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GRÈS ET Cie - -21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 - -MCMXXIII - - - - -TABLE - -INTRODUCTION -I.--La piste de la viande -II.--La louve -III.--Le cri de la faim -IV.--La bataille des crocs -V.--La tanière -VI.--Le louveteau gris -VII.--Le mur du monde -VIII.--La loi de la viande -IX.--Les faiseurs de feu -X.--La servitude -XI.--Le paria -XII.--La piste des dieux -XIII.--Le pacte -XIV.--La famine -XV.--L'ennemi de sa race -XVI.--Le dieu fou -XVII.--Le règne de la haine -XVIII.--La mort adhérente -XIX.--L'indomptable -XX.--Le maître d'amour -XXI.--Le long voyage -XXII.--La terre du Sud -XXIII.--Le domaine du dieu -XXIV.--L'appel de l'espèce -XXV.--Le sommeil du loup - - - - -INTRODUCTION - -JACK LONDON - -QUELQUES MOTS SUR SA VIE ET SON ŒUVRE - - -_Il est le Gorki américain. Comme le célèbre Moscovite, avec des -réactions différentes tenant à la diversité des races, il connut les -pires misères physiques et morales. Comme lui, il se redressa là où -bien d'autres ont sombré et trouva le moyen de jeter sur le papier -une œuvre originale et puissante, d'une vie intense, qui a été -traduite à peu près dans toutes les langues, notamment en allemand, en -suédois, en hollandais, en norvégien et en russe._ - -_Il naquit à San-Francisco, en 1876. Son père, John London, exerçait -en Californie le métier de frappeur. Il allait et venait dans le -«ranch» et se louait, entre temps, comme gardien de ferme ou de -bestiaux. Les atavismes les plus variés se croisaient et se -superposaient dans le sang de la famille. Des Anglais, des Gallois, des -Hollandais, des Suisses, des Français et des Allemands, six races au -total, y avaient fusionné. Tous gens hardis et rudes, gens d'action -et gens d'aventure, gens dépourvus des préjugés sociaux du vieux -monde, qui avaient secoué derrière eux, sur le sol de leur patrie, la -poussière de leurs souliers et s'en étaient venus, par delà -l'Atlantique, interroger la vie et tenter un sort meilleur._ - -_Le petit Jack était le dernier de la lignée, la dernière pierre qui -allait rouler à son tour, en de rudes et chaotiques soubresauts._ - -_Personne, sur le ranch, ne lui enseigna à lire ni à écrire. À cinq -ans, il avait, seul, appris l'un et l'autre. Ses parents se -décidèrent à l'envoyer dans une école, durant les quelques loisirs -que lui laissait le travail manuel. Car, dès l'âge de huit ans, ils -l'avaient engagé comme garçon de ferme. C'était, au demeurant, -une école peu ordinaire. «Les élèves, nous a-t-il conté, étaient -assis dans la classe, chacun devant un pupitre. Mais, le plus souvent, -le magister était ivre. Alors tout le monde était debout et les plus -âgés de nous battaient le magister. Celui-ci prenait sa revanche sur -les plus jeunes et les rouait d'autant de coups qu'il en avait -lui-même encaissés. Oui, vraiment, c'était là une belle école!_» - -_L'enfant commençait à réfléchir. Déjà il pensait. Il voyait plus -loin que la vie matérielle et sentait obscurément qu'un autre monde -moral existait, un autre univers que celui où il se débattait. Mais il -demeurait sans guide aucun. Ni parents, ni amis qui le comprissent; -personne avec qui formuler et échanger quelqu'une de ces idées qui -germaient en lui. Les hommes parmi lesquels il vivait ne connaissaient -qu'une joie, celle de l'alcool et, dès cinq ans, lui avaient appris -à s'enivrer._ - -_Il s'était procuré des livres et, dès qu'il en avait le loisir, -il les dévorait._ L'Alhambra, _de Washington Irving, suscita en lui un -grand enthousiasme[1]. À d'aide de vieilles briques, il se -construisit un château en miniature, avec des tours, des minarets et -des terrasses. Des inscriptions à la craie indiquaient l'emplacement -des principales scènes du roman. Mais il ne se trouva personne, parmi -les gens du ranch, pour comprendre ce chef-d'œuvre. Un jour, un homme -de la ville étant venu à la ferme, en bel habit de drap et en souliers -vernis, le petit Jack l'amena vers le palais qu'il avait bâti et -l'interrogea sur l'_Alhambra. _Le citadin était non moins ignare que -les gens du ranch._ - -_L'enfant se désespérait. L'existence à laquelle il semblait -condamné lui apparaissait effroyablement morne. Le spectacle même de -la nature, car il était un rêveur, mais non un contemplatif, -n'était pas pour lui une consolation. Il haïssait ces champs, ces -bois, ces vallons, ces collines, qui lui étaient une prison. Comme le -louveteau de Croc-Blanc, il voulait percer l'horizon qu'il avait -devant lui, il prétendait crever le mur du monde qui l'entourait et -jeter son défi à la vie_[2]. - - * -* * - -_À onze ans, ses vœux furent comblés. Avec ses parents, il quitta le -ranch et s'en vint dans une ville, à Oakland, sur le Pacifique. Il y -partagea son temps entre la bibliothèque publique, qui était gratuite, -heureusement pour lui, la fréquentation des écoles et son nouveau -métier de crieur de journaux, où il s'égosillait et qui le faisait -vivre. Cette occupation encore n'était pas bien reluisante. Avec -quelque patience, il aurait pu, semble-t-il, étant donnée son -intelligence précoce, trouver mieux et se créer une situation sociale -acceptable. Mais le démon des aventures et la haine de toute sujétion -étaient en lui. Ses atavismes ancestraux le poussèrent vers -l'inconnu. Il fit un premier saut hors la loi et, quittant le foyer -familial, il s'aboucha avec des pilleurs d'huîtres, métier qui -était alors fort fructueux. Il eut la chance de ne pas se faire prendre -par les policiers._ - -_Puis il s'engagea sur une goélette de garde-pêche et, comme le -voleur qui se fait gendarme, il eut pour fonction désormais de -coopérer à la répression de la contrebande du poisson. Le métier -n'était pas sans risques. Les contrebandiers, Chinois, Grecs ou -Italiens, ne craignaient ni Dieu ni diable, et plus d'un garde-pêche -payait de sa vie son intervention. Il s'en tira sans écoper et, son -engagement terminé, il s'embarqua pour la chasse aux phoques, au -détroit de Behring et sur la côte du Japon._ - -_Revenu à terre, après de terribles moments de désespoir, dont il se -consolait dans l'ivresse, il rentra dans le giron familial et, comme -il se sentait robuste et bien musclé, il s'embaucha comme docker. Sur -son torse nu, ruisselant de sueur poussiéreuse et noire, il débarqua -du charbon. Afin de varier son labeur, il passa ensuite dans une -fabrique de jute, où la journée était de treize heures, de six heures -du matin à sept heures du soir. Il s'était créé à lui-même une -sorte d'Évangile social. Le travail physique était pour l'homme un -devoir, la sanctification de la vie et son salut. «L'orgueil que je -retirais d'une journée de besogne bien accomplie ne saurait se -concevoir. J'étais l'exploité idéal, l'esclave-type, heureux de -sa servitude.» C'est un zèle peu commun et dont les prêcheurs de -travail d'ordinaire se gardent fort. Le peu de répits que lui -laissaient l'usine et le repos, le jeune homme les consacrait à ses -premiers essais littéraires._ - -_Car le démon d'écrire ne l'avait point quitté. Et, comme un -journal de San-Francisco offrait un prix pour un article descriptif, sa -mère lui conseilla de tenter la chance. Il prit pour sujet:_ Un typhon -sur la côte japonaise. _La première nuit, entre minuit et cinq heures -et demie du matin, il aligna les deux mille mots exigés. La seconde -nuit, mécontent de son œuvre, il coucha sur son papier deux mille -autres mots. La troisième nuit, il fondit ensemble ses deux -compositions. Sa peine ne fut point vaine, car le premier prix lui fut -attribué. Le second et le troisième prix allèrent à des étudiants -de l'Université de Stanford et de celle de Berkeley, par-dessus -lesquels il passait ainsi._ - -_Encouragé par ce succès, il adressa au même journal un second -article, insuffisamment travaillé, et qui fut refusé. Cet échec le -découragea. Il prit un bâton au poing, un sac sur son dos et, -traversant tout le continent américain, s'en fut à pied, en -traînant le long des routes, jusqu'à Boston. Il s'en revint de -même, par le Canada, où il se fit condamner et emprisonner pour -vagabondage. En 1895, à dix-neuf ans, il est de retour à Oakland, où -nous le retrouvons portier de l'École Secondaire et... collaborateur -du Bulletin littéraire de la même école. Ces choses-là, évidemment, -ne se voient qu'en Amérique. Il donne au Bulletin ses premiers -contes, récits vécus de ses aventures de terre et de mer et de sa -randonnée pédestre. Cela dura ainsi pendant un an. Puis le métier de -portier le dégoûta._ - -_Jack vient à San-Francisco, où il se fait admettre à l'Université. -Mais le gain du pain quotidien demeure amer. Il lui faut s'embaucher -dans une blanchisserie et repasser des chemises, afin de pouvoir -étudier et écrire. Le fer chaud et la plume alternent dans sa main. -Mais de sa main lasse la plume tombait souvent, souvent sur le livre ses -yeux se fermaient. Au bout de trois mois, il n'y peut plus tenir._ - -_Alors, il part tout là-bas, vers le Nord, vers le Klondike et le pays -de l'or. Mais bientôt une épidémie de scorbut se déclare. Il -recommence, en sens inverse, le long voyage de quatre mille kilomètres, -et se retrouve à Oakland où, son père étant mort, tout le fardeau de -la famille lui retombe sur les épaules._ - - * -* * - -_Des jours meilleurs allaient luire cependant._ - -_L'esprit de Jack London, parmi tant de traverses, commençait à se -former et sa pensée se précisait. Ses voyages à travers la société -et à travers le monde, pour mouvementés qu'ils eussent été, lui -avaient apporté une ample moisson de souvenirs émotifs et -d'impressions. Sa plume, errante dans le rêve, allait pouvoir -s'exercer sur des réalités. Dans les solitudes neigeuses du Klondike -et de la Terre du Nord, «où personne ne parle, où tout le monde -pense», il s'était longuement replié sur lui-même. «Mon -véritable horizon, dit-il, m'était apparu._» - -_Cet horizon n'était plus celui du travail manuel, si noble qu'il -fût, et que force est bien d'abandonner, dans la société, à ceux -qui n'en peuvent accomplir d'autre. Il y avait d'ailleurs -pléthore de main-d'œuvre en Californie. Matériellement même, la -littérature était pour Jack le salut._ - -_Il commença par rédiger un récit d'un voyage au Klondike, qui ne -trouva pas d'amateur. Un roman fut pareillement dédaigné. Mais un -magazine californien accepta et publia un conte, qui fut payé cinq -dollars et eut du succès. Un autre magazine demanda un deuxième conte -et le paya quarante dollars. «Les choses commençaient à prendre -tournure et il devenait probable que je n'aurais plus besoin, pendant -quelque temps tout au moins, de décharger du charbon.» Pour beaucoup -qu'il eût vécu, Jack n'avait que vingt-quatre ans. Malgré ses -défauts et ses tares, cette société, maudite par lui dans sa misère, -lui tendait la main et se trouvait, en somme, avoir du bon._ - -_En 1900, paraissait le premier volume de Jack London,_ The Son of the -Wolf _(le Fils du Loup), recueil de récits du pays de l'or. «Dès -alors j'aurais pu, dit-il, gagner des sommes importantes comme -journaliste. Mais je m'y refusai, estimant qu'un journal, cette -machine à tuer les hommes, n'est nullement ce qui confient à un -jeune homme, à l'époque de sa formation._» - -_Il continua donc à produire de nouveaux volumes qui, au nombre de -cinquante, se succédèrent sans interruption:_ L'Appel du Wild, le -Loup des Mers, Avant Adam, Radieuse Aurore, La Vallée de la Lune, Jerry -des Iles, Le Talon de Fer, Le Vagabond des Étoiles, Michaël, frère -de Jerry, _etc., auxquels il faut ajouter trois pièces de théâtre._ - -«_Je suis, écrivait-il, un adepte du travail méthodique et je -n'attends jamais l'inspiration. D'un tempérament naturellement -insouciant et fantaisiste, facilement mélancolique, je suis arrivé à -vaincre ces deux défauts. La discipline que j'ai connue comme matelot -a toujours laissé sur moi son empreinte et peut-être lui suis-je -redevable de la régularité de ma vie actuelle. Je ne prends que cinq -heures et demie de sommeil, limite précise que je m'accorde, et rien -n'a jamais été capable de me retenir plus longtemps au lit._» - -_Les portraits de Jack London nous le montrent avec une large carrure et -de puissantes épaules--celles qui portaient les sacs de charbon,--des -yeux flambants d'intelligence dans sa face rasée, et un menton -proéminent, énergique et volontaire. D'autres portraits de lui -l'évoquent en boxeur, à demi nu, et faisant valoir les muscles de sa -poitrine et la force de ses biceps._ - -_En parfait Américain, en effet, il était devenu un fervent de tous les -sports. «J'aime la boxe, la natation, le yachting et même le -cerf-volant. Bien qu'aimant la ville, je préfère habiter sa banlieue -et jouir, près de la ville, de la campagne où la vie est meilleure et -plus naturelle. Je regrette de n'avoir pas appris la musique. -Aujourd'hui je m'adonnerais volontiers à la poésie, si je -possédais pour vivre un ou deux millions de dollars.» Un ou deux -millions de dollars pour faire décemment bouillir la marmite... -L'ancien pilleur d'huîtres et débardeur avait, avouons-le, fait du -chemin._ - -_La mort, hélas! fauchait en 1916, à quarante ans et en pleine -production, ce curieux et robuste gaillard. Depuis longtemps déjà il -souffrait d'une entérite chronique, à laquelle s'ajoutait un -épuisement nerveux qui lui avait fait perdre le sommeil. Le matin de -son dernier jour (22 novembre 1916), son domestique japonais ne put le -réveiller. Il appela la sœur de Jack, Elisa Shepard, qui elle-même -alla quérir Mistress Charmian London. Jack était dans un état de -prostration complet et il fut impossible de lui faire reprendre ses -sens. Il présentait tous les symptômes d'un empoisonnement du -sang. Quatre médecins furent mandés en hâte, d'Oakland et de -San-Francisco. Mais il expira dans l'après-midi. Ses restes furent -incinérés, selon sa volonté, et les cendres déposées dans un -endroit de sa propriété, qu'il avait désigné. Bien qu'il eût eu -l'intuition de sa fin prochaine, la veille de sa mort il avait fait sa -promenade habituelle et lu comme de coutume_[3]. - - * -* * - -White Fang _ou_ Croc-Blanc, _que nous offrons aujourd'hui au public, -histoire d'un loup qui vient à la civilisation et se fait chien, est -comme_ The Call of the Wild _ou_ l'Appel du Wild, _histoire d'un chien -qui retourne à l'état sauvage et se refait loup, comme_ Jerry des -Iles _et_ Michaël, frère de Jerry, _histoires de chiens, un roman de -psychologie animale._ - -_D'autres auteurs ont mis en scène des animaux, mais dans un sens -différent. Ceux que nous présente La Fontaine, par exemple, et plus -près de nous R. Kipling, agissent en êtres humains et nous empruntent -nos sentiments, dont il deviennent, avec plus ou moins de bonhomie ou de -lyrisme, comme le miroir et le symbole. De nos caractères et de nos -passions ils sont comme les synthèses. Les bêtes de Jack London, au -contraire, agissent et pensent exclusivement en bêtes. L'auteur, dans -les mornes solitudes du Wild, le Grand Désert Blanc, qui de la terre -habitée monte vers le Cercle Arctique, les a longuement observés de -près. Il a vécu avec eux, côte à côte, en ami ou en ennemi. Il -s'est penché vers ces frères inférieurs, vers ces anneaux, moraux -comme physiques, de la grande chaîne des êtres, dont l'homme, avec -plus d'indignité parfois, occupe le sommet. Il a scruté leur pensée -rudimentaire, interrogé leur cerveau. Se faisant, en imagination, -chien, loup, lynx, porc-épic, écureuil, il s'est demandé quelle -conception, plus ou moins développée, plus ou moins restreinte, toutes -ces bêtes pouvaient bien avoir de la vie, ce qu'elles pouvaient en -sentir et en comprendre, sous quel angle visuel les mêmes événements -qui nous touchent pouvaient les atteindre et impressionner leurs -cerveaux._ - -_Quant au paysage évoqué, il n'est, en dehors de toute littérature -descriptive proprement dite, qu'un décor, tragique à souhait, pour -le drame qui s'y joue. Plus exactement, l'un et l'autre se -confondent, car, sur cette Terre du Nord, dont l'écrivain éveille -pour nous la poignante vision, il est impossible de séparer l'être -de l'ambiance où il vit et qui l'étreint, la créature de la -création. Rien ici ne saurait être factice. De Jack London on peut -dire avec raison que l'œuvre est l'homme même. Ce sont ses -ressouvenances, ses impressions, ses émotions, tout ce qu'il a vécu -lui-même, qu'il nous dépeint._ - -_Dans ce déchaînement des forces hostiles, parmi leur indestructible -pérennité, «où l'homme est moins qu'une pomme de terre», -l'homme lutte cependant, il lutte et il pense. Il est le roseau -pensant de Pascal, et surtout le roseau agissant. Car l'action, sur la -Terre du Nord, est tout. Sans l'action, sans l'action perpétuelle, -la mort est là, embusquée, qui ne tarde guère._ - -_De même, avant de s'embarquer en une longue croisière sur le_ Snark, -_il écrira: «Me voici, chétif animal appelé homme. Un brin de -matière animée, cent soixante-cinq livres de chair, d'os, de nerfs, -de tendons et de cerveau, tout cela doux et tendre, vulnérable et -fragile, un brin de vie palpitante. Voilà tout ce que je suis. Autour -de moi vont les grandes forces naturelles, menaces colossales, Titans de -destruction, monstres dénués de sentiment, qui ont autant d'égards -envers moi que moi pour le grain de sable que j'écrase sous mon pied. -Ils ne me connaissent point, ils sont inconscients, impitoyables, -amoraux. Ces monstres ont nom les cyclones et les tornades, les éclairs -et le tonnerre, les lames furieuses et les trombes, les tremblements de -terre et les volcans, les écumes qui heurtent avec fracas la côte -hérissée de récifs, et les vagues qui bondissent par-dessus les -sabords des plus grands navires, faisant des hommes une bouillie ou les -projetant dans la mer. Aucun de ces monstres déchaînés ne connaît la -minuscule créature, toute sensitive, toute de nerfs et de faiblesse, -que les hommes, appellent Jack London et qui lui-même se croit quelque -chose et même un être supérieur. Dans le conflit de tous ces Titans, -dans le labyrinthe de périls dont ils m'enveloppent, je dois me -frayer un chemin. Et le brin de vie que je suis exultera en triomphant -d'eux._» - -_C'est tout cela que rend admirablement Jack London, et son style alors -demeure net et ferme, ferme comme l'acte qu'il décrit. Tout ce qui -est tragique, chez lui, l'est à souhait. Sa plume, par contre, -devient plus indécise dès que la bataille de la vie se détend et que, -dépouillant sa rude écorce, il se fait sentimental. L'auteur -demeure, malgré lui, un être de drame et de souffrance. Parfois aussi, -lorsqu'il tend aux considérations générales, son style se fait plus -diffus. L'ancien fils du trappeur errant n'a pas suffisamment appris -à mettre en ordre le flot de ses pensées et celui de ses phrases. Il -est un émotif de premier ordre, mais la solide culture classique des -races latines lui a manqué. Le rôle du traducteur devient alors -infiniment délicat. Sans s'attacher obstinément à un mot à mot -littéral, que rend plus difficile encore la différence de génie des -langues anglo-saxonnes et de la langue française, celle-ci éprise -avant tout de netteté et de clarté, le traducteur doit s'efforcer de -faire jaillir, le plus fidèlement possible, la pensée enclose dans -l'original._ - -_Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, Jack London n'en -demeure pas moins une des plus originales et des plus puissantes -incarnations du génie anglo-saxon._ - - -PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF. - - -[Note 1: On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et -romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de -nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en -Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des -meilleurs prosateurs anglais.] - -[Note 2: CROC-BLANC: _Le Mur du monde._] - -[Note 3: Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari -(Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent -être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a -également écrit divers autres volumes, dont _Jack London dans les Mers -du Sud_ et _Une femme parmi les Chasseurs de Têtes._] - - - - -I - -LA PISTE DE LA VIANDE - - -De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapins -s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés -par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient -s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques, dans le jour -qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans -vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que -la pensée s'enfuyait, devant elle, au delà même de la tristesse. -Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique, -comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le -sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les -vains efforts de notre être. C'était le _Wild_, le Wild farouche, -glacé jusqu'au cœur, de la terre du Nord[4]. - -Sur la glace du fleuve et comme un défi au néant du Wild, peinait un -attelage de chiens-loups[5]. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait -de neige. À peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en -vapeur, pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux -transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons. - -Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les -attachaient à un traîneau, qui suivait, assez loin derrière eux, tout -cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de -bouleaux, solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de -toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau, afin -qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle -qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était -fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait -presque toute la place. À côté d'elle, se tassaient divers autres -objets: des couvertures, une hache, une cafetière et une poêle à -frire. - -Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et, -derrière le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le -traîneau, en gisait un troisième, dont le souci était fini. -Celui-là, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait -jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et -la vie lui est une offense. Il congèle l'eau, pour l'empêcher de -courir à la mer; il glace la sève sous l'écorce puissante des -arbres, jusqu'à ce qu'ils en meurent, et plus férocement encore, -plus implacablement, il s'acharne sur l'homme, pour le soumettre à -lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les -êtres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement. - -Cependant, en avant et en arrière du traîneau, indomptables et sans -perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore -morts. Ils étaient vêtus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur -haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de -cristallisations glacées leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres, -toute leur figure, si bien qu'il eût été impossible de les -discerner l'un de l'autre. On eût dit des croque-morts masqués, -conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque -fantôme. Mais, sous ce masque, il y avait des hommes, qui avançaient -malgré tout, sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse -ironie, dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance -d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et -impassible que l'abîme infini de l'espace. - -Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et -ménageant jusqu'à leur souffle. Partout autour d'eux était le -silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pèse -l'eau sur le corps du plongeur, à mesure qu'il s'enfonce plus -avant aux profondeurs de l'Océan. - -Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour, -lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri -s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri -se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa -note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa. -On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la -sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur -ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie. - -L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard -se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la -boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe. - -Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son. -C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue -qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux -autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche -du second cri. - ---Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant. - -Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait -un effort pour parler. - ---La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis -plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin. - -Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la -clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux. - -Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et -les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis, -à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le -cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les -chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher -à fuir et à se sauver dans les ténèbres. - ---Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulièrement fidèles à -notre compagnie, observa Bill. - -Henry, penché sur le feu et occupé à faire fondre un peu de glace, -pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis -sur le cercueil et ayant commencé à manger: - ---Ils savent, dit-il, que près de nous leurs peaux sont sauves, et -ils préfèrent manger qu'être mangés. Ces chiens ne manquent pas -d'esprit. - -Bill secoua la tête: - ---Oh! je n'en sais rien! - -Son camarade le regarda avec étonnement. - ---C'est la première fois, Bill, que je vous entends suspecter -l'intelligence des chiens. - ---Avez-vous remarqué, reprit l'autre, en mâchant des fèves avec -énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur -dîner. Combien avez-vous de chiens Henry? - ---Six. - ---Bien, Henry. - -Bill s'arrêta un instant, comme pour donner plus de poids à ses -paroles. - ---Nous disions que nous avions six chiens. J'ai pris six poissons -dans le sac et j'en ai donné un à chaque chien. Eh bien! je me suis -trouvé à court d'un poisson. - ---Vous avez mal compté. - ---Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J'ai pris -six poissons et N'a-qu'une-Oreille[6] n'en a pas eu. Alors je suis -revenu au sac et j'y ai pris un septième poisson, que je lui ai -donné. - ---Nous n'avons que six chiens, répliqua Henry. - ---Je n'ai pas dit qu'il n'y avait là que des chiens, mais -qu'ils étaient sept convives, à qui j'ai donné du poisson. - -Henry s'arrêta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les -bêtes. - ---En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six à présent. - ---J'ai vu le septième convive s'enfuir à travers la neige. - -Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara: - ---Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin. - ---Qu'entendez-vous par là? - ---J'entends que l'excès de nos peines influe durement sur vos -nerfs et que vous commencez à voir des choses... - ---C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill, avec -gravité. Mais les traces laissées derrière lui par le septième -animal sont encore marquées sur la neige. Je vous les montrerai, si -vous le désirez. - -Henry ne répondit point et se remit à manger en silence. Lorsque -le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant -la bouche, du revers de sa main: - ---Alors, Bill, vous croyez que cela était? - -Un long cri d'appel, à la fois lamentable et sauvage, jaillissant de -l'obscurité, l'interrompit. Il se tut, pour écouter, et, tendant -la main dans la direction d'où le cri était issu: - ---C'est un d'eux, dit-il, qui est venu? - -Bill approuva de la tête. - ---Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Vous avez remarqué -vous-même quel vacarme ont fait les chiens. - -Cris et cris, après cris, se répondant, de près, de loin, de tous -côtés, semblaient avoir mué tout à coup le Wild en une maison de -fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient -venus se tasser, les uns contre les autres, autour du foyer, si près -que leurs poils en étaient roussis par la flamme. - -Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, après en avoir -tiré quelques bouffées: - ---Je songe, Henry, que celui qui est là-dedans (et il indiquait, de -son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement -plus heureux que vous et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager -aussi confortablement après notre mort, aurons-nous seulement, un jour, -quelques pierres sur notre carcasse? Ce qui me dépasse, c'est -qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays, un lord ou -quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu à trimarder pour -la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guêtres -sur cette fin de terre, abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne -puis le comprendre exactement. - ---Il aurait pu vivre un bon vieil âge mûr, s'il était demeuré -chez lui, approuva Henry. - -Bill allait continuer la conversation, quand il vit, dans le noir mur de -nuit qui se pressait sur eux et où toute forme était indistincte, une -paire d'yeux, brillants comme des braises. Il la montra à Henry, qui -lui en montra une seconde, puis une troisième. Un cercle d'yeux -étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se -déplaçait, ou disparaissait, pour reparaître à nouveau, l'instant -d'après. - -La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient, -affolés, autour du feu, ou venaient, en rampant, se tapir entre les -jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux -bascula dans la flamme. Il se mit à pousser des hurlements plaintifs, -tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brûlée. -Ce remue-ménage fit se disperser le cercle d'yeux, qui se reforma, -une fois l'incident terminé et les chiens calmés. - ---C'est, dit Bill, une fâcheuse et blâmable situation, de se -trouver à court de munitions. - -Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon à étendre, sur des -branches de sapin préalablement disposées sur la neige, un lit de -couvertures et de fourrures. - -Henry grogna, tout en commençant à délacer ses mocassins de peau de -daim: - ---Combien, dites-vous, Bill, qu'il nous reste de cartouches? - ---Trois. Et je voudrais qu'il y en eût trois cents. Je leur -montrerais alors quelque chose, à ces damnés. - -Il secoua son poing, avec colère, vers les yeux luisants. Puis ayant -enlevé à son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant -le feu. - ---Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu -50° sous zéro[7] depuis deux semaines. Plût à Dieu que nous -n'eussions pas entrepris cette expédition! je n'aime pas la -tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle -est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit -plus question! Heureux le jour où nous nous retrouverons, vous et moi, -au Fort M'Gurry, tranquillement assis auprès du feu et jouant aux -cartes. Voilà mes souhaits! - -Henry poussa un nouveau grognement et se glissa dans le lit. Comme il -allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité: - ---Dites-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre à nos bêtes -et attraper un poisson, pour quoi, dites-moi, les chiens ne lui sont-ils -pas tombés dessus? C'est là ce qui me tourmente. - ---Vous vous faites, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry, d'une -voix ensommeillée. Vous n'étiez pas ainsi autrefois. Vous digérez -mal, je pense. Mais assez péroré! Dormez, sinon vous serez demain, -fort mal en point. Vous vous mettez, sans raison, la cervelle à -l'envers. - -Les deux compagnons, là-dessus, s'assoupirent. Ils soufflaient -lourdement, côte à côte, sous la même couverture. - -Le feu tomba peu à peu et les yeux brillants resserrèrent le cercle -qu'ils traçaient. Dès que deux d'entre eux s'avançaient, plus -proches, les chiens grondaient, apeurés et menaçants à la fois. Leurs -cris devinrent si forts, à un moment, que Bill s'éveilla. - -Il descendit du lit avec précaution, afin de ne pas troubler le sommeil -de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Dès que la flamme se -fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le -groupe des chiens. Puis, s'étant frotté les paupières, il se reprit -à les regarder, avec plus d'attention. Après quoi, s'étant coulé -sous la couverture: - ---Henry... Oh! Henry! - -Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille. - ---Qu'est-ce qui ne va pas? interrogea-t-il. - ---Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont sept derechef. - -Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants -après, il ronflait à poings fermés. - -C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors du -lit son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point -naître avant que trois heures encore ne se fussent écoulées. Il se -mit, dans l'obscurité, à préparer le déjeuner, tandis que Bill -roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ. - ---Dites-moi, Henry, demanda-t-il soudainement. Combien de chiens -prétendez-vous que nous avons? - ---Six. - ---Erreur! s'exclama Bill, triomphant. - ---Sept, de nouveau? questionna Henry. - ---Non. Cinq! Un est parti. - ---L'Enfer! cria Henry, avec colère. - -Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens: - ---Vous avez raison, Bill, Boule-de-Suif[8] est parti. - ---Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée -nous aura caché sa fuite. - ---Ce n'est pas de chance, pour lui ni pour nous. Ils l'auront -avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant -dans leur gosier. Malédiction sur eux! - ---Ce fut toujours un chien fou, observa Bill. - ---Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se -suicider de la sorte? - -Henry jeta un coup d'œil sur les survivants de l'attelage, -supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur -caractère et de leurs aptitudes. - ---Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait à en faire -autant. On frapperait dessus à coups de bâton qu'ils refuseraient de -s'éloigner. - ---J'ai toujours pensé, dit Bill, et je le répète, que -Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu fêlée. - -Telle fut l'oraison funèbre d'un chien, mort en cours de route, sur -une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien -d'hommes, n'en ont pas même une semblable! - - -[Note 4: Le _Wild_ est un terme générique, intraduisible, qui, comme -le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle -désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types -qui la constituent. Le _Wild_ comprend, dans l'Amérique du Nord, la -région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui -ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace -éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait -partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol, -très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et -l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la -neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise -vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible -profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation -hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de -transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (_Note des -Traducteurs._)] - -[Note 5: _Wolfdogs_, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par -leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels -des traîneaux. (_Idem._)] - -[Note 6: _One Ear._] - -[Note 7: Il s'agit de degrés Fahrenheit (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 8: _Fatty._] - - - - -II - -LA LOUVE - - -Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement -rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu -joyeux et poussèrent de l'avant dans les ténèbres qui n'étaient -point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces, -continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid. -Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença à paraître. À -midi, le ciel, vers le Sud, parut se réchauffer et se teignit de -couleur rose. La ligne de démarcation se dessina, que met la rondeur de -la terre entre les pays méridionaux, où luit le soleil, et le monde du -Nord. Mais la couleur rose, rapidement, se fana. Un jour gris lui -succéda, qui dura jusqu'à trois heures, puis disparut à son tour, -et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et -silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse, à -droite, à gauche, recommencèrent, provoquant parmi les chiens, tout -harassés qu'ils fussent, de folles paniques. - ---Je voudrais bien, dit Bill, en remettant, pour la vingtième fois, -les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et -nous laissent tranquilles. - ---Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva -Henry. - -Le campement fut dressé, comme le soir précédent. Henry surveillait -la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri, poussé -par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le -fit sursauter. Il releva le nez, juste à temps pour voir une forme -vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il -aperçut Bill, qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux, -mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue -et une partie du corps d'un saumon séché. - ---Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a -reçu pour le reste. L'entendez-vous hurler? - ---Et quelle figure avait-il, ce voleur? demanda Henry. - ---Je n'ai pu le bien voir. Mais ce que je sais, c'est qu'il a -quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble à celle d'un -chien. - ---Ce doit être, j'en jurerais, un loup apprivoisé. - ---Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour être venu ici au moment -juste du dîner et emporter un morceau de poisson! - -Les deux hommes, assis sur la boîte oblongue, avaient, après avoir -mangé, humé leurs pipes, comme ils en avaient l'habitude. Le cercle -d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus -proche. - -Bill se reprit à gémir. - ---Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur -quelque autre gibier, et qu'ils décampent à sa suite! Ce serait -pour nous un débarras... - -Henry eut l'air de n'avoir pas entendu. Mais, comme Bill faisait -mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge. - ---Arrêtez, Bill, vos croassements. Vous avez des crampes d'estomac, -je vous l'ai déjà dit, et c'est ce qui vous fait divaguer. Avalez -une pleine cuillerée de bi-carbonate de soude, cela vous calmera, je -vous assure et vous redeviendrez d'une plus plaisante compagnie. - -Le matin suivant, d'énergiques blasphèmes, proférés par Bill, -réveillèrent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, à la lueur -du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui -agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses -grimaces. - ---Hello! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau? - ---Grenouille[9] a décampé, fut la réponse. - ---Non? - ---Je dis oui. - -Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta -avec soin, après quoi il se joignit à Bill pour maudire les pouvoirs -malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien. - ---Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill. - ---Et celui-là n'était pas un chien fou, ajouta Henry. - -Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funèbre. - -Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent -attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente. -Les deux hommes peinaient, sans parler. Le silence n'était interrompu -que par les cris qui les poursuivaient et qui s'attachaient, -invisibles, à leur marche. Mêmes paniques des chiens, mêmes écarts -de leur part, hors du sentier tracé, et même lassitude physique et -morale des deux hommes, qui en résultait. - -Quand le campement eut été établi, Bill, à la mode indienne, enroula -autour du cou des chiens une solide lanière de cuir, à laquelle était -lié, à son tour, un bâton de cinq à six pieds de long. Le bâton, à -son autre extrémité, était attaché, par une seconde lanière, à un -pieu fiché en terre. Les joints, de chaque côté, étaient si serrés -que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger. - ---Regardez, Henry, dit Bill, avec satisfaction, si j'ai bien -travaillé! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles -jusqu'à demain. S'il en manque un seul à l'appel, je veux me -passer de mon café. - -Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant à Bill le -cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisième soir, les -enserrait: - ---Dommage, tout de même, fit-il, de ne pouvoir flanquer à ceux-ci -quelques bons coups de fusil! Ils ont compris que nous n'avions pas -de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis. - -Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils -regardaient les formes vagues aller et venir, hors de la frontière de -lumière que marquait le feu. En observant avec attention les endroits -où une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la -silhouette de l'animal, qui se dessinait et se mouvait dans les -ténèbres. - -Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens, les fit se -détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et -geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces dans la -direction de l'ombre, sur son bâton, qu'il mordait frénétiquement -et à pleines dents. - ---Bill, regardez ceci! chuchota Henry. - -Dans la lumière du feu, un animal, semblable à un chien, se glissait, -d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en même temps -audacieux et craintif, observant les deux hommes avec précaution, et -cherchait visiblement à se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille, -s'aplatissant vers lui, sur le sol, redoublait ses gémissements. - ---C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la -meute. Quand elle a attiré un chien à sa suite, toute la bande tombe -dessus et le mange. - -Au même moment, une des bûches empilées sur le feu dégringola, en -éclatant avec bruit. L'étrange animal, effaré, fit un saut en -arrière, dans les ténèbres, et disparut. - ---Je pense une chose, dit Bill. - ---Laquelle, s'il vous plaît? - ---C'est que l'animal vu par nous est le même que celui qui a -été rossé hier par mon gourdin. - ---Il n'y a pas au monde le plus léger doute sur ce point. - ---Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa -familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas -naturelle et choque toutes les idées reçues. - ---Ce loup en connait certainement plus qu'un loup qui se respecte ne -doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du -repas des chiens. Cet animal a de l'expérience. - ---Le vieux Villan, dit Bill, en se parlant tout haut à lui-même, -possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir -avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi. Car je le tuai un beau -jour, dans un pacage d'élans, sur _Little Stick._ Le vieux Villan en -pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce -chien depuis trois ans. Tout ce temps, le chien était demeuré avec les -loups. - ---Je pense, opina Henry, que vous avez trouvé la vérité. Ce loup -est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de -l'homme. - ---Si j'ai quelque chance, de ce loup qui est un chien nous aurons la -peau, déclara Bill. Nous ne pouvons continuer à perdre d'autres -bêtes. - ---Souvenez-vous qu'il ne nous reste plus que trois cartouches. - ---Je le sais et les réserve pour un coup sûr. - -Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner, -accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son -camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prêts. -Bill commença à manger, dormant encore. - -Ayant remarqué que sa tasse à café était vide, il se pencha pour -atteindre la cafetière. Mais celle-ci était du côté d'Henry et -hors de sa portée. - ---Dites-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement -d'amitié, n'avez-vous rien oublié de me donner? - -Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tête. Bill -avança sa tasse vide. - ---Vous n'aurez pas de café, prononça Henry. - ---Aurait-il été renversé? demanda Bill avec anxiété. - ---Ce n'est pas cela. - ---Si vous m'en refusez, vous allez arrêter ma digestion. - ---Vous n'en aurez pas! - -Un flux de sang et de colère monta au visage de Bill. - ---Voulez-vous, je vous prie, parler et vous expliquer? - ---Gros-Gaillard[10] est parti. - -Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tête et -compta les chiens. - ---Comment cela est il arrivé? demanda-t-il, anéanti. - ---Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-même -la lanière qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura -rendu sans doute ce service. - ---Le damné chien! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré -son compère. - ---En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose -qu'il est déjà digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans les -ventres de vingt loups différents. - -Cette troisième oraison funèbre prononcée, Henry poursuivit: - ---Maintenant, Bill, voulez-vous du café? - -Bill fit un signe négatif. - ---C'est bien certain? insista Henry, en levant la cafetière, il -est pourtant bon. - -Mais Bill était têtu. Il mit sa tasse à l'écart. - ---J'aimerais mieux, dit-il, être pendu ding-ding-dong. J'ai -donné ma parole et je la tiendrai. - -Il absorba son déjeuner à sec et ne l'arrosa que de malédiction, à -l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais -tour. - ---Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur -atteinte. - -Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé -plus de cent yards[11], quand Henry, qui allait devant, heurta du pied, -dans l'obscurité, un objet qu'il ramassa, puis qu'il lança, -s'étant retourné, dans la direction de Bill. - ---Tenez, Bill, dit-il, voilà quelque chose qui pourra vous être -utile. - -Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de -Gros-Gaillard; le bâton auquel il avait été attaché. - ---Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la -peau, et tout. Le bâton même est aussi net que le dessus de ma main; -ils ont mangé le cuir qui le garnissait à ses deux bouts. Ils ont -l'air terriblement affamés. Pourvu que vous et moi nous ne subissions -pas un sort identique avant d'être parvenus au terme de notre voyage! - -Henry se mit à rire. - ---C'est la première fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des -loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et -sauf. Prenez votre courage à deux mains et ne craignez rien. Ils ne -nous auront pas, mon fils. - ---Voilà ce qu'on ne sait pas; oui, ce qu'on ne sait pas. - ---Vous êtes pâle et avez une mauvaise circulation du sang. Il vous -faudrait de la quinine. Je vous en bourrerai quand nous serons arrivés. - -Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents. -Apparition de la lumière à neuf heures; à midi, le reflet lointain, -vers le Sud, du soleil invisible; puis la grise après-midi, -précédant la nuit rapide. À l'heure où le soleil esquissait son -faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit: - ---Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire. - ---Soyez prudent et gardez-vous qu'il ne vous arrive malheur! - -Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure après, vers -son compagnon, qui l'attendait avec une certaine anxiété. - ---Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous, -courant de-ci, de-là, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont -sûrs de nous avoir et qu'il leur suffit de patienter. En attendant -ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent. - ---Vous prétendez, observa Henry, qu'ils sont sûrs de nous avoir? - -Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua: - ---J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres à faire peur. Ils -n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien -entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas -loin. Leurs côtes sont pareilles à des planches à laver et leurs -estomacs remontés collent presque à l'épine dorsale. Ils en sont, -je puis vous le dire, à la dernière phase de la désespérance. Ils -sont à demi enragés et attendent. - -Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand Henry, qui -avait pris la place d'arrière et poussait le traîneau, afin -d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement -étouffé. Derrière eux, en pleine vue et sur la même piste qu'ils -venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une -forme velue. La bête trottinait sans effort apparent, semblant glisser -plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arrêtés, elle -s'arrêta ainsi qu'eux et, ayant levé la tête, elle les regarda -avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur, -comme pour se faire d'eux une opinion. - ---C'est la louve! dit Bill. - -Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et il vint, derrière le -traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinèrent -l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur -avait déjà soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter -encore, en avant, de quelques pas, puis s'arrêter, puis recommencer -à diverses reprises le même manège, jusqu'à ce qu'il ne se -trouvât plus qu'à une courte distance. Alors il fit halte, la tête -dressée, près d'un groupe de sapins, et se remit à observer les -deux hommes. Il les considérait avec une insistance singulière, comme -eût pu le faire un chien, mais sans qu'il y eût rien dans ses yeux -du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était -celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bête, -aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt -grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des -spécimens les plus importants de l'espèce. - ---Il doit mesurer près de deux pieds et demi à hauteur d'épaule, -constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long. - ---Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai -jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge, et même sur -l'orangé. Elle a un ton cannelle. - -La robe de la bête n'était point cependant de cette couleur et le -gris y dominait, comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et -indéfinissables reflets couraient par moment sur le poil, qui -trompaient et illusionnaient la vue. - ---On dirait un rude et gros chien de traîneau, poursuivit Bill. Je ne -serais pas autrement étonné de voir cet animal remuer la queue. - ---Hé! gros chien, appela-t-il. Venez, vous! quel que vous soyez! - ---Il n'a pas de toi la moindre peur, dit Henry, en riant. - -Bill agita sa main, fit semblant de menacer, cria à tue-tête. La bête -ne manifesta aucune crainte et se contenta de se mettre légèrement en -garde. Elle ne cessait point de dévisager les deux hommes, avec une -fixité affamée. Son désir évident était, si elle l'osait, de -venir à cette viande et de s'en repaître. - ---Écoutez, Henry, dit Bill, en baissant la voix, très bas. Voici le -cas d'utiliser nos trois cartouches. Mais il faut ne point manquer le -coup et qu'il soit mortel, qu'en pensez-vous? - -Henry approuva et Bill, avec mille précautions, amena à lui le fusil. -Mais à peine avait-il fait le geste de le lever vers son épaule que la -louve, faisant un saut de côté, hors de la piste, disparut parmi les -sapins. - -Les deux compagnons se regardèrent. Henry sifflota, d'un air entendu, -et Bill, se morigénant lui-même, remit en place le fusil. - ---Je devais m'y attendre, dit-il. Un loup assez instruit pour venir -partager le dîner de nos chiens doit être également renseigné sur -les coups de fusil. Sa science est la cause de tous nos malheurs. Mais -je le démolirai, aussi sûr que mon nom est Bill! Puisqu'il est trop -rusé pour être tué à découvert, j'irai le tirer de l'affût. - ---Si vous voulez tenter de l'abattre, faites-le d'ici, conseilla -Henry. Que la bande survienne autour de vous, en admettant que vos trois -cartouches tuent trois bêtes, les autres vous régleront votre compte. - -On campa de bonne heure, ce soir-là. Les trois chiens survivants -avaient remorqué moins vite le traîneau et avaient été las plus -tôt. Les deux hommes ne dormirent que d'un œil. Le cercle -d'ennemis s'était resserré encore. Sans cesse il fallait se -relever, pour attiser le feu, afin que la flamme ne tombât point. - ---J'ai ouï des marins, dit Bill, me parler des requins qui ont -coutume de suivre les navires. Les loups sont les requins de la terre. -Ils s'y connaissent mieux que nous dans leurs affaires. Ils savent que -bientôt ils nous auront. - ---Ils vous ont déjà à moitié, rétorqua Henry, avec rudesse, vous -qui vous laissez aller à parler ainsi. C'en est fait d'un homme, -dès l'instant où il se déclare perdu. Vous êtes, rien qu'en le -disant, à demi mangé. - ---Ils en ont mangé d'autres, et qui nous valaient, vous et moi, -répondit Bill. - ---Assez croassé! Vous m'excédez plus que de raison. - -Henry tourna brusquement le dos à Bill, et il s'attendait à ce que -celui-ci, avec le caractère emporté qu'il lui connaissait, -s'irritât du ton tranchant de ses paroles. Mais Bill ne répondit -rien. - ---Mauvais présage, songea Henry, dont les paupières se fermaient -malgré lui. Le moral de Bill, il n'y a pas à s'y tromper, est -gravement entamé. J'aurai, demain matin, fort à faire pour retaper -ce garçon. - - -[Note 9: Frog.] - -[Note 10: _Spanker._] - -[Note 11: Le _yard_ mesure environ 91 centimètres (914 millimètres), -soit un peu moins d'un mètre. (_Note des Traducteurs._)] - - - - -III - -LE CRI DE LA FAIM - - -La journée débuta sous de meilleurs auspices. Les deux hommes -n'avaient pas perdu de chien durant la nuit et c'est l'esprit le -plus léger qu'ils se remirent en chemin, dans le silence, le noir et -le froid, Bill semblait avoir oublié ses sinistres pressentiments et -quand, à midi, les chiens renversèrent le traîneau, à un mauvais -passage, c'est en plaisantant qu'il accueillit l'accident. - -C'était pourtant un effrayant pêle-mêle. Le traîneau, sens dessus -dessous, demeurait suspendu entre le tronc d'un arbre et un énorme -roc. Il fallut d'abord déharnacher les chiens, afin de les dégager -et de démêler leurs traits. Ceci fait et tandis que les deux hommes -s'occupaient de remettre sur pied le traîneau, Henry aperçut -N'a-qu'une-Oreille qui était en train de se défiler en rampant. - ---Ici, toi, N'a-qu'une-Oreille! cria-t-il, en se retournant vers -le chien. - -Mais le chien, au lieu de lui obéir, fit un bond en avant et se sauva, -en courant de toutes ses forces, ses harnais traînant derrière lui. - -Tout là-bas, sur la piste, la louve l'attendait. En s'approchant -d'elle, il parut soudain hésiter et ralentit sa course. Il la -regardait fixement, avec crainte et désir à la fois. Elle semblait -l'aguicher et lui sourire de toutes ses dents, puis fit un pas vers -lui, en manière d'avance. N'a-qu'une-Oreille se rapprocha, mais -en se tenant encore sur ses gardes, la tête dressée, les oreilles et -la queue droites. - -Quand il l'eut jointe, il essaya de frotter son nez contre le sien; -mais elle se détourna, avec froideur, et fit un pas en arrière. Elle -répéta plusieurs fois sa manœuvre, comme pour l'entraîner loin de -ses compagnons humains. À un moment (on eût dit qu'une vague -conscience du sort qui l'attendait flottait dans sa cervelle de -chien), N'a-qu'une-Oreille, s'étant retourné, regarda derrière -lui ses deux camarades de trait, le traîneau renversé et les deux -hommes qui l'appelaient. Mais la louve lui ayant tendu son nez, pour -qu'il s'y frottât, il en oublia aussitôt toute autre idée et se -reprit à la suivre au bout de quelques minutes, dans un prude et -nouveau recul qu'elle effectua. - -Bill, pendant ce temps, avait songé au fusil. Mais celui-ci était pris -sous le traîneau et quand, avec l'aide d'Henry, il eut mis la main -dessus, le chien et la louve étaient trop éloignés de lui, trop près -aussi l'un de l'autre pour qu'il pût tirer. - -Trop tard, N'a-qu'une-oreille connut son erreur. Les deux hommes le -virent qui revenait vers eux à fond de train. Mais déjà une douzaine -de loups maigres, bondissant dans la neige, fonçaient à angle droit -sur le chien, afin de lui couper la retraite. La louve avait, quant à -elle, cessé ses grâces et ses pudeurs, et s'était jetée sur son -amoureux, avec un rauque grognement. Il l'avait bousculée d'un coup -d'épaule et elle s'était jointe aux autres poursuivants. Elle le -talonnait de près. - ---Où allez-vous? cria Henry, en posant sa main sur le bras de Bill. - -Bill se dégagea, d'un mouvement brusque. - ---Je ne puis, dit-il, supporter ce qui se passe. Ils ne doivent plus -avoir, si je puis l'empêcher, aucun de nos chiens. - -Le fusil au poing, il s'enfonça dans les taillis qui bordaient le -sentier. - ---Attention, Bill! lui jeta Henry, une dernière fois. Soyez prudent! - -Henry, assis sur le traîneau, vit disparaître son compagnon. -N'a-qu'une-Oreille avait quitté la piste et tentait de rejoindre le -traîneau en décrivant un grand cercle. Henry l'apercevait par -instants, détalant à travers des sapins clairsemés et s'efforçant -de gagner les loups en vitesse, tandis que Bill allait essayer, sans nul -doute, d'enrayer la poursuite. Mais la partie était perdue -d'avance. D'autant que de nouveaux loups, sortant de partout, se -joignaient à la chasse. - -Tout à coup, Henry entendit un coup de fusil, puis deux autres -succéder rapidement au premier, et il connut que la provision de -cartouches de Bill était finie. Il y eut un grand bruit, des -grondements et des cris. Henry reconnut la voix du chien, qui gémissait -et hurlait. Un cri de loup lui annonça qu'un des animaux avait été -atteint. Et ce fut tout. Gémissements et grognements moururent et le -silence retomba sur le paysage solitaire. - -Henry demeura longtemps assis sur le traîneau. Il n'avait pas besoin -d'aller voir ce qui était advenu. Cela il le savait comme s'il en -eût été spectateur. Il se dressa pourtant, à un moment, avec un -tressaillement, et, dans une hâte fébrile, chercha la hache qui était -parmi les bagages. Puis il se rassit et songea longuement, en société -des deux chiens qui lui restaient et qui demeuraient à ses pieds, -couchés et tremblants. - -Il se leva, à la fin, en proie à une immense faiblesse, comme si toute -force de résistance s'était anéantie en lui, et se mit en devoir -d'atteler les chiens au traîneau. Lui-même passa sur son épaule un -harnais d'homme et tira, de concert avec les deux bêtes. L'étape -fut courte. Dès que le jour commença à baisser, Henry se hâta -d'organiser le campement. Il donna aux chiens leur nourriture, fit -cuire et mangea son dîner, et dressa son lit près du feu. - -Mais il n'avait pas encore fermé les yeux qu'il vit les loups -arriver et, cette fois, s'avancer tellement près qu'il n'y avait -pas à songer même à dormir. Ils étaient là, autour de lui, si peu -loin qu'il pouvait les regarder, comme en plein jour, couchés ou -assis autour du foyer, rampant sur leurs ventres, et tantôt avançant, -tantôt reculant. Certains d'entre eux dormaient, couchés en rond -dans la neige, comme des chiens. Il ne cessa pas, un seul instant, -d'aviver la flamme, car il savait qu'elle était le seul obstacle -entre sa chair et leurs crocs. Les deux chiens se pressaient contre lui, -implorant sa protection. De temps à autre, le cercle des loups -s'agitait, ceux qui étaient couchés se relevaient, et tous hurlaient -en chœur. Puis ils se recouchaient ou s'asseyaient, le cercle se -reformant plus près. - -À force, cependant, d'avancer d'un pouce, puis d'un pouce, un -instant arriva où les loups le touchaient presque. Alors il prit des -brandons enflammés et commença à les jeter dans le tas de ses -ennemis. Ceux-ci bondissaient en arrière, d'un saut hâtif, -accompagné de cris de colère et de grognements peureux, quand une -branche, bien lancée, atteignait l'un d'eux. - -Le matin trouva l'homme hagard et brisé, les yeux dilatés par le -manque de sommeil. Il cuisina et absorba son déjeuner. Puis quand la -lumière eut dispersé la troupe des loups, il s'occupa de mettre à -exécution un projet qu'il avait médité durant de longues heures de -la nuit. Ayant abattu, à coups de hache, de jeunes sapins, il en fit, -en les liant en croix, les traverses d'un échafaudage assez élevé, -dont quatre autres grands sapins, restés debout, formèrent les -montants. Se servant ensuite des courroies du traîneau comme de cordes, -et les chiens tirant avec lui, il hissa au sommet de l'échafaudage le -cercueil qu'il avait convoyé. - ---Ils ont eu Bill, dit-il, en s'adressant au corps du mort, quand -celui-ci fut installé dans sa sépulture aérienne, et ils m'auront -peut-être. Mais, vous, jeune homme, ils ne vous auront pas. - -Le traîneau filait maintenant derrière les chiens, qui haletaient -d'enthousiasme, car ils savaient, eux aussi, que le salut était pour -eux dans le chenil du Fort M'Gurry. Mais les loups n'avaient pas -été loin et c'est ouvertement qu'ils avaient, désormais, repris -leur poursuite. Ils trottinaient tranquillement derrière le traîneau, -ou rangés en files parallèles, leurs langues rouges pendantes, leurs -flancs maigres ondulant sur leurs côtes, qui se dessinaient à chacun -de leurs mouvements. Henry ne pouvait s'empêcher d'admirer qu'ils -fussent encore capables de se tenir sur leurs pattes, sans s'effondrer -sur la neige. - -À midi, vers le Sud, ce ne fut pas seulement un reflet du soleil qui -apparut, mais l'astre lui-même, dont la partie supérieure émergea -de l'horizon, pâle et dorée. Henry vit là un heureux présage. Le -soleil était revenu et les jours allaient grandir. Mais sa joie fut de -courte durée. La lumière, presque aussitôt, se remit à baisser et il -s'occupa, sans plus tarder, de s'organiser pour la nuit. Les -quelques heures de clarté grisâtre et de terne crépuscule qu'il -avait encore devant lui furent utilisées à couper, pour le foyer, une -quantité de bois considérable. - -Avec la nuit, la terreur revint, à son comble. Le besoin de sommeil, -pire que les loups, tenaillait Henry. Il s'endormit malgré lui, -accroupi près du feu, les couvertures sur ses épaules, sa hache entre -ses genoux, un chien à sa droite, un chien à sa gauche. Dans cet état -de demi-veille où il se trouvait, il apercevait la troupe entière qui -le contemplait, comme un repas retardé, mais certain. Il lui semblait -voir une bande d'enfants réunis autour d'une table servie, et -attendant qu'on leur permît de commencer à manger. - -Puis, comme machinalement, ses yeux retombaient sur lui-même, et il -examinait son corps avec une attention bizarre, qui ne lui était pas -habituelle. Il tâtait ses muscles et les faisait jouer, -s'intéressant prodigieusement à leur mécanisme. À la lueur du -foyer, il ouvrait, étendait ou refermait les phalanges de ses doigts, -émerveillé de l'obéissance et de la souplesse de sa main qui, avec -brusquerie ou douceur, trépidait à sa volonté, jusqu'au bout des -ongles. Et, comme fasciné, il se prenait d'un incommensurable amour -pour ce corps admirable, auquel il n'avait, jusque-là, jamais prêté -attention, d'une tendresse infinie pour cette chair vivante, destinée -bientôt à repaître des brutes, à être mise en lambeaux. -Qu'était-il désormais? Un simple mets pour des crocs affamés, une -subsistance pour d'autres estomacs, l'égal des élans et des lapins -dont il avait tant de fois, lui-même, fait son dîner. - -À quelques pieds devant lui, la louve aux reflets rouges était assise -dans la neige et le regardait, pensive. Leurs regards se croisèrent. Il -comprit sans peine qu'elle se délectait de lui, par anticipation. Sa -gueule s'ouvrait, avec gourmandise, découvrant les crocs blancs -jusqu'à leur racine. La salive lui découlait des lèvres, et elle se -pourléchait de la langue. Un spasme d'épouvante secoua Henry. Il fit -un geste brusque, pour se saisir d'un brandon et le lancer à la -louve. Mais celle-ci, non moins rapidement, s'était éclipsée. Alors -il se remit à contempler sa main, avec adoration, à examiner, l'un -après l'autre, tous ses doigts et comme ils s'adaptaient avec -perfection aux rugosités de la branche qu'il brandissait. Puis, comme -son petit doigt courait risque de se brûler, il le replia -délicatement, un peu en arrière de la flamme. - -La nuit s'écoula cependant sans accident et le matin parut. Pour la -première fois, la lumière du jour ne dispersa pas les loups. Vainement -l'homme attendit leur départ. Ils demeurèrent en cercle autour de -lui et de son feu, avec une insolence qui brisa son courage, revenu avec -la clarté naissante. Il tenta cependant un effort surhumain pour se -remettre en route. - -Mais à peine avait-il replacé son traîneau sur le sentier et -s'était-il écarté, de quelques pas, de la protection du feu, -qu'un loup, plus hardi que les autres, s'élança vers lui. La bête -avait mal calculé son élan; son saut fut trop court. Ses dents, en -claquant, se refermèrent sur le vide, tandis qu'Henry, pour se -préserver, faisait un bond de côté. Puis, reculant vers le feu, il -fit pleuvoir une mitraille de brandons sur les autres loups, -qui, excités par l'exemple, s'étaient dressés debout et s'apprêtaient -déjà à se jeter sur lui. - -Il demeura assiégé toute la journée. Comme son bois menaçait de -s'épuiser, il étendit progressivement le foyer vers un énorme sapin -mort, qui s'élevait à peu de distance et qu'il atteignit de la -sorte. Il abattit l'arbre et passa le reste du jour à préparer, pour -la nuit, branches et fagots. - -La nuit revint, aussi angoissante que la précédente, avec cette -aggravation que le besoin de dormir devenait, pour l'homme, de plus en -plus insurmontable. Henry, dans sa somnolence, vit la louve -s'approcher de lui à ce point, qu'il n'eût qu'à saisir un -brandon allumé pour le lui planter, d'un geste mécanique, en plein -dans la gueule. La louve hurla de douleur, en un brusque ressaut. Il -sentit l'odeur de la chair brûlée et regarda la bête secouer sa -tête, avec fureur. - -Puis, de crainte de s'abandonner trop profondément au sommeil, Henry -attacha à sa main droite un tison de sapin, afin que la brûlure de la -flamme le réveillât lorsque la branche serait consumée. Il -recommença plusieurs fois l'opération. Chaque fois que la flamme, en -l'atteignant, le faisait sursauter, il en profitait pour recharger le -feu et envoyer aux loups une pluie de brandons incandescents, qui les -tenaient momentanément en respect. Un moment vint pourtant où la -branche, mal liée, se détacha de sa main sans qu'il s'en -aperçût. Et, s'étant endormi, il rêva. - -Il lui sembla qu'il se trouvait dans le Fort M'Gurry. L'endroit -était chaud et confortable, et il jouait avec l'agent de la -factorerie. Le Fort était assiégé par les loups, qui hurlaient à la -grille d'entrée. Lui et son partenaire s'arrêtaient de jouer, par -instants, pour écouter les loups et rire de leurs efforts inutiles. -Mais un craquement se produisit soudain. La porte avait cédé et les -loups envahissaient la maison, fonçant droit sur lui et sur l'agent, -en redoublant de hurlements, tellement qu'il en avait la tête comme -brisée. Il s'éveilla, à ce moment, et le rêve se relia à la -réalité. Les loups hurlants étaient sur lui. Déjà l'un d'eux -avait refermé ses crocs sur son bras. D'un mouvement instinctif, -Henry sauta dans le feu et le loup lâcha prise, non sans laisser dans -la chair une large déchirure. - -Alors commença une bataille de flammes. Ses épaisses mitaines -protégeant ses mains, Henry ramassait les charbons ardents, à pleines -poignées, et les jetait en l'air dans toutes les directions. Le -campement n'était qu'un volcan en éruption. Henry sentait son -visage se tuméfier, ses sourcils et ses cils grillaient, et la chaleur -qu'il éprouvait aux pieds devenait intolérable. Un brandon dans -chaque main, il se risqua à faire quelques pas en avant. Les loups -avaient reculé. - -Il leur lança ses deux brandons, puis frotta de neige ses mitaines -carbonisées, et dans la neige il trépigna pour se refroidir les pieds. -Des deux chiens il ne restait plus trace. Ils avaient, de toute -certitude, continué à alimenter le repas inauguré par les loups, il y -avait plusieurs jours, avec Boule-de-Suif, et que lui-même, -vraisemblablement, terminerait sous peu. - ---Vous ne m'avez pas encore! cria-t-il d'une voix sauvage, aux -bêtes affamées, qui lui répondirent, comme si elles avaient compris -ce qu'il disait, par une agitation générale et des grognements -répétés. - -Mettant à exécution un nouveau plan de défense, il forma un cercle -avec une série de fagots, alignés à la file et qu'il alluma. Puis -il s'installa au centre de ce rempart de feu, couché sur son matelas, -afin de se préserver de l'humidité glaciale et de la neige fondante, -que liquéfiait sur le sol la chaleur du brasier, et demeura immobile. -Les loups, ne le voyant plus, vinrent s'assurer, à travers le rideau -de flammes, que leur proie était toujours là. Rassurés, ils reprirent -leur attente patiente, se chauffant au feu bienfaisant, en s'étirant -les membres et en clignotant béatement des yeux. La louve s'assit sur -son derrière, pointa le nez vers une étoile et commença un long -hurlement. Un à un, les autres loups l'imitèrent, et la troupe -entière, sur son derrière, le nez vers le ciel, hurla à la faim. - -L'aube vint et le jour. La flamme brûlait plus bas. La provision de -bois était épuisée et il allait falloir la renouveler. Henry tenta de -franchir le cercle ardent qui le protégeait, mais les loups surgirent -aussitôt devant lui. Il leur lança, pour les écarter, quelques -brandons, qu'ils se contentèrent d'éviter, sans en être autrement -effrayés. Il dut renoncer au combat. - -L'homme, vacillant, s'assit sur son matelas et ses couvertures. Il -laissa tomber sa poitrine sur ses genoux, comme si son corps eût été -cassé en deux. Sa tête pendait vers le sol. C'était l'abandon de -la lutte. De temps à autre, il relevait légèrement la tête, pour -observer l'extinction progressive du feu. Le cercle de flammes et de -braises se sectionnait par segments, qui diminuaient d'étendue et -entre lesquels s'élargissaient des brèches. - ---Je crois, murmura-t-il, que bientôt vous pourrez venir et -m'avoir. Qu'importe à présent? Je vais dormir... - -Une fois encore, il entr'ouvrit les yeux, et ce fut pour voir, par une -des brèches, la louve qui le regardait. - -Combien de temps dormit-il? Il n'aurait su le dire. Mais, lorsqu'il -s'éveilla, il lui parut qu'un changement mystérieux s'était -produit autour de lui. Un changement à ce point étrange et inattendu -que son réveil en fut brusqué sur-le-champ. Il ne comprit point, -d'abord, ce qui s'était passé. Puis il découvrit ceci: les loups -étaient partis. Seul, le piétinement pressé de leurs pattes, -imprimées sur la neige, lui rappelait le nombre et l'acharnement -pressé de ses ennemis. Puis, le sommeil redevenant le plus fort, il -laissa retomber sa tête sur ses genoux. - -Ce furent des cris d'hommes qui le réveillèrent, cette fois, mêlés -au bruit de traîneaux qui s'avançaient, à des craquements de -harnais, à des halètements époumonés de chiens de trait. - -Quatre traîneaux, quittant le lit glacé de la rivière, venaient en -effet vers lui, à travers les sapins. Une demi-douzaine d'hommes -l'entouraient, quelques instants après. Accroupi au milieu de son -cercle de feu, qui se mourait, il les regarda, comme hébété, et -balbutia, les mâchoires encore empâtées: - ---La louve rouge... Venue près des chiens au moment de leur repas... -D'abord elle mangea les chiens... Puis elle mangea Bill... - ---Où est lord Alfred? beugla un des hommes à son oreille, en le -secouant rudement. - -Il remua lentement la tête. - ---Non, lui, elle ne l'a pas mangé... Il pourrit sur un arbre, au -dernier campement. - ---Mort? cria l'homme. - ---Oui, et dans une boîte... répondit Henry. - -Il dégagea vivement son épaule de la main du questionneur. - ---Hé! dites donc, laissez-moi tranquille! Je suis vidé à fond. -Bonsoir à tous. - -Ses yeux clignotants se fermèrent, son menton rejoignit sa poitrine et, -tandis que les nouveaux arrivés l'aidaient à s'étendre sur les -couvertures, ses ronflements montaient déjà dans l'air glacé. - -Une rumeur lointaine répondait à ses ronflements. C'était, -affaiblie par la distance, le cri de la troupe affamée des loups, à la -recherche d'une autre viande, destinée à remplacer l'homme qui -leur avait échappé. - - - - -IV - -LA BATAILLE DES CROCS - - -C'était la louve qui avait, la première, entendu le son des voix -humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux. -La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son -cercle de flammes à demi-éteintes. Les autres loups ne pouvaient se -résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant -quelques minutes, ils demeurèrent encore sur place, écoutant les -bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement, eux aussi -prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve. - -Un grand loup gris, un des leaders[12] habituels de la troupe, courait -en tête. Il grondait, pour avertir les plus jeunes de ne point rompre -l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs, -s'ils avaient la prétention de passer devant lui. Il augmenta son -allure à l'aspect de la louve qui, maintenant, trottait avec -tranquillité dans la neige, et ne tarda pas à la rejoindre. - -Elle vint se ranger d'elle-même à son côté, comme si c'était -là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la -horde. Le grand loup gris ne grondait pas, ni ne montrait les dents, -quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance. -Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une -bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher -plus près d'elle. Et c'est elle, alors, qui grondait et montrait -ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordre durement -à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de -faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible -compagne, continuait à conduire la troupe, d'un air raide et vexé, -comme un amoureux éconduit. - -Ainsi escortée sur son flanc droit, la louve était flanquée, sur son -flanc gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des -stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui -était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'il avait choisie -par rapport à la louve. Lui aussi mettait une obstination continue à -la serrer de près, à effleurer, de son museau balafré, sa hanche, son -épaule ou son cou. Elle le tenait à distance, comme elle faisait avec -son autre galant. Parfois les deux rivaux la pressaient simultanément, -en la bousculant avec rudesse, et, pour se dégager, elle redoublait, à -droite et à gauche, ses morsures aiguës. Tout en galopant de chaque -côté d'elle, les deux loups se menaçaient l'un l'autre, de -leurs dents luisantes. Seule, la faim plus impérieuse que l'amour, -les empêchait de se combattre. - -Le vieux loup borgne avait près de lui, du côté opposé à la louve, -un jeune loup de trois ans, arrivé au terme de sa croissance, et qui -pouvait passer pour un des plus vigoureux de la troupe. Les deux bêtes, -quand elles étaient lasses, s'appuyaient amicalement l'une sur -l'autre, de l'épaule ou de la tête. Mais le jeune loup, par -moments, ralentissant sa marche d'un air innocent, se laissait -dépasser par son vieux compagnon et, sans être aperçu, se glissait -entre lui et la louve. La louve, frôlée par ce troisième amoureux, se -mettait à gronder et se retournait. Le vieux loup en faisait autant, et -aussi le grand loup gris, qui était à droite. - -Devant cette triple rangée de dents redoutables, le jeune loup -s'arrêtait brusquement et s'asseyait sur son derrière, droit sur -ses pattes de devant, grinçant des crocs, lui aussi, et hérissant le -poil de son dos. Une confusion générale en résultait parmi les autres -loups, ceux qui fermaient la marche pressant ceux du front, qui -finalement s'en prenaient au jeune loup et lui administraient des -coups de crocs à foison. Il supportait ce traitement sans broncher et, -avec la foi sans limites qui est l'apanage de la jeunesse, il -répétait de temps à autre sa manœuvre, quoiqu'elle ne lui -rapportât rien de bon. - -Les loups couvrirent dans cette journée un grand nombre de milles[13], -sans briser, dans ces incidents, leur formation serrée. À -l'arrière, boitaient les plus faibles, les très jeunes comme les -très vieux. Les plus robustes marchaient en tête. Tous, tant qu'ils -étaient, ils ressemblaient à une armée de squelettes. Mais leurs -muscles d'acier paraissaient une source inépuisable d'énergie. -Mouvements et contractions se succédaient, sans répit, sans fin que -l'on pût prévoir, et sans effort apparent ni fatigue. La nuit et le -jour qui suivirent, ils continuèrent leur course. Ils couraient à -travers la vaste solitude de ce monde désert, où ils vivaient seuls, -cherchant une autre vie à dévorer, pour perpétuer la leur. - -Ils traversèrent des plaines basses et franchirent une douzaine de -petites rivières glacées, avant de trouver ce qu'ils quêtaient. Ils -tombèrent enfin sur des élans. Ce fut un gros mâle qu'ils -rencontrèrent d'abord. Voilà, à la bonne heure! de la viande et de -la vie, que ne défendaient point des feux mystérieux et des flammes -volant en l'air. Larges sabots et andouillers palmés, ils -connaissaient cela. Jetant au vent toute patience et leur prudence -coutumière, ils engagèrent aussitôt le combat. Celui-ci fut bref et -féroce. Le grand élan fut assailli de tous côtés. Vainement, les -roulant dans la neige, il assénait aux loups des coups adroits de ses -sabots, ou les frappait de ses vastes cornes, en s'efforçant de leur -fendre le crâne ou de leur ouvrir le ventre. La lutte était pour lui -sans issue. Il tomba sur le sol, la louve pendue à sa gorge, et sous -une nuée de crocs, accrochés partout où son corps pouvait livrer -prise, il fut dévoré vif, tout en combattant et avant d'avoir -achevé sa dernière riposte. - -Il y eut, pour les loups, de la nourriture en abondance. L'élan -pesait plus de huit cents livres, ce qui donnait vingt pleines livres de -viande pour chacune des quarante gueules de la troupe. Mais, si -l'estomac des loups était susceptible de jeûnes prodigieux, non -moins prodigieuse était sa faculté d'absorption. Quelques os -éparpillés furent, en quelques heures, tout ce qui restait du -splendide animal, qui avait fait face, si vaillamment, à la horde de -ses ennemis. - -Le repos vint ensuite, et le sommeil. Puis les jeunes mâles -commencèrent à se quereller entre eux. La famine était terminée; -les loups étaient arrivés à la Terre Promise. Ils continuèrent, -pendant quelques jours encore, à chasser de compagnie la petite bande -d'élans qu'ils avaient dépistée. Mais ils y mettaient maintenant -quelque précaution, s'attaquant de préférence aux femelles, plus -lourdes dans leurs mouvements, ou aux vieux mâles. Finalement, la -troupe des loups se partagea en deux parties, qui s'éloignèrent -chacune dans des directions différentes. - -La louve, le grand loup gris, le vieux loup borgne et le jeune loup de -trois ans conduisirent une des deux troupes dans la direction de -l'est, vers le Mackenzie-River[14] et la région des Lacs. Chaque jour, -s'éclaircissait la petite cohorte. Les loups partaient, deux par -deux, mâle et femelle ensemble. Parfois, un mâle, sans femelle avec -qui s'accoupler, était chassé, à coups de dents, par les autres -mâles. Il ne resta plus, au bout du compte, que la louve et son trio -d'amoureux. - -Tous trois portaient les marques sanglantes de ses morsures et elle -demeurait toujours inexorable à chacun d'eux. Mais ils continuaient -à ne pas se défendre contre ses crocs. Ils se contentaient, pour -apaiser son courroux, de se détourner, en remuant la queue et en -dansant devant elle de petits pas. - -Aussi doux ils se montraient envers elle, aussi féroces étaient-ils -l'un vis-à-vis de l'autre. Le loup de trois ans sentait croître -son audace. Saisissant dans sa gueule, à l'improviste, l'oreille du -vieux loup, du côté où celui-ci était borgne, il la déchira -profondément et la découpa en minces lanières. Le vieux loup, s'il -était moins vigoureux et moins alerte que son jeune rival, lui était -supérieur en science et en sagesse. Son œil perdu et son nez balafré -témoignaient de son expérience de la vie et de la bataille. Nul doute -qu'il ne connût, en temps utile, ce qu'il avait à faire. - -Magnifique en effet, lorsque l'heure en fut venue, et tragique à -souhait fut la bataille. Le vieux loup borgne et le grand loup gris se -réunirent pour attaquer ensemble le loup de trois ans et le détruire. -Ils l'entreprirent, sans pitié, chacun de leur côté. Oubliés les -jours de chasse commune, les jeux partagés jadis, et la famine subie -côte à côte. C'étaient choses du passé. La chose présente, -implacable et cruelle par-dessus toutes, était l'amour. La louve, -objet du litige, assise sur son train de derrière, regardait, -spectatrice paisible. Paisible et contente, car son jour à elle était -venu. C'est pour la posséder que les poils se hérissaient, que les -crocs frappaient les crocs, que la chair déchiquetée se convulsait. - -Le loup de trois ans, c'était sa première affaire d'amour, perdit -la vie dans l'aventure. Les deux vainqueurs, quand il fut mort, -regardèrent la louve qui, sans bouger, souriait dans la neige. Mais le -vieux loup borgne était le plus roué des deux survivants. Il avait -beaucoup appris. Le grand loup gris, détournant la tête, était -occupé justement à lécher une blessure qui saignait à son épaule. -Son cou se courbait, pour cette opération, et la courbe en était -tournée vers le vieux loup. De son œil unique, celui-ci saisit -l'opportunité du moment. S'étant baissé pour prendre son élan, -il sauta sur la gorge qui s'offrait à ses crocs et referma sur elle -sa mâchoire. La déchirure fut large et profonde, et les dents -crevèrent au passage la grosse artère. Le grand loup gris eut un -grondement terrible et s'élança sur son ennemi, qui s'était -rapidement reculé. Mais déjà la vie fuyait hors de lui, son -grondement s'étouffait et n'était plus qu'une toux épaisse. -Ruisselant de sang et toussant, il combattit encore quelques instants. -Puis ses pattes chancelèrent, ses yeux s'assombrirent à la lumière -et ses sursauts devinrent de plus en plus courts. - -La louve, pendant ce temps, toujours assise sur son derrière, -continuait à sourire. Elle était heureuse. Car ceci n'était rien -d'autre que la bataille des sexes, la lutte naturelle pour l'amour, -la tragédie du Wild, qui n'était tragique que pour ceux qui -mouraient. Elle était, pour les survivants, aboutissement et -réalisation. - -Lorsque le grand loup gris ne bougea plus, le vieux borgne, Un-Œil[15] -(ainsi l'appellerons-nous désormais), alla vers la louve. Il y avait, -dans son allure, de la fierté de sa victoire et de la prudence. Il -était prêt à une rebuffade, si elle venait, et ce lui fut une -agréable surprise de voir que les dents de la louve ne grinçaient pas -vers lui avec colère. Son accueil, pour la première fois, lui fut -gracieux. Elle frotta son nez contre le sien et condescendit même à -sauter, gambader et jouer en sa compagnie, avec des manières -enfantines. Et lui, tout vieux et tout sage qu'il fût, comme elle il -fit l'enfant et se livra à maintes folies, pires que les siennes. - -Il n'était plus question déjà des rivaux vaincus, ni du conte -d'amour écrit en rouge sur la neige. Une fois seulement, le vieux -loup dut s'arrêter de jouer, pour lécher le sang qui coulait de ses -blessures non fermées. Ses lèvres se convulsèrent, en un vague -grondement, et le poil de son cou eut un hérissement involontaire. Il -se baissa vers la neige encore rougie, comme s'il allait prendre son -élan, et en mordit la surface, dans un spasme brusque de ses -mâchoires. Au bout d'un moment, il ne pensa plus à rien derechef, et -courut vers la louve qui se sauva, en le conviant à sa suite au plaisir -de la chasse à travers bois. - -Ils coururent, dès lors, toujours côte à côte, comme de bons amis -qui ont fini par se comprendre, chassant, tuant et mangeant en commun. - -Ainsi passaient les jours, quand la louve commença à se montrer -inquiète. Elle semblait chercher, avec obstination, une chose qu'elle -ne trouvait pas. - -Les abris que forment, en-dessous d'eux, les amas d'arbres tombés -étaient, pour elle, pleins d'attrait. Pénétrant dans les larges -crevasses qui s'ouvrent dans la neige, à l'abri des rocs -surplombants, elle y reniflait longuement. Un-Œil paraissait -complètement détaché de ces recherches, mais il n'en suivait pas -moins, avec bonne humeur et fidélité, tous les pas de la louve. -Lorsque celle-ci s'attardait un peu trop, dans ses investigations, ou -si le passage était trop étroit pour deux, il se couchait sur le sol -et attendait placidement son retour. - -Sans se fixer de préférence en aucun lieu, ils pérégrinèrent à -travers diverses contrées. Puis, revenant vers le Mackenzie, ils -suivirent le fleuve, s'en écartant seulement pour remonter, à la -piste de quelque gibier, un de ses petits affluents. - -Ils tombaient parfois sur d'autres loups qui, comme eux, marchaient -ordinairement par couples. Mais il n'y avait plus, de part ni -d'autre, de signes mutuels d'amitié, de plaisir à se retrouver, ni -de désir de se reformer en troupe. Quelquefois, ils rencontraient des -loups solitaires. Ceux-ci étaient toujours des mâles et ils faisaient -mine, avec insistance, de vouloir se joindre à la louve et à son -compagnon. Mais tous deux, épaule contre épaule, le crin hérissé et -les dents mauvaises, accueillaient de telle sorte ces avances que le -prétendant intempestif tournait bientôt le dos et s'en allait -reprendre sa course isolée. - -Ils couraient dans les forêts paisibles, par une belle nuit de clair de -lune, quand Un-Œil s'arrêta soudain. Il dressa son museau, agita la -queue, leva une patte, à la manière d'un chien en arrêt, et ses -narines se dilatèrent pour humer l'air. Les effluves qui lui -parvinrent ne semblèrent pas le satisfaire et il se mit à respirer -l'air de plus belle, tâchant de comprendre l'impalpable message que -lui apportait le vent. Un reniflement léger avait suffi à renseigner -la louve et elle trotta de l'avant, afin de rassurer son compagnon. Il -la suivit, mal tranquillisé, et, à tout moment, il ne pouvait -s'empêcher de s'arrêter pour interroger du nez l'atmosphère. - -Ils arrivèrent à une vaste clairière, ouverte parmi la forêt. -Rampant avec prudence, la louve s'avança jusqu'au bord de -l'espace libre. Le vieux loup la rejoignit, après quelque -hésitation, tous ses sens en alerte, chaque poil de son corps -s'irradiant de défiance et de suspicion. Tous deux demeurèrent côte -à côte, veillant, et reniflant. - -Un bruit de chiens qui se querellaient et se battaient arrivait -jusqu'à leurs oreilles, ainsi que des cris d'hommes, au son -guttural, et des voix plus aiguës de femmes acariâtres et quinteuses. -Ils perçurent aussi le cri strident et plaintif d'un enfant. Sauf les -masses énormes que formaient les peaux des tentes, ils ne pouvaient -guère distinguer que la flamme d'un feu, devant laquelle des corps -allaient et venaient, et la fumée qui montait doucement du feu, dans -l'air tranquille. Mais les mille relents d'un camp d'Indiens -venaient maintenant aux narines des deux bêtes. Et ces relents -contaient des tas de choses, que le vieux loup ne pouvait pas -comprendre, mais qui de la louve étaient beaucoup moins inconnues. - -Elle était étrangement agitée, et reniflait, reniflait, avec un -délice croissant. Un-Œil, au contraire, demeurait soupçonneux et ne -cachait pas son ennui. Il trahissait, à chaque instant, son désir de -s'en aller. Alors la louve se tournait vers lui, lui touchait le nez -avec son nez, pour le rassurer; puis elle regardait à nouveau vers le -camp. Son expression marquait une envie impérieuse, qui n'était pas -celle de la faim. Une force intérieure, dont elle tressaillait, la -poussait à s'avancer plus avant, à s'approcher de ce feu, à -s'aller coucher, près de sa flamme, en compagnie des chiens, et à se -mêler aux jambes des hommes. - -Ce fut Un-Œil qui l'emporta. Il s'agita tant et si bien que son -inquiétude se communiqua à la louve. La mémoire aussi revint à -celle-ci de cette autre chose qu'elle cherchait si obstinément, et -qu'il y avait pour elle nécessité de trouver. Elle fit volte-face et -trotta en arrière, dans la forêt, au grand soulagement du vieux loup -qui la précédait, et qui ne fut rassuré qu'une fois le camp perdu -de vue. - -Comme ils glissaient côte à côte et sans bruit, ainsi que des ombres, -au clair de lune, ils rencontrèrent un sentier. Leurs deux nez -s'abaissèrent, car des traces de pas y étaient marquées dans la -neige. Les traces étaient fraîches. Un-Œil courut en avant, suivi de -la louve, et avec toutes les précautions nécessaires. Les coussinets -naturels qu'ils avaient sous la plante de leurs pieds s'imprimaient -sur la neige, silencieux et moelleux comme un capiton de velours. - -Le loup découvrit une petite tache blanche qui, légèrement, se -mouvait sur le sol blanc. Il accéléra son allure, déjà rapide. -Devant lui, bondissait la petite tache blanche. - -Le sentier où il courait était étroit et bordé, de chaque côté, -par des taillis de jeunes sapins. Il rattrapa la petite tache blanche et -bond par bond l'atteignit. Il était déjà dessus. Un bond de plus, -et ses dents s'y enfonçaient. Mais, à cet instant précis, la petite -tache blanche s'éleva en l'air, droit au-dessus de sa tête, et il -reconnut un lapin-de-neige[16] qui, pendu dans le vide, à un jeune -sapin, bondissait, sautait, cabriolait en une danse fantastique. - -Un-Œil, à ce spectacle eut un recul effrayé. Puis il s'aplatit sur -la neige, en grondant des menaces à l'adresse de cet objet, dangereux -peut-être et inexplicable. Mais la louve, étant arrivée, passa avec -dédain devant le vieux loup. S'étant, ensuite, tenue tranquille un -moment, elle s'élança vers le lapin qui dansait toujours en l'air. -Elle sauta haut, mais pas assez pour atteindre la proie convoitée, et -ses dents claquèrent les unes contre les autres, avec un bruit -métallique. Elle sauta, une seconde fois, puis une troisième. - -Un-Œil, s'étant relevé, l'observait. Irrité de ces insuccès, -lui-même il bondit dans un puissant élan. Ses dents se refermèrent -sur le lapin et il l'attira à terre avec lui. Mais, chose curieuse! -le sapin n'avait point lâché le lapin. Il s'était, à sa suite, -courbé vers le sol et semblait menacer le vieux loup. Un-Œil desserra -ses mâchoires et, abandonnant sa prise, sauta en arrière, afin de se -garer de l'étrange péril. Ses lèvres découvrirent ses crocs, son -gosier se gonfla pour une invective, et chaque poil de son corps se -hérissa, de rage et d'effroi. Simultanément, le jeune sapin -s'était redressé et le lapin, à nouveau envolé, recommença à -danser dans le vide. - -La louve se fâcha et, en manière de reproche, enfonça ses crocs dans -l'épaule du vieux loup. Celui-ci, de plus en plus épouvanté de -l'engin inconnu, se rebiffa et recula plus encore, après avoir -égratigné le nez de la louve. Alors indignée de l'offense, elle se -jeta sur son compagnon qui, en hâte, essaya de l'apaiser et -de se faire pardonner sa faute. Elle ne voulut rien entendre -et continua vertement à le corriger, jusqu'à ce que, renonçant à -l'attendrir, il détournât la tête et, en signe de soumission, -offrît de lui-même son épaule à ses morsures. - -Le lapin, durant ce temps, continuait à danser en l'air, au-dessus -d'eux. - -La louve s'assit dans la neige et le vieux loup qui, maintenant, avait -encore plus peur de sa compagne que du sapin mystérieux, se remit à -sauter vers le lapin. L'ayant ressaisi dans sa gueule, il vit -l'arbre se courber, comme précédemment, vers la terre. Mais, en -dépit de son effroi, il tint bon et ses dents ne lâchèrent point le -lapin. Le sapin ne lui fit aucun mal. Il voyait seulement, lorsqu'il -remuait, l'arbre remuer aussi et osciller sur sa tête. Dès qu'il -demeurait immobile, le sapin, à son tour, ne bougeait plus. Et il en -conclut qu'il était plus prudent de se tenir tranquille. Le sang -chaud du lapin, cependant lui coulait dans la gueule et il le trouvait -savoureux. - -Ce fut la louve qui vint le tirer de ses perplexités. Elle prit le -lapin entre ses mâchoires, et, sans s'effarer du sapin qui oscillait -et se balançait au-dessus d'elle, elle arracha sa tête à l'animal -aux longues oreilles. Le sapin reprit, à l'instar d'un ressort qui -se détend, sa position naturelle et verticale, où il s'immobilisa, -et le corps du lapin resta sur le sol. Un-Œil et la louve dévorèrent -alors, à loisir, le gibier que l'arbre mystérieux avait capturé -pour eux. - -Tout alentour étaient d'autres sentiers et chemins, où des lapins -pendaient en l'air. Le couple les inspecta tous. La louve acheva -d'apprendre à son compagnon ce qu'étaient les pièges des hommes -et la meilleure méthode à employer pour s'approprier ce qui s'y -était pris. - - -[Note 12: _Leader_, conducteur ou chef de file. (_Note des -Traducteurs._)] - -[Note 13: Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 14: _Le Fleuve Mackenzie_ prend sa source dans les Montagnes -Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer -Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de -l'Esclave. (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 15: _One Eye._] - -[Note 16: Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de -lapins blancs. (_Note des Traducteurs._)] - - - - -V - -LA TANIÈRE - - -Pendant deux jours encore, ils demeurèrent dans les parages du camp -indien, Un-Œil toujours craintif et apeuré, la louve comme fascinée -au contraire par l'attirance du camp. Mais un matin, un coup de fusil -ayant claqué soudain auprès d'eux et une balle étant venue -s'aplatir contre le pied d'un arbre, à quelques pouces de la tête -du vieux loup, le couple détala de compagnie et mit vivement quelques -milles entre sa sécurité et le danger. - -Après avoir couru deux jours durant, ils s'arrêtèrent. La louve -s'alourdissait et ralentissait son allure. Une fois, en chassant un -lapin, elle qui, d'ordinaire, l'eût joint facilement, dut -abandonner la poursuite et se coucher sur le sol pour se reposer. - -Un-Œil vint à elle et, de son nez, gentiment, lui toucha le cou. Elle -le mordit, en guise de remerciement, avec une telle férocité qu'il -en culbuta en arrière et y demeura, tout estomaqué, en une pose -ridicule. Son caractère devenait de plus en plus mauvais, tandis que le -vieux loup se faisait plus patient et plus plein de sollicitude. Et plus -impérieux aussi devenait pour elle le besoin de trouver, sans tarder, -la chose qu'elle cherchait. - -Elle la découvrit enfin. C'était à quelque mille pieds au-dessus -d'un petit cours d'eau qui se jetait dans le Mackenzie, mais qui, à -cette époque de l'année, était gelé dessus, gelé dessous, et ne -formait, jusqu'à son lit de rocs, qu'un seul bloc de glace. -Rivière blanche et morte, de sa source à son embouchure. - -Distancée sans cesse par son compagnon, la louve trottait à petits -pas, quand elle parvint sur la haute falaise d'argile qui dominait le -cours d'eau. L'usure des tempêtes, à l'époque du printemps, et -la neige fondante avaient de part en part érodé la falaise et produit, -à une certaine place, une étroite fissure. - -La louve s'arrêta, examina le terrain tout à l'entour, avec soin, -puis zigzaguant de droite et de gauche, elle descendit jusqu'à la -base de la falaise, là où sa masse abrupte émergeait de la ligne -inférieure du paysage. Cela fait, elle remonta vers la fissure et s'y -engagea. - -Sur une longueur de trois pieds, elle fut forcée de ramper, mais au -delà les parois s'élevaient et s'élargissaient, pour former une -petite chambre ronde, de près de six pieds de diamètre. C'était sec -et confortable. Elle inspecta minutieusement les lieux, tandis que le -vieux loup, qui l'avait rejointe, demeurait à l'entrée du couloir -et attendait avec patience. Elle baissa le nez vers le sol et tourna en -rond, plusieurs fois, sur elle-même. Puis elle rapprocha -l'extrémité de ses quatre pattes et, détendant ses muscles, elle se -laissa tomber par terre, avec un soupir fatigué, qui était presque un -gémissement. Un-Œil, les oreilles pointées, l'observait maintenant -avec intérêt et la louve pouvait voir, découpé sur la claire -lumière, le panache de sa queue, qui allait et venait joyeusement. - -Elle aussi, dressant ses oreilles en fines pointes, les mouvait en -avant, puis en arrière, tandis que sa gueule s'ouvrait béatement et -que sa langue pendait avec abandon. Et cette manière d'être -exprimait qu'elle était contente et satisfaite. - -Le vieux loup, n'ayant point été invité à y pénétrer, continuait -à se tenir à l'entrée de la caverne. Il se coucha sur le sol et, -vainement, essaya de dormir. Tout d'abord, il avait faim. Puis son -attention était attirée par le renouveau du monde au brillant soleil -d'avril, qui resplendissait sur la neige. S'il somnolait, il -percevait vaguement des coulées d'eau murmurantes et, soulevant la -tête, il se plaisait à les écouter. En cette belle fin de journée, -le soleil s'inclinait sur l'horizon et toute la Terre du Nord, enfin -réveillée, semblait l'appeler. La nature renaissait. Partout passait -dans l'air l'effluve du printemps. On sentait la vie croître sous -la neige et la sève monter dans les arbres. Les bourgeons brisaient les -prisons de l'hiver. - -Un-Œil invita du regard sa compagne à venir le rejoindre. Mais -elle ne manifestait aucun désir de se lever. Une demi-douzaine -d'oiseaux-de-la-neige[17], traversèrent le ciel, devant lui. Il en -éprouva un frémissement. L'instant était bon pour se mettre en -chasse. De nouveau il regarda la louve, qui n'en eut cure. Il se -recoucha, désappointé, et essaya encore de dormir. - -Un petit bourdonnement métallique frôla ses oreilles et vint -s'arrêter à l'extrémité de son nez. Une fois, deux fois, sur son -nez il passa la patte, puis s'éveilla tout à fait. C'était un -unique moustique, un moustique adulte, qui avait traversé l'hiver, -engourdi au creux de quelque vieille souche, et qu'avait dégelé le -soleil. Un-Œil ne put résister plus longtemps à l'appel de la -nature, d'autant que sa faim allait croissant. Il rampa vers la louve -et essaya de la décider à sortir. Elle refusa, en grondant vers lui. - -Alors il partit seul, dans la radieuse lumière, sur la neige molle, -douce aux pas, mais qui entravait sa marche. Il traversa plus facilement -le lit glacé du torrent, où la neige, protégée des rayons du soleil -par l'ombre des grands sapins qui le bordaient, était restée dure et -cristalline. Puis il retomba dans la neige fondante, où il pataugea -pendant plusieurs heures, et ne revint à la caverne qu'au milieu de -la nuit, plus affamé qu'il ne l'était en partant. Il n'avait pu -atteindre le gibier qu'il avait rencontré et, tandis qu'il -s'enlisait, les lapins légers, bottés de neige, s'étaient -éclipsés prestement. - -Il s'arrêta à l'orée du couloir d'entrée de la tanière, -surpris d'entendre venir jusqu'à lui des sons faibles et -singuliers, qui certainement n'étaient pas émis par la louve. Ils -lui semblaient suspects, quoiqu'il ne pût dire qu'ils lui étaient -totalement inconnus. - -Il avança, en rampant sur le ventre, avec précaution. Mais, comme il -débouchait dans la caverne, la louve lui signifia, par un énergique -grognement, d'avoir à se tenir à distance. Il obéit, intéressé au -suprême degré par les petits cris qu'il entendait, auxquels se -mêlaient comme des ronflements et des gémissements étouffés. - -S'étant roulé en boule, il dormit jusqu'au matin. Dans le -clair-obscur de la tanière, il aperçut alors, entre les pattes de la -louve et pressés tout le long de son ventre, cinq petits paquets -vivants, informes et débiles, vagissants, et dont les yeux étaient -encore fermés à la lumière. - -Quoique ce spectacle ne lui fût pas nouveau, dans sa longue carrière, -ce n'en était pas moins chaque fois, pour le vieux loup, un nouvel -étonnement. La louve le regardait avec inquiétude et ne perdait de vue -aucun de ses mouvements. Elle grondait sourdement, à tout moment, -haussant le ton dès qu'il faisait mine d'avancer. Quoique pareille -aventure ne lui fût jamais advenue, son instinct, qui était fait de la -mémoire commune de toutes les mères-loups et de leur successive -expérience, lui avait enseigné qu'il y avait des pères-loups qui se -repaissaient de leur impuissante progéniture et dévoraient leurs -nouveau-nés. C'est pourquoi elle interdisait à Un-Œil d'examiner -de trop près les louveteaux qu'il avait procréés. - -À l'instinct ancestral de la mère-loup en correspondait un autre -chez le vieux loup, qui était commun à tous les pères-loups. -C'était qu'il devait incontinent, et sans se fâcher, tourner le -dos à sa jeune famille et aller quérir, là où il le fallait, la -chair nécessaire à sa propre subsistance et à celle de sa compagne. - -Il trotta, trotta, jusqu'à cinq ou six milles de la tanière, sans -rien rencontrer. Là, le torrent se divisait en plusieurs branches, qui -remontaient vers la montagne. Il tomba sur une trace fraîche, la flaira -et, l'ayant trouvée tout à fait récente, il commença à la suivre, -s'attendant à voir paraître d'un instant à l'autre l'animal -qui l'avait laissée. Mais il observa bientôt que les pattes qui -étaient marquées étaient de beaucoup plus larges que les siennes et -il estima qu'il ne tirerait rien de bon du conflit. - -Un demi-mille plus loin, un bruit de dents qui rongeaient parvint à -l'ouïe fine de ses oreilles. Il avança et découvrit un porc-épic, -debout contre un arbre et faisant sa mâchoire sur l'écorce. Un-Œil -approcha, avec prudence, mais sans grand espoir. Il connaissait ce genre -d'animaux, quoiqu'il n'en eût pas encore rencontré de spécimens -si haut dans le Nord, et jamais, au cours de sa vie, un porc-épic ne -lui avait servi de nourriture. Il savait aussi, cependant, que la chance -et l'opportunité du moment jouent leur rôle dans l'existence. -Personne ne peut dire exactement ce qui doit arriver, car, avec les -choses vivantes, l'imprévu est de règle. Il continua donc à -avancer. - -Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes -les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient -une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse, -reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en -avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui -avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il -l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation -douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le -jour où le dard était tombé de lui-même. - -Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du -porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit. -Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant -l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre -tendre et désarmé. - -Une demi-heure après, il était encore là. Il se releva, gronda contre -la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent -déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics -enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour -baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la -louve, il fallait trouver à manger. - -Il rencontra enfin un ptarmigan[18]. Comme il débouchait à pas de -velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui -était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son -museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de -s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte, -se jeta sur lui et le saisit dans ses dents. - -Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la -neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les -dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il -commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et, -revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant -le ptarmigan dans sa gueule. - -Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une -ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y -trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà -rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la -continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui -avait imprimé ainsi son passage. - -Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent, -qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à -cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse -femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la -même boule, impénétrable et hérissée. - -D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné -sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être -sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé -le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à -travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait -jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train -de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux -prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à -manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé. -Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres. -Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part -de viande. - -Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule -épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y -tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux -loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence -inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle -atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait -supporter. - -Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt -croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que -son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements -mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se -détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter -involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui -s'étalait, comme à plaisir, devant lui. - -Le porc-épic n'était pas encore entièrement déroulé quand il -découvrit son ennemi. Au même instant, rapide comme la foudre, le lynx -frappa. La patte aux griffes acérées, recourbées comme des crochets, -atteignit le ventre douillet et, revenant en arrière, d'un brusque -mouvement, le déchira. Mais le porc-épic avait vu le lynx un millième -de seconde avant le coup, et ce temps lui suffit pour implanter, d'un -contre-coup de sa queue, dans la patte qui se retirait, une moisson de -dards. Au cri d'agonie de la victime répondit instantanément le -hurlement de surprise et de douleur de l'énorme chat. - -Un-Œil s'était dressé, pointant ses oreilles et balançant sa queue -derrière lui. Le lynx, qui avait d'abord reculé, se rua, d'un bond -sauvage, sur l'auteur de ses blessures. Le porc-épic qui, piaulant et -grognant, tentait en vain, pour sa défense, de replier en boule sa -pauvre anatomie brisée, eut encore la force de détendre sa queue et -d'en frapper le félin. Le lynx, dont le nez était devenu semblable -à une pelote monstrueuse, éternua, rugit et tenta de se débarrasser, -à l'aide de ses pattes, des dards féroces. Il traîna son nez dans -la neige, le frotta contre des branches d'arbres et des buissons et, -ce faisant, il sautait sur lui-même, en avant, en arrière, de côté, -se livrant à des culbutes d'acrobate, à des pirouettes de fou, en -une frénésie de souffrance et d'épouvante. - -Le vieux continuait à observer. Il vit non sans effroi, et sa fourrure -s'en hérissa sur son dos, le lynx, qui avait tout à coup cessé ses -culbutes, rebondir en l'air, en un dernier saut, plus haut que les -autres, en poussant une longue clameur éperdue, puis s'élancer sur -le sentier, droit devant lui, hurlant à chaque pas qu'il faisait. - -Ce fut seulement lorsque les cris se perdirent au loin que le vieux loup -se risqua hors de sa cachette et s'avança vers le porc-épic. -Soigneusement il marcha sur la neige, comme si elle eut été jonchée -de dards, prêts à percer la sensible plante de ses pieds. Le -porc-épic, à son approche, poussa son cri de bataille et fit claquer -ses longues dents. Il avait réussi à s'enrouler de nouveau, mais -sans former, comme auparavant, une boule parfaite et compacte. Ses -muscles étaient trop profondément atteints. À moitié déchiré, il -saignait abondamment. - -Un-Œil commença par enfourner dans sa gueule, à grosses bouchées, de -la neige imprégnée de sang, la mâcha et, l'ayant trouvée bonne, -l'avala. Ce lui fut un excitant de l'appétit et sa faim n'en fit -qu'augmenter. Mais il était un trop vieux routier de la vie pour -oublier sa prudence habituelle. Il attendit, tandis que le porc-épic -continuait à grincer des dents et à jeter des cris variés, plaintes -et grognements, entrecoupés de piaillements aigus. Bientôt, un -tremblement agita la bête agonisante et les aiguilles s'abaissèrent. -Puis le tremblement cessa. Les longues dents eurent un ultime -claquement, toutes les aiguilles retombèrent et le corps, détendu, ne -bougea plus. - -D'un brusque coup de patte, Un-Œil retourna sur son dos le -porc-épic. Rien ne se produisit. Il était certainement mort. Après -avoir attentivement examiné comment il était conformé, le vieux loup -le prit dans ses dents, avec précaution, et se mit en devoir de -l'emmener, moitié traînant le corps, moitié le portant, et -allongeant le cou pour tenir à distance de son propre corps la masse -épineuse. - -Puis il se souvint qu'il oubliait quelque chose et, posant par terre -son fardeau, il trotta vers l'endroit où il avait laissé le -ptarmigan. En ce qui concernait l'oiseau, son parti fut aussitôt -pris. Il le mangea. Il s'en retourna ensuite et reprit le porc-épic. - -Lorsqu'il arriva à la caverne, avec le résultat de sa chasse du -jour, la louve inspecta ce qu'il apportait et, se tournant vers lui, -le lécha légèrement sur le cou. L'instant d'après, elle grogna -encore, en guise d'avertissement qu'il eût à garder sa distance -entre lui et les louveteaux. Mais le grognement n'était plus si -menaçant. Il était moins rauque et semblait vouloir se faire -pardonner. La crainte instinctive éprouvée par la louve pour le père -de sa progéniture se dissipait, car le vieux loup se conduisait comme -un bon père-loup doit le faire et il ne songeait point à manger ses -enfants. - - -[Note 17: _Snow birds._ Espèce de gélinotte et de poule sauvage. -(_Note des Traducteurs._)] - -[Note 18: Grand oiseau de la famille des coqs de bruyère. (_Note des -Traducteurs._)] - - - - -VI - -LE LOUVETEAU GRIS - - -Il différait de ses frères et sœurs. Leur fourrure trahissait déjà -la teinte rouge qui était un héritage de leur mère. Lui au contraire, -tenait entièrement du père. Il était le seul louveteau gris de la -portée. Sa descendance de l'espèce loup était directe. Il n'avait -avec Un-Œil d'autre différence que de posséder ses deux yeux, au -lieu d'être borgne. - -C'est par le toucher que le louveteau, avant que ses yeux se fussent -ouverts, acquit la première notion des êtres et des choses. Il connut -ainsi ses deux frères et ses deux sœurs. En tâtonnant, il commença -à jouer avec eux, sans les voir. Déjà aussi, il apprenait à gronder -et son petit gosier, qu'il faisait vibrer pour émettre des sons, -semblait grincer, lorsqu'il se mettait en colère. - -Par le toucher, le goût et l'odorat, il connut sa mère, source de -chaleur, de fluide nourriture et de tendresse. Il sentait surtout -qu'elle avait une langue mignonne et caressante, qu'elle passait sur -son doux petit corps, pour l'adoucir encore plus. Et elle s'en -servait pour le ramener sans cesse contre elle, plus profondément, et -l'endormir. - -Ainsi se passa, en majeure partie, le premier mois de la vie du -louveteau. Puis ses yeux s'ouvrirent et il apprit à connaître plus -nettement le monde qui l'entourait. - -Ce monde était baigné d'obscurité, mais il l'ignorait, car il -n'avait jamais vu d'autre monde. La lumière que ses yeux avaient -perçue était infiniment faible, mais il ne savait pas qu'il y eût -une autre lumière. Son monde aussi était très petit. Il avait pour -limites les parois de la tanière. Le louveteau n'en éprouvait nulle -oppression, puisque le vaste monde du dehors lui était inconnu. - -Il avait, cependant, rapidement découvert que l'une des parois de son -univers, l'entrée de la caverne, par où filtrait la lumière, -différait des autres. Il avait fait cette découverte, encore -inconscient de sa propre pensée, avant même que ses yeux se fussent -ouverts et eussent regardé devant eux. La lumière avait frappé ses -paupières closes, produisant, à travers leur rideau, de légères -pulsations des nerfs optiques, où s'étaient allumés de petits -éclairs de clarté, d'une impression délicieuse. Vers la lumière -avait, en une attraction irrésistible, aspiré chaque fibre de son -être vivant, vers elle s'était tourné son corps, comme la substance -chimique de la plante vire d'elle-même vers le soleil. - -Il avait, dès lors, mécaniquement rampé vers l'entrée de la -caverne, et ses frères et sœurs avaient agi comme lui. Pas une fois -ils ne s'étaient dirigés vers les sombres retraits des autres -parois. Tous ces petits corps potelés, pareils à autant de petites -plantes, rampaient aveuglément vers le jour, qui était pour eux une -nécessité de l'existence, et tendaient à s'y accrocher, comme les -vrilles de la vigne au tuteur qui la soutient. Plus tard, quand ils -eurent un peu grandi et lorsque leur conscience individuelle naquit en -eux, avec ses désirs et ses impulsions, l'attraction de la lumière -ne fit que s'accroître. Sans trêve ils rampaient et s'étalaient -vers elle, repoussés en arrière par leur mère. Ce fut à cette -occasion que le louveteau gris connut d'autres attributs de sa mère -que la langue douce et caressante. Dans son insistance à ramper vers la -lumière, il apprit que la louve avait un nez, dont elle lui -administrait un coup bien appliqué, et, plus tard, une patte avec -laquelle elle le renversait sur le dos et le roulait comme un tonnelet, -en lui donnant des tapes, vives et bien calculées. - -Il sut ainsi ce qu'étaient les coups, les risques qu'il courait -volontairement d'en recevoir et comment, au contraire, il convenait -d'agir pour les éviter. C'était le début de ses généralisations -sur le monde. Aux actes automatiques succédait la connaissance des -causes. - -C'était un fier petit louveteau, carnivore comme ses frères et -sœurs. Ses ancêtres étaient des tueurs et des mangeurs de viande, de -viande seule vivaient son père et sa mère. Le lait même qu'il avait -sucé, à sa naissance, n'était que de la chair directement -transformée. Et maintenant âgé d'un mois, ayant, depuis une -semaine, ses yeux ouverts, il commençait lui-même à manger de la -viande, mâchée et à demi digérée par la louve, qui la dégorgeait -ensuite dans la gueule des cinq louveteaux, en appoint du lait de ses -mamelles. - -Il était le plus vigoureux de la portée. Plus sonore que celui de ses -frères et sœurs était, dans son gosier, le glapissement de sa voix. -Le premier, il apprit le tour de rouler, d'un adroit coup de patte, un -de ses petits compagnons. Le premier encore, attrapant l'un d'eux -par l'oreille, il le renversa et piétina, en grondant sans desserrer -ses mâchoires. Ce fut lui qui donna le plus de tracas à sa mère pour -le retenir près d'elle, loin de l'entrée de la caverne. - -Si l'attrait du jour le fascinait, il ignorait ce qu'était une -porte et il ne voyait dans l'entrée de la caverne qu'un mur -lumineux. Ce mur était le soleil de son univers, la chandelle dont il -était le papillon. Et il s'acharnait obstinément dans cette -direction, sans savoir qu'il y eût quelque chose au-delà. - -Étrange était pour lui ce mur de lumière. Son père, qu'il avait -appris à reconnaître pour un être semblable à sa mère, et qui -apportait de la viande à manger, avait une manière toute particulière -de marcher dans le mur, de s'y éloigner et d'y disparaître. Cela, -le louveteau ne pouvait se l'expliquer. Il avait tenté de s'avancer -dans les autres murs de la caverne, mais ceux-ci avaient heurté -rudement l'extrémité délicate de son nez. Il avait renouvelé -plusieurs fois l'expérience, puis s'était finalement tenu -tranquille. Il acceptait le pouvoir que possédait son père de -disparaître dans un mur comme une faculté qui lui était spéciale, de -même que le lait et la viande à demi digérée étaient des -particularités personnelles de sa mère. - -Il n'était pas donné, en somme, au louveteau, de penser à la façon -des humains. Incertaine était la voie dans laquelle travaillait son -cerveau. Mais ses conclusions n'en étaient pas moins nettes, à son -point de vue. Le pourquoi des choses ne l'inquiétait pas; leur -manière d'être l'intéressait seule. Il s'était cogné le nez -contre les parois de la caverne, et cela lui avait suffi pour qu'il -n'insistât pas. Ce qu'il était impuissant à faire, son père -pouvait le faire. C'était une autre constatation, qu'il ne -cherchait point à s'expliquer. Le fait tenait lieu pour lui de -raisonnement, et le souci de la logique ne préoccupait pas autrement -son esprit. Celui des lois de la physique encore moins. - -Comme la plupart des créatures du Wild, il ne tarda point à connaître -la famine. Un temps arriva, où non seulement la viande vint à manquer, -mais où le lait se tarit dans la poitrine de sa mère. - -Les louveteaux, tout d'abord, poussèrent des cris plaintifs et des -gémissements, mais la faim les fit bientôt tomber en léthargie. Plus -de jeux ni de querelles, ni d'enfantines colères, ni d'exercices de -grondements. Cessèrent aussi les pérégrinations vers le mur lumineux. -Au lieu de cela, ils dormaient toujours, tandis que la vie qui était en -eux vacillait et mourait. - -Un-Œil se désespérait. Il courait tout le jour et chassait au loin, -mais inutilement, et revenait dormir quelques heures seulement dans la -tanière, d'où la joie avait fui. La louve elle aussi, laissant là -ses petits, sortait à la recherche de la viande. Les premiers jours -après la naissance des louveteaux, le vieux loup avait fait plusieurs -voyages au camp des Indiens et raflé les lapins pris dans les pièges. -Mais, avec la fonte générale des neiges et le dégel des cours -d'eau, les Indiens s'étaient transportés plus loin et cette -fructueuse ressource avait tari. - -Lorsque ses parents lui rapportèrent de nouveau à manger, le louveteau -gris revint à la vie et recommença à tourner son regard vers le mur -de lumière. Mais le petit peuple qui l'entourait était bien réduit. -Seule, une sœur lui restait. Le reliquat n'était plus. - -Ayant repris des forces, il vit que sa sœur ne pouvait plus jouer. Elle -ne levait plus la tête, ni ne faisait aucun mouvement. Tandis que son -petit corps à lui s'arrondissait, avec la nourriture retrouvée, ce -secours était venu trop tard pour elle. Elle ne cessait point de dormir -et n'était plus qu'un mince squelette entouré de peau, où la -flamme baissait plus bas et plus bas, si bien qu'elle finit par -s'éteindre. - -Puis vint un autre temps où le louveteau gris ne vit plus son père -paraître et disparaître dans le mur de lumière, et s'étendre, le -soir, pour dormir à l'entrée de la caverne. L'événement arriva -à la suite d'une seconde famine, moins dure cependant que la -première. La louve n'ignorait point pourquoi le vieux loup ne -reviendrait jamais. Mais il n'était pas pour elle de moyen qui lui -permît de communiquer au louveteau ce qu'elle connaissait. - -Comme elle chassait, de son côté, vers la branche droite du torrent, -dans les parages où gîtait le lynx, elle avait rencontré une piste -tracée par le vieux loup et vieille d'un jour. L'ayant suivie, elle -avait trouvé, à son extrémité, d'autres empreintes, imprimées par -le lynx, et les vestiges d'une bataille dans laquelle le félin avait -eu la victoire. C'était de son compagnon, avec quelques os, tout ce -qui subsistait. Les traces du lynx, qui continuaient au delà, lui -avaient fait découvrir la tanière de l'ennemi. Mais, ayant reconnu, -à divers indices, que celui-ci y était revenu, elle n'avait pas osé -s'y aventurer. - -Et toujours, depuis, la louve évitait la branche droite du torrent, car -elle savait que dans la tanière se trouvait une portée de petits et -elle connaissait le lynx pour une féroce créature, d'un caractère -intraitable, et un terrible combattant. Oui, certes, c'était bien, -pour une demi-douzaine de loups, de pourchasser un lynx et de le -repousser au faîte d'un arbre, crachant et se hérissant. Un combat -singulier était une tout autre affaire, surtout quand une mère-lynx -avait derrière elle une jeune famille affamée à défendre et à -nourrir. Un-Œil venait de l'apprendre à ses dépens. - -Mais le Wild a ses lois et l'heure devait arriver où, pour le salut -de son louveteau gris, la louve, poussée elle aussi par l'implacable -instinct de la maternité, affronterait la tanière dans les rochers et -la colère de la mère-lynx. - - - - -VII - -LE MUR DU MONDE - - -Lorsque la louve avait commencé à aller chasser au dehors, elle avait -dû laisser derrière elle le louveteau et l'abandonner à lui-même. -Non seulement elle lui avait inculqué, à coups de nez et à coups de -patte, l'interdiction de s'approcher de l'entrée de la caverne, -mais une crainte spontanée était intervenue chez lui, pour le -détourner de sortir. Jamais, dans la courte vie qu'il avait vécue -dans la tanière, il n'avait rien rencontré qui pût l'effrayer, et -cependant la crainte était en lui. Elle lui venait d'un atavisme -ancestral et lointain, à travers des milliers et des milliers de vies. -C'était un héritage qu'il tenait directement de son père et de la -louve, mais ceux-ci l'avaient, à leur tour, reçu par échelons -successifs de toutes les générations de loups disparues avant eux. -Crainte! Legs du Wild, auquel nul animal ne peut se soustraire! - -Bref, le louveteau gris connut la crainte avant de savoir de quelle -étoffe elle était faite. Sans doute la mettait-il au nombre des -inévitables restrictions de l'existence, dont il avait eu déjà la -notion. Son dur emprisonnement dans la caverne, la rude bousculade de sa -mère quand il se risquait à vouloir sortir, la faim inapaisée de -plusieurs famines, autant de choses qui lui avaient enseigné que tout -n'est pas liberté dans le monde, qu'il y a pour la vie des limites -et des contraintes. Obéir à cette loi, c'était échapper aux coups -et travailler pour son bonheur. Sans raisonner comme l'eût fait un -homme, il se contentait d'une classification simpliste: ce qui heurte -et ce qui ne heurte pas, et, en conclusion, éviter ce qui est classé -dans la première catégorie, afin de pouvoir jouir de ce qui est -classé dans la seconde. - -Tant par soumission à sa mère que par cette crainte imprécise et -innommée qui pesait sur lui, il se tenait donc éloigné de -l'ouverture de la caverne, qui demeurait pour lui un blanc mur de -lumière. Quand la louve était absente, il dormait la plupart du temps. -Dans les intervalles de son sommeil, il restait très tranquille, -réprimant les cris plaintifs qui lui gonflaient la gorge et -contractaient son museau. - -Une fois, comme il était couché tout éveillé, il entendit un son -bizarre, qui venait du mur blanc. C'était un glouton[19] qui, -tremblant de sa propre audace, se tenait sur le seuil de la caverne, -reniflant avec précaution ce que celle-ci pouvait contenir. Le -louveteau, ignorant du glouton, savait seulement que ce reniflement -était étrange, qu'il était quelque chose de non classé et, par -suite, un inconnu redoutable. Car l'inconnu est un des principaux -éléments de la peur. Le poil se hérissa sur le dos du louveteau gris, -mais il se hérissa en silence, tangible expression de son effroi. -Pourtant, quoique au paroxysme de la terreur, le louveteau demeurait -couché, sans faire un mouvement ni aucun bruit, glacé, pétrifié dans -son immobilité, mort en apparence. Sa mère, rentrant au logis, se mit -à gronder en sentant la trace du glouton et bondit dans la caverne. -Elle lécha son petit et le pétrit du nez, avec une véhémence -inaccoutumée d'affection. Le louveteau comprit vaguement qu'il -avait échappé à un grand et mauvais danger. - -D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le -louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de -vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre -lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de -la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui -montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque -bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance -se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de -la caverne. - -Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de -lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait. -Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait -prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il -entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière. - -Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui -lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante. -La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de -vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de -la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté -devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la -lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était -comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace. -Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au -point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le -mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi -modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des -arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait -les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne. - -Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était, -encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la -caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette -hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent -échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa -frayeur, il jetait son défi à l'immense univers. - -Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et, -intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait -peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il -remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil; -un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente -du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et -s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était -accroupi. - -Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol -plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce -qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se -mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent -sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En -sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au -museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le -bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara -de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus; -sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La -crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le -louveteau jappait comme un petit chien apeuré. - -Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était -couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein, -où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un -long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et -qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa -toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui -le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de -derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le -faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars. - -Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui -desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier -homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins -tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance -aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un -parfait explorateur. - -Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait, -les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc -mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un -écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en -plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda. -Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada -rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des -piaulements sauvages. - -Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il -rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec -confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans[20] -s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le -vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec -sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses -hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à -tire-d'aile. - -Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout -embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des -choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait -de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place, -tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que -l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être -prêt. - -Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la -distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait -les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il -se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les -cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait -dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes -la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus -objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces -mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à -chaque pas, au monde ambiant. - -C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande -(quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande, -dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue -d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de -ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre, -choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné, -dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous -ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de -l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit -buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de -sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le -louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur -petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa -patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut -une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule; -l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même -temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses -mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud -coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable -à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents -et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et -ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille. -Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère, -puis il commença à ramper, pour sortir du nid. - -Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la -mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement -des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les -coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur. -Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda, -puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes -de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan -continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la -première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout -de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait -pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui -était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en -lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait -maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop -heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait -de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé. - -Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de -la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y -repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à -son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au -bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le -tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se -regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori -déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher -prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il -tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa -mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups -tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le -louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une -peu glorieuse retraite. - -Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante, -la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels -gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que -quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa -tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et, -instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En -même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa -rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des -hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu. - -Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement -ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan -voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte -l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et -ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui -passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan, -les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur -qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui. - -Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il -avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et -elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand -elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait -mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de -grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant -emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller -et voir. - -Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu -d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait -à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et -s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille -de l'Inconnu[21]. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la -bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de -l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La -suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort; -elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait -pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en -possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des -chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la -somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son -imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout. - -Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer -dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme -si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et -venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée, -et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance. -Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la -berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il -nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet -endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu -duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le -louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien. -L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt -au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens -dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il -gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course. - -Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi -paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était -finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua -avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une -leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se -mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était -pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce -qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence, -d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais -s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de -l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se -renforçait désormais de l'expérience acquise. - -Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué -que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère, -et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau -était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce -seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus, -il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une -impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne -et d'y retrouver sa mère. - -Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et -qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide, -devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une -petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir -peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre -chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de -quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant -à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya -de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit -entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu -de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la -lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut -simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents -acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair. - -Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la -mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans -l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa -blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette -mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que, -relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus -vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il -n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens. - -Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa -progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle -approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps -d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent, -dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et -agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis -qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus -près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du -louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un -moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était -attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la -chair. - -Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune -et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua -en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne -détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait -des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la -vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire. - -Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son -histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers -les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la -gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La -louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la -belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps -jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent -sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort. - -Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès -d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait -les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le -retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été -retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en -revinrent à la caverne, où ils s'endormirent. - - -[Note 19: Petit animal carnassier de l'Amérique du Nord, extrêmement -féroce. (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 20: _Moose-bird._ Ces oiseaux ont l'habitude de venir se poser sur -le dos des élans, qu'ils débarrassent de leurs parasites, comme font -chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (_Note des -Traducteurs._)] - -[Note 21: Ceci, qui pourrait paraître exagéré, est très véridique -cependant. J'ai vu, durant l'hiver, une poule accomplir le même acte -sur le bassin de ma cour. Il avait neigé et, comme elle voyait l'eau -noire au milieu de la neige, elle la prit pour du terrain solide. Ce -fait n'est pas isolé, paraît-il. (_Note d'un des Traducteurs._)] - - - - -VIII - -LA LOI DE LA VIANDE - - -Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos, -il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette -sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère. -Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il -se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin, -pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et -élargissant le cercle de ses courses. - -Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa -faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était -utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de -règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il -pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives. - -Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il -avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un -écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui -répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un -oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait -jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de -ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre -mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche -buisson. - -Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de -l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un -danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà -l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et -déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel. - -Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers -meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce -désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa -colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile -prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que -les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les -arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les -surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol. - -Le louveteau éprouvait pour sa mère un respect considérable. Elle -était savante à capturer la viande et jamais elle ne manquait de lui -en apporter sa part. De plus elle n'avait peur de rien. Il ne se rendait -pas compte qu'elle avait plus appris et en connaissait plus que lui, -d'où sa plus grande bravoure, et ne voyait que la puissance supérieure -qui était en elle. Elle le forçait aussi à l'obéissance et, plus il -prenait de l'âge, moins elle était patiente envers lui. Aux coups de -nez et aux coups de pattes avaient succédé de cuisantes morsures. Et -pour cela encore, il la respectait. - -Une troisième famine revint, qui fut particulièrement dure, et le -louveteau connut à nouveau, cette fois avec une conscience plus nette, -l'aiguillon de la faim. La louve chassait sans discontinuer, quêtant -partout un gibier qu'elle ne trouvait pas, et souvent ne rentrait -même pas dormir dans la caverne. - -Le louveteau chassait comme elle, en mortelle angoisse, et lui non plus -ne trouvait rien. Mais cette détresse contribuait à développer son -esprit et il grandit en science et en sagesse. Il observa de plus près -les habitudes de l'écureuil et s'appliqua à courir sur lui, plus -prestement, pour s'en saisir. Il étudia les mœurs des souris-des-bois -et s'exerça à creuser le sol avec ses griffes, afin de les tirer de -leurs trous. L'ombre même du faucon ne le fit plus fuir sous les -taillis. Assis sur son derrière, en terrain découvert, il allait -même, dans son désespoir, jusqu'à provoquer l'oiseau redoutable qu'il -voyait planer dans le ciel. Car il savait que là-haut, dans le bleu, -c'était de la viande qui flottait, de cette viande que réclamaient si -intensément ses entrailles. Mais le faucon dédaigneux refusait de -venir livrer bataille au louveteau, qui s'en allait en gémissant, de -désappointement et de faim. - -La famine, un jour, se termina. La louve apporta de la chair au logis. -Une chair singulière et différente de la chair coutumière. C'était -un petit de lynx, de l'âge approximatif du louveteau, mais un peu -moins grand. Il était tout entier pour lui. La louve, il l'ignorait, -avait déjà satisfait sa faim en dévorant tout le reste de la portée. -Il ne savait pas non plus tout ce qu'il y avait, dans cet acte, de -désespéré. La seule chose qui l'intéressait était la satisfaction -de son estomac, et chaque bouchée du petit lynx, qu'il avalait, -augmentait son contentement. - -Un estomac plein incite au repos et le louveteau, étendu dans la -caverne, s'endormit contre sa mère. Un grondement de la louve, tel -qu'il n'en avait encore ouï de semblable, le réveilla en sursaut. -Jamais, peut-être, elle n'en avait, dans sa vie, poussé d'aussi -terrible. Car, elle, elle savait bien que l'on ne dépouille pas -impunément une tanière de lynx. La mère-lynx arrivait. Le louveteau -la vit, dans la pleine lumière de l'après-midi, accroupie à -l'entrée de la caverne. - -Sa fourrure, à cette vue, se souleva, puis retomba le long de son -échine. Point n'était ici besoin d'instinct, ni de raisonnement. -Le cri de rage de l'intruse, commencé en sourd grognement, puis -s'enflant tout à coup en un horrifique hurlement, disait clairement -le danger. Le louveteau, pourtant, sentit en lui bouillonner le prodige -de la vie. Il se dressa sur son séant et se rangea aux côtés de sa -mère, en grondant vaillamment. Mais elle le rejeta loin d'elle, en -arrière, avec mépris. - -La mère-lynx ne pouvait bondir, le boyau d'entrée de la caverne -étant trop bas et trop étroit. Elle s'avança, en rampant, prête à -s'élancer dès qu'il lui serait loisible. Mais alors la louve -s'abattit sur elle et la terrassa. - -Le louveteau ne distinguait pas grand chose de la bataille. Les deux -bêtes grondaient, crachaient, hurlaient et s'entredéchiraient. Le -lynx combattait des griffes et des dents; la louve n'usait que de ses -dents. Le louveteau, profitant d'un moment propice, s'élança, lui -aussi, et enfonça ses crocs dans une des pattes de derrière du lynx. -Il s'y suspendit en grognant et, sans qu'il s'en rendît compte, -il paralysa par son poids les mouvements de cette patte, apportant ainsi -à sa mère une aide appréciable. Un virement du combat, entre les deux -adversaires, le refoula et lui fit lâcher prise. - -L'instant d'après, mère-louve et mère-lynx étaient séparées. -Avant qu'elles ne se ruassent à nouveau l'une contre l'autre, le -lynx frappa le louveteau d'un coup de sa large patte de devant, qui -lui lacéra l'épaule jusqu'à l'os et l'envoya rouler contre le -mur de la caverne. Ses cris aigus et ses hurlements plaintifs -s'ajoutèrent au vacarme des rugissements. - -Il avait cessé de gémir que la lutte durait encore. Il eut le temps -d'être repris d'un second accès de bravoure et la bataille, en se -terminant, le retrouva rageusement pendu à la patte de derrière du -lynx. - -Celui-ci avait succombé. La louve était, pour sa part, fort mal en -point. Elle tenta de caresser le louveteau et de lécher son épaule -blessée. Mais le sang qu'elle avait perdu avait à ce point épuisé -ses forces qu'elle demeura, tout un jour et toute une nuit, étendue -sur le corps de son ennemi, sans pouvoir faire un mouvement et respirant -à peine. Pendant une semaine entière, elle ne quitta point la -tanière, sauf pour aller boire, et sa marche était lente et pénible. -Le lynx, au bout de ce temps, était complètement dévoré, et les -blessures de la louve assez cicatrisées pour lui permettre de courir à -nouveau le gibier. - -L'épaule du louveteau demeurait encore raide et endolorie et, durant -quelque temps, il boita. Mais le monde, désormais, lui paraissait -autre. Depuis la bataille avec le lynx, sa confiance en lui-même -s'était accrue. Il avait mordu dans un ennemi, en apparence plus -puissant que lui, et avait survécu. Son allure en était devenue plus -hardie. Quoique la terreur mystérieuse de l'Inconnu, toujours -intangible et menaçante, continuât à peser sur lui, beaucoup de sa -timidité avait disparu. - -Il commença à accompagner sa mère dans ses chasses et à y jouer sa -partie. Il apprit férocement à tuer et à se nourrir de ce qu'il -avait tué. Le monde vivant se partageait pour lui en deux catégories. -Dans la première, il y avait lui et sa mère. Dans la seconde, tous les -autres êtres qui vivaient et se mouvaient. Ceux-ci se classaient, à -leur tour, en deux espèces. Ceux qui, comme lui-même et sa mère, -tuaient et mangeaient; ceux qui ne savaient pas tuer ou tuaient -faiblement. De là surgissait la loi suprême. La viande vivait sur la -viande, la vie sur la vie. Il y avait les mangeurs et les mangés. La -loi était Mange ou sois Mangé. - -Sans se la formuler, sans la raisonner, ni y penser même, le louveteau -vivait cette loi. Il avait mangé les petits du ptarmigan. Le faucon -avait mangé la mère-ptarmigan, puis aurait voulu le manger lui aussi. -Devenu plus fort, c'est lui qui avait souhaité manger le faucon. Il -avait mangé le petit du lynx et la mère-lynx l'aurait mangé, si -elle n'avait pas été elle-même tuée et mangée. À cette loi -participaient tous les êtres vivants. La viande dont il se nourrissait, -et qui lui était nécessaire pour exister, courait devant lui sur le -sol, volait dans les airs, grimpait aux arbres ou se cachait dans la -terre. Il fallait se battre avec elle pour la conquérir et, s'il -tournait le dos, c'était elle qui courait après lui. Chasseurs et -chassés, mangeurs et mangés, chaos de gloutonnerie, sans merci et sans -fin, ainsi le louveteau n'eût-il pas manqué de définir le monde, -s'il eût été tant soit peu philosophe, à la manière des -hommes[22]. - -Mais la vie et son élan avaient aussi leurs charmes. Développer et -faire jouer ses muscles constituait pour le louveteau un plaisir sans -fin. Courir sus après une proie était une source d'émotions et de -frémissements délicieux. Rage et bataille donnaient de la joie. La -terreur même et le mystère de l'Inconnu avaient leur attirance. - -Puis toute peine portait en elle sa rémunération, dont la première -était celle de l'estomac plein et d'un bon sommeil reposant aux -chauds rayons du soleil. Aussi le louveteau ne querellait-il pas la vie, -qui dans le fait seul qu'elle existe trouve sa raison d'être, ni -l'hostilité ambiante du monde qui l'entourait. Il était plein de -sève, très heureux et tout fier de lui-même. - - -[Note 22: Victor Hugo a écrit: - -«_La vie est une joie où le meurtre fourmille -Et la création se dévore en famille... -L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe. -Le lynx tacheté saute et saisit l'antilope... -La louve est sur l'agneau, comme l'agneau sur l'herbe... -Le colibri, sitôt qu'il a faim devient tigre... -De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore. -L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore. -C'est l'ivresse et la loi._» - -[La Légende des Siècles, nouvelle série, tome II.] (_Note des -Traducteurs._)] - - - - -IX - -LES FAISEURS DE FEU - - -Sur eux, à l'improviste, tomba le louveteau. Ce fut de sa faute. Il -avait manqué de prudence et marché sans voir. Encore lourd de sommeil -(il avait chassé toute la nuit et venait à peine de se réveiller), il -avait quitté la caverne et était, en trottant, descendu vers le -torrent, pour y boire. À vrai dire, le sentier lui était familier et -jamais nul accident ne lui était arrivé. - -Il avait dépassé le sapin renversé, traversé la clairière et -courait parmi les arbres. Au même instant, il vit et flaira. Devant -lui, assises par terre, en silence, étaient cinq choses vivantes, -telles qu'il n'en avait jamais rencontrées de semblables. -C'était sa première vision de l'humanité. - -Les cinq hommes, à son aspect, et cela le surprit, ne bondirent pas sur -leurs pieds, ne montrèrent pas leurs dents, ni ne grondèrent. Ils ne -firent pas un mouvement, mais demeurèrent silencieux et fatidiques. - -Le louveteau, non plus, ne bougea pas. Tout l'instinct de sa nature -sauvage l'eût cependant poussé à fuir, si un autre instinct ne -s'était, impératif et soudain, élevé en lui. Un étonnement -inconnu s'emparait de son esprit. Il se sentait amoindri tout à coup -par une notion nouvelle de sa petitesse et débilité. Un pouvoir -supérieur, très loin, très haut au-dessus de lui, s'appesantissait -sur son être et le maîtrisait. - -Le louveteau n'avait jamais vu d'homme, et pourtant l'instinct de -l'homme était en lui. Dans l'homme il reconnaissait obscurément -l'animal qui avait combattu et vaincu tous les autres animaux du Wild. -Ce n'étaient pas seulement ses yeux qui regardaient, mais ceux de -tous ses ancêtres, prunelles qui avaient, durant des générations, -encerclé dans l'ombre et la neige d'innombrables campements -humains, épié de loin, sur l'horizon, ou de plus près, dans -l'épaisseur des taillis, l'étrange bête à deux pattes qui était -le seigneur et maître de toutes les choses vivantes. - -Cet héritage moral et surnaturel, fait de crainte et de luttes -accumulées, pendant des siècles, étreignait le louveteau, trop jeune -encore pour s'en dégager. Loup adulte, il eût pris rapidement la -fuite. Tel qu'il était, il se coucha, paralysé d'effroi, acceptant -déjà la soumission que sa race avait consentie, le premier jour où un -loup vint s'asseoir au feu de l'homme, pour s'y chauffer. - -Un des Indiens finit par se lever, marcha dans sa direction et -s'arrêta au-dessus de lui. Le louveteau se colla davantage encore -contre le sol. C'était l'Inconnu, concrétisé en chair et en sang, -qui se penchait sur lui, pour le saisir. Sa fourrure eut un hérissement -inconscient, ses lèvres se rétractèrent et il découvrit ses petits -crocs. La main qui le surplombait, comme une condamnation, hésita et -l'homme dit en riant: - ---_Wabam wabisca ip pit tah!_ (Regardez les crocs blancs!) - -Les autres Indiens se mirent à rire lourdement et excitèrent l'homme -à saisir le louveteau. Tandis que la main s'abaissait, plus bas, plus -bas, une violente lutte intérieure se livrait chez celui-ci, entre les -divers instincts qui le partageaient. Il ne savait s'il devait -seulement gronder, ou combattre. Finalement, il gronda jusqu'au moment -où la main le toucha, puis engagea la bataille. Ses dents brillèrent -et mordirent. L'instant d'après il reçut, sur un des côtés de la -tête, un coup qui le fit basculer. Alors tout instinct de lutte -l'abandonna. Il se prit à gémir comme un enfantelet et l'instinct -de la soumission l'emporta sur tous les autres. S'étant relevé, il -s'assit sur son derrière en piaulant. Mais l'Indien qu'il avait -mordu était en colère et le louveteau reçut un second coup sur -l'autre côté de la tête. Il piaula encore plus fort. - -Les quatre autres Indiens s'esclaffaient de plus en plus, si bien que -leur camarade se mit à rire lui aussi. Ils entourèrent tous le -louveteau et se moquèrent de lui, tandis qu'il geignait, de terreur -et de peine. - -Tout à coup, bête et Indiens dressèrent l'oreille. Le louveteau -savait ce qu'annonçait le bruit qui se faisait entendre et, cessant -de gémir, il jeta un long cri, où il y avait plus de joie maintenant -que d'effroi. Puis il se tut et attendit, attendit l'arrivée de sa -mère, de sa mère libératrice, indomptable et terrible, qui savait si -bien combattre, et tuait tout ce qui lui résistait, et n'avait jamais -peur. - -Elle arrivait, courant et grondant. Elle avait perçu la plainte de son -petit et se précipitait pour le secourir. Elle bondit au milieu du -groupe, magnifique, transfigurée dans sa furieuse et inquiète -maternité. Son irritation protectrice était un réconfort pour le -louveteau, qui sauta vers elle, avec un petit cri joyeux, tandis que les -animaux-hommes se reculaient, en hâte, de plusieurs pas. La louve -s'arrêta, près de son petit, qui se pressait contre elle, et fit -face aux Indiens. Un sourd grondement sortit de son gosier. La menace -contractait sa face et son nez, qui se plissait, se relevait presque -jusqu'à ses yeux, en une prodigieuse et mauvaise grimace de colère. - -Il y eut alors un cri que lança l'un des hommes. - ---_Kiche!_--voilà ce qu'il cria, avec une exclamation de -surprise. - -Le louveteau sentit, à cette voix, vaciller sa mère. - ---_Kiche!_--cria l'homme à nouveau, durement, cette fois, et -d'un ton de commandement. - -Et le louveteau vit alors sa mère, la louve impavide, se plier -jusqu'à ce que son ventre touchât le sol, en geignant et en remuant -la queue, avec tous les signes coutumiers de soumission et de paix. Il -n'y comprenait rien et était stupéfié. La terreur de l'homme le -reprenait. Son instinct ne l'avait pas trompé et sa mère le -subissait comme lui. Elle aussi rendait hommage à l'animal-homme. - -L'Indien qui avait parlé vint vers elle. Il posa sa main sur sa tête -et elle ne fit que s'en aplatir davantage. Elle ne grondait, ni ne -tentait de mordre. Les autres Indiens s'étaient pareillement -rapprochés et, rangés autour de la louve, ils la palpaient et -caressaient, sans aviver chez elle la moindre velléité de résistance -ou de révolte. - -Les cinq hommes étaient fort excités et leurs bouches menaient grand -bruit. Mais comme ce bruit n'avait rien de menaçant, le louveteau se -décida à venir se coucher près de sa mère, se hérissant encore de -temps à autre, mais faisant de son mieux pour se soumettre. - ---Ce qui se passe n'a rien de surprenant, dit un des Indiens. Le -père de Kiche était un loup. Il est vrai que sa mère était une -chienne. Mais mon frère ne l'avait-il pas attachée dans les bois, -trois nuits durant, au moment de la saison des amours. Alors c'est un -loup qui la couvrit. - ---Un an s'est écoulé, Castor-Gris[23], depuis que Kiche s'est -échappée. - ---Tu comptes bien, Langue-de-Saumon[24]. C'était à l'époque de -la famine que nous avons subie, alors que nous n'avions plus de viande -à donner aux chiens. - ---Elle a vécu avec les loups, dit un troisième Indien. - ---Cela paraît juste, Trois-Aigles[25], répartit Castor-Gris, en -touchant de sa main le louveteau, et en voici la preuve. - -Le louveteau, au contact de la main, esquissa un grognement. La main se -retira et lui administra une calotte. Sur quoi, il recouvrit ses crocs -et s'accroupit avec soumission. La main revint alors et le frotta -amicalement derrière les oreilles, et tout le long de son dos. - ---Ceci prouve cela, reprit Castor-Gris. Il est clair que sa mère est -Kiche. Mais, une fois de plus, son père est un loup. C'est pourquoi -il y a en lui peu du chien et beaucoup du loup. Ses crocs sont blancs, -et _White Fang_ (Croc-Blanc) doit être son nom. J'ai parlé. C'est -mon chien. Kiche n'était-elle pas la chienne de mon frère? Et mon -frère n'est-il pas mort? - -Pendant un instant, les animaux-hommes continuèrent à faire du bruit -avec leurs bouches. Durant ce colloque, le louveteau, qui venait de -recevoir un nom dans le monde, demeurait tranquille et attendait. Puis -Castor-Gris, prenant un couteau dans un petit sac qui pendait sur son -estomac, alla vers un buisson et y coupa un bâton. Croc-Blanc -l'observait. Aux deux bouts du bâton, l'Indien fixa une lanière. -Avec l'une, il attacha Kiche par le cou et, ayant conduit la louve -près d'un petit sapin, y noua l'autre lanière. - -Croc-Blanc suivit sa mère et se coucha près d'elle. Il vit -Langue-de-Saumon avancer la main vers lui, et la peur le reprit. Kiche, -de son côté, regardait avec anxiété. Mais l'Indien, élargissant -ses doigts et les recourbant, le roula sens dessus dessous et commença -à lui frotter le ventre d'une manière délicieuse. Le louveteau, les -quatre pattes en l'air, se laissait tripoter, gauche et cocasse, et -sans essayer de résister. Comment d'ailleurs l'aurait-il pu dans la -position où il se trouvait? Si l'animal-homme avait l'intention de -le maltraiter, il lui était livré sans défense et était incapable de -fuir. - -Il se résigna donc et se contenta de gronder doucement. C'était plus -fort que lui. Mais Langue-de-Saumon n'eut point l'air de s'en -apercevoir et ne lui donna aucun coup sur la tête. Il continua, au -contraire, à le frictionner de haut en bas, et le louveteau sentit -croître le plaisir qu'il en éprouvait. Lorsque la main caressante -passa sur ses flancs, il cessa tout à fait de gronder. Puis, quand les -doigts remontèrent à ses oreilles, les pressant moelleusement vers -leur base, son bonheur ne connut plus de bornes. Quand, enfin, après -une dernière et savante friction, l'Indien le laissa tranquille et -s'en alla, toute crainte s'était évanouie dans l'esprit du -louveteau. Sans doute d'autres peurs l'attendaient dans l'avenir. -Mais, de ce jour, confiance et camaraderie étaient établies avec -l'homme, en société de qui il allait vivre. - -Au bout de quelque temps, Croc-Blanc entendit s'approcher des bruits -insolites. Prompt à observer et à classer, il les reconnut aussitôt -comme étant produits par l'animal-homme. Quelques instants plus tard, -en effet, toute la tribu indienne surgissait du sentier. Il y avait -beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, quarante têtes au total, -tous lourdement chargés des bagages du camp, de provisions de bouche et -d'ustensiles. - -Il y avait aussi beaucoup de chiens et ceux-ci, à l'exception des -tout petits, n'étaient pas moins chargés que les gens. Des sacs -étaient liés sur leur dos et chaque bête portait un poids de vingt à -trente livres. Croc-Blanc n'avait, auparavant, jamais vu de chiens, -mais cette première vision lui suffit pour comprendre que c'était -là un animal appartenant à sa propre espèce, avec quelque chose de -différent. Quant aux chiens, ce fut surtout la différence qu'ils -sentirent en apercevant le louveteau et sa mère. - -Il y eut une ruée effroyable. Croc-Blanc se hérissa, hurla et mordit -au hasard dans le flot qui, gueules ouvertes, déferlait sur lui. Il -tomba et roula sous les chiens, éprouvant la morsure cruelle de leurs -dents et, lui-même, mordant et déchirant, au-dessus de sa tête, -pattes et ventres. Il entendait, dans la mêlée, les hurlements de -Kiche qui combattait pour lui, les cris des animaux-hommes et le bruit -de leurs gourdins dont ils frappaient les chiens, qui, sous les coups, -gémissaient de douleur. - -Tout ceci fut seulement l'histoire de quelques secondes. Le louveteau, -remis sur pied, vit les Indiens qui le défendaient, repousser les -chiens en arrière, à l'aide de bâtons et de pierres, et le sauver -de l'agression féroce de ses frères qui, pourtant, n'étaient pas -tout à fait ses frères. Et, quoiqu'il n'y eût point place en son -cerveau pour la conception d'un sentiment aussi abstrait que celui de -la justice, il sentit, à sa façon, la justice des animaux-hommes. Il -connut qu'ils édictaient des lois et les imposaient. - -Étrange était aussi la façon dont ils procédaient pour dicter leurs -lois. Dissemblables de tous les animaux que le louveteau avait -rencontrés jusque-là, ils ne mordaient ni ne griffaient. Ils -imposaient leur force vivante par l'intermédiaire des choses mortes. -Celles-ci leur servaient de morsures. Bâtons et pierres, dirigés par -ces bizarres créatures, sautaient à travers les airs, à l'instar de -choses vivantes, et s'en allaient frapper les chiens. - -Il y avait là, pour son esprit, un pouvoir extraordinaire et -inexplicable, qui dépassait les bornes de la nature et était d'un -dieu. Croc-Blanc, cela va de soi, ignorait tout de la divinité. Tout au -plus pouvait-il soupçonner que des choses existaient au-delà de celles -dont il avait la notion. Mais l'étonnement et la crainte qu'il -ressentait en face des animaux-hommes était assez exactement comparable -à l'étonnement et à la crainte qu'aurait éprouvés un homme se -trouvant, sur le faîte de quelque montagne, devant un être divin, qui -tiendrait des foudres dans chaque main et les lancerait sur le monde -terrifié. - -Le dernier chien ayant été refoulé en arrière, le charivari prit -fin. Le louveteau se mit à lécher ses meurtrissures. Puis il médita -sur son premier contact avec la troupe cruelle de ses prétendus frères -et sur son introduction parmi eux. Il n'avait jamais songé que -l'espèce à laquelle il appartenait pût contenir d'autres spécimens -que le vieux loup borgne, sa mère et lui-même. Ils constituaient à -eux trois, dans sa pensée, une race à part. Et, tout à coup, il -découvrait que beaucoup d'autres créatures s'apparentaient à sa -propre espèce. Il lui parut obscurément injuste que le premier -mouvement de ces frères de race eût été de bondir sur lui et de -tenter de l'anéantir. - -Il était non moins chagrin de voir sa mère attachée avec un bâton, -même en pensant que c'était la sagesse supérieure des animaux-hommes -qui l'avait voulu. Cela sentait l'esclavage. À l'esclavage il n'avait -pas été habitué. La liberté de rôder, de courir, de se coucher par -terre, là où il lui plaisait, avait été son lot jusqu'à ce jour et, -maintenant, il était captif. Les mouvements de sa mère étaient -réduits à la longueur du bâton auquel elle était liée. Et à ce -même bâton il était comme lié lui-même, car il n'avait pas encore -eu l'idée qu'il pouvait se séparer de sa mère. - -Il n'aima pas cette contrainte. Il n'aima pas non plus quand les -animaux-hommes, s'étant levés, se remirent en marche. Un -animal-homme, malingre d'aspect, prit dans sa main la lanière du -bâton qui attachait Kiche et emmena la louve derrière lui. Derrière -Kiche suivait Croc-Blanc, grandement perturbé et tourmenté par la -nouvelle aventure qui s'abattait sur lui. - -Le cortège descendit la vallée, continuant bien au-delà des plus -longues courses du louveteau, jusqu'au point où le torrent se jetait -dans le fleuve Mackenzie. À cet endroit, des canots étaient juchés en -l'air, sur des perches, et s'étendaient des claies destinées à -faire sécher le poisson. - -On s'arrêta et on campa. La supériorité des animaux-hommes -s'affirmait de plus en plus. Plus encore que leur domination sur les -chiens aux dents aiguës, ce spectacle marquait leur puissance. Grâce -à leur pouvoir d'imprimer du mouvement aux choses immobiles, il leur -était loisible de changer la vraie face du monde. - -La plantation et le dressage des perches destinées à monter le camp -attira l'attention du louveteau. Cette opération était peu de chose, -accomplie par les mêmes créatures qui lançaient à distance des -bâtons et des pierres. Mais, quand il vit les perches se réunir et se -couvrir de toiles et de peaux, pour former des tentes, Croc-Blanc fut -stupéfait. Ces tentes, d'une colossale et impressionnante grandeur, -s'élevaient partout autour de lui, grandissant à vue d'œil, de -tous côtés, comme de monstrueuses formes de vie. Elles emplissaient le -champ presque entier de sa vision et, menaçantes, le dominaient -lui-même. Lorsque la brise les agitait, en de grands mouvements, il se -couchait sur le sol, effaré et craintif, sans toutefois les perdre des -yeux, prêt à bondir et à fuir au loin, s'il lui arrivait de les -voir se précipiter sur sa tête. - -Après un moment, son effroi des tentes prit fin. Il vit que femmes et -enfants y pénétraient et en sortaient sans aucun mal, et les chiens -aussi tenter d'y entrer, mais en être chassés rudement, de la voix -ou au moyen de pierres volantes. Bientôt Croc-Blanc, quittant les -côtés de Kiche, rampait à son tour, avec précaution, vers la tente -la plus proche. Sa curiosité, sans cesse en éveil, le besoin -d'apprendre et de connaître, par sa propre expérience, le -poussaient. Les derniers pouces à franchir vers le mur de toile et de -peau le furent avec un redoublement de prudence et une avance -imperceptible. Les événements de la journée avaient préparé le -louveteau au contact de l'Inconnu, à ses manifestations les plus -merveilleuses et les plus inattendues. Enfin son nez toucha -l'enveloppe de la tente. Il attendit, rien n'arriva. Il flaira -l'étrange matière, saturée de l'odeur de l'homme, et prenant -l'enveloppe dans ses dents, donna une petite secousse. Rien n'arriva -encore, sinon qu'une partie de la tente se mit à remuer. Il secoua -plus hardiment. Le mouvement s'accentua. Il était ravi. Il secoua -toujours plus fort et récidiva jusqu'à ce que la tente entière fût -en mouvement. Alors le cri perçant d'un Indien se fit entendre et -effraya le louveteau, qui revint en toute hâte vers sa mère. Mais -jamais plus depuis il n'eut peur des énormes tentes. - -Cette émotion passée, Croc-Blanc s'écarta à nouveau de Kiche qui, -liée à un pieu, ne pouvait le suivre. - -Il ne tarda pas à rencontrer un jeune chien, un peu plus grand et plus -âgé que lui, qui venait à sa rencontre, à pas comptés, et -dissimulant des intentions belliqueuses. Le nom du jeune chien, que le -louveteau connut par la suite, en l'entendant appeler, était Lip-Lip. -Il était déjà redoutable et, par ses luttes avec les autres petits -chiens, avait acquis l'expérience de la bataille. - -Lip-Lip appartenait à la race des chiens-loups, qui avait le plus de -parenté avec Croc-Blanc; il était jeune et semblait peu dangereux. -Aussi le louveteau se préparait-il à le recevoir en ami. Mais, quand -il vit que la marche de l'étranger se raidissait et que ses lèvres -retroussées découvraient ses dents, il se raidit lui aussi et -répondit en montrant sa mâchoire. Ils se mirent à tourner en rond, -l'un autour de l'autre, hérissés et grondant. Ce manège dura -plusieurs minutes et Croc-Blanc commençait à s'en amuser, comme -d'un jeu, quand tout à coup, avec une surprenante vivacité, Lip-Lip -sauta sur lui, lui jeta une morsure rapide et sauta, derechef, en -arrière. - -La morsure avait atteint le louveteau à son épaule déjà blessée par -le lynx et qui, dans le voisinage de l'os, était intérieurement -demeurée douloureuse. La surprise et le coup lui arrachèrent un -gémissement; mais, l'instant d'après, en un bond de colère, il -s'élança sur Lip-Lip et le mordit furieusement. Lip-Lip, nous -l'avons dit, était déjà rompu au combat. Trois fois, quatre fois, -une demi-douzaine de fois, ses petits crocs pointus s'acharnèrent sur -Croc-Blanc, qui, tout décontenancé, finit par lâcher pied et par se -sauver, honteux et dolent, près de sa mère, en lui demandant -protection. - -Ce fut sa première bataille avec Lip-Lip. Elle ne devait pas être la -dernière. Car, de ce jour, ils se trouvèrent en quelque sorte -ennemis-nés, étant chacun d'une nature en opposition perpétuelle -avec celle de l'autre. - -Kiche lécha doucement son petit et tenta de s'opposer à ce qu'il -s'éloignât d'elle désormais. Mais la curiosité de Croc-Blanc -allait toujours croissant. Oublieux de sa mésaventure, il se remit -incontinent en route, afin de poursuivre son enquête. Il tomba sur un -des animaux-hommes, sur Castor-Gris, qui était assis sur ses talons, -occupé avec des morceaux de bois et des brins de mousse, répandus -devant lui sur le sol. Le louveteau s'approcha et regarda. Castor-Gris -fit des bruits de bouche que Croc-Blanc interpréta non hostiles, et il -vint encore plus près. - -Femmes et enfants apportaient de nouveaux bouts de bois et d'autres -branches à l'Indien. C'était évidemment là l'affaire du -moment. Le louveteau s'approcha jusqu'à toucher le genou de -Castor-Gris, oubliant, telle était sa curiosité, que celui-ci était -un terrible animal-homme. Soudain, il vit entre les mains de -Castor-Gris, comme un brouillard qui s'élevait des morceaux de bois -et de la mousse. Puis une chose vivante apparut, qui brillait et qui -tournoyait, et était de la même couleur que le soleil dans le ciel. - -Croc-Blanc ne connaissait rien du feu. La lueur qui en jaillissait -l'attira, comme la lumière du jour l'avait, dans sa première -enfance, conduit vers l'entrée de la caverne, et il rampa vers la -flamme. Il entendit Castor-Gris éclater de rire au-dessus de sa tête. -Le son du rire, non plus, n'était pas hostile. Alors il vint toucher -la flamme avec son nez et, en même temps, sortit sa petite langue pour -la lécher. - -Pendant une seconde, il demeura paralysé. L'Inconnu, qui l'avait -guetté parmi les bouts de bois et la mousse, l'avait férocement -saisi par le nez. Puis il sauta en arrière, avec une explosion de -glapissements affolés «Ki-yis! Ki-yis! Ki-yis!» - -Kiche, en l'entendant, se mit à bondir au bout de son bâton, en -grondant, furieuse, parce qu'elle ne pouvait venir au secours du -louveteau. Mais Castor-Gris riait à gorge déployée, tapant ses -cuisses avec ses mains et contant l'histoire à tout le campement, -jusqu'à ce que chacun éclatât, comme lui, d'un rire inextinguible. -Quant à Croc-Blanc, assis sur son derrière, il criait, de plus en plus -éperdu: «Ki-yis! Ki-yis!» et seul, abandonné de tous, faisait au -milieu des animaux-hommes une pitoyable petite figure. - -C'était le pire mal qu'il avait encore connu. Son nez et sa langue -avaient été tous deux mis à vif par la chose vivante, couleur de -soleil, qui avait grandi entre les mains de Castor-Gris. Il cria, cria -interminablement, et chaque explosion nouvelle de ses hurlements était -accueillie par un redoublement d'éclats de rire des animaux-hommes. -Il tenta d'adoucir avec sa langue la brûlure de son nez, mais les -deux souffrances, se juxtaposant, ne firent qu'en produire une plus -grande, et il cria plus désespérément que jamais. - -À la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'était le rire et ce -qu'il signifiait. Il ne nous est pas donné de nous expliquer comment -certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que -nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la -claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en -eut honte. - -Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brûlures lui faisaient -éprouver, mais parce qu'il fut vexé, dans son amour-propre, de se -voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours -furieuse au bout de son bâton, comme une bête enragée, vers Kiche, la -seule créature au monde qui ne riait pas de lui. - -Le crépuscule tomba et la nuit vint. Croc-Blanc demeurait couché près -de sa mère. Son nez et sa langue étaient endoloris. Mais un autre et -plus grand sujet de trouble le tourmentait. Il regrettait la tanière -où il était né, il aspirait à la quiétude enveloppante de la -caverne, sur la falaise, au-dessus du torrent. La vie était devenue -trop peuplée. Ici, il y avait trop d'animaux-hommes, hommes, femmes -et enfants, qui faisaient tous des bruits irritants, et il y avait des -chiens toujours aboyant et mordant, qui éclataient en hurlements à -tout propos et engendraient de la confusion. - -La tranquille solitude de sa première existence était finie. Ici, -l'air même palpitait de vie, en un incessant murmure et -bourdonnement, dont l'intensité variait brusquement, d'un instant -à l'autre, et dont les notes diverses lui portaient sur les nerfs et -irritaient ses sens. Il en était crispé et inquiet, et immensément -las, avec la crainte perpétuelle de quelque imminente catastrophe. - -Il regardait se mouvoir et aller et venir dans le camp les -animaux-hommes. Il les regardait avec le respect distant que met -l'homme entre lui et les dieux qu'il invente. Dans son obscure -compréhension, ils étaient, comme ces dieux pour l'homme, de -surprenantes créatures, des êtres de puissance disposant à leur gré -de toutes les forces de l'Inconnu. Seigneurs et maîtres de tout ce -qui vit et de tout ce qui ne vit pas, forçant à obéir tout ce qui se -meut et imprimant le mouvement à ce qui ne se meut pas, ils faisaient -jaillir de la mousse et du bois mort la flamme couleur de soleil, la -flamme qui vivait et qui mordait. - -Ils étaient des faiseurs de feu! Ils étaient des dieux! - - -[Note 23: _Grey Beaver._] - -[Note 24: _Salmon Tongue._] - -[Note 25: _Three Eagles._] - - - - -X - -LA SERVITUDE - - -Chaque jour était pour Croc-Blanc l'occasion d'une expérience -nouvelle. Tout le temps que Kiche resta attachée à son bâton, il -courut seul, par tout le camp, quêtant, furetant, s'instruisant. Il -fut vite au courant des diverses habitudes des animaux-hommes. Mais la -connaissance n'entraîne pas toujours l'admiration. Plus il se -familiarisa avec eux, plus aussi il détesta leur supériorité et -redouta leur pouvoir mystérieux qui, d'autant qu'il était plus -grand, rendait plus menaçante leur divinité. - -La déception est souvent donnée à l'homme de voir ses dieux -renversés et piétinés sur leurs autels. Mais au loup et au chien -sauvage, venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette déconvenue -n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et -surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination, nous -masquant leur réalité, nous égarant comme des aveugles qui tâtonnent -dans le royaume de la pensée, en d'abstraites conceptions de -toute-puissance et de beauté suprêmes, le loup et le chien sauvage, -assis à notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et -d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant -dans le temps comme dans l'espace, pour accomplir leurs actes et leurs -fins. - -Aucun effort de foi n'est nécessaire pour croire à un tel dieu. Nul -écart de la volonté ne peut induire à lui désobéir, ni à le -renier. Ce dieu-là se tient debout, immuable sur ses deux jambes de -derrière, un gourdin à la main, immensément puissant, livré à -toutes les passions, affectueux ou irrité, selon le moment, pouvoir -mystérieux enveloppé de chair, de chair qui saigne parfois, à -l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse -qu'aucune autre à dévorer. - -Croc-Blanc subit la loi commune. Les animaux-hommes furent pour lui, -dès l'abord, sans erreur possible, les dieux auxquels il était -nécessaire de se soumettre. Comme Kiche, sa mère, avait, au premier -appel de son nom, repris sa chaîne, il leur voua tout de suite -obéissance. Il suivit leurs pas, comme un esclavage fatal. Quand ils -marchaient près de lui, il s'écartait pour leur faire place. -Lorsqu'ils l'appelaient, il accourait. S'ils menaçaient, il se -couchait à leurs pieds. Et s'ils lui commandaient de s'en aller, il -s'éloignait précipitamment. Car derrière chacun de leurs désirs -était le pouvoir immédiat d'en exiger l'exécution. Pouvoir qui -s'exprimait lui-même en tapes de la main, en coups de bâton, en -pierres volantes et en cinglants coups de fouet. - -Il appartenait aux animaux-hommes, comme tous les chiens du campement -leur appartenaient. Ses actions étaient à eux, son corps était à -eux, pour être battu et piétiné, et pour le supporter sans -récrimination. Telle fut la leçon vite apprise par lui. Elle fut dure, -étant donné ce qui s'était déjà développé, dans sa propre -nature, de force personnelle et d'indépendance. Mais, tandis qu'il -prenait en haine cet état de choses nouveau, il apprenait en même -temps, et sans le savoir, à l'aimer. C'était, en effet, le souci -de sa destinée remis en d'autres mains, un refuge pour les -responsabilités de l'existence. Et cela constituait une compensation, -car il est toujours plus aisé d'appuyer sa vie sur une autre que de -vivre seul. - -Il n'arriva pas sans révoltes à s'abandonner ainsi corps et âme, -à rejeter le sauvage héritage de sa race et le souvenir du Wild. Il y -eut des jours où il rampait sur la lisière de la forêt et y demeurait -immobile, écoutant des voix lointaines qui l'appelaient. Puis il -s'en retournait vers Kiche, inquiet et malheureux, pour gémir -doucement et pensivement près d'elle, pour lui lécher la face, en -semblant se plaindre et l'interroger. - -Le louveteau avait rapidement appris tous les tenants et aboutissants de -la vie du camp. Il connut l'injustice des gros chiens et leur -gloutonnerie, quand la viande et le poisson étaient jetés, à -l'heure des repas. Il vint à savoir que les hommes étaient -d'ordinaire plus justes, les enfants plus cruels, les femmes plus -douces et plus disposées à lui lancer un morceau de viande ou d'os. -Après deux ou trois aventures fâcheuses avec les mères des tout -petits chiens, il se rendit compte qu'il était de bonne politique de -laisser celles-ci toujours tranquilles, de se tenir aussi loin d'elles -que possible et, en les voyant venir, de les éviter. - -Mais le fléau de sa vie était Lip-Lip. Plus âgé, plus grand et plus -fort que lui, Lip-Lip avait choisi Croc-Blanc pour son souffre-douleur. -Le louveteau se défendait avec vaillance, mais il était -_out-classed_[26]. - -Son ennemi lui était trop supérieur, et Lip-Lip devint pour lui un -vrai cauchemar. Dès qu'il se risquait un peu loin de sa mère, il -était sûr de voir apparaître le gredin, qui se mettait à le suivre, -en aboyant et en le menaçant, et qui attendait le moment opportun, -c'est-à-dire qu'aucun animal-homme ne fût présent, pour -s'élancer sur lui et le contraindre au combat. Lip-Lip l'emportait -invariablement et s'en glorifiait de façon démesurée. Ces -rencontres étaient le meilleur plaisir de sa vie et le perpétuel -tourment de celle de Croc-Blanc. - -Le louveteau, cependant, n'en fut pas abattu. Si dures que fussent -pour lui toutes ces défaites, il ne se soumit pas. Mais la persécution -sans fin qu'il subissait eut sur son caractère une influence -néfaste. Croc-Blanc devint méchant et sournois. Ce qu'il y avait -d'originellement sauvage dans sa nature s'aggrava. Ses poussées -joyeuses d'enfant ingénu ne trouvèrent plus d'expression. Jamais -il ne lui fut permis de jouer et gambader avec les autres petits chiens -du camp. Dès qu'il arrivait auprès d'eux, Lip-Lip, fonçant sur -lui, le roulait et le faisait fuir, terrifié, ou, s'il voulait -résister, engageait la bataille jusqu'à sa mise en déroute. - -Croc-Blanc fut ainsi sevré de beaucoup des joies de son enfance, ce qui -le rendit plus vieux que son âge. Il se replia sur lui-même et -développa son esprit. Il devint rusé et, dans ses longs moments de -far-niente, médita sur les meilleurs moyens de duper et frauder. -Empêché de prendre, à la distribution quotidienne, la part qui lui -revenait de viande et de poisson, il se transforma en habile voleur. -Contraint de s'approvisionner lui-même, il s'en acquittait si bien -qu'il devint pour les femmes des Indiens une calamité. Il apprit à -ramper dans le camp, comme un serpent, à se montrer avisé, à -connaître en toute occasion la meilleure façon de se conduire, à -s'informer, par la vue ou l'ouïe, de tout ce qui pouvait -l'intéresser, afin de n'être point pris ensuite au dépourvu, et -aussi à recourir à mille artifices pour éviter son implacable -persécuteur. - -Ce fut au plus fort de cette persécution qu'il joua son premier grand -jeu et goûta, grâce aux ressources de son esprit, aux joies -savoureuses de la revanche. Comme Kiche, quand elle était avec les -loups, avait leurré les chiens, pour les attirer hors du campement des -hommes et les envoyer à la mort, ainsi le louveteau, par une manœuvre -à peu près semblable, réussit à attirer Lip-Lip sous la mâchoire -vengeresse de Kiche. Battant en retraite, tout en combattant, Croc-Blanc -entraîna son ennemi à sa suite, ici, puis là, parmi les différentes -tentes du camp. C'était un excellent coureur, plus rapide qu'aucun -autre petit chien de sa taille et plus alerte que Lip-Lip. Sans donner -toutefois toute sa vitesse, il se contenta de garder la distance -nécessaire, celle d'un bond environ, entre lui et son poursuivant. - -Lip-Lip, excité par la chasse et par l'approche imminente de la -victoire, perdit toute prudence et oublia l'endroit où il se -trouvait. Quand il s'en rendit compte, il était trop tard. Après -avoir traversé, à fond de train, une dernière tente, il tomba en -plein sur Kiche, attachée à son bâton. Il jeta un cri de stupeur, -mais déjà les crocs justiciers se refermaient sur lui. Quoique Kiche -fût liée, il lui fut impossible de se dégager d'elle. Elle le mit -sur le dos, les pattes en l'air, de manière à l'empêcher de fuir, -tout en le déchirant et lacérant. - -Quand il parvint enfin à se rouler hors de sa portée, il se remit sur -ses pieds, en un affreux désordre, blessé à la fois dans son corps et -dans sa pensée. Sa fourrure pendait autour de lui, en touffes humides, -que les dents baveuses de la louve avaient tordues. Il demeura là où -il s'était relevé et, ouvrant largement sa petite gueule, éclata en -une longue et lamentable plainte de chien battu. Mais il n'eut pas le -temps d'achever sa lamentation. Croc-Blanc, fondant sur lui, lui -planta ses crocs dans son train de derrière. Il n'avait plus de force -pour combattre et honteusement se sauva vers sa tente, talonné par son -ancienne victime, qui s'acharnait à ses trousses. Quand il eut -rejoint son domicile, les femmes vinrent à son secours et le louveteau, -transformé en démon, fut finalement chassé par elles, en une -fusillade de cailloux. - -Le jour vint où Castor-Gris, décidant que Kiche était réhabituée à -la vie des hommes, la délia. Croc-Blanc fut ravi que la liberté fût -rendue à sa mère. Il l'accompagna joyeusement au milieu du camp et, -voyant qu'il demeurait à ses côtés, Lip-Lip conserva entre eux deux -une distance respectueuse. Le louveteau avait beau se hérisser à son -approche et marcher en raidissant les pattes, Lip-Lip ignorait le défi. -Quelle que fût sa soif de vengeance, il était trop sage pour accepter -le combat dans de telles conditions et préférait attendre le jour où -il se rencontrerait à nouveau en tête à tête avec Croc-Blanc. - -Ce même jour, le louveteau et sa mère s'en vinrent rôder à la -lisière de la forêt qui avoisinait le camp. Croc-Blanc y avait amené -Kiche, pas à pas, l'entraînant en avant, quand elle hésitait. Le -torrent, la caverne et la forêt tranquille l'appelaient, et il -continua ses efforts pour qu'elle le suivît plus loin. Il courait -quelques pas, puis s'arrêtait et regardait en arrière. Mais elle ne -bougeait plus. Il gémit plaintivement et gronda, en courant de droite -et de gauche, sous les taillis. Puis il revint vers elle, lui lécha le -museau et se reprit à courir loin d'elle. Elle ne bougea toujours -pas. Alors il rebroussa chemin et la regarda avec une supplication -ardente de ses yeux, qui tomba quand il vit Kiche détourner la tête et -porter sa vue vers le camp. - -La voix intérieure qui l'appelait là-bas, dans la vaste solitude, sa -mère l'entendait comme lui. Mais un autre et plus fort appel sonnait -aussi en elle, celui du feu et de l'homme, l'appel que, parmi tous -les animaux, le loup a seul entendu, le loup et le chien sauvage, qui -sont frères. - -Kiche, s'étant tournée, se mit à trotter lentement vers le camp. -Plus solide que le lien matériel du bâton qui l'avait attachée -était sur elle l'emprise de l'homme. Invisibles et mystérieux, les -dieux la maintenaient en leur pouvoir et refusaient de la lâcher. - -Croc-Blanc se coucha sous un bouleau et pleura doucement. L'odeur -pénétrante des sapins, la senteur subtile des bois imprégnaient -l'atmosphère et remémoraient au louveteau son ancienne vie de -liberté, avant les jours de servitude. Mais plus que l'appel du Wild, -plus que celui de l'homme, l'attirance de sa mère était puissante -sur lui, car si jeune était-il encore. L'heure de son indépendance -n'était pas arrivée. Il se releva, désolé, et trotta lui aussi -vers le camp, faisant halte, une fois ou deux, pour s'asseoir par -terre, gémir et écouter la voix qui chantait au fond de la forêt. - -Le temps qu'il est donné à une mère de demeurer avec ses petits -n'est pas bien long dans le Wild. Sous la domination de l'homme, il -est souvent plus court encore. Ainsi en fut-il pour Croc-Blanc. -Castor-Gris se trouvait être le débiteur de Trois-Aigles, qui était -sur le point d'entreprendre une course du fleuve Mackenzie au Grand -Lac de l'Esclave. Une bande de toile écarlate, une peau d'ours, -vingt cartouches et Kiche remboursèrent sa dette. - -Le louveteau vit sa mère emmenée à bord du canot de Trois-Aigles et -tenta d'aller vers elle. Un coup qu'il reçut de l'Indien le -repoussa à terre. Le canot s'éloigna. Il s'élança dans l'eau -et nagea à sa suite, sourd aux cris d'appel de Castor-Gris. Dans la -terreur où il était de perdre sa mère, il en avait oublié le pouvoir -même d'un animal-homme et d'un dieu. - -Mais les dieux sont accoutumés à être obéis et Castor-Gris, irrité, -lança un autre canot à la poursuite de Croc-Blanc. Après l'avoir -rejoint, il le saisit par la peau du cou et l'éleva hors de l'eau. -Il ne le déposa pas d'abord dans le canot. Le tenant d'une main -suspendu, il lui administra de l'autre une solide râclée. Oui, pour -une râclée, c'en fut une. Lourde était la main, chaque coup visait -à blesser, et les coups pleuvaient, innombrables. - -Frappé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, Croc-Blanc -oscillait, en avant, en arrière, comme un balancier de pendule -frénétique et désordonné. Les impressions qu'il éprouva furent -diverses. À la première surprise succéda l'effroi, pendant un -instant, au contact répété de la main qui le frappait. Mais la peur -fit bientôt place à la colère. La libre nature du louveteau prit le -dessus. Il montra les dents et osa gronder à la face du dieu -courroucé. Le dieu s'en exaspéra davantage. Les coups redoublèrent, -plus rudes et plus adroits à blesser. - -Castor-Gris continuait à battre, Croc-Blanc à gronder. Mais cela ne -pouvait pas toujours durer. Il fallait que l'un des deux eût le -dernier mot. Ce fut Croc-Blanc qui céda. La peur le reprit. Pour la -première fois, il connaissait véritablement la main de l'homme. Les -coups de pierres ou de bâton qu'il avait eu déjà l'occasion de -recevoir étaient des caresses, comparés aux coups présents. Il se -soumit et commença à pleurer et à gémir. Durant un moment, chaque -coup tirait une plainte de son gosier. Puis son affolement grandit, et -ses cris se succédèrent sans interruption, leur rythme ne gardant plus -aucun rapport avec celui de son châtiment. - -À la fin, l'Indien arrêta la main qui frappait. Le louveteau pendait -à son autre main, sans mouvement, et continuait à crier. Ceci parut -satisfaire Castor-Gris, qui jeta rudement Croc-Blanc au fond du canot. -Le canot, durant ce temps, s'en était allé au fil de l'eau. -Castor-Gris s'avança pour prendre la rame. Le louveteau était sur -son passage. Il le frappa barbarement de son pied. La libre nature de -Croc-Blanc eut une nouvelle révolte et il enfonça ses dents dans le -pied de l'homme, à travers le mocassin qui le chaussait. - -Le châtiment déjà reçu n'était rien, comparé à celui qui allait -suivre. La colère de Castor-Gris fut aussi terrible que fut grand -l'effroi du louveteau. Non seulement la main, mais aussi la dure rame -de bois, furent mises en œuvre contre lui, et tout son petit corps -était brisé et rompu, quand Castor-Gris le rejeta au fond du canot. -Et, cette fois, de propos délibéré, il recommença à le frapper du -pied. - -Croc-Blanc ne renouvela pas son attaque. Il venait d'apprendre une -autre leçon de son esclavage. Jamais, quelle que soit la circonstance, -on ne doit mordre le dieu qui est votre seigneur et maître. Son corps -est sacré et le toucher des dents est, avec évidence, l'offense -impardonnable entre toutes, le crime entre les crimes. - -Lorsque le canot eut rejoint le rivage, le louveteau y gisait, -gémissant et inerte, attendant la volonté de Castor-Gris. C'était -la volonté de Castor-Gris qu'il vînt à terre, et à terre il fut -lancé, sans ménagement aucun pour ses meurtrissures. Il rampa en -tremblant. Lip-Lip, qui était présent et avait, du rivage, assisté à -toute l'affaire, se précipita sur lui, en le voyant si faible, et -entra ses dents dans sa chair. - -Croc-Blanc était hors d'état de se défendre et il lui serait -arrivé malheur, si Castor-Gris, enlevant Lip-Lip d'un solide coup de -pied, ne l'avait lancé à distance respectable. - -C'était la justice de l'animal-homme qui se manifestait et, même -en l'état pitoyable où il se trouvait, le louveteau en éprouva un -petit frisson de reconnaissance. Sur les talons de Castor-Gris et -jusqu'à sa tente, il boita avec soumission, à travers le camp. Ainsi -avait-il appris que le droit au châtiment est une prérogative que les -dieux se réservent à eux-mêmes et dénient à toute autre créature -au-dessous d'eux. - -Pendant la nuit qui succéda, tandis que chacun reposait dans le camp, -Croc-Blanc se souvint de sa mère et souffrit en pensant à elle. Il -souffrit un peu trop haut et réveilla Castor-Gris, qui le battit. Par -la suite, il pleura plus discrètement, lorsque les dieux étaient à -portée de l'entendre. Mais, parfois, rôdant seul à l'orée de la -forêt, il donnait libre cours à son chagrin, et criait tout haut, en -gémissant et en appelant. - -Durant la période de sa vie qui suivit, il aurait pu, grâce à la -liberté dont il jouissait encore, céder au souvenir de la caverne et -du torrent, et s'en retourner dans le Wild. Mais la mémoire de sa -mère était la plus forte. Comme les chasses des animaux-hommes les -entraînaient loin du camp et les y ramenaient ensuite, peut-être aussi -reviendrait-elle un jour. Et il demeurait en esclavage, en soupirant -après elle. - -Esclavage qui n'était pas entièrement malheureux. Car le louveteau -continuait à s'intéresser à beaucoup de choses. Quelque événement -imprévu surgissait toujours et les actions étranges auxquelles se -livrent les animaux-hommes n'ont pas de fin. Il apprenait, -simultanément, comment il convenait de se conduire avec Castor-Gris. -Obéissance absolue et soumission en tout lui étaient demandées. En -retour, il échappait aux coups et sa vie était tolérable. - -De plus, Castor-Gris, parfois, lui donnait lui-même un morceau de -viande et, tandis qu'il le mangeait, le défendait contre les autres -chiens. Ce morceau de viande prenait, pour Croc-Blanc, une valeur -beaucoup plus considérable qu'une douzaine d'autres reçus de la -main des femmes. C'était bizarre. Mais cela était. - -Jamais Castor-Gris ne caressait. Et cependant (était-ce l'effet du -poids de sa main et celui de son pouvoir surnaturel, ou d'autres -causes intervenaient-elles, que le louveteau ne réussissait pas à se -formuler?) il était indéniable qu'un certain lien d'attachement -se formait entre Croc-Blanc et son rude seigneur. - -Sournoisement, par des voies cachées, aussi bien que par la force des -pierres volantes, des coups de bâton et des claques de la main, les -chaînes du louveteau rivaient autour de lui leur réseau. Les aptitudes -inhérentes à son espèce, qui lui avaient, dès l'abord, rendu -possible de s'acclimater au foyer de l'homme, étaient susceptibles -de perfection. Elles se développèrent dans la vie du camp, au milieu -des misères dont elle était faite, et lui devinrent secrètement -chères avec le temps. Mais tout ce qui le préoccupait encore, pour le -moment, était le chagrin d'avoir perdu Kiche, l'espoir qu'elle -reviendrait et la soif de recouvrer un jour la libre existence qui avait -été la sienne. - - -[Note 26: Terme de boxe, signifiant qui n'a pas assez de poids pour -être classé. (_Note des Traducteurs._)] - - - - -XI - -LE PARIA - - -Lip-Lip continuait à assombrir les jours de Croc-Blanc. Celui-ci en -devint plus méchant et plus féroce qu'il ne l'eût été de sa -nature. Il acquit, parmi les animaux-hommes eux-mêmes, une réputation -déplorable. S'il y avait, quelque part dans le camp, du trouble et -des rumeurs, des cris et des batailles, ou si une femme se lamentait -pour un morceau de viande qu'on lui avait volé, on était sûr de -trouver Croc-Blanc mêlé à l'affaire. Les animaux-hommes ne -s'inquiétèrent pas de rechercher les causes de sa conduite; ils ne -virent que les effets, et les effets étaient mauvais. Il était pour -tous un perfide voleur, un mécréant qui ne songeait qu'à mal faire, -un perturbateur endurci. Tandis qu'il les regardait d'un air -narquois et toujours prêt à fuir sous une grêle éventuelle de -cailloux, les femmes irritées ne cessaient de lui répéter qu'il -était un loup, un indigne loup, destiné à faire une mauvaise fin. - -Il se trouva de la sorte proscrit parmi la population du camp. - -Tous les jeunes chiens suivaient envers lui la conduite de Lip-Lip et -joignaient leurs persécutions à celles de son ennemi. Peut-être -sentaient-ils obscurément la différence originelle qui le séparait -d'eux, sa naissance dans la forêt sauvage, et cédaient-ils à cette -inimitié instinctive que le chien domestique éprouve pour le loup. -Quoi qu'il en soit, une fois qu'ils se furent déclarés contre -Croc-Blanc, ce fut désormais chose réglée et leurs sentiments ne se -modifièrent plus. - -Les uns après les autres, ils connurent la morsure de ses dents, car il -donnait plus qu'il ne recevait. En combat singulier il était toujours -vainqueur. Mais ses adversaires lui refusaient le plus qu'ils -pouvaient ce genre de rencontre. Dès qu'il entrait en lutte avec -l'un d'eux, c'était le signal pour tous les jeunes chiens -d'accourir et de se jeter sur lui. - -De la nécessité de tenir tête à cette coalition, Croc-Blanc tira des -enseignements utiles. Il apprit comment il convenait de se conduire pour -résister à une masse d'assaillants, tout en causant à un adversaire -séparé le plus de dommage, dans le plus bref délai. Rester debout sur -ses pattes, au milieu du flot ennemi, était une question de vie ou de -mort, et il se pénétra bien de cette idée. Il se fit souple comme un -chat. Même de grands chiens pouvaient le heurter, par derrière ou de -côté, de toute la force de leurs corps lourds. Soit qu'il fût -projeté en l'air, soit qu'il se laissât glisser sur le sol, il se -retrouvait toujours debout, solidement ancré à notre mère la terre. -Lorsque les chiens combattent, ils ont coutume, pour annoncer la -bataille, de gronder, de hérisser le poil de leur dos et de raidir -leurs pattes. Croc-Blanc s'instruisit à supprimer ces préambules. -Tout délai dans l'attaque signifiait pour lui l'arrivée de la -meute entière. Aussi s'abstint-il de donner aucun avertissement. Il -fonçait droit sur l'ennemi, sans lui laisser le temps de se mettre en -garde, le mordait, déchirait et lacérait en un clin d'œil. Un chien -avait ses épaules déchiquetées et ses oreilles mises en rubans avant -de savoir même ce qui lui arrivait. - -Ainsi surpris, le chien était en outre aisément renversé, et un chien -renversé expose fatalement à son adversaire le dessous délicat de son -cou, qui est le point vulnérable où se donne la mort. C'était une -opération que des générations de loups chasseurs avaient enseignée -à Croc-Blanc. Comme il n'avait pas atteint le terme de sa croissance, -ses crocs n'étaient pas encore assez longs ni assez forts pour lui -permettre de réussir par ses seuls moyens ce genre d'attaque. Mais -beaucoup de jeunes chiens étaient venus au camp avec un cou déjà -entamé et à demi ouvert. Si bien qu'un jour, s'attaquant à l'un -de ses ennemis, sur la lisière de la forêt, il le renversa, les pattes -en l'air, le traîna sur le sol et, lui coupant la grosse veine du -cou, lui prit la vie. - -Il y eut, ce soir-là, une grande rumeur dans le camp. Croc-Blanc avait -été vu et son méfait fut rapporté au maître du chien mort. Les -femmes se remémorèrent les diverses circonstances des viandes volées -et Castor-Gris fut assiégé par un concert de voix furieuses. Mais il -défendit résolument l'entrée de sa tente, où il avait mis -Croc-Blanc à l'abri et refusa, envers et contre tous, le châtiment -du coupable. - -Croc-Blanc fut donc haï des chiens et haï des hommes. Durant tout le -temps de sa croissance, il ne connut jamais un instant de sécurité. -Menacé par la main des uns et par les crocs des autres, il n'était -accueilli que par les grondements de ses congénères, par les -malédictions et par les coups de pierre de ses dieux. Le regard -scrutant l'horizon tout autour de lui, il était sans cesse aux -aguets, alerte à l'attaque ou à la riposte, prêt à bondir en -avant, en faisant luire l'éclair de ses dents blanches, ou à sauter -en arrière, en grondant. - -Et, quand il grondait, nul chien dans le camp ne pouvait, jeune ou -vieux, rivaliser avec lui. Dans son grondement il incorporait tout ce -qui peut s'exprimer de cruel, de méchant et d'horrible. Avec son -nez, serré par des contractions ininterrompues, ses poils qui se -hérissaient en vagues successives, sa langue, qu'il sortait et -rentrait, et qui était pareille à un rouge serpent; avec ses oreilles -couchées, ses prunelles étincelantes de haine, ses lèvres retournées -et les crochets découverts de ses crocs, il apparaissait à ce point -diabolique qu'il pouvait compter, pour quelques instants, sur un -arrêt net de n'importe lequel de ses assaillants. De cet arrêt il -savait, bien entendu, tirer parti. Aussi bien cette hésitation dans -l'attaque se transformait-elle souvent, même chez les gros chiens, -épouvantés, en une honorable retraite. - -Toute la troupe des jeunes chiens était tenue par lui responsable des -persécutions isolées dont il était l'objet. Et, puisqu'ils ne -l'avaient pas admis à courir en leur compagnie, Croc-Blanc, en -retour, ne permettait pas à un seul d'entre eux de s'isoler de ses -compagnons. Sauf Lip-Lip, ils étaient tous contraints de demeurer -collés les uns aux autres, afin de pouvoir, le cas échéant, se -défendre mutuellement contre l'implacable ennemi qu'ils -s'étaient fait. Un petit chien rencontré seul hors du camp, par le -louveteau, était un petit chien mort. Ou, s'il échappait, c'était -à grand peine, poursuivi par Croc-Blanc, jusqu'au milieu des tentes, -en hurlant de terreur et en ameutant bêtes et gens. - -Le louveteau finit même par attaquer les jeunes chiens, non pas -seulement quand il les trouvait isolés, mais quand aussi il les -rencontrait en troupe. Alors, dès que le bloc fonçait sur lui, il -prenait prestement la fuite et distançait sans peine ses adversaires. -Mais, dès que l'un de ceux-ci, emporté par le feu de la chasse, -dépassait les autres poursuivants, Croc-Blanc se retournait brusquement -et lui réglait son affaire. Puis il détalait à nouveau. Le -stratagème ne manquait jamais de réussir, car les jeunes chiens -s'oubliaient sans cesse, tandis que le louveteau demeurait toujours -maître de lui. - -Cette petite guerre n'avait ni fin ni trêve. Elle était devenue, -pour les jeunes chiens, une sorte d'amusement, d'amusement mortel. -Croc-Blanc, qui connaissait mieux qu'eux le Wild, se plaisait à les -entraîner à travers les bois qui avoisinaient le camp. Là, ils ne -tardaient pas à s'égarer et se livraient à lui, par leurs cris et -leurs appels, tandis qu'il courait, silencieux, à pas de velours, -comme une ombre mobile parmi les arbres, à la manière de son père et -de sa mère. - -Un autre de ses tours favoris consistait à faire perdre sa trace aux -petits chiens, en traversant quelque cours d'eau. Parvenu sur -l'autre rive, il s'étendait tranquillement sous un buisson et se -divertissait en écoutant les cris de déception qui ne manquaient pas -de s'élever. - -Dans cette situation d'hostilité perpétuelle avec tous les êtres -vivants, toujours attaqué ou attaquant, et toujours indomptable, le -développement spirituel de Croc-Blanc était rapide et unilatéral. -L'état dans lequel il se trouvait n'était pas un sol favorable -pour faire fleurir affection et bonté. C'était là sentiments dont -le louveteau n'avait pas la moindre lueur. Le seul code qui lui avait -été enseigné était d'obéir au fort et d'opprimer le faible. -Castor-Gris était un dieu et un fort. Croc-Blanc, par conséquent lui -obéissait. Mais les chiens plus jeunes que lui, ou moins vigoureux, -étaient des faibles, c'est-à-dire une chose bonne à détruire. Son -éducation avait pour directive le culte du pouvoir. Il se fit plus vif -dans ses mouvements que les autres chiens du camp, plus rapide à -courir, plus alerte, avec des muscles et des nerfs de fer, plus -résistant, plus cruel, plus féroce et meurtrier, plus rusé et plus -intelligent. Il était nécessaire qu'il devînt tout cela, pour -qu'il pût résister et survivre à l'ambiance ennemie qui -l'enveloppait. - - - - -XII - -LA PISTE DES DIEUX - - -À la chute de l'année, quand les jours furent devenus plus courts et -quand la morsure du froid eut reparu dans l'air, Croc-Blanc trouva -l'occasion, qu'il avait si souvent cherchée, de reprendre sa -liberté. - -Il y avait, depuis plusieurs jours, un grand brouhaha dans le camp. Les -tentes avaient été démontées et la tribu, avec armes et bagages, -s'apprêtait à aller chercher un autre terrain de chasse. Croc-Blanc -surveillait, avec des yeux ardents, ce remue-ménage inaccoutumé et, -lorsqu'il vit les tentes abattues et pliées, les canots amenés au -rivage et chargés, il comprit de quoi il s'agissait. - -Déjà un certain nombre de canots s'étaient éloignés du bord et -quelques-uns avaient disparu au tournant du fleuve, lorsque, très -délibérément, le louveteau se résolut à demeurer en arrière. Il -attendit un moment propice pour se glisser hors du camp et gagner les -bois. Afin de dissimuler sa piste, il entra dans le fleuve, où la glace -commençait à se former; puis, après en avoir, pendant quelque temps, -suivi la rive en nageant, il se blottit dans un épais taillis et -attendit. - -Les heures passèrent et il les occupa à faire quelques sommes. Il -dormait, quand il fut réveillé soudain par la voix de Castor-Gris, qui -l'appelait par son nom. D'autres voix se joignirent à celle de son -maître et il entendit que la femme de l'Indien prenait part à la -recherche, ainsi que Mit-Sah, qui était le fils de Castor-Gris. - -Croc-Blanc tremblait de peur. Mais, quoique une impulsion intérieure le -poussât à sortir de sa cachette, il ne bougea point. Bientôt les voix -se moururent au loin et, après une nouvelle attente de plusieurs -heures, le louveteau rampa hors du taillis, afin de se réjouir -librement du succès de son entreprise. Il se mit à jouer et à -gambader autour des arbres. Cependant l'obscurité venait et voilà -que, tout à coup, il eut conscience de sa solitude. - -Il s'assit sur son derrière et se prit à réfléchir, écoutant le -vaste silence de la forêt. Un trouble inconnu l'envahit. Il sentait -le péril partout en embuscade autour de lui, un péril invisible et -insoupçonné, qui se cachait dans l'ombre noire des troncs d'arbres -énormes. - -Il faisait froid aussi. Et il n'y avait plus ici les chauds recoins -d'une tente où se réfugier. Le froid lui montait dans les pattes, et -il s'efforçait de s'en garder en les levant successivement, l'une -après l'autre. Ou bien il recourbait sur elles sa queue touffue, pour -les couvrir. Tout ensemble repassait dans sa mémoire une succession -d'images qui s'y étaient imprimées. Il revoyait le camp, ses -tentes et la lueur des feux. Il entendait les voix stridentes des -femmes, les basses grondantes des hommes et les aboiements des chiens. -Il avait faim, et il se souvenait des morceaux de viande et de poisson -qu'on lui jetait. Ici, pas de viande, rien que l'inexprimable et -menaçant silence. - -Son esclavage l'avait amolli. En perdant le sens des responsabilités, -il s'était affaibli et ne savait plus comment se gouverner. Au lieu -du bruissement de la vie coutumière, silence et nuit l'étreignaient. -Il en était paralysé. Qu'allait-il advenir? - -Il frissonna. Quelque chose de colossal et de formidable venait de -traverser le champ de sa vision. C'était l'ombre d'un arbre, -projetée par la lune, dont la face s'était dégagée des nuages qui -la voilaient. Il se rassura et gémit doucement. Puis il tut son -gémissement, de peur que celui-ci n'éveillât l'attention du -péril embusqué autour de lui. - -Contracté par le froid de la nuit, un autre arbre fit entendre un -craquement violent. C'était directement au-dessus de sa tête. Il -glapit de frayeur et une panique folle le saisit. De toutes ses forces -il courut vers le camp. Un invincible besoin de la protection et de la -société de l'homme s'emparait de lui. La senteur de la fumée des -feux emplissait ses narines; dans ses oreilles bourdonnaient les sons -et les cris coutumiers. Il sortit enfin de la forêt, de son obscurité -et de ses ombres, pour parvenir à un terrain découvert, qu'inondait -le clair de lune. Des yeux, il y chercha vainement le camp. Il avait -oublié. Le camp était parti. - -Il s'était brusquement arrêté de courir, car où aller, maintenant? -Il erra, lamentable et abandonné, sur l'emplacement déserté où -s'étaient élevées les tentes, flairant les tas de décombres et les -détritus laissés par les dieux. Combien il se fût réjoui d'une -volée de pierres, lancées sur lui par une femme irritée, combien -heureux eût-il été de la lourde main de Castor-Gris s'abattant sur -lui pour le frapper! Même Lip-Lip eût été le bienvenu, et avec lui -les grondements de la troupe entière des chiens. - -Il arriva ainsi à la place de la tente de Castor-Gris et, au beau -milieu du sol, il s'assit, puis pointa son nez vers la lune. Parmi les -spasmes qui lui contractaient le gosier, il ouvrit sa gueule béante, et -une clameur en jaillit, qui venait de son cœur brisé, qui disait sa -solitude et son effroi, son chagrin d'avoir perdu Kiche, toutes ses -peines et toutes ses misères passées, et son appréhension aussi des -dangers de demain. Ce fut, pour la première fois, le long et lugubre -hurlement du loup, lancé par lui, à pleine gorge. - -L'aube du jour dissipa une partie de ses craintes, mais accrut le -sentiment de sa solitude, par le spectacle de la terre nue qui -s'étendait autour de lui. Sa résolution fut bientôt arrêtée. Il -s'enfonça à nouveau dans la forêt et, suivant la rive du fleuve, il -entreprit d'en descendre le cours. - -Il courut toute la journée, sans prendre aucun repos. Son corps de fer -ignorait la fatigue et semblait créé pour courir toujours. Une -hérédité d'endurance rendait possible au louveteau un effort sans -fin et lui permettait d'imposer à sa chair, même meurtrie, de -marcher quand même en avant. Là où le fleuve se resserrait entre des -falaises abruptes, il les contournait pour en atteindre le sommet. Il -traversait, à gué ou à la nage, les affluents qu'il rencontrait, -rivières et ruisseaux. Souvent, il se risquait à suivre la glace qui -commençait à se former en bordure de la rive. Parfois il lui arrivait -de passer à travers, et il lui fallait lutter contre le courant, pour -n'être point noyé. Sa pensée demeurait fixée sur la piste des -dieux. Sa seule crainte était qu'ils n'eussent quitté le bord du -fleuve pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres. - -Croc-Blanc était d'une intelligence au-dessus de la moyenne de celle -de son espèce. Cependant sa conception mentale n'était pas assez -formée pour se porter sur l'autre rive du Mackenzie. Que serait-il -advenu si la piste des dieux s'était poursuivie de ce côté? Pas un -moment cette idée ne pénétra le cerveau du louveteau. Plus tard, -quand il eut voyagé davantage à travers le monde, quand il eut acquis -plus d'âge et d'expérience, et connu plus de pistes et de fleuves, -il n'eût pas manqué de songer à cette éventualité et de s'en -inquiéter. À cette heure, il allait en aveugle, ne faisant entrer en -ligne de compte dans ses calculs que la rive seule du Mackenzie sur -laquelle il se trouvait. - -Toute la nuit encore, il courut, butant, dans l'obscurité; contre -des obstacles qui le retardaient, sans l'arrêter. Vers le milieu du -second jour, son corps, si dur qu'il fût, commença à fléchir; sa -volonté le soutenait seul. Il courait depuis trente heures et n'avait -pas mangé depuis quarante, ce qui diminuait ses forces. Ses plongées -répétées dans l'eau glacée avaient terni comme un vieux feutre sa -magnifique fourrure. - -Les larges coussinets de ses pieds étaient meurtris et saignaient. Il -s'était mis à boiter et sa boiterie augmentait d'heure en heure. -Pour comble de malheur, le ciel s'obscurcit et la neige commença -brutalement à tomber, à la fois cinglante et fondante, glissante sous -les pieds et lui cachant la vue du paysage qu'il traversait. Sa marche -en fut encore retardée. - -Castor-Gris avait décidé de camper, cette nuit-là sur la rive -opposée du Mackenzie. Mais, un peu avant la nuit, un élan, qui était -venu boire dans le fleuve, sur cette même rive que suivait Croc-Blanc, -avait été aperçu par Kloo-Kooch, la femme de Castor-Gris. Si la bête -n'était pas venue boire, si Mit-Sah n'avait pas gouverné en -longeant la terre, à cause de la neige, si Kloo-Kooch n'avait pas vu -l'animal et si Castor-Gris ne l'avait pas tué d'un heureux coup -de fusil, les faits qui en résultèrent eussent pris un autre cours. Le -louveteau, ne trouvant pas l'Indien, aurait passé outre et s'en -serait allé plus loin, soit pour mourir, soit pour retrouver sa voie -vers ses frères sauvages et redevenir un des leurs, c'est-à-dire un -loup, jusqu'au terme de ses jours. - -La nuit était tout à fait tombée. La neige descendait plus épaisse -et Croc-Blanc geignait, à mi-voix, en trébuchant et boitant de plus en -plus, lorsqu'il rencontra, sur le sol blanc, une piste fraîche. Si -fraîche était-elle que nul doute n'était possible sur son origine. -Retrouvant toute son ardeur, il la suivit, du bord du fleuve, jusque -parmi les arbres. Les bruits du campement ne tardèrent pas à frapper -ses oreilles et bientôt il vit la lueur du feu, Kloo-Kooch en train de -faire la cuisine, et Castor-Gris accroupi, qui mordait dans un gros -morceau de suif cru. Il y avait de la viande fraîche dans le camp! - -Le louveteau s'attendait à être battu. Il se tapit par terre, à -cette pensée, et ses poils se hérissèrent légèrement. Mais il -avança quand même. Il craignait et détestait le châtiment qu'il -savait lui être réservé, mais il savait aussi que le confort du feu -l'attendait, et la protection des dieux, et la société des chiens, -société d'ennemis sans doute, société cependant, qui était ce à -quoi surtout il aspirait. - -Il s'avança donc, contracté sur lui-même, faisant des courbettes et -se traînant sur son ventre, jusqu'à la lumière du foyer. - -Castor-Gris l'aperçut et s'arrêta de mâcher son suif. Croc-Blanc -rampa droit vers lui, la tête basse, dans toute l'abjection de sa -honte et de sa soumission. Chaque pouce de terrain que gagnait son -ventre se faisait plus lent et plus pénible. Finalement, il se coucha -aux pieds du maître, en la possession duquel il s'abandonnait, corps -et âme. De sa propre volonté, il était venu s'asseoir, livrer sa -liberté. - -Le louveteau tremblait, en attendant le châtiment qui allait -immanquablement tomber sur lui. Il y eut, au-dessus de sa tête, un -mouvement de la main de Castor-Gris. Il se courba, d'un geste -instinctif. Le coup ne s'abattit pas. Alors il se risqua à lever son -regard. Castor-Gris séparait en deux le morceau de suif! Castor-Gris -lui offrait un des deux morceaux! Très doucement et non sans quelque -défiance, il flaira d'abord le suif, puis le mangea. Castor-Gris -ordonna de lui apporter de la viande et, tandis qu'il mangeait, le -garda contre les autres chiens. - -Ainsi repu, Croc-Blanc s'étendit aux pieds de Castor-Gris, regardant -avec amour le feu qui le réchauffait, clignant des yeux et tout -somnolent, certain désormais que le lendemain ne le trouverait pas -errant à l'abandon, à travers la noire forêt, mais dans la -compagnie des animaux-hommes, et côte à côte avec les dieux auxquels -il s'était donné. - - - - -XIII - -LE PACTE - - -À la fin de décembre, Castor-Gris entreprit un voyage sur la glace du -fleuve Mackenzie, accompagné de Mit-Sah et de Kloo-Kooch. Il prit la -conduite, pour lui-même et pour sa femme, d'un premier traîneau, -tiré par les gros chiens. Un second traîneau, plus petit, fut confié -à Mit-Sah, et les jeunes chiens y furent attelés. Ce traîneau était -un jouet plutôt qu'autre chose, et cependant il faisait les délices -de Mit-Sah, qui commençait ainsi à jouer son rôle dans le monde et en -était tout fier. À son tour, il apprenait à conduire les chiens et à -les dresser. Le petit traîneau n'était pas d'ailleurs sans avoir -son utilité, car il portait près de deux cents livres de bagages et de -nourriture. - -Le louveteau avait vu les chiens du camp travailler sous le harnais. -Aussi ne fut-il point trop effarouché lorsqu'on l'attela pour la -première fois. On lui passa autour du cou un collier rembourré de -mousse et que deux lanières reliaient à une courroie qui se croisait -sur sa poitrine et sur son dos. À cette courroie était attachée une -longue corde, qui servait à tirer le traîneau. - -Six autres chiens composaient l'attelage avec lui. Ils étaient nés -au début de l'année et, par conséquent, âgés de neuf à dix mois, -tandis que le louveteau n'en comptait que huit. Chaque bête était -reliée au traîneau par une corde indépendante, fixée à un anneau. -Il n'y avait pas deux cordes de la même dimension, et la différence -de longueur de chacune d'elles correspondait, au minimum, à la -longueur du corps d'un chien. Le traîneau était un «toboggan» en -écorce de bouleau, et son avant se relevait, comme fait la pointe -d'un sabot, afin de l'empêcher de plonger dans la neige. La charge -était répartie également sur toute la surface du véhicule, d'où -les chiens rayonnaient en éventail. - -La différence de longueur des cordes empêchait les chiens de se battre -entre eux, car celui qui aurait voulu le faire ne pouvait s'en prendre -utilement qu'au chien qui le suivait et, en se retournant vers lui, il -s'exposait en même temps au fouet du conducteur, qui n'eût point -manqué de le cingler en pleine figure. S'il prétendait, au -contraire, attaquer le chien qui le précédait, il tirait plus vivement -le traîneau et, comme le chien poursuivi en faisait autant, pour -n'être point atteint, tout l'attelage, entraîné par l'exemple, -accélérait son allure. - -Mit-Sah était, comme son père, un homme sage. Il n'avait pas été -sans remarquer les persécutions dont Croc-Blanc était victime de la -part de Lip-Lip. Mais alors Lip-Lip avait un autre maître et Mit-Sah ne -pouvait faire plus que de lui lancer quelques pierres. Ayant acquis -maintenant Lip-Lip, il commença à assouvir sur lui sa vengeance en -l'attachant au bout de la plus longue corde. Lip-Lip en devint, du -coup, le leader de la troupe. C'était, en apparence, un honneur. En -réalité, loin de commander aux autres chiens, il devenait le but de -leurs persécutions et de leur haine. - -La troupe ne voyait de lui, en effet, que le large panache de sa queue -et ses pattes de derrière, qui détalaient sans répit, spectacle -beaucoup moins intimidant que n'était auparavant celui de sa -crinière hérissée et de ses crocs étincelants. Les chiens, en -l'apercevant toujours dans cette posture, ne manquèrent pas, dans -leur raisonnement, de conclure qu'il avait peur d'eux et qu'il les -fuyait, ce qui leur donna immédiatement l'envie de lui courir sus. - -Dès l'instant où le traîneau s'ébranla, tout l'attelage partit -aux trousses de Lip-Lip, en une chasse effrénée et qui dura le jour -entier. Il avait été tenté d'abord de se retourner vers ses -poursuivants, jaloux de sa dignité offensée et plein de courroux. Mais -chaque fois qu'il l'essayait, le fouet de cariboo[27], long de trente -pieds, que maniait Mit-Sah, lui cinglait la figure, le contraignant à -reprendre sa place et à repartir au triple galop. Lip-Lip aurait pu -faire face à la troupe des chiens, mais il ne pouvait affronter ce -fouet terrible, qui ne lui laissait d'autre alternative que de garder -sa corde tendue et ses flancs à l'abri des dents de ses compagnons. - -Une ruse encore meilleure vint à l'esprit du jeune Indien. Afin -d'activer cette poursuite sans fin du chef de file, Mit-Sah se mit à -favoriser Lip-Lip aux dépens des autres chiens, ce qui aiguisait leur -haine et leur jalousie. Il lui donnait de la viande en leur présence, -et n'en donnait qu'à lui seul. Ils en devenaient fous furieux. -Tandis que Lip-Lip mangeait, protégé par le fouet de Mit-Sah, ils -faisaient rage autour de lui. Et, même s'il n'y avait pas de -viande, Mit-Sah, tenant les chiens à distance, leur laissait croire -qu'il en distribuait à Lip-Lip. - -Quant à Croc-Blanc, il avait pris tranquillement son travail. La course -qu'il avait couverte, quand il était revenu s'abandonner aux dieux, -était plus grande que celles qu'on lui imposait maintenant et, mieux -que les autres jeunes chiens, il avait conscience de l'inutilité de -la révolte. Les persécutions qu'il avait supportées de la part des -chiens n'avaient fait que le rejeter davantage vers l'homme. Kiche -était oubliée, et sa principale préoccupation était désormais de se -rendre favorables les dieux qu'il avait acceptés pour maîtres. Aussi -trimait-il dur, se pliant à la discipline qu'on exigeait de lui, et -toujours prêt à obéir. Bon vouloir et fidélité sont les -caractéristiques du loup et du chien sauvage, quand ils se sont -domestiqués, et le louveteau possédait ces qualités au suprême -degré. - -Sauf pendant le travail, il ne frayait pas avec le reste de -l'attelage. Il se souvenait des mauvais traitements anciens, quand -Lip-Lip ameutait contre lui ses petits compagnons. C'était, à cette -heure, au tour de Lip-Lip de ne plus oser s'aventurer loin de la -protection des dieux et, dès qu'il s'écartait de Castor-Gris, de -Mit-Sah ou de Kloo-Kooch, tous les chiens lui tombaient dessus. -Croc-Blanc, à ce spectacle, savourait pleinement sa vengeance. Il -n'avait pas pardonné davantage aux autres chiens, qu'il prenait -plaisir à rosser, à toute occasion, appliquant dans son intégralité -la loi: _Opprimer le faible et obéir au fort._ Aucun d'eux, même le -plus hardi, n'osait plus essayer de lui voler sa viande. Bien au -contraire, ils dévoraient tous, précipitamment, leur propre repas, -dans la crainte que le louveteau ne vînt le leur ravir. Lui, de son -côté, mangeait sa part le plus rapidement qu'il pouvait, et malheur -alors au chien qui n'avait encore terminé. Un grondement et un -éclair des crocs, et ce chien était libre de confier son indignation -aux impassibles étoiles, tandis que Croc-Blanc finissait la viande à -sa place. - -Ainsi le louveteau se fit à lui-même un orgueilleux isolement. Les -récalcitrants, s'il s'en trouvait, étaient férocement mis au pas. -Aussi sévère que celle des dieux était la discipline imposée par -Croc-Blanc à ses compagnons. Il exigeait d'eux le plus absolu -respect, tenant pour crime l'esquisse même d'une résistance. Bref, -il était devenu un monstrueux tyran. Et, tant que dura le voyage, sa -situation parmi les autres chiens, petits ou grands, fut, ma foi! fort -enviable. - -Plusieurs mois s'écoulèrent. Castor-Gris continuait son voyage. Les -forces du louveteau s'étaient accrues par les longues heures passées -à courir sur la neige, en tirant le traîneau, et l'éducation de son -esprit s'était également parfaite. Il avait entièrement parcouru le -cercle du monde au milieu duquel il vivait, et la notion qui lui en -demeurait était toute matérielle et dénuée d'idéal. Le monde -avait achevé de lui apparaître féroce et brutal, un monde où -n'existaient ni affection, ni caresse, un monde sans chaleur pour les -cœurs et sans charme pour l'esprit. - -Il ne ressentait pas d'affection pour Castor-Gris. C'était un dieu, -il est vrai, mais un dieu sauvage entre tous, qui jamais ne caressait ni -ne prononçait une bonne parole. Croc-Blanc, sans doute, était heureux -de reconnaître sa suprématie physique, sous l'égide de laquelle il -était venu du Wild, pour s'abriter. Mais il subsistait en sa nature -des profondeurs insondées, que Castor-Gris avait toujours ignorées. -L'Indien administrait la justice avec un gourdin. Il récompensait le -mérite, non par une bienveillante caresse, mais simplement en ne -frappant pas. - -Et cette main de l'animal-homme, qui eût pu lui être si douce, ne -semblait au louveteau qu'un organe fait pour distribuer pierres, -claques, coups de fouet et de bâton, pinçons et tiraillements -douloureux du poil et de la chair. Plus cruelle encore que la main des -hommes était celle des enfants, lorsqu'il rencontrait des bandes de -ceux-ci, dans les campements d'Indiens que croisait la caravane. Une -fois même, il avait failli avoir un œil crevé par un flageolant et -titubant papoose[28]. Depuis lors, il ne pouvait tolérer les enfants. -Dès qu'il les voyait accourir vers lui, avec leurs mains de mauvais -augure, il se hâtait de s'échapper. - -Peu après cette aventure, dans un campement voisin du Grand-Lac de -l'Esclave, il commit sa première infraction à la loi qu'il avait -apprise de Castor-Gris, que le plus impardonnable des crimes était de -mordre un des dieux. Selon l'usage admis pour tous les chiens, il -s'en allait fourrager à travers le campement, afin de chercher sa -nourriture. Un garçon découpait, à l'aide d'une hache, de la -viande d'élan congelée, et les éclats en volaient dans la neige. -Croc-Blanc, s'étant arrêté, commença à se repaître de ces -débris. Mais, ayant remarqué que le garçon avait déposé sa hache et -s'était saisi d'un gros gourdin, il sauta en arrière, juste à -temps pour éviter le coup qui s'abattait sur lui. Le garçon le -poursuivit et, comme il était étranger dans le camp, le louveteau, ne -sachant où se réfugier, se trouva bientôt acculé, entre deux tentes, -contre un haut talus de terre. - -Il n'y avait pour lui aucune issue, que le passage entre deux tentes, -que gardait l'Indien. Celui-ci, le gourdin levé, s'avançait -déjà, prêt à frapper. Croc-Blanc était furieux. Il connaissait la -loi de maraude, qui voulait que tous les déchets de viande -appartinssent au chien qui les trouvait. Il n'avait rien fait de mal, -ni rompu la loi, et cependant ce garçon était là, prêt à le battre. -À peine se rendit-il compte lui-même de ce qui arrivait. Ce fut un -sursaut de rage. Le garçon ne le sut pas davantage, sinon qu'il se -trouva culbuté dans la neige, avec sa main, qui tenait le gourdin, -largement déchirée par les dents du louveteau. - -Croc-Blanc n'ignorait pas qu'il avait, en agissant ainsi, rompu à -son tour la loi des dieux. Il avait enfoncé ses crocs dans la chair -sacrée de l'un d'eux et n'avait rien à attendre qu'un terrible -châtiment. Il s'enfuit près de Castor-Gris et s'alla coucher -derrière ses jambes, dès qu'il vit arriver le garçon mordu, qui -réclamait vengeance, accompagné de sa famille. - -Mais les plaignants durent s'en aller sans être satisfaits. -Castor-Gris prit la défense du louveteau, et Mit-Sah et Kloo-Kooch. -Croc-Blanc écoutait la bataille des mots et surveillait les gestes -irrités des deux partis. Et il apprit ainsi, non seulement que son acte -était justifié, mais aussi qu'il y a dieux et dieux. Ici étaient -ses dieux et là en étaient d'autres, qui n'étaient point les -mêmes. Des premiers il devait tout accepter, justice ou injustice, -c'était tout comme; mais, des seconds, il n'était pas forcé de -subir ce qui était injuste. C'était son droit, en ce cas, de leur -répondre avec ses dents. Cela aussi était une loi des dieux. - -Le jour n'était pas terminé que Croc-Blanc en apprit davantage sur -cette loi. Mit-Sah était seul en train de ramasser du bois pour le feu, -dans la forêt, lorsqu'il se rencontra avec le garçon qui avait été -mordu. Des mots grossiers furent échangés. Bientôt, d'autres -garçons étant accourus, ils attaquèrent tous Mit-Sah. Le combat fut -dur pour lui, et il recevait des coups de droite et de gauche. -Croc-Blanc regarda d'abord, en simple spectateur, ce qui se passait. -C'était une affaire de dieux, qui ne le concernait pas. Puis il -comprit que Mit-Sah était un de ses dieux particuliers, que l'on -maltraitait. Par une impulsion immédiate, il bondit au milieu des -combattants. Cinq minutes après, le paysage était couvert de garçons -en fuite et le sang, qui coulait des blessures de plusieurs d'entre -eux, rougissant la neige, témoignait que les dents du louveteau -n'avaient pas été inactives. - -Lorsque Mit-Sah, de retour à la tente, raconta l'aventure, -Castor-Gris ordonna que de la viande fût donnée à Croc-Blanc, -beaucoup de viande. Le louveteau gorgé s'endormit devant le feu et -sut que la loi qu'il avait apprise, quelques heures auparavant, avait -été ainsi vérifiée. - -D'autres conséquences résultaient de cette loi. De la protection du -corps de ses dieux à celle de leurs biens, il n'y avait qu'un pas, -qui fut vite franchi par le louveteau. Il devait défendre ce qui -appartenait à ses dieux, dût-il même mordre les autres dieux, quoique -ce fût là un acte sacrilège en soi. Les dieux sont tout-puissants et -un chien est incapable de lutter contre eux. Croc-Blanc cependant avait -appris à leur tenir tête, à les combattre fièrement et sans crainte. -Le devoir s'élevait au-dessus de la peur. - -Il y avait, d'autre part, des dieux poltrons, et tels étaient ceux -qui venaient voler le bois de son maître. Le louveteau connut quel -temps s'écoulait entre son appel d'alarme et l'arrivée à -l'aide de Castor-Gris. Il comprit aussi que c'était la peur de -l'Indien, plus encore que la sienne, qui faisait sauver le voleur. -Quant à lui, il fonçait droit sur l'intrus et entrait ses dents où -il pouvait. Son goût pour la solitude et son éloignement instinctif -des autres chiens le désignaient d'eux-mêmes pour ce rôle de -gardien des biens de Castor-Gris, qui l'entraîna et le dressa à cet -emploi. Il n'en devint que plus revêche et plus sauvage encore. Ainsi -se scellaient et se précisaient les termes du contrat signé par -Croc-Blanc avec l'homme. Contre la possession d'un dieu de chair et -de sang il échangeait sa propre liberté. Nourriture et feu, protection -et société étaient au premier rang des dons qu'il recevait du dieu. -En retour, il gardait les biens du dieu, défendait sa personne, -travaillait pour lui et lui obéissait. - -Kiche même était devenue un souvenir du passé. Le louveteau, pour se -livrer à l'homme, avait abandonné à tout jamais la liberté, le -Wild et sa race. S'il lui arrivait de rencontrer Kiche, les termes du -contrat lui interdiraient de la suivre. C'était un devoir -qu'accomplissait Croc-Blanc envers le dieu qui était le sien. Mais -dans ce devoir n'entrait pas d'amour. L'amour était un sentiment -qu'il continuait à ignorer. - - -[Note 27: Long fouet fait avec les intestins du cariboo, ou caribou, -sorte de renne de l'Amérique du Nord. (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 28: _Papoose_, petit enfant, dans le dialecte des Peaux-Rouges. -(_Note des Traducteurs._)] - - - - -XIV - -LA FAMINE - - -Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On -était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva -le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais. -Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau -était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes -chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité -force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des -chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et -ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus -nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des -loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de -sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée -dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect -physique. - -Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à -retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage. -Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme -lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi -grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi -n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux -avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux. - -Parmi les vieux chiens se trouvait un certain _Baseek_, au poil -grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le -faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes -jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant, -il se rendait compte du changement survenu dans son développement et -dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que -s'affaiblir avec l'âge. - -Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement -d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un -sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart -derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il -dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui. -Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la -chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la -témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé, -regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre -eux. - -Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes -chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse -pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se -serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste -courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se -hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec -mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de -l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en -cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût -pas trop ignominieuse. - -Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir -intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir -et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre. -Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la -viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la -flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien -n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument -en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses -yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la -chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne -put résister au désir d'y goûter sans tarder. - -C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps, -d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se -résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la -viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir. -Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans, -et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres -calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en -l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se -remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau. -Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure -irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé -loin de la viande. - -La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et -menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en -arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la -bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et -plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit -un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec -calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent -été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son -attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas -hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses -blessures saignantes. - -Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en -lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il -allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne -craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours -insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou -à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas -plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures -d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille. -Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux -récalcitrants. - -Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul, -un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente, -qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il -tomba en plein sur Kiche. - -S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague, -mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son -ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au -louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui -s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se -précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les -dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des -anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit -vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui -ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se -recula en arrière, tout démonté et fort intrigué. - -Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas -créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de -ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce -n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa -présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à -proximité. - -Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils -étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc -flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche, -qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin. - -Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient, -moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient -ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher -son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et -menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à -vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus, -dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus, -dans la sienne, gardé place pour lui. - -Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille -à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois, -renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son -voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une -loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les -femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du -monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et -impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de -l'Inconnu et celle de la mort. - -D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et -plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer -selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant. -L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des -formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la -pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu -vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais -ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé -en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout -de même un chien et non un loup. Son caractère avait été -pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie. -C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu -échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les -autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait -chaque jour davantage. - -Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc -souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait -supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée, -chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de -n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son -côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait -en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité, -l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait, -pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des -heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa -portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa -colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un -fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que -l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc, -rendu fou par les rires. - -Croc-Blanc était dans sa troisième année, lorsqu'il y eut une -grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant -l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur -habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient -presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui -vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture -coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les -autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul. - -Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque -animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent -d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres -de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture -qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux, -qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande. - -Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs -mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont -on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les -chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour, -mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient -mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient. -Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse, -abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils -y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups. - -Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois. -L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres -chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna -plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses -affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les -arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le -prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors -de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne -manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il -était trop lent encore. - -Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez -d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il -chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et -n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que -lui et bien plus féroce. - -Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint -vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes, -épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant -d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier -qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à -Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître -était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le -sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait. - -Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin. -S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se -joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe -sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il -courut sur le jeune loup, le tua et le mangea. - -La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de -nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose -à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de -ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût -infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur -lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux -jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais -Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser -leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il -se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala. - -Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers -la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y -trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des -dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour -une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit -son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à -résister encore longtemps, en une telle famine. - -L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que -lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta -pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos, -avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua -vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en -compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans -la tanière abandonnée et y dormit tout un jour. - -Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se -rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il -traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens -opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent. -Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc. -S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent -un méfiant coup d'œil. - -Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne -et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son -dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect -de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un -mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il -gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de -fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit -rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que -son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides, -et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en -trottant, le long de la falaise. - -Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la -forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait -vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un -campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin -d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient -familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à -cet endroit. - -Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir -qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de -gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il -entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette -colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait -dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était -allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers -le village, vint droit à la tente de Castor-Gris. - -Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris -de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se -coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris. - - - - -XV - -L'ENNEMI DE SA RACE - - -S'il y avait eu dans la nature de Croc-Blanc quelque aptitude, -fût-elle le dernier fruit d'un atavisme très ancien, de fraterniser -avec les représentants de sa race, plus rien de cette aptitude -n'aurait pu subsister du jour où il fut choisi pour être à son tour -le chef de file de l'attelage du traîneau. Car, dès lors, les autres -chiens l'avaient haï. Ils l'avaient haï pour le supplément de -viande que lui donnait Mit-Sah; haï pour toutes les faveurs, -imaginaires ou réelles, qu'il recevait de l'Indien; haï parce -qu'il courait toujours en avant d'eux, balançant devant leurs yeux -le panache de sa queue, faisant fuir éternellement hors de leur portée -son train de derrière, en une vision constante, qui les rendait fous. - -Par un contre-coup fatal, Croc-Blanc avait rendu haine pour haine. Le -rôle qui lui avait été dévolu n'était rien moins qu'agréable. -Être contraint de courir avec, à ses trousses, la troupe hurlante, -dont chaque chien avait été, depuis trois ans, étrillé et asservi -par lui, était quelque chose dont tout son être se révoltait. Il le -fallait, pourtant, sous peine de la vie, et cette volonté de vivre -était plus impérieuse encore. À l'instant où Mit-Sah donnait le -signal du départ, tout l'attelage, d'un même mouvement, -s'élançait en avant, sur Croc-Blanc, en poussant des cris ardents et -furieux. Pour lui, pas de résistance possible. S'il se retournait sur -ses poursuivants, Mit-Sah lui cinglait la face de la longue lanière de -son fouet. Nulle ressource que de décamper à toute volée. Sa queue et -son train de derrière étaient impuissants à mettre à la raison la -horde forcenée, devant laquelle il fallait qu'il parût fuir. Chaque -bond qu'il faisait en avant était une violence à son orgueil, et il -bondissait tout le jour. - -C'était la volonté des dieux que cédât son orgueil, qu'il -comprimât les élans de sa nature, que son être révolté renonçât -à s'élancer sur les chiens qui le talonnaient. Et derrière la -volonté des dieux, il y avait, pour lui donner force de loi, les trente -pieds de long du fouet mordant, en boyau de cariboo. Il ne pouvait que -ronger son frein, en une sourde révolte intérieure, et donner -carrière à sa haine. - -Nul être ne devint jamais, autant que lui, l'ennemi de sa race. Il ne -demandait pas de quartier et n'en accordait aucun. Différent de la -plupart des chefs de file d'attelage, qui, lorsque le campement est -établi et lorsque les chiens sont dételés, viennent se mettre sous la -protection des dieux, Croc-Blanc, dédaignant cette précaution, se -promenait hardiment, en toute liberté, à travers le campement, -infligeant, chaque nuit, à ses ennemis, la rançon des affronts qu'il -avait subis durant le jour. - -Avant qu'il ne fût promu leader, la troupe des chiens s'était -habituée à se retirer de son chemin. Maintenant il n'en était plus de -même. Excités par la longue poursuite du jour, accoutumés à le voir -fuir et leur cerveau s'entraînant à l'idée de la maîtrise -incontestée qu'ils exerçaient durant ce temps sur leur adversaire, les -chiens ne pouvaient se décider à reculer devant lui et à lui livrer -le passage. Dès qu'il apparaissait parmi eux, il y avait tumulte et -bataille, grondements et morsures, et balafres mutuelles. L'atmosphère -que respirait Croc-Blanc était surchargée d'inimitié haineuse et -mauvaise. - -Lorsque Mit-Sah criait à l'attelage son commandement d'arrêt, -Croc-Blanc obéissait aussitôt, et les autres chiens de vouloir se -jeter immédiatement sur lui. Mais le grand fouet de Mit-Sah était là -qui veillait et les en empêchait. Aussi les chiens avaient-ils compris -que, si le traîneau s'arrêtait par ordre de Mit-Sah, il fallait -laisser en paix Croc-Blanc. Si, par contre, Croc-Blanc s'arrêtait -sans ordre, il était permis de s'élancer sur lui et de le détruire, -si on le pouvait. De cela Croc-Blanc ne tarda pas, de son côté, à se -rendre compte, et il ne s'arrêta plus de lui-même. - -Mais les chiens ne purent jamais prendre l'habitude de le laisser -tranquille au campement. Chaque soir, en hurlant, ils s'élançaient -à l'attaque, oublieux de la leçon de la nuit précédente, et la -nouvelle leçon qu'ils recevaient était destinée à être aussi vite -oubliée. La haine qu'ils ressentaient pour Croc-Blanc avait -d'ailleurs des racines plus profondes dans la dissemblance qu'ils -sentaient exister entre eux et lui. Cette seule cause aurait suffi à la -faire naître. Comme lui sans doute, ils étaient des loups -domestiqués. Mais, domestiqués depuis des générations, ils avaient -perdu l'accoutumance du Wild, dont ils n'avaient conservé qu'une -notion, celle de son Inconnu, de son Inconnu terrible et toujours -menaçant. C'était le Wild, dont il était demeuré plus proche, -qu'ils haïssaient dans leur compagnon. Celui-ci le personnifiait pour -eux; il en était le symbole. Et, quand ils découvraient leurs dents -en face de lui, ils se défendaient, en leur pensée, contre les -obscures puissances de destruction qui les environnaient, dans l'ombre -de la forêt, qui les épiaient sournoisement, au delà de la limite des -feux du campement. - -La seule leçon que les chiens tirèrent de ces combats fut que le jeune -loup était trop redoutable pour être affronté seul à seul. Ils ne -l'attaquaient que formés en masse, sans quoi il les eût tous tués -l'un après l'autre, en une seule nuit. Grâce à cette tactique, -ils lui échappèrent. Il pouvait bien culbuter un chien, les pattes en -l'air, mais la troupe entière était aussitôt sur lui, avant qu'il -n'ait eu le temps de donner à la gorge le coup mortel. Au premier -signe du conflit, les chiens, même occupés à se quereller entre eux, -formaient bloc et lui faisaient face. - -Pas davantage ils ne pouvaient, malgré leurs efforts, réussir à -occire Croc-Blanc. Il était, à la fois, trop vif pour eux, trop -formidable et trop prudent. Il évitait les endroits resserrés et -prenait le large, dès qu'ils essayaient de l'encercler. Quant à le -culbuter, pas un chien n'était capable de réussir l'opération. -Ses pattes s'accrochaient au sol avec la même ténacité qu'il se -cramponnait lui-même à la vie. Car se maintenir debout était vivre et -se laisser renverser était la mort. Nul mieux que lui ne le savait. - -Ainsi Croc-Blanc se dressait contre ses propres frères, amollis par les -feux de l'homme, affaiblis par l'ombre protectrice que les dieux -avaient étendue sur eux, et les dominait. Il avait déclaré vendetta -à tous les chiens. Et, si féroce était cette vendetta que -Castor-Gris, tout sauvage et barbare qu'il fût lui-même, ne pouvait -s'empêcher d'en être émerveillé. Jamais, il le jurait, il n'y -avait eu sur la terre le pareil de cet animal. - -Croc-Blanc approchait de ses cinq ans lorsque Castor-Gris l'emmena en -un autre grand voyage. Longtemps on se souvint, parmi les villages -riverains du Mackenzie, d'où ils passèrent dans les Montagnes -Rocheuses entre le Porcupine[29] et le Yukon[30], du carnage de chiens -auquel se livra Croc-Blanc. Sur toute sa race, il s'adonna librement -à la vengeance. Il y avait là des tas de chiens naïfs et sans -défiance, n'ayant pas appris à déjouer ses coups rapides, à se -garder de son attaque brusquée, que ne précédait aucun avertissement. -Tandis qu'ils perdaient leur temps en préliminaires de batailles et -hérissaient leur poil, il était déjà sur eux, sans un aboi, tel un -éclair qui porte la mort, à l'instant même où on le voit, et il -les massacrait, avant qu'ils ne fussent seulement revenus de leur -surprise. - -Il était, en vérité, devenu un admirable champion. Il savait -économiser ses forces et jamais ne les outrepassait. Jamais non plus il -ne se perdait en une longue bataille. Si le coup rapide qu'il portait -était manqué, aussi rapidement il se retirait en arrière. Comme tous -les loups, il n'aimait pas les corps à corps ni les contacts -prolongés. Le contact, c'était le piège, le danger ignoré, lui -avait appris le Wild. L'important était de se tenir libre de toute -étreinte, de bondir à son gré sur l'adversaire, de rester juge, à -distance, de la marche de la bataille. Ce système lui assurait -d'ordinaire une victoire facile sur les chiens qui se rencontraient -avec lui, pour la première fois. Sans doute y avait-il des exceptions. -Il arrivait que plusieurs chiens réussissaient à sauter sur lui et à -le rosser, avant qu'il ne pût se dégager. D'autres fois, un chien -isolé lui administrait une profonde morsure. Mais ce n'étaient là -que des accidents peu fréquents et, en règle générale, il se -retirait indemne de toutes ces rencontres. - -Une autre de ses qualités était de posséder une notion rigoureusement -exacte du temps et de la distance. C'était inconscient et -automatique. Sans réflexion ni calcul de sa part, l'organe visuel -dont il était doué portait juste, au-delà de la moyenne qui se -rencontre chez les autres bêtes de sa race. Son cerveau recevait -parallèlement l'impression des nerfs optiques et, par un mécanisme -bien réglé, qu'il devait à la nature, en tirait aussitôt parti. -L'action suivait de près, bien réglée dans l'espace et dans le -temps, et une fraction infinitésimale de seconde, nettement perçue et -utilisée, suffisait souvent à assurer à Croc-Blanc la victoire. - -La caravane arriva durant l'été à Fort Yukon. Castor-Gris, après -avoir profité du gel de l'hiver pour traverser les rivières qui -coulent entre le Mackenzie et le Yukon, avait occupé le printemps à la -chasse, dans les Montagnes Rocheuses. Lorsque la débâcle des glaces -fut venue, il s'était construit un canot et avait descendu le courant -du Porcupine jusqu'au point de jonction de ce fleuve avec le Yukon, -sous le Cercle Arctique exactement. C'est à cet endroit que se trouve -le vieux fort, qui appartient à l'Hudson's Bay Company. - -Les Indiens y étaient nombreux, les provisions abondantes, l'animation -sans précédent. C'était l'été de 1898. Des milliers de chercheurs -d'or étaient venus, eux aussi, jusqu'au Yukon, se dirigeant vers Dawson -et le Klondike. Ils étaient encore à des centaines de milles du but de -leur voyage et beaucoup d'entre eux, cependant, étaient en route depuis -un an. Le moindre parcours effectué par eux était de cinq mille -milles. Beaucoup venaient de l'autre hémisphère. - -Là, Castor-Gris s'arrêta. Une rumeur était parvenue à ses -oreilles, de la course à l'or, et il apportait avec lui plusieurs -ballots de fourrures, d'autres de mitaines, d'autres de mocassins. -L'espoir de larges profits l'avait incité à s'aventurer en cette -longue course. Mais ce qu'il avait espéré ne fut rien en regard de -la réalité. Ses rêves les plus extravagants n'avaient pas escompté -un gain de plus de cent pour cent. C'étaient mille pour cent qui -s'offraient à lui. En bon Indien, quand il vit cela, il installa sans -hâte et soigneusement son commerce, décidé à prendre l'été -entier, et l'hiver suivant au besoin, pour tirer tout le parti -possible et le plus avantageux de sa marchandise. - -Ce fut à Fort Yukon que Croc-Blanc vit les premiers hommes blancs. -Comparés aux Indiens qu'il avait connus, ils lui semblèrent des -êtres d'une autre espèce, une race de dieux supérieurs. Son -impression fut qu'ils possédaient un plus grand pouvoir, et c'est -dans le pouvoir que réside la divinité des dieux. - -Ce fut un sentiment qu'il éprouva, plus qu'il ne raisonna cette -impression. De même que, dans son enfance, l'ampleur des tentes, -élevées par les premiers hommes qu'il avait rencontrés, avait -frappé son esprit comme une manifestation de puissance, de même encore -il était frappé maintenant par les maisons qu'il voyait et qui -étaient construites, comme le fort lui-même, de bûches massives. -Voilà qui était de la puissance. Le pouvoir des dieux blancs était -supérieur à celui des dieux qu'il avait adorés jusque-là, -supérieur même à celui de Castor-Gris, de ceux-ci le plus puissant, -et qui ne semblait plus, parmi les dieux à peau blanche, qu'un petit -dieu enfant. - -Il s'était montré, d'abord, soupçonneux envers eux. Pendant les -premières heures qui suivirent son arrivée, avec grand soin il les -examinait, tout en craignant d'être remarqué lui-même, et il se -tenait à une prudente distance. Puis, voyant que près d'eux aucun -mal n'advenait aux chiens, il s'approcha davantage. - -Ils l'examinaient, de leur côté, avec une extrême curiosité. Son -étrange apparence attirait leur attention et ils se le montraient du -doigt, les uns aux autres. Ces doigts tendus ne disaient rien de bon à -Croc-Blanc et, quand les dieux blancs tentaient de s'approcher de lui, -il montrait les dents et se reculait. Pas un ne réussit à poser sa -main sur lui et, si quelqu'un avait insisté, ce n'eût pas été -sans dommage. - -Croc-Blanc connut bientôt qu'un petit nombre de dieux blancs, pas -plus d'une douzaine, étaient fixés en cet endroit. Tous les deux ou -trois jours, un grand vapeur, qui était une autre et colossale -manifestation de puissance, accostait au rivage et demeurait quelques -heures. D'autres hommes blancs en descendaient à terre, puis se -rembarquaient. Le nombre de ceux-là semblait être infini. En un seul -jour, Croc-Blanc en vit plus qu'il n'avait vu d'Indiens dans toute -sa vie. Et, les jours qui suivirent, les hommes blancs continuaient à -arriver par le fleuve, à s'arrêter durant quelques instants, puis à -repartir sur le fleuve et à disparaître. - -Mais, si les dieux blancs paraissaient comme tout-puissants, leurs -chiens ne comptaient pas pour beaucoup. - -Ceci, Croc-Blanc le découvrit rapidement, en se mêlant à ceux de ces -chiens qui venaient à terre avec leurs maîtres. Ils étaient de formes -diverses et de grandeurs différentes. Les uns avaient les pattes -courtes, trop courtes, d'autres les avaient longues, trop longues. Ils -ne possédaient pas une fourrure semblable à la sienne, mais des poils -très fins; chez quelques-uns même, les poils étaient tellement ras -qu'on eût dit qu'ils n'en avaient point. Et pas un d'entre eux -ne savait combattre. - -Étant donné son hostilité pour tous les représentants de sa race, il -était fatal que Croc-Blanc entrât en lutte avec les nouveaux venus. Il -n'y manqua pas et conçut immédiatement pour eux un profond mépris. - -Ils étaient, de leur nature, ingénus et inoffensifs. En cas de combat, -ils menaient grand bruit et s'agitaient autour de leur adversaire, -demandant à leur force une victoire que donnent l'adresse et la ruse. -Ils s'élançaient, en aboyant, sur Croc-Blanc, qui sautait de côté -et qui, tandis qu'ils en étaient encore à se retourner, les happait -à l'épaule, les retournait sur le dos et leur portait son coup à la -gorge. Cela fait, Croc-Blanc se retirait à l'écart, livrant sa -victime aux chiens indiens, qui se chargeaient de l'achever. Car -c'était un sage. Il savait depuis longtemps que les dieux -s'irritent lorsqu'on tue leurs chiens, et les dieux blancs ne -faisaient pas exception à cette règle. Il se contentait donc de -préparer la besogne. Puis, à l'abri lui-même, il regardait -paisiblement pierres, bâtons, haches, et toutes sortes d'armes -contondantes s'abattre sur ses compagnons. Croc-Blanc était un grand -sage. - -La vengeance des dieux outragés ne laissait pas, parfois, d'être -terrible. L'un d'eux ayant vu son chien, un setter[31], mis en -pièces sous ses yeux, prit un revolver. Il fit feu, coup sur coup, six -fois de suite, et six des agresseurs restèrent sur la place, morts ou -à demi. Autre manifestation de puissance, qui se grava profondément -dans le cerveau de Croc-Blanc. - -Peu lui importaient, au reste, ces fâcheuses aventures, puisqu'il -était toujours assez habile pour s'en tirer indemne. Le meurtre des -chiens des hommes blancs avait été pour lui, tout d'abord, un simple -divertissement; il devint bientôt son unique occupation. C'était la -seule manière d'utiliser son temps, tandis que Castor-Gris -s'adonnait à son commerce et faisait fortune. Avec la troupe des -chiens indiens, il attendait l'arrivée des vapeurs et, dès que -l'un d'eux avait accosté, le jeu commençait. Ses compagnons -avaient, à leur tour, appris à être sages. Aussitôt qu'elle voyait -les hommes blancs, revenus de leur première surprise, siffler leurs -chiens pour les rappeler à bord, et se préparant à foncer sur elle, -la bande s'éparpillait à toute vitesse. Puis le jeu cessait, pour -reprendre au prochain bateau. - -Toujours Croc-Blanc était chargé d'allumer la querelle avec les -chiens étrangers. Il y réussissait facilement. Car, pour eux, plus -encore que pour ses compagnons, il était le Wild sauvage, abandonné et -trahi par eux, et qu'ils craignaient obscurément de voir les -reprendre. Venus du doux monde du Sud vers les rives du Yukon, sur la -sombre et redoutable Terre du Nord, ils ne pouvaient résister longtemps -à l'inconsciente impulsion qui les poussait à s'élancer sur -Croc-Blanc. Si amollis qu'ils fussent par l'accoutumance des villes, -et si oublieux du passé de leurs ancêtres, si lointaine que fût en -eux la notion du Wild, ils la sentaient soudain tressaillir au fond de -leur être, dès qu'ils se trouvaient en présence de la créature -hybride qu'était Croc-Blanc. Devant le loup qui était en lui et qui -leur apparaissait tout à coup, dans la claire lumière du jour, ils se -souvenaient de l'ancien ennemi. - -Il était pour eux une proie légitime, comme eux-mêmes, pour lui, en -étaient une. - - -[Note 29: Le _Porcupine_ ou «Fleuve du Porc-Épic». (_Note des -Traducteurs._)] - -[Note 30: Le _Yukon_ ou Yakou, dont le Porcupine est un affluent, va se -jeter, comme le Mackenzie, dans l'Océan glacial Arctique. (_Idem._)] - -[Note 31: Chien d'arrêt. (_Note des Traducteurs._)] - - - - -XVI - -LE DIEU FOU - - -Les quelques hommes blancs qui se trouvaient à Fort Yukon vivaient -depuis longtemps dans la contrée. Ils se dénommaient eux-mêmes, avec -orgueil, les _Sour-Doughs_[32], parce qu'ils préparaient, sans levure, -un pain légèrement acidulé. Ils ne professaient que du dédain pour -les autres hommes blancs qu'amenaient les vapeurs, et qu'ils -désignaient sous le nom de _Chechaquos_, parce que ceux-ci faisaient, au -contraire, lever leur pain pour le cuire. - -Il y avait, de ce fait, antagonisme entre les uns et les autres, et les -gens du fort se réjouissaient de tout ce qui survenait de désagréable -aux nouveaux arrivants. Spécialement, ils se divertissaient beaucoup -des mauvais traitements infligés aux chiens qui débarquaient, par -Croc-Blanc et sa détestable bande. À chaque vapeur qui faisait halte, -ils ne manquaient pas de descendre au rivage et d'assister à -l'inévitable bataille. De la tactique adroite et méchante employée -par Croc-Blanc et par les chiens indiens, ils riaient à gorge -déployée. - -L'un d'eux surtout, parmi ces hommes, s'intéressait à ce genre -de sport. Au premier coup de sifflet du steamboat, il arrivait en -courant, et, lorsque le dernier combat était terminé, il remontait -vers le fort, la face comme alourdie du regret que le massacre eût -déjà pris fin. Chaque fois qu'un inoffensif chien du Sud avait été -terrassé et jetait son râle d'agonie sous les crocs de la troupe -ennemie, incapable de contenir sa joie, il se mettait à gambader et à -pousser des cris de bonheur. Et, toujours aussi, il lançait vers -Croc-Blanc un dur regard d'envie pour tout le mal dont celui-ci était -l'auteur. - -Cet antipathique individu avait été baptisé _Beauty_[33] par les autres -hommes du Fort. _Beauty-Smith_ était le seul nom qu'on lui connaissait -dans la région. Nom qui était, bien entendu, une antithèse, car celui -qui le portait n'était rien moins qu'une beauté. La nature -s'était montrée avare envers lui. C'était un petit bout -d'homme, au corps maigriot, sur lequel était posée une tête plus -maigre encore; un simple point, eût-on dit. Aussi, dans son enfance, -avant d'être dénommé Beauté par ses compagnons, le surnommait-on -_Pinhead_[34]. En arrière, cette tête descendait, toute droite et d'une -seule pièce, vers le cou; tandis qu'en avant le crâne, en forme de -pain de sucre, rejoignait un front bas et large, à partir duquel la -nature semblait avoir regretté soudain sa parcimonie. Devenue prodigue -à l'excès, elle avait voulu de gros yeux, séparés par une distance -double de l'écart normal. La mâchoire, élargissant démesurément -le reste de la face, était effroyable. Énorme et pesante, elle -proéminait en avant et semblait, en-dessous, reposer à même sur la -poitrine, comme si le cou eût été impuissant à en soutenir le poids. - -Cette mâchoire, telle qu'elle était, donnait une impression -d'indomptable énergie. Impression mensongère, exagération -incohérente de la nature, car Beauté était connu de tous pour être -un faible entre les faibles, un lâche entre les plus lâches. - -Nous achèverons de le décrire en disant que ses dents étaient longues -et jaunes, et que les deux canines, plus longues encore que leurs -sœurs, dépassaient comme des crocs, de ses lèvres minces. Ses yeux -étaient jaunes, comme ses dents, et chassieux comme si la nature y eût -fait ruisseler toutes les humeurs qu'elle tenait en réserve dans les -canaux du visage. Quant à ses cheveux, couleur de boue et de poussière -jaunâtre, ils poussaient sur sa tête, rares et irréguliers, pointant -sur le devant de son crâne en touffes et paquets déconcertants. - -Beauté, en somme, était un vrai monstre. Ce dont il n'était pas -responsable, assurément, et ne pouvait être blâmé, n'ayant pas -moulé lui-même l'argile dont il était pétri. - -Dans le fort, il faisait la cuisine pour les autres hommes, lavait la -vaisselle et était chargé de tous les gros travaux. On ne le -méprisait pas; on le tolérait, par humanité et parce qu'il était -utile. On en avait peur aussi. Il y avait toujours à craindre, dans une -de ses rages de lâche, un coup de fusil dans le dos ou du poison dans -le café. Mais personne ne savait préparer comme lui le fricot et, quel -que fût l'effroi qu'il inspirait, Beauté était bon cuisinier. - -Tel était l'homme qui délectait ses regards des féroces prouesses -de Croc-Blanc et n'eut plus bientôt qu'un désir, le posséder. Il -commença par faire des avances au louveteau, qui feignit de les -ignorer. Puis, les avances devenant plus pressantes, celui-ci se -hérissa, montra les dents et prit du large. Croc-Blanc n'aimait pas -cet homme, dont l'odeur était mauvaise. Il pressentait que le mal -était en lui. Il craignait sa main étendue et l'affectation de ses -paroles mielleuses. Il le haïssait. - -Chez les êtres simples, la notion du bien et du mal est simpliste -elle-même. Le bien est représenté par toutes choses qui apportent -contentement et satisfaction, et évitent la peine. Le mal signifie tout -ce qui est incommode et désagréable, tout ce qui menace et frappe. -Croc-Blanc devinait que Beauty-Smith était le mal. Aussi était-il sage -de le haïr. De ce corps difforme et de cette âme perverse -s'échappaient, pour le louveteau, d'occultes émanations, -semblables à ces brouillards pestilentiels qui s'élèvent des -marécages. - -Croc-Blanc se trouvait présent au campement de Castor-Gris, lorsque, -pour la première fois, Beauté y fit son apparition. Avant qu'il ne -fût en vue et dès le bruit, sur le sol, de ses pas lointains, -Croc-Blanc avait su qui venait et avait commencé à hérisser son poil. -Quoiqu'il fût, à ce moment-là, confortablement couché, en un -délicieux farniente, il se dressa vivement et, tandis que l'homme -approchait, se glissa, à la manière des loups, sur le bord du -campement. Il ne put savoir ce qu'on disait, mais vit bien que -l'homme et Castor-Gris causaient ensemble. Par moments, l'homme le -montrait du doigt, et il grondait alors, comme si la main, dont il -était distant de cinquante pieds, se fût exactement abaissée sur lui. -L'homme, qui s'en apercevait, riait, et Croc-Blanc reculait de plus -en plus, vers le couvert des bois voisins, en rampant doucement par -terre. - -Castor-Gris refusait de vendre la bête. Son commerce l'avait enrichi, -déclarait-il, et il n'avait besoin de rien. Croc-Blanc était -d'ailleurs un animal de valeur, le plus robuste des chiens du -traîneau et le meilleur chef de file. Il n'avait pas son pareil dans -toute la région du Mackenzie et du Yukon. Il savait combattre comme pas -un et tuait un autre chien aussi aisément qu'un homme tue une mouche. -(À cet éloge, les yeux de Beauty-Smith s'allumaient et, d'une -langue ardente, il léchait ses lèvres minces.) Non, décidément, -Croc-Blanc n'était pas à vendre. - -Mais Beauty-Smith savait la façon de s'y prendre avec les Indiens. Il -rendit à Castor-Gris de fréquentes visites et, chaque fois, était -cachée sous son habit une noire bouteille. Une des propriétés du -whisky est d'engendrer la soif. Castor-Gris eut soif. Les muqueuses -brûlées de son estomac s'enfiévrèrent, et celui-ci commença à -réclamer, avec une exaspération croissante, le liquide corrosif. En -même temps, le cerveau de l'Indien, bouleversé par l'horrible -stimulant, enlevait au malheureux tout scrupule pour satisfaire sa -passion. Les bénéfices acquis par la vente des fourrures et des -mocassins se mirent à partir et, à mesure que s'aplatissait la -bourse de Castor-Gris, sa force de résistance diminuait aussi. - -Finalement, argent, marchandises et volonté, tout s'en était allé. -Rien ne demeurait à Castor-Gris que sa soif prodigieuse, qui régnait -diaboliquement en lui et dont la puissance augmentait à chaque souffle -qu'il émettait sans avoir bu. - -C'est alors que Beauté revint à la charge et reparla de la vente de -Croc-Blanc. Mais, cette fois, le prix offert était payable en -bouteilles, non en dollars, et les oreilles de Castor-Gris étaient -mieux ouvertes pour entendre. - ---Le chien est à toi, finit-il par dire, si tu peux mettre la main -dessus. - -Les bouteilles furent livrées. Mais, deux jours après, ce fut -Beauty-Smith qui revint dire à Castor-Gris: - ---Attrape-le donc toi-même! - -Croc-Blanc, en rentrant un soir au campement, vit, avec un sourire de -satisfaction, que le terrible dieu blanc, contrairement à son habitude, -n'était pas là. Il s'étendit par terre avec volupté, comme si un -poids qui pesait sur lui avait disparu. - -Sa joie fut de courte durée. À peine était-il couché que Castor-Gris -vint vers lui, en titubant, et lui lia autour du cou une lanière de -cuir. Puis il s'assit à côté du louveteau, tenant d'une main la -lanière, tenant de l'autre une bouteille, à laquelle il buvait de -temps en temps, la levant en l'air, en se renversant la tête et avec -force glou-glous. - -Une heure s'était écoulée de la sorte lorsqu'une légère -vibration du sol annonça que quelqu'un s'approchait. Croc-Blanc -tressaillit et se hérissa, tandis que l'Indien branlait stupidement -la tête. Le louveteau tenta de tirer doucement la lanière de la main -de son maître; mais les doigts, qui s'étaient un instant -relâchés, se contractèrent plus fortement et Castor-Gris se leva. - -Beauté entra sous la tente et s'arrêta devant Croc-Blanc, qui -commença à gronder vers celui qu'il craignait et à surveiller les -mouvements de ses mains. Une d'elles s'étendit, se prit à -descendre sur sa tête. Son grondement se fit plus intense et plus -rauque. La main continuait à descendre lentement, tandis qu'il se -courbait sous elle, tout en la regardant, en proie à une colère -continue et qui semblait prête à éclater. Soudain, il alla pour -mordre; la main se rejeta vivement en arrière et les crocs retombant, -les uns sur les autres, claquèrent, comme une gueule de serpent qui -mord le vide. Beauté était terrifié et furieux. Mais Castor-Gris -donna une tape à Croc-Blanc, qui se coucha aussitôt au ras du sol, en -une respectueuse obéissance. - -Cependant Beauty-Smith, que le louveteau ne cessait pas d'observer, -était parti, puis était revenu, porteur d'un gros gourdin. -Castor-Gris lui remit alors l'extrémité de la lanière et Beauté -fit le mouvement de s'en aller. La lanière se tendit. Croc-Blanc -résistait. Castor-Gris le gifla de droite et de gauche, afin qu'il se -levât et suivît. Il se leva, mais pour se précipiter en hurlant sur -l'étranger qui essayait de l'entraîner. Beauté, qui était paré, -ne broncha pas. D'un large mouvement, il lança son gourdin, puis -l'abattit sur Croc-Blanc, dont il arrêta l'élan à mi-route et -qu'il écrasa presque contre terre. Castor-Gris riait et approuvait. -Beauté tira la lanière à nouveau et Croc-Blanc, tout trébuchant, -rampa humblement à ses pieds. - -Il ne renouvela pas son agression. Un coup de gourdin était suffisant -pour le convaincre que le dieu blanc savait manier cette arme et il -était trop sage pour ne pas se plier à l'inévitable. Il suivit donc -les talons de Beauty-Smith, lugubre, sa queue entre les jambes, mais en -grondant toujours, sourdement. Beauty-Smith le surveillait prudemment, -du coin de l'œil, et tenant prêt son gourdin. - -Quand ils furent arrivés au fort, Beauté, l'ayant solidement -attaché, s'en alla coucher. Croc-Blanc attendit une heure environ. -Puis, jouant des dents, en dix secondes, il fut libre. Il n'avait pas -perdu de temps à mordre à tort et à travers. Juste ce qu'il -fallait. La lanière avait été coupée en deux tronçons, aussi -proprement qu'avec un couteau. Croc-Blanc, quittant ensuite le fort, -s'était trotté, tout droit vers le campement de Castor-Gris. Il ne -devait aucune fidélité à ce dieu bizarre et terrible qui l'avait -emmené. Il s'était donné à Castor-Gris et à lui seul il -appartenait. - -Mais ce qui s'était déjà passé recommença. Castor-Gris -l'attacha à nouveau, avec une autre lanière, et, dès le matin, le -ramena à Beauty-Smith. L'aventure, ici, se corsa. Beauty-Smith lui -administra une effroyable volée. Lié fortement, Croc-Blanc ne pouvait -que s'abandonner à sa rage intérieure et subir le châtiment qui lui -était dévolu. Fouet et gourdin conjuguaient sur lui leurs effets. -C'était un des pires traitements qu'il eût reçus en sa vie. Même -la raclée dont Castor-Gris l'avait gratifié dans son enfance -n'était que du lait en regard de celle-ci. - -Beauty-Smith se complaisait à la tâche. Il en rayonnait. Ses gros yeux -flambaient méchamment, tandis qu'il lançait en avant fouet ou -gourdin, et que Croc-Blanc jetait ses cris de douleur et ses grondements -inutiles. Car Beauté était cruel à la façon des lâches. Tremblant -et rampant lui-même devant les coups ou les menaces des autres hommes, -il prenait sa revanche sur des créatures plus faibles que lui. Tout -être vivant aime à dominer un autre être et Beauté ne faisait pas -exception à la règle. Impuissant devant sa race, il exerçait sa -vindicte sur les races inférieures. Réflexes inconscients, puisque, -nous l'avons dit, il ne s'était pas créé. - -Le louveteau n'ignorait pas pourquoi ce châtiment était tombé sur -lui. Lorsque Castor-Gris lui avait passé une lanière autour du cou et -en avait remis l'extrémité à Beauty-Smith, Croc-Blanc savait que la -volonté de son dieu était qu'il allât avec Beauty-Smith. Et, -lorsque celui-ci l'avait attaché, dans le fort, il savait aussi que -la volonté du dieu blanc était qu'il demeurât là. Il avait, par -conséquent, désobéi à ces deux dieux et mérité le châtiment qui -avait suivi. Maintes fois, dans le passé, il avait vu des chiens -changer de maîtres, et ceux qui s'enfuyaient battus comme il -l'avait été. - -Mais, si sage qu'il fût, des forces latentes en sa nature l'avaient -emporté sur sa sagesse. La principale de ces forces était la -fidélité. Il n'aimait pas Castor-Gris et cependant, même devant son -impérative volonté et sa colère, il lui demeurait fidèle. Il ne -pouvait s'en empêcher. La fidélité était une qualité inhérente -à sa race, celle qui sépare son espèce des autres espèces, et qui -fait que le loup et le chien sauvage sont capables de quitter la -liberté de l'espace pour devenir les compagnons de l'homme. - -La raclée terminée, Croc-Blanc fut attaché dans le fort, non plus -avec une lanière de cuir, mais au bout d'un bâton. Il n'en -persista pas moins dans sa fidélité à Castor-Gris. Castor-Gris était -son propre dieu, son dieu particulier, et, en dépit de la volonté du -dieu, il ne prétendait pas renoncer à lui. Son dieu l'avait livré -et trahi, mais cela ne comptait pas. Ce qui seul comptait, c'est -qu'il s'était, à ce dieu, donné corps et âme, sans réserve -aucune. Et ce don de lui-même ne pouvait être révoqué. - -Il renouvela, durant la nuit, son exploit de la veille. Lorsque les -hommes du fort furent endormis, il s'attaqua au bâton auquel il -était lié. Le bâton était attaché de si près à son cou qu'il ne -semblait pas possible qu'il pût arriver à le mordre. C'est là un -acte dont tout chien est réputé incapable. Il y réussit cependant, à -force de tordre ses muscles et de contorsions acharnées. Ce fut un cas -sans précédent. Toujours est-il que Croc-Blanc quitta le fort, en -trottant, au petit matin, portant pendue à son cou la moitié du bâton -qu'il avait rongé. - -La sagesse lui commandait de ne pas revenir vers Castor-Gris qui, deux -fois déjà, l'avait trahi. La survivance de sa fidélité le ramena, -pour être, une troisième fois, livré et abandonné. Il fut rattaché -par l'Indien et remis à Beauty-Smith, lorsque celui-ci vint le -réclamer. - -La correction eut lieu sur place et augmenta encore en cruauté. -Castor-Gris regardait tranquillement, tandis que l'homme blanc -manœuvrait sa trique. Il ne donnait plus sa protection. Croc-Blanc -n'était plus son chien. Lorsque les coups s'arrêtèrent, le -louveteau était à moitié mort. Un faible chien du Sud n'eût pas -survécu; lui, il ne mourut pas tout à fait. Son étoffe était plus -solide, sa vitalité plus tenace. Mais il était à ce point défaillant -qu'il ne pouvait plus se porter et que Beauty-Smith dut attendre, pour -l'emmener, qu'il eût repris quelques forces. Aveugle et chancelant, -il suivit alors les pas de son bourreau. - -Il fut ensuite attaché à une chaîne qui défiait ses dents et ce fut -en vain qu'il s'évertua à arracher le cadenas qui reliait cette -chaîne à une grosse poutre. - -Quelques jours après, Castor-Gris, devenu un parfait alcoolique et en -pleine banqueroute, quitta le Porcupine pour refaire à rebours son long -voyage sur le Mackenzie. Croc-Blanc demeurait, sur le Yukon, la -propriété d'un homme plus qu'à demi fou et le type achevé de la -brute. Mais qu'est-ce qu'un loup peut bien comprendre à la folie? -Pour Croc-Blanc, son nouveau maître était un dieu sinistre, mais -toujours un dieu. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait se -soumettre à sa volonté, obéir à son désir, se plier à sa -fantaisie. - - -[Note 32: Les «Pâtes-Aigres». (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 33: «Beauté».] - -[Note 34: «Tête d'épingle».] - - - - -XVII - -LE RÈGNE DE LA HAINE - - -Sous la tutelle du dieu fou, Croc-Blanc devint à son tour un être -vraiment diabolique. Il était tenu enchaîné dans un enclos situé -derrière le fort et où Beauty-Smith venait l'agacer, l'irriter et -le repousser vers l'état sauvage, par toutes sortes de menus -tourments. L'homme avait découvert l'irritation spontanée du jeune -loup, dès que celui-ci voyait rire de lui, et il ne manquait pas à cet -amusement, qui faisait suite toujours à ses traitements inhumains. -C'était un rire sonore et méprisant, à grands éclats, et, tout en -riant, le dieu tendait ses doigts vers Croc-Blanc, en signe de -dérision. Dans ces moments, Croc-Blanc sentait sa raison s'en aller. -Dans les transports de rage auxquels il s'abandonnait, il devenait -plus fou que Beauty-Smith lui-même. - -Croc-Blanc avait été, hier, l'ennemi de sa race. Il devenait -maintenant, avec une férocité encore accrue, l'ennemi de tout ce qui -l'entourait. Sa haine était aveugle et sans la moindre étincelle de -raison. Il haïssait la chaîne qui l'attachait, le passant qui -l'épiait à travers les barreaux de son enclos, le chien qui -accompagnait ce passant et qui grondait méchamment, en insultant à son -malheur. Il haïssait les matériaux de l'enclos qui l'emprisonnait -et bientôt, par-dessus tout, il prit en haine Beauty-Smith. - -Mais Beauté avait un but dans sa conduite. Un beau jour, un certain -nombre d'hommes blancs se réunirent autour de l'enclos de -Croc-Blanc, et Beauté, étant entré, gourdin en main, détacha la -chaîne du cou du jeune loup. Celui-ci, lorsque son maître fut sorti, -put aller et venir en liberté dans l'enclos et commença par vouloir -se jeter sur les hommes blancs qui étaient dehors. Il était -magnifiquement terrible. Sa taille atteignait alors plus de cinq pieds -de long et deux pieds et demi à la hauteur de l'épaule. Il avait -hérité, par sa mère, des lourdes proportions du chien, en sorte -qu'il pesait, sans une once de graisse ni de chair superflue, dans les -quatre-vingt-dix pounds[35]. Il était tout muscles, tout os et tout -nerfs, ce qui est la plus belle condition d'un combattant. - -La porte de l'enclos s'ouvrit à nouveau. Croc-Blanc attendit. -Quelque chose d'extraordinaire allait, sans nul doute, se produire. La -porte s'ouvrit moins étroitement, puis se referma, à toute volée, -sur un énorme mâtin qu'elle avait laissé passer. - -Croc-Blanc n'avait jamais vu de chien de cette espèce, mais il ne fut -troublé, ni de la forte taille, ni de l'air arrogant de l'intrus. -Il ne vit en lui qu'un objet, qui n'était ni bois ni fer, et sur -lequel il allait enfin pouvoir décharger sa haine. - -Il bondit sur le mâtin et, d'un coup de crocs, lui déchira le côté -du cou. Le mâtin secoua sa tête, en grondant horriblement, et -s'élança à son tour sur Croc-Blanc, qui, sans attendre la riposte, -se mit, selon sa tactique, à bondir à droite, à bondir à gauche, -lançant ses crocs, puis reculant à nouveau, sans livrer prise un -instant. - -Du dehors, les hommes criaient et applaudissaient, tandis que -Beauty-Smith était comme en extase du merveilleux succès de ses -pratiques. Il n'y eut, dès l'abord, aucun espoir de victoire pour -le mâtin. Il manquait de présence d'esprit dans la conduite du -combat et ses mouvements étaient insuffisamment alertes. Finalement, il -fut dégagé et traîné dehors par son propriétaire, tandis que -Beauty-Smith frappait à tour de bras, avec son gourdin, sur le dos de -Croc-Blanc pour lui faire lâcher prise. Il y eut alors le paiement -d'un pari et des pièces de monnaie cliquetèrent dans la main de -Beauty-Smith. - -De ce jour, tout le désir de Croc-Blanc fut de voir des hommes se -réunir autour de son enclos. Car cette réunion signifiait un combat, -et c'était la seule voie qui lui restait pour extérioriser sa force -de vie, pour exprimer la haine que Beauty-Smith lui avait savamment -inculquée. Et de ses capacités combatives Beauty-Smith n'avait pas -trop préjugé, car il demeurait invariablement le vainqueur. - -Trois chiens, dans une de ces rencontres, furent successivement abattus -par lui. Dans une autre, un loup adulte, nouvellement enlevé au Wild, -fut projeté, d'une seule poussée, à travers la porte de l'enclos. -Une troisième fois, il eut à combattre contre deux chiens, -simultanément. Ce fut sa plus rude bataille. Mais il finit par les tuer -tous deux et faillit lui-même en crever. - -Lorsque commencèrent à tomber les premières neiges de l'automne et -que le fleuve se mit à charrier, Beauté prit passage, avec Croc-Blanc, -sur un steamboat qui remontait, vers Dawson, le cours du Yukon. Grande -était, par toute la contrée, la réputation de Croc-Blanc. On le -connaissait sous le nom du «loup combattant», dans les moindres -recoins du pays, et la cage dans laquelle il était enfermé, sur le -pont du bateau, était environnée de curieux. - -Il rageait et grondait vers eux, ou bien se couchait, d'un air -tranquille, en observant tous ces gens, dans les profondeurs de sa -haine. Comment ne les eût-il pas haïs? Haïr était sa passion et il -s'y noyait. La vie, pour lui, était l'Enfer. Fait pour la liberté -sauvage, il devait subir d'être captif et reclus. Les gens le -regardaient, agitaient des bâtons entre les barreaux de sa cage, pour -le faire gronder, puis riaient de lui. - -Quand le steamboat fut arrivé à Dawson, Croc-Blanc vint à terre. Mais -toujours dans sa cage et livré aux regards du public. On payait -cinquante cents[36], en poussière d'or, le droit de le voir. Afin que -les assistants en eussent pour leur argent et que l'exhibition gagnât -en intérêt, aucun repos ne lui était laissé. Dès qu'il se -couchait pour dormir, un coup de bâton le réveillait. - -Entre-temps, et dès qu'un combat pouvait être organisé, il était -sorti de sa cage et conduit au milieu des bois, à quelques milles de la -ville. L'opération s'effectuait d'ordinaire pendant la nuit, pour -éviter l'intervention des policiers à cheval du territoire. Après -plusieurs heures d'attente, au point du jour, arrivaient et -l'assistance, et le chien contre lequel il devait combattre. - -Il eut pour adversaires des chiens de toutes tailles et de toutes races. -On était en terre sauvage, sauvages étaient les hommes, et la plupart -des rencontres étaient à mort. La mort était pour les chiens, cela va -de soi, puisque Croc-Blanc continuait à combattre. Il ne connaissait -toujours pas de défaite. L'entraînement auquel il s'était livré -avec Lip-Lip et les jeunes chiens du camp indien, lui servait, à cette -heure. Pas un de ses adversaires n'arrivait à le culbuter. Chiens du -Mackenzie, chiens esquimaux ou du Labrador, mastocs ou malemutes, chiens -aboyeurs et chiens muets, tous étaient impuissants contre lui[37]. -Jamais il ne perdait pied. C'est là que le public l'attendait. Mais -toujours il déconcertait cet espoir. Non moins rapide était la -promptitude de son attaque. À ce point qu'il mettait à mal son -adversaire neuf fois sur dix, avant même que celui-ci se fût paré -pour la défense. Le fait se renouvela si souvent que l'usage -s'établit de ne point lâcher Croc-Blanc avant que le chien adverse -eût achevé ses préliminaires de bataille, ou même se fût rué le -premier à l'assaut. - -Peu à peu, les rencontres de ce genre se firent plus rares. Les -partenaires se décourageaient, ne trouvant plus de champion de force -équivalente à lui opposer. Beauty-Smith était forcé de lui donner à -combattre des loups, qu'il se procurait. Ces loups étaient capturés -au piège, par des Indiens, et l'annonce d'un de ces duels ne -manquait pas d'attirer un important concours de spectateurs. - -On alla jusqu'à lui présenter une grande femelle de lynx et, cette -fois, il combattit pour sa vie. La vitesse du lynx valait la sienne et -sa férocité n'était pas inférieure à celle de Croc-Blanc. Tandis -qu'il n'avait que ses crocs pour seules armes, le lynx luttait avec -toutes les griffes de ses quatre pattes, en même temps qu'avec ses -dents acérées. La victoire resta cependant à Croc-Blanc et les -combats cessèrent jusqu'à nouvel ordre. Il avait épuisé toutes les -variétés possibles d'adversaires. - -Il redevint donc un simple objet d'exhibition. Cela dura jusqu'au -printemps, lorsque advint dans le pays un nommé Tim Keenan, tenancier -de jeux, qui amenait avec lui le premier bull-dog que l'on eût vu au -Klondike. Que ce chien et Croc-Blanc dussent entrer en lice, face à -face, était chose inévitable. Durant une semaine, le combat qui se -préparait fit l'objet de toutes les conversations, dans le monde -spécial qui fréquentait certains quartiers de la ville. - - -[Note 35: _Pound_, poids de 453 gr. 568. (_Note des Traducteurs_).] - -[Note 36: Cent, monnaie américaine valant au pair 0 fr. 05 centimes. -(_Note des Traducteurs._)] - -[Note 37: Deux sortes de chiens sont employés dans l'Amérique du Nord, -pour l'attelage des traîneaux: le chien du Labrador et le Malemute, ou -chien-loup, qui n'aboie pas à la manière des chiens ordinaires, mais -seulement grogne et hurle, comme font les loups. C'est à cette race -que se rattache Croc-Blanc. Le Malemute est un voleur expert. Il -retirera fort bien les chaussures de cuir d'un dormeur, pour s'en -faire un repas. Demeuré à demi sauvage, il combat comme font les -loups, par morsures et bonds alternés et jusqu'à ce que mort s'ensuive, -pour son adversaire ou pour lui-même. (_Note des Traducteurs._)] - - - - -XVIII - -LA MORT ADHÉRENTE - - -Lorsque l'heure de la rencontre fut venue, Beauty-Smith détacha la -chaîne qui retenait Croc-Blanc et se retira en arrière. Croc-Blanc, -pour une fois, ne fit pas une attaque immédiate. Il demeura immobile, -les oreilles pointées en avant, alerte et curieux, observant -l'étrange animal qu'il avait devant lui. Jamais il n'avait vu un -semblable chien. Tim Keenan poussa le bull-dog, en lui disant, à -mi-voix: «Vas-y...» Le bull-dog se dandinait au centre du cercle -qui entourait les deux champions, court, trapu et l'air gauche. Il -s'arrêta, après quelques pas, et loucha vers Croc-Blanc. - -Il y eut des cris dans la foule: - ---Vas-y, Cherokee! Crève-le, Cherokee! Bouffe-le! - -Mais Cherokee ne semblait pas disposé à combattre. Il tourna la tête -vers les gens qui criaient, en clignant de l'œil et en agitant son -bout de queue, avec bonne humeur. Ce n'était pas qu'il eût peur de -Croc-Blanc. Non, c'était simple paresse de sa part. Il ne lui -semblait pas, d'ailleurs, qu'il fût dans ses obligations de -combattre le chien qu'on lui présentait. Cette espèce ne figurait -point sur la liste à laquelle il était accoutumé et il attendait -qu'on lui offrît un autre chien. - -Tim Keenan entra dans l'enceinte et, se courbant vers Cherokee, se mit -à lui gratter les deux épaules, à lui rebrousser le poil, afin de -l'inciter à aller de l'avant. Le résultat en fut d'irriter le -chien peu à peu. Cherokee commença à gronder, d'abord en sourdine, -puis plus âprement dans sa gorge. Au rythme des doigts correspondait -celui des grondements qui, à mesure que le mouvement de la main -s'accélérait, devenaient plus intenses et se terminèrent, -brusquement, en un aboi furieux. - -Tout ce manège ne laissait pas non plus Croc-Blanc insensible. Son poil -se soulevait sur son cou et sur ses épaules. Tim Keenan, après une -dernière poussée et une excitation plus vive, abandonna Cherokee à -lui-même et le bull-dog fut pour s'élancer. Mais déjà Croc-Blanc -avait frappé. Un cri d'admiration et de stupeur s'éleva. Avec la -rapidité et la souplesse d'un chat, plutôt que d'un chien, il -avait couvert la distance qui le séparait de son adversaire, puis avait -rebondi au large, après l'avoir lacéré. - -Le bull-dog saignait d'une oreille arrachée et d'une large morsure -dans son cou épais. Il n'eut pas l'air d'y prêter attention, ne -laissa pas échapper une plainte, mais marcha sur Croc-Blanc. La -vélocité de l'un, l'inébranlable tenue de l'autre passionnaient -la foule; les premiers paris se renouvelèrent avec une mise augmentée; -d'autres furent engagés. La même attaque et la même parade se -répétèrent. - -Croc-Blanc bondit encore en avant, lacéra, puis reflua en arrière, -sans être touché. Et encore son étrange ennemi le suivit, sans trop -se presser, sans lenteur excessive; mais délibérément, avec -détermination, comme on traite une affaire. Il avait, de toute -évidence, un but qu'il se proposait, et une méthode pour arriver à -ce but. Le reste ne comptait pas et ne devait pas le distraire. - -Croc-Blanc s'en aperçut et cela le rendit perplexe. Il en était tout -dérouté. Ce chien était décidément bien étrange. Il avait le poil -ras et ne possédait point de fourrure protectrice. Les morsures -s'enfonçaient sans peine dans une chair grasse, qu'aucun matelas ne -protégeait, et il ne semblait pas que l'animal eût la capacité de -s'en défendre. Il ne se fâchait pas non plus et saignait sans se -plaindre; ce qui était non moins déconcertant. À peine un léger -cri, lorsqu'il avait reçu son châtiment. - -Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir. -Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était -jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi. -Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait -appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de -biaiser autour de lui. - -Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût -voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas -et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang -de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête -étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement -Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant -un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en -agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il -reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière -Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et -tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de -l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à -l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé. - -Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee -s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il -atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces -rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes -saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le -renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son -épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait. -Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il -avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première -fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il -tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat, -mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut -lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog -s'étaient incrustées dans sa gorge. - -La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la -poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération -frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce -poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant, -n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé -par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de -tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui, -une peur aveugle et désespérée. - -Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant -pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de -détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se -contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise. -Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de -secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc -l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses -mouvements giratoires. - -Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa -tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons -joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait -ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels -il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut -exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille -aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant -et cherchant son souffle. - -Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser -complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que -les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de -mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles -travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement -spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee, -là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le -lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de -combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte. - -Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux -adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos -et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre. -Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était -mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat, -l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être -éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées, -hors de la portée de cette attaque imprévue. - -Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui, -dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter -le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et -l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le -jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du -bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents. -Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la -sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de -plus en plus difficilement. - -La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié -pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux, -au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et -refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un -homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il -étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire, -avec dérision et mépris. - -L'effet de ce geste ne se fit pas attendre. Croc-Blanc, en proie à -une rage sauvage, appela à lui tout ce qui lui restait de forces et se -remit sur ses pattes. Mais, après avoir traîné encore autour du -cercle les cinquante pounds qu'il portait, sa colère tourna en -panique. Il ne vit plus que la mort adhérente à sa gorge et, -trébuchant, tombant, se relevant, enlevant son ennemi de terre, il -lutta vainement, non plus pour vaincre, mais pour sauver sa vie. Il -tomba à la renverse, exténué, et le bulldog en profita pour enfouir -dans sa gueule un bourrelet de peau et de poil encore plus gros. La -strangulation complète était proche. Des cris, des applaudissements -s'élevèrent, à la louange du vainqueur. On clama: «Cherokee! -Cherokee!» Cherokee répondit en remuant le tronçon de sa queue, -mais sans se laisser distraire de sa besogne. Il n'y avait aucune -relation de sympathie entre sa queue et ses mâchoires massives. L'une -pouvait s'agiter joyeusement, sans que les autres détendissent leur -implacable étau. - -Une diversion inattendue survint, sur ces entrefaites. Un bruit de -grelots résonna, mêlé à des aboiements de chiens de traîneau. Les -spectateurs tournèrent la tête, craignant de voir arriver la police. -Il n'en était rien. Le traîneau venait, à toute vitesse, de la -direction opposée à celle du fort et les deux hommes qui le montaient -rentraient, sans doute, de quelque voyage d'exploration. Apercevant la -foule ils arrêtèrent leurs chiens et s'approchèrent, afin de se -rendre compte du motif qui réunissait tous ces gens. - -Celui qui conduisait les chiens portait moustache. L'autre, un grand -jeune homme, était rasé à fleur de peau. Il était tout rouge du sang -que l'air glacé et la rapidité de la course lui avaient fait affluer -au visage. - -Croc-Blanc continuait à agoniser et ne tentait plus de lutter. Seuls, -des spasmes inconscients le soulevaient encore, par saccades, en une -résistance machinale, qui s'éteindrait bientôt, avec son dernier -souffle. Beauty-Smith ne l'avait pas perdu de vue, une seule minute; -même les nouveaux venus ne lui avaient pas fait tourner la tête. -Lorsqu'il s'aperçut que les yeux de son champion commençaient à -se ternir, quand il se rendit compte que tout espoir de vaincre était -perdu, l'abîme de brutalité où se noyait son cerveau submergea le -peu de raison qui lui demeurait. Perdant toute retenue, il s'élança -férocement sur Croc-Blanc, pour le frapper. Il y eut des cris de -protestation et des sifflets, mais personne ne bougea. - -Beauty-Smith persistait à frapper la bête, à coups de souliers -ferrés, lorsqu'un remous se produisit dans la foule. C'était le -grand jeune homme qui se frayait un passage, écartant les gens, à -droite et à gauche, sans cérémonie ni douceur. Lorsqu'il parvint -sur l'arène, Beauty-Smith était justement en train d'envoyer un -coup de pied à Croc-Blanc et, une jambe levée, se tenait en équilibre -instable sur son autre jambe. L'instant était bon et le grand jeune -homme en profita pour appliquer à Beauty-Smith un maître coup de -poing, en pleine figure. Beauté fut soulevé du sol, tout son corps -cabriola en l'air, puis il retomba violemment à la renverse, sur la -neige battue. Se tournant ensuite vers la foule, le grand jeune homme -cria: - ---Vous êtes des lâches! Vous êtes des brutes! - -Il était en proie à une indicible colère, à une colère sainte. Ses -yeux gris avaient des lueurs métalliques et des reflets d'acier, qui -fulguraient vers la foule. Beauty-Smith, s'étant remis debout, -s'avança vers lui, reniflant et apeuré. Le nouveau venu, sans -attendre de savoir ce qu'il voulait et ignorant l'abjection du -personnage, pensa que Beauté désirait se battre. Il se hâta donc de -lui écraser la face d'un second coup de poing avec un: - ---Vous êtes une brute! - -Beauty-Smith, renversé à nouveau, jugea que le sol était la place la -plus sûre qu'il y eût pour lui et il resta couché, là où il -était tombé, sans plus essayer de se relever. - ---Venez ici, Matt, et aidez-moi! dit le grand jeune homme à son -compagnon, qui l'avait suivi dans le cercle. - -Les deux hommes se courbèrent vers les combattants. Matt soutint -Croc-Blanc, prêt à l'emporter dès que les mâchoires de Cherokee se -seraient détendues. Mais le grand jeune homme tenta en vain, avec ses -mains, d'ouvrir la gueule du bull-dog. Il suait, tirait, soufflait, en -s'exclamant, entre chaque effort: - ---Brutes! - -La foule commença à grogner et à murmurer. Les plus hardis -protestèrent qu'on venait les déranger dans leur amusement. Mais ils -se taisaient dès que le grand jeune homme, quittant son occupation, les -fixait des yeux et les interpellait: - ---Brutes! Ignobles brutes! - ---Tous vos efforts ne servent de rien, Mister Scott, dit Matt à la -fin. Vous ne pourrez les séparer en vous y prenant ainsi. - -Ils se relevèrent et examinèrent les deux bêtes, toujours rivées -l'une à l'autre. - ---Il ne saigne pas beaucoup, prononça Matt, et ne va pas mourir -encore. - ---La mort peut survenir dans un instant, répondit Scott. Là! -Voyez-vous? Le bull-dog a remonté encore un peu sa morsure. - -Il frappa Cherokee sur la tête, durement et plusieurs fois. Les dents, -pour cela, ne se desserrèrent point. Cherokee remuait son tronçon de -queue; ce qui voulait dire qu'il comprenait la signification des -coups, mais aussi qu'il savait être dans son droit et accomplir -strictement son devoir, en refusant de lâcher sa prise. - ---Allons! Quelqu'un de vous ne viendra-t-il pas nous aider? cria -Scott à la foule, en désespoir de cause. - -Mais son appel demeura vain. On se moqua de lui, on lui donna de -facétieux conseils, on le blagua, avec ironie. - -Il fouilla dans l'étui qui pendait à sa ceinture et en tira un -revolver, dont il s'efforça d'introduire le canon entre les -mâchoires de Cherokee. Il taraudait si dur qu'on entendait -distinctement le crissement de l'acier contre les dents. Les deux -hommes étaient à genoux, courbés sur les deux bêtes. Tim Keenan -s'avança vers eux, sur l'arène, et, s'étant arrêté devant -Scott, lui toucha l'épaule en disant: - ---Ne brisez pas ses dents, étranger! - ---Alors c'est son cou que je lui briserai! répondit Scott, en -continuant son mouvement de va-et-vient avec le canon du revolver. - ---Je dis: Ne brisez pas ses dents! répéta le maître de Cherokee, -d'un ton plus solennel encore. - -Mais son bluff fut inutile et Scott ne se laissa pas démonter. Il leva -les yeux vers son interlocuteur et lui demanda froidement: - ---Votre chien? - -Tim Keenan émit un grognement affirmatif. - ---Alors, venez à ma place et brisez sa prise. - -Tim Keenan s'irrita: - ---Étranger, je n'ai pas pour habitude de me mêler des choses que -je ne saurais faire. Je serais impuissant à ouvrir ce cadenas. - ---En ce cas, ôtez-vous de là et ne m'embêtez pas. Je suis -occupé. - -Scott avait déjà réussi à insinuer le canon du revolver sur un des -côtés de la mâchoire. Il manœuvra, tant et tant, qu'il atteignit -l'autre côté. Après quoi, comme il eût fait avec un levier, il -desserra peu à peu les dents du bull-dog. Matt sortait, à mesure, de -la gueule entr'ouverte, le bourrelet de peau et de poil de Croc-Blanc. - ---Préparez-vous à recevoir votre chien, ordonna Scott, d'un ton -péremptoire, à Tim Keenan, qui était demeuré debout, sans -s'éloigner. - -Tim Keenan obéit et, se penchant, saisit fortement Cherokee, qu'une -dernière pesée du revolver décrocha complètement. Le bull-dog se -débattait avec vigueur. - ---Tirez-le au large! commanda Scott. - -Tim Keenan et Cherokee, l'un traînant l'autre, s'éloignèrent -parmi la foule. - -Croc-Blanc fit, pour se relever, plusieurs efforts inutiles. Comme il -était arrivé à se remettre sur ses pattes, ses jarrets, trop faibles, -le trahirent et il s'affaissa mollement. Ses yeux étaient mi-clos et -leur prunelle toute terne; sa gueule était béante et la langue -pendait, gonflée et inerte. Il avait l'aspect d'un chien qui a -été étranglé à mort. Matt l'examina. - ---Il est à bout. Mais il respire encore. - -Beauty-Smith, durant ce temps, s'était remis droit et s'approcha. - ---Matt, combien vaut un bon chien de traîneau? demanda Scott. - -Le conducteur du traîneau, encore agenouillé sur Croc-Blanc, calcula -un moment. - ---Trois cents dollars, répondit-il. - ---Et combien pour un chien en marmelade comme celui-ci? - ---La moitié. - -Scott se tourna vers Beauty-Smith: - ---Entendez-vous, Mister la brute? Je vais prendre votre chien et vous -donner pour lui cent cinquante dollars! - -Il ouvrit son portefeuille et compta les billets. Mais Beauty-Smith -croisa ses mains derrière son dos et refusa de prendre la somme. - ---J'suis pas vendeur, dit-il. - ---Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis -acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient. - -Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott -avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se -courba, en prévision du coup. - ---J'ai mes droits! gémit-il. - ---Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet -argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau? - ---C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur. -Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon -bien; j'suis volé. Un homme a ses droits. - ---Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un -homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une -bête brute. - ---Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith. -J'aurai la loi pour moi. - ---Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai -expulser de la ville. Est-ce compris? - -Un grognement fut la réplique. - ---Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère. - ---Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer. - ---Oui, qui? - ---Oui, Sir. - ---Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de -grands éclats de rire s'élevèrent. - -Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait -Croc-Blanc vers le traîneau. - -Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient -restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan -rejoignit un de ces groupes. - ---Quelle est cette gueule? demanda-t-il. - ---Weedon Scott, répondit quelqu'un. - ---Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables! - ---Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec -toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous -ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est -intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son -meilleur copain. - ---Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan. -C'est pourquoi je l'ai ménagé. - - - - -XIX - -L'INDOMPTABLE - - ---J'en désespère! déclara Weedon Scott. - -Il était assis au seuil de la cabane de bois qu'il habitait, près de -Dawson, et regardait Matt, le conducteur de ses chiens, qui leva les -épaules en signe de découragement. Tous deux observaient Croc-Blanc, -hérissé au bout de sa chaîne tendue, grondant férocement et se -démenant, afin de se jeter sur l'attelage de son nouveau possesseur. -Quant aux chiens de l'attelage, Matt leur avait donné quelques bonnes -leçons, leçons appuyées d'un bâton, leur enseignant qu'il -fallait laisser tranquille Croc-Blanc. Ils étaient, en ce moment, -couchés à quelque distance, oublieux, apparemment, de l'existence -même de leur acrimonieux compagnon. - ---C'est un loup, et il n'y a nul moyen de l'apprivoiser! reprit -Weedon Scott. - ---Gardons-nous, sur ce point, d'être trop absolus, objecta Matt. -Peut-être, quoi que vous disiez, y a-t-il une part de chien en lui. Ce -qui est certain, en tout cas, et je ne crains pas de l'affirmer... - -Ici Matt s'arrêta et secoua la tête d'un air entendu, en regardant -le _Moosehide Mountain_[38] comme pour lui confier son secret. - ---Bon! ne soyez pas avare de votre science, dit Scott un peu -aigrement, après quelques minutes d'attente. Quelle est votre idée? -Crachez-nous cela. - -Matt retourna son pouce vers Croc-Blanc. - ---Loup ou chien, c'est tout un; celui-ci a déjà été -apprivoisé. - ---Non! - ---Je dis oui. N'a-t-il pas déjà porté des harnais? Regardez à -cette place, vous y verrez la marque qu'ils ont laissée sur sa -poitrine. - ---Matt, vous avez raison. C'était un chien de traîneau, avant que -Beauty-Smith eût acquis l'animal. - ---Et je ne vois pas d'obstacle à ce qu'il le redevienne. - ---Qu'est-ce qui vous le fait penser? demanda Scott avec vivacité. - -Mais, ayant considéré Croc-Blanc, il reprit un air désolé. - ---Nous l'avons depuis deux semaines déjà et, s'il a fait des -progrès, c'est en sauvagerie. - ---Il faudrait que vous me laissiez agir à mon gré. Il y a une chance -encore que nous n'avons pas courue. C'est de le lâcher pour un -moment. - -Scott eut un geste d'incrédulité. - ---Oui, je sais, reprit Matt. Vous avez essayé déjà de le détacher, -sans seulement parvenir à vous en approcher. Mais voilà, vous -n'aviez pas de gourdin. - ---Alors, tentez le coup vous-même. - -Le conducteur de chiens prit un solide bâton et s'avança vers -Croc-Blanc enchaîné, qui se mit aussitôt à observer le gourdin avec -la même attention que prête un lion en cage à la cravache de son -dompteur. - ---Regardez-moi ses yeux, dit Matt. C'est un bon signe. Il n'est -pas bête et se garde bien de s'élancer sur moi. Non, non, il n'est -pas sot. - -Et comme l'autre main de l'homme s'approchait de son cou, -Croc-Blanc se hérissa, gronda, mais se coucha par terre. Il fixait -cette main du regard, sans perdre de vue celle qui tenait le gourdin -suspendu, menaçant, au-dessus de sa tête. Matt détacha la chaîne du -collier et revint en arrière. - -Croc-Blanc pouvait à peine croire qu'il était libre. Bien des mois -s'étaient écoulés depuis qu'il appartenait à Beauty-Smith et, -durant cette période, il n'avait jamais connu un moment de liberté. -On le détachait seulement lorsqu'on le menait au combat et, celui-ci -terminé, on l'enchaînait derechef. - -Il ne savait que faire de lui. Peut-être quelque nouvelle diablerie des -dieux se préparait-elle à ses dépens. Il se mit à marcher lentement, -précautionneusement, se tenant sans cesse sur ses gardes. Ce qui se -passait là était sans précédent. À tout hasard il s'écarta des -deux hommes qui l'observaient et se dirigea, à pas comptés, vers la -cabane, où il entra. Rien n'arriva. Sa perplexité ne fit -qu'augmenter. Il ressortit, fit une douzaine de pas en avant et -regarda ses dieux, intensément. - ---Ne va-t-il pas s'échapper? interrogea Scott. - -Matt eut un mouvement des épaules. - ---C'est à risquer. C'est le seul moyen de nous renseigner. - ---Pauvre bête! murmura Scott, avec pitié. Ce qu'elle attend, -c'est quelque signe d'humaine bonté. - -Et, ce disant, il alla vers la cabane. Il y prit un morceau de viande, -qu'il revint jeter à Croc-Blanc, lequel bondit à distance, -soupçonneux et attentif. - -À ce moment, un des chiens vit la viande et se précipita sur elle. - ---Ici, Major! cria Scott. - -Mais l'avertissement venait trop tard. Déjà Croc-Blanc s'était -élancé et avait frappé. Le chien roula sur le sol. Lorsqu'il se -releva, le sang coulait, goutte à goutte, de sa gorge et traçait sur -la neige une traînée rouge. - ---C'est trop de méchanceté! dit Scott. Mais la leçon est bonne. - -Matt s'était porté en avant pour châtier Croc-Blanc. Il y eut un -nouveau bond, des dents brillèrent, une exclamation retentit. Puis -Croc-Blanc, toujours grondant, se recula de plusieurs mètres, tandis -que Matt, qui s'était arrêté, examinait sa jambe. - ---Il a touché droit au but, annonça-t-il, en montrant la déchirure -de son pantalon, celle du caleçon qui était dessous, et la tache de -sang qui grandissait. - ---Il n'y a pas d'espoir avec lui, je vous l'avais bien dit, -prononça Scott, avec tristesse. Après toutes nos méditations à son -sujet, la seule conclusion à laquelle nous arrivions est celle-ci... - -Tout en parlant, il avait, comme à regret, pris son revolver, en avait -ouvert le barillet et s'était assuré que l'arme était chargée. -Matt intercéda. - ---Ce chien a vécu dans l'Enfer, Mister Scott. Nous ne pouvons -attendre de lui qu'il se transforme instantanément en un bel ange -blanc. Donnons-lui du temps. - ---Pourtant, regardez Major. - -Matt se tourna vers le chien, qui gisait dans la neige, au milieu -d'une flaque de sang, et se préparait à rendre son dernier soupir. - ---La leçon est bonne, c'est vous-même qui l'avez dit, Mister -Scott. Major a tenté de prendre sa viande à Croc-Blanc, il en est -mort. C'était fatal. Je ne donnerais pas grand'chose d'un chien -qui ne ferait pas respecter son droit en pareil cas. - ---Un droit tant que vous voudrez, mais il y a une limite! - -Matt s'entêta: - ---Moi aussi, j'ai mérité ce qui m'arrive. Avais-je besoin de le -frapper? Laissons-le vivre, pour cette fois. S'il ne s'améliore -pas, je le tuerai moi-même. - ---Je te l'accorde, dit Scott, en mettant de côté son revolver. -Dieu sait que je ne désire pas le tuer, ni le voir tuer! Mais il est -indomptable. Laissons-le courir librement et voyons ce que de bons -procédés peuvent faire de lui. Essayons cela. - -Scott marcha vers Croc-Blanc et commença à lui parler avec -gentillesse. - ---Vous vous y prenez mal, objecta Matt. Ne vous risquez pas sans un -gourdin. - -Mais Scott secoua la tête, bien décidé à gagner la confiance de -Croc-Blanc, qui demeurait soupçonneux. Quel événement se préparait? -Il avait tué le chien du dieu, mordu le dieu qui était son compagnon. -Un châtiment terrible ne pouvait manquer. Hérissé, montrant ses -crocs, les yeux alertes, tout son être en éveil, il se tenait en -garde. Le dieu n'avait pas de gourdin. Il souffrit qu'il -s'approchât tout près de lui. La main du dieu s'avança et se mit -à descendre sur sa tête. Il se courba et tendit ses nerfs. -N'était-ce pas le danger qui prenait corps? Quelque trahison qui se -préparait? Il connaissait les mains des dieux, leur puissance -surnaturelle, leur adresse à frapper. Puis il n'avait jamais aimé -qu'on le touchât. Il gronda, plus menaçant, tandis que la main -continuait à descendre. Il ne désirait point mordre cependant et il -laissa le péril inconnu s'approcher encore. Mais l'instinct de la -conservation surgit, plus impérieux que sa volonté, et l'emporta. - -Weedon Scott s'était cru assez vif et adroit pour éviter, le cas -échéant, toute morsure. Il ignorait la rapidité déconcertante avec -laquelle, pareil au serpent qui se détend, frappait Croc-Blanc. Il -poussa un cri, en sentant qu'il était atteint, et prit sa main -blessée dans son autre main. - -Matt était entré dans la cabane et en sortait avec un fusil. - ---Ici, Matt! cria Scott. Que prétendez-vous? - ---Je vous ai fait une promesse, tout à l'heure répondit Matt, -froidement. Je vais la tenir. J'ai dit que je le tuerais moi-même, à -son prochain méfait. - ---Non, ne le tuez pas. - ---Je le tuerai, ne vous déplaise! Regardez plutôt... - -C'était maintenant au tour de Scott de plaider pour Croc-Blanc. -Comment aurait-il pu s'amender en aussi peu de temps? On ne pouvait -déjà jeter le manche après la cognée. C'est lui Scott, qui -s'était montré imprudent. Il était seul coupable. - -Croc-Blanc, durant ce colloque, demeurait hérissé et agressif, -décidé toujours à lutter contre le châtiment de plus en plus -terrible qu'il avait conscience d'avoir encouru. Sans doute un -traitement qui serait l'égal de celui que lui avait, un jour, -infligé Beauty-Smith se préparait. Ce n'était plus toutefois vers -Scott, mais vers Matt qu'il menaçait. - ---Si je vous écoute, dit Matt, c'est moi qui vais être dévoré. - ---Pas du tout, c'est à votre fusil, non à vous, qu'il en veut. -Voyez comme il est intelligent! Il sait, comme vous et moi, ce qu'est -une arme à feu. Baissez votre fusil! - -Matt obéit. - ---Étonnant, en effet, s'exclama-t-il. Maintenant il ne dit plus -rien. Cela vaut la peine de renouveler l'expérience. - -Matt reprit son fusil, qu'il avait déposé contre la cabane, et -Croc-Blanc de se remettre aussitôt à gronder. Matt reposa le fusil, -fit mine de s'en éloigner, et les lèvres de Croc-Blanc redescendirent -sur ses dents. - ---Maintenant, dit Scott, faites jouer votre arme. - -Matt revint vers le fusil, le prit et le porta lentement à son épaule. -Le grondement et l'agitation recommencèrent, pour arriver à leur -paroxysme lorsque le canon du fusil se mit à descendre et que -Croc-Blanc vit qu'on le couchait en joue. À l'instant même où -l'arme fut à son niveau, il fit un bond de côté et s'enfuit dans -la cabane. Matt arrêta là l'expérience. Abandonnant son fusil, il -se tourna vers son patron et dit avec solennité: - ---Je suis de votre avis, Mister Scott. Ce chien est trop intelligent -pour être tué. - - -[Note 38: «Montagne de la Peau-d'Élan». (_Note des Traducteurs._)] - - - - -XX - -LE MAÎTRE D'AMOUR - - -Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que Croc-Blanc avait -été libéré. La main qui lui avait rendu sa liberté était -maintenant enveloppée d'un bandage, cachée par un pansement et -soutenue par une écharpe, afin d'arrêter le sang. - -Comme Scott s'approchait de lui, il fit entendre son grondement, qui -signifiait qu'il ne voulait pas se soumettre au châtiment mérité. -Car cette idée ne l'avait pas abandonné depuis la veille. Déjà, -dans le passé, il avait subi des châtiments retardés. Or, il avait -commis un sacrilège qualifié, en enfonçant ses dents dans la chair -sacrée d'un dieu, d'un dieu à peau blanche, supérieur aux autres! -Il était dans l'ordre des choses et dans la coutume des dieux que -cet acte fût terriblement payé. - -Le dieu, s'étant avancé, s'assit à quelques pas de lui. Rien de -dangereux en cela. Quand les dieux punissent, ils sont toujours debout. -D'ailleurs, le dieu n'avait ni gourdin, ni fouet, ni arme à feu. -Lui-même, en outre, était libre. Point de chaîne, ni de bâton, pour -le retenir. Il lui était loisible de, s'échapper et de se mettre en -sûreté, s'il y avait lieu. - -Le dieu était resté tranquille et n'ayant esquissé aucun mouvement, -le grondement commencé reflua dans la gorge de Croc-Blanc et expira. -Alors le dieu parla. Le poil se dressa sur le cou de Croc-Blanc, et le -grondement se précipita en avant. Mais le dieu continua à ne faire -aucun geste hostile et à parler paisiblement. Il parlait sans arrêt, -avec douceur et sans hâte. Jamais nul n'avait parlé ainsi à -Croc-Blanc, avec autant de charme dans la voix, et il sentit quelque -chose, il ne savait quoi, remuer en lui. En dépit des préventions de -son instinct, une certaine confiance le poussa vers ce dieu; il lui -sembla qu'il était en sécurité en sa compagnie. - -Au bout d'un long moment, le dieu se leva et entra dans la cabane. -Lorsqu'il en sortit, Croc-Blanc l'examina minutieusement et la -crainte lui revint. Mais le dieu n'avait encore ni arme, ni gourdin; -il ne cachait rien derrière son dos, de sa main blessée, et, dans son -autre main, il tenait un petit morceau de viande. - -Le dieu était revenu s'asseoir à la même place que tout à -l'heure. Croc-Blanc dressa ses oreilles et regarda avec soupçon, -alternativement, le dieu et la viande, prêt à bondir au loin, à la -moindre alerte. Mais le châtiment était retardé. Le dieu se -contentait de lui tendre, proche du museau, le morceau de viande, qui ne -semblait dissimuler rien de dangereux. Les dieux, cependant, ont tous -les pouvoirs et une trahison, savamment machinée, pouvait se cacher -derrière cette viande, inoffensive en apparence. Malgré les gestes -aimables avec lesquels elle lui était offerte, il était plus sage de -n'y pas toucher. L'expérience du passé avait prouvé, surtout avec -les femmes des Indiens, que viande et châtiment se mêlaient souvent, -d'une façon déplorable. - -Le dieu finit par jeter la viande dans la neige, aux pieds de -Croc-Blanc, qui la flaira avec attention, sans la regarder. Les yeux -étaient toujours pour le dieu. Rien n'arriva encore. Le dieu lui -offrit un second morceau. Il refusa à nouveau de le prendre et, de -nouveau, le dieu le lui jeta. Ceci fut répété un grand nombre de -fois. Mais un moment arriva où le dieu refusa de jeter le morceau. Il -le garda dans sa main et, fermement, le lui présenta. - -La viande était bonne, et Croc-Blanc avait faim. Pas à pas, avec -d'infinies précautions, il s'approcha. Puis il se décida. Sans -quitter le dieu du regard, les oreilles couchées, le poil -involontairement dressé en crête sur son cou, un sourd grondement -roulant dans son gosier, afin d'avertir qu'il se tenait sur ses -gardes et ne prétendait pas être joué, il allongea la tête et prit -le morceau, le mangea. Rien n'arriva. Morceau par morceau, il mangea -toute la viande et, toujours, rien n'arrivait. Le châtiment était -encore différé. - -Croc-Blanc lécha ses babines et attendit. Le dieu s'avança et parla -à nouveau, avec bonté. Puis il étendit la main. La voix inspirait la -confiance, mais la main inspirait la crainte. Croc-Blanc se sentait -tiraillé violemment par deux impulsions opposées. Il se décida pour -un compromis, grondant et couchant ses oreilles, mais ne mordant pas. La -main continua à descendre, jusqu'à toucher l'extrémité de ses -poils, tout hérissés. Il recula et elle le suivit, pressant davantage -contre lui. Il frissonnait et voulait se soumettre, mais il ne pouvait -oublier en un jour tout ce que les dieux lui avaient fait souffrir. Puis -la main s'éleva et redescendit alternativement, en une caresse. Il -suivit ses mouvements, en se taisant et en grondant tour à tour, car -les véritables intentions du dieu n'apparaissaient pas nettement -encore. La caresse se fit plus douce; elle frotta la base des oreilles -et le plaisir éprouvé s'en accrut. - -Matt, à ce moment, sortit de la cabane, tenant une casserole d'eau -grasse qu'il venait vider au-dehors. - ---J'en suis éplapourdi! s'écria-t-il en apercevant Scott. - -Et, comme celui-ci continuait à caresser Croc-Blanc: - ---Vous êtes peut-être un ingénieur très expert. Mais vous avez -manqué votre vocation, qui était, encore petit garçon, de vous -engager dans un cirque, comme dompteur de bêtes! - -En entendant Matt, Croc-Blanc s'était aussitôt reculé. Il grondait -vers lui, mais non plus vers Scott, qui le rejoignit, remit sa main sur -la tête de l'animal et le caressa comme avant. - -C'était le commencement de la fin, de la fin, pour Croc-Blanc, de son -ancienne vie et du règne de la haine. Une autre existence, immensément -belle, était pour lui à son aurore. Il faudrait sans doute, de la part -de Weedon Scott, beaucoup de soins et de patience pour la réaliser. Car -Croc-Blanc n'était plus le louveteau, issu du Wild sauvage, qui -s'était donné Castor-Gris pour seigneur, et dont l'argile était -prête à prendre la forme qu'on lui destinerait. Il avait été -formé et durci dans la haine; il était devenu un être de fer, de -prudence et de ruse. Il lui fallait maintenant refluer tout entier, sous -la pression d'une puissance nouvelle, qui était l'Amour. Weedon -Scott s'était donné pour tâche de réhabiliter Croc-Blanc, ou -plutôt de réhabiliter l'humanité du tort qu'elle lui avait fait. -C'était pour Scott une affaire de conscience. La dette de l'homme -envers l'animal devait être payée. - -Tout d'abord Croc-Blanc ne vit en son nouveau dieu qu'un dieu -préférable à Beauty-Smith. C'est pourquoi, une fois détaché, il -resta. Et, pour prouver sa fidélité, il se fit de lui-même le gardien -du bien de son maître. Tandis que les chiens du traîneau dormaient, il -veillait et rôdait autour de la maison. Le premier visiteur nocturne -qui se présenta pour voir Scott dut livrer combat à Croc-Blanc, avec -un gourdin, jusqu'à ce que Scott vînt le secourir. Bientôt -Croc-Blanc apprit à juger les gens. L'homme qui venait droit et ferme -vers la porte de la maison, on pouvait le laisser passer, tout en le -surveillant jusqu'au moment où, la porte s'étant ouverte, il avait -reçu le salut du maître. Mais l'homme qui se présentait sans faire -de bruit, avec une démarche oblique et hésitante, regardant avec -précaution et semblant chercher le secret, celui-là ne valait rien. Il -n'avait qu'une chose à faire, s'enfuir en vitesse et sans -demander son reste. - -Scott continuait, chaque jour, à choyer et à caresser Croc-Blanc, qui -prit goût, de plus en plus, à ses caresses. Quand la main le touchait, -il grondait toujours, mais c'était l'unique son que put émettre -son gosier, la seule note que sa gorge eût appris à proférer. Il eût -voulu l'adoucir, mais il n'y parvenait pas. Et pourtant, dans ce -grondement, l'oreille attentive de Scott arrivait à discerner comme -un ronron. Lorsque son dieu était près de lui, Croc-Blanc ressentait -une joie ardente; si le dieu s'éloignait, l'inquiétude lui -revenait, un vide s'ouvrait en lui et l'oppressait comme un néant. -Dans le passé, il avait eu pour but unique son propre bien-être et -l'absence de toute peine. Il en allait, maintenant, différemment. -Dès le lever du jour, au lieu de rester couché dans le coin bien chaud -et bien abrité, où il avait passé la nuit, il s'en venait attendre, -sur le seuil glacé de la cabane, durant des heures entières, le -bonheur de voir la face de son dieu, d'être amicalement touché par -ses doigts et de recevoir une affectueuse parole. Sa propre incommodité -ne comptait plus. La viande, la viande même, passait au second plan, et -il abandonnait son repas commencé, afin d'accompagner son maître, -s'il le voyait partir pour la ville. - -C'était un vrai dieu, un dieu d'amour, qu'il avait rencontré et -il s'épanouissait à ses chauds rayons. Adoration silencieuse et sans -expansion extérieure. Car il avait été trop longtemps malheureux et -sans joie, pour savoir exprimer sa joie; trop longtemps il avait vécu -replié sur lui-même, pour pouvoir s'épandre. Parfois, quand son -dieu le regardait et lui parlait, une sorte d'angoisse semblait -l'étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce -qu'il sentait. - -Il ne tarda pas à comprendre qu'il devait laisser en repos les chiens -de son maître. Après leur avoir fait reconnaître sa maîtrise sur eux -et sa supériorité d'ancien chef de file, il ne les troubla plus. -Mais ils devaient s'effacer devant lui, quand il passait, et lui -obéir en tout ce qu'il exigeait. Pareillement, il tolérait Matt, -comme étant une propriété de son maître. C'était Matt qui, le -plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que -cette nourriture lui venait de son maître. Ce fut Matt aussi qui tenta -le premier de lui mettre des harnais et de l'atteler au traîneau, en -compagnie des autres chiens. Matt n'y réussit pas. Il ne se soumit -qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta, -par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail, qui était la -volonté de son maître. Il ne fut satisfait, toutefois, qu'après -avoir repris, en dépit de Matt qui ignorait ses capacités, son ancien -rôle de chef de file. - ---S'il m'est permis, dit Matt un jour, d'expectorer ce qui est -en moi, je mets en fait, Mister Scott, que vous fûtes bien inspiré en -payant pour ce chien le prix que vous en avez donné. Vous avez -proprement roulé Beauty-Smith, abstraction faite des coups de poing -dont vous l'avez gratifié. - -Pour toute réponse, Weedon Scott fit briller dans ses yeux gris un -éclair de l'ancienne colère et murmura, à part lui: «La brute!» - -Au printemps suivant, Croc-Blanc eut une grande émotion. Le maître -d'amour disparut. Divers emballages et paquetages avaient précédé -son départ. Mais Croc-Blanc ignorait ce que signifiaient ces choses et -ne s'en rendit compte que par la suite. - -Cette nuit-là, vainement, sur le seuil de la cabane, il attendit le -retour du maître. À minuit, le vent glacial qui soufflait le -contraignit à chercher en arrière un abri; il sommeilla quelque peu. -Mais, vers deux heures du matin, son anxiété le reprit. Il revint -s'étendre sur le seuil glacé, les oreilles tendues, à l'écoute -du pas familier. Le matin, la porte s'ouvrit et Matt sortit. Il le -regarda pensivement. - -Matt n'avait aucun moyen d'expliquer à l'animal ce que celui-ci -désirait connaître. Les jours s'écoulaient et le maître ne -revenait pas. Croc-Blanc, qui jusque-là n'avait jamais eu de maladie, -tomba malade, tellement malade que Matt dut le traîner à -l'intérieur de la cabane. Puis, dans la prochaine lettre qu'il -écrivit à Scott, il ajouta un post-scriptum à ce sujet. - -Weedon Scott se trouvait à _Circle City_[39] lorsqu'il lut: «Ce -damné loup ne veut plus travailler; il ne prétend pas manger. Je ne -sais que faire de lui. Il voudrait connaître ce que vous êtes devenu -et je ne sais comment le lui dire. Je crois qu'il est en train de -mourir.» - -Les renseignements étaient exacts. Croc-Blanc, s'il lui arrivait de -sortir, se laissait rosser, à tour de rôle, par tous les chiens de -l'attelage. Dans la cabane, il gisait sur le plancher, près du -poêle, sans accepter de nourriture. Que Matt lui parlât gentiment ou -jurât après lui, c'était tout un. Il se contentait de tourner vers -l'homme ses tristes yeux, puis laissait retomber sa tête sur ses -pattes de devant et ne bougeait plus. - -Alors une nuit vint où Matt, qui lisait à mi-voix, en faisant remuer -ses lèvres, tressaillit. Croc-Blanc avait sourdement gémi, puis -s'était dressé, les oreilles levées vers la porte, et écoutait -intensément. Un moment après, un bruit de pas se fit entendre et, la -porte s'étant ouverte, Weedon Scott entra. Les deux hommes se -serrèrent la main. Puis Scott regarda autour de lui. - ---Où est le loup? demanda-t-il. - -Il découvrit Croc-Blanc, qui s'était à nouveau étendu près du -poêle et qui n'avait pas bondi vers lui, comme eût fait un chien -ordinaire. - ---Sainte fumée! s'exclama Matt, regardez s'il remue la queue. -Ça n'arrête pas. - -Weedon Scott appela Croc-Blanc, qui vint aussitôt, sans exubérance. -Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une -lumière. Scott s'accroupit sur ses talons, bien en face de lui, et -commença à lui caresser savamment la base des oreilles, le cou, les -épaules, toute l'épine dorsale. Croc-Blanc reprit son grondement -doux; puis, portant subitement sa tête en avant, il alla l'enfouir -entre le bras et les côtes de son maître, cachant son bonheur et se -dodelinant. - -Avec le retour du maître aimé, Croc-Blanc se rétablit rapidement. Il -ne sortit pas de la cabane durant deux nuits et un jour. Quand il -reparut dehors, les autres chiens, qui avaient oublié sa force -naturelle, ne se souvenant que de sa faiblesse dernière, se jetèrent -sur lui. Leur déroute ne se fit pas attendre. Ils s'enfuirent en -hurlant et ne revinrent que le soir, un à un, humbles et rampants, pour -témoigner de leur soumission. - -Assez longtemps après, Scott et Matt étaient, une nuit, assis l'un en -face de l'autre, s'adonnait à une partie de cartes, préliminaire -habituel du coucher. Ils entendirent au dehors un grand cri et des -grondements sauvages. - ---Le loup, dit Matt, est après quelqu'un! - -Les durant deux hommes prirent la lampe et s'élancèrent. Ils -trouvèrent un autre homme étendu sur le dos, dans la neige. Ses bras -étaient repliés l'un sur l'autre, et il s'en servait pour -protéger sa face et sa gorge. Le besoin s'en faisait sentir, car -Croc-Blanc était dans une rage folle, combattant méchamment et -poussant son attaque aux endroits les plus vulnérables. De l'épaule -au poignet, les manches étaient lacérées et la chemise de flanelle -bleue n'était plus qu'un haillon. Les bras eux-mêmes étaient -horriblement déchirés et le sang en coulait à flots. - -Weedon Scott saisit Croc-Blanc par le cou et l'entraîna, se -débattant comme un diable. Pendant ce temps, Matt aidait l'homme à -se relever. Celui-ci, en abaissant ses bras, découvrit la bestiale -figure de Beauty-Smith. Matt recula, comme s'il avait touché un -charbon ardent. Beauty-Smith clignota des yeux à la lumière de la -lampe, regarda autour de lui et, en apercevant Croc-Blanc que Scott -tentait d'apaiser, donna de nouveaux signes de terreur. - -Matt, au même moment, remarqua deux objets tombés dans la neige. Il -les examina et reconnut une chaîne d'acier et un fort gourdin. Il les -montra à Weedon Scott qui secoua la tête, sans rien dire. Puis il posa -sa main sur l'épaule de Beauty-Smith, tout tremblant, et le fit -pirouetter sur lui même. - -Pas un mot ne fut échangé. - -Quand le dieu de haine fut parti, le dieu d'amour caressa Croc-Blanc -et lui parla. - ---On a essayé de vous voler, hein? Et vous n'avez pas voulu. Bien, -bien; il s'était trompé, n'est-ce pas? - ---Il a dû croire, à l'accueil qu'il a reçu, qu'une légion de -démons l'assaillait! ricana Matt. - -Croc-Blanc, encore agité et le poil hérissé, grondait toujours. Puis, -lentement, ses poils retombèrent et un doux ronron se mit à ronfler -dans sa gorge. - - -[Note 39: Ou Cercle Cité, la «Ville de Cercle Arctique». (_Note des -Traducteurs._)] - - - - -XXI - -LE LONG VOYAGE - - -C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût, -qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le -savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau. - ---Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis -qu'il soupait avec Scott. - -Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte, -douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la -plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était -pas encore envolé. - ---Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt. - ---Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit -Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait -une arrière-pensée différente de ses paroles. - ---C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup -en Californie? - ---Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large, -poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me -ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne -mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter. - ---C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt. - -Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement -interrogateur lui succéda encore. - ---Il est incontestable, reprit Matt, qu'il a des pensées que nous -ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse. - ---Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement. - -Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le -dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers -objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible -de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour -Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et, -comme la première, il l'abandonnerait derrière lui. - -Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups. -Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le -Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu, -quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la -veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait -son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur. - -Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit. - ---Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière -sa cloison. - -Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua: - ---Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné -que maintenant il ne meure pour de bon. - ---Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une -femme! - -Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son -maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher. -Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la -valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et -ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent -les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de -Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures. - -Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et, -appelant Croc-Blanc, le fit entrer. - ---Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de -l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne -pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement -d'adieu. Ce sera le dernier. - -Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux -du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott. - ---Hé! Il siffle! cria Matt. - -Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat. - ---Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de -devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de -derrière. - -Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé -bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs -reniflements. - ---Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils -descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez -savoir comment il se conduit. - ---Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci... - -Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les -chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa -désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées; -puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à -s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives. - -L'_Aurora_ était le premier bateau de l'année qui quittait le -Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en -retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable -détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été -enragés à venir. - -Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se -préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette -étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à -deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur -le pont, Croc-Blanc attendait. - -Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils -avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses -oreilles, mais toujours immobile. - ---Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt. - -Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt -courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe, -tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se -laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte -obéissance. - -Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des -coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa -sa main sous le ventre de l'animal. - ---Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout -balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres. - -Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante -sirène de l'_Aurora_ annonçait le départ. Des hommes se mettaient en -mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate, -s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc. - ---Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir. -Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec -moi, voyez. - ---Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là... - ---Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à -vous, sur lui. - -Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta. - ---Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins, -quand viendront les chaleurs. - -L'échelle enlevée, l'_Aurora_ se balança et s'éloigna du rivage. -Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers -Croc-Blanc: - ---Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez... - - - - -XXII - -LA TERRE DU SUD - - -Croc-Blanc reprit terre à San-Francisco. Il fut stupéfait. Toujours il -avait associé volonté d'agir et puissance d'agir. Et jamais les -hommes blancs ne lui avaient paru des dieux aussi merveilleux que depuis -qu'il trottait sur le lisse pavé de la grande ville. Les cabanes, -faites de bûches de bois, qu'il avait connues, faisaient place à de -grands bâtiments, hauts comme des tours. Les rues étaient pleines de -périls inconnus: camions, voitures, automobiles. De grands et forts -chevaux traînaient d'énormes chariots. Sous des câbles monstrueux, -tendus en l'air, des cars électriques filaient rapidement et -cliquetaient, à travers le brouillard, hurlant leur instante menace, -comme font les lynx, dans les forêts du Nord. - -Toutes ces choses étaient autant de manifestations de puissance. À -travers elles, derrière elles, l'homme contrôlait et gouvernait. -C'était colossal et terrifiant. Croc-Blanc eut peur, comme jadis, -lorsque arrivant du Wild au camp de Castor-Gris, quand il était petit, -il avait senti sa faiblesse devant les premiers ouvrages des dieux. Et -quelle innombrable quantité de dieux il voyait maintenant! Leur foule -affairée lui donnait le vertige. Le tonnerre des rues l'assourdissait -et leur incessant mouvement, torrentueux et sans fin, le bouleversait. -Jamais autant il n'avait senti sa dépendance du dieu d'amour. Il le -suivait, collé sur ses talons, quoi qu'il dût advenir. - -Une nouvelle épreuve l'attendait qui, longtemps par la suite, demeura -comme un cauchemar dans son cerveau et dans ses rêves. Après qu'ils -eurent, tous deux, traversé la ville, ils arrivèrent dans une gare -pleine de wagons où Croc-Blanc fut abandonné par son maître (il le -crut du moins) et enchaîné dans un fourgon, au milieu d'un -amoncellement de malles et de valises. Là commandait un dieu trapu et -herculéen, qui faisait grand bruit et, en compagnie d'autres dieux, -traînait, poussait, portait les colis, qu'il recevait ou débarquait. -Croc-Blanc, dans cet _inferno_, ne reprit ses esprits qu'en -reconnaissant, près de lui, les sacs de toile qui enfermaient les -effets de son maître. Alors il se mit à monter la garde sur ces -paquets. - -Au bout d'une heure, Weedon Scott apparut. - ---Il était temps que vous veniez; grogna le dieu du fourgon. Votre -chien ne prétend pas me laisser mettre un doigt sur vos colis. - -Croc-Blanc fut emmené hors du fourgon. Il fut très étonné. La cité -fantastique avait disparu. On l'avait enfermé dans une chambre qui -était semblable à celle d'une maison et, à ce moment, la cité -était autour de lui. Depuis, la cité s'était éclipsée. Sa rumeur -ne bruissait plus à ses oreilles. Mais une souriante campagne, -l'entourait, baignée de paix, de silence et de soleil. Il -s'ébahit, durant un bon moment, de la transformation. Puis il accepta -le fait comme une manifestation de plus du pouvoir, souvent -incompréhensible, de ses dieux. Cela ne regardait qu'eux. - -Une voiture attendait. Un homme et une femme s'approchèrent. Puis les -bras de la femme se levèrent et entourèrent vivement le cou du -maître. C'était là un acte hostile, Croc-Blanc se mit à gronder -avec rage. - ---_All right!_ mère, dit Scott, s'écartant aussitôt et empoignant -l'animal. Il a cru que vous me vouliez du mal et c'est une chose -qu'il ne peut supporter. - ---Je ne pourrai donc vous embrasser, mon fils, qu'en l'absence de -votre chien! dit-elle en riant, quoiqu'elle fût encore pâle et -défaite de la frayeur qu'elle avait éprouvée. - ---Nous lui apprendrons bientôt à se mieux comporter. - -Et comme Croc-Blanc, l'œil fixe, continuait à gronder: - ---Couché, Sir! Couché! - -L'animal obéit, à contrecœur. - ---Maintenant, mère! - -Scott ouvrit ses bras, sans quitter du regard Croc-Blanc, toujours -hérissé et qui fit mine de se redresser. - ---À bas! À bas! répéta Scott. - -Croc-Blanc se laissa retomber. Il surveilla des yeux, avec anxiété, la -répétition de l'acte hostile. Aucun mal n'en résulta, pas plus -que de l'embrassade, qui se produisit ensuite, du dieu inconnu. - -Alors les sacs furent chargés sur la voiture, où montèrent le dieu -d'amour et les dieux étrangers. Croc-Blanc suivit en trottant, -vigilant et hérissé, signifiant ainsi aux chevaux qu'il veillait sur -le maître emporté par eux, si rapidement, sur le sol. - -Un quart d'heure après, la voiture franchissait un portail de pierre -et s'engageait sur une belle avenue, bordée de noyers qui la -recouvraient de leurs arceaux. À droite et à gauche, s'étendaient -de vastes et vertes pelouses, semées de grands chênes, aux puissantes -ramures. Au delà, en un pittoresque contraste, des prairies aux foins -mûrs, dorés et roussis par le soleil. Des collines brunes, couronnées -de hauts pâturages, fermaient l'horizon. À l'extrémité de -l'avenue s'élevait, à flanc de coteau, une maison aux nombreuses -fenêtres et au porche profond. - -D'admirer tout ce beau paysage Croc-Blanc n'eut point le loisir, car -la voiture avait à peine pénétré dans le domaine qu'un gros chien -de berger, au museau pointu et aux yeux brillants, l'assaillait, fort -irrité et à bon droit, contre l'intrus. - -Le chien, se jetant entre lui et le maître, se mit en devoir de le -chasser. Croc-Blanc, hérissant son poil, s'élançait déjà pour sa -mortelle et silencieuse riposte, lorsqu'il s'arrêta brusquement, -les pattes raides, troublé et se refusant au contact. Le chien était -une femelle, et la loi de sa race interdisait à Croc-Blanc de -l'attaquer. L'instinct du loup reparaissait et son devoir était de -lui obéir. Mais il n'en était pas de même de la part du chien de -berger. Son instinct, à lui, était la haine ardente du Wild. -Croc-Blanc était un loup, le maraudeur héréditaire qui faisait sa -proie des troupeaux et qu'il convenait, depuis des générations, de -combattre. - -Tandis que Croc-Blanc retenait son élan, la chienne bondit sur lui et -enfonça ses crocs dans son épaule. Il gronda involontairement, et ce -fut tout. Il se détourna et tenta seulement de l'éviter. Mais la -chienne s'acharnait et, le poursuivant, de-ci de-là, ne lui laissait -aucun répit. - ---Ici, Collie! appela l'homme étranger qui était dans la voiture. - -Weedon Scott se mit à rire. - ---Père, ne vous inquiétez pas. Il fait son éducation. Mieux vaut -qu'il commence dès à présent. - -La voiture continuait à rouler et toujours Collie bloquait la route à -Croc-Blanc, refusant, malgré ses ruses et ses détours, de le laisser -passer. Le maître aimé allait disparaître. Alors, désespéré, -Croc-Blanc, se souvenant d'un de ses vieux modes de combat, donna à -son adversaire une violente poussée de l'épaule. En une seconde; la -chienne fut culbutée et, tandis qu'elle poussait des cris perçants, -Croc-Blanc détalait pour rejoindre la voiture qu'il trouva arrêtée -au seuil de la maison. - -Là, il subit une nouvelle attaque. Un chien de chasse bondit sur lui de -côté, sans qu'il le vît, et si impétueusement qu'il ne put -résister au choc et roula par terre, sens dessus dessous. Aussitôt -relevé, il bondit à son tour, en proie à une rage folle, et c'en -était fait du chien si Collie, remise sur ses pattes, ne fût revenue, -de plus en plus furieuse contre le brigand du Wild. Elle fonça, à -angle droit, sur Croc-Blanc qui, pour la seconde fois, fut renversé sur -le sol. - -À ce moment Weedon Scott intervint. Il se saisit de Croc-Blanc, tandis -que son père appelait les chiens. - ---Voilà, dit Scott, une chaude réception pour un pauvre loup de -l'Arctique. Il est connu pour n'avoir été jeté bas qu'une seule -fois dans sa vie, et il vient de l'être ici, deux fois, en trente -secondes. - -D'autres dieux étrangers étaient sortis de la maison. Un certain -nombre d'entre eux restèrent à distance respectueuse. Mais deux -femmes recommencèrent l'acte hostile de se suspendre au cou du -maître. Croc-Blanc cependant toléra cet acte, aucun mal ne semblant, -décidément, en provenir et les bruits que les femmes-dieux faisaient -avec leur bouche ne paraissant pas menaçants. Tous les dieux présents -se mirent ensuite en frais de gentillesses envers lui. Mais il les -avertit, avec un grondement, de se montrer prudents, et le maître fit -de même avec sa bouche, tout en le tapotant amicalement sur la tête. - -Les dieux montèrent ensuite l'escalier du perron, afin d'entrer -dans la maison. Une des femmes-dieux avait passé ses bras autour du cou -de Collie et la calmait avec des caresses. Mais Collie demeurait -grinçante et surexcitée, comme outragée par la présence tolérée de -ce loup, et persuadée intérieurement que les dieux étaient dans leur -tort. Dick, le chien, avait été se coucher en haut de l'escalier et, -lorsque passa Croc-Blanc, collé aux talons de son maître, il gronda -vers lui. - ---Vous, venez, loup! dit Scott. C'est vous qui allez entrer. - -Croc-Blanc entra, les pattes raides, la queue droite et fière, sans -perdre Dick des yeux, afin de se garer d'une attaque de flanc, prêt -aussi à faire face à tout danger qui pourrait fondre de l'intérieur -de la maison. Rien de redoutable ne se produisit. Puis il examina tout, -autour de lui, et cela fait, se coucha, avec un grognement de -satisfaction, aux pieds de son maître. Mais il demeura l'oreille aux -aguets. Qui sait quels périls l'épiaient peut-être, sous ce grand -toit de la maison, qui pesait sur sa tête comme le plafond d'une -trappe? - - - - -XXIII - -LE DOMAINE DU DIEU - - -Non seulement Croc-Blanc était capable, par sa nature, de s'adapter -aux gens et aux choses, mais il raisonnait et comprenait la nécessité -de cette adaptation. Ici, à _Sierra-Vista_ (c'était le nom du domaine -du juge Scott, père de Weedon Scott), il se sentit rapidement chez lui. - -Dick, après quelques bouderies et formalités, s'était résigné à -accepter la présence du loup, imposée par ses maîtres. Même il -n'aurait pas mieux demandé que de devenir son ami. Mais Croc-Blanc ne -se souciait pas d'aucune amitié de ses semblables. Il avait toujours -vécu hors de son espèce et désirait y demeurer. Les avances de Dick -n'eurent point de succès, et il les repoussa. Le bon chien renonça -à son idée et ne prit pas garde à Croc-Blanc, désormais, plus que -celui-ci ne prenait garde à lui. - -Il n'en fut pas de même avec Collie. Si elle tolérait Croc-Blanc, -qui était sous la protection des dieux, elle ne pouvait se résigner à -le laisser en paix. Trop de loups avaient ravagé les troupeaux et -combattu contre ses ancêtres pour qu'elle le pût ainsi oublier. -Prenant avantage de son sexe, elle ne perdait aucune occasion de le -maltraiter, de ses dents pointues. Croc-Blanc tendait patiemment la -fourrure protectrice de son épaule, puis reprenait sa marche, calme et -digne. Si elle mordait trop fort, il courait en cercle, en détournant -la tête, irrité, mais impassible. Il finit par prendre l'habitude, -quand il la voyait venir, de se lever et de s'en aller, en lui cédant -aussitôt la place. - -Croc-Blanc, dans sa vie nouvelle, avait beaucoup à apprendre. Tout -était, ici, beaucoup plus compliqué que sur la Terre du Nord. De même -que Castor-Gris, le maître avait une famille, qui partageait sa -nourriture, son feu, ses couvertures, et qui devait être respectée -comme lui-même. Et elle était bien plus nombreuse que celle de -l'Indien. Il y avait d'abord, avec sa femme, le juge Scott, père de -Weedon. Puis les deux sœurs de celui-ci, Beth et Mary; puis sa femme -Alice, et encore ses enfants, Weedon et Maud, un garçon de quatre ans -et une fille de six. Croc-Blanc, sans pouvoir comprendre quels liens de -parenté unissaient au dieu d'amour tout ce monde, consentit à se -laisser caresser par chacun. Il apprit aussi à jouer avec les enfants -qu'il voyait être particulièrement chers au maître, et oublia en -leur faveur toutes les méchancetés et toutes les tyrannies qu'il -avait subies de la part des enfants indiens. Il supportait, avec -conscience, toutes leurs folies et, s'ils l'ennuyaient trop, il -s'écartait d'eux avec dignité. Il finit même par les aimer. Mais -personne ne put jamais tirer de lui le moindre ronronnement. Le ronron -était pour le maître seul. - -Quant aux domestiques, un traitement différent devait leur être -appliqué. Croc-Blanc les tolérait, comme étant une propriété de son -maître; ils cuisinaient et lavaient les plats, et accomplissaient -diverses autres besognes, juste comme Matt faisait là-bas, au Klondike. -Il n'avait pas à se laisser caresser par eux et ne leur devait aucune -affection. - -Le domaine du dieu, qui s'étendait hors de la maison, était vaste, -mais non sans limites. Au-delà des dernières palissades qui -l'entouraient, étaient les domaines particuliers d'autres dieux. -Sur la Terre du Nord, le seul animal domestique était le chien. -Beaucoup d'autres animaux vivaient dans le Wild, et ces animaux -appartenaient de droit aux chiens, lorsque ceux-ci pouvaient les -maîtriser. Durant toute sa vie, Croc-Blanc avait dévoré les choses -vivantes qu'il rencontrait. Il n'entrait pas dans sa tête que, sur -la Terre du Sud, il dût en être autrement. Vagabondant autour de la -maison, au lever du soleil, il tomba sur un poulet qui s'était -échappé de la basse-cour. Il fut sur lui dans un instant. Le poulet -poussa un piaulement effaré et fut dévoré. Nourri de bon grain, il -était gras et tendre, et Croc-Blanc, se pourléchant les lèvres, -décida qu'un tel plat était tout à fait délectable. - -Plus avant dans la journée, il eut la chance de rencontrer un autre -poulet, qui se promenait près de l'écurie. Un des grooms[40] courut -au secours de la volaille. Ignorant du danger qu'il courait, il prit -pour toute arme un léger fouet de voiture. Au premier coup, Croc-Blanc, -qu'un gourdin aurait peut-être fait reculer, laissa le poulet pour -l'homme. Tandis que le fouet le cinglait à nouveau, il sauta -silencieusement à la gorge du groom, qui tomba à la renverse en criant: -«Mon Dieu!», puis lâcha son fouet pour se couvrir la gorge avec -ses bras. Les avant-bras saignants et lacérés jusqu'à l'os, il se -releva et tenta de gagner l'écurie. L'opération eût été -malaisée si Collie n'eût fait, à ce moment, son entrée en scène. -Elle s'élança, furibonde, sur Croc-Blanc. C'était bien elle qui -avait raison; les faits le prouvaient et justifiaient ses préventions, -en dépit de l'erreur des dieux, qui ne savaient pas. Le brigand du -Wild continuait ses anciens méfaits. - -Le groom s'était mis à l'abri et Croc-Blanc reculait devant les -dents menaçantes de Collie. Il lui présenta son épaule, puis tenta de -la lasser, en courant en cercle. Mais Collie ne voulait pas renoncer à -châtier le coupable. En sorte que Croc-Blanc, jetant aux vents sa -dignité, se décida à décamper à travers champs. - ---Voilà qui lui apprendra, dit Scott, à laisser tranquilles les -poulets. Mais, je lui donnerai moi-même une leçon, la prochaine fois -que je l'y prendrai. - -Deux nuits plus tard, l'occasion voulue se présenta, et plus -magnifique que Scott ne l'avait prévue. Croc-Blanc avait observé de -près la basse-cour et les habitudes des poulets. Lorsque la nuit fut -venue et quand tous les poulets furent juchés sur leurs perchoirs, il -grimpa sur une pile de bois, qui était voisine, d'où il gagna le -toit du poulailler. Il se laissa, de là, glisser sur le sol et -pénétra dans la place. Ce fut un carnage bien conditionné. Lorsque, -le matin, Scott sortit, cinquante poules blanches de Leghorn, dont les -cadavres étaient restés à dévorer, accueillirent son regard, -soigneusement alignées par le groom, sur le perron de la maison. - -Le maître siffla, surpris et plein d'admiration pour ce -chef-d'œuvre, et Croc-Blanc accourut, qui le regardait dans les yeux, -sans honte aucune. Loin d'avoir conscience de son crime, il marchait -avec orgueil, comme s'il avait accompli une action méritoire et digne -d'éloges. Scott se pinça les lèvres, navré de sévir, et parla -durement. Il n'y avait que colère dans sa voix. Puis, s'étant -emparé de Croc-Blanc, il lui tint le nez sur les poulets assassinés -et, en même temps, le gifla lourdement. - -Lorsque Croc-Blanc était, autrefois, giflé par Castor-Gris ou par -Beauty-Smith, il en éprouvait une souffrance physique. Maintenant, -s'il arrivait qu'il le fût par le dieu d'amour, le coup, quoique -plus léger, entrait plus profondément en lui. La moindre tape lui -semblait plus dure à supporter que, jadis, la pire bastonnade. Car elle -signifiait que le maître était mécontent. Jamais plus il ne courut -après un poulet. - -Bien plus, Scott l'ayant conduit, dans le poulailler même, au milieu -des poulets survivants, Croc-Blanc, en voyant sous son nez la vivante -nourriture, fut sur le point, tout d'abord, de céder à son instinct. -Le maître refréna de la voix cette impulsion et, dès lors, Croc-Blanc -respecta le domaine des poulets; il ignora leur existence. Et comme le -juge Scott semblait douter que cette conversion fût définitive, -Croc-Blanc fut enfermé, tout un après-midi, dans le poulailler. Il ne -se passa rien. Croc-Blanc se coucha et finit par s'endormir. -S'étant réveillé, il alla boire, dans l'auge, un peu d'eau. -Puis, ennuyé de se voir captif, il prit son élan, bondit sur le toit -du poulailler et sauta dehors. Calmement, il vint se présenter à la -famille, qui l'observait du perron de la maison, et le juge Scott, le -regardant en face, prononça seize fois, avec solennité: - ---Croc-Blanc, vous valez mieux que je ne pensais. - -Croc-Blanc apprit pareillement qu'il ne devait pas toucher aux poulets -appartenant aux autres dieux. Il y avait aussi des chats, des lapins et -des dindons; tous ceux-ci devaient être laissés en paix et, en -général, toutes les choses vivantes. Même dans la solitude des -prairies, une caille pouvait, sans dommage, lui voltiger devant le nez. -Frémissant et tendu de désir, il maîtrisait son instinct et demeurait -immobile, parce que telle était la loi des dieux. Un jour, cependant, -il vit Dick qui avait fait lever un lapin de garenne et qui le -poursuivait. Le maître était présent et ne s'interposait pas; il -encourageait même Croc-Blanc à se joindre à Dick. Une nouvelle loi en -résultait: les lapins de garenne n'étaient pas «tabou», comme -les animaux domestiques; ni les écureuils, ni les cailles, ni les -perdrix. C'étaient des créatures du Wild, sur lesquelles les dieux -n'étendaient pas leur protection, comme ils faisaient sur les bêtes -apprivoisées. Il était permis aux chiens d'en faire leur proie. - -Toutes ces lois étaient infiniment complexes, leur observance exacte -était souvent difficile et l'inextricable écheveau de la -civilisation, qui refrénait constamment ses impulsions naturelles, -bouleversait Croc-Blanc. - -Trottant derrière la voiture, il suivait son maître à San José, qui -était la ville la plus proche. Là se trouvaient des boutiques de -boucher, où la viande pendait sans défense. À cette viande il était -interdit de toucher. Beaucoup de gens s'arrêtaient en le voyant, -l'examinaient avec curiosité et, ce qui était le pire, le -caressaient. Tous ces périlleux contacts de mains inconnues, il devait -les subir. Après quoi les gens s'en allaient, comme satisfaits de -leur propre audace. - -Parfois, certains petits garçons, sur les routes avoisinant Sierra -Vista, se faisaient un jeu, quand il passait, de lui lancer des pierres. -Il savait qu'il ne lui était pas permis de les poursuivre; mais -l'idée de justice qui était en lui souffrait de cette contrainte. Un -jour, le maître sauta hors de la voiture, son fouet en main, et -administra une correction aux petits garçons, qui désormais -n'assaillirent plus Croc-Blanc avec leurs cailloux. Croc-Blanc en fut -fort satisfait. - -Trois chiens qui, sur la route de San José, rôdaient toujours à ses -carrefours, autour des bars, avaient pris l'habitude de bondir sur lui -dès qu'ils l'apercevaient. Il supportait cet assaut, en se -contentant de gronder pour les tenir à distance et les empêcher de -mordre. Même si un coup de dent l'atteignait, il refusait de se -battre. Un jour, les maîtres des chiens poussèrent ouvertement sur lui -ces méchants animaux. Le maître arrêta sa voiture. - ---Allez! Allez sur eux! dit-il. - -Croc-Blanc hésitait. Il regarda le maître, regarda les chiens, et il -demanda des yeux s'il comprenait bien. Le maître fit un signe -affirmatif, avec sa tête. - ---Allez sur eux, vieux! répéta-t-il. Allez sur eux, vieux -compagnon, et mangez-les! - -Croc-Blanc se rua sur ses ennemis, qui firent face. Il y eut un grand -brouhaha, des cris, des grondements, des claquements de dents, une -bousculade de corps. Un nuage de poussière s'éleva de la route et -cacha la bataille. Au bout de quelques minutes, deux gisaient, abattus, -et le troisième était en fuite. Il traversa une mare, franchit une -haie et gagna les champs. Croc-Blanc le suivit, de son allure de loup, -muette et rapide, le rejoignit et l'égorgea. - -Après cette triple exécution, il n'y eut plus de querelles avec -aucuns chiens. Le bruit s'en répandit dans toute la région et les -hommes défendirent à leurs chiens de molester Croc-Blanc. - - -[Note 40: «Valet d'écurie». (_Note des Traducteurs._)] - - - - -XXIV - -L'APPEL DE L'ESPÈCE - - -Les mois passèrent. La nourriture, à Sierra Vista, était abondante, -et le travail était nul. Croc-Blanc, gras et prospère, vivait heureux. -Non seulement il se trouvait matériellement sur la Terre du Sud, mais -l'existence s'épanouissait pour lui comme un été. Aucun entourage -hostile ne l'enveloppait plus. Le danger, le mal et la mort ne -rôdaient plus dans l'ombre; la menace de l'Inconnu et sa terreur -s'étaient évanouies. Seule, Collie n'avait pas pardonné le -meurtre des poulets et décevait toutes les tentatives de Scott pour la -réconcilier avec Croc-Blanc. Elle était une peste pour le coupable, -s'attachait à ses pas comme un policeman. S'il s'arrêtait un -instant, pour se divertir à regarder un pigeon ou une poule, elle -fonçait sur lui aussitôt. Le meilleur moyen de la calmer qu'eût -trouvé Croc-Blanc était de s'accroupir par terre, sa tête entre les -pattes, et semblant dormir. Elle en était toute décontenancée et se -taisait net. - -Inconsciemment, Croc-Blanc oubliait la neige. Parfois seulement, durant -les grosses chaleurs de l'été, lorsqu'il souffrait du soleil, il -se remémorait, en un vague désir, la froidure de la Terre du Nord. - -Le maître montait souvent à cheval et l'accompagner était pour -Croc-Blanc un des principaux devoirs de sa vie. Sur la Terre du Nord, il -avait prouvé sa fidélité à Castor-Gris en portant les harnais du -traîneau; ici, il n'y avait plus de traîneau à tirer, ni de -fardeau à recevoir sur le dos. Suivre le cheval du maître était une -façon de payer son tribut. La plus longue course ne le fatiguait pas -et, après avoir couru durant cinquante milles, de son allure de loup, -régulière et inlassable, il sautait encore joyeusement. - -Au cours d'une de ces promenades, il arriva que le maître tentait -d'apprendre à un pur sang, plein d'intelligence, comment ouvrir et -fermer une barrière sans que le cavalier eût besoin de descendre à -terre. À plusieurs reprises, Scott avait amené le cheval devant la -barrière et s'était efforcé de lui faire accomplir le mouvement -nécessaire. L'animal s'effrayait, reculait, se cabrait, de plus en -plus énervé. Éperonné vigoureusement, il s'abattit sur ses genoux -et, des pieds de derrière, se mit à ruer. Croc-Blanc, qui observait ce -spectacle avec une anxiété croissante, n'y pouvant plus tenir, -bondit à la tête du cheval et se mit soudain à aboyer. Cet aboi -était le premier qu'il eût proféré de sa vie. - -L'intervention fut désastreuse. Le cheval se releva, s'élança au -galop à travers champs; un lapin lui partit dans les jambes, lui -faisant faire un brusque écart. Il tomba sur Scott, en lui cassant une -jambe. Croc-Blanc sautait déjà à la gorge de la malheureuse bête, -lorsque le maître l'arrêta de la voix. - -Scott, étendu sur le sol, chercha dans ses poches un crayon et du -papier, mais n'en trouva pas. Il se résolut à envoyer Croc-Blanc au -logis, sans autre explication. - ---À la maison! dit-il. Allez à la maison! - -Mais Croc-Blanc ne semblait pas vouloir le quitter. Il renouvela son -ordre, plus impérativement. Croc-Blanc, qui savait ce que signifiait -«À la maison!», le regarda, en semblant réfléchir, s'éloigna, -puis revint et poussa un gémissement plaintif. Scott lui parla -gentiment, mais avec fermeté. Croc-Blanc coucha ses oreilles, écouta -et parut s'efforcer de comprendre. - ---Vous m'écoutez bien, vieux compagnon! disait le maître. Allez, -allez tout droit à la maison! _All right!_ Vous leur direz ce qui -m'arrive. Allez, loup, allez, vous! Droit à la maison! - -Croc-Blanc, sans saisir le sens exact de toutes ces paroles, comprit que -la volonté du maître était qu'il se rendît à la maison. Il fit -volte-face et trotta au loin, à contre-cœur, en se retournant de temps -à autre, pour regarder en arrière. - ---Allez! criait Scott. Allez! - -La famille était réunie sur le perron, à prendre le frais, lorsque -Croc-Blanc arriva, haletant et poussiéreux. - ---Weedon est revenu, annonça la mère de Scott, en voyant l'animal. - -Les enfants coururent vers Croc-Blanc et commencèrent à vouloir jouer -avec lui. Il les évita et, comme ils l'avaient acculé dans un coin, -entre un rocking-chair et un banc, il gronda sauvagement, en essayant de -se dégager. La femme de Scott eut un frémissement. - ---Je tremble toujours, dit-elle, qu'il ne se jette sur eux, quelque -jour, sans crier gare. - ---Un loup est un loup! prononça sentencieusement le juge Scott. Il -est prudent de ne pas s'y fier. Sans doute y a-t-il en lui quelques -gouttes de sang de chien... - -Il n'avait pas achevé sa phrase qu'il aperçut devant lui -Croc-Blanc, qui grondait, avec une mine singulière. - ---Allez-vous-en, Sir! Allez coucher! ordonna le juge. - -Croc-Blanc se retourna vers la femme du maître et saisit avec ses dents -le bas de sa robe, tirant sur la fragile étoffe jusqu'à ce qu'il -l'eût déchirée. Alice poussa un cri de frayeur. - ---J'espère qu'il n'est pas devenu enragé, dit la mère de -Scott. J'ai toujours répété à mon fils que notre chaud climat ne -valait rien pour un animal venu de l'Arctique. - -Croc-Blanc maintenant s'était tu et ne grondait plus. Il demeurait -immobile, la tête levée, et regardant en face la famille qui le -fixait. Des spasmes muets lui secouaient la gorge, et tout son corps se -convulsait, comme s'il eût tenté d'exprimer l'inexprimable. - ---On croirait, dit Beth, qu'il essaie de parler! - -À ce moment, la parole vint à Croc-Blanc, sous la forme d'un -aboiement éclatant. Ce fut le second et le dernier de sa vie. Mais il -s'était fait comprendre. - ---Quelque accident est arrivé à Scott! dit Alice, avec décision. - -Et tout le monde accompagna Croc-Blanc, qui déjà descendait les -marches du perron en regardant si on le suivait. - -Après cet événement, l'hôte de Sierra-Vista trouva au foyer une -place meilleure. Même le groom, dont Croc-Blanc avait lacéré les -bras, admettait que c'était là le plus sage des chiens, ne fût-il -qu'un loup. Le juge Scott abondait dans ce sens et soutenait son -opinion, à grand renfort de preuves, qu'il puisait dans son -encyclopédie et dans divers livres d'histoire naturelle. - -Le second hiver que Croc-Blanc allait passer sur la Terre du Sud -approchait et les jours commençaient à décroître. Et voilà qu'il -fit une étrange découverte. Les dents de Collie n'étaient plus si -dures. Elle ne mordait plus qu'en se jouant, gentiment et sans faire -mal. Il oublia toutes les misères qu'il lui avait dues et, quand elle -venait minauder autour de lui, il lui répondait avec gravité, aimable, -solennel et ridicule. - -Elle l'entraîna, un jour, dans une longue course, à travers prés et -bois. Le maître, guéri, devait cette après-midi, monter à cheval. -Croc-Blanc ne l'ignorait pas. Le cheval attendait, tout sellé, à la -porte de la maison, Croc-Blanc hésita tout d'abord. Mais un sentiment -plus profond que la loi des dieux qu'il avait apprise, plus impérieux -que sa propre volonté, le dominait. Et, lorsqu'il vit Collie qui le -mordillait et folâtrait devant lui, la balance pencha vers elle. Il -tourna le dos et la suivit. Le maître se promena seul, ce jour-là, -cependant que, dans les bois, Croc-Blanc courait côte à côte avec -Collie, comme sa mère Kiche et le vieil Un-Œil avaient jadis couru de -compagnie, dans les forêts silencieuses de la Terre du Nord. - - - - -XXV - -LE SOMMEIL DU LOUP - - -Ce fut à l'époque où les journaux étaient pleins de l'audacieuse -évasion de la prison de San-Quentin du célèbre convict Jim Hall. Cet -homme avait été créé mauvais et la société ne l'avait pas -amélioré. La société est dure, et Jim Hall était un frappant -exemple de sa dureté. Elle avait fait de lui une bête, bête humaine -sans doute, mais aussi féroce que les pires carnassiers. - -Les châtiments n'avaient jamais pu le briser. C'était le seul -traitement qu'il avait jamais connu, depuis le temps où, bébé, -l'asile de San Francisco l'avait recueilli, tendre argile prête à -recevoir la forme qu'on lui donnerait. Il avait fait le mal et, trois -fois, on l'avait emprisonné. Plus férocement la société le -frappait, et plus indomptable il luttait contre elle. Camisole de force, -jeûne et coups de gourdin étaient son lot ordinaire. - -Au cours de son troisième emprisonnement, il fut livré à un gardien -qui était une bête brute, presque aussi sauvage que lui. Le gardien -portait un trousseau de clefs et un revolver. Jim Hall n'avait que ses -mains nues et ses dents. C'était à peu près la seule différence -qu'il y eût entre eux. Le gardien, mieux armé, en profitait pour -persécuter l'homme à son gré. Il le maltraitait et mentait, sur -lui, à ses chefs. Jim Hall bondit un jour sur son bourreau et, le -prenant au gosier, avec ses dents, tenta de l'égorger, comme eût -fait un animal de la jungle. - -Cet acte valut à Jim Hall d'être enfermé dans la cellule des -incorrigibles. Il y vécut désormais, sans la quitter jamais. Le -plafond, les murs, le plancher étaient de fer. Jamais il ne voyait le -ciel ni le soleil. Le jour n'était qu'un crépuscule, la nuit -qu'un noir silence. Il était enseveli vivant, dans une tombe de fer. -Pas une face humaine n'apparaissait plus à ses yeux; il -n'entendait plus une parole. Lorsqu'on lui jetait sa nourriture, il -grondait comme une bête en cage. Durant des jours et des nuits, il lui -arrivait de rugir sa haine à l'univers. Puis, durant des semaines et -des mois, il ne faisait plus entendre aucun son, et son âme silencieuse -se dévorait elle-même. C'était une sorte d'être monstrueux et -terrible, tel qu'en pourrait enfanter le cerveau d'un fou. - -Il vécut ainsi durant trois ans. Une nuit enfin, il s'échappa. Le -gardien-chef, à cette nouvelle, haussa les épaules et déclara que -c'était impossible. Mais la cellule était vide et le corps d'un -gardien étranglé gisait en travers de la porte. Deux autres gardiens, -qu'il avait pareillement strangulés sans bruit, avec ses mains, -marquaient son passage dans les corridors de la prison et son évasion -par-dessus le mur d'enceinte. - -Nanti des armes enlevées aux trois gardiens, il fuyait, arsenal vivant, -à travers monts et vaux, poursuivi par toute la force organisée de la -société. Sa tête avait été mise à prix et, dans l'espoir de -toucher la prime, des fermiers le traquaient avec des fusils de chasse. -Sa mort pourrait payer une gênante hypothèque ou servir à envoyer un -fils au collège. Des citadins avaient pris, eux aussi, leur fusil, pour -l'amour du bien public. Une meute de chiens féroces suivait sa trace, -au sang qui coulait de ses pieds ensanglantés. Et d'autres chiens, -chiens policiers qui courent au nom de la loi et sont payés par la -société, ne le lâchaient pas non plus, acharnés à sa piste, avec -l'aide du téléphone, du télégraphe et de trains spéciaux. Il -arrivait parfois que Jim Hall fût rejoint par ses poursuivants. -Héroïquement, de part et d'autre, on se faisait face, derrière un -fil de fer barbelé. Le lendemain, dans les villes, les gens se -délectaient à lire dans leur journal, après déjeuner, les détails -de la rencontre. Il y avait eu un mort et tant de blessés. Mais -d'autres hommes s'étaient levés, qui avaient repris la poursuite -ardente. - -Puis, tout à coup, Jim Hall disparut; vainement les chiens quêtèrent -sur sa piste perdue. Jusque dans les vallées les plus lointaines, -d'inoffensifs bergers se voyaient mettre la main au collet, par des -hommes armés, et étaient contraints de prouver leur identité. Et, -simultanément, en une douzaine de flancs de montagnes, les restes du -convict étaient soi-disant découverts par des gens avides de toucher -la prime du sang. - -Les journaux, cependant, étaient lus à Sierra-Vista, avec autant de -crainte que d'intérêt. Les femmes n'étaient pas rassurées et -vainement le juge Scott affectait de rire de leur terreur, par des -«bah!» répétés. C'était lui qui, dans les derniers jours de son -exercice, avait condamné Jim Hall. Du crime qui lui était imputé, -pour une fois, Jim Hall était innocent. La police avait, par un -procédé dont elle est coutumière, décidé de liquider son compte et -machiné sa perte, en produisant de faux témoignages. Le juge Scott, -ignorant de la vérité, avait prononcé son arrêt de bonne foi. Mais -Jim Hall l'avait cru complice et, lorsqu'il s'entendit condamner -à cinquante ans de mort vivante, il se dressa dans la salle -d'audience et se mit à hurler sa haine contre celui qui le frappait. -Tandis que les policiers le traînaient dehors, il rugit qu'il se -vengerait un jour. - -Croc-Blanc ne pouvait rien connaître de tout cela. Mais du jour où -l'on apprit à Sierra Vista que Jim Hall s'était évadé, il y eut -entre le loup-chien et Alice, la femme du maître, un secret. Chaque -nuit, après que tout le monde s'en était allé coucher, Alice -sortait de sa chambre et faisait entrer Croc-Blanc dans le hall du -rez-de-chaussée. Le matin, elle descendait la première et le remettait -dehors. Car l'usage n'était point qu'il dormît dans la maison. - -Or, une nuit, Croc-Blanc s'éveilla, dans le silence, et, sans bruit, -renifla. Le message que l'air lui apporta fut qu'un dieu étranger -était présent. Il tendit l'oreille et des bruits étouffés, -d'imperceptibles mouvements furent perçus par lui. Il ne gronda pas. -Ce n'était pas sa manière. Le dieu étranger apparut, glissant comme -une ombre. Plus silencieux encore, Croc-Blanc le suivit. Il avait -appris, dans le Wild, quand il chassait de la viande vivante, à ne -point se trahir. - -Le dieu étranger s'arrêta au pied du grand escalier et écouta. -Croc-Blanc, immobile comme s'il était mort, surveillait et attendait. -En haut de l'escalier était la chambre du maître et, à côté -d'elle, étaient les chambres des autres dieux de la maison, qui -formaient le bien le plus cher du maître. Croc-Blanc commença à se -hérisser, mais attendit encore. Le pied du dieu étranger s'éleva. -Il commençait à monter. - -C'est alors que Croc-Blanc frappa. Sans avertissement, selon sa -coutume, il lança son corps en avant, comme la pierre d'une fronde, -et s'abattit sur le dos du dieu étranger. De ses pattes de devant, il -s'accrocha sur ses épaules, tandis qu'il entrait ses crocs dans sa -nuque. Le dieu tomba à la renverse et ils s'écrasèrent tous deux -sur le plancher. - -La maison s'était éveillée, en alarme. Chacun, se penchant sur -l'escalier, entendait au bas un bruit pareil à celui que ferait une -bataille de démons. Des coups de revolver se mêlaient à des -grondements. Une voix d'homme jeta un cri d'horreur et d'angoisse. -Puis il y eut un grand fracas de verres brisés et de meubles -renversés. Et, rapidement, tout se tut. Seuls, des halètements, -semblables à des bulles d'air qui crèvent en sifflant à la surface -de l'eau, montaient encore du gouffre obscur. Puis, plus rien. - -Weedon Scott tourna un bouton électrique. L'escalier et le hall -s'emplirent de lumière. Accompagné du juge Scott, il descendit avec -précaution, revolver en main. Mais il n'y avait plus de danger. Parmi -le naufrage des meubles renversés et disloqués, étendu sur le côté, -cachant du bras son visage, un homme gisait. Weedon Scott se pencha sur -lui, déplia son bras et tourna sa face vers la lumière. Par la gorge -ouverte la vie s'était enfuie. - ---Jim Hall! dit le juge Scott. - -Le père et le fils se regardèrent et se comprirent. - -Ils se retournèrent ensuite vers Croc-Blanc. Lui aussi était couché -sur le flanc, les yeux clos. Sa paupière se souleva légèrement. Il -regarda ceux qui étaient inclinés sur lui et sa queue eut un -mouvement, à peine visible, pour saluer son maître. Weedon Scott le -caressa et, de son gosier, sortit un ronron reconnaissant. Mais les -paupières se refermèrent bientôt et le corps retomba, comme un sac, -sur le plancher. - -Un chirurgien fut, sur-le-champ, mandé par téléphone. L'aube -blanchissait les fenêtres lorsque l'homme de l'art arriva. - ---Sincèrement, il a une chance sur mille d'en revenir, -prononça-t-il après une heure et demie d'examen. Une patte cassée; -trois côtes brisées, dont une au moins a perforé le poumon; sans -parler de tout son sang qu'il a perdu et de probables lésions -internes. Sans doute a-t-il été projeté en l'air. Je passe sur les -trois balles qui l'ont traversé de part en part. Une chance sur mille -est trop d'optimisme. Il n'en a pas une sur dix mille. - ---De cette unique chance rien ne doit être négligé, répliqua le -juge Scott. Faites fonctionner, s'il le faut, les rayons X. Tentez -n'importe quoi et ne regardez pas à la dépense. Weedon, -télégraphiez à San Francisco et mandez le docteur Nichols. Ce n'est -pas pour vous offenser, chirurgien... Mais, vous comprenez, tout doit -être fait pour lui. - -Le chirurgien sourit avec indulgence. - ---Je comprends, dit-il. Vous devez le soigner comme un être humain, -un enfant malade. Je reviendrai à dix heures. Observez sa température. - -Croc-Blanc fut donc admirablement soigné. Quelqu'un ayant proposé -d'engager une infirmière professionnelle, les filles de Scott -repoussèrent avec indignation cette idée. Si bien que Croc-Blanc gagna -la chance sur dix mille, à peine accordée par le chirurgien. Mais -celui-ci n'avait jamais soigné que des êtres civilisés, descendant -de civilisés, et toute autre était la vitalité de Croc-Blanc, qui -venait directement du Wild. Son erreur de jugement ne fut donc pas -blâmée. - -Ligoté comme un captif, privé de tout mouvement par le plâtre et les -pansements, le patient languit cependant, durant des semaines. Il -dormait, pendant de longues heures, et toutes sortes de rêves -l'agitaient. Les fantômes du passé se levaient devant lui et -l'entouraient. Il se revoyait, vivant dans la tanière, avec Kiche, ou -rampant, en tremblant, aux pieds de Castor-Gris, pour lui rendre -hommage, ou courant, d'une course effrénée, devant Lip-Lip et -l'attelage hurlant du traîneau, harcelé par le fouet cinglant de -Mit-Sah. Il revivait sa morne existence près de Beauty-Smith et ses -anciens combats. On l'entendait gémir et gronder, dans son sommeil, -comme s'il luttait encore. Mais le pire de ses cauchemars était de -rêver que, couché sous un buisson, il épiait un écureuil, attendant -que le petit quadrupède s'aventurât sur le sol. Alors, comme il -s'élançait, l'écureuil se transformait soudain en un car -électrique qui, menaçant et terrible, énorme comme une montagne, -s'avançait sur lui pour l'écraser, hurlant, cliquetant et crachant -des étincelles. Ou bien c'était le faucon, planant au ciel, qu'il -défiait, et qui se précipitait du haut de l'azur sous la forme -encore du car fatal. Retombé dans les mains de Beauty-Smith, les -spectateurs, autour de lui, faisaient cercle dans la neige. À -l'arrêt, au milieu de la piste, il attendait que la porte de la -clôture s'ouvrît et donnât passage à son adversaire. Mais -c'était, une fois de plus, le car qui se montrait et qui fonçait -droit sur lui. - -Quand le dernier pansement eut été enlevé par le chirurgien, en -présence de tous les hôtes réunis de Sierra Vista, Croc-Blanc essaya -de se lever et de marcher vers Scott, qui l'appelait. Mais il vacilla -et tomba de faiblesse, tout honteux de manquer au service qu'il devait -au maître. - ---Voici le loup béni! s'écrièrent les femmes. - -Le juge Scott les regarda d'un air de triomphe: - ---J'avais bien dit que c'était un loup! L'acte accompli par -lui n'est pas d'un simple chien. C'est bien un loup. - ---Un loup béni..., appuya la femme du juge. - ---C'est fort bien dit, et il n'aura plus ici d'autre nom. - -Le chirurgien déclara: - ---Il faut maintenant lui réapprendre à marcher. La leçon peut -débuter dès aujourd'hui. Conduisez-le dehors. - -Croc-Blanc fut remis sur ses pattes, dont les muscles, peu à peu, -commencèrent à jouer, et c'était à qui le soutiendrait. Tremblant -et se balançant, escorté comme un roi, il parvint à gagner la -pelouse. Après qu'il s'y fut reposé, le cortège poursuivit sa -route et le conduisit jusqu'à l'écurie. - -Là, sur le seuil, était étendue Collie, entourée d'une -demi-douzaine de petits chiens qui s'ébattaient au soleil. Croc-Blanc -les contempla, avec des yeux étonnés. Collie gronda vers lui et il se -tint à distance. - -Tandis qu'une des femmes maintenait Collie dans ses bras, le maître, -avec son pied, aida l'un des petits chiens à venir vers Croc-Blanc. -Il se hérissa soupçonneusement; mais le maître lui assura que tout -allait bien, quoique Collie, par ses grondements, protestât du -contraire. Le petit chien se mit à gambader autour de lui. Il coucha -ses oreilles et l'observa avec curiosité. Puis leurs nez se -touchèrent et il sentit la chaude petite langue sur son museau. Il tira -la sienne et, sans savoir exactement pourquoi, il lécha la figure du -petit. - -Les dieux, à ce spectacle, s'étaient mis à applaudir et poussaient -des cris de plaisir. Croc-Blanc en fut tout décontenancé. Ensuite, sa -faiblesse l'ayant repris, il se coucha, et les autres petits chiens -vinrent à leur tour, au grand mécontentement de Collie, l'entourer -en folâtrant. - -Par un reste de son ancienne sauvagerie solitaire, son premier mouvement -fut de repousser les importuns. Puis, parmi les applaudissements des -dieux, il se décida, d'un air grave, à leur permettre de grimper et -de jouer sur son dos et sur ses flancs. Et, tandis que les petits chiens -continuaient leurs bouffons ébats et leurs luttes joyeuses, patiemment, -les yeux mi-clos, il s'endormit au soleil. - - - - -FIN - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 65402 *** diff --git a/old/65402-h/65402-h.htm b/old/65402-h/65402-h.htm deleted file mode 100644 index 78477f6..0000000 --- a/old/65402-h/65402-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9953 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Croc-Blanc, by Jack London. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -ul.index { list-style-type: none; } -li.ifrst { margin-top: 1em; } -li.indx { margin-top: .5em; } -li.isub1 {text-indent: 1em;} -li.isub2 {text-indent: 2em;} -li.isub3 {text-indent: 3em;} - - - -.bb {border-bottom: solid 2px;} - -.bl {border-left: solid 2px;} - -.bt {border-top: solid 2px;} - -.br {border-right: solid 2px;} - -.bbox {border: solid 2px;} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -.u {text-decoration: underline;} - -.gesperrt -{ - letter-spacing: 0.2em; - margin-right: -0.2em; -} - -em.gesperrt -{ - font-style: normal; -} - -.caption {font-weight: bold;} - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - - -/* Notes */ -.footnotes {margin-top:2em; border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - - -/* Poetry */ -.poem { - margin-left:10%; - margin-right:10%; - text-align: left; -} - -.poem br {display: none;} - -.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i1 {display: block; margin-left: .45em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i2 {display: block; margin-left: 1em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i3 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i4 {display: block; margin-left: 3em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i6 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i7 {display: block; margin-left: 5em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i8 {display: block; margin-left: 7em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - -/* Transcriber's notes */ -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - margin-top:2em; - font-family:sans-serif, serif; } - - </style> - </head> -<body> -<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 65402 ***</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/croc_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<hr class="r5" /> - - -<h3>JACK LONDON</h3> - - - -<h2>CROC-BLANC</h2> - -<h3>(WHITE FANG)</h3> - - - - -<h5><i>Traduction de Paul Gruyer et Louis Postif</i></h5> - - - - - -<h4>PARIS</h4> - -<h4>LES ÉDITIONS G. GRÈS ET C<sup>ie</sup></h4> - -<h5>21, RUE HAUTEFEUILLE, 21</h5> - -<h5>MCMXXIII</h5> - -<hr class="r5" /> - -<h4>TABLE</h4> - -<p><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a><br /> -<a href="#I">I.</a>—La piste de la viande<br /> -<a href="#II">II.</a>—La louve<br /> -<a href="#III">III.</a>—Le cri de la faim<br /> -<a href="#IV">IV.</a>—La bataille des crocs<br /> -<a href="#V">V.</a>—La tanière<br /> -<a href="#VI">VI.</a>—Le louveteau gris<br /> -<a href="#VII">VII.</a>—Le mur du monde<br /> -<a href="#VIII">VIII.</a>—La loi de la viande<br /> -<a href="#IX">IX.</a>—Les faiseurs de feu<br /> -<a href="#X">X.</a>—La servitude<br /> -<a href="#XI">XI.</a>—Le paria<br /> -<a href="#XII">XII.</a>—La piste des dieux<br /> -<a href="#XIII">XIII.</a>—Le pacte<br /> -<a href="#XIV">XIV.</a>—La famine<br /> -<a href="#XV">XV.</a>—L'ennemi de sa race<br /> -<a href="#XVI">XVI.</a>—Le dieu fou<br /> -<a href="#XVII">XVII.</a>—Le règne de la haine<br /> -<a href="#XVIII">XVIII.</a>—La mort adhérente<br /> -<a href="#XIX">XIX.</a>—L'indomptable<br /> -<a href="#XX">XX.</a>—Le maître d'amour<br /> -<a href="#XXI">XXI.</a>—Le long voyage<br /> -<a href="#XXII">XXII.</a>—La terre du Sud<br /> -<a href="#XXIII">XXIII.</a>—Le domaine du dieu<br /> -<a href="#XXIV">XXIV.</a>—L'appel de l'espèce<br /> -<a href="#XXV">XXV.</a>—Le sommeil du loup</p> - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h4> - -<h4>JACK LONDON</h4> - -<h5>QUELQUES MOTS SUR SA VIE ET SON ŒUVRE</h5> - -<p> -<i>Il est le Gorki américain. Comme le célèbre Moscovite, avec des -réactions différentes tenant à la diversité des races, il connut les -pires misères physiques et morales. Comme lui, il se redressa là où -bien d'autres ont sombré et trouva le moyen de jeter sur le papier -une œuvre originale et puissante, d'une vie intense, qui a été -traduite à peu près dans toutes les langues, notamment en allemand, en -suédois, en hollandais, en norvégien et en russe.</i> -</p> - -<p> -<i>Il naquit à San-Francisco, en 1876. Son père, John London, exerçait -en Californie le métier de frappeur. Il allait et venait dans le -«ranch» et se louait, entre temps, comme gardien de ferme ou de -bestiaux. Les atavismes les plus variés se croisaient et se -superposaient dans le sang de la famille. Des Anglais, des Gallois, des -Hollandais, des Suisses, des Français et des Allemands, six races au -total, y avaient fusionné. Tous gens hardis et rudes, gens d'action -et gens d'aventure, gens dépourvus des préjugés sociaux du vieux -monde, qui avaient secoué derrière eux, sur le sol de leur patrie, la -poussière de leurs souliers et s'en étaient venus, par delà -l'Atlantique, interroger la vie et tenter un sort meilleur.</i> -</p> - -<p> -<i>Le petit Jack était le dernier de la lignée, la dernière pierre qui -allait rouler à son tour, en de rudes et chaotiques soubresauts.</i> -</p> - -<p> -<i>Personne, sur le ranch, ne lui enseigna à lire ni à écrire. À cinq -ans, il avait, seul, appris l'un et l'autre. Ses parents se -décidèrent à l'envoyer dans une école, durant les quelques loisirs -que lui laissait le travail manuel. Car, dès l'âge de huit ans, ils -l'avaient engagé comme garçon de ferme. C'était, au demeurant, -une école peu ordinaire. «Les élèves, nous a-t-il conté, étaient -assis dans la classe, chacun devant un pupitre. Mais, le plus souvent, -le magister était ivre. Alors tout le monde était debout et les plus -âgés de nous battaient le magister. Celui-ci prenait sa revanche sur -les plus jeunes et les rouait d'autant de coups qu'il en avait -lui-même encaissés. Oui, vraiment, c'était là une belle école!</i>» -</p> - -<p> -<i>L'enfant commençait à réfléchir. Déjà il pensait. Il voyait plus -loin que la vie matérielle et sentait obscurément qu'un autre monde -moral existait, un autre univers que celui où il se débattait. Mais il -demeurait sans guide aucun. Ni parents, ni amis qui le comprissent; -personne avec qui formuler et échanger quelqu'une de ces idées qui -germaient en lui. Les hommes parmi lesquels il vivait ne connaissaient -qu'une joie, celle de l'alcool et, dès cinq ans, lui avaient appris -à s'enivrer.</i> -</p> - -<p> -<i>Il s'était procuré des livres et, dès qu'il en avait le loisir, -il les dévorait.</i> L'Alhambra, <i>de Washington Irving, suscita en lui un -grand enthousiasme<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. À d'aide de vieilles briques, il se -construisit un château en miniature, avec des tours, des minarets et -des terrasses. Des inscriptions à la craie indiquaient l'emplacement -des principales scènes du roman. Mais il ne se trouva personne, parmi -les gens du ranch, pour comprendre ce chef-d'œuvre. Un jour, un homme -de la ville étant venu à la ferme, en bel habit de drap et en souliers -vernis, le petit Jack l'amena vers le palais qu'il avait bâti et -l'interrogea sur l'</i>Alhambra. <i>Le citadin était non moins ignare que -les gens du ranch.</i> -</p> - -<p> -<i>L'enfant se désespérait. L'existence à laquelle il semblait -condamné lui apparaissait effroyablement morne. Le spectacle même de -la nature, car il était un rêveur, mais non un contemplatif, -n'était pas pour lui une consolation. Il haïssait ces champs, ces -bois, ces vallons, ces collines, qui lui étaient une prison. Comme le -louveteau de Croc-Blanc, il voulait percer l'horizon qu'il avait -devant lui, il prétendait crever le mur du monde qui l'entourait et -jeter son défi à la vie</i><a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>. -</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p> -<i>À onze ans, ses vœux furent comblés. Avec ses parents, il quitta le -ranch et s'en vint dans une ville, à Oakland, sur le Pacifique. Il y -partagea son temps entre la bibliothèque publique, qui était gratuite, -heureusement pour lui, la fréquentation des écoles et son nouveau -métier de crieur de journaux, où il s'égosillait et qui le faisait -vivre. Cette occupation encore n'était pas bien reluisante. Avec -quelque patience, il aurait pu, semble-t-il, étant donnée son -intelligence précoce, trouver mieux et se créer une situation sociale -acceptable. Mais le démon des aventures et la haine de toute sujétion -étaient en lui. Ses atavismes ancestraux le poussèrent vers -l'inconnu. Il fit un premier saut hors la loi et, quittant le foyer -familial, il s'aboucha avec des pilleurs d'huîtres, métier qui -était alors fort fructueux. Il eut la chance de ne pas se faire prendre -par les policiers.</i> -</p> - -<p> -<i>Puis il s'engagea sur une goélette de garde-pêche et, comme le -voleur qui se fait gendarme, il eut pour fonction désormais de -coopérer à la répression de la contrebande du poisson. Le métier -n'était pas sans risques. Les contrebandiers, Chinois, Grecs ou -Italiens, ne craignaient ni Dieu ni diable, et plus d'un garde-pêche -payait de sa vie son intervention. Il s'en tira sans écoper et, son -engagement terminé, il s'embarqua pour la chasse aux phoques, au -détroit de Behring et sur la côte du Japon.</i> -</p> - -<p> -<i>Revenu à terre, après de terribles moments de désespoir, dont il se -consolait dans l'ivresse, il rentra dans le giron familial et, comme -il se sentait robuste et bien musclé, il s'embaucha comme docker. Sur -son torse nu, ruisselant de sueur poussiéreuse et noire, il débarqua -du charbon. Afin de varier son labeur, il passa ensuite dans une -fabrique de jute, où la journée était de treize heures, de six heures -du matin à sept heures du soir. Il s'était créé à lui-même une -sorte d'Évangile social. Le travail physique était pour l'homme un -devoir, la sanctification de la vie et son salut. «L'orgueil que je -retirais d'une journée de besogne bien accomplie ne saurait se -concevoir. J'étais l'exploité idéal, l'esclave-type, heureux de -sa servitude.» C'est un zèle peu commun et dont les prêcheurs de -travail d'ordinaire se gardent fort. Le peu de répits que lui -laissaient l'usine et le repos, le jeune homme les consacrait à ses -premiers essais littéraires.</i> -</p> - -<p> -<i>Car le démon d'écrire ne l'avait point quitté. Et, comme un -journal de San-Francisco offrait un prix pour un article descriptif, sa -mère lui conseilla de tenter la chance. Il prit pour sujet:</i> Un typhon -sur la côte japonaise. <i>La première nuit, entre minuit et cinq heures -et demie du matin, il aligna les deux mille mots exigés. La seconde -nuit, mécontent de son œuvre, il coucha sur son papier deux mille -autres mots. La troisième nuit, il fondit ensemble ses deux -compositions. Sa peine ne fut point vaine, car le premier prix lui fut -attribué. Le second et le troisième prix allèrent à des étudiants -de l'Université de Stanford et de celle de Berkeley, par-dessus -lesquels il passait ainsi.</i> -</p> - -<p> -<i>Encouragé par ce succès, il adressa au même journal un second -article, insuffisamment travaillé, et qui fut refusé. Cet échec le -découragea. Il prit un bâton au poing, un sac sur son dos et, -traversant tout le continent américain, s'en fut à pied, en -traînant le long des routes, jusqu'à Boston. Il s'en revint de -même, par le Canada, où il se fit condamner et emprisonner pour -vagabondage. En 1895, à dix-neuf ans, il est de retour à Oakland, où -nous le retrouvons portier de l'École Secondaire et... collaborateur -du Bulletin littéraire de la même école. Ces choses-là, évidemment, -ne se voient qu'en Amérique. Il donne au Bulletin ses premiers -contes, récits vécus de ses aventures de terre et de mer et de sa -randonnée pédestre. Cela dura ainsi pendant un an. Puis le métier de -portier le dégoûta.</i> -</p> - -<p> -<i>Jack vient à San-Francisco, où il se fait admettre à l'Université. -Mais le gain du pain quotidien demeure amer. Il lui faut s'embaucher -dans une blanchisserie et repasser des chemises, afin de pouvoir -étudier et écrire. Le fer chaud et la plume alternent dans sa main. -Mais de sa main lasse la plume tombait souvent, souvent sur le livre ses -yeux se fermaient. Au bout de trois mois, il n'y peut plus tenir.</i> -</p> - -<p> -<i>Alors, il part tout là-bas, vers le Nord, vers le Klondike et le pays -de l'or. Mais bientôt une épidémie de scorbut se déclare. Il -recommence, en sens inverse, le long voyage de quatre mille kilomètres, -et se retrouve à Oakland où, son père étant mort, tout le fardeau de -la famille lui retombe sur les épaules.</i> -</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p> -<i>Des jours meilleurs allaient luire cependant.</i> -</p> - -<p> -<i>L'esprit de Jack London, parmi tant de traverses, commençait à se -former et sa pensée se précisait. Ses voyages à travers la société -et à travers le monde, pour mouvementés qu'ils eussent été, lui -avaient apporté une ample moisson de souvenirs émotifs et -d'impressions. Sa plume, errante dans le rêve, allait pouvoir -s'exercer sur des réalités. Dans les solitudes neigeuses du Klondike -et de la Terre du Nord, «où personne ne parle, où tout le monde -pense», il s'était longuement replié sur lui-même. «Mon -véritable horizon, dit-il, m'était apparu.</i>» -</p> - -<p> -<i>Cet horizon n'était plus celui du travail manuel, si noble qu'il -fût, et que force est bien d'abandonner, dans la société, à ceux -qui n'en peuvent accomplir d'autre. Il y avait d'ailleurs -pléthore de main-d'œuvre en Californie. Matériellement même, la -littérature était pour Jack le salut.</i> -</p> - -<p> -<i>Il commença par rédiger un récit d'un voyage au Klondike, qui ne -trouva pas d'amateur. Un roman fut pareillement dédaigné. Mais un -magazine californien accepta et publia un conte, qui fut payé cinq -dollars et eut du succès. Un autre magazine demanda un deuxième conte -et le paya quarante dollars. «Les choses commençaient à prendre -tournure et il devenait probable que je n'aurais plus besoin, pendant -quelque temps tout au moins, de décharger du charbon.» Pour beaucoup -qu'il eût vécu, Jack n'avait que vingt-quatre ans. Malgré ses -défauts et ses tares, cette société, maudite par lui dans sa misère, -lui tendait la main et se trouvait, en somme, avoir du bon.</i> -</p> - -<p> -<i>En 1900, paraissait le premier volume de Jack London,</i> The Son of the -Wolf <i>(le Fils du Loup), recueil de récits du pays de l'or. «Dès -alors j'aurais pu, dit-il, gagner des sommes importantes comme -journaliste. Mais je m'y refusai, estimant qu'un journal, cette -machine à tuer les hommes, n'est nullement ce qui confient à un -jeune homme, à l'époque de sa formation.</i>» -</p> - -<p> -<i>Il continua donc à produire de nouveaux volumes qui, au nombre de -cinquante, se succédèrent sans interruption:</i> L'Appel du Wild, le -Loup des Mers, Avant Adam, Radieuse Aurore, La Vallée de la Lune, Jerry -des Iles, Le Talon de Fer, Le Vagabond des Étoiles, Michaël, frère -de Jerry, <i>etc., auxquels il faut ajouter trois pièces de théâtre.</i> -</p> - -<p> -«<i>Je suis, écrivait-il, un adepte du travail méthodique et je -n'attends jamais l'inspiration. D'un tempérament naturellement -insouciant et fantaisiste, facilement mélancolique, je suis arrivé à -vaincre ces deux défauts. La discipline que j'ai connue comme matelot -a toujours laissé sur moi son empreinte et peut-être lui suis-je -redevable de la régularité de ma vie actuelle. Je ne prends que cinq -heures et demie de sommeil, limite précise que je m'accorde, et rien -n'a jamais été capable de me retenir plus longtemps au lit.</i>» -</p> - -<p> -<i>Les portraits de Jack London nous le montrent avec une large carrure -et de puissantes épaules—celles qui portaient les sacs de -charbon,—des yeux flambants d'intelligence dans sa face rasée, et -un menton proéminent, énergique et volontaire. D'autres portraits de -lui l'évoquent en boxeur, à demi nu, et faisant valoir les muscles de -sa poitrine et la force de ses biceps.</i> -</p> - -<p> -<i>En parfait Américain, en effet, il était devenu un fervent de tous les -sports. «J'aime la boxe, la natation, le yachting et même le -cerf-volant. Bien qu'aimant la ville, je préfère habiter sa banlieue -et jouir, près de la ville, de la campagne où la vie est meilleure et -plus naturelle. Je regrette de n'avoir pas appris la musique. -Aujourd'hui je m'adonnerais volontiers à la poésie, si je -possédais pour vivre un ou deux millions de dollars.» Un ou deux -millions de dollars pour faire décemment bouillir la marmite... -L'ancien pilleur d'huîtres et débardeur avait, avouons-le, fait du -chemin.</i> -</p> - -<p> -<i>La mort, hélas! fauchait en 1916, à quarante ans et en pleine -production, ce curieux et robuste gaillard. Depuis longtemps déjà il -souffrait d'une entérite chronique, à laquelle s'ajoutait un -épuisement nerveux qui lui avait fait perdre le sommeil. Le matin de -son dernier jour (22 novembre 1916), son domestique japonais ne put le -réveiller. Il appela la sœur de Jack, Elisa Shepard, qui elle-même -alla quérir Mistress Charmian London. Jack était dans un état de -prostration complet et il fut impossible de lui faire reprendre ses -sens. Il présentait tous les symptômes d'un empoisonnement du -sang. Quatre médecins furent mandés en hâte, d'Oakland et de -San-Francisco. Mais il expira dans l'après-midi. Ses restes furent -incinérés, selon sa volonté, et les cendres déposées dans un -endroit de sa propriété, qu'il avait désigné. Bien qu'il eût eu -l'intuition de sa fin prochaine, la veille de sa mort il avait fait sa -promenade habituelle et lu comme de coutume</i><a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>. -</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p> -White Fang <i>ou</i> Croc-Blanc, <i>que nous offrons aujourd'hui au -public, histoire d'un loup qui vient à la civilisation et se fait -chien, est comme</i> The Call of the Wild <i>ou</i> l'Appel du Wild, -<i>histoire d'un chien qui retourne à l'état sauvage et se refait -loup, comme</i> Jerry des Iles <i>et</i> Michaël, frère de Jerry, -<i>histoires de chiens, un roman de psychologie animale.</i> -</p> - -<p> -<i>D'autres auteurs ont mis en scène des animaux, mais dans un sens -différent. Ceux que nous présente La Fontaine, par exemple, et plus -près de nous R. Kipling, agissent en êtres humains et nous empruntent -nos sentiments, dont il deviennent, avec plus ou moins de bonhomie ou de -lyrisme, comme le miroir et le symbole. De nos caractères et de nos -passions ils sont comme les synthèses. Les bêtes de Jack London, au -contraire, agissent et pensent exclusivement en bêtes. L'auteur, dans -les mornes solitudes du Wild, le Grand Désert Blanc, qui de la terre -habitée monte vers le Cercle Arctique, les a longuement observés de -près. Il a vécu avec eux, côte à côte, en ami ou en ennemi. Il -s'est penché vers ces frères inférieurs, vers ces anneaux, moraux -comme physiques, de la grande chaîne des êtres, dont l'homme, avec -plus d'indignité parfois, occupe le sommet. Il a scruté leur pensée -rudimentaire, interrogé leur cerveau. Se faisant, en imagination, -chien, loup, lynx, porc-épic, écureuil, il s'est demandé quelle -conception, plus ou moins développée, plus ou moins restreinte, toutes -ces bêtes pouvaient bien avoir de la vie, ce qu'elles pouvaient en -sentir et en comprendre, sous quel angle visuel les mêmes événements -qui nous touchent pouvaient les atteindre et impressionner leurs -cerveaux.</i> -</p> - -<p> -<i>Quant au paysage évoqué, il n'est, en dehors de toute littérature -descriptive proprement dite, qu'un décor, tragique à souhait, pour -le drame qui s'y joue. Plus exactement, l'un et l'autre se -confondent, car, sur cette Terre du Nord, dont l'écrivain éveille -pour nous la poignante vision, il est impossible de séparer l'être -de l'ambiance où il vit et qui l'étreint, la créature de la -création. Rien ici ne saurait être factice. De Jack London on peut -dire avec raison que l'œuvre est l'homme même. Ce sont ses -ressouvenances, ses impressions, ses émotions, tout ce qu'il a vécu -lui-même, qu'il nous dépeint.</i> -</p> - -<p> -<i>Dans ce déchaînement des forces hostiles, parmi leur indestructible -pérennité, «où l'homme est moins qu'une pomme de terre», -l'homme lutte cependant, il lutte et il pense. Il est le roseau -pensant de Pascal, et surtout le roseau agissant. Car l'action, sur la -Terre du Nord, est tout. Sans l'action, sans l'action perpétuelle, -la mort est là, embusquée, qui ne tarde guère.</i> -</p> - -<p> -<i>De même, avant de s'embarquer en une longue croisière sur le</i> Snark, -<i>il écrira: «Me voici, chétif animal appelé homme. Un brin de -matière animée, cent soixante-cinq livres de chair, d'os, de nerfs, -de tendons et de cerveau, tout cela doux et tendre, vulnérable et -fragile, un brin de vie palpitante. Voilà tout ce que je suis. Autour -de moi vont les grandes forces naturelles, menaces colossales, Titans de -destruction, monstres dénués de sentiment, qui ont autant d'égards -envers moi que moi pour le grain de sable que j'écrase sous mon pied. -Ils ne me connaissent point, ils sont inconscients, impitoyables, -amoraux. Ces monstres ont nom les cyclones et les tornades, les éclairs -et le tonnerre, les lames furieuses et les trombes, les tremblements de -terre et les volcans, les écumes qui heurtent avec fracas la côte -hérissée de récifs, et les vagues qui bondissent par-dessus les -sabords des plus grands navires, faisant des hommes une bouillie ou les -projetant dans la mer. Aucun de ces monstres déchaînés ne connaît la -minuscule créature, toute sensitive, toute de nerfs et de faiblesse, -que les hommes, appellent Jack London et qui lui-même se croit quelque -chose et même un être supérieur. Dans le conflit de tous ces Titans, -dans le labyrinthe de périls dont ils m'enveloppent, je dois me -frayer un chemin. Et le brin de vie que je suis exultera en triomphant -d'eux.</i>» -</p> - -<p> -<i>C'est tout cela que rend admirablement Jack London, et son style alors -demeure net et ferme, ferme comme l'acte qu'il décrit. Tout ce qui -est tragique, chez lui, l'est à souhait. Sa plume, par contre, -devient plus indécise dès que la bataille de la vie se détend et que, -dépouillant sa rude écorce, il se fait sentimental. L'auteur -demeure, malgré lui, un être de drame et de souffrance. Parfois aussi, -lorsqu'il tend aux considérations générales, son style se fait plus -diffus. L'ancien fils du trappeur errant n'a pas suffisamment appris -à mettre en ordre le flot de ses pensées et celui de ses phrases. Il -est un émotif de premier ordre, mais la solide culture classique des -races latines lui a manqué. Le rôle du traducteur devient alors -infiniment délicat. Sans s'attacher obstinément à un mot à mot -littéral, que rend plus difficile encore la différence de génie des -langues anglo-saxonnes et de la langue française, celle-ci éprise -avant tout de netteté et de clarté, le traducteur doit s'efforcer de -faire jaillir, le plus fidèlement possible, la pensée enclose dans -l'original.</i> -</p> - -<p> -<i>Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, Jack London n'en -demeure pas moins une des plus originales et des plus puissantes -incarnations du génie anglo-saxon.</i> -</p> - -<p style="margin-left: 50%;">PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et -romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de -nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en -Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des -meilleurs prosateurs anglais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>CROC-BLANC: <i>Le Mur du monde.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari -(Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent -être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a -également écrit divers autres volumes, dont <i>Jack London dans les Mers -du Sud</i> et <i>Une femme parmi les Chasseurs de Têtes.</i></p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="I">I</a></h4> - -<h4>LA PISTE DE LA VIANDE</h4> - -<p> -De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapins -s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés -par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient -s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques, dans le jour -qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans -vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que -la pensée s'enfuyait, devant elle, au delà même de la tristesse. -Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique, -comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le -sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les -vains efforts de notre être. C'était le <i>Wild</i>, le Wild farouche, -glacé jusqu'au cœur, de la terre du Nord<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>. -</p> - -<p> -Sur la glace du fleuve et comme un défi au néant du Wild, peinait un -attelage de chiens-loups<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait -de neige. À peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en -vapeur, pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux -transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons. -</p> - -<p> -Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les -attachaient à un traîneau, qui suivait, assez loin derrière eux, tout -cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de -bouleaux, solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de -toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau, afin -qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle -qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était -fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait -presque toute la place. À côté d'elle, se tassaient divers autres -objets: des couvertures, une hache, une cafetière et une poêle à -frire. -</p> - -<p> -Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et, -derrière le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le -traîneau, en gisait un troisième, dont le souci était fini. -Celui-là, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait -jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et -la vie lui est une offense. Il congèle l'eau, pour l'empêcher de -courir à la mer; il glace la sève sous l'écorce puissante des -arbres, jusqu'à ce qu'ils en meurent, et plus férocement encore, -plus implacablement, il s'acharne sur l'homme, pour le soumettre à -lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les -êtres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement. -</p> - -<p> -Cependant, en avant et en arrière du traîneau, indomptables et sans -perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore -morts. Ils étaient vêtus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur -haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de -cristallisations glacées leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres, -toute leur figure, si bien qu'il eût été impossible de les -discerner l'un de l'autre. On eût dit des croque-morts masqués, -conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque -fantôme. Mais, sous ce masque, il y avait des hommes, qui avançaient -malgré tout, sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse -ironie, dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance -d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et -impassible que l'abîme infini de l'espace. -</p> - -<p> -Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et -ménageant jusqu'à leur souffle. Partout autour d'eux était le -silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pèse -l'eau sur le corps du plongeur, à mesure qu'il s'enfonce plus -avant aux profondeurs de l'Océan. -</p> - -<p> -Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour, -lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri -s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri -se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa -note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa. -On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la -sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur -ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie. -</p> - -<p> -L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard -se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la -boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe. -</p> - -<p> -Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son. -C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue -qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux -autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche -du second cri. -</p> - -<p> -—Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant. -</p> - -<p> -Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait -un effort pour parler. -</p> - -<p> -—La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis -plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin. -</p> - -<p> -Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la -clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux. -</p> - -<p> -Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et -les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis, -à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le -cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les -chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher -à fuir et à se sauver dans les ténèbres. -</p> - -<p> -—Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulièrement fidèles à -notre compagnie, observa Bill. -</p> - -<p> -Henry, penché sur le feu et occupé à faire fondre un peu de glace, -pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis -sur le cercueil et ayant commencé à manger: -</p> - -<p> -—Ils savent, dit-il, que près de nous leurs peaux sont sauves, et -ils préfèrent manger qu'être mangés. Ces chiens ne manquent pas -d'esprit. -</p> - -<p> -Bill secoua la tête: -</p> - -<p> -—Oh! je n'en sais rien! -</p> - -<p> -Son camarade le regarda avec étonnement. -</p> - -<p> -—C'est la première fois, Bill, que je vous entends suspecter -l'intelligence des chiens. -</p> - -<p> -—Avez-vous remarqué, reprit l'autre, en mâchant des fèves avec -énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur -dîner. Combien avez-vous de chiens Henry? -</p> - -<p> -—Six. -</p> - -<p> -—Bien, Henry. -</p> - -<p> -Bill s'arrêta un instant, comme pour donner plus de poids à ses -paroles. -</p> - -<p> -—Nous disions que nous avions six chiens. J'ai pris six poissons -dans le sac et j'en ai donné un à chaque chien. Eh bien! je me suis -trouvé à court d'un poisson. -</p> - -<p> -—Vous avez mal compté. -</p> - -<p> -—Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J'ai pris -six poissons et N'a-qu'une-Oreille<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a> n'en a pas eu. Alors je suis -revenu au sac et j'y ai pris un septième poisson, que je lui ai -donné. -</p> - -<p> -—Nous n'avons que six chiens, répliqua Henry. -</p> - -<p> -—Je n'ai pas dit qu'il n'y avait là que des chiens, mais -qu'ils étaient sept convives, à qui j'ai donné du poisson. -</p> - -<p> -Henry s'arrêta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les -bêtes. -</p> - -<p> -—En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six à présent. -</p> - -<p> -—J'ai vu le septième convive s'enfuir à travers la neige. -</p> - -<p> -Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara: -</p> - -<p> -—Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin. -</p> - -<p> -—Qu'entendez-vous par là? -</p> - -<p> -—J'entends que l'excès de nos peines influe durement sur vos -nerfs et que vous commencez à voir des choses... -</p> - -<p> -—C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill, avec -gravité. Mais les traces laissées derrière lui par le septième -animal sont encore marquées sur la neige. Je vous les montrerai, si -vous le désirez. -</p> - -<p> -Henry ne répondit point et se remit à manger en silence. Lorsque -le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant -la bouche, du revers de sa main: -</p> - -<p> -—Alors, Bill, vous croyez que cela était? -</p> - -<p> -Un long cri d'appel, à la fois lamentable et sauvage, jaillissant de -l'obscurité, l'interrompit. Il se tut, pour écouter, et, tendant -la main dans la direction d'où le cri était issu: -</p> - -<p> -—C'est un d'eux, dit-il, qui est venu? -</p> - -<p> -Bill approuva de la tête. -</p> - -<p> -—Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Vous avez remarqué -vous-même quel vacarme ont fait les chiens. -</p> - -<p> -Cris et cris, après cris, se répondant, de près, de loin, de tous -côtés, semblaient avoir mué tout à coup le Wild en une maison de -fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient -venus se tasser, les uns contre les autres, autour du foyer, si près -que leurs poils en étaient roussis par la flamme. -</p> - -<p> -Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, après en avoir -tiré quelques bouffées: -</p> - -<p> -—Je songe, Henry, que celui qui est là-dedans (et il indiquait, de -son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement -plus heureux que vous et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager -aussi confortablement après notre mort, aurons-nous seulement, un jour, -quelques pierres sur notre carcasse? Ce qui me dépasse, c'est -qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays, un lord ou -quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu à trimarder pour -la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guêtres -sur cette fin de terre, abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne -puis le comprendre exactement. -</p> - -<p> -—Il aurait pu vivre un bon vieil âge mûr, s'il était demeuré -chez lui, approuva Henry. -</p> - -<p> -Bill allait continuer la conversation, quand il vit, dans le noir mur de -nuit qui se pressait sur eux et où toute forme était indistincte, une -paire d'yeux, brillants comme des braises. Il la montra à Henry, qui -lui en montra une seconde, puis une troisième. Un cercle d'yeux -étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se -déplaçait, ou disparaissait, pour reparaître à nouveau, l'instant -d'après. -</p> - -<p> -La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient, -affolés, autour du feu, ou venaient, en rampant, se tapir entre les -jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux -bascula dans la flamme. Il se mit à pousser des hurlements plaintifs, -tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brûlée. -Ce remue-ménage fit se disperser le cercle d'yeux, qui se reforma, -une fois l'incident terminé et les chiens calmés. -</p> - -<p> -—C'est, dit Bill, une fâcheuse et blâmable situation, de se -trouver à court de munitions. -</p> - -<p> -Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon à étendre, sur des -branches de sapin préalablement disposées sur la neige, un lit de -couvertures et de fourrures. -</p> - -<p> -Henry grogna, tout en commençant à délacer ses mocassins de peau de -daim: -</p> - -<p> -—Combien, dites-vous, Bill, qu'il nous reste de cartouches? -</p> - -<p> -—Trois. Et je voudrais qu'il y en eût trois cents. Je leur -montrerais alors quelque chose, à ces damnés. -</p> - -<p> -Il secoua son poing, avec colère, vers les yeux luisants. Puis ayant -enlevé à son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant -le feu. -</p> - -<p> -—Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu -50° sous zéro<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a> depuis deux semaines. Plût à Dieu que nous -n'eussions pas entrepris cette expédition! je n'aime pas la -tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle -est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit -plus question! Heureux le jour où nous nous retrouverons, vous et moi, -au Fort M'Gurry, tranquillement assis auprès du feu et jouant aux -cartes. Voilà mes souhaits! -</p> - -<p> -Henry poussa un nouveau grognement et se glissa dans le lit. Comme il -allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité: -</p> - -<p> -—Dites-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre à nos bêtes -et attraper un poisson, pour quoi, dites-moi, les chiens ne lui sont-ils -pas tombés dessus? C'est là ce qui me tourmente. -</p> - -<p> -—Vous vous faites, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry, d'une -voix ensommeillée. Vous n'étiez pas ainsi autrefois. Vous digérez -mal, je pense. Mais assez péroré! Dormez, sinon vous serez demain, -fort mal en point. Vous vous mettez, sans raison, la cervelle à -l'envers. -</p> - -<p> -Les deux compagnons, là-dessus, s'assoupirent. Ils soufflaient -lourdement, côte à côte, sous la même couverture. -</p> - -<p> -Le feu tomba peu à peu et les yeux brillants resserrèrent le cercle -qu'ils traçaient. Dès que deux d'entre eux s'avançaient, plus -proches, les chiens grondaient, apeurés et menaçants à la fois. Leurs -cris devinrent si forts, à un moment, que Bill s'éveilla. -</p> - -<p> -Il descendit du lit avec précaution, afin de ne pas troubler le sommeil -de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Dès que la flamme se -fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le -groupe des chiens. Puis, s'étant frotté les paupières, il se reprit -à les regarder, avec plus d'attention. Après quoi, s'étant coulé -sous la couverture: -</p> - -<p> -—Henry... Oh! Henry! -</p> - -<p> -Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille. -</p> - -<p> -—Qu'est-ce qui ne va pas? interrogea-t-il. -</p> - -<p> -—Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont sept derechef. -</p> - -<p> -Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants -après, il ronflait à poings fermés. -</p> - -<p> -C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors du -lit son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point -naître avant que trois heures encore ne se fussent écoulées. Il se -mit, dans l'obscurité, à préparer le déjeuner, tandis que Bill -roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ. -</p> - -<p> -—Dites-moi, Henry, demanda-t-il soudainement. Combien de chiens -prétendez-vous que nous avons? -</p> - -<p> -—Six. -</p> - -<p> -—Erreur! s'exclama Bill, triomphant. -</p> - -<p> -—Sept, de nouveau? questionna Henry. -</p> - -<p> -—Non. Cinq! Un est parti. -</p> - -<p> -—L'Enfer! cria Henry, avec colère. -</p> - -<p> -Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens: -</p> - -<p> -—Vous avez raison, Bill, Boule-de-Suif<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a> est parti. -</p> - -<p> -—Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée -nous aura caché sa fuite. -</p> - -<p> -—Ce n'est pas de chance, pour lui ni pour nous. Ils l'auront -avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant -dans leur gosier. Malédiction sur eux! -</p> - -<p> -—Ce fut toujours un chien fou, observa Bill. -</p> - -<p> -—Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se -suicider de la sorte? -</p> - -<p> -Henry jeta un coup d'œil sur les survivants de l'attelage, -supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur -caractère et de leurs aptitudes. -</p> - -<p> -—Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait à en faire -autant. On frapperait dessus à coups de bâton qu'ils refuseraient de -s'éloigner. -</p> - -<p> -—J'ai toujours pensé, dit Bill, et je le répète, que -Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu fêlée. -</p> - -<p> -Telle fut l'oraison funèbre d'un chien, mort en cours de route, sur -une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien -d'hommes, n'en ont pas même une semblable! -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Le <i>Wild</i> est un terme générique, intraduisible, qui, comme -le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle -désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types -qui la constituent. Le <i>Wild</i> comprend, dans l'Amérique du Nord, la -région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui -ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace -éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait -partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol, -très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et -l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la -neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise -vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible -profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation -hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de -transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a><i>Wolfdogs</i>, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par -leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels -des traîneaux. (<i>Idem.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a><i>One Ear.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Il s'agit de degrés Fahrenheit (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a><i>Fatty.</i></p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="II">II</a></h4> - -<h4>LA LOUVE</h4> - -<p> -Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement -rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu -joyeux et poussèrent de l'avant dans les ténèbres qui n'étaient -point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces, -continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid. -Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença à paraître. À -midi, le ciel, vers le Sud, parut se réchauffer et se teignit de -couleur rose. La ligne de démarcation se dessina, que met la rondeur de -la terre entre les pays méridionaux, où luit le soleil, et le monde du -Nord. Mais la couleur rose, rapidement, se fana. Un jour gris lui -succéda, qui dura jusqu'à trois heures, puis disparut à son tour, -et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et -silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse, à -droite, à gauche, recommencèrent, provoquant parmi les chiens, tout -harassés qu'ils fussent, de folles paniques. -</p> - -<p> -—Je voudrais bien, dit Bill, en remettant, pour la vingtième fois, -les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et -nous laissent tranquilles. -</p> - -<p> -—Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva -Henry. -</p> - -<p> -Le campement fut dressé, comme le soir précédent. Henry surveillait -la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri, poussé -par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le -fit sursauter. Il releva le nez, juste à temps pour voir une forme -vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il -aperçut Bill, qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux, -mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue -et une partie du corps d'un saumon séché. -</p> - -<p> -—Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a -reçu pour le reste. L'entendez-vous hurler? -</p> - -<p> -—Et quelle figure avait-il, ce voleur? demanda Henry. -</p> - -<p> -—Je n'ai pu le bien voir. Mais ce que je sais, c'est qu'il a -quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble à celle d'un -chien. -</p> - -<p> -—Ce doit être, j'en jurerais, un loup apprivoisé. -</p> - -<p> -—Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour être venu ici au moment -juste du dîner et emporter un morceau de poisson! -</p> - -<p> -Les deux hommes, assis sur la boîte oblongue, avaient, après avoir -mangé, humé leurs pipes, comme ils en avaient l'habitude. Le cercle -d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus -proche. -</p> - -<p> -Bill se reprit à gémir. -</p> - -<p> -—Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur -quelque autre gibier, et qu'ils décampent à sa suite! Ce serait -pour nous un débarras... -</p> - -<p> -Henry eut l'air de n'avoir pas entendu. Mais, comme Bill faisait -mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge. -</p> - -<p> -—Arrêtez, Bill, vos croassements. Vous avez des crampes d'estomac, -je vous l'ai déjà dit, et c'est ce qui vous fait divaguer. Avalez -une pleine cuillerée de bi-carbonate de soude, cela vous calmera, je -vous assure et vous redeviendrez d'une plus plaisante compagnie. -</p> - -<p> -Le matin suivant, d'énergiques blasphèmes, proférés par Bill, -réveillèrent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, à la lueur -du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui -agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses -grimaces. -</p> - -<p> -—Hello! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau? -</p> - -<p> -—Grenouille<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a> a décampé, fut la réponse. -</p> - -<p> -—Non? -</p> - -<p> -—Je dis oui. -</p> - -<p> -Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta -avec soin, après quoi il se joignit à Bill pour maudire les pouvoirs -malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien. -</p> - -<p> -—Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill. -</p> - -<p> -—Et celui-là n'était pas un chien fou, ajouta Henry. -</p> - -<p> -Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funèbre. -</p> - -<p> -Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent -attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente. -Les deux hommes peinaient, sans parler. Le silence n'était interrompu -que par les cris qui les poursuivaient et qui s'attachaient, -invisibles, à leur marche. Mêmes paniques des chiens, mêmes écarts -de leur part, hors du sentier tracé, et même lassitude physique et -morale des deux hommes, qui en résultait. -</p> - -<p> -Quand le campement eut été établi, Bill, à la mode indienne, enroula -autour du cou des chiens une solide lanière de cuir, à laquelle était -lié, à son tour, un bâton de cinq à six pieds de long. Le bâton, à -son autre extrémité, était attaché, par une seconde lanière, à un -pieu fiché en terre. Les joints, de chaque côté, étaient si serrés -que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger. -</p> - -<p> -—Regardez, Henry, dit Bill, avec satisfaction, si j'ai bien -travaillé! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles -jusqu'à demain. S'il en manque un seul à l'appel, je veux me -passer de mon café. -</p> - -<p> -Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant à Bill le -cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisième soir, les -enserrait: -</p> - -<p> -—Dommage, tout de même, fit-il, de ne pouvoir flanquer à ceux-ci -quelques bons coups de fusil! Ils ont compris que nous n'avions pas -de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis. -</p> - -<p> -Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils -regardaient les formes vagues aller et venir, hors de la frontière de -lumière que marquait le feu. En observant avec attention les endroits -où une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la -silhouette de l'animal, qui se dessinait et se mouvait dans les -ténèbres. -</p> - -<p> -Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens, les fit se -détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et -geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces dans la -direction de l'ombre, sur son bâton, qu'il mordait frénétiquement -et à pleines dents. -</p> - -<p> -—Bill, regardez ceci! chuchota Henry. -</p> - -<p> -Dans la lumière du feu, un animal, semblable à un chien, se glissait, -d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en même temps -audacieux et craintif, observant les deux hommes avec précaution, et -cherchait visiblement à se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille, -s'aplatissant vers lui, sur le sol, redoublait ses gémissements. -</p> - -<p> -—C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la -meute. Quand elle a attiré un chien à sa suite, toute la bande tombe -dessus et le mange. -</p> - -<p> -Au même moment, une des bûches empilées sur le feu dégringola, en -éclatant avec bruit. L'étrange animal, effaré, fit un saut en -arrière, dans les ténèbres, et disparut. -</p> - -<p> -—Je pense une chose, dit Bill. -</p> - -<p> -—Laquelle, s'il vous plaît? -</p> - -<p> -—C'est que l'animal vu par nous est le même que celui qui a -été rossé hier par mon gourdin. -</p> - -<p> -—Il n'y a pas au monde le plus léger doute sur ce point. -</p> - -<p> -—Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa -familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas -naturelle et choque toutes les idées reçues. -</p> - -<p> -—Ce loup en connait certainement plus qu'un loup qui se respecte ne -doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du -repas des chiens. Cet animal a de l'expérience. -</p> - -<p> -—Le vieux Villan, dit Bill, en se parlant tout haut à lui-même, -possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir -avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi. Car je le tuai un beau -jour, dans un pacage d'élans, sur <i>Little Stick.</i> Le vieux Villan en -pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce -chien depuis trois ans. Tout ce temps, le chien était demeuré avec les -loups. -</p> - -<p> -—Je pense, opina Henry, que vous avez trouvé la vérité. Ce loup -est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de -l'homme. -</p> - -<p> -—Si j'ai quelque chance, de ce loup qui est un chien nous aurons la -peau, déclara Bill. Nous ne pouvons continuer à perdre d'autres -bêtes. -</p> - -<p> -—Souvenez-vous qu'il ne nous reste plus que trois cartouches. -</p> - -<p> -—Je le sais et les réserve pour un coup sûr. -</p> - -<p> -Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner, -accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son -camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prêts. -Bill commença à manger, dormant encore. -</p> - -<p> -Ayant remarqué que sa tasse à café était vide, il se pencha pour -atteindre la cafetière. Mais celle-ci était du côté d'Henry et -hors de sa portée. -</p> - -<p> -—Dites-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement -d'amitié, n'avez-vous rien oublié de me donner? -</p> - -<p> -Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tête. Bill -avança sa tasse vide. -</p> - -<p> -—Vous n'aurez pas de café, prononça Henry. -</p> - -<p> -—Aurait-il été renversé? demanda Bill avec anxiété. -</p> - -<p> -—Ce n'est pas cela. -</p> - -<p> -—Si vous m'en refusez, vous allez arrêter ma digestion. -</p> - -<p> -—Vous n'en aurez pas! -</p> - -<p> -Un flux de sang et de colère monta au visage de Bill. -</p> - -<p> -—Voulez-vous, je vous prie, parler et vous expliquer? -</p> - -<p> -—Gros-Gaillard<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a> est parti. -</p> - -<p> -Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tête et -compta les chiens. -</p> - -<p> -—Comment cela est il arrivé? demanda-t-il, anéanti. -</p> - -<p> -—Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-même -la lanière qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura -rendu sans doute ce service. -</p> - -<p> -—Le damné chien! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré -son compère. -</p> - -<p> -—En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose -qu'il est déjà digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans les -ventres de vingt loups différents. -</p> - -<p> -Cette troisième oraison funèbre prononcée, Henry poursuivit: -</p> - -<p> -—Maintenant, Bill, voulez-vous du café? -</p> - -<p> -Bill fit un signe négatif. -</p> - -<p> -—C'est bien certain? insista Henry, en levant la cafetière, il -est pourtant bon. -</p> - -<p> -Mais Bill était têtu. Il mit sa tasse à l'écart. -</p> - -<p> -—J'aimerais mieux, dit-il, être pendu ding-ding-dong. J'ai -donné ma parole et je la tiendrai. -</p> - -<p> -Il absorba son déjeuner à sec et ne l'arrosa que de malédiction, à -l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais -tour. -</p> - -<p> -—Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur -atteinte. -</p> - -<p> -Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé -plus de cent yards<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>, quand Henry, qui allait devant, heurta du pied, -dans l'obscurité, un objet qu'il ramassa, puis qu'il lança, -s'étant retourné, dans la direction de Bill. -</p> - -<p> -—Tenez, Bill, dit-il, voilà quelque chose qui pourra vous être -utile. -</p> - -<p> -Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de -Gros-Gaillard; le bâton auquel il avait été attaché. -</p> - -<p> -—Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la -peau, et tout. Le bâton même est aussi net que le dessus de ma main; -ils ont mangé le cuir qui le garnissait à ses deux bouts. Ils ont -l'air terriblement affamés. Pourvu que vous et moi nous ne subissions -pas un sort identique avant d'être parvenus au terme de notre voyage! -</p> - -<p> -Henry se mit à rire. -</p> - -<p> -—C'est la première fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des -loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et -sauf. Prenez votre courage à deux mains et ne craignez rien. Ils ne -nous auront pas, mon fils. -</p> - -<p> -—Voilà ce qu'on ne sait pas; oui, ce qu'on ne sait pas. -</p> - -<p> -—Vous êtes pâle et avez une mauvaise circulation du sang. Il vous -faudrait de la quinine. Je vous en bourrerai quand nous serons arrivés. -</p> - -<p> -Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents. -Apparition de la lumière à neuf heures; à midi, le reflet lointain, -vers le Sud, du soleil invisible; puis la grise après-midi, -précédant la nuit rapide. À l'heure où le soleil esquissait son -faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit: -</p> - -<p> -—Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire. -</p> - -<p> -—Soyez prudent et gardez-vous qu'il ne vous arrive malheur! -</p> - -<p> -Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure après, vers -son compagnon, qui l'attendait avec une certaine anxiété. -</p> - -<p> -—Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous, -courant de-ci, de-là, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont -sûrs de nous avoir et qu'il leur suffit de patienter. En attendant -ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent. -</p> - -<p> -—Vous prétendez, observa Henry, qu'ils sont sûrs de nous avoir? -</p> - -<p> -Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua: -</p> - -<p> -—J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres à faire peur. Ils -n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien -entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas -loin. Leurs côtes sont pareilles à des planches à laver et leurs -estomacs remontés collent presque à l'épine dorsale. Ils en sont, -je puis vous le dire, à la dernière phase de la désespérance. Ils -sont à demi enragés et attendent. -</p> - -<p> -Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand Henry, qui -avait pris la place d'arrière et poussait le traîneau, afin -d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement -étouffé. Derrière eux, en pleine vue et sur la même piste qu'ils -venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une -forme velue. La bête trottinait sans effort apparent, semblant glisser -plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arrêtés, elle -s'arrêta ainsi qu'eux et, ayant levé la tête, elle les regarda -avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur, -comme pour se faire d'eux une opinion. -</p> - -<p> -—C'est la louve! dit Bill. -</p> - -<p> -Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et il vint, derrière le -traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinèrent -l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur -avait déjà soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter -encore, en avant, de quelques pas, puis s'arrêter, puis recommencer -à diverses reprises le même manège, jusqu'à ce qu'il ne se -trouvât plus qu'à une courte distance. Alors il fit halte, la tête -dressée, près d'un groupe de sapins, et se remit à observer les -deux hommes. Il les considérait avec une insistance singulière, comme -eût pu le faire un chien, mais sans qu'il y eût rien dans ses yeux -du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était -celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bête, -aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt -grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des -spécimens les plus importants de l'espèce. -</p> - -<p> -—Il doit mesurer près de deux pieds et demi à hauteur d'épaule, -constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long. -</p> - -<p> -—Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai -jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge, et même sur -l'orangé. Elle a un ton cannelle. -</p> - -<p> -La robe de la bête n'était point cependant de cette couleur et le -gris y dominait, comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et -indéfinissables reflets couraient par moment sur le poil, qui -trompaient et illusionnaient la vue. -</p> - -<p> -—On dirait un rude et gros chien de traîneau, poursuivit Bill. Je ne -serais pas autrement étonné de voir cet animal remuer la queue. -</p> - -<p> -—Hé! gros chien, appela-t-il. Venez, vous! quel que vous soyez! -</p> - -<p> -—Il n'a pas de toi la moindre peur, dit Henry, en riant. -</p> - -<p> -Bill agita sa main, fit semblant de menacer, cria à tue-tête. La bête -ne manifesta aucune crainte et se contenta de se mettre légèrement en -garde. Elle ne cessait point de dévisager les deux hommes, avec une -fixité affamée. Son désir évident était, si elle l'osait, de -venir à cette viande et de s'en repaître. -</p> - -<p> -—Écoutez, Henry, dit Bill, en baissant la voix, très bas. Voici le -cas d'utiliser nos trois cartouches. Mais il faut ne point manquer le -coup et qu'il soit mortel, qu'en pensez-vous? -</p> - -<p> -Henry approuva et Bill, avec mille précautions, amena à lui le fusil. -Mais à peine avait-il fait le geste de le lever vers son épaule que la -louve, faisant un saut de côté, hors de la piste, disparut parmi les -sapins. -</p> - -<p> -Les deux compagnons se regardèrent. Henry sifflota, d'un air entendu, -et Bill, se morigénant lui-même, remit en place le fusil. -</p> - -<p> -—Je devais m'y attendre, dit-il. Un loup assez instruit pour venir -partager le dîner de nos chiens doit être également renseigné sur -les coups de fusil. Sa science est la cause de tous nos malheurs. Mais -je le démolirai, aussi sûr que mon nom est Bill! Puisqu'il est trop -rusé pour être tué à découvert, j'irai le tirer de l'affût. -</p> - -<p> -—Si vous voulez tenter de l'abattre, faites-le d'ici, conseilla -Henry. Que la bande survienne autour de vous, en admettant que vos trois -cartouches tuent trois bêtes, les autres vous régleront votre compte. -</p> - -<p> -On campa de bonne heure, ce soir-là. Les trois chiens survivants -avaient remorqué moins vite le traîneau et avaient été las plus -tôt. Les deux hommes ne dormirent que d'un œil. Le cercle -d'ennemis s'était resserré encore. Sans cesse il fallait se -relever, pour attiser le feu, afin que la flamme ne tombât point. -</p> - -<p> -—J'ai ouï des marins, dit Bill, me parler des requins qui ont -coutume de suivre les navires. Les loups sont les requins de la terre. -Ils s'y connaissent mieux que nous dans leurs affaires. Ils savent que -bientôt ils nous auront. -</p> - -<p> -—Ils vous ont déjà à moitié, rétorqua Henry, avec rudesse, vous -qui vous laissez aller à parler ainsi. C'en est fait d'un homme, -dès l'instant où il se déclare perdu. Vous êtes, rien qu'en le -disant, à demi mangé. -</p> - -<p> -—Ils en ont mangé d'autres, et qui nous valaient, vous et moi, -répondit Bill. -</p> - -<p> -—Assez croassé! Vous m'excédez plus que de raison. -</p> - -<p> -Henry tourna brusquement le dos à Bill, et il s'attendait à ce que -celui-ci, avec le caractère emporté qu'il lui connaissait, -s'irritât du ton tranchant de ses paroles. Mais Bill ne répondit -rien. -</p> - -<p> -—Mauvais présage, songea Henry, dont les paupières se fermaient -malgré lui. Le moral de Bill, il n'y a pas à s'y tromper, est -gravement entamé. J'aurai, demain matin, fort à faire pour retaper -ce garçon. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Frog.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a><i>Spanker.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Le <i>yard</i> mesure environ 91 centimètres (914 millimètres), -soit un peu moins d'un mètre. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="III">III</a></h4> - -<h4>LE CRI DE LA FAIM</h4> - -<p> -La journée débuta sous de meilleurs auspices. Les deux hommes -n'avaient pas perdu de chien durant la nuit et c'est l'esprit le -plus léger qu'ils se remirent en chemin, dans le silence, le noir et -le froid, Bill semblait avoir oublié ses sinistres pressentiments et -quand, à midi, les chiens renversèrent le traîneau, à un mauvais -passage, c'est en plaisantant qu'il accueillit l'accident. -</p> - -<p> -C'était pourtant un effrayant pêle-mêle. Le traîneau, sens dessus -dessous, demeurait suspendu entre le tronc d'un arbre et un énorme -roc. Il fallut d'abord déharnacher les chiens, afin de les dégager -et de démêler leurs traits. Ceci fait et tandis que les deux hommes -s'occupaient de remettre sur pied le traîneau, Henry aperçut -N'a-qu'une-Oreille qui était en train de se défiler en rampant. -</p> - -<p> -—Ici, toi, N'a-qu'une-Oreille! cria-t-il, en se retournant vers -le chien. -</p> - -<p> -Mais le chien, au lieu de lui obéir, fit un bond en avant et se sauva, -en courant de toutes ses forces, ses harnais traînant derrière lui. -</p> - -<p> -Tout là-bas, sur la piste, la louve l'attendait. En s'approchant -d'elle, il parut soudain hésiter et ralentit sa course. Il la -regardait fixement, avec crainte et désir à la fois. Elle semblait -l'aguicher et lui sourire de toutes ses dents, puis fit un pas vers -lui, en manière d'avance. N'a-qu'une-Oreille se rapprocha, mais -en se tenant encore sur ses gardes, la tête dressée, les oreilles et -la queue droites. -</p> - -<p> -Quand il l'eut jointe, il essaya de frotter son nez contre le sien; -mais elle se détourna, avec froideur, et fit un pas en arrière. Elle -répéta plusieurs fois sa manœuvre, comme pour l'entraîner loin de -ses compagnons humains. À un moment (on eût dit qu'une vague -conscience du sort qui l'attendait flottait dans sa cervelle de -chien), N'a-qu'une-Oreille, s'étant retourné, regarda derrière -lui ses deux camarades de trait, le traîneau renversé et les deux -hommes qui l'appelaient. Mais la louve lui ayant tendu son nez, pour -qu'il s'y frottât, il en oublia aussitôt toute autre idée et se -reprit à la suivre au bout de quelques minutes, dans un prude et -nouveau recul qu'elle effectua. -</p> - -<p> -Bill, pendant ce temps, avait songé au fusil. Mais celui-ci était pris -sous le traîneau et quand, avec l'aide d'Henry, il eut mis la main -dessus, le chien et la louve étaient trop éloignés de lui, trop près -aussi l'un de l'autre pour qu'il pût tirer. -</p> - -<p> -Trop tard, N'a-qu'une-oreille connut son erreur. Les deux hommes le -virent qui revenait vers eux à fond de train. Mais déjà une douzaine -de loups maigres, bondissant dans la neige, fonçaient à angle droit -sur le chien, afin de lui couper la retraite. La louve avait, quant à -elle, cessé ses grâces et ses pudeurs, et s'était jetée sur son -amoureux, avec un rauque grognement. Il l'avait bousculée d'un coup -d'épaule et elle s'était jointe aux autres poursuivants. Elle le -talonnait de près. -</p> - -<p> -—Où allez-vous? cria Henry, en posant sa main sur le bras de Bill. -</p> - -<p> -Bill se dégagea, d'un mouvement brusque. -</p> - -<p> -—Je ne puis, dit-il, supporter ce qui se passe. Ils ne doivent plus -avoir, si je puis l'empêcher, aucun de nos chiens. -</p> - -<p> -Le fusil au poing, il s'enfonça dans les taillis qui bordaient le -sentier. -</p> - -<p> -—Attention, Bill! lui jeta Henry, une dernière fois. Soyez prudent! -</p> - -<p> -Henry, assis sur le traîneau, vit disparaître son compagnon. -N'a-qu'une-Oreille avait quitté la piste et tentait de rejoindre le -traîneau en décrivant un grand cercle. Henry l'apercevait par -instants, détalant à travers des sapins clairsemés et s'efforçant -de gagner les loups en vitesse, tandis que Bill allait essayer, sans nul -doute, d'enrayer la poursuite. Mais la partie était perdue -d'avance. D'autant que de nouveaux loups, sortant de partout, se -joignaient à la chasse. -</p> - -<p> -Tout à coup, Henry entendit un coup de fusil, puis deux autres -succéder rapidement au premier, et il connut que la provision de -cartouches de Bill était finie. Il y eut un grand bruit, des -grondements et des cris. Henry reconnut la voix du chien, qui gémissait -et hurlait. Un cri de loup lui annonça qu'un des animaux avait été -atteint. Et ce fut tout. Gémissements et grognements moururent et le -silence retomba sur le paysage solitaire. -</p> - -<p> -Henry demeura longtemps assis sur le traîneau. Il n'avait pas besoin -d'aller voir ce qui était advenu. Cela il le savait comme s'il en -eût été spectateur. Il se dressa pourtant, à un moment, avec un -tressaillement, et, dans une hâte fébrile, chercha la hache qui était -parmi les bagages. Puis il se rassit et songea longuement, en société -des deux chiens qui lui restaient et qui demeuraient à ses pieds, -couchés et tremblants. -</p> - -<p> -Il se leva, à la fin, en proie à une immense faiblesse, comme si toute -force de résistance s'était anéantie en lui, et se mit en devoir -d'atteler les chiens au traîneau. Lui-même passa sur son épaule un -harnais d'homme et tira, de concert avec les deux bêtes. L'étape -fut courte. Dès que le jour commença à baisser, Henry se hâta -d'organiser le campement. Il donna aux chiens leur nourriture, fit -cuire et mangea son dîner, et dressa son lit près du feu. -</p> - -<p> -Mais il n'avait pas encore fermé les yeux qu'il vit les loups -arriver et, cette fois, s'avancer tellement près qu'il n'y avait -pas à songer même à dormir. Ils étaient là, autour de lui, si peu -loin qu'il pouvait les regarder, comme en plein jour, couchés ou -assis autour du foyer, rampant sur leurs ventres, et tantôt avançant, -tantôt reculant. Certains d'entre eux dormaient, couchés en rond -dans la neige, comme des chiens. Il ne cessa pas, un seul instant, -d'aviver la flamme, car il savait qu'elle était le seul obstacle -entre sa chair et leurs crocs. Les deux chiens se pressaient contre lui, -implorant sa protection. De temps à autre, le cercle des loups -s'agitait, ceux qui étaient couchés se relevaient, et tous hurlaient -en chœur. Puis ils se recouchaient ou s'asseyaient, le cercle se -reformant plus près. -</p> - -<p> -À force, cependant, d'avancer d'un pouce, puis d'un pouce, un -instant arriva où les loups le touchaient presque. Alors il prit des -brandons enflammés et commença à les jeter dans le tas de ses -ennemis. Ceux-ci bondissaient en arrière, d'un saut hâtif, -accompagné de cris de colère et de grognements peureux, quand une -branche, bien lancée, atteignait l'un d'eux. -</p> - -<p> -Le matin trouva l'homme hagard et brisé, les yeux dilatés par le -manque de sommeil. Il cuisina et absorba son déjeuner. Puis quand la -lumière eut dispersé la troupe des loups, il s'occupa de mettre à -exécution un projet qu'il avait médité durant de longues heures de -la nuit. Ayant abattu, à coups de hache, de jeunes sapins, il en fit, -en les liant en croix, les traverses d'un échafaudage assez élevé, -dont quatre autres grands sapins, restés debout, formèrent les -montants. Se servant ensuite des courroies du traîneau comme de cordes, -et les chiens tirant avec lui, il hissa au sommet de l'échafaudage le -cercueil qu'il avait convoyé. -</p> - -<p> -—Ils ont eu Bill, dit-il, en s'adressant au corps du mort, quand -celui-ci fut installé dans sa sépulture aérienne, et ils m'auront -peut-être. Mais, vous, jeune homme, ils ne vous auront pas. -</p> - -<p> -Le traîneau filait maintenant derrière les chiens, qui haletaient -d'enthousiasme, car ils savaient, eux aussi, que le salut était pour -eux dans le chenil du Fort M'Gurry. Mais les loups n'avaient pas -été loin et c'est ouvertement qu'ils avaient, désormais, repris -leur poursuite. Ils trottinaient tranquillement derrière le traîneau, -ou rangés en files parallèles, leurs langues rouges pendantes, leurs -flancs maigres ondulant sur leurs côtes, qui se dessinaient à chacun -de leurs mouvements. Henry ne pouvait s'empêcher d'admirer qu'ils -fussent encore capables de se tenir sur leurs pattes, sans s'effondrer -sur la neige. -</p> - -<p> -À midi, vers le Sud, ce ne fut pas seulement un reflet du soleil qui -apparut, mais l'astre lui-même, dont la partie supérieure émergea -de l'horizon, pâle et dorée. Henry vit là un heureux présage. Le -soleil était revenu et les jours allaient grandir. Mais sa joie fut de -courte durée. La lumière, presque aussitôt, se remit à baisser et il -s'occupa, sans plus tarder, de s'organiser pour la nuit. Les -quelques heures de clarté grisâtre et de terne crépuscule qu'il -avait encore devant lui furent utilisées à couper, pour le foyer, une -quantité de bois considérable. -</p> - -<p> -Avec la nuit, la terreur revint, à son comble. Le besoin de sommeil, -pire que les loups, tenaillait Henry. Il s'endormit malgré lui, -accroupi près du feu, les couvertures sur ses épaules, sa hache entre -ses genoux, un chien à sa droite, un chien à sa gauche. Dans cet état -de demi-veille où il se trouvait, il apercevait la troupe entière qui -le contemplait, comme un repas retardé, mais certain. Il lui semblait -voir une bande d'enfants réunis autour d'une table servie, et -attendant qu'on leur permît de commencer à manger. -</p> - -<p> -Puis, comme machinalement, ses yeux retombaient sur lui-même, et il -examinait son corps avec une attention bizarre, qui ne lui était pas -habituelle. Il tâtait ses muscles et les faisait jouer, -s'intéressant prodigieusement à leur mécanisme. À la lueur du -foyer, il ouvrait, étendait ou refermait les phalanges de ses doigts, -émerveillé de l'obéissance et de la souplesse de sa main qui, avec -brusquerie ou douceur, trépidait à sa volonté, jusqu'au bout des -ongles. Et, comme fasciné, il se prenait d'un incommensurable amour -pour ce corps admirable, auquel il n'avait, jusque-là, jamais prêté -attention, d'une tendresse infinie pour cette chair vivante, destinée -bientôt à repaître des brutes, à être mise en lambeaux. -Qu'était-il désormais? Un simple mets pour des crocs affamés, une -subsistance pour d'autres estomacs, l'égal des élans et des lapins -dont il avait tant de fois, lui-même, fait son dîner. -</p> - -<p> -À quelques pieds devant lui, la louve aux reflets rouges était assise -dans la neige et le regardait, pensive. Leurs regards se croisèrent. Il -comprit sans peine qu'elle se délectait de lui, par anticipation. Sa -gueule s'ouvrait, avec gourmandise, découvrant les crocs blancs -jusqu'à leur racine. La salive lui découlait des lèvres, et elle se -pourléchait de la langue. Un spasme d'épouvante secoua Henry. Il fit -un geste brusque, pour se saisir d'un brandon et le lancer à la -louve. Mais celle-ci, non moins rapidement, s'était éclipsée. Alors -il se remit à contempler sa main, avec adoration, à examiner, l'un -après l'autre, tous ses doigts et comme ils s'adaptaient avec -perfection aux rugosités de la branche qu'il brandissait. Puis, comme -son petit doigt courait risque de se brûler, il le replia -délicatement, un peu en arrière de la flamme. -</p> - -<p> -La nuit s'écoula cependant sans accident et le matin parut. Pour la -première fois, la lumière du jour ne dispersa pas les loups. Vainement -l'homme attendit leur départ. Ils demeurèrent en cercle autour de -lui et de son feu, avec une insolence qui brisa son courage, revenu avec -la clarté naissante. Il tenta cependant un effort surhumain pour se -remettre en route. -</p> - -<p> -Mais à peine avait-il replacé son traîneau sur le sentier et -s'était-il écarté, de quelques pas, de la protection du feu, -qu'un loup, plus hardi que les autres, s'élança vers lui. La bête -avait mal calculé son élan; son saut fut trop court. Ses dents, en -claquant, se refermèrent sur le vide, tandis qu'Henry, pour se -préserver, faisait un bond de côté. Puis, reculant vers le feu, il -fit pleuvoir une mitraille de brandons sur les autres loups, -qui, excités par l'exemple, s'étaient dressés debout et s'apprêtaient -déjà à se jeter sur lui. -</p> - -<p> -Il demeura assiégé toute la journée. Comme son bois menaçait de -s'épuiser, il étendit progressivement le foyer vers un énorme sapin -mort, qui s'élevait à peu de distance et qu'il atteignit de la -sorte. Il abattit l'arbre et passa le reste du jour à préparer, pour -la nuit, branches et fagots. -</p> - -<p> -La nuit revint, aussi angoissante que la précédente, avec cette -aggravation que le besoin de dormir devenait, pour l'homme, de plus en -plus insurmontable. Henry, dans sa somnolence, vit la louve -s'approcher de lui à ce point, qu'il n'eût qu'à saisir un -brandon allumé pour le lui planter, d'un geste mécanique, en plein -dans la gueule. La louve hurla de douleur, en un brusque ressaut. Il -sentit l'odeur de la chair brûlée et regarda la bête secouer sa -tête, avec fureur. -</p> - -<p> -Puis, de crainte de s'abandonner trop profondément au sommeil, Henry -attacha à sa main droite un tison de sapin, afin que la brûlure de la -flamme le réveillât lorsque la branche serait consumée. Il -recommença plusieurs fois l'opération. Chaque fois que la flamme, en -l'atteignant, le faisait sursauter, il en profitait pour recharger le -feu et envoyer aux loups une pluie de brandons incandescents, qui les -tenaient momentanément en respect. Un moment vint pourtant où la -branche, mal liée, se détacha de sa main sans qu'il s'en -aperçût. Et, s'étant endormi, il rêva. -</p> - -<p> -Il lui sembla qu'il se trouvait dans le Fort M'Gurry. L'endroit -était chaud et confortable, et il jouait avec l'agent de la -factorerie. Le Fort était assiégé par les loups, qui hurlaient à la -grille d'entrée. Lui et son partenaire s'arrêtaient de jouer, par -instants, pour écouter les loups et rire de leurs efforts inutiles. -Mais un craquement se produisit soudain. La porte avait cédé et les -loups envahissaient la maison, fonçant droit sur lui et sur l'agent, -en redoublant de hurlements, tellement qu'il en avait la tête comme -brisée. Il s'éveilla, à ce moment, et le rêve se relia à la -réalité. Les loups hurlants étaient sur lui. Déjà l'un d'eux -avait refermé ses crocs sur son bras. D'un mouvement instinctif, -Henry sauta dans le feu et le loup lâcha prise, non sans laisser dans -la chair une large déchirure. -</p> - -<p> -Alors commença une bataille de flammes. Ses épaisses mitaines -protégeant ses mains, Henry ramassait les charbons ardents, à pleines -poignées, et les jetait en l'air dans toutes les directions. Le -campement n'était qu'un volcan en éruption. Henry sentait son -visage se tuméfier, ses sourcils et ses cils grillaient, et la chaleur -qu'il éprouvait aux pieds devenait intolérable. Un brandon dans -chaque main, il se risqua à faire quelques pas en avant. Les loups -avaient reculé. -</p> - -<p> -Il leur lança ses deux brandons, puis frotta de neige ses mitaines -carbonisées, et dans la neige il trépigna pour se refroidir les pieds. -Des deux chiens il ne restait plus trace. Ils avaient, de toute -certitude, continué à alimenter le repas inauguré par les loups, il y -avait plusieurs jours, avec Boule-de-Suif, et que lui-même, -vraisemblablement, terminerait sous peu. -</p> - -<p> -—Vous ne m'avez pas encore! cria-t-il d'une voix sauvage, aux -bêtes affamées, qui lui répondirent, comme si elles avaient compris -ce qu'il disait, par une agitation générale et des grognements -répétés. -</p> - -<p> -Mettant à exécution un nouveau plan de défense, il forma un cercle -avec une série de fagots, alignés à la file et qu'il alluma. Puis -il s'installa au centre de ce rempart de feu, couché sur son matelas, -afin de se préserver de l'humidité glaciale et de la neige fondante, -que liquéfiait sur le sol la chaleur du brasier, et demeura immobile. -Les loups, ne le voyant plus, vinrent s'assurer, à travers le rideau -de flammes, que leur proie était toujours là. Rassurés, ils reprirent -leur attente patiente, se chauffant au feu bienfaisant, en s'étirant -les membres et en clignotant béatement des yeux. La louve s'assit sur -son derrière, pointa le nez vers une étoile et commença un long -hurlement. Un à un, les autres loups l'imitèrent, et la troupe -entière, sur son derrière, le nez vers le ciel, hurla à la faim. -</p> - -<p> -L'aube vint et le jour. La flamme brûlait plus bas. La provision de -bois était épuisée et il allait falloir la renouveler. Henry tenta de -franchir le cercle ardent qui le protégeait, mais les loups surgirent -aussitôt devant lui. Il leur lança, pour les écarter, quelques -brandons, qu'ils se contentèrent d'éviter, sans en être autrement -effrayés. Il dut renoncer au combat. -</p> - -<p> -L'homme, vacillant, s'assit sur son matelas et ses couvertures. Il -laissa tomber sa poitrine sur ses genoux, comme si son corps eût été -cassé en deux. Sa tête pendait vers le sol. C'était l'abandon de -la lutte. De temps à autre, il relevait légèrement la tête, pour -observer l'extinction progressive du feu. Le cercle de flammes et de -braises se sectionnait par segments, qui diminuaient d'étendue et -entre lesquels s'élargissaient des brèches. -</p> - -<p> -—Je crois, murmura-t-il, que bientôt vous pourrez venir et -m'avoir. Qu'importe à présent? Je vais dormir... -</p> - -<p> -Une fois encore, il entr'ouvrit les yeux, et ce fut pour voir, par une -des brèches, la louve qui le regardait. -</p> - -<p> -Combien de temps dormit-il? Il n'aurait su le dire. Mais, lorsqu'il -s'éveilla, il lui parut qu'un changement mystérieux s'était -produit autour de lui. Un changement à ce point étrange et inattendu -que son réveil en fut brusqué sur-le-champ. Il ne comprit point, -d'abord, ce qui s'était passé. Puis il découvrit ceci: les loups -étaient partis. Seul, le piétinement pressé de leurs pattes, -imprimées sur la neige, lui rappelait le nombre et l'acharnement -pressé de ses ennemis. Puis, le sommeil redevenant le plus fort, il -laissa retomber sa tête sur ses genoux. -</p> - -<p> -Ce furent des cris d'hommes qui le réveillèrent, cette fois, mêlés -au bruit de traîneaux qui s'avançaient, à des craquements de -harnais, à des halètements époumonés de chiens de trait. -</p> - -<p> -Quatre traîneaux, quittant le lit glacé de la rivière, venaient en -effet vers lui, à travers les sapins. Une demi-douzaine d'hommes -l'entouraient, quelques instants après. Accroupi au milieu de son -cercle de feu, qui se mourait, il les regarda, comme hébété, et -balbutia, les mâchoires encore empâtées: -</p> - -<p> -—La louve rouge... Venue près des chiens au moment de leur repas... -D'abord elle mangea les chiens... Puis elle mangea Bill... -</p> - -<p> -—Où est lord Alfred? beugla un des hommes à son oreille, en le -secouant rudement. -</p> - -<p> -Il remua lentement la tête. -</p> - -<p> -—Non, lui, elle ne l'a pas mangé... Il pourrit sur un arbre, au -dernier campement. -</p> - -<p> -—Mort? cria l'homme. -</p> - -<p> -—Oui, et dans une boîte... répondit Henry. -</p> - -<p> -Il dégagea vivement son épaule de la main du questionneur. -</p> - -<p> -—Hé! dites donc, laissez-moi tranquille! Je suis vidé à fond. -Bonsoir à tous. -</p> - -<p> -Ses yeux clignotants se fermèrent, son menton rejoignit sa poitrine et, -tandis que les nouveaux arrivés l'aidaient à s'étendre sur les -couvertures, ses ronflements montaient déjà dans l'air glacé. -</p> - -<p> -Une rumeur lointaine répondait à ses ronflements. C'était, -affaiblie par la distance, le cri de la troupe affamée des loups, à la -recherche d'une autre viande, destinée à remplacer l'homme qui -leur avait échappé. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="IV">IV</a></h4> - -<h4>LA BATAILLE DES CROCS</h4> - -<p> -C'était la louve qui avait, la première, entendu le son des voix -humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux. -La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son -cercle de flammes à demi-éteintes. Les autres loups ne pouvaient se -résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant -quelques minutes, ils demeurèrent encore sur place, écoutant les -bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement, eux aussi -prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve. -</p> - -<p> -Un grand loup gris, un des leaders<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a> habituels de la troupe, courait -en tête. Il grondait, pour avertir les plus jeunes de ne point rompre -l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs, -s'ils avaient la prétention de passer devant lui. Il augmenta son -allure à l'aspect de la louve qui, maintenant, trottait avec -tranquillité dans la neige, et ne tarda pas à la rejoindre. -</p> - -<p> -Elle vint se ranger d'elle-même à son côté, comme si c'était -là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la -horde. Le grand loup gris ne grondait pas, ni ne montrait les dents, -quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance. -Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une -bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher -plus près d'elle. Et c'est elle, alors, qui grondait et montrait -ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordre durement -à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de -faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible -compagne, continuait à conduire la troupe, d'un air raide et vexé, -comme un amoureux éconduit. -</p> - -<p> -Ainsi escortée sur son flanc droit, la louve était flanquée, sur son -flanc gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des -stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui -était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'il avait choisie -par rapport à la louve. Lui aussi mettait une obstination continue à -la serrer de près, à effleurer, de son museau balafré, sa hanche, son -épaule ou son cou. Elle le tenait à distance, comme elle faisait avec -son autre galant. Parfois les deux rivaux la pressaient simultanément, -en la bousculant avec rudesse, et, pour se dégager, elle redoublait, à -droite et à gauche, ses morsures aiguës. Tout en galopant de chaque -côté d'elle, les deux loups se menaçaient l'un l'autre, de -leurs dents luisantes. Seule, la faim plus impérieuse que l'amour, -les empêchait de se combattre. -</p> - -<p> -Le vieux loup borgne avait près de lui, du côté opposé à la louve, -un jeune loup de trois ans, arrivé au terme de sa croissance, et qui -pouvait passer pour un des plus vigoureux de la troupe. Les deux bêtes, -quand elles étaient lasses, s'appuyaient amicalement l'une sur -l'autre, de l'épaule ou de la tête. Mais le jeune loup, par -moments, ralentissant sa marche d'un air innocent, se laissait -dépasser par son vieux compagnon et, sans être aperçu, se glissait -entre lui et la louve. La louve, frôlée par ce troisième amoureux, se -mettait à gronder et se retournait. Le vieux loup en faisait autant, et -aussi le grand loup gris, qui était à droite. -</p> - -<p> -Devant cette triple rangée de dents redoutables, le jeune loup -s'arrêtait brusquement et s'asseyait sur son derrière, droit sur -ses pattes de devant, grinçant des crocs, lui aussi, et hérissant le -poil de son dos. Une confusion générale en résultait parmi les autres -loups, ceux qui fermaient la marche pressant ceux du front, qui -finalement s'en prenaient au jeune loup et lui administraient des -coups de crocs à foison. Il supportait ce traitement sans broncher et, -avec la foi sans limites qui est l'apanage de la jeunesse, il -répétait de temps à autre sa manœuvre, quoiqu'elle ne lui -rapportât rien de bon. -</p> - -<p> -Les loups couvrirent dans cette journée un grand nombre de milles<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>, -sans briser, dans ces incidents, leur formation serrée. À -l'arrière, boitaient les plus faibles, les très jeunes comme les -très vieux. Les plus robustes marchaient en tête. Tous, tant qu'ils -étaient, ils ressemblaient à une armée de squelettes. Mais leurs -muscles d'acier paraissaient une source inépuisable d'énergie. -Mouvements et contractions se succédaient, sans répit, sans fin que -l'on pût prévoir, et sans effort apparent ni fatigue. La nuit et le -jour qui suivirent, ils continuèrent leur course. Ils couraient à -travers la vaste solitude de ce monde désert, où ils vivaient seuls, -cherchant une autre vie à dévorer, pour perpétuer la leur. -</p> - -<p> -Ils traversèrent des plaines basses et franchirent une douzaine de -petites rivières glacées, avant de trouver ce qu'ils quêtaient. Ils -tombèrent enfin sur des élans. Ce fut un gros mâle qu'ils -rencontrèrent d'abord. Voilà, à la bonne heure! de la viande et de -la vie, que ne défendaient point des feux mystérieux et des flammes -volant en l'air. Larges sabots et andouillers palmés, ils -connaissaient cela. Jetant au vent toute patience et leur prudence -coutumière, ils engagèrent aussitôt le combat. Celui-ci fut bref et -féroce. Le grand élan fut assailli de tous côtés. Vainement, les -roulant dans la neige, il assénait aux loups des coups adroits de ses -sabots, ou les frappait de ses vastes cornes, en s'efforçant de leur -fendre le crâne ou de leur ouvrir le ventre. La lutte était pour lui -sans issue. Il tomba sur le sol, la louve pendue à sa gorge, et sous -une nuée de crocs, accrochés partout où son corps pouvait livrer -prise, il fut dévoré vif, tout en combattant et avant d'avoir -achevé sa dernière riposte. -</p> - -<p> -Il y eut, pour les loups, de la nourriture en abondance. L'élan -pesait plus de huit cents livres, ce qui donnait vingt pleines livres de -viande pour chacune des quarante gueules de la troupe. Mais, si -l'estomac des loups était susceptible de jeûnes prodigieux, non -moins prodigieuse était sa faculté d'absorption. Quelques os -éparpillés furent, en quelques heures, tout ce qui restait du -splendide animal, qui avait fait face, si vaillamment, à la horde de -ses ennemis. -</p> - -<p> -Le repos vint ensuite, et le sommeil. Puis les jeunes mâles -commencèrent à se quereller entre eux. La famine était terminée; -les loups étaient arrivés à la Terre Promise. Ils continuèrent, -pendant quelques jours encore, à chasser de compagnie la petite bande -d'élans qu'ils avaient dépistée. Mais ils y mettaient maintenant -quelque précaution, s'attaquant de préférence aux femelles, plus -lourdes dans leurs mouvements, ou aux vieux mâles. Finalement, la -troupe des loups se partagea en deux parties, qui s'éloignèrent -chacune dans des directions différentes. -</p> - -<p> -La louve, le grand loup gris, le vieux loup borgne et le jeune loup de -trois ans conduisirent une des deux troupes dans la direction de -l'est, vers le Mackenzie-River<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a> et la région des Lacs. Chaque jour, -s'éclaircissait la petite cohorte. Les loups partaient, deux par -deux, mâle et femelle ensemble. Parfois, un mâle, sans femelle avec -qui s'accoupler, était chassé, à coups de dents, par les autres -mâles. Il ne resta plus, au bout du compte, que la louve et son trio -d'amoureux. -</p> - -<p> -Tous trois portaient les marques sanglantes de ses morsures et elle -demeurait toujours inexorable à chacun d'eux. Mais ils continuaient -à ne pas se défendre contre ses crocs. Ils se contentaient, pour -apaiser son courroux, de se détourner, en remuant la queue et en -dansant devant elle de petits pas. -</p> - -<p> -Aussi doux ils se montraient envers elle, aussi féroces étaient-ils -l'un vis-à-vis de l'autre. Le loup de trois ans sentait croître -son audace. Saisissant dans sa gueule, à l'improviste, l'oreille du -vieux loup, du côté où celui-ci était borgne, il la déchira -profondément et la découpa en minces lanières. Le vieux loup, s'il -était moins vigoureux et moins alerte que son jeune rival, lui était -supérieur en science et en sagesse. Son œil perdu et son nez balafré -témoignaient de son expérience de la vie et de la bataille. Nul doute -qu'il ne connût, en temps utile, ce qu'il avait à faire. -</p> - -<p> -Magnifique en effet, lorsque l'heure en fut venue, et tragique à -souhait fut la bataille. Le vieux loup borgne et le grand loup gris se -réunirent pour attaquer ensemble le loup de trois ans et le détruire. -Ils l'entreprirent, sans pitié, chacun de leur côté. Oubliés les -jours de chasse commune, les jeux partagés jadis, et la famine subie -côte à côte. C'étaient choses du passé. La chose présente, -implacable et cruelle par-dessus toutes, était l'amour. La louve, -objet du litige, assise sur son train de derrière, regardait, -spectatrice paisible. Paisible et contente, car son jour à elle était -venu. C'est pour la posséder que les poils se hérissaient, que les -crocs frappaient les crocs, que la chair déchiquetée se convulsait. -</p> - -<p> -Le loup de trois ans, c'était sa première affaire d'amour, perdit -la vie dans l'aventure. Les deux vainqueurs, quand il fut mort, -regardèrent la louve qui, sans bouger, souriait dans la neige. Mais le -vieux loup borgne était le plus roué des deux survivants. Il avait -beaucoup appris. Le grand loup gris, détournant la tête, était -occupé justement à lécher une blessure qui saignait à son épaule. -Son cou se courbait, pour cette opération, et la courbe en était -tournée vers le vieux loup. De son œil unique, celui-ci saisit -l'opportunité du moment. S'étant baissé pour prendre son élan, -il sauta sur la gorge qui s'offrait à ses crocs et referma sur elle -sa mâchoire. La déchirure fut large et profonde, et les dents -crevèrent au passage la grosse artère. Le grand loup gris eut un -grondement terrible et s'élança sur son ennemi, qui s'était -rapidement reculé. Mais déjà la vie fuyait hors de lui, son -grondement s'étouffait et n'était plus qu'une toux épaisse. -Ruisselant de sang et toussant, il combattit encore quelques instants. -Puis ses pattes chancelèrent, ses yeux s'assombrirent à la lumière -et ses sursauts devinrent de plus en plus courts. -</p> - -<p> -La louve, pendant ce temps, toujours assise sur son derrière, -continuait à sourire. Elle était heureuse. Car ceci n'était rien -d'autre que la bataille des sexes, la lutte naturelle pour l'amour, -la tragédie du Wild, qui n'était tragique que pour ceux qui -mouraient. Elle était, pour les survivants, aboutissement et -réalisation. -</p> - -<p> -Lorsque le grand loup gris ne bougea plus, le vieux borgne, Un-Œil<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a> -(ainsi l'appellerons-nous désormais), alla vers la louve. Il y avait, -dans son allure, de la fierté de sa victoire et de la prudence. Il -était prêt à une rebuffade, si elle venait, et ce lui fut une -agréable surprise de voir que les dents de la louve ne grinçaient pas -vers lui avec colère. Son accueil, pour la première fois, lui fut -gracieux. Elle frotta son nez contre le sien et condescendit même à -sauter, gambader et jouer en sa compagnie, avec des manières -enfantines. Et lui, tout vieux et tout sage qu'il fût, comme elle il -fit l'enfant et se livra à maintes folies, pires que les siennes. -</p> - -<p> -Il n'était plus question déjà des rivaux vaincus, ni du conte -d'amour écrit en rouge sur la neige. Une fois seulement, le vieux -loup dut s'arrêter de jouer, pour lécher le sang qui coulait de ses -blessures non fermées. Ses lèvres se convulsèrent, en un vague -grondement, et le poil de son cou eut un hérissement involontaire. Il -se baissa vers la neige encore rougie, comme s'il allait prendre son -élan, et en mordit la surface, dans un spasme brusque de ses -mâchoires. Au bout d'un moment, il ne pensa plus à rien derechef, et -courut vers la louve qui se sauva, en le conviant à sa suite au plaisir -de la chasse à travers bois. -</p> - -<p> -Ils coururent, dès lors, toujours côte à côte, comme de bons amis -qui ont fini par se comprendre, chassant, tuant et mangeant en commun. -</p> - -<p> -Ainsi passaient les jours, quand la louve commença à se montrer -inquiète. Elle semblait chercher, avec obstination, une chose qu'elle -ne trouvait pas. -</p> - -<p> -Les abris que forment, en-dessous d'eux, les amas d'arbres tombés -étaient, pour elle, pleins d'attrait. Pénétrant dans les larges -crevasses qui s'ouvrent dans la neige, à l'abri des rocs -surplombants, elle y reniflait longuement. Un-Œil paraissait -complètement détaché de ces recherches, mais il n'en suivait pas -moins, avec bonne humeur et fidélité, tous les pas de la louve. -Lorsque celle-ci s'attardait un peu trop, dans ses investigations, ou -si le passage était trop étroit pour deux, il se couchait sur le sol -et attendait placidement son retour. -</p> - -<p> -Sans se fixer de préférence en aucun lieu, ils pérégrinèrent à -travers diverses contrées. Puis, revenant vers le Mackenzie, ils -suivirent le fleuve, s'en écartant seulement pour remonter, à la -piste de quelque gibier, un de ses petits affluents. -</p> - -<p> -Ils tombaient parfois sur d'autres loups qui, comme eux, marchaient -ordinairement par couples. Mais il n'y avait plus, de part ni -d'autre, de signes mutuels d'amitié, de plaisir à se retrouver, ni -de désir de se reformer en troupe. Quelquefois, ils rencontraient des -loups solitaires. Ceux-ci étaient toujours des mâles et ils faisaient -mine, avec insistance, de vouloir se joindre à la louve et à son -compagnon. Mais tous deux, épaule contre épaule, le crin hérissé et -les dents mauvaises, accueillaient de telle sorte ces avances que le -prétendant intempestif tournait bientôt le dos et s'en allait -reprendre sa course isolée. -</p> - -<p> -Ils couraient dans les forêts paisibles, par une belle nuit de clair de -lune, quand Un-Œil s'arrêta soudain. Il dressa son museau, agita la -queue, leva une patte, à la manière d'un chien en arrêt, et ses -narines se dilatèrent pour humer l'air. Les effluves qui lui -parvinrent ne semblèrent pas le satisfaire et il se mit à respirer -l'air de plus belle, tâchant de comprendre l'impalpable message que -lui apportait le vent. Un reniflement léger avait suffi à renseigner -la louve et elle trotta de l'avant, afin de rassurer son compagnon. Il -la suivit, mal tranquillisé, et, à tout moment, il ne pouvait -s'empêcher de s'arrêter pour interroger du nez l'atmosphère. -</p> - -<p> -Ils arrivèrent à une vaste clairière, ouverte parmi la forêt. -Rampant avec prudence, la louve s'avança jusqu'au bord de -l'espace libre. Le vieux loup la rejoignit, après quelque -hésitation, tous ses sens en alerte, chaque poil de son corps -s'irradiant de défiance et de suspicion. Tous deux demeurèrent côte -à côte, veillant, et reniflant. -</p> - -<p> -Un bruit de chiens qui se querellaient et se battaient arrivait -jusqu'à leurs oreilles, ainsi que des cris d'hommes, au son -guttural, et des voix plus aiguës de femmes acariâtres et quinteuses. -Ils perçurent aussi le cri strident et plaintif d'un enfant. Sauf les -masses énormes que formaient les peaux des tentes, ils ne pouvaient -guère distinguer que la flamme d'un feu, devant laquelle des corps -allaient et venaient, et la fumée qui montait doucement du feu, dans -l'air tranquille. Mais les mille relents d'un camp d'Indiens -venaient maintenant aux narines des deux bêtes. Et ces relents -contaient des tas de choses, que le vieux loup ne pouvait pas -comprendre, mais qui de la louve étaient beaucoup moins inconnues. -</p> - -<p> -Elle était étrangement agitée, et reniflait, reniflait, avec un -délice croissant. Un-Œil, au contraire, demeurait soupçonneux et ne -cachait pas son ennui. Il trahissait, à chaque instant, son désir de -s'en aller. Alors la louve se tournait vers lui, lui touchait le nez -avec son nez, pour le rassurer; puis elle regardait à nouveau vers le -camp. Son expression marquait une envie impérieuse, qui n'était pas -celle de la faim. Une force intérieure, dont elle tressaillait, la -poussait à s'avancer plus avant, à s'approcher de ce feu, à -s'aller coucher, près de sa flamme, en compagnie des chiens, et à se -mêler aux jambes des hommes. -</p> - -<p> -Ce fut Un-Œil qui l'emporta. Il s'agita tant et si bien que son -inquiétude se communiqua à la louve. La mémoire aussi revint à -celle-ci de cette autre chose qu'elle cherchait si obstinément, et -qu'il y avait pour elle nécessité de trouver. Elle fit volte-face et -trotta en arrière, dans la forêt, au grand soulagement du vieux loup -qui la précédait, et qui ne fut rassuré qu'une fois le camp perdu -de vue. -</p> - -<p> -Comme ils glissaient côte à côte et sans bruit, ainsi que des ombres, -au clair de lune, ils rencontrèrent un sentier. Leurs deux nez -s'abaissèrent, car des traces de pas y étaient marquées dans la -neige. Les traces étaient fraîches. Un-Œil courut en avant, suivi de -la louve, et avec toutes les précautions nécessaires. Les coussinets -naturels qu'ils avaient sous la plante de leurs pieds s'imprimaient -sur la neige, silencieux et moelleux comme un capiton de velours. -</p> - -<p> -Le loup découvrit une petite tache blanche qui, légèrement, se -mouvait sur le sol blanc. Il accéléra son allure, déjà rapide. -Devant lui, bondissait la petite tache blanche. -</p> - -<p> -Le sentier où il courait était étroit et bordé, de chaque côté, -par des taillis de jeunes sapins. Il rattrapa la petite tache blanche et -bond par bond l'atteignit. Il était déjà dessus. Un bond de plus, -et ses dents s'y enfonçaient. Mais, à cet instant précis, la petite -tache blanche s'éleva en l'air, droit au-dessus de sa tête, et il -reconnut un lapin-de-neige<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a> qui, pendu dans le vide, à un jeune -sapin, bondissait, sautait, cabriolait en une danse fantastique. -</p> - -<p> -Un-Œil, à ce spectacle eut un recul effrayé. Puis il s'aplatit sur -la neige, en grondant des menaces à l'adresse de cet objet, dangereux -peut-être et inexplicable. Mais la louve, étant arrivée, passa avec -dédain devant le vieux loup. S'étant, ensuite, tenue tranquille un -moment, elle s'élança vers le lapin qui dansait toujours en l'air. -Elle sauta haut, mais pas assez pour atteindre la proie convoitée, et -ses dents claquèrent les unes contre les autres, avec un bruit -métallique. Elle sauta, une seconde fois, puis une troisième. -</p> - -<p> -Un-Œil, s'étant relevé, l'observait. Irrité de ces insuccès, -lui-même il bondit dans un puissant élan. Ses dents se refermèrent -sur le lapin et il l'attira à terre avec lui. Mais, chose curieuse! -le sapin n'avait point lâché le lapin. Il s'était, à sa suite, -courbé vers le sol et semblait menacer le vieux loup. Un-Œil desserra -ses mâchoires et, abandonnant sa prise, sauta en arrière, afin de se -garer de l'étrange péril. Ses lèvres découvrirent ses crocs, son -gosier se gonfla pour une invective, et chaque poil de son corps se -hérissa, de rage et d'effroi. Simultanément, le jeune sapin -s'était redressé et le lapin, à nouveau envolé, recommença à -danser dans le vide. -</p> - -<p> -La louve se fâcha et, en manière de reproche, enfonça ses crocs dans -l'épaule du vieux loup. Celui-ci, de plus en plus épouvanté de -l'engin inconnu, se rebiffa et recula plus encore, après avoir -égratigné le nez de la louve. Alors indignée de l'offense, elle se -jeta sur son compagnon qui, en hâte, essaya de l'apaiser et -de se faire pardonner sa faute. Elle ne voulut rien entendre -et continua vertement à le corriger, jusqu'à ce que, renonçant à -l'attendrir, il détournât la tête et, en signe de soumission, -offrît de lui-même son épaule à ses morsures. -</p> - -<p> -Le lapin, durant ce temps, continuait à danser en l'air, au-dessus -d'eux. -</p> - -<p> -La louve s'assit dans la neige et le vieux loup qui, maintenant, avait -encore plus peur de sa compagne que du sapin mystérieux, se remit à -sauter vers le lapin. L'ayant ressaisi dans sa gueule, il vit -l'arbre se courber, comme précédemment, vers la terre. Mais, en -dépit de son effroi, il tint bon et ses dents ne lâchèrent point le -lapin. Le sapin ne lui fit aucun mal. Il voyait seulement, lorsqu'il -remuait, l'arbre remuer aussi et osciller sur sa tête. Dès qu'il -demeurait immobile, le sapin, à son tour, ne bougeait plus. Et il en -conclut qu'il était plus prudent de se tenir tranquille. Le sang -chaud du lapin, cependant lui coulait dans la gueule et il le trouvait -savoureux. -</p> - -<p> -Ce fut la louve qui vint le tirer de ses perplexités. Elle prit le -lapin entre ses mâchoires, et, sans s'effarer du sapin qui oscillait -et se balançait au-dessus d'elle, elle arracha sa tête à l'animal -aux longues oreilles. Le sapin reprit, à l'instar d'un ressort qui -se détend, sa position naturelle et verticale, où il s'immobilisa, -et le corps du lapin resta sur le sol. Un-Œil et la louve dévorèrent -alors, à loisir, le gibier que l'arbre mystérieux avait capturé -pour eux. -</p> - -<p> -Tout alentour étaient d'autres sentiers et chemins, où des lapins -pendaient en l'air. Le couple les inspecta tous. La louve acheva -d'apprendre à son compagnon ce qu'étaient les pièges des hommes -et la meilleure méthode à employer pour s'approprier ce qui s'y -était pris. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a><i>Leader</i>, conducteur ou chef de file. (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a>Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a><i>Le Fleuve Mackenzie</i> prend sa source dans les Montagnes -Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer -Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de -l'Esclave. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a><i>One Eye.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de -lapins blancs. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="V">V</a></h4> - -<h4>LA TANIÈRE</h4> - -<p> -Pendant deux jours encore, ils demeurèrent dans les parages du camp -indien, Un-Œil toujours craintif et apeuré, la louve comme fascinée -au contraire par l'attirance du camp. Mais un matin, un coup de fusil -ayant claqué soudain auprès d'eux et une balle étant venue -s'aplatir contre le pied d'un arbre, à quelques pouces de la tête -du vieux loup, le couple détala de compagnie et mit vivement quelques -milles entre sa sécurité et le danger. -</p> - -<p> -Après avoir couru deux jours durant, ils s'arrêtèrent. La louve -s'alourdissait et ralentissait son allure. Une fois, en chassant un -lapin, elle qui, d'ordinaire, l'eût joint facilement, dut -abandonner la poursuite et se coucher sur le sol pour se reposer. -</p> - -<p> -Un-Œil vint à elle et, de son nez, gentiment, lui toucha le cou. Elle -le mordit, en guise de remerciement, avec une telle férocité qu'il -en culbuta en arrière et y demeura, tout estomaqué, en une pose -ridicule. Son caractère devenait de plus en plus mauvais, tandis que le -vieux loup se faisait plus patient et plus plein de sollicitude. Et plus -impérieux aussi devenait pour elle le besoin de trouver, sans tarder, -la chose qu'elle cherchait. -</p> - -<p> -Elle la découvrit enfin. C'était à quelque mille pieds au-dessus -d'un petit cours d'eau qui se jetait dans le Mackenzie, mais qui, à -cette époque de l'année, était gelé dessus, gelé dessous, et ne -formait, jusqu'à son lit de rocs, qu'un seul bloc de glace. -Rivière blanche et morte, de sa source à son embouchure. -</p> - -<p> -Distancée sans cesse par son compagnon, la louve trottait à petits -pas, quand elle parvint sur la haute falaise d'argile qui dominait le -cours d'eau. L'usure des tempêtes, à l'époque du printemps, et -la neige fondante avaient de part en part érodé la falaise et produit, -à une certaine place, une étroite fissure. -</p> - -<p> -La louve s'arrêta, examina le terrain tout à l'entour, avec soin, -puis zigzaguant de droite et de gauche, elle descendit jusqu'à la -base de la falaise, là où sa masse abrupte émergeait de la ligne -inférieure du paysage. Cela fait, elle remonta vers la fissure et s'y -engagea. -</p> - -<p> -Sur une longueur de trois pieds, elle fut forcée de ramper, mais au -delà les parois s'élevaient et s'élargissaient, pour former une -petite chambre ronde, de près de six pieds de diamètre. C'était sec -et confortable. Elle inspecta minutieusement les lieux, tandis que le -vieux loup, qui l'avait rejointe, demeurait à l'entrée du couloir -et attendait avec patience. Elle baissa le nez vers le sol et tourna en -rond, plusieurs fois, sur elle-même. Puis elle rapprocha -l'extrémité de ses quatre pattes et, détendant ses muscles, elle se -laissa tomber par terre, avec un soupir fatigué, qui était presque un -gémissement. Un-Œil, les oreilles pointées, l'observait maintenant -avec intérêt et la louve pouvait voir, découpé sur la claire -lumière, le panache de sa queue, qui allait et venait joyeusement. -</p> - -<p> -Elle aussi, dressant ses oreilles en fines pointes, les mouvait en -avant, puis en arrière, tandis que sa gueule s'ouvrait béatement et -que sa langue pendait avec abandon. Et cette manière d'être -exprimait qu'elle était contente et satisfaite. -</p> - -<p> -Le vieux loup, n'ayant point été invité à y pénétrer, continuait -à se tenir à l'entrée de la caverne. Il se coucha sur le sol et, -vainement, essaya de dormir. Tout d'abord, il avait faim. Puis son -attention était attirée par le renouveau du monde au brillant soleil -d'avril, qui resplendissait sur la neige. S'il somnolait, il -percevait vaguement des coulées d'eau murmurantes et, soulevant la -tête, il se plaisait à les écouter. En cette belle fin de journée, -le soleil s'inclinait sur l'horizon et toute la Terre du Nord, enfin -réveillée, semblait l'appeler. La nature renaissait. Partout passait -dans l'air l'effluve du printemps. On sentait la vie croître sous -la neige et la sève monter dans les arbres. Les bourgeons brisaient les -prisons de l'hiver. -</p> - -<p> -Un-Œil invita du regard sa compagne à venir le rejoindre. Mais -elle ne manifestait aucun désir de se lever. Une demi-douzaine -d'oiseaux-de-la-neige<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a>, traversèrent le ciel, devant lui. Il en -éprouva un frémissement. L'instant était bon pour se mettre en -chasse. De nouveau il regarda la louve, qui n'en eut cure. Il se -recoucha, désappointé, et essaya encore de dormir. -</p> - -<p> -Un petit bourdonnement métallique frôla ses oreilles et vint -s'arrêter à l'extrémité de son nez. Une fois, deux fois, sur son -nez il passa la patte, puis s'éveilla tout à fait. C'était un -unique moustique, un moustique adulte, qui avait traversé l'hiver, -engourdi au creux de quelque vieille souche, et qu'avait dégelé le -soleil. Un-Œil ne put résister plus longtemps à l'appel de la -nature, d'autant que sa faim allait croissant. Il rampa vers la louve -et essaya de la décider à sortir. Elle refusa, en grondant vers lui. -</p> - -<p> -Alors il partit seul, dans la radieuse lumière, sur la neige molle, -douce aux pas, mais qui entravait sa marche. Il traversa plus facilement -le lit glacé du torrent, où la neige, protégée des rayons du soleil -par l'ombre des grands sapins qui le bordaient, était restée dure et -cristalline. Puis il retomba dans la neige fondante, où il pataugea -pendant plusieurs heures, et ne revint à la caverne qu'au milieu de -la nuit, plus affamé qu'il ne l'était en partant. Il n'avait pu -atteindre le gibier qu'il avait rencontré et, tandis qu'il -s'enlisait, les lapins légers, bottés de neige, s'étaient -éclipsés prestement. -</p> - -<p> -Il s'arrêta à l'orée du couloir d'entrée de la tanière, -surpris d'entendre venir jusqu'à lui des sons faibles et -singuliers, qui certainement n'étaient pas émis par la louve. Ils -lui semblaient suspects, quoiqu'il ne pût dire qu'ils lui étaient -totalement inconnus. -</p> - -<p> -Il avança, en rampant sur le ventre, avec précaution. Mais, comme il -débouchait dans la caverne, la louve lui signifia, par un énergique -grognement, d'avoir à se tenir à distance. Il obéit, intéressé au -suprême degré par les petits cris qu'il entendait, auxquels se -mêlaient comme des ronflements et des gémissements étouffés. -</p> - -<p> -S'étant roulé en boule, il dormit jusqu'au matin. Dans le -clair-obscur de la tanière, il aperçut alors, entre les pattes de la -louve et pressés tout le long de son ventre, cinq petits paquets -vivants, informes et débiles, vagissants, et dont les yeux étaient -encore fermés à la lumière. -</p> - -<p> -Quoique ce spectacle ne lui fût pas nouveau, dans sa longue carrière, -ce n'en était pas moins chaque fois, pour le vieux loup, un nouvel -étonnement. La louve le regardait avec inquiétude et ne perdait de vue -aucun de ses mouvements. Elle grondait sourdement, à tout moment, -haussant le ton dès qu'il faisait mine d'avancer. Quoique pareille -aventure ne lui fût jamais advenue, son instinct, qui était fait de la -mémoire commune de toutes les mères-loups et de leur successive -expérience, lui avait enseigné qu'il y avait des pères-loups qui se -repaissaient de leur impuissante progéniture et dévoraient leurs -nouveau-nés. C'est pourquoi elle interdisait à Un-Œil d'examiner -de trop près les louveteaux qu'il avait procréés. -</p> - -<p> -À l'instinct ancestral de la mère-loup en correspondait un autre -chez le vieux loup, qui était commun à tous les pères-loups. -C'était qu'il devait incontinent, et sans se fâcher, tourner le -dos à sa jeune famille et aller quérir, là où il le fallait, la -chair nécessaire à sa propre subsistance et à celle de sa compagne. -</p> - -<p> -Il trotta, trotta, jusqu'à cinq ou six milles de la tanière, sans -rien rencontrer. Là, le torrent se divisait en plusieurs branches, qui -remontaient vers la montagne. Il tomba sur une trace fraîche, la flaira -et, l'ayant trouvée tout à fait récente, il commença à la suivre, -s'attendant à voir paraître d'un instant à l'autre l'animal -qui l'avait laissée. Mais il observa bientôt que les pattes qui -étaient marquées étaient de beaucoup plus larges que les siennes et -il estima qu'il ne tirerait rien de bon du conflit. -</p> - -<p> -Un demi-mille plus loin, un bruit de dents qui rongeaient parvint à -l'ouïe fine de ses oreilles. Il avança et découvrit un porc-épic, -debout contre un arbre et faisant sa mâchoire sur l'écorce. Un-Œil -approcha, avec prudence, mais sans grand espoir. Il connaissait ce genre -d'animaux, quoiqu'il n'en eût pas encore rencontré de spécimens -si haut dans le Nord, et jamais, au cours de sa vie, un porc-épic ne -lui avait servi de nourriture. Il savait aussi, cependant, que la chance -et l'opportunité du moment jouent leur rôle dans l'existence. -Personne ne peut dire exactement ce qui doit arriver, car, avec les -choses vivantes, l'imprévu est de règle. Il continua donc à -avancer. -</p> - -<p> -Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes -les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient -une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse, -reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en -avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui -avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il -l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation -douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le -jour où le dard était tombé de lui-même. -</p> - -<p> -Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du -porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit. -Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant -l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre -tendre et désarmé. -</p> - -<p> -Une demi-heure après, il était encore là. Il se releva, gronda contre -la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent -déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics -enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour -baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la -louve, il fallait trouver à manger. -</p> - -<p> -Il rencontra enfin un ptarmigan<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a>. Comme il débouchait à pas de -velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui -était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son -museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de -s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte, -se jeta sur lui et le saisit dans ses dents. -</p> - -<p> -Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la -neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les -dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il -commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et, -revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant -le ptarmigan dans sa gueule. -</p> - -<p> -Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une -ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y -trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà -rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la -continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui -avait imprimé ainsi son passage. -</p> - -<p> -Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent, -qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à -cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse -femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la -même boule, impénétrable et hérissée. -</p> - -<p> -D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné -sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être -sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé -le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à -travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait -jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train -de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux -prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à -manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé. -Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres. -Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part -de viande. -</p> - -<p> -Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule -épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y -tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux -loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence -inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle -atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait -supporter. -</p> - -<p> -Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt -croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que -son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements -mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se -détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter -involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui -s'étalait, comme à plaisir, devant lui. -</p> - -<p> -Le porc-épic n'était pas encore entièrement déroulé quand il -découvrit son ennemi. Au même instant, rapide comme la foudre, le lynx -frappa. La patte aux griffes acérées, recourbées comme des crochets, -atteignit le ventre douillet et, revenant en arrière, d'un brusque -mouvement, le déchira. Mais le porc-épic avait vu le lynx un millième -de seconde avant le coup, et ce temps lui suffit pour implanter, d'un -contre-coup de sa queue, dans la patte qui se retirait, une moisson de -dards. Au cri d'agonie de la victime répondit instantanément le -hurlement de surprise et de douleur de l'énorme chat. -</p> - -<p> -Un-Œil s'était dressé, pointant ses oreilles et balançant sa queue -derrière lui. Le lynx, qui avait d'abord reculé, se rua, d'un bond -sauvage, sur l'auteur de ses blessures. Le porc-épic qui, piaulant et -grognant, tentait en vain, pour sa défense, de replier en boule sa -pauvre anatomie brisée, eut encore la force de détendre sa queue et -d'en frapper le félin. Le lynx, dont le nez était devenu semblable -à une pelote monstrueuse, éternua, rugit et tenta de se débarrasser, -à l'aide de ses pattes, des dards féroces. Il traîna son nez dans -la neige, le frotta contre des branches d'arbres et des buissons et, -ce faisant, il sautait sur lui-même, en avant, en arrière, de côté, -se livrant à des culbutes d'acrobate, à des pirouettes de fou, en -une frénésie de souffrance et d'épouvante. -</p> - -<p> -Le vieux continuait à observer. Il vit non sans effroi, et sa fourrure -s'en hérissa sur son dos, le lynx, qui avait tout à coup cessé ses -culbutes, rebondir en l'air, en un dernier saut, plus haut que les -autres, en poussant une longue clameur éperdue, puis s'élancer sur -le sentier, droit devant lui, hurlant à chaque pas qu'il faisait. -</p> - -<p> -Ce fut seulement lorsque les cris se perdirent au loin que le vieux loup -se risqua hors de sa cachette et s'avança vers le porc-épic. -Soigneusement il marcha sur la neige, comme si elle eut été jonchée -de dards, prêts à percer la sensible plante de ses pieds. Le -porc-épic, à son approche, poussa son cri de bataille et fit claquer -ses longues dents. Il avait réussi à s'enrouler de nouveau, mais -sans former, comme auparavant, une boule parfaite et compacte. Ses -muscles étaient trop profondément atteints. À moitié déchiré, il -saignait abondamment. -</p> - -<p> -Un-Œil commença par enfourner dans sa gueule, à grosses bouchées, de -la neige imprégnée de sang, la mâcha et, l'ayant trouvée bonne, -l'avala. Ce lui fut un excitant de l'appétit et sa faim n'en fit -qu'augmenter. Mais il était un trop vieux routier de la vie pour -oublier sa prudence habituelle. Il attendit, tandis que le porc-épic -continuait à grincer des dents et à jeter des cris variés, plaintes -et grognements, entrecoupés de piaillements aigus. Bientôt, un -tremblement agita la bête agonisante et les aiguilles s'abaissèrent. -Puis le tremblement cessa. Les longues dents eurent un ultime -claquement, toutes les aiguilles retombèrent et le corps, détendu, ne -bougea plus. -</p> - -<p> -D'un brusque coup de patte, Un-Œil retourna sur son dos le -porc-épic. Rien ne se produisit. Il était certainement mort. Après -avoir attentivement examiné comment il était conformé, le vieux loup -le prit dans ses dents, avec précaution, et se mit en devoir de -l'emmener, moitié traînant le corps, moitié le portant, et -allongeant le cou pour tenir à distance de son propre corps la masse -épineuse. -</p> - -<p> -Puis il se souvint qu'il oubliait quelque chose et, posant par terre -son fardeau, il trotta vers l'endroit où il avait laissé le -ptarmigan. En ce qui concernait l'oiseau, son parti fut aussitôt -pris. Il le mangea. Il s'en retourna ensuite et reprit le porc-épic. -</p> - -<p> -Lorsqu'il arriva à la caverne, avec le résultat de sa chasse du -jour, la louve inspecta ce qu'il apportait et, se tournant vers lui, -le lécha légèrement sur le cou. L'instant d'après, elle grogna -encore, en guise d'avertissement qu'il eût à garder sa distance -entre lui et les louveteaux. Mais le grognement n'était plus si -menaçant. Il était moins rauque et semblait vouloir se faire -pardonner. La crainte instinctive éprouvée par la louve pour le père -de sa progéniture se dissipait, car le vieux loup se conduisait comme -un bon père-loup doit le faire et il ne songeait point à manger ses -enfants. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a><i>Snow birds.</i> Espèce de gélinotte et de poule sauvage. -(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>Grand oiseau de la famille des coqs de bruyère. (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="VI">VI</a></h4> - -<h4>LE LOUVETEAU GRIS</h4> - -<p> -Il différait de ses frères et sœurs. Leur fourrure trahissait déjà -la teinte rouge qui était un héritage de leur mère. Lui au contraire, -tenait entièrement du père. Il était le seul louveteau gris de la -portée. Sa descendance de l'espèce loup était directe. Il n'avait -avec Un-Œil d'autre différence que de posséder ses deux yeux, au -lieu d'être borgne. -</p> - -<p> -C'est par le toucher que le louveteau, avant que ses yeux se fussent -ouverts, acquit la première notion des êtres et des choses. Il connut -ainsi ses deux frères et ses deux sœurs. En tâtonnant, il commença -à jouer avec eux, sans les voir. Déjà aussi, il apprenait à gronder -et son petit gosier, qu'il faisait vibrer pour émettre des sons, -semblait grincer, lorsqu'il se mettait en colère. -</p> - -<p> -Par le toucher, le goût et l'odorat, il connut sa mère, source de -chaleur, de fluide nourriture et de tendresse. Il sentait surtout -qu'elle avait une langue mignonne et caressante, qu'elle passait sur -son doux petit corps, pour l'adoucir encore plus. Et elle s'en -servait pour le ramener sans cesse contre elle, plus profondément, et -l'endormir. -</p> - -<p> -Ainsi se passa, en majeure partie, le premier mois de la vie du -louveteau. Puis ses yeux s'ouvrirent et il apprit à connaître plus -nettement le monde qui l'entourait. -</p> - -<p> -Ce monde était baigné d'obscurité, mais il l'ignorait, car il -n'avait jamais vu d'autre monde. La lumière que ses yeux avaient -perçue était infiniment faible, mais il ne savait pas qu'il y eût -une autre lumière. Son monde aussi était très petit. Il avait pour -limites les parois de la tanière. Le louveteau n'en éprouvait nulle -oppression, puisque le vaste monde du dehors lui était inconnu. -</p> - -<p> -Il avait, cependant, rapidement découvert que l'une des parois de son -univers, l'entrée de la caverne, par où filtrait la lumière, -différait des autres. Il avait fait cette découverte, encore -inconscient de sa propre pensée, avant même que ses yeux se fussent -ouverts et eussent regardé devant eux. La lumière avait frappé ses -paupières closes, produisant, à travers leur rideau, de légères -pulsations des nerfs optiques, où s'étaient allumés de petits -éclairs de clarté, d'une impression délicieuse. Vers la lumière -avait, en une attraction irrésistible, aspiré chaque fibre de son -être vivant, vers elle s'était tourné son corps, comme la substance -chimique de la plante vire d'elle-même vers le soleil. -</p> - -<p> -Il avait, dès lors, mécaniquement rampé vers l'entrée de la -caverne, et ses frères et sœurs avaient agi comme lui. Pas une fois -ils ne s'étaient dirigés vers les sombres retraits des autres -parois. Tous ces petits corps potelés, pareils à autant de petites -plantes, rampaient aveuglément vers le jour, qui était pour eux une -nécessité de l'existence, et tendaient à s'y accrocher, comme les -vrilles de la vigne au tuteur qui la soutient. Plus tard, quand ils -eurent un peu grandi et lorsque leur conscience individuelle naquit en -eux, avec ses désirs et ses impulsions, l'attraction de la lumière -ne fit que s'accroître. Sans trêve ils rampaient et s'étalaient -vers elle, repoussés en arrière par leur mère. Ce fut à cette -occasion que le louveteau gris connut d'autres attributs de sa mère -que la langue douce et caressante. Dans son insistance à ramper vers la -lumière, il apprit que la louve avait un nez, dont elle lui -administrait un coup bien appliqué, et, plus tard, une patte avec -laquelle elle le renversait sur le dos et le roulait comme un tonnelet, -en lui donnant des tapes, vives et bien calculées. -</p> - -<p> -Il sut ainsi ce qu'étaient les coups, les risques qu'il courait -volontairement d'en recevoir et comment, au contraire, il convenait -d'agir pour les éviter. C'était le début de ses généralisations -sur le monde. Aux actes automatiques succédait la connaissance des -causes. -</p> - -<p> -C'était un fier petit louveteau, carnivore comme ses frères et -sœurs. Ses ancêtres étaient des tueurs et des mangeurs de viande, de -viande seule vivaient son père et sa mère. Le lait même qu'il avait -sucé, à sa naissance, n'était que de la chair directement -transformée. Et maintenant âgé d'un mois, ayant, depuis une -semaine, ses yeux ouverts, il commençait lui-même à manger de la -viande, mâchée et à demi digérée par la louve, qui la dégorgeait -ensuite dans la gueule des cinq louveteaux, en appoint du lait de ses -mamelles. -</p> - -<p> -Il était le plus vigoureux de la portée. Plus sonore que celui de ses -frères et sœurs était, dans son gosier, le glapissement de sa voix. -Le premier, il apprit le tour de rouler, d'un adroit coup de patte, un -de ses petits compagnons. Le premier encore, attrapant l'un d'eux -par l'oreille, il le renversa et piétina, en grondant sans desserrer -ses mâchoires. Ce fut lui qui donna le plus de tracas à sa mère pour -le retenir près d'elle, loin de l'entrée de la caverne. -</p> - -<p> -Si l'attrait du jour le fascinait, il ignorait ce qu'était une -porte et il ne voyait dans l'entrée de la caverne qu'un mur -lumineux. Ce mur était le soleil de son univers, la chandelle dont il -était le papillon. Et il s'acharnait obstinément dans cette -direction, sans savoir qu'il y eût quelque chose au-delà. -</p> - -<p> -Étrange était pour lui ce mur de lumière. Son père, qu'il avait -appris à reconnaître pour un être semblable à sa mère, et qui -apportait de la viande à manger, avait une manière toute particulière -de marcher dans le mur, de s'y éloigner et d'y disparaître. Cela, -le louveteau ne pouvait se l'expliquer. Il avait tenté de s'avancer -dans les autres murs de la caverne, mais ceux-ci avaient heurté -rudement l'extrémité délicate de son nez. Il avait renouvelé -plusieurs fois l'expérience, puis s'était finalement tenu -tranquille. Il acceptait le pouvoir que possédait son père de -disparaître dans un mur comme une faculté qui lui était spéciale, de -même que le lait et la viande à demi digérée étaient des -particularités personnelles de sa mère. -</p> - -<p> -Il n'était pas donné, en somme, au louveteau, de penser à la façon -des humains. Incertaine était la voie dans laquelle travaillait son -cerveau. Mais ses conclusions n'en étaient pas moins nettes, à son -point de vue. Le pourquoi des choses ne l'inquiétait pas; leur -manière d'être l'intéressait seule. Il s'était cogné le nez -contre les parois de la caverne, et cela lui avait suffi pour qu'il -n'insistât pas. Ce qu'il était impuissant à faire, son père -pouvait le faire. C'était une autre constatation, qu'il ne -cherchait point à s'expliquer. Le fait tenait lieu pour lui de -raisonnement, et le souci de la logique ne préoccupait pas autrement -son esprit. Celui des lois de la physique encore moins. -</p> - -<p> -Comme la plupart des créatures du Wild, il ne tarda point à connaître -la famine. Un temps arriva, où non seulement la viande vint à manquer, -mais où le lait se tarit dans la poitrine de sa mère. -</p> - -<p> -Les louveteaux, tout d'abord, poussèrent des cris plaintifs et des -gémissements, mais la faim les fit bientôt tomber en léthargie. Plus -de jeux ni de querelles, ni d'enfantines colères, ni d'exercices de -grondements. Cessèrent aussi les pérégrinations vers le mur lumineux. -Au lieu de cela, ils dormaient toujours, tandis que la vie qui était en -eux vacillait et mourait. -</p> - -<p> -Un-Œil se désespérait. Il courait tout le jour et chassait au loin, -mais inutilement, et revenait dormir quelques heures seulement dans la -tanière, d'où la joie avait fui. La louve elle aussi, laissant là -ses petits, sortait à la recherche de la viande. Les premiers jours -après la naissance des louveteaux, le vieux loup avait fait plusieurs -voyages au camp des Indiens et raflé les lapins pris dans les pièges. -Mais, avec la fonte générale des neiges et le dégel des cours -d'eau, les Indiens s'étaient transportés plus loin et cette -fructueuse ressource avait tari. -</p> - -<p> -Lorsque ses parents lui rapportèrent de nouveau à manger, le louveteau -gris revint à la vie et recommença à tourner son regard vers le mur -de lumière. Mais le petit peuple qui l'entourait était bien réduit. -Seule, une sœur lui restait. Le reliquat n'était plus. -</p> - -<p> -Ayant repris des forces, il vit que sa sœur ne pouvait plus jouer. Elle -ne levait plus la tête, ni ne faisait aucun mouvement. Tandis que son -petit corps à lui s'arrondissait, avec la nourriture retrouvée, ce -secours était venu trop tard pour elle. Elle ne cessait point de dormir -et n'était plus qu'un mince squelette entouré de peau, où la -flamme baissait plus bas et plus bas, si bien qu'elle finit par -s'éteindre. -</p> - -<p> -Puis vint un autre temps où le louveteau gris ne vit plus son père -paraître et disparaître dans le mur de lumière, et s'étendre, le -soir, pour dormir à l'entrée de la caverne. L'événement arriva -à la suite d'une seconde famine, moins dure cependant que la -première. La louve n'ignorait point pourquoi le vieux loup ne -reviendrait jamais. Mais il n'était pas pour elle de moyen qui lui -permît de communiquer au louveteau ce qu'elle connaissait. -</p> - -<p> -Comme elle chassait, de son côté, vers la branche droite du torrent, -dans les parages où gîtait le lynx, elle avait rencontré une piste -tracée par le vieux loup et vieille d'un jour. L'ayant suivie, elle -avait trouvé, à son extrémité, d'autres empreintes, imprimées par -le lynx, et les vestiges d'une bataille dans laquelle le félin avait -eu la victoire. C'était de son compagnon, avec quelques os, tout ce -qui subsistait. Les traces du lynx, qui continuaient au delà, lui -avaient fait découvrir la tanière de l'ennemi. Mais, ayant reconnu, -à divers indices, que celui-ci y était revenu, elle n'avait pas osé -s'y aventurer. -</p> - -<p> -Et toujours, depuis, la louve évitait la branche droite du torrent, car -elle savait que dans la tanière se trouvait une portée de petits et -elle connaissait le lynx pour une féroce créature, d'un caractère -intraitable, et un terrible combattant. Oui, certes, c'était bien, -pour une demi-douzaine de loups, de pourchasser un lynx et de le -repousser au faîte d'un arbre, crachant et se hérissant. Un combat -singulier était une tout autre affaire, surtout quand une mère-lynx -avait derrière elle une jeune famille affamée à défendre et à -nourrir. Un-Œil venait de l'apprendre à ses dépens. -</p> - -<p> -Mais le Wild a ses lois et l'heure devait arriver où, pour le salut -de son louveteau gris, la louve, poussée elle aussi par l'implacable -instinct de la maternité, affronterait la tanière dans les rochers et -la colère de la mère-lynx. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="VII">VII</a></h4> - -<h4>LE MUR DU MONDE</h4> - -<p> -Lorsque la louve avait commencé à aller chasser au dehors, elle avait -dû laisser derrière elle le louveteau et l'abandonner à lui-même. -Non seulement elle lui avait inculqué, à coups de nez et à coups de -patte, l'interdiction de s'approcher de l'entrée de la caverne, -mais une crainte spontanée était intervenue chez lui, pour le -détourner de sortir. Jamais, dans la courte vie qu'il avait vécue -dans la tanière, il n'avait rien rencontré qui pût l'effrayer, et -cependant la crainte était en lui. Elle lui venait d'un atavisme -ancestral et lointain, à travers des milliers et des milliers de vies. -C'était un héritage qu'il tenait directement de son père et de la -louve, mais ceux-ci l'avaient, à leur tour, reçu par échelons -successifs de toutes les générations de loups disparues avant eux. -Crainte! Legs du Wild, auquel nul animal ne peut se soustraire! -</p> - -<p> -Bref, le louveteau gris connut la crainte avant de savoir de quelle -étoffe elle était faite. Sans doute la mettait-il au nombre des -inévitables restrictions de l'existence, dont il avait eu déjà la -notion. Son dur emprisonnement dans la caverne, la rude bousculade de sa -mère quand il se risquait à vouloir sortir, la faim inapaisée de -plusieurs famines, autant de choses qui lui avaient enseigné que tout -n'est pas liberté dans le monde, qu'il y a pour la vie des limites -et des contraintes. Obéir à cette loi, c'était échapper aux coups -et travailler pour son bonheur. Sans raisonner comme l'eût fait un -homme, il se contentait d'une classification simpliste: ce qui heurte -et ce qui ne heurte pas, et, en conclusion, éviter ce qui est classé -dans la première catégorie, afin de pouvoir jouir de ce qui est -classé dans la seconde. -</p> - -<p> -Tant par soumission à sa mère que par cette crainte imprécise et -innommée qui pesait sur lui, il se tenait donc éloigné de -l'ouverture de la caverne, qui demeurait pour lui un blanc mur de -lumière. Quand la louve était absente, il dormait la plupart du temps. -Dans les intervalles de son sommeil, il restait très tranquille, -réprimant les cris plaintifs qui lui gonflaient la gorge et -contractaient son museau. -</p> - -<p> -Une fois, comme il était couché tout éveillé, il entendit un son -bizarre, qui venait du mur blanc. C'était un glouton<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a> qui, -tremblant de sa propre audace, se tenait sur le seuil de la caverne, -reniflant avec précaution ce que celle-ci pouvait contenir. Le -louveteau, ignorant du glouton, savait seulement que ce reniflement -était étrange, qu'il était quelque chose de non classé et, par -suite, un inconnu redoutable. Car l'inconnu est un des principaux -éléments de la peur. Le poil se hérissa sur le dos du louveteau gris, -mais il se hérissa en silence, tangible expression de son effroi. -Pourtant, quoique au paroxysme de la terreur, le louveteau demeurait -couché, sans faire un mouvement ni aucun bruit, glacé, pétrifié dans -son immobilité, mort en apparence. Sa mère, rentrant au logis, se mit -à gronder en sentant la trace du glouton et bondit dans la caverne. -Elle lécha son petit et le pétrit du nez, avec une véhémence -inaccoutumée d'affection. Le louveteau comprit vaguement qu'il -avait échappé à un grand et mauvais danger. -</p> - -<p> -D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le -louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de -vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre -lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de -la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui -montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque -bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance -se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de -la caverne. -</p> - -<p> -Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de -lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait. -Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait -prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il -entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière. -</p> - -<p> -Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui -lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante. -La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de -vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de -la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté -devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la -lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était -comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace. -Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au -point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le -mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi -modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des -arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait -les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne. -</p> - -<p> -Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était, -encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la -caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette -hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent -échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa -frayeur, il jetait son défi à l'immense univers. -</p> - -<p> -Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et, -intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait -peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il -remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil; -un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente -du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et -s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était -accroupi. -</p> - -<p> -Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol -plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce -qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se -mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent -sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En -sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au -museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le -bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara -de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus; -sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La -crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le -louveteau jappait comme un petit chien apeuré. -</p> - -<p> -Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était -couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein, -où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un -long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et -qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa -toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui -le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de -derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le -faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars. -</p> - -<p> -Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui -desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier -homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins -tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance -aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un -parfait explorateur. -</p> - -<p> -Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait, -les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc -mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un -écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en -plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda. -Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada -rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des -piaulements sauvages. -</p> - -<p> -Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il -rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec -confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a> -s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le -vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec -sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses -hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à -tire-d'aile. -</p> - -<p> -Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout -embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des -choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait -de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place, -tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que -l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être -prêt. -</p> - -<p> -Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la -distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait -les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il -se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les -cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait -dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes -la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus -objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces -mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à -chaque pas, au monde ambiant. -</p> - -<p> -C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande -(quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande, -dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue -d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de -ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre, -choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné, -dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous -ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de -l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit -buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de -sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le -louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur -petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa -patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut -une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule; -l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même -temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses -mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud -coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable -à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents -et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et -ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille. -Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère, -puis il commença à ramper, pour sortir du nid. -</p> - -<p> -Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la -mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement -des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les -coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur. -Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda, -puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes -de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan -continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la -première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout -de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait -pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui -était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en -lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait -maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop -heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait -de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé. -</p> - -<p> -Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de -la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y -repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à -son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au -bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le -tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se -regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori -déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher -prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il -tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa -mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups -tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le -louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une -peu glorieuse retraite. -</p> - -<p> -Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante, -la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels -gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que -quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa -tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et, -instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En -même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa -rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des -hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu. -</p> - -<p> -Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement -ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan -voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte -l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et -ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui -passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan, -les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur -qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui. -</p> - -<p> -Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il -avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et -elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand -elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait -mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de -grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant -emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller -et voir. -</p> - -<p> -Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu -d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait -à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et -s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille -de l'Inconnu<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a>. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la -bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de -l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La -suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort; -elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait -pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en -possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des -chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la -somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son -imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout. -</p> - -<p> -Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer -dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme -si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et -venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée, -et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance. -Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la -berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il -nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet -endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu -duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le -louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien. -L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt -au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens -dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il -gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course. -</p> - -<p> -Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi -paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était -finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua -avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une -leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se -mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était -pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce -qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence, -d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais -s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de -l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se -renforçait désormais de l'expérience acquise. -</p> - -<p> -Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué -que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère, -et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau -était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce -seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus, -il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une -impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne -et d'y retrouver sa mère. -</p> - -<p> -Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et -qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide, -devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une -petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir -peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre -chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de -quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant -à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya -de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit -entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu -de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la -lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut -simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents -acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair. -</p> - -<p> -Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la -mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans -l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa -blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette -mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que, -relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus -vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il -n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens. -</p> - -<p> -Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa -progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle -approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps -d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent, -dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et -agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis -qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus -près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du -louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un -moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était -attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la -chair. -</p> - -<p> -Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune -et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua -en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne -détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait -des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la -vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire. -</p> - -<p> -Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son -histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers -les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la -gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La -louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la -belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps -jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent -sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort. -</p> - -<p> -Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès -d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait -les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le -retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été -retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en -revinrent à la caverne, où ils s'endormirent. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Petit animal carnassier de l'Amérique du Nord, extrêmement -féroce. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a><i>Moose-bird.</i> Ces oiseaux ont l'habitude de venir se poser sur -le dos des élans, qu'ils débarrassent de leurs parasites, comme font -chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>Ceci, qui pourrait paraître exagéré, est très véridique -cependant. J'ai vu, durant l'hiver, une poule accomplir le même acte -sur le bassin de ma cour. Il avait neigé et, comme elle voyait l'eau -noire au milieu de la neige, elle la prit pour du terrain solide. Ce -fait n'est pas isolé, paraît-il. (<i>Note d'un des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="VIII">VIII</a></h4> - -<h4>LA LOI DE LA VIANDE</h4> - -<p> -Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos, -il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette -sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère. -Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il -se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin, -pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et -élargissant le cercle de ses courses. -</p> - -<p> -Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa -faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était -utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de -règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il -pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives. -</p> - -<p> -Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il -avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un -écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui -répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un -oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait -jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de -ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre -mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche -buisson. -</p> - -<p> -Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de -l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un -danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà -l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et -déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel. -</p> - -<p> -Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers -meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce -désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa -colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile -prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que -les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les -arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les -surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol. -</p> - -<p> -Le louveteau éprouvait pour sa mère un respect considérable. Elle -était savante à capturer la viande et jamais elle ne manquait de lui -en apporter sa part. De plus elle n'avait peur de rien. Il ne se rendait -pas compte qu'elle avait plus appris et en connaissait plus que lui, -d'où sa plus grande bravoure, et ne voyait que la puissance supérieure -qui était en elle. Elle le forçait aussi à l'obéissance et, plus il -prenait de l'âge, moins elle était patiente envers lui. Aux coups de -nez et aux coups de pattes avaient succédé de cuisantes morsures. Et -pour cela encore, il la respectait. -</p> - -<p> -Une troisième famine revint, qui fut particulièrement dure, et le -louveteau connut à nouveau, cette fois avec une conscience plus nette, -l'aiguillon de la faim. La louve chassait sans discontinuer, quêtant -partout un gibier qu'elle ne trouvait pas, et souvent ne rentrait -même pas dormir dans la caverne. -</p> - -<p> -Le louveteau chassait comme elle, en mortelle angoisse, et lui non plus -ne trouvait rien. Mais cette détresse contribuait à développer son -esprit et il grandit en science et en sagesse. Il observa de plus près -les habitudes de l'écureuil et s'appliqua à courir sur lui, plus -prestement, pour s'en saisir. Il étudia les mœurs des souris-des-bois -et s'exerça à creuser le sol avec ses griffes, afin de les tirer de -leurs trous. L'ombre même du faucon ne le fit plus fuir sous les -taillis. Assis sur son derrière, en terrain découvert, il allait -même, dans son désespoir, jusqu'à provoquer l'oiseau redoutable qu'il -voyait planer dans le ciel. Car il savait que là-haut, dans le bleu, -c'était de la viande qui flottait, de cette viande que réclamaient si -intensément ses entrailles. Mais le faucon dédaigneux refusait de -venir livrer bataille au louveteau, qui s'en allait en gémissant, de -désappointement et de faim. -</p> - -<p> -La famine, un jour, se termina. La louve apporta de la chair au logis. -Une chair singulière et différente de la chair coutumière. C'était -un petit de lynx, de l'âge approximatif du louveteau, mais un peu -moins grand. Il était tout entier pour lui. La louve, il l'ignorait, -avait déjà satisfait sa faim en dévorant tout le reste de la portée. -Il ne savait pas non plus tout ce qu'il y avait, dans cet acte, de -désespéré. La seule chose qui l'intéressait était la satisfaction -de son estomac, et chaque bouchée du petit lynx, qu'il avalait, -augmentait son contentement. -</p> - -<p> -Un estomac plein incite au repos et le louveteau, étendu dans la -caverne, s'endormit contre sa mère. Un grondement de la louve, tel -qu'il n'en avait encore ouï de semblable, le réveilla en sursaut. -Jamais, peut-être, elle n'en avait, dans sa vie, poussé d'aussi -terrible. Car, elle, elle savait bien que l'on ne dépouille pas -impunément une tanière de lynx. La mère-lynx arrivait. Le louveteau -la vit, dans la pleine lumière de l'après-midi, accroupie à -l'entrée de la caverne. -</p> - -<p> -Sa fourrure, à cette vue, se souleva, puis retomba le long de son -échine. Point n'était ici besoin d'instinct, ni de raisonnement. -Le cri de rage de l'intruse, commencé en sourd grognement, puis -s'enflant tout à coup en un horrifique hurlement, disait clairement -le danger. Le louveteau, pourtant, sentit en lui bouillonner le prodige -de la vie. Il se dressa sur son séant et se rangea aux côtés de sa -mère, en grondant vaillamment. Mais elle le rejeta loin d'elle, en -arrière, avec mépris. -</p> - -<p> -La mère-lynx ne pouvait bondir, le boyau d'entrée de la caverne -étant trop bas et trop étroit. Elle s'avança, en rampant, prête à -s'élancer dès qu'il lui serait loisible. Mais alors la louve -s'abattit sur elle et la terrassa. -</p> - -<p> -Le louveteau ne distinguait pas grand chose de la bataille. Les deux -bêtes grondaient, crachaient, hurlaient et s'entredéchiraient. Le -lynx combattait des griffes et des dents; la louve n'usait que de ses -dents. Le louveteau, profitant d'un moment propice, s'élança, lui -aussi, et enfonça ses crocs dans une des pattes de derrière du lynx. -Il s'y suspendit en grognant et, sans qu'il s'en rendît compte, -il paralysa par son poids les mouvements de cette patte, apportant ainsi -à sa mère une aide appréciable. Un virement du combat, entre les deux -adversaires, le refoula et lui fit lâcher prise. -</p> - -<p> -L'instant d'après, mère-louve et mère-lynx étaient séparées. -Avant qu'elles ne se ruassent à nouveau l'une contre l'autre, le -lynx frappa le louveteau d'un coup de sa large patte de devant, qui -lui lacéra l'épaule jusqu'à l'os et l'envoya rouler contre le -mur de la caverne. Ses cris aigus et ses hurlements plaintifs -s'ajoutèrent au vacarme des rugissements. -</p> - -<p> -Il avait cessé de gémir que la lutte durait encore. Il eut le temps -d'être repris d'un second accès de bravoure et la bataille, en se -terminant, le retrouva rageusement pendu à la patte de derrière du -lynx. -</p> - -<p> -Celui-ci avait succombé. La louve était, pour sa part, fort mal en -point. Elle tenta de caresser le louveteau et de lécher son épaule -blessée. Mais le sang qu'elle avait perdu avait à ce point épuisé -ses forces qu'elle demeura, tout un jour et toute une nuit, étendue -sur le corps de son ennemi, sans pouvoir faire un mouvement et respirant -à peine. Pendant une semaine entière, elle ne quitta point la -tanière, sauf pour aller boire, et sa marche était lente et pénible. -Le lynx, au bout de ce temps, était complètement dévoré, et les -blessures de la louve assez cicatrisées pour lui permettre de courir à -nouveau le gibier. -</p> - -<p> -L'épaule du louveteau demeurait encore raide et endolorie et, durant -quelque temps, il boita. Mais le monde, désormais, lui paraissait -autre. Depuis la bataille avec le lynx, sa confiance en lui-même -s'était accrue. Il avait mordu dans un ennemi, en apparence plus -puissant que lui, et avait survécu. Son allure en était devenue plus -hardie. Quoique la terreur mystérieuse de l'Inconnu, toujours -intangible et menaçante, continuât à peser sur lui, beaucoup de sa -timidité avait disparu. -</p> - -<p> -Il commença à accompagner sa mère dans ses chasses et à y jouer sa -partie. Il apprit férocement à tuer et à se nourrir de ce qu'il -avait tué. Le monde vivant se partageait pour lui en deux catégories. -Dans la première, il y avait lui et sa mère. Dans la seconde, tous les -autres êtres qui vivaient et se mouvaient. Ceux-ci se classaient, à -leur tour, en deux espèces. Ceux qui, comme lui-même et sa mère, -tuaient et mangeaient; ceux qui ne savaient pas tuer ou tuaient -faiblement. De là surgissait la loi suprême. La viande vivait sur la -viande, la vie sur la vie. Il y avait les mangeurs et les mangés. La -loi était Mange ou sois Mangé. -</p> - -<p> -Sans se la formuler, sans la raisonner, ni y penser même, le louveteau -vivait cette loi. Il avait mangé les petits du ptarmigan. Le faucon -avait mangé la mère-ptarmigan, puis aurait voulu le manger lui aussi. -Devenu plus fort, c'est lui qui avait souhaité manger le faucon. Il -avait mangé le petit du lynx et la mère-lynx l'aurait mangé, si -elle n'avait pas été elle-même tuée et mangée. À cette loi -participaient tous les êtres vivants. La viande dont il se nourrissait, -et qui lui était nécessaire pour exister, courait devant lui sur le -sol, volait dans les airs, grimpait aux arbres ou se cachait dans la -terre. Il fallait se battre avec elle pour la conquérir et, s'il -tournait le dos, c'était elle qui courait après lui. Chasseurs et -chassés, mangeurs et mangés, chaos de gloutonnerie, sans merci et sans -fin, ainsi le louveteau n'eût-il pas manqué de définir le monde, -s'il eût été tant soit peu philosophe, à la manière des -hommes<a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a>. -</p> - -<p> -Mais la vie et son élan avaient aussi leurs charmes. Développer et -faire jouer ses muscles constituait pour le louveteau un plaisir sans -fin. Courir sus après une proie était une source d'émotions et de -frémissements délicieux. Rage et bataille donnaient de la joie. La -terreur même et le mystère de l'Inconnu avaient leur attirance. -</p> - -<p> -Puis toute peine portait en elle sa rémunération, dont la première -était celle de l'estomac plein et d'un bon sommeil reposant aux -chauds rayons du soleil. Aussi le louveteau ne querellait-il pas la vie, -qui dans le fait seul qu'elle existe trouve sa raison d'être, ni -l'hostilité ambiante du monde qui l'entourait. Il était plein de -sève, très heureux et tout fier de lui-même. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Victor Hugo a écrit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«<i>La vie est une joie où le meurtre fourmille</i></span><br /> -<span class="i0"><i>Et la création se dévore en famille...</i></span><br /> -<span class="i0"><i>L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe.</i></span><br /> -<span class="i0"><i>Le lynx tacheté saute et saisit l'antilope...</i></span><br /> -<span class="i0"><i>La louve est sur l'agneau, comme l'agneau sur l'herbe...</i></span><br /> -<span class="i0"><i>Le colibri, sitôt qu'il a faim devient tigre...</i></span><br /> -<span class="i0"><i>De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore.</i></span><br /> -<span class="i0"><i>L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore.</i></span><br /> -<span class="i7"><i>C'est l'ivresse et la loi.</i>»</span> -</div></div> - -<p>[La Légende des Siècles, nouvelle série, tome II.] (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="IX">IX</a></h4> - -<h4>LES FAISEURS DE FEU</h4> - -<p> -Sur eux, à l'improviste, tomba le louveteau. Ce fut de sa faute. Il -avait manqué de prudence et marché sans voir. Encore lourd de sommeil -(il avait chassé toute la nuit et venait à peine de se réveiller), il -avait quitté la caverne et était, en trottant, descendu vers le -torrent, pour y boire. À vrai dire, le sentier lui était familier et -jamais nul accident ne lui était arrivé. -</p> - -<p> -Il avait dépassé le sapin renversé, traversé la clairière et -courait parmi les arbres. Au même instant, il vit et flaira. Devant -lui, assises par terre, en silence, étaient cinq choses vivantes, -telles qu'il n'en avait jamais rencontrées de semblables. -C'était sa première vision de l'humanité. -</p> - -<p> -Les cinq hommes, à son aspect, et cela le surprit, ne bondirent pas sur -leurs pieds, ne montrèrent pas leurs dents, ni ne grondèrent. Ils ne -firent pas un mouvement, mais demeurèrent silencieux et fatidiques. -</p> - -<p> -Le louveteau, non plus, ne bougea pas. Tout l'instinct de sa nature -sauvage l'eût cependant poussé à fuir, si un autre instinct ne -s'était, impératif et soudain, élevé en lui. Un étonnement -inconnu s'emparait de son esprit. Il se sentait amoindri tout à coup -par une notion nouvelle de sa petitesse et débilité. Un pouvoir -supérieur, très loin, très haut au-dessus de lui, s'appesantissait -sur son être et le maîtrisait. -</p> - -<p> -Le louveteau n'avait jamais vu d'homme, et pourtant l'instinct de -l'homme était en lui. Dans l'homme il reconnaissait obscurément -l'animal qui avait combattu et vaincu tous les autres animaux du Wild. -Ce n'étaient pas seulement ses yeux qui regardaient, mais ceux de -tous ses ancêtres, prunelles qui avaient, durant des générations, -encerclé dans l'ombre et la neige d'innombrables campements -humains, épié de loin, sur l'horizon, ou de plus près, dans -l'épaisseur des taillis, l'étrange bête à deux pattes qui était -le seigneur et maître de toutes les choses vivantes. -</p> - -<p> -Cet héritage moral et surnaturel, fait de crainte et de luttes -accumulées, pendant des siècles, étreignait le louveteau, trop jeune -encore pour s'en dégager. Loup adulte, il eût pris rapidement la -fuite. Tel qu'il était, il se coucha, paralysé d'effroi, acceptant -déjà la soumission que sa race avait consentie, le premier jour où un -loup vint s'asseoir au feu de l'homme, pour s'y chauffer. -</p> - -<p> -Un des Indiens finit par se lever, marcha dans sa direction et -s'arrêta au-dessus de lui. Le louveteau se colla davantage encore -contre le sol. C'était l'Inconnu, concrétisé en chair et en sang, -qui se penchait sur lui, pour le saisir. Sa fourrure eut un hérissement -inconscient, ses lèvres se rétractèrent et il découvrit ses petits -crocs. La main qui le surplombait, comme une condamnation, hésita et -l'homme dit en riant: -</p> - -<p> -—<i>Wabam wabisca ip pit tah!</i> (Regardez les crocs blancs!) -</p> - -<p> -Les autres Indiens se mirent à rire lourdement et excitèrent l'homme -à saisir le louveteau. Tandis que la main s'abaissait, plus bas, plus -bas, une violente lutte intérieure se livrait chez celui-ci, entre les -divers instincts qui le partageaient. Il ne savait s'il devait -seulement gronder, ou combattre. Finalement, il gronda jusqu'au moment -où la main le toucha, puis engagea la bataille. Ses dents brillèrent -et mordirent. L'instant d'après il reçut, sur un des côtés de la -tête, un coup qui le fit basculer. Alors tout instinct de lutte -l'abandonna. Il se prit à gémir comme un enfantelet et l'instinct -de la soumission l'emporta sur tous les autres. S'étant relevé, il -s'assit sur son derrière en piaulant. Mais l'Indien qu'il avait -mordu était en colère et le louveteau reçut un second coup sur -l'autre côté de la tête. Il piaula encore plus fort. -</p> - -<p> -Les quatre autres Indiens s'esclaffaient de plus en plus, si bien que -leur camarade se mit à rire lui aussi. Ils entourèrent tous le -louveteau et se moquèrent de lui, tandis qu'il geignait, de terreur -et de peine. -</p> - -<p> -Tout à coup, bête et Indiens dressèrent l'oreille. Le louveteau -savait ce qu'annonçait le bruit qui se faisait entendre et, cessant -de gémir, il jeta un long cri, où il y avait plus de joie maintenant -que d'effroi. Puis il se tut et attendit, attendit l'arrivée de sa -mère, de sa mère libératrice, indomptable et terrible, qui savait si -bien combattre, et tuait tout ce qui lui résistait, et n'avait jamais -peur. -</p> - -<p> -Elle arrivait, courant et grondant. Elle avait perçu la plainte de son -petit et se précipitait pour le secourir. Elle bondit au milieu du -groupe, magnifique, transfigurée dans sa furieuse et inquiète -maternité. Son irritation protectrice était un réconfort pour le -louveteau, qui sauta vers elle, avec un petit cri joyeux, tandis que les -animaux-hommes se reculaient, en hâte, de plusieurs pas. La louve -s'arrêta, près de son petit, qui se pressait contre elle, et fit -face aux Indiens. Un sourd grondement sortit de son gosier. La menace -contractait sa face et son nez, qui se plissait, se relevait presque -jusqu'à ses yeux, en une prodigieuse et mauvaise grimace de colère. -</p> - -<p> -Il y eut alors un cri que lança l'un des hommes. -</p> - -<p> -—<i>Kiche!</i>—voilà ce qu'il cria, avec une exclamation de -surprise. -</p> - -<p> -Le louveteau sentit, à cette voix, vaciller sa mère. -</p> - -<p> -—<i>Kiche!</i>—cria l'homme à nouveau, durement, cette fois, et -d'un ton de commandement. -</p> - -<p> -Et le louveteau vit alors sa mère, la louve impavide, se plier -jusqu'à ce que son ventre touchât le sol, en geignant et en remuant -la queue, avec tous les signes coutumiers de soumission et de paix. Il -n'y comprenait rien et était stupéfié. La terreur de l'homme le -reprenait. Son instinct ne l'avait pas trompé et sa mère le -subissait comme lui. Elle aussi rendait hommage à l'animal-homme. -</p> - -<p> -L'Indien qui avait parlé vint vers elle. Il posa sa main sur sa tête -et elle ne fit que s'en aplatir davantage. Elle ne grondait, ni ne -tentait de mordre. Les autres Indiens s'étaient pareillement -rapprochés et, rangés autour de la louve, ils la palpaient et -caressaient, sans aviver chez elle la moindre velléité de résistance -ou de révolte. -</p> - -<p> -Les cinq hommes étaient fort excités et leurs bouches menaient grand -bruit. Mais comme ce bruit n'avait rien de menaçant, le louveteau se -décida à venir se coucher près de sa mère, se hérissant encore de -temps à autre, mais faisant de son mieux pour se soumettre. -</p> - -<p> -—Ce qui se passe n'a rien de surprenant, dit un des Indiens. Le -père de Kiche était un loup. Il est vrai que sa mère était une -chienne. Mais mon frère ne l'avait-il pas attachée dans les bois, -trois nuits durant, au moment de la saison des amours. Alors c'est un -loup qui la couvrit. -</p> - -<p> -—Un an s'est écoulé, Castor-Gris<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a>, depuis que Kiche s'est -échappée. -</p> - -<p> -—Tu comptes bien, Langue-de-Saumon<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>. C'était à l'époque de -la famine que nous avons subie, alors que nous n'avions plus de viande -à donner aux chiens. -</p> - -<p> -—Elle a vécu avec les loups, dit un troisième Indien. -</p> - -<p> -—Cela paraît juste, Trois-Aigles<a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>, répartit Castor-Gris, en -touchant de sa main le louveteau, et en voici la preuve. -</p> - -<p> -Le louveteau, au contact de la main, esquissa un grognement. La main se -retira et lui administra une calotte. Sur quoi, il recouvrit ses crocs -et s'accroupit avec soumission. La main revint alors et le frotta -amicalement derrière les oreilles, et tout le long de son dos. -</p> - -<p> -—Ceci prouve cela, reprit Castor-Gris. Il est clair que sa mère est -Kiche. Mais, une fois de plus, son père est un loup. C'est pourquoi -il y a en lui peu du chien et beaucoup du loup. Ses crocs sont blancs, -et <i>White Fang</i> (Croc-Blanc) doit être son nom. J'ai parlé. C'est -mon chien. Kiche n'était-elle pas la chienne de mon frère? Et mon -frère n'est-il pas mort? -</p> - -<p> -Pendant un instant, les animaux-hommes continuèrent à faire du bruit -avec leurs bouches. Durant ce colloque, le louveteau, qui venait de -recevoir un nom dans le monde, demeurait tranquille et attendait. Puis -Castor-Gris, prenant un couteau dans un petit sac qui pendait sur son -estomac, alla vers un buisson et y coupa un bâton. Croc-Blanc -l'observait. Aux deux bouts du bâton, l'Indien fixa une lanière. -Avec l'une, il attacha Kiche par le cou et, ayant conduit la louve -près d'un petit sapin, y noua l'autre lanière. -</p> - -<p> -Croc-Blanc suivit sa mère et se coucha près d'elle. Il vit -Langue-de-Saumon avancer la main vers lui, et la peur le reprit. Kiche, -de son côté, regardait avec anxiété. Mais l'Indien, élargissant -ses doigts et les recourbant, le roula sens dessus dessous et commença -à lui frotter le ventre d'une manière délicieuse. Le louveteau, les -quatre pattes en l'air, se laissait tripoter, gauche et cocasse, et -sans essayer de résister. Comment d'ailleurs l'aurait-il pu dans la -position où il se trouvait? Si l'animal-homme avait l'intention de -le maltraiter, il lui était livré sans défense et était incapable de -fuir. -</p> - -<p> -Il se résigna donc et se contenta de gronder doucement. C'était plus -fort que lui. Mais Langue-de-Saumon n'eut point l'air de s'en -apercevoir et ne lui donna aucun coup sur la tête. Il continua, au -contraire, à le frictionner de haut en bas, et le louveteau sentit -croître le plaisir qu'il en éprouvait. Lorsque la main caressante -passa sur ses flancs, il cessa tout à fait de gronder. Puis, quand les -doigts remontèrent à ses oreilles, les pressant moelleusement vers -leur base, son bonheur ne connut plus de bornes. Quand, enfin, après -une dernière et savante friction, l'Indien le laissa tranquille et -s'en alla, toute crainte s'était évanouie dans l'esprit du -louveteau. Sans doute d'autres peurs l'attendaient dans l'avenir. -Mais, de ce jour, confiance et camaraderie étaient établies avec -l'homme, en société de qui il allait vivre. -</p> - -<p> -Au bout de quelque temps, Croc-Blanc entendit s'approcher des bruits -insolites. Prompt à observer et à classer, il les reconnut aussitôt -comme étant produits par l'animal-homme. Quelques instants plus tard, -en effet, toute la tribu indienne surgissait du sentier. Il y avait -beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, quarante têtes au total, -tous lourdement chargés des bagages du camp, de provisions de bouche et -d'ustensiles. -</p> - -<p> -Il y avait aussi beaucoup de chiens et ceux-ci, à l'exception des -tout petits, n'étaient pas moins chargés que les gens. Des sacs -étaient liés sur leur dos et chaque bête portait un poids de vingt à -trente livres. Croc-Blanc n'avait, auparavant, jamais vu de chiens, -mais cette première vision lui suffit pour comprendre que c'était -là un animal appartenant à sa propre espèce, avec quelque chose de -différent. Quant aux chiens, ce fut surtout la différence qu'ils -sentirent en apercevant le louveteau et sa mère. -</p> - -<p> -Il y eut une ruée effroyable. Croc-Blanc se hérissa, hurla et mordit -au hasard dans le flot qui, gueules ouvertes, déferlait sur lui. Il -tomba et roula sous les chiens, éprouvant la morsure cruelle de leurs -dents et, lui-même, mordant et déchirant, au-dessus de sa tête, -pattes et ventres. Il entendait, dans la mêlée, les hurlements de -Kiche qui combattait pour lui, les cris des animaux-hommes et le bruit -de leurs gourdins dont ils frappaient les chiens, qui, sous les coups, -gémissaient de douleur. -</p> - -<p> -Tout ceci fut seulement l'histoire de quelques secondes. Le louveteau, -remis sur pied, vit les Indiens qui le défendaient, repousser les -chiens en arrière, à l'aide de bâtons et de pierres, et le sauver -de l'agression féroce de ses frères qui, pourtant, n'étaient pas -tout à fait ses frères. Et, quoiqu'il n'y eût point place en son -cerveau pour la conception d'un sentiment aussi abstrait que celui de -la justice, il sentit, à sa façon, la justice des animaux-hommes. Il -connut qu'ils édictaient des lois et les imposaient. -</p> - -<p> -Étrange était aussi la façon dont ils procédaient pour dicter leurs -lois. Dissemblables de tous les animaux que le louveteau avait -rencontrés jusque-là, ils ne mordaient ni ne griffaient. Ils -imposaient leur force vivante par l'intermédiaire des choses mortes. -Celles-ci leur servaient de morsures. Bâtons et pierres, dirigés par -ces bizarres créatures, sautaient à travers les airs, à l'instar de -choses vivantes, et s'en allaient frapper les chiens. -</p> - -<p> -Il y avait là, pour son esprit, un pouvoir extraordinaire et -inexplicable, qui dépassait les bornes de la nature et était d'un -dieu. Croc-Blanc, cela va de soi, ignorait tout de la divinité. Tout au -plus pouvait-il soupçonner que des choses existaient au-delà de celles -dont il avait la notion. Mais l'étonnement et la crainte qu'il -ressentait en face des animaux-hommes était assez exactement comparable -à l'étonnement et à la crainte qu'aurait éprouvés un homme se -trouvant, sur le faîte de quelque montagne, devant un être divin, qui -tiendrait des foudres dans chaque main et les lancerait sur le monde -terrifié. -</p> - -<p> -Le dernier chien ayant été refoulé en arrière, le charivari prit -fin. Le louveteau se mit à lécher ses meurtrissures. Puis il médita -sur son premier contact avec la troupe cruelle de ses prétendus frères -et sur son introduction parmi eux. Il n'avait jamais songé que -l'espèce à laquelle il appartenait pût contenir d'autres spécimens -que le vieux loup borgne, sa mère et lui-même. Ils constituaient à -eux trois, dans sa pensée, une race à part. Et, tout à coup, il -découvrait que beaucoup d'autres créatures s'apparentaient à sa -propre espèce. Il lui parut obscurément injuste que le premier -mouvement de ces frères de race eût été de bondir sur lui et de -tenter de l'anéantir. -</p> - -<p> -Il était non moins chagrin de voir sa mère attachée avec un bâton, -même en pensant que c'était la sagesse supérieure des animaux-hommes -qui l'avait voulu. Cela sentait l'esclavage. À l'esclavage il n'avait -pas été habitué. La liberté de rôder, de courir, de se coucher par -terre, là où il lui plaisait, avait été son lot jusqu'à ce jour et, -maintenant, il était captif. Les mouvements de sa mère étaient -réduits à la longueur du bâton auquel elle était liée. Et à ce -même bâton il était comme lié lui-même, car il n'avait pas encore -eu l'idée qu'il pouvait se séparer de sa mère. -</p> - -<p> -Il n'aima pas cette contrainte. Il n'aima pas non plus quand les -animaux-hommes, s'étant levés, se remirent en marche. Un -animal-homme, malingre d'aspect, prit dans sa main la lanière du -bâton qui attachait Kiche et emmena la louve derrière lui. Derrière -Kiche suivait Croc-Blanc, grandement perturbé et tourmenté par la -nouvelle aventure qui s'abattait sur lui. -</p> - -<p> -Le cortège descendit la vallée, continuant bien au-delà des plus -longues courses du louveteau, jusqu'au point où le torrent se jetait -dans le fleuve Mackenzie. À cet endroit, des canots étaient juchés en -l'air, sur des perches, et s'étendaient des claies destinées à -faire sécher le poisson. -</p> - -<p> -On s'arrêta et on campa. La supériorité des animaux-hommes -s'affirmait de plus en plus. Plus encore que leur domination sur les -chiens aux dents aiguës, ce spectacle marquait leur puissance. Grâce -à leur pouvoir d'imprimer du mouvement aux choses immobiles, il leur -était loisible de changer la vraie face du monde. -</p> - -<p> -La plantation et le dressage des perches destinées à monter le camp -attira l'attention du louveteau. Cette opération était peu de chose, -accomplie par les mêmes créatures qui lançaient à distance des -bâtons et des pierres. Mais, quand il vit les perches se réunir et se -couvrir de toiles et de peaux, pour former des tentes, Croc-Blanc fut -stupéfait. Ces tentes, d'une colossale et impressionnante grandeur, -s'élevaient partout autour de lui, grandissant à vue d'œil, de -tous côtés, comme de monstrueuses formes de vie. Elles emplissaient le -champ presque entier de sa vision et, menaçantes, le dominaient -lui-même. Lorsque la brise les agitait, en de grands mouvements, il se -couchait sur le sol, effaré et craintif, sans toutefois les perdre des -yeux, prêt à bondir et à fuir au loin, s'il lui arrivait de les -voir se précipiter sur sa tête. -</p> - -<p> -Après un moment, son effroi des tentes prit fin. Il vit que femmes et -enfants y pénétraient et en sortaient sans aucun mal, et les chiens -aussi tenter d'y entrer, mais en être chassés rudement, de la voix -ou au moyen de pierres volantes. Bientôt Croc-Blanc, quittant les -côtés de Kiche, rampait à son tour, avec précaution, vers la tente -la plus proche. Sa curiosité, sans cesse en éveil, le besoin -d'apprendre et de connaître, par sa propre expérience, le -poussaient. Les derniers pouces à franchir vers le mur de toile et de -peau le furent avec un redoublement de prudence et une avance -imperceptible. Les événements de la journée avaient préparé le -louveteau au contact de l'Inconnu, à ses manifestations les plus -merveilleuses et les plus inattendues. Enfin son nez toucha -l'enveloppe de la tente. Il attendit, rien n'arriva. Il flaira -l'étrange matière, saturée de l'odeur de l'homme, et prenant -l'enveloppe dans ses dents, donna une petite secousse. Rien n'arriva -encore, sinon qu'une partie de la tente se mit à remuer. Il secoua -plus hardiment. Le mouvement s'accentua. Il était ravi. Il secoua -toujours plus fort et récidiva jusqu'à ce que la tente entière fût -en mouvement. Alors le cri perçant d'un Indien se fit entendre et -effraya le louveteau, qui revint en toute hâte vers sa mère. Mais -jamais plus depuis il n'eut peur des énormes tentes. -</p> - -<p> -Cette émotion passée, Croc-Blanc s'écarta à nouveau de Kiche qui, -liée à un pieu, ne pouvait le suivre. -</p> - -<p> -Il ne tarda pas à rencontrer un jeune chien, un peu plus grand et plus -âgé que lui, qui venait à sa rencontre, à pas comptés, et -dissimulant des intentions belliqueuses. Le nom du jeune chien, que le -louveteau connut par la suite, en l'entendant appeler, était Lip-Lip. -Il était déjà redoutable et, par ses luttes avec les autres petits -chiens, avait acquis l'expérience de la bataille. -</p> - -<p> -Lip-Lip appartenait à la race des chiens-loups, qui avait le plus de -parenté avec Croc-Blanc; il était jeune et semblait peu dangereux. -Aussi le louveteau se préparait-il à le recevoir en ami. Mais, quand -il vit que la marche de l'étranger se raidissait et que ses lèvres -retroussées découvraient ses dents, il se raidit lui aussi et -répondit en montrant sa mâchoire. Ils se mirent à tourner en rond, -l'un autour de l'autre, hérissés et grondant. Ce manège dura -plusieurs minutes et Croc-Blanc commençait à s'en amuser, comme -d'un jeu, quand tout à coup, avec une surprenante vivacité, Lip-Lip -sauta sur lui, lui jeta une morsure rapide et sauta, derechef, en -arrière. -</p> - -<p> -La morsure avait atteint le louveteau à son épaule déjà blessée par -le lynx et qui, dans le voisinage de l'os, était intérieurement -demeurée douloureuse. La surprise et le coup lui arrachèrent un -gémissement; mais, l'instant d'après, en un bond de colère, il -s'élança sur Lip-Lip et le mordit furieusement. Lip-Lip, nous -l'avons dit, était déjà rompu au combat. Trois fois, quatre fois, -une demi-douzaine de fois, ses petits crocs pointus s'acharnèrent sur -Croc-Blanc, qui, tout décontenancé, finit par lâcher pied et par se -sauver, honteux et dolent, près de sa mère, en lui demandant -protection. -</p> - -<p> -Ce fut sa première bataille avec Lip-Lip. Elle ne devait pas être la -dernière. Car, de ce jour, ils se trouvèrent en quelque sorte -ennemis-nés, étant chacun d'une nature en opposition perpétuelle -avec celle de l'autre. -</p> - -<p> -Kiche lécha doucement son petit et tenta de s'opposer à ce qu'il -s'éloignât d'elle désormais. Mais la curiosité de Croc-Blanc -allait toujours croissant. Oublieux de sa mésaventure, il se remit -incontinent en route, afin de poursuivre son enquête. Il tomba sur un -des animaux-hommes, sur Castor-Gris, qui était assis sur ses talons, -occupé avec des morceaux de bois et des brins de mousse, répandus -devant lui sur le sol. Le louveteau s'approcha et regarda. Castor-Gris -fit des bruits de bouche que Croc-Blanc interpréta non hostiles, et il -vint encore plus près. -</p> - -<p> -Femmes et enfants apportaient de nouveaux bouts de bois et d'autres -branches à l'Indien. C'était évidemment là l'affaire du -moment. Le louveteau s'approcha jusqu'à toucher le genou de -Castor-Gris, oubliant, telle était sa curiosité, que celui-ci était -un terrible animal-homme. Soudain, il vit entre les mains de -Castor-Gris, comme un brouillard qui s'élevait des morceaux de bois -et de la mousse. Puis une chose vivante apparut, qui brillait et qui -tournoyait, et était de la même couleur que le soleil dans le ciel. -</p> - -<p> -Croc-Blanc ne connaissait rien du feu. La lueur qui en jaillissait -l'attira, comme la lumière du jour l'avait, dans sa première -enfance, conduit vers l'entrée de la caverne, et il rampa vers la -flamme. Il entendit Castor-Gris éclater de rire au-dessus de sa tête. -Le son du rire, non plus, n'était pas hostile. Alors il vint toucher -la flamme avec son nez et, en même temps, sortit sa petite langue pour -la lécher. -</p> - -<p> -Pendant une seconde, il demeura paralysé. L'Inconnu, qui l'avait -guetté parmi les bouts de bois et la mousse, l'avait férocement -saisi par le nez. Puis il sauta en arrière, avec une explosion de -glapissements affolés «Ki-yis! Ki-yis! Ki-yis!» -</p> - -<p> -Kiche, en l'entendant, se mit à bondir au bout de son bâton, en -grondant, furieuse, parce qu'elle ne pouvait venir au secours du -louveteau. Mais Castor-Gris riait à gorge déployée, tapant ses -cuisses avec ses mains et contant l'histoire à tout le campement, -jusqu'à ce que chacun éclatât, comme lui, d'un rire inextinguible. -Quant à Croc-Blanc, assis sur son derrière, il criait, de plus en plus -éperdu: «Ki-yis! Ki-yis!» et seul, abandonné de tous, faisait au -milieu des animaux-hommes une pitoyable petite figure. -</p> - -<p> -C'était le pire mal qu'il avait encore connu. Son nez et sa langue -avaient été tous deux mis à vif par la chose vivante, couleur de -soleil, qui avait grandi entre les mains de Castor-Gris. Il cria, cria -interminablement, et chaque explosion nouvelle de ses hurlements était -accueillie par un redoublement d'éclats de rire des animaux-hommes. -Il tenta d'adoucir avec sa langue la brûlure de son nez, mais les -deux souffrances, se juxtaposant, ne firent qu'en produire une plus -grande, et il cria plus désespérément que jamais. -</p> - -<p> -À la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'était le rire et ce -qu'il signifiait. Il ne nous est pas donné de nous expliquer comment -certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que -nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la -claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en -eut honte. -</p> - -<p> -Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brûlures lui faisaient -éprouver, mais parce qu'il fut vexé, dans son amour-propre, de se -voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours -furieuse au bout de son bâton, comme une bête enragée, vers Kiche, la -seule créature au monde qui ne riait pas de lui. -</p> - -<p> -Le crépuscule tomba et la nuit vint. Croc-Blanc demeurait couché près -de sa mère. Son nez et sa langue étaient endoloris. Mais un autre et -plus grand sujet de trouble le tourmentait. Il regrettait la tanière -où il était né, il aspirait à la quiétude enveloppante de la -caverne, sur la falaise, au-dessus du torrent. La vie était devenue -trop peuplée. Ici, il y avait trop d'animaux-hommes, hommes, femmes -et enfants, qui faisaient tous des bruits irritants, et il y avait des -chiens toujours aboyant et mordant, qui éclataient en hurlements à -tout propos et engendraient de la confusion. -</p> - -<p> -La tranquille solitude de sa première existence était finie. Ici, -l'air même palpitait de vie, en un incessant murmure et -bourdonnement, dont l'intensité variait brusquement, d'un instant -à l'autre, et dont les notes diverses lui portaient sur les nerfs et -irritaient ses sens. Il en était crispé et inquiet, et immensément -las, avec la crainte perpétuelle de quelque imminente catastrophe. -</p> - -<p> -Il regardait se mouvoir et aller et venir dans le camp les -animaux-hommes. Il les regardait avec le respect distant que met -l'homme entre lui et les dieux qu'il invente. Dans son obscure -compréhension, ils étaient, comme ces dieux pour l'homme, de -surprenantes créatures, des êtres de puissance disposant à leur gré -de toutes les forces de l'Inconnu. Seigneurs et maîtres de tout ce -qui vit et de tout ce qui ne vit pas, forçant à obéir tout ce qui se -meut et imprimant le mouvement à ce qui ne se meut pas, ils faisaient -jaillir de la mousse et du bois mort la flamme couleur de soleil, la -flamme qui vivait et qui mordait. -</p> - -<p> -Ils étaient des faiseurs de feu! Ils étaient des dieux! -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a><i>Grey Beaver.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a><i>Salmon Tongue.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a><i>Three Eagles.</i></p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="X">X</a></h4> - -<h4>LA SERVITUDE</h4> - -<p> -Chaque jour était pour Croc-Blanc l'occasion d'une expérience -nouvelle. Tout le temps que Kiche resta attachée à son bâton, il -courut seul, par tout le camp, quêtant, furetant, s'instruisant. Il -fut vite au courant des diverses habitudes des animaux-hommes. Mais la -connaissance n'entraîne pas toujours l'admiration. Plus il se -familiarisa avec eux, plus aussi il détesta leur supériorité et -redouta leur pouvoir mystérieux qui, d'autant qu'il était plus -grand, rendait plus menaçante leur divinité. -</p> - -<p> -La déception est souvent donnée à l'homme de voir ses dieux -renversés et piétinés sur leurs autels. Mais au loup et au chien -sauvage, venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette déconvenue -n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et -surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination, nous -masquant leur réalité, nous égarant comme des aveugles qui tâtonnent -dans le royaume de la pensée, en d'abstraites conceptions de -toute-puissance et de beauté suprêmes, le loup et le chien sauvage, -assis à notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et -d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant -dans le temps comme dans l'espace, pour accomplir leurs actes et leurs -fins. -</p> - -<p> -Aucun effort de foi n'est nécessaire pour croire à un tel dieu. Nul -écart de la volonté ne peut induire à lui désobéir, ni à le -renier. Ce dieu-là se tient debout, immuable sur ses deux jambes de -derrière, un gourdin à la main, immensément puissant, livré à -toutes les passions, affectueux ou irrité, selon le moment, pouvoir -mystérieux enveloppé de chair, de chair qui saigne parfois, à -l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse -qu'aucune autre à dévorer. -</p> - -<p> -Croc-Blanc subit la loi commune. Les animaux-hommes furent pour lui, -dès l'abord, sans erreur possible, les dieux auxquels il était -nécessaire de se soumettre. Comme Kiche, sa mère, avait, au premier -appel de son nom, repris sa chaîne, il leur voua tout de suite -obéissance. Il suivit leurs pas, comme un esclavage fatal. Quand ils -marchaient près de lui, il s'écartait pour leur faire place. -Lorsqu'ils l'appelaient, il accourait. S'ils menaçaient, il se -couchait à leurs pieds. Et s'ils lui commandaient de s'en aller, il -s'éloignait précipitamment. Car derrière chacun de leurs désirs -était le pouvoir immédiat d'en exiger l'exécution. Pouvoir qui -s'exprimait lui-même en tapes de la main, en coups de bâton, en -pierres volantes et en cinglants coups de fouet. -</p> - -<p> -Il appartenait aux animaux-hommes, comme tous les chiens du campement -leur appartenaient. Ses actions étaient à eux, son corps était à -eux, pour être battu et piétiné, et pour le supporter sans -récrimination. Telle fut la leçon vite apprise par lui. Elle fut dure, -étant donné ce qui s'était déjà développé, dans sa propre -nature, de force personnelle et d'indépendance. Mais, tandis qu'il -prenait en haine cet état de choses nouveau, il apprenait en même -temps, et sans le savoir, à l'aimer. C'était, en effet, le souci -de sa destinée remis en d'autres mains, un refuge pour les -responsabilités de l'existence. Et cela constituait une compensation, -car il est toujours plus aisé d'appuyer sa vie sur une autre que de -vivre seul. -</p> - -<p> -Il n'arriva pas sans révoltes à s'abandonner ainsi corps et âme, -à rejeter le sauvage héritage de sa race et le souvenir du Wild. Il y -eut des jours où il rampait sur la lisière de la forêt et y demeurait -immobile, écoutant des voix lointaines qui l'appelaient. Puis il -s'en retournait vers Kiche, inquiet et malheureux, pour gémir -doucement et pensivement près d'elle, pour lui lécher la face, en -semblant se plaindre et l'interroger. -</p> - -<p> -Le louveteau avait rapidement appris tous les tenants et aboutissants de -la vie du camp. Il connut l'injustice des gros chiens et leur -gloutonnerie, quand la viande et le poisson étaient jetés, à -l'heure des repas. Il vint à savoir que les hommes étaient -d'ordinaire plus justes, les enfants plus cruels, les femmes plus -douces et plus disposées à lui lancer un morceau de viande ou d'os. -Après deux ou trois aventures fâcheuses avec les mères des tout -petits chiens, il se rendit compte qu'il était de bonne politique de -laisser celles-ci toujours tranquilles, de se tenir aussi loin d'elles -que possible et, en les voyant venir, de les éviter. -</p> - -<p> -Mais le fléau de sa vie était Lip-Lip. Plus âgé, plus grand et plus -fort que lui, Lip-Lip avait choisi Croc-Blanc pour son souffre-douleur. -Le louveteau se défendait avec vaillance, mais il était -<i>out-classed</i><a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a>. -</p> - -<p> -Son ennemi lui était trop supérieur, et Lip-Lip devint pour lui un -vrai cauchemar. Dès qu'il se risquait un peu loin de sa mère, il -était sûr de voir apparaître le gredin, qui se mettait à le suivre, -en aboyant et en le menaçant, et qui attendait le moment opportun, -c'est-à-dire qu'aucun animal-homme ne fût présent, pour -s'élancer sur lui et le contraindre au combat. Lip-Lip l'emportait -invariablement et s'en glorifiait de façon démesurée. Ces -rencontres étaient le meilleur plaisir de sa vie et le perpétuel -tourment de celle de Croc-Blanc. -</p> - -<p> -Le louveteau, cependant, n'en fut pas abattu. Si dures que fussent -pour lui toutes ces défaites, il ne se soumit pas. Mais la persécution -sans fin qu'il subissait eut sur son caractère une influence -néfaste. Croc-Blanc devint méchant et sournois. Ce qu'il y avait -d'originellement sauvage dans sa nature s'aggrava. Ses poussées -joyeuses d'enfant ingénu ne trouvèrent plus d'expression. Jamais -il ne lui fut permis de jouer et gambader avec les autres petits chiens -du camp. Dès qu'il arrivait auprès d'eux, Lip-Lip, fonçant sur -lui, le roulait et le faisait fuir, terrifié, ou, s'il voulait -résister, engageait la bataille jusqu'à sa mise en déroute. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fut ainsi sevré de beaucoup des joies de son enfance, ce qui -le rendit plus vieux que son âge. Il se replia sur lui-même et -développa son esprit. Il devint rusé et, dans ses longs moments de -far-niente, médita sur les meilleurs moyens de duper et frauder. -Empêché de prendre, à la distribution quotidienne, la part qui lui -revenait de viande et de poisson, il se transforma en habile voleur. -Contraint de s'approvisionner lui-même, il s'en acquittait si bien -qu'il devint pour les femmes des Indiens une calamité. Il apprit à -ramper dans le camp, comme un serpent, à se montrer avisé, à -connaître en toute occasion la meilleure façon de se conduire, à -s'informer, par la vue ou l'ouïe, de tout ce qui pouvait -l'intéresser, afin de n'être point pris ensuite au dépourvu, et -aussi à recourir à mille artifices pour éviter son implacable -persécuteur. -</p> - -<p> -Ce fut au plus fort de cette persécution qu'il joua son premier grand -jeu et goûta, grâce aux ressources de son esprit, aux joies -savoureuses de la revanche. Comme Kiche, quand elle était avec les -loups, avait leurré les chiens, pour les attirer hors du campement des -hommes et les envoyer à la mort, ainsi le louveteau, par une manœuvre -à peu près semblable, réussit à attirer Lip-Lip sous la mâchoire -vengeresse de Kiche. Battant en retraite, tout en combattant, Croc-Blanc -entraîna son ennemi à sa suite, ici, puis là, parmi les différentes -tentes du camp. C'était un excellent coureur, plus rapide qu'aucun -autre petit chien de sa taille et plus alerte que Lip-Lip. Sans donner -toutefois toute sa vitesse, il se contenta de garder la distance -nécessaire, celle d'un bond environ, entre lui et son poursuivant. -</p> - -<p> -Lip-Lip, excité par la chasse et par l'approche imminente de la -victoire, perdit toute prudence et oublia l'endroit où il se -trouvait. Quand il s'en rendit compte, il était trop tard. Après -avoir traversé, à fond de train, une dernière tente, il tomba en -plein sur Kiche, attachée à son bâton. Il jeta un cri de stupeur, -mais déjà les crocs justiciers se refermaient sur lui. Quoique Kiche -fût liée, il lui fut impossible de se dégager d'elle. Elle le mit -sur le dos, les pattes en l'air, de manière à l'empêcher de fuir, -tout en le déchirant et lacérant. -</p> - -<p> -Quand il parvint enfin à se rouler hors de sa portée, il se remit sur -ses pieds, en un affreux désordre, blessé à la fois dans son corps et -dans sa pensée. Sa fourrure pendait autour de lui, en touffes humides, -que les dents baveuses de la louve avaient tordues. Il demeura là où -il s'était relevé et, ouvrant largement sa petite gueule, éclata en -une longue et lamentable plainte de chien battu. Mais il n'eut pas le -temps d'achever sa lamentation. Croc-Blanc, fondant sur lui, lui -planta ses crocs dans son train de derrière. Il n'avait plus de force -pour combattre et honteusement se sauva vers sa tente, talonné par son -ancienne victime, qui s'acharnait à ses trousses. Quand il eut -rejoint son domicile, les femmes vinrent à son secours et le louveteau, -transformé en démon, fut finalement chassé par elles, en une -fusillade de cailloux. -</p> - -<p> -Le jour vint où Castor-Gris, décidant que Kiche était réhabituée à -la vie des hommes, la délia. Croc-Blanc fut ravi que la liberté fût -rendue à sa mère. Il l'accompagna joyeusement au milieu du camp et, -voyant qu'il demeurait à ses côtés, Lip-Lip conserva entre eux deux -une distance respectueuse. Le louveteau avait beau se hérisser à son -approche et marcher en raidissant les pattes, Lip-Lip ignorait le défi. -Quelle que fût sa soif de vengeance, il était trop sage pour accepter -le combat dans de telles conditions et préférait attendre le jour où -il se rencontrerait à nouveau en tête à tête avec Croc-Blanc. -</p> - -<p> -Ce même jour, le louveteau et sa mère s'en vinrent rôder à la -lisière de la forêt qui avoisinait le camp. Croc-Blanc y avait amené -Kiche, pas à pas, l'entraînant en avant, quand elle hésitait. Le -torrent, la caverne et la forêt tranquille l'appelaient, et il -continua ses efforts pour qu'elle le suivît plus loin. Il courait -quelques pas, puis s'arrêtait et regardait en arrière. Mais elle ne -bougeait plus. Il gémit plaintivement et gronda, en courant de droite -et de gauche, sous les taillis. Puis il revint vers elle, lui lécha le -museau et se reprit à courir loin d'elle. Elle ne bougea toujours -pas. Alors il rebroussa chemin et la regarda avec une supplication -ardente de ses yeux, qui tomba quand il vit Kiche détourner la tête et -porter sa vue vers le camp. -</p> - -<p> -La voix intérieure qui l'appelait là-bas, dans la vaste solitude, sa -mère l'entendait comme lui. Mais un autre et plus fort appel sonnait -aussi en elle, celui du feu et de l'homme, l'appel que, parmi tous -les animaux, le loup a seul entendu, le loup et le chien sauvage, qui -sont frères. -</p> - -<p> -Kiche, s'étant tournée, se mit à trotter lentement vers le camp. -Plus solide que le lien matériel du bâton qui l'avait attachée -était sur elle l'emprise de l'homme. Invisibles et mystérieux, les -dieux la maintenaient en leur pouvoir et refusaient de la lâcher. -</p> - -<p> -Croc-Blanc se coucha sous un bouleau et pleura doucement. L'odeur -pénétrante des sapins, la senteur subtile des bois imprégnaient -l'atmosphère et remémoraient au louveteau son ancienne vie de -liberté, avant les jours de servitude. Mais plus que l'appel du Wild, -plus que celui de l'homme, l'attirance de sa mère était puissante -sur lui, car si jeune était-il encore. L'heure de son indépendance -n'était pas arrivée. Il se releva, désolé, et trotta lui aussi -vers le camp, faisant halte, une fois ou deux, pour s'asseoir par -terre, gémir et écouter la voix qui chantait au fond de la forêt. -</p> - -<p> -Le temps qu'il est donné à une mère de demeurer avec ses petits -n'est pas bien long dans le Wild. Sous la domination de l'homme, il -est souvent plus court encore. Ainsi en fut-il pour Croc-Blanc. -Castor-Gris se trouvait être le débiteur de Trois-Aigles, qui était -sur le point d'entreprendre une course du fleuve Mackenzie au Grand -Lac de l'Esclave. Une bande de toile écarlate, une peau d'ours, -vingt cartouches et Kiche remboursèrent sa dette. -</p> - -<p> -Le louveteau vit sa mère emmenée à bord du canot de Trois-Aigles et -tenta d'aller vers elle. Un coup qu'il reçut de l'Indien le -repoussa à terre. Le canot s'éloigna. Il s'élança dans l'eau -et nagea à sa suite, sourd aux cris d'appel de Castor-Gris. Dans la -terreur où il était de perdre sa mère, il en avait oublié le pouvoir -même d'un animal-homme et d'un dieu. -</p> - -<p> -Mais les dieux sont accoutumés à être obéis et Castor-Gris, irrité, -lança un autre canot à la poursuite de Croc-Blanc. Après l'avoir -rejoint, il le saisit par la peau du cou et l'éleva hors de l'eau. -Il ne le déposa pas d'abord dans le canot. Le tenant d'une main -suspendu, il lui administra de l'autre une solide râclée. Oui, pour -une râclée, c'en fut une. Lourde était la main, chaque coup visait -à blesser, et les coups pleuvaient, innombrables. -</p> - -<p> -Frappé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, Croc-Blanc -oscillait, en avant, en arrière, comme un balancier de pendule -frénétique et désordonné. Les impressions qu'il éprouva furent -diverses. À la première surprise succéda l'effroi, pendant un -instant, au contact répété de la main qui le frappait. Mais la peur -fit bientôt place à la colère. La libre nature du louveteau prit le -dessus. Il montra les dents et osa gronder à la face du dieu -courroucé. Le dieu s'en exaspéra davantage. Les coups redoublèrent, -plus rudes et plus adroits à blesser. -</p> - -<p> -Castor-Gris continuait à battre, Croc-Blanc à gronder. Mais cela ne -pouvait pas toujours durer. Il fallait que l'un des deux eût le -dernier mot. Ce fut Croc-Blanc qui céda. La peur le reprit. Pour la -première fois, il connaissait véritablement la main de l'homme. Les -coups de pierres ou de bâton qu'il avait eu déjà l'occasion de -recevoir étaient des caresses, comparés aux coups présents. Il se -soumit et commença à pleurer et à gémir. Durant un moment, chaque -coup tirait une plainte de son gosier. Puis son affolement grandit, et -ses cris se succédèrent sans interruption, leur rythme ne gardant plus -aucun rapport avec celui de son châtiment. -</p> - -<p> -À la fin, l'Indien arrêta la main qui frappait. Le louveteau pendait -à son autre main, sans mouvement, et continuait à crier. Ceci parut -satisfaire Castor-Gris, qui jeta rudement Croc-Blanc au fond du canot. -Le canot, durant ce temps, s'en était allé au fil de l'eau. -Castor-Gris s'avança pour prendre la rame. Le louveteau était sur -son passage. Il le frappa barbarement de son pied. La libre nature de -Croc-Blanc eut une nouvelle révolte et il enfonça ses dents dans le -pied de l'homme, à travers le mocassin qui le chaussait. -</p> - -<p> -Le châtiment déjà reçu n'était rien, comparé à celui qui allait -suivre. La colère de Castor-Gris fut aussi terrible que fut grand -l'effroi du louveteau. Non seulement la main, mais aussi la dure rame -de bois, furent mises en œuvre contre lui, et tout son petit corps -était brisé et rompu, quand Castor-Gris le rejeta au fond du canot. -Et, cette fois, de propos délibéré, il recommença à le frapper du -pied. -</p> - -<p> -Croc-Blanc ne renouvela pas son attaque. Il venait d'apprendre une -autre leçon de son esclavage. Jamais, quelle que soit la circonstance, -on ne doit mordre le dieu qui est votre seigneur et maître. Son corps -est sacré et le toucher des dents est, avec évidence, l'offense -impardonnable entre toutes, le crime entre les crimes. -</p> - -<p> -Lorsque le canot eut rejoint le rivage, le louveteau y gisait, -gémissant et inerte, attendant la volonté de Castor-Gris. C'était -la volonté de Castor-Gris qu'il vînt à terre, et à terre il fut -lancé, sans ménagement aucun pour ses meurtrissures. Il rampa en -tremblant. Lip-Lip, qui était présent et avait, du rivage, assisté à -toute l'affaire, se précipita sur lui, en le voyant si faible, et -entra ses dents dans sa chair. -</p> - -<p> -Croc-Blanc était hors d'état de se défendre et il lui serait -arrivé malheur, si Castor-Gris, enlevant Lip-Lip d'un solide coup de -pied, ne l'avait lancé à distance respectable. -</p> - -<p> -C'était la justice de l'animal-homme qui se manifestait et, même -en l'état pitoyable où il se trouvait, le louveteau en éprouva un -petit frisson de reconnaissance. Sur les talons de Castor-Gris et -jusqu'à sa tente, il boita avec soumission, à travers le camp. Ainsi -avait-il appris que le droit au châtiment est une prérogative que les -dieux se réservent à eux-mêmes et dénient à toute autre créature -au-dessous d'eux. -</p> - -<p> -Pendant la nuit qui succéda, tandis que chacun reposait dans le camp, -Croc-Blanc se souvint de sa mère et souffrit en pensant à elle. Il -souffrit un peu trop haut et réveilla Castor-Gris, qui le battit. Par -la suite, il pleura plus discrètement, lorsque les dieux étaient à -portée de l'entendre. Mais, parfois, rôdant seul à l'orée de la -forêt, il donnait libre cours à son chagrin, et criait tout haut, en -gémissant et en appelant. -</p> - -<p> -Durant la période de sa vie qui suivit, il aurait pu, grâce à la -liberté dont il jouissait encore, céder au souvenir de la caverne et -du torrent, et s'en retourner dans le Wild. Mais la mémoire de sa -mère était la plus forte. Comme les chasses des animaux-hommes les -entraînaient loin du camp et les y ramenaient ensuite, peut-être aussi -reviendrait-elle un jour. Et il demeurait en esclavage, en soupirant -après elle. -</p> - -<p> -Esclavage qui n'était pas entièrement malheureux. Car le louveteau -continuait à s'intéresser à beaucoup de choses. Quelque événement -imprévu surgissait toujours et les actions étranges auxquelles se -livrent les animaux-hommes n'ont pas de fin. Il apprenait, -simultanément, comment il convenait de se conduire avec Castor-Gris. -Obéissance absolue et soumission en tout lui étaient demandées. En -retour, il échappait aux coups et sa vie était tolérable. -</p> - -<p> -De plus, Castor-Gris, parfois, lui donnait lui-même un morceau de -viande et, tandis qu'il le mangeait, le défendait contre les autres -chiens. Ce morceau de viande prenait, pour Croc-Blanc, une valeur -beaucoup plus considérable qu'une douzaine d'autres reçus de la -main des femmes. C'était bizarre. Mais cela était. -</p> - -<p> -Jamais Castor-Gris ne caressait. Et cependant (était-ce l'effet du -poids de sa main et celui de son pouvoir surnaturel, ou d'autres -causes intervenaient-elles, que le louveteau ne réussissait pas à se -formuler?) il était indéniable qu'un certain lien d'attachement -se formait entre Croc-Blanc et son rude seigneur. -</p> - -<p> -Sournoisement, par des voies cachées, aussi bien que par la force des -pierres volantes, des coups de bâton et des claques de la main, les -chaînes du louveteau rivaient autour de lui leur réseau. Les aptitudes -inhérentes à son espèce, qui lui avaient, dès l'abord, rendu -possible de s'acclimater au foyer de l'homme, étaient susceptibles -de perfection. Elles se développèrent dans la vie du camp, au milieu -des misères dont elle était faite, et lui devinrent secrètement -chères avec le temps. Mais tout ce qui le préoccupait encore, pour le -moment, était le chagrin d'avoir perdu Kiche, l'espoir qu'elle -reviendrait et la soif de recouvrer un jour la libre existence qui avait -été la sienne. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>Terme de boxe, signifiant qui n'a pas assez de poids pour -être classé. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XI">XI</a></h4> - -<h4>LE PARIA</h4> - -<p> -Lip-Lip continuait à assombrir les jours de Croc-Blanc. Celui-ci en -devint plus méchant et plus féroce qu'il ne l'eût été de sa -nature. Il acquit, parmi les animaux-hommes eux-mêmes, une réputation -déplorable. S'il y avait, quelque part dans le camp, du trouble et -des rumeurs, des cris et des batailles, ou si une femme se lamentait -pour un morceau de viande qu'on lui avait volé, on était sûr de -trouver Croc-Blanc mêlé à l'affaire. Les animaux-hommes ne -s'inquiétèrent pas de rechercher les causes de sa conduite; ils ne -virent que les effets, et les effets étaient mauvais. Il était pour -tous un perfide voleur, un mécréant qui ne songeait qu'à mal faire, -un perturbateur endurci. Tandis qu'il les regardait d'un air -narquois et toujours prêt à fuir sous une grêle éventuelle de -cailloux, les femmes irritées ne cessaient de lui répéter qu'il -était un loup, un indigne loup, destiné à faire une mauvaise fin. -</p> - -<p> -Il se trouva de la sorte proscrit parmi la population du camp. -</p> - -<p> -Tous les jeunes chiens suivaient envers lui la conduite de Lip-Lip et -joignaient leurs persécutions à celles de son ennemi. Peut-être -sentaient-ils obscurément la différence originelle qui le séparait -d'eux, sa naissance dans la forêt sauvage, et cédaient-ils à cette -inimitié instinctive que le chien domestique éprouve pour le loup. -Quoi qu'il en soit, une fois qu'ils se furent déclarés contre -Croc-Blanc, ce fut désormais chose réglée et leurs sentiments ne se -modifièrent plus. -</p> - -<p> -Les uns après les autres, ils connurent la morsure de ses dents, car il -donnait plus qu'il ne recevait. En combat singulier il était toujours -vainqueur. Mais ses adversaires lui refusaient le plus qu'ils -pouvaient ce genre de rencontre. Dès qu'il entrait en lutte avec -l'un d'eux, c'était le signal pour tous les jeunes chiens -d'accourir et de se jeter sur lui. -</p> - -<p> -De la nécessité de tenir tête à cette coalition, Croc-Blanc tira des -enseignements utiles. Il apprit comment il convenait de se conduire pour -résister à une masse d'assaillants, tout en causant à un adversaire -séparé le plus de dommage, dans le plus bref délai. Rester debout sur -ses pattes, au milieu du flot ennemi, était une question de vie ou de -mort, et il se pénétra bien de cette idée. Il se fit souple comme un -chat. Même de grands chiens pouvaient le heurter, par derrière ou de -côté, de toute la force de leurs corps lourds. Soit qu'il fût -projeté en l'air, soit qu'il se laissât glisser sur le sol, il se -retrouvait toujours debout, solidement ancré à notre mère la terre. -Lorsque les chiens combattent, ils ont coutume, pour annoncer la -bataille, de gronder, de hérisser le poil de leur dos et de raidir -leurs pattes. Croc-Blanc s'instruisit à supprimer ces préambules. -Tout délai dans l'attaque signifiait pour lui l'arrivée de la -meute entière. Aussi s'abstint-il de donner aucun avertissement. Il -fonçait droit sur l'ennemi, sans lui laisser le temps de se mettre en -garde, le mordait, déchirait et lacérait en un clin d'œil. Un chien -avait ses épaules déchiquetées et ses oreilles mises en rubans avant -de savoir même ce qui lui arrivait. -</p> - -<p> -Ainsi surpris, le chien était en outre aisément renversé, et un chien -renversé expose fatalement à son adversaire le dessous délicat de son -cou, qui est le point vulnérable où se donne la mort. C'était une -opération que des générations de loups chasseurs avaient enseignée -à Croc-Blanc. Comme il n'avait pas atteint le terme de sa croissance, -ses crocs n'étaient pas encore assez longs ni assez forts pour lui -permettre de réussir par ses seuls moyens ce genre d'attaque. Mais -beaucoup de jeunes chiens étaient venus au camp avec un cou déjà -entamé et à demi ouvert. Si bien qu'un jour, s'attaquant à l'un -de ses ennemis, sur la lisière de la forêt, il le renversa, les pattes -en l'air, le traîna sur le sol et, lui coupant la grosse veine du -cou, lui prit la vie. -</p> - -<p> -Il y eut, ce soir-là, une grande rumeur dans le camp. Croc-Blanc avait -été vu et son méfait fut rapporté au maître du chien mort. Les -femmes se remémorèrent les diverses circonstances des viandes volées -et Castor-Gris fut assiégé par un concert de voix furieuses. Mais il -défendit résolument l'entrée de sa tente, où il avait mis -Croc-Blanc à l'abri et refusa, envers et contre tous, le châtiment -du coupable. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fut donc haï des chiens et haï des hommes. Durant tout le -temps de sa croissance, il ne connut jamais un instant de sécurité. -Menacé par la main des uns et par les crocs des autres, il n'était -accueilli que par les grondements de ses congénères, par les -malédictions et par les coups de pierre de ses dieux. Le regard -scrutant l'horizon tout autour de lui, il était sans cesse aux -aguets, alerte à l'attaque ou à la riposte, prêt à bondir en -avant, en faisant luire l'éclair de ses dents blanches, ou à sauter -en arrière, en grondant. -</p> - -<p> -Et, quand il grondait, nul chien dans le camp ne pouvait, jeune ou -vieux, rivaliser avec lui. Dans son grondement il incorporait tout ce -qui peut s'exprimer de cruel, de méchant et d'horrible. Avec son -nez, serré par des contractions ininterrompues, ses poils qui se -hérissaient en vagues successives, sa langue, qu'il sortait et -rentrait, et qui était pareille à un rouge serpent; avec ses oreilles -couchées, ses prunelles étincelantes de haine, ses lèvres retournées -et les crochets découverts de ses crocs, il apparaissait à ce point -diabolique qu'il pouvait compter, pour quelques instants, sur un -arrêt net de n'importe lequel de ses assaillants. De cet arrêt il -savait, bien entendu, tirer parti. Aussi bien cette hésitation dans -l'attaque se transformait-elle souvent, même chez les gros chiens, -épouvantés, en une honorable retraite. -</p> - -<p> -Toute la troupe des jeunes chiens était tenue par lui responsable des -persécutions isolées dont il était l'objet. Et, puisqu'ils ne -l'avaient pas admis à courir en leur compagnie, Croc-Blanc, en -retour, ne permettait pas à un seul d'entre eux de s'isoler de ses -compagnons. Sauf Lip-Lip, ils étaient tous contraints de demeurer -collés les uns aux autres, afin de pouvoir, le cas échéant, se -défendre mutuellement contre l'implacable ennemi qu'ils -s'étaient fait. Un petit chien rencontré seul hors du camp, par le -louveteau, était un petit chien mort. Ou, s'il échappait, c'était -à grand peine, poursuivi par Croc-Blanc, jusqu'au milieu des tentes, -en hurlant de terreur et en ameutant bêtes et gens. -</p> - -<p> -Le louveteau finit même par attaquer les jeunes chiens, non pas -seulement quand il les trouvait isolés, mais quand aussi il les -rencontrait en troupe. Alors, dès que le bloc fonçait sur lui, il -prenait prestement la fuite et distançait sans peine ses adversaires. -Mais, dès que l'un de ceux-ci, emporté par le feu de la chasse, -dépassait les autres poursuivants, Croc-Blanc se retournait brusquement -et lui réglait son affaire. Puis il détalait à nouveau. Le -stratagème ne manquait jamais de réussir, car les jeunes chiens -s'oubliaient sans cesse, tandis que le louveteau demeurait toujours -maître de lui. -</p> - -<p> -Cette petite guerre n'avait ni fin ni trêve. Elle était devenue, -pour les jeunes chiens, une sorte d'amusement, d'amusement mortel. -Croc-Blanc, qui connaissait mieux qu'eux le Wild, se plaisait à les -entraîner à travers les bois qui avoisinaient le camp. Là, ils ne -tardaient pas à s'égarer et se livraient à lui, par leurs cris et -leurs appels, tandis qu'il courait, silencieux, à pas de velours, -comme une ombre mobile parmi les arbres, à la manière de son père et -de sa mère. -</p> - -<p> -Un autre de ses tours favoris consistait à faire perdre sa trace aux -petits chiens, en traversant quelque cours d'eau. Parvenu sur -l'autre rive, il s'étendait tranquillement sous un buisson et se -divertissait en écoutant les cris de déception qui ne manquaient pas -de s'élever. -</p> - -<p> -Dans cette situation d'hostilité perpétuelle avec tous les êtres -vivants, toujours attaqué ou attaquant, et toujours indomptable, le -développement spirituel de Croc-Blanc était rapide et unilatéral. -L'état dans lequel il se trouvait n'était pas un sol favorable -pour faire fleurir affection et bonté. C'était là sentiments dont -le louveteau n'avait pas la moindre lueur. Le seul code qui lui avait -été enseigné était d'obéir au fort et d'opprimer le faible. -Castor-Gris était un dieu et un fort. Croc-Blanc, par conséquent lui -obéissait. Mais les chiens plus jeunes que lui, ou moins vigoureux, -étaient des faibles, c'est-à-dire une chose bonne à détruire. Son -éducation avait pour directive le culte du pouvoir. Il se fit plus vif -dans ses mouvements que les autres chiens du camp, plus rapide à -courir, plus alerte, avec des muscles et des nerfs de fer, plus -résistant, plus cruel, plus féroce et meurtrier, plus rusé et plus -intelligent. Il était nécessaire qu'il devînt tout cela, pour -qu'il pût résister et survivre à l'ambiance ennemie qui -l'enveloppait. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XII">XII</a></h4> - -<h4>LA PISTE DES DIEUX</h4> - -<p> -À la chute de l'année, quand les jours furent devenus plus courts et -quand la morsure du froid eut reparu dans l'air, Croc-Blanc trouva -l'occasion, qu'il avait si souvent cherchée, de reprendre sa -liberté. -</p> - -<p> -Il y avait, depuis plusieurs jours, un grand brouhaha dans le camp. Les -tentes avaient été démontées et la tribu, avec armes et bagages, -s'apprêtait à aller chercher un autre terrain de chasse. Croc-Blanc -surveillait, avec des yeux ardents, ce remue-ménage inaccoutumé et, -lorsqu'il vit les tentes abattues et pliées, les canots amenés au -rivage et chargés, il comprit de quoi il s'agissait. -</p> - -<p> -Déjà un certain nombre de canots s'étaient éloignés du bord et -quelques-uns avaient disparu au tournant du fleuve, lorsque, très -délibérément, le louveteau se résolut à demeurer en arrière. Il -attendit un moment propice pour se glisser hors du camp et gagner les -bois. Afin de dissimuler sa piste, il entra dans le fleuve, où la glace -commençait à se former; puis, après en avoir, pendant quelque temps, -suivi la rive en nageant, il se blottit dans un épais taillis et -attendit. -</p> - -<p> -Les heures passèrent et il les occupa à faire quelques sommes. Il -dormait, quand il fut réveillé soudain par la voix de Castor-Gris, qui -l'appelait par son nom. D'autres voix se joignirent à celle de son -maître et il entendit que la femme de l'Indien prenait part à la -recherche, ainsi que Mit-Sah, qui était le fils de Castor-Gris. -</p> - -<p> -Croc-Blanc tremblait de peur. Mais, quoique une impulsion intérieure le -poussât à sortir de sa cachette, il ne bougea point. Bientôt les voix -se moururent au loin et, après une nouvelle attente de plusieurs -heures, le louveteau rampa hors du taillis, afin de se réjouir -librement du succès de son entreprise. Il se mit à jouer et à -gambader autour des arbres. Cependant l'obscurité venait et voilà -que, tout à coup, il eut conscience de sa solitude. -</p> - -<p> -Il s'assit sur son derrière et se prit à réfléchir, écoutant le -vaste silence de la forêt. Un trouble inconnu l'envahit. Il sentait -le péril partout en embuscade autour de lui, un péril invisible et -insoupçonné, qui se cachait dans l'ombre noire des troncs d'arbres -énormes. -</p> - -<p> -Il faisait froid aussi. Et il n'y avait plus ici les chauds recoins -d'une tente où se réfugier. Le froid lui montait dans les pattes, et -il s'efforçait de s'en garder en les levant successivement, l'une -après l'autre. Ou bien il recourbait sur elles sa queue touffue, pour -les couvrir. Tout ensemble repassait dans sa mémoire une succession -d'images qui s'y étaient imprimées. Il revoyait le camp, ses -tentes et la lueur des feux. Il entendait les voix stridentes des -femmes, les basses grondantes des hommes et les aboiements des chiens. -Il avait faim, et il se souvenait des morceaux de viande et de poisson -qu'on lui jetait. Ici, pas de viande, rien que l'inexprimable et -menaçant silence. -</p> - -<p> -Son esclavage l'avait amolli. En perdant le sens des responsabilités, -il s'était affaibli et ne savait plus comment se gouverner. Au lieu -du bruissement de la vie coutumière, silence et nuit l'étreignaient. -Il en était paralysé. Qu'allait-il advenir? -</p> - -<p> -Il frissonna. Quelque chose de colossal et de formidable venait de -traverser le champ de sa vision. C'était l'ombre d'un arbre, -projetée par la lune, dont la face s'était dégagée des nuages qui -la voilaient. Il se rassura et gémit doucement. Puis il tut son -gémissement, de peur que celui-ci n'éveillât l'attention du -péril embusqué autour de lui. -</p> - -<p> -Contracté par le froid de la nuit, un autre arbre fit entendre un -craquement violent. C'était directement au-dessus de sa tête. Il -glapit de frayeur et une panique folle le saisit. De toutes ses forces -il courut vers le camp. Un invincible besoin de la protection et de la -société de l'homme s'emparait de lui. La senteur de la fumée des -feux emplissait ses narines; dans ses oreilles bourdonnaient les sons -et les cris coutumiers. Il sortit enfin de la forêt, de son obscurité -et de ses ombres, pour parvenir à un terrain découvert, qu'inondait -le clair de lune. Des yeux, il y chercha vainement le camp. Il avait -oublié. Le camp était parti. -</p> - -<p> -Il s'était brusquement arrêté de courir, car où aller, maintenant? -Il erra, lamentable et abandonné, sur l'emplacement déserté où -s'étaient élevées les tentes, flairant les tas de décombres et les -détritus laissés par les dieux. Combien il se fût réjoui d'une -volée de pierres, lancées sur lui par une femme irritée, combien -heureux eût-il été de la lourde main de Castor-Gris s'abattant sur -lui pour le frapper! Même Lip-Lip eût été le bienvenu, et avec lui -les grondements de la troupe entière des chiens. -</p> - -<p> -Il arriva ainsi à la place de la tente de Castor-Gris et, au beau -milieu du sol, il s'assit, puis pointa son nez vers la lune. Parmi les -spasmes qui lui contractaient le gosier, il ouvrit sa gueule béante, et -une clameur en jaillit, qui venait de son cœur brisé, qui disait sa -solitude et son effroi, son chagrin d'avoir perdu Kiche, toutes ses -peines et toutes ses misères passées, et son appréhension aussi des -dangers de demain. Ce fut, pour la première fois, le long et lugubre -hurlement du loup, lancé par lui, à pleine gorge. -</p> - -<p> -L'aube du jour dissipa une partie de ses craintes, mais accrut le -sentiment de sa solitude, par le spectacle de la terre nue qui -s'étendait autour de lui. Sa résolution fut bientôt arrêtée. Il -s'enfonça à nouveau dans la forêt et, suivant la rive du fleuve, il -entreprit d'en descendre le cours. -</p> - -<p> -Il courut toute la journée, sans prendre aucun repos. Son corps de fer -ignorait la fatigue et semblait créé pour courir toujours. Une -hérédité d'endurance rendait possible au louveteau un effort sans -fin et lui permettait d'imposer à sa chair, même meurtrie, de -marcher quand même en avant. Là où le fleuve se resserrait entre des -falaises abruptes, il les contournait pour en atteindre le sommet. Il -traversait, à gué ou à la nage, les affluents qu'il rencontrait, -rivières et ruisseaux. Souvent, il se risquait à suivre la glace qui -commençait à se former en bordure de la rive. Parfois il lui arrivait -de passer à travers, et il lui fallait lutter contre le courant, pour -n'être point noyé. Sa pensée demeurait fixée sur la piste des -dieux. Sa seule crainte était qu'ils n'eussent quitté le bord du -fleuve pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres. -</p> - -<p> -Croc-Blanc était d'une intelligence au-dessus de la moyenne de celle -de son espèce. Cependant sa conception mentale n'était pas assez -formée pour se porter sur l'autre rive du Mackenzie. Que serait-il -advenu si la piste des dieux s'était poursuivie de ce côté? Pas un -moment cette idée ne pénétra le cerveau du louveteau. Plus tard, -quand il eut voyagé davantage à travers le monde, quand il eut acquis -plus d'âge et d'expérience, et connu plus de pistes et de fleuves, -il n'eût pas manqué de songer à cette éventualité et de s'en -inquiéter. À cette heure, il allait en aveugle, ne faisant entrer en -ligne de compte dans ses calculs que la rive seule du Mackenzie sur -laquelle il se trouvait. -</p> - -<p> -Toute la nuit encore, il courut, butant, dans l'obscurité; contre -des obstacles qui le retardaient, sans l'arrêter. Vers le milieu du -second jour, son corps, si dur qu'il fût, commença à fléchir; sa -volonté le soutenait seul. Il courait depuis trente heures et n'avait -pas mangé depuis quarante, ce qui diminuait ses forces. Ses plongées -répétées dans l'eau glacée avaient terni comme un vieux feutre sa -magnifique fourrure. -</p> - -<p> -Les larges coussinets de ses pieds étaient meurtris et saignaient. Il -s'était mis à boiter et sa boiterie augmentait d'heure en heure. -Pour comble de malheur, le ciel s'obscurcit et la neige commença -brutalement à tomber, à la fois cinglante et fondante, glissante sous -les pieds et lui cachant la vue du paysage qu'il traversait. Sa marche -en fut encore retardée. -</p> - -<p> -Castor-Gris avait décidé de camper, cette nuit-là sur la rive -opposée du Mackenzie. Mais, un peu avant la nuit, un élan, qui était -venu boire dans le fleuve, sur cette même rive que suivait Croc-Blanc, -avait été aperçu par Kloo-Kooch, la femme de Castor-Gris. Si la bête -n'était pas venue boire, si Mit-Sah n'avait pas gouverné en -longeant la terre, à cause de la neige, si Kloo-Kooch n'avait pas vu -l'animal et si Castor-Gris ne l'avait pas tué d'un heureux coup -de fusil, les faits qui en résultèrent eussent pris un autre cours. Le -louveteau, ne trouvant pas l'Indien, aurait passé outre et s'en -serait allé plus loin, soit pour mourir, soit pour retrouver sa voie -vers ses frères sauvages et redevenir un des leurs, c'est-à-dire un -loup, jusqu'au terme de ses jours. -</p> - -<p> -La nuit était tout à fait tombée. La neige descendait plus épaisse -et Croc-Blanc geignait, à mi-voix, en trébuchant et boitant de plus en -plus, lorsqu'il rencontra, sur le sol blanc, une piste fraîche. Si -fraîche était-elle que nul doute n'était possible sur son origine. -Retrouvant toute son ardeur, il la suivit, du bord du fleuve, jusque -parmi les arbres. Les bruits du campement ne tardèrent pas à frapper -ses oreilles et bientôt il vit la lueur du feu, Kloo-Kooch en train de -faire la cuisine, et Castor-Gris accroupi, qui mordait dans un gros -morceau de suif cru. Il y avait de la viande fraîche dans le camp! -</p> - -<p> -Le louveteau s'attendait à être battu. Il se tapit par terre, à -cette pensée, et ses poils se hérissèrent légèrement. Mais il -avança quand même. Il craignait et détestait le châtiment qu'il -savait lui être réservé, mais il savait aussi que le confort du feu -l'attendait, et la protection des dieux, et la société des chiens, -société d'ennemis sans doute, société cependant, qui était ce à -quoi surtout il aspirait. -</p> - -<p> -Il s'avança donc, contracté sur lui-même, faisant des courbettes et -se traînant sur son ventre, jusqu'à la lumière du foyer. -</p> - -<p> -Castor-Gris l'aperçut et s'arrêta de mâcher son suif. Croc-Blanc -rampa droit vers lui, la tête basse, dans toute l'abjection de sa -honte et de sa soumission. Chaque pouce de terrain que gagnait son -ventre se faisait plus lent et plus pénible. Finalement, il se coucha -aux pieds du maître, en la possession duquel il s'abandonnait, corps -et âme. De sa propre volonté, il était venu s'asseoir, livrer sa -liberté. -</p> - -<p> -Le louveteau tremblait, en attendant le châtiment qui allait -immanquablement tomber sur lui. Il y eut, au-dessus de sa tête, un -mouvement de la main de Castor-Gris. Il se courba, d'un geste -instinctif. Le coup ne s'abattit pas. Alors il se risqua à lever son -regard. Castor-Gris séparait en deux le morceau de suif! Castor-Gris -lui offrait un des deux morceaux! Très doucement et non sans quelque -défiance, il flaira d'abord le suif, puis le mangea. Castor-Gris -ordonna de lui apporter de la viande et, tandis qu'il mangeait, le -garda contre les autres chiens. -</p> - -<p> -Ainsi repu, Croc-Blanc s'étendit aux pieds de Castor-Gris, regardant -avec amour le feu qui le réchauffait, clignant des yeux et tout -somnolent, certain désormais que le lendemain ne le trouverait pas -errant à l'abandon, à travers la noire forêt, mais dans la -compagnie des animaux-hommes, et côte à côte avec les dieux auxquels -il s'était donné. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XIII">XIII</a></h4> - -<h4>LE PACTE</h4> - -<p> -À la fin de décembre, Castor-Gris entreprit un voyage sur la glace du -fleuve Mackenzie, accompagné de Mit-Sah et de Kloo-Kooch. Il prit la -conduite, pour lui-même et pour sa femme, d'un premier traîneau, -tiré par les gros chiens. Un second traîneau, plus petit, fut confié -à Mit-Sah, et les jeunes chiens y furent attelés. Ce traîneau était -un jouet plutôt qu'autre chose, et cependant il faisait les délices -de Mit-Sah, qui commençait ainsi à jouer son rôle dans le monde et en -était tout fier. À son tour, il apprenait à conduire les chiens et à -les dresser. Le petit traîneau n'était pas d'ailleurs sans avoir -son utilité, car il portait près de deux cents livres de bagages et de -nourriture. -</p> - -<p> -Le louveteau avait vu les chiens du camp travailler sous le harnais. -Aussi ne fut-il point trop effarouché lorsqu'on l'attela pour la -première fois. On lui passa autour du cou un collier rembourré de -mousse et que deux lanières reliaient à une courroie qui se croisait -sur sa poitrine et sur son dos. À cette courroie était attachée une -longue corde, qui servait à tirer le traîneau. -</p> - -<p> -Six autres chiens composaient l'attelage avec lui. Ils étaient nés -au début de l'année et, par conséquent, âgés de neuf à dix mois, -tandis que le louveteau n'en comptait que huit. Chaque bête était -reliée au traîneau par une corde indépendante, fixée à un anneau. -Il n'y avait pas deux cordes de la même dimension, et la différence -de longueur de chacune d'elles correspondait, au minimum, à la -longueur du corps d'un chien. Le traîneau était un «toboggan» en -écorce de bouleau, et son avant se relevait, comme fait la pointe -d'un sabot, afin de l'empêcher de plonger dans la neige. La charge -était répartie également sur toute la surface du véhicule, d'où -les chiens rayonnaient en éventail. -</p> - -<p> -La différence de longueur des cordes empêchait les chiens de se battre -entre eux, car celui qui aurait voulu le faire ne pouvait s'en prendre -utilement qu'au chien qui le suivait et, en se retournant vers lui, il -s'exposait en même temps au fouet du conducteur, qui n'eût point -manqué de le cingler en pleine figure. S'il prétendait, au -contraire, attaquer le chien qui le précédait, il tirait plus vivement -le traîneau et, comme le chien poursuivi en faisait autant, pour -n'être point atteint, tout l'attelage, entraîné par l'exemple, -accélérait son allure. -</p> - -<p> -Mit-Sah était, comme son père, un homme sage. Il n'avait pas été -sans remarquer les persécutions dont Croc-Blanc était victime de la -part de Lip-Lip. Mais alors Lip-Lip avait un autre maître et Mit-Sah ne -pouvait faire plus que de lui lancer quelques pierres. Ayant acquis -maintenant Lip-Lip, il commença à assouvir sur lui sa vengeance en -l'attachant au bout de la plus longue corde. Lip-Lip en devint, du -coup, le leader de la troupe. C'était, en apparence, un honneur. En -réalité, loin de commander aux autres chiens, il devenait le but de -leurs persécutions et de leur haine. -</p> - -<p> -La troupe ne voyait de lui, en effet, que le large panache de sa queue -et ses pattes de derrière, qui détalaient sans répit, spectacle -beaucoup moins intimidant que n'était auparavant celui de sa -crinière hérissée et de ses crocs étincelants. Les chiens, en -l'apercevant toujours dans cette posture, ne manquèrent pas, dans -leur raisonnement, de conclure qu'il avait peur d'eux et qu'il les -fuyait, ce qui leur donna immédiatement l'envie de lui courir sus. -</p> - -<p> -Dès l'instant où le traîneau s'ébranla, tout l'attelage partit -aux trousses de Lip-Lip, en une chasse effrénée et qui dura le jour -entier. Il avait été tenté d'abord de se retourner vers ses -poursuivants, jaloux de sa dignité offensée et plein de courroux. Mais -chaque fois qu'il l'essayait, le fouet de cariboo<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>, long de trente -pieds, que maniait Mit-Sah, lui cinglait la figure, le contraignant à -reprendre sa place et à repartir au triple galop. Lip-Lip aurait pu -faire face à la troupe des chiens, mais il ne pouvait affronter ce -fouet terrible, qui ne lui laissait d'autre alternative que de garder -sa corde tendue et ses flancs à l'abri des dents de ses compagnons. -</p> - -<p> -Une ruse encore meilleure vint à l'esprit du jeune Indien. Afin -d'activer cette poursuite sans fin du chef de file, Mit-Sah se mit à -favoriser Lip-Lip aux dépens des autres chiens, ce qui aiguisait leur -haine et leur jalousie. Il lui donnait de la viande en leur présence, -et n'en donnait qu'à lui seul. Ils en devenaient fous furieux. -Tandis que Lip-Lip mangeait, protégé par le fouet de Mit-Sah, ils -faisaient rage autour de lui. Et, même s'il n'y avait pas de -viande, Mit-Sah, tenant les chiens à distance, leur laissait croire -qu'il en distribuait à Lip-Lip. -</p> - -<p> -Quant à Croc-Blanc, il avait pris tranquillement son travail. La course -qu'il avait couverte, quand il était revenu s'abandonner aux dieux, -était plus grande que celles qu'on lui imposait maintenant et, mieux -que les autres jeunes chiens, il avait conscience de l'inutilité de -la révolte. Les persécutions qu'il avait supportées de la part des -chiens n'avaient fait que le rejeter davantage vers l'homme. Kiche -était oubliée, et sa principale préoccupation était désormais de se -rendre favorables les dieux qu'il avait acceptés pour maîtres. Aussi -trimait-il dur, se pliant à la discipline qu'on exigeait de lui, et -toujours prêt à obéir. Bon vouloir et fidélité sont les -caractéristiques du loup et du chien sauvage, quand ils se sont -domestiqués, et le louveteau possédait ces qualités au suprême -degré. -</p> - -<p> -Sauf pendant le travail, il ne frayait pas avec le reste de -l'attelage. Il se souvenait des mauvais traitements anciens, quand -Lip-Lip ameutait contre lui ses petits compagnons. C'était, à cette -heure, au tour de Lip-Lip de ne plus oser s'aventurer loin de la -protection des dieux et, dès qu'il s'écartait de Castor-Gris, de -Mit-Sah ou de Kloo-Kooch, tous les chiens lui tombaient dessus. -Croc-Blanc, à ce spectacle, savourait pleinement sa vengeance. Il -n'avait pas pardonné davantage aux autres chiens, qu'il prenait -plaisir à rosser, à toute occasion, appliquant dans son intégralité -la loi: <i>Opprimer le faible et obéir au fort.</i> Aucun d'eux, même le -plus hardi, n'osait plus essayer de lui voler sa viande. Bien au -contraire, ils dévoraient tous, précipitamment, leur propre repas, -dans la crainte que le louveteau ne vînt le leur ravir. Lui, de son -côté, mangeait sa part le plus rapidement qu'il pouvait, et malheur -alors au chien qui n'avait encore terminé. Un grondement et un -éclair des crocs, et ce chien était libre de confier son indignation -aux impassibles étoiles, tandis que Croc-Blanc finissait la viande à -sa place. -</p> - -<p> -Ainsi le louveteau se fit à lui-même un orgueilleux isolement. Les -récalcitrants, s'il s'en trouvait, étaient férocement mis au pas. -Aussi sévère que celle des dieux était la discipline imposée par -Croc-Blanc à ses compagnons. Il exigeait d'eux le plus absolu -respect, tenant pour crime l'esquisse même d'une résistance. Bref, -il était devenu un monstrueux tyran. Et, tant que dura le voyage, sa -situation parmi les autres chiens, petits ou grands, fut, ma foi! fort -enviable. -</p> - -<p> -Plusieurs mois s'écoulèrent. Castor-Gris continuait son voyage. Les -forces du louveteau s'étaient accrues par les longues heures passées -à courir sur la neige, en tirant le traîneau, et l'éducation de son -esprit s'était également parfaite. Il avait entièrement parcouru le -cercle du monde au milieu duquel il vivait, et la notion qui lui en -demeurait était toute matérielle et dénuée d'idéal. Le monde -avait achevé de lui apparaître féroce et brutal, un monde où -n'existaient ni affection, ni caresse, un monde sans chaleur pour les -cœurs et sans charme pour l'esprit. -</p> - -<p> -Il ne ressentait pas d'affection pour Castor-Gris. C'était un dieu, -il est vrai, mais un dieu sauvage entre tous, qui jamais ne caressait ni -ne prononçait une bonne parole. Croc-Blanc, sans doute, était heureux -de reconnaître sa suprématie physique, sous l'égide de laquelle il -était venu du Wild, pour s'abriter. Mais il subsistait en sa nature -des profondeurs insondées, que Castor-Gris avait toujours ignorées. -L'Indien administrait la justice avec un gourdin. Il récompensait le -mérite, non par une bienveillante caresse, mais simplement en ne -frappant pas. -</p> - -<p> -Et cette main de l'animal-homme, qui eût pu lui être si douce, ne -semblait au louveteau qu'un organe fait pour distribuer pierres, -claques, coups de fouet et de bâton, pinçons et tiraillements -douloureux du poil et de la chair. Plus cruelle encore que la main des -hommes était celle des enfants, lorsqu'il rencontrait des bandes de -ceux-ci, dans les campements d'Indiens que croisait la caravane. Une -fois même, il avait failli avoir un œil crevé par un flageolant et -titubant papoose<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a>. Depuis lors, il ne pouvait tolérer les enfants. -Dès qu'il les voyait accourir vers lui, avec leurs mains de mauvais -augure, il se hâtait de s'échapper. -</p> - -<p> -Peu après cette aventure, dans un campement voisin du Grand-Lac de -l'Esclave, il commit sa première infraction à la loi qu'il avait -apprise de Castor-Gris, que le plus impardonnable des crimes était de -mordre un des dieux. Selon l'usage admis pour tous les chiens, il -s'en allait fourrager à travers le campement, afin de chercher sa -nourriture. Un garçon découpait, à l'aide d'une hache, de la -viande d'élan congelée, et les éclats en volaient dans la neige. -Croc-Blanc, s'étant arrêté, commença à se repaître de ces -débris. Mais, ayant remarqué que le garçon avait déposé sa hache et -s'était saisi d'un gros gourdin, il sauta en arrière, juste à -temps pour éviter le coup qui s'abattait sur lui. Le garçon le -poursuivit et, comme il était étranger dans le camp, le louveteau, ne -sachant où se réfugier, se trouva bientôt acculé, entre deux tentes, -contre un haut talus de terre. -</p> - -<p> -Il n'y avait pour lui aucune issue, que le passage entre deux tentes, -que gardait l'Indien. Celui-ci, le gourdin levé, s'avançait -déjà, prêt à frapper. Croc-Blanc était furieux. Il connaissait la -loi de maraude, qui voulait que tous les déchets de viande -appartinssent au chien qui les trouvait. Il n'avait rien fait de mal, -ni rompu la loi, et cependant ce garçon était là, prêt à le battre. -À peine se rendit-il compte lui-même de ce qui arrivait. Ce fut un -sursaut de rage. Le garçon ne le sut pas davantage, sinon qu'il se -trouva culbuté dans la neige, avec sa main, qui tenait le gourdin, -largement déchirée par les dents du louveteau. -</p> - -<p> -Croc-Blanc n'ignorait pas qu'il avait, en agissant ainsi, rompu à -son tour la loi des dieux. Il avait enfoncé ses crocs dans la chair -sacrée de l'un d'eux et n'avait rien à attendre qu'un terrible -châtiment. Il s'enfuit près de Castor-Gris et s'alla coucher -derrière ses jambes, dès qu'il vit arriver le garçon mordu, qui -réclamait vengeance, accompagné de sa famille. -</p> - -<p> -Mais les plaignants durent s'en aller sans être satisfaits. -Castor-Gris prit la défense du louveteau, et Mit-Sah et Kloo-Kooch. -Croc-Blanc écoutait la bataille des mots et surveillait les gestes -irrités des deux partis. Et il apprit ainsi, non seulement que son acte -était justifié, mais aussi qu'il y a dieux et dieux. Ici étaient -ses dieux et là en étaient d'autres, qui n'étaient point les -mêmes. Des premiers il devait tout accepter, justice ou injustice, -c'était tout comme; mais, des seconds, il n'était pas forcé de -subir ce qui était injuste. C'était son droit, en ce cas, de leur -répondre avec ses dents. Cela aussi était une loi des dieux. -</p> - -<p> -Le jour n'était pas terminé que Croc-Blanc en apprit davantage sur -cette loi. Mit-Sah était seul en train de ramasser du bois pour le feu, -dans la forêt, lorsqu'il se rencontra avec le garçon qui avait été -mordu. Des mots grossiers furent échangés. Bientôt, d'autres -garçons étant accourus, ils attaquèrent tous Mit-Sah. Le combat fut -dur pour lui, et il recevait des coups de droite et de gauche. -Croc-Blanc regarda d'abord, en simple spectateur, ce qui se passait. -C'était une affaire de dieux, qui ne le concernait pas. Puis il -comprit que Mit-Sah était un de ses dieux particuliers, que l'on -maltraitait. Par une impulsion immédiate, il bondit au milieu des -combattants. Cinq minutes après, le paysage était couvert de garçons -en fuite et le sang, qui coulait des blessures de plusieurs d'entre -eux, rougissant la neige, témoignait que les dents du louveteau -n'avaient pas été inactives. -</p> - -<p> -Lorsque Mit-Sah, de retour à la tente, raconta l'aventure, -Castor-Gris ordonna que de la viande fût donnée à Croc-Blanc, -beaucoup de viande. Le louveteau gorgé s'endormit devant le feu et -sut que la loi qu'il avait apprise, quelques heures auparavant, avait -été ainsi vérifiée. -</p> - -<p> -D'autres conséquences résultaient de cette loi. De la protection du -corps de ses dieux à celle de leurs biens, il n'y avait qu'un pas, -qui fut vite franchi par le louveteau. Il devait défendre ce qui -appartenait à ses dieux, dût-il même mordre les autres dieux, quoique -ce fût là un acte sacrilège en soi. Les dieux sont tout-puissants et -un chien est incapable de lutter contre eux. Croc-Blanc cependant avait -appris à leur tenir tête, à les combattre fièrement et sans crainte. -Le devoir s'élevait au-dessus de la peur. -</p> - -<p> -Il y avait, d'autre part, des dieux poltrons, et tels étaient ceux -qui venaient voler le bois de son maître. Le louveteau connut quel -temps s'écoulait entre son appel d'alarme et l'arrivée à -l'aide de Castor-Gris. Il comprit aussi que c'était la peur de -l'Indien, plus encore que la sienne, qui faisait sauver le voleur. -Quant à lui, il fonçait droit sur l'intrus et entrait ses dents où -il pouvait. Son goût pour la solitude et son éloignement instinctif -des autres chiens le désignaient d'eux-mêmes pour ce rôle de -gardien des biens de Castor-Gris, qui l'entraîna et le dressa à cet -emploi. Il n'en devint que plus revêche et plus sauvage encore. Ainsi -se scellaient et se précisaient les termes du contrat signé par -Croc-Blanc avec l'homme. Contre la possession d'un dieu de chair et -de sang il échangeait sa propre liberté. Nourriture et feu, protection -et société étaient au premier rang des dons qu'il recevait du dieu. -En retour, il gardait les biens du dieu, défendait sa personne, -travaillait pour lui et lui obéissait. -</p> - -<p> -Kiche même était devenue un souvenir du passé. Le louveteau, pour se -livrer à l'homme, avait abandonné à tout jamais la liberté, le -Wild et sa race. S'il lui arrivait de rencontrer Kiche, les termes du -contrat lui interdiraient de la suivre. C'était un devoir -qu'accomplissait Croc-Blanc envers le dieu qui était le sien. Mais -dans ce devoir n'entrait pas d'amour. L'amour était un sentiment -qu'il continuait à ignorer. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>Long fouet fait avec les intestins du cariboo, ou caribou, -sorte de renne de l'Amérique du Nord. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a><i>Papoose</i>, petit enfant, dans le dialecte des Peaux-Rouges. -(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XIV">XIV</a></h4> - -<h4>LA FAMINE</h4> - -<p> -Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On -était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva -le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais. -Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau -était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes -chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité -force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des -chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et -ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus -nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des -loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de -sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée -dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect -physique. -</p> - -<p> -Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à -retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage. -Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme -lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi -grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi -n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux -avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux. -</p> - -<p> -Parmi les vieux chiens se trouvait un certain <i>Baseek</i>, au poil -grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le -faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes -jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant, -il se rendait compte du changement survenu dans son développement et -dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que -s'affaiblir avec l'âge. -</p> - -<p> -Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement -d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un -sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart -derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il -dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui. -Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la -chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la -témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé, -regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre -eux. -</p> - -<p> -Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes -chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse -pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se -serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste -courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se -hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec -mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de -l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en -cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût -pas trop ignominieuse. -</p> - -<p> -Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir -intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir -et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre. -Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la -viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la -flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien -n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument -en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses -yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la -chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne -put résister au désir d'y goûter sans tarder. -</p> - -<p> -C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps, -d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se -résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la -viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir. -Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans, -et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres -calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en -l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se -remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau. -Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure -irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé -loin de la viande. -</p> - -<p> -La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et -menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en -arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la -bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et -plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit -un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec -calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent -été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son -attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas -hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses -blessures saignantes. -</p> - -<p> -Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en -lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il -allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne -craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours -insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou -à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas -plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures -d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille. -Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux -récalcitrants. -</p> - -<p> -Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul, -un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente, -qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il -tomba en plein sur Kiche. -</p> - -<p> -S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague, -mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son -ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au -louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui -s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se -précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les -dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des -anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit -vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui -ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se -recula en arrière, tout démonté et fort intrigué. -</p> - -<p> -Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas -créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de -ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce -n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa -présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à -proximité. -</p> - -<p> -Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils -étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc -flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche, -qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin. -</p> - -<p> -Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient, -moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient -ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher -son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et -menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à -vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus, -dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus, -dans la sienne, gardé place pour lui. -</p> - -<p> -Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille -à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois, -renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son -voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une -loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les -femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du -monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et -impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de -l'Inconnu et celle de la mort. -</p> - -<p> -D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et -plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer -selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant. -L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des -formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la -pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu -vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais -ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé -en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout -de même un chien et non un loup. Son caractère avait été -pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie. -C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu -échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les -autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait -chaque jour davantage. -</p> - -<p> -Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc -souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait -supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée, -chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de -n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son -côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait -en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité, -l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait, -pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des -heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa -portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa -colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un -fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que -l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc, -rendu fou par les rires. -</p> - -<p> -Croc-Blanc était dans sa troisième année, lorsqu'il y eut une -grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant -l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur -habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient -presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui -vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture -coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les -autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul. -</p> - -<p> -Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque -animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent -d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres -de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture -qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux, -qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande. -</p> - -<p> -Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs -mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont -on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les -chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour, -mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient -mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient. -Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse, -abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils -y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups. -</p> - -<p> -Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois. -L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres -chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna -plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses -affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les -arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le -prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors -de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne -manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il -était trop lent encore. -</p> - -<p> -Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez -d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il -chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et -n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que -lui et bien plus féroce. -</p> - -<p> -Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint -vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes, -épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant -d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier -qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à -Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître -était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le -sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait. -</p> - -<p> -Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin. -S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se -joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe -sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il -courut sur le jeune loup, le tua et le mangea. -</p> - -<p> -La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de -nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose -à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de -ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût -infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur -lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux -jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais -Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser -leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il -se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala. -</p> - -<p> -Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers -la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y -trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des -dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour -une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit -son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à -résister encore longtemps, en une telle famine. -</p> - -<p> -L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que -lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta -pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos, -avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua -vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en -compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans -la tanière abandonnée et y dormit tout un jour. -</p> - -<p> -Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se -rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il -traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens -opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent. -Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc. -S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent -un méfiant coup d'œil. -</p> - -<p> -Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne -et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son -dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect -de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un -mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il -gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de -fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit -rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que -son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides, -et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en -trottant, le long de la falaise. -</p> - -<p> -Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la -forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait -vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un -campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin -d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient -familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à -cet endroit. -</p> - -<p> -Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir -qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de -gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il -entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette -colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait -dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était -allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers -le village, vint droit à la tente de Castor-Gris. -</p> - -<p> -Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris -de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se -coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XV">XV</a></h4> - -<h4>L'ENNEMI DE SA RACE</h4> - -<p> -S'il y avait eu dans la nature de Croc-Blanc quelque aptitude, -fût-elle le dernier fruit d'un atavisme très ancien, de fraterniser -avec les représentants de sa race, plus rien de cette aptitude -n'aurait pu subsister du jour où il fut choisi pour être à son tour -le chef de file de l'attelage du traîneau. Car, dès lors, les autres -chiens l'avaient haï. Ils l'avaient haï pour le supplément de -viande que lui donnait Mit-Sah; haï pour toutes les faveurs, -imaginaires ou réelles, qu'il recevait de l'Indien; haï parce -qu'il courait toujours en avant d'eux, balançant devant leurs yeux -le panache de sa queue, faisant fuir éternellement hors de leur portée -son train de derrière, en une vision constante, qui les rendait fous. -</p> - -<p> -Par un contre-coup fatal, Croc-Blanc avait rendu haine pour haine. Le -rôle qui lui avait été dévolu n'était rien moins qu'agréable. -Être contraint de courir avec, à ses trousses, la troupe hurlante, -dont chaque chien avait été, depuis trois ans, étrillé et asservi -par lui, était quelque chose dont tout son être se révoltait. Il le -fallait, pourtant, sous peine de la vie, et cette volonté de vivre -était plus impérieuse encore. À l'instant où Mit-Sah donnait le -signal du départ, tout l'attelage, d'un même mouvement, -s'élançait en avant, sur Croc-Blanc, en poussant des cris ardents et -furieux. Pour lui, pas de résistance possible. S'il se retournait sur -ses poursuivants, Mit-Sah lui cinglait la face de la longue lanière de -son fouet. Nulle ressource que de décamper à toute volée. Sa queue et -son train de derrière étaient impuissants à mettre à la raison la -horde forcenée, devant laquelle il fallait qu'il parût fuir. Chaque -bond qu'il faisait en avant était une violence à son orgueil, et il -bondissait tout le jour. -</p> - -<p> -C'était la volonté des dieux que cédât son orgueil, qu'il -comprimât les élans de sa nature, que son être révolté renonçât -à s'élancer sur les chiens qui le talonnaient. Et derrière la -volonté des dieux, il y avait, pour lui donner force de loi, les trente -pieds de long du fouet mordant, en boyau de cariboo. Il ne pouvait que -ronger son frein, en une sourde révolte intérieure, et donner -carrière à sa haine. -</p> - -<p> -Nul être ne devint jamais, autant que lui, l'ennemi de sa race. Il ne -demandait pas de quartier et n'en accordait aucun. Différent de la -plupart des chefs de file d'attelage, qui, lorsque le campement est -établi et lorsque les chiens sont dételés, viennent se mettre sous la -protection des dieux, Croc-Blanc, dédaignant cette précaution, se -promenait hardiment, en toute liberté, à travers le campement, -infligeant, chaque nuit, à ses ennemis, la rançon des affronts qu'il -avait subis durant le jour. -</p> - -<p> -Avant qu'il ne fût promu leader, la troupe des chiens s'était -habituée à se retirer de son chemin. Maintenant il n'en était plus de -même. Excités par la longue poursuite du jour, accoutumés à le voir -fuir et leur cerveau s'entraînant à l'idée de la maîtrise -incontestée qu'ils exerçaient durant ce temps sur leur adversaire, les -chiens ne pouvaient se décider à reculer devant lui et à lui livrer -le passage. Dès qu'il apparaissait parmi eux, il y avait tumulte et -bataille, grondements et morsures, et balafres mutuelles. L'atmosphère -que respirait Croc-Blanc était surchargée d'inimitié haineuse et -mauvaise. -</p> - -<p> -Lorsque Mit-Sah criait à l'attelage son commandement d'arrêt, -Croc-Blanc obéissait aussitôt, et les autres chiens de vouloir se -jeter immédiatement sur lui. Mais le grand fouet de Mit-Sah était là -qui veillait et les en empêchait. Aussi les chiens avaient-ils compris -que, si le traîneau s'arrêtait par ordre de Mit-Sah, il fallait -laisser en paix Croc-Blanc. Si, par contre, Croc-Blanc s'arrêtait -sans ordre, il était permis de s'élancer sur lui et de le détruire, -si on le pouvait. De cela Croc-Blanc ne tarda pas, de son côté, à se -rendre compte, et il ne s'arrêta plus de lui-même. -</p> - -<p> -Mais les chiens ne purent jamais prendre l'habitude de le laisser -tranquille au campement. Chaque soir, en hurlant, ils s'élançaient -à l'attaque, oublieux de la leçon de la nuit précédente, et la -nouvelle leçon qu'ils recevaient était destinée à être aussi vite -oubliée. La haine qu'ils ressentaient pour Croc-Blanc avait -d'ailleurs des racines plus profondes dans la dissemblance qu'ils -sentaient exister entre eux et lui. Cette seule cause aurait suffi à la -faire naître. Comme lui sans doute, ils étaient des loups -domestiqués. Mais, domestiqués depuis des générations, ils avaient -perdu l'accoutumance du Wild, dont ils n'avaient conservé qu'une -notion, celle de son Inconnu, de son Inconnu terrible et toujours -menaçant. C'était le Wild, dont il était demeuré plus proche, -qu'ils haïssaient dans leur compagnon. Celui-ci le personnifiait pour -eux; il en était le symbole. Et, quand ils découvraient leurs dents -en face de lui, ils se défendaient, en leur pensée, contre les -obscures puissances de destruction qui les environnaient, dans l'ombre -de la forêt, qui les épiaient sournoisement, au delà de la limite des -feux du campement. -</p> - -<p> -La seule leçon que les chiens tirèrent de ces combats fut que le jeune -loup était trop redoutable pour être affronté seul à seul. Ils ne -l'attaquaient que formés en masse, sans quoi il les eût tous tués -l'un après l'autre, en une seule nuit. Grâce à cette tactique, -ils lui échappèrent. Il pouvait bien culbuter un chien, les pattes en -l'air, mais la troupe entière était aussitôt sur lui, avant qu'il -n'ait eu le temps de donner à la gorge le coup mortel. Au premier -signe du conflit, les chiens, même occupés à se quereller entre eux, -formaient bloc et lui faisaient face. -</p> - -<p> -Pas davantage ils ne pouvaient, malgré leurs efforts, réussir à -occire Croc-Blanc. Il était, à la fois, trop vif pour eux, trop -formidable et trop prudent. Il évitait les endroits resserrés et -prenait le large, dès qu'ils essayaient de l'encercler. Quant à le -culbuter, pas un chien n'était capable de réussir l'opération. -Ses pattes s'accrochaient au sol avec la même ténacité qu'il se -cramponnait lui-même à la vie. Car se maintenir debout était vivre et -se laisser renverser était la mort. Nul mieux que lui ne le savait. -</p> - -<p> -Ainsi Croc-Blanc se dressait contre ses propres frères, amollis par les -feux de l'homme, affaiblis par l'ombre protectrice que les dieux -avaient étendue sur eux, et les dominait. Il avait déclaré vendetta -à tous les chiens. Et, si féroce était cette vendetta que -Castor-Gris, tout sauvage et barbare qu'il fût lui-même, ne pouvait -s'empêcher d'en être émerveillé. Jamais, il le jurait, il n'y -avait eu sur la terre le pareil de cet animal. -</p> - -<p> -Croc-Blanc approchait de ses cinq ans lorsque Castor-Gris l'emmena en -un autre grand voyage. Longtemps on se souvint, parmi les villages -riverains du Mackenzie, d'où ils passèrent dans les Montagnes -Rocheuses entre le Porcupine<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a> et le Yukon<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>, du carnage de chiens -auquel se livra Croc-Blanc. Sur toute sa race, il s'adonna librement -à la vengeance. Il y avait là des tas de chiens naïfs et sans -défiance, n'ayant pas appris à déjouer ses coups rapides, à se -garder de son attaque brusquée, que ne précédait aucun avertissement. -Tandis qu'ils perdaient leur temps en préliminaires de batailles et -hérissaient leur poil, il était déjà sur eux, sans un aboi, tel un -éclair qui porte la mort, à l'instant même où on le voit, et il -les massacrait, avant qu'ils ne fussent seulement revenus de leur -surprise. -</p> - -<p> -Il était, en vérité, devenu un admirable champion. Il savait -économiser ses forces et jamais ne les outrepassait. Jamais non plus il -ne se perdait en une longue bataille. Si le coup rapide qu'il portait -était manqué, aussi rapidement il se retirait en arrière. Comme tous -les loups, il n'aimait pas les corps à corps ni les contacts -prolongés. Le contact, c'était le piège, le danger ignoré, lui -avait appris le Wild. L'important était de se tenir libre de toute -étreinte, de bondir à son gré sur l'adversaire, de rester juge, à -distance, de la marche de la bataille. Ce système lui assurait -d'ordinaire une victoire facile sur les chiens qui se rencontraient -avec lui, pour la première fois. Sans doute y avait-il des exceptions. -Il arrivait que plusieurs chiens réussissaient à sauter sur lui et à -le rosser, avant qu'il ne pût se dégager. D'autres fois, un chien -isolé lui administrait une profonde morsure. Mais ce n'étaient là -que des accidents peu fréquents et, en règle générale, il se -retirait indemne de toutes ces rencontres. -</p> - -<p> -Une autre de ses qualités était de posséder une notion rigoureusement -exacte du temps et de la distance. C'était inconscient et -automatique. Sans réflexion ni calcul de sa part, l'organe visuel -dont il était doué portait juste, au-delà de la moyenne qui se -rencontre chez les autres bêtes de sa race. Son cerveau recevait -parallèlement l'impression des nerfs optiques et, par un mécanisme -bien réglé, qu'il devait à la nature, en tirait aussitôt parti. -L'action suivait de près, bien réglée dans l'espace et dans le -temps, et une fraction infinitésimale de seconde, nettement perçue et -utilisée, suffisait souvent à assurer à Croc-Blanc la victoire. -</p> - -<p> -La caravane arriva durant l'été à Fort Yukon. Castor-Gris, après -avoir profité du gel de l'hiver pour traverser les rivières qui -coulent entre le Mackenzie et le Yukon, avait occupé le printemps à la -chasse, dans les Montagnes Rocheuses. Lorsque la débâcle des glaces -fut venue, il s'était construit un canot et avait descendu le courant -du Porcupine jusqu'au point de jonction de ce fleuve avec le Yukon, -sous le Cercle Arctique exactement. C'est à cet endroit que se trouve -le vieux fort, qui appartient à l'Hudson's Bay Company. -</p> - -<p> -Les Indiens y étaient nombreux, les provisions abondantes, l'animation -sans précédent. C'était l'été de 1898. Des milliers de chercheurs -d'or étaient venus, eux aussi, jusqu'au Yukon, se dirigeant vers Dawson -et le Klondike. Ils étaient encore à des centaines de milles du but de -leur voyage et beaucoup d'entre eux, cependant, étaient en route depuis -un an. Le moindre parcours effectué par eux était de cinq mille -milles. Beaucoup venaient de l'autre hémisphère. -</p> - -<p> -Là, Castor-Gris s'arrêta. Une rumeur était parvenue à ses -oreilles, de la course à l'or, et il apportait avec lui plusieurs -ballots de fourrures, d'autres de mitaines, d'autres de mocassins. -L'espoir de larges profits l'avait incité à s'aventurer en cette -longue course. Mais ce qu'il avait espéré ne fut rien en regard de -la réalité. Ses rêves les plus extravagants n'avaient pas escompté -un gain de plus de cent pour cent. C'étaient mille pour cent qui -s'offraient à lui. En bon Indien, quand il vit cela, il installa sans -hâte et soigneusement son commerce, décidé à prendre l'été -entier, et l'hiver suivant au besoin, pour tirer tout le parti -possible et le plus avantageux de sa marchandise. -</p> - -<p> -Ce fut à Fort Yukon que Croc-Blanc vit les premiers hommes blancs. -Comparés aux Indiens qu'il avait connus, ils lui semblèrent des -êtres d'une autre espèce, une race de dieux supérieurs. Son -impression fut qu'ils possédaient un plus grand pouvoir, et c'est -dans le pouvoir que réside la divinité des dieux. -</p> - -<p> -Ce fut un sentiment qu'il éprouva, plus qu'il ne raisonna cette -impression. De même que, dans son enfance, l'ampleur des tentes, -élevées par les premiers hommes qu'il avait rencontrés, avait -frappé son esprit comme une manifestation de puissance, de même encore -il était frappé maintenant par les maisons qu'il voyait et qui -étaient construites, comme le fort lui-même, de bûches massives. -Voilà qui était de la puissance. Le pouvoir des dieux blancs était -supérieur à celui des dieux qu'il avait adorés jusque-là, -supérieur même à celui de Castor-Gris, de ceux-ci le plus puissant, -et qui ne semblait plus, parmi les dieux à peau blanche, qu'un petit -dieu enfant. -</p> - -<p> -Il s'était montré, d'abord, soupçonneux envers eux. Pendant les -premières heures qui suivirent son arrivée, avec grand soin il les -examinait, tout en craignant d'être remarqué lui-même, et il se -tenait à une prudente distance. Puis, voyant que près d'eux aucun -mal n'advenait aux chiens, il s'approcha davantage. -</p> - -<p> -Ils l'examinaient, de leur côté, avec une extrême curiosité. Son -étrange apparence attirait leur attention et ils se le montraient du -doigt, les uns aux autres. Ces doigts tendus ne disaient rien de bon à -Croc-Blanc et, quand les dieux blancs tentaient de s'approcher de lui, -il montrait les dents et se reculait. Pas un ne réussit à poser sa -main sur lui et, si quelqu'un avait insisté, ce n'eût pas été -sans dommage. -</p> - -<p> -Croc-Blanc connut bientôt qu'un petit nombre de dieux blancs, pas -plus d'une douzaine, étaient fixés en cet endroit. Tous les deux ou -trois jours, un grand vapeur, qui était une autre et colossale -manifestation de puissance, accostait au rivage et demeurait quelques -heures. D'autres hommes blancs en descendaient à terre, puis se -rembarquaient. Le nombre de ceux-là semblait être infini. En un seul -jour, Croc-Blanc en vit plus qu'il n'avait vu d'Indiens dans toute -sa vie. Et, les jours qui suivirent, les hommes blancs continuaient à -arriver par le fleuve, à s'arrêter durant quelques instants, puis à -repartir sur le fleuve et à disparaître. -</p> - -<p> -Mais, si les dieux blancs paraissaient comme tout-puissants, leurs -chiens ne comptaient pas pour beaucoup. -</p> - -<p> -Ceci, Croc-Blanc le découvrit rapidement, en se mêlant à ceux de ces -chiens qui venaient à terre avec leurs maîtres. Ils étaient de formes -diverses et de grandeurs différentes. Les uns avaient les pattes -courtes, trop courtes, d'autres les avaient longues, trop longues. Ils -ne possédaient pas une fourrure semblable à la sienne, mais des poils -très fins; chez quelques-uns même, les poils étaient tellement ras -qu'on eût dit qu'ils n'en avaient point. Et pas un d'entre eux -ne savait combattre. -</p> - -<p> -Étant donné son hostilité pour tous les représentants de sa race, il -était fatal que Croc-Blanc entrât en lutte avec les nouveaux venus. Il -n'y manqua pas et conçut immédiatement pour eux un profond mépris. -</p> - -<p> -Ils étaient, de leur nature, ingénus et inoffensifs. En cas de combat, -ils menaient grand bruit et s'agitaient autour de leur adversaire, -demandant à leur force une victoire que donnent l'adresse et la ruse. -Ils s'élançaient, en aboyant, sur Croc-Blanc, qui sautait de côté -et qui, tandis qu'ils en étaient encore à se retourner, les happait -à l'épaule, les retournait sur le dos et leur portait son coup à la -gorge. Cela fait, Croc-Blanc se retirait à l'écart, livrant sa -victime aux chiens indiens, qui se chargeaient de l'achever. Car -c'était un sage. Il savait depuis longtemps que les dieux -s'irritent lorsqu'on tue leurs chiens, et les dieux blancs ne -faisaient pas exception à cette règle. Il se contentait donc de -préparer la besogne. Puis, à l'abri lui-même, il regardait -paisiblement pierres, bâtons, haches, et toutes sortes d'armes -contondantes s'abattre sur ses compagnons. Croc-Blanc était un grand -sage. -</p> - -<p> -La vengeance des dieux outragés ne laissait pas, parfois, d'être -terrible. L'un d'eux ayant vu son chien, un setter<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>, mis en -pièces sous ses yeux, prit un revolver. Il fit feu, coup sur coup, six -fois de suite, et six des agresseurs restèrent sur la place, morts ou -à demi. Autre manifestation de puissance, qui se grava profondément -dans le cerveau de Croc-Blanc. -</p> - -<p> -Peu lui importaient, au reste, ces fâcheuses aventures, puisqu'il -était toujours assez habile pour s'en tirer indemne. Le meurtre des -chiens des hommes blancs avait été pour lui, tout d'abord, un simple -divertissement; il devint bientôt son unique occupation. C'était la -seule manière d'utiliser son temps, tandis que Castor-Gris -s'adonnait à son commerce et faisait fortune. Avec la troupe des -chiens indiens, il attendait l'arrivée des vapeurs et, dès que -l'un d'eux avait accosté, le jeu commençait. Ses compagnons -avaient, à leur tour, appris à être sages. Aussitôt qu'elle voyait -les hommes blancs, revenus de leur première surprise, siffler leurs -chiens pour les rappeler à bord, et se préparant à foncer sur elle, -la bande s'éparpillait à toute vitesse. Puis le jeu cessait, pour -reprendre au prochain bateau. -</p> - -<p> -Toujours Croc-Blanc était chargé d'allumer la querelle avec les -chiens étrangers. Il y réussissait facilement. Car, pour eux, plus -encore que pour ses compagnons, il était le Wild sauvage, abandonné et -trahi par eux, et qu'ils craignaient obscurément de voir les -reprendre. Venus du doux monde du Sud vers les rives du Yukon, sur la -sombre et redoutable Terre du Nord, ils ne pouvaient résister longtemps -à l'inconsciente impulsion qui les poussait à s'élancer sur -Croc-Blanc. Si amollis qu'ils fussent par l'accoutumance des villes, -et si oublieux du passé de leurs ancêtres, si lointaine que fût en -eux la notion du Wild, ils la sentaient soudain tressaillir au fond de -leur être, dès qu'ils se trouvaient en présence de la créature -hybride qu'était Croc-Blanc. Devant le loup qui était en lui et qui -leur apparaissait tout à coup, dans la claire lumière du jour, ils se -souvenaient de l'ancien ennemi. -</p> - -<p> -Il était pour eux une proie légitime, comme eux-mêmes, pour lui, en -étaient une. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>Le <i>Porcupine</i> ou «Fleuve du Porc-Épic». (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Le <i>Yukon</i> ou Yakou, dont le Porcupine est un affluent, va se -jeter, comme le Mackenzie, dans l'Océan glacial Arctique. (<i>Idem.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>Chien d'arrêt. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XVI">XVI</a></h4> - -<h4>LE DIEU FOU</h4> - -<p> -Les quelques hommes blancs qui se trouvaient à Fort Yukon vivaient -depuis longtemps dans la contrée. Ils se dénommaient eux-mêmes, avec -orgueil, les <i>Sour-Doughs</i><a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>, parce qu'ils préparaient, sans levure, -un pain légèrement acidulé. Ils ne professaient que du dédain pour -les autres hommes blancs qu'amenaient les vapeurs, et qu'ils -désignaient sous le nom de <i>Chechaquos</i>, parce que ceux-ci faisaient, -au contraire, lever leur pain pour le cuire. -</p> - -<p> -Il y avait, de ce fait, antagonisme entre les uns et les autres, et les -gens du fort se réjouissaient de tout ce qui survenait de désagréable -aux nouveaux arrivants. Spécialement, ils se divertissaient beaucoup -des mauvais traitements infligés aux chiens qui débarquaient, par -Croc-Blanc et sa détestable bande. À chaque vapeur qui faisait halte, -ils ne manquaient pas de descendre au rivage et d'assister à -l'inévitable bataille. De la tactique adroite et méchante employée -par Croc-Blanc et par les chiens indiens, ils riaient à gorge -déployée. -</p> - -<p> -L'un d'eux surtout, parmi ces hommes, s'intéressait à ce genre -de sport. Au premier coup de sifflet du steamboat, il arrivait en -courant, et, lorsque le dernier combat était terminé, il remontait -vers le fort, la face comme alourdie du regret que le massacre eût -déjà pris fin. Chaque fois qu'un inoffensif chien du Sud avait été -terrassé et jetait son râle d'agonie sous les crocs de la troupe -ennemie, incapable de contenir sa joie, il se mettait à gambader et à -pousser des cris de bonheur. Et, toujours aussi, il lançait vers -Croc-Blanc un dur regard d'envie pour tout le mal dont celui-ci était -l'auteur. -</p> - -<p> -Cet antipathique individu avait été baptisé <i>Beauty</i><a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a> par les autres -hommes du Fort. <i>Beauty-Smith</i> était le seul nom qu'on lui connaissait -dans la région. Nom qui était, bien entendu, une antithèse, car celui -qui le portait n'était rien moins qu'une beauté. La nature -s'était montrée avare envers lui. C'était un petit bout -d'homme, au corps maigriot, sur lequel était posée une tête plus -maigre encore; un simple point, eût-on dit. Aussi, dans son enfance, -avant d'être dénommé Beauté par ses compagnons, le surnommait-on -<i>Pinhead</i><a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a>. En arrière, cette tête descendait, toute droite et d'une -seule pièce, vers le cou; tandis qu'en avant le crâne, en forme de -pain de sucre, rejoignait un front bas et large, à partir duquel la -nature semblait avoir regretté soudain sa parcimonie. Devenue prodigue -à l'excès, elle avait voulu de gros yeux, séparés par une distance -double de l'écart normal. La mâchoire, élargissant démesurément -le reste de la face, était effroyable. Énorme et pesante, elle -proéminait en avant et semblait, en-dessous, reposer à même sur la -poitrine, comme si le cou eût été impuissant à en soutenir le poids. -</p> - -<p> -Cette mâchoire, telle qu'elle était, donnait une impression -d'indomptable énergie. Impression mensongère, exagération -incohérente de la nature, car Beauté était connu de tous pour être -un faible entre les faibles, un lâche entre les plus lâches. -</p> - -<p> -Nous achèverons de le décrire en disant que ses dents étaient longues -et jaunes, et que les deux canines, plus longues encore que leurs -sœurs, dépassaient comme des crocs, de ses lèvres minces. Ses yeux -étaient jaunes, comme ses dents, et chassieux comme si la nature y eût -fait ruisseler toutes les humeurs qu'elle tenait en réserve dans les -canaux du visage. Quant à ses cheveux, couleur de boue et de poussière -jaunâtre, ils poussaient sur sa tête, rares et irréguliers, pointant -sur le devant de son crâne en touffes et paquets déconcertants. -</p> - -<p> -Beauté, en somme, était un vrai monstre. Ce dont il n'était pas -responsable, assurément, et ne pouvait être blâmé, n'ayant pas -moulé lui-même l'argile dont il était pétri. -</p> - -<p> -Dans le fort, il faisait la cuisine pour les autres hommes, lavait la -vaisselle et était chargé de tous les gros travaux. On ne le -méprisait pas; on le tolérait, par humanité et parce qu'il était -utile. On en avait peur aussi. Il y avait toujours à craindre, dans une -de ses rages de lâche, un coup de fusil dans le dos ou du poison dans -le café. Mais personne ne savait préparer comme lui le fricot et, quel -que fût l'effroi qu'il inspirait, Beauté était bon cuisinier. -</p> - -<p> -Tel était l'homme qui délectait ses regards des féroces prouesses -de Croc-Blanc et n'eut plus bientôt qu'un désir, le posséder. Il -commença par faire des avances au louveteau, qui feignit de les -ignorer. Puis, les avances devenant plus pressantes, celui-ci se -hérissa, montra les dents et prit du large. Croc-Blanc n'aimait pas -cet homme, dont l'odeur était mauvaise. Il pressentait que le mal -était en lui. Il craignait sa main étendue et l'affectation de ses -paroles mielleuses. Il le haïssait. -</p> - -<p> -Chez les êtres simples, la notion du bien et du mal est simpliste -elle-même. Le bien est représenté par toutes choses qui apportent -contentement et satisfaction, et évitent la peine. Le mal signifie tout -ce qui est incommode et désagréable, tout ce qui menace et frappe. -Croc-Blanc devinait que Beauty-Smith était le mal. Aussi était-il sage -de le haïr. De ce corps difforme et de cette âme perverse -s'échappaient, pour le louveteau, d'occultes émanations, -semblables à ces brouillards pestilentiels qui s'élèvent des -marécages. -</p> - -<p> -Croc-Blanc se trouvait présent au campement de Castor-Gris, lorsque, -pour la première fois, Beauté y fit son apparition. Avant qu'il ne -fût en vue et dès le bruit, sur le sol, de ses pas lointains, -Croc-Blanc avait su qui venait et avait commencé à hérisser son poil. -Quoiqu'il fût, à ce moment-là, confortablement couché, en un -délicieux farniente, il se dressa vivement et, tandis que l'homme -approchait, se glissa, à la manière des loups, sur le bord du -campement. Il ne put savoir ce qu'on disait, mais vit bien que -l'homme et Castor-Gris causaient ensemble. Par moments, l'homme le -montrait du doigt, et il grondait alors, comme si la main, dont il -était distant de cinquante pieds, se fût exactement abaissée sur lui. -L'homme, qui s'en apercevait, riait, et Croc-Blanc reculait de plus -en plus, vers le couvert des bois voisins, en rampant doucement par -terre. -</p> - -<p> -Castor-Gris refusait de vendre la bête. Son commerce l'avait enrichi, -déclarait-il, et il n'avait besoin de rien. Croc-Blanc était -d'ailleurs un animal de valeur, le plus robuste des chiens du -traîneau et le meilleur chef de file. Il n'avait pas son pareil dans -toute la région du Mackenzie et du Yukon. Il savait combattre comme pas -un et tuait un autre chien aussi aisément qu'un homme tue une mouche. -(À cet éloge, les yeux de Beauty-Smith s'allumaient et, d'une -langue ardente, il léchait ses lèvres minces.) Non, décidément, -Croc-Blanc n'était pas à vendre. -</p> - -<p> -Mais Beauty-Smith savait la façon de s'y prendre avec les Indiens. Il -rendit à Castor-Gris de fréquentes visites et, chaque fois, était -cachée sous son habit une noire bouteille. Une des propriétés du -whisky est d'engendrer la soif. Castor-Gris eut soif. Les muqueuses -brûlées de son estomac s'enfiévrèrent, et celui-ci commença à -réclamer, avec une exaspération croissante, le liquide corrosif. En -même temps, le cerveau de l'Indien, bouleversé par l'horrible -stimulant, enlevait au malheureux tout scrupule pour satisfaire sa -passion. Les bénéfices acquis par la vente des fourrures et des -mocassins se mirent à partir et, à mesure que s'aplatissait la -bourse de Castor-Gris, sa force de résistance diminuait aussi. -</p> - -<p> -Finalement, argent, marchandises et volonté, tout s'en était allé. -Rien ne demeurait à Castor-Gris que sa soif prodigieuse, qui régnait -diaboliquement en lui et dont la puissance augmentait à chaque souffle -qu'il émettait sans avoir bu. -</p> - -<p> -C'est alors que Beauté revint à la charge et reparla de la vente de -Croc-Blanc. Mais, cette fois, le prix offert était payable en -bouteilles, non en dollars, et les oreilles de Castor-Gris étaient -mieux ouvertes pour entendre. -</p> - -<p> -—Le chien est à toi, finit-il par dire, si tu peux mettre la main -dessus. -</p> - -<p> -Les bouteilles furent livrées. Mais, deux jours après, ce fut -Beauty-Smith qui revint dire à Castor-Gris: -</p> - -<p> -—Attrape-le donc toi-même! -</p> - -<p> -Croc-Blanc, en rentrant un soir au campement, vit, avec un sourire de -satisfaction, que le terrible dieu blanc, contrairement à son habitude, -n'était pas là. Il s'étendit par terre avec volupté, comme si un -poids qui pesait sur lui avait disparu. -</p> - -<p> -Sa joie fut de courte durée. À peine était-il couché que Castor-Gris -vint vers lui, en titubant, et lui lia autour du cou une lanière de -cuir. Puis il s'assit à côté du louveteau, tenant d'une main la -lanière, tenant de l'autre une bouteille, à laquelle il buvait de -temps en temps, la levant en l'air, en se renversant la tête et avec -force glou-glous. -</p> - -<p> -Une heure s'était écoulée de la sorte lorsqu'une légère -vibration du sol annonça que quelqu'un s'approchait. Croc-Blanc -tressaillit et se hérissa, tandis que l'Indien branlait stupidement -la tête. Le louveteau tenta de tirer doucement la lanière de la main -de son maître; mais les doigts, qui s'étaient un instant -relâchés, se contractèrent plus fortement et Castor-Gris se leva. -</p> - -<p> -Beauté entra sous la tente et s'arrêta devant Croc-Blanc, qui -commença à gronder vers celui qu'il craignait et à surveiller les -mouvements de ses mains. Une d'elles s'étendit, se prit à -descendre sur sa tête. Son grondement se fit plus intense et plus -rauque. La main continuait à descendre lentement, tandis qu'il se -courbait sous elle, tout en la regardant, en proie à une colère -continue et qui semblait prête à éclater. Soudain, il alla pour -mordre; la main se rejeta vivement en arrière et les crocs retombant, -les uns sur les autres, claquèrent, comme une gueule de serpent qui -mord le vide. Beauté était terrifié et furieux. Mais Castor-Gris -donna une tape à Croc-Blanc, qui se coucha aussitôt au ras du sol, en -une respectueuse obéissance. -</p> - -<p> -Cependant Beauty-Smith, que le louveteau ne cessait pas d'observer, -était parti, puis était revenu, porteur d'un gros gourdin. -Castor-Gris lui remit alors l'extrémité de la lanière et Beauté -fit le mouvement de s'en aller. La lanière se tendit. Croc-Blanc -résistait. Castor-Gris le gifla de droite et de gauche, afin qu'il se -levât et suivît. Il se leva, mais pour se précipiter en hurlant sur -l'étranger qui essayait de l'entraîner. Beauté, qui était paré, -ne broncha pas. D'un large mouvement, il lança son gourdin, puis -l'abattit sur Croc-Blanc, dont il arrêta l'élan à mi-route et -qu'il écrasa presque contre terre. Castor-Gris riait et approuvait. -Beauté tira la lanière à nouveau et Croc-Blanc, tout trébuchant, -rampa humblement à ses pieds. -</p> - -<p> -Il ne renouvela pas son agression. Un coup de gourdin était suffisant -pour le convaincre que le dieu blanc savait manier cette arme et il -était trop sage pour ne pas se plier à l'inévitable. Il suivit donc -les talons de Beauty-Smith, lugubre, sa queue entre les jambes, mais en -grondant toujours, sourdement. Beauty-Smith le surveillait prudemment, -du coin de l'œil, et tenant prêt son gourdin. -</p> - -<p> -Quand ils furent arrivés au fort, Beauté, l'ayant solidement -attaché, s'en alla coucher. Croc-Blanc attendit une heure environ. -Puis, jouant des dents, en dix secondes, il fut libre. Il n'avait pas -perdu de temps à mordre à tort et à travers. Juste ce qu'il -fallait. La lanière avait été coupée en deux tronçons, aussi -proprement qu'avec un couteau. Croc-Blanc, quittant ensuite le fort, -s'était trotté, tout droit vers le campement de Castor-Gris. Il ne -devait aucune fidélité à ce dieu bizarre et terrible qui l'avait -emmené. Il s'était donné à Castor-Gris et à lui seul il -appartenait. -</p> - -<p> -Mais ce qui s'était déjà passé recommença. Castor-Gris -l'attacha à nouveau, avec une autre lanière, et, dès le matin, le -ramena à Beauty-Smith. L'aventure, ici, se corsa. Beauty-Smith lui -administra une effroyable volée. Lié fortement, Croc-Blanc ne pouvait -que s'abandonner à sa rage intérieure et subir le châtiment qui lui -était dévolu. Fouet et gourdin conjuguaient sur lui leurs effets. -C'était un des pires traitements qu'il eût reçus en sa vie. Même -la raclée dont Castor-Gris l'avait gratifié dans son enfance -n'était que du lait en regard de celle-ci. -</p> - -<p> -Beauty-Smith se complaisait à la tâche. Il en rayonnait. Ses gros yeux -flambaient méchamment, tandis qu'il lançait en avant fouet ou -gourdin, et que Croc-Blanc jetait ses cris de douleur et ses grondements -inutiles. Car Beauté était cruel à la façon des lâches. Tremblant -et rampant lui-même devant les coups ou les menaces des autres hommes, -il prenait sa revanche sur des créatures plus faibles que lui. Tout -être vivant aime à dominer un autre être et Beauté ne faisait pas -exception à la règle. Impuissant devant sa race, il exerçait sa -vindicte sur les races inférieures. Réflexes inconscients, puisque, -nous l'avons dit, il ne s'était pas créé. -</p> - -<p> -Le louveteau n'ignorait pas pourquoi ce châtiment était tombé sur -lui. Lorsque Castor-Gris lui avait passé une lanière autour du cou et -en avait remis l'extrémité à Beauty-Smith, Croc-Blanc savait que la -volonté de son dieu était qu'il allât avec Beauty-Smith. Et, -lorsque celui-ci l'avait attaché, dans le fort, il savait aussi que -la volonté du dieu blanc était qu'il demeurât là. Il avait, par -conséquent, désobéi à ces deux dieux et mérité le châtiment qui -avait suivi. Maintes fois, dans le passé, il avait vu des chiens -changer de maîtres, et ceux qui s'enfuyaient battus comme il -l'avait été. -</p> - -<p> -Mais, si sage qu'il fût, des forces latentes en sa nature l'avaient -emporté sur sa sagesse. La principale de ces forces était la -fidélité. Il n'aimait pas Castor-Gris et cependant, même devant son -impérative volonté et sa colère, il lui demeurait fidèle. Il ne -pouvait s'en empêcher. La fidélité était une qualité inhérente -à sa race, celle qui sépare son espèce des autres espèces, et qui -fait que le loup et le chien sauvage sont capables de quitter la -liberté de l'espace pour devenir les compagnons de l'homme. -</p> - -<p> -La raclée terminée, Croc-Blanc fut attaché dans le fort, non plus -avec une lanière de cuir, mais au bout d'un bâton. Il n'en -persista pas moins dans sa fidélité à Castor-Gris. Castor-Gris était -son propre dieu, son dieu particulier, et, en dépit de la volonté du -dieu, il ne prétendait pas renoncer à lui. Son dieu l'avait livré -et trahi, mais cela ne comptait pas. Ce qui seul comptait, c'est -qu'il s'était, à ce dieu, donné corps et âme, sans réserve -aucune. Et ce don de lui-même ne pouvait être révoqué. -</p> - -<p> -Il renouvela, durant la nuit, son exploit de la veille. Lorsque les -hommes du fort furent endormis, il s'attaqua au bâton auquel il -était lié. Le bâton était attaché de si près à son cou qu'il ne -semblait pas possible qu'il pût arriver à le mordre. C'est là un -acte dont tout chien est réputé incapable. Il y réussit cependant, à -force de tordre ses muscles et de contorsions acharnées. Ce fut un cas -sans précédent. Toujours est-il que Croc-Blanc quitta le fort, en -trottant, au petit matin, portant pendue à son cou la moitié du bâton -qu'il avait rongé. -</p> - -<p> -La sagesse lui commandait de ne pas revenir vers Castor-Gris qui, deux -fois déjà, l'avait trahi. La survivance de sa fidélité le ramena, -pour être, une troisième fois, livré et abandonné. Il fut rattaché -par l'Indien et remis à Beauty-Smith, lorsque celui-ci vint le -réclamer. -</p> - -<p> -La correction eut lieu sur place et augmenta encore en cruauté. -Castor-Gris regardait tranquillement, tandis que l'homme blanc -manœuvrait sa trique. Il ne donnait plus sa protection. Croc-Blanc -n'était plus son chien. Lorsque les coups s'arrêtèrent, le -louveteau était à moitié mort. Un faible chien du Sud n'eût pas -survécu; lui, il ne mourut pas tout à fait. Son étoffe était plus -solide, sa vitalité plus tenace. Mais il était à ce point défaillant -qu'il ne pouvait plus se porter et que Beauty-Smith dut attendre, pour -l'emmener, qu'il eût repris quelques forces. Aveugle et chancelant, -il suivit alors les pas de son bourreau. -</p> - -<p> -Il fut ensuite attaché à une chaîne qui défiait ses dents et ce fut -en vain qu'il s'évertua à arracher le cadenas qui reliait cette -chaîne à une grosse poutre. -</p> - -<p> -Quelques jours après, Castor-Gris, devenu un parfait alcoolique et en -pleine banqueroute, quitta le Porcupine pour refaire à rebours son long -voyage sur le Mackenzie. Croc-Blanc demeurait, sur le Yukon, la -propriété d'un homme plus qu'à demi fou et le type achevé de la -brute. Mais qu'est-ce qu'un loup peut bien comprendre à la folie? -Pour Croc-Blanc, son nouveau maître était un dieu sinistre, mais -toujours un dieu. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait se -soumettre à sa volonté, obéir à son désir, se plier à sa -fantaisie. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Les «Pâtes-Aigres». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>«Beauté».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>«Tête d'épingle».</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XVII">XVII</a></h4> - -<h4>LE RÈGNE DE LA HAINE</h4> - -<p> -Sous la tutelle du dieu fou, Croc-Blanc devint à son tour un être -vraiment diabolique. Il était tenu enchaîné dans un enclos situé -derrière le fort et où Beauty-Smith venait l'agacer, l'irriter et -le repousser vers l'état sauvage, par toutes sortes de menus -tourments. L'homme avait découvert l'irritation spontanée du jeune -loup, dès que celui-ci voyait rire de lui, et il ne manquait pas à cet -amusement, qui faisait suite toujours à ses traitements inhumains. -C'était un rire sonore et méprisant, à grands éclats, et, tout en -riant, le dieu tendait ses doigts vers Croc-Blanc, en signe de -dérision. Dans ces moments, Croc-Blanc sentait sa raison s'en aller. -Dans les transports de rage auxquels il s'abandonnait, il devenait -plus fou que Beauty-Smith lui-même. -</p> - -<p> -Croc-Blanc avait été, hier, l'ennemi de sa race. Il devenait -maintenant, avec une férocité encore accrue, l'ennemi de tout ce qui -l'entourait. Sa haine était aveugle et sans la moindre étincelle de -raison. Il haïssait la chaîne qui l'attachait, le passant qui -l'épiait à travers les barreaux de son enclos, le chien qui -accompagnait ce passant et qui grondait méchamment, en insultant à son -malheur. Il haïssait les matériaux de l'enclos qui l'emprisonnait -et bientôt, par-dessus tout, il prit en haine Beauty-Smith. -</p> - -<p> -Mais Beauté avait un but dans sa conduite. Un beau jour, un certain -nombre d'hommes blancs se réunirent autour de l'enclos de -Croc-Blanc, et Beauté, étant entré, gourdin en main, détacha la -chaîne du cou du jeune loup. Celui-ci, lorsque son maître fut sorti, -put aller et venir en liberté dans l'enclos et commença par vouloir -se jeter sur les hommes blancs qui étaient dehors. Il était -magnifiquement terrible. Sa taille atteignait alors plus de cinq pieds -de long et deux pieds et demi à la hauteur de l'épaule. Il avait -hérité, par sa mère, des lourdes proportions du chien, en sorte -qu'il pesait, sans une once de graisse ni de chair superflue, dans les -quatre-vingt-dix pounds<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>. Il était tout muscles, tout os et tout -nerfs, ce qui est la plus belle condition d'un combattant. -</p> - -<p> -La porte de l'enclos s'ouvrit à nouveau. Croc-Blanc attendit. -Quelque chose d'extraordinaire allait, sans nul doute, se produire. La -porte s'ouvrit moins étroitement, puis se referma, à toute volée, -sur un énorme mâtin qu'elle avait laissé passer. -</p> - -<p> -Croc-Blanc n'avait jamais vu de chien de cette espèce, mais il ne fut -troublé, ni de la forte taille, ni de l'air arrogant de l'intrus. -Il ne vit en lui qu'un objet, qui n'était ni bois ni fer, et sur -lequel il allait enfin pouvoir décharger sa haine. -</p> - -<p> -Il bondit sur le mâtin et, d'un coup de crocs, lui déchira le côté -du cou. Le mâtin secoua sa tête, en grondant horriblement, et -s'élança à son tour sur Croc-Blanc, qui, sans attendre la riposte, -se mit, selon sa tactique, à bondir à droite, à bondir à gauche, -lançant ses crocs, puis reculant à nouveau, sans livrer prise un -instant. -</p> - -<p> -Du dehors, les hommes criaient et applaudissaient, tandis que -Beauty-Smith était comme en extase du merveilleux succès de ses -pratiques. Il n'y eut, dès l'abord, aucun espoir de victoire pour -le mâtin. Il manquait de présence d'esprit dans la conduite du -combat et ses mouvements étaient insuffisamment alertes. Finalement, il -fut dégagé et traîné dehors par son propriétaire, tandis que -Beauty-Smith frappait à tour de bras, avec son gourdin, sur le dos de -Croc-Blanc pour lui faire lâcher prise. Il y eut alors le paiement -d'un pari et des pièces de monnaie cliquetèrent dans la main de -Beauty-Smith. -</p> - -<p> -De ce jour, tout le désir de Croc-Blanc fut de voir des hommes se -réunir autour de son enclos. Car cette réunion signifiait un combat, -et c'était la seule voie qui lui restait pour extérioriser sa force -de vie, pour exprimer la haine que Beauty-Smith lui avait savamment -inculquée. Et de ses capacités combatives Beauty-Smith n'avait pas -trop préjugé, car il demeurait invariablement le vainqueur. -</p> - -<p> -Trois chiens, dans une de ces rencontres, furent successivement abattus -par lui. Dans une autre, un loup adulte, nouvellement enlevé au Wild, -fut projeté, d'une seule poussée, à travers la porte de l'enclos. -Une troisième fois, il eut à combattre contre deux chiens, -simultanément. Ce fut sa plus rude bataille. Mais il finit par les tuer -tous deux et faillit lui-même en crever. -</p> - -<p> -Lorsque commencèrent à tomber les premières neiges de l'automne et -que le fleuve se mit à charrier, Beauté prit passage, avec Croc-Blanc, -sur un steamboat qui remontait, vers Dawson, le cours du Yukon. Grande -était, par toute la contrée, la réputation de Croc-Blanc. On le -connaissait sous le nom du «loup combattant», dans les moindres -recoins du pays, et la cage dans laquelle il était enfermé, sur le -pont du bateau, était environnée de curieux. -</p> - -<p> -Il rageait et grondait vers eux, ou bien se couchait, d'un air -tranquille, en observant tous ces gens, dans les profondeurs de sa -haine. Comment ne les eût-il pas haïs? Haïr était sa passion et il -s'y noyait. La vie, pour lui, était l'Enfer. Fait pour la liberté -sauvage, il devait subir d'être captif et reclus. Les gens le -regardaient, agitaient des bâtons entre les barreaux de sa cage, pour -le faire gronder, puis riaient de lui. -</p> - -<p> -Quand le steamboat fut arrivé à Dawson, Croc-Blanc vint à terre. Mais -toujours dans sa cage et livré aux regards du public. On payait -cinquante cents<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a>, en poussière d'or, le droit de le voir. Afin que -les assistants en eussent pour leur argent et que l'exhibition gagnât -en intérêt, aucun repos ne lui était laissé. Dès qu'il se -couchait pour dormir, un coup de bâton le réveillait. -</p> - -<p> -Entre-temps, et dès qu'un combat pouvait être organisé, il était -sorti de sa cage et conduit au milieu des bois, à quelques milles de la -ville. L'opération s'effectuait d'ordinaire pendant la nuit, pour -éviter l'intervention des policiers à cheval du territoire. Après -plusieurs heures d'attente, au point du jour, arrivaient et -l'assistance, et le chien contre lequel il devait combattre. -</p> - -<p> -Il eut pour adversaires des chiens de toutes tailles et de toutes races. -On était en terre sauvage, sauvages étaient les hommes, et la plupart -des rencontres étaient à mort. La mort était pour les chiens, cela va -de soi, puisque Croc-Blanc continuait à combattre. Il ne connaissait -toujours pas de défaite. L'entraînement auquel il s'était livré -avec Lip-Lip et les jeunes chiens du camp indien, lui servait, à cette -heure. Pas un de ses adversaires n'arrivait à le culbuter. Chiens du -Mackenzie, chiens esquimaux ou du Labrador, mastocs ou malemutes, chiens -aboyeurs et chiens muets, tous étaient impuissants contre lui<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a>. -Jamais il ne perdait pied. C'est là que le public l'attendait. Mais -toujours il déconcertait cet espoir. Non moins rapide était la -promptitude de son attaque. À ce point qu'il mettait à mal son -adversaire neuf fois sur dix, avant même que celui-ci se fût paré -pour la défense. Le fait se renouvela si souvent que l'usage -s'établit de ne point lâcher Croc-Blanc avant que le chien adverse -eût achevé ses préliminaires de bataille, ou même se fût rué le -premier à l'assaut. -</p> - -<p> -Peu à peu, les rencontres de ce genre se firent plus rares. Les -partenaires se décourageaient, ne trouvant plus de champion de force -équivalente à lui opposer. Beauty-Smith était forcé de lui donner à -combattre des loups, qu'il se procurait. Ces loups étaient capturés -au piège, par des Indiens, et l'annonce d'un de ces duels ne -manquait pas d'attirer un important concours de spectateurs. -</p> - -<p> -On alla jusqu'à lui présenter une grande femelle de lynx et, cette -fois, il combattit pour sa vie. La vitesse du lynx valait la sienne et -sa férocité n'était pas inférieure à celle de Croc-Blanc. Tandis -qu'il n'avait que ses crocs pour seules armes, le lynx luttait avec -toutes les griffes de ses quatre pattes, en même temps qu'avec ses -dents acérées. La victoire resta cependant à Croc-Blanc et les -combats cessèrent jusqu'à nouvel ordre. Il avait épuisé toutes les -variétés possibles d'adversaires. -</p> - -<p> -Il redevint donc un simple objet d'exhibition. Cela dura jusqu'au -printemps, lorsque advint dans le pays un nommé Tim Keenan, tenancier -de jeux, qui amenait avec lui le premier bull-dog que l'on eût vu au -Klondike. Que ce chien et Croc-Blanc dussent entrer en lice, face à -face, était chose inévitable. Durant une semaine, le combat qui se -préparait fit l'objet de toutes les conversations, dans le monde -spécial qui fréquentait certains quartiers de la ville. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a><i>Pound</i>, poids de 453 gr. 568. (<i>Note des Traducteurs</i>).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>Cent, monnaie américaine valant au pair 0 fr. 05 centimes. -(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a>Deux sortes de chiens sont employés dans l'Amérique du Nord, -pour l'attelage des traîneaux: le chien du Labrador et le Malemute, ou -chien-loup, qui n'aboie pas à la manière des chiens ordinaires, mais -seulement grogne et hurle, comme font les loups. C'est à cette race -que se rattache Croc-Blanc. Le Malemute est un voleur expert. Il -retirera fort bien les chaussures de cuir d'un dormeur, pour s'en -faire un repas. Demeuré à demi sauvage, il combat comme font les -loups, par morsures et bonds alternés et jusqu'à ce que mort s'ensuive, -pour son adversaire ou pour lui-même. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XVIII">XVIII</a></h4> - -<h4>LA MORT ADHÉRENTE</h4> - -<p> -Lorsque l'heure de la rencontre fut venue, Beauty-Smith détacha la -chaîne qui retenait Croc-Blanc et se retira en arrière. Croc-Blanc, -pour une fois, ne fit pas une attaque immédiate. Il demeura immobile, -les oreilles pointées en avant, alerte et curieux, observant -l'étrange animal qu'il avait devant lui. Jamais il n'avait vu un -semblable chien. Tim Keenan poussa le bull-dog, en lui disant, à -mi-voix: «Vas-y...» Le bull-dog se dandinait au centre du cercle -qui entourait les deux champions, court, trapu et l'air gauche. Il -s'arrêta, après quelques pas, et loucha vers Croc-Blanc. -</p> - -<p> -Il y eut des cris dans la foule: -</p> - -<p> -—Vas-y, Cherokee! Crève-le, Cherokee! Bouffe-le! -</p> - -<p> -Mais Cherokee ne semblait pas disposé à combattre. Il tourna la tête -vers les gens qui criaient, en clignant de l'œil et en agitant son -bout de queue, avec bonne humeur. Ce n'était pas qu'il eût peur de -Croc-Blanc. Non, c'était simple paresse de sa part. Il ne lui -semblait pas, d'ailleurs, qu'il fût dans ses obligations de -combattre le chien qu'on lui présentait. Cette espèce ne figurait -point sur la liste à laquelle il était accoutumé et il attendait -qu'on lui offrît un autre chien. -</p> - -<p> -Tim Keenan entra dans l'enceinte et, se courbant vers Cherokee, se mit -à lui gratter les deux épaules, à lui rebrousser le poil, afin de -l'inciter à aller de l'avant. Le résultat en fut d'irriter le -chien peu à peu. Cherokee commença à gronder, d'abord en sourdine, -puis plus âprement dans sa gorge. Au rythme des doigts correspondait -celui des grondements qui, à mesure que le mouvement de la main -s'accélérait, devenaient plus intenses et se terminèrent, -brusquement, en un aboi furieux. -</p> - -<p> -Tout ce manège ne laissait pas non plus Croc-Blanc insensible. Son poil -se soulevait sur son cou et sur ses épaules. Tim Keenan, après une -dernière poussée et une excitation plus vive, abandonna Cherokee à -lui-même et le bull-dog fut pour s'élancer. Mais déjà Croc-Blanc -avait frappé. Un cri d'admiration et de stupeur s'éleva. Avec la -rapidité et la souplesse d'un chat, plutôt que d'un chien, il -avait couvert la distance qui le séparait de son adversaire, puis avait -rebondi au large, après l'avoir lacéré. -</p> - -<p> -Le bull-dog saignait d'une oreille arrachée et d'une large morsure -dans son cou épais. Il n'eut pas l'air d'y prêter attention, ne -laissa pas échapper une plainte, mais marcha sur Croc-Blanc. La -vélocité de l'un, l'inébranlable tenue de l'autre passionnaient -la foule; les premiers paris se renouvelèrent avec une mise augmentée; -d'autres furent engagés. La même attaque et la même parade se -répétèrent. -</p> - -<p> -Croc-Blanc bondit encore en avant, lacéra, puis reflua en arrière, -sans être touché. Et encore son étrange ennemi le suivit, sans trop -se presser, sans lenteur excessive; mais délibérément, avec -détermination, comme on traite une affaire. Il avait, de toute -évidence, un but qu'il se proposait, et une méthode pour arriver à -ce but. Le reste ne comptait pas et ne devait pas le distraire. -</p> - -<p> -Croc-Blanc s'en aperçut et cela le rendit perplexe. Il en était tout -dérouté. Ce chien était décidément bien étrange. Il avait le poil -ras et ne possédait point de fourrure protectrice. Les morsures -s'enfonçaient sans peine dans une chair grasse, qu'aucun matelas ne -protégeait, et il ne semblait pas que l'animal eût la capacité de -s'en défendre. Il ne se fâchait pas non plus et saignait sans se -plaindre; ce qui était non moins déconcertant. À peine un léger -cri, lorsqu'il avait reçu son châtiment. -</p> - -<p> -Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir. -Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était -jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi. -Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait -appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de -biaiser autour de lui. -</p> - -<p> -Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût -voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas -et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang -de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête -étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement -Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant -un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en -agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il -reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière -Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et -tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de -l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à -l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé. -</p> - -<p> -Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee -s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il -atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces -rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes -saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le -renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son -épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait. -Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il -avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première -fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il -tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat, -mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut -lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog -s'étaient incrustées dans sa gorge. -</p> - -<p> -La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la -poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération -frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce -poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant, -n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé -par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de -tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui, -une peur aveugle et désespérée. -</p> - -<p> -Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant -pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de -détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se -contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise. -Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de -secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc -l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses -mouvements giratoires. -</p> - -<p> -Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa -tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons -joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait -ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels -il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut -exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille -aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant -et cherchant son souffle. -</p> - -<p> -Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser -complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que -les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de -mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles -travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement -spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee, -là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le -lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de -combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte. -</p> - -<p> -Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux -adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos -et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre. -Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était -mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat, -l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être -éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées, -hors de la portée de cette attaque imprévue. -</p> - -<p> -Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui, -dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter -le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et -l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le -jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du -bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents. -Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la -sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de -plus en plus difficilement. -</p> - -<p> -La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié -pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux, -au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et -refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un -homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il -étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire, -avec dérision et mépris. -</p> - -<p> -L'effet de ce geste ne se fit pas attendre. Croc-Blanc, en proie à -une rage sauvage, appela à lui tout ce qui lui restait de forces et se -remit sur ses pattes. Mais, après avoir traîné encore autour du -cercle les cinquante pounds qu'il portait, sa colère tourna en -panique. Il ne vit plus que la mort adhérente à sa gorge et, -trébuchant, tombant, se relevant, enlevant son ennemi de terre, il -lutta vainement, non plus pour vaincre, mais pour sauver sa vie. Il -tomba à la renverse, exténué, et le bulldog en profita pour enfouir -dans sa gueule un bourrelet de peau et de poil encore plus gros. La -strangulation complète était proche. Des cris, des applaudissements -s'élevèrent, à la louange du vainqueur. On clama: «Cherokee! -Cherokee!» Cherokee répondit en remuant le tronçon de sa queue, -mais sans se laisser distraire de sa besogne. Il n'y avait aucune -relation de sympathie entre sa queue et ses mâchoires massives. L'une -pouvait s'agiter joyeusement, sans que les autres détendissent leur -implacable étau. -</p> - -<p> -Une diversion inattendue survint, sur ces entrefaites. Un bruit de -grelots résonna, mêlé à des aboiements de chiens de traîneau. Les -spectateurs tournèrent la tête, craignant de voir arriver la police. -Il n'en était rien. Le traîneau venait, à toute vitesse, de la -direction opposée à celle du fort et les deux hommes qui le montaient -rentraient, sans doute, de quelque voyage d'exploration. Apercevant la -foule ils arrêtèrent leurs chiens et s'approchèrent, afin de se -rendre compte du motif qui réunissait tous ces gens. -</p> - -<p> -Celui qui conduisait les chiens portait moustache. L'autre, un grand -jeune homme, était rasé à fleur de peau. Il était tout rouge du sang -que l'air glacé et la rapidité de la course lui avaient fait affluer -au visage. -</p> - -<p> -Croc-Blanc continuait à agoniser et ne tentait plus de lutter. Seuls, -des spasmes inconscients le soulevaient encore, par saccades, en une -résistance machinale, qui s'éteindrait bientôt, avec son dernier -souffle. Beauty-Smith ne l'avait pas perdu de vue, une seule minute; -même les nouveaux venus ne lui avaient pas fait tourner la tête. -Lorsqu'il s'aperçut que les yeux de son champion commençaient à -se ternir, quand il se rendit compte que tout espoir de vaincre était -perdu, l'abîme de brutalité où se noyait son cerveau submergea le -peu de raison qui lui demeurait. Perdant toute retenue, il s'élança -férocement sur Croc-Blanc, pour le frapper. Il y eut des cris de -protestation et des sifflets, mais personne ne bougea. -</p> - -<p> -Beauty-Smith persistait à frapper la bête, à coups de souliers -ferrés, lorsqu'un remous se produisit dans la foule. C'était le -grand jeune homme qui se frayait un passage, écartant les gens, à -droite et à gauche, sans cérémonie ni douceur. Lorsqu'il parvint -sur l'arène, Beauty-Smith était justement en train d'envoyer un -coup de pied à Croc-Blanc et, une jambe levée, se tenait en équilibre -instable sur son autre jambe. L'instant était bon et le grand jeune -homme en profita pour appliquer à Beauty-Smith un maître coup de -poing, en pleine figure. Beauté fut soulevé du sol, tout son corps -cabriola en l'air, puis il retomba violemment à la renverse, sur la -neige battue. Se tournant ensuite vers la foule, le grand jeune homme -cria: -</p> - -<p> -—Vous êtes des lâches! Vous êtes des brutes! -</p> - -<p> -Il était en proie à une indicible colère, à une colère sainte. Ses -yeux gris avaient des lueurs métalliques et des reflets d'acier, qui -fulguraient vers la foule. Beauty-Smith, s'étant remis debout, -s'avança vers lui, reniflant et apeuré. Le nouveau venu, sans -attendre de savoir ce qu'il voulait et ignorant l'abjection du -personnage, pensa que Beauté désirait se battre. Il se hâta donc de -lui écraser la face d'un second coup de poing avec un: -</p> - -<p> -—Vous êtes une brute! -</p> - -<p> -Beauty-Smith, renversé à nouveau, jugea que le sol était la place la -plus sûre qu'il y eût pour lui et il resta couché, là où il -était tombé, sans plus essayer de se relever. -</p> - -<p> -—Venez ici, Matt, et aidez-moi! dit le grand jeune homme à son -compagnon, qui l'avait suivi dans le cercle. -</p> - -<p> -Les deux hommes se courbèrent vers les combattants. Matt soutint -Croc-Blanc, prêt à l'emporter dès que les mâchoires de Cherokee se -seraient détendues. Mais le grand jeune homme tenta en vain, avec ses -mains, d'ouvrir la gueule du bull-dog. Il suait, tirait, soufflait, en -s'exclamant, entre chaque effort: -</p> - -<p> -—Brutes! -</p> - -<p> -La foule commença à grogner et à murmurer. Les plus hardis -protestèrent qu'on venait les déranger dans leur amusement. Mais ils -se taisaient dès que le grand jeune homme, quittant son occupation, les -fixait des yeux et les interpellait: -</p> - -<p> -—Brutes! Ignobles brutes! -</p> - -<p> -—Tous vos efforts ne servent de rien, Mister Scott, dit Matt à la -fin. Vous ne pourrez les séparer en vous y prenant ainsi. -</p> - -<p> -Ils se relevèrent et examinèrent les deux bêtes, toujours rivées -l'une à l'autre. -</p> - -<p> -—Il ne saigne pas beaucoup, prononça Matt, et ne va pas mourir -encore. -</p> - -<p> -—La mort peut survenir dans un instant, répondit Scott. Là! -Voyez-vous? Le bull-dog a remonté encore un peu sa morsure. -</p> - -<p> -Il frappa Cherokee sur la tête, durement et plusieurs fois. Les dents, -pour cela, ne se desserrèrent point. Cherokee remuait son tronçon de -queue; ce qui voulait dire qu'il comprenait la signification des -coups, mais aussi qu'il savait être dans son droit et accomplir -strictement son devoir, en refusant de lâcher sa prise. -</p> - -<p> -—Allons! Quelqu'un de vous ne viendra-t-il pas nous aider? cria -Scott à la foule, en désespoir de cause. -</p> - -<p> -Mais son appel demeura vain. On se moqua de lui, on lui donna de -facétieux conseils, on le blagua, avec ironie. -</p> - -<p> -Il fouilla dans l'étui qui pendait à sa ceinture et en tira un -revolver, dont il s'efforça d'introduire le canon entre les -mâchoires de Cherokee. Il taraudait si dur qu'on entendait -distinctement le crissement de l'acier contre les dents. Les deux -hommes étaient à genoux, courbés sur les deux bêtes. Tim Keenan -s'avança vers eux, sur l'arène, et, s'étant arrêté devant -Scott, lui toucha l'épaule en disant: -</p> - -<p> -—Ne brisez pas ses dents, étranger! -</p> - -<p> -—Alors c'est son cou que je lui briserai! répondit Scott, en -continuant son mouvement de va-et-vient avec le canon du revolver. -</p> - -<p> -—Je dis: Ne brisez pas ses dents! répéta le maître de Cherokee, -d'un ton plus solennel encore. -</p> - -<p> -Mais son bluff fut inutile et Scott ne se laissa pas démonter. Il leva -les yeux vers son interlocuteur et lui demanda froidement: -</p> - -<p> -—Votre chien? -</p> - -<p> -Tim Keenan émit un grognement affirmatif. -</p> - -<p> -—Alors, venez à ma place et brisez sa prise. -</p> - -<p> -Tim Keenan s'irrita: -</p> - -<p> -—Étranger, je n'ai pas pour habitude de me mêler des choses que -je ne saurais faire. Je serais impuissant à ouvrir ce cadenas. -</p> - -<p> -—En ce cas, ôtez-vous de là et ne m'embêtez pas. Je suis -occupé. -</p> - -<p> -Scott avait déjà réussi à insinuer le canon du revolver sur un des -côtés de la mâchoire. Il manœuvra, tant et tant, qu'il atteignit -l'autre côté. Après quoi, comme il eût fait avec un levier, il -desserra peu à peu les dents du bull-dog. Matt sortait, à mesure, de -la gueule entr'ouverte, le bourrelet de peau et de poil de Croc-Blanc. -</p> - -<p> -—Préparez-vous à recevoir votre chien, ordonna Scott, d'un ton -péremptoire, à Tim Keenan, qui était demeuré debout, sans -s'éloigner. -</p> - -<p> -Tim Keenan obéit et, se penchant, saisit fortement Cherokee, qu'une -dernière pesée du revolver décrocha complètement. Le bull-dog se -débattait avec vigueur. -</p> - -<p> -—Tirez-le au large! commanda Scott. -</p> - -<p> -Tim Keenan et Cherokee, l'un traînant l'autre, s'éloignèrent -parmi la foule. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fit, pour se relever, plusieurs efforts inutiles. Comme il -était arrivé à se remettre sur ses pattes, ses jarrets, trop faibles, -le trahirent et il s'affaissa mollement. Ses yeux étaient mi-clos et -leur prunelle toute terne; sa gueule était béante et la langue -pendait, gonflée et inerte. Il avait l'aspect d'un chien qui a -été étranglé à mort. Matt l'examina. -</p> - -<p> -—Il est à bout. Mais il respire encore. -</p> - -<p> -Beauty-Smith, durant ce temps, s'était remis droit et s'approcha. -</p> - -<p> -—Matt, combien vaut un bon chien de traîneau? demanda Scott. -</p> - -<p> -Le conducteur du traîneau, encore agenouillé sur Croc-Blanc, calcula -un moment. -</p> - -<p> -—Trois cents dollars, répondit-il. -</p> - -<p> -—Et combien pour un chien en marmelade comme celui-ci? -</p> - -<p> -—La moitié. -</p> - -<p> -Scott se tourna vers Beauty-Smith: -</p> - -<p> -—Entendez-vous, Mister la brute? Je vais prendre votre chien et vous -donner pour lui cent cinquante dollars! -</p> - -<p> -Il ouvrit son portefeuille et compta les billets. Mais Beauty-Smith -croisa ses mains derrière son dos et refusa de prendre la somme. -</p> - -<p> -—J'suis pas vendeur, dit-il. -</p> - -<p> -—Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis -acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient. -</p> - -<p> -Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott -avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se -courba, en prévision du coup. -</p> - -<p> -—J'ai mes droits! gémit-il. -</p> - -<p> -—Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet -argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau? -</p> - -<p> -—C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur. -Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon -bien; j'suis volé. Un homme a ses droits. -</p> - -<p> -—Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un -homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une -bête brute. -</p> - -<p> -—Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith. -J'aurai la loi pour moi. -</p> - -<p> -—Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai -expulser de la ville. Est-ce compris? -</p> - -<p> -Un grognement fut la réplique. -</p> - -<p> -—Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère. -</p> - -<p> -—Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer. -</p> - -<p> -—Oui, qui? -</p> - -<p> -—Oui, Sir. -</p> - -<p> -—Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de -grands éclats de rire s'élevèrent. -</p> - -<p> -Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait -Croc-Blanc vers le traîneau. -</p> - -<p> -Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient -restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan -rejoignit un de ces groupes. -</p> - -<p> -—Quelle est cette gueule? demanda-t-il. -</p> - -<p> -—Weedon Scott, répondit quelqu'un. -</p> - -<p> -—Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables! -</p> - -<p> -—Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec -toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous -ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est -intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son -meilleur copain. -</p> - -<p> -—Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan. -C'est pourquoi je l'ai ménagé. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XIX">XIX</a></h4> - -<h4>L'INDOMPTABLE</h4> - -<p> -—J'en désespère! déclara Weedon Scott. -</p> - -<p> -Il était assis au seuil de la cabane de bois qu'il habitait, près de -Dawson, et regardait Matt, le conducteur de ses chiens, qui leva les -épaules en signe de découragement. Tous deux observaient Croc-Blanc, -hérissé au bout de sa chaîne tendue, grondant férocement et se -démenant, afin de se jeter sur l'attelage de son nouveau possesseur. -Quant aux chiens de l'attelage, Matt leur avait donné quelques bonnes -leçons, leçons appuyées d'un bâton, leur enseignant qu'il -fallait laisser tranquille Croc-Blanc. Ils étaient, en ce moment, -couchés à quelque distance, oublieux, apparemment, de l'existence -même de leur acrimonieux compagnon. -</p> - -<p> -—C'est un loup, et il n'y a nul moyen de l'apprivoiser! reprit -Weedon Scott. -</p> - -<p> -—Gardons-nous, sur ce point, d'être trop absolus, objecta Matt. -Peut-être, quoi que vous disiez, y a-t-il une part de chien en lui. Ce -qui est certain, en tout cas, et je ne crains pas de l'affirmer... -</p> - -<p> -Ici Matt s'arrêta et secoua la tête d'un air entendu, en regardant -le <i>Moosehide Mountain</i><a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a> comme pour lui confier son secret. -</p> - -<p> -—Bon! ne soyez pas avare de votre science, dit Scott un peu -aigrement, après quelques minutes d'attente. Quelle est votre idée? -Crachez-nous cela. -</p> - -<p> -Matt retourna son pouce vers Croc-Blanc. -</p> - -<p> -—Loup ou chien, c'est tout un; celui-ci a déjà été -apprivoisé. -</p> - -<p> -—Non! -</p> - -<p> -—Je dis oui. N'a-t-il pas déjà porté des harnais? Regardez à -cette place, vous y verrez la marque qu'ils ont laissée sur sa -poitrine. -</p> - -<p> -—Matt, vous avez raison. C'était un chien de traîneau, avant que -Beauty-Smith eût acquis l'animal. -</p> - -<p> -—Et je ne vois pas d'obstacle à ce qu'il le redevienne. -</p> - -<p> -—Qu'est-ce qui vous le fait penser? demanda Scott avec vivacité. -</p> - -<p> -Mais, ayant considéré Croc-Blanc, il reprit un air désolé. -</p> - -<p> -—Nous l'avons depuis deux semaines déjà et, s'il a fait des -progrès, c'est en sauvagerie. -</p> - -<p> -—Il faudrait que vous me laissiez agir à mon gré. Il y a une chance -encore que nous n'avons pas courue. C'est de le lâcher pour un -moment. -</p> - -<p> -Scott eut un geste d'incrédulité. -</p> - -<p> -—Oui, je sais, reprit Matt. Vous avez essayé déjà de le détacher, -sans seulement parvenir à vous en approcher. Mais voilà, vous -n'aviez pas de gourdin. -</p> - -<p> -—Alors, tentez le coup vous-même. -</p> - -<p> -Le conducteur de chiens prit un solide bâton et s'avança vers -Croc-Blanc enchaîné, qui se mit aussitôt à observer le gourdin avec -la même attention que prête un lion en cage à la cravache de son -dompteur. -</p> - -<p> -—Regardez-moi ses yeux, dit Matt. C'est un bon signe. Il n'est -pas bête et se garde bien de s'élancer sur moi. Non, non, il n'est -pas sot. -</p> - -<p> -Et comme l'autre main de l'homme s'approchait de son cou, -Croc-Blanc se hérissa, gronda, mais se coucha par terre. Il fixait -cette main du regard, sans perdre de vue celle qui tenait le gourdin -suspendu, menaçant, au-dessus de sa tête. Matt détacha la chaîne du -collier et revint en arrière. -</p> - -<p> -Croc-Blanc pouvait à peine croire qu'il était libre. Bien des mois -s'étaient écoulés depuis qu'il appartenait à Beauty-Smith et, -durant cette période, il n'avait jamais connu un moment de liberté. -On le détachait seulement lorsqu'on le menait au combat et, celui-ci -terminé, on l'enchaînait derechef. -</p> - -<p> -Il ne savait que faire de lui. Peut-être quelque nouvelle diablerie des -dieux se préparait-elle à ses dépens. Il se mit à marcher lentement, -précautionneusement, se tenant sans cesse sur ses gardes. Ce qui se -passait là était sans précédent. À tout hasard il s'écarta des -deux hommes qui l'observaient et se dirigea, à pas comptés, vers la -cabane, où il entra. Rien n'arriva. Sa perplexité ne fit -qu'augmenter. Il ressortit, fit une douzaine de pas en avant et -regarda ses dieux, intensément. -</p> - -<p> -—Ne va-t-il pas s'échapper? interrogea Scott. -</p> - -<p> -Matt eut un mouvement des épaules. -</p> - -<p> -—C'est à risquer. C'est le seul moyen de nous renseigner. -</p> - -<p> -—Pauvre bête! murmura Scott, avec pitié. Ce qu'elle attend, -c'est quelque signe d'humaine bonté. -</p> - -<p> -Et, ce disant, il alla vers la cabane. Il y prit un morceau de viande, -qu'il revint jeter à Croc-Blanc, lequel bondit à distance, -soupçonneux et attentif. -</p> - -<p> -À ce moment, un des chiens vit la viande et se précipita sur elle. -</p> - -<p> -—Ici, Major! cria Scott. -</p> - -<p> -Mais l'avertissement venait trop tard. Déjà Croc-Blanc s'était -élancé et avait frappé. Le chien roula sur le sol. Lorsqu'il se -releva, le sang coulait, goutte à goutte, de sa gorge et traçait sur -la neige une traînée rouge. -</p> - -<p> -—C'est trop de méchanceté! dit Scott. Mais la leçon est bonne. -</p> - -<p> -Matt s'était porté en avant pour châtier Croc-Blanc. Il y eut un -nouveau bond, des dents brillèrent, une exclamation retentit. Puis -Croc-Blanc, toujours grondant, se recula de plusieurs mètres, tandis -que Matt, qui s'était arrêté, examinait sa jambe. -</p> - -<p> -—Il a touché droit au but, annonça-t-il, en montrant la déchirure -de son pantalon, celle du caleçon qui était dessous, et la tache de -sang qui grandissait. -</p> - -<p> -—Il n'y a pas d'espoir avec lui, je vous l'avais bien dit, -prononça Scott, avec tristesse. Après toutes nos méditations à son -sujet, la seule conclusion à laquelle nous arrivions est celle-ci... -</p> - -<p> -Tout en parlant, il avait, comme à regret, pris son revolver, en avait -ouvert le barillet et s'était assuré que l'arme était chargée. -Matt intercéda. -</p> - -<p> -—Ce chien a vécu dans l'Enfer, Mister Scott. Nous ne pouvons -attendre de lui qu'il se transforme instantanément en un bel ange -blanc. Donnons-lui du temps. -</p> - -<p> -—Pourtant, regardez Major. -</p> - -<p> -Matt se tourna vers le chien, qui gisait dans la neige, au milieu -d'une flaque de sang, et se préparait à rendre son dernier soupir. -</p> - -<p> -—La leçon est bonne, c'est vous-même qui l'avez dit, Mister -Scott. Major a tenté de prendre sa viande à Croc-Blanc, il en est -mort. C'était fatal. Je ne donnerais pas grand'chose d'un chien -qui ne ferait pas respecter son droit en pareil cas. -</p> - -<p> -—Un droit tant que vous voudrez, mais il y a une limite! -</p> - -<p> -Matt s'entêta: -</p> - -<p> -—Moi aussi, j'ai mérité ce qui m'arrive. Avais-je besoin de le -frapper? Laissons-le vivre, pour cette fois. S'il ne s'améliore -pas, je le tuerai moi-même. -</p> - -<p> -—Je te l'accorde, dit Scott, en mettant de côté son revolver. -Dieu sait que je ne désire pas le tuer, ni le voir tuer! Mais il est -indomptable. Laissons-le courir librement et voyons ce que de bons -procédés peuvent faire de lui. Essayons cela. -</p> - -<p> -Scott marcha vers Croc-Blanc et commença à lui parler avec -gentillesse. -</p> - -<p> -—Vous vous y prenez mal, objecta Matt. Ne vous risquez pas sans un -gourdin. -</p> - -<p> -Mais Scott secoua la tête, bien décidé à gagner la confiance de -Croc-Blanc, qui demeurait soupçonneux. Quel événement se préparait? -Il avait tué le chien du dieu, mordu le dieu qui était son compagnon. -Un châtiment terrible ne pouvait manquer. Hérissé, montrant ses -crocs, les yeux alertes, tout son être en éveil, il se tenait en -garde. Le dieu n'avait pas de gourdin. Il souffrit qu'il -s'approchât tout près de lui. La main du dieu s'avança et se mit -à descendre sur sa tête. Il se courba et tendit ses nerfs. -N'était-ce pas le danger qui prenait corps? Quelque trahison qui se -préparait? Il connaissait les mains des dieux, leur puissance -surnaturelle, leur adresse à frapper. Puis il n'avait jamais aimé -qu'on le touchât. Il gronda, plus menaçant, tandis que la main -continuait à descendre. Il ne désirait point mordre cependant et il -laissa le péril inconnu s'approcher encore. Mais l'instinct de la -conservation surgit, plus impérieux que sa volonté, et l'emporta. -</p> - -<p> -Weedon Scott s'était cru assez vif et adroit pour éviter, le cas -échéant, toute morsure. Il ignorait la rapidité déconcertante avec -laquelle, pareil au serpent qui se détend, frappait Croc-Blanc. Il -poussa un cri, en sentant qu'il était atteint, et prit sa main -blessée dans son autre main. -</p> - -<p> -Matt était entré dans la cabane et en sortait avec un fusil. -</p> - -<p> -—Ici, Matt! cria Scott. Que prétendez-vous? -</p> - -<p> -—Je vous ai fait une promesse, tout à l'heure répondit Matt, -froidement. Je vais la tenir. J'ai dit que je le tuerais moi-même, à -son prochain méfait. -</p> - -<p> -—Non, ne le tuez pas. -</p> - -<p> -—Je le tuerai, ne vous déplaise! Regardez plutôt... -</p> - -<p> -C'était maintenant au tour de Scott de plaider pour Croc-Blanc. -Comment aurait-il pu s'amender en aussi peu de temps? On ne pouvait -déjà jeter le manche après la cognée. C'est lui Scott, qui -s'était montré imprudent. Il était seul coupable. -</p> - -<p> -Croc-Blanc, durant ce colloque, demeurait hérissé et agressif, -décidé toujours à lutter contre le châtiment de plus en plus -terrible qu'il avait conscience d'avoir encouru. Sans doute un -traitement qui serait l'égal de celui que lui avait, un jour, -infligé Beauty-Smith se préparait. Ce n'était plus toutefois vers -Scott, mais vers Matt qu'il menaçait. -</p> - -<p> -—Si je vous écoute, dit Matt, c'est moi qui vais être dévoré. -</p> - -<p> -—Pas du tout, c'est à votre fusil, non à vous, qu'il en veut. -Voyez comme il est intelligent! Il sait, comme vous et moi, ce qu'est -une arme à feu. Baissez votre fusil! -</p> - -<p> -Matt obéit. -</p> - -<p> -—Étonnant, en effet, s'exclama-t-il. Maintenant il ne dit plus -rien. Cela vaut la peine de renouveler l'expérience. -</p> - -<p> -Matt reprit son fusil, qu'il avait déposé contre la cabane, et -Croc-Blanc de se remettre aussitôt à gronder. Matt reposa le fusil, -fit mine de s'en éloigner, et les lèvres de Croc-Blanc redescendirent -sur ses dents. -</p> - -<p> -—Maintenant, dit Scott, faites jouer votre arme. -</p> - -<p> -Matt revint vers le fusil, le prit et le porta lentement à son épaule. -Le grondement et l'agitation recommencèrent, pour arriver à leur -paroxysme lorsque le canon du fusil se mit à descendre et que -Croc-Blanc vit qu'on le couchait en joue. À l'instant même où -l'arme fut à son niveau, il fit un bond de côté et s'enfuit dans -la cabane. Matt arrêta là l'expérience. Abandonnant son fusil, il -se tourna vers son patron et dit avec solennité: -</p> - -<p> -—Je suis de votre avis, Mister Scott. Ce chien est trop intelligent -pour être tué. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a>«Montagne de la Peau-d'Élan». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XX">XX</a></h4> - -<h4>LE MAÎTRE D'AMOUR</h4> - -<p> -Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que Croc-Blanc avait -été libéré. La main qui lui avait rendu sa liberté était -maintenant enveloppée d'un bandage, cachée par un pansement et -soutenue par une écharpe, afin d'arrêter le sang. -</p> - -<p> -Comme Scott s'approchait de lui, il fit entendre son grondement, qui -signifiait qu'il ne voulait pas se soumettre au châtiment mérité. -Car cette idée ne l'avait pas abandonné depuis la veille. Déjà, -dans le passé, il avait subi des châtiments retardés. Or, il avait -commis un sacrilège qualifié, en enfonçant ses dents dans la chair -sacrée d'un dieu, d'un dieu à peau blanche, supérieur aux autres! -Il était dans l'ordre des choses et dans la coutume des dieux que -cet acte fût terriblement payé. -</p> - -<p> -Le dieu, s'étant avancé, s'assit à quelques pas de lui. Rien de -dangereux en cela. Quand les dieux punissent, ils sont toujours debout. -D'ailleurs, le dieu n'avait ni gourdin, ni fouet, ni arme à feu. -Lui-même, en outre, était libre. Point de chaîne, ni de bâton, pour -le retenir. Il lui était loisible de, s'échapper et de se mettre en -sûreté, s'il y avait lieu. -</p> - -<p> -Le dieu était resté tranquille et n'ayant esquissé aucun mouvement, -le grondement commencé reflua dans la gorge de Croc-Blanc et expira. -Alors le dieu parla. Le poil se dressa sur le cou de Croc-Blanc, et le -grondement se précipita en avant. Mais le dieu continua à ne faire -aucun geste hostile et à parler paisiblement. Il parlait sans arrêt, -avec douceur et sans hâte. Jamais nul n'avait parlé ainsi à -Croc-Blanc, avec autant de charme dans la voix, et il sentit quelque -chose, il ne savait quoi, remuer en lui. En dépit des préventions de -son instinct, une certaine confiance le poussa vers ce dieu; il lui -sembla qu'il était en sécurité en sa compagnie. -</p> - -<p> -Au bout d'un long moment, le dieu se leva et entra dans la cabane. -Lorsqu'il en sortit, Croc-Blanc l'examina minutieusement et la -crainte lui revint. Mais le dieu n'avait encore ni arme, ni gourdin; -il ne cachait rien derrière son dos, de sa main blessée, et, dans son -autre main, il tenait un petit morceau de viande. -</p> - -<p> -Le dieu était revenu s'asseoir à la même place que tout à -l'heure. Croc-Blanc dressa ses oreilles et regarda avec soupçon, -alternativement, le dieu et la viande, prêt à bondir au loin, à la -moindre alerte. Mais le châtiment était retardé. Le dieu se -contentait de lui tendre, proche du museau, le morceau de viande, qui ne -semblait dissimuler rien de dangereux. Les dieux, cependant, ont tous -les pouvoirs et une trahison, savamment machinée, pouvait se cacher -derrière cette viande, inoffensive en apparence. Malgré les gestes -aimables avec lesquels elle lui était offerte, il était plus sage de -n'y pas toucher. L'expérience du passé avait prouvé, surtout avec -les femmes des Indiens, que viande et châtiment se mêlaient souvent, -d'une façon déplorable. -</p> - -<p> -Le dieu finit par jeter la viande dans la neige, aux pieds de -Croc-Blanc, qui la flaira avec attention, sans la regarder. Les yeux -étaient toujours pour le dieu. Rien n'arriva encore. Le dieu lui -offrit un second morceau. Il refusa à nouveau de le prendre et, de -nouveau, le dieu le lui jeta. Ceci fut répété un grand nombre de -fois. Mais un moment arriva où le dieu refusa de jeter le morceau. Il -le garda dans sa main et, fermement, le lui présenta. -</p> - -<p> -La viande était bonne, et Croc-Blanc avait faim. Pas à pas, avec -d'infinies précautions, il s'approcha. Puis il se décida. Sans -quitter le dieu du regard, les oreilles couchées, le poil -involontairement dressé en crête sur son cou, un sourd grondement -roulant dans son gosier, afin d'avertir qu'il se tenait sur ses -gardes et ne prétendait pas être joué, il allongea la tête et prit -le morceau, le mangea. Rien n'arriva. Morceau par morceau, il mangea -toute la viande et, toujours, rien n'arrivait. Le châtiment était -encore différé. -</p> - -<p> -Croc-Blanc lécha ses babines et attendit. Le dieu s'avança et parla -à nouveau, avec bonté. Puis il étendit la main. La voix inspirait la -confiance, mais la main inspirait la crainte. Croc-Blanc se sentait -tiraillé violemment par deux impulsions opposées. Il se décida pour -un compromis, grondant et couchant ses oreilles, mais ne mordant pas. La -main continua à descendre, jusqu'à toucher l'extrémité de ses -poils, tout hérissés. Il recula et elle le suivit, pressant davantage -contre lui. Il frissonnait et voulait se soumettre, mais il ne pouvait -oublier en un jour tout ce que les dieux lui avaient fait souffrir. Puis -la main s'éleva et redescendit alternativement, en une caresse. Il -suivit ses mouvements, en se taisant et en grondant tour à tour, car -les véritables intentions du dieu n'apparaissaient pas nettement -encore. La caresse se fit plus douce; elle frotta la base des oreilles -et le plaisir éprouvé s'en accrut. -</p> - -<p> -Matt, à ce moment, sortit de la cabane, tenant une casserole d'eau -grasse qu'il venait vider au-dehors. -</p> - -<p> -—J'en suis éplapourdi! s'écria-t-il en apercevant Scott. -</p> - -<p> -Et, comme celui-ci continuait à caresser Croc-Blanc: -</p> - -<p> -—Vous êtes peut-être un ingénieur très expert. Mais vous avez -manqué votre vocation, qui était, encore petit garçon, de vous -engager dans un cirque, comme dompteur de bêtes! -</p> - -<p> -En entendant Matt, Croc-Blanc s'était aussitôt reculé. Il grondait -vers lui, mais non plus vers Scott, qui le rejoignit, remit sa main sur -la tête de l'animal et le caressa comme avant. -</p> - -<p> -C'était le commencement de la fin, de la fin, pour Croc-Blanc, de son -ancienne vie et du règne de la haine. Une autre existence, immensément -belle, était pour lui à son aurore. Il faudrait sans doute, de la part -de Weedon Scott, beaucoup de soins et de patience pour la réaliser. Car -Croc-Blanc n'était plus le louveteau, issu du Wild sauvage, qui -s'était donné Castor-Gris pour seigneur, et dont l'argile était -prête à prendre la forme qu'on lui destinerait. Il avait été -formé et durci dans la haine; il était devenu un être de fer, de -prudence et de ruse. Il lui fallait maintenant refluer tout entier, sous -la pression d'une puissance nouvelle, qui était l'Amour. Weedon -Scott s'était donné pour tâche de réhabiliter Croc-Blanc, ou -plutôt de réhabiliter l'humanité du tort qu'elle lui avait fait. -C'était pour Scott une affaire de conscience. La dette de l'homme -envers l'animal devait être payée. -</p> - -<p> -Tout d'abord Croc-Blanc ne vit en son nouveau dieu qu'un dieu -préférable à Beauty-Smith. C'est pourquoi, une fois détaché, il -resta. Et, pour prouver sa fidélité, il se fit de lui-même le gardien -du bien de son maître. Tandis que les chiens du traîneau dormaient, il -veillait et rôdait autour de la maison. Le premier visiteur nocturne -qui se présenta pour voir Scott dut livrer combat à Croc-Blanc, avec -un gourdin, jusqu'à ce que Scott vînt le secourir. Bientôt -Croc-Blanc apprit à juger les gens. L'homme qui venait droit et ferme -vers la porte de la maison, on pouvait le laisser passer, tout en le -surveillant jusqu'au moment où, la porte s'étant ouverte, il avait -reçu le salut du maître. Mais l'homme qui se présentait sans faire -de bruit, avec une démarche oblique et hésitante, regardant avec -précaution et semblant chercher le secret, celui-là ne valait rien. Il -n'avait qu'une chose à faire, s'enfuir en vitesse et sans -demander son reste. -</p> - -<p> -Scott continuait, chaque jour, à choyer et à caresser Croc-Blanc, qui -prit goût, de plus en plus, à ses caresses. Quand la main le touchait, -il grondait toujours, mais c'était l'unique son que put émettre -son gosier, la seule note que sa gorge eût appris à proférer. Il eût -voulu l'adoucir, mais il n'y parvenait pas. Et pourtant, dans ce -grondement, l'oreille attentive de Scott arrivait à discerner comme -un ronron. Lorsque son dieu était près de lui, Croc-Blanc ressentait -une joie ardente; si le dieu s'éloignait, l'inquiétude lui -revenait, un vide s'ouvrait en lui et l'oppressait comme un néant. -Dans le passé, il avait eu pour but unique son propre bien-être et -l'absence de toute peine. Il en allait, maintenant, différemment. -Dès le lever du jour, au lieu de rester couché dans le coin bien chaud -et bien abrité, où il avait passé la nuit, il s'en venait attendre, -sur le seuil glacé de la cabane, durant des heures entières, le -bonheur de voir la face de son dieu, d'être amicalement touché par -ses doigts et de recevoir une affectueuse parole. Sa propre incommodité -ne comptait plus. La viande, la viande même, passait au second plan, et -il abandonnait son repas commencé, afin d'accompagner son maître, -s'il le voyait partir pour la ville. -</p> - -<p> -C'était un vrai dieu, un dieu d'amour, qu'il avait rencontré et -il s'épanouissait à ses chauds rayons. Adoration silencieuse et sans -expansion extérieure. Car il avait été trop longtemps malheureux et -sans joie, pour savoir exprimer sa joie; trop longtemps il avait vécu -replié sur lui-même, pour pouvoir s'épandre. Parfois, quand son -dieu le regardait et lui parlait, une sorte d'angoisse semblait -l'étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce -qu'il sentait. -</p> - -<p> -Il ne tarda pas à comprendre qu'il devait laisser en repos les chiens -de son maître. Après leur avoir fait reconnaître sa maîtrise sur eux -et sa supériorité d'ancien chef de file, il ne les troubla plus. -Mais ils devaient s'effacer devant lui, quand il passait, et lui -obéir en tout ce qu'il exigeait. Pareillement, il tolérait Matt, -comme étant une propriété de son maître. C'était Matt qui, le -plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que -cette nourriture lui venait de son maître. Ce fut Matt aussi qui tenta -le premier de lui mettre des harnais et de l'atteler au traîneau, en -compagnie des autres chiens. Matt n'y réussit pas. Il ne se soumit -qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta, -par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail, qui était la -volonté de son maître. Il ne fut satisfait, toutefois, qu'après -avoir repris, en dépit de Matt qui ignorait ses capacités, son ancien -rôle de chef de file. -</p> - -<p> -—S'il m'est permis, dit Matt un jour, d'expectorer ce qui est -en moi, je mets en fait, Mister Scott, que vous fûtes bien inspiré en -payant pour ce chien le prix que vous en avez donné. Vous avez -proprement roulé Beauty-Smith, abstraction faite des coups de poing -dont vous l'avez gratifié. -</p> - -<p> -Pour toute réponse, Weedon Scott fit briller dans ses yeux gris un -éclair de l'ancienne colère et murmura, à part lui: «La brute!» -</p> - -<p> -Au printemps suivant, Croc-Blanc eut une grande émotion. Le maître -d'amour disparut. Divers emballages et paquetages avaient précédé -son départ. Mais Croc-Blanc ignorait ce que signifiaient ces choses et -ne s'en rendit compte que par la suite. -</p> - -<p> -Cette nuit-là, vainement, sur le seuil de la cabane, il attendit le -retour du maître. À minuit, le vent glacial qui soufflait le -contraignit à chercher en arrière un abri; il sommeilla quelque peu. -Mais, vers deux heures du matin, son anxiété le reprit. Il revint -s'étendre sur le seuil glacé, les oreilles tendues, à l'écoute -du pas familier. Le matin, la porte s'ouvrit et Matt sortit. Il le -regarda pensivement. -</p> - -<p> -Matt n'avait aucun moyen d'expliquer à l'animal ce que celui-ci -désirait connaître. Les jours s'écoulaient et le maître ne -revenait pas. Croc-Blanc, qui jusque-là n'avait jamais eu de maladie, -tomba malade, tellement malade que Matt dut le traîner à -l'intérieur de la cabane. Puis, dans la prochaine lettre qu'il -écrivit à Scott, il ajouta un post-scriptum à ce sujet. -</p> - -<p> -Weedon Scott se trouvait à <i>Circle City</i><a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a> lorsqu'il lut: «Ce -damné loup ne veut plus travailler; il ne prétend pas manger. Je ne -sais que faire de lui. Il voudrait connaître ce que vous êtes devenu -et je ne sais comment le lui dire. Je crois qu'il est en train de -mourir.» -</p> - -<p> -Les renseignements étaient exacts. Croc-Blanc, s'il lui arrivait de -sortir, se laissait rosser, à tour de rôle, par tous les chiens de -l'attelage. Dans la cabane, il gisait sur le plancher, près du -poêle, sans accepter de nourriture. Que Matt lui parlât gentiment ou -jurât après lui, c'était tout un. Il se contentait de tourner vers -l'homme ses tristes yeux, puis laissait retomber sa tête sur ses -pattes de devant et ne bougeait plus. -</p> - -<p> -Alors une nuit vint où Matt, qui lisait à mi-voix, en faisant remuer -ses lèvres, tressaillit. Croc-Blanc avait sourdement gémi, puis -s'était dressé, les oreilles levées vers la porte, et écoutait -intensément. Un moment après, un bruit de pas se fit entendre et, la -porte s'étant ouverte, Weedon Scott entra. Les deux hommes se -serrèrent la main. Puis Scott regarda autour de lui. -</p> - -<p> -—Où est le loup? demanda-t-il. -</p> - -<p> -Il découvrit Croc-Blanc, qui s'était à nouveau étendu près du -poêle et qui n'avait pas bondi vers lui, comme eût fait un chien -ordinaire. -</p> - -<p> -—Sainte fumée! s'exclama Matt, regardez s'il remue la queue. -Ça n'arrête pas. -</p> - -<p> -Weedon Scott appela Croc-Blanc, qui vint aussitôt, sans exubérance. -Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une -lumière. Scott s'accroupit sur ses talons, bien en face de lui, et -commença à lui caresser savamment la base des oreilles, le cou, les -épaules, toute l'épine dorsale. Croc-Blanc reprit son grondement -doux; puis, portant subitement sa tête en avant, il alla l'enfouir -entre le bras et les côtes de son maître, cachant son bonheur et se -dodelinant. -</p> - -<p> -Avec le retour du maître aimé, Croc-Blanc se rétablit rapidement. Il -ne sortit pas de la cabane durant deux nuits et un jour. Quand il -reparut dehors, les autres chiens, qui avaient oublié sa force -naturelle, ne se souvenant que de sa faiblesse dernière, se jetèrent -sur lui. Leur déroute ne se fit pas attendre. Ils s'enfuirent en -hurlant et ne revinrent que le soir, un à un, humbles et rampants, pour -témoigner de leur soumission. -</p> - -<p> -Assez longtemps après, Scott et Matt étaient, une nuit, assis l'un en -face de l'autre, s'adonnait à une partie de cartes, préliminaire -habituel du coucher. Ils entendirent au dehors un grand cri et des -grondements sauvages. -</p> - -<p> -—Le loup, dit Matt, est après quelqu'un! -</p> - -<p> -Les durant deux hommes prirent la lampe et s'élancèrent. Ils -trouvèrent un autre homme étendu sur le dos, dans la neige. Ses bras -étaient repliés l'un sur l'autre, et il s'en servait pour -protéger sa face et sa gorge. Le besoin s'en faisait sentir, car -Croc-Blanc était dans une rage folle, combattant méchamment et -poussant son attaque aux endroits les plus vulnérables. De l'épaule -au poignet, les manches étaient lacérées et la chemise de flanelle -bleue n'était plus qu'un haillon. Les bras eux-mêmes étaient -horriblement déchirés et le sang en coulait à flots. -</p> - -<p> -Weedon Scott saisit Croc-Blanc par le cou et l'entraîna, se -débattant comme un diable. Pendant ce temps, Matt aidait l'homme à -se relever. Celui-ci, en abaissant ses bras, découvrit la bestiale -figure de Beauty-Smith. Matt recula, comme s'il avait touché un -charbon ardent. Beauty-Smith clignota des yeux à la lumière de la -lampe, regarda autour de lui et, en apercevant Croc-Blanc que Scott -tentait d'apaiser, donna de nouveaux signes de terreur. -</p> - -<p> -Matt, au même moment, remarqua deux objets tombés dans la neige. Il -les examina et reconnut une chaîne d'acier et un fort gourdin. Il les -montra à Weedon Scott qui secoua la tête, sans rien dire. Puis il posa -sa main sur l'épaule de Beauty-Smith, tout tremblant, et le fit -pirouetter sur lui même. -</p> - -<p> -Pas un mot ne fut échangé. -</p> - -<p> -Quand le dieu de haine fut parti, le dieu d'amour caressa Croc-Blanc -et lui parla. -</p> - -<p> -—On a essayé de vous voler, hein? Et vous n'avez pas voulu. Bien, -bien; il s'était trompé, n'est-ce pas? -</p> - -<p> -—Il a dû croire, à l'accueil qu'il a reçu, qu'une légion de -démons l'assaillait! ricana Matt. -</p> - -<p> -Croc-Blanc, encore agité et le poil hérissé, grondait toujours. Puis, -lentement, ses poils retombèrent et un doux ronron se mit à ronfler -dans sa gorge. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a>Ou Cercle Cité, la «Ville de Cercle Arctique». (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXI">XXI</a></h4> - -<h4>LE LONG VOYAGE</h4> - -<p> -C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût, -qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le -savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau. -</p> - -<p> -—Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis -qu'il soupait avec Scott. -</p> - -<p> -Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte, -douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la -plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était -pas encore envolé. -</p> - -<p> -—Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt. -</p> - -<p> -—Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit -Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait -une arrière-pensée différente de ses paroles. -</p> - -<p> -—C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup -en Californie? -</p> - -<p> -—Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large, -poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me -ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne -mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter. -</p> - -<p> -—C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt. -</p> - -<p> -Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement -interrogateur lui succéda encore. -</p> - -<p> -—Il est incontestable, reprit Matt, qu'il a des pensées que nous -ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse. -</p> - -<p> -—Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement. -</p> - -<p> -Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le -dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers -objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible -de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour -Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et, -comme la première, il l'abandonnerait derrière lui. -</p> - -<p> -Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups. -Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le -Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu, -quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la -veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait -son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur. -</p> - -<p> -Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit. -</p> - -<p> -—Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière -sa cloison. -</p> - -<p> -Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua: -</p> - -<p> -—Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné -que maintenant il ne meure pour de bon. -</p> - -<p> -—Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une -femme! -</p> - -<p> -Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son -maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher. -Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la -valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et -ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent -les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de -Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures. -</p> - -<p> -Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et, -appelant Croc-Blanc, le fit entrer. -</p> - -<p> -—Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de -l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne -pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement -d'adieu. Ce sera le dernier. -</p> - -<p> -Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux -du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott. -</p> - -<p> -—Hé! Il siffle! cria Matt. -</p> - -<p> -Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat. -</p> - -<p> -—Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de -devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de -derrière. -</p> - -<p> -Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé -bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs -reniflements. -</p> - -<p> -—Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils -descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez -savoir comment il se conduit. -</p> - -<p> -—Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci... -</p> - -<p> -Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les -chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa -désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées; -puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à -s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives. -</p> - -<p> -L'<i>Aurora</i> était le premier bateau de l'année qui quittait le -Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en -retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable -détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été -enragés à venir. -</p> - -<p> -Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se -préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette -étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à -deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur -le pont, Croc-Blanc attendait. -</p> - -<p> -Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils -avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses -oreilles, mais toujours immobile. -</p> - -<p> -—Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt. -</p> - -<p> -Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt -courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe, -tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se -laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte -obéissance. -</p> - -<p> -Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des -coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa -sa main sous le ventre de l'animal. -</p> - -<p> -—Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout -balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres. -</p> - -<p> -Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante -sirène de l'<i>Aurora</i> annonçait le départ. Des hommes se mettaient en -mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate, -s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc. -</p> - -<p> -—Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir. -Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec -moi, voyez. -</p> - -<p> -—Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là... -</p> - -<p> -—Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à -vous, sur lui. -</p> - -<p> -Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta. -</p> - -<p> -—Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins, -quand viendront les chaleurs. -</p> - -<p> -L'échelle enlevée, l'<i>Aurora</i> se balança et s'éloigna du rivage. -Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers -Croc-Blanc: -</p> - -<p> -—Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez... -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXII">XXII</a></h4> - -<h4>LA TERRE DU SUD</h4> - -<p> -Croc-Blanc reprit terre à San-Francisco. Il fut stupéfait. Toujours il -avait associé volonté d'agir et puissance d'agir. Et jamais les -hommes blancs ne lui avaient paru des dieux aussi merveilleux que depuis -qu'il trottait sur le lisse pavé de la grande ville. Les cabanes, -faites de bûches de bois, qu'il avait connues, faisaient place à de -grands bâtiments, hauts comme des tours. Les rues étaient pleines de -périls inconnus: camions, voitures, automobiles. De grands et forts -chevaux traînaient d'énormes chariots. Sous des câbles monstrueux, -tendus en l'air, des cars électriques filaient rapidement et -cliquetaient, à travers le brouillard, hurlant leur instante menace, -comme font les lynx, dans les forêts du Nord. -</p> - -<p> -Toutes ces choses étaient autant de manifestations de puissance. À -travers elles, derrière elles, l'homme contrôlait et gouvernait. -C'était colossal et terrifiant. Croc-Blanc eut peur, comme jadis, -lorsque arrivant du Wild au camp de Castor-Gris, quand il était petit, -il avait senti sa faiblesse devant les premiers ouvrages des dieux. Et -quelle innombrable quantité de dieux il voyait maintenant! Leur foule -affairée lui donnait le vertige. Le tonnerre des rues l'assourdissait -et leur incessant mouvement, torrentueux et sans fin, le bouleversait. -Jamais autant il n'avait senti sa dépendance du dieu d'amour. Il le -suivait, collé sur ses talons, quoi qu'il dût advenir. -</p> - -<p> -Une nouvelle épreuve l'attendait qui, longtemps par la suite, demeura -comme un cauchemar dans son cerveau et dans ses rêves. Après qu'ils -eurent, tous deux, traversé la ville, ils arrivèrent dans une gare -pleine de wagons où Croc-Blanc fut abandonné par son maître (il le -crut du moins) et enchaîné dans un fourgon, au milieu d'un -amoncellement de malles et de valises. Là commandait un dieu trapu et -herculéen, qui faisait grand bruit et, en compagnie d'autres dieux, -traînait, poussait, portait les colis, qu'il recevait ou débarquait. -Croc-Blanc, dans cet <i>inferno</i>, ne reprit ses esprits qu'en -reconnaissant, près de lui, les sacs de toile qui enfermaient les -effets de son maître. Alors il se mit à monter la garde sur ces -paquets. -</p> - -<p> -Au bout d'une heure, Weedon Scott apparut. -</p> - -<p> -—Il était temps que vous veniez; grogna le dieu du fourgon. Votre -chien ne prétend pas me laisser mettre un doigt sur vos colis. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fut emmené hors du fourgon. Il fut très étonné. La cité -fantastique avait disparu. On l'avait enfermé dans une chambre qui -était semblable à celle d'une maison et, à ce moment, la cité -était autour de lui. Depuis, la cité s'était éclipsée. Sa rumeur -ne bruissait plus à ses oreilles. Mais une souriante campagne, -l'entourait, baignée de paix, de silence et de soleil. Il -s'ébahit, durant un bon moment, de la transformation. Puis il accepta -le fait comme une manifestation de plus du pouvoir, souvent -incompréhensible, de ses dieux. Cela ne regardait qu'eux. -</p> - -<p> -Une voiture attendait. Un homme et une femme s'approchèrent. Puis les -bras de la femme se levèrent et entourèrent vivement le cou du -maître. C'était là un acte hostile, Croc-Blanc se mit à gronder -avec rage. -</p> - -<p> -—<i>All right!</i> mère, dit Scott, s'écartant aussitôt et empoignant -l'animal. Il a cru que vous me vouliez du mal et c'est une chose -qu'il ne peut supporter. -</p> - -<p> -—Je ne pourrai donc vous embrasser, mon fils, qu'en l'absence de -votre chien! dit-elle en riant, quoiqu'elle fût encore pâle et -défaite de la frayeur qu'elle avait éprouvée. -</p> - -<p> -—Nous lui apprendrons bientôt à se mieux comporter. -</p> - -<p> -Et comme Croc-Blanc, l'œil fixe, continuait à gronder: -</p> - -<p> -—Couché, Sir! Couché! -</p> - -<p> -L'animal obéit, à contrecœur. -</p> - -<p> -—Maintenant, mère! -</p> - -<p> -Scott ouvrit ses bras, sans quitter du regard Croc-Blanc, toujours -hérissé et qui fit mine de se redresser. -</p> - -<p> -—À bas! À bas! répéta Scott. -</p> - -<p> -Croc-Blanc se laissa retomber. Il surveilla des yeux, avec anxiété, la -répétition de l'acte hostile. Aucun mal n'en résulta, pas plus -que de l'embrassade, qui se produisit ensuite, du dieu inconnu. -</p> - -<p> -Alors les sacs furent chargés sur la voiture, où montèrent le dieu -d'amour et les dieux étrangers. Croc-Blanc suivit en trottant, -vigilant et hérissé, signifiant ainsi aux chevaux qu'il veillait sur -le maître emporté par eux, si rapidement, sur le sol. -</p> - -<p> -Un quart d'heure après, la voiture franchissait un portail de pierre -et s'engageait sur une belle avenue, bordée de noyers qui la -recouvraient de leurs arceaux. À droite et à gauche, s'étendaient -de vastes et vertes pelouses, semées de grands chênes, aux puissantes -ramures. Au delà, en un pittoresque contraste, des prairies aux foins -mûrs, dorés et roussis par le soleil. Des collines brunes, couronnées -de hauts pâturages, fermaient l'horizon. À l'extrémité de -l'avenue s'élevait, à flanc de coteau, une maison aux nombreuses -fenêtres et au porche profond. -</p> - -<p> -D'admirer tout ce beau paysage Croc-Blanc n'eut point le loisir, car -la voiture avait à peine pénétré dans le domaine qu'un gros chien -de berger, au museau pointu et aux yeux brillants, l'assaillait, fort -irrité et à bon droit, contre l'intrus. -</p> - -<p> -Le chien, se jetant entre lui et le maître, se mit en devoir de le -chasser. Croc-Blanc, hérissant son poil, s'élançait déjà pour sa -mortelle et silencieuse riposte, lorsqu'il s'arrêta brusquement, -les pattes raides, troublé et se refusant au contact. Le chien était -une femelle, et la loi de sa race interdisait à Croc-Blanc de -l'attaquer. L'instinct du loup reparaissait et son devoir était de -lui obéir. Mais il n'en était pas de même de la part du chien de -berger. Son instinct, à lui, était la haine ardente du Wild. -Croc-Blanc était un loup, le maraudeur héréditaire qui faisait sa -proie des troupeaux et qu'il convenait, depuis des générations, de -combattre. -</p> - -<p> -Tandis que Croc-Blanc retenait son élan, la chienne bondit sur lui et -enfonça ses crocs dans son épaule. Il gronda involontairement, et ce -fut tout. Il se détourna et tenta seulement de l'éviter. Mais la -chienne s'acharnait et, le poursuivant, de-ci de-là, ne lui laissait -aucun répit. -</p> - -<p> -—Ici, Collie! appela l'homme étranger qui était dans la voiture. -</p> - -<p> -Weedon Scott se mit à rire. -</p> - -<p> -—Père, ne vous inquiétez pas. Il fait son éducation. Mieux vaut -qu'il commence dès à présent. -</p> - -<p> -La voiture continuait à rouler et toujours Collie bloquait la route à -Croc-Blanc, refusant, malgré ses ruses et ses détours, de le laisser -passer. Le maître aimé allait disparaître. Alors, désespéré, -Croc-Blanc, se souvenant d'un de ses vieux modes de combat, donna à -son adversaire une violente poussée de l'épaule. En une seconde; la -chienne fut culbutée et, tandis qu'elle poussait des cris perçants, -Croc-Blanc détalait pour rejoindre la voiture qu'il trouva arrêtée -au seuil de la maison. -</p> - -<p> -Là, il subit une nouvelle attaque. Un chien de chasse bondit sur lui de -côté, sans qu'il le vît, et si impétueusement qu'il ne put -résister au choc et roula par terre, sens dessus dessous. Aussitôt -relevé, il bondit à son tour, en proie à une rage folle, et c'en -était fait du chien si Collie, remise sur ses pattes, ne fût revenue, -de plus en plus furieuse contre le brigand du Wild. Elle fonça, à -angle droit, sur Croc-Blanc qui, pour la seconde fois, fut renversé sur -le sol. -</p> - -<p> -À ce moment Weedon Scott intervint. Il se saisit de Croc-Blanc, tandis -que son père appelait les chiens. -</p> - -<p> -—Voilà, dit Scott, une chaude réception pour un pauvre loup de -l'Arctique. Il est connu pour n'avoir été jeté bas qu'une seule -fois dans sa vie, et il vient de l'être ici, deux fois, en trente -secondes. -</p> - -<p> -D'autres dieux étrangers étaient sortis de la maison. Un certain -nombre d'entre eux restèrent à distance respectueuse. Mais deux -femmes recommencèrent l'acte hostile de se suspendre au cou du -maître. Croc-Blanc cependant toléra cet acte, aucun mal ne semblant, -décidément, en provenir et les bruits que les femmes-dieux faisaient -avec leur bouche ne paraissant pas menaçants. Tous les dieux présents -se mirent ensuite en frais de gentillesses envers lui. Mais il les -avertit, avec un grondement, de se montrer prudents, et le maître fit -de même avec sa bouche, tout en le tapotant amicalement sur la tête. -</p> - -<p> -Les dieux montèrent ensuite l'escalier du perron, afin d'entrer -dans la maison. Une des femmes-dieux avait passé ses bras autour du cou -de Collie et la calmait avec des caresses. Mais Collie demeurait -grinçante et surexcitée, comme outragée par la présence tolérée de -ce loup, et persuadée intérieurement que les dieux étaient dans leur -tort. Dick, le chien, avait été se coucher en haut de l'escalier et, -lorsque passa Croc-Blanc, collé aux talons de son maître, il gronda -vers lui. -</p> - -<p> -—Vous, venez, loup! dit Scott. C'est vous qui allez entrer. -</p> - -<p> -Croc-Blanc entra, les pattes raides, la queue droite et fière, sans -perdre Dick des yeux, afin de se garer d'une attaque de flanc, prêt -aussi à faire face à tout danger qui pourrait fondre de l'intérieur -de la maison. Rien de redoutable ne se produisit. Puis il examina tout, -autour de lui, et cela fait, se coucha, avec un grognement de -satisfaction, aux pieds de son maître. Mais il demeura l'oreille aux -aguets. Qui sait quels périls l'épiaient peut-être, sous ce grand -toit de la maison, qui pesait sur sa tête comme le plafond d'une -trappe? -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXIII">XXIII</a></h4> - -<h4>LE DOMAINE DU DIEU</h4> - -<p> -Non seulement Croc-Blanc était capable, par sa nature, de s'adapter -aux gens et aux choses, mais il raisonnait et comprenait la nécessité -de cette adaptation. Ici, à <i>Sierra-Vista</i> (c'était le nom du domaine -du juge Scott, père de Weedon Scott), il se sentit rapidement chez lui. -</p> - -<p> -Dick, après quelques bouderies et formalités, s'était résigné à -accepter la présence du loup, imposée par ses maîtres. Même il -n'aurait pas mieux demandé que de devenir son ami. Mais Croc-Blanc ne -se souciait pas d'aucune amitié de ses semblables. Il avait toujours -vécu hors de son espèce et désirait y demeurer. Les avances de Dick -n'eurent point de succès, et il les repoussa. Le bon chien renonça -à son idée et ne prit pas garde à Croc-Blanc, désormais, plus que -celui-ci ne prenait garde à lui. -</p> - -<p> -Il n'en fut pas de même avec Collie. Si elle tolérait Croc-Blanc, -qui était sous la protection des dieux, elle ne pouvait se résigner à -le laisser en paix. Trop de loups avaient ravagé les troupeaux et -combattu contre ses ancêtres pour qu'elle le pût ainsi oublier. -Prenant avantage de son sexe, elle ne perdait aucune occasion de le -maltraiter, de ses dents pointues. Croc-Blanc tendait patiemment la -fourrure protectrice de son épaule, puis reprenait sa marche, calme et -digne. Si elle mordait trop fort, il courait en cercle, en détournant -la tête, irrité, mais impassible. Il finit par prendre l'habitude, -quand il la voyait venir, de se lever et de s'en aller, en lui cédant -aussitôt la place. -</p> - -<p> -Croc-Blanc, dans sa vie nouvelle, avait beaucoup à apprendre. Tout -était, ici, beaucoup plus compliqué que sur la Terre du Nord. De même -que Castor-Gris, le maître avait une famille, qui partageait sa -nourriture, son feu, ses couvertures, et qui devait être respectée -comme lui-même. Et elle était bien plus nombreuse que celle de -l'Indien. Il y avait d'abord, avec sa femme, le juge Scott, père de -Weedon. Puis les deux sœurs de celui-ci, Beth et Mary; puis sa femme -Alice, et encore ses enfants, Weedon et Maud, un garçon de quatre ans -et une fille de six. Croc-Blanc, sans pouvoir comprendre quels liens de -parenté unissaient au dieu d'amour tout ce monde, consentit à se -laisser caresser par chacun. Il apprit aussi à jouer avec les enfants -qu'il voyait être particulièrement chers au maître, et oublia en -leur faveur toutes les méchancetés et toutes les tyrannies qu'il -avait subies de la part des enfants indiens. Il supportait, avec -conscience, toutes leurs folies et, s'ils l'ennuyaient trop, il -s'écartait d'eux avec dignité. Il finit même par les aimer. Mais -personne ne put jamais tirer de lui le moindre ronronnement. Le ronron -était pour le maître seul. -</p> - -<p> -Quant aux domestiques, un traitement différent devait leur être -appliqué. Croc-Blanc les tolérait, comme étant une propriété de son -maître; ils cuisinaient et lavaient les plats, et accomplissaient -diverses autres besognes, juste comme Matt faisait là-bas, au Klondike. -Il n'avait pas à se laisser caresser par eux et ne leur devait aucune -affection. -</p> - -<p> -Le domaine du dieu, qui s'étendait hors de la maison, était vaste, -mais non sans limites. Au-delà des dernières palissades qui -l'entouraient, étaient les domaines particuliers d'autres dieux. -Sur la Terre du Nord, le seul animal domestique était le chien. -Beaucoup d'autres animaux vivaient dans le Wild, et ces animaux -appartenaient de droit aux chiens, lorsque ceux-ci pouvaient les -maîtriser. Durant toute sa vie, Croc-Blanc avait dévoré les choses -vivantes qu'il rencontrait. Il n'entrait pas dans sa tête que, sur -la Terre du Sud, il dût en être autrement. Vagabondant autour de la -maison, au lever du soleil, il tomba sur un poulet qui s'était -échappé de la basse-cour. Il fut sur lui dans un instant. Le poulet -poussa un piaulement effaré et fut dévoré. Nourri de bon grain, il -était gras et tendre, et Croc-Blanc, se pourléchant les lèvres, -décida qu'un tel plat était tout à fait délectable. -</p> - -<p> -Plus avant dans la journée, il eut la chance de rencontrer un autre -poulet, qui se promenait près de l'écurie. Un des grooms<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a> courut -au secours de la volaille. Ignorant du danger qu'il courait, il prit -pour toute arme un léger fouet de voiture. Au premier coup, Croc-Blanc, -qu'un gourdin aurait peut-être fait reculer, laissa le poulet pour -l'homme. Tandis que le fouet le cinglait à nouveau, il sauta -silencieusement à la gorge du groom, qui tomba à la renverse en criant: -«Mon Dieu!», puis lâcha son fouet pour se couvrir la gorge avec -ses bras. Les avant-bras saignants et lacérés jusqu'à l'os, il se -releva et tenta de gagner l'écurie. L'opération eût été -malaisée si Collie n'eût fait, à ce moment, son entrée en scène. -Elle s'élança, furibonde, sur Croc-Blanc. C'était bien elle qui -avait raison; les faits le prouvaient et justifiaient ses préventions, -en dépit de l'erreur des dieux, qui ne savaient pas. Le brigand du -Wild continuait ses anciens méfaits. -</p> - -<p> -Le groom s'était mis à l'abri et Croc-Blanc reculait devant les -dents menaçantes de Collie. Il lui présenta son épaule, puis tenta de -la lasser, en courant en cercle. Mais Collie ne voulait pas renoncer à -châtier le coupable. En sorte que Croc-Blanc, jetant aux vents sa -dignité, se décida à décamper à travers champs. -</p> - -<p> -—Voilà qui lui apprendra, dit Scott, à laisser tranquilles les -poulets. Mais, je lui donnerai moi-même une leçon, la prochaine fois -que je l'y prendrai. -</p> - -<p> -Deux nuits plus tard, l'occasion voulue se présenta, et plus -magnifique que Scott ne l'avait prévue. Croc-Blanc avait observé de -près la basse-cour et les habitudes des poulets. Lorsque la nuit fut -venue et quand tous les poulets furent juchés sur leurs perchoirs, il -grimpa sur une pile de bois, qui était voisine, d'où il gagna le -toit du poulailler. Il se laissa, de là, glisser sur le sol et -pénétra dans la place. Ce fut un carnage bien conditionné. Lorsque, -le matin, Scott sortit, cinquante poules blanches de Leghorn, dont les -cadavres étaient restés à dévorer, accueillirent son regard, -soigneusement alignées par le groom, sur le perron de la maison. -</p> - -<p> -Le maître siffla, surpris et plein d'admiration pour ce -chef-d'œuvre, et Croc-Blanc accourut, qui le regardait dans les yeux, -sans honte aucune. Loin d'avoir conscience de son crime, il marchait -avec orgueil, comme s'il avait accompli une action méritoire et digne -d'éloges. Scott se pinça les lèvres, navré de sévir, et parla -durement. Il n'y avait que colère dans sa voix. Puis, s'étant -emparé de Croc-Blanc, il lui tint le nez sur les poulets assassinés -et, en même temps, le gifla lourdement. -</p> - -<p> -Lorsque Croc-Blanc était, autrefois, giflé par Castor-Gris ou par -Beauty-Smith, il en éprouvait une souffrance physique. Maintenant, -s'il arrivait qu'il le fût par le dieu d'amour, le coup, quoique -plus léger, entrait plus profondément en lui. La moindre tape lui -semblait plus dure à supporter que, jadis, la pire bastonnade. Car elle -signifiait que le maître était mécontent. Jamais plus il ne courut -après un poulet. -</p> - -<p> -Bien plus, Scott l'ayant conduit, dans le poulailler même, au milieu -des poulets survivants, Croc-Blanc, en voyant sous son nez la vivante -nourriture, fut sur le point, tout d'abord, de céder à son instinct. -Le maître refréna de la voix cette impulsion et, dès lors, Croc-Blanc -respecta le domaine des poulets; il ignora leur existence. Et comme le -juge Scott semblait douter que cette conversion fût définitive, -Croc-Blanc fut enfermé, tout un après-midi, dans le poulailler. Il ne -se passa rien. Croc-Blanc se coucha et finit par s'endormir. -S'étant réveillé, il alla boire, dans l'auge, un peu d'eau. -Puis, ennuyé de se voir captif, il prit son élan, bondit sur le toit -du poulailler et sauta dehors. Calmement, il vint se présenter à la -famille, qui l'observait du perron de la maison, et le juge Scott, le -regardant en face, prononça seize fois, avec solennité: -</p> - -<p> -—Croc-Blanc, vous valez mieux que je ne pensais. -</p> - -<p> -Croc-Blanc apprit pareillement qu'il ne devait pas toucher aux poulets -appartenant aux autres dieux. Il y avait aussi des chats, des lapins et -des dindons; tous ceux-ci devaient être laissés en paix et, en -général, toutes les choses vivantes. Même dans la solitude des -prairies, une caille pouvait, sans dommage, lui voltiger devant le nez. -Frémissant et tendu de désir, il maîtrisait son instinct et demeurait -immobile, parce que telle était la loi des dieux. Un jour, cependant, -il vit Dick qui avait fait lever un lapin de garenne et qui le -poursuivait. Le maître était présent et ne s'interposait pas; il -encourageait même Croc-Blanc à se joindre à Dick. Une nouvelle loi en -résultait: les lapins de garenne n'étaient pas «tabou», comme -les animaux domestiques; ni les écureuils, ni les cailles, ni les -perdrix. C'étaient des créatures du Wild, sur lesquelles les dieux -n'étendaient pas leur protection, comme ils faisaient sur les bêtes -apprivoisées. Il était permis aux chiens d'en faire leur proie. -</p> - -<p> -Toutes ces lois étaient infiniment complexes, leur observance exacte -était souvent difficile et l'inextricable écheveau de la -civilisation, qui refrénait constamment ses impulsions naturelles, -bouleversait Croc-Blanc. -</p> - -<p> -Trottant derrière la voiture, il suivait son maître à San José, qui -était la ville la plus proche. Là se trouvaient des boutiques de -boucher, où la viande pendait sans défense. À cette viande il était -interdit de toucher. Beaucoup de gens s'arrêtaient en le voyant, -l'examinaient avec curiosité et, ce qui était le pire, le -caressaient. Tous ces périlleux contacts de mains inconnues, il devait -les subir. Après quoi les gens s'en allaient, comme satisfaits de -leur propre audace. -</p> - -<p> -Parfois, certains petits garçons, sur les routes avoisinant Sierra -Vista, se faisaient un jeu, quand il passait, de lui lancer des pierres. -Il savait qu'il ne lui était pas permis de les poursuivre; mais -l'idée de justice qui était en lui souffrait de cette contrainte. Un -jour, le maître sauta hors de la voiture, son fouet en main, et -administra une correction aux petits garçons, qui désormais -n'assaillirent plus Croc-Blanc avec leurs cailloux. Croc-Blanc en fut -fort satisfait. -</p> - -<p> -Trois chiens qui, sur la route de San José, rôdaient toujours à ses -carrefours, autour des bars, avaient pris l'habitude de bondir sur lui -dès qu'ils l'apercevaient. Il supportait cet assaut, en se -contentant de gronder pour les tenir à distance et les empêcher de -mordre. Même si un coup de dent l'atteignait, il refusait de se -battre. Un jour, les maîtres des chiens poussèrent ouvertement sur lui -ces méchants animaux. Le maître arrêta sa voiture. -</p> - -<p> -—Allez! Allez sur eux! dit-il. -</p> - -<p> -Croc-Blanc hésitait. Il regarda le maître, regarda les chiens, et il -demanda des yeux s'il comprenait bien. Le maître fit un signe -affirmatif, avec sa tête. -</p> - -<p> -—Allez sur eux, vieux! répéta-t-il. Allez sur eux, vieux -compagnon, et mangez-les! -</p> - -<p> -Croc-Blanc se rua sur ses ennemis, qui firent face. Il y eut un grand -brouhaha, des cris, des grondements, des claquements de dents, une -bousculade de corps. Un nuage de poussière s'éleva de la route et -cacha la bataille. Au bout de quelques minutes, deux gisaient, abattus, -et le troisième était en fuite. Il traversa une mare, franchit une -haie et gagna les champs. Croc-Blanc le suivit, de son allure de loup, -muette et rapide, le rejoignit et l'égorgea. -</p> - -<p> -Après cette triple exécution, il n'y eut plus de querelles avec -aucuns chiens. Le bruit s'en répandit dans toute la région et les -hommes défendirent à leurs chiens de molester Croc-Blanc. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>«Valet d'écurie». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXIV">XXIV</a></h4> - -<h4>L'APPEL DE L'ESPÈCE</h4> - -<p> -Les mois passèrent. La nourriture, à Sierra Vista, était abondante, -et le travail était nul. Croc-Blanc, gras et prospère, vivait heureux. -Non seulement il se trouvait matériellement sur la Terre du Sud, mais -l'existence s'épanouissait pour lui comme un été. Aucun entourage -hostile ne l'enveloppait plus. Le danger, le mal et la mort ne -rôdaient plus dans l'ombre; la menace de l'Inconnu et sa terreur -s'étaient évanouies. Seule, Collie n'avait pas pardonné le -meurtre des poulets et décevait toutes les tentatives de Scott pour la -réconcilier avec Croc-Blanc. Elle était une peste pour le coupable, -s'attachait à ses pas comme un policeman. S'il s'arrêtait un -instant, pour se divertir à regarder un pigeon ou une poule, elle -fonçait sur lui aussitôt. Le meilleur moyen de la calmer qu'eût -trouvé Croc-Blanc était de s'accroupir par terre, sa tête entre les -pattes, et semblant dormir. Elle en était toute décontenancée et se -taisait net. -</p> - -<p> -Inconsciemment, Croc-Blanc oubliait la neige. Parfois seulement, durant -les grosses chaleurs de l'été, lorsqu'il souffrait du soleil, il -se remémorait, en un vague désir, la froidure de la Terre du Nord. -</p> - -<p> -Le maître montait souvent à cheval et l'accompagner était pour -Croc-Blanc un des principaux devoirs de sa vie. Sur la Terre du Nord, il -avait prouvé sa fidélité à Castor-Gris en portant les harnais du -traîneau; ici, il n'y avait plus de traîneau à tirer, ni de -fardeau à recevoir sur le dos. Suivre le cheval du maître était une -façon de payer son tribut. La plus longue course ne le fatiguait pas -et, après avoir couru durant cinquante milles, de son allure de loup, -régulière et inlassable, il sautait encore joyeusement. -</p> - -<p> -Au cours d'une de ces promenades, il arriva que le maître tentait -d'apprendre à un pur sang, plein d'intelligence, comment ouvrir et -fermer une barrière sans que le cavalier eût besoin de descendre à -terre. À plusieurs reprises, Scott avait amené le cheval devant la -barrière et s'était efforcé de lui faire accomplir le mouvement -nécessaire. L'animal s'effrayait, reculait, se cabrait, de plus en -plus énervé. Éperonné vigoureusement, il s'abattit sur ses genoux -et, des pieds de derrière, se mit à ruer. Croc-Blanc, qui observait ce -spectacle avec une anxiété croissante, n'y pouvant plus tenir, -bondit à la tête du cheval et se mit soudain à aboyer. Cet aboi -était le premier qu'il eût proféré de sa vie. -</p> - -<p> -L'intervention fut désastreuse. Le cheval se releva, s'élança au -galop à travers champs; un lapin lui partit dans les jambes, lui -faisant faire un brusque écart. Il tomba sur Scott, en lui cassant une -jambe. Croc-Blanc sautait déjà à la gorge de la malheureuse bête, -lorsque le maître l'arrêta de la voix. -</p> - -<p> -Scott, étendu sur le sol, chercha dans ses poches un crayon et du -papier, mais n'en trouva pas. Il se résolut à envoyer Croc-Blanc au -logis, sans autre explication. -</p> - -<p> -—À la maison! dit-il. Allez à la maison! -</p> - -<p> -Mais Croc-Blanc ne semblait pas vouloir le quitter. Il renouvela son -ordre, plus impérativement. Croc-Blanc, qui savait ce que signifiait -«À la maison!», le regarda, en semblant réfléchir, s'éloigna, -puis revint et poussa un gémissement plaintif. Scott lui parla -gentiment, mais avec fermeté. Croc-Blanc coucha ses oreilles, écouta -et parut s'efforcer de comprendre. -</p> - -<p> -—Vous m'écoutez bien, vieux compagnon! disait le maître. Allez, -allez tout droit à la maison! <i>All right!</i> Vous leur direz ce qui -m'arrive. Allez, loup, allez, vous! Droit à la maison! -</p> - -<p> -Croc-Blanc, sans saisir le sens exact de toutes ces paroles, comprit que -la volonté du maître était qu'il se rendît à la maison. Il fit -volte-face et trotta au loin, à contre-cœur, en se retournant de temps -à autre, pour regarder en arrière. -</p> - -<p> -—Allez! criait Scott. Allez! -</p> - -<p> -La famille était réunie sur le perron, à prendre le frais, lorsque -Croc-Blanc arriva, haletant et poussiéreux. -</p> - -<p> -—Weedon est revenu, annonça la mère de Scott, en voyant l'animal. -</p> - -<p> -Les enfants coururent vers Croc-Blanc et commencèrent à vouloir jouer -avec lui. Il les évita et, comme ils l'avaient acculé dans un coin, -entre un rocking-chair et un banc, il gronda sauvagement, en essayant de -se dégager. La femme de Scott eut un frémissement. -</p> - -<p> -—Je tremble toujours, dit-elle, qu'il ne se jette sur eux, quelque -jour, sans crier gare. -</p> - -<p> -—Un loup est un loup! prononça sentencieusement le juge Scott. Il -est prudent de ne pas s'y fier. Sans doute y a-t-il en lui quelques -gouttes de sang de chien... -</p> - -<p> -Il n'avait pas achevé sa phrase qu'il aperçut devant lui -Croc-Blanc, qui grondait, avec une mine singulière. -</p> - -<p> -—Allez-vous-en, Sir! Allez coucher! ordonna le juge. -</p> - -<p> -Croc-Blanc se retourna vers la femme du maître et saisit avec ses dents -le bas de sa robe, tirant sur la fragile étoffe jusqu'à ce qu'il -l'eût déchirée. Alice poussa un cri de frayeur. -</p> - -<p> -—J'espère qu'il n'est pas devenu enragé, dit la mère de -Scott. J'ai toujours répété à mon fils que notre chaud climat ne -valait rien pour un animal venu de l'Arctique. -</p> - -<p> -Croc-Blanc maintenant s'était tu et ne grondait plus. Il demeurait -immobile, la tête levée, et regardant en face la famille qui le -fixait. Des spasmes muets lui secouaient la gorge, et tout son corps se -convulsait, comme s'il eût tenté d'exprimer l'inexprimable. -</p> - -<p> -—On croirait, dit Beth, qu'il essaie de parler! -</p> - -<p> -À ce moment, la parole vint à Croc-Blanc, sous la forme d'un -aboiement éclatant. Ce fut le second et le dernier de sa vie. Mais il -s'était fait comprendre. -</p> - -<p> -—Quelque accident est arrivé à Scott! dit Alice, avec décision. -</p> - -<p> -Et tout le monde accompagna Croc-Blanc, qui déjà descendait les -marches du perron en regardant si on le suivait. -</p> - -<p> -Après cet événement, l'hôte de Sierra-Vista trouva au foyer une -place meilleure. Même le groom, dont Croc-Blanc avait lacéré les -bras, admettait que c'était là le plus sage des chiens, ne fût-il -qu'un loup. Le juge Scott abondait dans ce sens et soutenait son -opinion, à grand renfort de preuves, qu'il puisait dans son -encyclopédie et dans divers livres d'histoire naturelle. -</p> - -<p> -Le second hiver que Croc-Blanc allait passer sur la Terre du Sud -approchait et les jours commençaient à décroître. Et voilà qu'il -fit une étrange découverte. Les dents de Collie n'étaient plus si -dures. Elle ne mordait plus qu'en se jouant, gentiment et sans faire -mal. Il oublia toutes les misères qu'il lui avait dues et, quand elle -venait minauder autour de lui, il lui répondait avec gravité, aimable, -solennel et ridicule. -</p> - -<p> -Elle l'entraîna, un jour, dans une longue course, à travers prés et -bois. Le maître, guéri, devait cette après-midi, monter à cheval. -Croc-Blanc ne l'ignorait pas. Le cheval attendait, tout sellé, à la -porte de la maison, Croc-Blanc hésita tout d'abord. Mais un sentiment -plus profond que la loi des dieux qu'il avait apprise, plus impérieux -que sa propre volonté, le dominait. Et, lorsqu'il vit Collie qui le -mordillait et folâtrait devant lui, la balance pencha vers elle. Il -tourna le dos et la suivit. Le maître se promena seul, ce jour-là, -cependant que, dans les bois, Croc-Blanc courait côte à côte avec -Collie, comme sa mère Kiche et le vieil Un-Œil avaient jadis couru de -compagnie, dans les forêts silencieuses de la Terre du Nord. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXV">XXV</a></h4> - -<h4>LE SOMMEIL DU LOUP</h4> - -<p> -Ce fut à l'époque où les journaux étaient pleins de l'audacieuse -évasion de la prison de San-Quentin du célèbre convict Jim Hall. Cet -homme avait été créé mauvais et la société ne l'avait pas -amélioré. La société est dure, et Jim Hall était un frappant -exemple de sa dureté. Elle avait fait de lui une bête, bête humaine -sans doute, mais aussi féroce que les pires carnassiers. -</p> - -<p> -Les châtiments n'avaient jamais pu le briser. C'était le seul -traitement qu'il avait jamais connu, depuis le temps où, bébé, -l'asile de San Francisco l'avait recueilli, tendre argile prête à -recevoir la forme qu'on lui donnerait. Il avait fait le mal et, trois -fois, on l'avait emprisonné. Plus férocement la société le -frappait, et plus indomptable il luttait contre elle. Camisole de force, -jeûne et coups de gourdin étaient son lot ordinaire. -</p> - -<p> -Au cours de son troisième emprisonnement, il fut livré à un gardien -qui était une bête brute, presque aussi sauvage que lui. Le gardien -portait un trousseau de clefs et un revolver. Jim Hall n'avait que ses -mains nues et ses dents. C'était à peu près la seule différence -qu'il y eût entre eux. Le gardien, mieux armé, en profitait pour -persécuter l'homme à son gré. Il le maltraitait et mentait, sur -lui, à ses chefs. Jim Hall bondit un jour sur son bourreau et, le -prenant au gosier, avec ses dents, tenta de l'égorger, comme eût -fait un animal de la jungle. -</p> - -<p> -Cet acte valut à Jim Hall d'être enfermé dans la cellule des -incorrigibles. Il y vécut désormais, sans la quitter jamais. Le -plafond, les murs, le plancher étaient de fer. Jamais il ne voyait le -ciel ni le soleil. Le jour n'était qu'un crépuscule, la nuit -qu'un noir silence. Il était enseveli vivant, dans une tombe de fer. -Pas une face humaine n'apparaissait plus à ses yeux; il -n'entendait plus une parole. Lorsqu'on lui jetait sa nourriture, il -grondait comme une bête en cage. Durant des jours et des nuits, il lui -arrivait de rugir sa haine à l'univers. Puis, durant des semaines et -des mois, il ne faisait plus entendre aucun son, et son âme silencieuse -se dévorait elle-même. C'était une sorte d'être monstrueux et -terrible, tel qu'en pourrait enfanter le cerveau d'un fou. -</p> - -<p> -Il vécut ainsi durant trois ans. Une nuit enfin, il s'échappa. Le -gardien-chef, à cette nouvelle, haussa les épaules et déclara que -c'était impossible. Mais la cellule était vide et le corps d'un -gardien étranglé gisait en travers de la porte. Deux autres gardiens, -qu'il avait pareillement strangulés sans bruit, avec ses mains, -marquaient son passage dans les corridors de la prison et son évasion -par-dessus le mur d'enceinte. -</p> - -<p> -Nanti des armes enlevées aux trois gardiens, il fuyait, arsenal vivant, -à travers monts et vaux, poursuivi par toute la force organisée de la -société. Sa tête avait été mise à prix et, dans l'espoir de -toucher la prime, des fermiers le traquaient avec des fusils de chasse. -Sa mort pourrait payer une gênante hypothèque ou servir à envoyer un -fils au collège. Des citadins avaient pris, eux aussi, leur fusil, pour -l'amour du bien public. Une meute de chiens féroces suivait sa trace, -au sang qui coulait de ses pieds ensanglantés. Et d'autres chiens, -chiens policiers qui courent au nom de la loi et sont payés par la -société, ne le lâchaient pas non plus, acharnés à sa piste, avec -l'aide du téléphone, du télégraphe et de trains spéciaux. Il -arrivait parfois que Jim Hall fût rejoint par ses poursuivants. -Héroïquement, de part et d'autre, on se faisait face, derrière un -fil de fer barbelé. Le lendemain, dans les villes, les gens se -délectaient à lire dans leur journal, après déjeuner, les détails -de la rencontre. Il y avait eu un mort et tant de blessés. Mais -d'autres hommes s'étaient levés, qui avaient repris la poursuite -ardente. -</p> - -<p> -Puis, tout à coup, Jim Hall disparut; vainement les chiens quêtèrent -sur sa piste perdue. Jusque dans les vallées les plus lointaines, -d'inoffensifs bergers se voyaient mettre la main au collet, par des -hommes armés, et étaient contraints de prouver leur identité. Et, -simultanément, en une douzaine de flancs de montagnes, les restes du -convict étaient soi-disant découverts par des gens avides de toucher -la prime du sang. -</p> - -<p> -Les journaux, cependant, étaient lus à Sierra-Vista, avec autant de -crainte que d'intérêt. Les femmes n'étaient pas rassurées et -vainement le juge Scott affectait de rire de leur terreur, par des -«bah!» répétés. C'était lui qui, dans les derniers jours de son -exercice, avait condamné Jim Hall. Du crime qui lui était imputé, -pour une fois, Jim Hall était innocent. La police avait, par un -procédé dont elle est coutumière, décidé de liquider son compte et -machiné sa perte, en produisant de faux témoignages. Le juge Scott, -ignorant de la vérité, avait prononcé son arrêt de bonne foi. Mais -Jim Hall l'avait cru complice et, lorsqu'il s'entendit condamner -à cinquante ans de mort vivante, il se dressa dans la salle -d'audience et se mit à hurler sa haine contre celui qui le frappait. -Tandis que les policiers le traînaient dehors, il rugit qu'il se -vengerait un jour. -</p> - -<p> -Croc-Blanc ne pouvait rien connaître de tout cela. Mais du jour où -l'on apprit à Sierra Vista que Jim Hall s'était évadé, il y eut -entre le loup-chien et Alice, la femme du maître, un secret. Chaque -nuit, après que tout le monde s'en était allé coucher, Alice -sortait de sa chambre et faisait entrer Croc-Blanc dans le hall du -rez-de-chaussée. Le matin, elle descendait la première et le remettait -dehors. Car l'usage n'était point qu'il dormît dans la maison. -</p> - -<p> -Or, une nuit, Croc-Blanc s'éveilla, dans le silence, et, sans bruit, -renifla. Le message que l'air lui apporta fut qu'un dieu étranger -était présent. Il tendit l'oreille et des bruits étouffés, -d'imperceptibles mouvements furent perçus par lui. Il ne gronda pas. -Ce n'était pas sa manière. Le dieu étranger apparut, glissant comme -une ombre. Plus silencieux encore, Croc-Blanc le suivit. Il avait -appris, dans le Wild, quand il chassait de la viande vivante, à ne -point se trahir. -</p> - -<p> -Le dieu étranger s'arrêta au pied du grand escalier et écouta. -Croc-Blanc, immobile comme s'il était mort, surveillait et attendait. -En haut de l'escalier était la chambre du maître et, à côté -d'elle, étaient les chambres des autres dieux de la maison, qui -formaient le bien le plus cher du maître. Croc-Blanc commença à se -hérisser, mais attendit encore. Le pied du dieu étranger s'éleva. -Il commençait à monter. -</p> - -<p> -C'est alors que Croc-Blanc frappa. Sans avertissement, selon sa -coutume, il lança son corps en avant, comme la pierre d'une fronde, -et s'abattit sur le dos du dieu étranger. De ses pattes de devant, il -s'accrocha sur ses épaules, tandis qu'il entrait ses crocs dans sa -nuque. Le dieu tomba à la renverse et ils s'écrasèrent tous deux -sur le plancher. -</p> - -<p> -La maison s'était éveillée, en alarme. Chacun, se penchant sur -l'escalier, entendait au bas un bruit pareil à celui que ferait une -bataille de démons. Des coups de revolver se mêlaient à des -grondements. Une voix d'homme jeta un cri d'horreur et d'angoisse. -Puis il y eut un grand fracas de verres brisés et de meubles -renversés. Et, rapidement, tout se tut. Seuls, des halètements, -semblables à des bulles d'air qui crèvent en sifflant à la surface -de l'eau, montaient encore du gouffre obscur. Puis, plus rien. -</p> - -<p> -Weedon Scott tourna un bouton électrique. L'escalier et le hall -s'emplirent de lumière. Accompagné du juge Scott, il descendit avec -précaution, revolver en main. Mais il n'y avait plus de danger. Parmi -le naufrage des meubles renversés et disloqués, étendu sur le côté, -cachant du bras son visage, un homme gisait. Weedon Scott se pencha sur -lui, déplia son bras et tourna sa face vers la lumière. Par la gorge -ouverte la vie s'était enfuie. -</p> - -<p> -—Jim Hall! dit le juge Scott. -</p> - -<p> -Le père et le fils se regardèrent et se comprirent. -</p> - -<p> -Ils se retournèrent ensuite vers Croc-Blanc. Lui aussi était couché -sur le flanc, les yeux clos. Sa paupière se souleva légèrement. Il -regarda ceux qui étaient inclinés sur lui et sa queue eut un -mouvement, à peine visible, pour saluer son maître. Weedon Scott le -caressa et, de son gosier, sortit un ronron reconnaissant. Mais les -paupières se refermèrent bientôt et le corps retomba, comme un sac, -sur le plancher. -</p> - -<p> -Un chirurgien fut, sur-le-champ, mandé par téléphone. L'aube -blanchissait les fenêtres lorsque l'homme de l'art arriva. -</p> - -<p> -—Sincèrement, il a une chance sur mille d'en revenir, -prononça-t-il après une heure et demie d'examen. Une patte cassée; -trois côtes brisées, dont une au moins a perforé le poumon; sans -parler de tout son sang qu'il a perdu et de probables lésions -internes. Sans doute a-t-il été projeté en l'air. Je passe sur les -trois balles qui l'ont traversé de part en part. Une chance sur mille -est trop d'optimisme. Il n'en a pas une sur dix mille. -</p> - -<p> -—De cette unique chance rien ne doit être négligé, répliqua le -juge Scott. Faites fonctionner, s'il le faut, les rayons X. Tentez -n'importe quoi et ne regardez pas à la dépense. Weedon, -télégraphiez à San Francisco et mandez le docteur Nichols. Ce n'est -pas pour vous offenser, chirurgien... Mais, vous comprenez, tout doit -être fait pour lui. -</p> - -<p> -Le chirurgien sourit avec indulgence. -</p> - -<p> -—Je comprends, dit-il. Vous devez le soigner comme un être humain, -un enfant malade. Je reviendrai à dix heures. Observez sa température. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fut donc admirablement soigné. Quelqu'un ayant proposé -d'engager une infirmière professionnelle, les filles de Scott -repoussèrent avec indignation cette idée. Si bien que Croc-Blanc gagna -la chance sur dix mille, à peine accordée par le chirurgien. Mais -celui-ci n'avait jamais soigné que des êtres civilisés, descendant -de civilisés, et toute autre était la vitalité de Croc-Blanc, qui -venait directement du Wild. Son erreur de jugement ne fut donc pas -blâmée. -</p> - -<p> -Ligoté comme un captif, privé de tout mouvement par le plâtre et les -pansements, le patient languit cependant, durant des semaines. Il -dormait, pendant de longues heures, et toutes sortes de rêves -l'agitaient. Les fantômes du passé se levaient devant lui et -l'entouraient. Il se revoyait, vivant dans la tanière, avec Kiche, ou -rampant, en tremblant, aux pieds de Castor-Gris, pour lui rendre -hommage, ou courant, d'une course effrénée, devant Lip-Lip et -l'attelage hurlant du traîneau, harcelé par le fouet cinglant de -Mit-Sah. Il revivait sa morne existence près de Beauty-Smith et ses -anciens combats. On l'entendait gémir et gronder, dans son sommeil, -comme s'il luttait encore. Mais le pire de ses cauchemars était de -rêver que, couché sous un buisson, il épiait un écureuil, attendant -que le petit quadrupède s'aventurât sur le sol. Alors, comme il -s'élançait, l'écureuil se transformait soudain en un car -électrique qui, menaçant et terrible, énorme comme une montagne, -s'avançait sur lui pour l'écraser, hurlant, cliquetant et crachant -des étincelles. Ou bien c'était le faucon, planant au ciel, qu'il -défiait, et qui se précipitait du haut de l'azur sous la forme -encore du car fatal. Retombé dans les mains de Beauty-Smith, les -spectateurs, autour de lui, faisaient cercle dans la neige. À -l'arrêt, au milieu de la piste, il attendait que la porte de la -clôture s'ouvrît et donnât passage à son adversaire. Mais -c'était, une fois de plus, le car qui se montrait et qui fonçait -droit sur lui. -</p> - -<p> -Quand le dernier pansement eut été enlevé par le chirurgien, en -présence de tous les hôtes réunis de Sierra Vista, Croc-Blanc essaya -de se lever et de marcher vers Scott, qui l'appelait. Mais il vacilla -et tomba de faiblesse, tout honteux de manquer au service qu'il devait -au maître. -</p> - -<p> -—Voici le loup béni! s'écrièrent les femmes. -</p> - -<p> -Le juge Scott les regarda d'un air de triomphe: -</p> - -<p> -—J'avais bien dit que c'était un loup! L'acte accompli par -lui n'est pas d'un simple chien. C'est bien un loup. -</p> - -<p> -—Un loup béni..., appuya la femme du juge. -</p> - -<p> -—C'est fort bien dit, et il n'aura plus ici d'autre nom. -</p> - -<p> -Le chirurgien déclara: -</p> - -<p> -—Il faut maintenant lui réapprendre à marcher. La leçon peut -débuter dès aujourd'hui. Conduisez-le dehors. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fut remis sur ses pattes, dont les muscles, peu à peu, -commencèrent à jouer, et c'était à qui le soutiendrait. Tremblant -et se balançant, escorté comme un roi, il parvint à gagner la -pelouse. Après qu'il s'y fut reposé, le cortège poursuivit sa -route et le conduisit jusqu'à l'écurie. -</p> - -<p> -Là, sur le seuil, était étendue Collie, entourée d'une -demi-douzaine de petits chiens qui s'ébattaient au soleil. Croc-Blanc -les contempla, avec des yeux étonnés. Collie gronda vers lui et il se -tint à distance. -</p> - -<p> -Tandis qu'une des femmes maintenait Collie dans ses bras, le maître, -avec son pied, aida l'un des petits chiens à venir vers Croc-Blanc. -Il se hérissa soupçonneusement; mais le maître lui assura que tout -allait bien, quoique Collie, par ses grondements, protestât du -contraire. Le petit chien se mit à gambader autour de lui. Il coucha -ses oreilles et l'observa avec curiosité. Puis leurs nez se -touchèrent et il sentit la chaude petite langue sur son museau. Il tira -la sienne et, sans savoir exactement pourquoi, il lécha la figure du -petit. -</p> - -<p> -Les dieux, à ce spectacle, s'étaient mis à applaudir et poussaient -des cris de plaisir. Croc-Blanc en fut tout décontenancé. Ensuite, sa -faiblesse l'ayant repris, il se coucha, et les autres petits chiens -vinrent à leur tour, au grand mécontentement de Collie, l'entourer -en folâtrant. -</p> - -<p> -Par un reste de son ancienne sauvagerie solitaire, son premier mouvement -fut de repousser les importuns. Puis, parmi les applaudissements des -dieux, il se décida, d'un air grave, à leur permettre de grimper et -de jouer sur son dos et sur ses flancs. Et, tandis que les petits chiens -continuaient leurs bouffons ébats et leurs luttes joyeuses, patiemment, -les yeux mi-clos, il s'endormit au soleil. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>FIN</h4> - -<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 65402 ***</div> -</body> -</html> diff --git a/old/65402-h/images/croc_cover.jpg b/old/65402-h/images/croc_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b6bb9b3..0000000 --- a/old/65402-h/images/croc_cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/65402-0.txt b/old/old/65402-0.txt deleted file mode 100644 index 51bc967..0000000 --- a/old/old/65402-0.txt +++ /dev/null @@ -1,8015 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Croc-Blanc, by Jack London - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Croc-Blanc - -Author: Jack London - -Translator: Paul Gruyer - Louis Postif - -Release Date: May 21, 2021 [eBook #65402] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously - made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CROC-BLANC *** - -JACK LONDON - -CROC-BLANC - -(WHITE FANG) - - - - -_Traduction de Paul Gruyer et Louis Postif_ - - - - - -PARIS - -LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie - -21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 - -MCMXXIII - - - - -TABLE - -INTRODUCTION -I.--La piste de la viande -II.--La louve -III.--Le cri de la faim -IV.--La bataille des crocs -V.--La tanière -VI.--Le louveteau gris -VII.--Le mur du monde -VIII.--La loi de la viande -IX.--Les faiseurs de feu -X.--La servitude -XI.--Le paria -XII.--La piste des dieux -XIII.--Le pacte -XIV.--La famine -XV.--L'ennemi de sa race -XVI.--Le dieu fou -XVII.--Le règne de la haine -XVIII.--La mort adhérente -XIX.--L'indomptable -XX.--Le maître d'amour -XXI.--Le long voyage -XXII.--La terre du Sud -XXIII.--Le domaine du dieu -XXIV.--L'appel de l'espèce -XXV.--Le sommeil du loup - - - - -INTRODUCTION - -JACK LONDON - -QUELQUES MOTS SUR SA VIE ET SON ŒUVRE - - -_Il est le Gorki américain. Comme le célèbre Moscovite, avec des -réactions différentes tenant à la diversité des races, il connut les -pires misères physiques et morales. Comme lui, il se redressa là où -bien d'autres ont sombré et trouva le moyen de jeter sur le papier -une œuvre originale et puissante, d'une vie intense, qui a été -traduite à peu près dans toutes les langues, notamment en allemand, en -suédois, en hollandais, en norvégien et en russe._ - -_Il naquit à San-Francisco, en 1876. Son père, John London, exerçait -en Californie le métier de frappeur. Il allait et venait dans le -«ranch» et se louait, entre temps, comme gardien de ferme ou de -bestiaux. Les atavismes les plus variés se croisaient et se -superposaient dans le sang de la famille. Des Anglais, des Gallois, des -Hollandais, des Suisses, des Français et des Allemands, six races au -total, y avaient fusionné. Tous gens hardis et rudes, gens d'action -et gens d'aventure, gens dépourvus des préjugés sociaux du vieux -monde, qui avaient secoué derrière eux, sur le sol de leur patrie, la -poussière de leurs souliers et s'en étaient venus, par delà -l'Atlantique, interroger la vie et tenter un sort meilleur._ - -_Le petit Jack était le dernier de la lignée, la dernière pierre qui -allait rouler à son tour, en de rudes et chaotiques soubresauts._ - -_Personne, sur le ranch, ne lui enseigna à lire ni à écrire. À cinq -ans, il avait, seul, appris l'un et l'autre. Ses parents se -décidèrent à l'envoyer dans une école, durant les quelques loisirs -que lui laissait le travail manuel. Car, dès l'âge de huit ans, ils -l'avaient engagé comme garçon de ferme. C'était, au demeurant, -une école peu ordinaire. «Les élèves, nous a-t-il conté, étaient -assis dans la classe, chacun devant un pupitre. Mais, le plus souvent, -le magister était ivre. Alors tout le monde était debout et les plus -âgés de nous battaient le magister. Celui-ci prenait sa revanche sur -les plus jeunes et les rouait d'autant de coups qu'il en avait -lui-même encaissés. Oui, vraiment, c'était là une belle école!_» - -_L'enfant commençait à réfléchir. Déjà il pensait. Il voyait plus -loin que la vie matérielle et sentait obscurément qu'un autre monde -moral existait, un autre univers que celui où il se débattait. Mais il -demeurait sans guide aucun. Ni parents, ni amis qui le comprissent; -personne avec qui formuler et échanger quelqu'une de ces idées qui -germaient en lui. Les hommes parmi lesquels il vivait ne connaissaient -qu'une joie, celle de l'alcool et, dès cinq ans, lui avaient appris -à s'enivrer._ - -_Il s'était procuré des livres et, dès qu'il en avait le loisir, -il les dévorait._ L'Alhambra, _de Washington Irving, suscita en lui un -grand enthousiasme[1]. À d'aide de vieilles briques, il se -construisit un château en miniature, avec des tours, des minarets et -des terrasses. Des inscriptions à la craie indiquaient l'emplacement -des principales scènes du roman. Mais il ne se trouva personne, parmi -les gens du ranch, pour comprendre ce chef-d'œuvre. Un jour, un homme -de la ville étant venu à la ferme, en bel habit de drap et en souliers -vernis, le petit Jack l'amena vers le palais qu'il avait bâti et -l'interrogea sur l'_Alhambra. _Le citadin était non moins ignare que -les gens du ranch._ - -_L'enfant se désespérait. L'existence à laquelle il semblait -condamné lui apparaissait effroyablement morne. Le spectacle même de -la nature, car il était un rêveur, mais non un contemplatif, -n'était pas pour lui une consolation. Il haïssait ces champs, ces -bois, ces vallons, ces collines, qui lui étaient une prison. Comme le -louveteau de Croc-Blanc, il voulait percer l'horizon qu'il avait -devant lui, il prétendait crever le mur du monde qui l'entourait et -jeter son défi à la vie_[2]. - - * -* * - -_À onze ans, ses vœux furent comblés. Avec ses parents, il quitta le -ranch et s'en vint dans une ville, à Oakland, sur le Pacifique. Il y -partagea son temps entre la bibliothèque publique, qui était gratuite, -heureusement pour lui, la fréquentation des écoles et son nouveau -métier de crieur de journaux, où il s'égosillait et qui le faisait -vivre. Cette occupation encore n'était pas bien reluisante. Avec -quelque patience, il aurait pu, semble-t-il, étant donnée son -intelligence précoce, trouver mieux et se créer une situation sociale -acceptable. Mais le démon des aventures et la haine de toute sujétion -étaient en lui. Ses atavismes ancestraux le poussèrent vers -l'inconnu. Il fit un premier saut hors la loi et, quittant le foyer -familial, il s'aboucha avec des pilleurs d'huîtres, métier qui -était alors fort fructueux. Il eut la chance de ne pas se faire prendre -par les policiers._ - -_Puis il s'engagea sur une goélette de garde-pêche et, comme le -voleur qui se fait gendarme, il eut pour fonction désormais de -coopérer à la répression de la contrebande du poisson. Le métier -n'était pas sans risques. Les contrebandiers, Chinois, Grecs ou -Italiens, ne craignaient ni Dieu ni diable, et plus d'un garde-pêche -payait de sa vie son intervention. Il s'en tira sans écoper et, son -engagement terminé, il s'embarqua pour la chasse aux phoques, au -détroit de Behring et sur la côte du Japon._ - -_Revenu à terre, après de terribles moments de désespoir, dont il se -consolait dans l'ivresse, il rentra dans le giron familial et, comme -il se sentait robuste et bien musclé, il s'embaucha comme docker. Sur -son torse nu, ruisselant de sueur poussiéreuse et noire, il débarqua -du charbon. Afin de varier son labeur, il passa ensuite dans une -fabrique de jute, où la journée était de treize heures, de six heures -du matin à sept heures du soir. Il s'était créé à lui-même une -sorte d'Évangile social. Le travail physique était pour l'homme un -devoir, la sanctification de la vie et son salut. «L'orgueil que je -retirais d'une journée de besogne bien accomplie ne saurait se -concevoir. J'étais l'exploité idéal, l'esclave-type, heureux de -sa servitude.» C'est un zèle peu commun et dont les prêcheurs de -travail d'ordinaire se gardent fort. Le peu de répits que lui -laissaient l'usine et le repos, le jeune homme les consacrait à ses -premiers essais littéraires._ - -_Car le démon d'écrire ne l'avait point quitté. Et, comme un -journal de San-Francisco offrait un prix pour un article descriptif, sa -mère lui conseilla de tenter la chance. Il prit pour sujet:_ Un typhon -sur la côte japonaise. _La première nuit, entre minuit et cinq heures -et demie du matin, il aligna les deux mille mots exigés. La seconde -nuit, mécontent de son œuvre, il coucha sur son papier deux mille -autres mots. La troisième nuit, il fondit ensemble ses deux -compositions. Sa peine ne fut point vaine, car le premier prix lui fut -attribué. Le second et le troisième prix allèrent à des étudiants -de l'Université de Stanford et de celle de Berkeley, par-dessus -lesquels il passait ainsi._ - -_Encouragé par ce succès, il adressa au même journal un second -article, insuffisamment travaillé, et qui fut refusé. Cet échec le -découragea. Il prit un bâton au poing, un sac sur son dos et, -traversant tout le continent américain, s'en fut à pied, en -traînant le long des routes, jusqu'à Boston. Il s'en revint de -même, par le Canada, où il se fit condamner et emprisonner pour -vagabondage. En 1895, à dix-neuf ans, il est de retour à Oakland, où -nous le retrouvons portier de l'École Secondaire et... collaborateur -du Bulletin littéraire de la même école. Ces choses-là, évidemment, -ne se voient qu'en Amérique. Il donne au Bulletin ses premiers -contes, récits vécus de ses aventures de terre et de mer et de sa -randonnée pédestre. Cela dura ainsi pendant un an. Puis le métier de -portier le dégoûta._ - -_Jack vient à San-Francisco, où il se fait admettre à l'Université. -Mais le gain du pain quotidien demeure amer. Il lui faut s'embaucher -dans une blanchisserie et repasser des chemises, afin de pouvoir -étudier et écrire. Le fer chaud et la plume alternent dans sa main. -Mais de sa main lasse la plume tombait souvent, souvent sur le livre ses -yeux se fermaient. Au bout de trois mois, il n'y peut plus tenir._ - -_Alors, il part tout là-bas, vers le Nord, vers le Klondike et le pays -de l'or. Mais bientôt une épidémie de scorbut se déclare. Il -recommence, en sens inverse, le long voyage de quatre mille kilomètres, -et se retrouve à Oakland où, son père étant mort, tout le fardeau de -la famille lui retombe sur les épaules._ - - * -* * - -_Des jours meilleurs allaient luire cependant._ - -_L'esprit de Jack London, parmi tant de traverses, commençait à se -former et sa pensée se précisait. Ses voyages à travers la société -et à travers le monde, pour mouvementés qu'ils eussent été, lui -avaient apporté une ample moisson de souvenirs émotifs et -d'impressions. Sa plume, errante dans le rêve, allait pouvoir -s'exercer sur des réalités. Dans les solitudes neigeuses du Klondike -et de la Terre du Nord, «où personne ne parle, où tout le monde -pense», il s'était longuement replié sur lui-même. «Mon -véritable horizon, dit-il, m'était apparu._» - -_Cet horizon n'était plus celui du travail manuel, si noble qu'il -fût, et que force est bien d'abandonner, dans la société, à ceux -qui n'en peuvent accomplir d'autre. Il y avait d'ailleurs -pléthore de main-d'œuvre en Californie. Matériellement même, la -littérature était pour Jack le salut._ - -_Il commença par rédiger un récit d'un voyage au Klondike, qui ne -trouva pas d'amateur. Un roman fut pareillement dédaigné. Mais un -magazine californien accepta et publia un conte, qui fut payé cinq -dollars et eut du succès. Un autre magazine demanda un deuxième conte -et le paya quarante dollars. «Les choses commençaient à prendre -tournure et il devenait probable que je n'aurais plus besoin, pendant -quelque temps tout au moins, de décharger du charbon.» Pour beaucoup -qu'il eût vécu, Jack n'avait que vingt-quatre ans. Malgré ses -défauts et ses tares, cette société, maudite par lui dans sa misère, -lui tendait la main et se trouvait, en somme, avoir du bon._ - -_En 1900, paraissait le premier volume de Jack London,_ The Son of the -Wolf _(le Fils du Loup), recueil de récits du pays de l'or. «Dès -alors j'aurais pu, dit-il, gagner des sommes importantes comme -journaliste. Mais je m'y refusai, estimant qu'un journal, cette -machine à tuer les hommes, n'est nullement ce qui confient à un -jeune homme, à l'époque de sa formation._» - -_Il continua donc à produire de nouveaux volumes qui, au nombre de -cinquante, se succédèrent sans interruption:_ L'Appel du Wild, le -Loup des Mers, Avant Adam, Radieuse Aurore, La Vallée de la Lune, Jerry -des Iles, Le Talon de Fer, Le Vagabond des Étoiles, Michaël, frère -de Jerry, _etc., auxquels il faut ajouter trois pièces de théâtre._ - -«_Je suis, écrivait-il, un adepte du travail méthodique et je -n'attends jamais l'inspiration. D'un tempérament naturellement -insouciant et fantaisiste, facilement mélancolique, je suis arrivé à -vaincre ces deux défauts. La discipline que j'ai connue comme matelot -a toujours laissé sur moi son empreinte et peut-être lui suis-je -redevable de la régularité de ma vie actuelle. Je ne prends que cinq -heures et demie de sommeil, limite précise que je m'accorde, et rien -n'a jamais été capable de me retenir plus longtemps au lit._» - -_Les portraits de Jack London nous le montrent avec une large carrure et -de puissantes épaules--celles qui portaient les sacs de charbon,--des -yeux flambants d'intelligence dans sa face rasée, et un menton -proéminent, énergique et volontaire. D'autres portraits de lui -l'évoquent en boxeur, à demi nu, et faisant valoir les muscles de sa -poitrine et la force de ses biceps._ - -_En parfait Américain, en effet, il était devenu un fervent de tous les -sports. «J'aime la boxe, la natation, le yachting et même le -cerf-volant. Bien qu'aimant la ville, je préfère habiter sa banlieue -et jouir, près de la ville, de la campagne où la vie est meilleure et -plus naturelle. Je regrette de n'avoir pas appris la musique. -Aujourd'hui je m'adonnerais volontiers à la poésie, si je -possédais pour vivre un ou deux millions de dollars.» Un ou deux -millions de dollars pour faire décemment bouillir la marmite... -L'ancien pilleur d'huîtres et débardeur avait, avouons-le, fait du -chemin._ - -_La mort, hélas! fauchait en 1916, à quarante ans et en pleine -production, ce curieux et robuste gaillard. Depuis longtemps déjà il -souffrait d'une entérite chronique, à laquelle s'ajoutait un -épuisement nerveux qui lui avait fait perdre le sommeil. Le matin de -son dernier jour (22 novembre 1916), son domestique japonais ne put le -réveiller. Il appela la sœur de Jack, Elisa Shepard, qui elle-même -alla quérir Mistress Charmian London. Jack était dans un état de -prostration complet et il fut impossible de lui faire reprendre ses -sens. Il présentait tous les symptômes d'un empoisonnement du -sang. Quatre médecins furent mandés en hâte, d'Oakland et de -San-Francisco. Mais il expira dans l'après-midi. Ses restes furent -incinérés, selon sa volonté, et les cendres déposées dans un -endroit de sa propriété, qu'il avait désigné. Bien qu'il eût eu -l'intuition de sa fin prochaine, la veille de sa mort il avait fait sa -promenade habituelle et lu comme de coutume_[3]. - - * -* * - -White Fang _ou_ Croc-Blanc, _que nous offrons aujourd'hui au public, -histoire d'un loup qui vient à la civilisation et se fait chien, est -comme_ The Call of the Wild _ou_ l'Appel du Wild, _histoire d'un chien -qui retourne à l'état sauvage et se refait loup, comme_ Jerry des -Iles _et_ Michaël, frère de Jerry, _histoires de chiens, un roman de -psychologie animale._ - -_D'autres auteurs ont mis en scène des animaux, mais dans un sens -différent. Ceux que nous présente La Fontaine, par exemple, et plus -près de nous R. Kipling, agissent en êtres humains et nous empruntent -nos sentiments, dont il deviennent, avec plus ou moins de bonhomie ou de -lyrisme, comme le miroir et le symbole. De nos caractères et de nos -passions ils sont comme les synthèses. Les bêtes de Jack London, au -contraire, agissent et pensent exclusivement en bêtes. L'auteur, dans -les mornes solitudes du Wild, le Grand Désert Blanc, qui de la terre -habitée monte vers le Cercle Arctique, les a longuement observés de -près. Il a vécu avec eux, côte à côte, en ami ou en ennemi. Il -s'est penché vers ces frères inférieurs, vers ces anneaux, moraux -comme physiques, de la grande chaîne des êtres, dont l'homme, avec -plus d'indignité parfois, occupe le sommet. Il a scruté leur pensée -rudimentaire, interrogé leur cerveau. Se faisant, en imagination, -chien, loup, lynx, porc-épic, écureuil, il s'est demandé quelle -conception, plus ou moins développée, plus ou moins restreinte, toutes -ces bêtes pouvaient bien avoir de la vie, ce qu'elles pouvaient en -sentir et en comprendre, sous quel angle visuel les mêmes événements -qui nous touchent pouvaient les atteindre et impressionner leurs -cerveaux._ - -_Quant au paysage évoqué, il n'est, en dehors de toute littérature -descriptive proprement dite, qu'un décor, tragique à souhait, pour -le drame qui s'y joue. Plus exactement, l'un et l'autre se -confondent, car, sur cette Terre du Nord, dont l'écrivain éveille -pour nous la poignante vision, il est impossible de séparer l'être -de l'ambiance où il vit et qui l'étreint, la créature de la -création. Rien ici ne saurait être factice. De Jack London on peut -dire avec raison que l'œuvre est l'homme même. Ce sont ses -ressouvenances, ses impressions, ses émotions, tout ce qu'il a vécu -lui-même, qu'il nous dépeint._ - -_Dans ce déchaînement des forces hostiles, parmi leur indestructible -pérennité, «où l'homme est moins qu'une pomme de terre», -l'homme lutte cependant, il lutte et il pense. Il est le roseau -pensant de Pascal, et surtout le roseau agissant. Car l'action, sur la -Terre du Nord, est tout. Sans l'action, sans l'action perpétuelle, -la mort est là, embusquée, qui ne tarde guère._ - -_De même, avant de s'embarquer en une longue croisière sur le_ Snark, -_il écrira: «Me voici, chétif animal appelé homme. Un brin de -matière animée, cent soixante-cinq livres de chair, d'os, de nerfs, -de tendons et de cerveau, tout cela doux et tendre, vulnérable et -fragile, un brin de vie palpitante. Voilà tout ce que je suis. Autour -de moi vont les grandes forces naturelles, menaces colossales, Titans de -destruction, monstres dénués de sentiment, qui ont autant d'égards -envers moi que moi pour le grain de sable que j'écrase sous mon pied. -Ils ne me connaissent point, ils sont inconscients, impitoyables, -amoraux. Ces monstres ont nom les cyclones et les tornades, les éclairs -et le tonnerre, les lames furieuses et les trombes, les tremblements de -terre et les volcans, les écumes qui heurtent avec fracas la côte -hérissée de récifs, et les vagues qui bondissent par-dessus les -sabords des plus grands navires, faisant des hommes une bouillie ou les -projetant dans la mer. Aucun de ces monstres déchaînés ne connaît la -minuscule créature, toute sensitive, toute de nerfs et de faiblesse, -que les hommes, appellent Jack London et qui lui-même se croit quelque -chose et même un être supérieur. Dans le conflit de tous ces Titans, -dans le labyrinthe de périls dont ils m'enveloppent, je dois me -frayer un chemin. Et le brin de vie que je suis exultera en triomphant -d'eux._» - -_C'est tout cela que rend admirablement Jack London, et son style alors -demeure net et ferme, ferme comme l'acte qu'il décrit. Tout ce qui -est tragique, chez lui, l'est à souhait. Sa plume, par contre, -devient plus indécise dès que la bataille de la vie se détend et que, -dépouillant sa rude écorce, il se fait sentimental. L'auteur -demeure, malgré lui, un être de drame et de souffrance. Parfois aussi, -lorsqu'il tend aux considérations générales, son style se fait plus -diffus. L'ancien fils du trappeur errant n'a pas suffisamment appris -à mettre en ordre le flot de ses pensées et celui de ses phrases. Il -est un émotif de premier ordre, mais la solide culture classique des -races latines lui a manqué. Le rôle du traducteur devient alors -infiniment délicat. Sans s'attacher obstinément à un mot à mot -littéral, que rend plus difficile encore la différence de génie des -langues anglo-saxonnes et de la langue française, celle-ci éprise -avant tout de netteté et de clarté, le traducteur doit s'efforcer de -faire jaillir, le plus fidèlement possible, la pensée enclose dans -l'original._ - -_Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, Jack London n'en -demeure pas moins une des plus originales et des plus puissantes -incarnations du génie anglo-saxon._ - - -PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF. - - -[Note 1: On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et -romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de -nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en -Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des -meilleurs prosateurs anglais.] - -[Note 2: CROC-BLANC: _Le Mur du monde._] - -[Note 3: Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari -(Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent -être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a -également écrit divers autres volumes, dont _Jack London dans les Mers -du Sud_ et _Une femme parmi les Chasseurs de Têtes._] - - - - -I - -LA PISTE DE LA VIANDE - - -De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapins -s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés -par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient -s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques, dans le jour -qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans -vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que -la pensée s'enfuyait, devant elle, au delà même de la tristesse. -Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique, -comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le -sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les -vains efforts de notre être. C'était le _Wild_, le Wild farouche, -glacé jusqu'au cœur, de la terre du Nord[4]. - -Sur la glace du fleuve et comme un défi au néant du Wild, peinait un -attelage de chiens-loups[5]. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait -de neige. À peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en -vapeur, pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux -transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons. - -Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les -attachaient à un traîneau, qui suivait, assez loin derrière eux, tout -cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de -bouleaux, solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de -toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau, afin -qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle -qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était -fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait -presque toute la place. À côté d'elle, se tassaient divers autres -objets: des couvertures, une hache, une cafetière et une poêle à -frire. - -Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et, -derrière le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le -traîneau, en gisait un troisième, dont le souci était fini. -Celui-là, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait -jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et -la vie lui est une offense. Il congèle l'eau, pour l'empêcher de -courir à la mer; il glace la sève sous l'écorce puissante des -arbres, jusqu'à ce qu'ils en meurent, et plus férocement encore, -plus implacablement, il s'acharne sur l'homme, pour le soumettre à -lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les -êtres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement. - -Cependant, en avant et en arrière du traîneau, indomptables et sans -perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore -morts. Ils étaient vêtus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur -haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de -cristallisations glacées leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres, -toute leur figure, si bien qu'il eût été impossible de les -discerner l'un de l'autre. On eût dit des croque-morts masqués, -conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque -fantôme. Mais, sous ce masque, il y avait des hommes, qui avançaient -malgré tout, sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse -ironie, dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance -d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et -impassible que l'abîme infini de l'espace. - -Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et -ménageant jusqu'à leur souffle. Partout autour d'eux était le -silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pèse -l'eau sur le corps du plongeur, à mesure qu'il s'enfonce plus -avant aux profondeurs de l'Océan. - -Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour, -lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri -s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri -se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa -note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa. -On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la -sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur -ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie. - -L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard -se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la -boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe. - -Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son. -C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue -qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux -autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche -du second cri. - ---Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant. - -Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait -un effort pour parler. - ---La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis -plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin. - -Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la -clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux. - -Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et -les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis, -à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le -cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les -chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher -à fuir et à se sauver dans les ténèbres. - ---Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulièrement fidèles à -notre compagnie, observa Bill. - -Henry, penché sur le feu et occupé à faire fondre un peu de glace, -pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis -sur le cercueil et ayant commencé à manger: - ---Ils savent, dit-il, que près de nous leurs peaux sont sauves, et -ils préfèrent manger qu'être mangés. Ces chiens ne manquent pas -d'esprit. - -Bill secoua la tête: - ---Oh! je n'en sais rien! - -Son camarade le regarda avec étonnement. - ---C'est la première fois, Bill, que je vous entends suspecter -l'intelligence des chiens. - ---Avez-vous remarqué, reprit l'autre, en mâchant des fèves avec -énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur -dîner. Combien avez-vous de chiens Henry? - ---Six. - ---Bien, Henry. - -Bill s'arrêta un instant, comme pour donner plus de poids à ses -paroles. - ---Nous disions que nous avions six chiens. J'ai pris six poissons -dans le sac et j'en ai donné un à chaque chien. Eh bien! je me suis -trouvé à court d'un poisson. - ---Vous avez mal compté. - ---Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J'ai pris -six poissons et N'a-qu'une-Oreille[6] n'en a pas eu. Alors je suis -revenu au sac et j'y ai pris un septième poisson, que je lui ai -donné. - ---Nous n'avons que six chiens, répliqua Henry. - ---Je n'ai pas dit qu'il n'y avait là que des chiens, mais -qu'ils étaient sept convives, à qui j'ai donné du poisson. - -Henry s'arrêta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les -bêtes. - ---En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six à présent. - ---J'ai vu le septième convive s'enfuir à travers la neige. - -Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara: - ---Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin. - ---Qu'entendez-vous par là? - ---J'entends que l'excès de nos peines influe durement sur vos -nerfs et que vous commencez à voir des choses... - ---C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill, avec -gravité. Mais les traces laissées derrière lui par le septième -animal sont encore marquées sur la neige. Je vous les montrerai, si -vous le désirez. - -Henry ne répondit point et se remit à manger en silence. Lorsque -le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant -la bouche, du revers de sa main: - ---Alors, Bill, vous croyez que cela était? - -Un long cri d'appel, à la fois lamentable et sauvage, jaillissant de -l'obscurité, l'interrompit. Il se tut, pour écouter, et, tendant -la main dans la direction d'où le cri était issu: - ---C'est un d'eux, dit-il, qui est venu? - -Bill approuva de la tête. - ---Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Vous avez remarqué -vous-même quel vacarme ont fait les chiens. - -Cris et cris, après cris, se répondant, de près, de loin, de tous -côtés, semblaient avoir mué tout à coup le Wild en une maison de -fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient -venus se tasser, les uns contre les autres, autour du foyer, si près -que leurs poils en étaient roussis par la flamme. - -Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, après en avoir -tiré quelques bouffées: - ---Je songe, Henry, que celui qui est là-dedans (et il indiquait, de -son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement -plus heureux que vous et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager -aussi confortablement après notre mort, aurons-nous seulement, un jour, -quelques pierres sur notre carcasse? Ce qui me dépasse, c'est -qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays, un lord ou -quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu à trimarder pour -la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guêtres -sur cette fin de terre, abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne -puis le comprendre exactement. - ---Il aurait pu vivre un bon vieil âge mûr, s'il était demeuré -chez lui, approuva Henry. - -Bill allait continuer la conversation, quand il vit, dans le noir mur de -nuit qui se pressait sur eux et où toute forme était indistincte, une -paire d'yeux, brillants comme des braises. Il la montra à Henry, qui -lui en montra une seconde, puis une troisième. Un cercle d'yeux -étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se -déplaçait, ou disparaissait, pour reparaître à nouveau, l'instant -d'après. - -La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient, -affolés, autour du feu, ou venaient, en rampant, se tapir entre les -jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux -bascula dans la flamme. Il se mit à pousser des hurlements plaintifs, -tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brûlée. -Ce remue-ménage fit se disperser le cercle d'yeux, qui se reforma, -une fois l'incident terminé et les chiens calmés. - ---C'est, dit Bill, une fâcheuse et blâmable situation, de se -trouver à court de munitions. - -Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon à étendre, sur des -branches de sapin préalablement disposées sur la neige, un lit de -couvertures et de fourrures. - -Henry grogna, tout en commençant à délacer ses mocassins de peau de -daim: - ---Combien, dites-vous, Bill, qu'il nous reste de cartouches? - ---Trois. Et je voudrais qu'il y en eût trois cents. Je leur -montrerais alors quelque chose, à ces damnés. - -Il secoua son poing, avec colère, vers les yeux luisants. Puis ayant -enlevé à son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant -le feu. - ---Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu -50° sous zéro[7] depuis deux semaines. Plût à Dieu que nous -n'eussions pas entrepris cette expédition! je n'aime pas la -tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle -est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit -plus question! Heureux le jour où nous nous retrouverons, vous et moi, -au Fort M'Gurry, tranquillement assis auprès du feu et jouant aux -cartes. Voilà mes souhaits! - -Henry poussa un nouveau grognement et se glissa dans le lit. Comme il -allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité: - ---Dites-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre à nos bêtes -et attraper un poisson, pour quoi, dites-moi, les chiens ne lui sont-ils -pas tombés dessus? C'est là ce qui me tourmente. - ---Vous vous faites, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry, d'une -voix ensommeillée. Vous n'étiez pas ainsi autrefois. Vous digérez -mal, je pense. Mais assez péroré! Dormez, sinon vous serez demain, -fort mal en point. Vous vous mettez, sans raison, la cervelle à -l'envers. - -Les deux compagnons, là-dessus, s'assoupirent. Ils soufflaient -lourdement, côte à côte, sous la même couverture. - -Le feu tomba peu à peu et les yeux brillants resserrèrent le cercle -qu'ils traçaient. Dès que deux d'entre eux s'avançaient, plus -proches, les chiens grondaient, apeurés et menaçants à la fois. Leurs -cris devinrent si forts, à un moment, que Bill s'éveilla. - -Il descendit du lit avec précaution, afin de ne pas troubler le sommeil -de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Dès que la flamme se -fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le -groupe des chiens. Puis, s'étant frotté les paupières, il se reprit -à les regarder, avec plus d'attention. Après quoi, s'étant coulé -sous la couverture: - ---Henry... Oh! Henry! - -Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille. - ---Qu'est-ce qui ne va pas? interrogea-t-il. - ---Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont sept derechef. - -Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants -après, il ronflait à poings fermés. - -C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors du -lit son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point -naître avant que trois heures encore ne se fussent écoulées. Il se -mit, dans l'obscurité, à préparer le déjeuner, tandis que Bill -roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ. - ---Dites-moi, Henry, demanda-t-il soudainement. Combien de chiens -prétendez-vous que nous avons? - ---Six. - ---Erreur! s'exclama Bill, triomphant. - ---Sept, de nouveau? questionna Henry. - ---Non. Cinq! Un est parti. - ---L'Enfer! cria Henry, avec colère. - -Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens: - ---Vous avez raison, Bill, Boule-de-Suif[8] est parti. - ---Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée -nous aura caché sa fuite. - ---Ce n'est pas de chance, pour lui ni pour nous. Ils l'auront -avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant -dans leur gosier. Malédiction sur eux! - ---Ce fut toujours un chien fou, observa Bill. - ---Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se -suicider de la sorte? - -Henry jeta un coup d'œil sur les survivants de l'attelage, -supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur -caractère et de leurs aptitudes. - ---Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait à en faire -autant. On frapperait dessus à coups de bâton qu'ils refuseraient de -s'éloigner. - ---J'ai toujours pensé, dit Bill, et je le répète, que -Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu fêlée. - -Telle fut l'oraison funèbre d'un chien, mort en cours de route, sur -une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien -d'hommes, n'en ont pas même une semblable! - - -[Note 4: Le _Wild_ est un terme générique, intraduisible, qui, comme -le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle -désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types -qui la constituent. Le _Wild_ comprend, dans l'Amérique du Nord, la -région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui -ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace -éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait -partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol, -très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et -l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la -neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise -vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible -profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation -hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de -transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (_Note des -Traducteurs._)] - -[Note 5: _Wolfdogs_, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par -leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels -des traîneaux. (_Idem._)] - -[Note 6: _One Ear._] - -[Note 7: Il s'agit de degrés Fahrenheit (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 8: _Fatty._] - - - - -II - -LA LOUVE - - -Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement -rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu -joyeux et poussèrent de l'avant dans les ténèbres qui n'étaient -point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces, -continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid. -Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença à paraître. À -midi, le ciel, vers le Sud, parut se réchauffer et se teignit de -couleur rose. La ligne de démarcation se dessina, que met la rondeur de -la terre entre les pays méridionaux, où luit le soleil, et le monde du -Nord. Mais la couleur rose, rapidement, se fana. Un jour gris lui -succéda, qui dura jusqu'à trois heures, puis disparut à son tour, -et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et -silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse, à -droite, à gauche, recommencèrent, provoquant parmi les chiens, tout -harassés qu'ils fussent, de folles paniques. - ---Je voudrais bien, dit Bill, en remettant, pour la vingtième fois, -les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et -nous laissent tranquilles. - ---Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva -Henry. - -Le campement fut dressé, comme le soir précédent. Henry surveillait -la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri, poussé -par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le -fit sursauter. Il releva le nez, juste à temps pour voir une forme -vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il -aperçut Bill, qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux, -mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue -et une partie du corps d'un saumon séché. - ---Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a -reçu pour le reste. L'entendez-vous hurler? - ---Et quelle figure avait-il, ce voleur? demanda Henry. - ---Je n'ai pu le bien voir. Mais ce que je sais, c'est qu'il a -quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble à celle d'un -chien. - ---Ce doit être, j'en jurerais, un loup apprivoisé. - ---Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour être venu ici au moment -juste du dîner et emporter un morceau de poisson! - -Les deux hommes, assis sur la boîte oblongue, avaient, après avoir -mangé, humé leurs pipes, comme ils en avaient l'habitude. Le cercle -d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus -proche. - -Bill se reprit à gémir. - ---Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur -quelque autre gibier, et qu'ils décampent à sa suite! Ce serait -pour nous un débarras... - -Henry eut l'air de n'avoir pas entendu. Mais, comme Bill faisait -mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge. - ---Arrêtez, Bill, vos croassements. Vous avez des crampes d'estomac, -je vous l'ai déjà dit, et c'est ce qui vous fait divaguer. Avalez -une pleine cuillerée de bi-carbonate de soude, cela vous calmera, je -vous assure et vous redeviendrez d'une plus plaisante compagnie. - -Le matin suivant, d'énergiques blasphèmes, proférés par Bill, -réveillèrent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, à la lueur -du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui -agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses -grimaces. - ---Hello! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau? - ---Grenouille[9] a décampé, fut la réponse. - ---Non? - ---Je dis oui. - -Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta -avec soin, après quoi il se joignit à Bill pour maudire les pouvoirs -malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien. - ---Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill. - ---Et celui-là n'était pas un chien fou, ajouta Henry. - -Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funèbre. - -Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent -attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente. -Les deux hommes peinaient, sans parler. Le silence n'était interrompu -que par les cris qui les poursuivaient et qui s'attachaient, -invisibles, à leur marche. Mêmes paniques des chiens, mêmes écarts -de leur part, hors du sentier tracé, et même lassitude physique et -morale des deux hommes, qui en résultait. - -Quand le campement eut été établi, Bill, à la mode indienne, enroula -autour du cou des chiens une solide lanière de cuir, à laquelle était -lié, à son tour, un bâton de cinq à six pieds de long. Le bâton, à -son autre extrémité, était attaché, par une seconde lanière, à un -pieu fiché en terre. Les joints, de chaque côté, étaient si serrés -que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger. - ---Regardez, Henry, dit Bill, avec satisfaction, si j'ai bien -travaillé! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles -jusqu'à demain. S'il en manque un seul à l'appel, je veux me -passer de mon café. - -Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant à Bill le -cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisième soir, les -enserrait: - ---Dommage, tout de même, fit-il, de ne pouvoir flanquer à ceux-ci -quelques bons coups de fusil! Ils ont compris que nous n'avions pas -de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis. - -Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils -regardaient les formes vagues aller et venir, hors de la frontière de -lumière que marquait le feu. En observant avec attention les endroits -où une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la -silhouette de l'animal, qui se dessinait et se mouvait dans les -ténèbres. - -Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens, les fit se -détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et -geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces dans la -direction de l'ombre, sur son bâton, qu'il mordait frénétiquement -et à pleines dents. - ---Bill, regardez ceci! chuchota Henry. - -Dans la lumière du feu, un animal, semblable à un chien, se glissait, -d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en même temps -audacieux et craintif, observant les deux hommes avec précaution, et -cherchait visiblement à se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille, -s'aplatissant vers lui, sur le sol, redoublait ses gémissements. - ---C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la -meute. Quand elle a attiré un chien à sa suite, toute la bande tombe -dessus et le mange. - -Au même moment, une des bûches empilées sur le feu dégringola, en -éclatant avec bruit. L'étrange animal, effaré, fit un saut en -arrière, dans les ténèbres, et disparut. - ---Je pense une chose, dit Bill. - ---Laquelle, s'il vous plaît? - ---C'est que l'animal vu par nous est le même que celui qui a -été rossé hier par mon gourdin. - ---Il n'y a pas au monde le plus léger doute sur ce point. - ---Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa -familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas -naturelle et choque toutes les idées reçues. - ---Ce loup en connait certainement plus qu'un loup qui se respecte ne -doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du -repas des chiens. Cet animal a de l'expérience. - ---Le vieux Villan, dit Bill, en se parlant tout haut à lui-même, -possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir -avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi. Car je le tuai un beau -jour, dans un pacage d'élans, sur _Little Stick._ Le vieux Villan en -pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce -chien depuis trois ans. Tout ce temps, le chien était demeuré avec les -loups. - ---Je pense, opina Henry, que vous avez trouvé la vérité. Ce loup -est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de -l'homme. - ---Si j'ai quelque chance, de ce loup qui est un chien nous aurons la -peau, déclara Bill. Nous ne pouvons continuer à perdre d'autres -bêtes. - ---Souvenez-vous qu'il ne nous reste plus que trois cartouches. - ---Je le sais et les réserve pour un coup sûr. - -Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner, -accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son -camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prêts. -Bill commença à manger, dormant encore. - -Ayant remarqué que sa tasse à café était vide, il se pencha pour -atteindre la cafetière. Mais celle-ci était du côté d'Henry et -hors de sa portée. - ---Dites-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement -d'amitié, n'avez-vous rien oublié de me donner? - -Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tête. Bill -avança sa tasse vide. - ---Vous n'aurez pas de café, prononça Henry. - ---Aurait-il été renversé? demanda Bill avec anxiété. - ---Ce n'est pas cela. - ---Si vous m'en refusez, vous allez arrêter ma digestion. - ---Vous n'en aurez pas! - -Un flux de sang et de colère monta au visage de Bill. - ---Voulez-vous, je vous prie, parler et vous expliquer? - ---Gros-Gaillard[10] est parti. - -Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tête et -compta les chiens. - ---Comment cela est il arrivé? demanda-t-il, anéanti. - ---Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-même -la lanière qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura -rendu sans doute ce service. - ---Le damné chien! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré -son compère. - ---En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose -qu'il est déjà digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans les -ventres de vingt loups différents. - -Cette troisième oraison funèbre prononcée, Henry poursuivit: - ---Maintenant, Bill, voulez-vous du café? - -Bill fit un signe négatif. - ---C'est bien certain? insista Henry, en levant la cafetière, il -est pourtant bon. - -Mais Bill était têtu. Il mit sa tasse à l'écart. - ---J'aimerais mieux, dit-il, être pendu ding-ding-dong. J'ai -donné ma parole et je la tiendrai. - -Il absorba son déjeuner à sec et ne l'arrosa que de malédiction, à -l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais -tour. - ---Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur -atteinte. - -Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé -plus de cent yards[11], quand Henry, qui allait devant, heurta du pied, -dans l'obscurité, un objet qu'il ramassa, puis qu'il lança, -s'étant retourné, dans la direction de Bill. - ---Tenez, Bill, dit-il, voilà quelque chose qui pourra vous être -utile. - -Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de -Gros-Gaillard; le bâton auquel il avait été attaché. - ---Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la -peau, et tout. Le bâton même est aussi net que le dessus de ma main; -ils ont mangé le cuir qui le garnissait à ses deux bouts. Ils ont -l'air terriblement affamés. Pourvu que vous et moi nous ne subissions -pas un sort identique avant d'être parvenus au terme de notre voyage! - -Henry se mit à rire. - ---C'est la première fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des -loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et -sauf. Prenez votre courage à deux mains et ne craignez rien. Ils ne -nous auront pas, mon fils. - ---Voilà ce qu'on ne sait pas; oui, ce qu'on ne sait pas. - ---Vous êtes pâle et avez une mauvaise circulation du sang. Il vous -faudrait de la quinine. Je vous en bourrerai quand nous serons arrivés. - -Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents. -Apparition de la lumière à neuf heures; à midi, le reflet lointain, -vers le Sud, du soleil invisible; puis la grise après-midi, -précédant la nuit rapide. À l'heure où le soleil esquissait son -faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit: - ---Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire. - ---Soyez prudent et gardez-vous qu'il ne vous arrive malheur! - -Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure après, vers -son compagnon, qui l'attendait avec une certaine anxiété. - ---Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous, -courant de-ci, de-là, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont -sûrs de nous avoir et qu'il leur suffit de patienter. En attendant -ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent. - ---Vous prétendez, observa Henry, qu'ils sont sûrs de nous avoir? - -Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua: - ---J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres à faire peur. Ils -n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien -entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas -loin. Leurs côtes sont pareilles à des planches à laver et leurs -estomacs remontés collent presque à l'épine dorsale. Ils en sont, -je puis vous le dire, à la dernière phase de la désespérance. Ils -sont à demi enragés et attendent. - -Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand Henry, qui -avait pris la place d'arrière et poussait le traîneau, afin -d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement -étouffé. Derrière eux, en pleine vue et sur la même piste qu'ils -venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une -forme velue. La bête trottinait sans effort apparent, semblant glisser -plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arrêtés, elle -s'arrêta ainsi qu'eux et, ayant levé la tête, elle les regarda -avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur, -comme pour se faire d'eux une opinion. - ---C'est la louve! dit Bill. - -Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et il vint, derrière le -traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinèrent -l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur -avait déjà soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter -encore, en avant, de quelques pas, puis s'arrêter, puis recommencer -à diverses reprises le même manège, jusqu'à ce qu'il ne se -trouvât plus qu'à une courte distance. Alors il fit halte, la tête -dressée, près d'un groupe de sapins, et se remit à observer les -deux hommes. Il les considérait avec une insistance singulière, comme -eût pu le faire un chien, mais sans qu'il y eût rien dans ses yeux -du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était -celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bête, -aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt -grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des -spécimens les plus importants de l'espèce. - ---Il doit mesurer près de deux pieds et demi à hauteur d'épaule, -constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long. - ---Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai -jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge, et même sur -l'orangé. Elle a un ton cannelle. - -La robe de la bête n'était point cependant de cette couleur et le -gris y dominait, comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et -indéfinissables reflets couraient par moment sur le poil, qui -trompaient et illusionnaient la vue. - ---On dirait un rude et gros chien de traîneau, poursuivit Bill. Je ne -serais pas autrement étonné de voir cet animal remuer la queue. - ---Hé! gros chien, appela-t-il. Venez, vous! quel que vous soyez! - ---Il n'a pas de toi la moindre peur, dit Henry, en riant. - -Bill agita sa main, fit semblant de menacer, cria à tue-tête. La bête -ne manifesta aucune crainte et se contenta de se mettre légèrement en -garde. Elle ne cessait point de dévisager les deux hommes, avec une -fixité affamée. Son désir évident était, si elle l'osait, de -venir à cette viande et de s'en repaître. - ---Écoutez, Henry, dit Bill, en baissant la voix, très bas. Voici le -cas d'utiliser nos trois cartouches. Mais il faut ne point manquer le -coup et qu'il soit mortel, qu'en pensez-vous? - -Henry approuva et Bill, avec mille précautions, amena à lui le fusil. -Mais à peine avait-il fait le geste de le lever vers son épaule que la -louve, faisant un saut de côté, hors de la piste, disparut parmi les -sapins. - -Les deux compagnons se regardèrent. Henry sifflota, d'un air entendu, -et Bill, se morigénant lui-même, remit en place le fusil. - ---Je devais m'y attendre, dit-il. Un loup assez instruit pour venir -partager le dîner de nos chiens doit être également renseigné sur -les coups de fusil. Sa science est la cause de tous nos malheurs. Mais -je le démolirai, aussi sûr que mon nom est Bill! Puisqu'il est trop -rusé pour être tué à découvert, j'irai le tirer de l'affût. - ---Si vous voulez tenter de l'abattre, faites-le d'ici, conseilla -Henry. Que la bande survienne autour de vous, en admettant que vos trois -cartouches tuent trois bêtes, les autres vous régleront votre compte. - -On campa de bonne heure, ce soir-là. Les trois chiens survivants -avaient remorqué moins vite le traîneau et avaient été las plus -tôt. Les deux hommes ne dormirent que d'un œil. Le cercle -d'ennemis s'était resserré encore. Sans cesse il fallait se -relever, pour attiser le feu, afin que la flamme ne tombât point. - ---J'ai ouï des marins, dit Bill, me parler des requins qui ont -coutume de suivre les navires. Les loups sont les requins de la terre. -Ils s'y connaissent mieux que nous dans leurs affaires. Ils savent que -bientôt ils nous auront. - ---Ils vous ont déjà à moitié, rétorqua Henry, avec rudesse, vous -qui vous laissez aller à parler ainsi. C'en est fait d'un homme, -dès l'instant où il se déclare perdu. Vous êtes, rien qu'en le -disant, à demi mangé. - ---Ils en ont mangé d'autres, et qui nous valaient, vous et moi, -répondit Bill. - ---Assez croassé! Vous m'excédez plus que de raison. - -Henry tourna brusquement le dos à Bill, et il s'attendait à ce que -celui-ci, avec le caractère emporté qu'il lui connaissait, -s'irritât du ton tranchant de ses paroles. Mais Bill ne répondit -rien. - ---Mauvais présage, songea Henry, dont les paupières se fermaient -malgré lui. Le moral de Bill, il n'y a pas à s'y tromper, est -gravement entamé. J'aurai, demain matin, fort à faire pour retaper -ce garçon. - - -[Note 9: Frog.] - -[Note 10: _Spanker._] - -[Note 11: Le _yard_ mesure environ 91 centimètres (914 millimètres), -soit un peu moins d'un mètre. (_Note des Traducteurs._)] - - - - -III - -LE CRI DE LA FAIM - - -La journée débuta sous de meilleurs auspices. Les deux hommes -n'avaient pas perdu de chien durant la nuit et c'est l'esprit le -plus léger qu'ils se remirent en chemin, dans le silence, le noir et -le froid, Bill semblait avoir oublié ses sinistres pressentiments et -quand, à midi, les chiens renversèrent le traîneau, à un mauvais -passage, c'est en plaisantant qu'il accueillit l'accident. - -C'était pourtant un effrayant pêle-mêle. Le traîneau, sens dessus -dessous, demeurait suspendu entre le tronc d'un arbre et un énorme -roc. Il fallut d'abord déharnacher les chiens, afin de les dégager -et de démêler leurs traits. Ceci fait et tandis que les deux hommes -s'occupaient de remettre sur pied le traîneau, Henry aperçut -N'a-qu'une-Oreille qui était en train de se défiler en rampant. - ---Ici, toi, N'a-qu'une-Oreille! cria-t-il, en se retournant vers -le chien. - -Mais le chien, au lieu de lui obéir, fit un bond en avant et se sauva, -en courant de toutes ses forces, ses harnais traînant derrière lui. - -Tout là-bas, sur la piste, la louve l'attendait. En s'approchant -d'elle, il parut soudain hésiter et ralentit sa course. Il la -regardait fixement, avec crainte et désir à la fois. Elle semblait -l'aguicher et lui sourire de toutes ses dents, puis fit un pas vers -lui, en manière d'avance. N'a-qu'une-Oreille se rapprocha, mais -en se tenant encore sur ses gardes, la tête dressée, les oreilles et -la queue droites. - -Quand il l'eut jointe, il essaya de frotter son nez contre le sien; -mais elle se détourna, avec froideur, et fit un pas en arrière. Elle -répéta plusieurs fois sa manœuvre, comme pour l'entraîner loin de -ses compagnons humains. À un moment (on eût dit qu'une vague -conscience du sort qui l'attendait flottait dans sa cervelle de -chien), N'a-qu'une-Oreille, s'étant retourné, regarda derrière -lui ses deux camarades de trait, le traîneau renversé et les deux -hommes qui l'appelaient. Mais la louve lui ayant tendu son nez, pour -qu'il s'y frottât, il en oublia aussitôt toute autre idée et se -reprit à la suivre au bout de quelques minutes, dans un prude et -nouveau recul qu'elle effectua. - -Bill, pendant ce temps, avait songé au fusil. Mais celui-ci était pris -sous le traîneau et quand, avec l'aide d'Henry, il eut mis la main -dessus, le chien et la louve étaient trop éloignés de lui, trop près -aussi l'un de l'autre pour qu'il pût tirer. - -Trop tard, N'a-qu'une-oreille connut son erreur. Les deux hommes le -virent qui revenait vers eux à fond de train. Mais déjà une douzaine -de loups maigres, bondissant dans la neige, fonçaient à angle droit -sur le chien, afin de lui couper la retraite. La louve avait, quant à -elle, cessé ses grâces et ses pudeurs, et s'était jetée sur son -amoureux, avec un rauque grognement. Il l'avait bousculée d'un coup -d'épaule et elle s'était jointe aux autres poursuivants. Elle le -talonnait de près. - ---Où allez-vous? cria Henry, en posant sa main sur le bras de Bill. - -Bill se dégagea, d'un mouvement brusque. - ---Je ne puis, dit-il, supporter ce qui se passe. Ils ne doivent plus -avoir, si je puis l'empêcher, aucun de nos chiens. - -Le fusil au poing, il s'enfonça dans les taillis qui bordaient le -sentier. - ---Attention, Bill! lui jeta Henry, une dernière fois. Soyez prudent! - -Henry, assis sur le traîneau, vit disparaître son compagnon. -N'a-qu'une-Oreille avait quitté la piste et tentait de rejoindre le -traîneau en décrivant un grand cercle. Henry l'apercevait par -instants, détalant à travers des sapins clairsemés et s'efforçant -de gagner les loups en vitesse, tandis que Bill allait essayer, sans nul -doute, d'enrayer la poursuite. Mais la partie était perdue -d'avance. D'autant que de nouveaux loups, sortant de partout, se -joignaient à la chasse. - -Tout à coup, Henry entendit un coup de fusil, puis deux autres -succéder rapidement au premier, et il connut que la provision de -cartouches de Bill était finie. Il y eut un grand bruit, des -grondements et des cris. Henry reconnut la voix du chien, qui gémissait -et hurlait. Un cri de loup lui annonça qu'un des animaux avait été -atteint. Et ce fut tout. Gémissements et grognements moururent et le -silence retomba sur le paysage solitaire. - -Henry demeura longtemps assis sur le traîneau. Il n'avait pas besoin -d'aller voir ce qui était advenu. Cela il le savait comme s'il en -eût été spectateur. Il se dressa pourtant, à un moment, avec un -tressaillement, et, dans une hâte fébrile, chercha la hache qui était -parmi les bagages. Puis il se rassit et songea longuement, en société -des deux chiens qui lui restaient et qui demeuraient à ses pieds, -couchés et tremblants. - -Il se leva, à la fin, en proie à une immense faiblesse, comme si toute -force de résistance s'était anéantie en lui, et se mit en devoir -d'atteler les chiens au traîneau. Lui-même passa sur son épaule un -harnais d'homme et tira, de concert avec les deux bêtes. L'étape -fut courte. Dès que le jour commença à baisser, Henry se hâta -d'organiser le campement. Il donna aux chiens leur nourriture, fit -cuire et mangea son dîner, et dressa son lit près du feu. - -Mais il n'avait pas encore fermé les yeux qu'il vit les loups -arriver et, cette fois, s'avancer tellement près qu'il n'y avait -pas à songer même à dormir. Ils étaient là, autour de lui, si peu -loin qu'il pouvait les regarder, comme en plein jour, couchés ou -assis autour du foyer, rampant sur leurs ventres, et tantôt avançant, -tantôt reculant. Certains d'entre eux dormaient, couchés en rond -dans la neige, comme des chiens. Il ne cessa pas, un seul instant, -d'aviver la flamme, car il savait qu'elle était le seul obstacle -entre sa chair et leurs crocs. Les deux chiens se pressaient contre lui, -implorant sa protection. De temps à autre, le cercle des loups -s'agitait, ceux qui étaient couchés se relevaient, et tous hurlaient -en chœur. Puis ils se recouchaient ou s'asseyaient, le cercle se -reformant plus près. - -À force, cependant, d'avancer d'un pouce, puis d'un pouce, un -instant arriva où les loups le touchaient presque. Alors il prit des -brandons enflammés et commença à les jeter dans le tas de ses -ennemis. Ceux-ci bondissaient en arrière, d'un saut hâtif, -accompagné de cris de colère et de grognements peureux, quand une -branche, bien lancée, atteignait l'un d'eux. - -Le matin trouva l'homme hagard et brisé, les yeux dilatés par le -manque de sommeil. Il cuisina et absorba son déjeuner. Puis quand la -lumière eut dispersé la troupe des loups, il s'occupa de mettre à -exécution un projet qu'il avait médité durant de longues heures de -la nuit. Ayant abattu, à coups de hache, de jeunes sapins, il en fit, -en les liant en croix, les traverses d'un échafaudage assez élevé, -dont quatre autres grands sapins, restés debout, formèrent les -montants. Se servant ensuite des courroies du traîneau comme de cordes, -et les chiens tirant avec lui, il hissa au sommet de l'échafaudage le -cercueil qu'il avait convoyé. - ---Ils ont eu Bill, dit-il, en s'adressant au corps du mort, quand -celui-ci fut installé dans sa sépulture aérienne, et ils m'auront -peut-être. Mais, vous, jeune homme, ils ne vous auront pas. - -Le traîneau filait maintenant derrière les chiens, qui haletaient -d'enthousiasme, car ils savaient, eux aussi, que le salut était pour -eux dans le chenil du Fort M'Gurry. Mais les loups n'avaient pas -été loin et c'est ouvertement qu'ils avaient, désormais, repris -leur poursuite. Ils trottinaient tranquillement derrière le traîneau, -ou rangés en files parallèles, leurs langues rouges pendantes, leurs -flancs maigres ondulant sur leurs côtes, qui se dessinaient à chacun -de leurs mouvements. Henry ne pouvait s'empêcher d'admirer qu'ils -fussent encore capables de se tenir sur leurs pattes, sans s'effondrer -sur la neige. - -À midi, vers le Sud, ce ne fut pas seulement un reflet du soleil qui -apparut, mais l'astre lui-même, dont la partie supérieure émergea -de l'horizon, pâle et dorée. Henry vit là un heureux présage. Le -soleil était revenu et les jours allaient grandir. Mais sa joie fut de -courte durée. La lumière, presque aussitôt, se remit à baisser et il -s'occupa, sans plus tarder, de s'organiser pour la nuit. Les -quelques heures de clarté grisâtre et de terne crépuscule qu'il -avait encore devant lui furent utilisées à couper, pour le foyer, une -quantité de bois considérable. - -Avec la nuit, la terreur revint, à son comble. Le besoin de sommeil, -pire que les loups, tenaillait Henry. Il s'endormit malgré lui, -accroupi près du feu, les couvertures sur ses épaules, sa hache entre -ses genoux, un chien à sa droite, un chien à sa gauche. Dans cet état -de demi-veille où il se trouvait, il apercevait la troupe entière qui -le contemplait, comme un repas retardé, mais certain. Il lui semblait -voir une bande d'enfants réunis autour d'une table servie, et -attendant qu'on leur permît de commencer à manger. - -Puis, comme machinalement, ses yeux retombaient sur lui-même, et il -examinait son corps avec une attention bizarre, qui ne lui était pas -habituelle. Il tâtait ses muscles et les faisait jouer, -s'intéressant prodigieusement à leur mécanisme. À la lueur du -foyer, il ouvrait, étendait ou refermait les phalanges de ses doigts, -émerveillé de l'obéissance et de la souplesse de sa main qui, avec -brusquerie ou douceur, trépidait à sa volonté, jusqu'au bout des -ongles. Et, comme fasciné, il se prenait d'un incommensurable amour -pour ce corps admirable, auquel il n'avait, jusque-là, jamais prêté -attention, d'une tendresse infinie pour cette chair vivante, destinée -bientôt à repaître des brutes, à être mise en lambeaux. -Qu'était-il désormais? Un simple mets pour des crocs affamés, une -subsistance pour d'autres estomacs, l'égal des élans et des lapins -dont il avait tant de fois, lui-même, fait son dîner. - -À quelques pieds devant lui, la louve aux reflets rouges était assise -dans la neige et le regardait, pensive. Leurs regards se croisèrent. Il -comprit sans peine qu'elle se délectait de lui, par anticipation. Sa -gueule s'ouvrait, avec gourmandise, découvrant les crocs blancs -jusqu'à leur racine. La salive lui découlait des lèvres, et elle se -pourléchait de la langue. Un spasme d'épouvante secoua Henry. Il fit -un geste brusque, pour se saisir d'un brandon et le lancer à la -louve. Mais celle-ci, non moins rapidement, s'était éclipsée. Alors -il se remit à contempler sa main, avec adoration, à examiner, l'un -après l'autre, tous ses doigts et comme ils s'adaptaient avec -perfection aux rugosités de la branche qu'il brandissait. Puis, comme -son petit doigt courait risque de se brûler, il le replia -délicatement, un peu en arrière de la flamme. - -La nuit s'écoula cependant sans accident et le matin parut. Pour la -première fois, la lumière du jour ne dispersa pas les loups. Vainement -l'homme attendit leur départ. Ils demeurèrent en cercle autour de -lui et de son feu, avec une insolence qui brisa son courage, revenu avec -la clarté naissante. Il tenta cependant un effort surhumain pour se -remettre en route. - -Mais à peine avait-il replacé son traîneau sur le sentier et -s'était-il écarté, de quelques pas, de la protection du feu, -qu'un loup, plus hardi que les autres, s'élança vers lui. La bête -avait mal calculé son élan; son saut fut trop court. Ses dents, en -claquant, se refermèrent sur le vide, tandis qu'Henry, pour se -préserver, faisait un bond de côté. Puis, reculant vers le feu, il -fit pleuvoir une mitraille de brandons sur les autres loups, -qui, excités par l'exemple, s'étaient dressés debout et s'apprêtaient -déjà à se jeter sur lui. - -Il demeura assiégé toute la journée. Comme son bois menaçait de -s'épuiser, il étendit progressivement le foyer vers un énorme sapin -mort, qui s'élevait à peu de distance et qu'il atteignit de la -sorte. Il abattit l'arbre et passa le reste du jour à préparer, pour -la nuit, branches et fagots. - -La nuit revint, aussi angoissante que la précédente, avec cette -aggravation que le besoin de dormir devenait, pour l'homme, de plus en -plus insurmontable. Henry, dans sa somnolence, vit la louve -s'approcher de lui à ce point, qu'il n'eût qu'à saisir un -brandon allumé pour le lui planter, d'un geste mécanique, en plein -dans la gueule. La louve hurla de douleur, en un brusque ressaut. Il -sentit l'odeur de la chair brûlée et regarda la bête secouer sa -tête, avec fureur. - -Puis, de crainte de s'abandonner trop profondément au sommeil, Henry -attacha à sa main droite un tison de sapin, afin que la brûlure de la -flamme le réveillât lorsque la branche serait consumée. Il -recommença plusieurs fois l'opération. Chaque fois que la flamme, en -l'atteignant, le faisait sursauter, il en profitait pour recharger le -feu et envoyer aux loups une pluie de brandons incandescents, qui les -tenaient momentanément en respect. Un moment vint pourtant où la -branche, mal liée, se détacha de sa main sans qu'il s'en -aperçût. Et, s'étant endormi, il rêva. - -Il lui sembla qu'il se trouvait dans le Fort M'Gurry. L'endroit -était chaud et confortable, et il jouait avec l'agent de la -factorerie. Le Fort était assiégé par les loups, qui hurlaient à la -grille d'entrée. Lui et son partenaire s'arrêtaient de jouer, par -instants, pour écouter les loups et rire de leurs efforts inutiles. -Mais un craquement se produisit soudain. La porte avait cédé et les -loups envahissaient la maison, fonçant droit sur lui et sur l'agent, -en redoublant de hurlements, tellement qu'il en avait la tête comme -brisée. Il s'éveilla, à ce moment, et le rêve se relia à la -réalité. Les loups hurlants étaient sur lui. Déjà l'un d'eux -avait refermé ses crocs sur son bras. D'un mouvement instinctif, -Henry sauta dans le feu et le loup lâcha prise, non sans laisser dans -la chair une large déchirure. - -Alors commença une bataille de flammes. Ses épaisses mitaines -protégeant ses mains, Henry ramassait les charbons ardents, à pleines -poignées, et les jetait en l'air dans toutes les directions. Le -campement n'était qu'un volcan en éruption. Henry sentait son -visage se tuméfier, ses sourcils et ses cils grillaient, et la chaleur -qu'il éprouvait aux pieds devenait intolérable. Un brandon dans -chaque main, il se risqua à faire quelques pas en avant. Les loups -avaient reculé. - -Il leur lança ses deux brandons, puis frotta de neige ses mitaines -carbonisées, et dans la neige il trépigna pour se refroidir les pieds. -Des deux chiens il ne restait plus trace. Ils avaient, de toute -certitude, continué à alimenter le repas inauguré par les loups, il y -avait plusieurs jours, avec Boule-de-Suif, et que lui-même, -vraisemblablement, terminerait sous peu. - ---Vous ne m'avez pas encore! cria-t-il d'une voix sauvage, aux -bêtes affamées, qui lui répondirent, comme si elles avaient compris -ce qu'il disait, par une agitation générale et des grognements -répétés. - -Mettant à exécution un nouveau plan de défense, il forma un cercle -avec une série de fagots, alignés à la file et qu'il alluma. Puis -il s'installa au centre de ce rempart de feu, couché sur son matelas, -afin de se préserver de l'humidité glaciale et de la neige fondante, -que liquéfiait sur le sol la chaleur du brasier, et demeura immobile. -Les loups, ne le voyant plus, vinrent s'assurer, à travers le rideau -de flammes, que leur proie était toujours là. Rassurés, ils reprirent -leur attente patiente, se chauffant au feu bienfaisant, en s'étirant -les membres et en clignotant béatement des yeux. La louve s'assit sur -son derrière, pointa le nez vers une étoile et commença un long -hurlement. Un à un, les autres loups l'imitèrent, et la troupe -entière, sur son derrière, le nez vers le ciel, hurla à la faim. - -L'aube vint et le jour. La flamme brûlait plus bas. La provision de -bois était épuisée et il allait falloir la renouveler. Henry tenta de -franchir le cercle ardent qui le protégeait, mais les loups surgirent -aussitôt devant lui. Il leur lança, pour les écarter, quelques -brandons, qu'ils se contentèrent d'éviter, sans en être autrement -effrayés. Il dut renoncer au combat. - -L'homme, vacillant, s'assit sur son matelas et ses couvertures. Il -laissa tomber sa poitrine sur ses genoux, comme si son corps eût été -cassé en deux. Sa tête pendait vers le sol. C'était l'abandon de -la lutte. De temps à autre, il relevait légèrement la tête, pour -observer l'extinction progressive du feu. Le cercle de flammes et de -braises se sectionnait par segments, qui diminuaient d'étendue et -entre lesquels s'élargissaient des brèches. - ---Je crois, murmura-t-il, que bientôt vous pourrez venir et -m'avoir. Qu'importe à présent? Je vais dormir... - -Une fois encore, il entr'ouvrit les yeux, et ce fut pour voir, par une -des brèches, la louve qui le regardait. - -Combien de temps dormit-il? Il n'aurait su le dire. Mais, lorsqu'il -s'éveilla, il lui parut qu'un changement mystérieux s'était -produit autour de lui. Un changement à ce point étrange et inattendu -que son réveil en fut brusqué sur-le-champ. Il ne comprit point, -d'abord, ce qui s'était passé. Puis il découvrit ceci: les loups -étaient partis. Seul, le piétinement pressé de leurs pattes, -imprimées sur la neige, lui rappelait le nombre et l'acharnement -pressé de ses ennemis. Puis, le sommeil redevenant le plus fort, il -laissa retomber sa tête sur ses genoux. - -Ce furent des cris d'hommes qui le réveillèrent, cette fois, mêlés -au bruit de traîneaux qui s'avançaient, à des craquements de -harnais, à des halètements époumonés de chiens de trait. - -Quatre traîneaux, quittant le lit glacé de la rivière, venaient en -effet vers lui, à travers les sapins. Une demi-douzaine d'hommes -l'entouraient, quelques instants après. Accroupi au milieu de son -cercle de feu, qui se mourait, il les regarda, comme hébété, et -balbutia, les mâchoires encore empâtées: - ---La louve rouge... Venue près des chiens au moment de leur repas... -D'abord elle mangea les chiens... Puis elle mangea Bill... - ---Où est lord Alfred? beugla un des hommes à son oreille, en le -secouant rudement. - -Il remua lentement la tête. - ---Non, lui, elle ne l'a pas mangé... Il pourrit sur un arbre, au -dernier campement. - ---Mort? cria l'homme. - ---Oui, et dans une boîte... répondit Henry. - -Il dégagea vivement son épaule de la main du questionneur. - ---Hé! dites donc, laissez-moi tranquille! Je suis vidé à fond. -Bonsoir à tous. - -Ses yeux clignotants se fermèrent, son menton rejoignit sa poitrine et, -tandis que les nouveaux arrivés l'aidaient à s'étendre sur les -couvertures, ses ronflements montaient déjà dans l'air glacé. - -Une rumeur lointaine répondait à ses ronflements. C'était, -affaiblie par la distance, le cri de la troupe affamée des loups, à la -recherche d'une autre viande, destinée à remplacer l'homme qui -leur avait échappé. - - - - -IV - -LA BATAILLE DES CROCS - - -C'était la louve qui avait, la première, entendu le son des voix -humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux. -La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son -cercle de flammes à demi-éteintes. Les autres loups ne pouvaient se -résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant -quelques minutes, ils demeurèrent encore sur place, écoutant les -bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement, eux aussi -prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve. - -Un grand loup gris, un des leaders[12] habituels de la troupe, courait -en tête. Il grondait, pour avertir les plus jeunes de ne point rompre -l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs, -s'ils avaient la prétention de passer devant lui. Il augmenta son -allure à l'aspect de la louve qui, maintenant, trottait avec -tranquillité dans la neige, et ne tarda pas à la rejoindre. - -Elle vint se ranger d'elle-même à son côté, comme si c'était -là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la -horde. Le grand loup gris ne grondait pas, ni ne montrait les dents, -quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance. -Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une -bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher -plus près d'elle. Et c'est elle, alors, qui grondait et montrait -ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordre durement -à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de -faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible -compagne, continuait à conduire la troupe, d'un air raide et vexé, -comme un amoureux éconduit. - -Ainsi escortée sur son flanc droit, la louve était flanquée, sur son -flanc gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des -stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui -était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'il avait choisie -par rapport à la louve. Lui aussi mettait une obstination continue à -la serrer de près, à effleurer, de son museau balafré, sa hanche, son -épaule ou son cou. Elle le tenait à distance, comme elle faisait avec -son autre galant. Parfois les deux rivaux la pressaient simultanément, -en la bousculant avec rudesse, et, pour se dégager, elle redoublait, à -droite et à gauche, ses morsures aiguës. Tout en galopant de chaque -côté d'elle, les deux loups se menaçaient l'un l'autre, de -leurs dents luisantes. Seule, la faim plus impérieuse que l'amour, -les empêchait de se combattre. - -Le vieux loup borgne avait près de lui, du côté opposé à la louve, -un jeune loup de trois ans, arrivé au terme de sa croissance, et qui -pouvait passer pour un des plus vigoureux de la troupe. Les deux bêtes, -quand elles étaient lasses, s'appuyaient amicalement l'une sur -l'autre, de l'épaule ou de la tête. Mais le jeune loup, par -moments, ralentissant sa marche d'un air innocent, se laissait -dépasser par son vieux compagnon et, sans être aperçu, se glissait -entre lui et la louve. La louve, frôlée par ce troisième amoureux, se -mettait à gronder et se retournait. Le vieux loup en faisait autant, et -aussi le grand loup gris, qui était à droite. - -Devant cette triple rangée de dents redoutables, le jeune loup -s'arrêtait brusquement et s'asseyait sur son derrière, droit sur -ses pattes de devant, grinçant des crocs, lui aussi, et hérissant le -poil de son dos. Une confusion générale en résultait parmi les autres -loups, ceux qui fermaient la marche pressant ceux du front, qui -finalement s'en prenaient au jeune loup et lui administraient des -coups de crocs à foison. Il supportait ce traitement sans broncher et, -avec la foi sans limites qui est l'apanage de la jeunesse, il -répétait de temps à autre sa manœuvre, quoiqu'elle ne lui -rapportât rien de bon. - -Les loups couvrirent dans cette journée un grand nombre de milles[13], -sans briser, dans ces incidents, leur formation serrée. À -l'arrière, boitaient les plus faibles, les très jeunes comme les -très vieux. Les plus robustes marchaient en tête. Tous, tant qu'ils -étaient, ils ressemblaient à une armée de squelettes. Mais leurs -muscles d'acier paraissaient une source inépuisable d'énergie. -Mouvements et contractions se succédaient, sans répit, sans fin que -l'on pût prévoir, et sans effort apparent ni fatigue. La nuit et le -jour qui suivirent, ils continuèrent leur course. Ils couraient à -travers la vaste solitude de ce monde désert, où ils vivaient seuls, -cherchant une autre vie à dévorer, pour perpétuer la leur. - -Ils traversèrent des plaines basses et franchirent une douzaine de -petites rivières glacées, avant de trouver ce qu'ils quêtaient. Ils -tombèrent enfin sur des élans. Ce fut un gros mâle qu'ils -rencontrèrent d'abord. Voilà, à la bonne heure! de la viande et de -la vie, que ne défendaient point des feux mystérieux et des flammes -volant en l'air. Larges sabots et andouillers palmés, ils -connaissaient cela. Jetant au vent toute patience et leur prudence -coutumière, ils engagèrent aussitôt le combat. Celui-ci fut bref et -féroce. Le grand élan fut assailli de tous côtés. Vainement, les -roulant dans la neige, il assénait aux loups des coups adroits de ses -sabots, ou les frappait de ses vastes cornes, en s'efforçant de leur -fendre le crâne ou de leur ouvrir le ventre. La lutte était pour lui -sans issue. Il tomba sur le sol, la louve pendue à sa gorge, et sous -une nuée de crocs, accrochés partout où son corps pouvait livrer -prise, il fut dévoré vif, tout en combattant et avant d'avoir -achevé sa dernière riposte. - -Il y eut, pour les loups, de la nourriture en abondance. L'élan -pesait plus de huit cents livres, ce qui donnait vingt pleines livres de -viande pour chacune des quarante gueules de la troupe. Mais, si -l'estomac des loups était susceptible de jeûnes prodigieux, non -moins prodigieuse était sa faculté d'absorption. Quelques os -éparpillés furent, en quelques heures, tout ce qui restait du -splendide animal, qui avait fait face, si vaillamment, à la horde de -ses ennemis. - -Le repos vint ensuite, et le sommeil. Puis les jeunes mâles -commencèrent à se quereller entre eux. La famine était terminée; -les loups étaient arrivés à la Terre Promise. Ils continuèrent, -pendant quelques jours encore, à chasser de compagnie la petite bande -d'élans qu'ils avaient dépistée. Mais ils y mettaient maintenant -quelque précaution, s'attaquant de préférence aux femelles, plus -lourdes dans leurs mouvements, ou aux vieux mâles. Finalement, la -troupe des loups se partagea en deux parties, qui s'éloignèrent -chacune dans des directions différentes. - -La louve, le grand loup gris, le vieux loup borgne et le jeune loup de -trois ans conduisirent une des deux troupes dans la direction de -l'est, vers le Mackenzie-River[14] et la région des Lacs. Chaque jour, -s'éclaircissait la petite cohorte. Les loups partaient, deux par -deux, mâle et femelle ensemble. Parfois, un mâle, sans femelle avec -qui s'accoupler, était chassé, à coups de dents, par les autres -mâles. Il ne resta plus, au bout du compte, que la louve et son trio -d'amoureux. - -Tous trois portaient les marques sanglantes de ses morsures et elle -demeurait toujours inexorable à chacun d'eux. Mais ils continuaient -à ne pas se défendre contre ses crocs. Ils se contentaient, pour -apaiser son courroux, de se détourner, en remuant la queue et en -dansant devant elle de petits pas. - -Aussi doux ils se montraient envers elle, aussi féroces étaient-ils -l'un vis-à-vis de l'autre. Le loup de trois ans sentait croître -son audace. Saisissant dans sa gueule, à l'improviste, l'oreille du -vieux loup, du côté où celui-ci était borgne, il la déchira -profondément et la découpa en minces lanières. Le vieux loup, s'il -était moins vigoureux et moins alerte que son jeune rival, lui était -supérieur en science et en sagesse. Son œil perdu et son nez balafré -témoignaient de son expérience de la vie et de la bataille. Nul doute -qu'il ne connût, en temps utile, ce qu'il avait à faire. - -Magnifique en effet, lorsque l'heure en fut venue, et tragique à -souhait fut la bataille. Le vieux loup borgne et le grand loup gris se -réunirent pour attaquer ensemble le loup de trois ans et le détruire. -Ils l'entreprirent, sans pitié, chacun de leur côté. Oubliés les -jours de chasse commune, les jeux partagés jadis, et la famine subie -côte à côte. C'étaient choses du passé. La chose présente, -implacable et cruelle par-dessus toutes, était l'amour. La louve, -objet du litige, assise sur son train de derrière, regardait, -spectatrice paisible. Paisible et contente, car son jour à elle était -venu. C'est pour la posséder que les poils se hérissaient, que les -crocs frappaient les crocs, que la chair déchiquetée se convulsait. - -Le loup de trois ans, c'était sa première affaire d'amour, perdit -la vie dans l'aventure. Les deux vainqueurs, quand il fut mort, -regardèrent la louve qui, sans bouger, souriait dans la neige. Mais le -vieux loup borgne était le plus roué des deux survivants. Il avait -beaucoup appris. Le grand loup gris, détournant la tête, était -occupé justement à lécher une blessure qui saignait à son épaule. -Son cou se courbait, pour cette opération, et la courbe en était -tournée vers le vieux loup. De son œil unique, celui-ci saisit -l'opportunité du moment. S'étant baissé pour prendre son élan, -il sauta sur la gorge qui s'offrait à ses crocs et referma sur elle -sa mâchoire. La déchirure fut large et profonde, et les dents -crevèrent au passage la grosse artère. Le grand loup gris eut un -grondement terrible et s'élança sur son ennemi, qui s'était -rapidement reculé. Mais déjà la vie fuyait hors de lui, son -grondement s'étouffait et n'était plus qu'une toux épaisse. -Ruisselant de sang et toussant, il combattit encore quelques instants. -Puis ses pattes chancelèrent, ses yeux s'assombrirent à la lumière -et ses sursauts devinrent de plus en plus courts. - -La louve, pendant ce temps, toujours assise sur son derrière, -continuait à sourire. Elle était heureuse. Car ceci n'était rien -d'autre que la bataille des sexes, la lutte naturelle pour l'amour, -la tragédie du Wild, qui n'était tragique que pour ceux qui -mouraient. Elle était, pour les survivants, aboutissement et -réalisation. - -Lorsque le grand loup gris ne bougea plus, le vieux borgne, Un-Œil[15] -(ainsi l'appellerons-nous désormais), alla vers la louve. Il y avait, -dans son allure, de la fierté de sa victoire et de la prudence. Il -était prêt à une rebuffade, si elle venait, et ce lui fut une -agréable surprise de voir que les dents de la louve ne grinçaient pas -vers lui avec colère. Son accueil, pour la première fois, lui fut -gracieux. Elle frotta son nez contre le sien et condescendit même à -sauter, gambader et jouer en sa compagnie, avec des manières -enfantines. Et lui, tout vieux et tout sage qu'il fût, comme elle il -fit l'enfant et se livra à maintes folies, pires que les siennes. - -Il n'était plus question déjà des rivaux vaincus, ni du conte -d'amour écrit en rouge sur la neige. Une fois seulement, le vieux -loup dut s'arrêter de jouer, pour lécher le sang qui coulait de ses -blessures non fermées. Ses lèvres se convulsèrent, en un vague -grondement, et le poil de son cou eut un hérissement involontaire. Il -se baissa vers la neige encore rougie, comme s'il allait prendre son -élan, et en mordit la surface, dans un spasme brusque de ses -mâchoires. Au bout d'un moment, il ne pensa plus à rien derechef, et -courut vers la louve qui se sauva, en le conviant à sa suite au plaisir -de la chasse à travers bois. - -Ils coururent, dès lors, toujours côte à côte, comme de bons amis -qui ont fini par se comprendre, chassant, tuant et mangeant en commun. - -Ainsi passaient les jours, quand la louve commença à se montrer -inquiète. Elle semblait chercher, avec obstination, une chose qu'elle -ne trouvait pas. - -Les abris que forment, en-dessous d'eux, les amas d'arbres tombés -étaient, pour elle, pleins d'attrait. Pénétrant dans les larges -crevasses qui s'ouvrent dans la neige, à l'abri des rocs -surplombants, elle y reniflait longuement. Un-Œil paraissait -complètement détaché de ces recherches, mais il n'en suivait pas -moins, avec bonne humeur et fidélité, tous les pas de la louve. -Lorsque celle-ci s'attardait un peu trop, dans ses investigations, ou -si le passage était trop étroit pour deux, il se couchait sur le sol -et attendait placidement son retour. - -Sans se fixer de préférence en aucun lieu, ils pérégrinèrent à -travers diverses contrées. Puis, revenant vers le Mackenzie, ils -suivirent le fleuve, s'en écartant seulement pour remonter, à la -piste de quelque gibier, un de ses petits affluents. - -Ils tombaient parfois sur d'autres loups qui, comme eux, marchaient -ordinairement par couples. Mais il n'y avait plus, de part ni -d'autre, de signes mutuels d'amitié, de plaisir à se retrouver, ni -de désir de se reformer en troupe. Quelquefois, ils rencontraient des -loups solitaires. Ceux-ci étaient toujours des mâles et ils faisaient -mine, avec insistance, de vouloir se joindre à la louve et à son -compagnon. Mais tous deux, épaule contre épaule, le crin hérissé et -les dents mauvaises, accueillaient de telle sorte ces avances que le -prétendant intempestif tournait bientôt le dos et s'en allait -reprendre sa course isolée. - -Ils couraient dans les forêts paisibles, par une belle nuit de clair de -lune, quand Un-Œil s'arrêta soudain. Il dressa son museau, agita la -queue, leva une patte, à la manière d'un chien en arrêt, et ses -narines se dilatèrent pour humer l'air. Les effluves qui lui -parvinrent ne semblèrent pas le satisfaire et il se mit à respirer -l'air de plus belle, tâchant de comprendre l'impalpable message que -lui apportait le vent. Un reniflement léger avait suffi à renseigner -la louve et elle trotta de l'avant, afin de rassurer son compagnon. Il -la suivit, mal tranquillisé, et, à tout moment, il ne pouvait -s'empêcher de s'arrêter pour interroger du nez l'atmosphère. - -Ils arrivèrent à une vaste clairière, ouverte parmi la forêt. -Rampant avec prudence, la louve s'avança jusqu'au bord de -l'espace libre. Le vieux loup la rejoignit, après quelque -hésitation, tous ses sens en alerte, chaque poil de son corps -s'irradiant de défiance et de suspicion. Tous deux demeurèrent côte -à côte, veillant, et reniflant. - -Un bruit de chiens qui se querellaient et se battaient arrivait -jusqu'à leurs oreilles, ainsi que des cris d'hommes, au son -guttural, et des voix plus aiguës de femmes acariâtres et quinteuses. -Ils perçurent aussi le cri strident et plaintif d'un enfant. Sauf les -masses énormes que formaient les peaux des tentes, ils ne pouvaient -guère distinguer que la flamme d'un feu, devant laquelle des corps -allaient et venaient, et la fumée qui montait doucement du feu, dans -l'air tranquille. Mais les mille relents d'un camp d'Indiens -venaient maintenant aux narines des deux bêtes. Et ces relents -contaient des tas de choses, que le vieux loup ne pouvait pas -comprendre, mais qui de la louve étaient beaucoup moins inconnues. - -Elle était étrangement agitée, et reniflait, reniflait, avec un -délice croissant. Un-Œil, au contraire, demeurait soupçonneux et ne -cachait pas son ennui. Il trahissait, à chaque instant, son désir de -s'en aller. Alors la louve se tournait vers lui, lui touchait le nez -avec son nez, pour le rassurer; puis elle regardait à nouveau vers le -camp. Son expression marquait une envie impérieuse, qui n'était pas -celle de la faim. Une force intérieure, dont elle tressaillait, la -poussait à s'avancer plus avant, à s'approcher de ce feu, à -s'aller coucher, près de sa flamme, en compagnie des chiens, et à se -mêler aux jambes des hommes. - -Ce fut Un-Œil qui l'emporta. Il s'agita tant et si bien que son -inquiétude se communiqua à la louve. La mémoire aussi revint à -celle-ci de cette autre chose qu'elle cherchait si obstinément, et -qu'il y avait pour elle nécessité de trouver. Elle fit volte-face et -trotta en arrière, dans la forêt, au grand soulagement du vieux loup -qui la précédait, et qui ne fut rassuré qu'une fois le camp perdu -de vue. - -Comme ils glissaient côte à côte et sans bruit, ainsi que des ombres, -au clair de lune, ils rencontrèrent un sentier. Leurs deux nez -s'abaissèrent, car des traces de pas y étaient marquées dans la -neige. Les traces étaient fraîches. Un-Œil courut en avant, suivi de -la louve, et avec toutes les précautions nécessaires. Les coussinets -naturels qu'ils avaient sous la plante de leurs pieds s'imprimaient -sur la neige, silencieux et moelleux comme un capiton de velours. - -Le loup découvrit une petite tache blanche qui, légèrement, se -mouvait sur le sol blanc. Il accéléra son allure, déjà rapide. -Devant lui, bondissait la petite tache blanche. - -Le sentier où il courait était étroit et bordé, de chaque côté, -par des taillis de jeunes sapins. Il rattrapa la petite tache blanche et -bond par bond l'atteignit. Il était déjà dessus. Un bond de plus, -et ses dents s'y enfonçaient. Mais, à cet instant précis, la petite -tache blanche s'éleva en l'air, droit au-dessus de sa tête, et il -reconnut un lapin-de-neige[16] qui, pendu dans le vide, à un jeune -sapin, bondissait, sautait, cabriolait en une danse fantastique. - -Un-Œil, à ce spectacle eut un recul effrayé. Puis il s'aplatit sur -la neige, en grondant des menaces à l'adresse de cet objet, dangereux -peut-être et inexplicable. Mais la louve, étant arrivée, passa avec -dédain devant le vieux loup. S'étant, ensuite, tenue tranquille un -moment, elle s'élança vers le lapin qui dansait toujours en l'air. -Elle sauta haut, mais pas assez pour atteindre la proie convoitée, et -ses dents claquèrent les unes contre les autres, avec un bruit -métallique. Elle sauta, une seconde fois, puis une troisième. - -Un-Œil, s'étant relevé, l'observait. Irrité de ces insuccès, -lui-même il bondit dans un puissant élan. Ses dents se refermèrent -sur le lapin et il l'attira à terre avec lui. Mais, chose curieuse! -le sapin n'avait point lâché le lapin. Il s'était, à sa suite, -courbé vers le sol et semblait menacer le vieux loup. Un-Œil desserra -ses mâchoires et, abandonnant sa prise, sauta en arrière, afin de se -garer de l'étrange péril. Ses lèvres découvrirent ses crocs, son -gosier se gonfla pour une invective, et chaque poil de son corps se -hérissa, de rage et d'effroi. Simultanément, le jeune sapin -s'était redressé et le lapin, à nouveau envolé, recommença à -danser dans le vide. - -La louve se fâcha et, en manière de reproche, enfonça ses crocs dans -l'épaule du vieux loup. Celui-ci, de plus en plus épouvanté de -l'engin inconnu, se rebiffa et recula plus encore, après avoir -égratigné le nez de la louve. Alors indignée de l'offense, elle se -jeta sur son compagnon qui, en hâte, essaya de l'apaiser et -de se faire pardonner sa faute. Elle ne voulut rien entendre -et continua vertement à le corriger, jusqu'à ce que, renonçant à -l'attendrir, il détournât la tête et, en signe de soumission, -offrît de lui-même son épaule à ses morsures. - -Le lapin, durant ce temps, continuait à danser en l'air, au-dessus -d'eux. - -La louve s'assit dans la neige et le vieux loup qui, maintenant, avait -encore plus peur de sa compagne que du sapin mystérieux, se remit à -sauter vers le lapin. L'ayant ressaisi dans sa gueule, il vit -l'arbre se courber, comme précédemment, vers la terre. Mais, en -dépit de son effroi, il tint bon et ses dents ne lâchèrent point le -lapin. Le sapin ne lui fit aucun mal. Il voyait seulement, lorsqu'il -remuait, l'arbre remuer aussi et osciller sur sa tête. Dès qu'il -demeurait immobile, le sapin, à son tour, ne bougeait plus. Et il en -conclut qu'il était plus prudent de se tenir tranquille. Le sang -chaud du lapin, cependant lui coulait dans la gueule et il le trouvait -savoureux. - -Ce fut la louve qui vint le tirer de ses perplexités. Elle prit le -lapin entre ses mâchoires, et, sans s'effarer du sapin qui oscillait -et se balançait au-dessus d'elle, elle arracha sa tête à l'animal -aux longues oreilles. Le sapin reprit, à l'instar d'un ressort qui -se détend, sa position naturelle et verticale, où il s'immobilisa, -et le corps du lapin resta sur le sol. Un-Œil et la louve dévorèrent -alors, à loisir, le gibier que l'arbre mystérieux avait capturé -pour eux. - -Tout alentour étaient d'autres sentiers et chemins, où des lapins -pendaient en l'air. Le couple les inspecta tous. La louve acheva -d'apprendre à son compagnon ce qu'étaient les pièges des hommes -et la meilleure méthode à employer pour s'approprier ce qui s'y -était pris. - - -[Note 12: _Leader_, conducteur ou chef de file. (_Note des -Traducteurs._)] - -[Note 13: Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 14: _Le Fleuve Mackenzie_ prend sa source dans les Montagnes -Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer -Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de -l'Esclave. (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 15: _One Eye._] - -[Note 16: Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de -lapins blancs. (_Note des Traducteurs._)] - - - - -V - -LA TANIÈRE - - -Pendant deux jours encore, ils demeurèrent dans les parages du camp -indien, Un-Œil toujours craintif et apeuré, la louve comme fascinée -au contraire par l'attirance du camp. Mais un matin, un coup de fusil -ayant claqué soudain auprès d'eux et une balle étant venue -s'aplatir contre le pied d'un arbre, à quelques pouces de la tête -du vieux loup, le couple détala de compagnie et mit vivement quelques -milles entre sa sécurité et le danger. - -Après avoir couru deux jours durant, ils s'arrêtèrent. La louve -s'alourdissait et ralentissait son allure. Une fois, en chassant un -lapin, elle qui, d'ordinaire, l'eût joint facilement, dut -abandonner la poursuite et se coucher sur le sol pour se reposer. - -Un-Œil vint à elle et, de son nez, gentiment, lui toucha le cou. Elle -le mordit, en guise de remerciement, avec une telle férocité qu'il -en culbuta en arrière et y demeura, tout estomaqué, en une pose -ridicule. Son caractère devenait de plus en plus mauvais, tandis que le -vieux loup se faisait plus patient et plus plein de sollicitude. Et plus -impérieux aussi devenait pour elle le besoin de trouver, sans tarder, -la chose qu'elle cherchait. - -Elle la découvrit enfin. C'était à quelque mille pieds au-dessus -d'un petit cours d'eau qui se jetait dans le Mackenzie, mais qui, à -cette époque de l'année, était gelé dessus, gelé dessous, et ne -formait, jusqu'à son lit de rocs, qu'un seul bloc de glace. -Rivière blanche et morte, de sa source à son embouchure. - -Distancée sans cesse par son compagnon, la louve trottait à petits -pas, quand elle parvint sur la haute falaise d'argile qui dominait le -cours d'eau. L'usure des tempêtes, à l'époque du printemps, et -la neige fondante avaient de part en part érodé la falaise et produit, -à une certaine place, une étroite fissure. - -La louve s'arrêta, examina le terrain tout à l'entour, avec soin, -puis zigzaguant de droite et de gauche, elle descendit jusqu'à la -base de la falaise, là où sa masse abrupte émergeait de la ligne -inférieure du paysage. Cela fait, elle remonta vers la fissure et s'y -engagea. - -Sur une longueur de trois pieds, elle fut forcée de ramper, mais au -delà les parois s'élevaient et s'élargissaient, pour former une -petite chambre ronde, de près de six pieds de diamètre. C'était sec -et confortable. Elle inspecta minutieusement les lieux, tandis que le -vieux loup, qui l'avait rejointe, demeurait à l'entrée du couloir -et attendait avec patience. Elle baissa le nez vers le sol et tourna en -rond, plusieurs fois, sur elle-même. Puis elle rapprocha -l'extrémité de ses quatre pattes et, détendant ses muscles, elle se -laissa tomber par terre, avec un soupir fatigué, qui était presque un -gémissement. Un-Œil, les oreilles pointées, l'observait maintenant -avec intérêt et la louve pouvait voir, découpé sur la claire -lumière, le panache de sa queue, qui allait et venait joyeusement. - -Elle aussi, dressant ses oreilles en fines pointes, les mouvait en -avant, puis en arrière, tandis que sa gueule s'ouvrait béatement et -que sa langue pendait avec abandon. Et cette manière d'être -exprimait qu'elle était contente et satisfaite. - -Le vieux loup, n'ayant point été invité à y pénétrer, continuait -à se tenir à l'entrée de la caverne. Il se coucha sur le sol et, -vainement, essaya de dormir. Tout d'abord, il avait faim. Puis son -attention était attirée par le renouveau du monde au brillant soleil -d'avril, qui resplendissait sur la neige. S'il somnolait, il -percevait vaguement des coulées d'eau murmurantes et, soulevant la -tête, il se plaisait à les écouter. En cette belle fin de journée, -le soleil s'inclinait sur l'horizon et toute la Terre du Nord, enfin -réveillée, semblait l'appeler. La nature renaissait. Partout passait -dans l'air l'effluve du printemps. On sentait la vie croître sous -la neige et la sève monter dans les arbres. Les bourgeons brisaient les -prisons de l'hiver. - -Un-Œil invita du regard sa compagne à venir le rejoindre. Mais -elle ne manifestait aucun désir de se lever. Une demi-douzaine -d'oiseaux-de-la-neige[17], traversèrent le ciel, devant lui. Il en -éprouva un frémissement. L'instant était bon pour se mettre en -chasse. De nouveau il regarda la louve, qui n'en eut cure. Il se -recoucha, désappointé, et essaya encore de dormir. - -Un petit bourdonnement métallique frôla ses oreilles et vint -s'arrêter à l'extrémité de son nez. Une fois, deux fois, sur son -nez il passa la patte, puis s'éveilla tout à fait. C'était un -unique moustique, un moustique adulte, qui avait traversé l'hiver, -engourdi au creux de quelque vieille souche, et qu'avait dégelé le -soleil. Un-Œil ne put résister plus longtemps à l'appel de la -nature, d'autant que sa faim allait croissant. Il rampa vers la louve -et essaya de la décider à sortir. Elle refusa, en grondant vers lui. - -Alors il partit seul, dans la radieuse lumière, sur la neige molle, -douce aux pas, mais qui entravait sa marche. Il traversa plus facilement -le lit glacé du torrent, où la neige, protégée des rayons du soleil -par l'ombre des grands sapins qui le bordaient, était restée dure et -cristalline. Puis il retomba dans la neige fondante, où il pataugea -pendant plusieurs heures, et ne revint à la caverne qu'au milieu de -la nuit, plus affamé qu'il ne l'était en partant. Il n'avait pu -atteindre le gibier qu'il avait rencontré et, tandis qu'il -s'enlisait, les lapins légers, bottés de neige, s'étaient -éclipsés prestement. - -Il s'arrêta à l'orée du couloir d'entrée de la tanière, -surpris d'entendre venir jusqu'à lui des sons faibles et -singuliers, qui certainement n'étaient pas émis par la louve. Ils -lui semblaient suspects, quoiqu'il ne pût dire qu'ils lui étaient -totalement inconnus. - -Il avança, en rampant sur le ventre, avec précaution. Mais, comme il -débouchait dans la caverne, la louve lui signifia, par un énergique -grognement, d'avoir à se tenir à distance. Il obéit, intéressé au -suprême degré par les petits cris qu'il entendait, auxquels se -mêlaient comme des ronflements et des gémissements étouffés. - -S'étant roulé en boule, il dormit jusqu'au matin. Dans le -clair-obscur de la tanière, il aperçut alors, entre les pattes de la -louve et pressés tout le long de son ventre, cinq petits paquets -vivants, informes et débiles, vagissants, et dont les yeux étaient -encore fermés à la lumière. - -Quoique ce spectacle ne lui fût pas nouveau, dans sa longue carrière, -ce n'en était pas moins chaque fois, pour le vieux loup, un nouvel -étonnement. La louve le regardait avec inquiétude et ne perdait de vue -aucun de ses mouvements. Elle grondait sourdement, à tout moment, -haussant le ton dès qu'il faisait mine d'avancer. Quoique pareille -aventure ne lui fût jamais advenue, son instinct, qui était fait de la -mémoire commune de toutes les mères-loups et de leur successive -expérience, lui avait enseigné qu'il y avait des pères-loups qui se -repaissaient de leur impuissante progéniture et dévoraient leurs -nouveau-nés. C'est pourquoi elle interdisait à Un-Œil d'examiner -de trop près les louveteaux qu'il avait procréés. - -À l'instinct ancestral de la mère-loup en correspondait un autre -chez le vieux loup, qui était commun à tous les pères-loups. -C'était qu'il devait incontinent, et sans se fâcher, tourner le -dos à sa jeune famille et aller quérir, là où il le fallait, la -chair nécessaire à sa propre subsistance et à celle de sa compagne. - -Il trotta, trotta, jusqu'à cinq ou six milles de la tanière, sans -rien rencontrer. Là, le torrent se divisait en plusieurs branches, qui -remontaient vers la montagne. Il tomba sur une trace fraîche, la flaira -et, l'ayant trouvée tout à fait récente, il commença à la suivre, -s'attendant à voir paraître d'un instant à l'autre l'animal -qui l'avait laissée. Mais il observa bientôt que les pattes qui -étaient marquées étaient de beaucoup plus larges que les siennes et -il estima qu'il ne tirerait rien de bon du conflit. - -Un demi-mille plus loin, un bruit de dents qui rongeaient parvint à -l'ouïe fine de ses oreilles. Il avança et découvrit un porc-épic, -debout contre un arbre et faisant sa mâchoire sur l'écorce. Un-Œil -approcha, avec prudence, mais sans grand espoir. Il connaissait ce genre -d'animaux, quoiqu'il n'en eût pas encore rencontré de spécimens -si haut dans le Nord, et jamais, au cours de sa vie, un porc-épic ne -lui avait servi de nourriture. Il savait aussi, cependant, que la chance -et l'opportunité du moment jouent leur rôle dans l'existence. -Personne ne peut dire exactement ce qui doit arriver, car, avec les -choses vivantes, l'imprévu est de règle. Il continua donc à -avancer. - -Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes -les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient -une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse, -reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en -avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui -avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il -l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation -douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le -jour où le dard était tombé de lui-même. - -Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du -porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit. -Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant -l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre -tendre et désarmé. - -Une demi-heure après, il était encore là. Il se releva, gronda contre -la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent -déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics -enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour -baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la -louve, il fallait trouver à manger. - -Il rencontra enfin un ptarmigan[18]. Comme il débouchait à pas de -velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui -était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son -museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de -s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte, -se jeta sur lui et le saisit dans ses dents. - -Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la -neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les -dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il -commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et, -revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant -le ptarmigan dans sa gueule. - -Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une -ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y -trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà -rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la -continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui -avait imprimé ainsi son passage. - -Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent, -qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à -cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse -femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la -même boule, impénétrable et hérissée. - -D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné -sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être -sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé -le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à -travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait -jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train -de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux -prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à -manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé. -Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres. -Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part -de viande. - -Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule -épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y -tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux -loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence -inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle -atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait -supporter. - -Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt -croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que -son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements -mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se -détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter -involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui -s'étalait, comme à plaisir, devant lui. - -Le porc-épic n'était pas encore entièrement déroulé quand il -découvrit son ennemi. Au même instant, rapide comme la foudre, le lynx -frappa. La patte aux griffes acérées, recourbées comme des crochets, -atteignit le ventre douillet et, revenant en arrière, d'un brusque -mouvement, le déchira. Mais le porc-épic avait vu le lynx un millième -de seconde avant le coup, et ce temps lui suffit pour implanter, d'un -contre-coup de sa queue, dans la patte qui se retirait, une moisson de -dards. Au cri d'agonie de la victime répondit instantanément le -hurlement de surprise et de douleur de l'énorme chat. - -Un-Œil s'était dressé, pointant ses oreilles et balançant sa queue -derrière lui. Le lynx, qui avait d'abord reculé, se rua, d'un bond -sauvage, sur l'auteur de ses blessures. Le porc-épic qui, piaulant et -grognant, tentait en vain, pour sa défense, de replier en boule sa -pauvre anatomie brisée, eut encore la force de détendre sa queue et -d'en frapper le félin. Le lynx, dont le nez était devenu semblable -à une pelote monstrueuse, éternua, rugit et tenta de se débarrasser, -à l'aide de ses pattes, des dards féroces. Il traîna son nez dans -la neige, le frotta contre des branches d'arbres et des buissons et, -ce faisant, il sautait sur lui-même, en avant, en arrière, de côté, -se livrant à des culbutes d'acrobate, à des pirouettes de fou, en -une frénésie de souffrance et d'épouvante. - -Le vieux continuait à observer. Il vit non sans effroi, et sa fourrure -s'en hérissa sur son dos, le lynx, qui avait tout à coup cessé ses -culbutes, rebondir en l'air, en un dernier saut, plus haut que les -autres, en poussant une longue clameur éperdue, puis s'élancer sur -le sentier, droit devant lui, hurlant à chaque pas qu'il faisait. - -Ce fut seulement lorsque les cris se perdirent au loin que le vieux loup -se risqua hors de sa cachette et s'avança vers le porc-épic. -Soigneusement il marcha sur la neige, comme si elle eut été jonchée -de dards, prêts à percer la sensible plante de ses pieds. Le -porc-épic, à son approche, poussa son cri de bataille et fit claquer -ses longues dents. Il avait réussi à s'enrouler de nouveau, mais -sans former, comme auparavant, une boule parfaite et compacte. Ses -muscles étaient trop profondément atteints. À moitié déchiré, il -saignait abondamment. - -Un-Œil commença par enfourner dans sa gueule, à grosses bouchées, de -la neige imprégnée de sang, la mâcha et, l'ayant trouvée bonne, -l'avala. Ce lui fut un excitant de l'appétit et sa faim n'en fit -qu'augmenter. Mais il était un trop vieux routier de la vie pour -oublier sa prudence habituelle. Il attendit, tandis que le porc-épic -continuait à grincer des dents et à jeter des cris variés, plaintes -et grognements, entrecoupés de piaillements aigus. Bientôt, un -tremblement agita la bête agonisante et les aiguilles s'abaissèrent. -Puis le tremblement cessa. Les longues dents eurent un ultime -claquement, toutes les aiguilles retombèrent et le corps, détendu, ne -bougea plus. - -D'un brusque coup de patte, Un-Œil retourna sur son dos le -porc-épic. Rien ne se produisit. Il était certainement mort. Après -avoir attentivement examiné comment il était conformé, le vieux loup -le prit dans ses dents, avec précaution, et se mit en devoir de -l'emmener, moitié traînant le corps, moitié le portant, et -allongeant le cou pour tenir à distance de son propre corps la masse -épineuse. - -Puis il se souvint qu'il oubliait quelque chose et, posant par terre -son fardeau, il trotta vers l'endroit où il avait laissé le -ptarmigan. En ce qui concernait l'oiseau, son parti fut aussitôt -pris. Il le mangea. Il s'en retourna ensuite et reprit le porc-épic. - -Lorsqu'il arriva à la caverne, avec le résultat de sa chasse du -jour, la louve inspecta ce qu'il apportait et, se tournant vers lui, -le lécha légèrement sur le cou. L'instant d'après, elle grogna -encore, en guise d'avertissement qu'il eût à garder sa distance -entre lui et les louveteaux. Mais le grognement n'était plus si -menaçant. Il était moins rauque et semblait vouloir se faire -pardonner. La crainte instinctive éprouvée par la louve pour le père -de sa progéniture se dissipait, car le vieux loup se conduisait comme -un bon père-loup doit le faire et il ne songeait point à manger ses -enfants. - - -[Note 17: _Snow birds._ Espèce de gélinotte et de poule sauvage. -(_Note des Traducteurs._)] - -[Note 18: Grand oiseau de la famille des coqs de bruyère. (_Note des -Traducteurs._)] - - - - -VI - -LE LOUVETEAU GRIS - - -Il différait de ses frères et sœurs. Leur fourrure trahissait déjà -la teinte rouge qui était un héritage de leur mère. Lui au contraire, -tenait entièrement du père. Il était le seul louveteau gris de la -portée. Sa descendance de l'espèce loup était directe. Il n'avait -avec Un-Œil d'autre différence que de posséder ses deux yeux, au -lieu d'être borgne. - -C'est par le toucher que le louveteau, avant que ses yeux se fussent -ouverts, acquit la première notion des êtres et des choses. Il connut -ainsi ses deux frères et ses deux sœurs. En tâtonnant, il commença -à jouer avec eux, sans les voir. Déjà aussi, il apprenait à gronder -et son petit gosier, qu'il faisait vibrer pour émettre des sons, -semblait grincer, lorsqu'il se mettait en colère. - -Par le toucher, le goût et l'odorat, il connut sa mère, source de -chaleur, de fluide nourriture et de tendresse. Il sentait surtout -qu'elle avait une langue mignonne et caressante, qu'elle passait sur -son doux petit corps, pour l'adoucir encore plus. Et elle s'en -servait pour le ramener sans cesse contre elle, plus profondément, et -l'endormir. - -Ainsi se passa, en majeure partie, le premier mois de la vie du -louveteau. Puis ses yeux s'ouvrirent et il apprit à connaître plus -nettement le monde qui l'entourait. - -Ce monde était baigné d'obscurité, mais il l'ignorait, car il -n'avait jamais vu d'autre monde. La lumière que ses yeux avaient -perçue était infiniment faible, mais il ne savait pas qu'il y eût -une autre lumière. Son monde aussi était très petit. Il avait pour -limites les parois de la tanière. Le louveteau n'en éprouvait nulle -oppression, puisque le vaste monde du dehors lui était inconnu. - -Il avait, cependant, rapidement découvert que l'une des parois de son -univers, l'entrée de la caverne, par où filtrait la lumière, -différait des autres. Il avait fait cette découverte, encore -inconscient de sa propre pensée, avant même que ses yeux se fussent -ouverts et eussent regardé devant eux. La lumière avait frappé ses -paupières closes, produisant, à travers leur rideau, de légères -pulsations des nerfs optiques, où s'étaient allumés de petits -éclairs de clarté, d'une impression délicieuse. Vers la lumière -avait, en une attraction irrésistible, aspiré chaque fibre de son -être vivant, vers elle s'était tourné son corps, comme la substance -chimique de la plante vire d'elle-même vers le soleil. - -Il avait, dès lors, mécaniquement rampé vers l'entrée de la -caverne, et ses frères et sœurs avaient agi comme lui. Pas une fois -ils ne s'étaient dirigés vers les sombres retraits des autres -parois. Tous ces petits corps potelés, pareils à autant de petites -plantes, rampaient aveuglément vers le jour, qui était pour eux une -nécessité de l'existence, et tendaient à s'y accrocher, comme les -vrilles de la vigne au tuteur qui la soutient. Plus tard, quand ils -eurent un peu grandi et lorsque leur conscience individuelle naquit en -eux, avec ses désirs et ses impulsions, l'attraction de la lumière -ne fit que s'accroître. Sans trêve ils rampaient et s'étalaient -vers elle, repoussés en arrière par leur mère. Ce fut à cette -occasion que le louveteau gris connut d'autres attributs de sa mère -que la langue douce et caressante. Dans son insistance à ramper vers la -lumière, il apprit que la louve avait un nez, dont elle lui -administrait un coup bien appliqué, et, plus tard, une patte avec -laquelle elle le renversait sur le dos et le roulait comme un tonnelet, -en lui donnant des tapes, vives et bien calculées. - -Il sut ainsi ce qu'étaient les coups, les risques qu'il courait -volontairement d'en recevoir et comment, au contraire, il convenait -d'agir pour les éviter. C'était le début de ses généralisations -sur le monde. Aux actes automatiques succédait la connaissance des -causes. - -C'était un fier petit louveteau, carnivore comme ses frères et -sœurs. Ses ancêtres étaient des tueurs et des mangeurs de viande, de -viande seule vivaient son père et sa mère. Le lait même qu'il avait -sucé, à sa naissance, n'était que de la chair directement -transformée. Et maintenant âgé d'un mois, ayant, depuis une -semaine, ses yeux ouverts, il commençait lui-même à manger de la -viande, mâchée et à demi digérée par la louve, qui la dégorgeait -ensuite dans la gueule des cinq louveteaux, en appoint du lait de ses -mamelles. - -Il était le plus vigoureux de la portée. Plus sonore que celui de ses -frères et sœurs était, dans son gosier, le glapissement de sa voix. -Le premier, il apprit le tour de rouler, d'un adroit coup de patte, un -de ses petits compagnons. Le premier encore, attrapant l'un d'eux -par l'oreille, il le renversa et piétina, en grondant sans desserrer -ses mâchoires. Ce fut lui qui donna le plus de tracas à sa mère pour -le retenir près d'elle, loin de l'entrée de la caverne. - -Si l'attrait du jour le fascinait, il ignorait ce qu'était une -porte et il ne voyait dans l'entrée de la caverne qu'un mur -lumineux. Ce mur était le soleil de son univers, la chandelle dont il -était le papillon. Et il s'acharnait obstinément dans cette -direction, sans savoir qu'il y eût quelque chose au-delà. - -Étrange était pour lui ce mur de lumière. Son père, qu'il avait -appris à reconnaître pour un être semblable à sa mère, et qui -apportait de la viande à manger, avait une manière toute particulière -de marcher dans le mur, de s'y éloigner et d'y disparaître. Cela, -le louveteau ne pouvait se l'expliquer. Il avait tenté de s'avancer -dans les autres murs de la caverne, mais ceux-ci avaient heurté -rudement l'extrémité délicate de son nez. Il avait renouvelé -plusieurs fois l'expérience, puis s'était finalement tenu -tranquille. Il acceptait le pouvoir que possédait son père de -disparaître dans un mur comme une faculté qui lui était spéciale, de -même que le lait et la viande à demi digérée étaient des -particularités personnelles de sa mère. - -Il n'était pas donné, en somme, au louveteau, de penser à la façon -des humains. Incertaine était la voie dans laquelle travaillait son -cerveau. Mais ses conclusions n'en étaient pas moins nettes, à son -point de vue. Le pourquoi des choses ne l'inquiétait pas; leur -manière d'être l'intéressait seule. Il s'était cogné le nez -contre les parois de la caverne, et cela lui avait suffi pour qu'il -n'insistât pas. Ce qu'il était impuissant à faire, son père -pouvait le faire. C'était une autre constatation, qu'il ne -cherchait point à s'expliquer. Le fait tenait lieu pour lui de -raisonnement, et le souci de la logique ne préoccupait pas autrement -son esprit. Celui des lois de la physique encore moins. - -Comme la plupart des créatures du Wild, il ne tarda point à connaître -la famine. Un temps arriva, où non seulement la viande vint à manquer, -mais où le lait se tarit dans la poitrine de sa mère. - -Les louveteaux, tout d'abord, poussèrent des cris plaintifs et des -gémissements, mais la faim les fit bientôt tomber en léthargie. Plus -de jeux ni de querelles, ni d'enfantines colères, ni d'exercices de -grondements. Cessèrent aussi les pérégrinations vers le mur lumineux. -Au lieu de cela, ils dormaient toujours, tandis que la vie qui était en -eux vacillait et mourait. - -Un-Œil se désespérait. Il courait tout le jour et chassait au loin, -mais inutilement, et revenait dormir quelques heures seulement dans la -tanière, d'où la joie avait fui. La louve elle aussi, laissant là -ses petits, sortait à la recherche de la viande. Les premiers jours -après la naissance des louveteaux, le vieux loup avait fait plusieurs -voyages au camp des Indiens et raflé les lapins pris dans les pièges. -Mais, avec la fonte générale des neiges et le dégel des cours -d'eau, les Indiens s'étaient transportés plus loin et cette -fructueuse ressource avait tari. - -Lorsque ses parents lui rapportèrent de nouveau à manger, le louveteau -gris revint à la vie et recommença à tourner son regard vers le mur -de lumière. Mais le petit peuple qui l'entourait était bien réduit. -Seule, une sœur lui restait. Le reliquat n'était plus. - -Ayant repris des forces, il vit que sa sœur ne pouvait plus jouer. Elle -ne levait plus la tête, ni ne faisait aucun mouvement. Tandis que son -petit corps à lui s'arrondissait, avec la nourriture retrouvée, ce -secours était venu trop tard pour elle. Elle ne cessait point de dormir -et n'était plus qu'un mince squelette entouré de peau, où la -flamme baissait plus bas et plus bas, si bien qu'elle finit par -s'éteindre. - -Puis vint un autre temps où le louveteau gris ne vit plus son père -paraître et disparaître dans le mur de lumière, et s'étendre, le -soir, pour dormir à l'entrée de la caverne. L'événement arriva -à la suite d'une seconde famine, moins dure cependant que la -première. La louve n'ignorait point pourquoi le vieux loup ne -reviendrait jamais. Mais il n'était pas pour elle de moyen qui lui -permît de communiquer au louveteau ce qu'elle connaissait. - -Comme elle chassait, de son côté, vers la branche droite du torrent, -dans les parages où gîtait le lynx, elle avait rencontré une piste -tracée par le vieux loup et vieille d'un jour. L'ayant suivie, elle -avait trouvé, à son extrémité, d'autres empreintes, imprimées par -le lynx, et les vestiges d'une bataille dans laquelle le félin avait -eu la victoire. C'était de son compagnon, avec quelques os, tout ce -qui subsistait. Les traces du lynx, qui continuaient au delà, lui -avaient fait découvrir la tanière de l'ennemi. Mais, ayant reconnu, -à divers indices, que celui-ci y était revenu, elle n'avait pas osé -s'y aventurer. - -Et toujours, depuis, la louve évitait la branche droite du torrent, car -elle savait que dans la tanière se trouvait une portée de petits et -elle connaissait le lynx pour une féroce créature, d'un caractère -intraitable, et un terrible combattant. Oui, certes, c'était bien, -pour une demi-douzaine de loups, de pourchasser un lynx et de le -repousser au faîte d'un arbre, crachant et se hérissant. Un combat -singulier était une tout autre affaire, surtout quand une mère-lynx -avait derrière elle une jeune famille affamée à défendre et à -nourrir. Un-Œil venait de l'apprendre à ses dépens. - -Mais le Wild a ses lois et l'heure devait arriver où, pour le salut -de son louveteau gris, la louve, poussée elle aussi par l'implacable -instinct de la maternité, affronterait la tanière dans les rochers et -la colère de la mère-lynx. - - - - -VII - -LE MUR DU MONDE - - -Lorsque la louve avait commencé à aller chasser au dehors, elle avait -dû laisser derrière elle le louveteau et l'abandonner à lui-même. -Non seulement elle lui avait inculqué, à coups de nez et à coups de -patte, l'interdiction de s'approcher de l'entrée de la caverne, -mais une crainte spontanée était intervenue chez lui, pour le -détourner de sortir. Jamais, dans la courte vie qu'il avait vécue -dans la tanière, il n'avait rien rencontré qui pût l'effrayer, et -cependant la crainte était en lui. Elle lui venait d'un atavisme -ancestral et lointain, à travers des milliers et des milliers de vies. -C'était un héritage qu'il tenait directement de son père et de la -louve, mais ceux-ci l'avaient, à leur tour, reçu par échelons -successifs de toutes les générations de loups disparues avant eux. -Crainte! Legs du Wild, auquel nul animal ne peut se soustraire! - -Bref, le louveteau gris connut la crainte avant de savoir de quelle -étoffe elle était faite. Sans doute la mettait-il au nombre des -inévitables restrictions de l'existence, dont il avait eu déjà la -notion. Son dur emprisonnement dans la caverne, la rude bousculade de sa -mère quand il se risquait à vouloir sortir, la faim inapaisée de -plusieurs famines, autant de choses qui lui avaient enseigné que tout -n'est pas liberté dans le monde, qu'il y a pour la vie des limites -et des contraintes. Obéir à cette loi, c'était échapper aux coups -et travailler pour son bonheur. Sans raisonner comme l'eût fait un -homme, il se contentait d'une classification simpliste: ce qui heurte -et ce qui ne heurte pas, et, en conclusion, éviter ce qui est classé -dans la première catégorie, afin de pouvoir jouir de ce qui est -classé dans la seconde. - -Tant par soumission à sa mère que par cette crainte imprécise et -innommée qui pesait sur lui, il se tenait donc éloigné de -l'ouverture de la caverne, qui demeurait pour lui un blanc mur de -lumière. Quand la louve était absente, il dormait la plupart du temps. -Dans les intervalles de son sommeil, il restait très tranquille, -réprimant les cris plaintifs qui lui gonflaient la gorge et -contractaient son museau. - -Une fois, comme il était couché tout éveillé, il entendit un son -bizarre, qui venait du mur blanc. C'était un glouton[19] qui, -tremblant de sa propre audace, se tenait sur le seuil de la caverne, -reniflant avec précaution ce que celle-ci pouvait contenir. Le -louveteau, ignorant du glouton, savait seulement que ce reniflement -était étrange, qu'il était quelque chose de non classé et, par -suite, un inconnu redoutable. Car l'inconnu est un des principaux -éléments de la peur. Le poil se hérissa sur le dos du louveteau gris, -mais il se hérissa en silence, tangible expression de son effroi. -Pourtant, quoique au paroxysme de la terreur, le louveteau demeurait -couché, sans faire un mouvement ni aucun bruit, glacé, pétrifié dans -son immobilité, mort en apparence. Sa mère, rentrant au logis, se mit -à gronder en sentant la trace du glouton et bondit dans la caverne. -Elle lécha son petit et le pétrit du nez, avec une véhémence -inaccoutumée d'affection. Le louveteau comprit vaguement qu'il -avait échappé à un grand et mauvais danger. - -D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le -louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de -vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre -lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de -la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui -montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque -bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance -se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de -la caverne. - -Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de -lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait. -Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait -prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il -entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière. - -Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui -lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante. -La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de -vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de -la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté -devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la -lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était -comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace. -Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au -point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le -mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi -modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des -arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait -les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne. - -Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était, -encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la -caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette -hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent -échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa -frayeur, il jetait son défi à l'immense univers. - -Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et, -intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait -peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il -remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil; -un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente -du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et -s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était -accroupi. - -Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol -plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce -qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se -mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent -sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En -sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au -museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le -bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara -de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus; -sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La -crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le -louveteau jappait comme un petit chien apeuré. - -Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était -couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein, -où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un -long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et -qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa -toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui -le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de -derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le -faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars. - -Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui -desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier -homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins -tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance -aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un -parfait explorateur. - -Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait, -les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc -mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un -écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en -plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda. -Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada -rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des -piaulements sauvages. - -Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il -rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec -confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans[20] -s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le -vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec -sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses -hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à -tire-d'aile. - -Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout -embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des -choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait -de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place, -tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que -l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être -prêt. - -Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la -distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait -les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il -se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les -cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait -dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes -la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus -objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces -mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à -chaque pas, au monde ambiant. - -C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande -(quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande, -dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue -d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de -ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre, -choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné, -dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous -ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de -l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit -buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de -sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le -louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur -petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa -patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut -une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule; -l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même -temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses -mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud -coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable -à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents -et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et -ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille. -Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère, -puis il commença à ramper, pour sortir du nid. - -Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la -mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement -des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les -coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur. -Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda, -puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes -de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan -continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la -première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout -de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait -pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui -était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en -lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait -maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop -heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait -de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé. - -Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de -la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y -repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à -son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au -bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le -tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se -regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori -déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher -prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il -tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa -mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups -tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le -louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une -peu glorieuse retraite. - -Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante, -la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels -gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que -quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa -tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et, -instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En -même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa -rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des -hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu. - -Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement -ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan -voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte -l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et -ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui -passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan, -les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur -qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui. - -Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il -avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et -elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand -elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait -mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de -grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant -emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller -et voir. - -Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu -d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait -à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et -s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille -de l'Inconnu[21]. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la -bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de -l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La -suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort; -elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait -pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en -possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des -chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la -somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son -imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout. - -Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer -dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme -si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et -venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée, -et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance. -Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la -berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il -nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet -endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu -duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le -louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien. -L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt -au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens -dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il -gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course. - -Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi -paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était -finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua -avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une -leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se -mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était -pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce -qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence, -d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais -s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de -l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se -renforçait désormais de l'expérience acquise. - -Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué -que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère, -et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau -était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce -seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus, -il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une -impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne -et d'y retrouver sa mère. - -Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et -qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide, -devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une -petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir -peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre -chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de -quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant -à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya -de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit -entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu -de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la -lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut -simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents -acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair. - -Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la -mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans -l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa -blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette -mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que, -relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus -vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il -n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens. - -Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa -progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle -approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps -d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent, -dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et -agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis -qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus -près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du -louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un -moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était -attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la -chair. - -Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune -et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua -en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne -détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait -des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la -vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire. - -Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son -histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers -les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la -gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La -louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la -belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps -jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent -sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort. - -Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès -d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait -les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le -retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été -retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en -revinrent à la caverne, où ils s'endormirent. - - -[Note 19: Petit animal carnassier de l'Amérique du Nord, extrêmement -féroce. (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 20: _Moose-bird._ Ces oiseaux ont l'habitude de venir se poser sur -le dos des élans, qu'ils débarrassent de leurs parasites, comme font -chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (_Note des -Traducteurs._)] - -[Note 21: Ceci, qui pourrait paraître exagéré, est très véridique -cependant. J'ai vu, durant l'hiver, une poule accomplir le même acte -sur le bassin de ma cour. Il avait neigé et, comme elle voyait l'eau -noire au milieu de la neige, elle la prit pour du terrain solide. Ce -fait n'est pas isolé, paraît-il. (_Note d'un des Traducteurs._)] - - - - -VIII - -LA LOI DE LA VIANDE - - -Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos, -il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette -sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère. -Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il -se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin, -pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et -élargissant le cercle de ses courses. - -Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa -faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était -utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de -règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il -pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives. - -Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il -avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un -écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui -répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un -oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait -jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de -ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre -mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche -buisson. - -Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de -l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un -danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà -l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et -déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel. - -Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers -meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce -désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa -colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile -prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que -les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les -arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les -surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol. - -Le louveteau éprouvait pour sa mère un respect considérable. Elle -était savante à capturer la viande et jamais elle ne manquait de lui -en apporter sa part. De plus elle n'avait peur de rien. Il ne se rendait -pas compte qu'elle avait plus appris et en connaissait plus que lui, -d'où sa plus grande bravoure, et ne voyait que la puissance supérieure -qui était en elle. Elle le forçait aussi à l'obéissance et, plus il -prenait de l'âge, moins elle était patiente envers lui. Aux coups de -nez et aux coups de pattes avaient succédé de cuisantes morsures. Et -pour cela encore, il la respectait. - -Une troisième famine revint, qui fut particulièrement dure, et le -louveteau connut à nouveau, cette fois avec une conscience plus nette, -l'aiguillon de la faim. La louve chassait sans discontinuer, quêtant -partout un gibier qu'elle ne trouvait pas, et souvent ne rentrait -même pas dormir dans la caverne. - -Le louveteau chassait comme elle, en mortelle angoisse, et lui non plus -ne trouvait rien. Mais cette détresse contribuait à développer son -esprit et il grandit en science et en sagesse. Il observa de plus près -les habitudes de l'écureuil et s'appliqua à courir sur lui, plus -prestement, pour s'en saisir. Il étudia les mœurs des souris-des-bois -et s'exerça à creuser le sol avec ses griffes, afin de les tirer de -leurs trous. L'ombre même du faucon ne le fit plus fuir sous les -taillis. Assis sur son derrière, en terrain découvert, il allait -même, dans son désespoir, jusqu'à provoquer l'oiseau redoutable qu'il -voyait planer dans le ciel. Car il savait que là-haut, dans le bleu, -c'était de la viande qui flottait, de cette viande que réclamaient si -intensément ses entrailles. Mais le faucon dédaigneux refusait de -venir livrer bataille au louveteau, qui s'en allait en gémissant, de -désappointement et de faim. - -La famine, un jour, se termina. La louve apporta de la chair au logis. -Une chair singulière et différente de la chair coutumière. C'était -un petit de lynx, de l'âge approximatif du louveteau, mais un peu -moins grand. Il était tout entier pour lui. La louve, il l'ignorait, -avait déjà satisfait sa faim en dévorant tout le reste de la portée. -Il ne savait pas non plus tout ce qu'il y avait, dans cet acte, de -désespéré. La seule chose qui l'intéressait était la satisfaction -de son estomac, et chaque bouchée du petit lynx, qu'il avalait, -augmentait son contentement. - -Un estomac plein incite au repos et le louveteau, étendu dans la -caverne, s'endormit contre sa mère. Un grondement de la louve, tel -qu'il n'en avait encore ouï de semblable, le réveilla en sursaut. -Jamais, peut-être, elle n'en avait, dans sa vie, poussé d'aussi -terrible. Car, elle, elle savait bien que l'on ne dépouille pas -impunément une tanière de lynx. La mère-lynx arrivait. Le louveteau -la vit, dans la pleine lumière de l'après-midi, accroupie à -l'entrée de la caverne. - -Sa fourrure, à cette vue, se souleva, puis retomba le long de son -échine. Point n'était ici besoin d'instinct, ni de raisonnement. -Le cri de rage de l'intruse, commencé en sourd grognement, puis -s'enflant tout à coup en un horrifique hurlement, disait clairement -le danger. Le louveteau, pourtant, sentit en lui bouillonner le prodige -de la vie. Il se dressa sur son séant et se rangea aux côtés de sa -mère, en grondant vaillamment. Mais elle le rejeta loin d'elle, en -arrière, avec mépris. - -La mère-lynx ne pouvait bondir, le boyau d'entrée de la caverne -étant trop bas et trop étroit. Elle s'avança, en rampant, prête à -s'élancer dès qu'il lui serait loisible. Mais alors la louve -s'abattit sur elle et la terrassa. - -Le louveteau ne distinguait pas grand chose de la bataille. Les deux -bêtes grondaient, crachaient, hurlaient et s'entredéchiraient. Le -lynx combattait des griffes et des dents; la louve n'usait que de ses -dents. Le louveteau, profitant d'un moment propice, s'élança, lui -aussi, et enfonça ses crocs dans une des pattes de derrière du lynx. -Il s'y suspendit en grognant et, sans qu'il s'en rendît compte, -il paralysa par son poids les mouvements de cette patte, apportant ainsi -à sa mère une aide appréciable. Un virement du combat, entre les deux -adversaires, le refoula et lui fit lâcher prise. - -L'instant d'après, mère-louve et mère-lynx étaient séparées. -Avant qu'elles ne se ruassent à nouveau l'une contre l'autre, le -lynx frappa le louveteau d'un coup de sa large patte de devant, qui -lui lacéra l'épaule jusqu'à l'os et l'envoya rouler contre le -mur de la caverne. Ses cris aigus et ses hurlements plaintifs -s'ajoutèrent au vacarme des rugissements. - -Il avait cessé de gémir que la lutte durait encore. Il eut le temps -d'être repris d'un second accès de bravoure et la bataille, en se -terminant, le retrouva rageusement pendu à la patte de derrière du -lynx. - -Celui-ci avait succombé. La louve était, pour sa part, fort mal en -point. Elle tenta de caresser le louveteau et de lécher son épaule -blessée. Mais le sang qu'elle avait perdu avait à ce point épuisé -ses forces qu'elle demeura, tout un jour et toute une nuit, étendue -sur le corps de son ennemi, sans pouvoir faire un mouvement et respirant -à peine. Pendant une semaine entière, elle ne quitta point la -tanière, sauf pour aller boire, et sa marche était lente et pénible. -Le lynx, au bout de ce temps, était complètement dévoré, et les -blessures de la louve assez cicatrisées pour lui permettre de courir à -nouveau le gibier. - -L'épaule du louveteau demeurait encore raide et endolorie et, durant -quelque temps, il boita. Mais le monde, désormais, lui paraissait -autre. Depuis la bataille avec le lynx, sa confiance en lui-même -s'était accrue. Il avait mordu dans un ennemi, en apparence plus -puissant que lui, et avait survécu. Son allure en était devenue plus -hardie. Quoique la terreur mystérieuse de l'Inconnu, toujours -intangible et menaçante, continuât à peser sur lui, beaucoup de sa -timidité avait disparu. - -Il commença à accompagner sa mère dans ses chasses et à y jouer sa -partie. Il apprit férocement à tuer et à se nourrir de ce qu'il -avait tué. Le monde vivant se partageait pour lui en deux catégories. -Dans la première, il y avait lui et sa mère. Dans la seconde, tous les -autres êtres qui vivaient et se mouvaient. Ceux-ci se classaient, à -leur tour, en deux espèces. Ceux qui, comme lui-même et sa mère, -tuaient et mangeaient; ceux qui ne savaient pas tuer ou tuaient -faiblement. De là surgissait la loi suprême. La viande vivait sur la -viande, la vie sur la vie. Il y avait les mangeurs et les mangés. La -loi était Mange ou sois Mangé. - -Sans se la formuler, sans la raisonner, ni y penser même, le louveteau -vivait cette loi. Il avait mangé les petits du ptarmigan. Le faucon -avait mangé la mère-ptarmigan, puis aurait voulu le manger lui aussi. -Devenu plus fort, c'est lui qui avait souhaité manger le faucon. Il -avait mangé le petit du lynx et la mère-lynx l'aurait mangé, si -elle n'avait pas été elle-même tuée et mangée. À cette loi -participaient tous les êtres vivants. La viande dont il se nourrissait, -et qui lui était nécessaire pour exister, courait devant lui sur le -sol, volait dans les airs, grimpait aux arbres ou se cachait dans la -terre. Il fallait se battre avec elle pour la conquérir et, s'il -tournait le dos, c'était elle qui courait après lui. Chasseurs et -chassés, mangeurs et mangés, chaos de gloutonnerie, sans merci et sans -fin, ainsi le louveteau n'eût-il pas manqué de définir le monde, -s'il eût été tant soit peu philosophe, à la manière des -hommes[22]. - -Mais la vie et son élan avaient aussi leurs charmes. Développer et -faire jouer ses muscles constituait pour le louveteau un plaisir sans -fin. Courir sus après une proie était une source d'émotions et de -frémissements délicieux. Rage et bataille donnaient de la joie. La -terreur même et le mystère de l'Inconnu avaient leur attirance. - -Puis toute peine portait en elle sa rémunération, dont la première -était celle de l'estomac plein et d'un bon sommeil reposant aux -chauds rayons du soleil. Aussi le louveteau ne querellait-il pas la vie, -qui dans le fait seul qu'elle existe trouve sa raison d'être, ni -l'hostilité ambiante du monde qui l'entourait. Il était plein de -sève, très heureux et tout fier de lui-même. - - -[Note 22: Victor Hugo a écrit: - -«_La vie est une joie où le meurtre fourmille -Et la création se dévore en famille... -L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe. -Le lynx tacheté saute et saisit l'antilope... -La louve est sur l'agneau, comme l'agneau sur l'herbe... -Le colibri, sitôt qu'il a faim devient tigre... -De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore. -L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore. -C'est l'ivresse et la loi._» - -[La Légende des Siècles, nouvelle série, tome II.] (_Note des -Traducteurs._)] - - - - -IX - -LES FAISEURS DE FEU - - -Sur eux, à l'improviste, tomba le louveteau. Ce fut de sa faute. Il -avait manqué de prudence et marché sans voir. Encore lourd de sommeil -(il avait chassé toute la nuit et venait à peine de se réveiller), il -avait quitté la caverne et était, en trottant, descendu vers le -torrent, pour y boire. À vrai dire, le sentier lui était familier et -jamais nul accident ne lui était arrivé. - -Il avait dépassé le sapin renversé, traversé la clairière et -courait parmi les arbres. Au même instant, il vit et flaira. Devant -lui, assises par terre, en silence, étaient cinq choses vivantes, -telles qu'il n'en avait jamais rencontrées de semblables. -C'était sa première vision de l'humanité. - -Les cinq hommes, à son aspect, et cela le surprit, ne bondirent pas sur -leurs pieds, ne montrèrent pas leurs dents, ni ne grondèrent. Ils ne -firent pas un mouvement, mais demeurèrent silencieux et fatidiques. - -Le louveteau, non plus, ne bougea pas. Tout l'instinct de sa nature -sauvage l'eût cependant poussé à fuir, si un autre instinct ne -s'était, impératif et soudain, élevé en lui. Un étonnement -inconnu s'emparait de son esprit. Il se sentait amoindri tout à coup -par une notion nouvelle de sa petitesse et débilité. Un pouvoir -supérieur, très loin, très haut au-dessus de lui, s'appesantissait -sur son être et le maîtrisait. - -Le louveteau n'avait jamais vu d'homme, et pourtant l'instinct de -l'homme était en lui. Dans l'homme il reconnaissait obscurément -l'animal qui avait combattu et vaincu tous les autres animaux du Wild. -Ce n'étaient pas seulement ses yeux qui regardaient, mais ceux de -tous ses ancêtres, prunelles qui avaient, durant des générations, -encerclé dans l'ombre et la neige d'innombrables campements -humains, épié de loin, sur l'horizon, ou de plus près, dans -l'épaisseur des taillis, l'étrange bête à deux pattes qui était -le seigneur et maître de toutes les choses vivantes. - -Cet héritage moral et surnaturel, fait de crainte et de luttes -accumulées, pendant des siècles, étreignait le louveteau, trop jeune -encore pour s'en dégager. Loup adulte, il eût pris rapidement la -fuite. Tel qu'il était, il se coucha, paralysé d'effroi, acceptant -déjà la soumission que sa race avait consentie, le premier jour où un -loup vint s'asseoir au feu de l'homme, pour s'y chauffer. - -Un des Indiens finit par se lever, marcha dans sa direction et -s'arrêta au-dessus de lui. Le louveteau se colla davantage encore -contre le sol. C'était l'Inconnu, concrétisé en chair et en sang, -qui se penchait sur lui, pour le saisir. Sa fourrure eut un hérissement -inconscient, ses lèvres se rétractèrent et il découvrit ses petits -crocs. La main qui le surplombait, comme une condamnation, hésita et -l'homme dit en riant: - ---_Wabam wabisca ip pit tah!_ (Regardez les crocs blancs!) - -Les autres Indiens se mirent à rire lourdement et excitèrent l'homme -à saisir le louveteau. Tandis que la main s'abaissait, plus bas, plus -bas, une violente lutte intérieure se livrait chez celui-ci, entre les -divers instincts qui le partageaient. Il ne savait s'il devait -seulement gronder, ou combattre. Finalement, il gronda jusqu'au moment -où la main le toucha, puis engagea la bataille. Ses dents brillèrent -et mordirent. L'instant d'après il reçut, sur un des côtés de la -tête, un coup qui le fit basculer. Alors tout instinct de lutte -l'abandonna. Il se prit à gémir comme un enfantelet et l'instinct -de la soumission l'emporta sur tous les autres. S'étant relevé, il -s'assit sur son derrière en piaulant. Mais l'Indien qu'il avait -mordu était en colère et le louveteau reçut un second coup sur -l'autre côté de la tête. Il piaula encore plus fort. - -Les quatre autres Indiens s'esclaffaient de plus en plus, si bien que -leur camarade se mit à rire lui aussi. Ils entourèrent tous le -louveteau et se moquèrent de lui, tandis qu'il geignait, de terreur -et de peine. - -Tout à coup, bête et Indiens dressèrent l'oreille. Le louveteau -savait ce qu'annonçait le bruit qui se faisait entendre et, cessant -de gémir, il jeta un long cri, où il y avait plus de joie maintenant -que d'effroi. Puis il se tut et attendit, attendit l'arrivée de sa -mère, de sa mère libératrice, indomptable et terrible, qui savait si -bien combattre, et tuait tout ce qui lui résistait, et n'avait jamais -peur. - -Elle arrivait, courant et grondant. Elle avait perçu la plainte de son -petit et se précipitait pour le secourir. Elle bondit au milieu du -groupe, magnifique, transfigurée dans sa furieuse et inquiète -maternité. Son irritation protectrice était un réconfort pour le -louveteau, qui sauta vers elle, avec un petit cri joyeux, tandis que les -animaux-hommes se reculaient, en hâte, de plusieurs pas. La louve -s'arrêta, près de son petit, qui se pressait contre elle, et fit -face aux Indiens. Un sourd grondement sortit de son gosier. La menace -contractait sa face et son nez, qui se plissait, se relevait presque -jusqu'à ses yeux, en une prodigieuse et mauvaise grimace de colère. - -Il y eut alors un cri que lança l'un des hommes. - ---_Kiche!_--voilà ce qu'il cria, avec une exclamation de -surprise. - -Le louveteau sentit, à cette voix, vaciller sa mère. - ---_Kiche!_--cria l'homme à nouveau, durement, cette fois, et -d'un ton de commandement. - -Et le louveteau vit alors sa mère, la louve impavide, se plier -jusqu'à ce que son ventre touchât le sol, en geignant et en remuant -la queue, avec tous les signes coutumiers de soumission et de paix. Il -n'y comprenait rien et était stupéfié. La terreur de l'homme le -reprenait. Son instinct ne l'avait pas trompé et sa mère le -subissait comme lui. Elle aussi rendait hommage à l'animal-homme. - -L'Indien qui avait parlé vint vers elle. Il posa sa main sur sa tête -et elle ne fit que s'en aplatir davantage. Elle ne grondait, ni ne -tentait de mordre. Les autres Indiens s'étaient pareillement -rapprochés et, rangés autour de la louve, ils la palpaient et -caressaient, sans aviver chez elle la moindre velléité de résistance -ou de révolte. - -Les cinq hommes étaient fort excités et leurs bouches menaient grand -bruit. Mais comme ce bruit n'avait rien de menaçant, le louveteau se -décida à venir se coucher près de sa mère, se hérissant encore de -temps à autre, mais faisant de son mieux pour se soumettre. - ---Ce qui se passe n'a rien de surprenant, dit un des Indiens. Le -père de Kiche était un loup. Il est vrai que sa mère était une -chienne. Mais mon frère ne l'avait-il pas attachée dans les bois, -trois nuits durant, au moment de la saison des amours. Alors c'est un -loup qui la couvrit. - ---Un an s'est écoulé, Castor-Gris[23], depuis que Kiche s'est -échappée. - ---Tu comptes bien, Langue-de-Saumon[24]. C'était à l'époque de -la famine que nous avons subie, alors que nous n'avions plus de viande -à donner aux chiens. - ---Elle a vécu avec les loups, dit un troisième Indien. - ---Cela paraît juste, Trois-Aigles[25], répartit Castor-Gris, en -touchant de sa main le louveteau, et en voici la preuve. - -Le louveteau, au contact de la main, esquissa un grognement. La main se -retira et lui administra une calotte. Sur quoi, il recouvrit ses crocs -et s'accroupit avec soumission. La main revint alors et le frotta -amicalement derrière les oreilles, et tout le long de son dos. - ---Ceci prouve cela, reprit Castor-Gris. Il est clair que sa mère est -Kiche. Mais, une fois de plus, son père est un loup. C'est pourquoi -il y a en lui peu du chien et beaucoup du loup. Ses crocs sont blancs, -et _White Fang_ (Croc-Blanc) doit être son nom. J'ai parlé. C'est -mon chien. Kiche n'était-elle pas la chienne de mon frère? Et mon -frère n'est-il pas mort? - -Pendant un instant, les animaux-hommes continuèrent à faire du bruit -avec leurs bouches. Durant ce colloque, le louveteau, qui venait de -recevoir un nom dans le monde, demeurait tranquille et attendait. Puis -Castor-Gris, prenant un couteau dans un petit sac qui pendait sur son -estomac, alla vers un buisson et y coupa un bâton. Croc-Blanc -l'observait. Aux deux bouts du bâton, l'Indien fixa une lanière. -Avec l'une, il attacha Kiche par le cou et, ayant conduit la louve -près d'un petit sapin, y noua l'autre lanière. - -Croc-Blanc suivit sa mère et se coucha près d'elle. Il vit -Langue-de-Saumon avancer la main vers lui, et la peur le reprit. Kiche, -de son côté, regardait avec anxiété. Mais l'Indien, élargissant -ses doigts et les recourbant, le roula sens dessus dessous et commença -à lui frotter le ventre d'une manière délicieuse. Le louveteau, les -quatre pattes en l'air, se laissait tripoter, gauche et cocasse, et -sans essayer de résister. Comment d'ailleurs l'aurait-il pu dans la -position où il se trouvait? Si l'animal-homme avait l'intention de -le maltraiter, il lui était livré sans défense et était incapable de -fuir. - -Il se résigna donc et se contenta de gronder doucement. C'était plus -fort que lui. Mais Langue-de-Saumon n'eut point l'air de s'en -apercevoir et ne lui donna aucun coup sur la tête. Il continua, au -contraire, à le frictionner de haut en bas, et le louveteau sentit -croître le plaisir qu'il en éprouvait. Lorsque la main caressante -passa sur ses flancs, il cessa tout à fait de gronder. Puis, quand les -doigts remontèrent à ses oreilles, les pressant moelleusement vers -leur base, son bonheur ne connut plus de bornes. Quand, enfin, après -une dernière et savante friction, l'Indien le laissa tranquille et -s'en alla, toute crainte s'était évanouie dans l'esprit du -louveteau. Sans doute d'autres peurs l'attendaient dans l'avenir. -Mais, de ce jour, confiance et camaraderie étaient établies avec -l'homme, en société de qui il allait vivre. - -Au bout de quelque temps, Croc-Blanc entendit s'approcher des bruits -insolites. Prompt à observer et à classer, il les reconnut aussitôt -comme étant produits par l'animal-homme. Quelques instants plus tard, -en effet, toute la tribu indienne surgissait du sentier. Il y avait -beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, quarante têtes au total, -tous lourdement chargés des bagages du camp, de provisions de bouche et -d'ustensiles. - -Il y avait aussi beaucoup de chiens et ceux-ci, à l'exception des -tout petits, n'étaient pas moins chargés que les gens. Des sacs -étaient liés sur leur dos et chaque bête portait un poids de vingt à -trente livres. Croc-Blanc n'avait, auparavant, jamais vu de chiens, -mais cette première vision lui suffit pour comprendre que c'était -là un animal appartenant à sa propre espèce, avec quelque chose de -différent. Quant aux chiens, ce fut surtout la différence qu'ils -sentirent en apercevant le louveteau et sa mère. - -Il y eut une ruée effroyable. Croc-Blanc se hérissa, hurla et mordit -au hasard dans le flot qui, gueules ouvertes, déferlait sur lui. Il -tomba et roula sous les chiens, éprouvant la morsure cruelle de leurs -dents et, lui-même, mordant et déchirant, au-dessus de sa tête, -pattes et ventres. Il entendait, dans la mêlée, les hurlements de -Kiche qui combattait pour lui, les cris des animaux-hommes et le bruit -de leurs gourdins dont ils frappaient les chiens, qui, sous les coups, -gémissaient de douleur. - -Tout ceci fut seulement l'histoire de quelques secondes. Le louveteau, -remis sur pied, vit les Indiens qui le défendaient, repousser les -chiens en arrière, à l'aide de bâtons et de pierres, et le sauver -de l'agression féroce de ses frères qui, pourtant, n'étaient pas -tout à fait ses frères. Et, quoiqu'il n'y eût point place en son -cerveau pour la conception d'un sentiment aussi abstrait que celui de -la justice, il sentit, à sa façon, la justice des animaux-hommes. Il -connut qu'ils édictaient des lois et les imposaient. - -Étrange était aussi la façon dont ils procédaient pour dicter leurs -lois. Dissemblables de tous les animaux que le louveteau avait -rencontrés jusque-là, ils ne mordaient ni ne griffaient. Ils -imposaient leur force vivante par l'intermédiaire des choses mortes. -Celles-ci leur servaient de morsures. Bâtons et pierres, dirigés par -ces bizarres créatures, sautaient à travers les airs, à l'instar de -choses vivantes, et s'en allaient frapper les chiens. - -Il y avait là, pour son esprit, un pouvoir extraordinaire et -inexplicable, qui dépassait les bornes de la nature et était d'un -dieu. Croc-Blanc, cela va de soi, ignorait tout de la divinité. Tout au -plus pouvait-il soupçonner que des choses existaient au-delà de celles -dont il avait la notion. Mais l'étonnement et la crainte qu'il -ressentait en face des animaux-hommes était assez exactement comparable -à l'étonnement et à la crainte qu'aurait éprouvés un homme se -trouvant, sur le faîte de quelque montagne, devant un être divin, qui -tiendrait des foudres dans chaque main et les lancerait sur le monde -terrifié. - -Le dernier chien ayant été refoulé en arrière, le charivari prit -fin. Le louveteau se mit à lécher ses meurtrissures. Puis il médita -sur son premier contact avec la troupe cruelle de ses prétendus frères -et sur son introduction parmi eux. Il n'avait jamais songé que -l'espèce à laquelle il appartenait pût contenir d'autres spécimens -que le vieux loup borgne, sa mère et lui-même. Ils constituaient à -eux trois, dans sa pensée, une race à part. Et, tout à coup, il -découvrait que beaucoup d'autres créatures s'apparentaient à sa -propre espèce. Il lui parut obscurément injuste que le premier -mouvement de ces frères de race eût été de bondir sur lui et de -tenter de l'anéantir. - -Il était non moins chagrin de voir sa mère attachée avec un bâton, -même en pensant que c'était la sagesse supérieure des animaux-hommes -qui l'avait voulu. Cela sentait l'esclavage. À l'esclavage il n'avait -pas été habitué. La liberté de rôder, de courir, de se coucher par -terre, là où il lui plaisait, avait été son lot jusqu'à ce jour et, -maintenant, il était captif. Les mouvements de sa mère étaient -réduits à la longueur du bâton auquel elle était liée. Et à ce -même bâton il était comme lié lui-même, car il n'avait pas encore -eu l'idée qu'il pouvait se séparer de sa mère. - -Il n'aima pas cette contrainte. Il n'aima pas non plus quand les -animaux-hommes, s'étant levés, se remirent en marche. Un -animal-homme, malingre d'aspect, prit dans sa main la lanière du -bâton qui attachait Kiche et emmena la louve derrière lui. Derrière -Kiche suivait Croc-Blanc, grandement perturbé et tourmenté par la -nouvelle aventure qui s'abattait sur lui. - -Le cortège descendit la vallée, continuant bien au-delà des plus -longues courses du louveteau, jusqu'au point où le torrent se jetait -dans le fleuve Mackenzie. À cet endroit, des canots étaient juchés en -l'air, sur des perches, et s'étendaient des claies destinées à -faire sécher le poisson. - -On s'arrêta et on campa. La supériorité des animaux-hommes -s'affirmait de plus en plus. Plus encore que leur domination sur les -chiens aux dents aiguës, ce spectacle marquait leur puissance. Grâce -à leur pouvoir d'imprimer du mouvement aux choses immobiles, il leur -était loisible de changer la vraie face du monde. - -La plantation et le dressage des perches destinées à monter le camp -attira l'attention du louveteau. Cette opération était peu de chose, -accomplie par les mêmes créatures qui lançaient à distance des -bâtons et des pierres. Mais, quand il vit les perches se réunir et se -couvrir de toiles et de peaux, pour former des tentes, Croc-Blanc fut -stupéfait. Ces tentes, d'une colossale et impressionnante grandeur, -s'élevaient partout autour de lui, grandissant à vue d'œil, de -tous côtés, comme de monstrueuses formes de vie. Elles emplissaient le -champ presque entier de sa vision et, menaçantes, le dominaient -lui-même. Lorsque la brise les agitait, en de grands mouvements, il se -couchait sur le sol, effaré et craintif, sans toutefois les perdre des -yeux, prêt à bondir et à fuir au loin, s'il lui arrivait de les -voir se précipiter sur sa tête. - -Après un moment, son effroi des tentes prit fin. Il vit que femmes et -enfants y pénétraient et en sortaient sans aucun mal, et les chiens -aussi tenter d'y entrer, mais en être chassés rudement, de la voix -ou au moyen de pierres volantes. Bientôt Croc-Blanc, quittant les -côtés de Kiche, rampait à son tour, avec précaution, vers la tente -la plus proche. Sa curiosité, sans cesse en éveil, le besoin -d'apprendre et de connaître, par sa propre expérience, le -poussaient. Les derniers pouces à franchir vers le mur de toile et de -peau le furent avec un redoublement de prudence et une avance -imperceptible. Les événements de la journée avaient préparé le -louveteau au contact de l'Inconnu, à ses manifestations les plus -merveilleuses et les plus inattendues. Enfin son nez toucha -l'enveloppe de la tente. Il attendit, rien n'arriva. Il flaira -l'étrange matière, saturée de l'odeur de l'homme, et prenant -l'enveloppe dans ses dents, donna une petite secousse. Rien n'arriva -encore, sinon qu'une partie de la tente se mit à remuer. Il secoua -plus hardiment. Le mouvement s'accentua. Il était ravi. Il secoua -toujours plus fort et récidiva jusqu'à ce que la tente entière fût -en mouvement. Alors le cri perçant d'un Indien se fit entendre et -effraya le louveteau, qui revint en toute hâte vers sa mère. Mais -jamais plus depuis il n'eut peur des énormes tentes. - -Cette émotion passée, Croc-Blanc s'écarta à nouveau de Kiche qui, -liée à un pieu, ne pouvait le suivre. - -Il ne tarda pas à rencontrer un jeune chien, un peu plus grand et plus -âgé que lui, qui venait à sa rencontre, à pas comptés, et -dissimulant des intentions belliqueuses. Le nom du jeune chien, que le -louveteau connut par la suite, en l'entendant appeler, était Lip-Lip. -Il était déjà redoutable et, par ses luttes avec les autres petits -chiens, avait acquis l'expérience de la bataille. - -Lip-Lip appartenait à la race des chiens-loups, qui avait le plus de -parenté avec Croc-Blanc; il était jeune et semblait peu dangereux. -Aussi le louveteau se préparait-il à le recevoir en ami. Mais, quand -il vit que la marche de l'étranger se raidissait et que ses lèvres -retroussées découvraient ses dents, il se raidit lui aussi et -répondit en montrant sa mâchoire. Ils se mirent à tourner en rond, -l'un autour de l'autre, hérissés et grondant. Ce manège dura -plusieurs minutes et Croc-Blanc commençait à s'en amuser, comme -d'un jeu, quand tout à coup, avec une surprenante vivacité, Lip-Lip -sauta sur lui, lui jeta une morsure rapide et sauta, derechef, en -arrière. - -La morsure avait atteint le louveteau à son épaule déjà blessée par -le lynx et qui, dans le voisinage de l'os, était intérieurement -demeurée douloureuse. La surprise et le coup lui arrachèrent un -gémissement; mais, l'instant d'après, en un bond de colère, il -s'élança sur Lip-Lip et le mordit furieusement. Lip-Lip, nous -l'avons dit, était déjà rompu au combat. Trois fois, quatre fois, -une demi-douzaine de fois, ses petits crocs pointus s'acharnèrent sur -Croc-Blanc, qui, tout décontenancé, finit par lâcher pied et par se -sauver, honteux et dolent, près de sa mère, en lui demandant -protection. - -Ce fut sa première bataille avec Lip-Lip. Elle ne devait pas être la -dernière. Car, de ce jour, ils se trouvèrent en quelque sorte -ennemis-nés, étant chacun d'une nature en opposition perpétuelle -avec celle de l'autre. - -Kiche lécha doucement son petit et tenta de s'opposer à ce qu'il -s'éloignât d'elle désormais. Mais la curiosité de Croc-Blanc -allait toujours croissant. Oublieux de sa mésaventure, il se remit -incontinent en route, afin de poursuivre son enquête. Il tomba sur un -des animaux-hommes, sur Castor-Gris, qui était assis sur ses talons, -occupé avec des morceaux de bois et des brins de mousse, répandus -devant lui sur le sol. Le louveteau s'approcha et regarda. Castor-Gris -fit des bruits de bouche que Croc-Blanc interpréta non hostiles, et il -vint encore plus près. - -Femmes et enfants apportaient de nouveaux bouts de bois et d'autres -branches à l'Indien. C'était évidemment là l'affaire du -moment. Le louveteau s'approcha jusqu'à toucher le genou de -Castor-Gris, oubliant, telle était sa curiosité, que celui-ci était -un terrible animal-homme. Soudain, il vit entre les mains de -Castor-Gris, comme un brouillard qui s'élevait des morceaux de bois -et de la mousse. Puis une chose vivante apparut, qui brillait et qui -tournoyait, et était de la même couleur que le soleil dans le ciel. - -Croc-Blanc ne connaissait rien du feu. La lueur qui en jaillissait -l'attira, comme la lumière du jour l'avait, dans sa première -enfance, conduit vers l'entrée de la caverne, et il rampa vers la -flamme. Il entendit Castor-Gris éclater de rire au-dessus de sa tête. -Le son du rire, non plus, n'était pas hostile. Alors il vint toucher -la flamme avec son nez et, en même temps, sortit sa petite langue pour -la lécher. - -Pendant une seconde, il demeura paralysé. L'Inconnu, qui l'avait -guetté parmi les bouts de bois et la mousse, l'avait férocement -saisi par le nez. Puis il sauta en arrière, avec une explosion de -glapissements affolés «Ki-yis! Ki-yis! Ki-yis!» - -Kiche, en l'entendant, se mit à bondir au bout de son bâton, en -grondant, furieuse, parce qu'elle ne pouvait venir au secours du -louveteau. Mais Castor-Gris riait à gorge déployée, tapant ses -cuisses avec ses mains et contant l'histoire à tout le campement, -jusqu'à ce que chacun éclatât, comme lui, d'un rire inextinguible. -Quant à Croc-Blanc, assis sur son derrière, il criait, de plus en plus -éperdu: «Ki-yis! Ki-yis!» et seul, abandonné de tous, faisait au -milieu des animaux-hommes une pitoyable petite figure. - -C'était le pire mal qu'il avait encore connu. Son nez et sa langue -avaient été tous deux mis à vif par la chose vivante, couleur de -soleil, qui avait grandi entre les mains de Castor-Gris. Il cria, cria -interminablement, et chaque explosion nouvelle de ses hurlements était -accueillie par un redoublement d'éclats de rire des animaux-hommes. -Il tenta d'adoucir avec sa langue la brûlure de son nez, mais les -deux souffrances, se juxtaposant, ne firent qu'en produire une plus -grande, et il cria plus désespérément que jamais. - -À la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'était le rire et ce -qu'il signifiait. Il ne nous est pas donné de nous expliquer comment -certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que -nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la -claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en -eut honte. - -Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brûlures lui faisaient -éprouver, mais parce qu'il fut vexé, dans son amour-propre, de se -voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours -furieuse au bout de son bâton, comme une bête enragée, vers Kiche, la -seule créature au monde qui ne riait pas de lui. - -Le crépuscule tomba et la nuit vint. Croc-Blanc demeurait couché près -de sa mère. Son nez et sa langue étaient endoloris. Mais un autre et -plus grand sujet de trouble le tourmentait. Il regrettait la tanière -où il était né, il aspirait à la quiétude enveloppante de la -caverne, sur la falaise, au-dessus du torrent. La vie était devenue -trop peuplée. Ici, il y avait trop d'animaux-hommes, hommes, femmes -et enfants, qui faisaient tous des bruits irritants, et il y avait des -chiens toujours aboyant et mordant, qui éclataient en hurlements à -tout propos et engendraient de la confusion. - -La tranquille solitude de sa première existence était finie. Ici, -l'air même palpitait de vie, en un incessant murmure et -bourdonnement, dont l'intensité variait brusquement, d'un instant -à l'autre, et dont les notes diverses lui portaient sur les nerfs et -irritaient ses sens. Il en était crispé et inquiet, et immensément -las, avec la crainte perpétuelle de quelque imminente catastrophe. - -Il regardait se mouvoir et aller et venir dans le camp les -animaux-hommes. Il les regardait avec le respect distant que met -l'homme entre lui et les dieux qu'il invente. Dans son obscure -compréhension, ils étaient, comme ces dieux pour l'homme, de -surprenantes créatures, des êtres de puissance disposant à leur gré -de toutes les forces de l'Inconnu. Seigneurs et maîtres de tout ce -qui vit et de tout ce qui ne vit pas, forçant à obéir tout ce qui se -meut et imprimant le mouvement à ce qui ne se meut pas, ils faisaient -jaillir de la mousse et du bois mort la flamme couleur de soleil, la -flamme qui vivait et qui mordait. - -Ils étaient des faiseurs de feu! Ils étaient des dieux! - - -[Note 23: _Grey Beaver._] - -[Note 24: _Salmon Tongue._] - -[Note 25: _Three Eagles._] - - - - -X - -LA SERVITUDE - - -Chaque jour était pour Croc-Blanc l'occasion d'une expérience -nouvelle. Tout le temps que Kiche resta attachée à son bâton, il -courut seul, par tout le camp, quêtant, furetant, s'instruisant. Il -fut vite au courant des diverses habitudes des animaux-hommes. Mais la -connaissance n'entraîne pas toujours l'admiration. Plus il se -familiarisa avec eux, plus aussi il détesta leur supériorité et -redouta leur pouvoir mystérieux qui, d'autant qu'il était plus -grand, rendait plus menaçante leur divinité. - -La déception est souvent donnée à l'homme de voir ses dieux -renversés et piétinés sur leurs autels. Mais au loup et au chien -sauvage, venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette déconvenue -n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et -surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination, nous -masquant leur réalité, nous égarant comme des aveugles qui tâtonnent -dans le royaume de la pensée, en d'abstraites conceptions de -toute-puissance et de beauté suprêmes, le loup et le chien sauvage, -assis à notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et -d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant -dans le temps comme dans l'espace, pour accomplir leurs actes et leurs -fins. - -Aucun effort de foi n'est nécessaire pour croire à un tel dieu. Nul -écart de la volonté ne peut induire à lui désobéir, ni à le -renier. Ce dieu-là se tient debout, immuable sur ses deux jambes de -derrière, un gourdin à la main, immensément puissant, livré à -toutes les passions, affectueux ou irrité, selon le moment, pouvoir -mystérieux enveloppé de chair, de chair qui saigne parfois, à -l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse -qu'aucune autre à dévorer. - -Croc-Blanc subit la loi commune. Les animaux-hommes furent pour lui, -dès l'abord, sans erreur possible, les dieux auxquels il était -nécessaire de se soumettre. Comme Kiche, sa mère, avait, au premier -appel de son nom, repris sa chaîne, il leur voua tout de suite -obéissance. Il suivit leurs pas, comme un esclavage fatal. Quand ils -marchaient près de lui, il s'écartait pour leur faire place. -Lorsqu'ils l'appelaient, il accourait. S'ils menaçaient, il se -couchait à leurs pieds. Et s'ils lui commandaient de s'en aller, il -s'éloignait précipitamment. Car derrière chacun de leurs désirs -était le pouvoir immédiat d'en exiger l'exécution. Pouvoir qui -s'exprimait lui-même en tapes de la main, en coups de bâton, en -pierres volantes et en cinglants coups de fouet. - -Il appartenait aux animaux-hommes, comme tous les chiens du campement -leur appartenaient. Ses actions étaient à eux, son corps était à -eux, pour être battu et piétiné, et pour le supporter sans -récrimination. Telle fut la leçon vite apprise par lui. Elle fut dure, -étant donné ce qui s'était déjà développé, dans sa propre -nature, de force personnelle et d'indépendance. Mais, tandis qu'il -prenait en haine cet état de choses nouveau, il apprenait en même -temps, et sans le savoir, à l'aimer. C'était, en effet, le souci -de sa destinée remis en d'autres mains, un refuge pour les -responsabilités de l'existence. Et cela constituait une compensation, -car il est toujours plus aisé d'appuyer sa vie sur une autre que de -vivre seul. - -Il n'arriva pas sans révoltes à s'abandonner ainsi corps et âme, -à rejeter le sauvage héritage de sa race et le souvenir du Wild. Il y -eut des jours où il rampait sur la lisière de la forêt et y demeurait -immobile, écoutant des voix lointaines qui l'appelaient. Puis il -s'en retournait vers Kiche, inquiet et malheureux, pour gémir -doucement et pensivement près d'elle, pour lui lécher la face, en -semblant se plaindre et l'interroger. - -Le louveteau avait rapidement appris tous les tenants et aboutissants de -la vie du camp. Il connut l'injustice des gros chiens et leur -gloutonnerie, quand la viande et le poisson étaient jetés, à -l'heure des repas. Il vint à savoir que les hommes étaient -d'ordinaire plus justes, les enfants plus cruels, les femmes plus -douces et plus disposées à lui lancer un morceau de viande ou d'os. -Après deux ou trois aventures fâcheuses avec les mères des tout -petits chiens, il se rendit compte qu'il était de bonne politique de -laisser celles-ci toujours tranquilles, de se tenir aussi loin d'elles -que possible et, en les voyant venir, de les éviter. - -Mais le fléau de sa vie était Lip-Lip. Plus âgé, plus grand et plus -fort que lui, Lip-Lip avait choisi Croc-Blanc pour son souffre-douleur. -Le louveteau se défendait avec vaillance, mais il était -_out-classed_[26]. - -Son ennemi lui était trop supérieur, et Lip-Lip devint pour lui un -vrai cauchemar. Dès qu'il se risquait un peu loin de sa mère, il -était sûr de voir apparaître le gredin, qui se mettait à le suivre, -en aboyant et en le menaçant, et qui attendait le moment opportun, -c'est-à-dire qu'aucun animal-homme ne fût présent, pour -s'élancer sur lui et le contraindre au combat. Lip-Lip l'emportait -invariablement et s'en glorifiait de façon démesurée. Ces -rencontres étaient le meilleur plaisir de sa vie et le perpétuel -tourment de celle de Croc-Blanc. - -Le louveteau, cependant, n'en fut pas abattu. Si dures que fussent -pour lui toutes ces défaites, il ne se soumit pas. Mais la persécution -sans fin qu'il subissait eut sur son caractère une influence -néfaste. Croc-Blanc devint méchant et sournois. Ce qu'il y avait -d'originellement sauvage dans sa nature s'aggrava. Ses poussées -joyeuses d'enfant ingénu ne trouvèrent plus d'expression. Jamais -il ne lui fut permis de jouer et gambader avec les autres petits chiens -du camp. Dès qu'il arrivait auprès d'eux, Lip-Lip, fonçant sur -lui, le roulait et le faisait fuir, terrifié, ou, s'il voulait -résister, engageait la bataille jusqu'à sa mise en déroute. - -Croc-Blanc fut ainsi sevré de beaucoup des joies de son enfance, ce qui -le rendit plus vieux que son âge. Il se replia sur lui-même et -développa son esprit. Il devint rusé et, dans ses longs moments de -far-niente, médita sur les meilleurs moyens de duper et frauder. -Empêché de prendre, à la distribution quotidienne, la part qui lui -revenait de viande et de poisson, il se transforma en habile voleur. -Contraint de s'approvisionner lui-même, il s'en acquittait si bien -qu'il devint pour les femmes des Indiens une calamité. Il apprit à -ramper dans le camp, comme un serpent, à se montrer avisé, à -connaître en toute occasion la meilleure façon de se conduire, à -s'informer, par la vue ou l'ouïe, de tout ce qui pouvait -l'intéresser, afin de n'être point pris ensuite au dépourvu, et -aussi à recourir à mille artifices pour éviter son implacable -persécuteur. - -Ce fut au plus fort de cette persécution qu'il joua son premier grand -jeu et goûta, grâce aux ressources de son esprit, aux joies -savoureuses de la revanche. Comme Kiche, quand elle était avec les -loups, avait leurré les chiens, pour les attirer hors du campement des -hommes et les envoyer à la mort, ainsi le louveteau, par une manœuvre -à peu près semblable, réussit à attirer Lip-Lip sous la mâchoire -vengeresse de Kiche. Battant en retraite, tout en combattant, Croc-Blanc -entraîna son ennemi à sa suite, ici, puis là, parmi les différentes -tentes du camp. C'était un excellent coureur, plus rapide qu'aucun -autre petit chien de sa taille et plus alerte que Lip-Lip. Sans donner -toutefois toute sa vitesse, il se contenta de garder la distance -nécessaire, celle d'un bond environ, entre lui et son poursuivant. - -Lip-Lip, excité par la chasse et par l'approche imminente de la -victoire, perdit toute prudence et oublia l'endroit où il se -trouvait. Quand il s'en rendit compte, il était trop tard. Après -avoir traversé, à fond de train, une dernière tente, il tomba en -plein sur Kiche, attachée à son bâton. Il jeta un cri de stupeur, -mais déjà les crocs justiciers se refermaient sur lui. Quoique Kiche -fût liée, il lui fut impossible de se dégager d'elle. Elle le mit -sur le dos, les pattes en l'air, de manière à l'empêcher de fuir, -tout en le déchirant et lacérant. - -Quand il parvint enfin à se rouler hors de sa portée, il se remit sur -ses pieds, en un affreux désordre, blessé à la fois dans son corps et -dans sa pensée. Sa fourrure pendait autour de lui, en touffes humides, -que les dents baveuses de la louve avaient tordues. Il demeura là où -il s'était relevé et, ouvrant largement sa petite gueule, éclata en -une longue et lamentable plainte de chien battu. Mais il n'eut pas le -temps d'achever sa lamentation. Croc-Blanc, fondant sur lui, lui -planta ses crocs dans son train de derrière. Il n'avait plus de force -pour combattre et honteusement se sauva vers sa tente, talonné par son -ancienne victime, qui s'acharnait à ses trousses. Quand il eut -rejoint son domicile, les femmes vinrent à son secours et le louveteau, -transformé en démon, fut finalement chassé par elles, en une -fusillade de cailloux. - -Le jour vint où Castor-Gris, décidant que Kiche était réhabituée à -la vie des hommes, la délia. Croc-Blanc fut ravi que la liberté fût -rendue à sa mère. Il l'accompagna joyeusement au milieu du camp et, -voyant qu'il demeurait à ses côtés, Lip-Lip conserva entre eux deux -une distance respectueuse. Le louveteau avait beau se hérisser à son -approche et marcher en raidissant les pattes, Lip-Lip ignorait le défi. -Quelle que fût sa soif de vengeance, il était trop sage pour accepter -le combat dans de telles conditions et préférait attendre le jour où -il se rencontrerait à nouveau en tête à tête avec Croc-Blanc. - -Ce même jour, le louveteau et sa mère s'en vinrent rôder à la -lisière de la forêt qui avoisinait le camp. Croc-Blanc y avait amené -Kiche, pas à pas, l'entraînant en avant, quand elle hésitait. Le -torrent, la caverne et la forêt tranquille l'appelaient, et il -continua ses efforts pour qu'elle le suivît plus loin. Il courait -quelques pas, puis s'arrêtait et regardait en arrière. Mais elle ne -bougeait plus. Il gémit plaintivement et gronda, en courant de droite -et de gauche, sous les taillis. Puis il revint vers elle, lui lécha le -museau et se reprit à courir loin d'elle. Elle ne bougea toujours -pas. Alors il rebroussa chemin et la regarda avec une supplication -ardente de ses yeux, qui tomba quand il vit Kiche détourner la tête et -porter sa vue vers le camp. - -La voix intérieure qui l'appelait là-bas, dans la vaste solitude, sa -mère l'entendait comme lui. Mais un autre et plus fort appel sonnait -aussi en elle, celui du feu et de l'homme, l'appel que, parmi tous -les animaux, le loup a seul entendu, le loup et le chien sauvage, qui -sont frères. - -Kiche, s'étant tournée, se mit à trotter lentement vers le camp. -Plus solide que le lien matériel du bâton qui l'avait attachée -était sur elle l'emprise de l'homme. Invisibles et mystérieux, les -dieux la maintenaient en leur pouvoir et refusaient de la lâcher. - -Croc-Blanc se coucha sous un bouleau et pleura doucement. L'odeur -pénétrante des sapins, la senteur subtile des bois imprégnaient -l'atmosphère et remémoraient au louveteau son ancienne vie de -liberté, avant les jours de servitude. Mais plus que l'appel du Wild, -plus que celui de l'homme, l'attirance de sa mère était puissante -sur lui, car si jeune était-il encore. L'heure de son indépendance -n'était pas arrivée. Il se releva, désolé, et trotta lui aussi -vers le camp, faisant halte, une fois ou deux, pour s'asseoir par -terre, gémir et écouter la voix qui chantait au fond de la forêt. - -Le temps qu'il est donné à une mère de demeurer avec ses petits -n'est pas bien long dans le Wild. Sous la domination de l'homme, il -est souvent plus court encore. Ainsi en fut-il pour Croc-Blanc. -Castor-Gris se trouvait être le débiteur de Trois-Aigles, qui était -sur le point d'entreprendre une course du fleuve Mackenzie au Grand -Lac de l'Esclave. Une bande de toile écarlate, une peau d'ours, -vingt cartouches et Kiche remboursèrent sa dette. - -Le louveteau vit sa mère emmenée à bord du canot de Trois-Aigles et -tenta d'aller vers elle. Un coup qu'il reçut de l'Indien le -repoussa à terre. Le canot s'éloigna. Il s'élança dans l'eau -et nagea à sa suite, sourd aux cris d'appel de Castor-Gris. Dans la -terreur où il était de perdre sa mère, il en avait oublié le pouvoir -même d'un animal-homme et d'un dieu. - -Mais les dieux sont accoutumés à être obéis et Castor-Gris, irrité, -lança un autre canot à la poursuite de Croc-Blanc. Après l'avoir -rejoint, il le saisit par la peau du cou et l'éleva hors de l'eau. -Il ne le déposa pas d'abord dans le canot. Le tenant d'une main -suspendu, il lui administra de l'autre une solide râclée. Oui, pour -une râclée, c'en fut une. Lourde était la main, chaque coup visait -à blesser, et les coups pleuvaient, innombrables. - -Frappé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, Croc-Blanc -oscillait, en avant, en arrière, comme un balancier de pendule -frénétique et désordonné. Les impressions qu'il éprouva furent -diverses. À la première surprise succéda l'effroi, pendant un -instant, au contact répété de la main qui le frappait. Mais la peur -fit bientôt place à la colère. La libre nature du louveteau prit le -dessus. Il montra les dents et osa gronder à la face du dieu -courroucé. Le dieu s'en exaspéra davantage. Les coups redoublèrent, -plus rudes et plus adroits à blesser. - -Castor-Gris continuait à battre, Croc-Blanc à gronder. Mais cela ne -pouvait pas toujours durer. Il fallait que l'un des deux eût le -dernier mot. Ce fut Croc-Blanc qui céda. La peur le reprit. Pour la -première fois, il connaissait véritablement la main de l'homme. Les -coups de pierres ou de bâton qu'il avait eu déjà l'occasion de -recevoir étaient des caresses, comparés aux coups présents. Il se -soumit et commença à pleurer et à gémir. Durant un moment, chaque -coup tirait une plainte de son gosier. Puis son affolement grandit, et -ses cris se succédèrent sans interruption, leur rythme ne gardant plus -aucun rapport avec celui de son châtiment. - -À la fin, l'Indien arrêta la main qui frappait. Le louveteau pendait -à son autre main, sans mouvement, et continuait à crier. Ceci parut -satisfaire Castor-Gris, qui jeta rudement Croc-Blanc au fond du canot. -Le canot, durant ce temps, s'en était allé au fil de l'eau. -Castor-Gris s'avança pour prendre la rame. Le louveteau était sur -son passage. Il le frappa barbarement de son pied. La libre nature de -Croc-Blanc eut une nouvelle révolte et il enfonça ses dents dans le -pied de l'homme, à travers le mocassin qui le chaussait. - -Le châtiment déjà reçu n'était rien, comparé à celui qui allait -suivre. La colère de Castor-Gris fut aussi terrible que fut grand -l'effroi du louveteau. Non seulement la main, mais aussi la dure rame -de bois, furent mises en œuvre contre lui, et tout son petit corps -était brisé et rompu, quand Castor-Gris le rejeta au fond du canot. -Et, cette fois, de propos délibéré, il recommença à le frapper du -pied. - -Croc-Blanc ne renouvela pas son attaque. Il venait d'apprendre une -autre leçon de son esclavage. Jamais, quelle que soit la circonstance, -on ne doit mordre le dieu qui est votre seigneur et maître. Son corps -est sacré et le toucher des dents est, avec évidence, l'offense -impardonnable entre toutes, le crime entre les crimes. - -Lorsque le canot eut rejoint le rivage, le louveteau y gisait, -gémissant et inerte, attendant la volonté de Castor-Gris. C'était -la volonté de Castor-Gris qu'il vînt à terre, et à terre il fut -lancé, sans ménagement aucun pour ses meurtrissures. Il rampa en -tremblant. Lip-Lip, qui était présent et avait, du rivage, assisté à -toute l'affaire, se précipita sur lui, en le voyant si faible, et -entra ses dents dans sa chair. - -Croc-Blanc était hors d'état de se défendre et il lui serait -arrivé malheur, si Castor-Gris, enlevant Lip-Lip d'un solide coup de -pied, ne l'avait lancé à distance respectable. - -C'était la justice de l'animal-homme qui se manifestait et, même -en l'état pitoyable où il se trouvait, le louveteau en éprouva un -petit frisson de reconnaissance. Sur les talons de Castor-Gris et -jusqu'à sa tente, il boita avec soumission, à travers le camp. Ainsi -avait-il appris que le droit au châtiment est une prérogative que les -dieux se réservent à eux-mêmes et dénient à toute autre créature -au-dessous d'eux. - -Pendant la nuit qui succéda, tandis que chacun reposait dans le camp, -Croc-Blanc se souvint de sa mère et souffrit en pensant à elle. Il -souffrit un peu trop haut et réveilla Castor-Gris, qui le battit. Par -la suite, il pleura plus discrètement, lorsque les dieux étaient à -portée de l'entendre. Mais, parfois, rôdant seul à l'orée de la -forêt, il donnait libre cours à son chagrin, et criait tout haut, en -gémissant et en appelant. - -Durant la période de sa vie qui suivit, il aurait pu, grâce à la -liberté dont il jouissait encore, céder au souvenir de la caverne et -du torrent, et s'en retourner dans le Wild. Mais la mémoire de sa -mère était la plus forte. Comme les chasses des animaux-hommes les -entraînaient loin du camp et les y ramenaient ensuite, peut-être aussi -reviendrait-elle un jour. Et il demeurait en esclavage, en soupirant -après elle. - -Esclavage qui n'était pas entièrement malheureux. Car le louveteau -continuait à s'intéresser à beaucoup de choses. Quelque événement -imprévu surgissait toujours et les actions étranges auxquelles se -livrent les animaux-hommes n'ont pas de fin. Il apprenait, -simultanément, comment il convenait de se conduire avec Castor-Gris. -Obéissance absolue et soumission en tout lui étaient demandées. En -retour, il échappait aux coups et sa vie était tolérable. - -De plus, Castor-Gris, parfois, lui donnait lui-même un morceau de -viande et, tandis qu'il le mangeait, le défendait contre les autres -chiens. Ce morceau de viande prenait, pour Croc-Blanc, une valeur -beaucoup plus considérable qu'une douzaine d'autres reçus de la -main des femmes. C'était bizarre. Mais cela était. - -Jamais Castor-Gris ne caressait. Et cependant (était-ce l'effet du -poids de sa main et celui de son pouvoir surnaturel, ou d'autres -causes intervenaient-elles, que le louveteau ne réussissait pas à se -formuler?) il était indéniable qu'un certain lien d'attachement -se formait entre Croc-Blanc et son rude seigneur. - -Sournoisement, par des voies cachées, aussi bien que par la force des -pierres volantes, des coups de bâton et des claques de la main, les -chaînes du louveteau rivaient autour de lui leur réseau. Les aptitudes -inhérentes à son espèce, qui lui avaient, dès l'abord, rendu -possible de s'acclimater au foyer de l'homme, étaient susceptibles -de perfection. Elles se développèrent dans la vie du camp, au milieu -des misères dont elle était faite, et lui devinrent secrètement -chères avec le temps. Mais tout ce qui le préoccupait encore, pour le -moment, était le chagrin d'avoir perdu Kiche, l'espoir qu'elle -reviendrait et la soif de recouvrer un jour la libre existence qui avait -été la sienne. - - -[Note 26: Terme de boxe, signifiant qui n'a pas assez de poids pour -être classé. (_Note des Traducteurs._)] - - - - -XI - -LE PARIA - - -Lip-Lip continuait à assombrir les jours de Croc-Blanc. Celui-ci en -devint plus méchant et plus féroce qu'il ne l'eût été de sa -nature. Il acquit, parmi les animaux-hommes eux-mêmes, une réputation -déplorable. S'il y avait, quelque part dans le camp, du trouble et -des rumeurs, des cris et des batailles, ou si une femme se lamentait -pour un morceau de viande qu'on lui avait volé, on était sûr de -trouver Croc-Blanc mêlé à l'affaire. Les animaux-hommes ne -s'inquiétèrent pas de rechercher les causes de sa conduite; ils ne -virent que les effets, et les effets étaient mauvais. Il était pour -tous un perfide voleur, un mécréant qui ne songeait qu'à mal faire, -un perturbateur endurci. Tandis qu'il les regardait d'un air -narquois et toujours prêt à fuir sous une grêle éventuelle de -cailloux, les femmes irritées ne cessaient de lui répéter qu'il -était un loup, un indigne loup, destiné à faire une mauvaise fin. - -Il se trouva de la sorte proscrit parmi la population du camp. - -Tous les jeunes chiens suivaient envers lui la conduite de Lip-Lip et -joignaient leurs persécutions à celles de son ennemi. Peut-être -sentaient-ils obscurément la différence originelle qui le séparait -d'eux, sa naissance dans la forêt sauvage, et cédaient-ils à cette -inimitié instinctive que le chien domestique éprouve pour le loup. -Quoi qu'il en soit, une fois qu'ils se furent déclarés contre -Croc-Blanc, ce fut désormais chose réglée et leurs sentiments ne se -modifièrent plus. - -Les uns après les autres, ils connurent la morsure de ses dents, car il -donnait plus qu'il ne recevait. En combat singulier il était toujours -vainqueur. Mais ses adversaires lui refusaient le plus qu'ils -pouvaient ce genre de rencontre. Dès qu'il entrait en lutte avec -l'un d'eux, c'était le signal pour tous les jeunes chiens -d'accourir et de se jeter sur lui. - -De la nécessité de tenir tête à cette coalition, Croc-Blanc tira des -enseignements utiles. Il apprit comment il convenait de se conduire pour -résister à une masse d'assaillants, tout en causant à un adversaire -séparé le plus de dommage, dans le plus bref délai. Rester debout sur -ses pattes, au milieu du flot ennemi, était une question de vie ou de -mort, et il se pénétra bien de cette idée. Il se fit souple comme un -chat. Même de grands chiens pouvaient le heurter, par derrière ou de -côté, de toute la force de leurs corps lourds. Soit qu'il fût -projeté en l'air, soit qu'il se laissât glisser sur le sol, il se -retrouvait toujours debout, solidement ancré à notre mère la terre. -Lorsque les chiens combattent, ils ont coutume, pour annoncer la -bataille, de gronder, de hérisser le poil de leur dos et de raidir -leurs pattes. Croc-Blanc s'instruisit à supprimer ces préambules. -Tout délai dans l'attaque signifiait pour lui l'arrivée de la -meute entière. Aussi s'abstint-il de donner aucun avertissement. Il -fonçait droit sur l'ennemi, sans lui laisser le temps de se mettre en -garde, le mordait, déchirait et lacérait en un clin d'œil. Un chien -avait ses épaules déchiquetées et ses oreilles mises en rubans avant -de savoir même ce qui lui arrivait. - -Ainsi surpris, le chien était en outre aisément renversé, et un chien -renversé expose fatalement à son adversaire le dessous délicat de son -cou, qui est le point vulnérable où se donne la mort. C'était une -opération que des générations de loups chasseurs avaient enseignée -à Croc-Blanc. Comme il n'avait pas atteint le terme de sa croissance, -ses crocs n'étaient pas encore assez longs ni assez forts pour lui -permettre de réussir par ses seuls moyens ce genre d'attaque. Mais -beaucoup de jeunes chiens étaient venus au camp avec un cou déjà -entamé et à demi ouvert. Si bien qu'un jour, s'attaquant à l'un -de ses ennemis, sur la lisière de la forêt, il le renversa, les pattes -en l'air, le traîna sur le sol et, lui coupant la grosse veine du -cou, lui prit la vie. - -Il y eut, ce soir-là, une grande rumeur dans le camp. Croc-Blanc avait -été vu et son méfait fut rapporté au maître du chien mort. Les -femmes se remémorèrent les diverses circonstances des viandes volées -et Castor-Gris fut assiégé par un concert de voix furieuses. Mais il -défendit résolument l'entrée de sa tente, où il avait mis -Croc-Blanc à l'abri et refusa, envers et contre tous, le châtiment -du coupable. - -Croc-Blanc fut donc haï des chiens et haï des hommes. Durant tout le -temps de sa croissance, il ne connut jamais un instant de sécurité. -Menacé par la main des uns et par les crocs des autres, il n'était -accueilli que par les grondements de ses congénères, par les -malédictions et par les coups de pierre de ses dieux. Le regard -scrutant l'horizon tout autour de lui, il était sans cesse aux -aguets, alerte à l'attaque ou à la riposte, prêt à bondir en -avant, en faisant luire l'éclair de ses dents blanches, ou à sauter -en arrière, en grondant. - -Et, quand il grondait, nul chien dans le camp ne pouvait, jeune ou -vieux, rivaliser avec lui. Dans son grondement il incorporait tout ce -qui peut s'exprimer de cruel, de méchant et d'horrible. Avec son -nez, serré par des contractions ininterrompues, ses poils qui se -hérissaient en vagues successives, sa langue, qu'il sortait et -rentrait, et qui était pareille à un rouge serpent; avec ses oreilles -couchées, ses prunelles étincelantes de haine, ses lèvres retournées -et les crochets découverts de ses crocs, il apparaissait à ce point -diabolique qu'il pouvait compter, pour quelques instants, sur un -arrêt net de n'importe lequel de ses assaillants. De cet arrêt il -savait, bien entendu, tirer parti. Aussi bien cette hésitation dans -l'attaque se transformait-elle souvent, même chez les gros chiens, -épouvantés, en une honorable retraite. - -Toute la troupe des jeunes chiens était tenue par lui responsable des -persécutions isolées dont il était l'objet. Et, puisqu'ils ne -l'avaient pas admis à courir en leur compagnie, Croc-Blanc, en -retour, ne permettait pas à un seul d'entre eux de s'isoler de ses -compagnons. Sauf Lip-Lip, ils étaient tous contraints de demeurer -collés les uns aux autres, afin de pouvoir, le cas échéant, se -défendre mutuellement contre l'implacable ennemi qu'ils -s'étaient fait. Un petit chien rencontré seul hors du camp, par le -louveteau, était un petit chien mort. Ou, s'il échappait, c'était -à grand peine, poursuivi par Croc-Blanc, jusqu'au milieu des tentes, -en hurlant de terreur et en ameutant bêtes et gens. - -Le louveteau finit même par attaquer les jeunes chiens, non pas -seulement quand il les trouvait isolés, mais quand aussi il les -rencontrait en troupe. Alors, dès que le bloc fonçait sur lui, il -prenait prestement la fuite et distançait sans peine ses adversaires. -Mais, dès que l'un de ceux-ci, emporté par le feu de la chasse, -dépassait les autres poursuivants, Croc-Blanc se retournait brusquement -et lui réglait son affaire. Puis il détalait à nouveau. Le -stratagème ne manquait jamais de réussir, car les jeunes chiens -s'oubliaient sans cesse, tandis que le louveteau demeurait toujours -maître de lui. - -Cette petite guerre n'avait ni fin ni trêve. Elle était devenue, -pour les jeunes chiens, une sorte d'amusement, d'amusement mortel. -Croc-Blanc, qui connaissait mieux qu'eux le Wild, se plaisait à les -entraîner à travers les bois qui avoisinaient le camp. Là, ils ne -tardaient pas à s'égarer et se livraient à lui, par leurs cris et -leurs appels, tandis qu'il courait, silencieux, à pas de velours, -comme une ombre mobile parmi les arbres, à la manière de son père et -de sa mère. - -Un autre de ses tours favoris consistait à faire perdre sa trace aux -petits chiens, en traversant quelque cours d'eau. Parvenu sur -l'autre rive, il s'étendait tranquillement sous un buisson et se -divertissait en écoutant les cris de déception qui ne manquaient pas -de s'élever. - -Dans cette situation d'hostilité perpétuelle avec tous les êtres -vivants, toujours attaqué ou attaquant, et toujours indomptable, le -développement spirituel de Croc-Blanc était rapide et unilatéral. -L'état dans lequel il se trouvait n'était pas un sol favorable -pour faire fleurir affection et bonté. C'était là sentiments dont -le louveteau n'avait pas la moindre lueur. Le seul code qui lui avait -été enseigné était d'obéir au fort et d'opprimer le faible. -Castor-Gris était un dieu et un fort. Croc-Blanc, par conséquent lui -obéissait. Mais les chiens plus jeunes que lui, ou moins vigoureux, -étaient des faibles, c'est-à-dire une chose bonne à détruire. Son -éducation avait pour directive le culte du pouvoir. Il se fit plus vif -dans ses mouvements que les autres chiens du camp, plus rapide à -courir, plus alerte, avec des muscles et des nerfs de fer, plus -résistant, plus cruel, plus féroce et meurtrier, plus rusé et plus -intelligent. Il était nécessaire qu'il devînt tout cela, pour -qu'il pût résister et survivre à l'ambiance ennemie qui -l'enveloppait. - - - - -XII - -LA PISTE DES DIEUX - - -À la chute de l'année, quand les jours furent devenus plus courts et -quand la morsure du froid eut reparu dans l'air, Croc-Blanc trouva -l'occasion, qu'il avait si souvent cherchée, de reprendre sa -liberté. - -Il y avait, depuis plusieurs jours, un grand brouhaha dans le camp. Les -tentes avaient été démontées et la tribu, avec armes et bagages, -s'apprêtait à aller chercher un autre terrain de chasse. Croc-Blanc -surveillait, avec des yeux ardents, ce remue-ménage inaccoutumé et, -lorsqu'il vit les tentes abattues et pliées, les canots amenés au -rivage et chargés, il comprit de quoi il s'agissait. - -Déjà un certain nombre de canots s'étaient éloignés du bord et -quelques-uns avaient disparu au tournant du fleuve, lorsque, très -délibérément, le louveteau se résolut à demeurer en arrière. Il -attendit un moment propice pour se glisser hors du camp et gagner les -bois. Afin de dissimuler sa piste, il entra dans le fleuve, où la glace -commençait à se former; puis, après en avoir, pendant quelque temps, -suivi la rive en nageant, il se blottit dans un épais taillis et -attendit. - -Les heures passèrent et il les occupa à faire quelques sommes. Il -dormait, quand il fut réveillé soudain par la voix de Castor-Gris, qui -l'appelait par son nom. D'autres voix se joignirent à celle de son -maître et il entendit que la femme de l'Indien prenait part à la -recherche, ainsi que Mit-Sah, qui était le fils de Castor-Gris. - -Croc-Blanc tremblait de peur. Mais, quoique une impulsion intérieure le -poussât à sortir de sa cachette, il ne bougea point. Bientôt les voix -se moururent au loin et, après une nouvelle attente de plusieurs -heures, le louveteau rampa hors du taillis, afin de se réjouir -librement du succès de son entreprise. Il se mit à jouer et à -gambader autour des arbres. Cependant l'obscurité venait et voilà -que, tout à coup, il eut conscience de sa solitude. - -Il s'assit sur son derrière et se prit à réfléchir, écoutant le -vaste silence de la forêt. Un trouble inconnu l'envahit. Il sentait -le péril partout en embuscade autour de lui, un péril invisible et -insoupçonné, qui se cachait dans l'ombre noire des troncs d'arbres -énormes. - -Il faisait froid aussi. Et il n'y avait plus ici les chauds recoins -d'une tente où se réfugier. Le froid lui montait dans les pattes, et -il s'efforçait de s'en garder en les levant successivement, l'une -après l'autre. Ou bien il recourbait sur elles sa queue touffue, pour -les couvrir. Tout ensemble repassait dans sa mémoire une succession -d'images qui s'y étaient imprimées. Il revoyait le camp, ses -tentes et la lueur des feux. Il entendait les voix stridentes des -femmes, les basses grondantes des hommes et les aboiements des chiens. -Il avait faim, et il se souvenait des morceaux de viande et de poisson -qu'on lui jetait. Ici, pas de viande, rien que l'inexprimable et -menaçant silence. - -Son esclavage l'avait amolli. En perdant le sens des responsabilités, -il s'était affaibli et ne savait plus comment se gouverner. Au lieu -du bruissement de la vie coutumière, silence et nuit l'étreignaient. -Il en était paralysé. Qu'allait-il advenir? - -Il frissonna. Quelque chose de colossal et de formidable venait de -traverser le champ de sa vision. C'était l'ombre d'un arbre, -projetée par la lune, dont la face s'était dégagée des nuages qui -la voilaient. Il se rassura et gémit doucement. Puis il tut son -gémissement, de peur que celui-ci n'éveillât l'attention du -péril embusqué autour de lui. - -Contracté par le froid de la nuit, un autre arbre fit entendre un -craquement violent. C'était directement au-dessus de sa tête. Il -glapit de frayeur et une panique folle le saisit. De toutes ses forces -il courut vers le camp. Un invincible besoin de la protection et de la -société de l'homme s'emparait de lui. La senteur de la fumée des -feux emplissait ses narines; dans ses oreilles bourdonnaient les sons -et les cris coutumiers. Il sortit enfin de la forêt, de son obscurité -et de ses ombres, pour parvenir à un terrain découvert, qu'inondait -le clair de lune. Des yeux, il y chercha vainement le camp. Il avait -oublié. Le camp était parti. - -Il s'était brusquement arrêté de courir, car où aller, maintenant? -Il erra, lamentable et abandonné, sur l'emplacement déserté où -s'étaient élevées les tentes, flairant les tas de décombres et les -détritus laissés par les dieux. Combien il se fût réjoui d'une -volée de pierres, lancées sur lui par une femme irritée, combien -heureux eût-il été de la lourde main de Castor-Gris s'abattant sur -lui pour le frapper! Même Lip-Lip eût été le bienvenu, et avec lui -les grondements de la troupe entière des chiens. - -Il arriva ainsi à la place de la tente de Castor-Gris et, au beau -milieu du sol, il s'assit, puis pointa son nez vers la lune. Parmi les -spasmes qui lui contractaient le gosier, il ouvrit sa gueule béante, et -une clameur en jaillit, qui venait de son cœur brisé, qui disait sa -solitude et son effroi, son chagrin d'avoir perdu Kiche, toutes ses -peines et toutes ses misères passées, et son appréhension aussi des -dangers de demain. Ce fut, pour la première fois, le long et lugubre -hurlement du loup, lancé par lui, à pleine gorge. - -L'aube du jour dissipa une partie de ses craintes, mais accrut le -sentiment de sa solitude, par le spectacle de la terre nue qui -s'étendait autour de lui. Sa résolution fut bientôt arrêtée. Il -s'enfonça à nouveau dans la forêt et, suivant la rive du fleuve, il -entreprit d'en descendre le cours. - -Il courut toute la journée, sans prendre aucun repos. Son corps de fer -ignorait la fatigue et semblait créé pour courir toujours. Une -hérédité d'endurance rendait possible au louveteau un effort sans -fin et lui permettait d'imposer à sa chair, même meurtrie, de -marcher quand même en avant. Là où le fleuve se resserrait entre des -falaises abruptes, il les contournait pour en atteindre le sommet. Il -traversait, à gué ou à la nage, les affluents qu'il rencontrait, -rivières et ruisseaux. Souvent, il se risquait à suivre la glace qui -commençait à se former en bordure de la rive. Parfois il lui arrivait -de passer à travers, et il lui fallait lutter contre le courant, pour -n'être point noyé. Sa pensée demeurait fixée sur la piste des -dieux. Sa seule crainte était qu'ils n'eussent quitté le bord du -fleuve pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres. - -Croc-Blanc était d'une intelligence au-dessus de la moyenne de celle -de son espèce. Cependant sa conception mentale n'était pas assez -formée pour se porter sur l'autre rive du Mackenzie. Que serait-il -advenu si la piste des dieux s'était poursuivie de ce côté? Pas un -moment cette idée ne pénétra le cerveau du louveteau. Plus tard, -quand il eut voyagé davantage à travers le monde, quand il eut acquis -plus d'âge et d'expérience, et connu plus de pistes et de fleuves, -il n'eût pas manqué de songer à cette éventualité et de s'en -inquiéter. À cette heure, il allait en aveugle, ne faisant entrer en -ligne de compte dans ses calculs que la rive seule du Mackenzie sur -laquelle il se trouvait. - -Toute la nuit encore, il courut, butant, dans l'obscurité; contre -des obstacles qui le retardaient, sans l'arrêter. Vers le milieu du -second jour, son corps, si dur qu'il fût, commença à fléchir; sa -volonté le soutenait seul. Il courait depuis trente heures et n'avait -pas mangé depuis quarante, ce qui diminuait ses forces. Ses plongées -répétées dans l'eau glacée avaient terni comme un vieux feutre sa -magnifique fourrure. - -Les larges coussinets de ses pieds étaient meurtris et saignaient. Il -s'était mis à boiter et sa boiterie augmentait d'heure en heure. -Pour comble de malheur, le ciel s'obscurcit et la neige commença -brutalement à tomber, à la fois cinglante et fondante, glissante sous -les pieds et lui cachant la vue du paysage qu'il traversait. Sa marche -en fut encore retardée. - -Castor-Gris avait décidé de camper, cette nuit-là sur la rive -opposée du Mackenzie. Mais, un peu avant la nuit, un élan, qui était -venu boire dans le fleuve, sur cette même rive que suivait Croc-Blanc, -avait été aperçu par Kloo-Kooch, la femme de Castor-Gris. Si la bête -n'était pas venue boire, si Mit-Sah n'avait pas gouverné en -longeant la terre, à cause de la neige, si Kloo-Kooch n'avait pas vu -l'animal et si Castor-Gris ne l'avait pas tué d'un heureux coup -de fusil, les faits qui en résultèrent eussent pris un autre cours. Le -louveteau, ne trouvant pas l'Indien, aurait passé outre et s'en -serait allé plus loin, soit pour mourir, soit pour retrouver sa voie -vers ses frères sauvages et redevenir un des leurs, c'est-à-dire un -loup, jusqu'au terme de ses jours. - -La nuit était tout à fait tombée. La neige descendait plus épaisse -et Croc-Blanc geignait, à mi-voix, en trébuchant et boitant de plus en -plus, lorsqu'il rencontra, sur le sol blanc, une piste fraîche. Si -fraîche était-elle que nul doute n'était possible sur son origine. -Retrouvant toute son ardeur, il la suivit, du bord du fleuve, jusque -parmi les arbres. Les bruits du campement ne tardèrent pas à frapper -ses oreilles et bientôt il vit la lueur du feu, Kloo-Kooch en train de -faire la cuisine, et Castor-Gris accroupi, qui mordait dans un gros -morceau de suif cru. Il y avait de la viande fraîche dans le camp! - -Le louveteau s'attendait à être battu. Il se tapit par terre, à -cette pensée, et ses poils se hérissèrent légèrement. Mais il -avança quand même. Il craignait et détestait le châtiment qu'il -savait lui être réservé, mais il savait aussi que le confort du feu -l'attendait, et la protection des dieux, et la société des chiens, -société d'ennemis sans doute, société cependant, qui était ce à -quoi surtout il aspirait. - -Il s'avança donc, contracté sur lui-même, faisant des courbettes et -se traînant sur son ventre, jusqu'à la lumière du foyer. - -Castor-Gris l'aperçut et s'arrêta de mâcher son suif. Croc-Blanc -rampa droit vers lui, la tête basse, dans toute l'abjection de sa -honte et de sa soumission. Chaque pouce de terrain que gagnait son -ventre se faisait plus lent et plus pénible. Finalement, il se coucha -aux pieds du maître, en la possession duquel il s'abandonnait, corps -et âme. De sa propre volonté, il était venu s'asseoir, livrer sa -liberté. - -Le louveteau tremblait, en attendant le châtiment qui allait -immanquablement tomber sur lui. Il y eut, au-dessus de sa tête, un -mouvement de la main de Castor-Gris. Il se courba, d'un geste -instinctif. Le coup ne s'abattit pas. Alors il se risqua à lever son -regard. Castor-Gris séparait en deux le morceau de suif! Castor-Gris -lui offrait un des deux morceaux! Très doucement et non sans quelque -défiance, il flaira d'abord le suif, puis le mangea. Castor-Gris -ordonna de lui apporter de la viande et, tandis qu'il mangeait, le -garda contre les autres chiens. - -Ainsi repu, Croc-Blanc s'étendit aux pieds de Castor-Gris, regardant -avec amour le feu qui le réchauffait, clignant des yeux et tout -somnolent, certain désormais que le lendemain ne le trouverait pas -errant à l'abandon, à travers la noire forêt, mais dans la -compagnie des animaux-hommes, et côte à côte avec les dieux auxquels -il s'était donné. - - - - -XIII - -LE PACTE - - -À la fin de décembre, Castor-Gris entreprit un voyage sur la glace du -fleuve Mackenzie, accompagné de Mit-Sah et de Kloo-Kooch. Il prit la -conduite, pour lui-même et pour sa femme, d'un premier traîneau, -tiré par les gros chiens. Un second traîneau, plus petit, fut confié -à Mit-Sah, et les jeunes chiens y furent attelés. Ce traîneau était -un jouet plutôt qu'autre chose, et cependant il faisait les délices -de Mit-Sah, qui commençait ainsi à jouer son rôle dans le monde et en -était tout fier. À son tour, il apprenait à conduire les chiens et à -les dresser. Le petit traîneau n'était pas d'ailleurs sans avoir -son utilité, car il portait près de deux cents livres de bagages et de -nourriture. - -Le louveteau avait vu les chiens du camp travailler sous le harnais. -Aussi ne fut-il point trop effarouché lorsqu'on l'attela pour la -première fois. On lui passa autour du cou un collier rembourré de -mousse et que deux lanières reliaient à une courroie qui se croisait -sur sa poitrine et sur son dos. À cette courroie était attachée une -longue corde, qui servait à tirer le traîneau. - -Six autres chiens composaient l'attelage avec lui. Ils étaient nés -au début de l'année et, par conséquent, âgés de neuf à dix mois, -tandis que le louveteau n'en comptait que huit. Chaque bête était -reliée au traîneau par une corde indépendante, fixée à un anneau. -Il n'y avait pas deux cordes de la même dimension, et la différence -de longueur de chacune d'elles correspondait, au minimum, à la -longueur du corps d'un chien. Le traîneau était un «toboggan» en -écorce de bouleau, et son avant se relevait, comme fait la pointe -d'un sabot, afin de l'empêcher de plonger dans la neige. La charge -était répartie également sur toute la surface du véhicule, d'où -les chiens rayonnaient en éventail. - -La différence de longueur des cordes empêchait les chiens de se battre -entre eux, car celui qui aurait voulu le faire ne pouvait s'en prendre -utilement qu'au chien qui le suivait et, en se retournant vers lui, il -s'exposait en même temps au fouet du conducteur, qui n'eût point -manqué de le cingler en pleine figure. S'il prétendait, au -contraire, attaquer le chien qui le précédait, il tirait plus vivement -le traîneau et, comme le chien poursuivi en faisait autant, pour -n'être point atteint, tout l'attelage, entraîné par l'exemple, -accélérait son allure. - -Mit-Sah était, comme son père, un homme sage. Il n'avait pas été -sans remarquer les persécutions dont Croc-Blanc était victime de la -part de Lip-Lip. Mais alors Lip-Lip avait un autre maître et Mit-Sah ne -pouvait faire plus que de lui lancer quelques pierres. Ayant acquis -maintenant Lip-Lip, il commença à assouvir sur lui sa vengeance en -l'attachant au bout de la plus longue corde. Lip-Lip en devint, du -coup, le leader de la troupe. C'était, en apparence, un honneur. En -réalité, loin de commander aux autres chiens, il devenait le but de -leurs persécutions et de leur haine. - -La troupe ne voyait de lui, en effet, que le large panache de sa queue -et ses pattes de derrière, qui détalaient sans répit, spectacle -beaucoup moins intimidant que n'était auparavant celui de sa -crinière hérissée et de ses crocs étincelants. Les chiens, en -l'apercevant toujours dans cette posture, ne manquèrent pas, dans -leur raisonnement, de conclure qu'il avait peur d'eux et qu'il les -fuyait, ce qui leur donna immédiatement l'envie de lui courir sus. - -Dès l'instant où le traîneau s'ébranla, tout l'attelage partit -aux trousses de Lip-Lip, en une chasse effrénée et qui dura le jour -entier. Il avait été tenté d'abord de se retourner vers ses -poursuivants, jaloux de sa dignité offensée et plein de courroux. Mais -chaque fois qu'il l'essayait, le fouet de cariboo[27], long de trente -pieds, que maniait Mit-Sah, lui cinglait la figure, le contraignant à -reprendre sa place et à repartir au triple galop. Lip-Lip aurait pu -faire face à la troupe des chiens, mais il ne pouvait affronter ce -fouet terrible, qui ne lui laissait d'autre alternative que de garder -sa corde tendue et ses flancs à l'abri des dents de ses compagnons. - -Une ruse encore meilleure vint à l'esprit du jeune Indien. Afin -d'activer cette poursuite sans fin du chef de file, Mit-Sah se mit à -favoriser Lip-Lip aux dépens des autres chiens, ce qui aiguisait leur -haine et leur jalousie. Il lui donnait de la viande en leur présence, -et n'en donnait qu'à lui seul. Ils en devenaient fous furieux. -Tandis que Lip-Lip mangeait, protégé par le fouet de Mit-Sah, ils -faisaient rage autour de lui. Et, même s'il n'y avait pas de -viande, Mit-Sah, tenant les chiens à distance, leur laissait croire -qu'il en distribuait à Lip-Lip. - -Quant à Croc-Blanc, il avait pris tranquillement son travail. La course -qu'il avait couverte, quand il était revenu s'abandonner aux dieux, -était plus grande que celles qu'on lui imposait maintenant et, mieux -que les autres jeunes chiens, il avait conscience de l'inutilité de -la révolte. Les persécutions qu'il avait supportées de la part des -chiens n'avaient fait que le rejeter davantage vers l'homme. Kiche -était oubliée, et sa principale préoccupation était désormais de se -rendre favorables les dieux qu'il avait acceptés pour maîtres. Aussi -trimait-il dur, se pliant à la discipline qu'on exigeait de lui, et -toujours prêt à obéir. Bon vouloir et fidélité sont les -caractéristiques du loup et du chien sauvage, quand ils se sont -domestiqués, et le louveteau possédait ces qualités au suprême -degré. - -Sauf pendant le travail, il ne frayait pas avec le reste de -l'attelage. Il se souvenait des mauvais traitements anciens, quand -Lip-Lip ameutait contre lui ses petits compagnons. C'était, à cette -heure, au tour de Lip-Lip de ne plus oser s'aventurer loin de la -protection des dieux et, dès qu'il s'écartait de Castor-Gris, de -Mit-Sah ou de Kloo-Kooch, tous les chiens lui tombaient dessus. -Croc-Blanc, à ce spectacle, savourait pleinement sa vengeance. Il -n'avait pas pardonné davantage aux autres chiens, qu'il prenait -plaisir à rosser, à toute occasion, appliquant dans son intégralité -la loi: _Opprimer le faible et obéir au fort._ Aucun d'eux, même le -plus hardi, n'osait plus essayer de lui voler sa viande. Bien au -contraire, ils dévoraient tous, précipitamment, leur propre repas, -dans la crainte que le louveteau ne vînt le leur ravir. Lui, de son -côté, mangeait sa part le plus rapidement qu'il pouvait, et malheur -alors au chien qui n'avait encore terminé. Un grondement et un -éclair des crocs, et ce chien était libre de confier son indignation -aux impassibles étoiles, tandis que Croc-Blanc finissait la viande à -sa place. - -Ainsi le louveteau se fit à lui-même un orgueilleux isolement. Les -récalcitrants, s'il s'en trouvait, étaient férocement mis au pas. -Aussi sévère que celle des dieux était la discipline imposée par -Croc-Blanc à ses compagnons. Il exigeait d'eux le plus absolu -respect, tenant pour crime l'esquisse même d'une résistance. Bref, -il était devenu un monstrueux tyran. Et, tant que dura le voyage, sa -situation parmi les autres chiens, petits ou grands, fut, ma foi! fort -enviable. - -Plusieurs mois s'écoulèrent. Castor-Gris continuait son voyage. Les -forces du louveteau s'étaient accrues par les longues heures passées -à courir sur la neige, en tirant le traîneau, et l'éducation de son -esprit s'était également parfaite. Il avait entièrement parcouru le -cercle du monde au milieu duquel il vivait, et la notion qui lui en -demeurait était toute matérielle et dénuée d'idéal. Le monde -avait achevé de lui apparaître féroce et brutal, un monde où -n'existaient ni affection, ni caresse, un monde sans chaleur pour les -cœurs et sans charme pour l'esprit. - -Il ne ressentait pas d'affection pour Castor-Gris. C'était un dieu, -il est vrai, mais un dieu sauvage entre tous, qui jamais ne caressait ni -ne prononçait une bonne parole. Croc-Blanc, sans doute, était heureux -de reconnaître sa suprématie physique, sous l'égide de laquelle il -était venu du Wild, pour s'abriter. Mais il subsistait en sa nature -des profondeurs insondées, que Castor-Gris avait toujours ignorées. -L'Indien administrait la justice avec un gourdin. Il récompensait le -mérite, non par une bienveillante caresse, mais simplement en ne -frappant pas. - -Et cette main de l'animal-homme, qui eût pu lui être si douce, ne -semblait au louveteau qu'un organe fait pour distribuer pierres, -claques, coups de fouet et de bâton, pinçons et tiraillements -douloureux du poil et de la chair. Plus cruelle encore que la main des -hommes était celle des enfants, lorsqu'il rencontrait des bandes de -ceux-ci, dans les campements d'Indiens que croisait la caravane. Une -fois même, il avait failli avoir un œil crevé par un flageolant et -titubant papoose[28]. Depuis lors, il ne pouvait tolérer les enfants. -Dès qu'il les voyait accourir vers lui, avec leurs mains de mauvais -augure, il se hâtait de s'échapper. - -Peu après cette aventure, dans un campement voisin du Grand-Lac de -l'Esclave, il commit sa première infraction à la loi qu'il avait -apprise de Castor-Gris, que le plus impardonnable des crimes était de -mordre un des dieux. Selon l'usage admis pour tous les chiens, il -s'en allait fourrager à travers le campement, afin de chercher sa -nourriture. Un garçon découpait, à l'aide d'une hache, de la -viande d'élan congelée, et les éclats en volaient dans la neige. -Croc-Blanc, s'étant arrêté, commença à se repaître de ces -débris. Mais, ayant remarqué que le garçon avait déposé sa hache et -s'était saisi d'un gros gourdin, il sauta en arrière, juste à -temps pour éviter le coup qui s'abattait sur lui. Le garçon le -poursuivit et, comme il était étranger dans le camp, le louveteau, ne -sachant où se réfugier, se trouva bientôt acculé, entre deux tentes, -contre un haut talus de terre. - -Il n'y avait pour lui aucune issue, que le passage entre deux tentes, -que gardait l'Indien. Celui-ci, le gourdin levé, s'avançait -déjà, prêt à frapper. Croc-Blanc était furieux. Il connaissait la -loi de maraude, qui voulait que tous les déchets de viande -appartinssent au chien qui les trouvait. Il n'avait rien fait de mal, -ni rompu la loi, et cependant ce garçon était là, prêt à le battre. -À peine se rendit-il compte lui-même de ce qui arrivait. Ce fut un -sursaut de rage. Le garçon ne le sut pas davantage, sinon qu'il se -trouva culbuté dans la neige, avec sa main, qui tenait le gourdin, -largement déchirée par les dents du louveteau. - -Croc-Blanc n'ignorait pas qu'il avait, en agissant ainsi, rompu à -son tour la loi des dieux. Il avait enfoncé ses crocs dans la chair -sacrée de l'un d'eux et n'avait rien à attendre qu'un terrible -châtiment. Il s'enfuit près de Castor-Gris et s'alla coucher -derrière ses jambes, dès qu'il vit arriver le garçon mordu, qui -réclamait vengeance, accompagné de sa famille. - -Mais les plaignants durent s'en aller sans être satisfaits. -Castor-Gris prit la défense du louveteau, et Mit-Sah et Kloo-Kooch. -Croc-Blanc écoutait la bataille des mots et surveillait les gestes -irrités des deux partis. Et il apprit ainsi, non seulement que son acte -était justifié, mais aussi qu'il y a dieux et dieux. Ici étaient -ses dieux et là en étaient d'autres, qui n'étaient point les -mêmes. Des premiers il devait tout accepter, justice ou injustice, -c'était tout comme; mais, des seconds, il n'était pas forcé de -subir ce qui était injuste. C'était son droit, en ce cas, de leur -répondre avec ses dents. Cela aussi était une loi des dieux. - -Le jour n'était pas terminé que Croc-Blanc en apprit davantage sur -cette loi. Mit-Sah était seul en train de ramasser du bois pour le feu, -dans la forêt, lorsqu'il se rencontra avec le garçon qui avait été -mordu. Des mots grossiers furent échangés. Bientôt, d'autres -garçons étant accourus, ils attaquèrent tous Mit-Sah. Le combat fut -dur pour lui, et il recevait des coups de droite et de gauche. -Croc-Blanc regarda d'abord, en simple spectateur, ce qui se passait. -C'était une affaire de dieux, qui ne le concernait pas. Puis il -comprit que Mit-Sah était un de ses dieux particuliers, que l'on -maltraitait. Par une impulsion immédiate, il bondit au milieu des -combattants. Cinq minutes après, le paysage était couvert de garçons -en fuite et le sang, qui coulait des blessures de plusieurs d'entre -eux, rougissant la neige, témoignait que les dents du louveteau -n'avaient pas été inactives. - -Lorsque Mit-Sah, de retour à la tente, raconta l'aventure, -Castor-Gris ordonna que de la viande fût donnée à Croc-Blanc, -beaucoup de viande. Le louveteau gorgé s'endormit devant le feu et -sut que la loi qu'il avait apprise, quelques heures auparavant, avait -été ainsi vérifiée. - -D'autres conséquences résultaient de cette loi. De la protection du -corps de ses dieux à celle de leurs biens, il n'y avait qu'un pas, -qui fut vite franchi par le louveteau. Il devait défendre ce qui -appartenait à ses dieux, dût-il même mordre les autres dieux, quoique -ce fût là un acte sacrilège en soi. Les dieux sont tout-puissants et -un chien est incapable de lutter contre eux. Croc-Blanc cependant avait -appris à leur tenir tête, à les combattre fièrement et sans crainte. -Le devoir s'élevait au-dessus de la peur. - -Il y avait, d'autre part, des dieux poltrons, et tels étaient ceux -qui venaient voler le bois de son maître. Le louveteau connut quel -temps s'écoulait entre son appel d'alarme et l'arrivée à -l'aide de Castor-Gris. Il comprit aussi que c'était la peur de -l'Indien, plus encore que la sienne, qui faisait sauver le voleur. -Quant à lui, il fonçait droit sur l'intrus et entrait ses dents où -il pouvait. Son goût pour la solitude et son éloignement instinctif -des autres chiens le désignaient d'eux-mêmes pour ce rôle de -gardien des biens de Castor-Gris, qui l'entraîna et le dressa à cet -emploi. Il n'en devint que plus revêche et plus sauvage encore. Ainsi -se scellaient et se précisaient les termes du contrat signé par -Croc-Blanc avec l'homme. Contre la possession d'un dieu de chair et -de sang il échangeait sa propre liberté. Nourriture et feu, protection -et société étaient au premier rang des dons qu'il recevait du dieu. -En retour, il gardait les biens du dieu, défendait sa personne, -travaillait pour lui et lui obéissait. - -Kiche même était devenue un souvenir du passé. Le louveteau, pour se -livrer à l'homme, avait abandonné à tout jamais la liberté, le -Wild et sa race. S'il lui arrivait de rencontrer Kiche, les termes du -contrat lui interdiraient de la suivre. C'était un devoir -qu'accomplissait Croc-Blanc envers le dieu qui était le sien. Mais -dans ce devoir n'entrait pas d'amour. L'amour était un sentiment -qu'il continuait à ignorer. - - -[Note 27: Long fouet fait avec les intestins du cariboo, ou caribou, -sorte de renne de l'Amérique du Nord. (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 28: _Papoose_, petit enfant, dans le dialecte des Peaux-Rouges. -(_Note des Traducteurs._)] - - - - -XIV - -LA FAMINE - - -Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On -était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva -le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais. -Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau -était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes -chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité -force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des -chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et -ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus -nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des -loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de -sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée -dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect -physique. - -Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à -retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage. -Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme -lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi -grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi -n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux -avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux. - -Parmi les vieux chiens se trouvait un certain _Baseek_, au poil -grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le -faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes -jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant, -il se rendait compte du changement survenu dans son développement et -dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que -s'affaiblir avec l'âge. - -Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement -d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un -sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart -derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il -dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui. -Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la -chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la -témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé, -regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre -eux. - -Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes -chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse -pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se -serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste -courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se -hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec -mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de -l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en -cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût -pas trop ignominieuse. - -Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir -intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir -et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre. -Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la -viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la -flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien -n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument -en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses -yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la -chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne -put résister au désir d'y goûter sans tarder. - -C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps, -d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se -résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la -viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir. -Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans, -et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres -calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en -l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se -remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau. -Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure -irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé -loin de la viande. - -La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et -menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en -arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la -bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et -plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit -un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec -calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent -été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son -attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas -hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses -blessures saignantes. - -Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en -lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il -allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne -craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours -insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou -à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas -plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures -d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille. -Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux -récalcitrants. - -Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul, -un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente, -qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il -tomba en plein sur Kiche. - -S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague, -mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son -ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au -louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui -s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se -précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les -dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des -anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit -vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui -ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se -recula en arrière, tout démonté et fort intrigué. - -Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas -créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de -ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce -n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa -présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à -proximité. - -Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils -étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc -flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche, -qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin. - -Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient, -moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient -ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher -son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et -menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à -vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus, -dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus, -dans la sienne, gardé place pour lui. - -Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille -à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois, -renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son -voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une -loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les -femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du -monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et -impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de -l'Inconnu et celle de la mort. - -D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et -plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer -selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant. -L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des -formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la -pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu -vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais -ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé -en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout -de même un chien et non un loup. Son caractère avait été -pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie. -C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu -échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les -autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait -chaque jour davantage. - -Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc -souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait -supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée, -chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de -n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son -côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait -en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité, -l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait, -pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des -heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa -portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa -colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un -fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que -l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc, -rendu fou par les rires. - -Croc-Blanc était dans sa troisième année, lorsqu'il y eut une -grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant -l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur -habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient -presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui -vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture -coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les -autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul. - -Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque -animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent -d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres -de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture -qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux, -qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande. - -Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs -mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont -on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les -chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour, -mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient -mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient. -Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse, -abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils -y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups. - -Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois. -L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres -chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna -plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses -affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les -arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le -prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors -de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne -manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il -était trop lent encore. - -Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez -d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il -chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et -n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que -lui et bien plus féroce. - -Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint -vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes, -épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant -d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier -qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à -Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître -était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le -sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait. - -Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin. -S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se -joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe -sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il -courut sur le jeune loup, le tua et le mangea. - -La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de -nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose -à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de -ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût -infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur -lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux -jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais -Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser -leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il -se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala. - -Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers -la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y -trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des -dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour -une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit -son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à -résister encore longtemps, en une telle famine. - -L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que -lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta -pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos, -avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua -vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en -compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans -la tanière abandonnée et y dormit tout un jour. - -Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se -rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il -traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens -opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent. -Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc. -S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent -un méfiant coup d'œil. - -Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne -et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son -dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect -de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un -mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il -gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de -fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit -rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que -son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides, -et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en -trottant, le long de la falaise. - -Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la -forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait -vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un -campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin -d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient -familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à -cet endroit. - -Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir -qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de -gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il -entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette -colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait -dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était -allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers -le village, vint droit à la tente de Castor-Gris. - -Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris -de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se -coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris. - - - - -XV - -L'ENNEMI DE SA RACE - - -S'il y avait eu dans la nature de Croc-Blanc quelque aptitude, -fût-elle le dernier fruit d'un atavisme très ancien, de fraterniser -avec les représentants de sa race, plus rien de cette aptitude -n'aurait pu subsister du jour où il fut choisi pour être à son tour -le chef de file de l'attelage du traîneau. Car, dès lors, les autres -chiens l'avaient haï. Ils l'avaient haï pour le supplément de -viande que lui donnait Mit-Sah; haï pour toutes les faveurs, -imaginaires ou réelles, qu'il recevait de l'Indien; haï parce -qu'il courait toujours en avant d'eux, balançant devant leurs yeux -le panache de sa queue, faisant fuir éternellement hors de leur portée -son train de derrière, en une vision constante, qui les rendait fous. - -Par un contre-coup fatal, Croc-Blanc avait rendu haine pour haine. Le -rôle qui lui avait été dévolu n'était rien moins qu'agréable. -Être contraint de courir avec, à ses trousses, la troupe hurlante, -dont chaque chien avait été, depuis trois ans, étrillé et asservi -par lui, était quelque chose dont tout son être se révoltait. Il le -fallait, pourtant, sous peine de la vie, et cette volonté de vivre -était plus impérieuse encore. À l'instant où Mit-Sah donnait le -signal du départ, tout l'attelage, d'un même mouvement, -s'élançait en avant, sur Croc-Blanc, en poussant des cris ardents et -furieux. Pour lui, pas de résistance possible. S'il se retournait sur -ses poursuivants, Mit-Sah lui cinglait la face de la longue lanière de -son fouet. Nulle ressource que de décamper à toute volée. Sa queue et -son train de derrière étaient impuissants à mettre à la raison la -horde forcenée, devant laquelle il fallait qu'il parût fuir. Chaque -bond qu'il faisait en avant était une violence à son orgueil, et il -bondissait tout le jour. - -C'était la volonté des dieux que cédât son orgueil, qu'il -comprimât les élans de sa nature, que son être révolté renonçât -à s'élancer sur les chiens qui le talonnaient. Et derrière la -volonté des dieux, il y avait, pour lui donner force de loi, les trente -pieds de long du fouet mordant, en boyau de cariboo. Il ne pouvait que -ronger son frein, en une sourde révolte intérieure, et donner -carrière à sa haine. - -Nul être ne devint jamais, autant que lui, l'ennemi de sa race. Il ne -demandait pas de quartier et n'en accordait aucun. Différent de la -plupart des chefs de file d'attelage, qui, lorsque le campement est -établi et lorsque les chiens sont dételés, viennent se mettre sous la -protection des dieux, Croc-Blanc, dédaignant cette précaution, se -promenait hardiment, en toute liberté, à travers le campement, -infligeant, chaque nuit, à ses ennemis, la rançon des affronts qu'il -avait subis durant le jour. - -Avant qu'il ne fût promu leader, la troupe des chiens s'était -habituée à se retirer de son chemin. Maintenant il n'en était plus de -même. Excités par la longue poursuite du jour, accoutumés à le voir -fuir et leur cerveau s'entraînant à l'idée de la maîtrise -incontestée qu'ils exerçaient durant ce temps sur leur adversaire, les -chiens ne pouvaient se décider à reculer devant lui et à lui livrer -le passage. Dès qu'il apparaissait parmi eux, il y avait tumulte et -bataille, grondements et morsures, et balafres mutuelles. L'atmosphère -que respirait Croc-Blanc était surchargée d'inimitié haineuse et -mauvaise. - -Lorsque Mit-Sah criait à l'attelage son commandement d'arrêt, -Croc-Blanc obéissait aussitôt, et les autres chiens de vouloir se -jeter immédiatement sur lui. Mais le grand fouet de Mit-Sah était là -qui veillait et les en empêchait. Aussi les chiens avaient-ils compris -que, si le traîneau s'arrêtait par ordre de Mit-Sah, il fallait -laisser en paix Croc-Blanc. Si, par contre, Croc-Blanc s'arrêtait -sans ordre, il était permis de s'élancer sur lui et de le détruire, -si on le pouvait. De cela Croc-Blanc ne tarda pas, de son côté, à se -rendre compte, et il ne s'arrêta plus de lui-même. - -Mais les chiens ne purent jamais prendre l'habitude de le laisser -tranquille au campement. Chaque soir, en hurlant, ils s'élançaient -à l'attaque, oublieux de la leçon de la nuit précédente, et la -nouvelle leçon qu'ils recevaient était destinée à être aussi vite -oubliée. La haine qu'ils ressentaient pour Croc-Blanc avait -d'ailleurs des racines plus profondes dans la dissemblance qu'ils -sentaient exister entre eux et lui. Cette seule cause aurait suffi à la -faire naître. Comme lui sans doute, ils étaient des loups -domestiqués. Mais, domestiqués depuis des générations, ils avaient -perdu l'accoutumance du Wild, dont ils n'avaient conservé qu'une -notion, celle de son Inconnu, de son Inconnu terrible et toujours -menaçant. C'était le Wild, dont il était demeuré plus proche, -qu'ils haïssaient dans leur compagnon. Celui-ci le personnifiait pour -eux; il en était le symbole. Et, quand ils découvraient leurs dents -en face de lui, ils se défendaient, en leur pensée, contre les -obscures puissances de destruction qui les environnaient, dans l'ombre -de la forêt, qui les épiaient sournoisement, au delà de la limite des -feux du campement. - -La seule leçon que les chiens tirèrent de ces combats fut que le jeune -loup était trop redoutable pour être affronté seul à seul. Ils ne -l'attaquaient que formés en masse, sans quoi il les eût tous tués -l'un après l'autre, en une seule nuit. Grâce à cette tactique, -ils lui échappèrent. Il pouvait bien culbuter un chien, les pattes en -l'air, mais la troupe entière était aussitôt sur lui, avant qu'il -n'ait eu le temps de donner à la gorge le coup mortel. Au premier -signe du conflit, les chiens, même occupés à se quereller entre eux, -formaient bloc et lui faisaient face. - -Pas davantage ils ne pouvaient, malgré leurs efforts, réussir à -occire Croc-Blanc. Il était, à la fois, trop vif pour eux, trop -formidable et trop prudent. Il évitait les endroits resserrés et -prenait le large, dès qu'ils essayaient de l'encercler. Quant à le -culbuter, pas un chien n'était capable de réussir l'opération. -Ses pattes s'accrochaient au sol avec la même ténacité qu'il se -cramponnait lui-même à la vie. Car se maintenir debout était vivre et -se laisser renverser était la mort. Nul mieux que lui ne le savait. - -Ainsi Croc-Blanc se dressait contre ses propres frères, amollis par les -feux de l'homme, affaiblis par l'ombre protectrice que les dieux -avaient étendue sur eux, et les dominait. Il avait déclaré vendetta -à tous les chiens. Et, si féroce était cette vendetta que -Castor-Gris, tout sauvage et barbare qu'il fût lui-même, ne pouvait -s'empêcher d'en être émerveillé. Jamais, il le jurait, il n'y -avait eu sur la terre le pareil de cet animal. - -Croc-Blanc approchait de ses cinq ans lorsque Castor-Gris l'emmena en -un autre grand voyage. Longtemps on se souvint, parmi les villages -riverains du Mackenzie, d'où ils passèrent dans les Montagnes -Rocheuses entre le Porcupine[29] et le Yukon[30], du carnage de chiens -auquel se livra Croc-Blanc. Sur toute sa race, il s'adonna librement -à la vengeance. Il y avait là des tas de chiens naïfs et sans -défiance, n'ayant pas appris à déjouer ses coups rapides, à se -garder de son attaque brusquée, que ne précédait aucun avertissement. -Tandis qu'ils perdaient leur temps en préliminaires de batailles et -hérissaient leur poil, il était déjà sur eux, sans un aboi, tel un -éclair qui porte la mort, à l'instant même où on le voit, et il -les massacrait, avant qu'ils ne fussent seulement revenus de leur -surprise. - -Il était, en vérité, devenu un admirable champion. Il savait -économiser ses forces et jamais ne les outrepassait. Jamais non plus il -ne se perdait en une longue bataille. Si le coup rapide qu'il portait -était manqué, aussi rapidement il se retirait en arrière. Comme tous -les loups, il n'aimait pas les corps à corps ni les contacts -prolongés. Le contact, c'était le piège, le danger ignoré, lui -avait appris le Wild. L'important était de se tenir libre de toute -étreinte, de bondir à son gré sur l'adversaire, de rester juge, à -distance, de la marche de la bataille. Ce système lui assurait -d'ordinaire une victoire facile sur les chiens qui se rencontraient -avec lui, pour la première fois. Sans doute y avait-il des exceptions. -Il arrivait que plusieurs chiens réussissaient à sauter sur lui et à -le rosser, avant qu'il ne pût se dégager. D'autres fois, un chien -isolé lui administrait une profonde morsure. Mais ce n'étaient là -que des accidents peu fréquents et, en règle générale, il se -retirait indemne de toutes ces rencontres. - -Une autre de ses qualités était de posséder une notion rigoureusement -exacte du temps et de la distance. C'était inconscient et -automatique. Sans réflexion ni calcul de sa part, l'organe visuel -dont il était doué portait juste, au-delà de la moyenne qui se -rencontre chez les autres bêtes de sa race. Son cerveau recevait -parallèlement l'impression des nerfs optiques et, par un mécanisme -bien réglé, qu'il devait à la nature, en tirait aussitôt parti. -L'action suivait de près, bien réglée dans l'espace et dans le -temps, et une fraction infinitésimale de seconde, nettement perçue et -utilisée, suffisait souvent à assurer à Croc-Blanc la victoire. - -La caravane arriva durant l'été à Fort Yukon. Castor-Gris, après -avoir profité du gel de l'hiver pour traverser les rivières qui -coulent entre le Mackenzie et le Yukon, avait occupé le printemps à la -chasse, dans les Montagnes Rocheuses. Lorsque la débâcle des glaces -fut venue, il s'était construit un canot et avait descendu le courant -du Porcupine jusqu'au point de jonction de ce fleuve avec le Yukon, -sous le Cercle Arctique exactement. C'est à cet endroit que se trouve -le vieux fort, qui appartient à l'Hudson's Bay Company. - -Les Indiens y étaient nombreux, les provisions abondantes, l'animation -sans précédent. C'était l'été de 1898. Des milliers de chercheurs -d'or étaient venus, eux aussi, jusqu'au Yukon, se dirigeant vers Dawson -et le Klondike. Ils étaient encore à des centaines de milles du but de -leur voyage et beaucoup d'entre eux, cependant, étaient en route depuis -un an. Le moindre parcours effectué par eux était de cinq mille -milles. Beaucoup venaient de l'autre hémisphère. - -Là, Castor-Gris s'arrêta. Une rumeur était parvenue à ses -oreilles, de la course à l'or, et il apportait avec lui plusieurs -ballots de fourrures, d'autres de mitaines, d'autres de mocassins. -L'espoir de larges profits l'avait incité à s'aventurer en cette -longue course. Mais ce qu'il avait espéré ne fut rien en regard de -la réalité. Ses rêves les plus extravagants n'avaient pas escompté -un gain de plus de cent pour cent. C'étaient mille pour cent qui -s'offraient à lui. En bon Indien, quand il vit cela, il installa sans -hâte et soigneusement son commerce, décidé à prendre l'été -entier, et l'hiver suivant au besoin, pour tirer tout le parti -possible et le plus avantageux de sa marchandise. - -Ce fut à Fort Yukon que Croc-Blanc vit les premiers hommes blancs. -Comparés aux Indiens qu'il avait connus, ils lui semblèrent des -êtres d'une autre espèce, une race de dieux supérieurs. Son -impression fut qu'ils possédaient un plus grand pouvoir, et c'est -dans le pouvoir que réside la divinité des dieux. - -Ce fut un sentiment qu'il éprouva, plus qu'il ne raisonna cette -impression. De même que, dans son enfance, l'ampleur des tentes, -élevées par les premiers hommes qu'il avait rencontrés, avait -frappé son esprit comme une manifestation de puissance, de même encore -il était frappé maintenant par les maisons qu'il voyait et qui -étaient construites, comme le fort lui-même, de bûches massives. -Voilà qui était de la puissance. Le pouvoir des dieux blancs était -supérieur à celui des dieux qu'il avait adorés jusque-là, -supérieur même à celui de Castor-Gris, de ceux-ci le plus puissant, -et qui ne semblait plus, parmi les dieux à peau blanche, qu'un petit -dieu enfant. - -Il s'était montré, d'abord, soupçonneux envers eux. Pendant les -premières heures qui suivirent son arrivée, avec grand soin il les -examinait, tout en craignant d'être remarqué lui-même, et il se -tenait à une prudente distance. Puis, voyant que près d'eux aucun -mal n'advenait aux chiens, il s'approcha davantage. - -Ils l'examinaient, de leur côté, avec une extrême curiosité. Son -étrange apparence attirait leur attention et ils se le montraient du -doigt, les uns aux autres. Ces doigts tendus ne disaient rien de bon à -Croc-Blanc et, quand les dieux blancs tentaient de s'approcher de lui, -il montrait les dents et se reculait. Pas un ne réussit à poser sa -main sur lui et, si quelqu'un avait insisté, ce n'eût pas été -sans dommage. - -Croc-Blanc connut bientôt qu'un petit nombre de dieux blancs, pas -plus d'une douzaine, étaient fixés en cet endroit. Tous les deux ou -trois jours, un grand vapeur, qui était une autre et colossale -manifestation de puissance, accostait au rivage et demeurait quelques -heures. D'autres hommes blancs en descendaient à terre, puis se -rembarquaient. Le nombre de ceux-là semblait être infini. En un seul -jour, Croc-Blanc en vit plus qu'il n'avait vu d'Indiens dans toute -sa vie. Et, les jours qui suivirent, les hommes blancs continuaient à -arriver par le fleuve, à s'arrêter durant quelques instants, puis à -repartir sur le fleuve et à disparaître. - -Mais, si les dieux blancs paraissaient comme tout-puissants, leurs -chiens ne comptaient pas pour beaucoup. - -Ceci, Croc-Blanc le découvrit rapidement, en se mêlant à ceux de ces -chiens qui venaient à terre avec leurs maîtres. Ils étaient de formes -diverses et de grandeurs différentes. Les uns avaient les pattes -courtes, trop courtes, d'autres les avaient longues, trop longues. Ils -ne possédaient pas une fourrure semblable à la sienne, mais des poils -très fins; chez quelques-uns même, les poils étaient tellement ras -qu'on eût dit qu'ils n'en avaient point. Et pas un d'entre eux -ne savait combattre. - -Étant donné son hostilité pour tous les représentants de sa race, il -était fatal que Croc-Blanc entrât en lutte avec les nouveaux venus. Il -n'y manqua pas et conçut immédiatement pour eux un profond mépris. - -Ils étaient, de leur nature, ingénus et inoffensifs. En cas de combat, -ils menaient grand bruit et s'agitaient autour de leur adversaire, -demandant à leur force une victoire que donnent l'adresse et la ruse. -Ils s'élançaient, en aboyant, sur Croc-Blanc, qui sautait de côté -et qui, tandis qu'ils en étaient encore à se retourner, les happait -à l'épaule, les retournait sur le dos et leur portait son coup à la -gorge. Cela fait, Croc-Blanc se retirait à l'écart, livrant sa -victime aux chiens indiens, qui se chargeaient de l'achever. Car -c'était un sage. Il savait depuis longtemps que les dieux -s'irritent lorsqu'on tue leurs chiens, et les dieux blancs ne -faisaient pas exception à cette règle. Il se contentait donc de -préparer la besogne. Puis, à l'abri lui-même, il regardait -paisiblement pierres, bâtons, haches, et toutes sortes d'armes -contondantes s'abattre sur ses compagnons. Croc-Blanc était un grand -sage. - -La vengeance des dieux outragés ne laissait pas, parfois, d'être -terrible. L'un d'eux ayant vu son chien, un setter[31], mis en -pièces sous ses yeux, prit un revolver. Il fit feu, coup sur coup, six -fois de suite, et six des agresseurs restèrent sur la place, morts ou -à demi. Autre manifestation de puissance, qui se grava profondément -dans le cerveau de Croc-Blanc. - -Peu lui importaient, au reste, ces fâcheuses aventures, puisqu'il -était toujours assez habile pour s'en tirer indemne. Le meurtre des -chiens des hommes blancs avait été pour lui, tout d'abord, un simple -divertissement; il devint bientôt son unique occupation. C'était la -seule manière d'utiliser son temps, tandis que Castor-Gris -s'adonnait à son commerce et faisait fortune. Avec la troupe des -chiens indiens, il attendait l'arrivée des vapeurs et, dès que -l'un d'eux avait accosté, le jeu commençait. Ses compagnons -avaient, à leur tour, appris à être sages. Aussitôt qu'elle voyait -les hommes blancs, revenus de leur première surprise, siffler leurs -chiens pour les rappeler à bord, et se préparant à foncer sur elle, -la bande s'éparpillait à toute vitesse. Puis le jeu cessait, pour -reprendre au prochain bateau. - -Toujours Croc-Blanc était chargé d'allumer la querelle avec les -chiens étrangers. Il y réussissait facilement. Car, pour eux, plus -encore que pour ses compagnons, il était le Wild sauvage, abandonné et -trahi par eux, et qu'ils craignaient obscurément de voir les -reprendre. Venus du doux monde du Sud vers les rives du Yukon, sur la -sombre et redoutable Terre du Nord, ils ne pouvaient résister longtemps -à l'inconsciente impulsion qui les poussait à s'élancer sur -Croc-Blanc. Si amollis qu'ils fussent par l'accoutumance des villes, -et si oublieux du passé de leurs ancêtres, si lointaine que fût en -eux la notion du Wild, ils la sentaient soudain tressaillir au fond de -leur être, dès qu'ils se trouvaient en présence de la créature -hybride qu'était Croc-Blanc. Devant le loup qui était en lui et qui -leur apparaissait tout à coup, dans la claire lumière du jour, ils se -souvenaient de l'ancien ennemi. - -Il était pour eux une proie légitime, comme eux-mêmes, pour lui, en -étaient une. - - -[Note 29: Le _Porcupine_ ou «Fleuve du Porc-Épic». (_Note des -Traducteurs._)] - -[Note 30: Le _Yukon_ ou Yakou, dont le Porcupine est un affluent, va se -jeter, comme le Mackenzie, dans l'Océan glacial Arctique. (_Idem._)] - -[Note 31: Chien d'arrêt. (_Note des Traducteurs._)] - - - - -XVI - -LE DIEU FOU - - -Les quelques hommes blancs qui se trouvaient à Fort Yukon vivaient -depuis longtemps dans la contrée. Ils se dénommaient eux-mêmes, avec -orgueil, les _Sour-Doughs_[32], parce qu'ils préparaient, sans levure, -un pain légèrement acidulé. Ils ne professaient que du dédain pour -les autres hommes blancs qu'amenaient les vapeurs, et qu'ils -désignaient sous le nom de _Chechaquos_, parce que ceux-ci faisaient, au -contraire, lever leur pain pour le cuire. - -Il y avait, de ce fait, antagonisme entre les uns et les autres, et les -gens du fort se réjouissaient de tout ce qui survenait de désagréable -aux nouveaux arrivants. Spécialement, ils se divertissaient beaucoup -des mauvais traitements infligés aux chiens qui débarquaient, par -Croc-Blanc et sa détestable bande. À chaque vapeur qui faisait halte, -ils ne manquaient pas de descendre au rivage et d'assister à -l'inévitable bataille. De la tactique adroite et méchante employée -par Croc-Blanc et par les chiens indiens, ils riaient à gorge -déployée. - -L'un d'eux surtout, parmi ces hommes, s'intéressait à ce genre -de sport. Au premier coup de sifflet du steamboat, il arrivait en -courant, et, lorsque le dernier combat était terminé, il remontait -vers le fort, la face comme alourdie du regret que le massacre eût -déjà pris fin. Chaque fois qu'un inoffensif chien du Sud avait été -terrassé et jetait son râle d'agonie sous les crocs de la troupe -ennemie, incapable de contenir sa joie, il se mettait à gambader et à -pousser des cris de bonheur. Et, toujours aussi, il lançait vers -Croc-Blanc un dur regard d'envie pour tout le mal dont celui-ci était -l'auteur. - -Cet antipathique individu avait été baptisé _Beauty_[33] par les autres -hommes du Fort. _Beauty-Smith_ était le seul nom qu'on lui connaissait -dans la région. Nom qui était, bien entendu, une antithèse, car celui -qui le portait n'était rien moins qu'une beauté. La nature -s'était montrée avare envers lui. C'était un petit bout -d'homme, au corps maigriot, sur lequel était posée une tête plus -maigre encore; un simple point, eût-on dit. Aussi, dans son enfance, -avant d'être dénommé Beauté par ses compagnons, le surnommait-on -_Pinhead_[34]. En arrière, cette tête descendait, toute droite et d'une -seule pièce, vers le cou; tandis qu'en avant le crâne, en forme de -pain de sucre, rejoignait un front bas et large, à partir duquel la -nature semblait avoir regretté soudain sa parcimonie. Devenue prodigue -à l'excès, elle avait voulu de gros yeux, séparés par une distance -double de l'écart normal. La mâchoire, élargissant démesurément -le reste de la face, était effroyable. Énorme et pesante, elle -proéminait en avant et semblait, en-dessous, reposer à même sur la -poitrine, comme si le cou eût été impuissant à en soutenir le poids. - -Cette mâchoire, telle qu'elle était, donnait une impression -d'indomptable énergie. Impression mensongère, exagération -incohérente de la nature, car Beauté était connu de tous pour être -un faible entre les faibles, un lâche entre les plus lâches. - -Nous achèverons de le décrire en disant que ses dents étaient longues -et jaunes, et que les deux canines, plus longues encore que leurs -sœurs, dépassaient comme des crocs, de ses lèvres minces. Ses yeux -étaient jaunes, comme ses dents, et chassieux comme si la nature y eût -fait ruisseler toutes les humeurs qu'elle tenait en réserve dans les -canaux du visage. Quant à ses cheveux, couleur de boue et de poussière -jaunâtre, ils poussaient sur sa tête, rares et irréguliers, pointant -sur le devant de son crâne en touffes et paquets déconcertants. - -Beauté, en somme, était un vrai monstre. Ce dont il n'était pas -responsable, assurément, et ne pouvait être blâmé, n'ayant pas -moulé lui-même l'argile dont il était pétri. - -Dans le fort, il faisait la cuisine pour les autres hommes, lavait la -vaisselle et était chargé de tous les gros travaux. On ne le -méprisait pas; on le tolérait, par humanité et parce qu'il était -utile. On en avait peur aussi. Il y avait toujours à craindre, dans une -de ses rages de lâche, un coup de fusil dans le dos ou du poison dans -le café. Mais personne ne savait préparer comme lui le fricot et, quel -que fût l'effroi qu'il inspirait, Beauté était bon cuisinier. - -Tel était l'homme qui délectait ses regards des féroces prouesses -de Croc-Blanc et n'eut plus bientôt qu'un désir, le posséder. Il -commença par faire des avances au louveteau, qui feignit de les -ignorer. Puis, les avances devenant plus pressantes, celui-ci se -hérissa, montra les dents et prit du large. Croc-Blanc n'aimait pas -cet homme, dont l'odeur était mauvaise. Il pressentait que le mal -était en lui. Il craignait sa main étendue et l'affectation de ses -paroles mielleuses. Il le haïssait. - -Chez les êtres simples, la notion du bien et du mal est simpliste -elle-même. Le bien est représenté par toutes choses qui apportent -contentement et satisfaction, et évitent la peine. Le mal signifie tout -ce qui est incommode et désagréable, tout ce qui menace et frappe. -Croc-Blanc devinait que Beauty-Smith était le mal. Aussi était-il sage -de le haïr. De ce corps difforme et de cette âme perverse -s'échappaient, pour le louveteau, d'occultes émanations, -semblables à ces brouillards pestilentiels qui s'élèvent des -marécages. - -Croc-Blanc se trouvait présent au campement de Castor-Gris, lorsque, -pour la première fois, Beauté y fit son apparition. Avant qu'il ne -fût en vue et dès le bruit, sur le sol, de ses pas lointains, -Croc-Blanc avait su qui venait et avait commencé à hérisser son poil. -Quoiqu'il fût, à ce moment-là, confortablement couché, en un -délicieux farniente, il se dressa vivement et, tandis que l'homme -approchait, se glissa, à la manière des loups, sur le bord du -campement. Il ne put savoir ce qu'on disait, mais vit bien que -l'homme et Castor-Gris causaient ensemble. Par moments, l'homme le -montrait du doigt, et il grondait alors, comme si la main, dont il -était distant de cinquante pieds, se fût exactement abaissée sur lui. -L'homme, qui s'en apercevait, riait, et Croc-Blanc reculait de plus -en plus, vers le couvert des bois voisins, en rampant doucement par -terre. - -Castor-Gris refusait de vendre la bête. Son commerce l'avait enrichi, -déclarait-il, et il n'avait besoin de rien. Croc-Blanc était -d'ailleurs un animal de valeur, le plus robuste des chiens du -traîneau et le meilleur chef de file. Il n'avait pas son pareil dans -toute la région du Mackenzie et du Yukon. Il savait combattre comme pas -un et tuait un autre chien aussi aisément qu'un homme tue une mouche. -(À cet éloge, les yeux de Beauty-Smith s'allumaient et, d'une -langue ardente, il léchait ses lèvres minces.) Non, décidément, -Croc-Blanc n'était pas à vendre. - -Mais Beauty-Smith savait la façon de s'y prendre avec les Indiens. Il -rendit à Castor-Gris de fréquentes visites et, chaque fois, était -cachée sous son habit une noire bouteille. Une des propriétés du -whisky est d'engendrer la soif. Castor-Gris eut soif. Les muqueuses -brûlées de son estomac s'enfiévrèrent, et celui-ci commença à -réclamer, avec une exaspération croissante, le liquide corrosif. En -même temps, le cerveau de l'Indien, bouleversé par l'horrible -stimulant, enlevait au malheureux tout scrupule pour satisfaire sa -passion. Les bénéfices acquis par la vente des fourrures et des -mocassins se mirent à partir et, à mesure que s'aplatissait la -bourse de Castor-Gris, sa force de résistance diminuait aussi. - -Finalement, argent, marchandises et volonté, tout s'en était allé. -Rien ne demeurait à Castor-Gris que sa soif prodigieuse, qui régnait -diaboliquement en lui et dont la puissance augmentait à chaque souffle -qu'il émettait sans avoir bu. - -C'est alors que Beauté revint à la charge et reparla de la vente de -Croc-Blanc. Mais, cette fois, le prix offert était payable en -bouteilles, non en dollars, et les oreilles de Castor-Gris étaient -mieux ouvertes pour entendre. - ---Le chien est à toi, finit-il par dire, si tu peux mettre la main -dessus. - -Les bouteilles furent livrées. Mais, deux jours après, ce fut -Beauty-Smith qui revint dire à Castor-Gris: - ---Attrape-le donc toi-même! - -Croc-Blanc, en rentrant un soir au campement, vit, avec un sourire de -satisfaction, que le terrible dieu blanc, contrairement à son habitude, -n'était pas là. Il s'étendit par terre avec volupté, comme si un -poids qui pesait sur lui avait disparu. - -Sa joie fut de courte durée. À peine était-il couché que Castor-Gris -vint vers lui, en titubant, et lui lia autour du cou une lanière de -cuir. Puis il s'assit à côté du louveteau, tenant d'une main la -lanière, tenant de l'autre une bouteille, à laquelle il buvait de -temps en temps, la levant en l'air, en se renversant la tête et avec -force glou-glous. - -Une heure s'était écoulée de la sorte lorsqu'une légère -vibration du sol annonça que quelqu'un s'approchait. Croc-Blanc -tressaillit et se hérissa, tandis que l'Indien branlait stupidement -la tête. Le louveteau tenta de tirer doucement la lanière de la main -de son maître; mais les doigts, qui s'étaient un instant -relâchés, se contractèrent plus fortement et Castor-Gris se leva. - -Beauté entra sous la tente et s'arrêta devant Croc-Blanc, qui -commença à gronder vers celui qu'il craignait et à surveiller les -mouvements de ses mains. Une d'elles s'étendit, se prit à -descendre sur sa tête. Son grondement se fit plus intense et plus -rauque. La main continuait à descendre lentement, tandis qu'il se -courbait sous elle, tout en la regardant, en proie à une colère -continue et qui semblait prête à éclater. Soudain, il alla pour -mordre; la main se rejeta vivement en arrière et les crocs retombant, -les uns sur les autres, claquèrent, comme une gueule de serpent qui -mord le vide. Beauté était terrifié et furieux. Mais Castor-Gris -donna une tape à Croc-Blanc, qui se coucha aussitôt au ras du sol, en -une respectueuse obéissance. - -Cependant Beauty-Smith, que le louveteau ne cessait pas d'observer, -était parti, puis était revenu, porteur d'un gros gourdin. -Castor-Gris lui remit alors l'extrémité de la lanière et Beauté -fit le mouvement de s'en aller. La lanière se tendit. Croc-Blanc -résistait. Castor-Gris le gifla de droite et de gauche, afin qu'il se -levât et suivît. Il se leva, mais pour se précipiter en hurlant sur -l'étranger qui essayait de l'entraîner. Beauté, qui était paré, -ne broncha pas. D'un large mouvement, il lança son gourdin, puis -l'abattit sur Croc-Blanc, dont il arrêta l'élan à mi-route et -qu'il écrasa presque contre terre. Castor-Gris riait et approuvait. -Beauté tira la lanière à nouveau et Croc-Blanc, tout trébuchant, -rampa humblement à ses pieds. - -Il ne renouvela pas son agression. Un coup de gourdin était suffisant -pour le convaincre que le dieu blanc savait manier cette arme et il -était trop sage pour ne pas se plier à l'inévitable. Il suivit donc -les talons de Beauty-Smith, lugubre, sa queue entre les jambes, mais en -grondant toujours, sourdement. Beauty-Smith le surveillait prudemment, -du coin de l'œil, et tenant prêt son gourdin. - -Quand ils furent arrivés au fort, Beauté, l'ayant solidement -attaché, s'en alla coucher. Croc-Blanc attendit une heure environ. -Puis, jouant des dents, en dix secondes, il fut libre. Il n'avait pas -perdu de temps à mordre à tort et à travers. Juste ce qu'il -fallait. La lanière avait été coupée en deux tronçons, aussi -proprement qu'avec un couteau. Croc-Blanc, quittant ensuite le fort, -s'était trotté, tout droit vers le campement de Castor-Gris. Il ne -devait aucune fidélité à ce dieu bizarre et terrible qui l'avait -emmené. Il s'était donné à Castor-Gris et à lui seul il -appartenait. - -Mais ce qui s'était déjà passé recommença. Castor-Gris -l'attacha à nouveau, avec une autre lanière, et, dès le matin, le -ramena à Beauty-Smith. L'aventure, ici, se corsa. Beauty-Smith lui -administra une effroyable volée. Lié fortement, Croc-Blanc ne pouvait -que s'abandonner à sa rage intérieure et subir le châtiment qui lui -était dévolu. Fouet et gourdin conjuguaient sur lui leurs effets. -C'était un des pires traitements qu'il eût reçus en sa vie. Même -la raclée dont Castor-Gris l'avait gratifié dans son enfance -n'était que du lait en regard de celle-ci. - -Beauty-Smith se complaisait à la tâche. Il en rayonnait. Ses gros yeux -flambaient méchamment, tandis qu'il lançait en avant fouet ou -gourdin, et que Croc-Blanc jetait ses cris de douleur et ses grondements -inutiles. Car Beauté était cruel à la façon des lâches. Tremblant -et rampant lui-même devant les coups ou les menaces des autres hommes, -il prenait sa revanche sur des créatures plus faibles que lui. Tout -être vivant aime à dominer un autre être et Beauté ne faisait pas -exception à la règle. Impuissant devant sa race, il exerçait sa -vindicte sur les races inférieures. Réflexes inconscients, puisque, -nous l'avons dit, il ne s'était pas créé. - -Le louveteau n'ignorait pas pourquoi ce châtiment était tombé sur -lui. Lorsque Castor-Gris lui avait passé une lanière autour du cou et -en avait remis l'extrémité à Beauty-Smith, Croc-Blanc savait que la -volonté de son dieu était qu'il allât avec Beauty-Smith. Et, -lorsque celui-ci l'avait attaché, dans le fort, il savait aussi que -la volonté du dieu blanc était qu'il demeurât là. Il avait, par -conséquent, désobéi à ces deux dieux et mérité le châtiment qui -avait suivi. Maintes fois, dans le passé, il avait vu des chiens -changer de maîtres, et ceux qui s'enfuyaient battus comme il -l'avait été. - -Mais, si sage qu'il fût, des forces latentes en sa nature l'avaient -emporté sur sa sagesse. La principale de ces forces était la -fidélité. Il n'aimait pas Castor-Gris et cependant, même devant son -impérative volonté et sa colère, il lui demeurait fidèle. Il ne -pouvait s'en empêcher. La fidélité était une qualité inhérente -à sa race, celle qui sépare son espèce des autres espèces, et qui -fait que le loup et le chien sauvage sont capables de quitter la -liberté de l'espace pour devenir les compagnons de l'homme. - -La raclée terminée, Croc-Blanc fut attaché dans le fort, non plus -avec une lanière de cuir, mais au bout d'un bâton. Il n'en -persista pas moins dans sa fidélité à Castor-Gris. Castor-Gris était -son propre dieu, son dieu particulier, et, en dépit de la volonté du -dieu, il ne prétendait pas renoncer à lui. Son dieu l'avait livré -et trahi, mais cela ne comptait pas. Ce qui seul comptait, c'est -qu'il s'était, à ce dieu, donné corps et âme, sans réserve -aucune. Et ce don de lui-même ne pouvait être révoqué. - -Il renouvela, durant la nuit, son exploit de la veille. Lorsque les -hommes du fort furent endormis, il s'attaqua au bâton auquel il -était lié. Le bâton était attaché de si près à son cou qu'il ne -semblait pas possible qu'il pût arriver à le mordre. C'est là un -acte dont tout chien est réputé incapable. Il y réussit cependant, à -force de tordre ses muscles et de contorsions acharnées. Ce fut un cas -sans précédent. Toujours est-il que Croc-Blanc quitta le fort, en -trottant, au petit matin, portant pendue à son cou la moitié du bâton -qu'il avait rongé. - -La sagesse lui commandait de ne pas revenir vers Castor-Gris qui, deux -fois déjà, l'avait trahi. La survivance de sa fidélité le ramena, -pour être, une troisième fois, livré et abandonné. Il fut rattaché -par l'Indien et remis à Beauty-Smith, lorsque celui-ci vint le -réclamer. - -La correction eut lieu sur place et augmenta encore en cruauté. -Castor-Gris regardait tranquillement, tandis que l'homme blanc -manœuvrait sa trique. Il ne donnait plus sa protection. Croc-Blanc -n'était plus son chien. Lorsque les coups s'arrêtèrent, le -louveteau était à moitié mort. Un faible chien du Sud n'eût pas -survécu; lui, il ne mourut pas tout à fait. Son étoffe était plus -solide, sa vitalité plus tenace. Mais il était à ce point défaillant -qu'il ne pouvait plus se porter et que Beauty-Smith dut attendre, pour -l'emmener, qu'il eût repris quelques forces. Aveugle et chancelant, -il suivit alors les pas de son bourreau. - -Il fut ensuite attaché à une chaîne qui défiait ses dents et ce fut -en vain qu'il s'évertua à arracher le cadenas qui reliait cette -chaîne à une grosse poutre. - -Quelques jours après, Castor-Gris, devenu un parfait alcoolique et en -pleine banqueroute, quitta le Porcupine pour refaire à rebours son long -voyage sur le Mackenzie. Croc-Blanc demeurait, sur le Yukon, la -propriété d'un homme plus qu'à demi fou et le type achevé de la -brute. Mais qu'est-ce qu'un loup peut bien comprendre à la folie? -Pour Croc-Blanc, son nouveau maître était un dieu sinistre, mais -toujours un dieu. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait se -soumettre à sa volonté, obéir à son désir, se plier à sa -fantaisie. - - -[Note 32: Les «Pâtes-Aigres». (_Note des Traducteurs._)] - -[Note 33: «Beauté».] - -[Note 34: «Tête d'épingle».] - - - - -XVII - -LE RÈGNE DE LA HAINE - - -Sous la tutelle du dieu fou, Croc-Blanc devint à son tour un être -vraiment diabolique. Il était tenu enchaîné dans un enclos situé -derrière le fort et où Beauty-Smith venait l'agacer, l'irriter et -le repousser vers l'état sauvage, par toutes sortes de menus -tourments. L'homme avait découvert l'irritation spontanée du jeune -loup, dès que celui-ci voyait rire de lui, et il ne manquait pas à cet -amusement, qui faisait suite toujours à ses traitements inhumains. -C'était un rire sonore et méprisant, à grands éclats, et, tout en -riant, le dieu tendait ses doigts vers Croc-Blanc, en signe de -dérision. Dans ces moments, Croc-Blanc sentait sa raison s'en aller. -Dans les transports de rage auxquels il s'abandonnait, il devenait -plus fou que Beauty-Smith lui-même. - -Croc-Blanc avait été, hier, l'ennemi de sa race. Il devenait -maintenant, avec une férocité encore accrue, l'ennemi de tout ce qui -l'entourait. Sa haine était aveugle et sans la moindre étincelle de -raison. Il haïssait la chaîne qui l'attachait, le passant qui -l'épiait à travers les barreaux de son enclos, le chien qui -accompagnait ce passant et qui grondait méchamment, en insultant à son -malheur. Il haïssait les matériaux de l'enclos qui l'emprisonnait -et bientôt, par-dessus tout, il prit en haine Beauty-Smith. - -Mais Beauté avait un but dans sa conduite. Un beau jour, un certain -nombre d'hommes blancs se réunirent autour de l'enclos de -Croc-Blanc, et Beauté, étant entré, gourdin en main, détacha la -chaîne du cou du jeune loup. Celui-ci, lorsque son maître fut sorti, -put aller et venir en liberté dans l'enclos et commença par vouloir -se jeter sur les hommes blancs qui étaient dehors. Il était -magnifiquement terrible. Sa taille atteignait alors plus de cinq pieds -de long et deux pieds et demi à la hauteur de l'épaule. Il avait -hérité, par sa mère, des lourdes proportions du chien, en sorte -qu'il pesait, sans une once de graisse ni de chair superflue, dans les -quatre-vingt-dix pounds[35]. Il était tout muscles, tout os et tout -nerfs, ce qui est la plus belle condition d'un combattant. - -La porte de l'enclos s'ouvrit à nouveau. Croc-Blanc attendit. -Quelque chose d'extraordinaire allait, sans nul doute, se produire. La -porte s'ouvrit moins étroitement, puis se referma, à toute volée, -sur un énorme mâtin qu'elle avait laissé passer. - -Croc-Blanc n'avait jamais vu de chien de cette espèce, mais il ne fut -troublé, ni de la forte taille, ni de l'air arrogant de l'intrus. -Il ne vit en lui qu'un objet, qui n'était ni bois ni fer, et sur -lequel il allait enfin pouvoir décharger sa haine. - -Il bondit sur le mâtin et, d'un coup de crocs, lui déchira le côté -du cou. Le mâtin secoua sa tête, en grondant horriblement, et -s'élança à son tour sur Croc-Blanc, qui, sans attendre la riposte, -se mit, selon sa tactique, à bondir à droite, à bondir à gauche, -lançant ses crocs, puis reculant à nouveau, sans livrer prise un -instant. - -Du dehors, les hommes criaient et applaudissaient, tandis que -Beauty-Smith était comme en extase du merveilleux succès de ses -pratiques. Il n'y eut, dès l'abord, aucun espoir de victoire pour -le mâtin. Il manquait de présence d'esprit dans la conduite du -combat et ses mouvements étaient insuffisamment alertes. Finalement, il -fut dégagé et traîné dehors par son propriétaire, tandis que -Beauty-Smith frappait à tour de bras, avec son gourdin, sur le dos de -Croc-Blanc pour lui faire lâcher prise. Il y eut alors le paiement -d'un pari et des pièces de monnaie cliquetèrent dans la main de -Beauty-Smith. - -De ce jour, tout le désir de Croc-Blanc fut de voir des hommes se -réunir autour de son enclos. Car cette réunion signifiait un combat, -et c'était la seule voie qui lui restait pour extérioriser sa force -de vie, pour exprimer la haine que Beauty-Smith lui avait savamment -inculquée. Et de ses capacités combatives Beauty-Smith n'avait pas -trop préjugé, car il demeurait invariablement le vainqueur. - -Trois chiens, dans une de ces rencontres, furent successivement abattus -par lui. Dans une autre, un loup adulte, nouvellement enlevé au Wild, -fut projeté, d'une seule poussée, à travers la porte de l'enclos. -Une troisième fois, il eut à combattre contre deux chiens, -simultanément. Ce fut sa plus rude bataille. Mais il finit par les tuer -tous deux et faillit lui-même en crever. - -Lorsque commencèrent à tomber les premières neiges de l'automne et -que le fleuve se mit à charrier, Beauté prit passage, avec Croc-Blanc, -sur un steamboat qui remontait, vers Dawson, le cours du Yukon. Grande -était, par toute la contrée, la réputation de Croc-Blanc. On le -connaissait sous le nom du «loup combattant», dans les moindres -recoins du pays, et la cage dans laquelle il était enfermé, sur le -pont du bateau, était environnée de curieux. - -Il rageait et grondait vers eux, ou bien se couchait, d'un air -tranquille, en observant tous ces gens, dans les profondeurs de sa -haine. Comment ne les eût-il pas haïs? Haïr était sa passion et il -s'y noyait. La vie, pour lui, était l'Enfer. Fait pour la liberté -sauvage, il devait subir d'être captif et reclus. Les gens le -regardaient, agitaient des bâtons entre les barreaux de sa cage, pour -le faire gronder, puis riaient de lui. - -Quand le steamboat fut arrivé à Dawson, Croc-Blanc vint à terre. Mais -toujours dans sa cage et livré aux regards du public. On payait -cinquante cents[36], en poussière d'or, le droit de le voir. Afin que -les assistants en eussent pour leur argent et que l'exhibition gagnât -en intérêt, aucun repos ne lui était laissé. Dès qu'il se -couchait pour dormir, un coup de bâton le réveillait. - -Entre-temps, et dès qu'un combat pouvait être organisé, il était -sorti de sa cage et conduit au milieu des bois, à quelques milles de la -ville. L'opération s'effectuait d'ordinaire pendant la nuit, pour -éviter l'intervention des policiers à cheval du territoire. Après -plusieurs heures d'attente, au point du jour, arrivaient et -l'assistance, et le chien contre lequel il devait combattre. - -Il eut pour adversaires des chiens de toutes tailles et de toutes races. -On était en terre sauvage, sauvages étaient les hommes, et la plupart -des rencontres étaient à mort. La mort était pour les chiens, cela va -de soi, puisque Croc-Blanc continuait à combattre. Il ne connaissait -toujours pas de défaite. L'entraînement auquel il s'était livré -avec Lip-Lip et les jeunes chiens du camp indien, lui servait, à cette -heure. Pas un de ses adversaires n'arrivait à le culbuter. Chiens du -Mackenzie, chiens esquimaux ou du Labrador, mastocs ou malemutes, chiens -aboyeurs et chiens muets, tous étaient impuissants contre lui[37]. -Jamais il ne perdait pied. C'est là que le public l'attendait. Mais -toujours il déconcertait cet espoir. Non moins rapide était la -promptitude de son attaque. À ce point qu'il mettait à mal son -adversaire neuf fois sur dix, avant même que celui-ci se fût paré -pour la défense. Le fait se renouvela si souvent que l'usage -s'établit de ne point lâcher Croc-Blanc avant que le chien adverse -eût achevé ses préliminaires de bataille, ou même se fût rué le -premier à l'assaut. - -Peu à peu, les rencontres de ce genre se firent plus rares. Les -partenaires se décourageaient, ne trouvant plus de champion de force -équivalente à lui opposer. Beauty-Smith était forcé de lui donner à -combattre des loups, qu'il se procurait. Ces loups étaient capturés -au piège, par des Indiens, et l'annonce d'un de ces duels ne -manquait pas d'attirer un important concours de spectateurs. - -On alla jusqu'à lui présenter une grande femelle de lynx et, cette -fois, il combattit pour sa vie. La vitesse du lynx valait la sienne et -sa férocité n'était pas inférieure à celle de Croc-Blanc. Tandis -qu'il n'avait que ses crocs pour seules armes, le lynx luttait avec -toutes les griffes de ses quatre pattes, en même temps qu'avec ses -dents acérées. La victoire resta cependant à Croc-Blanc et les -combats cessèrent jusqu'à nouvel ordre. Il avait épuisé toutes les -variétés possibles d'adversaires. - -Il redevint donc un simple objet d'exhibition. Cela dura jusqu'au -printemps, lorsque advint dans le pays un nommé Tim Keenan, tenancier -de jeux, qui amenait avec lui le premier bull-dog que l'on eût vu au -Klondike. Que ce chien et Croc-Blanc dussent entrer en lice, face à -face, était chose inévitable. Durant une semaine, le combat qui se -préparait fit l'objet de toutes les conversations, dans le monde -spécial qui fréquentait certains quartiers de la ville. - - -[Note 35: _Pound_, poids de 453 gr. 568. (_Note des Traducteurs_).] - -[Note 36: Cent, monnaie américaine valant au pair 0 fr. 05 centimes. -(_Note des Traducteurs._)] - -[Note 37: Deux sortes de chiens sont employés dans l'Amérique du Nord, -pour l'attelage des traîneaux: le chien du Labrador et le Malemute, ou -chien-loup, qui n'aboie pas à la manière des chiens ordinaires, mais -seulement grogne et hurle, comme font les loups. C'est à cette race -que se rattache Croc-Blanc. Le Malemute est un voleur expert. Il -retirera fort bien les chaussures de cuir d'un dormeur, pour s'en -faire un repas. Demeuré à demi sauvage, il combat comme font les -loups, par morsures et bonds alternés et jusqu'à ce que mort s'ensuive, -pour son adversaire ou pour lui-même. (_Note des Traducteurs._)] - - - - -XVIII - -LA MORT ADHÉRENTE - - -Lorsque l'heure de la rencontre fut venue, Beauty-Smith détacha la -chaîne qui retenait Croc-Blanc et se retira en arrière. Croc-Blanc, -pour une fois, ne fit pas une attaque immédiate. Il demeura immobile, -les oreilles pointées en avant, alerte et curieux, observant -l'étrange animal qu'il avait devant lui. Jamais il n'avait vu un -semblable chien. Tim Keenan poussa le bull-dog, en lui disant, à -mi-voix: «Vas-y...» Le bull-dog se dandinait au centre du cercle -qui entourait les deux champions, court, trapu et l'air gauche. Il -s'arrêta, après quelques pas, et loucha vers Croc-Blanc. - -Il y eut des cris dans la foule: - ---Vas-y, Cherokee! Crève-le, Cherokee! Bouffe-le! - -Mais Cherokee ne semblait pas disposé à combattre. Il tourna la tête -vers les gens qui criaient, en clignant de l'œil et en agitant son -bout de queue, avec bonne humeur. Ce n'était pas qu'il eût peur de -Croc-Blanc. Non, c'était simple paresse de sa part. Il ne lui -semblait pas, d'ailleurs, qu'il fût dans ses obligations de -combattre le chien qu'on lui présentait. Cette espèce ne figurait -point sur la liste à laquelle il était accoutumé et il attendait -qu'on lui offrît un autre chien. - -Tim Keenan entra dans l'enceinte et, se courbant vers Cherokee, se mit -à lui gratter les deux épaules, à lui rebrousser le poil, afin de -l'inciter à aller de l'avant. Le résultat en fut d'irriter le -chien peu à peu. Cherokee commença à gronder, d'abord en sourdine, -puis plus âprement dans sa gorge. Au rythme des doigts correspondait -celui des grondements qui, à mesure que le mouvement de la main -s'accélérait, devenaient plus intenses et se terminèrent, -brusquement, en un aboi furieux. - -Tout ce manège ne laissait pas non plus Croc-Blanc insensible. Son poil -se soulevait sur son cou et sur ses épaules. Tim Keenan, après une -dernière poussée et une excitation plus vive, abandonna Cherokee à -lui-même et le bull-dog fut pour s'élancer. Mais déjà Croc-Blanc -avait frappé. Un cri d'admiration et de stupeur s'éleva. Avec la -rapidité et la souplesse d'un chat, plutôt que d'un chien, il -avait couvert la distance qui le séparait de son adversaire, puis avait -rebondi au large, après l'avoir lacéré. - -Le bull-dog saignait d'une oreille arrachée et d'une large morsure -dans son cou épais. Il n'eut pas l'air d'y prêter attention, ne -laissa pas échapper une plainte, mais marcha sur Croc-Blanc. La -vélocité de l'un, l'inébranlable tenue de l'autre passionnaient -la foule; les premiers paris se renouvelèrent avec une mise augmentée; -d'autres furent engagés. La même attaque et la même parade se -répétèrent. - -Croc-Blanc bondit encore en avant, lacéra, puis reflua en arrière, -sans être touché. Et encore son étrange ennemi le suivit, sans trop -se presser, sans lenteur excessive; mais délibérément, avec -détermination, comme on traite une affaire. Il avait, de toute -évidence, un but qu'il se proposait, et une méthode pour arriver à -ce but. Le reste ne comptait pas et ne devait pas le distraire. - -Croc-Blanc s'en aperçut et cela le rendit perplexe. Il en était tout -dérouté. Ce chien était décidément bien étrange. Il avait le poil -ras et ne possédait point de fourrure protectrice. Les morsures -s'enfonçaient sans peine dans une chair grasse, qu'aucun matelas ne -protégeait, et il ne semblait pas que l'animal eût la capacité de -s'en défendre. Il ne se fâchait pas non plus et saignait sans se -plaindre; ce qui était non moins déconcertant. À peine un léger -cri, lorsqu'il avait reçu son châtiment. - -Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir. -Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était -jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi. -Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait -appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de -biaiser autour de lui. - -Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût -voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas -et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang -de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête -étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement -Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant -un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en -agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il -reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière -Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et -tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de -l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à -l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé. - -Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee -s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il -atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces -rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes -saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le -renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son -épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait. -Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il -avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première -fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il -tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat, -mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut -lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog -s'étaient incrustées dans sa gorge. - -La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la -poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération -frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce -poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant, -n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé -par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de -tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui, -une peur aveugle et désespérée. - -Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant -pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de -détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se -contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise. -Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de -secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc -l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses -mouvements giratoires. - -Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa -tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons -joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait -ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels -il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut -exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille -aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant -et cherchant son souffle. - -Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser -complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que -les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de -mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles -travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement -spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee, -là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le -lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de -combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte. - -Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux -adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos -et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre. -Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était -mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat, -l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être -éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées, -hors de la portée de cette attaque imprévue. - -Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui, -dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter -le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et -l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le -jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du -bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents. -Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la -sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de -plus en plus difficilement. - -La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié -pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux, -au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et -refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un -homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il -étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire, -avec dérision et mépris. - -L'effet de ce geste ne se fit pas attendre. Croc-Blanc, en proie à -une rage sauvage, appela à lui tout ce qui lui restait de forces et se -remit sur ses pattes. Mais, après avoir traîné encore autour du -cercle les cinquante pounds qu'il portait, sa colère tourna en -panique. Il ne vit plus que la mort adhérente à sa gorge et, -trébuchant, tombant, se relevant, enlevant son ennemi de terre, il -lutta vainement, non plus pour vaincre, mais pour sauver sa vie. Il -tomba à la renverse, exténué, et le bulldog en profita pour enfouir -dans sa gueule un bourrelet de peau et de poil encore plus gros. La -strangulation complète était proche. Des cris, des applaudissements -s'élevèrent, à la louange du vainqueur. On clama: «Cherokee! -Cherokee!» Cherokee répondit en remuant le tronçon de sa queue, -mais sans se laisser distraire de sa besogne. Il n'y avait aucune -relation de sympathie entre sa queue et ses mâchoires massives. L'une -pouvait s'agiter joyeusement, sans que les autres détendissent leur -implacable étau. - -Une diversion inattendue survint, sur ces entrefaites. Un bruit de -grelots résonna, mêlé à des aboiements de chiens de traîneau. Les -spectateurs tournèrent la tête, craignant de voir arriver la police. -Il n'en était rien. Le traîneau venait, à toute vitesse, de la -direction opposée à celle du fort et les deux hommes qui le montaient -rentraient, sans doute, de quelque voyage d'exploration. Apercevant la -foule ils arrêtèrent leurs chiens et s'approchèrent, afin de se -rendre compte du motif qui réunissait tous ces gens. - -Celui qui conduisait les chiens portait moustache. L'autre, un grand -jeune homme, était rasé à fleur de peau. Il était tout rouge du sang -que l'air glacé et la rapidité de la course lui avaient fait affluer -au visage. - -Croc-Blanc continuait à agoniser et ne tentait plus de lutter. Seuls, -des spasmes inconscients le soulevaient encore, par saccades, en une -résistance machinale, qui s'éteindrait bientôt, avec son dernier -souffle. Beauty-Smith ne l'avait pas perdu de vue, une seule minute; -même les nouveaux venus ne lui avaient pas fait tourner la tête. -Lorsqu'il s'aperçut que les yeux de son champion commençaient à -se ternir, quand il se rendit compte que tout espoir de vaincre était -perdu, l'abîme de brutalité où se noyait son cerveau submergea le -peu de raison qui lui demeurait. Perdant toute retenue, il s'élança -férocement sur Croc-Blanc, pour le frapper. Il y eut des cris de -protestation et des sifflets, mais personne ne bougea. - -Beauty-Smith persistait à frapper la bête, à coups de souliers -ferrés, lorsqu'un remous se produisit dans la foule. C'était le -grand jeune homme qui se frayait un passage, écartant les gens, à -droite et à gauche, sans cérémonie ni douceur. Lorsqu'il parvint -sur l'arène, Beauty-Smith était justement en train d'envoyer un -coup de pied à Croc-Blanc et, une jambe levée, se tenait en équilibre -instable sur son autre jambe. L'instant était bon et le grand jeune -homme en profita pour appliquer à Beauty-Smith un maître coup de -poing, en pleine figure. Beauté fut soulevé du sol, tout son corps -cabriola en l'air, puis il retomba violemment à la renverse, sur la -neige battue. Se tournant ensuite vers la foule, le grand jeune homme -cria: - ---Vous êtes des lâches! Vous êtes des brutes! - -Il était en proie à une indicible colère, à une colère sainte. Ses -yeux gris avaient des lueurs métalliques et des reflets d'acier, qui -fulguraient vers la foule. Beauty-Smith, s'étant remis debout, -s'avança vers lui, reniflant et apeuré. Le nouveau venu, sans -attendre de savoir ce qu'il voulait et ignorant l'abjection du -personnage, pensa que Beauté désirait se battre. Il se hâta donc de -lui écraser la face d'un second coup de poing avec un: - ---Vous êtes une brute! - -Beauty-Smith, renversé à nouveau, jugea que le sol était la place la -plus sûre qu'il y eût pour lui et il resta couché, là où il -était tombé, sans plus essayer de se relever. - ---Venez ici, Matt, et aidez-moi! dit le grand jeune homme à son -compagnon, qui l'avait suivi dans le cercle. - -Les deux hommes se courbèrent vers les combattants. Matt soutint -Croc-Blanc, prêt à l'emporter dès que les mâchoires de Cherokee se -seraient détendues. Mais le grand jeune homme tenta en vain, avec ses -mains, d'ouvrir la gueule du bull-dog. Il suait, tirait, soufflait, en -s'exclamant, entre chaque effort: - ---Brutes! - -La foule commença à grogner et à murmurer. Les plus hardis -protestèrent qu'on venait les déranger dans leur amusement. Mais ils -se taisaient dès que le grand jeune homme, quittant son occupation, les -fixait des yeux et les interpellait: - ---Brutes! Ignobles brutes! - ---Tous vos efforts ne servent de rien, Mister Scott, dit Matt à la -fin. Vous ne pourrez les séparer en vous y prenant ainsi. - -Ils se relevèrent et examinèrent les deux bêtes, toujours rivées -l'une à l'autre. - ---Il ne saigne pas beaucoup, prononça Matt, et ne va pas mourir -encore. - ---La mort peut survenir dans un instant, répondit Scott. Là! -Voyez-vous? Le bull-dog a remonté encore un peu sa morsure. - -Il frappa Cherokee sur la tête, durement et plusieurs fois. Les dents, -pour cela, ne se desserrèrent point. Cherokee remuait son tronçon de -queue; ce qui voulait dire qu'il comprenait la signification des -coups, mais aussi qu'il savait être dans son droit et accomplir -strictement son devoir, en refusant de lâcher sa prise. - ---Allons! Quelqu'un de vous ne viendra-t-il pas nous aider? cria -Scott à la foule, en désespoir de cause. - -Mais son appel demeura vain. On se moqua de lui, on lui donna de -facétieux conseils, on le blagua, avec ironie. - -Il fouilla dans l'étui qui pendait à sa ceinture et en tira un -revolver, dont il s'efforça d'introduire le canon entre les -mâchoires de Cherokee. Il taraudait si dur qu'on entendait -distinctement le crissement de l'acier contre les dents. Les deux -hommes étaient à genoux, courbés sur les deux bêtes. Tim Keenan -s'avança vers eux, sur l'arène, et, s'étant arrêté devant -Scott, lui toucha l'épaule en disant: - ---Ne brisez pas ses dents, étranger! - ---Alors c'est son cou que je lui briserai! répondit Scott, en -continuant son mouvement de va-et-vient avec le canon du revolver. - ---Je dis: Ne brisez pas ses dents! répéta le maître de Cherokee, -d'un ton plus solennel encore. - -Mais son bluff fut inutile et Scott ne se laissa pas démonter. Il leva -les yeux vers son interlocuteur et lui demanda froidement: - ---Votre chien? - -Tim Keenan émit un grognement affirmatif. - ---Alors, venez à ma place et brisez sa prise. - -Tim Keenan s'irrita: - ---Étranger, je n'ai pas pour habitude de me mêler des choses que -je ne saurais faire. Je serais impuissant à ouvrir ce cadenas. - ---En ce cas, ôtez-vous de là et ne m'embêtez pas. Je suis -occupé. - -Scott avait déjà réussi à insinuer le canon du revolver sur un des -côtés de la mâchoire. Il manœuvra, tant et tant, qu'il atteignit -l'autre côté. Après quoi, comme il eût fait avec un levier, il -desserra peu à peu les dents du bull-dog. Matt sortait, à mesure, de -la gueule entr'ouverte, le bourrelet de peau et de poil de Croc-Blanc. - ---Préparez-vous à recevoir votre chien, ordonna Scott, d'un ton -péremptoire, à Tim Keenan, qui était demeuré debout, sans -s'éloigner. - -Tim Keenan obéit et, se penchant, saisit fortement Cherokee, qu'une -dernière pesée du revolver décrocha complètement. Le bull-dog se -débattait avec vigueur. - ---Tirez-le au large! commanda Scott. - -Tim Keenan et Cherokee, l'un traînant l'autre, s'éloignèrent -parmi la foule. - -Croc-Blanc fit, pour se relever, plusieurs efforts inutiles. Comme il -était arrivé à se remettre sur ses pattes, ses jarrets, trop faibles, -le trahirent et il s'affaissa mollement. Ses yeux étaient mi-clos et -leur prunelle toute terne; sa gueule était béante et la langue -pendait, gonflée et inerte. Il avait l'aspect d'un chien qui a -été étranglé à mort. Matt l'examina. - ---Il est à bout. Mais il respire encore. - -Beauty-Smith, durant ce temps, s'était remis droit et s'approcha. - ---Matt, combien vaut un bon chien de traîneau? demanda Scott. - -Le conducteur du traîneau, encore agenouillé sur Croc-Blanc, calcula -un moment. - ---Trois cents dollars, répondit-il. - ---Et combien pour un chien en marmelade comme celui-ci? - ---La moitié. - -Scott se tourna vers Beauty-Smith: - ---Entendez-vous, Mister la brute? Je vais prendre votre chien et vous -donner pour lui cent cinquante dollars! - -Il ouvrit son portefeuille et compta les billets. Mais Beauty-Smith -croisa ses mains derrière son dos et refusa de prendre la somme. - ---J'suis pas vendeur, dit-il. - ---Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis -acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient. - -Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott -avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se -courba, en prévision du coup. - ---J'ai mes droits! gémit-il. - ---Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet -argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau? - ---C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur. -Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon -bien; j'suis volé. Un homme a ses droits. - ---Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un -homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une -bête brute. - ---Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith. -J'aurai la loi pour moi. - ---Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai -expulser de la ville. Est-ce compris? - -Un grognement fut la réplique. - ---Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère. - ---Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer. - ---Oui, qui? - ---Oui, Sir. - ---Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de -grands éclats de rire s'élevèrent. - -Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait -Croc-Blanc vers le traîneau. - -Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient -restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan -rejoignit un de ces groupes. - ---Quelle est cette gueule? demanda-t-il. - ---Weedon Scott, répondit quelqu'un. - ---Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables! - ---Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec -toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous -ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est -intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son -meilleur copain. - ---Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan. -C'est pourquoi je l'ai ménagé. - - - - -XIX - -L'INDOMPTABLE - - ---J'en désespère! déclara Weedon Scott. - -Il était assis au seuil de la cabane de bois qu'il habitait, près de -Dawson, et regardait Matt, le conducteur de ses chiens, qui leva les -épaules en signe de découragement. Tous deux observaient Croc-Blanc, -hérissé au bout de sa chaîne tendue, grondant férocement et se -démenant, afin de se jeter sur l'attelage de son nouveau possesseur. -Quant aux chiens de l'attelage, Matt leur avait donné quelques bonnes -leçons, leçons appuyées d'un bâton, leur enseignant qu'il -fallait laisser tranquille Croc-Blanc. Ils étaient, en ce moment, -couchés à quelque distance, oublieux, apparemment, de l'existence -même de leur acrimonieux compagnon. - ---C'est un loup, et il n'y a nul moyen de l'apprivoiser! reprit -Weedon Scott. - ---Gardons-nous, sur ce point, d'être trop absolus, objecta Matt. -Peut-être, quoi que vous disiez, y a-t-il une part de chien en lui. Ce -qui est certain, en tout cas, et je ne crains pas de l'affirmer... - -Ici Matt s'arrêta et secoua la tête d'un air entendu, en regardant -le _Moosehide Mountain_[38] comme pour lui confier son secret. - ---Bon! ne soyez pas avare de votre science, dit Scott un peu -aigrement, après quelques minutes d'attente. Quelle est votre idée? -Crachez-nous cela. - -Matt retourna son pouce vers Croc-Blanc. - ---Loup ou chien, c'est tout un; celui-ci a déjà été -apprivoisé. - ---Non! - ---Je dis oui. N'a-t-il pas déjà porté des harnais? Regardez à -cette place, vous y verrez la marque qu'ils ont laissée sur sa -poitrine. - ---Matt, vous avez raison. C'était un chien de traîneau, avant que -Beauty-Smith eût acquis l'animal. - ---Et je ne vois pas d'obstacle à ce qu'il le redevienne. - ---Qu'est-ce qui vous le fait penser? demanda Scott avec vivacité. - -Mais, ayant considéré Croc-Blanc, il reprit un air désolé. - ---Nous l'avons depuis deux semaines déjà et, s'il a fait des -progrès, c'est en sauvagerie. - ---Il faudrait que vous me laissiez agir à mon gré. Il y a une chance -encore que nous n'avons pas courue. C'est de le lâcher pour un -moment. - -Scott eut un geste d'incrédulité. - ---Oui, je sais, reprit Matt. Vous avez essayé déjà de le détacher, -sans seulement parvenir à vous en approcher. Mais voilà, vous -n'aviez pas de gourdin. - ---Alors, tentez le coup vous-même. - -Le conducteur de chiens prit un solide bâton et s'avança vers -Croc-Blanc enchaîné, qui se mit aussitôt à observer le gourdin avec -la même attention que prête un lion en cage à la cravache de son -dompteur. - ---Regardez-moi ses yeux, dit Matt. C'est un bon signe. Il n'est -pas bête et se garde bien de s'élancer sur moi. Non, non, il n'est -pas sot. - -Et comme l'autre main de l'homme s'approchait de son cou, -Croc-Blanc se hérissa, gronda, mais se coucha par terre. Il fixait -cette main du regard, sans perdre de vue celle qui tenait le gourdin -suspendu, menaçant, au-dessus de sa tête. Matt détacha la chaîne du -collier et revint en arrière. - -Croc-Blanc pouvait à peine croire qu'il était libre. Bien des mois -s'étaient écoulés depuis qu'il appartenait à Beauty-Smith et, -durant cette période, il n'avait jamais connu un moment de liberté. -On le détachait seulement lorsqu'on le menait au combat et, celui-ci -terminé, on l'enchaînait derechef. - -Il ne savait que faire de lui. Peut-être quelque nouvelle diablerie des -dieux se préparait-elle à ses dépens. Il se mit à marcher lentement, -précautionneusement, se tenant sans cesse sur ses gardes. Ce qui se -passait là était sans précédent. À tout hasard il s'écarta des -deux hommes qui l'observaient et se dirigea, à pas comptés, vers la -cabane, où il entra. Rien n'arriva. Sa perplexité ne fit -qu'augmenter. Il ressortit, fit une douzaine de pas en avant et -regarda ses dieux, intensément. - ---Ne va-t-il pas s'échapper? interrogea Scott. - -Matt eut un mouvement des épaules. - ---C'est à risquer. C'est le seul moyen de nous renseigner. - ---Pauvre bête! murmura Scott, avec pitié. Ce qu'elle attend, -c'est quelque signe d'humaine bonté. - -Et, ce disant, il alla vers la cabane. Il y prit un morceau de viande, -qu'il revint jeter à Croc-Blanc, lequel bondit à distance, -soupçonneux et attentif. - -À ce moment, un des chiens vit la viande et se précipita sur elle. - ---Ici, Major! cria Scott. - -Mais l'avertissement venait trop tard. Déjà Croc-Blanc s'était -élancé et avait frappé. Le chien roula sur le sol. Lorsqu'il se -releva, le sang coulait, goutte à goutte, de sa gorge et traçait sur -la neige une traînée rouge. - ---C'est trop de méchanceté! dit Scott. Mais la leçon est bonne. - -Matt s'était porté en avant pour châtier Croc-Blanc. Il y eut un -nouveau bond, des dents brillèrent, une exclamation retentit. Puis -Croc-Blanc, toujours grondant, se recula de plusieurs mètres, tandis -que Matt, qui s'était arrêté, examinait sa jambe. - ---Il a touché droit au but, annonça-t-il, en montrant la déchirure -de son pantalon, celle du caleçon qui était dessous, et la tache de -sang qui grandissait. - ---Il n'y a pas d'espoir avec lui, je vous l'avais bien dit, -prononça Scott, avec tristesse. Après toutes nos méditations à son -sujet, la seule conclusion à laquelle nous arrivions est celle-ci... - -Tout en parlant, il avait, comme à regret, pris son revolver, en avait -ouvert le barillet et s'était assuré que l'arme était chargée. -Matt intercéda. - ---Ce chien a vécu dans l'Enfer, Mister Scott. Nous ne pouvons -attendre de lui qu'il se transforme instantanément en un bel ange -blanc. Donnons-lui du temps. - ---Pourtant, regardez Major. - -Matt se tourna vers le chien, qui gisait dans la neige, au milieu -d'une flaque de sang, et se préparait à rendre son dernier soupir. - ---La leçon est bonne, c'est vous-même qui l'avez dit, Mister -Scott. Major a tenté de prendre sa viande à Croc-Blanc, il en est -mort. C'était fatal. Je ne donnerais pas grand'chose d'un chien -qui ne ferait pas respecter son droit en pareil cas. - ---Un droit tant que vous voudrez, mais il y a une limite! - -Matt s'entêta: - ---Moi aussi, j'ai mérité ce qui m'arrive. Avais-je besoin de le -frapper? Laissons-le vivre, pour cette fois. S'il ne s'améliore -pas, je le tuerai moi-même. - ---Je te l'accorde, dit Scott, en mettant de côté son revolver. -Dieu sait que je ne désire pas le tuer, ni le voir tuer! Mais il est -indomptable. Laissons-le courir librement et voyons ce que de bons -procédés peuvent faire de lui. Essayons cela. - -Scott marcha vers Croc-Blanc et commença à lui parler avec -gentillesse. - ---Vous vous y prenez mal, objecta Matt. Ne vous risquez pas sans un -gourdin. - -Mais Scott secoua la tête, bien décidé à gagner la confiance de -Croc-Blanc, qui demeurait soupçonneux. Quel événement se préparait? -Il avait tué le chien du dieu, mordu le dieu qui était son compagnon. -Un châtiment terrible ne pouvait manquer. Hérissé, montrant ses -crocs, les yeux alertes, tout son être en éveil, il se tenait en -garde. Le dieu n'avait pas de gourdin. Il souffrit qu'il -s'approchât tout près de lui. La main du dieu s'avança et se mit -à descendre sur sa tête. Il se courba et tendit ses nerfs. -N'était-ce pas le danger qui prenait corps? Quelque trahison qui se -préparait? Il connaissait les mains des dieux, leur puissance -surnaturelle, leur adresse à frapper. Puis il n'avait jamais aimé -qu'on le touchât. Il gronda, plus menaçant, tandis que la main -continuait à descendre. Il ne désirait point mordre cependant et il -laissa le péril inconnu s'approcher encore. Mais l'instinct de la -conservation surgit, plus impérieux que sa volonté, et l'emporta. - -Weedon Scott s'était cru assez vif et adroit pour éviter, le cas -échéant, toute morsure. Il ignorait la rapidité déconcertante avec -laquelle, pareil au serpent qui se détend, frappait Croc-Blanc. Il -poussa un cri, en sentant qu'il était atteint, et prit sa main -blessée dans son autre main. - -Matt était entré dans la cabane et en sortait avec un fusil. - ---Ici, Matt! cria Scott. Que prétendez-vous? - ---Je vous ai fait une promesse, tout à l'heure répondit Matt, -froidement. Je vais la tenir. J'ai dit que je le tuerais moi-même, à -son prochain méfait. - ---Non, ne le tuez pas. - ---Je le tuerai, ne vous déplaise! Regardez plutôt... - -C'était maintenant au tour de Scott de plaider pour Croc-Blanc. -Comment aurait-il pu s'amender en aussi peu de temps? On ne pouvait -déjà jeter le manche après la cognée. C'est lui Scott, qui -s'était montré imprudent. Il était seul coupable. - -Croc-Blanc, durant ce colloque, demeurait hérissé et agressif, -décidé toujours à lutter contre le châtiment de plus en plus -terrible qu'il avait conscience d'avoir encouru. Sans doute un -traitement qui serait l'égal de celui que lui avait, un jour, -infligé Beauty-Smith se préparait. Ce n'était plus toutefois vers -Scott, mais vers Matt qu'il menaçait. - ---Si je vous écoute, dit Matt, c'est moi qui vais être dévoré. - ---Pas du tout, c'est à votre fusil, non à vous, qu'il en veut. -Voyez comme il est intelligent! Il sait, comme vous et moi, ce qu'est -une arme à feu. Baissez votre fusil! - -Matt obéit. - ---Étonnant, en effet, s'exclama-t-il. Maintenant il ne dit plus -rien. Cela vaut la peine de renouveler l'expérience. - -Matt reprit son fusil, qu'il avait déposé contre la cabane, et -Croc-Blanc de se remettre aussitôt à gronder. Matt reposa le fusil, -fit mine de s'en éloigner, et les lèvres de Croc-Blanc redescendirent -sur ses dents. - ---Maintenant, dit Scott, faites jouer votre arme. - -Matt revint vers le fusil, le prit et le porta lentement à son épaule. -Le grondement et l'agitation recommencèrent, pour arriver à leur -paroxysme lorsque le canon du fusil se mit à descendre et que -Croc-Blanc vit qu'on le couchait en joue. À l'instant même où -l'arme fut à son niveau, il fit un bond de côté et s'enfuit dans -la cabane. Matt arrêta là l'expérience. Abandonnant son fusil, il -se tourna vers son patron et dit avec solennité: - ---Je suis de votre avis, Mister Scott. Ce chien est trop intelligent -pour être tué. - - -[Note 38: «Montagne de la Peau-d'Élan». (_Note des Traducteurs._)] - - - - -XX - -LE MAÎTRE D'AMOUR - - -Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que Croc-Blanc avait -été libéré. La main qui lui avait rendu sa liberté était -maintenant enveloppée d'un bandage, cachée par un pansement et -soutenue par une écharpe, afin d'arrêter le sang. - -Comme Scott s'approchait de lui, il fit entendre son grondement, qui -signifiait qu'il ne voulait pas se soumettre au châtiment mérité. -Car cette idée ne l'avait pas abandonné depuis la veille. Déjà, -dans le passé, il avait subi des châtiments retardés. Or, il avait -commis un sacrilège qualifié, en enfonçant ses dents dans la chair -sacrée d'un dieu, d'un dieu à peau blanche, supérieur aux autres! -Il était dans l'ordre des choses et dans la coutume des dieux que -cet acte fût terriblement payé. - -Le dieu, s'étant avancé, s'assit à quelques pas de lui. Rien de -dangereux en cela. Quand les dieux punissent, ils sont toujours debout. -D'ailleurs, le dieu n'avait ni gourdin, ni fouet, ni arme à feu. -Lui-même, en outre, était libre. Point de chaîne, ni de bâton, pour -le retenir. Il lui était loisible de, s'échapper et de se mettre en -sûreté, s'il y avait lieu. - -Le dieu était resté tranquille et n'ayant esquissé aucun mouvement, -le grondement commencé reflua dans la gorge de Croc-Blanc et expira. -Alors le dieu parla. Le poil se dressa sur le cou de Croc-Blanc, et le -grondement se précipita en avant. Mais le dieu continua à ne faire -aucun geste hostile et à parler paisiblement. Il parlait sans arrêt, -avec douceur et sans hâte. Jamais nul n'avait parlé ainsi à -Croc-Blanc, avec autant de charme dans la voix, et il sentit quelque -chose, il ne savait quoi, remuer en lui. En dépit des préventions de -son instinct, une certaine confiance le poussa vers ce dieu; il lui -sembla qu'il était en sécurité en sa compagnie. - -Au bout d'un long moment, le dieu se leva et entra dans la cabane. -Lorsqu'il en sortit, Croc-Blanc l'examina minutieusement et la -crainte lui revint. Mais le dieu n'avait encore ni arme, ni gourdin; -il ne cachait rien derrière son dos, de sa main blessée, et, dans son -autre main, il tenait un petit morceau de viande. - -Le dieu était revenu s'asseoir à la même place que tout à -l'heure. Croc-Blanc dressa ses oreilles et regarda avec soupçon, -alternativement, le dieu et la viande, prêt à bondir au loin, à la -moindre alerte. Mais le châtiment était retardé. Le dieu se -contentait de lui tendre, proche du museau, le morceau de viande, qui ne -semblait dissimuler rien de dangereux. Les dieux, cependant, ont tous -les pouvoirs et une trahison, savamment machinée, pouvait se cacher -derrière cette viande, inoffensive en apparence. Malgré les gestes -aimables avec lesquels elle lui était offerte, il était plus sage de -n'y pas toucher. L'expérience du passé avait prouvé, surtout avec -les femmes des Indiens, que viande et châtiment se mêlaient souvent, -d'une façon déplorable. - -Le dieu finit par jeter la viande dans la neige, aux pieds de -Croc-Blanc, qui la flaira avec attention, sans la regarder. Les yeux -étaient toujours pour le dieu. Rien n'arriva encore. Le dieu lui -offrit un second morceau. Il refusa à nouveau de le prendre et, de -nouveau, le dieu le lui jeta. Ceci fut répété un grand nombre de -fois. Mais un moment arriva où le dieu refusa de jeter le morceau. Il -le garda dans sa main et, fermement, le lui présenta. - -La viande était bonne, et Croc-Blanc avait faim. Pas à pas, avec -d'infinies précautions, il s'approcha. Puis il se décida. Sans -quitter le dieu du regard, les oreilles couchées, le poil -involontairement dressé en crête sur son cou, un sourd grondement -roulant dans son gosier, afin d'avertir qu'il se tenait sur ses -gardes et ne prétendait pas être joué, il allongea la tête et prit -le morceau, le mangea. Rien n'arriva. Morceau par morceau, il mangea -toute la viande et, toujours, rien n'arrivait. Le châtiment était -encore différé. - -Croc-Blanc lécha ses babines et attendit. Le dieu s'avança et parla -à nouveau, avec bonté. Puis il étendit la main. La voix inspirait la -confiance, mais la main inspirait la crainte. Croc-Blanc se sentait -tiraillé violemment par deux impulsions opposées. Il se décida pour -un compromis, grondant et couchant ses oreilles, mais ne mordant pas. La -main continua à descendre, jusqu'à toucher l'extrémité de ses -poils, tout hérissés. Il recula et elle le suivit, pressant davantage -contre lui. Il frissonnait et voulait se soumettre, mais il ne pouvait -oublier en un jour tout ce que les dieux lui avaient fait souffrir. Puis -la main s'éleva et redescendit alternativement, en une caresse. Il -suivit ses mouvements, en se taisant et en grondant tour à tour, car -les véritables intentions du dieu n'apparaissaient pas nettement -encore. La caresse se fit plus douce; elle frotta la base des oreilles -et le plaisir éprouvé s'en accrut. - -Matt, à ce moment, sortit de la cabane, tenant une casserole d'eau -grasse qu'il venait vider au-dehors. - ---J'en suis éplapourdi! s'écria-t-il en apercevant Scott. - -Et, comme celui-ci continuait à caresser Croc-Blanc: - ---Vous êtes peut-être un ingénieur très expert. Mais vous avez -manqué votre vocation, qui était, encore petit garçon, de vous -engager dans un cirque, comme dompteur de bêtes! - -En entendant Matt, Croc-Blanc s'était aussitôt reculé. Il grondait -vers lui, mais non plus vers Scott, qui le rejoignit, remit sa main sur -la tête de l'animal et le caressa comme avant. - -C'était le commencement de la fin, de la fin, pour Croc-Blanc, de son -ancienne vie et du règne de la haine. Une autre existence, immensément -belle, était pour lui à son aurore. Il faudrait sans doute, de la part -de Weedon Scott, beaucoup de soins et de patience pour la réaliser. Car -Croc-Blanc n'était plus le louveteau, issu du Wild sauvage, qui -s'était donné Castor-Gris pour seigneur, et dont l'argile était -prête à prendre la forme qu'on lui destinerait. Il avait été -formé et durci dans la haine; il était devenu un être de fer, de -prudence et de ruse. Il lui fallait maintenant refluer tout entier, sous -la pression d'une puissance nouvelle, qui était l'Amour. Weedon -Scott s'était donné pour tâche de réhabiliter Croc-Blanc, ou -plutôt de réhabiliter l'humanité du tort qu'elle lui avait fait. -C'était pour Scott une affaire de conscience. La dette de l'homme -envers l'animal devait être payée. - -Tout d'abord Croc-Blanc ne vit en son nouveau dieu qu'un dieu -préférable à Beauty-Smith. C'est pourquoi, une fois détaché, il -resta. Et, pour prouver sa fidélité, il se fit de lui-même le gardien -du bien de son maître. Tandis que les chiens du traîneau dormaient, il -veillait et rôdait autour de la maison. Le premier visiteur nocturne -qui se présenta pour voir Scott dut livrer combat à Croc-Blanc, avec -un gourdin, jusqu'à ce que Scott vînt le secourir. Bientôt -Croc-Blanc apprit à juger les gens. L'homme qui venait droit et ferme -vers la porte de la maison, on pouvait le laisser passer, tout en le -surveillant jusqu'au moment où, la porte s'étant ouverte, il avait -reçu le salut du maître. Mais l'homme qui se présentait sans faire -de bruit, avec une démarche oblique et hésitante, regardant avec -précaution et semblant chercher le secret, celui-là ne valait rien. Il -n'avait qu'une chose à faire, s'enfuir en vitesse et sans -demander son reste. - -Scott continuait, chaque jour, à choyer et à caresser Croc-Blanc, qui -prit goût, de plus en plus, à ses caresses. Quand la main le touchait, -il grondait toujours, mais c'était l'unique son que put émettre -son gosier, la seule note que sa gorge eût appris à proférer. Il eût -voulu l'adoucir, mais il n'y parvenait pas. Et pourtant, dans ce -grondement, l'oreille attentive de Scott arrivait à discerner comme -un ronron. Lorsque son dieu était près de lui, Croc-Blanc ressentait -une joie ardente; si le dieu s'éloignait, l'inquiétude lui -revenait, un vide s'ouvrait en lui et l'oppressait comme un néant. -Dans le passé, il avait eu pour but unique son propre bien-être et -l'absence de toute peine. Il en allait, maintenant, différemment. -Dès le lever du jour, au lieu de rester couché dans le coin bien chaud -et bien abrité, où il avait passé la nuit, il s'en venait attendre, -sur le seuil glacé de la cabane, durant des heures entières, le -bonheur de voir la face de son dieu, d'être amicalement touché par -ses doigts et de recevoir une affectueuse parole. Sa propre incommodité -ne comptait plus. La viande, la viande même, passait au second plan, et -il abandonnait son repas commencé, afin d'accompagner son maître, -s'il le voyait partir pour la ville. - -C'était un vrai dieu, un dieu d'amour, qu'il avait rencontré et -il s'épanouissait à ses chauds rayons. Adoration silencieuse et sans -expansion extérieure. Car il avait été trop longtemps malheureux et -sans joie, pour savoir exprimer sa joie; trop longtemps il avait vécu -replié sur lui-même, pour pouvoir s'épandre. Parfois, quand son -dieu le regardait et lui parlait, une sorte d'angoisse semblait -l'étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce -qu'il sentait. - -Il ne tarda pas à comprendre qu'il devait laisser en repos les chiens -de son maître. Après leur avoir fait reconnaître sa maîtrise sur eux -et sa supériorité d'ancien chef de file, il ne les troubla plus. -Mais ils devaient s'effacer devant lui, quand il passait, et lui -obéir en tout ce qu'il exigeait. Pareillement, il tolérait Matt, -comme étant une propriété de son maître. C'était Matt qui, le -plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que -cette nourriture lui venait de son maître. Ce fut Matt aussi qui tenta -le premier de lui mettre des harnais et de l'atteler au traîneau, en -compagnie des autres chiens. Matt n'y réussit pas. Il ne se soumit -qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta, -par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail, qui était la -volonté de son maître. Il ne fut satisfait, toutefois, qu'après -avoir repris, en dépit de Matt qui ignorait ses capacités, son ancien -rôle de chef de file. - ---S'il m'est permis, dit Matt un jour, d'expectorer ce qui est -en moi, je mets en fait, Mister Scott, que vous fûtes bien inspiré en -payant pour ce chien le prix que vous en avez donné. Vous avez -proprement roulé Beauty-Smith, abstraction faite des coups de poing -dont vous l'avez gratifié. - -Pour toute réponse, Weedon Scott fit briller dans ses yeux gris un -éclair de l'ancienne colère et murmura, à part lui: «La brute!» - -Au printemps suivant, Croc-Blanc eut une grande émotion. Le maître -d'amour disparut. Divers emballages et paquetages avaient précédé -son départ. Mais Croc-Blanc ignorait ce que signifiaient ces choses et -ne s'en rendit compte que par la suite. - -Cette nuit-là, vainement, sur le seuil de la cabane, il attendit le -retour du maître. À minuit, le vent glacial qui soufflait le -contraignit à chercher en arrière un abri; il sommeilla quelque peu. -Mais, vers deux heures du matin, son anxiété le reprit. Il revint -s'étendre sur le seuil glacé, les oreilles tendues, à l'écoute -du pas familier. Le matin, la porte s'ouvrit et Matt sortit. Il le -regarda pensivement. - -Matt n'avait aucun moyen d'expliquer à l'animal ce que celui-ci -désirait connaître. Les jours s'écoulaient et le maître ne -revenait pas. Croc-Blanc, qui jusque-là n'avait jamais eu de maladie, -tomba malade, tellement malade que Matt dut le traîner à -l'intérieur de la cabane. Puis, dans la prochaine lettre qu'il -écrivit à Scott, il ajouta un post-scriptum à ce sujet. - -Weedon Scott se trouvait à _Circle City_[39] lorsqu'il lut: «Ce -damné loup ne veut plus travailler; il ne prétend pas manger. Je ne -sais que faire de lui. Il voudrait connaître ce que vous êtes devenu -et je ne sais comment le lui dire. Je crois qu'il est en train de -mourir.» - -Les renseignements étaient exacts. Croc-Blanc, s'il lui arrivait de -sortir, se laissait rosser, à tour de rôle, par tous les chiens de -l'attelage. Dans la cabane, il gisait sur le plancher, près du -poêle, sans accepter de nourriture. Que Matt lui parlât gentiment ou -jurât après lui, c'était tout un. Il se contentait de tourner vers -l'homme ses tristes yeux, puis laissait retomber sa tête sur ses -pattes de devant et ne bougeait plus. - -Alors une nuit vint où Matt, qui lisait à mi-voix, en faisant remuer -ses lèvres, tressaillit. Croc-Blanc avait sourdement gémi, puis -s'était dressé, les oreilles levées vers la porte, et écoutait -intensément. Un moment après, un bruit de pas se fit entendre et, la -porte s'étant ouverte, Weedon Scott entra. Les deux hommes se -serrèrent la main. Puis Scott regarda autour de lui. - ---Où est le loup? demanda-t-il. - -Il découvrit Croc-Blanc, qui s'était à nouveau étendu près du -poêle et qui n'avait pas bondi vers lui, comme eût fait un chien -ordinaire. - ---Sainte fumée! s'exclama Matt, regardez s'il remue la queue. -Ça n'arrête pas. - -Weedon Scott appela Croc-Blanc, qui vint aussitôt, sans exubérance. -Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une -lumière. Scott s'accroupit sur ses talons, bien en face de lui, et -commença à lui caresser savamment la base des oreilles, le cou, les -épaules, toute l'épine dorsale. Croc-Blanc reprit son grondement -doux; puis, portant subitement sa tête en avant, il alla l'enfouir -entre le bras et les côtes de son maître, cachant son bonheur et se -dodelinant. - -Avec le retour du maître aimé, Croc-Blanc se rétablit rapidement. Il -ne sortit pas de la cabane durant deux nuits et un jour. Quand il -reparut dehors, les autres chiens, qui avaient oublié sa force -naturelle, ne se souvenant que de sa faiblesse dernière, se jetèrent -sur lui. Leur déroute ne se fit pas attendre. Ils s'enfuirent en -hurlant et ne revinrent que le soir, un à un, humbles et rampants, pour -témoigner de leur soumission. - -Assez longtemps après, Scott et Matt étaient, une nuit, assis l'un en -face de l'autre, s'adonnait à une partie de cartes, préliminaire -habituel du coucher. Ils entendirent au dehors un grand cri et des -grondements sauvages. - ---Le loup, dit Matt, est après quelqu'un! - -Les durant deux hommes prirent la lampe et s'élancèrent. Ils -trouvèrent un autre homme étendu sur le dos, dans la neige. Ses bras -étaient repliés l'un sur l'autre, et il s'en servait pour -protéger sa face et sa gorge. Le besoin s'en faisait sentir, car -Croc-Blanc était dans une rage folle, combattant méchamment et -poussant son attaque aux endroits les plus vulnérables. De l'épaule -au poignet, les manches étaient lacérées et la chemise de flanelle -bleue n'était plus qu'un haillon. Les bras eux-mêmes étaient -horriblement déchirés et le sang en coulait à flots. - -Weedon Scott saisit Croc-Blanc par le cou et l'entraîna, se -débattant comme un diable. Pendant ce temps, Matt aidait l'homme à -se relever. Celui-ci, en abaissant ses bras, découvrit la bestiale -figure de Beauty-Smith. Matt recula, comme s'il avait touché un -charbon ardent. Beauty-Smith clignota des yeux à la lumière de la -lampe, regarda autour de lui et, en apercevant Croc-Blanc que Scott -tentait d'apaiser, donna de nouveaux signes de terreur. - -Matt, au même moment, remarqua deux objets tombés dans la neige. Il -les examina et reconnut une chaîne d'acier et un fort gourdin. Il les -montra à Weedon Scott qui secoua la tête, sans rien dire. Puis il posa -sa main sur l'épaule de Beauty-Smith, tout tremblant, et le fit -pirouetter sur lui même. - -Pas un mot ne fut échangé. - -Quand le dieu de haine fut parti, le dieu d'amour caressa Croc-Blanc -et lui parla. - ---On a essayé de vous voler, hein? Et vous n'avez pas voulu. Bien, -bien; il s'était trompé, n'est-ce pas? - ---Il a dû croire, à l'accueil qu'il a reçu, qu'une légion de -démons l'assaillait! ricana Matt. - -Croc-Blanc, encore agité et le poil hérissé, grondait toujours. Puis, -lentement, ses poils retombèrent et un doux ronron se mit à ronfler -dans sa gorge. - - -[Note 39: Ou Cercle Cité, la «Ville de Cercle Arctique». (_Note des -Traducteurs._)] - - - - -XXI - -LE LONG VOYAGE - - -C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût, -qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le -savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau. - ---Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis -qu'il soupait avec Scott. - -Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte, -douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la -plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était -pas encore envolé. - ---Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt. - ---Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit -Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait -une arrière-pensée différente de ses paroles. - ---C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup -en Californie? - ---Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large, -poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me -ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne -mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter. - ---C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt. - -Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement -interrogateur lui succéda encore. - ---Il est incontestable, reprit Matt, qu'il a des pensées que nous -ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse. - ---Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement. - -Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le -dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers -objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible -de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour -Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et, -comme la première, il l'abandonnerait derrière lui. - -Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups. -Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le -Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu, -quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la -veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait -son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur. - -Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit. - ---Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière -sa cloison. - -Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua: - ---Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné -que maintenant il ne meure pour de bon. - ---Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une -femme! - -Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son -maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher. -Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la -valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et -ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent -les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de -Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures. - -Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et, -appelant Croc-Blanc, le fit entrer. - ---Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de -l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne -pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement -d'adieu. Ce sera le dernier. - -Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux -du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott. - ---Hé! Il siffle! cria Matt. - -Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat. - ---Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de -devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de -derrière. - -Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé -bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs -reniflements. - ---Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils -descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez -savoir comment il se conduit. - ---Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci... - -Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les -chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa -désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées; -puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à -s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives. - -L'_Aurora_ était le premier bateau de l'année qui quittait le -Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en -retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable -détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été -enragés à venir. - -Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se -préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette -étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à -deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur -le pont, Croc-Blanc attendait. - -Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils -avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses -oreilles, mais toujours immobile. - ---Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt. - -Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt -courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe, -tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se -laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte -obéissance. - -Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des -coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa -sa main sous le ventre de l'animal. - ---Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout -balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres. - -Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante -sirène de l'_Aurora_ annonçait le départ. Des hommes se mettaient en -mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate, -s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc. - ---Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir. -Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec -moi, voyez. - ---Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là... - ---Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à -vous, sur lui. - -Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta. - ---Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins, -quand viendront les chaleurs. - -L'échelle enlevée, l'_Aurora_ se balança et s'éloigna du rivage. -Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers -Croc-Blanc: - ---Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez... - - - - -XXII - -LA TERRE DU SUD - - -Croc-Blanc reprit terre à San-Francisco. Il fut stupéfait. Toujours il -avait associé volonté d'agir et puissance d'agir. Et jamais les -hommes blancs ne lui avaient paru des dieux aussi merveilleux que depuis -qu'il trottait sur le lisse pavé de la grande ville. Les cabanes, -faites de bûches de bois, qu'il avait connues, faisaient place à de -grands bâtiments, hauts comme des tours. Les rues étaient pleines de -périls inconnus: camions, voitures, automobiles. De grands et forts -chevaux traînaient d'énormes chariots. Sous des câbles monstrueux, -tendus en l'air, des cars électriques filaient rapidement et -cliquetaient, à travers le brouillard, hurlant leur instante menace, -comme font les lynx, dans les forêts du Nord. - -Toutes ces choses étaient autant de manifestations de puissance. À -travers elles, derrière elles, l'homme contrôlait et gouvernait. -C'était colossal et terrifiant. Croc-Blanc eut peur, comme jadis, -lorsque arrivant du Wild au camp de Castor-Gris, quand il était petit, -il avait senti sa faiblesse devant les premiers ouvrages des dieux. Et -quelle innombrable quantité de dieux il voyait maintenant! Leur foule -affairée lui donnait le vertige. Le tonnerre des rues l'assourdissait -et leur incessant mouvement, torrentueux et sans fin, le bouleversait. -Jamais autant il n'avait senti sa dépendance du dieu d'amour. Il le -suivait, collé sur ses talons, quoi qu'il dût advenir. - -Une nouvelle épreuve l'attendait qui, longtemps par la suite, demeura -comme un cauchemar dans son cerveau et dans ses rêves. Après qu'ils -eurent, tous deux, traversé la ville, ils arrivèrent dans une gare -pleine de wagons où Croc-Blanc fut abandonné par son maître (il le -crut du moins) et enchaîné dans un fourgon, au milieu d'un -amoncellement de malles et de valises. Là commandait un dieu trapu et -herculéen, qui faisait grand bruit et, en compagnie d'autres dieux, -traînait, poussait, portait les colis, qu'il recevait ou débarquait. -Croc-Blanc, dans cet _inferno_, ne reprit ses esprits qu'en -reconnaissant, près de lui, les sacs de toile qui enfermaient les -effets de son maître. Alors il se mit à monter la garde sur ces -paquets. - -Au bout d'une heure, Weedon Scott apparut. - ---Il était temps que vous veniez; grogna le dieu du fourgon. Votre -chien ne prétend pas me laisser mettre un doigt sur vos colis. - -Croc-Blanc fut emmené hors du fourgon. Il fut très étonné. La cité -fantastique avait disparu. On l'avait enfermé dans une chambre qui -était semblable à celle d'une maison et, à ce moment, la cité -était autour de lui. Depuis, la cité s'était éclipsée. Sa rumeur -ne bruissait plus à ses oreilles. Mais une souriante campagne, -l'entourait, baignée de paix, de silence et de soleil. Il -s'ébahit, durant un bon moment, de la transformation. Puis il accepta -le fait comme une manifestation de plus du pouvoir, souvent -incompréhensible, de ses dieux. Cela ne regardait qu'eux. - -Une voiture attendait. Un homme et une femme s'approchèrent. Puis les -bras de la femme se levèrent et entourèrent vivement le cou du -maître. C'était là un acte hostile, Croc-Blanc se mit à gronder -avec rage. - ---_All right!_ mère, dit Scott, s'écartant aussitôt et empoignant -l'animal. Il a cru que vous me vouliez du mal et c'est une chose -qu'il ne peut supporter. - ---Je ne pourrai donc vous embrasser, mon fils, qu'en l'absence de -votre chien! dit-elle en riant, quoiqu'elle fût encore pâle et -défaite de la frayeur qu'elle avait éprouvée. - ---Nous lui apprendrons bientôt à se mieux comporter. - -Et comme Croc-Blanc, l'œil fixe, continuait à gronder: - ---Couché, Sir! Couché! - -L'animal obéit, à contrecœur. - ---Maintenant, mère! - -Scott ouvrit ses bras, sans quitter du regard Croc-Blanc, toujours -hérissé et qui fit mine de se redresser. - ---À bas! À bas! répéta Scott. - -Croc-Blanc se laissa retomber. Il surveilla des yeux, avec anxiété, la -répétition de l'acte hostile. Aucun mal n'en résulta, pas plus -que de l'embrassade, qui se produisit ensuite, du dieu inconnu. - -Alors les sacs furent chargés sur la voiture, où montèrent le dieu -d'amour et les dieux étrangers. Croc-Blanc suivit en trottant, -vigilant et hérissé, signifiant ainsi aux chevaux qu'il veillait sur -le maître emporté par eux, si rapidement, sur le sol. - -Un quart d'heure après, la voiture franchissait un portail de pierre -et s'engageait sur une belle avenue, bordée de noyers qui la -recouvraient de leurs arceaux. À droite et à gauche, s'étendaient -de vastes et vertes pelouses, semées de grands chênes, aux puissantes -ramures. Au delà, en un pittoresque contraste, des prairies aux foins -mûrs, dorés et roussis par le soleil. Des collines brunes, couronnées -de hauts pâturages, fermaient l'horizon. À l'extrémité de -l'avenue s'élevait, à flanc de coteau, une maison aux nombreuses -fenêtres et au porche profond. - -D'admirer tout ce beau paysage Croc-Blanc n'eut point le loisir, car -la voiture avait à peine pénétré dans le domaine qu'un gros chien -de berger, au museau pointu et aux yeux brillants, l'assaillait, fort -irrité et à bon droit, contre l'intrus. - -Le chien, se jetant entre lui et le maître, se mit en devoir de le -chasser. Croc-Blanc, hérissant son poil, s'élançait déjà pour sa -mortelle et silencieuse riposte, lorsqu'il s'arrêta brusquement, -les pattes raides, troublé et se refusant au contact. Le chien était -une femelle, et la loi de sa race interdisait à Croc-Blanc de -l'attaquer. L'instinct du loup reparaissait et son devoir était de -lui obéir. Mais il n'en était pas de même de la part du chien de -berger. Son instinct, à lui, était la haine ardente du Wild. -Croc-Blanc était un loup, le maraudeur héréditaire qui faisait sa -proie des troupeaux et qu'il convenait, depuis des générations, de -combattre. - -Tandis que Croc-Blanc retenait son élan, la chienne bondit sur lui et -enfonça ses crocs dans son épaule. Il gronda involontairement, et ce -fut tout. Il se détourna et tenta seulement de l'éviter. Mais la -chienne s'acharnait et, le poursuivant, de-ci de-là, ne lui laissait -aucun répit. - ---Ici, Collie! appela l'homme étranger qui était dans la voiture. - -Weedon Scott se mit à rire. - ---Père, ne vous inquiétez pas. Il fait son éducation. Mieux vaut -qu'il commence dès à présent. - -La voiture continuait à rouler et toujours Collie bloquait la route à -Croc-Blanc, refusant, malgré ses ruses et ses détours, de le laisser -passer. Le maître aimé allait disparaître. Alors, désespéré, -Croc-Blanc, se souvenant d'un de ses vieux modes de combat, donna à -son adversaire une violente poussée de l'épaule. En une seconde; la -chienne fut culbutée et, tandis qu'elle poussait des cris perçants, -Croc-Blanc détalait pour rejoindre la voiture qu'il trouva arrêtée -au seuil de la maison. - -Là, il subit une nouvelle attaque. Un chien de chasse bondit sur lui de -côté, sans qu'il le vît, et si impétueusement qu'il ne put -résister au choc et roula par terre, sens dessus dessous. Aussitôt -relevé, il bondit à son tour, en proie à une rage folle, et c'en -était fait du chien si Collie, remise sur ses pattes, ne fût revenue, -de plus en plus furieuse contre le brigand du Wild. Elle fonça, à -angle droit, sur Croc-Blanc qui, pour la seconde fois, fut renversé sur -le sol. - -À ce moment Weedon Scott intervint. Il se saisit de Croc-Blanc, tandis -que son père appelait les chiens. - ---Voilà, dit Scott, une chaude réception pour un pauvre loup de -l'Arctique. Il est connu pour n'avoir été jeté bas qu'une seule -fois dans sa vie, et il vient de l'être ici, deux fois, en trente -secondes. - -D'autres dieux étrangers étaient sortis de la maison. Un certain -nombre d'entre eux restèrent à distance respectueuse. Mais deux -femmes recommencèrent l'acte hostile de se suspendre au cou du -maître. Croc-Blanc cependant toléra cet acte, aucun mal ne semblant, -décidément, en provenir et les bruits que les femmes-dieux faisaient -avec leur bouche ne paraissant pas menaçants. Tous les dieux présents -se mirent ensuite en frais de gentillesses envers lui. Mais il les -avertit, avec un grondement, de se montrer prudents, et le maître fit -de même avec sa bouche, tout en le tapotant amicalement sur la tête. - -Les dieux montèrent ensuite l'escalier du perron, afin d'entrer -dans la maison. Une des femmes-dieux avait passé ses bras autour du cou -de Collie et la calmait avec des caresses. Mais Collie demeurait -grinçante et surexcitée, comme outragée par la présence tolérée de -ce loup, et persuadée intérieurement que les dieux étaient dans leur -tort. Dick, le chien, avait été se coucher en haut de l'escalier et, -lorsque passa Croc-Blanc, collé aux talons de son maître, il gronda -vers lui. - ---Vous, venez, loup! dit Scott. C'est vous qui allez entrer. - -Croc-Blanc entra, les pattes raides, la queue droite et fière, sans -perdre Dick des yeux, afin de se garer d'une attaque de flanc, prêt -aussi à faire face à tout danger qui pourrait fondre de l'intérieur -de la maison. Rien de redoutable ne se produisit. Puis il examina tout, -autour de lui, et cela fait, se coucha, avec un grognement de -satisfaction, aux pieds de son maître. Mais il demeura l'oreille aux -aguets. Qui sait quels périls l'épiaient peut-être, sous ce grand -toit de la maison, qui pesait sur sa tête comme le plafond d'une -trappe? - - - - -XXIII - -LE DOMAINE DU DIEU - - -Non seulement Croc-Blanc était capable, par sa nature, de s'adapter -aux gens et aux choses, mais il raisonnait et comprenait la nécessité -de cette adaptation. Ici, à _Sierra-Vista_ (c'était le nom du domaine -du juge Scott, père de Weedon Scott), il se sentit rapidement chez lui. - -Dick, après quelques bouderies et formalités, s'était résigné à -accepter la présence du loup, imposée par ses maîtres. Même il -n'aurait pas mieux demandé que de devenir son ami. Mais Croc-Blanc ne -se souciait pas d'aucune amitié de ses semblables. Il avait toujours -vécu hors de son espèce et désirait y demeurer. Les avances de Dick -n'eurent point de succès, et il les repoussa. Le bon chien renonça -à son idée et ne prit pas garde à Croc-Blanc, désormais, plus que -celui-ci ne prenait garde à lui. - -Il n'en fut pas de même avec Collie. Si elle tolérait Croc-Blanc, -qui était sous la protection des dieux, elle ne pouvait se résigner à -le laisser en paix. Trop de loups avaient ravagé les troupeaux et -combattu contre ses ancêtres pour qu'elle le pût ainsi oublier. -Prenant avantage de son sexe, elle ne perdait aucune occasion de le -maltraiter, de ses dents pointues. Croc-Blanc tendait patiemment la -fourrure protectrice de son épaule, puis reprenait sa marche, calme et -digne. Si elle mordait trop fort, il courait en cercle, en détournant -la tête, irrité, mais impassible. Il finit par prendre l'habitude, -quand il la voyait venir, de se lever et de s'en aller, en lui cédant -aussitôt la place. - -Croc-Blanc, dans sa vie nouvelle, avait beaucoup à apprendre. Tout -était, ici, beaucoup plus compliqué que sur la Terre du Nord. De même -que Castor-Gris, le maître avait une famille, qui partageait sa -nourriture, son feu, ses couvertures, et qui devait être respectée -comme lui-même. Et elle était bien plus nombreuse que celle de -l'Indien. Il y avait d'abord, avec sa femme, le juge Scott, père de -Weedon. Puis les deux sœurs de celui-ci, Beth et Mary; puis sa femme -Alice, et encore ses enfants, Weedon et Maud, un garçon de quatre ans -et une fille de six. Croc-Blanc, sans pouvoir comprendre quels liens de -parenté unissaient au dieu d'amour tout ce monde, consentit à se -laisser caresser par chacun. Il apprit aussi à jouer avec les enfants -qu'il voyait être particulièrement chers au maître, et oublia en -leur faveur toutes les méchancetés et toutes les tyrannies qu'il -avait subies de la part des enfants indiens. Il supportait, avec -conscience, toutes leurs folies et, s'ils l'ennuyaient trop, il -s'écartait d'eux avec dignité. Il finit même par les aimer. Mais -personne ne put jamais tirer de lui le moindre ronronnement. Le ronron -était pour le maître seul. - -Quant aux domestiques, un traitement différent devait leur être -appliqué. Croc-Blanc les tolérait, comme étant une propriété de son -maître; ils cuisinaient et lavaient les plats, et accomplissaient -diverses autres besognes, juste comme Matt faisait là-bas, au Klondike. -Il n'avait pas à se laisser caresser par eux et ne leur devait aucune -affection. - -Le domaine du dieu, qui s'étendait hors de la maison, était vaste, -mais non sans limites. Au-delà des dernières palissades qui -l'entouraient, étaient les domaines particuliers d'autres dieux. -Sur la Terre du Nord, le seul animal domestique était le chien. -Beaucoup d'autres animaux vivaient dans le Wild, et ces animaux -appartenaient de droit aux chiens, lorsque ceux-ci pouvaient les -maîtriser. Durant toute sa vie, Croc-Blanc avait dévoré les choses -vivantes qu'il rencontrait. Il n'entrait pas dans sa tête que, sur -la Terre du Sud, il dût en être autrement. Vagabondant autour de la -maison, au lever du soleil, il tomba sur un poulet qui s'était -échappé de la basse-cour. Il fut sur lui dans un instant. Le poulet -poussa un piaulement effaré et fut dévoré. Nourri de bon grain, il -était gras et tendre, et Croc-Blanc, se pourléchant les lèvres, -décida qu'un tel plat était tout à fait délectable. - -Plus avant dans la journée, il eut la chance de rencontrer un autre -poulet, qui se promenait près de l'écurie. Un des grooms[40] courut -au secours de la volaille. Ignorant du danger qu'il courait, il prit -pour toute arme un léger fouet de voiture. Au premier coup, Croc-Blanc, -qu'un gourdin aurait peut-être fait reculer, laissa le poulet pour -l'homme. Tandis que le fouet le cinglait à nouveau, il sauta -silencieusement à la gorge du groom, qui tomba à la renverse en criant: -«Mon Dieu!», puis lâcha son fouet pour se couvrir la gorge avec -ses bras. Les avant-bras saignants et lacérés jusqu'à l'os, il se -releva et tenta de gagner l'écurie. L'opération eût été -malaisée si Collie n'eût fait, à ce moment, son entrée en scène. -Elle s'élança, furibonde, sur Croc-Blanc. C'était bien elle qui -avait raison; les faits le prouvaient et justifiaient ses préventions, -en dépit de l'erreur des dieux, qui ne savaient pas. Le brigand du -Wild continuait ses anciens méfaits. - -Le groom s'était mis à l'abri et Croc-Blanc reculait devant les -dents menaçantes de Collie. Il lui présenta son épaule, puis tenta de -la lasser, en courant en cercle. Mais Collie ne voulait pas renoncer à -châtier le coupable. En sorte que Croc-Blanc, jetant aux vents sa -dignité, se décida à décamper à travers champs. - ---Voilà qui lui apprendra, dit Scott, à laisser tranquilles les -poulets. Mais, je lui donnerai moi-même une leçon, la prochaine fois -que je l'y prendrai. - -Deux nuits plus tard, l'occasion voulue se présenta, et plus -magnifique que Scott ne l'avait prévue. Croc-Blanc avait observé de -près la basse-cour et les habitudes des poulets. Lorsque la nuit fut -venue et quand tous les poulets furent juchés sur leurs perchoirs, il -grimpa sur une pile de bois, qui était voisine, d'où il gagna le -toit du poulailler. Il se laissa, de là, glisser sur le sol et -pénétra dans la place. Ce fut un carnage bien conditionné. Lorsque, -le matin, Scott sortit, cinquante poules blanches de Leghorn, dont les -cadavres étaient restés à dévorer, accueillirent son regard, -soigneusement alignées par le groom, sur le perron de la maison. - -Le maître siffla, surpris et plein d'admiration pour ce -chef-d'œuvre, et Croc-Blanc accourut, qui le regardait dans les yeux, -sans honte aucune. Loin d'avoir conscience de son crime, il marchait -avec orgueil, comme s'il avait accompli une action méritoire et digne -d'éloges. Scott se pinça les lèvres, navré de sévir, et parla -durement. Il n'y avait que colère dans sa voix. Puis, s'étant -emparé de Croc-Blanc, il lui tint le nez sur les poulets assassinés -et, en même temps, le gifla lourdement. - -Lorsque Croc-Blanc était, autrefois, giflé par Castor-Gris ou par -Beauty-Smith, il en éprouvait une souffrance physique. Maintenant, -s'il arrivait qu'il le fût par le dieu d'amour, le coup, quoique -plus léger, entrait plus profondément en lui. La moindre tape lui -semblait plus dure à supporter que, jadis, la pire bastonnade. Car elle -signifiait que le maître était mécontent. Jamais plus il ne courut -après un poulet. - -Bien plus, Scott l'ayant conduit, dans le poulailler même, au milieu -des poulets survivants, Croc-Blanc, en voyant sous son nez la vivante -nourriture, fut sur le point, tout d'abord, de céder à son instinct. -Le maître refréna de la voix cette impulsion et, dès lors, Croc-Blanc -respecta le domaine des poulets; il ignora leur existence. Et comme le -juge Scott semblait douter que cette conversion fût définitive, -Croc-Blanc fut enfermé, tout un après-midi, dans le poulailler. Il ne -se passa rien. Croc-Blanc se coucha et finit par s'endormir. -S'étant réveillé, il alla boire, dans l'auge, un peu d'eau. -Puis, ennuyé de se voir captif, il prit son élan, bondit sur le toit -du poulailler et sauta dehors. Calmement, il vint se présenter à la -famille, qui l'observait du perron de la maison, et le juge Scott, le -regardant en face, prononça seize fois, avec solennité: - ---Croc-Blanc, vous valez mieux que je ne pensais. - -Croc-Blanc apprit pareillement qu'il ne devait pas toucher aux poulets -appartenant aux autres dieux. Il y avait aussi des chats, des lapins et -des dindons; tous ceux-ci devaient être laissés en paix et, en -général, toutes les choses vivantes. Même dans la solitude des -prairies, une caille pouvait, sans dommage, lui voltiger devant le nez. -Frémissant et tendu de désir, il maîtrisait son instinct et demeurait -immobile, parce que telle était la loi des dieux. Un jour, cependant, -il vit Dick qui avait fait lever un lapin de garenne et qui le -poursuivait. Le maître était présent et ne s'interposait pas; il -encourageait même Croc-Blanc à se joindre à Dick. Une nouvelle loi en -résultait: les lapins de garenne n'étaient pas «tabou», comme -les animaux domestiques; ni les écureuils, ni les cailles, ni les -perdrix. C'étaient des créatures du Wild, sur lesquelles les dieux -n'étendaient pas leur protection, comme ils faisaient sur les bêtes -apprivoisées. Il était permis aux chiens d'en faire leur proie. - -Toutes ces lois étaient infiniment complexes, leur observance exacte -était souvent difficile et l'inextricable écheveau de la -civilisation, qui refrénait constamment ses impulsions naturelles, -bouleversait Croc-Blanc. - -Trottant derrière la voiture, il suivait son maître à San José, qui -était la ville la plus proche. Là se trouvaient des boutiques de -boucher, où la viande pendait sans défense. À cette viande il était -interdit de toucher. Beaucoup de gens s'arrêtaient en le voyant, -l'examinaient avec curiosité et, ce qui était le pire, le -caressaient. Tous ces périlleux contacts de mains inconnues, il devait -les subir. Après quoi les gens s'en allaient, comme satisfaits de -leur propre audace. - -Parfois, certains petits garçons, sur les routes avoisinant Sierra -Vista, se faisaient un jeu, quand il passait, de lui lancer des pierres. -Il savait qu'il ne lui était pas permis de les poursuivre; mais -l'idée de justice qui était en lui souffrait de cette contrainte. Un -jour, le maître sauta hors de la voiture, son fouet en main, et -administra une correction aux petits garçons, qui désormais -n'assaillirent plus Croc-Blanc avec leurs cailloux. Croc-Blanc en fut -fort satisfait. - -Trois chiens qui, sur la route de San José, rôdaient toujours à ses -carrefours, autour des bars, avaient pris l'habitude de bondir sur lui -dès qu'ils l'apercevaient. Il supportait cet assaut, en se -contentant de gronder pour les tenir à distance et les empêcher de -mordre. Même si un coup de dent l'atteignait, il refusait de se -battre. Un jour, les maîtres des chiens poussèrent ouvertement sur lui -ces méchants animaux. Le maître arrêta sa voiture. - ---Allez! Allez sur eux! dit-il. - -Croc-Blanc hésitait. Il regarda le maître, regarda les chiens, et il -demanda des yeux s'il comprenait bien. Le maître fit un signe -affirmatif, avec sa tête. - ---Allez sur eux, vieux! répéta-t-il. Allez sur eux, vieux -compagnon, et mangez-les! - -Croc-Blanc se rua sur ses ennemis, qui firent face. Il y eut un grand -brouhaha, des cris, des grondements, des claquements de dents, une -bousculade de corps. Un nuage de poussière s'éleva de la route et -cacha la bataille. Au bout de quelques minutes, deux gisaient, abattus, -et le troisième était en fuite. Il traversa une mare, franchit une -haie et gagna les champs. Croc-Blanc le suivit, de son allure de loup, -muette et rapide, le rejoignit et l'égorgea. - -Après cette triple exécution, il n'y eut plus de querelles avec -aucuns chiens. Le bruit s'en répandit dans toute la région et les -hommes défendirent à leurs chiens de molester Croc-Blanc. - - -[Note 40: «Valet d'écurie». (_Note des Traducteurs._)] - - - - -XXIV - -L'APPEL DE L'ESPÈCE - - -Les mois passèrent. La nourriture, à Sierra Vista, était abondante, -et le travail était nul. Croc-Blanc, gras et prospère, vivait heureux. -Non seulement il se trouvait matériellement sur la Terre du Sud, mais -l'existence s'épanouissait pour lui comme un été. Aucun entourage -hostile ne l'enveloppait plus. Le danger, le mal et la mort ne -rôdaient plus dans l'ombre; la menace de l'Inconnu et sa terreur -s'étaient évanouies. Seule, Collie n'avait pas pardonné le -meurtre des poulets et décevait toutes les tentatives de Scott pour la -réconcilier avec Croc-Blanc. Elle était une peste pour le coupable, -s'attachait à ses pas comme un policeman. S'il s'arrêtait un -instant, pour se divertir à regarder un pigeon ou une poule, elle -fonçait sur lui aussitôt. Le meilleur moyen de la calmer qu'eût -trouvé Croc-Blanc était de s'accroupir par terre, sa tête entre les -pattes, et semblant dormir. Elle en était toute décontenancée et se -taisait net. - -Inconsciemment, Croc-Blanc oubliait la neige. Parfois seulement, durant -les grosses chaleurs de l'été, lorsqu'il souffrait du soleil, il -se remémorait, en un vague désir, la froidure de la Terre du Nord. - -Le maître montait souvent à cheval et l'accompagner était pour -Croc-Blanc un des principaux devoirs de sa vie. Sur la Terre du Nord, il -avait prouvé sa fidélité à Castor-Gris en portant les harnais du -traîneau; ici, il n'y avait plus de traîneau à tirer, ni de -fardeau à recevoir sur le dos. Suivre le cheval du maître était une -façon de payer son tribut. La plus longue course ne le fatiguait pas -et, après avoir couru durant cinquante milles, de son allure de loup, -régulière et inlassable, il sautait encore joyeusement. - -Au cours d'une de ces promenades, il arriva que le maître tentait -d'apprendre à un pur sang, plein d'intelligence, comment ouvrir et -fermer une barrière sans que le cavalier eût besoin de descendre à -terre. À plusieurs reprises, Scott avait amené le cheval devant la -barrière et s'était efforcé de lui faire accomplir le mouvement -nécessaire. L'animal s'effrayait, reculait, se cabrait, de plus en -plus énervé. Éperonné vigoureusement, il s'abattit sur ses genoux -et, des pieds de derrière, se mit à ruer. Croc-Blanc, qui observait ce -spectacle avec une anxiété croissante, n'y pouvant plus tenir, -bondit à la tête du cheval et se mit soudain à aboyer. Cet aboi -était le premier qu'il eût proféré de sa vie. - -L'intervention fut désastreuse. Le cheval se releva, s'élança au -galop à travers champs; un lapin lui partit dans les jambes, lui -faisant faire un brusque écart. Il tomba sur Scott, en lui cassant une -jambe. Croc-Blanc sautait déjà à la gorge de la malheureuse bête, -lorsque le maître l'arrêta de la voix. - -Scott, étendu sur le sol, chercha dans ses poches un crayon et du -papier, mais n'en trouva pas. Il se résolut à envoyer Croc-Blanc au -logis, sans autre explication. - ---À la maison! dit-il. Allez à la maison! - -Mais Croc-Blanc ne semblait pas vouloir le quitter. Il renouvela son -ordre, plus impérativement. Croc-Blanc, qui savait ce que signifiait -«À la maison!», le regarda, en semblant réfléchir, s'éloigna, -puis revint et poussa un gémissement plaintif. Scott lui parla -gentiment, mais avec fermeté. Croc-Blanc coucha ses oreilles, écouta -et parut s'efforcer de comprendre. - ---Vous m'écoutez bien, vieux compagnon! disait le maître. Allez, -allez tout droit à la maison! _All right!_ Vous leur direz ce qui -m'arrive. Allez, loup, allez, vous! Droit à la maison! - -Croc-Blanc, sans saisir le sens exact de toutes ces paroles, comprit que -la volonté du maître était qu'il se rendît à la maison. Il fit -volte-face et trotta au loin, à contre-cœur, en se retournant de temps -à autre, pour regarder en arrière. - ---Allez! criait Scott. Allez! - -La famille était réunie sur le perron, à prendre le frais, lorsque -Croc-Blanc arriva, haletant et poussiéreux. - ---Weedon est revenu, annonça la mère de Scott, en voyant l'animal. - -Les enfants coururent vers Croc-Blanc et commencèrent à vouloir jouer -avec lui. Il les évita et, comme ils l'avaient acculé dans un coin, -entre un rocking-chair et un banc, il gronda sauvagement, en essayant de -se dégager. La femme de Scott eut un frémissement. - ---Je tremble toujours, dit-elle, qu'il ne se jette sur eux, quelque -jour, sans crier gare. - ---Un loup est un loup! prononça sentencieusement le juge Scott. Il -est prudent de ne pas s'y fier. Sans doute y a-t-il en lui quelques -gouttes de sang de chien... - -Il n'avait pas achevé sa phrase qu'il aperçut devant lui -Croc-Blanc, qui grondait, avec une mine singulière. - ---Allez-vous-en, Sir! Allez coucher! ordonna le juge. - -Croc-Blanc se retourna vers la femme du maître et saisit avec ses dents -le bas de sa robe, tirant sur la fragile étoffe jusqu'à ce qu'il -l'eût déchirée. Alice poussa un cri de frayeur. - ---J'espère qu'il n'est pas devenu enragé, dit la mère de -Scott. J'ai toujours répété à mon fils que notre chaud climat ne -valait rien pour un animal venu de l'Arctique. - -Croc-Blanc maintenant s'était tu et ne grondait plus. Il demeurait -immobile, la tête levée, et regardant en face la famille qui le -fixait. Des spasmes muets lui secouaient la gorge, et tout son corps se -convulsait, comme s'il eût tenté d'exprimer l'inexprimable. - ---On croirait, dit Beth, qu'il essaie de parler! - -À ce moment, la parole vint à Croc-Blanc, sous la forme d'un -aboiement éclatant. Ce fut le second et le dernier de sa vie. Mais il -s'était fait comprendre. - ---Quelque accident est arrivé à Scott! dit Alice, avec décision. - -Et tout le monde accompagna Croc-Blanc, qui déjà descendait les -marches du perron en regardant si on le suivait. - -Après cet événement, l'hôte de Sierra-Vista trouva au foyer une -place meilleure. Même le groom, dont Croc-Blanc avait lacéré les -bras, admettait que c'était là le plus sage des chiens, ne fût-il -qu'un loup. Le juge Scott abondait dans ce sens et soutenait son -opinion, à grand renfort de preuves, qu'il puisait dans son -encyclopédie et dans divers livres d'histoire naturelle. - -Le second hiver que Croc-Blanc allait passer sur la Terre du Sud -approchait et les jours commençaient à décroître. Et voilà qu'il -fit une étrange découverte. Les dents de Collie n'étaient plus si -dures. Elle ne mordait plus qu'en se jouant, gentiment et sans faire -mal. Il oublia toutes les misères qu'il lui avait dues et, quand elle -venait minauder autour de lui, il lui répondait avec gravité, aimable, -solennel et ridicule. - -Elle l'entraîna, un jour, dans une longue course, à travers prés et -bois. Le maître, guéri, devait cette après-midi, monter à cheval. -Croc-Blanc ne l'ignorait pas. Le cheval attendait, tout sellé, à la -porte de la maison, Croc-Blanc hésita tout d'abord. Mais un sentiment -plus profond que la loi des dieux qu'il avait apprise, plus impérieux -que sa propre volonté, le dominait. Et, lorsqu'il vit Collie qui le -mordillait et folâtrait devant lui, la balance pencha vers elle. Il -tourna le dos et la suivit. Le maître se promena seul, ce jour-là, -cependant que, dans les bois, Croc-Blanc courait côte à côte avec -Collie, comme sa mère Kiche et le vieil Un-Œil avaient jadis couru de -compagnie, dans les forêts silencieuses de la Terre du Nord. - - - - -XXV - -LE SOMMEIL DU LOUP - - -Ce fut à l'époque où les journaux étaient pleins de l'audacieuse -évasion de la prison de San-Quentin du célèbre convict Jim Hall. Cet -homme avait été créé mauvais et la société ne l'avait pas -amélioré. La société est dure, et Jim Hall était un frappant -exemple de sa dureté. Elle avait fait de lui une bête, bête humaine -sans doute, mais aussi féroce que les pires carnassiers. - -Les châtiments n'avaient jamais pu le briser. C'était le seul -traitement qu'il avait jamais connu, depuis le temps où, bébé, -l'asile de San Francisco l'avait recueilli, tendre argile prête à -recevoir la forme qu'on lui donnerait. Il avait fait le mal et, trois -fois, on l'avait emprisonné. Plus férocement la société le -frappait, et plus indomptable il luttait contre elle. Camisole de force, -jeûne et coups de gourdin étaient son lot ordinaire. - -Au cours de son troisième emprisonnement, il fut livré à un gardien -qui était une bête brute, presque aussi sauvage que lui. Le gardien -portait un trousseau de clefs et un revolver. Jim Hall n'avait que ses -mains nues et ses dents. C'était à peu près la seule différence -qu'il y eût entre eux. Le gardien, mieux armé, en profitait pour -persécuter l'homme à son gré. Il le maltraitait et mentait, sur -lui, à ses chefs. Jim Hall bondit un jour sur son bourreau et, le -prenant au gosier, avec ses dents, tenta de l'égorger, comme eût -fait un animal de la jungle. - -Cet acte valut à Jim Hall d'être enfermé dans la cellule des -incorrigibles. Il y vécut désormais, sans la quitter jamais. Le -plafond, les murs, le plancher étaient de fer. Jamais il ne voyait le -ciel ni le soleil. Le jour n'était qu'un crépuscule, la nuit -qu'un noir silence. Il était enseveli vivant, dans une tombe de fer. -Pas une face humaine n'apparaissait plus à ses yeux; il -n'entendait plus une parole. Lorsqu'on lui jetait sa nourriture, il -grondait comme une bête en cage. Durant des jours et des nuits, il lui -arrivait de rugir sa haine à l'univers. Puis, durant des semaines et -des mois, il ne faisait plus entendre aucun son, et son âme silencieuse -se dévorait elle-même. C'était une sorte d'être monstrueux et -terrible, tel qu'en pourrait enfanter le cerveau d'un fou. - -Il vécut ainsi durant trois ans. Une nuit enfin, il s'échappa. Le -gardien-chef, à cette nouvelle, haussa les épaules et déclara que -c'était impossible. Mais la cellule était vide et le corps d'un -gardien étranglé gisait en travers de la porte. Deux autres gardiens, -qu'il avait pareillement strangulés sans bruit, avec ses mains, -marquaient son passage dans les corridors de la prison et son évasion -par-dessus le mur d'enceinte. - -Nanti des armes enlevées aux trois gardiens, il fuyait, arsenal vivant, -à travers monts et vaux, poursuivi par toute la force organisée de la -société. Sa tête avait été mise à prix et, dans l'espoir de -toucher la prime, des fermiers le traquaient avec des fusils de chasse. -Sa mort pourrait payer une gênante hypothèque ou servir à envoyer un -fils au collège. Des citadins avaient pris, eux aussi, leur fusil, pour -l'amour du bien public. Une meute de chiens féroces suivait sa trace, -au sang qui coulait de ses pieds ensanglantés. Et d'autres chiens, -chiens policiers qui courent au nom de la loi et sont payés par la -société, ne le lâchaient pas non plus, acharnés à sa piste, avec -l'aide du téléphone, du télégraphe et de trains spéciaux. Il -arrivait parfois que Jim Hall fût rejoint par ses poursuivants. -Héroïquement, de part et d'autre, on se faisait face, derrière un -fil de fer barbelé. Le lendemain, dans les villes, les gens se -délectaient à lire dans leur journal, après déjeuner, les détails -de la rencontre. Il y avait eu un mort et tant de blessés. Mais -d'autres hommes s'étaient levés, qui avaient repris la poursuite -ardente. - -Puis, tout à coup, Jim Hall disparut; vainement les chiens quêtèrent -sur sa piste perdue. Jusque dans les vallées les plus lointaines, -d'inoffensifs bergers se voyaient mettre la main au collet, par des -hommes armés, et étaient contraints de prouver leur identité. Et, -simultanément, en une douzaine de flancs de montagnes, les restes du -convict étaient soi-disant découverts par des gens avides de toucher -la prime du sang. - -Les journaux, cependant, étaient lus à Sierra-Vista, avec autant de -crainte que d'intérêt. Les femmes n'étaient pas rassurées et -vainement le juge Scott affectait de rire de leur terreur, par des -«bah!» répétés. C'était lui qui, dans les derniers jours de son -exercice, avait condamné Jim Hall. Du crime qui lui était imputé, -pour une fois, Jim Hall était innocent. La police avait, par un -procédé dont elle est coutumière, décidé de liquider son compte et -machiné sa perte, en produisant de faux témoignages. Le juge Scott, -ignorant de la vérité, avait prononcé son arrêt de bonne foi. Mais -Jim Hall l'avait cru complice et, lorsqu'il s'entendit condamner -à cinquante ans de mort vivante, il se dressa dans la salle -d'audience et se mit à hurler sa haine contre celui qui le frappait. -Tandis que les policiers le traînaient dehors, il rugit qu'il se -vengerait un jour. - -Croc-Blanc ne pouvait rien connaître de tout cela. Mais du jour où -l'on apprit à Sierra Vista que Jim Hall s'était évadé, il y eut -entre le loup-chien et Alice, la femme du maître, un secret. Chaque -nuit, après que tout le monde s'en était allé coucher, Alice -sortait de sa chambre et faisait entrer Croc-Blanc dans le hall du -rez-de-chaussée. Le matin, elle descendait la première et le remettait -dehors. Car l'usage n'était point qu'il dormît dans la maison. - -Or, une nuit, Croc-Blanc s'éveilla, dans le silence, et, sans bruit, -renifla. Le message que l'air lui apporta fut qu'un dieu étranger -était présent. Il tendit l'oreille et des bruits étouffés, -d'imperceptibles mouvements furent perçus par lui. Il ne gronda pas. -Ce n'était pas sa manière. Le dieu étranger apparut, glissant comme -une ombre. Plus silencieux encore, Croc-Blanc le suivit. Il avait -appris, dans le Wild, quand il chassait de la viande vivante, à ne -point se trahir. - -Le dieu étranger s'arrêta au pied du grand escalier et écouta. -Croc-Blanc, immobile comme s'il était mort, surveillait et attendait. -En haut de l'escalier était la chambre du maître et, à côté -d'elle, étaient les chambres des autres dieux de la maison, qui -formaient le bien le plus cher du maître. Croc-Blanc commença à se -hérisser, mais attendit encore. Le pied du dieu étranger s'éleva. -Il commençait à monter. - -C'est alors que Croc-Blanc frappa. Sans avertissement, selon sa -coutume, il lança son corps en avant, comme la pierre d'une fronde, -et s'abattit sur le dos du dieu étranger. De ses pattes de devant, il -s'accrocha sur ses épaules, tandis qu'il entrait ses crocs dans sa -nuque. Le dieu tomba à la renverse et ils s'écrasèrent tous deux -sur le plancher. - -La maison s'était éveillée, en alarme. Chacun, se penchant sur -l'escalier, entendait au bas un bruit pareil à celui que ferait une -bataille de démons. Des coups de revolver se mêlaient à des -grondements. Une voix d'homme jeta un cri d'horreur et d'angoisse. -Puis il y eut un grand fracas de verres brisés et de meubles -renversés. Et, rapidement, tout se tut. Seuls, des halètements, -semblables à des bulles d'air qui crèvent en sifflant à la surface -de l'eau, montaient encore du gouffre obscur. Puis, plus rien. - -Weedon Scott tourna un bouton électrique. L'escalier et le hall -s'emplirent de lumière. Accompagné du juge Scott, il descendit avec -précaution, revolver en main. Mais il n'y avait plus de danger. Parmi -le naufrage des meubles renversés et disloqués, étendu sur le côté, -cachant du bras son visage, un homme gisait. Weedon Scott se pencha sur -lui, déplia son bras et tourna sa face vers la lumière. Par la gorge -ouverte la vie s'était enfuie. - ---Jim Hall! dit le juge Scott. - -Le père et le fils se regardèrent et se comprirent. - -Ils se retournèrent ensuite vers Croc-Blanc. Lui aussi était couché -sur le flanc, les yeux clos. Sa paupière se souleva légèrement. Il -regarda ceux qui étaient inclinés sur lui et sa queue eut un -mouvement, à peine visible, pour saluer son maître. Weedon Scott le -caressa et, de son gosier, sortit un ronron reconnaissant. Mais les -paupières se refermèrent bientôt et le corps retomba, comme un sac, -sur le plancher. - -Un chirurgien fut, sur-le-champ, mandé par téléphone. L'aube -blanchissait les fenêtres lorsque l'homme de l'art arriva. - ---Sincèrement, il a une chance sur mille d'en revenir, -prononça-t-il après une heure et demie d'examen. Une patte cassée; -trois côtes brisées, dont une au moins a perforé le poumon; sans -parler de tout son sang qu'il a perdu et de probables lésions -internes. Sans doute a-t-il été projeté en l'air. Je passe sur les -trois balles qui l'ont traversé de part en part. Une chance sur mille -est trop d'optimisme. Il n'en a pas une sur dix mille. - ---De cette unique chance rien ne doit être négligé, répliqua le -juge Scott. Faites fonctionner, s'il le faut, les rayons X. Tentez -n'importe quoi et ne regardez pas à la dépense. Weedon, -télégraphiez à San Francisco et mandez le docteur Nichols. Ce n'est -pas pour vous offenser, chirurgien... Mais, vous comprenez, tout doit -être fait pour lui. - -Le chirurgien sourit avec indulgence. - ---Je comprends, dit-il. Vous devez le soigner comme un être humain, -un enfant malade. Je reviendrai à dix heures. Observez sa température. - -Croc-Blanc fut donc admirablement soigné. Quelqu'un ayant proposé -d'engager une infirmière professionnelle, les filles de Scott -repoussèrent avec indignation cette idée. Si bien que Croc-Blanc gagna -la chance sur dix mille, à peine accordée par le chirurgien. Mais -celui-ci n'avait jamais soigné que des êtres civilisés, descendant -de civilisés, et toute autre était la vitalité de Croc-Blanc, qui -venait directement du Wild. Son erreur de jugement ne fut donc pas -blâmée. - -Ligoté comme un captif, privé de tout mouvement par le plâtre et les -pansements, le patient languit cependant, durant des semaines. Il -dormait, pendant de longues heures, et toutes sortes de rêves -l'agitaient. Les fantômes du passé se levaient devant lui et -l'entouraient. Il se revoyait, vivant dans la tanière, avec Kiche, ou -rampant, en tremblant, aux pieds de Castor-Gris, pour lui rendre -hommage, ou courant, d'une course effrénée, devant Lip-Lip et -l'attelage hurlant du traîneau, harcelé par le fouet cinglant de -Mit-Sah. Il revivait sa morne existence près de Beauty-Smith et ses -anciens combats. On l'entendait gémir et gronder, dans son sommeil, -comme s'il luttait encore. Mais le pire de ses cauchemars était de -rêver que, couché sous un buisson, il épiait un écureuil, attendant -que le petit quadrupède s'aventurât sur le sol. Alors, comme il -s'élançait, l'écureuil se transformait soudain en un car -électrique qui, menaçant et terrible, énorme comme une montagne, -s'avançait sur lui pour l'écraser, hurlant, cliquetant et crachant -des étincelles. Ou bien c'était le faucon, planant au ciel, qu'il -défiait, et qui se précipitait du haut de l'azur sous la forme -encore du car fatal. Retombé dans les mains de Beauty-Smith, les -spectateurs, autour de lui, faisaient cercle dans la neige. À -l'arrêt, au milieu de la piste, il attendait que la porte de la -clôture s'ouvrît et donnât passage à son adversaire. Mais -c'était, une fois de plus, le car qui se montrait et qui fonçait -droit sur lui. - -Quand le dernier pansement eut été enlevé par le chirurgien, en -présence de tous les hôtes réunis de Sierra Vista, Croc-Blanc essaya -de se lever et de marcher vers Scott, qui l'appelait. Mais il vacilla -et tomba de faiblesse, tout honteux de manquer au service qu'il devait -au maître. - ---Voici le loup béni! s'écrièrent les femmes. - -Le juge Scott les regarda d'un air de triomphe: - ---J'avais bien dit que c'était un loup! L'acte accompli par -lui n'est pas d'un simple chien. C'est bien un loup. - ---Un loup béni..., appuya la femme du juge. - ---C'est fort bien dit, et il n'aura plus ici d'autre nom. - -Le chirurgien déclara: - ---Il faut maintenant lui réapprendre à marcher. La leçon peut -débuter dès aujourd'hui. Conduisez-le dehors. - -Croc-Blanc fut remis sur ses pattes, dont les muscles, peu à peu, -commencèrent à jouer, et c'était à qui le soutiendrait. Tremblant -et se balançant, escorté comme un roi, il parvint à gagner la -pelouse. Après qu'il s'y fut reposé, le cortège poursuivit sa -route et le conduisit jusqu'à l'écurie. - -Là, sur le seuil, était étendue Collie, entourée d'une -demi-douzaine de petits chiens qui s'ébattaient au soleil. Croc-Blanc -les contempla, avec des yeux étonnés. Collie gronda vers lui et il se -tint à distance. - -Tandis qu'une des femmes maintenait Collie dans ses bras, le maître, -avec son pied, aida l'un des petits chiens à venir vers Croc-Blanc. -Il se hérissa soupçonneusement; mais le maître lui assura que tout -allait bien, quoique Collie, par ses grondements, protestât du -contraire. Le petit chien se mit à gambader autour de lui. Il coucha -ses oreilles et l'observa avec curiosité. Puis leurs nez se -touchèrent et il sentit la chaude petite langue sur son museau. Il tira -la sienne et, sans savoir exactement pourquoi, il lécha la figure du -petit. - -Les dieux, à ce spectacle, s'étaient mis à applaudir et poussaient -des cris de plaisir. Croc-Blanc en fut tout décontenancé. Ensuite, sa -faiblesse l'ayant repris, il se coucha, et les autres petits chiens -vinrent à leur tour, au grand mécontentement de Collie, l'entourer -en folâtrant. - -Par un reste de son ancienne sauvagerie solitaire, son premier mouvement -fut de repousser les importuns. Puis, parmi les applaudissements des -dieux, il se décida, d'un air grave, à leur permettre de grimper et -de jouer sur son dos et sur ses flancs. Et, tandis que les petits chiens -continuaient leurs bouffons ébats et leurs luttes joyeuses, patiemment, -les yeux mi-clos, il s'endormit au soleil. - - - - -FIN - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CROC-BLANC *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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GRÈS ET C<sup>ie</sup></h4> - -<h5>21, RUE HAUTEFEUILLE, 21</h5> - -<h5>MCMXXIII</h5> - -<hr class="r5" /> - -<h4>TABLE</h4> - -<p><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a><br /> -<a href="#I">I.</a>—La piste de la viande<br /> -<a href="#II">II.</a>—La louve<br /> -<a href="#III">III.</a>—Le cri de la faim<br /> -<a href="#IV">IV.</a>—La bataille des crocs<br /> -<a href="#V">V.</a>—La tanière<br /> -<a href="#VI">VI.</a>—Le louveteau gris<br /> -<a href="#VII">VII.</a>—Le mur du monde<br /> -<a href="#VIII">VIII.</a>—La loi de la viande<br /> -<a href="#IX">IX.</a>—Les faiseurs de feu<br /> -<a href="#X">X.</a>—La servitude<br /> -<a href="#XI">XI.</a>—Le paria<br /> -<a href="#XII">XII.</a>—La piste des dieux<br /> -<a href="#XIII">XIII.</a>—Le pacte<br /> -<a href="#XIV">XIV.</a>—La famine<br /> -<a href="#XV">XV.</a>—L'ennemi de sa race<br /> -<a href="#XVI">XVI.</a>—Le dieu fou<br /> -<a href="#XVII">XVII.</a>—Le règne de la haine<br /> -<a href="#XVIII">XVIII.</a>—La mort adhérente<br /> -<a href="#XIX">XIX.</a>—L'indomptable<br /> -<a href="#XX">XX.</a>—Le maître d'amour<br /> -<a href="#XXI">XXI.</a>—Le long voyage<br /> -<a href="#XXII">XXII.</a>—La terre du Sud<br /> -<a href="#XXIII">XXIII.</a>—Le domaine du dieu<br /> -<a href="#XXIV">XXIV.</a>—L'appel de l'espèce<br /> -<a href="#XXV">XXV.</a>—Le sommeil du loup</p> - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h4> - -<h4>JACK LONDON</h4> - -<h5>QUELQUES MOTS SUR SA VIE ET SON ŒUVRE</h5> - -<p> -<i>Il est le Gorki américain. Comme le célèbre Moscovite, avec des -réactions différentes tenant à la diversité des races, il connut les -pires misères physiques et morales. Comme lui, il se redressa là où -bien d'autres ont sombré et trouva le moyen de jeter sur le papier -une œuvre originale et puissante, d'une vie intense, qui a été -traduite à peu près dans toutes les langues, notamment en allemand, en -suédois, en hollandais, en norvégien et en russe.</i> -</p> - -<p> -<i>Il naquit à San-Francisco, en 1876. Son père, John London, exerçait -en Californie le métier de frappeur. Il allait et venait dans le -«ranch» et se louait, entre temps, comme gardien de ferme ou de -bestiaux. Les atavismes les plus variés se croisaient et se -superposaient dans le sang de la famille. Des Anglais, des Gallois, des -Hollandais, des Suisses, des Français et des Allemands, six races au -total, y avaient fusionné. Tous gens hardis et rudes, gens d'action -et gens d'aventure, gens dépourvus des préjugés sociaux du vieux -monde, qui avaient secoué derrière eux, sur le sol de leur patrie, la -poussière de leurs souliers et s'en étaient venus, par delà -l'Atlantique, interroger la vie et tenter un sort meilleur.</i> -</p> - -<p> -<i>Le petit Jack était le dernier de la lignée, la dernière pierre qui -allait rouler à son tour, en de rudes et chaotiques soubresauts.</i> -</p> - -<p> -<i>Personne, sur le ranch, ne lui enseigna à lire ni à écrire. À cinq -ans, il avait, seul, appris l'un et l'autre. Ses parents se -décidèrent à l'envoyer dans une école, durant les quelques loisirs -que lui laissait le travail manuel. Car, dès l'âge de huit ans, ils -l'avaient engagé comme garçon de ferme. C'était, au demeurant, -une école peu ordinaire. «Les élèves, nous a-t-il conté, étaient -assis dans la classe, chacun devant un pupitre. Mais, le plus souvent, -le magister était ivre. Alors tout le monde était debout et les plus -âgés de nous battaient le magister. Celui-ci prenait sa revanche sur -les plus jeunes et les rouait d'autant de coups qu'il en avait -lui-même encaissés. Oui, vraiment, c'était là une belle école!</i>» -</p> - -<p> -<i>L'enfant commençait à réfléchir. Déjà il pensait. Il voyait plus -loin que la vie matérielle et sentait obscurément qu'un autre monde -moral existait, un autre univers que celui où il se débattait. Mais il -demeurait sans guide aucun. Ni parents, ni amis qui le comprissent; -personne avec qui formuler et échanger quelqu'une de ces idées qui -germaient en lui. Les hommes parmi lesquels il vivait ne connaissaient -qu'une joie, celle de l'alcool et, dès cinq ans, lui avaient appris -à s'enivrer.</i> -</p> - -<p> -<i>Il s'était procuré des livres et, dès qu'il en avait le loisir, -il les dévorait.</i> L'Alhambra, <i>de Washington Irving, suscita en lui un -grand enthousiasme<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. À d'aide de vieilles briques, il se -construisit un château en miniature, avec des tours, des minarets et -des terrasses. Des inscriptions à la craie indiquaient l'emplacement -des principales scènes du roman. Mais il ne se trouva personne, parmi -les gens du ranch, pour comprendre ce chef-d'œuvre. Un jour, un homme -de la ville étant venu à la ferme, en bel habit de drap et en souliers -vernis, le petit Jack l'amena vers le palais qu'il avait bâti et -l'interrogea sur l'</i>Alhambra. <i>Le citadin était non moins ignare que -les gens du ranch.</i> -</p> - -<p> -<i>L'enfant se désespérait. L'existence à laquelle il semblait -condamné lui apparaissait effroyablement morne. Le spectacle même de -la nature, car il était un rêveur, mais non un contemplatif, -n'était pas pour lui une consolation. Il haïssait ces champs, ces -bois, ces vallons, ces collines, qui lui étaient une prison. Comme le -louveteau de Croc-Blanc, il voulait percer l'horizon qu'il avait -devant lui, il prétendait crever le mur du monde qui l'entourait et -jeter son défi à la vie</i><a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>. -</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p> -<i>À onze ans, ses vœux furent comblés. Avec ses parents, il quitta le -ranch et s'en vint dans une ville, à Oakland, sur le Pacifique. Il y -partagea son temps entre la bibliothèque publique, qui était gratuite, -heureusement pour lui, la fréquentation des écoles et son nouveau -métier de crieur de journaux, où il s'égosillait et qui le faisait -vivre. Cette occupation encore n'était pas bien reluisante. Avec -quelque patience, il aurait pu, semble-t-il, étant donnée son -intelligence précoce, trouver mieux et se créer une situation sociale -acceptable. Mais le démon des aventures et la haine de toute sujétion -étaient en lui. Ses atavismes ancestraux le poussèrent vers -l'inconnu. Il fit un premier saut hors la loi et, quittant le foyer -familial, il s'aboucha avec des pilleurs d'huîtres, métier qui -était alors fort fructueux. Il eut la chance de ne pas se faire prendre -par les policiers.</i> -</p> - -<p> -<i>Puis il s'engagea sur une goélette de garde-pêche et, comme le -voleur qui se fait gendarme, il eut pour fonction désormais de -coopérer à la répression de la contrebande du poisson. Le métier -n'était pas sans risques. Les contrebandiers, Chinois, Grecs ou -Italiens, ne craignaient ni Dieu ni diable, et plus d'un garde-pêche -payait de sa vie son intervention. Il s'en tira sans écoper et, son -engagement terminé, il s'embarqua pour la chasse aux phoques, au -détroit de Behring et sur la côte du Japon.</i> -</p> - -<p> -<i>Revenu à terre, après de terribles moments de désespoir, dont il se -consolait dans l'ivresse, il rentra dans le giron familial et, comme -il se sentait robuste et bien musclé, il s'embaucha comme docker. Sur -son torse nu, ruisselant de sueur poussiéreuse et noire, il débarqua -du charbon. Afin de varier son labeur, il passa ensuite dans une -fabrique de jute, où la journée était de treize heures, de six heures -du matin à sept heures du soir. Il s'était créé à lui-même une -sorte d'Évangile social. Le travail physique était pour l'homme un -devoir, la sanctification de la vie et son salut. «L'orgueil que je -retirais d'une journée de besogne bien accomplie ne saurait se -concevoir. J'étais l'exploité idéal, l'esclave-type, heureux de -sa servitude.» C'est un zèle peu commun et dont les prêcheurs de -travail d'ordinaire se gardent fort. Le peu de répits que lui -laissaient l'usine et le repos, le jeune homme les consacrait à ses -premiers essais littéraires.</i> -</p> - -<p> -<i>Car le démon d'écrire ne l'avait point quitté. Et, comme un -journal de San-Francisco offrait un prix pour un article descriptif, sa -mère lui conseilla de tenter la chance. Il prit pour sujet:</i> Un typhon -sur la côte japonaise. <i>La première nuit, entre minuit et cinq heures -et demie du matin, il aligna les deux mille mots exigés. La seconde -nuit, mécontent de son œuvre, il coucha sur son papier deux mille -autres mots. La troisième nuit, il fondit ensemble ses deux -compositions. Sa peine ne fut point vaine, car le premier prix lui fut -attribué. Le second et le troisième prix allèrent à des étudiants -de l'Université de Stanford et de celle de Berkeley, par-dessus -lesquels il passait ainsi.</i> -</p> - -<p> -<i>Encouragé par ce succès, il adressa au même journal un second -article, insuffisamment travaillé, et qui fut refusé. Cet échec le -découragea. Il prit un bâton au poing, un sac sur son dos et, -traversant tout le continent américain, s'en fut à pied, en -traînant le long des routes, jusqu'à Boston. Il s'en revint de -même, par le Canada, où il se fit condamner et emprisonner pour -vagabondage. En 1895, à dix-neuf ans, il est de retour à Oakland, où -nous le retrouvons portier de l'École Secondaire et... collaborateur -du Bulletin littéraire de la même école. Ces choses-là, évidemment, -ne se voient qu'en Amérique. Il donne au Bulletin ses premiers -contes, récits vécus de ses aventures de terre et de mer et de sa -randonnée pédestre. Cela dura ainsi pendant un an. Puis le métier de -portier le dégoûta.</i> -</p> - -<p> -<i>Jack vient à San-Francisco, où il se fait admettre à l'Université. -Mais le gain du pain quotidien demeure amer. Il lui faut s'embaucher -dans une blanchisserie et repasser des chemises, afin de pouvoir -étudier et écrire. Le fer chaud et la plume alternent dans sa main. -Mais de sa main lasse la plume tombait souvent, souvent sur le livre ses -yeux se fermaient. Au bout de trois mois, il n'y peut plus tenir.</i> -</p> - -<p> -<i>Alors, il part tout là-bas, vers le Nord, vers le Klondike et le pays -de l'or. Mais bientôt une épidémie de scorbut se déclare. Il -recommence, en sens inverse, le long voyage de quatre mille kilomètres, -et se retrouve à Oakland où, son père étant mort, tout le fardeau de -la famille lui retombe sur les épaules.</i> -</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p> -<i>Des jours meilleurs allaient luire cependant.</i> -</p> - -<p> -<i>L'esprit de Jack London, parmi tant de traverses, commençait à se -former et sa pensée se précisait. Ses voyages à travers la société -et à travers le monde, pour mouvementés qu'ils eussent été, lui -avaient apporté une ample moisson de souvenirs émotifs et -d'impressions. Sa plume, errante dans le rêve, allait pouvoir -s'exercer sur des réalités. Dans les solitudes neigeuses du Klondike -et de la Terre du Nord, «où personne ne parle, où tout le monde -pense», il s'était longuement replié sur lui-même. «Mon -véritable horizon, dit-il, m'était apparu.</i>» -</p> - -<p> -<i>Cet horizon n'était plus celui du travail manuel, si noble qu'il -fût, et que force est bien d'abandonner, dans la société, à ceux -qui n'en peuvent accomplir d'autre. Il y avait d'ailleurs -pléthore de main-d'œuvre en Californie. Matériellement même, la -littérature était pour Jack le salut.</i> -</p> - -<p> -<i>Il commença par rédiger un récit d'un voyage au Klondike, qui ne -trouva pas d'amateur. Un roman fut pareillement dédaigné. Mais un -magazine californien accepta et publia un conte, qui fut payé cinq -dollars et eut du succès. Un autre magazine demanda un deuxième conte -et le paya quarante dollars. «Les choses commençaient à prendre -tournure et il devenait probable que je n'aurais plus besoin, pendant -quelque temps tout au moins, de décharger du charbon.» Pour beaucoup -qu'il eût vécu, Jack n'avait que vingt-quatre ans. Malgré ses -défauts et ses tares, cette société, maudite par lui dans sa misère, -lui tendait la main et se trouvait, en somme, avoir du bon.</i> -</p> - -<p> -<i>En 1900, paraissait le premier volume de Jack London,</i> The Son of the -Wolf <i>(le Fils du Loup), recueil de récits du pays de l'or. «Dès -alors j'aurais pu, dit-il, gagner des sommes importantes comme -journaliste. Mais je m'y refusai, estimant qu'un journal, cette -machine à tuer les hommes, n'est nullement ce qui confient à un -jeune homme, à l'époque de sa formation.</i>» -</p> - -<p> -<i>Il continua donc à produire de nouveaux volumes qui, au nombre de -cinquante, se succédèrent sans interruption:</i> L'Appel du Wild, le -Loup des Mers, Avant Adam, Radieuse Aurore, La Vallée de la Lune, Jerry -des Iles, Le Talon de Fer, Le Vagabond des Étoiles, Michaël, frère -de Jerry, <i>etc., auxquels il faut ajouter trois pièces de théâtre.</i> -</p> - -<p> -«<i>Je suis, écrivait-il, un adepte du travail méthodique et je -n'attends jamais l'inspiration. D'un tempérament naturellement -insouciant et fantaisiste, facilement mélancolique, je suis arrivé à -vaincre ces deux défauts. La discipline que j'ai connue comme matelot -a toujours laissé sur moi son empreinte et peut-être lui suis-je -redevable de la régularité de ma vie actuelle. Je ne prends que cinq -heures et demie de sommeil, limite précise que je m'accorde, et rien -n'a jamais été capable de me retenir plus longtemps au lit.</i>» -</p> - -<p> -<i>Les portraits de Jack London nous le montrent avec une large carrure -et de puissantes épaules—celles qui portaient les sacs de -charbon,—des yeux flambants d'intelligence dans sa face rasée, et -un menton proéminent, énergique et volontaire. D'autres portraits de -lui l'évoquent en boxeur, à demi nu, et faisant valoir les muscles de -sa poitrine et la force de ses biceps.</i> -</p> - -<p> -<i>En parfait Américain, en effet, il était devenu un fervent de tous les -sports. «J'aime la boxe, la natation, le yachting et même le -cerf-volant. Bien qu'aimant la ville, je préfère habiter sa banlieue -et jouir, près de la ville, de la campagne où la vie est meilleure et -plus naturelle. Je regrette de n'avoir pas appris la musique. -Aujourd'hui je m'adonnerais volontiers à la poésie, si je -possédais pour vivre un ou deux millions de dollars.» Un ou deux -millions de dollars pour faire décemment bouillir la marmite... -L'ancien pilleur d'huîtres et débardeur avait, avouons-le, fait du -chemin.</i> -</p> - -<p> -<i>La mort, hélas! fauchait en 1916, à quarante ans et en pleine -production, ce curieux et robuste gaillard. Depuis longtemps déjà il -souffrait d'une entérite chronique, à laquelle s'ajoutait un -épuisement nerveux qui lui avait fait perdre le sommeil. Le matin de -son dernier jour (22 novembre 1916), son domestique japonais ne put le -réveiller. Il appela la sœur de Jack, Elisa Shepard, qui elle-même -alla quérir Mistress Charmian London. Jack était dans un état de -prostration complet et il fut impossible de lui faire reprendre ses -sens. Il présentait tous les symptômes d'un empoisonnement du -sang. Quatre médecins furent mandés en hâte, d'Oakland et de -San-Francisco. Mais il expira dans l'après-midi. Ses restes furent -incinérés, selon sa volonté, et les cendres déposées dans un -endroit de sa propriété, qu'il avait désigné. Bien qu'il eût eu -l'intuition de sa fin prochaine, la veille de sa mort il avait fait sa -promenade habituelle et lu comme de coutume</i><a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>. -</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p> -White Fang <i>ou</i> Croc-Blanc, <i>que nous offrons aujourd'hui au -public, histoire d'un loup qui vient à la civilisation et se fait -chien, est comme</i> The Call of the Wild <i>ou</i> l'Appel du Wild, -<i>histoire d'un chien qui retourne à l'état sauvage et se refait -loup, comme</i> Jerry des Iles <i>et</i> Michaël, frère de Jerry, -<i>histoires de chiens, un roman de psychologie animale.</i> -</p> - -<p> -<i>D'autres auteurs ont mis en scène des animaux, mais dans un sens -différent. Ceux que nous présente La Fontaine, par exemple, et plus -près de nous R. Kipling, agissent en êtres humains et nous empruntent -nos sentiments, dont il deviennent, avec plus ou moins de bonhomie ou de -lyrisme, comme le miroir et le symbole. De nos caractères et de nos -passions ils sont comme les synthèses. Les bêtes de Jack London, au -contraire, agissent et pensent exclusivement en bêtes. L'auteur, dans -les mornes solitudes du Wild, le Grand Désert Blanc, qui de la terre -habitée monte vers le Cercle Arctique, les a longuement observés de -près. Il a vécu avec eux, côte à côte, en ami ou en ennemi. Il -s'est penché vers ces frères inférieurs, vers ces anneaux, moraux -comme physiques, de la grande chaîne des êtres, dont l'homme, avec -plus d'indignité parfois, occupe le sommet. Il a scruté leur pensée -rudimentaire, interrogé leur cerveau. Se faisant, en imagination, -chien, loup, lynx, porc-épic, écureuil, il s'est demandé quelle -conception, plus ou moins développée, plus ou moins restreinte, toutes -ces bêtes pouvaient bien avoir de la vie, ce qu'elles pouvaient en -sentir et en comprendre, sous quel angle visuel les mêmes événements -qui nous touchent pouvaient les atteindre et impressionner leurs -cerveaux.</i> -</p> - -<p> -<i>Quant au paysage évoqué, il n'est, en dehors de toute littérature -descriptive proprement dite, qu'un décor, tragique à souhait, pour -le drame qui s'y joue. Plus exactement, l'un et l'autre se -confondent, car, sur cette Terre du Nord, dont l'écrivain éveille -pour nous la poignante vision, il est impossible de séparer l'être -de l'ambiance où il vit et qui l'étreint, la créature de la -création. Rien ici ne saurait être factice. De Jack London on peut -dire avec raison que l'œuvre est l'homme même. Ce sont ses -ressouvenances, ses impressions, ses émotions, tout ce qu'il a vécu -lui-même, qu'il nous dépeint.</i> -</p> - -<p> -<i>Dans ce déchaînement des forces hostiles, parmi leur indestructible -pérennité, «où l'homme est moins qu'une pomme de terre», -l'homme lutte cependant, il lutte et il pense. Il est le roseau -pensant de Pascal, et surtout le roseau agissant. Car l'action, sur la -Terre du Nord, est tout. Sans l'action, sans l'action perpétuelle, -la mort est là, embusquée, qui ne tarde guère.</i> -</p> - -<p> -<i>De même, avant de s'embarquer en une longue croisière sur le</i> Snark, -<i>il écrira: «Me voici, chétif animal appelé homme. Un brin de -matière animée, cent soixante-cinq livres de chair, d'os, de nerfs, -de tendons et de cerveau, tout cela doux et tendre, vulnérable et -fragile, un brin de vie palpitante. Voilà tout ce que je suis. Autour -de moi vont les grandes forces naturelles, menaces colossales, Titans de -destruction, monstres dénués de sentiment, qui ont autant d'égards -envers moi que moi pour le grain de sable que j'écrase sous mon pied. -Ils ne me connaissent point, ils sont inconscients, impitoyables, -amoraux. Ces monstres ont nom les cyclones et les tornades, les éclairs -et le tonnerre, les lames furieuses et les trombes, les tremblements de -terre et les volcans, les écumes qui heurtent avec fracas la côte -hérissée de récifs, et les vagues qui bondissent par-dessus les -sabords des plus grands navires, faisant des hommes une bouillie ou les -projetant dans la mer. Aucun de ces monstres déchaînés ne connaît la -minuscule créature, toute sensitive, toute de nerfs et de faiblesse, -que les hommes, appellent Jack London et qui lui-même se croit quelque -chose et même un être supérieur. Dans le conflit de tous ces Titans, -dans le labyrinthe de périls dont ils m'enveloppent, je dois me -frayer un chemin. Et le brin de vie que je suis exultera en triomphant -d'eux.</i>» -</p> - -<p> -<i>C'est tout cela que rend admirablement Jack London, et son style alors -demeure net et ferme, ferme comme l'acte qu'il décrit. Tout ce qui -est tragique, chez lui, l'est à souhait. Sa plume, par contre, -devient plus indécise dès que la bataille de la vie se détend et que, -dépouillant sa rude écorce, il se fait sentimental. L'auteur -demeure, malgré lui, un être de drame et de souffrance. Parfois aussi, -lorsqu'il tend aux considérations générales, son style se fait plus -diffus. L'ancien fils du trappeur errant n'a pas suffisamment appris -à mettre en ordre le flot de ses pensées et celui de ses phrases. Il -est un émotif de premier ordre, mais la solide culture classique des -races latines lui a manqué. Le rôle du traducteur devient alors -infiniment délicat. Sans s'attacher obstinément à un mot à mot -littéral, que rend plus difficile encore la différence de génie des -langues anglo-saxonnes et de la langue française, celle-ci éprise -avant tout de netteté et de clarté, le traducteur doit s'efforcer de -faire jaillir, le plus fidèlement possible, la pensée enclose dans -l'original.</i> -</p> - -<p> -<i>Tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts, Jack London n'en -demeure pas moins une des plus originales et des plus puissantes -incarnations du génie anglo-saxon.</i> -</p> - -<p style="margin-left: 50%;">PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>On sait que Washington Irving (1783-1859), historien et -romancier, est un des plus célèbres écrivains américains. Il fit de -nombreux voyages en Europe et séjourna longtemps en Angleterre et en -Espagne. Son style, à la fois riche et pur, rivalise avec celui des -meilleurs prosateurs anglais.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>CROC-BLANC: <i>Le Mur du monde.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Mistress Charmian London qui nous a conté la vie de son mari -(Biographie de Jack London, 2 vol. avec photographies, qui doivent -être prochainement traduits en français par Mme Alice Bossuet), a -également écrit divers autres volumes, dont <i>Jack London dans les Mers -du Sud</i> et <i>Une femme parmi les Chasseurs de Têtes.</i></p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="I">I</a></h4> - -<h4>LA PISTE DE LA VIANDE</h4> - -<p> -De chaque côté du fleuve glacé, l'immense forêt de sapins -s'allongeait, sombre et comme menaçante. Les arbres, débarrassés -par un vent récent de leur blanc manteau de givre, semblaient -s'accouder les uns sur les autres, noirs et fatidiques, dans le jour -qui pâlissait. La terre n'était qu'une désolation infinie et sans -vie, où rien ne bougeait, et elle était si froide, si abandonnée que -la pensée s'enfuyait, devant elle, au delà même de la tristesse. -Une sorte d'envie de rire s'emparait de l'esprit, rire tragique, -comme celui du Sphinx, rire transi et sans joie, quelque chose comme le -sarcasme de l'Éternité devant la futilité de l'existence et les -vains efforts de notre être. C'était le <i>Wild</i>, le Wild farouche, -glacé jusqu'au cœur, de la terre du Nord<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>. -</p> - -<p> -Sur la glace du fleuve et comme un défi au néant du Wild, peinait un -attelage de chiens-loups<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>. Leur fourrure, hérissée, s'alourdissait -de neige. À peine sorti de leur bouche, leur souffle se condensait en -vapeur, pour geler presque aussitôt et retomber sur eux en cristaux -transparents, comme s'ils avaient écumé des glaçons. -</p> - -<p> -Des courroies de cuir sanglaient les chiens et des harnais les -attachaient à un traîneau, qui suivait, assez loin derrière eux, tout -cahoté. Le traîneau, sans patins, était formé d'écorces de -bouleaux, solidement liées entre elles, et reposait sur la neige de -toute sa surface. Son avant était recourbé en forme de rouleau, afin -qu'il rejetât sous lui, sans s'y enfoncer, l'amas de neige molle -qui accumulait ses vagues moutonnantes. Sur le traîneau était -fortement attachée une grande boîte, étroite et oblongue, qui prenait -presque toute la place. À côté d'elle, se tassaient divers autres -objets: des couvertures, une hache, une cafetière et une poêle à -frire. -</p> - -<p> -Devant les chiens, sur de larges raquettes, peinait un homme et, -derrière le traîneau, un autre homme. Dans la boîte qui était sur le -traîneau, en gisait un troisième, dont le souci était fini. -Celui-là, le Wild l'avait abattu, et si bien qu'il ne connaîtrait -jamais plus le mouvement et la lutte. Le mouvement répugne au Wild et -la vie lui est une offense. Il congèle l'eau, pour l'empêcher de -courir à la mer; il glace la sève sous l'écorce puissante des -arbres, jusqu'à ce qu'ils en meurent, et plus férocement encore, -plus implacablement, il s'acharne sur l'homme, pour le soumettre à -lui et l'écraser. Car l'homme est le plus agité de tous les -êtres, jamais en repos et jamais las, et le Wild hait le mouvement. -</p> - -<p> -Cependant, en avant et en arrière du traîneau, indomptables et sans -perdre courage, trimaient les deux hommes qui n'étaient pas encore -morts. Ils étaient vêtus de fourrures et de cuir souple, tanné. Leur -haleine, en se gelant comme celle des chiens, avait recouvert de -cristallisations glacées leurs paupières, leurs joues, leurs lèvres, -toute leur figure, si bien qu'il eût été impossible de les -discerner l'un de l'autre. On eût dit des croque-morts masqués, -conduisant, en un monde surnaturel, les funérailles de quelque -fantôme. Mais, sous ce masque, il y avait des hommes, qui avançaient -malgré tout, sur cette terre désolée, méprisants de sa railleuse -ironie, dressés, quelque chétifs qu'ils fussent, contre la puissance -d'un monde qui leur était aussi étranger, aussi hostile et -impassible que l'abîme infini de l'espace. -</p> - -<p> -Ils avançaient, les muscles tendus, évitant tout effort inutile et -ménageant jusqu'à leur souffle. Partout autour d'eux était le -silence, le silence qui les écrasait de son poids lourd, comme pèse -l'eau sur le corps du plongeur, à mesure qu'il s'enfonce plus -avant aux profondeurs de l'Océan. -</p> - -<p> -Une heure passa, puis une deuxième heure. La blême lumière du jour, -lumière sans soleil, était près de s'éteindre, quand un cri -s'éleva soudain, faible et lointain, dans l'air tranquille. Ce cri -se mit à grandir, par saccades, jusqu'à ce qu'il eût atteint sa -note culminante. Il persista alors, durant quelque temps, puis il cessa. -On aurait pu le prendre pour l'appel d'une âme errante, sans la -sauvagerie farouche dont il était empreint. C'était une clameur -ardente et bestiale, une clameur affamée et qui requérait une proie. -</p> - -<p> -L'homme qui était devant tourna la tête jusqu'à ce que son regard -se croisât avec celui de l'homme qui était derrière. Par-dessus la -boîte oblongue que portait le traîneau, tous deux se firent un signe. -</p> - -<p> -Un second cri perça le silence. Les deux hommes en situèrent le son. -C'était en arrière d'eux, quelque part en la neigeuse étendue -qu'ils venaient de traverser. Un troisième cri répondit aux deux -autres. Il venait aussi de l'arrière et s'élevait vers la gauche -du second cri. -</p> - -<p> -—Ils sont après nous, Bill, dit l'homme qui était devant. -</p> - -<p> -Sa voix résonnait, rude et comme irréelle, et il semblait avoir fait -un effort pour parler. -</p> - -<p> -—La viande est rare, repartit son camarade. Je n'ai pas, depuis -plusieurs jours, vu seulement la trace d'un lapin. -</p> - -<p> -Ils se turent ensuite. Mais leur oreille demeurait tendue vers la -clameur de chasse qui continuait à monter derrière eux. -</p> - -<p> -Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, ils dételèrent les chiens et -les parquèrent, au bord du fleuve, dans un boqueteau de sapins. Puis, -à quelque distance des bêtes, ils installèrent le campement. Le -cercueil, près du feu, servit à la fois de siège et de table. Les -chiens-loups grondaient et se querellaient entre eux, mais sans chercher -à fuir et à se sauver dans les ténèbres. -</p> - -<p> -—Il me semble, Henry, qu'ils demeurent singulièrement fidèles à -notre compagnie, observa Bill. -</p> - -<p> -Henry, penché sur le feu et occupé à faire fondre un peu de glace, -pour préparer le café, approuva d'un signe. S'étant ensuite assis -sur le cercueil et ayant commencé à manger: -</p> - -<p> -—Ils savent, dit-il, que près de nous leurs peaux sont sauves, et -ils préfèrent manger qu'être mangés. Ces chiens ne manquent pas -d'esprit. -</p> - -<p> -Bill secoua la tête: -</p> - -<p> -—Oh! je n'en sais rien! -</p> - -<p> -Son camarade le regarda avec étonnement. -</p> - -<p> -—C'est la première fois, Bill, que je vous entends suspecter -l'intelligence des chiens. -</p> - -<p> -—Avez-vous remarqué, reprit l'autre, en mâchant des fèves avec -énergie, comme ils se sont agités quand je leur ai apporté leur -dîner. Combien avez-vous de chiens Henry? -</p> - -<p> -—Six. -</p> - -<p> -—Bien, Henry. -</p> - -<p> -Bill s'arrêta un instant, comme pour donner plus de poids à ses -paroles. -</p> - -<p> -—Nous disions que nous avions six chiens. J'ai pris six poissons -dans le sac et j'en ai donné un à chaque chien. Eh bien! je me suis -trouvé à court d'un poisson. -</p> - -<p> -—Vous avez mal compté. -</p> - -<p> -—Nous possédons six chiens, poursuivit Bill avec calme. J'ai pris -six poissons et N'a-qu'une-Oreille<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a> n'en a pas eu. Alors je suis -revenu au sac et j'y ai pris un septième poisson, que je lui ai -donné. -</p> - -<p> -—Nous n'avons que six chiens, répliqua Henry. -</p> - -<p> -—Je n'ai pas dit qu'il n'y avait là que des chiens, mais -qu'ils étaient sept convives, à qui j'ai donné du poisson. -</p> - -<p> -Henry s'arrêta de manger et, par-dessus le feu, compta de loin les -bêtes. -</p> - -<p> -—En tout cas, observa-t-il, ils ne sont que six à présent. -</p> - -<p> -—J'ai vu le septième convive s'enfuir à travers la neige. -</p> - -<p> -Henry regarda Bill d'un air de pitié, puis déclara: -</p> - -<p> -—Je serai fort satisfait quand ce voyage aura pris fin. -</p> - -<p> -—Qu'entendez-vous par là? -</p> - -<p> -—J'entends que l'excès de nos peines influe durement sur vos -nerfs et que vous commencez à voir des choses... -</p> - -<p> -—C'est ce que je me suis dit tout d'abord, riposta Bill, avec -gravité. Mais les traces laissées derrière lui par le septième -animal sont encore marquées sur la neige. Je vous les montrerai, si -vous le désirez. -</p> - -<p> -Henry ne répondit point et se remit à manger en silence. Lorsque -le repas fut terminé, il l'arrosa d'une tasse de café et, s'essuyant -la bouche, du revers de sa main: -</p> - -<p> -—Alors, Bill, vous croyez que cela était? -</p> - -<p> -Un long cri d'appel, à la fois lamentable et sauvage, jaillissant de -l'obscurité, l'interrompit. Il se tut, pour écouter, et, tendant -la main dans la direction d'où le cri était issu: -</p> - -<p> -—C'est un d'eux, dit-il, qui est venu? -</p> - -<p> -Bill approuva de la tête. -</p> - -<p> -—Je donnerais gros pour pouvoir penser autrement. Vous avez remarqué -vous-même quel vacarme ont fait les chiens. -</p> - -<p> -Cris et cris, après cris, se répondant, de près, de loin, de tous -côtés, semblaient avoir mué tout à coup le Wild en une maison de -fous. Les chiens, effrayés, avaient rompu leurs attaches et étaient -venus se tasser, les uns contre les autres, autour du foyer, si près -que leurs poils en étaient roussis par la flamme. -</p> - -<p> -Bill jeta du bois dans le brasier, alluma sa pipe et, après en avoir -tiré quelques bouffées: -</p> - -<p> -—Je songe, Henry, que celui qui est là-dedans (et il indiquait, de -son pouce, la boîte sur laquelle ils étaient assis) est diantrement -plus heureux que vous et moi nous ne serons jamais. Au lieu de voyager -aussi confortablement après notre mort, aurons-nous seulement, un jour, -quelques pierres sur notre carcasse? Ce qui me dépasse, c'est -qu'un gaillard comme celui-ci, qui était dans son pays, un lord ou -quelque chose d'approchant, et qui n'a jamais eu à trimarder pour -la niche et la pâtée, ait eu l'idée de venir traîner ses guêtres -sur cette fin de terre, abandonnée de Dieu. Cela, en vérité, je ne -puis le comprendre exactement. -</p> - -<p> -—Il aurait pu vivre un bon vieil âge mûr, s'il était demeuré -chez lui, approuva Henry. -</p> - -<p> -Bill allait continuer la conversation, quand il vit, dans le noir mur de -nuit qui se pressait sur eux et où toute forme était indistincte, une -paire d'yeux, brillants comme des braises. Il la montra à Henry, qui -lui en montra une seconde, puis une troisième. Un cercle d'yeux -étincelants les entourait. Par moments, une de ces paires d'yeux se -déplaçait, ou disparaissait, pour reparaître à nouveau, l'instant -d'après. -</p> - -<p> -La terreur des chiens ne faisait que croître. Ils bondissaient, -affolés, autour du feu, ou venaient, en rampant, se tapir entre les -jambes des deux hommes. Au milieu de la bousculade, l'un d'eux -bascula dans la flamme. Il se mit à pousser des hurlements plaintifs, -tandis que l'air s'imprégnait de l'odeur de sa fourrure brûlée. -Ce remue-ménage fit se disperser le cercle d'yeux, qui se reforma, -une fois l'incident terminé et les chiens calmés. -</p> - -<p> -—C'est, dit Bill, une fâcheuse et blâmable situation, de se -trouver à court de munitions. -</p> - -<p> -Il avait achevé sa pipe et aidait son compagnon à étendre, sur des -branches de sapin préalablement disposées sur la neige, un lit de -couvertures et de fourrures. -</p> - -<p> -Henry grogna, tout en commençant à délacer ses mocassins de peau de -daim: -</p> - -<p> -—Combien, dites-vous, Bill, qu'il nous reste de cartouches? -</p> - -<p> -—Trois. Et je voudrais qu'il y en eût trois cents. Je leur -montrerais alors quelque chose, à ces damnés. -</p> - -<p> -Il secoua son poing, avec colère, vers les yeux luisants. Puis ayant -enlevé à son tour ses mocassins, il les déposa soigneusement devant -le feu. -</p> - -<p> -—Je voudrais bien aussi que ce froid soit coupé net. Nous avons eu -50° sous zéro<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a> depuis deux semaines. Plût à Dieu que nous -n'eussions pas entrepris cette expédition! je n'aime pas la -tournure qu'elle prend. Ça cloche, je le sens. Mais, puisqu'elle -est entamée, qu'elle se termine au plus vite et qu'il n'en soit -plus question! Heureux le jour où nous nous retrouverons, vous et moi, -au Fort M'Gurry, tranquillement assis auprès du feu et jouant aux -cartes. Voilà mes souhaits! -</p> - -<p> -Henry poussa un nouveau grognement et se glissa dans le lit. Comme il -allait s'endormir, Bill l'interpella avec vivacité: -</p> - -<p> -—Dites-moi, Henry, cet intrus qui est venu se joindre à nos bêtes -et attraper un poisson, pour quoi, dites-moi, les chiens ne lui sont-ils -pas tombés dessus? C'est là ce qui me tourmente. -</p> - -<p> -—Vous vous faites, Bill, beaucoup de tracas, répondit Henry, d'une -voix ensommeillée. Vous n'étiez pas ainsi autrefois. Vous digérez -mal, je pense. Mais assez péroré! Dormez, sinon vous serez demain, -fort mal en point. Vous vous mettez, sans raison, la cervelle à -l'envers. -</p> - -<p> -Les deux compagnons, là-dessus, s'assoupirent. Ils soufflaient -lourdement, côte à côte, sous la même couverture. -</p> - -<p> -Le feu tomba peu à peu et les yeux brillants resserrèrent le cercle -qu'ils traçaient. Dès que deux d'entre eux s'avançaient, plus -proches, les chiens grondaient, apeurés et menaçants à la fois. Leurs -cris devinrent si forts, à un moment, que Bill s'éveilla. -</p> - -<p> -Il descendit du lit avec précaution, afin de ne pas troubler le sommeil -de son camarade, et renouvela le bois du foyer. Dès que la flamme se -fut élevée, le cercle d'yeux recula. Bill jeta un regard sur le -groupe des chiens. Puis, s'étant frotté les paupières, il se reprit -à les regarder, avec plus d'attention. Après quoi, s'étant coulé -sous la couverture: -</p> - -<p> -—Henry... Oh! Henry! -</p> - -<p> -Henry gémit, comme fait quelqu'un que l'on réveille. -</p> - -<p> -—Qu'est-ce qui ne va pas? interrogea-t-il. -</p> - -<p> -—Rien. Mais je viens de les compter, et ils sont sept derechef. -</p> - -<p> -Henry reçut cette communication sans se troubler et, quelques instants -après, il ronflait à poings fermés. -</p> - -<p> -C'est lui qui, le matin venu, s'éveilla le premier et tira hors du -lit son compagnon. Il était six heures, mais le jour ne devait point -naître avant que trois heures encore ne se fussent écoulées. Il se -mit, dans l'obscurité, à préparer le déjeuner, tandis que Bill -roulait les couvertures et disposait le traîneau pour le départ. -</p> - -<p> -—Dites-moi, Henry, demanda-t-il soudainement. Combien de chiens -prétendez-vous que nous avons? -</p> - -<p> -—Six. -</p> - -<p> -—Erreur! s'exclama Bill, triomphant. -</p> - -<p> -—Sept, de nouveau? questionna Henry. -</p> - -<p> -—Non. Cinq! Un est parti. -</p> - -<p> -—L'Enfer! cria Henry, avec colère. -</p> - -<p> -Et quittant sa besogne pour venir compter ses chiens: -</p> - -<p> -—Vous avez raison, Bill, Boule-de-Suif<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a> est parti. -</p> - -<p> -—Il s'est éclipsé avec la rapidité d'un éclair. La fumée -nous aura caché sa fuite. -</p> - -<p> -—Ce n'est pas de chance, pour lui ni pour nous. Ils l'auront -avalé vivant. Je parie qu'il hurlait comme un damné, en descendant -dans leur gosier. Malédiction sur eux! -</p> - -<p> -—Ce fut toujours un chien fou, observa Bill. -</p> - -<p> -—Si fou qu'il soit, comment un chien a-t-il été assez fou pour se -suicider de la sorte? -</p> - -<p> -Henry jeta un coup d'œil sur les survivants de l'attelage, -supputant mentalement ce que l'on pouvait pénétrer de leur -caractère et de leurs aptitudes. -</p> - -<p> -—Pas un de ceux-ci, je le jure bien, ne consentirait à en faire -autant. On frapperait dessus à coups de bâton qu'ils refuseraient de -s'éloigner. -</p> - -<p> -—J'ai toujours pensé, dit Bill, et je le répète, que -Boule-de-Suif avait la cervelle tant soit peu fêlée. -</p> - -<p> -Telle fut l'oraison funèbre d'un chien, mort en cours de route, sur -une piste de la Terre du Nord. Combien d'autres chiens, combien -d'hommes, n'en ont pas même une semblable! -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Le <i>Wild</i> est un terme générique, intraduisible, qui, comme -le Causse, le Maquis, la Brousse, la Pampa, le Steppe, la Jungle -désigne une région particulière et l'ensemble des éléments types -qui la constituent. Le <i>Wild</i> comprend, dans l'Amérique du Nord, la -région traversée par le Cercle Arctique et celle qui l'avoisine, qui -ne sont plus la terre normalement habitable, sans être encore la glace -éternelle et la région morte du Pôle. L'Alaska presque entier en fait -partie. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses et le sol, -très accidenté, enferme divers gisements minéraux, dont la houille et -l'or. Durant la plus grande partie de l'année, l'hiver sévit et la -neige recouvre uniformément la terre. Elle fond et la glace se brise -vers la mois de juin. Mais le sol ne dégèle jamais qu'à une faible -profondeur. Un court été fait croître rapidement une végétation -hâtive et luxuriante. Puis l'hiver reparaît bientôt, sans plus de -transition, et le linceul funèbre s'étend à nouveau. (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a><i>Wolfdogs</i>, race de chiens, se rapprochant de celle du loup par -leur aspect et par leurs mœurs, et qui fournit les attelages habituels -des traîneaux. (<i>Idem.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a><i>One Ear.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Il s'agit de degrés Fahrenheit (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a><i>Fatty.</i></p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="II">II</a></h4> - -<h4>LA LOUVE</h4> - -<p> -Le déjeuner terminé et le rudimentaire matériel du campement -rechargé sur le traîneau, les deux hommes tournèrent le dos au feu -joyeux et poussèrent de l'avant dans les ténèbres qui n'étaient -point encore dissipées. Les cris d'appel, funèbres et féroces, -continuaient à retentir et à se répondre dans la nuit et le froid. -Ils se turent quand le jour, à neuf heures, commença à paraître. À -midi, le ciel, vers le Sud, parut se réchauffer et se teignit de -couleur rose. La ligne de démarcation se dessina, que met la rondeur de -la terre entre les pays méridionaux, où luit le soleil, et le monde du -Nord. Mais la couleur rose, rapidement, se fana. Un jour gris lui -succéda, qui dura jusqu'à trois heures, puis disparut à son tour, -et le pâle crépuscule arctique redescendit sur la terre solitaire et -silencieuse. Lorsque l'obscurité fut revenue, les cris de chasse, à -droite, à gauche, recommencèrent, provoquant parmi les chiens, tout -harassés qu'ils fussent, de folles paniques. -</p> - -<p> -—Je voudrais bien, dit Bill, en remettant, pour la vingtième fois, -les chiens dans le droit sentier, qu'ils s'en aillent au diable et -nous laissent tranquilles. -</p> - -<p> -—Il est certain qu'ils nous horripilent terriblement, approuva -Henry. -</p> - -<p> -Le campement fut dressé, comme le soir précédent. Henry surveillait -la marmite où bouillaient des fèves, lorsqu'un grand cri, poussé -par Bill, et accompagné d'un autre cri aigu, de douleur celui-là, le -fit sursauter. Il releva le nez, juste à temps pour voir une forme -vague qui courait sur la neige et disparaissait dans le noir. Puis il -aperçut Bill, qui était debout au milieu des chiens, mi-joyeux, -mi-contrit, tenant d'une main un fort gourdin, de l'autre la queue -et une partie du corps d'un saumon séché. -</p> - -<p> -—Je n'en ai sauvé que la moitié, dit Bill. Mais le voleur en a -reçu pour le reste. L'entendez-vous hurler? -</p> - -<p> -—Et quelle figure avait-il, ce voleur? demanda Henry. -</p> - -<p> -—Je n'ai pu le bien voir. Mais ce que je sais, c'est qu'il a -quatre pattes, une gueule, et une fourrure qui ressemble à celle d'un -chien. -</p> - -<p> -—Ce doit être, j'en jurerais, un loup apprivoisé. -</p> - -<p> -—Diantrement apprivoisé, en ce cas, pour être venu ici au moment -juste du dîner et emporter un morceau de poisson! -</p> - -<p> -Les deux hommes, assis sur la boîte oblongue, avaient, après avoir -mangé, humé leurs pipes, comme ils en avaient l'habitude. Le cercle -d'yeux flamboyants vint les entourer comme la veille, mais plus -proche. -</p> - -<p> -Bill se reprit à gémir. -</p> - -<p> -—Dieu veuille qu'ils tombent sur une bande d'élans ou sur -quelque autre gibier, et qu'ils décampent à sa suite! Ce serait -pour nous un débarras... -</p> - -<p> -Henry eut l'air de n'avoir pas entendu. Mais, comme Bill faisait -mine de recommencer ses plaintes, il se fâcha tout rouge. -</p> - -<p> -—Arrêtez, Bill, vos croassements. Vous avez des crampes d'estomac, -je vous l'ai déjà dit, et c'est ce qui vous fait divaguer. Avalez -une pleine cuillerée de bi-carbonate de soude, cela vous calmera, je -vous assure et vous redeviendrez d'une plus plaisante compagnie. -</p> - -<p> -Le matin suivant, d'énergiques blasphèmes, proférés par Bill, -réveillèrent Henry. Celui-ci se souleva sur son coude et, à la lueur -du feu qui resplendissait, vit son camarade, entouré des chiens, qui -agitait dramatiquement ses bras et se livrait aux plus affreuses -grimaces. -</p> - -<p> -—Hello! appela Henry. Qu'y a-t-il de nouveau? -</p> - -<p> -—Grenouille<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a> a décampé, fut la réponse. -</p> - -<p> -—Non? -</p> - -<p> -—Je dis oui. -</p> - -<p> -Henry sauta hors des couvertures et alla vers les chiens. Il les compta -avec soin, après quoi il se joignit à Bill pour maudire les pouvoirs -malfaisants du Wild, qui lui avaient ravi un autre chien. -</p> - -<p> -—Grenouille était le plus vigoureux de la troupe, prononça Bill. -</p> - -<p> -—Et celui-là n'était pas un chien fou, ajouta Henry. -</p> - -<p> -Telle fut, en deux jours, la seconde oraison funèbre. -</p> - -<p> -Le déjeuner fut mélancolique et les quatre chiens qui restaient furent -attelés au traîneau. La journée ne différa pas de la précédente. -Les deux hommes peinaient, sans parler. Le silence n'était interrompu -que par les cris qui les poursuivaient et qui s'attachaient, -invisibles, à leur marche. Mêmes paniques des chiens, mêmes écarts -de leur part, hors du sentier tracé, et même lassitude physique et -morale des deux hommes, qui en résultait. -</p> - -<p> -Quand le campement eut été établi, Bill, à la mode indienne, enroula -autour du cou des chiens une solide lanière de cuir, à laquelle était -lié, à son tour, un bâton de cinq à six pieds de long. Le bâton, à -son autre extrémité, était attaché, par une seconde lanière, à un -pieu fiché en terre. Les joints, de chaque côté, étaient si serrés -que les chiens ne pouvaient mordre le cuir et le ronger. -</p> - -<p> -—Regardez, Henry, dit Bill, avec satisfaction, si j'ai bien -travaillé! Ces imbéciles seront forcés de se tenir tranquilles -jusqu'à demain. S'il en manque un seul à l'appel, je veux me -passer de mon café. -</p> - -<p> -Henry trouva que c'était parfait ainsi. Mais, montrant à Bill le -cercle d'ardentes prunelles qui, pour le troisième soir, les -enserrait: -</p> - -<p> -—Dommage, tout de même, fit-il, de ne pouvoir flanquer à ceux-ci -quelques bons coups de fusil! Ils ont compris que nous n'avions pas -de quoi tirer, aussi deviennent-ils de plus en plus hardis. -</p> - -<p> -Les deux hommes furent quelque temps avant de s'endormir. Ils -regardaient les formes vagues aller et venir, hors de la frontière de -lumière que marquait le feu. En observant avec attention les endroits -où une paire d'yeux apparaissait, ils finissaient par percevoir la -silhouette de l'animal, qui se dessinait et se mouvait dans les -ténèbres. -</p> - -<p> -Un remue-ménage qui se produisait parmi les chiens, les fit se -détourner de leur côté. N'a-qu'une-Oreille, gémissant et -geignant avec des cris aigus, tirait de toutes ses forces dans la -direction de l'ombre, sur son bâton, qu'il mordait frénétiquement -et à pleines dents. -</p> - -<p> -—Bill, regardez ceci! chuchota Henry. -</p> - -<p> -Dans la lumière du feu, un animal, semblable à un chien, se glissait, -d'un mouvement oblique et furtif. Il paraissait en même temps -audacieux et craintif, observant les deux hommes avec précaution, et -cherchait visiblement à se rapprocher des chiens. N'a-qu'une-Oreille, -s'aplatissant vers lui, sur le sol, redoublait ses gémissements. -</p> - -<p> -—C'est une louve, murmura Henry. Elle sert d'appât pour la -meute. Quand elle a attiré un chien à sa suite, toute la bande tombe -dessus et le mange. -</p> - -<p> -Au même moment, une des bûches empilées sur le feu dégringola, en -éclatant avec bruit. L'étrange animal, effaré, fit un saut en -arrière, dans les ténèbres, et disparut. -</p> - -<p> -—Je pense une chose, dit Bill. -</p> - -<p> -—Laquelle, s'il vous plaît? -</p> - -<p> -—C'est que l'animal vu par nous est le même que celui qui a -été rossé hier par mon gourdin. -</p> - -<p> -—Il n'y a pas au monde le plus léger doute sur ce point. -</p> - -<p> -—Il convient en outre de remarquer, poursuivit Bill, que sa -familiarité excessive avec la flamme de notre foyer n'est pas -naturelle et choque toutes les idées reçues. -</p> - -<p> -—Ce loup en connait certainement plus qu'un loup qui se respecte ne -doit connaître, confirma Henry. Il n'ignore pas non plus l'heure du -repas des chiens. Cet animal a de l'expérience. -</p> - -<p> -—Le vieux Villan, dit Bill, en se parlant tout haut à lui-même, -possédait un chien qui avait coutume de s'échapper pour aller courir -avec les loups. Nul ne le sait mieux que moi. Car je le tuai un beau -jour, dans un pacage d'élans, sur <i>Little Stick.</i> Le vieux Villan en -pleura comme un enfant qui vient de naître. Il n'avait pas vu ce -chien depuis trois ans. Tout ce temps, le chien était demeuré avec les -loups. -</p> - -<p> -—Je pense, opina Henry, que vous avez trouvé la vérité. Ce loup -est un chien, et il y a longtemps qu'il mange du poisson de la main de -l'homme. -</p> - -<p> -—Si j'ai quelque chance, de ce loup qui est un chien nous aurons la -peau, déclara Bill. Nous ne pouvons continuer à perdre d'autres -bêtes. -</p> - -<p> -—Souvenez-vous qu'il ne nous reste plus que trois cartouches. -</p> - -<p> -—Je le sais et les réserve pour un coup sûr. -</p> - -<p> -Henry, au matin, ayant ranimé le feu, fit cuire le déjeuner, -accompagné dans cette opération par les ronflements sonores de son -camarade. Il le réveilla seulement lorsque les aliments furent prêts. -Bill commença à manger, dormant encore. -</p> - -<p> -Ayant remarqué que sa tasse à café était vide, il se pencha pour -atteindre la cafetière. Mais celle-ci était du côté d'Henry et -hors de sa portée. -</p> - -<p> -—Dites-moi, Henry, interrogea-t-il avec un petit grognement -d'amitié, n'avez-vous rien oublié de me donner? -</p> - -<p> -Henry fit mine de regarder autour de lui et secoua la tête. Bill -avança sa tasse vide. -</p> - -<p> -—Vous n'aurez pas de café, prononça Henry. -</p> - -<p> -—Aurait-il été renversé? demanda Bill avec anxiété. -</p> - -<p> -—Ce n'est pas cela. -</p> - -<p> -—Si vous m'en refusez, vous allez arrêter ma digestion. -</p> - -<p> -—Vous n'en aurez pas! -</p> - -<p> -Un flux de sang et de colère monta au visage de Bill. -</p> - -<p> -—Voulez-vous, je vous prie, parler et vous expliquer? -</p> - -<p> -—Gros-Gaillard<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a> est parti. -</p> - -<p> -Lentement, avec la résignation du malheur, Bill tourna la tête et -compta les chiens. -</p> - -<p> -—Comment cela est il arrivé? demanda-t-il, anéanti. -</p> - -<p> -—Je l'ignore. Gros-Gaillard ne pouvait assurément ronger lui-même -la lanière qui l'attachait au bâton. N'a-qu'une-Oreille lui aura -rendu sans doute ce service. -</p> - -<p> -—Le damné chien! dit Bill. Ne pouvant se libérer, il a libéré -son compère. -</p> - -<p> -—En tout cas, c'en est fini maintenant de Gros-Gaillard. Je suppose -qu'il est déjà digéré et qu'il se cahote, en ce moment, dans les -ventres de vingt loups différents. -</p> - -<p> -Cette troisième oraison funèbre prononcée, Henry poursuivit: -</p> - -<p> -—Maintenant, Bill, voulez-vous du café? -</p> - -<p> -Bill fit un signe négatif. -</p> - -<p> -—C'est bien certain? insista Henry, en levant la cafetière, il -est pourtant bon. -</p> - -<p> -Mais Bill était têtu. Il mit sa tasse à l'écart. -</p> - -<p> -—J'aimerais mieux, dit-il, être pendu ding-ding-dong. J'ai -donné ma parole et je la tiendrai. -</p> - -<p> -Il absorba son déjeuner à sec et ne l'arrosa que de malédiction, à -l'adresse de N'a-qu'une-Oreille, qui lui avait joué ce mauvais -tour. -</p> - -<p> -—Cette nuit, dit-il, je les attacherai mutuellement hors de leur -atteinte. -</p> - -<p> -Les deux hommes avaient repris leur marche. Ils n'avaient pas cheminé -plus de cent yards<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>, quand Henry, qui allait devant, heurta du pied, -dans l'obscurité, un objet qu'il ramassa, puis qu'il lança, -s'étant retourné, dans la direction de Bill. -</p> - -<p> -—Tenez, Bill, dit-il, voilà quelque chose qui pourra vous être -utile. -</p> - -<p> -Bill poussa une exclamation. C'était tout ce qui restait de -Gros-Gaillard; le bâton auquel il avait été attaché. -</p> - -<p> -—Ils l'ont dévoré en entier, dit Bill, les os, les côtes, la -peau, et tout. Le bâton même est aussi net que le dessus de ma main; -ils ont mangé le cuir qui le garnissait à ses deux bouts. Ils ont -l'air terriblement affamés. Pourvu que vous et moi nous ne subissions -pas un sort identique avant d'être parvenus au terme de notre voyage! -</p> - -<p> -Henry se mit à rire. -</p> - -<p> -—C'est la première fois, dit-il, que je suis ainsi pisté par des -loups, mais j'ai connu d'autres dangers et m'en suis tiré sain et -sauf. Prenez votre courage à deux mains et ne craignez rien. Ils ne -nous auront pas, mon fils. -</p> - -<p> -—Voilà ce qu'on ne sait pas; oui, ce qu'on ne sait pas. -</p> - -<p> -—Vous êtes pâle et avez une mauvaise circulation du sang. Il vous -faudrait de la quinine. Je vous en bourrerai quand nous serons arrivés. -</p> - -<p> -Le jour fut, une fois de plus, semblable aux jours précédents. -Apparition de la lumière à neuf heures; à midi, le reflet lointain, -vers le Sud, du soleil invisible; puis la grise après-midi, -précédant la nuit rapide. À l'heure où le soleil esquissait son -faible effort, Bill prit le fusil dans le traîneau et dit: -</p> - -<p> -—Je vais aller voir, Henry, ce que je puis faire. -</p> - -<p> -—Soyez prudent et gardez-vous qu'il ne vous arrive malheur! -</p> - -<p> -Bill s'éloigna dans la solitude. Il revint, une heure après, vers -son compagnon, qui l'attendait avec une certaine anxiété. -</p> - -<p> -—Ils se sont éparpillés, raconta-t-il, et rôdent au large de nous, -courant de-ci, de-là, mais sans nous lâcher. Ils savent qu'ils sont -sûrs de nous avoir et qu'il leur suffit de patienter. En attendant -ils tâchent de se mettre quelque autre chose sous la dent. -</p> - -<p> -—Vous prétendez, observa Henry, qu'ils sont sûrs de nous avoir? -</p> - -<p> -Bill fit semblant de ne pas avoir entendu et continua: -</p> - -<p> -—J'en ai aperçu quelques-uns. Ils sont maigres à faire peur. Ils -n'ont pas mangé un morceau depuis des semaines, en dehors, bien -entendu, de nos trois chiens. Il y en a parmi eux qui n'iront pas -loin. Leurs côtes sont pareilles à des planches à laver et leurs -estomacs remontés collent presque à l'épine dorsale. Ils en sont, -je puis vous le dire, à la dernière phase de la désespérance. Ils -sont à demi enragés et attendent. -</p> - -<p> -Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand Henry, qui -avait pris la place d'arrière et poussait le traîneau, afin -d'aider les chiens, jeta vers Bill, en guise d'appel, un sifflement -étouffé. Derrière eux, en pleine vue et sur la même piste qu'ils -venaient de parcourir, s'avançait, le nez collé contre le sol, une -forme velue. La bête trottinait sans effort apparent, semblant glisser -plutôt que courir. Les deux hommes s'étant arrêtés, elle -s'arrêta ainsi qu'eux et, ayant levé la tête, elle les regarda -avec fixité, dilatant son nez frémissant, en reniflant leur odeur, -comme pour se faire d'eux une opinion. -</p> - -<p> -—C'est la louve! dit Bill. -</p> - -<p> -Les chiens s'étaient couchés sur la neige, et il vint, derrière le -traîneau, rejoindre son camarade. Ensemble ils examinèrent -l'étrange animal qui les suivait depuis plusieurs jours et qui leur -avait déjà soufflé la moitié de leur attelage. Ils le virent trotter -encore, en avant, de quelques pas, puis s'arrêter, puis recommencer -à diverses reprises le même manège, jusqu'à ce qu'il ne se -trouvât plus qu'à une courte distance. Alors il fit halte, la tête -dressée, près d'un groupe de sapins, et se remit à observer les -deux hommes. Il les considérait avec une insistance singulière, comme -eût pu le faire un chien, mais sans qu'il y eût rien dans ses yeux -du regard affectueux de l'ami de l'homme. Cette insistance était -celle de la faim. Elle était implacable comme les crocs de la bête, -aussi inhumaine que la neige et le froid. L'animal était plutôt -grand pour un loup, et ses formes décharnées dénotaient un des -spécimens les plus importants de l'espèce. -</p> - -<p> -—Il doit mesurer près de deux pieds et demi à hauteur d'épaule, -constata Henry, et n'a pas loin de cinq pieds de long. -</p> - -<p> -—Il a une drôle de couleur pour un loup, dit Bill, et je n'en ai -jamais vu de pareille. Sa robe tire sur le rouge, et même sur -l'orangé. Elle a un ton cannelle. -</p> - -<p> -La robe de la bête n'était point cependant de cette couleur et le -gris y dominait, comme chez tous les loups. Mais de fugitifs et -indéfinissables reflets couraient par moment sur le poil, qui -trompaient et illusionnaient la vue. -</p> - -<p> -—On dirait un rude et gros chien de traîneau, poursuivit Bill. Je ne -serais pas autrement étonné de voir cet animal remuer la queue. -</p> - -<p> -—Hé! gros chien, appela-t-il. Venez, vous! quel que vous soyez! -</p> - -<p> -—Il n'a pas de toi la moindre peur, dit Henry, en riant. -</p> - -<p> -Bill agita sa main, fit semblant de menacer, cria à tue-tête. La bête -ne manifesta aucune crainte et se contenta de se mettre légèrement en -garde. Elle ne cessait point de dévisager les deux hommes, avec une -fixité affamée. Son désir évident était, si elle l'osait, de -venir à cette viande et de s'en repaître. -</p> - -<p> -—Écoutez, Henry, dit Bill, en baissant la voix, très bas. Voici le -cas d'utiliser nos trois cartouches. Mais il faut ne point manquer le -coup et qu'il soit mortel, qu'en pensez-vous? -</p> - -<p> -Henry approuva et Bill, avec mille précautions, amena à lui le fusil. -Mais à peine avait-il fait le geste de le lever vers son épaule que la -louve, faisant un saut de côté, hors de la piste, disparut parmi les -sapins. -</p> - -<p> -Les deux compagnons se regardèrent. Henry sifflota, d'un air entendu, -et Bill, se morigénant lui-même, remit en place le fusil. -</p> - -<p> -—Je devais m'y attendre, dit-il. Un loup assez instruit pour venir -partager le dîner de nos chiens doit être également renseigné sur -les coups de fusil. Sa science est la cause de tous nos malheurs. Mais -je le démolirai, aussi sûr que mon nom est Bill! Puisqu'il est trop -rusé pour être tué à découvert, j'irai le tirer de l'affût. -</p> - -<p> -—Si vous voulez tenter de l'abattre, faites-le d'ici, conseilla -Henry. Que la bande survienne autour de vous, en admettant que vos trois -cartouches tuent trois bêtes, les autres vous régleront votre compte. -</p> - -<p> -On campa de bonne heure, ce soir-là. Les trois chiens survivants -avaient remorqué moins vite le traîneau et avaient été las plus -tôt. Les deux hommes ne dormirent que d'un œil. Le cercle -d'ennemis s'était resserré encore. Sans cesse il fallait se -relever, pour attiser le feu, afin que la flamme ne tombât point. -</p> - -<p> -—J'ai ouï des marins, dit Bill, me parler des requins qui ont -coutume de suivre les navires. Les loups sont les requins de la terre. -Ils s'y connaissent mieux que nous dans leurs affaires. Ils savent que -bientôt ils nous auront. -</p> - -<p> -—Ils vous ont déjà à moitié, rétorqua Henry, avec rudesse, vous -qui vous laissez aller à parler ainsi. C'en est fait d'un homme, -dès l'instant où il se déclare perdu. Vous êtes, rien qu'en le -disant, à demi mangé. -</p> - -<p> -—Ils en ont mangé d'autres, et qui nous valaient, vous et moi, -répondit Bill. -</p> - -<p> -—Assez croassé! Vous m'excédez plus que de raison. -</p> - -<p> -Henry tourna brusquement le dos à Bill, et il s'attendait à ce que -celui-ci, avec le caractère emporté qu'il lui connaissait, -s'irritât du ton tranchant de ses paroles. Mais Bill ne répondit -rien. -</p> - -<p> -—Mauvais présage, songea Henry, dont les paupières se fermaient -malgré lui. Le moral de Bill, il n'y a pas à s'y tromper, est -gravement entamé. J'aurai, demain matin, fort à faire pour retaper -ce garçon. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Frog.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a><i>Spanker.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Le <i>yard</i> mesure environ 91 centimètres (914 millimètres), -soit un peu moins d'un mètre. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="III">III</a></h4> - -<h4>LE CRI DE LA FAIM</h4> - -<p> -La journée débuta sous de meilleurs auspices. Les deux hommes -n'avaient pas perdu de chien durant la nuit et c'est l'esprit le -plus léger qu'ils se remirent en chemin, dans le silence, le noir et -le froid, Bill semblait avoir oublié ses sinistres pressentiments et -quand, à midi, les chiens renversèrent le traîneau, à un mauvais -passage, c'est en plaisantant qu'il accueillit l'accident. -</p> - -<p> -C'était pourtant un effrayant pêle-mêle. Le traîneau, sens dessus -dessous, demeurait suspendu entre le tronc d'un arbre et un énorme -roc. Il fallut d'abord déharnacher les chiens, afin de les dégager -et de démêler leurs traits. Ceci fait et tandis que les deux hommes -s'occupaient de remettre sur pied le traîneau, Henry aperçut -N'a-qu'une-Oreille qui était en train de se défiler en rampant. -</p> - -<p> -—Ici, toi, N'a-qu'une-Oreille! cria-t-il, en se retournant vers -le chien. -</p> - -<p> -Mais le chien, au lieu de lui obéir, fit un bond en avant et se sauva, -en courant de toutes ses forces, ses harnais traînant derrière lui. -</p> - -<p> -Tout là-bas, sur la piste, la louve l'attendait. En s'approchant -d'elle, il parut soudain hésiter et ralentit sa course. Il la -regardait fixement, avec crainte et désir à la fois. Elle semblait -l'aguicher et lui sourire de toutes ses dents, puis fit un pas vers -lui, en manière d'avance. N'a-qu'une-Oreille se rapprocha, mais -en se tenant encore sur ses gardes, la tête dressée, les oreilles et -la queue droites. -</p> - -<p> -Quand il l'eut jointe, il essaya de frotter son nez contre le sien; -mais elle se détourna, avec froideur, et fit un pas en arrière. Elle -répéta plusieurs fois sa manœuvre, comme pour l'entraîner loin de -ses compagnons humains. À un moment (on eût dit qu'une vague -conscience du sort qui l'attendait flottait dans sa cervelle de -chien), N'a-qu'une-Oreille, s'étant retourné, regarda derrière -lui ses deux camarades de trait, le traîneau renversé et les deux -hommes qui l'appelaient. Mais la louve lui ayant tendu son nez, pour -qu'il s'y frottât, il en oublia aussitôt toute autre idée et se -reprit à la suivre au bout de quelques minutes, dans un prude et -nouveau recul qu'elle effectua. -</p> - -<p> -Bill, pendant ce temps, avait songé au fusil. Mais celui-ci était pris -sous le traîneau et quand, avec l'aide d'Henry, il eut mis la main -dessus, le chien et la louve étaient trop éloignés de lui, trop près -aussi l'un de l'autre pour qu'il pût tirer. -</p> - -<p> -Trop tard, N'a-qu'une-oreille connut son erreur. Les deux hommes le -virent qui revenait vers eux à fond de train. Mais déjà une douzaine -de loups maigres, bondissant dans la neige, fonçaient à angle droit -sur le chien, afin de lui couper la retraite. La louve avait, quant à -elle, cessé ses grâces et ses pudeurs, et s'était jetée sur son -amoureux, avec un rauque grognement. Il l'avait bousculée d'un coup -d'épaule et elle s'était jointe aux autres poursuivants. Elle le -talonnait de près. -</p> - -<p> -—Où allez-vous? cria Henry, en posant sa main sur le bras de Bill. -</p> - -<p> -Bill se dégagea, d'un mouvement brusque. -</p> - -<p> -—Je ne puis, dit-il, supporter ce qui se passe. Ils ne doivent plus -avoir, si je puis l'empêcher, aucun de nos chiens. -</p> - -<p> -Le fusil au poing, il s'enfonça dans les taillis qui bordaient le -sentier. -</p> - -<p> -—Attention, Bill! lui jeta Henry, une dernière fois. Soyez prudent! -</p> - -<p> -Henry, assis sur le traîneau, vit disparaître son compagnon. -N'a-qu'une-Oreille avait quitté la piste et tentait de rejoindre le -traîneau en décrivant un grand cercle. Henry l'apercevait par -instants, détalant à travers des sapins clairsemés et s'efforçant -de gagner les loups en vitesse, tandis que Bill allait essayer, sans nul -doute, d'enrayer la poursuite. Mais la partie était perdue -d'avance. D'autant que de nouveaux loups, sortant de partout, se -joignaient à la chasse. -</p> - -<p> -Tout à coup, Henry entendit un coup de fusil, puis deux autres -succéder rapidement au premier, et il connut que la provision de -cartouches de Bill était finie. Il y eut un grand bruit, des -grondements et des cris. Henry reconnut la voix du chien, qui gémissait -et hurlait. Un cri de loup lui annonça qu'un des animaux avait été -atteint. Et ce fut tout. Gémissements et grognements moururent et le -silence retomba sur le paysage solitaire. -</p> - -<p> -Henry demeura longtemps assis sur le traîneau. Il n'avait pas besoin -d'aller voir ce qui était advenu. Cela il le savait comme s'il en -eût été spectateur. Il se dressa pourtant, à un moment, avec un -tressaillement, et, dans une hâte fébrile, chercha la hache qui était -parmi les bagages. Puis il se rassit et songea longuement, en société -des deux chiens qui lui restaient et qui demeuraient à ses pieds, -couchés et tremblants. -</p> - -<p> -Il se leva, à la fin, en proie à une immense faiblesse, comme si toute -force de résistance s'était anéantie en lui, et se mit en devoir -d'atteler les chiens au traîneau. Lui-même passa sur son épaule un -harnais d'homme et tira, de concert avec les deux bêtes. L'étape -fut courte. Dès que le jour commença à baisser, Henry se hâta -d'organiser le campement. Il donna aux chiens leur nourriture, fit -cuire et mangea son dîner, et dressa son lit près du feu. -</p> - -<p> -Mais il n'avait pas encore fermé les yeux qu'il vit les loups -arriver et, cette fois, s'avancer tellement près qu'il n'y avait -pas à songer même à dormir. Ils étaient là, autour de lui, si peu -loin qu'il pouvait les regarder, comme en plein jour, couchés ou -assis autour du foyer, rampant sur leurs ventres, et tantôt avançant, -tantôt reculant. Certains d'entre eux dormaient, couchés en rond -dans la neige, comme des chiens. Il ne cessa pas, un seul instant, -d'aviver la flamme, car il savait qu'elle était le seul obstacle -entre sa chair et leurs crocs. Les deux chiens se pressaient contre lui, -implorant sa protection. De temps à autre, le cercle des loups -s'agitait, ceux qui étaient couchés se relevaient, et tous hurlaient -en chœur. Puis ils se recouchaient ou s'asseyaient, le cercle se -reformant plus près. -</p> - -<p> -À force, cependant, d'avancer d'un pouce, puis d'un pouce, un -instant arriva où les loups le touchaient presque. Alors il prit des -brandons enflammés et commença à les jeter dans le tas de ses -ennemis. Ceux-ci bondissaient en arrière, d'un saut hâtif, -accompagné de cris de colère et de grognements peureux, quand une -branche, bien lancée, atteignait l'un d'eux. -</p> - -<p> -Le matin trouva l'homme hagard et brisé, les yeux dilatés par le -manque de sommeil. Il cuisina et absorba son déjeuner. Puis quand la -lumière eut dispersé la troupe des loups, il s'occupa de mettre à -exécution un projet qu'il avait médité durant de longues heures de -la nuit. Ayant abattu, à coups de hache, de jeunes sapins, il en fit, -en les liant en croix, les traverses d'un échafaudage assez élevé, -dont quatre autres grands sapins, restés debout, formèrent les -montants. Se servant ensuite des courroies du traîneau comme de cordes, -et les chiens tirant avec lui, il hissa au sommet de l'échafaudage le -cercueil qu'il avait convoyé. -</p> - -<p> -—Ils ont eu Bill, dit-il, en s'adressant au corps du mort, quand -celui-ci fut installé dans sa sépulture aérienne, et ils m'auront -peut-être. Mais, vous, jeune homme, ils ne vous auront pas. -</p> - -<p> -Le traîneau filait maintenant derrière les chiens, qui haletaient -d'enthousiasme, car ils savaient, eux aussi, que le salut était pour -eux dans le chenil du Fort M'Gurry. Mais les loups n'avaient pas -été loin et c'est ouvertement qu'ils avaient, désormais, repris -leur poursuite. Ils trottinaient tranquillement derrière le traîneau, -ou rangés en files parallèles, leurs langues rouges pendantes, leurs -flancs maigres ondulant sur leurs côtes, qui se dessinaient à chacun -de leurs mouvements. Henry ne pouvait s'empêcher d'admirer qu'ils -fussent encore capables de se tenir sur leurs pattes, sans s'effondrer -sur la neige. -</p> - -<p> -À midi, vers le Sud, ce ne fut pas seulement un reflet du soleil qui -apparut, mais l'astre lui-même, dont la partie supérieure émergea -de l'horizon, pâle et dorée. Henry vit là un heureux présage. Le -soleil était revenu et les jours allaient grandir. Mais sa joie fut de -courte durée. La lumière, presque aussitôt, se remit à baisser et il -s'occupa, sans plus tarder, de s'organiser pour la nuit. Les -quelques heures de clarté grisâtre et de terne crépuscule qu'il -avait encore devant lui furent utilisées à couper, pour le foyer, une -quantité de bois considérable. -</p> - -<p> -Avec la nuit, la terreur revint, à son comble. Le besoin de sommeil, -pire que les loups, tenaillait Henry. Il s'endormit malgré lui, -accroupi près du feu, les couvertures sur ses épaules, sa hache entre -ses genoux, un chien à sa droite, un chien à sa gauche. Dans cet état -de demi-veille où il se trouvait, il apercevait la troupe entière qui -le contemplait, comme un repas retardé, mais certain. Il lui semblait -voir une bande d'enfants réunis autour d'une table servie, et -attendant qu'on leur permît de commencer à manger. -</p> - -<p> -Puis, comme machinalement, ses yeux retombaient sur lui-même, et il -examinait son corps avec une attention bizarre, qui ne lui était pas -habituelle. Il tâtait ses muscles et les faisait jouer, -s'intéressant prodigieusement à leur mécanisme. À la lueur du -foyer, il ouvrait, étendait ou refermait les phalanges de ses doigts, -émerveillé de l'obéissance et de la souplesse de sa main qui, avec -brusquerie ou douceur, trépidait à sa volonté, jusqu'au bout des -ongles. Et, comme fasciné, il se prenait d'un incommensurable amour -pour ce corps admirable, auquel il n'avait, jusque-là, jamais prêté -attention, d'une tendresse infinie pour cette chair vivante, destinée -bientôt à repaître des brutes, à être mise en lambeaux. -Qu'était-il désormais? Un simple mets pour des crocs affamés, une -subsistance pour d'autres estomacs, l'égal des élans et des lapins -dont il avait tant de fois, lui-même, fait son dîner. -</p> - -<p> -À quelques pieds devant lui, la louve aux reflets rouges était assise -dans la neige et le regardait, pensive. Leurs regards se croisèrent. Il -comprit sans peine qu'elle se délectait de lui, par anticipation. Sa -gueule s'ouvrait, avec gourmandise, découvrant les crocs blancs -jusqu'à leur racine. La salive lui découlait des lèvres, et elle se -pourléchait de la langue. Un spasme d'épouvante secoua Henry. Il fit -un geste brusque, pour se saisir d'un brandon et le lancer à la -louve. Mais celle-ci, non moins rapidement, s'était éclipsée. Alors -il se remit à contempler sa main, avec adoration, à examiner, l'un -après l'autre, tous ses doigts et comme ils s'adaptaient avec -perfection aux rugosités de la branche qu'il brandissait. Puis, comme -son petit doigt courait risque de se brûler, il le replia -délicatement, un peu en arrière de la flamme. -</p> - -<p> -La nuit s'écoula cependant sans accident et le matin parut. Pour la -première fois, la lumière du jour ne dispersa pas les loups. Vainement -l'homme attendit leur départ. Ils demeurèrent en cercle autour de -lui et de son feu, avec une insolence qui brisa son courage, revenu avec -la clarté naissante. Il tenta cependant un effort surhumain pour se -remettre en route. -</p> - -<p> -Mais à peine avait-il replacé son traîneau sur le sentier et -s'était-il écarté, de quelques pas, de la protection du feu, -qu'un loup, plus hardi que les autres, s'élança vers lui. La bête -avait mal calculé son élan; son saut fut trop court. Ses dents, en -claquant, se refermèrent sur le vide, tandis qu'Henry, pour se -préserver, faisait un bond de côté. Puis, reculant vers le feu, il -fit pleuvoir une mitraille de brandons sur les autres loups, -qui, excités par l'exemple, s'étaient dressés debout et s'apprêtaient -déjà à se jeter sur lui. -</p> - -<p> -Il demeura assiégé toute la journée. Comme son bois menaçait de -s'épuiser, il étendit progressivement le foyer vers un énorme sapin -mort, qui s'élevait à peu de distance et qu'il atteignit de la -sorte. Il abattit l'arbre et passa le reste du jour à préparer, pour -la nuit, branches et fagots. -</p> - -<p> -La nuit revint, aussi angoissante que la précédente, avec cette -aggravation que le besoin de dormir devenait, pour l'homme, de plus en -plus insurmontable. Henry, dans sa somnolence, vit la louve -s'approcher de lui à ce point, qu'il n'eût qu'à saisir un -brandon allumé pour le lui planter, d'un geste mécanique, en plein -dans la gueule. La louve hurla de douleur, en un brusque ressaut. Il -sentit l'odeur de la chair brûlée et regarda la bête secouer sa -tête, avec fureur. -</p> - -<p> -Puis, de crainte de s'abandonner trop profondément au sommeil, Henry -attacha à sa main droite un tison de sapin, afin que la brûlure de la -flamme le réveillât lorsque la branche serait consumée. Il -recommença plusieurs fois l'opération. Chaque fois que la flamme, en -l'atteignant, le faisait sursauter, il en profitait pour recharger le -feu et envoyer aux loups une pluie de brandons incandescents, qui les -tenaient momentanément en respect. Un moment vint pourtant où la -branche, mal liée, se détacha de sa main sans qu'il s'en -aperçût. Et, s'étant endormi, il rêva. -</p> - -<p> -Il lui sembla qu'il se trouvait dans le Fort M'Gurry. L'endroit -était chaud et confortable, et il jouait avec l'agent de la -factorerie. Le Fort était assiégé par les loups, qui hurlaient à la -grille d'entrée. Lui et son partenaire s'arrêtaient de jouer, par -instants, pour écouter les loups et rire de leurs efforts inutiles. -Mais un craquement se produisit soudain. La porte avait cédé et les -loups envahissaient la maison, fonçant droit sur lui et sur l'agent, -en redoublant de hurlements, tellement qu'il en avait la tête comme -brisée. Il s'éveilla, à ce moment, et le rêve se relia à la -réalité. Les loups hurlants étaient sur lui. Déjà l'un d'eux -avait refermé ses crocs sur son bras. D'un mouvement instinctif, -Henry sauta dans le feu et le loup lâcha prise, non sans laisser dans -la chair une large déchirure. -</p> - -<p> -Alors commença une bataille de flammes. Ses épaisses mitaines -protégeant ses mains, Henry ramassait les charbons ardents, à pleines -poignées, et les jetait en l'air dans toutes les directions. Le -campement n'était qu'un volcan en éruption. Henry sentait son -visage se tuméfier, ses sourcils et ses cils grillaient, et la chaleur -qu'il éprouvait aux pieds devenait intolérable. Un brandon dans -chaque main, il se risqua à faire quelques pas en avant. Les loups -avaient reculé. -</p> - -<p> -Il leur lança ses deux brandons, puis frotta de neige ses mitaines -carbonisées, et dans la neige il trépigna pour se refroidir les pieds. -Des deux chiens il ne restait plus trace. Ils avaient, de toute -certitude, continué à alimenter le repas inauguré par les loups, il y -avait plusieurs jours, avec Boule-de-Suif, et que lui-même, -vraisemblablement, terminerait sous peu. -</p> - -<p> -—Vous ne m'avez pas encore! cria-t-il d'une voix sauvage, aux -bêtes affamées, qui lui répondirent, comme si elles avaient compris -ce qu'il disait, par une agitation générale et des grognements -répétés. -</p> - -<p> -Mettant à exécution un nouveau plan de défense, il forma un cercle -avec une série de fagots, alignés à la file et qu'il alluma. Puis -il s'installa au centre de ce rempart de feu, couché sur son matelas, -afin de se préserver de l'humidité glaciale et de la neige fondante, -que liquéfiait sur le sol la chaleur du brasier, et demeura immobile. -Les loups, ne le voyant plus, vinrent s'assurer, à travers le rideau -de flammes, que leur proie était toujours là. Rassurés, ils reprirent -leur attente patiente, se chauffant au feu bienfaisant, en s'étirant -les membres et en clignotant béatement des yeux. La louve s'assit sur -son derrière, pointa le nez vers une étoile et commença un long -hurlement. Un à un, les autres loups l'imitèrent, et la troupe -entière, sur son derrière, le nez vers le ciel, hurla à la faim. -</p> - -<p> -L'aube vint et le jour. La flamme brûlait plus bas. La provision de -bois était épuisée et il allait falloir la renouveler. Henry tenta de -franchir le cercle ardent qui le protégeait, mais les loups surgirent -aussitôt devant lui. Il leur lança, pour les écarter, quelques -brandons, qu'ils se contentèrent d'éviter, sans en être autrement -effrayés. Il dut renoncer au combat. -</p> - -<p> -L'homme, vacillant, s'assit sur son matelas et ses couvertures. Il -laissa tomber sa poitrine sur ses genoux, comme si son corps eût été -cassé en deux. Sa tête pendait vers le sol. C'était l'abandon de -la lutte. De temps à autre, il relevait légèrement la tête, pour -observer l'extinction progressive du feu. Le cercle de flammes et de -braises se sectionnait par segments, qui diminuaient d'étendue et -entre lesquels s'élargissaient des brèches. -</p> - -<p> -—Je crois, murmura-t-il, que bientôt vous pourrez venir et -m'avoir. Qu'importe à présent? Je vais dormir... -</p> - -<p> -Une fois encore, il entr'ouvrit les yeux, et ce fut pour voir, par une -des brèches, la louve qui le regardait. -</p> - -<p> -Combien de temps dormit-il? Il n'aurait su le dire. Mais, lorsqu'il -s'éveilla, il lui parut qu'un changement mystérieux s'était -produit autour de lui. Un changement à ce point étrange et inattendu -que son réveil en fut brusqué sur-le-champ. Il ne comprit point, -d'abord, ce qui s'était passé. Puis il découvrit ceci: les loups -étaient partis. Seul, le piétinement pressé de leurs pattes, -imprimées sur la neige, lui rappelait le nombre et l'acharnement -pressé de ses ennemis. Puis, le sommeil redevenant le plus fort, il -laissa retomber sa tête sur ses genoux. -</p> - -<p> -Ce furent des cris d'hommes qui le réveillèrent, cette fois, mêlés -au bruit de traîneaux qui s'avançaient, à des craquements de -harnais, à des halètements époumonés de chiens de trait. -</p> - -<p> -Quatre traîneaux, quittant le lit glacé de la rivière, venaient en -effet vers lui, à travers les sapins. Une demi-douzaine d'hommes -l'entouraient, quelques instants après. Accroupi au milieu de son -cercle de feu, qui se mourait, il les regarda, comme hébété, et -balbutia, les mâchoires encore empâtées: -</p> - -<p> -—La louve rouge... Venue près des chiens au moment de leur repas... -D'abord elle mangea les chiens... Puis elle mangea Bill... -</p> - -<p> -—Où est lord Alfred? beugla un des hommes à son oreille, en le -secouant rudement. -</p> - -<p> -Il remua lentement la tête. -</p> - -<p> -—Non, lui, elle ne l'a pas mangé... Il pourrit sur un arbre, au -dernier campement. -</p> - -<p> -—Mort? cria l'homme. -</p> - -<p> -—Oui, et dans une boîte... répondit Henry. -</p> - -<p> -Il dégagea vivement son épaule de la main du questionneur. -</p> - -<p> -—Hé! dites donc, laissez-moi tranquille! Je suis vidé à fond. -Bonsoir à tous. -</p> - -<p> -Ses yeux clignotants se fermèrent, son menton rejoignit sa poitrine et, -tandis que les nouveaux arrivés l'aidaient à s'étendre sur les -couvertures, ses ronflements montaient déjà dans l'air glacé. -</p> - -<p> -Une rumeur lointaine répondait à ses ronflements. C'était, -affaiblie par la distance, le cri de la troupe affamée des loups, à la -recherche d'une autre viande, destinée à remplacer l'homme qui -leur avait échappé. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="IV">IV</a></h4> - -<h4>LA BATAILLE DES CROCS</h4> - -<p> -C'était la louve qui avait, la première, entendu le son des voix -humaines et les aboiements haletants des chiens attelés aux traîneaux. -La première, elle avait fui loin de l'homme recroquevillé dans son -cercle de flammes à demi-éteintes. Les autres loups ne pouvaient se -résigner à renoncer à cette proie réduite à merci et, durant -quelques minutes, ils demeurèrent encore sur place, écoutant les -bruits suspects qui s'approchaient d'eux. Finalement, eux aussi -prirent peur et ils s'élancèrent sur la trace marquée par la louve. -</p> - -<p> -Un grand loup gris, un des leaders<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a> habituels de la troupe, courait -en tête. Il grondait, pour avertir les plus jeunes de ne point rompre -l'alignement, et leur distribuait au besoin des coups de crocs, -s'ils avaient la prétention de passer devant lui. Il augmenta son -allure à l'aspect de la louve qui, maintenant, trottait avec -tranquillité dans la neige, et ne tarda pas à la rejoindre. -</p> - -<p> -Elle vint se ranger d'elle-même à son côté, comme si c'était -là sa position coutumière, et ils prirent tous deux la direction de la -horde. Le grand loup gris ne grondait pas, ni ne montrait les dents, -quand, d'un bond, elle s'amusait à prendre sur lui quelque avance. -Il semblait, au contraire, lui témoigner une vive bienveillance, une -bienveillance tellement vive qu'il tendait sans cesse à se rapprocher -plus près d'elle. Et c'est elle, alors, qui grondait et montrait -ses crocs. Elle allait, à l'occasion, jusqu'à le mordre durement -à l'épaule, ce qu'il acceptait sans colère. Il se contentait de -faire un saut de côté et, se tenant à l'écart de son irascible -compagne, continuait à conduire la troupe, d'un air raide et vexé, -comme un amoureux éconduit. -</p> - -<p> -Ainsi escortée sur son flanc droit, la louve était flanquée, sur son -flanc gauche, d'un vieux loup grisâtre et pelé, tout marqué des -stigmates de maintes batailles. Il ne possédait plus qu'un œil, qui -était l'œil droit, ce qui expliquait la place qu'il avait choisie -par rapport à la louve. Lui aussi mettait une obstination continue à -la serrer de près, à effleurer, de son museau balafré, sa hanche, son -épaule ou son cou. Elle le tenait à distance, comme elle faisait avec -son autre galant. Parfois les deux rivaux la pressaient simultanément, -en la bousculant avec rudesse, et, pour se dégager, elle redoublait, à -droite et à gauche, ses morsures aiguës. Tout en galopant de chaque -côté d'elle, les deux loups se menaçaient l'un l'autre, de -leurs dents luisantes. Seule, la faim plus impérieuse que l'amour, -les empêchait de se combattre. -</p> - -<p> -Le vieux loup borgne avait près de lui, du côté opposé à la louve, -un jeune loup de trois ans, arrivé au terme de sa croissance, et qui -pouvait passer pour un des plus vigoureux de la troupe. Les deux bêtes, -quand elles étaient lasses, s'appuyaient amicalement l'une sur -l'autre, de l'épaule ou de la tête. Mais le jeune loup, par -moments, ralentissant sa marche d'un air innocent, se laissait -dépasser par son vieux compagnon et, sans être aperçu, se glissait -entre lui et la louve. La louve, frôlée par ce troisième amoureux, se -mettait à gronder et se retournait. Le vieux loup en faisait autant, et -aussi le grand loup gris, qui était à droite. -</p> - -<p> -Devant cette triple rangée de dents redoutables, le jeune loup -s'arrêtait brusquement et s'asseyait sur son derrière, droit sur -ses pattes de devant, grinçant des crocs, lui aussi, et hérissant le -poil de son dos. Une confusion générale en résultait parmi les autres -loups, ceux qui fermaient la marche pressant ceux du front, qui -finalement s'en prenaient au jeune loup et lui administraient des -coups de crocs à foison. Il supportait ce traitement sans broncher et, -avec la foi sans limites qui est l'apanage de la jeunesse, il -répétait de temps à autre sa manœuvre, quoiqu'elle ne lui -rapportât rien de bon. -</p> - -<p> -Les loups couvrirent dans cette journée un grand nombre de milles<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>, -sans briser, dans ces incidents, leur formation serrée. À -l'arrière, boitaient les plus faibles, les très jeunes comme les -très vieux. Les plus robustes marchaient en tête. Tous, tant qu'ils -étaient, ils ressemblaient à une armée de squelettes. Mais leurs -muscles d'acier paraissaient une source inépuisable d'énergie. -Mouvements et contractions se succédaient, sans répit, sans fin que -l'on pût prévoir, et sans effort apparent ni fatigue. La nuit et le -jour qui suivirent, ils continuèrent leur course. Ils couraient à -travers la vaste solitude de ce monde désert, où ils vivaient seuls, -cherchant une autre vie à dévorer, pour perpétuer la leur. -</p> - -<p> -Ils traversèrent des plaines basses et franchirent une douzaine de -petites rivières glacées, avant de trouver ce qu'ils quêtaient. Ils -tombèrent enfin sur des élans. Ce fut un gros mâle qu'ils -rencontrèrent d'abord. Voilà, à la bonne heure! de la viande et de -la vie, que ne défendaient point des feux mystérieux et des flammes -volant en l'air. Larges sabots et andouillers palmés, ils -connaissaient cela. Jetant au vent toute patience et leur prudence -coutumière, ils engagèrent aussitôt le combat. Celui-ci fut bref et -féroce. Le grand élan fut assailli de tous côtés. Vainement, les -roulant dans la neige, il assénait aux loups des coups adroits de ses -sabots, ou les frappait de ses vastes cornes, en s'efforçant de leur -fendre le crâne ou de leur ouvrir le ventre. La lutte était pour lui -sans issue. Il tomba sur le sol, la louve pendue à sa gorge, et sous -une nuée de crocs, accrochés partout où son corps pouvait livrer -prise, il fut dévoré vif, tout en combattant et avant d'avoir -achevé sa dernière riposte. -</p> - -<p> -Il y eut, pour les loups, de la nourriture en abondance. L'élan -pesait plus de huit cents livres, ce qui donnait vingt pleines livres de -viande pour chacune des quarante gueules de la troupe. Mais, si -l'estomac des loups était susceptible de jeûnes prodigieux, non -moins prodigieuse était sa faculté d'absorption. Quelques os -éparpillés furent, en quelques heures, tout ce qui restait du -splendide animal, qui avait fait face, si vaillamment, à la horde de -ses ennemis. -</p> - -<p> -Le repos vint ensuite, et le sommeil. Puis les jeunes mâles -commencèrent à se quereller entre eux. La famine était terminée; -les loups étaient arrivés à la Terre Promise. Ils continuèrent, -pendant quelques jours encore, à chasser de compagnie la petite bande -d'élans qu'ils avaient dépistée. Mais ils y mettaient maintenant -quelque précaution, s'attaquant de préférence aux femelles, plus -lourdes dans leurs mouvements, ou aux vieux mâles. Finalement, la -troupe des loups se partagea en deux parties, qui s'éloignèrent -chacune dans des directions différentes. -</p> - -<p> -La louve, le grand loup gris, le vieux loup borgne et le jeune loup de -trois ans conduisirent une des deux troupes dans la direction de -l'est, vers le Mackenzie-River<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a> et la région des Lacs. Chaque jour, -s'éclaircissait la petite cohorte. Les loups partaient, deux par -deux, mâle et femelle ensemble. Parfois, un mâle, sans femelle avec -qui s'accoupler, était chassé, à coups de dents, par les autres -mâles. Il ne resta plus, au bout du compte, que la louve et son trio -d'amoureux. -</p> - -<p> -Tous trois portaient les marques sanglantes de ses morsures et elle -demeurait toujours inexorable à chacun d'eux. Mais ils continuaient -à ne pas se défendre contre ses crocs. Ils se contentaient, pour -apaiser son courroux, de se détourner, en remuant la queue et en -dansant devant elle de petits pas. -</p> - -<p> -Aussi doux ils se montraient envers elle, aussi féroces étaient-ils -l'un vis-à-vis de l'autre. Le loup de trois ans sentait croître -son audace. Saisissant dans sa gueule, à l'improviste, l'oreille du -vieux loup, du côté où celui-ci était borgne, il la déchira -profondément et la découpa en minces lanières. Le vieux loup, s'il -était moins vigoureux et moins alerte que son jeune rival, lui était -supérieur en science et en sagesse. Son œil perdu et son nez balafré -témoignaient de son expérience de la vie et de la bataille. Nul doute -qu'il ne connût, en temps utile, ce qu'il avait à faire. -</p> - -<p> -Magnifique en effet, lorsque l'heure en fut venue, et tragique à -souhait fut la bataille. Le vieux loup borgne et le grand loup gris se -réunirent pour attaquer ensemble le loup de trois ans et le détruire. -Ils l'entreprirent, sans pitié, chacun de leur côté. Oubliés les -jours de chasse commune, les jeux partagés jadis, et la famine subie -côte à côte. C'étaient choses du passé. La chose présente, -implacable et cruelle par-dessus toutes, était l'amour. La louve, -objet du litige, assise sur son train de derrière, regardait, -spectatrice paisible. Paisible et contente, car son jour à elle était -venu. C'est pour la posséder que les poils se hérissaient, que les -crocs frappaient les crocs, que la chair déchiquetée se convulsait. -</p> - -<p> -Le loup de trois ans, c'était sa première affaire d'amour, perdit -la vie dans l'aventure. Les deux vainqueurs, quand il fut mort, -regardèrent la louve qui, sans bouger, souriait dans la neige. Mais le -vieux loup borgne était le plus roué des deux survivants. Il avait -beaucoup appris. Le grand loup gris, détournant la tête, était -occupé justement à lécher une blessure qui saignait à son épaule. -Son cou se courbait, pour cette opération, et la courbe en était -tournée vers le vieux loup. De son œil unique, celui-ci saisit -l'opportunité du moment. S'étant baissé pour prendre son élan, -il sauta sur la gorge qui s'offrait à ses crocs et referma sur elle -sa mâchoire. La déchirure fut large et profonde, et les dents -crevèrent au passage la grosse artère. Le grand loup gris eut un -grondement terrible et s'élança sur son ennemi, qui s'était -rapidement reculé. Mais déjà la vie fuyait hors de lui, son -grondement s'étouffait et n'était plus qu'une toux épaisse. -Ruisselant de sang et toussant, il combattit encore quelques instants. -Puis ses pattes chancelèrent, ses yeux s'assombrirent à la lumière -et ses sursauts devinrent de plus en plus courts. -</p> - -<p> -La louve, pendant ce temps, toujours assise sur son derrière, -continuait à sourire. Elle était heureuse. Car ceci n'était rien -d'autre que la bataille des sexes, la lutte naturelle pour l'amour, -la tragédie du Wild, qui n'était tragique que pour ceux qui -mouraient. Elle était, pour les survivants, aboutissement et -réalisation. -</p> - -<p> -Lorsque le grand loup gris ne bougea plus, le vieux borgne, Un-Œil<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a> -(ainsi l'appellerons-nous désormais), alla vers la louve. Il y avait, -dans son allure, de la fierté de sa victoire et de la prudence. Il -était prêt à une rebuffade, si elle venait, et ce lui fut une -agréable surprise de voir que les dents de la louve ne grinçaient pas -vers lui avec colère. Son accueil, pour la première fois, lui fut -gracieux. Elle frotta son nez contre le sien et condescendit même à -sauter, gambader et jouer en sa compagnie, avec des manières -enfantines. Et lui, tout vieux et tout sage qu'il fût, comme elle il -fit l'enfant et se livra à maintes folies, pires que les siennes. -</p> - -<p> -Il n'était plus question déjà des rivaux vaincus, ni du conte -d'amour écrit en rouge sur la neige. Une fois seulement, le vieux -loup dut s'arrêter de jouer, pour lécher le sang qui coulait de ses -blessures non fermées. Ses lèvres se convulsèrent, en un vague -grondement, et le poil de son cou eut un hérissement involontaire. Il -se baissa vers la neige encore rougie, comme s'il allait prendre son -élan, et en mordit la surface, dans un spasme brusque de ses -mâchoires. Au bout d'un moment, il ne pensa plus à rien derechef, et -courut vers la louve qui se sauva, en le conviant à sa suite au plaisir -de la chasse à travers bois. -</p> - -<p> -Ils coururent, dès lors, toujours côte à côte, comme de bons amis -qui ont fini par se comprendre, chassant, tuant et mangeant en commun. -</p> - -<p> -Ainsi passaient les jours, quand la louve commença à se montrer -inquiète. Elle semblait chercher, avec obstination, une chose qu'elle -ne trouvait pas. -</p> - -<p> -Les abris que forment, en-dessous d'eux, les amas d'arbres tombés -étaient, pour elle, pleins d'attrait. Pénétrant dans les larges -crevasses qui s'ouvrent dans la neige, à l'abri des rocs -surplombants, elle y reniflait longuement. Un-Œil paraissait -complètement détaché de ces recherches, mais il n'en suivait pas -moins, avec bonne humeur et fidélité, tous les pas de la louve. -Lorsque celle-ci s'attardait un peu trop, dans ses investigations, ou -si le passage était trop étroit pour deux, il se couchait sur le sol -et attendait placidement son retour. -</p> - -<p> -Sans se fixer de préférence en aucun lieu, ils pérégrinèrent à -travers diverses contrées. Puis, revenant vers le Mackenzie, ils -suivirent le fleuve, s'en écartant seulement pour remonter, à la -piste de quelque gibier, un de ses petits affluents. -</p> - -<p> -Ils tombaient parfois sur d'autres loups qui, comme eux, marchaient -ordinairement par couples. Mais il n'y avait plus, de part ni -d'autre, de signes mutuels d'amitié, de plaisir à se retrouver, ni -de désir de se reformer en troupe. Quelquefois, ils rencontraient des -loups solitaires. Ceux-ci étaient toujours des mâles et ils faisaient -mine, avec insistance, de vouloir se joindre à la louve et à son -compagnon. Mais tous deux, épaule contre épaule, le crin hérissé et -les dents mauvaises, accueillaient de telle sorte ces avances que le -prétendant intempestif tournait bientôt le dos et s'en allait -reprendre sa course isolée. -</p> - -<p> -Ils couraient dans les forêts paisibles, par une belle nuit de clair de -lune, quand Un-Œil s'arrêta soudain. Il dressa son museau, agita la -queue, leva une patte, à la manière d'un chien en arrêt, et ses -narines se dilatèrent pour humer l'air. Les effluves qui lui -parvinrent ne semblèrent pas le satisfaire et il se mit à respirer -l'air de plus belle, tâchant de comprendre l'impalpable message que -lui apportait le vent. Un reniflement léger avait suffi à renseigner -la louve et elle trotta de l'avant, afin de rassurer son compagnon. Il -la suivit, mal tranquillisé, et, à tout moment, il ne pouvait -s'empêcher de s'arrêter pour interroger du nez l'atmosphère. -</p> - -<p> -Ils arrivèrent à une vaste clairière, ouverte parmi la forêt. -Rampant avec prudence, la louve s'avança jusqu'au bord de -l'espace libre. Le vieux loup la rejoignit, après quelque -hésitation, tous ses sens en alerte, chaque poil de son corps -s'irradiant de défiance et de suspicion. Tous deux demeurèrent côte -à côte, veillant, et reniflant. -</p> - -<p> -Un bruit de chiens qui se querellaient et se battaient arrivait -jusqu'à leurs oreilles, ainsi que des cris d'hommes, au son -guttural, et des voix plus aiguës de femmes acariâtres et quinteuses. -Ils perçurent aussi le cri strident et plaintif d'un enfant. Sauf les -masses énormes que formaient les peaux des tentes, ils ne pouvaient -guère distinguer que la flamme d'un feu, devant laquelle des corps -allaient et venaient, et la fumée qui montait doucement du feu, dans -l'air tranquille. Mais les mille relents d'un camp d'Indiens -venaient maintenant aux narines des deux bêtes. Et ces relents -contaient des tas de choses, que le vieux loup ne pouvait pas -comprendre, mais qui de la louve étaient beaucoup moins inconnues. -</p> - -<p> -Elle était étrangement agitée, et reniflait, reniflait, avec un -délice croissant. Un-Œil, au contraire, demeurait soupçonneux et ne -cachait pas son ennui. Il trahissait, à chaque instant, son désir de -s'en aller. Alors la louve se tournait vers lui, lui touchait le nez -avec son nez, pour le rassurer; puis elle regardait à nouveau vers le -camp. Son expression marquait une envie impérieuse, qui n'était pas -celle de la faim. Une force intérieure, dont elle tressaillait, la -poussait à s'avancer plus avant, à s'approcher de ce feu, à -s'aller coucher, près de sa flamme, en compagnie des chiens, et à se -mêler aux jambes des hommes. -</p> - -<p> -Ce fut Un-Œil qui l'emporta. Il s'agita tant et si bien que son -inquiétude se communiqua à la louve. La mémoire aussi revint à -celle-ci de cette autre chose qu'elle cherchait si obstinément, et -qu'il y avait pour elle nécessité de trouver. Elle fit volte-face et -trotta en arrière, dans la forêt, au grand soulagement du vieux loup -qui la précédait, et qui ne fut rassuré qu'une fois le camp perdu -de vue. -</p> - -<p> -Comme ils glissaient côte à côte et sans bruit, ainsi que des ombres, -au clair de lune, ils rencontrèrent un sentier. Leurs deux nez -s'abaissèrent, car des traces de pas y étaient marquées dans la -neige. Les traces étaient fraîches. Un-Œil courut en avant, suivi de -la louve, et avec toutes les précautions nécessaires. Les coussinets -naturels qu'ils avaient sous la plante de leurs pieds s'imprimaient -sur la neige, silencieux et moelleux comme un capiton de velours. -</p> - -<p> -Le loup découvrit une petite tache blanche qui, légèrement, se -mouvait sur le sol blanc. Il accéléra son allure, déjà rapide. -Devant lui, bondissait la petite tache blanche. -</p> - -<p> -Le sentier où il courait était étroit et bordé, de chaque côté, -par des taillis de jeunes sapins. Il rattrapa la petite tache blanche et -bond par bond l'atteignit. Il était déjà dessus. Un bond de plus, -et ses dents s'y enfonçaient. Mais, à cet instant précis, la petite -tache blanche s'éleva en l'air, droit au-dessus de sa tête, et il -reconnut un lapin-de-neige<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a> qui, pendu dans le vide, à un jeune -sapin, bondissait, sautait, cabriolait en une danse fantastique. -</p> - -<p> -Un-Œil, à ce spectacle eut un recul effrayé. Puis il s'aplatit sur -la neige, en grondant des menaces à l'adresse de cet objet, dangereux -peut-être et inexplicable. Mais la louve, étant arrivée, passa avec -dédain devant le vieux loup. S'étant, ensuite, tenue tranquille un -moment, elle s'élança vers le lapin qui dansait toujours en l'air. -Elle sauta haut, mais pas assez pour atteindre la proie convoitée, et -ses dents claquèrent les unes contre les autres, avec un bruit -métallique. Elle sauta, une seconde fois, puis une troisième. -</p> - -<p> -Un-Œil, s'étant relevé, l'observait. Irrité de ces insuccès, -lui-même il bondit dans un puissant élan. Ses dents se refermèrent -sur le lapin et il l'attira à terre avec lui. Mais, chose curieuse! -le sapin n'avait point lâché le lapin. Il s'était, à sa suite, -courbé vers le sol et semblait menacer le vieux loup. Un-Œil desserra -ses mâchoires et, abandonnant sa prise, sauta en arrière, afin de se -garer de l'étrange péril. Ses lèvres découvrirent ses crocs, son -gosier se gonfla pour une invective, et chaque poil de son corps se -hérissa, de rage et d'effroi. Simultanément, le jeune sapin -s'était redressé et le lapin, à nouveau envolé, recommença à -danser dans le vide. -</p> - -<p> -La louve se fâcha et, en manière de reproche, enfonça ses crocs dans -l'épaule du vieux loup. Celui-ci, de plus en plus épouvanté de -l'engin inconnu, se rebiffa et recula plus encore, après avoir -égratigné le nez de la louve. Alors indignée de l'offense, elle se -jeta sur son compagnon qui, en hâte, essaya de l'apaiser et -de se faire pardonner sa faute. Elle ne voulut rien entendre -et continua vertement à le corriger, jusqu'à ce que, renonçant à -l'attendrir, il détournât la tête et, en signe de soumission, -offrît de lui-même son épaule à ses morsures. -</p> - -<p> -Le lapin, durant ce temps, continuait à danser en l'air, au-dessus -d'eux. -</p> - -<p> -La louve s'assit dans la neige et le vieux loup qui, maintenant, avait -encore plus peur de sa compagne que du sapin mystérieux, se remit à -sauter vers le lapin. L'ayant ressaisi dans sa gueule, il vit -l'arbre se courber, comme précédemment, vers la terre. Mais, en -dépit de son effroi, il tint bon et ses dents ne lâchèrent point le -lapin. Le sapin ne lui fit aucun mal. Il voyait seulement, lorsqu'il -remuait, l'arbre remuer aussi et osciller sur sa tête. Dès qu'il -demeurait immobile, le sapin, à son tour, ne bougeait plus. Et il en -conclut qu'il était plus prudent de se tenir tranquille. Le sang -chaud du lapin, cependant lui coulait dans la gueule et il le trouvait -savoureux. -</p> - -<p> -Ce fut la louve qui vint le tirer de ses perplexités. Elle prit le -lapin entre ses mâchoires, et, sans s'effarer du sapin qui oscillait -et se balançait au-dessus d'elle, elle arracha sa tête à l'animal -aux longues oreilles. Le sapin reprit, à l'instar d'un ressort qui -se détend, sa position naturelle et verticale, où il s'immobilisa, -et le corps du lapin resta sur le sol. Un-Œil et la louve dévorèrent -alors, à loisir, le gibier que l'arbre mystérieux avait capturé -pour eux. -</p> - -<p> -Tout alentour étaient d'autres sentiers et chemins, où des lapins -pendaient en l'air. Le couple les inspecta tous. La louve acheva -d'apprendre à son compagnon ce qu'étaient les pièges des hommes -et la meilleure méthode à employer pour s'approprier ce qui s'y -était pris. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a><i>Leader</i>, conducteur ou chef de file. (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a>Le mille anglais vaut 1.609 mètres. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a><i>Le Fleuve Mackenzie</i> prend sa source dans les Montagnes -Rocheuses, traverse le Canada vers l'ouest et va se jeter dans la Mer -Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l'Ours et de -l'Esclave. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a><i>One Eye.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>Littéralement un «lapin chaussé de neige». C'est une espèce de -lapins blancs. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="V">V</a></h4> - -<h4>LA TANIÈRE</h4> - -<p> -Pendant deux jours encore, ils demeurèrent dans les parages du camp -indien, Un-Œil toujours craintif et apeuré, la louve comme fascinée -au contraire par l'attirance du camp. Mais un matin, un coup de fusil -ayant claqué soudain auprès d'eux et une balle étant venue -s'aplatir contre le pied d'un arbre, à quelques pouces de la tête -du vieux loup, le couple détala de compagnie et mit vivement quelques -milles entre sa sécurité et le danger. -</p> - -<p> -Après avoir couru deux jours durant, ils s'arrêtèrent. La louve -s'alourdissait et ralentissait son allure. Une fois, en chassant un -lapin, elle qui, d'ordinaire, l'eût joint facilement, dut -abandonner la poursuite et se coucher sur le sol pour se reposer. -</p> - -<p> -Un-Œil vint à elle et, de son nez, gentiment, lui toucha le cou. Elle -le mordit, en guise de remerciement, avec une telle férocité qu'il -en culbuta en arrière et y demeura, tout estomaqué, en une pose -ridicule. Son caractère devenait de plus en plus mauvais, tandis que le -vieux loup se faisait plus patient et plus plein de sollicitude. Et plus -impérieux aussi devenait pour elle le besoin de trouver, sans tarder, -la chose qu'elle cherchait. -</p> - -<p> -Elle la découvrit enfin. C'était à quelque mille pieds au-dessus -d'un petit cours d'eau qui se jetait dans le Mackenzie, mais qui, à -cette époque de l'année, était gelé dessus, gelé dessous, et ne -formait, jusqu'à son lit de rocs, qu'un seul bloc de glace. -Rivière blanche et morte, de sa source à son embouchure. -</p> - -<p> -Distancée sans cesse par son compagnon, la louve trottait à petits -pas, quand elle parvint sur la haute falaise d'argile qui dominait le -cours d'eau. L'usure des tempêtes, à l'époque du printemps, et -la neige fondante avaient de part en part érodé la falaise et produit, -à une certaine place, une étroite fissure. -</p> - -<p> -La louve s'arrêta, examina le terrain tout à l'entour, avec soin, -puis zigzaguant de droite et de gauche, elle descendit jusqu'à la -base de la falaise, là où sa masse abrupte émergeait de la ligne -inférieure du paysage. Cela fait, elle remonta vers la fissure et s'y -engagea. -</p> - -<p> -Sur une longueur de trois pieds, elle fut forcée de ramper, mais au -delà les parois s'élevaient et s'élargissaient, pour former une -petite chambre ronde, de près de six pieds de diamètre. C'était sec -et confortable. Elle inspecta minutieusement les lieux, tandis que le -vieux loup, qui l'avait rejointe, demeurait à l'entrée du couloir -et attendait avec patience. Elle baissa le nez vers le sol et tourna en -rond, plusieurs fois, sur elle-même. Puis elle rapprocha -l'extrémité de ses quatre pattes et, détendant ses muscles, elle se -laissa tomber par terre, avec un soupir fatigué, qui était presque un -gémissement. Un-Œil, les oreilles pointées, l'observait maintenant -avec intérêt et la louve pouvait voir, découpé sur la claire -lumière, le panache de sa queue, qui allait et venait joyeusement. -</p> - -<p> -Elle aussi, dressant ses oreilles en fines pointes, les mouvait en -avant, puis en arrière, tandis que sa gueule s'ouvrait béatement et -que sa langue pendait avec abandon. Et cette manière d'être -exprimait qu'elle était contente et satisfaite. -</p> - -<p> -Le vieux loup, n'ayant point été invité à y pénétrer, continuait -à se tenir à l'entrée de la caverne. Il se coucha sur le sol et, -vainement, essaya de dormir. Tout d'abord, il avait faim. Puis son -attention était attirée par le renouveau du monde au brillant soleil -d'avril, qui resplendissait sur la neige. S'il somnolait, il -percevait vaguement des coulées d'eau murmurantes et, soulevant la -tête, il se plaisait à les écouter. En cette belle fin de journée, -le soleil s'inclinait sur l'horizon et toute la Terre du Nord, enfin -réveillée, semblait l'appeler. La nature renaissait. Partout passait -dans l'air l'effluve du printemps. On sentait la vie croître sous -la neige et la sève monter dans les arbres. Les bourgeons brisaient les -prisons de l'hiver. -</p> - -<p> -Un-Œil invita du regard sa compagne à venir le rejoindre. Mais -elle ne manifestait aucun désir de se lever. Une demi-douzaine -d'oiseaux-de-la-neige<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a>, traversèrent le ciel, devant lui. Il en -éprouva un frémissement. L'instant était bon pour se mettre en -chasse. De nouveau il regarda la louve, qui n'en eut cure. Il se -recoucha, désappointé, et essaya encore de dormir. -</p> - -<p> -Un petit bourdonnement métallique frôla ses oreilles et vint -s'arrêter à l'extrémité de son nez. Une fois, deux fois, sur son -nez il passa la patte, puis s'éveilla tout à fait. C'était un -unique moustique, un moustique adulte, qui avait traversé l'hiver, -engourdi au creux de quelque vieille souche, et qu'avait dégelé le -soleil. Un-Œil ne put résister plus longtemps à l'appel de la -nature, d'autant que sa faim allait croissant. Il rampa vers la louve -et essaya de la décider à sortir. Elle refusa, en grondant vers lui. -</p> - -<p> -Alors il partit seul, dans la radieuse lumière, sur la neige molle, -douce aux pas, mais qui entravait sa marche. Il traversa plus facilement -le lit glacé du torrent, où la neige, protégée des rayons du soleil -par l'ombre des grands sapins qui le bordaient, était restée dure et -cristalline. Puis il retomba dans la neige fondante, où il pataugea -pendant plusieurs heures, et ne revint à la caverne qu'au milieu de -la nuit, plus affamé qu'il ne l'était en partant. Il n'avait pu -atteindre le gibier qu'il avait rencontré et, tandis qu'il -s'enlisait, les lapins légers, bottés de neige, s'étaient -éclipsés prestement. -</p> - -<p> -Il s'arrêta à l'orée du couloir d'entrée de la tanière, -surpris d'entendre venir jusqu'à lui des sons faibles et -singuliers, qui certainement n'étaient pas émis par la louve. Ils -lui semblaient suspects, quoiqu'il ne pût dire qu'ils lui étaient -totalement inconnus. -</p> - -<p> -Il avança, en rampant sur le ventre, avec précaution. Mais, comme il -débouchait dans la caverne, la louve lui signifia, par un énergique -grognement, d'avoir à se tenir à distance. Il obéit, intéressé au -suprême degré par les petits cris qu'il entendait, auxquels se -mêlaient comme des ronflements et des gémissements étouffés. -</p> - -<p> -S'étant roulé en boule, il dormit jusqu'au matin. Dans le -clair-obscur de la tanière, il aperçut alors, entre les pattes de la -louve et pressés tout le long de son ventre, cinq petits paquets -vivants, informes et débiles, vagissants, et dont les yeux étaient -encore fermés à la lumière. -</p> - -<p> -Quoique ce spectacle ne lui fût pas nouveau, dans sa longue carrière, -ce n'en était pas moins chaque fois, pour le vieux loup, un nouvel -étonnement. La louve le regardait avec inquiétude et ne perdait de vue -aucun de ses mouvements. Elle grondait sourdement, à tout moment, -haussant le ton dès qu'il faisait mine d'avancer. Quoique pareille -aventure ne lui fût jamais advenue, son instinct, qui était fait de la -mémoire commune de toutes les mères-loups et de leur successive -expérience, lui avait enseigné qu'il y avait des pères-loups qui se -repaissaient de leur impuissante progéniture et dévoraient leurs -nouveau-nés. C'est pourquoi elle interdisait à Un-Œil d'examiner -de trop près les louveteaux qu'il avait procréés. -</p> - -<p> -À l'instinct ancestral de la mère-loup en correspondait un autre -chez le vieux loup, qui était commun à tous les pères-loups. -C'était qu'il devait incontinent, et sans se fâcher, tourner le -dos à sa jeune famille et aller quérir, là où il le fallait, la -chair nécessaire à sa propre subsistance et à celle de sa compagne. -</p> - -<p> -Il trotta, trotta, jusqu'à cinq ou six milles de la tanière, sans -rien rencontrer. Là, le torrent se divisait en plusieurs branches, qui -remontaient vers la montagne. Il tomba sur une trace fraîche, la flaira -et, l'ayant trouvée tout à fait récente, il commença à la suivre, -s'attendant à voir paraître d'un instant à l'autre l'animal -qui l'avait laissée. Mais il observa bientôt que les pattes qui -étaient marquées étaient de beaucoup plus larges que les siennes et -il estima qu'il ne tirerait rien de bon du conflit. -</p> - -<p> -Un demi-mille plus loin, un bruit de dents qui rongeaient parvint à -l'ouïe fine de ses oreilles. Il avança et découvrit un porc-épic, -debout contre un arbre et faisant sa mâchoire sur l'écorce. Un-Œil -approcha, avec prudence, mais sans grand espoir. Il connaissait ce genre -d'animaux, quoiqu'il n'en eût pas encore rencontré de spécimens -si haut dans le Nord, et jamais, au cours de sa vie, un porc-épic ne -lui avait servi de nourriture. Il savait aussi, cependant, que la chance -et l'opportunité du moment jouent leur rôle dans l'existence. -Personne ne peut dire exactement ce qui doit arriver, car, avec les -choses vivantes, l'imprévu est de règle. Il continua donc à -avancer. -</p> - -<p> -Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes -les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient -une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse, -reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en -avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui -avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il -l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation -douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le -jour où le dard était tombé de lui-même. -</p> - -<p> -Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du -porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit. -Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant -l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre -tendre et désarmé. -</p> - -<p> -Une demi-heure après, il était encore là. Il se releva, gronda contre -la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent -déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics -enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour -baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la -louve, il fallait trouver à manger. -</p> - -<p> -Il rencontra enfin un ptarmigan<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a>. Comme il débouchait à pas de -velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui -était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son -museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de -s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte, -se jeta sur lui et le saisit dans ses dents. -</p> - -<p> -Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la -neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les -dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il -commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et, -revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant -le ptarmigan dans sa gueule. -</p> - -<p> -Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une -ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y -trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà -rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la -continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui -avait imprimé ainsi son passage. -</p> - -<p> -Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent, -qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à -cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse -femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la -même boule, impénétrable et hérissée. -</p> - -<p> -D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné -sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être -sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé -le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à -travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait -jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train -de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux -prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à -manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé. -Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres. -Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part -de viande. -</p> - -<p> -Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule -épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y -tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux -loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence -inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle -atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait -supporter. -</p> - -<p> -Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt -croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que -son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements -mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se -détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter -involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui -s'étalait, comme à plaisir, devant lui. -</p> - -<p> -Le porc-épic n'était pas encore entièrement déroulé quand il -découvrit son ennemi. Au même instant, rapide comme la foudre, le lynx -frappa. La patte aux griffes acérées, recourbées comme des crochets, -atteignit le ventre douillet et, revenant en arrière, d'un brusque -mouvement, le déchira. Mais le porc-épic avait vu le lynx un millième -de seconde avant le coup, et ce temps lui suffit pour implanter, d'un -contre-coup de sa queue, dans la patte qui se retirait, une moisson de -dards. Au cri d'agonie de la victime répondit instantanément le -hurlement de surprise et de douleur de l'énorme chat. -</p> - -<p> -Un-Œil s'était dressé, pointant ses oreilles et balançant sa queue -derrière lui. Le lynx, qui avait d'abord reculé, se rua, d'un bond -sauvage, sur l'auteur de ses blessures. Le porc-épic qui, piaulant et -grognant, tentait en vain, pour sa défense, de replier en boule sa -pauvre anatomie brisée, eut encore la force de détendre sa queue et -d'en frapper le félin. Le lynx, dont le nez était devenu semblable -à une pelote monstrueuse, éternua, rugit et tenta de se débarrasser, -à l'aide de ses pattes, des dards féroces. Il traîna son nez dans -la neige, le frotta contre des branches d'arbres et des buissons et, -ce faisant, il sautait sur lui-même, en avant, en arrière, de côté, -se livrant à des culbutes d'acrobate, à des pirouettes de fou, en -une frénésie de souffrance et d'épouvante. -</p> - -<p> -Le vieux continuait à observer. Il vit non sans effroi, et sa fourrure -s'en hérissa sur son dos, le lynx, qui avait tout à coup cessé ses -culbutes, rebondir en l'air, en un dernier saut, plus haut que les -autres, en poussant une longue clameur éperdue, puis s'élancer sur -le sentier, droit devant lui, hurlant à chaque pas qu'il faisait. -</p> - -<p> -Ce fut seulement lorsque les cris se perdirent au loin que le vieux loup -se risqua hors de sa cachette et s'avança vers le porc-épic. -Soigneusement il marcha sur la neige, comme si elle eut été jonchée -de dards, prêts à percer la sensible plante de ses pieds. Le -porc-épic, à son approche, poussa son cri de bataille et fit claquer -ses longues dents. Il avait réussi à s'enrouler de nouveau, mais -sans former, comme auparavant, une boule parfaite et compacte. Ses -muscles étaient trop profondément atteints. À moitié déchiré, il -saignait abondamment. -</p> - -<p> -Un-Œil commença par enfourner dans sa gueule, à grosses bouchées, de -la neige imprégnée de sang, la mâcha et, l'ayant trouvée bonne, -l'avala. Ce lui fut un excitant de l'appétit et sa faim n'en fit -qu'augmenter. Mais il était un trop vieux routier de la vie pour -oublier sa prudence habituelle. Il attendit, tandis que le porc-épic -continuait à grincer des dents et à jeter des cris variés, plaintes -et grognements, entrecoupés de piaillements aigus. Bientôt, un -tremblement agita la bête agonisante et les aiguilles s'abaissèrent. -Puis le tremblement cessa. Les longues dents eurent un ultime -claquement, toutes les aiguilles retombèrent et le corps, détendu, ne -bougea plus. -</p> - -<p> -D'un brusque coup de patte, Un-Œil retourna sur son dos le -porc-épic. Rien ne se produisit. Il était certainement mort. Après -avoir attentivement examiné comment il était conformé, le vieux loup -le prit dans ses dents, avec précaution, et se mit en devoir de -l'emmener, moitié traînant le corps, moitié le portant, et -allongeant le cou pour tenir à distance de son propre corps la masse -épineuse. -</p> - -<p> -Puis il se souvint qu'il oubliait quelque chose et, posant par terre -son fardeau, il trotta vers l'endroit où il avait laissé le -ptarmigan. En ce qui concernait l'oiseau, son parti fut aussitôt -pris. Il le mangea. Il s'en retourna ensuite et reprit le porc-épic. -</p> - -<p> -Lorsqu'il arriva à la caverne, avec le résultat de sa chasse du -jour, la louve inspecta ce qu'il apportait et, se tournant vers lui, -le lécha légèrement sur le cou. L'instant d'après, elle grogna -encore, en guise d'avertissement qu'il eût à garder sa distance -entre lui et les louveteaux. Mais le grognement n'était plus si -menaçant. Il était moins rauque et semblait vouloir se faire -pardonner. La crainte instinctive éprouvée par la louve pour le père -de sa progéniture se dissipait, car le vieux loup se conduisait comme -un bon père-loup doit le faire et il ne songeait point à manger ses -enfants. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a><i>Snow birds.</i> Espèce de gélinotte et de poule sauvage. -(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>Grand oiseau de la famille des coqs de bruyère. (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="VI">VI</a></h4> - -<h4>LE LOUVETEAU GRIS</h4> - -<p> -Il différait de ses frères et sœurs. Leur fourrure trahissait déjà -la teinte rouge qui était un héritage de leur mère. Lui au contraire, -tenait entièrement du père. Il était le seul louveteau gris de la -portée. Sa descendance de l'espèce loup était directe. Il n'avait -avec Un-Œil d'autre différence que de posséder ses deux yeux, au -lieu d'être borgne. -</p> - -<p> -C'est par le toucher que le louveteau, avant que ses yeux se fussent -ouverts, acquit la première notion des êtres et des choses. Il connut -ainsi ses deux frères et ses deux sœurs. En tâtonnant, il commença -à jouer avec eux, sans les voir. Déjà aussi, il apprenait à gronder -et son petit gosier, qu'il faisait vibrer pour émettre des sons, -semblait grincer, lorsqu'il se mettait en colère. -</p> - -<p> -Par le toucher, le goût et l'odorat, il connut sa mère, source de -chaleur, de fluide nourriture et de tendresse. Il sentait surtout -qu'elle avait une langue mignonne et caressante, qu'elle passait sur -son doux petit corps, pour l'adoucir encore plus. Et elle s'en -servait pour le ramener sans cesse contre elle, plus profondément, et -l'endormir. -</p> - -<p> -Ainsi se passa, en majeure partie, le premier mois de la vie du -louveteau. Puis ses yeux s'ouvrirent et il apprit à connaître plus -nettement le monde qui l'entourait. -</p> - -<p> -Ce monde était baigné d'obscurité, mais il l'ignorait, car il -n'avait jamais vu d'autre monde. La lumière que ses yeux avaient -perçue était infiniment faible, mais il ne savait pas qu'il y eût -une autre lumière. Son monde aussi était très petit. Il avait pour -limites les parois de la tanière. Le louveteau n'en éprouvait nulle -oppression, puisque le vaste monde du dehors lui était inconnu. -</p> - -<p> -Il avait, cependant, rapidement découvert que l'une des parois de son -univers, l'entrée de la caverne, par où filtrait la lumière, -différait des autres. Il avait fait cette découverte, encore -inconscient de sa propre pensée, avant même que ses yeux se fussent -ouverts et eussent regardé devant eux. La lumière avait frappé ses -paupières closes, produisant, à travers leur rideau, de légères -pulsations des nerfs optiques, où s'étaient allumés de petits -éclairs de clarté, d'une impression délicieuse. Vers la lumière -avait, en une attraction irrésistible, aspiré chaque fibre de son -être vivant, vers elle s'était tourné son corps, comme la substance -chimique de la plante vire d'elle-même vers le soleil. -</p> - -<p> -Il avait, dès lors, mécaniquement rampé vers l'entrée de la -caverne, et ses frères et sœurs avaient agi comme lui. Pas une fois -ils ne s'étaient dirigés vers les sombres retraits des autres -parois. Tous ces petits corps potelés, pareils à autant de petites -plantes, rampaient aveuglément vers le jour, qui était pour eux une -nécessité de l'existence, et tendaient à s'y accrocher, comme les -vrilles de la vigne au tuteur qui la soutient. Plus tard, quand ils -eurent un peu grandi et lorsque leur conscience individuelle naquit en -eux, avec ses désirs et ses impulsions, l'attraction de la lumière -ne fit que s'accroître. Sans trêve ils rampaient et s'étalaient -vers elle, repoussés en arrière par leur mère. Ce fut à cette -occasion que le louveteau gris connut d'autres attributs de sa mère -que la langue douce et caressante. Dans son insistance à ramper vers la -lumière, il apprit que la louve avait un nez, dont elle lui -administrait un coup bien appliqué, et, plus tard, une patte avec -laquelle elle le renversait sur le dos et le roulait comme un tonnelet, -en lui donnant des tapes, vives et bien calculées. -</p> - -<p> -Il sut ainsi ce qu'étaient les coups, les risques qu'il courait -volontairement d'en recevoir et comment, au contraire, il convenait -d'agir pour les éviter. C'était le début de ses généralisations -sur le monde. Aux actes automatiques succédait la connaissance des -causes. -</p> - -<p> -C'était un fier petit louveteau, carnivore comme ses frères et -sœurs. Ses ancêtres étaient des tueurs et des mangeurs de viande, de -viande seule vivaient son père et sa mère. Le lait même qu'il avait -sucé, à sa naissance, n'était que de la chair directement -transformée. Et maintenant âgé d'un mois, ayant, depuis une -semaine, ses yeux ouverts, il commençait lui-même à manger de la -viande, mâchée et à demi digérée par la louve, qui la dégorgeait -ensuite dans la gueule des cinq louveteaux, en appoint du lait de ses -mamelles. -</p> - -<p> -Il était le plus vigoureux de la portée. Plus sonore que celui de ses -frères et sœurs était, dans son gosier, le glapissement de sa voix. -Le premier, il apprit le tour de rouler, d'un adroit coup de patte, un -de ses petits compagnons. Le premier encore, attrapant l'un d'eux -par l'oreille, il le renversa et piétina, en grondant sans desserrer -ses mâchoires. Ce fut lui qui donna le plus de tracas à sa mère pour -le retenir près d'elle, loin de l'entrée de la caverne. -</p> - -<p> -Si l'attrait du jour le fascinait, il ignorait ce qu'était une -porte et il ne voyait dans l'entrée de la caverne qu'un mur -lumineux. Ce mur était le soleil de son univers, la chandelle dont il -était le papillon. Et il s'acharnait obstinément dans cette -direction, sans savoir qu'il y eût quelque chose au-delà. -</p> - -<p> -Étrange était pour lui ce mur de lumière. Son père, qu'il avait -appris à reconnaître pour un être semblable à sa mère, et qui -apportait de la viande à manger, avait une manière toute particulière -de marcher dans le mur, de s'y éloigner et d'y disparaître. Cela, -le louveteau ne pouvait se l'expliquer. Il avait tenté de s'avancer -dans les autres murs de la caverne, mais ceux-ci avaient heurté -rudement l'extrémité délicate de son nez. Il avait renouvelé -plusieurs fois l'expérience, puis s'était finalement tenu -tranquille. Il acceptait le pouvoir que possédait son père de -disparaître dans un mur comme une faculté qui lui était spéciale, de -même que le lait et la viande à demi digérée étaient des -particularités personnelles de sa mère. -</p> - -<p> -Il n'était pas donné, en somme, au louveteau, de penser à la façon -des humains. Incertaine était la voie dans laquelle travaillait son -cerveau. Mais ses conclusions n'en étaient pas moins nettes, à son -point de vue. Le pourquoi des choses ne l'inquiétait pas; leur -manière d'être l'intéressait seule. Il s'était cogné le nez -contre les parois de la caverne, et cela lui avait suffi pour qu'il -n'insistât pas. Ce qu'il était impuissant à faire, son père -pouvait le faire. C'était une autre constatation, qu'il ne -cherchait point à s'expliquer. Le fait tenait lieu pour lui de -raisonnement, et le souci de la logique ne préoccupait pas autrement -son esprit. Celui des lois de la physique encore moins. -</p> - -<p> -Comme la plupart des créatures du Wild, il ne tarda point à connaître -la famine. Un temps arriva, où non seulement la viande vint à manquer, -mais où le lait se tarit dans la poitrine de sa mère. -</p> - -<p> -Les louveteaux, tout d'abord, poussèrent des cris plaintifs et des -gémissements, mais la faim les fit bientôt tomber en léthargie. Plus -de jeux ni de querelles, ni d'enfantines colères, ni d'exercices de -grondements. Cessèrent aussi les pérégrinations vers le mur lumineux. -Au lieu de cela, ils dormaient toujours, tandis que la vie qui était en -eux vacillait et mourait. -</p> - -<p> -Un-Œil se désespérait. Il courait tout le jour et chassait au loin, -mais inutilement, et revenait dormir quelques heures seulement dans la -tanière, d'où la joie avait fui. La louve elle aussi, laissant là -ses petits, sortait à la recherche de la viande. Les premiers jours -après la naissance des louveteaux, le vieux loup avait fait plusieurs -voyages au camp des Indiens et raflé les lapins pris dans les pièges. -Mais, avec la fonte générale des neiges et le dégel des cours -d'eau, les Indiens s'étaient transportés plus loin et cette -fructueuse ressource avait tari. -</p> - -<p> -Lorsque ses parents lui rapportèrent de nouveau à manger, le louveteau -gris revint à la vie et recommença à tourner son regard vers le mur -de lumière. Mais le petit peuple qui l'entourait était bien réduit. -Seule, une sœur lui restait. Le reliquat n'était plus. -</p> - -<p> -Ayant repris des forces, il vit que sa sœur ne pouvait plus jouer. Elle -ne levait plus la tête, ni ne faisait aucun mouvement. Tandis que son -petit corps à lui s'arrondissait, avec la nourriture retrouvée, ce -secours était venu trop tard pour elle. Elle ne cessait point de dormir -et n'était plus qu'un mince squelette entouré de peau, où la -flamme baissait plus bas et plus bas, si bien qu'elle finit par -s'éteindre. -</p> - -<p> -Puis vint un autre temps où le louveteau gris ne vit plus son père -paraître et disparaître dans le mur de lumière, et s'étendre, le -soir, pour dormir à l'entrée de la caverne. L'événement arriva -à la suite d'une seconde famine, moins dure cependant que la -première. La louve n'ignorait point pourquoi le vieux loup ne -reviendrait jamais. Mais il n'était pas pour elle de moyen qui lui -permît de communiquer au louveteau ce qu'elle connaissait. -</p> - -<p> -Comme elle chassait, de son côté, vers la branche droite du torrent, -dans les parages où gîtait le lynx, elle avait rencontré une piste -tracée par le vieux loup et vieille d'un jour. L'ayant suivie, elle -avait trouvé, à son extrémité, d'autres empreintes, imprimées par -le lynx, et les vestiges d'une bataille dans laquelle le félin avait -eu la victoire. C'était de son compagnon, avec quelques os, tout ce -qui subsistait. Les traces du lynx, qui continuaient au delà, lui -avaient fait découvrir la tanière de l'ennemi. Mais, ayant reconnu, -à divers indices, que celui-ci y était revenu, elle n'avait pas osé -s'y aventurer. -</p> - -<p> -Et toujours, depuis, la louve évitait la branche droite du torrent, car -elle savait que dans la tanière se trouvait une portée de petits et -elle connaissait le lynx pour une féroce créature, d'un caractère -intraitable, et un terrible combattant. Oui, certes, c'était bien, -pour une demi-douzaine de loups, de pourchasser un lynx et de le -repousser au faîte d'un arbre, crachant et se hérissant. Un combat -singulier était une tout autre affaire, surtout quand une mère-lynx -avait derrière elle une jeune famille affamée à défendre et à -nourrir. Un-Œil venait de l'apprendre à ses dépens. -</p> - -<p> -Mais le Wild a ses lois et l'heure devait arriver où, pour le salut -de son louveteau gris, la louve, poussée elle aussi par l'implacable -instinct de la maternité, affronterait la tanière dans les rochers et -la colère de la mère-lynx. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="VII">VII</a></h4> - -<h4>LE MUR DU MONDE</h4> - -<p> -Lorsque la louve avait commencé à aller chasser au dehors, elle avait -dû laisser derrière elle le louveteau et l'abandonner à lui-même. -Non seulement elle lui avait inculqué, à coups de nez et à coups de -patte, l'interdiction de s'approcher de l'entrée de la caverne, -mais une crainte spontanée était intervenue chez lui, pour le -détourner de sortir. Jamais, dans la courte vie qu'il avait vécue -dans la tanière, il n'avait rien rencontré qui pût l'effrayer, et -cependant la crainte était en lui. Elle lui venait d'un atavisme -ancestral et lointain, à travers des milliers et des milliers de vies. -C'était un héritage qu'il tenait directement de son père et de la -louve, mais ceux-ci l'avaient, à leur tour, reçu par échelons -successifs de toutes les générations de loups disparues avant eux. -Crainte! Legs du Wild, auquel nul animal ne peut se soustraire! -</p> - -<p> -Bref, le louveteau gris connut la crainte avant de savoir de quelle -étoffe elle était faite. Sans doute la mettait-il au nombre des -inévitables restrictions de l'existence, dont il avait eu déjà la -notion. Son dur emprisonnement dans la caverne, la rude bousculade de sa -mère quand il se risquait à vouloir sortir, la faim inapaisée de -plusieurs famines, autant de choses qui lui avaient enseigné que tout -n'est pas liberté dans le monde, qu'il y a pour la vie des limites -et des contraintes. Obéir à cette loi, c'était échapper aux coups -et travailler pour son bonheur. Sans raisonner comme l'eût fait un -homme, il se contentait d'une classification simpliste: ce qui heurte -et ce qui ne heurte pas, et, en conclusion, éviter ce qui est classé -dans la première catégorie, afin de pouvoir jouir de ce qui est -classé dans la seconde. -</p> - -<p> -Tant par soumission à sa mère que par cette crainte imprécise et -innommée qui pesait sur lui, il se tenait donc éloigné de -l'ouverture de la caverne, qui demeurait pour lui un blanc mur de -lumière. Quand la louve était absente, il dormait la plupart du temps. -Dans les intervalles de son sommeil, il restait très tranquille, -réprimant les cris plaintifs qui lui gonflaient la gorge et -contractaient son museau. -</p> - -<p> -Une fois, comme il était couché tout éveillé, il entendit un son -bizarre, qui venait du mur blanc. C'était un glouton<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a> qui, -tremblant de sa propre audace, se tenait sur le seuil de la caverne, -reniflant avec précaution ce que celle-ci pouvait contenir. Le -louveteau, ignorant du glouton, savait seulement que ce reniflement -était étrange, qu'il était quelque chose de non classé et, par -suite, un inconnu redoutable. Car l'inconnu est un des principaux -éléments de la peur. Le poil se hérissa sur le dos du louveteau gris, -mais il se hérissa en silence, tangible expression de son effroi. -Pourtant, quoique au paroxysme de la terreur, le louveteau demeurait -couché, sans faire un mouvement ni aucun bruit, glacé, pétrifié dans -son immobilité, mort en apparence. Sa mère, rentrant au logis, se mit -à gronder en sentant la trace du glouton et bondit dans la caverne. -Elle lécha son petit et le pétrit du nez, avec une véhémence -inaccoutumée d'affection. Le louveteau comprit vaguement qu'il -avait échappé à un grand et mauvais danger. -</p> - -<p> -D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le -louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de -vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre -lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de -la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui -montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque -bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance -se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de -la caverne. -</p> - -<p> -Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de -lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait. -Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait -prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il -entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière. -</p> - -<p> -Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui -lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante. -La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de -vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de -la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté -devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la -lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était -comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace. -Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au -point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le -mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi -modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des -arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait -les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne. -</p> - -<p> -Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était, -encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la -caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette -hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent -échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa -frayeur, il jetait son défi à l'immense univers. -</p> - -<p> -Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et, -intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait -peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il -remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil; -un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente -du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et -s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était -accroupi. -</p> - -<p> -Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol -plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce -qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se -mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent -sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En -sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au -museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le -bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara -de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus; -sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La -crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le -louveteau jappait comme un petit chien apeuré. -</p> - -<p> -Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était -couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein, -où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un -long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et -qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa -toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui -le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de -derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le -faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars. -</p> - -<p> -Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui -desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier -homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins -tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance -aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un -parfait explorateur. -</p> - -<p> -Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait, -les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc -mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un -écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en -plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda. -Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada -rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des -piaulements sauvages. -</p> - -<p> -Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il -rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec -confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a> -s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le -vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec -sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses -hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à -tire-d'aile. -</p> - -<p> -Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout -embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des -choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait -de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place, -tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que -l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être -prêt. -</p> - -<p> -Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la -distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait -les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il -se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les -cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait -dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes -la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus -objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces -mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à -chaque pas, au monde ambiant. -</p> - -<p> -C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande -(quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande, -dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue -d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de -ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre, -choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné, -dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous -ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de -l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit -buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de -sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le -louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur -petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa -patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut -une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule; -l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même -temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses -mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud -coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable -à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents -et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et -ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille. -Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère, -puis il commença à ramper, pour sortir du nid. -</p> - -<p> -Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la -mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement -des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les -coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur. -Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda, -puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes -de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan -continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la -première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout -de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait -pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui -était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en -lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait -maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop -heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait -de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé. -</p> - -<p> -Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de -la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y -repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à -son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au -bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le -tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se -regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori -déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher -prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il -tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa -mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups -tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le -louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une -peu glorieuse retraite. -</p> - -<p> -Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante, -la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels -gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que -quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa -tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et, -instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En -même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa -rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des -hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu. -</p> - -<p> -Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement -ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan -voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte -l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et -ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui -passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan, -les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur -qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui. -</p> - -<p> -Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il -avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et -elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand -elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait -mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de -grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant -emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller -et voir. -</p> - -<p> -Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu -d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait -à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et -s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille -de l'Inconnu<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a>. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la -bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de -l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La -suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort; -elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait -pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en -possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des -chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la -somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son -imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout. -</p> - -<p> -Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer -dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme -si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et -venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée, -et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance. -Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la -berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il -nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet -endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu -duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le -louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien. -L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt -au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens -dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il -gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course. -</p> - -<p> -Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi -paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était -finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua -avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une -leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se -mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était -pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce -qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence, -d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais -s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de -l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se -renforçait désormais de l'expérience acquise. -</p> - -<p> -Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué -que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère, -et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau -était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce -seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus, -il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une -impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne -et d'y retrouver sa mère. -</p> - -<p> -Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et -qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide, -devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une -petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir -peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre -chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de -quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant -à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya -de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit -entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu -de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la -lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut -simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents -acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair. -</p> - -<p> -Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la -mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans -l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa -blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette -mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que, -relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus -vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il -n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens. -</p> - -<p> -Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa -progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle -approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps -d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent, -dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et -agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis -qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus -près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du -louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un -moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était -attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la -chair. -</p> - -<p> -Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune -et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua -en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne -détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait -des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la -vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire. -</p> - -<p> -Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son -histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers -les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la -gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La -louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la -belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps -jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent -sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort. -</p> - -<p> -Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès -d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait -les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le -retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été -retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en -revinrent à la caverne, où ils s'endormirent. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Petit animal carnassier de l'Amérique du Nord, extrêmement -féroce. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a><i>Moose-bird.</i> Ces oiseaux ont l'habitude de venir se poser sur -le dos des élans, qu'ils débarrassent de leurs parasites, comme font -chez nous les sansonnets avec les bœufs et les moutons. (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>Ceci, qui pourrait paraître exagéré, est très véridique -cependant. J'ai vu, durant l'hiver, une poule accomplir le même acte -sur le bassin de ma cour. Il avait neigé et, comme elle voyait l'eau -noire au milieu de la neige, elle la prit pour du terrain solide. Ce -fait n'est pas isolé, paraît-il. (<i>Note d'un des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="VIII">VIII</a></h4> - -<h4>LA LOI DE LA VIANDE</h4> - -<p> -Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos, -il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette -sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère. -Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il -se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin, -pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et -élargissant le cercle de ses courses. -</p> - -<p> -Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa -faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était -utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de -règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il -pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives. -</p> - -<p> -Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il -avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un -écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui -répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un -oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait -jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de -ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre -mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche -buisson. -</p> - -<p> -Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de -l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un -danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà -l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et -déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel. -</p> - -<p> -Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers -meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce -désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa -colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile -prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que -les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les -arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les -surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol. -</p> - -<p> -Le louveteau éprouvait pour sa mère un respect considérable. Elle -était savante à capturer la viande et jamais elle ne manquait de lui -en apporter sa part. De plus elle n'avait peur de rien. Il ne se rendait -pas compte qu'elle avait plus appris et en connaissait plus que lui, -d'où sa plus grande bravoure, et ne voyait que la puissance supérieure -qui était en elle. Elle le forçait aussi à l'obéissance et, plus il -prenait de l'âge, moins elle était patiente envers lui. Aux coups de -nez et aux coups de pattes avaient succédé de cuisantes morsures. Et -pour cela encore, il la respectait. -</p> - -<p> -Une troisième famine revint, qui fut particulièrement dure, et le -louveteau connut à nouveau, cette fois avec une conscience plus nette, -l'aiguillon de la faim. La louve chassait sans discontinuer, quêtant -partout un gibier qu'elle ne trouvait pas, et souvent ne rentrait -même pas dormir dans la caverne. -</p> - -<p> -Le louveteau chassait comme elle, en mortelle angoisse, et lui non plus -ne trouvait rien. Mais cette détresse contribuait à développer son -esprit et il grandit en science et en sagesse. Il observa de plus près -les habitudes de l'écureuil et s'appliqua à courir sur lui, plus -prestement, pour s'en saisir. Il étudia les mœurs des souris-des-bois -et s'exerça à creuser le sol avec ses griffes, afin de les tirer de -leurs trous. L'ombre même du faucon ne le fit plus fuir sous les -taillis. Assis sur son derrière, en terrain découvert, il allait -même, dans son désespoir, jusqu'à provoquer l'oiseau redoutable qu'il -voyait planer dans le ciel. Car il savait que là-haut, dans le bleu, -c'était de la viande qui flottait, de cette viande que réclamaient si -intensément ses entrailles. Mais le faucon dédaigneux refusait de -venir livrer bataille au louveteau, qui s'en allait en gémissant, de -désappointement et de faim. -</p> - -<p> -La famine, un jour, se termina. La louve apporta de la chair au logis. -Une chair singulière et différente de la chair coutumière. C'était -un petit de lynx, de l'âge approximatif du louveteau, mais un peu -moins grand. Il était tout entier pour lui. La louve, il l'ignorait, -avait déjà satisfait sa faim en dévorant tout le reste de la portée. -Il ne savait pas non plus tout ce qu'il y avait, dans cet acte, de -désespéré. La seule chose qui l'intéressait était la satisfaction -de son estomac, et chaque bouchée du petit lynx, qu'il avalait, -augmentait son contentement. -</p> - -<p> -Un estomac plein incite au repos et le louveteau, étendu dans la -caverne, s'endormit contre sa mère. Un grondement de la louve, tel -qu'il n'en avait encore ouï de semblable, le réveilla en sursaut. -Jamais, peut-être, elle n'en avait, dans sa vie, poussé d'aussi -terrible. Car, elle, elle savait bien que l'on ne dépouille pas -impunément une tanière de lynx. La mère-lynx arrivait. Le louveteau -la vit, dans la pleine lumière de l'après-midi, accroupie à -l'entrée de la caverne. -</p> - -<p> -Sa fourrure, à cette vue, se souleva, puis retomba le long de son -échine. Point n'était ici besoin d'instinct, ni de raisonnement. -Le cri de rage de l'intruse, commencé en sourd grognement, puis -s'enflant tout à coup en un horrifique hurlement, disait clairement -le danger. Le louveteau, pourtant, sentit en lui bouillonner le prodige -de la vie. Il se dressa sur son séant et se rangea aux côtés de sa -mère, en grondant vaillamment. Mais elle le rejeta loin d'elle, en -arrière, avec mépris. -</p> - -<p> -La mère-lynx ne pouvait bondir, le boyau d'entrée de la caverne -étant trop bas et trop étroit. Elle s'avança, en rampant, prête à -s'élancer dès qu'il lui serait loisible. Mais alors la louve -s'abattit sur elle et la terrassa. -</p> - -<p> -Le louveteau ne distinguait pas grand chose de la bataille. Les deux -bêtes grondaient, crachaient, hurlaient et s'entredéchiraient. Le -lynx combattait des griffes et des dents; la louve n'usait que de ses -dents. Le louveteau, profitant d'un moment propice, s'élança, lui -aussi, et enfonça ses crocs dans une des pattes de derrière du lynx. -Il s'y suspendit en grognant et, sans qu'il s'en rendît compte, -il paralysa par son poids les mouvements de cette patte, apportant ainsi -à sa mère une aide appréciable. Un virement du combat, entre les deux -adversaires, le refoula et lui fit lâcher prise. -</p> - -<p> -L'instant d'après, mère-louve et mère-lynx étaient séparées. -Avant qu'elles ne se ruassent à nouveau l'une contre l'autre, le -lynx frappa le louveteau d'un coup de sa large patte de devant, qui -lui lacéra l'épaule jusqu'à l'os et l'envoya rouler contre le -mur de la caverne. Ses cris aigus et ses hurlements plaintifs -s'ajoutèrent au vacarme des rugissements. -</p> - -<p> -Il avait cessé de gémir que la lutte durait encore. Il eut le temps -d'être repris d'un second accès de bravoure et la bataille, en se -terminant, le retrouva rageusement pendu à la patte de derrière du -lynx. -</p> - -<p> -Celui-ci avait succombé. La louve était, pour sa part, fort mal en -point. Elle tenta de caresser le louveteau et de lécher son épaule -blessée. Mais le sang qu'elle avait perdu avait à ce point épuisé -ses forces qu'elle demeura, tout un jour et toute une nuit, étendue -sur le corps de son ennemi, sans pouvoir faire un mouvement et respirant -à peine. Pendant une semaine entière, elle ne quitta point la -tanière, sauf pour aller boire, et sa marche était lente et pénible. -Le lynx, au bout de ce temps, était complètement dévoré, et les -blessures de la louve assez cicatrisées pour lui permettre de courir à -nouveau le gibier. -</p> - -<p> -L'épaule du louveteau demeurait encore raide et endolorie et, durant -quelque temps, il boita. Mais le monde, désormais, lui paraissait -autre. Depuis la bataille avec le lynx, sa confiance en lui-même -s'était accrue. Il avait mordu dans un ennemi, en apparence plus -puissant que lui, et avait survécu. Son allure en était devenue plus -hardie. Quoique la terreur mystérieuse de l'Inconnu, toujours -intangible et menaçante, continuât à peser sur lui, beaucoup de sa -timidité avait disparu. -</p> - -<p> -Il commença à accompagner sa mère dans ses chasses et à y jouer sa -partie. Il apprit férocement à tuer et à se nourrir de ce qu'il -avait tué. Le monde vivant se partageait pour lui en deux catégories. -Dans la première, il y avait lui et sa mère. Dans la seconde, tous les -autres êtres qui vivaient et se mouvaient. Ceux-ci se classaient, à -leur tour, en deux espèces. Ceux qui, comme lui-même et sa mère, -tuaient et mangeaient; ceux qui ne savaient pas tuer ou tuaient -faiblement. De là surgissait la loi suprême. La viande vivait sur la -viande, la vie sur la vie. Il y avait les mangeurs et les mangés. La -loi était Mange ou sois Mangé. -</p> - -<p> -Sans se la formuler, sans la raisonner, ni y penser même, le louveteau -vivait cette loi. Il avait mangé les petits du ptarmigan. Le faucon -avait mangé la mère-ptarmigan, puis aurait voulu le manger lui aussi. -Devenu plus fort, c'est lui qui avait souhaité manger le faucon. Il -avait mangé le petit du lynx et la mère-lynx l'aurait mangé, si -elle n'avait pas été elle-même tuée et mangée. À cette loi -participaient tous les êtres vivants. La viande dont il se nourrissait, -et qui lui était nécessaire pour exister, courait devant lui sur le -sol, volait dans les airs, grimpait aux arbres ou se cachait dans la -terre. Il fallait se battre avec elle pour la conquérir et, s'il -tournait le dos, c'était elle qui courait après lui. Chasseurs et -chassés, mangeurs et mangés, chaos de gloutonnerie, sans merci et sans -fin, ainsi le louveteau n'eût-il pas manqué de définir le monde, -s'il eût été tant soit peu philosophe, à la manière des -hommes<a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a>. -</p> - -<p> -Mais la vie et son élan avaient aussi leurs charmes. Développer et -faire jouer ses muscles constituait pour le louveteau un plaisir sans -fin. Courir sus après une proie était une source d'émotions et de -frémissements délicieux. Rage et bataille donnaient de la joie. La -terreur même et le mystère de l'Inconnu avaient leur attirance. -</p> - -<p> -Puis toute peine portait en elle sa rémunération, dont la première -était celle de l'estomac plein et d'un bon sommeil reposant aux -chauds rayons du soleil. Aussi le louveteau ne querellait-il pas la vie, -qui dans le fait seul qu'elle existe trouve sa raison d'être, ni -l'hostilité ambiante du monde qui l'entourait. Il était plein de -sève, très heureux et tout fier de lui-même. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Victor Hugo a écrit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«<i>La vie est une joie où le meurtre fourmille</i></span><br /> -<span class="i0"><i>Et la création se dévore en famille...</i></span><br /> -<span class="i0"><i>L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe.</i></span><br /> -<span class="i0"><i>Le lynx tacheté saute et saisit l'antilope...</i></span><br /> -<span class="i0"><i>La louve est sur l'agneau, comme l'agneau sur l'herbe...</i></span><br /> -<span class="i0"><i>Le colibri, sitôt qu'il a faim devient tigre...</i></span><br /> -<span class="i0"><i>De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore.</i></span><br /> -<span class="i0"><i>L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore.</i></span><br /> -<span class="i7"><i>C'est l'ivresse et la loi.</i>»</span> -</div></div> - -<p>[La Légende des Siècles, nouvelle série, tome II.] (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="IX">IX</a></h4> - -<h4>LES FAISEURS DE FEU</h4> - -<p> -Sur eux, à l'improviste, tomba le louveteau. Ce fut de sa faute. Il -avait manqué de prudence et marché sans voir. Encore lourd de sommeil -(il avait chassé toute la nuit et venait à peine de se réveiller), il -avait quitté la caverne et était, en trottant, descendu vers le -torrent, pour y boire. À vrai dire, le sentier lui était familier et -jamais nul accident ne lui était arrivé. -</p> - -<p> -Il avait dépassé le sapin renversé, traversé la clairière et -courait parmi les arbres. Au même instant, il vit et flaira. Devant -lui, assises par terre, en silence, étaient cinq choses vivantes, -telles qu'il n'en avait jamais rencontrées de semblables. -C'était sa première vision de l'humanité. -</p> - -<p> -Les cinq hommes, à son aspect, et cela le surprit, ne bondirent pas sur -leurs pieds, ne montrèrent pas leurs dents, ni ne grondèrent. Ils ne -firent pas un mouvement, mais demeurèrent silencieux et fatidiques. -</p> - -<p> -Le louveteau, non plus, ne bougea pas. Tout l'instinct de sa nature -sauvage l'eût cependant poussé à fuir, si un autre instinct ne -s'était, impératif et soudain, élevé en lui. Un étonnement -inconnu s'emparait de son esprit. Il se sentait amoindri tout à coup -par une notion nouvelle de sa petitesse et débilité. Un pouvoir -supérieur, très loin, très haut au-dessus de lui, s'appesantissait -sur son être et le maîtrisait. -</p> - -<p> -Le louveteau n'avait jamais vu d'homme, et pourtant l'instinct de -l'homme était en lui. Dans l'homme il reconnaissait obscurément -l'animal qui avait combattu et vaincu tous les autres animaux du Wild. -Ce n'étaient pas seulement ses yeux qui regardaient, mais ceux de -tous ses ancêtres, prunelles qui avaient, durant des générations, -encerclé dans l'ombre et la neige d'innombrables campements -humains, épié de loin, sur l'horizon, ou de plus près, dans -l'épaisseur des taillis, l'étrange bête à deux pattes qui était -le seigneur et maître de toutes les choses vivantes. -</p> - -<p> -Cet héritage moral et surnaturel, fait de crainte et de luttes -accumulées, pendant des siècles, étreignait le louveteau, trop jeune -encore pour s'en dégager. Loup adulte, il eût pris rapidement la -fuite. Tel qu'il était, il se coucha, paralysé d'effroi, acceptant -déjà la soumission que sa race avait consentie, le premier jour où un -loup vint s'asseoir au feu de l'homme, pour s'y chauffer. -</p> - -<p> -Un des Indiens finit par se lever, marcha dans sa direction et -s'arrêta au-dessus de lui. Le louveteau se colla davantage encore -contre le sol. C'était l'Inconnu, concrétisé en chair et en sang, -qui se penchait sur lui, pour le saisir. Sa fourrure eut un hérissement -inconscient, ses lèvres se rétractèrent et il découvrit ses petits -crocs. La main qui le surplombait, comme une condamnation, hésita et -l'homme dit en riant: -</p> - -<p> -—<i>Wabam wabisca ip pit tah!</i> (Regardez les crocs blancs!) -</p> - -<p> -Les autres Indiens se mirent à rire lourdement et excitèrent l'homme -à saisir le louveteau. Tandis que la main s'abaissait, plus bas, plus -bas, une violente lutte intérieure se livrait chez celui-ci, entre les -divers instincts qui le partageaient. Il ne savait s'il devait -seulement gronder, ou combattre. Finalement, il gronda jusqu'au moment -où la main le toucha, puis engagea la bataille. Ses dents brillèrent -et mordirent. L'instant d'après il reçut, sur un des côtés de la -tête, un coup qui le fit basculer. Alors tout instinct de lutte -l'abandonna. Il se prit à gémir comme un enfantelet et l'instinct -de la soumission l'emporta sur tous les autres. S'étant relevé, il -s'assit sur son derrière en piaulant. Mais l'Indien qu'il avait -mordu était en colère et le louveteau reçut un second coup sur -l'autre côté de la tête. Il piaula encore plus fort. -</p> - -<p> -Les quatre autres Indiens s'esclaffaient de plus en plus, si bien que -leur camarade se mit à rire lui aussi. Ils entourèrent tous le -louveteau et se moquèrent de lui, tandis qu'il geignait, de terreur -et de peine. -</p> - -<p> -Tout à coup, bête et Indiens dressèrent l'oreille. Le louveteau -savait ce qu'annonçait le bruit qui se faisait entendre et, cessant -de gémir, il jeta un long cri, où il y avait plus de joie maintenant -que d'effroi. Puis il se tut et attendit, attendit l'arrivée de sa -mère, de sa mère libératrice, indomptable et terrible, qui savait si -bien combattre, et tuait tout ce qui lui résistait, et n'avait jamais -peur. -</p> - -<p> -Elle arrivait, courant et grondant. Elle avait perçu la plainte de son -petit et se précipitait pour le secourir. Elle bondit au milieu du -groupe, magnifique, transfigurée dans sa furieuse et inquiète -maternité. Son irritation protectrice était un réconfort pour le -louveteau, qui sauta vers elle, avec un petit cri joyeux, tandis que les -animaux-hommes se reculaient, en hâte, de plusieurs pas. La louve -s'arrêta, près de son petit, qui se pressait contre elle, et fit -face aux Indiens. Un sourd grondement sortit de son gosier. La menace -contractait sa face et son nez, qui se plissait, se relevait presque -jusqu'à ses yeux, en une prodigieuse et mauvaise grimace de colère. -</p> - -<p> -Il y eut alors un cri que lança l'un des hommes. -</p> - -<p> -—<i>Kiche!</i>—voilà ce qu'il cria, avec une exclamation de -surprise. -</p> - -<p> -Le louveteau sentit, à cette voix, vaciller sa mère. -</p> - -<p> -—<i>Kiche!</i>—cria l'homme à nouveau, durement, cette fois, et -d'un ton de commandement. -</p> - -<p> -Et le louveteau vit alors sa mère, la louve impavide, se plier -jusqu'à ce que son ventre touchât le sol, en geignant et en remuant -la queue, avec tous les signes coutumiers de soumission et de paix. Il -n'y comprenait rien et était stupéfié. La terreur de l'homme le -reprenait. Son instinct ne l'avait pas trompé et sa mère le -subissait comme lui. Elle aussi rendait hommage à l'animal-homme. -</p> - -<p> -L'Indien qui avait parlé vint vers elle. Il posa sa main sur sa tête -et elle ne fit que s'en aplatir davantage. Elle ne grondait, ni ne -tentait de mordre. Les autres Indiens s'étaient pareillement -rapprochés et, rangés autour de la louve, ils la palpaient et -caressaient, sans aviver chez elle la moindre velléité de résistance -ou de révolte. -</p> - -<p> -Les cinq hommes étaient fort excités et leurs bouches menaient grand -bruit. Mais comme ce bruit n'avait rien de menaçant, le louveteau se -décida à venir se coucher près de sa mère, se hérissant encore de -temps à autre, mais faisant de son mieux pour se soumettre. -</p> - -<p> -—Ce qui se passe n'a rien de surprenant, dit un des Indiens. Le -père de Kiche était un loup. Il est vrai que sa mère était une -chienne. Mais mon frère ne l'avait-il pas attachée dans les bois, -trois nuits durant, au moment de la saison des amours. Alors c'est un -loup qui la couvrit. -</p> - -<p> -—Un an s'est écoulé, Castor-Gris<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a>, depuis que Kiche s'est -échappée. -</p> - -<p> -—Tu comptes bien, Langue-de-Saumon<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>. C'était à l'époque de -la famine que nous avons subie, alors que nous n'avions plus de viande -à donner aux chiens. -</p> - -<p> -—Elle a vécu avec les loups, dit un troisième Indien. -</p> - -<p> -—Cela paraît juste, Trois-Aigles<a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>, répartit Castor-Gris, en -touchant de sa main le louveteau, et en voici la preuve. -</p> - -<p> -Le louveteau, au contact de la main, esquissa un grognement. La main se -retira et lui administra une calotte. Sur quoi, il recouvrit ses crocs -et s'accroupit avec soumission. La main revint alors et le frotta -amicalement derrière les oreilles, et tout le long de son dos. -</p> - -<p> -—Ceci prouve cela, reprit Castor-Gris. Il est clair que sa mère est -Kiche. Mais, une fois de plus, son père est un loup. C'est pourquoi -il y a en lui peu du chien et beaucoup du loup. Ses crocs sont blancs, -et <i>White Fang</i> (Croc-Blanc) doit être son nom. J'ai parlé. C'est -mon chien. Kiche n'était-elle pas la chienne de mon frère? Et mon -frère n'est-il pas mort? -</p> - -<p> -Pendant un instant, les animaux-hommes continuèrent à faire du bruit -avec leurs bouches. Durant ce colloque, le louveteau, qui venait de -recevoir un nom dans le monde, demeurait tranquille et attendait. Puis -Castor-Gris, prenant un couteau dans un petit sac qui pendait sur son -estomac, alla vers un buisson et y coupa un bâton. Croc-Blanc -l'observait. Aux deux bouts du bâton, l'Indien fixa une lanière. -Avec l'une, il attacha Kiche par le cou et, ayant conduit la louve -près d'un petit sapin, y noua l'autre lanière. -</p> - -<p> -Croc-Blanc suivit sa mère et se coucha près d'elle. Il vit -Langue-de-Saumon avancer la main vers lui, et la peur le reprit. Kiche, -de son côté, regardait avec anxiété. Mais l'Indien, élargissant -ses doigts et les recourbant, le roula sens dessus dessous et commença -à lui frotter le ventre d'une manière délicieuse. Le louveteau, les -quatre pattes en l'air, se laissait tripoter, gauche et cocasse, et -sans essayer de résister. Comment d'ailleurs l'aurait-il pu dans la -position où il se trouvait? Si l'animal-homme avait l'intention de -le maltraiter, il lui était livré sans défense et était incapable de -fuir. -</p> - -<p> -Il se résigna donc et se contenta de gronder doucement. C'était plus -fort que lui. Mais Langue-de-Saumon n'eut point l'air de s'en -apercevoir et ne lui donna aucun coup sur la tête. Il continua, au -contraire, à le frictionner de haut en bas, et le louveteau sentit -croître le plaisir qu'il en éprouvait. Lorsque la main caressante -passa sur ses flancs, il cessa tout à fait de gronder. Puis, quand les -doigts remontèrent à ses oreilles, les pressant moelleusement vers -leur base, son bonheur ne connut plus de bornes. Quand, enfin, après -une dernière et savante friction, l'Indien le laissa tranquille et -s'en alla, toute crainte s'était évanouie dans l'esprit du -louveteau. Sans doute d'autres peurs l'attendaient dans l'avenir. -Mais, de ce jour, confiance et camaraderie étaient établies avec -l'homme, en société de qui il allait vivre. -</p> - -<p> -Au bout de quelque temps, Croc-Blanc entendit s'approcher des bruits -insolites. Prompt à observer et à classer, il les reconnut aussitôt -comme étant produits par l'animal-homme. Quelques instants plus tard, -en effet, toute la tribu indienne surgissait du sentier. Il y avait -beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, quarante têtes au total, -tous lourdement chargés des bagages du camp, de provisions de bouche et -d'ustensiles. -</p> - -<p> -Il y avait aussi beaucoup de chiens et ceux-ci, à l'exception des -tout petits, n'étaient pas moins chargés que les gens. Des sacs -étaient liés sur leur dos et chaque bête portait un poids de vingt à -trente livres. Croc-Blanc n'avait, auparavant, jamais vu de chiens, -mais cette première vision lui suffit pour comprendre que c'était -là un animal appartenant à sa propre espèce, avec quelque chose de -différent. Quant aux chiens, ce fut surtout la différence qu'ils -sentirent en apercevant le louveteau et sa mère. -</p> - -<p> -Il y eut une ruée effroyable. Croc-Blanc se hérissa, hurla et mordit -au hasard dans le flot qui, gueules ouvertes, déferlait sur lui. Il -tomba et roula sous les chiens, éprouvant la morsure cruelle de leurs -dents et, lui-même, mordant et déchirant, au-dessus de sa tête, -pattes et ventres. Il entendait, dans la mêlée, les hurlements de -Kiche qui combattait pour lui, les cris des animaux-hommes et le bruit -de leurs gourdins dont ils frappaient les chiens, qui, sous les coups, -gémissaient de douleur. -</p> - -<p> -Tout ceci fut seulement l'histoire de quelques secondes. Le louveteau, -remis sur pied, vit les Indiens qui le défendaient, repousser les -chiens en arrière, à l'aide de bâtons et de pierres, et le sauver -de l'agression féroce de ses frères qui, pourtant, n'étaient pas -tout à fait ses frères. Et, quoiqu'il n'y eût point place en son -cerveau pour la conception d'un sentiment aussi abstrait que celui de -la justice, il sentit, à sa façon, la justice des animaux-hommes. Il -connut qu'ils édictaient des lois et les imposaient. -</p> - -<p> -Étrange était aussi la façon dont ils procédaient pour dicter leurs -lois. Dissemblables de tous les animaux que le louveteau avait -rencontrés jusque-là, ils ne mordaient ni ne griffaient. Ils -imposaient leur force vivante par l'intermédiaire des choses mortes. -Celles-ci leur servaient de morsures. Bâtons et pierres, dirigés par -ces bizarres créatures, sautaient à travers les airs, à l'instar de -choses vivantes, et s'en allaient frapper les chiens. -</p> - -<p> -Il y avait là, pour son esprit, un pouvoir extraordinaire et -inexplicable, qui dépassait les bornes de la nature et était d'un -dieu. Croc-Blanc, cela va de soi, ignorait tout de la divinité. Tout au -plus pouvait-il soupçonner que des choses existaient au-delà de celles -dont il avait la notion. Mais l'étonnement et la crainte qu'il -ressentait en face des animaux-hommes était assez exactement comparable -à l'étonnement et à la crainte qu'aurait éprouvés un homme se -trouvant, sur le faîte de quelque montagne, devant un être divin, qui -tiendrait des foudres dans chaque main et les lancerait sur le monde -terrifié. -</p> - -<p> -Le dernier chien ayant été refoulé en arrière, le charivari prit -fin. Le louveteau se mit à lécher ses meurtrissures. Puis il médita -sur son premier contact avec la troupe cruelle de ses prétendus frères -et sur son introduction parmi eux. Il n'avait jamais songé que -l'espèce à laquelle il appartenait pût contenir d'autres spécimens -que le vieux loup borgne, sa mère et lui-même. Ils constituaient à -eux trois, dans sa pensée, une race à part. Et, tout à coup, il -découvrait que beaucoup d'autres créatures s'apparentaient à sa -propre espèce. Il lui parut obscurément injuste que le premier -mouvement de ces frères de race eût été de bondir sur lui et de -tenter de l'anéantir. -</p> - -<p> -Il était non moins chagrin de voir sa mère attachée avec un bâton, -même en pensant que c'était la sagesse supérieure des animaux-hommes -qui l'avait voulu. Cela sentait l'esclavage. À l'esclavage il n'avait -pas été habitué. La liberté de rôder, de courir, de se coucher par -terre, là où il lui plaisait, avait été son lot jusqu'à ce jour et, -maintenant, il était captif. Les mouvements de sa mère étaient -réduits à la longueur du bâton auquel elle était liée. Et à ce -même bâton il était comme lié lui-même, car il n'avait pas encore -eu l'idée qu'il pouvait se séparer de sa mère. -</p> - -<p> -Il n'aima pas cette contrainte. Il n'aima pas non plus quand les -animaux-hommes, s'étant levés, se remirent en marche. Un -animal-homme, malingre d'aspect, prit dans sa main la lanière du -bâton qui attachait Kiche et emmena la louve derrière lui. Derrière -Kiche suivait Croc-Blanc, grandement perturbé et tourmenté par la -nouvelle aventure qui s'abattait sur lui. -</p> - -<p> -Le cortège descendit la vallée, continuant bien au-delà des plus -longues courses du louveteau, jusqu'au point où le torrent se jetait -dans le fleuve Mackenzie. À cet endroit, des canots étaient juchés en -l'air, sur des perches, et s'étendaient des claies destinées à -faire sécher le poisson. -</p> - -<p> -On s'arrêta et on campa. La supériorité des animaux-hommes -s'affirmait de plus en plus. Plus encore que leur domination sur les -chiens aux dents aiguës, ce spectacle marquait leur puissance. Grâce -à leur pouvoir d'imprimer du mouvement aux choses immobiles, il leur -était loisible de changer la vraie face du monde. -</p> - -<p> -La plantation et le dressage des perches destinées à monter le camp -attira l'attention du louveteau. Cette opération était peu de chose, -accomplie par les mêmes créatures qui lançaient à distance des -bâtons et des pierres. Mais, quand il vit les perches se réunir et se -couvrir de toiles et de peaux, pour former des tentes, Croc-Blanc fut -stupéfait. Ces tentes, d'une colossale et impressionnante grandeur, -s'élevaient partout autour de lui, grandissant à vue d'œil, de -tous côtés, comme de monstrueuses formes de vie. Elles emplissaient le -champ presque entier de sa vision et, menaçantes, le dominaient -lui-même. Lorsque la brise les agitait, en de grands mouvements, il se -couchait sur le sol, effaré et craintif, sans toutefois les perdre des -yeux, prêt à bondir et à fuir au loin, s'il lui arrivait de les -voir se précipiter sur sa tête. -</p> - -<p> -Après un moment, son effroi des tentes prit fin. Il vit que femmes et -enfants y pénétraient et en sortaient sans aucun mal, et les chiens -aussi tenter d'y entrer, mais en être chassés rudement, de la voix -ou au moyen de pierres volantes. Bientôt Croc-Blanc, quittant les -côtés de Kiche, rampait à son tour, avec précaution, vers la tente -la plus proche. Sa curiosité, sans cesse en éveil, le besoin -d'apprendre et de connaître, par sa propre expérience, le -poussaient. Les derniers pouces à franchir vers le mur de toile et de -peau le furent avec un redoublement de prudence et une avance -imperceptible. Les événements de la journée avaient préparé le -louveteau au contact de l'Inconnu, à ses manifestations les plus -merveilleuses et les plus inattendues. Enfin son nez toucha -l'enveloppe de la tente. Il attendit, rien n'arriva. Il flaira -l'étrange matière, saturée de l'odeur de l'homme, et prenant -l'enveloppe dans ses dents, donna une petite secousse. Rien n'arriva -encore, sinon qu'une partie de la tente se mit à remuer. Il secoua -plus hardiment. Le mouvement s'accentua. Il était ravi. Il secoua -toujours plus fort et récidiva jusqu'à ce que la tente entière fût -en mouvement. Alors le cri perçant d'un Indien se fit entendre et -effraya le louveteau, qui revint en toute hâte vers sa mère. Mais -jamais plus depuis il n'eut peur des énormes tentes. -</p> - -<p> -Cette émotion passée, Croc-Blanc s'écarta à nouveau de Kiche qui, -liée à un pieu, ne pouvait le suivre. -</p> - -<p> -Il ne tarda pas à rencontrer un jeune chien, un peu plus grand et plus -âgé que lui, qui venait à sa rencontre, à pas comptés, et -dissimulant des intentions belliqueuses. Le nom du jeune chien, que le -louveteau connut par la suite, en l'entendant appeler, était Lip-Lip. -Il était déjà redoutable et, par ses luttes avec les autres petits -chiens, avait acquis l'expérience de la bataille. -</p> - -<p> -Lip-Lip appartenait à la race des chiens-loups, qui avait le plus de -parenté avec Croc-Blanc; il était jeune et semblait peu dangereux. -Aussi le louveteau se préparait-il à le recevoir en ami. Mais, quand -il vit que la marche de l'étranger se raidissait et que ses lèvres -retroussées découvraient ses dents, il se raidit lui aussi et -répondit en montrant sa mâchoire. Ils se mirent à tourner en rond, -l'un autour de l'autre, hérissés et grondant. Ce manège dura -plusieurs minutes et Croc-Blanc commençait à s'en amuser, comme -d'un jeu, quand tout à coup, avec une surprenante vivacité, Lip-Lip -sauta sur lui, lui jeta une morsure rapide et sauta, derechef, en -arrière. -</p> - -<p> -La morsure avait atteint le louveteau à son épaule déjà blessée par -le lynx et qui, dans le voisinage de l'os, était intérieurement -demeurée douloureuse. La surprise et le coup lui arrachèrent un -gémissement; mais, l'instant d'après, en un bond de colère, il -s'élança sur Lip-Lip et le mordit furieusement. Lip-Lip, nous -l'avons dit, était déjà rompu au combat. Trois fois, quatre fois, -une demi-douzaine de fois, ses petits crocs pointus s'acharnèrent sur -Croc-Blanc, qui, tout décontenancé, finit par lâcher pied et par se -sauver, honteux et dolent, près de sa mère, en lui demandant -protection. -</p> - -<p> -Ce fut sa première bataille avec Lip-Lip. Elle ne devait pas être la -dernière. Car, de ce jour, ils se trouvèrent en quelque sorte -ennemis-nés, étant chacun d'une nature en opposition perpétuelle -avec celle de l'autre. -</p> - -<p> -Kiche lécha doucement son petit et tenta de s'opposer à ce qu'il -s'éloignât d'elle désormais. Mais la curiosité de Croc-Blanc -allait toujours croissant. Oublieux de sa mésaventure, il se remit -incontinent en route, afin de poursuivre son enquête. Il tomba sur un -des animaux-hommes, sur Castor-Gris, qui était assis sur ses talons, -occupé avec des morceaux de bois et des brins de mousse, répandus -devant lui sur le sol. Le louveteau s'approcha et regarda. Castor-Gris -fit des bruits de bouche que Croc-Blanc interpréta non hostiles, et il -vint encore plus près. -</p> - -<p> -Femmes et enfants apportaient de nouveaux bouts de bois et d'autres -branches à l'Indien. C'était évidemment là l'affaire du -moment. Le louveteau s'approcha jusqu'à toucher le genou de -Castor-Gris, oubliant, telle était sa curiosité, que celui-ci était -un terrible animal-homme. Soudain, il vit entre les mains de -Castor-Gris, comme un brouillard qui s'élevait des morceaux de bois -et de la mousse. Puis une chose vivante apparut, qui brillait et qui -tournoyait, et était de la même couleur que le soleil dans le ciel. -</p> - -<p> -Croc-Blanc ne connaissait rien du feu. La lueur qui en jaillissait -l'attira, comme la lumière du jour l'avait, dans sa première -enfance, conduit vers l'entrée de la caverne, et il rampa vers la -flamme. Il entendit Castor-Gris éclater de rire au-dessus de sa tête. -Le son du rire, non plus, n'était pas hostile. Alors il vint toucher -la flamme avec son nez et, en même temps, sortit sa petite langue pour -la lécher. -</p> - -<p> -Pendant une seconde, il demeura paralysé. L'Inconnu, qui l'avait -guetté parmi les bouts de bois et la mousse, l'avait férocement -saisi par le nez. Puis il sauta en arrière, avec une explosion de -glapissements affolés «Ki-yis! Ki-yis! Ki-yis!» -</p> - -<p> -Kiche, en l'entendant, se mit à bondir au bout de son bâton, en -grondant, furieuse, parce qu'elle ne pouvait venir au secours du -louveteau. Mais Castor-Gris riait à gorge déployée, tapant ses -cuisses avec ses mains et contant l'histoire à tout le campement, -jusqu'à ce que chacun éclatât, comme lui, d'un rire inextinguible. -Quant à Croc-Blanc, assis sur son derrière, il criait, de plus en plus -éperdu: «Ki-yis! Ki-yis!» et seul, abandonné de tous, faisait au -milieu des animaux-hommes une pitoyable petite figure. -</p> - -<p> -C'était le pire mal qu'il avait encore connu. Son nez et sa langue -avaient été tous deux mis à vif par la chose vivante, couleur de -soleil, qui avait grandi entre les mains de Castor-Gris. Il cria, cria -interminablement, et chaque explosion nouvelle de ses hurlements était -accueillie par un redoublement d'éclats de rire des animaux-hommes. -Il tenta d'adoucir avec sa langue la brûlure de son nez, mais les -deux souffrances, se juxtaposant, ne firent qu'en produire une plus -grande, et il cria plus désespérément que jamais. -</p> - -<p> -À la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'était le rire et ce -qu'il signifiait. Il ne nous est pas donné de nous expliquer comment -certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que -nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la -claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en -eut honte. -</p> - -<p> -Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brûlures lui faisaient -éprouver, mais parce qu'il fut vexé, dans son amour-propre, de se -voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours -furieuse au bout de son bâton, comme une bête enragée, vers Kiche, la -seule créature au monde qui ne riait pas de lui. -</p> - -<p> -Le crépuscule tomba et la nuit vint. Croc-Blanc demeurait couché près -de sa mère. Son nez et sa langue étaient endoloris. Mais un autre et -plus grand sujet de trouble le tourmentait. Il regrettait la tanière -où il était né, il aspirait à la quiétude enveloppante de la -caverne, sur la falaise, au-dessus du torrent. La vie était devenue -trop peuplée. Ici, il y avait trop d'animaux-hommes, hommes, femmes -et enfants, qui faisaient tous des bruits irritants, et il y avait des -chiens toujours aboyant et mordant, qui éclataient en hurlements à -tout propos et engendraient de la confusion. -</p> - -<p> -La tranquille solitude de sa première existence était finie. Ici, -l'air même palpitait de vie, en un incessant murmure et -bourdonnement, dont l'intensité variait brusquement, d'un instant -à l'autre, et dont les notes diverses lui portaient sur les nerfs et -irritaient ses sens. Il en était crispé et inquiet, et immensément -las, avec la crainte perpétuelle de quelque imminente catastrophe. -</p> - -<p> -Il regardait se mouvoir et aller et venir dans le camp les -animaux-hommes. Il les regardait avec le respect distant que met -l'homme entre lui et les dieux qu'il invente. Dans son obscure -compréhension, ils étaient, comme ces dieux pour l'homme, de -surprenantes créatures, des êtres de puissance disposant à leur gré -de toutes les forces de l'Inconnu. Seigneurs et maîtres de tout ce -qui vit et de tout ce qui ne vit pas, forçant à obéir tout ce qui se -meut et imprimant le mouvement à ce qui ne se meut pas, ils faisaient -jaillir de la mousse et du bois mort la flamme couleur de soleil, la -flamme qui vivait et qui mordait. -</p> - -<p> -Ils étaient des faiseurs de feu! Ils étaient des dieux! -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a><i>Grey Beaver.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a><i>Salmon Tongue.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a><i>Three Eagles.</i></p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="X">X</a></h4> - -<h4>LA SERVITUDE</h4> - -<p> -Chaque jour était pour Croc-Blanc l'occasion d'une expérience -nouvelle. Tout le temps que Kiche resta attachée à son bâton, il -courut seul, par tout le camp, quêtant, furetant, s'instruisant. Il -fut vite au courant des diverses habitudes des animaux-hommes. Mais la -connaissance n'entraîne pas toujours l'admiration. Plus il se -familiarisa avec eux, plus aussi il détesta leur supériorité et -redouta leur pouvoir mystérieux qui, d'autant qu'il était plus -grand, rendait plus menaçante leur divinité. -</p> - -<p> -La déception est souvent donnée à l'homme de voir ses dieux -renversés et piétinés sur leurs autels. Mais au loup et au chien -sauvage, venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette déconvenue -n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et -surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination, nous -masquant leur réalité, nous égarant comme des aveugles qui tâtonnent -dans le royaume de la pensée, en d'abstraites conceptions de -toute-puissance et de beauté suprêmes, le loup et le chien sauvage, -assis à notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et -d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant -dans le temps comme dans l'espace, pour accomplir leurs actes et leurs -fins. -</p> - -<p> -Aucun effort de foi n'est nécessaire pour croire à un tel dieu. Nul -écart de la volonté ne peut induire à lui désobéir, ni à le -renier. Ce dieu-là se tient debout, immuable sur ses deux jambes de -derrière, un gourdin à la main, immensément puissant, livré à -toutes les passions, affectueux ou irrité, selon le moment, pouvoir -mystérieux enveloppé de chair, de chair qui saigne parfois, à -l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse -qu'aucune autre à dévorer. -</p> - -<p> -Croc-Blanc subit la loi commune. Les animaux-hommes furent pour lui, -dès l'abord, sans erreur possible, les dieux auxquels il était -nécessaire de se soumettre. Comme Kiche, sa mère, avait, au premier -appel de son nom, repris sa chaîne, il leur voua tout de suite -obéissance. Il suivit leurs pas, comme un esclavage fatal. Quand ils -marchaient près de lui, il s'écartait pour leur faire place. -Lorsqu'ils l'appelaient, il accourait. S'ils menaçaient, il se -couchait à leurs pieds. Et s'ils lui commandaient de s'en aller, il -s'éloignait précipitamment. Car derrière chacun de leurs désirs -était le pouvoir immédiat d'en exiger l'exécution. Pouvoir qui -s'exprimait lui-même en tapes de la main, en coups de bâton, en -pierres volantes et en cinglants coups de fouet. -</p> - -<p> -Il appartenait aux animaux-hommes, comme tous les chiens du campement -leur appartenaient. Ses actions étaient à eux, son corps était à -eux, pour être battu et piétiné, et pour le supporter sans -récrimination. Telle fut la leçon vite apprise par lui. Elle fut dure, -étant donné ce qui s'était déjà développé, dans sa propre -nature, de force personnelle et d'indépendance. Mais, tandis qu'il -prenait en haine cet état de choses nouveau, il apprenait en même -temps, et sans le savoir, à l'aimer. C'était, en effet, le souci -de sa destinée remis en d'autres mains, un refuge pour les -responsabilités de l'existence. Et cela constituait une compensation, -car il est toujours plus aisé d'appuyer sa vie sur une autre que de -vivre seul. -</p> - -<p> -Il n'arriva pas sans révoltes à s'abandonner ainsi corps et âme, -à rejeter le sauvage héritage de sa race et le souvenir du Wild. Il y -eut des jours où il rampait sur la lisière de la forêt et y demeurait -immobile, écoutant des voix lointaines qui l'appelaient. Puis il -s'en retournait vers Kiche, inquiet et malheureux, pour gémir -doucement et pensivement près d'elle, pour lui lécher la face, en -semblant se plaindre et l'interroger. -</p> - -<p> -Le louveteau avait rapidement appris tous les tenants et aboutissants de -la vie du camp. Il connut l'injustice des gros chiens et leur -gloutonnerie, quand la viande et le poisson étaient jetés, à -l'heure des repas. Il vint à savoir que les hommes étaient -d'ordinaire plus justes, les enfants plus cruels, les femmes plus -douces et plus disposées à lui lancer un morceau de viande ou d'os. -Après deux ou trois aventures fâcheuses avec les mères des tout -petits chiens, il se rendit compte qu'il était de bonne politique de -laisser celles-ci toujours tranquilles, de se tenir aussi loin d'elles -que possible et, en les voyant venir, de les éviter. -</p> - -<p> -Mais le fléau de sa vie était Lip-Lip. Plus âgé, plus grand et plus -fort que lui, Lip-Lip avait choisi Croc-Blanc pour son souffre-douleur. -Le louveteau se défendait avec vaillance, mais il était -<i>out-classed</i><a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a>. -</p> - -<p> -Son ennemi lui était trop supérieur, et Lip-Lip devint pour lui un -vrai cauchemar. Dès qu'il se risquait un peu loin de sa mère, il -était sûr de voir apparaître le gredin, qui se mettait à le suivre, -en aboyant et en le menaçant, et qui attendait le moment opportun, -c'est-à-dire qu'aucun animal-homme ne fût présent, pour -s'élancer sur lui et le contraindre au combat. Lip-Lip l'emportait -invariablement et s'en glorifiait de façon démesurée. Ces -rencontres étaient le meilleur plaisir de sa vie et le perpétuel -tourment de celle de Croc-Blanc. -</p> - -<p> -Le louveteau, cependant, n'en fut pas abattu. Si dures que fussent -pour lui toutes ces défaites, il ne se soumit pas. Mais la persécution -sans fin qu'il subissait eut sur son caractère une influence -néfaste. Croc-Blanc devint méchant et sournois. Ce qu'il y avait -d'originellement sauvage dans sa nature s'aggrava. Ses poussées -joyeuses d'enfant ingénu ne trouvèrent plus d'expression. Jamais -il ne lui fut permis de jouer et gambader avec les autres petits chiens -du camp. Dès qu'il arrivait auprès d'eux, Lip-Lip, fonçant sur -lui, le roulait et le faisait fuir, terrifié, ou, s'il voulait -résister, engageait la bataille jusqu'à sa mise en déroute. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fut ainsi sevré de beaucoup des joies de son enfance, ce qui -le rendit plus vieux que son âge. Il se replia sur lui-même et -développa son esprit. Il devint rusé et, dans ses longs moments de -far-niente, médita sur les meilleurs moyens de duper et frauder. -Empêché de prendre, à la distribution quotidienne, la part qui lui -revenait de viande et de poisson, il se transforma en habile voleur. -Contraint de s'approvisionner lui-même, il s'en acquittait si bien -qu'il devint pour les femmes des Indiens une calamité. Il apprit à -ramper dans le camp, comme un serpent, à se montrer avisé, à -connaître en toute occasion la meilleure façon de se conduire, à -s'informer, par la vue ou l'ouïe, de tout ce qui pouvait -l'intéresser, afin de n'être point pris ensuite au dépourvu, et -aussi à recourir à mille artifices pour éviter son implacable -persécuteur. -</p> - -<p> -Ce fut au plus fort de cette persécution qu'il joua son premier grand -jeu et goûta, grâce aux ressources de son esprit, aux joies -savoureuses de la revanche. Comme Kiche, quand elle était avec les -loups, avait leurré les chiens, pour les attirer hors du campement des -hommes et les envoyer à la mort, ainsi le louveteau, par une manœuvre -à peu près semblable, réussit à attirer Lip-Lip sous la mâchoire -vengeresse de Kiche. Battant en retraite, tout en combattant, Croc-Blanc -entraîna son ennemi à sa suite, ici, puis là, parmi les différentes -tentes du camp. C'était un excellent coureur, plus rapide qu'aucun -autre petit chien de sa taille et plus alerte que Lip-Lip. Sans donner -toutefois toute sa vitesse, il se contenta de garder la distance -nécessaire, celle d'un bond environ, entre lui et son poursuivant. -</p> - -<p> -Lip-Lip, excité par la chasse et par l'approche imminente de la -victoire, perdit toute prudence et oublia l'endroit où il se -trouvait. Quand il s'en rendit compte, il était trop tard. Après -avoir traversé, à fond de train, une dernière tente, il tomba en -plein sur Kiche, attachée à son bâton. Il jeta un cri de stupeur, -mais déjà les crocs justiciers se refermaient sur lui. Quoique Kiche -fût liée, il lui fut impossible de se dégager d'elle. Elle le mit -sur le dos, les pattes en l'air, de manière à l'empêcher de fuir, -tout en le déchirant et lacérant. -</p> - -<p> -Quand il parvint enfin à se rouler hors de sa portée, il se remit sur -ses pieds, en un affreux désordre, blessé à la fois dans son corps et -dans sa pensée. Sa fourrure pendait autour de lui, en touffes humides, -que les dents baveuses de la louve avaient tordues. Il demeura là où -il s'était relevé et, ouvrant largement sa petite gueule, éclata en -une longue et lamentable plainte de chien battu. Mais il n'eut pas le -temps d'achever sa lamentation. Croc-Blanc, fondant sur lui, lui -planta ses crocs dans son train de derrière. Il n'avait plus de force -pour combattre et honteusement se sauva vers sa tente, talonné par son -ancienne victime, qui s'acharnait à ses trousses. Quand il eut -rejoint son domicile, les femmes vinrent à son secours et le louveteau, -transformé en démon, fut finalement chassé par elles, en une -fusillade de cailloux. -</p> - -<p> -Le jour vint où Castor-Gris, décidant que Kiche était réhabituée à -la vie des hommes, la délia. Croc-Blanc fut ravi que la liberté fût -rendue à sa mère. Il l'accompagna joyeusement au milieu du camp et, -voyant qu'il demeurait à ses côtés, Lip-Lip conserva entre eux deux -une distance respectueuse. Le louveteau avait beau se hérisser à son -approche et marcher en raidissant les pattes, Lip-Lip ignorait le défi. -Quelle que fût sa soif de vengeance, il était trop sage pour accepter -le combat dans de telles conditions et préférait attendre le jour où -il se rencontrerait à nouveau en tête à tête avec Croc-Blanc. -</p> - -<p> -Ce même jour, le louveteau et sa mère s'en vinrent rôder à la -lisière de la forêt qui avoisinait le camp. Croc-Blanc y avait amené -Kiche, pas à pas, l'entraînant en avant, quand elle hésitait. Le -torrent, la caverne et la forêt tranquille l'appelaient, et il -continua ses efforts pour qu'elle le suivît plus loin. Il courait -quelques pas, puis s'arrêtait et regardait en arrière. Mais elle ne -bougeait plus. Il gémit plaintivement et gronda, en courant de droite -et de gauche, sous les taillis. Puis il revint vers elle, lui lécha le -museau et se reprit à courir loin d'elle. Elle ne bougea toujours -pas. Alors il rebroussa chemin et la regarda avec une supplication -ardente de ses yeux, qui tomba quand il vit Kiche détourner la tête et -porter sa vue vers le camp. -</p> - -<p> -La voix intérieure qui l'appelait là-bas, dans la vaste solitude, sa -mère l'entendait comme lui. Mais un autre et plus fort appel sonnait -aussi en elle, celui du feu et de l'homme, l'appel que, parmi tous -les animaux, le loup a seul entendu, le loup et le chien sauvage, qui -sont frères. -</p> - -<p> -Kiche, s'étant tournée, se mit à trotter lentement vers le camp. -Plus solide que le lien matériel du bâton qui l'avait attachée -était sur elle l'emprise de l'homme. Invisibles et mystérieux, les -dieux la maintenaient en leur pouvoir et refusaient de la lâcher. -</p> - -<p> -Croc-Blanc se coucha sous un bouleau et pleura doucement. L'odeur -pénétrante des sapins, la senteur subtile des bois imprégnaient -l'atmosphère et remémoraient au louveteau son ancienne vie de -liberté, avant les jours de servitude. Mais plus que l'appel du Wild, -plus que celui de l'homme, l'attirance de sa mère était puissante -sur lui, car si jeune était-il encore. L'heure de son indépendance -n'était pas arrivée. Il se releva, désolé, et trotta lui aussi -vers le camp, faisant halte, une fois ou deux, pour s'asseoir par -terre, gémir et écouter la voix qui chantait au fond de la forêt. -</p> - -<p> -Le temps qu'il est donné à une mère de demeurer avec ses petits -n'est pas bien long dans le Wild. Sous la domination de l'homme, il -est souvent plus court encore. Ainsi en fut-il pour Croc-Blanc. -Castor-Gris se trouvait être le débiteur de Trois-Aigles, qui était -sur le point d'entreprendre une course du fleuve Mackenzie au Grand -Lac de l'Esclave. Une bande de toile écarlate, une peau d'ours, -vingt cartouches et Kiche remboursèrent sa dette. -</p> - -<p> -Le louveteau vit sa mère emmenée à bord du canot de Trois-Aigles et -tenta d'aller vers elle. Un coup qu'il reçut de l'Indien le -repoussa à terre. Le canot s'éloigna. Il s'élança dans l'eau -et nagea à sa suite, sourd aux cris d'appel de Castor-Gris. Dans la -terreur où il était de perdre sa mère, il en avait oublié le pouvoir -même d'un animal-homme et d'un dieu. -</p> - -<p> -Mais les dieux sont accoutumés à être obéis et Castor-Gris, irrité, -lança un autre canot à la poursuite de Croc-Blanc. Après l'avoir -rejoint, il le saisit par la peau du cou et l'éleva hors de l'eau. -Il ne le déposa pas d'abord dans le canot. Le tenant d'une main -suspendu, il lui administra de l'autre une solide râclée. Oui, pour -une râclée, c'en fut une. Lourde était la main, chaque coup visait -à blesser, et les coups pleuvaient, innombrables. -</p> - -<p> -Frappé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, Croc-Blanc -oscillait, en avant, en arrière, comme un balancier de pendule -frénétique et désordonné. Les impressions qu'il éprouva furent -diverses. À la première surprise succéda l'effroi, pendant un -instant, au contact répété de la main qui le frappait. Mais la peur -fit bientôt place à la colère. La libre nature du louveteau prit le -dessus. Il montra les dents et osa gronder à la face du dieu -courroucé. Le dieu s'en exaspéra davantage. Les coups redoublèrent, -plus rudes et plus adroits à blesser. -</p> - -<p> -Castor-Gris continuait à battre, Croc-Blanc à gronder. Mais cela ne -pouvait pas toujours durer. Il fallait que l'un des deux eût le -dernier mot. Ce fut Croc-Blanc qui céda. La peur le reprit. Pour la -première fois, il connaissait véritablement la main de l'homme. Les -coups de pierres ou de bâton qu'il avait eu déjà l'occasion de -recevoir étaient des caresses, comparés aux coups présents. Il se -soumit et commença à pleurer et à gémir. Durant un moment, chaque -coup tirait une plainte de son gosier. Puis son affolement grandit, et -ses cris se succédèrent sans interruption, leur rythme ne gardant plus -aucun rapport avec celui de son châtiment. -</p> - -<p> -À la fin, l'Indien arrêta la main qui frappait. Le louveteau pendait -à son autre main, sans mouvement, et continuait à crier. Ceci parut -satisfaire Castor-Gris, qui jeta rudement Croc-Blanc au fond du canot. -Le canot, durant ce temps, s'en était allé au fil de l'eau. -Castor-Gris s'avança pour prendre la rame. Le louveteau était sur -son passage. Il le frappa barbarement de son pied. La libre nature de -Croc-Blanc eut une nouvelle révolte et il enfonça ses dents dans le -pied de l'homme, à travers le mocassin qui le chaussait. -</p> - -<p> -Le châtiment déjà reçu n'était rien, comparé à celui qui allait -suivre. La colère de Castor-Gris fut aussi terrible que fut grand -l'effroi du louveteau. Non seulement la main, mais aussi la dure rame -de bois, furent mises en œuvre contre lui, et tout son petit corps -était brisé et rompu, quand Castor-Gris le rejeta au fond du canot. -Et, cette fois, de propos délibéré, il recommença à le frapper du -pied. -</p> - -<p> -Croc-Blanc ne renouvela pas son attaque. Il venait d'apprendre une -autre leçon de son esclavage. Jamais, quelle que soit la circonstance, -on ne doit mordre le dieu qui est votre seigneur et maître. Son corps -est sacré et le toucher des dents est, avec évidence, l'offense -impardonnable entre toutes, le crime entre les crimes. -</p> - -<p> -Lorsque le canot eut rejoint le rivage, le louveteau y gisait, -gémissant et inerte, attendant la volonté de Castor-Gris. C'était -la volonté de Castor-Gris qu'il vînt à terre, et à terre il fut -lancé, sans ménagement aucun pour ses meurtrissures. Il rampa en -tremblant. Lip-Lip, qui était présent et avait, du rivage, assisté à -toute l'affaire, se précipita sur lui, en le voyant si faible, et -entra ses dents dans sa chair. -</p> - -<p> -Croc-Blanc était hors d'état de se défendre et il lui serait -arrivé malheur, si Castor-Gris, enlevant Lip-Lip d'un solide coup de -pied, ne l'avait lancé à distance respectable. -</p> - -<p> -C'était la justice de l'animal-homme qui se manifestait et, même -en l'état pitoyable où il se trouvait, le louveteau en éprouva un -petit frisson de reconnaissance. Sur les talons de Castor-Gris et -jusqu'à sa tente, il boita avec soumission, à travers le camp. Ainsi -avait-il appris que le droit au châtiment est une prérogative que les -dieux se réservent à eux-mêmes et dénient à toute autre créature -au-dessous d'eux. -</p> - -<p> -Pendant la nuit qui succéda, tandis que chacun reposait dans le camp, -Croc-Blanc se souvint de sa mère et souffrit en pensant à elle. Il -souffrit un peu trop haut et réveilla Castor-Gris, qui le battit. Par -la suite, il pleura plus discrètement, lorsque les dieux étaient à -portée de l'entendre. Mais, parfois, rôdant seul à l'orée de la -forêt, il donnait libre cours à son chagrin, et criait tout haut, en -gémissant et en appelant. -</p> - -<p> -Durant la période de sa vie qui suivit, il aurait pu, grâce à la -liberté dont il jouissait encore, céder au souvenir de la caverne et -du torrent, et s'en retourner dans le Wild. Mais la mémoire de sa -mère était la plus forte. Comme les chasses des animaux-hommes les -entraînaient loin du camp et les y ramenaient ensuite, peut-être aussi -reviendrait-elle un jour. Et il demeurait en esclavage, en soupirant -après elle. -</p> - -<p> -Esclavage qui n'était pas entièrement malheureux. Car le louveteau -continuait à s'intéresser à beaucoup de choses. Quelque événement -imprévu surgissait toujours et les actions étranges auxquelles se -livrent les animaux-hommes n'ont pas de fin. Il apprenait, -simultanément, comment il convenait de se conduire avec Castor-Gris. -Obéissance absolue et soumission en tout lui étaient demandées. En -retour, il échappait aux coups et sa vie était tolérable. -</p> - -<p> -De plus, Castor-Gris, parfois, lui donnait lui-même un morceau de -viande et, tandis qu'il le mangeait, le défendait contre les autres -chiens. Ce morceau de viande prenait, pour Croc-Blanc, une valeur -beaucoup plus considérable qu'une douzaine d'autres reçus de la -main des femmes. C'était bizarre. Mais cela était. -</p> - -<p> -Jamais Castor-Gris ne caressait. Et cependant (était-ce l'effet du -poids de sa main et celui de son pouvoir surnaturel, ou d'autres -causes intervenaient-elles, que le louveteau ne réussissait pas à se -formuler?) il était indéniable qu'un certain lien d'attachement -se formait entre Croc-Blanc et son rude seigneur. -</p> - -<p> -Sournoisement, par des voies cachées, aussi bien que par la force des -pierres volantes, des coups de bâton et des claques de la main, les -chaînes du louveteau rivaient autour de lui leur réseau. Les aptitudes -inhérentes à son espèce, qui lui avaient, dès l'abord, rendu -possible de s'acclimater au foyer de l'homme, étaient susceptibles -de perfection. Elles se développèrent dans la vie du camp, au milieu -des misères dont elle était faite, et lui devinrent secrètement -chères avec le temps. Mais tout ce qui le préoccupait encore, pour le -moment, était le chagrin d'avoir perdu Kiche, l'espoir qu'elle -reviendrait et la soif de recouvrer un jour la libre existence qui avait -été la sienne. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>Terme de boxe, signifiant qui n'a pas assez de poids pour -être classé. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XI">XI</a></h4> - -<h4>LE PARIA</h4> - -<p> -Lip-Lip continuait à assombrir les jours de Croc-Blanc. Celui-ci en -devint plus méchant et plus féroce qu'il ne l'eût été de sa -nature. Il acquit, parmi les animaux-hommes eux-mêmes, une réputation -déplorable. S'il y avait, quelque part dans le camp, du trouble et -des rumeurs, des cris et des batailles, ou si une femme se lamentait -pour un morceau de viande qu'on lui avait volé, on était sûr de -trouver Croc-Blanc mêlé à l'affaire. Les animaux-hommes ne -s'inquiétèrent pas de rechercher les causes de sa conduite; ils ne -virent que les effets, et les effets étaient mauvais. Il était pour -tous un perfide voleur, un mécréant qui ne songeait qu'à mal faire, -un perturbateur endurci. Tandis qu'il les regardait d'un air -narquois et toujours prêt à fuir sous une grêle éventuelle de -cailloux, les femmes irritées ne cessaient de lui répéter qu'il -était un loup, un indigne loup, destiné à faire une mauvaise fin. -</p> - -<p> -Il se trouva de la sorte proscrit parmi la population du camp. -</p> - -<p> -Tous les jeunes chiens suivaient envers lui la conduite de Lip-Lip et -joignaient leurs persécutions à celles de son ennemi. Peut-être -sentaient-ils obscurément la différence originelle qui le séparait -d'eux, sa naissance dans la forêt sauvage, et cédaient-ils à cette -inimitié instinctive que le chien domestique éprouve pour le loup. -Quoi qu'il en soit, une fois qu'ils se furent déclarés contre -Croc-Blanc, ce fut désormais chose réglée et leurs sentiments ne se -modifièrent plus. -</p> - -<p> -Les uns après les autres, ils connurent la morsure de ses dents, car il -donnait plus qu'il ne recevait. En combat singulier il était toujours -vainqueur. Mais ses adversaires lui refusaient le plus qu'ils -pouvaient ce genre de rencontre. Dès qu'il entrait en lutte avec -l'un d'eux, c'était le signal pour tous les jeunes chiens -d'accourir et de se jeter sur lui. -</p> - -<p> -De la nécessité de tenir tête à cette coalition, Croc-Blanc tira des -enseignements utiles. Il apprit comment il convenait de se conduire pour -résister à une masse d'assaillants, tout en causant à un adversaire -séparé le plus de dommage, dans le plus bref délai. Rester debout sur -ses pattes, au milieu du flot ennemi, était une question de vie ou de -mort, et il se pénétra bien de cette idée. Il se fit souple comme un -chat. Même de grands chiens pouvaient le heurter, par derrière ou de -côté, de toute la force de leurs corps lourds. Soit qu'il fût -projeté en l'air, soit qu'il se laissât glisser sur le sol, il se -retrouvait toujours debout, solidement ancré à notre mère la terre. -Lorsque les chiens combattent, ils ont coutume, pour annoncer la -bataille, de gronder, de hérisser le poil de leur dos et de raidir -leurs pattes. Croc-Blanc s'instruisit à supprimer ces préambules. -Tout délai dans l'attaque signifiait pour lui l'arrivée de la -meute entière. Aussi s'abstint-il de donner aucun avertissement. Il -fonçait droit sur l'ennemi, sans lui laisser le temps de se mettre en -garde, le mordait, déchirait et lacérait en un clin d'œil. Un chien -avait ses épaules déchiquetées et ses oreilles mises en rubans avant -de savoir même ce qui lui arrivait. -</p> - -<p> -Ainsi surpris, le chien était en outre aisément renversé, et un chien -renversé expose fatalement à son adversaire le dessous délicat de son -cou, qui est le point vulnérable où se donne la mort. C'était une -opération que des générations de loups chasseurs avaient enseignée -à Croc-Blanc. Comme il n'avait pas atteint le terme de sa croissance, -ses crocs n'étaient pas encore assez longs ni assez forts pour lui -permettre de réussir par ses seuls moyens ce genre d'attaque. Mais -beaucoup de jeunes chiens étaient venus au camp avec un cou déjà -entamé et à demi ouvert. Si bien qu'un jour, s'attaquant à l'un -de ses ennemis, sur la lisière de la forêt, il le renversa, les pattes -en l'air, le traîna sur le sol et, lui coupant la grosse veine du -cou, lui prit la vie. -</p> - -<p> -Il y eut, ce soir-là, une grande rumeur dans le camp. Croc-Blanc avait -été vu et son méfait fut rapporté au maître du chien mort. Les -femmes se remémorèrent les diverses circonstances des viandes volées -et Castor-Gris fut assiégé par un concert de voix furieuses. Mais il -défendit résolument l'entrée de sa tente, où il avait mis -Croc-Blanc à l'abri et refusa, envers et contre tous, le châtiment -du coupable. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fut donc haï des chiens et haï des hommes. Durant tout le -temps de sa croissance, il ne connut jamais un instant de sécurité. -Menacé par la main des uns et par les crocs des autres, il n'était -accueilli que par les grondements de ses congénères, par les -malédictions et par les coups de pierre de ses dieux. Le regard -scrutant l'horizon tout autour de lui, il était sans cesse aux -aguets, alerte à l'attaque ou à la riposte, prêt à bondir en -avant, en faisant luire l'éclair de ses dents blanches, ou à sauter -en arrière, en grondant. -</p> - -<p> -Et, quand il grondait, nul chien dans le camp ne pouvait, jeune ou -vieux, rivaliser avec lui. Dans son grondement il incorporait tout ce -qui peut s'exprimer de cruel, de méchant et d'horrible. Avec son -nez, serré par des contractions ininterrompues, ses poils qui se -hérissaient en vagues successives, sa langue, qu'il sortait et -rentrait, et qui était pareille à un rouge serpent; avec ses oreilles -couchées, ses prunelles étincelantes de haine, ses lèvres retournées -et les crochets découverts de ses crocs, il apparaissait à ce point -diabolique qu'il pouvait compter, pour quelques instants, sur un -arrêt net de n'importe lequel de ses assaillants. De cet arrêt il -savait, bien entendu, tirer parti. Aussi bien cette hésitation dans -l'attaque se transformait-elle souvent, même chez les gros chiens, -épouvantés, en une honorable retraite. -</p> - -<p> -Toute la troupe des jeunes chiens était tenue par lui responsable des -persécutions isolées dont il était l'objet. Et, puisqu'ils ne -l'avaient pas admis à courir en leur compagnie, Croc-Blanc, en -retour, ne permettait pas à un seul d'entre eux de s'isoler de ses -compagnons. Sauf Lip-Lip, ils étaient tous contraints de demeurer -collés les uns aux autres, afin de pouvoir, le cas échéant, se -défendre mutuellement contre l'implacable ennemi qu'ils -s'étaient fait. Un petit chien rencontré seul hors du camp, par le -louveteau, était un petit chien mort. Ou, s'il échappait, c'était -à grand peine, poursuivi par Croc-Blanc, jusqu'au milieu des tentes, -en hurlant de terreur et en ameutant bêtes et gens. -</p> - -<p> -Le louveteau finit même par attaquer les jeunes chiens, non pas -seulement quand il les trouvait isolés, mais quand aussi il les -rencontrait en troupe. Alors, dès que le bloc fonçait sur lui, il -prenait prestement la fuite et distançait sans peine ses adversaires. -Mais, dès que l'un de ceux-ci, emporté par le feu de la chasse, -dépassait les autres poursuivants, Croc-Blanc se retournait brusquement -et lui réglait son affaire. Puis il détalait à nouveau. Le -stratagème ne manquait jamais de réussir, car les jeunes chiens -s'oubliaient sans cesse, tandis que le louveteau demeurait toujours -maître de lui. -</p> - -<p> -Cette petite guerre n'avait ni fin ni trêve. Elle était devenue, -pour les jeunes chiens, une sorte d'amusement, d'amusement mortel. -Croc-Blanc, qui connaissait mieux qu'eux le Wild, se plaisait à les -entraîner à travers les bois qui avoisinaient le camp. Là, ils ne -tardaient pas à s'égarer et se livraient à lui, par leurs cris et -leurs appels, tandis qu'il courait, silencieux, à pas de velours, -comme une ombre mobile parmi les arbres, à la manière de son père et -de sa mère. -</p> - -<p> -Un autre de ses tours favoris consistait à faire perdre sa trace aux -petits chiens, en traversant quelque cours d'eau. Parvenu sur -l'autre rive, il s'étendait tranquillement sous un buisson et se -divertissait en écoutant les cris de déception qui ne manquaient pas -de s'élever. -</p> - -<p> -Dans cette situation d'hostilité perpétuelle avec tous les êtres -vivants, toujours attaqué ou attaquant, et toujours indomptable, le -développement spirituel de Croc-Blanc était rapide et unilatéral. -L'état dans lequel il se trouvait n'était pas un sol favorable -pour faire fleurir affection et bonté. C'était là sentiments dont -le louveteau n'avait pas la moindre lueur. Le seul code qui lui avait -été enseigné était d'obéir au fort et d'opprimer le faible. -Castor-Gris était un dieu et un fort. Croc-Blanc, par conséquent lui -obéissait. Mais les chiens plus jeunes que lui, ou moins vigoureux, -étaient des faibles, c'est-à-dire une chose bonne à détruire. Son -éducation avait pour directive le culte du pouvoir. Il se fit plus vif -dans ses mouvements que les autres chiens du camp, plus rapide à -courir, plus alerte, avec des muscles et des nerfs de fer, plus -résistant, plus cruel, plus féroce et meurtrier, plus rusé et plus -intelligent. Il était nécessaire qu'il devînt tout cela, pour -qu'il pût résister et survivre à l'ambiance ennemie qui -l'enveloppait. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XII">XII</a></h4> - -<h4>LA PISTE DES DIEUX</h4> - -<p> -À la chute de l'année, quand les jours furent devenus plus courts et -quand la morsure du froid eut reparu dans l'air, Croc-Blanc trouva -l'occasion, qu'il avait si souvent cherchée, de reprendre sa -liberté. -</p> - -<p> -Il y avait, depuis plusieurs jours, un grand brouhaha dans le camp. Les -tentes avaient été démontées et la tribu, avec armes et bagages, -s'apprêtait à aller chercher un autre terrain de chasse. Croc-Blanc -surveillait, avec des yeux ardents, ce remue-ménage inaccoutumé et, -lorsqu'il vit les tentes abattues et pliées, les canots amenés au -rivage et chargés, il comprit de quoi il s'agissait. -</p> - -<p> -Déjà un certain nombre de canots s'étaient éloignés du bord et -quelques-uns avaient disparu au tournant du fleuve, lorsque, très -délibérément, le louveteau se résolut à demeurer en arrière. Il -attendit un moment propice pour se glisser hors du camp et gagner les -bois. Afin de dissimuler sa piste, il entra dans le fleuve, où la glace -commençait à se former; puis, après en avoir, pendant quelque temps, -suivi la rive en nageant, il se blottit dans un épais taillis et -attendit. -</p> - -<p> -Les heures passèrent et il les occupa à faire quelques sommes. Il -dormait, quand il fut réveillé soudain par la voix de Castor-Gris, qui -l'appelait par son nom. D'autres voix se joignirent à celle de son -maître et il entendit que la femme de l'Indien prenait part à la -recherche, ainsi que Mit-Sah, qui était le fils de Castor-Gris. -</p> - -<p> -Croc-Blanc tremblait de peur. Mais, quoique une impulsion intérieure le -poussât à sortir de sa cachette, il ne bougea point. Bientôt les voix -se moururent au loin et, après une nouvelle attente de plusieurs -heures, le louveteau rampa hors du taillis, afin de se réjouir -librement du succès de son entreprise. Il se mit à jouer et à -gambader autour des arbres. Cependant l'obscurité venait et voilà -que, tout à coup, il eut conscience de sa solitude. -</p> - -<p> -Il s'assit sur son derrière et se prit à réfléchir, écoutant le -vaste silence de la forêt. Un trouble inconnu l'envahit. Il sentait -le péril partout en embuscade autour de lui, un péril invisible et -insoupçonné, qui se cachait dans l'ombre noire des troncs d'arbres -énormes. -</p> - -<p> -Il faisait froid aussi. Et il n'y avait plus ici les chauds recoins -d'une tente où se réfugier. Le froid lui montait dans les pattes, et -il s'efforçait de s'en garder en les levant successivement, l'une -après l'autre. Ou bien il recourbait sur elles sa queue touffue, pour -les couvrir. Tout ensemble repassait dans sa mémoire une succession -d'images qui s'y étaient imprimées. Il revoyait le camp, ses -tentes et la lueur des feux. Il entendait les voix stridentes des -femmes, les basses grondantes des hommes et les aboiements des chiens. -Il avait faim, et il se souvenait des morceaux de viande et de poisson -qu'on lui jetait. Ici, pas de viande, rien que l'inexprimable et -menaçant silence. -</p> - -<p> -Son esclavage l'avait amolli. En perdant le sens des responsabilités, -il s'était affaibli et ne savait plus comment se gouverner. Au lieu -du bruissement de la vie coutumière, silence et nuit l'étreignaient. -Il en était paralysé. Qu'allait-il advenir? -</p> - -<p> -Il frissonna. Quelque chose de colossal et de formidable venait de -traverser le champ de sa vision. C'était l'ombre d'un arbre, -projetée par la lune, dont la face s'était dégagée des nuages qui -la voilaient. Il se rassura et gémit doucement. Puis il tut son -gémissement, de peur que celui-ci n'éveillât l'attention du -péril embusqué autour de lui. -</p> - -<p> -Contracté par le froid de la nuit, un autre arbre fit entendre un -craquement violent. C'était directement au-dessus de sa tête. Il -glapit de frayeur et une panique folle le saisit. De toutes ses forces -il courut vers le camp. Un invincible besoin de la protection et de la -société de l'homme s'emparait de lui. La senteur de la fumée des -feux emplissait ses narines; dans ses oreilles bourdonnaient les sons -et les cris coutumiers. Il sortit enfin de la forêt, de son obscurité -et de ses ombres, pour parvenir à un terrain découvert, qu'inondait -le clair de lune. Des yeux, il y chercha vainement le camp. Il avait -oublié. Le camp était parti. -</p> - -<p> -Il s'était brusquement arrêté de courir, car où aller, maintenant? -Il erra, lamentable et abandonné, sur l'emplacement déserté où -s'étaient élevées les tentes, flairant les tas de décombres et les -détritus laissés par les dieux. Combien il se fût réjoui d'une -volée de pierres, lancées sur lui par une femme irritée, combien -heureux eût-il été de la lourde main de Castor-Gris s'abattant sur -lui pour le frapper! Même Lip-Lip eût été le bienvenu, et avec lui -les grondements de la troupe entière des chiens. -</p> - -<p> -Il arriva ainsi à la place de la tente de Castor-Gris et, au beau -milieu du sol, il s'assit, puis pointa son nez vers la lune. Parmi les -spasmes qui lui contractaient le gosier, il ouvrit sa gueule béante, et -une clameur en jaillit, qui venait de son cœur brisé, qui disait sa -solitude et son effroi, son chagrin d'avoir perdu Kiche, toutes ses -peines et toutes ses misères passées, et son appréhension aussi des -dangers de demain. Ce fut, pour la première fois, le long et lugubre -hurlement du loup, lancé par lui, à pleine gorge. -</p> - -<p> -L'aube du jour dissipa une partie de ses craintes, mais accrut le -sentiment de sa solitude, par le spectacle de la terre nue qui -s'étendait autour de lui. Sa résolution fut bientôt arrêtée. Il -s'enfonça à nouveau dans la forêt et, suivant la rive du fleuve, il -entreprit d'en descendre le cours. -</p> - -<p> -Il courut toute la journée, sans prendre aucun repos. Son corps de fer -ignorait la fatigue et semblait créé pour courir toujours. Une -hérédité d'endurance rendait possible au louveteau un effort sans -fin et lui permettait d'imposer à sa chair, même meurtrie, de -marcher quand même en avant. Là où le fleuve se resserrait entre des -falaises abruptes, il les contournait pour en atteindre le sommet. Il -traversait, à gué ou à la nage, les affluents qu'il rencontrait, -rivières et ruisseaux. Souvent, il se risquait à suivre la glace qui -commençait à se former en bordure de la rive. Parfois il lui arrivait -de passer à travers, et il lui fallait lutter contre le courant, pour -n'être point noyé. Sa pensée demeurait fixée sur la piste des -dieux. Sa seule crainte était qu'ils n'eussent quitté le bord du -fleuve pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres. -</p> - -<p> -Croc-Blanc était d'une intelligence au-dessus de la moyenne de celle -de son espèce. Cependant sa conception mentale n'était pas assez -formée pour se porter sur l'autre rive du Mackenzie. Que serait-il -advenu si la piste des dieux s'était poursuivie de ce côté? Pas un -moment cette idée ne pénétra le cerveau du louveteau. Plus tard, -quand il eut voyagé davantage à travers le monde, quand il eut acquis -plus d'âge et d'expérience, et connu plus de pistes et de fleuves, -il n'eût pas manqué de songer à cette éventualité et de s'en -inquiéter. À cette heure, il allait en aveugle, ne faisant entrer en -ligne de compte dans ses calculs que la rive seule du Mackenzie sur -laquelle il se trouvait. -</p> - -<p> -Toute la nuit encore, il courut, butant, dans l'obscurité; contre -des obstacles qui le retardaient, sans l'arrêter. Vers le milieu du -second jour, son corps, si dur qu'il fût, commença à fléchir; sa -volonté le soutenait seul. Il courait depuis trente heures et n'avait -pas mangé depuis quarante, ce qui diminuait ses forces. Ses plongées -répétées dans l'eau glacée avaient terni comme un vieux feutre sa -magnifique fourrure. -</p> - -<p> -Les larges coussinets de ses pieds étaient meurtris et saignaient. Il -s'était mis à boiter et sa boiterie augmentait d'heure en heure. -Pour comble de malheur, le ciel s'obscurcit et la neige commença -brutalement à tomber, à la fois cinglante et fondante, glissante sous -les pieds et lui cachant la vue du paysage qu'il traversait. Sa marche -en fut encore retardée. -</p> - -<p> -Castor-Gris avait décidé de camper, cette nuit-là sur la rive -opposée du Mackenzie. Mais, un peu avant la nuit, un élan, qui était -venu boire dans le fleuve, sur cette même rive que suivait Croc-Blanc, -avait été aperçu par Kloo-Kooch, la femme de Castor-Gris. Si la bête -n'était pas venue boire, si Mit-Sah n'avait pas gouverné en -longeant la terre, à cause de la neige, si Kloo-Kooch n'avait pas vu -l'animal et si Castor-Gris ne l'avait pas tué d'un heureux coup -de fusil, les faits qui en résultèrent eussent pris un autre cours. Le -louveteau, ne trouvant pas l'Indien, aurait passé outre et s'en -serait allé plus loin, soit pour mourir, soit pour retrouver sa voie -vers ses frères sauvages et redevenir un des leurs, c'est-à-dire un -loup, jusqu'au terme de ses jours. -</p> - -<p> -La nuit était tout à fait tombée. La neige descendait plus épaisse -et Croc-Blanc geignait, à mi-voix, en trébuchant et boitant de plus en -plus, lorsqu'il rencontra, sur le sol blanc, une piste fraîche. Si -fraîche était-elle que nul doute n'était possible sur son origine. -Retrouvant toute son ardeur, il la suivit, du bord du fleuve, jusque -parmi les arbres. Les bruits du campement ne tardèrent pas à frapper -ses oreilles et bientôt il vit la lueur du feu, Kloo-Kooch en train de -faire la cuisine, et Castor-Gris accroupi, qui mordait dans un gros -morceau de suif cru. Il y avait de la viande fraîche dans le camp! -</p> - -<p> -Le louveteau s'attendait à être battu. Il se tapit par terre, à -cette pensée, et ses poils se hérissèrent légèrement. Mais il -avança quand même. Il craignait et détestait le châtiment qu'il -savait lui être réservé, mais il savait aussi que le confort du feu -l'attendait, et la protection des dieux, et la société des chiens, -société d'ennemis sans doute, société cependant, qui était ce à -quoi surtout il aspirait. -</p> - -<p> -Il s'avança donc, contracté sur lui-même, faisant des courbettes et -se traînant sur son ventre, jusqu'à la lumière du foyer. -</p> - -<p> -Castor-Gris l'aperçut et s'arrêta de mâcher son suif. Croc-Blanc -rampa droit vers lui, la tête basse, dans toute l'abjection de sa -honte et de sa soumission. Chaque pouce de terrain que gagnait son -ventre se faisait plus lent et plus pénible. Finalement, il se coucha -aux pieds du maître, en la possession duquel il s'abandonnait, corps -et âme. De sa propre volonté, il était venu s'asseoir, livrer sa -liberté. -</p> - -<p> -Le louveteau tremblait, en attendant le châtiment qui allait -immanquablement tomber sur lui. Il y eut, au-dessus de sa tête, un -mouvement de la main de Castor-Gris. Il se courba, d'un geste -instinctif. Le coup ne s'abattit pas. Alors il se risqua à lever son -regard. Castor-Gris séparait en deux le morceau de suif! Castor-Gris -lui offrait un des deux morceaux! Très doucement et non sans quelque -défiance, il flaira d'abord le suif, puis le mangea. Castor-Gris -ordonna de lui apporter de la viande et, tandis qu'il mangeait, le -garda contre les autres chiens. -</p> - -<p> -Ainsi repu, Croc-Blanc s'étendit aux pieds de Castor-Gris, regardant -avec amour le feu qui le réchauffait, clignant des yeux et tout -somnolent, certain désormais que le lendemain ne le trouverait pas -errant à l'abandon, à travers la noire forêt, mais dans la -compagnie des animaux-hommes, et côte à côte avec les dieux auxquels -il s'était donné. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XIII">XIII</a></h4> - -<h4>LE PACTE</h4> - -<p> -À la fin de décembre, Castor-Gris entreprit un voyage sur la glace du -fleuve Mackenzie, accompagné de Mit-Sah et de Kloo-Kooch. Il prit la -conduite, pour lui-même et pour sa femme, d'un premier traîneau, -tiré par les gros chiens. Un second traîneau, plus petit, fut confié -à Mit-Sah, et les jeunes chiens y furent attelés. Ce traîneau était -un jouet plutôt qu'autre chose, et cependant il faisait les délices -de Mit-Sah, qui commençait ainsi à jouer son rôle dans le monde et en -était tout fier. À son tour, il apprenait à conduire les chiens et à -les dresser. Le petit traîneau n'était pas d'ailleurs sans avoir -son utilité, car il portait près de deux cents livres de bagages et de -nourriture. -</p> - -<p> -Le louveteau avait vu les chiens du camp travailler sous le harnais. -Aussi ne fut-il point trop effarouché lorsqu'on l'attela pour la -première fois. On lui passa autour du cou un collier rembourré de -mousse et que deux lanières reliaient à une courroie qui se croisait -sur sa poitrine et sur son dos. À cette courroie était attachée une -longue corde, qui servait à tirer le traîneau. -</p> - -<p> -Six autres chiens composaient l'attelage avec lui. Ils étaient nés -au début de l'année et, par conséquent, âgés de neuf à dix mois, -tandis que le louveteau n'en comptait que huit. Chaque bête était -reliée au traîneau par une corde indépendante, fixée à un anneau. -Il n'y avait pas deux cordes de la même dimension, et la différence -de longueur de chacune d'elles correspondait, au minimum, à la -longueur du corps d'un chien. Le traîneau était un «toboggan» en -écorce de bouleau, et son avant se relevait, comme fait la pointe -d'un sabot, afin de l'empêcher de plonger dans la neige. La charge -était répartie également sur toute la surface du véhicule, d'où -les chiens rayonnaient en éventail. -</p> - -<p> -La différence de longueur des cordes empêchait les chiens de se battre -entre eux, car celui qui aurait voulu le faire ne pouvait s'en prendre -utilement qu'au chien qui le suivait et, en se retournant vers lui, il -s'exposait en même temps au fouet du conducteur, qui n'eût point -manqué de le cingler en pleine figure. S'il prétendait, au -contraire, attaquer le chien qui le précédait, il tirait plus vivement -le traîneau et, comme le chien poursuivi en faisait autant, pour -n'être point atteint, tout l'attelage, entraîné par l'exemple, -accélérait son allure. -</p> - -<p> -Mit-Sah était, comme son père, un homme sage. Il n'avait pas été -sans remarquer les persécutions dont Croc-Blanc était victime de la -part de Lip-Lip. Mais alors Lip-Lip avait un autre maître et Mit-Sah ne -pouvait faire plus que de lui lancer quelques pierres. Ayant acquis -maintenant Lip-Lip, il commença à assouvir sur lui sa vengeance en -l'attachant au bout de la plus longue corde. Lip-Lip en devint, du -coup, le leader de la troupe. C'était, en apparence, un honneur. En -réalité, loin de commander aux autres chiens, il devenait le but de -leurs persécutions et de leur haine. -</p> - -<p> -La troupe ne voyait de lui, en effet, que le large panache de sa queue -et ses pattes de derrière, qui détalaient sans répit, spectacle -beaucoup moins intimidant que n'était auparavant celui de sa -crinière hérissée et de ses crocs étincelants. Les chiens, en -l'apercevant toujours dans cette posture, ne manquèrent pas, dans -leur raisonnement, de conclure qu'il avait peur d'eux et qu'il les -fuyait, ce qui leur donna immédiatement l'envie de lui courir sus. -</p> - -<p> -Dès l'instant où le traîneau s'ébranla, tout l'attelage partit -aux trousses de Lip-Lip, en une chasse effrénée et qui dura le jour -entier. Il avait été tenté d'abord de se retourner vers ses -poursuivants, jaloux de sa dignité offensée et plein de courroux. Mais -chaque fois qu'il l'essayait, le fouet de cariboo<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>, long de trente -pieds, que maniait Mit-Sah, lui cinglait la figure, le contraignant à -reprendre sa place et à repartir au triple galop. Lip-Lip aurait pu -faire face à la troupe des chiens, mais il ne pouvait affronter ce -fouet terrible, qui ne lui laissait d'autre alternative que de garder -sa corde tendue et ses flancs à l'abri des dents de ses compagnons. -</p> - -<p> -Une ruse encore meilleure vint à l'esprit du jeune Indien. Afin -d'activer cette poursuite sans fin du chef de file, Mit-Sah se mit à -favoriser Lip-Lip aux dépens des autres chiens, ce qui aiguisait leur -haine et leur jalousie. Il lui donnait de la viande en leur présence, -et n'en donnait qu'à lui seul. Ils en devenaient fous furieux. -Tandis que Lip-Lip mangeait, protégé par le fouet de Mit-Sah, ils -faisaient rage autour de lui. Et, même s'il n'y avait pas de -viande, Mit-Sah, tenant les chiens à distance, leur laissait croire -qu'il en distribuait à Lip-Lip. -</p> - -<p> -Quant à Croc-Blanc, il avait pris tranquillement son travail. La course -qu'il avait couverte, quand il était revenu s'abandonner aux dieux, -était plus grande que celles qu'on lui imposait maintenant et, mieux -que les autres jeunes chiens, il avait conscience de l'inutilité de -la révolte. Les persécutions qu'il avait supportées de la part des -chiens n'avaient fait que le rejeter davantage vers l'homme. Kiche -était oubliée, et sa principale préoccupation était désormais de se -rendre favorables les dieux qu'il avait acceptés pour maîtres. Aussi -trimait-il dur, se pliant à la discipline qu'on exigeait de lui, et -toujours prêt à obéir. Bon vouloir et fidélité sont les -caractéristiques du loup et du chien sauvage, quand ils se sont -domestiqués, et le louveteau possédait ces qualités au suprême -degré. -</p> - -<p> -Sauf pendant le travail, il ne frayait pas avec le reste de -l'attelage. Il se souvenait des mauvais traitements anciens, quand -Lip-Lip ameutait contre lui ses petits compagnons. C'était, à cette -heure, au tour de Lip-Lip de ne plus oser s'aventurer loin de la -protection des dieux et, dès qu'il s'écartait de Castor-Gris, de -Mit-Sah ou de Kloo-Kooch, tous les chiens lui tombaient dessus. -Croc-Blanc, à ce spectacle, savourait pleinement sa vengeance. Il -n'avait pas pardonné davantage aux autres chiens, qu'il prenait -plaisir à rosser, à toute occasion, appliquant dans son intégralité -la loi: <i>Opprimer le faible et obéir au fort.</i> Aucun d'eux, même le -plus hardi, n'osait plus essayer de lui voler sa viande. Bien au -contraire, ils dévoraient tous, précipitamment, leur propre repas, -dans la crainte que le louveteau ne vînt le leur ravir. Lui, de son -côté, mangeait sa part le plus rapidement qu'il pouvait, et malheur -alors au chien qui n'avait encore terminé. Un grondement et un -éclair des crocs, et ce chien était libre de confier son indignation -aux impassibles étoiles, tandis que Croc-Blanc finissait la viande à -sa place. -</p> - -<p> -Ainsi le louveteau se fit à lui-même un orgueilleux isolement. Les -récalcitrants, s'il s'en trouvait, étaient férocement mis au pas. -Aussi sévère que celle des dieux était la discipline imposée par -Croc-Blanc à ses compagnons. Il exigeait d'eux le plus absolu -respect, tenant pour crime l'esquisse même d'une résistance. Bref, -il était devenu un monstrueux tyran. Et, tant que dura le voyage, sa -situation parmi les autres chiens, petits ou grands, fut, ma foi! fort -enviable. -</p> - -<p> -Plusieurs mois s'écoulèrent. Castor-Gris continuait son voyage. Les -forces du louveteau s'étaient accrues par les longues heures passées -à courir sur la neige, en tirant le traîneau, et l'éducation de son -esprit s'était également parfaite. Il avait entièrement parcouru le -cercle du monde au milieu duquel il vivait, et la notion qui lui en -demeurait était toute matérielle et dénuée d'idéal. Le monde -avait achevé de lui apparaître féroce et brutal, un monde où -n'existaient ni affection, ni caresse, un monde sans chaleur pour les -cœurs et sans charme pour l'esprit. -</p> - -<p> -Il ne ressentait pas d'affection pour Castor-Gris. C'était un dieu, -il est vrai, mais un dieu sauvage entre tous, qui jamais ne caressait ni -ne prononçait une bonne parole. Croc-Blanc, sans doute, était heureux -de reconnaître sa suprématie physique, sous l'égide de laquelle il -était venu du Wild, pour s'abriter. Mais il subsistait en sa nature -des profondeurs insondées, que Castor-Gris avait toujours ignorées. -L'Indien administrait la justice avec un gourdin. Il récompensait le -mérite, non par une bienveillante caresse, mais simplement en ne -frappant pas. -</p> - -<p> -Et cette main de l'animal-homme, qui eût pu lui être si douce, ne -semblait au louveteau qu'un organe fait pour distribuer pierres, -claques, coups de fouet et de bâton, pinçons et tiraillements -douloureux du poil et de la chair. Plus cruelle encore que la main des -hommes était celle des enfants, lorsqu'il rencontrait des bandes de -ceux-ci, dans les campements d'Indiens que croisait la caravane. Une -fois même, il avait failli avoir un œil crevé par un flageolant et -titubant papoose<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a>. Depuis lors, il ne pouvait tolérer les enfants. -Dès qu'il les voyait accourir vers lui, avec leurs mains de mauvais -augure, il se hâtait de s'échapper. -</p> - -<p> -Peu après cette aventure, dans un campement voisin du Grand-Lac de -l'Esclave, il commit sa première infraction à la loi qu'il avait -apprise de Castor-Gris, que le plus impardonnable des crimes était de -mordre un des dieux. Selon l'usage admis pour tous les chiens, il -s'en allait fourrager à travers le campement, afin de chercher sa -nourriture. Un garçon découpait, à l'aide d'une hache, de la -viande d'élan congelée, et les éclats en volaient dans la neige. -Croc-Blanc, s'étant arrêté, commença à se repaître de ces -débris. Mais, ayant remarqué que le garçon avait déposé sa hache et -s'était saisi d'un gros gourdin, il sauta en arrière, juste à -temps pour éviter le coup qui s'abattait sur lui. Le garçon le -poursuivit et, comme il était étranger dans le camp, le louveteau, ne -sachant où se réfugier, se trouva bientôt acculé, entre deux tentes, -contre un haut talus de terre. -</p> - -<p> -Il n'y avait pour lui aucune issue, que le passage entre deux tentes, -que gardait l'Indien. Celui-ci, le gourdin levé, s'avançait -déjà, prêt à frapper. Croc-Blanc était furieux. Il connaissait la -loi de maraude, qui voulait que tous les déchets de viande -appartinssent au chien qui les trouvait. Il n'avait rien fait de mal, -ni rompu la loi, et cependant ce garçon était là, prêt à le battre. -À peine se rendit-il compte lui-même de ce qui arrivait. Ce fut un -sursaut de rage. Le garçon ne le sut pas davantage, sinon qu'il se -trouva culbuté dans la neige, avec sa main, qui tenait le gourdin, -largement déchirée par les dents du louveteau. -</p> - -<p> -Croc-Blanc n'ignorait pas qu'il avait, en agissant ainsi, rompu à -son tour la loi des dieux. Il avait enfoncé ses crocs dans la chair -sacrée de l'un d'eux et n'avait rien à attendre qu'un terrible -châtiment. Il s'enfuit près de Castor-Gris et s'alla coucher -derrière ses jambes, dès qu'il vit arriver le garçon mordu, qui -réclamait vengeance, accompagné de sa famille. -</p> - -<p> -Mais les plaignants durent s'en aller sans être satisfaits. -Castor-Gris prit la défense du louveteau, et Mit-Sah et Kloo-Kooch. -Croc-Blanc écoutait la bataille des mots et surveillait les gestes -irrités des deux partis. Et il apprit ainsi, non seulement que son acte -était justifié, mais aussi qu'il y a dieux et dieux. Ici étaient -ses dieux et là en étaient d'autres, qui n'étaient point les -mêmes. Des premiers il devait tout accepter, justice ou injustice, -c'était tout comme; mais, des seconds, il n'était pas forcé de -subir ce qui était injuste. C'était son droit, en ce cas, de leur -répondre avec ses dents. Cela aussi était une loi des dieux. -</p> - -<p> -Le jour n'était pas terminé que Croc-Blanc en apprit davantage sur -cette loi. Mit-Sah était seul en train de ramasser du bois pour le feu, -dans la forêt, lorsqu'il se rencontra avec le garçon qui avait été -mordu. Des mots grossiers furent échangés. Bientôt, d'autres -garçons étant accourus, ils attaquèrent tous Mit-Sah. Le combat fut -dur pour lui, et il recevait des coups de droite et de gauche. -Croc-Blanc regarda d'abord, en simple spectateur, ce qui se passait. -C'était une affaire de dieux, qui ne le concernait pas. Puis il -comprit que Mit-Sah était un de ses dieux particuliers, que l'on -maltraitait. Par une impulsion immédiate, il bondit au milieu des -combattants. Cinq minutes après, le paysage était couvert de garçons -en fuite et le sang, qui coulait des blessures de plusieurs d'entre -eux, rougissant la neige, témoignait que les dents du louveteau -n'avaient pas été inactives. -</p> - -<p> -Lorsque Mit-Sah, de retour à la tente, raconta l'aventure, -Castor-Gris ordonna que de la viande fût donnée à Croc-Blanc, -beaucoup de viande. Le louveteau gorgé s'endormit devant le feu et -sut que la loi qu'il avait apprise, quelques heures auparavant, avait -été ainsi vérifiée. -</p> - -<p> -D'autres conséquences résultaient de cette loi. De la protection du -corps de ses dieux à celle de leurs biens, il n'y avait qu'un pas, -qui fut vite franchi par le louveteau. Il devait défendre ce qui -appartenait à ses dieux, dût-il même mordre les autres dieux, quoique -ce fût là un acte sacrilège en soi. Les dieux sont tout-puissants et -un chien est incapable de lutter contre eux. Croc-Blanc cependant avait -appris à leur tenir tête, à les combattre fièrement et sans crainte. -Le devoir s'élevait au-dessus de la peur. -</p> - -<p> -Il y avait, d'autre part, des dieux poltrons, et tels étaient ceux -qui venaient voler le bois de son maître. Le louveteau connut quel -temps s'écoulait entre son appel d'alarme et l'arrivée à -l'aide de Castor-Gris. Il comprit aussi que c'était la peur de -l'Indien, plus encore que la sienne, qui faisait sauver le voleur. -Quant à lui, il fonçait droit sur l'intrus et entrait ses dents où -il pouvait. Son goût pour la solitude et son éloignement instinctif -des autres chiens le désignaient d'eux-mêmes pour ce rôle de -gardien des biens de Castor-Gris, qui l'entraîna et le dressa à cet -emploi. Il n'en devint que plus revêche et plus sauvage encore. Ainsi -se scellaient et se précisaient les termes du contrat signé par -Croc-Blanc avec l'homme. Contre la possession d'un dieu de chair et -de sang il échangeait sa propre liberté. Nourriture et feu, protection -et société étaient au premier rang des dons qu'il recevait du dieu. -En retour, il gardait les biens du dieu, défendait sa personne, -travaillait pour lui et lui obéissait. -</p> - -<p> -Kiche même était devenue un souvenir du passé. Le louveteau, pour se -livrer à l'homme, avait abandonné à tout jamais la liberté, le -Wild et sa race. S'il lui arrivait de rencontrer Kiche, les termes du -contrat lui interdiraient de la suivre. C'était un devoir -qu'accomplissait Croc-Blanc envers le dieu qui était le sien. Mais -dans ce devoir n'entrait pas d'amour. L'amour était un sentiment -qu'il continuait à ignorer. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>Long fouet fait avec les intestins du cariboo, ou caribou, -sorte de renne de l'Amérique du Nord. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a><i>Papoose</i>, petit enfant, dans le dialecte des Peaux-Rouges. -(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XIV">XIV</a></h4> - -<h4>LA FAMINE</h4> - -<p> -Le printemps était proche lorsque Castor-Gris termina son voyage. On -était en avril et Croc-Blanc comptait un an d'âge, quand il retrouva -le campement de la tribu et fut délivré, par Mit-Sah, de ses harnais. -Quoiqu'il ne fût pas encore au terme de sa croissance, le louveteau -était, exception faite de Lip-Lip, le plus formé parmi les jeunes -chiens de campement. De son père loup et de Kiche, il avait hérité -force et stature, et déjà son corps dépassait en longueur celui des -chiens adultes. Mais il n'était pas encore large en proportion, et -ses formes demeuraient minces et élancées, avec une vigueur plus -nerveuse que massive. La fourrure de Croc-Blanc était du vrai gris des -loups, et il était, en apparence, un vrai loup lui-même. Le quart de -sang de chien, qui lui venait de Kiche, s'il avait sa part marquée -dans sa mentalité, n'avait pas sensiblement influencé son aspect -physique. -</p> - -<p> -Le louveteau, vagabondant à travers le campement, s'amusa fort à -retrouver les divers dieux qu'il avait connus avant son long voyage. -Puis il y avait les chiens; les petits, qui avaient grandi comme -lui-même, et les grands, qui ne lui paraissaient plus maintenant aussi -grands ni aussi formidables que sa mémoire les lui représentait. Aussi -n'en eut-il pas peur comme autrefois, se promenant au milieu d'eux -avec un air dégagé, tout nouveau, et qui lui parut délicieux. -</p> - -<p> -Parmi les vieux chiens se trouvait un certain <i>Baseek</i>, au poil -grisonnant, qui, jadis, n'avait qu'à découvrir ses dents pour le -faire fuir au loin, rampant et couchant. Croc-Blanc, dans ses jeunes -jours, avait connu par lui combien il existait peu. Par lui, maintenant, -il se rendait compte du changement survenu dans son développement et -dans sa force, tandis que Baseek n'avait fait au contraire que -s'affaiblir avec l'âge. -</p> - -<p> -Le premier contact eut lieu entre eux à l'occasion du dépècement -d'un élan fraîchement tué. Croc-Blanc avait obtenu pour sa part un -sabot et un tibia, où adhérait un morceau de viande. À l'écart -derrière un buisson et loin de la bousculade des autres chiens, il -dévorait tranquillement sa proie, lorsque Baseek s'élança sur lui. -Il riposta en bondissant à son tour sur l'intrus, dont il lacéra la -chair, puis se recula hors de sa portée. Baseek stupéfait de la -témérité du louveteau et de son attaque rapide, en demeura figé, -regardant stupidement son adversaire, l'os rouge et saignant entre -eux. -</p> - -<p> -Baseek, qui avait expérimenté déjà la valeur croissante des jeunes -chiens, autrefois rossés par lui, faisait appel à toute sa sagesse -pour supporter ce qu'il ne pouvait empêcher. Au temps passé, il se -serait immédiatement jeté sur Croc-Blanc, dans la fureur d'un juste -courroux. Mais connaissant son impuissance, il se contenta de se -hérisser fièrement et de regarder le louveteau, par-dessus l'os avec -mépris. Croc-Blanc, de son côté, ressentait encore quelque chose de -l'ancienne terreur. Il se tassa sur lui-même et se fit petit, tout en -cherchant en son esprit le moyen d'opérer une retraite qui ne fût -pas trop ignominieuse. -</p> - -<p> -Mais Baseek jugea mal de la situation. Il lui parut suffisant d'avoir -intimidé le louveteau de son regard méprisant. Croc-Blanc allait fuir -et lui laisser la viande. Baseek n'eut pas la patience d'attendre. -Considérant sa victoire comme un fait acquis, il s'avança vers la -viande. Comme il courbait la tête, sans autre précaution, pour la -flairer, le louveteau se hérissa légèrement. Même alors, rien -n'était perdu pour le vieux chien. S'il était resté résolument -en place, en relevant la tête et en faisant luire la menace de ses -yeux, Croc-Blanc se serait piteusement retiré. Mais l'odeur de la -chair fraîche montait à ses narines, avec un tel attrait, qu'il ne -put résister au désir d'y goûter sans tarder. -</p> - -<p> -C'en était trop pour Croc-Blanc. Il venait, pendant trop longtemps, -d'être le maître incontesté de ses compagnons de route pour se -résoudre à demeurer insensible tandis qu'un autre chien dévorait la -viande qui lui appartenait. Il frappa, selon sa coutume, sans avertir. -Dès le premier coup de dent, Baseek avait l'oreille mise en rubans, -et il n'était pas encore revenu de sa stupeur que d'autres -calamités fondaient sur lui. Il était renversé, les pattes en -l'air, avait la gorge entamée et, tandis qu'il luttait pour se -remettre debout, son épaule recevait deux fois les crocs du louveteau. -Dans une inutile riposte, il fit claquer sur l'air vide une morsure -irritée. L'instant d'après, il était atteint au museau et balayé -loin de la viande. -</p> - -<p> -La situation se trouvait ainsi retournée. Croc-Blanc, hérissé et -menaçant, demeurait sur le tibia, tandis que Baseek se tenait en -arrière et se préparait à la retraite. Il n'osait plus risquer la -bataille avec le louveteau, dont l'attaque rapide le bouleversait, et -plus amèrement il connaissait l'affaiblissement de l'âge. Il fit -un effort héroïque pour sauvegarder sa dignité. Tournant le dos, avec -calme, à Croc-Blanc et au tibia, comme si l'un et l'autre eussent -été choses dont il n'avait souci et tout à fait indignes de son -attention, il s'éloigna d'un pas noble. Et, tant qu'il ne fut pas -hors de la vue du louveteau, il ne s'arrêta pas pour lécher ses -blessures saignantes. -</p> - -<p> -Cette nouvelle victoire raffermit la confiance de Croc-Blanc en -lui-même et accrut son orgueil. Ferme, désormais, sur son droit, il -allait son chemin dans le camp sans céder le pas à aucun chien, ne -craignant plus d'être maltraité, mais redouté de tous, toujours -insociable, morose et solitaire, daignant à peine regarder à droite ou -à gauche, et accepté comme un égal par ses aînés, abasourdis. Pas -plus qu'il n'endurait un acte hostile, il n'admettait d'ouvertures -d'amitié. Il prétendait uniquement qu'on le laissât tranquille. -Quelques autres rencontres achevèrent d'imposer sa manière de voir aux -récalcitrants. -</p> - -<p> -Vers la mi-été, Croc-Blanc eut une épreuve. Comme il trottait seul, -un jour, silencieux comme de coutume, et examinait une nouvelle tente, -qui s'était élevée pendant son absence, sur la lisière du camp, il -tomba en plein sur Kiche. -</p> - -<p> -S'étant arrêté, il la regarda. Son souvenir d'elle était vague, -mais non effacé. À son aspect, elle retroussa sa lèvre, avec son -ancien grondement de menace. Alors la mémoire revint, plus claire, au -louveteau. Son enfance oubliée, et toutes les remembrances qui -s'associaient à ce grondement qui lui était familier, se -précipitèrent à l'esprit de Croc-Blanc. Avant qu'il connût les -dieux, Kiche avait été pour lui le pivot de l'univers. Le flot des -anciens sentiments et de l'intimité passée surgit en lui. Il fit -vers elle un bond joyeux. Elle le reçut avec ses crocs aigus, qui lui -ouvrirent la joue jusqu'à l'os. Le louveteau ne comprit pas et se -recula en arrière, tout démonté et fort intrigué. -</p> - -<p> -Kiche, cependant, n'était pas coupable. Une mère-louve n'est pas -créée pour se souvenir de ses louveteaux, de ceux d'un an, ni de -ceux qui précèdent. Aussi ne reconnut-elle pas Croc-Blanc. Ce -n'était pour elle qu'une bête étrangère et un intrus. Sa -présente portée lui interdisait de tolérer aucun animal à -proximité. -</p> - -<p> -Un des petits louveteaux vint gambader autour de Croc-Blanc. Ils -étaient demi-frères, mais ils l'ignoraient tous deux. Croc-Blanc -flaira curieusement le petit, mais il fut aussitôt attaqué par Kiche, -qui lui déchira la face, une seconde fois. Il recula encore plus loin. -</p> - -<p> -Les vieux souvenirs, et toutes les idées qui s'y associaient, -moururent à nouveau et retombèrent au tombeau d'où elles avaient -ressuscité. Croc-Blanc regarda Kiche, qui était en train de lécher -son petit et qui s'en arrêtait, de temps à autre, pour gronder et -menacer. Elle était devenue sans intérêt pour lui. Il avait appris à -vivre loin d'elle et il l'oublia tout à fait. Il n'y eut plus, -dans sa pensée, place pour elle, exactement comme elle n'avait plus, -dans la sienne, gardé place pour lui. -</p> - -<p> -Il restait là, immobile, tout étourdi, livrant une dernière bataille -à ses souvenirs bouleversés, lorsque Kiche, pour la troisième fois, -renouvela son attaque, bien décidée à l'expulser loin de son -voisinage. Croc-Blanc se laissa volontairement chasser. C'était une -loi de sa race que les mâles ne doivent pas combattre contre les -femelles, et Kiche en était une. Aucune déduction de la vie ni du -monde ne lui avait enseigné cette loi. Il la connaissait, immédiate et -impérative, par ce même instinct qui avait mis en lui la crainte de -l'Inconnu et celle de la mort. -</p> - -<p> -D'autres mois passèrent. Croc-Blanc devenait plus large de formes et -plus massif, tandis que son caractère continuait à se développer -selon la ligne tracée par son hérédité et par le milieu ambiant. -L'hérédité, comme une argile, était susceptible de prendre des -formes diverses, selon le monde auquel elle était soumise. Le milieu la -pétrissait et lui servait de modèle. Si Croc-Blanc n'était pas venu -vers le feu des hommes, le Wild l'eût moulé en un vrai loup. Mais -ses dieux lui avaient créé un milieu différent et l'avaient moulé -en un chien, qui conservait quelque chose du loup, mais qui était tout -de même un chien et non un loup. Son caractère avait été -pareillement pétri, selon la pression morale que sa nature avait subie. -C'était une loi fatale à laquelle le louveteau n'avait pu -échapper. Et, tandis qu'il devenait toujours plus insociable avec les -autres chiens, plus féroce envers eux, Castor-Gris l'appréciait -chaque jour davantage. -</p> - -<p> -Quelle que fût cependant sa force physique et morale, Croc-Blanc -souffrait d'une faiblesse de caractère insurmontable. Il ne pouvait -supporter de voir rire de lui. Le rire humain était, à son idée, -chose haïssable. Qu'il plût aux dieux de rire entre eux, au sujet de -n'importe quoi, peu lui souciait. Mais, si le rire se tournait de son -côté, s'il sentait qu'il en devenait l'objet, alors il entrait -en une effroyable rage. Calme et digne en sa sombre gravité, -l'instant d'avant, il en était métamorphosé. On l'outrageait, -pensait-il, et la folie frénétique qui s'emparait de lui durait des -heures entières. Malheur au chien qui venait alors gambader à sa -portée! Le louveteau connaissait trop bien la loi pour passer sa -colère sur Castor-Gris; car, derrière Castor-Gris, il y avait un -fouet et un gourdin. Mais derrière les chiens il n'y avait que -l'espace vide, où ils détalaient dès qu'apparaissait Croc-Blanc, -rendu fou par les rires. -</p> - -<p> -Croc-Blanc était dans sa troisième année, lorsqu'il y eut une -grande famine pour les Indiens du Mackenzie. Le poisson manqua pendant -l'été; durant l'hiver, les cariboos oublièrent de faire leur -habituelle migration. Les élans étaient rares, les lapins avaient -presque disparu, et toutes les bêtes de proie, tous les animaux qui -vivent de la chasse, périssaient. Manquant de leur nourriture -coutumière, tenaillés par la faim, ils se jetèrent les uns sur les -autres et s'entre-dévorèrent. Le plus fort survivait seul. -</p> - -<p> -Les dieux de Croc-Blanc étaient sans trêve en chasse de quelque -animal. Les plus vieux et les plus faibles d'entre eux moururent -d'inanition. Ce n'était, dans le camp, que gémissements et affres -de souffrance. Femmes et enfants tombaient de faim, le peu de nourriture -qui restait s'en allant dans le ventre des chasseurs aux yeux creux, -qui battaient la forêt, dans leur vaine poursuite de la viande. -</p> - -<p> -Tandis que les dieux en étaient réduits à manger le cuir de leurs -mocassins et de leurs moufles, les chiens dévoraient les harnais dont -on les avait déchargés, et jusqu'à la lanière des fouets. Puis les -chiens se mangèrent les uns les autres et les dieux, à leur tour, -mangèrent les chiens. Les plus débiles et les moins beaux étaient -mangés les premiers. Ceux qui survivaient regardaient et comprenaient. -Quelques-uns parmi les plus hardis, croyant faire preuve de sagesse, -abandonnèrent les feux des dieux et s'enfuirent dans les forêts. Ils -y succombèrent de faim ou furent dévorés par les loups. -</p> - -<p> -Dans cette misère, Croc-Blanc se coula lui aussi parmi les bois. -L'entraînement de son enfance le rendait plus apte que les autres -chiens à la vie sauvage et le guidait dans ses actions. Il s'adonna -plus spécialement à la chasse des menues bestioles et reprit ses -affûts à l'écureuil, dont il guettait les mouvements sur les -arbres, attendant, avec une patience aussi infinie que sa faim, que le -prudent petit animal s'aventurât sur le sol. Il s'élançait alors -de sa cachette, comme un gris projectile, incroyablement rapide, et ne -manquait jamais son but. Si vif que fût l'envol de l'écureuil, il -était trop lent encore. -</p> - -<p> -Mais si réussie que fût cette chasse, il n'y avait pas assez -d'écureuils pour engraisser, ou simplement nourrir Croc-Blanc. Il -chassa plus petit, ne dédaigna pas de déterrer les souris-des-bois et -n'hésita pas à livrer bataille à une belette, aussi affamée que -lui et bien plus féroce. -</p> - -<p> -Au moment où la famine atteignait son point culminant, il s'en revint -vers les feux des dieux. Il s'arrêta à quelque distance des tentes, -épiant, de la forêt, ce qui se passait dans le camp, évitant -d'être découvert et dépouillant les pièges des Indiens du gibier -qu'il y trouvait capturé. Il spolia même un piège appartenant à -Castor-Gris et où un lapin était pris, tandis que son ancien maître -était à errer dans la forêt. Il se reposait souvent, couché sur le -sol, si grande était sa faiblesse et tellement le souffle lui manquait. -</p> - -<p> -Il rencontra, un jour, un jeune loup, maigre et demi-mort de besoin. -S'il n'avait pas été affamé lui-même, Croc-Blanc aurait pu se -joindre à lui et, peut-être, aller reprendre place dans la troupe -sauvage de ses frères. Mais, étant donné la situation présente, il -courut sur le jeune loup, le tua et le mangea. -</p> - -<p> -La chance semblait le favoriser. Toujours, lorsque le besoin de -nourriture se faisait le plus durement sentir, il trouvait quelque chose -à tuer. Lorsqu'il se sentait surtout faible, il avait le bonheur de -ne pas se croiser avec un adversaire plus fort que lui et qui l'eût -infailliblement mis à mal. Une troupe de loups, qui se précipita sur -lui, le trouva solidement repu d'un lynx qu'il avait dévoré, deux -jours avant. Ce fut une chasse acharnée et sans quartier. Mais -Croc-Blanc était plus en forme que ses agresseurs. Il finit par lasser -leur poursuite et sauva sa vie. Mieux encore, revenant sur ses pas, il -se jeta sur un de ses poursuivants avancés et s'en régala. -</p> - -<p> -Quittant ensuite cette région, il s'en vint pérégriner à travers -la vallée où il était né. Il y dénicha l'ancienne tanière et y -trouva Kiche. Elle avait fui, comme lui, les feux inhospitaliers des -dieux et avait repris possession de son refuge, pour y mettre au jour -une portée. Un seul des nouveau-nés survivait, lorsque Croc-Blanc fit -son apparition, et cette jeune existence n'était pas destinée à -résister encore longtemps, en une telle famine. -</p> - -<p> -L'accueil de Kiche à son grand fils ne fut pas plus affectueux que -lors de leur dernière rencontre. Mais Croc-Blanc ne s'en inquiéta -pas. Sa force dépassait maintenant celle de sa mère. Il tourna le dos, -avec philosophie, et descendit en trottant vers le torrent. Il obliqua -vers la tanière de la mère-lynx, contre laquelle il avait, en -compagnie de Kiche, combattu voilà bien longtemps. Il s'étendit dans -la tanière abandonnée et y dormit tout un jour. -</p> - -<p> -Vers la fin de l'été, dans la dernière période de la famine, il se -rencontra avec Lip-Lip, qui avait aussi gagné les bois, où il -traînait une existence misérable. Ils trottaient tous deux en sens -opposé, à la base d'une des falaises qui bordaient le torrent. -Inopinément, ils se trouvèrent nez à nez, à un tournant du roc. -S'étant arrêtés, ils se mirent aussitôt en garde et se jetèrent -un méfiant coup d'œil. -</p> - -<p> -Croc-Blanc était en splendide condition. La chasse avait été bonne -et, depuis huit jours, il s'était repu à gueule que veux-tu? Son -dernier meurtre n'était même pas encore digéré. Mais à l'aspect -de Lip-Lip, ses poils se hérissèrent tout le long de son dos, d'un -mouvement automatique, comme au temps des persécutions passées, et il -gronda. Ce qui suivit fut l'affaire d'un instant. Lip-Lip essaya de -fuir, mais Croc-Blanc, d'un coup d'épaule, le culbuta et le fit -rouler sur le sol. Puis il plongea ses dents dans sa gorge. Tandis que -son ennemi agonisait, il tourna en cercle autour de lui, pattes raides, -et observant. Après quoi, il reprit sa route et s'en alla en -trottant, le long de la falaise. -</p> - -<p> -Peu après cet événement, il s'avança, sur la lisière de la -forêt, dans la direction d'une étroite clairière qui s'inclinait -vers le Mackenzie et où il était déjà venu. Mais, maintenant, un -campement l'occupait. Il demeura caché parmi les arbres, afin -d'étudier la situation. Spectacle, sons et odeurs lui étaient -familiers. C'était l'ancien campement qui s'était transporté à -cet endroit. -</p> - -<p> -Spectacle, sons et odeurs différaient cependant du dernier souvenir -qu'il en avait gardé. Il n'y avait plus de plaintes, ni de -gémissements. Des bruits joyeux saluaient ses oreilles et, quand il -entendit la voix irritée d'une femme, il sut que, derrière cette -colère, était un estomac plein. Une odeur de poisson frit flottait -dans l'air. La nourriture ne manquait pas et la famine s'en était -allée. Alors, il sortit hardiment de la forêt et, trottant à travers -le village, vint droit à la tente de Castor-Gris. -</p> - -<p> -Castor-Gris n'était pas là, mais Kloo-Kooch le reçut avec des cris -de joie. Elle lui donna tout un poisson fraîchement pris et il se -coucha par terre, en attendant le retour de Castor-Gris. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XV">XV</a></h4> - -<h4>L'ENNEMI DE SA RACE</h4> - -<p> -S'il y avait eu dans la nature de Croc-Blanc quelque aptitude, -fût-elle le dernier fruit d'un atavisme très ancien, de fraterniser -avec les représentants de sa race, plus rien de cette aptitude -n'aurait pu subsister du jour où il fut choisi pour être à son tour -le chef de file de l'attelage du traîneau. Car, dès lors, les autres -chiens l'avaient haï. Ils l'avaient haï pour le supplément de -viande que lui donnait Mit-Sah; haï pour toutes les faveurs, -imaginaires ou réelles, qu'il recevait de l'Indien; haï parce -qu'il courait toujours en avant d'eux, balançant devant leurs yeux -le panache de sa queue, faisant fuir éternellement hors de leur portée -son train de derrière, en une vision constante, qui les rendait fous. -</p> - -<p> -Par un contre-coup fatal, Croc-Blanc avait rendu haine pour haine. Le -rôle qui lui avait été dévolu n'était rien moins qu'agréable. -Être contraint de courir avec, à ses trousses, la troupe hurlante, -dont chaque chien avait été, depuis trois ans, étrillé et asservi -par lui, était quelque chose dont tout son être se révoltait. Il le -fallait, pourtant, sous peine de la vie, et cette volonté de vivre -était plus impérieuse encore. À l'instant où Mit-Sah donnait le -signal du départ, tout l'attelage, d'un même mouvement, -s'élançait en avant, sur Croc-Blanc, en poussant des cris ardents et -furieux. Pour lui, pas de résistance possible. S'il se retournait sur -ses poursuivants, Mit-Sah lui cinglait la face de la longue lanière de -son fouet. Nulle ressource que de décamper à toute volée. Sa queue et -son train de derrière étaient impuissants à mettre à la raison la -horde forcenée, devant laquelle il fallait qu'il parût fuir. Chaque -bond qu'il faisait en avant était une violence à son orgueil, et il -bondissait tout le jour. -</p> - -<p> -C'était la volonté des dieux que cédât son orgueil, qu'il -comprimât les élans de sa nature, que son être révolté renonçât -à s'élancer sur les chiens qui le talonnaient. Et derrière la -volonté des dieux, il y avait, pour lui donner force de loi, les trente -pieds de long du fouet mordant, en boyau de cariboo. Il ne pouvait que -ronger son frein, en une sourde révolte intérieure, et donner -carrière à sa haine. -</p> - -<p> -Nul être ne devint jamais, autant que lui, l'ennemi de sa race. Il ne -demandait pas de quartier et n'en accordait aucun. Différent de la -plupart des chefs de file d'attelage, qui, lorsque le campement est -établi et lorsque les chiens sont dételés, viennent se mettre sous la -protection des dieux, Croc-Blanc, dédaignant cette précaution, se -promenait hardiment, en toute liberté, à travers le campement, -infligeant, chaque nuit, à ses ennemis, la rançon des affronts qu'il -avait subis durant le jour. -</p> - -<p> -Avant qu'il ne fût promu leader, la troupe des chiens s'était -habituée à se retirer de son chemin. Maintenant il n'en était plus de -même. Excités par la longue poursuite du jour, accoutumés à le voir -fuir et leur cerveau s'entraînant à l'idée de la maîtrise -incontestée qu'ils exerçaient durant ce temps sur leur adversaire, les -chiens ne pouvaient se décider à reculer devant lui et à lui livrer -le passage. Dès qu'il apparaissait parmi eux, il y avait tumulte et -bataille, grondements et morsures, et balafres mutuelles. L'atmosphère -que respirait Croc-Blanc était surchargée d'inimitié haineuse et -mauvaise. -</p> - -<p> -Lorsque Mit-Sah criait à l'attelage son commandement d'arrêt, -Croc-Blanc obéissait aussitôt, et les autres chiens de vouloir se -jeter immédiatement sur lui. Mais le grand fouet de Mit-Sah était là -qui veillait et les en empêchait. Aussi les chiens avaient-ils compris -que, si le traîneau s'arrêtait par ordre de Mit-Sah, il fallait -laisser en paix Croc-Blanc. Si, par contre, Croc-Blanc s'arrêtait -sans ordre, il était permis de s'élancer sur lui et de le détruire, -si on le pouvait. De cela Croc-Blanc ne tarda pas, de son côté, à se -rendre compte, et il ne s'arrêta plus de lui-même. -</p> - -<p> -Mais les chiens ne purent jamais prendre l'habitude de le laisser -tranquille au campement. Chaque soir, en hurlant, ils s'élançaient -à l'attaque, oublieux de la leçon de la nuit précédente, et la -nouvelle leçon qu'ils recevaient était destinée à être aussi vite -oubliée. La haine qu'ils ressentaient pour Croc-Blanc avait -d'ailleurs des racines plus profondes dans la dissemblance qu'ils -sentaient exister entre eux et lui. Cette seule cause aurait suffi à la -faire naître. Comme lui sans doute, ils étaient des loups -domestiqués. Mais, domestiqués depuis des générations, ils avaient -perdu l'accoutumance du Wild, dont ils n'avaient conservé qu'une -notion, celle de son Inconnu, de son Inconnu terrible et toujours -menaçant. C'était le Wild, dont il était demeuré plus proche, -qu'ils haïssaient dans leur compagnon. Celui-ci le personnifiait pour -eux; il en était le symbole. Et, quand ils découvraient leurs dents -en face de lui, ils se défendaient, en leur pensée, contre les -obscures puissances de destruction qui les environnaient, dans l'ombre -de la forêt, qui les épiaient sournoisement, au delà de la limite des -feux du campement. -</p> - -<p> -La seule leçon que les chiens tirèrent de ces combats fut que le jeune -loup était trop redoutable pour être affronté seul à seul. Ils ne -l'attaquaient que formés en masse, sans quoi il les eût tous tués -l'un après l'autre, en une seule nuit. Grâce à cette tactique, -ils lui échappèrent. Il pouvait bien culbuter un chien, les pattes en -l'air, mais la troupe entière était aussitôt sur lui, avant qu'il -n'ait eu le temps de donner à la gorge le coup mortel. Au premier -signe du conflit, les chiens, même occupés à se quereller entre eux, -formaient bloc et lui faisaient face. -</p> - -<p> -Pas davantage ils ne pouvaient, malgré leurs efforts, réussir à -occire Croc-Blanc. Il était, à la fois, trop vif pour eux, trop -formidable et trop prudent. Il évitait les endroits resserrés et -prenait le large, dès qu'ils essayaient de l'encercler. Quant à le -culbuter, pas un chien n'était capable de réussir l'opération. -Ses pattes s'accrochaient au sol avec la même ténacité qu'il se -cramponnait lui-même à la vie. Car se maintenir debout était vivre et -se laisser renverser était la mort. Nul mieux que lui ne le savait. -</p> - -<p> -Ainsi Croc-Blanc se dressait contre ses propres frères, amollis par les -feux de l'homme, affaiblis par l'ombre protectrice que les dieux -avaient étendue sur eux, et les dominait. Il avait déclaré vendetta -à tous les chiens. Et, si féroce était cette vendetta que -Castor-Gris, tout sauvage et barbare qu'il fût lui-même, ne pouvait -s'empêcher d'en être émerveillé. Jamais, il le jurait, il n'y -avait eu sur la terre le pareil de cet animal. -</p> - -<p> -Croc-Blanc approchait de ses cinq ans lorsque Castor-Gris l'emmena en -un autre grand voyage. Longtemps on se souvint, parmi les villages -riverains du Mackenzie, d'où ils passèrent dans les Montagnes -Rocheuses entre le Porcupine<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a> et le Yukon<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>, du carnage de chiens -auquel se livra Croc-Blanc. Sur toute sa race, il s'adonna librement -à la vengeance. Il y avait là des tas de chiens naïfs et sans -défiance, n'ayant pas appris à déjouer ses coups rapides, à se -garder de son attaque brusquée, que ne précédait aucun avertissement. -Tandis qu'ils perdaient leur temps en préliminaires de batailles et -hérissaient leur poil, il était déjà sur eux, sans un aboi, tel un -éclair qui porte la mort, à l'instant même où on le voit, et il -les massacrait, avant qu'ils ne fussent seulement revenus de leur -surprise. -</p> - -<p> -Il était, en vérité, devenu un admirable champion. Il savait -économiser ses forces et jamais ne les outrepassait. Jamais non plus il -ne se perdait en une longue bataille. Si le coup rapide qu'il portait -était manqué, aussi rapidement il se retirait en arrière. Comme tous -les loups, il n'aimait pas les corps à corps ni les contacts -prolongés. Le contact, c'était le piège, le danger ignoré, lui -avait appris le Wild. L'important était de se tenir libre de toute -étreinte, de bondir à son gré sur l'adversaire, de rester juge, à -distance, de la marche de la bataille. Ce système lui assurait -d'ordinaire une victoire facile sur les chiens qui se rencontraient -avec lui, pour la première fois. Sans doute y avait-il des exceptions. -Il arrivait que plusieurs chiens réussissaient à sauter sur lui et à -le rosser, avant qu'il ne pût se dégager. D'autres fois, un chien -isolé lui administrait une profonde morsure. Mais ce n'étaient là -que des accidents peu fréquents et, en règle générale, il se -retirait indemne de toutes ces rencontres. -</p> - -<p> -Une autre de ses qualités était de posséder une notion rigoureusement -exacte du temps et de la distance. C'était inconscient et -automatique. Sans réflexion ni calcul de sa part, l'organe visuel -dont il était doué portait juste, au-delà de la moyenne qui se -rencontre chez les autres bêtes de sa race. Son cerveau recevait -parallèlement l'impression des nerfs optiques et, par un mécanisme -bien réglé, qu'il devait à la nature, en tirait aussitôt parti. -L'action suivait de près, bien réglée dans l'espace et dans le -temps, et une fraction infinitésimale de seconde, nettement perçue et -utilisée, suffisait souvent à assurer à Croc-Blanc la victoire. -</p> - -<p> -La caravane arriva durant l'été à Fort Yukon. Castor-Gris, après -avoir profité du gel de l'hiver pour traverser les rivières qui -coulent entre le Mackenzie et le Yukon, avait occupé le printemps à la -chasse, dans les Montagnes Rocheuses. Lorsque la débâcle des glaces -fut venue, il s'était construit un canot et avait descendu le courant -du Porcupine jusqu'au point de jonction de ce fleuve avec le Yukon, -sous le Cercle Arctique exactement. C'est à cet endroit que se trouve -le vieux fort, qui appartient à l'Hudson's Bay Company. -</p> - -<p> -Les Indiens y étaient nombreux, les provisions abondantes, l'animation -sans précédent. C'était l'été de 1898. Des milliers de chercheurs -d'or étaient venus, eux aussi, jusqu'au Yukon, se dirigeant vers Dawson -et le Klondike. Ils étaient encore à des centaines de milles du but de -leur voyage et beaucoup d'entre eux, cependant, étaient en route depuis -un an. Le moindre parcours effectué par eux était de cinq mille -milles. Beaucoup venaient de l'autre hémisphère. -</p> - -<p> -Là, Castor-Gris s'arrêta. Une rumeur était parvenue à ses -oreilles, de la course à l'or, et il apportait avec lui plusieurs -ballots de fourrures, d'autres de mitaines, d'autres de mocassins. -L'espoir de larges profits l'avait incité à s'aventurer en cette -longue course. Mais ce qu'il avait espéré ne fut rien en regard de -la réalité. Ses rêves les plus extravagants n'avaient pas escompté -un gain de plus de cent pour cent. C'étaient mille pour cent qui -s'offraient à lui. En bon Indien, quand il vit cela, il installa sans -hâte et soigneusement son commerce, décidé à prendre l'été -entier, et l'hiver suivant au besoin, pour tirer tout le parti -possible et le plus avantageux de sa marchandise. -</p> - -<p> -Ce fut à Fort Yukon que Croc-Blanc vit les premiers hommes blancs. -Comparés aux Indiens qu'il avait connus, ils lui semblèrent des -êtres d'une autre espèce, une race de dieux supérieurs. Son -impression fut qu'ils possédaient un plus grand pouvoir, et c'est -dans le pouvoir que réside la divinité des dieux. -</p> - -<p> -Ce fut un sentiment qu'il éprouva, plus qu'il ne raisonna cette -impression. De même que, dans son enfance, l'ampleur des tentes, -élevées par les premiers hommes qu'il avait rencontrés, avait -frappé son esprit comme une manifestation de puissance, de même encore -il était frappé maintenant par les maisons qu'il voyait et qui -étaient construites, comme le fort lui-même, de bûches massives. -Voilà qui était de la puissance. Le pouvoir des dieux blancs était -supérieur à celui des dieux qu'il avait adorés jusque-là, -supérieur même à celui de Castor-Gris, de ceux-ci le plus puissant, -et qui ne semblait plus, parmi les dieux à peau blanche, qu'un petit -dieu enfant. -</p> - -<p> -Il s'était montré, d'abord, soupçonneux envers eux. Pendant les -premières heures qui suivirent son arrivée, avec grand soin il les -examinait, tout en craignant d'être remarqué lui-même, et il se -tenait à une prudente distance. Puis, voyant que près d'eux aucun -mal n'advenait aux chiens, il s'approcha davantage. -</p> - -<p> -Ils l'examinaient, de leur côté, avec une extrême curiosité. Son -étrange apparence attirait leur attention et ils se le montraient du -doigt, les uns aux autres. Ces doigts tendus ne disaient rien de bon à -Croc-Blanc et, quand les dieux blancs tentaient de s'approcher de lui, -il montrait les dents et se reculait. Pas un ne réussit à poser sa -main sur lui et, si quelqu'un avait insisté, ce n'eût pas été -sans dommage. -</p> - -<p> -Croc-Blanc connut bientôt qu'un petit nombre de dieux blancs, pas -plus d'une douzaine, étaient fixés en cet endroit. Tous les deux ou -trois jours, un grand vapeur, qui était une autre et colossale -manifestation de puissance, accostait au rivage et demeurait quelques -heures. D'autres hommes blancs en descendaient à terre, puis se -rembarquaient. Le nombre de ceux-là semblait être infini. En un seul -jour, Croc-Blanc en vit plus qu'il n'avait vu d'Indiens dans toute -sa vie. Et, les jours qui suivirent, les hommes blancs continuaient à -arriver par le fleuve, à s'arrêter durant quelques instants, puis à -repartir sur le fleuve et à disparaître. -</p> - -<p> -Mais, si les dieux blancs paraissaient comme tout-puissants, leurs -chiens ne comptaient pas pour beaucoup. -</p> - -<p> -Ceci, Croc-Blanc le découvrit rapidement, en se mêlant à ceux de ces -chiens qui venaient à terre avec leurs maîtres. Ils étaient de formes -diverses et de grandeurs différentes. Les uns avaient les pattes -courtes, trop courtes, d'autres les avaient longues, trop longues. Ils -ne possédaient pas une fourrure semblable à la sienne, mais des poils -très fins; chez quelques-uns même, les poils étaient tellement ras -qu'on eût dit qu'ils n'en avaient point. Et pas un d'entre eux -ne savait combattre. -</p> - -<p> -Étant donné son hostilité pour tous les représentants de sa race, il -était fatal que Croc-Blanc entrât en lutte avec les nouveaux venus. Il -n'y manqua pas et conçut immédiatement pour eux un profond mépris. -</p> - -<p> -Ils étaient, de leur nature, ingénus et inoffensifs. En cas de combat, -ils menaient grand bruit et s'agitaient autour de leur adversaire, -demandant à leur force une victoire que donnent l'adresse et la ruse. -Ils s'élançaient, en aboyant, sur Croc-Blanc, qui sautait de côté -et qui, tandis qu'ils en étaient encore à se retourner, les happait -à l'épaule, les retournait sur le dos et leur portait son coup à la -gorge. Cela fait, Croc-Blanc se retirait à l'écart, livrant sa -victime aux chiens indiens, qui se chargeaient de l'achever. Car -c'était un sage. Il savait depuis longtemps que les dieux -s'irritent lorsqu'on tue leurs chiens, et les dieux blancs ne -faisaient pas exception à cette règle. Il se contentait donc de -préparer la besogne. Puis, à l'abri lui-même, il regardait -paisiblement pierres, bâtons, haches, et toutes sortes d'armes -contondantes s'abattre sur ses compagnons. Croc-Blanc était un grand -sage. -</p> - -<p> -La vengeance des dieux outragés ne laissait pas, parfois, d'être -terrible. L'un d'eux ayant vu son chien, un setter<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>, mis en -pièces sous ses yeux, prit un revolver. Il fit feu, coup sur coup, six -fois de suite, et six des agresseurs restèrent sur la place, morts ou -à demi. Autre manifestation de puissance, qui se grava profondément -dans le cerveau de Croc-Blanc. -</p> - -<p> -Peu lui importaient, au reste, ces fâcheuses aventures, puisqu'il -était toujours assez habile pour s'en tirer indemne. Le meurtre des -chiens des hommes blancs avait été pour lui, tout d'abord, un simple -divertissement; il devint bientôt son unique occupation. C'était la -seule manière d'utiliser son temps, tandis que Castor-Gris -s'adonnait à son commerce et faisait fortune. Avec la troupe des -chiens indiens, il attendait l'arrivée des vapeurs et, dès que -l'un d'eux avait accosté, le jeu commençait. Ses compagnons -avaient, à leur tour, appris à être sages. Aussitôt qu'elle voyait -les hommes blancs, revenus de leur première surprise, siffler leurs -chiens pour les rappeler à bord, et se préparant à foncer sur elle, -la bande s'éparpillait à toute vitesse. Puis le jeu cessait, pour -reprendre au prochain bateau. -</p> - -<p> -Toujours Croc-Blanc était chargé d'allumer la querelle avec les -chiens étrangers. Il y réussissait facilement. Car, pour eux, plus -encore que pour ses compagnons, il était le Wild sauvage, abandonné et -trahi par eux, et qu'ils craignaient obscurément de voir les -reprendre. Venus du doux monde du Sud vers les rives du Yukon, sur la -sombre et redoutable Terre du Nord, ils ne pouvaient résister longtemps -à l'inconsciente impulsion qui les poussait à s'élancer sur -Croc-Blanc. Si amollis qu'ils fussent par l'accoutumance des villes, -et si oublieux du passé de leurs ancêtres, si lointaine que fût en -eux la notion du Wild, ils la sentaient soudain tressaillir au fond de -leur être, dès qu'ils se trouvaient en présence de la créature -hybride qu'était Croc-Blanc. Devant le loup qui était en lui et qui -leur apparaissait tout à coup, dans la claire lumière du jour, ils se -souvenaient de l'ancien ennemi. -</p> - -<p> -Il était pour eux une proie légitime, comme eux-mêmes, pour lui, en -étaient une. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>Le <i>Porcupine</i> ou «Fleuve du Porc-Épic». (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Le <i>Yukon</i> ou Yakou, dont le Porcupine est un affluent, va se -jeter, comme le Mackenzie, dans l'Océan glacial Arctique. (<i>Idem.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>Chien d'arrêt. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XVI">XVI</a></h4> - -<h4>LE DIEU FOU</h4> - -<p> -Les quelques hommes blancs qui se trouvaient à Fort Yukon vivaient -depuis longtemps dans la contrée. Ils se dénommaient eux-mêmes, avec -orgueil, les <i>Sour-Doughs</i><a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>, parce qu'ils préparaient, sans levure, -un pain légèrement acidulé. Ils ne professaient que du dédain pour -les autres hommes blancs qu'amenaient les vapeurs, et qu'ils -désignaient sous le nom de <i>Chechaquos</i>, parce que ceux-ci faisaient, -au contraire, lever leur pain pour le cuire. -</p> - -<p> -Il y avait, de ce fait, antagonisme entre les uns et les autres, et les -gens du fort se réjouissaient de tout ce qui survenait de désagréable -aux nouveaux arrivants. Spécialement, ils se divertissaient beaucoup -des mauvais traitements infligés aux chiens qui débarquaient, par -Croc-Blanc et sa détestable bande. À chaque vapeur qui faisait halte, -ils ne manquaient pas de descendre au rivage et d'assister à -l'inévitable bataille. De la tactique adroite et méchante employée -par Croc-Blanc et par les chiens indiens, ils riaient à gorge -déployée. -</p> - -<p> -L'un d'eux surtout, parmi ces hommes, s'intéressait à ce genre -de sport. Au premier coup de sifflet du steamboat, il arrivait en -courant, et, lorsque le dernier combat était terminé, il remontait -vers le fort, la face comme alourdie du regret que le massacre eût -déjà pris fin. Chaque fois qu'un inoffensif chien du Sud avait été -terrassé et jetait son râle d'agonie sous les crocs de la troupe -ennemie, incapable de contenir sa joie, il se mettait à gambader et à -pousser des cris de bonheur. Et, toujours aussi, il lançait vers -Croc-Blanc un dur regard d'envie pour tout le mal dont celui-ci était -l'auteur. -</p> - -<p> -Cet antipathique individu avait été baptisé <i>Beauty</i><a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a> par les autres -hommes du Fort. <i>Beauty-Smith</i> était le seul nom qu'on lui connaissait -dans la région. Nom qui était, bien entendu, une antithèse, car celui -qui le portait n'était rien moins qu'une beauté. La nature -s'était montrée avare envers lui. C'était un petit bout -d'homme, au corps maigriot, sur lequel était posée une tête plus -maigre encore; un simple point, eût-on dit. Aussi, dans son enfance, -avant d'être dénommé Beauté par ses compagnons, le surnommait-on -<i>Pinhead</i><a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a>. En arrière, cette tête descendait, toute droite et d'une -seule pièce, vers le cou; tandis qu'en avant le crâne, en forme de -pain de sucre, rejoignait un front bas et large, à partir duquel la -nature semblait avoir regretté soudain sa parcimonie. Devenue prodigue -à l'excès, elle avait voulu de gros yeux, séparés par une distance -double de l'écart normal. La mâchoire, élargissant démesurément -le reste de la face, était effroyable. Énorme et pesante, elle -proéminait en avant et semblait, en-dessous, reposer à même sur la -poitrine, comme si le cou eût été impuissant à en soutenir le poids. -</p> - -<p> -Cette mâchoire, telle qu'elle était, donnait une impression -d'indomptable énergie. Impression mensongère, exagération -incohérente de la nature, car Beauté était connu de tous pour être -un faible entre les faibles, un lâche entre les plus lâches. -</p> - -<p> -Nous achèverons de le décrire en disant que ses dents étaient longues -et jaunes, et que les deux canines, plus longues encore que leurs -sœurs, dépassaient comme des crocs, de ses lèvres minces. Ses yeux -étaient jaunes, comme ses dents, et chassieux comme si la nature y eût -fait ruisseler toutes les humeurs qu'elle tenait en réserve dans les -canaux du visage. Quant à ses cheveux, couleur de boue et de poussière -jaunâtre, ils poussaient sur sa tête, rares et irréguliers, pointant -sur le devant de son crâne en touffes et paquets déconcertants. -</p> - -<p> -Beauté, en somme, était un vrai monstre. Ce dont il n'était pas -responsable, assurément, et ne pouvait être blâmé, n'ayant pas -moulé lui-même l'argile dont il était pétri. -</p> - -<p> -Dans le fort, il faisait la cuisine pour les autres hommes, lavait la -vaisselle et était chargé de tous les gros travaux. On ne le -méprisait pas; on le tolérait, par humanité et parce qu'il était -utile. On en avait peur aussi. Il y avait toujours à craindre, dans une -de ses rages de lâche, un coup de fusil dans le dos ou du poison dans -le café. Mais personne ne savait préparer comme lui le fricot et, quel -que fût l'effroi qu'il inspirait, Beauté était bon cuisinier. -</p> - -<p> -Tel était l'homme qui délectait ses regards des féroces prouesses -de Croc-Blanc et n'eut plus bientôt qu'un désir, le posséder. Il -commença par faire des avances au louveteau, qui feignit de les -ignorer. Puis, les avances devenant plus pressantes, celui-ci se -hérissa, montra les dents et prit du large. Croc-Blanc n'aimait pas -cet homme, dont l'odeur était mauvaise. Il pressentait que le mal -était en lui. Il craignait sa main étendue et l'affectation de ses -paroles mielleuses. Il le haïssait. -</p> - -<p> -Chez les êtres simples, la notion du bien et du mal est simpliste -elle-même. Le bien est représenté par toutes choses qui apportent -contentement et satisfaction, et évitent la peine. Le mal signifie tout -ce qui est incommode et désagréable, tout ce qui menace et frappe. -Croc-Blanc devinait que Beauty-Smith était le mal. Aussi était-il sage -de le haïr. De ce corps difforme et de cette âme perverse -s'échappaient, pour le louveteau, d'occultes émanations, -semblables à ces brouillards pestilentiels qui s'élèvent des -marécages. -</p> - -<p> -Croc-Blanc se trouvait présent au campement de Castor-Gris, lorsque, -pour la première fois, Beauté y fit son apparition. Avant qu'il ne -fût en vue et dès le bruit, sur le sol, de ses pas lointains, -Croc-Blanc avait su qui venait et avait commencé à hérisser son poil. -Quoiqu'il fût, à ce moment-là, confortablement couché, en un -délicieux farniente, il se dressa vivement et, tandis que l'homme -approchait, se glissa, à la manière des loups, sur le bord du -campement. Il ne put savoir ce qu'on disait, mais vit bien que -l'homme et Castor-Gris causaient ensemble. Par moments, l'homme le -montrait du doigt, et il grondait alors, comme si la main, dont il -était distant de cinquante pieds, se fût exactement abaissée sur lui. -L'homme, qui s'en apercevait, riait, et Croc-Blanc reculait de plus -en plus, vers le couvert des bois voisins, en rampant doucement par -terre. -</p> - -<p> -Castor-Gris refusait de vendre la bête. Son commerce l'avait enrichi, -déclarait-il, et il n'avait besoin de rien. Croc-Blanc était -d'ailleurs un animal de valeur, le plus robuste des chiens du -traîneau et le meilleur chef de file. Il n'avait pas son pareil dans -toute la région du Mackenzie et du Yukon. Il savait combattre comme pas -un et tuait un autre chien aussi aisément qu'un homme tue une mouche. -(À cet éloge, les yeux de Beauty-Smith s'allumaient et, d'une -langue ardente, il léchait ses lèvres minces.) Non, décidément, -Croc-Blanc n'était pas à vendre. -</p> - -<p> -Mais Beauty-Smith savait la façon de s'y prendre avec les Indiens. Il -rendit à Castor-Gris de fréquentes visites et, chaque fois, était -cachée sous son habit une noire bouteille. Une des propriétés du -whisky est d'engendrer la soif. Castor-Gris eut soif. Les muqueuses -brûlées de son estomac s'enfiévrèrent, et celui-ci commença à -réclamer, avec une exaspération croissante, le liquide corrosif. En -même temps, le cerveau de l'Indien, bouleversé par l'horrible -stimulant, enlevait au malheureux tout scrupule pour satisfaire sa -passion. Les bénéfices acquis par la vente des fourrures et des -mocassins se mirent à partir et, à mesure que s'aplatissait la -bourse de Castor-Gris, sa force de résistance diminuait aussi. -</p> - -<p> -Finalement, argent, marchandises et volonté, tout s'en était allé. -Rien ne demeurait à Castor-Gris que sa soif prodigieuse, qui régnait -diaboliquement en lui et dont la puissance augmentait à chaque souffle -qu'il émettait sans avoir bu. -</p> - -<p> -C'est alors que Beauté revint à la charge et reparla de la vente de -Croc-Blanc. Mais, cette fois, le prix offert était payable en -bouteilles, non en dollars, et les oreilles de Castor-Gris étaient -mieux ouvertes pour entendre. -</p> - -<p> -—Le chien est à toi, finit-il par dire, si tu peux mettre la main -dessus. -</p> - -<p> -Les bouteilles furent livrées. Mais, deux jours après, ce fut -Beauty-Smith qui revint dire à Castor-Gris: -</p> - -<p> -—Attrape-le donc toi-même! -</p> - -<p> -Croc-Blanc, en rentrant un soir au campement, vit, avec un sourire de -satisfaction, que le terrible dieu blanc, contrairement à son habitude, -n'était pas là. Il s'étendit par terre avec volupté, comme si un -poids qui pesait sur lui avait disparu. -</p> - -<p> -Sa joie fut de courte durée. À peine était-il couché que Castor-Gris -vint vers lui, en titubant, et lui lia autour du cou une lanière de -cuir. Puis il s'assit à côté du louveteau, tenant d'une main la -lanière, tenant de l'autre une bouteille, à laquelle il buvait de -temps en temps, la levant en l'air, en se renversant la tête et avec -force glou-glous. -</p> - -<p> -Une heure s'était écoulée de la sorte lorsqu'une légère -vibration du sol annonça que quelqu'un s'approchait. Croc-Blanc -tressaillit et se hérissa, tandis que l'Indien branlait stupidement -la tête. Le louveteau tenta de tirer doucement la lanière de la main -de son maître; mais les doigts, qui s'étaient un instant -relâchés, se contractèrent plus fortement et Castor-Gris se leva. -</p> - -<p> -Beauté entra sous la tente et s'arrêta devant Croc-Blanc, qui -commença à gronder vers celui qu'il craignait et à surveiller les -mouvements de ses mains. Une d'elles s'étendit, se prit à -descendre sur sa tête. Son grondement se fit plus intense et plus -rauque. La main continuait à descendre lentement, tandis qu'il se -courbait sous elle, tout en la regardant, en proie à une colère -continue et qui semblait prête à éclater. Soudain, il alla pour -mordre; la main se rejeta vivement en arrière et les crocs retombant, -les uns sur les autres, claquèrent, comme une gueule de serpent qui -mord le vide. Beauté était terrifié et furieux. Mais Castor-Gris -donna une tape à Croc-Blanc, qui se coucha aussitôt au ras du sol, en -une respectueuse obéissance. -</p> - -<p> -Cependant Beauty-Smith, que le louveteau ne cessait pas d'observer, -était parti, puis était revenu, porteur d'un gros gourdin. -Castor-Gris lui remit alors l'extrémité de la lanière et Beauté -fit le mouvement de s'en aller. La lanière se tendit. Croc-Blanc -résistait. Castor-Gris le gifla de droite et de gauche, afin qu'il se -levât et suivît. Il se leva, mais pour se précipiter en hurlant sur -l'étranger qui essayait de l'entraîner. Beauté, qui était paré, -ne broncha pas. D'un large mouvement, il lança son gourdin, puis -l'abattit sur Croc-Blanc, dont il arrêta l'élan à mi-route et -qu'il écrasa presque contre terre. Castor-Gris riait et approuvait. -Beauté tira la lanière à nouveau et Croc-Blanc, tout trébuchant, -rampa humblement à ses pieds. -</p> - -<p> -Il ne renouvela pas son agression. Un coup de gourdin était suffisant -pour le convaincre que le dieu blanc savait manier cette arme et il -était trop sage pour ne pas se plier à l'inévitable. Il suivit donc -les talons de Beauty-Smith, lugubre, sa queue entre les jambes, mais en -grondant toujours, sourdement. Beauty-Smith le surveillait prudemment, -du coin de l'œil, et tenant prêt son gourdin. -</p> - -<p> -Quand ils furent arrivés au fort, Beauté, l'ayant solidement -attaché, s'en alla coucher. Croc-Blanc attendit une heure environ. -Puis, jouant des dents, en dix secondes, il fut libre. Il n'avait pas -perdu de temps à mordre à tort et à travers. Juste ce qu'il -fallait. La lanière avait été coupée en deux tronçons, aussi -proprement qu'avec un couteau. Croc-Blanc, quittant ensuite le fort, -s'était trotté, tout droit vers le campement de Castor-Gris. Il ne -devait aucune fidélité à ce dieu bizarre et terrible qui l'avait -emmené. Il s'était donné à Castor-Gris et à lui seul il -appartenait. -</p> - -<p> -Mais ce qui s'était déjà passé recommença. Castor-Gris -l'attacha à nouveau, avec une autre lanière, et, dès le matin, le -ramena à Beauty-Smith. L'aventure, ici, se corsa. Beauty-Smith lui -administra une effroyable volée. Lié fortement, Croc-Blanc ne pouvait -que s'abandonner à sa rage intérieure et subir le châtiment qui lui -était dévolu. Fouet et gourdin conjuguaient sur lui leurs effets. -C'était un des pires traitements qu'il eût reçus en sa vie. Même -la raclée dont Castor-Gris l'avait gratifié dans son enfance -n'était que du lait en regard de celle-ci. -</p> - -<p> -Beauty-Smith se complaisait à la tâche. Il en rayonnait. Ses gros yeux -flambaient méchamment, tandis qu'il lançait en avant fouet ou -gourdin, et que Croc-Blanc jetait ses cris de douleur et ses grondements -inutiles. Car Beauté était cruel à la façon des lâches. Tremblant -et rampant lui-même devant les coups ou les menaces des autres hommes, -il prenait sa revanche sur des créatures plus faibles que lui. Tout -être vivant aime à dominer un autre être et Beauté ne faisait pas -exception à la règle. Impuissant devant sa race, il exerçait sa -vindicte sur les races inférieures. Réflexes inconscients, puisque, -nous l'avons dit, il ne s'était pas créé. -</p> - -<p> -Le louveteau n'ignorait pas pourquoi ce châtiment était tombé sur -lui. Lorsque Castor-Gris lui avait passé une lanière autour du cou et -en avait remis l'extrémité à Beauty-Smith, Croc-Blanc savait que la -volonté de son dieu était qu'il allât avec Beauty-Smith. Et, -lorsque celui-ci l'avait attaché, dans le fort, il savait aussi que -la volonté du dieu blanc était qu'il demeurât là. Il avait, par -conséquent, désobéi à ces deux dieux et mérité le châtiment qui -avait suivi. Maintes fois, dans le passé, il avait vu des chiens -changer de maîtres, et ceux qui s'enfuyaient battus comme il -l'avait été. -</p> - -<p> -Mais, si sage qu'il fût, des forces latentes en sa nature l'avaient -emporté sur sa sagesse. La principale de ces forces était la -fidélité. Il n'aimait pas Castor-Gris et cependant, même devant son -impérative volonté et sa colère, il lui demeurait fidèle. Il ne -pouvait s'en empêcher. La fidélité était une qualité inhérente -à sa race, celle qui sépare son espèce des autres espèces, et qui -fait que le loup et le chien sauvage sont capables de quitter la -liberté de l'espace pour devenir les compagnons de l'homme. -</p> - -<p> -La raclée terminée, Croc-Blanc fut attaché dans le fort, non plus -avec une lanière de cuir, mais au bout d'un bâton. Il n'en -persista pas moins dans sa fidélité à Castor-Gris. Castor-Gris était -son propre dieu, son dieu particulier, et, en dépit de la volonté du -dieu, il ne prétendait pas renoncer à lui. Son dieu l'avait livré -et trahi, mais cela ne comptait pas. Ce qui seul comptait, c'est -qu'il s'était, à ce dieu, donné corps et âme, sans réserve -aucune. Et ce don de lui-même ne pouvait être révoqué. -</p> - -<p> -Il renouvela, durant la nuit, son exploit de la veille. Lorsque les -hommes du fort furent endormis, il s'attaqua au bâton auquel il -était lié. Le bâton était attaché de si près à son cou qu'il ne -semblait pas possible qu'il pût arriver à le mordre. C'est là un -acte dont tout chien est réputé incapable. Il y réussit cependant, à -force de tordre ses muscles et de contorsions acharnées. Ce fut un cas -sans précédent. Toujours est-il que Croc-Blanc quitta le fort, en -trottant, au petit matin, portant pendue à son cou la moitié du bâton -qu'il avait rongé. -</p> - -<p> -La sagesse lui commandait de ne pas revenir vers Castor-Gris qui, deux -fois déjà, l'avait trahi. La survivance de sa fidélité le ramena, -pour être, une troisième fois, livré et abandonné. Il fut rattaché -par l'Indien et remis à Beauty-Smith, lorsque celui-ci vint le -réclamer. -</p> - -<p> -La correction eut lieu sur place et augmenta encore en cruauté. -Castor-Gris regardait tranquillement, tandis que l'homme blanc -manœuvrait sa trique. Il ne donnait plus sa protection. Croc-Blanc -n'était plus son chien. Lorsque les coups s'arrêtèrent, le -louveteau était à moitié mort. Un faible chien du Sud n'eût pas -survécu; lui, il ne mourut pas tout à fait. Son étoffe était plus -solide, sa vitalité plus tenace. Mais il était à ce point défaillant -qu'il ne pouvait plus se porter et que Beauty-Smith dut attendre, pour -l'emmener, qu'il eût repris quelques forces. Aveugle et chancelant, -il suivit alors les pas de son bourreau. -</p> - -<p> -Il fut ensuite attaché à une chaîne qui défiait ses dents et ce fut -en vain qu'il s'évertua à arracher le cadenas qui reliait cette -chaîne à une grosse poutre. -</p> - -<p> -Quelques jours après, Castor-Gris, devenu un parfait alcoolique et en -pleine banqueroute, quitta le Porcupine pour refaire à rebours son long -voyage sur le Mackenzie. Croc-Blanc demeurait, sur le Yukon, la -propriété d'un homme plus qu'à demi fou et le type achevé de la -brute. Mais qu'est-ce qu'un loup peut bien comprendre à la folie? -Pour Croc-Blanc, son nouveau maître était un dieu sinistre, mais -toujours un dieu. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devait se -soumettre à sa volonté, obéir à son désir, se plier à sa -fantaisie. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Les «Pâtes-Aigres». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>«Beauté».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>«Tête d'épingle».</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XVII">XVII</a></h4> - -<h4>LE RÈGNE DE LA HAINE</h4> - -<p> -Sous la tutelle du dieu fou, Croc-Blanc devint à son tour un être -vraiment diabolique. Il était tenu enchaîné dans un enclos situé -derrière le fort et où Beauty-Smith venait l'agacer, l'irriter et -le repousser vers l'état sauvage, par toutes sortes de menus -tourments. L'homme avait découvert l'irritation spontanée du jeune -loup, dès que celui-ci voyait rire de lui, et il ne manquait pas à cet -amusement, qui faisait suite toujours à ses traitements inhumains. -C'était un rire sonore et méprisant, à grands éclats, et, tout en -riant, le dieu tendait ses doigts vers Croc-Blanc, en signe de -dérision. Dans ces moments, Croc-Blanc sentait sa raison s'en aller. -Dans les transports de rage auxquels il s'abandonnait, il devenait -plus fou que Beauty-Smith lui-même. -</p> - -<p> -Croc-Blanc avait été, hier, l'ennemi de sa race. Il devenait -maintenant, avec une férocité encore accrue, l'ennemi de tout ce qui -l'entourait. Sa haine était aveugle et sans la moindre étincelle de -raison. Il haïssait la chaîne qui l'attachait, le passant qui -l'épiait à travers les barreaux de son enclos, le chien qui -accompagnait ce passant et qui grondait méchamment, en insultant à son -malheur. Il haïssait les matériaux de l'enclos qui l'emprisonnait -et bientôt, par-dessus tout, il prit en haine Beauty-Smith. -</p> - -<p> -Mais Beauté avait un but dans sa conduite. Un beau jour, un certain -nombre d'hommes blancs se réunirent autour de l'enclos de -Croc-Blanc, et Beauté, étant entré, gourdin en main, détacha la -chaîne du cou du jeune loup. Celui-ci, lorsque son maître fut sorti, -put aller et venir en liberté dans l'enclos et commença par vouloir -se jeter sur les hommes blancs qui étaient dehors. Il était -magnifiquement terrible. Sa taille atteignait alors plus de cinq pieds -de long et deux pieds et demi à la hauteur de l'épaule. Il avait -hérité, par sa mère, des lourdes proportions du chien, en sorte -qu'il pesait, sans une once de graisse ni de chair superflue, dans les -quatre-vingt-dix pounds<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>. Il était tout muscles, tout os et tout -nerfs, ce qui est la plus belle condition d'un combattant. -</p> - -<p> -La porte de l'enclos s'ouvrit à nouveau. Croc-Blanc attendit. -Quelque chose d'extraordinaire allait, sans nul doute, se produire. La -porte s'ouvrit moins étroitement, puis se referma, à toute volée, -sur un énorme mâtin qu'elle avait laissé passer. -</p> - -<p> -Croc-Blanc n'avait jamais vu de chien de cette espèce, mais il ne fut -troublé, ni de la forte taille, ni de l'air arrogant de l'intrus. -Il ne vit en lui qu'un objet, qui n'était ni bois ni fer, et sur -lequel il allait enfin pouvoir décharger sa haine. -</p> - -<p> -Il bondit sur le mâtin et, d'un coup de crocs, lui déchira le côté -du cou. Le mâtin secoua sa tête, en grondant horriblement, et -s'élança à son tour sur Croc-Blanc, qui, sans attendre la riposte, -se mit, selon sa tactique, à bondir à droite, à bondir à gauche, -lançant ses crocs, puis reculant à nouveau, sans livrer prise un -instant. -</p> - -<p> -Du dehors, les hommes criaient et applaudissaient, tandis que -Beauty-Smith était comme en extase du merveilleux succès de ses -pratiques. Il n'y eut, dès l'abord, aucun espoir de victoire pour -le mâtin. Il manquait de présence d'esprit dans la conduite du -combat et ses mouvements étaient insuffisamment alertes. Finalement, il -fut dégagé et traîné dehors par son propriétaire, tandis que -Beauty-Smith frappait à tour de bras, avec son gourdin, sur le dos de -Croc-Blanc pour lui faire lâcher prise. Il y eut alors le paiement -d'un pari et des pièces de monnaie cliquetèrent dans la main de -Beauty-Smith. -</p> - -<p> -De ce jour, tout le désir de Croc-Blanc fut de voir des hommes se -réunir autour de son enclos. Car cette réunion signifiait un combat, -et c'était la seule voie qui lui restait pour extérioriser sa force -de vie, pour exprimer la haine que Beauty-Smith lui avait savamment -inculquée. Et de ses capacités combatives Beauty-Smith n'avait pas -trop préjugé, car il demeurait invariablement le vainqueur. -</p> - -<p> -Trois chiens, dans une de ces rencontres, furent successivement abattus -par lui. Dans une autre, un loup adulte, nouvellement enlevé au Wild, -fut projeté, d'une seule poussée, à travers la porte de l'enclos. -Une troisième fois, il eut à combattre contre deux chiens, -simultanément. Ce fut sa plus rude bataille. Mais il finit par les tuer -tous deux et faillit lui-même en crever. -</p> - -<p> -Lorsque commencèrent à tomber les premières neiges de l'automne et -que le fleuve se mit à charrier, Beauté prit passage, avec Croc-Blanc, -sur un steamboat qui remontait, vers Dawson, le cours du Yukon. Grande -était, par toute la contrée, la réputation de Croc-Blanc. On le -connaissait sous le nom du «loup combattant», dans les moindres -recoins du pays, et la cage dans laquelle il était enfermé, sur le -pont du bateau, était environnée de curieux. -</p> - -<p> -Il rageait et grondait vers eux, ou bien se couchait, d'un air -tranquille, en observant tous ces gens, dans les profondeurs de sa -haine. Comment ne les eût-il pas haïs? Haïr était sa passion et il -s'y noyait. La vie, pour lui, était l'Enfer. Fait pour la liberté -sauvage, il devait subir d'être captif et reclus. Les gens le -regardaient, agitaient des bâtons entre les barreaux de sa cage, pour -le faire gronder, puis riaient de lui. -</p> - -<p> -Quand le steamboat fut arrivé à Dawson, Croc-Blanc vint à terre. Mais -toujours dans sa cage et livré aux regards du public. On payait -cinquante cents<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a>, en poussière d'or, le droit de le voir. Afin que -les assistants en eussent pour leur argent et que l'exhibition gagnât -en intérêt, aucun repos ne lui était laissé. Dès qu'il se -couchait pour dormir, un coup de bâton le réveillait. -</p> - -<p> -Entre-temps, et dès qu'un combat pouvait être organisé, il était -sorti de sa cage et conduit au milieu des bois, à quelques milles de la -ville. L'opération s'effectuait d'ordinaire pendant la nuit, pour -éviter l'intervention des policiers à cheval du territoire. Après -plusieurs heures d'attente, au point du jour, arrivaient et -l'assistance, et le chien contre lequel il devait combattre. -</p> - -<p> -Il eut pour adversaires des chiens de toutes tailles et de toutes races. -On était en terre sauvage, sauvages étaient les hommes, et la plupart -des rencontres étaient à mort. La mort était pour les chiens, cela va -de soi, puisque Croc-Blanc continuait à combattre. Il ne connaissait -toujours pas de défaite. L'entraînement auquel il s'était livré -avec Lip-Lip et les jeunes chiens du camp indien, lui servait, à cette -heure. Pas un de ses adversaires n'arrivait à le culbuter. Chiens du -Mackenzie, chiens esquimaux ou du Labrador, mastocs ou malemutes, chiens -aboyeurs et chiens muets, tous étaient impuissants contre lui<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a>. -Jamais il ne perdait pied. C'est là que le public l'attendait. Mais -toujours il déconcertait cet espoir. Non moins rapide était la -promptitude de son attaque. À ce point qu'il mettait à mal son -adversaire neuf fois sur dix, avant même que celui-ci se fût paré -pour la défense. Le fait se renouvela si souvent que l'usage -s'établit de ne point lâcher Croc-Blanc avant que le chien adverse -eût achevé ses préliminaires de bataille, ou même se fût rué le -premier à l'assaut. -</p> - -<p> -Peu à peu, les rencontres de ce genre se firent plus rares. Les -partenaires se décourageaient, ne trouvant plus de champion de force -équivalente à lui opposer. Beauty-Smith était forcé de lui donner à -combattre des loups, qu'il se procurait. Ces loups étaient capturés -au piège, par des Indiens, et l'annonce d'un de ces duels ne -manquait pas d'attirer un important concours de spectateurs. -</p> - -<p> -On alla jusqu'à lui présenter une grande femelle de lynx et, cette -fois, il combattit pour sa vie. La vitesse du lynx valait la sienne et -sa férocité n'était pas inférieure à celle de Croc-Blanc. Tandis -qu'il n'avait que ses crocs pour seules armes, le lynx luttait avec -toutes les griffes de ses quatre pattes, en même temps qu'avec ses -dents acérées. La victoire resta cependant à Croc-Blanc et les -combats cessèrent jusqu'à nouvel ordre. Il avait épuisé toutes les -variétés possibles d'adversaires. -</p> - -<p> -Il redevint donc un simple objet d'exhibition. Cela dura jusqu'au -printemps, lorsque advint dans le pays un nommé Tim Keenan, tenancier -de jeux, qui amenait avec lui le premier bull-dog que l'on eût vu au -Klondike. Que ce chien et Croc-Blanc dussent entrer en lice, face à -face, était chose inévitable. Durant une semaine, le combat qui se -préparait fit l'objet de toutes les conversations, dans le monde -spécial qui fréquentait certains quartiers de la ville. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a><i>Pound</i>, poids de 453 gr. 568. (<i>Note des Traducteurs</i>).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>Cent, monnaie américaine valant au pair 0 fr. 05 centimes. -(<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a>Deux sortes de chiens sont employés dans l'Amérique du Nord, -pour l'attelage des traîneaux: le chien du Labrador et le Malemute, ou -chien-loup, qui n'aboie pas à la manière des chiens ordinaires, mais -seulement grogne et hurle, comme font les loups. C'est à cette race -que se rattache Croc-Blanc. Le Malemute est un voleur expert. Il -retirera fort bien les chaussures de cuir d'un dormeur, pour s'en -faire un repas. Demeuré à demi sauvage, il combat comme font les -loups, par morsures et bonds alternés et jusqu'à ce que mort s'ensuive, -pour son adversaire ou pour lui-même. (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XVIII">XVIII</a></h4> - -<h4>LA MORT ADHÉRENTE</h4> - -<p> -Lorsque l'heure de la rencontre fut venue, Beauty-Smith détacha la -chaîne qui retenait Croc-Blanc et se retira en arrière. Croc-Blanc, -pour une fois, ne fit pas une attaque immédiate. Il demeura immobile, -les oreilles pointées en avant, alerte et curieux, observant -l'étrange animal qu'il avait devant lui. Jamais il n'avait vu un -semblable chien. Tim Keenan poussa le bull-dog, en lui disant, à -mi-voix: «Vas-y...» Le bull-dog se dandinait au centre du cercle -qui entourait les deux champions, court, trapu et l'air gauche. Il -s'arrêta, après quelques pas, et loucha vers Croc-Blanc. -</p> - -<p> -Il y eut des cris dans la foule: -</p> - -<p> -—Vas-y, Cherokee! Crève-le, Cherokee! Bouffe-le! -</p> - -<p> -Mais Cherokee ne semblait pas disposé à combattre. Il tourna la tête -vers les gens qui criaient, en clignant de l'œil et en agitant son -bout de queue, avec bonne humeur. Ce n'était pas qu'il eût peur de -Croc-Blanc. Non, c'était simple paresse de sa part. Il ne lui -semblait pas, d'ailleurs, qu'il fût dans ses obligations de -combattre le chien qu'on lui présentait. Cette espèce ne figurait -point sur la liste à laquelle il était accoutumé et il attendait -qu'on lui offrît un autre chien. -</p> - -<p> -Tim Keenan entra dans l'enceinte et, se courbant vers Cherokee, se mit -à lui gratter les deux épaules, à lui rebrousser le poil, afin de -l'inciter à aller de l'avant. Le résultat en fut d'irriter le -chien peu à peu. Cherokee commença à gronder, d'abord en sourdine, -puis plus âprement dans sa gorge. Au rythme des doigts correspondait -celui des grondements qui, à mesure que le mouvement de la main -s'accélérait, devenaient plus intenses et se terminèrent, -brusquement, en un aboi furieux. -</p> - -<p> -Tout ce manège ne laissait pas non plus Croc-Blanc insensible. Son poil -se soulevait sur son cou et sur ses épaules. Tim Keenan, après une -dernière poussée et une excitation plus vive, abandonna Cherokee à -lui-même et le bull-dog fut pour s'élancer. Mais déjà Croc-Blanc -avait frappé. Un cri d'admiration et de stupeur s'éleva. Avec la -rapidité et la souplesse d'un chat, plutôt que d'un chien, il -avait couvert la distance qui le séparait de son adversaire, puis avait -rebondi au large, après l'avoir lacéré. -</p> - -<p> -Le bull-dog saignait d'une oreille arrachée et d'une large morsure -dans son cou épais. Il n'eut pas l'air d'y prêter attention, ne -laissa pas échapper une plainte, mais marcha sur Croc-Blanc. La -vélocité de l'un, l'inébranlable tenue de l'autre passionnaient -la foule; les premiers paris se renouvelèrent avec une mise augmentée; -d'autres furent engagés. La même attaque et la même parade se -répétèrent. -</p> - -<p> -Croc-Blanc bondit encore en avant, lacéra, puis reflua en arrière, -sans être touché. Et encore son étrange ennemi le suivit, sans trop -se presser, sans lenteur excessive; mais délibérément, avec -détermination, comme on traite une affaire. Il avait, de toute -évidence, un but qu'il se proposait, et une méthode pour arriver à -ce but. Le reste ne comptait pas et ne devait pas le distraire. -</p> - -<p> -Croc-Blanc s'en aperçut et cela le rendit perplexe. Il en était tout -dérouté. Ce chien était décidément bien étrange. Il avait le poil -ras et ne possédait point de fourrure protectrice. Les morsures -s'enfonçaient sans peine dans une chair grasse, qu'aucun matelas ne -protégeait, et il ne semblait pas que l'animal eût la capacité de -s'en défendre. Il ne se fâchait pas non plus et saignait sans se -plaindre; ce qui était non moins déconcertant. À peine un léger -cri, lorsqu'il avait reçu son châtiment. -</p> - -<p> -Ce n'était pas pourtant que Cherokee fût impuissant à se mouvoir. -Il tournait et virait même assez vite; mais Croc-Blanc n'était -jamais là où il le cherchait. Il en était fort perplexe, lui aussi. -Il n'avait jamais combattu avec un chien qu'il ne pouvait -appréhender, avec un adversaire qui ne cessait pas de danser et de -biaiser autour de lui. -</p> - -<p> -Croc-Blanc ne réussissait pas cependant à atteindre, comme il l'eût -voulu, le dessous de la gorge du bull-dog. Celui-ci la tenait trop bas -et ses mâchoires massives lui étaient une protection efficace. Le sang -de Cherokee continuait à couler; son cou et le dessus de sa tête -étaient tailladés, et il persistait à poursuivre inlassablement -Croc-Blanc, qui restait indemne. Une seule fois, il s'arrêta, durant -un moment, abasourdi, en regardant de côté, vers Tim Keenan, et en -agitant son tronçon de queue, en signe de sa bonne volonté. Puis il -reprit avec application sa poursuite, en tournant en rond, derrière -Croc-Blanc. Soudain, il coupa le cercle que tous deux décrivaient et -tenta de saisir son adversaire à la gorge. Il ne le manqua que de -l'épaisseur d'un cheveu, et des applaudissements crépitèrent à -l'adresse de Croc-Blanc, qui avait échappé. -</p> - -<p> -Le temps passait. Croc-Blanc répétait ses soubresauts et Cherokee -s'acharnait, avec la sombre certitude que, tôt ou tard, il -atteindrait son but. Ses oreilles n'étaient plus que de minces -rubans, plus de cent blessures les son couvraient, et ses lèvres mêmes -saignaient, toutes coupées. Parfois, Croc-Blanc s'efforçait de le -renverser à terre, pattes en l'air, en se jetant sur lui. Mais son -épaule était plus haute que celle du chien et la manœuvre avortait. -Il s'obstina à la renouveler et, dans un élan plus fort qu'il -avait pris, il passa par-dessus le corps de Cherokee. Pour la première -fois depuis qu'il se battait, on vit Croc-Blanc perdre pied. Il -tournoya en l'air, pendant une seconde, se retourna, comme un chat, -mais ne réussit pas à retomber immédiatement sur ses pattes. Il chut -lourdement sur le côté et, quand il se redressa, les dents du bull-dog -s'étaient incrustées dans sa gorge. -</p> - -<p> -La prise n'était pas bien placée; elle était trop bas vers la -poitrine; mais elle était solide. Croc-Blanc, avec une exaspération -frénétique, s'efforça de secouer ces dents resserrées sur lui, ce -poids qu'il sentait pendu à son cou. Ses mouvements, maintenant, -n'étaient plus libres; il lui semblait qu'il avait été happé -par une chausse-trappe. Tout son être s'en révoltait, au point de -tomber en démence. La peur de mourir avait tout à coup surgi en lui, -une peur aveugle et désespérée. -</p> - -<p> -Il se mit à virer, tourner, courir à droite, courir à gauche, tant -pour se persuader qu'il était toujours vivant que pour tenter de -détacher les cinquante pounds que traînait sa gorge. Le bull-dog se -contentait, à peu de chose près, de conserver son emprise. -Quelquefois, il tentait de reprendre pied, pendant un moment, afin de -secouer Croc-Blanc à son tour. Mais, l'instant d'après, Croc-Blanc -l'enlevait à nouveau et l'emportait à sa suite, dans ses -mouvements giratoires. -</p> - -<p> -Cherokee s'abandonnait consciemment à son instinct. Il savait que sa -tâche consistait à tenir dur et il en éprouvait de petits frissons -joyeux. Il fermait béatement les yeux et, sans se raidir, se laissait -ballotter, de-ci, de-là, avec abandon, indifférent aux heurts auxquels -il était exposé. Croc-Blanc ne s'arrêta que lorsqu'il fut -exténué. Il ne pouvait rien contre son adversaire. Jamais pareille -aventure ne lui était arrivée. Il se coucha sur ses jarrets, pantelant -et cherchant son souffle. -</p> - -<p> -Le bull-dog, sans relâcher son étreinte, tenta de le renverser -complètement. Croc-Blanc résista à cet effort; mais il sentit que -les mâchoires qui le tenaillaient, par un imperceptible mouvement de -mastication, portaient plus haut leur emprise. Patiemment, elles -travaillaient à se rapprocher de sa gorge. Dans un mouvement -spasmodique, il réussit à mordre lui-même le cou gras de Cherokee, -là où il se rattache à l'épaule. Mais il se contenta de le -lacérer, pour lâcher prise ensuite. Il ignorait la mastication de -combat et sa mâchoire, au surplus, n'y était point apte. -</p> - -<p> -Un changement se produisit, à ce moment, dans la position des deux -adversaires. Le bull-dog était parvenu à rouler Croc-Blanc sur le dos -et, toujours accroché à son cou, lui était monté sur le ventre. -Alors Croc-Blanc, se ramassant sur son train de derrière, s'était -mis à déchirer à coups de griffes, à la manière d'un chat, -l'abdomen de son adversaire. Cherokee n'eût pas manqué d'être -éventré s'il n'eût rapidement pivoté sur ses dents serrées, -hors de la portée de cette attaque imprévue. -</p> - -<p> -Mais le destin était inexorable, inexorable comme la mâchoire qui, -dès que Croc-Blanc demeurait un instant immobile, continuait à monter -le long de la veine jugulaire. Seules, la peau flasque de son cou et -l'épaisse fourrure qui la recouvrait sauvaient encore de la mort le -jeune loup. Cette peau formait un gros rouleau dans la gueule du -bull-dog et la fourrure défiait toute entame de la part des dents. -Cependant Cherokee absorbait toujours plus de peau et de poil et, de la -sorte, étranglait lentement Croc-Blanc, qui respirait et soufflait de -plus en plus difficilement. -</p> - -<p> -La bataille semblait virtuellement terminée. Ceux qui avaient parié -pour Cherokee exultaient et offraient de ridicules surenchères. Ceux, -au contraire, qui avaient misé sur Croc-Blanc étaient découragés et -refusaient des paris à dix pour un, à vingt pour un. On vit alors un -homme s'avancer sur la piste du combat. C'était Beauty-Smith. Il -étendit son doigt dans la direction de Croc-Blanc, puis se mit à rire, -avec dérision et mépris. -</p> - -<p> -L'effet de ce geste ne se fit pas attendre. Croc-Blanc, en proie à -une rage sauvage, appela à lui tout ce qui lui restait de forces et se -remit sur ses pattes. Mais, après avoir traîné encore autour du -cercle les cinquante pounds qu'il portait, sa colère tourna en -panique. Il ne vit plus que la mort adhérente à sa gorge et, -trébuchant, tombant, se relevant, enlevant son ennemi de terre, il -lutta vainement, non plus pour vaincre, mais pour sauver sa vie. Il -tomba à la renverse, exténué, et le bulldog en profita pour enfouir -dans sa gueule un bourrelet de peau et de poil encore plus gros. La -strangulation complète était proche. Des cris, des applaudissements -s'élevèrent, à la louange du vainqueur. On clama: «Cherokee! -Cherokee!» Cherokee répondit en remuant le tronçon de sa queue, -mais sans se laisser distraire de sa besogne. Il n'y avait aucune -relation de sympathie entre sa queue et ses mâchoires massives. L'une -pouvait s'agiter joyeusement, sans que les autres détendissent leur -implacable étau. -</p> - -<p> -Une diversion inattendue survint, sur ces entrefaites. Un bruit de -grelots résonna, mêlé à des aboiements de chiens de traîneau. Les -spectateurs tournèrent la tête, craignant de voir arriver la police. -Il n'en était rien. Le traîneau venait, à toute vitesse, de la -direction opposée à celle du fort et les deux hommes qui le montaient -rentraient, sans doute, de quelque voyage d'exploration. Apercevant la -foule ils arrêtèrent leurs chiens et s'approchèrent, afin de se -rendre compte du motif qui réunissait tous ces gens. -</p> - -<p> -Celui qui conduisait les chiens portait moustache. L'autre, un grand -jeune homme, était rasé à fleur de peau. Il était tout rouge du sang -que l'air glacé et la rapidité de la course lui avaient fait affluer -au visage. -</p> - -<p> -Croc-Blanc continuait à agoniser et ne tentait plus de lutter. Seuls, -des spasmes inconscients le soulevaient encore, par saccades, en une -résistance machinale, qui s'éteindrait bientôt, avec son dernier -souffle. Beauty-Smith ne l'avait pas perdu de vue, une seule minute; -même les nouveaux venus ne lui avaient pas fait tourner la tête. -Lorsqu'il s'aperçut que les yeux de son champion commençaient à -se ternir, quand il se rendit compte que tout espoir de vaincre était -perdu, l'abîme de brutalité où se noyait son cerveau submergea le -peu de raison qui lui demeurait. Perdant toute retenue, il s'élança -férocement sur Croc-Blanc, pour le frapper. Il y eut des cris de -protestation et des sifflets, mais personne ne bougea. -</p> - -<p> -Beauty-Smith persistait à frapper la bête, à coups de souliers -ferrés, lorsqu'un remous se produisit dans la foule. C'était le -grand jeune homme qui se frayait un passage, écartant les gens, à -droite et à gauche, sans cérémonie ni douceur. Lorsqu'il parvint -sur l'arène, Beauty-Smith était justement en train d'envoyer un -coup de pied à Croc-Blanc et, une jambe levée, se tenait en équilibre -instable sur son autre jambe. L'instant était bon et le grand jeune -homme en profita pour appliquer à Beauty-Smith un maître coup de -poing, en pleine figure. Beauté fut soulevé du sol, tout son corps -cabriola en l'air, puis il retomba violemment à la renverse, sur la -neige battue. Se tournant ensuite vers la foule, le grand jeune homme -cria: -</p> - -<p> -—Vous êtes des lâches! Vous êtes des brutes! -</p> - -<p> -Il était en proie à une indicible colère, à une colère sainte. Ses -yeux gris avaient des lueurs métalliques et des reflets d'acier, qui -fulguraient vers la foule. Beauty-Smith, s'étant remis debout, -s'avança vers lui, reniflant et apeuré. Le nouveau venu, sans -attendre de savoir ce qu'il voulait et ignorant l'abjection du -personnage, pensa que Beauté désirait se battre. Il se hâta donc de -lui écraser la face d'un second coup de poing avec un: -</p> - -<p> -—Vous êtes une brute! -</p> - -<p> -Beauty-Smith, renversé à nouveau, jugea que le sol était la place la -plus sûre qu'il y eût pour lui et il resta couché, là où il -était tombé, sans plus essayer de se relever. -</p> - -<p> -—Venez ici, Matt, et aidez-moi! dit le grand jeune homme à son -compagnon, qui l'avait suivi dans le cercle. -</p> - -<p> -Les deux hommes se courbèrent vers les combattants. Matt soutint -Croc-Blanc, prêt à l'emporter dès que les mâchoires de Cherokee se -seraient détendues. Mais le grand jeune homme tenta en vain, avec ses -mains, d'ouvrir la gueule du bull-dog. Il suait, tirait, soufflait, en -s'exclamant, entre chaque effort: -</p> - -<p> -—Brutes! -</p> - -<p> -La foule commença à grogner et à murmurer. Les plus hardis -protestèrent qu'on venait les déranger dans leur amusement. Mais ils -se taisaient dès que le grand jeune homme, quittant son occupation, les -fixait des yeux et les interpellait: -</p> - -<p> -—Brutes! Ignobles brutes! -</p> - -<p> -—Tous vos efforts ne servent de rien, Mister Scott, dit Matt à la -fin. Vous ne pourrez les séparer en vous y prenant ainsi. -</p> - -<p> -Ils se relevèrent et examinèrent les deux bêtes, toujours rivées -l'une à l'autre. -</p> - -<p> -—Il ne saigne pas beaucoup, prononça Matt, et ne va pas mourir -encore. -</p> - -<p> -—La mort peut survenir dans un instant, répondit Scott. Là! -Voyez-vous? Le bull-dog a remonté encore un peu sa morsure. -</p> - -<p> -Il frappa Cherokee sur la tête, durement et plusieurs fois. Les dents, -pour cela, ne se desserrèrent point. Cherokee remuait son tronçon de -queue; ce qui voulait dire qu'il comprenait la signification des -coups, mais aussi qu'il savait être dans son droit et accomplir -strictement son devoir, en refusant de lâcher sa prise. -</p> - -<p> -—Allons! Quelqu'un de vous ne viendra-t-il pas nous aider? cria -Scott à la foule, en désespoir de cause. -</p> - -<p> -Mais son appel demeura vain. On se moqua de lui, on lui donna de -facétieux conseils, on le blagua, avec ironie. -</p> - -<p> -Il fouilla dans l'étui qui pendait à sa ceinture et en tira un -revolver, dont il s'efforça d'introduire le canon entre les -mâchoires de Cherokee. Il taraudait si dur qu'on entendait -distinctement le crissement de l'acier contre les dents. Les deux -hommes étaient à genoux, courbés sur les deux bêtes. Tim Keenan -s'avança vers eux, sur l'arène, et, s'étant arrêté devant -Scott, lui toucha l'épaule en disant: -</p> - -<p> -—Ne brisez pas ses dents, étranger! -</p> - -<p> -—Alors c'est son cou que je lui briserai! répondit Scott, en -continuant son mouvement de va-et-vient avec le canon du revolver. -</p> - -<p> -—Je dis: Ne brisez pas ses dents! répéta le maître de Cherokee, -d'un ton plus solennel encore. -</p> - -<p> -Mais son bluff fut inutile et Scott ne se laissa pas démonter. Il leva -les yeux vers son interlocuteur et lui demanda froidement: -</p> - -<p> -—Votre chien? -</p> - -<p> -Tim Keenan émit un grognement affirmatif. -</p> - -<p> -—Alors, venez à ma place et brisez sa prise. -</p> - -<p> -Tim Keenan s'irrita: -</p> - -<p> -—Étranger, je n'ai pas pour habitude de me mêler des choses que -je ne saurais faire. Je serais impuissant à ouvrir ce cadenas. -</p> - -<p> -—En ce cas, ôtez-vous de là et ne m'embêtez pas. Je suis -occupé. -</p> - -<p> -Scott avait déjà réussi à insinuer le canon du revolver sur un des -côtés de la mâchoire. Il manœuvra, tant et tant, qu'il atteignit -l'autre côté. Après quoi, comme il eût fait avec un levier, il -desserra peu à peu les dents du bull-dog. Matt sortait, à mesure, de -la gueule entr'ouverte, le bourrelet de peau et de poil de Croc-Blanc. -</p> - -<p> -—Préparez-vous à recevoir votre chien, ordonna Scott, d'un ton -péremptoire, à Tim Keenan, qui était demeuré debout, sans -s'éloigner. -</p> - -<p> -Tim Keenan obéit et, se penchant, saisit fortement Cherokee, qu'une -dernière pesée du revolver décrocha complètement. Le bull-dog se -débattait avec vigueur. -</p> - -<p> -—Tirez-le au large! commanda Scott. -</p> - -<p> -Tim Keenan et Cherokee, l'un traînant l'autre, s'éloignèrent -parmi la foule. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fit, pour se relever, plusieurs efforts inutiles. Comme il -était arrivé à se remettre sur ses pattes, ses jarrets, trop faibles, -le trahirent et il s'affaissa mollement. Ses yeux étaient mi-clos et -leur prunelle toute terne; sa gueule était béante et la langue -pendait, gonflée et inerte. Il avait l'aspect d'un chien qui a -été étranglé à mort. Matt l'examina. -</p> - -<p> -—Il est à bout. Mais il respire encore. -</p> - -<p> -Beauty-Smith, durant ce temps, s'était remis droit et s'approcha. -</p> - -<p> -—Matt, combien vaut un bon chien de traîneau? demanda Scott. -</p> - -<p> -Le conducteur du traîneau, encore agenouillé sur Croc-Blanc, calcula -un moment. -</p> - -<p> -—Trois cents dollars, répondit-il. -</p> - -<p> -—Et combien pour un chien en marmelade comme celui-ci? -</p> - -<p> -—La moitié. -</p> - -<p> -Scott se tourna vers Beauty-Smith: -</p> - -<p> -—Entendez-vous, Mister la brute? Je vais prendre votre chien et vous -donner pour lui cent cinquante dollars! -</p> - -<p> -Il ouvrit son portefeuille et compta les billets. Mais Beauty-Smith -croisa ses mains derrière son dos et refusa de prendre la somme. -</p> - -<p> -—J'suis pas vendeur, dit-il. -</p> - -<p> -—Oh! si, vous l'êtes, assura l'autre, parce que je suis -acheteur. Voici votre argent. Le chien m'appartient. -</p> - -<p> -Beauty-Smith, les mains toujours derrière le dos, se recula. Scott -avança vivement vers lui, le poing levé, pour frapper. Beauty-Smith se -courba, en prévision du coup. -</p> - -<p> -—J'ai mes droits! gémit-il. -</p> - -<p> -—Vous avez forfait à ces droits. Êtes-vous disposé à recevoir cet -argent? Ou vais-je avoir à frapper à nouveau? -</p> - -<p> -—C'est bon, dit Beauty-Smith, avec toute la célérité de la peur. -Mais j'prends l'argent en protestant, ajouta-t-il. Le chien est mon -bien; j'suis volé. Un homme a ses droits. -</p> - -<p> -—Très correct! répondit Scott, en lui remettant les billets. Un -homme a ses droits. Mais vous n'êtes pas un homme; vous êtes une -bête brute. -</p> - -<p> -—Attendez que j'revienne à Dawson! menaça Beauty-Smith. -J'aurai la loi pour moi. -</p> - -<p> -—Si vous ouvrez le bec, à votre retour à Dawson, je vous ferai -expulser de la ville. Est-ce compris? -</p> - -<p> -Un grognement fut la réplique. -</p> - -<p> -—Comprenez-vous? cria Scott, dans un accès soudain de colère. -</p> - -<p> -—Oui, grogna encore Beauty-Smith, en se reprenant à reculer. -</p> - -<p> -—Oui, qui? -</p> - -<p> -—Oui, Sir. -</p> - -<p> -—Attention! Il va mordre! jeta quelqu'un dans la foule, et de -grands éclats de rire s'élevèrent. -</p> - -<p> -Scott, tournant le dos, s'en revint aider son compagnon, qui poussait -Croc-Blanc vers le traîneau. -</p> - -<p> -Une partie des spectateurs s'étaient éloignés. D'autres étaient -restés, formant des groupes, qui regardaient et causaient. Tim Keenan -rejoignit un de ces groupes. -</p> - -<p> -—Quelle est cette gueule? demanda-t-il. -</p> - -<p> -—Weedon Scott, répondit quelqu'un. -</p> - -<p> -—Qui, alors, est Weedon Scott, par tous les diables! -</p> - -<p> -—Un de ces crâneurs d'ingénieurs des mines. Il est au mieux avec -toutes les grosses punaises de Dawson. Si vous craignez les ennuis, vous -ferez bien de naviguer loin de lui. Voilà ce que je vous dis. Il est -intime avec tous les fonctionnaires. Le Commissaire de l'Or est son -meilleur copain. -</p> - -<p> -—Je me doutais bien qu'il était quelqu'un, dit Tim Keenan. -C'est pourquoi je l'ai ménagé. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XIX">XIX</a></h4> - -<h4>L'INDOMPTABLE</h4> - -<p> -—J'en désespère! déclara Weedon Scott. -</p> - -<p> -Il était assis au seuil de la cabane de bois qu'il habitait, près de -Dawson, et regardait Matt, le conducteur de ses chiens, qui leva les -épaules en signe de découragement. Tous deux observaient Croc-Blanc, -hérissé au bout de sa chaîne tendue, grondant férocement et se -démenant, afin de se jeter sur l'attelage de son nouveau possesseur. -Quant aux chiens de l'attelage, Matt leur avait donné quelques bonnes -leçons, leçons appuyées d'un bâton, leur enseignant qu'il -fallait laisser tranquille Croc-Blanc. Ils étaient, en ce moment, -couchés à quelque distance, oublieux, apparemment, de l'existence -même de leur acrimonieux compagnon. -</p> - -<p> -—C'est un loup, et il n'y a nul moyen de l'apprivoiser! reprit -Weedon Scott. -</p> - -<p> -—Gardons-nous, sur ce point, d'être trop absolus, objecta Matt. -Peut-être, quoi que vous disiez, y a-t-il une part de chien en lui. Ce -qui est certain, en tout cas, et je ne crains pas de l'affirmer... -</p> - -<p> -Ici Matt s'arrêta et secoua la tête d'un air entendu, en regardant -le <i>Moosehide Mountain</i><a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a> comme pour lui confier son secret. -</p> - -<p> -—Bon! ne soyez pas avare de votre science, dit Scott un peu -aigrement, après quelques minutes d'attente. Quelle est votre idée? -Crachez-nous cela. -</p> - -<p> -Matt retourna son pouce vers Croc-Blanc. -</p> - -<p> -—Loup ou chien, c'est tout un; celui-ci a déjà été -apprivoisé. -</p> - -<p> -—Non! -</p> - -<p> -—Je dis oui. N'a-t-il pas déjà porté des harnais? Regardez à -cette place, vous y verrez la marque qu'ils ont laissée sur sa -poitrine. -</p> - -<p> -—Matt, vous avez raison. C'était un chien de traîneau, avant que -Beauty-Smith eût acquis l'animal. -</p> - -<p> -—Et je ne vois pas d'obstacle à ce qu'il le redevienne. -</p> - -<p> -—Qu'est-ce qui vous le fait penser? demanda Scott avec vivacité. -</p> - -<p> -Mais, ayant considéré Croc-Blanc, il reprit un air désolé. -</p> - -<p> -—Nous l'avons depuis deux semaines déjà et, s'il a fait des -progrès, c'est en sauvagerie. -</p> - -<p> -—Il faudrait que vous me laissiez agir à mon gré. Il y a une chance -encore que nous n'avons pas courue. C'est de le lâcher pour un -moment. -</p> - -<p> -Scott eut un geste d'incrédulité. -</p> - -<p> -—Oui, je sais, reprit Matt. Vous avez essayé déjà de le détacher, -sans seulement parvenir à vous en approcher. Mais voilà, vous -n'aviez pas de gourdin. -</p> - -<p> -—Alors, tentez le coup vous-même. -</p> - -<p> -Le conducteur de chiens prit un solide bâton et s'avança vers -Croc-Blanc enchaîné, qui se mit aussitôt à observer le gourdin avec -la même attention que prête un lion en cage à la cravache de son -dompteur. -</p> - -<p> -—Regardez-moi ses yeux, dit Matt. C'est un bon signe. Il n'est -pas bête et se garde bien de s'élancer sur moi. Non, non, il n'est -pas sot. -</p> - -<p> -Et comme l'autre main de l'homme s'approchait de son cou, -Croc-Blanc se hérissa, gronda, mais se coucha par terre. Il fixait -cette main du regard, sans perdre de vue celle qui tenait le gourdin -suspendu, menaçant, au-dessus de sa tête. Matt détacha la chaîne du -collier et revint en arrière. -</p> - -<p> -Croc-Blanc pouvait à peine croire qu'il était libre. Bien des mois -s'étaient écoulés depuis qu'il appartenait à Beauty-Smith et, -durant cette période, il n'avait jamais connu un moment de liberté. -On le détachait seulement lorsqu'on le menait au combat et, celui-ci -terminé, on l'enchaînait derechef. -</p> - -<p> -Il ne savait que faire de lui. Peut-être quelque nouvelle diablerie des -dieux se préparait-elle à ses dépens. Il se mit à marcher lentement, -précautionneusement, se tenant sans cesse sur ses gardes. Ce qui se -passait là était sans précédent. À tout hasard il s'écarta des -deux hommes qui l'observaient et se dirigea, à pas comptés, vers la -cabane, où il entra. Rien n'arriva. Sa perplexité ne fit -qu'augmenter. Il ressortit, fit une douzaine de pas en avant et -regarda ses dieux, intensément. -</p> - -<p> -—Ne va-t-il pas s'échapper? interrogea Scott. -</p> - -<p> -Matt eut un mouvement des épaules. -</p> - -<p> -—C'est à risquer. C'est le seul moyen de nous renseigner. -</p> - -<p> -—Pauvre bête! murmura Scott, avec pitié. Ce qu'elle attend, -c'est quelque signe d'humaine bonté. -</p> - -<p> -Et, ce disant, il alla vers la cabane. Il y prit un morceau de viande, -qu'il revint jeter à Croc-Blanc, lequel bondit à distance, -soupçonneux et attentif. -</p> - -<p> -À ce moment, un des chiens vit la viande et se précipita sur elle. -</p> - -<p> -—Ici, Major! cria Scott. -</p> - -<p> -Mais l'avertissement venait trop tard. Déjà Croc-Blanc s'était -élancé et avait frappé. Le chien roula sur le sol. Lorsqu'il se -releva, le sang coulait, goutte à goutte, de sa gorge et traçait sur -la neige une traînée rouge. -</p> - -<p> -—C'est trop de méchanceté! dit Scott. Mais la leçon est bonne. -</p> - -<p> -Matt s'était porté en avant pour châtier Croc-Blanc. Il y eut un -nouveau bond, des dents brillèrent, une exclamation retentit. Puis -Croc-Blanc, toujours grondant, se recula de plusieurs mètres, tandis -que Matt, qui s'était arrêté, examinait sa jambe. -</p> - -<p> -—Il a touché droit au but, annonça-t-il, en montrant la déchirure -de son pantalon, celle du caleçon qui était dessous, et la tache de -sang qui grandissait. -</p> - -<p> -—Il n'y a pas d'espoir avec lui, je vous l'avais bien dit, -prononça Scott, avec tristesse. Après toutes nos méditations à son -sujet, la seule conclusion à laquelle nous arrivions est celle-ci... -</p> - -<p> -Tout en parlant, il avait, comme à regret, pris son revolver, en avait -ouvert le barillet et s'était assuré que l'arme était chargée. -Matt intercéda. -</p> - -<p> -—Ce chien a vécu dans l'Enfer, Mister Scott. Nous ne pouvons -attendre de lui qu'il se transforme instantanément en un bel ange -blanc. Donnons-lui du temps. -</p> - -<p> -—Pourtant, regardez Major. -</p> - -<p> -Matt se tourna vers le chien, qui gisait dans la neige, au milieu -d'une flaque de sang, et se préparait à rendre son dernier soupir. -</p> - -<p> -—La leçon est bonne, c'est vous-même qui l'avez dit, Mister -Scott. Major a tenté de prendre sa viande à Croc-Blanc, il en est -mort. C'était fatal. Je ne donnerais pas grand'chose d'un chien -qui ne ferait pas respecter son droit en pareil cas. -</p> - -<p> -—Un droit tant que vous voudrez, mais il y a une limite! -</p> - -<p> -Matt s'entêta: -</p> - -<p> -—Moi aussi, j'ai mérité ce qui m'arrive. Avais-je besoin de le -frapper? Laissons-le vivre, pour cette fois. S'il ne s'améliore -pas, je le tuerai moi-même. -</p> - -<p> -—Je te l'accorde, dit Scott, en mettant de côté son revolver. -Dieu sait que je ne désire pas le tuer, ni le voir tuer! Mais il est -indomptable. Laissons-le courir librement et voyons ce que de bons -procédés peuvent faire de lui. Essayons cela. -</p> - -<p> -Scott marcha vers Croc-Blanc et commença à lui parler avec -gentillesse. -</p> - -<p> -—Vous vous y prenez mal, objecta Matt. Ne vous risquez pas sans un -gourdin. -</p> - -<p> -Mais Scott secoua la tête, bien décidé à gagner la confiance de -Croc-Blanc, qui demeurait soupçonneux. Quel événement se préparait? -Il avait tué le chien du dieu, mordu le dieu qui était son compagnon. -Un châtiment terrible ne pouvait manquer. Hérissé, montrant ses -crocs, les yeux alertes, tout son être en éveil, il se tenait en -garde. Le dieu n'avait pas de gourdin. Il souffrit qu'il -s'approchât tout près de lui. La main du dieu s'avança et se mit -à descendre sur sa tête. Il se courba et tendit ses nerfs. -N'était-ce pas le danger qui prenait corps? Quelque trahison qui se -préparait? Il connaissait les mains des dieux, leur puissance -surnaturelle, leur adresse à frapper. Puis il n'avait jamais aimé -qu'on le touchât. Il gronda, plus menaçant, tandis que la main -continuait à descendre. Il ne désirait point mordre cependant et il -laissa le péril inconnu s'approcher encore. Mais l'instinct de la -conservation surgit, plus impérieux que sa volonté, et l'emporta. -</p> - -<p> -Weedon Scott s'était cru assez vif et adroit pour éviter, le cas -échéant, toute morsure. Il ignorait la rapidité déconcertante avec -laquelle, pareil au serpent qui se détend, frappait Croc-Blanc. Il -poussa un cri, en sentant qu'il était atteint, et prit sa main -blessée dans son autre main. -</p> - -<p> -Matt était entré dans la cabane et en sortait avec un fusil. -</p> - -<p> -—Ici, Matt! cria Scott. Que prétendez-vous? -</p> - -<p> -—Je vous ai fait une promesse, tout à l'heure répondit Matt, -froidement. Je vais la tenir. J'ai dit que je le tuerais moi-même, à -son prochain méfait. -</p> - -<p> -—Non, ne le tuez pas. -</p> - -<p> -—Je le tuerai, ne vous déplaise! Regardez plutôt... -</p> - -<p> -C'était maintenant au tour de Scott de plaider pour Croc-Blanc. -Comment aurait-il pu s'amender en aussi peu de temps? On ne pouvait -déjà jeter le manche après la cognée. C'est lui Scott, qui -s'était montré imprudent. Il était seul coupable. -</p> - -<p> -Croc-Blanc, durant ce colloque, demeurait hérissé et agressif, -décidé toujours à lutter contre le châtiment de plus en plus -terrible qu'il avait conscience d'avoir encouru. Sans doute un -traitement qui serait l'égal de celui que lui avait, un jour, -infligé Beauty-Smith se préparait. Ce n'était plus toutefois vers -Scott, mais vers Matt qu'il menaçait. -</p> - -<p> -—Si je vous écoute, dit Matt, c'est moi qui vais être dévoré. -</p> - -<p> -—Pas du tout, c'est à votre fusil, non à vous, qu'il en veut. -Voyez comme il est intelligent! Il sait, comme vous et moi, ce qu'est -une arme à feu. Baissez votre fusil! -</p> - -<p> -Matt obéit. -</p> - -<p> -—Étonnant, en effet, s'exclama-t-il. Maintenant il ne dit plus -rien. Cela vaut la peine de renouveler l'expérience. -</p> - -<p> -Matt reprit son fusil, qu'il avait déposé contre la cabane, et -Croc-Blanc de se remettre aussitôt à gronder. Matt reposa le fusil, -fit mine de s'en éloigner, et les lèvres de Croc-Blanc redescendirent -sur ses dents. -</p> - -<p> -—Maintenant, dit Scott, faites jouer votre arme. -</p> - -<p> -Matt revint vers le fusil, le prit et le porta lentement à son épaule. -Le grondement et l'agitation recommencèrent, pour arriver à leur -paroxysme lorsque le canon du fusil se mit à descendre et que -Croc-Blanc vit qu'on le couchait en joue. À l'instant même où -l'arme fut à son niveau, il fit un bond de côté et s'enfuit dans -la cabane. Matt arrêta là l'expérience. Abandonnant son fusil, il -se tourna vers son patron et dit avec solennité: -</p> - -<p> -—Je suis de votre avis, Mister Scott. Ce chien est trop intelligent -pour être tué. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a>«Montagne de la Peau-d'Élan». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XX">XX</a></h4> - -<h4>LE MAÎTRE D'AMOUR</h4> - -<p> -Vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis que Croc-Blanc avait -été libéré. La main qui lui avait rendu sa liberté était -maintenant enveloppée d'un bandage, cachée par un pansement et -soutenue par une écharpe, afin d'arrêter le sang. -</p> - -<p> -Comme Scott s'approchait de lui, il fit entendre son grondement, qui -signifiait qu'il ne voulait pas se soumettre au châtiment mérité. -Car cette idée ne l'avait pas abandonné depuis la veille. Déjà, -dans le passé, il avait subi des châtiments retardés. Or, il avait -commis un sacrilège qualifié, en enfonçant ses dents dans la chair -sacrée d'un dieu, d'un dieu à peau blanche, supérieur aux autres! -Il était dans l'ordre des choses et dans la coutume des dieux que -cet acte fût terriblement payé. -</p> - -<p> -Le dieu, s'étant avancé, s'assit à quelques pas de lui. Rien de -dangereux en cela. Quand les dieux punissent, ils sont toujours debout. -D'ailleurs, le dieu n'avait ni gourdin, ni fouet, ni arme à feu. -Lui-même, en outre, était libre. Point de chaîne, ni de bâton, pour -le retenir. Il lui était loisible de, s'échapper et de se mettre en -sûreté, s'il y avait lieu. -</p> - -<p> -Le dieu était resté tranquille et n'ayant esquissé aucun mouvement, -le grondement commencé reflua dans la gorge de Croc-Blanc et expira. -Alors le dieu parla. Le poil se dressa sur le cou de Croc-Blanc, et le -grondement se précipita en avant. Mais le dieu continua à ne faire -aucun geste hostile et à parler paisiblement. Il parlait sans arrêt, -avec douceur et sans hâte. Jamais nul n'avait parlé ainsi à -Croc-Blanc, avec autant de charme dans la voix, et il sentit quelque -chose, il ne savait quoi, remuer en lui. En dépit des préventions de -son instinct, une certaine confiance le poussa vers ce dieu; il lui -sembla qu'il était en sécurité en sa compagnie. -</p> - -<p> -Au bout d'un long moment, le dieu se leva et entra dans la cabane. -Lorsqu'il en sortit, Croc-Blanc l'examina minutieusement et la -crainte lui revint. Mais le dieu n'avait encore ni arme, ni gourdin; -il ne cachait rien derrière son dos, de sa main blessée, et, dans son -autre main, il tenait un petit morceau de viande. -</p> - -<p> -Le dieu était revenu s'asseoir à la même place que tout à -l'heure. Croc-Blanc dressa ses oreilles et regarda avec soupçon, -alternativement, le dieu et la viande, prêt à bondir au loin, à la -moindre alerte. Mais le châtiment était retardé. Le dieu se -contentait de lui tendre, proche du museau, le morceau de viande, qui ne -semblait dissimuler rien de dangereux. Les dieux, cependant, ont tous -les pouvoirs et une trahison, savamment machinée, pouvait se cacher -derrière cette viande, inoffensive en apparence. Malgré les gestes -aimables avec lesquels elle lui était offerte, il était plus sage de -n'y pas toucher. L'expérience du passé avait prouvé, surtout avec -les femmes des Indiens, que viande et châtiment se mêlaient souvent, -d'une façon déplorable. -</p> - -<p> -Le dieu finit par jeter la viande dans la neige, aux pieds de -Croc-Blanc, qui la flaira avec attention, sans la regarder. Les yeux -étaient toujours pour le dieu. Rien n'arriva encore. Le dieu lui -offrit un second morceau. Il refusa à nouveau de le prendre et, de -nouveau, le dieu le lui jeta. Ceci fut répété un grand nombre de -fois. Mais un moment arriva où le dieu refusa de jeter le morceau. Il -le garda dans sa main et, fermement, le lui présenta. -</p> - -<p> -La viande était bonne, et Croc-Blanc avait faim. Pas à pas, avec -d'infinies précautions, il s'approcha. Puis il se décida. Sans -quitter le dieu du regard, les oreilles couchées, le poil -involontairement dressé en crête sur son cou, un sourd grondement -roulant dans son gosier, afin d'avertir qu'il se tenait sur ses -gardes et ne prétendait pas être joué, il allongea la tête et prit -le morceau, le mangea. Rien n'arriva. Morceau par morceau, il mangea -toute la viande et, toujours, rien n'arrivait. Le châtiment était -encore différé. -</p> - -<p> -Croc-Blanc lécha ses babines et attendit. Le dieu s'avança et parla -à nouveau, avec bonté. Puis il étendit la main. La voix inspirait la -confiance, mais la main inspirait la crainte. Croc-Blanc se sentait -tiraillé violemment par deux impulsions opposées. Il se décida pour -un compromis, grondant et couchant ses oreilles, mais ne mordant pas. La -main continua à descendre, jusqu'à toucher l'extrémité de ses -poils, tout hérissés. Il recula et elle le suivit, pressant davantage -contre lui. Il frissonnait et voulait se soumettre, mais il ne pouvait -oublier en un jour tout ce que les dieux lui avaient fait souffrir. Puis -la main s'éleva et redescendit alternativement, en une caresse. Il -suivit ses mouvements, en se taisant et en grondant tour à tour, car -les véritables intentions du dieu n'apparaissaient pas nettement -encore. La caresse se fit plus douce; elle frotta la base des oreilles -et le plaisir éprouvé s'en accrut. -</p> - -<p> -Matt, à ce moment, sortit de la cabane, tenant une casserole d'eau -grasse qu'il venait vider au-dehors. -</p> - -<p> -—J'en suis éplapourdi! s'écria-t-il en apercevant Scott. -</p> - -<p> -Et, comme celui-ci continuait à caresser Croc-Blanc: -</p> - -<p> -—Vous êtes peut-être un ingénieur très expert. Mais vous avez -manqué votre vocation, qui était, encore petit garçon, de vous -engager dans un cirque, comme dompteur de bêtes! -</p> - -<p> -En entendant Matt, Croc-Blanc s'était aussitôt reculé. Il grondait -vers lui, mais non plus vers Scott, qui le rejoignit, remit sa main sur -la tête de l'animal et le caressa comme avant. -</p> - -<p> -C'était le commencement de la fin, de la fin, pour Croc-Blanc, de son -ancienne vie et du règne de la haine. Une autre existence, immensément -belle, était pour lui à son aurore. Il faudrait sans doute, de la part -de Weedon Scott, beaucoup de soins et de patience pour la réaliser. Car -Croc-Blanc n'était plus le louveteau, issu du Wild sauvage, qui -s'était donné Castor-Gris pour seigneur, et dont l'argile était -prête à prendre la forme qu'on lui destinerait. Il avait été -formé et durci dans la haine; il était devenu un être de fer, de -prudence et de ruse. Il lui fallait maintenant refluer tout entier, sous -la pression d'une puissance nouvelle, qui était l'Amour. Weedon -Scott s'était donné pour tâche de réhabiliter Croc-Blanc, ou -plutôt de réhabiliter l'humanité du tort qu'elle lui avait fait. -C'était pour Scott une affaire de conscience. La dette de l'homme -envers l'animal devait être payée. -</p> - -<p> -Tout d'abord Croc-Blanc ne vit en son nouveau dieu qu'un dieu -préférable à Beauty-Smith. C'est pourquoi, une fois détaché, il -resta. Et, pour prouver sa fidélité, il se fit de lui-même le gardien -du bien de son maître. Tandis que les chiens du traîneau dormaient, il -veillait et rôdait autour de la maison. Le premier visiteur nocturne -qui se présenta pour voir Scott dut livrer combat à Croc-Blanc, avec -un gourdin, jusqu'à ce que Scott vînt le secourir. Bientôt -Croc-Blanc apprit à juger les gens. L'homme qui venait droit et ferme -vers la porte de la maison, on pouvait le laisser passer, tout en le -surveillant jusqu'au moment où, la porte s'étant ouverte, il avait -reçu le salut du maître. Mais l'homme qui se présentait sans faire -de bruit, avec une démarche oblique et hésitante, regardant avec -précaution et semblant chercher le secret, celui-là ne valait rien. Il -n'avait qu'une chose à faire, s'enfuir en vitesse et sans -demander son reste. -</p> - -<p> -Scott continuait, chaque jour, à choyer et à caresser Croc-Blanc, qui -prit goût, de plus en plus, à ses caresses. Quand la main le touchait, -il grondait toujours, mais c'était l'unique son que put émettre -son gosier, la seule note que sa gorge eût appris à proférer. Il eût -voulu l'adoucir, mais il n'y parvenait pas. Et pourtant, dans ce -grondement, l'oreille attentive de Scott arrivait à discerner comme -un ronron. Lorsque son dieu était près de lui, Croc-Blanc ressentait -une joie ardente; si le dieu s'éloignait, l'inquiétude lui -revenait, un vide s'ouvrait en lui et l'oppressait comme un néant. -Dans le passé, il avait eu pour but unique son propre bien-être et -l'absence de toute peine. Il en allait, maintenant, différemment. -Dès le lever du jour, au lieu de rester couché dans le coin bien chaud -et bien abrité, où il avait passé la nuit, il s'en venait attendre, -sur le seuil glacé de la cabane, durant des heures entières, le -bonheur de voir la face de son dieu, d'être amicalement touché par -ses doigts et de recevoir une affectueuse parole. Sa propre incommodité -ne comptait plus. La viande, la viande même, passait au second plan, et -il abandonnait son repas commencé, afin d'accompagner son maître, -s'il le voyait partir pour la ville. -</p> - -<p> -C'était un vrai dieu, un dieu d'amour, qu'il avait rencontré et -il s'épanouissait à ses chauds rayons. Adoration silencieuse et sans -expansion extérieure. Car il avait été trop longtemps malheureux et -sans joie, pour savoir exprimer sa joie; trop longtemps il avait vécu -replié sur lui-même, pour pouvoir s'épandre. Parfois, quand son -dieu le regardait et lui parlait, une sorte d'angoisse semblait -l'étreindre, de ne pouvoir physiquement exprimer son amour et tout ce -qu'il sentait. -</p> - -<p> -Il ne tarda pas à comprendre qu'il devait laisser en repos les chiens -de son maître. Après leur avoir fait reconnaître sa maîtrise sur eux -et sa supériorité d'ancien chef de file, il ne les troubla plus. -Mais ils devaient s'effacer devant lui, quand il passait, et lui -obéir en tout ce qu'il exigeait. Pareillement, il tolérait Matt, -comme étant une propriété de son maître. C'était Matt qui, le -plus souvent, lui donnait sa nourriture; mais Croc-Blanc devinait que -cette nourriture lui venait de son maître. Ce fut Matt aussi qui tenta -le premier de lui mettre des harnais et de l'atteler au traîneau, en -compagnie des autres chiens. Matt n'y réussit pas. Il ne se soumit -qu'après l'intervention personnelle de Scott. Ensuite il accepta, -par l'intermédiaire de Matt, la loi du travail, qui était la -volonté de son maître. Il ne fut satisfait, toutefois, qu'après -avoir repris, en dépit de Matt qui ignorait ses capacités, son ancien -rôle de chef de file. -</p> - -<p> -—S'il m'est permis, dit Matt un jour, d'expectorer ce qui est -en moi, je mets en fait, Mister Scott, que vous fûtes bien inspiré en -payant pour ce chien le prix que vous en avez donné. Vous avez -proprement roulé Beauty-Smith, abstraction faite des coups de poing -dont vous l'avez gratifié. -</p> - -<p> -Pour toute réponse, Weedon Scott fit briller dans ses yeux gris un -éclair de l'ancienne colère et murmura, à part lui: «La brute!» -</p> - -<p> -Au printemps suivant, Croc-Blanc eut une grande émotion. Le maître -d'amour disparut. Divers emballages et paquetages avaient précédé -son départ. Mais Croc-Blanc ignorait ce que signifiaient ces choses et -ne s'en rendit compte que par la suite. -</p> - -<p> -Cette nuit-là, vainement, sur le seuil de la cabane, il attendit le -retour du maître. À minuit, le vent glacial qui soufflait le -contraignit à chercher en arrière un abri; il sommeilla quelque peu. -Mais, vers deux heures du matin, son anxiété le reprit. Il revint -s'étendre sur le seuil glacé, les oreilles tendues, à l'écoute -du pas familier. Le matin, la porte s'ouvrit et Matt sortit. Il le -regarda pensivement. -</p> - -<p> -Matt n'avait aucun moyen d'expliquer à l'animal ce que celui-ci -désirait connaître. Les jours s'écoulaient et le maître ne -revenait pas. Croc-Blanc, qui jusque-là n'avait jamais eu de maladie, -tomba malade, tellement malade que Matt dut le traîner à -l'intérieur de la cabane. Puis, dans la prochaine lettre qu'il -écrivit à Scott, il ajouta un post-scriptum à ce sujet. -</p> - -<p> -Weedon Scott se trouvait à <i>Circle City</i><a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a> lorsqu'il lut: «Ce -damné loup ne veut plus travailler; il ne prétend pas manger. Je ne -sais que faire de lui. Il voudrait connaître ce que vous êtes devenu -et je ne sais comment le lui dire. Je crois qu'il est en train de -mourir.» -</p> - -<p> -Les renseignements étaient exacts. Croc-Blanc, s'il lui arrivait de -sortir, se laissait rosser, à tour de rôle, par tous les chiens de -l'attelage. Dans la cabane, il gisait sur le plancher, près du -poêle, sans accepter de nourriture. Que Matt lui parlât gentiment ou -jurât après lui, c'était tout un. Il se contentait de tourner vers -l'homme ses tristes yeux, puis laissait retomber sa tête sur ses -pattes de devant et ne bougeait plus. -</p> - -<p> -Alors une nuit vint où Matt, qui lisait à mi-voix, en faisant remuer -ses lèvres, tressaillit. Croc-Blanc avait sourdement gémi, puis -s'était dressé, les oreilles levées vers la porte, et écoutait -intensément. Un moment après, un bruit de pas se fit entendre et, la -porte s'étant ouverte, Weedon Scott entra. Les deux hommes se -serrèrent la main. Puis Scott regarda autour de lui. -</p> - -<p> -—Où est le loup? demanda-t-il. -</p> - -<p> -Il découvrit Croc-Blanc, qui s'était à nouveau étendu près du -poêle et qui n'avait pas bondi vers lui, comme eût fait un chien -ordinaire. -</p> - -<p> -—Sainte fumée! s'exclama Matt, regardez s'il remue la queue. -Ça n'arrête pas. -</p> - -<p> -Weedon Scott appela Croc-Blanc, qui vint aussitôt, sans exubérance. -Mais une incommensurable immensité emplissait ses yeux, comme une -lumière. Scott s'accroupit sur ses talons, bien en face de lui, et -commença à lui caresser savamment la base des oreilles, le cou, les -épaules, toute l'épine dorsale. Croc-Blanc reprit son grondement -doux; puis, portant subitement sa tête en avant, il alla l'enfouir -entre le bras et les côtes de son maître, cachant son bonheur et se -dodelinant. -</p> - -<p> -Avec le retour du maître aimé, Croc-Blanc se rétablit rapidement. Il -ne sortit pas de la cabane durant deux nuits et un jour. Quand il -reparut dehors, les autres chiens, qui avaient oublié sa force -naturelle, ne se souvenant que de sa faiblesse dernière, se jetèrent -sur lui. Leur déroute ne se fit pas attendre. Ils s'enfuirent en -hurlant et ne revinrent que le soir, un à un, humbles et rampants, pour -témoigner de leur soumission. -</p> - -<p> -Assez longtemps après, Scott et Matt étaient, une nuit, assis l'un en -face de l'autre, s'adonnait à une partie de cartes, préliminaire -habituel du coucher. Ils entendirent au dehors un grand cri et des -grondements sauvages. -</p> - -<p> -—Le loup, dit Matt, est après quelqu'un! -</p> - -<p> -Les durant deux hommes prirent la lampe et s'élancèrent. Ils -trouvèrent un autre homme étendu sur le dos, dans la neige. Ses bras -étaient repliés l'un sur l'autre, et il s'en servait pour -protéger sa face et sa gorge. Le besoin s'en faisait sentir, car -Croc-Blanc était dans une rage folle, combattant méchamment et -poussant son attaque aux endroits les plus vulnérables. De l'épaule -au poignet, les manches étaient lacérées et la chemise de flanelle -bleue n'était plus qu'un haillon. Les bras eux-mêmes étaient -horriblement déchirés et le sang en coulait à flots. -</p> - -<p> -Weedon Scott saisit Croc-Blanc par le cou et l'entraîna, se -débattant comme un diable. Pendant ce temps, Matt aidait l'homme à -se relever. Celui-ci, en abaissant ses bras, découvrit la bestiale -figure de Beauty-Smith. Matt recula, comme s'il avait touché un -charbon ardent. Beauty-Smith clignota des yeux à la lumière de la -lampe, regarda autour de lui et, en apercevant Croc-Blanc que Scott -tentait d'apaiser, donna de nouveaux signes de terreur. -</p> - -<p> -Matt, au même moment, remarqua deux objets tombés dans la neige. Il -les examina et reconnut une chaîne d'acier et un fort gourdin. Il les -montra à Weedon Scott qui secoua la tête, sans rien dire. Puis il posa -sa main sur l'épaule de Beauty-Smith, tout tremblant, et le fit -pirouetter sur lui même. -</p> - -<p> -Pas un mot ne fut échangé. -</p> - -<p> -Quand le dieu de haine fut parti, le dieu d'amour caressa Croc-Blanc -et lui parla. -</p> - -<p> -—On a essayé de vous voler, hein? Et vous n'avez pas voulu. Bien, -bien; il s'était trompé, n'est-ce pas? -</p> - -<p> -—Il a dû croire, à l'accueil qu'il a reçu, qu'une légion de -démons l'assaillait! ricana Matt. -</p> - -<p> -Croc-Blanc, encore agité et le poil hérissé, grondait toujours. Puis, -lentement, ses poils retombèrent et un doux ronron se mit à ronfler -dans sa gorge. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a>Ou Cercle Cité, la «Ville de Cercle Arctique». (<i>Note des -Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXI">XXI</a></h4> - -<h4>LE LONG VOYAGE</h4> - -<p> -C'était dans l'air. Croc-Blanc pressentait, avant qu'il ne fût, -qu'un malheur allait arriver. Ses dieux se trahissaient sans le -savoir. Le loup-chien, du seuil de la cabane, lisait dans leur cerveau. -</p> - -<p> -—Écoutez ceci! voulez-vous? s'exclama Matt, un soir, tandis -qu'il soupait avec Scott. -</p> - -<p> -Scott écouta. À travers la porte arrivait une sourde plainte, -douloureuse comme un sanglot. Un long reniflement lui succéda et la -plainte se tut. Croc-Blanc s'était rassuré; son dieu ne s'était -pas encore envolé. -</p> - -<p> -—Je crois que ce loup devine vos projets, dit Matt. -</p> - -<p> -—Que voulez-vous que je fasse d'un loup en Californie? répondit -Scott, en regardant son compagnon d'un air embarrassé, qui indiquait -une arrière-pensée différente de ses paroles. -</p> - -<p> -—C'est bien ce que je dis, opina Matt. Que feriez-vous d'un loup -en Californie? -</p> - -<p> -—Les chiens des hommes blancs n'en mèneraient pas large, -poursuivit Scott. Il les tuerait tous, sitôt débarqué. Je me -ruinerais à payer des dommages-intérêts. À moins que la police ne -mette aussitôt la main dessus et ne commence par l'électrocuter. -</p> - -<p> -—C'est un terrible meurtrier, je le sais, approuva Matt. -</p> - -<p> -Dehors, le sanglot se faisait entendre à nouveau; puis le reniflement -interrogateur lui succéda encore. -</p> - -<p> -—Il est incontestable, reprit Matt, qu'il a des pensées que nous -ignorons. Mais comment sait-il que vous allez partir? Cela me dépasse. -</p> - -<p> -—Moi non plus, je ne le comprends pas, dit Scott tristement. -</p> - -<p> -Quand le jour fatal fut proche, Croc-Blanc, par la porte ouverte, vit le -dieu d'amour déposer sa valise sur le plancher et y emballer divers -objets. Il y eut aussi des allées et venues. L'atmosphère paisible -de la cabane fut perturbée. Le doute n'était plus possible pour -Croc-Blanc; son dieu s'apprêtait à fuir, une seconde fois, et, -comme la première, il l'abandonnerait derrière lui. -</p> - -<p> -Alors, la nuit qui suivit, il fit retentir le long hurlement des loups. -Ainsi avait-il hurlé, dans son enfance, quand, après avoir fui dans le -Wild, il était revenu au campement indien et l'avait trouvé disparu, -quelques tas de détritus marquant seuls la place où s'élevait, la -veille, la tente de Castor-Gris. Aujourd'hui comme jadis, il pointait -son museau vers les froides étoiles et leur disait son malheur. -</p> - -<p> -Les deux hommes, dans la cabane, venaient de se mettre au lit. -</p> - -<p> -—Il recommence à ne plus vouloir de nourriture, dit Matt derrière -sa cloison. -</p> - -<p> -Scott s'agita dans son lit et grogna. Matt continua: -</p> - -<p> -—Si j'en juge par sa conduite passée, je ne serais pas étonné -que maintenant il ne meure pour de bon. -</p> - -<p> -—Ferme! cria Scott dans l'obscurité. Vous bavardez, pire qu'une -femme! -</p> - -<p> -Le lendemain, Croc-Blanc ne prétendit pas quitter les talons de son -maître et continua à observer les bagages étendus sur le plancher. -Deux gros sacs de toile et une boîte étaient venus rejoindre la -valise. Dans une toile cirée, Matt roulait les couvertures de Scott et -ses vêtements de fourrure. Puis deux Indiens arrivèrent, qui mirent -les bagages sur leurs épaules et les emportèrent, sous la conduite de -Matt, chargé lui-même de la valise et des couvertures. -</p> - -<p> -Lorsque Matt fut revenu, le maître vint à la porte de la cabane et, -appelant Croc-Blanc, le fit entrer. -</p> - -<p> -—Vous, pauvre diable, dit-il, en frottant doucement les oreilles de -l'animal, sachez que je vais partir pour un long voyage, où vous ne -pourrez me suivre. Donnez-moi encore un grondement ami, un grondement -d'adieu. Ce sera le dernier. -</p> - -<p> -Mais Croc-Blanc refusa de gronder. Après un regard pensif vers les yeux -du dieu, il cacha sa tête entre le bras et les côtes de Scott. -</p> - -<p> -—Hé! Il siffle! cria Matt. -</p> - -<p> -Du Yukon s'élevait le meuglement d'un steamboat. -</p> - -<p> -—Coupez court à vos adieux, Mister Scott! Sortez par la porte de -devant et fermez-la vivement. J'en ferai autant avec celle de -derrière. -</p> - -<p> -Les deux portes claquèrent en même temps, avec un bruit sec, scandé -bientôt par un gémissement lugubre et un sanglot, suivis de longs -reniflements. -</p> - -<p> -—Matt, vous prendrez bien soin de lui, dit Scott, comme ils -descendaient la pente de la colline. Vous m'écrirez et me ferez -savoir comment il se conduit. -</p> - -<p> -—Je n'y manquerai pas. Mais écoutez ceci... -</p> - -<p> -Les deux hommes s'arrêtèrent. Croc-Blanc hurlait comme font les -chiens quand leurs maîtres sont morts. Il vociférait sa -désespérance. Sa clameur montait en notes aiguës et précipitées; -puis elle retombait, en un trémolo misérable, comme prête à -s'éteindre, pour éclater à nouveau en explosions successives. -</p> - -<p> -L'<i>Aurora</i> était le premier bateau de l'année qui quittait le -Klondike. Ses ponts étaient bondés de chercheurs d'or qui s'en -retournaient, les uns après fortune faite, les autres en pitoyable -détresse, tous aussi ardents à repartir qu'ils avaient été -enragés à venir. -</p> - -<p> -Près de l'échelle du bord, Scott serrait la main de Matt, qui se -préparait à redescendre à terre. Mais Matt, sans répondre à cette -étreinte, restait les yeux fixés sur quelque chose qu'il voyait à -deux pas de lui, derrière le dos de Scott. Scott se retourna. Assis sur -le pont, Croc-Blanc attendait. -</p> - -<p> -Les deux hommes échangèrent quelques mots, affirmant chacun qu'ils -avaient bien fermé leur porte. Croc-Blanc observait, aplatissant ses -oreilles, mais toujours immobile. -</p> - -<p> -—Je vais le descendre à terre avec moi, dit Matt. -</p> - -<p> -Il s'avança vers Croc-Blanc, qui glissa aussitôt loin de lui. Matt -courait à sa poursuite, mais Croc-Blanc disparut derrière un groupe, -tourna tout autour du pont, reparut, s'éclipsa et virevolta, sans se -laisser capturer. Alors Scott l'appela et il vint en prompte -obéissance. -</p> - -<p> -Scott se mit à caresser Croc-Blanc et remarqua, sur son museau, des -coupures fraîches, ainsi qu'une entaille entre ses yeux. Matt passa -sa main sous le ventre de l'animal. -</p> - -<p> -—Nous avions, dit-il, oublié la fenêtre. Il a le ventre tout -balafré. Il a, parbleu! passé à travers les vitres. -</p> - -<p> -Mais Weedon Scott n'écoutait pas. Il pensait rapidement. La bruyante -sirène de l'<i>Aurora</i> annonçait le départ. Des hommes se mettaient en -mesure de descendre l'échelle du bord. Matt, dénouant sa cravate, -s'avança pour la passer autour du cou de Croc-Blanc. -</p> - -<p> -—Non, pas cela, dit Scott. Adieu, mon vieux! Vous pouvez partir. -Quant au loup, inutile de me donner de ses nouvelles. Je l'ai avec -moi, voyez. -</p> - -<p> -—Quoi? s'écria Matt. Voulez-vous dire par là... -</p> - -<p> -—Je dis ce que je dis. Voici votre cravate. Je vous écrirai, à -vous, sur lui. -</p> - -<p> -Matt descendit. À la moitié de l'échelle, il s'arrêta. -</p> - -<p> -—Il ne pourra jamais supporter le climat! Vous le tondrez au moins, -quand viendront les chaleurs. -</p> - -<p> -L'échelle enlevée, l'<i>Aurora</i> se balança et s'éloigna du rivage. -Weedon Scott agita la main, en signe d'adieu. Puis, revenant vers -Croc-Blanc: -</p> - -<p> -—Maintenant roucoulez, vous, damné fou! Roucoulez... -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXII">XXII</a></h4> - -<h4>LA TERRE DU SUD</h4> - -<p> -Croc-Blanc reprit terre à San-Francisco. Il fut stupéfait. Toujours il -avait associé volonté d'agir et puissance d'agir. Et jamais les -hommes blancs ne lui avaient paru des dieux aussi merveilleux que depuis -qu'il trottait sur le lisse pavé de la grande ville. Les cabanes, -faites de bûches de bois, qu'il avait connues, faisaient place à de -grands bâtiments, hauts comme des tours. Les rues étaient pleines de -périls inconnus: camions, voitures, automobiles. De grands et forts -chevaux traînaient d'énormes chariots. Sous des câbles monstrueux, -tendus en l'air, des cars électriques filaient rapidement et -cliquetaient, à travers le brouillard, hurlant leur instante menace, -comme font les lynx, dans les forêts du Nord. -</p> - -<p> -Toutes ces choses étaient autant de manifestations de puissance. À -travers elles, derrière elles, l'homme contrôlait et gouvernait. -C'était colossal et terrifiant. Croc-Blanc eut peur, comme jadis, -lorsque arrivant du Wild au camp de Castor-Gris, quand il était petit, -il avait senti sa faiblesse devant les premiers ouvrages des dieux. Et -quelle innombrable quantité de dieux il voyait maintenant! Leur foule -affairée lui donnait le vertige. Le tonnerre des rues l'assourdissait -et leur incessant mouvement, torrentueux et sans fin, le bouleversait. -Jamais autant il n'avait senti sa dépendance du dieu d'amour. Il le -suivait, collé sur ses talons, quoi qu'il dût advenir. -</p> - -<p> -Une nouvelle épreuve l'attendait qui, longtemps par la suite, demeura -comme un cauchemar dans son cerveau et dans ses rêves. Après qu'ils -eurent, tous deux, traversé la ville, ils arrivèrent dans une gare -pleine de wagons où Croc-Blanc fut abandonné par son maître (il le -crut du moins) et enchaîné dans un fourgon, au milieu d'un -amoncellement de malles et de valises. Là commandait un dieu trapu et -herculéen, qui faisait grand bruit et, en compagnie d'autres dieux, -traînait, poussait, portait les colis, qu'il recevait ou débarquait. -Croc-Blanc, dans cet <i>inferno</i>, ne reprit ses esprits qu'en -reconnaissant, près de lui, les sacs de toile qui enfermaient les -effets de son maître. Alors il se mit à monter la garde sur ces -paquets. -</p> - -<p> -Au bout d'une heure, Weedon Scott apparut. -</p> - -<p> -—Il était temps que vous veniez; grogna le dieu du fourgon. Votre -chien ne prétend pas me laisser mettre un doigt sur vos colis. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fut emmené hors du fourgon. Il fut très étonné. La cité -fantastique avait disparu. On l'avait enfermé dans une chambre qui -était semblable à celle d'une maison et, à ce moment, la cité -était autour de lui. Depuis, la cité s'était éclipsée. Sa rumeur -ne bruissait plus à ses oreilles. Mais une souriante campagne, -l'entourait, baignée de paix, de silence et de soleil. Il -s'ébahit, durant un bon moment, de la transformation. Puis il accepta -le fait comme une manifestation de plus du pouvoir, souvent -incompréhensible, de ses dieux. Cela ne regardait qu'eux. -</p> - -<p> -Une voiture attendait. Un homme et une femme s'approchèrent. Puis les -bras de la femme se levèrent et entourèrent vivement le cou du -maître. C'était là un acte hostile, Croc-Blanc se mit à gronder -avec rage. -</p> - -<p> -—<i>All right!</i> mère, dit Scott, s'écartant aussitôt et empoignant -l'animal. Il a cru que vous me vouliez du mal et c'est une chose -qu'il ne peut supporter. -</p> - -<p> -—Je ne pourrai donc vous embrasser, mon fils, qu'en l'absence de -votre chien! dit-elle en riant, quoiqu'elle fût encore pâle et -défaite de la frayeur qu'elle avait éprouvée. -</p> - -<p> -—Nous lui apprendrons bientôt à se mieux comporter. -</p> - -<p> -Et comme Croc-Blanc, l'œil fixe, continuait à gronder: -</p> - -<p> -—Couché, Sir! Couché! -</p> - -<p> -L'animal obéit, à contrecœur. -</p> - -<p> -—Maintenant, mère! -</p> - -<p> -Scott ouvrit ses bras, sans quitter du regard Croc-Blanc, toujours -hérissé et qui fit mine de se redresser. -</p> - -<p> -—À bas! À bas! répéta Scott. -</p> - -<p> -Croc-Blanc se laissa retomber. Il surveilla des yeux, avec anxiété, la -répétition de l'acte hostile. Aucun mal n'en résulta, pas plus -que de l'embrassade, qui se produisit ensuite, du dieu inconnu. -</p> - -<p> -Alors les sacs furent chargés sur la voiture, où montèrent le dieu -d'amour et les dieux étrangers. Croc-Blanc suivit en trottant, -vigilant et hérissé, signifiant ainsi aux chevaux qu'il veillait sur -le maître emporté par eux, si rapidement, sur le sol. -</p> - -<p> -Un quart d'heure après, la voiture franchissait un portail de pierre -et s'engageait sur une belle avenue, bordée de noyers qui la -recouvraient de leurs arceaux. À droite et à gauche, s'étendaient -de vastes et vertes pelouses, semées de grands chênes, aux puissantes -ramures. Au delà, en un pittoresque contraste, des prairies aux foins -mûrs, dorés et roussis par le soleil. Des collines brunes, couronnées -de hauts pâturages, fermaient l'horizon. À l'extrémité de -l'avenue s'élevait, à flanc de coteau, une maison aux nombreuses -fenêtres et au porche profond. -</p> - -<p> -D'admirer tout ce beau paysage Croc-Blanc n'eut point le loisir, car -la voiture avait à peine pénétré dans le domaine qu'un gros chien -de berger, au museau pointu et aux yeux brillants, l'assaillait, fort -irrité et à bon droit, contre l'intrus. -</p> - -<p> -Le chien, se jetant entre lui et le maître, se mit en devoir de le -chasser. Croc-Blanc, hérissant son poil, s'élançait déjà pour sa -mortelle et silencieuse riposte, lorsqu'il s'arrêta brusquement, -les pattes raides, troublé et se refusant au contact. Le chien était -une femelle, et la loi de sa race interdisait à Croc-Blanc de -l'attaquer. L'instinct du loup reparaissait et son devoir était de -lui obéir. Mais il n'en était pas de même de la part du chien de -berger. Son instinct, à lui, était la haine ardente du Wild. -Croc-Blanc était un loup, le maraudeur héréditaire qui faisait sa -proie des troupeaux et qu'il convenait, depuis des générations, de -combattre. -</p> - -<p> -Tandis que Croc-Blanc retenait son élan, la chienne bondit sur lui et -enfonça ses crocs dans son épaule. Il gronda involontairement, et ce -fut tout. Il se détourna et tenta seulement de l'éviter. Mais la -chienne s'acharnait et, le poursuivant, de-ci de-là, ne lui laissait -aucun répit. -</p> - -<p> -—Ici, Collie! appela l'homme étranger qui était dans la voiture. -</p> - -<p> -Weedon Scott se mit à rire. -</p> - -<p> -—Père, ne vous inquiétez pas. Il fait son éducation. Mieux vaut -qu'il commence dès à présent. -</p> - -<p> -La voiture continuait à rouler et toujours Collie bloquait la route à -Croc-Blanc, refusant, malgré ses ruses et ses détours, de le laisser -passer. Le maître aimé allait disparaître. Alors, désespéré, -Croc-Blanc, se souvenant d'un de ses vieux modes de combat, donna à -son adversaire une violente poussée de l'épaule. En une seconde; la -chienne fut culbutée et, tandis qu'elle poussait des cris perçants, -Croc-Blanc détalait pour rejoindre la voiture qu'il trouva arrêtée -au seuil de la maison. -</p> - -<p> -Là, il subit une nouvelle attaque. Un chien de chasse bondit sur lui de -côté, sans qu'il le vît, et si impétueusement qu'il ne put -résister au choc et roula par terre, sens dessus dessous. Aussitôt -relevé, il bondit à son tour, en proie à une rage folle, et c'en -était fait du chien si Collie, remise sur ses pattes, ne fût revenue, -de plus en plus furieuse contre le brigand du Wild. Elle fonça, à -angle droit, sur Croc-Blanc qui, pour la seconde fois, fut renversé sur -le sol. -</p> - -<p> -À ce moment Weedon Scott intervint. Il se saisit de Croc-Blanc, tandis -que son père appelait les chiens. -</p> - -<p> -—Voilà, dit Scott, une chaude réception pour un pauvre loup de -l'Arctique. Il est connu pour n'avoir été jeté bas qu'une seule -fois dans sa vie, et il vient de l'être ici, deux fois, en trente -secondes. -</p> - -<p> -D'autres dieux étrangers étaient sortis de la maison. Un certain -nombre d'entre eux restèrent à distance respectueuse. Mais deux -femmes recommencèrent l'acte hostile de se suspendre au cou du -maître. Croc-Blanc cependant toléra cet acte, aucun mal ne semblant, -décidément, en provenir et les bruits que les femmes-dieux faisaient -avec leur bouche ne paraissant pas menaçants. Tous les dieux présents -se mirent ensuite en frais de gentillesses envers lui. Mais il les -avertit, avec un grondement, de se montrer prudents, et le maître fit -de même avec sa bouche, tout en le tapotant amicalement sur la tête. -</p> - -<p> -Les dieux montèrent ensuite l'escalier du perron, afin d'entrer -dans la maison. Une des femmes-dieux avait passé ses bras autour du cou -de Collie et la calmait avec des caresses. Mais Collie demeurait -grinçante et surexcitée, comme outragée par la présence tolérée de -ce loup, et persuadée intérieurement que les dieux étaient dans leur -tort. Dick, le chien, avait été se coucher en haut de l'escalier et, -lorsque passa Croc-Blanc, collé aux talons de son maître, il gronda -vers lui. -</p> - -<p> -—Vous, venez, loup! dit Scott. C'est vous qui allez entrer. -</p> - -<p> -Croc-Blanc entra, les pattes raides, la queue droite et fière, sans -perdre Dick des yeux, afin de se garer d'une attaque de flanc, prêt -aussi à faire face à tout danger qui pourrait fondre de l'intérieur -de la maison. Rien de redoutable ne se produisit. Puis il examina tout, -autour de lui, et cela fait, se coucha, avec un grognement de -satisfaction, aux pieds de son maître. Mais il demeura l'oreille aux -aguets. Qui sait quels périls l'épiaient peut-être, sous ce grand -toit de la maison, qui pesait sur sa tête comme le plafond d'une -trappe? -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXIII">XXIII</a></h4> - -<h4>LE DOMAINE DU DIEU</h4> - -<p> -Non seulement Croc-Blanc était capable, par sa nature, de s'adapter -aux gens et aux choses, mais il raisonnait et comprenait la nécessité -de cette adaptation. Ici, à <i>Sierra-Vista</i> (c'était le nom du domaine -du juge Scott, père de Weedon Scott), il se sentit rapidement chez lui. -</p> - -<p> -Dick, après quelques bouderies et formalités, s'était résigné à -accepter la présence du loup, imposée par ses maîtres. Même il -n'aurait pas mieux demandé que de devenir son ami. Mais Croc-Blanc ne -se souciait pas d'aucune amitié de ses semblables. Il avait toujours -vécu hors de son espèce et désirait y demeurer. Les avances de Dick -n'eurent point de succès, et il les repoussa. Le bon chien renonça -à son idée et ne prit pas garde à Croc-Blanc, désormais, plus que -celui-ci ne prenait garde à lui. -</p> - -<p> -Il n'en fut pas de même avec Collie. Si elle tolérait Croc-Blanc, -qui était sous la protection des dieux, elle ne pouvait se résigner à -le laisser en paix. Trop de loups avaient ravagé les troupeaux et -combattu contre ses ancêtres pour qu'elle le pût ainsi oublier. -Prenant avantage de son sexe, elle ne perdait aucune occasion de le -maltraiter, de ses dents pointues. Croc-Blanc tendait patiemment la -fourrure protectrice de son épaule, puis reprenait sa marche, calme et -digne. Si elle mordait trop fort, il courait en cercle, en détournant -la tête, irrité, mais impassible. Il finit par prendre l'habitude, -quand il la voyait venir, de se lever et de s'en aller, en lui cédant -aussitôt la place. -</p> - -<p> -Croc-Blanc, dans sa vie nouvelle, avait beaucoup à apprendre. Tout -était, ici, beaucoup plus compliqué que sur la Terre du Nord. De même -que Castor-Gris, le maître avait une famille, qui partageait sa -nourriture, son feu, ses couvertures, et qui devait être respectée -comme lui-même. Et elle était bien plus nombreuse que celle de -l'Indien. Il y avait d'abord, avec sa femme, le juge Scott, père de -Weedon. Puis les deux sœurs de celui-ci, Beth et Mary; puis sa femme -Alice, et encore ses enfants, Weedon et Maud, un garçon de quatre ans -et une fille de six. Croc-Blanc, sans pouvoir comprendre quels liens de -parenté unissaient au dieu d'amour tout ce monde, consentit à se -laisser caresser par chacun. Il apprit aussi à jouer avec les enfants -qu'il voyait être particulièrement chers au maître, et oublia en -leur faveur toutes les méchancetés et toutes les tyrannies qu'il -avait subies de la part des enfants indiens. Il supportait, avec -conscience, toutes leurs folies et, s'ils l'ennuyaient trop, il -s'écartait d'eux avec dignité. Il finit même par les aimer. Mais -personne ne put jamais tirer de lui le moindre ronronnement. Le ronron -était pour le maître seul. -</p> - -<p> -Quant aux domestiques, un traitement différent devait leur être -appliqué. Croc-Blanc les tolérait, comme étant une propriété de son -maître; ils cuisinaient et lavaient les plats, et accomplissaient -diverses autres besognes, juste comme Matt faisait là-bas, au Klondike. -Il n'avait pas à se laisser caresser par eux et ne leur devait aucune -affection. -</p> - -<p> -Le domaine du dieu, qui s'étendait hors de la maison, était vaste, -mais non sans limites. Au-delà des dernières palissades qui -l'entouraient, étaient les domaines particuliers d'autres dieux. -Sur la Terre du Nord, le seul animal domestique était le chien. -Beaucoup d'autres animaux vivaient dans le Wild, et ces animaux -appartenaient de droit aux chiens, lorsque ceux-ci pouvaient les -maîtriser. Durant toute sa vie, Croc-Blanc avait dévoré les choses -vivantes qu'il rencontrait. Il n'entrait pas dans sa tête que, sur -la Terre du Sud, il dût en être autrement. Vagabondant autour de la -maison, au lever du soleil, il tomba sur un poulet qui s'était -échappé de la basse-cour. Il fut sur lui dans un instant. Le poulet -poussa un piaulement effaré et fut dévoré. Nourri de bon grain, il -était gras et tendre, et Croc-Blanc, se pourléchant les lèvres, -décida qu'un tel plat était tout à fait délectable. -</p> - -<p> -Plus avant dans la journée, il eut la chance de rencontrer un autre -poulet, qui se promenait près de l'écurie. Un des grooms<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a> courut -au secours de la volaille. Ignorant du danger qu'il courait, il prit -pour toute arme un léger fouet de voiture. Au premier coup, Croc-Blanc, -qu'un gourdin aurait peut-être fait reculer, laissa le poulet pour -l'homme. Tandis que le fouet le cinglait à nouveau, il sauta -silencieusement à la gorge du groom, qui tomba à la renverse en criant: -«Mon Dieu!», puis lâcha son fouet pour se couvrir la gorge avec -ses bras. Les avant-bras saignants et lacérés jusqu'à l'os, il se -releva et tenta de gagner l'écurie. L'opération eût été -malaisée si Collie n'eût fait, à ce moment, son entrée en scène. -Elle s'élança, furibonde, sur Croc-Blanc. C'était bien elle qui -avait raison; les faits le prouvaient et justifiaient ses préventions, -en dépit de l'erreur des dieux, qui ne savaient pas. Le brigand du -Wild continuait ses anciens méfaits. -</p> - -<p> -Le groom s'était mis à l'abri et Croc-Blanc reculait devant les -dents menaçantes de Collie. Il lui présenta son épaule, puis tenta de -la lasser, en courant en cercle. Mais Collie ne voulait pas renoncer à -châtier le coupable. En sorte que Croc-Blanc, jetant aux vents sa -dignité, se décida à décamper à travers champs. -</p> - -<p> -—Voilà qui lui apprendra, dit Scott, à laisser tranquilles les -poulets. Mais, je lui donnerai moi-même une leçon, la prochaine fois -que je l'y prendrai. -</p> - -<p> -Deux nuits plus tard, l'occasion voulue se présenta, et plus -magnifique que Scott ne l'avait prévue. Croc-Blanc avait observé de -près la basse-cour et les habitudes des poulets. Lorsque la nuit fut -venue et quand tous les poulets furent juchés sur leurs perchoirs, il -grimpa sur une pile de bois, qui était voisine, d'où il gagna le -toit du poulailler. Il se laissa, de là, glisser sur le sol et -pénétra dans la place. Ce fut un carnage bien conditionné. Lorsque, -le matin, Scott sortit, cinquante poules blanches de Leghorn, dont les -cadavres étaient restés à dévorer, accueillirent son regard, -soigneusement alignées par le groom, sur le perron de la maison. -</p> - -<p> -Le maître siffla, surpris et plein d'admiration pour ce -chef-d'œuvre, et Croc-Blanc accourut, qui le regardait dans les yeux, -sans honte aucune. Loin d'avoir conscience de son crime, il marchait -avec orgueil, comme s'il avait accompli une action méritoire et digne -d'éloges. Scott se pinça les lèvres, navré de sévir, et parla -durement. Il n'y avait que colère dans sa voix. Puis, s'étant -emparé de Croc-Blanc, il lui tint le nez sur les poulets assassinés -et, en même temps, le gifla lourdement. -</p> - -<p> -Lorsque Croc-Blanc était, autrefois, giflé par Castor-Gris ou par -Beauty-Smith, il en éprouvait une souffrance physique. Maintenant, -s'il arrivait qu'il le fût par le dieu d'amour, le coup, quoique -plus léger, entrait plus profondément en lui. La moindre tape lui -semblait plus dure à supporter que, jadis, la pire bastonnade. Car elle -signifiait que le maître était mécontent. Jamais plus il ne courut -après un poulet. -</p> - -<p> -Bien plus, Scott l'ayant conduit, dans le poulailler même, au milieu -des poulets survivants, Croc-Blanc, en voyant sous son nez la vivante -nourriture, fut sur le point, tout d'abord, de céder à son instinct. -Le maître refréna de la voix cette impulsion et, dès lors, Croc-Blanc -respecta le domaine des poulets; il ignora leur existence. Et comme le -juge Scott semblait douter que cette conversion fût définitive, -Croc-Blanc fut enfermé, tout un après-midi, dans le poulailler. Il ne -se passa rien. Croc-Blanc se coucha et finit par s'endormir. -S'étant réveillé, il alla boire, dans l'auge, un peu d'eau. -Puis, ennuyé de se voir captif, il prit son élan, bondit sur le toit -du poulailler et sauta dehors. Calmement, il vint se présenter à la -famille, qui l'observait du perron de la maison, et le juge Scott, le -regardant en face, prononça seize fois, avec solennité: -</p> - -<p> -—Croc-Blanc, vous valez mieux que je ne pensais. -</p> - -<p> -Croc-Blanc apprit pareillement qu'il ne devait pas toucher aux poulets -appartenant aux autres dieux. Il y avait aussi des chats, des lapins et -des dindons; tous ceux-ci devaient être laissés en paix et, en -général, toutes les choses vivantes. Même dans la solitude des -prairies, une caille pouvait, sans dommage, lui voltiger devant le nez. -Frémissant et tendu de désir, il maîtrisait son instinct et demeurait -immobile, parce que telle était la loi des dieux. Un jour, cependant, -il vit Dick qui avait fait lever un lapin de garenne et qui le -poursuivait. Le maître était présent et ne s'interposait pas; il -encourageait même Croc-Blanc à se joindre à Dick. Une nouvelle loi en -résultait: les lapins de garenne n'étaient pas «tabou», comme -les animaux domestiques; ni les écureuils, ni les cailles, ni les -perdrix. C'étaient des créatures du Wild, sur lesquelles les dieux -n'étendaient pas leur protection, comme ils faisaient sur les bêtes -apprivoisées. Il était permis aux chiens d'en faire leur proie. -</p> - -<p> -Toutes ces lois étaient infiniment complexes, leur observance exacte -était souvent difficile et l'inextricable écheveau de la -civilisation, qui refrénait constamment ses impulsions naturelles, -bouleversait Croc-Blanc. -</p> - -<p> -Trottant derrière la voiture, il suivait son maître à San José, qui -était la ville la plus proche. Là se trouvaient des boutiques de -boucher, où la viande pendait sans défense. À cette viande il était -interdit de toucher. Beaucoup de gens s'arrêtaient en le voyant, -l'examinaient avec curiosité et, ce qui était le pire, le -caressaient. Tous ces périlleux contacts de mains inconnues, il devait -les subir. Après quoi les gens s'en allaient, comme satisfaits de -leur propre audace. -</p> - -<p> -Parfois, certains petits garçons, sur les routes avoisinant Sierra -Vista, se faisaient un jeu, quand il passait, de lui lancer des pierres. -Il savait qu'il ne lui était pas permis de les poursuivre; mais -l'idée de justice qui était en lui souffrait de cette contrainte. Un -jour, le maître sauta hors de la voiture, son fouet en main, et -administra une correction aux petits garçons, qui désormais -n'assaillirent plus Croc-Blanc avec leurs cailloux. Croc-Blanc en fut -fort satisfait. -</p> - -<p> -Trois chiens qui, sur la route de San José, rôdaient toujours à ses -carrefours, autour des bars, avaient pris l'habitude de bondir sur lui -dès qu'ils l'apercevaient. Il supportait cet assaut, en se -contentant de gronder pour les tenir à distance et les empêcher de -mordre. Même si un coup de dent l'atteignait, il refusait de se -battre. Un jour, les maîtres des chiens poussèrent ouvertement sur lui -ces méchants animaux. Le maître arrêta sa voiture. -</p> - -<p> -—Allez! Allez sur eux! dit-il. -</p> - -<p> -Croc-Blanc hésitait. Il regarda le maître, regarda les chiens, et il -demanda des yeux s'il comprenait bien. Le maître fit un signe -affirmatif, avec sa tête. -</p> - -<p> -—Allez sur eux, vieux! répéta-t-il. Allez sur eux, vieux -compagnon, et mangez-les! -</p> - -<p> -Croc-Blanc se rua sur ses ennemis, qui firent face. Il y eut un grand -brouhaha, des cris, des grondements, des claquements de dents, une -bousculade de corps. Un nuage de poussière s'éleva de la route et -cacha la bataille. Au bout de quelques minutes, deux gisaient, abattus, -et le troisième était en fuite. Il traversa une mare, franchit une -haie et gagna les champs. Croc-Blanc le suivit, de son allure de loup, -muette et rapide, le rejoignit et l'égorgea. -</p> - -<p> -Après cette triple exécution, il n'y eut plus de querelles avec -aucuns chiens. Le bruit s'en répandit dans toute la région et les -hommes défendirent à leurs chiens de molester Croc-Blanc. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>«Valet d'écurie». (<i>Note des Traducteurs.</i>)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXIV">XXIV</a></h4> - -<h4>L'APPEL DE L'ESPÈCE</h4> - -<p> -Les mois passèrent. La nourriture, à Sierra Vista, était abondante, -et le travail était nul. Croc-Blanc, gras et prospère, vivait heureux. -Non seulement il se trouvait matériellement sur la Terre du Sud, mais -l'existence s'épanouissait pour lui comme un été. Aucun entourage -hostile ne l'enveloppait plus. Le danger, le mal et la mort ne -rôdaient plus dans l'ombre; la menace de l'Inconnu et sa terreur -s'étaient évanouies. Seule, Collie n'avait pas pardonné le -meurtre des poulets et décevait toutes les tentatives de Scott pour la -réconcilier avec Croc-Blanc. Elle était une peste pour le coupable, -s'attachait à ses pas comme un policeman. S'il s'arrêtait un -instant, pour se divertir à regarder un pigeon ou une poule, elle -fonçait sur lui aussitôt. Le meilleur moyen de la calmer qu'eût -trouvé Croc-Blanc était de s'accroupir par terre, sa tête entre les -pattes, et semblant dormir. Elle en était toute décontenancée et se -taisait net. -</p> - -<p> -Inconsciemment, Croc-Blanc oubliait la neige. Parfois seulement, durant -les grosses chaleurs de l'été, lorsqu'il souffrait du soleil, il -se remémorait, en un vague désir, la froidure de la Terre du Nord. -</p> - -<p> -Le maître montait souvent à cheval et l'accompagner était pour -Croc-Blanc un des principaux devoirs de sa vie. Sur la Terre du Nord, il -avait prouvé sa fidélité à Castor-Gris en portant les harnais du -traîneau; ici, il n'y avait plus de traîneau à tirer, ni de -fardeau à recevoir sur le dos. Suivre le cheval du maître était une -façon de payer son tribut. La plus longue course ne le fatiguait pas -et, après avoir couru durant cinquante milles, de son allure de loup, -régulière et inlassable, il sautait encore joyeusement. -</p> - -<p> -Au cours d'une de ces promenades, il arriva que le maître tentait -d'apprendre à un pur sang, plein d'intelligence, comment ouvrir et -fermer une barrière sans que le cavalier eût besoin de descendre à -terre. À plusieurs reprises, Scott avait amené le cheval devant la -barrière et s'était efforcé de lui faire accomplir le mouvement -nécessaire. L'animal s'effrayait, reculait, se cabrait, de plus en -plus énervé. Éperonné vigoureusement, il s'abattit sur ses genoux -et, des pieds de derrière, se mit à ruer. Croc-Blanc, qui observait ce -spectacle avec une anxiété croissante, n'y pouvant plus tenir, -bondit à la tête du cheval et se mit soudain à aboyer. Cet aboi -était le premier qu'il eût proféré de sa vie. -</p> - -<p> -L'intervention fut désastreuse. Le cheval se releva, s'élança au -galop à travers champs; un lapin lui partit dans les jambes, lui -faisant faire un brusque écart. Il tomba sur Scott, en lui cassant une -jambe. Croc-Blanc sautait déjà à la gorge de la malheureuse bête, -lorsque le maître l'arrêta de la voix. -</p> - -<p> -Scott, étendu sur le sol, chercha dans ses poches un crayon et du -papier, mais n'en trouva pas. Il se résolut à envoyer Croc-Blanc au -logis, sans autre explication. -</p> - -<p> -—À la maison! dit-il. Allez à la maison! -</p> - -<p> -Mais Croc-Blanc ne semblait pas vouloir le quitter. Il renouvela son -ordre, plus impérativement. Croc-Blanc, qui savait ce que signifiait -«À la maison!», le regarda, en semblant réfléchir, s'éloigna, -puis revint et poussa un gémissement plaintif. Scott lui parla -gentiment, mais avec fermeté. Croc-Blanc coucha ses oreilles, écouta -et parut s'efforcer de comprendre. -</p> - -<p> -—Vous m'écoutez bien, vieux compagnon! disait le maître. Allez, -allez tout droit à la maison! <i>All right!</i> Vous leur direz ce qui -m'arrive. Allez, loup, allez, vous! Droit à la maison! -</p> - -<p> -Croc-Blanc, sans saisir le sens exact de toutes ces paroles, comprit que -la volonté du maître était qu'il se rendît à la maison. Il fit -volte-face et trotta au loin, à contre-cœur, en se retournant de temps -à autre, pour regarder en arrière. -</p> - -<p> -—Allez! criait Scott. Allez! -</p> - -<p> -La famille était réunie sur le perron, à prendre le frais, lorsque -Croc-Blanc arriva, haletant et poussiéreux. -</p> - -<p> -—Weedon est revenu, annonça la mère de Scott, en voyant l'animal. -</p> - -<p> -Les enfants coururent vers Croc-Blanc et commencèrent à vouloir jouer -avec lui. Il les évita et, comme ils l'avaient acculé dans un coin, -entre un rocking-chair et un banc, il gronda sauvagement, en essayant de -se dégager. La femme de Scott eut un frémissement. -</p> - -<p> -—Je tremble toujours, dit-elle, qu'il ne se jette sur eux, quelque -jour, sans crier gare. -</p> - -<p> -—Un loup est un loup! prononça sentencieusement le juge Scott. Il -est prudent de ne pas s'y fier. Sans doute y a-t-il en lui quelques -gouttes de sang de chien... -</p> - -<p> -Il n'avait pas achevé sa phrase qu'il aperçut devant lui -Croc-Blanc, qui grondait, avec une mine singulière. -</p> - -<p> -—Allez-vous-en, Sir! Allez coucher! ordonna le juge. -</p> - -<p> -Croc-Blanc se retourna vers la femme du maître et saisit avec ses dents -le bas de sa robe, tirant sur la fragile étoffe jusqu'à ce qu'il -l'eût déchirée. Alice poussa un cri de frayeur. -</p> - -<p> -—J'espère qu'il n'est pas devenu enragé, dit la mère de -Scott. J'ai toujours répété à mon fils que notre chaud climat ne -valait rien pour un animal venu de l'Arctique. -</p> - -<p> -Croc-Blanc maintenant s'était tu et ne grondait plus. Il demeurait -immobile, la tête levée, et regardant en face la famille qui le -fixait. Des spasmes muets lui secouaient la gorge, et tout son corps se -convulsait, comme s'il eût tenté d'exprimer l'inexprimable. -</p> - -<p> -—On croirait, dit Beth, qu'il essaie de parler! -</p> - -<p> -À ce moment, la parole vint à Croc-Blanc, sous la forme d'un -aboiement éclatant. Ce fut le second et le dernier de sa vie. Mais il -s'était fait comprendre. -</p> - -<p> -—Quelque accident est arrivé à Scott! dit Alice, avec décision. -</p> - -<p> -Et tout le monde accompagna Croc-Blanc, qui déjà descendait les -marches du perron en regardant si on le suivait. -</p> - -<p> -Après cet événement, l'hôte de Sierra-Vista trouva au foyer une -place meilleure. Même le groom, dont Croc-Blanc avait lacéré les -bras, admettait que c'était là le plus sage des chiens, ne fût-il -qu'un loup. Le juge Scott abondait dans ce sens et soutenait son -opinion, à grand renfort de preuves, qu'il puisait dans son -encyclopédie et dans divers livres d'histoire naturelle. -</p> - -<p> -Le second hiver que Croc-Blanc allait passer sur la Terre du Sud -approchait et les jours commençaient à décroître. Et voilà qu'il -fit une étrange découverte. Les dents de Collie n'étaient plus si -dures. Elle ne mordait plus qu'en se jouant, gentiment et sans faire -mal. Il oublia toutes les misères qu'il lui avait dues et, quand elle -venait minauder autour de lui, il lui répondait avec gravité, aimable, -solennel et ridicule. -</p> - -<p> -Elle l'entraîna, un jour, dans une longue course, à travers prés et -bois. Le maître, guéri, devait cette après-midi, monter à cheval. -Croc-Blanc ne l'ignorait pas. Le cheval attendait, tout sellé, à la -porte de la maison, Croc-Blanc hésita tout d'abord. Mais un sentiment -plus profond que la loi des dieux qu'il avait apprise, plus impérieux -que sa propre volonté, le dominait. Et, lorsqu'il vit Collie qui le -mordillait et folâtrait devant lui, la balance pencha vers elle. Il -tourna le dos et la suivit. Le maître se promena seul, ce jour-là, -cependant que, dans les bois, Croc-Blanc courait côte à côte avec -Collie, comme sa mère Kiche et le vieil Un-Œil avaient jadis couru de -compagnie, dans les forêts silencieuses de la Terre du Nord. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="XXV">XXV</a></h4> - -<h4>LE SOMMEIL DU LOUP</h4> - -<p> -Ce fut à l'époque où les journaux étaient pleins de l'audacieuse -évasion de la prison de San-Quentin du célèbre convict Jim Hall. Cet -homme avait été créé mauvais et la société ne l'avait pas -amélioré. La société est dure, et Jim Hall était un frappant -exemple de sa dureté. Elle avait fait de lui une bête, bête humaine -sans doute, mais aussi féroce que les pires carnassiers. -</p> - -<p> -Les châtiments n'avaient jamais pu le briser. C'était le seul -traitement qu'il avait jamais connu, depuis le temps où, bébé, -l'asile de San Francisco l'avait recueilli, tendre argile prête à -recevoir la forme qu'on lui donnerait. Il avait fait le mal et, trois -fois, on l'avait emprisonné. Plus férocement la société le -frappait, et plus indomptable il luttait contre elle. Camisole de force, -jeûne et coups de gourdin étaient son lot ordinaire. -</p> - -<p> -Au cours de son troisième emprisonnement, il fut livré à un gardien -qui était une bête brute, presque aussi sauvage que lui. Le gardien -portait un trousseau de clefs et un revolver. Jim Hall n'avait que ses -mains nues et ses dents. C'était à peu près la seule différence -qu'il y eût entre eux. Le gardien, mieux armé, en profitait pour -persécuter l'homme à son gré. Il le maltraitait et mentait, sur -lui, à ses chefs. Jim Hall bondit un jour sur son bourreau et, le -prenant au gosier, avec ses dents, tenta de l'égorger, comme eût -fait un animal de la jungle. -</p> - -<p> -Cet acte valut à Jim Hall d'être enfermé dans la cellule des -incorrigibles. Il y vécut désormais, sans la quitter jamais. Le -plafond, les murs, le plancher étaient de fer. Jamais il ne voyait le -ciel ni le soleil. Le jour n'était qu'un crépuscule, la nuit -qu'un noir silence. Il était enseveli vivant, dans une tombe de fer. -Pas une face humaine n'apparaissait plus à ses yeux; il -n'entendait plus une parole. Lorsqu'on lui jetait sa nourriture, il -grondait comme une bête en cage. Durant des jours et des nuits, il lui -arrivait de rugir sa haine à l'univers. Puis, durant des semaines et -des mois, il ne faisait plus entendre aucun son, et son âme silencieuse -se dévorait elle-même. C'était une sorte d'être monstrueux et -terrible, tel qu'en pourrait enfanter le cerveau d'un fou. -</p> - -<p> -Il vécut ainsi durant trois ans. Une nuit enfin, il s'échappa. Le -gardien-chef, à cette nouvelle, haussa les épaules et déclara que -c'était impossible. Mais la cellule était vide et le corps d'un -gardien étranglé gisait en travers de la porte. Deux autres gardiens, -qu'il avait pareillement strangulés sans bruit, avec ses mains, -marquaient son passage dans les corridors de la prison et son évasion -par-dessus le mur d'enceinte. -</p> - -<p> -Nanti des armes enlevées aux trois gardiens, il fuyait, arsenal vivant, -à travers monts et vaux, poursuivi par toute la force organisée de la -société. Sa tête avait été mise à prix et, dans l'espoir de -toucher la prime, des fermiers le traquaient avec des fusils de chasse. -Sa mort pourrait payer une gênante hypothèque ou servir à envoyer un -fils au collège. Des citadins avaient pris, eux aussi, leur fusil, pour -l'amour du bien public. Une meute de chiens féroces suivait sa trace, -au sang qui coulait de ses pieds ensanglantés. Et d'autres chiens, -chiens policiers qui courent au nom de la loi et sont payés par la -société, ne le lâchaient pas non plus, acharnés à sa piste, avec -l'aide du téléphone, du télégraphe et de trains spéciaux. Il -arrivait parfois que Jim Hall fût rejoint par ses poursuivants. -Héroïquement, de part et d'autre, on se faisait face, derrière un -fil de fer barbelé. Le lendemain, dans les villes, les gens se -délectaient à lire dans leur journal, après déjeuner, les détails -de la rencontre. Il y avait eu un mort et tant de blessés. Mais -d'autres hommes s'étaient levés, qui avaient repris la poursuite -ardente. -</p> - -<p> -Puis, tout à coup, Jim Hall disparut; vainement les chiens quêtèrent -sur sa piste perdue. Jusque dans les vallées les plus lointaines, -d'inoffensifs bergers se voyaient mettre la main au collet, par des -hommes armés, et étaient contraints de prouver leur identité. Et, -simultanément, en une douzaine de flancs de montagnes, les restes du -convict étaient soi-disant découverts par des gens avides de toucher -la prime du sang. -</p> - -<p> -Les journaux, cependant, étaient lus à Sierra-Vista, avec autant de -crainte que d'intérêt. Les femmes n'étaient pas rassurées et -vainement le juge Scott affectait de rire de leur terreur, par des -«bah!» répétés. C'était lui qui, dans les derniers jours de son -exercice, avait condamné Jim Hall. Du crime qui lui était imputé, -pour une fois, Jim Hall était innocent. La police avait, par un -procédé dont elle est coutumière, décidé de liquider son compte et -machiné sa perte, en produisant de faux témoignages. Le juge Scott, -ignorant de la vérité, avait prononcé son arrêt de bonne foi. Mais -Jim Hall l'avait cru complice et, lorsqu'il s'entendit condamner -à cinquante ans de mort vivante, il se dressa dans la salle -d'audience et se mit à hurler sa haine contre celui qui le frappait. -Tandis que les policiers le traînaient dehors, il rugit qu'il se -vengerait un jour. -</p> - -<p> -Croc-Blanc ne pouvait rien connaître de tout cela. Mais du jour où -l'on apprit à Sierra Vista que Jim Hall s'était évadé, il y eut -entre le loup-chien et Alice, la femme du maître, un secret. Chaque -nuit, après que tout le monde s'en était allé coucher, Alice -sortait de sa chambre et faisait entrer Croc-Blanc dans le hall du -rez-de-chaussée. Le matin, elle descendait la première et le remettait -dehors. Car l'usage n'était point qu'il dormît dans la maison. -</p> - -<p> -Or, une nuit, Croc-Blanc s'éveilla, dans le silence, et, sans bruit, -renifla. Le message que l'air lui apporta fut qu'un dieu étranger -était présent. Il tendit l'oreille et des bruits étouffés, -d'imperceptibles mouvements furent perçus par lui. Il ne gronda pas. -Ce n'était pas sa manière. Le dieu étranger apparut, glissant comme -une ombre. Plus silencieux encore, Croc-Blanc le suivit. Il avait -appris, dans le Wild, quand il chassait de la viande vivante, à ne -point se trahir. -</p> - -<p> -Le dieu étranger s'arrêta au pied du grand escalier et écouta. -Croc-Blanc, immobile comme s'il était mort, surveillait et attendait. -En haut de l'escalier était la chambre du maître et, à côté -d'elle, étaient les chambres des autres dieux de la maison, qui -formaient le bien le plus cher du maître. Croc-Blanc commença à se -hérisser, mais attendit encore. Le pied du dieu étranger s'éleva. -Il commençait à monter. -</p> - -<p> -C'est alors que Croc-Blanc frappa. Sans avertissement, selon sa -coutume, il lança son corps en avant, comme la pierre d'une fronde, -et s'abattit sur le dos du dieu étranger. De ses pattes de devant, il -s'accrocha sur ses épaules, tandis qu'il entrait ses crocs dans sa -nuque. Le dieu tomba à la renverse et ils s'écrasèrent tous deux -sur le plancher. -</p> - -<p> -La maison s'était éveillée, en alarme. Chacun, se penchant sur -l'escalier, entendait au bas un bruit pareil à celui que ferait une -bataille de démons. Des coups de revolver se mêlaient à des -grondements. Une voix d'homme jeta un cri d'horreur et d'angoisse. -Puis il y eut un grand fracas de verres brisés et de meubles -renversés. Et, rapidement, tout se tut. Seuls, des halètements, -semblables à des bulles d'air qui crèvent en sifflant à la surface -de l'eau, montaient encore du gouffre obscur. Puis, plus rien. -</p> - -<p> -Weedon Scott tourna un bouton électrique. L'escalier et le hall -s'emplirent de lumière. Accompagné du juge Scott, il descendit avec -précaution, revolver en main. Mais il n'y avait plus de danger. Parmi -le naufrage des meubles renversés et disloqués, étendu sur le côté, -cachant du bras son visage, un homme gisait. Weedon Scott se pencha sur -lui, déplia son bras et tourna sa face vers la lumière. Par la gorge -ouverte la vie s'était enfuie. -</p> - -<p> -—Jim Hall! dit le juge Scott. -</p> - -<p> -Le père et le fils se regardèrent et se comprirent. -</p> - -<p> -Ils se retournèrent ensuite vers Croc-Blanc. Lui aussi était couché -sur le flanc, les yeux clos. Sa paupière se souleva légèrement. Il -regarda ceux qui étaient inclinés sur lui et sa queue eut un -mouvement, à peine visible, pour saluer son maître. Weedon Scott le -caressa et, de son gosier, sortit un ronron reconnaissant. Mais les -paupières se refermèrent bientôt et le corps retomba, comme un sac, -sur le plancher. -</p> - -<p> -Un chirurgien fut, sur-le-champ, mandé par téléphone. L'aube -blanchissait les fenêtres lorsque l'homme de l'art arriva. -</p> - -<p> -—Sincèrement, il a une chance sur mille d'en revenir, -prononça-t-il après une heure et demie d'examen. Une patte cassée; -trois côtes brisées, dont une au moins a perforé le poumon; sans -parler de tout son sang qu'il a perdu et de probables lésions -internes. Sans doute a-t-il été projeté en l'air. Je passe sur les -trois balles qui l'ont traversé de part en part. Une chance sur mille -est trop d'optimisme. Il n'en a pas une sur dix mille. -</p> - -<p> -—De cette unique chance rien ne doit être négligé, répliqua le -juge Scott. Faites fonctionner, s'il le faut, les rayons X. Tentez -n'importe quoi et ne regardez pas à la dépense. Weedon, -télégraphiez à San Francisco et mandez le docteur Nichols. Ce n'est -pas pour vous offenser, chirurgien... Mais, vous comprenez, tout doit -être fait pour lui. -</p> - -<p> -Le chirurgien sourit avec indulgence. -</p> - -<p> -—Je comprends, dit-il. Vous devez le soigner comme un être humain, -un enfant malade. Je reviendrai à dix heures. Observez sa température. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fut donc admirablement soigné. Quelqu'un ayant proposé -d'engager une infirmière professionnelle, les filles de Scott -repoussèrent avec indignation cette idée. Si bien que Croc-Blanc gagna -la chance sur dix mille, à peine accordée par le chirurgien. Mais -celui-ci n'avait jamais soigné que des êtres civilisés, descendant -de civilisés, et toute autre était la vitalité de Croc-Blanc, qui -venait directement du Wild. Son erreur de jugement ne fut donc pas -blâmée. -</p> - -<p> -Ligoté comme un captif, privé de tout mouvement par le plâtre et les -pansements, le patient languit cependant, durant des semaines. Il -dormait, pendant de longues heures, et toutes sortes de rêves -l'agitaient. Les fantômes du passé se levaient devant lui et -l'entouraient. Il se revoyait, vivant dans la tanière, avec Kiche, ou -rampant, en tremblant, aux pieds de Castor-Gris, pour lui rendre -hommage, ou courant, d'une course effrénée, devant Lip-Lip et -l'attelage hurlant du traîneau, harcelé par le fouet cinglant de -Mit-Sah. Il revivait sa morne existence près de Beauty-Smith et ses -anciens combats. On l'entendait gémir et gronder, dans son sommeil, -comme s'il luttait encore. Mais le pire de ses cauchemars était de -rêver que, couché sous un buisson, il épiait un écureuil, attendant -que le petit quadrupède s'aventurât sur le sol. Alors, comme il -s'élançait, l'écureuil se transformait soudain en un car -électrique qui, menaçant et terrible, énorme comme une montagne, -s'avançait sur lui pour l'écraser, hurlant, cliquetant et crachant -des étincelles. Ou bien c'était le faucon, planant au ciel, qu'il -défiait, et qui se précipitait du haut de l'azur sous la forme -encore du car fatal. Retombé dans les mains de Beauty-Smith, les -spectateurs, autour de lui, faisaient cercle dans la neige. À -l'arrêt, au milieu de la piste, il attendait que la porte de la -clôture s'ouvrît et donnât passage à son adversaire. Mais -c'était, une fois de plus, le car qui se montrait et qui fonçait -droit sur lui. -</p> - -<p> -Quand le dernier pansement eut été enlevé par le chirurgien, en -présence de tous les hôtes réunis de Sierra Vista, Croc-Blanc essaya -de se lever et de marcher vers Scott, qui l'appelait. Mais il vacilla -et tomba de faiblesse, tout honteux de manquer au service qu'il devait -au maître. -</p> - -<p> -—Voici le loup béni! s'écrièrent les femmes. -</p> - -<p> -Le juge Scott les regarda d'un air de triomphe: -</p> - -<p> -—J'avais bien dit que c'était un loup! L'acte accompli par -lui n'est pas d'un simple chien. C'est bien un loup. -</p> - -<p> -—Un loup béni..., appuya la femme du juge. -</p> - -<p> -—C'est fort bien dit, et il n'aura plus ici d'autre nom. -</p> - -<p> -Le chirurgien déclara: -</p> - -<p> -—Il faut maintenant lui réapprendre à marcher. La leçon peut -débuter dès aujourd'hui. Conduisez-le dehors. -</p> - -<p> -Croc-Blanc fut remis sur ses pattes, dont les muscles, peu à peu, -commencèrent à jouer, et c'était à qui le soutiendrait. Tremblant -et se balançant, escorté comme un roi, il parvint à gagner la -pelouse. Après qu'il s'y fut reposé, le cortège poursuivit sa -route et le conduisit jusqu'à l'écurie. -</p> - -<p> -Là, sur le seuil, était étendue Collie, entourée d'une -demi-douzaine de petits chiens qui s'ébattaient au soleil. Croc-Blanc -les contempla, avec des yeux étonnés. Collie gronda vers lui et il se -tint à distance. -</p> - -<p> -Tandis qu'une des femmes maintenait Collie dans ses bras, le maître, -avec son pied, aida l'un des petits chiens à venir vers Croc-Blanc. -Il se hérissa soupçonneusement; mais le maître lui assura que tout -allait bien, quoique Collie, par ses grondements, protestât du -contraire. Le petit chien se mit à gambader autour de lui. Il coucha -ses oreilles et l'observa avec curiosité. Puis leurs nez se -touchèrent et il sentit la chaude petite langue sur son museau. Il tira -la sienne et, sans savoir exactement pourquoi, il lécha la figure du -petit. -</p> - -<p> -Les dieux, à ce spectacle, s'étaient mis à applaudir et poussaient -des cris de plaisir. Croc-Blanc en fut tout décontenancé. Ensuite, sa -faiblesse l'ayant repris, il se coucha, et les autres petits chiens -vinrent à leur tour, au grand mécontentement de Collie, l'entourer -en folâtrant. -</p> - -<p> -Par un reste de son ancienne sauvagerie solitaire, son premier mouvement -fut de repousser les importuns. Puis, parmi les applaudissements des -dieux, il se décida, d'un air grave, à leur permettre de grimper et -de jouer sur son dos et sur ses flancs. Et, tandis que les petits chiens -continuaient leurs bouffons ébats et leurs luttes joyeuses, patiemment, -les yeux mi-clos, il s'endormit au soleil. -</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>FIN</h4> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CROC-BLANC ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/old/65402-h/images/croc_cover.jpg b/old/old/65402-h/images/croc_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b6bb9b3..0000000 --- a/old/old/65402-h/images/croc_cover.jpg +++ /dev/null |
