
-Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la
-berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il
-nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet
-endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu
-duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le
-louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien.
-L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt
-au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens
-dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il
-gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course.
-</p>
-
-<p>
-Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi
-paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était
-finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua
-avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une
-leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se
-mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était
-pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce
-qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence,
-d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais
-s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de
-l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se
-renforçait désormais de l'expérience acquise.
-</p>
-
-<p>
-Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué
-que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère,
-et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau
-était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce
-seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus,
-il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une
-impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne
-et d'y retrouver sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et
-qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide,
-devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une
-petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir
-peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre
-chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de
-quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant
-à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya
-de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit
-entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu
-de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la
-lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut
-simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents
-acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la
-mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans
-l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa
-blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette
-mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que,
-relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus
-vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il
-n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens.
-</p>
-
-<p>
-Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa
-progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle
-approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps
-d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent,
-dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et
-agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis
-qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus
-près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du
-louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un
-moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était
-attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la
-chair.
-</p>
-
-<p>
-Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune
-et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua
-en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne
-détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait
-des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la
-vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son
-histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers
-les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la
-gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La
-louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la
-belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps
-jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent
-sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès
-d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait
-les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le
-retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été
-retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en
-revinrent à la caverne, où ils s'endormirent.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Petit animal carnassier de l'Amérique du Nord, extrêmement
-féroce. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a><i>Moose-bird.</i> Ces oiseaux ont l'habitude de venir se poser sur
-le dos des élans, qu'ils débarrassent de leurs parasites, comme font
-chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>Ceci, qui pourrait paraître exagéré, est très véridique
-cependant. J'ai vu, durant l'hiver, une poule accomplir le même acte
-sur le bassin de ma cour. Il avait neigé et, comme elle voyait l'eau
-noire au milieu de la neige, elle la prit pour du terrain solide. Ce
-fait n'est pas isolé, paraît-il. (<i>Note d'un des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="VIII">VIII</a></h4>
-
-<h4>LA LOI DE LA VIANDE</h4>
-
-<p>
-Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos,
-il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette
-sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère.
-Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il
-se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin,
-pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et
-élargissant le cercle de ses courses.
-</p>
-
-<p>
-Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa
-faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était
-utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de
-règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il
-pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives.
-</p>
-
-<p>
-Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il
-avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un
-écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui
-répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un
-oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait
-jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de
-ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre
-mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche
-buisson.
-</p>
-
-<p>
-Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de
-l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un
-danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà
-l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et
-déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel.
-</p>
-
-<p>
-Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers
-meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce
-désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa
-colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile
-prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que
-les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les
-arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les
-surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau éprouvait pour sa mère un respect considérable. Elle
-était savante à capturer la viande et jamais elle ne manquait de lui
-en apporter sa part. De plus elle n'avait peur de rien. Il ne se rendait
-pas compte qu'elle avait plus appris et en connaissait plus que lui,
-d'où sa plus grande bravoure, et ne voyait que la puissance supérieure
-qui était en elle. Elle le forçait aussi à l'obéissance et, plus il
-prenait de l'âge, moins elle était patiente envers lui. Aux coups de
-nez et aux coups de pattes avaient succédé de cuisantes morsures. Et
-pour cela encore, il la respectait.
-</p>
-
-<p>
-Une troisième famine revint, qui fut particulièrement dure, et le
-louveteau connut à nouveau, cette fois avec une conscience plus nette,
-l'aiguillon de la faim. La louve chassait sans discontinuer, quêtant
-partout un gibier qu'elle ne trouvait pas, et souvent ne rentrait
-même pas dormir dans la caverne.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau chassait comme elle, en mortelle angoisse, et lui non plus
-ne trouvait rien. Mais cette détresse contribuait à développer son
-esprit et il grandit en science et en sagesse. Il observa de plus près
-les habitudes de l'écureuil et s'appliqua à courir sur lui, plus
-prestement, pour s'en saisir. Il étudia les mœurs des souris-des-bois
-et s'exerça à creuser le sol avec ses griffes, afin de les tirer de
-leurs trous. L'ombre même du faucon ne le fit plus fuir sous les
-taillis. Assis sur son derrière, en terrain découvert, il allait
-même, dans son désespoir, jusqu'à provoquer l'oiseau redoutable qu'il
-voyait planer dans le ciel. Car il savait que là-haut, dans le bleu,
-c'était de la viande qui flottait, de cette viande que réclamaient si
-intensément ses entrailles. Mais le faucon dédaigneux refusait de
-venir livrer bataille au louveteau, qui s'en allait en gémissant, de
-désappointement et de faim.
-</p>
-
-<p>
-La famine, un jour, se termina. La louve apporta de la chair au logis.
-Une chair singulière et différente de la chair coutumière. C'était
-un petit de lynx, de l'âge approximatif du louveteau, mais un peu
-moins grand. Il était tout entier pour lui. La louve, il l'ignorait,
-avait déjà satisfait sa faim en dévorant tout le reste de la portée.
-Il ne savait pas non plus tout ce qu'il y avait, dans cet acte, de
-désespéré. La seule chose qui l'intéressait était la satisfaction
-de son estomac, et chaque bouchée du petit lynx, qu'il avalait,
-augmentait son contentement.
-</p>
-
-<p>
-Un estomac plein incite au repos et le louveteau, étendu dans la
-caverne, s'endormit contre sa mère. Un grondement de la louve, tel
-qu'il n'en avait encore ouï de semblable, le réveilla en sursaut.
-Jamais, peut-être, elle n'en avait, dans sa vie, poussé d'aussi
-terrible. Car, elle, elle savait bien que l'on ne dépouille pas
-impunément une tanière de lynx. La mère-lynx arrivait. Le louveteau
-la vit, dans la pleine lumière de l'après-midi, accroupie à
-l'entrée de la caverne.
-</p>
-
-<p>
-Sa fourrure, à cette vue, se souleva, puis retomba le long de son
-échine. Point n'était ici besoin d'instinct, ni de raisonnement.
-Le cri de rage de l'intruse, commencé en sourd grognement, puis
-s'enflant tout à coup en un horrifique hurlement, disait clairement
-le danger. Le louveteau, pourtant, sentit en lui bouillonner le prodige
-de la vie. Il se dressa sur son séant et se rangea aux côtés de sa
-mère, en grondant vaillamment. Mais elle le rejeta loin d'elle, en
-arrière, avec mépris.
-</p>
-
-<p>
-La mère-lynx ne pouvait bondir, le boyau d'entrée de la caverne
-étant trop bas et trop étroit. Elle s'avança, en rampant, prête à
-s'élancer dès qu'il lui serait loisible. Mais alors la louve
-s'abattit sur elle et la terrassa.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau ne distinguait pas grand chose de la bataille. Les deux
-bêtes grondaient, crachaient, hurlaient et s'entredéchiraient. Le
-lynx combattait des griffes et des dents; la louve n'usait que de ses
-dents. Le louveteau, profitant d'un moment propice, s'élança, lui
-aussi, et enfonça ses crocs dans une des pattes de derrière du lynx.
-Il s'y suspendit en grognant et, sans qu'il s'en rendît compte,
-il paralysa par son poids les mouvements de cette patte, apportant ainsi
-à sa mère une aide appréciable. Un virement du combat, entre les deux
-adversaires, le refoula et lui fit lâcher prise.
-</p>
-
-<p>
-L'instant d'après, mère-louve et mère-lynx étaient séparées.
-Avant qu'elles ne se ruassent à nouveau l'une contre l'autre, le
-lynx frappa le louveteau d'un coup de sa large patte de devant, qui
-lui lacéra l'épaule jusqu'à l'os et l'envoya rouler contre le
-mur de la caverne. Ses cris aigus et ses hurlements plaintifs
-s'ajoutèrent au vacarme des rugissements.
-</p>
-
-<p>
-Il avait cessé de gémir que la lutte durait encore. Il eut le temps
-d'être repris d'un second accès de bravoure et la bataille, en se
-terminant, le retrouva rageusement pendu à la patte de derrière du
-lynx.
-</p>
-
-<p>
-Celui-ci avait succombé. La louve était, pour sa part, fort mal en
-point. Elle tenta de caresser le louveteau et de lécher son épaule
-blessée. Mais le sang qu'elle avait perdu avait à ce point épuisé
-ses forces qu'elle demeura, tout un jour et toute une nuit, étendue
-sur le corps de son ennemi, sans pouvoir faire un mouvement et respirant
-à peine. Pendant une semaine entière, elle ne quitta point la
-tanière, sauf pour aller boire, et sa marche était lente et pénible.
-Le lynx, au bout de ce temps, était complètement dévoré, et les
-blessures de la louve assez cicatrisées pour lui permettre de courir à
-nouveau le gibier.
-</p>
-
-<p>
-L'épaule du louveteau demeurait encore raide et endolorie et, durant
-quelque temps, il boita. Mais le monde, désormais, lui paraissait
-autre. Depuis la bataille avec le lynx, sa confiance en lui-même
-s'était accrue. Il avait mordu dans un ennemi, en apparence plus
-puissant que lui, et avait survécu. Son allure en était devenue plus
-hardie. Quoique la terreur mystérieuse de l'Inconnu, toujours
-intangible et menaçante, continuât à peser sur lui, beaucoup de sa
-timidité avait disparu.
-</p>
-
-<p>
-Il commença à accompagner sa mère dans ses chasses et à y jouer sa
-partie. Il apprit férocement à tuer et à se nourrir de ce qu'il
-avait tué. Le monde vivant se partageait pour lui en deux catégories.
-Dans la première, il y avait lui et sa mère. Dans la seconde, tous les
-autres êtres qui vivaient et se mouvaient. Ceux-ci se classaient, à
-leur tour, en deux espèces. Ceux qui, comme lui-même et sa mère,
-tuaient et mangeaient; ceux qui ne savaient pas tuer ou tuaient
-faiblement. De là surgissait la loi suprême. La viande vivait sur la
-viande, la vie sur la vie. Il y avait les mangeurs et les mangés. La
-loi était Mange ou sois Mangé.
-</p>
-
-<p>
-Sans se la formuler, sans la raisonner, ni y penser même, le louveteau
-vivait cette loi. Il avait mangé les petits du ptarmigan. Le faucon
-avait mangé la mère-ptarmigan, puis aurait voulu le manger lui aussi.
-Devenu plus fort, c'est lui qui avait souhaité manger le faucon. Il
-avait mangé le petit du lynx et la mère-lynx l'aurait mangé, si
-elle n'avait pas été elle-même tuée et mangée. À cette loi
-participaient tous les êtres vivants. La viande dont il se nourrissait,
-et qui lui était nécessaire pour exister, courait devant lui sur le
-sol, volait dans les airs, grimpait aux arbres ou se cachait dans la
-terre. Il fallait se battre avec elle pour la conquérir et, s'il
-tournait le dos, c'était elle qui courait après lui. Chasseurs et
-chassés, mangeurs et mangés, chaos de gloutonnerie, sans merci et sans
-fin, ainsi le louveteau n'eût-il pas manqué de définir le monde,
-s'il eût été tant soit peu philosophe, à la manière des
-hommes<a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a>.
-</p>
-
-<p>
-Mais la vie et son élan avaient aussi leurs charmes. Développer et
-faire jouer ses muscles constituait pour le louveteau un plaisir sans
-fin. Courir sus après une proie était une source d'émotions et de
-frémissements délicieux. Rage et bataille donnaient de la joie. La
-terreur même et le mystère de l'Inconnu avaient leur attirance.
-</p>
-
-<p>
-Puis toute peine portait en elle sa rémunération, dont la première
-était celle de l'estomac plein et d'un bon sommeil reposant aux
-chauds rayons du soleil. Aussi le louveteau ne querellait-il pas la vie,
-qui dans le fait seul qu'elle existe trouve sa raison d'être, ni
-l'hostilité ambiante du monde qui l'entourait. Il était plein de
-sève, très heureux et tout fier de lui-même.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Victor Hugo a écrit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«<i>La vie est une joie où le meurtre fourmille</i></span><br />
-<span class="i0"><i>Et la création se dévore en famille...</i></span><br />
-<span class="i0"><i>L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe.</i></span><br />
-<span class="i0"><i>Le lynx tacheté saute et saisit l'antilope...</i></span><br />
-<span class="i0"><i>La louve est sur l'agneau, comme l'agneau sur l'herbe...</i></span><br />
-<span class="i0"><i>Le colibri, sitôt qu'il a faim devient tigre...</i></span><br />
-<span class="i0"><i>De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore.</i></span><br />
-<span class="i0"><i>L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore.</i></span><br />
-<span class="i7"><i>C'est l'ivresse et la loi.</i>»</span>
-</div></div>
-
-<p>[La Légende des Siècles, nouvelle série, tome II.] (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="IX">IX</a></h4>
-
-<h4>LES FAISEURS DE FEU</h4>
-
-<p>
-Sur eux, à l'improviste, tomba le louveteau. Ce fut de sa faute. Il
-avait manqué de prudence et marché sans voir. Encore lourd de sommeil
-(il avait chassé toute la nuit et venait à peine de se réveiller), il
-avait quitté la caverne et était, en trottant, descendu vers le
-torrent, pour y boire. À vrai dire, le sentier lui était familier et
-jamais nul accident ne lui était arrivé.
-</p>
-
-<p>
-Il avait dépassé le sapin renversé, traversé la clairière et
-courait parmi les arbres. Au même instant, il vit et flaira. Devant
-lui, assises par terre, en silence, étaient cinq choses vivantes,
-telles qu'il n'en avait jamais rencontrées de semblables.
-C'était sa première vision de l'humanité.
-</p>
-
-<p>
-Les cinq hommes, à son aspect, et cela le surprit, ne bondirent pas sur
-leurs pieds, ne montrèrent pas leurs dents, ni ne grondèrent. Ils ne
-firent pas un mouvement, mais demeurèrent silencieux et fatidiques.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau, non plus, ne bougea pas. Tout l'instinct de sa nature
-sauvage l'eût cependant poussé à fuir, si un autre instinct ne
-s'était, impératif et soudain, élevé en lui. Un étonnement
-inconnu s'emparait de son esprit. Il se sentait amoindri tout à coup
-par une notion nouvelle de sa petitesse et débilité. Un pouvoir
-supérieur, très loin, très haut au-dessus de lui, s'appesantissait
-sur son être et le maîtrisait.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau n'avait jamais vu d'homme, et pourtant l'instinct de
-l'homme était en lui. Dans l'homme il reconnaissait obscurément
-l'animal qui avait combattu et vaincu tous les autres animaux du Wild.
-Ce n'étaient pas seulement ses yeux qui regardaient, mais ceux de
-tous ses ancêtres, prunelles qui avaient, durant des générations,
-encerclé dans l'ombre et la neige d'innombrables campements
-humains, épié de loin, sur l'horizon, ou de plus près, dans
-l'épaisseur des taillis, l'étrange bête à deux pattes qui était
-le seigneur et maître de toutes les choses vivantes.
-</p>
-
-<p>
-Cet héritage moral et surnaturel, fait de crainte et de luttes
-accumulées, pendant des siècles, étreignait le louveteau, trop jeune
-encore pour s'en dégager. Loup adulte, il eût pris rapidement la
-fuite. Tel qu'il était, il se coucha, paralysé d'effroi, acceptant
-déjà la soumission que sa race avait consentie, le premier jour où un
-loup vint s'asseoir au feu de l'homme, pour s'y chauffer.
-</p>
-
-<p>
-Un des Indiens finit par se lever, marcha dans sa direction et
-s'arrêta au-dessus de lui. Le louveteau se colla davantage encore
-contre le sol. C'était l'Inconnu, concrétisé en chair et en sang,
-qui se penchait sur lui, pour le saisir. Sa fourrure eut un hérissement
-inconscient, ses lèvres se rétractèrent et il découvrit ses petits
-crocs. La main qui le surplombait, comme une condamnation, hésita et
-l'homme dit en riant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Wabam wabisca ip pit tah!</i> (Regardez les crocs blancs!)
-</p>
-
-<p>
-Les autres Indiens se mirent à rire lourdement et excitèrent l'homme
-à saisir le louveteau. Tandis que la main s'abaissait, plus bas, plus
-bas, une violente lutte intérieure se livrait chez celui-ci, entre les
-divers instincts qui le partageaient. Il ne savait s'il devait
-seulement gronder, ou combattre. Finalement, il gronda jusqu'au moment
-où la main le toucha, puis engagea la bataille. Ses dents brillèrent
-et mordirent. L'instant d'après il reçut, sur un des côtés de la
-tête, un coup qui le fit basculer. Alors tout instinct de lutte
-l'abandonna. Il se prit à gémir comme un enfantelet et l'instinct
-de la soumission l'emporta sur tous les autres. S'étant relevé, il
-s'assit sur son derrière en piaulant. Mais l'Indien qu'il avait
-mordu était en colère et le louveteau reçut un second coup sur
-l'autre côté de la tête. Il piaula encore plus fort.
-</p>
-
-<p>
-Les quatre autres Indiens s'esclaffaient de plus en plus, si bien que
-leur camarade se mit à rire lui aussi. Ils entourèrent tous le
-louveteau et se moquèrent de lui, tandis qu'il geignait, de terreur
-et de peine.
-</p>
-
-<p>
-Tout à coup, bête et Indiens dressèrent l'oreille. Le louveteau
-savait ce qu'annonçait le bruit qui se faisait entendre et, cessant
-de gémir, il jeta un long cri, où il y avait plus de joie maintenant
-que d'effroi. Puis il se tut et attendit, attendit l'arrivée de sa
-mère, de sa mère libératrice, indomptable et terrible, qui savait si
-bien combattre, et tuait tout ce qui lui résistait, et n'avait jamais
-peur.
-</p>
-
-<p>
-Elle arrivait, courant et grondant. Elle avait perçu la plainte de son
-petit et se précipitait pour le secourir. Elle bondit au milieu du
-groupe, magnifique, transfigurée dans sa furieuse et inquiète
-maternité. Son irritation protectrice était un réconfort pour le
-louveteau, qui sauta vers elle, avec un petit cri joyeux, tandis que les
-animaux-hommes se reculaient, en hâte, de plusieurs pas. La louve
-s'arrêta, près de son petit, qui se pressait contre elle, et fit
-face aux Indiens. Un sourd grondement sortit de son gosier. La menace
-contractait sa face et son nez, qui se plissait, se relevait presque
-jusqu'à ses yeux, en une prodigieuse et mauvaise grimace de colère.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut alors un cri que lança l'un des hommes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Kiche!</i>&mdash;voilà ce qu'il cria, avec une exclamation de
-surprise.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau sentit, à cette voix, vaciller sa mère.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Kiche!</i>&mdash;cria l'homme à nouveau, durement, cette fois, et
-d'un ton de commandement.
-</p>
-
-<p>
-Et le louveteau vit alors sa mère, la louve impavide, se plier
-jusqu'à ce que son ventre touchât le sol, en geignant et en remuant
-la queue, avec tous les signes coutumiers de soumission et de paix. Il
-n'y comprenait rien et était stupéfié. La terreur de l'homme le
-reprenait. Son instinct ne l'avait pas trompé et sa mère le
-subissait comme lui. Elle aussi rendait hommage à l'animal-homme.
-</p>
-
-<p>
-L'Indien qui avait parlé vint vers elle. Il posa sa main sur sa tête
-et elle ne fit que s'en aplatir davantage. Elle ne grondait, ni ne
-tentait de mordre. Les autres Indiens s'étaient pareillement
-rapprochés et, rangés autour de la louve, ils la palpaient et
-caressaient, sans aviver chez elle la moindre velléité de résistance
-ou de révolte.
-</p>
-
-<p>
-Les cinq hommes étaient fort excités et leurs bouches menaient grand
-bruit. Mais comme ce bruit n'avait rien de menaçant, le louveteau se
-décida à venir se coucher près de sa mère, se hérissant encore de
-temps à autre, mais faisant de son mieux pour se soumettre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce qui se passe n'a rien de surprenant, dit un des Indiens. Le
-père de Kiche était un loup. Il est vrai que sa mère était une
-chienne. Mais mon frère ne l'avait-il pas attachée dans les bois,
-trois nuits durant, au moment de la saison des amours. Alors c'est un
-loup qui la couvrit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un an s'est écoulé, Castor-Gris<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a>, depuis que Kiche s'est
-échappée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu comptes bien, Langue-de-Saumon<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>. C'était à l'époque de
-la famine que nous avons subie, alors que nous n'avions plus de viande
-à donner aux chiens.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle a vécu avec les loups, dit un troisième Indien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cela paraît juste, Trois-Aigles<a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>, répartit Castor-Gris, en
-touchant de sa main le louveteau, et en voici la preuve.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau, au contact de la main, esquissa un grognement. La main se
-retira et lui administra une calotte. Sur quoi, il recouvrit ses crocs
-et s'accroupit avec soumission. La main revint alors et le frotta
-amicalement derrière les oreilles, et tout le long de son dos.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ceci prouve cela, reprit Castor-Gris. Il est clair que sa mère est
-Kiche. Mais, une fois de plus, son père est un loup. C'est pourquoi
-il y a en lui peu du chien et beaucoup du loup. Ses crocs sont blancs,
-et <i>White Fang</i> (Croc-Blanc) doit être son nom. J'ai parlé. C'est
-mon chien. Kiche n'était-elle pas la chienne de mon frère? Et mon
-frère n'est-il pas mort?
-</p>
-
-<p>
-Pendant un instant, les animaux-hommes continuèrent à faire du bruit
-avec leurs bouches. Durant ce colloque, le louveteau, qui venait de
-recevoir un nom dans le monde, demeurait tranquille et attendait. Puis
-Castor-Gris, prenant un couteau dans un petit sac qui pendait sur son
-estomac, alla vers un buisson et y coupa un bâton. Croc-Blanc
-l'observait. Aux deux bouts du bâton, l'Indien fixa une lanière.
-Avec l'une, il attacha Kiche par le cou et, ayant conduit la louve
-près d'un petit sapin, y noua l'autre lanière.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc suivit sa mère et se coucha près d'elle. Il vit
-Langue-de-Saumon avancer la main vers lui, et la peur le reprit. Kiche,
-de son côté, regardait avec anxiété. Mais l'Indien, élargissant
-ses doigts et les recourbant, le roula sens dessus dessous et commença
-à lui frotter le ventre d'une manière délicieuse. Le louveteau, les
-quatre pattes en l'air, se laissait tripoter, gauche et cocasse, et
-sans essayer de résister. Comment d'ailleurs l'aurait-il pu dans la
-position où il se trouvait? Si l'animal-homme avait l'intention de
-le maltraiter, il lui était livré sans défense et était incapable de
-fuir.
-</p>
-
-<p>
-Il se résigna donc et se contenta de gronder doucement. C'était plus
-fort que lui. Mais Langue-de-Saumon n'eut point l'air de s'en
-apercevoir et ne lui donna aucun coup sur la tête. Il continua, au
-contraire, à le frictionner de haut en bas, et le louveteau sentit
-croître le plaisir qu'il en éprouvait. Lorsque la main caressante
-passa sur ses flancs, il cessa tout à fait de gronder. Puis, quand les
-doigts remontèrent à ses oreilles, les pressant moelleusement vers
-leur base, son bonheur ne connut plus de bornes. Quand, enfin, après
-une dernière et savante friction, l'Indien le laissa tranquille et
-s'en alla, toute crainte s'était évanouie dans l'esprit du
-louveteau. Sans doute d'autres peurs l'attendaient dans l'avenir.
-Mais, de ce jour, confiance et camaraderie étaient établies avec
-l'homme, en société de qui il allait vivre.
-</p>
-
-<p>
-Au bout de quelque temps, Croc-Blanc entendit s'approcher des bruits
-insolites. Prompt à observer et à classer, il les reconnut aussitôt
-comme étant produits par l'animal-homme. Quelques instants plus tard,
-en effet, toute la tribu indienne surgissait du sentier. Il y avait
-beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, quarante têtes au total,
-tous lourdement chargés des bagages du camp, de provisions de bouche et
-d'ustensiles.
-</p>
-
-<p>
-Il y avait aussi beaucoup de chiens et ceux-ci, à l'exception des
-tout petits, n'étaient pas moins chargés que les gens. Des sacs
-étaient liés sur leur dos et chaque bête portait un poids de vingt à
-trente livres. Croc-Blanc n'avait, auparavant, jamais vu de chiens,
-mais cette première vision lui suffit pour comprendre que c'était
-là un animal appartenant à sa propre espèce, avec quelque chose de
-différent. Quant aux chiens, ce fut surtout la différence qu'ils
-sentirent en apercevant le louveteau et sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut une ruée effroyable. Croc-Blanc se hérissa, hurla et mordit
-au hasard dans le flot qui, gueules ouvertes, déferlait sur lui. Il
-tomba et roula sous les chiens, éprouvant la morsure cruelle de leurs
-dents et, lui-même, mordant et déchirant, au-dessus de sa tête,
-pattes et ventres. Il entendait, dans la mêlée, les hurlements de
-Kiche qui combattait pour lui, les cris des animaux-hommes et le bruit
-de leurs gourdins dont ils frappaient les chiens, qui, sous les coups,
-gémissaient de douleur.
-</p>
-
-<p>
-Tout ceci fut seulement l'histoire de quelques secondes. Le louveteau,
-remis sur pied, vit les Indiens qui le défendaient, repousser les
-chiens en arrière, à l'aide de bâtons et de pierres, et le sauver
-de l'agression féroce de ses frères qui, pourtant, n'étaient pas
-tout à fait ses frères. Et, quoiqu'il n'y eût point place en son
-cerveau pour la conception d'un sentiment aussi abstrait que celui de
-la justice, il sentit, à sa façon, la justice des animaux-hommes. Il
-connut qu'ils édictaient des lois et les imposaient.
-</p>
-
-<p>
-Étrange était aussi la façon dont ils procédaient pour dicter leurs
-lois. Dissemblables de tous les animaux que le louveteau avait
-rencontrés jusque-là, ils ne mordaient ni ne griffaient. Ils
-imposaient leur force vivante par l'intermédiaire des choses mortes.
-Celles-ci leur servaient de morsures. Bâtons et pierres, dirigés par
-ces bizarres créatures, sautaient à travers les airs, à l'instar de
-choses vivantes, et s'en allaient frapper les chiens.
-</p>
-
-<p>
-Il y avait là, pour son esprit, un pouvoir extraordinaire et
-inexplicable, qui dépassait les bornes de la nature et était d'un
-dieu. Croc-Blanc, cela va de soi, ignorait tout de la divinité. Tout au
-plus pouvait-il soupçonner que des choses existaient au-delà de celles
-dont il avait la notion. Mais l'étonnement et la crainte qu'il
-ressentait en face des animaux-hommes était assez exactement comparable
-à l'étonnement et à la crainte qu'aurait éprouvés un homme se
-trouvant, sur le faîte de quelque montagne, devant un être divin, qui
-tiendrait des foudres dans chaque main et les lancerait sur le monde
-terrifié.
-</p>
-
-<p>
-Le dernier chien ayant été refoulé en arrière, le charivari prit
-fin. Le louveteau se mit à lécher ses meurtrissures. Puis il médita
-sur son premier contact avec la troupe cruelle de ses prétendus frères
-et sur son introduction parmi eux. Il n'avait jamais songé que
-l'espèce à laquelle il appartenait pût contenir d'autres spécimens
-que le vieux loup borgne, sa mère et lui-même. Ils constituaient à
-eux trois, dans sa pensée, une race à part. Et, tout à coup, il
-découvrait que beaucoup d'autres créatures s'apparentaient à sa
-propre espèce. Il lui parut obscurément injuste que le premier
-mouvement de ces frères de race eût été de bondir sur lui et de
-tenter de l'anéantir.
-</p>
-
-<p>
-Il était non moins chagrin de voir sa mère attachée avec un bâton,
-même en pensant que c'était la sagesse supérieure des animaux-hommes
-qui l'avait voulu. Cela sentait l'esclavage. À l'esclavage il n'avait
-pas été habitué. La liberté de rôder, de courir, de se coucher par
-terre, là où il lui plaisait, avait été son lot jusqu'à ce jour et,
-maintenant, il était captif. Les mouvements de sa mère étaient
-réduits à la longueur du bâton auquel elle était liée. Et à ce
-même bâton il était comme lié lui-même, car il n'avait pas encore
-eu l'idée qu'il pouvait se séparer de sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Il n'aima pas cette contrainte. Il n'aima pas non plus quand les
-animaux-hommes, s'étant levés, se remirent en marche. Un
-animal-homme, malingre d'aspect, prit dans sa main la lanière du
-bâton qui attachait Kiche et emmena la louve derrière lui. Derrière
-Kiche suivait Croc-Blanc, grandement perturbé et tourmenté par la
-nouvelle aventure qui s'abattait sur lui.
-</p>
-
-<p>
-Le cortège descendit la vallée, continuant bien au-delà des plus
-longues courses du louveteau, jusqu'au point où le torrent se jetait
-dans le fleuve Mackenzie. À cet endroit, des canots étaient juchés en
-l'air, sur des perches, et s'étendaient des claies destinées à
-faire sécher le poisson.
-</p>
-
-<p>
-On s'arrêta et on campa. La supériorité des animaux-hommes
-s'affirmait de plus en plus. Plus encore que leur domination sur les
-chiens aux dents aiguës, ce spectacle marquait leur puissance. Grâce
-à leur pouvoir d'imprimer du mouvement aux choses immobiles, il leur
-était loisible de changer la vraie face du monde.
-</p>
-
-<p>
-La plantation et le dressage des perches destinées à monter le camp
-attira l'attention du louveteau. Cette opération était peu de chose,
-accomplie par les mêmes créatures qui lançaient à distance des
-bâtons et des pierres. Mais, quand il vit les perches se réunir et se
-couvrir de toiles et de peaux, pour former des tentes, Croc-Blanc fut
-stupéfait. Ces tentes, d'une colossale et impressionnante grandeur,
-s'élevaient partout autour de lui, grandissant à vue d'œil, de
-tous côtés, comme de monstrueuses formes de vie. Elles emplissaient le
-champ presque entier de sa vision et, menaçantes, le dominaient
-lui-même. Lorsque la brise les agitait, en de grands mouvements, il se
-couchait sur le sol, effaré et craintif, sans toutefois les perdre des
-yeux, prêt à bondir et à fuir au loin, s'il lui arrivait de les
-voir se précipiter sur sa tête.
-</p>
-
-<p>
-Après un moment, son effroi des tentes prit fin. Il vit que femmes et
-enfants y pénétraient et en sortaient sans aucun mal, et les chiens
-aussi tenter d'y entrer, mais en être chassés rudement, de la voix
-ou au moyen de pierres volantes. Bientôt Croc-Blanc, quittant les
-côtés de Kiche, rampait à son tour, avec précaution, vers la tente
-la plus proche. Sa curiosité, sans cesse en éveil, le besoin
-d'apprendre et de connaître, par sa propre expérience, le
-poussaient. Les derniers pouces à franchir vers le mur de toile et de
-peau le furent avec un redoublement de prudence et une avance
-imperceptible. Les événements de la journée avaient préparé le
-louveteau au contact de l'Inconnu, à ses manifestations les plus
-merveilleuses et les plus inattendues. Enfin son nez toucha
-l'enveloppe de la tente. Il attendit, rien n'arriva. Il flaira
-l'étrange matière, saturée de l'odeur de l'homme, et prenant
-l'enveloppe dans ses dents, donna une petite secousse. Rien n'arriva
-encore, sinon qu'une partie de la tente se mit à remuer. Il secoua
-plus hardiment. Le mouvement s'accentua. Il était ravi. Il secoua
-toujours plus fort et récidiva jusqu'à ce que la tente entière fût
-en mouvement. Alors le cri perçant d'un Indien se fit entendre et
-effraya le louveteau, qui revint en toute hâte vers sa mère. Mais
-jamais plus depuis il n'eut peur des énormes tentes.
-</p>
-
-<p>
-Cette émotion passée, Croc-Blanc s'écarta à nouveau de Kiche qui,
-liée à un pieu, ne pouvait le suivre.
-</p>
-
-<p>
-Il ne tarda pas à rencontrer un jeune chien, un peu plus grand et plus
-âgé que lui, qui venait à sa rencontre, à pas comptés, et
-dissimulant des intentions belliqueuses. Le nom du jeune chien, que le
-louveteau connut par la suite, en l'entendant appeler, était Lip-Lip.
-Il était déjà redoutable et, par ses luttes avec les autres petits
-chiens, avait acquis l'expérience de la bataille.
-</p>
-
-<p>
-Lip-Lip appartenait à la race des chiens-loups, qui avait le plus de
-parenté avec Croc-Blanc; il était jeune et semblait peu dangereux.
-Aussi le louveteau se préparait-il à le recevoir en ami. Mais, quand
-il vit que la marche de l'étranger se raidissait et que ses lèvres
-retroussées découvraient ses dents, il se raidit lui aussi et
-répondit en montrant sa mâchoire. Ils se mirent à tourner en rond,
-l'un autour de l'autre, hérissés et grondant. Ce manège dura
-plusieurs minutes et Croc-Blanc commençait à s'en amuser, comme
-d'un jeu, quand tout à coup, avec une surprenante vivacité, Lip-Lip
-sauta sur lui, lui jeta une morsure rapide et sauta, derechef, en
-arrière.
-</p>
-
-<p>
-La morsure avait atteint le louveteau à son épaule déjà blessée par
-le lynx et qui, dans le voisinage de l'os, était intérieurement
-demeurée douloureuse. La surprise et le coup lui arrachèrent un
-gémissement; mais, l'instant d'après, en un bond de colère, il
-s'élança sur Lip-Lip et le mordit furieusement. Lip-Lip, nous
-l'avons dit, était déjà rompu au combat. Trois fois, quatre fois,
-une demi-douzaine de fois, ses petits crocs pointus s'acharnèrent sur
-Croc-Blanc, qui, tout décontenancé, finit par lâcher pied et par se
-sauver, honteux et dolent, près de sa mère, en lui demandant
-protection.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut sa première bataille avec Lip-Lip. Elle ne devait pas être la
-dernière. Car, de ce jour, ils se trouvèrent en quelque sorte
-ennemis-nés, étant chacun d'une nature en opposition perpétuelle
-avec celle de l'autre.
-</p>
-
-<p>
-Kiche lécha doucement son petit et tenta de s'opposer à ce qu'il
-s'éloignât d'elle désormais. Mais la curiosité de Croc-Blanc
-allait toujours croissant. Oublieux de sa mésaventure, il se remit
-incontinent en route, afin de poursuivre son enquête. Il tomba sur un
-des animaux-hommes, sur Castor-Gris, qui était assis sur ses talons,
-occupé avec des morceaux de bois et des brins de mousse, répandus
-devant lui sur le sol. Le louveteau s'approcha et regarda. Castor-Gris
-fit des bruits de bouche que Croc-Blanc interpréta non hostiles, et il
-vint encore plus près.
-</p>
-
-<p>
-Femmes et enfants apportaient de nouveaux bouts de bois et d'autres
-branches à l'Indien. C'était évidemment là l'affaire du
-moment. Le louveteau s'approcha jusqu'à toucher le genou de
-Castor-Gris, oubliant, telle était sa curiosité, que celui-ci était
-un terrible animal-homme. Soudain, il vit entre les mains de
-Castor-Gris, comme un brouillard qui s'élevait des morceaux de bois
-et de la mousse. Puis une chose vivante apparut, qui brillait et qui
-tournoyait, et était de la même couleur que le soleil dans le ciel.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc ne connaissait rien du feu. La lueur qui en jaillissait
-l'attira, comme la lumière du jour l'avait, dans sa première
-enfance, conduit vers l'entrée de la caverne, et il rampa vers la
-flamme. Il entendit Castor-Gris éclater de rire au-dessus de sa tête.
-Le son du rire, non plus, n'était pas hostile. Alors il vint toucher
-la flamme avec son nez et, en même temps, sortit sa petite langue pour
-la lécher.
-</p>
-
-<p>
-Pendant une seconde, il demeura paralysé. L'Inconnu, qui l'avait
-guetté parmi les bouts de bois et la mousse, l'avait férocement
-saisi par le nez. Puis il sauta en arrière, avec une explosion de
-glapissements affolés «Ki-yis! Ki-yis! Ki-yis!»
-</p>
-
-<p>
-Kiche, en l'entendant, se mit à bondir au bout de son bâton, en
-grondant, furieuse, parce qu'elle ne pouvait venir au secours du
-louveteau. Mais Castor-Gris riait à gorge déployée, tapant ses
-cuisses avec ses mains et contant l'histoire à tout le campement,
-jusqu'à ce que chacun éclatât, comme lui, d'un rire inextinguible.
-Quant à Croc-Blanc, assis sur son derrière, il criait, de plus en plus
-éperdu: «Ki-yis! Ki-yis!» et seul, abandonné de tous, faisait au
-milieu des animaux-hommes une pitoyable petite figure.
-</p>
-
-<p>
-C'était le pire mal qu'il avait encore connu. Son nez et sa langue
-avaient été tous deux mis à vif par la chose vivante, couleur de
-soleil, qui avait grandi entre les mains de Castor-Gris. Il cria, cria
-interminablement, et chaque explosion nouvelle de ses hurlements était
-accueillie par un redoublement d'éclats de rire des animaux-hommes.
-Il tenta d'adoucir avec sa langue la brûlure de son nez, mais les
-deux souffrances, se juxtaposant, ne firent qu'en produire une plus
-grande, et il cria plus désespérément que jamais.
-</p>
-
-<p>
-À la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'était le rire et ce
-qu'il signifiait. Il ne nous est pas donné de nous expliquer comment
-certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que
-nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la
-claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en
-eut honte.
-</p>
-
-<p>
-Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brûlures lui faisaient
-éprouver, mais parce qu'il fut vexé, dans son amour-propre, de se
-voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours
-furieuse au bout de son bâton, comme une bête enragée, vers Kiche, la
-seule créature au monde qui ne riait pas de lui.
-</p>
-
-<p>
-Le crépuscule tomba et la nuit vint. Croc-Blanc demeurait couché près
-de sa mère. Son nez et sa langue étaient endoloris. Mais un autre et
-plus grand sujet de trouble le tourmentait. Il regrettait la tanière
-où il était né, il aspirait à la quiétude enveloppante de la
-caverne, sur la falaise, au-dessus du torrent. La vie était devenue
-trop peuplée. Ici, il y avait trop d'animaux-hommes, hommes, femmes
-et enfants, qui faisaient tous des bruits irritants, et il y avait des
-chiens toujours aboyant et mordant, qui éclataient en hurlements à
-tout propos et engendraient de la confusion.
-</p>
-
-<p>
-La tranquille solitude de sa première existence était finie. Ici,
-l'air même palpitait de vie, en un incessant murmure et
-bourdonnement, dont l'intensité variait brusquement, d'un instant
-à l'autre, et dont les notes diverses lui portaient sur les nerfs et
-irritaient ses sens. Il en était crispé et inquiet, et immensément
-las, avec la crainte perpétuelle de quelque imminente catastrophe.
-</p>
-
-<p>
-Il regardait se mouvoir et aller et venir dans le camp les
-animaux-hommes. Il les regardait avec le respect distant que met
-l'homme entre lui et les dieux qu'il invente. Dans son obscure
-compréhension, ils étaient, comme ces dieux pour l'homme, de
-surprenantes créatures, des êtres de puissance disposant à leur gré
-de toutes les forces de l'Inconnu. Seigneurs et maîtres de tout ce
-qui vit et de tout ce qui ne vit pas, forçant à obéir tout ce qui se
-meut et imprimant le mouvement à ce qui ne se meut pas, ils faisaient
-jaillir de la mousse et du bois mort la flamme couleur de soleil, la
-flamme qui vivait et qui mordait.
-</p>
-
-<p>
-Ils étaient des faiseurs de feu! Ils étaient des dieux!
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a><i>Grey Beaver.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a><i>Salmon Tongue.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a><i>Three Eagles.</i></p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="X">X</a></h4>
-
-<h4>LA SERVITUDE</h4>
-
-<p>
-Chaque jour était pour Croc-Blanc l'occasion d'une expérience
-nouvelle. Tout le temps que Kiche resta attachée à son bâton, il
-courut seul, par tout le camp, quêtant, furetant, s'instruisant. Il
-fut vite au courant des diverses habitudes des animaux-hommes. Mais la
-connaissance n'entraîne pas toujours l'admiration. Plus il se
-familiarisa avec eux, plus aussi il détesta leur supériorité et
-redouta leur pouvoir mystérieux qui, d'autant qu'il était plus
-grand, rendait plus menaçante leur divinité.
-</p>
-
-<p>
-La déception est souvent donnée à l'homme de voir ses dieux
-renversés et piétinés sur leurs autels. Mais au loup et au chien
-sauvage, venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette déconvenue
-n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et
-surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination, nous
-masquant leur réalité, nous égarant comme des aveugles qui tâtonnent
-dans le royaume de la pensée, en d'abstraites conceptions de
-toute-puissance et de beauté suprêmes, le loup et le chien sauvage,
-assis à notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et
-d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant
-dans le temps comme dans l'espace, pour accomplir leurs actes et leurs
-fins.
-</p>
-
-<p>
-Aucun effort de foi n'est nécessaire pour croire à un tel dieu. Nul
-écart de la volonté ne peut induire à lui désobéir, ni à le
-renier. Ce dieu-là se tient debout, immuable sur ses deux jambes de
-derrière, un gourdin à la main, immensément puissant, livré à
-toutes les passions, affectueux ou irrité, selon le moment, pouvoir
-mystérieux enveloppé de chair, de chair qui saigne parfois, à
-l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse
-qu'aucune autre à dévorer.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc subit la loi commune. Les animaux-hommes furent pour lui,
-dès l'abord, sans erreur possible, les dieux auxquels il était
-nécessaire de se soumettre. Comme Kiche, sa mère, avait, au premier
-appel de son nom, repris sa chaîne, il leur voua tout de suite
-obéissance. Il suivit leurs pas, comme un esclavage fatal. Quand ils
-marchaient près de lui, il s'écartait pour leur faire place.
-Lorsqu'ils l'appelaient, il accourait. S'ils menaçaient, il se
-couchait à leurs pieds. Et s'ils lui commandaient de s'en aller, il
-s'éloignait précipitamment. Car derrière chacun de leurs désirs
-était le pouvoir immédiat d'en exiger l'exécution. Pouvoir qui
-s'exprimait lui-même en tapes de la main, en coups de bâton, en
-pierres volantes et en cinglants coups de fouet.
-</p>
-
-<p>
-Il appartenait aux animaux-hommes, comme tous les chiens du campement
-leur appartenaient. Ses actions étaient à eux, son corps était à
-eux, pour être battu et piétiné, et pour le supporter sans
-récrimination. Telle fut la leçon vite apprise par lui. Elle fut dure,
-étant donné ce qui s'était déjà développé, dans sa propre
-nature, de force personnelle et d'indépendance. Mais, tandis qu'il
-prenait en haine cet état de choses nouveau, il apprenait en même
-temps, et sans le savoir, à l'aimer. C'était, en effet, le souci
-de sa destinée remis en d'autres mains, un refuge pour les
-responsabilités de l'existence. Et cela constituait une compensation,
-car il est toujours plus aisé d'appuyer sa vie sur une autre que de
-vivre seul.
-</p>
-
-<p>
-Il n'arriva pas sans révoltes à s'abandonner ainsi corps et âme,
-à rejeter le sauvage héritage de sa race et le souvenir du Wild. Il y
-eut des jours où il rampait sur la lisière de la forêt et y demeurait
-immobile, écoutant des voix lointaines qui l'appelaient. Puis il
-s'en retournait vers Kiche, inquiet et malheureux, pour gémir
-doucement et pensivement près d'elle, pour lui lécher la face, en
-semblant se plaindre et l'interroger.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau avait rapidement appris tous les tenants et aboutissants de
-la vie du camp. Il connut l'injustice des gros chiens et leur
-gloutonnerie, quand la viande et le poisson étaient jetés, à
-l'heure des repas. Il vint à savoir que les hommes étaient
-d'ordinaire plus justes, les enfants plus cruels, les femmes plus
-douces et plus disposées à lui lancer un morceau de viande ou d'os.
-Après deux ou trois aventures fâcheuses avec les mères des tout
-petits chiens, il se rendit compte qu'il était de bonne politique de
-laisser celles-ci toujours tranquilles, de se tenir aussi loin d'elles
-que possible et, en les voyant venir, de les éviter.
-</p>
-
-<p>
-Mais le fléau de sa vie était Lip-Lip. Plus âgé, plus grand et plus
-fort que lui, Lip-Lip avait choisi Croc-Blanc pour son souffre-douleur.
-Le louveteau se défendait avec vaillance, mais il était
-<i>out-classed</i><a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a>.
-</p>
-
-<p>
-Son ennemi lui était trop supérieur, et Lip-Lip devint pour lui un
-vrai cauchemar. Dès qu'il se risquait un peu loin de sa mère, il
-était sûr de voir apparaître le gredin, qui se mettait à le suivre,
-en aboyant et en le menaçant, et qui attendait le moment opportun,
-c'est-à-dire qu'aucun animal-homme ne fût présent, pour
-s'élancer sur lui et le contraindre au combat. Lip-Lip l'emportait
-invariablement et s'en glorifiait de façon démesurée. Ces
-rencontres étaient le meilleur plaisir de sa vie et le perpétuel
-tourment de celle de Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau, cependant, n'en fut pas abattu. Si dures que fussent
-pour lui toutes ces défaites, il ne se soumit pas. Mais la persécution
-sans fin qu'il subissait eut sur son caractère une influence
-néfaste. Croc-Blanc devint méchant et sournois. Ce qu'il y avait
-d'originellement sauvage dans sa nature s'aggrava. Ses poussées
-joyeuses d'enfant ingénu ne trouvèrent plus d'expression. Jamais
-il ne lui fut permis de jouer et gambader avec les autres petits chiens
-du camp. Dès qu'il arrivait auprès d'eux, Lip-Lip, fonçant sur
-lui, le roulait et le faisait fuir, terrifié, ou, s'il voulait
-résister, engageait la bataille jusqu'à sa mise en déroute.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fut ainsi sevré de beaucoup des joies de son enfance, ce qui
-le rendit plus vieux que son âge. Il se replia sur lui-même et
-développa son esprit. Il devint rusé et, dans ses longs moments de
-far-niente, médita sur les meilleurs moyens de duper et frauder.
-Empêché de prendre, à la distribution quotidienne, la part qui lui
-revenait de viande et de poisson, il se transforma en habile voleur.
-Contraint de s'approvisionner lui-même, il s'en acquittait si bien
-qu'il devint pour les femmes des Indiens une calamité. Il apprit à
-ramper dans le camp, comme un serpent, à se montrer avisé, à
-connaître en toute occasion la meilleure façon de se conduire, à
-s'informer, par la vue ou l'ouïe, de tout ce qui pouvait
-l'intéresser, afin de n'être point pris ensuite au dépourvu, et
-aussi à recourir à mille artifices pour éviter son implacable
-persécuteur.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut au plus fort de cette persécution qu'il joua son premier grand
-jeu et goûta, grâce aux ressources de son esprit, aux joies
-savoureuses de la revanche. Comme Kiche, quand elle était avec les
-loups, avait leurré les chiens, pour les attirer hors du campement des
-hommes et les envoyer à la mort, ainsi le louveteau, par une manœuvre
-à peu près semblable, réussit à attirer Lip-Lip sous la mâchoire
-vengeresse de Kiche. Battant en retraite, tout en combattant, Croc-Blanc
-entraîna son ennemi à sa suite, ici, puis là, parmi les différentes
-tentes du camp. C'était un excellent coureur, plus rapide qu'aucun
-autre petit chien de sa taille et plus alerte que Lip-Lip. Sans donner
-toutefois toute sa vitesse, il se contenta de garder la distance
-nécessaire, celle d'un bond environ, entre lui et son poursuivant.
-</p>
-
-<p>
-Lip-Lip, excité par la chasse et par l'approche imminente de la
-victoire, perdit toute prudence et oublia l'endroit où il se
-trouvait. Quand il s'en rendit compte, il était trop tard. Après
-avoir traversé, à fond de train, une dernière tente, il tomba en
-plein sur Kiche, attachée à son bâton. Il jeta un cri de stupeur,
-mais déjà les crocs justiciers se refermaient sur lui. Quoique Kiche
-fût liée, il lui fut impossible de se dégager d'elle. Elle le mit
-sur le dos, les pattes en l'air, de manière à l'empêcher de fuir,
-tout en le déchirant et lacérant.
-</p>
-
-<p>
-Quand il parvint enfin à se rouler hors de sa portée, il se remit sur
-ses pieds, en un affreux désordre, blessé à la fois dans son corps et
-dans sa pensée. Sa fourrure pendait autour de lui, en touffes humides,
-que les dents baveuses de la louve avaient tordues. Il demeura là où
-il s'était relevé et, ouvrant largement sa petite gueule, éclata en
-une longue et lamentable plainte de chien battu. Mais il n'eut pas le
-temps d'achever sa lamentation. Croc-Blanc, fondant sur lui, lui
-planta ses crocs dans son train de derrière. Il n'avait plus de force
-pour combattre et honteusement se sauva vers sa tente, talonné par son
-ancienne victime, qui s'acharnait à ses trousses. Quand il eut
-rejoint son domicile, les femmes vinrent à son secours et le louveteau,
-transformé en démon, fut finalement chassé par elles, en une
-fusillade de cailloux.
-</p>
-
-<p>
-Le jour vint où Castor-Gris, décidant que Kiche était réhabituée à
-la vie des hommes, la délia. Croc-Blanc fut ravi que la liberté fût
-rendue à sa mère. Il l'accompagna joyeusement au milieu du camp et,
-voyant qu'il demeurait à ses côtés, Lip-Lip conserva entre eux deux
-une distance respectueuse. Le louveteau avait beau se hérisser à son
-approche et marcher en raidissant les pattes, Lip-Lip ignorait le défi.
-Quelle que fût sa soif de vengeance, il était trop sage pour accepter
-le combat dans de telles conditions et préférait attendre le jour où
-il se rencontrerait à nouveau en tête à tête avec Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-Ce même jour, le louveteau et sa mère s'en vinrent rôder à la
-lisière de la forêt qui avoisinait le camp. Croc-Blanc y avait amené
-Kiche, pas à pas, l'entraînant en avant, quand elle hésitait. Le
-torrent, la caverne et la forêt tranquille l'appelaient, et il
-continua ses efforts pour qu'elle le suivît plus loin. Il courait
-quelques pas, puis s'arrêtait et regardait en arrière. Mais elle ne
-bougeait plus. Il gémit plaintivement et gronda, en courant de droite
-et de gauche, sous les taillis. Puis il revint vers elle, lui lécha le
-museau et se reprit à courir loin d'elle. Elle ne bougea toujours
-pas. Alors il rebroussa chemin et la regarda avec une supplication
-ardente de ses yeux, qui tomba quand il vit Kiche détourner la tête et
-porter sa vue vers le camp.
-</p>
-
-<p>
-La voix intérieure qui l'appelait là-bas, dans la vaste solitude, sa
-mère l'entendait comme lui. Mais un autre et plus fort appel sonnait
-aussi en elle, celui du feu et de l'homme, l'appel que, parmi tous
-les animaux, le loup a seul entendu, le loup et le chien sauvage, qui
-sont frères.
-</p>
-
-<p>
-Kiche, s'étant tournée, se mit à trotter lentement vers le camp.
-Plus solide que le lien matériel du bâton qui l'avait attachée
-était sur elle l'emprise de l'homme. Invisibles et mystérieux, les
-dieux la maintenaient en leur pouvoir et refusaient de la lâcher.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc se coucha sous un bouleau et pleura doucement. L'odeur
-pénétrante des sapins, la senteur subtile des bois imprégnaient
-l'atmosphère et remémoraient au louveteau son ancienne vie de
-liberté, avant les jours de servitude. Mais plus que l'appel du Wild,
-plus que celui de l'homme, l'attirance de sa mère était puissante
-sur lui, car si jeune était-il encore. L'heure de son indépendance
-n'était pas arrivée. Il se releva, désolé, et trotta lui aussi
-vers le camp, faisant halte, une fois ou deux, pour s'asseoir par
-terre, gémir et écouter la voix qui chantait au fond de la forêt.
-</p>
-
-<p>
-Le temps qu'il est donné à une mère de demeurer avec ses petits
-n'est pas bien long dans le Wild. Sous la domination de l'homme, il
-est souvent plus court encore. Ainsi en fut-il pour Croc-Blanc.
-Castor-Gris se trouvait être le débiteur de Trois-Aigles, qui était
-sur le point d'entreprendre une course du fleuve Mackenzie au Grand
-Lac de l'Esclave. Une bande de toile écarlate, une peau d'ours,
-vingt cartouches et Kiche remboursèrent sa dette.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau vit sa mère emmenée à bord du canot de Trois-Aigles et
-tenta d'aller vers elle. Un coup qu'il reçut de l'Indien le
-repoussa à terre. Le canot s'éloigna. Il s'élança dans l'eau
-et nagea à sa suite, sourd aux cris d'appel de Castor-Gris. Dans la
-terreur où il était de perdre sa mère, il en avait oublié le pouvoir
-même d'un animal-homme et d'un dieu.
-</p>
-
-<p>
-Mais les dieux sont accoutumés à être obéis et Castor-Gris, irrité,
-lança un autre canot à la poursuite de Croc-Blanc. Après l'avoir
-rejoint, il le saisit par la peau du cou et l'éleva hors de l'eau.
-Il ne le déposa pas d'abord dans le canot. Le tenant d'une main
-suspendu, il lui administra de l'autre une solide râclée. Oui, pour
-une râclée, c'en fut une. Lourde était la main, chaque coup visait
-à blesser, et les coups pleuvaient, innombrables.
-</p>
-
-<p>
-Frappé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, Croc-Blanc
-oscillait, en avant, en arrière, comme un balancier de pendule
-frénétique et désordonné. Les impressions qu'il éprouva furent
-diverses. À la première surprise succéda l'effroi, pendant un
-instant, au contact répété de la main qui le frappait. Mais la peur
-fit bientôt place à la colère. La libre nature du louveteau prit le
-dessus. Il montra les dents et osa gronder à la face du dieu
-courroucé. Le dieu s'en exaspéra davantage. Les coups redoublèrent,
-plus rudes et plus adroits à blesser.
-</p>
-
-<p>
-Castor-Gris continuait à battre, Croc-Blanc à gronder. Mais cela ne
-pouvait pas toujours durer. Il fallait que l'un des deux eût le
-dernier mot. Ce fut Croc-Blanc qui céda. La peur le reprit. Pour la
-première fois, il connaissait véritablement la main de l'homme. Les
-coups de pierres ou de bâton qu'il avait eu déjà l'occasion de
-recevoir étaient des caresses, comparés aux coups présents. Il se
-soumit et commença à pleurer et à gémir. Durant un moment, chaque
-coup tirait une plainte de son gosier. Puis son affolement grandit, et
-ses cris se succédèrent sans interruption, leur rythme ne gardant plus
-aucun rapport avec celui de son châtiment.
-</p>
-
-<p>
-À la fin, l'Indien arrêta la main qui frappait. Le louveteau pendait
-à son autre main, sans mouvement, et continuait à crier. Ceci parut
-satisfaire Castor-Gris, qui jeta rudement Croc-Blanc au fond du canot.
-Le canot, durant ce temps, s'en était allé au fil de l'eau.
-Castor-Gris s'avança pour prendre la rame. Le louveteau était sur
-son passage. Il le frappa barbarement de son pied. La libre nature de
-Croc-Blanc eut une nouvelle révolte et il enfonça ses dents dans le
-pied de l'homme, à travers le mocassin qui le chaussait.
-</p>
-
-<p>
-Le châtiment déjà reçu n'était rien, comparé à celui qui allait
-suivre. La colère de Castor-Gris fut aussi terrible que fut grand
-l'effroi du louveteau. Non seulement la main, mais aussi la dure rame
-de bois, furent mises en œuvre contre lui, et tout son petit corps
-était brisé et rompu, quand Castor-Gris le rejeta au fond du canot.
-Et, cette fois, de propos délibéré, il recommença à le frapper du
-pied.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc ne renouvela pas son attaque. Il venait d'apprendre une
-autre leçon de son esclavage. Jamais, quelle que soit la circonstance,
-on ne doit mordre le dieu qui est votre seigneur et maître. Son corps
-est sacré et le toucher des dents est, avec évidence, l'offense
-impardonnable entre toutes, le crime entre les crimes.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque le canot eut rejoint le rivage, le louveteau y gisait,
-gémissant et inerte, attendant la volonté de Castor-Gris. C'était
-la volonté de Castor-Gris qu'il vînt à terre, et à terre il fut
-lancé, sans ménagement aucun pour ses meurtrissures. Il rampa en
-tremblant. Lip-Lip, qui était présent et avait, du rivage, assisté à
-toute l'affaire, se précipita sur lui, en le voyant si faible, et
-entra ses dents dans sa chair.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc était hors d'état de se défendre et il lui serait
-arrivé malheur, si Castor-Gris, enlevant Lip-Lip d'un solide coup de
-pied, ne l'avait lancé à distance respectable.
-</p>
-
-<p>
-C'était la justice de l'animal-homme qui se manifestait et, même
-en l'état pitoyable où il se trouvait, le louveteau en éprouva un
-petit frisson de reconnaissance. Sur les talons de Castor-Gris et
-jusqu'à sa tente, il boita avec soumission, à travers le camp. Ainsi
-avait-il appris que le droit au châtiment est une prérogative que les
-dieux se réservent à eux-mêmes et dénient à toute autre créature
-au-dessous d'eux.
-</p>
-
-<p>
-Pendant la nuit qui succéda, tandis que chacun reposait dans le camp,
-Croc-Blanc se souvint de sa mère et souffrit en pensant à elle. Il
-souffrit un peu trop haut et réveilla Castor-Gris, qui le battit. Par
-la suite, il pleura plus discrètement, lorsque les dieux étaient à
-portée de l'entendre. Mais, parfois, rôdant seul à l'orée de la
-forêt, il donnait libre cours à son chagrin, et criait tout haut, en
-gémissant et en appelant.
-</p>
-
-<p>
-Durant la période de sa vie qui suivit, il aurait pu, grâce à la
-liberté dont il jouissait encore, céder au souvenir de la caverne et
-du torrent, et s'en retourner dans le Wild. Mais la mémoire de sa
-mère était la plus forte. Comme les chasses des animaux-hommes les
-entraînaient loin du camp et les y ramenaient ensuite, peut-être aussi
-reviendrait-elle un jour. Et il demeurait en esclavage, en soupirant
-après elle.
-</p>
-
-<p>
-Esclavage qui n'était pas entièrement malheureux. Car le louveteau
-continuait à s'intéresser à beaucoup de choses. Quelque événement
-imprévu surgissait toujours et les actions étranges auxquelles se
-livrent les animaux-hommes n'ont pas de fin. Il apprenait,
-simultanément, comment il convenait de se conduire avec Castor-Gris.
-Obéissance absolue et soumission en tout lui étaient demandées. En
-retour, il échappait aux coups et sa vie était tolérable.
-</p>
-
-<p>
-De plus, Castor-Gris, parfois, lui donnait lui-même un morceau de
-viande et, tandis qu'il le mangeait, le défendait contre les autres
-chiens. Ce morceau de viande prenait, pour Croc-Blanc, une valeur
-beaucoup plus considérable qu'une douzaine d'autres reçus de la
-main des femmes. C'était bizarre. Mais cela était.
-</p>
-
-<p>
-Jamais Castor-Gris ne caressait. Et cependant (était-ce l'effet du
-poids de sa main et celui de son pouvoir surnaturel, ou d'autres
-causes intervenaient-elles, que le louveteau ne réussissait pas à se
-formuler?) il était indéniable qu'un certain lien d'attachement
-se formait entre Croc-Blanc et son rude seigneur.
-</p>
-
-<p>
-Sournoisement, par des voies cachées, aussi bien que par la force des
-pierres volantes, des coups de bâton et des claques de la main, les
-chaînes du louveteau rivaient autour de lui leur réseau. Les aptitudes
-inhérentes à son espèce, qui lui avaient, dès l'abord, rendu
-possible de s'acclimater au foyer de l'homme, étaient susceptibles
-de perfection. Elles se développèrent dans la vie du camp, au milieu
-des misères dont elle était faite, et lui devinrent secrètement
-chères avec le temps. Mais tout ce qui le préoccupait encore, pour le
-moment, était le chagrin d'avoir perdu Kiche, l'espoir qu'elle
-reviendrait et la soif de recouvrer un jour la libre existence qui avait
-été la sienne.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>Terme de boxe, signifiant qui n'a pas assez de poids pour
-être classé. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XI">XI</a></h4>
-
-<h4>LE PARIA</h4>
-
-<p>
-Lip-Lip continuait à assombrir les jours de Croc-Blanc. Celui-ci en
-devint plus méchant et plus féroce qu'il ne l'eût été de sa
-nature. Il acquit, parmi les animaux-hommes eux-mêmes, une réputation
-déplorable. S'il y avait, quelque part dans le camp, du trouble et
-des rumeurs, des cris et des batailles, ou si une femme se lamentait
-pour un morceau de viande qu'on lui avait volé, on était sûr de
-trouver Croc-Blanc mêlé à l'affaire. Les animaux-hommes ne
-s'inquiétèrent pas de rechercher les causes de sa conduite; ils ne
-virent que les effets, et les effets étaient mauvais. Il était pour
-tous un perfide voleur, un mécréant qui ne songeait qu'à mal faire,
-un perturbateur endurci. Tandis qu'il les regardait d'un air
-narquois et toujours prêt à fuir sous une grêle éventuelle de
-cailloux, les femmes irritées ne cessaient de lui répéter qu'il
-était un loup, un indigne loup, destiné à faire une mauvaise fin.
-</p>
-
-<p>
-Il se trouva de la sorte proscrit parmi la population du camp.
-</p>
-
-<p>
-Tous les jeunes chiens suivaient envers lui la conduite de Lip-Lip et
-joignaient leurs persécutions à celles de son ennemi. Peut-être
-sentaient-ils obscurément la différence originelle qui le séparait
-d'eux, sa naissance dans la forêt sauvage, et cédaient-ils à cette
-inimitié instinctive que le chien domestique éprouve pour le loup.
-Quoi qu'il en soit, une fois qu'ils se furent déclarés contre
-Croc-Blanc, ce fut désormais chose réglée et leurs sentiments ne se
-modifièrent plus.
-</p>
-
-<p>
-Les uns après les autres, ils connurent la morsure de ses dents, car il
-donnait plus qu'il ne recevait. En combat singulier il était toujours
-vainqueur. Mais ses adversaires lui refusaient le plus qu'ils
-pouvaient ce genre de rencontre. Dès qu'il entrait en lutte avec
-l'un d'eux, c'était le signal pour tous les jeunes chiens
-d'accourir et de se jeter sur lui.
-</p>
-
-<p>
-De la nécessité de tenir tête à cette coalition, Croc-Blanc tira des
-enseignements utiles. Il apprit comment il convenait de se conduire pour
-résister à une masse d'assaillants, tout en causant à un adversaire
-séparé le plus de dommage, dans le plus bref délai. Rester debout sur
-ses pattes, au milieu du flot ennemi, était une question de vie ou de
-mort, et il se pénétra bien de cette idée. Il se fit souple comme un
-chat. Même de grands chiens pouvaient le heurter, par derrière ou de
-côté, de toute la force de leurs corps lourds. Soit qu'il fût
-projeté en l'air, soit qu'il se laissât glisser sur le sol, il se
-retrouvait toujours debout, solidement ancré à notre mère la terre.
-Lorsque les chiens combattent, ils ont coutume, pour annoncer la
-bataille, de gronder, de hérisser le poil de leur dos et de raidir
-leurs pattes. Croc-Blanc s'instruisit à supprimer ces préambules.
-Tout délai dans l'attaque signifiait pour lui l'arrivée de la
-meute entière. Aussi s'abstint-il de donner aucun avertissement. Il
-fonçait droit sur l'ennemi, sans lui laisser le temps de se mettre en
-garde, le mordait, déchirait et lacérait en un clin d'œil. Un chien
-avait ses épaules déchiquetées et ses oreilles mises en rubans avant
-de savoir même ce qui lui arrivait.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi surpris, le chien était en outre aisément renversé, et un chien
-renversé expose fatalement à son adversaire le dessous délicat de son
-cou, qui est le point vulnérable où se donne la mort. C'était une
-opération que des générations de loups chasseurs avaient enseignée
-à Croc-Blanc. Comme il n'avait pas atteint le terme de sa croissance,
-ses crocs n'étaient pas encore assez longs ni assez forts pour lui
-permettre de réussir par ses seuls moyens ce genre d'attaque. Mais
-beaucoup de jeunes chiens étaient venus au camp avec un cou déjà
-entamé et à demi ouvert. Si bien qu'un jour, s'attaquant à l'un
-de ses ennemis, sur la lisière de la forêt, il le renversa, les pattes
-en l'air, le traîna sur le sol et, lui coupant la grosse veine du
-cou, lui prit la vie.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut, ce soir-là, une grande rumeur dans le camp. Croc-Blanc avait
-été vu et son méfait fut rapporté au maître du chien mort. Les
-femmes se remémorèrent les diverses circonstances des viandes volées
-et Castor-Gris fut assiégé par un concert de voix furieuses. Mais il
-défendit résolument l'entrée de sa tente, où il avait mis
-Croc-Blanc à l'abri et refusa, envers et contre tous, le châtiment
-du coupable.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fut donc haï des chiens et haï des hommes. Durant tout le
-temps de sa croissance, il ne connut jamais un instant de sécurité.
-Menacé par la main des uns et par les crocs des autres, il n'était
-accueilli que par les grondements de ses congénères, par les
-malédictions et par les coups de pierre de ses dieux. Le regard
-scrutant l'horizon tout autour de lui, il était sans cesse aux
-aguets, alerte à l'attaque ou à la riposte, prêt à bondir en
-avant, en faisant luire l'éclair de ses dents blanches, ou à sauter
-en arrière, en grondant.
-</p>
-
-<p>
-Et, quand il grondait, nul chien dans le camp ne pouvait, jeune ou
-vieux, rivaliser avec lui. Dans son grondement il incorporait tout ce
-qui peut s'exprimer de cruel, de méchant et d'horrible. Avec son
-nez, serré par des contractions ininterrompues, ses poils qui se
-hérissaient en vagues successives, sa langue, qu'il sortait et
-rentrait, et qui était pareille à un rouge serpent; avec ses oreilles
-couchées, ses prunelles étincelantes de haine, ses lèvres retournées
-et les crochets découverts de ses crocs, il apparaissait à ce point
-diabolique qu'il pouvait compter, pour quelques instants, sur un
-arrêt net de n'importe lequel de ses assaillants. De cet arrêt il
-savait, bien entendu, tirer parti. Aussi bien cette hésitation dans
-l'attaque se transformait-elle souvent, même chez les gros chiens,
-épouvantés, en une honorable retraite.
-</p>
-
-<p>
-Toute la troupe des jeunes chiens était tenue par lui responsable des
-persécutions isolées dont il était l'objet. Et, puisqu'ils ne
-l'avaient pas admis à courir en leur compagnie, Croc-Blanc, en
-retour, ne permettait pas à un seul d'entre eux de s'isoler de ses
-compagnons. Sauf Lip-Lip, ils étaient tous contraints de demeurer
-collés les uns aux autres, afin de pouvoir, le cas échéant, se
-défendre mutuellement contre l'implacable ennemi qu'ils
-s'étaient fait. Un petit chien rencontré seul hors du camp, par le
-louveteau, était un petit chien mort. Ou, s'il échappait, c'était
-à grand peine, poursuivi par Croc-Blanc, jusqu'au milieu des tentes,
-en hurlant de terreur et en ameutant bêtes et gens.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau finit même par attaquer les jeunes chiens, non pas
-seulement quand il les trouvait isolés, mais quand aussi il les
-rencontrait en troupe. Alors, dès que le bloc fonçait sur lui, il
-prenait prestement la fuite et distançait sans peine ses adversaires.
-Mais, dès que l'un de ceux-ci, emporté par le feu de la chasse,
-dépassait les autres poursuivants, Croc-Blanc se retournait brusquement
-et lui réglait son affaire. Puis il détalait à nouveau. Le
-stratagème ne manquait jamais de réussir, car les jeunes chiens
-s'oubliaient sans cesse, tandis que le louveteau demeurait toujours
-maître de lui.
-</p>
-
-<p>
-Cette petite guerre n'avait ni fin ni trêve. Elle était devenue,
-pour les jeunes chiens, une sorte d'amusement, d'amusement mortel.
-Croc-Blanc, qui connaissait mieux qu'eux le Wild, se plaisait à les
-entraîner à travers les bois qui avoisinaient le camp. Là, ils ne
-tardaient pas à s'égarer et se livraient à lui, par leurs cris et
-leurs appels, tandis qu'il courait, silencieux, à pas de velours,
-comme une ombre mobile parmi les arbres, à la manière de son père et
-de sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Un autre de ses tours favoris consistait à faire perdre sa trace aux
-petits chiens, en traversant quelque cours d'eau. Parvenu sur
-l'autre rive, il s'étendait tranquillement sous un buisson et se
-divertissait en écoutant les cris de déception qui ne manquaient pas
-de s'élever.
-</p>
-
-<p>
-Dans cette situation d'hostilité perpétuelle avec tous les êtres
-vivants, toujours attaqué ou attaquant, et toujours indomptable, le
-développement spirituel de Croc-Blanc était rapide et unilatéral.
-L'état dans lequel il se trouvait n'était pas un sol favorable
-pour faire fleurir affection et bonté. C'était là sentiments dont
-le louveteau n'avait pas la moindre lueur. Le seul code qui lui avait
-été enseigné était d'obéir au fort et d'opprimer le faible.
-Castor-Gris était un dieu et un fort. Croc-Blanc, par conséquent lui
-obéissait. Mais les chiens plus jeunes que lui, ou moins vigoureux,
-étaient des faibles, c'est-à-dire une chose bonne à détruire. Son
-éducation avait pour directive le culte du pouvoir. Il se fit plus vif
-dans ses mouvements que les autres chiens du camp, plus rapide à
-courir, plus alerte, avec des muscles et des nerfs de fer, plus
-résistant, plus cruel, plus féroce et meurtrier, plus rusé et plus
-intelligent. Il était nécessaire qu'il devînt tout cela, pour
-qu'il pût résister et survivre à l'ambiance ennemie qui
-l'enveloppait.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XII">XII</a></h4>
-
-<h4>LA PISTE DES DIEUX</h4>
-
-<p>
-À la chute de l'année, quand les jours furent devenus plus courts et
-quand la morsure du froid eut reparu dans l'air, Croc-Blanc trouva
-l'occasion, qu'il avait si souvent cherchée, de reprendre sa
-liberté.
-</p>
-
-<p>
-Il y avait, depuis plusieurs jours, un grand brouhaha dans le camp. Les
-tentes avaient été démontées et la tribu, avec armes et bagages,
-s'apprêtait à aller chercher un autre terrain de chasse. Croc-Blanc
-surveillait, avec des yeux ardents, ce remue-ménage inaccoutumé et,
-lorsqu'il vit les tentes abattues et pliées, les canots amenés au
-rivage et chargés, il comprit de quoi il s'agissait.
-</p>
-
-<p>
-Déjà un certain nombre de canots s'étaient éloignés du bord et
-quelques-uns avaient disparu au tournant du fleuve, lorsque, très
-délibérément, le louveteau se résolut à demeurer en arrière. Il
-attendit un moment propice pour se glisser hors du camp et gagner les
-bois. Afin de dissimuler sa piste, il entra dans le fleuve, où la glace
-commençait à se former; puis, après en avoir, pendant quelque temps,
-suivi la rive en nageant, il se blottit dans un épais taillis et
-attendit.
-</p>
-
-<p>
-Les heures passèrent et il les occupa à faire quelques sommes. Il
-dormait, quand il fut réveillé soudain par la voix de Castor-Gris, qui
-l'appelait par son nom. D'autres voix se joignirent à celle de son
-maître et il entendit que la femme de l'Indien prenait part à la
-recherche, ainsi que Mit-Sah, qui était le fils de Castor-Gris.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc tremblait de peur. Mais, quoique une impulsion intérieure le
-poussât à sortir de sa cachette, il ne bougea point. Bientôt les voix
-se moururent au loin et, après une nouvelle attente de plusieurs
-heures, le louveteau rampa hors du taillis, afin de se réjouir
-librement du succès de son entreprise. Il se mit à jouer et à
-gambader autour des arbres. Cependant l'obscurité venait et voilà
-que, tout à coup, il eut conscience de sa solitude.
-</p>
-
-<p>
-Il s'assit sur son derrière et se prit à réfléchir, écoutant le
-vaste silence de la forêt. Un trouble inconnu l'envahit. Il sentait
-le péril partout en embuscade autour de lui, un péril invisible et
-insoupçonné, qui se cachait dans l'ombre noire des troncs d'arbres
-énormes.
-</p>
-
-<p>
-Il faisait froid aussi. Et il n'y avait plus ici les chauds recoins
-d'une tente où se réfugier. Le froid lui montait dans les pattes, et
-il s'efforçait de s'en garder en les levant successivement, l'une
-après l'autre. Ou bien il recourbait sur elles sa queue touffue, pour
-les couvrir. Tout ensemble repassait dans sa mémoire une succession
-d'images qui s'y étaient imprimées. Il revoyait le camp, ses
-tentes et la lueur des feux. Il entendait les voix stridentes des
-femmes, les basses grondantes des hommes et les aboiements des chiens.
-Il avait faim, et il se souvenait des morceaux de viande et de poisson
-qu'on lui jetait. Ici, pas de viande, rien que l'inexprimable et
-menaçant silence.
-</p>
-
-<p>
-Son esclavage l'avait amolli. En perdant le sens des responsabilités,
-il s'était affaibli et ne savait plus comment se gouverner. Au lieu
-du bruissement de la vie coutumière, silence et nuit l'étreignaient.
-Il en était paralysé. Qu'allait-il advenir?
-</p>
-
-<p>
-Il frissonna. Quelque chose de colossal et de formidable venait de
-traverser le champ de sa vision. C'était l'ombre d'un arbre,
-projetée par la lune, dont la face s'était dégagée des nuages qui
-la voilaient. Il se rassura et gémit doucement. Puis il tut son
-gémissement, de peur que celui-ci n'éveillât l'attention du
-péril embusqué autour de lui.
-</p>
-
-<p>
-Contracté par le froid de la nuit, un autre arbre fit entendre un
-craquement violent. C'était directement au-dessus de sa tête. Il
-glapit de frayeur et une panique folle le saisit. De toutes ses forces
-il courut vers le camp. Un invincible besoin de la protection et de la
-société de l'homme s'emparait de lui. La senteur de la fumée des
-feux emplissait ses narines; dans ses oreilles bourdonnaient les sons
-et les cris coutumiers. Il sortit enfin de la forêt, de son obscurité
-et de ses ombres, pour parvenir à un terrain découvert, qu'inondait
-le clair de lune. Des yeux, il y chercha vainement le camp. Il avait
-oublié. Le camp était parti.
-</p>
-
-<p>
-Il s'était brusquement arrêté de courir, car où aller, maintenant?
-Il erra, lamentable et abandonné, sur l'emplacement déserté où
-s'étaient élevées les tentes, flairant les tas de décombres et les
-détritus laissés par les dieux. Combien il se fût réjoui d'une
-volée de pierres, lancées sur lui par une femme irritée, combien
-heureux eût-il été de la lourde main de Castor-Gris s'abattant sur
-lui pour le frapper! Même Lip-Lip eût été le bienvenu, et avec lui
-les grondements de la troupe entière des chiens.
-</p>
-
-<p>
-Il arriva ainsi à la place de la tente de Castor-Gris et, au beau
-milieu du sol, il s'assit, puis pointa son nez vers la lune. Parmi les
-spasmes qui lui contractaient le gosier, il ouvrit sa gueule béante, et
-une clameur en jaillit, qui venait de son cœur brisé, qui disait sa
-solitude et son effroi, son chagrin d'avoir perdu Kiche, toutes ses
-peines et toutes ses misères passées, et son appréhension aussi des
-dangers de demain. Ce fut, pour la première fois, le long et lugubre
-hurlement du loup, lancé par lui, à pleine gorge.
-</p>
-
-<p>
-L'aube du jour dissipa une partie de ses craintes, mais accrut le
-sentiment de sa solitude, par le spectacle de la terre nue qui
-s'étendait autour de lui. Sa résolution fut bientôt arrêtée. Il
-s'enfonça à nouveau dans la forêt et, suivant la rive du fleuve, il
-entreprit d'en descendre le cours.
-</p>
-
-<p>
-Il courut toute la journée, sans prendre aucun repos. Son corps de fer
-ignorait la fatigue et semblait créé pour courir toujours. Une
-hérédité d'endurance rendait possible au louveteau un effort sans
-fin et lui permettait d'imposer à sa chair, même meurtrie, de
-marcher quand même en avant. Là où le fleuve se resserrait entre des
-falaises abruptes, il les contournait pour en atteindre le sommet. Il
-traversait, à gué ou à la nage, les affluents qu'il rencontrait,
-rivières et ruisseaux. Souvent, il se risquait à suivre la glace qui
-commençait à se former en bordure de la rive. Parfois il lui arrivait
-de passer à travers, et il lui fallait lutter contre le courant, pour
-n'être point noyé. Sa pensée demeurait fixée sur la piste des
-dieux. Sa seule crainte était qu'ils n'eussent quitté le bord du
-fleuve pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc était d'une intelligence au-dessus de la moyenne de celle
-de son espèce. Cependant sa conception mentale n'était pas assez
-formée pour se porter sur l'autre rive du Mackenzie. Que serait-il
-advenu si la piste des dieux s'était poursuivie de ce côté? Pas un
-moment cette idée ne pénétra le cerveau du louveteau. Plus tard,
-quand il eut voyagé davantage à travers le monde, quand il eut acquis
-plus d'âge et d'expérience, et connu plus de pistes et de fleuves,
-il n'eût pas manqué de songer à cette éventualité et de s'en
-inquiéter. À cette heure, il allait en aveugle, ne faisant entrer en
-ligne de compte dans ses calculs que la rive seule du Mackenzie sur
-laquelle il se trouvait.
-</p>
-
-<p>
-Toute la nuit encore, il courut, butant, dans l'obscurité; contre
-des obstacles qui le retardaient, sans l'arrêter. Vers le milieu du
-second jour, son corps, si dur qu'il fût, commença à fléchir; sa
-volonté le soutenait seul. Il courait depuis trente heures et n'avait
-pas mangé depuis quarante, ce qui diminuait ses forces. Ses plongées
-répétées dans l'eau glacée avaient terni comme un vieux feutre sa
-magnifique fourrure.
-</p>
-
-<p>
-Les larges coussinets de ses pieds étaient meurtris et saignaient. Il
-s'était mis à boiter et sa boiterie augmentait d'heure en heure.
-Pour comble de malheur, le ciel s'obscurcit et la neige commença
-brutalement à tomber, à la fois cinglante et fondante, glissante sous
-les pieds et lui cachant la vue du paysage qu'il traversait. Sa marche
-en fut encore retardée.
-</p>
-
-<p>
-Castor-Gris avait décidé de camper, cette nuit-là sur la rive
-opposée du Mackenzie. Mais, un peu avant la nuit, un élan, qui était
-venu boire dans le fleuve, sur cette même rive que suivait Croc-Blanc,
-avait été aperçu par Kloo-Kooch, la femme de Castor-Gris. Si la bête
-n'était pas venue boire, si Mit-Sah n'avait pas gouverné en
-longeant la terre, à cause de la neige, si Kloo-Kooch n'avait pas vu
-l'animal et si Castor-Gris ne l'avait pas tué d'un heureux coup
-de fusil, les faits qui en résultèrent eussent pris un autre cours. Le
-louveteau, ne trouvant pas l'Indien, aurait passé outre et s'en
-serait allé plus loin, soit pour mourir, soit pour retrouver sa voie
-vers ses frères sauvages et redevenir un des leurs, c'est-à-dire un
-loup, jusqu'au terme de ses jours.
-</p>
-
-<p>
-La nuit était tout à fait tombée. La neige descendait plus épaisse
-et Croc-Blanc geignait, à mi-voix, en trébuchant et boitant de plus en
-plus, lorsqu'il rencontra, sur le sol blanc, une piste fraîche. Si
-fraîche était-elle que nul doute n'était possible sur son origine.
-Retrouvant toute son ardeur, il la suivit, du bord du fleuve, jusque
-parmi les arbres. Les bruits du campement ne tardèrent pas à frapper
-ses oreilles et bientôt il vit la lueur du feu, Kloo-Kooch en train de
-faire la cuisine, et Castor-Gris accroupi, qui mordait dans un gros
-morceau de suif cru. Il y avait de la viande fraîche dans le camp!
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau s'attendait à être battu. Il se tapit par terre, à
-cette pensée, et ses poils se hérissèrent légèrement. Mais il
-avança quand même. Il craignait et détestait le châtiment qu'il
-savait lui être réservé, mais il savait aussi que le confort du feu
-l'attendait, et la protection des dieux, et la société des chiens,
-société d'ennemis sans doute, société cependant, qui était ce à
-quoi surtout il aspirait.
-</p>
-
-<p>
-Il s'avança donc, contracté sur lui-même, faisant des courbettes et
-se traînant sur son ventre, jusqu'à la lumière du foyer.
-</p>
-
-<p>
-Castor-Gris l'aperçut et s'arrêta de mâcher son suif. Croc-Blanc
-rampa droit vers lui, la tête basse, dans toute l'abjection de sa
-honte et de sa soumission. Chaque pouce de terrain que gagnait son
-ventre se faisait plus lent et plus pénible. Finalement, il se coucha
-aux pieds du maître, en la possession duquel il s'abandonnait, corps
-et âme. De sa propre volonté, il était venu s'asseoir, livrer sa
-liberté.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau tremblait, en attendant le châtiment qui allait
-immanquablement tomber sur lui. Il y eut, au-dessus de sa tête, un
-mouvement de la main de Castor-Gris. Il se courba, d'un geste
-instinctif. Le coup ne s'abattit pas. Alors il se risqua à lever son
-regard. Castor-Gris séparait en deux le morceau de suif! Castor-Gris
-lui offrait un des deux morceaux! Très doucement et non sans quelque
-défiance, il flaira d'abord le suif, puis le mangea. Castor-Gris
-ordonna de lui apporter de la viande et, tandis qu'il mangeait, le
-garda contre les autres chiens.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi repu, Croc-Blanc s'étendit aux pieds de Castor-Gris, regardant
-avec amour le feu qui le réchauffait, clignant des yeux et tout
-somnolent, certain désormais que le lendemain ne le trouverait pas
-errant à l'abandon, à travers la noire forêt, mais dans la
-compagnie des animaux-hommes, et côte à côte avec les dieux auxquels
-il s'était donné.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XIII">XIII</a></h4>
-
-<h4>LE PACTE</h4>
-
-<p>
-À la fin de décembre, Castor-Gris entreprit un voyage sur la glace du
-fleuve Mackenzie, accompagné de Mit-Sah et de Kloo-Kooch. Il prit la
-conduite, pour lui-même et pour sa femme, d'un premier traîneau,
-tiré par les gros chiens. Un second traîneau, plus petit, fut confié
-à Mit-Sah, et les jeunes chiens y furent attelés. Ce traîneau était
-un jouet plutôt qu'autre chose, et cependant il faisait les délices
-de Mit-Sah, qui commençait ainsi à jouer son rôle dans le monde et en
-était tout fier. À son tour, il apprenait à conduire les chiens et à
-les dresser. Le petit traîneau n'était pas d'ailleurs sans avoir
-son utilité, car il portait près de deux cents livres de bagages et de
-nourriture.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau avait vu les chiens du camp travailler sous le harnais.
-Aussi ne fut-il point trop effarouché lorsqu'on l'attela pour la
-première fois. On lui passa autour du cou un collier rembourré de
-mousse et que deux lanières reliaient à une courroie qui se croisait
-sur sa poitrine et sur son dos. À cette courroie était attachée une
-longue corde, qui servait à tirer le traîneau.
-</p>
-
-<p>
-Six autres chiens composaient l'attelage avec lui. Ils étaient nés
-au début de l'année et, par conséquent, âgés de neuf à dix mois,
-tandis que le louveteau n'en comptait que huit. Chaque bête était
-reliée au traîneau par une corde indépendante, fixée à un anneau.
-Il n'y avait pas deux cordes de la même dimension, et la différence
-de longueur de chacune d'elles correspondait, au minimum, à la
-longueur du corps d'un chien. Le traîneau était un «toboggan» en
-écorce de bouleau, et son avant se relevait, comme fait la pointe
-d'un sabot, afin de l'empêcher de plonger dans la neige. La charge
-était répartie également sur toute la surface du véhicule, d'où
-les chiens rayonnaient en éventail.
-</p>
-
-<p>
-La différence de longueur des cordes empêchait les chiens de se battre
-entre eux, car celui qui aurait voulu le faire ne pouvait s'en prendre
-utilement qu'au chien qui le suivait et, en se retournant vers lui, il
-s'exposait en même temps au fouet du conducteur, qui n'eût point
-manqué de le cingler en pleine figure. S'il prétendait, au
-contraire, attaquer le chien qui le précédait, il tirait plus vivement
-le traîneau et, comme le chien poursuivi en faisait autant, pour
-n'être point atteint, tout l'attelage, entraîné par l'exemple,
-accélérait son allure.
-</p>
-
-<p>
-Mit-Sah était, comme son père, un homme sage. Il n'avait pas été
-sans remarquer les persécutions dont Croc-Blanc était victime de la
-part de Lip-Lip. Mais alors Lip-Lip avait un autre maître et Mit-Sah ne
-pouvait faire plus que de lui lancer quelques pierres. Ayant acquis
-maintenant Lip-Lip, il commença à assouvir sur lui sa vengeance en
-l'attachant au bout de la plus longue corde. Lip-Lip en devint, du
-coup, le leader de la troupe. C'était, en apparence, un honneur. En
-réalité, loin de commander aux autres chiens, il devenait le but de
-leurs persécutions et de leur haine.
-</p>
-
-<p>
-La troupe ne voyait de lui, en effet, que le large panache de sa queue
-et ses pattes de derrière, qui détalaient sans répit, spectacle
-beaucoup moins intimidant que n'était auparavant celui de sa
-crinière hérissée et de ses crocs étincelants. Les chiens, en
-l'apercevant toujours dans cette posture, ne manquèrent pas, dans
-leur raisonnement, de conclure qu'il avait peur d'eux et qu'il les
-fuyait, ce qui leur donna immédiatement l'envie de lui courir sus.
-</p>
-
-<p>
-Dès l'instant où le traîneau s'ébranla, tout l'attelage partit
-aux trousses de Lip-Lip, en une chasse effrénée et qui dura le jour
-entier. Il avait été tenté d'abord de se retourner vers ses
-poursuivants, jaloux de sa dignité offensée et plein de courroux. Mais
-chaque fois qu'il l'essayait, le fouet de cariboo<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>, long de trente
-pieds, que maniait Mit-Sah, lui cinglait la figure, le contraignant à
-reprendre sa place et à repartir au triple galop. Lip-Lip aurait pu
-faire face à la troupe des chiens, mais il ne pouvait affronter ce
-fouet terrible, qui ne lui laissait d'autre alternative que de garder
-sa corde tendue et ses flancs à l'abri des dents de ses compagnons.
-</p>
-
-<p>
-Une ruse encore meilleure vint à l'esprit du jeune Indien. Afin
-d'activer cette poursuite sans fin du chef de file, Mit-Sah se mit à
-favoriser Lip-Lip aux dépens des autres chiens, ce qui aiguisait leur
-haine et leur jalousie. Il lui donnait de la viande en leur présence,
-et n'en donnait qu'à lui seul. Ils en devenaient fous furieux.
-Tandis que Lip-Lip mangeait, protégé par le fouet de Mit-Sah, ils
-faisaient rage autour de lui. Et, même s'il n'y avait pas de
-viande, Mit-Sah, tenant les chiens à distance, leur laissait croire
-qu'il en distribuait à Lip-Lip.
-</p>
-
-<p>
-Quant à Croc-Blanc, il avait pris tranquillement son travail. La course
-qu'il avait couverte, quand il était revenu s'abandonner aux dieux,
-était plus grande que celles qu'on lui imposait maintenant et, mieux
-que les autres jeunes chiens, il avait conscience de l'inutilité de
-la révolte. Les persécutions qu'il avait supportées de la part des
-chiens n'avaient fait que le rejeter davantage vers l'homme. Kiche
-était oubliée, et sa principale préoccupation était désormais de se
-rendre favorables les dieux qu'il avait acceptés pour maîtres. Aussi
-trimait-il dur, se pliant à la discipline qu'on exigeait de lui, et
-toujours prêt à obéir. Bon vouloir et fidélité sont les
-caractéristiques du loup et du chien sauvage, quand ils se sont
-domestiqués, et le louveteau possédait ces qualités au suprême
-degré.
-</p>
-
-<p>
-Sauf pendant le travail, il ne frayait pas avec le reste de
-l'attelage. Il se souvenait des mauvais traitements anciens, quand
-Lip-Lip ameutait contre lui ses petits compagnons. C'était, à cette
-heure, au tour de Lip-Lip de ne plus oser s'aventurer loin de la
-protection des dieux et, dès qu'il s'écartait de Castor-Gris, de
-Mit-Sah ou de Kloo-Kooch, tous les chiens lui tombaient dessus.
-Croc-Blanc, à ce spectacle, savourait pleinement sa vengeance. Il
-n'avait pas pardonné davantage aux autres chiens, qu'il prenait
-plaisir à rosser, à toute occasion, appliquant dans son intégralité
-la loi: <i>Opprimer le faible et obéir au fort.</i> Aucun d'eux, même le
-plus hardi, n'osait plus essayer de lui voler sa viande. Bien au
-contraire, ils dévoraient tous, précipitamment, leur propre repas,
-dans la crainte que le louveteau ne vînt le leur ravir. Lui, de son
-côté, mangeait sa part le plus rapidement qu'il pouvait, et malheur
-alors au chien qui n'avait encore terminé. Un grondement et un
-éclair des crocs, et ce chien était libre de confier son indignation
-aux impassibles étoiles, tandis que Croc-Blanc finissait la viande à
-sa place.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi le louveteau se fit à lui-même un orgueilleux isolement. Les
-récalcitrants, s'il s'en trouvait, étaient férocement mis au pas.
-Aussi sévère que celle des dieux était la discipline imposée par
-Croc-Blanc à ses compagnons. Il exigeait d'eux le plus absolu
-respect, tenant pour crime l'esquisse même d'une résistance. Bref,
-il était devenu un monstrueux tyran. Et, tant que dura le voyage, sa
-situation parmi les autres chiens, petits ou grands, fut, ma foi! fort
-enviable.
-</p>
-
-<p>
-Plusieurs mois s'écoulèrent. Castor-Gris continuait son voyage. Les
-forces du louveteau s'étaient accrues par les longues heures passées
-à courir sur la neige, en tirant le traîneau, et l'éducation de son
-esprit s'était également parfaite. Il avait entièrement parcouru le
-cercle du monde au milieu duquel il vivait, et la notion qui lui en
-demeurait était toute matérielle et dénuée d'idéal. Le monde
-avait achevé de lui apparaître féroce et brutal, un monde où
-n'existaient ni affection, ni caresse, un monde sans chaleur pour les
-cœurs et sans charme pour l'esprit.
-</p>
-
-<p>
-Il ne ressentait pas d'affection pour Castor-Gris. C'était un dieu,
-il est vrai, mais un dieu sauvage entre tous, qui jamais ne caressait ni
-ne prononçait une bonne parole. Croc-Blanc, sans doute, était heureux
-de reconnaître sa suprématie physique, sous l'égide de laquelle il
-était venu du Wild, pour s'abriter. Mais il subsistait en sa nature
-des profondeurs insondées, que Castor-Gris avait toujours ignorées.
-L'Indien administrait la justice avec un gourdin. Il récompensait le
-mérite, non par une bienveillante caresse, mais simplement en ne
-frappant pas.
-</p>
-
-<p>
-Et cette main de l'animal-homme, qui eût pu lui être si douce, ne
-semblait au louveteau qu'un organe fait pour distribuer pierres,
-claques, coups de fouet et de bâton, pinçons et tiraillements
-douloureux du poil et de la chair. Plus cruelle encore que la main des
-hommes était celle des enfants, lorsqu'il rencontrait des bandes de
-ceux-ci, dans les campements d'Indiens que croisait la caravane. Une
-fois même, il avait failli avoir un œil crevé par un flageolant et
-titubant papoose<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a>. Depuis lors, il ne pouvait tolérer les enfants.
-Dès qu'il les voyait accourir vers lui, avec leurs mains de mauvais
-augure, il se hâtait de s'échapper.
-</p>
-
-<p>
-Peu après cette aventure, dans un campement voisin du Grand-Lac de
-l'Esclave, il commit sa première infraction à la loi qu'il avait
-apprise de Castor-Gris, que le plus impardonnable des crimes était de
-mordre un des dieux. Selon l'usage admis pour tous les chiens, il
-s'en allait fourrager à travers le campement, afin de chercher sa
-nourriture. Un garçon découpait, à l'aide d'une hache, de la
-viande d'élan congelée, et les éclats en volaient dans la neige.
-Croc-Blanc, s'étant arrêté, commença à se repaître de ces
-débris. Mais, ayant remarqué que le garçon avait déposé sa hache et
-s'était saisi d'un gros gourdin, il sauta en arrière, juste à
-temps pour éviter le coup qui s'abattait sur lui. Le garçon le
-poursuivit et, comme il était étranger dans le camp, le louveteau, ne
-sachant où se réfugier, se trouva bientôt acculé, entre deux tentes,
-contre un haut talus de terre.
-</p>
-
-<p>
-Il n'y avait pour lui aucune issue, que le passage entre deux tentes,
-que gardait l'Indien. Celui-ci, le gourdin levé, s'avançait
-déjà, prêt à frapper. Croc-Blanc était furieux. Il connaissait la
-loi de maraude, qui voulait que tous les déchets de viande
-appartinssent au chien qui les trouvait. Il n'avait rien fait de mal,
-ni rompu la loi, et cependant ce garçon était là, prêt à le battre.
-À peine se rendit-il compte lui-même de ce qui arrivait. Ce fut un
-sursaut de rage. Le garçon ne le sut pas davantage, sinon qu'il se
-trouva culbuté dans la neige, avec sa main, qui tenait le gourdin,
-largement déchirée par les dents du louveteau.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc n'ignorait pas qu'il avait, en agissant ainsi, rompu à
-son tour la loi des dieux. Il avait enfoncé ses crocs dans la chair
-sacrée de l'un d'eux et n'avait rien à attendre qu'un terrible
-châtiment. Il s'enfuit près de Castor-Gris et s'alla coucher
-derrière ses jambes, dès qu'il vit arriver le garçon mordu, qui
-réclamait vengeance, accompagné de sa famille.
-</p>
-
-<p>
-Mais les plaignants durent s'en aller sans être satisfaits.
-Castor-Gris prit la défense du louveteau, et Mit-Sah et Kloo-Kooch.
-Croc-Blanc écoutait la bataille des mots et surveillait les gestes
-irrités des deux partis. Et il apprit ainsi, non seulement que son acte
-était justifié, mais aussi qu'il y a dieux et dieux. Ici étaient
-ses dieux et là en étaient d'autres, qui n'étaient point les
-mêmes. Des premiers il devait tout accepter, justice ou injustice,
-c'était tout comme; mais, des seconds, il n'était pas forcé de
-subir ce qui était injuste. C'était son droit, en ce cas, de leur
-répondre avec ses dents. Cela aussi était une loi des dieux.
-</p>
-
-<p>
-Le jour n'était pas terminé que Croc-Blanc en apprit davantage sur
-cette loi. Mit-Sah était seul en train de ramasser du bois pour le feu,
-dans la forêt, lorsqu'il se rencontra avec le garçon qui avait été
-mordu. Des mots grossiers furent échangés. Bientôt, d'autres
-garçons étant accourus, ils attaquèrent tous Mit-Sah. Le combat fut
-dur pour lui, et il recevait des coups de droite et de gauche.
-Croc-Blanc regarda d'abord, en simple spectateur, ce qui se passait.
-C'était une affaire de dieux, qui ne le concernait pas. Puis il
-comprit que Mit-Sah était un de ses dieux particuliers, que l'on
-maltraitait. Par une impulsion immédiate, il bondit au milieu des
-combattants. Cinq minutes après, le paysage était couvert de garçons
-en fuite et le sang, qui coulait des blessures de plusieurs d'entre
-eux, rougissant la neige, témoignait que les dents du louveteau
-n'avaient pas été inactives.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque Mit-Sah, de retour à la tente, raconta l'aventure,
-Castor-Gris ordonna que de la viande fût donnée à Croc-Blanc,
-beaucoup de viande. Le louveteau gorgé s'endormit devant le feu et
-sut que la loi qu'il avait apprise, quelques heures auparavant, avait
-été ainsi vérifiée.
-</p>
-
-<p>
-D'autres conséquences résultaient de cette loi. De la protection du
-corps de ses dieux à celle de leurs biens, il n'y avait qu'un pas,
-qui fut vite franchi par le louveteau. Il devait défendre ce qui
-appartenait à ses dieux, dût-il même mordre les autres dieux, quoique
-ce fût là un acte sacrilège en soi. Les dieux sont tout-puissants et
-un chien est incapable de lutter contre eux. Croc-Blanc cependant avait
-appris à leur tenir tête, à les combattre fièrement et sans crainte.
-Le devoir s'élevait au-dessus de la peur.
-</p>
-
-<p>
-Il y avait, d'autre part, des dieux poltrons, et tels étaient ceux
-qui venaient voler le bois de son maître. Le louveteau connut quel
-temps s'écoulait entre son appel d'alarme et l'arrivée à
-l'aide de Castor-Gris. Il comprit aussi que c'était la peur de
-l'Indien, plus encore que la sienne, qui faisait sauver le voleur.
-Quant à lui, il fonçait droit sur l'intrus et entrait ses dents où
-il pouvait. Son goût pour la solitude et son éloignement instinctif
-des autres chiens le désignaient d'eux-mêmes pour ce rôle de
-gardien des biens de Castor-Gris, qui l'entraîna et le dressa à cet
-emploi. Il n'en devint que plus revêche et plus sauvage encore. Ainsi
-se scellaient et se précisaient les termes du contrat signé par
-Croc-Blanc avec l'homme. Contre la possession d'un dieu de chair et
-de sang il échangeait sa propre liberté. Nourriture et feu, protection
-et société étaient au premier rang des dons qu'il recevait du dieu.
-En retour, il gardait les biens du dieu, défendait sa personne,
-travaillait pour lui et lui obéissait.
-</p>
-
-<p>
-Kiche même était devenue un souvenir du passé. Le louveteau, pour se
-livrer à l'homme, avait abandonné à tout jamais la liberté, le
-Wild et sa race. S'il lui arrivait de rencontrer Kiche, les termes du
-contrat lui interdiraient de la suivre. C'était un devoir
-qu'accomplissait Croc-Blanc envers le dieu qui était le sien. Mais
-dans ce devoir n'entrait pas d'amour. L'amour était un sentiment
-qu'il continuait à ignorer.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>Long fouet fait avec les intestins du cariboo, ou caribou,
-sorte de renne de l'Amérique du Nord. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a><i>Papoose</i>, petit enfant, dans le dialecte des Peaux-Rouges.
-(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XIV">XIV</a></h4>
-
-<h4>LA FAMINE</h4>
-
-<p>
-Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On
-était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva
-le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais.
-Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau
-était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes
-chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité
-force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des
-chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et
-ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus
-nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des
-loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de
-sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée
-dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect
-physique.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à
-retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage.
-Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme
-lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi
-grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi
-n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux
-avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux.
-</p>
-
-<p>
-Parmi les vieux chiens se trouvait un certain <i>Baseek</i>, au poil
-grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le
-faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes
-jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant,
-il se rendait compte du changement survenu dans son développement et
-dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que
-s'affaiblir avec l'âge.
-</p>
-
-<p>
-Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement
-d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un
-sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart
-derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il
-dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui.
-Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la
-chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la
-témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé,
-regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre
-eux.
-</p>
-
-<p>
-Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes
-chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse
-pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se
-serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste
-courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se
-hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec
-mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de
-l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en
-cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût
-pas trop ignominieuse.
-</p>
-
-<p>
-Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir
-intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir
-et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre.
-Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la
-viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la
-flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien
-n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument
-en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses
-yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la
-chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne
-put résister au désir d'y goûter sans tarder.
-</p>
-
-<p>
-C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps,
-d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se
-résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la
-viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir.
-Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans,
-et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres
-calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en
-l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se
-remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau.
-Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure
-irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé
-loin de la viande.
-</p>
-
-<p>
-La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et
-menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en
-arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la
-bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et
-plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit
-un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec
-calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent
-été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son
-attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas
-hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses
-blessures saignantes.
-</p>
-
-<p>
-Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en
-lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il
-allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne
-craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours
-insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou
-à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas
-plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures
-d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille.
-Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux
-récalcitrants.
-</p>
-
-<p>
-Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul,
-un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente,
-qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il
-tomba en plein sur Kiche.
-</p>
-
-<p>
-S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague,
-mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son
-ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au
-louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui
-s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se
-précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les
-dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des
-anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit
-vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui
-ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se
-recula en arrière, tout démonté et fort intrigué.
-</p>
-
-<p>
-Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas
-créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de
-ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce
-n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa
-présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à
-proximité.
-</p>
-
-<p>
-Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils
-étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc
-flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche,
-qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin.
-</p>
-
-<p>
-Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient,
-moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient
-ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher
-son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et
-menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à
-vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus,
-dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus,
-dans la sienne, gardé place pour lui.
-</p>
-
-<p>
-Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille
-à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois,
-renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son
-voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une
-loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les
-femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du
-monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et
-impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de
-l'Inconnu et celle de la mort.
-</p>
-
-<p>
-D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et
-plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer
-selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant.
-L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des
-formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la
-pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu
-vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais
-ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé
-en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout
-de même un chien et non un loup. Son caractère avait été
-pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie.
-C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu
-échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les
-autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait
-chaque jour davantage.
-</p>
-
-<p>
-Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc
-souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait
-supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée,
-chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de
-n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son
-côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait
-en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité,
-l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait,
-pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des
-heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa
-portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa
-colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un
-fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que
-l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc,
-rendu fou par les rires.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc était dans sa troisième année, lorsqu'il y eut une
-grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant
-l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur
-habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient
-presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui
-vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture
-coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les
-autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul.
-</p>
-
-<p>
-Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque
-animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent
-d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres
-de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture
-qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux,
-qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs
-mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont
-on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les
-chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour,
-mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient
-mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient.
-Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse,
-abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils
-y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups.
-</p>
-
-<p>
-Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois.
-L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres
-chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna
-plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses
-affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les
-arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le
-prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors
-de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne
-manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il
-était trop lent encore.
-</p>
-
-<p>
-Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez
-d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il
-chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et
-n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que
-lui et bien plus féroce.
-</p>
-
-<p>
-Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint
-vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes,
-épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant
-d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier
-qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à
-Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître
-était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le
-sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait.
-</p>
-
-<p>
-Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin.
-S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se
-joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe
-sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il
-courut sur le jeune loup, le tua et le mangea.
-</p>
-
-<p>
-La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de
-nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose
-à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de
-ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût
-infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur
-lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux
-jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais
-Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser
-leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il
-se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala.
-</p>
-
-<p>
-Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers
-la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y
-trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des
-dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour
-une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit
-son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à
-résister encore longtemps, en une telle famine.
-</p>
-
-<p>
-L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que
-lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta
-pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos,
-avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua
-vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en
-compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans
-la tanière abandonnée et y dormit tout un jour.
-</p>
-
-<p>
-Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se
-rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il
-traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens
-opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent.
-Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc.
-S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent
-un méfiant coup d'œil.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne
-et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son
-dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect
-de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un
-mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il
-gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de
-fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit
-rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que
-son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides,
-et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en
-trottant, le long de la falaise.
-</p>
-
-<p>
-Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la
-forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait
-vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un
-campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin
-d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient
-familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à
-cet endroit.
-</p>
-
-<p>
-Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir
-qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de
-gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il
-entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette
-colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait
-dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était
-allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers
-le village, vint droit à la tente de Castor-Gris.
-</p>
-
-<p>
-Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris
-de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se
-coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XV">XV</a></h4>
-
-<h4>L'ENNEMI DE SA RACE</h4>
-
-<p>
-S'il y avait eu dans la nature de Croc-Blanc quelque aptitude,
-fût-elle le dernier fruit d'un atavisme très ancien, de fraterniser
-avec les représentants de sa race, plus rien de cette aptitude
-n'aurait pu subsister du jour où il fut choisi pour être à son tour
-le chef de file de l'attelage du traîneau. Car, dès lors, les autres
-chiens l'avaient haï. Ils l'avaient haï pour le supplément de
-viande que lui donnait Mit-Sah; haï pour toutes les faveurs,
-imaginaires ou réelles, qu'il recevait de l'Indien; haï parce
-qu'il courait toujours en avant d'eux, balançant devant leurs yeux
-le panache de sa queue, faisant fuir éternellement hors de leur portée
-son train de derrière, en une vision constante, qui les rendait fous.
-</p>
-
-<p>
-Par un contre-coup fatal, Croc-Blanc avait rendu haine pour haine. Le
-rôle qui lui avait été dévolu n'était rien moins qu'agréable.
-Être contraint de courir avec, à ses trousses, la troupe hurlante,
-dont chaque chien avait été, depuis trois ans, étrillé et asservi
-par lui, était quelque chose dont tout son être se révoltait. Il le
-fallait, pourtant, sous peine de la vie, et cette volonté de vivre
-était plus impérieuse encore. À l'instant où Mit-Sah donnait le
-signal du départ, tout l'attelage, d'un même mouvement,
-s'élançait en avant, sur Croc-Blanc, en poussant des cris ardents et
-furieux. Pour lui, pas de résistance possible. S'il se retournait sur
-ses poursuivants, Mit-Sah lui cinglait la face de la longue lanière de
-son fouet. Nulle ressource que de décamper à toute volée. Sa queue et
-son train de derrière étaient impuissants à mettre à la raison la
-horde forcenée, devant laquelle il fallait qu'il parût fuir. Chaque
-bond qu'il faisait en avant était une violence à son orgueil, et il
-bondissait tout le jour.
-</p>
-
-<p>
-C'était la volonté des dieux que cédât son orgueil, qu'il
-comprimât les élans de sa nature, que son être révolté renonçât
-à s'élancer sur les chiens qui le talonnaient. Et derrière la
-volonté des dieux, il y avait, pour lui donner force de loi, les trente
-pieds de long du fouet mordant, en boyau de cariboo. Il ne pouvait que
-ronger son frein, en une sourde révolte intérieure, et donner
-carrière à sa haine.
-</p>
-
-<p>
-Nul être ne devint jamais, autant que lui, l'ennemi de sa race. Il ne
-demandait pas de quartier et n'en accordait aucun. Différent de la
-plupart des chefs de file d'attelage, qui, lorsque le campement est
-établi et lorsque les chiens sont dételés, viennent se mettre sous la
-protection des dieux, Croc-Blanc, dédaignant cette précaution, se
-promenait hardiment, en toute liberté, à travers le campement,
-infligeant, chaque nuit, à ses ennemis, la rançon des affronts qu'il
-avait subis durant le jour.
-</p>
-
-<p>
-Avant qu'il ne fût promu leader, la troupe des chiens s'était
-habituée à se retirer de son chemin. Maintenant il n'en était plus de
-même. Excités par la longue poursuite du jour, accoutumés à le voir
-fuir et leur cerveau s'entraînant à l'idée de la maîtrise
-incontestée qu'ils exerçaient durant ce temps sur leur adversaire, les
-chiens ne pouvaient se décider à reculer devant lui et à lui livrer
-le passage. Dès qu'il apparaissait parmi eux, il y avait tumulte et
-bataille, grondements et morsures, et balafres mutuelles. L'atmosphère
-que respirait Croc-Blanc était surchargée d'inimitié haineuse et
-mauvaise.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque Mit-Sah criait à l'attelage son commandement d'arrêt,
-Croc-Blanc obéissait aussitôt, et les autres chiens de vouloir se
-jeter immédiatement sur lui. Mais le grand fouet de Mit-Sah était là
-qui veillait et les en empêchait. Aussi les chiens avaient-ils compris
-que, si le traîneau s'arrêtait par ordre de Mit-Sah, il fallait
-laisser en paix Croc-Blanc. Si, par contre, Croc-Blanc s'arrêtait
-sans ordre, il était permis de s'élancer sur lui et de le détruire,
-si on le pouvait. De cela Croc-Blanc ne tarda pas, de son côté, à se
-rendre compte, et il ne s'arrêta plus de lui-même.
-</p>
-
-<p>
-Mais les chiens ne purent jamais prendre l'habitude de le laisser
-tranquille au campement. Chaque soir, en hurlant, ils s'élançaient
-à l'attaque, oublieux de la leçon de la nuit précédente, et la
-nouvelle leçon qu'ils recevaient était destinée à être aussi vite
-oubliée. La haine qu'ils ressentaient pour Croc-Blanc avait
-d'ailleurs des racines plus profondes dans la dissemblance qu'ils
-sentaient exister entre eux et lui. Cette seule cause aurait suffi à la
-faire naître. Comme lui sans doute, ils étaient des loups
-domestiqués. Mais, domestiqués depuis des générations, ils avaient
-perdu l'accoutumance du Wild, dont ils n'avaient conservé qu'une
-notion, celle de son Inconnu, de son Inconnu terrible et toujours
-menaçant. C'était le Wild, dont il était demeuré plus proche,
-qu'ils haïssaient dans leur compagnon. Celui-ci le personnifiait pour
-eux; il en était le symbole. Et, quand ils découvraient leurs dents
-en face de lui, ils se défendaient, en leur pensée, contre les
-obscures puissances de destruction qui les environnaient, dans l'ombre
-de la forêt, qui les épiaient sournoisement, au delà de la limite des
-feux du campement.
-</p>
-
-<p>
-La seule leçon que les chiens tirèrent de ces combats fut que le jeune
-loup était trop redoutable pour être affronté seul à seul. Ils ne
-l'attaquaient que formés en masse, sans quoi il les eût tous tués
-l'un après l'autre, en une seule nuit. Grâce à cette tactique,
-ils lui échappèrent. Il pouvait bien culbuter un chien, les pattes en
-l'air, mais la troupe entière était aussitôt sur lui, avant qu'il
-n'ait eu le temps de donner à la gorge le coup mortel. Au premier
-signe du conflit, les chiens, même occupés à se quereller entre eux,
-formaient bloc et lui faisaient face.
-</p>
-
-<p>
-Pas davantage ils ne pouvaient, malgré leurs efforts, réussir à
-occire Croc-Blanc. Il était, à la fois, trop vif pour eux, trop
-formidable et trop prudent. Il évitait les endroits resserrés et
-prenait le large, dès qu'ils essayaient de l'encercler. Quant à le
-culbuter, pas un chien n'était capable de réussir l'opération.
-Ses pattes s'accrochaient au sol avec la même ténacité qu'il se
-cramponnait lui-même à la vie. Car se maintenir debout était vivre et
-se laisser renverser était la mort. Nul mieux que lui ne le savait.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi Croc-Blanc se dressait contre ses propres frères, amollis par les
-feux de l'homme, affaiblis par l'ombre protectrice que les dieux
-avaient étendue sur eux, et les dominait. Il avait déclaré vendetta
-à tous les chiens. Et, si féroce était cette vendetta que
-Castor-Gris, tout sauvage et barbare qu'il fût lui-même, ne pouvait
-s'empêcher d'en être émerveillé. Jamais, il le jurait, il n'y
-avait eu sur la terre le pareil de cet animal.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc approchait de ses cinq ans lorsque Castor-Gris l'emmena en
-un autre grand voyage. Longtemps on se souvint, parmi les villages
-riverains du Mackenzie, d'où ils passèrent dans les Montagnes
-Rocheuses entre le Porcupine<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a> et le Yukon<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>, du carnage de chiens
-auquel se livra Croc-Blanc. Sur toute sa race, il s'adonna librement
-à la vengeance. Il y avait là des tas de chiens naïfs et sans
-défiance, n'ayant pas appris à déjouer ses coups rapides, à se
-garder de son attaque brusquée, que ne précédait aucun avertissement.
-Tandis qu'ils perdaient leur temps en préliminaires de batailles et
-hérissaient leur poil, il était déjà sur eux, sans un aboi, tel un
-éclair qui porte la mort, à l'instant même où on le voit, et il
-les massacrait, avant qu'ils ne fussent seulement revenus de leur
-surprise.
-</p>
-
-<p>
-Il était, en vérité, devenu un admirable champion. Il savait
-économiser ses forces et jamais ne les outrepassait. Jamais non plus il
-ne se perdait en une longue bataille. Si le coup rapide qu'il portait
-était manqué, aussi rapidement il se retirait en arrière. Comme tous
-les loups, il n'aimait pas les corps à corps ni les contacts
-prolongés. Le contact, c'était le piège, le danger ignoré, lui
-avait appris le Wild. L'important était de se tenir libre de toute
-étreinte, de bondir à son gré sur l'adversaire, de rester juge, à
-distance, de la marche de la bataille. Ce système lui assurait
-d'ordinaire une victoire facile sur les chiens qui se rencontraient
-avec lui, pour la première fois. Sans doute y avait-il des exceptions.
-Il arrivait que plusieurs chiens réussissaient à sauter sur lui et à
-le rosser, avant qu'il ne pût se dégager. D'autres fois, un chien
-isolé lui administrait une profonde morsure. Mais ce n'étaient là
-que des accidents peu fréquents et, en règle générale, il se
-retirait indemne de toutes ces rencontres.
-</p>
-
-<p>
-Une autre de ses qualités était de posséder une notion rigoureusement
-exacte du temps et de la distance. C'était inconscient et
-automatique. Sans réflexion ni calcul de sa part, l'organe visuel
-dont il était doué portait juste, au-delà de la moyenne qui se
-rencontre chez les autres bêtes de sa race. Son cerveau recevait
-parallèlement l'impression des nerfs optiques et, par un mécanisme
-bien réglé, qu'il devait à la nature, en tirait aussitôt parti.
-L'action suivait de près, bien réglée dans l'espace et dans le
-temps, et une fraction infinitésimale de seconde, nettement perçue et
-utilisée, suffisait souvent à assurer à Croc-Blanc la victoire.
-</p>
-
-<p>
-La caravane arriva durant l'été à Fort Yukon. Castor-Gris, après
-avoir profité du gel de l'hiver pour traverser les rivières qui
-coulent entre le Mackenzie et le Yukon, avait occupé le printemps à la
-chasse, dans les Montagnes Rocheuses. Lorsque la débâcle des glaces
-fut venue, il s'était construit un canot et avait descendu le courant
-du Porcupine jusqu'au point de jonction de ce fleuve avec le Yukon,
-sous le Cercle Arctique exactement. C'est à cet endroit que se trouve
-le vieux fort, qui appartient à l'Hudson's Bay Company.
-</p>
-
-<p>
-Les Indiens y étaient nombreux, les provisions abondantes, l'animation
-sans précédent. C'était l'été de 1898. Des milliers de chercheurs
-d'or étaient venus, eux aussi, jusqu'au Yukon, se dirigeant vers Dawson
-et le Klondike. Ils étaient encore à des centaines de milles du but de
-leur voyage et beaucoup d'entre eux, cependant, étaient en route depuis
-un an. Le moindre parcours effectué par eux était de cinq mille
-milles. Beaucoup venaient de l'autre hémisphère.
-</p>
-
-<p>
-Là, Castor-Gris s'arrêta. Une rumeur était parvenue à ses
-oreilles, de la course à l'or, et il apportait avec lui plusieurs
-ballots de fourrures, d'autres de mitaines, d'autres de mocassins.
-L'espoir de larges profits l'avait incité à s'aventurer en cette
-longue course. Mais ce qu'il avait espéré ne fut rien en regard de
-la réalité. Ses rêves les plus extravagants n'avaient pas escompté
-un gain de plus de cent pour cent. C'étaient mille pour cent qui
-s'offraient à lui. En bon Indien, quand il vit cela, il installa sans
-hâte et soigneusement son commerce, décidé à prendre l'été
-entier, et l'hiver suivant au besoin, pour tirer tout le parti
-possible et le plus avantageux de sa marchandise.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut à Fort Yukon que Croc-Blanc vit les premiers hommes blancs.
-Comparés aux Indiens qu'il avait connus, ils lui semblèrent des
-êtres d'une autre espèce, une race de dieux supérieurs. Son
-impression fut qu'ils possédaient un plus grand pouvoir, et c'est
-dans le pouvoir que réside la divinité des dieux.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut un sentiment qu'il éprouva, plus qu'il ne raisonna cette
-impression. De même que, dans son enfance, l'ampleur des tentes,
-élevées par les premiers hommes qu'il avait rencontrés, avait
-frappé son esprit comme une manifestation de puissance, de même encore
-il était frappé maintenant par les maisons qu'il voyait et qui
-étaient construites, comme le fort lui-même, de bûches massives.
-Voilà qui était de la puissance. Le pouvoir des dieux blancs était
-supérieur à celui des dieux qu'il avait adorés jusque-là,
-supérieur même à celui de Castor-Gris, de ceux-ci le plus puissant,
-et qui ne semblait plus, parmi les dieux à peau blanche, qu'un petit
-dieu enfant.
-</p>
-
-<p>
-Il s'était montré, d'abord, soupçonneux envers eux. Pendant les
-premières heures qui suivirent son arrivée, avec grand soin il les
-examinait, tout en craignant d'être remarqué lui-même, et il se
-tenait à une prudente distance. Puis, voyant que près d'eux aucun
-mal n'advenait aux chiens, il s'approcha davantage.
-</p>
-
-<p>
-Ils l'examinaient, de leur côté, avec une extrême curiosité. Son
-étrange apparence attirait leur attention et ils se le montraient du
-doigt, les uns aux autres. Ces doigts tendus ne disaient rien de bon à
-Croc-Blanc et, quand les dieux blancs tentaient de s'approcher de lui,
-il montrait les dents et se reculait. Pas un ne réussit à poser sa
-main sur lui et, si quelqu'un avait insisté, ce n'eût pas été
-sans dommage.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc connut bientôt qu'un petit nombre de dieux blancs, pas
-plus d'une douzaine, étaient fixés en cet endroit. Tous les deux ou
-trois jours, un grand vapeur, qui était une autre et colossale
-manifestation de puissance, accostait au rivage et demeurait quelques
-heures. D'autres hommes blancs en descendaient à terre, puis se
-rembarquaient. Le nombre de ceux-là semblait être infini. En un seul
-jour, Croc-Blanc en vit plus qu'il n'avait vu d'Indiens dans toute
-sa vie. Et, les jours qui suivirent, les hommes blancs continuaient à
-arriver par le fleuve, à s'arrêter durant quelques instants, puis à
-repartir sur le fleuve et à disparaître.
-</p>
-
-<p>
-Mais, si les dieux blancs paraissaient comme tout-puissants, leurs
-chiens ne comptaient pas pour beaucoup.
-</p>
-
-<p>
-Ceci, Croc-Blanc le découvrit rapidement, en se mêlant à ceux de ces
-chiens qui venaient à terre avec leurs maîtres. Ils étaient de formes
-diverses et de grandeurs différentes. Les uns avaient les pattes
-courtes, trop courtes, d'autres les avaient longues, trop longues. Ils
-ne possédaient pas une fourrure semblable à la sienne, mais des poils
-très fins; chez quelques-uns même, les poils étaient tellement ras
-qu'on eût dit qu'ils n'en avaient point. Et pas un d'entre eux
-ne savait combattre.
-</p>
-
-<p>
-Étant donné son hostilité pour tous les représentants de sa race, il
-était fatal que Croc-Blanc entrât en lutte avec les nouveaux venus. Il
-n'y manqua pas et conçut immédiatement pour eux un profond mépris.
-</p>
-
-<p>
-Ils étaient, de leur nature, ingénus et inoffensifs. En cas de combat,
-ils menaient grand bruit et s'agitaient autour de leur adversaire,
-demandant à leur force une victoire que donnent l'adresse et la ruse.
-Ils s'élançaient, en aboyant, sur Croc-Blanc, qui sautait de côté
-et qui, tandis qu'ils en étaient encore à se retourner, les happait
-à l'épaule, les retournait sur le dos et leur portait son coup à la
-gorge. Cela fait, Croc-Blanc se retirait à l'écart, livrant sa
-victime aux chiens indiens, qui se chargeaient de l'achever. Car
-c'était un sage. Il savait depuis longtemps que les dieux
-s'irritent lorsqu'on tue leurs chiens, et les dieux blancs ne
-faisaient pas exception à cette règle. Il se contentait donc de
-préparer la besogne. Puis, à l'abri lui-même, il regardait
-paisiblement pierres, bâtons, haches, et toutes sortes d'armes
-contondantes s'abattre sur ses compagnons. Croc-Blanc était un grand
-sage.
-</p>
-
-<p>
-La vengeance des dieux outragés ne laissait pas, parfois, d'être
-terrible. L'un d'eux ayant vu son chien, un setter<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>, mis en
-pièces sous ses yeux, prit un revolver. Il fit feu, coup sur coup, six
-fois de suite, et six des agresseurs restèrent sur la place, morts ou
-à demi. Autre manifestation de puissance, qui se grava profondément
-dans le cerveau de Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-Peu lui importaient, au reste, ces fâcheuses aventures, puisqu'il
-était toujours assez habile pour s'en tirer indemne. Le meurtre des
-chiens des hommes blancs avait été pour lui, tout d'abord, un simple
-divertissement; il devint bientôt son unique occupation. C'était la
-seule manière d'utiliser son temps, tandis que Castor-Gris
-s'adonnait à son commerce et faisait fortune. Avec la troupe des
-chiens indiens, il attendait l'arrivée des vapeurs et, dès que
-l'un d'eux avait accosté, le jeu commençait. Ses compagnons
-avaient, à leur tour, appris à être sages. Aussitôt qu'elle voyait
-les hommes blancs, revenus de leur première surprise, siffler leurs
-chiens pour les rappeler à bord, et se préparant à foncer sur elle,
-la bande s'éparpillait à toute vitesse. Puis le jeu cessait, pour
-reprendre au prochain bateau.
-</p>
-
-<p>
-Toujours Croc-Blanc était chargé d'allumer la querelle avec les
-chiens étrangers. Il y réussissait facilement. Car, pour eux, plus
-encore que pour ses compagnons, il était le Wild sauvage, abandonné et
-trahi par eux, et qu'ils craignaient obscurément de voir les
-reprendre. Venus du doux monde du Sud vers les rives du Yukon, sur la
-sombre et redoutable Terre du Nord, ils ne pouvaient résister longtemps
-à l'inconsciente impulsion qui les poussait à s'élancer sur
-Croc-Blanc. Si amollis qu'ils fussent par l'accoutumance des villes,
-et si oublieux du passé de leurs ancêtres, si lointaine que fût en
-eux la notion du Wild, ils la sentaient soudain tressaillir au fond de
-leur être, dès qu'ils se trouvaient en présence de la créature
-hybride qu'était Croc-Blanc. Devant le loup qui était en lui et qui
-leur apparaissait tout à coup, dans la claire lumière du jour, ils se
-souvenaient de l'ancien ennemi.
-</p>
-
-<p>
-Il était pour eux une proie légitime, comme eux-mêmes, pour lui, en
-étaient une.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>Le <i>Porcupine</i> ou «Fleuve du Porc-Épic». (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Le <i>Yukon</i> ou Yakou, dont le Porcupine est un affluent, va se
-jeter, comme le Mackenzie, dans l'Océan glacial Arctique. (<i>Idem.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>Chien d'arrêt. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XVI">XVI</a></h4>
-
-<h4>LE DIEU FOU</h4>
-
-<p>
-Les quelques hommes blancs qui se trouvaient à Fort Yukon vivaient
-depuis longtemps dans la contrée. Ils se dénommaient eux-mêmes, avec
-orgueil, les <i>Sour-Doughs</i><a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>, parce qu'ils préparaient, sans levure,
-un pain légèrement acidulé. Ils ne professaient que du dédain pour
-les autres hommes blancs qu'amenaient les vapeurs, et qu'ils
-désignaient sous le nom de <i>Chechaquos</i>, parce que ceux-ci faisaient,
-au contraire, lever leur pain pour le cuire.
-</p>
-
-<p>
-Il y avait, de ce fait, antagonisme entre les uns et les autres, et les
-gens du fort se réjouissaient de tout ce qui survenait de désagréable
-aux nouveaux arrivants. Spécialement, ils se divertissaient beaucoup
-des mauvais traitements infligés aux chiens qui débarquaient, par
-Croc-Blanc et sa détestable bande. À chaque vapeur qui faisait halte,
-ils ne manquaient pas de descendre au rivage et d'assister à
-l'inévitable bataille. De la tactique adroite et méchante employée
-par Croc-Blanc et par les chiens indiens, ils riaient à gorge
-déployée.
-</p>
-
-<p>
-L'un d'eux surtout, parmi ces hommes, s'intéressait à ce genre
-de sport. Au premier coup de sifflet du steamboat, il arrivait en
-courant, et, lorsque le dernier combat était terminé, il remontait
-vers le fort, la face comme alourdie du regret que le massacre eût
-déjà pris fin. Chaque fois qu'un inoffensif chien du Sud avait été
-terrassé et jetait son râle d'agonie sous les crocs de la troupe
-ennemie, incapable de contenir sa joie, il se mettait à gambader et à
-pousser des cris de bonheur. Et, toujours aussi, il lançait vers
-Croc-Blanc un dur regard d'envie pour tout le mal dont celui-ci était
-l'auteur.
-</p>
-
-<p>
-Cet antipathique individu avait été baptisé <i>Beauty</i><a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a> par les autres
-hommes du Fort. <i>Beauty-Smith</i> était le seul nom qu'on lui connaissait
-dans la région. Nom qui était, bien entendu, une antithèse, car celui
-qui le portait n'était rien moins qu'une beauté. La nature
-s'était montrée avare envers lui. C'était un petit bout
-d'homme, au corps maigriot, sur lequel était posée une tête plus
-maigre encore; un simple point, eût-on dit. Aussi, dans son enfance,
-avant d'être dénommé Beauté par ses compagnons, le surnommait-on
-<i>Pinhead</i><a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a>. En arrière, cette tête descendait, toute droite et d'une
-seule pièce, vers le cou; tandis qu'en avant le crâne, en forme de
-pain de sucre, rejoignait un front bas et large, à partir duquel la
-nature semblait avoir regretté soudain sa parcimonie. Devenue prodigue
-à l'excès, elle avait voulu de gros yeux, séparés par une distance
-double de l'écart normal. La mâchoire, élargissant démesurément
-le reste de la face, était effroyable. Énorme et pesante, elle
-proéminait en avant et semblait, en-dessous, reposer à même sur la
-poitrine, comme si le cou eût été impuissant à en soutenir le poids.
-</p>
-
-<p>
-Cette mâchoire, telle qu'elle était, donnait une impression
-d'indomptable énergie. Impression mensongère, exagération
-incohérente de la nature, car Beauté était connu de tous pour être
-un faible entre les faibles, un lâche entre les plus lâches.
-</p>
-
-<p>
-Nous achèverons de le décrire en disant que ses dents étaient longues
-et jaunes, et que les deux canines, plus longues encore que leurs
-sœurs, dépassaient comme des crocs, de ses lèvres minces. Ses yeux
-étaient jaunes, comme ses dents, et chassieux comme si la nature y eût
-fait ruisseler toutes les humeurs qu'elle tenait en réserve dans les
-canaux du visage. Quant à ses cheveux, couleur de boue et de poussière
-jaunâtre, ils poussaient sur sa tête, rares et irréguliers, pointant
-sur le devant de son crâne en touffes et paquets déconcertants.
-</p>
-
-<p>
-Beauté, en somme, était un vrai monstre. Ce dont il n'était pas
-responsable, assurément, et ne pouvait être blâmé, n'ayant pas
-moulé lui-même l'argile dont il était pétri.
-</p>
-
-<p>
-Dans le fort, il faisait la cuisine pour les autres hommes, lavait la
-vaisselle et était chargé de tous les gros travaux. On ne le
-méprisait pas; on le tolérait, par humanité et parce qu'il était
-utile. On en avait peur aussi. Il y avait toujours à craindre, dans une
-de ses rages de lâche, un coup de fusil dans le dos ou du poison dans
-le café. Mais personne ne savait préparer comme lui le fricot et, quel
-que fût l'effroi qu'il inspirait, Beauté était bon cuisinier.
-</p>
-
-<p>
-Tel était l'homme qui délectait ses regards des féroces prouesses
-de Croc-Blanc et n'eut plus bientôt qu'un désir, le posséder. Il
-commença par faire des avances au louveteau, qui feignit de les
-ignorer. Puis, les avances devenant plus pressantes, celui-ci se
-hérissa, montra les dents et prit du large. Croc-Blanc n'aimait pas
-cet homme, dont l'odeur était mauvaise. Il pressentait que le mal
-était en lui. Il craignait sa main étendue et l'affectation de ses
-paroles mielleuses. Il le haïssait.
-</p>
-
-<p>
-Chez les êtres simples, la notion du bien et du mal est simpliste
-elle-même. Le bien est représenté par toutes choses qui apportent
-contentement et satisfaction, et évitent la peine. Le mal signifie tout
-ce qui est incommode et désagréable, tout ce qui menace et frappe.
-Croc-Blanc devinait que Beauty-Smith était le mal. Aussi était-il sage
-de le haïr. De ce corps difforme et de cette âme perverse
-s'échappaient, pour le louveteau, d'occultes émanations,
-semblables à ces brouillards pestilentiels qui s'élèvent des
-marécages.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc se trouvait présent au campement de Castor-Gris, lorsque,
-pour la première fois, Beauté y fit son apparition. Avant qu'il ne
-fût en vue et dès le bruit, sur le sol, de ses pas lointains,
-Croc-Blanc avait su qui venait et avait commencé à hérisser son poil.
-Quoiqu'il fût, à ce moment-là, confortablement couché, en un
-délicieux farniente, il se dressa vivement et, tandis que l'homme
-approchait, se glissa, à la manière des loups, sur le bord du
-campement. Il ne put savoir ce qu'on disait, mais vit bien que
-l'homme et Castor-Gris causaient ensemble. Par moments, l'homme le
-montrait du doigt, et il grondait alors, comme si la main, dont il
-était distant de cinquante pieds, se fût exactement abaissée sur lui.
-L'homme, qui s'en apercevait, riait, et Croc-Blanc reculait de plus
-en plus, vers le couvert des bois voisins, en rampant doucement par
-terre.
-</p>
-
-<p>
-Castor-Gris refusait de vendre la bête. Son commerce l'avait enrichi,
-déclarait-il, et il n'avait besoin de rien. Croc-Blanc était
-d'ailleurs un animal de valeur, le plus robuste des chiens du
-traîneau et le meilleur chef de file. Il n'avait pas son pareil dans
-toute la région du Mackenzie et du Yukon. Il savait combattre comme pas
-un et tuait un autre chien aussi aisément qu'un homme tue une mouche.
-(À cet éloge, les yeux de Beauty-Smith s'allumaient et, d'une
-langue ardente, il léchait ses lèvres minces.) Non, décidément,
-Croc-Blanc n'était pas à vendre.
-</p>
-
-<p>
-Mais Beauty-Smith savait la façon de s'y prendre avec les Indiens. Il
-rendit à Castor-Gris de fréquentes visites et, chaque fois, était
-cachée sous son habit une noire bouteille. Une des propriétés du
-whisky est d'engendrer la soif. Castor-Gris eut soif. Les muqueuses
-brûlées de son estomac s'enfiévrèrent, et celui-ci commença à
-réclamer, avec une exaspération croissante, le liquide corrosif. En
-même temps, le cerveau de l'Indien, bouleversé par l'horrible
-stimulant, enlevait au malheureux tout scrupule pour satisfaire sa
-passion. Les bénéfices acquis par la vente des fourrures et des
-mocassins se mirent à partir et, à mesure que s'aplatissait la
-bourse de Castor-Gris, sa force de résistance diminuait aussi.
-</p>
-
-<p>
-Finalement, argent, marchandises et volonté, tout s'en était allé.
-Rien ne demeurait à Castor-Gris que sa soif prodigieuse, qui régnait
-diaboliquement en lui et dont la puissance augmentait à chaque souffle
-qu'il émettait sans avoir bu.
-</p>
-
-<p>
-C'est alors que Beauté revint à la charge et reparla de la vente de
-Croc-Blanc. Mais, cette fois, le prix offert était payable en
-bouteilles, non en dollars, et les oreilles de Castor-Gris étaient
-mieux ouvertes pour entendre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le chien est à toi, finit-il par dire, si tu peux mettre la main
-dessus.
-</p>
-
-<p>
-Les bouteilles furent livrées. Mais, deux jours après, ce fut
-Beauty-Smith qui revint dire à Castor-Gris:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attrape-le donc toi-même!
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc, en rentrant un soir au campement, vit, avec un sourire de
-satisfaction, que le terrible dieu blanc, contrairement à son habitude,
-n'était pas là. Il s'étendit par terre avec volupté, comme si un
-poids qui pesait sur lui avait disparu.
-</p>
-
-<p>
-Sa joie fut de courte durée. À peine était-il couché que Castor-Gris
-vint vers lui, en titubant, et lui lia autour du cou une lanière de
-cuir. Puis il s'assit à côté du louveteau, tenant d'une main la
-lanière, tenant de l'autre une bouteille, à laquelle il buvait de
-temps en temps, la levant en l'air, en se renversant la tête et avec
-force glou-glous.
-</p>
-
-<p>
-Une heure s'était écoulée de la sorte lorsqu'une légère
-vibration du sol annonça que quelqu'un s'approchait. Croc-Blanc
-tressaillit et se hérissa, tandis que l'Indien branlait stupidement
-la tête. Le louveteau tenta de tirer doucement la lanière de la main
-de son maître; mais les doigts, qui s'étaient un instant
-relâchés, se contractèrent plus fortement et Castor-Gris se leva.
-</p>
-
-<p>
-Beauté entra sous la tente et s'arrêta devant Croc-Blanc, qui
-commença à gronder vers celui qu'il craignait et à surveiller les
-mouvements de ses mains. Une d'elles s'étendit, se prit à
-descendre sur sa tête. Son grondement se fit plus intense et plus
-rauque. La main continuait à descendre lentement, tandis qu'il se
-courbait sous elle, tout en la regardant, en proie à une colère
-continue et qui semblait prête à éclater. Soudain, il alla pour
-mordre; la main se rejeta vivement en arrière et les crocs retombant,
-les uns sur les autres, claquèrent, comme une gueule de serpent qui
-mord le vide. Beauté était terrifié et furieux. Mais Castor-Gris
-donna une tape à Croc-Blanc, qui se coucha aussitôt au ras du sol, en
-une respectueuse obéissance.
-</p>
-
-<p>
-Cependant Beauty-Smith, que le louveteau ne cessait pas d'observer,
-était parti, puis était revenu, porteur d'un gros gourdin.
-Castor-Gris lui remit alors l'extrémité de la lanière et Beauté
-fit le mouvement de s'en aller. La lanière se tendit. Croc-Blanc
-résistait. Castor-Gris le gifla de droite et de gauche, afin qu'il se
-levât et suivît. Il se leva, mais pour se précipiter en hurlant sur
-l'étranger qui essayait de l'entraîner. Beauté, qui était paré,
-ne broncha pas. D'un large mouvement, il lança son gourdin, puis
-l'abattit sur Croc-Blanc, dont il arrêta l'élan à mi-route et
-qu'il écrasa presque contre terre. Castor-Gris riait et approuvait.
-Beauté tira la lanière à nouveau et Croc-Blanc, tout trébuchant,
-rampa humblement à ses pieds.
-</p>
-
-<p>
-Il ne renouvela pas son agression. Un coup de gourdin était suffisant
-pour le convaincre que le dieu blanc savait manier cette arme et il
-était trop sage pour ne pas se plier à l'inévitable. Il suivit donc
-les talons de Beauty-Smith, lugubre, sa queue entre les jambes, mais en
-grondant toujours, sourdement. Beauty-Smith le surveillait prudemment,
-du coin de l'œil, et tenant prêt son gourdin.
-</p>
-
-<p>
-Quand ils furent arrivés au fort, Beauté, l'ayant solidement
-attaché, s'en alla coucher. Croc-Blanc attendit une heure environ.
-Puis, jouant des dents, en dix secondes, il fut libre. Il n'avait pas
-perdu de temps à mordre à tort et à travers. Juste ce qu'il
-fallait. La lanière avait été coupée en deux tronçons, aussi
-proprement qu'avec un couteau. Croc-Blanc, quittant ensuite le fort,
-s'était trotté, tout droit vers le campement de Castor-Gris. Il ne
-devait aucune fidélité à ce dieu bizarre et terrible qui l'avait
-emmené. Il s'était donné à Castor-Gris et à lui seul il
-appartenait.
-</p>
-
-<p>
-Mais ce qui s'était déjà passé recommença. Castor-Gris
-l'attacha à nouveau, avec une autre lanière, et, dès le matin, le
-ramena à Beauty-Smith. L'aventure, ici, se corsa. Beauty-Smith lui
-administra une effroyable volée. Lié fortement, Croc-Blanc ne pouvait
-que s'abandonner à sa rage intérieure et subir le châtiment qui lui
-était dévolu. Fouet et gourdin conjuguaient sur lui leurs effets.
-C'était un des pires traitements qu'il eût reçus en sa vie. Même
-la raclée dont Castor-Gris l'avait gratifié dans son enfance
-n'était que du lait en regard de celle-ci.
-</p>
-
-<p>
-Beauty-Smith se complaisait à la tâche. Il en rayonnait. Ses gros yeux
-flambaient méchamment, tandis qu'il lançait en avant fouet ou
-gourdin, et que Croc-Blanc jetait ses cris de douleur et ses grondements
-inutiles. Car Beauté était cruel à la façon des lâches. Tremblant
-et rampant lui-même devant les coups ou les menaces des autres hommes,
-il prenait sa revanche sur des créatures plus faibles que lui. Tout
-être vivant aime à dominer un autre être et Beauté ne faisait pas
-exception à la règle. Impuissant devant sa race, il exerçait sa
-vindicte sur les races inférieures. Réflexes inconscients, puisque,
-nous l'avons dit, il ne s'était pas créé.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau n'ignorait pas pourquoi ce châtiment était tombé sur
-lui. Lorsque Castor-Gris lui avait passé une lanière autour du cou et
-en avait remis l'extrémité à Beauty-Smith, Croc-Blanc savait que la
-volonté de son dieu était qu'il allât avec Beauty-Smith. Et,
-lorsque celui-ci l'avait attaché, dans le fort, il savait aussi que
-la volonté du dieu blanc était qu'il demeurât là. Il avait, par
-conséquent, désobéi à ces deux dieux et mérité le châtiment qui
-avait suivi. Maintes fois, dans le passé, il avait vu des chiens
-changer de maîtres, et ceux qui s'enfuyaient battus comme il
-l'avait été.
-</p>
-
-<p>
-Mais, si sage qu'il fût, des forces latentes en sa nature l'avaient
-emporté sur sa sagesse. La principale de ces forces était la
-fidélité. Il n'aimait pas Castor-Gris et cependant, même devant son
-impérative volonté et sa colère, il lui demeurait fidèle. Il ne
-pouvait s'en empêcher. La fidélité était une qualité inhérente
-à sa race, celle qui sépare son espèce des autres espèces, et qui
-fait que le loup et le chien sauvage sont capables de quitter la
-liberté de l'espace pour devenir les compagnons de l'homme.
-</p>
-
-<p>
-La raclée terminée, Croc-Blanc fut attaché dans le fort, non plus
-avec une lanière de cuir, mais au bout d'un bâton. Il n'en
-persista pas moins dans sa fidélité à Castor-Gris. Castor-Gris était
-son propre dieu, son dieu particulier, et, en dépit de la volonté du
-dieu, il ne prétendait pas renoncer à lui. Son dieu l'avait livré
-et trahi, mais cela ne comptait pas. Ce qui seul comptait, c'est
-qu'il s'était, à ce dieu, donné corps et âme, sans réserve
-aucune. Et ce don de lui-même ne pouvait être révoqué.
-</p>
-
-<p>
-Il renouvela, durant la nuit, son exploit de la veille. Lorsque les
-hommes du fort furent endormis, il s'attaqua au bâton auquel il
-était lié. Le bâton était attaché de si près à son cou qu'il ne
-semblait pas possible qu'il pût arriver à le mordre. C'est là un
-acte dont tout chien est réputé incapable. Il y réussit cependant, à
-force de tordre ses muscles et de contorsions acharnées. Ce fut un cas
-sans précédent. Toujours est-il que Croc-Blanc quitta le fort, en
-trottant, au petit matin, portant pendue à son cou la moitié du bâton
-qu'il avait rongé.
-</p>
-
-<p>
-La sagesse lui commandait de ne pas revenir vers Castor-Gris qui, deux
-fois déjà, l'avait trahi. La survivance de sa fidélité le ramena,
-pour être, une troisième fois, livré et abandonné. Il fut rattaché
-par l'Indien et remis à Beauty-Smith, lorsque celui-ci vint le
-réclamer.
-</p>
-
-<p>
-La correction eut lieu sur place et augmenta encore en cruauté.
-Castor-Gris regardait tranquillement, tandis que l'homme blanc
-manœuvrait sa trique. Il ne donnait plus sa protection. Croc-Blanc
-n'était plus son chien. Lorsque les coups s'arrêtèrent, le
-louveteau était à moitié mort. Un faible chien du Sud n'eût pas
-survécu; lui, il ne mourut pas tout à fait. Son étoffe était plus
-solide, sa vitalité plus tenace. Mais il était à ce point défaillant
-qu'il ne pouvait plus se porter et que Beauty-Smith dut attendre, pour
-l'emmener, qu'il eût repris quelques forces. Aveugle et chancelant,
-il suivit alors les pas de son bourreau.
-</p>
-
-<p>
-Il fut ensuite attaché à une chaîne qui défiait ses dents et ce fut
-en vain qu'il s'évertua à arracher le cadenas qui reliait cette
-chaîne à une grosse poutre.
-</p>
-
-<p>
-Quelques jours après, Castor-Gris, devenu un parfait alcoolique et en
-pleine banqueroute, quitta le Porcupine pour refaire à rebours son long
-voyage sur le Mackenzie. Croc-Blanc demeurait, sur le Yukon, la
-propriété d'un homme plus qu'à demi fou et le type achevé de la
-brute. Mais qu'est-ce qu'un loup peut bien comprendre à la folie?
-Pour Croc-Blanc, son nouveau maître était un dieu sinistre, mais
-toujours un dieu. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait se
-soumettre à sa volonté, obéir à son désir, se plier à sa
-fantaisie.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Les «Pâtes-Aigres». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>«Beauté».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>«Tête d'épingle».</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XVII">XVII</a></h4>
-
-<h4>LE RÈGNE DE LA HAINE</h4>
-
-<p>
-Sous la tutelle du dieu fou, Croc-Blanc devint à son tour un être
-vraiment diabolique. Il était tenu enchaîné dans un enclos situé
-derrière le fort et où Beauty-Smith venait l'agacer, l'irriter et
-le repousser vers l'état sauvage, par toutes sortes de menus
-tourments. L'homme avait découvert l'irritation spontanée du jeune
-loup, dès que celui-ci voyait rire de lui, et il ne manquait pas à cet
-amusement, qui faisait suite toujours à ses traitements inhumains.
-C'était un rire sonore et méprisant, à grands éclats, et, tout en
-riant, le dieu tendait ses doigts vers Croc-Blanc, en signe de
-dérision. Dans ces moments, Croc-Blanc sentait sa raison s'en aller.
-Dans les transports de rage auxquels il s'abandonnait, il devenait
-plus fou que Beauty-Smith lui-même.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc avait été, hier, l'ennemi de sa race. Il devenait
-maintenant, avec une férocité encore accrue, l'ennemi de tout ce qui
-l'entourait. Sa haine était aveugle et sans la moindre étincelle de
-raison. Il haïssait la chaîne qui l'attachait, le passant qui
-l'épiait à travers les barreaux de son enclos, le chien qui
-accompagnait ce passant et qui grondait méchamment, en insultant à son
-malheur. Il haïssait les matériaux de l'enclos qui l'emprisonnait
-et bientôt, par-dessus tout, il prit en haine Beauty-Smith.
-</p>
-
-<p>
-Mais Beauté avait un but dans sa conduite. Un beau jour, un certain
-nombre d'hommes blancs se réunirent autour de l'enclos de
-Croc-Blanc, et Beauté, étant entré, gourdin en main, détacha la
-chaîne du cou du jeune loup. Celui-ci, lorsque son maître fut sorti,
-put aller et venir en liberté dans l'enclos et commença par vouloir
-se jeter sur les hommes blancs qui étaient dehors. Il était
-magnifiquement terrible. Sa taille atteignait alors plus de cinq pieds
-de long et deux pieds et demi à la hauteur de l'épaule. Il avait
-hérité, par sa mère, des lourdes proportions du chien, en sorte
-qu'il pesait, sans une once de graisse ni de chair superflue, dans les
-quatre-vingt-dix pounds<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>. Il était tout muscles, tout os et tout
-nerfs, ce qui est la plus belle condition d'un combattant.
-</p>
-
-<p>
-La porte de l'enclos s'ouvrit à nouveau. Croc-Blanc attendit.
-Quelque chose d'extraordinaire allait, sans nul doute, se produire. La
-porte s'ouvrit moins étroitement, puis se referma, à toute volée,
-sur un énorme mâtin qu'elle avait laissé passer.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc n'avait jamais vu de chien de cette espèce, mais il ne fut
-troublé, ni de la forte taille, ni de l'air arrogant de l'intrus.
-Il ne vit en lui qu'un objet, qui n'était ni bois ni fer, et sur
-lequel il allait enfin pouvoir décharger sa haine.
-</p>
-
-<p>
-Il bondit sur le mâtin et, d'un coup de crocs, lui déchira le côté
-du cou. Le mâtin secoua sa tête, en grondant horriblement, et
-s'élança à son tour sur Croc-Blanc, qui, sans attendre la riposte,
-se mit, selon sa tactique, à bondir à droite, à bondir à gauche,
-lançant ses crocs, puis reculant à nouveau, sans livrer prise un
-instant.
-</p>
-
-<p>
-Du dehors, les hommes criaient et applaudissaient, tandis que
-Beauty-Smith était comme en extase du merveilleux succès de ses
-pratiques. Il n'y eut, dès l'abord, aucun espoir de victoire pour
-le mâtin. Il manquait de présence d'esprit dans la conduite du
-combat et ses mouvements étaient insuffisamment alertes. Finalement, il
-fut dégagé et traîné dehors par son propriétaire, tandis que
-Beauty-Smith frappait à tour de bras, avec son gourdin, sur le dos de
-Croc-Blanc pour lui faire lâcher prise. Il y eut alors le paiement
-d'un pari et des pièces de monnaie cliquetèrent dans la main de
-Beauty-Smith.
-</p>
-
-<p>
-De ce jour, tout le désir de Croc-Blanc fut de voir des hommes se
-réunir autour de son enclos. Car cette réunion signifiait un combat,
-et c'était la seule voie qui lui restait pour extérioriser sa force
-de vie, pour exprimer la haine que Beauty-Smith lui avait savamment
-inculquée. Et de ses capacités combatives Beauty-Smith n'avait pas
-trop préjugé, car il demeurait invariablement le vainqueur.
-</p>
-
-<p>
-Trois chiens, dans une de ces rencontres, furent successivement abattus
-par lui. Dans une autre, un loup adulte, nouvellement enlevé au Wild,
-fut projeté, d'une seule poussée, à travers la porte de l'enclos.
-Une troisième fois, il eut à combattre contre deux chiens,
-simultanément. Ce fut sa plus rude bataille. Mais il finit par les tuer
-tous deux et faillit lui-même en crever.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque commencèrent à tomber les premières neiges de l'automne et
-que le fleuve se mit à charrier, Beauté prit passage, avec Croc-Blanc,
-sur un steamboat qui remontait, vers Dawson, le cours du Yukon. Grande
-était, par toute la contrée, la réputation de Croc-Blanc. On le
-connaissait sous le nom du «loup combattant», dans les moindres
-recoins du pays, et la cage dans laquelle il était enfermé, sur le
-pont du bateau, était environnée de curieux.
-</p>
-
-<p>
-Il rageait et grondait vers eux, ou bien se couchait, d'un air
-tranquille, en observant tous ces gens, dans les profondeurs de sa
-haine. Comment ne les eût-il pas haïs? Haïr était sa passion et il
-s'y noyait. La vie, pour lui, était l'Enfer. Fait pour la liberté
-sauvage, il devait subir d'être captif et reclus. Les gens le
-regardaient, agitaient des bâtons entre les barreaux de sa cage, pour
-le faire gronder, puis riaient de lui.
-</p>
-
-<p>
-Quand le steamboat fut arrivé à Dawson, Croc-Blanc vint à terre. Mais
-toujours dans sa cage et livré aux regards du public. On payait
-cinquante cents<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a>, en poussière d'or, le droit de le voir. Afin que
-les assistants en eussent pour leur argent et que l'exhibition gagnât
-en intérêt, aucun repos ne lui était laissé. Dès qu'il se
-couchait pour dormir, un coup de bâton le réveillait.
-</p>
-
-<p>
-Entre-temps, et dès qu'un combat pouvait être organisé, il était
-sorti de sa cage et conduit au milieu des bois, à quelques milles de la
-ville. L'opération s'effectuait d'ordinaire pendant la nuit, pour
-éviter l'intervention des policiers à cheval du territoire. Après
-plusieurs heures d'attente, au point du jour, arrivaient et
-l'assistance, et le chien contre lequel il devait combattre.
-</p>
-
-<p>
-Il eut pour adversaires des chiens de toutes tailles et de toutes races.
-On était en terre sauvage, sauvages étaient les hommes, et la plupart
-des rencontres étaient à mort. La mort était pour les chiens, cela va
-de soi, puisque Croc-Blanc continuait à combattre. Il ne connaissait
-toujours pas de défaite. L'entraînement auquel il s'était livré
-avec Lip-Lip et les jeunes chiens du camp indien, lui servait, à cette
-heure. Pas un de ses adversaires n'arrivait à le culbuter. Chiens du
-Mackenzie, chiens esquimaux ou du Labrador, mastocs ou malemutes, chiens
-aboyeurs et chiens muets, tous étaient impuissants contre lui<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a>.
-Jamais il ne perdait pied. C'est là que le public l'attendait. Mais
-toujours il déconcertait cet espoir. Non moins rapide était la
-promptitude de son attaque. À ce point qu'il mettait à mal son
-adversaire neuf fois sur dix, avant même que celui-ci se fût paré
-pour la défense. Le fait se renouvela si souvent que l'usage
-s'établit de ne point lâcher Croc-Blanc avant que le chien adverse
-eût achevé ses préliminaires de bataille, ou même se fût rué le
-premier à l'assaut.
-</p>
-
-<p>
-Peu à peu, les rencontres de ce genre se firent plus rares. Les
-partenaires se décourageaient, ne trouvant plus de champion de force
-équivalente à lui opposer. Beauty-Smith était forcé de lui donner à
-combattre des loups, qu'il se procurait. Ces loups étaient capturés
-au piège, par des Indiens, et l'annonce d'un de ces duels ne
-manquait pas d'attirer un important concours de spectateurs.
-</p>
-
-<p>
-On alla jusqu'à lui présenter une grande femelle de lynx et, cette
-fois, il combattit pour sa vie. La vitesse du lynx valait la sienne et
-sa férocité n'était pas inférieure à celle de Croc-Blanc. Tandis
-qu'il n'avait que ses crocs pour seules armes, le lynx luttait avec
-toutes les griffes de ses quatre pattes, en même temps qu'avec ses
-dents acérées. La victoire resta cependant à Croc-Blanc et les
-combats cessèrent jusqu'à nouvel ordre. Il avait épuisé toutes les
-variétés possibles d'adversaires.
-</p>
-
-<p>
-Il redevint donc un simple objet d'exhibition. Cela dura jusqu'au
-printemps, lorsque advint dans le pays un nommé Tim Keenan, tenancier
-de jeux, qui amenait avec lui le premier bull-dog que l'on eût vu au
-Klondike. Que ce chien et Croc-Blanc dussent entrer en lice, face à
-face, était chose inévitable. Durant une semaine, le combat qui se
-préparait fit l'objet de toutes les conversations, dans le monde
-spécial qui fréquentait certains quartiers de la ville.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a><i>Pound</i>, poids de 453 gr. 568. (<i>Note des Traducteurs</i>).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>Cent, monnaie américaine valant au pair 0 fr. 05 centimes.
-(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a>Deux sortes de chiens sont employés dans l'Amérique du Nord,
-pour l'attelage des traîneaux: le chien du Labrador et le Malemute, ou
-chien-loup, qui n'aboie pas à la manière des chiens ordinaires, mais
-seulement grogne et hurle, comme font les loups. C'est à cette race
-que se rattache Croc-Blanc. Le Malemute est un voleur expert. Il
-retirera fort bien les chaussures de cuir d'un dormeur, pour s'en
-faire un repas. Demeuré à demi sauvage, il combat comme font les
-loups, par morsures et bonds alternés et jusqu'à ce que mort s'ensuive,
-pour son adversaire ou pour lui-même. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XVIII">XVIII</a></h4>
-
-<h4>LA MORT ADHÉRENTE</h4>
-
-<p>
-Lorsque l'heure de la rencontre fut venue, Beauty-Smith détacha la
-chaîne qui retenait Croc-Blanc et se retira en arrière. Croc-Blanc,
-pour une fois, ne fit pas une attaque immédiate. Il demeura immobile,
-les oreilles pointées en avant, alerte et curieux, observant
-l'étrange animal qu'il avait devant lui. Jamais il n'avait vu un
-semblable chien. Tim Keenan poussa le bull-dog, en lui disant, à
-mi-voix: «Vas-y...» Le bull-dog se dandinait au centre du cercle
-qui entourait les deux champions, court, trapu et l'air gauche. Il
-s'arrêta, après quelques pas, et loucha vers Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut des cris dans la foule:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vas-y, Cherokee! Crève-le, Cherokee! Bouffe-le!
-</p>
-
-<p>
-Mais Cherokee ne semblait pas disposé à combattre. Il tourna la tête
-vers les gens qui criaient, en clignant de l'œil et en agitant son
-bout de queue, avec bonne humeur. Ce n'était pas qu'il eût peur de
-Croc-Blanc. Non, c'était simple paresse de sa part. Il ne lui
-semblait pas, d'ailleurs, qu'il fût dans ses obligations de
-combattre le chien qu'on lui présentait. Cette espèce ne figurait
-point sur la liste à laquelle il était accoutumé et il attendait
-qu'on lui offrît un autre chien.
-</p>
-
-<p>
-Tim Keenan entra dans l'enceinte et, se courbant vers Cherokee, se mit
-à lui gratter les deux épaules, à lui rebrousser le poil, afin de
-l'inciter à aller de l'avant. Le résultat en fut d'irriter le
-chien peu à peu. Cherokee commença à gronder, d'abord en sourdine,
-puis plus âprement dans sa gorge. Au rythme des doigts correspondait
-celui des grondements qui, à mesure que le mouvement de la main
-s'accélérait, devenaient plus intenses et se terminèrent,
-brusquement, en un aboi furieux.
-</p>
-
-<p>
-Tout ce manège ne laissait pas non plus Croc-Blanc insensible. Son poil
-se soulevait sur son cou et sur ses épaules. Tim Keenan, après une
-dernière poussée et une excitation plus vive, abandonna Cherokee à
-lui-même et le bull-dog fut pour s'élancer. Mais déjà Croc-Blanc
-avait frappé. Un cri d'admiration et de stupeur s'éleva. Avec la
-rapidité et la souplesse d'un chat, plutôt que d'un chien, il
-avait couvert la distance qui le séparait de son adversaire, puis avait
-rebondi au large, après l'avoir lacéré.
-</p>
-
-<p>
-Le bull-dog saignait d'une oreille arrachée et d'une large morsure
-dans son cou épais. Il n'eut pas l'air d'y prêter attention, ne
-laissa pas échapper une plainte, mais marcha sur Croc-Blanc. La
-vélocité de l'un, l'inébranlable tenue de l'autre passionnaient
-la foule; les premiers paris se renouvelèrent avec une mise augmentée;
-d'autres furent engagés. La même attaque et la même parade se
-répétèrent.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc bondit encore en avant, lacéra, puis reflua en arrière,
-sans être touché. Et encore son étrange ennemi le suivit, sans trop
-se presser, sans lenteur excessive; mais délibérément, avec
-détermination, comme on traite une affaire. Il avait, de toute
-évidence, un but qu'il se proposait, et une méthode pour arriver à
-ce but. Le reste ne comptait pas et ne devait pas le distraire.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc s'en aperçut et cela le rendit perplexe. Il en était tout
-dérouté. Ce chien était décidément bien étrange. Il avait le poil
-ras et ne possédait point de fourrure protectrice. Les morsures
-s'enfonçaient sans peine dans une chair grasse, qu'aucun matelas ne
-protégeait, et il ne semblait pas que l'animal eût la capacité de
-s'en défendre. Il ne se fâchait pas non plus et saignait sans se
-plaindre; ce qui était non moins déconcertant. À peine un léger
-cri, lorsqu'il avait reçu son châtiment.
-</p>
-
-<p>
-Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir.
-Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était
-jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi.
-Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait
-appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de
-biaiser autour de lui.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût
-voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas
-et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang
-de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête
-étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement
-Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant
-un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en
-agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il
-reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière
-Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et
-tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de
-l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à
-l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé.
-</p>
-
-<p>
-Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee
-s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il
-atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces
-rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes
-saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le
-renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son
-épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait.
-Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il
-avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première
-fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il
-tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat,
-mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut
-lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog
-s'étaient incrustées dans sa gorge.
-</p>
-
-<p>
-La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la
-poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération
-frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce
-poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant,
-n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé
-par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de
-tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui,
-une peur aveugle et désespérée.
-</p>
-
-<p>
-Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant
-pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de
-détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se
-contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise.
-Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de
-secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc
-l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses
-mouvements giratoires.
-</p>
-
-<p>
-Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa
-tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons
-joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait
-ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels
-il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut
-exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille
-aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant
-et cherchant son souffle.
-</p>
-
-<p>
-Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser
-complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que
-les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de
-mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles
-travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement
-spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee,
-là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le
-lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de
-combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte.
-</p>
-
-<p>
-Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux
-adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos
-et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre.
-Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était
-mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat,
-l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être
-éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées,
-hors de la portée de cette attaque imprévue.
-</p>
-
-<p>
-Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui,
-dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter
-le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et
-l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le
-jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du
-bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents.
-Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la
-sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de
-plus en plus difficilement.
-</p>
-
-<p>
-La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié
-pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux,
-au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et
-refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un
-homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il
-étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire,
-avec dérision et mépris.
-</p>
-
-<p>
-L'effet de ce geste ne se fit pas attendre. Croc-Blanc, en proie à
-une rage sauvage, appela à lui tout ce qui lui restait de forces et se
-remit sur ses pattes. Mais, après avoir traîné encore autour du
-cercle les cinquante pounds qu'il portait, sa colère tourna en
-panique. Il ne vit plus que la mort adhérente à sa gorge et,
-trébuchant, tombant, se relevant, enlevant son ennemi de terre, il
-lutta vainement, non plus pour vaincre, mais pour sauver sa vie. Il
-tomba à la renverse, exténué, et le bulldog en profita pour enfouir
-dans sa gueule un bourrelet de peau et de poil encore plus gros. La
-strangulation complète était proche. Des cris, des applaudissements
-s'élevèrent, à la louange du vainqueur. On clama: «Cherokee!
-Cherokee!» Cherokee répondit en remuant le tronçon de sa queue,
-mais sans se laisser distraire de sa besogne. Il n'y avait aucune
-relation de sympathie entre sa queue et ses mâchoires massives. L'une
-pouvait s'agiter joyeusement, sans que les autres détendissent leur
-implacable étau.
-</p>
-
-<p>
-Une diversion inattendue survint, sur ces entrefaites. Un bruit de
-grelots résonna, mêlé à des aboiements de chiens de traîneau. Les
-spectateurs tournèrent la tête, craignant de voir arriver la police.
-Il n'en était rien. Le traîneau venait, à toute vitesse, de la
-direction opposée à celle du fort et les deux hommes qui le montaient
-rentraient, sans doute, de quelque voyage d'exploration. Apercevant la
-foule ils arrêtèrent leurs chiens et s'approchèrent, afin de se
-rendre compte du motif qui réunissait tous ces gens.
-</p>
-
-<p>
-Celui qui conduisait les chiens portait moustache. L'autre, un grand
-jeune homme, était rasé à fleur de peau. Il était tout rouge du sang
-que l'air glacé et la rapidité de la course lui avaient fait affluer
-au visage.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc continuait à agoniser et ne tentait plus de lutter. Seuls,
-des spasmes inconscients le soulevaient encore, par saccades, en une
-résistance machinale, qui s'éteindrait bientôt, avec son dernier
-souffle. Beauty-Smith ne l'avait pas perdu de vue, une seule minute;
-même les nouveaux venus ne lui avaient pas fait tourner la tête.
-Lorsqu'il s'aperçut que les yeux de son champion commençaient à
-se ternir, quand il se rendit compte que tout espoir de vaincre était
-perdu, l'abîme de brutalité où se noyait son cerveau submergea le
-peu de raison qui lui demeurait. Perdant toute retenue, il s'élança
-férocement sur Croc-Blanc, pour le frapper. Il y eut des cris de
-protestation et des sifflets, mais personne ne bougea.
-</p>
-
-<p>
-Beauty-Smith persistait à frapper la bête, à coups de souliers
-ferrés, lorsqu'un remous se produisit dans la foule. C'était le
-grand jeune homme qui se frayait un passage, écartant les gens, à
-droite et à gauche, sans cérémonie ni douceur. Lorsqu'il parvint
-sur l'arène, Beauty-Smith était justement en train d'envoyer un
-coup de pied à Croc-Blanc et, une jambe levée, se tenait en équilibre
-instable sur son autre jambe. L'instant était bon et le grand jeune
-homme en profita pour appliquer à Beauty-Smith un maître coup de
-poing, en pleine figure. Beauté fut soulevé du sol, tout son corps
-cabriola en l'air, puis il retomba violemment à la renverse, sur la
-neige battue. Se tournant ensuite vers la foule, le grand jeune homme
-cria:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes des lâches! Vous êtes des brutes!
-</p>
-
-<p>
-Il était en proie à une indicible colère, à une colère sainte. Ses
-yeux gris avaient des lueurs métalliques et des reflets d'acier, qui
-fulguraient vers la foule. Beauty-Smith, s'étant remis debout,
-s'avança vers lui, reniflant et apeuré. Le nouveau venu, sans
-attendre de savoir ce qu'il voulait et ignorant l'abjection du
-personnage, pensa que Beauté désirait se battre. Il se hâta donc de
-lui écraser la face d'un second coup de poing avec un:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes une brute!
-</p>
-
-<p>
-Beauty-Smith, renversé à nouveau, jugea que le sol était la place la
-plus sûre qu'il y eût pour lui et il resta couché, là où il
-était tombé, sans plus essayer de se relever.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Venez ici, Matt, et aidez-moi! dit le grand jeune homme à son
-compagnon, qui l'avait suivi dans le cercle.
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes se courbèrent vers les combattants. Matt soutint
-Croc-Blanc, prêt à l'emporter dès que les mâchoires de Cherokee se
-seraient détendues. Mais le grand jeune homme tenta en vain, avec ses
-mains, d'ouvrir la gueule du bull-dog. Il suait, tirait, soufflait, en
-s'exclamant, entre chaque effort:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Brutes!
-</p>
-
-<p>
-La foule commença à grogner et à murmurer. Les plus hardis
-protestèrent qu'on venait les déranger dans leur amusement. Mais ils
-se taisaient dès que le grand jeune homme, quittant son occupation, les
-fixait des yeux et les interpellait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Brutes! Ignobles brutes!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tous vos efforts ne servent de rien, Mister Scott, dit Matt à la
-fin. Vous ne pourrez les séparer en vous y prenant ainsi.
-</p>
-
-<p>
-Ils se relevèrent et examinèrent les deux bêtes, toujours rivées
-l'une à l'autre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il ne saigne pas beaucoup, prononça Matt, et ne va pas mourir
-encore.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La mort peut survenir dans un instant, répondit Scott. Là!
-Voyez-vous? Le bull-dog a remonté encore un peu sa morsure.
-</p>
-
-<p>
-Il frappa Cherokee sur la tête, durement et plusieurs fois. Les dents,
-pour cela, ne se desserrèrent point. Cherokee remuait son tronçon de
-queue; ce qui voulait dire qu'il comprenait la signification des
-coups, mais aussi qu'il savait être dans son droit et accomplir
-strictement son devoir, en refusant de lâcher sa prise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons! Quelqu'un de vous ne viendra-t-il pas nous aider? cria
-Scott à la foule, en désespoir de cause.
-</p>
-
-<p>
-Mais son appel demeura vain. On se moqua de lui, on lui donna de
-facétieux conseils, on le blagua, avec ironie.
-</p>
-
-<p>
-Il fouilla dans l'étui qui pendait à sa ceinture et en tira un
-revolver, dont il s'efforça d'introduire le canon entre les
-mâchoires de Cherokee. Il taraudait si dur qu'on entendait
-distinctement le crissement de l'acier contre les dents. Les deux
-hommes étaient à genoux, courbés sur les deux bêtes. Tim Keenan
-s'avança vers eux, sur l'arène, et, s'étant arrêté devant
-Scott, lui toucha l'épaule en disant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne brisez pas ses dents, étranger!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors c'est son cou que je lui briserai! répondit Scott, en
-continuant son mouvement de va-et-vient avec le canon du revolver.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je dis: Ne brisez pas ses dents! répéta le maître de Cherokee,
-d'un ton plus solennel encore.
-</p>
-
-<p>
-Mais son bluff fut inutile et Scott ne se laissa pas démonter. Il leva
-les yeux vers son interlocuteur et lui demanda froidement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Votre chien?
-</p>
-
-<p>
-Tim Keenan émit un grognement affirmatif.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, venez à ma place et brisez sa prise.
-</p>
-
-<p>
-Tim Keenan s'irrita:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Étranger, je n'ai pas pour habitude de me mêler des choses que
-je ne saurais faire. Je serais impuissant à ouvrir ce cadenas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En ce cas, ôtez-vous de là et ne m'embêtez pas. Je suis
-occupé.
-</p>
-
-<p>
-Scott avait déjà réussi à insinuer le canon du revolver sur un des
-côtés de la mâchoire. Il manœuvra, tant et tant, qu'il atteignit
-l'autre côté. Après quoi, comme il eût fait avec un levier, il
-desserra peu à peu les dents du bull-dog. Matt sortait, à mesure, de
-la gueule entr'ouverte, le bourrelet de peau et de poil de Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Préparez-vous à recevoir votre chien, ordonna Scott, d'un ton
-péremptoire, à Tim Keenan, qui était demeuré debout, sans
-s'éloigner.
-</p>
-
-<p>
-Tim Keenan obéit et, se penchant, saisit fortement Cherokee, qu'une
-dernière pesée du revolver décrocha complètement. Le bull-dog se
-débattait avec vigueur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tirez-le au large! commanda Scott.
-</p>
-
-<p>
-Tim Keenan et Cherokee, l'un traînant l'autre, s'éloignèrent
-parmi la foule.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fit, pour se relever, plusieurs efforts inutiles. Comme il
-était arrivé à se remettre sur ses pattes, ses jarrets, trop faibles,
-le trahirent et il s'affaissa mollement. Ses yeux étaient mi-clos et
-leur prunelle toute terne; sa gueule était béante et la langue
-pendait, gonflée et inerte. Il avait l'aspect d'un chien qui a
-été étranglé à mort. Matt l'examina.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est à bout. Mais il respire encore.
-</p>
-
-<p>
-Beauty-Smith, durant ce temps, s'était remis droit et s'approcha.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Matt, combien vaut un bon chien de traîneau? demanda Scott.
-</p>
-
-<p>
-Le conducteur du traîneau, encore agenouillé sur Croc-Blanc, calcula
-un moment.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Trois cents dollars, répondit-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et combien pour un chien en marmelade comme celui-ci?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La moitié.
-</p>
-
-<p>
-Scott se tourna vers Beauty-Smith:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Entendez-vous, Mister la brute? Je vais prendre votre chien et vous
-donner pour lui cent cinquante dollars!
-</p>
-
-<p>
-Il ouvrit son portefeuille et compta les billets. Mais Beauty-Smith
-croisa ses mains derrière son dos et refusa de prendre la somme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'suis pas vendeur, dit-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis
-acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient.
-</p>
-
-<p>
-Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott
-avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se
-courba, en prévision du coup.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai mes droits! gémit-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet
-argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur.
-Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon
-bien; j'suis volé. Un homme a ses droits.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un
-homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une
-bête brute.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith.
-J'aurai la loi pour moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai
-expulser de la ville. Est-ce compris?
-</p>
-
-<p>
-Un grognement fut la réplique.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, qui?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, Sir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de
-grands éclats de rire s'élevèrent.
-</p>
-
-<p>
-Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait
-Croc-Blanc vers le traîneau.
-</p>
-
-<p>
-Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient
-restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan
-rejoignit un de ces groupes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelle est cette gueule? demanda-t-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Weedon Scott, répondit quelqu'un.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec
-toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous
-ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est
-intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son
-meilleur copain.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan.
-C'est pourquoi je l'ai ménagé.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XIX">XIX</a></h4>
-
-<h4>L'INDOMPTABLE</h4>
-
-<p>
-&mdash;J'en désespère! déclara Weedon Scott.
-</p>
-
-<p>
-Il était assis au seuil de la cabane de bois qu'il habitait, près de
-Dawson, et regardait Matt, le conducteur de ses chiens, qui leva les
-épaules en signe de découragement. Tous deux observaient Croc-Blanc,
-hérissé au bout de sa chaîne tendue, grondant férocement et se
-démenant, afin de se jeter sur l'attelage de son nouveau possesseur.
-Quant aux chiens de l'attelage, Matt leur avait donné quelques bonnes
-leçons, leçons appuyées d'un bâton, leur enseignant qu'il
-fallait laisser tranquille Croc-Blanc. Ils étaient, en ce moment,
-couchés à quelque distance, oublieux, apparemment, de l'existence
-même de leur acrimonieux compagnon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est un loup, et il n'y a nul moyen de l'apprivoiser! reprit
-Weedon Scott.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Gardons-nous, sur ce point, d'être trop absolus, objecta Matt.
-Peut-être, quoi que vous disiez, y a-t-il une part de chien en lui. Ce
-qui est certain, en tout cas, et je ne crains pas de l'affirmer...
-</p>
-
-<p>
-Ici Matt s'arrêta et secoua la tête d'un air entendu, en regardant
-le <i>Moosehide Mountain</i><a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a> comme pour lui confier son secret.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bon! ne soyez pas avare de votre science, dit Scott un peu
-aigrement, après quelques minutes d'attente. Quelle est votre idée?
-Crachez-nous cela.
-</p>
-
-<p>
-Matt retourna son pouce vers Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Loup ou chien, c'est tout un; celui-ci a déjà été
-apprivoisé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je dis oui. N'a-t-il pas déjà porté des harnais? Regardez à
-cette place, vous y verrez la marque qu'ils ont laissée sur sa
-poitrine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Matt, vous avez raison. C'était un chien de traîneau, avant que
-Beauty-Smith eût acquis l'animal.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et je ne vois pas d'obstacle à ce qu'il le redevienne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce qui vous le fait penser? demanda Scott avec vivacité.
-</p>
-
-<p>
-Mais, ayant considéré Croc-Blanc, il reprit un air désolé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous l'avons depuis deux semaines déjà et, s'il a fait des
-progrès, c'est en sauvagerie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il faudrait que vous me laissiez agir à mon gré. Il y a une chance
-encore que nous n'avons pas courue. C'est de le lâcher pour un
-moment.
-</p>
-
-<p>
-Scott eut un geste d'incrédulité.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, je sais, reprit Matt. Vous avez essayé déjà de le détacher,
-sans seulement parvenir à vous en approcher. Mais voilà, vous
-n'aviez pas de gourdin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, tentez le coup vous-même.
-</p>
-
-<p>
-Le conducteur de chiens prit un solide bâton et s'avança vers
-Croc-Blanc enchaîné, qui se mit aussitôt à observer le gourdin avec
-la même attention que prête un lion en cage à la cravache de son
-dompteur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Regardez-moi ses yeux, dit Matt. C'est un bon signe. Il n'est
-pas bête et se garde bien de s'élancer sur moi. Non, non, il n'est
-pas sot.
-</p>
-
-<p>
-Et comme l'autre main de l'homme s'approchait de son cou,
-Croc-Blanc se hérissa, gronda, mais se coucha par terre. Il fixait
-cette main du regard, sans perdre de vue celle qui tenait le gourdin
-suspendu, menaçant, au-dessus de sa tête. Matt détacha la chaîne du
-collier et revint en arrière.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc pouvait à peine croire qu'il était libre. Bien des mois
-s'étaient écoulés depuis qu'il appartenait à Beauty-Smith et,
-durant cette période, il n'avait jamais connu un moment de liberté.
-On le détachait seulement lorsqu'on le menait au combat et, celui-ci
-terminé, on l'enchaînait derechef.
-</p>
-
-<p>
-Il ne savait que faire de lui. Peut-être quelque nouvelle diablerie des
-dieux se préparait-elle à ses dépens. Il se mit à marcher lentement,
-précautionneusement, se tenant sans cesse sur ses gardes. Ce qui se
-passait là était sans précédent. À tout hasard il s'écarta des
-deux hommes qui l'observaient et se dirigea, à pas comptés, vers la
-cabane, où il entra. Rien n'arriva. Sa perplexité ne fit
-qu'augmenter. Il ressortit, fit une douzaine de pas en avant et
-regarda ses dieux, intensément.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne va-t-il pas s'échapper? interrogea Scott.
-</p>
-
-<p>
-Matt eut un mouvement des épaules.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est à risquer. C'est le seul moyen de nous renseigner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pauvre bête! murmura Scott, avec pitié. Ce qu'elle attend,
-c'est quelque signe d'humaine bonté.
-</p>
-
-<p>
-Et, ce disant, il alla vers la cabane. Il y prit un morceau de viande,
-qu'il revint jeter à Croc-Blanc, lequel bondit à distance,
-soupçonneux et attentif.
-</p>
-
-<p>
-À ce moment, un des chiens vit la viande et se précipita sur elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ici, Major! cria Scott.
-</p>
-
-<p>
-Mais l'avertissement venait trop tard. Déjà Croc-Blanc s'était
-élancé et avait frappé. Le chien roula sur le sol. Lorsqu'il se
-releva, le sang coulait, goutte à goutte, de sa gorge et traçait sur
-la neige une traînée rouge.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est trop de méchanceté! dit Scott. Mais la leçon est bonne.
-</p>
-
-<p>
-Matt s'était porté en avant pour châtier Croc-Blanc. Il y eut un
-nouveau bond, des dents brillèrent, une exclamation retentit. Puis
-Croc-Blanc, toujours grondant, se recula de plusieurs mètres, tandis
-que Matt, qui s'était arrêté, examinait sa jambe.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il a touché droit au but, annonça-t-il, en montrant la déchirure
-de son pantalon, celle du caleçon qui était dessous, et la tache de
-sang qui grandissait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n'y a pas d'espoir avec lui, je vous l'avais bien dit,
-prononça Scott, avec tristesse. Après toutes nos méditations à son
-sujet, la seule conclusion à laquelle nous arrivions est celle-ci...
-</p>
-
-<p>
-Tout en parlant, il avait, comme à regret, pris son revolver, en avait
-ouvert le barillet et s'était assuré que l'arme était chargée.
-Matt intercéda.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce chien a vécu dans l'Enfer, Mister Scott. Nous ne pouvons
-attendre de lui qu'il se transforme instantanément en un bel ange
-blanc. Donnons-lui du temps.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourtant, regardez Major.
-</p>
-
-<p>
-Matt se tourna vers le chien, qui gisait dans la neige, au milieu
-d'une flaque de sang, et se préparait à rendre son dernier soupir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La leçon est bonne, c'est vous-même qui l'avez dit, Mister
-Scott. Major a tenté de prendre sa viande à Croc-Blanc, il en est
-mort. C'était fatal. Je ne donnerais pas grand'chose d'un chien
-qui ne ferait pas respecter son droit en pareil cas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un droit tant que vous voudrez, mais il y a une limite!
-</p>
-
-<p>
-Matt s'entêta:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi aussi, j'ai mérité ce qui m'arrive. Avais-je besoin de le
-frapper? Laissons-le vivre, pour cette fois. S'il ne s'améliore
-pas, je le tuerai moi-même.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je te l'accorde, dit Scott, en mettant de côté son revolver.
-Dieu sait que je ne désire pas le tuer, ni le voir tuer! Mais il est
-indomptable. Laissons-le courir librement et voyons ce que de bons
-procédés peuvent faire de lui. Essayons cela.
-</p>
-
-<p>
-Scott marcha vers Croc-Blanc et commença à lui parler avec
-gentillesse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous y prenez mal, objecta Matt. Ne vous risquez pas sans un
-gourdin.
-</p>
-
-<p>
-Mais Scott secoua la tête, bien décidé à gagner la confiance de
-Croc-Blanc, qui demeurait soupçonneux. Quel événement se préparait?
-Il avait tué le chien du dieu, mordu le dieu qui était son compagnon.
-Un châtiment terrible ne pouvait manquer. Hérissé, montrant ses
-crocs, les yeux alertes, tout son être en éveil, il se tenait en
-garde. Le dieu n'avait pas de gourdin. Il souffrit qu'il
-s'approchât tout près de lui. La main du dieu s'avança et se mit
-à descendre sur sa tête. Il se courba et tendit ses nerfs.
-N'était-ce pas le danger qui prenait corps? Quelque trahison qui se
-préparait? Il connaissait les mains des dieux, leur puissance
-surnaturelle, leur adresse à frapper. Puis il n'avait jamais aimé
-qu'on le touchât. Il gronda, plus menaçant, tandis que la main
-continuait à descendre. Il ne désirait point mordre cependant et il
-laissa le péril inconnu s'approcher encore. Mais l'instinct de la
-conservation surgit, plus impérieux que sa volonté, et l'emporta.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott s'était cru assez vif et adroit pour éviter, le cas
-échéant, toute morsure. Il ignorait la rapidité déconcertante avec
-laquelle, pareil au serpent qui se détend, frappait Croc-Blanc. Il
-poussa un cri, en sentant qu'il était atteint, et prit sa main
-blessée dans son autre main.
-</p>
-
-<p>
-Matt était entré dans la cabane et en sortait avec un fusil.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ici, Matt! cria Scott. Que prétendez-vous?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous ai fait une promesse, tout à l'heure répondit Matt,
-froidement. Je vais la tenir. J'ai dit que je le tuerais moi-même, à
-son prochain méfait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, ne le tuez pas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le tuerai, ne vous déplaise! Regardez plutôt...
-</p>
-
-<p>
-C'était maintenant au tour de Scott de plaider pour Croc-Blanc.
-Comment aurait-il pu s'amender en aussi peu de temps? On ne pouvait
-déjà jeter le manche après la cognée. C'est lui Scott, qui
-s'était montré imprudent. Il était seul coupable.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc, durant ce colloque, demeurait hérissé et agressif,
-décidé toujours à lutter contre le châtiment de plus en plus
-terrible qu'il avait conscience d'avoir encouru. Sans doute un
-traitement qui serait l'égal de celui que lui avait, un jour,
-infligé Beauty-Smith se préparait. Ce n'était plus toutefois vers
-Scott, mais vers Matt qu'il menaçait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si je vous écoute, dit Matt, c'est moi qui vais être dévoré.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas du tout, c'est à votre fusil, non à vous, qu'il en veut.
-Voyez comme il est intelligent! Il sait, comme vous et moi, ce qu'est
-une arme à feu. Baissez votre fusil!
-</p>
-
-<p>
-Matt obéit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Étonnant, en effet, s'exclama-t-il. Maintenant il ne dit plus
-rien. Cela vaut la peine de renouveler l'expérience.
-</p>
-
-<p>
-Matt reprit son fusil, qu'il avait déposé contre la cabane, et
-Croc-Blanc de se remettre aussitôt à gronder. Matt reposa le fusil,
-fit mine de s'en éloigner, et les lèvres de Croc-Blanc redescendirent
-sur ses dents.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maintenant, dit Scott, faites jouer votre arme.
-</p>
-
-<p>
-Matt revint vers le fusil, le prit et le porta lentement à son épaule.
-Le grondement et l'agitation recommencèrent, pour arriver à leur
-paroxysme lorsque le canon du fusil se mit à descendre et que
-Croc-Blanc vit qu'on le couchait en joue. À l'instant même où
-l'arme fut à son niveau, il fit un bond de côté et s'enfuit dans
-la cabane. Matt arrêta là l'expérience. Abandonnant son fusil, il
-se tourna vers son patron et dit avec solennité:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis de votre avis, Mister Scott. Ce chien est trop intelligent
-pour être tué.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a>«Montagne de la Peau-d'Élan». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XX">XX</a></h4>
-
-<h4>LE MAÎTRE D'AMOUR</h4>
-
-<p>
-Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que Croc-Blanc avait
-été libéré. La main qui lui avait rendu sa liberté était
-maintenant enveloppée d'un bandage, cachée par un pansement et
-soutenue par une écharpe, afin d'arrêter le sang.
-</p>
-
-<p>
-Comme Scott s'approchait de lui, il fit entendre son grondement, qui
-signifiait qu'il ne voulait pas se soumettre au châtiment mérité.
-Car cette idée ne l'avait pas abandonné depuis la veille. Déjà,
-dans le passé, il avait subi des châtiments retardés. Or, il avait
-commis un sacrilège qualifié, en enfonçant ses dents dans la chair
-sacrée d'un dieu, d'un dieu à peau blanche, supérieur aux autres!
-Il était dans l'ordre des choses et dans la coutume des dieux que
-cet acte fût terriblement payé.
-</p>
-
-<p>
-Le dieu, s'étant avancé, s'assit à quelques pas de lui. Rien de
-dangereux en cela. Quand les dieux punissent, ils sont toujours debout.
-D'ailleurs, le dieu n'avait ni gourdin, ni fouet, ni arme à feu.
-Lui-même, en outre, était libre. Point de chaîne, ni de bâton, pour
-le retenir. Il lui était loisible de, s'échapper et de se mettre en
-sûreté, s'il y avait lieu.
-</p>
-
-<p>
-Le dieu était resté tranquille et n'ayant esquissé aucun mouvement,
-le grondement commencé reflua dans la gorge de Croc-Blanc et expira.
-Alors le dieu parla. Le poil se dressa sur le cou de Croc-Blanc, et le
-grondement se précipita en avant. Mais le dieu continua à ne faire
-aucun geste hostile et à parler paisiblement. Il parlait sans arrêt,
-avec douceur et sans hâte. Jamais nul n'avait parlé ainsi à
-Croc-Blanc, avec autant de charme dans la voix, et il sentit quelque
-chose, il ne savait quoi, remuer en lui. En dépit des préventions de
-son instinct, une certaine confiance le poussa vers ce dieu; il lui
-sembla qu'il était en sécurité en sa compagnie.
-</p>
-
-<p>
-Au bout d'un long moment, le dieu se leva et entra dans la cabane.
-Lorsqu'il en sortit, Croc-Blanc l'examina minutieusement et la
-crainte lui revint. Mais le dieu n'avait encore ni arme, ni gourdin;
-il ne cachait rien derrière son dos, de sa main blessée, et, dans son
-autre main, il tenait un petit morceau de viande.
-</p>
-
-<p>
-Le dieu était revenu s'asseoir à la même place que tout à
-l'heure. Croc-Blanc dressa ses oreilles et regarda avec soupçon,
-alternativement, le dieu et la viande, prêt à bondir au loin, à la
-moindre alerte. Mais le châtiment était retardé. Le dieu se
-contentait de lui tendre, proche du museau, le morceau de viande, qui ne
-semblait dissimuler rien de dangereux. Les dieux, cependant, ont tous
-les pouvoirs et une trahison, savamment machinée, pouvait se cacher
-derrière cette viande, inoffensive en apparence. Malgré les gestes
-aimables avec lesquels elle lui était offerte, il était plus sage de
-n'y pas toucher. L'expérience du passé avait prouvé, surtout avec
-les femmes des Indiens, que viande et châtiment se mêlaient souvent,
-d'une façon déplorable.
-</p>
-
-<p>
-Le dieu finit par jeter la viande dans la neige, aux pieds de
-Croc-Blanc, qui la flaira avec attention, sans la regarder. Les yeux
-étaient toujours pour le dieu. Rien n'arriva encore. Le dieu lui
-offrit un second morceau. Il refusa à nouveau de le prendre et, de
-nouveau, le dieu le lui jeta. Ceci fut répété un grand nombre de
-fois. Mais un moment arriva où le dieu refusa de jeter le morceau. Il
-le garda dans sa main et, fermement, le lui présenta.
-</p>
-
-<p>
-La viande était bonne, et Croc-Blanc avait faim. Pas à pas, avec
-d'infinies précautions, il s'approcha. Puis il se décida. Sans
-quitter le dieu du regard, les oreilles couchées, le poil
-involontairement dressé en crête sur son cou, un sourd grondement
-roulant dans son gosier, afin d'avertir qu'il se tenait sur ses
-gardes et ne prétendait pas être joué, il allongea la tête et prit
-le morceau, le mangea. Rien n'arriva. Morceau par morceau, il mangea
-toute la viande et, toujours, rien n'arrivait. Le châtiment était
-encore différé.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc lécha ses babines et attendit. Le dieu s'avança et parla
-à nouveau, avec bonté. Puis il étendit la main. La voix inspirait la
-confiance, mais la main inspirait la crainte. Croc-Blanc se sentait
-tiraillé violemment par deux impulsions opposées. Il se décida pour
-un compromis, grondant et couchant ses oreilles, mais ne mordant pas. La
-main continua à descendre, jusqu'à toucher l'extrémité de ses
-poils, tout hérissés. Il recula et elle le suivit, pressant davantage
-contre lui. Il frissonnait et voulait se soumettre, mais il ne pouvait
-oublier en un jour tout ce que les dieux lui avaient fait souffrir. Puis
-la main s'éleva et redescendit alternativement, en une caresse. Il
-suivit ses mouvements, en se taisant et en grondant tour à tour, car
-les véritables intentions du dieu n'apparaissaient pas nettement
-encore. La caresse se fit plus douce; elle frotta la base des oreilles
-et le plaisir éprouvé s'en accrut.
-</p>
-
-<p>
-Matt, à ce moment, sortit de la cabane, tenant une casserole d'eau
-grasse qu'il venait vider au-dehors.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'en suis éplapourdi! s'écria-t-il en apercevant Scott.
-</p>
-
-<p>
-Et, comme celui-ci continuait à caresser Croc-Blanc:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes peut-être un ingénieur très expert. Mais vous avez
-manqué votre vocation, qui était, encore petit garçon, de vous
-engager dans un cirque, comme dompteur de bêtes!
-</p>
-
-<p>
-En entendant Matt, Croc-Blanc s'était aussitôt reculé. Il grondait
-vers lui, mais non plus vers Scott, qui le rejoignit, remit sa main sur
-la tête de l'animal et le caressa comme avant.
-</p>
-
-<p>
-C'était le commencement de la fin, de la fin, pour Croc-Blanc, de son
-ancienne vie et du règne de la haine. Une autre existence, immensément
-belle, était pour lui à son aurore. Il faudrait sans doute, de la part
-de Weedon Scott, beaucoup de soins et de patience pour la réaliser. Car
-Croc-Blanc n'était plus le louveteau, issu du Wild sauvage, qui
-s'était donné Castor-Gris pour seigneur, et dont l'argile était
-prête à prendre la forme qu'on lui destinerait. Il avait été
-formé et durci dans la haine; il était devenu un être de fer, de
-prudence et de ruse. Il lui fallait maintenant refluer tout entier, sous
-la pression d'une puissance nouvelle, qui était l'Amour. Weedon
-Scott s'était donné pour tâche de réhabiliter Croc-Blanc, ou
-plutôt de réhabiliter l'humanité du tort qu'elle lui avait fait.
-C'était pour Scott une affaire de conscience. La dette de l'homme
-envers l'animal devait être payée.
-</p>
-
-<p>
-Tout d'abord Croc-Blanc ne vit en son nouveau dieu qu'un dieu
-préférable à Beauty-Smith. C'est pourquoi, une fois détaché, il
-resta. Et, pour prouver sa fidélité, il se fit de lui-même le gardien
-du bien de son maître. Tandis que les chiens du traîneau dormaient, il
-veillait et rôdait autour de la maison. Le premier visiteur nocturne
-qui se présenta pour voir Scott dut livrer combat à Croc-Blanc, avec
-un gourdin, jusqu'à ce que Scott vînt le secourir. Bientôt
-Croc-Blanc apprit à juger les gens. L'homme qui venait droit et ferme
-vers la porte de la maison, on pouvait le laisser passer, tout en le
-surveillant jusqu'au moment où, la porte s'étant ouverte, il avait
-reçu le salut du maître. Mais l'homme qui se présentait sans faire
-de bruit, avec une démarche oblique et hésitante, regardant avec
-précaution et semblant chercher le secret, celui-là ne valait rien. Il
-n'avait qu'une chose à faire, s'enfuir en vitesse et sans
-demander son reste.
-</p>
-
-<p>
-Scott continuait, chaque jour, à choyer et à caresser Croc-Blanc, qui
-prit goût, de plus en plus, à ses caresses. Quand la main le touchait,
-il grondait toujours, mais c'était l'unique son que put émettre
-son gosier, la seule note que sa gorge eût appris à proférer. Il eût
-voulu l'adoucir, mais il n'y parvenait pas. Et pourtant, dans ce
-grondement, l'oreille attentive de Scott arrivait à discerner comme
-un ronron. Lorsque son dieu était près de lui, Croc-Blanc ressentait
-une joie ardente; si le dieu s'éloignait, l'inquiétude lui
-revenait, un vide s'ouvrait en lui et l'oppressait comme un néant.
-Dans le passé, il avait eu pour but unique son propre bien-être et
-l'absence de toute peine. Il en allait, maintenant, différemment.
-Dès le lever du jour, au lieu de rester couché dans le coin bien chaud
-et bien abrité, où il avait passé la nuit, il s'en venait attendre,
-sur le seuil glacé de la cabane, durant des heures entières, le
-bonheur de voir la face de son dieu, d'être amicalement touché par
-ses doigts et de recevoir une affectueuse parole. Sa propre incommodité
-ne comptait plus. La viande, la viande même, passait au second plan, et
-il abandonnait son repas commencé, afin d'accompagner son maître,
-s'il le voyait partir pour la ville.
-</p>
-
-<p>
-C'était un vrai dieu, un dieu d'amour, qu'il avait rencontré et
-il s'épanouissait à ses chauds rayons. Adoration silencieuse et sans
-expansion extérieure. Car il avait été trop longtemps malheureux et
-sans joie, pour savoir exprimer sa joie; trop longtemps il avait vécu
-replié sur lui-même, pour pouvoir s'épandre. Parfois, quand son
-dieu le regardait et lui parlait, une sorte d'angoisse semblait
-l'étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce
-qu'il sentait.
-</p>
-
-<p>
-Il ne tarda pas à comprendre qu'il devait laisser en repos les chiens
-de son maître. Après leur avoir fait reconnaître sa maîtrise sur eux
-et sa supériorité d'ancien chef de file, il ne les troubla plus.
-Mais ils devaient s'effacer devant lui, quand il passait, et lui
-obéir en tout ce qu'il exigeait. Pareillement, il tolérait Matt,
-comme étant une propriété de son maître. C'était Matt qui, le
-plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que
-cette nourriture lui venait de son maître. Ce fut Matt aussi qui tenta
-le premier de lui mettre des harnais et de l'atteler au traîneau, en
-compagnie des autres chiens. Matt n'y réussit pas. Il ne se soumit
-qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta,
-par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail, qui était la
-volonté de son maître. Il ne fut satisfait, toutefois, qu'après
-avoir repris, en dépit de Matt qui ignorait ses capacités, son ancien
-rôle de chef de file.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;S'il m'est permis, dit Matt un jour, d'expectorer ce qui est
-en moi, je mets en fait, Mister Scott, que vous fûtes bien inspiré en
-payant pour ce chien le prix que vous en avez donné. Vous avez
-proprement roulé Beauty-Smith, abstraction faite des coups de poing
-dont vous l'avez gratifié.
-</p>
-
-<p>
-Pour toute réponse, Weedon Scott fit briller dans ses yeux gris un
-éclair de l'ancienne colère et murmura, à part lui: «La brute!»
-</p>
-
-<p>
-Au printemps suivant, Croc-Blanc eut une grande émotion. Le maître
-d'amour disparut. Divers emballages et paquetages avaient précédé
-son départ. Mais Croc-Blanc ignorait ce que signifiaient ces choses et
-ne s'en rendit compte que par la suite.
-</p>
-
-<p>
-Cette nuit-là, vainement, sur le seuil de la cabane, il attendit le
-retour du maître. À minuit, le vent glacial qui soufflait le
-contraignit à chercher en arrière un abri; il sommeilla quelque peu.
-Mais, vers deux heures du matin, son anxiété le reprit. Il revint
-s'étendre sur le seuil glacé, les oreilles tendues, à l'écoute
-du pas familier. Le matin, la porte s'ouvrit et Matt sortit. Il le
-regarda pensivement.
-</p>
-
-<p>
-Matt n'avait aucun moyen d'expliquer à l'animal ce que celui-ci
-désirait connaître. Les jours s'écoulaient et le maître ne
-revenait pas. Croc-Blanc, qui jusque-là n'avait jamais eu de maladie,
-tomba malade, tellement malade que Matt dut le traîner à
-l'intérieur de la cabane. Puis, dans la prochaine lettre qu'il
-écrivit à Scott, il ajouta un post-scriptum à ce sujet.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott se trouvait à <i>Circle City</i><a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a> lorsqu'il lut: «Ce
-damné loup ne veut plus travailler; il ne prétend pas manger. Je ne
-sais que faire de lui. Il voudrait connaître ce que vous êtes devenu
-et je ne sais comment le lui dire. Je crois qu'il est en train de
-mourir.»
-</p>
-
-<p>
-Les renseignements étaient exacts. Croc-Blanc, s'il lui arrivait de
-sortir, se laissait rosser, à tour de rôle, par tous les chiens de
-l'attelage. Dans la cabane, il gisait sur le plancher, près du
-poêle, sans accepter de nourriture. Que Matt lui parlât gentiment ou
-jurât après lui, c'était tout un. Il se contentait de tourner vers
-l'homme ses tristes yeux, puis laissait retomber sa tête sur ses
-pattes de devant et ne bougeait plus.
-</p>
-
-<p>
-Alors une nuit vint où Matt, qui lisait à mi-voix, en faisant remuer
-ses lèvres, tressaillit. Croc-Blanc avait sourdement gémi, puis
-s'était dressé, les oreilles levées vers la porte, et écoutait
-intensément. Un moment après, un bruit de pas se fit entendre et, la
-porte s'étant ouverte, Weedon Scott entra. Les deux hommes se
-serrèrent la main. Puis Scott regarda autour de lui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où est le loup? demanda-t-il.
-</p>
-
-<p>
-Il découvrit Croc-Blanc, qui s'était à nouveau étendu près du
-poêle et qui n'avait pas bondi vers lui, comme eût fait un chien
-ordinaire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sainte fumée! s'exclama Matt, regardez s'il remue la queue.
-Ça n'arrête pas.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott appela Croc-Blanc, qui vint aussitôt, sans exubérance.
-Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une
-lumière. Scott s'accroupit sur ses talons, bien en face de lui, et
-commença à lui caresser savamment la base des oreilles, le cou, les
-épaules, toute l'épine dorsale. Croc-Blanc reprit son grondement
-doux; puis, portant subitement sa tête en avant, il alla l'enfouir
-entre le bras et les côtes de son maître, cachant son bonheur et se
-dodelinant.
-</p>
-
-<p>
-Avec le retour du maître aimé, Croc-Blanc se rétablit rapidement. Il
-ne sortit pas de la cabane durant deux nuits et un jour. Quand il
-reparut dehors, les autres chiens, qui avaient oublié sa force
-naturelle, ne se souvenant que de sa faiblesse dernière, se jetèrent
-sur lui. Leur déroute ne se fit pas attendre. Ils s'enfuirent en
-hurlant et ne revinrent que le soir, un à un, humbles et rampants, pour
-témoigner de leur soumission.
-</p>
-
-<p>
-Assez longtemps après, Scott et Matt étaient, une nuit, assis l'un en
-face de l'autre, s'adonnait à une partie de cartes, préliminaire
-habituel du coucher. Ils entendirent au dehors un grand cri et des
-grondements sauvages.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le loup, dit Matt, est après quelqu'un!
-</p>
-
-<p>
-Les durant deux hommes prirent la lampe et s'élancèrent. Ils
-trouvèrent un autre homme étendu sur le dos, dans la neige. Ses bras
-étaient repliés l'un sur l'autre, et il s'en servait pour
-protéger sa face et sa gorge. Le besoin s'en faisait sentir, car
-Croc-Blanc était dans une rage folle, combattant méchamment et
-poussant son attaque aux endroits les plus vulnérables. De l'épaule
-au poignet, les manches étaient lacérées et la chemise de flanelle
-bleue n'était plus qu'un haillon. Les bras eux-mêmes étaient
-horriblement déchirés et le sang en coulait à flots.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott saisit Croc-Blanc par le cou et l'entraîna, se
-débattant comme un diable. Pendant ce temps, Matt aidait l'homme à
-se relever. Celui-ci, en abaissant ses bras, découvrit la bestiale
-figure de Beauty-Smith. Matt recula, comme s'il avait touché un
-charbon ardent. Beauty-Smith clignota des yeux à la lumière de la
-lampe, regarda autour de lui et, en apercevant Croc-Blanc que Scott
-tentait d'apaiser, donna de nouveaux signes de terreur.
-</p>
-
-<p>
-Matt, au même moment, remarqua deux objets tombés dans la neige. Il
-les examina et reconnut une chaîne d'acier et un fort gourdin. Il les
-montra à Weedon Scott qui secoua la tête, sans rien dire. Puis il posa
-sa main sur l'épaule de Beauty-Smith, tout tremblant, et le fit
-pirouetter sur lui même.
-</p>
-
-<p>
-Pas un mot ne fut échangé.
-</p>
-
-<p>
-Quand le dieu de haine fut parti, le dieu d'amour caressa Croc-Blanc
-et lui parla.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On a essayé de vous voler, hein? Et vous n'avez pas voulu. Bien,
-bien; il s'était trompé, n'est-ce pas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il a dû croire, à l'accueil qu'il a reçu, qu'une légion de
-démons l'assaillait! ricana Matt.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc, encore agité et le poil hérissé, grondait toujours. Puis,
-lentement, ses poils retombèrent et un doux ronron se mit à ronfler
-dans sa gorge.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a>Ou Cercle Cité, la «Ville de Cercle Arctique». (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXI">XXI</a></h4>
-
-<h4>LE LONG VOYAGE</h4>
-
-<p>
-C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût,
-qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le
-savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis
-qu'il soupait avec Scott.
-</p>
-
-<p>
-Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte,
-douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la
-plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était
-pas encore envolé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit
-Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait
-une arrière-pensée différente de ses paroles.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup
-en Californie?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large,
-poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me
-ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne
-mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt.
-</p>
-
-<p>
-Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement
-interrogateur lui succéda encore.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est incontestable, reprit Matt, qu'il a des pensées que nous
-ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement.
-</p>
-
-<p>
-Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le
-dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers
-objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible
-de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour
-Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et,
-comme la première, il l'abandonnerait derrière lui.
-</p>
-
-<p>
-Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups.
-Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le
-Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu,
-quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la
-veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait
-son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur.
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière
-sa cloison.
-</p>
-
-<p>
-Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné
-que maintenant il ne meure pour de bon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une
-femme!
-</p>
-
-<p>
-Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son
-maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher.
-Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la
-valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et
-ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent
-les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de
-Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et,
-appelant Croc-Blanc, le fit entrer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de
-l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne
-pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement
-d'adieu. Ce sera le dernier.
-</p>
-
-<p>
-Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux
-du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hé! Il siffle! cria Matt.
-</p>
-
-<p>
-Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de
-devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de
-derrière.
-</p>
-
-<p>
-Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé
-bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs
-reniflements.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils
-descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez
-savoir comment il se conduit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci...
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les
-chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa
-désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées;
-puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à
-s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives.
-</p>
-
-<p>
-L'<i>Aurora</i> était le premier bateau de l'année qui quittait le
-Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en
-retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable
-détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été
-enragés à venir.
-</p>
-
-<p>
-Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se
-préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette
-étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à
-deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur
-le pont, Croc-Blanc attendait.
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils
-avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses
-oreilles, mais toujours immobile.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt.
-</p>
-
-<p>
-Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt
-courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe,
-tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se
-laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte
-obéissance.
-</p>
-
-<p>
-Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des
-coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa
-sa main sous le ventre de l'animal.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout
-balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres.
-</p>
-
-<p>
-Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante
-sirène de l'<i>Aurora</i> annonçait le départ. Des hommes se mettaient en
-mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate,
-s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir.
-Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec
-moi, voyez.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à
-vous, sur lui.
-</p>
-
-<p>
-Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins,
-quand viendront les chaleurs.
-</p>
-
-<p>
-L'échelle enlevée, l'<i>Aurora</i> se balança et s'éloigna du rivage.
-Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers
-Croc-Blanc:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez...
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXII">XXII</a></h4>
-
-<h4>LA TERRE DU SUD</h4>
-
-<p>
-Croc-Blanc reprit terre à San-Francisco. Il fut stupéfait. Toujours il
-avait associé volonté d'agir et puissance d'agir. Et jamais les
-hommes blancs ne lui avaient paru des dieux aussi merveilleux que depuis
-qu'il trottait sur le lisse pavé de la grande ville. Les cabanes,
-faites de bûches de bois, qu'il avait connues, faisaient place à de
-grands bâtiments, hauts comme des tours. Les rues étaient pleines de
-périls inconnus: camions, voitures, automobiles. De grands et forts
-chevaux traînaient d'énormes chariots. Sous des câbles monstrueux,
-tendus en l'air, des cars électriques filaient rapidement et
-cliquetaient, à travers le brouillard, hurlant leur instante menace,
-comme font les lynx, dans les forêts du Nord.
-</p>
-
-<p>
-Toutes ces choses étaient autant de manifestations de puissance. À
-travers elles, derrière elles, l'homme contrôlait et gouvernait.
-C'était colossal et terrifiant. Croc-Blanc eut peur, comme jadis,
-lorsque arrivant du Wild au camp de Castor-Gris, quand il était petit,
-il avait senti sa faiblesse devant les premiers ouvrages des dieux. Et
-quelle innombrable quantité de dieux il voyait maintenant! Leur foule
-affairée lui donnait le vertige. Le tonnerre des rues l'assourdissait
-et leur incessant mouvement, torrentueux et sans fin, le bouleversait.
-Jamais autant il n'avait senti sa dépendance du dieu d'amour. Il le
-suivait, collé sur ses talons, quoi qu'il dût advenir.
-</p>
-
-<p>
-Une nouvelle épreuve l'attendait qui, longtemps par la suite, demeura
-comme un cauchemar dans son cerveau et dans ses rêves. Après qu'ils
-eurent, tous deux, traversé la ville, ils arrivèrent dans une gare
-pleine de wagons où Croc-Blanc fut abandonné par son maître (il le
-crut du moins) et enchaîné dans un fourgon, au milieu d'un
-amoncellement de malles et de valises. Là commandait un dieu trapu et
-herculéen, qui faisait grand bruit et, en compagnie d'autres dieux,
-traînait, poussait, portait les colis, qu'il recevait ou débarquait.
-Croc-Blanc, dans cet <i>inferno</i>, ne reprit ses esprits qu'en
-reconnaissant, près de lui, les sacs de toile qui enfermaient les
-effets de son maître. Alors il se mit à monter la garde sur ces
-paquets.
-</p>
-
-<p>
-Au bout d'une heure, Weedon Scott apparut.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il était temps que vous veniez; grogna le dieu du fourgon. Votre
-chien ne prétend pas me laisser mettre un doigt sur vos colis.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fut emmené hors du fourgon. Il fut très étonné. La cité
-fantastique avait disparu. On l'avait enfermé dans une chambre qui
-était semblable à celle d'une maison et, à ce moment, la cité
-était autour de lui. Depuis, la cité s'était éclipsée. Sa rumeur
-ne bruissait plus à ses oreilles. Mais une souriante campagne,
-l'entourait, baignée de paix, de silence et de soleil. Il
-s'ébahit, durant un bon moment, de la transformation. Puis il accepta
-le fait comme une manifestation de plus du pouvoir, souvent
-incompréhensible, de ses dieux. Cela ne regardait qu'eux.
-</p>
-
-<p>
-Une voiture attendait. Un homme et une femme s'approchèrent. Puis les
-bras de la femme se levèrent et entourèrent vivement le cou du
-maître. C'était là un acte hostile, Croc-Blanc se mit à gronder
-avec rage.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>All right!</i> mère, dit Scott, s'écartant aussitôt et empoignant
-l'animal. Il a cru que vous me vouliez du mal et c'est une chose
-qu'il ne peut supporter.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne pourrai donc vous embrasser, mon fils, qu'en l'absence de
-votre chien! dit-elle en riant, quoiqu'elle fût encore pâle et
-défaite de la frayeur qu'elle avait éprouvée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous lui apprendrons bientôt à se mieux comporter.
-</p>
-
-<p>
-Et comme Croc-Blanc, l'œil fixe, continuait à gronder:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Couché, Sir! Couché!
-</p>
-
-<p>
-L'animal obéit, à contrecœur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maintenant, mère!
-</p>
-
-<p>
-Scott ouvrit ses bras, sans quitter du regard Croc-Blanc, toujours
-hérissé et qui fit mine de se redresser.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À bas! À bas! répéta Scott.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc se laissa retomber. Il surveilla des yeux, avec anxiété, la
-répétition de l'acte hostile. Aucun mal n'en résulta, pas plus
-que de l'embrassade, qui se produisit ensuite, du dieu inconnu.
-</p>
-
-<p>
-Alors les sacs furent chargés sur la voiture, où montèrent le dieu
-d'amour et les dieux étrangers. Croc-Blanc suivit en trottant,
-vigilant et hérissé, signifiant ainsi aux chevaux qu'il veillait sur
-le maître emporté par eux, si rapidement, sur le sol.
-</p>
-
-<p>
-Un quart d'heure après, la voiture franchissait un portail de pierre
-et s'engageait sur une belle avenue, bordée de noyers qui la
-recouvraient de leurs arceaux. À droite et à gauche, s'étendaient
-de vastes et vertes pelouses, semées de grands chênes, aux puissantes
-ramures. Au delà, en un pittoresque contraste, des prairies aux foins
-mûrs, dorés et roussis par le soleil. Des collines brunes, couronnées
-de hauts pâturages, fermaient l'horizon. À l'extrémité de
-l'avenue s'élevait, à flanc de coteau, une maison aux nombreuses
-fenêtres et au porche profond.
-</p>
-
-<p>
-D'admirer tout ce beau paysage Croc-Blanc n'eut point le loisir, car
-la voiture avait à peine pénétré dans le domaine qu'un gros chien
-de berger, au museau pointu et aux yeux brillants, l'assaillait, fort
-irrité et à bon droit, contre l'intrus.
-</p>
-
-<p>
-Le chien, se jetant entre lui et le maître, se mit en devoir de le
-chasser. Croc-Blanc, hérissant son poil, s'élançait déjà pour sa
-mortelle et silencieuse riposte, lorsqu'il s'arrêta brusquement,
-les pattes raides, troublé et se refusant au contact. Le chien était
-une femelle, et la loi de sa race interdisait à Croc-Blanc de
-l'attaquer. L'instinct du loup reparaissait et son devoir était de
-lui obéir. Mais il n'en était pas de même de la part du chien de
-berger. Son instinct, à lui, était la haine ardente du Wild.
-Croc-Blanc était un loup, le maraudeur héréditaire qui faisait sa
-proie des troupeaux et qu'il convenait, depuis des générations, de
-combattre.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que Croc-Blanc retenait son élan, la chienne bondit sur lui et
-enfonça ses crocs dans son épaule. Il gronda involontairement, et ce
-fut tout. Il se détourna et tenta seulement de l'éviter. Mais la
-chienne s'acharnait et, le poursuivant, de-ci de-là, ne lui laissait
-aucun répit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ici, Collie! appela l'homme étranger qui était dans la voiture.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott se mit à rire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Père, ne vous inquiétez pas. Il fait son éducation. Mieux vaut
-qu'il commence dès à présent.
-</p>
-
-<p>
-La voiture continuait à rouler et toujours Collie bloquait la route à
-Croc-Blanc, refusant, malgré ses ruses et ses détours, de le laisser
-passer. Le maître aimé allait disparaître. Alors, désespéré,
-Croc-Blanc, se souvenant d'un de ses vieux modes de combat, donna à
-son adversaire une violente poussée de l'épaule. En une seconde; la
-chienne fut culbutée et, tandis qu'elle poussait des cris perçants,
-Croc-Blanc détalait pour rejoindre la voiture qu'il trouva arrêtée
-au seuil de la maison.
-</p>
-
-<p>
-Là, il subit une nouvelle attaque. Un chien de chasse bondit sur lui de
-côté, sans qu'il le vît, et si impétueusement qu'il ne put
-résister au choc et roula par terre, sens dessus dessous. Aussitôt
-relevé, il bondit à son tour, en proie à une rage folle, et c'en
-était fait du chien si Collie, remise sur ses pattes, ne fût revenue,
-de plus en plus furieuse contre le brigand du Wild. Elle fonça, à
-angle droit, sur Croc-Blanc qui, pour la seconde fois, fut renversé sur
-le sol.
-</p>
-
-<p>
-À ce moment Weedon Scott intervint. Il se saisit de Croc-Blanc, tandis
-que son père appelait les chiens.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà, dit Scott, une chaude réception pour un pauvre loup de
-l'Arctique. Il est connu pour n'avoir été jeté bas qu'une seule
-fois dans sa vie, et il vient de l'être ici, deux fois, en trente
-secondes.
-</p>
-
-<p>
-D'autres dieux étrangers étaient sortis de la maison. Un certain
-nombre d'entre eux restèrent à distance respectueuse. Mais deux
-femmes recommencèrent l'acte hostile de se suspendre au cou du
-maître. Croc-Blanc cependant toléra cet acte, aucun mal ne semblant,
-décidément, en provenir et les bruits que les femmes-dieux faisaient
-avec leur bouche ne paraissant pas menaçants. Tous les dieux présents
-se mirent ensuite en frais de gentillesses envers lui. Mais il les
-avertit, avec un grondement, de se montrer prudents, et le maître fit
-de même avec sa bouche, tout en le tapotant amicalement sur la tête.
-</p>
-
-<p>
-Les dieux montèrent ensuite l'escalier du perron, afin d'entrer
-dans la maison. Une des femmes-dieux avait passé ses bras autour du cou
-de Collie et la calmait avec des caresses. Mais Collie demeurait
-grinçante et surexcitée, comme outragée par la présence tolérée de
-ce loup, et persuadée intérieurement que les dieux étaient dans leur
-tort. Dick, le chien, avait été se coucher en haut de l'escalier et,
-lorsque passa Croc-Blanc, collé aux talons de son maître, il gronda
-vers lui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous, venez, loup! dit Scott. C'est vous qui allez entrer.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc entra, les pattes raides, la queue droite et fière, sans
-perdre Dick des yeux, afin de se garer d'une attaque de flanc, prêt
-aussi à faire face à tout danger qui pourrait fondre de l'intérieur
-de la maison. Rien de redoutable ne se produisit. Puis il examina tout,
-autour de lui, et cela fait, se coucha, avec un grognement de
-satisfaction, aux pieds de son maître. Mais il demeura l'oreille aux
-aguets. Qui sait quels périls l'épiaient peut-être, sous ce grand
-toit de la maison, qui pesait sur sa tête comme le plafond d'une
-trappe?
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXIII">XXIII</a></h4>
-
-<h4>LE DOMAINE DU DIEU</h4>
-
-<p>
-Non seulement Croc-Blanc était capable, par sa nature, de s'adapter
-aux gens et aux choses, mais il raisonnait et comprenait la nécessité
-de cette adaptation. Ici, à <i>Sierra-Vista</i> (c'était le nom du domaine
-du juge Scott, père de Weedon Scott), il se sentit rapidement chez lui.
-</p>
-
-<p>
-Dick, après quelques bouderies et formalités, s'était résigné à
-accepter la présence du loup, imposée par ses maîtres. Même il
-n'aurait pas mieux demandé que de devenir son ami. Mais Croc-Blanc ne
-se souciait pas d'aucune amitié de ses semblables. Il avait toujours
-vécu hors de son espèce et désirait y demeurer. Les avances de Dick
-n'eurent point de succès, et il les repoussa. Le bon chien renonça
-à son idée et ne prit pas garde à Croc-Blanc, désormais, plus que
-celui-ci ne prenait garde à lui.
-</p>
-
-<p>
-Il n'en fut pas de même avec Collie. Si elle tolérait Croc-Blanc,
-qui était sous la protection des dieux, elle ne pouvait se résigner à
-le laisser en paix. Trop de loups avaient ravagé les troupeaux et
-combattu contre ses ancêtres pour qu'elle le pût ainsi oublier.
-Prenant avantage de son sexe, elle ne perdait aucune occasion de le
-maltraiter, de ses dents pointues. Croc-Blanc tendait patiemment la
-fourrure protectrice de son épaule, puis reprenait sa marche, calme et
-digne. Si elle mordait trop fort, il courait en cercle, en détournant
-la tête, irrité, mais impassible. Il finit par prendre l'habitude,
-quand il la voyait venir, de se lever et de s'en aller, en lui cédant
-aussitôt la place.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc, dans sa vie nouvelle, avait beaucoup à apprendre. Tout
-était, ici, beaucoup plus compliqué que sur la Terre du Nord. De même
-que Castor-Gris, le maître avait une famille, qui partageait sa
-nourriture, son feu, ses couvertures, et qui devait être respectée
-comme lui-même. Et elle était bien plus nombreuse que celle de
-l'Indien. Il y avait d'abord, avec sa femme, le juge Scott, père de
-Weedon. Puis les deux sœurs de celui-ci, Beth et Mary; puis sa femme
-Alice, et encore ses enfants, Weedon et Maud, un garçon de quatre ans
-et une fille de six. Croc-Blanc, sans pouvoir comprendre quels liens de
-parenté unissaient au dieu d'amour tout ce monde, consentit à se
-laisser caresser par chacun. Il apprit aussi à jouer avec les enfants
-qu'il voyait être particulièrement chers au maître, et oublia en
-leur faveur toutes les méchancetés et toutes les tyrannies qu'il
-avait subies de la part des enfants indiens. Il supportait, avec
-conscience, toutes leurs folies et, s'ils l'ennuyaient trop, il
-s'écartait d'eux avec dignité. Il finit même par les aimer. Mais
-personne ne put jamais tirer de lui le moindre ronronnement. Le ronron
-était pour le maître seul.
-</p>
-
-<p>
-Quant aux domestiques, un traitement différent devait leur être
-appliqué. Croc-Blanc les tolérait, comme étant une propriété de son
-maître; ils cuisinaient et lavaient les plats, et accomplissaient
-diverses autres besognes, juste comme Matt faisait là-bas, au Klondike.
-Il n'avait pas à se laisser caresser par eux et ne leur devait aucune
-affection.
-</p>
-
-<p>
-Le domaine du dieu, qui s'étendait hors de la maison, était vaste,
-mais non sans limites. Au-delà des dernières palissades qui
-l'entouraient, étaient les domaines particuliers d'autres dieux.
-Sur la Terre du Nord, le seul animal domestique était le chien.
-Beaucoup d'autres animaux vivaient dans le Wild, et ces animaux
-appartenaient de droit aux chiens, lorsque ceux-ci pouvaient les
-maîtriser. Durant toute sa vie, Croc-Blanc avait dévoré les choses
-vivantes qu'il rencontrait. Il n'entrait pas dans sa tête que, sur
-la Terre du Sud, il dût en être autrement. Vagabondant autour de la
-maison, au lever du soleil, il tomba sur un poulet qui s'était
-échappé de la basse-cour. Il fut sur lui dans un instant. Le poulet
-poussa un piaulement effaré et fut dévoré. Nourri de bon grain, il
-était gras et tendre, et Croc-Blanc, se pourléchant les lèvres,
-décida qu'un tel plat était tout à fait délectable.
-</p>
-
-<p>
-Plus avant dans la journée, il eut la chance de rencontrer un autre
-poulet, qui se promenait près de l'écurie. Un des grooms<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a> courut
-au secours de la volaille. Ignorant du danger qu'il courait, il prit
-pour toute arme un léger fouet de voiture. Au premier coup, Croc-Blanc,
-qu'un gourdin aurait peut-être fait reculer, laissa le poulet pour
-l'homme. Tandis que le fouet le cinglait à nouveau, il sauta
-silencieusement à la gorge du groom, qui tomba à la renverse en criant:
-«Mon Dieu!», puis lâcha son fouet pour se couvrir la gorge avec
-ses bras. Les avant-bras saignants et lacérés jusqu'à l'os, il se
-releva et tenta de gagner l'écurie. L'opération eût été
-malaisée si Collie n'eût fait, à ce moment, son entrée en scène.
-Elle s'élança, furibonde, sur Croc-Blanc. C'était bien elle qui
-avait raison; les faits le prouvaient et justifiaient ses préventions,
-en dépit de l'erreur des dieux, qui ne savaient pas. Le brigand du
-Wild continuait ses anciens méfaits.
-</p>
-
-<p>
-Le groom s'était mis à l'abri et Croc-Blanc reculait devant les
-dents menaçantes de Collie. Il lui présenta son épaule, puis tenta de
-la lasser, en courant en cercle. Mais Collie ne voulait pas renoncer à
-châtier le coupable. En sorte que Croc-Blanc, jetant aux vents sa
-dignité, se décida à décamper à travers champs.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà qui lui apprendra, dit Scott, à laisser tranquilles les
-poulets. Mais, je lui donnerai moi-même une leçon, la prochaine fois
-que je l'y prendrai.
-</p>
-
-<p>
-Deux nuits plus tard, l'occasion voulue se présenta, et plus
-magnifique que Scott ne l'avait prévue. Croc-Blanc avait observé de
-près la basse-cour et les habitudes des poulets. Lorsque la nuit fut
-venue et quand tous les poulets furent juchés sur leurs perchoirs, il
-grimpa sur une pile de bois, qui était voisine, d'où il gagna le
-toit du poulailler. Il se laissa, de là, glisser sur le sol et
-pénétra dans la place. Ce fut un carnage bien conditionné. Lorsque,
-le matin, Scott sortit, cinquante poules blanches de Leghorn, dont les
-cadavres étaient restés à dévorer, accueillirent son regard,
-soigneusement alignées par le groom, sur le perron de la maison.
-</p>
-
-<p>
-Le maître siffla, surpris et plein d'admiration pour ce
-chef-d'œuvre, et Croc-Blanc accourut, qui le regardait dans les yeux,
-sans honte aucune. Loin d'avoir conscience de son crime, il marchait
-avec orgueil, comme s'il avait accompli une action méritoire et digne
-d'éloges. Scott se pinça les lèvres, navré de sévir, et parla
-durement. Il n'y avait que colère dans sa voix. Puis, s'étant
-emparé de Croc-Blanc, il lui tint le nez sur les poulets assassinés
-et, en même temps, le gifla lourdement.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque Croc-Blanc était, autrefois, giflé par Castor-Gris ou par
-Beauty-Smith, il en éprouvait une souffrance physique. Maintenant,
-s'il arrivait qu'il le fût par le dieu d'amour, le coup, quoique
-plus léger, entrait plus profondément en lui. La moindre tape lui
-semblait plus dure à supporter que, jadis, la pire bastonnade. Car elle
-signifiait que le maître était mécontent. Jamais plus il ne courut
-après un poulet.
-</p>
-
-<p>
-Bien plus, Scott l'ayant conduit, dans le poulailler même, au milieu
-des poulets survivants, Croc-Blanc, en voyant sous son nez la vivante
-nourriture, fut sur le point, tout d'abord, de céder à son instinct.
-Le maître refréna de la voix cette impulsion et, dès lors, Croc-Blanc
-respecta le domaine des poulets; il ignora leur existence. Et comme le
-juge Scott semblait douter que cette conversion fût définitive,
-Croc-Blanc fut enfermé, tout un après-midi, dans le poulailler. Il ne
-se passa rien. Croc-Blanc se coucha et finit par s'endormir.
-S'étant réveillé, il alla boire, dans l'auge, un peu d'eau.
-Puis, ennuyé de se voir captif, il prit son élan, bondit sur le toit
-du poulailler et sauta dehors. Calmement, il vint se présenter à la
-famille, qui l'observait du perron de la maison, et le juge Scott, le
-regardant en face, prononça seize fois, avec solennité:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Croc-Blanc, vous valez mieux que je ne pensais.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc apprit pareillement qu'il ne devait pas toucher aux poulets
-appartenant aux autres dieux. Il y avait aussi des chats, des lapins et
-des dindons; tous ceux-ci devaient être laissés en paix et, en
-général, toutes les choses vivantes. Même dans la solitude des
-prairies, une caille pouvait, sans dommage, lui voltiger devant le nez.
-Frémissant et tendu de désir, il maîtrisait son instinct et demeurait
-immobile, parce que telle était la loi des dieux. Un jour, cependant,
-il vit Dick qui avait fait lever un lapin de garenne et qui le
-poursuivait. Le maître était présent et ne s'interposait pas; il
-encourageait même Croc-Blanc à se joindre à Dick. Une nouvelle loi en
-résultait: les lapins de garenne n'étaient pas «tabou», comme
-les animaux domestiques; ni les écureuils, ni les cailles, ni les
-perdrix. C'étaient des créatures du Wild, sur lesquelles les dieux
-n'étendaient pas leur protection, comme ils faisaient sur les bêtes
-apprivoisées. Il était permis aux chiens d'en faire leur proie.
-</p>
-
-<p>
-Toutes ces lois étaient infiniment complexes, leur observance exacte
-était souvent difficile et l'inextricable écheveau de la
-civilisation, qui refrénait constamment ses impulsions naturelles,
-bouleversait Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-Trottant derrière la voiture, il suivait son maître à San José, qui
-était la ville la plus proche. Là se trouvaient des boutiques de
-boucher, où la viande pendait sans défense. À cette viande il était
-interdit de toucher. Beaucoup de gens s'arrêtaient en le voyant,
-l'examinaient avec curiosité et, ce qui était le pire, le
-caressaient. Tous ces périlleux contacts de mains inconnues, il devait
-les subir. Après quoi les gens s'en allaient, comme satisfaits de
-leur propre audace.
-</p>
-
-<p>
-Parfois, certains petits garçons, sur les routes avoisinant Sierra
-Vista, se faisaient un jeu, quand il passait, de lui lancer des pierres.
-Il savait qu'il ne lui était pas permis de les poursuivre; mais
-l'idée de justice qui était en lui souffrait de cette contrainte. Un
-jour, le maître sauta hors de la voiture, son fouet en main, et
-administra une correction aux petits garçons, qui désormais
-n'assaillirent plus Croc-Blanc avec leurs cailloux. Croc-Blanc en fut
-fort satisfait.
-</p>
-
-<p>
-Trois chiens qui, sur la route de San José, rôdaient toujours à ses
-carrefours, autour des bars, avaient pris l'habitude de bondir sur lui
-dès qu'ils l'apercevaient. Il supportait cet assaut, en se
-contentant de gronder pour les tenir à distance et les empêcher de
-mordre. Même si un coup de dent l'atteignait, il refusait de se
-battre. Un jour, les maîtres des chiens poussèrent ouvertement sur lui
-ces méchants animaux. Le maître arrêta sa voiture.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez! Allez sur eux! dit-il.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc hésitait. Il regarda le maître, regarda les chiens, et il
-demanda des yeux s'il comprenait bien. Le maître fit un signe
-affirmatif, avec sa tête.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez sur eux, vieux! répéta-t-il. Allez sur eux, vieux
-compagnon, et mangez-les!
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc se rua sur ses ennemis, qui firent face. Il y eut un grand
-brouhaha, des cris, des grondements, des claquements de dents, une
-bousculade de corps. Un nuage de poussière s'éleva de la route et
-cacha la bataille. Au bout de quelques minutes, deux gisaient, abattus,
-et le troisième était en fuite. Il traversa une mare, franchit une
-haie et gagna les champs. Croc-Blanc le suivit, de son allure de loup,
-muette et rapide, le rejoignit et l'égorgea.
-</p>
-
-<p>
-Après cette triple exécution, il n'y eut plus de querelles avec
-aucuns chiens. Le bruit s'en répandit dans toute la région et les
-hommes défendirent à leurs chiens de molester Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>«Valet d'écurie». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXIV">XXIV</a></h4>
-
-<h4>L'APPEL DE L'ESPÈCE</h4>
-
-<p>
-Les mois passèrent. La nourriture, à Sierra Vista, était abondante,
-et le travail était nul. Croc-Blanc, gras et prospère, vivait heureux.
-Non seulement il se trouvait matériellement sur la Terre du Sud, mais
-l'existence s'épanouissait pour lui comme un été. Aucun entourage
-hostile ne l'enveloppait plus. Le danger, le mal et la mort ne
-rôdaient plus dans l'ombre; la menace de l'Inconnu et sa terreur
-s'étaient évanouies. Seule, Collie n'avait pas pardonné le
-meurtre des poulets et décevait toutes les tentatives de Scott pour la
-réconcilier avec Croc-Blanc. Elle était une peste pour le coupable,
-s'attachait à ses pas comme un policeman. S'il s'arrêtait un
-instant, pour se divertir à regarder un pigeon ou une poule, elle
-fonçait sur lui aussitôt. Le meilleur moyen de la calmer qu'eût
-trouvé Croc-Blanc était de s'accroupir par terre, sa tête entre les
-pattes, et semblant dormir. Elle en était toute décontenancée et se
-taisait net.
-</p>
-
-<p>
-Inconsciemment, Croc-Blanc oubliait la neige. Parfois seulement, durant
-les grosses chaleurs de l'été, lorsqu'il souffrait du soleil, il
-se remémorait, en un vague désir, la froidure de la Terre du Nord.
-</p>
-
-<p>
-Le maître montait souvent à cheval et l'accompagner était pour
-Croc-Blanc un des principaux devoirs de sa vie. Sur la Terre du Nord, il
-avait prouvé sa fidélité à Castor-Gris en portant les harnais du
-traîneau; ici, il n'y avait plus de traîneau à tirer, ni de
-fardeau à recevoir sur le dos. Suivre le cheval du maître était une
-façon de payer son tribut. La plus longue course ne le fatiguait pas
-et, après avoir couru durant cinquante milles, de son allure de loup,
-régulière et inlassable, il sautait encore joyeusement.
-</p>
-
-<p>
-Au cours d'une de ces promenades, il arriva que le maître tentait
-d'apprendre à un pur sang, plein d'intelligence, comment ouvrir et
-fermer une barrière sans que le cavalier eût besoin de descendre à
-terre. À plusieurs reprises, Scott avait amené le cheval devant la
-barrière et s'était efforcé de lui faire accomplir le mouvement
-nécessaire. L'animal s'effrayait, reculait, se cabrait, de plus en
-plus énervé. Éperonné vigoureusement, il s'abattit sur ses genoux
-et, des pieds de derrière, se mit à ruer. Croc-Blanc, qui observait ce
-spectacle avec une anxiété croissante, n'y pouvant plus tenir,
-bondit à la tête du cheval et se mit soudain à aboyer. Cet aboi
-était le premier qu'il eût proféré de sa vie.
-</p>
-
-<p>
-L'intervention fut désastreuse. Le cheval se releva, s'élança au
-galop à travers champs; un lapin lui partit dans les jambes, lui
-faisant faire un brusque écart. Il tomba sur Scott, en lui cassant une
-jambe. Croc-Blanc sautait déjà à la gorge de la malheureuse bête,
-lorsque le maître l'arrêta de la voix.
-</p>
-
-<p>
-Scott, étendu sur le sol, chercha dans ses poches un crayon et du
-papier, mais n'en trouva pas. Il se résolut à envoyer Croc-Blanc au
-logis, sans autre explication.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À la maison! dit-il. Allez à la maison!
-</p>
-
-<p>
-Mais Croc-Blanc ne semblait pas vouloir le quitter. Il renouvela son
-ordre, plus impérativement. Croc-Blanc, qui savait ce que signifiait
-«À la maison!», le regarda, en semblant réfléchir, s'éloigna,
-puis revint et poussa un gémissement plaintif. Scott lui parla
-gentiment, mais avec fermeté. Croc-Blanc coucha ses oreilles, écouta
-et parut s'efforcer de comprendre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous m'écoutez bien, vieux compagnon! disait le maître. Allez,
-allez tout droit à la maison! <i>All right!</i> Vous leur direz ce qui
-m'arrive. Allez, loup, allez, vous! Droit à la maison!
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc, sans saisir le sens exact de toutes ces paroles, comprit que
-la volonté du maître était qu'il se rendît à la maison. Il fit
-volte-face et trotta au loin, à contre-cœur, en se retournant de temps
-à autre, pour regarder en arrière.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez! criait Scott. Allez!
-</p>
-
-<p>
-La famille était réunie sur le perron, à prendre le frais, lorsque
-Croc-Blanc arriva, haletant et poussiéreux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Weedon est revenu, annonça la mère de Scott, en voyant l'animal.
-</p>
-
-<p>
-Les enfants coururent vers Croc-Blanc et commencèrent à vouloir jouer
-avec lui. Il les évita et, comme ils l'avaient acculé dans un coin,
-entre un rocking-chair et un banc, il gronda sauvagement, en essayant de
-se dégager. La femme de Scott eut un frémissement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je tremble toujours, dit-elle, qu'il ne se jette sur eux, quelque
-jour, sans crier gare.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un loup est un loup! prononça sentencieusement le juge Scott. Il
-est prudent de ne pas s'y fier. Sans doute y a-t-il en lui quelques
-gouttes de sang de chien...
-</p>
-
-<p>
-Il n'avait pas achevé sa phrase qu'il aperçut devant lui
-Croc-Blanc, qui grondait, avec une mine singulière.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez-vous-en, Sir! Allez coucher! ordonna le juge.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc se retourna vers la femme du maître et saisit avec ses dents
-le bas de sa robe, tirant sur la fragile étoffe jusqu'à ce qu'il
-l'eût déchirée. Alice poussa un cri de frayeur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'espère qu'il n'est pas devenu enragé, dit la mère de
-Scott. J'ai toujours répété à mon fils que notre chaud climat ne
-valait rien pour un animal venu de l'Arctique.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc maintenant s'était tu et ne grondait plus. Il demeurait
-immobile, la tête levée, et regardant en face la famille qui le
-fixait. Des spasmes muets lui secouaient la gorge, et tout son corps se
-convulsait, comme s'il eût tenté d'exprimer l'inexprimable.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On croirait, dit Beth, qu'il essaie de parler!
-</p>
-
-<p>
-À ce moment, la parole vint à Croc-Blanc, sous la forme d'un
-aboiement éclatant. Ce fut le second et le dernier de sa vie. Mais il
-s'était fait comprendre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelque accident est arrivé à Scott! dit Alice, avec décision.
-</p>
-
-<p>
-Et tout le monde accompagna Croc-Blanc, qui déjà descendait les
-marches du perron en regardant si on le suivait.
-</p>
-
-<p>
-Après cet événement, l'hôte de Sierra-Vista trouva au foyer une
-place meilleure. Même le groom, dont Croc-Blanc avait lacéré les
-bras, admettait que c'était là le plus sage des chiens, ne fût-il
-qu'un loup. Le juge Scott abondait dans ce sens et soutenait son
-opinion, à grand renfort de preuves, qu'il puisait dans son
-encyclopédie et dans divers livres d'histoire naturelle.
-</p>
-
-<p>
-Le second hiver que Croc-Blanc allait passer sur la Terre du Sud
-approchait et les jours commençaient à décroître. Et voilà qu'il
-fit une étrange découverte. Les dents de Collie n'étaient plus si
-dures. Elle ne mordait plus qu'en se jouant, gentiment et sans faire
-mal. Il oublia toutes les misères qu'il lui avait dues et, quand elle
-venait minauder autour de lui, il lui répondait avec gravité, aimable,
-solennel et ridicule.
-</p>
-
-<p>
-Elle l'entraîna, un jour, dans une longue course, à travers prés et
-bois. Le maître, guéri, devait cette après-midi, monter à cheval.
-Croc-Blanc ne l'ignorait pas. Le cheval attendait, tout sellé, à la
-porte de la maison, Croc-Blanc hésita tout d'abord. Mais un sentiment
-plus profond que la loi des dieux qu'il avait apprise, plus impérieux
-que sa propre volonté, le dominait. Et, lorsqu'il vit Collie qui le
-mordillait et folâtrait devant lui, la balance pencha vers elle. Il
-tourna le dos et la suivit. Le maître se promena seul, ce jour-là,
-cependant que, dans les bois, Croc-Blanc courait côte à côte avec
-Collie, comme sa mère Kiche et le vieil Un-Œil avaient jadis couru de
-compagnie, dans les forêts silencieuses de la Terre du Nord.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXV">XXV</a></h4>
-
-<h4>LE SOMMEIL DU LOUP</h4>
-
-<p>
-Ce fut à l'époque où les journaux étaient pleins de l'audacieuse
-évasion de la prison de San-Quentin du célèbre convict Jim Hall. Cet
-homme avait été créé mauvais et la société ne l'avait pas
-amélioré. La société est dure, et Jim Hall était un frappant
-exemple de sa dureté. Elle avait fait de lui une bête, bête humaine
-sans doute, mais aussi féroce que les pires carnassiers.
-</p>
-
-<p>
-Les châtiments n'avaient jamais pu le briser. C'était le seul
-traitement qu'il avait jamais connu, depuis le temps où, bébé,
-l'asile de San Francisco l'avait recueilli, tendre argile prête à
-recevoir la forme qu'on lui donnerait. Il avait fait le mal et, trois
-fois, on l'avait emprisonné. Plus férocement la société le
-frappait, et plus indomptable il luttait contre elle. Camisole de force,
-jeûne et coups de gourdin étaient son lot ordinaire.
-</p>
-
-<p>
-Au cours de son troisième emprisonnement, il fut livré à un gardien
-qui était une bête brute, presque aussi sauvage que lui. Le gardien
-portait un trousseau de clefs et un revolver. Jim Hall n'avait que ses
-mains nues et ses dents. C'était à peu près la seule différence
-qu'il y eût entre eux. Le gardien, mieux armé, en profitait pour
-persécuter l'homme à son gré. Il le maltraitait et mentait, sur
-lui, à ses chefs. Jim Hall bondit un jour sur son bourreau et, le
-prenant au gosier, avec ses dents, tenta de l'égorger, comme eût
-fait un animal de la jungle.
-</p>
-
-<p>
-Cet acte valut à Jim Hall d'être enfermé dans la cellule des
-incorrigibles. Il y vécut désormais, sans la quitter jamais. Le
-plafond, les murs, le plancher étaient de fer. Jamais il ne voyait le
-ciel ni le soleil. Le jour n'était qu'un crépuscule, la nuit
-qu'un noir silence. Il était enseveli vivant, dans une tombe de fer.
-Pas une face humaine n'apparaissait plus à ses yeux; il
-n'entendait plus une parole. Lorsqu'on lui jetait sa nourriture, il
-grondait comme une bête en cage. Durant des jours et des nuits, il lui
-arrivait de rugir sa haine à l'univers. Puis, durant des semaines et
-des mois, il ne faisait plus entendre aucun son, et son âme silencieuse
-se dévorait elle-même. C'était une sorte d'être monstrueux et
-terrible, tel qu'en pourrait enfanter le cerveau d'un fou.
-</p>
-
-<p>
-Il vécut ainsi durant trois ans. Une nuit enfin, il s'échappa. Le
-gardien-chef, à cette nouvelle, haussa les épaules et déclara que
-c'était impossible. Mais la cellule était vide et le corps d'un
-gardien étranglé gisait en travers de la porte. Deux autres gardiens,
-qu'il avait pareillement strangulés sans bruit, avec ses mains,
-marquaient son passage dans les corridors de la prison et son évasion
-par-dessus le mur d'enceinte.
-</p>
-
-<p>
-Nanti des armes enlevées aux trois gardiens, il fuyait, arsenal vivant,
-à travers monts et vaux, poursuivi par toute la force organisée de la
-société. Sa tête avait été mise à prix et, dans l'espoir de
-toucher la prime, des fermiers le traquaient avec des fusils de chasse.
-Sa mort pourrait payer une gênante hypothèque ou servir à envoyer un
-fils au collège. Des citadins avaient pris, eux aussi, leur fusil, pour
-l'amour du bien public. Une meute de chiens féroces suivait sa trace,
-au sang qui coulait de ses pieds ensanglantés. Et d'autres chiens,
-chiens policiers qui courent au nom de la loi et sont payés par la
-société, ne le lâchaient pas non plus, acharnés à sa piste, avec
-l'aide du téléphone, du télégraphe et de trains spéciaux. Il
-arrivait parfois que Jim Hall fût rejoint par ses poursuivants.
-Héroïquement, de part et d'autre, on se faisait face, derrière un
-fil de fer barbelé. Le lendemain, dans les villes, les gens se
-délectaient à lire dans leur journal, après déjeuner, les détails
-de la rencontre. Il y avait eu un mort et tant de blessés. Mais
-d'autres hommes s'étaient levés, qui avaient repris la poursuite
-ardente.
-</p>
-
-<p>
-Puis, tout à coup, Jim Hall disparut; vainement les chiens quêtèrent
-sur sa piste perdue. Jusque dans les vallées les plus lointaines,
-d'inoffensifs bergers se voyaient mettre la main au collet, par des
-hommes armés, et étaient contraints de prouver leur identité. Et,
-simultanément, en une douzaine de flancs de montagnes, les restes du
-convict étaient soi-disant découverts par des gens avides de toucher
-la prime du sang.
-</p>
-
-<p>
-Les journaux, cependant, étaient lus à Sierra-Vista, avec autant de
-crainte que d'intérêt. Les femmes n'étaient pas rassurées et
-vainement le juge Scott affectait de rire de leur terreur, par des
-«bah!» répétés. C'était lui qui, dans les derniers jours de son
-exercice, avait condamné Jim Hall. Du crime qui lui était imputé,
-pour une fois, Jim Hall était innocent. La police avait, par un
-procédé dont elle est coutumière, décidé de liquider son compte et
-machiné sa perte, en produisant de faux témoignages. Le juge Scott,
-ignorant de la vérité, avait prononcé son arrêt de bonne foi. Mais
-Jim Hall l'avait cru complice et, lorsqu'il s'entendit condamner
-à cinquante ans de mort vivante, il se dressa dans la salle
-d'audience et se mit à hurler sa haine contre celui qui le frappait.
-Tandis que les policiers le traînaient dehors, il rugit qu'il se
-vengerait un jour.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc ne pouvait rien connaître de tout cela. Mais du jour où
-l'on apprit à Sierra Vista que Jim Hall s'était évadé, il y eut
-entre le loup-chien et Alice, la femme du maître, un secret. Chaque
-nuit, après que tout le monde s'en était allé coucher, Alice
-sortait de sa chambre et faisait entrer Croc-Blanc dans le hall du
-rez-de-chaussée. Le matin, elle descendait la première et le remettait
-dehors. Car l'usage n'était point qu'il dormît dans la maison.
-</p>
-
-<p>
-Or, une nuit, Croc-Blanc s'éveilla, dans le silence, et, sans bruit,
-renifla. Le message que l'air lui apporta fut qu'un dieu étranger
-était présent. Il tendit l'oreille et des bruits étouffés,
-d'imperceptibles mouvements furent perçus par lui. Il ne gronda pas.
-Ce n'était pas sa manière. Le dieu étranger apparut, glissant comme
-une ombre. Plus silencieux encore, Croc-Blanc le suivit. Il avait
-appris, dans le Wild, quand il chassait de la viande vivante, à ne
-point se trahir.
-</p>
-
-<p>
-Le dieu étranger s'arrêta au pied du grand escalier et écouta.
-Croc-Blanc, immobile comme s'il était mort, surveillait et attendait.
-En haut de l'escalier était la chambre du maître et, à côté
-d'elle, étaient les chambres des autres dieux de la maison, qui
-formaient le bien le plus cher du maître. Croc-Blanc commença à se
-hérisser, mais attendit encore. Le pied du dieu étranger s'éleva.
-Il commençait à monter.
-</p>
-
-<p>
-C'est alors que Croc-Blanc frappa. Sans avertissement, selon sa
-coutume, il lança son corps en avant, comme la pierre d'une fronde,
-et s'abattit sur le dos du dieu étranger. De ses pattes de devant, il
-s'accrocha sur ses épaules, tandis qu'il entrait ses crocs dans sa
-nuque. Le dieu tomba à la renverse et ils s'écrasèrent tous deux
-sur le plancher.
-</p>
-
-<p>
-La maison s'était éveillée, en alarme. Chacun, se penchant sur
-l'escalier, entendait au bas un bruit pareil à celui que ferait une
-bataille de démons. Des coups de revolver se mêlaient à des
-grondements. Une voix d'homme jeta un cri d'horreur et d'angoisse.
-Puis il y eut un grand fracas de verres brisés et de meubles
-renversés. Et, rapidement, tout se tut. Seuls, des halètements,
-semblables à des bulles d'air qui crèvent en sifflant à la surface
-de l'eau, montaient encore du gouffre obscur. Puis, plus rien.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott tourna un bouton électrique. L'escalier et le hall
-s'emplirent de lumière. Accompagné du juge Scott, il descendit avec
-précaution, revolver en main. Mais il n'y avait plus de danger. Parmi
-le naufrage des meubles renversés et disloqués, étendu sur le côté,
-cachant du bras son visage, un homme gisait. Weedon Scott se pencha sur
-lui, déplia son bras et tourna sa face vers la lumière. Par la gorge
-ouverte la vie s'était enfuie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jim Hall! dit le juge Scott.
-</p>
-
-<p>
-Le père et le fils se regardèrent et se comprirent.
-</p>
-
-<p>
-Ils se retournèrent ensuite vers Croc-Blanc. Lui aussi était couché
-sur le flanc, les yeux clos. Sa paupière se souleva légèrement. Il
-regarda ceux qui étaient inclinés sur lui et sa queue eut un
-mouvement, à peine visible, pour saluer son maître. Weedon Scott le
-caressa et, de son gosier, sortit un ronron reconnaissant. Mais les
-paupières se refermèrent bientôt et le corps retomba, comme un sac,
-sur le plancher.
-</p>
-
-<p>
-Un chirurgien fut, sur-le-champ, mandé par téléphone. L'aube
-blanchissait les fenêtres lorsque l'homme de l'art arriva.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sincèrement, il a une chance sur mille d'en revenir,
-prononça-t-il après une heure et demie d'examen. Une patte cassée;
-trois côtes brisées, dont une au moins a perforé le poumon; sans
-parler de tout son sang qu'il a perdu et de probables lésions
-internes. Sans doute a-t-il été projeté en l'air. Je passe sur les
-trois balles qui l'ont traversé de part en part. Une chance sur mille
-est trop d'optimisme. Il n'en a pas une sur dix mille.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;De cette unique chance rien ne doit être négligé, répliqua le
-juge Scott. Faites fonctionner, s'il le faut, les rayons X. Tentez
-n'importe quoi et ne regardez pas à la dépense. Weedon,
-télégraphiez à San Francisco et mandez le docteur Nichols. Ce n'est
-pas pour vous offenser, chirurgien... Mais, vous comprenez, tout doit
-être fait pour lui.
-</p>
-
-<p>
-Le chirurgien sourit avec indulgence.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je comprends, dit-il. Vous devez le soigner comme un être humain,
-un enfant malade. Je reviendrai à dix heures. Observez sa température.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fut donc admirablement soigné. Quelqu'un ayant proposé
-d'engager une infirmière professionnelle, les filles de Scott
-repoussèrent avec indignation cette idée. Si bien que Croc-Blanc gagna
-la chance sur dix mille, à peine accordée par le chirurgien. Mais
-celui-ci n'avait jamais soigné que des êtres civilisés, descendant
-de civilisés, et toute autre était la vitalité de Croc-Blanc, qui
-venait directement du Wild. Son erreur de jugement ne fut donc pas
-blâmée.
-</p>
-
-<p>
-Ligoté comme un captif, privé de tout mouvement par le plâtre et les
-pansements, le patient languit cependant, durant des semaines. Il
-dormait, pendant de longues heures, et toutes sortes de rêves
-l'agitaient. Les fantômes du passé se levaient devant lui et
-l'entouraient. Il se revoyait, vivant dans la tanière, avec Kiche, ou
-rampant, en tremblant, aux pieds de Castor-Gris, pour lui rendre
-hommage, ou courant, d'une course effrénée, devant Lip-Lip et
-l'attelage hurlant du traîneau, harcelé par le fouet cinglant de
-Mit-Sah. Il revivait sa morne existence près de Beauty-Smith et ses
-anciens combats. On l'entendait gémir et gronder, dans son sommeil,
-comme s'il luttait encore. Mais le pire de ses cauchemars était de
-rêver que, couché sous un buisson, il épiait un écureuil, attendant
-que le petit quadrupède s'aventurât sur le sol. Alors, comme il
-s'élançait, l'écureuil se transformait soudain en un car
-électrique qui, menaçant et terrible, énorme comme une montagne,
-s'avançait sur lui pour l'écraser, hurlant, cliquetant et crachant
-des étincelles. Ou bien c'était le faucon, planant au ciel, qu'il
-défiait, et qui se précipitait du haut de l'azur sous la forme
-encore du car fatal. Retombé dans les mains de Beauty-Smith, les
-spectateurs, autour de lui, faisaient cercle dans la neige. À
-l'arrêt, au milieu de la piste, il attendait que la porte de la
-clôture s'ouvrît et donnât passage à son adversaire. Mais
-c'était, une fois de plus, le car qui se montrait et qui fonçait
-droit sur lui.
-</p>
-
-<p>
-Quand le dernier pansement eut été enlevé par le chirurgien, en
-présence de tous les hôtes réunis de Sierra Vista, Croc-Blanc essaya
-de se lever et de marcher vers Scott, qui l'appelait. Mais il vacilla
-et tomba de faiblesse, tout honteux de manquer au service qu'il devait
-au maître.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voici le loup béni! s'écrièrent les femmes.
-</p>
-
-<p>
-Le juge Scott les regarda d'un air de triomphe:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'avais bien dit que c'était un loup! L'acte accompli par
-lui n'est pas d'un simple chien. C'est bien un loup.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un loup béni..., appuya la femme du juge.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est fort bien dit, et il n'aura plus ici d'autre nom.
-</p>
-
-<p>
-Le chirurgien déclara:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il faut maintenant lui réapprendre à marcher. La leçon peut
-débuter dès aujourd'hui. Conduisez-le dehors.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fut remis sur ses pattes, dont les muscles, peu à peu,
-commencèrent à jouer, et c'était à qui le soutiendrait. Tremblant
-et se balançant, escorté comme un roi, il parvint à gagner la
-pelouse. Après qu'il s'y fut reposé, le cortège poursuivit sa
-route et le conduisit jusqu'à l'écurie.
-</p>
-
-<p>
-Là, sur le seuil, était étendue Collie, entourée d'une
-demi-douzaine de petits chiens qui s'ébattaient au soleil. Croc-Blanc
-les contempla, avec des yeux étonnés. Collie gronda vers lui et il se
-tint à distance.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'une des femmes maintenait Collie dans ses bras, le maître,
-avec son pied, aida l'un des petits chiens à venir vers Croc-Blanc.
-Il se hérissa soupçonneusement; mais le maître lui assura que tout
-allait bien, quoique Collie, par ses grondements, protestât du
-contraire. Le petit chien se mit à gambader autour de lui. Il coucha
-ses oreilles et l'observa avec curiosité. Puis leurs nez se
-touchèrent et il sentit la chaude petite langue sur son museau. Il tira
-la sienne et, sans savoir exactement pourquoi, il lécha la figure du
-petit.
-</p>
-
-<p>
-Les dieux, à ce spectacle, s'étaient mis à applaudir et poussaient
-des cris de plaisir. Croc-Blanc en fut tout décontenancé. Ensuite, sa
-faiblesse l'ayant repris, il se coucha, et les autres petits chiens
-vinrent à leur tour, au grand mécontentement de Collie, l'entourer
-en folâtrant.
-</p>
-
-<p>
-Par un reste de son ancienne sauvagerie solitaire, son premier mouvement
-fut de repousser les importuns. Puis, parmi les applaudissements des
-dieux, il se décida, d'un air grave, à leur permettre de grimper et
-de jouer sur son dos et sur ses flancs. Et, tandis que les petits chiens
-continuaient leurs bouffons ébats et leurs luttes joyeuses, patiemment,
-les yeux mi-clos, il s'endormit au soleil.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>FIN</h4>
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 65402 ***</div>
-</body>
-</html>
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-The Project Gutenberg eBook of Croc-Blanc, by Jack London
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Croc-Blanc
-
-Author: Jack London
-
-Translator: Paul Gruyer
- Louis Postif
-
-Release Date: May 21, 2021 [eBook #65402]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously
- made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CROC-BLANC ***
-
-JACK LONDON
-
-CROC-BLANC
-
-(WHITE FANG)
-
-
-
-
-_Traduction de Paul Gruyer et Louis Postif_
-
-
-
-
-
-PARIS
-
-LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie
-
-21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
-
-MCMXXIII
-
-
-
-
-TABLE
-
-INTRODUCTION
-I.--La piste de la viande
-II.--La louve
-III.--Le cri de la faim
-IV.--La bataille des crocs
-V.--La tanière
-VI.--Le louveteau gris
-VII.--Le mur du monde
-VIII.--La loi de la viande
-IX.--Les faiseurs de feu
-X.--La servitude
-XI.--Le paria
-XII.--La piste des dieux
-XIII.--Le pacte
-XIV.--La famine
-XV.--L'ennemi de sa race
-XVI.--Le dieu fou
-XVII.--Le règne de la haine
-XVIII.--La mort adhérente
-XIX.--L'indomptable
-XX.--Le maître d'amour
-XXI.--Le long voyage
-XXII.--La terre du Sud
-XXIII.--Le domaine du dieu
-XXIV.--L'appel de l'espèce
-XXV.--Le sommeil du loup
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-JACK LONDON
-
-QUELQUES MOTS SUR SA VIE ET SON ŒUVRE
-
-
-_Il est le Gorki américain. Comme le célèbre Moscovite, avec des
-réactions différentes tenant à la diversité des races, il connut les
-pires misères physiques et morales. Comme lui, il se redressa là où
-bien d'autres ont sombré et trouva le moyen de jeter sur le papier
-une œuvre originale et puissante, d'une vie intense, qui a été
-traduite à peu près dans toutes les langues, notamment en allemand, en
-suédois, en hollandais, en norvégien et en russe._
-
-_Il naquit à San-Francisco, en 1876. Son père, John London, exerçait
-en Californie le métier de frappeur. Il allait et venait dans le
-«ranch» et se louait, entre temps, comme gardien de ferme ou de
-bestiaux. Les atavismes les plus variés se croisaient et se
-superposaient dans le sang de la famille. Des Anglais, des Gallois, des
-Hollandais, des Suisses, des Français et des Allemands, six races au
-total, y avaient fusionné. Tous gens hardis et rudes, gens d'action
-et gens d'aventure, gens dépourvus des préjugés sociaux du vieux
-monde, qui avaient secoué derrière eux, sur le sol de leur patrie, la
-poussière de leurs souliers et s'en étaient venus, par delà
-l'Atlantique, interroger la vie et tenter un sort meilleur._
-
-_Le petit Jack était le dernier de la lignée, la dernière pierre qui
-allait rouler à son tour, en de rudes et chaotiques soubresauts._
-
-_Personne, sur le ranch, ne lui enseigna à lire ni à écrire. À cinq
-ans, il avait, seul, appris l'un et l'autre. Ses parents se
-décidèrent à l'envoyer dans une école, durant les quelques loisirs
-que lui laissait le travail manuel. Car, dès l'âge de huit ans, ils
-l'avaient engagé comme garçon de ferme. C'était, au demeurant,
-une école peu ordinaire. «Les élèves, nous a-t-il conté, étaient
-assis dans la classe, chacun devant un pupitre. Mais, le plus souvent,
-le magister était ivre. Alors tout le monde était debout et les plus
-âgés de nous battaient le magister. Celui-ci prenait sa revanche sur
-les plus jeunes et les rouait d'autant de coups qu'il en avait
-lui-même encaissés. Oui, vraiment, c'était là une belle école!_»
-
-_L'enfant commençait à réfléchir. Déjà il pensait. Il voyait plus
-loin que la vie matérielle et sentait obscurément qu'un autre monde
-moral existait, un autre univers que celui où il se débattait. Mais il
-demeurait sans guide aucun. Ni parents, ni amis qui le comprissent;
-personne avec qui formuler et échanger quelqu'une de ces idées qui
-germaient en lui. Les hommes parmi lesquels il vivait ne connaissaient
-qu'une joie, celle de l'alcool et, dès cinq ans, lui avaient appris
-à s'enivrer._
-
-_Il s'était procuré des livres et, dès qu'il en avait le loisir,
-il les dévorait._ L'Alhambra, _de Washington Irving, suscita en lui un
-grand enthousiasme[1]. À d'aide de vieilles briques, il se
-construisit un château en miniature, avec des tours, des minarets et
-des terrasses. Des inscriptions à la craie indiquaient l'emplacement
-des principales scènes du roman. Mais il ne se trouva personne, parmi
-les gens du ranch, pour comprendre ce chef-d'œuvre. Un jour, un homme
-de la ville étant venu à la ferme, en bel habit de drap et en souliers
-vernis, le petit Jack l'amena vers le palais qu'il avait bâti et
-l'interrogea sur l'_Alhambra. _Le citadin était non moins ignare que
-les gens du ranch._
-
-_L'enfant se désespérait. L'existence à laquelle il semblait
-condamné lui apparaissait effroyablement morne. Le spectacle même de
-la nature, car il était un rêveur, mais non un contemplatif,
-n'était pas pour lui une consolation. Il haïssait ces champs, ces
-bois, ces vallons, ces collines, qui lui étaient une prison. Comme le
-louveteau de Croc-Blanc, il voulait percer l'horizon qu'il avait
-devant lui, il prétendait crever le mur du monde qui l'entourait et
-jeter son défi à la vie_[2].
-
- *
-* *
-
-_À onze ans, ses vœux furent comblés. Avec ses parents, il quitta le
-ranch et s'en vint dans une ville, à Oakland, sur le Pacifique. Il y
-partagea son temps entre la bibliothèque publique, qui était gratuite,
-heureusement pour lui, la fréquentation des écoles et son nouveau
-métier de crieur de journaux, où il s'égosillait et qui le faisait
-vivre. Cette occupation encore n'était pas bien reluisante. Avec
-quelque patience, il aurait pu, semble-t-il, étant donnée son
-intelligence précoce, trouver mieux et se créer une situation sociale
-acceptable. Mais le démon des aventures et la haine de toute sujétion
-étaient en lui. Ses atavismes ancestraux le poussèrent vers
-l'inconnu. Il fit un premier saut hors la loi et, quittant le foyer
-familial, il s'aboucha avec des pilleurs d'huîtres, métier qui
-était alors fort fructueux. Il eut la chance de ne pas se faire prendre
-par les policiers._
-
-_Puis il s'engagea sur une goélette de garde-pêche et, comme le
-voleur qui se fait gendarme, il eut pour fonction désormais de
-coopérer à la répression de la contrebande du poisson. Le métier
-n'était pas sans risques. Les contrebandiers, Chinois, Grecs ou
-Italiens, ne craignaient ni Dieu ni diable, et plus d'un garde-pêche
-payait de sa vie son intervention. Il s'en tira sans écoper et, son
-engagement terminé, il s'embarqua pour la chasse aux phoques, au
-détroit de Behring et sur la côte du Japon._
-
-_Revenu à terre, après de terribles moments de désespoir, dont il se
-consolait dans l'ivresse, il rentra dans le giron familial et, comme
-il se sentait robuste et bien musclé, il s'embaucha comme docker. Sur
-son torse nu, ruisselant de sueur poussiéreuse et noire, il débarqua
-du charbon. Afin de varier son labeur, il passa ensuite dans une
-fabrique de jute, où la journée était de treize heures, de six heures
-du matin à sept heures du soir. Il s'était créé à lui-même une
-sorte d'Évangile social. Le travail physique était pour l'homme un
-devoir, la sanctification de la vie et son salut. «L'orgueil que je
-retirais d'une journée de besogne bien accomplie ne saurait se
-concevoir. J'étais l'exploité idéal, l'esclave-type, heureux de
-sa servitude.» C'est un zèle peu commun et dont les prêcheurs de
-travail d'ordinaire se gardent fort. Le peu de répits que lui
-laissaient l'usine et le repos, le jeune homme les consacrait à ses
-premiers essais littéraires._
-
-_Car le démon d'écrire ne l'avait point quitté. Et, comme un
-journal de San-Francisco offrait un prix pour un article descriptif, sa
-mère lui conseilla de tenter la chance. Il prit pour sujet:_ Un typhon
-sur la côte japonaise. _La première nuit, entre minuit et cinq heures
-et demie du matin, il aligna les deux mille mots exigés. La seconde
-nuit, mécontent de son œuvre, il coucha sur son papier deux mille
-autres mots. La troisième nuit, il fondit ensemble ses deux
-compositions. Sa peine ne fut point vaine, car le premier prix lui fut
-attribué. Le second et le troisième prix allèrent à des étudiants
-de l'Université de Stanford et de celle de Berkeley, par-dessus
-lesquels il passait ainsi._
-
-_Encouragé par ce succès, il adressa au même journal un second
-article, insuffisamment travaillé, et qui fut refusé. Cet échec le
-découragea. Il prit un bâton au poing, un sac sur son dos et,
-traversant tout le continent américain, s'en fut à pied, en
-traînant le long des routes, jusqu'à Boston. Il s'en revint de
-même, par le Canada, où il se fit condamner et emprisonner pour
-vagabondage. En 1895, à dix-neuf ans, il est de retour à Oakland, où
-nous le retrouvons portier de l'École Secondaire et... collaborateur
-du Bulletin littéraire de la même école. Ces choses-là, évidemment,
-ne se voient qu'en Amérique. Il donne au Bulletin ses premiers
-contes, récits vécus de ses aventures de terre et de mer et de sa
-randonnée pédestre. Cela dura ainsi pendant un an. Puis le métier de
-portier le dégoûta._
-
-_Jack vient à San-Francisco, où il se fait admettre à l'Université.
-Mais le gain du pain quotidien demeure amer. Il lui faut s'embaucher
-dans une blanchisserie et repasser des chemises, afin de pouvoir
-étudier et écrire. Le fer chaud et la plume alternent dans sa main.
-Mais de sa main lasse la plume tombait souvent, souvent sur le livre ses
-yeux se fermaient. Au bout de trois mois, il n'y peut plus tenir._
-
-_Alors, il part tout là-bas, vers le Nord, vers le Klondike et le pays
-de l'or. Mais bientôt une épidémie de scorbut se déclare. Il
-recommence, en sens inverse, le long voyage de quatre mille kilomètres,
-et se retrouve à Oakland où, son père étant mort, tout le fardeau de
-la famille lui retombe sur les épaules._
-
- *
-* *
-
-_Des jours meilleurs allaient luire cependant._
-
-_L'esprit de Jack London, parmi tant de traverses, commençait à se
-former et sa pensée se précisait. Ses voyages à travers la société
-et à travers le monde, pour mouvementés qu'ils eussent été, lui
-avaient apporté une ample moisson de souvenirs émotifs et
-d'impressions. Sa plume, errante dans le rêve, allait pouvoir
-s'exercer sur des réalités. Dans les solitudes neigeuses du Klondike
-et de la Terre du Nord, «où personne ne parle, où tout le monde
-pense», il s'était longuement replié sur lui-même. «Mon
-véritable horizon, dit-il, m'était apparu._»
-
-_Cet horizon n'était plus celui du travail manuel, si noble qu'il
-fût, et que force est bien d'abandonner, dans la société, à ceux
-qui n'en peuvent accomplir d'autre. Il y avait d'ailleurs
-pléthore de main-d'œuvre en Californie. Matériellement même, la
-littérature était pour Jack le salut._
-
-_Il commença par rédiger un récit d'un voyage au Klondike, qui ne
-trouva pas d'amateur. Un roman fut pareillement dédaigné. Mais un
-magazine californien accepta et publia un conte, qui fut payé cinq
-dollars et eut du succès. Un autre magazine demanda un deuxième conte
-et le paya quarante dollars. «Les choses commençaient à prendre
-tournure et il devenait probable que je n'aurais plus besoin, pendant
-quelque temps tout au moins, de décharger du charbon.» Pour beaucoup
-qu'il eût vécu, Jack n'avait que vingt-quatre ans. Malgré ses
-défauts et ses tares, cette société, maudite par lui dans sa misère,
-lui tendait la main et se trouvait, en somme, avoir du bon._
-
-_En 1900, paraissait le premier volume de Jack London,_ The Son of the
-Wolf _(le Fils du Loup), recueil de récits du pays de l'or. «Dès
-alors j'aurais pu, dit-il, gagner des sommes importantes comme
-journaliste. Mais je m'y refusai, estimant qu'un journal, cette
-machine à tuer les hommes, n'est nullement ce qui confient à un
-jeune homme, à l'époque de sa formation._»
-
-_Il continua donc à produire de nouveaux volumes qui, au nombre de
-cinquante, se succédèrent sans interruption:_ L'Appel du Wild, le
-Loup des Mers, Avant Adam, Radieuse Aurore, La Vallée de la Lune, Jerry
-des Iles, Le Talon de Fer, Le Vagabond des Étoiles, Michaël, frère
-de Jerry, _etc., auxquels il faut ajouter trois pièces de théâtre._
-
-«_Je suis, écrivait-il, un adepte du travail méthodique et je
-n'attends jamais l'inspiration. D'un tempérament naturellement
-insouciant et fantaisiste, facilement mélancolique, je suis arrivé à
-vaincre ces deux défauts. La discipline que j'ai connue comme matelot
-a toujours laissé sur moi son empreinte et peut-être lui suis-je
-redevable de la régularité de ma vie actuelle. Je ne prends que cinq
-heures et demie de sommeil, limite précise que je m'accorde, et rien
-n'a jamais été capable de me retenir plus longtemps au lit._»
-
-_Les portraits de Jack London nous le montrent avec une large carrure et
-de puissantes épaules--celles qui portaient les sacs de charbon,--des
-yeux flambants d'intelligence dans sa face rasée, et un menton
-proéminent, énergique et volontaire. D'autres portraits de lui
-l'évoquent en boxeur, à demi nu, et faisant valoir les muscles de sa
-poitrine et la force de ses biceps._
-
-_En parfait Américain, en effet, il était devenu un fervent de tous les
-sports. «J'aime la boxe, la natation, le yachting et même le
-cerf-volant. Bien qu'aimant la ville, je préfère habiter sa banlieue
-et jouir, près de la ville, de la campagne où la vie est meilleure et
-plus naturelle. Je regrette de n'avoir pas appris la musique.
-Aujourd'hui je m'adonnerais volontiers à la poésie, si je
-possédais pour vivre un ou deux millions de dollars.» Un ou deux
-millions de dollars pour faire décemment bouillir la marmite...
-L'ancien pilleur d'huîtres et débardeur avait, avouons-le, fait du
-chemin._
-
-_La mort, hélas! fauchait en 1916, à quarante ans et en pleine
-production, ce curieux et robuste gaillard. Depuis longtemps déjà il
-souffrait d'une entérite chronique, à laquelle s'ajoutait un
-épuisement nerveux qui lui avait fait perdre le sommeil. Le matin de
-son dernier jour (22 novembre 1916), son domestique japonais ne put le
-réveiller. Il appela la sœur de Jack, Elisa Shepard, qui elle-même
-alla quérir Mistress Charmian London. Jack était dans un état de
-prostration complet et il fut impossible de lui faire reprendre ses
-sens. Il présentait tous les symptômes d'un empoisonnement du
-sang. Quatre médecins furent mandés en hâte, d'Oakland et de
-San-Francisco. Mais il expira dans l'après-midi. Ses restes furent
-incinérés, selon sa volonté, et les cendres déposées dans un
-endroit de sa propriété, qu'il avait désigné. Bien qu'il eût eu
-l'intuition de sa fin prochaine, la veille de sa mort il avait fait sa
-promenade habituelle et lu comme de coutume_[3].
-
- *
-* *
-
-White Fang _ou_ Croc-Blanc, _que nous offrons aujourd'hui au public,
-histoire d'un loup qui vient à la civilisation et se fait chien, est
-comme_ The Call of the Wild _ou_ l'Appel du Wild, _histoire d'un chien
-qui retourne à l'état sauvage et se refait loup, comme_ Jerry des
-Iles _et_ Michaël, frère de Jerry, _histoires de chiens, un roman de
-psychologie animale._
-
-_D'autres auteurs ont mis en scène des animaux, mais dans un sens
-différent. Ceux que nous présente La Fontaine, par exemple, et plus
-près de nous R. Kipling, agissent en êtres humains et nous empruntent
-nos sentiments, dont il deviennent, avec plus ou moins de bonhomie ou de
-lyrisme, comme le miroir et le symbole. De nos caractères et de nos
-passions ils sont comme les synthèses. Les bêtes de Jack London, au
-contraire, agissent et pensent exclusivement en bêtes. L'auteur, dans
-les mornes solitudes du Wild, le Grand Désert Blanc, qui de la terre
-habitée monte vers le Cercle Arctique, les a longuement observés de
-près. Il a vécu avec eux, côte à côte, en ami ou en ennemi. Il
-s'est penché vers ces frères inférieurs, vers ces anneaux, moraux
-comme physiques, de la grande chaîne des êtres, dont l'homme, avec
-plus d'indignité parfois, occupe le sommet. Il a scruté leur pensée
-rudimentaire, interrogé leur cerveau. Se faisant, en imagination,
-chien, loup, lynx, porc-épic, écureuil, il s'est demandé quelle
-conception, plus ou moins développée, plus ou moins restreinte, toutes
-ces bêtes pouvaient bien avoir de la vie, ce qu'elles pouvaient en
-sentir et en comprendre, sous quel angle visuel les mêmes événements
-qui nous touchent pouvaient les atteindre et impressionner leurs
-cerveaux._
-
-_Quant au paysage évoqué, il n'est, en dehors de toute littérature
-descriptive proprement dite, qu'un décor, tragique à souhait, pour
-le drame qui s'y joue. Plus exactement, l'un et l'autre se
-confondent, car, sur cette Terre du Nord, dont l'écrivain éveille
-pour nous la poignante vision, il est impossible de séparer l'être
-de l'ambiance où il vit et qui l'étreint, la créature de la
-création. Rien ici ne saurait être factice. De Jack London on peut
-dire avec raison que l'œuvre est l'homme même. Ce sont ses
-ressouvenances, ses impressions, ses émotions, tout ce qu'il a vécu
-lui-même, qu'il nous dépeint._
-
-_Dans ce déchaînement des forces hostiles, parmi leur indestructible
-pérennité, «où l'homme est moins qu'une pomme de terre»,
-l'homme lutte cependant, il lutte et il pense. Il est le roseau
-pensant de Pascal, et surtout le roseau agissant. Car l'action, sur la
-Terre du Nord, est tout. Sans l'action, sans l'action perpétuelle,
-la mort est là, embusquée, qui ne tarde guère._
-
-_De même, avant de s'embarquer en une longue croisière sur le_ Snark,
-_il écrira: «Me voici, chétif animal appelé homme. Un brin de
-matière animée, cent soixante-cinq livres de chair, d'os, de nerfs,
-de tendons et de cerveau, tout cela doux et tendre, vulnérable et
-fragile, un brin de vie palpitante. Voilà tout ce que je suis. Autour
-de moi vont les grandes forces naturelles, menaces colossales, Titans de
-destruction, monstres dénués de sentiment, qui ont autant d'égards
-envers moi que moi pour le grain de sable que j'écrase sous mon pied.
-Ils ne me connaissent point, ils sont inconscients, impitoyables,
-amoraux. Ces monstres ont nom les cyclones et les tornades, les éclairs
-et le tonnerre, les lames furieuses et les trombes, les tremblements de
-terre et les volcans, les écumes qui heurtent avec fracas la côte
-hérissée de récifs, et les vagues qui bondissent par-dessus les
-sabords des plus grands navires, faisant des hommes une bouillie ou les
-projetant dans la mer. Aucun de ces monstres déchaînés ne connaît la
-minuscule créature, toute sensitive, toute de nerfs et de faiblesse,
-que les hommes, appellent Jack London et qui lui-même se croit quelque
-chose et même un être supérieur. Dans le conflit de tous ces Titans,
-dans le labyrinthe de périls dont ils m'enveloppent, je dois me
-frayer un chemin. Et le brin de vie que je suis exultera en triomphant
-d'eux._»
-
-_C'est tout cela que rend admirablement Jack London, et son style alors
-demeure net et ferme, ferme comme l'acte qu'il décrit. Tout ce qui
-est tragique, chez lui, l'est à souhait. Sa plume, par contre,
-devient plus indécise dès que la bataille de la vie se détend et que,
-dépouillant sa rude écorce, il se fait sentimental. L'auteur
-demeure, malgré lui, un être de drame et de souffrance. Parfois aussi,
-lorsqu'il tend aux considérations générales, son style se fait plus
-diffus. L'ancien fils du trappeur errant n'a pas suffisamment appris
-à mettre en ordre le flot de ses pensées et celui de ses phrases. Il
-est un émotif de premier ordre, mais la solide culture classique des
-races latines lui a manqué. Le rôle du traducteur devient alors
-infiniment délicat. Sans s'attacher obstinément à un mot à mot
-littéral, que rend plus difficile encore la différence de génie des
-langues anglo-saxonnes et de la langue française, celle-ci éprise
-avant tout de netteté et de clarté, le traducteur doit s'efforcer de
-faire jaillir, le plus fidèlement possible, la pensée enclose dans
-l'original._
-
-_Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, Jack London n'en
-demeure pas moins une des plus originales et des plus puissantes
-incarnations du génie anglo-saxon._
-
-
-PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF.
-
-
-[Note 1: On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et
-romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de
-nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en
-Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des
-meilleurs prosateurs anglais.]
-
-[Note 2: CROC-BLANC: _Le Mur du monde._]
-
-[Note 3: Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari
-(Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent
-être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a
-également écrit divers autres volumes, dont _Jack London dans les Mers
-du Sud_ et _Une femme parmi les Chasseurs de Têtes._]
-
-
-
-
-I
-
-LA PISTE DE LA VIANDE
-
-
-De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapins
-s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés
-par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient
-s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques, dans le jour
-qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans
-vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que
-la pensée s'enfuyait, devant elle, au delà même de la tristesse.
-Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique,
-comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le
-sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les
-vains efforts de notre être. C'était le _Wild_, le Wild farouche,
-glacé jusqu'au cœur, de la terre du Nord[4].
-
-Sur la glace du fleuve et comme un défi au néant du Wild, peinait un
-attelage de chiens-loups[5]. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait
-de neige. À peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en
-vapeur, pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux
-transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons.
-
-Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les
-attachaient à un traîneau, qui suivait, assez loin derrière eux, tout
-cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de
-bouleaux, solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de
-toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau, afin
-qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle
-qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était
-fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait
-presque toute la place. À côté d'elle, se tassaient divers autres
-objets: des couvertures, une hache, une cafetière et une poêle à
-frire.
-
-Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et,
-derrière le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le
-traîneau, en gisait un troisième, dont le souci était fini.
-Celui-là, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait
-jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et
-la vie lui est une offense. Il congèle l'eau, pour l'empêcher de
-courir à la mer; il glace la sève sous l'écorce puissante des
-arbres, jusqu'à ce qu'ils en meurent, et plus férocement encore,
-plus implacablement, il s'acharne sur l'homme, pour le soumettre à
-lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les
-êtres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement.
-
-Cependant, en avant et en arrière du traîneau, indomptables et sans
-perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore
-morts. Ils étaient vêtus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur
-haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de
-cristallisations glacées leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres,
-toute leur figure, si bien qu'il eût été impossible de les
-discerner l'un de l'autre. On eût dit des croque-morts masqués,
-conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque
-fantôme. Mais, sous ce masque, il y avait des hommes, qui avançaient
-malgré tout, sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse
-ironie, dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance
-d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et
-impassible que l'abîme infini de l'espace.
-
-Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et
-ménageant jusqu'à leur souffle. Partout autour d'eux était le
-silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pèse
-l'eau sur le corps du plongeur, à mesure qu'il s'enfonce plus
-avant aux profondeurs de l'Océan.
-
-Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour,
-lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri
-s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri
-se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa
-note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa.
-On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la
-sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur
-ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie.
-
-L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard
-se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la
-boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe.
-
-Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son.
-C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue
-qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux
-autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche
-du second cri.
-
---Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant.
-
-Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait
-un effort pour parler.
-
---La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis
-plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin.
-
-Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la
-clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux.
-
-Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et
-les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis,
-à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le
-cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les
-chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher
-à fuir et à se sauver dans les ténèbres.
-
---Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulièrement fidèles à
-notre compagnie, observa Bill.
-
-Henry, penché sur le feu et occupé à faire fondre un peu de glace,
-pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis
-sur le cercueil et ayant commencé à manger:
-
---Ils savent, dit-il, que près de nous leurs peaux sont sauves, et
-ils préfèrent manger qu'être mangés. Ces chiens ne manquent pas
-d'esprit.
-
-Bill secoua la tête:
-
---Oh! je n'en sais rien!
-
-Son camarade le regarda avec étonnement.
-
---C'est la première fois, Bill, que je vous entends suspecter
-l'intelligence des chiens.
-
---Avez-vous remarqué, reprit l'autre, en mâchant des fèves avec
-énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur
-dîner. Combien avez-vous de chiens Henry?
-
---Six.
-
---Bien, Henry.
-
-Bill s'arrêta un instant, comme pour donner plus de poids à ses
-paroles.
-
---Nous disions que nous avions six chiens. J'ai pris six poissons
-dans le sac et j'en ai donné un à chaque chien. Eh bien! je me suis
-trouvé à court d'un poisson.
-
---Vous avez mal compté.
-
---Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J'ai pris
-six poissons et N'a-qu'une-Oreille[6] n'en a pas eu. Alors je suis
-revenu au sac et j'y ai pris un septième poisson, que je lui ai
-donné.
-
---Nous n'avons que six chiens, répliqua Henry.
-
---Je n'ai pas dit qu'il n'y avait là que des chiens, mais
-qu'ils étaient sept convives, à qui j'ai donné du poisson.
-
-Henry s'arrêta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les
-bêtes.
-
---En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six à présent.
-
---J'ai vu le septième convive s'enfuir à travers la neige.
-
-Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara:
-
---Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin.
-
---Qu'entendez-vous par là?
-
---J'entends que l'excès de nos peines influe durement sur vos
-nerfs et que vous commencez à voir des choses...
-
---C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill, avec
-gravité. Mais les traces laissées derrière lui par le septième
-animal sont encore marquées sur la neige. Je vous les montrerai, si
-vous le désirez.
-
-Henry ne répondit point et se remit à manger en silence. Lorsque
-le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant
-la bouche, du revers de sa main:
-
---Alors, Bill, vous croyez que cela était?
-
-Un long cri d'appel, à la fois lamentable et sauvage, jaillissant de
-l'obscurité, l'interrompit. Il se tut, pour écouter, et, tendant
-la main dans la direction d'où le cri était issu:
-
---C'est un d'eux, dit-il, qui est venu?
-
-Bill approuva de la tête.
-
---Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Vous avez remarqué
-vous-même quel vacarme ont fait les chiens.
-
-Cris et cris, après cris, se répondant, de près, de loin, de tous
-côtés, semblaient avoir mué tout à coup le Wild en une maison de
-fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient
-venus se tasser, les uns contre les autres, autour du foyer, si près
-que leurs poils en étaient roussis par la flamme.
-
-Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, après en avoir
-tiré quelques bouffées:
-
---Je songe, Henry, que celui qui est là-dedans (et il indiquait, de
-son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement
-plus heureux que vous et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager
-aussi confortablement après notre mort, aurons-nous seulement, un jour,
-quelques pierres sur notre carcasse? Ce qui me dépasse, c'est
-qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays, un lord ou
-quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu à trimarder pour
-la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guêtres
-sur cette fin de terre, abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne
-puis le comprendre exactement.
-
---Il aurait pu vivre un bon vieil âge mûr, s'il était demeuré
-chez lui, approuva Henry.
-
-Bill allait continuer la conversation, quand il vit, dans le noir mur de
-nuit qui se pressait sur eux et où toute forme était indistincte, une
-paire d'yeux, brillants comme des braises. Il la montra à Henry, qui
-lui en montra une seconde, puis une troisième. Un cercle d'yeux
-étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se
-déplaçait, ou disparaissait, pour reparaître à nouveau, l'instant
-d'après.
-
-La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient,
-affolés, autour du feu, ou venaient, en rampant, se tapir entre les
-jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux
-bascula dans la flamme. Il se mit à pousser des hurlements plaintifs,
-tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brûlée.
-Ce remue-ménage fit se disperser le cercle d'yeux, qui se reforma,
-une fois l'incident terminé et les chiens calmés.
-
---C'est, dit Bill, une fâcheuse et blâmable situation, de se
-trouver à court de munitions.
-
-Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon à étendre, sur des
-branches de sapin préalablement disposées sur la neige, un lit de
-couvertures et de fourrures.
-
-Henry grogna, tout en commençant à délacer ses mocassins de peau de
-daim:
-
---Combien, dites-vous, Bill, qu'il nous reste de cartouches?
-
---Trois. Et je voudrais qu'il y en eût trois cents. Je leur
-montrerais alors quelque chose, à ces damnés.
-
-Il secoua son poing, avec colère, vers les yeux luisants. Puis ayant
-enlevé à son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant
-le feu.
-
---Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu
-50° sous zéro[7] depuis deux semaines. Plût à Dieu que nous
-n'eussions pas entrepris cette expédition! je n'aime pas la
-tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle
-est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit
-plus question! Heureux le jour où nous nous retrouverons, vous et moi,
-au Fort M'Gurry, tranquillement assis auprès du feu et jouant aux
-cartes. Voilà mes souhaits!
-
-Henry poussa un nouveau grognement et se glissa dans le lit. Comme il
-allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité:
-
---Dites-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre à nos bêtes
-et attraper un poisson, pour quoi, dites-moi, les chiens ne lui sont-ils
-pas tombés dessus? C'est là ce qui me tourmente.
-
---Vous vous faites, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry, d'une
-voix ensommeillée. Vous n'étiez pas ainsi autrefois. Vous digérez
-mal, je pense. Mais assez péroré! Dormez, sinon vous serez demain,
-fort mal en point. Vous vous mettez, sans raison, la cervelle à
-l'envers.
-
-Les deux compagnons, là-dessus, s'assoupirent. Ils soufflaient
-lourdement, côte à côte, sous la même couverture.
-
-Le feu tomba peu à peu et les yeux brillants resserrèrent le cercle
-qu'ils traçaient. Dès que deux d'entre eux s'avançaient, plus
-proches, les chiens grondaient, apeurés et menaçants à la fois. Leurs
-cris devinrent si forts, à un moment, que Bill s'éveilla.
-
-Il descendit du lit avec précaution, afin de ne pas troubler le sommeil
-de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Dès que la flamme se
-fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le
-groupe des chiens. Puis, s'étant frotté les paupières, il se reprit
-à les regarder, avec plus d'attention. Après quoi, s'étant coulé
-sous la couverture:
-
---Henry... Oh! Henry!
-
-Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille.
-
---Qu'est-ce qui ne va pas? interrogea-t-il.
-
---Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont sept derechef.
-
-Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants
-après, il ronflait à poings fermés.
-
-C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors du
-lit son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point
-naître avant que trois heures encore ne se fussent écoulées. Il se
-mit, dans l'obscurité, à préparer le déjeuner, tandis que Bill
-roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ.
-
---Dites-moi, Henry, demanda-t-il soudainement. Combien de chiens
-prétendez-vous que nous avons?
-
---Six.
-
---Erreur! s'exclama Bill, triomphant.
-
---Sept, de nouveau? questionna Henry.
-
---Non. Cinq! Un est parti.
-
---L'Enfer! cria Henry, avec colère.
-
-Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens:
-
---Vous avez raison, Bill, Boule-de-Suif[8] est parti.
-
---Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée
-nous aura caché sa fuite.
-
---Ce n'est pas de chance, pour lui ni pour nous. Ils l'auront
-avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant
-dans leur gosier. Malédiction sur eux!
-
---Ce fut toujours un chien fou, observa Bill.
-
---Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se
-suicider de la sorte?
-
-Henry jeta un coup d'œil sur les survivants de l'attelage,
-supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur
-caractère et de leurs aptitudes.
-
---Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait à en faire
-autant. On frapperait dessus à coups de bâton qu'ils refuseraient de
-s'éloigner.
-
---J'ai toujours pensé, dit Bill, et je le répète, que
-Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu fêlée.
-
-Telle fut l'oraison funèbre d'un chien, mort en cours de route, sur
-une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien
-d'hommes, n'en ont pas même une semblable!
-
-
-[Note 4: Le _Wild_ est un terme générique, intraduisible, qui, comme
-le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle
-désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types
-qui la constituent. Le _Wild_ comprend, dans l'Amérique du Nord, la
-région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui
-ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace
-éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait
-partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol,
-très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et
-l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la
-neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise
-vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible
-profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation
-hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de
-transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-[Note 5: _Wolfdogs_, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par
-leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels
-des traîneaux. (_Idem._)]
-
-[Note 6: _One Ear._]
-
-[Note 7: Il s'agit de degrés Fahrenheit (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 8: _Fatty._]
-
-
-
-
-II
-
-LA LOUVE
-
-
-Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement
-rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu
-joyeux et poussèrent de l'avant dans les ténèbres qui n'étaient
-point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces,
-continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid.
-Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença à paraître. À
-midi, le ciel, vers le Sud, parut se réchauffer et se teignit de
-couleur rose. La ligne de démarcation se dessina, que met la rondeur de
-la terre entre les pays méridionaux, où luit le soleil, et le monde du
-Nord. Mais la couleur rose, rapidement, se fana. Un jour gris lui
-succéda, qui dura jusqu'à trois heures, puis disparut à son tour,
-et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et
-silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse, à
-droite, à gauche, recommencèrent, provoquant parmi les chiens, tout
-harassés qu'ils fussent, de folles paniques.
-
---Je voudrais bien, dit Bill, en remettant, pour la vingtième fois,
-les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et
-nous laissent tranquilles.
-
---Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva
-Henry.
-
-Le campement fut dressé, comme le soir précédent. Henry surveillait
-la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri, poussé
-par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le
-fit sursauter. Il releva le nez, juste à temps pour voir une forme
-vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il
-aperçut Bill, qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux,
-mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue
-et une partie du corps d'un saumon séché.
-
---Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a
-reçu pour le reste. L'entendez-vous hurler?
-
---Et quelle figure avait-il, ce voleur? demanda Henry.
-
---Je n'ai pu le bien voir. Mais ce que je sais, c'est qu'il a
-quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble à celle d'un
-chien.
-
---Ce doit être, j'en jurerais, un loup apprivoisé.
-
---Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour être venu ici au moment
-juste du dîner et emporter un morceau de poisson!
-
-Les deux hommes, assis sur la boîte oblongue, avaient, après avoir
-mangé, humé leurs pipes, comme ils en avaient l'habitude. Le cercle
-d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus
-proche.
-
-Bill se reprit à gémir.
-
---Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur
-quelque autre gibier, et qu'ils décampent à sa suite! Ce serait
-pour nous un débarras...
-
-Henry eut l'air de n'avoir pas entendu. Mais, comme Bill faisait
-mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge.
-
---Arrêtez, Bill, vos croassements. Vous avez des crampes d'estomac,
-je vous l'ai déjà dit, et c'est ce qui vous fait divaguer. Avalez
-une pleine cuillerée de bi-carbonate de soude, cela vous calmera, je
-vous assure et vous redeviendrez d'une plus plaisante compagnie.
-
-Le matin suivant, d'énergiques blasphèmes, proférés par Bill,
-réveillèrent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, à la lueur
-du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui
-agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses
-grimaces.
-
---Hello! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau?
-
---Grenouille[9] a décampé, fut la réponse.
-
---Non?
-
---Je dis oui.
-
-Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta
-avec soin, après quoi il se joignit à Bill pour maudire les pouvoirs
-malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien.
-
---Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill.
-
---Et celui-là n'était pas un chien fou, ajouta Henry.
-
-Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funèbre.
-
-Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent
-attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente.
-Les deux hommes peinaient, sans parler. Le silence n'était interrompu
-que par les cris qui les poursuivaient et qui s'attachaient,
-invisibles, à leur marche. Mêmes paniques des chiens, mêmes écarts
-de leur part, hors du sentier tracé, et même lassitude physique et
-morale des deux hommes, qui en résultait.
-
-Quand le campement eut été établi, Bill, à la mode indienne, enroula
-autour du cou des chiens une solide lanière de cuir, à laquelle était
-lié, à son tour, un bâton de cinq à six pieds de long. Le bâton, à
-son autre extrémité, était attaché, par une seconde lanière, à un
-pieu fiché en terre. Les joints, de chaque côté, étaient si serrés
-que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger.
-
---Regardez, Henry, dit Bill, avec satisfaction, si j'ai bien
-travaillé! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles
-jusqu'à demain. S'il en manque un seul à l'appel, je veux me
-passer de mon café.
-
-Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant à Bill le
-cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisième soir, les
-enserrait:
-
---Dommage, tout de même, fit-il, de ne pouvoir flanquer à ceux-ci
-quelques bons coups de fusil! Ils ont compris que nous n'avions pas
-de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis.
-
-Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils
-regardaient les formes vagues aller et venir, hors de la frontière de
-lumière que marquait le feu. En observant avec attention les endroits
-où une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la
-silhouette de l'animal, qui se dessinait et se mouvait dans les
-ténèbres.
-
-Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens, les fit se
-détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et
-geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces dans la
-direction de l'ombre, sur son bâton, qu'il mordait frénétiquement
-et à pleines dents.
-
---Bill, regardez ceci! chuchota Henry.
-
-Dans la lumière du feu, un animal, semblable à un chien, se glissait,
-d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en même temps
-audacieux et craintif, observant les deux hommes avec précaution, et
-cherchait visiblement à se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille,
-s'aplatissant vers lui, sur le sol, redoublait ses gémissements.
-
---C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la
-meute. Quand elle a attiré un chien à sa suite, toute la bande tombe
-dessus et le mange.
-
-Au même moment, une des bûches empilées sur le feu dégringola, en
-éclatant avec bruit. L'étrange animal, effaré, fit un saut en
-arrière, dans les ténèbres, et disparut.
-
---Je pense une chose, dit Bill.
-
---Laquelle, s'il vous plaît?
-
---C'est que l'animal vu par nous est le même que celui qui a
-été rossé hier par mon gourdin.
-
---Il n'y a pas au monde le plus léger doute sur ce point.
-
---Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa
-familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas
-naturelle et choque toutes les idées reçues.
-
---Ce loup en connait certainement plus qu'un loup qui se respecte ne
-doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du
-repas des chiens. Cet animal a de l'expérience.
-
---Le vieux Villan, dit Bill, en se parlant tout haut à lui-même,
-possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir
-avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi. Car je le tuai un beau
-jour, dans un pacage d'élans, sur _Little Stick._ Le vieux Villan en
-pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce
-chien depuis trois ans. Tout ce temps, le chien était demeuré avec les
-loups.
-
---Je pense, opina Henry, que vous avez trouvé la vérité. Ce loup
-est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de
-l'homme.
-
---Si j'ai quelque chance, de ce loup qui est un chien nous aurons la
-peau, déclara Bill. Nous ne pouvons continuer à perdre d'autres
-bêtes.
-
---Souvenez-vous qu'il ne nous reste plus que trois cartouches.
-
---Je le sais et les réserve pour un coup sûr.
-
-Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner,
-accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son
-camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prêts.
-Bill commença à manger, dormant encore.
-
-Ayant remarqué que sa tasse à café était vide, il se pencha pour
-atteindre la cafetière. Mais celle-ci était du côté d'Henry et
-hors de sa portée.
-
---Dites-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement
-d'amitié, n'avez-vous rien oublié de me donner?
-
-Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tête. Bill
-avança sa tasse vide.
-
---Vous n'aurez pas de café, prononça Henry.
-
---Aurait-il été renversé? demanda Bill avec anxiété.
-
---Ce n'est pas cela.
-
---Si vous m'en refusez, vous allez arrêter ma digestion.
-
---Vous n'en aurez pas!
-
-Un flux de sang et de colère monta au visage de Bill.
-
---Voulez-vous, je vous prie, parler et vous expliquer?
-
---Gros-Gaillard[10] est parti.
-
-Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tête et
-compta les chiens.
-
---Comment cela est il arrivé? demanda-t-il, anéanti.
-
---Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-même
-la lanière qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura
-rendu sans doute ce service.
-
---Le damné chien! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré
-son compère.
-
---En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose
-qu'il est déjà digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans les
-ventres de vingt loups différents.
-
-Cette troisième oraison funèbre prononcée, Henry poursuivit:
-
---Maintenant, Bill, voulez-vous du café?
-
-Bill fit un signe négatif.
-
---C'est bien certain? insista Henry, en levant la cafetière, il
-est pourtant bon.
-
-Mais Bill était têtu. Il mit sa tasse à l'écart.
-
---J'aimerais mieux, dit-il, être pendu ding-ding-dong. J'ai
-donné ma parole et je la tiendrai.
-
-Il absorba son déjeuner à sec et ne l'arrosa que de malédiction, à
-l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais
-tour.
-
---Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur
-atteinte.
-
-Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé
-plus de cent yards[11], quand Henry, qui allait devant, heurta du pied,
-dans l'obscurité, un objet qu'il ramassa, puis qu'il lança,
-s'étant retourné, dans la direction de Bill.
-
---Tenez, Bill, dit-il, voilà quelque chose qui pourra vous être
-utile.
-
-Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de
-Gros-Gaillard; le bâton auquel il avait été attaché.
-
---Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la
-peau, et tout. Le bâton même est aussi net que le dessus de ma main;
-ils ont mangé le cuir qui le garnissait à ses deux bouts. Ils ont
-l'air terriblement affamés. Pourvu que vous et moi nous ne subissions
-pas un sort identique avant d'être parvenus au terme de notre voyage!
-
-Henry se mit à rire.
-
---C'est la première fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des
-loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et
-sauf. Prenez votre courage à deux mains et ne craignez rien. Ils ne
-nous auront pas, mon fils.
-
---Voilà ce qu'on ne sait pas; oui, ce qu'on ne sait pas.
-
---Vous êtes pâle et avez une mauvaise circulation du sang. Il vous
-faudrait de la quinine. Je vous en bourrerai quand nous serons arrivés.
-
-Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents.
-Apparition de la lumière à neuf heures; à midi, le reflet lointain,
-vers le Sud, du soleil invisible; puis la grise après-midi,
-précédant la nuit rapide. À l'heure où le soleil esquissait son
-faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit:
-
---Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire.
-
---Soyez prudent et gardez-vous qu'il ne vous arrive malheur!
-
-Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure après, vers
-son compagnon, qui l'attendait avec une certaine anxiété.
-
---Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous,
-courant de-ci, de-là, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont
-sûrs de nous avoir et qu'il leur suffit de patienter. En attendant
-ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent.
-
---Vous prétendez, observa Henry, qu'ils sont sûrs de nous avoir?
-
-Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua:
-
---J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres à faire peur. Ils
-n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien
-entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas
-loin. Leurs côtes sont pareilles à des planches à laver et leurs
-estomacs remontés collent presque à l'épine dorsale. Ils en sont,
-je puis vous le dire, à la dernière phase de la désespérance. Ils
-sont à demi enragés et attendent.
-
-Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand Henry, qui
-avait pris la place d'arrière et poussait le traîneau, afin
-d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement
-étouffé. Derrière eux, en pleine vue et sur la même piste qu'ils
-venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une
-forme velue. La bête trottinait sans effort apparent, semblant glisser
-plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arrêtés, elle
-s'arrêta ainsi qu'eux et, ayant levé la tête, elle les regarda
-avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur,
-comme pour se faire d'eux une opinion.
-
---C'est la louve! dit Bill.
-
-Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et il vint, derrière le
-traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinèrent
-l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur
-avait déjà soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter
-encore, en avant, de quelques pas, puis s'arrêter, puis recommencer
-à diverses reprises le même manège, jusqu'à ce qu'il ne se
-trouvât plus qu'à une courte distance. Alors il fit halte, la tête
-dressée, près d'un groupe de sapins, et se remit à observer les
-deux hommes. Il les considérait avec une insistance singulière, comme
-eût pu le faire un chien, mais sans qu'il y eût rien dans ses yeux
-du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était
-celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bête,
-aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt
-grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des
-spécimens les plus importants de l'espèce.
-
---Il doit mesurer près de deux pieds et demi à hauteur d'épaule,
-constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long.
-
---Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai
-jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge, et même sur
-l'orangé. Elle a un ton cannelle.
-
-La robe de la bête n'était point cependant de cette couleur et le
-gris y dominait, comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et
-indéfinissables reflets couraient par moment sur le poil, qui
-trompaient et illusionnaient la vue.
-
---On dirait un rude et gros chien de traîneau, poursuivit Bill. Je ne
-serais pas autrement étonné de voir cet animal remuer la queue.
-
---Hé! gros chien, appela-t-il. Venez, vous! quel que vous soyez!
-
---Il n'a pas de toi la moindre peur, dit Henry, en riant.
-
-Bill agita sa main, fit semblant de menacer, cria à tue-tête. La bête
-ne manifesta aucune crainte et se contenta de se mettre légèrement en
-garde. Elle ne cessait point de dévisager les deux hommes, avec une
-fixité affamée. Son désir évident était, si elle l'osait, de
-venir à cette viande et de s'en repaître.
-
---Écoutez, Henry, dit Bill, en baissant la voix, très bas. Voici le
-cas d'utiliser nos trois cartouches. Mais il faut ne point manquer le
-coup et qu'il soit mortel, qu'en pensez-vous?
-
-Henry approuva et Bill, avec mille précautions, amena à lui le fusil.
-Mais à peine avait-il fait le geste de le lever vers son épaule que la
-louve, faisant un saut de côté, hors de la piste, disparut parmi les
-sapins.
-
-Les deux compagnons se regardèrent. Henry sifflota, d'un air entendu,
-et Bill, se morigénant lui-même, remit en place le fusil.
-
---Je devais m'y attendre, dit-il. Un loup assez instruit pour venir
-partager le dîner de nos chiens doit être également renseigné sur
-les coups de fusil. Sa science est la cause de tous nos malheurs. Mais
-je le démolirai, aussi sûr que mon nom est Bill! Puisqu'il est trop
-rusé pour être tué à découvert, j'irai le tirer de l'affût.
-
---Si vous voulez tenter de l'abattre, faites-le d'ici, conseilla
-Henry. Que la bande survienne autour de vous, en admettant que vos trois
-cartouches tuent trois bêtes, les autres vous régleront votre compte.
-
-On campa de bonne heure, ce soir-là. Les trois chiens survivants
-avaient remorqué moins vite le traîneau et avaient été las plus
-tôt. Les deux hommes ne dormirent que d'un œil. Le cercle
-d'ennemis s'était resserré encore. Sans cesse il fallait se
-relever, pour attiser le feu, afin que la flamme ne tombât point.
-
---J'ai ouï des marins, dit Bill, me parler des requins qui ont
-coutume de suivre les navires. Les loups sont les requins de la terre.
-Ils s'y connaissent mieux que nous dans leurs affaires. Ils savent que
-bientôt ils nous auront.
-
---Ils vous ont déjà à moitié, rétorqua Henry, avec rudesse, vous
-qui vous laissez aller à parler ainsi. C'en est fait d'un homme,
-dès l'instant où il se déclare perdu. Vous êtes, rien qu'en le
-disant, à demi mangé.
-
---Ils en ont mangé d'autres, et qui nous valaient, vous et moi,
-répondit Bill.
-
---Assez croassé! Vous m'excédez plus que de raison.
-
-Henry tourna brusquement le dos à Bill, et il s'attendait à ce que
-celui-ci, avec le caractère emporté qu'il lui connaissait,
-s'irritât du ton tranchant de ses paroles. Mais Bill ne répondit
-rien.
-
---Mauvais présage, songea Henry, dont les paupières se fermaient
-malgré lui. Le moral de Bill, il n'y a pas à s'y tromper, est
-gravement entamé. J'aurai, demain matin, fort à faire pour retaper
-ce garçon.
-
-
-[Note 9: Frog.]
-
-[Note 10: _Spanker._]
-
-[Note 11: Le _yard_ mesure environ 91 centimètres (914 millimètres),
-soit un peu moins d'un mètre. (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-III
-
-LE CRI DE LA FAIM
-
-
-La journée débuta sous de meilleurs auspices. Les deux hommes
-n'avaient pas perdu de chien durant la nuit et c'est l'esprit le
-plus léger qu'ils se remirent en chemin, dans le silence, le noir et
-le froid, Bill semblait avoir oublié ses sinistres pressentiments et
-quand, à midi, les chiens renversèrent le traîneau, à un mauvais
-passage, c'est en plaisantant qu'il accueillit l'accident.
-
-C'était pourtant un effrayant pêle-mêle. Le traîneau, sens dessus
-dessous, demeurait suspendu entre le tronc d'un arbre et un énorme
-roc. Il fallut d'abord déharnacher les chiens, afin de les dégager
-et de démêler leurs traits. Ceci fait et tandis que les deux hommes
-s'occupaient de remettre sur pied le traîneau, Henry aperçut
-N'a-qu'une-Oreille qui était en train de se défiler en rampant.
-
---Ici, toi, N'a-qu'une-Oreille! cria-t-il, en se retournant vers
-le chien.
-
-Mais le chien, au lieu de lui obéir, fit un bond en avant et se sauva,
-en courant de toutes ses forces, ses harnais traînant derrière lui.
-
-Tout là-bas, sur la piste, la louve l'attendait. En s'approchant
-d'elle, il parut soudain hésiter et ralentit sa course. Il la
-regardait fixement, avec crainte et désir à la fois. Elle semblait
-l'aguicher et lui sourire de toutes ses dents, puis fit un pas vers
-lui, en manière d'avance. N'a-qu'une-Oreille se rapprocha, mais
-en se tenant encore sur ses gardes, la tête dressée, les oreilles et
-la queue droites.
-
-Quand il l'eut jointe, il essaya de frotter son nez contre le sien;
-mais elle se détourna, avec froideur, et fit un pas en arrière. Elle
-répéta plusieurs fois sa manœuvre, comme pour l'entraîner loin de
-ses compagnons humains. À un moment (on eût dit qu'une vague
-conscience du sort qui l'attendait flottait dans sa cervelle de
-chien), N'a-qu'une-Oreille, s'étant retourné, regarda derrière
-lui ses deux camarades de trait, le traîneau renversé et les deux
-hommes qui l'appelaient. Mais la louve lui ayant tendu son nez, pour
-qu'il s'y frottât, il en oublia aussitôt toute autre idée et se
-reprit à la suivre au bout de quelques minutes, dans un prude et
-nouveau recul qu'elle effectua.
-
-Bill, pendant ce temps, avait songé au fusil. Mais celui-ci était pris
-sous le traîneau et quand, avec l'aide d'Henry, il eut mis la main
-dessus, le chien et la louve étaient trop éloignés de lui, trop près
-aussi l'un de l'autre pour qu'il pût tirer.
-
-Trop tard, N'a-qu'une-oreille connut son erreur. Les deux hommes le
-virent qui revenait vers eux à fond de train. Mais déjà une douzaine
-de loups maigres, bondissant dans la neige, fonçaient à angle droit
-sur le chien, afin de lui couper la retraite. La louve avait, quant à
-elle, cessé ses grâces et ses pudeurs, et s'était jetée sur son
-amoureux, avec un rauque grognement. Il l'avait bousculée d'un coup
-d'épaule et elle s'était jointe aux autres poursuivants. Elle le
-talonnait de près.
-
---Où allez-vous? cria Henry, en posant sa main sur le bras de Bill.
-
-Bill se dégagea, d'un mouvement brusque.
-
---Je ne puis, dit-il, supporter ce qui se passe. Ils ne doivent plus
-avoir, si je puis l'empêcher, aucun de nos chiens.
-
-Le fusil au poing, il s'enfonça dans les taillis qui bordaient le
-sentier.
-
---Attention, Bill! lui jeta Henry, une dernière fois. Soyez prudent!
-
-Henry, assis sur le traîneau, vit disparaître son compagnon.
-N'a-qu'une-Oreille avait quitté la piste et tentait de rejoindre le
-traîneau en décrivant un grand cercle. Henry l'apercevait par
-instants, détalant à travers des sapins clairsemés et s'efforçant
-de gagner les loups en vitesse, tandis que Bill allait essayer, sans nul
-doute, d'enrayer la poursuite. Mais la partie était perdue
-d'avance. D'autant que de nouveaux loups, sortant de partout, se
-joignaient à la chasse.
-
-Tout à coup, Henry entendit un coup de fusil, puis deux autres
-succéder rapidement au premier, et il connut que la provision de
-cartouches de Bill était finie. Il y eut un grand bruit, des
-grondements et des cris. Henry reconnut la voix du chien, qui gémissait
-et hurlait. Un cri de loup lui annonça qu'un des animaux avait été
-atteint. Et ce fut tout. Gémissements et grognements moururent et le
-silence retomba sur le paysage solitaire.
-
-Henry demeura longtemps assis sur le traîneau. Il n'avait pas besoin
-d'aller voir ce qui était advenu. Cela il le savait comme s'il en
-eût été spectateur. Il se dressa pourtant, à un moment, avec un
-tressaillement, et, dans une hâte fébrile, chercha la hache qui était
-parmi les bagages. Puis il se rassit et songea longuement, en société
-des deux chiens qui lui restaient et qui demeuraient à ses pieds,
-couchés et tremblants.
-
-Il se leva, à la fin, en proie à une immense faiblesse, comme si toute
-force de résistance s'était anéantie en lui, et se mit en devoir
-d'atteler les chiens au traîneau. Lui-même passa sur son épaule un
-harnais d'homme et tira, de concert avec les deux bêtes. L'étape
-fut courte. Dès que le jour commença à baisser, Henry se hâta
-d'organiser le campement. Il donna aux chiens leur nourriture, fit
-cuire et mangea son dîner, et dressa son lit près du feu.
-
-Mais il n'avait pas encore fermé les yeux qu'il vit les loups
-arriver et, cette fois, s'avancer tellement près qu'il n'y avait
-pas à songer même à dormir. Ils étaient là, autour de lui, si peu
-loin qu'il pouvait les regarder, comme en plein jour, couchés ou
-assis autour du foyer, rampant sur leurs ventres, et tantôt avançant,
-tantôt reculant. Certains d'entre eux dormaient, couchés en rond
-dans la neige, comme des chiens. Il ne cessa pas, un seul instant,
-d'aviver la flamme, car il savait qu'elle était le seul obstacle
-entre sa chair et leurs crocs. Les deux chiens se pressaient contre lui,
-implorant sa protection. De temps à autre, le cercle des loups
-s'agitait, ceux qui étaient couchés se relevaient, et tous hurlaient
-en chœur. Puis ils se recouchaient ou s'asseyaient, le cercle se
-reformant plus près.
-
-À force, cependant, d'avancer d'un pouce, puis d'un pouce, un
-instant arriva où les loups le touchaient presque. Alors il prit des
-brandons enflammés et commença à les jeter dans le tas de ses
-ennemis. Ceux-ci bondissaient en arrière, d'un saut hâtif,
-accompagné de cris de colère et de grognements peureux, quand une
-branche, bien lancée, atteignait l'un d'eux.
-
-Le matin trouva l'homme hagard et brisé, les yeux dilatés par le
-manque de sommeil. Il cuisina et absorba son déjeuner. Puis quand la
-lumière eut dispersé la troupe des loups, il s'occupa de mettre à
-exécution un projet qu'il avait médité durant de longues heures de
-la nuit. Ayant abattu, à coups de hache, de jeunes sapins, il en fit,
-en les liant en croix, les traverses d'un échafaudage assez élevé,
-dont quatre autres grands sapins, restés debout, formèrent les
-montants. Se servant ensuite des courroies du traîneau comme de cordes,
-et les chiens tirant avec lui, il hissa au sommet de l'échafaudage le
-cercueil qu'il avait convoyé.
-
---Ils ont eu Bill, dit-il, en s'adressant au corps du mort, quand
-celui-ci fut installé dans sa sépulture aérienne, et ils m'auront
-peut-être. Mais, vous, jeune homme, ils ne vous auront pas.
-
-Le traîneau filait maintenant derrière les chiens, qui haletaient
-d'enthousiasme, car ils savaient, eux aussi, que le salut était pour
-eux dans le chenil du Fort M'Gurry. Mais les loups n'avaient pas
-été loin et c'est ouvertement qu'ils avaient, désormais, repris
-leur poursuite. Ils trottinaient tranquillement derrière le traîneau,
-ou rangés en files parallèles, leurs langues rouges pendantes, leurs
-flancs maigres ondulant sur leurs côtes, qui se dessinaient à chacun
-de leurs mouvements. Henry ne pouvait s'empêcher d'admirer qu'ils
-fussent encore capables de se tenir sur leurs pattes, sans s'effondrer
-sur la neige.
-
-À midi, vers le Sud, ce ne fut pas seulement un reflet du soleil qui
-apparut, mais l'astre lui-même, dont la partie supérieure émergea
-de l'horizon, pâle et dorée. Henry vit là un heureux présage. Le
-soleil était revenu et les jours allaient grandir. Mais sa joie fut de
-courte durée. La lumière, presque aussitôt, se remit à baisser et il
-s'occupa, sans plus tarder, de s'organiser pour la nuit. Les
-quelques heures de clarté grisâtre et de terne crépuscule qu'il
-avait encore devant lui furent utilisées à couper, pour le foyer, une
-quantité de bois considérable.
-
-Avec la nuit, la terreur revint, à son comble. Le besoin de sommeil,
-pire que les loups, tenaillait Henry. Il s'endormit malgré lui,
-accroupi près du feu, les couvertures sur ses épaules, sa hache entre
-ses genoux, un chien à sa droite, un chien à sa gauche. Dans cet état
-de demi-veille où il se trouvait, il apercevait la troupe entière qui
-le contemplait, comme un repas retardé, mais certain. Il lui semblait
-voir une bande d'enfants réunis autour d'une table servie, et
-attendant qu'on leur permît de commencer à manger.
-
-Puis, comme machinalement, ses yeux retombaient sur lui-même, et il
-examinait son corps avec une attention bizarre, qui ne lui était pas
-habituelle. Il tâtait ses muscles et les faisait jouer,
-s'intéressant prodigieusement à leur mécanisme. À la lueur du
-foyer, il ouvrait, étendait ou refermait les phalanges de ses doigts,
-émerveillé de l'obéissance et de la souplesse de sa main qui, avec
-brusquerie ou douceur, trépidait à sa volonté, jusqu'au bout des
-ongles. Et, comme fasciné, il se prenait d'un incommensurable amour
-pour ce corps admirable, auquel il n'avait, jusque-là, jamais prêté
-attention, d'une tendresse infinie pour cette chair vivante, destinée
-bientôt à repaître des brutes, à être mise en lambeaux.
-Qu'était-il désormais? Un simple mets pour des crocs affamés, une
-subsistance pour d'autres estomacs, l'égal des élans et des lapins
-dont il avait tant de fois, lui-même, fait son dîner.
-
-À quelques pieds devant lui, la louve aux reflets rouges était assise
-dans la neige et le regardait, pensive. Leurs regards se croisèrent. Il
-comprit sans peine qu'elle se délectait de lui, par anticipation. Sa
-gueule s'ouvrait, avec gourmandise, découvrant les crocs blancs
-jusqu'à leur racine. La salive lui découlait des lèvres, et elle se
-pourléchait de la langue. Un spasme d'épouvante secoua Henry. Il fit
-un geste brusque, pour se saisir d'un brandon et le lancer à la
-louve. Mais celle-ci, non moins rapidement, s'était éclipsée. Alors
-il se remit à contempler sa main, avec adoration, à examiner, l'un
-après l'autre, tous ses doigts et comme ils s'adaptaient avec
-perfection aux rugosités de la branche qu'il brandissait. Puis, comme
-son petit doigt courait risque de se brûler, il le replia
-délicatement, un peu en arrière de la flamme.
-
-La nuit s'écoula cependant sans accident et le matin parut. Pour la
-première fois, la lumière du jour ne dispersa pas les loups. Vainement
-l'homme attendit leur départ. Ils demeurèrent en cercle autour de
-lui et de son feu, avec une insolence qui brisa son courage, revenu avec
-la clarté naissante. Il tenta cependant un effort surhumain pour se
-remettre en route.
-
-Mais à peine avait-il replacé son traîneau sur le sentier et
-s'était-il écarté, de quelques pas, de la protection du feu,
-qu'un loup, plus hardi que les autres, s'élança vers lui. La bête
-avait mal calculé son élan; son saut fut trop court. Ses dents, en
-claquant, se refermèrent sur le vide, tandis qu'Henry, pour se
-préserver, faisait un bond de côté. Puis, reculant vers le feu, il
-fit pleuvoir une mitraille de brandons sur les autres loups,
-qui, excités par l'exemple, s'étaient dressés debout et s'apprêtaient
-déjà à se jeter sur lui.
-
-Il demeura assiégé toute la journée. Comme son bois menaçait de
-s'épuiser, il étendit progressivement le foyer vers un énorme sapin
-mort, qui s'élevait à peu de distance et qu'il atteignit de la
-sorte. Il abattit l'arbre et passa le reste du jour à préparer, pour
-la nuit, branches et fagots.
-
-La nuit revint, aussi angoissante que la précédente, avec cette
-aggravation que le besoin de dormir devenait, pour l'homme, de plus en
-plus insurmontable. Henry, dans sa somnolence, vit la louve
-s'approcher de lui à ce point, qu'il n'eût qu'à saisir un
-brandon allumé pour le lui planter, d'un geste mécanique, en plein
-dans la gueule. La louve hurla de douleur, en un brusque ressaut. Il
-sentit l'odeur de la chair brûlée et regarda la bête secouer sa
-tête, avec fureur.
-
-Puis, de crainte de s'abandonner trop profondément au sommeil, Henry
-attacha à sa main droite un tison de sapin, afin que la brûlure de la
-flamme le réveillât lorsque la branche serait consumée. Il
-recommença plusieurs fois l'opération. Chaque fois que la flamme, en
-l'atteignant, le faisait sursauter, il en profitait pour recharger le
-feu et envoyer aux loups une pluie de brandons incandescents, qui les
-tenaient momentanément en respect. Un moment vint pourtant où la
-branche, mal liée, se détacha de sa main sans qu'il s'en
-aperçût. Et, s'étant endormi, il rêva.
-
-Il lui sembla qu'il se trouvait dans le Fort M'Gurry. L'endroit
-était chaud et confortable, et il jouait avec l'agent de la
-factorerie. Le Fort était assiégé par les loups, qui hurlaient à la
-grille d'entrée. Lui et son partenaire s'arrêtaient de jouer, par
-instants, pour écouter les loups et rire de leurs efforts inutiles.
-Mais un craquement se produisit soudain. La porte avait cédé et les
-loups envahissaient la maison, fonçant droit sur lui et sur l'agent,
-en redoublant de hurlements, tellement qu'il en avait la tête comme
-brisée. Il s'éveilla, à ce moment, et le rêve se relia à la
-réalité. Les loups hurlants étaient sur lui. Déjà l'un d'eux
-avait refermé ses crocs sur son bras. D'un mouvement instinctif,
-Henry sauta dans le feu et le loup lâcha prise, non sans laisser dans
-la chair une large déchirure.
-
-Alors commença une bataille de flammes. Ses épaisses mitaines
-protégeant ses mains, Henry ramassait les charbons ardents, à pleines
-poignées, et les jetait en l'air dans toutes les directions. Le
-campement n'était qu'un volcan en éruption. Henry sentait son
-visage se tuméfier, ses sourcils et ses cils grillaient, et la chaleur
-qu'il éprouvait aux pieds devenait intolérable. Un brandon dans
-chaque main, il se risqua à faire quelques pas en avant. Les loups
-avaient reculé.
-
-Il leur lança ses deux brandons, puis frotta de neige ses mitaines
-carbonisées, et dans la neige il trépigna pour se refroidir les pieds.
-Des deux chiens il ne restait plus trace. Ils avaient, de toute
-certitude, continué à alimenter le repas inauguré par les loups, il y
-avait plusieurs jours, avec Boule-de-Suif, et que lui-même,
-vraisemblablement, terminerait sous peu.
-
---Vous ne m'avez pas encore! cria-t-il d'une voix sauvage, aux
-bêtes affamées, qui lui répondirent, comme si elles avaient compris
-ce qu'il disait, par une agitation générale et des grognements
-répétés.
-
-Mettant à exécution un nouveau plan de défense, il forma un cercle
-avec une série de fagots, alignés à la file et qu'il alluma. Puis
-il s'installa au centre de ce rempart de feu, couché sur son matelas,
-afin de se préserver de l'humidité glaciale et de la neige fondante,
-que liquéfiait sur le sol la chaleur du brasier, et demeura immobile.
-Les loups, ne le voyant plus, vinrent s'assurer, à travers le rideau
-de flammes, que leur proie était toujours là. Rassurés, ils reprirent
-leur attente patiente, se chauffant au feu bienfaisant, en s'étirant
-les membres et en clignotant béatement des yeux. La louve s'assit sur
-son derrière, pointa le nez vers une étoile et commença un long
-hurlement. Un à un, les autres loups l'imitèrent, et la troupe
-entière, sur son derrière, le nez vers le ciel, hurla à la faim.
-
-L'aube vint et le jour. La flamme brûlait plus bas. La provision de
-bois était épuisée et il allait falloir la renouveler. Henry tenta de
-franchir le cercle ardent qui le protégeait, mais les loups surgirent
-aussitôt devant lui. Il leur lança, pour les écarter, quelques
-brandons, qu'ils se contentèrent d'éviter, sans en être autrement
-effrayés. Il dut renoncer au combat.
-
-L'homme, vacillant, s'assit sur son matelas et ses couvertures. Il
-laissa tomber sa poitrine sur ses genoux, comme si son corps eût été
-cassé en deux. Sa tête pendait vers le sol. C'était l'abandon de
-la lutte. De temps à autre, il relevait légèrement la tête, pour
-observer l'extinction progressive du feu. Le cercle de flammes et de
-braises se sectionnait par segments, qui diminuaient d'étendue et
-entre lesquels s'élargissaient des brèches.
-
---Je crois, murmura-t-il, que bientôt vous pourrez venir et
-m'avoir. Qu'importe à présent? Je vais dormir...
-
-Une fois encore, il entr'ouvrit les yeux, et ce fut pour voir, par une
-des brèches, la louve qui le regardait.
-
-Combien de temps dormit-il? Il n'aurait su le dire. Mais, lorsqu'il
-s'éveilla, il lui parut qu'un changement mystérieux s'était
-produit autour de lui. Un changement à ce point étrange et inattendu
-que son réveil en fut brusqué sur-le-champ. Il ne comprit point,
-d'abord, ce qui s'était passé. Puis il découvrit ceci: les loups
-étaient partis. Seul, le piétinement pressé de leurs pattes,
-imprimées sur la neige, lui rappelait le nombre et l'acharnement
-pressé de ses ennemis. Puis, le sommeil redevenant le plus fort, il
-laissa retomber sa tête sur ses genoux.
-
-Ce furent des cris d'hommes qui le réveillèrent, cette fois, mêlés
-au bruit de traîneaux qui s'avançaient, à des craquements de
-harnais, à des halètements époumonés de chiens de trait.
-
-Quatre traîneaux, quittant le lit glacé de la rivière, venaient en
-effet vers lui, à travers les sapins. Une demi-douzaine d'hommes
-l'entouraient, quelques instants après. Accroupi au milieu de son
-cercle de feu, qui se mourait, il les regarda, comme hébété, et
-balbutia, les mâchoires encore empâtées:
-
---La louve rouge... Venue près des chiens au moment de leur repas...
-D'abord elle mangea les chiens... Puis elle mangea Bill...
-
---Où est lord Alfred? beugla un des hommes à son oreille, en le
-secouant rudement.
-
-Il remua lentement la tête.
-
---Non, lui, elle ne l'a pas mangé... Il pourrit sur un arbre, au
-dernier campement.
-
---Mort? cria l'homme.
-
---Oui, et dans une boîte... répondit Henry.
-
-Il dégagea vivement son épaule de la main du questionneur.
-
---Hé! dites donc, laissez-moi tranquille! Je suis vidé à fond.
-Bonsoir à tous.
-
-Ses yeux clignotants se fermèrent, son menton rejoignit sa poitrine et,
-tandis que les nouveaux arrivés l'aidaient à s'étendre sur les
-couvertures, ses ronflements montaient déjà dans l'air glacé.
-
-Une rumeur lointaine répondait à ses ronflements. C'était,
-affaiblie par la distance, le cri de la troupe affamée des loups, à la
-recherche d'une autre viande, destinée à remplacer l'homme qui
-leur avait échappé.
-
-
-
-
-IV
-
-LA BATAILLE DES CROCS
-
-
-C'était la louve qui avait, la première, entendu le son des voix
-humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux.
-La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son
-cercle de flammes à demi-éteintes. Les autres loups ne pouvaient se
-résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant
-quelques minutes, ils demeurèrent encore sur place, écoutant les
-bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement, eux aussi
-prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve.
-
-Un grand loup gris, un des leaders[12] habituels de la troupe, courait
-en tête. Il grondait, pour avertir les plus jeunes de ne point rompre
-l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs,
-s'ils avaient la prétention de passer devant lui. Il augmenta son
-allure à l'aspect de la louve qui, maintenant, trottait avec
-tranquillité dans la neige, et ne tarda pas à la rejoindre.
-
-Elle vint se ranger d'elle-même à son côté, comme si c'était
-là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la
-horde. Le grand loup gris ne grondait pas, ni ne montrait les dents,
-quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance.
-Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une
-bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher
-plus près d'elle. Et c'est elle, alors, qui grondait et montrait
-ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordre durement
-à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de
-faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible
-compagne, continuait à conduire la troupe, d'un air raide et vexé,
-comme un amoureux éconduit.
-
-Ainsi escortée sur son flanc droit, la louve était flanquée, sur son
-flanc gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des
-stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui
-était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'il avait choisie
-par rapport à la louve. Lui aussi mettait une obstination continue à
-la serrer de près, à effleurer, de son museau balafré, sa hanche, son
-épaule ou son cou. Elle le tenait à distance, comme elle faisait avec
-son autre galant. Parfois les deux rivaux la pressaient simultanément,
-en la bousculant avec rudesse, et, pour se dégager, elle redoublait, à
-droite et à gauche, ses morsures aiguës. Tout en galopant de chaque
-côté d'elle, les deux loups se menaçaient l'un l'autre, de
-leurs dents luisantes. Seule, la faim plus impérieuse que l'amour,
-les empêchait de se combattre.
-
-Le vieux loup borgne avait près de lui, du côté opposé à la louve,
-un jeune loup de trois ans, arrivé au terme de sa croissance, et qui
-pouvait passer pour un des plus vigoureux de la troupe. Les deux bêtes,
-quand elles étaient lasses, s'appuyaient amicalement l'une sur
-l'autre, de l'épaule ou de la tête. Mais le jeune loup, par
-moments, ralentissant sa marche d'un air innocent, se laissait
-dépasser par son vieux compagnon et, sans être aperçu, se glissait
-entre lui et la louve. La louve, frôlée par ce troisième amoureux, se
-mettait à gronder et se retournait. Le vieux loup en faisait autant, et
-aussi le grand loup gris, qui était à droite.
-
-Devant cette triple rangée de dents redoutables, le jeune loup
-s'arrêtait brusquement et s'asseyait sur son derrière, droit sur
-ses pattes de devant, grinçant des crocs, lui aussi, et hérissant le
-poil de son dos. Une confusion générale en résultait parmi les autres
-loups, ceux qui fermaient la marche pressant ceux du front, qui
-finalement s'en prenaient au jeune loup et lui administraient des
-coups de crocs à foison. Il supportait ce traitement sans broncher et,
-avec la foi sans limites qui est l'apanage de la jeunesse, il
-répétait de temps à autre sa manœuvre, quoiqu'elle ne lui
-rapportât rien de bon.
-
-Les loups couvrirent dans cette journée un grand nombre de milles[13],
-sans briser, dans ces incidents, leur formation serrée. À
-l'arrière, boitaient les plus faibles, les très jeunes comme les
-très vieux. Les plus robustes marchaient en tête. Tous, tant qu'ils
-étaient, ils ressemblaient à une armée de squelettes. Mais leurs
-muscles d'acier paraissaient une source inépuisable d'énergie.
-Mouvements et contractions se succédaient, sans répit, sans fin que
-l'on pût prévoir, et sans effort apparent ni fatigue. La nuit et le
-jour qui suivirent, ils continuèrent leur course. Ils couraient à
-travers la vaste solitude de ce monde désert, où ils vivaient seuls,
-cherchant une autre vie à dévorer, pour perpétuer la leur.
-
-Ils traversèrent des plaines basses et franchirent une douzaine de
-petites rivières glacées, avant de trouver ce qu'ils quêtaient. Ils
-tombèrent enfin sur des élans. Ce fut un gros mâle qu'ils
-rencontrèrent d'abord. Voilà, à la bonne heure! de la viande et de
-la vie, que ne défendaient point des feux mystérieux et des flammes
-volant en l'air. Larges sabots et andouillers palmés, ils
-connaissaient cela. Jetant au vent toute patience et leur prudence
-coutumière, ils engagèrent aussitôt le combat. Celui-ci fut bref et
-féroce. Le grand élan fut assailli de tous côtés. Vainement, les
-roulant dans la neige, il assénait aux loups des coups adroits de ses
-sabots, ou les frappait de ses vastes cornes, en s'efforçant de leur
-fendre le crâne ou de leur ouvrir le ventre. La lutte était pour lui
-sans issue. Il tomba sur le sol, la louve pendue à sa gorge, et sous
-une nuée de crocs, accrochés partout où son corps pouvait livrer
-prise, il fut dévoré vif, tout en combattant et avant d'avoir
-achevé sa dernière riposte.
-
-Il y eut, pour les loups, de la nourriture en abondance. L'élan
-pesait plus de huit cents livres, ce qui donnait vingt pleines livres de
-viande pour chacune des quarante gueules de la troupe. Mais, si
-l'estomac des loups était susceptible de jeûnes prodigieux, non
-moins prodigieuse était sa faculté d'absorption. Quelques os
-éparpillés furent, en quelques heures, tout ce qui restait du
-splendide animal, qui avait fait face, si vaillamment, à la horde de
-ses ennemis.
-
-Le repos vint ensuite, et le sommeil. Puis les jeunes mâles
-commencèrent à se quereller entre eux. La famine était terminée;
-les loups étaient arrivés à la Terre Promise. Ils continuèrent,
-pendant quelques jours encore, à chasser de compagnie la petite bande
-d'élans qu'ils avaient dépistée. Mais ils y mettaient maintenant
-quelque précaution, s'attaquant de préférence aux femelles, plus
-lourdes dans leurs mouvements, ou aux vieux mâles. Finalement, la
-troupe des loups se partagea en deux parties, qui s'éloignèrent
-chacune dans des directions différentes.
-
-La louve, le grand loup gris, le vieux loup borgne et le jeune loup de
-trois ans conduisirent une des deux troupes dans la direction de
-l'est, vers le Mackenzie-River[14] et la région des Lacs. Chaque jour,
-s'éclaircissait la petite cohorte. Les loups partaient, deux par
-deux, mâle et femelle ensemble. Parfois, un mâle, sans femelle avec
-qui s'accoupler, était chassé, à coups de dents, par les autres
-mâles. Il ne resta plus, au bout du compte, que la louve et son trio
-d'amoureux.
-
-Tous trois portaient les marques sanglantes de ses morsures et elle
-demeurait toujours inexorable à chacun d'eux. Mais ils continuaient
-à ne pas se défendre contre ses crocs. Ils se contentaient, pour
-apaiser son courroux, de se détourner, en remuant la queue et en
-dansant devant elle de petits pas.
-
-Aussi doux ils se montraient envers elle, aussi féroces étaient-ils
-l'un vis-à-vis de l'autre. Le loup de trois ans sentait croître
-son audace. Saisissant dans sa gueule, à l'improviste, l'oreille du
-vieux loup, du côté où celui-ci était borgne, il la déchira
-profondément et la découpa en minces lanières. Le vieux loup, s'il
-était moins vigoureux et moins alerte que son jeune rival, lui était
-supérieur en science et en sagesse. Son œil perdu et son nez balafré
-témoignaient de son expérience de la vie et de la bataille. Nul doute
-qu'il ne connût, en temps utile, ce qu'il avait à faire.
-
-Magnifique en effet, lorsque l'heure en fut venue, et tragique à
-souhait fut la bataille. Le vieux loup borgne et le grand loup gris se
-réunirent pour attaquer ensemble le loup de trois ans et le détruire.
-Ils l'entreprirent, sans pitié, chacun de leur côté. Oubliés les
-jours de chasse commune, les jeux partagés jadis, et la famine subie
-côte à côte. C'étaient choses du passé. La chose présente,
-implacable et cruelle par-dessus toutes, était l'amour. La louve,
-objet du litige, assise sur son train de derrière, regardait,
-spectatrice paisible. Paisible et contente, car son jour à elle était
-venu. C'est pour la posséder que les poils se hérissaient, que les
-crocs frappaient les crocs, que la chair déchiquetée se convulsait.
-
-Le loup de trois ans, c'était sa première affaire d'amour, perdit
-la vie dans l'aventure. Les deux vainqueurs, quand il fut mort,
-regardèrent la louve qui, sans bouger, souriait dans la neige. Mais le
-vieux loup borgne était le plus roué des deux survivants. Il avait
-beaucoup appris. Le grand loup gris, détournant la tête, était
-occupé justement à lécher une blessure qui saignait à son épaule.
-Son cou se courbait, pour cette opération, et la courbe en était
-tournée vers le vieux loup. De son œil unique, celui-ci saisit
-l'opportunité du moment. S'étant baissé pour prendre son élan,
-il sauta sur la gorge qui s'offrait à ses crocs et referma sur elle
-sa mâchoire. La déchirure fut large et profonde, et les dents
-crevèrent au passage la grosse artère. Le grand loup gris eut un
-grondement terrible et s'élança sur son ennemi, qui s'était
-rapidement reculé. Mais déjà la vie fuyait hors de lui, son
-grondement s'étouffait et n'était plus qu'une toux épaisse.
-Ruisselant de sang et toussant, il combattit encore quelques instants.
-Puis ses pattes chancelèrent, ses yeux s'assombrirent à la lumière
-et ses sursauts devinrent de plus en plus courts.
-
-La louve, pendant ce temps, toujours assise sur son derrière,
-continuait à sourire. Elle était heureuse. Car ceci n'était rien
-d'autre que la bataille des sexes, la lutte naturelle pour l'amour,
-la tragédie du Wild, qui n'était tragique que pour ceux qui
-mouraient. Elle était, pour les survivants, aboutissement et
-réalisation.
-
-Lorsque le grand loup gris ne bougea plus, le vieux borgne, Un-Œil[15]
-(ainsi l'appellerons-nous désormais), alla vers la louve. Il y avait,
-dans son allure, de la fierté de sa victoire et de la prudence. Il
-était prêt à une rebuffade, si elle venait, et ce lui fut une
-agréable surprise de voir que les dents de la louve ne grinçaient pas
-vers lui avec colère. Son accueil, pour la première fois, lui fut
-gracieux. Elle frotta son nez contre le sien et condescendit même à
-sauter, gambader et jouer en sa compagnie, avec des manières
-enfantines. Et lui, tout vieux et tout sage qu'il fût, comme elle il
-fit l'enfant et se livra à maintes folies, pires que les siennes.
-
-Il n'était plus question déjà des rivaux vaincus, ni du conte
-d'amour écrit en rouge sur la neige. Une fois seulement, le vieux
-loup dut s'arrêter de jouer, pour lécher le sang qui coulait de ses
-blessures non fermées. Ses lèvres se convulsèrent, en un vague
-grondement, et le poil de son cou eut un hérissement involontaire. Il
-se baissa vers la neige encore rougie, comme s'il allait prendre son
-élan, et en mordit la surface, dans un spasme brusque de ses
-mâchoires. Au bout d'un moment, il ne pensa plus à rien derechef, et
-courut vers la louve qui se sauva, en le conviant à sa suite au plaisir
-de la chasse à travers bois.
-
-Ils coururent, dès lors, toujours côte à côte, comme de bons amis
-qui ont fini par se comprendre, chassant, tuant et mangeant en commun.
-
-Ainsi passaient les jours, quand la louve commença à se montrer
-inquiète. Elle semblait chercher, avec obstination, une chose qu'elle
-ne trouvait pas.
-
-Les abris que forment, en-dessous d'eux, les amas d'arbres tombés
-étaient, pour elle, pleins d'attrait. Pénétrant dans les larges
-crevasses qui s'ouvrent dans la neige, à l'abri des rocs
-surplombants, elle y reniflait longuement. Un-Œil paraissait
-complètement détaché de ces recherches, mais il n'en suivait pas
-moins, avec bonne humeur et fidélité, tous les pas de la louve.
-Lorsque celle-ci s'attardait un peu trop, dans ses investigations, ou
-si le passage était trop étroit pour deux, il se couchait sur le sol
-et attendait placidement son retour.
-
-Sans se fixer de préférence en aucun lieu, ils pérégrinèrent à
-travers diverses contrées. Puis, revenant vers le Mackenzie, ils
-suivirent le fleuve, s'en écartant seulement pour remonter, à la
-piste de quelque gibier, un de ses petits affluents.
-
-Ils tombaient parfois sur d'autres loups qui, comme eux, marchaient
-ordinairement par couples. Mais il n'y avait plus, de part ni
-d'autre, de signes mutuels d'amitié, de plaisir à se retrouver, ni
-de désir de se reformer en troupe. Quelquefois, ils rencontraient des
-loups solitaires. Ceux-ci étaient toujours des mâles et ils faisaient
-mine, avec insistance, de vouloir se joindre à la louve et à son
-compagnon. Mais tous deux, épaule contre épaule, le crin hérissé et
-les dents mauvaises, accueillaient de telle sorte ces avances que le
-prétendant intempestif tournait bientôt le dos et s'en allait
-reprendre sa course isolée.
-
-Ils couraient dans les forêts paisibles, par une belle nuit de clair de
-lune, quand Un-Œil s'arrêta soudain. Il dressa son museau, agita la
-queue, leva une patte, à la manière d'un chien en arrêt, et ses
-narines se dilatèrent pour humer l'air. Les effluves qui lui
-parvinrent ne semblèrent pas le satisfaire et il se mit à respirer
-l'air de plus belle, tâchant de comprendre l'impalpable message que
-lui apportait le vent. Un reniflement léger avait suffi à renseigner
-la louve et elle trotta de l'avant, afin de rassurer son compagnon. Il
-la suivit, mal tranquillisé, et, à tout moment, il ne pouvait
-s'empêcher de s'arrêter pour interroger du nez l'atmosphère.
-
-Ils arrivèrent à une vaste clairière, ouverte parmi la forêt.
-Rampant avec prudence, la louve s'avança jusqu'au bord de
-l'espace libre. Le vieux loup la rejoignit, après quelque
-hésitation, tous ses sens en alerte, chaque poil de son corps
-s'irradiant de défiance et de suspicion. Tous deux demeurèrent côte
-à côte, veillant, et reniflant.
-
-Un bruit de chiens qui se querellaient et se battaient arrivait
-jusqu'à leurs oreilles, ainsi que des cris d'hommes, au son
-guttural, et des voix plus aiguës de femmes acariâtres et quinteuses.
-Ils perçurent aussi le cri strident et plaintif d'un enfant. Sauf les
-masses énormes que formaient les peaux des tentes, ils ne pouvaient
-guère distinguer que la flamme d'un feu, devant laquelle des corps
-allaient et venaient, et la fumée qui montait doucement du feu, dans
-l'air tranquille. Mais les mille relents d'un camp d'Indiens
-venaient maintenant aux narines des deux bêtes. Et ces relents
-contaient des tas de choses, que le vieux loup ne pouvait pas
-comprendre, mais qui de la louve étaient beaucoup moins inconnues.
-
-Elle était étrangement agitée, et reniflait, reniflait, avec un
-délice croissant. Un-Œil, au contraire, demeurait soupçonneux et ne
-cachait pas son ennui. Il trahissait, à chaque instant, son désir de
-s'en aller. Alors la louve se tournait vers lui, lui touchait le nez
-avec son nez, pour le rassurer; puis elle regardait à nouveau vers le
-camp. Son expression marquait une envie impérieuse, qui n'était pas
-celle de la faim. Une force intérieure, dont elle tressaillait, la
-poussait à s'avancer plus avant, à s'approcher de ce feu, à
-s'aller coucher, près de sa flamme, en compagnie des chiens, et à se
-mêler aux jambes des hommes.
-
-Ce fut Un-Œil qui l'emporta. Il s'agita tant et si bien que son
-inquiétude se communiqua à la louve. La mémoire aussi revint à
-celle-ci de cette autre chose qu'elle cherchait si obstinément, et
-qu'il y avait pour elle nécessité de trouver. Elle fit volte-face et
-trotta en arrière, dans la forêt, au grand soulagement du vieux loup
-qui la précédait, et qui ne fut rassuré qu'une fois le camp perdu
-de vue.
-
-Comme ils glissaient côte à côte et sans bruit, ainsi que des ombres,
-au clair de lune, ils rencontrèrent un sentier. Leurs deux nez
-s'abaissèrent, car des traces de pas y étaient marquées dans la
-neige. Les traces étaient fraîches. Un-Œil courut en avant, suivi de
-la louve, et avec toutes les précautions nécessaires. Les coussinets
-naturels qu'ils avaient sous la plante de leurs pieds s'imprimaient
-sur la neige, silencieux et moelleux comme un capiton de velours.
-
-Le loup découvrit une petite tache blanche qui, légèrement, se
-mouvait sur le sol blanc. Il accéléra son allure, déjà rapide.
-Devant lui, bondissait la petite tache blanche.
-
-Le sentier où il courait était étroit et bordé, de chaque côté,
-par des taillis de jeunes sapins. Il rattrapa la petite tache blanche et
-bond par bond l'atteignit. Il était déjà dessus. Un bond de plus,
-et ses dents s'y enfonçaient. Mais, à cet instant précis, la petite
-tache blanche s'éleva en l'air, droit au-dessus de sa tête, et il
-reconnut un lapin-de-neige[16] qui, pendu dans le vide, à un jeune
-sapin, bondissait, sautait, cabriolait en une danse fantastique.
-
-Un-Œil, à ce spectacle eut un recul effrayé. Puis il s'aplatit sur
-la neige, en grondant des menaces à l'adresse de cet objet, dangereux
-peut-être et inexplicable. Mais la louve, étant arrivée, passa avec
-dédain devant le vieux loup. S'étant, ensuite, tenue tranquille un
-moment, elle s'élança vers le lapin qui dansait toujours en l'air.
-Elle sauta haut, mais pas assez pour atteindre la proie convoitée, et
-ses dents claquèrent les unes contre les autres, avec un bruit
-métallique. Elle sauta, une seconde fois, puis une troisième.
-
-Un-Œil, s'étant relevé, l'observait. Irrité de ces insuccès,
-lui-même il bondit dans un puissant élan. Ses dents se refermèrent
-sur le lapin et il l'attira à terre avec lui. Mais, chose curieuse!
-le sapin n'avait point lâché le lapin. Il s'était, à sa suite,
-courbé vers le sol et semblait menacer le vieux loup. Un-Œil desserra
-ses mâchoires et, abandonnant sa prise, sauta en arrière, afin de se
-garer de l'étrange péril. Ses lèvres découvrirent ses crocs, son
-gosier se gonfla pour une invective, et chaque poil de son corps se
-hérissa, de rage et d'effroi. Simultanément, le jeune sapin
-s'était redressé et le lapin, à nouveau envolé, recommença à
-danser dans le vide.
-
-La louve se fâcha et, en manière de reproche, enfonça ses crocs dans
-l'épaule du vieux loup. Celui-ci, de plus en plus épouvanté de
-l'engin inconnu, se rebiffa et recula plus encore, après avoir
-égratigné le nez de la louve. Alors indignée de l'offense, elle se
-jeta sur son compagnon qui, en hâte, essaya de l'apaiser et
-de se faire pardonner sa faute. Elle ne voulut rien entendre
-et continua vertement à le corriger, jusqu'à ce que, renonçant à
-l'attendrir, il détournât la tête et, en signe de soumission,
-offrît de lui-même son épaule à ses morsures.
-
-Le lapin, durant ce temps, continuait à danser en l'air, au-dessus
-d'eux.
-
-La louve s'assit dans la neige et le vieux loup qui, maintenant, avait
-encore plus peur de sa compagne que du sapin mystérieux, se remit à
-sauter vers le lapin. L'ayant ressaisi dans sa gueule, il vit
-l'arbre se courber, comme précédemment, vers la terre. Mais, en
-dépit de son effroi, il tint bon et ses dents ne lâchèrent point le
-lapin. Le sapin ne lui fit aucun mal. Il voyait seulement, lorsqu'il
-remuait, l'arbre remuer aussi et osciller sur sa tête. Dès qu'il
-demeurait immobile, le sapin, à son tour, ne bougeait plus. Et il en
-conclut qu'il était plus prudent de se tenir tranquille. Le sang
-chaud du lapin, cependant lui coulait dans la gueule et il le trouvait
-savoureux.
-
-Ce fut la louve qui vint le tirer de ses perplexités. Elle prit le
-lapin entre ses mâchoires, et, sans s'effarer du sapin qui oscillait
-et se balançait au-dessus d'elle, elle arracha sa tête à l'animal
-aux longues oreilles. Le sapin reprit, à l'instar d'un ressort qui
-se détend, sa position naturelle et verticale, où il s'immobilisa,
-et le corps du lapin resta sur le sol. Un-Œil et la louve dévorèrent
-alors, à loisir, le gibier que l'arbre mystérieux avait capturé
-pour eux.
-
-Tout alentour étaient d'autres sentiers et chemins, où des lapins
-pendaient en l'air. Le couple les inspecta tous. La louve acheva
-d'apprendre à son compagnon ce qu'étaient les pièges des hommes
-et la meilleure méthode à employer pour s'approprier ce qui s'y
-était pris.
-
-
-[Note 12: _Leader_, conducteur ou chef de file. (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-[Note 13: Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 14: _Le Fleuve Mackenzie_ prend sa source dans les Montagnes
-Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer
-Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de
-l'Esclave. (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 15: _One Eye._]
-
-[Note 16: Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de
-lapins blancs. (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-V
-
-LA TANIÈRE
-
-
-Pendant deux jours encore, ils demeurèrent dans les parages du camp
-indien, Un-Œil toujours craintif et apeuré, la louve comme fascinée
-au contraire par l'attirance du camp. Mais un matin, un coup de fusil
-ayant claqué soudain auprès d'eux et une balle étant venue
-s'aplatir contre le pied d'un arbre, à quelques pouces de la tête
-du vieux loup, le couple détala de compagnie et mit vivement quelques
-milles entre sa sécurité et le danger.
-
-Après avoir couru deux jours durant, ils s'arrêtèrent. La louve
-s'alourdissait et ralentissait son allure. Une fois, en chassant un
-lapin, elle qui, d'ordinaire, l'eût joint facilement, dut
-abandonner la poursuite et se coucher sur le sol pour se reposer.
-
-Un-Œil vint à elle et, de son nez, gentiment, lui toucha le cou. Elle
-le mordit, en guise de remerciement, avec une telle férocité qu'il
-en culbuta en arrière et y demeura, tout estomaqué, en une pose
-ridicule. Son caractère devenait de plus en plus mauvais, tandis que le
-vieux loup se faisait plus patient et plus plein de sollicitude. Et plus
-impérieux aussi devenait pour elle le besoin de trouver, sans tarder,
-la chose qu'elle cherchait.
-
-Elle la découvrit enfin. C'était à quelque mille pieds au-dessus
-d'un petit cours d'eau qui se jetait dans le Mackenzie, mais qui, à
-cette époque de l'année, était gelé dessus, gelé dessous, et ne
-formait, jusqu'à son lit de rocs, qu'un seul bloc de glace.
-Rivière blanche et morte, de sa source à son embouchure.
-
-Distancée sans cesse par son compagnon, la louve trottait à petits
-pas, quand elle parvint sur la haute falaise d'argile qui dominait le
-cours d'eau. L'usure des tempêtes, à l'époque du printemps, et
-la neige fondante avaient de part en part érodé la falaise et produit,
-à une certaine place, une étroite fissure.
-
-La louve s'arrêta, examina le terrain tout à l'entour, avec soin,
-puis zigzaguant de droite et de gauche, elle descendit jusqu'à la
-base de la falaise, là où sa masse abrupte émergeait de la ligne
-inférieure du paysage. Cela fait, elle remonta vers la fissure et s'y
-engagea.
-
-Sur une longueur de trois pieds, elle fut forcée de ramper, mais au
-delà les parois s'élevaient et s'élargissaient, pour former une
-petite chambre ronde, de près de six pieds de diamètre. C'était sec
-et confortable. Elle inspecta minutieusement les lieux, tandis que le
-vieux loup, qui l'avait rejointe, demeurait à l'entrée du couloir
-et attendait avec patience. Elle baissa le nez vers le sol et tourna en
-rond, plusieurs fois, sur elle-même. Puis elle rapprocha
-l'extrémité de ses quatre pattes et, détendant ses muscles, elle se
-laissa tomber par terre, avec un soupir fatigué, qui était presque un
-gémissement. Un-Œil, les oreilles pointées, l'observait maintenant
-avec intérêt et la louve pouvait voir, découpé sur la claire
-lumière, le panache de sa queue, qui allait et venait joyeusement.
-
-Elle aussi, dressant ses oreilles en fines pointes, les mouvait en
-avant, puis en arrière, tandis que sa gueule s'ouvrait béatement et
-que sa langue pendait avec abandon. Et cette manière d'être
-exprimait qu'elle était contente et satisfaite.
-
-Le vieux loup, n'ayant point été invité à y pénétrer, continuait
-à se tenir à l'entrée de la caverne. Il se coucha sur le sol et,
-vainement, essaya de dormir. Tout d'abord, il avait faim. Puis son
-attention était attirée par le renouveau du monde au brillant soleil
-d'avril, qui resplendissait sur la neige. S'il somnolait, il
-percevait vaguement des coulées d'eau murmurantes et, soulevant la
-tête, il se plaisait à les écouter. En cette belle fin de journée,
-le soleil s'inclinait sur l'horizon et toute la Terre du Nord, enfin
-réveillée, semblait l'appeler. La nature renaissait. Partout passait
-dans l'air l'effluve du printemps. On sentait la vie croître sous
-la neige et la sève monter dans les arbres. Les bourgeons brisaient les
-prisons de l'hiver.
-
-Un-Œil invita du regard sa compagne à venir le rejoindre. Mais
-elle ne manifestait aucun désir de se lever. Une demi-douzaine
-d'oiseaux-de-la-neige[17], traversèrent le ciel, devant lui. Il en
-éprouva un frémissement. L'instant était bon pour se mettre en
-chasse. De nouveau il regarda la louve, qui n'en eut cure. Il se
-recoucha, désappointé, et essaya encore de dormir.
-
-Un petit bourdonnement métallique frôla ses oreilles et vint
-s'arrêter à l'extrémité de son nez. Une fois, deux fois, sur son
-nez il passa la patte, puis s'éveilla tout à fait. C'était un
-unique moustique, un moustique adulte, qui avait traversé l'hiver,
-engourdi au creux de quelque vieille souche, et qu'avait dégelé le
-soleil. Un-Œil ne put résister plus longtemps à l'appel de la
-nature, d'autant que sa faim allait croissant. Il rampa vers la louve
-et essaya de la décider à sortir. Elle refusa, en grondant vers lui.
-
-Alors il partit seul, dans la radieuse lumière, sur la neige molle,
-douce aux pas, mais qui entravait sa marche. Il traversa plus facilement
-le lit glacé du torrent, où la neige, protégée des rayons du soleil
-par l'ombre des grands sapins qui le bordaient, était restée dure et
-cristalline. Puis il retomba dans la neige fondante, où il pataugea
-pendant plusieurs heures, et ne revint à la caverne qu'au milieu de
-la nuit, plus affamé qu'il ne l'était en partant. Il n'avait pu
-atteindre le gibier qu'il avait rencontré et, tandis qu'il
-s'enlisait, les lapins légers, bottés de neige, s'étaient
-éclipsés prestement.
-
-Il s'arrêta à l'orée du couloir d'entrée de la tanière,
-surpris d'entendre venir jusqu'à lui des sons faibles et
-singuliers, qui certainement n'étaient pas émis par la louve. Ils
-lui semblaient suspects, quoiqu'il ne pût dire qu'ils lui étaient
-totalement inconnus.
-
-Il avança, en rampant sur le ventre, avec précaution. Mais, comme il
-débouchait dans la caverne, la louve lui signifia, par un énergique
-grognement, d'avoir à se tenir à distance. Il obéit, intéressé au
-suprême degré par les petits cris qu'il entendait, auxquels se
-mêlaient comme des ronflements et des gémissements étouffés.
-
-S'étant roulé en boule, il dormit jusqu'au matin. Dans le
-clair-obscur de la tanière, il aperçut alors, entre les pattes de la
-louve et pressés tout le long de son ventre, cinq petits paquets
-vivants, informes et débiles, vagissants, et dont les yeux étaient
-encore fermés à la lumière.
-
-Quoique ce spectacle ne lui fût pas nouveau, dans sa longue carrière,
-ce n'en était pas moins chaque fois, pour le vieux loup, un nouvel
-étonnement. La louve le regardait avec inquiétude et ne perdait de vue
-aucun de ses mouvements. Elle grondait sourdement, à tout moment,
-haussant le ton dès qu'il faisait mine d'avancer. Quoique pareille
-aventure ne lui fût jamais advenue, son instinct, qui était fait de la
-mémoire commune de toutes les mères-loups et de leur successive
-expérience, lui avait enseigné qu'il y avait des pères-loups qui se
-repaissaient de leur impuissante progéniture et dévoraient leurs
-nouveau-nés. C'est pourquoi elle interdisait à Un-Œil d'examiner
-de trop près les louveteaux qu'il avait procréés.
-
-À l'instinct ancestral de la mère-loup en correspondait un autre
-chez le vieux loup, qui était commun à tous les pères-loups.
-C'était qu'il devait incontinent, et sans se fâcher, tourner le
-dos à sa jeune famille et aller quérir, là où il le fallait, la
-chair nécessaire à sa propre subsistance et à celle de sa compagne.
-
-Il trotta, trotta, jusqu'à cinq ou six milles de la tanière, sans
-rien rencontrer. Là, le torrent se divisait en plusieurs branches, qui
-remontaient vers la montagne. Il tomba sur une trace fraîche, la flaira
-et, l'ayant trouvée tout à fait récente, il commença à la suivre,
-s'attendant à voir paraître d'un instant à l'autre l'animal
-qui l'avait laissée. Mais il observa bientôt que les pattes qui
-étaient marquées étaient de beaucoup plus larges que les siennes et
-il estima qu'il ne tirerait rien de bon du conflit.
-
-Un demi-mille plus loin, un bruit de dents qui rongeaient parvint à
-l'ouïe fine de ses oreilles. Il avança et découvrit un porc-épic,
-debout contre un arbre et faisant sa mâchoire sur l'écorce. Un-Œil
-approcha, avec prudence, mais sans grand espoir. Il connaissait ce genre
-d'animaux, quoiqu'il n'en eût pas encore rencontré de spécimens
-si haut dans le Nord, et jamais, au cours de sa vie, un porc-épic ne
-lui avait servi de nourriture. Il savait aussi, cependant, que la chance
-et l'opportunité du moment jouent leur rôle dans l'existence.
-Personne ne peut dire exactement ce qui doit arriver, car, avec les
-choses vivantes, l'imprévu est de règle. Il continua donc à
-avancer.
-
-Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes
-les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient
-une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse,
-reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en
-avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui
-avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il
-l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation
-douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le
-jour où le dard était tombé de lui-même.
-
-Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du
-porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit.
-Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant
-l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre
-tendre et désarmé.
-
-Une demi-heure après, il était encore là. Il se releva, gronda contre
-la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent
-déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics
-enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour
-baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la
-louve, il fallait trouver à manger.
-
-Il rencontra enfin un ptarmigan[18]. Comme il débouchait à pas de
-velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui
-était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son
-museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de
-s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte,
-se jeta sur lui et le saisit dans ses dents.
-
-Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la
-neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les
-dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il
-commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et,
-revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant
-le ptarmigan dans sa gueule.
-
-Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une
-ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y
-trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà
-rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la
-continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui
-avait imprimé ainsi son passage.
-
-Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent,
-qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à
-cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse
-femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la
-même boule, impénétrable et hérissée.
-
-D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné
-sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être
-sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé
-le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à
-travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait
-jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train
-de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux
-prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à
-manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé.
-Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres.
-Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part
-de viande.
-
-Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule
-épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y
-tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux
-loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence
-inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle
-atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait
-supporter.
-
-Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt
-croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que
-son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements
-mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se
-détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter
-involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui
-s'étalait, comme à plaisir, devant lui.
-
-Le porc-épic n'était pas encore entièrement déroulé quand il
-découvrit son ennemi. Au même instant, rapide comme la foudre, le lynx
-frappa. La patte aux griffes acérées, recourbées comme des crochets,
-atteignit le ventre douillet et, revenant en arrière, d'un brusque
-mouvement, le déchira. Mais le porc-épic avait vu le lynx un millième
-de seconde avant le coup, et ce temps lui suffit pour implanter, d'un
-contre-coup de sa queue, dans la patte qui se retirait, une moisson de
-dards. Au cri d'agonie de la victime répondit instantanément le
-hurlement de surprise et de douleur de l'énorme chat.
-
-Un-Œil s'était dressé, pointant ses oreilles et balançant sa queue
-derrière lui. Le lynx, qui avait d'abord reculé, se rua, d'un bond
-sauvage, sur l'auteur de ses blessures. Le porc-épic qui, piaulant et
-grognant, tentait en vain, pour sa défense, de replier en boule sa
-pauvre anatomie brisée, eut encore la force de détendre sa queue et
-d'en frapper le félin. Le lynx, dont le nez était devenu semblable
-à une pelote monstrueuse, éternua, rugit et tenta de se débarrasser,
-à l'aide de ses pattes, des dards féroces. Il traîna son nez dans
-la neige, le frotta contre des branches d'arbres et des buissons et,
-ce faisant, il sautait sur lui-même, en avant, en arrière, de côté,
-se livrant à des culbutes d'acrobate, à des pirouettes de fou, en
-une frénésie de souffrance et d'épouvante.
-
-Le vieux continuait à observer. Il vit non sans effroi, et sa fourrure
-s'en hérissa sur son dos, le lynx, qui avait tout à coup cessé ses
-culbutes, rebondir en l'air, en un dernier saut, plus haut que les
-autres, en poussant une longue clameur éperdue, puis s'élancer sur
-le sentier, droit devant lui, hurlant à chaque pas qu'il faisait.
-
-Ce fut seulement lorsque les cris se perdirent au loin que le vieux loup
-se risqua hors de sa cachette et s'avança vers le porc-épic.
-Soigneusement il marcha sur la neige, comme si elle eut été jonchée
-de dards, prêts à percer la sensible plante de ses pieds. Le
-porc-épic, à son approche, poussa son cri de bataille et fit claquer
-ses longues dents. Il avait réussi à s'enrouler de nouveau, mais
-sans former, comme auparavant, une boule parfaite et compacte. Ses
-muscles étaient trop profondément atteints. À moitié déchiré, il
-saignait abondamment.
-
-Un-Œil commença par enfourner dans sa gueule, à grosses bouchées, de
-la neige imprégnée de sang, la mâcha et, l'ayant trouvée bonne,
-l'avala. Ce lui fut un excitant de l'appétit et sa faim n'en fit
-qu'augmenter. Mais il était un trop vieux routier de la vie pour
-oublier sa prudence habituelle. Il attendit, tandis que le porc-épic
-continuait à grincer des dents et à jeter des cris variés, plaintes
-et grognements, entrecoupés de piaillements aigus. Bientôt, un
-tremblement agita la bête agonisante et les aiguilles s'abaissèrent.
-Puis le tremblement cessa. Les longues dents eurent un ultime
-claquement, toutes les aiguilles retombèrent et le corps, détendu, ne
-bougea plus.
-
-D'un brusque coup de patte, Un-Œil retourna sur son dos le
-porc-épic. Rien ne se produisit. Il était certainement mort. Après
-avoir attentivement examiné comment il était conformé, le vieux loup
-le prit dans ses dents, avec précaution, et se mit en devoir de
-l'emmener, moitié traînant le corps, moitié le portant, et
-allongeant le cou pour tenir à distance de son propre corps la masse
-épineuse.
-
-Puis il se souvint qu'il oubliait quelque chose et, posant par terre
-son fardeau, il trotta vers l'endroit où il avait laissé le
-ptarmigan. En ce qui concernait l'oiseau, son parti fut aussitôt
-pris. Il le mangea. Il s'en retourna ensuite et reprit le porc-épic.
-
-Lorsqu'il arriva à la caverne, avec le résultat de sa chasse du
-jour, la louve inspecta ce qu'il apportait et, se tournant vers lui,
-le lécha légèrement sur le cou. L'instant d'après, elle grogna
-encore, en guise d'avertissement qu'il eût à garder sa distance
-entre lui et les louveteaux. Mais le grognement n'était plus si
-menaçant. Il était moins rauque et semblait vouloir se faire
-pardonner. La crainte instinctive éprouvée par la louve pour le père
-de sa progéniture se dissipait, car le vieux loup se conduisait comme
-un bon père-loup doit le faire et il ne songeait point à manger ses
-enfants.
-
-
-[Note 17: _Snow birds._ Espèce de gélinotte et de poule sauvage.
-(_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 18: Grand oiseau de la famille des coqs de bruyère. (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-
-
-
-VI
-
-LE LOUVETEAU GRIS
-
-
-Il différait de ses frères et sœurs. Leur fourrure trahissait déjà
-la teinte rouge qui était un héritage de leur mère. Lui au contraire,
-tenait entièrement du père. Il était le seul louveteau gris de la
-portée. Sa descendance de l'espèce loup était directe. Il n'avait
-avec Un-Œil d'autre différence que de posséder ses deux yeux, au
-lieu d'être borgne.
-
-C'est par le toucher que le louveteau, avant que ses yeux se fussent
-ouverts, acquit la première notion des êtres et des choses. Il connut
-ainsi ses deux frères et ses deux sœurs. En tâtonnant, il commença
-à jouer avec eux, sans les voir. Déjà aussi, il apprenait à gronder
-et son petit gosier, qu'il faisait vibrer pour émettre des sons,
-semblait grincer, lorsqu'il se mettait en colère.
-
-Par le toucher, le goût et l'odorat, il connut sa mère, source de
-chaleur, de fluide nourriture et de tendresse. Il sentait surtout
-qu'elle avait une langue mignonne et caressante, qu'elle passait sur
-son doux petit corps, pour l'adoucir encore plus. Et elle s'en
-servait pour le ramener sans cesse contre elle, plus profondément, et
-l'endormir.
-
-Ainsi se passa, en majeure partie, le premier mois de la vie du
-louveteau. Puis ses yeux s'ouvrirent et il apprit à connaître plus
-nettement le monde qui l'entourait.
-
-Ce monde était baigné d'obscurité, mais il l'ignorait, car il
-n'avait jamais vu d'autre monde. La lumière que ses yeux avaient
-perçue était infiniment faible, mais il ne savait pas qu'il y eût
-une autre lumière. Son monde aussi était très petit. Il avait pour
-limites les parois de la tanière. Le louveteau n'en éprouvait nulle
-oppression, puisque le vaste monde du dehors lui était inconnu.
-
-Il avait, cependant, rapidement découvert que l'une des parois de son
-univers, l'entrée de la caverne, par où filtrait la lumière,
-différait des autres. Il avait fait cette découverte, encore
-inconscient de sa propre pensée, avant même que ses yeux se fussent
-ouverts et eussent regardé devant eux. La lumière avait frappé ses
-paupières closes, produisant, à travers leur rideau, de légères
-pulsations des nerfs optiques, où s'étaient allumés de petits
-éclairs de clarté, d'une impression délicieuse. Vers la lumière
-avait, en une attraction irrésistible, aspiré chaque fibre de son
-être vivant, vers elle s'était tourné son corps, comme la substance
-chimique de la plante vire d'elle-même vers le soleil.
-
-Il avait, dès lors, mécaniquement rampé vers l'entrée de la
-caverne, et ses frères et sœurs avaient agi comme lui. Pas une fois
-ils ne s'étaient dirigés vers les sombres retraits des autres
-parois. Tous ces petits corps potelés, pareils à autant de petites
-plantes, rampaient aveuglément vers le jour, qui était pour eux une
-nécessité de l'existence, et tendaient à s'y accrocher, comme les
-vrilles de la vigne au tuteur qui la soutient. Plus tard, quand ils
-eurent un peu grandi et lorsque leur conscience individuelle naquit en
-eux, avec ses désirs et ses impulsions, l'attraction de la lumière
-ne fit que s'accroître. Sans trêve ils rampaient et s'étalaient
-vers elle, repoussés en arrière par leur mère. Ce fut à cette
-occasion que le louveteau gris connut d'autres attributs de sa mère
-que la langue douce et caressante. Dans son insistance à ramper vers la
-lumière, il apprit que la louve avait un nez, dont elle lui
-administrait un coup bien appliqué, et, plus tard, une patte avec
-laquelle elle le renversait sur le dos et le roulait comme un tonnelet,
-en lui donnant des tapes, vives et bien calculées.
-
-Il sut ainsi ce qu'étaient les coups, les risques qu'il courait
-volontairement d'en recevoir et comment, au contraire, il convenait
-d'agir pour les éviter. C'était le début de ses généralisations
-sur le monde. Aux actes automatiques succédait la connaissance des
-causes.
-
-C'était un fier petit louveteau, carnivore comme ses frères et
-sœurs. Ses ancêtres étaient des tueurs et des mangeurs de viande, de
-viande seule vivaient son père et sa mère. Le lait même qu'il avait
-sucé, à sa naissance, n'était que de la chair directement
-transformée. Et maintenant âgé d'un mois, ayant, depuis une
-semaine, ses yeux ouverts, il commençait lui-même à manger de la
-viande, mâchée et à demi digérée par la louve, qui la dégorgeait
-ensuite dans la gueule des cinq louveteaux, en appoint du lait de ses
-mamelles.
-
-Il était le plus vigoureux de la portée. Plus sonore que celui de ses
-frères et sœurs était, dans son gosier, le glapissement de sa voix.
-Le premier, il apprit le tour de rouler, d'un adroit coup de patte, un
-de ses petits compagnons. Le premier encore, attrapant l'un d'eux
-par l'oreille, il le renversa et piétina, en grondant sans desserrer
-ses mâchoires. Ce fut lui qui donna le plus de tracas à sa mère pour
-le retenir près d'elle, loin de l'entrée de la caverne.
-
-Si l'attrait du jour le fascinait, il ignorait ce qu'était une
-porte et il ne voyait dans l'entrée de la caverne qu'un mur
-lumineux. Ce mur était le soleil de son univers, la chandelle dont il
-était le papillon. Et il s'acharnait obstinément dans cette
-direction, sans savoir qu'il y eût quelque chose au-delà.
-
-Étrange était pour lui ce mur de lumière. Son père, qu'il avait
-appris à reconnaître pour un être semblable à sa mère, et qui
-apportait de la viande à manger, avait une manière toute particulière
-de marcher dans le mur, de s'y éloigner et d'y disparaître. Cela,
-le louveteau ne pouvait se l'expliquer. Il avait tenté de s'avancer
-dans les autres murs de la caverne, mais ceux-ci avaient heurté
-rudement l'extrémité délicate de son nez. Il avait renouvelé
-plusieurs fois l'expérience, puis s'était finalement tenu
-tranquille. Il acceptait le pouvoir que possédait son père de
-disparaître dans un mur comme une faculté qui lui était spéciale, de
-même que le lait et la viande à demi digérée étaient des
-particularités personnelles de sa mère.
-
-Il n'était pas donné, en somme, au louveteau, de penser à la façon
-des humains. Incertaine était la voie dans laquelle travaillait son
-cerveau. Mais ses conclusions n'en étaient pas moins nettes, à son
-point de vue. Le pourquoi des choses ne l'inquiétait pas; leur
-manière d'être l'intéressait seule. Il s'était cogné le nez
-contre les parois de la caverne, et cela lui avait suffi pour qu'il
-n'insistât pas. Ce qu'il était impuissant à faire, son père
-pouvait le faire. C'était une autre constatation, qu'il ne
-cherchait point à s'expliquer. Le fait tenait lieu pour lui de
-raisonnement, et le souci de la logique ne préoccupait pas autrement
-son esprit. Celui des lois de la physique encore moins.
-
-Comme la plupart des créatures du Wild, il ne tarda point à connaître
-la famine. Un temps arriva, où non seulement la viande vint à manquer,
-mais où le lait se tarit dans la poitrine de sa mère.
-
-Les louveteaux, tout d'abord, poussèrent des cris plaintifs et des
-gémissements, mais la faim les fit bientôt tomber en léthargie. Plus
-de jeux ni de querelles, ni d'enfantines colères, ni d'exercices de
-grondements. Cessèrent aussi les pérégrinations vers le mur lumineux.
-Au lieu de cela, ils dormaient toujours, tandis que la vie qui était en
-eux vacillait et mourait.
-
-Un-Œil se désespérait. Il courait tout le jour et chassait au loin,
-mais inutilement, et revenait dormir quelques heures seulement dans la
-tanière, d'où la joie avait fui. La louve elle aussi, laissant là
-ses petits, sortait à la recherche de la viande. Les premiers jours
-après la naissance des louveteaux, le vieux loup avait fait plusieurs
-voyages au camp des Indiens et raflé les lapins pris dans les pièges.
-Mais, avec la fonte générale des neiges et le dégel des cours
-d'eau, les Indiens s'étaient transportés plus loin et cette
-fructueuse ressource avait tari.
-
-Lorsque ses parents lui rapportèrent de nouveau à manger, le louveteau
-gris revint à la vie et recommença à tourner son regard vers le mur
-de lumière. Mais le petit peuple qui l'entourait était bien réduit.
-Seule, une sœur lui restait. Le reliquat n'était plus.
-
-Ayant repris des forces, il vit que sa sœur ne pouvait plus jouer. Elle
-ne levait plus la tête, ni ne faisait aucun mouvement. Tandis que son
-petit corps à lui s'arrondissait, avec la nourriture retrouvée, ce
-secours était venu trop tard pour elle. Elle ne cessait point de dormir
-et n'était plus qu'un mince squelette entouré de peau, où la
-flamme baissait plus bas et plus bas, si bien qu'elle finit par
-s'éteindre.
-
-Puis vint un autre temps où le louveteau gris ne vit plus son père
-paraître et disparaître dans le mur de lumière, et s'étendre, le
-soir, pour dormir à l'entrée de la caverne. L'événement arriva
-à la suite d'une seconde famine, moins dure cependant que la
-première. La louve n'ignorait point pourquoi le vieux loup ne
-reviendrait jamais. Mais il n'était pas pour elle de moyen qui lui
-permît de communiquer au louveteau ce qu'elle connaissait.
-
-Comme elle chassait, de son côté, vers la branche droite du torrent,
-dans les parages où gîtait le lynx, elle avait rencontré une piste
-tracée par le vieux loup et vieille d'un jour. L'ayant suivie, elle
-avait trouvé, à son extrémité, d'autres empreintes, imprimées par
-le lynx, et les vestiges d'une bataille dans laquelle le félin avait
-eu la victoire. C'était de son compagnon, avec quelques os, tout ce
-qui subsistait. Les traces du lynx, qui continuaient au delà, lui
-avaient fait découvrir la tanière de l'ennemi. Mais, ayant reconnu,
-à divers indices, que celui-ci y était revenu, elle n'avait pas osé
-s'y aventurer.
-
-Et toujours, depuis, la louve évitait la branche droite du torrent, car
-elle savait que dans la tanière se trouvait une portée de petits et
-elle connaissait le lynx pour une féroce créature, d'un caractère
-intraitable, et un terrible combattant. Oui, certes, c'était bien,
-pour une demi-douzaine de loups, de pourchasser un lynx et de le
-repousser au faîte d'un arbre, crachant et se hérissant. Un combat
-singulier était une tout autre affaire, surtout quand une mère-lynx
-avait derrière elle une jeune famille affamée à défendre et à
-nourrir. Un-Œil venait de l'apprendre à ses dépens.
-
-Mais le Wild a ses lois et l'heure devait arriver où, pour le salut
-de son louveteau gris, la louve, poussée elle aussi par l'implacable
-instinct de la maternité, affronterait la tanière dans les rochers et
-la colère de la mère-lynx.
-
-
-
-
-VII
-
-LE MUR DU MONDE
-
-
-Lorsque la louve avait commencé à aller chasser au dehors, elle avait
-dû laisser derrière elle le louveteau et l'abandonner à lui-même.
-Non seulement elle lui avait inculqué, à coups de nez et à coups de
-patte, l'interdiction de s'approcher de l'entrée de la caverne,
-mais une crainte spontanée était intervenue chez lui, pour le
-détourner de sortir. Jamais, dans la courte vie qu'il avait vécue
-dans la tanière, il n'avait rien rencontré qui pût l'effrayer, et
-cependant la crainte était en lui. Elle lui venait d'un atavisme
-ancestral et lointain, à travers des milliers et des milliers de vies.
-C'était un héritage qu'il tenait directement de son père et de la
-louve, mais ceux-ci l'avaient, à leur tour, reçu par échelons
-successifs de toutes les générations de loups disparues avant eux.
-Crainte! Legs du Wild, auquel nul animal ne peut se soustraire!
-
-Bref, le louveteau gris connut la crainte avant de savoir de quelle
-étoffe elle était faite. Sans doute la mettait-il au nombre des
-inévitables restrictions de l'existence, dont il avait eu déjà la
-notion. Son dur emprisonnement dans la caverne, la rude bousculade de sa
-mère quand il se risquait à vouloir sortir, la faim inapaisée de
-plusieurs famines, autant de choses qui lui avaient enseigné que tout
-n'est pas liberté dans le monde, qu'il y a pour la vie des limites
-et des contraintes. Obéir à cette loi, c'était échapper aux coups
-et travailler pour son bonheur. Sans raisonner comme l'eût fait un
-homme, il se contentait d'une classification simpliste: ce qui heurte
-et ce qui ne heurte pas, et, en conclusion, éviter ce qui est classé
-dans la première catégorie, afin de pouvoir jouir de ce qui est
-classé dans la seconde.
-
-Tant par soumission à sa mère que par cette crainte imprécise et
-innommée qui pesait sur lui, il se tenait donc éloigné de
-l'ouverture de la caverne, qui demeurait pour lui un blanc mur de
-lumière. Quand la louve était absente, il dormait la plupart du temps.
-Dans les intervalles de son sommeil, il restait très tranquille,
-réprimant les cris plaintifs qui lui gonflaient la gorge et
-contractaient son museau.
-
-Une fois, comme il était couché tout éveillé, il entendit un son
-bizarre, qui venait du mur blanc. C'était un glouton[19] qui,
-tremblant de sa propre audace, se tenait sur le seuil de la caverne,
-reniflant avec précaution ce que celle-ci pouvait contenir. Le
-louveteau, ignorant du glouton, savait seulement que ce reniflement
-était étrange, qu'il était quelque chose de non classé et, par
-suite, un inconnu redoutable. Car l'inconnu est un des principaux
-éléments de la peur. Le poil se hérissa sur le dos du louveteau gris,
-mais il se hérissa en silence, tangible expression de son effroi.
-Pourtant, quoique au paroxysme de la terreur, le louveteau demeurait
-couché, sans faire un mouvement ni aucun bruit, glacé, pétrifié dans
-son immobilité, mort en apparence. Sa mère, rentrant au logis, se mit
-à gronder en sentant la trace du glouton et bondit dans la caverne.
-Elle lécha son petit et le pétrit du nez, avec une véhémence
-inaccoutumée d'affection. Le louveteau comprit vaguement qu'il
-avait échappé à un grand et mauvais danger.
-
-D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le
-louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de
-vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre
-lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de
-la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui
-montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque
-bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance
-se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de
-la caverne.
-
-Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de
-lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait.
-Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait
-prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il
-entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière.
-
-Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui
-lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante.
-La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de
-vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de
-la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté
-devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la
-lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était
-comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace.
-Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au
-point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le
-mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi
-modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des
-arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait
-les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne.
-
-Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était,
-encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la
-caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette
-hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent
-échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa
-frayeur, il jetait son défi à l'immense univers.
-
-Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et,
-intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait
-peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il
-remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil;
-un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente
-du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et
-s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était
-accroupi.
-
-Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol
-plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce
-qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se
-mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent
-sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En
-sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au
-museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le
-bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara
-de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus;
-sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La
-crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le
-louveteau jappait comme un petit chien apeuré.
-
-Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était
-couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein,
-où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un
-long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et
-qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa
-toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui
-le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de
-derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le
-faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars.
-
-Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui
-desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier
-homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins
-tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance
-aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un
-parfait explorateur.
-
-Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait,
-les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc
-mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un
-écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en
-plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda.
-Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada
-rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des
-piaulements sauvages.
-
-Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il
-rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec
-confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans[20]
-s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le
-vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec
-sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses
-hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à
-tire-d'aile.
-
-Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout
-embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des
-choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait
-de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place,
-tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que
-l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être
-prêt.
-
-Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la
-distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait
-les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il
-se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les
-cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait
-dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes
-la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus
-objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces
-mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à
-chaque pas, au monde ambiant.
-
-C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande
-(quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande,
-dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue
-d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de
-ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre,
-choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné,
-dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous
-ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de
-l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit
-buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de
-sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le
-louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur
-petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa
-patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut
-une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule;
-l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même
-temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses
-mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud
-coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable
-à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents
-et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et
-ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille.
-Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère,
-puis il commença à ramper, pour sortir du nid.
-
-Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la
-mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement
-des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les
-coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur.
-Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda,
-puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes
-de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan
-continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la
-première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout
-de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait
-pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui
-était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en
-lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait
-maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop
-heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait
-de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé.
-
-Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de
-la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y
-repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à
-son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au
-bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le
-tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se
-regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori
-déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher
-prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il
-tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa
-mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups
-tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le
-louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une
-peu glorieuse retraite.
-
-Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante,
-la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels
-gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que
-quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa
-tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et,
-instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En
-même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa
-rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des
-hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu.
-
-Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement
-ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan
-voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte
-l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et
-ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui
-passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan,
-les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur
-qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui.
-
-Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il
-avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et
-elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand
-elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait
-mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de
-grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant
-emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller
-et voir.
-
-Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu
-d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait
-à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et
-s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille
-de l'Inconnu[21]. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la
-bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de
-l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La
-suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort;
-elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait
-pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en
-possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des
-chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la
-somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son
-imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout.
-
-Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer
-dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme
-si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et
-venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée,
-et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance.
-Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la
-berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il
-nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet
-endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu
-duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le
-louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien.
-L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt
-au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens
-dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il
-gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course.
-
-Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi
-paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était
-finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua
-avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une
-leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se
-mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était
-pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce
-qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence,
-d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais
-s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de
-l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se
-renforçait désormais de l'expérience acquise.
-
-Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué
-que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère,
-et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau
-était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce
-seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus,
-il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une
-impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne
-et d'y retrouver sa mère.
-
-Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et
-qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide,
-devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une
-petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir
-peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre
-chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de
-quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant
-à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya
-de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit
-entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu
-de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la
-lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut
-simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents
-acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair.
-
-Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la
-mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans
-l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa
-blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette
-mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que,
-relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus
-vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il
-n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens.
-
-Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa
-progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle
-approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps
-d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent,
-dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et
-agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis
-qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus
-près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du
-louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un
-moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était
-attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la
-chair.
-
-Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune
-et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua
-en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne
-détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait
-des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la
-vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire.
-
-Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son
-histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers
-les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la
-gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La
-louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la
-belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps
-jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent
-sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort.
-
-Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès
-d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait
-les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le
-retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été
-retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en
-revinrent à la caverne, où ils s'endormirent.
-
-
-[Note 19: Petit animal carnassier de l'Amérique du Nord, extrêmement
-féroce. (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 20: _Moose-bird._ Ces oiseaux ont l'habitude de venir se poser sur
-le dos des élans, qu'ils débarrassent de leurs parasites, comme font
-chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-[Note 21: Ceci, qui pourrait paraître exagéré, est très véridique
-cependant. J'ai vu, durant l'hiver, une poule accomplir le même acte
-sur le bassin de ma cour. Il avait neigé et, comme elle voyait l'eau
-noire au milieu de la neige, elle la prit pour du terrain solide. Ce
-fait n'est pas isolé, paraît-il. (_Note d'un des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-VIII
-
-LA LOI DE LA VIANDE
-
-
-Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos,
-il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette
-sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère.
-Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il
-se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin,
-pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et
-élargissant le cercle de ses courses.
-
-Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa
-faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était
-utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de
-règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il
-pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives.
-
-Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il
-avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un
-écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui
-répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un
-oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait
-jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de
-ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre
-mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche
-buisson.
-
-Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de
-l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un
-danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà
-l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et
-déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel.
-
-Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers
-meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce
-désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa
-colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile
-prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que
-les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les
-arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les
-surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol.
-
-Le louveteau éprouvait pour sa mère un respect considérable. Elle
-était savante à capturer la viande et jamais elle ne manquait de lui
-en apporter sa part. De plus elle n'avait peur de rien. Il ne se rendait
-pas compte qu'elle avait plus appris et en connaissait plus que lui,
-d'où sa plus grande bravoure, et ne voyait que la puissance supérieure
-qui était en elle. Elle le forçait aussi à l'obéissance et, plus il
-prenait de l'âge, moins elle était patiente envers lui. Aux coups de
-nez et aux coups de pattes avaient succédé de cuisantes morsures. Et
-pour cela encore, il la respectait.
-
-Une troisième famine revint, qui fut particulièrement dure, et le
-louveteau connut à nouveau, cette fois avec une conscience plus nette,
-l'aiguillon de la faim. La louve chassait sans discontinuer, quêtant
-partout un gibier qu'elle ne trouvait pas, et souvent ne rentrait
-même pas dormir dans la caverne.
-
-Le louveteau chassait comme elle, en mortelle angoisse, et lui non plus
-ne trouvait rien. Mais cette détresse contribuait à développer son
-esprit et il grandit en science et en sagesse. Il observa de plus près
-les habitudes de l'écureuil et s'appliqua à courir sur lui, plus
-prestement, pour s'en saisir. Il étudia les mœurs des souris-des-bois
-et s'exerça à creuser le sol avec ses griffes, afin de les tirer de
-leurs trous. L'ombre même du faucon ne le fit plus fuir sous les
-taillis. Assis sur son derrière, en terrain découvert, il allait
-même, dans son désespoir, jusqu'à provoquer l'oiseau redoutable qu'il
-voyait planer dans le ciel. Car il savait que là-haut, dans le bleu,
-c'était de la viande qui flottait, de cette viande que réclamaient si
-intensément ses entrailles. Mais le faucon dédaigneux refusait de
-venir livrer bataille au louveteau, qui s'en allait en gémissant, de
-désappointement et de faim.
-
-La famine, un jour, se termina. La louve apporta de la chair au logis.
-Une chair singulière et différente de la chair coutumière. C'était
-un petit de lynx, de l'âge approximatif du louveteau, mais un peu
-moins grand. Il était tout entier pour lui. La louve, il l'ignorait,
-avait déjà satisfait sa faim en dévorant tout le reste de la portée.
-Il ne savait pas non plus tout ce qu'il y avait, dans cet acte, de
-désespéré. La seule chose qui l'intéressait était la satisfaction
-de son estomac, et chaque bouchée du petit lynx, qu'il avalait,
-augmentait son contentement.
-
-Un estomac plein incite au repos et le louveteau, étendu dans la
-caverne, s'endormit contre sa mère. Un grondement de la louve, tel
-qu'il n'en avait encore ouï de semblable, le réveilla en sursaut.
-Jamais, peut-être, elle n'en avait, dans sa vie, poussé d'aussi
-terrible. Car, elle, elle savait bien que l'on ne dépouille pas
-impunément une tanière de lynx. La mère-lynx arrivait. Le louveteau
-la vit, dans la pleine lumière de l'après-midi, accroupie à
-l'entrée de la caverne.
-
-Sa fourrure, à cette vue, se souleva, puis retomba le long de son
-échine. Point n'était ici besoin d'instinct, ni de raisonnement.
-Le cri de rage de l'intruse, commencé en sourd grognement, puis
-s'enflant tout à coup en un horrifique hurlement, disait clairement
-le danger. Le louveteau, pourtant, sentit en lui bouillonner le prodige
-de la vie. Il se dressa sur son séant et se rangea aux côtés de sa
-mère, en grondant vaillamment. Mais elle le rejeta loin d'elle, en
-arrière, avec mépris.
-
-La mère-lynx ne pouvait bondir, le boyau d'entrée de la caverne
-étant trop bas et trop étroit. Elle s'avança, en rampant, prête à
-s'élancer dès qu'il lui serait loisible. Mais alors la louve
-s'abattit sur elle et la terrassa.
-
-Le louveteau ne distinguait pas grand chose de la bataille. Les deux
-bêtes grondaient, crachaient, hurlaient et s'entredéchiraient. Le
-lynx combattait des griffes et des dents; la louve n'usait que de ses
-dents. Le louveteau, profitant d'un moment propice, s'élança, lui
-aussi, et enfonça ses crocs dans une des pattes de derrière du lynx.
-Il s'y suspendit en grognant et, sans qu'il s'en rendît compte,
-il paralysa par son poids les mouvements de cette patte, apportant ainsi
-à sa mère une aide appréciable. Un virement du combat, entre les deux
-adversaires, le refoula et lui fit lâcher prise.
-
-L'instant d'après, mère-louve et mère-lynx étaient séparées.
-Avant qu'elles ne se ruassent à nouveau l'une contre l'autre, le
-lynx frappa le louveteau d'un coup de sa large patte de devant, qui
-lui lacéra l'épaule jusqu'à l'os et l'envoya rouler contre le
-mur de la caverne. Ses cris aigus et ses hurlements plaintifs
-s'ajoutèrent au vacarme des rugissements.
-
-Il avait cessé de gémir que la lutte durait encore. Il eut le temps
-d'être repris d'un second accès de bravoure et la bataille, en se
-terminant, le retrouva rageusement pendu à la patte de derrière du
-lynx.
-
-Celui-ci avait succombé. La louve était, pour sa part, fort mal en
-point. Elle tenta de caresser le louveteau et de lécher son épaule
-blessée. Mais le sang qu'elle avait perdu avait à ce point épuisé
-ses forces qu'elle demeura, tout un jour et toute une nuit, étendue
-sur le corps de son ennemi, sans pouvoir faire un mouvement et respirant
-à peine. Pendant une semaine entière, elle ne quitta point la
-tanière, sauf pour aller boire, et sa marche était lente et pénible.
-Le lynx, au bout de ce temps, était complètement dévoré, et les
-blessures de la louve assez cicatrisées pour lui permettre de courir à
-nouveau le gibier.
-
-L'épaule du louveteau demeurait encore raide et endolorie et, durant
-quelque temps, il boita. Mais le monde, désormais, lui paraissait
-autre. Depuis la bataille avec le lynx, sa confiance en lui-même
-s'était accrue. Il avait mordu dans un ennemi, en apparence plus
-puissant que lui, et avait survécu. Son allure en était devenue plus
-hardie. Quoique la terreur mystérieuse de l'Inconnu, toujours
-intangible et menaçante, continuât à peser sur lui, beaucoup de sa
-timidité avait disparu.
-
-Il commença à accompagner sa mère dans ses chasses et à y jouer sa
-partie. Il apprit férocement à tuer et à se nourrir de ce qu'il
-avait tué. Le monde vivant se partageait pour lui en deux catégories.
-Dans la première, il y avait lui et sa mère. Dans la seconde, tous les
-autres êtres qui vivaient et se mouvaient. Ceux-ci se classaient, à
-leur tour, en deux espèces. Ceux qui, comme lui-même et sa mère,
-tuaient et mangeaient; ceux qui ne savaient pas tuer ou tuaient
-faiblement. De là surgissait la loi suprême. La viande vivait sur la
-viande, la vie sur la vie. Il y avait les mangeurs et les mangés. La
-loi était Mange ou sois Mangé.
-
-Sans se la formuler, sans la raisonner, ni y penser même, le louveteau
-vivait cette loi. Il avait mangé les petits du ptarmigan. Le faucon
-avait mangé la mère-ptarmigan, puis aurait voulu le manger lui aussi.
-Devenu plus fort, c'est lui qui avait souhaité manger le faucon. Il
-avait mangé le petit du lynx et la mère-lynx l'aurait mangé, si
-elle n'avait pas été elle-même tuée et mangée. À cette loi
-participaient tous les êtres vivants. La viande dont il se nourrissait,
-et qui lui était nécessaire pour exister, courait devant lui sur le
-sol, volait dans les airs, grimpait aux arbres ou se cachait dans la
-terre. Il fallait se battre avec elle pour la conquérir et, s'il
-tournait le dos, c'était elle qui courait après lui. Chasseurs et
-chassés, mangeurs et mangés, chaos de gloutonnerie, sans merci et sans
-fin, ainsi le louveteau n'eût-il pas manqué de définir le monde,
-s'il eût été tant soit peu philosophe, à la manière des
-hommes[22].
-
-Mais la vie et son élan avaient aussi leurs charmes. Développer et
-faire jouer ses muscles constituait pour le louveteau un plaisir sans
-fin. Courir sus après une proie était une source d'émotions et de
-frémissements délicieux. Rage et bataille donnaient de la joie. La
-terreur même et le mystère de l'Inconnu avaient leur attirance.
-
-Puis toute peine portait en elle sa rémunération, dont la première
-était celle de l'estomac plein et d'un bon sommeil reposant aux
-chauds rayons du soleil. Aussi le louveteau ne querellait-il pas la vie,
-qui dans le fait seul qu'elle existe trouve sa raison d'être, ni
-l'hostilité ambiante du monde qui l'entourait. Il était plein de
-sève, très heureux et tout fier de lui-même.
-
-
-[Note 22: Victor Hugo a écrit:
-
-«_La vie est une joie où le meurtre fourmille
-Et la création se dévore en famille...
-L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe.
-Le lynx tacheté saute et saisit l'antilope...
-La louve est sur l'agneau, comme l'agneau sur l'herbe...
-Le colibri, sitôt qu'il a faim devient tigre...
-De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore.
-L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore.
-C'est l'ivresse et la loi._»
-
-[La Légende des Siècles, nouvelle série, tome II.] (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-
-
-
-IX
-
-LES FAISEURS DE FEU
-
-
-Sur eux, à l'improviste, tomba le louveteau. Ce fut de sa faute. Il
-avait manqué de prudence et marché sans voir. Encore lourd de sommeil
-(il avait chassé toute la nuit et venait à peine de se réveiller), il
-avait quitté la caverne et était, en trottant, descendu vers le
-torrent, pour y boire. À vrai dire, le sentier lui était familier et
-jamais nul accident ne lui était arrivé.
-
-Il avait dépassé le sapin renversé, traversé la clairière et
-courait parmi les arbres. Au même instant, il vit et flaira. Devant
-lui, assises par terre, en silence, étaient cinq choses vivantes,
-telles qu'il n'en avait jamais rencontrées de semblables.
-C'était sa première vision de l'humanité.
-
-Les cinq hommes, à son aspect, et cela le surprit, ne bondirent pas sur
-leurs pieds, ne montrèrent pas leurs dents, ni ne grondèrent. Ils ne
-firent pas un mouvement, mais demeurèrent silencieux et fatidiques.
-
-Le louveteau, non plus, ne bougea pas. Tout l'instinct de sa nature
-sauvage l'eût cependant poussé à fuir, si un autre instinct ne
-s'était, impératif et soudain, élevé en lui. Un étonnement
-inconnu s'emparait de son esprit. Il se sentait amoindri tout à coup
-par une notion nouvelle de sa petitesse et débilité. Un pouvoir
-supérieur, très loin, très haut au-dessus de lui, s'appesantissait
-sur son être et le maîtrisait.
-
-Le louveteau n'avait jamais vu d'homme, et pourtant l'instinct de
-l'homme était en lui. Dans l'homme il reconnaissait obscurément
-l'animal qui avait combattu et vaincu tous les autres animaux du Wild.
-Ce n'étaient pas seulement ses yeux qui regardaient, mais ceux de
-tous ses ancêtres, prunelles qui avaient, durant des générations,
-encerclé dans l'ombre et la neige d'innombrables campements
-humains, épié de loin, sur l'horizon, ou de plus près, dans
-l'épaisseur des taillis, l'étrange bête à deux pattes qui était
-le seigneur et maître de toutes les choses vivantes.
-
-Cet héritage moral et surnaturel, fait de crainte et de luttes
-accumulées, pendant des siècles, étreignait le louveteau, trop jeune
-encore pour s'en dégager. Loup adulte, il eût pris rapidement la
-fuite. Tel qu'il était, il se coucha, paralysé d'effroi, acceptant
-déjà la soumission que sa race avait consentie, le premier jour où un
-loup vint s'asseoir au feu de l'homme, pour s'y chauffer.
-
-Un des Indiens finit par se lever, marcha dans sa direction et
-s'arrêta au-dessus de lui. Le louveteau se colla davantage encore
-contre le sol. C'était l'Inconnu, concrétisé en chair et en sang,
-qui se penchait sur lui, pour le saisir. Sa fourrure eut un hérissement
-inconscient, ses lèvres se rétractèrent et il découvrit ses petits
-crocs. La main qui le surplombait, comme une condamnation, hésita et
-l'homme dit en riant:
-
---_Wabam wabisca ip pit tah!_ (Regardez les crocs blancs!)
-
-Les autres Indiens se mirent à rire lourdement et excitèrent l'homme
-à saisir le louveteau. Tandis que la main s'abaissait, plus bas, plus
-bas, une violente lutte intérieure se livrait chez celui-ci, entre les
-divers instincts qui le partageaient. Il ne savait s'il devait
-seulement gronder, ou combattre. Finalement, il gronda jusqu'au moment
-où la main le toucha, puis engagea la bataille. Ses dents brillèrent
-et mordirent. L'instant d'après il reçut, sur un des côtés de la
-tête, un coup qui le fit basculer. Alors tout instinct de lutte
-l'abandonna. Il se prit à gémir comme un enfantelet et l'instinct
-de la soumission l'emporta sur tous les autres. S'étant relevé, il
-s'assit sur son derrière en piaulant. Mais l'Indien qu'il avait
-mordu était en colère et le louveteau reçut un second coup sur
-l'autre côté de la tête. Il piaula encore plus fort.
-
-Les quatre autres Indiens s'esclaffaient de plus en plus, si bien que
-leur camarade se mit à rire lui aussi. Ils entourèrent tous le
-louveteau et se moquèrent de lui, tandis qu'il geignait, de terreur
-et de peine.
-
-Tout à coup, bête et Indiens dressèrent l'oreille. Le louveteau
-savait ce qu'annonçait le bruit qui se faisait entendre et, cessant
-de gémir, il jeta un long cri, où il y avait plus de joie maintenant
-que d'effroi. Puis il se tut et attendit, attendit l'arrivée de sa
-mère, de sa mère libératrice, indomptable et terrible, qui savait si
-bien combattre, et tuait tout ce qui lui résistait, et n'avait jamais
-peur.
-
-Elle arrivait, courant et grondant. Elle avait perçu la plainte de son
-petit et se précipitait pour le secourir. Elle bondit au milieu du
-groupe, magnifique, transfigurée dans sa furieuse et inquiète
-maternité. Son irritation protectrice était un réconfort pour le
-louveteau, qui sauta vers elle, avec un petit cri joyeux, tandis que les
-animaux-hommes se reculaient, en hâte, de plusieurs pas. La louve
-s'arrêta, près de son petit, qui se pressait contre elle, et fit
-face aux Indiens. Un sourd grondement sortit de son gosier. La menace
-contractait sa face et son nez, qui se plissait, se relevait presque
-jusqu'à ses yeux, en une prodigieuse et mauvaise grimace de colère.
-
-Il y eut alors un cri que lança l'un des hommes.
-
---_Kiche!_--voilà ce qu'il cria, avec une exclamation de
-surprise.
-
-Le louveteau sentit, à cette voix, vaciller sa mère.
-
---_Kiche!_--cria l'homme à nouveau, durement, cette fois, et
-d'un ton de commandement.
-
-Et le louveteau vit alors sa mère, la louve impavide, se plier
-jusqu'à ce que son ventre touchât le sol, en geignant et en remuant
-la queue, avec tous les signes coutumiers de soumission et de paix. Il
-n'y comprenait rien et était stupéfié. La terreur de l'homme le
-reprenait. Son instinct ne l'avait pas trompé et sa mère le
-subissait comme lui. Elle aussi rendait hommage à l'animal-homme.
-
-L'Indien qui avait parlé vint vers elle. Il posa sa main sur sa tête
-et elle ne fit que s'en aplatir davantage. Elle ne grondait, ni ne
-tentait de mordre. Les autres Indiens s'étaient pareillement
-rapprochés et, rangés autour de la louve, ils la palpaient et
-caressaient, sans aviver chez elle la moindre velléité de résistance
-ou de révolte.
-
-Les cinq hommes étaient fort excités et leurs bouches menaient grand
-bruit. Mais comme ce bruit n'avait rien de menaçant, le louveteau se
-décida à venir se coucher près de sa mère, se hérissant encore de
-temps à autre, mais faisant de son mieux pour se soumettre.
-
---Ce qui se passe n'a rien de surprenant, dit un des Indiens. Le
-père de Kiche était un loup. Il est vrai que sa mère était une
-chienne. Mais mon frère ne l'avait-il pas attachée dans les bois,
-trois nuits durant, au moment de la saison des amours. Alors c'est un
-loup qui la couvrit.
-
---Un an s'est écoulé, Castor-Gris[23], depuis que Kiche s'est
-échappée.
-
---Tu comptes bien, Langue-de-Saumon[24]. C'était à l'époque de
-la famine que nous avons subie, alors que nous n'avions plus de viande
-à donner aux chiens.
-
---Elle a vécu avec les loups, dit un troisième Indien.
-
---Cela paraît juste, Trois-Aigles[25], répartit Castor-Gris, en
-touchant de sa main le louveteau, et en voici la preuve.
-
-Le louveteau, au contact de la main, esquissa un grognement. La main se
-retira et lui administra une calotte. Sur quoi, il recouvrit ses crocs
-et s'accroupit avec soumission. La main revint alors et le frotta
-amicalement derrière les oreilles, et tout le long de son dos.
-
---Ceci prouve cela, reprit Castor-Gris. Il est clair que sa mère est
-Kiche. Mais, une fois de plus, son père est un loup. C'est pourquoi
-il y a en lui peu du chien et beaucoup du loup. Ses crocs sont blancs,
-et _White Fang_ (Croc-Blanc) doit être son nom. J'ai parlé. C'est
-mon chien. Kiche n'était-elle pas la chienne de mon frère? Et mon
-frère n'est-il pas mort?
-
-Pendant un instant, les animaux-hommes continuèrent à faire du bruit
-avec leurs bouches. Durant ce colloque, le louveteau, qui venait de
-recevoir un nom dans le monde, demeurait tranquille et attendait. Puis
-Castor-Gris, prenant un couteau dans un petit sac qui pendait sur son
-estomac, alla vers un buisson et y coupa un bâton. Croc-Blanc
-l'observait. Aux deux bouts du bâton, l'Indien fixa une lanière.
-Avec l'une, il attacha Kiche par le cou et, ayant conduit la louve
-près d'un petit sapin, y noua l'autre lanière.
-
-Croc-Blanc suivit sa mère et se coucha près d'elle. Il vit
-Langue-de-Saumon avancer la main vers lui, et la peur le reprit. Kiche,
-de son côté, regardait avec anxiété. Mais l'Indien, élargissant
-ses doigts et les recourbant, le roula sens dessus dessous et commença
-à lui frotter le ventre d'une manière délicieuse. Le louveteau, les
-quatre pattes en l'air, se laissait tripoter, gauche et cocasse, et
-sans essayer de résister. Comment d'ailleurs l'aurait-il pu dans la
-position où il se trouvait? Si l'animal-homme avait l'intention de
-le maltraiter, il lui était livré sans défense et était incapable de
-fuir.
-
-Il se résigna donc et se contenta de gronder doucement. C'était plus
-fort que lui. Mais Langue-de-Saumon n'eut point l'air de s'en
-apercevoir et ne lui donna aucun coup sur la tête. Il continua, au
-contraire, à le frictionner de haut en bas, et le louveteau sentit
-croître le plaisir qu'il en éprouvait. Lorsque la main caressante
-passa sur ses flancs, il cessa tout à fait de gronder. Puis, quand les
-doigts remontèrent à ses oreilles, les pressant moelleusement vers
-leur base, son bonheur ne connut plus de bornes. Quand, enfin, après
-une dernière et savante friction, l'Indien le laissa tranquille et
-s'en alla, toute crainte s'était évanouie dans l'esprit du
-louveteau. Sans doute d'autres peurs l'attendaient dans l'avenir.
-Mais, de ce jour, confiance et camaraderie étaient établies avec
-l'homme, en société de qui il allait vivre.
-
-Au bout de quelque temps, Croc-Blanc entendit s'approcher des bruits
-insolites. Prompt à observer et à classer, il les reconnut aussitôt
-comme étant produits par l'animal-homme. Quelques instants plus tard,
-en effet, toute la tribu indienne surgissait du sentier. Il y avait
-beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, quarante têtes au total,
-tous lourdement chargés des bagages du camp, de provisions de bouche et
-d'ustensiles.
-
-Il y avait aussi beaucoup de chiens et ceux-ci, à l'exception des
-tout petits, n'étaient pas moins chargés que les gens. Des sacs
-étaient liés sur leur dos et chaque bête portait un poids de vingt à
-trente livres. Croc-Blanc n'avait, auparavant, jamais vu de chiens,
-mais cette première vision lui suffit pour comprendre que c'était
-là un animal appartenant à sa propre espèce, avec quelque chose de
-différent. Quant aux chiens, ce fut surtout la différence qu'ils
-sentirent en apercevant le louveteau et sa mère.
-
-Il y eut une ruée effroyable. Croc-Blanc se hérissa, hurla et mordit
-au hasard dans le flot qui, gueules ouvertes, déferlait sur lui. Il
-tomba et roula sous les chiens, éprouvant la morsure cruelle de leurs
-dents et, lui-même, mordant et déchirant, au-dessus de sa tête,
-pattes et ventres. Il entendait, dans la mêlée, les hurlements de
-Kiche qui combattait pour lui, les cris des animaux-hommes et le bruit
-de leurs gourdins dont ils frappaient les chiens, qui, sous les coups,
-gémissaient de douleur.
-
-Tout ceci fut seulement l'histoire de quelques secondes. Le louveteau,
-remis sur pied, vit les Indiens qui le défendaient, repousser les
-chiens en arrière, à l'aide de bâtons et de pierres, et le sauver
-de l'agression féroce de ses frères qui, pourtant, n'étaient pas
-tout à fait ses frères. Et, quoiqu'il n'y eût point place en son
-cerveau pour la conception d'un sentiment aussi abstrait que celui de
-la justice, il sentit, à sa façon, la justice des animaux-hommes. Il
-connut qu'ils édictaient des lois et les imposaient.
-
-Étrange était aussi la façon dont ils procédaient pour dicter leurs
-lois. Dissemblables de tous les animaux que le louveteau avait
-rencontrés jusque-là, ils ne mordaient ni ne griffaient. Ils
-imposaient leur force vivante par l'intermédiaire des choses mortes.
-Celles-ci leur servaient de morsures. Bâtons et pierres, dirigés par
-ces bizarres créatures, sautaient à travers les airs, à l'instar de
-choses vivantes, et s'en allaient frapper les chiens.
-
-Il y avait là, pour son esprit, un pouvoir extraordinaire et
-inexplicable, qui dépassait les bornes de la nature et était d'un
-dieu. Croc-Blanc, cela va de soi, ignorait tout de la divinité. Tout au
-plus pouvait-il soupçonner que des choses existaient au-delà de celles
-dont il avait la notion. Mais l'étonnement et la crainte qu'il
-ressentait en face des animaux-hommes était assez exactement comparable
-à l'étonnement et à la crainte qu'aurait éprouvés un homme se
-trouvant, sur le faîte de quelque montagne, devant un être divin, qui
-tiendrait des foudres dans chaque main et les lancerait sur le monde
-terrifié.
-
-Le dernier chien ayant été refoulé en arrière, le charivari prit
-fin. Le louveteau se mit à lécher ses meurtrissures. Puis il médita
-sur son premier contact avec la troupe cruelle de ses prétendus frères
-et sur son introduction parmi eux. Il n'avait jamais songé que
-l'espèce à laquelle il appartenait pût contenir d'autres spécimens
-que le vieux loup borgne, sa mère et lui-même. Ils constituaient à
-eux trois, dans sa pensée, une race à part. Et, tout à coup, il
-découvrait que beaucoup d'autres créatures s'apparentaient à sa
-propre espèce. Il lui parut obscurément injuste que le premier
-mouvement de ces frères de race eût été de bondir sur lui et de
-tenter de l'anéantir.
-
-Il était non moins chagrin de voir sa mère attachée avec un bâton,
-même en pensant que c'était la sagesse supérieure des animaux-hommes
-qui l'avait voulu. Cela sentait l'esclavage. À l'esclavage il n'avait
-pas été habitué. La liberté de rôder, de courir, de se coucher par
-terre, là où il lui plaisait, avait été son lot jusqu'à ce jour et,
-maintenant, il était captif. Les mouvements de sa mère étaient
-réduits à la longueur du bâton auquel elle était liée. Et à ce
-même bâton il était comme lié lui-même, car il n'avait pas encore
-eu l'idée qu'il pouvait se séparer de sa mère.
-
-Il n'aima pas cette contrainte. Il n'aima pas non plus quand les
-animaux-hommes, s'étant levés, se remirent en marche. Un
-animal-homme, malingre d'aspect, prit dans sa main la lanière du
-bâton qui attachait Kiche et emmena la louve derrière lui. Derrière
-Kiche suivait Croc-Blanc, grandement perturbé et tourmenté par la
-nouvelle aventure qui s'abattait sur lui.
-
-Le cortège descendit la vallée, continuant bien au-delà des plus
-longues courses du louveteau, jusqu'au point où le torrent se jetait
-dans le fleuve Mackenzie. À cet endroit, des canots étaient juchés en
-l'air, sur des perches, et s'étendaient des claies destinées à
-faire sécher le poisson.
-
-On s'arrêta et on campa. La supériorité des animaux-hommes
-s'affirmait de plus en plus. Plus encore que leur domination sur les
-chiens aux dents aiguës, ce spectacle marquait leur puissance. Grâce
-à leur pouvoir d'imprimer du mouvement aux choses immobiles, il leur
-était loisible de changer la vraie face du monde.
-
-La plantation et le dressage des perches destinées à monter le camp
-attira l'attention du louveteau. Cette opération était peu de chose,
-accomplie par les mêmes créatures qui lançaient à distance des
-bâtons et des pierres. Mais, quand il vit les perches se réunir et se
-couvrir de toiles et de peaux, pour former des tentes, Croc-Blanc fut
-stupéfait. Ces tentes, d'une colossale et impressionnante grandeur,
-s'élevaient partout autour de lui, grandissant à vue d'œil, de
-tous côtés, comme de monstrueuses formes de vie. Elles emplissaient le
-champ presque entier de sa vision et, menaçantes, le dominaient
-lui-même. Lorsque la brise les agitait, en de grands mouvements, il se
-couchait sur le sol, effaré et craintif, sans toutefois les perdre des
-yeux, prêt à bondir et à fuir au loin, s'il lui arrivait de les
-voir se précipiter sur sa tête.
-
-Après un moment, son effroi des tentes prit fin. Il vit que femmes et
-enfants y pénétraient et en sortaient sans aucun mal, et les chiens
-aussi tenter d'y entrer, mais en être chassés rudement, de la voix
-ou au moyen de pierres volantes. Bientôt Croc-Blanc, quittant les
-côtés de Kiche, rampait à son tour, avec précaution, vers la tente
-la plus proche. Sa curiosité, sans cesse en éveil, le besoin
-d'apprendre et de connaître, par sa propre expérience, le
-poussaient. Les derniers pouces à franchir vers le mur de toile et de
-peau le furent avec un redoublement de prudence et une avance
-imperceptible. Les événements de la journée avaient préparé le
-louveteau au contact de l'Inconnu, à ses manifestations les plus
-merveilleuses et les plus inattendues. Enfin son nez toucha
-l'enveloppe de la tente. Il attendit, rien n'arriva. Il flaira
-l'étrange matière, saturée de l'odeur de l'homme, et prenant
-l'enveloppe dans ses dents, donna une petite secousse. Rien n'arriva
-encore, sinon qu'une partie de la tente se mit à remuer. Il secoua
-plus hardiment. Le mouvement s'accentua. Il était ravi. Il secoua
-toujours plus fort et récidiva jusqu'à ce que la tente entière fût
-en mouvement. Alors le cri perçant d'un Indien se fit entendre et
-effraya le louveteau, qui revint en toute hâte vers sa mère. Mais
-jamais plus depuis il n'eut peur des énormes tentes.
-
-Cette émotion passée, Croc-Blanc s'écarta à nouveau de Kiche qui,
-liée à un pieu, ne pouvait le suivre.
-
-Il ne tarda pas à rencontrer un jeune chien, un peu plus grand et plus
-âgé que lui, qui venait à sa rencontre, à pas comptés, et
-dissimulant des intentions belliqueuses. Le nom du jeune chien, que le
-louveteau connut par la suite, en l'entendant appeler, était Lip-Lip.
-Il était déjà redoutable et, par ses luttes avec les autres petits
-chiens, avait acquis l'expérience de la bataille.
-
-Lip-Lip appartenait à la race des chiens-loups, qui avait le plus de
-parenté avec Croc-Blanc; il était jeune et semblait peu dangereux.
-Aussi le louveteau se préparait-il à le recevoir en ami. Mais, quand
-il vit que la marche de l'étranger se raidissait et que ses lèvres
-retroussées découvraient ses dents, il se raidit lui aussi et
-répondit en montrant sa mâchoire. Ils se mirent à tourner en rond,
-l'un autour de l'autre, hérissés et grondant. Ce manège dura
-plusieurs minutes et Croc-Blanc commençait à s'en amuser, comme
-d'un jeu, quand tout à coup, avec une surprenante vivacité, Lip-Lip
-sauta sur lui, lui jeta une morsure rapide et sauta, derechef, en
-arrière.
-
-La morsure avait atteint le louveteau à son épaule déjà blessée par
-le lynx et qui, dans le voisinage de l'os, était intérieurement
-demeurée douloureuse. La surprise et le coup lui arrachèrent un
-gémissement; mais, l'instant d'après, en un bond de colère, il
-s'élança sur Lip-Lip et le mordit furieusement. Lip-Lip, nous
-l'avons dit, était déjà rompu au combat. Trois fois, quatre fois,
-une demi-douzaine de fois, ses petits crocs pointus s'acharnèrent sur
-Croc-Blanc, qui, tout décontenancé, finit par lâcher pied et par se
-sauver, honteux et dolent, près de sa mère, en lui demandant
-protection.
-
-Ce fut sa première bataille avec Lip-Lip. Elle ne devait pas être la
-dernière. Car, de ce jour, ils se trouvèrent en quelque sorte
-ennemis-nés, étant chacun d'une nature en opposition perpétuelle
-avec celle de l'autre.
-
-Kiche lécha doucement son petit et tenta de s'opposer à ce qu'il
-s'éloignât d'elle désormais. Mais la curiosité de Croc-Blanc
-allait toujours croissant. Oublieux de sa mésaventure, il se remit
-incontinent en route, afin de poursuivre son enquête. Il tomba sur un
-des animaux-hommes, sur Castor-Gris, qui était assis sur ses talons,
-occupé avec des morceaux de bois et des brins de mousse, répandus
-devant lui sur le sol. Le louveteau s'approcha et regarda. Castor-Gris
-fit des bruits de bouche que Croc-Blanc interpréta non hostiles, et il
-vint encore plus près.
-
-Femmes et enfants apportaient de nouveaux bouts de bois et d'autres
-branches à l'Indien. C'était évidemment là l'affaire du
-moment. Le louveteau s'approcha jusqu'à toucher le genou de
-Castor-Gris, oubliant, telle était sa curiosité, que celui-ci était
-un terrible animal-homme. Soudain, il vit entre les mains de
-Castor-Gris, comme un brouillard qui s'élevait des morceaux de bois
-et de la mousse. Puis une chose vivante apparut, qui brillait et qui
-tournoyait, et était de la même couleur que le soleil dans le ciel.
-
-Croc-Blanc ne connaissait rien du feu. La lueur qui en jaillissait
-l'attira, comme la lumière du jour l'avait, dans sa première
-enfance, conduit vers l'entrée de la caverne, et il rampa vers la
-flamme. Il entendit Castor-Gris éclater de rire au-dessus de sa tête.
-Le son du rire, non plus, n'était pas hostile. Alors il vint toucher
-la flamme avec son nez et, en même temps, sortit sa petite langue pour
-la lécher.
-
-Pendant une seconde, il demeura paralysé. L'Inconnu, qui l'avait
-guetté parmi les bouts de bois et la mousse, l'avait férocement
-saisi par le nez. Puis il sauta en arrière, avec une explosion de
-glapissements affolés «Ki-yis! Ki-yis! Ki-yis!»
-
-Kiche, en l'entendant, se mit à bondir au bout de son bâton, en
-grondant, furieuse, parce qu'elle ne pouvait venir au secours du
-louveteau. Mais Castor-Gris riait à gorge déployée, tapant ses
-cuisses avec ses mains et contant l'histoire à tout le campement,
-jusqu'à ce que chacun éclatât, comme lui, d'un rire inextinguible.
-Quant à Croc-Blanc, assis sur son derrière, il criait, de plus en plus
-éperdu: «Ki-yis! Ki-yis!» et seul, abandonné de tous, faisait au
-milieu des animaux-hommes une pitoyable petite figure.
-
-C'était le pire mal qu'il avait encore connu. Son nez et sa langue
-avaient été tous deux mis à vif par la chose vivante, couleur de
-soleil, qui avait grandi entre les mains de Castor-Gris. Il cria, cria
-interminablement, et chaque explosion nouvelle de ses hurlements était
-accueillie par un redoublement d'éclats de rire des animaux-hommes.
-Il tenta d'adoucir avec sa langue la brûlure de son nez, mais les
-deux souffrances, se juxtaposant, ne firent qu'en produire une plus
-grande, et il cria plus désespérément que jamais.
-
-À la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'était le rire et ce
-qu'il signifiait. Il ne nous est pas donné de nous expliquer comment
-certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que
-nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la
-claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en
-eut honte.
-
-Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brûlures lui faisaient
-éprouver, mais parce qu'il fut vexé, dans son amour-propre, de se
-voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours
-furieuse au bout de son bâton, comme une bête enragée, vers Kiche, la
-seule créature au monde qui ne riait pas de lui.
-
-Le crépuscule tomba et la nuit vint. Croc-Blanc demeurait couché près
-de sa mère. Son nez et sa langue étaient endoloris. Mais un autre et
-plus grand sujet de trouble le tourmentait. Il regrettait la tanière
-où il était né, il aspirait à la quiétude enveloppante de la
-caverne, sur la falaise, au-dessus du torrent. La vie était devenue
-trop peuplée. Ici, il y avait trop d'animaux-hommes, hommes, femmes
-et enfants, qui faisaient tous des bruits irritants, et il y avait des
-chiens toujours aboyant et mordant, qui éclataient en hurlements à
-tout propos et engendraient de la confusion.
-
-La tranquille solitude de sa première existence était finie. Ici,
-l'air même palpitait de vie, en un incessant murmure et
-bourdonnement, dont l'intensité variait brusquement, d'un instant
-à l'autre, et dont les notes diverses lui portaient sur les nerfs et
-irritaient ses sens. Il en était crispé et inquiet, et immensément
-las, avec la crainte perpétuelle de quelque imminente catastrophe.
-
-Il regardait se mouvoir et aller et venir dans le camp les
-animaux-hommes. Il les regardait avec le respect distant que met
-l'homme entre lui et les dieux qu'il invente. Dans son obscure
-compréhension, ils étaient, comme ces dieux pour l'homme, de
-surprenantes créatures, des êtres de puissance disposant à leur gré
-de toutes les forces de l'Inconnu. Seigneurs et maîtres de tout ce
-qui vit et de tout ce qui ne vit pas, forçant à obéir tout ce qui se
-meut et imprimant le mouvement à ce qui ne se meut pas, ils faisaient
-jaillir de la mousse et du bois mort la flamme couleur de soleil, la
-flamme qui vivait et qui mordait.
-
-Ils étaient des faiseurs de feu! Ils étaient des dieux!
-
-
-[Note 23: _Grey Beaver._]
-
-[Note 24: _Salmon Tongue._]
-
-[Note 25: _Three Eagles._]
-
-
-
-
-X
-
-LA SERVITUDE
-
-
-Chaque jour était pour Croc-Blanc l'occasion d'une expérience
-nouvelle. Tout le temps que Kiche resta attachée à son bâton, il
-courut seul, par tout le camp, quêtant, furetant, s'instruisant. Il
-fut vite au courant des diverses habitudes des animaux-hommes. Mais la
-connaissance n'entraîne pas toujours l'admiration. Plus il se
-familiarisa avec eux, plus aussi il détesta leur supériorité et
-redouta leur pouvoir mystérieux qui, d'autant qu'il était plus
-grand, rendait plus menaçante leur divinité.
-
-La déception est souvent donnée à l'homme de voir ses dieux
-renversés et piétinés sur leurs autels. Mais au loup et au chien
-sauvage, venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette déconvenue
-n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et
-surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination, nous
-masquant leur réalité, nous égarant comme des aveugles qui tâtonnent
-dans le royaume de la pensée, en d'abstraites conceptions de
-toute-puissance et de beauté suprêmes, le loup et le chien sauvage,
-assis à notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et
-d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant
-dans le temps comme dans l'espace, pour accomplir leurs actes et leurs
-fins.
-
-Aucun effort de foi n'est nécessaire pour croire à un tel dieu. Nul
-écart de la volonté ne peut induire à lui désobéir, ni à le
-renier. Ce dieu-là se tient debout, immuable sur ses deux jambes de
-derrière, un gourdin à la main, immensément puissant, livré à
-toutes les passions, affectueux ou irrité, selon le moment, pouvoir
-mystérieux enveloppé de chair, de chair qui saigne parfois, à
-l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse
-qu'aucune autre à dévorer.
-
-Croc-Blanc subit la loi commune. Les animaux-hommes furent pour lui,
-dès l'abord, sans erreur possible, les dieux auxquels il était
-nécessaire de se soumettre. Comme Kiche, sa mère, avait, au premier
-appel de son nom, repris sa chaîne, il leur voua tout de suite
-obéissance. Il suivit leurs pas, comme un esclavage fatal. Quand ils
-marchaient près de lui, il s'écartait pour leur faire place.
-Lorsqu'ils l'appelaient, il accourait. S'ils menaçaient, il se
-couchait à leurs pieds. Et s'ils lui commandaient de s'en aller, il
-s'éloignait précipitamment. Car derrière chacun de leurs désirs
-était le pouvoir immédiat d'en exiger l'exécution. Pouvoir qui
-s'exprimait lui-même en tapes de la main, en coups de bâton, en
-pierres volantes et en cinglants coups de fouet.
-
-Il appartenait aux animaux-hommes, comme tous les chiens du campement
-leur appartenaient. Ses actions étaient à eux, son corps était à
-eux, pour être battu et piétiné, et pour le supporter sans
-récrimination. Telle fut la leçon vite apprise par lui. Elle fut dure,
-étant donné ce qui s'était déjà développé, dans sa propre
-nature, de force personnelle et d'indépendance. Mais, tandis qu'il
-prenait en haine cet état de choses nouveau, il apprenait en même
-temps, et sans le savoir, à l'aimer. C'était, en effet, le souci
-de sa destinée remis en d'autres mains, un refuge pour les
-responsabilités de l'existence. Et cela constituait une compensation,
-car il est toujours plus aisé d'appuyer sa vie sur une autre que de
-vivre seul.
-
-Il n'arriva pas sans révoltes à s'abandonner ainsi corps et âme,
-à rejeter le sauvage héritage de sa race et le souvenir du Wild. Il y
-eut des jours où il rampait sur la lisière de la forêt et y demeurait
-immobile, écoutant des voix lointaines qui l'appelaient. Puis il
-s'en retournait vers Kiche, inquiet et malheureux, pour gémir
-doucement et pensivement près d'elle, pour lui lécher la face, en
-semblant se plaindre et l'interroger.
-
-Le louveteau avait rapidement appris tous les tenants et aboutissants de
-la vie du camp. Il connut l'injustice des gros chiens et leur
-gloutonnerie, quand la viande et le poisson étaient jetés, à
-l'heure des repas. Il vint à savoir que les hommes étaient
-d'ordinaire plus justes, les enfants plus cruels, les femmes plus
-douces et plus disposées à lui lancer un morceau de viande ou d'os.
-Après deux ou trois aventures fâcheuses avec les mères des tout
-petits chiens, il se rendit compte qu'il était de bonne politique de
-laisser celles-ci toujours tranquilles, de se tenir aussi loin d'elles
-que possible et, en les voyant venir, de les éviter.
-
-Mais le fléau de sa vie était Lip-Lip. Plus âgé, plus grand et plus
-fort que lui, Lip-Lip avait choisi Croc-Blanc pour son souffre-douleur.
-Le louveteau se défendait avec vaillance, mais il était
-_out-classed_[26].
-
-Son ennemi lui était trop supérieur, et Lip-Lip devint pour lui un
-vrai cauchemar. Dès qu'il se risquait un peu loin de sa mère, il
-était sûr de voir apparaître le gredin, qui se mettait à le suivre,
-en aboyant et en le menaçant, et qui attendait le moment opportun,
-c'est-à-dire qu'aucun animal-homme ne fût présent, pour
-s'élancer sur lui et le contraindre au combat. Lip-Lip l'emportait
-invariablement et s'en glorifiait de façon démesurée. Ces
-rencontres étaient le meilleur plaisir de sa vie et le perpétuel
-tourment de celle de Croc-Blanc.
-
-Le louveteau, cependant, n'en fut pas abattu. Si dures que fussent
-pour lui toutes ces défaites, il ne se soumit pas. Mais la persécution
-sans fin qu'il subissait eut sur son caractère une influence
-néfaste. Croc-Blanc devint méchant et sournois. Ce qu'il y avait
-d'originellement sauvage dans sa nature s'aggrava. Ses poussées
-joyeuses d'enfant ingénu ne trouvèrent plus d'expression. Jamais
-il ne lui fut permis de jouer et gambader avec les autres petits chiens
-du camp. Dès qu'il arrivait auprès d'eux, Lip-Lip, fonçant sur
-lui, le roulait et le faisait fuir, terrifié, ou, s'il voulait
-résister, engageait la bataille jusqu'à sa mise en déroute.
-
-Croc-Blanc fut ainsi sevré de beaucoup des joies de son enfance, ce qui
-le rendit plus vieux que son âge. Il se replia sur lui-même et
-développa son esprit. Il devint rusé et, dans ses longs moments de
-far-niente, médita sur les meilleurs moyens de duper et frauder.
-Empêché de prendre, à la distribution quotidienne, la part qui lui
-revenait de viande et de poisson, il se transforma en habile voleur.
-Contraint de s'approvisionner lui-même, il s'en acquittait si bien
-qu'il devint pour les femmes des Indiens une calamité. Il apprit à
-ramper dans le camp, comme un serpent, à se montrer avisé, à
-connaître en toute occasion la meilleure façon de se conduire, à
-s'informer, par la vue ou l'ouïe, de tout ce qui pouvait
-l'intéresser, afin de n'être point pris ensuite au dépourvu, et
-aussi à recourir à mille artifices pour éviter son implacable
-persécuteur.
-
-Ce fut au plus fort de cette persécution qu'il joua son premier grand
-jeu et goûta, grâce aux ressources de son esprit, aux joies
-savoureuses de la revanche. Comme Kiche, quand elle était avec les
-loups, avait leurré les chiens, pour les attirer hors du campement des
-hommes et les envoyer à la mort, ainsi le louveteau, par une manœuvre
-à peu près semblable, réussit à attirer Lip-Lip sous la mâchoire
-vengeresse de Kiche. Battant en retraite, tout en combattant, Croc-Blanc
-entraîna son ennemi à sa suite, ici, puis là, parmi les différentes
-tentes du camp. C'était un excellent coureur, plus rapide qu'aucun
-autre petit chien de sa taille et plus alerte que Lip-Lip. Sans donner
-toutefois toute sa vitesse, il se contenta de garder la distance
-nécessaire, celle d'un bond environ, entre lui et son poursuivant.
-
-Lip-Lip, excité par la chasse et par l'approche imminente de la
-victoire, perdit toute prudence et oublia l'endroit où il se
-trouvait. Quand il s'en rendit compte, il était trop tard. Après
-avoir traversé, à fond de train, une dernière tente, il tomba en
-plein sur Kiche, attachée à son bâton. Il jeta un cri de stupeur,
-mais déjà les crocs justiciers se refermaient sur lui. Quoique Kiche
-fût liée, il lui fut impossible de se dégager d'elle. Elle le mit
-sur le dos, les pattes en l'air, de manière à l'empêcher de fuir,
-tout en le déchirant et lacérant.
-
-Quand il parvint enfin à se rouler hors de sa portée, il se remit sur
-ses pieds, en un affreux désordre, blessé à la fois dans son corps et
-dans sa pensée. Sa fourrure pendait autour de lui, en touffes humides,
-que les dents baveuses de la louve avaient tordues. Il demeura là où
-il s'était relevé et, ouvrant largement sa petite gueule, éclata en
-une longue et lamentable plainte de chien battu. Mais il n'eut pas le
-temps d'achever sa lamentation. Croc-Blanc, fondant sur lui, lui
-planta ses crocs dans son train de derrière. Il n'avait plus de force
-pour combattre et honteusement se sauva vers sa tente, talonné par son
-ancienne victime, qui s'acharnait à ses trousses. Quand il eut
-rejoint son domicile, les femmes vinrent à son secours et le louveteau,
-transformé en démon, fut finalement chassé par elles, en une
-fusillade de cailloux.
-
-Le jour vint où Castor-Gris, décidant que Kiche était réhabituée à
-la vie des hommes, la délia. Croc-Blanc fut ravi que la liberté fût
-rendue à sa mère. Il l'accompagna joyeusement au milieu du camp et,
-voyant qu'il demeurait à ses côtés, Lip-Lip conserva entre eux deux
-une distance respectueuse. Le louveteau avait beau se hérisser à son
-approche et marcher en raidissant les pattes, Lip-Lip ignorait le défi.
-Quelle que fût sa soif de vengeance, il était trop sage pour accepter
-le combat dans de telles conditions et préférait attendre le jour où
-il se rencontrerait à nouveau en tête à tête avec Croc-Blanc.
-
-Ce même jour, le louveteau et sa mère s'en vinrent rôder à la
-lisière de la forêt qui avoisinait le camp. Croc-Blanc y avait amené
-Kiche, pas à pas, l'entraînant en avant, quand elle hésitait. Le
-torrent, la caverne et la forêt tranquille l'appelaient, et il
-continua ses efforts pour qu'elle le suivît plus loin. Il courait
-quelques pas, puis s'arrêtait et regardait en arrière. Mais elle ne
-bougeait plus. Il gémit plaintivement et gronda, en courant de droite
-et de gauche, sous les taillis. Puis il revint vers elle, lui lécha le
-museau et se reprit à courir loin d'elle. Elle ne bougea toujours
-pas. Alors il rebroussa chemin et la regarda avec une supplication
-ardente de ses yeux, qui tomba quand il vit Kiche détourner la tête et
-porter sa vue vers le camp.
-
-La voix intérieure qui l'appelait là-bas, dans la vaste solitude, sa
-mère l'entendait comme lui. Mais un autre et plus fort appel sonnait
-aussi en elle, celui du feu et de l'homme, l'appel que, parmi tous
-les animaux, le loup a seul entendu, le loup et le chien sauvage, qui
-sont frères.
-
-Kiche, s'étant tournée, se mit à trotter lentement vers le camp.
-Plus solide que le lien matériel du bâton qui l'avait attachée
-était sur elle l'emprise de l'homme. Invisibles et mystérieux, les
-dieux la maintenaient en leur pouvoir et refusaient de la lâcher.
-
-Croc-Blanc se coucha sous un bouleau et pleura doucement. L'odeur
-pénétrante des sapins, la senteur subtile des bois imprégnaient
-l'atmosphère et remémoraient au louveteau son ancienne vie de
-liberté, avant les jours de servitude. Mais plus que l'appel du Wild,
-plus que celui de l'homme, l'attirance de sa mère était puissante
-sur lui, car si jeune était-il encore. L'heure de son indépendance
-n'était pas arrivée. Il se releva, désolé, et trotta lui aussi
-vers le camp, faisant halte, une fois ou deux, pour s'asseoir par
-terre, gémir et écouter la voix qui chantait au fond de la forêt.
-
-Le temps qu'il est donné à une mère de demeurer avec ses petits
-n'est pas bien long dans le Wild. Sous la domination de l'homme, il
-est souvent plus court encore. Ainsi en fut-il pour Croc-Blanc.
-Castor-Gris se trouvait être le débiteur de Trois-Aigles, qui était
-sur le point d'entreprendre une course du fleuve Mackenzie au Grand
-Lac de l'Esclave. Une bande de toile écarlate, une peau d'ours,
-vingt cartouches et Kiche remboursèrent sa dette.
-
-Le louveteau vit sa mère emmenée à bord du canot de Trois-Aigles et
-tenta d'aller vers elle. Un coup qu'il reçut de l'Indien le
-repoussa à terre. Le canot s'éloigna. Il s'élança dans l'eau
-et nagea à sa suite, sourd aux cris d'appel de Castor-Gris. Dans la
-terreur où il était de perdre sa mère, il en avait oublié le pouvoir
-même d'un animal-homme et d'un dieu.
-
-Mais les dieux sont accoutumés à être obéis et Castor-Gris, irrité,
-lança un autre canot à la poursuite de Croc-Blanc. Après l'avoir
-rejoint, il le saisit par la peau du cou et l'éleva hors de l'eau.
-Il ne le déposa pas d'abord dans le canot. Le tenant d'une main
-suspendu, il lui administra de l'autre une solide râclée. Oui, pour
-une râclée, c'en fut une. Lourde était la main, chaque coup visait
-à blesser, et les coups pleuvaient, innombrables.
-
-Frappé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, Croc-Blanc
-oscillait, en avant, en arrière, comme un balancier de pendule
-frénétique et désordonné. Les impressions qu'il éprouva furent
-diverses. À la première surprise succéda l'effroi, pendant un
-instant, au contact répété de la main qui le frappait. Mais la peur
-fit bientôt place à la colère. La libre nature du louveteau prit le
-dessus. Il montra les dents et osa gronder à la face du dieu
-courroucé. Le dieu s'en exaspéra davantage. Les coups redoublèrent,
-plus rudes et plus adroits à blesser.
-
-Castor-Gris continuait à battre, Croc-Blanc à gronder. Mais cela ne
-pouvait pas toujours durer. Il fallait que l'un des deux eût le
-dernier mot. Ce fut Croc-Blanc qui céda. La peur le reprit. Pour la
-première fois, il connaissait véritablement la main de l'homme. Les
-coups de pierres ou de bâton qu'il avait eu déjà l'occasion de
-recevoir étaient des caresses, comparés aux coups présents. Il se
-soumit et commença à pleurer et à gémir. Durant un moment, chaque
-coup tirait une plainte de son gosier. Puis son affolement grandit, et
-ses cris se succédèrent sans interruption, leur rythme ne gardant plus
-aucun rapport avec celui de son châtiment.
-
-À la fin, l'Indien arrêta la main qui frappait. Le louveteau pendait
-à son autre main, sans mouvement, et continuait à crier. Ceci parut
-satisfaire Castor-Gris, qui jeta rudement Croc-Blanc au fond du canot.
-Le canot, durant ce temps, s'en était allé au fil de l'eau.
-Castor-Gris s'avança pour prendre la rame. Le louveteau était sur
-son passage. Il le frappa barbarement de son pied. La libre nature de
-Croc-Blanc eut une nouvelle révolte et il enfonça ses dents dans le
-pied de l'homme, à travers le mocassin qui le chaussait.
-
-Le châtiment déjà reçu n'était rien, comparé à celui qui allait
-suivre. La colère de Castor-Gris fut aussi terrible que fut grand
-l'effroi du louveteau. Non seulement la main, mais aussi la dure rame
-de bois, furent mises en œuvre contre lui, et tout son petit corps
-était brisé et rompu, quand Castor-Gris le rejeta au fond du canot.
-Et, cette fois, de propos délibéré, il recommença à le frapper du
-pied.
-
-Croc-Blanc ne renouvela pas son attaque. Il venait d'apprendre une
-autre leçon de son esclavage. Jamais, quelle que soit la circonstance,
-on ne doit mordre le dieu qui est votre seigneur et maître. Son corps
-est sacré et le toucher des dents est, avec évidence, l'offense
-impardonnable entre toutes, le crime entre les crimes.
-
-Lorsque le canot eut rejoint le rivage, le louveteau y gisait,
-gémissant et inerte, attendant la volonté de Castor-Gris. C'était
-la volonté de Castor-Gris qu'il vînt à terre, et à terre il fut
-lancé, sans ménagement aucun pour ses meurtrissures. Il rampa en
-tremblant. Lip-Lip, qui était présent et avait, du rivage, assisté à
-toute l'affaire, se précipita sur lui, en le voyant si faible, et
-entra ses dents dans sa chair.
-
-Croc-Blanc était hors d'état de se défendre et il lui serait
-arrivé malheur, si Castor-Gris, enlevant Lip-Lip d'un solide coup de
-pied, ne l'avait lancé à distance respectable.
-
-C'était la justice de l'animal-homme qui se manifestait et, même
-en l'état pitoyable où il se trouvait, le louveteau en éprouva un
-petit frisson de reconnaissance. Sur les talons de Castor-Gris et
-jusqu'à sa tente, il boita avec soumission, à travers le camp. Ainsi
-avait-il appris que le droit au châtiment est une prérogative que les
-dieux se réservent à eux-mêmes et dénient à toute autre créature
-au-dessous d'eux.
-
-Pendant la nuit qui succéda, tandis que chacun reposait dans le camp,
-Croc-Blanc se souvint de sa mère et souffrit en pensant à elle. Il
-souffrit un peu trop haut et réveilla Castor-Gris, qui le battit. Par
-la suite, il pleura plus discrètement, lorsque les dieux étaient à
-portée de l'entendre. Mais, parfois, rôdant seul à l'orée de la
-forêt, il donnait libre cours à son chagrin, et criait tout haut, en
-gémissant et en appelant.
-
-Durant la période de sa vie qui suivit, il aurait pu, grâce à la
-liberté dont il jouissait encore, céder au souvenir de la caverne et
-du torrent, et s'en retourner dans le Wild. Mais la mémoire de sa
-mère était la plus forte. Comme les chasses des animaux-hommes les
-entraînaient loin du camp et les y ramenaient ensuite, peut-être aussi
-reviendrait-elle un jour. Et il demeurait en esclavage, en soupirant
-après elle.
-
-Esclavage qui n'était pas entièrement malheureux. Car le louveteau
-continuait à s'intéresser à beaucoup de choses. Quelque événement
-imprévu surgissait toujours et les actions étranges auxquelles se
-livrent les animaux-hommes n'ont pas de fin. Il apprenait,
-simultanément, comment il convenait de se conduire avec Castor-Gris.
-Obéissance absolue et soumission en tout lui étaient demandées. En
-retour, il échappait aux coups et sa vie était tolérable.
-
-De plus, Castor-Gris, parfois, lui donnait lui-même un morceau de
-viande et, tandis qu'il le mangeait, le défendait contre les autres
-chiens. Ce morceau de viande prenait, pour Croc-Blanc, une valeur
-beaucoup plus considérable qu'une douzaine d'autres reçus de la
-main des femmes. C'était bizarre. Mais cela était.
-
-Jamais Castor-Gris ne caressait. Et cependant (était-ce l'effet du
-poids de sa main et celui de son pouvoir surnaturel, ou d'autres
-causes intervenaient-elles, que le louveteau ne réussissait pas à se
-formuler?) il était indéniable qu'un certain lien d'attachement
-se formait entre Croc-Blanc et son rude seigneur.
-
-Sournoisement, par des voies cachées, aussi bien que par la force des
-pierres volantes, des coups de bâton et des claques de la main, les
-chaînes du louveteau rivaient autour de lui leur réseau. Les aptitudes
-inhérentes à son espèce, qui lui avaient, dès l'abord, rendu
-possible de s'acclimater au foyer de l'homme, étaient susceptibles
-de perfection. Elles se développèrent dans la vie du camp, au milieu
-des misères dont elle était faite, et lui devinrent secrètement
-chères avec le temps. Mais tout ce qui le préoccupait encore, pour le
-moment, était le chagrin d'avoir perdu Kiche, l'espoir qu'elle
-reviendrait et la soif de recouvrer un jour la libre existence qui avait
-été la sienne.
-
-
-[Note 26: Terme de boxe, signifiant qui n'a pas assez de poids pour
-être classé. (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XI
-
-LE PARIA
-
-
-Lip-Lip continuait à assombrir les jours de Croc-Blanc. Celui-ci en
-devint plus méchant et plus féroce qu'il ne l'eût été de sa
-nature. Il acquit, parmi les animaux-hommes eux-mêmes, une réputation
-déplorable. S'il y avait, quelque part dans le camp, du trouble et
-des rumeurs, des cris et des batailles, ou si une femme se lamentait
-pour un morceau de viande qu'on lui avait volé, on était sûr de
-trouver Croc-Blanc mêlé à l'affaire. Les animaux-hommes ne
-s'inquiétèrent pas de rechercher les causes de sa conduite; ils ne
-virent que les effets, et les effets étaient mauvais. Il était pour
-tous un perfide voleur, un mécréant qui ne songeait qu'à mal faire,
-un perturbateur endurci. Tandis qu'il les regardait d'un air
-narquois et toujours prêt à fuir sous une grêle éventuelle de
-cailloux, les femmes irritées ne cessaient de lui répéter qu'il
-était un loup, un indigne loup, destiné à faire une mauvaise fin.
-
-Il se trouva de la sorte proscrit parmi la population du camp.
-
-Tous les jeunes chiens suivaient envers lui la conduite de Lip-Lip et
-joignaient leurs persécutions à celles de son ennemi. Peut-être
-sentaient-ils obscurément la différence originelle qui le séparait
-d'eux, sa naissance dans la forêt sauvage, et cédaient-ils à cette
-inimitié instinctive que le chien domestique éprouve pour le loup.
-Quoi qu'il en soit, une fois qu'ils se furent déclarés contre
-Croc-Blanc, ce fut désormais chose réglée et leurs sentiments ne se
-modifièrent plus.
-
-Les uns après les autres, ils connurent la morsure de ses dents, car il
-donnait plus qu'il ne recevait. En combat singulier il était toujours
-vainqueur. Mais ses adversaires lui refusaient le plus qu'ils
-pouvaient ce genre de rencontre. Dès qu'il entrait en lutte avec
-l'un d'eux, c'était le signal pour tous les jeunes chiens
-d'accourir et de se jeter sur lui.
-
-De la nécessité de tenir tête à cette coalition, Croc-Blanc tira des
-enseignements utiles. Il apprit comment il convenait de se conduire pour
-résister à une masse d'assaillants, tout en causant à un adversaire
-séparé le plus de dommage, dans le plus bref délai. Rester debout sur
-ses pattes, au milieu du flot ennemi, était une question de vie ou de
-mort, et il se pénétra bien de cette idée. Il se fit souple comme un
-chat. Même de grands chiens pouvaient le heurter, par derrière ou de
-côté, de toute la force de leurs corps lourds. Soit qu'il fût
-projeté en l'air, soit qu'il se laissât glisser sur le sol, il se
-retrouvait toujours debout, solidement ancré à notre mère la terre.
-Lorsque les chiens combattent, ils ont coutume, pour annoncer la
-bataille, de gronder, de hérisser le poil de leur dos et de raidir
-leurs pattes. Croc-Blanc s'instruisit à supprimer ces préambules.
-Tout délai dans l'attaque signifiait pour lui l'arrivée de la
-meute entière. Aussi s'abstint-il de donner aucun avertissement. Il
-fonçait droit sur l'ennemi, sans lui laisser le temps de se mettre en
-garde, le mordait, déchirait et lacérait en un clin d'œil. Un chien
-avait ses épaules déchiquetées et ses oreilles mises en rubans avant
-de savoir même ce qui lui arrivait.
-
-Ainsi surpris, le chien était en outre aisément renversé, et un chien
-renversé expose fatalement à son adversaire le dessous délicat de son
-cou, qui est le point vulnérable où se donne la mort. C'était une
-opération que des générations de loups chasseurs avaient enseignée
-à Croc-Blanc. Comme il n'avait pas atteint le terme de sa croissance,
-ses crocs n'étaient pas encore assez longs ni assez forts pour lui
-permettre de réussir par ses seuls moyens ce genre d'attaque. Mais
-beaucoup de jeunes chiens étaient venus au camp avec un cou déjà
-entamé et à demi ouvert. Si bien qu'un jour, s'attaquant à l'un
-de ses ennemis, sur la lisière de la forêt, il le renversa, les pattes
-en l'air, le traîna sur le sol et, lui coupant la grosse veine du
-cou, lui prit la vie.
-
-Il y eut, ce soir-là, une grande rumeur dans le camp. Croc-Blanc avait
-été vu et son méfait fut rapporté au maître du chien mort. Les
-femmes se remémorèrent les diverses circonstances des viandes volées
-et Castor-Gris fut assiégé par un concert de voix furieuses. Mais il
-défendit résolument l'entrée de sa tente, où il avait mis
-Croc-Blanc à l'abri et refusa, envers et contre tous, le châtiment
-du coupable.
-
-Croc-Blanc fut donc haï des chiens et haï des hommes. Durant tout le
-temps de sa croissance, il ne connut jamais un instant de sécurité.
-Menacé par la main des uns et par les crocs des autres, il n'était
-accueilli que par les grondements de ses congénères, par les
-malédictions et par les coups de pierre de ses dieux. Le regard
-scrutant l'horizon tout autour de lui, il était sans cesse aux
-aguets, alerte à l'attaque ou à la riposte, prêt à bondir en
-avant, en faisant luire l'éclair de ses dents blanches, ou à sauter
-en arrière, en grondant.
-
-Et, quand il grondait, nul chien dans le camp ne pouvait, jeune ou
-vieux, rivaliser avec lui. Dans son grondement il incorporait tout ce
-qui peut s'exprimer de cruel, de méchant et d'horrible. Avec son
-nez, serré par des contractions ininterrompues, ses poils qui se
-hérissaient en vagues successives, sa langue, qu'il sortait et
-rentrait, et qui était pareille à un rouge serpent; avec ses oreilles
-couchées, ses prunelles étincelantes de haine, ses lèvres retournées
-et les crochets découverts de ses crocs, il apparaissait à ce point
-diabolique qu'il pouvait compter, pour quelques instants, sur un
-arrêt net de n'importe lequel de ses assaillants. De cet arrêt il
-savait, bien entendu, tirer parti. Aussi bien cette hésitation dans
-l'attaque se transformait-elle souvent, même chez les gros chiens,
-épouvantés, en une honorable retraite.
-
-Toute la troupe des jeunes chiens était tenue par lui responsable des
-persécutions isolées dont il était l'objet. Et, puisqu'ils ne
-l'avaient pas admis à courir en leur compagnie, Croc-Blanc, en
-retour, ne permettait pas à un seul d'entre eux de s'isoler de ses
-compagnons. Sauf Lip-Lip, ils étaient tous contraints de demeurer
-collés les uns aux autres, afin de pouvoir, le cas échéant, se
-défendre mutuellement contre l'implacable ennemi qu'ils
-s'étaient fait. Un petit chien rencontré seul hors du camp, par le
-louveteau, était un petit chien mort. Ou, s'il échappait, c'était
-à grand peine, poursuivi par Croc-Blanc, jusqu'au milieu des tentes,
-en hurlant de terreur et en ameutant bêtes et gens.
-
-Le louveteau finit même par attaquer les jeunes chiens, non pas
-seulement quand il les trouvait isolés, mais quand aussi il les
-rencontrait en troupe. Alors, dès que le bloc fonçait sur lui, il
-prenait prestement la fuite et distançait sans peine ses adversaires.
-Mais, dès que l'un de ceux-ci, emporté par le feu de la chasse,
-dépassait les autres poursuivants, Croc-Blanc se retournait brusquement
-et lui réglait son affaire. Puis il détalait à nouveau. Le
-stratagème ne manquait jamais de réussir, car les jeunes chiens
-s'oubliaient sans cesse, tandis que le louveteau demeurait toujours
-maître de lui.
-
-Cette petite guerre n'avait ni fin ni trêve. Elle était devenue,
-pour les jeunes chiens, une sorte d'amusement, d'amusement mortel.
-Croc-Blanc, qui connaissait mieux qu'eux le Wild, se plaisait à les
-entraîner à travers les bois qui avoisinaient le camp. Là, ils ne
-tardaient pas à s'égarer et se livraient à lui, par leurs cris et
-leurs appels, tandis qu'il courait, silencieux, à pas de velours,
-comme une ombre mobile parmi les arbres, à la manière de son père et
-de sa mère.
-
-Un autre de ses tours favoris consistait à faire perdre sa trace aux
-petits chiens, en traversant quelque cours d'eau. Parvenu sur
-l'autre rive, il s'étendait tranquillement sous un buisson et se
-divertissait en écoutant les cris de déception qui ne manquaient pas
-de s'élever.
-
-Dans cette situation d'hostilité perpétuelle avec tous les êtres
-vivants, toujours attaqué ou attaquant, et toujours indomptable, le
-développement spirituel de Croc-Blanc était rapide et unilatéral.
-L'état dans lequel il se trouvait n'était pas un sol favorable
-pour faire fleurir affection et bonté. C'était là sentiments dont
-le louveteau n'avait pas la moindre lueur. Le seul code qui lui avait
-été enseigné était d'obéir au fort et d'opprimer le faible.
-Castor-Gris était un dieu et un fort. Croc-Blanc, par conséquent lui
-obéissait. Mais les chiens plus jeunes que lui, ou moins vigoureux,
-étaient des faibles, c'est-à-dire une chose bonne à détruire. Son
-éducation avait pour directive le culte du pouvoir. Il se fit plus vif
-dans ses mouvements que les autres chiens du camp, plus rapide à
-courir, plus alerte, avec des muscles et des nerfs de fer, plus
-résistant, plus cruel, plus féroce et meurtrier, plus rusé et plus
-intelligent. Il était nécessaire qu'il devînt tout cela, pour
-qu'il pût résister et survivre à l'ambiance ennemie qui
-l'enveloppait.
-
-
-
-
-XII
-
-LA PISTE DES DIEUX
-
-
-À la chute de l'année, quand les jours furent devenus plus courts et
-quand la morsure du froid eut reparu dans l'air, Croc-Blanc trouva
-l'occasion, qu'il avait si souvent cherchée, de reprendre sa
-liberté.
-
-Il y avait, depuis plusieurs jours, un grand brouhaha dans le camp. Les
-tentes avaient été démontées et la tribu, avec armes et bagages,
-s'apprêtait à aller chercher un autre terrain de chasse. Croc-Blanc
-surveillait, avec des yeux ardents, ce remue-ménage inaccoutumé et,
-lorsqu'il vit les tentes abattues et pliées, les canots amenés au
-rivage et chargés, il comprit de quoi il s'agissait.
-
-Déjà un certain nombre de canots s'étaient éloignés du bord et
-quelques-uns avaient disparu au tournant du fleuve, lorsque, très
-délibérément, le louveteau se résolut à demeurer en arrière. Il
-attendit un moment propice pour se glisser hors du camp et gagner les
-bois. Afin de dissimuler sa piste, il entra dans le fleuve, où la glace
-commençait à se former; puis, après en avoir, pendant quelque temps,
-suivi la rive en nageant, il se blottit dans un épais taillis et
-attendit.
-
-Les heures passèrent et il les occupa à faire quelques sommes. Il
-dormait, quand il fut réveillé soudain par la voix de Castor-Gris, qui
-l'appelait par son nom. D'autres voix se joignirent à celle de son
-maître et il entendit que la femme de l'Indien prenait part à la
-recherche, ainsi que Mit-Sah, qui était le fils de Castor-Gris.
-
-Croc-Blanc tremblait de peur. Mais, quoique une impulsion intérieure le
-poussât à sortir de sa cachette, il ne bougea point. Bientôt les voix
-se moururent au loin et, après une nouvelle attente de plusieurs
-heures, le louveteau rampa hors du taillis, afin de se réjouir
-librement du succès de son entreprise. Il se mit à jouer et à
-gambader autour des arbres. Cependant l'obscurité venait et voilà
-que, tout à coup, il eut conscience de sa solitude.
-
-Il s'assit sur son derrière et se prit à réfléchir, écoutant le
-vaste silence de la forêt. Un trouble inconnu l'envahit. Il sentait
-le péril partout en embuscade autour de lui, un péril invisible et
-insoupçonné, qui se cachait dans l'ombre noire des troncs d'arbres
-énormes.
-
-Il faisait froid aussi. Et il n'y avait plus ici les chauds recoins
-d'une tente où se réfugier. Le froid lui montait dans les pattes, et
-il s'efforçait de s'en garder en les levant successivement, l'une
-après l'autre. Ou bien il recourbait sur elles sa queue touffue, pour
-les couvrir. Tout ensemble repassait dans sa mémoire une succession
-d'images qui s'y étaient imprimées. Il revoyait le camp, ses
-tentes et la lueur des feux. Il entendait les voix stridentes des
-femmes, les basses grondantes des hommes et les aboiements des chiens.
-Il avait faim, et il se souvenait des morceaux de viande et de poisson
-qu'on lui jetait. Ici, pas de viande, rien que l'inexprimable et
-menaçant silence.
-
-Son esclavage l'avait amolli. En perdant le sens des responsabilités,
-il s'était affaibli et ne savait plus comment se gouverner. Au lieu
-du bruissement de la vie coutumière, silence et nuit l'étreignaient.
-Il en était paralysé. Qu'allait-il advenir?
-
-Il frissonna. Quelque chose de colossal et de formidable venait de
-traverser le champ de sa vision. C'était l'ombre d'un arbre,
-projetée par la lune, dont la face s'était dégagée des nuages qui
-la voilaient. Il se rassura et gémit doucement. Puis il tut son
-gémissement, de peur que celui-ci n'éveillât l'attention du
-péril embusqué autour de lui.
-
-Contracté par le froid de la nuit, un autre arbre fit entendre un
-craquement violent. C'était directement au-dessus de sa tête. Il
-glapit de frayeur et une panique folle le saisit. De toutes ses forces
-il courut vers le camp. Un invincible besoin de la protection et de la
-société de l'homme s'emparait de lui. La senteur de la fumée des
-feux emplissait ses narines; dans ses oreilles bourdonnaient les sons
-et les cris coutumiers. Il sortit enfin de la forêt, de son obscurité
-et de ses ombres, pour parvenir à un terrain découvert, qu'inondait
-le clair de lune. Des yeux, il y chercha vainement le camp. Il avait
-oublié. Le camp était parti.
-
-Il s'était brusquement arrêté de courir, car où aller, maintenant?
-Il erra, lamentable et abandonné, sur l'emplacement déserté où
-s'étaient élevées les tentes, flairant les tas de décombres et les
-détritus laissés par les dieux. Combien il se fût réjoui d'une
-volée de pierres, lancées sur lui par une femme irritée, combien
-heureux eût-il été de la lourde main de Castor-Gris s'abattant sur
-lui pour le frapper! Même Lip-Lip eût été le bienvenu, et avec lui
-les grondements de la troupe entière des chiens.
-
-Il arriva ainsi à la place de la tente de Castor-Gris et, au beau
-milieu du sol, il s'assit, puis pointa son nez vers la lune. Parmi les
-spasmes qui lui contractaient le gosier, il ouvrit sa gueule béante, et
-une clameur en jaillit, qui venait de son cœur brisé, qui disait sa
-solitude et son effroi, son chagrin d'avoir perdu Kiche, toutes ses
-peines et toutes ses misères passées, et son appréhension aussi des
-dangers de demain. Ce fut, pour la première fois, le long et lugubre
-hurlement du loup, lancé par lui, à pleine gorge.
-
-L'aube du jour dissipa une partie de ses craintes, mais accrut le
-sentiment de sa solitude, par le spectacle de la terre nue qui
-s'étendait autour de lui. Sa résolution fut bientôt arrêtée. Il
-s'enfonça à nouveau dans la forêt et, suivant la rive du fleuve, il
-entreprit d'en descendre le cours.
-
-Il courut toute la journée, sans prendre aucun repos. Son corps de fer
-ignorait la fatigue et semblait créé pour courir toujours. Une
-hérédité d'endurance rendait possible au louveteau un effort sans
-fin et lui permettait d'imposer à sa chair, même meurtrie, de
-marcher quand même en avant. Là où le fleuve se resserrait entre des
-falaises abruptes, il les contournait pour en atteindre le sommet. Il
-traversait, à gué ou à la nage, les affluents qu'il rencontrait,
-rivières et ruisseaux. Souvent, il se risquait à suivre la glace qui
-commençait à se former en bordure de la rive. Parfois il lui arrivait
-de passer à travers, et il lui fallait lutter contre le courant, pour
-n'être point noyé. Sa pensée demeurait fixée sur la piste des
-dieux. Sa seule crainte était qu'ils n'eussent quitté le bord du
-fleuve pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres.
-
-Croc-Blanc était d'une intelligence au-dessus de la moyenne de celle
-de son espèce. Cependant sa conception mentale n'était pas assez
-formée pour se porter sur l'autre rive du Mackenzie. Que serait-il
-advenu si la piste des dieux s'était poursuivie de ce côté? Pas un
-moment cette idée ne pénétra le cerveau du louveteau. Plus tard,
-quand il eut voyagé davantage à travers le monde, quand il eut acquis
-plus d'âge et d'expérience, et connu plus de pistes et de fleuves,
-il n'eût pas manqué de songer à cette éventualité et de s'en
-inquiéter. À cette heure, il allait en aveugle, ne faisant entrer en
-ligne de compte dans ses calculs que la rive seule du Mackenzie sur
-laquelle il se trouvait.
-
-Toute la nuit encore, il courut, butant, dans l'obscurité; contre
-des obstacles qui le retardaient, sans l'arrêter. Vers le milieu du
-second jour, son corps, si dur qu'il fût, commença à fléchir; sa
-volonté le soutenait seul. Il courait depuis trente heures et n'avait
-pas mangé depuis quarante, ce qui diminuait ses forces. Ses plongées
-répétées dans l'eau glacée avaient terni comme un vieux feutre sa
-magnifique fourrure.
-
-Les larges coussinets de ses pieds étaient meurtris et saignaient. Il
-s'était mis à boiter et sa boiterie augmentait d'heure en heure.
-Pour comble de malheur, le ciel s'obscurcit et la neige commença
-brutalement à tomber, à la fois cinglante et fondante, glissante sous
-les pieds et lui cachant la vue du paysage qu'il traversait. Sa marche
-en fut encore retardée.
-
-Castor-Gris avait décidé de camper, cette nuit-là sur la rive
-opposée du Mackenzie. Mais, un peu avant la nuit, un élan, qui était
-venu boire dans le fleuve, sur cette même rive que suivait Croc-Blanc,
-avait été aperçu par Kloo-Kooch, la femme de Castor-Gris. Si la bête
-n'était pas venue boire, si Mit-Sah n'avait pas gouverné en
-longeant la terre, à cause de la neige, si Kloo-Kooch n'avait pas vu
-l'animal et si Castor-Gris ne l'avait pas tué d'un heureux coup
-de fusil, les faits qui en résultèrent eussent pris un autre cours. Le
-louveteau, ne trouvant pas l'Indien, aurait passé outre et s'en
-serait allé plus loin, soit pour mourir, soit pour retrouver sa voie
-vers ses frères sauvages et redevenir un des leurs, c'est-à-dire un
-loup, jusqu'au terme de ses jours.
-
-La nuit était tout à fait tombée. La neige descendait plus épaisse
-et Croc-Blanc geignait, à mi-voix, en trébuchant et boitant de plus en
-plus, lorsqu'il rencontra, sur le sol blanc, une piste fraîche. Si
-fraîche était-elle que nul doute n'était possible sur son origine.
-Retrouvant toute son ardeur, il la suivit, du bord du fleuve, jusque
-parmi les arbres. Les bruits du campement ne tardèrent pas à frapper
-ses oreilles et bientôt il vit la lueur du feu, Kloo-Kooch en train de
-faire la cuisine, et Castor-Gris accroupi, qui mordait dans un gros
-morceau de suif cru. Il y avait de la viande fraîche dans le camp!
-
-Le louveteau s'attendait à être battu. Il se tapit par terre, à
-cette pensée, et ses poils se hérissèrent légèrement. Mais il
-avança quand même. Il craignait et détestait le châtiment qu'il
-savait lui être réservé, mais il savait aussi que le confort du feu
-l'attendait, et la protection des dieux, et la société des chiens,
-société d'ennemis sans doute, société cependant, qui était ce à
-quoi surtout il aspirait.
-
-Il s'avança donc, contracté sur lui-même, faisant des courbettes et
-se traînant sur son ventre, jusqu'à la lumière du foyer.
-
-Castor-Gris l'aperçut et s'arrêta de mâcher son suif. Croc-Blanc
-rampa droit vers lui, la tête basse, dans toute l'abjection de sa
-honte et de sa soumission. Chaque pouce de terrain que gagnait son
-ventre se faisait plus lent et plus pénible. Finalement, il se coucha
-aux pieds du maître, en la possession duquel il s'abandonnait, corps
-et âme. De sa propre volonté, il était venu s'asseoir, livrer sa
-liberté.
-
-Le louveteau tremblait, en attendant le châtiment qui allait
-immanquablement tomber sur lui. Il y eut, au-dessus de sa tête, un
-mouvement de la main de Castor-Gris. Il se courba, d'un geste
-instinctif. Le coup ne s'abattit pas. Alors il se risqua à lever son
-regard. Castor-Gris séparait en deux le morceau de suif! Castor-Gris
-lui offrait un des deux morceaux! Très doucement et non sans quelque
-défiance, il flaira d'abord le suif, puis le mangea. Castor-Gris
-ordonna de lui apporter de la viande et, tandis qu'il mangeait, le
-garda contre les autres chiens.
-
-Ainsi repu, Croc-Blanc s'étendit aux pieds de Castor-Gris, regardant
-avec amour le feu qui le réchauffait, clignant des yeux et tout
-somnolent, certain désormais que le lendemain ne le trouverait pas
-errant à l'abandon, à travers la noire forêt, mais dans la
-compagnie des animaux-hommes, et côte à côte avec les dieux auxquels
-il s'était donné.
-
-
-
-
-XIII
-
-LE PACTE
-
-
-À la fin de décembre, Castor-Gris entreprit un voyage sur la glace du
-fleuve Mackenzie, accompagné de Mit-Sah et de Kloo-Kooch. Il prit la
-conduite, pour lui-même et pour sa femme, d'un premier traîneau,
-tiré par les gros chiens. Un second traîneau, plus petit, fut confié
-à Mit-Sah, et les jeunes chiens y furent attelés. Ce traîneau était
-un jouet plutôt qu'autre chose, et cependant il faisait les délices
-de Mit-Sah, qui commençait ainsi à jouer son rôle dans le monde et en
-était tout fier. À son tour, il apprenait à conduire les chiens et à
-les dresser. Le petit traîneau n'était pas d'ailleurs sans avoir
-son utilité, car il portait près de deux cents livres de bagages et de
-nourriture.
-
-Le louveteau avait vu les chiens du camp travailler sous le harnais.
-Aussi ne fut-il point trop effarouché lorsqu'on l'attela pour la
-première fois. On lui passa autour du cou un collier rembourré de
-mousse et que deux lanières reliaient à une courroie qui se croisait
-sur sa poitrine et sur son dos. À cette courroie était attachée une
-longue corde, qui servait à tirer le traîneau.
-
-Six autres chiens composaient l'attelage avec lui. Ils étaient nés
-au début de l'année et, par conséquent, âgés de neuf à dix mois,
-tandis que le louveteau n'en comptait que huit. Chaque bête était
-reliée au traîneau par une corde indépendante, fixée à un anneau.
-Il n'y avait pas deux cordes de la même dimension, et la différence
-de longueur de chacune d'elles correspondait, au minimum, à la
-longueur du corps d'un chien. Le traîneau était un «toboggan» en
-écorce de bouleau, et son avant se relevait, comme fait la pointe
-d'un sabot, afin de l'empêcher de plonger dans la neige. La charge
-était répartie également sur toute la surface du véhicule, d'où
-les chiens rayonnaient en éventail.
-
-La différence de longueur des cordes empêchait les chiens de se battre
-entre eux, car celui qui aurait voulu le faire ne pouvait s'en prendre
-utilement qu'au chien qui le suivait et, en se retournant vers lui, il
-s'exposait en même temps au fouet du conducteur, qui n'eût point
-manqué de le cingler en pleine figure. S'il prétendait, au
-contraire, attaquer le chien qui le précédait, il tirait plus vivement
-le traîneau et, comme le chien poursuivi en faisait autant, pour
-n'être point atteint, tout l'attelage, entraîné par l'exemple,
-accélérait son allure.
-
-Mit-Sah était, comme son père, un homme sage. Il n'avait pas été
-sans remarquer les persécutions dont Croc-Blanc était victime de la
-part de Lip-Lip. Mais alors Lip-Lip avait un autre maître et Mit-Sah ne
-pouvait faire plus que de lui lancer quelques pierres. Ayant acquis
-maintenant Lip-Lip, il commença à assouvir sur lui sa vengeance en
-l'attachant au bout de la plus longue corde. Lip-Lip en devint, du
-coup, le leader de la troupe. C'était, en apparence, un honneur. En
-réalité, loin de commander aux autres chiens, il devenait le but de
-leurs persécutions et de leur haine.
-
-La troupe ne voyait de lui, en effet, que le large panache de sa queue
-et ses pattes de derrière, qui détalaient sans répit, spectacle
-beaucoup moins intimidant que n'était auparavant celui de sa
-crinière hérissée et de ses crocs étincelants. Les chiens, en
-l'apercevant toujours dans cette posture, ne manquèrent pas, dans
-leur raisonnement, de conclure qu'il avait peur d'eux et qu'il les
-fuyait, ce qui leur donna immédiatement l'envie de lui courir sus.
-
-Dès l'instant où le traîneau s'ébranla, tout l'attelage partit
-aux trousses de Lip-Lip, en une chasse effrénée et qui dura le jour
-entier. Il avait été tenté d'abord de se retourner vers ses
-poursuivants, jaloux de sa dignité offensée et plein de courroux. Mais
-chaque fois qu'il l'essayait, le fouet de cariboo[27], long de trente
-pieds, que maniait Mit-Sah, lui cinglait la figure, le contraignant à
-reprendre sa place et à repartir au triple galop. Lip-Lip aurait pu
-faire face à la troupe des chiens, mais il ne pouvait affronter ce
-fouet terrible, qui ne lui laissait d'autre alternative que de garder
-sa corde tendue et ses flancs à l'abri des dents de ses compagnons.
-
-Une ruse encore meilleure vint à l'esprit du jeune Indien. Afin
-d'activer cette poursuite sans fin du chef de file, Mit-Sah se mit à
-favoriser Lip-Lip aux dépens des autres chiens, ce qui aiguisait leur
-haine et leur jalousie. Il lui donnait de la viande en leur présence,
-et n'en donnait qu'à lui seul. Ils en devenaient fous furieux.
-Tandis que Lip-Lip mangeait, protégé par le fouet de Mit-Sah, ils
-faisaient rage autour de lui. Et, même s'il n'y avait pas de
-viande, Mit-Sah, tenant les chiens à distance, leur laissait croire
-qu'il en distribuait à Lip-Lip.
-
-Quant à Croc-Blanc, il avait pris tranquillement son travail. La course
-qu'il avait couverte, quand il était revenu s'abandonner aux dieux,
-était plus grande que celles qu'on lui imposait maintenant et, mieux
-que les autres jeunes chiens, il avait conscience de l'inutilité de
-la révolte. Les persécutions qu'il avait supportées de la part des
-chiens n'avaient fait que le rejeter davantage vers l'homme. Kiche
-était oubliée, et sa principale préoccupation était désormais de se
-rendre favorables les dieux qu'il avait acceptés pour maîtres. Aussi
-trimait-il dur, se pliant à la discipline qu'on exigeait de lui, et
-toujours prêt à obéir. Bon vouloir et fidélité sont les
-caractéristiques du loup et du chien sauvage, quand ils se sont
-domestiqués, et le louveteau possédait ces qualités au suprême
-degré.
-
-Sauf pendant le travail, il ne frayait pas avec le reste de
-l'attelage. Il se souvenait des mauvais traitements anciens, quand
-Lip-Lip ameutait contre lui ses petits compagnons. C'était, à cette
-heure, au tour de Lip-Lip de ne plus oser s'aventurer loin de la
-protection des dieux et, dès qu'il s'écartait de Castor-Gris, de
-Mit-Sah ou de Kloo-Kooch, tous les chiens lui tombaient dessus.
-Croc-Blanc, à ce spectacle, savourait pleinement sa vengeance. Il
-n'avait pas pardonné davantage aux autres chiens, qu'il prenait
-plaisir à rosser, à toute occasion, appliquant dans son intégralité
-la loi: _Opprimer le faible et obéir au fort._ Aucun d'eux, même le
-plus hardi, n'osait plus essayer de lui voler sa viande. Bien au
-contraire, ils dévoraient tous, précipitamment, leur propre repas,
-dans la crainte que le louveteau ne vînt le leur ravir. Lui, de son
-côté, mangeait sa part le plus rapidement qu'il pouvait, et malheur
-alors au chien qui n'avait encore terminé. Un grondement et un
-éclair des crocs, et ce chien était libre de confier son indignation
-aux impassibles étoiles, tandis que Croc-Blanc finissait la viande à
-sa place.
-
-Ainsi le louveteau se fit à lui-même un orgueilleux isolement. Les
-récalcitrants, s'il s'en trouvait, étaient férocement mis au pas.
-Aussi sévère que celle des dieux était la discipline imposée par
-Croc-Blanc à ses compagnons. Il exigeait d'eux le plus absolu
-respect, tenant pour crime l'esquisse même d'une résistance. Bref,
-il était devenu un monstrueux tyran. Et, tant que dura le voyage, sa
-situation parmi les autres chiens, petits ou grands, fut, ma foi! fort
-enviable.
-
-Plusieurs mois s'écoulèrent. Castor-Gris continuait son voyage. Les
-forces du louveteau s'étaient accrues par les longues heures passées
-à courir sur la neige, en tirant le traîneau, et l'éducation de son
-esprit s'était également parfaite. Il avait entièrement parcouru le
-cercle du monde au milieu duquel il vivait, et la notion qui lui en
-demeurait était toute matérielle et dénuée d'idéal. Le monde
-avait achevé de lui apparaître féroce et brutal, un monde où
-n'existaient ni affection, ni caresse, un monde sans chaleur pour les
-cœurs et sans charme pour l'esprit.
-
-Il ne ressentait pas d'affection pour Castor-Gris. C'était un dieu,
-il est vrai, mais un dieu sauvage entre tous, qui jamais ne caressait ni
-ne prononçait une bonne parole. Croc-Blanc, sans doute, était heureux
-de reconnaître sa suprématie physique, sous l'égide de laquelle il
-était venu du Wild, pour s'abriter. Mais il subsistait en sa nature
-des profondeurs insondées, que Castor-Gris avait toujours ignorées.
-L'Indien administrait la justice avec un gourdin. Il récompensait le
-mérite, non par une bienveillante caresse, mais simplement en ne
-frappant pas.
-
-Et cette main de l'animal-homme, qui eût pu lui être si douce, ne
-semblait au louveteau qu'un organe fait pour distribuer pierres,
-claques, coups de fouet et de bâton, pinçons et tiraillements
-douloureux du poil et de la chair. Plus cruelle encore que la main des
-hommes était celle des enfants, lorsqu'il rencontrait des bandes de
-ceux-ci, dans les campements d'Indiens que croisait la caravane. Une
-fois même, il avait failli avoir un œil crevé par un flageolant et
-titubant papoose[28]. Depuis lors, il ne pouvait tolérer les enfants.
-Dès qu'il les voyait accourir vers lui, avec leurs mains de mauvais
-augure, il se hâtait de s'échapper.
-
-Peu après cette aventure, dans un campement voisin du Grand-Lac de
-l'Esclave, il commit sa première infraction à la loi qu'il avait
-apprise de Castor-Gris, que le plus impardonnable des crimes était de
-mordre un des dieux. Selon l'usage admis pour tous les chiens, il
-s'en allait fourrager à travers le campement, afin de chercher sa
-nourriture. Un garçon découpait, à l'aide d'une hache, de la
-viande d'élan congelée, et les éclats en volaient dans la neige.
-Croc-Blanc, s'étant arrêté, commença à se repaître de ces
-débris. Mais, ayant remarqué que le garçon avait déposé sa hache et
-s'était saisi d'un gros gourdin, il sauta en arrière, juste à
-temps pour éviter le coup qui s'abattait sur lui. Le garçon le
-poursuivit et, comme il était étranger dans le camp, le louveteau, ne
-sachant où se réfugier, se trouva bientôt acculé, entre deux tentes,
-contre un haut talus de terre.
-
-Il n'y avait pour lui aucune issue, que le passage entre deux tentes,
-que gardait l'Indien. Celui-ci, le gourdin levé, s'avançait
-déjà, prêt à frapper. Croc-Blanc était furieux. Il connaissait la
-loi de maraude, qui voulait que tous les déchets de viande
-appartinssent au chien qui les trouvait. Il n'avait rien fait de mal,
-ni rompu la loi, et cependant ce garçon était là, prêt à le battre.
-À peine se rendit-il compte lui-même de ce qui arrivait. Ce fut un
-sursaut de rage. Le garçon ne le sut pas davantage, sinon qu'il se
-trouva culbuté dans la neige, avec sa main, qui tenait le gourdin,
-largement déchirée par les dents du louveteau.
-
-Croc-Blanc n'ignorait pas qu'il avait, en agissant ainsi, rompu à
-son tour la loi des dieux. Il avait enfoncé ses crocs dans la chair
-sacrée de l'un d'eux et n'avait rien à attendre qu'un terrible
-châtiment. Il s'enfuit près de Castor-Gris et s'alla coucher
-derrière ses jambes, dès qu'il vit arriver le garçon mordu, qui
-réclamait vengeance, accompagné de sa famille.
-
-Mais les plaignants durent s'en aller sans être satisfaits.
-Castor-Gris prit la défense du louveteau, et Mit-Sah et Kloo-Kooch.
-Croc-Blanc écoutait la bataille des mots et surveillait les gestes
-irrités des deux partis. Et il apprit ainsi, non seulement que son acte
-était justifié, mais aussi qu'il y a dieux et dieux. Ici étaient
-ses dieux et là en étaient d'autres, qui n'étaient point les
-mêmes. Des premiers il devait tout accepter, justice ou injustice,
-c'était tout comme; mais, des seconds, il n'était pas forcé de
-subir ce qui était injuste. C'était son droit, en ce cas, de leur
-répondre avec ses dents. Cela aussi était une loi des dieux.
-
-Le jour n'était pas terminé que Croc-Blanc en apprit davantage sur
-cette loi. Mit-Sah était seul en train de ramasser du bois pour le feu,
-dans la forêt, lorsqu'il se rencontra avec le garçon qui avait été
-mordu. Des mots grossiers furent échangés. Bientôt, d'autres
-garçons étant accourus, ils attaquèrent tous Mit-Sah. Le combat fut
-dur pour lui, et il recevait des coups de droite et de gauche.
-Croc-Blanc regarda d'abord, en simple spectateur, ce qui se passait.
-C'était une affaire de dieux, qui ne le concernait pas. Puis il
-comprit que Mit-Sah était un de ses dieux particuliers, que l'on
-maltraitait. Par une impulsion immédiate, il bondit au milieu des
-combattants. Cinq minutes après, le paysage était couvert de garçons
-en fuite et le sang, qui coulait des blessures de plusieurs d'entre
-eux, rougissant la neige, témoignait que les dents du louveteau
-n'avaient pas été inactives.
-
-Lorsque Mit-Sah, de retour à la tente, raconta l'aventure,
-Castor-Gris ordonna que de la viande fût donnée à Croc-Blanc,
-beaucoup de viande. Le louveteau gorgé s'endormit devant le feu et
-sut que la loi qu'il avait apprise, quelques heures auparavant, avait
-été ainsi vérifiée.
-
-D'autres conséquences résultaient de cette loi. De la protection du
-corps de ses dieux à celle de leurs biens, il n'y avait qu'un pas,
-qui fut vite franchi par le louveteau. Il devait défendre ce qui
-appartenait à ses dieux, dût-il même mordre les autres dieux, quoique
-ce fût là un acte sacrilège en soi. Les dieux sont tout-puissants et
-un chien est incapable de lutter contre eux. Croc-Blanc cependant avait
-appris à leur tenir tête, à les combattre fièrement et sans crainte.
-Le devoir s'élevait au-dessus de la peur.
-
-Il y avait, d'autre part, des dieux poltrons, et tels étaient ceux
-qui venaient voler le bois de son maître. Le louveteau connut quel
-temps s'écoulait entre son appel d'alarme et l'arrivée à
-l'aide de Castor-Gris. Il comprit aussi que c'était la peur de
-l'Indien, plus encore que la sienne, qui faisait sauver le voleur.
-Quant à lui, il fonçait droit sur l'intrus et entrait ses dents où
-il pouvait. Son goût pour la solitude et son éloignement instinctif
-des autres chiens le désignaient d'eux-mêmes pour ce rôle de
-gardien des biens de Castor-Gris, qui l'entraîna et le dressa à cet
-emploi. Il n'en devint que plus revêche et plus sauvage encore. Ainsi
-se scellaient et se précisaient les termes du contrat signé par
-Croc-Blanc avec l'homme. Contre la possession d'un dieu de chair et
-de sang il échangeait sa propre liberté. Nourriture et feu, protection
-et société étaient au premier rang des dons qu'il recevait du dieu.
-En retour, il gardait les biens du dieu, défendait sa personne,
-travaillait pour lui et lui obéissait.
-
-Kiche même était devenue un souvenir du passé. Le louveteau, pour se
-livrer à l'homme, avait abandonné à tout jamais la liberté, le
-Wild et sa race. S'il lui arrivait de rencontrer Kiche, les termes du
-contrat lui interdiraient de la suivre. C'était un devoir
-qu'accomplissait Croc-Blanc envers le dieu qui était le sien. Mais
-dans ce devoir n'entrait pas d'amour. L'amour était un sentiment
-qu'il continuait à ignorer.
-
-
-[Note 27: Long fouet fait avec les intestins du cariboo, ou caribou,
-sorte de renne de l'Amérique du Nord. (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 28: _Papoose_, petit enfant, dans le dialecte des Peaux-Rouges.
-(_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XIV
-
-LA FAMINE
-
-
-Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On
-était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva
-le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais.
-Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau
-était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes
-chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité
-force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des
-chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et
-ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus
-nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des
-loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de
-sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée
-dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect
-physique.
-
-Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à
-retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage.
-Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme
-lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi
-grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi
-n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux
-avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux.
-
-Parmi les vieux chiens se trouvait un certain _Baseek_, au poil
-grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le
-faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes
-jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant,
-il se rendait compte du changement survenu dans son développement et
-dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que
-s'affaiblir avec l'âge.
-
-Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement
-d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un
-sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart
-derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il
-dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui.
-Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la
-chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la
-témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé,
-regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre
-eux.
-
-Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes
-chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse
-pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se
-serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste
-courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se
-hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec
-mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de
-l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en
-cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût
-pas trop ignominieuse.
-
-Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir
-intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir
-et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre.
-Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la
-viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la
-flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien
-n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument
-en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses
-yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la
-chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne
-put résister au désir d'y goûter sans tarder.
-
-C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps,
-d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se
-résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la
-viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir.
-Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans,
-et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres
-calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en
-l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se
-remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau.
-Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure
-irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé
-loin de la viande.
-
-La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et
-menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en
-arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la
-bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et
-plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit
-un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec
-calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent
-été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son
-attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas
-hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses
-blessures saignantes.
-
-Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en
-lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il
-allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne
-craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours
-insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou
-à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas
-plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures
-d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille.
-Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux
-récalcitrants.
-
-Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul,
-un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente,
-qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il
-tomba en plein sur Kiche.
-
-S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague,
-mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son
-ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au
-louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui
-s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se
-précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les
-dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des
-anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit
-vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui
-ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se
-recula en arrière, tout démonté et fort intrigué.
-
-Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas
-créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de
-ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce
-n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa
-présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à
-proximité.
-
-Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils
-étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc
-flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche,
-qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin.
-
-Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient,
-moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient
-ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher
-son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et
-menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à
-vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus,
-dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus,
-dans la sienne, gardé place pour lui.
-
-Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille
-à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois,
-renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son
-voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une
-loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les
-femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du
-monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et
-impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de
-l'Inconnu et celle de la mort.
-
-D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et
-plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer
-selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant.
-L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des
-formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la
-pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu
-vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais
-ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé
-en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout
-de même un chien et non un loup. Son caractère avait été
-pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie.
-C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu
-échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les
-autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait
-chaque jour davantage.
-
-Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc
-souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait
-supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée,
-chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de
-n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son
-côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait
-en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité,
-l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait,
-pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des
-heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa
-portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa
-colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un
-fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que
-l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc,
-rendu fou par les rires.
-
-Croc-Blanc était dans sa troisième année, lorsqu'il y eut une
-grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant
-l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur
-habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient
-presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui
-vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture
-coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les
-autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul.
-
-Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque
-animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent
-d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres
-de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture
-qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux,
-qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande.
-
-Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs
-mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont
-on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les
-chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour,
-mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient
-mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient.
-Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse,
-abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils
-y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups.
-
-Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois.
-L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres
-chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna
-plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses
-affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les
-arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le
-prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors
-de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne
-manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il
-était trop lent encore.
-
-Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez
-d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il
-chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et
-n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que
-lui et bien plus féroce.
-
-Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint
-vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes,
-épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant
-d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier
-qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à
-Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître
-était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le
-sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait.
-
-Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin.
-S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se
-joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe
-sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il
-courut sur le jeune loup, le tua et le mangea.
-
-La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de
-nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose
-à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de
-ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût
-infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur
-lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux
-jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais
-Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser
-leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il
-se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala.
-
-Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers
-la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y
-trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des
-dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour
-une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit
-son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à
-résister encore longtemps, en une telle famine.
-
-L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que
-lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta
-pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos,
-avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua
-vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en
-compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans
-la tanière abandonnée et y dormit tout un jour.
-
-Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se
-rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il
-traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens
-opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent.
-Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc.
-S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent
-un méfiant coup d'œil.
-
-Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne
-et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son
-dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect
-de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un
-mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il
-gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de
-fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit
-rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que
-son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides,
-et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en
-trottant, le long de la falaise.
-
-Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la
-forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait
-vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un
-campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin
-d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient
-familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à
-cet endroit.
-
-Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir
-qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de
-gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il
-entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette
-colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait
-dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était
-allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers
-le village, vint droit à la tente de Castor-Gris.
-
-Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris
-de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se
-coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris.
-
-
-
-
-XV
-
-L'ENNEMI DE SA RACE
-
-
-S'il y avait eu dans la nature de Croc-Blanc quelque aptitude,
-fût-elle le dernier fruit d'un atavisme très ancien, de fraterniser
-avec les représentants de sa race, plus rien de cette aptitude
-n'aurait pu subsister du jour où il fut choisi pour être à son tour
-le chef de file de l'attelage du traîneau. Car, dès lors, les autres
-chiens l'avaient haï. Ils l'avaient haï pour le supplément de
-viande que lui donnait Mit-Sah; haï pour toutes les faveurs,
-imaginaires ou réelles, qu'il recevait de l'Indien; haï parce
-qu'il courait toujours en avant d'eux, balançant devant leurs yeux
-le panache de sa queue, faisant fuir éternellement hors de leur portée
-son train de derrière, en une vision constante, qui les rendait fous.
-
-Par un contre-coup fatal, Croc-Blanc avait rendu haine pour haine. Le
-rôle qui lui avait été dévolu n'était rien moins qu'agréable.
-Être contraint de courir avec, à ses trousses, la troupe hurlante,
-dont chaque chien avait été, depuis trois ans, étrillé et asservi
-par lui, était quelque chose dont tout son être se révoltait. Il le
-fallait, pourtant, sous peine de la vie, et cette volonté de vivre
-était plus impérieuse encore. À l'instant où Mit-Sah donnait le
-signal du départ, tout l'attelage, d'un même mouvement,
-s'élançait en avant, sur Croc-Blanc, en poussant des cris ardents et
-furieux. Pour lui, pas de résistance possible. S'il se retournait sur
-ses poursuivants, Mit-Sah lui cinglait la face de la longue lanière de
-son fouet. Nulle ressource que de décamper à toute volée. Sa queue et
-son train de derrière étaient impuissants à mettre à la raison la
-horde forcenée, devant laquelle il fallait qu'il parût fuir. Chaque
-bond qu'il faisait en avant était une violence à son orgueil, et il
-bondissait tout le jour.
-
-C'était la volonté des dieux que cédât son orgueil, qu'il
-comprimât les élans de sa nature, que son être révolté renonçât
-à s'élancer sur les chiens qui le talonnaient. Et derrière la
-volonté des dieux, il y avait, pour lui donner force de loi, les trente
-pieds de long du fouet mordant, en boyau de cariboo. Il ne pouvait que
-ronger son frein, en une sourde révolte intérieure, et donner
-carrière à sa haine.
-
-Nul être ne devint jamais, autant que lui, l'ennemi de sa race. Il ne
-demandait pas de quartier et n'en accordait aucun. Différent de la
-plupart des chefs de file d'attelage, qui, lorsque le campement est
-établi et lorsque les chiens sont dételés, viennent se mettre sous la
-protection des dieux, Croc-Blanc, dédaignant cette précaution, se
-promenait hardiment, en toute liberté, à travers le campement,
-infligeant, chaque nuit, à ses ennemis, la rançon des affronts qu'il
-avait subis durant le jour.
-
-Avant qu'il ne fût promu leader, la troupe des chiens s'était
-habituée à se retirer de son chemin. Maintenant il n'en était plus de
-même. Excités par la longue poursuite du jour, accoutumés à le voir
-fuir et leur cerveau s'entraînant à l'idée de la maîtrise
-incontestée qu'ils exerçaient durant ce temps sur leur adversaire, les
-chiens ne pouvaient se décider à reculer devant lui et à lui livrer
-le passage. Dès qu'il apparaissait parmi eux, il y avait tumulte et
-bataille, grondements et morsures, et balafres mutuelles. L'atmosphère
-que respirait Croc-Blanc était surchargée d'inimitié haineuse et
-mauvaise.
-
-Lorsque Mit-Sah criait à l'attelage son commandement d'arrêt,
-Croc-Blanc obéissait aussitôt, et les autres chiens de vouloir se
-jeter immédiatement sur lui. Mais le grand fouet de Mit-Sah était là
-qui veillait et les en empêchait. Aussi les chiens avaient-ils compris
-que, si le traîneau s'arrêtait par ordre de Mit-Sah, il fallait
-laisser en paix Croc-Blanc. Si, par contre, Croc-Blanc s'arrêtait
-sans ordre, il était permis de s'élancer sur lui et de le détruire,
-si on le pouvait. De cela Croc-Blanc ne tarda pas, de son côté, à se
-rendre compte, et il ne s'arrêta plus de lui-même.
-
-Mais les chiens ne purent jamais prendre l'habitude de le laisser
-tranquille au campement. Chaque soir, en hurlant, ils s'élançaient
-à l'attaque, oublieux de la leçon de la nuit précédente, et la
-nouvelle leçon qu'ils recevaient était destinée à être aussi vite
-oubliée. La haine qu'ils ressentaient pour Croc-Blanc avait
-d'ailleurs des racines plus profondes dans la dissemblance qu'ils
-sentaient exister entre eux et lui. Cette seule cause aurait suffi à la
-faire naître. Comme lui sans doute, ils étaient des loups
-domestiqués. Mais, domestiqués depuis des générations, ils avaient
-perdu l'accoutumance du Wild, dont ils n'avaient conservé qu'une
-notion, celle de son Inconnu, de son Inconnu terrible et toujours
-menaçant. C'était le Wild, dont il était demeuré plus proche,
-qu'ils haïssaient dans leur compagnon. Celui-ci le personnifiait pour
-eux; il en était le symbole. Et, quand ils découvraient leurs dents
-en face de lui, ils se défendaient, en leur pensée, contre les
-obscures puissances de destruction qui les environnaient, dans l'ombre
-de la forêt, qui les épiaient sournoisement, au delà de la limite des
-feux du campement.
-
-La seule leçon que les chiens tirèrent de ces combats fut que le jeune
-loup était trop redoutable pour être affronté seul à seul. Ils ne
-l'attaquaient que formés en masse, sans quoi il les eût tous tués
-l'un après l'autre, en une seule nuit. Grâce à cette tactique,
-ils lui échappèrent. Il pouvait bien culbuter un chien, les pattes en
-l'air, mais la troupe entière était aussitôt sur lui, avant qu'il
-n'ait eu le temps de donner à la gorge le coup mortel. Au premier
-signe du conflit, les chiens, même occupés à se quereller entre eux,
-formaient bloc et lui faisaient face.
-
-Pas davantage ils ne pouvaient, malgré leurs efforts, réussir à
-occire Croc-Blanc. Il était, à la fois, trop vif pour eux, trop
-formidable et trop prudent. Il évitait les endroits resserrés et
-prenait le large, dès qu'ils essayaient de l'encercler. Quant à le
-culbuter, pas un chien n'était capable de réussir l'opération.
-Ses pattes s'accrochaient au sol avec la même ténacité qu'il se
-cramponnait lui-même à la vie. Car se maintenir debout était vivre et
-se laisser renverser était la mort. Nul mieux que lui ne le savait.
-
-Ainsi Croc-Blanc se dressait contre ses propres frères, amollis par les
-feux de l'homme, affaiblis par l'ombre protectrice que les dieux
-avaient étendue sur eux, et les dominait. Il avait déclaré vendetta
-à tous les chiens. Et, si féroce était cette vendetta que
-Castor-Gris, tout sauvage et barbare qu'il fût lui-même, ne pouvait
-s'empêcher d'en être émerveillé. Jamais, il le jurait, il n'y
-avait eu sur la terre le pareil de cet animal.
-
-Croc-Blanc approchait de ses cinq ans lorsque Castor-Gris l'emmena en
-un autre grand voyage. Longtemps on se souvint, parmi les villages
-riverains du Mackenzie, d'où ils passèrent dans les Montagnes
-Rocheuses entre le Porcupine[29] et le Yukon[30], du carnage de chiens
-auquel se livra Croc-Blanc. Sur toute sa race, il s'adonna librement
-à la vengeance. Il y avait là des tas de chiens naïfs et sans
-défiance, n'ayant pas appris à déjouer ses coups rapides, à se
-garder de son attaque brusquée, que ne précédait aucun avertissement.
-Tandis qu'ils perdaient leur temps en préliminaires de batailles et
-hérissaient leur poil, il était déjà sur eux, sans un aboi, tel un
-éclair qui porte la mort, à l'instant même où on le voit, et il
-les massacrait, avant qu'ils ne fussent seulement revenus de leur
-surprise.
-
-Il était, en vérité, devenu un admirable champion. Il savait
-économiser ses forces et jamais ne les outrepassait. Jamais non plus il
-ne se perdait en une longue bataille. Si le coup rapide qu'il portait
-était manqué, aussi rapidement il se retirait en arrière. Comme tous
-les loups, il n'aimait pas les corps à corps ni les contacts
-prolongés. Le contact, c'était le piège, le danger ignoré, lui
-avait appris le Wild. L'important était de se tenir libre de toute
-étreinte, de bondir à son gré sur l'adversaire, de rester juge, à
-distance, de la marche de la bataille. Ce système lui assurait
-d'ordinaire une victoire facile sur les chiens qui se rencontraient
-avec lui, pour la première fois. Sans doute y avait-il des exceptions.
-Il arrivait que plusieurs chiens réussissaient à sauter sur lui et à
-le rosser, avant qu'il ne pût se dégager. D'autres fois, un chien
-isolé lui administrait une profonde morsure. Mais ce n'étaient là
-que des accidents peu fréquents et, en règle générale, il se
-retirait indemne de toutes ces rencontres.
-
-Une autre de ses qualités était de posséder une notion rigoureusement
-exacte du temps et de la distance. C'était inconscient et
-automatique. Sans réflexion ni calcul de sa part, l'organe visuel
-dont il était doué portait juste, au-delà de la moyenne qui se
-rencontre chez les autres bêtes de sa race. Son cerveau recevait
-parallèlement l'impression des nerfs optiques et, par un mécanisme
-bien réglé, qu'il devait à la nature, en tirait aussitôt parti.
-L'action suivait de près, bien réglée dans l'espace et dans le
-temps, et une fraction infinitésimale de seconde, nettement perçue et
-utilisée, suffisait souvent à assurer à Croc-Blanc la victoire.
-
-La caravane arriva durant l'été à Fort Yukon. Castor-Gris, après
-avoir profité du gel de l'hiver pour traverser les rivières qui
-coulent entre le Mackenzie et le Yukon, avait occupé le printemps à la
-chasse, dans les Montagnes Rocheuses. Lorsque la débâcle des glaces
-fut venue, il s'était construit un canot et avait descendu le courant
-du Porcupine jusqu'au point de jonction de ce fleuve avec le Yukon,
-sous le Cercle Arctique exactement. C'est à cet endroit que se trouve
-le vieux fort, qui appartient à l'Hudson's Bay Company.
-
-Les Indiens y étaient nombreux, les provisions abondantes, l'animation
-sans précédent. C'était l'été de 1898. Des milliers de chercheurs
-d'or étaient venus, eux aussi, jusqu'au Yukon, se dirigeant vers Dawson
-et le Klondike. Ils étaient encore à des centaines de milles du but de
-leur voyage et beaucoup d'entre eux, cependant, étaient en route depuis
-un an. Le moindre parcours effectué par eux était de cinq mille
-milles. Beaucoup venaient de l'autre hémisphère.
-
-Là, Castor-Gris s'arrêta. Une rumeur était parvenue à ses
-oreilles, de la course à l'or, et il apportait avec lui plusieurs
-ballots de fourrures, d'autres de mitaines, d'autres de mocassins.
-L'espoir de larges profits l'avait incité à s'aventurer en cette
-longue course. Mais ce qu'il avait espéré ne fut rien en regard de
-la réalité. Ses rêves les plus extravagants n'avaient pas escompté
-un gain de plus de cent pour cent. C'étaient mille pour cent qui
-s'offraient à lui. En bon Indien, quand il vit cela, il installa sans
-hâte et soigneusement son commerce, décidé à prendre l'été
-entier, et l'hiver suivant au besoin, pour tirer tout le parti
-possible et le plus avantageux de sa marchandise.
-
-Ce fut à Fort Yukon que Croc-Blanc vit les premiers hommes blancs.
-Comparés aux Indiens qu'il avait connus, ils lui semblèrent des
-êtres d'une autre espèce, une race de dieux supérieurs. Son
-impression fut qu'ils possédaient un plus grand pouvoir, et c'est
-dans le pouvoir que réside la divinité des dieux.
-
-Ce fut un sentiment qu'il éprouva, plus qu'il ne raisonna cette
-impression. De même que, dans son enfance, l'ampleur des tentes,
-élevées par les premiers hommes qu'il avait rencontrés, avait
-frappé son esprit comme une manifestation de puissance, de même encore
-il était frappé maintenant par les maisons qu'il voyait et qui
-étaient construites, comme le fort lui-même, de bûches massives.
-Voilà qui était de la puissance. Le pouvoir des dieux blancs était
-supérieur à celui des dieux qu'il avait adorés jusque-là,
-supérieur même à celui de Castor-Gris, de ceux-ci le plus puissant,
-et qui ne semblait plus, parmi les dieux à peau blanche, qu'un petit
-dieu enfant.
-
-Il s'était montré, d'abord, soupçonneux envers eux. Pendant les
-premières heures qui suivirent son arrivée, avec grand soin il les
-examinait, tout en craignant d'être remarqué lui-même, et il se
-tenait à une prudente distance. Puis, voyant que près d'eux aucun
-mal n'advenait aux chiens, il s'approcha davantage.
-
-Ils l'examinaient, de leur côté, avec une extrême curiosité. Son
-étrange apparence attirait leur attention et ils se le montraient du
-doigt, les uns aux autres. Ces doigts tendus ne disaient rien de bon à
-Croc-Blanc et, quand les dieux blancs tentaient de s'approcher de lui,
-il montrait les dents et se reculait. Pas un ne réussit à poser sa
-main sur lui et, si quelqu'un avait insisté, ce n'eût pas été
-sans dommage.
-
-Croc-Blanc connut bientôt qu'un petit nombre de dieux blancs, pas
-plus d'une douzaine, étaient fixés en cet endroit. Tous les deux ou
-trois jours, un grand vapeur, qui était une autre et colossale
-manifestation de puissance, accostait au rivage et demeurait quelques
-heures. D'autres hommes blancs en descendaient à terre, puis se
-rembarquaient. Le nombre de ceux-là semblait être infini. En un seul
-jour, Croc-Blanc en vit plus qu'il n'avait vu d'Indiens dans toute
-sa vie. Et, les jours qui suivirent, les hommes blancs continuaient à
-arriver par le fleuve, à s'arrêter durant quelques instants, puis à
-repartir sur le fleuve et à disparaître.
-
-Mais, si les dieux blancs paraissaient comme tout-puissants, leurs
-chiens ne comptaient pas pour beaucoup.
-
-Ceci, Croc-Blanc le découvrit rapidement, en se mêlant à ceux de ces
-chiens qui venaient à terre avec leurs maîtres. Ils étaient de formes
-diverses et de grandeurs différentes. Les uns avaient les pattes
-courtes, trop courtes, d'autres les avaient longues, trop longues. Ils
-ne possédaient pas une fourrure semblable à la sienne, mais des poils
-très fins; chez quelques-uns même, les poils étaient tellement ras
-qu'on eût dit qu'ils n'en avaient point. Et pas un d'entre eux
-ne savait combattre.
-
-Étant donné son hostilité pour tous les représentants de sa race, il
-était fatal que Croc-Blanc entrât en lutte avec les nouveaux venus. Il
-n'y manqua pas et conçut immédiatement pour eux un profond mépris.
-
-Ils étaient, de leur nature, ingénus et inoffensifs. En cas de combat,
-ils menaient grand bruit et s'agitaient autour de leur adversaire,
-demandant à leur force une victoire que donnent l'adresse et la ruse.
-Ils s'élançaient, en aboyant, sur Croc-Blanc, qui sautait de côté
-et qui, tandis qu'ils en étaient encore à se retourner, les happait
-à l'épaule, les retournait sur le dos et leur portait son coup à la
-gorge. Cela fait, Croc-Blanc se retirait à l'écart, livrant sa
-victime aux chiens indiens, qui se chargeaient de l'achever. Car
-c'était un sage. Il savait depuis longtemps que les dieux
-s'irritent lorsqu'on tue leurs chiens, et les dieux blancs ne
-faisaient pas exception à cette règle. Il se contentait donc de
-préparer la besogne. Puis, à l'abri lui-même, il regardait
-paisiblement pierres, bâtons, haches, et toutes sortes d'armes
-contondantes s'abattre sur ses compagnons. Croc-Blanc était un grand
-sage.
-
-La vengeance des dieux outragés ne laissait pas, parfois, d'être
-terrible. L'un d'eux ayant vu son chien, un setter[31], mis en
-pièces sous ses yeux, prit un revolver. Il fit feu, coup sur coup, six
-fois de suite, et six des agresseurs restèrent sur la place, morts ou
-à demi. Autre manifestation de puissance, qui se grava profondément
-dans le cerveau de Croc-Blanc.
-
-Peu lui importaient, au reste, ces fâcheuses aventures, puisqu'il
-était toujours assez habile pour s'en tirer indemne. Le meurtre des
-chiens des hommes blancs avait été pour lui, tout d'abord, un simple
-divertissement; il devint bientôt son unique occupation. C'était la
-seule manière d'utiliser son temps, tandis que Castor-Gris
-s'adonnait à son commerce et faisait fortune. Avec la troupe des
-chiens indiens, il attendait l'arrivée des vapeurs et, dès que
-l'un d'eux avait accosté, le jeu commençait. Ses compagnons
-avaient, à leur tour, appris à être sages. Aussitôt qu'elle voyait
-les hommes blancs, revenus de leur première surprise, siffler leurs
-chiens pour les rappeler à bord, et se préparant à foncer sur elle,
-la bande s'éparpillait à toute vitesse. Puis le jeu cessait, pour
-reprendre au prochain bateau.
-
-Toujours Croc-Blanc était chargé d'allumer la querelle avec les
-chiens étrangers. Il y réussissait facilement. Car, pour eux, plus
-encore que pour ses compagnons, il était le Wild sauvage, abandonné et
-trahi par eux, et qu'ils craignaient obscurément de voir les
-reprendre. Venus du doux monde du Sud vers les rives du Yukon, sur la
-sombre et redoutable Terre du Nord, ils ne pouvaient résister longtemps
-à l'inconsciente impulsion qui les poussait à s'élancer sur
-Croc-Blanc. Si amollis qu'ils fussent par l'accoutumance des villes,
-et si oublieux du passé de leurs ancêtres, si lointaine que fût en
-eux la notion du Wild, ils la sentaient soudain tressaillir au fond de
-leur être, dès qu'ils se trouvaient en présence de la créature
-hybride qu'était Croc-Blanc. Devant le loup qui était en lui et qui
-leur apparaissait tout à coup, dans la claire lumière du jour, ils se
-souvenaient de l'ancien ennemi.
-
-Il était pour eux une proie légitime, comme eux-mêmes, pour lui, en
-étaient une.
-
-
-[Note 29: Le _Porcupine_ ou «Fleuve du Porc-Épic». (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-[Note 30: Le _Yukon_ ou Yakou, dont le Porcupine est un affluent, va se
-jeter, comme le Mackenzie, dans l'Océan glacial Arctique. (_Idem._)]
-
-[Note 31: Chien d'arrêt. (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XVI
-
-LE DIEU FOU
-
-
-Les quelques hommes blancs qui se trouvaient à Fort Yukon vivaient
-depuis longtemps dans la contrée. Ils se dénommaient eux-mêmes, avec
-orgueil, les _Sour-Doughs_[32], parce qu'ils préparaient, sans levure,
-un pain légèrement acidulé. Ils ne professaient que du dédain pour
-les autres hommes blancs qu'amenaient les vapeurs, et qu'ils
-désignaient sous le nom de _Chechaquos_, parce que ceux-ci faisaient, au
-contraire, lever leur pain pour le cuire.
-
-Il y avait, de ce fait, antagonisme entre les uns et les autres, et les
-gens du fort se réjouissaient de tout ce qui survenait de désagréable
-aux nouveaux arrivants. Spécialement, ils se divertissaient beaucoup
-des mauvais traitements infligés aux chiens qui débarquaient, par
-Croc-Blanc et sa détestable bande. À chaque vapeur qui faisait halte,
-ils ne manquaient pas de descendre au rivage et d'assister à
-l'inévitable bataille. De la tactique adroite et méchante employée
-par Croc-Blanc et par les chiens indiens, ils riaient à gorge
-déployée.
-
-L'un d'eux surtout, parmi ces hommes, s'intéressait à ce genre
-de sport. Au premier coup de sifflet du steamboat, il arrivait en
-courant, et, lorsque le dernier combat était terminé, il remontait
-vers le fort, la face comme alourdie du regret que le massacre eût
-déjà pris fin. Chaque fois qu'un inoffensif chien du Sud avait été
-terrassé et jetait son râle d'agonie sous les crocs de la troupe
-ennemie, incapable de contenir sa joie, il se mettait à gambader et à
-pousser des cris de bonheur. Et, toujours aussi, il lançait vers
-Croc-Blanc un dur regard d'envie pour tout le mal dont celui-ci était
-l'auteur.
-
-Cet antipathique individu avait été baptisé _Beauty_[33] par les autres
-hommes du Fort. _Beauty-Smith_ était le seul nom qu'on lui connaissait
-dans la région. Nom qui était, bien entendu, une antithèse, car celui
-qui le portait n'était rien moins qu'une beauté. La nature
-s'était montrée avare envers lui. C'était un petit bout
-d'homme, au corps maigriot, sur lequel était posée une tête plus
-maigre encore; un simple point, eût-on dit. Aussi, dans son enfance,
-avant d'être dénommé Beauté par ses compagnons, le surnommait-on
-_Pinhead_[34]. En arrière, cette tête descendait, toute droite et d'une
-seule pièce, vers le cou; tandis qu'en avant le crâne, en forme de
-pain de sucre, rejoignait un front bas et large, à partir duquel la
-nature semblait avoir regretté soudain sa parcimonie. Devenue prodigue
-à l'excès, elle avait voulu de gros yeux, séparés par une distance
-double de l'écart normal. La mâchoire, élargissant démesurément
-le reste de la face, était effroyable. Énorme et pesante, elle
-proéminait en avant et semblait, en-dessous, reposer à même sur la
-poitrine, comme si le cou eût été impuissant à en soutenir le poids.
-
-Cette mâchoire, telle qu'elle était, donnait une impression
-d'indomptable énergie. Impression mensongère, exagération
-incohérente de la nature, car Beauté était connu de tous pour être
-un faible entre les faibles, un lâche entre les plus lâches.
-
-Nous achèverons de le décrire en disant que ses dents étaient longues
-et jaunes, et que les deux canines, plus longues encore que leurs
-sœurs, dépassaient comme des crocs, de ses lèvres minces. Ses yeux
-étaient jaunes, comme ses dents, et chassieux comme si la nature y eût
-fait ruisseler toutes les humeurs qu'elle tenait en réserve dans les
-canaux du visage. Quant à ses cheveux, couleur de boue et de poussière
-jaunâtre, ils poussaient sur sa tête, rares et irréguliers, pointant
-sur le devant de son crâne en touffes et paquets déconcertants.
-
-Beauté, en somme, était un vrai monstre. Ce dont il n'était pas
-responsable, assurément, et ne pouvait être blâmé, n'ayant pas
-moulé lui-même l'argile dont il était pétri.
-
-Dans le fort, il faisait la cuisine pour les autres hommes, lavait la
-vaisselle et était chargé de tous les gros travaux. On ne le
-méprisait pas; on le tolérait, par humanité et parce qu'il était
-utile. On en avait peur aussi. Il y avait toujours à craindre, dans une
-de ses rages de lâche, un coup de fusil dans le dos ou du poison dans
-le café. Mais personne ne savait préparer comme lui le fricot et, quel
-que fût l'effroi qu'il inspirait, Beauté était bon cuisinier.
-
-Tel était l'homme qui délectait ses regards des féroces prouesses
-de Croc-Blanc et n'eut plus bientôt qu'un désir, le posséder. Il
-commença par faire des avances au louveteau, qui feignit de les
-ignorer. Puis, les avances devenant plus pressantes, celui-ci se
-hérissa, montra les dents et prit du large. Croc-Blanc n'aimait pas
-cet homme, dont l'odeur était mauvaise. Il pressentait que le mal
-était en lui. Il craignait sa main étendue et l'affectation de ses
-paroles mielleuses. Il le haïssait.
-
-Chez les êtres simples, la notion du bien et du mal est simpliste
-elle-même. Le bien est représenté par toutes choses qui apportent
-contentement et satisfaction, et évitent la peine. Le mal signifie tout
-ce qui est incommode et désagréable, tout ce qui menace et frappe.
-Croc-Blanc devinait que Beauty-Smith était le mal. Aussi était-il sage
-de le haïr. De ce corps difforme et de cette âme perverse
-s'échappaient, pour le louveteau, d'occultes émanations,
-semblables à ces brouillards pestilentiels qui s'élèvent des
-marécages.
-
-Croc-Blanc se trouvait présent au campement de Castor-Gris, lorsque,
-pour la première fois, Beauté y fit son apparition. Avant qu'il ne
-fût en vue et dès le bruit, sur le sol, de ses pas lointains,
-Croc-Blanc avait su qui venait et avait commencé à hérisser son poil.
-Quoiqu'il fût, à ce moment-là, confortablement couché, en un
-délicieux farniente, il se dressa vivement et, tandis que l'homme
-approchait, se glissa, à la manière des loups, sur le bord du
-campement. Il ne put savoir ce qu'on disait, mais vit bien que
-l'homme et Castor-Gris causaient ensemble. Par moments, l'homme le
-montrait du doigt, et il grondait alors, comme si la main, dont il
-était distant de cinquante pieds, se fût exactement abaissée sur lui.
-L'homme, qui s'en apercevait, riait, et Croc-Blanc reculait de plus
-en plus, vers le couvert des bois voisins, en rampant doucement par
-terre.
-
-Castor-Gris refusait de vendre la bête. Son commerce l'avait enrichi,
-déclarait-il, et il n'avait besoin de rien. Croc-Blanc était
-d'ailleurs un animal de valeur, le plus robuste des chiens du
-traîneau et le meilleur chef de file. Il n'avait pas son pareil dans
-toute la région du Mackenzie et du Yukon. Il savait combattre comme pas
-un et tuait un autre chien aussi aisément qu'un homme tue une mouche.
-(À cet éloge, les yeux de Beauty-Smith s'allumaient et, d'une
-langue ardente, il léchait ses lèvres minces.) Non, décidément,
-Croc-Blanc n'était pas à vendre.
-
-Mais Beauty-Smith savait la façon de s'y prendre avec les Indiens. Il
-rendit à Castor-Gris de fréquentes visites et, chaque fois, était
-cachée sous son habit une noire bouteille. Une des propriétés du
-whisky est d'engendrer la soif. Castor-Gris eut soif. Les muqueuses
-brûlées de son estomac s'enfiévrèrent, et celui-ci commença à
-réclamer, avec une exaspération croissante, le liquide corrosif. En
-même temps, le cerveau de l'Indien, bouleversé par l'horrible
-stimulant, enlevait au malheureux tout scrupule pour satisfaire sa
-passion. Les bénéfices acquis par la vente des fourrures et des
-mocassins se mirent à partir et, à mesure que s'aplatissait la
-bourse de Castor-Gris, sa force de résistance diminuait aussi.
-
-Finalement, argent, marchandises et volonté, tout s'en était allé.
-Rien ne demeurait à Castor-Gris que sa soif prodigieuse, qui régnait
-diaboliquement en lui et dont la puissance augmentait à chaque souffle
-qu'il émettait sans avoir bu.
-
-C'est alors que Beauté revint à la charge et reparla de la vente de
-Croc-Blanc. Mais, cette fois, le prix offert était payable en
-bouteilles, non en dollars, et les oreilles de Castor-Gris étaient
-mieux ouvertes pour entendre.
-
---Le chien est à toi, finit-il par dire, si tu peux mettre la main
-dessus.
-
-Les bouteilles furent livrées. Mais, deux jours après, ce fut
-Beauty-Smith qui revint dire à Castor-Gris:
-
---Attrape-le donc toi-même!
-
-Croc-Blanc, en rentrant un soir au campement, vit, avec un sourire de
-satisfaction, que le terrible dieu blanc, contrairement à son habitude,
-n'était pas là. Il s'étendit par terre avec volupté, comme si un
-poids qui pesait sur lui avait disparu.
-
-Sa joie fut de courte durée. À peine était-il couché que Castor-Gris
-vint vers lui, en titubant, et lui lia autour du cou une lanière de
-cuir. Puis il s'assit à côté du louveteau, tenant d'une main la
-lanière, tenant de l'autre une bouteille, à laquelle il buvait de
-temps en temps, la levant en l'air, en se renversant la tête et avec
-force glou-glous.
-
-Une heure s'était écoulée de la sorte lorsqu'une légère
-vibration du sol annonça que quelqu'un s'approchait. Croc-Blanc
-tressaillit et se hérissa, tandis que l'Indien branlait stupidement
-la tête. Le louveteau tenta de tirer doucement la lanière de la main
-de son maître; mais les doigts, qui s'étaient un instant
-relâchés, se contractèrent plus fortement et Castor-Gris se leva.
-
-Beauté entra sous la tente et s'arrêta devant Croc-Blanc, qui
-commença à gronder vers celui qu'il craignait et à surveiller les
-mouvements de ses mains. Une d'elles s'étendit, se prit à
-descendre sur sa tête. Son grondement se fit plus intense et plus
-rauque. La main continuait à descendre lentement, tandis qu'il se
-courbait sous elle, tout en la regardant, en proie à une colère
-continue et qui semblait prête à éclater. Soudain, il alla pour
-mordre; la main se rejeta vivement en arrière et les crocs retombant,
-les uns sur les autres, claquèrent, comme une gueule de serpent qui
-mord le vide. Beauté était terrifié et furieux. Mais Castor-Gris
-donna une tape à Croc-Blanc, qui se coucha aussitôt au ras du sol, en
-une respectueuse obéissance.
-
-Cependant Beauty-Smith, que le louveteau ne cessait pas d'observer,
-était parti, puis était revenu, porteur d'un gros gourdin.
-Castor-Gris lui remit alors l'extrémité de la lanière et Beauté
-fit le mouvement de s'en aller. La lanière se tendit. Croc-Blanc
-résistait. Castor-Gris le gifla de droite et de gauche, afin qu'il se
-levât et suivît. Il se leva, mais pour se précipiter en hurlant sur
-l'étranger qui essayait de l'entraîner. Beauté, qui était paré,
-ne broncha pas. D'un large mouvement, il lança son gourdin, puis
-l'abattit sur Croc-Blanc, dont il arrêta l'élan à mi-route et
-qu'il écrasa presque contre terre. Castor-Gris riait et approuvait.
-Beauté tira la lanière à nouveau et Croc-Blanc, tout trébuchant,
-rampa humblement à ses pieds.
-
-Il ne renouvela pas son agression. Un coup de gourdin était suffisant
-pour le convaincre que le dieu blanc savait manier cette arme et il
-était trop sage pour ne pas se plier à l'inévitable. Il suivit donc
-les talons de Beauty-Smith, lugubre, sa queue entre les jambes, mais en
-grondant toujours, sourdement. Beauty-Smith le surveillait prudemment,
-du coin de l'œil, et tenant prêt son gourdin.
-
-Quand ils furent arrivés au fort, Beauté, l'ayant solidement
-attaché, s'en alla coucher. Croc-Blanc attendit une heure environ.
-Puis, jouant des dents, en dix secondes, il fut libre. Il n'avait pas
-perdu de temps à mordre à tort et à travers. Juste ce qu'il
-fallait. La lanière avait été coupée en deux tronçons, aussi
-proprement qu'avec un couteau. Croc-Blanc, quittant ensuite le fort,
-s'était trotté, tout droit vers le campement de Castor-Gris. Il ne
-devait aucune fidélité à ce dieu bizarre et terrible qui l'avait
-emmené. Il s'était donné à Castor-Gris et à lui seul il
-appartenait.
-
-Mais ce qui s'était déjà passé recommença. Castor-Gris
-l'attacha à nouveau, avec une autre lanière, et, dès le matin, le
-ramena à Beauty-Smith. L'aventure, ici, se corsa. Beauty-Smith lui
-administra une effroyable volée. Lié fortement, Croc-Blanc ne pouvait
-que s'abandonner à sa rage intérieure et subir le châtiment qui lui
-était dévolu. Fouet et gourdin conjuguaient sur lui leurs effets.
-C'était un des pires traitements qu'il eût reçus en sa vie. Même
-la raclée dont Castor-Gris l'avait gratifié dans son enfance
-n'était que du lait en regard de celle-ci.
-
-Beauty-Smith se complaisait à la tâche. Il en rayonnait. Ses gros yeux
-flambaient méchamment, tandis qu'il lançait en avant fouet ou
-gourdin, et que Croc-Blanc jetait ses cris de douleur et ses grondements
-inutiles. Car Beauté était cruel à la façon des lâches. Tremblant
-et rampant lui-même devant les coups ou les menaces des autres hommes,
-il prenait sa revanche sur des créatures plus faibles que lui. Tout
-être vivant aime à dominer un autre être et Beauté ne faisait pas
-exception à la règle. Impuissant devant sa race, il exerçait sa
-vindicte sur les races inférieures. Réflexes inconscients, puisque,
-nous l'avons dit, il ne s'était pas créé.
-
-Le louveteau n'ignorait pas pourquoi ce châtiment était tombé sur
-lui. Lorsque Castor-Gris lui avait passé une lanière autour du cou et
-en avait remis l'extrémité à Beauty-Smith, Croc-Blanc savait que la
-volonté de son dieu était qu'il allât avec Beauty-Smith. Et,
-lorsque celui-ci l'avait attaché, dans le fort, il savait aussi que
-la volonté du dieu blanc était qu'il demeurât là. Il avait, par
-conséquent, désobéi à ces deux dieux et mérité le châtiment qui
-avait suivi. Maintes fois, dans le passé, il avait vu des chiens
-changer de maîtres, et ceux qui s'enfuyaient battus comme il
-l'avait été.
-
-Mais, si sage qu'il fût, des forces latentes en sa nature l'avaient
-emporté sur sa sagesse. La principale de ces forces était la
-fidélité. Il n'aimait pas Castor-Gris et cependant, même devant son
-impérative volonté et sa colère, il lui demeurait fidèle. Il ne
-pouvait s'en empêcher. La fidélité était une qualité inhérente
-à sa race, celle qui sépare son espèce des autres espèces, et qui
-fait que le loup et le chien sauvage sont capables de quitter la
-liberté de l'espace pour devenir les compagnons de l'homme.
-
-La raclée terminée, Croc-Blanc fut attaché dans le fort, non plus
-avec une lanière de cuir, mais au bout d'un bâton. Il n'en
-persista pas moins dans sa fidélité à Castor-Gris. Castor-Gris était
-son propre dieu, son dieu particulier, et, en dépit de la volonté du
-dieu, il ne prétendait pas renoncer à lui. Son dieu l'avait livré
-et trahi, mais cela ne comptait pas. Ce qui seul comptait, c'est
-qu'il s'était, à ce dieu, donné corps et âme, sans réserve
-aucune. Et ce don de lui-même ne pouvait être révoqué.
-
-Il renouvela, durant la nuit, son exploit de la veille. Lorsque les
-hommes du fort furent endormis, il s'attaqua au bâton auquel il
-était lié. Le bâton était attaché de si près à son cou qu'il ne
-semblait pas possible qu'il pût arriver à le mordre. C'est là un
-acte dont tout chien est réputé incapable. Il y réussit cependant, à
-force de tordre ses muscles et de contorsions acharnées. Ce fut un cas
-sans précédent. Toujours est-il que Croc-Blanc quitta le fort, en
-trottant, au petit matin, portant pendue à son cou la moitié du bâton
-qu'il avait rongé.
-
-La sagesse lui commandait de ne pas revenir vers Castor-Gris qui, deux
-fois déjà, l'avait trahi. La survivance de sa fidélité le ramena,
-pour être, une troisième fois, livré et abandonné. Il fut rattaché
-par l'Indien et remis à Beauty-Smith, lorsque celui-ci vint le
-réclamer.
-
-La correction eut lieu sur place et augmenta encore en cruauté.
-Castor-Gris regardait tranquillement, tandis que l'homme blanc
-manœuvrait sa trique. Il ne donnait plus sa protection. Croc-Blanc
-n'était plus son chien. Lorsque les coups s'arrêtèrent, le
-louveteau était à moitié mort. Un faible chien du Sud n'eût pas
-survécu; lui, il ne mourut pas tout à fait. Son étoffe était plus
-solide, sa vitalité plus tenace. Mais il était à ce point défaillant
-qu'il ne pouvait plus se porter et que Beauty-Smith dut attendre, pour
-l'emmener, qu'il eût repris quelques forces. Aveugle et chancelant,
-il suivit alors les pas de son bourreau.
-
-Il fut ensuite attaché à une chaîne qui défiait ses dents et ce fut
-en vain qu'il s'évertua à arracher le cadenas qui reliait cette
-chaîne à une grosse poutre.
-
-Quelques jours après, Castor-Gris, devenu un parfait alcoolique et en
-pleine banqueroute, quitta le Porcupine pour refaire à rebours son long
-voyage sur le Mackenzie. Croc-Blanc demeurait, sur le Yukon, la
-propriété d'un homme plus qu'à demi fou et le type achevé de la
-brute. Mais qu'est-ce qu'un loup peut bien comprendre à la folie?
-Pour Croc-Blanc, son nouveau maître était un dieu sinistre, mais
-toujours un dieu. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait se
-soumettre à sa volonté, obéir à son désir, se plier à sa
-fantaisie.
-
-
-[Note 32: Les «Pâtes-Aigres». (_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 33: «Beauté».]
-
-[Note 34: «Tête d'épingle».]
-
-
-
-
-XVII
-
-LE RÈGNE DE LA HAINE
-
-
-Sous la tutelle du dieu fou, Croc-Blanc devint à son tour un être
-vraiment diabolique. Il était tenu enchaîné dans un enclos situé
-derrière le fort et où Beauty-Smith venait l'agacer, l'irriter et
-le repousser vers l'état sauvage, par toutes sortes de menus
-tourments. L'homme avait découvert l'irritation spontanée du jeune
-loup, dès que celui-ci voyait rire de lui, et il ne manquait pas à cet
-amusement, qui faisait suite toujours à ses traitements inhumains.
-C'était un rire sonore et méprisant, à grands éclats, et, tout en
-riant, le dieu tendait ses doigts vers Croc-Blanc, en signe de
-dérision. Dans ces moments, Croc-Blanc sentait sa raison s'en aller.
-Dans les transports de rage auxquels il s'abandonnait, il devenait
-plus fou que Beauty-Smith lui-même.
-
-Croc-Blanc avait été, hier, l'ennemi de sa race. Il devenait
-maintenant, avec une férocité encore accrue, l'ennemi de tout ce qui
-l'entourait. Sa haine était aveugle et sans la moindre étincelle de
-raison. Il haïssait la chaîne qui l'attachait, le passant qui
-l'épiait à travers les barreaux de son enclos, le chien qui
-accompagnait ce passant et qui grondait méchamment, en insultant à son
-malheur. Il haïssait les matériaux de l'enclos qui l'emprisonnait
-et bientôt, par-dessus tout, il prit en haine Beauty-Smith.
-
-Mais Beauté avait un but dans sa conduite. Un beau jour, un certain
-nombre d'hommes blancs se réunirent autour de l'enclos de
-Croc-Blanc, et Beauté, étant entré, gourdin en main, détacha la
-chaîne du cou du jeune loup. Celui-ci, lorsque son maître fut sorti,
-put aller et venir en liberté dans l'enclos et commença par vouloir
-se jeter sur les hommes blancs qui étaient dehors. Il était
-magnifiquement terrible. Sa taille atteignait alors plus de cinq pieds
-de long et deux pieds et demi à la hauteur de l'épaule. Il avait
-hérité, par sa mère, des lourdes proportions du chien, en sorte
-qu'il pesait, sans une once de graisse ni de chair superflue, dans les
-quatre-vingt-dix pounds[35]. Il était tout muscles, tout os et tout
-nerfs, ce qui est la plus belle condition d'un combattant.
-
-La porte de l'enclos s'ouvrit à nouveau. Croc-Blanc attendit.
-Quelque chose d'extraordinaire allait, sans nul doute, se produire. La
-porte s'ouvrit moins étroitement, puis se referma, à toute volée,
-sur un énorme mâtin qu'elle avait laissé passer.
-
-Croc-Blanc n'avait jamais vu de chien de cette espèce, mais il ne fut
-troublé, ni de la forte taille, ni de l'air arrogant de l'intrus.
-Il ne vit en lui qu'un objet, qui n'était ni bois ni fer, et sur
-lequel il allait enfin pouvoir décharger sa haine.
-
-Il bondit sur le mâtin et, d'un coup de crocs, lui déchira le côté
-du cou. Le mâtin secoua sa tête, en grondant horriblement, et
-s'élança à son tour sur Croc-Blanc, qui, sans attendre la riposte,
-se mit, selon sa tactique, à bondir à droite, à bondir à gauche,
-lançant ses crocs, puis reculant à nouveau, sans livrer prise un
-instant.
-
-Du dehors, les hommes criaient et applaudissaient, tandis que
-Beauty-Smith était comme en extase du merveilleux succès de ses
-pratiques. Il n'y eut, dès l'abord, aucun espoir de victoire pour
-le mâtin. Il manquait de présence d'esprit dans la conduite du
-combat et ses mouvements étaient insuffisamment alertes. Finalement, il
-fut dégagé et traîné dehors par son propriétaire, tandis que
-Beauty-Smith frappait à tour de bras, avec son gourdin, sur le dos de
-Croc-Blanc pour lui faire lâcher prise. Il y eut alors le paiement
-d'un pari et des pièces de monnaie cliquetèrent dans la main de
-Beauty-Smith.
-
-De ce jour, tout le désir de Croc-Blanc fut de voir des hommes se
-réunir autour de son enclos. Car cette réunion signifiait un combat,
-et c'était la seule voie qui lui restait pour extérioriser sa force
-de vie, pour exprimer la haine que Beauty-Smith lui avait savamment
-inculquée. Et de ses capacités combatives Beauty-Smith n'avait pas
-trop préjugé, car il demeurait invariablement le vainqueur.
-
-Trois chiens, dans une de ces rencontres, furent successivement abattus
-par lui. Dans une autre, un loup adulte, nouvellement enlevé au Wild,
-fut projeté, d'une seule poussée, à travers la porte de l'enclos.
-Une troisième fois, il eut à combattre contre deux chiens,
-simultanément. Ce fut sa plus rude bataille. Mais il finit par les tuer
-tous deux et faillit lui-même en crever.
-
-Lorsque commencèrent à tomber les premières neiges de l'automne et
-que le fleuve se mit à charrier, Beauté prit passage, avec Croc-Blanc,
-sur un steamboat qui remontait, vers Dawson, le cours du Yukon. Grande
-était, par toute la contrée, la réputation de Croc-Blanc. On le
-connaissait sous le nom du «loup combattant», dans les moindres
-recoins du pays, et la cage dans laquelle il était enfermé, sur le
-pont du bateau, était environnée de curieux.
-
-Il rageait et grondait vers eux, ou bien se couchait, d'un air
-tranquille, en observant tous ces gens, dans les profondeurs de sa
-haine. Comment ne les eût-il pas haïs? Haïr était sa passion et il
-s'y noyait. La vie, pour lui, était l'Enfer. Fait pour la liberté
-sauvage, il devait subir d'être captif et reclus. Les gens le
-regardaient, agitaient des bâtons entre les barreaux de sa cage, pour
-le faire gronder, puis riaient de lui.
-
-Quand le steamboat fut arrivé à Dawson, Croc-Blanc vint à terre. Mais
-toujours dans sa cage et livré aux regards du public. On payait
-cinquante cents[36], en poussière d'or, le droit de le voir. Afin que
-les assistants en eussent pour leur argent et que l'exhibition gagnât
-en intérêt, aucun repos ne lui était laissé. Dès qu'il se
-couchait pour dormir, un coup de bâton le réveillait.
-
-Entre-temps, et dès qu'un combat pouvait être organisé, il était
-sorti de sa cage et conduit au milieu des bois, à quelques milles de la
-ville. L'opération s'effectuait d'ordinaire pendant la nuit, pour
-éviter l'intervention des policiers à cheval du territoire. Après
-plusieurs heures d'attente, au point du jour, arrivaient et
-l'assistance, et le chien contre lequel il devait combattre.
-
-Il eut pour adversaires des chiens de toutes tailles et de toutes races.
-On était en terre sauvage, sauvages étaient les hommes, et la plupart
-des rencontres étaient à mort. La mort était pour les chiens, cela va
-de soi, puisque Croc-Blanc continuait à combattre. Il ne connaissait
-toujours pas de défaite. L'entraînement auquel il s'était livré
-avec Lip-Lip et les jeunes chiens du camp indien, lui servait, à cette
-heure. Pas un de ses adversaires n'arrivait à le culbuter. Chiens du
-Mackenzie, chiens esquimaux ou du Labrador, mastocs ou malemutes, chiens
-aboyeurs et chiens muets, tous étaient impuissants contre lui[37].
-Jamais il ne perdait pied. C'est là que le public l'attendait. Mais
-toujours il déconcertait cet espoir. Non moins rapide était la
-promptitude de son attaque. À ce point qu'il mettait à mal son
-adversaire neuf fois sur dix, avant même que celui-ci se fût paré
-pour la défense. Le fait se renouvela si souvent que l'usage
-s'établit de ne point lâcher Croc-Blanc avant que le chien adverse
-eût achevé ses préliminaires de bataille, ou même se fût rué le
-premier à l'assaut.
-
-Peu à peu, les rencontres de ce genre se firent plus rares. Les
-partenaires se décourageaient, ne trouvant plus de champion de force
-équivalente à lui opposer. Beauty-Smith était forcé de lui donner à
-combattre des loups, qu'il se procurait. Ces loups étaient capturés
-au piège, par des Indiens, et l'annonce d'un de ces duels ne
-manquait pas d'attirer un important concours de spectateurs.
-
-On alla jusqu'à lui présenter une grande femelle de lynx et, cette
-fois, il combattit pour sa vie. La vitesse du lynx valait la sienne et
-sa férocité n'était pas inférieure à celle de Croc-Blanc. Tandis
-qu'il n'avait que ses crocs pour seules armes, le lynx luttait avec
-toutes les griffes de ses quatre pattes, en même temps qu'avec ses
-dents acérées. La victoire resta cependant à Croc-Blanc et les
-combats cessèrent jusqu'à nouvel ordre. Il avait épuisé toutes les
-variétés possibles d'adversaires.
-
-Il redevint donc un simple objet d'exhibition. Cela dura jusqu'au
-printemps, lorsque advint dans le pays un nommé Tim Keenan, tenancier
-de jeux, qui amenait avec lui le premier bull-dog que l'on eût vu au
-Klondike. Que ce chien et Croc-Blanc dussent entrer en lice, face à
-face, était chose inévitable. Durant une semaine, le combat qui se
-préparait fit l'objet de toutes les conversations, dans le monde
-spécial qui fréquentait certains quartiers de la ville.
-
-
-[Note 35: _Pound_, poids de 453 gr. 568. (_Note des Traducteurs_).]
-
-[Note 36: Cent, monnaie américaine valant au pair 0 fr. 05 centimes.
-(_Note des Traducteurs._)]
-
-[Note 37: Deux sortes de chiens sont employés dans l'Amérique du Nord,
-pour l'attelage des traîneaux: le chien du Labrador et le Malemute, ou
-chien-loup, qui n'aboie pas à la manière des chiens ordinaires, mais
-seulement grogne et hurle, comme font les loups. C'est à cette race
-que se rattache Croc-Blanc. Le Malemute est un voleur expert. Il
-retirera fort bien les chaussures de cuir d'un dormeur, pour s'en
-faire un repas. Demeuré à demi sauvage, il combat comme font les
-loups, par morsures et bonds alternés et jusqu'à ce que mort s'ensuive,
-pour son adversaire ou pour lui-même. (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XVIII
-
-LA MORT ADHÉRENTE
-
-
-Lorsque l'heure de la rencontre fut venue, Beauty-Smith détacha la
-chaîne qui retenait Croc-Blanc et se retira en arrière. Croc-Blanc,
-pour une fois, ne fit pas une attaque immédiate. Il demeura immobile,
-les oreilles pointées en avant, alerte et curieux, observant
-l'étrange animal qu'il avait devant lui. Jamais il n'avait vu un
-semblable chien. Tim Keenan poussa le bull-dog, en lui disant, à
-mi-voix: «Vas-y...» Le bull-dog se dandinait au centre du cercle
-qui entourait les deux champions, court, trapu et l'air gauche. Il
-s'arrêta, après quelques pas, et loucha vers Croc-Blanc.
-
-Il y eut des cris dans la foule:
-
---Vas-y, Cherokee! Crève-le, Cherokee! Bouffe-le!
-
-Mais Cherokee ne semblait pas disposé à combattre. Il tourna la tête
-vers les gens qui criaient, en clignant de l'œil et en agitant son
-bout de queue, avec bonne humeur. Ce n'était pas qu'il eût peur de
-Croc-Blanc. Non, c'était simple paresse de sa part. Il ne lui
-semblait pas, d'ailleurs, qu'il fût dans ses obligations de
-combattre le chien qu'on lui présentait. Cette espèce ne figurait
-point sur la liste à laquelle il était accoutumé et il attendait
-qu'on lui offrît un autre chien.
-
-Tim Keenan entra dans l'enceinte et, se courbant vers Cherokee, se mit
-à lui gratter les deux épaules, à lui rebrousser le poil, afin de
-l'inciter à aller de l'avant. Le résultat en fut d'irriter le
-chien peu à peu. Cherokee commença à gronder, d'abord en sourdine,
-puis plus âprement dans sa gorge. Au rythme des doigts correspondait
-celui des grondements qui, à mesure que le mouvement de la main
-s'accélérait, devenaient plus intenses et se terminèrent,
-brusquement, en un aboi furieux.
-
-Tout ce manège ne laissait pas non plus Croc-Blanc insensible. Son poil
-se soulevait sur son cou et sur ses épaules. Tim Keenan, après une
-dernière poussée et une excitation plus vive, abandonna Cherokee à
-lui-même et le bull-dog fut pour s'élancer. Mais déjà Croc-Blanc
-avait frappé. Un cri d'admiration et de stupeur s'éleva. Avec la
-rapidité et la souplesse d'un chat, plutôt que d'un chien, il
-avait couvert la distance qui le séparait de son adversaire, puis avait
-rebondi au large, après l'avoir lacéré.
-
-Le bull-dog saignait d'une oreille arrachée et d'une large morsure
-dans son cou épais. Il n'eut pas l'air d'y prêter attention, ne
-laissa pas échapper une plainte, mais marcha sur Croc-Blanc. La
-vélocité de l'un, l'inébranlable tenue de l'autre passionnaient
-la foule; les premiers paris se renouvelèrent avec une mise augmentée;
-d'autres furent engagés. La même attaque et la même parade se
-répétèrent.
-
-Croc-Blanc bondit encore en avant, lacéra, puis reflua en arrière,
-sans être touché. Et encore son étrange ennemi le suivit, sans trop
-se presser, sans lenteur excessive; mais délibérément, avec
-détermination, comme on traite une affaire. Il avait, de toute
-évidence, un but qu'il se proposait, et une méthode pour arriver à
-ce but. Le reste ne comptait pas et ne devait pas le distraire.
-
-Croc-Blanc s'en aperçut et cela le rendit perplexe. Il en était tout
-dérouté. Ce chien était décidément bien étrange. Il avait le poil
-ras et ne possédait point de fourrure protectrice. Les morsures
-s'enfonçaient sans peine dans une chair grasse, qu'aucun matelas ne
-protégeait, et il ne semblait pas que l'animal eût la capacité de
-s'en défendre. Il ne se fâchait pas non plus et saignait sans se
-plaindre; ce qui était non moins déconcertant. À peine un léger
-cri, lorsqu'il avait reçu son châtiment.
-
-Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir.
-Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était
-jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi.
-Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait
-appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de
-biaiser autour de lui.
-
-Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût
-voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas
-et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang
-de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête
-étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement
-Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant
-un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en
-agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il
-reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière
-Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et
-tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de
-l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à
-l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé.
-
-Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee
-s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il
-atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces
-rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes
-saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le
-renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son
-épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait.
-Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il
-avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première
-fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il
-tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat,
-mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut
-lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog
-s'étaient incrustées dans sa gorge.
-
-La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la
-poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération
-frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce
-poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant,
-n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé
-par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de
-tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui,
-une peur aveugle et désespérée.
-
-Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant
-pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de
-détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se
-contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise.
-Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de
-secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc
-l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses
-mouvements giratoires.
-
-Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa
-tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons
-joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait
-ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels
-il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut
-exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille
-aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant
-et cherchant son souffle.
-
-Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser
-complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que
-les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de
-mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles
-travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement
-spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee,
-là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le
-lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de
-combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte.
-
-Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux
-adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos
-et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre.
-Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était
-mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat,
-l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être
-éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées,
-hors de la portée de cette attaque imprévue.
-
-Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui,
-dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter
-le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et
-l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le
-jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du
-bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents.
-Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la
-sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de
-plus en plus difficilement.
-
-La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié
-pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux,
-au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et
-refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un
-homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il
-étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire,
-avec dérision et mépris.
-
-L'effet de ce geste ne se fit pas attendre. Croc-Blanc, en proie à
-une rage sauvage, appela à lui tout ce qui lui restait de forces et se
-remit sur ses pattes. Mais, après avoir traîné encore autour du
-cercle les cinquante pounds qu'il portait, sa colère tourna en
-panique. Il ne vit plus que la mort adhérente à sa gorge et,
-trébuchant, tombant, se relevant, enlevant son ennemi de terre, il
-lutta vainement, non plus pour vaincre, mais pour sauver sa vie. Il
-tomba à la renverse, exténué, et le bulldog en profita pour enfouir
-dans sa gueule un bourrelet de peau et de poil encore plus gros. La
-strangulation complète était proche. Des cris, des applaudissements
-s'élevèrent, à la louange du vainqueur. On clama: «Cherokee!
-Cherokee!» Cherokee répondit en remuant le tronçon de sa queue,
-mais sans se laisser distraire de sa besogne. Il n'y avait aucune
-relation de sympathie entre sa queue et ses mâchoires massives. L'une
-pouvait s'agiter joyeusement, sans que les autres détendissent leur
-implacable étau.
-
-Une diversion inattendue survint, sur ces entrefaites. Un bruit de
-grelots résonna, mêlé à des aboiements de chiens de traîneau. Les
-spectateurs tournèrent la tête, craignant de voir arriver la police.
-Il n'en était rien. Le traîneau venait, à toute vitesse, de la
-direction opposée à celle du fort et les deux hommes qui le montaient
-rentraient, sans doute, de quelque voyage d'exploration. Apercevant la
-foule ils arrêtèrent leurs chiens et s'approchèrent, afin de se
-rendre compte du motif qui réunissait tous ces gens.
-
-Celui qui conduisait les chiens portait moustache. L'autre, un grand
-jeune homme, était rasé à fleur de peau. Il était tout rouge du sang
-que l'air glacé et la rapidité de la course lui avaient fait affluer
-au visage.
-
-Croc-Blanc continuait à agoniser et ne tentait plus de lutter. Seuls,
-des spasmes inconscients le soulevaient encore, par saccades, en une
-résistance machinale, qui s'éteindrait bientôt, avec son dernier
-souffle. Beauty-Smith ne l'avait pas perdu de vue, une seule minute;
-même les nouveaux venus ne lui avaient pas fait tourner la tête.
-Lorsqu'il s'aperçut que les yeux de son champion commençaient à
-se ternir, quand il se rendit compte que tout espoir de vaincre était
-perdu, l'abîme de brutalité où se noyait son cerveau submergea le
-peu de raison qui lui demeurait. Perdant toute retenue, il s'élança
-férocement sur Croc-Blanc, pour le frapper. Il y eut des cris de
-protestation et des sifflets, mais personne ne bougea.
-
-Beauty-Smith persistait à frapper la bête, à coups de souliers
-ferrés, lorsqu'un remous se produisit dans la foule. C'était le
-grand jeune homme qui se frayait un passage, écartant les gens, à
-droite et à gauche, sans cérémonie ni douceur. Lorsqu'il parvint
-sur l'arène, Beauty-Smith était justement en train d'envoyer un
-coup de pied à Croc-Blanc et, une jambe levée, se tenait en équilibre
-instable sur son autre jambe. L'instant était bon et le grand jeune
-homme en profita pour appliquer à Beauty-Smith un maître coup de
-poing, en pleine figure. Beauté fut soulevé du sol, tout son corps
-cabriola en l'air, puis il retomba violemment à la renverse, sur la
-neige battue. Se tournant ensuite vers la foule, le grand jeune homme
-cria:
-
---Vous êtes des lâches! Vous êtes des brutes!
-
-Il était en proie à une indicible colère, à une colère sainte. Ses
-yeux gris avaient des lueurs métalliques et des reflets d'acier, qui
-fulguraient vers la foule. Beauty-Smith, s'étant remis debout,
-s'avança vers lui, reniflant et apeuré. Le nouveau venu, sans
-attendre de savoir ce qu'il voulait et ignorant l'abjection du
-personnage, pensa que Beauté désirait se battre. Il se hâta donc de
-lui écraser la face d'un second coup de poing avec un:
-
---Vous êtes une brute!
-
-Beauty-Smith, renversé à nouveau, jugea que le sol était la place la
-plus sûre qu'il y eût pour lui et il resta couché, là où il
-était tombé, sans plus essayer de se relever.
-
---Venez ici, Matt, et aidez-moi! dit le grand jeune homme à son
-compagnon, qui l'avait suivi dans le cercle.
-
-Les deux hommes se courbèrent vers les combattants. Matt soutint
-Croc-Blanc, prêt à l'emporter dès que les mâchoires de Cherokee se
-seraient détendues. Mais le grand jeune homme tenta en vain, avec ses
-mains, d'ouvrir la gueule du bull-dog. Il suait, tirait, soufflait, en
-s'exclamant, entre chaque effort:
-
---Brutes!
-
-La foule commença à grogner et à murmurer. Les plus hardis
-protestèrent qu'on venait les déranger dans leur amusement. Mais ils
-se taisaient dès que le grand jeune homme, quittant son occupation, les
-fixait des yeux et les interpellait:
-
---Brutes! Ignobles brutes!
-
---Tous vos efforts ne servent de rien, Mister Scott, dit Matt à la
-fin. Vous ne pourrez les séparer en vous y prenant ainsi.
-
-Ils se relevèrent et examinèrent les deux bêtes, toujours rivées
-l'une à l'autre.
-
---Il ne saigne pas beaucoup, prononça Matt, et ne va pas mourir
-encore.
-
---La mort peut survenir dans un instant, répondit Scott. Là!
-Voyez-vous? Le bull-dog a remonté encore un peu sa morsure.
-
-Il frappa Cherokee sur la tête, durement et plusieurs fois. Les dents,
-pour cela, ne se desserrèrent point. Cherokee remuait son tronçon de
-queue; ce qui voulait dire qu'il comprenait la signification des
-coups, mais aussi qu'il savait être dans son droit et accomplir
-strictement son devoir, en refusant de lâcher sa prise.
-
---Allons! Quelqu'un de vous ne viendra-t-il pas nous aider? cria
-Scott à la foule, en désespoir de cause.
-
-Mais son appel demeura vain. On se moqua de lui, on lui donna de
-facétieux conseils, on le blagua, avec ironie.
-
-Il fouilla dans l'étui qui pendait à sa ceinture et en tira un
-revolver, dont il s'efforça d'introduire le canon entre les
-mâchoires de Cherokee. Il taraudait si dur qu'on entendait
-distinctement le crissement de l'acier contre les dents. Les deux
-hommes étaient à genoux, courbés sur les deux bêtes. Tim Keenan
-s'avança vers eux, sur l'arène, et, s'étant arrêté devant
-Scott, lui toucha l'épaule en disant:
-
---Ne brisez pas ses dents, étranger!
-
---Alors c'est son cou que je lui briserai! répondit Scott, en
-continuant son mouvement de va-et-vient avec le canon du revolver.
-
---Je dis: Ne brisez pas ses dents! répéta le maître de Cherokee,
-d'un ton plus solennel encore.
-
-Mais son bluff fut inutile et Scott ne se laissa pas démonter. Il leva
-les yeux vers son interlocuteur et lui demanda froidement:
-
---Votre chien?
-
-Tim Keenan émit un grognement affirmatif.
-
---Alors, venez à ma place et brisez sa prise.
-
-Tim Keenan s'irrita:
-
---Étranger, je n'ai pas pour habitude de me mêler des choses que
-je ne saurais faire. Je serais impuissant à ouvrir ce cadenas.
-
---En ce cas, ôtez-vous de là et ne m'embêtez pas. Je suis
-occupé.
-
-Scott avait déjà réussi à insinuer le canon du revolver sur un des
-côtés de la mâchoire. Il manœuvra, tant et tant, qu'il atteignit
-l'autre côté. Après quoi, comme il eût fait avec un levier, il
-desserra peu à peu les dents du bull-dog. Matt sortait, à mesure, de
-la gueule entr'ouverte, le bourrelet de peau et de poil de Croc-Blanc.
-
---Préparez-vous à recevoir votre chien, ordonna Scott, d'un ton
-péremptoire, à Tim Keenan, qui était demeuré debout, sans
-s'éloigner.
-
-Tim Keenan obéit et, se penchant, saisit fortement Cherokee, qu'une
-dernière pesée du revolver décrocha complètement. Le bull-dog se
-débattait avec vigueur.
-
---Tirez-le au large! commanda Scott.
-
-Tim Keenan et Cherokee, l'un traînant l'autre, s'éloignèrent
-parmi la foule.
-
-Croc-Blanc fit, pour se relever, plusieurs efforts inutiles. Comme il
-était arrivé à se remettre sur ses pattes, ses jarrets, trop faibles,
-le trahirent et il s'affaissa mollement. Ses yeux étaient mi-clos et
-leur prunelle toute terne; sa gueule était béante et la langue
-pendait, gonflée et inerte. Il avait l'aspect d'un chien qui a
-été étranglé à mort. Matt l'examina.
-
---Il est à bout. Mais il respire encore.
-
-Beauty-Smith, durant ce temps, s'était remis droit et s'approcha.
-
---Matt, combien vaut un bon chien de traîneau? demanda Scott.
-
-Le conducteur du traîneau, encore agenouillé sur Croc-Blanc, calcula
-un moment.
-
---Trois cents dollars, répondit-il.
-
---Et combien pour un chien en marmelade comme celui-ci?
-
---La moitié.
-
-Scott se tourna vers Beauty-Smith:
-
---Entendez-vous, Mister la brute? Je vais prendre votre chien et vous
-donner pour lui cent cinquante dollars!
-
-Il ouvrit son portefeuille et compta les billets. Mais Beauty-Smith
-croisa ses mains derrière son dos et refusa de prendre la somme.
-
---J'suis pas vendeur, dit-il.
-
---Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis
-acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient.
-
-Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott
-avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se
-courba, en prévision du coup.
-
---J'ai mes droits! gémit-il.
-
---Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet
-argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau?
-
---C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur.
-Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon
-bien; j'suis volé. Un homme a ses droits.
-
---Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un
-homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une
-bête brute.
-
---Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith.
-J'aurai la loi pour moi.
-
---Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai
-expulser de la ville. Est-ce compris?
-
-Un grognement fut la réplique.
-
---Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère.
-
---Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer.
-
---Oui, qui?
-
---Oui, Sir.
-
---Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de
-grands éclats de rire s'élevèrent.
-
-Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait
-Croc-Blanc vers le traîneau.
-
-Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient
-restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan
-rejoignit un de ces groupes.
-
---Quelle est cette gueule? demanda-t-il.
-
---Weedon Scott, répondit quelqu'un.
-
---Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables!
-
---Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec
-toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous
-ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est
-intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son
-meilleur copain.
-
---Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan.
-C'est pourquoi je l'ai ménagé.
-
-
-
-
-XIX
-
-L'INDOMPTABLE
-
-
---J'en désespère! déclara Weedon Scott.
-
-Il était assis au seuil de la cabane de bois qu'il habitait, près de
-Dawson, et regardait Matt, le conducteur de ses chiens, qui leva les
-épaules en signe de découragement. Tous deux observaient Croc-Blanc,
-hérissé au bout de sa chaîne tendue, grondant férocement et se
-démenant, afin de se jeter sur l'attelage de son nouveau possesseur.
-Quant aux chiens de l'attelage, Matt leur avait donné quelques bonnes
-leçons, leçons appuyées d'un bâton, leur enseignant qu'il
-fallait laisser tranquille Croc-Blanc. Ils étaient, en ce moment,
-couchés à quelque distance, oublieux, apparemment, de l'existence
-même de leur acrimonieux compagnon.
-
---C'est un loup, et il n'y a nul moyen de l'apprivoiser! reprit
-Weedon Scott.
-
---Gardons-nous, sur ce point, d'être trop absolus, objecta Matt.
-Peut-être, quoi que vous disiez, y a-t-il une part de chien en lui. Ce
-qui est certain, en tout cas, et je ne crains pas de l'affirmer...
-
-Ici Matt s'arrêta et secoua la tête d'un air entendu, en regardant
-le _Moosehide Mountain_[38] comme pour lui confier son secret.
-
---Bon! ne soyez pas avare de votre science, dit Scott un peu
-aigrement, après quelques minutes d'attente. Quelle est votre idée?
-Crachez-nous cela.
-
-Matt retourna son pouce vers Croc-Blanc.
-
---Loup ou chien, c'est tout un; celui-ci a déjà été
-apprivoisé.
-
---Non!
-
---Je dis oui. N'a-t-il pas déjà porté des harnais? Regardez à
-cette place, vous y verrez la marque qu'ils ont laissée sur sa
-poitrine.
-
---Matt, vous avez raison. C'était un chien de traîneau, avant que
-Beauty-Smith eût acquis l'animal.
-
---Et je ne vois pas d'obstacle à ce qu'il le redevienne.
-
---Qu'est-ce qui vous le fait penser? demanda Scott avec vivacité.
-
-Mais, ayant considéré Croc-Blanc, il reprit un air désolé.
-
---Nous l'avons depuis deux semaines déjà et, s'il a fait des
-progrès, c'est en sauvagerie.
-
---Il faudrait que vous me laissiez agir à mon gré. Il y a une chance
-encore que nous n'avons pas courue. C'est de le lâcher pour un
-moment.
-
-Scott eut un geste d'incrédulité.
-
---Oui, je sais, reprit Matt. Vous avez essayé déjà de le détacher,
-sans seulement parvenir à vous en approcher. Mais voilà, vous
-n'aviez pas de gourdin.
-
---Alors, tentez le coup vous-même.
-
-Le conducteur de chiens prit un solide bâton et s'avança vers
-Croc-Blanc enchaîné, qui se mit aussitôt à observer le gourdin avec
-la même attention que prête un lion en cage à la cravache de son
-dompteur.
-
---Regardez-moi ses yeux, dit Matt. C'est un bon signe. Il n'est
-pas bête et se garde bien de s'élancer sur moi. Non, non, il n'est
-pas sot.
-
-Et comme l'autre main de l'homme s'approchait de son cou,
-Croc-Blanc se hérissa, gronda, mais se coucha par terre. Il fixait
-cette main du regard, sans perdre de vue celle qui tenait le gourdin
-suspendu, menaçant, au-dessus de sa tête. Matt détacha la chaîne du
-collier et revint en arrière.
-
-Croc-Blanc pouvait à peine croire qu'il était libre. Bien des mois
-s'étaient écoulés depuis qu'il appartenait à Beauty-Smith et,
-durant cette période, il n'avait jamais connu un moment de liberté.
-On le détachait seulement lorsqu'on le menait au combat et, celui-ci
-terminé, on l'enchaînait derechef.
-
-Il ne savait que faire de lui. Peut-être quelque nouvelle diablerie des
-dieux se préparait-elle à ses dépens. Il se mit à marcher lentement,
-précautionneusement, se tenant sans cesse sur ses gardes. Ce qui se
-passait là était sans précédent. À tout hasard il s'écarta des
-deux hommes qui l'observaient et se dirigea, à pas comptés, vers la
-cabane, où il entra. Rien n'arriva. Sa perplexité ne fit
-qu'augmenter. Il ressortit, fit une douzaine de pas en avant et
-regarda ses dieux, intensément.
-
---Ne va-t-il pas s'échapper? interrogea Scott.
-
-Matt eut un mouvement des épaules.
-
---C'est à risquer. C'est le seul moyen de nous renseigner.
-
---Pauvre bête! murmura Scott, avec pitié. Ce qu'elle attend,
-c'est quelque signe d'humaine bonté.
-
-Et, ce disant, il alla vers la cabane. Il y prit un morceau de viande,
-qu'il revint jeter à Croc-Blanc, lequel bondit à distance,
-soupçonneux et attentif.
-
-À ce moment, un des chiens vit la viande et se précipita sur elle.
-
---Ici, Major! cria Scott.
-
-Mais l'avertissement venait trop tard. Déjà Croc-Blanc s'était
-élancé et avait frappé. Le chien roula sur le sol. Lorsqu'il se
-releva, le sang coulait, goutte à goutte, de sa gorge et traçait sur
-la neige une traînée rouge.
-
---C'est trop de méchanceté! dit Scott. Mais la leçon est bonne.
-
-Matt s'était porté en avant pour châtier Croc-Blanc. Il y eut un
-nouveau bond, des dents brillèrent, une exclamation retentit. Puis
-Croc-Blanc, toujours grondant, se recula de plusieurs mètres, tandis
-que Matt, qui s'était arrêté, examinait sa jambe.
-
---Il a touché droit au but, annonça-t-il, en montrant la déchirure
-de son pantalon, celle du caleçon qui était dessous, et la tache de
-sang qui grandissait.
-
---Il n'y a pas d'espoir avec lui, je vous l'avais bien dit,
-prononça Scott, avec tristesse. Après toutes nos méditations à son
-sujet, la seule conclusion à laquelle nous arrivions est celle-ci...
-
-Tout en parlant, il avait, comme à regret, pris son revolver, en avait
-ouvert le barillet et s'était assuré que l'arme était chargée.
-Matt intercéda.
-
---Ce chien a vécu dans l'Enfer, Mister Scott. Nous ne pouvons
-attendre de lui qu'il se transforme instantanément en un bel ange
-blanc. Donnons-lui du temps.
-
---Pourtant, regardez Major.
-
-Matt se tourna vers le chien, qui gisait dans la neige, au milieu
-d'une flaque de sang, et se préparait à rendre son dernier soupir.
-
---La leçon est bonne, c'est vous-même qui l'avez dit, Mister
-Scott. Major a tenté de prendre sa viande à Croc-Blanc, il en est
-mort. C'était fatal. Je ne donnerais pas grand'chose d'un chien
-qui ne ferait pas respecter son droit en pareil cas.
-
---Un droit tant que vous voudrez, mais il y a une limite!
-
-Matt s'entêta:
-
---Moi aussi, j'ai mérité ce qui m'arrive. Avais-je besoin de le
-frapper? Laissons-le vivre, pour cette fois. S'il ne s'améliore
-pas, je le tuerai moi-même.
-
---Je te l'accorde, dit Scott, en mettant de côté son revolver.
-Dieu sait que je ne désire pas le tuer, ni le voir tuer! Mais il est
-indomptable. Laissons-le courir librement et voyons ce que de bons
-procédés peuvent faire de lui. Essayons cela.
-
-Scott marcha vers Croc-Blanc et commença à lui parler avec
-gentillesse.
-
---Vous vous y prenez mal, objecta Matt. Ne vous risquez pas sans un
-gourdin.
-
-Mais Scott secoua la tête, bien décidé à gagner la confiance de
-Croc-Blanc, qui demeurait soupçonneux. Quel événement se préparait?
-Il avait tué le chien du dieu, mordu le dieu qui était son compagnon.
-Un châtiment terrible ne pouvait manquer. Hérissé, montrant ses
-crocs, les yeux alertes, tout son être en éveil, il se tenait en
-garde. Le dieu n'avait pas de gourdin. Il souffrit qu'il
-s'approchât tout près de lui. La main du dieu s'avança et se mit
-à descendre sur sa tête. Il se courba et tendit ses nerfs.
-N'était-ce pas le danger qui prenait corps? Quelque trahison qui se
-préparait? Il connaissait les mains des dieux, leur puissance
-surnaturelle, leur adresse à frapper. Puis il n'avait jamais aimé
-qu'on le touchât. Il gronda, plus menaçant, tandis que la main
-continuait à descendre. Il ne désirait point mordre cependant et il
-laissa le péril inconnu s'approcher encore. Mais l'instinct de la
-conservation surgit, plus impérieux que sa volonté, et l'emporta.
-
-Weedon Scott s'était cru assez vif et adroit pour éviter, le cas
-échéant, toute morsure. Il ignorait la rapidité déconcertante avec
-laquelle, pareil au serpent qui se détend, frappait Croc-Blanc. Il
-poussa un cri, en sentant qu'il était atteint, et prit sa main
-blessée dans son autre main.
-
-Matt était entré dans la cabane et en sortait avec un fusil.
-
---Ici, Matt! cria Scott. Que prétendez-vous?
-
---Je vous ai fait une promesse, tout à l'heure répondit Matt,
-froidement. Je vais la tenir. J'ai dit que je le tuerais moi-même, à
-son prochain méfait.
-
---Non, ne le tuez pas.
-
---Je le tuerai, ne vous déplaise! Regardez plutôt...
-
-C'était maintenant au tour de Scott de plaider pour Croc-Blanc.
-Comment aurait-il pu s'amender en aussi peu de temps? On ne pouvait
-déjà jeter le manche après la cognée. C'est lui Scott, qui
-s'était montré imprudent. Il était seul coupable.
-
-Croc-Blanc, durant ce colloque, demeurait hérissé et agressif,
-décidé toujours à lutter contre le châtiment de plus en plus
-terrible qu'il avait conscience d'avoir encouru. Sans doute un
-traitement qui serait l'égal de celui que lui avait, un jour,
-infligé Beauty-Smith se préparait. Ce n'était plus toutefois vers
-Scott, mais vers Matt qu'il menaçait.
-
---Si je vous écoute, dit Matt, c'est moi qui vais être dévoré.
-
---Pas du tout, c'est à votre fusil, non à vous, qu'il en veut.
-Voyez comme il est intelligent! Il sait, comme vous et moi, ce qu'est
-une arme à feu. Baissez votre fusil!
-
-Matt obéit.
-
---Étonnant, en effet, s'exclama-t-il. Maintenant il ne dit plus
-rien. Cela vaut la peine de renouveler l'expérience.
-
-Matt reprit son fusil, qu'il avait déposé contre la cabane, et
-Croc-Blanc de se remettre aussitôt à gronder. Matt reposa le fusil,
-fit mine de s'en éloigner, et les lèvres de Croc-Blanc redescendirent
-sur ses dents.
-
---Maintenant, dit Scott, faites jouer votre arme.
-
-Matt revint vers le fusil, le prit et le porta lentement à son épaule.
-Le grondement et l'agitation recommencèrent, pour arriver à leur
-paroxysme lorsque le canon du fusil se mit à descendre et que
-Croc-Blanc vit qu'on le couchait en joue. À l'instant même où
-l'arme fut à son niveau, il fit un bond de côté et s'enfuit dans
-la cabane. Matt arrêta là l'expérience. Abandonnant son fusil, il
-se tourna vers son patron et dit avec solennité:
-
---Je suis de votre avis, Mister Scott. Ce chien est trop intelligent
-pour être tué.
-
-
-[Note 38: «Montagne de la Peau-d'Élan». (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XX
-
-LE MAÎTRE D'AMOUR
-
-
-Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que Croc-Blanc avait
-été libéré. La main qui lui avait rendu sa liberté était
-maintenant enveloppée d'un bandage, cachée par un pansement et
-soutenue par une écharpe, afin d'arrêter le sang.
-
-Comme Scott s'approchait de lui, il fit entendre son grondement, qui
-signifiait qu'il ne voulait pas se soumettre au châtiment mérité.
-Car cette idée ne l'avait pas abandonné depuis la veille. Déjà,
-dans le passé, il avait subi des châtiments retardés. Or, il avait
-commis un sacrilège qualifié, en enfonçant ses dents dans la chair
-sacrée d'un dieu, d'un dieu à peau blanche, supérieur aux autres!
-Il était dans l'ordre des choses et dans la coutume des dieux que
-cet acte fût terriblement payé.
-
-Le dieu, s'étant avancé, s'assit à quelques pas de lui. Rien de
-dangereux en cela. Quand les dieux punissent, ils sont toujours debout.
-D'ailleurs, le dieu n'avait ni gourdin, ni fouet, ni arme à feu.
-Lui-même, en outre, était libre. Point de chaîne, ni de bâton, pour
-le retenir. Il lui était loisible de, s'échapper et de se mettre en
-sûreté, s'il y avait lieu.
-
-Le dieu était resté tranquille et n'ayant esquissé aucun mouvement,
-le grondement commencé reflua dans la gorge de Croc-Blanc et expira.
-Alors le dieu parla. Le poil se dressa sur le cou de Croc-Blanc, et le
-grondement se précipita en avant. Mais le dieu continua à ne faire
-aucun geste hostile et à parler paisiblement. Il parlait sans arrêt,
-avec douceur et sans hâte. Jamais nul n'avait parlé ainsi à
-Croc-Blanc, avec autant de charme dans la voix, et il sentit quelque
-chose, il ne savait quoi, remuer en lui. En dépit des préventions de
-son instinct, une certaine confiance le poussa vers ce dieu; il lui
-sembla qu'il était en sécurité en sa compagnie.
-
-Au bout d'un long moment, le dieu se leva et entra dans la cabane.
-Lorsqu'il en sortit, Croc-Blanc l'examina minutieusement et la
-crainte lui revint. Mais le dieu n'avait encore ni arme, ni gourdin;
-il ne cachait rien derrière son dos, de sa main blessée, et, dans son
-autre main, il tenait un petit morceau de viande.
-
-Le dieu était revenu s'asseoir à la même place que tout à
-l'heure. Croc-Blanc dressa ses oreilles et regarda avec soupçon,
-alternativement, le dieu et la viande, prêt à bondir au loin, à la
-moindre alerte. Mais le châtiment était retardé. Le dieu se
-contentait de lui tendre, proche du museau, le morceau de viande, qui ne
-semblait dissimuler rien de dangereux. Les dieux, cependant, ont tous
-les pouvoirs et une trahison, savamment machinée, pouvait se cacher
-derrière cette viande, inoffensive en apparence. Malgré les gestes
-aimables avec lesquels elle lui était offerte, il était plus sage de
-n'y pas toucher. L'expérience du passé avait prouvé, surtout avec
-les femmes des Indiens, que viande et châtiment se mêlaient souvent,
-d'une façon déplorable.
-
-Le dieu finit par jeter la viande dans la neige, aux pieds de
-Croc-Blanc, qui la flaira avec attention, sans la regarder. Les yeux
-étaient toujours pour le dieu. Rien n'arriva encore. Le dieu lui
-offrit un second morceau. Il refusa à nouveau de le prendre et, de
-nouveau, le dieu le lui jeta. Ceci fut répété un grand nombre de
-fois. Mais un moment arriva où le dieu refusa de jeter le morceau. Il
-le garda dans sa main et, fermement, le lui présenta.
-
-La viande était bonne, et Croc-Blanc avait faim. Pas à pas, avec
-d'infinies précautions, il s'approcha. Puis il se décida. Sans
-quitter le dieu du regard, les oreilles couchées, le poil
-involontairement dressé en crête sur son cou, un sourd grondement
-roulant dans son gosier, afin d'avertir qu'il se tenait sur ses
-gardes et ne prétendait pas être joué, il allongea la tête et prit
-le morceau, le mangea. Rien n'arriva. Morceau par morceau, il mangea
-toute la viande et, toujours, rien n'arrivait. Le châtiment était
-encore différé.
-
-Croc-Blanc lécha ses babines et attendit. Le dieu s'avança et parla
-à nouveau, avec bonté. Puis il étendit la main. La voix inspirait la
-confiance, mais la main inspirait la crainte. Croc-Blanc se sentait
-tiraillé violemment par deux impulsions opposées. Il se décida pour
-un compromis, grondant et couchant ses oreilles, mais ne mordant pas. La
-main continua à descendre, jusqu'à toucher l'extrémité de ses
-poils, tout hérissés. Il recula et elle le suivit, pressant davantage
-contre lui. Il frissonnait et voulait se soumettre, mais il ne pouvait
-oublier en un jour tout ce que les dieux lui avaient fait souffrir. Puis
-la main s'éleva et redescendit alternativement, en une caresse. Il
-suivit ses mouvements, en se taisant et en grondant tour à tour, car
-les véritables intentions du dieu n'apparaissaient pas nettement
-encore. La caresse se fit plus douce; elle frotta la base des oreilles
-et le plaisir éprouvé s'en accrut.
-
-Matt, à ce moment, sortit de la cabane, tenant une casserole d'eau
-grasse qu'il venait vider au-dehors.
-
---J'en suis éplapourdi! s'écria-t-il en apercevant Scott.
-
-Et, comme celui-ci continuait à caresser Croc-Blanc:
-
---Vous êtes peut-être un ingénieur très expert. Mais vous avez
-manqué votre vocation, qui était, encore petit garçon, de vous
-engager dans un cirque, comme dompteur de bêtes!
-
-En entendant Matt, Croc-Blanc s'était aussitôt reculé. Il grondait
-vers lui, mais non plus vers Scott, qui le rejoignit, remit sa main sur
-la tête de l'animal et le caressa comme avant.
-
-C'était le commencement de la fin, de la fin, pour Croc-Blanc, de son
-ancienne vie et du règne de la haine. Une autre existence, immensément
-belle, était pour lui à son aurore. Il faudrait sans doute, de la part
-de Weedon Scott, beaucoup de soins et de patience pour la réaliser. Car
-Croc-Blanc n'était plus le louveteau, issu du Wild sauvage, qui
-s'était donné Castor-Gris pour seigneur, et dont l'argile était
-prête à prendre la forme qu'on lui destinerait. Il avait été
-formé et durci dans la haine; il était devenu un être de fer, de
-prudence et de ruse. Il lui fallait maintenant refluer tout entier, sous
-la pression d'une puissance nouvelle, qui était l'Amour. Weedon
-Scott s'était donné pour tâche de réhabiliter Croc-Blanc, ou
-plutôt de réhabiliter l'humanité du tort qu'elle lui avait fait.
-C'était pour Scott une affaire de conscience. La dette de l'homme
-envers l'animal devait être payée.
-
-Tout d'abord Croc-Blanc ne vit en son nouveau dieu qu'un dieu
-préférable à Beauty-Smith. C'est pourquoi, une fois détaché, il
-resta. Et, pour prouver sa fidélité, il se fit de lui-même le gardien
-du bien de son maître. Tandis que les chiens du traîneau dormaient, il
-veillait et rôdait autour de la maison. Le premier visiteur nocturne
-qui se présenta pour voir Scott dut livrer combat à Croc-Blanc, avec
-un gourdin, jusqu'à ce que Scott vînt le secourir. Bientôt
-Croc-Blanc apprit à juger les gens. L'homme qui venait droit et ferme
-vers la porte de la maison, on pouvait le laisser passer, tout en le
-surveillant jusqu'au moment où, la porte s'étant ouverte, il avait
-reçu le salut du maître. Mais l'homme qui se présentait sans faire
-de bruit, avec une démarche oblique et hésitante, regardant avec
-précaution et semblant chercher le secret, celui-là ne valait rien. Il
-n'avait qu'une chose à faire, s'enfuir en vitesse et sans
-demander son reste.
-
-Scott continuait, chaque jour, à choyer et à caresser Croc-Blanc, qui
-prit goût, de plus en plus, à ses caresses. Quand la main le touchait,
-il grondait toujours, mais c'était l'unique son que put émettre
-son gosier, la seule note que sa gorge eût appris à proférer. Il eût
-voulu l'adoucir, mais il n'y parvenait pas. Et pourtant, dans ce
-grondement, l'oreille attentive de Scott arrivait à discerner comme
-un ronron. Lorsque son dieu était près de lui, Croc-Blanc ressentait
-une joie ardente; si le dieu s'éloignait, l'inquiétude lui
-revenait, un vide s'ouvrait en lui et l'oppressait comme un néant.
-Dans le passé, il avait eu pour but unique son propre bien-être et
-l'absence de toute peine. Il en allait, maintenant, différemment.
-Dès le lever du jour, au lieu de rester couché dans le coin bien chaud
-et bien abrité, où il avait passé la nuit, il s'en venait attendre,
-sur le seuil glacé de la cabane, durant des heures entières, le
-bonheur de voir la face de son dieu, d'être amicalement touché par
-ses doigts et de recevoir une affectueuse parole. Sa propre incommodité
-ne comptait plus. La viande, la viande même, passait au second plan, et
-il abandonnait son repas commencé, afin d'accompagner son maître,
-s'il le voyait partir pour la ville.
-
-C'était un vrai dieu, un dieu d'amour, qu'il avait rencontré et
-il s'épanouissait à ses chauds rayons. Adoration silencieuse et sans
-expansion extérieure. Car il avait été trop longtemps malheureux et
-sans joie, pour savoir exprimer sa joie; trop longtemps il avait vécu
-replié sur lui-même, pour pouvoir s'épandre. Parfois, quand son
-dieu le regardait et lui parlait, une sorte d'angoisse semblait
-l'étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce
-qu'il sentait.
-
-Il ne tarda pas à comprendre qu'il devait laisser en repos les chiens
-de son maître. Après leur avoir fait reconnaître sa maîtrise sur eux
-et sa supériorité d'ancien chef de file, il ne les troubla plus.
-Mais ils devaient s'effacer devant lui, quand il passait, et lui
-obéir en tout ce qu'il exigeait. Pareillement, il tolérait Matt,
-comme étant une propriété de son maître. C'était Matt qui, le
-plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que
-cette nourriture lui venait de son maître. Ce fut Matt aussi qui tenta
-le premier de lui mettre des harnais et de l'atteler au traîneau, en
-compagnie des autres chiens. Matt n'y réussit pas. Il ne se soumit
-qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta,
-par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail, qui était la
-volonté de son maître. Il ne fut satisfait, toutefois, qu'après
-avoir repris, en dépit de Matt qui ignorait ses capacités, son ancien
-rôle de chef de file.
-
---S'il m'est permis, dit Matt un jour, d'expectorer ce qui est
-en moi, je mets en fait, Mister Scott, que vous fûtes bien inspiré en
-payant pour ce chien le prix que vous en avez donné. Vous avez
-proprement roulé Beauty-Smith, abstraction faite des coups de poing
-dont vous l'avez gratifié.
-
-Pour toute réponse, Weedon Scott fit briller dans ses yeux gris un
-éclair de l'ancienne colère et murmura, à part lui: «La brute!»
-
-Au printemps suivant, Croc-Blanc eut une grande émotion. Le maître
-d'amour disparut. Divers emballages et paquetages avaient précédé
-son départ. Mais Croc-Blanc ignorait ce que signifiaient ces choses et
-ne s'en rendit compte que par la suite.
-
-Cette nuit-là, vainement, sur le seuil de la cabane, il attendit le
-retour du maître. À minuit, le vent glacial qui soufflait le
-contraignit à chercher en arrière un abri; il sommeilla quelque peu.
-Mais, vers deux heures du matin, son anxiété le reprit. Il revint
-s'étendre sur le seuil glacé, les oreilles tendues, à l'écoute
-du pas familier. Le matin, la porte s'ouvrit et Matt sortit. Il le
-regarda pensivement.
-
-Matt n'avait aucun moyen d'expliquer à l'animal ce que celui-ci
-désirait connaître. Les jours s'écoulaient et le maître ne
-revenait pas. Croc-Blanc, qui jusque-là n'avait jamais eu de maladie,
-tomba malade, tellement malade que Matt dut le traîner à
-l'intérieur de la cabane. Puis, dans la prochaine lettre qu'il
-écrivit à Scott, il ajouta un post-scriptum à ce sujet.
-
-Weedon Scott se trouvait à _Circle City_[39] lorsqu'il lut: «Ce
-damné loup ne veut plus travailler; il ne prétend pas manger. Je ne
-sais que faire de lui. Il voudrait connaître ce que vous êtes devenu
-et je ne sais comment le lui dire. Je crois qu'il est en train de
-mourir.»
-
-Les renseignements étaient exacts. Croc-Blanc, s'il lui arrivait de
-sortir, se laissait rosser, à tour de rôle, par tous les chiens de
-l'attelage. Dans la cabane, il gisait sur le plancher, près du
-poêle, sans accepter de nourriture. Que Matt lui parlât gentiment ou
-jurât après lui, c'était tout un. Il se contentait de tourner vers
-l'homme ses tristes yeux, puis laissait retomber sa tête sur ses
-pattes de devant et ne bougeait plus.
-
-Alors une nuit vint où Matt, qui lisait à mi-voix, en faisant remuer
-ses lèvres, tressaillit. Croc-Blanc avait sourdement gémi, puis
-s'était dressé, les oreilles levées vers la porte, et écoutait
-intensément. Un moment après, un bruit de pas se fit entendre et, la
-porte s'étant ouverte, Weedon Scott entra. Les deux hommes se
-serrèrent la main. Puis Scott regarda autour de lui.
-
---Où est le loup? demanda-t-il.
-
-Il découvrit Croc-Blanc, qui s'était à nouveau étendu près du
-poêle et qui n'avait pas bondi vers lui, comme eût fait un chien
-ordinaire.
-
---Sainte fumée! s'exclama Matt, regardez s'il remue la queue.
-Ça n'arrête pas.
-
-Weedon Scott appela Croc-Blanc, qui vint aussitôt, sans exubérance.
-Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une
-lumière. Scott s'accroupit sur ses talons, bien en face de lui, et
-commença à lui caresser savamment la base des oreilles, le cou, les
-épaules, toute l'épine dorsale. Croc-Blanc reprit son grondement
-doux; puis, portant subitement sa tête en avant, il alla l'enfouir
-entre le bras et les côtes de son maître, cachant son bonheur et se
-dodelinant.
-
-Avec le retour du maître aimé, Croc-Blanc se rétablit rapidement. Il
-ne sortit pas de la cabane durant deux nuits et un jour. Quand il
-reparut dehors, les autres chiens, qui avaient oublié sa force
-naturelle, ne se souvenant que de sa faiblesse dernière, se jetèrent
-sur lui. Leur déroute ne se fit pas attendre. Ils s'enfuirent en
-hurlant et ne revinrent que le soir, un à un, humbles et rampants, pour
-témoigner de leur soumission.
-
-Assez longtemps après, Scott et Matt étaient, une nuit, assis l'un en
-face de l'autre, s'adonnait à une partie de cartes, préliminaire
-habituel du coucher. Ils entendirent au dehors un grand cri et des
-grondements sauvages.
-
---Le loup, dit Matt, est après quelqu'un!
-
-Les durant deux hommes prirent la lampe et s'élancèrent. Ils
-trouvèrent un autre homme étendu sur le dos, dans la neige. Ses bras
-étaient repliés l'un sur l'autre, et il s'en servait pour
-protéger sa face et sa gorge. Le besoin s'en faisait sentir, car
-Croc-Blanc était dans une rage folle, combattant méchamment et
-poussant son attaque aux endroits les plus vulnérables. De l'épaule
-au poignet, les manches étaient lacérées et la chemise de flanelle
-bleue n'était plus qu'un haillon. Les bras eux-mêmes étaient
-horriblement déchirés et le sang en coulait à flots.
-
-Weedon Scott saisit Croc-Blanc par le cou et l'entraîna, se
-débattant comme un diable. Pendant ce temps, Matt aidait l'homme à
-se relever. Celui-ci, en abaissant ses bras, découvrit la bestiale
-figure de Beauty-Smith. Matt recula, comme s'il avait touché un
-charbon ardent. Beauty-Smith clignota des yeux à la lumière de la
-lampe, regarda autour de lui et, en apercevant Croc-Blanc que Scott
-tentait d'apaiser, donna de nouveaux signes de terreur.
-
-Matt, au même moment, remarqua deux objets tombés dans la neige. Il
-les examina et reconnut une chaîne d'acier et un fort gourdin. Il les
-montra à Weedon Scott qui secoua la tête, sans rien dire. Puis il posa
-sa main sur l'épaule de Beauty-Smith, tout tremblant, et le fit
-pirouetter sur lui même.
-
-Pas un mot ne fut échangé.
-
-Quand le dieu de haine fut parti, le dieu d'amour caressa Croc-Blanc
-et lui parla.
-
---On a essayé de vous voler, hein? Et vous n'avez pas voulu. Bien,
-bien; il s'était trompé, n'est-ce pas?
-
---Il a dû croire, à l'accueil qu'il a reçu, qu'une légion de
-démons l'assaillait! ricana Matt.
-
-Croc-Blanc, encore agité et le poil hérissé, grondait toujours. Puis,
-lentement, ses poils retombèrent et un doux ronron se mit à ronfler
-dans sa gorge.
-
-
-[Note 39: Ou Cercle Cité, la «Ville de Cercle Arctique». (_Note des
-Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XXI
-
-LE LONG VOYAGE
-
-
-C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût,
-qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le
-savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau.
-
---Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis
-qu'il soupait avec Scott.
-
-Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte,
-douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la
-plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était
-pas encore envolé.
-
---Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt.
-
---Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit
-Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait
-une arrière-pensée différente de ses paroles.
-
---C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup
-en Californie?
-
---Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large,
-poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me
-ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne
-mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter.
-
---C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt.
-
-Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement
-interrogateur lui succéda encore.
-
---Il est incontestable, reprit Matt, qu'il a des pensées que nous
-ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse.
-
---Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement.
-
-Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le
-dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers
-objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible
-de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour
-Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et,
-comme la première, il l'abandonnerait derrière lui.
-
-Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups.
-Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le
-Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu,
-quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la
-veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait
-son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur.
-
-Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit.
-
---Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière
-sa cloison.
-
-Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua:
-
---Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné
-que maintenant il ne meure pour de bon.
-
---Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une
-femme!
-
-Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son
-maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher.
-Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la
-valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et
-ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent
-les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de
-Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures.
-
-Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et,
-appelant Croc-Blanc, le fit entrer.
-
---Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de
-l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne
-pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement
-d'adieu. Ce sera le dernier.
-
-Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux
-du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott.
-
---Hé! Il siffle! cria Matt.
-
-Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat.
-
---Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de
-devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de
-derrière.
-
-Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé
-bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs
-reniflements.
-
---Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils
-descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez
-savoir comment il se conduit.
-
---Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci...
-
-Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les
-chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa
-désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées;
-puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à
-s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives.
-
-L'_Aurora_ était le premier bateau de l'année qui quittait le
-Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en
-retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable
-détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été
-enragés à venir.
-
-Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se
-préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette
-étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à
-deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur
-le pont, Croc-Blanc attendait.
-
-Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils
-avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses
-oreilles, mais toujours immobile.
-
---Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt.
-
-Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt
-courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe,
-tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se
-laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte
-obéissance.
-
-Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des
-coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa
-sa main sous le ventre de l'animal.
-
---Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout
-balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres.
-
-Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante
-sirène de l'_Aurora_ annonçait le départ. Des hommes se mettaient en
-mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate,
-s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc.
-
---Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir.
-Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec
-moi, voyez.
-
---Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là...
-
---Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à
-vous, sur lui.
-
-Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta.
-
---Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins,
-quand viendront les chaleurs.
-
-L'échelle enlevée, l'_Aurora_ se balança et s'éloigna du rivage.
-Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers
-Croc-Blanc:
-
---Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez...
-
-
-
-
-XXII
-
-LA TERRE DU SUD
-
-
-Croc-Blanc reprit terre à San-Francisco. Il fut stupéfait. Toujours il
-avait associé volonté d'agir et puissance d'agir. Et jamais les
-hommes blancs ne lui avaient paru des dieux aussi merveilleux que depuis
-qu'il trottait sur le lisse pavé de la grande ville. Les cabanes,
-faites de bûches de bois, qu'il avait connues, faisaient place à de
-grands bâtiments, hauts comme des tours. Les rues étaient pleines de
-périls inconnus: camions, voitures, automobiles. De grands et forts
-chevaux traînaient d'énormes chariots. Sous des câbles monstrueux,
-tendus en l'air, des cars électriques filaient rapidement et
-cliquetaient, à travers le brouillard, hurlant leur instante menace,
-comme font les lynx, dans les forêts du Nord.
-
-Toutes ces choses étaient autant de manifestations de puissance. À
-travers elles, derrière elles, l'homme contrôlait et gouvernait.
-C'était colossal et terrifiant. Croc-Blanc eut peur, comme jadis,
-lorsque arrivant du Wild au camp de Castor-Gris, quand il était petit,
-il avait senti sa faiblesse devant les premiers ouvrages des dieux. Et
-quelle innombrable quantité de dieux il voyait maintenant! Leur foule
-affairée lui donnait le vertige. Le tonnerre des rues l'assourdissait
-et leur incessant mouvement, torrentueux et sans fin, le bouleversait.
-Jamais autant il n'avait senti sa dépendance du dieu d'amour. Il le
-suivait, collé sur ses talons, quoi qu'il dût advenir.
-
-Une nouvelle épreuve l'attendait qui, longtemps par la suite, demeura
-comme un cauchemar dans son cerveau et dans ses rêves. Après qu'ils
-eurent, tous deux, traversé la ville, ils arrivèrent dans une gare
-pleine de wagons où Croc-Blanc fut abandonné par son maître (il le
-crut du moins) et enchaîné dans un fourgon, au milieu d'un
-amoncellement de malles et de valises. Là commandait un dieu trapu et
-herculéen, qui faisait grand bruit et, en compagnie d'autres dieux,
-traînait, poussait, portait les colis, qu'il recevait ou débarquait.
-Croc-Blanc, dans cet _inferno_, ne reprit ses esprits qu'en
-reconnaissant, près de lui, les sacs de toile qui enfermaient les
-effets de son maître. Alors il se mit à monter la garde sur ces
-paquets.
-
-Au bout d'une heure, Weedon Scott apparut.
-
---Il était temps que vous veniez; grogna le dieu du fourgon. Votre
-chien ne prétend pas me laisser mettre un doigt sur vos colis.
-
-Croc-Blanc fut emmené hors du fourgon. Il fut très étonné. La cité
-fantastique avait disparu. On l'avait enfermé dans une chambre qui
-était semblable à celle d'une maison et, à ce moment, la cité
-était autour de lui. Depuis, la cité s'était éclipsée. Sa rumeur
-ne bruissait plus à ses oreilles. Mais une souriante campagne,
-l'entourait, baignée de paix, de silence et de soleil. Il
-s'ébahit, durant un bon moment, de la transformation. Puis il accepta
-le fait comme une manifestation de plus du pouvoir, souvent
-incompréhensible, de ses dieux. Cela ne regardait qu'eux.
-
-Une voiture attendait. Un homme et une femme s'approchèrent. Puis les
-bras de la femme se levèrent et entourèrent vivement le cou du
-maître. C'était là un acte hostile, Croc-Blanc se mit à gronder
-avec rage.
-
---_All right!_ mère, dit Scott, s'écartant aussitôt et empoignant
-l'animal. Il a cru que vous me vouliez du mal et c'est une chose
-qu'il ne peut supporter.
-
---Je ne pourrai donc vous embrasser, mon fils, qu'en l'absence de
-votre chien! dit-elle en riant, quoiqu'elle fût encore pâle et
-défaite de la frayeur qu'elle avait éprouvée.
-
---Nous lui apprendrons bientôt à se mieux comporter.
-
-Et comme Croc-Blanc, l'œil fixe, continuait à gronder:
-
---Couché, Sir! Couché!
-
-L'animal obéit, à contrecœur.
-
---Maintenant, mère!
-
-Scott ouvrit ses bras, sans quitter du regard Croc-Blanc, toujours
-hérissé et qui fit mine de se redresser.
-
---À bas! À bas! répéta Scott.
-
-Croc-Blanc se laissa retomber. Il surveilla des yeux, avec anxiété, la
-répétition de l'acte hostile. Aucun mal n'en résulta, pas plus
-que de l'embrassade, qui se produisit ensuite, du dieu inconnu.
-
-Alors les sacs furent chargés sur la voiture, où montèrent le dieu
-d'amour et les dieux étrangers. Croc-Blanc suivit en trottant,
-vigilant et hérissé, signifiant ainsi aux chevaux qu'il veillait sur
-le maître emporté par eux, si rapidement, sur le sol.
-
-Un quart d'heure après, la voiture franchissait un portail de pierre
-et s'engageait sur une belle avenue, bordée de noyers qui la
-recouvraient de leurs arceaux. À droite et à gauche, s'étendaient
-de vastes et vertes pelouses, semées de grands chênes, aux puissantes
-ramures. Au delà, en un pittoresque contraste, des prairies aux foins
-mûrs, dorés et roussis par le soleil. Des collines brunes, couronnées
-de hauts pâturages, fermaient l'horizon. À l'extrémité de
-l'avenue s'élevait, à flanc de coteau, une maison aux nombreuses
-fenêtres et au porche profond.
-
-D'admirer tout ce beau paysage Croc-Blanc n'eut point le loisir, car
-la voiture avait à peine pénétré dans le domaine qu'un gros chien
-de berger, au museau pointu et aux yeux brillants, l'assaillait, fort
-irrité et à bon droit, contre l'intrus.
-
-Le chien, se jetant entre lui et le maître, se mit en devoir de le
-chasser. Croc-Blanc, hérissant son poil, s'élançait déjà pour sa
-mortelle et silencieuse riposte, lorsqu'il s'arrêta brusquement,
-les pattes raides, troublé et se refusant au contact. Le chien était
-une femelle, et la loi de sa race interdisait à Croc-Blanc de
-l'attaquer. L'instinct du loup reparaissait et son devoir était de
-lui obéir. Mais il n'en était pas de même de la part du chien de
-berger. Son instinct, à lui, était la haine ardente du Wild.
-Croc-Blanc était un loup, le maraudeur héréditaire qui faisait sa
-proie des troupeaux et qu'il convenait, depuis des générations, de
-combattre.
-
-Tandis que Croc-Blanc retenait son élan, la chienne bondit sur lui et
-enfonça ses crocs dans son épaule. Il gronda involontairement, et ce
-fut tout. Il se détourna et tenta seulement de l'éviter. Mais la
-chienne s'acharnait et, le poursuivant, de-ci de-là, ne lui laissait
-aucun répit.
-
---Ici, Collie! appela l'homme étranger qui était dans la voiture.
-
-Weedon Scott se mit à rire.
-
---Père, ne vous inquiétez pas. Il fait son éducation. Mieux vaut
-qu'il commence dès à présent.
-
-La voiture continuait à rouler et toujours Collie bloquait la route à
-Croc-Blanc, refusant, malgré ses ruses et ses détours, de le laisser
-passer. Le maître aimé allait disparaître. Alors, désespéré,
-Croc-Blanc, se souvenant d'un de ses vieux modes de combat, donna à
-son adversaire une violente poussée de l'épaule. En une seconde; la
-chienne fut culbutée et, tandis qu'elle poussait des cris perçants,
-Croc-Blanc détalait pour rejoindre la voiture qu'il trouva arrêtée
-au seuil de la maison.
-
-Là, il subit une nouvelle attaque. Un chien de chasse bondit sur lui de
-côté, sans qu'il le vît, et si impétueusement qu'il ne put
-résister au choc et roula par terre, sens dessus dessous. Aussitôt
-relevé, il bondit à son tour, en proie à une rage folle, et c'en
-était fait du chien si Collie, remise sur ses pattes, ne fût revenue,
-de plus en plus furieuse contre le brigand du Wild. Elle fonça, à
-angle droit, sur Croc-Blanc qui, pour la seconde fois, fut renversé sur
-le sol.
-
-À ce moment Weedon Scott intervint. Il se saisit de Croc-Blanc, tandis
-que son père appelait les chiens.
-
---Voilà, dit Scott, une chaude réception pour un pauvre loup de
-l'Arctique. Il est connu pour n'avoir été jeté bas qu'une seule
-fois dans sa vie, et il vient de l'être ici, deux fois, en trente
-secondes.
-
-D'autres dieux étrangers étaient sortis de la maison. Un certain
-nombre d'entre eux restèrent à distance respectueuse. Mais deux
-femmes recommencèrent l'acte hostile de se suspendre au cou du
-maître. Croc-Blanc cependant toléra cet acte, aucun mal ne semblant,
-décidément, en provenir et les bruits que les femmes-dieux faisaient
-avec leur bouche ne paraissant pas menaçants. Tous les dieux présents
-se mirent ensuite en frais de gentillesses envers lui. Mais il les
-avertit, avec un grondement, de se montrer prudents, et le maître fit
-de même avec sa bouche, tout en le tapotant amicalement sur la tête.
-
-Les dieux montèrent ensuite l'escalier du perron, afin d'entrer
-dans la maison. Une des femmes-dieux avait passé ses bras autour du cou
-de Collie et la calmait avec des caresses. Mais Collie demeurait
-grinçante et surexcitée, comme outragée par la présence tolérée de
-ce loup, et persuadée intérieurement que les dieux étaient dans leur
-tort. Dick, le chien, avait été se coucher en haut de l'escalier et,
-lorsque passa Croc-Blanc, collé aux talons de son maître, il gronda
-vers lui.
-
---Vous, venez, loup! dit Scott. C'est vous qui allez entrer.
-
-Croc-Blanc entra, les pattes raides, la queue droite et fière, sans
-perdre Dick des yeux, afin de se garer d'une attaque de flanc, prêt
-aussi à faire face à tout danger qui pourrait fondre de l'intérieur
-de la maison. Rien de redoutable ne se produisit. Puis il examina tout,
-autour de lui, et cela fait, se coucha, avec un grognement de
-satisfaction, aux pieds de son maître. Mais il demeura l'oreille aux
-aguets. Qui sait quels périls l'épiaient peut-être, sous ce grand
-toit de la maison, qui pesait sur sa tête comme le plafond d'une
-trappe?
-
-
-
-
-XXIII
-
-LE DOMAINE DU DIEU
-
-
-Non seulement Croc-Blanc était capable, par sa nature, de s'adapter
-aux gens et aux choses, mais il raisonnait et comprenait la nécessité
-de cette adaptation. Ici, à _Sierra-Vista_ (c'était le nom du domaine
-du juge Scott, père de Weedon Scott), il se sentit rapidement chez lui.
-
-Dick, après quelques bouderies et formalités, s'était résigné à
-accepter la présence du loup, imposée par ses maîtres. Même il
-n'aurait pas mieux demandé que de devenir son ami. Mais Croc-Blanc ne
-se souciait pas d'aucune amitié de ses semblables. Il avait toujours
-vécu hors de son espèce et désirait y demeurer. Les avances de Dick
-n'eurent point de succès, et il les repoussa. Le bon chien renonça
-à son idée et ne prit pas garde à Croc-Blanc, désormais, plus que
-celui-ci ne prenait garde à lui.
-
-Il n'en fut pas de même avec Collie. Si elle tolérait Croc-Blanc,
-qui était sous la protection des dieux, elle ne pouvait se résigner à
-le laisser en paix. Trop de loups avaient ravagé les troupeaux et
-combattu contre ses ancêtres pour qu'elle le pût ainsi oublier.
-Prenant avantage de son sexe, elle ne perdait aucune occasion de le
-maltraiter, de ses dents pointues. Croc-Blanc tendait patiemment la
-fourrure protectrice de son épaule, puis reprenait sa marche, calme et
-digne. Si elle mordait trop fort, il courait en cercle, en détournant
-la tête, irrité, mais impassible. Il finit par prendre l'habitude,
-quand il la voyait venir, de se lever et de s'en aller, en lui cédant
-aussitôt la place.
-
-Croc-Blanc, dans sa vie nouvelle, avait beaucoup à apprendre. Tout
-était, ici, beaucoup plus compliqué que sur la Terre du Nord. De même
-que Castor-Gris, le maître avait une famille, qui partageait sa
-nourriture, son feu, ses couvertures, et qui devait être respectée
-comme lui-même. Et elle était bien plus nombreuse que celle de
-l'Indien. Il y avait d'abord, avec sa femme, le juge Scott, père de
-Weedon. Puis les deux sœurs de celui-ci, Beth et Mary; puis sa femme
-Alice, et encore ses enfants, Weedon et Maud, un garçon de quatre ans
-et une fille de six. Croc-Blanc, sans pouvoir comprendre quels liens de
-parenté unissaient au dieu d'amour tout ce monde, consentit à se
-laisser caresser par chacun. Il apprit aussi à jouer avec les enfants
-qu'il voyait être particulièrement chers au maître, et oublia en
-leur faveur toutes les méchancetés et toutes les tyrannies qu'il
-avait subies de la part des enfants indiens. Il supportait, avec
-conscience, toutes leurs folies et, s'ils l'ennuyaient trop, il
-s'écartait d'eux avec dignité. Il finit même par les aimer. Mais
-personne ne put jamais tirer de lui le moindre ronronnement. Le ronron
-était pour le maître seul.
-
-Quant aux domestiques, un traitement différent devait leur être
-appliqué. Croc-Blanc les tolérait, comme étant une propriété de son
-maître; ils cuisinaient et lavaient les plats, et accomplissaient
-diverses autres besognes, juste comme Matt faisait là-bas, au Klondike.
-Il n'avait pas à se laisser caresser par eux et ne leur devait aucune
-affection.
-
-Le domaine du dieu, qui s'étendait hors de la maison, était vaste,
-mais non sans limites. Au-delà des dernières palissades qui
-l'entouraient, étaient les domaines particuliers d'autres dieux.
-Sur la Terre du Nord, le seul animal domestique était le chien.
-Beaucoup d'autres animaux vivaient dans le Wild, et ces animaux
-appartenaient de droit aux chiens, lorsque ceux-ci pouvaient les
-maîtriser. Durant toute sa vie, Croc-Blanc avait dévoré les choses
-vivantes qu'il rencontrait. Il n'entrait pas dans sa tête que, sur
-la Terre du Sud, il dût en être autrement. Vagabondant autour de la
-maison, au lever du soleil, il tomba sur un poulet qui s'était
-échappé de la basse-cour. Il fut sur lui dans un instant. Le poulet
-poussa un piaulement effaré et fut dévoré. Nourri de bon grain, il
-était gras et tendre, et Croc-Blanc, se pourléchant les lèvres,
-décida qu'un tel plat était tout à fait délectable.
-
-Plus avant dans la journée, il eut la chance de rencontrer un autre
-poulet, qui se promenait près de l'écurie. Un des grooms[40] courut
-au secours de la volaille. Ignorant du danger qu'il courait, il prit
-pour toute arme un léger fouet de voiture. Au premier coup, Croc-Blanc,
-qu'un gourdin aurait peut-être fait reculer, laissa le poulet pour
-l'homme. Tandis que le fouet le cinglait à nouveau, il sauta
-silencieusement à la gorge du groom, qui tomba à la renverse en criant:
-«Mon Dieu!», puis lâcha son fouet pour se couvrir la gorge avec
-ses bras. Les avant-bras saignants et lacérés jusqu'à l'os, il se
-releva et tenta de gagner l'écurie. L'opération eût été
-malaisée si Collie n'eût fait, à ce moment, son entrée en scène.
-Elle s'élança, furibonde, sur Croc-Blanc. C'était bien elle qui
-avait raison; les faits le prouvaient et justifiaient ses préventions,
-en dépit de l'erreur des dieux, qui ne savaient pas. Le brigand du
-Wild continuait ses anciens méfaits.
-
-Le groom s'était mis à l'abri et Croc-Blanc reculait devant les
-dents menaçantes de Collie. Il lui présenta son épaule, puis tenta de
-la lasser, en courant en cercle. Mais Collie ne voulait pas renoncer à
-châtier le coupable. En sorte que Croc-Blanc, jetant aux vents sa
-dignité, se décida à décamper à travers champs.
-
---Voilà qui lui apprendra, dit Scott, à laisser tranquilles les
-poulets. Mais, je lui donnerai moi-même une leçon, la prochaine fois
-que je l'y prendrai.
-
-Deux nuits plus tard, l'occasion voulue se présenta, et plus
-magnifique que Scott ne l'avait prévue. Croc-Blanc avait observé de
-près la basse-cour et les habitudes des poulets. Lorsque la nuit fut
-venue et quand tous les poulets furent juchés sur leurs perchoirs, il
-grimpa sur une pile de bois, qui était voisine, d'où il gagna le
-toit du poulailler. Il se laissa, de là, glisser sur le sol et
-pénétra dans la place. Ce fut un carnage bien conditionné. Lorsque,
-le matin, Scott sortit, cinquante poules blanches de Leghorn, dont les
-cadavres étaient restés à dévorer, accueillirent son regard,
-soigneusement alignées par le groom, sur le perron de la maison.
-
-Le maître siffla, surpris et plein d'admiration pour ce
-chef-d'œuvre, et Croc-Blanc accourut, qui le regardait dans les yeux,
-sans honte aucune. Loin d'avoir conscience de son crime, il marchait
-avec orgueil, comme s'il avait accompli une action méritoire et digne
-d'éloges. Scott se pinça les lèvres, navré de sévir, et parla
-durement. Il n'y avait que colère dans sa voix. Puis, s'étant
-emparé de Croc-Blanc, il lui tint le nez sur les poulets assassinés
-et, en même temps, le gifla lourdement.
-
-Lorsque Croc-Blanc était, autrefois, giflé par Castor-Gris ou par
-Beauty-Smith, il en éprouvait une souffrance physique. Maintenant,
-s'il arrivait qu'il le fût par le dieu d'amour, le coup, quoique
-plus léger, entrait plus profondément en lui. La moindre tape lui
-semblait plus dure à supporter que, jadis, la pire bastonnade. Car elle
-signifiait que le maître était mécontent. Jamais plus il ne courut
-après un poulet.
-
-Bien plus, Scott l'ayant conduit, dans le poulailler même, au milieu
-des poulets survivants, Croc-Blanc, en voyant sous son nez la vivante
-nourriture, fut sur le point, tout d'abord, de céder à son instinct.
-Le maître refréna de la voix cette impulsion et, dès lors, Croc-Blanc
-respecta le domaine des poulets; il ignora leur existence. Et comme le
-juge Scott semblait douter que cette conversion fût définitive,
-Croc-Blanc fut enfermé, tout un après-midi, dans le poulailler. Il ne
-se passa rien. Croc-Blanc se coucha et finit par s'endormir.
-S'étant réveillé, il alla boire, dans l'auge, un peu d'eau.
-Puis, ennuyé de se voir captif, il prit son élan, bondit sur le toit
-du poulailler et sauta dehors. Calmement, il vint se présenter à la
-famille, qui l'observait du perron de la maison, et le juge Scott, le
-regardant en face, prononça seize fois, avec solennité:
-
---Croc-Blanc, vous valez mieux que je ne pensais.
-
-Croc-Blanc apprit pareillement qu'il ne devait pas toucher aux poulets
-appartenant aux autres dieux. Il y avait aussi des chats, des lapins et
-des dindons; tous ceux-ci devaient être laissés en paix et, en
-général, toutes les choses vivantes. Même dans la solitude des
-prairies, une caille pouvait, sans dommage, lui voltiger devant le nez.
-Frémissant et tendu de désir, il maîtrisait son instinct et demeurait
-immobile, parce que telle était la loi des dieux. Un jour, cependant,
-il vit Dick qui avait fait lever un lapin de garenne et qui le
-poursuivait. Le maître était présent et ne s'interposait pas; il
-encourageait même Croc-Blanc à se joindre à Dick. Une nouvelle loi en
-résultait: les lapins de garenne n'étaient pas «tabou», comme
-les animaux domestiques; ni les écureuils, ni les cailles, ni les
-perdrix. C'étaient des créatures du Wild, sur lesquelles les dieux
-n'étendaient pas leur protection, comme ils faisaient sur les bêtes
-apprivoisées. Il était permis aux chiens d'en faire leur proie.
-
-Toutes ces lois étaient infiniment complexes, leur observance exacte
-était souvent difficile et l'inextricable écheveau de la
-civilisation, qui refrénait constamment ses impulsions naturelles,
-bouleversait Croc-Blanc.
-
-Trottant derrière la voiture, il suivait son maître à San José, qui
-était la ville la plus proche. Là se trouvaient des boutiques de
-boucher, où la viande pendait sans défense. À cette viande il était
-interdit de toucher. Beaucoup de gens s'arrêtaient en le voyant,
-l'examinaient avec curiosité et, ce qui était le pire, le
-caressaient. Tous ces périlleux contacts de mains inconnues, il devait
-les subir. Après quoi les gens s'en allaient, comme satisfaits de
-leur propre audace.
-
-Parfois, certains petits garçons, sur les routes avoisinant Sierra
-Vista, se faisaient un jeu, quand il passait, de lui lancer des pierres.
-Il savait qu'il ne lui était pas permis de les poursuivre; mais
-l'idée de justice qui était en lui souffrait de cette contrainte. Un
-jour, le maître sauta hors de la voiture, son fouet en main, et
-administra une correction aux petits garçons, qui désormais
-n'assaillirent plus Croc-Blanc avec leurs cailloux. Croc-Blanc en fut
-fort satisfait.
-
-Trois chiens qui, sur la route de San José, rôdaient toujours à ses
-carrefours, autour des bars, avaient pris l'habitude de bondir sur lui
-dès qu'ils l'apercevaient. Il supportait cet assaut, en se
-contentant de gronder pour les tenir à distance et les empêcher de
-mordre. Même si un coup de dent l'atteignait, il refusait de se
-battre. Un jour, les maîtres des chiens poussèrent ouvertement sur lui
-ces méchants animaux. Le maître arrêta sa voiture.
-
---Allez! Allez sur eux! dit-il.
-
-Croc-Blanc hésitait. Il regarda le maître, regarda les chiens, et il
-demanda des yeux s'il comprenait bien. Le maître fit un signe
-affirmatif, avec sa tête.
-
---Allez sur eux, vieux! répéta-t-il. Allez sur eux, vieux
-compagnon, et mangez-les!
-
-Croc-Blanc se rua sur ses ennemis, qui firent face. Il y eut un grand
-brouhaha, des cris, des grondements, des claquements de dents, une
-bousculade de corps. Un nuage de poussière s'éleva de la route et
-cacha la bataille. Au bout de quelques minutes, deux gisaient, abattus,
-et le troisième était en fuite. Il traversa une mare, franchit une
-haie et gagna les champs. Croc-Blanc le suivit, de son allure de loup,
-muette et rapide, le rejoignit et l'égorgea.
-
-Après cette triple exécution, il n'y eut plus de querelles avec
-aucuns chiens. Le bruit s'en répandit dans toute la région et les
-hommes défendirent à leurs chiens de molester Croc-Blanc.
-
-
-[Note 40: «Valet d'écurie». (_Note des Traducteurs._)]
-
-
-
-
-XXIV
-
-L'APPEL DE L'ESPÈCE
-
-
-Les mois passèrent. La nourriture, à Sierra Vista, était abondante,
-et le travail était nul. Croc-Blanc, gras et prospère, vivait heureux.
-Non seulement il se trouvait matériellement sur la Terre du Sud, mais
-l'existence s'épanouissait pour lui comme un été. Aucun entourage
-hostile ne l'enveloppait plus. Le danger, le mal et la mort ne
-rôdaient plus dans l'ombre; la menace de l'Inconnu et sa terreur
-s'étaient évanouies. Seule, Collie n'avait pas pardonné le
-meurtre des poulets et décevait toutes les tentatives de Scott pour la
-réconcilier avec Croc-Blanc. Elle était une peste pour le coupable,
-s'attachait à ses pas comme un policeman. S'il s'arrêtait un
-instant, pour se divertir à regarder un pigeon ou une poule, elle
-fonçait sur lui aussitôt. Le meilleur moyen de la calmer qu'eût
-trouvé Croc-Blanc était de s'accroupir par terre, sa tête entre les
-pattes, et semblant dormir. Elle en était toute décontenancée et se
-taisait net.
-
-Inconsciemment, Croc-Blanc oubliait la neige. Parfois seulement, durant
-les grosses chaleurs de l'été, lorsqu'il souffrait du soleil, il
-se remémorait, en un vague désir, la froidure de la Terre du Nord.
-
-Le maître montait souvent à cheval et l'accompagner était pour
-Croc-Blanc un des principaux devoirs de sa vie. Sur la Terre du Nord, il
-avait prouvé sa fidélité à Castor-Gris en portant les harnais du
-traîneau; ici, il n'y avait plus de traîneau à tirer, ni de
-fardeau à recevoir sur le dos. Suivre le cheval du maître était une
-façon de payer son tribut. La plus longue course ne le fatiguait pas
-et, après avoir couru durant cinquante milles, de son allure de loup,
-régulière et inlassable, il sautait encore joyeusement.
-
-Au cours d'une de ces promenades, il arriva que le maître tentait
-d'apprendre à un pur sang, plein d'intelligence, comment ouvrir et
-fermer une barrière sans que le cavalier eût besoin de descendre à
-terre. À plusieurs reprises, Scott avait amené le cheval devant la
-barrière et s'était efforcé de lui faire accomplir le mouvement
-nécessaire. L'animal s'effrayait, reculait, se cabrait, de plus en
-plus énervé. Éperonné vigoureusement, il s'abattit sur ses genoux
-et, des pieds de derrière, se mit à ruer. Croc-Blanc, qui observait ce
-spectacle avec une anxiété croissante, n'y pouvant plus tenir,
-bondit à la tête du cheval et se mit soudain à aboyer. Cet aboi
-était le premier qu'il eût proféré de sa vie.
-
-L'intervention fut désastreuse. Le cheval se releva, s'élança au
-galop à travers champs; un lapin lui partit dans les jambes, lui
-faisant faire un brusque écart. Il tomba sur Scott, en lui cassant une
-jambe. Croc-Blanc sautait déjà à la gorge de la malheureuse bête,
-lorsque le maître l'arrêta de la voix.
-
-Scott, étendu sur le sol, chercha dans ses poches un crayon et du
-papier, mais n'en trouva pas. Il se résolut à envoyer Croc-Blanc au
-logis, sans autre explication.
-
---À la maison! dit-il. Allez à la maison!
-
-Mais Croc-Blanc ne semblait pas vouloir le quitter. Il renouvela son
-ordre, plus impérativement. Croc-Blanc, qui savait ce que signifiait
-«À la maison!», le regarda, en semblant réfléchir, s'éloigna,
-puis revint et poussa un gémissement plaintif. Scott lui parla
-gentiment, mais avec fermeté. Croc-Blanc coucha ses oreilles, écouta
-et parut s'efforcer de comprendre.
-
---Vous m'écoutez bien, vieux compagnon! disait le maître. Allez,
-allez tout droit à la maison! _All right!_ Vous leur direz ce qui
-m'arrive. Allez, loup, allez, vous! Droit à la maison!
-
-Croc-Blanc, sans saisir le sens exact de toutes ces paroles, comprit que
-la volonté du maître était qu'il se rendît à la maison. Il fit
-volte-face et trotta au loin, à contre-cœur, en se retournant de temps
-à autre, pour regarder en arrière.
-
---Allez! criait Scott. Allez!
-
-La famille était réunie sur le perron, à prendre le frais, lorsque
-Croc-Blanc arriva, haletant et poussiéreux.
-
---Weedon est revenu, annonça la mère de Scott, en voyant l'animal.
-
-Les enfants coururent vers Croc-Blanc et commencèrent à vouloir jouer
-avec lui. Il les évita et, comme ils l'avaient acculé dans un coin,
-entre un rocking-chair et un banc, il gronda sauvagement, en essayant de
-se dégager. La femme de Scott eut un frémissement.
-
---Je tremble toujours, dit-elle, qu'il ne se jette sur eux, quelque
-jour, sans crier gare.
-
---Un loup est un loup! prononça sentencieusement le juge Scott. Il
-est prudent de ne pas s'y fier. Sans doute y a-t-il en lui quelques
-gouttes de sang de chien...
-
-Il n'avait pas achevé sa phrase qu'il aperçut devant lui
-Croc-Blanc, qui grondait, avec une mine singulière.
-
---Allez-vous-en, Sir! Allez coucher! ordonna le juge.
-
-Croc-Blanc se retourna vers la femme du maître et saisit avec ses dents
-le bas de sa robe, tirant sur la fragile étoffe jusqu'à ce qu'il
-l'eût déchirée. Alice poussa un cri de frayeur.
-
---J'espère qu'il n'est pas devenu enragé, dit la mère de
-Scott. J'ai toujours répété à mon fils que notre chaud climat ne
-valait rien pour un animal venu de l'Arctique.
-
-Croc-Blanc maintenant s'était tu et ne grondait plus. Il demeurait
-immobile, la tête levée, et regardant en face la famille qui le
-fixait. Des spasmes muets lui secouaient la gorge, et tout son corps se
-convulsait, comme s'il eût tenté d'exprimer l'inexprimable.
-
---On croirait, dit Beth, qu'il essaie de parler!
-
-À ce moment, la parole vint à Croc-Blanc, sous la forme d'un
-aboiement éclatant. Ce fut le second et le dernier de sa vie. Mais il
-s'était fait comprendre.
-
---Quelque accident est arrivé à Scott! dit Alice, avec décision.
-
-Et tout le monde accompagna Croc-Blanc, qui déjà descendait les
-marches du perron en regardant si on le suivait.
-
-Après cet événement, l'hôte de Sierra-Vista trouva au foyer une
-place meilleure. Même le groom, dont Croc-Blanc avait lacéré les
-bras, admettait que c'était là le plus sage des chiens, ne fût-il
-qu'un loup. Le juge Scott abondait dans ce sens et soutenait son
-opinion, à grand renfort de preuves, qu'il puisait dans son
-encyclopédie et dans divers livres d'histoire naturelle.
-
-Le second hiver que Croc-Blanc allait passer sur la Terre du Sud
-approchait et les jours commençaient à décroître. Et voilà qu'il
-fit une étrange découverte. Les dents de Collie n'étaient plus si
-dures. Elle ne mordait plus qu'en se jouant, gentiment et sans faire
-mal. Il oublia toutes les misères qu'il lui avait dues et, quand elle
-venait minauder autour de lui, il lui répondait avec gravité, aimable,
-solennel et ridicule.
-
-Elle l'entraîna, un jour, dans une longue course, à travers prés et
-bois. Le maître, guéri, devait cette après-midi, monter à cheval.
-Croc-Blanc ne l'ignorait pas. Le cheval attendait, tout sellé, à la
-porte de la maison, Croc-Blanc hésita tout d'abord. Mais un sentiment
-plus profond que la loi des dieux qu'il avait apprise, plus impérieux
-que sa propre volonté, le dominait. Et, lorsqu'il vit Collie qui le
-mordillait et folâtrait devant lui, la balance pencha vers elle. Il
-tourna le dos et la suivit. Le maître se promena seul, ce jour-là,
-cependant que, dans les bois, Croc-Blanc courait côte à côte avec
-Collie, comme sa mère Kiche et le vieil Un-Œil avaient jadis couru de
-compagnie, dans les forêts silencieuses de la Terre du Nord.
-
-
-
-
-XXV
-
-LE SOMMEIL DU LOUP
-
-
-Ce fut à l'époque où les journaux étaient pleins de l'audacieuse
-évasion de la prison de San-Quentin du célèbre convict Jim Hall. Cet
-homme avait été créé mauvais et la société ne l'avait pas
-amélioré. La société est dure, et Jim Hall était un frappant
-exemple de sa dureté. Elle avait fait de lui une bête, bête humaine
-sans doute, mais aussi féroce que les pires carnassiers.
-
-Les châtiments n'avaient jamais pu le briser. C'était le seul
-traitement qu'il avait jamais connu, depuis le temps où, bébé,
-l'asile de San Francisco l'avait recueilli, tendre argile prête à
-recevoir la forme qu'on lui donnerait. Il avait fait le mal et, trois
-fois, on l'avait emprisonné. Plus férocement la société le
-frappait, et plus indomptable il luttait contre elle. Camisole de force,
-jeûne et coups de gourdin étaient son lot ordinaire.
-
-Au cours de son troisième emprisonnement, il fut livré à un gardien
-qui était une bête brute, presque aussi sauvage que lui. Le gardien
-portait un trousseau de clefs et un revolver. Jim Hall n'avait que ses
-mains nues et ses dents. C'était à peu près la seule différence
-qu'il y eût entre eux. Le gardien, mieux armé, en profitait pour
-persécuter l'homme à son gré. Il le maltraitait et mentait, sur
-lui, à ses chefs. Jim Hall bondit un jour sur son bourreau et, le
-prenant au gosier, avec ses dents, tenta de l'égorger, comme eût
-fait un animal de la jungle.
-
-Cet acte valut à Jim Hall d'être enfermé dans la cellule des
-incorrigibles. Il y vécut désormais, sans la quitter jamais. Le
-plafond, les murs, le plancher étaient de fer. Jamais il ne voyait le
-ciel ni le soleil. Le jour n'était qu'un crépuscule, la nuit
-qu'un noir silence. Il était enseveli vivant, dans une tombe de fer.
-Pas une face humaine n'apparaissait plus à ses yeux; il
-n'entendait plus une parole. Lorsqu'on lui jetait sa nourriture, il
-grondait comme une bête en cage. Durant des jours et des nuits, il lui
-arrivait de rugir sa haine à l'univers. Puis, durant des semaines et
-des mois, il ne faisait plus entendre aucun son, et son âme silencieuse
-se dévorait elle-même. C'était une sorte d'être monstrueux et
-terrible, tel qu'en pourrait enfanter le cerveau d'un fou.
-
-Il vécut ainsi durant trois ans. Une nuit enfin, il s'échappa. Le
-gardien-chef, à cette nouvelle, haussa les épaules et déclara que
-c'était impossible. Mais la cellule était vide et le corps d'un
-gardien étranglé gisait en travers de la porte. Deux autres gardiens,
-qu'il avait pareillement strangulés sans bruit, avec ses mains,
-marquaient son passage dans les corridors de la prison et son évasion
-par-dessus le mur d'enceinte.
-
-Nanti des armes enlevées aux trois gardiens, il fuyait, arsenal vivant,
-à travers monts et vaux, poursuivi par toute la force organisée de la
-société. Sa tête avait été mise à prix et, dans l'espoir de
-toucher la prime, des fermiers le traquaient avec des fusils de chasse.
-Sa mort pourrait payer une gênante hypothèque ou servir à envoyer un
-fils au collège. Des citadins avaient pris, eux aussi, leur fusil, pour
-l'amour du bien public. Une meute de chiens féroces suivait sa trace,
-au sang qui coulait de ses pieds ensanglantés. Et d'autres chiens,
-chiens policiers qui courent au nom de la loi et sont payés par la
-société, ne le lâchaient pas non plus, acharnés à sa piste, avec
-l'aide du téléphone, du télégraphe et de trains spéciaux. Il
-arrivait parfois que Jim Hall fût rejoint par ses poursuivants.
-Héroïquement, de part et d'autre, on se faisait face, derrière un
-fil de fer barbelé. Le lendemain, dans les villes, les gens se
-délectaient à lire dans leur journal, après déjeuner, les détails
-de la rencontre. Il y avait eu un mort et tant de blessés. Mais
-d'autres hommes s'étaient levés, qui avaient repris la poursuite
-ardente.
-
-Puis, tout à coup, Jim Hall disparut; vainement les chiens quêtèrent
-sur sa piste perdue. Jusque dans les vallées les plus lointaines,
-d'inoffensifs bergers se voyaient mettre la main au collet, par des
-hommes armés, et étaient contraints de prouver leur identité. Et,
-simultanément, en une douzaine de flancs de montagnes, les restes du
-convict étaient soi-disant découverts par des gens avides de toucher
-la prime du sang.
-
-Les journaux, cependant, étaient lus à Sierra-Vista, avec autant de
-crainte que d'intérêt. Les femmes n'étaient pas rassurées et
-vainement le juge Scott affectait de rire de leur terreur, par des
-«bah!» répétés. C'était lui qui, dans les derniers jours de son
-exercice, avait condamné Jim Hall. Du crime qui lui était imputé,
-pour une fois, Jim Hall était innocent. La police avait, par un
-procédé dont elle est coutumière, décidé de liquider son compte et
-machiné sa perte, en produisant de faux témoignages. Le juge Scott,
-ignorant de la vérité, avait prononcé son arrêt de bonne foi. Mais
-Jim Hall l'avait cru complice et, lorsqu'il s'entendit condamner
-à cinquante ans de mort vivante, il se dressa dans la salle
-d'audience et se mit à hurler sa haine contre celui qui le frappait.
-Tandis que les policiers le traînaient dehors, il rugit qu'il se
-vengerait un jour.
-
-Croc-Blanc ne pouvait rien connaître de tout cela. Mais du jour où
-l'on apprit à Sierra Vista que Jim Hall s'était évadé, il y eut
-entre le loup-chien et Alice, la femme du maître, un secret. Chaque
-nuit, après que tout le monde s'en était allé coucher, Alice
-sortait de sa chambre et faisait entrer Croc-Blanc dans le hall du
-rez-de-chaussée. Le matin, elle descendait la première et le remettait
-dehors. Car l'usage n'était point qu'il dormît dans la maison.
-
-Or, une nuit, Croc-Blanc s'éveilla, dans le silence, et, sans bruit,
-renifla. Le message que l'air lui apporta fut qu'un dieu étranger
-était présent. Il tendit l'oreille et des bruits étouffés,
-d'imperceptibles mouvements furent perçus par lui. Il ne gronda pas.
-Ce n'était pas sa manière. Le dieu étranger apparut, glissant comme
-une ombre. Plus silencieux encore, Croc-Blanc le suivit. Il avait
-appris, dans le Wild, quand il chassait de la viande vivante, à ne
-point se trahir.
-
-Le dieu étranger s'arrêta au pied du grand escalier et écouta.
-Croc-Blanc, immobile comme s'il était mort, surveillait et attendait.
-En haut de l'escalier était la chambre du maître et, à côté
-d'elle, étaient les chambres des autres dieux de la maison, qui
-formaient le bien le plus cher du maître. Croc-Blanc commença à se
-hérisser, mais attendit encore. Le pied du dieu étranger s'éleva.
-Il commençait à monter.
-
-C'est alors que Croc-Blanc frappa. Sans avertissement, selon sa
-coutume, il lança son corps en avant, comme la pierre d'une fronde,
-et s'abattit sur le dos du dieu étranger. De ses pattes de devant, il
-s'accrocha sur ses épaules, tandis qu'il entrait ses crocs dans sa
-nuque. Le dieu tomba à la renverse et ils s'écrasèrent tous deux
-sur le plancher.
-
-La maison s'était éveillée, en alarme. Chacun, se penchant sur
-l'escalier, entendait au bas un bruit pareil à celui que ferait une
-bataille de démons. Des coups de revolver se mêlaient à des
-grondements. Une voix d'homme jeta un cri d'horreur et d'angoisse.
-Puis il y eut un grand fracas de verres brisés et de meubles
-renversés. Et, rapidement, tout se tut. Seuls, des halètements,
-semblables à des bulles d'air qui crèvent en sifflant à la surface
-de l'eau, montaient encore du gouffre obscur. Puis, plus rien.
-
-Weedon Scott tourna un bouton électrique. L'escalier et le hall
-s'emplirent de lumière. Accompagné du juge Scott, il descendit avec
-précaution, revolver en main. Mais il n'y avait plus de danger. Parmi
-le naufrage des meubles renversés et disloqués, étendu sur le côté,
-cachant du bras son visage, un homme gisait. Weedon Scott se pencha sur
-lui, déplia son bras et tourna sa face vers la lumière. Par la gorge
-ouverte la vie s'était enfuie.
-
---Jim Hall! dit le juge Scott.
-
-Le père et le fils se regardèrent et se comprirent.
-
-Ils se retournèrent ensuite vers Croc-Blanc. Lui aussi était couché
-sur le flanc, les yeux clos. Sa paupière se souleva légèrement. Il
-regarda ceux qui étaient inclinés sur lui et sa queue eut un
-mouvement, à peine visible, pour saluer son maître. Weedon Scott le
-caressa et, de son gosier, sortit un ronron reconnaissant. Mais les
-paupières se refermèrent bientôt et le corps retomba, comme un sac,
-sur le plancher.
-
-Un chirurgien fut, sur-le-champ, mandé par téléphone. L'aube
-blanchissait les fenêtres lorsque l'homme de l'art arriva.
-
---Sincèrement, il a une chance sur mille d'en revenir,
-prononça-t-il après une heure et demie d'examen. Une patte cassée;
-trois côtes brisées, dont une au moins a perforé le poumon; sans
-parler de tout son sang qu'il a perdu et de probables lésions
-internes. Sans doute a-t-il été projeté en l'air. Je passe sur les
-trois balles qui l'ont traversé de part en part. Une chance sur mille
-est trop d'optimisme. Il n'en a pas une sur dix mille.
-
---De cette unique chance rien ne doit être négligé, répliqua le
-juge Scott. Faites fonctionner, s'il le faut, les rayons X. Tentez
-n'importe quoi et ne regardez pas à la dépense. Weedon,
-télégraphiez à San Francisco et mandez le docteur Nichols. Ce n'est
-pas pour vous offenser, chirurgien... Mais, vous comprenez, tout doit
-être fait pour lui.
-
-Le chirurgien sourit avec indulgence.
-
---Je comprends, dit-il. Vous devez le soigner comme un être humain,
-un enfant malade. Je reviendrai à dix heures. Observez sa température.
-
-Croc-Blanc fut donc admirablement soigné. Quelqu'un ayant proposé
-d'engager une infirmière professionnelle, les filles de Scott
-repoussèrent avec indignation cette idée. Si bien que Croc-Blanc gagna
-la chance sur dix mille, à peine accordée par le chirurgien. Mais
-celui-ci n'avait jamais soigné que des êtres civilisés, descendant
-de civilisés, et toute autre était la vitalité de Croc-Blanc, qui
-venait directement du Wild. Son erreur de jugement ne fut donc pas
-blâmée.
-
-Ligoté comme un captif, privé de tout mouvement par le plâtre et les
-pansements, le patient languit cependant, durant des semaines. Il
-dormait, pendant de longues heures, et toutes sortes de rêves
-l'agitaient. Les fantômes du passé se levaient devant lui et
-l'entouraient. Il se revoyait, vivant dans la tanière, avec Kiche, ou
-rampant, en tremblant, aux pieds de Castor-Gris, pour lui rendre
-hommage, ou courant, d'une course effrénée, devant Lip-Lip et
-l'attelage hurlant du traîneau, harcelé par le fouet cinglant de
-Mit-Sah. Il revivait sa morne existence près de Beauty-Smith et ses
-anciens combats. On l'entendait gémir et gronder, dans son sommeil,
-comme s'il luttait encore. Mais le pire de ses cauchemars était de
-rêver que, couché sous un buisson, il épiait un écureuil, attendant
-que le petit quadrupède s'aventurât sur le sol. Alors, comme il
-s'élançait, l'écureuil se transformait soudain en un car
-électrique qui, menaçant et terrible, énorme comme une montagne,
-s'avançait sur lui pour l'écraser, hurlant, cliquetant et crachant
-des étincelles. Ou bien c'était le faucon, planant au ciel, qu'il
-défiait, et qui se précipitait du haut de l'azur sous la forme
-encore du car fatal. Retombé dans les mains de Beauty-Smith, les
-spectateurs, autour de lui, faisaient cercle dans la neige. À
-l'arrêt, au milieu de la piste, il attendait que la porte de la
-clôture s'ouvrît et donnât passage à son adversaire. Mais
-c'était, une fois de plus, le car qui se montrait et qui fonçait
-droit sur lui.
-
-Quand le dernier pansement eut été enlevé par le chirurgien, en
-présence de tous les hôtes réunis de Sierra Vista, Croc-Blanc essaya
-de se lever et de marcher vers Scott, qui l'appelait. Mais il vacilla
-et tomba de faiblesse, tout honteux de manquer au service qu'il devait
-au maître.
-
---Voici le loup béni! s'écrièrent les femmes.
-
-Le juge Scott les regarda d'un air de triomphe:
-
---J'avais bien dit que c'était un loup! L'acte accompli par
-lui n'est pas d'un simple chien. C'est bien un loup.
-
---Un loup béni..., appuya la femme du juge.
-
---C'est fort bien dit, et il n'aura plus ici d'autre nom.
-
-Le chirurgien déclara:
-
---Il faut maintenant lui réapprendre à marcher. La leçon peut
-débuter dès aujourd'hui. Conduisez-le dehors.
-
-Croc-Blanc fut remis sur ses pattes, dont les muscles, peu à peu,
-commencèrent à jouer, et c'était à qui le soutiendrait. Tremblant
-et se balançant, escorté comme un roi, il parvint à gagner la
-pelouse. Après qu'il s'y fut reposé, le cortège poursuivit sa
-route et le conduisit jusqu'à l'écurie.
-
-Là, sur le seuil, était étendue Collie, entourée d'une
-demi-douzaine de petits chiens qui s'ébattaient au soleil. Croc-Blanc
-les contempla, avec des yeux étonnés. Collie gronda vers lui et il se
-tint à distance.
-
-Tandis qu'une des femmes maintenait Collie dans ses bras, le maître,
-avec son pied, aida l'un des petits chiens à venir vers Croc-Blanc.
-Il se hérissa soupçonneusement; mais le maître lui assura que tout
-allait bien, quoique Collie, par ses grondements, protestât du
-contraire. Le petit chien se mit à gambader autour de lui. Il coucha
-ses oreilles et l'observa avec curiosité. Puis leurs nez se
-touchèrent et il sentit la chaude petite langue sur son museau. Il tira
-la sienne et, sans savoir exactement pourquoi, il lécha la figure du
-petit.
-
-Les dieux, à ce spectacle, s'étaient mis à applaudir et poussaient
-des cris de plaisir. Croc-Blanc en fut tout décontenancé. Ensuite, sa
-faiblesse l'ayant repris, il se coucha, et les autres petits chiens
-vinrent à leur tour, au grand mécontentement de Collie, l'entourer
-en folâtrant.
-
-Par un reste de son ancienne sauvagerie solitaire, son premier mouvement
-fut de repousser les importuns. Puis, parmi les applaudissements des
-dieux, il se décida, d'un air grave, à leur permettre de grimper et
-de jouer sur son dos et sur ses flancs. Et, tandis que les petits chiens
-continuaient leurs bouffons ébats et leurs luttes joyeuses, patiemment,
-les yeux mi-clos, il s'endormit au soleil.
-
-
-
-
-FIN
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CROC-BLANC ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Croc-Blanc, by Jack London.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Croc-Blanc, by Jack London</div>
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
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-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Croc-Blanc</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jack London</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Paul Gruyer and Louis Postif</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: May 21, 2021 [eBook #65402]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CROC-BLANC ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/croc_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h3>JACK LONDON</h3>
-
-
-
-<h2>CROC-BLANC</h2>
-
-<h3>(WHITE FANG)</h3>
-
-
-
-
-<h5><i>Traduction de Paul Gruyer et Louis Postif</i></h5>
-
-
-
-
-
-<h4>PARIS</h4>
-
-<h4>LES ÉDITIONS G. GRÈS ET C<sup>ie</sup></h4>
-
-<h5>21, RUE HAUTEFEUILLE, 21</h5>
-
-<h5>MCMXXIII</h5>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4>TABLE</h4>
-
-<p><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a><br />
-<a href="#I">I.</a>&mdash;La piste de la viande<br />
-<a href="#II">II.</a>&mdash;La louve<br />
-<a href="#III">III.</a>&mdash;Le cri de la faim<br />
-<a href="#IV">IV.</a>&mdash;La bataille des crocs<br />
-<a href="#V">V.</a>&mdash;La tanière<br />
-<a href="#VI">VI.</a>&mdash;Le louveteau gris<br />
-<a href="#VII">VII.</a>&mdash;Le mur du monde<br />
-<a href="#VIII">VIII.</a>&mdash;La loi de la viande<br />
-<a href="#IX">IX.</a>&mdash;Les faiseurs de feu<br />
-<a href="#X">X.</a>&mdash;La servitude<br />
-<a href="#XI">XI.</a>&mdash;Le paria<br />
-<a href="#XII">XII.</a>&mdash;La piste des dieux<br />
-<a href="#XIII">XIII.</a>&mdash;Le pacte<br />
-<a href="#XIV">XIV.</a>&mdash;La famine<br />
-<a href="#XV">XV.</a>&mdash;L'ennemi de sa race<br />
-<a href="#XVI">XVI.</a>&mdash;Le dieu fou<br />
-<a href="#XVII">XVII.</a>&mdash;Le règne de la haine<br />
-<a href="#XVIII">XVIII.</a>&mdash;La mort adhérente<br />
-<a href="#XIX">XIX.</a>&mdash;L'indomptable<br />
-<a href="#XX">XX.</a>&mdash;Le maître d'amour<br />
-<a href="#XXI">XXI.</a>&mdash;Le long voyage<br />
-<a href="#XXII">XXII.</a>&mdash;La terre du Sud<br />
-<a href="#XXIII">XXIII.</a>&mdash;Le domaine du dieu<br />
-<a href="#XXIV">XXIV.</a>&mdash;L'appel de l'espèce<br />
-<a href="#XXV">XXV.</a>&mdash;Le sommeil du loup</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<h4><a id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h4>
-
-<h4>JACK LONDON</h4>
-
-<h5>QUELQUES MOTS SUR SA VIE ET SON ŒUVRE</h5>
-
-<p>
-<i>Il est le Gorki américain. Comme le célèbre Moscovite, avec des
-réactions différentes tenant à la diversité des races, il connut les
-pires misères physiques et morales. Comme lui, il se redressa là où
-bien d'autres ont sombré et trouva le moyen de jeter sur le papier
-une œuvre originale et puissante, d'une vie intense, qui a été
-traduite à peu près dans toutes les langues, notamment en allemand, en
-suédois, en hollandais, en norvégien et en russe.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Il naquit à San-Francisco, en 1876. Son père, John London, exerçait
-en Californie le métier de frappeur. Il allait et venait dans le
-«ranch» et se louait, entre temps, comme gardien de ferme ou de
-bestiaux. Les atavismes les plus variés se croisaient et se
-superposaient dans le sang de la famille. Des Anglais, des Gallois, des
-Hollandais, des Suisses, des Français et des Allemands, six races au
-total, y avaient fusionné. Tous gens hardis et rudes, gens d'action
-et gens d'aventure, gens dépourvus des préjugés sociaux du vieux
-monde, qui avaient secoué derrière eux, sur le sol de leur patrie, la
-poussière de leurs souliers et s'en étaient venus, par delà
-l'Atlantique, interroger la vie et tenter un sort meilleur.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Le petit Jack était le dernier de la lignée, la dernière pierre qui
-allait rouler à son tour, en de rudes et chaotiques soubresauts.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Personne, sur le ranch, ne lui enseigna à lire ni à écrire. À cinq
-ans, il avait, seul, appris l'un et l'autre. Ses parents se
-décidèrent à l'envoyer dans une école, durant les quelques loisirs
-que lui laissait le travail manuel. Car, dès l'âge de huit ans, ils
-l'avaient engagé comme garçon de ferme. C'était, au demeurant,
-une école peu ordinaire. «Les élèves, nous a-t-il conté, étaient
-assis dans la classe, chacun devant un pupitre. Mais, le plus souvent,
-le magister était ivre. Alors tout le monde était debout et les plus
-âgés de nous battaient le magister. Celui-ci prenait sa revanche sur
-les plus jeunes et les rouait d'autant de coups qu'il en avait
-lui-même encaissés. Oui, vraiment, c'était là une belle école!</i>»
-</p>
-
-<p>
-<i>L'enfant commençait à réfléchir. Déjà il pensait. Il voyait plus
-loin que la vie matérielle et sentait obscurément qu'un autre monde
-moral existait, un autre univers que celui où il se débattait. Mais il
-demeurait sans guide aucun. Ni parents, ni amis qui le comprissent;
-personne avec qui formuler et échanger quelqu'une de ces idées qui
-germaient en lui. Les hommes parmi lesquels il vivait ne connaissaient
-qu'une joie, celle de l'alcool et, dès cinq ans, lui avaient appris
-à s'enivrer.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Il s'était procuré des livres et, dès qu'il en avait le loisir,
-il les dévorait.</i> L'Alhambra, <i>de Washington Irving, suscita en lui un
-grand enthousiasme<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. À d'aide de vieilles briques, il se
-construisit un château en miniature, avec des tours, des minarets et
-des terrasses. Des inscriptions à la craie indiquaient l'emplacement
-des principales scènes du roman. Mais il ne se trouva personne, parmi
-les gens du ranch, pour comprendre ce chef-d'œuvre. Un jour, un homme
-de la ville étant venu à la ferme, en bel habit de drap et en souliers
-vernis, le petit Jack l'amena vers le palais qu'il avait bâti et
-l'interrogea sur l'</i>Alhambra. <i>Le citadin était non moins ignare que
-les gens du ranch.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>L'enfant se désespérait. L'existence à laquelle il semblait
-condamné lui apparaissait effroyablement morne. Le spectacle même de
-la nature, car il était un rêveur, mais non un contemplatif,
-n'était pas pour lui une consolation. Il haïssait ces champs, ces
-bois, ces vallons, ces collines, qui lui étaient une prison. Comme le
-louveteau de Croc-Blanc, il voulait percer l'horizon qu'il avait
-devant lui, il prétendait crever le mur du monde qui l'entourait et
-jeter son défi à la vie</i><a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>.
-</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>
-<i>À onze ans, ses vœux furent comblés. Avec ses parents, il quitta le
-ranch et s'en vint dans une ville, à Oakland, sur le Pacifique. Il y
-partagea son temps entre la bibliothèque publique, qui était gratuite,
-heureusement pour lui, la fréquentation des écoles et son nouveau
-métier de crieur de journaux, où il s'égosillait et qui le faisait
-vivre. Cette occupation encore n'était pas bien reluisante. Avec
-quelque patience, il aurait pu, semble-t-il, étant donnée son
-intelligence précoce, trouver mieux et se créer une situation sociale
-acceptable. Mais le démon des aventures et la haine de toute sujétion
-étaient en lui. Ses atavismes ancestraux le poussèrent vers
-l'inconnu. Il fit un premier saut hors la loi et, quittant le foyer
-familial, il s'aboucha avec des pilleurs d'huîtres, métier qui
-était alors fort fructueux. Il eut la chance de ne pas se faire prendre
-par les policiers.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Puis il s'engagea sur une goélette de garde-pêche et, comme le
-voleur qui se fait gendarme, il eut pour fonction désormais de
-coopérer à la répression de la contrebande du poisson. Le métier
-n'était pas sans risques. Les contrebandiers, Chinois, Grecs ou
-Italiens, ne craignaient ni Dieu ni diable, et plus d'un garde-pêche
-payait de sa vie son intervention. Il s'en tira sans écoper et, son
-engagement terminé, il s'embarqua pour la chasse aux phoques, au
-détroit de Behring et sur la côte du Japon.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Revenu à terre, après de terribles moments de désespoir, dont il se
-consolait dans l'ivresse, il rentra dans le giron familial et, comme
-il se sentait robuste et bien musclé, il s'embaucha comme docker. Sur
-son torse nu, ruisselant de sueur poussiéreuse et noire, il débarqua
-du charbon. Afin de varier son labeur, il passa ensuite dans une
-fabrique de jute, où la journée était de treize heures, de six heures
-du matin à sept heures du soir. Il s'était créé à lui-même une
-sorte d'Évangile social. Le travail physique était pour l'homme un
-devoir, la sanctification de la vie et son salut. «L'orgueil que je
-retirais d'une journée de besogne bien accomplie ne saurait se
-concevoir. J'étais l'exploité idéal, l'esclave-type, heureux de
-sa servitude.» C'est un zèle peu commun et dont les prêcheurs de
-travail d'ordinaire se gardent fort. Le peu de répits que lui
-laissaient l'usine et le repos, le jeune homme les consacrait à ses
-premiers essais littéraires.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Car le démon d'écrire ne l'avait point quitté. Et, comme un
-journal de San-Francisco offrait un prix pour un article descriptif, sa
-mère lui conseilla de tenter la chance. Il prit pour sujet:</i> Un typhon
-sur la côte japonaise. <i>La première nuit, entre minuit et cinq heures
-et demie du matin, il aligna les deux mille mots exigés. La seconde
-nuit, mécontent de son œuvre, il coucha sur son papier deux mille
-autres mots. La troisième nuit, il fondit ensemble ses deux
-compositions. Sa peine ne fut point vaine, car le premier prix lui fut
-attribué. Le second et le troisième prix allèrent à des étudiants
-de l'Université de Stanford et de celle de Berkeley, par-dessus
-lesquels il passait ainsi.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Encouragé par ce succès, il adressa au même journal un second
-article, insuffisamment travaillé, et qui fut refusé. Cet échec le
-découragea. Il prit un bâton au poing, un sac sur son dos et,
-traversant tout le continent américain, s'en fut à pied, en
-traînant le long des routes, jusqu'à Boston. Il s'en revint de
-même, par le Canada, où il se fit condamner et emprisonner pour
-vagabondage. En 1895, à dix-neuf ans, il est de retour à Oakland, où
-nous le retrouvons portier de l'École Secondaire et... collaborateur
-du Bulletin littéraire de la même école. Ces choses-là, évidemment,
-ne se voient qu'en Amérique. Il donne au Bulletin ses premiers
-contes, récits vécus de ses aventures de terre et de mer et de sa
-randonnée pédestre. Cela dura ainsi pendant un an. Puis le métier de
-portier le dégoûta.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Jack vient à San-Francisco, où il se fait admettre à l'Université.
-Mais le gain du pain quotidien demeure amer. Il lui faut s'embaucher
-dans une blanchisserie et repasser des chemises, afin de pouvoir
-étudier et écrire. Le fer chaud et la plume alternent dans sa main.
-Mais de sa main lasse la plume tombait souvent, souvent sur le livre ses
-yeux se fermaient. Au bout de trois mois, il n'y peut plus tenir.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Alors, il part tout là-bas, vers le Nord, vers le Klondike et le pays
-de l'or. Mais bientôt une épidémie de scorbut se déclare. Il
-recommence, en sens inverse, le long voyage de quatre mille kilomètres,
-et se retrouve à Oakland où, son père étant mort, tout le fardeau de
-la famille lui retombe sur les épaules.</i>
-</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>
-<i>Des jours meilleurs allaient luire cependant.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>L'esprit de Jack London, parmi tant de traverses, commençait à se
-former et sa pensée se précisait. Ses voyages à travers la société
-et à travers le monde, pour mouvementés qu'ils eussent été, lui
-avaient apporté une ample moisson de souvenirs émotifs et
-d'impressions. Sa plume, errante dans le rêve, allait pouvoir
-s'exercer sur des réalités. Dans les solitudes neigeuses du Klondike
-et de la Terre du Nord, «où personne ne parle, où tout le monde
-pense», il s'était longuement replié sur lui-même. «Mon
-véritable horizon, dit-il, m'était apparu.</i>»
-</p>
-
-<p>
-<i>Cet horizon n'était plus celui du travail manuel, si noble qu'il
-fût, et que force est bien d'abandonner, dans la société, à ceux
-qui n'en peuvent accomplir d'autre. Il y avait d'ailleurs
-pléthore de main-d'œuvre en Californie. Matériellement même, la
-littérature était pour Jack le salut.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Il commença par rédiger un récit d'un voyage au Klondike, qui ne
-trouva pas d'amateur. Un roman fut pareillement dédaigné. Mais un
-magazine californien accepta et publia un conte, qui fut payé cinq
-dollars et eut du succès. Un autre magazine demanda un deuxième conte
-et le paya quarante dollars. «Les choses commençaient à prendre
-tournure et il devenait probable que je n'aurais plus besoin, pendant
-quelque temps tout au moins, de décharger du charbon.» Pour beaucoup
-qu'il eût vécu, Jack n'avait que vingt-quatre ans. Malgré ses
-défauts et ses tares, cette société, maudite par lui dans sa misère,
-lui tendait la main et se trouvait, en somme, avoir du bon.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>En 1900, paraissait le premier volume de Jack London,</i> The Son of the
-Wolf <i>(le Fils du Loup), recueil de récits du pays de l'or. «Dès
-alors j'aurais pu, dit-il, gagner des sommes importantes comme
-journaliste. Mais je m'y refusai, estimant qu'un journal, cette
-machine à tuer les hommes, n'est nullement ce qui confient à un
-jeune homme, à l'époque de sa formation.</i>»
-</p>
-
-<p>
-<i>Il continua donc à produire de nouveaux volumes qui, au nombre de
-cinquante, se succédèrent sans interruption:</i> L'Appel du Wild, le
-Loup des Mers, Avant Adam, Radieuse Aurore, La Vallée de la Lune, Jerry
-des Iles, Le Talon de Fer, Le Vagabond des Étoiles, Michaël, frère
-de Jerry, <i>etc., auxquels il faut ajouter trois pièces de théâtre.</i>
-</p>
-
-<p>
-«<i>Je suis, écrivait-il, un adepte du travail méthodique et je
-n'attends jamais l'inspiration. D'un tempérament naturellement
-insouciant et fantaisiste, facilement mélancolique, je suis arrivé à
-vaincre ces deux défauts. La discipline que j'ai connue comme matelot
-a toujours laissé sur moi son empreinte et peut-être lui suis-je
-redevable de la régularité de ma vie actuelle. Je ne prends que cinq
-heures et demie de sommeil, limite précise que je m'accorde, et rien
-n'a jamais été capable de me retenir plus longtemps au lit.</i>»
-</p>
-
-<p>
-<i>Les portraits de Jack London nous le montrent avec une large carrure
-et de puissantes épaules&mdash;celles qui portaient les sacs de
-charbon,&mdash;des yeux flambants d'intelligence dans sa face rasée, et
-un menton proéminent, énergique et volontaire. D'autres portraits de
-lui l'évoquent en boxeur, à demi nu, et faisant valoir les muscles de
-sa poitrine et la force de ses biceps.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>En parfait Américain, en effet, il était devenu un fervent de tous les
-sports. «J'aime la boxe, la natation, le yachting et même le
-cerf-volant. Bien qu'aimant la ville, je préfère habiter sa banlieue
-et jouir, près de la ville, de la campagne où la vie est meilleure et
-plus naturelle. Je regrette de n'avoir pas appris la musique.
-Aujourd'hui je m'adonnerais volontiers à la poésie, si je
-possédais pour vivre un ou deux millions de dollars.» Un ou deux
-millions de dollars pour faire décemment bouillir la marmite...
-L'ancien pilleur d'huîtres et débardeur avait, avouons-le, fait du
-chemin.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>La mort, hélas! fauchait en 1916, à quarante ans et en pleine
-production, ce curieux et robuste gaillard. Depuis longtemps déjà il
-souffrait d'une entérite chronique, à laquelle s'ajoutait un
-épuisement nerveux qui lui avait fait perdre le sommeil. Le matin de
-son dernier jour (22 novembre 1916), son domestique japonais ne put le
-réveiller. Il appela la sœur de Jack, Elisa Shepard, qui elle-même
-alla quérir Mistress Charmian London. Jack était dans un état de
-prostration complet et il fut impossible de lui faire reprendre ses
-sens. Il présentait tous les symptômes d'un empoisonnement du
-sang. Quatre médecins furent mandés en hâte, d'Oakland et de
-San-Francisco. Mais il expira dans l'après-midi. Ses restes furent
-incinérés, selon sa volonté, et les cendres déposées dans un
-endroit de sa propriété, qu'il avait désigné. Bien qu'il eût eu
-l'intuition de sa fin prochaine, la veille de sa mort il avait fait sa
-promenade habituelle et lu comme de coutume</i><a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>.
-</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>
-White Fang <i>ou</i> Croc-Blanc, <i>que nous offrons aujourd'hui au
-public, histoire d'un loup qui vient à la civilisation et se fait
-chien, est comme</i> The Call of the Wild <i>ou</i> l'Appel du Wild,
-<i>histoire d'un chien qui retourne à l'état sauvage et se refait
-loup, comme</i> Jerry des Iles <i>et</i> Michaël, frère de Jerry,
-<i>histoires de chiens, un roman de psychologie animale.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>D'autres auteurs ont mis en scène des animaux, mais dans un sens
-différent. Ceux que nous présente La Fontaine, par exemple, et plus
-près de nous R. Kipling, agissent en êtres humains et nous empruntent
-nos sentiments, dont il deviennent, avec plus ou moins de bonhomie ou de
-lyrisme, comme le miroir et le symbole. De nos caractères et de nos
-passions ils sont comme les synthèses. Les bêtes de Jack London, au
-contraire, agissent et pensent exclusivement en bêtes. L'auteur, dans
-les mornes solitudes du Wild, le Grand Désert Blanc, qui de la terre
-habitée monte vers le Cercle Arctique, les a longuement observés de
-près. Il a vécu avec eux, côte à côte, en ami ou en ennemi. Il
-s'est penché vers ces frères inférieurs, vers ces anneaux, moraux
-comme physiques, de la grande chaîne des êtres, dont l'homme, avec
-plus d'indignité parfois, occupe le sommet. Il a scruté leur pensée
-rudimentaire, interrogé leur cerveau. Se faisant, en imagination,
-chien, loup, lynx, porc-épic, écureuil, il s'est demandé quelle
-conception, plus ou moins développée, plus ou moins restreinte, toutes
-ces bêtes pouvaient bien avoir de la vie, ce qu'elles pouvaient en
-sentir et en comprendre, sous quel angle visuel les mêmes événements
-qui nous touchent pouvaient les atteindre et impressionner leurs
-cerveaux.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Quant au paysage évoqué, il n'est, en dehors de toute littérature
-descriptive proprement dite, qu'un décor, tragique à souhait, pour
-le drame qui s'y joue. Plus exactement, l'un et l'autre se
-confondent, car, sur cette Terre du Nord, dont l'écrivain éveille
-pour nous la poignante vision, il est impossible de séparer l'être
-de l'ambiance où il vit et qui l'étreint, la créature de la
-création. Rien ici ne saurait être factice. De Jack London on peut
-dire avec raison que l'œuvre est l'homme même. Ce sont ses
-ressouvenances, ses impressions, ses émotions, tout ce qu'il a vécu
-lui-même, qu'il nous dépeint.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Dans ce déchaînement des forces hostiles, parmi leur indestructible
-pérennité, «où l'homme est moins qu'une pomme de terre»,
-l'homme lutte cependant, il lutte et il pense. Il est le roseau
-pensant de Pascal, et surtout le roseau agissant. Car l'action, sur la
-Terre du Nord, est tout. Sans l'action, sans l'action perpétuelle,
-la mort est là, embusquée, qui ne tarde guère.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>De même, avant de s'embarquer en une longue croisière sur le</i> Snark,
-<i>il écrira: «Me voici, chétif animal appelé homme. Un brin de
-matière animée, cent soixante-cinq livres de chair, d'os, de nerfs,
-de tendons et de cerveau, tout cela doux et tendre, vulnérable et
-fragile, un brin de vie palpitante. Voilà tout ce que je suis. Autour
-de moi vont les grandes forces naturelles, menaces colossales, Titans de
-destruction, monstres dénués de sentiment, qui ont autant d'égards
-envers moi que moi pour le grain de sable que j'écrase sous mon pied.
-Ils ne me connaissent point, ils sont inconscients, impitoyables,
-amoraux. Ces monstres ont nom les cyclones et les tornades, les éclairs
-et le tonnerre, les lames furieuses et les trombes, les tremblements de
-terre et les volcans, les écumes qui heurtent avec fracas la côte
-hérissée de récifs, et les vagues qui bondissent par-dessus les
-sabords des plus grands navires, faisant des hommes une bouillie ou les
-projetant dans la mer. Aucun de ces monstres déchaînés ne connaît la
-minuscule créature, toute sensitive, toute de nerfs et de faiblesse,
-que les hommes, appellent Jack London et qui lui-même se croit quelque
-chose et même un être supérieur. Dans le conflit de tous ces Titans,
-dans le labyrinthe de périls dont ils m'enveloppent, je dois me
-frayer un chemin. Et le brin de vie que je suis exultera en triomphant
-d'eux.</i>»
-</p>
-
-<p>
-<i>C'est tout cela que rend admirablement Jack London, et son style alors
-demeure net et ferme, ferme comme l'acte qu'il décrit. Tout ce qui
-est tragique, chez lui, l'est à souhait. Sa plume, par contre,
-devient plus indécise dès que la bataille de la vie se détend et que,
-dépouillant sa rude écorce, il se fait sentimental. L'auteur
-demeure, malgré lui, un être de drame et de souffrance. Parfois aussi,
-lorsqu'il tend aux considérations générales, son style se fait plus
-diffus. L'ancien fils du trappeur errant n'a pas suffisamment appris
-à mettre en ordre le flot de ses pensées et celui de ses phrases. Il
-est un émotif de premier ordre, mais la solide culture classique des
-races latines lui a manqué. Le rôle du traducteur devient alors
-infiniment délicat. Sans s'attacher obstinément à un mot à mot
-littéral, que rend plus difficile encore la différence de génie des
-langues anglo-saxonnes et de la langue française, celle-ci éprise
-avant tout de netteté et de clarté, le traducteur doit s'efforcer de
-faire jaillir, le plus fidèlement possible, la pensée enclose dans
-l'original.</i>
-</p>
-
-<p>
-<i>Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, Jack London n'en
-demeure pas moins une des plus originales et des plus puissantes
-incarnations du génie anglo-saxon.</i>
-</p>
-
-<p style="margin-left: 50%;">PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et
-romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de
-nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en
-Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des
-meilleurs prosateurs anglais.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>CROC-BLANC: <i>Le Mur du monde.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari
-(Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent
-être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a
-également écrit divers autres volumes, dont <i>Jack London dans les Mers
-du Sud</i> et <i>Une femme parmi les Chasseurs de Têtes.</i></p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="I">I</a></h4>
-
-<h4>LA PISTE DE LA VIANDE</h4>
-
-<p>
-De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapins
-s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés
-par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient
-s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques, dans le jour
-qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans
-vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que
-la pensée s'enfuyait, devant elle, au delà même de la tristesse.
-Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique,
-comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le
-sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les
-vains efforts de notre être. C'était le <i>Wild</i>, le Wild farouche,
-glacé jusqu'au cœur, de la terre du Nord<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>.
-</p>
-
-<p>
-Sur la glace du fleuve et comme un défi au néant du Wild, peinait un
-attelage de chiens-loups<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait
-de neige. À peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en
-vapeur, pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux
-transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons.
-</p>
-
-<p>
-Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les
-attachaient à un traîneau, qui suivait, assez loin derrière eux, tout
-cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de
-bouleaux, solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de
-toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau, afin
-qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle
-qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était
-fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait
-presque toute la place. À côté d'elle, se tassaient divers autres
-objets: des couvertures, une hache, une cafetière et une poêle à
-frire.
-</p>
-
-<p>
-Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et,
-derrière le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le
-traîneau, en gisait un troisième, dont le souci était fini.
-Celui-là, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait
-jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et
-la vie lui est une offense. Il congèle l'eau, pour l'empêcher de
-courir à la mer; il glace la sève sous l'écorce puissante des
-arbres, jusqu'à ce qu'ils en meurent, et plus férocement encore,
-plus implacablement, il s'acharne sur l'homme, pour le soumettre à
-lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les
-êtres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement.
-</p>
-
-<p>
-Cependant, en avant et en arrière du traîneau, indomptables et sans
-perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore
-morts. Ils étaient vêtus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur
-haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de
-cristallisations glacées leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres,
-toute leur figure, si bien qu'il eût été impossible de les
-discerner l'un de l'autre. On eût dit des croque-morts masqués,
-conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque
-fantôme. Mais, sous ce masque, il y avait des hommes, qui avançaient
-malgré tout, sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse
-ironie, dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance
-d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et
-impassible que l'abîme infini de l'espace.
-</p>
-
-<p>
-Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et
-ménageant jusqu'à leur souffle. Partout autour d'eux était le
-silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pèse
-l'eau sur le corps du plongeur, à mesure qu'il s'enfonce plus
-avant aux profondeurs de l'Océan.
-</p>
-
-<p>
-Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour,
-lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri
-s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri
-se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa
-note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa.
-On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la
-sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur
-ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie.
-</p>
-
-<p>
-L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard
-se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la
-boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe.
-</p>
-
-<p>
-Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son.
-C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue
-qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux
-autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche
-du second cri.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant.
-</p>
-
-<p>
-Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait
-un effort pour parler.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis
-plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin.
-</p>
-
-<p>
-Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la
-clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et
-les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis,
-à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le
-cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les
-chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher
-à fuir et à se sauver dans les ténèbres.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulièrement fidèles à
-notre compagnie, observa Bill.
-</p>
-
-<p>
-Henry, penché sur le feu et occupé à faire fondre un peu de glace,
-pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis
-sur le cercueil et ayant commencé à manger:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils savent, dit-il, que près de nous leurs peaux sont sauves, et
-ils préfèrent manger qu'être mangés. Ces chiens ne manquent pas
-d'esprit.
-</p>
-
-<p>
-Bill secoua la tête:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! je n'en sais rien!
-</p>
-
-<p>
-Son camarade le regarda avec étonnement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est la première fois, Bill, que je vous entends suspecter
-l'intelligence des chiens.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Avez-vous remarqué, reprit l'autre, en mâchant des fèves avec
-énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur
-dîner. Combien avez-vous de chiens Henry?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Six.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bien, Henry.
-</p>
-
-<p>
-Bill s'arrêta un instant, comme pour donner plus de poids à ses
-paroles.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous disions que nous avions six chiens. J'ai pris six poissons
-dans le sac et j'en ai donné un à chaque chien. Eh bien! je me suis
-trouvé à court d'un poisson.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez mal compté.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J'ai pris
-six poissons et N'a-qu'une-Oreille<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a> n'en a pas eu. Alors je suis
-revenu au sac et j'y ai pris un septième poisson, que je lui ai
-donné.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous n'avons que six chiens, répliqua Henry.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'ai pas dit qu'il n'y avait là que des chiens, mais
-qu'ils étaient sept convives, à qui j'ai donné du poisson.
-</p>
-
-<p>
-Henry s'arrêta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les
-bêtes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six à présent.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai vu le septième convive s'enfuir à travers la neige.
-</p>
-
-<p>
-Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'entendez-vous par là?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'entends que l'excès de nos peines influe durement sur vos
-nerfs et que vous commencez à voir des choses...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill, avec
-gravité. Mais les traces laissées derrière lui par le septième
-animal sont encore marquées sur la neige. Je vous les montrerai, si
-vous le désirez.
-</p>
-
-<p>
-Henry ne répondit point et se remit à manger en silence. Lorsque
-le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant
-la bouche, du revers de sa main:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, Bill, vous croyez que cela était?
-</p>
-
-<p>
-Un long cri d'appel, à la fois lamentable et sauvage, jaillissant de
-l'obscurité, l'interrompit. Il se tut, pour écouter, et, tendant
-la main dans la direction d'où le cri était issu:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est un d'eux, dit-il, qui est venu?
-</p>
-
-<p>
-Bill approuva de la tête.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Vous avez remarqué
-vous-même quel vacarme ont fait les chiens.
-</p>
-
-<p>
-Cris et cris, après cris, se répondant, de près, de loin, de tous
-côtés, semblaient avoir mué tout à coup le Wild en une maison de
-fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient
-venus se tasser, les uns contre les autres, autour du foyer, si près
-que leurs poils en étaient roussis par la flamme.
-</p>
-
-<p>
-Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, après en avoir
-tiré quelques bouffées:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je songe, Henry, que celui qui est là-dedans (et il indiquait, de
-son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement
-plus heureux que vous et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager
-aussi confortablement après notre mort, aurons-nous seulement, un jour,
-quelques pierres sur notre carcasse? Ce qui me dépasse, c'est
-qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays, un lord ou
-quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu à trimarder pour
-la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guêtres
-sur cette fin de terre, abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne
-puis le comprendre exactement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il aurait pu vivre un bon vieil âge mûr, s'il était demeuré
-chez lui, approuva Henry.
-</p>
-
-<p>
-Bill allait continuer la conversation, quand il vit, dans le noir mur de
-nuit qui se pressait sur eux et où toute forme était indistincte, une
-paire d'yeux, brillants comme des braises. Il la montra à Henry, qui
-lui en montra une seconde, puis une troisième. Un cercle d'yeux
-étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se
-déplaçait, ou disparaissait, pour reparaître à nouveau, l'instant
-d'après.
-</p>
-
-<p>
-La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient,
-affolés, autour du feu, ou venaient, en rampant, se tapir entre les
-jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux
-bascula dans la flamme. Il se mit à pousser des hurlements plaintifs,
-tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brûlée.
-Ce remue-ménage fit se disperser le cercle d'yeux, qui se reforma,
-une fois l'incident terminé et les chiens calmés.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est, dit Bill, une fâcheuse et blâmable situation, de se
-trouver à court de munitions.
-</p>
-
-<p>
-Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon à étendre, sur des
-branches de sapin préalablement disposées sur la neige, un lit de
-couvertures et de fourrures.
-</p>
-
-<p>
-Henry grogna, tout en commençant à délacer ses mocassins de peau de
-daim:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Combien, dites-vous, Bill, qu'il nous reste de cartouches?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Trois. Et je voudrais qu'il y en eût trois cents. Je leur
-montrerais alors quelque chose, à ces damnés.
-</p>
-
-<p>
-Il secoua son poing, avec colère, vers les yeux luisants. Puis ayant
-enlevé à son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant
-le feu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu
-50° sous zéro<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a> depuis deux semaines. Plût à Dieu que nous
-n'eussions pas entrepris cette expédition! je n'aime pas la
-tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle
-est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit
-plus question! Heureux le jour où nous nous retrouverons, vous et moi,
-au Fort M'Gurry, tranquillement assis auprès du feu et jouant aux
-cartes. Voilà mes souhaits!
-</p>
-
-<p>
-Henry poussa un nouveau grognement et se glissa dans le lit. Comme il
-allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dites-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre à nos bêtes
-et attraper un poisson, pour quoi, dites-moi, les chiens ne lui sont-ils
-pas tombés dessus? C'est là ce qui me tourmente.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous faites, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry, d'une
-voix ensommeillée. Vous n'étiez pas ainsi autrefois. Vous digérez
-mal, je pense. Mais assez péroré! Dormez, sinon vous serez demain,
-fort mal en point. Vous vous mettez, sans raison, la cervelle à
-l'envers.
-</p>
-
-<p>
-Les deux compagnons, là-dessus, s'assoupirent. Ils soufflaient
-lourdement, côte à côte, sous la même couverture.
-</p>
-
-<p>
-Le feu tomba peu à peu et les yeux brillants resserrèrent le cercle
-qu'ils traçaient. Dès que deux d'entre eux s'avançaient, plus
-proches, les chiens grondaient, apeurés et menaçants à la fois. Leurs
-cris devinrent si forts, à un moment, que Bill s'éveilla.
-</p>
-
-<p>
-Il descendit du lit avec précaution, afin de ne pas troubler le sommeil
-de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Dès que la flamme se
-fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le
-groupe des chiens. Puis, s'étant frotté les paupières, il se reprit
-à les regarder, avec plus d'attention. Après quoi, s'étant coulé
-sous la couverture:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Henry... Oh! Henry!
-</p>
-
-<p>
-Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce qui ne va pas? interrogea-t-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont sept derechef.
-</p>
-
-<p>
-Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants
-après, il ronflait à poings fermés.
-</p>
-
-<p>
-C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors du
-lit son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point
-naître avant que trois heures encore ne se fussent écoulées. Il se
-mit, dans l'obscurité, à préparer le déjeuner, tandis que Bill
-roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dites-moi, Henry, demanda-t-il soudainement. Combien de chiens
-prétendez-vous que nous avons?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Six.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Erreur! s'exclama Bill, triomphant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sept, de nouveau? questionna Henry.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non. Cinq! Un est parti.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;L'Enfer! cria Henry, avec colère.
-</p>
-
-<p>
-Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez raison, Bill, Boule-de-Suif<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a> est parti.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée
-nous aura caché sa fuite.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce n'est pas de chance, pour lui ni pour nous. Ils l'auront
-avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant
-dans leur gosier. Malédiction sur eux!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce fut toujours un chien fou, observa Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se
-suicider de la sorte?
-</p>
-
-<p>
-Henry jeta un coup d'œil sur les survivants de l'attelage,
-supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur
-caractère et de leurs aptitudes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait à en faire
-autant. On frapperait dessus à coups de bâton qu'ils refuseraient de
-s'éloigner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai toujours pensé, dit Bill, et je le répète, que
-Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu fêlée.
-</p>
-
-<p>
-Telle fut l'oraison funèbre d'un chien, mort en cours de route, sur
-une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien
-d'hommes, n'en ont pas même une semblable!
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Le <i>Wild</i> est un terme générique, intraduisible, qui, comme
-le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle
-désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types
-qui la constituent. Le <i>Wild</i> comprend, dans l'Amérique du Nord, la
-région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui
-ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace
-éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait
-partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol,
-très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et
-l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la
-neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise
-vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible
-profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation
-hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de
-transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a><i>Wolfdogs</i>, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par
-leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels
-des traîneaux. (<i>Idem.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a><i>One Ear.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Il s'agit de degrés Fahrenheit (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a><i>Fatty.</i></p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="II">II</a></h4>
-
-<h4>LA LOUVE</h4>
-
-<p>
-Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement
-rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu
-joyeux et poussèrent de l'avant dans les ténèbres qui n'étaient
-point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces,
-continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid.
-Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença à paraître. À
-midi, le ciel, vers le Sud, parut se réchauffer et se teignit de
-couleur rose. La ligne de démarcation se dessina, que met la rondeur de
-la terre entre les pays méridionaux, où luit le soleil, et le monde du
-Nord. Mais la couleur rose, rapidement, se fana. Un jour gris lui
-succéda, qui dura jusqu'à trois heures, puis disparut à son tour,
-et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et
-silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse, à
-droite, à gauche, recommencèrent, provoquant parmi les chiens, tout
-harassés qu'ils fussent, de folles paniques.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je voudrais bien, dit Bill, en remettant, pour la vingtième fois,
-les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et
-nous laissent tranquilles.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva
-Henry.
-</p>
-
-<p>
-Le campement fut dressé, comme le soir précédent. Henry surveillait
-la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri, poussé
-par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le
-fit sursauter. Il releva le nez, juste à temps pour voir une forme
-vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il
-aperçut Bill, qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux,
-mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue
-et une partie du corps d'un saumon séché.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a
-reçu pour le reste. L'entendez-vous hurler?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et quelle figure avait-il, ce voleur? demanda Henry.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'ai pu le bien voir. Mais ce que je sais, c'est qu'il a
-quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble à celle d'un
-chien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce doit être, j'en jurerais, un loup apprivoisé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour être venu ici au moment
-juste du dîner et emporter un morceau de poisson!
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes, assis sur la boîte oblongue, avaient, après avoir
-mangé, humé leurs pipes, comme ils en avaient l'habitude. Le cercle
-d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus
-proche.
-</p>
-
-<p>
-Bill se reprit à gémir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur
-quelque autre gibier, et qu'ils décampent à sa suite! Ce serait
-pour nous un débarras...
-</p>
-
-<p>
-Henry eut l'air de n'avoir pas entendu. Mais, comme Bill faisait
-mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Arrêtez, Bill, vos croassements. Vous avez des crampes d'estomac,
-je vous l'ai déjà dit, et c'est ce qui vous fait divaguer. Avalez
-une pleine cuillerée de bi-carbonate de soude, cela vous calmera, je
-vous assure et vous redeviendrez d'une plus plaisante compagnie.
-</p>
-
-<p>
-Le matin suivant, d'énergiques blasphèmes, proférés par Bill,
-réveillèrent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, à la lueur
-du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui
-agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses
-grimaces.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hello! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Grenouille<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a> a décampé, fut la réponse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je dis oui.
-</p>
-
-<p>
-Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta
-avec soin, après quoi il se joignit à Bill pour maudire les pouvoirs
-malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et celui-là n'était pas un chien fou, ajouta Henry.
-</p>
-
-<p>
-Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funèbre.
-</p>
-
-<p>
-Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent
-attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente.
-Les deux hommes peinaient, sans parler. Le silence n'était interrompu
-que par les cris qui les poursuivaient et qui s'attachaient,
-invisibles, à leur marche. Mêmes paniques des chiens, mêmes écarts
-de leur part, hors du sentier tracé, et même lassitude physique et
-morale des deux hommes, qui en résultait.
-</p>
-
-<p>
-Quand le campement eut été établi, Bill, à la mode indienne, enroula
-autour du cou des chiens une solide lanière de cuir, à laquelle était
-lié, à son tour, un bâton de cinq à six pieds de long. Le bâton, à
-son autre extrémité, était attaché, par une seconde lanière, à un
-pieu fiché en terre. Les joints, de chaque côté, étaient si serrés
-que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Regardez, Henry, dit Bill, avec satisfaction, si j'ai bien
-travaillé! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles
-jusqu'à demain. S'il en manque un seul à l'appel, je veux me
-passer de mon café.
-</p>
-
-<p>
-Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant à Bill le
-cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisième soir, les
-enserrait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dommage, tout de même, fit-il, de ne pouvoir flanquer à ceux-ci
-quelques bons coups de fusil! Ils ont compris que nous n'avions pas
-de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis.
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils
-regardaient les formes vagues aller et venir, hors de la frontière de
-lumière que marquait le feu. En observant avec attention les endroits
-où une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la
-silhouette de l'animal, qui se dessinait et se mouvait dans les
-ténèbres.
-</p>
-
-<p>
-Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens, les fit se
-détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et
-geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces dans la
-direction de l'ombre, sur son bâton, qu'il mordait frénétiquement
-et à pleines dents.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bill, regardez ceci! chuchota Henry.
-</p>
-
-<p>
-Dans la lumière du feu, un animal, semblable à un chien, se glissait,
-d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en même temps
-audacieux et craintif, observant les deux hommes avec précaution, et
-cherchait visiblement à se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille,
-s'aplatissant vers lui, sur le sol, redoublait ses gémissements.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la
-meute. Quand elle a attiré un chien à sa suite, toute la bande tombe
-dessus et le mange.
-</p>
-
-<p>
-Au même moment, une des bûches empilées sur le feu dégringola, en
-éclatant avec bruit. L'étrange animal, effaré, fit un saut en
-arrière, dans les ténèbres, et disparut.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je pense une chose, dit Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Laquelle, s'il vous plaît?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est que l'animal vu par nous est le même que celui qui a
-été rossé hier par mon gourdin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n'y a pas au monde le plus léger doute sur ce point.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa
-familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas
-naturelle et choque toutes les idées reçues.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce loup en connait certainement plus qu'un loup qui se respecte ne
-doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du
-repas des chiens. Cet animal a de l'expérience.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le vieux Villan, dit Bill, en se parlant tout haut à lui-même,
-possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir
-avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi. Car je le tuai un beau
-jour, dans un pacage d'élans, sur <i>Little Stick.</i> Le vieux Villan en
-pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce
-chien depuis trois ans. Tout ce temps, le chien était demeuré avec les
-loups.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je pense, opina Henry, que vous avez trouvé la vérité. Ce loup
-est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de
-l'homme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si j'ai quelque chance, de ce loup qui est un chien nous aurons la
-peau, déclara Bill. Nous ne pouvons continuer à perdre d'autres
-bêtes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Souvenez-vous qu'il ne nous reste plus que trois cartouches.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le sais et les réserve pour un coup sûr.
-</p>
-
-<p>
-Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner,
-accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son
-camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prêts.
-Bill commença à manger, dormant encore.
-</p>
-
-<p>
-Ayant remarqué que sa tasse à café était vide, il se pencha pour
-atteindre la cafetière. Mais celle-ci était du côté d'Henry et
-hors de sa portée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dites-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement
-d'amitié, n'avez-vous rien oublié de me donner?
-</p>
-
-<p>
-Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tête. Bill
-avança sa tasse vide.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous n'aurez pas de café, prononça Henry.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Aurait-il été renversé? demanda Bill avec anxiété.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce n'est pas cela.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous m'en refusez, vous allez arrêter ma digestion.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous n'en aurez pas!
-</p>
-
-<p>
-Un flux de sang et de colère monta au visage de Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voulez-vous, je vous prie, parler et vous expliquer?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Gros-Gaillard<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a> est parti.
-</p>
-
-<p>
-Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tête et
-compta les chiens.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment cela est il arrivé? demanda-t-il, anéanti.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-même
-la lanière qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura
-rendu sans doute ce service.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le damné chien! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré
-son compère.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose
-qu'il est déjà digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans les
-ventres de vingt loups différents.
-</p>
-
-<p>
-Cette troisième oraison funèbre prononcée, Henry poursuivit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maintenant, Bill, voulez-vous du café?
-</p>
-
-<p>
-Bill fit un signe négatif.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est bien certain? insista Henry, en levant la cafetière, il
-est pourtant bon.
-</p>
-
-<p>
-Mais Bill était têtu. Il mit sa tasse à l'écart.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'aimerais mieux, dit-il, être pendu ding-ding-dong. J'ai
-donné ma parole et je la tiendrai.
-</p>
-
-<p>
-Il absorba son déjeuner à sec et ne l'arrosa que de malédiction, à
-l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais
-tour.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur
-atteinte.
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé
-plus de cent yards<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>, quand Henry, qui allait devant, heurta du pied,
-dans l'obscurité, un objet qu'il ramassa, puis qu'il lança,
-s'étant retourné, dans la direction de Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tenez, Bill, dit-il, voilà quelque chose qui pourra vous être
-utile.
-</p>
-
-<p>
-Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de
-Gros-Gaillard; le bâton auquel il avait été attaché.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la
-peau, et tout. Le bâton même est aussi net que le dessus de ma main;
-ils ont mangé le cuir qui le garnissait à ses deux bouts. Ils ont
-l'air terriblement affamés. Pourvu que vous et moi nous ne subissions
-pas un sort identique avant d'être parvenus au terme de notre voyage!
-</p>
-
-<p>
-Henry se mit à rire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est la première fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des
-loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et
-sauf. Prenez votre courage à deux mains et ne craignez rien. Ils ne
-nous auront pas, mon fils.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà ce qu'on ne sait pas; oui, ce qu'on ne sait pas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes pâle et avez une mauvaise circulation du sang. Il vous
-faudrait de la quinine. Je vous en bourrerai quand nous serons arrivés.
-</p>
-
-<p>
-Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents.
-Apparition de la lumière à neuf heures; à midi, le reflet lointain,
-vers le Sud, du soleil invisible; puis la grise après-midi,
-précédant la nuit rapide. À l'heure où le soleil esquissait son
-faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Soyez prudent et gardez-vous qu'il ne vous arrive malheur!
-</p>
-
-<p>
-Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure après, vers
-son compagnon, qui l'attendait avec une certaine anxiété.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous,
-courant de-ci, de-là, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont
-sûrs de nous avoir et qu'il leur suffit de patienter. En attendant
-ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous prétendez, observa Henry, qu'ils sont sûrs de nous avoir?
-</p>
-
-<p>
-Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres à faire peur. Ils
-n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien
-entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas
-loin. Leurs côtes sont pareilles à des planches à laver et leurs
-estomacs remontés collent presque à l'épine dorsale. Ils en sont,
-je puis vous le dire, à la dernière phase de la désespérance. Ils
-sont à demi enragés et attendent.
-</p>
-
-<p>
-Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand Henry, qui
-avait pris la place d'arrière et poussait le traîneau, afin
-d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement
-étouffé. Derrière eux, en pleine vue et sur la même piste qu'ils
-venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une
-forme velue. La bête trottinait sans effort apparent, semblant glisser
-plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arrêtés, elle
-s'arrêta ainsi qu'eux et, ayant levé la tête, elle les regarda
-avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur,
-comme pour se faire d'eux une opinion.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est la louve! dit Bill.
-</p>
-
-<p>
-Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et il vint, derrière le
-traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinèrent
-l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur
-avait déjà soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter
-encore, en avant, de quelques pas, puis s'arrêter, puis recommencer
-à diverses reprises le même manège, jusqu'à ce qu'il ne se
-trouvât plus qu'à une courte distance. Alors il fit halte, la tête
-dressée, près d'un groupe de sapins, et se remit à observer les
-deux hommes. Il les considérait avec une insistance singulière, comme
-eût pu le faire un chien, mais sans qu'il y eût rien dans ses yeux
-du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était
-celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bête,
-aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt
-grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des
-spécimens les plus importants de l'espèce.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il doit mesurer près de deux pieds et demi à hauteur d'épaule,
-constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai
-jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge, et même sur
-l'orangé. Elle a un ton cannelle.
-</p>
-
-<p>
-La robe de la bête n'était point cependant de cette couleur et le
-gris y dominait, comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et
-indéfinissables reflets couraient par moment sur le poil, qui
-trompaient et illusionnaient la vue.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On dirait un rude et gros chien de traîneau, poursuivit Bill. Je ne
-serais pas autrement étonné de voir cet animal remuer la queue.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hé! gros chien, appela-t-il. Venez, vous! quel que vous soyez!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n'a pas de toi la moindre peur, dit Henry, en riant.
-</p>
-
-<p>
-Bill agita sa main, fit semblant de menacer, cria à tue-tête. La bête
-ne manifesta aucune crainte et se contenta de se mettre légèrement en
-garde. Elle ne cessait point de dévisager les deux hommes, avec une
-fixité affamée. Son désir évident était, si elle l'osait, de
-venir à cette viande et de s'en repaître.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Écoutez, Henry, dit Bill, en baissant la voix, très bas. Voici le
-cas d'utiliser nos trois cartouches. Mais il faut ne point manquer le
-coup et qu'il soit mortel, qu'en pensez-vous?
-</p>
-
-<p>
-Henry approuva et Bill, avec mille précautions, amena à lui le fusil.
-Mais à peine avait-il fait le geste de le lever vers son épaule que la
-louve, faisant un saut de côté, hors de la piste, disparut parmi les
-sapins.
-</p>
-
-<p>
-Les deux compagnons se regardèrent. Henry sifflota, d'un air entendu,
-et Bill, se morigénant lui-même, remit en place le fusil.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je devais m'y attendre, dit-il. Un loup assez instruit pour venir
-partager le dîner de nos chiens doit être également renseigné sur
-les coups de fusil. Sa science est la cause de tous nos malheurs. Mais
-je le démolirai, aussi sûr que mon nom est Bill! Puisqu'il est trop
-rusé pour être tué à découvert, j'irai le tirer de l'affût.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous voulez tenter de l'abattre, faites-le d'ici, conseilla
-Henry. Que la bande survienne autour de vous, en admettant que vos trois
-cartouches tuent trois bêtes, les autres vous régleront votre compte.
-</p>
-
-<p>
-On campa de bonne heure, ce soir-là. Les trois chiens survivants
-avaient remorqué moins vite le traîneau et avaient été las plus
-tôt. Les deux hommes ne dormirent que d'un œil. Le cercle
-d'ennemis s'était resserré encore. Sans cesse il fallait se
-relever, pour attiser le feu, afin que la flamme ne tombât point.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai ouï des marins, dit Bill, me parler des requins qui ont
-coutume de suivre les navires. Les loups sont les requins de la terre.
-Ils s'y connaissent mieux que nous dans leurs affaires. Ils savent que
-bientôt ils nous auront.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils vous ont déjà à moitié, rétorqua Henry, avec rudesse, vous
-qui vous laissez aller à parler ainsi. C'en est fait d'un homme,
-dès l'instant où il se déclare perdu. Vous êtes, rien qu'en le
-disant, à demi mangé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils en ont mangé d'autres, et qui nous valaient, vous et moi,
-répondit Bill.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Assez croassé! Vous m'excédez plus que de raison.
-</p>
-
-<p>
-Henry tourna brusquement le dos à Bill, et il s'attendait à ce que
-celui-ci, avec le caractère emporté qu'il lui connaissait,
-s'irritât du ton tranchant de ses paroles. Mais Bill ne répondit
-rien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mauvais présage, songea Henry, dont les paupières se fermaient
-malgré lui. Le moral de Bill, il n'y a pas à s'y tromper, est
-gravement entamé. J'aurai, demain matin, fort à faire pour retaper
-ce garçon.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Frog.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a><i>Spanker.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Le <i>yard</i> mesure environ 91 centimètres (914 millimètres),
-soit un peu moins d'un mètre. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="III">III</a></h4>
-
-<h4>LE CRI DE LA FAIM</h4>
-
-<p>
-La journée débuta sous de meilleurs auspices. Les deux hommes
-n'avaient pas perdu de chien durant la nuit et c'est l'esprit le
-plus léger qu'ils se remirent en chemin, dans le silence, le noir et
-le froid, Bill semblait avoir oublié ses sinistres pressentiments et
-quand, à midi, les chiens renversèrent le traîneau, à un mauvais
-passage, c'est en plaisantant qu'il accueillit l'accident.
-</p>
-
-<p>
-C'était pourtant un effrayant pêle-mêle. Le traîneau, sens dessus
-dessous, demeurait suspendu entre le tronc d'un arbre et un énorme
-roc. Il fallut d'abord déharnacher les chiens, afin de les dégager
-et de démêler leurs traits. Ceci fait et tandis que les deux hommes
-s'occupaient de remettre sur pied le traîneau, Henry aperçut
-N'a-qu'une-Oreille qui était en train de se défiler en rampant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ici, toi, N'a-qu'une-Oreille! cria-t-il, en se retournant vers
-le chien.
-</p>
-
-<p>
-Mais le chien, au lieu de lui obéir, fit un bond en avant et se sauva,
-en courant de toutes ses forces, ses harnais traînant derrière lui.
-</p>
-
-<p>
-Tout là-bas, sur la piste, la louve l'attendait. En s'approchant
-d'elle, il parut soudain hésiter et ralentit sa course. Il la
-regardait fixement, avec crainte et désir à la fois. Elle semblait
-l'aguicher et lui sourire de toutes ses dents, puis fit un pas vers
-lui, en manière d'avance. N'a-qu'une-Oreille se rapprocha, mais
-en se tenant encore sur ses gardes, la tête dressée, les oreilles et
-la queue droites.
-</p>
-
-<p>
-Quand il l'eut jointe, il essaya de frotter son nez contre le sien;
-mais elle se détourna, avec froideur, et fit un pas en arrière. Elle
-répéta plusieurs fois sa manœuvre, comme pour l'entraîner loin de
-ses compagnons humains. À un moment (on eût dit qu'une vague
-conscience du sort qui l'attendait flottait dans sa cervelle de
-chien), N'a-qu'une-Oreille, s'étant retourné, regarda derrière
-lui ses deux camarades de trait, le traîneau renversé et les deux
-hommes qui l'appelaient. Mais la louve lui ayant tendu son nez, pour
-qu'il s'y frottât, il en oublia aussitôt toute autre idée et se
-reprit à la suivre au bout de quelques minutes, dans un prude et
-nouveau recul qu'elle effectua.
-</p>
-
-<p>
-Bill, pendant ce temps, avait songé au fusil. Mais celui-ci était pris
-sous le traîneau et quand, avec l'aide d'Henry, il eut mis la main
-dessus, le chien et la louve étaient trop éloignés de lui, trop près
-aussi l'un de l'autre pour qu'il pût tirer.
-</p>
-
-<p>
-Trop tard, N'a-qu'une-oreille connut son erreur. Les deux hommes le
-virent qui revenait vers eux à fond de train. Mais déjà une douzaine
-de loups maigres, bondissant dans la neige, fonçaient à angle droit
-sur le chien, afin de lui couper la retraite. La louve avait, quant à
-elle, cessé ses grâces et ses pudeurs, et s'était jetée sur son
-amoureux, avec un rauque grognement. Il l'avait bousculée d'un coup
-d'épaule et elle s'était jointe aux autres poursuivants. Elle le
-talonnait de près.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où allez-vous? cria Henry, en posant sa main sur le bras de Bill.
-</p>
-
-<p>
-Bill se dégagea, d'un mouvement brusque.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne puis, dit-il, supporter ce qui se passe. Ils ne doivent plus
-avoir, si je puis l'empêcher, aucun de nos chiens.
-</p>
-
-<p>
-Le fusil au poing, il s'enfonça dans les taillis qui bordaient le
-sentier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attention, Bill! lui jeta Henry, une dernière fois. Soyez prudent!
-</p>
-
-<p>
-Henry, assis sur le traîneau, vit disparaître son compagnon.
-N'a-qu'une-Oreille avait quitté la piste et tentait de rejoindre le
-traîneau en décrivant un grand cercle. Henry l'apercevait par
-instants, détalant à travers des sapins clairsemés et s'efforçant
-de gagner les loups en vitesse, tandis que Bill allait essayer, sans nul
-doute, d'enrayer la poursuite. Mais la partie était perdue
-d'avance. D'autant que de nouveaux loups, sortant de partout, se
-joignaient à la chasse.
-</p>
-
-<p>
-Tout à coup, Henry entendit un coup de fusil, puis deux autres
-succéder rapidement au premier, et il connut que la provision de
-cartouches de Bill était finie. Il y eut un grand bruit, des
-grondements et des cris. Henry reconnut la voix du chien, qui gémissait
-et hurlait. Un cri de loup lui annonça qu'un des animaux avait été
-atteint. Et ce fut tout. Gémissements et grognements moururent et le
-silence retomba sur le paysage solitaire.
-</p>
-
-<p>
-Henry demeura longtemps assis sur le traîneau. Il n'avait pas besoin
-d'aller voir ce qui était advenu. Cela il le savait comme s'il en
-eût été spectateur. Il se dressa pourtant, à un moment, avec un
-tressaillement, et, dans une hâte fébrile, chercha la hache qui était
-parmi les bagages. Puis il se rassit et songea longuement, en société
-des deux chiens qui lui restaient et qui demeuraient à ses pieds,
-couchés et tremblants.
-</p>
-
-<p>
-Il se leva, à la fin, en proie à une immense faiblesse, comme si toute
-force de résistance s'était anéantie en lui, et se mit en devoir
-d'atteler les chiens au traîneau. Lui-même passa sur son épaule un
-harnais d'homme et tira, de concert avec les deux bêtes. L'étape
-fut courte. Dès que le jour commença à baisser, Henry se hâta
-d'organiser le campement. Il donna aux chiens leur nourriture, fit
-cuire et mangea son dîner, et dressa son lit près du feu.
-</p>
-
-<p>
-Mais il n'avait pas encore fermé les yeux qu'il vit les loups
-arriver et, cette fois, s'avancer tellement près qu'il n'y avait
-pas à songer même à dormir. Ils étaient là, autour de lui, si peu
-loin qu'il pouvait les regarder, comme en plein jour, couchés ou
-assis autour du foyer, rampant sur leurs ventres, et tantôt avançant,
-tantôt reculant. Certains d'entre eux dormaient, couchés en rond
-dans la neige, comme des chiens. Il ne cessa pas, un seul instant,
-d'aviver la flamme, car il savait qu'elle était le seul obstacle
-entre sa chair et leurs crocs. Les deux chiens se pressaient contre lui,
-implorant sa protection. De temps à autre, le cercle des loups
-s'agitait, ceux qui étaient couchés se relevaient, et tous hurlaient
-en chœur. Puis ils se recouchaient ou s'asseyaient, le cercle se
-reformant plus près.
-</p>
-
-<p>
-À force, cependant, d'avancer d'un pouce, puis d'un pouce, un
-instant arriva où les loups le touchaient presque. Alors il prit des
-brandons enflammés et commença à les jeter dans le tas de ses
-ennemis. Ceux-ci bondissaient en arrière, d'un saut hâtif,
-accompagné de cris de colère et de grognements peureux, quand une
-branche, bien lancée, atteignait l'un d'eux.
-</p>
-
-<p>
-Le matin trouva l'homme hagard et brisé, les yeux dilatés par le
-manque de sommeil. Il cuisina et absorba son déjeuner. Puis quand la
-lumière eut dispersé la troupe des loups, il s'occupa de mettre à
-exécution un projet qu'il avait médité durant de longues heures de
-la nuit. Ayant abattu, à coups de hache, de jeunes sapins, il en fit,
-en les liant en croix, les traverses d'un échafaudage assez élevé,
-dont quatre autres grands sapins, restés debout, formèrent les
-montants. Se servant ensuite des courroies du traîneau comme de cordes,
-et les chiens tirant avec lui, il hissa au sommet de l'échafaudage le
-cercueil qu'il avait convoyé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ils ont eu Bill, dit-il, en s'adressant au corps du mort, quand
-celui-ci fut installé dans sa sépulture aérienne, et ils m'auront
-peut-être. Mais, vous, jeune homme, ils ne vous auront pas.
-</p>
-
-<p>
-Le traîneau filait maintenant derrière les chiens, qui haletaient
-d'enthousiasme, car ils savaient, eux aussi, que le salut était pour
-eux dans le chenil du Fort M'Gurry. Mais les loups n'avaient pas
-été loin et c'est ouvertement qu'ils avaient, désormais, repris
-leur poursuite. Ils trottinaient tranquillement derrière le traîneau,
-ou rangés en files parallèles, leurs langues rouges pendantes, leurs
-flancs maigres ondulant sur leurs côtes, qui se dessinaient à chacun
-de leurs mouvements. Henry ne pouvait s'empêcher d'admirer qu'ils
-fussent encore capables de se tenir sur leurs pattes, sans s'effondrer
-sur la neige.
-</p>
-
-<p>
-À midi, vers le Sud, ce ne fut pas seulement un reflet du soleil qui
-apparut, mais l'astre lui-même, dont la partie supérieure émergea
-de l'horizon, pâle et dorée. Henry vit là un heureux présage. Le
-soleil était revenu et les jours allaient grandir. Mais sa joie fut de
-courte durée. La lumière, presque aussitôt, se remit à baisser et il
-s'occupa, sans plus tarder, de s'organiser pour la nuit. Les
-quelques heures de clarté grisâtre et de terne crépuscule qu'il
-avait encore devant lui furent utilisées à couper, pour le foyer, une
-quantité de bois considérable.
-</p>
-
-<p>
-Avec la nuit, la terreur revint, à son comble. Le besoin de sommeil,
-pire que les loups, tenaillait Henry. Il s'endormit malgré lui,
-accroupi près du feu, les couvertures sur ses épaules, sa hache entre
-ses genoux, un chien à sa droite, un chien à sa gauche. Dans cet état
-de demi-veille où il se trouvait, il apercevait la troupe entière qui
-le contemplait, comme un repas retardé, mais certain. Il lui semblait
-voir une bande d'enfants réunis autour d'une table servie, et
-attendant qu'on leur permît de commencer à manger.
-</p>
-
-<p>
-Puis, comme machinalement, ses yeux retombaient sur lui-même, et il
-examinait son corps avec une attention bizarre, qui ne lui était pas
-habituelle. Il tâtait ses muscles et les faisait jouer,
-s'intéressant prodigieusement à leur mécanisme. À la lueur du
-foyer, il ouvrait, étendait ou refermait les phalanges de ses doigts,
-émerveillé de l'obéissance et de la souplesse de sa main qui, avec
-brusquerie ou douceur, trépidait à sa volonté, jusqu'au bout des
-ongles. Et, comme fasciné, il se prenait d'un incommensurable amour
-pour ce corps admirable, auquel il n'avait, jusque-là, jamais prêté
-attention, d'une tendresse infinie pour cette chair vivante, destinée
-bientôt à repaître des brutes, à être mise en lambeaux.
-Qu'était-il désormais? Un simple mets pour des crocs affamés, une
-subsistance pour d'autres estomacs, l'égal des élans et des lapins
-dont il avait tant de fois, lui-même, fait son dîner.
-</p>
-
-<p>
-À quelques pieds devant lui, la louve aux reflets rouges était assise
-dans la neige et le regardait, pensive. Leurs regards se croisèrent. Il
-comprit sans peine qu'elle se délectait de lui, par anticipation. Sa
-gueule s'ouvrait, avec gourmandise, découvrant les crocs blancs
-jusqu'à leur racine. La salive lui découlait des lèvres, et elle se
-pourléchait de la langue. Un spasme d'épouvante secoua Henry. Il fit
-un geste brusque, pour se saisir d'un brandon et le lancer à la
-louve. Mais celle-ci, non moins rapidement, s'était éclipsée. Alors
-il se remit à contempler sa main, avec adoration, à examiner, l'un
-après l'autre, tous ses doigts et comme ils s'adaptaient avec
-perfection aux rugosités de la branche qu'il brandissait. Puis, comme
-son petit doigt courait risque de se brûler, il le replia
-délicatement, un peu en arrière de la flamme.
-</p>
-
-<p>
-La nuit s'écoula cependant sans accident et le matin parut. Pour la
-première fois, la lumière du jour ne dispersa pas les loups. Vainement
-l'homme attendit leur départ. Ils demeurèrent en cercle autour de
-lui et de son feu, avec une insolence qui brisa son courage, revenu avec
-la clarté naissante. Il tenta cependant un effort surhumain pour se
-remettre en route.
-</p>
-
-<p>
-Mais à peine avait-il replacé son traîneau sur le sentier et
-s'était-il écarté, de quelques pas, de la protection du feu,
-qu'un loup, plus hardi que les autres, s'élança vers lui. La bête
-avait mal calculé son élan; son saut fut trop court. Ses dents, en
-claquant, se refermèrent sur le vide, tandis qu'Henry, pour se
-préserver, faisait un bond de côté. Puis, reculant vers le feu, il
-fit pleuvoir une mitraille de brandons sur les autres loups,
-qui, excités par l'exemple, s'étaient dressés debout et s'apprêtaient
-déjà à se jeter sur lui.
-</p>
-
-<p>
-Il demeura assiégé toute la journée. Comme son bois menaçait de
-s'épuiser, il étendit progressivement le foyer vers un énorme sapin
-mort, qui s'élevait à peu de distance et qu'il atteignit de la
-sorte. Il abattit l'arbre et passa le reste du jour à préparer, pour
-la nuit, branches et fagots.
-</p>
-
-<p>
-La nuit revint, aussi angoissante que la précédente, avec cette
-aggravation que le besoin de dormir devenait, pour l'homme, de plus en
-plus insurmontable. Henry, dans sa somnolence, vit la louve
-s'approcher de lui à ce point, qu'il n'eût qu'à saisir un
-brandon allumé pour le lui planter, d'un geste mécanique, en plein
-dans la gueule. La louve hurla de douleur, en un brusque ressaut. Il
-sentit l'odeur de la chair brûlée et regarda la bête secouer sa
-tête, avec fureur.
-</p>
-
-<p>
-Puis, de crainte de s'abandonner trop profondément au sommeil, Henry
-attacha à sa main droite un tison de sapin, afin que la brûlure de la
-flamme le réveillât lorsque la branche serait consumée. Il
-recommença plusieurs fois l'opération. Chaque fois que la flamme, en
-l'atteignant, le faisait sursauter, il en profitait pour recharger le
-feu et envoyer aux loups une pluie de brandons incandescents, qui les
-tenaient momentanément en respect. Un moment vint pourtant où la
-branche, mal liée, se détacha de sa main sans qu'il s'en
-aperçût. Et, s'étant endormi, il rêva.
-</p>
-
-<p>
-Il lui sembla qu'il se trouvait dans le Fort M'Gurry. L'endroit
-était chaud et confortable, et il jouait avec l'agent de la
-factorerie. Le Fort était assiégé par les loups, qui hurlaient à la
-grille d'entrée. Lui et son partenaire s'arrêtaient de jouer, par
-instants, pour écouter les loups et rire de leurs efforts inutiles.
-Mais un craquement se produisit soudain. La porte avait cédé et les
-loups envahissaient la maison, fonçant droit sur lui et sur l'agent,
-en redoublant de hurlements, tellement qu'il en avait la tête comme
-brisée. Il s'éveilla, à ce moment, et le rêve se relia à la
-réalité. Les loups hurlants étaient sur lui. Déjà l'un d'eux
-avait refermé ses crocs sur son bras. D'un mouvement instinctif,
-Henry sauta dans le feu et le loup lâcha prise, non sans laisser dans
-la chair une large déchirure.
-</p>
-
-<p>
-Alors commença une bataille de flammes. Ses épaisses mitaines
-protégeant ses mains, Henry ramassait les charbons ardents, à pleines
-poignées, et les jetait en l'air dans toutes les directions. Le
-campement n'était qu'un volcan en éruption. Henry sentait son
-visage se tuméfier, ses sourcils et ses cils grillaient, et la chaleur
-qu'il éprouvait aux pieds devenait intolérable. Un brandon dans
-chaque main, il se risqua à faire quelques pas en avant. Les loups
-avaient reculé.
-</p>
-
-<p>
-Il leur lança ses deux brandons, puis frotta de neige ses mitaines
-carbonisées, et dans la neige il trépigna pour se refroidir les pieds.
-Des deux chiens il ne restait plus trace. Ils avaient, de toute
-certitude, continué à alimenter le repas inauguré par les loups, il y
-avait plusieurs jours, avec Boule-de-Suif, et que lui-même,
-vraisemblablement, terminerait sous peu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous ne m'avez pas encore! cria-t-il d'une voix sauvage, aux
-bêtes affamées, qui lui répondirent, comme si elles avaient compris
-ce qu'il disait, par une agitation générale et des grognements
-répétés.
-</p>
-
-<p>
-Mettant à exécution un nouveau plan de défense, il forma un cercle
-avec une série de fagots, alignés à la file et qu'il alluma. Puis
-il s'installa au centre de ce rempart de feu, couché sur son matelas,
-afin de se préserver de l'humidité glaciale et de la neige fondante,
-que liquéfiait sur le sol la chaleur du brasier, et demeura immobile.
-Les loups, ne le voyant plus, vinrent s'assurer, à travers le rideau
-de flammes, que leur proie était toujours là. Rassurés, ils reprirent
-leur attente patiente, se chauffant au feu bienfaisant, en s'étirant
-les membres et en clignotant béatement des yeux. La louve s'assit sur
-son derrière, pointa le nez vers une étoile et commença un long
-hurlement. Un à un, les autres loups l'imitèrent, et la troupe
-entière, sur son derrière, le nez vers le ciel, hurla à la faim.
-</p>
-
-<p>
-L'aube vint et le jour. La flamme brûlait plus bas. La provision de
-bois était épuisée et il allait falloir la renouveler. Henry tenta de
-franchir le cercle ardent qui le protégeait, mais les loups surgirent
-aussitôt devant lui. Il leur lança, pour les écarter, quelques
-brandons, qu'ils se contentèrent d'éviter, sans en être autrement
-effrayés. Il dut renoncer au combat.
-</p>
-
-<p>
-L'homme, vacillant, s'assit sur son matelas et ses couvertures. Il
-laissa tomber sa poitrine sur ses genoux, comme si son corps eût été
-cassé en deux. Sa tête pendait vers le sol. C'était l'abandon de
-la lutte. De temps à autre, il relevait légèrement la tête, pour
-observer l'extinction progressive du feu. Le cercle de flammes et de
-braises se sectionnait par segments, qui diminuaient d'étendue et
-entre lesquels s'élargissaient des brèches.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je crois, murmura-t-il, que bientôt vous pourrez venir et
-m'avoir. Qu'importe à présent? Je vais dormir...
-</p>
-
-<p>
-Une fois encore, il entr'ouvrit les yeux, et ce fut pour voir, par une
-des brèches, la louve qui le regardait.
-</p>
-
-<p>
-Combien de temps dormit-il? Il n'aurait su le dire. Mais, lorsqu'il
-s'éveilla, il lui parut qu'un changement mystérieux s'était
-produit autour de lui. Un changement à ce point étrange et inattendu
-que son réveil en fut brusqué sur-le-champ. Il ne comprit point,
-d'abord, ce qui s'était passé. Puis il découvrit ceci: les loups
-étaient partis. Seul, le piétinement pressé de leurs pattes,
-imprimées sur la neige, lui rappelait le nombre et l'acharnement
-pressé de ses ennemis. Puis, le sommeil redevenant le plus fort, il
-laissa retomber sa tête sur ses genoux.
-</p>
-
-<p>
-Ce furent des cris d'hommes qui le réveillèrent, cette fois, mêlés
-au bruit de traîneaux qui s'avançaient, à des craquements de
-harnais, à des halètements époumonés de chiens de trait.
-</p>
-
-<p>
-Quatre traîneaux, quittant le lit glacé de la rivière, venaient en
-effet vers lui, à travers les sapins. Une demi-douzaine d'hommes
-l'entouraient, quelques instants après. Accroupi au milieu de son
-cercle de feu, qui se mourait, il les regarda, comme hébété, et
-balbutia, les mâchoires encore empâtées:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La louve rouge... Venue près des chiens au moment de leur repas...
-D'abord elle mangea les chiens... Puis elle mangea Bill...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où est lord Alfred? beugla un des hommes à son oreille, en le
-secouant rudement.
-</p>
-
-<p>
-Il remua lentement la tête.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, lui, elle ne l'a pas mangé... Il pourrit sur un arbre, au
-dernier campement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mort? cria l'homme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, et dans une boîte... répondit Henry.
-</p>
-
-<p>
-Il dégagea vivement son épaule de la main du questionneur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hé! dites donc, laissez-moi tranquille! Je suis vidé à fond.
-Bonsoir à tous.
-</p>
-
-<p>
-Ses yeux clignotants se fermèrent, son menton rejoignit sa poitrine et,
-tandis que les nouveaux arrivés l'aidaient à s'étendre sur les
-couvertures, ses ronflements montaient déjà dans l'air glacé.
-</p>
-
-<p>
-Une rumeur lointaine répondait à ses ronflements. C'était,
-affaiblie par la distance, le cri de la troupe affamée des loups, à la
-recherche d'une autre viande, destinée à remplacer l'homme qui
-leur avait échappé.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="IV">IV</a></h4>
-
-<h4>LA BATAILLE DES CROCS</h4>
-
-<p>
-C'était la louve qui avait, la première, entendu le son des voix
-humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux.
-La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son
-cercle de flammes à demi-éteintes. Les autres loups ne pouvaient se
-résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant
-quelques minutes, ils demeurèrent encore sur place, écoutant les
-bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement, eux aussi
-prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve.
-</p>
-
-<p>
-Un grand loup gris, un des leaders<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a> habituels de la troupe, courait
-en tête. Il grondait, pour avertir les plus jeunes de ne point rompre
-l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs,
-s'ils avaient la prétention de passer devant lui. Il augmenta son
-allure à l'aspect de la louve qui, maintenant, trottait avec
-tranquillité dans la neige, et ne tarda pas à la rejoindre.
-</p>
-
-<p>
-Elle vint se ranger d'elle-même à son côté, comme si c'était
-là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la
-horde. Le grand loup gris ne grondait pas, ni ne montrait les dents,
-quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance.
-Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une
-bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher
-plus près d'elle. Et c'est elle, alors, qui grondait et montrait
-ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordre durement
-à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de
-faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible
-compagne, continuait à conduire la troupe, d'un air raide et vexé,
-comme un amoureux éconduit.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi escortée sur son flanc droit, la louve était flanquée, sur son
-flanc gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des
-stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui
-était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'il avait choisie
-par rapport à la louve. Lui aussi mettait une obstination continue à
-la serrer de près, à effleurer, de son museau balafré, sa hanche, son
-épaule ou son cou. Elle le tenait à distance, comme elle faisait avec
-son autre galant. Parfois les deux rivaux la pressaient simultanément,
-en la bousculant avec rudesse, et, pour se dégager, elle redoublait, à
-droite et à gauche, ses morsures aiguës. Tout en galopant de chaque
-côté d'elle, les deux loups se menaçaient l'un l'autre, de
-leurs dents luisantes. Seule, la faim plus impérieuse que l'amour,
-les empêchait de se combattre.
-</p>
-
-<p>
-Le vieux loup borgne avait près de lui, du côté opposé à la louve,
-un jeune loup de trois ans, arrivé au terme de sa croissance, et qui
-pouvait passer pour un des plus vigoureux de la troupe. Les deux bêtes,
-quand elles étaient lasses, s'appuyaient amicalement l'une sur
-l'autre, de l'épaule ou de la tête. Mais le jeune loup, par
-moments, ralentissant sa marche d'un air innocent, se laissait
-dépasser par son vieux compagnon et, sans être aperçu, se glissait
-entre lui et la louve. La louve, frôlée par ce troisième amoureux, se
-mettait à gronder et se retournait. Le vieux loup en faisait autant, et
-aussi le grand loup gris, qui était à droite.
-</p>
-
-<p>
-Devant cette triple rangée de dents redoutables, le jeune loup
-s'arrêtait brusquement et s'asseyait sur son derrière, droit sur
-ses pattes de devant, grinçant des crocs, lui aussi, et hérissant le
-poil de son dos. Une confusion générale en résultait parmi les autres
-loups, ceux qui fermaient la marche pressant ceux du front, qui
-finalement s'en prenaient au jeune loup et lui administraient des
-coups de crocs à foison. Il supportait ce traitement sans broncher et,
-avec la foi sans limites qui est l'apanage de la jeunesse, il
-répétait de temps à autre sa manœuvre, quoiqu'elle ne lui
-rapportât rien de bon.
-</p>
-
-<p>
-Les loups couvrirent dans cette journée un grand nombre de milles<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>,
-sans briser, dans ces incidents, leur formation serrée. À
-l'arrière, boitaient les plus faibles, les très jeunes comme les
-très vieux. Les plus robustes marchaient en tête. Tous, tant qu'ils
-étaient, ils ressemblaient à une armée de squelettes. Mais leurs
-muscles d'acier paraissaient une source inépuisable d'énergie.
-Mouvements et contractions se succédaient, sans répit, sans fin que
-l'on pût prévoir, et sans effort apparent ni fatigue. La nuit et le
-jour qui suivirent, ils continuèrent leur course. Ils couraient à
-travers la vaste solitude de ce monde désert, où ils vivaient seuls,
-cherchant une autre vie à dévorer, pour perpétuer la leur.
-</p>
-
-<p>
-Ils traversèrent des plaines basses et franchirent une douzaine de
-petites rivières glacées, avant de trouver ce qu'ils quêtaient. Ils
-tombèrent enfin sur des élans. Ce fut un gros mâle qu'ils
-rencontrèrent d'abord. Voilà, à la bonne heure! de la viande et de
-la vie, que ne défendaient point des feux mystérieux et des flammes
-volant en l'air. Larges sabots et andouillers palmés, ils
-connaissaient cela. Jetant au vent toute patience et leur prudence
-coutumière, ils engagèrent aussitôt le combat. Celui-ci fut bref et
-féroce. Le grand élan fut assailli de tous côtés. Vainement, les
-roulant dans la neige, il assénait aux loups des coups adroits de ses
-sabots, ou les frappait de ses vastes cornes, en s'efforçant de leur
-fendre le crâne ou de leur ouvrir le ventre. La lutte était pour lui
-sans issue. Il tomba sur le sol, la louve pendue à sa gorge, et sous
-une nuée de crocs, accrochés partout où son corps pouvait livrer
-prise, il fut dévoré vif, tout en combattant et avant d'avoir
-achevé sa dernière riposte.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut, pour les loups, de la nourriture en abondance. L'élan
-pesait plus de huit cents livres, ce qui donnait vingt pleines livres de
-viande pour chacune des quarante gueules de la troupe. Mais, si
-l'estomac des loups était susceptible de jeûnes prodigieux, non
-moins prodigieuse était sa faculté d'absorption. Quelques os
-éparpillés furent, en quelques heures, tout ce qui restait du
-splendide animal, qui avait fait face, si vaillamment, à la horde de
-ses ennemis.
-</p>
-
-<p>
-Le repos vint ensuite, et le sommeil. Puis les jeunes mâles
-commencèrent à se quereller entre eux. La famine était terminée;
-les loups étaient arrivés à la Terre Promise. Ils continuèrent,
-pendant quelques jours encore, à chasser de compagnie la petite bande
-d'élans qu'ils avaient dépistée. Mais ils y mettaient maintenant
-quelque précaution, s'attaquant de préférence aux femelles, plus
-lourdes dans leurs mouvements, ou aux vieux mâles. Finalement, la
-troupe des loups se partagea en deux parties, qui s'éloignèrent
-chacune dans des directions différentes.
-</p>
-
-<p>
-La louve, le grand loup gris, le vieux loup borgne et le jeune loup de
-trois ans conduisirent une des deux troupes dans la direction de
-l'est, vers le Mackenzie-River<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a> et la région des Lacs. Chaque jour,
-s'éclaircissait la petite cohorte. Les loups partaient, deux par
-deux, mâle et femelle ensemble. Parfois, un mâle, sans femelle avec
-qui s'accoupler, était chassé, à coups de dents, par les autres
-mâles. Il ne resta plus, au bout du compte, que la louve et son trio
-d'amoureux.
-</p>
-
-<p>
-Tous trois portaient les marques sanglantes de ses morsures et elle
-demeurait toujours inexorable à chacun d'eux. Mais ils continuaient
-à ne pas se défendre contre ses crocs. Ils se contentaient, pour
-apaiser son courroux, de se détourner, en remuant la queue et en
-dansant devant elle de petits pas.
-</p>
-
-<p>
-Aussi doux ils se montraient envers elle, aussi féroces étaient-ils
-l'un vis-à-vis de l'autre. Le loup de trois ans sentait croître
-son audace. Saisissant dans sa gueule, à l'improviste, l'oreille du
-vieux loup, du côté où celui-ci était borgne, il la déchira
-profondément et la découpa en minces lanières. Le vieux loup, s'il
-était moins vigoureux et moins alerte que son jeune rival, lui était
-supérieur en science et en sagesse. Son œil perdu et son nez balafré
-témoignaient de son expérience de la vie et de la bataille. Nul doute
-qu'il ne connût, en temps utile, ce qu'il avait à faire.
-</p>
-
-<p>
-Magnifique en effet, lorsque l'heure en fut venue, et tragique à
-souhait fut la bataille. Le vieux loup borgne et le grand loup gris se
-réunirent pour attaquer ensemble le loup de trois ans et le détruire.
-Ils l'entreprirent, sans pitié, chacun de leur côté. Oubliés les
-jours de chasse commune, les jeux partagés jadis, et la famine subie
-côte à côte. C'étaient choses du passé. La chose présente,
-implacable et cruelle par-dessus toutes, était l'amour. La louve,
-objet du litige, assise sur son train de derrière, regardait,
-spectatrice paisible. Paisible et contente, car son jour à elle était
-venu. C'est pour la posséder que les poils se hérissaient, que les
-crocs frappaient les crocs, que la chair déchiquetée se convulsait.
-</p>
-
-<p>
-Le loup de trois ans, c'était sa première affaire d'amour, perdit
-la vie dans l'aventure. Les deux vainqueurs, quand il fut mort,
-regardèrent la louve qui, sans bouger, souriait dans la neige. Mais le
-vieux loup borgne était le plus roué des deux survivants. Il avait
-beaucoup appris. Le grand loup gris, détournant la tête, était
-occupé justement à lécher une blessure qui saignait à son épaule.
-Son cou se courbait, pour cette opération, et la courbe en était
-tournée vers le vieux loup. De son œil unique, celui-ci saisit
-l'opportunité du moment. S'étant baissé pour prendre son élan,
-il sauta sur la gorge qui s'offrait à ses crocs et referma sur elle
-sa mâchoire. La déchirure fut large et profonde, et les dents
-crevèrent au passage la grosse artère. Le grand loup gris eut un
-grondement terrible et s'élança sur son ennemi, qui s'était
-rapidement reculé. Mais déjà la vie fuyait hors de lui, son
-grondement s'étouffait et n'était plus qu'une toux épaisse.
-Ruisselant de sang et toussant, il combattit encore quelques instants.
-Puis ses pattes chancelèrent, ses yeux s'assombrirent à la lumière
-et ses sursauts devinrent de plus en plus courts.
-</p>
-
-<p>
-La louve, pendant ce temps, toujours assise sur son derrière,
-continuait à sourire. Elle était heureuse. Car ceci n'était rien
-d'autre que la bataille des sexes, la lutte naturelle pour l'amour,
-la tragédie du Wild, qui n'était tragique que pour ceux qui
-mouraient. Elle était, pour les survivants, aboutissement et
-réalisation.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque le grand loup gris ne bougea plus, le vieux borgne, Un-Œil<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a>
-(ainsi l'appellerons-nous désormais), alla vers la louve. Il y avait,
-dans son allure, de la fierté de sa victoire et de la prudence. Il
-était prêt à une rebuffade, si elle venait, et ce lui fut une
-agréable surprise de voir que les dents de la louve ne grinçaient pas
-vers lui avec colère. Son accueil, pour la première fois, lui fut
-gracieux. Elle frotta son nez contre le sien et condescendit même à
-sauter, gambader et jouer en sa compagnie, avec des manières
-enfantines. Et lui, tout vieux et tout sage qu'il fût, comme elle il
-fit l'enfant et se livra à maintes folies, pires que les siennes.
-</p>
-
-<p>
-Il n'était plus question déjà des rivaux vaincus, ni du conte
-d'amour écrit en rouge sur la neige. Une fois seulement, le vieux
-loup dut s'arrêter de jouer, pour lécher le sang qui coulait de ses
-blessures non fermées. Ses lèvres se convulsèrent, en un vague
-grondement, et le poil de son cou eut un hérissement involontaire. Il
-se baissa vers la neige encore rougie, comme s'il allait prendre son
-élan, et en mordit la surface, dans un spasme brusque de ses
-mâchoires. Au bout d'un moment, il ne pensa plus à rien derechef, et
-courut vers la louve qui se sauva, en le conviant à sa suite au plaisir
-de la chasse à travers bois.
-</p>
-
-<p>
-Ils coururent, dès lors, toujours côte à côte, comme de bons amis
-qui ont fini par se comprendre, chassant, tuant et mangeant en commun.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi passaient les jours, quand la louve commença à se montrer
-inquiète. Elle semblait chercher, avec obstination, une chose qu'elle
-ne trouvait pas.
-</p>
-
-<p>
-Les abris que forment, en-dessous d'eux, les amas d'arbres tombés
-étaient, pour elle, pleins d'attrait. Pénétrant dans les larges
-crevasses qui s'ouvrent dans la neige, à l'abri des rocs
-surplombants, elle y reniflait longuement. Un-Œil paraissait
-complètement détaché de ces recherches, mais il n'en suivait pas
-moins, avec bonne humeur et fidélité, tous les pas de la louve.
-Lorsque celle-ci s'attardait un peu trop, dans ses investigations, ou
-si le passage était trop étroit pour deux, il se couchait sur le sol
-et attendait placidement son retour.
-</p>
-
-<p>
-Sans se fixer de préférence en aucun lieu, ils pérégrinèrent à
-travers diverses contrées. Puis, revenant vers le Mackenzie, ils
-suivirent le fleuve, s'en écartant seulement pour remonter, à la
-piste de quelque gibier, un de ses petits affluents.
-</p>
-
-<p>
-Ils tombaient parfois sur d'autres loups qui, comme eux, marchaient
-ordinairement par couples. Mais il n'y avait plus, de part ni
-d'autre, de signes mutuels d'amitié, de plaisir à se retrouver, ni
-de désir de se reformer en troupe. Quelquefois, ils rencontraient des
-loups solitaires. Ceux-ci étaient toujours des mâles et ils faisaient
-mine, avec insistance, de vouloir se joindre à la louve et à son
-compagnon. Mais tous deux, épaule contre épaule, le crin hérissé et
-les dents mauvaises, accueillaient de telle sorte ces avances que le
-prétendant intempestif tournait bientôt le dos et s'en allait
-reprendre sa course isolée.
-</p>
-
-<p>
-Ils couraient dans les forêts paisibles, par une belle nuit de clair de
-lune, quand Un-Œil s'arrêta soudain. Il dressa son museau, agita la
-queue, leva une patte, à la manière d'un chien en arrêt, et ses
-narines se dilatèrent pour humer l'air. Les effluves qui lui
-parvinrent ne semblèrent pas le satisfaire et il se mit à respirer
-l'air de plus belle, tâchant de comprendre l'impalpable message que
-lui apportait le vent. Un reniflement léger avait suffi à renseigner
-la louve et elle trotta de l'avant, afin de rassurer son compagnon. Il
-la suivit, mal tranquillisé, et, à tout moment, il ne pouvait
-s'empêcher de s'arrêter pour interroger du nez l'atmosphère.
-</p>
-
-<p>
-Ils arrivèrent à une vaste clairière, ouverte parmi la forêt.
-Rampant avec prudence, la louve s'avança jusqu'au bord de
-l'espace libre. Le vieux loup la rejoignit, après quelque
-hésitation, tous ses sens en alerte, chaque poil de son corps
-s'irradiant de défiance et de suspicion. Tous deux demeurèrent côte
-à côte, veillant, et reniflant.
-</p>
-
-<p>
-Un bruit de chiens qui se querellaient et se battaient arrivait
-jusqu'à leurs oreilles, ainsi que des cris d'hommes, au son
-guttural, et des voix plus aiguës de femmes acariâtres et quinteuses.
-Ils perçurent aussi le cri strident et plaintif d'un enfant. Sauf les
-masses énormes que formaient les peaux des tentes, ils ne pouvaient
-guère distinguer que la flamme d'un feu, devant laquelle des corps
-allaient et venaient, et la fumée qui montait doucement du feu, dans
-l'air tranquille. Mais les mille relents d'un camp d'Indiens
-venaient maintenant aux narines des deux bêtes. Et ces relents
-contaient des tas de choses, que le vieux loup ne pouvait pas
-comprendre, mais qui de la louve étaient beaucoup moins inconnues.
-</p>
-
-<p>
-Elle était étrangement agitée, et reniflait, reniflait, avec un
-délice croissant. Un-Œil, au contraire, demeurait soupçonneux et ne
-cachait pas son ennui. Il trahissait, à chaque instant, son désir de
-s'en aller. Alors la louve se tournait vers lui, lui touchait le nez
-avec son nez, pour le rassurer; puis elle regardait à nouveau vers le
-camp. Son expression marquait une envie impérieuse, qui n'était pas
-celle de la faim. Une force intérieure, dont elle tressaillait, la
-poussait à s'avancer plus avant, à s'approcher de ce feu, à
-s'aller coucher, près de sa flamme, en compagnie des chiens, et à se
-mêler aux jambes des hommes.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut Un-Œil qui l'emporta. Il s'agita tant et si bien que son
-inquiétude se communiqua à la louve. La mémoire aussi revint à
-celle-ci de cette autre chose qu'elle cherchait si obstinément, et
-qu'il y avait pour elle nécessité de trouver. Elle fit volte-face et
-trotta en arrière, dans la forêt, au grand soulagement du vieux loup
-qui la précédait, et qui ne fut rassuré qu'une fois le camp perdu
-de vue.
-</p>
-
-<p>
-Comme ils glissaient côte à côte et sans bruit, ainsi que des ombres,
-au clair de lune, ils rencontrèrent un sentier. Leurs deux nez
-s'abaissèrent, car des traces de pas y étaient marquées dans la
-neige. Les traces étaient fraîches. Un-Œil courut en avant, suivi de
-la louve, et avec toutes les précautions nécessaires. Les coussinets
-naturels qu'ils avaient sous la plante de leurs pieds s'imprimaient
-sur la neige, silencieux et moelleux comme un capiton de velours.
-</p>
-
-<p>
-Le loup découvrit une petite tache blanche qui, légèrement, se
-mouvait sur le sol blanc. Il accéléra son allure, déjà rapide.
-Devant lui, bondissait la petite tache blanche.
-</p>
-
-<p>
-Le sentier où il courait était étroit et bordé, de chaque côté,
-par des taillis de jeunes sapins. Il rattrapa la petite tache blanche et
-bond par bond l'atteignit. Il était déjà dessus. Un bond de plus,
-et ses dents s'y enfonçaient. Mais, à cet instant précis, la petite
-tache blanche s'éleva en l'air, droit au-dessus de sa tête, et il
-reconnut un lapin-de-neige<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a> qui, pendu dans le vide, à un jeune
-sapin, bondissait, sautait, cabriolait en une danse fantastique.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil, à ce spectacle eut un recul effrayé. Puis il s'aplatit sur
-la neige, en grondant des menaces à l'adresse de cet objet, dangereux
-peut-être et inexplicable. Mais la louve, étant arrivée, passa avec
-dédain devant le vieux loup. S'étant, ensuite, tenue tranquille un
-moment, elle s'élança vers le lapin qui dansait toujours en l'air.
-Elle sauta haut, mais pas assez pour atteindre la proie convoitée, et
-ses dents claquèrent les unes contre les autres, avec un bruit
-métallique. Elle sauta, une seconde fois, puis une troisième.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil, s'étant relevé, l'observait. Irrité de ces insuccès,
-lui-même il bondit dans un puissant élan. Ses dents se refermèrent
-sur le lapin et il l'attira à terre avec lui. Mais, chose curieuse!
-le sapin n'avait point lâché le lapin. Il s'était, à sa suite,
-courbé vers le sol et semblait menacer le vieux loup. Un-Œil desserra
-ses mâchoires et, abandonnant sa prise, sauta en arrière, afin de se
-garer de l'étrange péril. Ses lèvres découvrirent ses crocs, son
-gosier se gonfla pour une invective, et chaque poil de son corps se
-hérissa, de rage et d'effroi. Simultanément, le jeune sapin
-s'était redressé et le lapin, à nouveau envolé, recommença à
-danser dans le vide.
-</p>
-
-<p>
-La louve se fâcha et, en manière de reproche, enfonça ses crocs dans
-l'épaule du vieux loup. Celui-ci, de plus en plus épouvanté de
-l'engin inconnu, se rebiffa et recula plus encore, après avoir
-égratigné le nez de la louve. Alors indignée de l'offense, elle se
-jeta sur son compagnon qui, en hâte, essaya de l'apaiser et
-de se faire pardonner sa faute. Elle ne voulut rien entendre
-et continua vertement à le corriger, jusqu'à ce que, renonçant à
-l'attendrir, il détournât la tête et, en signe de soumission,
-offrît de lui-même son épaule à ses morsures.
-</p>
-
-<p>
-Le lapin, durant ce temps, continuait à danser en l'air, au-dessus
-d'eux.
-</p>
-
-<p>
-La louve s'assit dans la neige et le vieux loup qui, maintenant, avait
-encore plus peur de sa compagne que du sapin mystérieux, se remit à
-sauter vers le lapin. L'ayant ressaisi dans sa gueule, il vit
-l'arbre se courber, comme précédemment, vers la terre. Mais, en
-dépit de son effroi, il tint bon et ses dents ne lâchèrent point le
-lapin. Le sapin ne lui fit aucun mal. Il voyait seulement, lorsqu'il
-remuait, l'arbre remuer aussi et osciller sur sa tête. Dès qu'il
-demeurait immobile, le sapin, à son tour, ne bougeait plus. Et il en
-conclut qu'il était plus prudent de se tenir tranquille. Le sang
-chaud du lapin, cependant lui coulait dans la gueule et il le trouvait
-savoureux.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut la louve qui vint le tirer de ses perplexités. Elle prit le
-lapin entre ses mâchoires, et, sans s'effarer du sapin qui oscillait
-et se balançait au-dessus d'elle, elle arracha sa tête à l'animal
-aux longues oreilles. Le sapin reprit, à l'instar d'un ressort qui
-se détend, sa position naturelle et verticale, où il s'immobilisa,
-et le corps du lapin resta sur le sol. Un-Œil et la louve dévorèrent
-alors, à loisir, le gibier que l'arbre mystérieux avait capturé
-pour eux.
-</p>
-
-<p>
-Tout alentour étaient d'autres sentiers et chemins, où des lapins
-pendaient en l'air. Le couple les inspecta tous. La louve acheva
-d'apprendre à son compagnon ce qu'étaient les pièges des hommes
-et la meilleure méthode à employer pour s'approprier ce qui s'y
-était pris.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a><i>Leader</i>, conducteur ou chef de file. (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a>Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a><i>Le Fleuve Mackenzie</i> prend sa source dans les Montagnes
-Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer
-Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de
-l'Esclave. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a><i>One Eye.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de
-lapins blancs. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="V">V</a></h4>
-
-<h4>LA TANIÈRE</h4>
-
-<p>
-Pendant deux jours encore, ils demeurèrent dans les parages du camp
-indien, Un-Œil toujours craintif et apeuré, la louve comme fascinée
-au contraire par l'attirance du camp. Mais un matin, un coup de fusil
-ayant claqué soudain auprès d'eux et une balle étant venue
-s'aplatir contre le pied d'un arbre, à quelques pouces de la tête
-du vieux loup, le couple détala de compagnie et mit vivement quelques
-milles entre sa sécurité et le danger.
-</p>
-
-<p>
-Après avoir couru deux jours durant, ils s'arrêtèrent. La louve
-s'alourdissait et ralentissait son allure. Une fois, en chassant un
-lapin, elle qui, d'ordinaire, l'eût joint facilement, dut
-abandonner la poursuite et se coucher sur le sol pour se reposer.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil vint à elle et, de son nez, gentiment, lui toucha le cou. Elle
-le mordit, en guise de remerciement, avec une telle férocité qu'il
-en culbuta en arrière et y demeura, tout estomaqué, en une pose
-ridicule. Son caractère devenait de plus en plus mauvais, tandis que le
-vieux loup se faisait plus patient et plus plein de sollicitude. Et plus
-impérieux aussi devenait pour elle le besoin de trouver, sans tarder,
-la chose qu'elle cherchait.
-</p>
-
-<p>
-Elle la découvrit enfin. C'était à quelque mille pieds au-dessus
-d'un petit cours d'eau qui se jetait dans le Mackenzie, mais qui, à
-cette époque de l'année, était gelé dessus, gelé dessous, et ne
-formait, jusqu'à son lit de rocs, qu'un seul bloc de glace.
-Rivière blanche et morte, de sa source à son embouchure.
-</p>
-
-<p>
-Distancée sans cesse par son compagnon, la louve trottait à petits
-pas, quand elle parvint sur la haute falaise d'argile qui dominait le
-cours d'eau. L'usure des tempêtes, à l'époque du printemps, et
-la neige fondante avaient de part en part érodé la falaise et produit,
-à une certaine place, une étroite fissure.
-</p>
-
-<p>
-La louve s'arrêta, examina le terrain tout à l'entour, avec soin,
-puis zigzaguant de droite et de gauche, elle descendit jusqu'à la
-base de la falaise, là où sa masse abrupte émergeait de la ligne
-inférieure du paysage. Cela fait, elle remonta vers la fissure et s'y
-engagea.
-</p>
-
-<p>
-Sur une longueur de trois pieds, elle fut forcée de ramper, mais au
-delà les parois s'élevaient et s'élargissaient, pour former une
-petite chambre ronde, de près de six pieds de diamètre. C'était sec
-et confortable. Elle inspecta minutieusement les lieux, tandis que le
-vieux loup, qui l'avait rejointe, demeurait à l'entrée du couloir
-et attendait avec patience. Elle baissa le nez vers le sol et tourna en
-rond, plusieurs fois, sur elle-même. Puis elle rapprocha
-l'extrémité de ses quatre pattes et, détendant ses muscles, elle se
-laissa tomber par terre, avec un soupir fatigué, qui était presque un
-gémissement. Un-Œil, les oreilles pointées, l'observait maintenant
-avec intérêt et la louve pouvait voir, découpé sur la claire
-lumière, le panache de sa queue, qui allait et venait joyeusement.
-</p>
-
-<p>
-Elle aussi, dressant ses oreilles en fines pointes, les mouvait en
-avant, puis en arrière, tandis que sa gueule s'ouvrait béatement et
-que sa langue pendait avec abandon. Et cette manière d'être
-exprimait qu'elle était contente et satisfaite.
-</p>
-
-<p>
-Le vieux loup, n'ayant point été invité à y pénétrer, continuait
-à se tenir à l'entrée de la caverne. Il se coucha sur le sol et,
-vainement, essaya de dormir. Tout d'abord, il avait faim. Puis son
-attention était attirée par le renouveau du monde au brillant soleil
-d'avril, qui resplendissait sur la neige. S'il somnolait, il
-percevait vaguement des coulées d'eau murmurantes et, soulevant la
-tête, il se plaisait à les écouter. En cette belle fin de journée,
-le soleil s'inclinait sur l'horizon et toute la Terre du Nord, enfin
-réveillée, semblait l'appeler. La nature renaissait. Partout passait
-dans l'air l'effluve du printemps. On sentait la vie croître sous
-la neige et la sève monter dans les arbres. Les bourgeons brisaient les
-prisons de l'hiver.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil invita du regard sa compagne à venir le rejoindre. Mais
-elle ne manifestait aucun désir de se lever. Une demi-douzaine
-d'oiseaux-de-la-neige<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a>, traversèrent le ciel, devant lui. Il en
-éprouva un frémissement. L'instant était bon pour se mettre en
-chasse. De nouveau il regarda la louve, qui n'en eut cure. Il se
-recoucha, désappointé, et essaya encore de dormir.
-</p>
-
-<p>
-Un petit bourdonnement métallique frôla ses oreilles et vint
-s'arrêter à l'extrémité de son nez. Une fois, deux fois, sur son
-nez il passa la patte, puis s'éveilla tout à fait. C'était un
-unique moustique, un moustique adulte, qui avait traversé l'hiver,
-engourdi au creux de quelque vieille souche, et qu'avait dégelé le
-soleil. Un-Œil ne put résister plus longtemps à l'appel de la
-nature, d'autant que sa faim allait croissant. Il rampa vers la louve
-et essaya de la décider à sortir. Elle refusa, en grondant vers lui.
-</p>
-
-<p>
-Alors il partit seul, dans la radieuse lumière, sur la neige molle,
-douce aux pas, mais qui entravait sa marche. Il traversa plus facilement
-le lit glacé du torrent, où la neige, protégée des rayons du soleil
-par l'ombre des grands sapins qui le bordaient, était restée dure et
-cristalline. Puis il retomba dans la neige fondante, où il pataugea
-pendant plusieurs heures, et ne revint à la caverne qu'au milieu de
-la nuit, plus affamé qu'il ne l'était en partant. Il n'avait pu
-atteindre le gibier qu'il avait rencontré et, tandis qu'il
-s'enlisait, les lapins légers, bottés de neige, s'étaient
-éclipsés prestement.
-</p>
-
-<p>
-Il s'arrêta à l'orée du couloir d'entrée de la tanière,
-surpris d'entendre venir jusqu'à lui des sons faibles et
-singuliers, qui certainement n'étaient pas émis par la louve. Ils
-lui semblaient suspects, quoiqu'il ne pût dire qu'ils lui étaient
-totalement inconnus.
-</p>
-
-<p>
-Il avança, en rampant sur le ventre, avec précaution. Mais, comme il
-débouchait dans la caverne, la louve lui signifia, par un énergique
-grognement, d'avoir à se tenir à distance. Il obéit, intéressé au
-suprême degré par les petits cris qu'il entendait, auxquels se
-mêlaient comme des ronflements et des gémissements étouffés.
-</p>
-
-<p>
-S'étant roulé en boule, il dormit jusqu'au matin. Dans le
-clair-obscur de la tanière, il aperçut alors, entre les pattes de la
-louve et pressés tout le long de son ventre, cinq petits paquets
-vivants, informes et débiles, vagissants, et dont les yeux étaient
-encore fermés à la lumière.
-</p>
-
-<p>
-Quoique ce spectacle ne lui fût pas nouveau, dans sa longue carrière,
-ce n'en était pas moins chaque fois, pour le vieux loup, un nouvel
-étonnement. La louve le regardait avec inquiétude et ne perdait de vue
-aucun de ses mouvements. Elle grondait sourdement, à tout moment,
-haussant le ton dès qu'il faisait mine d'avancer. Quoique pareille
-aventure ne lui fût jamais advenue, son instinct, qui était fait de la
-mémoire commune de toutes les mères-loups et de leur successive
-expérience, lui avait enseigné qu'il y avait des pères-loups qui se
-repaissaient de leur impuissante progéniture et dévoraient leurs
-nouveau-nés. C'est pourquoi elle interdisait à Un-Œil d'examiner
-de trop près les louveteaux qu'il avait procréés.
-</p>
-
-<p>
-À l'instinct ancestral de la mère-loup en correspondait un autre
-chez le vieux loup, qui était commun à tous les pères-loups.
-C'était qu'il devait incontinent, et sans se fâcher, tourner le
-dos à sa jeune famille et aller quérir, là où il le fallait, la
-chair nécessaire à sa propre subsistance et à celle de sa compagne.
-</p>
-
-<p>
-Il trotta, trotta, jusqu'à cinq ou six milles de la tanière, sans
-rien rencontrer. Là, le torrent se divisait en plusieurs branches, qui
-remontaient vers la montagne. Il tomba sur une trace fraîche, la flaira
-et, l'ayant trouvée tout à fait récente, il commença à la suivre,
-s'attendant à voir paraître d'un instant à l'autre l'animal
-qui l'avait laissée. Mais il observa bientôt que les pattes qui
-étaient marquées étaient de beaucoup plus larges que les siennes et
-il estima qu'il ne tirerait rien de bon du conflit.
-</p>
-
-<p>
-Un demi-mille plus loin, un bruit de dents qui rongeaient parvint à
-l'ouïe fine de ses oreilles. Il avança et découvrit un porc-épic,
-debout contre un arbre et faisant sa mâchoire sur l'écorce. Un-Œil
-approcha, avec prudence, mais sans grand espoir. Il connaissait ce genre
-d'animaux, quoiqu'il n'en eût pas encore rencontré de spécimens
-si haut dans le Nord, et jamais, au cours de sa vie, un porc-épic ne
-lui avait servi de nourriture. Il savait aussi, cependant, que la chance
-et l'opportunité du moment jouent leur rôle dans l'existence.
-Personne ne peut dire exactement ce qui doit arriver, car, avec les
-choses vivantes, l'imprévu est de règle. Il continua donc à
-avancer.
-</p>
-
-<p>
-Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes
-les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient
-une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse,
-reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en
-avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui
-avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il
-l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation
-douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le
-jour où le dard était tombé de lui-même.
-</p>
-
-<p>
-Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du
-porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit.
-Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant
-l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre
-tendre et désarmé.
-</p>
-
-<p>
-Une demi-heure après, il était encore là. Il se releva, gronda contre
-la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent
-déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics
-enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour
-baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la
-louve, il fallait trouver à manger.
-</p>
-
-<p>
-Il rencontra enfin un ptarmigan<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a>. Comme il débouchait à pas de
-velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui
-était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son
-museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de
-s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte,
-se jeta sur lui et le saisit dans ses dents.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la
-neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les
-dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il
-commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et,
-revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant
-le ptarmigan dans sa gueule.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une
-ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y
-trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà
-rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la
-continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui
-avait imprimé ainsi son passage.
-</p>
-
-<p>
-Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent,
-qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à
-cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse
-femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la
-même boule, impénétrable et hérissée.
-</p>
-
-<p>
-D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné
-sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être
-sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé
-le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à
-travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait
-jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train
-de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux
-prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à
-manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé.
-Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres.
-Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part
-de viande.
-</p>
-
-<p>
-Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule
-épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y
-tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux
-loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence
-inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle
-atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait
-supporter.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt
-croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que
-son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements
-mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se
-détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter
-involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui
-s'étalait, comme à plaisir, devant lui.
-</p>
-
-<p>
-Le porc-épic n'était pas encore entièrement déroulé quand il
-découvrit son ennemi. Au même instant, rapide comme la foudre, le lynx
-frappa. La patte aux griffes acérées, recourbées comme des crochets,
-atteignit le ventre douillet et, revenant en arrière, d'un brusque
-mouvement, le déchira. Mais le porc-épic avait vu le lynx un millième
-de seconde avant le coup, et ce temps lui suffit pour implanter, d'un
-contre-coup de sa queue, dans la patte qui se retirait, une moisson de
-dards. Au cri d'agonie de la victime répondit instantanément le
-hurlement de surprise et de douleur de l'énorme chat.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil s'était dressé, pointant ses oreilles et balançant sa queue
-derrière lui. Le lynx, qui avait d'abord reculé, se rua, d'un bond
-sauvage, sur l'auteur de ses blessures. Le porc-épic qui, piaulant et
-grognant, tentait en vain, pour sa défense, de replier en boule sa
-pauvre anatomie brisée, eut encore la force de détendre sa queue et
-d'en frapper le félin. Le lynx, dont le nez était devenu semblable
-à une pelote monstrueuse, éternua, rugit et tenta de se débarrasser,
-à l'aide de ses pattes, des dards féroces. Il traîna son nez dans
-la neige, le frotta contre des branches d'arbres et des buissons et,
-ce faisant, il sautait sur lui-même, en avant, en arrière, de côté,
-se livrant à des culbutes d'acrobate, à des pirouettes de fou, en
-une frénésie de souffrance et d'épouvante.
-</p>
-
-<p>
-Le vieux continuait à observer. Il vit non sans effroi, et sa fourrure
-s'en hérissa sur son dos, le lynx, qui avait tout à coup cessé ses
-culbutes, rebondir en l'air, en un dernier saut, plus haut que les
-autres, en poussant une longue clameur éperdue, puis s'élancer sur
-le sentier, droit devant lui, hurlant à chaque pas qu'il faisait.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut seulement lorsque les cris se perdirent au loin que le vieux loup
-se risqua hors de sa cachette et s'avança vers le porc-épic.
-Soigneusement il marcha sur la neige, comme si elle eut été jonchée
-de dards, prêts à percer la sensible plante de ses pieds. Le
-porc-épic, à son approche, poussa son cri de bataille et fit claquer
-ses longues dents. Il avait réussi à s'enrouler de nouveau, mais
-sans former, comme auparavant, une boule parfaite et compacte. Ses
-muscles étaient trop profondément atteints. À moitié déchiré, il
-saignait abondamment.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil commença par enfourner dans sa gueule, à grosses bouchées, de
-la neige imprégnée de sang, la mâcha et, l'ayant trouvée bonne,
-l'avala. Ce lui fut un excitant de l'appétit et sa faim n'en fit
-qu'augmenter. Mais il était un trop vieux routier de la vie pour
-oublier sa prudence habituelle. Il attendit, tandis que le porc-épic
-continuait à grincer des dents et à jeter des cris variés, plaintes
-et grognements, entrecoupés de piaillements aigus. Bientôt, un
-tremblement agita la bête agonisante et les aiguilles s'abaissèrent.
-Puis le tremblement cessa. Les longues dents eurent un ultime
-claquement, toutes les aiguilles retombèrent et le corps, détendu, ne
-bougea plus.
-</p>
-
-<p>
-D'un brusque coup de patte, Un-Œil retourna sur son dos le
-porc-épic. Rien ne se produisit. Il était certainement mort. Après
-avoir attentivement examiné comment il était conformé, le vieux loup
-le prit dans ses dents, avec précaution, et se mit en devoir de
-l'emmener, moitié traînant le corps, moitié le portant, et
-allongeant le cou pour tenir à distance de son propre corps la masse
-épineuse.
-</p>
-
-<p>
-Puis il se souvint qu'il oubliait quelque chose et, posant par terre
-son fardeau, il trotta vers l'endroit où il avait laissé le
-ptarmigan. En ce qui concernait l'oiseau, son parti fut aussitôt
-pris. Il le mangea. Il s'en retourna ensuite et reprit le porc-épic.
-</p>
-
-<p>
-Lorsqu'il arriva à la caverne, avec le résultat de sa chasse du
-jour, la louve inspecta ce qu'il apportait et, se tournant vers lui,
-le lécha légèrement sur le cou. L'instant d'après, elle grogna
-encore, en guise d'avertissement qu'il eût à garder sa distance
-entre lui et les louveteaux. Mais le grognement n'était plus si
-menaçant. Il était moins rauque et semblait vouloir se faire
-pardonner. La crainte instinctive éprouvée par la louve pour le père
-de sa progéniture se dissipait, car le vieux loup se conduisait comme
-un bon père-loup doit le faire et il ne songeait point à manger ses
-enfants.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a><i>Snow birds.</i> Espèce de gélinotte et de poule sauvage.
-(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>Grand oiseau de la famille des coqs de bruyère. (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="VI">VI</a></h4>
-
-<h4>LE LOUVETEAU GRIS</h4>
-
-<p>
-Il différait de ses frères et sœurs. Leur fourrure trahissait déjà
-la teinte rouge qui était un héritage de leur mère. Lui au contraire,
-tenait entièrement du père. Il était le seul louveteau gris de la
-portée. Sa descendance de l'espèce loup était directe. Il n'avait
-avec Un-Œil d'autre différence que de posséder ses deux yeux, au
-lieu d'être borgne.
-</p>
-
-<p>
-C'est par le toucher que le louveteau, avant que ses yeux se fussent
-ouverts, acquit la première notion des êtres et des choses. Il connut
-ainsi ses deux frères et ses deux sœurs. En tâtonnant, il commença
-à jouer avec eux, sans les voir. Déjà aussi, il apprenait à gronder
-et son petit gosier, qu'il faisait vibrer pour émettre des sons,
-semblait grincer, lorsqu'il se mettait en colère.
-</p>
-
-<p>
-Par le toucher, le goût et l'odorat, il connut sa mère, source de
-chaleur, de fluide nourriture et de tendresse. Il sentait surtout
-qu'elle avait une langue mignonne et caressante, qu'elle passait sur
-son doux petit corps, pour l'adoucir encore plus. Et elle s'en
-servait pour le ramener sans cesse contre elle, plus profondément, et
-l'endormir.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi se passa, en majeure partie, le premier mois de la vie du
-louveteau. Puis ses yeux s'ouvrirent et il apprit à connaître plus
-nettement le monde qui l'entourait.
-</p>
-
-<p>
-Ce monde était baigné d'obscurité, mais il l'ignorait, car il
-n'avait jamais vu d'autre monde. La lumière que ses yeux avaient
-perçue était infiniment faible, mais il ne savait pas qu'il y eût
-une autre lumière. Son monde aussi était très petit. Il avait pour
-limites les parois de la tanière. Le louveteau n'en éprouvait nulle
-oppression, puisque le vaste monde du dehors lui était inconnu.
-</p>
-
-<p>
-Il avait, cependant, rapidement découvert que l'une des parois de son
-univers, l'entrée de la caverne, par où filtrait la lumière,
-différait des autres. Il avait fait cette découverte, encore
-inconscient de sa propre pensée, avant même que ses yeux se fussent
-ouverts et eussent regardé devant eux. La lumière avait frappé ses
-paupières closes, produisant, à travers leur rideau, de légères
-pulsations des nerfs optiques, où s'étaient allumés de petits
-éclairs de clarté, d'une impression délicieuse. Vers la lumière
-avait, en une attraction irrésistible, aspiré chaque fibre de son
-être vivant, vers elle s'était tourné son corps, comme la substance
-chimique de la plante vire d'elle-même vers le soleil.
-</p>
-
-<p>
-Il avait, dès lors, mécaniquement rampé vers l'entrée de la
-caverne, et ses frères et sœurs avaient agi comme lui. Pas une fois
-ils ne s'étaient dirigés vers les sombres retraits des autres
-parois. Tous ces petits corps potelés, pareils à autant de petites
-plantes, rampaient aveuglément vers le jour, qui était pour eux une
-nécessité de l'existence, et tendaient à s'y accrocher, comme les
-vrilles de la vigne au tuteur qui la soutient. Plus tard, quand ils
-eurent un peu grandi et lorsque leur conscience individuelle naquit en
-eux, avec ses désirs et ses impulsions, l'attraction de la lumière
-ne fit que s'accroître. Sans trêve ils rampaient et s'étalaient
-vers elle, repoussés en arrière par leur mère. Ce fut à cette
-occasion que le louveteau gris connut d'autres attributs de sa mère
-que la langue douce et caressante. Dans son insistance à ramper vers la
-lumière, il apprit que la louve avait un nez, dont elle lui
-administrait un coup bien appliqué, et, plus tard, une patte avec
-laquelle elle le renversait sur le dos et le roulait comme un tonnelet,
-en lui donnant des tapes, vives et bien calculées.
-</p>
-
-<p>
-Il sut ainsi ce qu'étaient les coups, les risques qu'il courait
-volontairement d'en recevoir et comment, au contraire, il convenait
-d'agir pour les éviter. C'était le début de ses généralisations
-sur le monde. Aux actes automatiques succédait la connaissance des
-causes.
-</p>
-
-<p>
-C'était un fier petit louveteau, carnivore comme ses frères et
-sœurs. Ses ancêtres étaient des tueurs et des mangeurs de viande, de
-viande seule vivaient son père et sa mère. Le lait même qu'il avait
-sucé, à sa naissance, n'était que de la chair directement
-transformée. Et maintenant âgé d'un mois, ayant, depuis une
-semaine, ses yeux ouverts, il commençait lui-même à manger de la
-viande, mâchée et à demi digérée par la louve, qui la dégorgeait
-ensuite dans la gueule des cinq louveteaux, en appoint du lait de ses
-mamelles.
-</p>
-
-<p>
-Il était le plus vigoureux de la portée. Plus sonore que celui de ses
-frères et sœurs était, dans son gosier, le glapissement de sa voix.
-Le premier, il apprit le tour de rouler, d'un adroit coup de patte, un
-de ses petits compagnons. Le premier encore, attrapant l'un d'eux
-par l'oreille, il le renversa et piétina, en grondant sans desserrer
-ses mâchoires. Ce fut lui qui donna le plus de tracas à sa mère pour
-le retenir près d'elle, loin de l'entrée de la caverne.
-</p>
-
-<p>
-Si l'attrait du jour le fascinait, il ignorait ce qu'était une
-porte et il ne voyait dans l'entrée de la caverne qu'un mur
-lumineux. Ce mur était le soleil de son univers, la chandelle dont il
-était le papillon. Et il s'acharnait obstinément dans cette
-direction, sans savoir qu'il y eût quelque chose au-delà.
-</p>
-
-<p>
-Étrange était pour lui ce mur de lumière. Son père, qu'il avait
-appris à reconnaître pour un être semblable à sa mère, et qui
-apportait de la viande à manger, avait une manière toute particulière
-de marcher dans le mur, de s'y éloigner et d'y disparaître. Cela,
-le louveteau ne pouvait se l'expliquer. Il avait tenté de s'avancer
-dans les autres murs de la caverne, mais ceux-ci avaient heurté
-rudement l'extrémité délicate de son nez. Il avait renouvelé
-plusieurs fois l'expérience, puis s'était finalement tenu
-tranquille. Il acceptait le pouvoir que possédait son père de
-disparaître dans un mur comme une faculté qui lui était spéciale, de
-même que le lait et la viande à demi digérée étaient des
-particularités personnelles de sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Il n'était pas donné, en somme, au louveteau, de penser à la façon
-des humains. Incertaine était la voie dans laquelle travaillait son
-cerveau. Mais ses conclusions n'en étaient pas moins nettes, à son
-point de vue. Le pourquoi des choses ne l'inquiétait pas; leur
-manière d'être l'intéressait seule. Il s'était cogné le nez
-contre les parois de la caverne, et cela lui avait suffi pour qu'il
-n'insistât pas. Ce qu'il était impuissant à faire, son père
-pouvait le faire. C'était une autre constatation, qu'il ne
-cherchait point à s'expliquer. Le fait tenait lieu pour lui de
-raisonnement, et le souci de la logique ne préoccupait pas autrement
-son esprit. Celui des lois de la physique encore moins.
-</p>
-
-<p>
-Comme la plupart des créatures du Wild, il ne tarda point à connaître
-la famine. Un temps arriva, où non seulement la viande vint à manquer,
-mais où le lait se tarit dans la poitrine de sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Les louveteaux, tout d'abord, poussèrent des cris plaintifs et des
-gémissements, mais la faim les fit bientôt tomber en léthargie. Plus
-de jeux ni de querelles, ni d'enfantines colères, ni d'exercices de
-grondements. Cessèrent aussi les pérégrinations vers le mur lumineux.
-Au lieu de cela, ils dormaient toujours, tandis que la vie qui était en
-eux vacillait et mourait.
-</p>
-
-<p>
-Un-Œil se désespérait. Il courait tout le jour et chassait au loin,
-mais inutilement, et revenait dormir quelques heures seulement dans la
-tanière, d'où la joie avait fui. La louve elle aussi, laissant là
-ses petits, sortait à la recherche de la viande. Les premiers jours
-après la naissance des louveteaux, le vieux loup avait fait plusieurs
-voyages au camp des Indiens et raflé les lapins pris dans les pièges.
-Mais, avec la fonte générale des neiges et le dégel des cours
-d'eau, les Indiens s'étaient transportés plus loin et cette
-fructueuse ressource avait tari.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque ses parents lui rapportèrent de nouveau à manger, le louveteau
-gris revint à la vie et recommença à tourner son regard vers le mur
-de lumière. Mais le petit peuple qui l'entourait était bien réduit.
-Seule, une sœur lui restait. Le reliquat n'était plus.
-</p>
-
-<p>
-Ayant repris des forces, il vit que sa sœur ne pouvait plus jouer. Elle
-ne levait plus la tête, ni ne faisait aucun mouvement. Tandis que son
-petit corps à lui s'arrondissait, avec la nourriture retrouvée, ce
-secours était venu trop tard pour elle. Elle ne cessait point de dormir
-et n'était plus qu'un mince squelette entouré de peau, où la
-flamme baissait plus bas et plus bas, si bien qu'elle finit par
-s'éteindre.
-</p>
-
-<p>
-Puis vint un autre temps où le louveteau gris ne vit plus son père
-paraître et disparaître dans le mur de lumière, et s'étendre, le
-soir, pour dormir à l'entrée de la caverne. L'événement arriva
-à la suite d'une seconde famine, moins dure cependant que la
-première. La louve n'ignorait point pourquoi le vieux loup ne
-reviendrait jamais. Mais il n'était pas pour elle de moyen qui lui
-permît de communiquer au louveteau ce qu'elle connaissait.
-</p>
-
-<p>
-Comme elle chassait, de son côté, vers la branche droite du torrent,
-dans les parages où gîtait le lynx, elle avait rencontré une piste
-tracée par le vieux loup et vieille d'un jour. L'ayant suivie, elle
-avait trouvé, à son extrémité, d'autres empreintes, imprimées par
-le lynx, et les vestiges d'une bataille dans laquelle le félin avait
-eu la victoire. C'était de son compagnon, avec quelques os, tout ce
-qui subsistait. Les traces du lynx, qui continuaient au delà, lui
-avaient fait découvrir la tanière de l'ennemi. Mais, ayant reconnu,
-à divers indices, que celui-ci y était revenu, elle n'avait pas osé
-s'y aventurer.
-</p>
-
-<p>
-Et toujours, depuis, la louve évitait la branche droite du torrent, car
-elle savait que dans la tanière se trouvait une portée de petits et
-elle connaissait le lynx pour une féroce créature, d'un caractère
-intraitable, et un terrible combattant. Oui, certes, c'était bien,
-pour une demi-douzaine de loups, de pourchasser un lynx et de le
-repousser au faîte d'un arbre, crachant et se hérissant. Un combat
-singulier était une tout autre affaire, surtout quand une mère-lynx
-avait derrière elle une jeune famille affamée à défendre et à
-nourrir. Un-Œil venait de l'apprendre à ses dépens.
-</p>
-
-<p>
-Mais le Wild a ses lois et l'heure devait arriver où, pour le salut
-de son louveteau gris, la louve, poussée elle aussi par l'implacable
-instinct de la maternité, affronterait la tanière dans les rochers et
-la colère de la mère-lynx.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="VII">VII</a></h4>
-
-<h4>LE MUR DU MONDE</h4>
-
-<p>
-Lorsque la louve avait commencé à aller chasser au dehors, elle avait
-dû laisser derrière elle le louveteau et l'abandonner à lui-même.
-Non seulement elle lui avait inculqué, à coups de nez et à coups de
-patte, l'interdiction de s'approcher de l'entrée de la caverne,
-mais une crainte spontanée était intervenue chez lui, pour le
-détourner de sortir. Jamais, dans la courte vie qu'il avait vécue
-dans la tanière, il n'avait rien rencontré qui pût l'effrayer, et
-cependant la crainte était en lui. Elle lui venait d'un atavisme
-ancestral et lointain, à travers des milliers et des milliers de vies.
-C'était un héritage qu'il tenait directement de son père et de la
-louve, mais ceux-ci l'avaient, à leur tour, reçu par échelons
-successifs de toutes les générations de loups disparues avant eux.
-Crainte! Legs du Wild, auquel nul animal ne peut se soustraire!
-</p>
-
-<p>
-Bref, le louveteau gris connut la crainte avant de savoir de quelle
-étoffe elle était faite. Sans doute la mettait-il au nombre des
-inévitables restrictions de l'existence, dont il avait eu déjà la
-notion. Son dur emprisonnement dans la caverne, la rude bousculade de sa
-mère quand il se risquait à vouloir sortir, la faim inapaisée de
-plusieurs famines, autant de choses qui lui avaient enseigné que tout
-n'est pas liberté dans le monde, qu'il y a pour la vie des limites
-et des contraintes. Obéir à cette loi, c'était échapper aux coups
-et travailler pour son bonheur. Sans raisonner comme l'eût fait un
-homme, il se contentait d'une classification simpliste: ce qui heurte
-et ce qui ne heurte pas, et, en conclusion, éviter ce qui est classé
-dans la première catégorie, afin de pouvoir jouir de ce qui est
-classé dans la seconde.
-</p>
-
-<p>
-Tant par soumission à sa mère que par cette crainte imprécise et
-innommée qui pesait sur lui, il se tenait donc éloigné de
-l'ouverture de la caverne, qui demeurait pour lui un blanc mur de
-lumière. Quand la louve était absente, il dormait la plupart du temps.
-Dans les intervalles de son sommeil, il restait très tranquille,
-réprimant les cris plaintifs qui lui gonflaient la gorge et
-contractaient son museau.
-</p>
-
-<p>
-Une fois, comme il était couché tout éveillé, il entendit un son
-bizarre, qui venait du mur blanc. C'était un glouton<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a> qui,
-tremblant de sa propre audace, se tenait sur le seuil de la caverne,
-reniflant avec précaution ce que celle-ci pouvait contenir. Le
-louveteau, ignorant du glouton, savait seulement que ce reniflement
-était étrange, qu'il était quelque chose de non classé et, par
-suite, un inconnu redoutable. Car l'inconnu est un des principaux
-éléments de la peur. Le poil se hérissa sur le dos du louveteau gris,
-mais il se hérissa en silence, tangible expression de son effroi.
-Pourtant, quoique au paroxysme de la terreur, le louveteau demeurait
-couché, sans faire un mouvement ni aucun bruit, glacé, pétrifié dans
-son immobilité, mort en apparence. Sa mère, rentrant au logis, se mit
-à gronder en sentant la trace du glouton et bondit dans la caverne.
-Elle lécha son petit et le pétrit du nez, avec une véhémence
-inaccoutumée d'affection. Le louveteau comprit vaguement qu'il
-avait échappé à un grand et mauvais danger.
-</p>
-
-<p>
-D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le
-louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de
-vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre
-lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de
-la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui
-montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque
-bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance
-se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de
-la caverne.
-</p>
-
-<p>
-Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de
-lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait.
-Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait
-prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il
-entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière.
-</p>
-
-<p>
-Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui
-lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante.
-La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de
-vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de
-la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté
-devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la
-lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était
-comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace.
-Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au
-point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le
-mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi
-modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des
-arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait
-les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne.
-</p>
-
-<p>
-Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était,
-encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la
-caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette
-hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent
-échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa
-frayeur, il jetait son défi à l'immense univers.
-</p>
-
-<p>
-Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et,
-intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait
-peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il
-remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil;
-un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente
-du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et
-s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était
-accroupi.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol
-plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce
-qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se
-mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent
-sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En
-sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au
-museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le
-bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara
-de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus;
-sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La
-crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le
-louveteau jappait comme un petit chien apeuré.
-</p>
-
-<p>
-Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était
-couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein,
-où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un
-long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et
-qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa
-toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui
-le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de
-derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le
-faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui
-desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier
-homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins
-tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance
-aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un
-parfait explorateur.
-</p>
-
-<p>
-Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait,
-les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc
-mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un
-écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en
-plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda.
-Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada
-rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des
-piaulements sauvages.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il
-rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec
-confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a>
-s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le
-vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec
-sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses
-hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à
-tire-d'aile.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout
-embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des
-choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait
-de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place,
-tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que
-l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être
-prêt.
-</p>
-
-<p>
-Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la
-distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait
-les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il
-se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les
-cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait
-dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes
-la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus
-objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces
-mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à
-chaque pas, au monde ambiant.
-</p>
-
-<p>
-C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande
-(quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande,
-dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue
-d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de
-ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre,
-choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné,
-dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous
-ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de
-l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit
-buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de
-sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le
-louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur
-petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa
-patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut
-une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule;
-l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même
-temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses
-mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud
-coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable
-à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents
-et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et
-ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille.
-Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère,
-puis il commença à ramper, pour sortir du nid.
-</p>
-
-<p>
-Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la
-mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement
-des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les
-coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur.
-Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda,
-puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes
-de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan
-continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la
-première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout
-de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait
-pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui
-était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en
-lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait
-maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop
-heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait
-de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé.
-</p>
-
-<p>
-Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de
-la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y
-repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à
-son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au
-bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le
-tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se
-regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori
-déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher
-prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il
-tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa
-mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups
-tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le
-louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une
-peu glorieuse retraite.
-</p>
-
-<p>
-Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante,
-la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels
-gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que
-quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa
-tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et,
-instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En
-même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa
-rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des
-hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu.
-</p>
-
-<p>
-Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement
-ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan
-voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte
-l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et
-ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui
-passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan,
-les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur
-qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui.
-</p>
-
-<p>
-Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il
-avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et
-elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand
-elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait
-mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de
-grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant
-emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller
-et voir.
-</p>
-
-<p>
-Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu
-d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait
-à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et
-s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille
-de l'Inconnu<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a>. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la
-bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de
-l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La
-suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort;
-elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait
-pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en
-possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des
-chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la
-somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son
-imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout.
-</p>
-
-<p>
-Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer
-dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme
-si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et
-venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée,
-et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance.
-Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la
-berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il
-nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet
-endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu
-duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le
-louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien.
-L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt
-au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens
-dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il
-gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course.
-</p>
-
-<p>
-Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi
-paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était
-finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua
-avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une
-leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se
-mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était
-pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce
-qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence,
-d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais
-s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de
-l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se
-renforçait désormais de l'expérience acquise.
-</p>
-
-<p>
-Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué
-que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère,
-et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau
-était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce
-seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus,
-il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une
-impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne
-et d'y retrouver sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et
-qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide,
-devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une
-petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir
-peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre
-chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de
-quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant
-à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya
-de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit
-entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu
-de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la
-lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut
-simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents
-acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la
-mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans
-l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa
-blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette
-mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que,
-relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus
-vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il
-n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens.
-</p>
-
-<p>
-Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa
-progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle
-approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps
-d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent,
-dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et
-agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis
-qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus
-près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du
-louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un
-moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était
-attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la
-chair.
-</p>
-
-<p>
-Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune
-et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua
-en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne
-détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait
-des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la
-vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son
-histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers
-les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la
-gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La
-louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la
-belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps
-jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent
-sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès
-d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait
-les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le
-retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été
-retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en
-revinrent à la caverne, où ils s'endormirent.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Petit animal carnassier de l'Amérique du Nord, extrêmement
-féroce. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a><i>Moose-bird.</i> Ces oiseaux ont l'habitude de venir se poser sur
-le dos des élans, qu'ils débarrassent de leurs parasites, comme font
-chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>Ceci, qui pourrait paraître exagéré, est très véridique
-cependant. J'ai vu, durant l'hiver, une poule accomplir le même acte
-sur le bassin de ma cour. Il avait neigé et, comme elle voyait l'eau
-noire au milieu de la neige, elle la prit pour du terrain solide. Ce
-fait n'est pas isolé, paraît-il. (<i>Note d'un des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="VIII">VIII</a></h4>
-
-<h4>LA LOI DE LA VIANDE</h4>
-
-<p>
-Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos,
-il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette
-sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère.
-Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il
-se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin,
-pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et
-élargissant le cercle de ses courses.
-</p>
-
-<p>
-Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa
-faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était
-utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de
-règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il
-pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives.
-</p>
-
-<p>
-Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il
-avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un
-écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui
-répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un
-oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait
-jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de
-ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre
-mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche
-buisson.
-</p>
-
-<p>
-Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de
-l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un
-danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà
-l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et
-déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel.
-</p>
-
-<p>
-Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers
-meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce
-désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa
-colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile
-prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que
-les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les
-arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les
-surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau éprouvait pour sa mère un respect considérable. Elle
-était savante à capturer la viande et jamais elle ne manquait de lui
-en apporter sa part. De plus elle n'avait peur de rien. Il ne se rendait
-pas compte qu'elle avait plus appris et en connaissait plus que lui,
-d'où sa plus grande bravoure, et ne voyait que la puissance supérieure
-qui était en elle. Elle le forçait aussi à l'obéissance et, plus il
-prenait de l'âge, moins elle était patiente envers lui. Aux coups de
-nez et aux coups de pattes avaient succédé de cuisantes morsures. Et
-pour cela encore, il la respectait.
-</p>
-
-<p>
-Une troisième famine revint, qui fut particulièrement dure, et le
-louveteau connut à nouveau, cette fois avec une conscience plus nette,
-l'aiguillon de la faim. La louve chassait sans discontinuer, quêtant
-partout un gibier qu'elle ne trouvait pas, et souvent ne rentrait
-même pas dormir dans la caverne.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau chassait comme elle, en mortelle angoisse, et lui non plus
-ne trouvait rien. Mais cette détresse contribuait à développer son
-esprit et il grandit en science et en sagesse. Il observa de plus près
-les habitudes de l'écureuil et s'appliqua à courir sur lui, plus
-prestement, pour s'en saisir. Il étudia les mœurs des souris-des-bois
-et s'exerça à creuser le sol avec ses griffes, afin de les tirer de
-leurs trous. L'ombre même du faucon ne le fit plus fuir sous les
-taillis. Assis sur son derrière, en terrain découvert, il allait
-même, dans son désespoir, jusqu'à provoquer l'oiseau redoutable qu'il
-voyait planer dans le ciel. Car il savait que là-haut, dans le bleu,
-c'était de la viande qui flottait, de cette viande que réclamaient si
-intensément ses entrailles. Mais le faucon dédaigneux refusait de
-venir livrer bataille au louveteau, qui s'en allait en gémissant, de
-désappointement et de faim.
-</p>
-
-<p>
-La famine, un jour, se termina. La louve apporta de la chair au logis.
-Une chair singulière et différente de la chair coutumière. C'était
-un petit de lynx, de l'âge approximatif du louveteau, mais un peu
-moins grand. Il était tout entier pour lui. La louve, il l'ignorait,
-avait déjà satisfait sa faim en dévorant tout le reste de la portée.
-Il ne savait pas non plus tout ce qu'il y avait, dans cet acte, de
-désespéré. La seule chose qui l'intéressait était la satisfaction
-de son estomac, et chaque bouchée du petit lynx, qu'il avalait,
-augmentait son contentement.
-</p>
-
-<p>
-Un estomac plein incite au repos et le louveteau, étendu dans la
-caverne, s'endormit contre sa mère. Un grondement de la louve, tel
-qu'il n'en avait encore ouï de semblable, le réveilla en sursaut.
-Jamais, peut-être, elle n'en avait, dans sa vie, poussé d'aussi
-terrible. Car, elle, elle savait bien que l'on ne dépouille pas
-impunément une tanière de lynx. La mère-lynx arrivait. Le louveteau
-la vit, dans la pleine lumière de l'après-midi, accroupie à
-l'entrée de la caverne.
-</p>
-
-<p>
-Sa fourrure, à cette vue, se souleva, puis retomba le long de son
-échine. Point n'était ici besoin d'instinct, ni de raisonnement.
-Le cri de rage de l'intruse, commencé en sourd grognement, puis
-s'enflant tout à coup en un horrifique hurlement, disait clairement
-le danger. Le louveteau, pourtant, sentit en lui bouillonner le prodige
-de la vie. Il se dressa sur son séant et se rangea aux côtés de sa
-mère, en grondant vaillamment. Mais elle le rejeta loin d'elle, en
-arrière, avec mépris.
-</p>
-
-<p>
-La mère-lynx ne pouvait bondir, le boyau d'entrée de la caverne
-étant trop bas et trop étroit. Elle s'avança, en rampant, prête à
-s'élancer dès qu'il lui serait loisible. Mais alors la louve
-s'abattit sur elle et la terrassa.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau ne distinguait pas grand chose de la bataille. Les deux
-bêtes grondaient, crachaient, hurlaient et s'entredéchiraient. Le
-lynx combattait des griffes et des dents; la louve n'usait que de ses
-dents. Le louveteau, profitant d'un moment propice, s'élança, lui
-aussi, et enfonça ses crocs dans une des pattes de derrière du lynx.
-Il s'y suspendit en grognant et, sans qu'il s'en rendît compte,
-il paralysa par son poids les mouvements de cette patte, apportant ainsi
-à sa mère une aide appréciable. Un virement du combat, entre les deux
-adversaires, le refoula et lui fit lâcher prise.
-</p>
-
-<p>
-L'instant d'après, mère-louve et mère-lynx étaient séparées.
-Avant qu'elles ne se ruassent à nouveau l'une contre l'autre, le
-lynx frappa le louveteau d'un coup de sa large patte de devant, qui
-lui lacéra l'épaule jusqu'à l'os et l'envoya rouler contre le
-mur de la caverne. Ses cris aigus et ses hurlements plaintifs
-s'ajoutèrent au vacarme des rugissements.
-</p>
-
-<p>
-Il avait cessé de gémir que la lutte durait encore. Il eut le temps
-d'être repris d'un second accès de bravoure et la bataille, en se
-terminant, le retrouva rageusement pendu à la patte de derrière du
-lynx.
-</p>
-
-<p>
-Celui-ci avait succombé. La louve était, pour sa part, fort mal en
-point. Elle tenta de caresser le louveteau et de lécher son épaule
-blessée. Mais le sang qu'elle avait perdu avait à ce point épuisé
-ses forces qu'elle demeura, tout un jour et toute une nuit, étendue
-sur le corps de son ennemi, sans pouvoir faire un mouvement et respirant
-à peine. Pendant une semaine entière, elle ne quitta point la
-tanière, sauf pour aller boire, et sa marche était lente et pénible.
-Le lynx, au bout de ce temps, était complètement dévoré, et les
-blessures de la louve assez cicatrisées pour lui permettre de courir à
-nouveau le gibier.
-</p>
-
-<p>
-L'épaule du louveteau demeurait encore raide et endolorie et, durant
-quelque temps, il boita. Mais le monde, désormais, lui paraissait
-autre. Depuis la bataille avec le lynx, sa confiance en lui-même
-s'était accrue. Il avait mordu dans un ennemi, en apparence plus
-puissant que lui, et avait survécu. Son allure en était devenue plus
-hardie. Quoique la terreur mystérieuse de l'Inconnu, toujours
-intangible et menaçante, continuât à peser sur lui, beaucoup de sa
-timidité avait disparu.
-</p>
-
-<p>
-Il commença à accompagner sa mère dans ses chasses et à y jouer sa
-partie. Il apprit férocement à tuer et à se nourrir de ce qu'il
-avait tué. Le monde vivant se partageait pour lui en deux catégories.
-Dans la première, il y avait lui et sa mère. Dans la seconde, tous les
-autres êtres qui vivaient et se mouvaient. Ceux-ci se classaient, à
-leur tour, en deux espèces. Ceux qui, comme lui-même et sa mère,
-tuaient et mangeaient; ceux qui ne savaient pas tuer ou tuaient
-faiblement. De là surgissait la loi suprême. La viande vivait sur la
-viande, la vie sur la vie. Il y avait les mangeurs et les mangés. La
-loi était Mange ou sois Mangé.
-</p>
-
-<p>
-Sans se la formuler, sans la raisonner, ni y penser même, le louveteau
-vivait cette loi. Il avait mangé les petits du ptarmigan. Le faucon
-avait mangé la mère-ptarmigan, puis aurait voulu le manger lui aussi.
-Devenu plus fort, c'est lui qui avait souhaité manger le faucon. Il
-avait mangé le petit du lynx et la mère-lynx l'aurait mangé, si
-elle n'avait pas été elle-même tuée et mangée. À cette loi
-participaient tous les êtres vivants. La viande dont il se nourrissait,
-et qui lui était nécessaire pour exister, courait devant lui sur le
-sol, volait dans les airs, grimpait aux arbres ou se cachait dans la
-terre. Il fallait se battre avec elle pour la conquérir et, s'il
-tournait le dos, c'était elle qui courait après lui. Chasseurs et
-chassés, mangeurs et mangés, chaos de gloutonnerie, sans merci et sans
-fin, ainsi le louveteau n'eût-il pas manqué de définir le monde,
-s'il eût été tant soit peu philosophe, à la manière des
-hommes<a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a>.
-</p>
-
-<p>
-Mais la vie et son élan avaient aussi leurs charmes. Développer et
-faire jouer ses muscles constituait pour le louveteau un plaisir sans
-fin. Courir sus après une proie était une source d'émotions et de
-frémissements délicieux. Rage et bataille donnaient de la joie. La
-terreur même et le mystère de l'Inconnu avaient leur attirance.
-</p>
-
-<p>
-Puis toute peine portait en elle sa rémunération, dont la première
-était celle de l'estomac plein et d'un bon sommeil reposant aux
-chauds rayons du soleil. Aussi le louveteau ne querellait-il pas la vie,
-qui dans le fait seul qu'elle existe trouve sa raison d'être, ni
-l'hostilité ambiante du monde qui l'entourait. Il était plein de
-sève, très heureux et tout fier de lui-même.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Victor Hugo a écrit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«<i>La vie est une joie où le meurtre fourmille</i></span><br />
-<span class="i0"><i>Et la création se dévore en famille...</i></span><br />
-<span class="i0"><i>L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe.</i></span><br />
-<span class="i0"><i>Le lynx tacheté saute et saisit l'antilope...</i></span><br />
-<span class="i0"><i>La louve est sur l'agneau, comme l'agneau sur l'herbe...</i></span><br />
-<span class="i0"><i>Le colibri, sitôt qu'il a faim devient tigre...</i></span><br />
-<span class="i0"><i>De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore.</i></span><br />
-<span class="i0"><i>L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore.</i></span><br />
-<span class="i7"><i>C'est l'ivresse et la loi.</i>»</span>
-</div></div>
-
-<p>[La Légende des Siècles, nouvelle série, tome II.] (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="IX">IX</a></h4>
-
-<h4>LES FAISEURS DE FEU</h4>
-
-<p>
-Sur eux, à l'improviste, tomba le louveteau. Ce fut de sa faute. Il
-avait manqué de prudence et marché sans voir. Encore lourd de sommeil
-(il avait chassé toute la nuit et venait à peine de se réveiller), il
-avait quitté la caverne et était, en trottant, descendu vers le
-torrent, pour y boire. À vrai dire, le sentier lui était familier et
-jamais nul accident ne lui était arrivé.
-</p>
-
-<p>
-Il avait dépassé le sapin renversé, traversé la clairière et
-courait parmi les arbres. Au même instant, il vit et flaira. Devant
-lui, assises par terre, en silence, étaient cinq choses vivantes,
-telles qu'il n'en avait jamais rencontrées de semblables.
-C'était sa première vision de l'humanité.
-</p>
-
-<p>
-Les cinq hommes, à son aspect, et cela le surprit, ne bondirent pas sur
-leurs pieds, ne montrèrent pas leurs dents, ni ne grondèrent. Ils ne
-firent pas un mouvement, mais demeurèrent silencieux et fatidiques.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau, non plus, ne bougea pas. Tout l'instinct de sa nature
-sauvage l'eût cependant poussé à fuir, si un autre instinct ne
-s'était, impératif et soudain, élevé en lui. Un étonnement
-inconnu s'emparait de son esprit. Il se sentait amoindri tout à coup
-par une notion nouvelle de sa petitesse et débilité. Un pouvoir
-supérieur, très loin, très haut au-dessus de lui, s'appesantissait
-sur son être et le maîtrisait.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau n'avait jamais vu d'homme, et pourtant l'instinct de
-l'homme était en lui. Dans l'homme il reconnaissait obscurément
-l'animal qui avait combattu et vaincu tous les autres animaux du Wild.
-Ce n'étaient pas seulement ses yeux qui regardaient, mais ceux de
-tous ses ancêtres, prunelles qui avaient, durant des générations,
-encerclé dans l'ombre et la neige d'innombrables campements
-humains, épié de loin, sur l'horizon, ou de plus près, dans
-l'épaisseur des taillis, l'étrange bête à deux pattes qui était
-le seigneur et maître de toutes les choses vivantes.
-</p>
-
-<p>
-Cet héritage moral et surnaturel, fait de crainte et de luttes
-accumulées, pendant des siècles, étreignait le louveteau, trop jeune
-encore pour s'en dégager. Loup adulte, il eût pris rapidement la
-fuite. Tel qu'il était, il se coucha, paralysé d'effroi, acceptant
-déjà la soumission que sa race avait consentie, le premier jour où un
-loup vint s'asseoir au feu de l'homme, pour s'y chauffer.
-</p>
-
-<p>
-Un des Indiens finit par se lever, marcha dans sa direction et
-s'arrêta au-dessus de lui. Le louveteau se colla davantage encore
-contre le sol. C'était l'Inconnu, concrétisé en chair et en sang,
-qui se penchait sur lui, pour le saisir. Sa fourrure eut un hérissement
-inconscient, ses lèvres se rétractèrent et il découvrit ses petits
-crocs. La main qui le surplombait, comme une condamnation, hésita et
-l'homme dit en riant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Wabam wabisca ip pit tah!</i> (Regardez les crocs blancs!)
-</p>
-
-<p>
-Les autres Indiens se mirent à rire lourdement et excitèrent l'homme
-à saisir le louveteau. Tandis que la main s'abaissait, plus bas, plus
-bas, une violente lutte intérieure se livrait chez celui-ci, entre les
-divers instincts qui le partageaient. Il ne savait s'il devait
-seulement gronder, ou combattre. Finalement, il gronda jusqu'au moment
-où la main le toucha, puis engagea la bataille. Ses dents brillèrent
-et mordirent. L'instant d'après il reçut, sur un des côtés de la
-tête, un coup qui le fit basculer. Alors tout instinct de lutte
-l'abandonna. Il se prit à gémir comme un enfantelet et l'instinct
-de la soumission l'emporta sur tous les autres. S'étant relevé, il
-s'assit sur son derrière en piaulant. Mais l'Indien qu'il avait
-mordu était en colère et le louveteau reçut un second coup sur
-l'autre côté de la tête. Il piaula encore plus fort.
-</p>
-
-<p>
-Les quatre autres Indiens s'esclaffaient de plus en plus, si bien que
-leur camarade se mit à rire lui aussi. Ils entourèrent tous le
-louveteau et se moquèrent de lui, tandis qu'il geignait, de terreur
-et de peine.
-</p>
-
-<p>
-Tout à coup, bête et Indiens dressèrent l'oreille. Le louveteau
-savait ce qu'annonçait le bruit qui se faisait entendre et, cessant
-de gémir, il jeta un long cri, où il y avait plus de joie maintenant
-que d'effroi. Puis il se tut et attendit, attendit l'arrivée de sa
-mère, de sa mère libératrice, indomptable et terrible, qui savait si
-bien combattre, et tuait tout ce qui lui résistait, et n'avait jamais
-peur.
-</p>
-
-<p>
-Elle arrivait, courant et grondant. Elle avait perçu la plainte de son
-petit et se précipitait pour le secourir. Elle bondit au milieu du
-groupe, magnifique, transfigurée dans sa furieuse et inquiète
-maternité. Son irritation protectrice était un réconfort pour le
-louveteau, qui sauta vers elle, avec un petit cri joyeux, tandis que les
-animaux-hommes se reculaient, en hâte, de plusieurs pas. La louve
-s'arrêta, près de son petit, qui se pressait contre elle, et fit
-face aux Indiens. Un sourd grondement sortit de son gosier. La menace
-contractait sa face et son nez, qui se plissait, se relevait presque
-jusqu'à ses yeux, en une prodigieuse et mauvaise grimace de colère.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut alors un cri que lança l'un des hommes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Kiche!</i>&mdash;voilà ce qu'il cria, avec une exclamation de
-surprise.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau sentit, à cette voix, vaciller sa mère.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>Kiche!</i>&mdash;cria l'homme à nouveau, durement, cette fois, et
-d'un ton de commandement.
-</p>
-
-<p>
-Et le louveteau vit alors sa mère, la louve impavide, se plier
-jusqu'à ce que son ventre touchât le sol, en geignant et en remuant
-la queue, avec tous les signes coutumiers de soumission et de paix. Il
-n'y comprenait rien et était stupéfié. La terreur de l'homme le
-reprenait. Son instinct ne l'avait pas trompé et sa mère le
-subissait comme lui. Elle aussi rendait hommage à l'animal-homme.
-</p>
-
-<p>
-L'Indien qui avait parlé vint vers elle. Il posa sa main sur sa tête
-et elle ne fit que s'en aplatir davantage. Elle ne grondait, ni ne
-tentait de mordre. Les autres Indiens s'étaient pareillement
-rapprochés et, rangés autour de la louve, ils la palpaient et
-caressaient, sans aviver chez elle la moindre velléité de résistance
-ou de révolte.
-</p>
-
-<p>
-Les cinq hommes étaient fort excités et leurs bouches menaient grand
-bruit. Mais comme ce bruit n'avait rien de menaçant, le louveteau se
-décida à venir se coucher près de sa mère, se hérissant encore de
-temps à autre, mais faisant de son mieux pour se soumettre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce qui se passe n'a rien de surprenant, dit un des Indiens. Le
-père de Kiche était un loup. Il est vrai que sa mère était une
-chienne. Mais mon frère ne l'avait-il pas attachée dans les bois,
-trois nuits durant, au moment de la saison des amours. Alors c'est un
-loup qui la couvrit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un an s'est écoulé, Castor-Gris<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a>, depuis que Kiche s'est
-échappée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu comptes bien, Langue-de-Saumon<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>. C'était à l'époque de
-la famine que nous avons subie, alors que nous n'avions plus de viande
-à donner aux chiens.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Elle a vécu avec les loups, dit un troisième Indien.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cela paraît juste, Trois-Aigles<a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>, répartit Castor-Gris, en
-touchant de sa main le louveteau, et en voici la preuve.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau, au contact de la main, esquissa un grognement. La main se
-retira et lui administra une calotte. Sur quoi, il recouvrit ses crocs
-et s'accroupit avec soumission. La main revint alors et le frotta
-amicalement derrière les oreilles, et tout le long de son dos.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ceci prouve cela, reprit Castor-Gris. Il est clair que sa mère est
-Kiche. Mais, une fois de plus, son père est un loup. C'est pourquoi
-il y a en lui peu du chien et beaucoup du loup. Ses crocs sont blancs,
-et <i>White Fang</i> (Croc-Blanc) doit être son nom. J'ai parlé. C'est
-mon chien. Kiche n'était-elle pas la chienne de mon frère? Et mon
-frère n'est-il pas mort?
-</p>
-
-<p>
-Pendant un instant, les animaux-hommes continuèrent à faire du bruit
-avec leurs bouches. Durant ce colloque, le louveteau, qui venait de
-recevoir un nom dans le monde, demeurait tranquille et attendait. Puis
-Castor-Gris, prenant un couteau dans un petit sac qui pendait sur son
-estomac, alla vers un buisson et y coupa un bâton. Croc-Blanc
-l'observait. Aux deux bouts du bâton, l'Indien fixa une lanière.
-Avec l'une, il attacha Kiche par le cou et, ayant conduit la louve
-près d'un petit sapin, y noua l'autre lanière.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc suivit sa mère et se coucha près d'elle. Il vit
-Langue-de-Saumon avancer la main vers lui, et la peur le reprit. Kiche,
-de son côté, regardait avec anxiété. Mais l'Indien, élargissant
-ses doigts et les recourbant, le roula sens dessus dessous et commença
-à lui frotter le ventre d'une manière délicieuse. Le louveteau, les
-quatre pattes en l'air, se laissait tripoter, gauche et cocasse, et
-sans essayer de résister. Comment d'ailleurs l'aurait-il pu dans la
-position où il se trouvait? Si l'animal-homme avait l'intention de
-le maltraiter, il lui était livré sans défense et était incapable de
-fuir.
-</p>
-
-<p>
-Il se résigna donc et se contenta de gronder doucement. C'était plus
-fort que lui. Mais Langue-de-Saumon n'eut point l'air de s'en
-apercevoir et ne lui donna aucun coup sur la tête. Il continua, au
-contraire, à le frictionner de haut en bas, et le louveteau sentit
-croître le plaisir qu'il en éprouvait. Lorsque la main caressante
-passa sur ses flancs, il cessa tout à fait de gronder. Puis, quand les
-doigts remontèrent à ses oreilles, les pressant moelleusement vers
-leur base, son bonheur ne connut plus de bornes. Quand, enfin, après
-une dernière et savante friction, l'Indien le laissa tranquille et
-s'en alla, toute crainte s'était évanouie dans l'esprit du
-louveteau. Sans doute d'autres peurs l'attendaient dans l'avenir.
-Mais, de ce jour, confiance et camaraderie étaient établies avec
-l'homme, en société de qui il allait vivre.
-</p>
-
-<p>
-Au bout de quelque temps, Croc-Blanc entendit s'approcher des bruits
-insolites. Prompt à observer et à classer, il les reconnut aussitôt
-comme étant produits par l'animal-homme. Quelques instants plus tard,
-en effet, toute la tribu indienne surgissait du sentier. Il y avait
-beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, quarante têtes au total,
-tous lourdement chargés des bagages du camp, de provisions de bouche et
-d'ustensiles.
-</p>
-
-<p>
-Il y avait aussi beaucoup de chiens et ceux-ci, à l'exception des
-tout petits, n'étaient pas moins chargés que les gens. Des sacs
-étaient liés sur leur dos et chaque bête portait un poids de vingt à
-trente livres. Croc-Blanc n'avait, auparavant, jamais vu de chiens,
-mais cette première vision lui suffit pour comprendre que c'était
-là un animal appartenant à sa propre espèce, avec quelque chose de
-différent. Quant aux chiens, ce fut surtout la différence qu'ils
-sentirent en apercevant le louveteau et sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut une ruée effroyable. Croc-Blanc se hérissa, hurla et mordit
-au hasard dans le flot qui, gueules ouvertes, déferlait sur lui. Il
-tomba et roula sous les chiens, éprouvant la morsure cruelle de leurs
-dents et, lui-même, mordant et déchirant, au-dessus de sa tête,
-pattes et ventres. Il entendait, dans la mêlée, les hurlements de
-Kiche qui combattait pour lui, les cris des animaux-hommes et le bruit
-de leurs gourdins dont ils frappaient les chiens, qui, sous les coups,
-gémissaient de douleur.
-</p>
-
-<p>
-Tout ceci fut seulement l'histoire de quelques secondes. Le louveteau,
-remis sur pied, vit les Indiens qui le défendaient, repousser les
-chiens en arrière, à l'aide de bâtons et de pierres, et le sauver
-de l'agression féroce de ses frères qui, pourtant, n'étaient pas
-tout à fait ses frères. Et, quoiqu'il n'y eût point place en son
-cerveau pour la conception d'un sentiment aussi abstrait que celui de
-la justice, il sentit, à sa façon, la justice des animaux-hommes. Il
-connut qu'ils édictaient des lois et les imposaient.
-</p>
-
-<p>
-Étrange était aussi la façon dont ils procédaient pour dicter leurs
-lois. Dissemblables de tous les animaux que le louveteau avait
-rencontrés jusque-là, ils ne mordaient ni ne griffaient. Ils
-imposaient leur force vivante par l'intermédiaire des choses mortes.
-Celles-ci leur servaient de morsures. Bâtons et pierres, dirigés par
-ces bizarres créatures, sautaient à travers les airs, à l'instar de
-choses vivantes, et s'en allaient frapper les chiens.
-</p>
-
-<p>
-Il y avait là, pour son esprit, un pouvoir extraordinaire et
-inexplicable, qui dépassait les bornes de la nature et était d'un
-dieu. Croc-Blanc, cela va de soi, ignorait tout de la divinité. Tout au
-plus pouvait-il soupçonner que des choses existaient au-delà de celles
-dont il avait la notion. Mais l'étonnement et la crainte qu'il
-ressentait en face des animaux-hommes était assez exactement comparable
-à l'étonnement et à la crainte qu'aurait éprouvés un homme se
-trouvant, sur le faîte de quelque montagne, devant un être divin, qui
-tiendrait des foudres dans chaque main et les lancerait sur le monde
-terrifié.
-</p>
-
-<p>
-Le dernier chien ayant été refoulé en arrière, le charivari prit
-fin. Le louveteau se mit à lécher ses meurtrissures. Puis il médita
-sur son premier contact avec la troupe cruelle de ses prétendus frères
-et sur son introduction parmi eux. Il n'avait jamais songé que
-l'espèce à laquelle il appartenait pût contenir d'autres spécimens
-que le vieux loup borgne, sa mère et lui-même. Ils constituaient à
-eux trois, dans sa pensée, une race à part. Et, tout à coup, il
-découvrait que beaucoup d'autres créatures s'apparentaient à sa
-propre espèce. Il lui parut obscurément injuste que le premier
-mouvement de ces frères de race eût été de bondir sur lui et de
-tenter de l'anéantir.
-</p>
-
-<p>
-Il était non moins chagrin de voir sa mère attachée avec un bâton,
-même en pensant que c'était la sagesse supérieure des animaux-hommes
-qui l'avait voulu. Cela sentait l'esclavage. À l'esclavage il n'avait
-pas été habitué. La liberté de rôder, de courir, de se coucher par
-terre, là où il lui plaisait, avait été son lot jusqu'à ce jour et,
-maintenant, il était captif. Les mouvements de sa mère étaient
-réduits à la longueur du bâton auquel elle était liée. Et à ce
-même bâton il était comme lié lui-même, car il n'avait pas encore
-eu l'idée qu'il pouvait se séparer de sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Il n'aima pas cette contrainte. Il n'aima pas non plus quand les
-animaux-hommes, s'étant levés, se remirent en marche. Un
-animal-homme, malingre d'aspect, prit dans sa main la lanière du
-bâton qui attachait Kiche et emmena la louve derrière lui. Derrière
-Kiche suivait Croc-Blanc, grandement perturbé et tourmenté par la
-nouvelle aventure qui s'abattait sur lui.
-</p>
-
-<p>
-Le cortège descendit la vallée, continuant bien au-delà des plus
-longues courses du louveteau, jusqu'au point où le torrent se jetait
-dans le fleuve Mackenzie. À cet endroit, des canots étaient juchés en
-l'air, sur des perches, et s'étendaient des claies destinées à
-faire sécher le poisson.
-</p>
-
-<p>
-On s'arrêta et on campa. La supériorité des animaux-hommes
-s'affirmait de plus en plus. Plus encore que leur domination sur les
-chiens aux dents aiguës, ce spectacle marquait leur puissance. Grâce
-à leur pouvoir d'imprimer du mouvement aux choses immobiles, il leur
-était loisible de changer la vraie face du monde.
-</p>
-
-<p>
-La plantation et le dressage des perches destinées à monter le camp
-attira l'attention du louveteau. Cette opération était peu de chose,
-accomplie par les mêmes créatures qui lançaient à distance des
-bâtons et des pierres. Mais, quand il vit les perches se réunir et se
-couvrir de toiles et de peaux, pour former des tentes, Croc-Blanc fut
-stupéfait. Ces tentes, d'une colossale et impressionnante grandeur,
-s'élevaient partout autour de lui, grandissant à vue d'œil, de
-tous côtés, comme de monstrueuses formes de vie. Elles emplissaient le
-champ presque entier de sa vision et, menaçantes, le dominaient
-lui-même. Lorsque la brise les agitait, en de grands mouvements, il se
-couchait sur le sol, effaré et craintif, sans toutefois les perdre des
-yeux, prêt à bondir et à fuir au loin, s'il lui arrivait de les
-voir se précipiter sur sa tête.
-</p>
-
-<p>
-Après un moment, son effroi des tentes prit fin. Il vit que femmes et
-enfants y pénétraient et en sortaient sans aucun mal, et les chiens
-aussi tenter d'y entrer, mais en être chassés rudement, de la voix
-ou au moyen de pierres volantes. Bientôt Croc-Blanc, quittant les
-côtés de Kiche, rampait à son tour, avec précaution, vers la tente
-la plus proche. Sa curiosité, sans cesse en éveil, le besoin
-d'apprendre et de connaître, par sa propre expérience, le
-poussaient. Les derniers pouces à franchir vers le mur de toile et de
-peau le furent avec un redoublement de prudence et une avance
-imperceptible. Les événements de la journée avaient préparé le
-louveteau au contact de l'Inconnu, à ses manifestations les plus
-merveilleuses et les plus inattendues. Enfin son nez toucha
-l'enveloppe de la tente. Il attendit, rien n'arriva. Il flaira
-l'étrange matière, saturée de l'odeur de l'homme, et prenant
-l'enveloppe dans ses dents, donna une petite secousse. Rien n'arriva
-encore, sinon qu'une partie de la tente se mit à remuer. Il secoua
-plus hardiment. Le mouvement s'accentua. Il était ravi. Il secoua
-toujours plus fort et récidiva jusqu'à ce que la tente entière fût
-en mouvement. Alors le cri perçant d'un Indien se fit entendre et
-effraya le louveteau, qui revint en toute hâte vers sa mère. Mais
-jamais plus depuis il n'eut peur des énormes tentes.
-</p>
-
-<p>
-Cette émotion passée, Croc-Blanc s'écarta à nouveau de Kiche qui,
-liée à un pieu, ne pouvait le suivre.
-</p>
-
-<p>
-Il ne tarda pas à rencontrer un jeune chien, un peu plus grand et plus
-âgé que lui, qui venait à sa rencontre, à pas comptés, et
-dissimulant des intentions belliqueuses. Le nom du jeune chien, que le
-louveteau connut par la suite, en l'entendant appeler, était Lip-Lip.
-Il était déjà redoutable et, par ses luttes avec les autres petits
-chiens, avait acquis l'expérience de la bataille.
-</p>
-
-<p>
-Lip-Lip appartenait à la race des chiens-loups, qui avait le plus de
-parenté avec Croc-Blanc; il était jeune et semblait peu dangereux.
-Aussi le louveteau se préparait-il à le recevoir en ami. Mais, quand
-il vit que la marche de l'étranger se raidissait et que ses lèvres
-retroussées découvraient ses dents, il se raidit lui aussi et
-répondit en montrant sa mâchoire. Ils se mirent à tourner en rond,
-l'un autour de l'autre, hérissés et grondant. Ce manège dura
-plusieurs minutes et Croc-Blanc commençait à s'en amuser, comme
-d'un jeu, quand tout à coup, avec une surprenante vivacité, Lip-Lip
-sauta sur lui, lui jeta une morsure rapide et sauta, derechef, en
-arrière.
-</p>
-
-<p>
-La morsure avait atteint le louveteau à son épaule déjà blessée par
-le lynx et qui, dans le voisinage de l'os, était intérieurement
-demeurée douloureuse. La surprise et le coup lui arrachèrent un
-gémissement; mais, l'instant d'après, en un bond de colère, il
-s'élança sur Lip-Lip et le mordit furieusement. Lip-Lip, nous
-l'avons dit, était déjà rompu au combat. Trois fois, quatre fois,
-une demi-douzaine de fois, ses petits crocs pointus s'acharnèrent sur
-Croc-Blanc, qui, tout décontenancé, finit par lâcher pied et par se
-sauver, honteux et dolent, près de sa mère, en lui demandant
-protection.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut sa première bataille avec Lip-Lip. Elle ne devait pas être la
-dernière. Car, de ce jour, ils se trouvèrent en quelque sorte
-ennemis-nés, étant chacun d'une nature en opposition perpétuelle
-avec celle de l'autre.
-</p>
-
-<p>
-Kiche lécha doucement son petit et tenta de s'opposer à ce qu'il
-s'éloignât d'elle désormais. Mais la curiosité de Croc-Blanc
-allait toujours croissant. Oublieux de sa mésaventure, il se remit
-incontinent en route, afin de poursuivre son enquête. Il tomba sur un
-des animaux-hommes, sur Castor-Gris, qui était assis sur ses talons,
-occupé avec des morceaux de bois et des brins de mousse, répandus
-devant lui sur le sol. Le louveteau s'approcha et regarda. Castor-Gris
-fit des bruits de bouche que Croc-Blanc interpréta non hostiles, et il
-vint encore plus près.
-</p>
-
-<p>
-Femmes et enfants apportaient de nouveaux bouts de bois et d'autres
-branches à l'Indien. C'était évidemment là l'affaire du
-moment. Le louveteau s'approcha jusqu'à toucher le genou de
-Castor-Gris, oubliant, telle était sa curiosité, que celui-ci était
-un terrible animal-homme. Soudain, il vit entre les mains de
-Castor-Gris, comme un brouillard qui s'élevait des morceaux de bois
-et de la mousse. Puis une chose vivante apparut, qui brillait et qui
-tournoyait, et était de la même couleur que le soleil dans le ciel.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc ne connaissait rien du feu. La lueur qui en jaillissait
-l'attira, comme la lumière du jour l'avait, dans sa première
-enfance, conduit vers l'entrée de la caverne, et il rampa vers la
-flamme. Il entendit Castor-Gris éclater de rire au-dessus de sa tête.
-Le son du rire, non plus, n'était pas hostile. Alors il vint toucher
-la flamme avec son nez et, en même temps, sortit sa petite langue pour
-la lécher.
-</p>
-
-<p>
-Pendant une seconde, il demeura paralysé. L'Inconnu, qui l'avait
-guetté parmi les bouts de bois et la mousse, l'avait férocement
-saisi par le nez. Puis il sauta en arrière, avec une explosion de
-glapissements affolés «Ki-yis! Ki-yis! Ki-yis!»
-</p>
-
-<p>
-Kiche, en l'entendant, se mit à bondir au bout de son bâton, en
-grondant, furieuse, parce qu'elle ne pouvait venir au secours du
-louveteau. Mais Castor-Gris riait à gorge déployée, tapant ses
-cuisses avec ses mains et contant l'histoire à tout le campement,
-jusqu'à ce que chacun éclatât, comme lui, d'un rire inextinguible.
-Quant à Croc-Blanc, assis sur son derrière, il criait, de plus en plus
-éperdu: «Ki-yis! Ki-yis!» et seul, abandonné de tous, faisait au
-milieu des animaux-hommes une pitoyable petite figure.
-</p>
-
-<p>
-C'était le pire mal qu'il avait encore connu. Son nez et sa langue
-avaient été tous deux mis à vif par la chose vivante, couleur de
-soleil, qui avait grandi entre les mains de Castor-Gris. Il cria, cria
-interminablement, et chaque explosion nouvelle de ses hurlements était
-accueillie par un redoublement d'éclats de rire des animaux-hommes.
-Il tenta d'adoucir avec sa langue la brûlure de son nez, mais les
-deux souffrances, se juxtaposant, ne firent qu'en produire une plus
-grande, et il cria plus désespérément que jamais.
-</p>
-
-<p>
-À la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'était le rire et ce
-qu'il signifiait. Il ne nous est pas donné de nous expliquer comment
-certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que
-nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la
-claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en
-eut honte.
-</p>
-
-<p>
-Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brûlures lui faisaient
-éprouver, mais parce qu'il fut vexé, dans son amour-propre, de se
-voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours
-furieuse au bout de son bâton, comme une bête enragée, vers Kiche, la
-seule créature au monde qui ne riait pas de lui.
-</p>
-
-<p>
-Le crépuscule tomba et la nuit vint. Croc-Blanc demeurait couché près
-de sa mère. Son nez et sa langue étaient endoloris. Mais un autre et
-plus grand sujet de trouble le tourmentait. Il regrettait la tanière
-où il était né, il aspirait à la quiétude enveloppante de la
-caverne, sur la falaise, au-dessus du torrent. La vie était devenue
-trop peuplée. Ici, il y avait trop d'animaux-hommes, hommes, femmes
-et enfants, qui faisaient tous des bruits irritants, et il y avait des
-chiens toujours aboyant et mordant, qui éclataient en hurlements à
-tout propos et engendraient de la confusion.
-</p>
-
-<p>
-La tranquille solitude de sa première existence était finie. Ici,
-l'air même palpitait de vie, en un incessant murmure et
-bourdonnement, dont l'intensité variait brusquement, d'un instant
-à l'autre, et dont les notes diverses lui portaient sur les nerfs et
-irritaient ses sens. Il en était crispé et inquiet, et immensément
-las, avec la crainte perpétuelle de quelque imminente catastrophe.
-</p>
-
-<p>
-Il regardait se mouvoir et aller et venir dans le camp les
-animaux-hommes. Il les regardait avec le respect distant que met
-l'homme entre lui et les dieux qu'il invente. Dans son obscure
-compréhension, ils étaient, comme ces dieux pour l'homme, de
-surprenantes créatures, des êtres de puissance disposant à leur gré
-de toutes les forces de l'Inconnu. Seigneurs et maîtres de tout ce
-qui vit et de tout ce qui ne vit pas, forçant à obéir tout ce qui se
-meut et imprimant le mouvement à ce qui ne se meut pas, ils faisaient
-jaillir de la mousse et du bois mort la flamme couleur de soleil, la
-flamme qui vivait et qui mordait.
-</p>
-
-<p>
-Ils étaient des faiseurs de feu! Ils étaient des dieux!
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a><i>Grey Beaver.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a><i>Salmon Tongue.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a><i>Three Eagles.</i></p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="X">X</a></h4>
-
-<h4>LA SERVITUDE</h4>
-
-<p>
-Chaque jour était pour Croc-Blanc l'occasion d'une expérience
-nouvelle. Tout le temps que Kiche resta attachée à son bâton, il
-courut seul, par tout le camp, quêtant, furetant, s'instruisant. Il
-fut vite au courant des diverses habitudes des animaux-hommes. Mais la
-connaissance n'entraîne pas toujours l'admiration. Plus il se
-familiarisa avec eux, plus aussi il détesta leur supériorité et
-redouta leur pouvoir mystérieux qui, d'autant qu'il était plus
-grand, rendait plus menaçante leur divinité.
-</p>
-
-<p>
-La déception est souvent donnée à l'homme de voir ses dieux
-renversés et piétinés sur leurs autels. Mais au loup et au chien
-sauvage, venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette déconvenue
-n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et
-surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination, nous
-masquant leur réalité, nous égarant comme des aveugles qui tâtonnent
-dans le royaume de la pensée, en d'abstraites conceptions de
-toute-puissance et de beauté suprêmes, le loup et le chien sauvage,
-assis à notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et
-d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant
-dans le temps comme dans l'espace, pour accomplir leurs actes et leurs
-fins.
-</p>
-
-<p>
-Aucun effort de foi n'est nécessaire pour croire à un tel dieu. Nul
-écart de la volonté ne peut induire à lui désobéir, ni à le
-renier. Ce dieu-là se tient debout, immuable sur ses deux jambes de
-derrière, un gourdin à la main, immensément puissant, livré à
-toutes les passions, affectueux ou irrité, selon le moment, pouvoir
-mystérieux enveloppé de chair, de chair qui saigne parfois, à
-l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse
-qu'aucune autre à dévorer.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc subit la loi commune. Les animaux-hommes furent pour lui,
-dès l'abord, sans erreur possible, les dieux auxquels il était
-nécessaire de se soumettre. Comme Kiche, sa mère, avait, au premier
-appel de son nom, repris sa chaîne, il leur voua tout de suite
-obéissance. Il suivit leurs pas, comme un esclavage fatal. Quand ils
-marchaient près de lui, il s'écartait pour leur faire place.
-Lorsqu'ils l'appelaient, il accourait. S'ils menaçaient, il se
-couchait à leurs pieds. Et s'ils lui commandaient de s'en aller, il
-s'éloignait précipitamment. Car derrière chacun de leurs désirs
-était le pouvoir immédiat d'en exiger l'exécution. Pouvoir qui
-s'exprimait lui-même en tapes de la main, en coups de bâton, en
-pierres volantes et en cinglants coups de fouet.
-</p>
-
-<p>
-Il appartenait aux animaux-hommes, comme tous les chiens du campement
-leur appartenaient. Ses actions étaient à eux, son corps était à
-eux, pour être battu et piétiné, et pour le supporter sans
-récrimination. Telle fut la leçon vite apprise par lui. Elle fut dure,
-étant donné ce qui s'était déjà développé, dans sa propre
-nature, de force personnelle et d'indépendance. Mais, tandis qu'il
-prenait en haine cet état de choses nouveau, il apprenait en même
-temps, et sans le savoir, à l'aimer. C'était, en effet, le souci
-de sa destinée remis en d'autres mains, un refuge pour les
-responsabilités de l'existence. Et cela constituait une compensation,
-car il est toujours plus aisé d'appuyer sa vie sur une autre que de
-vivre seul.
-</p>
-
-<p>
-Il n'arriva pas sans révoltes à s'abandonner ainsi corps et âme,
-à rejeter le sauvage héritage de sa race et le souvenir du Wild. Il y
-eut des jours où il rampait sur la lisière de la forêt et y demeurait
-immobile, écoutant des voix lointaines qui l'appelaient. Puis il
-s'en retournait vers Kiche, inquiet et malheureux, pour gémir
-doucement et pensivement près d'elle, pour lui lécher la face, en
-semblant se plaindre et l'interroger.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau avait rapidement appris tous les tenants et aboutissants de
-la vie du camp. Il connut l'injustice des gros chiens et leur
-gloutonnerie, quand la viande et le poisson étaient jetés, à
-l'heure des repas. Il vint à savoir que les hommes étaient
-d'ordinaire plus justes, les enfants plus cruels, les femmes plus
-douces et plus disposées à lui lancer un morceau de viande ou d'os.
-Après deux ou trois aventures fâcheuses avec les mères des tout
-petits chiens, il se rendit compte qu'il était de bonne politique de
-laisser celles-ci toujours tranquilles, de se tenir aussi loin d'elles
-que possible et, en les voyant venir, de les éviter.
-</p>
-
-<p>
-Mais le fléau de sa vie était Lip-Lip. Plus âgé, plus grand et plus
-fort que lui, Lip-Lip avait choisi Croc-Blanc pour son souffre-douleur.
-Le louveteau se défendait avec vaillance, mais il était
-<i>out-classed</i><a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a>.
-</p>
-
-<p>
-Son ennemi lui était trop supérieur, et Lip-Lip devint pour lui un
-vrai cauchemar. Dès qu'il se risquait un peu loin de sa mère, il
-était sûr de voir apparaître le gredin, qui se mettait à le suivre,
-en aboyant et en le menaçant, et qui attendait le moment opportun,
-c'est-à-dire qu'aucun animal-homme ne fût présent, pour
-s'élancer sur lui et le contraindre au combat. Lip-Lip l'emportait
-invariablement et s'en glorifiait de façon démesurée. Ces
-rencontres étaient le meilleur plaisir de sa vie et le perpétuel
-tourment de celle de Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau, cependant, n'en fut pas abattu. Si dures que fussent
-pour lui toutes ces défaites, il ne se soumit pas. Mais la persécution
-sans fin qu'il subissait eut sur son caractère une influence
-néfaste. Croc-Blanc devint méchant et sournois. Ce qu'il y avait
-d'originellement sauvage dans sa nature s'aggrava. Ses poussées
-joyeuses d'enfant ingénu ne trouvèrent plus d'expression. Jamais
-il ne lui fut permis de jouer et gambader avec les autres petits chiens
-du camp. Dès qu'il arrivait auprès d'eux, Lip-Lip, fonçant sur
-lui, le roulait et le faisait fuir, terrifié, ou, s'il voulait
-résister, engageait la bataille jusqu'à sa mise en déroute.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fut ainsi sevré de beaucoup des joies de son enfance, ce qui
-le rendit plus vieux que son âge. Il se replia sur lui-même et
-développa son esprit. Il devint rusé et, dans ses longs moments de
-far-niente, médita sur les meilleurs moyens de duper et frauder.
-Empêché de prendre, à la distribution quotidienne, la part qui lui
-revenait de viande et de poisson, il se transforma en habile voleur.
-Contraint de s'approvisionner lui-même, il s'en acquittait si bien
-qu'il devint pour les femmes des Indiens une calamité. Il apprit à
-ramper dans le camp, comme un serpent, à se montrer avisé, à
-connaître en toute occasion la meilleure façon de se conduire, à
-s'informer, par la vue ou l'ouïe, de tout ce qui pouvait
-l'intéresser, afin de n'être point pris ensuite au dépourvu, et
-aussi à recourir à mille artifices pour éviter son implacable
-persécuteur.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut au plus fort de cette persécution qu'il joua son premier grand
-jeu et goûta, grâce aux ressources de son esprit, aux joies
-savoureuses de la revanche. Comme Kiche, quand elle était avec les
-loups, avait leurré les chiens, pour les attirer hors du campement des
-hommes et les envoyer à la mort, ainsi le louveteau, par une manœuvre
-à peu près semblable, réussit à attirer Lip-Lip sous la mâchoire
-vengeresse de Kiche. Battant en retraite, tout en combattant, Croc-Blanc
-entraîna son ennemi à sa suite, ici, puis là, parmi les différentes
-tentes du camp. C'était un excellent coureur, plus rapide qu'aucun
-autre petit chien de sa taille et plus alerte que Lip-Lip. Sans donner
-toutefois toute sa vitesse, il se contenta de garder la distance
-nécessaire, celle d'un bond environ, entre lui et son poursuivant.
-</p>
-
-<p>
-Lip-Lip, excité par la chasse et par l'approche imminente de la
-victoire, perdit toute prudence et oublia l'endroit où il se
-trouvait. Quand il s'en rendit compte, il était trop tard. Après
-avoir traversé, à fond de train, une dernière tente, il tomba en
-plein sur Kiche, attachée à son bâton. Il jeta un cri de stupeur,
-mais déjà les crocs justiciers se refermaient sur lui. Quoique Kiche
-fût liée, il lui fut impossible de se dégager d'elle. Elle le mit
-sur le dos, les pattes en l'air, de manière à l'empêcher de fuir,
-tout en le déchirant et lacérant.
-</p>
-
-<p>
-Quand il parvint enfin à se rouler hors de sa portée, il se remit sur
-ses pieds, en un affreux désordre, blessé à la fois dans son corps et
-dans sa pensée. Sa fourrure pendait autour de lui, en touffes humides,
-que les dents baveuses de la louve avaient tordues. Il demeura là où
-il s'était relevé et, ouvrant largement sa petite gueule, éclata en
-une longue et lamentable plainte de chien battu. Mais il n'eut pas le
-temps d'achever sa lamentation. Croc-Blanc, fondant sur lui, lui
-planta ses crocs dans son train de derrière. Il n'avait plus de force
-pour combattre et honteusement se sauva vers sa tente, talonné par son
-ancienne victime, qui s'acharnait à ses trousses. Quand il eut
-rejoint son domicile, les femmes vinrent à son secours et le louveteau,
-transformé en démon, fut finalement chassé par elles, en une
-fusillade de cailloux.
-</p>
-
-<p>
-Le jour vint où Castor-Gris, décidant que Kiche était réhabituée à
-la vie des hommes, la délia. Croc-Blanc fut ravi que la liberté fût
-rendue à sa mère. Il l'accompagna joyeusement au milieu du camp et,
-voyant qu'il demeurait à ses côtés, Lip-Lip conserva entre eux deux
-une distance respectueuse. Le louveteau avait beau se hérisser à son
-approche et marcher en raidissant les pattes, Lip-Lip ignorait le défi.
-Quelle que fût sa soif de vengeance, il était trop sage pour accepter
-le combat dans de telles conditions et préférait attendre le jour où
-il se rencontrerait à nouveau en tête à tête avec Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-Ce même jour, le louveteau et sa mère s'en vinrent rôder à la
-lisière de la forêt qui avoisinait le camp. Croc-Blanc y avait amené
-Kiche, pas à pas, l'entraînant en avant, quand elle hésitait. Le
-torrent, la caverne et la forêt tranquille l'appelaient, et il
-continua ses efforts pour qu'elle le suivît plus loin. Il courait
-quelques pas, puis s'arrêtait et regardait en arrière. Mais elle ne
-bougeait plus. Il gémit plaintivement et gronda, en courant de droite
-et de gauche, sous les taillis. Puis il revint vers elle, lui lécha le
-museau et se reprit à courir loin d'elle. Elle ne bougea toujours
-pas. Alors il rebroussa chemin et la regarda avec une supplication
-ardente de ses yeux, qui tomba quand il vit Kiche détourner la tête et
-porter sa vue vers le camp.
-</p>
-
-<p>
-La voix intérieure qui l'appelait là-bas, dans la vaste solitude, sa
-mère l'entendait comme lui. Mais un autre et plus fort appel sonnait
-aussi en elle, celui du feu et de l'homme, l'appel que, parmi tous
-les animaux, le loup a seul entendu, le loup et le chien sauvage, qui
-sont frères.
-</p>
-
-<p>
-Kiche, s'étant tournée, se mit à trotter lentement vers le camp.
-Plus solide que le lien matériel du bâton qui l'avait attachée
-était sur elle l'emprise de l'homme. Invisibles et mystérieux, les
-dieux la maintenaient en leur pouvoir et refusaient de la lâcher.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc se coucha sous un bouleau et pleura doucement. L'odeur
-pénétrante des sapins, la senteur subtile des bois imprégnaient
-l'atmosphère et remémoraient au louveteau son ancienne vie de
-liberté, avant les jours de servitude. Mais plus que l'appel du Wild,
-plus que celui de l'homme, l'attirance de sa mère était puissante
-sur lui, car si jeune était-il encore. L'heure de son indépendance
-n'était pas arrivée. Il se releva, désolé, et trotta lui aussi
-vers le camp, faisant halte, une fois ou deux, pour s'asseoir par
-terre, gémir et écouter la voix qui chantait au fond de la forêt.
-</p>
-
-<p>
-Le temps qu'il est donné à une mère de demeurer avec ses petits
-n'est pas bien long dans le Wild. Sous la domination de l'homme, il
-est souvent plus court encore. Ainsi en fut-il pour Croc-Blanc.
-Castor-Gris se trouvait être le débiteur de Trois-Aigles, qui était
-sur le point d'entreprendre une course du fleuve Mackenzie au Grand
-Lac de l'Esclave. Une bande de toile écarlate, une peau d'ours,
-vingt cartouches et Kiche remboursèrent sa dette.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau vit sa mère emmenée à bord du canot de Trois-Aigles et
-tenta d'aller vers elle. Un coup qu'il reçut de l'Indien le
-repoussa à terre. Le canot s'éloigna. Il s'élança dans l'eau
-et nagea à sa suite, sourd aux cris d'appel de Castor-Gris. Dans la
-terreur où il était de perdre sa mère, il en avait oublié le pouvoir
-même d'un animal-homme et d'un dieu.
-</p>
-
-<p>
-Mais les dieux sont accoutumés à être obéis et Castor-Gris, irrité,
-lança un autre canot à la poursuite de Croc-Blanc. Après l'avoir
-rejoint, il le saisit par la peau du cou et l'éleva hors de l'eau.
-Il ne le déposa pas d'abord dans le canot. Le tenant d'une main
-suspendu, il lui administra de l'autre une solide râclée. Oui, pour
-une râclée, c'en fut une. Lourde était la main, chaque coup visait
-à blesser, et les coups pleuvaient, innombrables.
-</p>
-
-<p>
-Frappé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, Croc-Blanc
-oscillait, en avant, en arrière, comme un balancier de pendule
-frénétique et désordonné. Les impressions qu'il éprouva furent
-diverses. À la première surprise succéda l'effroi, pendant un
-instant, au contact répété de la main qui le frappait. Mais la peur
-fit bientôt place à la colère. La libre nature du louveteau prit le
-dessus. Il montra les dents et osa gronder à la face du dieu
-courroucé. Le dieu s'en exaspéra davantage. Les coups redoublèrent,
-plus rudes et plus adroits à blesser.
-</p>
-
-<p>
-Castor-Gris continuait à battre, Croc-Blanc à gronder. Mais cela ne
-pouvait pas toujours durer. Il fallait que l'un des deux eût le
-dernier mot. Ce fut Croc-Blanc qui céda. La peur le reprit. Pour la
-première fois, il connaissait véritablement la main de l'homme. Les
-coups de pierres ou de bâton qu'il avait eu déjà l'occasion de
-recevoir étaient des caresses, comparés aux coups présents. Il se
-soumit et commença à pleurer et à gémir. Durant un moment, chaque
-coup tirait une plainte de son gosier. Puis son affolement grandit, et
-ses cris se succédèrent sans interruption, leur rythme ne gardant plus
-aucun rapport avec celui de son châtiment.
-</p>
-
-<p>
-À la fin, l'Indien arrêta la main qui frappait. Le louveteau pendait
-à son autre main, sans mouvement, et continuait à crier. Ceci parut
-satisfaire Castor-Gris, qui jeta rudement Croc-Blanc au fond du canot.
-Le canot, durant ce temps, s'en était allé au fil de l'eau.
-Castor-Gris s'avança pour prendre la rame. Le louveteau était sur
-son passage. Il le frappa barbarement de son pied. La libre nature de
-Croc-Blanc eut une nouvelle révolte et il enfonça ses dents dans le
-pied de l'homme, à travers le mocassin qui le chaussait.
-</p>
-
-<p>
-Le châtiment déjà reçu n'était rien, comparé à celui qui allait
-suivre. La colère de Castor-Gris fut aussi terrible que fut grand
-l'effroi du louveteau. Non seulement la main, mais aussi la dure rame
-de bois, furent mises en œuvre contre lui, et tout son petit corps
-était brisé et rompu, quand Castor-Gris le rejeta au fond du canot.
-Et, cette fois, de propos délibéré, il recommença à le frapper du
-pied.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc ne renouvela pas son attaque. Il venait d'apprendre une
-autre leçon de son esclavage. Jamais, quelle que soit la circonstance,
-on ne doit mordre le dieu qui est votre seigneur et maître. Son corps
-est sacré et le toucher des dents est, avec évidence, l'offense
-impardonnable entre toutes, le crime entre les crimes.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque le canot eut rejoint le rivage, le louveteau y gisait,
-gémissant et inerte, attendant la volonté de Castor-Gris. C'était
-la volonté de Castor-Gris qu'il vînt à terre, et à terre il fut
-lancé, sans ménagement aucun pour ses meurtrissures. Il rampa en
-tremblant. Lip-Lip, qui était présent et avait, du rivage, assisté à
-toute l'affaire, se précipita sur lui, en le voyant si faible, et
-entra ses dents dans sa chair.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc était hors d'état de se défendre et il lui serait
-arrivé malheur, si Castor-Gris, enlevant Lip-Lip d'un solide coup de
-pied, ne l'avait lancé à distance respectable.
-</p>
-
-<p>
-C'était la justice de l'animal-homme qui se manifestait et, même
-en l'état pitoyable où il se trouvait, le louveteau en éprouva un
-petit frisson de reconnaissance. Sur les talons de Castor-Gris et
-jusqu'à sa tente, il boita avec soumission, à travers le camp. Ainsi
-avait-il appris que le droit au châtiment est une prérogative que les
-dieux se réservent à eux-mêmes et dénient à toute autre créature
-au-dessous d'eux.
-</p>
-
-<p>
-Pendant la nuit qui succéda, tandis que chacun reposait dans le camp,
-Croc-Blanc se souvint de sa mère et souffrit en pensant à elle. Il
-souffrit un peu trop haut et réveilla Castor-Gris, qui le battit. Par
-la suite, il pleura plus discrètement, lorsque les dieux étaient à
-portée de l'entendre. Mais, parfois, rôdant seul à l'orée de la
-forêt, il donnait libre cours à son chagrin, et criait tout haut, en
-gémissant et en appelant.
-</p>
-
-<p>
-Durant la période de sa vie qui suivit, il aurait pu, grâce à la
-liberté dont il jouissait encore, céder au souvenir de la caverne et
-du torrent, et s'en retourner dans le Wild. Mais la mémoire de sa
-mère était la plus forte. Comme les chasses des animaux-hommes les
-entraînaient loin du camp et les y ramenaient ensuite, peut-être aussi
-reviendrait-elle un jour. Et il demeurait en esclavage, en soupirant
-après elle.
-</p>
-
-<p>
-Esclavage qui n'était pas entièrement malheureux. Car le louveteau
-continuait à s'intéresser à beaucoup de choses. Quelque événement
-imprévu surgissait toujours et les actions étranges auxquelles se
-livrent les animaux-hommes n'ont pas de fin. Il apprenait,
-simultanément, comment il convenait de se conduire avec Castor-Gris.
-Obéissance absolue et soumission en tout lui étaient demandées. En
-retour, il échappait aux coups et sa vie était tolérable.
-</p>
-
-<p>
-De plus, Castor-Gris, parfois, lui donnait lui-même un morceau de
-viande et, tandis qu'il le mangeait, le défendait contre les autres
-chiens. Ce morceau de viande prenait, pour Croc-Blanc, une valeur
-beaucoup plus considérable qu'une douzaine d'autres reçus de la
-main des femmes. C'était bizarre. Mais cela était.
-</p>
-
-<p>
-Jamais Castor-Gris ne caressait. Et cependant (était-ce l'effet du
-poids de sa main et celui de son pouvoir surnaturel, ou d'autres
-causes intervenaient-elles, que le louveteau ne réussissait pas à se
-formuler?) il était indéniable qu'un certain lien d'attachement
-se formait entre Croc-Blanc et son rude seigneur.
-</p>
-
-<p>
-Sournoisement, par des voies cachées, aussi bien que par la force des
-pierres volantes, des coups de bâton et des claques de la main, les
-chaînes du louveteau rivaient autour de lui leur réseau. Les aptitudes
-inhérentes à son espèce, qui lui avaient, dès l'abord, rendu
-possible de s'acclimater au foyer de l'homme, étaient susceptibles
-de perfection. Elles se développèrent dans la vie du camp, au milieu
-des misères dont elle était faite, et lui devinrent secrètement
-chères avec le temps. Mais tout ce qui le préoccupait encore, pour le
-moment, était le chagrin d'avoir perdu Kiche, l'espoir qu'elle
-reviendrait et la soif de recouvrer un jour la libre existence qui avait
-été la sienne.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>Terme de boxe, signifiant qui n'a pas assez de poids pour
-être classé. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XI">XI</a></h4>
-
-<h4>LE PARIA</h4>
-
-<p>
-Lip-Lip continuait à assombrir les jours de Croc-Blanc. Celui-ci en
-devint plus méchant et plus féroce qu'il ne l'eût été de sa
-nature. Il acquit, parmi les animaux-hommes eux-mêmes, une réputation
-déplorable. S'il y avait, quelque part dans le camp, du trouble et
-des rumeurs, des cris et des batailles, ou si une femme se lamentait
-pour un morceau de viande qu'on lui avait volé, on était sûr de
-trouver Croc-Blanc mêlé à l'affaire. Les animaux-hommes ne
-s'inquiétèrent pas de rechercher les causes de sa conduite; ils ne
-virent que les effets, et les effets étaient mauvais. Il était pour
-tous un perfide voleur, un mécréant qui ne songeait qu'à mal faire,
-un perturbateur endurci. Tandis qu'il les regardait d'un air
-narquois et toujours prêt à fuir sous une grêle éventuelle de
-cailloux, les femmes irritées ne cessaient de lui répéter qu'il
-était un loup, un indigne loup, destiné à faire une mauvaise fin.
-</p>
-
-<p>
-Il se trouva de la sorte proscrit parmi la population du camp.
-</p>
-
-<p>
-Tous les jeunes chiens suivaient envers lui la conduite de Lip-Lip et
-joignaient leurs persécutions à celles de son ennemi. Peut-être
-sentaient-ils obscurément la différence originelle qui le séparait
-d'eux, sa naissance dans la forêt sauvage, et cédaient-ils à cette
-inimitié instinctive que le chien domestique éprouve pour le loup.
-Quoi qu'il en soit, une fois qu'ils se furent déclarés contre
-Croc-Blanc, ce fut désormais chose réglée et leurs sentiments ne se
-modifièrent plus.
-</p>
-
-<p>
-Les uns après les autres, ils connurent la morsure de ses dents, car il
-donnait plus qu'il ne recevait. En combat singulier il était toujours
-vainqueur. Mais ses adversaires lui refusaient le plus qu'ils
-pouvaient ce genre de rencontre. Dès qu'il entrait en lutte avec
-l'un d'eux, c'était le signal pour tous les jeunes chiens
-d'accourir et de se jeter sur lui.
-</p>
-
-<p>
-De la nécessité de tenir tête à cette coalition, Croc-Blanc tira des
-enseignements utiles. Il apprit comment il convenait de se conduire pour
-résister à une masse d'assaillants, tout en causant à un adversaire
-séparé le plus de dommage, dans le plus bref délai. Rester debout sur
-ses pattes, au milieu du flot ennemi, était une question de vie ou de
-mort, et il se pénétra bien de cette idée. Il se fit souple comme un
-chat. Même de grands chiens pouvaient le heurter, par derrière ou de
-côté, de toute la force de leurs corps lourds. Soit qu'il fût
-projeté en l'air, soit qu'il se laissât glisser sur le sol, il se
-retrouvait toujours debout, solidement ancré à notre mère la terre.
-Lorsque les chiens combattent, ils ont coutume, pour annoncer la
-bataille, de gronder, de hérisser le poil de leur dos et de raidir
-leurs pattes. Croc-Blanc s'instruisit à supprimer ces préambules.
-Tout délai dans l'attaque signifiait pour lui l'arrivée de la
-meute entière. Aussi s'abstint-il de donner aucun avertissement. Il
-fonçait droit sur l'ennemi, sans lui laisser le temps de se mettre en
-garde, le mordait, déchirait et lacérait en un clin d'œil. Un chien
-avait ses épaules déchiquetées et ses oreilles mises en rubans avant
-de savoir même ce qui lui arrivait.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi surpris, le chien était en outre aisément renversé, et un chien
-renversé expose fatalement à son adversaire le dessous délicat de son
-cou, qui est le point vulnérable où se donne la mort. C'était une
-opération que des générations de loups chasseurs avaient enseignée
-à Croc-Blanc. Comme il n'avait pas atteint le terme de sa croissance,
-ses crocs n'étaient pas encore assez longs ni assez forts pour lui
-permettre de réussir par ses seuls moyens ce genre d'attaque. Mais
-beaucoup de jeunes chiens étaient venus au camp avec un cou déjà
-entamé et à demi ouvert. Si bien qu'un jour, s'attaquant à l'un
-de ses ennemis, sur la lisière de la forêt, il le renversa, les pattes
-en l'air, le traîna sur le sol et, lui coupant la grosse veine du
-cou, lui prit la vie.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut, ce soir-là, une grande rumeur dans le camp. Croc-Blanc avait
-été vu et son méfait fut rapporté au maître du chien mort. Les
-femmes se remémorèrent les diverses circonstances des viandes volées
-et Castor-Gris fut assiégé par un concert de voix furieuses. Mais il
-défendit résolument l'entrée de sa tente, où il avait mis
-Croc-Blanc à l'abri et refusa, envers et contre tous, le châtiment
-du coupable.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fut donc haï des chiens et haï des hommes. Durant tout le
-temps de sa croissance, il ne connut jamais un instant de sécurité.
-Menacé par la main des uns et par les crocs des autres, il n'était
-accueilli que par les grondements de ses congénères, par les
-malédictions et par les coups de pierre de ses dieux. Le regard
-scrutant l'horizon tout autour de lui, il était sans cesse aux
-aguets, alerte à l'attaque ou à la riposte, prêt à bondir en
-avant, en faisant luire l'éclair de ses dents blanches, ou à sauter
-en arrière, en grondant.
-</p>
-
-<p>
-Et, quand il grondait, nul chien dans le camp ne pouvait, jeune ou
-vieux, rivaliser avec lui. Dans son grondement il incorporait tout ce
-qui peut s'exprimer de cruel, de méchant et d'horrible. Avec son
-nez, serré par des contractions ininterrompues, ses poils qui se
-hérissaient en vagues successives, sa langue, qu'il sortait et
-rentrait, et qui était pareille à un rouge serpent; avec ses oreilles
-couchées, ses prunelles étincelantes de haine, ses lèvres retournées
-et les crochets découverts de ses crocs, il apparaissait à ce point
-diabolique qu'il pouvait compter, pour quelques instants, sur un
-arrêt net de n'importe lequel de ses assaillants. De cet arrêt il
-savait, bien entendu, tirer parti. Aussi bien cette hésitation dans
-l'attaque se transformait-elle souvent, même chez les gros chiens,
-épouvantés, en une honorable retraite.
-</p>
-
-<p>
-Toute la troupe des jeunes chiens était tenue par lui responsable des
-persécutions isolées dont il était l'objet. Et, puisqu'ils ne
-l'avaient pas admis à courir en leur compagnie, Croc-Blanc, en
-retour, ne permettait pas à un seul d'entre eux de s'isoler de ses
-compagnons. Sauf Lip-Lip, ils étaient tous contraints de demeurer
-collés les uns aux autres, afin de pouvoir, le cas échéant, se
-défendre mutuellement contre l'implacable ennemi qu'ils
-s'étaient fait. Un petit chien rencontré seul hors du camp, par le
-louveteau, était un petit chien mort. Ou, s'il échappait, c'était
-à grand peine, poursuivi par Croc-Blanc, jusqu'au milieu des tentes,
-en hurlant de terreur et en ameutant bêtes et gens.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau finit même par attaquer les jeunes chiens, non pas
-seulement quand il les trouvait isolés, mais quand aussi il les
-rencontrait en troupe. Alors, dès que le bloc fonçait sur lui, il
-prenait prestement la fuite et distançait sans peine ses adversaires.
-Mais, dès que l'un de ceux-ci, emporté par le feu de la chasse,
-dépassait les autres poursuivants, Croc-Blanc se retournait brusquement
-et lui réglait son affaire. Puis il détalait à nouveau. Le
-stratagème ne manquait jamais de réussir, car les jeunes chiens
-s'oubliaient sans cesse, tandis que le louveteau demeurait toujours
-maître de lui.
-</p>
-
-<p>
-Cette petite guerre n'avait ni fin ni trêve. Elle était devenue,
-pour les jeunes chiens, une sorte d'amusement, d'amusement mortel.
-Croc-Blanc, qui connaissait mieux qu'eux le Wild, se plaisait à les
-entraîner à travers les bois qui avoisinaient le camp. Là, ils ne
-tardaient pas à s'égarer et se livraient à lui, par leurs cris et
-leurs appels, tandis qu'il courait, silencieux, à pas de velours,
-comme une ombre mobile parmi les arbres, à la manière de son père et
-de sa mère.
-</p>
-
-<p>
-Un autre de ses tours favoris consistait à faire perdre sa trace aux
-petits chiens, en traversant quelque cours d'eau. Parvenu sur
-l'autre rive, il s'étendait tranquillement sous un buisson et se
-divertissait en écoutant les cris de déception qui ne manquaient pas
-de s'élever.
-</p>
-
-<p>
-Dans cette situation d'hostilité perpétuelle avec tous les êtres
-vivants, toujours attaqué ou attaquant, et toujours indomptable, le
-développement spirituel de Croc-Blanc était rapide et unilatéral.
-L'état dans lequel il se trouvait n'était pas un sol favorable
-pour faire fleurir affection et bonté. C'était là sentiments dont
-le louveteau n'avait pas la moindre lueur. Le seul code qui lui avait
-été enseigné était d'obéir au fort et d'opprimer le faible.
-Castor-Gris était un dieu et un fort. Croc-Blanc, par conséquent lui
-obéissait. Mais les chiens plus jeunes que lui, ou moins vigoureux,
-étaient des faibles, c'est-à-dire une chose bonne à détruire. Son
-éducation avait pour directive le culte du pouvoir. Il se fit plus vif
-dans ses mouvements que les autres chiens du camp, plus rapide à
-courir, plus alerte, avec des muscles et des nerfs de fer, plus
-résistant, plus cruel, plus féroce et meurtrier, plus rusé et plus
-intelligent. Il était nécessaire qu'il devînt tout cela, pour
-qu'il pût résister et survivre à l'ambiance ennemie qui
-l'enveloppait.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XII">XII</a></h4>
-
-<h4>LA PISTE DES DIEUX</h4>
-
-<p>
-À la chute de l'année, quand les jours furent devenus plus courts et
-quand la morsure du froid eut reparu dans l'air, Croc-Blanc trouva
-l'occasion, qu'il avait si souvent cherchée, de reprendre sa
-liberté.
-</p>
-
-<p>
-Il y avait, depuis plusieurs jours, un grand brouhaha dans le camp. Les
-tentes avaient été démontées et la tribu, avec armes et bagages,
-s'apprêtait à aller chercher un autre terrain de chasse. Croc-Blanc
-surveillait, avec des yeux ardents, ce remue-ménage inaccoutumé et,
-lorsqu'il vit les tentes abattues et pliées, les canots amenés au
-rivage et chargés, il comprit de quoi il s'agissait.
-</p>
-
-<p>
-Déjà un certain nombre de canots s'étaient éloignés du bord et
-quelques-uns avaient disparu au tournant du fleuve, lorsque, très
-délibérément, le louveteau se résolut à demeurer en arrière. Il
-attendit un moment propice pour se glisser hors du camp et gagner les
-bois. Afin de dissimuler sa piste, il entra dans le fleuve, où la glace
-commençait à se former; puis, après en avoir, pendant quelque temps,
-suivi la rive en nageant, il se blottit dans un épais taillis et
-attendit.
-</p>
-
-<p>
-Les heures passèrent et il les occupa à faire quelques sommes. Il
-dormait, quand il fut réveillé soudain par la voix de Castor-Gris, qui
-l'appelait par son nom. D'autres voix se joignirent à celle de son
-maître et il entendit que la femme de l'Indien prenait part à la
-recherche, ainsi que Mit-Sah, qui était le fils de Castor-Gris.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc tremblait de peur. Mais, quoique une impulsion intérieure le
-poussât à sortir de sa cachette, il ne bougea point. Bientôt les voix
-se moururent au loin et, après une nouvelle attente de plusieurs
-heures, le louveteau rampa hors du taillis, afin de se réjouir
-librement du succès de son entreprise. Il se mit à jouer et à
-gambader autour des arbres. Cependant l'obscurité venait et voilà
-que, tout à coup, il eut conscience de sa solitude.
-</p>
-
-<p>
-Il s'assit sur son derrière et se prit à réfléchir, écoutant le
-vaste silence de la forêt. Un trouble inconnu l'envahit. Il sentait
-le péril partout en embuscade autour de lui, un péril invisible et
-insoupçonné, qui se cachait dans l'ombre noire des troncs d'arbres
-énormes.
-</p>
-
-<p>
-Il faisait froid aussi. Et il n'y avait plus ici les chauds recoins
-d'une tente où se réfugier. Le froid lui montait dans les pattes, et
-il s'efforçait de s'en garder en les levant successivement, l'une
-après l'autre. Ou bien il recourbait sur elles sa queue touffue, pour
-les couvrir. Tout ensemble repassait dans sa mémoire une succession
-d'images qui s'y étaient imprimées. Il revoyait le camp, ses
-tentes et la lueur des feux. Il entendait les voix stridentes des
-femmes, les basses grondantes des hommes et les aboiements des chiens.
-Il avait faim, et il se souvenait des morceaux de viande et de poisson
-qu'on lui jetait. Ici, pas de viande, rien que l'inexprimable et
-menaçant silence.
-</p>
-
-<p>
-Son esclavage l'avait amolli. En perdant le sens des responsabilités,
-il s'était affaibli et ne savait plus comment se gouverner. Au lieu
-du bruissement de la vie coutumière, silence et nuit l'étreignaient.
-Il en était paralysé. Qu'allait-il advenir?
-</p>
-
-<p>
-Il frissonna. Quelque chose de colossal et de formidable venait de
-traverser le champ de sa vision. C'était l'ombre d'un arbre,
-projetée par la lune, dont la face s'était dégagée des nuages qui
-la voilaient. Il se rassura et gémit doucement. Puis il tut son
-gémissement, de peur que celui-ci n'éveillât l'attention du
-péril embusqué autour de lui.
-</p>
-
-<p>
-Contracté par le froid de la nuit, un autre arbre fit entendre un
-craquement violent. C'était directement au-dessus de sa tête. Il
-glapit de frayeur et une panique folle le saisit. De toutes ses forces
-il courut vers le camp. Un invincible besoin de la protection et de la
-société de l'homme s'emparait de lui. La senteur de la fumée des
-feux emplissait ses narines; dans ses oreilles bourdonnaient les sons
-et les cris coutumiers. Il sortit enfin de la forêt, de son obscurité
-et de ses ombres, pour parvenir à un terrain découvert, qu'inondait
-le clair de lune. Des yeux, il y chercha vainement le camp. Il avait
-oublié. Le camp était parti.
-</p>
-
-<p>
-Il s'était brusquement arrêté de courir, car où aller, maintenant?
-Il erra, lamentable et abandonné, sur l'emplacement déserté où
-s'étaient élevées les tentes, flairant les tas de décombres et les
-détritus laissés par les dieux. Combien il se fût réjoui d'une
-volée de pierres, lancées sur lui par une femme irritée, combien
-heureux eût-il été de la lourde main de Castor-Gris s'abattant sur
-lui pour le frapper! Même Lip-Lip eût été le bienvenu, et avec lui
-les grondements de la troupe entière des chiens.
-</p>
-
-<p>
-Il arriva ainsi à la place de la tente de Castor-Gris et, au beau
-milieu du sol, il s'assit, puis pointa son nez vers la lune. Parmi les
-spasmes qui lui contractaient le gosier, il ouvrit sa gueule béante, et
-une clameur en jaillit, qui venait de son cœur brisé, qui disait sa
-solitude et son effroi, son chagrin d'avoir perdu Kiche, toutes ses
-peines et toutes ses misères passées, et son appréhension aussi des
-dangers de demain. Ce fut, pour la première fois, le long et lugubre
-hurlement du loup, lancé par lui, à pleine gorge.
-</p>
-
-<p>
-L'aube du jour dissipa une partie de ses craintes, mais accrut le
-sentiment de sa solitude, par le spectacle de la terre nue qui
-s'étendait autour de lui. Sa résolution fut bientôt arrêtée. Il
-s'enfonça à nouveau dans la forêt et, suivant la rive du fleuve, il
-entreprit d'en descendre le cours.
-</p>
-
-<p>
-Il courut toute la journée, sans prendre aucun repos. Son corps de fer
-ignorait la fatigue et semblait créé pour courir toujours. Une
-hérédité d'endurance rendait possible au louveteau un effort sans
-fin et lui permettait d'imposer à sa chair, même meurtrie, de
-marcher quand même en avant. Là où le fleuve se resserrait entre des
-falaises abruptes, il les contournait pour en atteindre le sommet. Il
-traversait, à gué ou à la nage, les affluents qu'il rencontrait,
-rivières et ruisseaux. Souvent, il se risquait à suivre la glace qui
-commençait à se former en bordure de la rive. Parfois il lui arrivait
-de passer à travers, et il lui fallait lutter contre le courant, pour
-n'être point noyé. Sa pensée demeurait fixée sur la piste des
-dieux. Sa seule crainte était qu'ils n'eussent quitté le bord du
-fleuve pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc était d'une intelligence au-dessus de la moyenne de celle
-de son espèce. Cependant sa conception mentale n'était pas assez
-formée pour se porter sur l'autre rive du Mackenzie. Que serait-il
-advenu si la piste des dieux s'était poursuivie de ce côté? Pas un
-moment cette idée ne pénétra le cerveau du louveteau. Plus tard,
-quand il eut voyagé davantage à travers le monde, quand il eut acquis
-plus d'âge et d'expérience, et connu plus de pistes et de fleuves,
-il n'eût pas manqué de songer à cette éventualité et de s'en
-inquiéter. À cette heure, il allait en aveugle, ne faisant entrer en
-ligne de compte dans ses calculs que la rive seule du Mackenzie sur
-laquelle il se trouvait.
-</p>
-
-<p>
-Toute la nuit encore, il courut, butant, dans l'obscurité; contre
-des obstacles qui le retardaient, sans l'arrêter. Vers le milieu du
-second jour, son corps, si dur qu'il fût, commença à fléchir; sa
-volonté le soutenait seul. Il courait depuis trente heures et n'avait
-pas mangé depuis quarante, ce qui diminuait ses forces. Ses plongées
-répétées dans l'eau glacée avaient terni comme un vieux feutre sa
-magnifique fourrure.
-</p>
-
-<p>
-Les larges coussinets de ses pieds étaient meurtris et saignaient. Il
-s'était mis à boiter et sa boiterie augmentait d'heure en heure.
-Pour comble de malheur, le ciel s'obscurcit et la neige commença
-brutalement à tomber, à la fois cinglante et fondante, glissante sous
-les pieds et lui cachant la vue du paysage qu'il traversait. Sa marche
-en fut encore retardée.
-</p>
-
-<p>
-Castor-Gris avait décidé de camper, cette nuit-là sur la rive
-opposée du Mackenzie. Mais, un peu avant la nuit, un élan, qui était
-venu boire dans le fleuve, sur cette même rive que suivait Croc-Blanc,
-avait été aperçu par Kloo-Kooch, la femme de Castor-Gris. Si la bête
-n'était pas venue boire, si Mit-Sah n'avait pas gouverné en
-longeant la terre, à cause de la neige, si Kloo-Kooch n'avait pas vu
-l'animal et si Castor-Gris ne l'avait pas tué d'un heureux coup
-de fusil, les faits qui en résultèrent eussent pris un autre cours. Le
-louveteau, ne trouvant pas l'Indien, aurait passé outre et s'en
-serait allé plus loin, soit pour mourir, soit pour retrouver sa voie
-vers ses frères sauvages et redevenir un des leurs, c'est-à-dire un
-loup, jusqu'au terme de ses jours.
-</p>
-
-<p>
-La nuit était tout à fait tombée. La neige descendait plus épaisse
-et Croc-Blanc geignait, à mi-voix, en trébuchant et boitant de plus en
-plus, lorsqu'il rencontra, sur le sol blanc, une piste fraîche. Si
-fraîche était-elle que nul doute n'était possible sur son origine.
-Retrouvant toute son ardeur, il la suivit, du bord du fleuve, jusque
-parmi les arbres. Les bruits du campement ne tardèrent pas à frapper
-ses oreilles et bientôt il vit la lueur du feu, Kloo-Kooch en train de
-faire la cuisine, et Castor-Gris accroupi, qui mordait dans un gros
-morceau de suif cru. Il y avait de la viande fraîche dans le camp!
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau s'attendait à être battu. Il se tapit par terre, à
-cette pensée, et ses poils se hérissèrent légèrement. Mais il
-avança quand même. Il craignait et détestait le châtiment qu'il
-savait lui être réservé, mais il savait aussi que le confort du feu
-l'attendait, et la protection des dieux, et la société des chiens,
-société d'ennemis sans doute, société cependant, qui était ce à
-quoi surtout il aspirait.
-</p>
-
-<p>
-Il s'avança donc, contracté sur lui-même, faisant des courbettes et
-se traînant sur son ventre, jusqu'à la lumière du foyer.
-</p>
-
-<p>
-Castor-Gris l'aperçut et s'arrêta de mâcher son suif. Croc-Blanc
-rampa droit vers lui, la tête basse, dans toute l'abjection de sa
-honte et de sa soumission. Chaque pouce de terrain que gagnait son
-ventre se faisait plus lent et plus pénible. Finalement, il se coucha
-aux pieds du maître, en la possession duquel il s'abandonnait, corps
-et âme. De sa propre volonté, il était venu s'asseoir, livrer sa
-liberté.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau tremblait, en attendant le châtiment qui allait
-immanquablement tomber sur lui. Il y eut, au-dessus de sa tête, un
-mouvement de la main de Castor-Gris. Il se courba, d'un geste
-instinctif. Le coup ne s'abattit pas. Alors il se risqua à lever son
-regard. Castor-Gris séparait en deux le morceau de suif! Castor-Gris
-lui offrait un des deux morceaux! Très doucement et non sans quelque
-défiance, il flaira d'abord le suif, puis le mangea. Castor-Gris
-ordonna de lui apporter de la viande et, tandis qu'il mangeait, le
-garda contre les autres chiens.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi repu, Croc-Blanc s'étendit aux pieds de Castor-Gris, regardant
-avec amour le feu qui le réchauffait, clignant des yeux et tout
-somnolent, certain désormais que le lendemain ne le trouverait pas
-errant à l'abandon, à travers la noire forêt, mais dans la
-compagnie des animaux-hommes, et côte à côte avec les dieux auxquels
-il s'était donné.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XIII">XIII</a></h4>
-
-<h4>LE PACTE</h4>
-
-<p>
-À la fin de décembre, Castor-Gris entreprit un voyage sur la glace du
-fleuve Mackenzie, accompagné de Mit-Sah et de Kloo-Kooch. Il prit la
-conduite, pour lui-même et pour sa femme, d'un premier traîneau,
-tiré par les gros chiens. Un second traîneau, plus petit, fut confié
-à Mit-Sah, et les jeunes chiens y furent attelés. Ce traîneau était
-un jouet plutôt qu'autre chose, et cependant il faisait les délices
-de Mit-Sah, qui commençait ainsi à jouer son rôle dans le monde et en
-était tout fier. À son tour, il apprenait à conduire les chiens et à
-les dresser. Le petit traîneau n'était pas d'ailleurs sans avoir
-son utilité, car il portait près de deux cents livres de bagages et de
-nourriture.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau avait vu les chiens du camp travailler sous le harnais.
-Aussi ne fut-il point trop effarouché lorsqu'on l'attela pour la
-première fois. On lui passa autour du cou un collier rembourré de
-mousse et que deux lanières reliaient à une courroie qui se croisait
-sur sa poitrine et sur son dos. À cette courroie était attachée une
-longue corde, qui servait à tirer le traîneau.
-</p>
-
-<p>
-Six autres chiens composaient l'attelage avec lui. Ils étaient nés
-au début de l'année et, par conséquent, âgés de neuf à dix mois,
-tandis que le louveteau n'en comptait que huit. Chaque bête était
-reliée au traîneau par une corde indépendante, fixée à un anneau.
-Il n'y avait pas deux cordes de la même dimension, et la différence
-de longueur de chacune d'elles correspondait, au minimum, à la
-longueur du corps d'un chien. Le traîneau était un «toboggan» en
-écorce de bouleau, et son avant se relevait, comme fait la pointe
-d'un sabot, afin de l'empêcher de plonger dans la neige. La charge
-était répartie également sur toute la surface du véhicule, d'où
-les chiens rayonnaient en éventail.
-</p>
-
-<p>
-La différence de longueur des cordes empêchait les chiens de se battre
-entre eux, car celui qui aurait voulu le faire ne pouvait s'en prendre
-utilement qu'au chien qui le suivait et, en se retournant vers lui, il
-s'exposait en même temps au fouet du conducteur, qui n'eût point
-manqué de le cingler en pleine figure. S'il prétendait, au
-contraire, attaquer le chien qui le précédait, il tirait plus vivement
-le traîneau et, comme le chien poursuivi en faisait autant, pour
-n'être point atteint, tout l'attelage, entraîné par l'exemple,
-accélérait son allure.
-</p>
-
-<p>
-Mit-Sah était, comme son père, un homme sage. Il n'avait pas été
-sans remarquer les persécutions dont Croc-Blanc était victime de la
-part de Lip-Lip. Mais alors Lip-Lip avait un autre maître et Mit-Sah ne
-pouvait faire plus que de lui lancer quelques pierres. Ayant acquis
-maintenant Lip-Lip, il commença à assouvir sur lui sa vengeance en
-l'attachant au bout de la plus longue corde. Lip-Lip en devint, du
-coup, le leader de la troupe. C'était, en apparence, un honneur. En
-réalité, loin de commander aux autres chiens, il devenait le but de
-leurs persécutions et de leur haine.
-</p>
-
-<p>
-La troupe ne voyait de lui, en effet, que le large panache de sa queue
-et ses pattes de derrière, qui détalaient sans répit, spectacle
-beaucoup moins intimidant que n'était auparavant celui de sa
-crinière hérissée et de ses crocs étincelants. Les chiens, en
-l'apercevant toujours dans cette posture, ne manquèrent pas, dans
-leur raisonnement, de conclure qu'il avait peur d'eux et qu'il les
-fuyait, ce qui leur donna immédiatement l'envie de lui courir sus.
-</p>
-
-<p>
-Dès l'instant où le traîneau s'ébranla, tout l'attelage partit
-aux trousses de Lip-Lip, en une chasse effrénée et qui dura le jour
-entier. Il avait été tenté d'abord de se retourner vers ses
-poursuivants, jaloux de sa dignité offensée et plein de courroux. Mais
-chaque fois qu'il l'essayait, le fouet de cariboo<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>, long de trente
-pieds, que maniait Mit-Sah, lui cinglait la figure, le contraignant à
-reprendre sa place et à repartir au triple galop. Lip-Lip aurait pu
-faire face à la troupe des chiens, mais il ne pouvait affronter ce
-fouet terrible, qui ne lui laissait d'autre alternative que de garder
-sa corde tendue et ses flancs à l'abri des dents de ses compagnons.
-</p>
-
-<p>
-Une ruse encore meilleure vint à l'esprit du jeune Indien. Afin
-d'activer cette poursuite sans fin du chef de file, Mit-Sah se mit à
-favoriser Lip-Lip aux dépens des autres chiens, ce qui aiguisait leur
-haine et leur jalousie. Il lui donnait de la viande en leur présence,
-et n'en donnait qu'à lui seul. Ils en devenaient fous furieux.
-Tandis que Lip-Lip mangeait, protégé par le fouet de Mit-Sah, ils
-faisaient rage autour de lui. Et, même s'il n'y avait pas de
-viande, Mit-Sah, tenant les chiens à distance, leur laissait croire
-qu'il en distribuait à Lip-Lip.
-</p>
-
-<p>
-Quant à Croc-Blanc, il avait pris tranquillement son travail. La course
-qu'il avait couverte, quand il était revenu s'abandonner aux dieux,
-était plus grande que celles qu'on lui imposait maintenant et, mieux
-que les autres jeunes chiens, il avait conscience de l'inutilité de
-la révolte. Les persécutions qu'il avait supportées de la part des
-chiens n'avaient fait que le rejeter davantage vers l'homme. Kiche
-était oubliée, et sa principale préoccupation était désormais de se
-rendre favorables les dieux qu'il avait acceptés pour maîtres. Aussi
-trimait-il dur, se pliant à la discipline qu'on exigeait de lui, et
-toujours prêt à obéir. Bon vouloir et fidélité sont les
-caractéristiques du loup et du chien sauvage, quand ils se sont
-domestiqués, et le louveteau possédait ces qualités au suprême
-degré.
-</p>
-
-<p>
-Sauf pendant le travail, il ne frayait pas avec le reste de
-l'attelage. Il se souvenait des mauvais traitements anciens, quand
-Lip-Lip ameutait contre lui ses petits compagnons. C'était, à cette
-heure, au tour de Lip-Lip de ne plus oser s'aventurer loin de la
-protection des dieux et, dès qu'il s'écartait de Castor-Gris, de
-Mit-Sah ou de Kloo-Kooch, tous les chiens lui tombaient dessus.
-Croc-Blanc, à ce spectacle, savourait pleinement sa vengeance. Il
-n'avait pas pardonné davantage aux autres chiens, qu'il prenait
-plaisir à rosser, à toute occasion, appliquant dans son intégralité
-la loi: <i>Opprimer le faible et obéir au fort.</i> Aucun d'eux, même le
-plus hardi, n'osait plus essayer de lui voler sa viande. Bien au
-contraire, ils dévoraient tous, précipitamment, leur propre repas,
-dans la crainte que le louveteau ne vînt le leur ravir. Lui, de son
-côté, mangeait sa part le plus rapidement qu'il pouvait, et malheur
-alors au chien qui n'avait encore terminé. Un grondement et un
-éclair des crocs, et ce chien était libre de confier son indignation
-aux impassibles étoiles, tandis que Croc-Blanc finissait la viande à
-sa place.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi le louveteau se fit à lui-même un orgueilleux isolement. Les
-récalcitrants, s'il s'en trouvait, étaient férocement mis au pas.
-Aussi sévère que celle des dieux était la discipline imposée par
-Croc-Blanc à ses compagnons. Il exigeait d'eux le plus absolu
-respect, tenant pour crime l'esquisse même d'une résistance. Bref,
-il était devenu un monstrueux tyran. Et, tant que dura le voyage, sa
-situation parmi les autres chiens, petits ou grands, fut, ma foi! fort
-enviable.
-</p>
-
-<p>
-Plusieurs mois s'écoulèrent. Castor-Gris continuait son voyage. Les
-forces du louveteau s'étaient accrues par les longues heures passées
-à courir sur la neige, en tirant le traîneau, et l'éducation de son
-esprit s'était également parfaite. Il avait entièrement parcouru le
-cercle du monde au milieu duquel il vivait, et la notion qui lui en
-demeurait était toute matérielle et dénuée d'idéal. Le monde
-avait achevé de lui apparaître féroce et brutal, un monde où
-n'existaient ni affection, ni caresse, un monde sans chaleur pour les
-cœurs et sans charme pour l'esprit.
-</p>
-
-<p>
-Il ne ressentait pas d'affection pour Castor-Gris. C'était un dieu,
-il est vrai, mais un dieu sauvage entre tous, qui jamais ne caressait ni
-ne prononçait une bonne parole. Croc-Blanc, sans doute, était heureux
-de reconnaître sa suprématie physique, sous l'égide de laquelle il
-était venu du Wild, pour s'abriter. Mais il subsistait en sa nature
-des profondeurs insondées, que Castor-Gris avait toujours ignorées.
-L'Indien administrait la justice avec un gourdin. Il récompensait le
-mérite, non par une bienveillante caresse, mais simplement en ne
-frappant pas.
-</p>
-
-<p>
-Et cette main de l'animal-homme, qui eût pu lui être si douce, ne
-semblait au louveteau qu'un organe fait pour distribuer pierres,
-claques, coups de fouet et de bâton, pinçons et tiraillements
-douloureux du poil et de la chair. Plus cruelle encore que la main des
-hommes était celle des enfants, lorsqu'il rencontrait des bandes de
-ceux-ci, dans les campements d'Indiens que croisait la caravane. Une
-fois même, il avait failli avoir un œil crevé par un flageolant et
-titubant papoose<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a>. Depuis lors, il ne pouvait tolérer les enfants.
-Dès qu'il les voyait accourir vers lui, avec leurs mains de mauvais
-augure, il se hâtait de s'échapper.
-</p>
-
-<p>
-Peu après cette aventure, dans un campement voisin du Grand-Lac de
-l'Esclave, il commit sa première infraction à la loi qu'il avait
-apprise de Castor-Gris, que le plus impardonnable des crimes était de
-mordre un des dieux. Selon l'usage admis pour tous les chiens, il
-s'en allait fourrager à travers le campement, afin de chercher sa
-nourriture. Un garçon découpait, à l'aide d'une hache, de la
-viande d'élan congelée, et les éclats en volaient dans la neige.
-Croc-Blanc, s'étant arrêté, commença à se repaître de ces
-débris. Mais, ayant remarqué que le garçon avait déposé sa hache et
-s'était saisi d'un gros gourdin, il sauta en arrière, juste à
-temps pour éviter le coup qui s'abattait sur lui. Le garçon le
-poursuivit et, comme il était étranger dans le camp, le louveteau, ne
-sachant où se réfugier, se trouva bientôt acculé, entre deux tentes,
-contre un haut talus de terre.
-</p>
-
-<p>
-Il n'y avait pour lui aucune issue, que le passage entre deux tentes,
-que gardait l'Indien. Celui-ci, le gourdin levé, s'avançait
-déjà, prêt à frapper. Croc-Blanc était furieux. Il connaissait la
-loi de maraude, qui voulait que tous les déchets de viande
-appartinssent au chien qui les trouvait. Il n'avait rien fait de mal,
-ni rompu la loi, et cependant ce garçon était là, prêt à le battre.
-À peine se rendit-il compte lui-même de ce qui arrivait. Ce fut un
-sursaut de rage. Le garçon ne le sut pas davantage, sinon qu'il se
-trouva culbuté dans la neige, avec sa main, qui tenait le gourdin,
-largement déchirée par les dents du louveteau.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc n'ignorait pas qu'il avait, en agissant ainsi, rompu à
-son tour la loi des dieux. Il avait enfoncé ses crocs dans la chair
-sacrée de l'un d'eux et n'avait rien à attendre qu'un terrible
-châtiment. Il s'enfuit près de Castor-Gris et s'alla coucher
-derrière ses jambes, dès qu'il vit arriver le garçon mordu, qui
-réclamait vengeance, accompagné de sa famille.
-</p>
-
-<p>
-Mais les plaignants durent s'en aller sans être satisfaits.
-Castor-Gris prit la défense du louveteau, et Mit-Sah et Kloo-Kooch.
-Croc-Blanc écoutait la bataille des mots et surveillait les gestes
-irrités des deux partis. Et il apprit ainsi, non seulement que son acte
-était justifié, mais aussi qu'il y a dieux et dieux. Ici étaient
-ses dieux et là en étaient d'autres, qui n'étaient point les
-mêmes. Des premiers il devait tout accepter, justice ou injustice,
-c'était tout comme; mais, des seconds, il n'était pas forcé de
-subir ce qui était injuste. C'était son droit, en ce cas, de leur
-répondre avec ses dents. Cela aussi était une loi des dieux.
-</p>
-
-<p>
-Le jour n'était pas terminé que Croc-Blanc en apprit davantage sur
-cette loi. Mit-Sah était seul en train de ramasser du bois pour le feu,
-dans la forêt, lorsqu'il se rencontra avec le garçon qui avait été
-mordu. Des mots grossiers furent échangés. Bientôt, d'autres
-garçons étant accourus, ils attaquèrent tous Mit-Sah. Le combat fut
-dur pour lui, et il recevait des coups de droite et de gauche.
-Croc-Blanc regarda d'abord, en simple spectateur, ce qui se passait.
-C'était une affaire de dieux, qui ne le concernait pas. Puis il
-comprit que Mit-Sah était un de ses dieux particuliers, que l'on
-maltraitait. Par une impulsion immédiate, il bondit au milieu des
-combattants. Cinq minutes après, le paysage était couvert de garçons
-en fuite et le sang, qui coulait des blessures de plusieurs d'entre
-eux, rougissant la neige, témoignait que les dents du louveteau
-n'avaient pas été inactives.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque Mit-Sah, de retour à la tente, raconta l'aventure,
-Castor-Gris ordonna que de la viande fût donnée à Croc-Blanc,
-beaucoup de viande. Le louveteau gorgé s'endormit devant le feu et
-sut que la loi qu'il avait apprise, quelques heures auparavant, avait
-été ainsi vérifiée.
-</p>
-
-<p>
-D'autres conséquences résultaient de cette loi. De la protection du
-corps de ses dieux à celle de leurs biens, il n'y avait qu'un pas,
-qui fut vite franchi par le louveteau. Il devait défendre ce qui
-appartenait à ses dieux, dût-il même mordre les autres dieux, quoique
-ce fût là un acte sacrilège en soi. Les dieux sont tout-puissants et
-un chien est incapable de lutter contre eux. Croc-Blanc cependant avait
-appris à leur tenir tête, à les combattre fièrement et sans crainte.
-Le devoir s'élevait au-dessus de la peur.
-</p>
-
-<p>
-Il y avait, d'autre part, des dieux poltrons, et tels étaient ceux
-qui venaient voler le bois de son maître. Le louveteau connut quel
-temps s'écoulait entre son appel d'alarme et l'arrivée à
-l'aide de Castor-Gris. Il comprit aussi que c'était la peur de
-l'Indien, plus encore que la sienne, qui faisait sauver le voleur.
-Quant à lui, il fonçait droit sur l'intrus et entrait ses dents où
-il pouvait. Son goût pour la solitude et son éloignement instinctif
-des autres chiens le désignaient d'eux-mêmes pour ce rôle de
-gardien des biens de Castor-Gris, qui l'entraîna et le dressa à cet
-emploi. Il n'en devint que plus revêche et plus sauvage encore. Ainsi
-se scellaient et se précisaient les termes du contrat signé par
-Croc-Blanc avec l'homme. Contre la possession d'un dieu de chair et
-de sang il échangeait sa propre liberté. Nourriture et feu, protection
-et société étaient au premier rang des dons qu'il recevait du dieu.
-En retour, il gardait les biens du dieu, défendait sa personne,
-travaillait pour lui et lui obéissait.
-</p>
-
-<p>
-Kiche même était devenue un souvenir du passé. Le louveteau, pour se
-livrer à l'homme, avait abandonné à tout jamais la liberté, le
-Wild et sa race. S'il lui arrivait de rencontrer Kiche, les termes du
-contrat lui interdiraient de la suivre. C'était un devoir
-qu'accomplissait Croc-Blanc envers le dieu qui était le sien. Mais
-dans ce devoir n'entrait pas d'amour. L'amour était un sentiment
-qu'il continuait à ignorer.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>Long fouet fait avec les intestins du cariboo, ou caribou,
-sorte de renne de l'Amérique du Nord. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a><i>Papoose</i>, petit enfant, dans le dialecte des Peaux-Rouges.
-(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XIV">XIV</a></h4>
-
-<h4>LA FAMINE</h4>
-
-<p>
-Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On
-était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva
-le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais.
-Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau
-était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes
-chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité
-force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des
-chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et
-ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus
-nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des
-loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de
-sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée
-dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect
-physique.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à
-retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage.
-Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme
-lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi
-grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi
-n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux
-avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux.
-</p>
-
-<p>
-Parmi les vieux chiens se trouvait un certain <i>Baseek</i>, au poil
-grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le
-faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes
-jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant,
-il se rendait compte du changement survenu dans son développement et
-dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que
-s'affaiblir avec l'âge.
-</p>
-
-<p>
-Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement
-d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un
-sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart
-derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il
-dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui.
-Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la
-chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la
-témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé,
-regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre
-eux.
-</p>
-
-<p>
-Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes
-chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse
-pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se
-serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste
-courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se
-hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec
-mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de
-l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en
-cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût
-pas trop ignominieuse.
-</p>
-
-<p>
-Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir
-intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir
-et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre.
-Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la
-viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la
-flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien
-n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument
-en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses
-yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la
-chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne
-put résister au désir d'y goûter sans tarder.
-</p>
-
-<p>
-C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps,
-d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se
-résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la
-viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir.
-Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans,
-et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres
-calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en
-l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se
-remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau.
-Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure
-irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé
-loin de la viande.
-</p>
-
-<p>
-La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et
-menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en
-arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la
-bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et
-plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit
-un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec
-calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent
-été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son
-attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas
-hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses
-blessures saignantes.
-</p>
-
-<p>
-Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en
-lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il
-allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne
-craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours
-insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou
-à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas
-plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures
-d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille.
-Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux
-récalcitrants.
-</p>
-
-<p>
-Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul,
-un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente,
-qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il
-tomba en plein sur Kiche.
-</p>
-
-<p>
-S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague,
-mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son
-ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au
-louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui
-s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se
-précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les
-dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des
-anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit
-vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui
-ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se
-recula en arrière, tout démonté et fort intrigué.
-</p>
-
-<p>
-Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas
-créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de
-ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce
-n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa
-présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à
-proximité.
-</p>
-
-<p>
-Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils
-étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc
-flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche,
-qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin.
-</p>
-
-<p>
-Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient,
-moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient
-ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher
-son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et
-menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à
-vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus,
-dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus,
-dans la sienne, gardé place pour lui.
-</p>
-
-<p>
-Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille
-à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois,
-renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son
-voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une
-loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les
-femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du
-monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et
-impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de
-l'Inconnu et celle de la mort.
-</p>
-
-<p>
-D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et
-plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer
-selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant.
-L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des
-formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la
-pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu
-vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais
-ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé
-en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout
-de même un chien et non un loup. Son caractère avait été
-pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie.
-C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu
-échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les
-autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait
-chaque jour davantage.
-</p>
-
-<p>
-Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc
-souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait
-supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée,
-chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de
-n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son
-côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait
-en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité,
-l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait,
-pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des
-heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa
-portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa
-colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un
-fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que
-l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc,
-rendu fou par les rires.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc était dans sa troisième année, lorsqu'il y eut une
-grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant
-l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur
-habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient
-presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui
-vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture
-coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les
-autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul.
-</p>
-
-<p>
-Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque
-animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent
-d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres
-de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture
-qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux,
-qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs
-mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont
-on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les
-chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour,
-mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient
-mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient.
-Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse,
-abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils
-y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups.
-</p>
-
-<p>
-Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois.
-L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres
-chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna
-plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses
-affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les
-arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le
-prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors
-de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne
-manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il
-était trop lent encore.
-</p>
-
-<p>
-Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez
-d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il
-chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et
-n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que
-lui et bien plus féroce.
-</p>
-
-<p>
-Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint
-vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes,
-épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant
-d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier
-qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à
-Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître
-était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le
-sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait.
-</p>
-
-<p>
-Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin.
-S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se
-joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe
-sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il
-courut sur le jeune loup, le tua et le mangea.
-</p>
-
-<p>
-La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de
-nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose
-à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de
-ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût
-infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur
-lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux
-jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais
-Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser
-leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il
-se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala.
-</p>
-
-<p>
-Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers
-la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y
-trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des
-dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour
-une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit
-son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à
-résister encore longtemps, en une telle famine.
-</p>
-
-<p>
-L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que
-lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta
-pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos,
-avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua
-vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en
-compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans
-la tanière abandonnée et y dormit tout un jour.
-</p>
-
-<p>
-Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se
-rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il
-traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens
-opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent.
-Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc.
-S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent
-un méfiant coup d'œil.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne
-et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son
-dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect
-de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un
-mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il
-gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de
-fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit
-rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que
-son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides,
-et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en
-trottant, le long de la falaise.
-</p>
-
-<p>
-Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la
-forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait
-vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un
-campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin
-d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient
-familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à
-cet endroit.
-</p>
-
-<p>
-Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir
-qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de
-gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il
-entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette
-colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait
-dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était
-allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers
-le village, vint droit à la tente de Castor-Gris.
-</p>
-
-<p>
-Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris
-de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se
-coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XV">XV</a></h4>
-
-<h4>L'ENNEMI DE SA RACE</h4>
-
-<p>
-S'il y avait eu dans la nature de Croc-Blanc quelque aptitude,
-fût-elle le dernier fruit d'un atavisme très ancien, de fraterniser
-avec les représentants de sa race, plus rien de cette aptitude
-n'aurait pu subsister du jour où il fut choisi pour être à son tour
-le chef de file de l'attelage du traîneau. Car, dès lors, les autres
-chiens l'avaient haï. Ils l'avaient haï pour le supplément de
-viande que lui donnait Mit-Sah; haï pour toutes les faveurs,
-imaginaires ou réelles, qu'il recevait de l'Indien; haï parce
-qu'il courait toujours en avant d'eux, balançant devant leurs yeux
-le panache de sa queue, faisant fuir éternellement hors de leur portée
-son train de derrière, en une vision constante, qui les rendait fous.
-</p>
-
-<p>
-Par un contre-coup fatal, Croc-Blanc avait rendu haine pour haine. Le
-rôle qui lui avait été dévolu n'était rien moins qu'agréable.
-Être contraint de courir avec, à ses trousses, la troupe hurlante,
-dont chaque chien avait été, depuis trois ans, étrillé et asservi
-par lui, était quelque chose dont tout son être se révoltait. Il le
-fallait, pourtant, sous peine de la vie, et cette volonté de vivre
-était plus impérieuse encore. À l'instant où Mit-Sah donnait le
-signal du départ, tout l'attelage, d'un même mouvement,
-s'élançait en avant, sur Croc-Blanc, en poussant des cris ardents et
-furieux. Pour lui, pas de résistance possible. S'il se retournait sur
-ses poursuivants, Mit-Sah lui cinglait la face de la longue lanière de
-son fouet. Nulle ressource que de décamper à toute volée. Sa queue et
-son train de derrière étaient impuissants à mettre à la raison la
-horde forcenée, devant laquelle il fallait qu'il parût fuir. Chaque
-bond qu'il faisait en avant était une violence à son orgueil, et il
-bondissait tout le jour.
-</p>
-
-<p>
-C'était la volonté des dieux que cédât son orgueil, qu'il
-comprimât les élans de sa nature, que son être révolté renonçât
-à s'élancer sur les chiens qui le talonnaient. Et derrière la
-volonté des dieux, il y avait, pour lui donner force de loi, les trente
-pieds de long du fouet mordant, en boyau de cariboo. Il ne pouvait que
-ronger son frein, en une sourde révolte intérieure, et donner
-carrière à sa haine.
-</p>
-
-<p>
-Nul être ne devint jamais, autant que lui, l'ennemi de sa race. Il ne
-demandait pas de quartier et n'en accordait aucun. Différent de la
-plupart des chefs de file d'attelage, qui, lorsque le campement est
-établi et lorsque les chiens sont dételés, viennent se mettre sous la
-protection des dieux, Croc-Blanc, dédaignant cette précaution, se
-promenait hardiment, en toute liberté, à travers le campement,
-infligeant, chaque nuit, à ses ennemis, la rançon des affronts qu'il
-avait subis durant le jour.
-</p>
-
-<p>
-Avant qu'il ne fût promu leader, la troupe des chiens s'était
-habituée à se retirer de son chemin. Maintenant il n'en était plus de
-même. Excités par la longue poursuite du jour, accoutumés à le voir
-fuir et leur cerveau s'entraînant à l'idée de la maîtrise
-incontestée qu'ils exerçaient durant ce temps sur leur adversaire, les
-chiens ne pouvaient se décider à reculer devant lui et à lui livrer
-le passage. Dès qu'il apparaissait parmi eux, il y avait tumulte et
-bataille, grondements et morsures, et balafres mutuelles. L'atmosphère
-que respirait Croc-Blanc était surchargée d'inimitié haineuse et
-mauvaise.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque Mit-Sah criait à l'attelage son commandement d'arrêt,
-Croc-Blanc obéissait aussitôt, et les autres chiens de vouloir se
-jeter immédiatement sur lui. Mais le grand fouet de Mit-Sah était là
-qui veillait et les en empêchait. Aussi les chiens avaient-ils compris
-que, si le traîneau s'arrêtait par ordre de Mit-Sah, il fallait
-laisser en paix Croc-Blanc. Si, par contre, Croc-Blanc s'arrêtait
-sans ordre, il était permis de s'élancer sur lui et de le détruire,
-si on le pouvait. De cela Croc-Blanc ne tarda pas, de son côté, à se
-rendre compte, et il ne s'arrêta plus de lui-même.
-</p>
-
-<p>
-Mais les chiens ne purent jamais prendre l'habitude de le laisser
-tranquille au campement. Chaque soir, en hurlant, ils s'élançaient
-à l'attaque, oublieux de la leçon de la nuit précédente, et la
-nouvelle leçon qu'ils recevaient était destinée à être aussi vite
-oubliée. La haine qu'ils ressentaient pour Croc-Blanc avait
-d'ailleurs des racines plus profondes dans la dissemblance qu'ils
-sentaient exister entre eux et lui. Cette seule cause aurait suffi à la
-faire naître. Comme lui sans doute, ils étaient des loups
-domestiqués. Mais, domestiqués depuis des générations, ils avaient
-perdu l'accoutumance du Wild, dont ils n'avaient conservé qu'une
-notion, celle de son Inconnu, de son Inconnu terrible et toujours
-menaçant. C'était le Wild, dont il était demeuré plus proche,
-qu'ils haïssaient dans leur compagnon. Celui-ci le personnifiait pour
-eux; il en était le symbole. Et, quand ils découvraient leurs dents
-en face de lui, ils se défendaient, en leur pensée, contre les
-obscures puissances de destruction qui les environnaient, dans l'ombre
-de la forêt, qui les épiaient sournoisement, au delà de la limite des
-feux du campement.
-</p>
-
-<p>
-La seule leçon que les chiens tirèrent de ces combats fut que le jeune
-loup était trop redoutable pour être affronté seul à seul. Ils ne
-l'attaquaient que formés en masse, sans quoi il les eût tous tués
-l'un après l'autre, en une seule nuit. Grâce à cette tactique,
-ils lui échappèrent. Il pouvait bien culbuter un chien, les pattes en
-l'air, mais la troupe entière était aussitôt sur lui, avant qu'il
-n'ait eu le temps de donner à la gorge le coup mortel. Au premier
-signe du conflit, les chiens, même occupés à se quereller entre eux,
-formaient bloc et lui faisaient face.
-</p>
-
-<p>
-Pas davantage ils ne pouvaient, malgré leurs efforts, réussir à
-occire Croc-Blanc. Il était, à la fois, trop vif pour eux, trop
-formidable et trop prudent. Il évitait les endroits resserrés et
-prenait le large, dès qu'ils essayaient de l'encercler. Quant à le
-culbuter, pas un chien n'était capable de réussir l'opération.
-Ses pattes s'accrochaient au sol avec la même ténacité qu'il se
-cramponnait lui-même à la vie. Car se maintenir debout était vivre et
-se laisser renverser était la mort. Nul mieux que lui ne le savait.
-</p>
-
-<p>
-Ainsi Croc-Blanc se dressait contre ses propres frères, amollis par les
-feux de l'homme, affaiblis par l'ombre protectrice que les dieux
-avaient étendue sur eux, et les dominait. Il avait déclaré vendetta
-à tous les chiens. Et, si féroce était cette vendetta que
-Castor-Gris, tout sauvage et barbare qu'il fût lui-même, ne pouvait
-s'empêcher d'en être émerveillé. Jamais, il le jurait, il n'y
-avait eu sur la terre le pareil de cet animal.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc approchait de ses cinq ans lorsque Castor-Gris l'emmena en
-un autre grand voyage. Longtemps on se souvint, parmi les villages
-riverains du Mackenzie, d'où ils passèrent dans les Montagnes
-Rocheuses entre le Porcupine<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a> et le Yukon<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>, du carnage de chiens
-auquel se livra Croc-Blanc. Sur toute sa race, il s'adonna librement
-à la vengeance. Il y avait là des tas de chiens naïfs et sans
-défiance, n'ayant pas appris à déjouer ses coups rapides, à se
-garder de son attaque brusquée, que ne précédait aucun avertissement.
-Tandis qu'ils perdaient leur temps en préliminaires de batailles et
-hérissaient leur poil, il était déjà sur eux, sans un aboi, tel un
-éclair qui porte la mort, à l'instant même où on le voit, et il
-les massacrait, avant qu'ils ne fussent seulement revenus de leur
-surprise.
-</p>
-
-<p>
-Il était, en vérité, devenu un admirable champion. Il savait
-économiser ses forces et jamais ne les outrepassait. Jamais non plus il
-ne se perdait en une longue bataille. Si le coup rapide qu'il portait
-était manqué, aussi rapidement il se retirait en arrière. Comme tous
-les loups, il n'aimait pas les corps à corps ni les contacts
-prolongés. Le contact, c'était le piège, le danger ignoré, lui
-avait appris le Wild. L'important était de se tenir libre de toute
-étreinte, de bondir à son gré sur l'adversaire, de rester juge, à
-distance, de la marche de la bataille. Ce système lui assurait
-d'ordinaire une victoire facile sur les chiens qui se rencontraient
-avec lui, pour la première fois. Sans doute y avait-il des exceptions.
-Il arrivait que plusieurs chiens réussissaient à sauter sur lui et à
-le rosser, avant qu'il ne pût se dégager. D'autres fois, un chien
-isolé lui administrait une profonde morsure. Mais ce n'étaient là
-que des accidents peu fréquents et, en règle générale, il se
-retirait indemne de toutes ces rencontres.
-</p>
-
-<p>
-Une autre de ses qualités était de posséder une notion rigoureusement
-exacte du temps et de la distance. C'était inconscient et
-automatique. Sans réflexion ni calcul de sa part, l'organe visuel
-dont il était doué portait juste, au-delà de la moyenne qui se
-rencontre chez les autres bêtes de sa race. Son cerveau recevait
-parallèlement l'impression des nerfs optiques et, par un mécanisme
-bien réglé, qu'il devait à la nature, en tirait aussitôt parti.
-L'action suivait de près, bien réglée dans l'espace et dans le
-temps, et une fraction infinitésimale de seconde, nettement perçue et
-utilisée, suffisait souvent à assurer à Croc-Blanc la victoire.
-</p>
-
-<p>
-La caravane arriva durant l'été à Fort Yukon. Castor-Gris, après
-avoir profité du gel de l'hiver pour traverser les rivières qui
-coulent entre le Mackenzie et le Yukon, avait occupé le printemps à la
-chasse, dans les Montagnes Rocheuses. Lorsque la débâcle des glaces
-fut venue, il s'était construit un canot et avait descendu le courant
-du Porcupine jusqu'au point de jonction de ce fleuve avec le Yukon,
-sous le Cercle Arctique exactement. C'est à cet endroit que se trouve
-le vieux fort, qui appartient à l'Hudson's Bay Company.
-</p>
-
-<p>
-Les Indiens y étaient nombreux, les provisions abondantes, l'animation
-sans précédent. C'était l'été de 1898. Des milliers de chercheurs
-d'or étaient venus, eux aussi, jusqu'au Yukon, se dirigeant vers Dawson
-et le Klondike. Ils étaient encore à des centaines de milles du but de
-leur voyage et beaucoup d'entre eux, cependant, étaient en route depuis
-un an. Le moindre parcours effectué par eux était de cinq mille
-milles. Beaucoup venaient de l'autre hémisphère.
-</p>
-
-<p>
-Là, Castor-Gris s'arrêta. Une rumeur était parvenue à ses
-oreilles, de la course à l'or, et il apportait avec lui plusieurs
-ballots de fourrures, d'autres de mitaines, d'autres de mocassins.
-L'espoir de larges profits l'avait incité à s'aventurer en cette
-longue course. Mais ce qu'il avait espéré ne fut rien en regard de
-la réalité. Ses rêves les plus extravagants n'avaient pas escompté
-un gain de plus de cent pour cent. C'étaient mille pour cent qui
-s'offraient à lui. En bon Indien, quand il vit cela, il installa sans
-hâte et soigneusement son commerce, décidé à prendre l'été
-entier, et l'hiver suivant au besoin, pour tirer tout le parti
-possible et le plus avantageux de sa marchandise.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut à Fort Yukon que Croc-Blanc vit les premiers hommes blancs.
-Comparés aux Indiens qu'il avait connus, ils lui semblèrent des
-êtres d'une autre espèce, une race de dieux supérieurs. Son
-impression fut qu'ils possédaient un plus grand pouvoir, et c'est
-dans le pouvoir que réside la divinité des dieux.
-</p>
-
-<p>
-Ce fut un sentiment qu'il éprouva, plus qu'il ne raisonna cette
-impression. De même que, dans son enfance, l'ampleur des tentes,
-élevées par les premiers hommes qu'il avait rencontrés, avait
-frappé son esprit comme une manifestation de puissance, de même encore
-il était frappé maintenant par les maisons qu'il voyait et qui
-étaient construites, comme le fort lui-même, de bûches massives.
-Voilà qui était de la puissance. Le pouvoir des dieux blancs était
-supérieur à celui des dieux qu'il avait adorés jusque-là,
-supérieur même à celui de Castor-Gris, de ceux-ci le plus puissant,
-et qui ne semblait plus, parmi les dieux à peau blanche, qu'un petit
-dieu enfant.
-</p>
-
-<p>
-Il s'était montré, d'abord, soupçonneux envers eux. Pendant les
-premières heures qui suivirent son arrivée, avec grand soin il les
-examinait, tout en craignant d'être remarqué lui-même, et il se
-tenait à une prudente distance. Puis, voyant que près d'eux aucun
-mal n'advenait aux chiens, il s'approcha davantage.
-</p>
-
-<p>
-Ils l'examinaient, de leur côté, avec une extrême curiosité. Son
-étrange apparence attirait leur attention et ils se le montraient du
-doigt, les uns aux autres. Ces doigts tendus ne disaient rien de bon à
-Croc-Blanc et, quand les dieux blancs tentaient de s'approcher de lui,
-il montrait les dents et se reculait. Pas un ne réussit à poser sa
-main sur lui et, si quelqu'un avait insisté, ce n'eût pas été
-sans dommage.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc connut bientôt qu'un petit nombre de dieux blancs, pas
-plus d'une douzaine, étaient fixés en cet endroit. Tous les deux ou
-trois jours, un grand vapeur, qui était une autre et colossale
-manifestation de puissance, accostait au rivage et demeurait quelques
-heures. D'autres hommes blancs en descendaient à terre, puis se
-rembarquaient. Le nombre de ceux-là semblait être infini. En un seul
-jour, Croc-Blanc en vit plus qu'il n'avait vu d'Indiens dans toute
-sa vie. Et, les jours qui suivirent, les hommes blancs continuaient à
-arriver par le fleuve, à s'arrêter durant quelques instants, puis à
-repartir sur le fleuve et à disparaître.
-</p>
-
-<p>
-Mais, si les dieux blancs paraissaient comme tout-puissants, leurs
-chiens ne comptaient pas pour beaucoup.
-</p>
-
-<p>
-Ceci, Croc-Blanc le découvrit rapidement, en se mêlant à ceux de ces
-chiens qui venaient à terre avec leurs maîtres. Ils étaient de formes
-diverses et de grandeurs différentes. Les uns avaient les pattes
-courtes, trop courtes, d'autres les avaient longues, trop longues. Ils
-ne possédaient pas une fourrure semblable à la sienne, mais des poils
-très fins; chez quelques-uns même, les poils étaient tellement ras
-qu'on eût dit qu'ils n'en avaient point. Et pas un d'entre eux
-ne savait combattre.
-</p>
-
-<p>
-Étant donné son hostilité pour tous les représentants de sa race, il
-était fatal que Croc-Blanc entrât en lutte avec les nouveaux venus. Il
-n'y manqua pas et conçut immédiatement pour eux un profond mépris.
-</p>
-
-<p>
-Ils étaient, de leur nature, ingénus et inoffensifs. En cas de combat,
-ils menaient grand bruit et s'agitaient autour de leur adversaire,
-demandant à leur force une victoire que donnent l'adresse et la ruse.
-Ils s'élançaient, en aboyant, sur Croc-Blanc, qui sautait de côté
-et qui, tandis qu'ils en étaient encore à se retourner, les happait
-à l'épaule, les retournait sur le dos et leur portait son coup à la
-gorge. Cela fait, Croc-Blanc se retirait à l'écart, livrant sa
-victime aux chiens indiens, qui se chargeaient de l'achever. Car
-c'était un sage. Il savait depuis longtemps que les dieux
-s'irritent lorsqu'on tue leurs chiens, et les dieux blancs ne
-faisaient pas exception à cette règle. Il se contentait donc de
-préparer la besogne. Puis, à l'abri lui-même, il regardait
-paisiblement pierres, bâtons, haches, et toutes sortes d'armes
-contondantes s'abattre sur ses compagnons. Croc-Blanc était un grand
-sage.
-</p>
-
-<p>
-La vengeance des dieux outragés ne laissait pas, parfois, d'être
-terrible. L'un d'eux ayant vu son chien, un setter<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>, mis en
-pièces sous ses yeux, prit un revolver. Il fit feu, coup sur coup, six
-fois de suite, et six des agresseurs restèrent sur la place, morts ou
-à demi. Autre manifestation de puissance, qui se grava profondément
-dans le cerveau de Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-Peu lui importaient, au reste, ces fâcheuses aventures, puisqu'il
-était toujours assez habile pour s'en tirer indemne. Le meurtre des
-chiens des hommes blancs avait été pour lui, tout d'abord, un simple
-divertissement; il devint bientôt son unique occupation. C'était la
-seule manière d'utiliser son temps, tandis que Castor-Gris
-s'adonnait à son commerce et faisait fortune. Avec la troupe des
-chiens indiens, il attendait l'arrivée des vapeurs et, dès que
-l'un d'eux avait accosté, le jeu commençait. Ses compagnons
-avaient, à leur tour, appris à être sages. Aussitôt qu'elle voyait
-les hommes blancs, revenus de leur première surprise, siffler leurs
-chiens pour les rappeler à bord, et se préparant à foncer sur elle,
-la bande s'éparpillait à toute vitesse. Puis le jeu cessait, pour
-reprendre au prochain bateau.
-</p>
-
-<p>
-Toujours Croc-Blanc était chargé d'allumer la querelle avec les
-chiens étrangers. Il y réussissait facilement. Car, pour eux, plus
-encore que pour ses compagnons, il était le Wild sauvage, abandonné et
-trahi par eux, et qu'ils craignaient obscurément de voir les
-reprendre. Venus du doux monde du Sud vers les rives du Yukon, sur la
-sombre et redoutable Terre du Nord, ils ne pouvaient résister longtemps
-à l'inconsciente impulsion qui les poussait à s'élancer sur
-Croc-Blanc. Si amollis qu'ils fussent par l'accoutumance des villes,
-et si oublieux du passé de leurs ancêtres, si lointaine que fût en
-eux la notion du Wild, ils la sentaient soudain tressaillir au fond de
-leur être, dès qu'ils se trouvaient en présence de la créature
-hybride qu'était Croc-Blanc. Devant le loup qui était en lui et qui
-leur apparaissait tout à coup, dans la claire lumière du jour, ils se
-souvenaient de l'ancien ennemi.
-</p>
-
-<p>
-Il était pour eux une proie légitime, comme eux-mêmes, pour lui, en
-étaient une.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>Le <i>Porcupine</i> ou «Fleuve du Porc-Épic». (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Le <i>Yukon</i> ou Yakou, dont le Porcupine est un affluent, va se
-jeter, comme le Mackenzie, dans l'Océan glacial Arctique. (<i>Idem.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>Chien d'arrêt. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XVI">XVI</a></h4>
-
-<h4>LE DIEU FOU</h4>
-
-<p>
-Les quelques hommes blancs qui se trouvaient à Fort Yukon vivaient
-depuis longtemps dans la contrée. Ils se dénommaient eux-mêmes, avec
-orgueil, les <i>Sour-Doughs</i><a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>, parce qu'ils préparaient, sans levure,
-un pain légèrement acidulé. Ils ne professaient que du dédain pour
-les autres hommes blancs qu'amenaient les vapeurs, et qu'ils
-désignaient sous le nom de <i>Chechaquos</i>, parce que ceux-ci faisaient,
-au contraire, lever leur pain pour le cuire.
-</p>
-
-<p>
-Il y avait, de ce fait, antagonisme entre les uns et les autres, et les
-gens du fort se réjouissaient de tout ce qui survenait de désagréable
-aux nouveaux arrivants. Spécialement, ils se divertissaient beaucoup
-des mauvais traitements infligés aux chiens qui débarquaient, par
-Croc-Blanc et sa détestable bande. À chaque vapeur qui faisait halte,
-ils ne manquaient pas de descendre au rivage et d'assister à
-l'inévitable bataille. De la tactique adroite et méchante employée
-par Croc-Blanc et par les chiens indiens, ils riaient à gorge
-déployée.
-</p>
-
-<p>
-L'un d'eux surtout, parmi ces hommes, s'intéressait à ce genre
-de sport. Au premier coup de sifflet du steamboat, il arrivait en
-courant, et, lorsque le dernier combat était terminé, il remontait
-vers le fort, la face comme alourdie du regret que le massacre eût
-déjà pris fin. Chaque fois qu'un inoffensif chien du Sud avait été
-terrassé et jetait son râle d'agonie sous les crocs de la troupe
-ennemie, incapable de contenir sa joie, il se mettait à gambader et à
-pousser des cris de bonheur. Et, toujours aussi, il lançait vers
-Croc-Blanc un dur regard d'envie pour tout le mal dont celui-ci était
-l'auteur.
-</p>
-
-<p>
-Cet antipathique individu avait été baptisé <i>Beauty</i><a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a> par les autres
-hommes du Fort. <i>Beauty-Smith</i> était le seul nom qu'on lui connaissait
-dans la région. Nom qui était, bien entendu, une antithèse, car celui
-qui le portait n'était rien moins qu'une beauté. La nature
-s'était montrée avare envers lui. C'était un petit bout
-d'homme, au corps maigriot, sur lequel était posée une tête plus
-maigre encore; un simple point, eût-on dit. Aussi, dans son enfance,
-avant d'être dénommé Beauté par ses compagnons, le surnommait-on
-<i>Pinhead</i><a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a>. En arrière, cette tête descendait, toute droite et d'une
-seule pièce, vers le cou; tandis qu'en avant le crâne, en forme de
-pain de sucre, rejoignait un front bas et large, à partir duquel la
-nature semblait avoir regretté soudain sa parcimonie. Devenue prodigue
-à l'excès, elle avait voulu de gros yeux, séparés par une distance
-double de l'écart normal. La mâchoire, élargissant démesurément
-le reste de la face, était effroyable. Énorme et pesante, elle
-proéminait en avant et semblait, en-dessous, reposer à même sur la
-poitrine, comme si le cou eût été impuissant à en soutenir le poids.
-</p>
-
-<p>
-Cette mâchoire, telle qu'elle était, donnait une impression
-d'indomptable énergie. Impression mensongère, exagération
-incohérente de la nature, car Beauté était connu de tous pour être
-un faible entre les faibles, un lâche entre les plus lâches.
-</p>
-
-<p>
-Nous achèverons de le décrire en disant que ses dents étaient longues
-et jaunes, et que les deux canines, plus longues encore que leurs
-sœurs, dépassaient comme des crocs, de ses lèvres minces. Ses yeux
-étaient jaunes, comme ses dents, et chassieux comme si la nature y eût
-fait ruisseler toutes les humeurs qu'elle tenait en réserve dans les
-canaux du visage. Quant à ses cheveux, couleur de boue et de poussière
-jaunâtre, ils poussaient sur sa tête, rares et irréguliers, pointant
-sur le devant de son crâne en touffes et paquets déconcertants.
-</p>
-
-<p>
-Beauté, en somme, était un vrai monstre. Ce dont il n'était pas
-responsable, assurément, et ne pouvait être blâmé, n'ayant pas
-moulé lui-même l'argile dont il était pétri.
-</p>
-
-<p>
-Dans le fort, il faisait la cuisine pour les autres hommes, lavait la
-vaisselle et était chargé de tous les gros travaux. On ne le
-méprisait pas; on le tolérait, par humanité et parce qu'il était
-utile. On en avait peur aussi. Il y avait toujours à craindre, dans une
-de ses rages de lâche, un coup de fusil dans le dos ou du poison dans
-le café. Mais personne ne savait préparer comme lui le fricot et, quel
-que fût l'effroi qu'il inspirait, Beauté était bon cuisinier.
-</p>
-
-<p>
-Tel était l'homme qui délectait ses regards des féroces prouesses
-de Croc-Blanc et n'eut plus bientôt qu'un désir, le posséder. Il
-commença par faire des avances au louveteau, qui feignit de les
-ignorer. Puis, les avances devenant plus pressantes, celui-ci se
-hérissa, montra les dents et prit du large. Croc-Blanc n'aimait pas
-cet homme, dont l'odeur était mauvaise. Il pressentait que le mal
-était en lui. Il craignait sa main étendue et l'affectation de ses
-paroles mielleuses. Il le haïssait.
-</p>
-
-<p>
-Chez les êtres simples, la notion du bien et du mal est simpliste
-elle-même. Le bien est représenté par toutes choses qui apportent
-contentement et satisfaction, et évitent la peine. Le mal signifie tout
-ce qui est incommode et désagréable, tout ce qui menace et frappe.
-Croc-Blanc devinait que Beauty-Smith était le mal. Aussi était-il sage
-de le haïr. De ce corps difforme et de cette âme perverse
-s'échappaient, pour le louveteau, d'occultes émanations,
-semblables à ces brouillards pestilentiels qui s'élèvent des
-marécages.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc se trouvait présent au campement de Castor-Gris, lorsque,
-pour la première fois, Beauté y fit son apparition. Avant qu'il ne
-fût en vue et dès le bruit, sur le sol, de ses pas lointains,
-Croc-Blanc avait su qui venait et avait commencé à hérisser son poil.
-Quoiqu'il fût, à ce moment-là, confortablement couché, en un
-délicieux farniente, il se dressa vivement et, tandis que l'homme
-approchait, se glissa, à la manière des loups, sur le bord du
-campement. Il ne put savoir ce qu'on disait, mais vit bien que
-l'homme et Castor-Gris causaient ensemble. Par moments, l'homme le
-montrait du doigt, et il grondait alors, comme si la main, dont il
-était distant de cinquante pieds, se fût exactement abaissée sur lui.
-L'homme, qui s'en apercevait, riait, et Croc-Blanc reculait de plus
-en plus, vers le couvert des bois voisins, en rampant doucement par
-terre.
-</p>
-
-<p>
-Castor-Gris refusait de vendre la bête. Son commerce l'avait enrichi,
-déclarait-il, et il n'avait besoin de rien. Croc-Blanc était
-d'ailleurs un animal de valeur, le plus robuste des chiens du
-traîneau et le meilleur chef de file. Il n'avait pas son pareil dans
-toute la région du Mackenzie et du Yukon. Il savait combattre comme pas
-un et tuait un autre chien aussi aisément qu'un homme tue une mouche.
-(À cet éloge, les yeux de Beauty-Smith s'allumaient et, d'une
-langue ardente, il léchait ses lèvres minces.) Non, décidément,
-Croc-Blanc n'était pas à vendre.
-</p>
-
-<p>
-Mais Beauty-Smith savait la façon de s'y prendre avec les Indiens. Il
-rendit à Castor-Gris de fréquentes visites et, chaque fois, était
-cachée sous son habit une noire bouteille. Une des propriétés du
-whisky est d'engendrer la soif. Castor-Gris eut soif. Les muqueuses
-brûlées de son estomac s'enfiévrèrent, et celui-ci commença à
-réclamer, avec une exaspération croissante, le liquide corrosif. En
-même temps, le cerveau de l'Indien, bouleversé par l'horrible
-stimulant, enlevait au malheureux tout scrupule pour satisfaire sa
-passion. Les bénéfices acquis par la vente des fourrures et des
-mocassins se mirent à partir et, à mesure que s'aplatissait la
-bourse de Castor-Gris, sa force de résistance diminuait aussi.
-</p>
-
-<p>
-Finalement, argent, marchandises et volonté, tout s'en était allé.
-Rien ne demeurait à Castor-Gris que sa soif prodigieuse, qui régnait
-diaboliquement en lui et dont la puissance augmentait à chaque souffle
-qu'il émettait sans avoir bu.
-</p>
-
-<p>
-C'est alors que Beauté revint à la charge et reparla de la vente de
-Croc-Blanc. Mais, cette fois, le prix offert était payable en
-bouteilles, non en dollars, et les oreilles de Castor-Gris étaient
-mieux ouvertes pour entendre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le chien est à toi, finit-il par dire, si tu peux mettre la main
-dessus.
-</p>
-
-<p>
-Les bouteilles furent livrées. Mais, deux jours après, ce fut
-Beauty-Smith qui revint dire à Castor-Gris:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attrape-le donc toi-même!
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc, en rentrant un soir au campement, vit, avec un sourire de
-satisfaction, que le terrible dieu blanc, contrairement à son habitude,
-n'était pas là. Il s'étendit par terre avec volupté, comme si un
-poids qui pesait sur lui avait disparu.
-</p>
-
-<p>
-Sa joie fut de courte durée. À peine était-il couché que Castor-Gris
-vint vers lui, en titubant, et lui lia autour du cou une lanière de
-cuir. Puis il s'assit à côté du louveteau, tenant d'une main la
-lanière, tenant de l'autre une bouteille, à laquelle il buvait de
-temps en temps, la levant en l'air, en se renversant la tête et avec
-force glou-glous.
-</p>
-
-<p>
-Une heure s'était écoulée de la sorte lorsqu'une légère
-vibration du sol annonça que quelqu'un s'approchait. Croc-Blanc
-tressaillit et se hérissa, tandis que l'Indien branlait stupidement
-la tête. Le louveteau tenta de tirer doucement la lanière de la main
-de son maître; mais les doigts, qui s'étaient un instant
-relâchés, se contractèrent plus fortement et Castor-Gris se leva.
-</p>
-
-<p>
-Beauté entra sous la tente et s'arrêta devant Croc-Blanc, qui
-commença à gronder vers celui qu'il craignait et à surveiller les
-mouvements de ses mains. Une d'elles s'étendit, se prit à
-descendre sur sa tête. Son grondement se fit plus intense et plus
-rauque. La main continuait à descendre lentement, tandis qu'il se
-courbait sous elle, tout en la regardant, en proie à une colère
-continue et qui semblait prête à éclater. Soudain, il alla pour
-mordre; la main se rejeta vivement en arrière et les crocs retombant,
-les uns sur les autres, claquèrent, comme une gueule de serpent qui
-mord le vide. Beauté était terrifié et furieux. Mais Castor-Gris
-donna une tape à Croc-Blanc, qui se coucha aussitôt au ras du sol, en
-une respectueuse obéissance.
-</p>
-
-<p>
-Cependant Beauty-Smith, que le louveteau ne cessait pas d'observer,
-était parti, puis était revenu, porteur d'un gros gourdin.
-Castor-Gris lui remit alors l'extrémité de la lanière et Beauté
-fit le mouvement de s'en aller. La lanière se tendit. Croc-Blanc
-résistait. Castor-Gris le gifla de droite et de gauche, afin qu'il se
-levât et suivît. Il se leva, mais pour se précipiter en hurlant sur
-l'étranger qui essayait de l'entraîner. Beauté, qui était paré,
-ne broncha pas. D'un large mouvement, il lança son gourdin, puis
-l'abattit sur Croc-Blanc, dont il arrêta l'élan à mi-route et
-qu'il écrasa presque contre terre. Castor-Gris riait et approuvait.
-Beauté tira la lanière à nouveau et Croc-Blanc, tout trébuchant,
-rampa humblement à ses pieds.
-</p>
-
-<p>
-Il ne renouvela pas son agression. Un coup de gourdin était suffisant
-pour le convaincre que le dieu blanc savait manier cette arme et il
-était trop sage pour ne pas se plier à l'inévitable. Il suivit donc
-les talons de Beauty-Smith, lugubre, sa queue entre les jambes, mais en
-grondant toujours, sourdement. Beauty-Smith le surveillait prudemment,
-du coin de l'œil, et tenant prêt son gourdin.
-</p>
-
-<p>
-Quand ils furent arrivés au fort, Beauté, l'ayant solidement
-attaché, s'en alla coucher. Croc-Blanc attendit une heure environ.
-Puis, jouant des dents, en dix secondes, il fut libre. Il n'avait pas
-perdu de temps à mordre à tort et à travers. Juste ce qu'il
-fallait. La lanière avait été coupée en deux tronçons, aussi
-proprement qu'avec un couteau. Croc-Blanc, quittant ensuite le fort,
-s'était trotté, tout droit vers le campement de Castor-Gris. Il ne
-devait aucune fidélité à ce dieu bizarre et terrible qui l'avait
-emmené. Il s'était donné à Castor-Gris et à lui seul il
-appartenait.
-</p>
-
-<p>
-Mais ce qui s'était déjà passé recommença. Castor-Gris
-l'attacha à nouveau, avec une autre lanière, et, dès le matin, le
-ramena à Beauty-Smith. L'aventure, ici, se corsa. Beauty-Smith lui
-administra une effroyable volée. Lié fortement, Croc-Blanc ne pouvait
-que s'abandonner à sa rage intérieure et subir le châtiment qui lui
-était dévolu. Fouet et gourdin conjuguaient sur lui leurs effets.
-C'était un des pires traitements qu'il eût reçus en sa vie. Même
-la raclée dont Castor-Gris l'avait gratifié dans son enfance
-n'était que du lait en regard de celle-ci.
-</p>
-
-<p>
-Beauty-Smith se complaisait à la tâche. Il en rayonnait. Ses gros yeux
-flambaient méchamment, tandis qu'il lançait en avant fouet ou
-gourdin, et que Croc-Blanc jetait ses cris de douleur et ses grondements
-inutiles. Car Beauté était cruel à la façon des lâches. Tremblant
-et rampant lui-même devant les coups ou les menaces des autres hommes,
-il prenait sa revanche sur des créatures plus faibles que lui. Tout
-être vivant aime à dominer un autre être et Beauté ne faisait pas
-exception à la règle. Impuissant devant sa race, il exerçait sa
-vindicte sur les races inférieures. Réflexes inconscients, puisque,
-nous l'avons dit, il ne s'était pas créé.
-</p>
-
-<p>
-Le louveteau n'ignorait pas pourquoi ce châtiment était tombé sur
-lui. Lorsque Castor-Gris lui avait passé une lanière autour du cou et
-en avait remis l'extrémité à Beauty-Smith, Croc-Blanc savait que la
-volonté de son dieu était qu'il allât avec Beauty-Smith. Et,
-lorsque celui-ci l'avait attaché, dans le fort, il savait aussi que
-la volonté du dieu blanc était qu'il demeurât là. Il avait, par
-conséquent, désobéi à ces deux dieux et mérité le châtiment qui
-avait suivi. Maintes fois, dans le passé, il avait vu des chiens
-changer de maîtres, et ceux qui s'enfuyaient battus comme il
-l'avait été.
-</p>
-
-<p>
-Mais, si sage qu'il fût, des forces latentes en sa nature l'avaient
-emporté sur sa sagesse. La principale de ces forces était la
-fidélité. Il n'aimait pas Castor-Gris et cependant, même devant son
-impérative volonté et sa colère, il lui demeurait fidèle. Il ne
-pouvait s'en empêcher. La fidélité était une qualité inhérente
-à sa race, celle qui sépare son espèce des autres espèces, et qui
-fait que le loup et le chien sauvage sont capables de quitter la
-liberté de l'espace pour devenir les compagnons de l'homme.
-</p>
-
-<p>
-La raclée terminée, Croc-Blanc fut attaché dans le fort, non plus
-avec une lanière de cuir, mais au bout d'un bâton. Il n'en
-persista pas moins dans sa fidélité à Castor-Gris. Castor-Gris était
-son propre dieu, son dieu particulier, et, en dépit de la volonté du
-dieu, il ne prétendait pas renoncer à lui. Son dieu l'avait livré
-et trahi, mais cela ne comptait pas. Ce qui seul comptait, c'est
-qu'il s'était, à ce dieu, donné corps et âme, sans réserve
-aucune. Et ce don de lui-même ne pouvait être révoqué.
-</p>
-
-<p>
-Il renouvela, durant la nuit, son exploit de la veille. Lorsque les
-hommes du fort furent endormis, il s'attaqua au bâton auquel il
-était lié. Le bâton était attaché de si près à son cou qu'il ne
-semblait pas possible qu'il pût arriver à le mordre. C'est là un
-acte dont tout chien est réputé incapable. Il y réussit cependant, à
-force de tordre ses muscles et de contorsions acharnées. Ce fut un cas
-sans précédent. Toujours est-il que Croc-Blanc quitta le fort, en
-trottant, au petit matin, portant pendue à son cou la moitié du bâton
-qu'il avait rongé.
-</p>
-
-<p>
-La sagesse lui commandait de ne pas revenir vers Castor-Gris qui, deux
-fois déjà, l'avait trahi. La survivance de sa fidélité le ramena,
-pour être, une troisième fois, livré et abandonné. Il fut rattaché
-par l'Indien et remis à Beauty-Smith, lorsque celui-ci vint le
-réclamer.
-</p>
-
-<p>
-La correction eut lieu sur place et augmenta encore en cruauté.
-Castor-Gris regardait tranquillement, tandis que l'homme blanc
-manœuvrait sa trique. Il ne donnait plus sa protection. Croc-Blanc
-n'était plus son chien. Lorsque les coups s'arrêtèrent, le
-louveteau était à moitié mort. Un faible chien du Sud n'eût pas
-survécu; lui, il ne mourut pas tout à fait. Son étoffe était plus
-solide, sa vitalité plus tenace. Mais il était à ce point défaillant
-qu'il ne pouvait plus se porter et que Beauty-Smith dut attendre, pour
-l'emmener, qu'il eût repris quelques forces. Aveugle et chancelant,
-il suivit alors les pas de son bourreau.
-</p>
-
-<p>
-Il fut ensuite attaché à une chaîne qui défiait ses dents et ce fut
-en vain qu'il s'évertua à arracher le cadenas qui reliait cette
-chaîne à une grosse poutre.
-</p>
-
-<p>
-Quelques jours après, Castor-Gris, devenu un parfait alcoolique et en
-pleine banqueroute, quitta le Porcupine pour refaire à rebours son long
-voyage sur le Mackenzie. Croc-Blanc demeurait, sur le Yukon, la
-propriété d'un homme plus qu'à demi fou et le type achevé de la
-brute. Mais qu'est-ce qu'un loup peut bien comprendre à la folie?
-Pour Croc-Blanc, son nouveau maître était un dieu sinistre, mais
-toujours un dieu. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait se
-soumettre à sa volonté, obéir à son désir, se plier à sa
-fantaisie.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Les «Pâtes-Aigres». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>«Beauté».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>«Tête d'épingle».</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XVII">XVII</a></h4>
-
-<h4>LE RÈGNE DE LA HAINE</h4>
-
-<p>
-Sous la tutelle du dieu fou, Croc-Blanc devint à son tour un être
-vraiment diabolique. Il était tenu enchaîné dans un enclos situé
-derrière le fort et où Beauty-Smith venait l'agacer, l'irriter et
-le repousser vers l'état sauvage, par toutes sortes de menus
-tourments. L'homme avait découvert l'irritation spontanée du jeune
-loup, dès que celui-ci voyait rire de lui, et il ne manquait pas à cet
-amusement, qui faisait suite toujours à ses traitements inhumains.
-C'était un rire sonore et méprisant, à grands éclats, et, tout en
-riant, le dieu tendait ses doigts vers Croc-Blanc, en signe de
-dérision. Dans ces moments, Croc-Blanc sentait sa raison s'en aller.
-Dans les transports de rage auxquels il s'abandonnait, il devenait
-plus fou que Beauty-Smith lui-même.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc avait été, hier, l'ennemi de sa race. Il devenait
-maintenant, avec une férocité encore accrue, l'ennemi de tout ce qui
-l'entourait. Sa haine était aveugle et sans la moindre étincelle de
-raison. Il haïssait la chaîne qui l'attachait, le passant qui
-l'épiait à travers les barreaux de son enclos, le chien qui
-accompagnait ce passant et qui grondait méchamment, en insultant à son
-malheur. Il haïssait les matériaux de l'enclos qui l'emprisonnait
-et bientôt, par-dessus tout, il prit en haine Beauty-Smith.
-</p>
-
-<p>
-Mais Beauté avait un but dans sa conduite. Un beau jour, un certain
-nombre d'hommes blancs se réunirent autour de l'enclos de
-Croc-Blanc, et Beauté, étant entré, gourdin en main, détacha la
-chaîne du cou du jeune loup. Celui-ci, lorsque son maître fut sorti,
-put aller et venir en liberté dans l'enclos et commença par vouloir
-se jeter sur les hommes blancs qui étaient dehors. Il était
-magnifiquement terrible. Sa taille atteignait alors plus de cinq pieds
-de long et deux pieds et demi à la hauteur de l'épaule. Il avait
-hérité, par sa mère, des lourdes proportions du chien, en sorte
-qu'il pesait, sans une once de graisse ni de chair superflue, dans les
-quatre-vingt-dix pounds<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>. Il était tout muscles, tout os et tout
-nerfs, ce qui est la plus belle condition d'un combattant.
-</p>
-
-<p>
-La porte de l'enclos s'ouvrit à nouveau. Croc-Blanc attendit.
-Quelque chose d'extraordinaire allait, sans nul doute, se produire. La
-porte s'ouvrit moins étroitement, puis se referma, à toute volée,
-sur un énorme mâtin qu'elle avait laissé passer.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc n'avait jamais vu de chien de cette espèce, mais il ne fut
-troublé, ni de la forte taille, ni de l'air arrogant de l'intrus.
-Il ne vit en lui qu'un objet, qui n'était ni bois ni fer, et sur
-lequel il allait enfin pouvoir décharger sa haine.
-</p>
-
-<p>
-Il bondit sur le mâtin et, d'un coup de crocs, lui déchira le côté
-du cou. Le mâtin secoua sa tête, en grondant horriblement, et
-s'élança à son tour sur Croc-Blanc, qui, sans attendre la riposte,
-se mit, selon sa tactique, à bondir à droite, à bondir à gauche,
-lançant ses crocs, puis reculant à nouveau, sans livrer prise un
-instant.
-</p>
-
-<p>
-Du dehors, les hommes criaient et applaudissaient, tandis que
-Beauty-Smith était comme en extase du merveilleux succès de ses
-pratiques. Il n'y eut, dès l'abord, aucun espoir de victoire pour
-le mâtin. Il manquait de présence d'esprit dans la conduite du
-combat et ses mouvements étaient insuffisamment alertes. Finalement, il
-fut dégagé et traîné dehors par son propriétaire, tandis que
-Beauty-Smith frappait à tour de bras, avec son gourdin, sur le dos de
-Croc-Blanc pour lui faire lâcher prise. Il y eut alors le paiement
-d'un pari et des pièces de monnaie cliquetèrent dans la main de
-Beauty-Smith.
-</p>
-
-<p>
-De ce jour, tout le désir de Croc-Blanc fut de voir des hommes se
-réunir autour de son enclos. Car cette réunion signifiait un combat,
-et c'était la seule voie qui lui restait pour extérioriser sa force
-de vie, pour exprimer la haine que Beauty-Smith lui avait savamment
-inculquée. Et de ses capacités combatives Beauty-Smith n'avait pas
-trop préjugé, car il demeurait invariablement le vainqueur.
-</p>
-
-<p>
-Trois chiens, dans une de ces rencontres, furent successivement abattus
-par lui. Dans une autre, un loup adulte, nouvellement enlevé au Wild,
-fut projeté, d'une seule poussée, à travers la porte de l'enclos.
-Une troisième fois, il eut à combattre contre deux chiens,
-simultanément. Ce fut sa plus rude bataille. Mais il finit par les tuer
-tous deux et faillit lui-même en crever.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque commencèrent à tomber les premières neiges de l'automne et
-que le fleuve se mit à charrier, Beauté prit passage, avec Croc-Blanc,
-sur un steamboat qui remontait, vers Dawson, le cours du Yukon. Grande
-était, par toute la contrée, la réputation de Croc-Blanc. On le
-connaissait sous le nom du «loup combattant», dans les moindres
-recoins du pays, et la cage dans laquelle il était enfermé, sur le
-pont du bateau, était environnée de curieux.
-</p>
-
-<p>
-Il rageait et grondait vers eux, ou bien se couchait, d'un air
-tranquille, en observant tous ces gens, dans les profondeurs de sa
-haine. Comment ne les eût-il pas haïs? Haïr était sa passion et il
-s'y noyait. La vie, pour lui, était l'Enfer. Fait pour la liberté
-sauvage, il devait subir d'être captif et reclus. Les gens le
-regardaient, agitaient des bâtons entre les barreaux de sa cage, pour
-le faire gronder, puis riaient de lui.
-</p>
-
-<p>
-Quand le steamboat fut arrivé à Dawson, Croc-Blanc vint à terre. Mais
-toujours dans sa cage et livré aux regards du public. On payait
-cinquante cents<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a>, en poussière d'or, le droit de le voir. Afin que
-les assistants en eussent pour leur argent et que l'exhibition gagnât
-en intérêt, aucun repos ne lui était laissé. Dès qu'il se
-couchait pour dormir, un coup de bâton le réveillait.
-</p>
-
-<p>
-Entre-temps, et dès qu'un combat pouvait être organisé, il était
-sorti de sa cage et conduit au milieu des bois, à quelques milles de la
-ville. L'opération s'effectuait d'ordinaire pendant la nuit, pour
-éviter l'intervention des policiers à cheval du territoire. Après
-plusieurs heures d'attente, au point du jour, arrivaient et
-l'assistance, et le chien contre lequel il devait combattre.
-</p>
-
-<p>
-Il eut pour adversaires des chiens de toutes tailles et de toutes races.
-On était en terre sauvage, sauvages étaient les hommes, et la plupart
-des rencontres étaient à mort. La mort était pour les chiens, cela va
-de soi, puisque Croc-Blanc continuait à combattre. Il ne connaissait
-toujours pas de défaite. L'entraînement auquel il s'était livré
-avec Lip-Lip et les jeunes chiens du camp indien, lui servait, à cette
-heure. Pas un de ses adversaires n'arrivait à le culbuter. Chiens du
-Mackenzie, chiens esquimaux ou du Labrador, mastocs ou malemutes, chiens
-aboyeurs et chiens muets, tous étaient impuissants contre lui<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a>.
-Jamais il ne perdait pied. C'est là que le public l'attendait. Mais
-toujours il déconcertait cet espoir. Non moins rapide était la
-promptitude de son attaque. À ce point qu'il mettait à mal son
-adversaire neuf fois sur dix, avant même que celui-ci se fût paré
-pour la défense. Le fait se renouvela si souvent que l'usage
-s'établit de ne point lâcher Croc-Blanc avant que le chien adverse
-eût achevé ses préliminaires de bataille, ou même se fût rué le
-premier à l'assaut.
-</p>
-
-<p>
-Peu à peu, les rencontres de ce genre se firent plus rares. Les
-partenaires se décourageaient, ne trouvant plus de champion de force
-équivalente à lui opposer. Beauty-Smith était forcé de lui donner à
-combattre des loups, qu'il se procurait. Ces loups étaient capturés
-au piège, par des Indiens, et l'annonce d'un de ces duels ne
-manquait pas d'attirer un important concours de spectateurs.
-</p>
-
-<p>
-On alla jusqu'à lui présenter une grande femelle de lynx et, cette
-fois, il combattit pour sa vie. La vitesse du lynx valait la sienne et
-sa férocité n'était pas inférieure à celle de Croc-Blanc. Tandis
-qu'il n'avait que ses crocs pour seules armes, le lynx luttait avec
-toutes les griffes de ses quatre pattes, en même temps qu'avec ses
-dents acérées. La victoire resta cependant à Croc-Blanc et les
-combats cessèrent jusqu'à nouvel ordre. Il avait épuisé toutes les
-variétés possibles d'adversaires.
-</p>
-
-<p>
-Il redevint donc un simple objet d'exhibition. Cela dura jusqu'au
-printemps, lorsque advint dans le pays un nommé Tim Keenan, tenancier
-de jeux, qui amenait avec lui le premier bull-dog que l'on eût vu au
-Klondike. Que ce chien et Croc-Blanc dussent entrer en lice, face à
-face, était chose inévitable. Durant une semaine, le combat qui se
-préparait fit l'objet de toutes les conversations, dans le monde
-spécial qui fréquentait certains quartiers de la ville.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a><i>Pound</i>, poids de 453 gr. 568. (<i>Note des Traducteurs</i>).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>Cent, monnaie américaine valant au pair 0 fr. 05 centimes.
-(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a>Deux sortes de chiens sont employés dans l'Amérique du Nord,
-pour l'attelage des traîneaux: le chien du Labrador et le Malemute, ou
-chien-loup, qui n'aboie pas à la manière des chiens ordinaires, mais
-seulement grogne et hurle, comme font les loups. C'est à cette race
-que se rattache Croc-Blanc. Le Malemute est un voleur expert. Il
-retirera fort bien les chaussures de cuir d'un dormeur, pour s'en
-faire un repas. Demeuré à demi sauvage, il combat comme font les
-loups, par morsures et bonds alternés et jusqu'à ce que mort s'ensuive,
-pour son adversaire ou pour lui-même. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XVIII">XVIII</a></h4>
-
-<h4>LA MORT ADHÉRENTE</h4>
-
-<p>
-Lorsque l'heure de la rencontre fut venue, Beauty-Smith détacha la
-chaîne qui retenait Croc-Blanc et se retira en arrière. Croc-Blanc,
-pour une fois, ne fit pas une attaque immédiate. Il demeura immobile,
-les oreilles pointées en avant, alerte et curieux, observant
-l'étrange animal qu'il avait devant lui. Jamais il n'avait vu un
-semblable chien. Tim Keenan poussa le bull-dog, en lui disant, à
-mi-voix: «Vas-y...» Le bull-dog se dandinait au centre du cercle
-qui entourait les deux champions, court, trapu et l'air gauche. Il
-s'arrêta, après quelques pas, et loucha vers Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-Il y eut des cris dans la foule:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vas-y, Cherokee! Crève-le, Cherokee! Bouffe-le!
-</p>
-
-<p>
-Mais Cherokee ne semblait pas disposé à combattre. Il tourna la tête
-vers les gens qui criaient, en clignant de l'œil et en agitant son
-bout de queue, avec bonne humeur. Ce n'était pas qu'il eût peur de
-Croc-Blanc. Non, c'était simple paresse de sa part. Il ne lui
-semblait pas, d'ailleurs, qu'il fût dans ses obligations de
-combattre le chien qu'on lui présentait. Cette espèce ne figurait
-point sur la liste à laquelle il était accoutumé et il attendait
-qu'on lui offrît un autre chien.
-</p>
-
-<p>
-Tim Keenan entra dans l'enceinte et, se courbant vers Cherokee, se mit
-à lui gratter les deux épaules, à lui rebrousser le poil, afin de
-l'inciter à aller de l'avant. Le résultat en fut d'irriter le
-chien peu à peu. Cherokee commença à gronder, d'abord en sourdine,
-puis plus âprement dans sa gorge. Au rythme des doigts correspondait
-celui des grondements qui, à mesure que le mouvement de la main
-s'accélérait, devenaient plus intenses et se terminèrent,
-brusquement, en un aboi furieux.
-</p>
-
-<p>
-Tout ce manège ne laissait pas non plus Croc-Blanc insensible. Son poil
-se soulevait sur son cou et sur ses épaules. Tim Keenan, après une
-dernière poussée et une excitation plus vive, abandonna Cherokee à
-lui-même et le bull-dog fut pour s'élancer. Mais déjà Croc-Blanc
-avait frappé. Un cri d'admiration et de stupeur s'éleva. Avec la
-rapidité et la souplesse d'un chat, plutôt que d'un chien, il
-avait couvert la distance qui le séparait de son adversaire, puis avait
-rebondi au large, après l'avoir lacéré.
-</p>
-
-<p>
-Le bull-dog saignait d'une oreille arrachée et d'une large morsure
-dans son cou épais. Il n'eut pas l'air d'y prêter attention, ne
-laissa pas échapper une plainte, mais marcha sur Croc-Blanc. La
-vélocité de l'un, l'inébranlable tenue de l'autre passionnaient
-la foule; les premiers paris se renouvelèrent avec une mise augmentée;
-d'autres furent engagés. La même attaque et la même parade se
-répétèrent.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc bondit encore en avant, lacéra, puis reflua en arrière,
-sans être touché. Et encore son étrange ennemi le suivit, sans trop
-se presser, sans lenteur excessive; mais délibérément, avec
-détermination, comme on traite une affaire. Il avait, de toute
-évidence, un but qu'il se proposait, et une méthode pour arriver à
-ce but. Le reste ne comptait pas et ne devait pas le distraire.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc s'en aperçut et cela le rendit perplexe. Il en était tout
-dérouté. Ce chien était décidément bien étrange. Il avait le poil
-ras et ne possédait point de fourrure protectrice. Les morsures
-s'enfonçaient sans peine dans une chair grasse, qu'aucun matelas ne
-protégeait, et il ne semblait pas que l'animal eût la capacité de
-s'en défendre. Il ne se fâchait pas non plus et saignait sans se
-plaindre; ce qui était non moins déconcertant. À peine un léger
-cri, lorsqu'il avait reçu son châtiment.
-</p>
-
-<p>
-Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir.
-Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était
-jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi.
-Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait
-appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de
-biaiser autour de lui.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût
-voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas
-et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang
-de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête
-étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement
-Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant
-un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en
-agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il
-reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière
-Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et
-tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de
-l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à
-l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé.
-</p>
-
-<p>
-Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee
-s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il
-atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces
-rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes
-saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le
-renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son
-épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait.
-Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il
-avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première
-fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il
-tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat,
-mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut
-lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog
-s'étaient incrustées dans sa gorge.
-</p>
-
-<p>
-La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la
-poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération
-frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce
-poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant,
-n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé
-par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de
-tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui,
-une peur aveugle et désespérée.
-</p>
-
-<p>
-Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant
-pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de
-détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se
-contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise.
-Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de
-secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc
-l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses
-mouvements giratoires.
-</p>
-
-<p>
-Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa
-tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons
-joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait
-ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels
-il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut
-exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille
-aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant
-et cherchant son souffle.
-</p>
-
-<p>
-Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser
-complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que
-les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de
-mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles
-travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement
-spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee,
-là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le
-lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de
-combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte.
-</p>
-
-<p>
-Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux
-adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos
-et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre.
-Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était
-mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat,
-l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être
-éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées,
-hors de la portée de cette attaque imprévue.
-</p>
-
-<p>
-Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui,
-dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter
-le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et
-l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le
-jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du
-bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents.
-Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la
-sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de
-plus en plus difficilement.
-</p>
-
-<p>
-La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié
-pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux,
-au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et
-refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un
-homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il
-étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire,
-avec dérision et mépris.
-</p>
-
-<p>
-L'effet de ce geste ne se fit pas attendre. Croc-Blanc, en proie à
-une rage sauvage, appela à lui tout ce qui lui restait de forces et se
-remit sur ses pattes. Mais, après avoir traîné encore autour du
-cercle les cinquante pounds qu'il portait, sa colère tourna en
-panique. Il ne vit plus que la mort adhérente à sa gorge et,
-trébuchant, tombant, se relevant, enlevant son ennemi de terre, il
-lutta vainement, non plus pour vaincre, mais pour sauver sa vie. Il
-tomba à la renverse, exténué, et le bulldog en profita pour enfouir
-dans sa gueule un bourrelet de peau et de poil encore plus gros. La
-strangulation complète était proche. Des cris, des applaudissements
-s'élevèrent, à la louange du vainqueur. On clama: «Cherokee!
-Cherokee!» Cherokee répondit en remuant le tronçon de sa queue,
-mais sans se laisser distraire de sa besogne. Il n'y avait aucune
-relation de sympathie entre sa queue et ses mâchoires massives. L'une
-pouvait s'agiter joyeusement, sans que les autres détendissent leur
-implacable étau.
-</p>
-
-<p>
-Une diversion inattendue survint, sur ces entrefaites. Un bruit de
-grelots résonna, mêlé à des aboiements de chiens de traîneau. Les
-spectateurs tournèrent la tête, craignant de voir arriver la police.
-Il n'en était rien. Le traîneau venait, à toute vitesse, de la
-direction opposée à celle du fort et les deux hommes qui le montaient
-rentraient, sans doute, de quelque voyage d'exploration. Apercevant la
-foule ils arrêtèrent leurs chiens et s'approchèrent, afin de se
-rendre compte du motif qui réunissait tous ces gens.
-</p>
-
-<p>
-Celui qui conduisait les chiens portait moustache. L'autre, un grand
-jeune homme, était rasé à fleur de peau. Il était tout rouge du sang
-que l'air glacé et la rapidité de la course lui avaient fait affluer
-au visage.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc continuait à agoniser et ne tentait plus de lutter. Seuls,
-des spasmes inconscients le soulevaient encore, par saccades, en une
-résistance machinale, qui s'éteindrait bientôt, avec son dernier
-souffle. Beauty-Smith ne l'avait pas perdu de vue, une seule minute;
-même les nouveaux venus ne lui avaient pas fait tourner la tête.
-Lorsqu'il s'aperçut que les yeux de son champion commençaient à
-se ternir, quand il se rendit compte que tout espoir de vaincre était
-perdu, l'abîme de brutalité où se noyait son cerveau submergea le
-peu de raison qui lui demeurait. Perdant toute retenue, il s'élança
-férocement sur Croc-Blanc, pour le frapper. Il y eut des cris de
-protestation et des sifflets, mais personne ne bougea.
-</p>
-
-<p>
-Beauty-Smith persistait à frapper la bête, à coups de souliers
-ferrés, lorsqu'un remous se produisit dans la foule. C'était le
-grand jeune homme qui se frayait un passage, écartant les gens, à
-droite et à gauche, sans cérémonie ni douceur. Lorsqu'il parvint
-sur l'arène, Beauty-Smith était justement en train d'envoyer un
-coup de pied à Croc-Blanc et, une jambe levée, se tenait en équilibre
-instable sur son autre jambe. L'instant était bon et le grand jeune
-homme en profita pour appliquer à Beauty-Smith un maître coup de
-poing, en pleine figure. Beauté fut soulevé du sol, tout son corps
-cabriola en l'air, puis il retomba violemment à la renverse, sur la
-neige battue. Se tournant ensuite vers la foule, le grand jeune homme
-cria:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes des lâches! Vous êtes des brutes!
-</p>
-
-<p>
-Il était en proie à une indicible colère, à une colère sainte. Ses
-yeux gris avaient des lueurs métalliques et des reflets d'acier, qui
-fulguraient vers la foule. Beauty-Smith, s'étant remis debout,
-s'avança vers lui, reniflant et apeuré. Le nouveau venu, sans
-attendre de savoir ce qu'il voulait et ignorant l'abjection du
-personnage, pensa que Beauté désirait se battre. Il se hâta donc de
-lui écraser la face d'un second coup de poing avec un:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes une brute!
-</p>
-
-<p>
-Beauty-Smith, renversé à nouveau, jugea que le sol était la place la
-plus sûre qu'il y eût pour lui et il resta couché, là où il
-était tombé, sans plus essayer de se relever.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Venez ici, Matt, et aidez-moi! dit le grand jeune homme à son
-compagnon, qui l'avait suivi dans le cercle.
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes se courbèrent vers les combattants. Matt soutint
-Croc-Blanc, prêt à l'emporter dès que les mâchoires de Cherokee se
-seraient détendues. Mais le grand jeune homme tenta en vain, avec ses
-mains, d'ouvrir la gueule du bull-dog. Il suait, tirait, soufflait, en
-s'exclamant, entre chaque effort:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Brutes!
-</p>
-
-<p>
-La foule commença à grogner et à murmurer. Les plus hardis
-protestèrent qu'on venait les déranger dans leur amusement. Mais ils
-se taisaient dès que le grand jeune homme, quittant son occupation, les
-fixait des yeux et les interpellait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Brutes! Ignobles brutes!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tous vos efforts ne servent de rien, Mister Scott, dit Matt à la
-fin. Vous ne pourrez les séparer en vous y prenant ainsi.
-</p>
-
-<p>
-Ils se relevèrent et examinèrent les deux bêtes, toujours rivées
-l'une à l'autre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il ne saigne pas beaucoup, prononça Matt, et ne va pas mourir
-encore.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La mort peut survenir dans un instant, répondit Scott. Là!
-Voyez-vous? Le bull-dog a remonté encore un peu sa morsure.
-</p>
-
-<p>
-Il frappa Cherokee sur la tête, durement et plusieurs fois. Les dents,
-pour cela, ne se desserrèrent point. Cherokee remuait son tronçon de
-queue; ce qui voulait dire qu'il comprenait la signification des
-coups, mais aussi qu'il savait être dans son droit et accomplir
-strictement son devoir, en refusant de lâcher sa prise.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons! Quelqu'un de vous ne viendra-t-il pas nous aider? cria
-Scott à la foule, en désespoir de cause.
-</p>
-
-<p>
-Mais son appel demeura vain. On se moqua de lui, on lui donna de
-facétieux conseils, on le blagua, avec ironie.
-</p>
-
-<p>
-Il fouilla dans l'étui qui pendait à sa ceinture et en tira un
-revolver, dont il s'efforça d'introduire le canon entre les
-mâchoires de Cherokee. Il taraudait si dur qu'on entendait
-distinctement le crissement de l'acier contre les dents. Les deux
-hommes étaient à genoux, courbés sur les deux bêtes. Tim Keenan
-s'avança vers eux, sur l'arène, et, s'étant arrêté devant
-Scott, lui toucha l'épaule en disant:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne brisez pas ses dents, étranger!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors c'est son cou que je lui briserai! répondit Scott, en
-continuant son mouvement de va-et-vient avec le canon du revolver.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je dis: Ne brisez pas ses dents! répéta le maître de Cherokee,
-d'un ton plus solennel encore.
-</p>
-
-<p>
-Mais son bluff fut inutile et Scott ne se laissa pas démonter. Il leva
-les yeux vers son interlocuteur et lui demanda froidement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Votre chien?
-</p>
-
-<p>
-Tim Keenan émit un grognement affirmatif.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, venez à ma place et brisez sa prise.
-</p>
-
-<p>
-Tim Keenan s'irrita:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Étranger, je n'ai pas pour habitude de me mêler des choses que
-je ne saurais faire. Je serais impuissant à ouvrir ce cadenas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En ce cas, ôtez-vous de là et ne m'embêtez pas. Je suis
-occupé.
-</p>
-
-<p>
-Scott avait déjà réussi à insinuer le canon du revolver sur un des
-côtés de la mâchoire. Il manœuvra, tant et tant, qu'il atteignit
-l'autre côté. Après quoi, comme il eût fait avec un levier, il
-desserra peu à peu les dents du bull-dog. Matt sortait, à mesure, de
-la gueule entr'ouverte, le bourrelet de peau et de poil de Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Préparez-vous à recevoir votre chien, ordonna Scott, d'un ton
-péremptoire, à Tim Keenan, qui était demeuré debout, sans
-s'éloigner.
-</p>
-
-<p>
-Tim Keenan obéit et, se penchant, saisit fortement Cherokee, qu'une
-dernière pesée du revolver décrocha complètement. Le bull-dog se
-débattait avec vigueur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tirez-le au large! commanda Scott.
-</p>
-
-<p>
-Tim Keenan et Cherokee, l'un traînant l'autre, s'éloignèrent
-parmi la foule.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fit, pour se relever, plusieurs efforts inutiles. Comme il
-était arrivé à se remettre sur ses pattes, ses jarrets, trop faibles,
-le trahirent et il s'affaissa mollement. Ses yeux étaient mi-clos et
-leur prunelle toute terne; sa gueule était béante et la langue
-pendait, gonflée et inerte. Il avait l'aspect d'un chien qui a
-été étranglé à mort. Matt l'examina.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est à bout. Mais il respire encore.
-</p>
-
-<p>
-Beauty-Smith, durant ce temps, s'était remis droit et s'approcha.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Matt, combien vaut un bon chien de traîneau? demanda Scott.
-</p>
-
-<p>
-Le conducteur du traîneau, encore agenouillé sur Croc-Blanc, calcula
-un moment.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Trois cents dollars, répondit-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et combien pour un chien en marmelade comme celui-ci?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La moitié.
-</p>
-
-<p>
-Scott se tourna vers Beauty-Smith:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Entendez-vous, Mister la brute? Je vais prendre votre chien et vous
-donner pour lui cent cinquante dollars!
-</p>
-
-<p>
-Il ouvrit son portefeuille et compta les billets. Mais Beauty-Smith
-croisa ses mains derrière son dos et refusa de prendre la somme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'suis pas vendeur, dit-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis
-acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient.
-</p>
-
-<p>
-Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott
-avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se
-courba, en prévision du coup.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai mes droits! gémit-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet
-argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur.
-Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon
-bien; j'suis volé. Un homme a ses droits.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un
-homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une
-bête brute.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith.
-J'aurai la loi pour moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai
-expulser de la ville. Est-ce compris?
-</p>
-
-<p>
-Un grognement fut la réplique.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, qui?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, Sir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de
-grands éclats de rire s'élevèrent.
-</p>
-
-<p>
-Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait
-Croc-Blanc vers le traîneau.
-</p>
-
-<p>
-Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient
-restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan
-rejoignit un de ces groupes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelle est cette gueule? demanda-t-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Weedon Scott, répondit quelqu'un.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec
-toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous
-ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est
-intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son
-meilleur copain.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan.
-C'est pourquoi je l'ai ménagé.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XIX">XIX</a></h4>
-
-<h4>L'INDOMPTABLE</h4>
-
-<p>
-&mdash;J'en désespère! déclara Weedon Scott.
-</p>
-
-<p>
-Il était assis au seuil de la cabane de bois qu'il habitait, près de
-Dawson, et regardait Matt, le conducteur de ses chiens, qui leva les
-épaules en signe de découragement. Tous deux observaient Croc-Blanc,
-hérissé au bout de sa chaîne tendue, grondant férocement et se
-démenant, afin de se jeter sur l'attelage de son nouveau possesseur.
-Quant aux chiens de l'attelage, Matt leur avait donné quelques bonnes
-leçons, leçons appuyées d'un bâton, leur enseignant qu'il
-fallait laisser tranquille Croc-Blanc. Ils étaient, en ce moment,
-couchés à quelque distance, oublieux, apparemment, de l'existence
-même de leur acrimonieux compagnon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est un loup, et il n'y a nul moyen de l'apprivoiser! reprit
-Weedon Scott.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Gardons-nous, sur ce point, d'être trop absolus, objecta Matt.
-Peut-être, quoi que vous disiez, y a-t-il une part de chien en lui. Ce
-qui est certain, en tout cas, et je ne crains pas de l'affirmer...
-</p>
-
-<p>
-Ici Matt s'arrêta et secoua la tête d'un air entendu, en regardant
-le <i>Moosehide Mountain</i><a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a> comme pour lui confier son secret.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bon! ne soyez pas avare de votre science, dit Scott un peu
-aigrement, après quelques minutes d'attente. Quelle est votre idée?
-Crachez-nous cela.
-</p>
-
-<p>
-Matt retourna son pouce vers Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Loup ou chien, c'est tout un; celui-ci a déjà été
-apprivoisé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je dis oui. N'a-t-il pas déjà porté des harnais? Regardez à
-cette place, vous y verrez la marque qu'ils ont laissée sur sa
-poitrine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Matt, vous avez raison. C'était un chien de traîneau, avant que
-Beauty-Smith eût acquis l'animal.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et je ne vois pas d'obstacle à ce qu'il le redevienne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce qui vous le fait penser? demanda Scott avec vivacité.
-</p>
-
-<p>
-Mais, ayant considéré Croc-Blanc, il reprit un air désolé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous l'avons depuis deux semaines déjà et, s'il a fait des
-progrès, c'est en sauvagerie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il faudrait que vous me laissiez agir à mon gré. Il y a une chance
-encore que nous n'avons pas courue. C'est de le lâcher pour un
-moment.
-</p>
-
-<p>
-Scott eut un geste d'incrédulité.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, je sais, reprit Matt. Vous avez essayé déjà de le détacher,
-sans seulement parvenir à vous en approcher. Mais voilà, vous
-n'aviez pas de gourdin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, tentez le coup vous-même.
-</p>
-
-<p>
-Le conducteur de chiens prit un solide bâton et s'avança vers
-Croc-Blanc enchaîné, qui se mit aussitôt à observer le gourdin avec
-la même attention que prête un lion en cage à la cravache de son
-dompteur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Regardez-moi ses yeux, dit Matt. C'est un bon signe. Il n'est
-pas bête et se garde bien de s'élancer sur moi. Non, non, il n'est
-pas sot.
-</p>
-
-<p>
-Et comme l'autre main de l'homme s'approchait de son cou,
-Croc-Blanc se hérissa, gronda, mais se coucha par terre. Il fixait
-cette main du regard, sans perdre de vue celle qui tenait le gourdin
-suspendu, menaçant, au-dessus de sa tête. Matt détacha la chaîne du
-collier et revint en arrière.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc pouvait à peine croire qu'il était libre. Bien des mois
-s'étaient écoulés depuis qu'il appartenait à Beauty-Smith et,
-durant cette période, il n'avait jamais connu un moment de liberté.
-On le détachait seulement lorsqu'on le menait au combat et, celui-ci
-terminé, on l'enchaînait derechef.
-</p>
-
-<p>
-Il ne savait que faire de lui. Peut-être quelque nouvelle diablerie des
-dieux se préparait-elle à ses dépens. Il se mit à marcher lentement,
-précautionneusement, se tenant sans cesse sur ses gardes. Ce qui se
-passait là était sans précédent. À tout hasard il s'écarta des
-deux hommes qui l'observaient et se dirigea, à pas comptés, vers la
-cabane, où il entra. Rien n'arriva. Sa perplexité ne fit
-qu'augmenter. Il ressortit, fit une douzaine de pas en avant et
-regarda ses dieux, intensément.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne va-t-il pas s'échapper? interrogea Scott.
-</p>
-
-<p>
-Matt eut un mouvement des épaules.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est à risquer. C'est le seul moyen de nous renseigner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pauvre bête! murmura Scott, avec pitié. Ce qu'elle attend,
-c'est quelque signe d'humaine bonté.
-</p>
-
-<p>
-Et, ce disant, il alla vers la cabane. Il y prit un morceau de viande,
-qu'il revint jeter à Croc-Blanc, lequel bondit à distance,
-soupçonneux et attentif.
-</p>
-
-<p>
-À ce moment, un des chiens vit la viande et se précipita sur elle.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ici, Major! cria Scott.
-</p>
-
-<p>
-Mais l'avertissement venait trop tard. Déjà Croc-Blanc s'était
-élancé et avait frappé. Le chien roula sur le sol. Lorsqu'il se
-releva, le sang coulait, goutte à goutte, de sa gorge et traçait sur
-la neige une traînée rouge.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est trop de méchanceté! dit Scott. Mais la leçon est bonne.
-</p>
-
-<p>
-Matt s'était porté en avant pour châtier Croc-Blanc. Il y eut un
-nouveau bond, des dents brillèrent, une exclamation retentit. Puis
-Croc-Blanc, toujours grondant, se recula de plusieurs mètres, tandis
-que Matt, qui s'était arrêté, examinait sa jambe.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il a touché droit au but, annonça-t-il, en montrant la déchirure
-de son pantalon, celle du caleçon qui était dessous, et la tache de
-sang qui grandissait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n'y a pas d'espoir avec lui, je vous l'avais bien dit,
-prononça Scott, avec tristesse. Après toutes nos méditations à son
-sujet, la seule conclusion à laquelle nous arrivions est celle-ci...
-</p>
-
-<p>
-Tout en parlant, il avait, comme à regret, pris son revolver, en avait
-ouvert le barillet et s'était assuré que l'arme était chargée.
-Matt intercéda.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce chien a vécu dans l'Enfer, Mister Scott. Nous ne pouvons
-attendre de lui qu'il se transforme instantanément en un bel ange
-blanc. Donnons-lui du temps.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourtant, regardez Major.
-</p>
-
-<p>
-Matt se tourna vers le chien, qui gisait dans la neige, au milieu
-d'une flaque de sang, et se préparait à rendre son dernier soupir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La leçon est bonne, c'est vous-même qui l'avez dit, Mister
-Scott. Major a tenté de prendre sa viande à Croc-Blanc, il en est
-mort. C'était fatal. Je ne donnerais pas grand'chose d'un chien
-qui ne ferait pas respecter son droit en pareil cas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un droit tant que vous voudrez, mais il y a une limite!
-</p>
-
-<p>
-Matt s'entêta:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi aussi, j'ai mérité ce qui m'arrive. Avais-je besoin de le
-frapper? Laissons-le vivre, pour cette fois. S'il ne s'améliore
-pas, je le tuerai moi-même.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je te l'accorde, dit Scott, en mettant de côté son revolver.
-Dieu sait que je ne désire pas le tuer, ni le voir tuer! Mais il est
-indomptable. Laissons-le courir librement et voyons ce que de bons
-procédés peuvent faire de lui. Essayons cela.
-</p>
-
-<p>
-Scott marcha vers Croc-Blanc et commença à lui parler avec
-gentillesse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous y prenez mal, objecta Matt. Ne vous risquez pas sans un
-gourdin.
-</p>
-
-<p>
-Mais Scott secoua la tête, bien décidé à gagner la confiance de
-Croc-Blanc, qui demeurait soupçonneux. Quel événement se préparait?
-Il avait tué le chien du dieu, mordu le dieu qui était son compagnon.
-Un châtiment terrible ne pouvait manquer. Hérissé, montrant ses
-crocs, les yeux alertes, tout son être en éveil, il se tenait en
-garde. Le dieu n'avait pas de gourdin. Il souffrit qu'il
-s'approchât tout près de lui. La main du dieu s'avança et se mit
-à descendre sur sa tête. Il se courba et tendit ses nerfs.
-N'était-ce pas le danger qui prenait corps? Quelque trahison qui se
-préparait? Il connaissait les mains des dieux, leur puissance
-surnaturelle, leur adresse à frapper. Puis il n'avait jamais aimé
-qu'on le touchât. Il gronda, plus menaçant, tandis que la main
-continuait à descendre. Il ne désirait point mordre cependant et il
-laissa le péril inconnu s'approcher encore. Mais l'instinct de la
-conservation surgit, plus impérieux que sa volonté, et l'emporta.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott s'était cru assez vif et adroit pour éviter, le cas
-échéant, toute morsure. Il ignorait la rapidité déconcertante avec
-laquelle, pareil au serpent qui se détend, frappait Croc-Blanc. Il
-poussa un cri, en sentant qu'il était atteint, et prit sa main
-blessée dans son autre main.
-</p>
-
-<p>
-Matt était entré dans la cabane et en sortait avec un fusil.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ici, Matt! cria Scott. Que prétendez-vous?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous ai fait une promesse, tout à l'heure répondit Matt,
-froidement. Je vais la tenir. J'ai dit que je le tuerais moi-même, à
-son prochain méfait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, ne le tuez pas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le tuerai, ne vous déplaise! Regardez plutôt...
-</p>
-
-<p>
-C'était maintenant au tour de Scott de plaider pour Croc-Blanc.
-Comment aurait-il pu s'amender en aussi peu de temps? On ne pouvait
-déjà jeter le manche après la cognée. C'est lui Scott, qui
-s'était montré imprudent. Il était seul coupable.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc, durant ce colloque, demeurait hérissé et agressif,
-décidé toujours à lutter contre le châtiment de plus en plus
-terrible qu'il avait conscience d'avoir encouru. Sans doute un
-traitement qui serait l'égal de celui que lui avait, un jour,
-infligé Beauty-Smith se préparait. Ce n'était plus toutefois vers
-Scott, mais vers Matt qu'il menaçait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si je vous écoute, dit Matt, c'est moi qui vais être dévoré.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas du tout, c'est à votre fusil, non à vous, qu'il en veut.
-Voyez comme il est intelligent! Il sait, comme vous et moi, ce qu'est
-une arme à feu. Baissez votre fusil!
-</p>
-
-<p>
-Matt obéit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Étonnant, en effet, s'exclama-t-il. Maintenant il ne dit plus
-rien. Cela vaut la peine de renouveler l'expérience.
-</p>
-
-<p>
-Matt reprit son fusil, qu'il avait déposé contre la cabane, et
-Croc-Blanc de se remettre aussitôt à gronder. Matt reposa le fusil,
-fit mine de s'en éloigner, et les lèvres de Croc-Blanc redescendirent
-sur ses dents.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maintenant, dit Scott, faites jouer votre arme.
-</p>
-
-<p>
-Matt revint vers le fusil, le prit et le porta lentement à son épaule.
-Le grondement et l'agitation recommencèrent, pour arriver à leur
-paroxysme lorsque le canon du fusil se mit à descendre et que
-Croc-Blanc vit qu'on le couchait en joue. À l'instant même où
-l'arme fut à son niveau, il fit un bond de côté et s'enfuit dans
-la cabane. Matt arrêta là l'expérience. Abandonnant son fusil, il
-se tourna vers son patron et dit avec solennité:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis de votre avis, Mister Scott. Ce chien est trop intelligent
-pour être tué.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a>«Montagne de la Peau-d'Élan». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XX">XX</a></h4>
-
-<h4>LE MAÎTRE D'AMOUR</h4>
-
-<p>
-Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que Croc-Blanc avait
-été libéré. La main qui lui avait rendu sa liberté était
-maintenant enveloppée d'un bandage, cachée par un pansement et
-soutenue par une écharpe, afin d'arrêter le sang.
-</p>
-
-<p>
-Comme Scott s'approchait de lui, il fit entendre son grondement, qui
-signifiait qu'il ne voulait pas se soumettre au châtiment mérité.
-Car cette idée ne l'avait pas abandonné depuis la veille. Déjà,
-dans le passé, il avait subi des châtiments retardés. Or, il avait
-commis un sacrilège qualifié, en enfonçant ses dents dans la chair
-sacrée d'un dieu, d'un dieu à peau blanche, supérieur aux autres!
-Il était dans l'ordre des choses et dans la coutume des dieux que
-cet acte fût terriblement payé.
-</p>
-
-<p>
-Le dieu, s'étant avancé, s'assit à quelques pas de lui. Rien de
-dangereux en cela. Quand les dieux punissent, ils sont toujours debout.
-D'ailleurs, le dieu n'avait ni gourdin, ni fouet, ni arme à feu.
-Lui-même, en outre, était libre. Point de chaîne, ni de bâton, pour
-le retenir. Il lui était loisible de, s'échapper et de se mettre en
-sûreté, s'il y avait lieu.
-</p>
-
-<p>
-Le dieu était resté tranquille et n'ayant esquissé aucun mouvement,
-le grondement commencé reflua dans la gorge de Croc-Blanc et expira.
-Alors le dieu parla. Le poil se dressa sur le cou de Croc-Blanc, et le
-grondement se précipita en avant. Mais le dieu continua à ne faire
-aucun geste hostile et à parler paisiblement. Il parlait sans arrêt,
-avec douceur et sans hâte. Jamais nul n'avait parlé ainsi à
-Croc-Blanc, avec autant de charme dans la voix, et il sentit quelque
-chose, il ne savait quoi, remuer en lui. En dépit des préventions de
-son instinct, une certaine confiance le poussa vers ce dieu; il lui
-sembla qu'il était en sécurité en sa compagnie.
-</p>
-
-<p>
-Au bout d'un long moment, le dieu se leva et entra dans la cabane.
-Lorsqu'il en sortit, Croc-Blanc l'examina minutieusement et la
-crainte lui revint. Mais le dieu n'avait encore ni arme, ni gourdin;
-il ne cachait rien derrière son dos, de sa main blessée, et, dans son
-autre main, il tenait un petit morceau de viande.
-</p>
-
-<p>
-Le dieu était revenu s'asseoir à la même place que tout à
-l'heure. Croc-Blanc dressa ses oreilles et regarda avec soupçon,
-alternativement, le dieu et la viande, prêt à bondir au loin, à la
-moindre alerte. Mais le châtiment était retardé. Le dieu se
-contentait de lui tendre, proche du museau, le morceau de viande, qui ne
-semblait dissimuler rien de dangereux. Les dieux, cependant, ont tous
-les pouvoirs et une trahison, savamment machinée, pouvait se cacher
-derrière cette viande, inoffensive en apparence. Malgré les gestes
-aimables avec lesquels elle lui était offerte, il était plus sage de
-n'y pas toucher. L'expérience du passé avait prouvé, surtout avec
-les femmes des Indiens, que viande et châtiment se mêlaient souvent,
-d'une façon déplorable.
-</p>
-
-<p>
-Le dieu finit par jeter la viande dans la neige, aux pieds de
-Croc-Blanc, qui la flaira avec attention, sans la regarder. Les yeux
-étaient toujours pour le dieu. Rien n'arriva encore. Le dieu lui
-offrit un second morceau. Il refusa à nouveau de le prendre et, de
-nouveau, le dieu le lui jeta. Ceci fut répété un grand nombre de
-fois. Mais un moment arriva où le dieu refusa de jeter le morceau. Il
-le garda dans sa main et, fermement, le lui présenta.
-</p>
-
-<p>
-La viande était bonne, et Croc-Blanc avait faim. Pas à pas, avec
-d'infinies précautions, il s'approcha. Puis il se décida. Sans
-quitter le dieu du regard, les oreilles couchées, le poil
-involontairement dressé en crête sur son cou, un sourd grondement
-roulant dans son gosier, afin d'avertir qu'il se tenait sur ses
-gardes et ne prétendait pas être joué, il allongea la tête et prit
-le morceau, le mangea. Rien n'arriva. Morceau par morceau, il mangea
-toute la viande et, toujours, rien n'arrivait. Le châtiment était
-encore différé.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc lécha ses babines et attendit. Le dieu s'avança et parla
-à nouveau, avec bonté. Puis il étendit la main. La voix inspirait la
-confiance, mais la main inspirait la crainte. Croc-Blanc se sentait
-tiraillé violemment par deux impulsions opposées. Il se décida pour
-un compromis, grondant et couchant ses oreilles, mais ne mordant pas. La
-main continua à descendre, jusqu'à toucher l'extrémité de ses
-poils, tout hérissés. Il recula et elle le suivit, pressant davantage
-contre lui. Il frissonnait et voulait se soumettre, mais il ne pouvait
-oublier en un jour tout ce que les dieux lui avaient fait souffrir. Puis
-la main s'éleva et redescendit alternativement, en une caresse. Il
-suivit ses mouvements, en se taisant et en grondant tour à tour, car
-les véritables intentions du dieu n'apparaissaient pas nettement
-encore. La caresse se fit plus douce; elle frotta la base des oreilles
-et le plaisir éprouvé s'en accrut.
-</p>
-
-<p>
-Matt, à ce moment, sortit de la cabane, tenant une casserole d'eau
-grasse qu'il venait vider au-dehors.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'en suis éplapourdi! s'écria-t-il en apercevant Scott.
-</p>
-
-<p>
-Et, comme celui-ci continuait à caresser Croc-Blanc:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous êtes peut-être un ingénieur très expert. Mais vous avez
-manqué votre vocation, qui était, encore petit garçon, de vous
-engager dans un cirque, comme dompteur de bêtes!
-</p>
-
-<p>
-En entendant Matt, Croc-Blanc s'était aussitôt reculé. Il grondait
-vers lui, mais non plus vers Scott, qui le rejoignit, remit sa main sur
-la tête de l'animal et le caressa comme avant.
-</p>
-
-<p>
-C'était le commencement de la fin, de la fin, pour Croc-Blanc, de son
-ancienne vie et du règne de la haine. Une autre existence, immensément
-belle, était pour lui à son aurore. Il faudrait sans doute, de la part
-de Weedon Scott, beaucoup de soins et de patience pour la réaliser. Car
-Croc-Blanc n'était plus le louveteau, issu du Wild sauvage, qui
-s'était donné Castor-Gris pour seigneur, et dont l'argile était
-prête à prendre la forme qu'on lui destinerait. Il avait été
-formé et durci dans la haine; il était devenu un être de fer, de
-prudence et de ruse. Il lui fallait maintenant refluer tout entier, sous
-la pression d'une puissance nouvelle, qui était l'Amour. Weedon
-Scott s'était donné pour tâche de réhabiliter Croc-Blanc, ou
-plutôt de réhabiliter l'humanité du tort qu'elle lui avait fait.
-C'était pour Scott une affaire de conscience. La dette de l'homme
-envers l'animal devait être payée.
-</p>
-
-<p>
-Tout d'abord Croc-Blanc ne vit en son nouveau dieu qu'un dieu
-préférable à Beauty-Smith. C'est pourquoi, une fois détaché, il
-resta. Et, pour prouver sa fidélité, il se fit de lui-même le gardien
-du bien de son maître. Tandis que les chiens du traîneau dormaient, il
-veillait et rôdait autour de la maison. Le premier visiteur nocturne
-qui se présenta pour voir Scott dut livrer combat à Croc-Blanc, avec
-un gourdin, jusqu'à ce que Scott vînt le secourir. Bientôt
-Croc-Blanc apprit à juger les gens. L'homme qui venait droit et ferme
-vers la porte de la maison, on pouvait le laisser passer, tout en le
-surveillant jusqu'au moment où, la porte s'étant ouverte, il avait
-reçu le salut du maître. Mais l'homme qui se présentait sans faire
-de bruit, avec une démarche oblique et hésitante, regardant avec
-précaution et semblant chercher le secret, celui-là ne valait rien. Il
-n'avait qu'une chose à faire, s'enfuir en vitesse et sans
-demander son reste.
-</p>
-
-<p>
-Scott continuait, chaque jour, à choyer et à caresser Croc-Blanc, qui
-prit goût, de plus en plus, à ses caresses. Quand la main le touchait,
-il grondait toujours, mais c'était l'unique son que put émettre
-son gosier, la seule note que sa gorge eût appris à proférer. Il eût
-voulu l'adoucir, mais il n'y parvenait pas. Et pourtant, dans ce
-grondement, l'oreille attentive de Scott arrivait à discerner comme
-un ronron. Lorsque son dieu était près de lui, Croc-Blanc ressentait
-une joie ardente; si le dieu s'éloignait, l'inquiétude lui
-revenait, un vide s'ouvrait en lui et l'oppressait comme un néant.
-Dans le passé, il avait eu pour but unique son propre bien-être et
-l'absence de toute peine. Il en allait, maintenant, différemment.
-Dès le lever du jour, au lieu de rester couché dans le coin bien chaud
-et bien abrité, où il avait passé la nuit, il s'en venait attendre,
-sur le seuil glacé de la cabane, durant des heures entières, le
-bonheur de voir la face de son dieu, d'être amicalement touché par
-ses doigts et de recevoir une affectueuse parole. Sa propre incommodité
-ne comptait plus. La viande, la viande même, passait au second plan, et
-il abandonnait son repas commencé, afin d'accompagner son maître,
-s'il le voyait partir pour la ville.
-</p>
-
-<p>
-C'était un vrai dieu, un dieu d'amour, qu'il avait rencontré et
-il s'épanouissait à ses chauds rayons. Adoration silencieuse et sans
-expansion extérieure. Car il avait été trop longtemps malheureux et
-sans joie, pour savoir exprimer sa joie; trop longtemps il avait vécu
-replié sur lui-même, pour pouvoir s'épandre. Parfois, quand son
-dieu le regardait et lui parlait, une sorte d'angoisse semblait
-l'étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce
-qu'il sentait.
-</p>
-
-<p>
-Il ne tarda pas à comprendre qu'il devait laisser en repos les chiens
-de son maître. Après leur avoir fait reconnaître sa maîtrise sur eux
-et sa supériorité d'ancien chef de file, il ne les troubla plus.
-Mais ils devaient s'effacer devant lui, quand il passait, et lui
-obéir en tout ce qu'il exigeait. Pareillement, il tolérait Matt,
-comme étant une propriété de son maître. C'était Matt qui, le
-plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que
-cette nourriture lui venait de son maître. Ce fut Matt aussi qui tenta
-le premier de lui mettre des harnais et de l'atteler au traîneau, en
-compagnie des autres chiens. Matt n'y réussit pas. Il ne se soumit
-qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta,
-par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail, qui était la
-volonté de son maître. Il ne fut satisfait, toutefois, qu'après
-avoir repris, en dépit de Matt qui ignorait ses capacités, son ancien
-rôle de chef de file.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;S'il m'est permis, dit Matt un jour, d'expectorer ce qui est
-en moi, je mets en fait, Mister Scott, que vous fûtes bien inspiré en
-payant pour ce chien le prix que vous en avez donné. Vous avez
-proprement roulé Beauty-Smith, abstraction faite des coups de poing
-dont vous l'avez gratifié.
-</p>
-
-<p>
-Pour toute réponse, Weedon Scott fit briller dans ses yeux gris un
-éclair de l'ancienne colère et murmura, à part lui: «La brute!»
-</p>
-
-<p>
-Au printemps suivant, Croc-Blanc eut une grande émotion. Le maître
-d'amour disparut. Divers emballages et paquetages avaient précédé
-son départ. Mais Croc-Blanc ignorait ce que signifiaient ces choses et
-ne s'en rendit compte que par la suite.
-</p>
-
-<p>
-Cette nuit-là, vainement, sur le seuil de la cabane, il attendit le
-retour du maître. À minuit, le vent glacial qui soufflait le
-contraignit à chercher en arrière un abri; il sommeilla quelque peu.
-Mais, vers deux heures du matin, son anxiété le reprit. Il revint
-s'étendre sur le seuil glacé, les oreilles tendues, à l'écoute
-du pas familier. Le matin, la porte s'ouvrit et Matt sortit. Il le
-regarda pensivement.
-</p>
-
-<p>
-Matt n'avait aucun moyen d'expliquer à l'animal ce que celui-ci
-désirait connaître. Les jours s'écoulaient et le maître ne
-revenait pas. Croc-Blanc, qui jusque-là n'avait jamais eu de maladie,
-tomba malade, tellement malade que Matt dut le traîner à
-l'intérieur de la cabane. Puis, dans la prochaine lettre qu'il
-écrivit à Scott, il ajouta un post-scriptum à ce sujet.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott se trouvait à <i>Circle City</i><a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a> lorsqu'il lut: «Ce
-damné loup ne veut plus travailler; il ne prétend pas manger. Je ne
-sais que faire de lui. Il voudrait connaître ce que vous êtes devenu
-et je ne sais comment le lui dire. Je crois qu'il est en train de
-mourir.»
-</p>
-
-<p>
-Les renseignements étaient exacts. Croc-Blanc, s'il lui arrivait de
-sortir, se laissait rosser, à tour de rôle, par tous les chiens de
-l'attelage. Dans la cabane, il gisait sur le plancher, près du
-poêle, sans accepter de nourriture. Que Matt lui parlât gentiment ou
-jurât après lui, c'était tout un. Il se contentait de tourner vers
-l'homme ses tristes yeux, puis laissait retomber sa tête sur ses
-pattes de devant et ne bougeait plus.
-</p>
-
-<p>
-Alors une nuit vint où Matt, qui lisait à mi-voix, en faisant remuer
-ses lèvres, tressaillit. Croc-Blanc avait sourdement gémi, puis
-s'était dressé, les oreilles levées vers la porte, et écoutait
-intensément. Un moment après, un bruit de pas se fit entendre et, la
-porte s'étant ouverte, Weedon Scott entra. Les deux hommes se
-serrèrent la main. Puis Scott regarda autour de lui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Où est le loup? demanda-t-il.
-</p>
-
-<p>
-Il découvrit Croc-Blanc, qui s'était à nouveau étendu près du
-poêle et qui n'avait pas bondi vers lui, comme eût fait un chien
-ordinaire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sainte fumée! s'exclama Matt, regardez s'il remue la queue.
-Ça n'arrête pas.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott appela Croc-Blanc, qui vint aussitôt, sans exubérance.
-Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une
-lumière. Scott s'accroupit sur ses talons, bien en face de lui, et
-commença à lui caresser savamment la base des oreilles, le cou, les
-épaules, toute l'épine dorsale. Croc-Blanc reprit son grondement
-doux; puis, portant subitement sa tête en avant, il alla l'enfouir
-entre le bras et les côtes de son maître, cachant son bonheur et se
-dodelinant.
-</p>
-
-<p>
-Avec le retour du maître aimé, Croc-Blanc se rétablit rapidement. Il
-ne sortit pas de la cabane durant deux nuits et un jour. Quand il
-reparut dehors, les autres chiens, qui avaient oublié sa force
-naturelle, ne se souvenant que de sa faiblesse dernière, se jetèrent
-sur lui. Leur déroute ne se fit pas attendre. Ils s'enfuirent en
-hurlant et ne revinrent que le soir, un à un, humbles et rampants, pour
-témoigner de leur soumission.
-</p>
-
-<p>
-Assez longtemps après, Scott et Matt étaient, une nuit, assis l'un en
-face de l'autre, s'adonnait à une partie de cartes, préliminaire
-habituel du coucher. Ils entendirent au dehors un grand cri et des
-grondements sauvages.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le loup, dit Matt, est après quelqu'un!
-</p>
-
-<p>
-Les durant deux hommes prirent la lampe et s'élancèrent. Ils
-trouvèrent un autre homme étendu sur le dos, dans la neige. Ses bras
-étaient repliés l'un sur l'autre, et il s'en servait pour
-protéger sa face et sa gorge. Le besoin s'en faisait sentir, car
-Croc-Blanc était dans une rage folle, combattant méchamment et
-poussant son attaque aux endroits les plus vulnérables. De l'épaule
-au poignet, les manches étaient lacérées et la chemise de flanelle
-bleue n'était plus qu'un haillon. Les bras eux-mêmes étaient
-horriblement déchirés et le sang en coulait à flots.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott saisit Croc-Blanc par le cou et l'entraîna, se
-débattant comme un diable. Pendant ce temps, Matt aidait l'homme à
-se relever. Celui-ci, en abaissant ses bras, découvrit la bestiale
-figure de Beauty-Smith. Matt recula, comme s'il avait touché un
-charbon ardent. Beauty-Smith clignota des yeux à la lumière de la
-lampe, regarda autour de lui et, en apercevant Croc-Blanc que Scott
-tentait d'apaiser, donna de nouveaux signes de terreur.
-</p>
-
-<p>
-Matt, au même moment, remarqua deux objets tombés dans la neige. Il
-les examina et reconnut une chaîne d'acier et un fort gourdin. Il les
-montra à Weedon Scott qui secoua la tête, sans rien dire. Puis il posa
-sa main sur l'épaule de Beauty-Smith, tout tremblant, et le fit
-pirouetter sur lui même.
-</p>
-
-<p>
-Pas un mot ne fut échangé.
-</p>
-
-<p>
-Quand le dieu de haine fut parti, le dieu d'amour caressa Croc-Blanc
-et lui parla.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On a essayé de vous voler, hein? Et vous n'avez pas voulu. Bien,
-bien; il s'était trompé, n'est-ce pas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il a dû croire, à l'accueil qu'il a reçu, qu'une légion de
-démons l'assaillait! ricana Matt.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc, encore agité et le poil hérissé, grondait toujours. Puis,
-lentement, ses poils retombèrent et un doux ronron se mit à ronfler
-dans sa gorge.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a>Ou Cercle Cité, la «Ville de Cercle Arctique». (<i>Note des
-Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXI">XXI</a></h4>
-
-<h4>LE LONG VOYAGE</h4>
-
-<p>
-C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût,
-qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le
-savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis
-qu'il soupait avec Scott.
-</p>
-
-<p>
-Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte,
-douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la
-plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était
-pas encore envolé.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit
-Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait
-une arrière-pensée différente de ses paroles.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup
-en Californie?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large,
-poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me
-ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne
-mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt.
-</p>
-
-<p>
-Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement
-interrogateur lui succéda encore.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il est incontestable, reprit Matt, qu'il a des pensées que nous
-ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement.
-</p>
-
-<p>
-Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le
-dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers
-objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible
-de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour
-Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et,
-comme la première, il l'abandonnerait derrière lui.
-</p>
-
-<p>
-Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups.
-Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le
-Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu,
-quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la
-veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait
-son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur.
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière
-sa cloison.
-</p>
-
-<p>
-Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné
-que maintenant il ne meure pour de bon.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une
-femme!
-</p>
-
-<p>
-Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son
-maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher.
-Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la
-valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et
-ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent
-les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de
-Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et,
-appelant Croc-Blanc, le fit entrer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de
-l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne
-pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement
-d'adieu. Ce sera le dernier.
-</p>
-
-<p>
-Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux
-du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Hé! Il siffle! cria Matt.
-</p>
-
-<p>
-Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de
-devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de
-derrière.
-</p>
-
-<p>
-Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé
-bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs
-reniflements.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils
-descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez
-savoir comment il se conduit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci...
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les
-chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa
-désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées;
-puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à
-s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives.
-</p>
-
-<p>
-L'<i>Aurora</i> était le premier bateau de l'année qui quittait le
-Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en
-retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable
-détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été
-enragés à venir.
-</p>
-
-<p>
-Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se
-préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette
-étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à
-deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur
-le pont, Croc-Blanc attendait.
-</p>
-
-<p>
-Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils
-avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses
-oreilles, mais toujours immobile.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt.
-</p>
-
-<p>
-Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt
-courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe,
-tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se
-laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte
-obéissance.
-</p>
-
-<p>
-Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des
-coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa
-sa main sous le ventre de l'animal.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout
-balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres.
-</p>
-
-<p>
-Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante
-sirène de l'<i>Aurora</i> annonçait le départ. Des hommes se mettaient en
-mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate,
-s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir.
-Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec
-moi, voyez.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à
-vous, sur lui.
-</p>
-
-<p>
-Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins,
-quand viendront les chaleurs.
-</p>
-
-<p>
-L'échelle enlevée, l'<i>Aurora</i> se balança et s'éloigna du rivage.
-Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers
-Croc-Blanc:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez...
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXII">XXII</a></h4>
-
-<h4>LA TERRE DU SUD</h4>
-
-<p>
-Croc-Blanc reprit terre à San-Francisco. Il fut stupéfait. Toujours il
-avait associé volonté d'agir et puissance d'agir. Et jamais les
-hommes blancs ne lui avaient paru des dieux aussi merveilleux que depuis
-qu'il trottait sur le lisse pavé de la grande ville. Les cabanes,
-faites de bûches de bois, qu'il avait connues, faisaient place à de
-grands bâtiments, hauts comme des tours. Les rues étaient pleines de
-périls inconnus: camions, voitures, automobiles. De grands et forts
-chevaux traînaient d'énormes chariots. Sous des câbles monstrueux,
-tendus en l'air, des cars électriques filaient rapidement et
-cliquetaient, à travers le brouillard, hurlant leur instante menace,
-comme font les lynx, dans les forêts du Nord.
-</p>
-
-<p>
-Toutes ces choses étaient autant de manifestations de puissance. À
-travers elles, derrière elles, l'homme contrôlait et gouvernait.
-C'était colossal et terrifiant. Croc-Blanc eut peur, comme jadis,
-lorsque arrivant du Wild au camp de Castor-Gris, quand il était petit,
-il avait senti sa faiblesse devant les premiers ouvrages des dieux. Et
-quelle innombrable quantité de dieux il voyait maintenant! Leur foule
-affairée lui donnait le vertige. Le tonnerre des rues l'assourdissait
-et leur incessant mouvement, torrentueux et sans fin, le bouleversait.
-Jamais autant il n'avait senti sa dépendance du dieu d'amour. Il le
-suivait, collé sur ses talons, quoi qu'il dût advenir.
-</p>
-
-<p>
-Une nouvelle épreuve l'attendait qui, longtemps par la suite, demeura
-comme un cauchemar dans son cerveau et dans ses rêves. Après qu'ils
-eurent, tous deux, traversé la ville, ils arrivèrent dans une gare
-pleine de wagons où Croc-Blanc fut abandonné par son maître (il le
-crut du moins) et enchaîné dans un fourgon, au milieu d'un
-amoncellement de malles et de valises. Là commandait un dieu trapu et
-herculéen, qui faisait grand bruit et, en compagnie d'autres dieux,
-traînait, poussait, portait les colis, qu'il recevait ou débarquait.
-Croc-Blanc, dans cet <i>inferno</i>, ne reprit ses esprits qu'en
-reconnaissant, près de lui, les sacs de toile qui enfermaient les
-effets de son maître. Alors il se mit à monter la garde sur ces
-paquets.
-</p>
-
-<p>
-Au bout d'une heure, Weedon Scott apparut.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il était temps que vous veniez; grogna le dieu du fourgon. Votre
-chien ne prétend pas me laisser mettre un doigt sur vos colis.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fut emmené hors du fourgon. Il fut très étonné. La cité
-fantastique avait disparu. On l'avait enfermé dans une chambre qui
-était semblable à celle d'une maison et, à ce moment, la cité
-était autour de lui. Depuis, la cité s'était éclipsée. Sa rumeur
-ne bruissait plus à ses oreilles. Mais une souriante campagne,
-l'entourait, baignée de paix, de silence et de soleil. Il
-s'ébahit, durant un bon moment, de la transformation. Puis il accepta
-le fait comme une manifestation de plus du pouvoir, souvent
-incompréhensible, de ses dieux. Cela ne regardait qu'eux.
-</p>
-
-<p>
-Une voiture attendait. Un homme et une femme s'approchèrent. Puis les
-bras de la femme se levèrent et entourèrent vivement le cou du
-maître. C'était là un acte hostile, Croc-Blanc se mit à gronder
-avec rage.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;<i>All right!</i> mère, dit Scott, s'écartant aussitôt et empoignant
-l'animal. Il a cru que vous me vouliez du mal et c'est une chose
-qu'il ne peut supporter.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne pourrai donc vous embrasser, mon fils, qu'en l'absence de
-votre chien! dit-elle en riant, quoiqu'elle fût encore pâle et
-défaite de la frayeur qu'elle avait éprouvée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Nous lui apprendrons bientôt à se mieux comporter.
-</p>
-
-<p>
-Et comme Croc-Blanc, l'œil fixe, continuait à gronder:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Couché, Sir! Couché!
-</p>
-
-<p>
-L'animal obéit, à contrecœur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maintenant, mère!
-</p>
-
-<p>
-Scott ouvrit ses bras, sans quitter du regard Croc-Blanc, toujours
-hérissé et qui fit mine de se redresser.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À bas! À bas! répéta Scott.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc se laissa retomber. Il surveilla des yeux, avec anxiété, la
-répétition de l'acte hostile. Aucun mal n'en résulta, pas plus
-que de l'embrassade, qui se produisit ensuite, du dieu inconnu.
-</p>
-
-<p>
-Alors les sacs furent chargés sur la voiture, où montèrent le dieu
-d'amour et les dieux étrangers. Croc-Blanc suivit en trottant,
-vigilant et hérissé, signifiant ainsi aux chevaux qu'il veillait sur
-le maître emporté par eux, si rapidement, sur le sol.
-</p>
-
-<p>
-Un quart d'heure après, la voiture franchissait un portail de pierre
-et s'engageait sur une belle avenue, bordée de noyers qui la
-recouvraient de leurs arceaux. À droite et à gauche, s'étendaient
-de vastes et vertes pelouses, semées de grands chênes, aux puissantes
-ramures. Au delà, en un pittoresque contraste, des prairies aux foins
-mûrs, dorés et roussis par le soleil. Des collines brunes, couronnées
-de hauts pâturages, fermaient l'horizon. À l'extrémité de
-l'avenue s'élevait, à flanc de coteau, une maison aux nombreuses
-fenêtres et au porche profond.
-</p>
-
-<p>
-D'admirer tout ce beau paysage Croc-Blanc n'eut point le loisir, car
-la voiture avait à peine pénétré dans le domaine qu'un gros chien
-de berger, au museau pointu et aux yeux brillants, l'assaillait, fort
-irrité et à bon droit, contre l'intrus.
-</p>
-
-<p>
-Le chien, se jetant entre lui et le maître, se mit en devoir de le
-chasser. Croc-Blanc, hérissant son poil, s'élançait déjà pour sa
-mortelle et silencieuse riposte, lorsqu'il s'arrêta brusquement,
-les pattes raides, troublé et se refusant au contact. Le chien était
-une femelle, et la loi de sa race interdisait à Croc-Blanc de
-l'attaquer. L'instinct du loup reparaissait et son devoir était de
-lui obéir. Mais il n'en était pas de même de la part du chien de
-berger. Son instinct, à lui, était la haine ardente du Wild.
-Croc-Blanc était un loup, le maraudeur héréditaire qui faisait sa
-proie des troupeaux et qu'il convenait, depuis des générations, de
-combattre.
-</p>
-
-<p>
-Tandis que Croc-Blanc retenait son élan, la chienne bondit sur lui et
-enfonça ses crocs dans son épaule. Il gronda involontairement, et ce
-fut tout. Il se détourna et tenta seulement de l'éviter. Mais la
-chienne s'acharnait et, le poursuivant, de-ci de-là, ne lui laissait
-aucun répit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ici, Collie! appela l'homme étranger qui était dans la voiture.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott se mit à rire.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Père, ne vous inquiétez pas. Il fait son éducation. Mieux vaut
-qu'il commence dès à présent.
-</p>
-
-<p>
-La voiture continuait à rouler et toujours Collie bloquait la route à
-Croc-Blanc, refusant, malgré ses ruses et ses détours, de le laisser
-passer. Le maître aimé allait disparaître. Alors, désespéré,
-Croc-Blanc, se souvenant d'un de ses vieux modes de combat, donna à
-son adversaire une violente poussée de l'épaule. En une seconde; la
-chienne fut culbutée et, tandis qu'elle poussait des cris perçants,
-Croc-Blanc détalait pour rejoindre la voiture qu'il trouva arrêtée
-au seuil de la maison.
-</p>
-
-<p>
-Là, il subit une nouvelle attaque. Un chien de chasse bondit sur lui de
-côté, sans qu'il le vît, et si impétueusement qu'il ne put
-résister au choc et roula par terre, sens dessus dessous. Aussitôt
-relevé, il bondit à son tour, en proie à une rage folle, et c'en
-était fait du chien si Collie, remise sur ses pattes, ne fût revenue,
-de plus en plus furieuse contre le brigand du Wild. Elle fonça, à
-angle droit, sur Croc-Blanc qui, pour la seconde fois, fut renversé sur
-le sol.
-</p>
-
-<p>
-À ce moment Weedon Scott intervint. Il se saisit de Croc-Blanc, tandis
-que son père appelait les chiens.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà, dit Scott, une chaude réception pour un pauvre loup de
-l'Arctique. Il est connu pour n'avoir été jeté bas qu'une seule
-fois dans sa vie, et il vient de l'être ici, deux fois, en trente
-secondes.
-</p>
-
-<p>
-D'autres dieux étrangers étaient sortis de la maison. Un certain
-nombre d'entre eux restèrent à distance respectueuse. Mais deux
-femmes recommencèrent l'acte hostile de se suspendre au cou du
-maître. Croc-Blanc cependant toléra cet acte, aucun mal ne semblant,
-décidément, en provenir et les bruits que les femmes-dieux faisaient
-avec leur bouche ne paraissant pas menaçants. Tous les dieux présents
-se mirent ensuite en frais de gentillesses envers lui. Mais il les
-avertit, avec un grondement, de se montrer prudents, et le maître fit
-de même avec sa bouche, tout en le tapotant amicalement sur la tête.
-</p>
-
-<p>
-Les dieux montèrent ensuite l'escalier du perron, afin d'entrer
-dans la maison. Une des femmes-dieux avait passé ses bras autour du cou
-de Collie et la calmait avec des caresses. Mais Collie demeurait
-grinçante et surexcitée, comme outragée par la présence tolérée de
-ce loup, et persuadée intérieurement que les dieux étaient dans leur
-tort. Dick, le chien, avait été se coucher en haut de l'escalier et,
-lorsque passa Croc-Blanc, collé aux talons de son maître, il gronda
-vers lui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous, venez, loup! dit Scott. C'est vous qui allez entrer.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc entra, les pattes raides, la queue droite et fière, sans
-perdre Dick des yeux, afin de se garer d'une attaque de flanc, prêt
-aussi à faire face à tout danger qui pourrait fondre de l'intérieur
-de la maison. Rien de redoutable ne se produisit. Puis il examina tout,
-autour de lui, et cela fait, se coucha, avec un grognement de
-satisfaction, aux pieds de son maître. Mais il demeura l'oreille aux
-aguets. Qui sait quels périls l'épiaient peut-être, sous ce grand
-toit de la maison, qui pesait sur sa tête comme le plafond d'une
-trappe?
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXIII">XXIII</a></h4>
-
-<h4>LE DOMAINE DU DIEU</h4>
-
-<p>
-Non seulement Croc-Blanc était capable, par sa nature, de s'adapter
-aux gens et aux choses, mais il raisonnait et comprenait la nécessité
-de cette adaptation. Ici, à <i>Sierra-Vista</i> (c'était le nom du domaine
-du juge Scott, père de Weedon Scott), il se sentit rapidement chez lui.
-</p>
-
-<p>
-Dick, après quelques bouderies et formalités, s'était résigné à
-accepter la présence du loup, imposée par ses maîtres. Même il
-n'aurait pas mieux demandé que de devenir son ami. Mais Croc-Blanc ne
-se souciait pas d'aucune amitié de ses semblables. Il avait toujours
-vécu hors de son espèce et désirait y demeurer. Les avances de Dick
-n'eurent point de succès, et il les repoussa. Le bon chien renonça
-à son idée et ne prit pas garde à Croc-Blanc, désormais, plus que
-celui-ci ne prenait garde à lui.
-</p>
-
-<p>
-Il n'en fut pas de même avec Collie. Si elle tolérait Croc-Blanc,
-qui était sous la protection des dieux, elle ne pouvait se résigner à
-le laisser en paix. Trop de loups avaient ravagé les troupeaux et
-combattu contre ses ancêtres pour qu'elle le pût ainsi oublier.
-Prenant avantage de son sexe, elle ne perdait aucune occasion de le
-maltraiter, de ses dents pointues. Croc-Blanc tendait patiemment la
-fourrure protectrice de son épaule, puis reprenait sa marche, calme et
-digne. Si elle mordait trop fort, il courait en cercle, en détournant
-la tête, irrité, mais impassible. Il finit par prendre l'habitude,
-quand il la voyait venir, de se lever et de s'en aller, en lui cédant
-aussitôt la place.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc, dans sa vie nouvelle, avait beaucoup à apprendre. Tout
-était, ici, beaucoup plus compliqué que sur la Terre du Nord. De même
-que Castor-Gris, le maître avait une famille, qui partageait sa
-nourriture, son feu, ses couvertures, et qui devait être respectée
-comme lui-même. Et elle était bien plus nombreuse que celle de
-l'Indien. Il y avait d'abord, avec sa femme, le juge Scott, père de
-Weedon. Puis les deux sœurs de celui-ci, Beth et Mary; puis sa femme
-Alice, et encore ses enfants, Weedon et Maud, un garçon de quatre ans
-et une fille de six. Croc-Blanc, sans pouvoir comprendre quels liens de
-parenté unissaient au dieu d'amour tout ce monde, consentit à se
-laisser caresser par chacun. Il apprit aussi à jouer avec les enfants
-qu'il voyait être particulièrement chers au maître, et oublia en
-leur faveur toutes les méchancetés et toutes les tyrannies qu'il
-avait subies de la part des enfants indiens. Il supportait, avec
-conscience, toutes leurs folies et, s'ils l'ennuyaient trop, il
-s'écartait d'eux avec dignité. Il finit même par les aimer. Mais
-personne ne put jamais tirer de lui le moindre ronronnement. Le ronron
-était pour le maître seul.
-</p>
-
-<p>
-Quant aux domestiques, un traitement différent devait leur être
-appliqué. Croc-Blanc les tolérait, comme étant une propriété de son
-maître; ils cuisinaient et lavaient les plats, et accomplissaient
-diverses autres besognes, juste comme Matt faisait là-bas, au Klondike.
-Il n'avait pas à se laisser caresser par eux et ne leur devait aucune
-affection.
-</p>
-
-<p>
-Le domaine du dieu, qui s'étendait hors de la maison, était vaste,
-mais non sans limites. Au-delà des dernières palissades qui
-l'entouraient, étaient les domaines particuliers d'autres dieux.
-Sur la Terre du Nord, le seul animal domestique était le chien.
-Beaucoup d'autres animaux vivaient dans le Wild, et ces animaux
-appartenaient de droit aux chiens, lorsque ceux-ci pouvaient les
-maîtriser. Durant toute sa vie, Croc-Blanc avait dévoré les choses
-vivantes qu'il rencontrait. Il n'entrait pas dans sa tête que, sur
-la Terre du Sud, il dût en être autrement. Vagabondant autour de la
-maison, au lever du soleil, il tomba sur un poulet qui s'était
-échappé de la basse-cour. Il fut sur lui dans un instant. Le poulet
-poussa un piaulement effaré et fut dévoré. Nourri de bon grain, il
-était gras et tendre, et Croc-Blanc, se pourléchant les lèvres,
-décida qu'un tel plat était tout à fait délectable.
-</p>
-
-<p>
-Plus avant dans la journée, il eut la chance de rencontrer un autre
-poulet, qui se promenait près de l'écurie. Un des grooms<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a> courut
-au secours de la volaille. Ignorant du danger qu'il courait, il prit
-pour toute arme un léger fouet de voiture. Au premier coup, Croc-Blanc,
-qu'un gourdin aurait peut-être fait reculer, laissa le poulet pour
-l'homme. Tandis que le fouet le cinglait à nouveau, il sauta
-silencieusement à la gorge du groom, qui tomba à la renverse en criant:
-«Mon Dieu!», puis lâcha son fouet pour se couvrir la gorge avec
-ses bras. Les avant-bras saignants et lacérés jusqu'à l'os, il se
-releva et tenta de gagner l'écurie. L'opération eût été
-malaisée si Collie n'eût fait, à ce moment, son entrée en scène.
-Elle s'élança, furibonde, sur Croc-Blanc. C'était bien elle qui
-avait raison; les faits le prouvaient et justifiaient ses préventions,
-en dépit de l'erreur des dieux, qui ne savaient pas. Le brigand du
-Wild continuait ses anciens méfaits.
-</p>
-
-<p>
-Le groom s'était mis à l'abri et Croc-Blanc reculait devant les
-dents menaçantes de Collie. Il lui présenta son épaule, puis tenta de
-la lasser, en courant en cercle. Mais Collie ne voulait pas renoncer à
-châtier le coupable. En sorte que Croc-Blanc, jetant aux vents sa
-dignité, se décida à décamper à travers champs.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà qui lui apprendra, dit Scott, à laisser tranquilles les
-poulets. Mais, je lui donnerai moi-même une leçon, la prochaine fois
-que je l'y prendrai.
-</p>
-
-<p>
-Deux nuits plus tard, l'occasion voulue se présenta, et plus
-magnifique que Scott ne l'avait prévue. Croc-Blanc avait observé de
-près la basse-cour et les habitudes des poulets. Lorsque la nuit fut
-venue et quand tous les poulets furent juchés sur leurs perchoirs, il
-grimpa sur une pile de bois, qui était voisine, d'où il gagna le
-toit du poulailler. Il se laissa, de là, glisser sur le sol et
-pénétra dans la place. Ce fut un carnage bien conditionné. Lorsque,
-le matin, Scott sortit, cinquante poules blanches de Leghorn, dont les
-cadavres étaient restés à dévorer, accueillirent son regard,
-soigneusement alignées par le groom, sur le perron de la maison.
-</p>
-
-<p>
-Le maître siffla, surpris et plein d'admiration pour ce
-chef-d'œuvre, et Croc-Blanc accourut, qui le regardait dans les yeux,
-sans honte aucune. Loin d'avoir conscience de son crime, il marchait
-avec orgueil, comme s'il avait accompli une action méritoire et digne
-d'éloges. Scott se pinça les lèvres, navré de sévir, et parla
-durement. Il n'y avait que colère dans sa voix. Puis, s'étant
-emparé de Croc-Blanc, il lui tint le nez sur les poulets assassinés
-et, en même temps, le gifla lourdement.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque Croc-Blanc était, autrefois, giflé par Castor-Gris ou par
-Beauty-Smith, il en éprouvait une souffrance physique. Maintenant,
-s'il arrivait qu'il le fût par le dieu d'amour, le coup, quoique
-plus léger, entrait plus profondément en lui. La moindre tape lui
-semblait plus dure à supporter que, jadis, la pire bastonnade. Car elle
-signifiait que le maître était mécontent. Jamais plus il ne courut
-après un poulet.
-</p>
-
-<p>
-Bien plus, Scott l'ayant conduit, dans le poulailler même, au milieu
-des poulets survivants, Croc-Blanc, en voyant sous son nez la vivante
-nourriture, fut sur le point, tout d'abord, de céder à son instinct.
-Le maître refréna de la voix cette impulsion et, dès lors, Croc-Blanc
-respecta le domaine des poulets; il ignora leur existence. Et comme le
-juge Scott semblait douter que cette conversion fût définitive,
-Croc-Blanc fut enfermé, tout un après-midi, dans le poulailler. Il ne
-se passa rien. Croc-Blanc se coucha et finit par s'endormir.
-S'étant réveillé, il alla boire, dans l'auge, un peu d'eau.
-Puis, ennuyé de se voir captif, il prit son élan, bondit sur le toit
-du poulailler et sauta dehors. Calmement, il vint se présenter à la
-famille, qui l'observait du perron de la maison, et le juge Scott, le
-regardant en face, prononça seize fois, avec solennité:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Croc-Blanc, vous valez mieux que je ne pensais.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc apprit pareillement qu'il ne devait pas toucher aux poulets
-appartenant aux autres dieux. Il y avait aussi des chats, des lapins et
-des dindons; tous ceux-ci devaient être laissés en paix et, en
-général, toutes les choses vivantes. Même dans la solitude des
-prairies, une caille pouvait, sans dommage, lui voltiger devant le nez.
-Frémissant et tendu de désir, il maîtrisait son instinct et demeurait
-immobile, parce que telle était la loi des dieux. Un jour, cependant,
-il vit Dick qui avait fait lever un lapin de garenne et qui le
-poursuivait. Le maître était présent et ne s'interposait pas; il
-encourageait même Croc-Blanc à se joindre à Dick. Une nouvelle loi en
-résultait: les lapins de garenne n'étaient pas «tabou», comme
-les animaux domestiques; ni les écureuils, ni les cailles, ni les
-perdrix. C'étaient des créatures du Wild, sur lesquelles les dieux
-n'étendaient pas leur protection, comme ils faisaient sur les bêtes
-apprivoisées. Il était permis aux chiens d'en faire leur proie.
-</p>
-
-<p>
-Toutes ces lois étaient infiniment complexes, leur observance exacte
-était souvent difficile et l'inextricable écheveau de la
-civilisation, qui refrénait constamment ses impulsions naturelles,
-bouleversait Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p>
-Trottant derrière la voiture, il suivait son maître à San José, qui
-était la ville la plus proche. Là se trouvaient des boutiques de
-boucher, où la viande pendait sans défense. À cette viande il était
-interdit de toucher. Beaucoup de gens s'arrêtaient en le voyant,
-l'examinaient avec curiosité et, ce qui était le pire, le
-caressaient. Tous ces périlleux contacts de mains inconnues, il devait
-les subir. Après quoi les gens s'en allaient, comme satisfaits de
-leur propre audace.
-</p>
-
-<p>
-Parfois, certains petits garçons, sur les routes avoisinant Sierra
-Vista, se faisaient un jeu, quand il passait, de lui lancer des pierres.
-Il savait qu'il ne lui était pas permis de les poursuivre; mais
-l'idée de justice qui était en lui souffrait de cette contrainte. Un
-jour, le maître sauta hors de la voiture, son fouet en main, et
-administra une correction aux petits garçons, qui désormais
-n'assaillirent plus Croc-Blanc avec leurs cailloux. Croc-Blanc en fut
-fort satisfait.
-</p>
-
-<p>
-Trois chiens qui, sur la route de San José, rôdaient toujours à ses
-carrefours, autour des bars, avaient pris l'habitude de bondir sur lui
-dès qu'ils l'apercevaient. Il supportait cet assaut, en se
-contentant de gronder pour les tenir à distance et les empêcher de
-mordre. Même si un coup de dent l'atteignait, il refusait de se
-battre. Un jour, les maîtres des chiens poussèrent ouvertement sur lui
-ces méchants animaux. Le maître arrêta sa voiture.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez! Allez sur eux! dit-il.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc hésitait. Il regarda le maître, regarda les chiens, et il
-demanda des yeux s'il comprenait bien. Le maître fit un signe
-affirmatif, avec sa tête.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez sur eux, vieux! répéta-t-il. Allez sur eux, vieux
-compagnon, et mangez-les!
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc se rua sur ses ennemis, qui firent face. Il y eut un grand
-brouhaha, des cris, des grondements, des claquements de dents, une
-bousculade de corps. Un nuage de poussière s'éleva de la route et
-cacha la bataille. Au bout de quelques minutes, deux gisaient, abattus,
-et le troisième était en fuite. Il traversa une mare, franchit une
-haie et gagna les champs. Croc-Blanc le suivit, de son allure de loup,
-muette et rapide, le rejoignit et l'égorgea.
-</p>
-
-<p>
-Après cette triple exécution, il n'y eut plus de querelles avec
-aucuns chiens. Le bruit s'en répandit dans toute la région et les
-hommes défendirent à leurs chiens de molester Croc-Blanc.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>«Valet d'écurie». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXIV">XXIV</a></h4>
-
-<h4>L'APPEL DE L'ESPÈCE</h4>
-
-<p>
-Les mois passèrent. La nourriture, à Sierra Vista, était abondante,
-et le travail était nul. Croc-Blanc, gras et prospère, vivait heureux.
-Non seulement il se trouvait matériellement sur la Terre du Sud, mais
-l'existence s'épanouissait pour lui comme un été. Aucun entourage
-hostile ne l'enveloppait plus. Le danger, le mal et la mort ne
-rôdaient plus dans l'ombre; la menace de l'Inconnu et sa terreur
-s'étaient évanouies. Seule, Collie n'avait pas pardonné le
-meurtre des poulets et décevait toutes les tentatives de Scott pour la
-réconcilier avec Croc-Blanc. Elle était une peste pour le coupable,
-s'attachait à ses pas comme un policeman. S'il s'arrêtait un
-instant, pour se divertir à regarder un pigeon ou une poule, elle
-fonçait sur lui aussitôt. Le meilleur moyen de la calmer qu'eût
-trouvé Croc-Blanc était de s'accroupir par terre, sa tête entre les
-pattes, et semblant dormir. Elle en était toute décontenancée et se
-taisait net.
-</p>
-
-<p>
-Inconsciemment, Croc-Blanc oubliait la neige. Parfois seulement, durant
-les grosses chaleurs de l'été, lorsqu'il souffrait du soleil, il
-se remémorait, en un vague désir, la froidure de la Terre du Nord.
-</p>
-
-<p>
-Le maître montait souvent à cheval et l'accompagner était pour
-Croc-Blanc un des principaux devoirs de sa vie. Sur la Terre du Nord, il
-avait prouvé sa fidélité à Castor-Gris en portant les harnais du
-traîneau; ici, il n'y avait plus de traîneau à tirer, ni de
-fardeau à recevoir sur le dos. Suivre le cheval du maître était une
-façon de payer son tribut. La plus longue course ne le fatiguait pas
-et, après avoir couru durant cinquante milles, de son allure de loup,
-régulière et inlassable, il sautait encore joyeusement.
-</p>
-
-<p>
-Au cours d'une de ces promenades, il arriva que le maître tentait
-d'apprendre à un pur sang, plein d'intelligence, comment ouvrir et
-fermer une barrière sans que le cavalier eût besoin de descendre à
-terre. À plusieurs reprises, Scott avait amené le cheval devant la
-barrière et s'était efforcé de lui faire accomplir le mouvement
-nécessaire. L'animal s'effrayait, reculait, se cabrait, de plus en
-plus énervé. Éperonné vigoureusement, il s'abattit sur ses genoux
-et, des pieds de derrière, se mit à ruer. Croc-Blanc, qui observait ce
-spectacle avec une anxiété croissante, n'y pouvant plus tenir,
-bondit à la tête du cheval et se mit soudain à aboyer. Cet aboi
-était le premier qu'il eût proféré de sa vie.
-</p>
-
-<p>
-L'intervention fut désastreuse. Le cheval se releva, s'élança au
-galop à travers champs; un lapin lui partit dans les jambes, lui
-faisant faire un brusque écart. Il tomba sur Scott, en lui cassant une
-jambe. Croc-Blanc sautait déjà à la gorge de la malheureuse bête,
-lorsque le maître l'arrêta de la voix.
-</p>
-
-<p>
-Scott, étendu sur le sol, chercha dans ses poches un crayon et du
-papier, mais n'en trouva pas. Il se résolut à envoyer Croc-Blanc au
-logis, sans autre explication.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À la maison! dit-il. Allez à la maison!
-</p>
-
-<p>
-Mais Croc-Blanc ne semblait pas vouloir le quitter. Il renouvela son
-ordre, plus impérativement. Croc-Blanc, qui savait ce que signifiait
-«À la maison!», le regarda, en semblant réfléchir, s'éloigna,
-puis revint et poussa un gémissement plaintif. Scott lui parla
-gentiment, mais avec fermeté. Croc-Blanc coucha ses oreilles, écouta
-et parut s'efforcer de comprendre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous m'écoutez bien, vieux compagnon! disait le maître. Allez,
-allez tout droit à la maison! <i>All right!</i> Vous leur direz ce qui
-m'arrive. Allez, loup, allez, vous! Droit à la maison!
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc, sans saisir le sens exact de toutes ces paroles, comprit que
-la volonté du maître était qu'il se rendît à la maison. Il fit
-volte-face et trotta au loin, à contre-cœur, en se retournant de temps
-à autre, pour regarder en arrière.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez! criait Scott. Allez!
-</p>
-
-<p>
-La famille était réunie sur le perron, à prendre le frais, lorsque
-Croc-Blanc arriva, haletant et poussiéreux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Weedon est revenu, annonça la mère de Scott, en voyant l'animal.
-</p>
-
-<p>
-Les enfants coururent vers Croc-Blanc et commencèrent à vouloir jouer
-avec lui. Il les évita et, comme ils l'avaient acculé dans un coin,
-entre un rocking-chair et un banc, il gronda sauvagement, en essayant de
-se dégager. La femme de Scott eut un frémissement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je tremble toujours, dit-elle, qu'il ne se jette sur eux, quelque
-jour, sans crier gare.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un loup est un loup! prononça sentencieusement le juge Scott. Il
-est prudent de ne pas s'y fier. Sans doute y a-t-il en lui quelques
-gouttes de sang de chien...
-</p>
-
-<p>
-Il n'avait pas achevé sa phrase qu'il aperçut devant lui
-Croc-Blanc, qui grondait, avec une mine singulière.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez-vous-en, Sir! Allez coucher! ordonna le juge.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc se retourna vers la femme du maître et saisit avec ses dents
-le bas de sa robe, tirant sur la fragile étoffe jusqu'à ce qu'il
-l'eût déchirée. Alice poussa un cri de frayeur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'espère qu'il n'est pas devenu enragé, dit la mère de
-Scott. J'ai toujours répété à mon fils que notre chaud climat ne
-valait rien pour un animal venu de l'Arctique.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc maintenant s'était tu et ne grondait plus. Il demeurait
-immobile, la tête levée, et regardant en face la famille qui le
-fixait. Des spasmes muets lui secouaient la gorge, et tout son corps se
-convulsait, comme s'il eût tenté d'exprimer l'inexprimable.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;On croirait, dit Beth, qu'il essaie de parler!
-</p>
-
-<p>
-À ce moment, la parole vint à Croc-Blanc, sous la forme d'un
-aboiement éclatant. Ce fut le second et le dernier de sa vie. Mais il
-s'était fait comprendre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelque accident est arrivé à Scott! dit Alice, avec décision.
-</p>
-
-<p>
-Et tout le monde accompagna Croc-Blanc, qui déjà descendait les
-marches du perron en regardant si on le suivait.
-</p>
-
-<p>
-Après cet événement, l'hôte de Sierra-Vista trouva au foyer une
-place meilleure. Même le groom, dont Croc-Blanc avait lacéré les
-bras, admettait que c'était là le plus sage des chiens, ne fût-il
-qu'un loup. Le juge Scott abondait dans ce sens et soutenait son
-opinion, à grand renfort de preuves, qu'il puisait dans son
-encyclopédie et dans divers livres d'histoire naturelle.
-</p>
-
-<p>
-Le second hiver que Croc-Blanc allait passer sur la Terre du Sud
-approchait et les jours commençaient à décroître. Et voilà qu'il
-fit une étrange découverte. Les dents de Collie n'étaient plus si
-dures. Elle ne mordait plus qu'en se jouant, gentiment et sans faire
-mal. Il oublia toutes les misères qu'il lui avait dues et, quand elle
-venait minauder autour de lui, il lui répondait avec gravité, aimable,
-solennel et ridicule.
-</p>
-
-<p>
-Elle l'entraîna, un jour, dans une longue course, à travers prés et
-bois. Le maître, guéri, devait cette après-midi, monter à cheval.
-Croc-Blanc ne l'ignorait pas. Le cheval attendait, tout sellé, à la
-porte de la maison, Croc-Blanc hésita tout d'abord. Mais un sentiment
-plus profond que la loi des dieux qu'il avait apprise, plus impérieux
-que sa propre volonté, le dominait. Et, lorsqu'il vit Collie qui le
-mordillait et folâtrait devant lui, la balance pencha vers elle. Il
-tourna le dos et la suivit. Le maître se promena seul, ce jour-là,
-cependant que, dans les bois, Croc-Blanc courait côte à côte avec
-Collie, comme sa mère Kiche et le vieil Un-Œil avaient jadis couru de
-compagnie, dans les forêts silencieuses de la Terre du Nord.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="XXV">XXV</a></h4>
-
-<h4>LE SOMMEIL DU LOUP</h4>
-
-<p>
-Ce fut à l'époque où les journaux étaient pleins de l'audacieuse
-évasion de la prison de San-Quentin du célèbre convict Jim Hall. Cet
-homme avait été créé mauvais et la société ne l'avait pas
-amélioré. La société est dure, et Jim Hall était un frappant
-exemple de sa dureté. Elle avait fait de lui une bête, bête humaine
-sans doute, mais aussi féroce que les pires carnassiers.
-</p>
-
-<p>
-Les châtiments n'avaient jamais pu le briser. C'était le seul
-traitement qu'il avait jamais connu, depuis le temps où, bébé,
-l'asile de San Francisco l'avait recueilli, tendre argile prête à
-recevoir la forme qu'on lui donnerait. Il avait fait le mal et, trois
-fois, on l'avait emprisonné. Plus férocement la société le
-frappait, et plus indomptable il luttait contre elle. Camisole de force,
-jeûne et coups de gourdin étaient son lot ordinaire.
-</p>
-
-<p>
-Au cours de son troisième emprisonnement, il fut livré à un gardien
-qui était une bête brute, presque aussi sauvage que lui. Le gardien
-portait un trousseau de clefs et un revolver. Jim Hall n'avait que ses
-mains nues et ses dents. C'était à peu près la seule différence
-qu'il y eût entre eux. Le gardien, mieux armé, en profitait pour
-persécuter l'homme à son gré. Il le maltraitait et mentait, sur
-lui, à ses chefs. Jim Hall bondit un jour sur son bourreau et, le
-prenant au gosier, avec ses dents, tenta de l'égorger, comme eût
-fait un animal de la jungle.
-</p>
-
-<p>
-Cet acte valut à Jim Hall d'être enfermé dans la cellule des
-incorrigibles. Il y vécut désormais, sans la quitter jamais. Le
-plafond, les murs, le plancher étaient de fer. Jamais il ne voyait le
-ciel ni le soleil. Le jour n'était qu'un crépuscule, la nuit
-qu'un noir silence. Il était enseveli vivant, dans une tombe de fer.
-Pas une face humaine n'apparaissait plus à ses yeux; il
-n'entendait plus une parole. Lorsqu'on lui jetait sa nourriture, il
-grondait comme une bête en cage. Durant des jours et des nuits, il lui
-arrivait de rugir sa haine à l'univers. Puis, durant des semaines et
-des mois, il ne faisait plus entendre aucun son, et son âme silencieuse
-se dévorait elle-même. C'était une sorte d'être monstrueux et
-terrible, tel qu'en pourrait enfanter le cerveau d'un fou.
-</p>
-
-<p>
-Il vécut ainsi durant trois ans. Une nuit enfin, il s'échappa. Le
-gardien-chef, à cette nouvelle, haussa les épaules et déclara que
-c'était impossible. Mais la cellule était vide et le corps d'un
-gardien étranglé gisait en travers de la porte. Deux autres gardiens,
-qu'il avait pareillement strangulés sans bruit, avec ses mains,
-marquaient son passage dans les corridors de la prison et son évasion
-par-dessus le mur d'enceinte.
-</p>
-
-<p>
-Nanti des armes enlevées aux trois gardiens, il fuyait, arsenal vivant,
-à travers monts et vaux, poursuivi par toute la force organisée de la
-société. Sa tête avait été mise à prix et, dans l'espoir de
-toucher la prime, des fermiers le traquaient avec des fusils de chasse.
-Sa mort pourrait payer une gênante hypothèque ou servir à envoyer un
-fils au collège. Des citadins avaient pris, eux aussi, leur fusil, pour
-l'amour du bien public. Une meute de chiens féroces suivait sa trace,
-au sang qui coulait de ses pieds ensanglantés. Et d'autres chiens,
-chiens policiers qui courent au nom de la loi et sont payés par la
-société, ne le lâchaient pas non plus, acharnés à sa piste, avec
-l'aide du téléphone, du télégraphe et de trains spéciaux. Il
-arrivait parfois que Jim Hall fût rejoint par ses poursuivants.
-Héroïquement, de part et d'autre, on se faisait face, derrière un
-fil de fer barbelé. Le lendemain, dans les villes, les gens se
-délectaient à lire dans leur journal, après déjeuner, les détails
-de la rencontre. Il y avait eu un mort et tant de blessés. Mais
-d'autres hommes s'étaient levés, qui avaient repris la poursuite
-ardente.
-</p>
-
-<p>
-Puis, tout à coup, Jim Hall disparut; vainement les chiens quêtèrent
-sur sa piste perdue. Jusque dans les vallées les plus lointaines,
-d'inoffensifs bergers se voyaient mettre la main au collet, par des
-hommes armés, et étaient contraints de prouver leur identité. Et,
-simultanément, en une douzaine de flancs de montagnes, les restes du
-convict étaient soi-disant découverts par des gens avides de toucher
-la prime du sang.
-</p>
-
-<p>
-Les journaux, cependant, étaient lus à Sierra-Vista, avec autant de
-crainte que d'intérêt. Les femmes n'étaient pas rassurées et
-vainement le juge Scott affectait de rire de leur terreur, par des
-«bah!» répétés. C'était lui qui, dans les derniers jours de son
-exercice, avait condamné Jim Hall. Du crime qui lui était imputé,
-pour une fois, Jim Hall était innocent. La police avait, par un
-procédé dont elle est coutumière, décidé de liquider son compte et
-machiné sa perte, en produisant de faux témoignages. Le juge Scott,
-ignorant de la vérité, avait prononcé son arrêt de bonne foi. Mais
-Jim Hall l'avait cru complice et, lorsqu'il s'entendit condamner
-à cinquante ans de mort vivante, il se dressa dans la salle
-d'audience et se mit à hurler sa haine contre celui qui le frappait.
-Tandis que les policiers le traînaient dehors, il rugit qu'il se
-vengerait un jour.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc ne pouvait rien connaître de tout cela. Mais du jour où
-l'on apprit à Sierra Vista que Jim Hall s'était évadé, il y eut
-entre le loup-chien et Alice, la femme du maître, un secret. Chaque
-nuit, après que tout le monde s'en était allé coucher, Alice
-sortait de sa chambre et faisait entrer Croc-Blanc dans le hall du
-rez-de-chaussée. Le matin, elle descendait la première et le remettait
-dehors. Car l'usage n'était point qu'il dormît dans la maison.
-</p>
-
-<p>
-Or, une nuit, Croc-Blanc s'éveilla, dans le silence, et, sans bruit,
-renifla. Le message que l'air lui apporta fut qu'un dieu étranger
-était présent. Il tendit l'oreille et des bruits étouffés,
-d'imperceptibles mouvements furent perçus par lui. Il ne gronda pas.
-Ce n'était pas sa manière. Le dieu étranger apparut, glissant comme
-une ombre. Plus silencieux encore, Croc-Blanc le suivit. Il avait
-appris, dans le Wild, quand il chassait de la viande vivante, à ne
-point se trahir.
-</p>
-
-<p>
-Le dieu étranger s'arrêta au pied du grand escalier et écouta.
-Croc-Blanc, immobile comme s'il était mort, surveillait et attendait.
-En haut de l'escalier était la chambre du maître et, à côté
-d'elle, étaient les chambres des autres dieux de la maison, qui
-formaient le bien le plus cher du maître. Croc-Blanc commença à se
-hérisser, mais attendit encore. Le pied du dieu étranger s'éleva.
-Il commençait à monter.
-</p>
-
-<p>
-C'est alors que Croc-Blanc frappa. Sans avertissement, selon sa
-coutume, il lança son corps en avant, comme la pierre d'une fronde,
-et s'abattit sur le dos du dieu étranger. De ses pattes de devant, il
-s'accrocha sur ses épaules, tandis qu'il entrait ses crocs dans sa
-nuque. Le dieu tomba à la renverse et ils s'écrasèrent tous deux
-sur le plancher.
-</p>
-
-<p>
-La maison s'était éveillée, en alarme. Chacun, se penchant sur
-l'escalier, entendait au bas un bruit pareil à celui que ferait une
-bataille de démons. Des coups de revolver se mêlaient à des
-grondements. Une voix d'homme jeta un cri d'horreur et d'angoisse.
-Puis il y eut un grand fracas de verres brisés et de meubles
-renversés. Et, rapidement, tout se tut. Seuls, des halètements,
-semblables à des bulles d'air qui crèvent en sifflant à la surface
-de l'eau, montaient encore du gouffre obscur. Puis, plus rien.
-</p>
-
-<p>
-Weedon Scott tourna un bouton électrique. L'escalier et le hall
-s'emplirent de lumière. Accompagné du juge Scott, il descendit avec
-précaution, revolver en main. Mais il n'y avait plus de danger. Parmi
-le naufrage des meubles renversés et disloqués, étendu sur le côté,
-cachant du bras son visage, un homme gisait. Weedon Scott se pencha sur
-lui, déplia son bras et tourna sa face vers la lumière. Par la gorge
-ouverte la vie s'était enfuie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jim Hall! dit le juge Scott.
-</p>
-
-<p>
-Le père et le fils se regardèrent et se comprirent.
-</p>
-
-<p>
-Ils se retournèrent ensuite vers Croc-Blanc. Lui aussi était couché
-sur le flanc, les yeux clos. Sa paupière se souleva légèrement. Il
-regarda ceux qui étaient inclinés sur lui et sa queue eut un
-mouvement, à peine visible, pour saluer son maître. Weedon Scott le
-caressa et, de son gosier, sortit un ronron reconnaissant. Mais les
-paupières se refermèrent bientôt et le corps retomba, comme un sac,
-sur le plancher.
-</p>
-
-<p>
-Un chirurgien fut, sur-le-champ, mandé par téléphone. L'aube
-blanchissait les fenêtres lorsque l'homme de l'art arriva.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sincèrement, il a une chance sur mille d'en revenir,
-prononça-t-il après une heure et demie d'examen. Une patte cassée;
-trois côtes brisées, dont une au moins a perforé le poumon; sans
-parler de tout son sang qu'il a perdu et de probables lésions
-internes. Sans doute a-t-il été projeté en l'air. Je passe sur les
-trois balles qui l'ont traversé de part en part. Une chance sur mille
-est trop d'optimisme. Il n'en a pas une sur dix mille.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;De cette unique chance rien ne doit être négligé, répliqua le
-juge Scott. Faites fonctionner, s'il le faut, les rayons X. Tentez
-n'importe quoi et ne regardez pas à la dépense. Weedon,
-télégraphiez à San Francisco et mandez le docteur Nichols. Ce n'est
-pas pour vous offenser, chirurgien... Mais, vous comprenez, tout doit
-être fait pour lui.
-</p>
-
-<p>
-Le chirurgien sourit avec indulgence.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je comprends, dit-il. Vous devez le soigner comme un être humain,
-un enfant malade. Je reviendrai à dix heures. Observez sa température.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fut donc admirablement soigné. Quelqu'un ayant proposé
-d'engager une infirmière professionnelle, les filles de Scott
-repoussèrent avec indignation cette idée. Si bien que Croc-Blanc gagna
-la chance sur dix mille, à peine accordée par le chirurgien. Mais
-celui-ci n'avait jamais soigné que des êtres civilisés, descendant
-de civilisés, et toute autre était la vitalité de Croc-Blanc, qui
-venait directement du Wild. Son erreur de jugement ne fut donc pas
-blâmée.
-</p>
-
-<p>
-Ligoté comme un captif, privé de tout mouvement par le plâtre et les
-pansements, le patient languit cependant, durant des semaines. Il
-dormait, pendant de longues heures, et toutes sortes de rêves
-l'agitaient. Les fantômes du passé se levaient devant lui et
-l'entouraient. Il se revoyait, vivant dans la tanière, avec Kiche, ou
-rampant, en tremblant, aux pieds de Castor-Gris, pour lui rendre
-hommage, ou courant, d'une course effrénée, devant Lip-Lip et
-l'attelage hurlant du traîneau, harcelé par le fouet cinglant de
-Mit-Sah. Il revivait sa morne existence près de Beauty-Smith et ses
-anciens combats. On l'entendait gémir et gronder, dans son sommeil,
-comme s'il luttait encore. Mais le pire de ses cauchemars était de
-rêver que, couché sous un buisson, il épiait un écureuil, attendant
-que le petit quadrupède s'aventurât sur le sol. Alors, comme il
-s'élançait, l'écureuil se transformait soudain en un car
-électrique qui, menaçant et terrible, énorme comme une montagne,
-s'avançait sur lui pour l'écraser, hurlant, cliquetant et crachant
-des étincelles. Ou bien c'était le faucon, planant au ciel, qu'il
-défiait, et qui se précipitait du haut de l'azur sous la forme
-encore du car fatal. Retombé dans les mains de Beauty-Smith, les
-spectateurs, autour de lui, faisaient cercle dans la neige. À
-l'arrêt, au milieu de la piste, il attendait que la porte de la
-clôture s'ouvrît et donnât passage à son adversaire. Mais
-c'était, une fois de plus, le car qui se montrait et qui fonçait
-droit sur lui.
-</p>
-
-<p>
-Quand le dernier pansement eut été enlevé par le chirurgien, en
-présence de tous les hôtes réunis de Sierra Vista, Croc-Blanc essaya
-de se lever et de marcher vers Scott, qui l'appelait. Mais il vacilla
-et tomba de faiblesse, tout honteux de manquer au service qu'il devait
-au maître.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voici le loup béni! s'écrièrent les femmes.
-</p>
-
-<p>
-Le juge Scott les regarda d'un air de triomphe:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'avais bien dit que c'était un loup! L'acte accompli par
-lui n'est pas d'un simple chien. C'est bien un loup.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un loup béni..., appuya la femme du juge.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est fort bien dit, et il n'aura plus ici d'autre nom.
-</p>
-
-<p>
-Le chirurgien déclara:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il faut maintenant lui réapprendre à marcher. La leçon peut
-débuter dès aujourd'hui. Conduisez-le dehors.
-</p>
-
-<p>
-Croc-Blanc fut remis sur ses pattes, dont les muscles, peu à peu,
-commencèrent à jouer, et c'était à qui le soutiendrait. Tremblant
-et se balançant, escorté comme un roi, il parvint à gagner la
-pelouse. Après qu'il s'y fut reposé, le cortège poursuivit sa
-route et le conduisit jusqu'à l'écurie.
-</p>
-
-<p>
-Là, sur le seuil, était étendue Collie, entourée d'une
-demi-douzaine de petits chiens qui s'ébattaient au soleil. Croc-Blanc
-les contempla, avec des yeux étonnés. Collie gronda vers lui et il se
-tint à distance.
-</p>
-
-<p>
-Tandis qu'une des femmes maintenait Collie dans ses bras, le maître,
-avec son pied, aida l'un des petits chiens à venir vers Croc-Blanc.
-Il se hérissa soupçonneusement; mais le maître lui assura que tout
-allait bien, quoique Collie, par ses grondements, protestât du
-contraire. Le petit chien se mit à gambader autour de lui. Il coucha
-ses oreilles et l'observa avec curiosité. Puis leurs nez se
-touchèrent et il sentit la chaude petite langue sur son museau. Il tira
-la sienne et, sans savoir exactement pourquoi, il lécha la figure du
-petit.
-</p>
-
-<p>
-Les dieux, à ce spectacle, s'étaient mis à applaudir et poussaient
-des cris de plaisir. Croc-Blanc en fut tout décontenancé. Ensuite, sa
-faiblesse l'ayant repris, il se coucha, et les autres petits chiens
-vinrent à leur tour, au grand mécontentement de Collie, l'entourer
-en folâtrant.
-</p>
-
-<p>
-Par un reste de son ancienne sauvagerie solitaire, son premier mouvement
-fut de repousser les importuns. Puis, parmi les applaudissements des
-dieux, il se décida, d'un air grave, à leur permettre de grimper et
-de jouer sur son dos et sur ses flancs. Et, tandis que les petits chiens
-continuaient leurs bouffons ébats et leurs luttes joyeuses, patiemment,
-les yeux mi-clos, il s'endormit au soleil.
-</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>FIN</h4>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CROC-BLANC ***</div>
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-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
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-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
-</html>
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Binary files differ