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-The Project Gutenberg eBook of Les Confidences d'une Biche, by Abel Hermant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les Confidences d'une Biche
-
-Author: Abel Hermant
-
-Release Date: April 29, 2021 [eBook #65187]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONFIDENCES D'UNE BICHE ***
-
-
-
-
- ABEL HERMANT
-
- Mémoires pour servir à l’Histoire de la Société
-
- Les Confidences
- d’une Biche
-
- 1859-1871
-
-
- PARIS
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
- 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33
-
- M DCCCCIX
-
-
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
-
-Published June 24th 1909. Privilege of copyright in the United States
-reserved under the Act approved March 3rd 1905 by M. Abel Hermant.
-
-
-
-
-Les
-
-Confidences d’une Biche
-
-
-
-
-I
-
-LA SOLFÉRINO
-
-
-Bien qu’il n’y ait pas, à la rigueur, de dénouements dans l’ordre de la
-réalité, je me flattais d’en tenir un, le jour où j’ai raconté le
-dernier exploit conjugal de M. le vicomte de Courpière. J’espère qu’on
-se rappelle qu’il avait laissé prononcer le divorce contre lui, par
-défaut; après quoi il était revenu dans le domicile commun à titre
-d’époux exclusivement chrétien, la petite formalité civile ayant pour
-unique effet d’abolir un contrat de mariage incommode et de permettre à
-Monsieur le vicomte une plus libre disposition de l’immense fortune que
-lui avait apportée en dot Madame la vicomtesse. Rien ne faisait présager
-que ce nouveau _modus vivendi_ ne fût pas _in æternum_. La piété de
-Madame la vicomtesse le garantissait. Mais il n’est pas de sainte à qui
-la tête ne puisse tourner. Un beau matin, elle avisa Maurice, en termes
-courtois, qu’il ferait bien de s’assurer d’un autre logement, vu qu’elle
-épousait le précepteur des enfants dans une quinzaine de jours; elle
-n’avait point voulu qu’il apprît cette nouvelle par les publications,
-qui étaient pour dimanche prochain; elle regrettait de lui causer ce
-dérangement, mais il devait comprendre à quel sentiment de haute
-délicatesse elle obéissait en le priant de vouloir bien faire ses
-malles. M. de Courpière, qui n’avait jamais surveillé ni soupçonné son
-épouse chrétienne, fut pris à l’improviste et ne put que s’incliner.
-
-Je ne cherche pas à colorer l’invraisemblance de cette péripétie, mais
-elle a un côté plaisant. Le tour de Madame la vicomtesse vaut celui que
-je viens de rappeler que lui avait joué naguère le vicomte; c’est la
-réponse de la bergère au berger. Je ne pus me défendre de sourire, mais
-je mesurai le désastre. M. de Courpière était-il en état de recommencer
-une vie, comme font, paraît-il, les Américains à tout âge, après une
-ruine ou une faillite? Il me semblait un peu fatigué. Pouvait-il plaire
-encore? Je ne voyais pour lui que le commerce des automobiles, qui
-périclite, ou celui des objets anciens, qui fleurira en France tant
-qu’il y subsistera une noblesse.
-
-Il ne me laissa point trop, heureusement, dans une inquiétude si
-préjudiciable à ma santé. Je ne crois pas que jamais homme frappé de la
-foudre ait demandé si peu de temps pour s’en remettre. Je sentis d’abord
-qu’il avait pris un parti, quoiqu’il ne me dît point lequel. Il
-s’établit dans l’une de ses garçonnières qui lui était restée pour
-compte, et il se remit aux fiacres avec un air de naturel bien touchant:
-il renfonçait son dégoût, pour ne pas humilier les cochers, j’imagine,
-comme les dames de charité qui visitent des pauvres. Enfin, il se créa,
-en quinze jours, une multitude de relations nouvelles où il me fit
-participer; car il n’est pas homme à se détourner de ses amis dans la
-mauvaise fortune (j’entends la sienne).
-
-Je ne sais trop ce qu’il pensait trouver chez ses nouvelles
-connaissances, mais je crois qu’il ne l’y trouvait point, car il ne
-faisait guère que les essayer, et il les rompit toutes dès qu’il fut
-admis chez Mme la marquise de Ventnor, où il sentit apparemment le
-terrain plus favorable.
-
-Je me rappelle bien ma première visite chez lady Ventnor, en son hôtel,
-qui est avenue du Bois de Boulogne, dans le pan coupé, et du bon côté.
-Ce qui frappe, dès le vestibule, c’est la profusion, et surtout le
-classement et le numérotage des objets d’art: de même qu’à Londres,
-quand on entre dans Hertford house, où sont exhibées les collections de
-Richard Wallace. On a le sentiment qu’on pénètre chez un amateur mort
-qui a légué ses richesses, dans un musée où nul n’aura plus d’intimité
-avec les bibelots et les tableaux, sauf le conservateur, à qui ils
-n’appartiennent point, et qui ne jouit point du droit d’user et
-d’abuser.
-
-Dans le grand salon du premier étage, qui a trois baies cintrées, les
-toiles n’étaient pas moins nombreuses ni les vitrines moins fournies, et
-il fallait de l’attention pour ne pas dire au valet de chambre:
-«Donnez-moi donc le catalogue,» au lieu de lui demander: «Est-ce que
-Madame la marquise reçoit?» Pourtant, on discernait, et ma foi je ne
-saurais dire à quel mystérieux signe, quelques objets qui n’étaient pas
-assurément ni moins beaux ni moins précieux que les autres, mais qui
-n’avaient pas un air de devoir être catalogués. Tous dataient du second
-Empire. Parmi des merveilles du temps de Louis XIV ou de la Régence,
-étaient disséminées les pièces d’un mobilier complet, sans style, même
-de pastiche, et dont les bois contournés, lourds, les soies bouton d’or
-ou cerise accusaient un goût contemporain de nos premières expositions
-universelles. D’étranges bonbonnières et des coffrets incrustés de
-cuivre ou d’ivoire provenaient évidemment de chez Klein ou de chez
-Giroux. Enfin, un grand portrait de femme, de la même époque, tenait le
-milieu du panneau qui faisait vis-à-vis à la cheminée; et ce portrait
-n’avait peut-être qu’un siècle ou deux à patienter avant d’être classé
-chef-d’œuvre; mais on voyait bien que, pour le moment, il ne faisait pas
-encore officiellement partie de la pinacothèque.
-
-Mme la marquise de Ventnor faisait preuve d’une fière audace en venant
-chaque jour s’asseoir, je dirai publiquement, sous ce portrait, comme
-pour provoquer les comparaisons. Il n’y avait plus de ressemblant que
-les yeux, mais ils suffisaient (car ils sont vraiment sans pareils, ces
-grands yeux sages) pour attester l’identité de la femme vivante et de la
-femme peinte: l’une pourtant si blonde, toute fraîche et rose, un peu
-fade, la taille bien prise--un peu raide, toujours vêtue chez elle de
-clairs peignoirs Watteau; l’autre si brune, l’air grave, les traits
-nets, les cheveux lisses, le corps mignon perdu dans un flot de velours
-noir,--et qui avait donc, bien avant le 4 septembre, atteint l’âge de la
-maturité?
-
-J’admirai d’abord la tenue parfaite de la maison. Le maître d’hôtel
-avait l’air encore plus respectable que respectueux. On lui savait gré
-de la protection qu’il vous accordait spontanément et sans être
-sollicité. Il va de soi que je ne m’étonnai point de voir tous les
-hommes baiser la main de lady Ventnor, et je trouvai seulement un peu
-excessif que l’un d’eux, qui, au surplus, me parut à moitié fou, se
-précipitât, pour le faire, à genoux, sur le coussin qu’elle avait devant
-son fauteuil. Mais le ton me parut meilleur que dans les maisons du
-Faubourg où j’ai pu fréquenter grâce à mon intimité avec les Courpière.
-Lady Ventnor n’avait, ce jour-là, que des hommes. Je n’eus pas le loisir
-de me familiariser avec la physionomie de chacun; mais je retins
-facilement leurs noms, qui étaient tous illustres, et je me réjouis de
-voir que M. de Courpière me donnait l’entrée dans une compagnie
-intéressante.
-
-Je dois dire que, pour cette première fois, tous ces grands hommes ne
-lâchèrent rien de transcendant. La conversation ne fut que de petites
-nouvelles mondaines. Chaque visiteur en apportait son petit bagage, dont
-il se débarrassait d’abord qu’il entrait. Lady Ventnor faisait durer le
-baisemain pour lui poser cependant trois ou quatre de ces questions qui
-vident un homme. Ensuite, on allait se mêler au chœur, où l’on ne
-faisait plus que sa partie dans l’entretien général. De temps à autre,
-une aigreur sur la politique du jour, ou une jérémiade discrète sur le
-fâcheux état de la religion en France, témoignaient qu’ici l’on pensait
-bien, et que les idées, comme la tenue de maison, y étaient du meilleur
-genre.
-
-Lady Ventnor fut avec moi d’une grâce singulière. Elle ne me questionna
-pas à mon entrée, puisqu’elle ne savait pas encore ce que je pouvais
-avoir dans mon sac. Mais elle me dit que «son ami» M. de Courpière
-(qu’elle n’avait vu qu’une fois) lui avait parlé de moi en des termes
-qui lui donnaient envie de me connaître, qu’elle savait que nous
-n’allions pas l’un sans l’autre, et qu’elle se fût fait scrupule de
-séparer de tels amis. Nul n’est plus que moi facile à séduire: il suffit
-qu’on me dise ce que justement elle me dit. Je conçus pour elle, tout
-aussitôt, une sympathie extrêmement vive; si bien que je n’eus pas de
-cesse que nous ne fussions dehors, pour lâcher la bride à mon
-enthousiasme. Je lançais à M. de Courpière des regards suppliants, comme
-les enfants que l’on traîne dans le monde et qui voudraient bien s’en
-aller. Il ne daigna lever le siège qu’au bout de quarante-cinq minutes.
-J’entamai l’éloge de lady Ventnor dès le second palier. Mais je ne me
-défie pas assez de l’idéologie. Je hasardai des considérations, peu
-originales, sur la supériorité des Anglo-Saxons, et particulièrement sur
-le je ne sais quoi qui distingue de nos grandes dames celles de l’autre
-côté de la Manche. M. de Courpière se mit à rire si indécemment que je
-le rappelai à l’ordre: comme j’ai un peu de culture, chaque fois que je
-me trompe il croit que c’est la faillite de la science, et il en est
-méchamment ravi. J’accorde que cette erreur-ci était drôle.
-
---Mon pauvre garçon, me dit-il, ignores-tu d’où sort cette grande dame
-anglaise?
-
-J’avouai que je l’ignorais, mais, pour sauver l’honneur, je dis à tout
-hasard, d’un air profond:
-
---J’ai observé qu’elle n’a pas ombre d’accent anglais.
-
---Si elle a de l’accent, repartit M. de Courpière, c’est celui de Lyon.
-Elle y vint au monde vers 1845. Elle a été célèbre, au temps de Napoléon
-III, sous le nom de _la Solférino_. C’est de l’histoire, et je m’étonne
-que tu ne la saches point. Elle a marché avec tous les gens bien de
-cette époque; après quoi, elle s’est fait épouser à Londres, pendant la
-guerre, par le fabuleusement riche et maniaque lord Ventnor, qui n’a
-jamais pensé qu’à acheter des vieilleries, et ce n’est même pas pour les
-revendre! Depuis, il est devenu complètement gâteux, et il ne
-collectionne plus que des photographies de modèles nus. Il ne passe
-jamais le détroit, ni elle. Ils ne se gênent point réciproquement. C’est
-le meilleur ménage, bref l’entente cordiale, avec un bras de mer entre
-les deux.
-
-J’ai trop de monde pour sourciller lorsque j’apprends qu’une grande dame
-est une fille à la retraite. Mais il suffit parfois d’un mot bizarre ou
-remarquable pour irriter notre curiosité. La biographie de Mme la
-marquise de Ventnor me parut ordinaire, mais son sobriquet de Solférino
-me piqua, et j’en voulus savoir l’origine. Je la demandai,
-naturellement, à Maurice. Il me répondit, avec une indifférence qui me
-passa, qu’il n’en savait rien, et que cela ne devait rien signifier,
-comme tous les sobriquets.
-
---Je te demande pardon, répliquai-je. Tout le monde, hormis toi, sait
-que la fille surnommée Pomaré l’était pour une ressemblance hypothétique
-avec la reine de Taïti, et Céleste je ne sais plus quoi a été surnommée
-Mogador un jour qu’elle résistait. Mais Solférino? Qu’est-ce que ça veut
-dire, Solférino?
-
-Cela n’intéressait point M. de Courpière, nous changeâmes de
-conversation; mais ma curiosité ne céda point. Elle devint même si
-tourmentante que j’évitai deux ou trois fois d’accompagner Maurice chez
-lady Ventnor. J’avais peur de ne pouvoir pas tenir ma langue et de lui
-demander à brûle-pourpoint: «Madame, je vous en prie, dites-moi pourquoi
-on vous appelait, sous l’Empire, la Solférino?» Je ne pouvais, après
-tout, le demander qu’à elle-même, puisque Maurice n’en savait rien et
-que je n’avais point mon franc-parler avec les autres habitués de la
-maison. Je crois vraiment que c’est dans le dessein de lui pouvoir un
-jour poser cette question saugrenue que je me ménageai dès lors ses
-bonnes grâces et me mis avec elle sur le pied de la familiarité. Elle
-s’y prêta, car elle aimait fort à privilégier, et elle recevait tour à
-tour chacun de ses amis aux heures où elle ne recevait personne.
-
-Il me parut même qu’elle me témoignait une manière de prédilection. Je
-le devais peut-être à M. de Courpière, sur qui elle avait des vues,
-comme lui sur elle; mais je ne le devais peut-être qu’à moi. J’étais, à
-cette époque, aussi célèbre que Maurice: je puis le dire sans vanité,
-puisque je lui dois cette célébrité, comme, au fait, il me doit le plus
-durable de la sienne. Salluste a dit qu’il est glorieux de bien faire,
-mais qu’il n’est pas honteux d’écrire les belles actions d’autrui. Les
-pages que j’ai consacrées à M. de Courpière m’assuraient dans le monde
-une situation assez enviable. J’y étais reçu à bras ouverts, avec une
-sorte d’effroi. Et tous ces gens, que j’épouvantais, réclamaient de moi
-une heure de pose, comme d’un photographe. Mais lady Ventnor, que je ne
-semblais pas épouvanter du tout, fut aussi la seule à ne me point dire:
-«Faites donc un livre sur moi.» Si bien que je dus prendre l’initiative,
-et je lui dis, un matin que nous causions tête à tête avec assez
-d’abandon:
-
---Ah! madame, quel régal pour les curieux comme moi si vous écriviez vos
-mémoires!
-
-Elle me répondit qu’elle ne les écrirait point, parce que cette besogne
-est une façon d’avouer que l’on a vécu, et que l’on n’a plus ici-bas
-qu’à accommoder en littérature les restes de son passé. Je lui demandai,
-avec une galanterie un peu vulgaire, à qui elle pensait faire accroire
-qu’elle ne fût bonne qu’à noircir du papier, et elle me répondit que
-c’est à elle-même qu’elle ne se souciait point de suggérer ce sentiment.
-Elle reprit, après une pause:
-
---Avez-vous lu des mémoires de femmes? (J’entendis, à son accent, de
-quelles femmes elle voulait parler.) Avez-vous lu Mogador et Cora Pearl?
-Quelle monotonie dégoûtante, et d’ailleurs inévitable! Cela pourrait
-s’intituler _les Travaux et les Nuits_.
-
-Je lui repartis que j’avais lu Mogador non sans intérêt, ni même sans
-émotion, et Cora Pearl en bâillant, mais qu’entre ces dames et elle je
-ne me permettais point de faire de comparaisons. Elle haussa les épaules
-avec une belle franchise, qui signifiait apparemment qu’elle-même ne se
-gênait point pour en faire. Puis elle rêva tout haut.
-
---Il faudrait, disait-elle, conter ma vie par épisodes, sans lier les
-chapitres... et cependant marquer les étapes, indiquer la ligne,
-l’action continuelle de ma volonté, la faveur des circonstances... ou de
-la Providence... tenir compte de ma prédestination...
-
-Je pris ces mots pour un programme, et je lui marquai que je
-m’instituerais volontiers son historiographe.
-
---Est-ce, dis-je, que vous me raconteriez votre vie de cette façon-là?
-
---Non, dit-elle nettement. Mais je parle quand cela me prend, quand une
-rencontre m’y provoque, au hasard. Il suffit d’être là: on ramasse. Vous
-y êtes souvent. M. de Courpière prend le pli de venir tous les soirs...
-Une série de croquis, et comme d’états successifs d’une personne, vaut
-un portrait.
-
---Vous me diriez bien _tout_? lui demandai-je.
-
-J’entendais: ce qui ne se dit point, qui fait honte, et que l’on
-voudrait effacer de sa mémoire et de celle d’autrui. Elle répondit, plus
-à ma pensée qu’à mes paroles:
-
---Il y a une sorte de vanité, que j’appelle, moi, humilité, qui est de
-rougir de son passé ou de sa naissance.
-
-C’était bien le cas de lui dire: «Alors, madame, apprenez-moi donc d’où
-vous est venu ce sobriquet de _Solférino_.» Mais je ne l’osai point:
-elle m’imposait par un certain ton que j’appelle le «ton Empire», parce
-qu’il est ensemble superbe et peuple, rudement militaire, mais point
-cynique. Cela ne ressemble aucunement à cette fameuse verdeur des
-douairières des autres anciens régimes. J’hésitai donc à poser ma
-question, puis il fut trop tard, et elle me donna mon congé en disant:
-
---Viendrez-vous cette après-midi voir l’entrée du roi...? Depuis qu’on
-les fait débarquer à la gare du Bois de Boulogne et défiler sur
-l’Avenue, j’offre ce spectacle à mes amis. M. de Courpière viendra. Je
-compte sur vous.
-
-Je m’inclinai.
-
-Le roi arrivait à quatre heures, mais le dernier délai pour franchir les
-cordons de troupes et accéder chez lady Ventnor était trois heures. J’y
-trouvai la dizaine d’hommes qui lui font une cour quotidienne, et que
-j’aurai sans doute des occasions de crayonner: mais j’attends qu’ils
-jouent un autre rôle que de figurants ou de chœur antique; plus un gros
-bonhomme que je n’y avais encore jamais rencontré, mais que je ne
-pouvais m’étonner d’y voir, car il représentait à Paris l’un des plus
-importants journaux de Londres. Il était d’une corpulence si
-invraisemblable qu’on pouvait le soupçonner de la feindre et de s’être
-déguisé, pour quelque parade, en pot à tabac ou en cruchon de bière à
-forme grossièrement humaine. Il n’était pas moins remarquable par une
-jovialité aussi continuelle que le sourire des danseuses, soit qu’il y
-pensât toujours, ou qu’il le fît par habitude et sans y penser. Il avait
-le parler gras, avec des grincements, un accent, point anglais, mais
-mélangé d’allemand, de néerlandais, surtout de belge. Et il se
-comportait dans un salon comme les excentriques de son pays sur une
-scène de music-hall. Parmi ces hommes au langage mesuré, il disait avec
-application tout ce qu’il ne fallait pas dire, comme ce pitre qu’on nous
-a naguère montré aux Folies-Bergère, qui avait une si prodigieuse
-virtuosité de maladresse pour casser des piles d’assiettes.
-
-J’allais omettre qu’il y avait, par exception, trois ou quatre femmes,
-et je ne sais qui c’était, mais je les devinai du demi-monde: j’entends
-du demi-monde d’hier, celui de Dumas fils, le panier des pêches à quinze
-sous.
-
-On n’attend pas de moi que je décrive un spectacle devenu si banal
-qu’une entrée de roi. Nous ne laissâmes point cependant d’aller à la
-fenêtre regarder les cuirassiers qui formaient déjà la haie. Le gros
-journaliste anglais cligna de l’œil, sans doute pour avertir la
-compagnie qu’il avait des intentions d’incongruité; puis il fit un gros
-rire et il dit:
-
---Savez-vous ce que ça me rappelle? Ça me rappelle la rentrée des
-troupes après la campagne d’Italie.
-
-Il est clair que des troupes qui font la haie ne peuvent rappeler à
-personne des troupes qui défilent, et que ce plein-de-soupe le disait
-par malveillance, qui sait? par allusion au surnom de Solférino. Cette
-malhonnêteté me stupéfia; elle déconcerta aussi les autres personnes
-présentes, mais qui dissimulèrent avec beaucoup d’art parisien leur
-étonnement et leur malaise.
-
---Vraiment? dit lady Ventnor, nullement troublée. Le retour des troupes
-d’Italie? Je ne l’ai point vu.
-
-«Voilà, pensai-je, une coquetterie peu digne d’elle.»
-
-Mais ce n’était point coquetterie, car elle ajouta:
-
---J’avais quatorze ans, j’étais encore à Lyon.
-
-Elle se tut, les yeux fermés. Quand elle les rouvrit, d’abord elle me
-regarda, comme pour me dire: «Attention! voici un premier crayon.» Puis
-elle reprit, d’une voix comme lointaine, sans nuances, mais toujours
-rude et commandante:
-
---N’est-ce pas curieux... quand on est né dans une ville, qu’on y a vécu
-des années, qu’on l’a vue sous des milliers et des milliers d’aspects...
-de n’en retenir qu’une seule vision... et extraordinaire?... Comme si,
-cette avenue, nous ne pouvions nous la rappeler qu’avec les soldats, les
-badauds, la chaussée vide, et la daumont de la Présidence qui passe...
-Moi, je ne sais me rappeler Lyon,--Lyon, si morne, si ouvrier, si laid
-avec ses hautes maisons plates comme des visages frustes et pauvres,--je
-ne sais me rappeler Lyon que dans le tumulte d’émeute, avec des cadavres
-aux barricades, les ruisseaux rouges, la nuit qui tombe rouge, le
-tocsin, la foule qui gronde, et l’angoisse des grands silences coupés de
-coups de feu... Je n’avais que trois ans, mais une journée a marqué dans
-ma vie...
-
-«Ma mère était remariée, veuve avant ma naissance; et, comme je
-l’adorais, je haïssais mon beau-père, par jalousie. J’avais d’autres
-motifs de le haïr. Il nous battait toutes les deux. Et surtout il
-amenait à la maison des individus qui semblaient échappés du bagne et
-qui ne parlaient que de tuer et de brûler. Je comprenais déjà. C’est
-depuis lors que je n’aime pas le peuple.
-
---Vous n’avez pas attendu la Commune, dit l’Anglais en ricanant.
-
---Non... Un jour il rentra, il semblait ivre. Il dit des choses...
-confuses... mais cette phrase, que j’entendis bien: «C’est la révolution
-qui commence. Je pourrais vous tuer toutes les deux sans que personne me
-demande compte de votre vie.» Ma mère devint toute pâle. Moi, je n’avais
-pas peur. Peut-être que je n’étais pas encore capable de peur. Mais je
-l’étais déjà de férocité, car je me rappelle ma joie abominable du
-lendemain quand c’est lui qu’on nous rapporta mort, la tempe trouée; un
-peu de sang coulait, et je le regardais avidement.
-
---C’est le premier sang, dit l’Anglais, que vous ayez eu sur vous.
-
---Le premier, dit-elle, impassible.
-
-Puis elle me regarda encore, pour juger de reflet. Et je pensais:
-«Celle-ci est la même qui, gamine, flairait son ennemi mort.»
-
-Une grande clameur retentit, nous courûmes à la fenêtre. Le roi n’était
-pas encore signalé: on acclamait le préfet de police, le seul homme
-vraiment populaire de Paris. Nous reprîmes nos places. Mais, comme lady
-Ventnor ne semblait point disposée à poursuivre son récit, l’Anglais
-l’interrogea:
-
---Est-ce qu’après cet accident, fit-il, madame votre mère s’est mariée
-une troisième fois?
-
---Non, dit-elle en le toisant, madame ma mère ne s’est pas mariée une
-troisième fois, mais cela est revenu au même, et elle ne m’en a pas
-moins donné l’équivalent d’un beau-père. Celui-là était un soldat.
-
---Nous arrivons à la guerre d’Italie.
-
---Oui, dit-elle, et à _Solférino_. Mais pas si vite.
-
-Elle me regarda, comme si elle devinait le point de ma curiosité. Mais
-ensuite elle ne regarda plus personne, et ce fut à elle-même qu’elle
-parla.
-
---Ma mère, dit-elle, qui n’avait guère vécu plus d’un an avec mon père,
-et moins de trois ans avec son second mari, vécut plus de douze ans avec
-le beau-père illégitime dont elle m’avait pourvue sans me consulter...
-Elle avait mes yeux, mon regard, mais qui signifiait... autre chose...
-et elle me ressemblait moralement à une nuance près: elle était
-infiniment résignée comme je suis volontaire. Lui, j’ai dit tout ce
-qu’on en peut dire quand je l’ai appelé «soldat». Mais vous ne savez
-plus ce que c’est, vous n’en avez plus, dans vos armées où on passe. Je
-le vois... sans âge, comme un étudiant de quinzième année qui porterait
-un uniforme... grand corps efflanqué dans une redingote vaste, les deux
-jambes toujours allongées, comme tendues à un feu de bivouac, le képi en
-pain de sucre affaissé, ou le bonnet de police sur l’oreille, avec un
-gland qui se balance devant le nez... une barbiche de Méphisto de
-province... et des yeux jaunes tirant sur le vert, où flotte un rêve
-d’absinthe. Mais il avait... le prestige! Je ne jurerais pas qu’il plût:
-il _levait_ les femmes... comme une contribution de guerre.
-
-«Moi, je le haïssais, de même que l’autre, et pour le même motif. Il ne
-me battait pourtant point, et ne rendait pas ma mère plus malheureuse
-qu’il n’est juste. Quand je lui laissais voir mes sentiments, il me
-disait: «Tu me détestes et tu as bien tort; moi, je t’aime.» Je ne sais
-pas quel âge je pouvais avoir quand il a commencé à me dire ce mot-là.
-Cela se perd dans la nuit de mes souvenirs. Je crois qu’il me l’a
-toujours dit. Quand je fus en âge de comprendre, je m’aperçus qu’il me
-l’avait toujours dit du même ton et, j’imagine, dans le même sens...
-
-«Il tenait garnison à Lyon, mais plusieurs fois il fit campagne. Quelle
-délivrance que ses départs! Je me remettais à chérir ma mère
-furieusement. Nous étions presque misérables, et cette misère à deux
-m’était douce. Dès qu’il revenait, je crois que je haïssais ma mère
-autant que lui. Quand il revint d’Italie, couvert de gloire, médaillé à
-Solférino, j’avais quatorze ans, j’étais femme, très belle,--puisqu’on
-le sait, je le dis,--et je lus d’abord dans ses vilains yeux jaunes
-qu’il ne tenait qu’à moi de me venger.
-
-«C’est le premier calcul que j’aie fait, et peut-être le plus profond de
-ma vie. J’étais au croisement des deux chemins, je le savais et où ils
-me mèneraient tous deux. Vertueuse, j’épouserais quelque ouvrier: ils me
-faisaient horreur; pour moi, ils étaient tous les pareils de l’homme que
-j’avais vu rapporter tout sanglant à la maison. Mais j’avais des
-scrupules, j’étais pieuse: je n’ai pas attendu d’être riche et marquise.
-Alors, je souhaitais plutôt de prendre la mauvaise route, mais je
-voulais être forcée. Une fois le pas franchi, il faudrait bien
-poursuivre... Je crois que je ne me serais jamais décidée si je n’avais
-eu à portée l’homme qui, en me poussant où je voulais aller, de surcroît
-me vengeait.
-
---Et c’est, dis-je, par vengeance, par jalousie, que vous avez cédé au
-vainqueur de _Solférino_?
-
---Cédé? Non. Il fallait être surprise, crier. On ne crie pas quand on
-cède.
-
---Vous avez crié ensuite, dit le journaliste anglais. Comme Lucrèce.
-
---Nous occupions, dit-elle, à la Croix-Rousse, un petit appartement de
-deux pièces. J’étais avec lui dans une des deux chambres, ma mère dans
-l’autre chambre, nous regardions passer dans la rue les soldats en route
-pour Paris. Lui, caserné à Lyon, comme j’ai dit, n’y allait pas. Il ne
-se doutait guère que moi, je me mettrais en route dix minutes après pour
-y aller... juste le temps de lui faire perdre la tête...
-
---Et de jeter, dit le gros Anglais, ce cri qui attira madame votre mère?
-
-... D’autres cris nous appelèrent à la fenêtre. Le cortège défilait.
-D’en haut, nous vîmes bien, malgré les cuirassiers au grand trot qui les
-environnaient, les deux personnages de la daumont: un, très majestueux,
-qui était le Président de la République, et l’autre, très bonhomme, qui
-était le roi. C’était, cette fois-là, un vieux roi à barbe blanche. Lady
-Ventnor se pencha, toute dorée par le soleil. Elle fit une moue de
-regret et dit:
-
---Oh! qu’il est changé!
-
-
-
-
-II
-
-LE RÉDEMPTEUR
-
-
-Les hommes d’expérience, et qui n’ont point l’inclination perverse de se
-ménager exprès des déconvenues, savent qu’il ne faut jamais suivre les
-femmes, à moins, bien entendu, qu’on ne les ait vues préalablement de
-face. J’ai toujours pratiqué ce conseil élémentaire de la prudence, et
-je l’ai dès longtemps inculqué à M. le vicomte de Courpière, qui, au
-surplus, n’a jamais eu besoin de suivre personne. Mais il n’est pas de
-règle sans exception, et, un matin que nous faisions notre promenade de
-santé dans une allée assez retirée du Bois, nous ne pûmes nous tenir
-d’emboîter le pas à une femme, dont j’avoue que la taille et le dos
-étaient enchanteurs. Elle avait les épaules tombantes, à l’Impératrice,
-la ceinture parfaitement ronde et le corsage d’une forme naturelle;
-point trop de hanches, mais assez pour témoigner qu’elle n’avait pas
-honte de son sexe; elle marchait avec une noble simplicité; je ne
-trouvai à reprendre qu’un peu de raideur dans le maintien, mais que
-j’attribuai à une extrême jeunesse; et je ne doutai point qu’en effet,
-l’inconnue, quand elle daignerait se retourner, n’offrît à nos regards
-quelque frais visage de grisette.
-
-Je ne dirai pas que nous fûmes déçus, mais nous fûmes au moins surpris,
-quand elle fit soudainement volte-face: car c’était la toujours
-admirable, mais enfin mûre et imposante marquise de Ventnor.
-
-Elle nous demanda en riant si nous avions bientôt fini de la filer. Elle
-nous faisait aller depuis un quart d’heure.
-
---Vous voilà, dit-elle, attrapés, c’est bien fait.
-
-M. de Courpière lui repartit que nous étions attrapés, mais qu’il ne le
-regrettait point, car il n’avait jamais rien vu de si joli que son
-envers. Elle en tomba d’accord sans fausse modestie, mais ajouta qu’il
-est triste de ne se pouvoir plus laisser voir qu’à contre-jour, et
-encore plus triste de ne se devoir plus montrer que de dos. Maurice lui
-riposta des galanteries trop banales pour que je les note, mais où je
-remarquai un changement de ton et d’accent bien significatif. Il
-s’avançait. Venait-il de sentir que l’on peut honorablement marquer des
-intentions à une femme dont une moitié au moins a cette allure de
-jeunesse? Elle ne lui rendit pas autrement la main, et, comme elle hait
-les fadeurs et veut toujours que la conversation porte sur un point
-précis, elle nous déclara brusquement qu’elle venait de Saint-Lazare. M.
-de Courpière crut que c’était de la gare et qu’elle avait eu quelque
-rendez-vous de banlieue; moi, j’entendis que c’était de la prison. Cette
-différence d’interprétation est un rien, mais qui éclaire la diversité
-de nos esprits.
-
-J’avais raison. La marquise venait de porter des aumônes et des
-consolations aux filles. Elle nous dit qu’elle y allait régulièrement
-une fois par semaine, ainsi que plusieurs femmes du monde.
-
---Vraiment? dit M. de Courpière, qui prend comme malgré lui un air
-d’enfant de chœur à claquer dès que l’on cite en sa présence quelque
-trait de vertu évangélique.
-
-Lady Ventnor, qui aurait eu beaucoup plus de raisons de prendre cet air
-confit, ne le prit point; et au contraire elle se moqua fort
-agréablement des autres dames visiteuses. Elle respectait celles qui
-visitent par charité; mais elle fut impitoyable pour les snobs;
-singulièrement pour une très riche juive et très légère, qui s’était
-fait répondre tout à l’heure par une fille qu’elle grondait: «Oh! vous,
-madame, si vous saviez comme vous êtes heureuse d’avoir un mari et pas
-d’amant!» La bonne sœur elle-même en avait souri.
-
---Et vous, dis-je à lady Ventnor, qu’est-ce qui vous attire vers ces
-malheureuses? La charité ou le snobisme?
-
---Ni l’un ni l’autre, répondit-elle tranquillement. Des souvenirs.
-
-Je vis qu’elle avait plus de repartie qu’il n’est d’usage dans le monde,
-et je résolus de ne m’y plus frotter. Mais je voulus avoir le dernier.
-
---Des souvenirs? dis-je. Vous m’avez promis que vous me diriez tout.
-
---Sans doute, mais pas ce matin. Il faut que je rentre déjeuner, il est
-midi et demie. Mon mari est arrivé d’hier soir, et il a des habitudes de
-régularité.
-
-Je m’étonnai de ce débarquement d’un mari qui, selon Maurice, ne passait
-jamais l’eau; mais je gardai mes sentiments pour moi. Maurice, moins
-discret, se récria, d’une humeur à faire croire que cette venue le
-traversait dans une entreprise.
-
---Je vois lord Ventnor si rarement que je suis ravie chaque fois qu’il
-vient, dit la marquise avec un grand sérieux, qui me fit penser qu’elle
-se moquait de nous. C’est un homme bien agréable, et très intéressant...
-très intéressant pour vous, ajouta-t-elle en me regardant, avec un air
-de révoquer en doute la curiosité de M. de Courpière, qui me gêna.
-
-Comme nous étions devant son hôtel, nous fîmes halte. Elle nous pria à
-dîner pour le même soir, et ajouta qu’il faudrait inventer quelque chose
-pour occuper la soirée, que lord Ventnor ne passait qu’une semaine à
-Paris et n’entendait point perdre son temps. Puis elle nous donna des
-poignées de main à l’anglaise et rentra: nous eûmes l’occasion d’admirer
-une fois de plus sa jolie tournure.
-
---Elle est tout à fait désirable et _convenable_, dit Maurice.
-
-«Convenable» me parut impayable.
-
-Il reprit:
-
---Qu’est-ce que tu vas inventer, pour amuser le vieux?
-
---Ah! dis-je, tu me prends pour Bacciochi.
-
---Bacciochi? Qu’est-ce que c’est ça, Bacciochi?
-
---C’est lui qui était chargé des menus plaisirs sous Napoléon III.
-
-M. de Courpière haussa les épaules et jugea stupide et malveillante
-cette allusion au beau temps de lady Ventnor. Comme je ne suis pas à une
-contradiction près, je m’empressai d’ajouter:
-
---Ne compte pas sur moi jusqu’à sept heures. Je n’ai pas trop de toute
-la journée pour organiser la soirée.
-
-J’y rêvais déjà. Mais je fus d’abord découragé. Il est incroyable
-combien Paris offre peu de ressources. Nous ne savons point que montrer
-à nos hôtes de passage. C’est aussi que nous préjugeons qu’ils ne
-veulent rien voir hors les cafés-concerts et les bas-fonds. Je méditai
-une tournée des grands-ducs, et ne pouvais point, en effet, méditer
-autre chose, mais je n’en fus pas plus fier, quand je m’avisai
-subitement que, si lady Ventnor nous accompagnait (et j’y comptais
-bien), cela cesserait d’être banal, après ce qu’elle nous avait dit ce
-matin de ses souvenirs de Saint-Lazare. Je résolus de lui en suggérer
-d’autres et de la traîner en de certains lieux où elle rencontrerait des
-fantômes du passé, cependant que son mari s’y amuserait au présent.
-
-J’avais mené, depuis l’entrée du roi, une manière d’enquête touchant
-notre nouvelle amie: je le confesse avec honte, non pour l’indiscrétion
-de la chose, mais pour la pédanterie. J’étais allé à la Bibliothèque
-nationale, où j’avais consulté les tables des ouvrages, trop rares
-jusques ici, consacrés à l’histoire anecdotique du second Empire.
-J’avais à tout hasard feuilleté la Grande Encyclopédie, et j’avais eu la
-surprise d’y trouver un article de quelques lignes sur la Solférino. Mes
-documents ne concordaient que sur un point, à savoir que cette personne
-avait fait un stage dans les régions les plus humbles de la galanterie,
-mais qu’elle s’était illustrée ensuite à Mabille et à Valentino, en
-levant la jambe plus haut que nul ne l’avait fait encore et que nul ne
-l’a fait depuis. Les chroniques ne mentionnaient point ses liaisons
-ultérieures, qui sont pourtant de l’histoire. Le Larousse la faisait
-mourir à Paris pendant le siège, apparemment comme il fait mourir
-Bonaparte après le 18 brumaire. Un autre dictionnaire la tuait à Londres
-vers la même époque; et un seul la disait mariée, mais à un seigneur
-sans importance, et point à lord Ventnor.
-
-Pour remémorer à la marquise ses succès chorégraphiques, je décidai que
-nous passerions une heure au Jardin de Paris. Pour le second point, je
-donnai des instructions à un policier de mes amis, que je pris soin de
-requérir: je l’invitai à ne nous point trop faire voir de repaires
-d’apaches, mais le plus possible de ces autres repaires où je pensais
-que lady Ventnor avait dû séjourner, si j’entendais bien ce que la
-Grande Encyclopédie appelle les régions les plus humbles de la
-galanterie.
-
-Nous sommes blasés d’offrir à nos hôtes la tournée des grands-ducs, mais
-ils ne sont point blasés de la faire, et quand on leur propose cette
-partie ils s’écrient de joie comme si c’était une merveille. L’annonce
-d’une visite au Jardin de Paris, et ensuite dans les bas-fonds, me valut
-une ovation, encore que nul ne soupçonnât ce qu’il y avait, en l’espèce,
-d’ingénieux dans mon programme. Je n’avais pas prévu moi-même une autre
-note comique: nos futurs compagnons de fête n’avaient guère la mine
-d’être montrables où je les pensais conduire. Ils étaient dix hommes,
-outre M. de Courpière et moi; nous n’en connaissions que cinq, qui
-étaient des habitués, et choisis parmi les plus compassés: les cinq
-autres allaient jusqu’au vénérable, et portaient de ces barbes blanches
-qu’on ne met qu’en cérémonie, comme le gilet blanc. Mais je m’attardai
-peu à les considérer, je ne prêtais attention qu’à lord Ventnor.
-
-Dès qu’on le voit, on ne saurait plus rien voir ni personne que lui, ni
-détourner la vue, quand il vous en intimerait l’ordre, appuyé d’injures
-et de soufflets. Il marquait, je dis ceci à la lettre, dix-sept
-ans,--même de corps: athlétique, mais adolescent,--mais surtout de
-visage; et je sais bien que ses compatriotes à la mode ont aboli la
-vieillesse en rasant le poil des lèvres qui la trahit; mais, par pudeur,
-ils fixent à la trentaine au moins l’âge dont ils ne se désisteront
-plus, et ils n’osent point cette fraîcheur, ce velouté, ces joues
-pleines, ce clair et candide regard. L’on avait beau se dire que ces
-invraisemblances étaient le chef-d’œuvre de l’hygiène ou de l’artifice,
-et que notamment des cheveux de vieillard ne pouvaient être si blonds
-que par l’effet de quelque teinture, on n’arrivait pas à revenir sur
-cette première estime de son âge, même en profitant de la fascination
-qu’il exerçait pour l’observer sous le nez, en myope, et comme à la
-loupe. On remarquait, au plus, à la longue, qu’ils étaient peut-être
-vitreux, ces yeux clairs, et que l’innocent regard s’y éteignait par
-instants. L’âme se révélait vide. Mais alors un vertige interrompait
-brusquement la fascination. Malgré moi, je me rejetais en arrière, je
-fermais les yeux: quand je les rouvrais, la douce lueur intermittente
-s’était déjà rallumée au fond des siens. Une seule fois je réussis à ne
-pas abaisser mes paupières pendant une de ces éclipses; et l’étrange
-regard vide que je regardais me fit souvenir d’un poème en prose de
-Baudelaire: «Les Chinois voient l’heure dans l’œil des chats...--Que
-cherches-tu dans les yeux de cet être? Y vois-tu l’heure?...--Oui, je
-vois l’heure; il est l’Éternité.»
-
-Il ne se faisait remarquer que par cette jeunesse, il était froid, et si
-parfaitement bien élevé qu’on ne s’avisait point d’y prendre garde. Il
-parlait peu, quoique sa femme lui fît les honneurs de la conversation.
-Elle s’y entend à merveille, et je n’eus jamais une occasion meilleure
-de surprendre ses procédés. Elle ne dit elle-même presque rien quand
-elle tient son emploi de maîtresse de maison; elle évite l’esprit; elle
-est insipide; de loin en loin elle hasarde une réflexion qui, à première
-vue, paraît oiseuse, ou pose une question naïve et affecte d’improbables
-ignorances. Mais ce sont là des roueries, qui ont toutes pour objet, et
-effectivement pour résultat, de donner le branle à un des causeurs
-présents, qui marche aussitôt, et ne se doute point, la plupart du
-temps, qu’elle l’a poussé. Comme il fallait, ce soir, tout ramener à
-lord Ventnor, on devine qu’il n’était question que d’antiquités. Cela
-était, tranchons le mot, assommant, et eût même été insupportable sans
-le divertissement de la nourriture, exquise et copieuse à l’ancienne
-mode. Heureusement que je n’avais pas à craindre, de surcroît, que M. de
-Courpière ne lâchât quelques sottises; car il a, en ces matières, une
-sorte de compétence à force d’avoir acheté, du moins pour le
-dix-huitième siècle; et il dit même, à propos de Perronneau, quelque
-chose d’assez fin, dont je ne me souviens plus; mais ces discours de
-commissaire-priseur me semblaient être une préface peu appropriée à
-l’exploration qui devait suivre.
-
-Lord Ventnor ne fit qu’une allusion, bien fortuite, aux mystères où ses
-convives se flattaient d’être initiés tout à l’heure. Dans sa
-«librairie», où nous allâmes fumer, il nous montra des livres à figures,
-extrêmement licencieux: mais il suffit qu’ils ne soient pas à la portée
-de toutes les bourses. Lord Ventnor, en les feuilletant, n’était pas
-moins collégien, au contraire, et son regard demeurait pur, mais ses
-mains tremblaient. Il se fit alors comme un déchirement et un demi-jour
-dans ma mémoire, et j’allai dire à lady Ventnor (qui nous avait suivis,
-mais se tenait à l’écart):
-
---Madame, cela est singulier: il me semble que j’ai _déjà vu_ lord
-Ventnor.
-
---Oui, dit-elle, dans un livre.
-
---Quel livre?
-
---La _Faustin_, d’Edmond de Goncourt. Il y a là un personnage qui lui
-ressemble, un Anglais sadique...
-
---Ah!... fis-je, étonné de l’épithète, et surtout gêné de me rappeler
-que, le matin même, j’avais lu dans le journal des Goncourt, à la date
-de 1862: «Dîné ce soir chez la Solférino.» Suivait un de ces portraits
-en deux lignes que les gens de lettres croient on ne peut plus
-flatteurs, et qui donnent à la personne portraite des démangeaisons de
-leur arracher les yeux.--Vous avez connu les Goncourt? dis-je, à peine
-avec un soupçon de malice.
-
---Oh! répondit-elle, très peu. Je ne les ai eus qu’une fois à dîner, en
-1862 je crois.
-
-La précision du souvenir me fit rougir.
-
---Vous pourrez vérifier, ajouta-t-elle.
-
-Je tournai la tête, et je m’amusai fort d’un changement que j’observai
-soudain dans les physionomies. Le bon dîner, les grands crus, et
-peut-être aussi les livres à figures, opéraient. On demandait à partir
-tout de suite, et les plus vieilles-barbes étaient les plus enragés. Ils
-proposaient même de descendre d’abord dans les bas-fonds et de renoncer
-au Jardin de Paris. Mais j’y tenais. Je fis une objection sans réplique:
-c’est là que j’avais rendez-vous avec mon policier. Je ne vis plus lady
-Ventnor, et je craignis qu’elle ne nous eût brûlé la politesse; mais
-elle n’avait disparu que pour changer de toilette, elle revint presque
-aussitôt, tout en noir, fort simple, avec un chapeau qui nous fit
-soupirer d’aise: car il était fort petit, de taffetas noir, avec des
-roses par-dessous, comme une capote de l’ancien temps; il n’y manquait
-que les brides.
-
-Pour être plus sûr qu’elle ne m’échapperait point, je voulus monter dans
-son automobile, où prit également place M. de Courpière. Les vieux
-hommes ne protestèrent point contre cet accaparement: ils pensaient à
-autre chose. Nous n’eûmes guère le loisir de causer, jusqu’au Jardin de
-Paris: la course fut brève. Je demandai seulement à la marquise si
-jamais elle avait eu la curiosité de s’aventurer dans un bal public, et
-elle me répondit: «Non, je n’y suis jamais _retournée_.» Cette réplique
-me parut pleine de promesses, et, aussitôt arrivés, je me hâtai de la
-faire asseoir près du quadrille, en lui disant:
-
---Je regrette que Mabille et Valentino n’existent plus; je ne pouvais
-vous amener qu’ici.
-
---Oh! dit-elle, c’est bien toujours la même chose.
-
-Elle se tut d’un air déterminé, pour nous faire taire, Maurice et moi
-(les autres nous avaient abandonnés et circulaient). Elle reprit
-d’elle-même, après la danse finie:
-
---Tout ce qui est pur geste, l’amour comme la danse, est peu susceptible
-de variété, et encore moins de changement. On a récemment découvert que
-les danses grecques étaient une manière de cancan. Et moi qui me
-flattais de l’avoir inventé!
-
-Je le savais; mais ma fantaisie était si rebelle ou si lente à imaginer
-une lady Ventnor dans la posture du grand écart que je la regardais avec
-le même ébahissement que si je n’avais rien su. Elle sourit:
-
---Les Revenants!... murmura-t-elle. Je me vois... Rien n’est...
-autrement... Si: le costume... Voulez-vous que je vous décrive celui que
-je portais le jour de mes débuts? Une robe de laine noire, presque tout
-unie! La gloire m’a surprise, je n’étais pas en tenue... Le lendemain,
-j’étrennais du barège! Et j’avais sur ma jupe quatre jupons à effilés!
-Ma troisième robe était de taffetas bleu de France, décorée d’une
-grecque de velours noir large comme les deux mains; et sur le velours
-noir étaient cousus, à intervalles réguliers, de petits boutons de nacre
-blanche.
-
---Mais, dit M. de Courpière, cela devait être hideux!
-
---Surtout si vous ajoutez le cachemire, qui n’était encore que français.
-Et même le cachemire des Indes, qui me fut offert le mois suivant.
-
---Et les dessous? dis-je.
-
---Hélas! dit-elle, le genre était d’avoir des bas blancs et des
-_caleçons_ blancs festonnés.
-
-Ces images parurent, à ma grande surprise, enflammer M. de Courpière. Il
-se pencha sur l’épaule de lady Ventnor, et je crus qu’il allait lui
-faire une de ces déclarations qui ressemblent à des assignations. Mais,
-justement, nous entendîmes un homme assigner tout crûment une des
-danseuses, et pour la première fois lady Ventnor parut choquée.
-
---Ah! dit-elle, les manières ont changé aussi.
-
---On était, dis-je, plus poli?
-
---Ma foi non, et même au contraire. Mais on respectait certaines
-bienséances. Si un gandin s’était permis de me débiter le compliment que
-nous venons d’entendre, je l’aurais souffleté. En revanche, à souper, si
-j’avais lâché trop de sottises ou heurté ses principes, il ne se fût
-point gêné pour me dire: «Taisez-vous, ma chère Marguerite,
-l’insuffisance de votre éducation vous fait tenir des propos dont vous
-ne sentez pas vous-même l’inconvenance et la niaiserie.»
-
-Mon policier survint, nos hommes revinrent, hâtés de partir en guerre,
-elle se leva. Je m’attachai à elle, un peu déçu.
-
---Voilà, dis-je, tout ce que vous trouvez à me raconter?
-
---Mais je vous ai tout dit.
-
---A demi-mot!
-
---C’est comme il faut dire.
-
-Je vis bien, à la réflexion, qu’elle m’avait fait, sans y toucher, un
-tableau où il ne manquait rien: elle m’avait décrit ses costumes, le
-décor, le public, et marqué jusqu’à des nuances fugitives de
-physionomies et de langage. Mais j’ai besoin d’ordre et de clarté,
-j’aime les récits qui se suivent, et je souhaitais qu’elle raccordât
-celui-ci au précédent. Je ne l’obtins que sur les trois heures de la
-nuit.
-
-Jusque-là, elle me confondit d’admiration par la convenance parfaite de
-sa tenue. Elle faisait une heureuse opposition avec nos compagnons
-mâles. Ils avaient l’air de satyres honteux. Elle n’avait pas l’air
-d’une bacchante, mais pas une fois elle ne fut gênée ni prude. Elle
-dosait avec une exactitude merveilleuse la curiosité, l’indifférence et
-le dégoût. Elle se faisait respecter sans rien faire apparemment pour
-cela. Elle n’entendit pas un mot malsonnant et ne vit pas un spectacle
-vilain. Elle les esquivait si adroitement que je n’aurais su dire comme
-elle s’y prenait, et je ne la quittais pas des yeux. Elle trouva même
-joliment moyen de me rouler: car je l’avais amenée, pour finir, dans un
-lieu que je ne dirai pas, où il est inouï de mener une marquise, mais
-qui était justement le lieu où j’avais plus de curiosité de voir quelle
-mine elle ferait, et encore une fois je ne sais comment elle réussit à
-s’y enfermer dans une chambre à peu près décente, bien à l’abri, seule
-avec M. de Courpière et moi, cependant que les autres assistaient, dans
-un salon voisin, à des danses de caractère.
-
-Je fus si outré de cet escamotage que je brusquai lady Ventnor. Je lui
-déclarai, avec une mauvaise humeur fort ridicule quand on y pense, que
-j’étais maniaque de chronologie, et que je voulais savoir où elle était
-allée directement lorsqu’elle avait quitté Lyon.
-
---Vous le savez, me répondit-elle, toujours imperturbable, puisque vous
-m’avez amenée ici. Vous vouliez me faire dire que je n’y venais pas pour
-la première fois. Je suis comme vous, j’aime l’ordre et je commence
-toujours par le commencement. J’avais de l’ambition et je prétendais
-arriver haut, mais il ne me répugnait point de partir du plus bas. Et
-puis je suis bourgeoise et je n’ai que dans une certaine mesure le goût
-du risque. Je voulais dès lors être assurée du vivre et du couvert.
-Lorsque je quittai Lyon, j’avais en poche l’adresse d’une de mes jeunes
-amies, émigrée à Paris depuis peu et que l’on croyait ouvrière, mais qui
-ne l’était point. J’avais également sur moi de quoi prendre mon
-billet,--les chemins de fer étaient inventés, je vous prie de le croire,
-mais les troisièmes étaient alors peu confortables; j’avais trente-cinq
-sous pour mon fiacre. Le cocher fut bien étonné quand je lui donnai
-l’adresse de mon amie.
-
-Je n’étais pas moins étonné que le cocher, je n’osais plus lever les
-yeux.
-
---J’espère, reprit lady Ventnor avec hauteur, que je vous dis tout ce
-qui est indicible. Je vous le dis sans couleur, parce que je n’aime
-point les tableaux de libertinage, mais vous avez de l’imagination, une
-expérience personnelle, et, encore une fois, ni le métier ni le milieu
-n’ont sensiblement changé. Pour la mise en scène, je vois que l’usage
-s’est conservé d’être en retard d’un demi-siècle sur la mode.
-Figurez-vous donc que j’étais environnée des meubles de la Restauration
-ou même du premier Empire, comme nous le sommes, ce soir, des meubles du
-second.
-
-Je n’y avais pas encore pris garde, et je trouvai plaisant que lady
-Ventnor fût venue là pour s’y trouver justement remise dans le décor de
-sa jeunesse. Elle jeta soudain un léger cri: elle venait d’apercevoir,
-sur la cheminée, veuve de toute autre garniture, un verre d’eau, en
-effet bien extraordinaire. Il se composait de quatre pièces, d’une
-matière opaque et couleur de lait, comme j’ai vu, chez ma grand’mère, de
-ces affreux ustensiles appelés rince-bouche. Le sucrier, le verre à pied
-et la carafe étaient d’une hauteur et d’une maigreur disgracieuses. Le
-bouchon de la carafe était évidé et formait lui-même un tout petit
-carafon, destiné sans doute à contenir la fleur d’orange. Un serpent
-d’émail vert et qui se mordait la queue ornait le tour du plateau. Un
-ornement pareil ceignait le ventre de la carafe, celui du sucrier, et
-bordait le verre.
-
---Pensez-vous, dit lady Ventnor, que l’on voudrait me vendre ces objets?
-
---Je n’en doute pas, dis-je. Ils feraient bien sur une table d’acajou à
-laquelle je vois accoudé un homme en pantalon à la hussarde, qui fume le
-narguilé et qui porte des pantoufles de maroquin rouge. Cela serait
-charmant, à condition que cela fût signé Gavarni.
-
---Ce verre d’eau, reprit lady Ventnor, me rappelle un autre verre d’eau
-pareil, qui est le premier objet de luxe que j’aie possédé.
-
---Tant mieux, dis-je; car vous allez me faire savoir comment vous avez
-passé de l’état où on ne possède rien en propre à l’état où il est
-permis de posséder.
-
---Soit! dit-elle. J’ai passé de l’un à l’autre grâce au rédempteur.
-
-M. de Courpière craignit d’être scandalisé et demanda l’explication de
-ce mot.
-
---L’on n’a pas, répondit-elle, attendu les romans russes pour procéder à
-la rédemption des courtisanes. Cette mode fit fureur environ le temps de
-la _Dame aux Camélias_. C’est au point qu’une femme ne pouvait plus
-s’engager dans cette profession sans y rencontrer, dès les premiers pas,
-un homme qui voulût l’en tirer et la réhabiliter. La Dame aux Camélias
-est mon ancienne, et je date plutôt de l’époque où une réaction se
-faisait. Mais la province est toujours en retard sur Paris, et l’était
-alors bien davantage. Mon rédempteur venait de province. Il s’appelait
-Adolphe. Vous allez prendre son portrait pour une caricature. Il avait
-des cheveux d’un blond fade, très fournis et frisés, des favoris comme
-les notaires n’en portent plus, et des lunettes. Il paraissait beaucoup
-moins jeune que lord Ventnor, mais il avait vingt ans en réalité. Vous
-allez douter de ses mœurs, puisque vous savez où il me rencontra, mais
-c’est par vertu qu’il y venait. Il s’attribuait une mission. Il me
-proposa de me mettre, comme on dit, dans mes meubles. Je sentis que
-c’était un pas décisif, et j’acceptai, bien que son physique me parût
-peu séduisant. Vous jugerez par ce verre d’eau du mobilier qu’il
-m’offrit.
-
-«Il me logea dans le quartier Gaillon, qui était alors respectable. Nous
-avions deux chambres et un cabinet au dernier étage d’une maison noire.
-Le cabinet prenait jour par une lucarne sur une cour en puits. C’est par
-cette lucarne que j’appelais notre concierge, qui faisait notre ménage
-et qui était également notre propriétaire. Nous ne menions pas la vie
-des étudiants: je n’ai jamais été Musette ni Mimi Pinson, et Adolphe
-était employé aux bureaux de l’enregistrement. Je demeurais seule toute
-la journée, je fumais des cigarettes. Il rentrait à l’heure du dîner,
-qui était frugal: il devait, l’année suivante, être envoyé en possession
-d’une assez jolie fortune, mais il ne gagnait que cent soixante-quinze
-francs par mois, et nous n’en dépensions pas plus de trois cents.
-
-«A table, il me disait des choses tendres et sages, et notamment que
-l’amour m’avait refait une virginité. Je lui répondais que j’en eusse
-été bien fâchée. Ces propos le faisaient rougir. Il était chaste, avec
-du tempérament. Je m’amusais, par malice, à lui faire oublier sa pudeur
-dès que l’heure du berger sonnait, et j’avais des façons de le régaler
-qu’on ne soupçonne point à Rennes, d’où il était natif, ni même à Lyon,
-d’où je viens.
-
---Ce tableau, dis-je, est d’un rococo fort agréable.
-
---Oui, mais le dénouement fut pénible. Un jour que j’avais, par hasard,
-fait des courses, je fus en rentrant appréhendée au corps par deux
-agents. Ils m’apprirent qu’Adolphe était déjà coffré, sous l’inculpation
-de détournements, et que j’étais inculpée moi-même de complicité.
-
---Un homme si vertueux! dit M. de Courpière.
-
---L’homme d’une seule vertu, repartit lady Ventnor. Une vertu isolée est
-aussi dangereuse qu’une idée fixe. Adolphe volait, il eût tué, pour
-assurer ma rédemption. Je ne l’aimais guère, et cependant je fus
-désespérée. J’échappai aux mains des agents et courus me jeter par la
-fenêtre. Heureusement, j’avais choisi, pour me précipiter, la lucarne du
-cabinet, qui était trop étroite. Ce suicide eût été déraisonnable: je
-n’eus aucune peine à démontrer mon innocence. Mais il était au moins
-inutile que je reprisse contact avec la police, et vous devinez qu’elle
-me fit refaire en arrière le pas décisif que mon rédempteur m’avait fait
-faire en avant.
-
---Je devine aussi, dis-je, que vous en avez été quitte pour refaire un
-plus grand pas cinq ou six mois plus tard.
-
---Huit jours.
-
---Bravo! Racontez.
-
---Pas ici. J’ai besoin d’un autre décor et de toute une mise en scène.
-Venez demain.
-
-Nos dix vieillards, onze en comptant lord Ventnor, reparaissaient. Ils
-avaient d’encore plus étranges figures qu’avant de disparaître.
-
-
-
-
-III
-
-L’ONCLE
-
-
-L’hôtel de Mme la marquise de Ventnor n’a pas une façade très importante
-sur l’avenue du Bois de Boulogne; mais le terrain est considérable en
-profondeur, et lord Ventnor y fait de temps à autre édifier des salles
-et des galeries supplémentaires, pour y installer ses collections à
-mesure qu’elles se développent. Le valet de chambre qui conduisait M. de
-Courpière et moi nous fit traverser, malheureusement trop vite, deux de
-ces salles, si encombrées de tableaux qu’il y en avait non seulement sur
-toute la surface des murs, mais en pile sur d’immenses tables, et même
-sur des chaises rangées autour de ces tables ainsi que dans une salle à
-manger.
-
-Dans la pièce voisine, des papillons sous verre se mêlaient assez
-bizarrement aux toiles, et ce rapprochement faisait voir que les œuvres
-d’art de la nature sont plus artificielles que celles des hommes. Enfin,
-dans un dernier salon, où l’on nous pria d’attendre, les murs étaient
-nus; et l’œil, après un peu d’étonnement du contraste, goûtait cette
-nudité reposante, qui permettait d’admirer la décoration, singulièrement
-les boiseries.
-
-Elles étaient anciennes et venaient d’ailleurs, mais n’avaient pas été
-rajustées: c’est plutôt le salon qui paraissait avoir été construit à
-leur mesure et exprès pour les loger. Elles dataient du plus beau temps
-de Louis XIV, où l’on ne craignit point la profusion des ornements, mais
-où le plus superbe luxe avait trop de noblesse pour avoir de
-l’insolence. Peut-être qu’elles nous auraient semblé, dans leur neuf,
-bien chargées d’or; mais la patine de deux siècles avait assagi toute
-cette dorure,--sans toutefois l’éteindre, car elle rougeoyait comme aux
-feux d’un soleil couchant. L’intérieur des panneaux était peint d’un
-gris qui tirait sur le vert. Les dessus de portes n’étaient que
-sculptés, et, seule, la corniche en encorbellement était peinte: des
-satyres s’y ébattaient avec des nymphes parmi une forêt de roseaux. La
-cheminée, haute comme un homme de belle taille, était de marbre
-sérancolin, d’une admirable couleur d’agathe; elle supportait deux
-candélabres à pendeloques de cristal taillé, et une pendule, qui était
-un éléphant de bronze doré, caparaçonné d’or et d’émaux. Le tapis, à
-fond bleu de roi et aux armes de France, ne cachait que devant la
-cheminée la marqueterie du parquet. Les meubles, de tapisseries
-représentant des sujets de chasse, étaient douze fauteuils, autant de
-chaises et quatre grands canapés, rangés en ordre le long des murs. Mais
-nous fûmes choqués de voir, dans un si bel ensemble, un de ces divans
-drapés de tapis orientaux et encombrés de coussins, qui ne sont à leur
-place que dans un atelier. C’est pourtant là que nous nous assîmes: il
-nous semblait peut-être que les autres meubles exposés n’étaient point
-pour s’y asseoir.
-
-Nous ne trouvâmes pas le temps de nous communiquer l’un à l’autre; car
-nous eûmes soudain la petite terreur mélodramatique de voir tourner sur
-lui-même un des panneaux, qui nous découvrit, dans l’épaisseur du mur,
-un escalier, certes étroit, mais enfin très praticable. La marquise vint
-par là, aussi naturellement qu’elle eût fait par une entrée ordinaire,
-et la boiserie se replaça derrière elle. Elle nous tendit la main et
-s’installa sur le divan turc, où elle nous fit signe de nous rasseoir.
-J’abrégeai le protocole, et, cependant que M. de Courpière témoignait
-par deux ou trois observations que sa compétence touchant le
-dix-huitième siècle n’exclut pas un certain faible pour le siècle
-précédent, je marquai à lady Ventnor mon vif désir de savoir où nous
-étions.
-
---Avenue du Bois de Boulogne, et chez moi, répondit-elle; mais je
-pourrais également dire dans l’île Saint-Louis et à l’hôtel de Biron.
-Car j’ai acheté, lors de la démolition de cet hôtel, et j’ai fait
-remonter ici fort exactement, ce salon, qui me rappelait un des
-changements à vue de mon existence. Vous devinez pourquoi je ne voulais
-suivre mon récit qu’après vous avoir transportés dans ce décor: c’est
-que j’y fus transportée moi-même tout d’un coup, après mon deuxième
-séjour en des lieux plus ressemblants à ceux où nous avions commencé,
-hier soir, notre conversation.
-
---Voilà, dis-je, un changement prodigieux, et surtout s’il n’a pas été
-préparé.
-
---Nullement. Mais il n’y a point de prodige. Les gens de lettres, que
-j’ai souvent reçus, se plaignent de la peine qu’ils ont à se manifester:
-un livre peut être beau, mais on n’en saura jamais rien si on ne l’ouvre
-pas. Et ils jalousent les peintres qui exposent leurs toiles, qu’on est
-bien forcé de voir. Un chef-d’œuvre de peinture peut être méconnu, mais
-il ne peut être inaperçu. Que dire, à plus forte raison, d’une femme, si
-elle est un chef-d’œuvre de femme, et si le métier qu’elle fait l’oblige
-de s’exposer? Elle ne saurait manquer de rencontrer tôt ou tard
-l’amateur éclairé. C’est justement ce qui m’arriva.
-
-«Je vis, un soir, venir--où j’étais--un homme, dont la figure
-m’intéressa d’autant plus qu’elle se contredisait, et n’accusait point
-le rang du personnage ni sa profession: sa dominante était si évidemment
-la pensée, que je flairais bien, comme vous diriez aujourd’hui, un
-intellectuel; mais, s’il n’était pas habillé à la mode des gandins, il
-ne l’était pas non plus avec la négligence d’un savant ni avec la
-fantaisie d’un artiste, et il devait haïr, pour le costume,
-l’indiscrétion de l’originalité. Je me souviens qu’il portait un
-pantalon noisette, des bas blancs, des escarpins vernis; et, en guise de
-veste, une manière de paletot sac, d’un drap noir uni et terne, avec un
-col de velours, point de revers, un seul gros bouton à demi caché sous
-la pointe droite du col. La chemise n’était pas empesée, mais de fine
-toile, et d’une blancheur mate. L’ample cravate, un peu lâchement nouée,
-était d’une soie à gros grain qui se maintenait... Je reviens à l’homme:
-il avait les cheveux parfaitement noirs, mais déjà rares, séparés par
-une raie à droite; le front large et haut, d’une blancheur et d’une
-sérénité imposantes; et le bas du visage tourmenté; les yeux, couleur de
-tabac d’Espagne, enfoncés profondément; les joues, point maigres, mais
-creusées d’un pli profond; la mâchoire brutale, le menton rond du
-premier Empereur, avec la fossette; et une bouche très grande, mais
-belle, voluptueuse, méprisante, tout ce qu’une bouche humaine peut
-exprimer de sensualité et de dégoût de la sensualité; et, naturellement,
-point d’hypocrites moustaches.
-
-«Je fus troublée, mais non point flattée de son admiration, qui était
-plutôt offensante. Il ne daigna même pas me la témoigner, et il ne
-m’adressa pas un mot. Il me considéra, longtemps, comme on fait un objet
-à vendre (c’était son droit et le droit de tout le monde); après quoi,
-il ne m’acheta point. Il tourna les talons et s’en alla, rêvant. Mais il
-revint le lendemain soir, accompagné de deux hommes aussi bavards qu’il
-était taciturne. Ils ne me firent guère l’honneur de me parler, mais ils
-s’entretinrent devant moi, et je ne tardai point d’apprendre que l’un
-était poète, l’autre sculpteur. J’avais déjà reconnu leur condition
-d’artistes à leurs chevelures. Celle du sculpteur était une vraie
-crinière; celle du poète, toute collée de pommade, encadrait lourdement
-une face bouffie, que je n’ai jamais réussi, pour ma part, à trouver
-belle, et qui me faisait penser à quelque sultan abruti,--peut-être à
-cause du fez rouge posé sur les cheveux gras, ou de la redingote
-boutonnée haut comme une stambouline.
-
-«J’observai que c’était le poète qui parlait de moi plus en sculpteur.
-Il se récriait sur ma «plastique». J’avoue que je n’y comprenais rien;
-parce que, je vais vous dire: nous autres femmes, nous n’avons jamais
-rien compris à cette beauté de la forme qui vous touche, vous autres
-hommes; la seule beauté que nous apprécions est celle qu’un écrivain
-plus moderne a si heureusement définie «la beauté couturière»; mais
-jamais la «plastique» ne nous a été si indifférente qu’en ce temps-là,
-où, même à la Comédie-Française, une tunique grecque semblait odieuse à
-voir, à moins que d’être gonflée par un semblant de crinoline.
-
-«Les trois artistes obtinrent la permission de m’emmener; ce n’est pas
-même à moi qu’ils la demandèrent; et je fus aussitôt apportée où nous
-sommes, je pourrais dire sur ce divan, car j’y passai dès lors la plus
-grande partie de mes journées. Fermez un instant les yeux, et imaginez
-la femme--que j’étais--vêtue d’une ample robe blanche à pois rouges.
-
-Je ne révoquais pas en doute les souvenirs de lady Ventnor, et j’y
-trouvais trop de piquante invraisemblance pour ne souhaiter point qu’ils
-fussent vrais; mais je lui demandai comment ces hommes qu’elle venait de
-nous crayonner, dont je nommais au moins deux, le poète des _Fleurs du
-mal_ et celui d’_Albertus_, qui ne jouissaient point d’une grande
-fortune, pouvaient habiter un appartement si somptueux et posséder de si
-magnifiques meubles. Elle me répondit qu’à l’hôtel de Biron les
-logements, sauf celui du bel étage, ressemblaient à ces taudis de
-Versailles que les grands domestiques se disputaient. Ils étaient loués
-en garni à des artistes, tous camarades, et qui formaient une sorte de
-phalanstère. Le bel étage était occupé par un fils de famille fort
-riche, qui se faisait un plaisir de réunir chez lui ses voisins.
-
---On y accédait, ajouta-t-elle, ainsi que vous venez de le voir, par des
-escaliers mystérieux, cachés dans l’épaisseur des murs.
-
-Il me parut que le ton extrêmement libre de Mme la marquise de Ventnor
-m’autorisait à une égale liberté, et je lui dis cavalièrement:
-
---Je conçois que ce monsieur fît bonne chère à ses voisins et encore
-meilleure à vous; mais je présume, et même j’espère, qu’il ne se bornait
-pas à vous recevoir dans le salon.
-
---Vous ne sauriez croire, me répondit-elle, à quel point ce qui se
-passait ailleurs, et particulièrement dans les chambres à coucher, était
-dénué d’intérêt. Oh! je ne prétends pas vous dire que tous ces hommes,
-qui avaient la disposition d’une belle fille, n’en profitaient point...
-Vous souvenez-vous d’un joli conte de Maupassant intitulé _Mouche_?
-Mouche est une canotière, que les cinq copropriétaires d’un même canot
-possèdent par indivis. Ma condition était celle de Mouche, avec cette
-différence que mes nouveaux amis n’étaient pas des canotiers.
-
-«Je crois qu’à ce moment de notre histoire la vieille gaîté française
-subissait--dans le clan des artistes, non certes ailleurs--une de ces
-éclipses qui sont périodiques. Mes amis ne s’en doutaient point. Ils se
-figuraient, au contraire, être de grands fous. Mais leur instinct de
-s’amuser ne leur suggérait que de sinistres charges. Je ne vous les
-raconterai pas: elles me font horreur, même de si loin. Je vous ai dit
-que j’étais bourgeoise: moi, j’ai toujours compté dans le clan des
-philistins. Je veux que la gaîté soit gaie, et leurs inventions me
-paraissaient lamentables. Vous pensez que je ne goûtais guère non plus
-le satanisme: ah! j’étais bien tombée!
-
-«Mais ce qui me déplaisait surtout, c’est que je tenais vraiment trop
-peu de place. Sans doute ils s’occupaient de moi, et même
-continuellement, mais point comme je veux qu’on s’en occupe, comme d’un
-être vivant et sensible, avec qui on est en amour ou en guerre,
-maîtresse, au besoin ennemie. Je ne charmais pas leurs yeux autrement
-que ces tapisseries ou cet éléphant de bronze doré; et quand je m’étais
-produite sur ce divan, où il paraît que je faisais bien, j’avais rempli
-ma destinée. J’étais la Beauté, avec une majuscule: je veux être
-Marguerite, et rien ne _m’embête_ comme la Beauté absolue. Ils
-m’auraient bien défendue de bouger, sous prétexte qu’un de mes
-inventeurs avait écrit:
-
- _«Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
- «Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.»_
-
-«Moi, je veux rire, et même pleurer; et j’estime qu’une belle immobilité
-ne vaut pas un joli mouvement.
-
-«Un jour, le sculpteur m’emmena chez lui pour me faire poser, et je dois
-dire qu’il fit aussi reposer le modèle,--vous entendez, je pense, cet
-argot.--Mais ce repos du modèle fut une scène bien singulière. Le
-sculpteur, qui s’y connaissait, jugea ma beauté parfaite sans retouches,
-et, au lieu de l’interpréter, il fit un moulage de mon corps. C’est
-quand il me vit toute blanche et toute fleurie de plâtre qu’il sentit
-l’aiguillon du désir. Je fus aimée à titre de «rêve de pierre». Mais,
-encore une fois, je ne veux pas être un «rêve de pierre».
-
-Madame la marquise regardait le vicomte en disant cela, comme pour lui
-donner des indications, mais bien inutiles, car jamais M. de Courpière
-n’a rêvé de posséder des statues.
-
-Elle reprit:
-
---Mon emploi le plus ordinaire était de procurer à la compagnie des
-visions.
-
---Comment? dis-je. Des visions?
-
---Oui. Ils faisaient usage de hachich. Ils avaient même fondé une
-manière de club, où ils admettaient tous les friands de cette
-nauséabonde confiture. Moi, je n’y ai jamais voulu toucher. Elle rendait
-la plupart malades. Elle enivrait les autres et leur faisait voir plus
-en beau ce qu’ils avaient réellement sous les yeux. C’est pourquoi ils
-tenaient à ma présence: car vous imaginez ce que pouvait devenir, par
-l’effet de cette artificielle transfiguration, une femme déjà pourvue
-d’assez de réels mérites pour qu’un maître de la sculpture l’eût jugée
-digne d’être moulée.
-
-«Je fus délivrée de ma nouvelle prison, grâce à ces débauches de
-hachich. Je vous ai dit qu’on y recevait, outre les habitués, des
-curieux de passage. Je fis ainsi la connaissance du premier homme pour
-qui je peux dire que j’ai éprouvé un sentiment, et même en coup de
-foudre. Vous n’en reviendriez pas si je vous disais d’abord son nom: car
-sa réputation d’homme laid ne lui a pas moins survécu que sa gloire de
-critique, et il avait dès lors passé la soixantaine. Mais j’étais trop
-excédée de jouer les Vénus Anadyomène pour ne préférer point, mettons
-par esprit de contradiction, un Socrate en redingote à un Apollon du
-Belvédère. Et si je n’étais pas encore digne ni capable de comprendre
-cette universelle intelligence, au moins je la sentais; je ne me
-permettais pas de la juger égale ou supérieure à d’autres, mais elle
-m’inspirait une sympathie, parce qu’elle vivait. J’en aimais les vives
-impatiences, les sursauts, la trépidation, ce je ne sais quoi de
-soupe-au-lait, cette espèce de terre-à-terre supérieur. J’aimais les
-lueurs de malice qu’elle allumait dans les petits yeux fureteurs de
-l’homme, cette volupté spirituelle de ses lèvres, et cet appétit de
-savoir qui lui mettait l’eau à la bouche.
-
-«Il n’était, parbleu! pas moins connaisseur que n’importe qui de beauté
-pure et de «plastique»; mais il était trop amateur de femmes pour les
-vouloir statues, et je le vis bien, rien qu’à sa manière, si j’ose dire,
-de me renifler. Il finit même par ne prêter attention qu’à moi. Au
-scandale des autres grands hommes, il refusa de tâter du dawamesk, et il
-n’écouta que d’une oreille distraite les merveilles qu’on lui dit des
-effets de cette drogue, pour s’entretenir de plus en plus à part avec
-moi. Il était paternel et équivoque, galant, suranné, ancien régime, et
-homme d’aujourd’hui, accoutumé à parler aux grisettes. Vous pouvez
-croire que je fus flattée de plaire effectivement pour la première fois,
-et de plaire à un tel homme; mais il fut encore plus flatté quand je lui
-avouai qu’il me tournait la tête. Nous improvisâmes pour le lendemain ma
-fuite de l’hôtel de Biron, je devrais dire mon enlèvement; et le
-sexagénaire s’en fut aussitôt, fringant comme un collégien.
-
-«Malgré le romanesque de l’aventure et ce mot d’enlèvement, tout se
-passa le plus uniment du monde, et sans berline. Je partis de bon matin:
-tout l’hôtel de Biron dormait encore, et il ne se trouva donc personne
-pour m’arrêter. J’appelai un fiacre. Le cocher prit à côté de lui, sur
-le siège, ma malle, qui était encore si légère que j’avais pu la
-descendre sans aide. Il était convenu, j’ai omis de vous le dire, que
-j’allais prendre domicile chez mon nouveau protecteur, qui habitait un
-pavillon dans la rue Notre-Dame-des-Champs, provinciale aujourd’hui, et,
-alors, même campagnarde.
-
-«Je le vis du bout de la rue qui guettait mon arrivée. Il était vêtu
-drôlement d’une sorte de carmagnole, avec un bonnet grec sur la tête.
-Près de lui se tenaient deux hommes beaucoup plus jeunes, que j’ai su
-depuis ses secrétaires, et une femme-dragon qui était la cuisinière. Ils
-firent les grands bras quand ils virent un fiacre et une caisse près du
-cocher. «Les voilà! les voilà!» crièrent-ils tous quatre. Mais, quand je
-mis le nez à la portière, ils parurent surpris et même désappointés. Le
-maître lui-même n’avait pas l’air de savoir ce que je venais faire là.
-Il se rappelait cependant mon nom, car il me dit: «Ah! c’est vous, ma
-chère Marguerite...»
-
-«Mais, dans le même instant, voyant un autre fiacre, il poussa de
-nouveaux cris. Cette fois, l’arrivant était celui qu’on attendait,
-savoir un employé de la Bibliothèque impériale, qui lui remit un énorme
-ballot de livres, qu’il emporta comme une proie, suivi des deux
-secrétaires, non sans m’avoir--je lui dois rendre cette justice--confiée
-et recommandée à la cuisinière-dragon. «C’est, me dit cette femme, son
-jour d’article: vous ne le verrez pas de la journée.» Je ne le vis
-point, en effet. Elle prit soin de moi un peu à la rigueur et sans luxe
-d’amabilité. Elle me fit deux très bons repas, que je mangeai seule,
-comme un pape; et elle m’installa dans une chambre du deuxième étage,
-vaste, mais meublée des pires meubles d’acajou qu’ait produits le règne
-de Louis-Philippe: je dois être sincère et avouer qu’ils ne me
-déplaisaient pas.
-
-«Le lendemain, vers dix heures, l’homme à l’article entra dans ma
-chambre, sans façon. J’étais au lit. Il déclara mon installation
-parfaite, sans me demander ce que j’en pensais, et il m’avertit d’abord
-que, pour éviter les propos et même pouvoir se montrer en ma compagnie,
-il me présenterait partout comme sa nièce. Il me pria de l’appeler «mon
-oncle» sans plus tarder. «Même, dis-je en boudant, quand nous serons
-seuls?» Il se mit à rire. «Voyez-vous cela?» dit-il, et il me fit
-quelques caresses. Il ajouta, sérieusement: «Ma petite, j’ai passé
-soixante ans. J’aime encore à respirer des fleurs, mais je n’en cueille
-plus.»
-
-«Faut-il vous confesser que j’eus un regret très sincère? Ah!
-qu’allez-vous penser de moi? Mais c’était à prendre ou à laisser; pour
-mieux dire, je n’avais pas le choix. Je me résignai, et je tirai de
-cette liaison le plus d’avantages que je pus. L’Oncle me permettait de
-toucher à ses livres, parce que je n’y faisais pas de cornes et que je
-les remettais toujours où je les avais pris. Je savais tout juste lire
-et écrire, et je n’étais pas trop préparée à la fréquentation des grands
-auteurs. Mais l’Oncle, qui était plutôt hargneux avec les hommes, et
-terriblement égoïste, se fût mis en quatre quartiers pour le moindre
-cotillon, et en huit pour moi. Parmi un labeur sans relâche, que vous
-qualifieriez surmenage, il trouvait le temps de diriger mes lectures. Je
-suis, grâce à lui, fort lettrée: je vous le dis, mais ne le répétez pas,
-car vous avez pu observer que je m’en cache. Il se donnait même la peine
-de m’enseigner la civilité puérile et honnête. Mon éducation première
-avait été négligée. Peu à peu, il me rendait plus digne de la place
-honorable que j’occupais à ses côtés, des égards que ses amis et
-lui-même me témoignaient généreusement.
-
-«Je n’étais négligée que les jours d’article. Ces jours-là, on m’eût
-volontiers envoyée au diable, ou au grenier. Mais je fus aussi escamotée
-un autre jour, où cela m’humilia fort. J’entendis parler à mots couverts
-de grands personnages que l’on devait avoir à déjeuner. L’oncle délibéra
-plus d’une heure avec la cuisinière sur le menu, et lui demanda, en
-outre, si elle croyait que l’on me pût faire asseoir à la même table que
-lesdits grands personnages, même à titre de nièce. La réponse du dragon
-fut négative, et je n’eus que la permission de regarder une minute les
-convives en écartant un rideau.
-
-«L’on avait poussé la discrétion jusqu’à ne les point nommer devant moi.
-Je savais seulement qu’il y aurait un prince, qu’on appelait «le Prince»
-comme s’il eût été seul au monde de ce rang, et une princesse qu’on
-appelait «la bonne princesse». J’ai à peine besoin de vous dire que ces
-indications me suffisaient pour les deviner; et, si je ne les eusse
-devinés, je les eusse reconnus, surtout lui, tant il ressemblait aux
-images populaires de Napoléon. Vous avez dû entendre raconter que
-Thérèse Lachmann, plus tard Mme de Païva, un soir qu’elle se traînait,
-mourante de faim, dans les Champs-Élysées, aurait dit: «Avant dix ans,
-je ferai construire ici même le plus bel hôtel de Paris.» Je ne vous
-garantis pas l’anecdote, mais je vous assure que moi, quand je vis le
-Prince, je résolus de devenir sa maîtresse--à beaucoup plus bref délai.
-
-«Je ne l’étais, en attendant, de personne, et je souffrais de cette
-privation,--à ma grande surprise: car mes sens ne m’avaient guère
-tourmentée jusqu’alors. Mais c’est que, jusqu’alors, ils n’avaient
-aucune satisfaction d’aucune sorte, et apparemment que le jeûne est plus
-facile à garder que la diète. Maintenant, mon oncle me parlait d’amour,
-il m’en parlait si bien que je croyais, comme on dit, que cela était
-arrivé, et cela ne l’était point! A force de me respirer, il éveillait
-en moi le désir d’être cueillie. J’allais le tromper, j’en étais au
-désespoir, mais je n’avais pas trop de scrupules: parce que je sentais
-bien qu’en fin de compte c’était sa faute, et qu’il m’eût aisément
-réduite à la fidélité, non pas en me donnant davantage, mais au
-contraire en me donnant moins.
-
---Ah! m’écriai-je, voilà une analyse admirable, et qui prouve que vous
-étiez une excellente élève de...
-
---De mon oncle, dit-elle. N’est-ce pas? Et qui était plus que lui
-capable de comprendre ces subtilités? Hélas! il ne les comprit pas.
-
-«Je m’étais enfin résignée, en soupirant, à le suppléer,--car j’ai eu
-tort de dire: tromper. J’avais toute liberté les jours d’article. Mais
-où chercher aventure?
-
-«Je me souvenais avec plaisir des bals publics. Ceux du quartier de
-Montparnasse ne valaient pas Mabille et Valentino. Je n’osais courir si
-loin, et je m’accommodai du bal Constant. J’y fis la connaissance d’un
-garçon qui m’a depuis bien écœurée par ses exigences: mais elles
-n’étaient point sans compensations.
-
-«Je m’attachai un peu trop à lui, et j’eus l’imprudence de retourner
-chez Constant un lendemain d’article. Je m’y trouvai nez à nez avec un
-des secrétaires de mon oncle, qui crut devoir lui révéler les
-déportements de sa nièce. Je ne lui en veux pas, mais c’est mon oncle
-qui aurait dû comprendre, et surtout ne point lâcher une horrible phrase
-prudhommesque. «Cette fille, dit-il, a décidément la nostalgie de la
-boue.» J’avais déjà le goût assez fait: cette façon de parler me
-désenchanta, je pris l’initiative de rompre. Mais ma liaison avec...
-l’Oncle m’a laissé le meilleur souvenir, et je puis dire que j’en ai
-retiré les meilleurs fruits.
-
-Ces derniers mots servirent de réplique d’entrée au maître d’hôtel, qui
-vint nous servir le thé.
-
-
-
-
-IV
-
-LES REPRISES
-
-
-L’OPÉRETTE
-
-Nous n’avions pas eu depuis longtemps la faveur d’un entretien
-particulier avec lady Ventnor, quand elle invita M. de Courpière et moi
-à la reprise d’une opérette célèbre, aux Variétés, dans une baignoire
-d’avant-scène. Vu l’exiguïté de ces baignoires, nous comptâmes bien que
-nous y serions seuls avec la marquise et tout au plus un intrus
-supplémentaire, qui serait trop heureux d’aller se détendre les jambes
-et respirer durant les entr’actes. Mais l’intrus même nous fut épargné.
-Lady Ventnor ne nous avait cependant point priés de la venir prendre, et
-nous la trouvâmes déjà installée dans l’espèce de niche qu’elle nous
-offrait de partager avec elle; car elle a gardé l’habitude ancienne
-d’arriver au théâtre avant l’heure qu’annoncent les affiches, et
-d’entendre les pièces de bout en bout. Elle n’avait baissé qu’à demi la
-grille dorée, et elle avait posé sur l’appui de la loge, à côté de son
-éventail, de son mouchoir de point d’Angleterre et de ses jumelles de
-nacre, une orange.
-
-Ce rafraîchissement n’est plus d’usage qu’au poulailler, et j’aurais
-soupçonné lady Ventnor de se démoder par coquetterie, si elle n’eût
-arboré avec cela une toilette des plus témérairement jeunes. Sa robe,
-toute blanche, était une de ces tuniques souples qui ont l’air de ganter
-le corps, mais qui le drapent, et qui semblent trahir tout ce que
-précisément elles dissimulent. Le corsage n’était presque point
-décolleté, mais tout le costume entier avait à peine l’air d’un
-vêtement. Elle portait au cou son rang de perles des joyaux de la
-couronne, et des rubis étaient piqués dans ses cheveux blonds, où ils
-faisaient bien. Je me félicitai d’être né à une époque où une femme qui
-sait s’y prendre a devant elle toute une existence de blonde, après
-qu’elle a déjà vécu toute une existence de brune.
-
-La jeunesse de M. le vicomte de Courpière ne me parut point, ce soir-là,
-moins prodigieuse que celle de lady Ventnor. Il avait pris place
-derrière elle, et, vraiment, il éclairait le fond de la baignoire. On
-sait qu’il est également blond; mais lui, il le fut toujours. Je me
-souviens d’avoir écrit que jusqu’à l’agonie il aura l’air d’un page: il
-en avait l’air, et même d’un page favori, qui se permet avec sa dame
-bien des petites privautés. Le couple s’assortissait: ce n’est point,
-comme on pourrait méchamment le croire, parce que le vicomte avait dès
-lors passé la quarantaine et lady Ventnor la dizaine suivante; mais la
-Providence avait si bien calculé le miracle de leur double
-rajeunissement, que la convenance n’était pas moins parfaite entre leurs
-âges apparents qu’entre leurs âges réels.
-
-L’altitude et les mièvreries de Maurice me réduisaient à un rôle de
-second plan, bien que l’on m’eût obligé de m’asseoir à côté de lady
-Ventnor et sur le devant de la loge. J’ai toujours joué ce rôle de
-second plan, du moins auprès du vicomte, et je ne sais pourquoi j’en
-fus, par exception, mortifié. J’affectai de ne pas desserrer les dents
-jusqu’au lever du rideau. Ce n’était pas bouder fort longtemps, car nous
-étions arrivés à la dernière minute. Par esprit de contrariété, je fis,
-dès le milieu de l’ouverture, de la philosophie de l’histoire à propos
-des rythmes d’Offenbach, et je n’attendis point la sixième réplique
-parlée pour juger avec profondeur la prose de Meilhac et d’Halévy. Mais
-lady Ventnor est d’une politesse surannée: elle tient compte d’autrui,
-de ses voisins, et même des acteurs. Je fus rappelé à l’ordre, j’en fus
-piqué, et, puisqu’on me défendait de parler, je ne voulus pas entendre.
-Je me détournai de la scène et j’observai la salle.
-
-Je remarquai une dame sur l’âge, discrètement vêtue de soie noire, qui
-était seule dans l’autre avant-scène du rez-de-chaussée, vis-à-vis de
-nous. Elle écoutait avec une attention extrême, de toutes ses forces,
-comme les enfants qui vont au théâtre pour la première fois. Rien ne la
-faisait rire. Je pris les jumelles pour la mieux regarder, et je vis
-avec étonnement que deux lourdes larmes coulaient de ses yeux morts le
-long de ses joues, et même que sa poitrine était soulevée par de pauvres
-petits sanglots. Je n’aurais jamais cru que la _Belle Hélène_ fît
-pleurer personne, et cela me parut si extraordinaire qu’au risque d’une
-nouvelle gronderie je le signalai à la marquise.
-
---Vous savez qui c’est? murmura-t-elle.
-
-Je répondis que non, d’un mouvement des paupières.
-
---Elle a créé le rôle!
-
-«Ah! pensai-je, voilà donc une autre femme d’avant la guerre! Quelle
-différence!» Mais je fus encore plus étonné de voir qu’à l’entrée
-d’Oreste la marquise elle-même semblait n’être point maîtresse d’une
-émotion.
-
---Ah! ça, lui dis-je, et vous? Est-ce que vous avez joué... le jeune
-homme?
-
-Elle eut une bien jolie façon de me répondre que oui: elle me fit un
-sourire si ambigu que j’imaginai sans effort l’inimaginable, lady
-Ventnor en travesti! Je ne pouvais pas compter sur une autre réponse
-jusqu’à la fin de l’acte, et j’en avais des impatiences. Il me semblait,
-bien à tort, que cela traînait, et que Ménélas aurait pu partir pour la
-Crète sans se le faire dire tant de fois.
-
-Enfin, le rideau baissa (il y eut encore quatre rappels!). M. de
-Courpière fit un mouvement de corps en avant, qui marqua son intention
-de débiter à lady Ventnor des propos galants et oiseux. Je ne le permis
-point: je n’avais que les quinze minutes d’un entr’acte pour interroger
-la marquise sur toute une période de sa vie.
-
---Laisse-la tranquille, dis-je à Maurice. Elle a des choses plus
-intéressantes à nous raconter. Croirais-tu qu’elle vient de me révéler,
-qu’elle a joué le rôle d’Oreste!
-
---Ne saviez-vous pas, dit lady Ventnor, que j’eusse été au théâtre? Et
-cela vous étonne-t-il?
-
---Non. Ce qui m’étonne, c’est que vous ayez jamais tenu un rôle si
-important.
-
---Vous entendez que je n’ai pu vouloir paraître sur la scène qu’afin d’y
-montrer mes jambes?
-
---Ce n’est pas ce que je disais.
-
---C’est ce qu’il fallait dire. Si vous mettiez dans vos raisonnements un
-peu de cette conséquence que j’ai su mettre dans ma vie, vous devineriez
-sans mon aide que je devais, en quittant «l’Oncle», entrer au théâtre
-tout droit. J’avais soulevé le rideau, et j’avais dit en voyant le
-Prince: «Ce prince-là sera pour moi.» Mais il fallait arriver jusqu’à
-lui; ce ne pouvait être du premier coup et, si j’ose m’exprimer ainsi,
-d’une enjambée. Je ne pouvais pas lui demander audience avant d’être
-devenue notable dans ma partie. Pour le devenir, il fallait me montrer,
-et je vous ai dit qu’il n’est pas très difficile aux femmes de se
-montrer; mais elles n’ont, de compte fait, que deux moyens: j’avais déjà
-usé de l’un, où il ne me souciait plus de recourir; il ne me restait que
-les planches.
-
---Cela est juste. Je vois un pendant au _Paradoxe sur le Comédien_, de
-Diderot: c’est le paradoxe sur la Comédienne. Je le ferai, et je dirai
-en quoi consiste la vocation dramatique de ces dames.
-
---Oh!... et de beaucoup de ces messieurs.
-
---Ne nous égarons pas. Vous avez débuté aux Variétés?
-
---Vous ne voudriez pas! Je n’y ai joué que par raccroc. Les Variétés!
-Pourquoi pas la Comédie-Française? C’est aux Délassements qu’on faisait
-alors le genre de théâtre que je voulais faire. Aimable scène! Tous nos
-effets passaient la rampe, car la communication était continuelle entre
-le parterre et le plateau. Nos amis ne se faisaient pas faute de nous
-adresser la parole, et ce n’est pas toujours par signes que nous leur
-répondions. Vous voyez la tête des bons bourgeois et des provinciaux qui
-se hasardaient dans ce lieu et pensaient écouter une comédie! Nous les
-étourdissions de nos cascades, et nous ne tolérions leur présence que
-pendant un acte au plus: nous avions vite fait de scandaliser ces
-honnêtes gens et de les obliger à fuir.
-
-«Les entr’actes étaient le meilleur temps de la soirée (comme dans tous
-les théâtres). La bande des habits noirs se précipitait dans les
-coulisses. Les pompiers n’étaient pas si sévères qu’aujourd’hui. Ils ne
-tenaient pas cadenassée la porte de fer. Le danger d’incendie était si
-grand, avec tout ce gaz, qu’il aurait donc fallu ne penser qu’à cela:
-aussi personne n’y pensait. Nous n’avions pas la place de nous retourner
-dans nos loges, et cela ne nous empêchait pas d’y recevoir des hommes et
-des hommes, qui venaient y faire, je ne dirai pas de l’esprit, mais des
-nouvelles à la main. Pour les résoudre à décamper, et nous à redescendre
-en scène, il fallait sonner dix fois. D’ailleurs, les entrées manquées
-faisaient la joie du public. On manquait aussi les répétitions, cela va
-sans dire: mais on manquait même les représentations! Je me rappelle une
-camarade qui daigna apparaître un soir sur le coup d’onze heures: on
-l’avait doublée dans les deux premiers actes comme on avait pu. Elle
-allégua pour excuse que son réveille-matin n’avait pas sonné!
-
---Bien, dis-je, voilà le décor et le milieu vivement peints: maintenant,
-racontez-nous l’histoire.
-
---Quelle histoire?
-
---Une des vôtres. Car je présume--je le dis sans impertinence, et même
-pour vous flatter--que vous n’avez que l’embarras du choix. Je ne me
-permettrais pas de diriger ce choix; mais, sans vous commander et s’il
-vous plaît, racontez-nous donc l’histoire de Chérubin?
-
---Qu’est-ce que vous chantez?
-
---Je vous ferai, dis-je, observer que vos précédents récits étaient
-plaisants, mais qu’il n’y manquait que l’amour,--au fait, comme à la
-plupart des récits amoureux. Vous avez bien dû finir par aimer:
-dites-le. Nos pères nous assurent qu’avant 70 on savait aimer, s’amuser
-et faire des bêtises, trois facultés que nous aurions perdues. Je veux
-vous voir amoureuse. Or, on ne l’est que de Chérubin, j’entends d’un
-jeune homme, tout jeune. Chérubin n’est pas moins éternel que Don Juan,
-et il est moins variable. Il ne change guère que de costume. Jadis, il
-portait le pourpoint et les chausses du page; depuis, c’est la jaquette,
-ou même la tunique du collégien. Il est moins joli, mais il est toujours
-Chérubin. On voit toujours un collégien en uniforme dans les premiers
-rangs de l’orchestre, qui ouvre la bouche en regardant les femmes. Vous
-l’avez vu aux Délassements. Il regardait toutes les femmes, mais c’est
-vous seule qui lui avez plu. Racontez.
-
---Alors, dit-elle, finissez votre tirade et ne faites pas vous-même le
-portrait. Sans doute, j’ai vu Chérubin au premier rang de l’orchestre,
-et je ne l’ai pas trouvé moins joli, bien qu’il ne fût pas vêtu à
-l’espagnole. Il ne l’était pas non plus en collégien, s’il n’en avait
-guère passé l’âge. Il avait vingt ans, il en paraissait dix-sept. Il
-était fait comme un dieu, et il descendait d’un dieu,--un dieu des
-batailles, qui avait été roi parmi les hommes. Appelons-le Chérubin,
-puisque vous l’avez baptisé ainsi. Mais comment appellerai-je son papa,
-de qui j’aurai à vous parler? Car je ne veux pas dire les vrais noms, et
-encore moins des à peu près.
-
---Prenez un pseudonyme dans la _Belle Hélène_.
-
---C’est une idée! Le bouillant Achille. N’allez pas vous imaginer qu’il
-était bête comme celui de la pièce. Bouillant, peut-être: je n’en ai
-jugé qu’au civil. Enfin «bouillant Achille» ne lui va pas trop mal.
-
---Revenons à Chérubin.
-
---Oui. Ah! il était déluré! On était alors précoce dans l’armée de la
-fête, comme aujourd’hui dans l’armée du crime. Mon Chérubin faisait la
-fête, mais il n’avait pas perdu sa fraîcheur, ni une certaine naïveté
-qui ne passait pas encore pour ridicule. Avec les désirs d’un homme, il
-avait les tendresses d’un enfant. Croiriez-vous qu’en ce temps-là on
-aimait ainsi, d’amour, même des filles faciles, avec qui on passait les
-nuits à souper et pour qui on jetait l’argent à pleines mains! Et
-nous-mêmes, nous ne nous gênions pas pour aimer.
-
---Vous auriez eu bien tort de vous gêner! Mais j’ai peur que nous ne
-touchions déjà au dénouement de votre idylle. Elle est charmante: je
-trouve seulement qu’elle manque un peu de péripéties et d’imprévu.
-
---Détrompez-vous. J’avais connu Chérubin vingt-quatre heures trop tard,
-et ce retard suffit à nous susciter des obstacles dont nous ne vînmes
-jamais à bout. Il faut vous dire qu’aux Délassements tous les hommes
-fréquentaient chez toutes les femmes: chacune avait pourtant son groupe
-d’amis particuliers. Les miens étaient les plus brillants, ils
-descendaient tous des généraux et des maréchaux du premier Empire. Ils
-eurent un jour la fantaisie d’inscrire leurs noms sur les murs de ma
-loge: on eût dit d’un pilier de l’Arc de Triomphe. Heureusement que je
-n’ai pas à vous parler de chacun d’eux individuellement: je ne
-trouverais jamais assez de pseudonymes dans le cortège des rois de la
-_Belle Hélène_, et puis ce récit finirait par n’avoir ni queue ni tête.
-Vous avez deviné qu’un de ces descendants de maréchaux était plus
-singulièrement mon seigneur et maître, s’il ne l’était pas trop
-exclusivement. Il n’avait guère qu’un droit chronologique: il était
-arrivé le premier. Il m’amena dès le lendemain les petits-fils des
-compagnons d’armes de son grand-père et, parmi eux, mon Chérubin.
-
-«Ce ne fut pas le coup de foudre classique, et je ne vous dirai pas
-qu’il rougit et pâlit à ma vue; mais nous devînmes dans l’instant même
-aussi intimes camarades que si nous nous fussions connus toujours. Le
-résultat de cette intimité allait de soi, la question ne fut même point
-posée. Enfin cela était si naturel et inévitable que mon Chérubin ne se
-faisait aucun scrupule de tromper son meilleur ami. Mais, en attendant,
-cela n’en finissait point de se réaliser, et pour les raisons les plus
-futiles, mais les plus insurmontables. Nous ne nous quittions pas: mais
-nous étions trois à ne pas nous quitter, même sans compter les autres.
-Je ne me souviens pas d’avoir été seule une minute, à cette époque de ma
-vie, ni pour manger, ni pour dormir, ni pour changer de costume au
-théâtre ou, à la ville, de chemise. Vous riez quand on vous dit d’une
-actrice: «Elle est honnête, elle n’aurait pas le temps.» Je vous jure
-que je n’ai pas eu le temps. Je n’ai pas trouvé l’heure, que dis-je? le
-quart d’heure nécessaire. Et pourtant je l’aimais bien...
-
-Elle se tut.
-
---Madame, dis-je, l’entr’acte va finir.
-
---Je me demande même, reprit-elle avec un peu de mélancolie, comment
-nous avions pu nous assurer de notre désir réciproque et du dépit que
-nous causaient ces perpétuels contretemps. Ce ne pouvait être qu’en de
-bien fugitifs apartés, ou à mots couverts, par des allusions, des
-ironies. Non, cette intrigue ne fut point banale, pas même en paroles,
-puisque nous en dîmes si peu. Il nous fallut, pour la mener ainsi, bien
-de la rouerie, de l’esprit même. Mon Chérubin n’était pas spirituel de
-profession, comme les faiseurs de nouvelles à la main; mais il avait ce
-genre d’esprit qui vient aux garçons comme aux filles, et aussi celui du
-«boulevard»: cela encore a existé...
-
-«Nous ne faisions pas l’amour à la lettre, mais nous faisions tout le
-reste, je veux dire des courses partout où il fallait se montrer, de
-grandes promenades au Bois de Boulogne (à l’heure de mes répétitions),
-et chaque soir, après le théâtre, nous soupions--avec l’autre, avec les
-autres--au fameux grand 16 du Café Anglais.
-
---Madame, dit soudain M. de Courpière, il faut absolument que vous y
-veniez ce soir souper avec nous deux.
-
---Ce serait une reprise, dit-elle en riant. Non, non, pas de reprises!
-
---Vous voyez, dis-je, que Maurice a la prétention de tenir encore
-l’emploi de Chérubin.
-
---Mon Dieu! fit-elle, pour le souper je veux bien. Je n’ai jamais refusé
-un souper...
-
-J’entendis la sonnette de l’entr’acte.
-
---Ah! dis-je, Madame, je vous en prie...
-
---Bien, j’enchaîne. J’ai dit que nous faisions, de l’amour, tout, sauf
-l’amour: j’entends la fête, et aussi la dépense. Pour me dédommager, et
-se dédommager lui-même de cette privation, il m’accablait de fleurs, de
-cadeaux. Je me demandais même (et je ne lui demandais point) comment il
-y pouvait suffire: car il n’avait rien à lui, et son père, le bouillant
-Achille, ne passait point pour être fort riche.
-
---Hélas! dis-je, je vois poindre le père Duval.
-
---Nullement. Le bouillant Achille était tout le contraire du père Duval.
-Il n’avait point de superstitions bourgeoises et il était plein
-d’indulgence pour son fils. S’il ne lui donnait rien, c’est qu’il
-disposait lui-même d’un budget de menus plaisirs trop médiocre pour être
-partagé. Je touche au dénouement de l’aventure, mais vous êtes des gens
-matériels et vous trouverez qu’elle finit sans avoir jamais commencé.
-Chérubin jouait, quand je lui en laissais le temps, pour subvenir à mes
-dépenses. Il perdit. Cela tombait mal, car celui que j’appelle mon
-seigneur et maître venait lui-même de faire une perte si forte qu’il
-s’était résolu subitement d’entrer dans la carrière des armes et de
-partir pour l’Algérie. J’avais enfin une soirée pour Chérubin! Nous
-soupions avec des amis, et notamment avec ce duc que l’on a surnommé le
-duc des halles; mais, après souper, j’étais libre. Je ne fus point peu
-surprise, en arrivant au Café Anglais, d’y trouver mon Chérubin flanqué
-de son père, le bouillant Achille, qui bouillait de m’être présenté.
-
-«La rencontre du père et du fils ne me parut d’abord que piquante. Je ne
-doutais point que le père ne s’éclipsât à propos. Je prévoyais une scène
-un peu risquée, avec de la tenue, comme en ce temps-là, et qui se
-terminerait selon mon désir. Je ne me trompais que sur le dénouement. Le
-souper fut agréable. Achille était le plus charmant convive: on lui
-pardonnait après cela de n’être pas un aigle, malgré ses liens de
-parenté--avec l’aigle précisément. J’admirais l’aisance de Chérubin à se
-comporter tout ensemble, et comme on le doit quand on soupe, et comme on
-le doit sous les yeux d’un père. Ils faisaient tous les deux auprès de
-moi assaut de galanterie, mais sans le moindre soupçon d’une rivalité
-dont l’idée seule eût été révoltante. Si vous les aviez vus me baiser
-ensemble les mains (puisque j’en ai deux), vous eussiez avoué que les
-gens qui savent vivre peuvent tout faire, comme ceux qui savent écrire
-tout exprimer. Je ne vous répéterai pas nos discours, qui n’en valent
-point la peine et que je ne me rappelle qu’en gros. Ils n’étaient
-nullement contraints, mais, sans se réduire jusqu’à la décence, ils
-n’offensaient point la bienséance. Enfin cette camaraderie du père et du
-fils ne semblait point du tout choquante: elle était sympathique,
-gentille, et le plus austère censeur n’y eût rien trouvé à reprendre.
-
-«Je n’en fus pas moins vexée quand, sur les trois heures du matin, le
-bouillant Achille dit à Chérubin: «Rentrons-nous?» et que Chérubin le
-suivit avec la docilité d’un petit garçon. Ce fut le duc des halles qui
-m’accompagna. En chemin je ne parlai guère, et je lui dis adieu devant
-ma porte; mais il me pria de le laisser monter en tout bien tout
-honneur, vu qu’il avait à me transmettre un communiqué.
-
-«--Ma pauvre Marguerite, me dit-il, n’ayez pas trop de chagrin. Vous
-savez que Chérubin a perdu. Il s’est adressé à l’Empereur, qui paie,
-mais qui impose une pénitence: lui aussi s’est engagé. Il avait pu
-différer son départ de vingt-quatre heures pour passer avec vous cette
-dernière soirée; mais, depuis qu’il doit partir, son père, qui l’adore,
-ne le quitte ni de jour ni de nuit: c’est pour cela que le bouillant
-Achille a soupé avec nous et emmené votre amoureux, sans se douter qu’il
-faisait le malheur de deux personnes.»
-
-«Le pauvre duc des halles fut obligé de me faire des potions calmantes
-tout le reste de la nuit. Je n’ai jamais tant pleuré de mon existence.
-Le lendemain, dès midi, je recevais du bouillant Achille un petit rang
-de perles et une lettre d’excuses bien tournée. Il se traitait de gros
-maladroit et s’envoyait à tous les diables. Il disait qu’il ne se
-pardonnerait point d’avoir gâté par égoïsme paternel la dernière soirée
-de son fils.
-
-«Chérubin m’écrivait par le même courrier. Je ne vous montrerai pas sa
-lettre d’amour et d’adieu; mais je vous montrerai la moitié d’une
-donation de deux cent mille francs qu’il me faisait avec la date en
-blanc, pour être remplie le jour de son mariage. Je ne puis vous en
-montrer que la moitié, parce que, l’ayant déchirée le jour même de ce
-mariage, je lui en ai renvoyé l’autre partie. Il n’a point osé me faire
-savoir ce qu’il pensait de ce procédé; mais sa femme m’en a été très
-vivement reconnaissante et m’a fait remercier officiellement. Elle a
-même profité d’une rencontre sur un terrain neutre, à la Conversation de
-Bade, pour me glisser deux mots en passant; et, depuis, elle m’a
-toujours saluée. C’est ma première amie femme du monde.»
-
- * * * * *
-
-Le rideau s’était relevé un peu de temps avant que lady Ventnor
-n’achevât ce récit. Elle dit les derniers mots entre ses dents. Et elle
-allait se remettre à suivre la pièce quand elle sentit passer dans toute
-la salle, et jusque sur la scène, un de ces frissons qui échappent aux
-étrangers mais non pas aux Parisiens, qui sont comme une risée brusque
-sur un lac calme, et qui avertissent mystérieusement qu’un fait grave
-vient de se produire, qu’une nouvelle inouïe va se répandre.
-
---Qu’y a-t-il donc? murmura lady Ventnor. Il vient d’arriver _quelque
-chose_.
-
-
-LE DRAME
-
-Les spectateurs de l’orchestre se penchaient les uns vers les autres
-comme pour se transmettre un mot de passe, et faisaient les capucins de
-cartes. Ils avaient un air de mystérieuse épouvante et d’amusement, un
-air de friandise et de scandale. Les portes des couloirs restaient
-entr’ouvertes comme pour maintenir une communication avec l’extérieur.
-Sur le plateau, la chose était murmurée entre deux répliques par les
-acteurs qui venaient des coulisses à leurs camarades qui étaient en
-scène depuis plus longtemps. Au balcon, moins accessible que le
-parterre, des femmes inquiètes et impatientes tournaient la tête vers
-les loges, où elles entendaient les portes battre et des gens qui
-entraient chuchoter. Ma curiosité fut excitée jusqu’à la souffrance. Je
-croyais que les familiers de lady Ventnor, connaissant la sévérité de
-ses principes, nous laisseraient languir jusqu’à l’entr’acte.
-Heureusement, je me trompais.
-
-D’abord, l’ouvreuse vint et tendit à la marquise, en même temps que la
-boîte de fruits frappés que M. de Courpière avait commandée pour elle,
-un papier plié en quatre et, faute d’enveloppe, fermé d’une épingle.
-Elle y jeta les yeux et ne marqua ni surprise ni émotion, mais me le
-passa aussitôt. Il n’y avait qu’une seule phrase, en style de note ou de
-dépêche d’agence; point de signature, que l’écriture, sans doute connue
-de lady Ventnor, rendait inutile; et la phrase était pour annoncer que
-le Président du Conseil d’alors venait de mourir subitement dans un
-petit salon du ministère, place Beauvau.
-
---Qu’y a-t-il donc? demanda M. de Courpière.
-
-Je lui glissai la note, qu’il lut sans plus de frémissement que lady
-Ventnor; mais il nous fit voir qu’il a l’esprit bien français. Car il
-déclara sur-le-champ que ce ministre avait été assassiné, et que c’était
-encore un coup des francs-maçons.
-
-Je n’imagine pas volontiers que l’histoire ressemble à ces romans de
-police qui sont présentement si fort à la mode (je l’écris vite avant
-que la mode ne passe); mais j’avoue que l’on ne pouvait guère n’être
-point troublé par l’opportunité de ce décès. Je rappellerai qu’il y
-avait à ce moment-là deux France, phénomène aussi fréquent dans notre
-histoire que les «tournants», et que le Président du Conseil, homme à
-velléités consulaires, inclinait par snobisme vers celle précisément de
-ces deux France à laquelle il ne tenait point par ses origines, ni, si
-l’on peut dire, par ses convictions. Je ne pus me résoudre de croire à
-un crime maçonnique: car ces deux mots me font hausser les épaules par
-action réflexe. Mais je demeurai d’accord qu’il y avait quelque chose
-là-dessous; et je m’irritai de ne pas savoir et de voir qu’à deux pas de
-moi le courant des nouvelles, vraies ou fausses, continuait de passer
-sur l’orchestre, courbant les têtes, et de sentir que j’assistais en
-aveugle à ce curieux travail d’une cristallisation légendaire, qui veut
-des siècles ou un instant.
-
-Celle-ci fut instantanée, et les amis de lady Ventnor nous l’apportèrent
-toute faite, quand ils se décidèrent, vu la gravité des événements, à
-nous envahir dès le milieu de l’acte. Nous apprîmes par eux que le
-Président avait reçu vers quatre heures la visite d’une femme: il va de
-soi qu’on la nommait, car les liaisons de la main gauche finiront par
-être dans le _Tout-Paris_. Quand un sexagénaire meurt dans le
-tête-à-tête, on ne manque jamais d’attribuer cet accident à l’apoplexie;
-mais cela est trop simple et, en l’espèce, on ne doutait point que la
-dame n’eût aidé à la nature. Comme son intérêt n’apparaissait point
-d’abord, on l’affiliait d’autorité à la susdite secte des francs-maçons,
-et l’on se rangeait à l’hypothèse déjà hasardée par M. de Courpière, qui
-me donna l’occasion de hausser les épaules une fois de plus.
-
-Mais ces particularités, que moi je trouvais savoureuses, n’étaient
-point ce qui excitait le plus nos visiteurs, et j’observai une autre
-caractéristique des Français, qui est de pressentir et de souhaiter un
-coup d’État, à la moindre péripétie qui les sort de leur trantran. Les
-partisans mêmes du régime, et qui le croient inébranlable, tressaillent
-dès qu’ils entrevoient possible sa chute, comme les incrédules quand on
-leur certifie un miracle. Dans cette baignoire où dix personnes tassées
-délibéraient à voix de conspirateurs, l’empire fut refait, cependant que
-les musiciens nous jouaient à propos de l’Offenbach. Je ne prenais
-aucune part à cette restauration, mais je regardais ressusciter lady
-Ventnor, intrigante et amoureuse.
-
-Nos nouvellistes retournèrent aux nouvelles dès que le rideau tomba, et
-c’est justement pour l’entr’acte que nous nous retrouvâmes seuls.
-L’entretien prit des airs de conciliabule: c’était la sous-commission en
-séance secrète après l’assemblée générale. J’avais une tenue de conjuré
-fort décente, comme j’ai une tenue de chrétien quand je me trouve dans
-une église, mais je ne me mêlais pas plus du complot que je ne me mêle
-du culte; au lieu que M. de Courpière, se révélant soudain chef, se mit
-à discourir et à trancher comme s’il était le maître de l’heure. Et il
-exposa ses vues, qui, ma foi! étaient nettes.
-
-Elles étaient nettes parce qu’elles étaient simples, et même à l’excès.
-Il ne croit qu’à la force et aux coups. Il réduit systématiquement à
-deux le nombre des partis; dont l’un aurait pour devise, ou, si l’on
-veut, pour programme: «J’y suis, j’y reste», et l’autre: «Ote-toi de là
-que je m’y mette». M. de Courpière, n’y étant point, n’aspirait
-naturellement pas à y rester, mais à s’y mettre; et, pour ôter ses
-adversaires, il pensait user des militaires, qui ont des sabres, et de
-civils qui ont des matraques.
-
-Il rappelait à lady Ventnor qu’il n’était pas nouveau en politique, et
-qu’il avait déjà obtenu, aux précédentes élections, une minorité. Son
-passé répondait de son avenir, et il ne doutait plus de la réussite si
-une femme d’expérience comme elle daignait s’allier avec lui. Il
-semblait véritablement lui proposer une sorte de mariage et tout ce qui
-s’ensuit d’un mariage, mais il protestait que son objet plus essentiel
-était le salut de notre malheureuse patrie. Il débitait cela en termes
-choisis, même surannés, sans doute pour éviter que lady Ventnor ne fît
-des comparaisons désavantageuses de lui aux hommes d’État, ou de coup
-d’État, mieux élevés qu’elle avait pu naguère connaître; mais il ne
-fuyait pas non plus certaines brutalités convenables à la politique
-d’aujourd’hui, qui n’est pas une besogne très propre. Cette opposition
-de tous ne déplaisait pas à la marquise: elle aime la tenue, mais elle
-ne paraissait pas, ce soir, apprécier moins tout ce qui témoignait que
-M. de Courpière saurait au besoin jouer comme un autre de ces matraques
-dont il savait parler.
-
-Sur ce, les acteurs recommencèrent à travailler de leur métier et nous à
-recevoir des visites. Nous apprîmes des détails nouveaux et de haut
-goût. M. le Président du Conseil était bien décidément mort dans une
-situation que l’on ne saurait préciser, mais que fait comprendre une
-célèbre légende de Forain: «L’eau de mélisse et un sapin!» Ce n’est
-point ce qu’avait crié la dame. Elle s’était contentée de pousser des
-hurlements inarticulés quand elle avait senti se crisper dans ses
-cheveux les doigts de l’agonisant. Un huissier correct était accouru et,
-pour la dégager, avait un peu inconsidérément pratiqué des coupes dans
-une chevelure, hélas! naturelle. Après quoi elle était partie sans
-demander son reste; elle n’avait fait qu’un saut du ministère chez son
-coiffeur; elle avait expédié une dépêche pour s’assurer d’un alibi; et
-enfin elle était rentrée chez elle, n’ayant que le temps de s’habiller
-pour aller dîner en ville.
-
-Ces anecdotes intéressantes, mais sans conséquence politique,
-passionnèrent la marquise au point de lui faire oublier qu’il s’agissait
-d’abord de renverser le gouvernement. Elle ne prêta plus qu’une oreille
-distraite aux machinations de ses amis. Elle cessa même de regarder M.
-de Courpière avec complaisance. La lueur de vie que j’avais vue se
-rallumer dans ses yeux vacilla et s’éteignit. Ils reprirent cet éclat
-vitreux que j’ai observé qu’ils ont quand ils ne regardent plus ce qui
-est, mais ce qui fut. Toutefois elle tint sa promesse de venir souper au
-Café Anglais avec nous, mais avec nous deux seuls; pendant le court
-trajet, elle fut muette; et je sentis bien que je n’allais pas assister
-à une nuit historique, ainsi que peut-être je l’avais espéré.
-
-Nous montâmes au grand 16 par cet escalier étroit et raide qu’ont gravi
-tant de soupeurs célèbres ou augustes. La marquise parut un instant
-recouvrer la vue du présent. Elle considéra autour d’elle les objets.
-Comme la décoration du lieu a été rajeunie, elle ne les reconnut point,
-et il fut manifeste que ce rajeunissement ne lui plaisait guère et même
-l’offensait. Elle s’assit devant la table, où était déjà servi le souper
-froid le plus banal, mettons le plus classique; elle se déganta
-lentement, et s’accouda, dans l’attitude méditative de son portrait que
-j’ai décrit; et je fus troublé de voir comme elle se ressemblait.
-
---A quoi songez-vous? lui demanda M. de Courpière après un long temps de
-silence.
-
---A cette femme, dit-elle d’une voix sans timbre.
-
-Et son visage calme exprima soudain le dégoût, l’horreur tragique.
-L’image de la sinistre scène passa dans ses yeux: nous aurions pu l’y
-voir imprimée, comme on dit que la figure des meurtriers reste visible
-dans les yeux de leur victime.
-
---Je ne puis plus, répéta lady Ventnor, comme obsédée, lassée, penser
-qu’à cette femme... Ou plutôt à moi... Ah! c’est le jour des reprises...
-Comme le répertoire est pauvre! La vie est une série de reprises.
-
-Bien que ce langage fût elliptique, et même sibyllin, il signifiait
-assez clairement que le fait du jour venait de rappeler à lady Ventnor
-un souvenir personnel, correspondant et plus ou moins analogue. Pour
-l’inciter à nous en faire part, je lui demandai tout crûment si, à
-l’insu de l’histoire officielle, un des hommes qui ont, avant 70,
-présidé aux destinées de la France, était mort tête à tête avec elle.
-
---Non, dit-elle, et j’ai eu tort de parler de reprises. L’histoire ne se
-répète pas à ce point-là.
-
---Mais, dis-je, qui est-ce?
-
---Charles, répondit-elle tranquillement.
-
-Et comme je laissais voir que la discrétion de ce prénom m’agaçait un
-peu, elle me dit:
-
---Il s’appelait bien Charles. Notre amitié a toujours été si vraiment
-privée, si étrangère à la politique, je l’ai connu sous des traits si
-différents de sa figure historique, ou légendaire, que j’ai le droit de
-lui donner ce petit nom, et je n’ai peut-être pas le droit de lui donner
-son autre nom. Vous le devinerez... Il passait pour irrésistible. J’ai
-un peu de peine aujourd’hui à m’expliquer cette séduction quand je ferme
-les paupières pour le revoir... de taille si médiocre, chauve, avec ses
-moustaches cirées, comme le Maître... Il était hautain, froid; et je ne
-sais par quel artifice il donnait l’illusion de la bienveillance sans la
-témoigner, l’illusion--à tous--d’une faveur particulière. On se sentait
-d’abord d’intelligence avec lui, et vous pouvez croire que cela était
-flatteur... Frère d’empereur, fils de reine... avec le ragoût d’un
-mystère qui n’était un secret pour personne... Comme toutes les autres
-femmes, je devais le... désirer... ou plutôt l’ambitionner...
-
-«Je ne me souviens pas d’avoir, à proprement parler, fait sa
-connaissance. A cette époque, je connaissais tout le monde comme tout le
-monde me connaissait: il n’y avait pas lieu à présentation. Mais je
-crois bien que nous n’avions jamais causé ensemble quand, un jour
-d’hiver, il me rencontra sur le lac du Bois de Boulogne où nous
-patinions tous les deux. Il lui parut tout simple de m’aborder. Oh! ce
-qu’il me dit fut un peu... banal, et je crains que vous ne jugiez mal de
-son esprit, pourtant fameux.
-
-«--Vous sur la glace? Quelle antithèse!
-
-«Je lui répliquai que, la glace étant rompue, je le priais de me
-conduire au buffet. Tel était le ton de la galanterie--il y a quelques
-années.
-
-«Il me pria de l’aller voir chez lui, et il me dit les heures de la fin
-de la journée où on le trouvait et la petite porte où il fallait sonner.
-Cette invitation me parut aussi toute simple, et je ne sais en vérité
-pourquoi je ne m’y rendis point. Il fallut, pour me décider, le hasard
-d’une seconde rencontre au Bois. Ce jour-là, nous étions tous deux à
-cheval: je ne montais pas très bien à cheval, mais je n’y étais pas
-désagréable à regarder. Au lieu de me saluer d’un signe en passant,
-Charles s’arrêta et crut devoir m’adresser un compliment sur ma bête. Je
-lui repartis qu’elle était fort ordinaire et pas même à moi, que je
-n’avais pas de chevaux de selle, et que j’en prenais chez Latry quand le
-cœur me disait de monter. Je reçus le même soir un arabe gris, presque
-blanc, comme je recevrais aujourd’hui des fleurs ou des bonbons. Ah! on
-savait vivre. Charles avait eu la délicatesse de ne joindre à cet envoi
-qu’une carte, sans même y renouveler son invitation de l’aller voir.
-Mais vous conviendrez que le cadeau valait un déplacement.
-
-«Je le trouvai, je fus introduite auprès de lui sans aucun embarras de
-protocole, et rien ne ressembla moins que cette visite à une première
-visite. Notre amitié toute neuve avait déjà un air d’habitude. Je revins
-chaque jour. Nous n’étions séparés que par une cloison des appartements
-de parade, et nous étions à cent lieues du monde. C’était, vous diriez
-aujourd’hui: une garçonnière, mais sans l’équivoque ni le faux luxe de
-ces réduits. Le mobilier était simple, commode; il y avait peu de
-bibelots, et de grand prix, mais il fallait le savoir: je me rappelle
-deux vases de Chine carrés, bleus, montés en bronze... une réplique du
-Prince Impérial de Carpeaux... au mur, deux ou trois petites toiles des
-paysagistes de 1830, un portrait de femme de Winterhalter, mais de sa
-première manière et du temps de Louis-Philippe... un joli portrait au
-crayon du pauvre duc d’Orléans...
-
-«J’avais à moi, dans ce réduit, un Charles aussi «première manière», un
-Charles d’avant le 2 décembre. On a dit qu’il était un personnage de
-Balzac: je l’ai connu personnage de Musset. Il portait ordinairement un
-déshabillé de velours violet-évêque. Il me faisait asseoir dans un bon
-fauteuil, et il s’asseyait sur le tabouret du piano; de temps à autre,
-il laissait errer ses doigts sur le clavier. Il fredonnait même assez
-joliment ces romances qu’a écrites sa mère exilée. Nos conversations
-mêlées de musique étaient, naturellement, amoureuses; mais l’amour y
-était plutôt sous-entendu. Charles daignait me parler de tout (sauf de
-la politique), et je n’avais connu jusque-là que... mon oncle qui m’eût
-donné cette preuve d’estime.
-
-«Les leçons de l’oncle m’avaient fort profité, j’avais feuilleté ses
-œuvres et je me souvins qu’il avait tracé un portrait de la grand’mère
-maternelle de Charles. Je sus parler à mon ami de cette femme charmante,
-qui l’avait élevé. Nous lûmes ensemble quelques pages des romans qu’elle
-a publiés à Londres pendant l’émigration. Je me souvins aussi, à propos,
-qu’elle eut un faible pour M. de Talleyrand, et je feignis de croire à
-une manière d’alliance, ou peut-être même de parenté, entre Charles et
-ce grand ancêtre.
-
-«Notre intimité cependant prit fin comme elle avait commencé, sans
-raison. Ce fut la faute de l’été et des villégiatures. J’allai à Bade,
-où je vous avoue que je me fis remarquer, sinon par des extravagances,
-au moins par des dépenses que l’on jugea scandaleuses; et cela me valut
-un affront intolérable, mais une belle revanche. Un huissier de la cour
-me refusa, par ordre supérieur, l’entrée des salons de jeu. Je
-retournais à mon hôtel, assez mortifiée, et escortée de jeunes fous qui
-ne parlaient de rien moins que de _casus belli_, quand je rencontrai
-Charles, qui venait par bonheur d’arriver. Je lui dis ma mésaventure, et
-il ne fit point de bruit, selon sa coutume; mais, comme je dînais, il me
-fit passer sa carte et me pria d’accepter son bras pour entrer au jeu
-avec lui.
-
-«Il repartit peu de jours plus tard. Nous reprîmes à Paris nos chères
-habitudes, comme si aucun entr’acte ne les eût jamais interrompues.
-Notre intimité même se resserra, mais elle devint mélancolique et
-inquiète. Charles me semblait fatigué, vieilli. Je tremblais pour lui
-dès que je ne l’avais pas devant les yeux. Aussi le voyais-je et le plus
-souvent et le plus longtemps possible. Je lui aliénais si bien ma
-liberté que je lui demeurai plusieurs mois exactement fidèle.
-
-Lady Ventnor articula ces derniers mots avec un peu trop de solennité,
-qui cependant ne prêtait pas à sourire.
-
---J’en fus, reprit-elle, récompensée par la plus grande joie de ma vie,
-la plus honorable, et j’ose dire la plus méritée. Vous m’entendez. Oui,
-j’ai été mère, mère par lui, et sans incertitude!... Comme j’étais
-fière! Et qu’il était fier aussi, et naïvement heureux! Nous ne parlions
-plus maintenant que de cet enfant qui allait naître, et nous en parlions
-comme on doit faire dans les ménages de bons et honnêtes bourgeois.
-
-«J’arrive à la chose... affreuse... que l’événement d’aujourd’hui m’a
-rappelée. Mais non, non, je ne veux pas faire ce rapprochement; car rien
-de répugnant ni de vulgaire n’a diminué l’horreur de notre tragédie:
-elle est restée noble, d’une convenance haussée jusqu’à l’héroïsme, qui
-mesure bien la différence et la distance de cette époque-là à cette
-époque-ci.
-
-«C’est devant moi, seule, que Charles eut l’attaque dont il mourut trois
-jours après; et je vous jure que je n’y fus pour rien: j’étais enceinte
-de huit mois! J’eus la force de ne pas crier. Il s’était traîné jusqu’à
-une chaise longue, et, renversé, il me fixait encore de ses yeux où un
-peu de conscience survivait. J’y lus une prière, un ordre, que je
-compris et que j’exécutai. Au lieu d’appeler l’huissier, je me traînai
-moi-même jusqu’à une porte sous tenture que j’ouvris. Dans la pièce
-voisine se tenait en permanence un personnage bizarre, sorte de singe de
-Charles, ami à toute épreuve et pour toute besogne. Je lui fis signe de
-venir, et c’est lui ensuite qui ménagea ma sortie, avant d’appeler les
-gens pour transporter Charles dans la chambre, dans le lit où il devait
-mourir.
-
-«Je n’ai su le reste que plus tard, par les journaux. J’avais épuisé ma
-force, et je fus aussi à l’agonie jusqu’à la naissance de l’enfant. Je
-voyais rôder autour de moi d’anciens familiers de Charles, celui entre
-autres qui m’avait assistée le fatal jour. D’outre-tombe, Charles me
-protégeait encore, il ordonnait ma vie,--hélas! je ne soupçonnais pas
-avec quel soin cruel et quelle inflexibilité!
-
-«Quand je me remis à vivre, d’abord je demandai mon enfant: on me
-l’avait pris. On me donna une lettre que Charles avait écrite pour moi
-pendant un de ses intervalles lucides du dernier jour, une lettre...
-raisonnable, et pourtant qui ne me blessa pas, qui me fit à peine mal:
-il avait tant de tact, même impitoyable, même hâté par la mort! Il
-m’expliquait, et il me faisait comprendre, que personne ne devait jamais
-savoir que notre fils fût né de moi.
-
-Comme lady Ventnor se taisait, M. de Courpière dit que ce n’était point
-là un dénouement, mais le prologue d’un drame, avec recherche de
-l’enfant disparu, scènes de reconnaissance, etc.
-
---Oh! répondit-elle, croyez que cet «ambigu» me fut épargné. Mon fils
-n’ignora que la moitié du secret de sa naissance. On ne lui cacha point
-le nom de son père et, comme juste, il s’en vanta. Je le retrouvai donc,
-sans nulle péripétie de mélodrame, quand il eut une vingtaine d’années.
-Je voulus le connaître et je me le fis présenter, cette curiosité est
-pardonnable. Je méditais peut-être bien une scène. Pour la préparer, je
-lui parlai d’abord de son père. Vous ne devineriez point ce qu’il trouva
-à me dire. On chantait alors partout un stupide refrain de café-concert:
-«On connaît toujours sa maman,--certainement;--mais, quand il s’agit
-d’son papa,--c’n’est plus ça.» Mon fils me cita cette poésie et me dit:
-
---«Moi, c’est unique, je connais papa, et pas maman. Ça ne s’est jamais
-vu.
-
-«--En effet, lui répondis-je. Et il faut espérer que le hasard ne vous
-mettra jamais en présence de madame votre mère, car vous y perdriez le
-plus clair de votre originalité.»
-
-
-
-
-V
-
-LE TROUBLE-FÊTE
-
-
-Les hommes du monde qui ne craignent pas de s’encanailler en faisant de
-la politique intérieure sauvent les apparences en faisant aussi de la
-politique étrangère, qui est plus distinguée. Ils y prétendent des
-lumières innées. Ils ont, en effet, de naissance, le ton et les silences
-de l’emploi et la fausse profondeur qui déguise le vide. Naturellement,
-M. le vicomte de Courpière aspirait à conseiller notre diplomatie; mais,
-comme j’y suis inepte, il attendait d’avoir déniché un autre
-inspirateur, de préférence une Égérie, qui lui pût souffler des opinions
-et peut-être dicter des articles.
-
-Je l’admire d’avoir flairé que lady Ventnor pouvait devenir cette
-Égérie. Car il ne se tenait chez elle, et elle-même ne tenait, que des
-discours de la dernière puérilité sur les affaires internationales. On
-soupirait: «Pauvre France!» et on ne se donnait même pas la peine
-d’articuler que tout va de mal en pis, tellement cela paraissait
-sous-entendu, ou certain a priori.
-
-Mais, un jour, les feuilles annoncèrent à grand fracas l’arrivée à Paris
-du prince de Merseburg-Weissenfels, chargé d’une mission secrète.
-
-Ce personnage, puissamment riche, a fait de longs séjours à Paris, et il
-y a épousé en 68, ce n’est pas hier, une des filles les plus filles de
-l’époque. Il n’en est pas moins revenu, deux ans plus tard, contribuer
-avec son régiment au nettoyage de la moderne Babylone. Mais il ne veut
-pas croire que cette opération d’hygiène un peu rude ait refroidi à son
-égard ses nombreux amis parisiens: car la guerre, c’est la guerre, et,
-quand elle est finie, on n’y pense plus. Son auguste maître lui avait
-dit: «Allez donc causer un peu avec vos camarades de là-bas, et
-avertissez-les par charité que nous leur tomberons dessus au printemps,
-si d’ici là ils ne sont pas sages.»
-
-La perspective d’une campagne n’alarmait point M. de Courpière, qui ne
-laisse pas d’être belliqueux, et qui n’appartient plus qu’à la réserve
-de la territoriale. Mais il ne croyait pas que nous fussions prêts, et
-il fulminait contre le gouvernement, qui nous mène droit à la guerre et
-qui désorganise l’armée. Je le rassurai de mon mieux; et comme je sais
-tout de même un peu d’histoire contemporaine, je lui rappelai, ou je lui
-appris, que les procédés de la politique allemande n’ont pas varié
-depuis un demi-siècle: il n’y avait donc pas plus de raison pour
-s’émouvoir cette fois-ci que les autres fois des froncements de sourcils
-ni des risettes, des rodomontades ou des affectueux avertissements. Je
-remontrai à M. de Courpière la grossièreté de cette politique, dont je
-ne sais pourquoi l’on vante la malice, et qui a toujours fait long feu
-depuis trente ans. Mais j’avouai qu’elle donne sur les nerfs, et qu’on
-aimerait de temps en temps à cogner ce peuple, qui est le plus mal élevé
-d’Europe et, pour comble, le plus prétentieux. Maurice me félicita de
-mon patriotisme et se remit à fulminer, cette fois contre les Français,
-indignes de ce nom, qui ne fermeraient point leur porte au prince de
-Merseburg-Weissenfels. Il déclara que jamais il ne remettrait les pieds
-chez les gens, même de son monde, qu’il saurait avoir reçu cet
-émissaire.
-
-Il regretta tout aussitôt cette imprudente déclaration, car il n’avait
-pas achevé sa phrase qu’on lui apporta un mot de lady Ventnor, qui nous
-priait à dîner le même soir pour rencontrer le prince. Il est pénible
-d’avoir si peu de temps devant soi pour se contredire. Comme j’étais
-curieux de ce Merseburg-Weissenfels, j’y aidai M. de Courpière, et je
-lui trouvai même je ne sais quelle obligation de faire le contraire de
-ce qu’il venait de protester qu’il ferait.
-
-Ma curiosité fut bien déçue. Le dîner fut d’une solennité officielle et
-assommante, et personne, comme il fallait s’y attendre, ne fit la
-moindre allusion à cette mission impertinente dont le prince était
-chargé. Lady Ventnor avait réuni, en l’honneur du personnage, non pas
-ses plus agréables amis, ni même les plus illustres, mais les plus
-importants, et cela faisait une composition assez hétéroclite. Il y
-avait un paléontologiste et un historien rat d’archives; un avocat
-député, fameux par ses reniements et par sa candidature perpétuelle à
-n’importe quel portefeuille; quelqu’un des Beaux-Arts; un général qu’on
-a surnommé le «grand Bavard», mais qui, ce soir, avait le tact de se
-taire; M. de Courpière, qui ne se taisait pas moins, et moi, qui ai une
-faculté incroyable de mutisme. Enfin, lady Ventnor avait profité de la
-circonstance pour obtenir deux femmes vraiment du monde: l’épouse du
-candidat ministre, petite créature nette et décisive, qui conclut, qui
-tranche, et, au besoin, qui rase, et une princesse née Française,
-devenue Allemande par un premier mariage, redevenue Française par un
-second, et qui serait donc, en cas de guerre, aussi embarrassée que la
-Camille des _Horaces_.
-
-Ce qu’on dit de plus militaire eut trait aux ballons dirigeables.
-J’observais cependant le prince, vieillard majestueux et ingénu, orné
-d’une barbe. Il me parut que ce fleuve marquait à lady Ventnor une sorte
-de déférence mélancolique, que les hommes d’un certain âge témoignent
-d’ordinaire aux femmes qu’ils ont désirées jadis et desquelles ils n’ont
-rien obtenu. (Je subtilise peut-être un peu trop.)
-
-Merseburg se retira de bonne heure, et la réunion tourna soudain au
-conseil de guerre. Je fus effaré d’entendre ce que des gens
-individuellement sages peuvent dire de bêtises quand ils mettent leur
-intelligence en commun. Je me trouvai bien modeste de n’oser rien dire;
-mais, comme nous restâmes les derniers, le vicomte et moi, je me
-rattrapai des que ces imbéciles supérieurs furent partis. Je hasardai
-quelques plaisanteries sur la politique de salon: elles n’étaient point
-du meilleur goût et devaient froisser la marquise, mais, à ce point-là,
-je ne l’aurais jamais cru. L’ancienne _Solférino_ tolère les questions
-les plus outrageantes sur son passé, et l’on a vu qu’elle y répond.
-J’aurais pu lui demander sans qu’elle me jetât dehors si elle avait
-accordé ses faveurs à Merseburg-Weissenfels. Mais elle n’admet pas que
-l’on doute de son influence, et elle me rembarra si rudement que je lui
-répondis sèchement que je n’entends pas l’histoire comme M. Scribe. Elle
-me répliqua que j’avais tort, et que l’histoire ne se déroule pas comme
-les historiens racontent, mais comme dans _Bertrand et Raton_ ou dans le
-_Verre d’eau_; qu’elle le savait par expérience personnelle, qu’elle
-n’en était pas à ses débuts (avait-elle besoin de le dire?) et qu’entre
-autres elle nous avait évité une guerre en 1867, à propos de Luxembourg.
-
-J’allais lui dire: «Est-il possible? On le saurait.» Mais je m’avisai
-que cette réplique était inconvenante, et je me bornai à pousser un «Ah!
-bah?» où il y avait moins de doute que d’admiration, et juste
-d’étonnement ce qu’en implique le mot admiration au sens latin.
-
---Je pense, dit-elle, que vous connaissez bien cette question de
-Luxembourg?
-
-J’observai du coin de l’œil M. de Courpière, et je vis à sa mine que
-jamais il n’avait tant ouï parler de cette forteresse. Par complaisance
-pour lui, et bien que je redoutasse le petit cours d’histoire, je dis à
-la marquise:
-
---Oui, je connais la question à fond, mais faites comme si je ne la
-connaissais pas.
-
-Elle quitta soudain le ton de la pédanterie, qui ne lui est pas naturel,
-et dit en riant:
-
---Croiriez-vous que moi-même je ne savais seulement pas où était situé
-Luxembourg quand je me suis mêlée de l’affaire? C’est, ma foi, le prince
-d’Orange qui a dû me l’apprendre.
-
---Citron! m’écriai-je, heureux de voir intervenir ce personnage, qui
-promettait d’égayer le récit.
-
---Pauvre Citron! murmura-t-elle, d’un ton qui me fit sentir d’abord
-qu’elle avait eu un faible pour lui.
-
-Je vis bien aussi que le surnom ne la choquait pas. Elle le trouvait
-plutôt gentil, tendre, à peine irrévérencieux.
-
-Elle nous déclara, sans plus tarder, que Citron valait beaucoup mieux
-que sa réputation et qu’il était un pauvre calomnié. Elle nous fit son
-portrait physique minutieux, crayon pâle, à peine rehaussé; et nous
-crûmes voir ce visage fin, placide, ces cheveux sans couleur, ce teint
-blanc et mat, ces yeux d’enfant triste où, aux heures de vacances et de
-fête parisienne, survivait l’ennui des jours moroses; ces yeux clairs,
-mais sans transparence, pareils au Vyver de la Haye, où même l’image
-blanche des cygnes est indécise, ternie et comme ancienne.
-
-Je félicitai la marquise de varier si heureusement ses procédés de
-portrait selon les personnages à peindre. Mais elle était déjà passée du
-physique au moral, disant que ce Citron était le garçon le plus simple,
-le plus naïf, le plus aimant, le plus dépourvu de morgue royale, et
-qu’il faudrait l’appeler Chérubin si nous n’eussions disposé de Chérubin
-pour un autre. Elle fit une digression sur les rois et princes d’alors,
-qui n’étaient pas blasés de tout comme ceux d’aujourd’hui, mais neufs,
-amusables, étonnés, province! Elle revint au calomnié, assura que
-c’était le roi son père qui le réduisait à la noce et l’écartait des
-affaires, où il eût été fort capable.
-
---On ne le fit travailler qu’une fois, dit la marquise, et c’est
-justement alors que nous devînmes amis. Il était venu négocier
-secrètement, avec l’empereur Napoléon III, la cession de Luxembourg à la
-France.
-
---Secrètement, dis-je, mais je vois que vous étiez dans le secret.
-
---Je n’y fus point du tout pour commencer, répliqua lady Ventnor. Mais
-Citron me demanda conseil dès que l’affaire s’embrouilla. Personne, au
-début, n’avait soupçonné que son voyage eût un objet politique. Il
-venait à Paris à tout propos. Et puis l’Exposition allait s’ouvrir, et
-la Hollande y devait tenir sa petite place. Tous les rois étaient
-espérés. Toutes les femmes connues de Paris avaient été pressenties
-qu’elles auraient à les recevoir; et pour ma part je ne m’étonnai donc
-point que Citron, qui me connaissait depuis fort longtemps, me témoignât
-pour la première fois le désir de faire plus ample connaissance.
-
-«Cette autre négociation fut d’un sans-cérémonie que j’ai toujours
-prisé. Il me demanda en riant comment diable il se pouvait faire que
-cela n’eût jamais été plus loin entre nous, et je lui répondis que je
-m’en sentais un peu déshonorée. Il me répondit que le plus déshonoré,
-c’était lui; et comme nous avions tous les deux un vif sentiment de
-l’honneur, vous devinez que la réparation ne fut point retardée.
-
-«Même, nous refusâmes de déclarer l’honneur satisfait après une seule
-rencontre. Citron, qu’on a voulu représenter comme un pâle noceur, était
-un homme de famille et une bête d’habitude. Pour le garder, je n’eus pas
-besoin de grandes habiletés: je n’eus qu’à mettre un peu d’ordre dans
-son existence. Il n’était pas bohème de tempérament, il ne tâtait de
-tout que pour choisir, et, s’il errait, c’est qu’il cherchait à droite
-et à gauche où se fixer. Je lui ai brodé des pantoufles. Il était
-sociable comme les rois ne le sont point, prévenant, d’humeur égale,
-gai, avec des nuages, des ressouvenirs, des peurs brusques.
-
-«--Ah! me disait-il, ma bonne Marguerite, comme je m’embêtais le mois
-dernier, et comme je recommencerai à m’embêter le mois prochain!
-
-«Je lui répondais:
-
-«--Mais non, Monseigneur. Le mois prochain, l’Exposition sera ouverte,
-et je vous jure que personne ne s’embêtera.»
-
---C’est, dis-je, une idylle. Je ne me plaindrai plus. Citron vaut
-Charles et Chérubin. Je vois qu’on ne m’avait pas menti, et que jamais
-la petite fleur bleue n’a plus fleuri que sous l’Empire. Mais, pour en
-revenir au prince d’Orange, il était plus souvent chez vous qu’aux
-Tuileries?
-
---Il y allait, au contraire, fort souvent, et sans me le dire, puisque
-sa mission était secrète. Je ne comprenais rien à ces mystérieuses
-sorties, et je me mis, croiriez-vous? à être jalouse. (Car ce sentiment,
-dont il n’est plus guère aujourd’hui question qu’au théâtre, était alors
-assez commun, même dans le monde de la fête.) Citron était diplomate,
-mais avant tout galant homme. Il savait ce que l’on doit aux femmes, et
-il s’empressa de manquer au secret professionnel dès qu’il vit que j’en
-prenais ombrage.
-
-«Je vous avouerai que cette affaire de Luxembourg me parut d’abord d’une
-enfantine simplicité. J’étais novice, et j’ignorais que ces affaires-là
-deviennent tout de suite inextricables pour peu que chacun y mette du
-sien.
-
-«--Eh bien, dis-je à Citron, c’est marché conclu, puisque l’Empereur
-souhaite d’acquérir Luxembourg, et que ton père ne demande qu’à céder la
-place, j’imagine, pour de l’argent.
-
-«--Papa, me répondit le prince, en a le plus grand besoin. Moi aussi, et
-je toucherais volontiers ma commission. C’est marché conclu, si tu veux:
-on est d’accord, il ne reste qu’à échanger les signatures; mais mon père
-craint de mécontenter les Prussiens qui tiennent garnison dans la place,
-et il cherche un prétexte pour rompre l’engagement qu’il a pris.
-
-«Je vous répète les propres paroles du prince. C’est la question de
-Luxembourg mise à la portée des enfants, mais sans que l’histoire soit
-faussée. Le pétard éclata peu de jours après, et à la prussienne...
-
-Lady Ventnor, qui sentait notre ignorance, continua de mettre l’histoire
-à la portée des enfants. Elle nous exposa, en la simplifiant, la
-manœuvre hypocrite de Bismarck, qui feignait d’approuver, et même de
-favoriser les ambitions françaises, excitait sous main l’opinion
-allemande, et faisait ensuite les gestes d’un homme débordé. Et elle
-nous peignit le cauchemar d’une guerre, à la veille de l’Exposition.
-
---Ce n’est point, dit-elle, la guerre qui nous faisait peur; mais chaque
-chose doit venir en son temps, et pour lors nous préférions nous amuser.
-Ce qu’on a dit de la fête impériale est exagéré, mais il est vrai pour
-cette année-là. Le grand palais ovale à galeries concentriques et à
-voies rayonnantes commençait d’être encombré de caisses; dans le parc du
-Champ-de-Mars, les pagodes, les isbahs russes, les bazars et les cafés
-turcs abritaient déjà toute une figuration bigarrée; derrière les
-palissades encore closes, on entendait répéter, le soir, des musiques
-d’Orient, et les bergères tyroliennes, enfermées dans leur bergerie,
-lançaient au ciel, aussi crânement qu’Hortense Schneider, leur
-trou-la-la-laïtou. Mais je ne vais pas vous décrire _notre_ exposition:
-elle vous ferait pitié, vous la trouveriez petite, vous avez le goût
-gâté par les grandes machines américaines, et vous n’aimez plus l’odeur
-des lampions. Nous, elle nous émerveillait. C’est la première fois que
-nous avions tant d’exotisme pour vingt sous. Et puis, nous avions invité
-le Monde, nous étions prêts à le recevoir... _chiquement_. On nous
-disait bien qu’il ne fallait pas être fiers pour ouvrir aux rois et aux
-peuples ce mauvais lieu; mais nous sentions que ce serait tout de même
-un échec pour la France si l’orgie était remise, et nous en aurions été
-humiliés comme d’une bataille perdue. Riez si vous voulez, quand mon
-pauvre Citron, qui daignait partager mes angoisses, me disait: «Ah!
-Margot, Margot, notre exposition est dans le lac», des larmes me
-montaient aux yeux, je me sentais atteinte dans ma dignité de Française,
-et je faisais le propos de sauver la mise à mon pays.
-
-Je gardais bien de rire. Je trouvais même piquant et imprévu que la
-France eût été sauvée, en des conjonctures si particulières, par une
-autre Jeanne d’Arc, et j’eus grand’hâte de savoir comment lady Ventnor
-s’y était prise. Elle me répondit:
-
---Fort simplement. Le roi de Hollande avait mis pour condition au marché
-que la France lèverait toutes difficultés du côté de la Prusse. Je le
-sus à temps. Je fis observer à Citron que les difficultés n’étaient
-point levées. Il suggéra au roi d’invoquer ce prétexte, ce ne fut donc
-point la France qui se déroba, et l’honneur fut sauf.
-
---Bravo! dis-je. Et après?
-
---Ah! après... la détente!... Point soudaine: rien n’était achevé,
-l’étranger se faisait attendre, il pleuvait, il gelait. Mais enfin ils
-vinrent, tous, aux accents de la _Grande Duchesse_! Les rois retenaient
-par dépêche leur loge aux Variétés. Ils retenaient aussi autre chose...
-
---Par dépêche?
-
---Oui. Sauf quand ils prétendaient à une femme assez haut cotée pour
-motiver le dérangement d’un ambassadeur. Je le sais par expérience
-personnelle.
-
---Comment, vous le savez par expérience personnelle? m’écriai-je avec
-une indignation qui n’était nullement jouée. Mais, madame, je pensais
-que vous vous fussiez tenue hors de cette ronde infernale (je m’exprime
-dans le style de l’époque). Vous deviez vous réserver à votre petit
-prince Citron, qui ne l’avait pas volé, et qui, après avoir partagé vos
-angoisses, méritait de partager exclusivement vos joies.
-
---Ne demandez jamais l’impossible, surtout à moi, répondit-elle. Citron
-lui-même n’était pas si exigeant. Il a su tout ce que je faisais et il
-ne m’a jamais retiré son amitié. Il m’a écrit jusqu’à son dernier jour
-des lettres charmantes de collégien, que je vous montrerai quand vous
-visiterez mes archives.
-
---Ah! Madame, dis-je, quand vous voudrez!
-
---Vous pensez bien aussi, poursuivit-elle, après ce que je vous ai dit
-de mon patriotisme, que je n’allais pas me retirer à une heure où la
-France avait besoin de moi selon mes moyens. Je ne plaisante pas. Je
-n’ai jamais oublié que j’étais Française, ni quand j’ai fait mon devoir
-de femme, ni quand j’ai refusé de m’y soumettre. Jugez-moi sur ce
-dernier trait.
-
-«Le 5 juin, je me rappelle précisément les dates, le roi Guillaume de
-Prusse arrivait à Paris, où le tzar Alexandre Il était déjà depuis
-quatre jours. Le prince de Merseburg-Weissenfels, que vous venez de voir
-chez moi, avait précédé son souverain de cinq ou six jours. On me
-l’avait amené. Sa candidature était posée. Quel coup de fortune! Trois
-cent millions! Et un homme,--vous venez de le voir, mais êtes-vous
-physionomiste?--un homme de qui la plus sotte femme fait ce qu’elle
-veut. Il l’a bien prouvé!... Mais j’hésitais. Je me rappelais par
-quelles transes nous venions de passer. Il n’était pas encore l’ennemi:
-il était... le trouble-fête. J’avais de la rancune, comme de la haine
-naissante, une répugnance physique; mais enfin j’hésitais, c’est bien
-excusable, je ne pouvais pas prévoir que lord Ventnor me dédommagerait
-bientôt...
-
-«J’hésitais encore lorsque le vieux roi de Prusse arriva. Le lendemain,
-il y avait revue à Longchamp. J’y allai. «J’aime les militaires.» C’est
-toujours beau, une revue: mais comme c’était plus beau, ou plus
-brillant, avec les voltigeurs, les cent gardes, les sapeurs coiffés du
-bonnet à poil et drapés du tablier blanc, les cantinières en jupe rouge,
-et les tambours-majors qui jetaient en l’air leur grande canne! Comme
-Talma jadis, l’armée française paradait devant des rois: trois
-souverains et, derrière, un peloton de princes, et plus de grands-ducs
-d’un seul coup que je n’en ai revu depuis séparément.
-
-«Je sentis d’abord une petite peine, une petite humiliation: notre
-souverain, à nous, déjà malade, las, affaissé sur son cheval, ne faisait
-pas, à mon gré, assez belle figure entre les deux autres, le géant
-prussien et le géant russe. Puis j’aperçus Merseburg et, près de lui, un
-autre que vous devinez: tous deux en uniformes de cuirassiers
-blancs--superbes! Sous la visière du casque, cette bonne figure niaise
-de Merseburg devenait inquiétante. C’était un barbare, mais... pas
-seulement terrible: injurieux, ironique--comme l’autre. Et je sentis que
-jamais, jamais, pour ses mines de cuivre, pour ses trois cent millions,
-pour je ne sais quoi encore, jamais je ne serais à cet homme-là.
-
-«A ce moment, on vit arriver sur le champ de course, du côté de
-Saint-Cloud, un autre cortège, bien modeste: trois ou quatre voitures
-découvertes, quelques gardes et, dans la première calèche, l’enfant
-impérial, tout pâle. Il venait d’être malade, c’était une de ses
-premières sorties. Quand il descendit de voiture, il chancela et on vit
-qu’il boitait.
-
-«Le roi de Prusse le saisit à pleins bras et l’enleva en l’air. C’était
-pour l’embrasser, je crus que c’était pour l’étouffer, j’eus le cœur
-serré. Et, comme les spectateurs de la dernière galerie à l’Ambigu, je
-faillis crier: «Ah! prenez garde...»
-
-
-
-
-VI
-
-LE DINER DES OMBRES
-
-
-Les «_Amis de l’Architecture privée_» redoutèrent longtemps que Mme la
-marquise de Ventnor ne fît abattre son fameux hôtel de l’avenue des
-Champs-Élysées, où elle habita, comme l’on sait, jusqu’au jour de son
-mariage, qui l’obligea de se transporter avenue de l’Impératrice. Elle
-avait annoncé maintes fois ce caprice digne d’Érostrate ou d’un despote
-asiatique, de qui on brise le verre dès qu’il a bu. L’ancienne Solférino
-n’a jamais outré jusqu’à cette rigueur le culte de sa personne, mais
-elle ne voulait point que des successeurs jouissent de la demeure
-magnifique et insolente qu’elle n’avait créée naguère que pour soi; et
-elle déclarait à qui voulait l’entendre qu’elle avait bien le droit
-d’anéantir, entre autres, ce plafond qu’elle avait payé à Baudry un prix
-exorbitant.
-
-Il est certain qu’elle en avait le droit, et que la propriété n’autorise
-pas seulement l’usage, mais l’abus. En attendant, elle se bornait à
-laisser, depuis plusieurs années, les volets clos et, devant la grande
-baie du rez-de-chaussée, le rideau de fer descendu. Elle rassura enfin
-les amis de l’architecture privée, et les siens, qui eussent trouvé
-cette démolition de mauvais goût: elle donna l’hôtel à bail à un
-restaurateur venu de Saint-Pétersbourg, et qui pensait qu’il y a plus
-d’une façon d’exploiter l’alliance.
-
-Je me réjouis de cette location, qui allait me permettre d’étudier l’un
-des plus somptueux décors du second Empire. J’étais d’autant plus
-curieux du document que je connaissais maintenant assez bien la femme
-historique, et encore vivante, qui l’avait laissé. Je fis observer à M.
-de Courpière qu’il serait piquant, du moins pour nous, de dîner dans la
-chambre de parade ou dans la salle de bain, et je lui demandai ce qu’il
-attendait pour m’y inviter. Il me repartit avec juste raison que ce
-n’était pas à lui de m’en faire les honneurs, mais à lady Ventnor
-elle-même, et que je ne la connaissais guère si je croyais qu’elle nous
-dût faire languir longtemps.
-
-Je ne croyais point qu’elle fût si pressée de revoir son hôtel déguisé
-en cabaret, après n’y avoir plus mis les pieds pendant des années quand
-elle y était encore chez elle; mais je me trompais. M. de Courpière a un
-sens remarquable de l’inconséquence des femmes, et son pronostic se
-vérifia dans les quarante-huit heures qui suivirent l’ouverture du
-restaurant de l’_Ours_. Lady Ventnor nous écrivit que l’on y dînait le
-surlendemain. Au lieu de nous y donner rendez-vous, elle nous avertit
-que le lieu de la réunion serait chez elle, à sept heures un quart. Je
-ne trouvai point l’idée heureuse: prétendait-elle nous faire arriver à
-l’_Ours_ en cortège, comme une noce? Il est vrai qu’avant la guerre ces
-façons ne semblaient point ridicules comme à présent. C’était le temps
-où l’on se donnait le bras dans la rue.
-
-Je me demandai aussi pourquoi cette correspondance, quand nous avions vu
-lady Ventnor la veille au soir: c’est habituellement de vive voix
-qu’elle arrangeait les parties que nous faisions avec elle au pavillon
-d’Armenonville ou ailleurs. Enfin je notai une particularité qui ne
-semblera dénuée d’intérêt qu’aux personnes tout à fait ignorantes du
-Paris contemporain: lady Ventnor ne nous nommait pas nos convives. Elle
-le fait toujours, pour éviter de réunir chez elle des gens qui se
-seraient injuriés dans la semaine, ou simplement qui ne se salueraient
-pas: car une maîtresse de maison, même elle, ne peut pas tout
-savoir.--Je signale en passant cette convocation pour sept heures un
-quart: lady Ventnor maintient les heures de son bon temps. C’est un
-petit snobisme, où elle a moins de droit que personne; car elle a
-contribué au retardement du dîner, quand les Chambres étaient à
-Versailles, en acceptant l’usage d’attendre le retour des députés et des
-sénateurs pour se mettre à table. Mais je m’excuse de cette anticipation
-et je reviens à l’ordre chronologique.
-
-Lorsque nous arrivâmes chez la marquise, à sept heures vingt, et les
-derniers, je compris pourquoi elle avait fait un mystère de cette
-partie: c’est qu’elle n’y avait point prié ses amis ordinaires, sauf un
-qui est de toutes les fêtes et qu’elle nourrit pour être sûr qu’il dîne.
-Il est petit et disgracié. Il gagne mal sa vie en faisant de l’histoire;
-et comme il s’est cantonné dans celle des milieux légitimistes, il se
-croit tenu par ses relations rétrospectives d’être plus royaliste que le
-roi. C’est le dernier sous-off de l’armée de Condé. Sa conscience
-d’historien va jusqu’à affecter les belles manières du dix-huitième
-siècle, qui ne lui siéent point; car il a plutôt l’air d’être né pour
-pousser une voiture des quatre saisons; et rien n’est divertissant comme
-de le voir faire belle jambe avec un pantalon de la maison qui n’est pas
-au coin du quai.
-
-Heureusement, il y avait d’autres invités. J’en comptai cinq, et ils me
-parurent intéressants, d’abord ensemble, puis chacun pris à part. Je dis
-ensemble, parce que, malgré leurs différences de taille, de physionomie,
-et même d’âge apparent, ils portaient tous la marque de cette génération
-du second Empire, dont les hommes furent solides, un peu charretiers,
-carrément parvenus, jamais ce qu’on a depuis appelé rastaquouères, même
-quand ils étaient parvenus, entre autres choses, à la richesse (mais ils
-préféraient le pouvoir), et où l’on manquait assez généralement de
-distinction native, mais jamais de tenue.
-
-Celui des cinq qui de prime face m’amusa le plus, parce que j’avais ouï
-parler de lui et je désirais le connaître, était cet évêque _in
-partibus_ qui eut aux Tuileries des succès publics de prédicateur, et
-d’autres succès privés; qui est devenu depuis encore beaucoup plus _in
-partibus_, et même à un point où il ne pouvait plus rester évêque. On
-l’appelait cependant «Monseigneur», qui était une grande commodité pour
-la conversation, et l’est aussi pour l’écriture: j’en profiterai.
-D’ailleurs, ses allures ne juraient point avec cette qualification: il
-était prêtre sous l’habit noir, fertile en anecdotes, mais discrète
-personne dès qu’on touchait à ses souvenirs de confession, pompeux,
-toujours en chaire, habillant ses propos plus libres d’éloquence sacrée,
-enfin,--qu’on me passe le mot,--disant des cochonneries comme Bossuet,
-s’il était concevable que Bossuet en ait pu dire.
-
-Il avait la plus vénérable tête blanche, ornée d’une barbe de
-missionnaire, mais plantée sur un petit corps raide de soldat; et je me
-rappelai en le regardant une gaminerie qu’on m’avait contée de lui: un
-jour, à cheval, au Bois, il salua militairement un général qui eut
-l’esprit de lui répondre en faisant le geste de la bénédiction. J’aurais
-pu me faire confirmer l’anecdote, car le général était également là:
-bien poivre et sel, mais aussi sec, craquant, brusque et boute-en-avant
-qu’aux jours des belles batailles.
-
-Connaissant l’antisémitisme de la marquise, je m’étonnai de voir, aux
-côtés de ce général et de ce ci-devant prélat, un banquier juif, qu’elle
-doit regarder comme un sans-patrie et l’agent de l’étranger. Mais elle
-en use, et elle lui doit un joli denier de sa fortune personnelle. De
-plus, il n’est point sans-patrie; car il n’a justement pas fait comme
-les camarades ni renié la sienne, environ Francfort, pour adopter la
-nôtre, en dépit de l’adage que la patrie est là où l’on a son hôtel.
-J’excepte ce financier de ce que j’ai dit sur le physique des hommes du
-second Empire: il n’avait, quant à lui, que le type de sa race, accusé
-jusqu’à la caricature, et même avec je ne sais quoi de satanique. Il
-ressemblait au méchant tailleur bancal, quasi cul-de-jatte, que les
-enfants des contes allemands voient dans leurs rêves. Mais ses vilains
-yeux jaunes pétillaient de malice boulevardière, et il me sembla piquant
-de retrouver chez un marchand de lorgnettes, comme au bric-à-brac, cette
-vieillerie: l’esprit du Boulevard.
-
-Le contraste était frappant de ce gnome avec le quatrième convive, qu’on
-appelait «le plus beau des hommes». Ce surnom devait dater de loin, mais
-il le méritait encore. Je ne sais s’il réparait l’outrage des ans ou
-s’il avait cessé de vieillir juste à son point de perfection. Fort
-grand, non point voûté, mais légèrement penché en avant, et comme par
-condescendance, il avait moins d’expression que de régularité; et ce
-n’est aussi qu’à la longue qu’on lui trouvait de l’esprit, et surtout du
-savoir, mais intrinsèque et dissimulé. Comme tous les gens absolument
-beaux, il ne se soumettait point à la mode, ni à celle de son temps ni à
-la nôtre: il n’était point rasé, et il ne portait point les favoris ou
-la barbe, mais une assez forte moustache, tombante, sans être gauloise.
-Il avait, dans le regard, de la sérénité, un peu d’ennui, pas la moindre
-fatuité. Il était beau comme on est né, sinon sans le savoir, du moins
-sans étonnement, avec naturel, avec dandysme, et je crois qu’il aurait
-dit comme Brummell--à peu près: «Si vous remarquez que je suis bien,
-c’est donc que je ne le suis pas.»
-
-Mais le dernier convive était aussi beau que lui dans un autre style. Je
-m’étonnai un peu de l’entendre appeler Alcibiade, car il avait une
-longue barbe blanche et il était au moins Homère. Il ne trahissait son
-grand âge que par cette blancheur du poil et par cette lumière qu’on
-voit dans l’œil des vieillards, comme dit si bien Victor Hugo; son teint
-demeurait frais et rose, nulle ride ne contrariait ses traits fins, de
-la plus belle régularité classique. Pourtant, seul entre tous, il
-faisait figure d’ancêtre, parce que ses moindres gestes, les plus
-légères inflexions de sa voix, accusaient ce raffinement extrême et
-cette maîtrise de politesse où il ne suffit pas d’être bien élevé pour
-atteindre: il faut encore être revenu et détaché de tout, singulièrement
-de soi, mort à tout égoïsme et à toute matérialité.
-
-Bien que M. le vicomte de Courpière soit un des hommes les plus
-agréables de ce temps-ci (et je ne saurais dire ce que je pense de
-moi-même), je fis entre ces vieillards et nous des comparaisons qui
-n’étaient point à notre avantage; et d’abord je regrettai que nous ne
-fussions pas arrivés à sept heures dix, au lieu de sept heures vingt, et
-que nous nous fussions fait attendre. Mais la marquise elle-même, qui
-est sévère sur cet article, ne nous reprocha point notre retard. Je
-pense qu’elle était contente de sa toilette, et elle pouvait l’être:
-elle portait une robe toute simple, d’une soie molle, vert d’eau, et,
-par-dessus, une manière de paletot d’homme, taillé en sac, de chantilly
-noir, boutonné de deux cabochons d’émeraude, gros comme des moitiés
-d’œufs de pigeon.
-
-Les convenances sont si variables, selon la physionomie des gens et leur
-date, que je ne m’effarouchai plus du tout d’arriver à l’_Ours_ en
-cortège de noce, avec des compagnons comme ceux-là. Nous partîmes en
-deux fournées. Le banquier juif avait son automobile-salon, où il put
-caser le plus beau des hommes, le général, Monseigneur et même M. de
-Courpière et moi, sans qu’un seul des cinq parût sacrifié ou traité en
-petit garçon. Lady Ventnor suivit, dans une voiture attelée, avec
-Alcibiade à sa droite et l’historien légitimiste sur le strapontin.
-
-Nous les attendîmes en faisant les cent pas sur le trottoir. J’en
-profitai pour considérer l’extérieur de l’hôtel: c’était par acquit de
-conscience et pour faire une revue complète, car je n’étais curieux que
-de l’intérieur, non de la façade, que j’avais vue en passant, comme tout
-le monde, des centaines de fois. Mais je l’avais vue, ce n’est point
-regarder. Je la trouvais simple, peu originale et d’un bon goût qui ne
-sentait point son époque. Le développement en était médiocre, et l’on
-voit, maintenant surtout, bien d’autres hôtels à Paris qui affectent
-plus apparemment des proportions de palais. Il n’y avait même qu’une
-seule grande baie au rez-de-chaussée et trois fenêtres aux étages
-supérieurs, dont le deuxième était en attique. Devant ce rez-de-chaussée
-régnait une terrasse, qui le surélevait, du côté de l’avenue, jusqu’à
-une hauteur d’entresol; elle était coupée, à gauche, par un passage
-voûté pour l’entrée des voitures, et l’on devinait, à ces dispositions,
-la profondeur et la pente du terrain. Je fus étonné de trouver un
-caractère à cette architecture, qui ne m’avait jusque-là paru être qu’un
-pastiche de la Renaissance; notamment, le cadre de la grande baie et le
-profil du chéneau ne me rappelèrent plus la Renaissance ni aucune
-époque; et des analogies que j’aperçus, mais que je ne saurais définir,
-entre cette ornementation, un peu lourde mais vigoureuse, et certains
-motifs de l’Opéra, me firent soupçonner qu’il y eut peut-être un style
-du second Empire, dont les exemplaires, à la vérité, sont fort rares,
-mais enfin qui exista.
-
-Sur ce, nous vîmes arriver l’équipage de lady Ventnor, et comme elle
-n’allait pas descendre sur le trottoir, nous nous hâtâmes d’entrer pour
-la recevoir à la porte du vestibule. Les chevaux eurent vite fait de
-nous rattraper, et je ne pus jeter sur ce vestibule qu’un premier regard
-à la dérobée, cependant que l’on ouvrait la portière. Il me parut tout
-tendu de tapisseries, et ce n’est qu’en y rentrant que je vis qu’il
-était revêtu de mosaïques, mais si chaudement colorées et en même temps
-si fondues, qu’elles jouaient en effet la tapisserie. Un banc de marbre
-du plus superbe rouge tirait d’abord l’œil. Une grande glace était
-au-dessus, encadrée d’or, où se composaient en tableau toutes les images
-et toutes les lumières éparses. Les quatre portes étaient d’ébène. Des
-médaillons de bronze ciselé et doré, qui représentaient des fables de La
-Fontaine, s’encastraient dans le bois noir.
-
-Ces quatre portes étaient ouvertes à deux battants, et de même toutes
-les portes: ce détail, conforme aux habitudes russes, suffisait à
-rappeler dès le premier pas que le logis privé n’était plus qu’un
-restaurant russe; il me parut que la transformation avait été bien aisée
-et comme naturelle, cela me désenchanta. Parmi les autres meubles, à
-peine dérangés, étaient dressées les petites tables, et cette vue
-n’étonnait point. Des garçons du type kalmouk, beaucoup plus nombreux
-que les dîneurs, servaient avec nonchalance et obséquiosité. Ils étaient
-habillés de blanc comme à l’Ermitage de Moscou, avec la longue chemise
-et la taille ceinte d’un cordon de soie rouge. La livrée des laquais et
-des chasseurs était d’un bleu presque noir, mais largement galonnée d’or
-aux coutures, ainsi qu’une livrée de maison souveraine; et, comme là-bas
-dans les musées ou dans les théâtres impériaux, on avait le sentiment
-d’être chez le tsar.
-
-Tout ce domestique n’avait guère pour emploi que de guider à travers
-l’hôtel les clients moins soucieux de dîner que de visiter. Un cicérone
-s’offrit à nous; mais le nouveau maître du lieu, reconnaissant lady
-Ventnor, accourut; et après lui avoir souhaité la bienvenue en phrases
-protocolaires, comme un introducteur des ambassadeurs, il s’effaça, pour
-lui faire entendre qu’elle était libre de se croire ici chez elle et de
-s’y promener à sa fantaisie sans être surveillée par un gardien. Elle
-prit le bras d’Alcibiade, et nous les suivîmes dans un premier petit
-salon où la décoration des murs était si sombre qu’on ne voyait d’abord
-que le plafond clair: un ciel que traversait un génie et, aux quatre
-angles, des médaillons, soutenus chacun par deux griffons aux ailes
-éployées. La haute cheminée était de marbre noir, sans une veine ni une
-tache, et elle était surmontée d’une Ariane en pleurs, demi-nue, parmi
-les feuilles mortes d’automne.
-
-Nous passâmes de là dans le salon principal, qui frappait d’abord par
-son immensité, imprévue de l’extérieur. Tous les meubles qu’on pouvait
-remuer en avaient été retirés, et remplacés par de petites tables, mais
-qui ne le garnissaient point; il était désencombré de tout accessoire
-inutile, et l’on saisissait du premier regard l’unité, prodigieusement
-complexe mais évidente, de la décoration. Comme disent les peintres,
-«tout se tenait»; le lambris de chêne sculpté, les colonnes accouplées,
-incrustées de lapis, la corniche, que festonnaient des guirlandes de
-fleurs, et la bordure du plafond, semblaient former un cadre unique à
-compartiments, où se logeaient en belle ordonnance les rideaux et les
-tapisseries aussi bien que les fresques et les tableaux de chevalet. Il
-se peut que, montrées ailleurs, chacune de ces œuvres d’art eût pris une
-individualité de chef-d’œuvre; mais ici elles se subordonnaient et ne
-concouraient qu’à l’ensemble; et l’œil se refusait à distraire, pour les
-considérer à part, même ces grandes consoles dont les pieds de bronze,
-sculptés et ciselés par Dalou, représentaient des sphinx et supportaient
-des tablettes d’onyx, ou cette cheminée de marbre rouge qui servait de
-socle à un vase antique, aux flancs duquel s’adossaient deux nudités de
-marbre blanc.
-
-La couleur même du décor, bien que nuée infiniment, avait aussi une
-sorte d’unité admirable, et elle ne satisfaisait pas moins la vue, et je
-dirai: l’esprit ou le jugement, que ne faisaient les formes et les
-reliefs. Elle était puissante et généreuse, et d’une patine presque
-sévère qui n’en appauvrissait point la richesse; et elle s’éclaircissait
-comme brusquement au plafond, où l’on voyait, parmi une atmosphère
-bleuâtre, dans l’ovale d’un empyrée mythologique, de nobles déesses, des
-enfants nus, et un Phébus-Apollon tirant vers le zénith la flèche de
-lumière qui met en fuite la sombre nuit.
-
-Lady Ventnor allait toujours, lentement, au bras d’Alcibiade. Elle
-paraissait revoir sans aucune émotion toutes ces merveilles, qu’elle
-avait naguère dédaigneusement abandonnées,--il est vrai, pour
-d’autres,--et elle nous les faisait voir sans orgueil, ou plutôt elle ne
-nous faisait rien voir: elle nous précédait, voilà tout. Ses vieux amis
-gardaient pour eux leurs souvenirs ou leurs réflexions, et comme ni M.
-de Courpière ni moi n’avions rien à dire, cette promenade eût été
-parfaitement silencieuse sans l’historien légitimiste. Il me rappela le
-mot d’un autre compilateur de son espèce, qui disait: «J’aurais fait un
-excellent domestique.» Il avait cru devoir s’improviser guide, il nous
-signalait ce qu’il convenait d’admirer, et il nous nommait les auteurs
-des toiles: Gérôme, Boulanger, Delaunay...
-
---Mais oui, mon ami, mais oui, lui disait avec douceur lady Ventnor, ce
-qui signifiait, je pense: «Nous le savons, taisez-vous.»
-
-Il n’en continua pas moins à nous enseigner. Il nous révéla que la
-statue de Vénus sortant de l’onde, qui ornait le salon de musique, était
-de Picou, et que, dans la salle à manger, cette Diane couchée sur un
-cerf, qui tenait tout le plafond, était un agrandissement, par Dalou, du
-fameux émail de Bernard Palissy.
-
-J’avoue que j’étais fatigué, je voyais mal depuis que nous étions sortis
-du grand salon. Je faisais en moi-même quelques réflexions vagues sur le
-style Napoléon III, et de nouveau je me ressouvenais de l’Opéra, quand
-nous arrivâmes à l’escalier, que l’on a comparé à celui de ce monument.
-La comparaison me le fit trouver fort petit, et ma première impression
-fut assez défavorable; mais, s’il est petit, il est splendide, et nous
-avons trop de restes de barbarie, ou trop de raffinement, pour résister
-à la séduction de la matière précieuse. Je ne pus sans une volupté
-fouler ces degrés d’onyx, frôler ces murs, caresser de ma main dégantée
-cette rampe d’onyx, et une fois de plus enivrer mes yeux de l’éclat des
-marbres.
-
-Mais sans doute la marquise était lasse comme moi. Ou bien fut-ce par
-coquetterie,--ou par pudeur? Elle nous permit à peine de regarder son
-ancienne chambre par la porte entre-bâillée. Je ne vis qu’un instant,
-tout au fond et comme très loin, le lit de marqueterie, sur une estrade,
-dans une niche de repos, où se contournait, à la voussure, une Aurore
-dans un ciel pâle. Puis une autre porte s’ouvrit, et je vis la salle de
-bain. C’est là, comme je le souhaitais, mais je n’osais point l’espérer,
-que le dîner nous allait être servi.
-
- *
-
- * *
-
-J’avoue que je m’étais méfié de cette fameuse salle de bain. La
-renaissance de l’hydrothérapie est toute moderne. Ce que nous savons des
-pratiques de l’ancien régime nous fait comprendre que les femmes
-admissent des hommes à leur toilette sans hasarder leur pudeur, et que
-les rois eussent un public à leur lever et à leur coucher. Les
-baignoires de souveraines, que l’on nous montre à Fontainebleau ou à
-Trianon, sont exiguës; et les espèces de boudoirs où nous les voyons
-placées sont décorés de peintures fragiles, qui ne résisteraient pas à
-l’action de la vapeur d’eau.
-
-Lady Ventnor avait paré à cet inconvénient par l’emploi des marbres
-multicolores, dont je blâme l’excès dans les autres pièces de l’hôtel,
-mais qui n’étaient nulle part plus à propos que dans celle-ci. La salle,
-exactement circulaire, était divisée, par des pilastres, en panneaux,
-sans autre ornement que le fort relief des moulures qui les encadraient
-et l’harmonie des diverses nuances, où dominait la brèche violette. Le
-plafond, en cintre surbaissé, était percé d’un œil-de-bœuf, et bordé
-d’une mosaïque où se voyait une ronde de sirènes aux queues enroulées.
-Le sol était également de mosaïque, qui représentait la naissance de
-Vénus. Une marche de marbre rouge faisait tout le tour de la pièce, avec
-une seule échancrure pour loger la baignoire. Et celle-ci, très vaste,
-affectant la forme d’un sarcophage, était d’onyx, emboîtée jusqu’à
-mi-hauteur dans une dentelle d’argent, comme les verres où l’on sert le
-thé. Deux enfants nus, d’argent massif, accoudés à des urnes qu’ils
-inclinaient, versaient l’eau chaude et l’eau froide.
-
-Le bel ensemble n’était point déparé par des accessoires de restaurant.
-Cette salle de bain demeurait uniquement garnie de ses meubles
-originaux. La table était d’onyx, et supportée par deux sphinx ailés, de
-bronze plaqué d’argent, comme les consoles du grand salon. Les lourds
-seaux à glace, les deux candélabres à douze bougies, toute l’argenterie
-et la vaisselle plate étaient posés à même le plateau poli; et nous
-avions pour nous asseoir neuf fauteuils pompéiens, bien campés sur des
-pieds très courbes, dont le dossier parfaitement rond offrait un appui
-confortable, mais dont le siège eût semblé dur, si l’on ne les avait,
-par charité, rembourrés de coussins de plumes. Nos places étaient
-désignées d’avance, et je remarquai le protocole. Mme la marquise de
-Ventnor avait pris à sa droite l’ancien évêque, et témoignait ainsi
-qu’elle était trop bien pensante pour tenir compte de sa brouillerie
-avec l’Église. Elle avait pris à sa gauche le général. Faute d’une place
-d’honneur, elle avait décerné au vénérable Alcibiade la présidence: il
-occupait, vis-à-vis d’elle, le milieu de l’autre côté long, ayant à sa
-droite le plus beau des hommes et, à sa gauche, le banquier juif. Notre
-âge comparativement jeune reléguait M. de Courpière et moi aux deux
-bouts; mais il en avait tout un pour lui seul, au lieu que je partageais
-le mien avec l’historien légitimiste: mon voisin de gauche était
-l’évêque. Les zakouski nous furent aussitôt passés par deux moujiks tout
-de blanc vêtus, qui n’avaient pas l’air précisément de garçons de bain,
-mais enfin qui ne faisaient pas disparate dans ce décor.
-
-La conversation y fut d’abord beaucoup moins appropriée: elle ne se
-ressentait ni des apparences environnantes ni même du caractère des
-convives. Il faut dire que cette salle de bain n’était probablement une
-nouveauté que pour Maurice et pour moi. Les autres l’avaient dû visiter
-au temps où la Solférino faisait volontiers faire à ses amis le tour du
-propriétaire. Ils ne pouvaient s’étonner que de s’y revoir après tant
-d’années et d’y goûter de la cuisine russe. Mais le général seul exprima
-cet étonnement, à l’instant même où il déplia sa serviette, et je ne
-connais personne au monde qui ait si vite fait de dire ce qu’il veut
-dire: il ne s’étend jamais (je ne le lui reproche point), un mot lui
-suffit, parfois une onomatopée; et, quand il a parlé, on n’a plus qu’à
-se taire, sans répliquer.
-
-Dès qu’il eut lâché son éclair et son tonnerre, le banquier juif, sans
-chercher de transition, nous donna les recettes du grossier _chichi_ et
-de la délicate soupe de sterlet, des biftecks hachés, des côtelettes
-Pojarski et de la kacha. Alcibiade et le plus beau des hommes
-affirmèrent la supériorité de la cuisine française, mais sans décider
-entre celle d’aujourd’hui et celle d’hier, et j’observai qu’ils
-évitaient soigneusement d’être _laudatores temporis acti_, même sur cet
-article. Cela allait jusqu’à s’abstenir de toute anecdote qui eût daté.
-L’ancien évêque ne me parut pas moins discret, et je sais que lady
-Ventnor ne raconte pas volontiers, sauf à moi, et si je la presse. Quant
-à l’historien légitimiste, il est intarissable, mais on ne le sort point
-de son époque, et sa dernière nouvelle est toujours un bon mot de Louis
-XVIII ou un accouchement de Mme la duchesse de Berry.
-
-L’on passa de la cuisine à la politique, sans effort, mais par des
-intermédiaires assez inattendus, dont voici la suite. Nos deux moujiks
-nous présentèrent des gelinottes, qui nous ramenèrent naturellement à la
-Russie. Le plus beau des hommes nous fit remarquer que l’un au moins des
-deux garçons n’avait pas une figure de terroriste, le banquier juif
-éleva des doutes sur la réalité du mouvement révolutionnaire, et le
-général exécuta sommairement la Douma. Puis, comme le Président de la
-République alors en exercice était sur le point d’aller rendre visite à
-notre grand ami le tsar, on plaignit la France d’être représentée par un
-bourgeois obèse, et l’on se répandit en propos que je ne saurais
-qualifier que d’orduriers sur le compte de cet honorable magistrat. Ce
-fut M. de Courpière qui donna le _la_; mais je m’étonnai de voir que les
-autres, qui firent, de leur temps, une polémique plus fine et plus
-réservée, se mettaient à son ton, et qu’ils employaient comme
-nécessairement le langage du père Duchesne pour traduire leurs opinions
-sur ce temps-ci. L’historien légitimiste traita M. Thiers de sinistre
-vieillard et nous fit connaître ce qui s’était passé à Blaye. Le général
-ne craignit pas de l’interrompre et demanda où en était l’instruction
-relative au soudain trépas de M. le Président du Conseil (que j’ai
-rapporté dans un précédent chapitre). Je tremblai que cela ne nous
-conduisît à une statistique de la criminalité: je ne l’attendis point
-plus de deux minutes. Il restait à dire que ces horreurs sont le fruit
-de l’école sans Dieu: c’est à l’évêque défroqué que l’on laissa le soin
-de le dire, et je fus sensible au comique de cette intervention; mais je
-regrettais que l’on n’abordât point des sujets plus intéressants ou plus
-singuliers.
-
-J’avais espéré--confesserai-je cette pédanterie?--que j’allais assister
-à une sorte de _Banquet_, ou du moins à un festin de Trimalcion, où
-chacun prendrait tour à tour la parole pour développer des lieux communs
-en leur donnant une tournure ingénieuse et en les illustrant d’exemples
-tirés du musée secret de l’histoire. Je ne me résignai point à entendre
-répéter pendant deux heures qu’il n’est permis qu’aux rois d’être gros
-et que la corpulence du Président déconsidère notre malheureux pays.
-J’avais fait le propos de me tenir à ma place et d’écouter tous ces
-hommes d’âge, mais je vis bien que, si je ne m’en mêlais pas, je
-perdrais ma soirée. L’historien légitimiste m’ouvrit une voie, sans le
-faire exprès. Il racontait, du ton le plus animé, la réconciliation _in
-extremis_ de M. de Talleyrand avec l’Église, et, par une inconcevable
-étourderie, il avait l’air de la raconter plus particulièrement à
-l’ancien évêque. Il ne voyait pas que la marquise lui faisait des yeux.
-Elle se tourna ensuite vers moi et me jeta un regard d’intelligence. Je
-pris aussitôt la parole, comme pour lui rendre service.
-
---Je suis loin, dis-je, de juger mon temps aussi sévèrement que vous
-faites; mais, si vous le haïssez à ce point, pourquoi ne saisissez-vous
-pas toutes les occasions qui vous sont offertes de vous en divertir?
-Quant à moi, je serais incapable ici de penser à aucune histoire qui fût
-postérieure ou même trop antérieure au quatre septembre.
-
-Je fis observer que le lieu de notre réunion n’était pas seulement
-historique, mais pour ainsi dire sacré. N’était-ce pas un temple
-désaffecté, mais encore tout parfumé des mystères qui naguère y furent
-célébrés? Et ne commettions-nous pas une manière de sacrilège en y
-tenant des discours profanes? J’indiquai d’un mot le rite et le sujet du
-dialogue que je prétendais suggérer à mes compagnons de table, et je
-regardai le vieil Alcibiade, à qui me semblait revenir le premier tour
-de parole. Il sourit. Il fut flatté de mon invitation, et il se mit tout
-aussitôt à nous préparer quelque chose; mais il n’en garda que plus
-rigoureusement le silence, et nous eûmes, en attendant, une nouvelle
-leçon de l’historien légitimiste.
-
-Elle eut trait au culte du corps, qui, selon ledit historien
-légitimiste, fut un des scandales du Directoire et résulta de
-l’anglomanie. Il nous donna sur les exercices physiques et les jeux de
-cette époque, notamment celui de barres, les raffinements de la
-toilette, les massages, les bains de lait ou de vin, des détails qui
-semblaient tirés de quelque encyclopédie, mais qui ne me déplurent
-point, car je pensais: «Nous en sommes au Directoire, c’est tout près du
-Consulat, d’où il n’y a qu’un saut au premier Empire, qui nous conduira
-tout naturellement au second.»
-
-Lady Ventnor nous délivra de l’historien: elle n’use pas du procédé
-incivil de la sonnette, mais elle ordonne la conversation et la partage
-aussi équitablement qu’elle peut entre ses divers hôtes. Elle désigne
-l’orateur en posant une question où une seule des personnes présentes
-puisse répondre. Ainsi, elle demanda ce que pense le catholicisme de ce
-culte du corps, et aussitôt Monseigneur prit la parole, comme si elle
-lui eût dit: «C’est à vous.»
-
-Il nous débita, selon son ordinaire, un véritable sermon, de style
-chrétien et d’inspiration païenne, où il reprocha fougueusement à
-l’Église, comme l’une de ses pires fautes en politique, son mépris de la
-guenille, l’excès de sa réaction contre le matérialisme antique. Il
-parla de nos devoirs physiques envers nous-mêmes, et il célébra la
-beauté féminine avec onction. Il était agréable à entendre, parce qu’il
-berçait l’oreille et ne fatiguait pas la pensée. Il termina par un
-couplet sur les courtisanes, qui ne s’imposait point et qui manqua
-d’ampleur. On eût dit une transition plutôt qu’une péroraison. Comme il
-l’adressa au vénérable Alcibiade, je compris que c’était pour le mettre
-en branle. Le beau vieillard, en effet, à ce mot de courtisane, entama
-soudain le discours qu’il méditait depuis un quart d’heure, et qui fut
-précisément du genre d’éloquence que j’avais souhaité.
-
-Je regrette que nous n’eussions pas emmené un sténographe. Il faudrait
-lire cette oraison _in extenso_,--je ne dis pas que je la reproduirais;
-mais je ne saurais la résumer sans la fausser, car elle était
-prodigieusement abondante, et on ne résume pas les mots. Alcibiade les
-laissait couler de ses lèvres et le long de sa barbe fleurie. Il était
-melliflu: je ne trouve point d’épithète plus juste que cet archaïsme un
-peu ridicule. Il n’avait point d’action, un débit monotone, et des yeux
-qui ne faisaient que sourire. L’élégance de sa forme était nonchalante,
-peut-être un peu trop facile. A propos de n’importe quoi, il se référait
-à l’antiquité grecque, et je crus apercevoir que son sentiment de
-l’antique était faux à crier (mais que dira-t-on du nôtre dans une
-trentaine d’années?). Il me rappela l’aveugle d’André Chénier qui dit
-tant de choses à la file; mais il sentait davantage l’école, il y
-mettait de l’ordre; je n’ai qu’à le suivre; on m’excusera de n’employer
-à ce compte rendu qu’une quinzaine de lignes.
-
-J’avais donné la réplique de début. Sitôt que je compris pourquoi
-Monseigneur parlait de courtisanes, je dis à tout hasard:
-
---Hélas! il n’y en a plus. C’est un des caractères de l’époque présente,
-c’est un signe des temps.
-
---Vous avez raison, dit Alcibiade, mais il ne signifie point le progrès,
-il accuse la décomposition sociale.
-
-Selon lui, la meilleure preuve que Napoléon III a restauré l’ordre,
-c’est que sous son règne, ou du moins pendant la plus grande partie, les
-femmes furent distribuées en trois castes aussi fermées que celles de
-l’Inde, et qu’il n’y eut pas de communication possible entre le monde et
-les courtisanes, même par le demi-monde qui était situé entre les deux.
-Quand les Pyrénées disparurent, ce fut le premier indice d’une
-subversion. Depuis, la cote de ces demoiselles est tombée si bas qu’on
-ne saurait plus décemment les nommer du même nom que les Laïs et les
-Phryné. Elles ne sont plus que filles, et tout est si renversé qu’on ne
-trouverait aujourd’hui des à-peu-près de courtisanes que justement dans
-le grand monde.
-
---Où, dis-je, il n’y aurait pas à chercher beaucoup pour rencontrer
-aussi ce que vous appelez purement et simplement des filles.
-
---Sous l’Empire, dit le général, les femmes étaient plus franches et
-elles coûtaient moins cher.
-
---Oui, celles du monde, dit le plus beau des hommes. Elles ne coûtaient
-même rien.
-
---Les jeunes gens d’aujourd’hui, repartit Alcibiade, sont tous pauvres
-ou avares; car ils ne veulent plus que des honnêtes femmes, qui ont
-toujours été, quoi qu’on die, moins dispendieuses que les amoureuses de
-profession.
-
-Une discussion assez confuse s’engagea sur le point de savoir à combien
-peut revenir l’amour des femmes du monde. Elle m’aurait paru fastidieuse
-sans une étourderie de lady Ventnor, qui était peut-être une malice. La
-marquise ne craignit point de demander à M. de Courpière lui-même ce
-qu’il pensait du coût des honnêtes femmes. J’en fus mortifié:
-ignorait-elle donc ce que j’ai écrit de M. de Courpière? Je le vis un
-peu embarrassé et je ne lui laissai pas le temps de répondre. J’invitai
-l’orateur à reprendre le fil de son discours, il ne se le fit point dire
-deux fois.
-
-Il nous démontra que le vice est la sauvegarde de la vertu, et qu’il n’y
-a point de famille où il n’y a point de prostitution. Cela a déjà été
-dit. Mais il y ajouta, de son cru, quelque chose d’assez neuf sur la
-supériorité de délicatesse que témoignent les hommes qui n’admettent pas
-de moyen terme entre les femmes absolument honnêtes et les autres. Il
-corrigea ce que cette remarque pouvait avoir de mortifiant pour lady
-Ventnor en réservant à ses pareilles le privilège d’inspirer le
-véritable amour. Il ne s’arrêta pas en si beau chemin, et il leur
-réserva également la royauté de l’intelligence, comme à leurs sœurs
-antiques; mais personne ne le chicana là-dessus, car il ne le disait que
-par politesse et pour finir brillamment.
-
---Savez-vous, ma chère amie, dit le plus beau des hommes, qu’on ne peut
-guère citer que deux vrais salons sous l’Empire, celui de la Princesse
-et le vôtre?
-
-Lady Ventnor sourit. Il ne lui déplaisait pas que l’on gardât le
-souvenir d’une rivalité qui la flattait. Elle en rappela, non sans
-complaisance, un épisode. Elle dit les petites manigances qu’elle avait
-faites pour attirer, au moins une fois, le favori de l’autre salon dans
-le sien; et elle fit un crayon si avantageux de l’ancien surintendant
-des Beaux-Arts, avec sa prestance de cuirassier et sa magnifique barbe
-en éventail, que je commençai à trouver fatigantes ces redites sur la
-beauté de nos pères, et à comprendre que les Grecs se fussent ennuyés à
-la fin d’entendre célébrer la justice d’Aristide.
-
-Il se fit un silence bref, qui semble être de bienséance après les
-évocations; puis tous se remirent à parler ensemble, assaillis de
-souvenirs, et ils évoquèrent encore d’autres disparus, que je m’amusai
-de voir ressusciter, car je les connaissais; mais je les connaissais en
-bronze, en marbre ou en peinture: et ces survivants qui les rappelaient
-à la vie pour une minute savaient d’un mot leur dessiner des
-physionomies plus instantanées et plus familières que les effigies
-officielles. Je vis un autre Émile Augier que celui qui est si triste
-sur sa colonne, place de l’Odéon, entre des masques et des femmes nues.
-(Personne n’eut l’indiscrétion de remémorer à la marquise le vers qu’il
-lui proposait de graver sur la première marche de l’escalier d’onyx:
-«Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés.») Je crus le voir dans le
-grand salon du rez-de-chaussée, je crus l’entendre causer âprement et
-bas avec le «petit-neveu de Voltaire», avec l’arriviste si doué, qui
-n’est arrivé qu’au suicide, avec le philosophe morose et modeste qui ne
-voulait nous laisser que sa pensée écrite et dont nous ne connaîtrions
-plus les traits si Bonnat ne lui avait fait violence pour le peindre.
-
-Mais c’étaient là des souvenirs bien glorieux, bien sévères, enfin hors
-de saison. Moi, je m’y serais attardé volontiers: les autres aimaient
-mieux se rappeler d’autres fêtes.
-
---Je vois encore, dit soudain le plus beau des hommes, je vois lord
-Hamilton, à cette fin de souper... qui vient vous baiser la main et qui
-croule à vos pieds, foudroyé... et son ami, le colonel... je ne sais
-plus quoi... le colonel... _so and so_, comme ils disent... qui ne le
-croyait qu’ivre, et lui tendait une coupe: «_Douglas, my dear... Better
-now?... Glass Champagne?..._»
-
---Vous confondez, dit la marquise avec brusquerie: ce n’est pas de mon
-temps, cette histoire-là, c’est du temps de la Watson.
-
---Oui, dit l’évêque, vous lui avez acheté cet hôtel: ce n’est pas vous
-qui l’avez fait construire.
-
---Oh! répliqua dédaigneusement lady Ventnor, vous pouvez tout de même
-dire que c’est moi. Je ne me serais pas accommodée du cadre de cette
-ancienne fille d’auberge. Je n’ai conservé que les écuries, qui étaient
-bien. On y dînait, et c’est là que lord Hamilton est mort. Quant au
-logement, j’avais voulu l’avoir, comme tout ce qui était à cette
-Watson...
-
---Même son mari, dit le général.
-
---Même son mari, répéta lady Ventnor imperturbable; mais j’ai jeté bas
-la maison, pour la reconstruire à mon idée...
-
---Et qu’est-ce que vous avez fait de l’homme, du moins depuis qu’il a
-disparu, car, jusque-là, on le sait?
-
---C’est vrai, dit-elle, il y a si longtemps qu’on le croit mort, et si
-peu de temps qu’il l’est...
-
-Elle se tut, rêva un instant, et reprit:
-
---Il me déplaît que l’on me pose en rivale d’Élisa Watson et qu’on
-explique tout ce que j’ai fait contre elle par une jalousie qui me
-ravalerait à son niveau.
-
-(La marquise me regardait en disant cela; mais moi, je n’avais jamais
-ouï tant parler de cette Élisa Watson.)
-
---Pourquoi, reprit-elle, aurais-je été jalouse? Étais-je moins bien,
-moins chère, et montée moins haut--de moins bas? On prétend qu’elle a
-été balayeuse à Philadelphie. Je n’ai pas vérifié, ça m’est égal. Un
-violoniste allemand, Haffner, en tournée là-bas, la ramassa. Il l’emmena
-partout, entre autres à Bade, où le roi de Hollande la vit. Je ne dis
-pas que Haffner la lui fit voir, mais je ne dis pas le contraire non
-plus. Le couple fut d’abord volé, ou crut l’être. Le roi paya, si j’ose
-employer cette expression, en monnaie de singe. Sous prétexte que la
-belle était Américaine, il lui offrit--oh! à poignées--des actions d’une
-mine de pétrole qui était quelque part en Amérique. Il y en avait,
-nominalement, pour douze millions, et ça valait bien, jusqu’à nouvel
-ordre, le prix du papier. Comme le roi était aussi vertueux que
-généreux, il exigea que Watson épousât le violoniste, et ces douze
-millions furent la dot.
-
-«J’en riais avec Citron, mais j’avoue que j’enrageai quand, au premier
-puits que l’on fora, on trouva le pétrole. Les douze millions de papier
-en valurent vingt-quatre, et trente-six, avant la fin de l’année. Le roi
-se mordait les pouces et passait son humeur sur le pauvre Citron, qu’il
-tenait plus serré que jamais. Vous me jugerez bien puérile: c’est par
-amitié pour le fils que j’ai pris en haine la maîtresse du père.
-
-«Mon genre est d’aller droit devant moi sans me soucier d’autrui. Je ne
-vise que mon but, et je n’ai jamais rien fait par vanité, par envie, ni
-même par émulation. Que les autres fassent comme moi, et tant mieux pour
-les chanceuses! J’étais plutôt, à l’occasion, camarade et obligeante.
-Aux biches, petites ou grandes, je passais tout, mais à celle-ci, rien:
-ni son équipage à la daumont, ni la livrée jaune de ses jockeys, ni sa
-robe brodée de trois mille perles! Et quand elle fit construire cet
-hôtel j’arrêtai le mien qui était aux fondations, je dis: «C’est
-celui-ci que je veux, et que j’aurai.»
-
-«Mais comment? Et quel mal peut faire une femme à une autre femme de
-cette catégorie-là, hors de lui souffler son mari quand, par bonheur,
-l’ennemie est mariée? Je vous prierai de remarquer que je n’y avais pour
-l’instant aucun intérêt matériel: Haffner vivait aux dépens d’une
-millionnaire, mais il ne disposait pas d’un centime. La séduction d’un
-homme de cinquante ans, qui a déjà épousé une balayeuse, n’était qu’un
-jeu, du moins pour moi. Elle fut cependant moins rapide que la ruine
-physique de Watson elle-même. On était habitué à la voir passer droite
-et raide dans sa voiture, comme une idole: on ne prit garde qu’à la
-longue que cette immobilité n’était plus volontaire, elle s’ankylosait
-lentement. Quand on la regardait en face, on s’apercevait avec horreur
-qu’un de ses yeux était éteint. Elle était encore belle, mais comme une
-morte embaumée. Puis, subitement, ce fut la folie furieuse, pire dans ce
-corps paralytique, la folie furieuse qui se passe en dedans.
-
-Ces derniers mots me parurent atroces, et je m’étonnai de l’accent que
-leur donna lady Ventnor, ordinairement plus attentive à garder les
-dehors de la charité. Elle ne corrigea point cette impression par le
-bref et sec récit qu’elle fit suivre, de sa visite à sa victime chez le
-docteur Blanche, où elle avait exigé que Haffner l’accompagnât.
-
---Vous disiez, demanda le plus beau des hommes, que lui n’est mort que
-tout récemment?... Autre chose m’intrigue: une fois veuf, de quoi a-t-il
-vécu? Vous-même,--pardon, c’est de l’histoire,--comment avez-vous pu
-subvenir à votre fantaisie de jeter bas et de reconstruire ce palais?
-Enfin... d’où venait l’argent?
-
---Si on l’avait su il y a quelques années, dit en riant lady Ventnor,
-l’affaire Humbert aurait paru réchauffée et de médiocre intérêt.
-
-Je la regardai avec un peu d’inquiétude.
-
---Oh! dit-elle, il y a prescription; et de plus ma conscience ne me
-reproche rien: car je n’ai pas su moi-même à temps d’où l’argent venait,
-et j’avais fini de le manger quand je l’ai su.
-
-Les moujiks servaient le café, nous avions écarté nos fauteuils de la
-table. Pour la première fois depuis que je connaissais lady Ventnor, je
-la vis prendre une attitude de raconteuse et allumer une cigarette.
-
- *
-
- * *
-
---Tout, dit lady Ventnor, alla le mieux du monde tant qu’Élisa
-Watson--Haffner, si vous préférez--se contenta d’être folle furieuse et
-domiciliée chez le docteur Blanche. Je ne m’étais point trop fait prier
-pour venir prendre ici la place qu’elle y laissait libre. Naturellement,
-comme je n’y étais pas encore chez moi, je ne pouvais mettre à exécution
-mon dessein de tout abattre et reconstruire, je devais m’accommoder de
-son cadre tel quel: je m’y sentais dépaysée, mes yeux français blessés
-par tout ce clinquant barbare; j’aimais cent fois mieux mon appartement,
-plus exigu, de l’avenue de la Reine Hurleuse, où il y avait des détails
-bien, comme ma chambre à coucher tendue de moire mauve et de point
-d’Angleterre. Mais je recevais Citron encore assez fréquemment, et je
-trouvais plaisant qu’il usât des meubles que son père, toujours si serré
-pour lui, avait payés à une femme. Quand au pauvre Haffner, il avait
-l’habitude d’être trompé dans cette famille, et cela ne le changeait
-guère: Élisa l’avait trompé avec le Roi, moi, je le trompais avec
-l’héritier. Si j’ai prolongé sans mesure ma liaison avec le prince
-d’Orange, c’est, bien entendu, que je l’aimais, mais c’est aussi que
-toutes ces petites coquineries compliquées ne m’ennuyaient point.
-
-«Seulement, un beau jour, à mon gré beaucoup trop tôt, Élisa Watson
-mourut. Elle nous jouait là un méchant tour. Une de ses manies de folle
-était de tester. Comme elle avait le délire des grandeurs, elle léguait
-tour à tour à chacun des souverains d’Europe son hôtel et son immense
-fortune. Quel procès s’ils eussent fait valoir leurs titres, Alexandre
-contre Guillaume de Prusse, et Victor-Emmanuel contre François-Joseph!
-Sans compter les autres, car tous y avaient passé. Ils s’abstinrent, et
-firent bien, car ce fatras testamentaire était sûrement de valeur nulle.
-Mais le plus sûr est qu’elle n’avait écrit aucun codicille, valable ou
-non, en faveur de son mari. Je ne doutais point qu’il ne se retrouvât
-sans un sou, et je me demandais déjà comment j’allais m’y prendre pour
-lui faire accepter quelques subsides déguisés, placer ses billets de
-concert, lui procurer des leçons et lui donner à entendre que, malgré ma
-passion pour la musique, je le dispenserais de me jouer désormais du
-violon.
-
-«La question de notre logement fut aisément et vite résolue: l’hôtel
-d’Élisa était mis en vente, je venais moi-même de revendre mon terrain
-de l’avenue d’Iéna et ce qu’il y avait dessus de constructions. L’hôtel
-valait bien davantage; mais, justement parce qu’il valait trop, personne
-n’osa le pousser aux enchères, et je l’eus pour un prix dérisoire.
-J’aurais même fait une excellente spéculation si je ne me fusse entêtée
-de rebâtir; mais j’avais déjà vu et montré les projets de mon
-architecte, on en parlait, je ne pouvais plus reculer, c’était un point
-d’honneur. Cela me permettait en outre de congédier Haffner sans
-préciser si je rompais: je mettais la pioche dans les murs de sa
-chambre, il était bien obligé de chercher un gîte ailleurs, et je ne
-craignais point qu’il me sollicitât de lui en offrir un chez moi, avenue
-de la Reine Hortense, où je retournai dès que je fus propriétaire ici.
-
-«Il ne commit pas, en effet, cette inconvenance. Il loua ce qui se
-faisait alors de mieux comme appartement de célibataire, au coin de la
-rue de Courcelles et du nouveau boulevard Haussmann: un entresol bas de
-plafond, avec des triples rideaux aux fenêtres, des meubles de cuir dans
-sa chambre à coucher, des meubles d’or et de brocatelle jaune, des
-tables et des entre-deux façon Boule dans le salon, et aux murs des
-tableaux de genre fort coûteux, mais que jamais personne n’y a pu
-apercevoir à cause de l’obscurité. Il ne marqua d’ailleurs nulle
-intention de changer les habitudes qu’il avait avec moi, ni de rien
-réformer de sa vie, qui était dispendieuse. Sa toilette lui mangeait
-beaucoup d’argent, et il aimait trop les bijoux. Il se connaissait aux
-objets d’art comme les gens de notre monde qui en vendent; mais il en
-achetait. Il avait des voitures et des chevaux. Enfin, il n’était
-peut-être pas des meilleurs cercles, mais on joue partout, et son jeu,
-très gros, annonçait des ressources réelles; car on ne le suspecta
-jamais d’aider à la fortune, qui, sans lui être par trop contraire, ne
-lui était pas non plus si favorable.
-
-«Ses occupations ne lui permettaient pas d’être fort assidu auprès de
-moi, ni importun, mais il était régulier; et, pour ce qui est d’un
-article sur lequel il ne me plairait point d’insister,--je veux dire les
-finances,--il ne paraissait nullement penser à se restreindre, au
-contraire. Vous n’avez qu’à regarder autour de vous pour juger si je lui
-ai occasionné des frais extraordinaires cette année-là. Les gazettes ne
-se sont pas gênées pour publier mes comptes, mes comptes fantastiques:
-on le disait de moi comme d’Haussmann. Elles ont cru exagérer, et elles
-sont restées en deçà. Je n’étais pas sans fortune, mais elle n’y aurait
-pas suffi; et je vous jure que tout a été payé, très cher, et comptant.
-J’ai toujours eu horreur des dettes.
-
---Pas d’en faire faire, interrompit le vieil Alcibiade, à qui son âge
-permettait, si j’ose dire, cette gaminerie.
-
-La marquise voulut bien sourire. Elle reprit:
-
---Il est curieux comme je suis peu curieuse et, à cet égard, peu de mon
-temps. Vous voyez, vous m’avez demandé d’abord d’où venait l’argent: eh
-bien, moi, jamais je ne me serais posé cette question-là de moi-même et
-si on ne me l’avait suggérée. Elle ne m’intéressait point. Je ne
-considère, à propos de l’argent, que le _to be or not to be_. Le code
-admet, je crois, pour les meubles, que possession vaut titre: à plus
-forte raison pour l’argent. Où irions-nous si, chaque fois que nous
-avons entre les mains un malheureux billet de cinquante louis, nous
-devions faire un examen de conscience et nous demander: «D’où vient
-cela?» Il m’a toujours paru intolérable qu’on arrête les gens et qu’on
-leur dise: «Mais vous avez un complet neuf et cent francs sur vous!
-C’est donc que vous avez assassiné une vieille dame?» La police ne se
-gêne pourtant point pour poser cette question indiscrète à de pauvres
-diables, et c’est même ainsi que, de loin en loin, elle découvre un
-meurtrier. Elle traite volontiers de même des gens qui ont mieux qu’un
-complet neuf; et le public, qui s’arroge le droit de faire la police en
-amateur, informe d’office contre tous ceux qui font des dépenses
-exagérées et dont les ressources ne sont pas claires. Encore une fois,
-de moi-même je n’y aurais pas songé, mais cela ne me plaisait point
-d’entendre ce que l’on disait: car j’entendais tout, j’ai l’oreille
-fine. Je ne me souciais pas non plus d’être mêlé à une vilaine affaire.
-C’est comme pour les dettes, mon bel ami (dit-elle plus particulièrement
-au malicieux Alcibiade): les autres font ce qu’ils veulent, et même pour
-moi, mais je décline toute responsabilité. Après tout, ce Haffner,
-est-ce que je le connaissais? C’était un aventurier. On le qualifiait
-même durement, sous prétexte qu’il avait vécu de la Watson, sinon de
-moi. Je crus devoir surmonter ma répugnance, et je profitai de ce que
-j’avais à le remercier du plafond de Baudry pour lui demander entre
-parenthèse comment il s’en tirait.
-
-«Il ne fit point difficulté de me répondre, et j’ai beau ne rien
-entendre à ces choses-là, son moyen me parut si ingénieux, si simple, si
-intelligible, si élégant que j’en fus émerveillée. Je vous ai dit que le
-roi de Hollande avait ordonné, par vertu, le mariage d’Élisa Watson et
-de Haffner: ce bon roi n’était pas seulement maniaque de vertu, mais
-aussi de toute espèce de régularité, et il avait exigé que le contrat
-fût en bonne et due forme. Haffner avait donc reconnu à la Watson un
-apport dotal de douze millions. C’était la valeur nominale des actions
-que Sa Majesté avait offertes à la demoiselle; mais comme, à l’époque du
-cadeau, elles ne valaient rien, la dot était fictive et Haffner était
-fondé à en poursuivre la restitution. Ou bien il admettait la réalité de
-ces douze millions, mais Élisa en laissait plus de trente-six, et alors
-il en réclamait encore une douzaine pour sa part dans les acquêts de la
-communauté. Je ne sais pas si, au regard du droit, l’une ou l’autre de
-ces prétentions soutenaient l’examen, mais elles n’ont point semblé
-ridicules à de plus malins que moi, je veux dire aux prêteurs de
-profession. Haffner me conta, en effet, qu’il avait assez vite gagné son
-procès en première instance, que l’appel et l’instance de cassation
-traîneraient sans doute des années, mais que pas un usurier ne doutait
-du gain final, et qu’on lui avançait des sommes énormes sur la garantie
-de ses futurs douze millions.
-
-«Je n’allais pas être plus méfiante que des gens qui risquent leur
-argent, moi qui ne risquais rien. Je me laissai vivre, et je m’interdis
-de penser aux combinaisons de mon ami. J’y pensais, malgré moi, assez
-souvent. Haffner était devenu à mes yeux une espèce de magicien, qui
-créait de rien quelque chose: car je n’aurais pas juré qu’il eût un jour
-douze millions (l’on peut perdre tous les procès), mais je savais mieux
-que personne qu’il faisait de l’argent tant que j’en voulais. Créer
-quelque chose de rien, c’est un miracle, et même le seul. J’en étais
-toute pénétrée d’effroi religieux, et les sentiments religieux me
-prédisposent aux scrupules. Je me demandais parfois: «Ce miracle, ai-je
-bien le droit d’en profiter?» Je répondais hardiment oui, puisque je
-mettais en sûreté tout ce que je prenais pour moi. Ce que gardait
-Haffner s’évanouissait à mesure, ou risquait fort d’être remboursé un
-jour ou l’autre: moi je faisais des placements inaliénables et
-insaisissables, et si par hasard il n’héritait pas d’Élisa Watson,
-j’étais du moins sûre que ses créanciers ne viendraient pas gratter mon
-plafond de Baudry.
-
-«Mais autre chose m’intriguait. Nous étions, quoi qu’on en ait dit,
-moins affolés et moins friands de scandales qu’aujourd’hui. Je
-m’étonnais pourtant qu’une affaire si importante, et si piquante, et
-plaidée, me disait Haffner, par Jules Favre, pût se dérouler sans que
-l’on en soufflât mot, ni même que l’on eût l’air d’en rien soupçonner.
-Cela me donna une deuxième légère crise de curiosité, et je parlai à
-Haffner de son procès comme il était naturel que je fisse. J’évitai avec
-soin de trahir la moindre défiance, mais il était bien aussi fin que
-moi, ou il cherchait une occasion de me convaincre: il m’apporta le soir
-même un ballot d’actes sur papier timbré, d’extraits de jugements et
-autres pièces où une femme n’a qu’à jeter les yeux pour être saisie et
-comme accablée de leur authenticité. Mais je sais par expérience
-l’impression que fait sur moi le grimoire, et je n’en voulus pas croire
-moi seule. J’avais un ami notaire (on n’est pas parfait). Je lui
-transmis le dossier. Mon Dieu, vous allez trouver que j’accumule à
-plaisir les invraisemblances. C’est ce que fait assez ordinairement la
-vérité elle-même. Mon ami notaire me certifia que toute cette
-marchandise était de bon aloi. Je lui objectai qu’il est inconcevable
-qu’une affaire pareille se débatte dans une cave: il me répondit qu’il
-se passe bien d’autres choses dans les caves, et qu’on ne sait pas tout,
-même les notaires.
-
-«L’admirable est que cette consultation, qui aurait dû me donner la foi,
-acheva de me la retirer. Je n’avais jamais cru absolument aux histoires
-d’Haffner, jamais non plus je ne les avais niées absolument. Dès que
-j’eus des raisons d’y croire, je passai du doute à la certitude
-négative. En conséquence, je le mis à contribution encore plus
-immodérément. Je suis, me disais-je, la caisse de retraite de ce pauvre
-homme. Si un beau jour tout craque, il trouvera ici le nécessaire,
-souper, gîte et même le reste: il ne l’aura pas volé. Je vous prie de
-considérer le progrès de mes sentiments: j’avais d’abord voulu me
-débarrasser de lui sans tambour ni trompette, et j’étais prête à lui
-faire la charité! Il ne m’en fournit point l’occasion. Rien ne sauta. Il
-disparut tout simplement sans laisser d’adresse, même à moi. Son bail de
-la rue de Courcelles était à fin de période, et l’on sut qu’il avait
-donné congé dans les règles depuis six mois. Cette fugue était donc
-préméditée de longue date. Il laissait d’assez grosses dettes, mais non
-point disproportionnées à son apparente fortune, et elles ne firent
-point crier. Quant au procès, personne n’en parla ni n’en ouït parler
-davantage après son éclipse qu’auparavant.
-
---Et ça finit... comme ça? demanda le ci-devant Monseigneur,
-désappointé.
-
---Non, dit lady Ventnor après un petit effet de silence et de
-recueillement. Je vous disais tout à l’heure qu’il n’est mort que depuis
-peu: en effet, il n’y a pas quinze ans. J’étais mariée. Je recevais
-comme à présent, comme toujours, à cinq heures. Je le vis arriver un
-soir, comme s’il était venu la veille. Jamais il ne m’avait écrit une
-ligne. Je n’avais pas eu de lui la moindre nouvelle depuis... calculez!
-Jamais la pensée ne me serait venue qu’il pût exister encore. Mais son
-entrée fut si naturelle et sa figure avait si peu changé que je n’eus
-pas même peur à sa vue. Il portait seulement un peu plus longue sa barbe
-que j’avais déjà connue blanche, et tenez, il ressemblait au beau
-Nieuwerkerke, dont nous parlions. Sa tenue était correcte, et même
-élégante, rien de l’Enfant prodigue. J’avais pas mal de monde, il ne put
-que prendre part à la conversation générale; mais il resta le dernier.
-
-«Lorsque nous fûmes tête à tête, il s’excusa de son brusque départ de
-jadis, comme il eût fait de quelque vénielle impolitesse d’hier; puis il
-me démontra, fort brièvement, qu’il avait dû agir ainsi. Le procès n’en
-finissant point, ses prêteurs s’étaient lassés. Plutôt que diminuer son
-train, il avait préféré faire le plongeon. Il s’en était allé dans son
-pays, où l’on vit de rien. Et maintenant il revenait, parce que l’arrêt
-définitif était rendu, et il n’avait plus qu’à toucher les fonds.
-J’avoue que ce dénouement-là me surprenait encore plus que l’apparition
-du revenant. Je m’étais même si bien habituée à croire qu’il avait roulé
-tout le monde, et d’abord moi (mais moi sans dommage), que j’étais
-presque déçue. Lui cependant, toujours avec la même placidité,
-m’exposait comment seraient échelonnés les paiements de cette fabuleuse
-somme. Il devait toucher le lendemain son premier million, en un chèque
-sur la Banque de France. Il me montra le chèque. J’en ai vu de gros,
-mais c’était la première fois que j’en voyais un de cette taille: il
-m’imposa.
-
-«Haffner me dit alors qu’il avait une grâce à me demander: c’était de
-partager avec lui, le lendemain, son dernier déjeuner d’homme pauvre, à
-la Maison Dorée. J’acceptai, j’étais sincèrement émue; et je dois dire
-que rien ne fut gai comme ce dernier déjeuner d’homme pauvre. Vous savez
-que Haffner avait de l’esprit. Était-ce du sien, ou du vôtre, qui lui
-était resté après les doigts? N’importe, il m’amusa fort, et il fut bien
-jeune, ce vieillard à la barbe blanche! Après déjeuner, il me remit en
-voiture et fut, en se promenant, toucher son million. J’appris par les
-journaux du matin qu’en rentrant à l’hôtel de Bade où il était descendu,
-vers trois heures, il s’était tué.
-
---Quel mystère! dit l’évêque.
-
---Je suppose, dit lady Ventnor, qu’il avait fini par croire à son
-procès; il était devenu un peu fou, à la façon d’Élisa Watson; il avait
-le délire des grandeurs. C’est assurément lui-même qui avait fabriqué le
-chèque, et il ne le croyait point faux. Il l’a présenté de bonne foi aux
-guichets de la Banque, on lui a ri au nez; son illusion s’est évanouie
-brusquement, cet homme ruiné depuis un quart de siècle a senti la ruine
-pour la première fois, il n’avait plus de raison d’être, et il s’est
-détruit.
-
- * * * * *
-
-Ce récit nous avait très vivement intéressés, mais c’était ce genre
-d’intérêt qui n’anime point une compagnie, et le dénouement avait même
-jeté un froid. Nous ne sommes pas comme les anciens, et nous n’aimons
-guère que l’on fasse allusion à la mort dans les banquets: nous croyons
-aussitôt devoir, non par un sentiment véritable, mais par bienséance,
-prendre des figures d’enterrement.
-
-Lady Ventnor est une maîtresse de maison trop accomplie pour que ces
-petits mouvements des cœurs lui échappent; elle les surprend, et elle
-excelle à y couper court. Elle semblait rêver, elle regardait un peu
-vaguement çà et là: elle cherchait une diversion. A ce moment, les
-moujiks entrèrent, et ils débarrassèrent, pour y servir des
-rafraîchissements, la table où nous avions dîné. Les yeux de lady
-Ventnor semblaient attirés maintenant vers cette table d’onyx, nue, où
-apparaissaient plusieurs taches noirâtres que nous n’avions pu voir
-quand le couvert était mis. Elle nous les fit remarquer.
-
---Voilà, dit Alcibiade, une admirable table gâtée! Quel est le vandale
-qui a dîné ici?
-
---Non, non, dit lady Ventnor en riant, c’est moi qui ai fait cela.
-
-Nous sentîmes qu’il y avait une histoire là-dessous et nous la
-demandâmes.
-
---J’aurai, dit-elle, du mérite à vous la conter, car, outre que j’y joue
-un rôle scabreux, j’y joue un rôle de dupe; et cette fois ce n’est pas
-comme avec Haffner, je n’y gagne rien. Général, vous rappelez-vous...
-_Gaston_, votre camarade des Guides? Je ne dis pas les noms de famille,
-et je ne sais en vérité pourquoi, puisque vous les avez sur les
-lèvres... Il était bien gai, charmant, mais, que voulez-vous? il ne me
-plaisait pas; il me faisait la cour, et il m’ennuyait. Je le savais
-l’amant aimé de... _Lydie_, si réservée et qui passait pour
-irréprochable. Alcibiade vous a dit comme les démarcations étaient
-rigoureuses entre les trois mondes.
-
-«Il me suffisait d’être sans conteste au premier rang du mien depuis que
-j’avais établi ma résidence en cet hôtel, et je ne rêvais pas d’effacer
-les frontières, je ne me suis jamais souciée de l’impossible. Cependant
-il ne me fâchait point qu’une femme des sphères inaccessibles souffrît à
-cause de moi: Lydie avait la modestie ou le bon sens de croire Gaston
-perdu pour elle s’il m’aimait. En effet, je pensai d’abord le lui
-prendre, si peu d’envie que j’en eusse; mais quand je sus qu’elle était
-prête à tout pour le garder, même à me prier, je lui fis dire que je
-m’engageais à n’y toucher point, à condition qu’elle vînt ici à six
-heures et demeurât cinq minutes dans mon salon, où elle aurait
-d’ailleurs le plaisir de rencontrer tous ses amis.
-
-«Elle vint: que ne ferait une amoureuse? Mais Dumas fit tout manquer: il
-était parfois l’homme de ses pièces, le Jalin, l’ami des femmes. Lorsque
-l’on annonça... Lydie, il se leva brusquement, alla dans le vestibule
-lui défendre d’entrer, et la reconduisit, de gré ou de force, jusqu’à sa
-voiture. Il ne jugea pas à propos de reparaître au salon, et je m’en
-félicitai, car je sentais qu’il avait l’opinion pour lui, je n’étais pas
-certaine qu’un de mes amis présents lui eût demandé réparation de
-l’insulte qu’il venait de me faire, et je préférais ne pas tenter
-l’expérience.
-
-«J’étais réduite à l’autre revanche, et je décidai de la prendre, mais à
-la rigueur, car Gaston ne me plaisait toujours guère. Je lui avais donné
-rendez-vous le même soir pour lui dire: «Votre maîtresse sort d’ici, je
-lui ai promis que je ne vous ferais rien.» Il fallait chanter sur un
-autre air. Je lui dis:
-
-«--Eh bien, mon cher, c’est oui. Mais c’est dix mille francs. Pour le
-principe, car vous pensez bien que je n’ai que faire de votre argent.
-Aussi je ne le prendrai pas. Procurez-vous, d’ici à demain, dix beaux
-billets, bien neufs, nous les étalerons sur cette table, nous y mettrons
-le feu, et vous ferez ce qu’il vous plaira... ou ce que vous pourrez,
-tant qu’ils brûleront.
-
-«Je tremblais qu’il n’eût peine à se procurer cette petite somme: il
-était presque pauvre. Mais il m’arriva le lendemain à l’heure dite, et
-il me présenta ses dix billets de mille francs comme un bouquet. Nous
-les posâmes là... et voilà les taches qui prouvent qu’ils furent brûlés,
-et ce qui s’ensuit. Je le regardais d’un air narquois... J’avais tort,
-car il me glissa à l’oreille en me disant adieu... et merci:
-
-«--Marguerite... ils étaient faux!»
-
- * * * * *
-
-Nous rîmes, par politesse,--et par politesse également nous ne rîmes
-point trop, pour ne pas donner à croire à lady Ventnor que nous
-applaudissions au tour de Gaston. Moi, je le goûtais assez, et il me
-parut que pas une des précédentes confidences de la marquise ne m’avait
-illustré et illuminé l’histoire du second Empire comme cette insolente
-flambée de billets de banque--faux.
-
-
-
-
-VII
-
-LES RESSEMBLEURS
-
-
-Je n’oubliais pas que Mme la marquise de Ventnor m’avait proposé de
-visiter ses archives. Je lui rappelai cette invitation, et je lui
-demandai un de ces rendez-vous privilégiés qu’elle ne refuse jamais. Je
-le fis à l’insu de Maurice. Puisqu’il la courtisait, sourdement et par
-intermittence, mais avec ténacité, et puisqu’elle ne le décourageait
-point, je ne trouvais guère convenable de toujours remuer devant lui
-tout ce passé: cela me gênait pour elle comme pour lui. Mais il est
-curieux que je suis ordinairement plus délicat pour les autres qu’ils ne
-le sont eux-mêmes; c’est comme quand je fais une visite de condoléance
-après un deuil, c’est moi qui ai l’air d’avoir perdu mes parents.
-
-Les remuements du passé de lady Ventnor ne gênaient, paraît-il, que moi.
-M. de Courpière y semblait même prendre goût. Je ne l’aurais point
-soupçonné de cette perversité: il est naturel et candide jusque dans
-l’énorme, et, en fait de conscience, je l’ai toujours vu se tenir à
-zéro, sans monter au-dessus, mais sans non plus descendre au-dessous.
-Quant à lady Ventnor, elle savait bien qu’une femme a d’autant plus de
-chances d’attacher un homme qu’elle a plus d’antécédents. Elle en eût
-ajouté, mais cela n’était pas nécessaire, et elle pouvait à cet égard ne
-craindre aucune concurrence.--Je crains, moi, que l’on ne m’accuse de
-charger et que les historiens de l’avenir qui se référeront à ce
-document n’élèvent des doutes sur l’existence réelle de lady Ventnor. Je
-tiens à déclarer une fois pour toutes qu’elle n’est pas un mythe, et que
-les travaux de galanterie que je lui attribue furent bien accomplis par
-elle seule, et non pas par plusieurs personnes.
-
-Dès qu’elle m’eut accordé le rendez-vous que je sollicitais, elle
-convoqua M. de Courpière. Il me fit en chemin, à propos de ma
-cachotterie une espèce de scène, où je crus démêler qu’il était jaloux.
-Je le rassurai insolemment et lui protestai que je ne demandais à lady
-Ventnor que des satisfactions de curiosité.
-
---Moi aussi, dit-il; mais avoue qu’elle peut encore inspirer des désirs.
-
-Il ajouta que je lui devais cette relation-là, comme d’ailleurs toutes
-celles dont je pouvais me targuer, et que j’étais bien heureux de
-l’avoir pour entrer dans le salon, car sans lui je n’aurais pas dépassé
-l’antichambre. Je me contentai de hausser les épaules, et je le suivis
-dans ces fameuses archives, où il est probable qu’on ne l’eût point
-admis sans moi.
-
-Je ne m’attendais pas à voir un bureau de ministère, des cartons verts
-et des casiers, mais l’aspect du lieu me surprit agréablement. C’était
-une bibliothèque fort petite et, pour plus d’intimité, basse de plafond.
-Les armoires qui régnaient tout autour et de haut en bas en formaient
-l’unique boiserie. Elles étaient encadrées d’une moulure fort simple, et
-peintes d’un gris presque blanc que relevaient çà et là des médaillons
-de Wedgwood. Elles étaient vitrées, avec des rideaux d’un jaune pâle,
-mais tirés, pour laisser voir ce qu’elles renfermaient. Les principales
-pièces de ces archives étaient des livres en première édition, avec
-dédicaces, autographes et divers _testimonia_, ou des manuscrits,
-offerts à lady Ventnor par tous les illustres gens de lettres qu’elle
-avait connus. Ces ouvrages étaient revêtus de reliures ingénieusement
-appropriées. Les volumes uniques avaient le dos nu et les plats
-richement décorés; ils étaient, en conséquence, exposés sur des
-pupitres. Lorsqu’il y avait plusieurs tomes, les dos s’ajustaient les
-uns aux autres aussi exactement que les pièces d’un jeu de patience, et
-un ornement continu, ou même une peinture, recouvrait leurs surfaces
-jointes. Ainsi, le _Journal des Goncourt_ était habillé de parchemin
-blanc, et offrait à la vue un charmant tableau de genre, dont le sujet
-était le dîner de Magny. Les sept volumes du _Port-Royal_ s’illustraient
-d’une perspective de cette abbaye, et la _Vie de Jésus_ d’un paysage de
-Galilée. Des émaux de Claudius Popelin, représentant les divers membres
-de la famille impériale, surchargeaient la mince plaquette de la réponse
-du prince Napoléon au _Napoléon_ de M. Taine; et une dizaine de
-feuillets de la _Tentation_ étaient enserrés dans une sorte de sachet,
-fait d’un lambeau de ces étoffes que l’on retrouve aux fouilles
-d’Antinoé. Des bibelots étaient semés entre les livres, statuettes de
-Tanagra, médailles et monnaies antiques, et des souvenirs plus modernes,
-par exemple un poignard, dont la lame marbrée de taches noirâtres
-semblait bien avoir été plongée dans le sang.
-
-Les correspondances étaient enfermées dans des cartons, mais qui
-affectaient aussi des formes de livres, et dont les reliures n’étaient
-pas moins recherchées, quelques-unes d’un goût fâcheux. C’est ainsi que
-je reconnus sans la moindre hésitation le carton qui devait contenir les
-lettres du prince d’Orange, autrement Citron, à une mosaïque de cuir où
-s’entremêlaient ces deux fruits. Lady Ventnor sentit ce que j’en
-pensais, et s’excusa: c’était, dit-elle, un présent de Citron lui-même,
-qui avait fait exécuter ce bizarre chef-d’œuvre par plaisanterie. Elle
-se rappela qu’elle m’avait parlé de ses archives justement à propos des
-lettres de collégien dudit Citron: elle ouvrit la boîte et nous en fit
-lire deux ou trois, qui étaient en effet touchantes par leur puérilité,
-mais dont l’intérêt historique ne me parut point supérieur.
-
---Madame, lui dis-je, j’ai une excellente mémoire, puisque je me suis
-souvenu d’une promesse en l’air que vous m’aviez faite de m’ouvrir ces
-archives. Je me souviens aussi fidèlement de vos moindres propos, et il
-en est un, déjà fort ancien, qui a éveillé en moi une curiosité que
-j’attends encore de voir satisfaite. Le jour que de grands personnages
-vinrent déjeuner chez «l’Oncle», vous n’eûtes que la permission de les
-regarder une minute en écartant un rideau. Vous vîtes un certain prince,
-qu’on appelait le Prince comme s’il eût été seul au monde de ce rang, et
-qui ressemblait aux images populaires de Napoléon. Et comme Thérèse
-Lachmann, plus tard Mme de Païva, un soir qu’elle mourait de faim aux
-Champs-Élysées, dit: «J’y ferai construire mon hôtel,» vous dîtes:
-«J’aurai ce prince, à côté de qui on ne me permet pas de m’asseoir.»
-J’aime autant vous dire que je sais que vous l’avez eu; mais quand donc,
-Madame, et n’en sommes-nous pas encore au Prince?
-
---Oh! dit-elle, à peu près...
-
-Et elle se baissa, pour prendre un autre carton, orné, comme la
-plaquette que j’ai mentionnée ci-dessus, d’émaux de Popelin. C’était,
-sur le dos, les armes impériales; sur l’un des plats, un médaillon
-double, où le Prince et le premier Empereur se regardaient; sur l’autre
-plat, une vue du Palais-Royal. Mais elle garda, sans l’ouvrir, ce carton
-sur ses genoux, et elle dit:
-
---Le dessein que j’avais formé d’_avoir_ le Prince ne se réalisa en
-effet qu’au bout de plusieurs années. La raison de ce retardement est
-assez singulière: c’est justement cette ressemblance que vous venez de
-rappeler, que tout le monde connaît, et dont vous avez sous les yeux une
-preuve entre mille. (Elle regarda un instant les deux médaillons.)
-
-«J’ai lu... Dieu! que je vais encore vous paraître pédante! N’importe,
-puisque je vous ai avoué, à vous, que mon ignorance est une comédie.
-J’ai lu, chez «l’Oncle», un bouquin de Restif de la Bretonne sur le
-Palais-Royal (admirez la coïncidence), et particulièrement un chapitre
-intitulé _les Ressembleuses_.--Je laisse à l’auteur la responsabilité de
-ce mot barbare.--Selon Restif, à la fin du dix-huitième siècle,
-certaines... matrones, pour procurer des illusions à leur clientèle,
-recherchaient les sosies féminins des plus illustres et désirables
-contemporaines, soit de la ville ou de la cour, soit du théâtre. Cette
-supercherie se pratique aujourd’hui encore, mais avec moins de
-raffinement. Car, s’il faut en croire Restif (et, entre nous, je ne le
-crois guère), les matrones allaient jusqu’à faire mouler le visage des
-dames auxquelles il s’agissait de ressembler; les ressembleuses
-portaient longtemps ces masques, afin d’acquérir peu à peu la même
-habitude et les mêmes jeux de physionomie, et elles achevaient la
-ressemblance en étudiant la démarche, les gestes du modèle, jusqu’au
-timbre et aux inflexions de sa voix. Encore une fois, je ne sais pas si
-Restif a observé ou inventé tout cela; mais vous m’accorderez que le
-Prince avait le masque napoléonien comme si on l’avait moulé sur
-l’original pour l’appliquer ensuite à son visage.
-
-«Cette ressemblance prodigieuse, ou mieux cette identité, fit travailler
-mon imagination. Je ne me souciais plus de prendre, au moyen d’une
-passade banale, la revanche du déjeuner d’où j’avais été exclue: je
-voulais Napoléon. Pas celui-ci: l’Autre. J’avais l’idée fixe, la
-superstition, la passion de Napoléon, comme le héros de Stendhal,--mais
-avec tous les avantages... et toutes les commodités que me donnait mon
-sexe.
-
-Cette étrange confidence amena une digression. M. le vicomte de
-Courpière n’est pas né interrupteur, il ne sait pas jeter dans les
-couplets d’autrui des réflexions spontanées et vives; mais il aime à
-développer posément des idées générales. Il coupa Mme la marquise de
-Ventnor pour nous faire connaître ce qu’il pensait du culte bonapartiste
-et du grand homme lui-même. Je n’éprouvais pas le besoin de l’apprendre
-à ce moment-là précisément, et, de plus, les vues de M. de Courpière me
-causèrent une certaine irritation. Il se flattait d’être une manière de
-conquérant,--je ne saurais dire qu’il eût tort; et, comme la plupart des
-hommes qui se sentent nés pour conquérir, il prétendait ressembler lui
-aussi à Napoléon, le conquérant-type. Mais cette prétention ne dénotait
-de sa part aucun orgueil, car il ne nous dissimula point que Napoléon
-lui semblait surfait.
-
-J’avais lu dernièrement une interview d’un auteur dramatique célèbre,
-qui de même comparait à l’Empereur le héros d’une de ses pièces, grand
-brasseur d’affaires, donnait la préférence à son personnage, et
-s’exprimait sur le compte de l’autre héros avec dédain. Je m’échauffai à
-ce souvenir et à la diatribe scandaleuse de M. de Courpière; et
-j’entrepris de faire une apologie de Napoléon, ce qui n’était guère
-moins inutile que de déblatérer contre lui. Je ne parlai point de ses
-talents militaires: je crois que tout a été dit là-dessus, et d’ailleurs
-je n’y entends rien. Mais je déclarai que je l’admirais pour sa faculté
-de souveraineté, sans pareille dans le passé ni probablement dans
-l’avenir (espérons-le), et pour la forme de son intelligence, la plus
-approchante que nos faibles génies puissent concevoir d’une intelligence
-divine et providentielle: car elle apercevait du même regard les
-ensembles et le détail. Mme la marquise de Ventnor daigna trouver ces
-deux traits bien choisis, et elle y ajouta ceux qui peuvent plus
-particulièrement séduire l’imagination d’une femme. Toute femme rêve un
-maître, et celui-ci était le Maître. Quelle ivresse de s’assujettir à
-lui, et en même temps de le dominer! Car elles dominent toujours, elles
-sont toutes des servantes-maîtresses. J’avais bien dit qu’il était à
-l’image de Dieu: quel effroi et quelle gloire d’être visitée par un
-dieu, comme Alcmène, et par celui-ci, qui, dans les transfigurations de
-l’amour, se faisait homme, enfant même, avec des brutalités et des
-grâces! On nie qu’il ait pris le temps d’aimer: il a connu toutes les
-sortes d’amour, fraîches idylles et vives passades, la délectation
-morose de l’habitude: il a aimé jusqu’à l’impénitence une vieille
-maîtresse infidèle et charmante; il a même aimé par snobisme, et, après
-avoir violé l’archiduchesse comme ferait un charretier, il lui a voué
-une sincère tendresse, étonnée, respectueuse,--despotique.
-
-Je fis à mon tour mon compliment à lady Ventnor: je lui assurai que l’on
-ne saurait mieux résumer la vie amoureuse de Napoléon; mais je lui
-rappelai qu’il était mort longtemps avant qu’elle ne naquît, et je la
-priai de passer au Prince suppléant.
-
---Pas encore, dit-elle: j’ai, par ordre chronologique, un épisode
-préliminaire à vous raconter.
-
-Elle avait été remarquée--ah! cela devait arriver--par un autre membre
-de la famille impériale, enfin par le second Empereur lui-même. Elle lui
-avait plu, et n’avait point résisté à la tentation d’éprouver si cet
-autre neveu de son idole lui était aussi ressemblant. Ce fut une
-désillusion. Non certes qu’elle n’eût gardé un aimable souvenir de
-Napoléon III. Comme tous ceux qui l’ont approché, elle vantait son
-charme nonchalant, son extrême courtoisie, sa bonne éducation, si rare
-chez les têtes couronnées, son intelligence séduisante, mais chimérique,
-en tout point l’opposé de l’intelligence effective du grand Empereur. Il
-semblait avoir le goût des femmes, et avec cela en être désabusé. Il les
-traitait avec égards, d’un air d’ennui dissimulé par politesse, d’humeur
-toujours égale, sans rien de l’humanité capricieuse de Napoléon Ier.
-Lady Ventnor s’empressa d’ailleurs d’ajouter qu’il y avait dans ce
-raccourci plus d’hypothèse que d’expérience, et qu’elle était bien allée
-avec lui jusqu’au rendez-vous, mais qu’un incident tragique avait éludé
-le dénouement.
-
-Le protocole était moins sévère en ce temps-là que depuis la République,
-l’Empereur se déplaçait fréquemment sans escorte de Cent-gardes; et l’on
-ne faisait notamment point, quand il partait en expédition galante, tous
-les embarras que l’on ne manquerait point de faire aujourd’hui si nos
-vénérables présidents s’avisaient de courir. On avait cependant fouillé
-l’hôtel des sous-sols aux combles, lady Ventnor avait été priée de se
-tenir dans son boudoir et de n’en plus bouger, une heure au moins avant
-que Sa Majesté n’arrivât: et un agent de la police secrète, un Corse,
-s’était installé, sans lumière, dans la pièce voisine, qui commandait le
-boudoir.
-
-L’Empereur vint à l’heure fixée, comme en visite, et entama d’abord une
-conversation de la plus irréprochable banalité, qui faisait contraste
-avec ce mystère et cette surveillance. Le contraste parut encore plus
-étrange lorsque l’on entendit, à côté, un léger cri de surprise, un coup
-sourd et la chute d’un corps. L’Empereur fit un geste d’excuse, et
-vivement, mais avec sang-froid, ouvrit la porte, au moment où l’agent
-corse l’ouvrait aussi, de sorte que Sa Majesté faillit être heurtée. On
-vit par terre, poignardé, un jeune valet de chambre italien, engagé
-récemment. Le Corse prétendit qu’il appartenait à une société de
-carbonari et qu’il avait tenté de s’introduire dans le boudoir pour
-assassiner l’Empereur: il n’avait peut-être fait que passer là
-innocemment, sans savoir que l’Empereur y était. Napoléon fut aussitôt
-emmené, presque de force, par ses agents, et dut enjamber le cadavre.
-
---Il me faisait, dit lady Ventnor, l’honneur de vouloir absolument
-rester, mais il dut céder. Je ne l’ai d’ailleurs pas revu, et ce furent
-là toutes mes relations avec Napoléon III.
-
-«C’est, poursuivit-elle, peu après que je fus mise en relation avec le
-seul _ressembleur_. Il désira de me connaître, apparemment sur le
-conseil de l’un des trois ou quatre amis intimes qui, pour sa commodité
-et les convenances (bien qu’il en fît bon marché), endossaient ses
-maîtresses, mais je ne sus jamais lequel. Le lieu de la rencontre fut
-chez Anna Deslions, qui avait joui longtemps des faveurs du Prince et
-qui pensait se conformer aux précédents historiques en étant maintenant
-complaisante à ses nouvelles fantaisies. Le protocole fut assez
-impudent: le Prince me prit à sa droite, ce qui revenait à me jeter le
-mouchoir publiquement, et, pour que nul n’en doutât, il me traita
-pendant le dîner, où nous étions quinze, comme si nous eussions été tête
-à tête. J’oubliais de vous dire que je n’avais pas été consultée, mais
-simplement avertie par Anna Deslions que je ferais bien, pour commencer,
-de résister un peu, parce que Son Altesse Impériale aimait cela.
-
-«Mon Dieu! ces façons ne pouvaient pas me déplaire: elles étaient
-napoléoniennes, elles répondaient à mon dessein. Il n’y avait que cette
-résistance qui me chiffonnât. Je n’avais aucune envie de me marchander,
-et je hais l’hypocrisie. J’eusse préféré en user avec le Prince aussi
-librement qu’il faisait avec moi. Le dîner eût tourné à l’orgie romaine!
-Je m’oubliai. Anna, qui était la correction même, se fâcha. Vous pensez
-qu’elle ne pouvait gronder le Prince; elle me fit des yeux, inutilement;
-elle se décida enfin à se lever de table et, d’un signe impérieux,
-m’appela dans le fumoir, pour me dire: «Mais résistez donc, malheureuse,
-résistez!» J’en ris beaucoup et je fis ensuite de mon mieux; mais je
-crois qu’elle exagérait et que le Prince n’y tenait pas tant que cela.
-
-«Par exemple, je résistai quand il prétendit, au sortir de table,
-m’emmener, sans reparaître au salon, et m’accompagner chez moi. Je
-m’étais mis dans la tête que la chose aurait lieu chez lui et qu’il
-m’enverrait ses ordres par son premier valet de chambre, comme faisait
-l’autre. Je jouais gros jeu, car il était l’homme du moment, et rien ne
-me garantissait qu’il désirerait encore demain ce qu’il souhaitait si
-fort ce soir. Cependant ma fantaisie, que je lui dis et que je lui
-expliquai, l’amusa. Il se monta, fut d’une verve étourdissante, s’occupa
-de tous sans paraître brouillé avec moi. Je n’avais pas résisté, il ne
-me pressait plus, et il demeura jusqu’à onze heures du soir: Anna
-Deslions n’y comprenait rien, ni quand elle le vit partir, seul, et
-pourtant de la meilleure humeur.
-
-«--Mais vous l’avez raté, ma chère! me dit-elle, consternée.
-
-«--Je ne crois pas, fis-je.
-
-«Je ne l’avais même pas différé. Je rentrai, je me mis au lit, dans ce
-grand lit de marqueterie que je vous ai laissé entrevoir l’autre jour;
-et, sous l’Aurore qui plane à la voussure de la niche, je m’endormis
-comme un enfant sur qui veille son ange gardien. Je fus tirée de ce
-sommeil innocent par un carillon. Ma femme de chambre se précipita chez
-moi et me dit qu’il fallait me lever et m’habiller au galop, et que l’on
-m’attendait en bas, d’ordre du Prince, pour me conduire au Palais-Royal.
-J’ai le réveil mauvais, je me mis en colère, et j’envoyai Son Altesse
-Impériale à tous les diables. Puis je songeai que je n’avais pas volé ce
-qui m’arrivait, et je trouvai même la plaisanterie assez bonne. J’y
-répondis par une plaisanterie du même goût: je revêtis ce que vous
-pouvez imaginer de plus somptueux et de plus inexpugnable comme toilette
-de cour, et je me parai de bijoux plus qu’une châsse.
-
-«Je ne fus au Palais-Royal que sur les trois heures du matin, où je
-trouvai le Prince qui piaffait. Il me reçut mal. Bah! mon programme
-comportait d’être rudoyée à l’occasion. Mais j’avais passé la mesure: je
-n’avais pas l’air d’une femme à qui l’on peut dire: «Maintenant,
-déshabille-toi,» comme l’autre Napoléon n’eût pas manqué de le faire
-après avoir grondé un peu. Mon Prince ne le dit pas, et, quand il
-redevint poli, il ne redevint point galant. Ma visite tournait à la
-grande cérémonie, assez comique à pareille heure. Puis, comme nous
-mourions de faim tous les deux, bien qu’Anna Deslions nous eût
-magnifiquement traités (mais de sept à neuf), il fit servir à souper, où
-il prodigua pour moi son esprit, son éloquence impériale, son familier
-et son sublime. Je crois que je ne lui répondis point mal. Le ton de cet
-entretien décida de la suite de notre liaison, qui fut toujours sérieuse
-et relevée. Cela n’empêchait pas l’abandon. Je lui contai, entre autres,
-l’histoire de ce déjeuner que vous me rappeliez tout à l’heure, et
-l’espèce de vœu que j’avais fait. Il fut décidé que nous y satisferions
-le lendemain, toujours avec le même cérémonial.
-
-«On vint, en effet, me chercher, mais cette fois à onze heures. J’y
-allai en négligé, il me reçut de même, et je connus un autre Napoléon,
-je dirais presque un Bonaparte, celui qui jouait aux barres dans le
-jardin de la Malmaison, et à d’autres jeux... Les jeux de princes n’ont
-rien de singulier, et vous savez que je n’aime pas à m’étendre sur le
-chapitre des intimités.
-
-«Celles-ci durèrent fort longtemps, et jamais le protocole ne fut
-modifié. Le Prince me faisait l’honneur de venir chez moi souvent, au
-moins deux fois par semaine, mais à l’heure de mes amis, et tout le
-monde pouvait feindre d’ignorer ce que tout le monde savait. Jamais il
-ne franchit le seuil de ma chambre, mais il m’envoyait chercher le soir
-de temps en temps. On ne me prévenait point, mais je me faisais un
-devoir de me rendre libre si je ne l’étais point. La fantaisie du Prince
-était fort irrégulière: il se passait quelquefois des quinze jours sans
-que je fusse mandée au Palais, puis j’y allais trois jours de suite. Il
-me recevait toujours dans une petite bibliothèque attenante à un salon
-où venait fréquemment la princesse. Il voulut même un jour me la faire
-voir par le trou de la serrure, et il se permit, à propos de l’extrême
-simplicité de sa femme, des plaisanteries, certes respectueuses, mais
-que je n’aime point. Je les lui reprochai sérieusement.
-
-«Nos entretiens étaient fort divers, et je ne savais jamais, en
-arrivant, ce qui allait se passer, s’il me bousculerait et gâterait ma
-robe, ou si nous causerions trois heures durant des plus graves sujets
-de politique. Il oubliait volontiers l’amour quand il était en pique
-avec les Tuileries, et ses piques n’étaient point rares. Je me gardais
-de faire l’Égérie, et il ne m’y engageait point. Je crois qu’il faisait
-cas de mon jugement, mais il trouvait moyen de délibérer avec moi sans
-jamais me consulter, ou du moins sans en avoir l’air. Je ne me
-permettais de dire mon avis que s’il attaquait la religion. Vous savez
-combien il était, hélas! libre-penseur. C’était le seul nuage entre
-nous. Sur Dieu, je n’entendais pas raillerie. Il en riait, après s’être
-fâché, et cette différence de nos opinions n’empêchait pas que je ne lui
-fusse nécessaire. Il voulait même m’avoir auprès de lui, invisible et
-présente, en des circonstances où, moi, je m’y trouvais déplacée. Il
-assurait que je pouvais seule l’aider à supporter les corvées
-officielles!
-
-«Il me faisait suivre les chasses en voiture fermée, et c’est ainsi que
-j’assistai à ce bain qu’il prit, un jour de grande chaleur, dans l’étang
-de la Reine Blanche, à l’effarement des dames présentes. Il osa même, un
-soir, me faire entrer dans la cour du château de Compiègne, où je fus
-témoin d’un spectacle inattendu. L’on avait apporté de Beauvais un
-mobilier de salon tout neuf, fort laid, mais d’une grande valeur, et on
-l’avait garé dans un vestibule. Il faisait beau, très chaud;
-l’Impératrice et ses dames d’honneur sortirent pour prendre l’air. Comme
-elles ne savaient à quoi passer le temps, elles firent tirer dans la
-cour ces chaises, ces canapés, ces fauteuils, et jouèrent au chat
-perché. Quand elles furent lasses de sauter à pieds joints sur les
-tapisseries, elles changèrent de jeu, et s’amusèrent à les lacérer à
-grands coups de ciseaux. Cette scène me rappela le célèbre tableau de
-Winterhalter, avec plus de mouvement.
-
-«Je rompis avec le Prince peu de temps après. J’eus l’idée
-extraordinaire de lui faire une scène de jalousie! C’est à n’y pas
-croire. Mais il fallait que cela finît, comme tout doit finir, et le
-prétexte importe peu. Le Prince fut, selon sa coutume, implacable: je
-veux dire que nous ne nous réconciliâmes jamais amoureusement; mais
-notre amitié ne souffrit point de la rupture de notre amour. Il s’est
-jusqu’à son dernier jour soucié de moi, avec la plus tendre, la plus
-touchante sollicitude, ses lettres en font foi. (Lady Ventnor nous en
-laissa enfin lire quelques-unes, mais elle ne me permit malheureusement
-point de les copier.) Toutefois, reprit-elle, il ne s’est plus soucié de
-moi qu’à distance, de haut. Il passait dans ma vie, songeur, les mains
-croisées derrière le dos, un peu voûté, comme pour se réduire à la
-médiocre taille de l’autre, et c’était «l’autre» plus que jamais, et
-même un portrait officiel de l’autre...
-
-«Bien longtemps après, dit-elle encore, je l’ai revu, oh! cette fois, de
-si loin!... Je traversais le lac de Genève sur mon yacht, nous passâmes
-devant Prangins. A tout hasard, je dirigeai la longue-vue vers le
-château. Je le vis. Il faisait lentement, lourdement, le tour de cet
-immense tapis vert qui descend de la façade jusqu’au bord de l’eau; et
-je crus un moment que j’étais en pleine mer, que je croisais près de
-Sainte-Hélène, que je voyais l’autre sur son rocher...
-
---Vous y mettez, dis-je, un peu de complaisance, et même de romantisme;
-car Prangins est une Sainte-Hélène bien agréable.
-
---Oui, dit-elle en souriant.
-
-Elle reprit:
-
---Ce n’est pas la dernière vision que j’aie eue de lui. Je l’ai revu...
-non, je l’ai entendu... Je l’ai entendu mourir, à l’hôtel, à Rome. Quel
-étrange hasard que j’y sois venue sans savoir qu’il y était, et
-justement pour apprendre qu’il était en train de mourir! Du vestibule,
-où j’entrais, je reconnus sa voix, sa grande voix de commandement et de
-colère. Il chassait de sa chambre le prêtre; il hâtait le départ d’une
-amie indiscrète; il refusait de recevoir un fils... J’arrivais bien,
-moi, quatrième! Naturellement, je n’allais pas demander à être reçue;
-mais je fus aussi bouleversée que s’il m’avait expulsée comme les
-autres; et, attendant je ne sais quoi, je n’osais rentrer dans ma
-chambre, j’errais dans les couloirs, où les trois autres, comme des âmes
-en peine, erraient aussi; nous nous rencontrions, nous nous devinions
-sans nous connaître, et nous n’osions pas nous regarder. Et là-haut la
-grande voix grondait toujours, et mugissait, et tonnait jusqu’au dernier
-soupir!...
-
-
-
-
-VIII
-
-ÉMILE
-
-
-J’admire la diversité de M. de Courpière: il aurait le droit d’être
-monotone, il est l’homme d’une seule idée; mais, outre que des hasards
-complaisants ont paru faire exprès de varier à l’infini ses situations,
-il a lui-même toujours considéré que son industrie particulière devait
-s’appliquer à n’importe quoi; et l’on peut dire qu’il n’a de personnel
-que son point de vue, d’où il ne se gêne pas pour regarder de tous les
-côtés. Au rebours de ce personnage de La Bruyère qui est propre à tout,
-autrement dit à rien, il profite de ce qu’il n’est propre spécialement à
-rien pour prétendre à tout. On se rappelle que naguère, sans se laisser
-divertir de sa vocation, il a porté aux affaires de son pays un intérêt
-bien naturel d’un homme né pour siéger à la Chambre des pairs, s’il y en
-avait une. La malice du suffrage universel ne lui a même pas permis
-d’obtenir un siège à la Chambre des députés; mais son activité politique
-ne faisait que sommeiller, et un beau matin il m’annonça qu’il allait
-tâter du journalisme.
-
---Je suis, me dit-il, à la veille de lancer un grand quotidien, qui aura
-douze pages et ne coûtera qu’un sou.
-
---Ah! bah? dis-je.
-
---Oui, fit-il, c’est le moment.
-
-Je lui objectai que toute personne qui crée un journal ou qui publie un
-livre se flatte que le besoin s’en fît sentir précisément à cette
-heure-là: mais il n’a pas coutume de s’arrêter aux objections. Il
-poursuivit:
-
---Un grand quotidien d’un sou et de douze pages raflera du premier coup
-toute la clientèle des confrères, s’il est résolument bourgeois, s’il
-tourne en dérision le snobisme socialiste, s’il exploite la peur des
-classes dirigeantes, s’il attaque de front la tyrannie des syndicats et
-l’impôt sur le revenu, si enfin il réclame le maintien de la peine de
-mort et s’il s’enjolive d’un peu de littérature honnête: car la
-pornographie a fait son temps.
-
---Ce programme, dis-je, me sourit, mais il faut de l’argent.
-
-Et, par suite de je ne sais quelle association d’idées, je me mis à
-chercher malgré moi s’il n’y avait point une femme là-dessous.
-
---De l’argent! répondit M. de Courpière. Je te crois! Il faut un million
-ou un million et demi. Je ne marche pas à moins de quinze cent mille
-francs.
-
---Tu te mets bien, dis-je.
-
-Il haussa les épaules. Une autre association d’idées me fit songer à
-lady Ventnor, et je lui dis en plaisantant qu’il devrait demander cette
-somme à notre amie. Il me répondit avec un admirable sang-froid:
-
---C’est naturellement à elle que je la demande.
-
---Ah! fis-je, un peu choqué de cette indiscrétion qui me semblait
-prématurée.
-
---Je trouverais facilement, reprit-il, quinze cent mille francs
-ailleurs. Je n’ai qu’à me baisser. Mais je donne la préférence à lady
-Ventnor. Je souhaite un associé plutôt qu’un bailleur de fonds. Je
-devrais dire une associée, car ce mot devrait toujours être employé au
-féminin. Or je ne saurais trouver d’associée plus précieuse que la
-marquise. Son esprit s’appareille merveilleusement au mien, et je
-pressens que nous ferons à nous deux de grandes choses.
-
---En attendant mieux, dis-je.
-
-M. de Courpière haussa une seconde fois les épaules. Je repris:
-
---Tu m’as reproché l’autre jour d’avoir voulu escroquer un tête-à-tête à
-lady Ventnor: j’espère que tu ne vas pas chercher ta revanche, et que tu
-me permettras d’assister en tiers à la conférence où tu solliciteras ses
-avis, sa collaboration et quinze cent mille francs. Je voudrais voir
-comme on s’y prend pour tirer d’une femme un million et demi.
-
---Tu assisteras à notre conversation, répondit M. de Courpière. La
-marquise et moi ne suffirions pas à fabriquer un journal. Il doit y
-avoir, dans ces machines-là, un tas de corvées où une femme n’entend
-rien, et dont il ne me plairait pas de me charger.
-
---Oui, dis-je, la cuisine.
-
---Ce mot dit tout. Eh bien, je te la confierai.
-
---Avec des appointements de chef. Je n’en demande pas plus.
-
---Tu penses bien que je ne vais pas te chicaner sur tes gages.
-
---Merci, dis-je. Et quand voyons-nous lady Ventnor?
-
---Mais, dit-il, cette après-midi. C’est pourquoi je t’ai parlé de
-l’affaire ce matin.
-
-Le rendez-vous eut lieu dans le petit salon des archives. Je m’en
-félicitai. J’avais peu de foi au journal de M. de Courpière, que
-j’intitulais déjà, à part moi, le _Pot au lait_. Je pensais que lady
-Ventnor, après avoir éludé la proposition qui lui allait être faite de
-consacrer à cette feuille un de ses millions et la moitié d’un autre,
-serait bien aise de trouver un prétexte pour changer de conversation et
-se laisserait volontiers remettre par moi sur le chapitre de ses
-souvenirs et de ses correspondances.
-
-Mais lady Ventnor n’a pas moins de diversité ni d’imprévu que M. de
-Courpière. Elle écoute d’abord tout ce qu’on lui dit, et le prend au
-sérieux jusqu’à preuve du contraire: c’est un principe fort sage. Elle
-oblige ses interlocuteurs d’avoir des idées nettes et de mettre les
-points sur les _i_. Avec Maurice, la besogne n’est point petite; mais
-elle s’en tira mieux que je n’eusse pu faire, moi qui ai l’habitude.
-Elle approuva les grandes lignes de son programme, puis elle le compléta
-et, pour expliquer ses vues personnelles, prononça une manière de
-discours-ministre sur la politique générale, tant extérieure
-qu’intérieure.
-
-Je ferai grâce à mes lecteurs de ce morceau, qui me parut un peu long,
-mais bien remarquable par le sens pratique: c’est l’essentiel de
-l’intelligence des femmes, les hommes seuls s’égarent quelquefois dans
-les nuages. Mais lady Ventnor passait l’ordinaire moyenne du terre à
-terre féminin. Cette personne bien pensante, qui m’avait souvent agacé
-par ses jérémiades sur les malheurs du temps présent, se manifesta
-soudain l’ennemie de toute superstition et même de tout principe, au
-moins de toute idée _a priori_, indifférente même à la forme du
-gouvernement, pourvu qu’elle y exerçât une influence, et ne s’effarant
-d’aucune incohérence ni d’aucune contradiction de la réalité, enfin une
-opportuniste intégrale (il faut bien que j’use de cette langue). Elle en
-gênait M. de Courpière, que les bienséances et son titre obligent de
-croire à quelque chose.
-
-J’observais le visage de lady Ventnor cependant qu’elle nous débitait sa
-profession de foi: le caractère s’en était modifié sensiblement. Elle me
-rappelait ces petites bourgeoises, épouses de commerçants, qui sont
-diligentes, entendues et commandantes; qui ne portent point la culotte,
-mais au moins le pince-nez; qui tiennent les livres et sont
-d’incomparables majordomes, ou madames j’ordonne. Elle me semblait
-capable de gouverner la France, comme, par exemple, une boulangerie: la
-loi salique est peut-être une sottise. Je ne pus me défendre de lui
-adresser mes félicitations. Elle les reçut en boutiquière modeste, qui
-est à la peine, mais veut que son mari soit à l’honneur: «C’est lui
-qu’il faut complimenter, ce n’est pas moi.»
-
-Elle dit:
-
---Je ne suis qu’une bonne élève.
-
-«Allons donc!» pensai-je; et alors je m’aperçus que, depuis qu’elle
-exposait ses idées, tout en les trouvant féminines, je «cherchais
-l’homme» qui les lui avait pu suggérer; de même qu’aux premiers mots
-qu’avait dits M. de Courpière de quinze cent mille francs, j’avais
-«cherché la femme» qui les lui procurerait. La réponse que venait de me
-faire la marquise me permettait de lui dire sans impertinence:
-
---Quel est le maître?
-
-Je n’y manquai point. Elle prit sur un des rayons de la bibliothèque,
-entre le _Roman de la Momie_ et les _Paradis artificiels_, une miniature
-encadrée d’ébène, qu’elle me tendit.
-
-La tête du personnage y était seule représentée, et je me demande à quel
-indice je devinai la disproportion de cette tête puissante au corps que
-je ne voyais pas, la stature brève, le cou dans les épaules. La peinture
-était minutieuse, d’une mollesse écœurante, et il fallait que le modèle
-eût des traits singulièrement nets et durs pour que l’artiste n’eût
-point réussi à les rendre fades et frustes. Les yeux très clairs
-dardaient et assenaient un regard despotique, presque furieux. Le teint
-exsangue était d’un vieillard, mais le pinceau avait léché et effacé les
-rides. Toute autre preuve de l’âge manquait, ainsi qu’aux visages
-entièrement rasés. De plus, le crâne était chauve, avec le même luxe de
-bosses qu’une tête destinée à la démonstration de la phrénologie. La
-pose était de trois quarts, mais on sentait le profil de médaille, et si
-ressemblant à celui de l’Empereur--ou de son neveu, que je me demandai
-un instant si je n’avais point devant les yeux quelque portrait gauche
-de l’un ou de l’autre.
-
-Mais il n’y avait qu’une ressemblance littérale et point d’air de
-famille. Le personnage ressemblait à Napoléon, comme tant d’Américains
-lui ressemblent, et je trouvai en effet de l’américain dans cette
-physionomie. Mais voici maintenant que j’y découvrais tous les traits du
-bourgeois d’il y a soixante-quinze ans, l’original et le seul vrai--on
-n’en fait plus--M. Thiers!--étroit, têtu, important, prépondérant,
-sculpté dans du bois, assis dans son faux-col. Comme je tire vanité de
-mon aptitude à déchiffrer les figures vivantes ou les portraits, je
-m’empressai de communiquer à lady Ventnor les résultats de mon analyse,
-et elle sourit d’un air à me faire croire qu’elle trouvait à ces
-réflexions quelque profondeur.
-
-Je demandai alors le nom du personnage, et elle parut surprise que je ne
-l’eusse point reconnu. Elle me dit ce nom, qui était celui du plus
-célèbre journaliste d’hier: je ne l’ignorais point, mais je ne savais,
-sur l’homme, rien de précis. Elle s’étonna encore, et se lamenta. Triste
-chose que l’éphémère puissance, la gloire viagère des journalistes!
-Quoi! la presse transformée et l’on peut dire recréée, tant d’écriture,
-un tel amas de papier, un labeur écrasant, une idée par jour, une
-influence si effective sur l’opinion et sur les événements, et rien ne
-reste, à peine un nom, pas une ligne, ni un souvenir! Elle transposa les
-stances à la Malibran et les appliqua aux journalistes: «Sans doute il
-est trop tard pour parler encore d’elle...»
-
---Madame, lui dis-je, parlez-nous tout de même de lui. Je le connais
-mal, c’est une raison pour que je désire de le connaître davantage.
-
---Vous le connaissez mal, mais vous l’avez attrapé du premier coup. Vous
-n’avez eu qu’à jeter les yeux sur un assez pauvre portrait: cela est
-extraordinaire, et vous méritez que l’on vous fasse toucher du doigt la
-justesse de vos définitions.
-
-«Émile, reprit-elle... Si je lui donne ce petit nom, qui était
-réellement le sien, n’allez pas croire que je le fasse par un reste de
-familiarité, et que je me permette de le tutoyer devant vous. Mais il
-affectait lui-même de s’appeler Émile tout court, par bravade, à titre
-d’enfant adultérin. C’est aussi un prénom philosophique, imprégné du
-souvenir de Rousseau. Émile ressemblait donc à Napoléon, et vous pensez
-bien que c’est d’abord ce que je remarquai de lui. Je n’en avais pas
-fini l’autre jour avec les _ressembleurs_: il restait encore celui-là.
-J’ignore, et vous aussi, les lois de la physionomie; mais je sais qu’il
-n’y a point de ressemblance physique sans ressemblance morale, et que
-l’on doit toujours juger les gens sur l’apparence,--à condition, bien
-entendu, que l’on sache lire et interpréter l’apparence. Dans cette
-tête-ci ne pouvait loger qu’une âme bâtie sur le même plan que l’âme de
-Napoléon; âme de dominateur et d’organisateur, qui sans doute appliquait
-à des objets différents un génie pareil, sinon égal, et dont l’histoire
-pouvait aussi bien s’intituler _Victoires et Conquêtes_; le mieux venu
-des ressembleurs, car sa ressemblance n’est point rigoureuse et servile;
-le plus moderne, car c’est le Napoléon des affaires, il a livré et il a
-gagné les batailles de l’argent, il a créé des journaux comme l’autre
-des armées, il a fondé l’empire de la presse.
-
-«Il peut vous rappeler aussi les Américains qui ont usurpé le masque de
-notre César. Il fut comme eux entreprenant et téméraire, il eut le goût
-du risque et il provoqua les hasards. La grandeur ne lui suffisait
-point: il préférait l’énormité. Il aimait les chiffres vertigineux. Ses
-conceptions étaient simples, et on disait, quand il avait réussi: «Ce
-n’est pas si malin», mais le tout était d’y penser. Par exemple, il
-diminua de moitié le prix de ses journaux, et il en tripla le tirage. Il
-osa vendre son papier moins cher que le prix de revient, et il gagna
-beaucoup plus que la différence au moyen de la publicité. Ce sont des
-procédés américains si vous voulez; mais il fut Américain sans le
-savoir, et avant les Américains eux-mêmes. Il fut Français; il fit
-fortune dans le commerce des idées en gros, des paroles sonores et du
-papier noirci: c’est une aventure bien française.
-
-Mais lady Ventnor paraissait admirer surtout que j’eusse découvert sur
-cette figure l’empreinte bourgeoise, et elle me félicita de ma
-perspicacité en termes que je ne rapporterai point, par modestie.
-
---Oui, continua-t-elle, Émile, ce César de la Presse et cet aventurier
-de la finance, fut prodigieusement bourgeois, et comme seuls les
-Français savent l’être. Et ceci n’est pas, entre parenthèse, pour le
-rendre si différent de Napoléon. Vous parliez de M. Thiers, qui est le
-type du bourgeois comme Napoléon celui de l’empereur. Les deux masques
-ont des traits communs. Thiers le savait bien et s’enorgueillissait de
-cette ressemblance. Elle n’est pas imaginaire, mais elle ne signifie pas
-que Thiers avait le génie stratégique: elle signifie que le génie de
-Napoléon s’encadrait de préjugés bourgeois, auxquels nous devons tout ce
-qu’il y a d’arriéré, de superstitieux et d’étriqué dans le code. Nous ne
-concevons plus guère aujourd’hui que l’on puisse être un philistin avec
-une intelligence vaste et même du génie; mais ce mélange n’était point
-si rare à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième
-siècle. Émile était né en 1806.
-
-«Le préjugé des enfants naturels est un de ceux que nous avons mis à
-néant. Mais il était alors vivace. Émile s’en croyait affranchi: la
-preuve du contraire est qu’il en souffrait, et sans raison, car jamais
-il n’avait subi les humiliations dont Alexandre Dumas fils s’est plaint
-si amèrement. Je vous ai dit qu’il affectait parfois de s’appeler Émile
-tout court; mais il avait pris d’autorité, et il portait publiquement le
-nom de son père. Ce père, qui ne pouvait le reconnaître, l’avouait. Et
-j’ai vu Émile, vieillard, illustre, sourdement souffrir d’une tache de
-naissance à laquelle personne ne pensait plus.
-
-«D’un bourgeois, il avait encore cette vanité que vous appelez
-aujourd’hui snobisme. Il s’était marié deux fois. Sa première femme
-était l’esprit le plus facile et le plus brillant, poète, mais de
-profession, et surtout femme de lettres, et qui l’était devenue plus
-encore au contact d’un tel mari. Elle s’était faite son associée, sa
-collaboratrice. Il l’avait perdue trop jeune, et il ne l’oublia jamais.
-Il épousa cependant la veuve d’une espèce de prince allemand, et il fut
-encore, en ceci, bourgeois à la manière de Napoléon: il eut sa
-Marie-Louise après sa Joséphine. Mais il fut moins dupe que l’Empereur,
-et il chassa la princesse avec fracas, en désavouant des enfants qu’elle
-était allée lui faire on ne sait où.
-
-«Il avait enfin le plus bourgeois des snobismes, que j’appellerai le
-snobisme du violon d’Ingres. Cet homme formidable, meneur d’hommes,
-terreur des gouvernements, ne jouissait pas de sa puissance réelle ni de
-ses succès: il n’ambitionnait que ceux du théâtre. Il bâclait, avec la
-même fièvre que ses articles, des pièces étranges, terribles, risibles,
-qu’on ne jouait pas, ou qui tombaient. Une seule fois, il inventa une
-belle situation dramatique; il ne vint pas à bout de la pièce; Dumas
-l’exécuta, sèche et poignante, et le succès fut brutal comme l’œuvre;
-mais Émile trouva qu’on lui avait défiguré son idée, et retira sa
-signature.
-
-«C’est le théâtre qui a fait de nos relations mondaines une intimité.
-Figurez-vous que je passais pour avoir le sens du théâtre. Je crois même
-que Sarcey avait écrit dans un de ses feuilletons, où il aurait pu se
-dispenser de parler de moi: «Elle a le sens du théâtre.» D’où m’était
-venue cette réputation? D’avoir joué, deux ou trois années durant, et
-Dieu sait quels rôles, aux _Délassements-Comiques_? Franchement,
-d’ailleurs, je la méritais. J’avais le sens du théâtre, ou du moins un
-certain sens: c’est-à-dire que je pressentais infailliblement les
-endroits tragiques où le public poufferait de rire. Cette faculté ne
-laissait pas d’être précieuse pour Émile.
-
-«Il me lut un jour une pièce où il y avait plus d’horreur, en trois
-actes, que dans tout Shakespeare, avec je ne sais quoi de plus
-particulièrement eschylien. J’eus la vision prophétique d’une salle en
-délire, et je me fis un devoir d’indiquer à Émile, avec la dernière
-précision, tous les endroits où on se pâmerait. Il le prit mal, me fit
-une scène, me traita même de bête, et déclara que je n’avais aucun sens
-du théâtre. Mais l’événement fut si conforme à mes pronostics qu’il crut
-désormais en moi comme les esprits forts croient aux tireuses de cartes
-qui leur ont dit «des choses extraordinaires». Et il ne manqua point de
-me venir lire la pièce suivante.
-
-«J’en augurai à peu près de même, je lui donnai des indications aussi
-précises, et cette fois, comme je m’affectionnais à lui, je le conjurai
-de garder son manuscrit au fond d’un tiroir. J’ai à peine besoin de vous
-dire qu’il cessa dans l’instant même de croire en moi. Il me traita une
-seconde fois de bête, se fit jouer, et l’événement me justifia beaucoup
-plus que je n’eusse souhaité.
-
-«Je ne suis point la femme qui veut avoir raison coûte que coûte et qui
-se console du malheur des autres avec un «je l’avais bien dit». Certes
-le succès ou la chute d’une pièce sont peu de chose, et l’ivresse ou
-l’effondrement des auteurs un soir de première m’ont toujours paru
-disproportionnés et ridicules. Je ne pus cependant garder mon sang-froid
-quand je vis ce potentat dans les coulisses, abîmé comme Napoléon après
-Waterloo. Il me supplia de ne pas l’abandonner. Je l’emmenai dans ma
-voiture. Je me gardai du «je l’avais bien dit», mais il me dit: «Ah!
-Marguerite, si je vous avais cru!» Et il me témoigna de la façon la plus
-touchante, la plus puérile, la confiance qu’il avait en moi.
-
-«--Soyez pour moi, me dit-il, la Francine de _Maître Guérin_, la fille
-et la tutrice de ce vieux fou d’inventeur. Vous m’empêcherez de faire
-des pièces. Vous serez bonne, mais raisonnable et même sévère. Je me
-laisserai conduire et, au besoin, morigéner par vous.»
-
-«Un soir de première, qui n’est hors de soi? Même moi, qui en
-plaisantais tout à l’heure; mais je suis une enfant de la balle! Il
-n’eut point de peine à m’attendrir. Je promis à ce vieillard désemparé
-tout ce qu’il voulut.»
-
-Lady Ventnor s’interrompit pour me demander ce qui ne me plaisait point;
-car il paraît que je faisais la moue. C’était sans m’en apercevoir;
-mais, dès qu’elle m’en avisa, je lui dis:
-
---Madame, il me semble que vos histoires se répètent. Voilà que vous
-devenez la fille d’Émile, comme vous étiez devenue, plusieurs années
-auparavant, la nièce de «l’Oncle»!
-
---Je me moque des répétitions, dit-elle. Je vous raconte ma vie, je ne
-fais point de littérature. D’ailleurs, je vous ferai observer que, s’il
-y a répétition, il y a aussi progrès. Je n’étais que nièce à mes débuts,
-je deviens fille adoptive, c’est monter en grade. De plus, l’Oncle m’a
-recueillie quand je n’avais point de domicile personnel: lorsque Émile
-m’adopta, j’en avais un, et même d’une certaine magnificence, que je
-vous ai fait visiter l’autre soir.
-
---Je ne pense point, dis-je, que vous ayez poussé la piété filiale
-jusqu’au déménagement?
-
---Non, dit-elle. Il désira cependant que j’eusse un appartement chez
-lui. Son hôtel était aussi vaste que le mien, et d’un luxe plus
-apparent. J’y demeurai parfois des semaines, quand il avait plus
-particulièrement besoin de mes services, je veux dire de ma protection.
-A l’époque des villégiatures, je l’accompagnais à Trouville ou aux eaux.
-Je prenais mon rôle au sérieux. Je ne le jouais que par intermittence;
-mais toute l’habitude de ma vie en était modifiée, je devenais, ou
-plutôt je me préparais à devenir une autre femme...
-
-Et c’est vraiment cette «autre femme» que nous avions à présent devant
-les yeux. A mesure qu’elle évoquait ces souvenirs, si différents des
-histoires plutôt cyniques qu’elle nous avait jusques alors contées, elle
-se métamorphosait: elle prenait la figure de l’emploi honnête qu’elle
-prétendait avoir tenu auprès d’Émile. Je ne m’étonnai point cette fois
-qu’elle fît à M. de Courpière une confidence qui produisait sur elle,
-après tant d’années, un si merveilleux effet de purification visible et
-de rajeunissement.
-
-Mais j’avais une méchanceté sur les lèvres, et je ne pus la retenir. Je
-rappelai à la marquise que, du temps de l’oncle, son rôle de nièce ne
-lui avait point suffi, et qu’elle s’était dédommagée au bal Constant.
-
---Voilà justement, répondit-elle, ce qui vous prouve que mon histoire ne
-se répète pas. Je trompais mon oncle sans scrupule, je n’aurais pas
-trompé mon père. Je ne vous dis pas que je ne fus point aimée, ni même
-que je n’aimai point; mais on me respectait, et je me respectais
-moi-même.
-
---Bah! dis-je, est-ce qu’on demandait à votre soi-disant père la
-permission de vous aimer?
-
---Non, mais on lui demanda ma main.
-
---J’imagine qu’il la refusa.
-
---Il l’accorda. Ce fut une scène à la Greuze.
-
-Je la pressai de nous conter ce nouvel épisode; mais elle nous remit,
-comme elle disait, au prochain numéro, et nous demanda si nous étions
-libres de revenir le lendemain.
-
---Oui, dit M. de Courpière, qui semblait grognon. D’autant que nous
-n’avons presque pas parlé de mon journal.
-
-
-
-
-IX
-
-LA CROIX DE GENÈVE
-
-
-M. de Courpière n’eut pas satisfaction le lendemain et il ne fut même
-pas question de son journal. Mme la marquise de Ventnor, qui décidément
-excelle à mettre en scène et y témoigne peut-être un peu trop
-d’application, ne nous reçut point dans ses archives officielles, mais
-dans un boudoir, qui était aussi une manière de temple de mémoire, mais
-plus intime. Cette pièce, la plus modeste de l’hôtel, était second
-Empire sans miséricorde: le «mobilier complet», canapés, fauteuils et
-chaises de bois noir, garnis de moquette à fond noir roussi, où
-s’enlevaient en clair des cigognes parmi des bouquets de roses rouges et
-de roses thé; une table noire, incrustée de cuivre; et une table à
-ouvrage, dont le couvercle, relevé, était doublé d’une glace. Sur la
-pendule cubique, de marbre noir, se dressait une réduction Colas de la
-Vénus de Milo, et les candélabres trépieds à chaînettes étaient de style
-pompéien. Je remarquai l’absence de tout objet d’art et de tout bibelot,
-pas un tableau au mur, mais des photographies et des photographies,
-petites, jaunes, effacées, encadrées de bordures surannées, où étaient
-attachées des fleurs sèches, des bouquets de violettes, des rameaux de
-buis, des médaillons à vitre contenant des cheveux.
-
-Le choix de ce décor nous annonçait un récit mélancolique. J’étais
-justement d’humeur tendre, libre et même gaillarde; mais j’ai observé
-que les récits, comme les lettres attendues, ne sont jamais du ton que
-l’on avait souhaité. Il faut s’y résigner, tel est d’ailleurs mon
-caractère. Je pris machinalement un air de circonstance, le même que
-j’aurais pris si lady Ventnor m’eût fait visiter la chapelle de sa
-sépulture de famille au Père-Lachaise, et, pour lui donner le branle, je
-poussai un soupir discret.
-
-Mais elle trompa mon attente: elle débuta par des généralités.
-
---Nous croyons, dit-elle, que les contemporains des grands événements
-qualifiés historiques ont vécu extraordinairement, parce qu’il s’est
-passé autour d’eux des choses extraordinaires. Ainsi nous imaginons que
-les hommes de quatre-vingt-neuf étaient tout enthousiasme, et ceux de
-quatre-vingt-treize en proie exclusivement à la terreur, et que les
-banalités de l’existence étaient alors suspendues ou abolies. C’est une
-illusion d’optique ou une naïveté. En toute conjoncture, la vie
-individuelle demeure banale, sauf quelques minutes d’exception. Nulle
-catastrophe ne dispense les hommes de manger, de boire, de dormir, de se
-divertir ou de s’ennuyer, et même, à l’occasion, de mourir
-naturellement. On se moque de Louis XVI, qui note en son journal, à la
-date du 14 juillet 1789: «Rien». Ce «rien» est le mot juste pour la
-plupart des hommes.
-
-J’étais du même avis, mais je ne saisissais point la raison de ce
-préambule. Je la demandai à la marquise; elle ne répondit point et
-poursuivit:
-
---Cependant, nous admirons superstitieusement, nous envions les témoins
-des grandes époques. Nous croyons qu’ils ont senti comme nous ne
-sentirons jamais, et que cela leur donne, sur nous, une éminente
-supériorité. Et quand nous sommes, à notre tour, touchés de l’histoire,
-nous rougissons de n’être point grandis ni transfigurés par elle, de
-rester nous-mêmes et de continuer notre trantran. Tout ce que je vous
-dis là ne sont que précautions oratoires pour excuser l’humilité du
-roman intime où se bornent mes souvenirs de l’Année terrible et de la
-Guerre.
-
-Je n’attendais point des tableaux de batailles et je préférais son roman
-intime; elle nous le servit avec une brièveté brusque et comme
-dédaigneuse.
-
---C’est, dit-elle, un plaisir de raconter ces histoires d’hier aux
-hommes de votre âge: vous n’en savez pas le premier mot. Elles ont pour
-vous autant d’imprévu qu’une fiction. Un auteur qui prendrait pour sujet
-de drame un complot contre la vie de Napoléon Ier intéresserait
-difficilement les spectateurs: ils savent tous, d’avance, que Napoléon
-échappera aux coups des conjurés et qu’il est mort beaucoup plus tard à
-Sainte-Hélène. Mais, pour le second Empire, vous êtes d’une ignorance
-commode; à condition que l’on vous écarte un peu de la grande route,
-vous ne soupçonnez pas où l’on vous mène, ni comment cela finira. Quant
-aux personnages, vous connaissez peut-être de nom Ollivier, Gramont et
-Benedetti, et encore! Mais je parierais que vous n’avez jamais ouï
-parler du baron Chantepie?
-
---Jamais, dis-je franchement.
-
-M. de Courpière, voyant que j’ignorais ce baron, estima qu’il pouvait
-déclarer sans honte qu’il l’ignorait de même que moi.
-
---Tout va bien, dit lady Ventnor. Il est mort, la famille éteinte. Je
-n’aurai donc point lieu de taire ni de travestir le nom. Ce baron
-Chantepie, à qui l’un des ministres du 2 janvier venait de confier un
-poste très important, était vraiment une créature du second Empire.
-J’entends qu’à la différence d’autres hommes, qui jouèrent sous ce
-régime un plus grand rôle, il ne devait rien aux régimes précédents, né
-à la vie publique après le 2 décembre, parvenu au cours de ces dix-huit
-années; et de plus qu’il était, au moral comme au physique, l’original
-et le type du règne; plébéien, je ne dis point peuple, fils de petits
-bourgeois, promu grand bourgeois, le grand bourgeois d’alors, moins
-philistin, si je ne me trompe, et moins empesé que celui du temps de
-Louis-Philippe, mais d’une tenue que nous ne connaissons plus
-aujourd’hui et que, selon toute apparence, nous ne connaîtrons plus
-jamais.
-
-«Il était de taille élevée, un peu portefaix, lourd, point droit,
-marchant des épaules, le corps vulgaire, mais le visage distingué;
-digne, point solennel; un grand nez, une très grande bouche
-intelligente, des yeux sérieux, mais au coin des yeux, comme au coin des
-lèvres, le sourire et l’esprit; le front haut, un peu dénudé, le crâne
-bien garni et bien coiffé; des favoris, point de moustaches. Il était
-bien conditionné, sans recherche, d’une architecture loyale; enfin un
-bel homme, pas séduisant, honnêtement beau, pas un bel homme de
-camelote.
-
-«Parvenu, certes! Qui ne l’était alors? L’Empereur lui-même! Et une des
-choses que j’admire le plus de Napoléon III, est qu’il osa dire
-publiquement, quand il épousa Eugénie de Montijo, qu’il faisait un
-mariage de parvenu. Mais Chantepie était un parvenu franc, sans honte ni
-sans vanité de l’être, et sans les défauts ni les ridicules de l’emploi:
-amateur de luxe, échappant l’ostentation, homme de goût, même pour la
-toilette; sans la moindre élégance, et sans affectation d’inélégance;
-une grosse chaîne d’or au gilet, et, le soir, des boutons de diamant à
-la chemise, mais c’était la mode; la redingote noire déboutonnée, le
-chapeau de haute forme à larges ailes. Voilà comme on nous les
-fabriquait. Je vois à votre figure que ce portrait vous étourdit.
-
-Il ne m’étourdissait, ni d’ailleurs ne me déplaisait point; mais je
-m’étonnais qu’un tel homme eût demandé la main de la Solférino et que
-cela eût donné lieu «à une scène à la Greuze». Je le dis à la marquise;
-elle rit et me répondit que, naturellement, il ne s’agissait pas du
-baron, mais de son fils, Julien. Elle nous montra aussitôt une
-photographie du jeune homme, que j’avais vue de loin et prise pour une
-des dernières photographies du Prince impérial. Mais l’uniforme était
-celui des gardes mobiles.
-
---Finissons-en avec le baron, reprit lady Ventnor. Il avait fait une
-grosse fortune en spéculant sur les terrains. Il n’était point le seul,
-bien que l’on ait exagéré; car, je crois que je vous l’ai dit, mais je
-ne saurais trop le répéter, les hommes de ce temps-là aimaient plus le
-pouvoir que l’argent, et surtout ils n’aimaient pas l’argent pour
-lui-même. Chantepie n’était pas non plus un faiseur de millions à
-l’américaine; mais enfin il en avait gagné plusieurs, sans compter son
-titre de baron. Il était veuf depuis longtemps. Julien était fils
-unique, absurdement gâté, et, comme la plupart des enfants gâtés,
-beaucoup mieux élevé que bien d’autres. Vous l’avez pris pour le Prince
-impérial: c’est donc que sa figure vous a paru charmante, un peu grave.
-Il était tendre et mélancolique, déjà homme de foyer, soutenait son
-rang, et ne faisait aucunement la fête.
-
-«On me l’avait présenté, je ne sais plus qui: cela était tout simple. Il
-me plut: cela aussi allait de soi, et si bien que je n’aperçus point
-d’abord comment il me plaisait. Je crois que nous glissâmes
-insensiblement de l’agrément à l’amitié, et de l’amitié à l’amour. Ses
-visites étaient devenues quotidiennes sans que j’y prisse garde. J’étais
-en verve dès qu’il venait, j’avais mille choses à lui conter; nos
-conversations étaient enjouées, mais il ne s’y glissait pas un mot de
-galanterie; rien de suspect, rien qui pût me donner l’éveil; et je me
-demande même ce qui lui fournit prétexte un jour plutôt que l’autre à me
-dire qu’il voulait unir sa vie à la mienne. Je vous ai dit quelle
-existence honorable je menais alors, et que mes sentiments s’y étaient
-conformés. La demande de Julien me parut naturelle. Au lieu de lui
-répondre: «Mais, mon pauvre ami, vous savez bien qu’on ne m’épouse pas»,
-je lui dis que je parlerais à Émile le soir même, et il me dit qu’il
-parlerait à son père. Je pense que vous allez nous croire fous tous les
-deux.
-
-«Nous ne l’étions point. Émile ne l’était pas davantage; mais il avait
-de la littérature et un fonds d’idées du dix-huitième siècle. Il était
-le Napoléon des affaires, et aussi le bourgeois un peu étriqué que je
-vous ai décrit; mais il était philosophe à ses moments perdus,
-c’est-à-dire chimérique et homme sensible. C’est ici que se place la
-scène à la Greuze, ou plutôt les scènes, car il y en eut deux: quand je
-lui avouai tête à tête notre beau projet, et peu après, quand nous
-vînmes, Julien et moi, lui demander sa bénédiction. Il nous la donna,
-comme Voltaire au petit Franklin. En nous relevant (nous nous étions
-agenouillés, s’il vous plaît), nous nous considérâmes fiancés. Le baron
-Chantepie n’avait rien répondu à son fils d’équivoque ni d’inquiétant,
-et s’était borné à dire qu’il ferait avec plaisir ma connaissance.
-
-«Il me parut convenable que cette entrevue n’eût point lieu chez moi,
-mais chez mon père adoptif, et dans mon appartement de jeune fille, si
-j’ose m’exprimer ainsi. Émile et Julien m’approuvèrent, et j’allais
-venir m’y installer lorsque fut posée la candidature du prince Léopold
-de Hohenzollern au trône d’Espagne. Vous n’apercevez point sans doute le
-rapport qu’il y a entre cet événement et celui de mes fiançailles; mais
-c’est qu’Émile cessa de penser à moi pour ne plus penser qu’à son pays.
-Il eût mieux fait de s’abstenir, car il poussait à la guerre et fut des
-premiers qui crièrent: «A Berlin!» Je sentis que ce n’était point le cas
-de l’embarrasser de ma personne.
-
-«Je demeurai donc avenue des Champs-Élysées. La visite du baron fut
-retardée, et je n’eus d’abord de ses nouvelles que par Julien, qui
-faisait la navette de lui à moi. Lui-même la faisait entre Paris et
-Saint-Cloud. J’étais tenue heure par heure au courant de ses angoisses.
-On souhaitait d’éviter la guerre, mais on voulait sauver la face. Je me
-rappelai que j’avais contribué à résoudre la fâcheuse affaire de
-Luxembourg, et j’eus la naïveté d’adresser des conseils à mon futur
-beau-père par le canal de son fils. J’opinais qu’il fallait se contenter
-d’une renonciation pure et simple du prince. Je ne tire pas vanité de ma
-sagesse: je n’étais pas seule de cet avis. Malheureusement, nous
-n’étions pas les plus nombreux. Mais j’avais peut-être quelque mérite à
-m’entêter, car je me mettais en opposition avec Émile, qui continuait de
-jeter feu et flammes.
-
-Le matin du 12 juillet, mon fiancé accourut chez moi, m’apprit qu’on
-venait de recevoir une dépêche de Sigmaringen, et que le prince Antoine,
-père du prince Léopold, refusait d’autoriser la candidature. Je courus
-moi-même chez Émile, ravie de cette nouvelle, qu’il prit fort mal. Il
-déclara que la France ne pouvait point faire état de cette dépêche du
-«père Antoine», et qu’il fallait que le retrait de la candidature fût
-notifié à l’Empereur par le roi de Prusse, à qui nous devions, de
-surcroît, réclamer «des garanties pour l’avenir». Je me chamaillai avec
-lui, rentrai de mauvaise humeur, et trouvai chez moi le baron Chantepie,
-qui profitait du premier répit que lui laissaient les affaires publiques
-pour soigner ses intérêts privés. J’étais moi-même si préoccupée de ceux
-de l’État que je lui en parlai d’abord, très familièrement. Mais ce
-n’est point cette scène-là qu’il venait jouer.
-
-«Ce n’était pas davantage celle du père Duval de la _Dame aux Camélias_:
-je suis sûre que vous l’aviez cru. Le portrait que je vous ai crayonné
-du baron vous a cependant rendu évidente la différence des deux
-personnages. Celui-ci était, de plus, fort courtois, et il ne garda
-point sur la tête son chapeau à grandes ailes. Il trouvait le projet de
-son fils insensé, impraticable, tranchons le mot: immoral, et contraire
-au bon ordre. Mais il se garda de me faire des phrases: il me fit une
-démonstration. Je ne trouvai rien à reprendre à son langage, qui fut
-parfait de tact et même d’une bonté touchante, ni rien à répondre à son
-raisonnement. Le solide bon sens dont je suis douée me désarme: je ne
-sais plus discuter avec un adversaire qui m’a une fois prouvé qu’il a
-raison et que j’ai tort. J’étais si persuadée que je ne souffrais même
-pas. D’ailleurs, j’aimais Julien, mais je n’avais point fait un rêve
-d’où je fusse précipitée. Tout s’était passé entre lui et moi d’une
-façon unie et naturelle et, pour ainsi dire, terre à terre. Je n’y avais
-pas entendu malice. L’on m’apprenait que je m’étais trompée: j’en étais
-étonnée, un peu honteuse, je n’en étais point bouleversée. On me
-rappelait que les frontières du monde sont infranchissables, et je me
-demandais moi-même comment j’avais pu prétendre à les franchir,--mais
-c’était sans y penser: j’ai toujours été du parti de l’ordre. Je
-demeurais interdite: je ne me débattais pas. Je ne me lamentais pas. Je
-vois bien que tout cela ne rend point mon personnage sympathique à la
-façon de Marguerite Gautier. Mais, que voulez-vous? chacun sa manière!
-Regardez-moi: je ne mourrai jamais de la poitrine.
-
-«Je n’adressai donc au baron aucun plaidoyer, et je me bornai à lui
-répondre avec déférence:
-
-«--Monsieur le baron, la situation n’est pas si simple que vous
-paraissez croire et, avec la meilleure volonté du monde, je ne sais pas
-comment nous en sortirons. J’aime Julien, et il m’aime. Permettez-moi
-d’aller jusqu’au bout de votre pensée et de dire franchement ce que vous
-ne m’avez pas dit, ce que vous ne pouviez pas me dire: si je devenais sa
-maîtresse, vous n’y verriez aucun inconvénient. Mais, justement, c’est
-de toutes les solutions la moins probable. Les voies de l’amour sont
-diverses et conduisent toutes, je le veux bien, au même but; mais
-lorsqu’on a choisi entre elles, et qu’on est parti, on ne rebrousse
-guère pour s’engager dans un autre chemin. Je vous assure qu’il me
-serait impossible d’aimer Julien hors mariage, je ne dis point cela pour
-me faire valoir; et je ne doute pas qu’il ne préférât lui-même renoncer
-à moi. Mais voudra-t-il y renoncer? Voilà la question. Comment le
-détacherez-vous de moi? Vous lui direz ce que je suis? Mais, s’il n’y
-pense guère, il le sait. Tout le monde le sait. Ce n’est pas mon genre
-de dissimuler, et puis qu’avancerais-je? Vous lui direz que je suis
-riche? Il l’est aussi, et assez puissamment pour que personne ne
-l’accuse de calcul. Je ne vous propose point de me dépouiller pour me
-rendre digne de lui: ce sont de belles choses que l’on dit, comment les
-accomplit-on? Une fortune, surtout un peu importante, ne se laisse pas
-dans un coin. Mais je ne puis non plus vous proposer d’agir comme
-Marguerite Gautier, et de tromper Julien afin de le dégoûter de moi: ma
-fortune me l’interdit encore, et il sait bien que je suis, depuis assez
-longtemps, à l’abri de ces cruelles nécessités. Alors?...»
-
-«Le baron fut enchanté de mon discours: il n’était point difficile. Il
-me répondit, en me baisant la main, qu’il s’en remettait à moi. C’était
-bien là une réponse de diplomate, et d’un de ceux qui allaient jeter
-leur pays dans une effroyable guerre. Il ne se doutait point que la
-guerre précisément nous dût tirer de l’impasse. Vous voyez sur cette
-photographie l’uniforme que porte Julien. Dès nos premiers malheurs il
-s’engagea...
-
---Et il fut tué, dit M. de Courpière, d’un ton si péremptoire que la
-marquise ne put se défendre de sourire.
-
---Oh! dit-elle, pas si vite. Il fut blessé, même assez tard, au début du
-siège de Paris; et cette circonstance, au lieu de l’éloigner de moi
-davantage, me le rendit. Ai-je besoin de vous dire que le drapeau de
-Genève était arboré à ma fenêtre, que j’avais établi chez moi une
-ambulance, et que je soignais moi-même les blessés? C’est la moindre des
-choses. Nous sommes toutes nées infirmières, mais j’avoue que je goûtais
-un contentement particulier à remplir cette tâche. Je n’ai jamais été
-une repentie, je ne serais pas entrée en religion; mais il ne me
-déplaisait pas de faire la sœur de charité pendant quelques semaines.
-
-M. de Courpière prit son air cafard. Lady Ventnor poursuivit, encore
-plus brièvement, avec une sorte de pudeur impatiente:
-
---Vous devinez la suite du roman, et vous voyez le tableau: dans le
-grand salon du Baudry, les lits blancs alignés, mon Julien blessé, point
-trop grièvement, et le père assis au chevet du fils. Mais vous avez
-oublié tout ce que je vous ai dit du baron si vous pressentez une
-nouvelle scène à la Greuze. Il ne prit pas la main de son fils pour la
-mettre dans la mienne. Il fut reconnaissant, aimable, et encore une fois
-parfait, mais rien de plus que parfait. Il se garda de me rappeler que
-j’avais naguère paru disposée à faire le nécessaire pour détacher Julien
-de moi; mais je lisais dans ses yeux, dans ses bons yeux, qu’il comptait
-sur moi.
-
-«Le danger, c’est que j’avais maintenant--comment dirai-je?--une
-occasion. Julien n’était pas arrivé seul à l’ambulance. Un de ses amis
-d’enfance (que je n’avais point connu plus tôt parce qu’il était zouave
-pontifical et revenu de Rome en septembre), André de V..., avait été
-blessé à ses côtés. Je le soignais aussi. Il ne me plaisait pas:
-j’aimais Julien. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser à lui--de
-penser à lui par raisonnement. Je me disais: «Si je dois tromper Julien,
-il est fatal que ce soit avec celui-ci.» Et je ne pouvais plus avoir
-avec lui des façons naturelles. Il sentait mon trouble, il
-l’interprétait. Comment ne s’y serait-il pas trompé? Et je ne l’aimais
-pas! Ah! si j’avais su!...
-
-Lady Ventnor s’interrompit, oppressée. Je la voyais pour la première
-fois émue à ce point. Je la préférais ainsi. Elle reprit, brusquement:
-
---Laissez-moi passer vite. Quand ils furent tous deux guéris, ils
-reprirent leur service. Ils étaient tous deux officiers: on parvenait
-rapidement. Ils rentraient le soir chez eux, c’est-à-dire encore chez
-moi. On recevait un ordre à domicile quand il fallait courir aux
-remparts. Un soir, comme nous dînions tous les trois, l’ordre arriva,
-mais pour Julien seul. Il partit, trouva contre-ordre en arrivant, et
-revint. Ah! le baron aurait eu lieu d’être satisfait... mais pas de la
-suite!
-
-«Julien, après... après avoir vu... sortit sans dire un mot, rentra
-l’instant d’après, jeta... jeta sur le lit... un ballot de papiers et
-disparut. Le lendemain... Oh! il ne s’est pas tué, non!... Non... _Il a
-été tué_, le lendemain, aux avant-postes... Et on aura beau dire qu’il
-l’a fait exprès, est-ce que c’est possible?... Vous cherchez les balles:
-il faut encore qu’elles veuillent de vous... L’Empereur a bien voulu se
-faire tuer à Sedan, et il est mort dans son lit.»
-
-Elle se tut encore et nous respectâmes son émotion. J’avoue, d’ailleurs,
-que je ne trouvais rien à dire. Mais le vicomte de Courpière, qui est
-plus maître de soi, lui demanda, quand il la crut remise:
-
---Madame, quels étaient ces papiers que vous a jetés M. Julien
-Chantepie?
-
-Elle le regarda sans répondre, encore égarée. Puis je vis poindre
-l’intelligence dans ses yeux, et il me parut même qu’elle souriait
-imperceptiblement.
-
---Ces papiers? dit-elle. Oh! pas grand’chose... Quelques titres au
-porteur... et son testament...
-
-
-
-
-X
-
-LE MARI
-
-
-Je désirai, vers cette époque, aller passer quelques jours en
-Angleterre. Je dois dire que cela me prend assez souvent. Je suis à mon
-aise chez les Anglais comme Stendhal chez les Italiens du Nord, et à peu
-près pour les mêmes raisons. Ils ont des mœurs naturelles et commodes;
-je les trouve cordiaux, accueillants, doués du sens de la liberté
-individuelle, qui fait que l’on tient compte d’autrui. Ils ont
-infiniment d’esprit, de comique, d’originalité, et pas la moindre notion
-du ridicule; enfin ils sont tout l’opposé de ce que l’on croit d’eux en
-France, et, cependant que je les goûte, je me rappelle avec un plaisir
-de surcroît les bêtises que l’on en dit. Je fais chez eux des cures de
-sens commun, et je m’y repose de mes compatriotes qui me semblent tous
-un peu fous, à commencer par moi. La grande différence de ce pays-ci à
-l’Angleterre est qu’ici tout va de travers, et en Angleterre tout marche
-droit. C’est le pays où les allumettes ne ratent pas.
-
-L’on ne savoure de telles jouissances que si l’on est seul à les
-éprouver. Je ne me souciais donc point de suggérer à M. de Courpière
-l’idée de ce voyage; mais il fallait lui suggérer celle de ne se point
-formaliser que je le quittasse une semaine ou deux, et cela était
-délicat: non pas qu’il ait la moindre peine à se passer de moi, mais il
-n’admet pas volontiers que je me donne des airs de pouvoir me passer de
-lui. En outre, ma fantaisie de l’abandonner tombait assez mal. Son
-intrigue avec Mme la marquise de Ventnor semblait interrompue, et cet
-arrêt inopiné le mettait en mauvaise humeur. Lady Ventnor, sans lui
-donner d’explications, qu’au surplus elle ne lui devait point, avait
-cessé de le traiter singulièrement et de lui accorder des tête-à-tête.
-Il n’était plus question du journal, qui avait servi au moins de
-prétexte à nos deux derniers entretiens; il était encore moins question
-de ces confessions à bâtons rompus--en apparence, mais si bien ordonnées
-et même chronologiques. M. de Courpière était tout désorienté, n’ayant
-pas encore pratiqué de femme si hésitante, ou plutôt si bien résolue à
-rester maîtresse de l’heure. Sa situation n’était pas brillante; il
-avait mis tout son espoir sur cette carte; c’était vraiment fatalité que
-la partie traînât.
-
-Mais moi, je voulais m’en aller. Je trompais mon impatience en
-feuilletant les guides. J’y dénichai un expédient. Je souhaitais revoir,
-entre autres, l’île de Wight, et Ventnor y est situé. Je m’excuse de
-l’apprendre à ceux de mes lecteurs qui le sauraient déjà; mais il ne
-doit pas y en avoir beaucoup. Nous ignorons les endroits universellement
-célèbres qui ne sont pas de chez nous; et je ne puis, à ce propos,
-jamais me rappeler sans rire ce mot sublime d’un de nos écrivains du
-dernier siècle, qui se décida sur le tard à franchir le Pas de Calais et
-découvrit Oxford: «Mais, disait-il au retour, c’est admirable! Et on ne
-le sait pas!»
-
-Lord Ventnor avait beau s’appeler Ventnor, il pouvait avoir sa résidence
-toute autre part qu’à Ventnor. Mais justement le _Black’s guide to the
-Isle of Wight_ m’apprit l’existence d’un _Castle_, ou plutôt villa
-Ventnor, dont il vantait les bizarreries. Ce _Black’s guide_ ajoutait
-que, malheureusement, la villa n’était pas ouverte aux visiteurs, parce
-que le marquis y résidait presque toute l’année.
-
-Comme Maurice me faisait ses doléances du matin au soir, je trouvai tôt
-une occasion de lui dire:
-
---L’interruption qui te chagrine ne m’étonne point; je la prévoyais; et
-je t’affirme que, malgré les apparences, tes affaires sont en bon train.
-Je ne doute pas que la marquise ne succombe à la tentation de rentrer
-avec toi dans une carrière d’où elle se devait croire définitivement
-exclue. Mais une femme de son caractère, de sa fortune et, disons-le, de
-son âge, une femme qui a vécu, ne se passe point un caprice. Elle veut
-du grandiose, l’amour complet, si j’ose m’exprimer ainsi. Ce n’est pas
-une fusée d’adieu qu’elle prétend lancer, mais le bouquet. Elle est
-politique autant qu’amoureuse, et tu n’as pas mal joué en lui proposant
-simultanément la bagatelle et la fondation d’un journal; mais elle tient
-à savoir d’abord si tu es de taille à remplir l’emploi qu’elle
-t’assigne, et elle n’entend point que vous alliez ni l’un ni l’autre à
-l’aveuglette. Je pense qu’elle a pris sur toi des renseignements; elle a
-aussi préféré que tu la connusses, et c’est pourquoi, j’imagine, elle
-s’est racontée si complaisamment. Elle est trop fameuse pour duper le
-plus naïf, et elle sait d’ailleurs que la jalousie du passé est le
-talisman qui fait aimer les courtisanes. J’ai toujours gagé qu’elle ne
-t’accorderait rien avant d’avoir terminé le récit de son existence
-depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.
-
---Eh bien, et maintenant? dit M. de Courpière, qui m’écoutait avec la
-plus grande attention.
-
---Maintenant, nous n’en sommes pas à nos jours, puisque nous en sommes à
-la Guerre. Le récit n’est pas achevé. Mais il est suspendu. C’est
-qu’elle ne sait pas trop comment elle le doit poursuivre. Elle arrive à
-la période critique où elle a supprimé les Pyrénées qui séparent le
-monde du demi-monde, après nous avoir tant dit que cette frontière était
-inviolable. Elle nous a bien laissé entendre que, grâce à l’adoption et
-à la paternité d’Émile, elle était devenue une espèce de jeune fille: ce
-n’est qu’une manière de parler. Elle nous a conté qu’un fils de famille
-avait demandé sa main: il en est mort. Mais elle est bien devenue
-véritablement grande dame, et grande dame anglaise, épouse de lord
-Ventnor: pourquoi, entre parenthèse, lord Ventnor plutôt qu’un autre?
-Pourquoi cet étrange bonhomme, que nous avons une fois entrevu? Il est
-fabuleusement riche, et n’avait aucun intérêt à l’épouser. Elle-même
-était riche, surtout après avoir hérité de Julien Chantepie. Elle
-pouvait choisir. Il y a un mystère, ou plusieurs mystères, qu’il importe
-que tu éclaircisses, et dont il se peut qu’elle ne t’éclaircisse pas
-aussi volontiers que de ses aventures précédentes. Aussi n’est-ce point
-à elle qu’il se faut adresser cette fois, mais à son mari.
-
---A son mari! s’écria M. de Courpière.
-
---Je ne dis pas, repris-je, que je l’interrogerai tout bonnement. Enfin,
-je ne sais pas trop ce que je ferai. Mais je vais partir pour l’île de
-Wight, où est sa villa. Nous avons fait la fête ensemble toute une nuit:
-il est donc parfaitement convenable que je lui rende visite. J’essaierai
-de le faire bavarder, ou je pourrai du moins faire bavarder des gens
-autour de lui.
-
---C’est une excellente idée, dit M. de Courpière, et nous partirons pour
-l’île de Wight dans deux ou trois jours.
-
-Je lui témoignai affectueusement combien j’eusse été heureux que ce
-petit voyage à deux fût possible, mais je lui persuadai qu’il aurait
-tort de se compromettre, quand j’étais là pour me dévouer. Il me
-remercia de tout cœur, et je partis dès le lendemain.
-
-Je fis halte deux jours à Londres, d’où j’allai faire un tour à Oxford,
-qui est en effet admirable, mais je le savais. Je revins à Londres, je
-passai à Cowes: c’était le temps des régates, je m’y attardai. J’eus
-l’imprudence de déjeuner à Ryde, je m’y attardai aussi, et je finis même
-par décider que j’y resterais. J’allai à Ventnor entre deux trains.
-Pendant que j’étais en wagon, le ciel se brouilla; le vent était fort
-aigre quand je débarquai, et je jugeai que les Anglais ont tort de
-comparer le climat de leur _south-coast_ à celui de la Riviera, et en
-particulier d’appeler Ventnor leur «Madère». Je ne fis point cent pas
-sur la plage, je regardai hostilement les collines escarpées qui la
-protègent contre le vent du Nord et qui ne m’empêchaient point de geler,
-et j’entrai dans un hôtel, où la vue des petites tables, des nappes
-blanches, des victuailles étalées sur le buffet d’acajou me rendirent la
-sérénité en excitant mon appétit.
-
-Je choisis une table qui fût le moins possible exposée aux courants
-d’air, et j’attaquai une tranche de saumon froid arrosée d’une
-mayonnaise à la bouteille, et décorée de petites tranches de concombre
-sans le moindre assaisonnement. Mais cinq minutes plus tard la salle fut
-envahie, toutes les tables prises. Un grand monsieur, entre vingt et
-quarante-cinq ans, qui arriva le dernier, ne trouva point de place; et
-comme il était seul, de même que moi, le maître d’hôtel mit son couvert
-vis-à-vis du mien sans me demander aucunement la permission. Je suis
-Français, et je pestai, mais je connais les Anglais: je me gardai de
-toute protestation inutile et du ridicule de faire la tête. Je savais
-aussi que, dans les deux minutes, mon convive inconnu m’adresserait la
-parole. Il n’y manqua point et, selon l’usage, m’exprima son opinion sur
-le temps, qu’il déclara incertain (la pluie commençait de tomber à
-flots).
-
-Charmé de voir que je l’entendais, il devint plus familier, et n’hésita
-pas à me faire savoir qu’il portait à la France une extrême sympathie,
-et qu’il ne pouvait pas sentir les Allemands. Il se permit quelques
-plaisanteries assez brutales sur le Kaiser. Pour lui rendre sa
-politesse, je lui dis deux mots aimables sur son roi. A ce moment, les
-gens des autres tables, qui se plaignaient de suffoquer, ouvrirent
-toutes les fenêtres à la fois. Un vent glacial souffla, et mon commensal
-profita de la circonstance pour me dire que, si j’étais par hasard
-phtisique, je me trouverais très bien du climat si tempéré de l’île de
-Wight. Je le remerciai, lui assurai que le coffre était bon, et je lui
-dis que je n’étais ici que de passage. Puis, cédant à un besoin de me
-faire valoir, bien commis-voyageur, j’ajoutai que j’y étais venu rendre
-visite à «mon ami» lord Ventnor.
-
-Je fus étonné de la froideur qu’il me témoigna tout aussitôt. Je me
-rappelai, un peu tard, que lord Ventnor était, comme ils disent,
-excentrique, et probablement dans le pire sens de ce mot. J’essayai de
-le faire parler un peu dudit lord, mais en vain. Pour me rattraper, je
-lui donnai à entendre que je venais faire une simple visite de
-politesse, ou même poser une carte, et qu’enfin je ne connaissais pour
-ainsi dire pas «mon ami» lord Ventnor. Comme il ne se dégelait toujours
-pas, je mis les points sur les _i_; je déclarai que je ne connaissais
-pas du tout lord Ventnor, que je ne l’avais entrevu qu’une fois, mais
-que j’étais lié avec sa femme.
-
-Mon Anglais rechangea aussitôt de visage, me fit l’éloge de la marquise,
-grande bienfaitrice de ce pays, où elle ne venait malheureusement plus
-guère, comme il était trop naturel, après «ce qui était arrivé» à son
-mari. Il ajouta, en baissant la voix religieusement, qu’elle était
-l’amie intime de la feue reine Victoria. Je faillis tomber à la
-renverse. Je ne voulus point paraître ignorer cette amitié
-extraordinaire, mais je lui avouai que j’ignorais «ce qui était arrivé»
-à lord Ventnor, et je le pressai de m’en informer. Il rougit comme un
-enfant et me répondit avec le plus grand embarras que cela était
-impossible à dire, mais que j’en trouverais tout le détail dans les
-journaux anglais d’il y a quinze ans. Je finis par comprendre que lord
-Ventnor avait eu un de ces procès scandaleux qui datent dans l’histoire
-des mœurs. Mon vis-à-vis se hâta de revenir à lady Marguerite, me dit
-que sa conduite avait été, en cette occurrence, admirable, qu’elle avait
-soutenu son mari jusqu’à la dernière minute envers et contre tous,
-contre l’évidence même. C’est elle qui avait emporté l’acquittement, car
-lord Ventnor avait été acquitté, mais à la suite de débats plus
-déshonorants que n’importe quelle condamnation.
-
-Alors seulement, et après l’avoir sauvé, elle s’était éloignée de lui,
-et encore avec ménagement, sans rupture officielle. De temps à autre
-elle revenait, au vu et su de tous, habiter cinq ou six jours chez lui,
-et le recevait de même chez elle. Sur ce, comme la pluie avait cessé et
-qu’un pâle rayon de soleil perçait les nuages, mon compagnon de table me
-dit:
-
---Grâce à Dieu, le temps est redevenu brillant.
-
-Il me salua et se retira, me laissant abasourdi.
-
-Malgré sa pudeur et ses réticences, il avait fourni à mon enquête un
-fort joli faisceau de documents. Je suivais bien la manœuvre de lady
-Ventnor, et j’avoue que cette stratégie m’émerveillait. Trouver un mari,
-dans sa condition, me paraissait déjà un tour de force; mais le quitter
-ensuite comme indigne, après s’être donné les gants de ne le point
-lâcher, et se faire ainsi décerner, outre les parchemins, un brevet
-supplémentaire d’héroïsme et de vertu, c’est le chef-d’œuvre. Cependant
-mon indicateur m’avait plutôt posé de nouvelles énigmes, et celle-ci
-entre autres: Comment une Solférino pouvait-elle être devenue «l’amie»
-de la vénérable reine Victoria? Il ne m’avait pas davantage révélé
-pourquoi un lord Ventnor avait épousé une Solférino.
-
-Je ne pouvais plus compter que sur lord Ventnor lui-même pour me
-l’apprendre; mais voilà maintenant que je balançais à l’aller voir.
-J’étais retenu par une sotte peur, une peur de collégien qui n’ose pas
-entrer au mauvais lieu. Je me raisonnai: qui me verrait? Je ne
-connaissais personne! Enfin j’y allai, mais en rechignant, avec une
-lenteur de mauvaise volonté, et par un chemin absurde, quoique je visse
-bien, là-haut, dans la direction de Bonchurch, la grande bâtisse blanche
-et nue, flanquée de deux tours inégales, l’une gothique, l’autre sans
-style et formée d’une superposition de bow-windows à auvents, enfin
-quelque chose d’assez ressemblant au château d’Osborne. J’errai encore
-près d’une heure autour du parc avant de trouver l’entrée principale. Le
-portier était devant sa loge, il fallut bien me résoudre. Je lui tendis
-ma carte et le priai de la faire passer à Sa Seigneurie.
-
-Malgré son _nil admirari_ d’Anglais et de portier, il laissa percer
-quelque surprise, et je vis, à sa façon hésitante de manier mon carton,
-qu’il n’avait point souvent de visiteurs à introduire. Cela n’était
-point pour m’assurer. Puis je songeai que, si une visite était chose si
-étonnante, la mienne en particulier était plus étonnante encore, et
-qu’il se pouvait même que le noble lord ne se rappelât seulement pas mon
-nom. «Bah! me dis-je, j’en serai quitte pour n’être pas reçu.» Mais je
-le fus avec d’autant plus d’empressement que je rompais la quarantaine.
-Lord Ventnor vint même au-devant de moi, comme d’un souverain, et je vis
-une lueur de joie dans ses yeux clairs, vitreux, qui (je le rappelle)
-marquent l’éternité. Ce vieillard ne paraissait toujours pas plus de
-dix-sept ans, je ne doute pas que ce ne soit pour la vie; et comme il
-était vêtu de serge blanche, il avait l’air d’un boy qui va jouer au
-tennis.
-
-Le bizarre est que la cordialité de son accueil ne me mit nullement à
-mon aise. Je sentais au contraire plus vivement l’incorrection de ma
-démarche, malgré une certaine effronterie que j’ai. Je perdis mon
-anglais, et, désespérant de m’excuser en cette langue, je le fis en
-français. Mais quel français! J’ose dire que je barbotai. Je remémorai
-pêle-mêle au marquis mon nom, l’honneur que me faisait la marquise de
-m’admettre dans son intimité, le dîner que j’avais fait avec lui-même,
-et la tournée des grands-ducs qui avait suivi. J’avais ouï parler des
-merveilles de sa villa. Je la savais fermée aux visiteurs. Ma curiosité
-était piquée. Et j’avais cru pouvoir profiter de notre unique et déjà
-ancienne rencontre pour forcer la consigne.
-
-Il me repartit que je n’étais point de ces étrangers auxquels il fermait
-sa porte, et qu’il était charmé de me revoir; afin de marquer qu’il ne
-me traitait pas en curieux, mais en ami, il me pria à dîner, et, comme
-je n’aurais plus de train pour le retour, à passer la nuit sous son
-toit. Puis il m’avoua qu’il était fier de sa villa, qui était proprement
-sa création, sauf le logis principal édifié par son père (cela se voyait
-de reste), et qu’il se ferait un plaisir de m’y servir de cicérone. Nous
-montâmes un haut perron et pénétrâmes dans le hall, fort vaste, mais
-banal et nu, où il y avait des sièges commodes. Lord Ventnor m’y fit
-reposer un instant, par protocole, j’imagine; et, toujours par
-protocole, il entama la plus anglaise des conversations météorologiques.
-
-Quand il eut épuisé le sujet, il me promena, mais vite, et comme par
-acquit de conscience, dans les diverses pièces du rez-de-chaussée,
-arrangé en musée, de même que son hôtel de l’avenue du Bois; et il
-s’empressa de me dire qu’il avait bien d’autres choses, plus originales
-et plus intéressantes, à me faire voir. (Je sentis venir les étrangetés
-promises par le _Black’s guide to the Isle of Wight_.) Il était plus
-voyageur que collectionneur, il avait visité tous les pays de la terre,
-et il avait fait de sa villa un monde en raccourci, où, comme l’empereur
-Hadrien à Tibur, il pût journellement repasser ses souvenirs et les
-raviver jusqu’à l’hallucination. L’idée première de cette fantaisie lui
-était venue justement d’une ruine de villa romaine, enclose dans son
-parc. Il me conduisit d’abord à ce petit Pompéi, comme il disait, et
-j’eus beau me frotter les yeux, je n’y aperçus rien, que des traces de
-murs et une centaine de petits cubes de mosaïque. Mais le moindre éclat
-de pierre lui suffisait pour ressusciter tout un pan du passé, et
-surtout, à ce que je vis, pour évoquer les images des singularités
-érotiques, qu’il attribuait de confiance, et un peu trop uniformément, à
-toutes les civilisations, pourvu qu’elles fussent lointaines dans
-l’espace ou dans le temps.
-
-Il me montra un stade qu’il avait construit dans une clairière, et où ne
-manquaient que les athlètes, des Thermes inutiles et déserts, une
-Académie sans philosophes: et cette friperie antique me rappela la
-friperie rustique du hameau de Trianon. Un pavillon égyptien, et un
-autre, indien, me firent penser à l’exotisme de nos expositions
-universelles. Je me laissai prendre au charme du jardin japonais; mais
-le «paysage de Tahiti» et la «vallée de Tempé» ne me parurent point
-différer assez sensiblement des _Kew gardens_ ou même du parc Monceau.
-Je songeai à notre Balzac, qui accrochait au mur de son salon des
-pancartes: «ici un Rembrandt, ici un Raphaël», et qui voyait réellement
-le Rembrandt ou le Raphaël. Lord Ventnor avait une imagination de même
-puissance, mais plus particulière, et je ne saurais décrire les visions
-que ce décor baroque lui suggérait. Elles me causèrent un malaise, un
-trouble indéfinissable. J’eus de nouveau peur, et follement envie de
-fuir ce lieu où je m’étais fourvoyé, comme une Gomorrhe où je flairais
-déjà le feu.
-
-Mais il n’y fallait point compter. Mon hôte me ramena dans le hall.
-Cette fois, j’avais grand besoin de m’asseoir. J’étais rendu. Je sentis
-que je devais pourtant prendre à mon tour la parole et manifester mon
-admiration. Je ne trouvai que des phrases communes. Heureusement,
-j’avais affaire à un interlocuteur qui magnifiait les mots comme les
-images. Il me crut sincère, enthousiasmé, et il repartit de plus belle.
-Il se flattait d’avoir créé un microcosme, mais il se plaignait de
-n’avoir pu le créer que matériel et mort; pour peupler ce décor qui, à
-ses yeux, abrégeait l’univers, il rêvait de susciter un être humain qui
-eût résumé en soi l’humanité. «Voilà donc, pensai-je, pourquoi il a
-épousé la Solférino!» J’osai prononcer le nom de la marquise. Il fit une
-risée de colère.
-
---Lady Ventnor? cria-t-il. Qu’est-ce donc? Rien. Une petite femme!
-Réellement. Une petite femme. Une biche!
-
-Et il ajouta, avec mépris:
-
---Une honnête femme!
-
-Je vis entrer à ce moment un nouveau personnage, d’une trentaine
-d’années pour le moins, que lord Ventnor me présenta comme son
-secrétaire, grand, brun, de figure assez médiocre, et, je me hâte de le
-dire, point équivoque. Je crus bien, en le considérant, lui trouver le
-front bas, volontaire, les yeux enfoncés de l’Antinoüs; mais c’est
-probablement parce que nous venions de parler d’Hadrien. Il me déplut;
-mais je sentis le Latin,--je n’aurais su dire de quel pays, ou même de
-quelle partie du monde,--le Latin, qui, malgré cette antipathie, ne
-pouvait manquer de m’être plus proche et intelligible que lord Ventnor
-qui ne me déplaisait point.
-
-Le marquis se réduisit dès lors au silence, et il n’y en eut plus, comme
-on dit vulgairement, que pour le secrétaire. J’observai d’ailleurs qu’il
-exprimait toutes les mêmes idées que son maître, avec plus d’emphase, de
-développement, de rhétorique: et je présageai que je pourrais tirer de
-lui, quand nous resterions seuls, tout ce que je n’avais pu obtenir du
-marquis.
-
-Ce tête-à-tête fut plus tôt que je ne pensais. Le dîner, bien que servi
-à la française, se termina à l’anglaise par une beuverie de vins. Lord
-Ventnor se leva dès la première bouteille, nous souhaita le bonsoir, et
-se retira. J’entrepris aussitôt le secrétaire, à qui je fis répéter sans
-aucune peine tout ce que m’avait débité le marquis sur son raccourci
-d’univers et autres extravagances de même farine. J’exprimai moi-même le
-regret que la pauvre marquise ne fût point le personnage d’un tel décor,
-et il ne manqua point de me dire qu’elle n’était qu’une «petite femme».
-Mais il ajouta:
-
---Et avec cela retorse!
-
-Je voudrais pouvoir noter l’accent qu’il donnait aux _r_ et à l’_s_ de
-cette épithète.
-
-Je lui demandai à brûle-pourpoint:
-
---Mais comment s’y est-elle prise pour devenir l’amie de la reine?
-
-Il me répéta qu’elle était retorse, et il ajouta «machiavélique», dont
-il faudrait pouvoir aussi noter l’accent. Puis brusquement,
-précipitamment, avec une inconcevable volubilité, comme si j’eusse, à
-tâtons, ouvert le robinet, il se mit à me raconter que la Solférino
-était venue à Londres aux derniers jours de la Commune. Il y avait alors
-nombre de Français, une manière d’émigration, de tout rang et de tout
-bord, les fuyards d’avant la guerre, les fidèles des souverains déchus,
-les communards proscrits: tous plus ou moins gênés, elle seule riche,
-libérale... en huit jours, le centre, la Providence, l’idole des émigrés
-sans distinction de parti. La lionne! Pourtant les salons anglais lui
-demeuraient fermés. Mais elle savait les incohérences du cant, et c’est
-alors qu’elle s’était montrée «retorse» et «machiavélique»!
-
-En Angleterre, où l’on veut ignorer que les artistes mènent parfois une
-existence un peu libre, on les reçoit sur le pied de l’égalité. Elle
-eut une inspiration. N’avait-elle point chanté, jadis, aux
-_Délassements-Comiques_? Elle osa prêter son concours à une fête de
-charité, organisée par elle-même au bénéfice des exilés français, et
-elle y chanta d’autre musique que celle des _Délassements_. Avait-elle
-une ombre de talent? Ou bien c’est que ce public n’y entend rien. Elle
-fut sacrée cantatrice, toutes les portes s’ouvrirent. La reine voulut
-l’entendre, la fit venir, l’admira: et son buste, paraît-il, son buste
-de Carpeaux peut encore se voir sur une des cheminées d’Osborne! Il ne
-lui manquait plus qu’un grand nom, mais chacun sait que la moindre
-_Gaiety girl_ trouve, quand il lui plaît, dans le _peerage_, un mari de
-première qualité.
-
-Je n’écoutais plus le secrétaire que d’une oreille distraite, puisque je
-savais d’avance la suite. Je lui avouai que je ne tenais plus debout, et
-il me conduisit à ma chambre. Dès le lendemain, je m’arrachai aux
-séductions de l’île de Wight, et repartis pour la France, hâté de
-rapporter à M. de Courpière comment lady Ventnor était devenue grande
-dame, et, selon l’expression si savoureuse du mari, «honnête femme».
-
-
-
-
-XI
-
-CALIBAN
-
-
-M. de Courpière, qui est un homme d’action, n’aime pas l’art pour l’art.
-Il prisa peu la collection de curiosités psychologiques que je lui
-rapportais de mon voyage à l’Ile de Wight, et il me dit avec dédain:
-
---A quoi cela peut-il me servir?
-
-C’était le cadet de mes soucis. Je lui répondis par une tirade,
-également inutile, sur l’amour désintéressé de la science, et je
-conclus, aussi dédaigneusement que lui:
-
---Il est des choses dont tu ferais mieux de ne point parler, attendu que
-tu ne les comprendras jamais.
-
---En effet, me répliqua-t-il avec cette hauteur qui lui vient de ses
-ancêtres qui ne savaient pas lire.
-
-Puis il me proposa d’aller rendre une visite à lady Ventnor, chez
-laquelle, me dit-il, il n’avait pas cru devoir mettre les pieds durant
-le temps de mon absence. Il ajouta:
-
---D’autant que c’est maintenant à tous les diables, et de la dernière
-incommodité lorsque l’on n’a point d’automobile à sa disposition.
-
-Il exagérait. Mme la marquise de Ventnor, qui demeure, l’hiver, à
-l’entrée du Bois de Boulogne, éprouve le besoin d’aller en villégiature
-un peu plus loin que le château de Madrid et un peu moins loin que le
-pont de Suresnes. Elle a loué entre ces deux points une villa fort
-simple, et même d’une rusticité inespérée, fort différente d’un certain
-«rayon de marbres et sculptures» qui se trouve auprès. Elle se croit
-aussi obligée de s’absenter quinze jours en août pour respirer l’air des
-montagnes; mais elle était déjà revenue de sa corvée des altitudes.
-Madrid, ni même Suresnes, ne sont loin, mais j’avoue qu’il faut un
-automobile; et le vicomte de Courpière avait eu la coquetterie de
-laisser les siens à la vicomtesse. Je ne sais point ce qu’il attendait
-pour en racheter un neuf; j’imagine que ce n’était point d’avoir de quoi
-le payer comptant: sinon je dirais qu’il baisse. Bref, nous prîmes un
-fiacre, traîné par un cheval, jusqu’à la porte du Bois; et, comme il
-faisait beau, nous achevâmes la route à pied.
-
-Lady Ventnor ne nous sut aucun gré de ces ennuis et de cette fatigue.
-Elle nous reçut froidement. Avant tout, elle exige de ses amis la
-régularité; et j’ai observé que, sans avoir le délire de la persécution,
-elle se demande, quand on est resté plusieurs jours sans paraître, ce
-que l’on a bien pu machiner contre elle pendant ce temps-là. L’idée ne
-lui vient pas que l’on pense à autre chose. Elle prit son ton commandant
-et rude, son ton second Empire, pour nous demander ce que nous étions
-devenus depuis des éternités. Maurice, qui n’avait rien à dire, ne
-répondit pas; et moi je répondis «avec intention» (comme écrivent devant
-certaines répliques les auteurs de comédies), que j’avais fait un petit
-tour d’une huitaine dans l’île de Wight. Elle parut si décontenancée que
-je vis bien que j’avais frappé un grand coup,--je n’aurais pas été fâché
-de savoir lequel. M. de Courpière le vit de même, et me prouva qu’il ne
-baissait point; car, avec un à-propos admirable, il me reprit: «_Nous
-venons_, dit-il, de faire un petit tour dans l’île de Wight». Il appuya
-sur le pluriel, et il me regarda en jouant l’étonnement, comme s’il ne
-s’expliquait point pourquoi j’avais parlé au singulier.
-
-Le trouble de lady Ventnor augmenta, à tel point qu’elle ne trouva à
-répondre que: «Vraiment?» qui est une réplique médiocre. Elle ajouta,
-après un temps de réflexion: «En voilà une idée!» comme s’il n’était pas
-naturel d’aller à Wight. M. de Courpière, afin de marquer notre
-avantage, dit:
-
---Nous avons eu l’honneur d’être reçus par lord Ventnor.
-
-Je jouai impudemment le jeu de Maurice, et je dis:
-
---Nous avons même passé une nuit sous son toit.
-
---Je ne vous conseille pas, dit-elle, de vous en vanter.
-
-Cette réplique me parut grossière.
-
---Eh bien, dis-je à M. de Courpière lorsque nous nous retirâmes, après
-une visite fort courte où la conversation avait plusieurs lois langui,
-tu vois que cela prend et qu’elle est furieuse.
-
---Oui, dit-il, mais je ne vois pas pour quel motif ni, encore une fois,
-le parti que j’en puis tirer. Il me semblerait plutôt que je perds du
-terrain. Avoue que lady Ventnor n’a pas l’air d’une femme qui fondera un
-journal avec moi demain matin. (J’admirai la décence de cette
-périphrase.) Il ne se passe entre nous rien de ce qui se passe
-d’ordinaire entre deux personnes qui s’acheminent vers ce dénouement.
-
---Je n’ai jamais cru, répondis-je, qu’aucune de ces choses ordinaires
-dût se passer entre lady Ventnor et toi. Vous ne vous êtes point ce
-qu’on appelle fait la cour réciproquement, sinon par sous-entendu: cela
-n’a point empêché l’évolution de s’accomplir, si je puis me permettre
-une expression si pédantesque; et elle aboutira sans que vous ayez eu la
-peine d’échanger ces demandes et ces réponses qui sont embarrassantes,
-et d’ailleurs d’une pauvre littérature: je vous en fais mon compliment.
-Lady Ventnor a lentement mûri pour toi, et je pense qu’elle avait
-l’intention de tomber d’elle-même comme un fruit, le moment venu.
-J’avoue que sa maturation semble avoir subi un ralentissement, et je
-doute que maintenant elle tombe d’elle-même: il lui faudra un prétexte,
-et ensuite une occasion, bref toute une péripétie. C’est à toi,
-naturellement, d’amener cette péripétie.
-
---Tu es bon! dit M. de Courpière. Qu’est-ce que tu veux que j’invente
-tout d’un coup, après n’avoir jusqu’à présent rien fait que laisser
-aller les choses toutes seules?
-
---C’est ici, dis-je, triomphant, que va se manifester à toi l’utilité
-pratique de mon voyage et de mes documents. Nous avons, grâce à lord
-Ventnor, des clartés sur le caractère de la marquise, qu’elle ne nous
-aurait point données elle-même, et que nous n’aurions point trouvées à
-nous deux. Rappelle-toi sa double définition de lady Marguerite: une
-«petite femme», une «honnête femme». Sens-tu combien cela est riche de
-substance, de sens et d’enseignement?
-
---Pas du tout, répondit M. de Courpière.
-
---Tu m’étonnes, dis-je. «Petite femme» signifie que cette courtisane
-illustre, qui a dispensé du plaisir à tous les personnages marquants de
-son époque et déshabillé les princes, cette héroïne de mélodrame ou de
-faits divers pour qui le sang a coulé, ce personnage quasi allégorique,
-en qui se personnifient l’amour et la sensibilité de tout un règne,
-enfin cette politique d’entre les draps, a vécu, ou plutôt traversé sa
-propre histoire, souvent vulgaire, mais parfois infâme, ou tragique, ou
-même grandiose, sans se grandir, sans jamais cesser d’être pas
-grand’chose, une «petite femme», une petite femme de Meilhac. «Honnête
-femme...» Ah! que le mari avait une belle façon méprisante d’articuler
-cette épithète!... «Honnête femme» veut dire qu’elle n’est pas
-singulière ni éminente dans l’exercice de son métier; qu’elle n’avait
-pas des dons extraordinaires et que la pratique lui a peu appris;
-qu’elle n’est pas inventive, ni ingénieuse; sensuelle, je n’en sais
-rien, mais à coup sûr pas une bacchante; enfin, très naïve; et
-probablement aussi sentimentale, comme en ce temps-là, petite fleur
-bleue,--«honnête femme!»
-
---Alors? demanda M. de Courpière impatiemment: car il affecte de ne pas
-aimer les phrases, et ne sait pas distinguer entre celles qui ne
-signifient rien et les miennes.
-
---Alors, dis-je, tu n’as pas besoin de te mettre fort en frais
-d’imagination, et c’est tant mieux, car tu me parais vidé. Provoque un
-incident très banal, très vieux jeu, et tu es sûr de réussir.
-
---Précise, dit M. de Courpière.
-
---Enfin, dis-je, tu veux que je te souffle. Soit. Il faut que tu
-inspires à lady Ventnor de la jalousie, et quelle sente que tu la
-méprises.
-
---Naturellement, je la méprise, dit avec candeur M. de Courpière, et
-comment veux-tu qu’elle en doute? Elle sait que je sais ce que tout le
-monde sait d’elle, sans compter ce qu’elle-même m’en a dit.
-
-Je fis observer à Maurice que les récits de la marquise étaient
-habilement choisis et conçus pour la mettre en valeur, et qu’elle y
-jouait parfois un vilain rôle, mais jamais ce que les comédiens
-appellent un mauvais rôle.
-
---Ses liaisons avec l’«Oncle», avec le grand ministre, avec le Napoléon
-de la presse et avec le «ressembleur» sont, dis-je, flatteuses. Rien ne
-m’a paru plus touchant que son aventure, qui frise l’inceste platonique,
-avec le bouillant Achille et le Chérubin. L’histoire du violoniste
-allemand est bien parisienne, et elle a trouvé moyen de placer l’atroce
-épisode Chantepie dans un décor d’ambulance qui sauve tout.
-
---Selon toi, dit le vicomte, elle gaze ou elle brode?
-
---Ni l’un ni l’autre. Elle ne dit même que la vérité, mais elle ne la
-dit pas toute, et elle n’aime point que l’on s’avise de la chercher sans
-sa permission. Tu as vu la tête qu’elle nous a faite quand je lui ai
-laissé entendre que son mari avait bavardé? Nous sommes dans le bon
-chemin. Poussons notre enquête, et informons-nous de tout le reste.
-
---Quel reste?
-
---Ce qu’elle a omis au cours de ses confidences, et la suite.
-
---Quelle suite?
-
---Tu n’imagines pas que, depuis son mariage, elle a, si j’ose m’exprimer
-ainsi, tourné ses pouces? Nous arrivons à une bizarre époque de
-l’histoire de France, où l’on a vu ressusciter et s’agiter, entre la fin
-de la Commune et la fondation de ce gouvernement que tu aspires à
-renverser, des gens que l’on croyait morts depuis le 2 décembre, depuis
-quarante-huit, ou même depuis mil huit cent trente. Ce fut le temps où
-le faubourg Saint-Germain fréquentait à l’Élysée. Nous étions nés, nous
-avions même l’âge de voir clair, et pourtant je te défie de retrouver
-aucune image nette de cette époque-là, qui s’est enveloppée soudainement
-d’oubli, comme toutes les périodes dites de transition. Il ne faut point
-tolérer que lady Ventnor saute par-dessus ce fossé. J’ai idée que ses
-aventures d’alors te fourniraient l’occasion que tu souhaites de la
-mépriser et de lui témoigner ce mépris, à moins que tu ne trouves mieux
-encore dans les _paralipomena_ de ses années précédentes.
-
---_Paralipomena_? s’écria M. de Courpière en écarquillant les yeux et en
-me regardant avec une véritable expression d’effroi. Qu’entends-tu par
-ce mot barbare?
-
---C’est, dis-je, tout bonnement ce qu’elle a laissé de côté. Tu feras
-d’une pierre deux coups, et tu la rendras jalouse en même temps que tu
-l’affoleras de ton mépris, si tu sais bien choisir la personne auprès de
-qui tu iras ostensiblement aux informations.
-
---Qui est cette personne? dit M. de Courpière.
-
-Il se remettait à moi de tout, et je m’avisai que, vu les circonstances,
-cela devait effaroucher ma délicatesse. Mais je m’étais trop avancé pour
-me dérober, et je lui désignai cette personne, une certaine comtesse
-Doulevant, familière de lady Ventnor, dont je n’ai pas même songé à
-mentionner le nom jusqu’ici, tant elle me semblait insignifiante, mais
-de qui l’importance m’apparut subitement.
-
-A quelque heure du jour que l’on se présentât chez la marquise, on y
-trouvait installée cette comtesse Doulevant, sans chapeau, et qui
-faisait du point de Hongrie. On n’y prenait point garde et l’on ne
-pensait même pas à demander ce que c’était. Je l’avais su par hasard.
-C’était une femme du vrai demi-monde selon Dumas, c’est-à-dire une
-comtesse authentique, séparée et déclassée à la suite du plus banal
-adultère. Mais elle était venue trop tard, si j’ose cette plaisanterie,
-dans un demi-monde trop vieux. J’entends qu’elle y était venue à
-l’instant même que le demi-monde cessait d’exister proprement, et que
-les femmes de la meilleure société se décidaient à faire une concurrence
-officielle aux demoiselles de profession. Cet événement de l’histoire
-des mœurs a coïncidé avec la fin de la période intermédiaire dont je
-venais de faire un crayon à Maurice.
-
-La comtesse Doulevant eut donc une carrière de galanterie fort courte,
-et qui dura exactement le même temps que ladite période. Elle se retira
-des affaires quand le Maréchal se démit. Elle ne les avait pas trop bien
-faites. La petite rente dont elle vivotait était un débris de sa fortune
-passée, et non le fruit de ses épargnes. Elle ne s’en fût point tirée
-sans une autre petite rente que lui servait lady Ventnor. C’est pour
-reconnaître ce bienfait qu’elle s’astreignait à une manière de
-domesticité.
-
-Elle avait bien sept ou huit ans de moins que la marquise, et elle était
-plus jolie, mais il aurait fallu se donner la peine de la regarder pour
-s’en apercevoir. Sa taille était charmante et je jurerais que le blond
-de ses cheveux était naturel. Elle aurait dû inspirer le désir, et ce
-n’est point, je suppose, les scrupules qui l’étouffaient; mais elle ne
-trouvait point d’amateurs et elle n’en cherchait même plus. Même jeune,
-une femme qui appartient à une époque révolue est passée. Celle-ci
-n’avait point su, comme lady Ventnor, survivre à un changement de
-régime.
-
---La Doulevant est une peste, dis-je à M. de Courpière. Elle hait lady
-Marguerite et te racontera de son amie toutes les horreurs que tu peux
-souhaiter; elle en inventerait au besoin.
-
---Qu’est-ce que tu chantes? répliqua le vicomte. Elles s’adorent! Elles
-ne peuvent se passer l’une de l’autre.
-
---Justement, dis-je, elles ont l’une pour l’autre la haine des
-inséparables; et, si tu entreprends la comtesse, la marquise se jettera
-aussitôt à ton cou.
-
---Mme Doulevant n’est pas jeune, dit M. de Courpière, et je veux bien
-passer là-dessus quand il s’agit de la marquise, mais je n’entends pas
-me faire une spécialité des femmes d’un certain âge.
-
---Tu plaisantes, lui dis-je. Elle est plus jeune que la marquise, et
-même que toi. Oh! je sais que tu parais à peine son âge...
-
---Je ne sais pas si je parais son âge, répondit M. de Courpière, mais
-elle paraît hardiment le mien.
-
-Je goûtai cette plaisanterie, mais ne la trouvai point juste, et je le
-lui dis.
-
---Alors, me répliqua-t-il, qu’est-ce que tu attends pour marcher
-toi-même?
-
-Et j’observai avec étonnement que je n’avais pas la moindre envie de
-«marcher».
-
-Cependant, le même jour, chez lady Ventnor, piqué par ce défi de M. de
-Courpière, je regardai bien la comtesse Doulevant, et, après m’être
-convaincu que je ne l’avais pas trop avantageusement jugée, je pris
-l’offensive: c’est-à-dire, tout simplement, que je remarquai sa
-présence, et lui adressai la parole cinq ou six fois comme à une
-personne naturelle. Cette petite manifestation troubla lady Ventnor
-autant que l’avait fait naguère l’avis de mon voyage à l’île de Wight.
-Elle me jeta un mauvais regard, où je lus: «De quoi se mêle-t-il,
-celui-là? Quel jeu joue-t-il?» La comtesse, d’abord surprise, puis ravie
-d’être distinguée, triompha quand elle vit que cela était si sensible à
-l’autre. Mais à son tour M. de Courpière, qui n’attendait que mon
-exemple, attaqua, et je crus que lady Ventnor allait nous mettre tous
-les trois à la porte. Nous sortîmes peu après.
-
---Tu vois, dis-je à M. de Courpière, si cela prend!
-
-Et j’allais ajouter: «Décidément, cette Doulevant me plaît.» Mais il me
-coupa la parole pour dire justement ce que j’allais dire, bien qu’il
-répète plus ordinairement ce que je viens de dire.
-
---Cette Doulevant, fit-il, me plaît décidément, et je vais tenter
-l’aventure.
-
-J’avoue que j’en crevai de dépit. Je ne dis mot; mais le lendemain,
-avant dîner, j’allai corner ma carte chez Mme la comtesse Doulevant. Sa
-concierge, qui tricotait, ne se dérangea point, et m’indiqua, du menton,
-le casier des locataires. Je trouvai, dans la case de Mme Doulevant, une
-carte de M. de Courpière qu’il était venu poser avant moi. La comtesse,
-qui ne pouvait manquer de croire que nous fussions venus ensemble, nous
-remercia de même, le lendemain, sous le nez de lady Ventnor, qui pâlit.
-Alors elle ajouta:
-
---J’espère que vous reviendrez me voir à une heure où je suis chez moi.
-
---Iras-tu? dis-je à M. de Courpière quand nous sortîmes.
-
---Oui, fit-il. Avec toi, si tu veux.
-
---Volontiers, répondis-je, un peu surpris.
-
-Nous y fûmes dès le jour suivant. Nous attendîmes un bon quart d’heure
-dans un petit salon où la cheminée était habillée de chasubles et les
-chaises de ce point de Hongrie que la comtesse produit incessamment. Il
-y avait des saints de bois dans tous les coins. C’était le genre
-artiste, ou plus précisément le genre peintre, qui a fleuri au temps où
-la comtesse était une femme à la mode. Je signalai à M. de Courpière
-cette confirmation de mes pronostics. Enfin la comtesse parut, alerte et
-appétissante; mais nous ne sûmes que lui dire. Elle nous montra ses
-bibelots, qui ne méritaient point cet honneur. Je la mis adroitement sur
-le chapitre de lady Ventnor, elle en parla avec un enthousiasme de
-commande. M. de Courpière me fit un signe et nous prîmes congé.
-
---Il faudrait, pour en tirer quelque chose, la voir dans l’intimité,
-dis-je à Maurice.
-
---Oui, dit-il, pensif.
-
-J’ajoutai, après un temps:
-
---Je ne crois pas que cela soit bien difficile.
-
---Non, dit-il.
-
-Mais la difficulté était encore moindre que je ne croyais. Le lendemain,
-j’allai chez lady Ventnor de mon côté. Je n’y trouvai point le vicomte,
-ni, grande merveille! la comtesse. Lady Ventnor était seule et
-paraissait enragée. Le spectacle de cet enragement me fit perdre le peu
-de sang-froid qui me restait, et au bout d’à peine un quart d’heure je
-me levai brusquement.
-
---Je ne puis, dis-je, concevoir où est Maurice. Je vais le chercher.
-
-Au lieu de me demander si je devenais fou, elle me répondit:
-
---C’est cela, allez-y donc.
-
-Je ne me le fis pas dire deux fois, et j’allai droit chez la comtesse,
-mais je ne pus monter, car je me heurtai à M. de Courpière qui
-descendait. Il était de la pire humeur.
-
---Eh bien, me dit-il, tu m’as fait faire de belle besogne! Il n’y a rien
-à tirer de cette femme-là, rien du tout.
-
-Je devinai qu’il avait pourtant fait le nécessaire, ce qui me dépita, et
-je me réjouis qu’il l’eût fait pour rien.
-
---Cela, dis-je, t’apprendra à me mettre de côté. Si nous étions
-retournés chez elle ensemble, j’aurais bien su la faire causer... Alors,
-elle a recommencé à te parler de lady Ventnor avec enthousiasme?
-
---Point du tout, répondit M. de Courpière, et, comme je sais fort bien
-m’y prendre, elle a senti tout de suite que c’est des horreurs que je
-voulais. Elle ne demandait pas mieux, mais elle n’en avait point à me
-servir. Elle n’a rien trouvé qu’une histoire de pompier.
-
---De pompier? dis-je en riant.
-
---Oui. Et penses-tu que je vais mépriser lady Ventnor davantage, pour un
-pompier? Quelle est la femme, même très convenable, qui n’a pas dans son
-passé une de ces histoires-là? On dit, je crois, une histoire de
-jardinier, ou de muletier?
-
---On dit plutôt muletier, depuis Montaigne. Cela est, en effet, assez
-commun.
-
---Pour lady Ventnor, ce fut un pompier, parce qu’elle était alors au
-théâtre. Elle connut ce pompier aux _Délassements_, pas hier, comme tu
-vois. Elle le ramassa un soir par caprice, et elle ne put, ensuite,
-jamais se déshabituer de lui. Au temps même de son plus grand luxe et de
-ses plus illustres aventures, elle le faisait encore venir de loin en
-loin avenue des Champs-Élysées. Oui, mon cher, ce voyou s’est prélassé
-dans le lit de marqueterie, d’où il regardait à la renverse l’Aurore qui
-prend son vol au plafond. Et voici où il faut rire, du moins selon Mme
-Doulevant: car moi, je n’ai pas trouvé cette nouvelle à la main si
-drôle, mais elle pâmait en me la racontant. Il paraît qu’à
-l’entr’acte--tu m’entends bien--le pompier s’asseyait en travers du lit,
-allumait une cigarette russe, disait: «Et maintenant, qui est-ce qui va
-en griller une?...»
-
-J’achevai la phrase:
-
---«C’est bibi.» L’historiette, dis-je, est connue, mais je l’avais ouï
-attribuer à d’autres femmes de l’époque, notamment à Léonide.
-
---Tu vois, dit M. de Courpière, elle n’est même pas authentique!
-
-Et il continua de grogner. Je trouvais l’histoire du pompier
-médiocrement drôle et d’un goût affreux. Mais, je ne sais pourquoi, plus
-M. de Courpière grognait, plus j’avais peine à me défendre d’en rire. Je
-lui dis enfin:
-
---J’imagine qu’après ce fiasco tu ne mettras plus les pieds chez la
-comtesse?
-
---Si fait, dit-il. Je lui ai promis d’y aller demain à cinq heures; mais
-je ne tiens pas au tête-à-tête, et tu me rendras même service de venir
-m’y retrouver.
-
-J’y fus à trois heures. Je suis exact, et j’arrive toujours le premier
-aux rendez-vous; mais il est rare que je sois en avance à ce point-là.
-Mme Doulevant me reçut; et, malgré ce que j’ai pu dire de sa facilité,
-je ne saurais lui reprocher d’avoir précipité les choses, puisque nous
-eûmes deux grandes heures devant nous.
-
-Je suis discret de nature, mais je n’ai pas de secrets pour Maurice, et
-j’éprouvai particulièrement un irrésistible besoin de lui confier, dès
-qu’il arriva, ce qui venait de s’accomplir. Il n’était point commode de
-lui faire un tel aveu en présence de la dame, et je me demande comment
-je m’en fusse tiré si elle ne nous eût offert à ce moment même des
-cigarettes.
-
---Et maintenant, dis-je, qui est-ce qui va en griller une?...
-
-Le vicomte prit ses grands airs. Il eut raison: ce rappel n’était pas
-d’un goût moins affreux que l’anecdote elle-même. Mais j’avais une forte
-démangeaison de rire. Je me reprochais seulement de n’avoir pas été plus
-malin que Maurice, ni de n’avoir point su profiter des complaisances de
-Mme Doulevant pour tirer d’elle quelques nouvelles infamies sur la
-marquise. J’essayai de rattraper le temps perdu, mais je perdis ma
-peine, et j’allais être bredouille quand je dénichai dans un coin une
-gravure encadrée d’or, qui représentait le cortège du lord-maire à
-l’inauguration de l’Opéra. Des personnages à perruques et en grande
-tenue de carnaval gravissaient le fameux escalier. D’autres hommes, en
-habit noir, donnaient le bras à des femmes coiffées en casque, vêtues de
-robes-fourreaux, décolletées en carré, et qui traînaient derrière elles
-de longues queues carrées, montées sur roulettes.
-
---Regarde bien, dis-je à M. de Courpière. Voilà le costume et la
-physionomie de l’époque sur laquelle lady Ventnor garde un silence
-prudent.
-
---Mais, dit la comtesse, voici justement Marguerite.
-
-Et elle nous désigna, parmi une foule de personnages tout rapetissés,
-qui de la loggia du deuxième étage regardaient monter le lord-maire, une
-lady Ventnor méconnaissable, et même laide, avec cette disgracieuse
-coiffure et ce costume suranné. Nous ne dissimulâmes point qu’elle nous
-déplaisait fort sous cet aspect, et Mme Doulevant s’empressa de nous
-exhiber toute une collection de photographies, pour nous démontrer par
-l’image que les modes de ce temps gâtaient les beautés les plus
-célèbres, et singulièrement lady Ventnor.
-
---Vous la haïssez bien? dis-je en souriant.
-
---Oui, répondit-elle avec franchise. Mais je vous prie de ne point
-croire que je la hais parce je suis médiocre et ratée, et son obligée.
-Je la hais par jalousie d’amour.
-
---Ah! ah! fis-je.
-
-La comtesse me jeta un beau regard farouche.
-
---Cette femme, dit-elle, qui avait tant d’amants! Moi, je n’en avais
-qu’un, et elle me l’a pris.
-
-Je touchai le coude de M. de Courpière.
-
---Nous y voilà, lui dis-je tout bas.
-
-Je dis à la comtesse Doulevant,--pour lui faire plaisir, car il va de
-soi qu’elle est bien pensante:
-
---Madame, votre aventure me remet en mémoire une certaine parabole,
-comme vous dites, je crois. Ainsi donc, vous n’aviez qu’un amant, pas
-plus, de même que ce pasteur qui n’avait qu’une seule brebis; et Mme la
-marquise de Ventnor, qui en avait, révérence parler, un troupeau, vous a
-envié et pris le vôtre. Elle ne nous a jamais soufflé mot de cette
-histoire, je devine pourquoi. M. de Courpière, ici présent, aurait
-peut-être intérêt à en connaître le détail, et moi j’ai de la curiosité.
-Faites-nous la grâce de nous conter la chose, et d’abord révélez-nous le
-nom de l’heureux mortel que vous et la marquise vous êtes disputé.
-
-Elle rougit. Je m’en étonnai. Car elle a bien un air de réserve, et même
-de pruderie, comme la plupart des femmes qui, après avoir fait la vie,
-ont fait la retraite; mais elle ne comptait pas, j’imagine, imposer ni à
-M. de Courpière ni à moi.
-
---Voyons, repris-je, est-ce que nous le connaissons? Fréquente-t-il
-encore chez la marquise, et l’y avons-nous rencontré?
-
---Oui, dit-elle.
-
-Mais elle ne lâchait toujours point le nom, et elle semblait si folle de
-honte que je présumai le personnage inavouable. On sait que je le
-souhaitais. Je lançai à M. de Courpière un regard d’intelligence. La
-comtesse pénétra sans doute mes arrière-pensées: elle est fine. Elle
-sentit que je méprisais son ancien amant par hypothèse et sans le
-connaître encore, plus que je n’aurais lieu de le mépriser quand je le
-connaîtrais. Alors elle se décida enfin à le nommer, et je compris sa
-honte, que justifiait amplement l’individu en cause, outre cette maxime
-de La Rochefoucauld: «Il n’y a guère de gens qui ne soient honteux de
-s’être aimés quand ils ne s’aiment plus.»
-
-André Frochard n’était pas seulement ce qu’on appelle laid, ou même
-monstrueux, mais plutôt informe. Comme certaines des dernières créations
-de Rodin, qui ne se dégagent que par places du bloc où le sculpteur les
-taille, il était une masse de chair qui ne prenait figure humaine que çà
-et là. Énorme dans les trois dimensions, d’autant plus horrible, comme
-si la triple mesure de sa hauteur, de sa largeur et de son épaisseur eût
-multiplié sa difformité, il inspirait le dégoût physique d’abord, comme
-tous les géants aux hommes de taille moyenne, comme les habitants de
-Brobdingnag à Gulliver. On pinçait les lèvres et les narines à son
-approche, et l’on redoutait qu’il n’exhalât une odeur forte, bien qu’il
-fût assez propre sur lui. On prenait le large quand il se mouvait,
-lentement et vaguement, comme ces bêtes aveugles et acéphales qui sont
-privées du sens de la direction. Il avait cependant la tête en
-proportion du reste, et dans cette grosse tête deux petits yeux,
-singulièrement vifs. Les cheveux étaient épais et blancs, mais comme de
-poussière, point de neige. Cette vieillesse terne, humiliée, sentait le
-pauvre.
-
-Comment la marquise de Ventnor pouvait-elle seulement supporter la vue
-de cet homme? Mais il y avait pis: André Frochard était une épave de la
-Commune! (Elle n’en a guère laissé, elle a laissé plutôt des parvenus.)
-Ce n’était point d’ailleurs une raison pour que lady Ventnor l’exclût.
-Elle aime assez le mélange, sans aller aussi loin que nous avons vu
-faire certaines princesses. Elle a cru devoir adopter les opinions les
-plus traditionnelles, et elle entend que la majorité de ses amis la
-bercent de lieux communs de bon ton; mais elle ne hait point une fausse
-note de temps en temps, un peu de rouge. Elle est si ferme sur les
-principes qu’elle peut se permettre toutes les coquetteries, et les
-curiosités, même dangereuses. Frochard était une de ses bêtes curieuses.
-Il jouait ce rôle piètrement. On le voyait arriver à peu près
-régulièrement une fois par semaine. Il ne baisait pas, de même que nous
-autres, la main de lady Ventnor: il devait sentir que ce geste eût été
-ridicule pour lui, comme l’habit pour les notables socialistes; il se
-contentait de la redingote et de la poignée de main. Il allait s’asseoir
-bien vis-à-vis de la marquise, mais loin, et ne faisait dès lors que la
-considérer avec une sorte d’effroi religieux ou de timidité stupide. Il
-écoutait sans sourciller des âneries qui devaient lui soulever le cœur.
-Il se résignait doucement à cette épreuve, comme à une nécessité du
-protocole mondain. Il semblait se dire: «Je n’avais qu’à ne pas venir si
-je ne voulais pas entendre ça.» Jamais il ne prenait la parole, mais on
-le provoquait parfois à parler. On lui demandait son avis pour en rire,
-et on riait déjà. Cela ne le troublait guère, et doucement encore,
-modestement, désabusé comme un apôtre qui sait qu’il prêche dans le
-désert, inflexible, raidi dans sa certitude, muré dans sa foi, incapable
-de concessions, dédaigneux même de se mettre à la portée de ces
-profanes, il disait des banalités humanitaires de Soixante-et-onze, qui
-auraient pu être de Quarante-huit.
-
-Ce Frochard, avec ces idées, et surtout ce physique, me paraissait une
-manière de symbole, le symbole de l’informe masse populaire, et je
-l’avais surnommé Caliban.
-
-Quand une femme, que l’on a devant les yeux, s’accuse crûment d’avoir
-fait l’amour avec un homme que l’on connaît de vue, il faudrait avoir
-l’imagination bien chaste ou bien nulle pour ne se les point représenter
-sur-le-champ tous deux dans l’exercice de cette fonction. Cette image,
-que je n’échappai point, me fit comprendre, et dans une certaine mesure
-partager, la confusion de Mme Doulevant; et ce fut d’un ton de
-commisération que je lui dis:
-
---Quoi, madame, Caliban?...
-
-Elle ignorait que je me fusse permis de le baptiser, mais elle a de la
-littérature, et elle entendit bien le sens de cette appellation,
-injurieuse, au fait, pour elle comme pour lui. Elle se redressa.
-
---Oui, dit-elle, Caliban... aujourd’hui!... C’est cela qu’il est devenu.
-Mais alors!... Vous ririez de moi si je vous répondais: Ariel. Un tel
-poids de matière! Même en son beau temps, il le traînait. Mais vous
-n’allez pas me croire, vous qui n’avez pas vu le miracle: il était beau,
-il rayonnait, le génie habitait cette enveloppe, ce lourdaud avait les
-ailes de la Chimère!
-
-Je ne sus point dissimuler que ces métaphores poétiques m’effaraient.
-Elle frappa du pied avec impatience.
-
---Je ne fais point de poésie, dit-elle, je le peins tel qu’il était. Je
-vous répète que le jeune homme dont vous voyez aujourd’hui le fantôme
-obscène était beau, d’une beauté souriante et grave, énigmatique:
-lorsqu’il avait des cheveux d’or et de lumière, il ressemblait à un
-personnage de Gustave Moreau! Il vous paraît monstrueux, moi je l’ai
-connu surhumain. Il est écroulé: imaginez-le debout!... Si grand, si
-noble... et si bon!... Comme les forts seuls savent être bons, parce
-qu’ils sont toujours sûrs d’être les plus forts et qu’ils n’ont pas
-besoin d’être méchants... Si fort et si bon que je n’ai jamais pu le
-regarder en face sans être saisie d’admiration peureuse et confiante, et
-attendrie aux larmes!...
-
-Il faut toujours se méfier de l’illustration: elle dément les portraits
-parlés ou écrits. Mme Doulevant eut l’imprudence de nous exhiber une
-photographie de Frochard jeune, une de ces médiocres photographies que
-l’on faisait en ce temps-là; et nous ne vîmes point un personnage de
-Gustave Moreau, mais un gros garçon de vingt ans, qui tenait du poète
-marseillais et du ténor toulousain. Il était d’ailleurs ce que les
-femmes appellent beau, qui ne répugne guère moins aux hommes que les
-diverses laideurs où je viens de trop m’appesantir. Mais la comtesse
-Doulevant se souciait plus de regarder elle-même cette photographie que
-de nous la montrer. Cette vue seule, à en juger par l’altération de ses
-traits, lui faisait une impression si forte qu’il devenait presque
-gênant d’en être témoin. Elle crut apparemment qu’il suffisait de
-contempler le visage de son Frochard pour savoir aussitôt, et par une
-sorte d’intuition, ce qui s’était passé entre elle et lui; car elle nous
-épargna ces explications de caractères où s’attardent volontiers les
-femmes qui se confessent, et elle omit de nous donner sur le Frochard
-les renseignements les plus indispensables: il était déjà communard et
-son amant que nous ne savions pas encore d’où il sortait.
-
-Elle parlait bas, d’une voix monotone et chantante, les yeux clos, comme
-ces dames quand elles disent leurs vers, et elle mettait si peu d’ordre
-et de clarté dans son récit qu’il n’était point commode de s’y
-reconnaître. Je démêlai pourtant que Frochard, avant tout poète,
-disciple du Victor Hugo des _Châtiments_, journaliste par nécessité, pas
-bien féroce, pas très malin, n’avait jamais pris une part effective au
-gouvernement de la Commune: il s’était contenté d’en être le barde. La
-comtesse, qui n’avait pas une âme de tricoteuse, et que l’amour ne
-rendait folle que sur un point, pressentait la catastrophe et suppliait
-son amant de s’y dérober. Elle le conduisit chez la Solférino: elle ne
-nous dit point pour quel motif, mais je devinai facilement qu’ils
-étaient tous deux sans ressource. Je me rappelai que la future lady
-Ventnor n’avait, en effet, quitté Paris qu’aux derniers jours de la
-Commune, et je vis que Mme Doulevant ne faussait pas au moins les dates.
-J’eusse bien désiré d’apprendre comment la Solférino s’était amourachée
-du journaliste-poète; mais Mme Doulevant jugea encore que c’était une
-chose qui allait de soi, et elle sauta cet épisode. Elle dit seulement:
-
---Cette femme obtint en un jour ce qu’André me refusait depuis plusieurs
-semaines. Elle-même était à la veille de quitter Paris, et naturellement
-je l’ignorais: il consentit à fuir avec elle. Un soir, je ne le vis
-point rentrer. Je ne fus pas inquiète tout de suite: il n’était pas
-toujours libre de faire ce qu’il voulait, il restait parfois des deux
-jours, des trois jours sans pouvoir venir chez moi. Mais le troisième
-jour, ce fut le 21 mai, et j’appris que les troupes de Versailles
-venaient de forcer l’enceinte. Alors, je me mis à le chercher. Toute la
-semaine, toute cette affreuse semaine, parmi les balles, et le soir à
-travers les brasiers, je l’ai cherché. Je le demandais aux uns et aux
-autres. Et j’avais peur de le trouver... mort... ou même vivant. Je
-souhaitais et je n’osais pas souhaiter qu’il eût fui: car maintenant...
-je soupçonnais... J’avais couru à l’hôtel des Champs-Élysées...--vide!
-Mais je n’ai su que bien plus tard ce qu’elle avait fait de lui. Ah! le
-caprice n’avait pas duré bien longtemps!
-
-«C’est grâce à lui qu’elle avait pu se sauver. On l’aurait retenue aux
-barrières. Mais lui, tout le monde le connaissait: il valait un
-sauf-conduit. Elle pensait déjà se réfugier à Londres: je n’ai pas
-besoin de vous dire qu’elle ne lui avait point confié ce projet et
-qu’elle ne comptait pas l’emmener. Presque toutes les routes étaient
-coupées, il fallait prendre par l’Est pour aller au Nord. Je ne sais
-comment ils se trouvèrent à Meaux. Mais enfin c’est là qu’elle eut le
-cœur de l’abandonner, au bout de trois jours! Et c’est là qu’il fut
-arrêté presque aussitôt, le 24, quand Paris n’était pas encore réduit et
-quand je l’y cherchais encore. On l’amena à Versailles, il ne fut jugé
-qu’en septembre. Je n’avais pas entendu parler de lui depuis quatre
-mois; et j’appris qu’il vivait, quand j’appris que, pour quelques
-articles de journaux, il était condamné à la déportation.
-
-«Bien que les bourgeois ne fussent pas tendres pour les insurgés, cette
-condamnation fut l’objet de vives critiques. Je crus qu’il y avait à
-tirer parti d’un mouvement d’opinion si rare, que l’on obtiendrait
-peut-être, que sais-je? une commutation de peine, une révision du
-jugement. Moi, je ne pouvais rien. Je n’avais plus d’argent, je n’avais
-plus d’amis. J’avais perdu mes dernières relations à faire le métier où
-lady Ventnor avait gagné les siennes. Je n’avais qu’elle, j’allai la
-trouver, l’implorer. Je crois qu’une pareille humiliation est le pire et
-le plus grand des sacrifices qu’une amoureuse puisse offrir à l’homme
-qu’elle aime. Je partis pour Londres, où elle régnait déjà. J’allais lui
-dire: «Puisque vous me l’avez pris, au moins sauvez-le!»
-
-«Je tombais mal, elle était en train de se marier. Se souvenait-elle
-seulement d’André Frochard? Assez pour calculer qu’il la gênerait. Elle
-m’évita plusieurs jours; mais je fis un peu de bruit à sa porte, elle
-craignit le scandale, et elle me reçut. Dès qu’elle y consentait, son
-genre était d’affecter la charité. Elle n’alla pas jusqu’à me demander
-pardon, mais elle pleura, nous pleurâmes ensemble et, pour André, je ne
-pus me refuser à une réconciliation. C’est de ce jour que je suis
-devenue chez elle une espèce de dame de compagnie.
-
-«Tout ce que je gagnai fut qu’André ne partit pas pour le bagne, et je
-ne jurerais même pas qu’elle ait réellement rien fait pour obtenir ce
-retardement; mais on n’osait ni annuler ni exécuter la sentence. On le
-traînait de prison en prison. Je me disais: «Un jour ou l’autre tout
-cela sera oublié; alors je saurai bien la forcer à demander et à obtenir
-la grâce.» Mais en 78, quand Thiers fut renversé, le premier acte du
-nouveau gouvernement fut d’expédier à la presqu’île Ducos tout ce qui
-restait en France des condamnés de 71. Je le sus lorsque André était
-déjà en mer, trop tard pour faire marcher lady Ventnor, qui cependant
-aurait pu davantage sur les entours des Mac-Mahon et des Broglie que sur
-les entours de Thiers.
-
-«L’évasion de Rochefort, quelques mois après, me rendit courage.
-Pourquoi Frochard ne se serait-il pas évadé lui aussi? Il fallait de
-l’argent? Lady Ventnor était là! Elle ne me refusa rien. La dépense lui
-importait peu, pourvu que la tentative ne réussît point. Et, avec moi,
-elle pouvait être bien tranquille. Je n’ai jamais rien su faire, moi. Je
-ne sais seulement pas prendre un train ou un bateau. Oh! ce voyage! Ce
-voyage... ridicule!... J’ai erré sur la mer, au dix-neuvième siècle,
-comme les héros de la guerre de Troie. Je suis arrivée pourtant, voilà
-le prodige! Mais arrivée, comme d’habitude, mal à propos. Frochard, qui
-n’était pas au courant de mes rêves, venait de tenter à lui tout seul,
-et de manquer son évasion. Ils le gardaient plus étroitement que jamais.
-Ils ne me permirent pas même de le voir... Si vous saviez ce que c’est,
-d’avoir fait à peu près le tour du monde pour reprendre un homme qu’on
-aime, et de ne pas même être autorisée à le voir de loin!
-
-Elle se tut assez longtemps, elle pleurait. J’étais moi-même très ému,
-et je regrettais que M. de Courpière demeurât impassible.
-
---Je devais, dit-elle enfin, rester six années encore sans le voir. Mais
-lady Ventnor n’avait tout de même pas assez de crédit pour empêcher que
-l’amnistie ne fût votée. Il revint. Il revint tel que vous le
-connaissez. Voilà ce qu’avaient fait de lui neuf ans de prison et de
-bagne! Eh bien, je me réjouis de cette ruine. Je me disais: «Je suis
-certainement la seule femme au monde qui l’aime encore assez pour en
-vouloir.» Ah! oui! Je comptais sans l’autre. Je ne savais pas, moi qui
-suis simple, qu’un forçat allume des curiosités, qu’il y a, comme dit,
-je crois, un romancier, le bouquet du bagne, et que notre Marguerite
-n’avait pas encore flairé ce bouquet-là. Elle me l’a repris,--oh! pas
-pour longtemps,--mais elle me l’a repris, sous mon nez.
-
-Il est hors de doute, pensai-je, que le mari n’a jamais ouï parler de
-cette histoire-là. Il ne m’aurait pas dit de sa femme _petite femme_ ni
-_honnête femme_. Et je n’étais pas fâché d’avoir recueilli ce document,
-peu flatteur pour lady Ventnor, mais qui la remettait à son rang dans
-l’infamie.
-
-J’imaginais que le vicomte de Courpière dût partager ce sentiment. Je me
-trompais du tout au tout. Il voit trop le petit côté des choses, et il
-ne juge qu’en bloc. Je ne blâme point sa sévérité--que je partage--à
-l’égard de la Commune; mais l’on doit faire acception de personnes.
-André Frochard ne paraissait avoir joué dans cette sinistre aventure
-qu’un rôle effacé, et uniquement littéraire. Il n’en était pas moins,
-aux yeux de Maurice, «l’homme qui a f.... le feu à Paris.» (Je cite, mes
-lecteurs voudront bien m’excuser.)
-
-M. de Courpière ne pouvait éprouver aucune sympathie pour l’homme qui a
-fait cela. Il n’en accordait point davantage à l’héroïque amoureuse de
-cet homme: tous deux le dégoûtaient, au sens le plus élémentaire et le
-plus physique du mot dégoûter. Mais le pire est qu’il n’appréciait point
-l’emploi romantique tenu par lady Ventnor dans le drame, et qu’elle le
-dégoûtait également. Il me déclara tout net qu’il ne mettrait plus les
-pieds chez la marquise: il ne le dit point en ces termes, et il usa
-encore du langage populacier auquel il avait cru devoir tout à l’heure
-emprunter une périphrase afin d’exprimer plus fortement qu’il tenait
-Frochard pour incendiaire.
-
-J’avoue que je fus consterné. Je croyais M. de Courpière sur le point
-d’avoir la marquise, et, dans sa condition présente, je ne le trouvais
-pas raisonnable d’abandonner cette partie. Je courus chez lady Ventnor
-le jour même. J’y arrivai de bonne heure, je demeurai tête à tête avec
-elle plus de vingt minutes, et je ne lui dis rien, faute de savoir
-comment tourner mon avertissement. Au bout de ces vingt minutes, je vis
-arriver Maurice comme à l’ordinaire, et je pensai qu’il était revenu sur
-son premier sentiment. Il était morose, il n’ouvrait pas la bouche, mais
-enfin il était là.
-
-Malheureusement, cinq minutes plus tard, ce fut André Frochard qui
-arriva. Je frémis. Je ne sais par quelle fatalité le gros homme baisa
-contre son habitude la main de lady Ventnor. Puis il parut honteux de ce
-qu’il venait de faire; il s’éloigna à reculons, accrocha deux chaises,
-et se laissa choir en soupirant sur un fauteuil qui gémit. M. le vicomte
-de Courpière se leva juste en même temps que l’autre s’asseyait, et je
-tremblai qu’il ne dît quelque chose de trop fort. Il ne dit qu’«adieu,
-Madame», mais d’une voix si aigre que les yeux me piquèrent; et, sans
-baiser cette main que le monstre venait de souiller de sa bave, il
-sortit. Je ne savais plus ce que je faisais. Je me levai. Lady Ventnor
-me jetait un regard de détresse. Je lui répondis d’un geste éperdu.
-J’oubliai de lui dire adieu, et je courus après Maurice.
-
-
-
-
-XII
-
-LA REVUE DE MINUIT
-
-
-Malgré tout ce que je pus dire à M. le vicomte de Courpière ce jour-là
-et les jours suivants, il tint bon, il ne remit plus les pieds chez Mme
-la marquise de Ventnor. Il prit même un certain ton sec, qu’il sait
-prendre, pour m’inviter à ne lui jamais parler d’elle. Mais c’est lui
-qui m’en parlait, et non pas seulement à moi. Il a, dès qu’il se
-brouille, la mauvaise habitude de traîner dans la boue ses amis de la
-veille, et je me suis parfois demandé avec effroi ce qu’il raconterait
-de moi-même si nous étions fâchés. Sa fertilité d’invention dans
-l’ignoble est merveilleuse, et il débite ses infamies avec une telle
-candeur que l’on ne peut se défendre d’y croire, au moins sur le moment,
-même lorsque l’on sait pertinemment qu’il n’y a pas un mot de vrai. Il
-ne craint pas d’approprier son discours à l’ordure de ses calomnies;
-mais il les assaisonne, à l’occasion, d’esprit atroce, et de ce ridicule
-qui tuait en France,--il y a longtemps.
-
-Je regrettais particulièrement qu’il usât de tels procédés envers lady
-Ventnor. «Tout est perdu, me disais-je, si l’on répète à la marquise la
-moindre des vilenies qu’il colporte.» Et je ne voulais pas croire que
-tout fût perdu, tant la fortune de M. de Courpière me tient au cœur. «Il
-est vrai, me disais-je encore, qu’une femme de cette envergure ne prend
-pas garde à ces choses-là. Elle en a vu et entendu, et probablement elle
-en a dit elle-même bien d’autres. Elle n’est pas du tout la «petite
-femme» ni «l’honnête femme» que croit son mari. Si elle veut bien M. de
-Courpière, elle ignorera ces vétilles, et elle trouvera quelque moyen
-décent de remettre le grappin sur lui.»
-
-Cependant lady Ventnor ne témoignait par aucun signe vouloir M. de
-Courpière. Elle ne jouait pas l’étonnement lorsqu’elle me voyait arriver
-seul, et ne me demandait pas même, pour la forme, des nouvelles de mon
-ami. J’allais, naturellement, la voir comme si de rien n’était, presque
-tous les jours, et ma situation eût été embarrassante si elle, ou un de
-ses familiers, eût remarqué l’absence du vicomte. Mais il était de règle
-chez elle que l’on ne remarquât jamais les disparitions. Je pouvais
-craindre aussi que M. de Courpière ne me reprochât ces visites: car il
-m’est difficile de rien faire à son insu, sauf si je lui mens. Mais,
-ayant renoncé à lady Ventnor, il s’était aussitôt remis, avec un courage
-que j’admire, à tirer d’autres plans, qu’il ne me confiait point; et il
-avait à courir sans cesse vers une foule d’endroits mystérieux, où il ne
-m’emmenait pas.
-
-Environ cette époque eut lieu un événement bien parisien. Le
-restaurateur russe, qui avait loué l’ancien hôtel de lady Ventnor avenue
-des Champs-Élysées, cessa de payer ses termes et suspendit, en général,
-ses paiements. L’établissement n’avait pas pris. L’on y était allé pour
-voir, plutôt que pour dîner; cette curiosité pouvait se satisfaire en
-une fois, et personne de Paris n’avait seulement pensé à y retourner.
-Les chroniqueurs de théâtre ont observé qu’une pièce où le public ne
-retourne pas a de la peine à atteindre sa centième représentation. Il
-faut encore bien plus de récidives pour assurer le succès d’un
-restaurant. Un entrepreneur de cinématographe fit à lady Ventnor des
-propositions, qu’elle repoussa. Elle décida tout bonnement de laisser
-son hôtel à l’abandon, comme avant le règne du restaurateur, et même
-dans un abandon pire: car ce moscovite avait un peu précipitamment
-déménagé et sans rien remettre en place.
-
-La résolution de la marquise fut vivement critiquée par ses entours.
-J’entendis un jour «Alcibiade» lui remontrer qu’elle n’avait pas le
-droit de laisser close et de livrer à une ruine prochaine une demeure où
-l’on marchait sur l’histoire (et je pensai irrévéremment qu’il aurait pu
-dire qu’on y couchait). Il proposa d’user des influences qu’il avait
-encore aux Beaux-Arts, quoique M. de Nieuwerkerke n’en soit plus le
-surintendant, pour obtenir que cet illustre logis fût classé parmi les
-monuments historiques. Lady Ventnor refusa cet honneur et détourna la
-conversation avec une telle prestesse que je n’y vis que du feu. Je ne
-remarquai d’abord que la banalité du lieu commun qui suffit à ce
-passe-passe. Elle fit deux ou trois réflexions mélancoliques à propos de
-ce qu’il faut laisser mourir ou qu’il ne faut point ressusciter, et il
-se trouva que nous parlions, sans savoir comment ni pourquoi, de
-certaines redoutes parées et masquées, jadis fameuses, que donnait chez
-lui Alcibiade, et qu’il ne donnait plus depuis quinze ans.
-
-Ce que venait de dire la marquise ne signifiait point qu’elle pût le
-désapprouver d’avoir fermé ses salons; mais elle modifia le sens du
-discours par une simple intonation de regret, si bien qu’Alcibiade crut
-devoir humblement s’excuser de ne recevoir plus. Il allégua que ses
-listes d’invités étaient devenues des listes nécrologiques. Lady Ventnor
-lui prouva aussitôt, en lui citant des noms, qu’il se trompait, et que
-les beautés célèbres du second Empire, du moins celles du monde, ne sont
-point toutes mortes comme on croit. (Les redoutes d’Alcibiade étaient de
-ces réunions, autrefois si rares, où les femmes de toute classe se
-coudoyaient, à la faveur du masque.) Lady Ventnor lui fit observer qu’il
-pouvait compléter ses listes en invitant les meilleures recrues du monde
-et du demi-monde nouveau.
-
-Alcibiade appartenait à cette génération d’hommes galants et
-magnifiques, peints par Dumas dans le _Père prodigue_, qui louent un
-yacht en Angleterre pour emmener une dame de Dieppe déjeuner au Tréport.
-Il se leva soudain, et, avec cette grâce inimitable de politesse qui
-nous viendra peut-être comme à nos pères quand nous aurons leur âge, il
-annonça que dans deux semaines jour pour jour il donnerait une redoute,
-puisque lady Ventnor daignait le souhaiter. Il lui baisa la main et
-sortit vite, comme s’il n’avait pas une minute à perdre pour commencer
-ses préparatifs. J’étais bien aise que cette petite scène se fût passée
-devant moi: Alcibiade ne pouvait manquer de m’inviter. Je songeai que le
-tableau de sa redoute me fournirait un dernier chapitre brillant aux
-confidences de la marquise, et je me félicitai à ce propos que M. de
-Courpière ne se fût point brouillé avec elle devant que j’eusse fini de
-ramasser mes documents.
-
-Je me dispensai de raconter tout ceci à Maurice, le soir même, et le
-surlendemain, lorsque je reçus l’invitation. Mais je le vis quelques
-heures plus tard, et il me dit, entre autres choses, qu’il était invité
-chez Alcibiade.
-
---Ah? lui dis-je. Mais je pense que tu n’iras point?
-
---Pourquoi non? me répondit-il. J’irai certainement.
-
-Je fus presque fâché. Il me semblait que j’eusse préféré y aller seul et
-prendre mes notes tranquillement. Puis je m’avisai qu’Alcibiade n’avait
-pu inviter M. de Courpière contre le gré de la marquise, et qu’elle
-n’avait pas manigancé pour autre chose toute cette histoire de redoute,
-qui avait paru venir sur le tapis si naturellement.
-
-La recherche de nos costumes ne nous fatigua point l’imagination.
-L’habit était défendu, et le masque indispensable, puisque l’unique
-amusement de ces redoutes était l’intrigue à l’ancienne mode; mais la
-fantaisie des déguisements était réservée aux femmes, et nous autres,
-mâles, avions pour uniforme de rigueur le classique domino noir. Comme
-je suis de même taille que Maurice et qu’il n’a jamais le temps de rien,
-n’ayant rien à faire, il me chargea de commander les deux dominos. Même,
-ce fut moi qui les payai. Je ne le dis point pour me faire valoir ou
-pour reprocher cette dépense à M. de Courpière, qui ne saurait être
-suspect de parcimonie, mais pour montrer qu’il allait chez Alcibiade
-sans arrière-pensées: j’entends qu’il n’y allait point à ses affaires et
-moi comme son second, car il eût payé les deux dominos; nous y allions
-au même titre, et je devais donc assumer la moitié des frais, ou, s’il
-n’y pensait point, la totalité.
-
-Je me promettais trop de cette soirée pour échapper une déception: je ne
-l’échappai point. Sans doute, le coup d’œil était agréable. Alcibiade
-était bien logé, rue d’Aguesseau, dans un hôtel plutôt Louis-Philippe
-que second Empire, mais enfin convenablement démodé. Un escalier vaste
-permettait le développement des cortèges, les entrées à effet, les
-pittoresques remous de foule. Le salon principal était une galerie à
-trois fenêtres cintrées, que répétaient trois portes en glaces. Les
-panneaux étaient peints de haut en bas. Des personnages grandeur nature,
-femmes nues aux ailes de papillon, amours adolescents aux ailes d’oiseau
-de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, s’enlevaient en clair sur un
-fond qui me parut noir: c’était un genre, si l’on veut, pompéien. Je
-cherchai la signature, et j’eus l’étonnement de trouver celle de
-Bouguereau. Le luminaire était de bougies, en trois grands lustres de
-cristal taillé, et six énormes torchères à soixante lumières pour le
-moins chacune. Le deuil des hommes faisait valoir la bigarrure des
-femmes, et cette foule était comme le décor des murs, claire sur noir.
-Mais je n’avais que cette courte et vaine joie des yeux, et aucune joie
-de curiosité. Je m’étais flatté de voir réunis autour de moi, comme à un
-cinquième acte tous les personnages d’une pièce, les fantômes du second
-Empire; et probablement ils m’environnaient, mais ce n’étaient que trop
-des fantômes, anonymes, qui ne soulevaient pas le pan de leur suaire,
-rabattu sur leur visage. Les femmes étaient si emmitouflées que leur
-tournure n’accusait même pas leur âge, et je ne discernais pas les
-aïeules des contemporaines. Plusieurs de ces masques paraissaient bien
-intriguer, sans verve, comme pour obéir à une consigne. Mais moi qui ne
-connaissais, ou ne reconnaissais personne, et que l’on n’intriguait
-point, je me sentais perdu, isolé, comme dans la cohue funèbre du bal de
-l’Opéra, angoissé. Je me raccrochais à M. de Courpière, qui se
-raccrochait à moi. Je le regardai en détresse, à travers les trous de
-mon masque, et il répondit à mon regard:
-
---Ce n’est pas si drôle.
-
-Comme j’ai la manie de prévoir les intentions des gens, j’avais arrangé
-que lady Ventnor apparaîtrait subitement, triomphante de jeunesse, parmi
-ces femmes, à peine ses aînées, et toutes en ruine. Mais la règle du
-masque était si rigoureusement observée que ce coup de théâtre ne me
-paraissait plus possible. Je me demandais même si la marquise n’était
-point arrivée: elle pouvait l’être et ne point se manifester à nous. Le
-moyen de nous intriguer? Nous eussions reconnu sa voix.
-
-Cependant, vers minuit, deux ou trois femmes osèrent découvrir leur
-visage, et cette épreuve me démontra que, si lady Ventnor avait compté
-sur des repoussoirs, elle n’avait point calculé faux. La première qui se
-démasqua était une ancienne beauté blonde, mi-française et mi-allemande.
-Cette Dorothée, ingénue à plus de soixante ans comme à vingt ans, ne
-soupçonnait pas que son teint fût fané quand son âme ne l’était point.
-Cela est touchant quand on y pense, mais il ne faudrait qu’y penser, et
-fermer les yeux. Le fatal exemple fut suivi par une espèce de sorcière
-de Macbeth, dont le charme langoureux ne fut pas moins célèbre jadis. Je
-l’entendis nommer: elle venait, à plus de soixante-dix ans, d’épouser
-(en secondes noces) un prince octogénaire, et l’on disait que c’était
-pour avoir des couronnes fermées sur son corbillard.--Je souhaite que
-l’on ne m’attribue pas cette délicate plaisanterie.
-
-Je vis entrer à ce moment une femme costumée en religieuse, et j’en fus
-bien étonné, car j’avais lieu de croire toutes les personnes présentes
-fort chatouilleuses sur le chapitre de la religion. La manche du
-corsage, très ample et, comme on dirait, pagode, laissait voir, au
-moindre geste, tout le bras nu; et chaque fois que cette étrange sœur de
-charité faisait un pas, on voyait qu’elle avait aussi le pied nu, dans
-des cothurnes. L’opposition de ces nudités et d’un costume respectable
-m’eût choqué si je n’eusse été d’abord ébloui. Des bras et des pieds
-comme ceux-là sont assurément des perfections uniques, et je compris que
-la religieuse fût aussitôt reconnue, malgré son masque: mais il paraît
-qu’elle avait déjà porté ce déguisement aux Tuileries, dans un tableau
-vivant. C’était une comtesse italienne, que je croyais morte: elle ne
-faisait que dérober, à ceux qui l’avaient connue plus belle qu’une Vénus
-antique, le spectacle de sa déchéance. Elle vivait recluse dans la
-poussière et dans les ténèbres d’un taudis, dont jamais les fenêtres ni
-les persiennes ne s’entr’ouvraient avant la nuit close. C’était miracle
-qu’elle eût consenti à revenir ce soir. D’après ce qu’elle nous montrait
-d’elle, à mon gré trop chichement, je jugeai sa retraite prématurée.
-J’avais raison. Il s’était fait autour d’elle un rassemblement. On la
-suppliait de découvrir son visage, ne fût-ce qu’une seconde. Elle se
-laissa toucher et, brusquement, arracha son masque. Elle apparut,
-inquiète, rougissante, superbe, d’une beauté impériale, et cependant
-mutine, qui me rappela Pauline Borghèse.
-
---Fichtre! pensai-je, si c’est précisément cet effet-là que voulait
-faire lady Ventnor, il est un peu tard, elle n’aura plus que du
-réchauffé.
-
-Elle parut à l’instant même où je faisais cette réflexion, et je dois
-dire d’abord que le succès de la religieuse n’entama aucunement le sien.
-Elle avait choisi un costume du dix-huitième siècle, qui était avec cela
-turc, selon la fantaisie de cette époque où les littérateurs ont
-commencé à faire des excursions en Orient. Elle représentait, si l’on
-veut, Roxane, la Roxane de _Bajazet_, qui a bien été joué au
-dix-huitième autant qu’au dix-septième siècle. Elle portait,
-par-dessous, tout l’attirail au moyen duquel les Pompadour et les
-Dubarry ont déformé, d’ailleurs assez gracieusement, leur corps, et, par
-dessus, une manière de saut-de-lit d’une soie molle, du jaune le plus
-flatteur, brodé de turquoises et de perles. Le décolleté était en carré,
-la gorge hardiment nue, mais le haut des bras et les épaules drapés. Ce
-n’était point la perfection dont l’Italienne en religieuse venait de
-nous donner un exemplaire, mais ce genre de beauté, effectivement
-préférable, qui est une promesse de plaisir. Une écharpe de gaze était
-enroulée autour de la coiffure, et c’était l’extrémité flottante de
-cette écharpe qui, ramenée devant le visage et fixée au côté gauche des
-cheveux par une grosse épingle de turquoise, tenait lieu de masque. Les
-dames de Constantinople ne se voilent guère, aujourd’hui, plus
-sévèrement.
-
-Les traits de lady Ventnor étaient aisément reconnaissables à travers
-cette gaze. Elle fut applaudie, la pauvre religieuse fut négligée, et
-c’est autour de la marquise que le rassemblement se reforma. Elle se
-laissa complaisamment admirer, bien qu’elle nous eût, du premier coup,
-avisés, M. de Courpière et moi, et ne regardât plus ailleurs. Mais elle
-n’est jamais hâtée, elle sait attendre, parce qu’elle ne doute jamais de
-ce qu’elle a résolu; et puis elle ne pouvait pas courir après nous.
-Mais, moi du moins, je ne pouvais me dispenser d’aller lui présenter mes
-hommages. Je ne demandai point, naturellement, la permission à M. de
-Courpière. Je débitai à la marquise un petit compliment, ma foi, fort
-mal rédigé: je pensais à autre chose. Je me disais: «Comment va-t-elle
-s’y prendre pour ressaisir Maurice?» Je ne voulais pas manquer cela. Je
-le manquai cependant, rien que pour avoir tourné la tête.
-
-J’ai oublié de dire que lady Ventnor était, comme d’ordinaire, escortée
-de la comtesse Doulevant. Je suis d’autant plus inexcusable de l’avoir
-oublié, que la comtesse me parut charmante. Lady Ventnor, qui, je pense,
-lui avait payé son costume, l’avait aussi déguisée en Turque. C’était
-Atalide, à côté de Roxane, et ce rôle de jeune première ne semblait
-point trop jeune pour elle. J’admirai entre parenthèse l’heureuse
-témérité de lady Ventnor, qui, au lieu de chercher, comme j’avais cru,
-le repoussoir, se faisait escorter d’une femme plus jeune qu’elle et
-aussi jolie, mais moins importante. Je débitai un autre madrigal à la
-comtesse, et je n’étais pas au bout de ma réplique, quand je vis que
-nous jouions une scène à quatre et que M. de Courpière bavardait avec
-lady Ventnor comme s’il lui avait rendu visite le jour même, la veille
-et tous les jours précédents.
-
-Dès lors, nous ne nous quittâmes plus tous les quatre. Nous avions
-trouvé un coin. Je dis quelques phrases, peu mémorables, sur cette
-réunion des ombres du second Empire, que je qualifiai de revue de
-minuit. La marquise voulut bien satisfaire notre curiosité et mettre la
-plupart des noms sur les visages, ou plutôt sur les masques; mais cette
-énumération n’aurait guère plus d’intérêt que mon discours. L’entretien
-fut d’ailleurs bref. Lady Ventnor et Mme Doulevant étaient arrivées fort
-tard. Et déjà les maîtres d’hôtel, les valets de chambre dressaient les
-petites tables du souper. Je dis que j’allais m’assurer d’une table où
-nous fussions tranquilles et seuls; mais lady Ventnor me répondit
-qu’elle ne voulait point souper là. Je pensai qu’elle nous avait fait
-préparer une collation chez elle et que nous n’y perdrions pas.
-
-Comme rien ne nous retenait plus, nous filâmes à l’anglaise et prîmes
-place tous quatre dans son automobile, qui partit en effet dans la
-direction du Bois, mais s’arrêta au milieu de l’avenue des
-Champs-Élysées, devant l’ancien hôtel, naguère transformé en restaurant
-et, depuis, doublement désaffecté. Les volets étaient aux fenêtres, et
-la façade, sans aucune lumière apparente de haut en bas, avait un aspect
-sinistre fort imposant.
-
---Comment? dis-je à lady Ventnor en traversant le large trottoir. C’est
-ici que vous nous faites souper?
-
---N’est-ce pas une bonne idée? me répondit-elle.
-
-Et il me sembla que je voyais briller son sourire comme on voit briller
-un regard.
-
---Vous n’avez pas peur des revenants? lui dis-je.
-
---Au contraire, me répondit cette femme vraiment supérieure, du moins
-dans son emploi.
-
-Le chauffeur et le valet de pied nous précédaient, portant par les deux
-anses le grand panier de vaisselles et de victuailles qui sert aux
-parties de campagne. Ils sonnèrent, la porte cochère s’entre-bâilla, et
-nous vîmes, dans un lointain d’obscurité profonde, deux ou trois lampes
-qui n’éclairaient guère mieux que les lampes de secours des théâtres. Le
-vestibule me parut plus sombre encore; les marbres multicolores étaient
-comme éteints, mais la statuette d’argent qui marque le premier degré de
-l’escalier luisait comme si elle eût émis une lumière propre. Nous
-passâmes devant les grands salons, en désordre comme après un pillage,
-et nous arrêtâmes enfin dans le salon de musique, rangé tant bien que
-mal. Aucun couvert n’y était dressé, puisque nous apportions tous nos
-ustensiles. On avait seulement placé, an milieu, une de ces belles
-tables à plateau d’onyx supporté par des sphinx de bronze, et sur la
-table deux flambeaux d’argent à quinze bougies. Comme elles étaient
-coiffées chacune d’un petit abat-jour, elles n’éclairaient que la
-surface chatoyante de la table, et rien du reste de la pièce n’était
-visible, sauf la statue de Vénus sortant de l’onde, toute blanche. Les
-deux domestiques tirèrent du panier notre repas froid, le Champagne et
-l’argenterie, et disparurent.
-
-Toute cette mise en scène me semblait ingénieuse, et je pensais faire un
-souper original; mais j’avais compté sans notre hôtesse, et il ne me
-souvient justement pas d’en avoir jamais fait un qui ressemblât
-davantage à n’importe quel souper. Lady Ventnor m’avait dit qu’elle ne
-craignait pas les revenants, au contraire; mais elle ne les craignait
-pas pour M. de Courpière, ce n’était ni pour Mme Doulevant ni pour moi;
-et elle n’avait aucun intérêt à les évoquer tant que la partie
-demeurerait carrée. D’ailleurs, les revenants, pour faire leur effet, ne
-doivent justement pas être évoqués avec trop de précision ni, si je puis
-dire, trop littéralement: il faut que, sans les voir, on les sente qui
-rôdent. Pour l’instant, Mme la marquise de Ventnor n’avait qu’à jouer de
-ses agréments personnels, de sa jeunesse miraculeuse, à prouver qu’elle
-avait le caractère comme le visage, et qu’elle était encore parfaitement
-capable d’amuser un homme, même tel que M. de Courpière, qui n’a jamais
-fait la fête pour s’amuser.
-
-Elle y réussit à souhait; et j’avoue même que cette réussite insolente
-m’étonna et me scandalisa un peu, comme celles des pièces qui ne me
-dérident point et que je vois qui enchantent autour de moi le public.
-Mais cette comparaison, que je fis, me suggéra une explication. J’ai
-beau être intime avec M. de Courpière, je ne suis pas du même bord et je
-n’ai pas le même genre d’esprit. Je ne sais jamais quels sont les traits
-qui passeront la rampe de son côté. Lady Ventnor (de qui, je le
-rappelle, Sarcey a écrit: «Elle a le sens du théâtre») ne dit pas un mot
-cette nuit-là qui ne passât la rampe. Maurice faisait de grands éclats
-de rire. Je ne m’ennuyais pas, mais je ne saurais dire plus, et je
-conçus une grande estime pour la comtesse Doulevant, qui ne s’ennuyait
-pas plus que moi, mais ne s’amusait pas davantage.
-
-Notre festin, qui m’avait bien l’air de n’être qu’une formalité, ne se
-prolongea guère. Lady Ventnor se leva, prit l’un des lourds flambeaux et
-se dirigea vers la porte. M. de Courpière n’hésita pas à la suivre, sans
-y être, comme on pense, invité par elle explicitement. Nous crûmes
-devoir, Mme Doulevant et moi, les accompagner jusqu’au seuil de la
-chambre historique. La marquise leva en l’air, d’un geste aisé, le
-flambeau qu’elle tenait, et nous éclaira un instant le lit de
-marqueterie dans sa niche, l’Aurore pâle qui plane au ciel du plafond.
-Puis elle nous souhaita tranquillement le bonsoir, me pria de reconduire
-Mme Doulevant, et me dit que nous pouvions disposer de l’automobile.
-
-Je lui sus gré d’avoir invité la comtesse, dont la présence me
-facilitait ma sortie et sauvait ma dignité. Voudra-t-on croire que je ne
-pensai point d’abord à profiter autrement de cette aimable partenaire?
-Je lui donnai la main, et nous allâmes, à tâtons, de pièce en pièce. En
-repassant par le salon de musique où nous avions soupé, je pris le
-flambeau qui restait, et c’est quand j’imitai ce geste de lady Ventnor
-que l’idée me vint de pousser plus loin mon imitation.
-
-J’allai droit à la salle de bain. Je posai mon flambeau sur la table
-d’onyx où les dix billets faux de mille francs avaient fait en brûlant
-des taches noires, et je regardai la comtesse. Je souris: c’était une
-prière. Je ne doutais point qu’elle ne fût exaucée. Mme Doulevant ne
-jugeant pas à propos de me répondre, je pris ce silence pour un
-assentiment.
-
-Mais j’allai d’abord, je ne saurais trop dire pourquoi, ouvrir la
-persienne. Notre fenêtre s’illumina; et je vis s’arrêter sur l’avenue
-déserte deux noctambules, qui devinèrent peut-être que, dans ce palais
-des amours surannées, un peu de la volupté morte ressuscitait aux
-bougies.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- I. La Solférino 1
- II. Le Rédempteur 24
- III. L’Oncle 48
- IV. Les Reprises 68
- V. Le Trouble-Fête 104
- VI. Le Dîner des Ombres 122
- VII. Les Ressembleurs 175
- VIII. Émile 197
- IX. La Croix de Genève 216
- X. Le Mari 234
- XI. Caliban 254
- XII. La Revue de Minuit 290
-
-
-
-
-Paris.--Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.
-
-
-1-2.--4950.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONFIDENCES D'UNE BICHE ***
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-Literary Archive Foundation
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- The Project Gutenberg eBook of Les Confidences d’une Biche, by Abel Hermant.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Les Confidences d'une Biche, by Abel Hermant</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les Confidences d'une Biche</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Abel Hermant</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 29, 2021 [eBook #65187]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONFIDENCES D'UNE BICHE ***</div>
-<p class="c large">ABEL HERMANT</p>
-
-<p class="c i">Mémoires pour servir à l’Histoire de la Société</p>
-
-<h1>Les Confidences<br />
-d’une Biche</h1>
-
-<p class="c">1859-1871</p>
-
-
-<p class="c gap"><i class="large">PARIS</i><br />
-ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br />
-23-33, <span class="small">PASSAGE CHOISEUL</span>, 23-33</p>
-
-<p class="c xsmall">M DCCCCIX</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small i">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-
-<p class="c gap small i" lang="en" xml:lang="en">Published June 24th 1909.
-Privilege of copyright in the United States reserved under
-the Act approved March 3rd 1905 by M. Abel Hermant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c"><span class="large">Les</span><br />
-<span class="xlarge">Confidences d’une Biche</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br />
-LA SOLFÉRINO</h2>
-
-
-<p>Bien qu’il n’y ait pas, à la rigueur, de dénouements
-dans l’ordre de la réalité, je me flattais
-d’en tenir un, le jour où j’ai raconté le
-dernier exploit conjugal de M. le vicomte de
-Courpière. J’espère qu’on se rappelle qu’il avait
-laissé prononcer le divorce contre lui, par défaut ;
-après quoi il était revenu dans le domicile
-commun à titre d’époux exclusivement
-chrétien, la petite formalité civile ayant pour
-unique effet d’abolir un contrat de mariage
-incommode et de permettre à Monsieur le
-vicomte une plus libre disposition de l’immense
-fortune que lui avait apportée en dot Madame
-la vicomtesse. Rien ne faisait présager que ce
-nouveau <i lang="la" xml:lang="la">modus vivendi</i> ne fût pas <i lang="la" xml:lang="la">in æternum</i>.
-La piété de Madame la vicomtesse le garantissait.
-Mais il n’est pas de sainte à qui la tête ne
-puisse tourner. Un beau matin, elle avisa Maurice,
-en termes courtois, qu’il ferait bien de
-s’assurer d’un autre logement, vu qu’elle épousait
-le précepteur des enfants dans une quinzaine
-de jours ; elle n’avait point voulu qu’il
-apprît cette nouvelle par les publications, qui
-étaient pour dimanche prochain ; elle regrettait
-de lui causer ce dérangement, mais il devait
-comprendre à quel sentiment de haute délicatesse
-elle obéissait en le priant de vouloir bien
-faire ses malles. M. de Courpière, qui n’avait
-jamais surveillé ni soupçonné son épouse chrétienne,
-fut pris à l’improviste et ne put que s’incliner.</p>
-
-<p>Je ne cherche pas à colorer l’invraisemblance
-de cette péripétie, mais elle a un côté plaisant.
-Le tour de Madame la vicomtesse vaut celui que
-je viens de rappeler que lui avait joué naguère
-le vicomte ; c’est la réponse de la bergère au
-berger. Je ne pus me défendre de sourire, mais
-je mesurai le désastre. M. de Courpière était-il
-en état de recommencer une vie, comme font,
-paraît-il, les Américains à tout âge, après une
-ruine ou une faillite ? Il me semblait un peu
-fatigué. Pouvait-il plaire encore ? Je ne voyais
-pour lui que le commerce des automobiles, qui
-périclite, ou celui des objets anciens, qui fleurira
-en France tant qu’il y subsistera une noblesse.</p>
-
-<p>Il ne me laissa point trop, heureusement,
-dans une inquiétude si préjudiciable à ma santé.
-Je ne crois pas que jamais homme frappé de la
-foudre ait demandé si peu de temps pour s’en
-remettre. Je sentis d’abord qu’il avait pris un
-parti, quoiqu’il ne me dît point lequel. Il s’établit
-dans l’une de ses garçonnières qui lui était
-restée pour compte, et il se remit aux fiacres
-avec un air de naturel bien touchant : il renfonçait
-son dégoût, pour ne pas humilier les cochers,
-j’imagine, comme les dames de charité
-qui visitent des pauvres. Enfin, il se créa, en
-quinze jours, une multitude de relations nouvelles
-où il me fit participer ; car il n’est pas
-homme à se détourner de ses amis dans la mauvaise
-fortune (j’entends la sienne).</p>
-
-<p>Je ne sais trop ce qu’il pensait trouver chez
-ses nouvelles connaissances, mais je crois qu’il
-ne l’y trouvait point, car il ne faisait guère que
-les essayer, et il les rompit toutes dès qu’il fut
-admis chez M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor, où il
-sentit apparemment le terrain plus favorable.</p>
-
-<p>Je me rappelle bien ma première visite chez
-lady Ventnor, en son hôtel, qui est avenue du
-Bois de Boulogne, dans le pan coupé, et du
-bon côté. Ce qui frappe, dès le vestibule, c’est
-la profusion, et surtout le classement et le numérotage
-des objets d’art : de même qu’à
-Londres, quand on entre dans Hertford house,
-où sont exhibées les collections de Richard Wallace.
-On a le sentiment qu’on pénètre chez un
-amateur mort qui a légué ses richesses, dans un
-musée où nul n’aura plus d’intimité avec les
-bibelots et les tableaux, sauf le conservateur, à
-qui ils n’appartiennent point, et qui ne jouit
-point du droit d’user et d’abuser.</p>
-
-<p>Dans le grand salon du premier étage, qui a
-trois baies cintrées, les toiles n’étaient pas
-moins nombreuses ni les vitrines moins fournies,
-et il fallait de l’attention pour ne pas dire
-au valet de chambre : « Donnez-moi donc le
-catalogue, » au lieu de lui demander : « Est-ce
-que Madame la marquise reçoit ? » Pourtant,
-on discernait, et ma foi je ne saurais dire à quel
-mystérieux signe, quelques objets qui n’étaient
-pas assurément ni moins beaux ni moins précieux
-que les autres, mais qui n’avaient pas un
-air de devoir être catalogués. Tous dataient du
-second Empire. Parmi des merveilles du temps
-de Louis XIV ou de la Régence, étaient disséminées
-les pièces d’un mobilier complet, sans
-style, même de pastiche, et dont les bois contournés,
-lourds, les soies bouton d’or ou cerise
-accusaient un goût contemporain de nos premières
-expositions universelles. D’étranges bonbonnières
-et des coffrets incrustés de cuivre ou
-d’ivoire provenaient évidemment de chez Klein
-ou de chez Giroux. Enfin, un grand portrait de
-femme, de la même époque, tenait le milieu du
-panneau qui faisait vis-à-vis à la cheminée ; et
-ce portrait n’avait peut-être qu’un siècle ou
-deux à patienter avant d’être classé chef-d’œuvre ;
-mais on voyait bien que, pour le moment,
-il ne faisait pas encore officiellement
-partie de la pinacothèque.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor faisait preuve
-d’une fière audace en venant chaque jour s’asseoir,
-je dirai publiquement, sous ce portrait,
-comme pour provoquer les comparaisons. Il
-n’y avait plus de ressemblant que les yeux,
-mais ils suffisaient (car ils sont vraiment sans
-pareils, ces grands yeux sages) pour attester
-l’identité de la femme vivante et de la femme
-peinte : l’une pourtant si blonde, toute fraîche
-et rose, un peu fade, la taille bien prise — un
-peu raide, toujours vêtue chez elle de clairs peignoirs
-Watteau ; l’autre si brune, l’air grave,
-les traits nets, les cheveux lisses, le corps mignon
-perdu dans un flot de velours noir, — et
-qui avait donc, bien avant le 4 septembre,
-atteint l’âge de la maturité ?</p>
-
-<p>J’admirai d’abord la tenue parfaite de la maison.
-Le maître d’hôtel avait l’air encore plus
-respectable que respectueux. On lui savait gré
-de la protection qu’il vous accordait spontanément
-et sans être sollicité. Il va de soi que je ne
-m’étonnai point de voir tous les hommes baiser
-la main de lady Ventnor, et je trouvai seulement
-un peu excessif que l’un d’eux, qui, au
-surplus, me parut à moitié fou, se précipitât,
-pour le faire, à genoux, sur le coussin qu’elle
-avait devant son fauteuil. Mais le ton me parut
-meilleur que dans les maisons du Faubourg où
-j’ai pu fréquenter grâce à mon intimité avec les
-Courpière. Lady Ventnor n’avait, ce jour-là,
-que des hommes. Je n’eus pas le loisir de me
-familiariser avec la physionomie de chacun ;
-mais je retins facilement leurs noms, qui étaient
-tous illustres, et je me réjouis de voir que M. de
-Courpière me donnait l’entrée dans une compagnie
-intéressante.</p>
-
-<p>Je dois dire que, pour cette première fois,
-tous ces grands hommes ne lâchèrent rien de
-transcendant. La conversation ne fut que de
-petites nouvelles mondaines. Chaque visiteur
-en apportait son petit bagage, dont il se débarrassait
-d’abord qu’il entrait. Lady Ventnor
-faisait durer le baisemain pour lui poser cependant
-trois ou quatre de ces questions qui
-vident un homme. Ensuite, on allait se mêler
-au chœur, où l’on ne faisait plus que sa partie
-dans l’entretien général. De temps à autre,
-une aigreur sur la politique du jour, ou une
-jérémiade discrète sur le fâcheux état de la
-religion en France, témoignaient qu’ici l’on
-pensait bien, et que les idées, comme la tenue
-de maison, y étaient du meilleur genre.</p>
-
-<p>Lady Ventnor fut avec moi d’une grâce singulière.
-Elle ne me questionna pas à mon entrée,
-puisqu’elle ne savait pas encore ce que je
-pouvais avoir dans mon sac. Mais elle me dit
-que « son ami » M. de Courpière (qu’elle n’avait
-vu qu’une fois) lui avait parlé de moi en
-des termes qui lui donnaient envie de me connaître,
-qu’elle savait que nous n’allions pas l’un
-sans l’autre, et qu’elle se fût fait scrupule de
-séparer de tels amis. Nul n’est plus que moi
-facile à séduire : il suffit qu’on me dise ce que
-justement elle me dit. Je conçus pour elle, tout
-aussitôt, une sympathie extrêmement vive ; si
-bien que je n’eus pas de cesse que nous ne fussions
-dehors, pour lâcher la bride à mon enthousiasme.
-Je lançais à M. de Courpière des
-regards suppliants, comme les enfants que l’on
-traîne dans le monde et qui voudraient bien
-s’en aller. Il ne daigna lever le siège qu’au bout
-de quarante-cinq minutes. J’entamai l’éloge de
-lady Ventnor dès le second palier. Mais je ne
-me défie pas assez de l’idéologie. Je hasardai
-des considérations, peu originales, sur la supériorité
-des Anglo-Saxons, et particulièrement
-sur le je ne sais quoi qui distingue de nos
-grandes dames celles de l’autre côté de la
-Manche. M. de Courpière se mit à rire si indécemment
-que je le rappelai à l’ordre : comme
-j’ai un peu de culture, chaque fois que je me
-trompe il croit que c’est la faillite de la science,
-et il en est méchamment ravi. J’accorde que
-cette erreur-ci était drôle.</p>
-
-<p>— Mon pauvre garçon, me dit-il, ignores-tu
-d’où sort cette grande dame anglaise ?</p>
-
-<p>J’avouai que je l’ignorais, mais, pour sauver
-l’honneur, je dis à tout hasard, d’un air profond :</p>
-
-<p>— J’ai observé qu’elle n’a pas ombre d’accent
-anglais.</p>
-
-<p>— Si elle a de l’accent, repartit M. de Courpière,
-c’est celui de Lyon. Elle y vint au monde
-vers 1845. Elle a été célèbre, au temps de
-Napoléon III, sous le nom de <i>la Solférino</i>. C’est
-de l’histoire, et je m’étonne que tu ne la saches
-point. Elle a marché avec tous les gens bien de
-cette époque ; après quoi, elle s’est fait épouser
-à Londres, pendant la guerre, par le fabuleusement
-riche et maniaque lord Ventnor, qui n’a
-jamais pensé qu’à acheter des vieilleries, et ce
-n’est même pas pour les revendre ! Depuis, il
-est devenu complètement gâteux, et il ne collectionne
-plus que des photographies de modèles
-nus. Il ne passe jamais le détroit, ni elle. Ils ne
-se gênent point réciproquement. C’est le meilleur
-ménage, bref l’entente cordiale, avec un
-bras de mer entre les deux.</p>
-
-<p>J’ai trop de monde pour sourciller lorsque
-j’apprends qu’une grande dame est une fille à
-la retraite. Mais il suffit parfois d’un mot bizarre
-ou remarquable pour irriter notre curiosité.
-La biographie de M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor
-me parut ordinaire, mais son sobriquet de
-Solférino me piqua, et j’en voulus savoir l’origine.
-Je la demandai, naturellement, à Maurice.
-Il me répondit, avec une indifférence qui
-me passa, qu’il n’en savait rien, et que cela ne
-devait rien signifier, comme tous les sobriquets.</p>
-
-<p>— Je te demande pardon, répliquai-je.
-Tout le monde, hormis toi, sait que la fille surnommée
-Pomaré l’était pour une ressemblance
-hypothétique avec la reine de Taïti, et Céleste
-je ne sais plus quoi a été surnommée Mogador
-un jour qu’elle résistait. Mais Solférino ? Qu’est-ce
-que ça veut dire, Solférino ?</p>
-
-<p>Cela n’intéressait point M. de Courpière,
-nous changeâmes de conversation ; mais ma
-curiosité ne céda point. Elle devint même si
-tourmentante que j’évitai deux ou trois fois
-d’accompagner Maurice chez lady Ventnor.
-J’avais peur de ne pouvoir pas tenir ma langue
-et de lui demander à brûle-pourpoint : « Madame,
-je vous en prie, dites-moi pourquoi on
-vous appelait, sous l’Empire, la Solférino ? » Je
-ne pouvais, après tout, le demander qu’à elle-même,
-puisque Maurice n’en savait rien et que
-je n’avais point mon franc-parler avec les autres
-habitués de la maison. Je crois vraiment que
-c’est dans le dessein de lui pouvoir un jour
-poser cette question saugrenue que je me ménageai
-dès lors ses bonnes grâces et me mis
-avec elle sur le pied de la familiarité. Elle s’y
-prêta, car elle aimait fort à privilégier, et elle
-recevait tour à tour chacun de ses amis aux
-heures où elle ne recevait personne.</p>
-
-<p>Il me parut même qu’elle me témoignait une
-manière de prédilection. Je le devais peut-être
-à M. de Courpière, sur qui elle avait des vues,
-comme lui sur elle ; mais je ne le devais peut-être
-qu’à moi. J’étais, à cette époque, aussi célèbre
-que Maurice : je puis le dire sans vanité,
-puisque je lui dois cette célébrité, comme, au
-fait, il me doit le plus durable de la sienne. Salluste
-a dit qu’il est glorieux de bien faire, mais
-qu’il n’est pas honteux d’écrire les belles actions
-d’autrui. Les pages que j’ai consacrées à M. de
-Courpière m’assuraient dans le monde une
-situation assez enviable. J’y étais reçu à bras
-ouverts, avec une sorte d’effroi. Et tous ces
-gens, que j’épouvantais, réclamaient de moi
-une heure de pose, comme d’un photographe.
-Mais lady Ventnor, que je ne semblais pas
-épouvanter du tout, fut aussi la seule à ne me
-point dire : « Faites donc un livre sur moi. »
-Si bien que je dus prendre l’initiative, et je lui
-dis, un matin que nous causions tête à tête avec
-assez d’abandon :</p>
-
-<p>— Ah ! madame, quel régal pour les curieux
-comme moi si vous écriviez vos mémoires !</p>
-
-<p>Elle me répondit qu’elle ne les écrirait point,
-parce que cette besogne est une façon d’avouer
-que l’on a vécu, et que l’on n’a plus ici-bas qu’à
-accommoder en littérature les restes de son
-passé. Je lui demandai, avec une galanterie un
-peu vulgaire, à qui elle pensait faire accroire
-qu’elle ne fût bonne qu’à noircir du papier, et
-elle me répondit que c’est à elle-même qu’elle
-ne se souciait point de suggérer ce sentiment.
-Elle reprit, après une pause :</p>
-
-<p>— Avez-vous lu des mémoires de femmes ?
-(J’entendis, à son accent, de quelles femmes
-elle voulait parler.) Avez-vous lu Mogador et
-Cora Pearl ? Quelle monotonie dégoûtante, et
-d’ailleurs inévitable ! Cela pourrait s’intituler
-<i>les Travaux et les Nuits</i>.</p>
-
-<p>Je lui repartis que j’avais lu Mogador non
-sans intérêt, ni même sans émotion, et Cora
-Pearl en bâillant, mais qu’entre ces dames et
-elle je ne me permettais point de faire de comparaisons.
-Elle haussa les épaules avec une belle
-franchise, qui signifiait apparemment qu’elle-même
-ne se gênait point pour en faire. Puis
-elle rêva tout haut.</p>
-
-<p>— Il faudrait, disait-elle, conter ma vie par
-épisodes, sans lier les chapitres… et cependant
-marquer les étapes, indiquer la ligne, l’action
-continuelle de ma volonté, la faveur des circonstances…
-ou de la Providence… tenir compte
-de ma prédestination…</p>
-
-<p>Je pris ces mots pour un programme, et je
-lui marquai que je m’instituerais volontiers son
-historiographe.</p>
-
-<p>— Est-ce, dis-je, que vous me raconteriez
-votre vie de cette façon-là ?</p>
-
-<p>— Non, dit-elle nettement. Mais je parle
-quand cela me prend, quand une rencontre m’y
-provoque, au hasard. Il suffit d’être là : on ramasse.
-Vous y êtes souvent. M. de Courpière
-prend le pli de venir tous les soirs… Une série
-de croquis, et comme d’états successifs d’une
-personne, vaut un portrait.</p>
-
-<p>— Vous me diriez bien <i>tout</i> ? lui demandai-je.</p>
-
-<p>J’entendais : ce qui ne se dit point, qui fait
-honte, et que l’on voudrait effacer de sa mémoire
-et de celle d’autrui. Elle répondit, plus à
-ma pensée qu’à mes paroles :</p>
-
-<p>— Il y a une sorte de vanité, que j’appelle,
-moi, humilité, qui est de rougir de son passé
-ou de sa naissance.</p>
-
-<p>C’était bien le cas de lui dire : « Alors, madame,
-apprenez-moi donc d’où vous est venu
-ce sobriquet de <i>Solférino</i>. » Mais je ne l’osai
-point : elle m’imposait par un certain ton que
-j’appelle le « ton Empire », parce qu’il est ensemble
-superbe et peuple, rudement militaire,
-mais point cynique. Cela ne ressemble aucunement
-à cette fameuse verdeur des douairières
-des autres anciens régimes. J’hésitai donc à poser
-ma question, puis il fut trop tard, et elle me
-donna mon congé en disant :</p>
-
-<p>— Viendrez-vous cette après-midi voir l’entrée
-du roi… ? Depuis qu’on les fait débarquer
-à la gare du Bois de Boulogne et défiler sur
-l’Avenue, j’offre ce spectacle à mes amis. M. de
-Courpière viendra. Je compte sur vous.</p>
-
-<p>Je m’inclinai.</p>
-
-<p>Le roi arrivait à quatre heures, mais le dernier
-délai pour franchir les cordons de troupes
-et accéder chez lady Ventnor était trois heures.
-J’y trouvai la dizaine d’hommes qui lui font
-une cour quotidienne, et que j’aurai sans doute
-des occasions de crayonner : mais j’attends
-qu’ils jouent un autre rôle que de figurants ou
-de chœur antique ; plus un gros bonhomme que
-je n’y avais encore jamais rencontré, mais que
-je ne pouvais m’étonner d’y voir, car il représentait
-à Paris l’un des plus importants journaux
-de Londres. Il était d’une corpulence si
-invraisemblable qu’on pouvait le soupçonner
-de la feindre et de s’être déguisé, pour quelque
-parade, en pot à tabac ou en cruchon de bière à
-forme grossièrement humaine. Il n’était pas
-moins remarquable par une jovialité aussi continuelle
-que le sourire des danseuses, soit qu’il
-y pensât toujours, ou qu’il le fît par habitude
-et sans y penser. Il avait le parler gras, avec
-des grincements, un accent, point anglais,
-mais mélangé d’allemand, de néerlandais, surtout
-de belge. Et il se comportait dans un salon
-comme les excentriques de son pays sur une
-scène de music-hall. Parmi ces hommes au
-langage mesuré, il disait avec application tout
-ce qu’il ne fallait pas dire, comme ce pitre
-qu’on nous a naguère montré aux Folies-Bergère,
-qui avait une si prodigieuse virtuosité de
-maladresse pour casser des piles d’assiettes.</p>
-
-<p>J’allais omettre qu’il y avait, par exception,
-trois ou quatre femmes, et je ne sais qui c’était,
-mais je les devinai du demi-monde : j’entends
-du demi-monde d’hier, celui de Dumas fils, le
-panier des pêches à quinze sous.</p>
-
-<p>On n’attend pas de moi que je décrive un
-spectacle devenu si banal qu’une entrée de roi.
-Nous ne laissâmes point cependant d’aller à la
-fenêtre regarder les cuirassiers qui formaient
-déjà la haie. Le gros journaliste anglais cligna
-de l’œil, sans doute pour avertir la compagnie
-qu’il avait des intentions d’incongruité ; puis il
-fit un gros rire et il dit :</p>
-
-<p>— Savez-vous ce que ça me rappelle ? Ça me
-rappelle la rentrée des troupes après la campagne
-d’Italie.</p>
-
-<p>Il est clair que des troupes qui font la haie
-ne peuvent rappeler à personne des troupes qui
-défilent, et que ce plein-de-soupe le disait par
-malveillance, qui sait ? par allusion au surnom
-de Solférino. Cette malhonnêteté me stupéfia ;
-elle déconcerta aussi les autres personnes présentes,
-mais qui dissimulèrent avec beaucoup
-d’art parisien leur étonnement et leur malaise.</p>
-
-<p>— Vraiment ? dit lady Ventnor, nullement
-troublée. Le retour des troupes d’Italie ? Je ne
-l’ai point vu.</p>
-
-<p>« Voilà, pensai-je, une coquetterie peu digne
-d’elle. »</p>
-
-<p>Mais ce n’était point coquetterie, car elle
-ajouta :</p>
-
-<p>— J’avais quatorze ans, j’étais encore à
-Lyon.</p>
-
-<p>Elle se tut, les yeux fermés. Quand elle les
-rouvrit, d’abord elle me regarda, comme pour
-me dire : « Attention ! voici un premier crayon. »
-Puis elle reprit, d’une voix comme lointaine,
-sans nuances, mais toujours rude et commandante :</p>
-
-<p>— N’est-ce pas curieux… quand on est né
-dans une ville, qu’on y a vécu des années, qu’on
-l’a vue sous des milliers et des milliers d’aspects…
-de n’en retenir qu’une seule vision…
-et extraordinaire ?… Comme si, cette avenue,
-nous ne pouvions nous la rappeler qu’avec les
-soldats, les badauds, la chaussée vide, et la daumont
-de la Présidence qui passe… Moi, je ne
-sais me rappeler Lyon, — Lyon, si morne, si
-ouvrier, si laid avec ses hautes maisons plates
-comme des visages frustes et pauvres, — je ne
-sais me rappeler Lyon que dans le tumulte d’émeute,
-avec des cadavres aux barricades, les
-ruisseaux rouges, la nuit qui tombe rouge, le
-tocsin, la foule qui gronde, et l’angoisse des
-grands silences coupés de coups de feu… Je
-n’avais que trois ans, mais une journée a marqué
-dans ma vie…</p>
-
-<p>« Ma mère était remariée, veuve avant ma
-naissance ; et, comme je l’adorais, je haïssais
-mon beau-père, par jalousie. J’avais d’autres
-motifs de le haïr. Il nous battait toutes les deux.
-Et surtout il amenait à la maison des individus
-qui semblaient échappés du bagne et qui ne
-parlaient que de tuer et de brûler. Je comprenais
-déjà. C’est depuis lors que je n’aime pas
-le peuple.</p>
-
-<p>— Vous n’avez pas attendu la Commune, dit
-l’Anglais en ricanant.</p>
-
-<p>— Non… Un jour il rentra, il semblait ivre.
-Il dit des choses… confuses… mais cette
-phrase, que j’entendis bien : « C’est la révolution
-qui commence. Je pourrais vous tuer
-toutes les deux sans que personne me demande
-compte de votre vie. » Ma mère devint toute
-pâle. Moi, je n’avais pas peur. Peut-être que je
-n’étais pas encore capable de peur. Mais je l’étais
-déjà de férocité, car je me rappelle ma joie
-abominable du lendemain quand c’est lui
-qu’on nous rapporta mort, la tempe trouée ; un
-peu de sang coulait, et je le regardais avidement.</p>
-
-<p>— C’est le premier sang, dit l’Anglais, que
-vous ayez eu sur vous.</p>
-
-<p>— Le premier, dit-elle, impassible.</p>
-
-<p>Puis elle me regarda encore, pour juger de
-reflet. Et je pensais : « Celle-ci est la même
-qui, gamine, flairait son ennemi mort. »</p>
-
-<p>Une grande clameur retentit, nous courûmes
-à la fenêtre. Le roi n’était pas encore signalé :
-on acclamait le préfet de police, le seul homme
-vraiment populaire de Paris. Nous reprîmes
-nos places. Mais, comme lady Ventnor ne semblait
-point disposée à poursuivre son récit, l’Anglais
-l’interrogea :</p>
-
-<p>— Est-ce qu’après cet accident, fit-il, madame
-votre mère s’est mariée une troisième
-fois ?</p>
-
-<p>— Non, dit-elle en le toisant, madame ma
-mère ne s’est pas mariée une troisième fois,
-mais cela est revenu au même, et elle ne m’en
-a pas moins donné l’équivalent d’un beau-père.
-Celui-là était un soldat.</p>
-
-<p>— Nous arrivons à la guerre d’Italie.</p>
-
-<p>— Oui, dit-elle, et à <i>Solférino</i>. Mais pas si
-vite.</p>
-
-<p>Elle me regarda, comme si elle devinait le
-point de ma curiosité. Mais ensuite elle ne regarda
-plus personne, et ce fut à elle-même
-qu’elle parla.</p>
-
-<p>— Ma mère, dit-elle, qui n’avait guère vécu
-plus d’un an avec mon père, et moins de trois
-ans avec son second mari, vécut plus de douze
-ans avec le beau-père illégitime dont elle m’avait
-pourvue sans me consulter… Elle avait mes
-yeux, mon regard, mais qui signifiait… autre
-chose… et elle me ressemblait moralement à
-une nuance près : elle était infiniment résignée
-comme je suis volontaire. Lui, j’ai dit tout ce
-qu’on en peut dire quand je l’ai appelé « soldat ».
-Mais vous ne savez plus ce que c’est, vous n’en
-avez plus, dans vos armées où on passe. Je le
-vois… sans âge, comme un étudiant de quinzième
-année qui porterait un uniforme… grand
-corps efflanqué dans une redingote vaste, les
-deux jambes toujours allongées, comme tendues
-à un feu de bivouac, le képi en pain de
-sucre affaissé, ou le bonnet de police sur l’oreille,
-avec un gland qui se balance devant le
-nez… une barbiche de Méphisto de province…
-et des yeux jaunes tirant sur le vert, où flotte
-un rêve d’absinthe. Mais il avait… le prestige !
-Je ne jurerais pas qu’il plût : il <i>levait</i>
-les femmes… comme une contribution de
-guerre.</p>
-
-<p>« Moi, je le haïssais, de même que l’autre,
-et pour le même motif. Il ne me battait pourtant
-point, et ne rendait pas ma mère plus malheureuse
-qu’il n’est juste. Quand je lui laissais
-voir mes sentiments, il me disait : « Tu me détestes
-et tu as bien tort ; moi, je t’aime. » Je ne
-sais pas quel âge je pouvais avoir quand il a
-commencé à me dire ce mot-là. Cela se perd
-dans la nuit de mes souvenirs. Je crois qu’il
-me l’a toujours dit. Quand je fus en âge de
-comprendre, je m’aperçus qu’il me l’avait toujours
-dit du même ton et, j’imagine, dans le
-même sens…</p>
-
-<p>« Il tenait garnison à Lyon, mais plusieurs
-fois il fit campagne. Quelle délivrance que ses
-départs ! Je me remettais à chérir ma mère
-furieusement. Nous étions presque misérables,
-et cette misère à deux m’était douce. Dès qu’il
-revenait, je crois que je haïssais ma mère autant
-que lui. Quand il revint d’Italie, couvert
-de gloire, médaillé à Solférino, j’avais quatorze
-ans, j’étais femme, très belle, — puisqu’on le
-sait, je le dis, — et je lus d’abord dans ses vilains
-yeux jaunes qu’il ne tenait qu’à moi de
-me venger.</p>
-
-<p>« C’est le premier calcul que j’aie fait, et
-peut-être le plus profond de ma vie. J’étais au
-croisement des deux chemins, je le savais et où
-ils me mèneraient tous deux. Vertueuse, j’épouserais
-quelque ouvrier : ils me faisaient horreur ;
-pour moi, ils étaient tous les pareils de
-l’homme que j’avais vu rapporter tout sanglant
-à la maison. Mais j’avais des scrupules, j’étais
-pieuse : je n’ai pas attendu d’être riche et marquise.
-Alors, je souhaitais plutôt de prendre la
-mauvaise route, mais je voulais être forcée.
-Une fois le pas franchi, il faudrait bien poursuivre…
-Je crois que je ne me serais jamais
-décidée si je n’avais eu à portée l’homme qui,
-en me poussant où je voulais aller, de surcroît
-me vengeait.</p>
-
-<p>— Et c’est, dis-je, par vengeance, par jalousie,
-que vous avez cédé au vainqueur de
-<i>Solférino</i> ?</p>
-
-<p>— Cédé ? Non. Il fallait être surprise, crier.
-On ne crie pas quand on cède.</p>
-
-<p>— Vous avez crié ensuite, dit le journaliste
-anglais. Comme Lucrèce.</p>
-
-<p>— Nous occupions, dit-elle, à la Croix-Rousse,
-un petit appartement de deux pièces.
-J’étais avec lui dans une des deux chambres,
-ma mère dans l’autre chambre, nous regardions
-passer dans la rue les soldats en route pour
-Paris. Lui, caserné à Lyon, comme j’ai dit, n’y
-allait pas. Il ne se doutait guère que moi, je me
-mettrais en route dix minutes après pour y
-aller… juste le temps de lui faire perdre la
-tête…</p>
-
-<p>— Et de jeter, dit le gros Anglais, ce cri qui
-attira madame votre mère ?</p>
-
-<p>… D’autres cris nous appelèrent à la fenêtre.
-Le cortège défilait. D’en haut, nous vîmes
-bien, malgré les cuirassiers au grand trot qui
-les environnaient, les deux personnages de la
-daumont : un, très majestueux, qui était le
-Président de la République, et l’autre, très
-bonhomme, qui était le roi. C’était, cette
-fois-là, un vieux roi à barbe blanche. Lady
-Ventnor se pencha, toute dorée par le soleil.
-Elle fit une moue de regret et dit :</p>
-
-<p>— Oh ! qu’il est changé !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br />
-LE RÉDEMPTEUR</h2>
-
-
-<p>Les hommes d’expérience, et qui n’ont point
-l’inclination perverse de se ménager exprès des
-déconvenues, savent qu’il ne faut jamais suivre
-les femmes, à moins, bien entendu, qu’on ne
-les ait vues préalablement de face. J’ai toujours
-pratiqué ce conseil élémentaire de la prudence,
-et je l’ai dès longtemps inculqué à M. le vicomte
-de Courpière, qui, au surplus, n’a jamais
-eu besoin de suivre personne. Mais il n’est pas
-de règle sans exception, et, un matin que nous
-faisions notre promenade de santé dans une
-allée assez retirée du Bois, nous ne pûmes nous
-tenir d’emboîter le pas à une femme, dont
-j’avoue que la taille et le dos étaient enchanteurs.
-Elle avait les épaules tombantes, à l’Impératrice,
-la ceinture parfaitement ronde et le
-corsage d’une forme naturelle ; point trop de
-hanches, mais assez pour témoigner qu’elle
-n’avait pas honte de son sexe ; elle marchait
-avec une noble simplicité ; je ne trouvai à reprendre
-qu’un peu de raideur dans le maintien,
-mais que j’attribuai à une extrême jeunesse ; et
-je ne doutai point qu’en effet, l’inconnue,
-quand elle daignerait se retourner, n’offrît à
-nos regards quelque frais visage de grisette.</p>
-
-<p>Je ne dirai pas que nous fûmes déçus, mais
-nous fûmes au moins surpris, quand elle fit
-soudainement volte-face : car c’était la toujours
-admirable, mais enfin mûre et imposante marquise
-de Ventnor.</p>
-
-<p>Elle nous demanda en riant si nous avions
-bientôt fini de la filer. Elle nous faisait aller depuis
-un quart d’heure.</p>
-
-<p>— Vous voilà, dit-elle, attrapés, c’est bien
-fait.</p>
-
-<p>M. de Courpière lui repartit que nous étions
-attrapés, mais qu’il ne le regrettait point, car il
-n’avait jamais rien vu de si joli que son envers.
-Elle en tomba d’accord sans fausse modestie,
-mais ajouta qu’il est triste de ne se pouvoir plus
-laisser voir qu’à contre-jour, et encore plus
-triste de ne se devoir plus montrer que de dos.
-Maurice lui riposta des galanteries trop banales
-pour que je les note, mais où je remarquai
-un changement de ton et d’accent bien
-significatif. Il s’avançait. Venait-il de sentir que
-l’on peut honorablement marquer des intentions
-à une femme dont une moitié au moins a
-cette allure de jeunesse ? Elle ne lui rendit pas
-autrement la main, et, comme elle hait les
-fadeurs et veut toujours que la conversation
-porte sur un point précis, elle nous déclara
-brusquement qu’elle venait de Saint-Lazare.
-M. de Courpière crut que c’était de la gare et
-qu’elle avait eu quelque rendez-vous de banlieue ;
-moi, j’entendis que c’était de la prison.
-Cette différence d’interprétation est un rien,
-mais qui éclaire la diversité de nos esprits.</p>
-
-<p>J’avais raison. La marquise venait de porter
-des aumônes et des consolations aux filles. Elle
-nous dit qu’elle y allait régulièrement une fois
-par semaine, ainsi que plusieurs femmes du
-monde.</p>
-
-<p>— Vraiment ? dit M. de Courpière, qui prend
-comme malgré lui un air d’enfant de chœur à
-claquer dès que l’on cite en sa présence quelque
-trait de vertu évangélique.</p>
-
-<p>Lady Ventnor, qui aurait eu beaucoup plus
-de raisons de prendre cet air confit, ne le prit
-point ; et au contraire elle se moqua fort agréablement
-des autres dames visiteuses. Elle respectait
-celles qui visitent par charité ; mais elle
-fut impitoyable pour les snobs ; singulièrement
-pour une très riche juive et très légère, qui
-s’était fait répondre tout à l’heure par une fille
-qu’elle grondait : « Oh ! vous, madame, si vous
-saviez comme vous êtes heureuse d’avoir un
-mari et pas d’amant ! » La bonne sœur elle-même
-en avait souri.</p>
-
-<p>— Et vous, dis-je à lady Ventnor, qu’est-ce
-qui vous attire vers ces malheureuses ? La charité
-ou le snobisme ?</p>
-
-<p>— Ni l’un ni l’autre, répondit-elle tranquillement.
-Des souvenirs.</p>
-
-<p>Je vis qu’elle avait plus de repartie qu’il n’est
-d’usage dans le monde, et je résolus de ne m’y
-plus frotter. Mais je voulus avoir le dernier.</p>
-
-<p>— Des souvenirs ? dis-je. Vous m’avez promis
-que vous me diriez tout.</p>
-
-<p>— Sans doute, mais pas ce matin. Il faut que
-je rentre déjeuner, il est midi et demie. Mon
-mari est arrivé d’hier soir, et il a des habitudes
-de régularité.</p>
-
-<p>Je m’étonnai de ce débarquement d’un mari
-qui, selon Maurice, ne passait jamais l’eau ;
-mais je gardai mes sentiments pour moi. Maurice,
-moins discret, se récria, d’une humeur à
-faire croire que cette venue le traversait dans
-une entreprise.</p>
-
-<p>— Je vois lord Ventnor si rarement que je
-suis ravie chaque fois qu’il vient, dit la marquise
-avec un grand sérieux, qui me fit penser
-qu’elle se moquait de nous. C’est un homme
-bien agréable, et très intéressant… très intéressant
-pour vous, ajouta-t-elle en me regardant,
-avec un air de révoquer en doute la curiosité de
-M. de Courpière, qui me gêna.</p>
-
-<p>Comme nous étions devant son hôtel, nous
-fîmes halte. Elle nous pria à dîner pour le
-même soir, et ajouta qu’il faudrait inventer
-quelque chose pour occuper la soirée, que lord
-Ventnor ne passait qu’une semaine à Paris et
-n’entendait point perdre son temps. Puis elle
-nous donna des poignées de main à l’anglaise et
-rentra : nous eûmes l’occasion d’admirer une
-fois de plus sa jolie tournure.</p>
-
-<p>— Elle est tout à fait désirable et <i>convenable</i>,
-dit Maurice.</p>
-
-<p>« Convenable » me parut impayable.</p>
-
-<p>Il reprit :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que tu vas inventer, pour amuser
-le vieux ?</p>
-
-<p>— Ah ! dis-je, tu me prends pour Bacciochi.</p>
-
-<p>— Bacciochi ? Qu’est-ce que c’est ça, Bacciochi ?</p>
-
-<p>— C’est lui qui était chargé des menus plaisirs
-sous Napoléon III.</p>
-
-<p>M. de Courpière haussa les épaules et jugea
-stupide et malveillante cette allusion au beau
-temps de lady Ventnor. Comme je ne suis pas
-à une contradiction près, je m’empressai d’ajouter :</p>
-
-<p>— Ne compte pas sur moi jusqu’à sept
-heures. Je n’ai pas trop de toute la journée
-pour organiser la soirée.</p>
-
-<p>J’y rêvais déjà. Mais je fus d’abord découragé.
-Il est incroyable combien Paris offre peu
-de ressources. Nous ne savons point que montrer
-à nos hôtes de passage. C’est aussi que
-nous préjugeons qu’ils ne veulent rien voir
-hors les cafés-concerts et les bas-fonds. Je méditai
-une tournée des grands-ducs, et ne pouvais
-point, en effet, méditer autre chose, mais
-je n’en fus pas plus fier, quand je m’avisai subitement
-que, si lady Ventnor nous accompagnait
-(et j’y comptais bien), cela cesserait d’être
-banal, après ce qu’elle nous avait dit ce matin
-de ses souvenirs de Saint-Lazare. Je résolus de
-lui en suggérer d’autres et de la traîner en de
-certains lieux où elle rencontrerait des fantômes
-du passé, cependant que son mari s’y amuserait
-au présent.</p>
-
-<p>J’avais mené, depuis l’entrée du roi, une
-manière d’enquête touchant notre nouvelle
-amie : je le confesse avec honte, non pour l’indiscrétion
-de la chose, mais pour la pédanterie.
-J’étais allé à la Bibliothèque nationale, où j’avais
-consulté les tables des ouvrages, trop rares
-jusques ici, consacrés à l’histoire anecdotique
-du second Empire. J’avais à tout hasard feuilleté
-la Grande Encyclopédie, et j’avais eu la
-surprise d’y trouver un article de quelques
-lignes sur la Solférino. Mes documents ne concordaient
-que sur un point, à savoir que cette
-personne avait fait un stage dans les régions les
-plus humbles de la galanterie, mais qu’elle s’était
-illustrée ensuite à Mabille et à Valentino,
-en levant la jambe plus haut que nul ne l’avait
-fait encore et que nul ne l’a fait depuis. Les
-chroniques ne mentionnaient point ses liaisons
-ultérieures, qui sont pourtant de l’histoire. Le
-Larousse la faisait mourir à Paris pendant le
-siège, apparemment comme il fait mourir Bonaparte
-après le 18 brumaire. Un autre dictionnaire
-la tuait à Londres vers la même époque ;
-et un seul la disait mariée, mais à un seigneur
-sans importance, et point à lord Ventnor.</p>
-
-<p>Pour remémorer à la marquise ses succès
-chorégraphiques, je décidai que nous passerions
-une heure au Jardin de Paris. Pour le
-second point, je donnai des instructions à un
-policier de mes amis, que je pris soin de requérir :
-je l’invitai à ne nous point trop faire voir
-de repaires d’apaches, mais le plus possible de
-ces autres repaires où je pensais que lady Ventnor
-avait dû séjourner, si j’entendais bien ce
-que la Grande Encyclopédie appelle les régions
-les plus humbles de la galanterie.</p>
-
-<p>Nous sommes blasés d’offrir à nos hôtes la
-tournée des grands-ducs, mais ils ne sont point
-blasés de la faire, et quand on leur propose
-cette partie ils s’écrient de joie comme si c’était
-une merveille. L’annonce d’une visite au
-Jardin de Paris, et ensuite dans les bas-fonds,
-me valut une ovation, encore que nul ne soupçonnât
-ce qu’il y avait, en l’espèce, d’ingénieux
-dans mon programme. Je n’avais pas prévu
-moi-même une autre note comique : nos futurs
-compagnons de fête n’avaient guère la mine
-d’être montrables où je les pensais conduire. Ils
-étaient dix hommes, outre M. de Courpière et
-moi ; nous n’en connaissions que cinq, qui
-étaient des habitués, et choisis parmi les plus
-compassés : les cinq autres allaient jusqu’au
-vénérable, et portaient de ces barbes blanches
-qu’on ne met qu’en cérémonie, comme le gilet
-blanc. Mais je m’attardai peu à les considérer,
-je ne prêtais attention qu’à lord Ventnor.</p>
-
-<p>Dès qu’on le voit, on ne saurait plus rien
-voir ni personne que lui, ni détourner la vue,
-quand il vous en intimerait l’ordre, appuyé
-d’injures et de soufflets. Il marquait, je dis ceci
-à la lettre, dix-sept ans, — même de corps :
-athlétique, mais adolescent, — mais surtout de
-visage ; et je sais bien que ses compatriotes à la
-mode ont aboli la vieillesse en rasant le poil des
-lèvres qui la trahit ; mais, par pudeur, ils fixent
-à la trentaine au moins l’âge dont ils ne se
-désisteront plus, et ils n’osent point cette fraîcheur,
-ce velouté, ces joues pleines, ce clair et
-candide regard. L’on avait beau se dire que ces
-invraisemblances étaient le chef-d’œuvre de
-l’hygiène ou de l’artifice, et que notamment
-des cheveux de vieillard ne pouvaient être si
-blonds que par l’effet de quelque teinture, on
-n’arrivait pas à revenir sur cette première estime
-de son âge, même en profitant de la fascination
-qu’il exerçait pour l’observer sous le
-nez, en myope, et comme à la loupe. On remarquait,
-au plus, à la longue, qu’ils étaient
-peut-être vitreux, ces yeux clairs, et que l’innocent
-regard s’y éteignait par instants. L’âme se
-révélait vide. Mais alors un vertige interrompait
-brusquement la fascination. Malgré moi, je
-me rejetais en arrière, je fermais les yeux :
-quand je les rouvrais, la douce lueur intermittente
-s’était déjà rallumée au fond des siens.
-Une seule fois je réussis à ne pas abaisser mes
-paupières pendant une de ces éclipses ; et l’étrange
-regard vide que je regardais me fit souvenir
-d’un poème en prose de Baudelaire :
-« Les Chinois voient l’heure dans l’œil des
-chats… — Que cherches-tu dans les yeux de
-cet être ? Y vois-tu l’heure ?… — Oui, je vois
-l’heure ; il est l’Éternité. »</p>
-
-<p>Il ne se faisait remarquer que par cette jeunesse,
-il était froid, et si parfaitement bien
-élevé qu’on ne s’avisait point d’y prendre
-garde. Il parlait peu, quoique sa femme lui fît
-les honneurs de la conversation. Elle s’y entend
-à merveille, et je n’eus jamais une occasion
-meilleure de surprendre ses procédés. Elle ne
-dit elle-même presque rien quand elle tient
-son emploi de maîtresse de maison ; elle évite
-l’esprit ; elle est insipide ; de loin en loin elle
-hasarde une réflexion qui, à première vue,
-paraît oiseuse, ou pose une question naïve et
-affecte d’improbables ignorances. Mais ce sont
-là des roueries, qui ont toutes pour objet, et
-effectivement pour résultat, de donner le branle
-à un des causeurs présents, qui marche aussitôt,
-et ne se doute point, la plupart du temps,
-qu’elle l’a poussé. Comme il fallait, ce soir,
-tout ramener à lord Ventnor, on devine qu’il
-n’était question que d’antiquités. Cela était,
-tranchons le mot, assommant, et eût même été
-insupportable sans le divertissement de la nourriture,
-exquise et copieuse à l’ancienne mode.
-Heureusement que je n’avais pas à craindre, de
-surcroît, que M. de Courpière ne lâchât quelques
-sottises ; car il a, en ces matières, une
-sorte de compétence à force d’avoir acheté, du
-moins pour le dix-huitième siècle ; et il dit
-même, à propos de Perronneau, quelque chose
-d’assez fin, dont je ne me souviens plus ; mais
-ces discours de commissaire-priseur me semblaient
-être une préface peu appropriée à l’exploration
-qui devait suivre.</p>
-
-<p>Lord Ventnor ne fit qu’une allusion, bien
-fortuite, aux mystères où ses convives se flattaient
-d’être initiés tout à l’heure. Dans sa
-« librairie », où nous allâmes fumer, il nous
-montra des livres à figures, extrêmement licencieux :
-mais il suffit qu’ils ne soient pas à la
-portée de toutes les bourses. Lord Ventnor, en
-les feuilletant, n’était pas moins collégien, au
-contraire, et son regard demeurait pur, mais
-ses mains tremblaient. Il se fit alors comme un
-déchirement et un demi-jour dans ma mémoire,
-et j’allai dire à lady Ventnor (qui nous avait
-suivis, mais se tenait à l’écart) :</p>
-
-<p>— Madame, cela est singulier : il me semble
-que j’ai <i>déjà vu</i> lord Ventnor.</p>
-
-<p>— Oui, dit-elle, dans un livre.</p>
-
-<p>— Quel livre ?</p>
-
-<p>— La <i>Faustin</i>, d’Edmond de Goncourt. Il y
-a là un personnage qui lui ressemble, un Anglais
-sadique…</p>
-
-<p>— Ah !… fis-je, étonné de l’épithète, et surtout
-gêné de me rappeler que, le matin même,
-j’avais lu dans le journal des Goncourt, à la
-date de 1862 : « Dîné ce soir chez la Solférino. »
-Suivait un de ces portraits en deux lignes que
-les gens de lettres croient on ne peut plus flatteurs,
-et qui donnent à la personne portraite
-des démangeaisons de leur arracher les yeux. — Vous
-avez connu les Goncourt ? dis-je, à
-peine avec un soupçon de malice.</p>
-
-<p>— Oh ! répondit-elle, très peu. Je ne les ai
-eus qu’une fois à dîner, en 1862 je crois.</p>
-
-<p>La précision du souvenir me fit rougir.</p>
-
-<p>— Vous pourrez vérifier, ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>Je tournai la tête, et je m’amusai fort d’un
-changement que j’observai soudain dans les
-physionomies. Le bon dîner, les grands crus,
-et peut-être aussi les livres à figures, opéraient.
-On demandait à partir tout de suite, et les plus
-vieilles-barbes étaient les plus enragés. Ils proposaient
-même de descendre d’abord dans les
-bas-fonds et de renoncer au Jardin de Paris.
-Mais j’y tenais. Je fis une objection sans réplique :
-c’est là que j’avais rendez-vous avec
-mon policier. Je ne vis plus lady Ventnor, et je
-craignis qu’elle ne nous eût brûlé la politesse ;
-mais elle n’avait disparu que pour changer de
-toilette, elle revint presque aussitôt, tout en
-noir, fort simple, avec un chapeau qui nous fit
-soupirer d’aise : car il était fort petit, de taffetas
-noir, avec des roses par-dessous, comme une
-capote de l’ancien temps ; il n’y manquait que les
-brides.</p>
-
-<p>Pour être plus sûr qu’elle ne m’échapperait
-point, je voulus monter dans son automobile,
-où prit également place M. de Courpière. Les
-vieux hommes ne protestèrent point contre cet
-accaparement : ils pensaient à autre chose.
-Nous n’eûmes guère le loisir de causer, jusqu’au
-Jardin de Paris : la course fut brève. Je demandai
-seulement à la marquise si jamais elle avait
-eu la curiosité de s’aventurer dans un bal public,
-et elle me répondit : « Non, je n’y suis jamais
-<i>retournée</i>. » Cette réplique me parut
-pleine de promesses, et, aussitôt arrivés, je me
-hâtai de la faire asseoir près du quadrille, en lui
-disant :</p>
-
-<p>— Je regrette que Mabille et Valentino
-n’existent plus ; je ne pouvais vous amener
-qu’ici.</p>
-
-<p>— Oh ! dit-elle, c’est bien toujours la même
-chose.</p>
-
-<p>Elle se tut d’un air déterminé, pour nous
-faire taire, Maurice et moi (les autres nous
-avaient abandonnés et circulaient). Elle reprit
-d’elle-même, après la danse finie :</p>
-
-<p>— Tout ce qui est pur geste, l’amour comme
-la danse, est peu susceptible de variété, et encore
-moins de changement. On a récemment
-découvert que les danses grecques étaient une
-manière de cancan. Et moi qui me flattais de
-l’avoir inventé !</p>
-
-<p>Je le savais ; mais ma fantaisie était si rebelle
-ou si lente à imaginer une lady Ventnor dans
-la posture du grand écart que je la regardais avec
-le même ébahissement que si je n’avais rien su.
-Elle sourit :</p>
-
-<p>— Les Revenants !… murmura-t-elle. Je me
-vois… Rien n’est… autrement… Si : le costume…
-Voulez-vous que je vous décrive celui
-que je portais le jour de mes débuts ? Une robe
-de laine noire, presque tout unie ! La gloire
-m’a surprise, je n’étais pas en tenue… Le lendemain,
-j’étrennais du barège ! Et j’avais sur
-ma jupe quatre jupons à effilés ! Ma troisième
-robe était de taffetas bleu de France, décorée
-d’une grecque de velours noir large comme les
-deux mains ; et sur le velours noir étaient cousus,
-à intervalles réguliers, de petits boutons de
-nacre blanche.</p>
-
-<p>— Mais, dit M. de Courpière, cela devait être
-hideux !</p>
-
-<p>— Surtout si vous ajoutez le cachemire, qui
-n’était encore que français. Et même le cachemire
-des Indes, qui me fut offert le mois suivant.</p>
-
-<p>— Et les dessous ? dis-je.</p>
-
-<p>— Hélas ! dit-elle, le genre était d’avoir des
-bas blancs et des <i>caleçons</i> blancs festonnés.</p>
-
-<p>Ces images parurent, à ma grande surprise,
-enflammer M. de Courpière. Il se pencha sur
-l’épaule de lady Ventnor, et je crus qu’il allait
-lui faire une de ces déclarations qui ressemblent
-à des assignations. Mais, justement, nous entendîmes
-un homme assigner tout crûment une
-des danseuses, et pour la première fois lady
-Ventnor parut choquée.</p>
-
-<p>— Ah ! dit-elle, les manières ont changé
-aussi.</p>
-
-<p>— On était, dis-je, plus poli ?</p>
-
-<p>— Ma foi non, et même au contraire. Mais
-on respectait certaines bienséances. Si un gandin
-s’était permis de me débiter le compliment
-que nous venons d’entendre, je l’aurais souffleté.
-En revanche, à souper, si j’avais lâché
-trop de sottises ou heurté ses principes, il ne se
-fût point gêné pour me dire : « Taisez-vous, ma
-chère Marguerite, l’insuffisance de votre éducation
-vous fait tenir des propos dont vous ne
-sentez pas vous-même l’inconvenance et la niaiserie. »</p>
-
-<p>Mon policier survint, nos hommes revinrent,
-hâtés de partir en guerre, elle se leva. Je m’attachai
-à elle, un peu déçu.</p>
-
-<p>— Voilà, dis-je, tout ce que vous trouvez à
-me raconter ?</p>
-
-<p>— Mais je vous ai tout dit.</p>
-
-<p>— A demi-mot !</p>
-
-<p>— C’est comme il faut dire.</p>
-
-<p>Je vis bien, à la réflexion, qu’elle m’avait
-fait, sans y toucher, un tableau où il ne manquait
-rien : elle m’avait décrit ses costumes, le
-décor, le public, et marqué jusqu’à des nuances
-fugitives de physionomies et de langage. Mais
-j’ai besoin d’ordre et de clarté, j’aime les récits
-qui se suivent, et je souhaitais qu’elle raccordât
-celui-ci au précédent. Je ne l’obtins que sur les
-trois heures de la nuit.</p>
-
-<p>Jusque-là, elle me confondit d’admiration par
-la convenance parfaite de sa tenue. Elle faisait
-une heureuse opposition avec nos compagnons
-mâles. Ils avaient l’air de satyres honteux. Elle
-n’avait pas l’air d’une bacchante, mais pas une
-fois elle ne fut gênée ni prude. Elle dosait avec
-une exactitude merveilleuse la curiosité, l’indifférence et
-le dégoût. Elle se faisait respecter
-sans rien faire apparemment pour cela. Elle
-n’entendit pas un mot malsonnant et ne vit pas
-un spectacle vilain. Elle les esquivait si adroitement
-que je n’aurais su dire comme elle s’y
-prenait, et je ne la quittais pas des yeux. Elle
-trouva même joliment moyen de me rouler :
-car je l’avais amenée, pour finir, dans un lieu
-que je ne dirai pas, où il est inouï de mener une
-marquise, mais qui était justement le lieu où
-j’avais plus de curiosité de voir quelle mine elle
-ferait, et encore une fois je ne sais comment elle
-réussit à s’y enfermer dans une chambre à peu
-près décente, bien à l’abri, seule avec M. de
-Courpière et moi, cependant que les autres
-assistaient, dans un salon voisin, à des danses
-de caractère.</p>
-
-<p>Je fus si outré de cet escamotage que je
-brusquai lady Ventnor. Je lui déclarai, avec
-une mauvaise humeur fort ridicule quand
-on y pense, que j’étais maniaque de chronologie,
-et que je voulais savoir où elle
-était allée directement lorsqu’elle avait quitté
-Lyon.</p>
-
-<p>— Vous le savez, me répondit-elle, toujours
-imperturbable, puisque vous m’avez amenée
-ici. Vous vouliez me faire dire que je n’y venais
-pas pour la première fois. Je suis comme vous,
-j’aime l’ordre et je commence toujours par le
-commencement. J’avais de l’ambition et je prétendais
-arriver haut, mais il ne me répugnait
-point de partir du plus bas. Et puis je suis bourgeoise
-et je n’ai que dans une certaine mesure
-le goût du risque. Je voulais dès lors être assurée
-du vivre et du couvert. Lorsque je quittai
-Lyon, j’avais en poche l’adresse d’une de mes
-jeunes amies, émigrée à Paris depuis peu et
-que l’on croyait ouvrière, mais qui ne l’était
-point. J’avais également sur moi de quoi
-prendre mon billet, — les chemins de fer
-étaient inventés, je vous prie de le croire, mais
-les troisièmes étaient alors peu confortables ;
-j’avais trente-cinq sous pour mon fiacre. Le cocher
-fut bien étonné quand je lui donnai l’adresse
-de mon amie.</p>
-
-<p>Je n’étais pas moins étonné que le cocher, je
-n’osais plus lever les yeux.</p>
-
-<p>— J’espère, reprit lady Ventnor avec hauteur,
-que je vous dis tout ce qui est indicible.
-Je vous le dis sans couleur, parce que je n’aime
-point les tableaux de libertinage, mais vous avez
-de l’imagination, une expérience personnelle,
-et, encore une fois, ni le métier ni le milieu
-n’ont sensiblement changé. Pour la mise en
-scène, je vois que l’usage s’est conservé d’être
-en retard d’un demi-siècle sur la mode. Figurez-vous
-donc que j’étais environnée des meubles
-de la Restauration ou même du premier Empire,
-comme nous le sommes, ce soir, des
-meubles du second.</p>
-
-<p>Je n’y avais pas encore pris garde, et je trouvai
-plaisant que lady Ventnor fût venue là pour
-s’y trouver justement remise dans le décor de
-sa jeunesse. Elle jeta soudain un léger cri : elle
-venait d’apercevoir, sur la cheminée, veuve de
-toute autre garniture, un verre d’eau, en effet
-bien extraordinaire. Il se composait de quatre
-pièces, d’une matière opaque et couleur de lait,
-comme j’ai vu, chez ma grand’mère, de ces
-affreux ustensiles appelés rince-bouche. Le sucrier,
-le verre à pied et la carafe étaient d’une
-hauteur et d’une maigreur disgracieuses. Le
-bouchon de la carafe était évidé et formait lui-même
-un tout petit carafon, destiné sans doute
-à contenir la fleur d’orange. Un serpent d’émail
-vert et qui se mordait la queue ornait le tour
-du plateau. Un ornement pareil ceignait le
-ventre de la carafe, celui du sucrier, et bordait
-le verre.</p>
-
-<p>— Pensez-vous, dit lady Ventnor, que l’on
-voudrait me vendre ces objets ?</p>
-
-<p>— Je n’en doute pas, dis-je. Ils feraient bien
-sur une table d’acajou à laquelle je vois accoudé
-un homme en pantalon à la hussarde, qui fume
-le narguilé et qui porte des pantoufles de maroquin
-rouge. Cela serait charmant, à condition
-que cela fût signé Gavarni.</p>
-
-<p>— Ce verre d’eau, reprit lady Ventnor, me
-rappelle un autre verre d’eau pareil, qui est le
-premier objet de luxe que j’aie possédé.</p>
-
-<p>— Tant mieux, dis-je ; car vous allez me faire
-savoir comment vous avez passé de l’état où on
-ne possède rien en propre à l’état où il est permis
-de posséder.</p>
-
-<p>— Soit ! dit-elle. J’ai passé de l’un à l’autre
-grâce au rédempteur.</p>
-
-<p>M. de Courpière craignit d’être scandalisé et
-demanda l’explication de ce mot.</p>
-
-<p>— L’on n’a pas, répondit-elle, attendu les romans
-russes pour procéder à la rédemption des
-courtisanes. Cette mode fit fureur environ le
-temps de la <i>Dame aux Camélias</i>. C’est au point
-qu’une femme ne pouvait plus s’engager dans
-cette profession sans y rencontrer, dès les premiers
-pas, un homme qui voulût l’en tirer et la
-réhabiliter. La Dame aux Camélias est mon ancienne,
-et je date plutôt de l’époque où une
-réaction se faisait. Mais la province est toujours
-en retard sur Paris, et l’était alors bien davantage.
-Mon rédempteur venait de province. Il
-s’appelait Adolphe. Vous allez prendre son portrait
-pour une caricature. Il avait des cheveux
-d’un blond fade, très fournis et frisés, des favoris
-comme les notaires n’en portent plus, et des
-lunettes. Il paraissait beaucoup moins jeune que
-lord Ventnor, mais il avait vingt ans en réalité.
-Vous allez douter de ses mœurs, puisque vous
-savez où il me rencontra, mais c’est par vertu
-qu’il y venait. Il s’attribuait une mission. Il me
-proposa de me mettre, comme on dit, dans mes
-meubles. Je sentis que c’était un pas décisif, et
-j’acceptai, bien que son physique me parût peu
-séduisant. Vous jugerez par ce verre d’eau du
-mobilier qu’il m’offrit.</p>
-
-<p>« Il me logea dans le quartier Gaillon, qui
-était alors respectable. Nous avions deux
-chambres et un cabinet au dernier étage d’une
-maison noire. Le cabinet prenait jour par une
-lucarne sur une cour en puits. C’est par cette
-lucarne que j’appelais notre concierge, qui faisait
-notre ménage et qui était également notre
-propriétaire. Nous ne menions pas la vie des
-étudiants : je n’ai jamais été Musette ni Mimi
-Pinson, et Adolphe était employé aux bureaux
-de l’enregistrement. Je demeurais seule toute
-la journée, je fumais des cigarettes. Il rentrait à
-l’heure du dîner, qui était frugal : il devait,
-l’année suivante, être envoyé en possession
-d’une assez jolie fortune, mais il ne gagnait que
-cent soixante-quinze francs par mois, et nous
-n’en dépensions pas plus de trois cents.</p>
-
-<p>« A table, il me disait des choses tendres et
-sages, et notamment que l’amour m’avait refait
-une virginité. Je lui répondais que j’en eusse
-été bien fâchée. Ces propos le faisaient rougir.
-Il était chaste, avec du tempérament. Je m’amusais,
-par malice, à lui faire oublier sa pudeur
-dès que l’heure du berger sonnait, et j’avais des
-façons de le régaler qu’on ne soupçonne point
-à Rennes, d’où il était natif, ni même à Lyon,
-d’où je viens.</p>
-
-<p>— Ce tableau, dis-je, est d’un rococo fort
-agréable.</p>
-
-<p>— Oui, mais le dénouement fut pénible. Un
-jour que j’avais, par hasard, fait des courses, je
-fus en rentrant appréhendée au corps par deux
-agents. Ils m’apprirent qu’Adolphe était déjà
-coffré, sous l’inculpation de détournements, et
-que j’étais inculpée moi-même de complicité.</p>
-
-<p>— Un homme si vertueux ! dit M. de Courpière.</p>
-
-<p>— L’homme d’une seule vertu, repartit lady
-Ventnor. Une vertu isolée est aussi dangereuse
-qu’une idée fixe. Adolphe volait, il eût tué,
-pour assurer ma rédemption. Je ne l’aimais
-guère, et cependant je fus désespérée. J’échappai
-aux mains des agents et courus me jeter par
-la fenêtre. Heureusement, j’avais choisi, pour
-me précipiter, la lucarne du cabinet, qui était
-trop étroite. Ce suicide eût été déraisonnable :
-je n’eus aucune peine à démontrer mon innocence.
-Mais il était au moins inutile que je reprisse
-contact avec la police, et vous devinez
-qu’elle me fit refaire en arrière le pas décisif que
-mon rédempteur m’avait fait faire en avant.</p>
-
-<p>— Je devine aussi, dis-je, que vous en avez
-été quitte pour refaire un plus grand pas cinq
-ou six mois plus tard.</p>
-
-<p>— Huit jours.</p>
-
-<p>— Bravo ! Racontez.</p>
-
-<p>— Pas ici. J’ai besoin d’un autre décor et de
-toute une mise en scène. Venez demain.</p>
-
-<p>Nos dix vieillards, onze en comptant lord
-Ventnor, reparaissaient. Ils avaient d’encore
-plus étranges figures qu’avant de disparaître.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br />
-L’ONCLE</h2>
-
-
-<p>L’hôtel de M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor n’a
-pas une façade très importante sur l’avenue du
-Bois de Boulogne ; mais le terrain est considérable
-en profondeur, et lord Ventnor y fait de
-temps à autre édifier des salles et des galeries
-supplémentaires, pour y installer ses collections
-à mesure qu’elles se développent. Le valet de
-chambre qui conduisait M. de Courpière et moi
-nous fit traverser, malheureusement trop vite,
-deux de ces salles, si encombrées de tableaux
-qu’il y en avait non seulement sur toute la surface
-des murs, mais en pile sur d’immenses
-tables, et même sur des chaises rangées autour
-de ces tables ainsi que dans une salle à manger.</p>
-
-<p>Dans la pièce voisine, des papillons sous
-verre se mêlaient assez bizarrement aux toiles,
-et ce rapprochement faisait voir que les œuvres
-d’art de la nature sont plus artificielles que
-celles des hommes. Enfin, dans un dernier salon,
-où l’on nous pria d’attendre, les murs étaient
-nus ; et l’œil, après un peu d’étonnement du
-contraste, goûtait cette nudité reposante, qui
-permettait d’admirer la décoration, singulièrement
-les boiseries.</p>
-
-<p>Elles étaient anciennes et venaient d’ailleurs,
-mais n’avaient pas été rajustées : c’est plutôt le
-salon qui paraissait avoir été construit à leur
-mesure et exprès pour les loger. Elles dataient
-du plus beau temps de Louis XIV, où l’on ne craignit
-point la profusion des ornements, mais où le
-plus superbe luxe avait trop de noblesse pour
-avoir de l’insolence. Peut-être qu’elles nous auraient
-semblé, dans leur neuf, bien chargées
-d’or ; mais la patine de deux siècles avait assagi
-toute cette dorure, — sans toutefois l’éteindre,
-car elle rougeoyait comme aux feux d’un soleil
-couchant. L’intérieur des panneaux était peint
-d’un gris qui tirait sur le vert. Les dessus de
-portes n’étaient que sculptés, et, seule, la corniche
-en encorbellement était peinte : des satyres
-s’y ébattaient avec des nymphes parmi une
-forêt de roseaux. La cheminée, haute comme
-un homme de belle taille, était de marbre sérancolin,
-d’une admirable couleur d’agathe ; elle
-supportait deux candélabres à pendeloques de
-cristal taillé, et une pendule, qui était un éléphant
-de bronze doré, caparaçonné d’or et d’émaux.
-Le tapis, à fond bleu de roi et aux armes
-de France, ne cachait que devant la cheminée
-la marqueterie du parquet. Les meubles, de
-tapisseries représentant des sujets de chasse,
-étaient douze fauteuils, autant de chaises et
-quatre grands canapés, rangés en ordre le long
-des murs. Mais nous fûmes choqués de voir,
-dans un si bel ensemble, un de ces divans drapés
-de tapis orientaux et encombrés de coussins,
-qui ne sont à leur place que dans un atelier.
-C’est pourtant là que nous nous assîmes :
-il nous semblait peut-être que les autres meubles
-exposés n’étaient point pour s’y asseoir.</p>
-
-<p>Nous ne trouvâmes pas le temps de nous
-communiquer l’un à l’autre ; car nous eûmes
-soudain la petite terreur mélodramatique de
-voir tourner sur lui-même un des panneaux,
-qui nous découvrit, dans l’épaisseur du mur,
-un escalier, certes étroit, mais enfin très praticable.
-La marquise vint par là, aussi naturellement
-qu’elle eût fait par une entrée ordinaire,
-et la boiserie se replaça derrière elle. Elle nous
-tendit la main et s’installa sur le divan turc, où
-elle nous fit signe de nous rasseoir. J’abrégeai
-le protocole, et, cependant que M. de Courpière
-témoignait par deux ou trois observations que
-sa compétence touchant le dix-huitième siècle
-n’exclut pas un certain faible pour le siècle précédent,
-je marquai à lady Ventnor mon vif désir
-de savoir où nous étions.</p>
-
-<p>— Avenue du Bois de Boulogne, et chez moi,
-répondit-elle ; mais je pourrais également dire
-dans l’île Saint-Louis et à l’hôtel de Biron. Car
-j’ai acheté, lors de la démolition de cet hôtel, et
-j’ai fait remonter ici fort exactement, ce salon,
-qui me rappelait un des changements à vue de
-mon existence. Vous devinez pourquoi je ne
-voulais suivre mon récit qu’après vous avoir
-transportés dans ce décor : c’est que j’y fus
-transportée moi-même tout d’un coup, après
-mon deuxième séjour en des lieux plus ressemblants
-à ceux où nous avions commencé, hier
-soir, notre conversation.</p>
-
-<p>— Voilà, dis-je, un changement prodigieux,
-et surtout s’il n’a pas été préparé.</p>
-
-<p>— Nullement. Mais il n’y a point de prodige.
-Les gens de lettres, que j’ai souvent reçus, se
-plaignent de la peine qu’ils ont à se manifester :
-un livre peut être beau, mais on n’en saura jamais
-rien si on ne l’ouvre pas. Et ils jalousent
-les peintres qui exposent leurs toiles, qu’on est
-bien forcé de voir. Un chef-d’œuvre de peinture
-peut être méconnu, mais il ne peut être inaperçu.
-Que dire, à plus forte raison, d’une
-femme, si elle est un chef-d’œuvre de femme,
-et si le métier qu’elle fait l’oblige de s’exposer ?
-Elle ne saurait manquer de rencontrer tôt ou
-tard l’amateur éclairé. C’est justement ce qui
-m’arriva.</p>
-
-<p>« Je vis, un soir, venir — où j’étais — un
-homme, dont la figure m’intéressa d’autant plus
-qu’elle se contredisait, et n’accusait point le
-rang du personnage ni sa profession : sa dominante
-était si évidemment la pensée, que je flairais
-bien, comme vous diriez aujourd’hui, un
-intellectuel ; mais, s’il n’était pas habillé à la
-mode des gandins, il ne l’était pas non plus
-avec la négligence d’un savant ni avec la fantaisie
-d’un artiste, et il devait haïr, pour le costume,
-l’indiscrétion de l’originalité. Je me souviens
-qu’il portait un pantalon noisette, des bas
-blancs, des escarpins vernis ; et, en guise de
-veste, une manière de paletot sac, d’un drap
-noir uni et terne, avec un col de velours, point
-de revers, un seul gros bouton à demi caché
-sous la pointe droite du col. La chemise n’était
-pas empesée, mais de fine toile, et d’une blancheur
-mate. L’ample cravate, un peu lâchement
-nouée, était d’une soie à gros grain qui se
-maintenait… Je reviens à l’homme : il avait les
-cheveux parfaitement noirs, mais déjà rares,
-séparés par une raie à droite ; le front large et
-haut, d’une blancheur et d’une sérénité imposantes ;
-et le bas du visage tourmenté ; les yeux,
-couleur de tabac d’Espagne, enfoncés profondément ;
-les joues, point maigres, mais creusées
-d’un pli profond ; la mâchoire brutale, le
-menton rond du premier Empereur, avec la fossette ;
-et une bouche très grande, mais belle,
-voluptueuse, méprisante, tout ce qu’une bouche
-humaine peut exprimer de sensualité et de dégoût
-de la sensualité ; et, naturellement, point
-d’hypocrites moustaches.</p>
-
-<p>« Je fus troublée, mais non point flattée de son
-admiration, qui était plutôt offensante. Il ne
-daigna même pas me la témoigner, et il ne m’adressa
-pas un mot. Il me considéra, longtemps,
-comme on fait un objet à vendre (c’était son
-droit et le droit de tout le monde) ; après quoi,
-il ne m’acheta point. Il tourna les talons et s’en
-alla, rêvant. Mais il revint le lendemain soir,
-accompagné de deux hommes aussi bavards qu’il
-était taciturne. Ils ne me firent guère l’honneur
-de me parler, mais ils s’entretinrent devant moi,
-et je ne tardai point d’apprendre que l’un était
-poète, l’autre sculpteur. J’avais déjà reconnu
-leur condition d’artistes à leurs chevelures.
-Celle du sculpteur était une vraie crinière ; celle
-du poète, toute collée de pommade, encadrait
-lourdement une face bouffie, que je n’ai jamais
-réussi, pour ma part, à trouver belle, et qui me
-faisait penser à quelque sultan abruti, — peut-être
-à cause du fez rouge posé sur les cheveux
-gras, ou de la redingote boutonnée haut comme
-une stambouline.</p>
-
-<p>« J’observai que c’était le poète qui parlait de
-moi plus en sculpteur. Il se récriait sur ma
-« plastique ». J’avoue que je n’y comprenais
-rien ; parce que, je vais vous dire : nous autres
-femmes, nous n’avons jamais rien compris à
-cette beauté de la forme qui vous touche, vous
-autres hommes ; la seule beauté que nous apprécions
-est celle qu’un écrivain plus moderne a si
-heureusement définie « la beauté couturière » ;
-mais jamais la « plastique » ne nous a été si indifférente
-qu’en ce temps-là, où, même à la
-Comédie-Française, une tunique grecque semblait
-odieuse à voir, à moins que d’être gonflée
-par un semblant de crinoline.</p>
-
-<p>« Les trois artistes obtinrent la permission de
-m’emmener ; ce n’est pas même à moi qu’ils la
-demandèrent ; et je fus aussitôt apportée où
-nous sommes, je pourrais dire sur ce divan, car
-j’y passai dès lors la plus grande partie de mes
-journées. Fermez un instant les yeux, et imaginez
-la femme — que j’étais — vêtue d’une
-ample robe blanche à pois rouges.</p>
-
-<p>Je ne révoquais pas en doute les souvenirs de
-lady Ventnor, et j’y trouvais trop de piquante
-invraisemblance pour ne souhaiter point qu’ils
-fussent vrais ; mais je lui demandai comment
-ces hommes qu’elle venait de nous crayonner,
-dont je nommais au moins deux, le poète des
-<i>Fleurs du mal</i> et celui d’<i>Albertus</i>, qui ne jouissaient
-point d’une grande fortune, pouvaient
-habiter un appartement si somptueux et posséder
-de si magnifiques meubles. Elle me répondit
-qu’à l’hôtel de Biron les logements, sauf celui
-du bel étage, ressemblaient à ces taudis de Versailles
-que les grands domestiques se disputaient.
-Ils étaient loués en garni à des artistes,
-tous camarades, et qui formaient une sorte de
-phalanstère. Le bel étage était occupé par un
-fils de famille fort riche, qui se faisait un plaisir
-de réunir chez lui ses voisins.</p>
-
-<p>— On y accédait, ajouta-t-elle, ainsi que vous
-venez de le voir, par des escaliers mystérieux,
-cachés dans l’épaisseur des murs.</p>
-
-<p>Il me parut que le ton extrêmement libre de
-M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor m’autorisait à une
-égale liberté, et je lui dis cavalièrement :</p>
-
-<p>— Je conçois que ce monsieur fît bonne
-chère à ses voisins et encore meilleure à vous ;
-mais je présume, et même j’espère, qu’il ne se
-bornait pas à vous recevoir dans le salon.</p>
-
-<p>— Vous ne sauriez croire, me répondit-elle,
-à quel point ce qui se passait ailleurs, et particulièrement
-dans les chambres à coucher, était
-dénué d’intérêt. Oh ! je ne prétends pas vous
-dire que tous ces hommes, qui avaient la disposition
-d’une belle fille, n’en profitaient point…
-Vous souvenez-vous d’un joli conte de Maupassant
-intitulé <i>Mouche</i> ? Mouche est une canotière,
-que les cinq copropriétaires d’un même
-canot possèdent par indivis. Ma condition était
-celle de Mouche, avec cette différence que mes
-nouveaux amis n’étaient pas des canotiers.</p>
-
-<p>« Je crois qu’à ce moment de notre histoire
-la vieille gaîté française subissait — dans le
-clan des artistes, non certes ailleurs — une de
-ces éclipses qui sont périodiques. Mes amis ne
-s’en doutaient point. Ils se figuraient, au contraire,
-être de grands fous. Mais leur instinct de
-s’amuser ne leur suggérait que de sinistres
-charges. Je ne vous les raconterai pas : elles me
-font horreur, même de si loin. Je vous ai dit
-que j’étais bourgeoise : moi, j’ai toujours compté
-dans le clan des philistins. Je veux que la gaîté
-soit gaie, et leurs inventions me paraissaient
-lamentables. Vous pensez que je ne goûtais
-guère non plus le satanisme : ah ! j’étais bien
-tombée !</p>
-
-<p>« Mais ce qui me déplaisait surtout, c’est que
-je tenais vraiment trop peu de place. Sans doute
-ils s’occupaient de moi, et même continuellement,
-mais point comme je veux qu’on s’en
-occupe, comme d’un être vivant et sensible,
-avec qui on est en amour ou en guerre, maîtresse,
-au besoin ennemie. Je ne charmais pas
-leurs yeux autrement que ces tapisseries ou cet
-éléphant de bronze doré ; et quand je m’étais
-produite sur ce divan, où il paraît que je faisais
-bien, j’avais rempli ma destinée. J’étais la
-Beauté, avec une majuscule : je veux être Marguerite,
-et rien ne <i>m’embête</i> comme la Beauté
-absolue. Ils m’auraient bien défendue de bouger,
-sous prétexte qu’un de mes inventeurs
-avait écrit :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>« Je hais le mouvement qui déplace les lignes,</i></div>
-<div class="verse"><i>« Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. »</i></div>
-</div>
-
-<p>« Moi, je veux rire, et même pleurer ; et j’estime
-qu’une belle immobilité ne vaut pas un
-joli mouvement.</p>
-
-<p>« Un jour, le sculpteur m’emmena chez lui
-pour me faire poser, et je dois dire qu’il fit aussi
-reposer le modèle, — vous entendez, je pense,
-cet argot. — Mais ce repos du modèle fut une
-scène bien singulière. Le sculpteur, qui s’y
-connaissait, jugea ma beauté parfaite sans retouches,
-et, au lieu de l’interpréter, il fit un
-moulage de mon corps. C’est quand il me vit
-toute blanche et toute fleurie de plâtre qu’il
-sentit l’aiguillon du désir. Je fus aimée à titre de
-« rêve de pierre ». Mais, encore une fois, je ne
-veux pas être un « rêve de pierre ».</p>
-
-<p>Madame la marquise regardait le vicomte en
-disant cela, comme pour lui donner des indications,
-mais bien inutiles, car jamais M. de
-Courpière n’a rêvé de posséder des statues.</p>
-
-<p>Elle reprit :</p>
-
-<p>— Mon emploi le plus ordinaire était de procurer
-à la compagnie des visions.</p>
-
-<p>— Comment ? dis-je. Des visions ?</p>
-
-<p>— Oui. Ils faisaient usage de hachich. Ils
-avaient même fondé une manière de club, où
-ils admettaient tous les friands de cette nauséabonde
-confiture. Moi, je n’y ai jamais voulu
-toucher. Elle rendait la plupart malades. Elle
-enivrait les autres et leur faisait voir plus en
-beau ce qu’ils avaient réellement sous les yeux.
-C’est pourquoi ils tenaient à ma présence : car
-vous imaginez ce que pouvait devenir, par l’effet
-de cette artificielle transfiguration, une femme
-déjà pourvue d’assez de réels mérites pour qu’un
-maître de la sculpture l’eût jugée digne d’être
-moulée.</p>
-
-<p>« Je fus délivrée de ma nouvelle prison, grâce
-à ces débauches de hachich. Je vous ai dit qu’on
-y recevait, outre les habitués, des curieux de
-passage. Je fis ainsi la connaissance du premier
-homme pour qui je peux dire que j’ai éprouvé
-un sentiment, et même en coup de foudre.
-Vous n’en reviendriez pas si je vous disais d’abord
-son nom : car sa réputation d’homme laid
-ne lui a pas moins survécu que sa gloire de critique,
-et il avait dès lors passé la soixantaine.
-Mais j’étais trop excédée de jouer les Vénus Anadyomène
-pour ne préférer point, mettons par
-esprit de contradiction, un Socrate en redingote
-à un Apollon du Belvédère. Et si je n’étais pas
-encore digne ni capable de comprendre cette
-universelle intelligence, au moins je la sentais ;
-je ne me permettais pas de la juger égale ou supérieure
-à d’autres, mais elle m’inspirait une
-sympathie, parce qu’elle vivait. J’en aimais les
-vives impatiences, les sursauts, la trépidation,
-ce je ne sais quoi de soupe-au-lait, cette espèce
-de terre-à-terre supérieur. J’aimais les lueurs
-de malice qu’elle allumait dans les petits yeux
-fureteurs de l’homme, cette volupté spirituelle
-de ses lèvres, et cet appétit de savoir qui lui
-mettait l’eau à la bouche.</p>
-
-<p>« Il n’était, parbleu ! pas moins connaisseur
-que n’importe qui de beauté pure et de « plastique » ;
-mais il était trop amateur de femmes
-pour les vouloir statues, et je le vis bien, rien
-qu’à sa manière, si j’ose dire, de me renifler. Il
-finit même par ne prêter attention qu’à moi.
-Au scandale des autres grands hommes, il refusa
-de tâter du dawamesk, et il n’écouta que
-d’une oreille distraite les merveilles qu’on lui
-dit des effets de cette drogue, pour s’entretenir
-de plus en plus à part avec moi. Il était paternel
-et équivoque, galant, suranné, ancien régime, et
-homme d’aujourd’hui, accoutumé à parler aux
-grisettes. Vous pouvez croire que je fus flattée
-de plaire effectivement pour la première fois, et
-de plaire à un tel homme ; mais il fut encore
-plus flatté quand je lui avouai qu’il me tournait
-la tête. Nous improvisâmes pour le lendemain
-ma fuite de l’hôtel de Biron, je devrais
-dire mon enlèvement ; et le sexagénaire s’en
-fut aussitôt, fringant comme un collégien.</p>
-
-<p>« Malgré le romanesque de l’aventure et ce
-mot d’enlèvement, tout se passa le plus uniment
-du monde, et sans berline. Je partis de
-bon matin : tout l’hôtel de Biron dormait encore,
-et il ne se trouva donc personne pour
-m’arrêter. J’appelai un fiacre. Le cocher prit à
-côté de lui, sur le siège, ma malle, qui était
-encore si légère que j’avais pu la descendre sans
-aide. Il était convenu, j’ai omis de vous le
-dire, que j’allais prendre domicile chez mon
-nouveau protecteur, qui habitait un pavillon
-dans la rue Notre-Dame-des-Champs, provinciale
-aujourd’hui, et, alors, même campagnarde.</p>
-
-<p>« Je le vis du bout de la rue qui guettait mon
-arrivée. Il était vêtu drôlement d’une sorte de
-carmagnole, avec un bonnet grec sur la tête.
-Près de lui se tenaient deux hommes beaucoup
-plus jeunes, que j’ai su depuis ses secrétaires,
-et une femme-dragon qui était la cuisinière. Ils
-firent les grands bras quand ils virent un fiacre
-et une caisse près du cocher. « Les voilà ! les
-voilà ! » crièrent-ils tous quatre. Mais, quand je
-mis le nez à la portière, ils parurent surpris et
-même désappointés. Le maître lui-même n’avait
-pas l’air de savoir ce que je venais faire là. Il se
-rappelait cependant mon nom, car il me dit :
-« Ah ! c’est vous, ma chère Marguerite… »</p>
-
-<p>« Mais, dans le même instant, voyant un
-autre fiacre, il poussa de nouveaux cris. Cette
-fois, l’arrivant était celui qu’on attendait, savoir
-un employé de la Bibliothèque impériale, qui
-lui remit un énorme ballot de livres, qu’il emporta
-comme une proie, suivi des deux secrétaires,
-non sans m’avoir — je lui dois rendre
-cette justice — confiée et recommandée à la
-cuisinière-dragon. « C’est, me dit cette femme,
-son jour d’article : vous ne le verrez pas de la
-journée. » Je ne le vis point, en effet. Elle prit
-soin de moi un peu à la rigueur et sans luxe
-d’amabilité. Elle me fit deux très bons repas,
-que je mangeai seule, comme un pape ; et elle
-m’installa dans une chambre du deuxième étage,
-vaste, mais meublée des pires meubles d’acajou
-qu’ait produits le règne de Louis-Philippe : je
-dois être sincère et avouer qu’ils ne me déplaisaient
-pas.</p>
-
-<p>« Le lendemain, vers dix heures, l’homme à
-l’article entra dans ma chambre, sans façon.
-J’étais au lit. Il déclara mon installation parfaite,
-sans me demander ce que j’en pensais, et
-il m’avertit d’abord que, pour éviter les propos
-et même pouvoir se montrer en ma compagnie,
-il me présenterait partout comme sa nièce. Il
-me pria de l’appeler « mon oncle » sans plus
-tarder. « Même, dis-je en boudant, quand nous
-serons seuls ? » Il se mit à rire. « Voyez-vous
-cela ? » dit-il, et il me fit quelques caresses. Il
-ajouta, sérieusement : « Ma petite, j’ai passé
-soixante ans. J’aime encore à respirer des
-fleurs, mais je n’en cueille plus. »</p>
-
-<p>« Faut-il vous confesser que j’eus un regret
-très sincère ? Ah ! qu’allez-vous penser de moi ?
-Mais c’était à prendre ou à laisser ; pour mieux
-dire, je n’avais pas le choix. Je me résignai, et
-je tirai de cette liaison le plus d’avantages que
-je pus. L’Oncle me permettait de toucher à ses
-livres, parce que je n’y faisais pas de cornes et
-que je les remettais toujours où je les avais
-pris. Je savais tout juste lire et écrire, et je
-n’étais pas trop préparée à la fréquentation des
-grands auteurs. Mais l’Oncle, qui était plutôt
-hargneux avec les hommes, et terriblement
-égoïste, se fût mis en quatre quartiers pour le
-moindre cotillon, et en huit pour moi. Parmi
-un labeur sans relâche, que vous qualifieriez
-surmenage, il trouvait le temps de diriger mes
-lectures. Je suis, grâce à lui, fort lettrée : je
-vous le dis, mais ne le répétez pas, car vous
-avez pu observer que je m’en cache. Il se donnait
-même la peine de m’enseigner la civilité
-puérile et honnête. Mon éducation première
-avait été négligée. Peu à peu, il me rendait plus
-digne de la place honorable que j’occupais à ses
-côtés, des égards que ses amis et lui-même me
-témoignaient généreusement.</p>
-
-<p>« Je n’étais négligée que les jours d’article.
-Ces jours-là, on m’eût volontiers envoyée au
-diable, ou au grenier. Mais je fus aussi escamotée
-un autre jour, où cela m’humilia fort.
-J’entendis parler à mots couverts de grands
-personnages que l’on devait avoir à déjeuner.
-L’oncle délibéra plus d’une heure avec la cuisinière
-sur le menu, et lui demanda, en outre, si
-elle croyait que l’on me pût faire asseoir à la
-même table que lesdits grands personnages,
-même à titre de nièce. La réponse du dragon
-fut négative, et je n’eus que la permission de
-regarder une minute les convives en écartant
-un rideau.</p>
-
-<p>« L’on avait poussé la discrétion jusqu’à ne
-les point nommer devant moi. Je savais seulement
-qu’il y aurait un prince, qu’on appelait
-« le Prince » comme s’il eût été seul au monde
-de ce rang, et une princesse qu’on appelait « la
-bonne princesse ». J’ai à peine besoin de vous
-dire que ces indications me suffisaient pour les
-deviner ; et, si je ne les eusse devinés, je les
-eusse reconnus, surtout lui, tant il ressemblait
-aux images populaires de Napoléon. Vous avez
-dû entendre raconter que Thérèse Lachmann,
-plus tard M<sup>me</sup> de Païva, un soir qu’elle se traînait,
-mourante de faim, dans les Champs-Élysées,
-aurait dit : « Avant dix ans, je ferai construire
-ici même le plus bel hôtel de Paris. »
-Je ne vous garantis pas l’anecdote, mais je vous
-assure que moi, quand je vis le Prince, je résolus
-de devenir sa maîtresse — à beaucoup plus
-bref délai.</p>
-
-<p>« Je ne l’étais, en attendant, de personne, et
-je souffrais de cette privation, — à ma grande
-surprise : car mes sens ne m’avaient guère tourmentée
-jusqu’alors. Mais c’est que, jusqu’alors,
-ils n’avaient aucune satisfaction d’aucune sorte,
-et apparemment que le jeûne est plus facile à
-garder que la diète. Maintenant, mon oncle me
-parlait d’amour, il m’en parlait si bien que je
-croyais, comme on dit, que cela était arrivé, et
-cela ne l’était point ! A force de me respirer, il
-éveillait en moi le désir d’être cueillie. J’allais
-le tromper, j’en étais au désespoir, mais je n’avais
-pas trop de scrupules : parce que je sentais
-bien qu’en fin de compte c’était sa faute, et qu’il
-m’eût aisément réduite à la fidélité, non pas en
-me donnant davantage, mais au contraire en
-me donnant moins.</p>
-
-<p>— Ah ! m’écriai-je, voilà une analyse admirable,
-et qui prouve que vous étiez une excellente
-élève de…</p>
-
-<p>— De mon oncle, dit-elle. N’est-ce pas ? Et
-qui était plus que lui capable de comprendre
-ces subtilités ? Hélas ! il ne les comprit pas.</p>
-
-<p>« Je m’étais enfin résignée, en soupirant, à le
-suppléer, — car j’ai eu tort de dire : tromper.
-J’avais toute liberté les jours d’article. Mais où
-chercher aventure ?</p>
-
-<p>« Je me souvenais avec plaisir des bals publics.
-Ceux du quartier de Montparnasse ne valaient
-pas Mabille et Valentino. Je n’osais courir
-si loin, et je m’accommodai du bal Constant.
-J’y fis la connaissance d’un garçon qui m’a depuis
-bien écœurée par ses exigences : mais
-elles n’étaient point sans compensations.</p>
-
-<p>« Je m’attachai un peu trop à lui, et j’eus
-l’imprudence de retourner chez Constant un
-lendemain d’article. Je m’y trouvai nez à nez
-avec un des secrétaires de mon oncle, qui crut
-devoir lui révéler les déportements de sa nièce.
-Je ne lui en veux pas, mais c’est mon oncle qui
-aurait dû comprendre, et surtout ne point lâcher
-une horrible phrase prudhommesque. « Cette
-fille, dit-il, a décidément la nostalgie de la
-boue. » J’avais déjà le goût assez fait : cette
-façon de parler me désenchanta, je pris l’initiative
-de rompre. Mais ma liaison avec… l’Oncle
-m’a laissé le meilleur souvenir, et je puis dire
-que j’en ai retiré les meilleurs fruits.</p>
-
-<p>Ces derniers mots servirent de réplique d’entrée
-au maître d’hôtel, qui vint nous servir le
-thé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br />
-LES REPRISES</h2>
-
-
-<h3 class="i">L’OPÉRETTE</h3>
-
-<p>Nous n’avions pas eu depuis longtemps la
-faveur d’un entretien particulier avec lady Ventnor,
-quand elle invita M. de Courpière et moi à
-la reprise d’une opérette célèbre, aux Variétés,
-dans une baignoire d’avant-scène. Vu l’exiguïté
-de ces baignoires, nous comptâmes bien que
-nous y serions seuls avec la marquise et tout
-au plus un intrus supplémentaire, qui serait
-trop heureux d’aller se détendre les jambes et
-respirer durant les entr’actes. Mais l’intrus
-même nous fut épargné. Lady Ventnor ne nous
-avait cependant point priés de la venir prendre,
-et nous la trouvâmes déjà installée dans l’espèce
-de niche qu’elle nous offrait de partager
-avec elle ; car elle a gardé l’habitude ancienne
-d’arriver au théâtre avant l’heure qu’annoncent
-les affiches, et d’entendre les pièces de bout en
-bout. Elle n’avait baissé qu’à demi la grille dorée,
-et elle avait posé sur l’appui de la loge, à
-côté de son éventail, de son mouchoir de point
-d’Angleterre et de ses jumelles de nacre, une
-orange.</p>
-
-<p>Ce rafraîchissement n’est plus d’usage qu’au
-poulailler, et j’aurais soupçonné lady Ventnor
-de se démoder par coquetterie, si elle n’eût arboré
-avec cela une toilette des plus témérairement
-jeunes. Sa robe, toute blanche, était une
-de ces tuniques souples qui ont l’air de ganter
-le corps, mais qui le drapent, et qui semblent
-trahir tout ce que précisément elles dissimulent.
-Le corsage n’était presque point décolleté, mais
-tout le costume entier avait à peine l’air d’un
-vêtement. Elle portait au cou son rang de perles
-des joyaux de la couronne, et des rubis étaient
-piqués dans ses cheveux blonds, où ils faisaient
-bien. Je me félicitai d’être né à une époque où
-une femme qui sait s’y prendre a devant elle
-toute une existence de blonde, après qu’elle a
-déjà vécu toute une existence de brune.</p>
-
-<p>La jeunesse de M. le vicomte de Courpière
-ne me parut point, ce soir-là, moins prodigieuse
-que celle de lady Ventnor. Il avait pris place
-derrière elle, et, vraiment, il éclairait le fond de
-la baignoire. On sait qu’il est également blond ;
-mais lui, il le fut toujours. Je me souviens d’avoir
-écrit que jusqu’à l’agonie il aura l’air d’un
-page : il en avait l’air, et même d’un page favori,
-qui se permet avec sa dame bien des petites privautés.
-Le couple s’assortissait : ce n’est point,
-comme on pourrait méchamment le croire,
-parce que le vicomte avait dès lors passé la
-quarantaine et lady Ventnor la dizaine suivante ;
-mais la Providence avait si bien calculé
-le miracle de leur double rajeunissement,
-que la convenance n’était pas moins parfaite
-entre leurs âges apparents qu’entre leurs âges
-réels.</p>
-
-<p>L’altitude et les mièvreries de Maurice me
-réduisaient à un rôle de second plan, bien que
-l’on m’eût obligé de m’asseoir à côté de lady
-Ventnor et sur le devant de la loge. J’ai toujours
-joué ce rôle de second plan, du moins auprès
-du vicomte, et je ne sais pourquoi j’en fus,
-par exception, mortifié. J’affectai de ne pas desserrer
-les dents jusqu’au lever du rideau. Ce
-n’était pas bouder fort longtemps, car nous
-étions arrivés à la dernière minute. Par esprit
-de contrariété, je fis, dès le milieu de l’ouverture,
-de la philosophie de l’histoire à propos
-des rythmes d’Offenbach, et je n’attendis point
-la sixième réplique parlée pour juger avec profondeur
-la prose de Meilhac et d’Halévy. Mais
-lady Ventnor est d’une politesse surannée : elle
-tient compte d’autrui, de ses voisins, et même
-des acteurs. Je fus rappelé à l’ordre, j’en fus
-piqué, et, puisqu’on me défendait de parler, je
-ne voulus pas entendre. Je me détournai de la
-scène et j’observai la salle.</p>
-
-<p>Je remarquai une dame sur l’âge, discrètement
-vêtue de soie noire, qui était seule dans
-l’autre avant-scène du rez-de-chaussée, vis-à-vis
-de nous. Elle écoutait avec une attention
-extrême, de toutes ses forces, comme les enfants
-qui vont au théâtre pour la première fois.
-Rien ne la faisait rire. Je pris les jumelles pour
-la mieux regarder, et je vis avec étonnement
-que deux lourdes larmes coulaient de ses yeux
-morts le long de ses joues, et même que sa poitrine
-était soulevée par de pauvres petits sanglots.
-Je n’aurais jamais cru que la <i>Belle Hélène</i>
-fît pleurer personne, et cela me parut si extraordinaire
-qu’au risque d’une nouvelle gronderie
-je le signalai à la marquise.</p>
-
-<p>— Vous savez qui c’est ? murmura-t-elle.</p>
-
-<p>Je répondis que non, d’un mouvement des
-paupières.</p>
-
-<p>— Elle a créé le rôle !</p>
-
-<p>« Ah ! pensai-je, voilà donc une autre femme
-d’avant la guerre ! Quelle différence ! » Mais je
-fus encore plus étonné de voir qu’à l’entrée
-d’Oreste la marquise elle-même semblait n’être
-point maîtresse d’une émotion.</p>
-
-<p>— Ah ! ça, lui dis-je, et vous ? Est-ce que vous
-avez joué… le jeune homme ?</p>
-
-<p>Elle eut une bien jolie façon de me répondre
-que oui : elle me fit un sourire si ambigu que
-j’imaginai sans effort l’inimaginable, lady Ventnor
-en travesti ! Je ne pouvais pas compter sur
-une autre réponse jusqu’à la fin de l’acte, et
-j’en avais des impatiences. Il me semblait, bien
-à tort, que cela traînait, et que Ménélas aurait
-pu partir pour la Crète sans se le faire dire tant
-de fois.</p>
-
-<p>Enfin, le rideau baissa (il y eut encore quatre
-rappels !). M. de Courpière fit un mouvement
-de corps en avant, qui marqua son intention de
-débiter à lady Ventnor des propos galants et
-oiseux. Je ne le permis point : je n’avais que les
-quinze minutes d’un entr’acte pour interroger
-la marquise sur toute une période de sa vie.</p>
-
-<p>— Laisse-la tranquille, dis-je à Maurice. Elle
-a des choses plus intéressantes à nous raconter.
-Croirais-tu qu’elle vient de me révéler, qu’elle a
-joué le rôle d’Oreste !</p>
-
-<p>— Ne saviez-vous pas, dit lady Ventnor, que
-j’eusse été au théâtre ? Et cela vous étonne-t-il ?</p>
-
-<p>— Non. Ce qui m’étonne, c’est que vous
-ayez jamais tenu un rôle si important.</p>
-
-<p>— Vous entendez que je n’ai pu vouloir paraître
-sur la scène qu’afin d’y montrer mes
-jambes ?</p>
-
-<p>— Ce n’est pas ce que je disais.</p>
-
-<p>— C’est ce qu’il fallait dire. Si vous mettiez
-dans vos raisonnements un peu de cette conséquence
-que j’ai su mettre dans ma vie, vous
-devineriez sans mon aide que je devais, en quittant
-« l’Oncle », entrer au théâtre tout droit.
-J’avais soulevé le rideau, et j’avais dit en voyant
-le Prince : « Ce prince-là sera pour moi. » Mais
-il fallait arriver jusqu’à lui ; ce ne pouvait être
-du premier coup et, si j’ose m’exprimer ainsi,
-d’une enjambée. Je ne pouvais pas lui demander
-audience avant d’être devenue notable dans
-ma partie. Pour le devenir, il fallait me montrer,
-et je vous ai dit qu’il n’est pas très difficile
-aux femmes de se montrer ; mais elles n’ont, de
-compte fait, que deux moyens : j’avais déjà usé
-de l’un, où il ne me souciait plus de recourir ;
-il ne me restait que les planches.</p>
-
-<p>— Cela est juste. Je vois un pendant au <i>Paradoxe
-sur le Comédien</i>, de Diderot : c’est le
-paradoxe sur la Comédienne. Je le ferai, et je
-dirai en quoi consiste la vocation dramatique
-de ces dames.</p>
-
-<p>— Oh !… et de beaucoup de ces messieurs.</p>
-
-<p>— Ne nous égarons pas. Vous avez débuté
-aux Variétés ?</p>
-
-<p>— Vous ne voudriez pas ! Je n’y ai joué que
-par raccroc. Les Variétés ! Pourquoi pas la
-Comédie-Française ? C’est aux Délassements
-qu’on faisait alors le genre de théâtre que je
-voulais faire. Aimable scène ! Tous nos effets
-passaient la rampe, car la communication était
-continuelle entre le parterre et le plateau. Nos
-amis ne se faisaient pas faute de nous adresser
-la parole, et ce n’est pas toujours par signes que
-nous leur répondions. Vous voyez la tête des
-bons bourgeois et des provinciaux qui se hasardaient
-dans ce lieu et pensaient écouter une comédie !
-Nous les étourdissions de nos cascades,
-et nous ne tolérions leur présence que pendant
-un acte au plus : nous avions vite fait de scandaliser
-ces honnêtes gens et de les obliger à
-fuir.</p>
-
-<p>« Les entr’actes étaient le meilleur temps de
-la soirée (comme dans tous les théâtres). La
-bande des habits noirs se précipitait dans les
-coulisses. Les pompiers n’étaient pas si sévères
-qu’aujourd’hui. Ils ne tenaient pas cadenassée
-la porte de fer. Le danger d’incendie était si
-grand, avec tout ce gaz, qu’il aurait donc fallu
-ne penser qu’à cela : aussi personne n’y pensait.
-Nous n’avions pas la place de nous retourner
-dans nos loges, et cela ne nous empêchait
-pas d’y recevoir des hommes et des hommes,
-qui venaient y faire, je ne dirai pas de l’esprit,
-mais des nouvelles à la main. Pour les résoudre
-à décamper, et nous à redescendre en scène, il
-fallait sonner dix fois. D’ailleurs, les entrées
-manquées faisaient la joie du public. On manquait
-aussi les répétitions, cela va sans dire :
-mais on manquait même les représentations !
-Je me rappelle une camarade qui daigna apparaître
-un soir sur le coup d’onze heures : on l’avait
-doublée dans les deux premiers actes
-comme on avait pu. Elle allégua pour excuse
-que son réveille-matin n’avait pas sonné !</p>
-
-<p>— Bien, dis-je, voilà le décor et le milieu
-vivement peints : maintenant, racontez-nous
-l’histoire.</p>
-
-<p>— Quelle histoire ?</p>
-
-<p>— Une des vôtres. Car je présume — je le
-dis sans impertinence, et même pour vous
-flatter — que vous n’avez que l’embarras du
-choix. Je ne me permettrais pas de diriger
-ce choix ; mais, sans vous commander et s’il
-vous plaît, racontez-nous donc l’histoire de
-Chérubin ?</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que vous chantez ?</p>
-
-<p>— Je vous ferai, dis-je, observer que vos
-précédents récits étaient plaisants, mais qu’il
-n’y manquait que l’amour, — au fait, comme
-à la plupart des récits amoureux. Vous avez
-bien dû finir par aimer : dites-le. Nos pères nous
-assurent qu’avant 70 on savait aimer, s’amuser
-et faire des bêtises, trois facultés que nous
-aurions perdues. Je veux vous voir amoureuse.
-Or, on ne l’est que de Chérubin, j’entends d’un
-jeune homme, tout jeune. Chérubin n’est pas
-moins éternel que Don Juan, et il est moins
-variable. Il ne change guère que de costume.
-Jadis, il portait le pourpoint et les chausses du
-page ; depuis, c’est la jaquette, ou même la
-tunique du collégien. Il est moins joli, mais il
-est toujours Chérubin. On voit toujours un
-collégien en uniforme dans les premiers rangs
-de l’orchestre, qui ouvre la bouche en regardant
-les femmes. Vous l’avez vu aux Délassements.
-Il regardait toutes les femmes, mais c’est vous
-seule qui lui avez plu. Racontez.</p>
-
-<p>— Alors, dit-elle, finissez votre tirade et ne
-faites pas vous-même le portrait. Sans doute,
-j’ai vu Chérubin au premier rang de l’orchestre,
-et je ne l’ai pas trouvé moins joli, bien qu’il ne
-fût pas vêtu à l’espagnole. Il ne l’était pas non
-plus en collégien, s’il n’en avait guère passé
-l’âge. Il avait vingt ans, il en paraissait dix-sept.
-Il était fait comme un dieu, et il descendait
-d’un dieu, — un dieu des batailles, qui avait
-été roi parmi les hommes. Appelons-le Chérubin,
-puisque vous l’avez baptisé ainsi. Mais
-comment appellerai-je son papa, de qui j’aurai
-à vous parler ? Car je ne veux pas dire les vrais
-noms, et encore moins des à peu près.</p>
-
-<p>— Prenez un pseudonyme dans la <i>Belle Hélène</i>.</p>
-
-<p>— C’est une idée ! Le bouillant Achille. N’allez
-pas vous imaginer qu’il était bête comme
-celui de la pièce. Bouillant, peut-être : je n’en
-ai jugé qu’au civil. Enfin « bouillant Achille »
-ne lui va pas trop mal.</p>
-
-<p>— Revenons à Chérubin.</p>
-
-<p>— Oui. Ah ! il était déluré ! On était alors
-précoce dans l’armée de la fête, comme aujourd’hui
-dans l’armée du crime. Mon Chérubin
-faisait la fête, mais il n’avait pas perdu sa fraîcheur,
-ni une certaine naïveté qui ne passait
-pas encore pour ridicule. Avec les désirs d’un
-homme, il avait les tendresses d’un enfant.
-Croiriez-vous qu’en ce temps-là on aimait ainsi,
-d’amour, même des filles faciles, avec qui on
-passait les nuits à souper et pour qui on jetait
-l’argent à pleines mains ! Et nous-mêmes, nous
-ne nous gênions pas pour aimer.</p>
-
-<p>— Vous auriez eu bien tort de vous gêner !
-Mais j’ai peur que nous ne touchions déjà au
-dénouement de votre idylle. Elle est charmante :
-je trouve seulement qu’elle manque un peu de
-péripéties et d’imprévu.</p>
-
-<p>— Détrompez-vous. J’avais connu Chérubin
-vingt-quatre heures trop tard, et ce retard suffit
-à nous susciter des obstacles dont nous ne
-vînmes jamais à bout. Il faut vous dire qu’aux
-Délassements tous les hommes fréquentaient
-chez toutes les femmes : chacune avait pourtant
-son groupe d’amis particuliers. Les miens
-étaient les plus brillants, ils descendaient tous
-des généraux et des maréchaux du premier Empire.
-Ils eurent un jour la fantaisie d’inscrire
-leurs noms sur les murs de ma loge : on eût dit
-d’un pilier de l’Arc de Triomphe. Heureusement
-que je n’ai pas à vous parler de chacun
-d’eux individuellement : je ne trouverais jamais
-assez de pseudonymes dans le cortège des rois
-de la <i>Belle Hélène</i>, et puis ce récit finirait par
-n’avoir ni queue ni tête. Vous avez deviné
-qu’un de ces descendants de maréchaux était
-plus singulièrement mon seigneur et maître,
-s’il ne l’était pas trop exclusivement. Il n’avait
-guère qu’un droit chronologique : il était arrivé
-le premier. Il m’amena dès le lendemain les
-petits-fils des compagnons d’armes de son
-grand-père et, parmi eux, mon Chérubin.</p>
-
-<p>« Ce ne fut pas le coup de foudre classique,
-et je ne vous dirai pas qu’il rougit et pâlit à ma
-vue ; mais nous devînmes dans l’instant même
-aussi intimes camarades que si nous nous fussions
-connus toujours. Le résultat de cette intimité
-allait de soi, la question ne fut même point
-posée. Enfin cela était si naturel et inévitable
-que mon Chérubin ne se faisait aucun scrupule
-de tromper son meilleur ami. Mais, en attendant,
-cela n’en finissait point de se réaliser,
-et pour les raisons les plus futiles, mais les plus
-insurmontables. Nous ne nous quittions pas :
-mais nous étions trois à ne pas nous quitter,
-même sans compter les autres. Je ne me souviens
-pas d’avoir été seule une minute, à cette
-époque de ma vie, ni pour manger, ni pour dormir,
-ni pour changer de costume au théâtre ou,
-à la ville, de chemise. Vous riez quand on vous
-dit d’une actrice : « Elle est honnête, elle n’aurait
-pas le temps. » Je vous jure que je n’ai pas
-eu le temps. Je n’ai pas trouvé l’heure, que
-dis-je ? le quart d’heure nécessaire. Et pourtant
-je l’aimais bien…</p>
-
-<p>Elle se tut.</p>
-
-<p>— Madame, dis-je, l’entr’acte va finir.</p>
-
-<p>— Je me demande même, reprit-elle avec un
-peu de mélancolie, comment nous avions pu
-nous assurer de notre désir réciproque et du
-dépit que nous causaient ces perpétuels contretemps.
-Ce ne pouvait être qu’en de bien fugitifs
-apartés, ou à mots couverts, par des allusions,
-des ironies. Non, cette intrigue ne fut point banale,
-pas même en paroles, puisque nous en
-dîmes si peu. Il nous fallut, pour la mener ainsi,
-bien de la rouerie, de l’esprit même. Mon Chérubin
-n’était pas spirituel de profession, comme
-les faiseurs de nouvelles à la main ; mais il avait
-ce genre d’esprit qui vient aux garçons comme
-aux filles, et aussi celui du « boulevard » : cela
-encore a existé…</p>
-
-<p>« Nous ne faisions pas l’amour à la lettre,
-mais nous faisions tout le reste, je veux dire des
-courses partout où il fallait se montrer, de
-grandes promenades au Bois de Boulogne (à
-l’heure de mes répétitions), et chaque soir, après
-le théâtre, nous soupions — avec l’autre, avec
-les autres — au fameux grand 16 du Café Anglais.</p>
-
-<p>— Madame, dit soudain M. de Courpière, il
-faut absolument que vous y veniez ce soir souper
-avec nous deux.</p>
-
-<p>— Ce serait une reprise, dit-elle en riant.
-Non, non, pas de reprises !</p>
-
-<p>— Vous voyez, dis-je, que Maurice a la prétention
-de tenir encore l’emploi de Chérubin.</p>
-
-<p>— Mon Dieu ! fit-elle, pour le souper je veux
-bien. Je n’ai jamais refusé un souper…</p>
-
-<p>J’entendis la sonnette de l’entr’acte.</p>
-
-<p>— Ah ! dis-je, Madame, je vous en prie…</p>
-
-<p>— Bien, j’enchaîne. J’ai dit que nous faisions,
-de l’amour, tout, sauf l’amour : j’entends
-la fête, et aussi la dépense. Pour me dédommager,
-et se dédommager lui-même de cette privation,
-il m’accablait de fleurs, de cadeaux. Je
-me demandais même (et je ne lui demandais
-point) comment il y pouvait suffire : car il
-n’avait rien à lui, et son père, le bouillant
-Achille, ne passait point pour être fort riche.</p>
-
-<p>— Hélas ! dis-je, je vois poindre le père Duval.</p>
-
-<p>— Nullement. Le bouillant Achille était tout
-le contraire du père Duval. Il n’avait point de
-superstitions bourgeoises et il était plein d’indulgence
-pour son fils. S’il ne lui donnait rien,
-c’est qu’il disposait lui-même d’un budget de
-menus plaisirs trop médiocre pour être partagé.
-Je touche au dénouement de l’aventure, mais
-vous êtes des gens matériels et vous trouverez
-qu’elle finit sans avoir jamais commencé. Chérubin
-jouait, quand je lui en laissais le temps,
-pour subvenir à mes dépenses. Il perdit. Cela
-tombait mal, car celui que j’appelle mon seigneur
-et maître venait lui-même de faire une
-perte si forte qu’il s’était résolu subitement
-d’entrer dans la carrière des armes et de partir
-pour l’Algérie. J’avais enfin une soirée pour
-Chérubin ! Nous soupions avec des amis, et notamment
-avec ce duc que l’on a surnommé le
-duc des halles ; mais, après souper, j’étais libre.
-Je ne fus point peu surprise, en arrivant au
-Café Anglais, d’y trouver mon Chérubin flanqué
-de son père, le bouillant Achille, qui bouillait
-de m’être présenté.</p>
-
-<p>« La rencontre du père et du fils ne me parut
-d’abord que piquante. Je ne doutais point que
-le père ne s’éclipsât à propos. Je prévoyais une
-scène un peu risquée, avec de la tenue, comme
-en ce temps-là, et qui se terminerait selon mon
-désir. Je ne me trompais que sur le dénouement.
-Le souper fut agréable. Achille était le
-plus charmant convive : on lui pardonnait après
-cela de n’être pas un aigle, malgré ses liens de
-parenté — avec l’aigle précisément. J’admirais
-l’aisance de Chérubin à se comporter tout ensemble,
-et comme on le doit quand on soupe,
-et comme on le doit sous les yeux d’un père. Ils
-faisaient tous les deux auprès de moi assaut de
-galanterie, mais sans le moindre soupçon d’une
-rivalité dont l’idée seule eût été révoltante. Si
-vous les aviez vus me baiser ensemble les mains
-(puisque j’en ai deux), vous eussiez avoué que
-les gens qui savent vivre peuvent tout faire,
-comme ceux qui savent écrire tout exprimer. Je
-ne vous répéterai pas nos discours, qui n’en
-valent point la peine et que je ne me rappelle
-qu’en gros. Ils n’étaient nullement contraints,
-mais, sans se réduire jusqu’à la décence, ils
-n’offensaient point la bienséance. Enfin cette
-camaraderie du père et du fils ne semblait point
-du tout choquante : elle était sympathique, gentille,
-et le plus austère censeur n’y eût rien
-trouvé à reprendre.</p>
-
-<p>« Je n’en fus pas moins vexée quand, sur les
-trois heures du matin, le bouillant Achille dit à
-Chérubin : « Rentrons-nous ? » et que Chérubin
-le suivit avec la docilité d’un petit garçon. Ce
-fut le duc des halles qui m’accompagna. En
-chemin je ne parlai guère, et je lui dis adieu
-devant ma porte ; mais il me pria de le laisser
-monter en tout bien tout honneur, vu qu’il
-avait à me transmettre un communiqué.</p>
-
-<p>«  — Ma pauvre Marguerite, me dit-il, n’ayez
-pas trop de chagrin. Vous savez que Chérubin
-a perdu. Il s’est adressé à l’Empereur, qui
-paie, mais qui impose une pénitence : lui
-aussi s’est engagé. Il avait pu différer son départ
-de vingt-quatre heures pour passer avec
-vous cette dernière soirée ; mais, depuis qu’il
-doit partir, son père, qui l’adore, ne le quitte
-ni de jour ni de nuit : c’est pour cela que le
-bouillant Achille a soupé avec nous et emmené
-votre amoureux, sans se douter qu’il
-faisait le malheur de deux personnes. »</p>
-
-<p>« Le pauvre duc des halles fut obligé de me
-faire des potions calmantes tout le reste de la
-nuit. Je n’ai jamais tant pleuré de mon existence.
-Le lendemain, dès midi, je recevais du
-bouillant Achille un petit rang de perles et une
-lettre d’excuses bien tournée. Il se traitait de
-gros maladroit et s’envoyait à tous les diables.
-Il disait qu’il ne se pardonnerait point d’avoir
-gâté par égoïsme paternel la dernière soirée de
-son fils.</p>
-
-<p>« Chérubin m’écrivait par le même courrier.
-Je ne vous montrerai pas sa lettre d’amour et
-d’adieu ; mais je vous montrerai la moitié d’une
-donation de deux cent mille francs qu’il me faisait
-avec la date en blanc, pour être remplie le
-jour de son mariage. Je ne puis vous en montrer
-que la moitié, parce que, l’ayant déchirée
-le jour même de ce mariage, je lui en ai renvoyé
-l’autre partie. Il n’a point osé me faire savoir ce
-qu’il pensait de ce procédé ; mais sa femme m’en
-a été très vivement reconnaissante et m’a fait
-remercier officiellement. Elle a même profité
-d’une rencontre sur un terrain neutre, à la Conversation
-de Bade, pour me glisser deux mots
-en passant ; et, depuis, elle m’a toujours saluée.
-C’est ma première amie femme du monde. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le rideau s’était relevé un peu de temps
-avant que lady Ventnor n’achevât ce récit. Elle
-dit les derniers mots entre ses dents. Et elle
-allait se remettre à suivre la pièce quand elle
-sentit passer dans toute la salle, et jusque sur la
-scène, un de ces frissons qui échappent aux
-étrangers mais non pas aux Parisiens, qui sont
-comme une risée brusque sur un lac calme, et
-qui avertissent mystérieusement qu’un fait
-grave vient de se produire, qu’une nouvelle
-inouïe va se répandre.</p>
-
-<p>— Qu’y a-t-il donc ? murmura lady Ventnor.
-Il vient d’arriver <i>quelque chose</i>.</p>
-
-
-<h3 class="i">LE DRAME</h3>
-
-<p>Les spectateurs de l’orchestre se penchaient
-les uns vers les autres comme pour se transmettre
-un mot de passe, et faisaient les capucins
-de cartes. Ils avaient un air de mystérieuse
-épouvante et d’amusement, un air de friandise
-et de scandale. Les portes des couloirs restaient
-entr’ouvertes comme pour maintenir une communication
-avec l’extérieur. Sur le plateau, la
-chose était murmurée entre deux répliques par
-les acteurs qui venaient des coulisses à leurs camarades
-qui étaient en scène depuis plus longtemps.
-Au balcon, moins accessible que le parterre,
-des femmes inquiètes et impatientes
-tournaient la tête vers les loges, où elles entendaient
-les portes battre et des gens qui entraient
-chuchoter. Ma curiosité fut excitée jusqu’à la
-souffrance. Je croyais que les familiers de lady
-Ventnor, connaissant la sévérité de ses principes,
-nous laisseraient languir jusqu’à l’entr’acte.
-Heureusement, je me trompais.</p>
-
-<p>D’abord, l’ouvreuse vint et tendit à la marquise,
-en même temps que la boîte de fruits
-frappés que M. de Courpière avait commandée
-pour elle, un papier plié en quatre et, faute
-d’enveloppe, fermé d’une épingle. Elle y jeta
-les yeux et ne marqua ni surprise ni émotion,
-mais me le passa aussitôt. Il n’y avait qu’une
-seule phrase, en style de note ou de dépêche
-d’agence ; point de signature, que l’écriture,
-sans doute connue de lady Ventnor, rendait
-inutile ; et la phrase était pour annoncer que le
-Président du Conseil d’alors venait de mourir
-subitement dans un petit salon du ministère,
-place Beauvau.</p>
-
-<p>— Qu’y a-t-il donc ? demanda M. de Courpière.</p>
-
-<p>Je lui glissai la note, qu’il lut sans plus de
-frémissement que lady Ventnor ; mais il nous
-fit voir qu’il a l’esprit bien français. Car il déclara
-sur-le-champ que ce ministre avait été
-assassiné, et que c’était encore un coup des
-francs-maçons.</p>
-
-<p>Je n’imagine pas volontiers que l’histoire ressemble
-à ces romans de police qui sont présentement
-si fort à la mode (je l’écris vite avant que
-la mode ne passe) ; mais j’avoue que l’on ne
-pouvait guère n’être point troublé par l’opportunité
-de ce décès. Je rappellerai qu’il y avait à
-ce moment-là deux France, phénomène aussi
-fréquent dans notre histoire que les « tournants »,
-et que le Président du Conseil, homme
-à velléités consulaires, inclinait par snobisme
-vers celle précisément de ces deux France à laquelle
-il ne tenait point par ses origines, ni, si
-l’on peut dire, par ses convictions. Je ne pus
-me résoudre de croire à un crime maçonnique :
-car ces deux mots me font hausser les épaules
-par action réflexe. Mais je demeurai d’accord
-qu’il y avait quelque chose là-dessous ; et je
-m’irritai de ne pas savoir et de voir qu’à deux
-pas de moi le courant des nouvelles, vraies ou
-fausses, continuait de passer sur l’orchestre,
-courbant les têtes, et de sentir que j’assistais
-en aveugle à ce curieux travail d’une cristallisation
-légendaire, qui veut des siècles ou un
-instant.</p>
-
-<p>Celle-ci fut instantanée, et les amis de lady
-Ventnor nous l’apportèrent toute faite, quand
-ils se décidèrent, vu la gravité des événements,
-à nous envahir dès le milieu de l’acte. Nous apprîmes
-par eux que le Président avait reçu vers
-quatre heures la visite d’une femme : il va de
-soi qu’on la nommait, car les liaisons de la main
-gauche finiront par être dans le <i>Tout-Paris</i>.
-Quand un sexagénaire meurt dans le tête-à-tête,
-on ne manque jamais d’attribuer cet accident à
-l’apoplexie ; mais cela est trop simple et, en
-l’espèce, on ne doutait point que la dame n’eût
-aidé à la nature. Comme son intérêt n’apparaissait
-point d’abord, on l’affiliait d’autorité à la
-susdite secte des francs-maçons, et l’on se rangeait
-à l’hypothèse déjà hasardée par M. de
-Courpière, qui me donna l’occasion de hausser
-les épaules une fois de plus.</p>
-
-<p>Mais ces particularités, que moi je trouvais
-savoureuses, n’étaient point ce qui excitait le
-plus nos visiteurs, et j’observai une autre caractéristique
-des Français, qui est de pressentir et de
-souhaiter un coup d’État, à la moindre péripétie
-qui les sort de leur trantran. Les partisans
-mêmes du régime, et qui le croient inébranlable,
-tressaillent dès qu’ils entrevoient possible sa
-chute, comme les incrédules quand on leur certifie
-un miracle. Dans cette baignoire où dix
-personnes tassées délibéraient à voix de conspirateurs,
-l’empire fut refait, cependant que les
-musiciens nous jouaient à propos de l’Offenbach.
-Je ne prenais aucune part à cette restauration,
-mais je regardais ressusciter lady Ventnor,
-intrigante et amoureuse.</p>
-
-<p>Nos nouvellistes retournèrent aux nouvelles
-dès que le rideau tomba, et c’est justement pour
-l’entr’acte que nous nous retrouvâmes seuls.
-L’entretien prit des airs de conciliabule : c’était
-la sous-commission en séance secrète après l’assemblée
-générale. J’avais une tenue de conjuré
-fort décente, comme j’ai une tenue de chrétien
-quand je me trouve dans une église, mais
-je ne me mêlais pas plus du complot que je ne
-me mêle du culte ; au lieu que M. de Courpière,
-se révélant soudain chef, se mit à discourir et à
-trancher comme s’il était le maître de l’heure.
-Et il exposa ses vues, qui, ma foi ! étaient
-nettes.</p>
-
-<p>Elles étaient nettes parce qu’elles étaient
-simples, et même à l’excès. Il ne croit qu’à la
-force et aux coups. Il réduit systématiquement
-à deux le nombre des partis ; dont l’un aurait
-pour devise, ou, si l’on veut, pour programme :
-« J’y suis, j’y reste », et l’autre : « Ote-toi de
-là que je m’y mette ». M. de Courpière, n’y
-étant point, n’aspirait naturellement pas à y
-rester, mais à s’y mettre ; et, pour ôter ses adversaires,
-il pensait user des militaires, qui ont
-des sabres, et de civils qui ont des matraques.</p>
-
-<p>Il rappelait à lady Ventnor qu’il n’était pas
-nouveau en politique, et qu’il avait déjà obtenu,
-aux précédentes élections, une minorité. Son
-passé répondait de son avenir, et il ne doutait
-plus de la réussite si une femme d’expérience
-comme elle daignait s’allier avec lui. Il semblait
-véritablement lui proposer une sorte de mariage
-et tout ce qui s’ensuit d’un mariage, mais
-il protestait que son objet plus essentiel était le
-salut de notre malheureuse patrie. Il débitait
-cela en termes choisis, même surannés, sans
-doute pour éviter que lady Ventnor ne fît des
-comparaisons désavantageuses de lui aux
-hommes d’État, ou de coup d’État, mieux élevés
-qu’elle avait pu naguère connaître ; mais il
-ne fuyait pas non plus certaines brutalités convenables
-à la politique d’aujourd’hui, qui n’est
-pas une besogne très propre. Cette opposition
-de tous ne déplaisait pas à la marquise : elle
-aime la tenue, mais elle ne paraissait pas, ce
-soir, apprécier moins tout ce qui témoignait
-que M. de Courpière saurait au besoin jouer
-comme un autre de ces matraques dont il savait
-parler.</p>
-
-<p>Sur ce, les acteurs recommencèrent à travailler
-de leur métier et nous à recevoir des visites.
-Nous apprîmes des détails nouveaux et de haut
-goût. M. le Président du Conseil était bien décidément
-mort dans une situation que l’on ne
-saurait préciser, mais que fait comprendre une
-célèbre légende de Forain : « L’eau de mélisse
-et un sapin ! » Ce n’est point ce qu’avait crié la
-dame. Elle s’était contentée de pousser des
-hurlements inarticulés quand elle avait senti se
-crisper dans ses cheveux les doigts de l’agonisant.
-Un huissier correct était accouru et, pour
-la dégager, avait un peu inconsidérément pratiqué
-des coupes dans une chevelure, hélas ! naturelle.
-Après quoi elle était partie sans demander
-son reste ; elle n’avait fait qu’un saut du
-ministère chez son coiffeur ; elle avait expédié
-une dépêche pour s’assurer d’un alibi ; et enfin
-elle était rentrée chez elle, n’ayant que le temps
-de s’habiller pour aller dîner en ville.</p>
-
-<p>Ces anecdotes intéressantes, mais sans conséquence
-politique, passionnèrent la marquise
-au point de lui faire oublier qu’il s’agissait d’abord
-de renverser le gouvernement. Elle ne
-prêta plus qu’une oreille distraite aux machinations
-de ses amis. Elle cessa même de regarder
-M. de Courpière avec complaisance. La lueur
-de vie que j’avais vue se rallumer dans ses yeux
-vacilla et s’éteignit. Ils reprirent cet éclat vitreux
-que j’ai observé qu’ils ont quand ils ne
-regardent plus ce qui est, mais ce qui fut. Toutefois
-elle tint sa promesse de venir souper au
-Café Anglais avec nous, mais avec nous deux
-seuls ; pendant le court trajet, elle fut muette ;
-et je sentis bien que je n’allais pas assister à
-une nuit historique, ainsi que peut-être je l’avais
-espéré.</p>
-
-<p>Nous montâmes au grand 16 par cet escalier
-étroit et raide qu’ont gravi tant de soupeurs célèbres
-ou augustes. La marquise parut un instant
-recouvrer la vue du présent. Elle considéra
-autour d’elle les objets. Comme la décoration
-du lieu a été rajeunie, elle ne les reconnut point,
-et il fut manifeste que ce rajeunissement ne lui
-plaisait guère et même l’offensait. Elle s’assit
-devant la table, où était déjà servi le souper
-froid le plus banal, mettons le plus classique ;
-elle se déganta lentement, et s’accouda, dans
-l’attitude méditative de son portrait que j’ai décrit ;
-et je fus troublé de voir comme elle se
-ressemblait.</p>
-
-<p>— A quoi songez-vous ? lui demanda M. de
-Courpière après un long temps de silence.</p>
-
-<p>— A cette femme, dit-elle d’une voix sans
-timbre.</p>
-
-<p>Et son visage calme exprima soudain le dégoût,
-l’horreur tragique. L’image de la sinistre
-scène passa dans ses yeux : nous aurions pu l’y
-voir imprimée, comme on dit que la figure des
-meurtriers reste visible dans les yeux de leur
-victime.</p>
-
-<p>— Je ne puis plus, répéta lady Ventnor,
-comme obsédée, lassée, penser qu’à cette
-femme… Ou plutôt à moi… Ah ! c’est le jour
-des reprises… Comme le répertoire est pauvre !
-La vie est une série de reprises.</p>
-
-<p>Bien que ce langage fût elliptique, et même
-sibyllin, il signifiait assez clairement que le fait
-du jour venait de rappeler à lady Ventnor un
-souvenir personnel, correspondant et plus ou
-moins analogue. Pour l’inciter à nous en faire
-part, je lui demandai tout crûment si, à l’insu
-de l’histoire officielle, un des hommes qui ont,
-avant 70, présidé aux destinées de la France,
-était mort tête à tête avec elle.</p>
-
-<p>— Non, dit-elle, et j’ai eu tort de parler de
-reprises. L’histoire ne se répète pas à ce point-là.</p>
-
-<p>— Mais, dis-je, qui est-ce ?</p>
-
-<p>— Charles, répondit-elle tranquillement.</p>
-
-<p>Et comme je laissais voir que la discrétion de
-ce prénom m’agaçait un peu, elle me dit :</p>
-
-<p>— Il s’appelait bien Charles. Notre amitié a
-toujours été si vraiment privée, si étrangère à
-la politique, je l’ai connu sous des traits si différents
-de sa figure historique, ou légendaire,
-que j’ai le droit de lui donner ce petit nom, et
-je n’ai peut-être pas le droit de lui donner son
-autre nom. Vous le devinerez… Il passait pour
-irrésistible. J’ai un peu de peine aujourd’hui à
-m’expliquer cette séduction quand je ferme les
-paupières pour le revoir… de taille si médiocre,
-chauve, avec ses moustaches cirées, comme le
-Maître… Il était hautain, froid ; et je ne sais par
-quel artifice il donnait l’illusion de la bienveillance
-sans la témoigner, l’illusion — à tous — d’une
-faveur particulière. On se sentait d’abord
-d’intelligence avec lui, et vous pouvez croire
-que cela était flatteur… Frère d’empereur, fils
-de reine… avec le ragoût d’un mystère qui n’était
-un secret pour personne… Comme toutes
-les autres femmes, je devais le… désirer… ou
-plutôt l’ambitionner…</p>
-
-<p>« Je ne me souviens pas d’avoir, à proprement
-parler, fait sa connaissance. A cette
-époque, je connaissais tout le monde comme
-tout le monde me connaissait : il n’y avait pas
-lieu à présentation. Mais je crois bien que nous
-n’avions jamais causé ensemble quand, un jour
-d’hiver, il me rencontra sur le lac du Bois de
-Boulogne où nous patinions tous les deux. Il
-lui parut tout simple de m’aborder. Oh ! ce
-qu’il me dit fut un peu… banal, et je crains
-que vous ne jugiez mal de son esprit, pourtant
-fameux.</p>
-
-<p>«  — Vous sur la glace ? Quelle antithèse !</p>
-
-<p>« Je lui répliquai que, la glace étant rompue,
-je le priais de me conduire au buffet. Tel était
-le ton de la galanterie — il y a quelques années.</p>
-
-<p>« Il me pria de l’aller voir chez lui, et il me
-dit les heures de la fin de la journée où on le
-trouvait et la petite porte où il fallait sonner.
-Cette invitation me parut aussi toute simple, et
-je ne sais en vérité pourquoi je ne m’y rendis
-point. Il fallut, pour me décider, le hasard d’une
-seconde rencontre au Bois. Ce jour-là, nous
-étions tous deux à cheval : je ne montais pas
-très bien à cheval, mais je n’y étais pas désagréable
-à regarder. Au lieu de me saluer d’un
-signe en passant, Charles s’arrêta et crut devoir
-m’adresser un compliment sur ma bête. Je lui
-repartis qu’elle était fort ordinaire et pas même
-à moi, que je n’avais pas de chevaux de selle, et
-que j’en prenais chez Latry quand le cœur me
-disait de monter. Je reçus le même soir un
-arabe gris, presque blanc, comme je recevrais
-aujourd’hui des fleurs ou des bonbons. Ah ! on
-savait vivre. Charles avait eu la délicatesse de
-ne joindre à cet envoi qu’une carte, sans même
-y renouveler son invitation de l’aller voir. Mais
-vous conviendrez que le cadeau valait un déplacement.</p>
-
-<p>« Je le trouvai, je fus introduite auprès de
-lui sans aucun embarras de protocole, et rien
-ne ressembla moins que cette visite à une première
-visite. Notre amitié toute neuve avait déjà
-un air d’habitude. Je revins chaque jour. Nous
-n’étions séparés que par une cloison des appartements
-de parade, et nous étions à cent lieues
-du monde. C’était, vous diriez aujourd’hui :
-une garçonnière, mais sans l’équivoque ni le
-faux luxe de ces réduits. Le mobilier était
-simple, commode ; il y avait peu de bibelots, et
-de grand prix, mais il fallait le savoir : je me
-rappelle deux vases de Chine carrés, bleus,
-montés en bronze… une réplique du Prince
-Impérial de Carpeaux… au mur, deux ou trois
-petites toiles des paysagistes de 1830, un portrait
-de femme de Winterhalter, mais de sa première
-manière et du temps de Louis-Philippe…
-un joli portrait au crayon du pauvre duc d’Orléans…</p>
-
-<p>« J’avais à moi, dans ce réduit, un Charles
-aussi « première manière », un Charles d’avant
-le 2 décembre. On a dit qu’il était un personnage
-de Balzac : je l’ai connu personnage de
-Musset. Il portait ordinairement un déshabillé
-de velours violet-évêque. Il me faisait asseoir
-dans un bon fauteuil, et il s’asseyait sur le
-tabouret du piano ; de temps à autre, il laissait
-errer ses doigts sur le clavier. Il fredonnait
-même assez joliment ces romances qu’a écrites
-sa mère exilée. Nos conversations mêlées de
-musique étaient, naturellement, amoureuses ;
-mais l’amour y était plutôt sous-entendu.
-Charles daignait me parler de tout (sauf de la
-politique), et je n’avais connu jusque-là que…
-mon oncle qui m’eût donné cette preuve d’estime.</p>
-
-<p>« Les leçons de l’oncle m’avaient fort profité,
-j’avais feuilleté ses œuvres et je me souvins
-qu’il avait tracé un portrait de la grand’mère
-maternelle de Charles. Je sus parler à
-mon ami de cette femme charmante, qui l’avait
-élevé. Nous lûmes ensemble quelques pages
-des romans qu’elle a publiés à Londres pendant
-l’émigration. Je me souvins aussi, à propos,
-qu’elle eut un faible pour M. de Talleyrand, et
-je feignis de croire à une manière d’alliance, ou
-peut-être même de parenté, entre Charles et ce
-grand ancêtre.</p>
-
-<p>« Notre intimité cependant prit fin comme
-elle avait commencé, sans raison. Ce fut la
-faute de l’été et des villégiatures. J’allai à Bade,
-où je vous avoue que je me fis remarquer, sinon
-par des extravagances, au moins par des dépenses
-que l’on jugea scandaleuses ; et cela me
-valut un affront intolérable, mais une belle revanche.
-Un huissier de la cour me refusa, par
-ordre supérieur, l’entrée des salons de jeu. Je
-retournais à mon hôtel, assez mortifiée, et escortée
-de jeunes fous qui ne parlaient de rien
-moins que de <i lang="la" xml:lang="la">casus belli</i>, quand je rencontrai
-Charles, qui venait par bonheur d’arriver. Je
-lui dis ma mésaventure, et il ne fit point de
-bruit, selon sa coutume ; mais, comme je dînais,
-il me fit passer sa carte et me pria
-d’accepter son bras pour entrer au jeu avec
-lui.</p>
-
-<p>« Il repartit peu de jours plus tard. Nous
-reprîmes à Paris nos chères habitudes, comme
-si aucun entr’acte ne les eût jamais interrompues.
-Notre intimité même se resserra, mais
-elle devint mélancolique et inquiète. Charles
-me semblait fatigué, vieilli. Je tremblais pour
-lui dès que je ne l’avais pas devant les yeux.
-Aussi le voyais-je et le plus souvent et le plus
-longtemps possible. Je lui aliénais si bien ma
-liberté que je lui demeurai plusieurs mois exactement
-fidèle.</p>
-
-<p>Lady Ventnor articula ces derniers mots avec
-un peu trop de solennité, qui cependant ne prêtait
-pas à sourire.</p>
-
-<p>— J’en fus, reprit-elle, récompensée par la
-plus grande joie de ma vie, la plus honorable,
-et j’ose dire la plus méritée. Vous m’entendez.
-Oui, j’ai été mère, mère par lui, et sans incertitude !…
-Comme j’étais fière ! Et qu’il était
-fier aussi, et naïvement heureux ! Nous ne parlions
-plus maintenant que de cet enfant qui
-allait naître, et nous en parlions comme on doit
-faire dans les ménages de bons et honnêtes
-bourgeois.</p>
-
-<p>« J’arrive à la chose… affreuse… que l’événement
-d’aujourd’hui m’a rappelée. Mais non,
-non, je ne veux pas faire ce rapprochement ;
-car rien de répugnant ni de vulgaire n’a diminué
-l’horreur de notre tragédie : elle est restée
-noble, d’une convenance haussée jusqu’à l’héroïsme,
-qui mesure bien la différence et la distance
-de cette époque-là à cette époque-ci.</p>
-
-<p>« C’est devant moi, seule, que Charles eut
-l’attaque dont il mourut trois jours après ; et je
-vous jure que je n’y fus pour rien : j’étais enceinte
-de huit mois ! J’eus la force de ne pas
-crier. Il s’était traîné jusqu’à une chaise longue,
-et, renversé, il me fixait encore de ses yeux où
-un peu de conscience survivait. J’y lus une
-prière, un ordre, que je compris et que j’exécutai.
-Au lieu d’appeler l’huissier, je me traînai
-moi-même jusqu’à une porte sous tenture que
-j’ouvris. Dans la pièce voisine se tenait en permanence
-un personnage bizarre, sorte de singe
-de Charles, ami à toute épreuve et pour toute
-besogne. Je lui fis signe de venir, et c’est lui
-ensuite qui ménagea ma sortie, avant d’appeler
-les gens pour transporter Charles dans la
-chambre, dans le lit où il devait mourir.</p>
-
-<p>« Je n’ai su le reste que plus tard, par les
-journaux. J’avais épuisé ma force, et je fus
-aussi à l’agonie jusqu’à la naissance de l’enfant.
-Je voyais rôder autour de moi d’anciens familiers
-de Charles, celui entre autres qui m’avait
-assistée le fatal jour. D’outre-tombe, Charles
-me protégeait encore, il ordonnait ma vie, — hélas !
-je ne soupçonnais pas avec quel soin
-cruel et quelle inflexibilité !</p>
-
-<p>« Quand je me remis à vivre, d’abord je demandai
-mon enfant : on me l’avait pris. On me
-donna une lettre que Charles avait écrite pour
-moi pendant un de ses intervalles lucides du
-dernier jour, une lettre… raisonnable, et pourtant
-qui ne me blessa pas, qui me fit à peine
-mal : il avait tant de tact, même impitoyable,
-même hâté par la mort ! Il m’expliquait, et il
-me faisait comprendre, que personne ne devait
-jamais savoir que notre fils fût né de moi.</p>
-
-<p>Comme lady Ventnor se taisait, M. de Courpière
-dit que ce n’était point là un dénouement,
-mais le prologue d’un drame, avec recherche de
-l’enfant disparu, scènes de reconnaissance, etc.</p>
-
-<p>— Oh ! répondit-elle, croyez que cet « ambigu »
-me fut épargné. Mon fils n’ignora que la
-moitié du secret de sa naissance. On ne lui
-cacha point le nom de son père et, comme
-juste, il s’en vanta. Je le retrouvai donc, sans
-nulle péripétie de mélodrame, quand il eut une
-vingtaine d’années. Je voulus le connaître et je
-me le fis présenter, cette curiosité est pardonnable.
-Je méditais peut-être bien une scène.
-Pour la préparer, je lui parlai d’abord de son
-père. Vous ne devineriez point ce qu’il trouva
-à me dire. On chantait alors partout un stupide
-refrain de café-concert : « On connaît toujours
-sa maman, — certainement ; — mais, quand il
-s’agit d’son papa, — c’n’est plus ça. » Mon fils
-me cita cette poésie et me dit :</p>
-
-<p>— « Moi, c’est unique, je connais papa, et
-pas maman. Ça ne s’est jamais vu.</p>
-
-<p>«  — En effet, lui répondis-je. Et il faut espérer
-que le hasard ne vous mettra jamais en
-présence de madame votre mère, car vous y
-perdriez le plus clair de votre originalité. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br />
-LE TROUBLE-FÊTE</h2>
-
-
-<p>Les hommes du monde qui ne craignent pas
-de s’encanailler en faisant de la politique intérieure
-sauvent les apparences en faisant aussi
-de la politique étrangère, qui est plus distinguée.
-Ils y prétendent des lumières innées. Ils
-ont, en effet, de naissance, le ton et les silences
-de l’emploi et la fausse profondeur qui déguise
-le vide. Naturellement, M. le vicomte de Courpière
-aspirait à conseiller notre diplomatie ;
-mais, comme j’y suis inepte, il attendait d’avoir
-déniché un autre inspirateur, de préférence une
-Égérie, qui lui pût souffler des opinions et peut-être
-dicter des articles.</p>
-
-<p>Je l’admire d’avoir flairé que lady Ventnor
-pouvait devenir cette Égérie. Car il ne se tenait
-chez elle, et elle-même ne tenait, que des discours
-de la dernière puérilité sur les affaires
-internationales. On soupirait : « Pauvre
-France ! » et on ne se donnait même pas la
-peine d’articuler que tout va de mal en pis, tellement
-cela paraissait sous-entendu, ou certain
-<span lang="la" xml:lang="la">a priori</span>.</p>
-
-<p>Mais, un jour, les feuilles annoncèrent à
-grand fracas l’arrivée à Paris du prince de
-Merseburg-Weissenfels, chargé d’une mission
-secrète.</p>
-
-<p>Ce personnage, puissamment riche, a fait de
-longs séjours à Paris, et il y a épousé en 68, ce
-n’est pas hier, une des filles les plus filles de
-l’époque. Il n’en est pas moins revenu, deux
-ans plus tard, contribuer avec son régiment au
-nettoyage de la moderne Babylone. Mais il ne
-veut pas croire que cette opération d’hygiène
-un peu rude ait refroidi à son égard ses nombreux
-amis parisiens : car la guerre, c’est la
-guerre, et, quand elle est finie, on n’y pense
-plus. Son auguste maître lui avait dit : « Allez
-donc causer un peu avec vos camarades de là-bas,
-et avertissez-les par charité que nous leur
-tomberons dessus au printemps, si d’ici là ils ne
-sont pas sages. »</p>
-
-<p>La perspective d’une campagne n’alarmait
-point M. de Courpière, qui ne laisse pas d’être
-belliqueux, et qui n’appartient plus qu’à la réserve
-de la territoriale. Mais il ne croyait pas
-que nous fussions prêts, et il fulminait contre
-le gouvernement, qui nous mène droit à la
-guerre et qui désorganise l’armée. Je le rassurai
-de mon mieux ; et comme je sais tout de
-même un peu d’histoire contemporaine, je lui
-rappelai, ou je lui appris, que les procédés de
-la politique allemande n’ont pas varié depuis un
-demi-siècle : il n’y avait donc pas plus de raison
-pour s’émouvoir cette fois-ci que les autres fois
-des froncements de sourcils ni des risettes, des
-rodomontades ou des affectueux avertissements.
-Je remontrai à M. de Courpière la grossièreté
-de cette politique, dont je ne sais pourquoi l’on
-vante la malice, et qui a toujours fait long feu
-depuis trente ans. Mais j’avouai qu’elle donne
-sur les nerfs, et qu’on aimerait de temps en
-temps à cogner ce peuple, qui est le plus mal
-élevé d’Europe et, pour comble, le plus prétentieux.
-Maurice me félicita de mon patriotisme
-et se remit à fulminer, cette fois contre
-les Français, indignes de ce nom, qui ne fermeraient
-point leur porte au prince de Merseburg-Weissenfels.
-Il déclara que jamais il ne
-remettrait les pieds chez les gens, même de
-son monde, qu’il saurait avoir reçu cet émissaire.</p>
-
-<p>Il regretta tout aussitôt cette imprudente déclaration,
-car il n’avait pas achevé sa phrase
-qu’on lui apporta un mot de lady Ventnor, qui
-nous priait à dîner le même soir pour rencontrer
-le prince. Il est pénible d’avoir si peu de
-temps devant soi pour se contredire. Comme
-j’étais curieux de ce Merseburg-Weissenfels,
-j’y aidai M. de Courpière, et je lui trouvai
-même je ne sais quelle obligation de faire le
-contraire de ce qu’il venait de protester qu’il
-ferait.</p>
-
-<p>Ma curiosité fut bien déçue. Le dîner fut
-d’une solennité officielle et assommante, et personne,
-comme il fallait s’y attendre, ne fit la
-moindre allusion à cette mission impertinente
-dont le prince était chargé. Lady Ventnor avait
-réuni, en l’honneur du personnage, non pas
-ses plus agréables amis, ni même les plus
-illustres, mais les plus importants, et cela faisait
-une composition assez hétéroclite. Il y
-avait un paléontologiste et un historien rat d’archives ;
-un avocat député, fameux par ses reniements
-et par sa candidature perpétuelle à n’importe
-quel portefeuille ; quelqu’un des Beaux-Arts ;
-un général qu’on a surnommé le « grand
-Bavard », mais qui, ce soir, avait le tact de se
-taire ; M. de Courpière, qui ne se taisait pas
-moins, et moi, qui ai une faculté incroyable de
-mutisme. Enfin, lady Ventnor avait profité de
-la circonstance pour obtenir deux femmes vraiment
-du monde : l’épouse du candidat ministre,
-petite créature nette et décisive, qui conclut,
-qui tranche, et, au besoin, qui rase, et une
-princesse née Française, devenue Allemande
-par un premier mariage, redevenue Française
-par un second, et qui serait donc, en cas de
-guerre, aussi embarrassée que la Camille des
-<i>Horaces</i>.</p>
-
-<p>Ce qu’on dit de plus militaire eut trait aux
-ballons dirigeables. J’observais cependant le
-prince, vieillard majestueux et ingénu, orné
-d’une barbe. Il me parut que ce fleuve marquait
-à lady Ventnor une sorte de déférence
-mélancolique, que les hommes d’un certain âge
-témoignent d’ordinaire aux femmes qu’ils ont
-désirées jadis et desquelles ils n’ont rien obtenu.
-(Je subtilise peut-être un peu trop.)</p>
-
-<p>Merseburg se retira de bonne heure, et la
-réunion tourna soudain au conseil de guerre.
-Je fus effaré d’entendre ce que des gens individuellement
-sages peuvent dire de bêtises quand
-ils mettent leur intelligence en commun. Je me
-trouvai bien modeste de n’oser rien dire ; mais,
-comme nous restâmes les derniers, le vicomte
-et moi, je me rattrapai des que ces imbéciles
-supérieurs furent partis. Je hasardai quelques
-plaisanteries sur la politique de salon : elles
-n’étaient point du meilleur goût et devaient
-froisser la marquise, mais, à ce point-là, je ne
-l’aurais jamais cru. L’ancienne <i>Solférino</i> tolère
-les questions les plus outrageantes sur son
-passé, et l’on a vu qu’elle y répond. J’aurais pu
-lui demander sans qu’elle me jetât dehors si
-elle avait accordé ses faveurs à Merseburg-Weissenfels.
-Mais elle n’admet pas que l’on doute
-de son influence, et elle me rembarra si rudement
-que je lui répondis sèchement que je n’entends
-pas l’histoire comme M. Scribe. Elle me
-répliqua que j’avais tort, et que l’histoire ne se
-déroule pas comme les historiens racontent,
-mais comme dans <i>Bertrand et Raton</i> ou dans
-le <i>Verre d’eau</i> ; qu’elle le savait par expérience
-personnelle, qu’elle n’en était pas à ses débuts
-(avait-elle besoin de le dire ?) et qu’entre autres
-elle nous avait évité une guerre en 1867, à propos
-de Luxembourg.</p>
-
-<p>J’allais lui dire : « Est-il possible ? On le saurait. »
-Mais je m’avisai que cette réplique était
-inconvenante, et je me bornai à pousser un
-« Ah ! bah ? » où il y avait moins de doute que
-d’admiration, et juste d’étonnement ce qu’en
-implique le mot admiration au sens latin.</p>
-
-<p>— Je pense, dit-elle, que vous connaissez
-bien cette question de Luxembourg ?</p>
-
-<p>J’observai du coin de l’œil M. de Courpière,
-et je vis à sa mine que jamais il n’avait tant ouï
-parler de cette forteresse. Par complaisance
-pour lui, et bien que je redoutasse le petit cours
-d’histoire, je dis à la marquise :</p>
-
-<p>— Oui, je connais la question à fond, mais
-faites comme si je ne la connaissais pas.</p>
-
-<p>Elle quitta soudain le ton de la pédanterie,
-qui ne lui est pas naturel, et dit en riant :</p>
-
-<p>— Croiriez-vous que moi-même je ne
-savais seulement pas où était situé Luxembourg
-quand je me suis mêlée de l’affaire ?
-C’est, ma foi, le prince d’Orange qui a dû me
-l’apprendre.</p>
-
-<p>— Citron ! m’écriai-je, heureux de voir intervenir
-ce personnage, qui promettait d’égayer le
-récit.</p>
-
-<p>— Pauvre Citron ! murmura-t-elle, d’un ton
-qui me fit sentir d’abord qu’elle avait eu un
-faible pour lui.</p>
-
-<p>Je vis bien aussi que le surnom ne la choquait
-pas. Elle le trouvait plutôt gentil, tendre,
-à peine irrévérencieux.</p>
-
-<p>Elle nous déclara, sans plus tarder, que
-Citron valait beaucoup mieux que sa réputation
-et qu’il était un pauvre calomnié. Elle nous fit
-son portrait physique minutieux, crayon pâle,
-à peine rehaussé ; et nous crûmes voir ce visage
-fin, placide, ces cheveux sans couleur, ce teint
-blanc et mat, ces yeux d’enfant triste où, aux
-heures de vacances et de fête parisienne, survivait
-l’ennui des jours moroses ; ces yeux clairs,
-mais sans transparence, pareils au Vyver de
-la Haye, où même l’image blanche des cygnes
-est indécise, ternie et comme ancienne.</p>
-
-<p>Je félicitai la marquise de varier si heureusement
-ses procédés de portrait selon les personnages
-à peindre. Mais elle était déjà passée du
-physique au moral, disant que ce Citron était le
-garçon le plus simple, le plus naïf, le plus aimant,
-le plus dépourvu de morgue royale, et qu’il faudrait
-l’appeler Chérubin si nous n’eussions disposé
-de Chérubin pour un autre. Elle fit une
-digression sur les rois et princes d’alors, qui
-n’étaient pas blasés de tout comme ceux d’aujourd’hui,
-mais neufs, amusables, étonnés, province !
-Elle revint au calomnié, assura que
-c’était le roi son père qui le réduisait à la noce
-et l’écartait des affaires, où il eût été fort capable.</p>
-
-<p>— On ne le fit travailler qu’une fois, dit la
-marquise, et c’est justement alors que nous devînmes
-amis. Il était venu négocier secrètement,
-avec l’empereur Napoléon III, la cession de
-Luxembourg à la France.</p>
-
-<p>— Secrètement, dis-je, mais je vois que vous
-étiez dans le secret.</p>
-
-<p>— Je n’y fus point du tout pour commencer,
-répliqua lady Ventnor. Mais Citron me
-demanda conseil dès que l’affaire s’embrouilla.
-Personne, au début, n’avait soupçonné que son
-voyage eût un objet politique. Il venait à Paris
-à tout propos. Et puis l’Exposition allait s’ouvrir,
-et la Hollande y devait tenir sa petite
-place. Tous les rois étaient espérés. Toutes les
-femmes connues de Paris avaient été pressenties
-qu’elles auraient à les recevoir ; et pour ma
-part je ne m’étonnai donc point que Citron,
-qui me connaissait depuis fort longtemps, me
-témoignât pour la première fois le désir de faire
-plus ample connaissance.</p>
-
-<p>« Cette autre négociation fut d’un sans-cérémonie
-que j’ai toujours prisé. Il me demanda
-en riant comment diable il se pouvait faire que
-cela n’eût jamais été plus loin entre nous, et je
-lui répondis que je m’en sentais un peu déshonorée.
-Il me répondit que le plus déshonoré,
-c’était lui ; et comme nous avions tous les deux
-un vif sentiment de l’honneur, vous devinez
-que la réparation ne fut point retardée.</p>
-
-<p>« Même, nous refusâmes de déclarer l’honneur
-satisfait après une seule rencontre. Citron,
-qu’on a voulu représenter comme un pâle noceur,
-était un homme de famille et une bête
-d’habitude. Pour le garder, je n’eus pas besoin
-de grandes habiletés : je n’eus qu’à mettre
-un peu d’ordre dans son existence. Il n’était
-pas bohème de tempérament, il ne tâtait de
-tout que pour choisir, et, s’il errait, c’est qu’il
-cherchait à droite et à gauche où se fixer. Je lui
-ai brodé des pantoufles. Il était sociable comme
-les rois ne le sont point, prévenant, d’humeur
-égale, gai, avec des nuages, des ressouvenirs,
-des peurs brusques.</p>
-
-<p>«  — Ah ! me disait-il, ma bonne Marguerite,
-comme je m’embêtais le mois dernier, et comme
-je recommencerai à m’embêter le mois prochain !</p>
-
-<p>« Je lui répondais :</p>
-
-<p>«  — Mais non, Monseigneur. Le mois prochain,
-l’Exposition sera ouverte, et je vous jure
-que personne ne s’embêtera. »</p>
-
-<p>— C’est, dis-je, une idylle. Je ne me plaindrai
-plus. Citron vaut Charles et Chérubin. Je
-vois qu’on ne m’avait pas menti, et que jamais
-la petite fleur bleue n’a plus fleuri que sous
-l’Empire. Mais, pour en revenir au prince d’Orange,
-il était plus souvent chez vous qu’aux
-Tuileries ?</p>
-
-<p>— Il y allait, au contraire, fort souvent, et
-sans me le dire, puisque sa mission était secrète.
-Je ne comprenais rien à ces mystérieuses
-sorties, et je me mis, croiriez-vous ? à être
-jalouse. (Car ce sentiment, dont il n’est plus
-guère aujourd’hui question qu’au théâtre, était
-alors assez commun, même dans le monde de
-la fête.) Citron était diplomate, mais avant tout
-galant homme. Il savait ce que l’on doit aux
-femmes, et il s’empressa de manquer au secret
-professionnel dès qu’il vit que j’en prenais ombrage.</p>
-
-<p>« Je vous avouerai que cette affaire de Luxembourg
-me parut d’abord d’une enfantine simplicité.
-J’étais novice, et j’ignorais que ces
-affaires-là deviennent tout de suite inextricables
-pour peu que chacun y mette du sien.</p>
-
-<p>«  — Eh bien, dis-je à Citron, c’est marché
-conclu, puisque l’Empereur souhaite d’acquérir
-Luxembourg, et que ton père ne demande
-qu’à céder la place, j’imagine, pour de l’argent.</p>
-
-<p>«  — Papa, me répondit le prince, en a le plus
-grand besoin. Moi aussi, et je toucherais volontiers
-ma commission. C’est marché conclu, si
-tu veux : on est d’accord, il ne reste qu’à échanger
-les signatures ; mais mon père craint de
-mécontenter les Prussiens qui tiennent garnison
-dans la place, et il cherche un prétexte
-pour rompre l’engagement qu’il a pris.</p>
-
-<p>« Je vous répète les propres paroles du prince.
-C’est la question de Luxembourg mise à la portée
-des enfants, mais sans que l’histoire soit
-faussée. Le pétard éclata peu de jours après, et
-à la prussienne…</p>
-
-<p>Lady Ventnor, qui sentait notre ignorance,
-continua de mettre l’histoire à la portée des enfants.
-Elle nous exposa, en la simplifiant, la
-manœuvre hypocrite de Bismarck, qui feignait
-d’approuver, et même de favoriser les ambitions
-françaises, excitait sous main l’opinion allemande,
-et faisait ensuite les gestes d’un homme
-débordé. Et elle nous peignit le cauchemar
-d’une guerre, à la veille de l’Exposition.</p>
-
-<p>— Ce n’est point, dit-elle, la guerre qui nous
-faisait peur ; mais chaque chose doit venir en
-son temps, et pour lors nous préférions nous
-amuser. Ce qu’on a dit de la fête impériale est
-exagéré, mais il est vrai pour cette année-là. Le
-grand palais ovale à galeries concentriques et à
-voies rayonnantes commençait d’être encombré
-de caisses ; dans le parc du Champ-de-Mars, les
-pagodes, les isbahs russes, les bazars et les cafés
-turcs abritaient déjà toute une figuration bigarrée ;
-derrière les palissades encore closes, on
-entendait répéter, le soir, des musiques d’Orient,
-et les bergères tyroliennes, enfermées dans leur
-bergerie, lançaient au ciel, aussi crânement
-qu’Hortense Schneider, leur trou-la-la-laïtou.
-Mais je ne vais pas vous décrire <i>notre</i> exposition :
-elle vous ferait pitié, vous la trouveriez
-petite, vous avez le goût gâté par les grandes
-machines américaines, et vous n’aimez plus
-l’odeur des lampions. Nous, elle nous émerveillait.
-C’est la première fois que nous avions
-tant d’exotisme pour vingt sous. Et puis, nous
-avions invité le Monde, nous étions prêts à le
-recevoir… <i>chiquement</i>. On nous disait bien qu’il
-ne fallait pas être fiers pour ouvrir aux rois et
-aux peuples ce mauvais lieu ; mais nous sentions
-que ce serait tout de même un échec pour
-la France si l’orgie était remise, et nous en aurions
-été humiliés comme d’une bataille perdue.
-Riez si vous voulez, quand mon pauvre Citron,
-qui daignait partager mes angoisses, me disait :
-« Ah ! Margot, Margot, notre exposition est
-dans le lac », des larmes me montaient aux
-yeux, je me sentais atteinte dans ma dignité de
-Française, et je faisais le propos de sauver la
-mise à mon pays.</p>
-
-<p>Je gardais bien de rire. Je trouvais même piquant
-et imprévu que la France eût été sauvée,
-en des conjonctures si particulières, par une
-autre Jeanne d’Arc, et j’eus grand’hâte de savoir
-comment lady Ventnor s’y était prise. Elle me répondit :</p>
-
-<p>— Fort simplement. Le roi de Hollande avait
-mis pour condition au marché que la France
-lèverait toutes difficultés du côté de la Prusse.
-Je le sus à temps. Je fis observer à Citron que
-les difficultés n’étaient point levées. Il suggéra
-au roi d’invoquer ce prétexte, ce ne fut donc
-point la France qui se déroba, et l’honneur fut
-sauf.</p>
-
-<p>— Bravo ! dis-je. Et après ?</p>
-
-<p>— Ah ! après… la détente !… Point soudaine :
-rien n’était achevé, l’étranger se faisait
-attendre, il pleuvait, il gelait. Mais enfin ils
-vinrent, tous, aux accents de la <i>Grande Duchesse</i> !
-Les rois retenaient par dépêche leur
-loge aux Variétés. Ils retenaient aussi autre
-chose…</p>
-
-<p>— Par dépêche ?</p>
-
-<p>— Oui. Sauf quand ils prétendaient à une
-femme assez haut cotée pour motiver le dérangement
-d’un ambassadeur. Je le sais par expérience
-personnelle.</p>
-
-<p>— Comment, vous le savez par expérience
-personnelle ? m’écriai-je avec une indignation
-qui n’était nullement jouée. Mais, madame, je
-pensais que vous vous fussiez tenue hors de
-cette ronde infernale (je m’exprime dans le style
-de l’époque). Vous deviez vous réserver à votre
-petit prince Citron, qui ne l’avait pas volé, et
-qui, après avoir partagé vos angoisses, méritait
-de partager exclusivement vos joies.</p>
-
-<p>— Ne demandez jamais l’impossible, surtout
-à moi, répondit-elle. Citron lui-même n’était
-pas si exigeant. Il a su tout ce que je faisais et
-il ne m’a jamais retiré son amitié. Il m’a écrit
-jusqu’à son dernier jour des lettres charmantes
-de collégien, que je vous montrerai quand vous
-visiterez mes archives.</p>
-
-<p>— Ah ! Madame, dis-je, quand vous voudrez !</p>
-
-<p>— Vous pensez bien aussi, poursuivit-elle,
-après ce que je vous ai dit de mon patriotisme,
-que je n’allais pas me retirer à une heure où la
-France avait besoin de moi selon mes moyens.
-Je ne plaisante pas. Je n’ai jamais oublié que
-j’étais Française, ni quand j’ai fait mon devoir
-de femme, ni quand j’ai refusé de m’y soumettre.
-Jugez-moi sur ce dernier trait.</p>
-
-<p>« Le 5 juin, je me rappelle précisément les
-dates, le roi Guillaume de Prusse arrivait à Paris,
-où le tzar Alexandre Il était déjà depuis
-quatre jours. Le prince de Merseburg-Weissenfels,
-que vous venez de voir chez moi, avait
-précédé son souverain de cinq ou six jours. On
-me l’avait amené. Sa candidature était posée.
-Quel coup de fortune ! Trois cent millions ! Et
-un homme, — vous venez de le voir, mais êtes-vous
-physionomiste ? — un homme de qui la
-plus sotte femme fait ce qu’elle veut. Il l’a bien
-prouvé !… Mais j’hésitais. Je me rappelais par
-quelles transes nous venions de passer. Il n’était
-pas encore l’ennemi : il était… le trouble-fête.
-J’avais de la rancune, comme de la haine naissante,
-une répugnance physique ; mais enfin
-j’hésitais, c’est bien excusable, je ne pouvais
-pas prévoir que lord Ventnor me dédommagerait
-bientôt…</p>
-
-<p>« J’hésitais encore lorsque le vieux roi de
-Prusse arriva. Le lendemain, il y avait revue à
-Longchamp. J’y allai. « J’aime les militaires. »
-C’est toujours beau, une revue : mais comme
-c’était plus beau, ou plus brillant, avec les voltigeurs,
-les cent gardes, les sapeurs coiffés du
-bonnet à poil et drapés du tablier blanc, les cantinières
-en jupe rouge, et les tambours-majors
-qui jetaient en l’air leur grande canne ! Comme
-Talma jadis, l’armée française paradait devant
-des rois : trois souverains et, derrière, un peloton
-de princes, et plus de grands-ducs d’un
-seul coup que je n’en ai revu depuis séparément.</p>
-
-<p>« Je sentis d’abord une petite peine, une petite
-humiliation : notre souverain, à nous, déjà
-malade, las, affaissé sur son cheval, ne faisait
-pas, à mon gré, assez belle figure entre les deux
-autres, le géant prussien et le géant russe. Puis
-j’aperçus Merseburg et, près de lui, un autre
-que vous devinez : tous deux en uniformes de
-cuirassiers blancs — superbes ! Sous la visière
-du casque, cette bonne figure niaise de Merseburg
-devenait inquiétante. C’était un barbare,
-mais… pas seulement terrible : injurieux, ironique — comme
-l’autre. Et je sentis que jamais,
-jamais, pour ses mines de cuivre, pour
-ses trois cent millions, pour je ne sais quoi encore,
-jamais je ne serais à cet homme-là.</p>
-
-<p>« A ce moment, on vit arriver sur le champ
-de course, du côté de Saint-Cloud, un autre
-cortège, bien modeste : trois ou quatre voitures
-découvertes, quelques gardes et, dans la première
-calèche, l’enfant impérial, tout pâle. Il
-venait d’être malade, c’était une de ses premières
-sorties. Quand il descendit de voiture, il
-chancela et on vit qu’il boitait.</p>
-
-<p>« Le roi de Prusse le saisit à pleins bras et
-l’enleva en l’air. C’était pour l’embrasser, je
-crus que c’était pour l’étouffer, j’eus le cœur
-serré. Et, comme les spectateurs de la dernière
-galerie à l’Ambigu, je faillis crier : « Ah ! prenez
-garde… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br />
-LE DINER DES OMBRES</h2>
-
-
-<p>Les « <i>Amis de l’Architecture privée</i> » redoutèrent
-longtemps que M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor
-ne fît abattre son fameux hôtel de l’avenue
-des Champs-Élysées, où elle habita, comme
-l’on sait, jusqu’au jour de son mariage, qui
-l’obligea de se transporter avenue de l’Impératrice.
-Elle avait annoncé maintes fois ce caprice
-digne d’Érostrate ou d’un despote asiatique,
-de qui on brise le verre dès qu’il a bu.
-L’ancienne Solférino n’a jamais outré jusqu’à
-cette rigueur le culte de sa personne, mais elle
-ne voulait point que des successeurs jouissent
-de la demeure magnifique et insolente qu’elle
-n’avait créée naguère que pour soi ; et elle déclarait
-à qui voulait l’entendre qu’elle avait bien
-le droit d’anéantir, entre autres, ce plafond
-qu’elle avait payé à Baudry un prix exorbitant.</p>
-
-<p>Il est certain qu’elle en avait le droit, et que
-la propriété n’autorise pas seulement l’usage,
-mais l’abus. En attendant, elle se bornait à laisser,
-depuis plusieurs années, les volets clos et,
-devant la grande baie du rez-de-chaussée, le rideau
-de fer descendu. Elle rassura enfin les amis
-de l’architecture privée, et les siens, qui eussent
-trouvé cette démolition de mauvais goût :
-elle donna l’hôtel à bail à un restaurateur venu
-de Saint-Pétersbourg, et qui pensait qu’il y a
-plus d’une façon d’exploiter l’alliance.</p>
-
-<p>Je me réjouis de cette location, qui allait me
-permettre d’étudier l’un des plus somptueux
-décors du second Empire. J’étais d’autant plus
-curieux du document que je connaissais maintenant
-assez bien la femme historique, et encore
-vivante, qui l’avait laissé. Je fis observer à M. de
-Courpière qu’il serait piquant, du moins pour
-nous, de dîner dans la chambre de parade ou
-dans la salle de bain, et je lui demandai ce qu’il
-attendait pour m’y inviter. Il me repartit avec
-juste raison que ce n’était pas à lui de m’en faire
-les honneurs, mais à lady Ventnor elle-même,
-et que je ne la connaissais guère si je croyais
-qu’elle nous dût faire languir longtemps.</p>
-
-<p>Je ne croyais point qu’elle fût si pressée de
-revoir son hôtel déguisé en cabaret, après n’y
-avoir plus mis les pieds pendant des années
-quand elle y était encore chez elle ; mais je me
-trompais. M. de Courpière a un sens remarquable
-de l’inconséquence des femmes, et son
-pronostic se vérifia dans les quarante-huit heures
-qui suivirent l’ouverture du restaurant de l’<i>Ours</i>.
-Lady Ventnor nous écrivit que l’on y dînait
-le surlendemain. Au lieu de nous y donner
-rendez-vous, elle nous avertit que le lieu de la
-réunion serait chez elle, à sept heures un quart.
-Je ne trouvai point l’idée heureuse : prétendait-elle
-nous faire arriver à l’<i>Ours</i> en cortège,
-comme une noce ? Il est vrai qu’avant la guerre
-ces façons ne semblaient point ridicules comme
-à présent. C’était le temps où l’on se donnait le
-bras dans la rue.</p>
-
-<p>Je me demandai aussi pourquoi cette correspondance,
-quand nous avions vu lady Ventnor
-la veille au soir : c’est habituellement de vive
-voix qu’elle arrangeait les parties que nous faisions
-avec elle au pavillon d’Armenonville ou
-ailleurs. Enfin je notai une particularité qui ne
-semblera dénuée d’intérêt qu’aux personnes tout
-à fait ignorantes du Paris contemporain : lady
-Ventnor ne nous nommait pas nos convives.
-Elle le fait toujours, pour éviter de réunir chez
-elle des gens qui se seraient injuriés dans la semaine,
-ou simplement qui ne se salueraient
-pas : car une maîtresse de maison, même elle,
-ne peut pas tout savoir. — Je signale en passant
-cette convocation pour sept heures un
-quart : lady Ventnor maintient les heures de
-son bon temps. C’est un petit snobisme, où
-elle a moins de droit que personne ; car elle a
-contribué au retardement du dîner, quand les
-Chambres étaient à Versailles, en acceptant
-l’usage d’attendre le retour des députés et des
-sénateurs pour se mettre à table. Mais je m’excuse
-de cette anticipation et je reviens à l’ordre
-chronologique.</p>
-
-<p>Lorsque nous arrivâmes chez la marquise, à
-sept heures vingt, et les derniers, je compris
-pourquoi elle avait fait un mystère de cette partie :
-c’est qu’elle n’y avait point prié ses amis
-ordinaires, sauf un qui est de toutes les fêtes et
-qu’elle nourrit pour être sûr qu’il dîne. Il est
-petit et disgracié. Il gagne mal sa vie en faisant
-de l’histoire ; et comme il s’est cantonné dans
-celle des milieux légitimistes, il se croit tenu par
-ses relations rétrospectives d’être plus royaliste
-que le roi. C’est le dernier sous-off de l’armée
-de Condé. Sa conscience d’historien va jusqu’à
-affecter les belles manières du dix-huitième
-siècle, qui ne lui siéent point ; car il a plutôt
-l’air d’être né pour pousser une voiture des
-quatre saisons ; et rien n’est divertissant comme
-de le voir faire belle jambe avec un pantalon de
-la maison qui n’est pas au coin du quai.</p>
-
-<p>Heureusement, il y avait d’autres invités.
-J’en comptai cinq, et ils me parurent intéressants,
-d’abord ensemble, puis chacun pris à
-part. Je dis ensemble, parce que, malgré leurs
-différences de taille, de physionomie, et même
-d’âge apparent, ils portaient tous la marque de
-cette génération du second Empire, dont les
-hommes furent solides, un peu charretiers, carrément
-parvenus, jamais ce qu’on a depuis
-appelé rastaquouères, même quand ils étaient
-parvenus, entre autres choses, à la richesse
-(mais ils préféraient le pouvoir), et où l’on
-manquait assez généralement de distinction native,
-mais jamais de tenue.</p>
-
-<p>Celui des cinq qui de prime face m’amusa le
-plus, parce que j’avais ouï parler de lui et je désirais
-le connaître, était cet évêque <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i>
-qui eut aux Tuileries des succès publics de
-prédicateur, et d’autres succès privés ; qui est
-devenu depuis encore beaucoup plus <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i>,
-et même à un point où il ne pouvait plus rester
-évêque. On l’appelait cependant « Monseigneur »,
-qui était une grande commodité pour
-la conversation, et l’est aussi pour l’écriture :
-j’en profiterai. D’ailleurs, ses allures ne juraient
-point avec cette qualification : il était prêtre
-sous l’habit noir, fertile en anecdotes, mais discrète
-personne dès qu’on touchait à ses souvenirs
-de confession, pompeux, toujours en chaire,
-habillant ses propos plus libres d’éloquence sacrée,
-enfin, — qu’on me passe le mot, — disant
-des cochonneries comme Bossuet, s’il était
-concevable que Bossuet en ait pu dire.</p>
-
-<p>Il avait la plus vénérable tête blanche, ornée
-d’une barbe de missionnaire, mais plantée sur
-un petit corps raide de soldat ; et je me rappelai
-en le regardant une gaminerie qu’on m’avait
-contée de lui : un jour, à cheval, au Bois, il
-salua militairement un général qui eut l’esprit
-de lui répondre en faisant le geste de la bénédiction.
-J’aurais pu me faire confirmer l’anecdote,
-car le général était également là : bien
-poivre et sel, mais aussi sec, craquant, brusque
-et boute-en-avant qu’aux jours des belles batailles.</p>
-
-<p>Connaissant l’antisémitisme de la marquise,
-je m’étonnai de voir, aux côtés de ce général et
-de ce ci-devant prélat, un banquier juif, qu’elle
-doit regarder comme un sans-patrie et l’agent
-de l’étranger. Mais elle en use, et elle lui doit
-un joli denier de sa fortune personnelle. De
-plus, il n’est point sans-patrie ; car il n’a justement
-pas fait comme les camarades ni renié la
-sienne, environ Francfort, pour adopter la
-nôtre, en dépit de l’adage que la patrie est là où
-l’on a son hôtel. J’excepte ce financier de ce que
-j’ai dit sur le physique des hommes du second
-Empire : il n’avait, quant à lui, que le type de
-sa race, accusé jusqu’à la caricature, et même
-avec je ne sais quoi de satanique. Il ressemblait
-au méchant tailleur bancal, quasi cul-de-jatte,
-que les enfants des contes allemands voient dans
-leurs rêves. Mais ses vilains yeux jaunes pétillaient
-de malice boulevardière, et il me sembla
-piquant de retrouver chez un marchand de
-lorgnettes, comme au bric-à-brac, cette vieillerie :
-l’esprit du Boulevard.</p>
-
-<p>Le contraste était frappant de ce gnome avec
-le quatrième convive, qu’on appelait « le plus
-beau des hommes ». Ce surnom devait dater de
-loin, mais il le méritait encore. Je ne sais s’il
-réparait l’outrage des ans ou s’il avait cessé de
-vieillir juste à son point de perfection. Fort
-grand, non point voûté, mais légèrement penché
-en avant, et comme par condescendance, il
-avait moins d’expression que de régularité ; et
-ce n’est aussi qu’à la longue qu’on lui trouvait
-de l’esprit, et surtout du savoir, mais intrinsèque
-et dissimulé. Comme tous les gens absolument
-beaux, il ne se soumettait point à la
-mode, ni à celle de son temps ni à la nôtre : il
-n’était point rasé, et il ne portait point les favoris
-ou la barbe, mais une assez forte moustache,
-tombante, sans être gauloise. Il avait,
-dans le regard, de la sérénité, un peu d’ennui,
-pas la moindre fatuité. Il était beau comme on
-est né, sinon sans le savoir, du moins sans
-étonnement, avec naturel, avec dandysme, et je
-crois qu’il aurait dit comme Brummell — à peu
-près : « Si vous remarquez que je suis bien,
-c’est donc que je ne le suis pas. »</p>
-
-<p>Mais le dernier convive était aussi beau que
-lui dans un autre style. Je m’étonnai un peu de
-l’entendre appeler Alcibiade, car il avait une
-longue barbe blanche et il était au moins Homère.
-Il ne trahissait son grand âge que par
-cette blancheur du poil et par cette lumière
-qu’on voit dans l’œil des vieillards, comme dit
-si bien Victor Hugo ; son teint demeurait frais
-et rose, nulle ride ne contrariait ses traits fins,
-de la plus belle régularité classique. Pourtant,
-seul entre tous, il faisait figure d’ancêtre, parce
-que ses moindres gestes, les plus légères inflexions
-de sa voix, accusaient ce raffinement
-extrême et cette maîtrise de politesse où il ne
-suffit pas d’être bien élevé pour atteindre : il
-faut encore être revenu et détaché de tout, singulièrement
-de soi, mort à tout égoïsme et à
-toute matérialité.</p>
-
-<p>Bien que M. le vicomte de Courpière soit un
-des hommes les plus agréables de ce temps-ci
-(et je ne saurais dire ce que je pense de moi-même),
-je fis entre ces vieillards et nous des
-comparaisons qui n’étaient point à notre avantage ;
-et d’abord je regrettai que nous ne fussions
-pas arrivés à sept heures dix, au lieu de
-sept heures vingt, et que nous nous fussions
-fait attendre. Mais la marquise elle-même, qui
-est sévère sur cet article, ne nous reprocha
-point notre retard. Je pense qu’elle était contente
-de sa toilette, et elle pouvait l’être : elle
-portait une robe toute simple, d’une soie molle,
-vert d’eau, et, par-dessus, une manière de paletot
-d’homme, taillé en sac, de chantilly noir,
-boutonné de deux cabochons d’émeraude, gros
-comme des moitiés d’œufs de pigeon.</p>
-
-<p>Les convenances sont si variables, selon la
-physionomie des gens et leur date, que je ne
-m’effarouchai plus du tout d’arriver à l’<i>Ours</i>
-en cortège de noce, avec des compagnons
-comme ceux-là. Nous partîmes en deux fournées.
-Le banquier juif avait son automobile-salon,
-où il put caser le plus beau des hommes,
-le général, Monseigneur et même M. de Courpière
-et moi, sans qu’un seul des cinq parût sacrifié
-ou traité en petit garçon. Lady Ventnor
-suivit, dans une voiture attelée, avec Alcibiade
-à sa droite et l’historien légitimiste sur le strapontin.</p>
-
-<p>Nous les attendîmes en faisant les cent pas
-sur le trottoir. J’en profitai pour considérer
-l’extérieur de l’hôtel : c’était par acquit de conscience
-et pour faire une revue complète, car je
-n’étais curieux que de l’intérieur, non de la
-façade, que j’avais vue en passant, comme tout
-le monde, des centaines de fois. Mais je l’avais
-vue, ce n’est point regarder. Je la trouvais
-simple, peu originale et d’un bon goût qui ne
-sentait point son époque. Le développement en
-était médiocre, et l’on voit, maintenant surtout,
-bien d’autres hôtels à Paris qui affectent plus
-apparemment des proportions de palais. Il n’y
-avait même qu’une seule grande baie au rez-de-chaussée
-et trois fenêtres aux étages supérieurs,
-dont le deuxième était en attique. Devant ce
-rez-de-chaussée régnait une terrasse, qui le surélevait,
-du côté de l’avenue, jusqu’à une hauteur
-d’entresol ; elle était coupée, à gauche, par
-un passage voûté pour l’entrée des voitures, et
-l’on devinait, à ces dispositions, la profondeur
-et la pente du terrain. Je fus étonné de trouver
-un caractère à cette architecture, qui ne m’avait
-jusque-là paru être qu’un pastiche de la Renaissance ;
-notamment, le cadre de la grande baie
-et le profil du chéneau ne me rappelèrent plus
-la Renaissance ni aucune époque ; et des analogies
-que j’aperçus, mais que je ne saurais définir,
-entre cette ornementation, un peu lourde
-mais vigoureuse, et certains motifs de l’Opéra,
-me firent soupçonner qu’il y eut peut-être un
-style du second Empire, dont les exemplaires,
-à la vérité, sont fort rares, mais enfin qui
-exista.</p>
-
-<p>Sur ce, nous vîmes arriver l’équipage de
-lady Ventnor, et comme elle n’allait pas descendre
-sur le trottoir, nous nous hâtâmes d’entrer
-pour la recevoir à la porte du vestibule.
-Les chevaux eurent vite fait de nous rattraper,
-et je ne pus jeter sur ce vestibule qu’un premier
-regard à la dérobée, cependant que l’on ouvrait
-la portière. Il me parut tout tendu de tapisseries,
-et ce n’est qu’en y rentrant que je vis qu’il
-était revêtu de mosaïques, mais si chaudement
-colorées et en même temps si fondues, qu’elles
-jouaient en effet la tapisserie. Un banc de
-marbre du plus superbe rouge tirait d’abord
-l’œil. Une grande glace était au-dessus, encadrée
-d’or, où se composaient en tableau toutes
-les images et toutes les lumières éparses. Les
-quatre portes étaient d’ébène. Des médaillons
-de bronze ciselé et doré, qui représentaient des
-fables de La Fontaine, s’encastraient dans le
-bois noir.</p>
-
-<p>Ces quatre portes étaient ouvertes à deux
-battants, et de même toutes les portes : ce détail,
-conforme aux habitudes russes, suffisait à
-rappeler dès le premier pas que le logis privé
-n’était plus qu’un restaurant russe ; il me parut
-que la transformation avait été bien aisée et
-comme naturelle, cela me désenchanta. Parmi
-les autres meubles, à peine dérangés, étaient
-dressées les petites tables, et cette vue n’étonnait
-point. Des garçons du type kalmouk,
-beaucoup plus nombreux que les dîneurs, servaient
-avec nonchalance et obséquiosité. Ils
-étaient habillés de blanc comme à l’Ermitage
-de Moscou, avec la longue chemise et la taille
-ceinte d’un cordon de soie rouge. La livrée des
-laquais et des chasseurs était d’un bleu presque
-noir, mais largement galonnée d’or aux coutures,
-ainsi qu’une livrée de maison souveraine ;
-et, comme là-bas dans les musées ou
-dans les théâtres impériaux, on avait le sentiment
-d’être chez le tsar.</p>
-
-<p>Tout ce domestique n’avait guère pour emploi
-que de guider à travers l’hôtel les clients
-moins soucieux de dîner que de visiter. Un
-cicérone s’offrit à nous ; mais le nouveau maître
-du lieu, reconnaissant lady Ventnor, accourut ;
-et après lui avoir souhaité la bienvenue en
-phrases protocolaires, comme un introducteur
-des ambassadeurs, il s’effaça, pour lui faire
-entendre qu’elle était libre de se croire ici chez
-elle et de s’y promener à sa fantaisie sans être
-surveillée par un gardien. Elle prit le bras
-d’Alcibiade, et nous les suivîmes dans un premier
-petit salon où la décoration des murs était
-si sombre qu’on ne voyait d’abord que le plafond
-clair : un ciel que traversait un génie et,
-aux quatre angles, des médaillons, soutenus
-chacun par deux griffons aux ailes éployées. La
-haute cheminée était de marbre noir, sans une
-veine ni une tache, et elle était surmontée d’une
-Ariane en pleurs, demi-nue, parmi les feuilles
-mortes d’automne.</p>
-
-<p>Nous passâmes de là dans le salon principal,
-qui frappait d’abord par son immensité, imprévue
-de l’extérieur. Tous les meubles qu’on
-pouvait remuer en avaient été retirés, et remplacés
-par de petites tables, mais qui ne le garnissaient
-point ; il était désencombré de tout
-accessoire inutile, et l’on saisissait du premier
-regard l’unité, prodigieusement complexe
-mais évidente, de la décoration. Comme disent
-les peintres, « tout se tenait » ; le lambris de
-chêne sculpté, les colonnes accouplées, incrustées
-de lapis, la corniche, que festonnaient des
-guirlandes de fleurs, et la bordure du plafond,
-semblaient former un cadre unique à compartiments,
-où se logeaient en belle ordonnance les
-rideaux et les tapisseries aussi bien que les
-fresques et les tableaux de chevalet. Il se peut
-que, montrées ailleurs, chacune de ces œuvres
-d’art eût pris une individualité de chef-d’œuvre ;
-mais ici elles se subordonnaient et ne concouraient
-qu’à l’ensemble ; et l’œil se refusait à
-distraire, pour les considérer à part, même ces
-grandes consoles dont les pieds de bronze,
-sculptés et ciselés par Dalou, représentaient des
-sphinx et supportaient des tablettes d’onyx, ou
-cette cheminée de marbre rouge qui servait de
-socle à un vase antique, aux flancs duquel
-s’adossaient deux nudités de marbre blanc.</p>
-
-<p>La couleur même du décor, bien que nuée
-infiniment, avait aussi une sorte d’unité admirable,
-et elle ne satisfaisait pas moins la vue, et
-je dirai : l’esprit ou le jugement, que ne faisaient
-les formes et les reliefs. Elle était puissante
-et généreuse, et d’une patine presque sévère
-qui n’en appauvrissait point la richesse ; et
-elle s’éclaircissait comme brusquement au plafond,
-où l’on voyait, parmi une atmosphère
-bleuâtre, dans l’ovale d’un empyrée mythologique,
-de nobles déesses, des enfants nus, et
-un Phébus-Apollon tirant vers le zénith la
-flèche de lumière qui met en fuite la sombre
-nuit.</p>
-
-<p>Lady Ventnor allait toujours, lentement, au
-bras d’Alcibiade. Elle paraissait revoir sans aucune
-émotion toutes ces merveilles, qu’elle
-avait naguère dédaigneusement abandonnées, — il
-est vrai, pour d’autres, — et elle nous les
-faisait voir sans orgueil, ou plutôt elle ne nous
-faisait rien voir : elle nous précédait, voilà tout.
-Ses vieux amis gardaient pour eux leurs souvenirs
-ou leurs réflexions, et comme ni M. de
-Courpière ni moi n’avions rien à dire, cette
-promenade eût été parfaitement silencieuse sans
-l’historien légitimiste. Il me rappela le mot
-d’un autre compilateur de son espèce, qui
-disait : « J’aurais fait un excellent domestique. »
-Il avait cru devoir s’improviser guide, il nous
-signalait ce qu’il convenait d’admirer, et il nous
-nommait les auteurs des toiles : Gérôme, Boulanger,
-Delaunay…</p>
-
-<p>— Mais oui, mon ami, mais oui, lui disait
-avec douceur lady Ventnor, ce qui signifiait, je
-pense : « Nous le savons, taisez-vous. »</p>
-
-<p>Il n’en continua pas moins à nous enseigner.
-Il nous révéla que la statue de Vénus sortant de
-l’onde, qui ornait le salon de musique, était de
-Picou, et que, dans la salle à manger, cette
-Diane couchée sur un cerf, qui tenait tout le
-plafond, était un agrandissement, par Dalou,
-du fameux émail de Bernard Palissy.</p>
-
-<p>J’avoue que j’étais fatigué, je voyais mal depuis
-que nous étions sortis du grand salon. Je
-faisais en moi-même quelques réflexions vagues
-sur le style Napoléon III, et de nouveau je me
-ressouvenais de l’Opéra, quand nous arrivâmes
-à l’escalier, que l’on a comparé à celui de ce
-monument. La comparaison me le fit trouver
-fort petit, et ma première impression fut assez
-défavorable ; mais, s’il est petit, il est splendide,
-et nous avons trop de restes de barbarie, ou
-trop de raffinement, pour résister à la séduction
-de la matière précieuse. Je ne pus sans
-une volupté fouler ces degrés d’onyx, frôler
-ces murs, caresser de ma main dégantée cette
-rampe d’onyx, et une fois de plus enivrer mes
-yeux de l’éclat des marbres.</p>
-
-<p>Mais sans doute la marquise était lasse comme
-moi. Ou bien fut-ce par coquetterie, — ou par
-pudeur ? Elle nous permit à peine de regarder
-son ancienne chambre par la porte entre-bâillée.
-Je ne vis qu’un instant, tout au fond et comme
-très loin, le lit de marqueterie, sur une estrade,
-dans une niche de repos, où se contournait, à
-la voussure, une Aurore dans un ciel pâle. Puis
-une autre porte s’ouvrit, et je vis la salle de
-bain. C’est là, comme je le souhaitais, mais je
-n’osais point l’espérer, que le dîner nous allait
-être servi.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>J’avoue que je m’étais méfié de cette fameuse
-salle de bain. La renaissance de l’hydrothérapie
-est toute moderne. Ce que nous savons
-des pratiques de l’ancien régime nous fait
-comprendre que les femmes admissent des
-hommes à leur toilette sans hasarder leur pudeur,
-et que les rois eussent un public à leur
-lever et à leur coucher. Les baignoires de souveraines,
-que l’on nous montre à Fontainebleau
-ou à Trianon, sont exiguës ; et les espèces de
-boudoirs où nous les voyons placées sont décorés
-de peintures fragiles, qui ne résisteraient
-pas à l’action de la vapeur d’eau.</p>
-
-<p>Lady Ventnor avait paré à cet inconvénient
-par l’emploi des marbres multicolores, dont je
-blâme l’excès dans les autres pièces de l’hôtel,
-mais qui n’étaient nulle part plus à propos que
-dans celle-ci. La salle, exactement circulaire,
-était divisée, par des pilastres, en panneaux,
-sans autre ornement que le fort relief des moulures
-qui les encadraient et l’harmonie des diverses
-nuances, où dominait la brèche violette.
-Le plafond, en cintre surbaissé, était percé d’un
-œil-de-bœuf, et bordé d’une mosaïque où se
-voyait une ronde de sirènes aux queues enroulées.
-Le sol était également de mosaïque, qui
-représentait la naissance de Vénus. Une marche
-de marbre rouge faisait tout le tour de la pièce,
-avec une seule échancrure pour loger la baignoire.
-Et celle-ci, très vaste, affectant la forme
-d’un sarcophage, était d’onyx, emboîtée jusqu’à
-mi-hauteur dans une dentelle d’argent, comme
-les verres où l’on sert le thé. Deux enfants nus,
-d’argent massif, accoudés à des urnes qu’ils
-inclinaient, versaient l’eau chaude et l’eau
-froide.</p>
-
-<p>Le bel ensemble n’était point déparé par des
-accessoires de restaurant. Cette salle de bain
-demeurait uniquement garnie de ses meubles
-originaux. La table était d’onyx, et supportée
-par deux sphinx ailés, de bronze plaqué d’argent,
-comme les consoles du grand salon. Les
-lourds seaux à glace, les deux candélabres à
-douze bougies, toute l’argenterie et la vaisselle
-plate étaient posés à même le plateau poli ; et
-nous avions pour nous asseoir neuf fauteuils
-pompéiens, bien campés sur des pieds très
-courbes, dont le dossier parfaitement rond offrait
-un appui confortable, mais dont le siège
-eût semblé dur, si l’on ne les avait, par charité,
-rembourrés de coussins de plumes. Nos places
-étaient désignées d’avance, et je remarquai le
-protocole. M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor avait
-pris à sa droite l’ancien évêque, et témoignait
-ainsi qu’elle était trop bien pensante pour tenir
-compte de sa brouillerie avec l’Église. Elle avait
-pris à sa gauche le général. Faute d’une place
-d’honneur, elle avait décerné au vénérable Alcibiade
-la présidence : il occupait, vis-à-vis
-d’elle, le milieu de l’autre côté long, ayant à sa
-droite le plus beau des hommes et, à sa gauche,
-le banquier juif. Notre âge comparativement
-jeune reléguait M. de Courpière et moi aux deux
-bouts ; mais il en avait tout un pour lui seul, au
-lieu que je partageais le mien avec l’historien
-légitimiste : mon voisin de gauche était l’évêque.
-Les zakouski nous furent aussitôt passés par
-deux moujiks tout de blanc vêtus, qui n’avaient
-pas l’air précisément de garçons de bain, mais
-enfin qui ne faisaient pas disparate dans ce décor.</p>
-
-<p>La conversation y fut d’abord beaucoup moins
-appropriée : elle ne se ressentait ni des apparences
-environnantes ni même du caractère
-des convives. Il faut dire que cette salle de
-bain n’était probablement une nouveauté que
-pour Maurice et pour moi. Les autres l’avaient
-dû visiter au temps où la Solférino faisait volontiers
-faire à ses amis le tour du propriétaire.
-Ils ne pouvaient s’étonner que de s’y revoir
-après tant d’années et d’y goûter de la cuisine
-russe. Mais le général seul exprima cet étonnement,
-à l’instant même où il déplia sa serviette,
-et je ne connais personne au monde qui ait si
-vite fait de dire ce qu’il veut dire : il ne s’étend
-jamais (je ne le lui reproche point), un mot lui
-suffit, parfois une onomatopée ; et, quand il a
-parlé, on n’a plus qu’à se taire, sans répliquer.</p>
-
-<p>Dès qu’il eut lâché son éclair et son tonnerre,
-le banquier juif, sans chercher de transition,
-nous donna les recettes du grossier <i>chichi</i> et de
-la délicate soupe de sterlet, des biftecks hachés,
-des côtelettes Pojarski et de la kacha. Alcibiade
-et le plus beau des hommes affirmèrent la supériorité
-de la cuisine française, mais sans décider
-entre celle d’aujourd’hui et celle d’hier, et j’observai
-qu’ils évitaient soigneusement d’être <i lang="la" xml:lang="la">laudatores
-temporis acti</i>, même sur cet article.
-Cela allait jusqu’à s’abstenir de toute anecdote
-qui eût daté. L’ancien évêque ne me parut pas
-moins discret, et je sais que lady Ventnor ne
-raconte pas volontiers, sauf à moi, et si je la
-presse. Quant à l’historien légitimiste, il est intarissable,
-mais on ne le sort point de son époque,
-et sa dernière nouvelle est toujours un bon
-mot de Louis XVIII ou un accouchement de
-M<sup>me</sup> la duchesse de Berry.</p>
-
-<p>L’on passa de la cuisine à la politique, sans
-effort, mais par des intermédiaires assez inattendus,
-dont voici la suite. Nos deux moujiks nous
-présentèrent des gelinottes, qui nous ramenèrent
-naturellement à la Russie. Le plus beau des
-hommes nous fit remarquer que l’un au moins
-des deux garçons n’avait pas une figure de terroriste,
-le banquier juif éleva des doutes sur la réalité
-du mouvement révolutionnaire, et le général
-exécuta sommairement la Douma. Puis, comme
-le Président de la République alors en exercice
-était sur le point d’aller rendre visite à notre
-grand ami le tsar, on plaignit la France d’être
-représentée par un bourgeois obèse, et l’on se
-répandit en propos que je ne saurais qualifier
-que d’orduriers sur le compte de cet honorable
-magistrat. Ce fut M. de Courpière qui donna
-le <i>la</i> ; mais je m’étonnai de voir que les autres,
-qui firent, de leur temps, une polémique plus
-fine et plus réservée, se mettaient à son ton, et
-qu’ils employaient comme nécessairement le
-langage du père Duchesne pour traduire leurs
-opinions sur ce temps-ci. L’historien légitimiste
-traita M. Thiers de sinistre vieillard et nous fit
-connaître ce qui s’était passé à Blaye. Le général
-ne craignit pas de l’interrompre et demanda
-où en était l’instruction relative au soudain trépas
-de M. le Président du Conseil (que j’ai rapporté
-dans un précédent chapitre). Je tremblai
-que cela ne nous conduisît à une statistique de
-la criminalité : je ne l’attendis point plus de
-deux minutes. Il restait à dire que ces horreurs
-sont le fruit de l’école sans Dieu : c’est à l’évêque
-défroqué que l’on laissa le soin de le dire,
-et je fus sensible au comique de cette intervention ;
-mais je regrettais que l’on n’abordât point
-des sujets plus intéressants ou plus singuliers.</p>
-
-<p>J’avais espéré — confesserai-je cette pédanterie ? — que
-j’allais assister à une sorte de <i>Banquet</i>,
-ou du moins à un festin de Trimalcion,
-où chacun prendrait tour à tour la parole pour
-développer des lieux communs en leur donnant
-une tournure ingénieuse et en les illustrant
-d’exemples tirés du musée secret de l’histoire.
-Je ne me résignai point à entendre répéter pendant
-deux heures qu’il n’est permis qu’aux rois
-d’être gros et que la corpulence du Président
-déconsidère notre malheureux pays. J’avais fait
-le propos de me tenir à ma place et d’écouter
-tous ces hommes d’âge, mais je vis bien que, si
-je ne m’en mêlais pas, je perdrais ma soirée.
-L’historien légitimiste m’ouvrit une voie, sans
-le faire exprès. Il racontait, du ton le plus
-animé, la réconciliation <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i> de M. de
-Talleyrand avec l’Église, et, par une inconcevable
-étourderie, il avait l’air de la raconter plus
-particulièrement à l’ancien évêque. Il ne voyait
-pas que la marquise lui faisait des yeux. Elle se
-tourna ensuite vers moi et me jeta un regard
-d’intelligence. Je pris aussitôt la parole, comme
-pour lui rendre service.</p>
-
-<p>— Je suis loin, dis-je, de juger mon temps
-aussi sévèrement que vous faites ; mais, si vous
-le haïssez à ce point, pourquoi ne saisissez-vous
-pas toutes les occasions qui vous sont offertes
-de vous en divertir ? Quant à moi, je serais incapable
-ici de penser à aucune histoire qui fût
-postérieure ou même trop antérieure au quatre
-septembre.</p>
-
-<p>Je fis observer que le lieu de notre réunion
-n’était pas seulement historique, mais pour
-ainsi dire sacré. N’était-ce pas un temple désaffecté,
-mais encore tout parfumé des mystères
-qui naguère y furent célébrés ? Et ne commettions-nous
-pas une manière de sacrilège en y
-tenant des discours profanes ? J’indiquai d’un
-mot le rite et le sujet du dialogue que je prétendais
-suggérer à mes compagnons de table, et
-je regardai le vieil Alcibiade, à qui me semblait
-revenir le premier tour de parole. Il sourit. Il
-fut flatté de mon invitation, et il se mit tout
-aussitôt à nous préparer quelque chose ; mais il
-n’en garda que plus rigoureusement le silence,
-et nous eûmes, en attendant, une nouvelle leçon
-de l’historien légitimiste.</p>
-
-<p>Elle eut trait au culte du corps, qui, selon
-ledit historien légitimiste, fut un des scandales
-du Directoire et résulta de l’anglomanie.
-Il nous donna sur les exercices physiques et les
-jeux de cette époque, notamment celui de
-barres, les raffinements de la toilette, les massages,
-les bains de lait ou de vin, des détails
-qui semblaient tirés de quelque encyclopédie,
-mais qui ne me déplurent point, car je pensais :
-« Nous en sommes au Directoire, c’est tout
-près du Consulat, d’où il n’y a qu’un saut au
-premier Empire, qui nous conduira tout naturellement
-au second. »</p>
-
-<p>Lady Ventnor nous délivra de l’historien :
-elle n’use pas du procédé incivil de la sonnette,
-mais elle ordonne la conversation et la partage
-aussi équitablement qu’elle peut entre ses divers
-hôtes. Elle désigne l’orateur en posant une
-question où une seule des personnes présentes
-puisse répondre. Ainsi, elle demanda ce que
-pense le catholicisme de ce culte du corps, et
-aussitôt Monseigneur prit la parole, comme si
-elle lui eût dit : « C’est à vous. »</p>
-
-<p>Il nous débita, selon son ordinaire, un véritable
-sermon, de style chrétien et d’inspiration
-païenne, où il reprocha fougueusement à
-l’Église, comme l’une de ses pires fautes en
-politique, son mépris de la guenille, l’excès de
-sa réaction contre le matérialisme antique. Il
-parla de nos devoirs physiques envers nous-mêmes,
-et il célébra la beauté féminine avec
-onction. Il était agréable à entendre, parce qu’il
-berçait l’oreille et ne fatiguait pas la pensée. Il
-termina par un couplet sur les courtisanes, qui
-ne s’imposait point et qui manqua d’ampleur.
-On eût dit une transition plutôt qu’une péroraison.
-Comme il l’adressa au vénérable Alcibiade,
-je compris que c’était pour le mettre en
-branle. Le beau vieillard, en effet, à ce mot de
-courtisane, entama soudain le discours qu’il
-méditait depuis un quart d’heure, et qui fut
-précisément du genre d’éloquence que j’avais
-souhaité.</p>
-
-<p>Je regrette que nous n’eussions pas emmené
-un sténographe. Il faudrait lire cette oraison <i lang="la" xml:lang="la">in
-extenso</i>, — je ne dis pas que je la reproduirais ;
-mais je ne saurais la résumer sans la fausser,
-car elle était prodigieusement abondante, et on
-ne résume pas les mots. Alcibiade les laissait
-couler de ses lèvres et le long de sa barbe fleurie.
-Il était melliflu : je ne trouve point d’épithète
-plus juste que cet archaïsme un peu ridicule.
-Il n’avait point d’action, un débit monotone,
-et des yeux qui ne faisaient que sourire.
-L’élégance de sa forme était nonchalante, peut-être
-un peu trop facile. A propos de n’importe
-quoi, il se référait à l’antiquité grecque, et je
-crus apercevoir que son sentiment de l’antique
-était faux à crier (mais que dira-t-on du nôtre
-dans une trentaine d’années ?). Il me rappela
-l’aveugle d’André Chénier qui dit tant de choses
-à la file ; mais il sentait davantage l’école, il y
-mettait de l’ordre ; je n’ai qu’à le suivre ; on
-m’excusera de n’employer à ce compte rendu
-qu’une quinzaine de lignes.</p>
-
-<p>J’avais donné la réplique de début. Sitôt que
-je compris pourquoi Monseigneur parlait de
-courtisanes, je dis à tout hasard :</p>
-
-<p>— Hélas ! il n’y en a plus. C’est un des caractères
-de l’époque présente, c’est un signe des
-temps.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, dit Alcibiade, mais il ne
-signifie point le progrès, il accuse la décomposition
-sociale.</p>
-
-<p>Selon lui, la meilleure preuve que Napoléon
-III a restauré l’ordre, c’est que sous son
-règne, ou du moins pendant la plus grande partie,
-les femmes furent distribuées en trois castes
-aussi fermées que celles de l’Inde, et qu’il n’y
-eut pas de communication possible entre le
-monde et les courtisanes, même par le demi-monde
-qui était situé entre les deux. Quand les
-Pyrénées disparurent, ce fut le premier indice
-d’une subversion. Depuis, la cote de ces demoiselles
-est tombée si bas qu’on ne saurait plus
-décemment les nommer du même nom que les
-Laïs et les Phryné. Elles ne sont plus que filles,
-et tout est si renversé qu’on ne trouverait aujourd’hui
-des à-peu-près de courtisanes que justement
-dans le grand monde.</p>
-
-<p>— Où, dis-je, il n’y aurait pas à chercher
-beaucoup pour rencontrer aussi ce que vous
-appelez purement et simplement des filles.</p>
-
-<p>— Sous l’Empire, dit le général, les femmes
-étaient plus franches et elles coûtaient moins
-cher.</p>
-
-<p>— Oui, celles du monde, dit le plus beau
-des hommes. Elles ne coûtaient même rien.</p>
-
-<p>— Les jeunes gens d’aujourd’hui, repartit
-Alcibiade, sont tous pauvres ou avares ; car
-ils ne veulent plus que des honnêtes femmes,
-qui ont toujours été, quoi qu’on die, moins
-dispendieuses que les amoureuses de profession.</p>
-
-<p>Une discussion assez confuse s’engagea sur
-le point de savoir à combien peut revenir l’amour
-des femmes du monde. Elle m’aurait paru fastidieuse
-sans une étourderie de lady Ventnor,
-qui était peut-être une malice. La marquise ne
-craignit point de demander à M. de Courpière
-lui-même ce qu’il pensait du coût des honnêtes
-femmes. J’en fus mortifié : ignorait-elle donc
-ce que j’ai écrit de M. de Courpière ? Je le vis
-un peu embarrassé et je ne lui laissai pas le
-temps de répondre. J’invitai l’orateur à reprendre
-le fil de son discours, il ne se le fit point
-dire deux fois.</p>
-
-<p>Il nous démontra que le vice est la sauvegarde
-de la vertu, et qu’il n’y a point de famille où il
-n’y a point de prostitution. Cela a déjà été dit.
-Mais il y ajouta, de son cru, quelque chose d’assez
-neuf sur la supériorité de délicatesse que
-témoignent les hommes qui n’admettent pas de
-moyen terme entre les femmes absolument honnêtes
-et les autres. Il corrigea ce que cette remarque
-pouvait avoir de mortifiant pour lady
-Ventnor en réservant à ses pareilles le privilège
-d’inspirer le véritable amour. Il ne s’arrêta pas
-en si beau chemin, et il leur réserva également
-la royauté de l’intelligence, comme à leurs
-sœurs antiques ; mais personne ne le chicana
-là-dessus, car il ne le disait que par politesse et
-pour finir brillamment.</p>
-
-<p>— Savez-vous, ma chère amie, dit le plus
-beau des hommes, qu’on ne peut guère citer
-que deux vrais salons sous l’Empire, celui de la
-Princesse et le vôtre ?</p>
-
-<p>Lady Ventnor sourit. Il ne lui déplaisait pas
-que l’on gardât le souvenir d’une rivalité qui
-la flattait. Elle en rappela, non sans complaisance,
-un épisode. Elle dit les petites manigances
-qu’elle avait faites pour attirer, au moins
-une fois, le favori de l’autre salon dans le sien ;
-et elle fit un crayon si avantageux de l’ancien
-surintendant des Beaux-Arts, avec sa prestance
-de cuirassier et sa magnifique barbe en éventail,
-que je commençai à trouver fatigantes ces
-redites sur la beauté de nos pères, et à comprendre
-que les Grecs se fussent ennuyés à la
-fin d’entendre célébrer la justice d’Aristide.</p>
-
-<p>Il se fit un silence bref, qui semble être de
-bienséance après les évocations ; puis tous se
-remirent à parler ensemble, assaillis de souvenirs,
-et ils évoquèrent encore d’autres disparus,
-que je m’amusai de voir ressusciter, car je les
-connaissais ; mais je les connaissais en bronze,
-en marbre ou en peinture : et ces survivants qui
-les rappelaient à la vie pour une minute savaient
-d’un mot leur dessiner des physionomies plus
-instantanées et plus familières que les effigies
-officielles. Je vis un autre Émile Augier que
-celui qui est si triste sur sa colonne, place de
-l’Odéon, entre des masques et des femmes nues.
-(Personne n’eut l’indiscrétion de remémorer à
-la marquise le vers qu’il lui proposait de graver
-sur la première marche de l’escalier d’onyx :
-« Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés. ») Je
-crus le voir dans le grand salon du rez-de-chaussée,
-je crus l’entendre causer âprement et bas
-avec le « petit-neveu de Voltaire », avec l’arriviste
-si doué, qui n’est arrivé qu’au suicide,
-avec le philosophe morose et modeste qui ne
-voulait nous laisser que sa pensée écrite et dont
-nous ne connaîtrions plus les traits si Bonnat
-ne lui avait fait violence pour le peindre.</p>
-
-<p>Mais c’étaient là des souvenirs bien glorieux,
-bien sévères, enfin hors de saison. Moi, je m’y
-serais attardé volontiers : les autres aimaient
-mieux se rappeler d’autres fêtes.</p>
-
-<p>— Je vois encore, dit soudain le plus beau
-des hommes, je vois lord Hamilton, à cette fin
-de souper… qui vient vous baiser la main et
-qui croule à vos pieds, foudroyé… et son ami,
-le colonel… je ne sais plus quoi… le colonel…
-<i lang="en" xml:lang="en">so and so</i>, comme ils disent… qui ne le croyait
-qu’ivre, et lui tendait une coupe : « <i lang="en" xml:lang="en">Douglas,
-my dear… Better now ?… Glass Champagne ?…</i> »</p>
-
-<p>— Vous confondez, dit la marquise avec
-brusquerie : ce n’est pas de mon temps, cette
-histoire-là, c’est du temps de la Watson.</p>
-
-<p>— Oui, dit l’évêque, vous lui avez acheté cet
-hôtel : ce n’est pas vous qui l’avez fait construire.</p>
-
-<p>— Oh ! répliqua dédaigneusement lady Ventnor,
-vous pouvez tout de même dire que c’est
-moi. Je ne me serais pas accommodée du cadre
-de cette ancienne fille d’auberge. Je n’ai conservé
-que les écuries, qui étaient bien. On y
-dînait, et c’est là que lord Hamilton est mort.
-Quant au logement, j’avais voulu l’avoir,
-comme tout ce qui était à cette Watson…</p>
-
-<p>— Même son mari, dit le général.</p>
-
-<p>— Même son mari, répéta lady Ventnor imperturbable ;
-mais j’ai jeté bas la maison, pour
-la reconstruire à mon idée…</p>
-
-<p>— Et qu’est-ce que vous avez fait de l’homme,
-du moins depuis qu’il a disparu, car, jusque-là,
-on le sait ?</p>
-
-<p>— C’est vrai, dit-elle, il y a si longtemps qu’on
-le croit mort, et si peu de temps qu’il l’est…</p>
-
-<p>Elle se tut, rêva un instant, et reprit :</p>
-
-<p>— Il me déplaît que l’on me pose en rivale
-d’Élisa Watson et qu’on explique tout ce que
-j’ai fait contre elle par une jalousie qui me ravalerait
-à son niveau.</p>
-
-<p>(La marquise me regardait en disant cela ;
-mais moi, je n’avais jamais ouï tant parler de
-cette Élisa Watson.)</p>
-
-<p>— Pourquoi, reprit-elle, aurais-je été jalouse ?
-Étais-je moins bien, moins chère, et
-montée moins haut — de moins bas ? On prétend
-qu’elle a été balayeuse à Philadelphie. Je
-n’ai pas vérifié, ça m’est égal. Un violoniste
-allemand, Haffner, en tournée là-bas, la ramassa.
-Il l’emmena partout, entre autres à
-Bade, où le roi de Hollande la vit. Je ne dis pas
-que Haffner la lui fit voir, mais je ne dis pas le
-contraire non plus. Le couple fut d’abord volé,
-ou crut l’être. Le roi paya, si j’ose employer
-cette expression, en monnaie de singe. Sous
-prétexte que la belle était Américaine, il lui
-offrit — oh ! à poignées — des actions d’une
-mine de pétrole qui était quelque part en Amérique.
-Il y en avait, nominalement, pour douze
-millions, et ça valait bien, jusqu’à nouvel ordre,
-le prix du papier. Comme le roi était aussi vertueux
-que généreux, il exigea que Watson épousât
-le violoniste, et ces douze millions furent la
-dot.</p>
-
-<p>« J’en riais avec Citron, mais j’avoue que
-j’enrageai quand, au premier puits que l’on
-fora, on trouva le pétrole. Les douze millions
-de papier en valurent vingt-quatre, et trente-six,
-avant la fin de l’année. Le roi se mordait
-les pouces et passait son humeur sur le pauvre
-Citron, qu’il tenait plus serré que jamais. Vous
-me jugerez bien puérile : c’est par amitié pour
-le fils que j’ai pris en haine la maîtresse du
-père.</p>
-
-<p>« Mon genre est d’aller droit devant moi sans
-me soucier d’autrui. Je ne vise que mon but, et
-je n’ai jamais rien fait par vanité, par envie, ni
-même par émulation. Que les autres fassent
-comme moi, et tant mieux pour les chanceuses !
-J’étais plutôt, à l’occasion, camarade et obligeante.
-Aux biches, petites ou grandes, je passais
-tout, mais à celle-ci, rien : ni son équipage
-à la daumont, ni la livrée jaune de ses jockeys,
-ni sa robe brodée de trois mille perles ! Et quand
-elle fit construire cet hôtel j’arrêtai le mien qui
-était aux fondations, je dis : « C’est celui-ci que
-je veux, et que j’aurai. »</p>
-
-<p>« Mais comment ? Et quel mal peut faire une
-femme à une autre femme de cette catégorie-là,
-hors de lui souffler son mari quand, par bonheur,
-l’ennemie est mariée ? Je vous prierai de
-remarquer que je n’y avais pour l’instant aucun
-intérêt matériel : Haffner vivait aux dépens
-d’une millionnaire, mais il ne disposait pas d’un
-centime. La séduction d’un homme de cinquante
-ans, qui a déjà épousé une balayeuse,
-n’était qu’un jeu, du moins pour moi. Elle fut
-cependant moins rapide que la ruine physique
-de Watson elle-même. On était habitué à la voir
-passer droite et raide dans sa voiture, comme
-une idole : on ne prit garde qu’à la longue que
-cette immobilité n’était plus volontaire, elle
-s’ankylosait lentement. Quand on la regardait
-en face, on s’apercevait avec horreur qu’un de
-ses yeux était éteint. Elle était encore belle,
-mais comme une morte embaumée. Puis, subitement,
-ce fut la folie furieuse, pire dans ce
-corps paralytique, la folie furieuse qui se passe
-en dedans.</p>
-
-<p>Ces derniers mots me parurent atroces, et je
-m’étonnai de l’accent que leur donna lady Ventnor,
-ordinairement plus attentive à garder les
-dehors de la charité. Elle ne corrigea point cette
-impression par le bref et sec récit qu’elle fit
-suivre, de sa visite à sa victime chez le docteur
-Blanche, où elle avait exigé que Haffner l’accompagnât.</p>
-
-<p>— Vous disiez, demanda le plus beau des
-hommes, que lui n’est mort que tout récemment ?…
-Autre chose m’intrigue : une fois veuf,
-de quoi a-t-il vécu ? Vous-même, — pardon,
-c’est de l’histoire, — comment avez-vous pu
-subvenir à votre fantaisie de jeter bas et de reconstruire
-ce palais ? Enfin… d’où venait l’argent ?</p>
-
-<p>— Si on l’avait su il y a quelques années, dit
-en riant lady Ventnor, l’affaire Humbert aurait
-paru réchauffée et de médiocre intérêt.</p>
-
-<p>Je la regardai avec un peu d’inquiétude.</p>
-
-<p>— Oh ! dit-elle, il y a prescription ; et de plus
-ma conscience ne me reproche rien : car je n’ai
-pas su moi-même à temps d’où l’argent venait,
-et j’avais fini de le manger quand je l’ai su.</p>
-
-<p>Les moujiks servaient le café, nous avions
-écarté nos fauteuils de la table. Pour la première
-fois depuis que je connaissais lady Ventnor, je
-la vis prendre une attitude de raconteuse et allumer
-une cigarette.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>— Tout, dit lady Ventnor, alla le mieux du
-monde tant qu’Élisa Watson — Haffner, si
-vous préférez — se contenta d’être folle furieuse
-et domiciliée chez le docteur Blanche.
-Je ne m’étais point trop fait prier pour venir
-prendre ici la place qu’elle y laissait libre. Naturellement,
-comme je n’y étais pas encore chez
-moi, je ne pouvais mettre à exécution mon dessein
-de tout abattre et reconstruire, je devais
-m’accommoder de son cadre tel quel : je m’y
-sentais dépaysée, mes yeux français blessés par
-tout ce clinquant barbare ; j’aimais cent fois
-mieux mon appartement, plus exigu, de l’avenue
-de la Reine Hurleuse, où il y avait des détails
-bien, comme ma chambre à coucher tendue
-de moire mauve et de point d’Angleterre.
-Mais je recevais Citron encore assez fréquemment,
-et je trouvais plaisant qu’il usât des meubles
-que son père, toujours si serré pour lui,
-avait payés à une femme. Quand au pauvre
-Haffner, il avait l’habitude d’être trompé dans
-cette famille, et cela ne le changeait guère :
-Élisa l’avait trompé avec le Roi, moi, je le trompais
-avec l’héritier. Si j’ai prolongé sans mesure
-ma liaison avec le prince d’Orange, c’est,
-bien entendu, que je l’aimais, mais c’est aussi
-que toutes ces petites coquineries compliquées
-ne m’ennuyaient point.</p>
-
-<p>« Seulement, un beau jour, à mon gré beaucoup
-trop tôt, Élisa Watson mourut. Elle nous
-jouait là un méchant tour. Une de ses manies
-de folle était de tester. Comme elle avait le délire
-des grandeurs, elle léguait tour à tour à
-chacun des souverains d’Europe son hôtel et
-son immense fortune. Quel procès s’ils eussent
-fait valoir leurs titres, Alexandre contre Guillaume
-de Prusse, et Victor-Emmanuel contre
-François-Joseph ! Sans compter les autres, car
-tous y avaient passé. Ils s’abstinrent, et firent
-bien, car ce fatras testamentaire était sûrement
-de valeur nulle. Mais le plus sûr est qu’elle n’avait
-écrit aucun codicille, valable ou non, en
-faveur de son mari. Je ne doutais point qu’il ne
-se retrouvât sans un sou, et je me demandais
-déjà comment j’allais m’y prendre pour lui faire
-accepter quelques subsides déguisés, placer ses
-billets de concert, lui procurer des leçons et
-lui donner à entendre que, malgré ma passion
-pour la musique, je le dispenserais de me jouer
-désormais du violon.</p>
-
-<p>« La question de notre logement fut aisément
-et vite résolue : l’hôtel d’Élisa était mis en vente,
-je venais moi-même de revendre mon terrain de
-l’avenue d’Iéna et ce qu’il y avait dessus de
-constructions. L’hôtel valait bien davantage ;
-mais, justement parce qu’il valait trop, personne
-n’osa le pousser aux enchères, et je l’eus
-pour un prix dérisoire. J’aurais même fait une
-excellente spéculation si je ne me fusse entêtée
-de rebâtir ; mais j’avais déjà vu et montré les
-projets de mon architecte, on en parlait, je ne
-pouvais plus reculer, c’était un point d’honneur.
-Cela me permettait en outre de congédier Haffner
-sans préciser si je rompais : je mettais la
-pioche dans les murs de sa chambre, il était
-bien obligé de chercher un gîte ailleurs, et je
-ne craignais point qu’il me sollicitât de lui en
-offrir un chez moi, avenue de la Reine Hortense,
-où je retournai dès que je fus propriétaire
-ici.</p>
-
-<p>« Il ne commit pas, en effet, cette inconvenance.
-Il loua ce qui se faisait alors de mieux
-comme appartement de célibataire, au coin de
-la rue de Courcelles et du nouveau boulevard
-Haussmann : un entresol bas de plafond, avec
-des triples rideaux aux fenêtres, des meubles
-de cuir dans sa chambre à coucher, des meubles
-d’or et de brocatelle jaune, des tables et
-des entre-deux façon Boule dans le salon, et
-aux murs des tableaux de genre fort coûteux,
-mais que jamais personne n’y a pu apercevoir
-à cause de l’obscurité. Il ne marqua d’ailleurs
-nulle intention de changer les habitudes qu’il
-avait avec moi, ni de rien réformer de sa vie,
-qui était dispendieuse. Sa toilette lui mangeait
-beaucoup d’argent, et il aimait trop les bijoux.
-Il se connaissait aux objets d’art comme les
-gens de notre monde qui en vendent ; mais il en
-achetait. Il avait des voitures et des chevaux.
-Enfin, il n’était peut-être pas des meilleurs
-cercles, mais on joue partout, et son jeu, très
-gros, annonçait des ressources réelles ; car on
-ne le suspecta jamais d’aider à la fortune, qui,
-sans lui être par trop contraire, ne lui était pas
-non plus si favorable.</p>
-
-<p>« Ses occupations ne lui permettaient pas
-d’être fort assidu auprès de moi, ni importun,
-mais il était régulier ; et, pour ce qui est d’un
-article sur lequel il ne me plairait point d’insister, — je
-veux dire les finances, — il ne paraissait
-nullement penser à se restreindre, au contraire.
-Vous n’avez qu’à regarder autour de
-vous pour juger si je lui ai occasionné des frais
-extraordinaires cette année-là. Les gazettes ne
-se sont pas gênées pour publier mes comptes,
-mes comptes fantastiques : on le disait de moi
-comme d’Haussmann. Elles ont cru exagérer,
-et elles sont restées en deçà. Je n’étais pas sans
-fortune, mais elle n’y aurait pas suffi ; et je vous
-jure que tout a été payé, très cher, et comptant.
-J’ai toujours eu horreur des dettes.</p>
-
-<p>— Pas d’en faire faire, interrompit le vieil
-Alcibiade, à qui son âge permettait, si j’ose dire,
-cette gaminerie.</p>
-
-<p>La marquise voulut bien sourire. Elle reprit :</p>
-
-<p>— Il est curieux comme je suis peu curieuse
-et, à cet égard, peu de mon temps. Vous voyez,
-vous m’avez demandé d’abord d’où venait l’argent :
-eh bien, moi, jamais je ne me serais posé
-cette question-là de moi-même et si on ne me
-l’avait suggérée. Elle ne m’intéressait point. Je
-ne considère, à propos de l’argent, que le <i lang="en" xml:lang="en">to be
-or not to be</i>. Le code admet, je crois, pour les
-meubles, que possession vaut titre : à plus forte
-raison pour l’argent. Où irions-nous si, chaque
-fois que nous avons entre les mains un malheureux
-billet de cinquante louis, nous devions
-faire un examen de conscience et nous demander :
-« D’où vient cela ? » Il m’a toujours paru
-intolérable qu’on arrête les gens et qu’on leur
-dise : « Mais vous avez un complet neuf et cent
-francs sur vous ! C’est donc que vous avez assassiné
-une vieille dame ? » La police ne se gêne
-pourtant point pour poser cette question indiscrète
-à de pauvres diables, et c’est même ainsi
-que, de loin en loin, elle découvre un meurtrier.
-Elle traite volontiers de même des gens
-qui ont mieux qu’un complet neuf ; et le public,
-qui s’arroge le droit de faire la police en amateur,
-informe d’office contre tous ceux qui font
-des dépenses exagérées et dont les ressources
-ne sont pas claires. Encore une fois, de moi-même
-je n’y aurais pas songé, mais cela ne me
-plaisait point d’entendre ce que l’on disait : car
-j’entendais tout, j’ai l’oreille fine. Je ne me souciais
-pas non plus d’être mêlé à une vilaine
-affaire. C’est comme pour les dettes, mon bel
-ami (dit-elle plus particulièrement au malicieux
-Alcibiade) : les autres font ce qu’ils veulent, et
-même pour moi, mais je décline toute responsabilité.
-Après tout, ce Haffner, est-ce que je le
-connaissais ? C’était un aventurier. On le qualifiait
-même durement, sous prétexte qu’il avait
-vécu de la Watson, sinon de moi. Je crus devoir
-surmonter ma répugnance, et je profitai de
-ce que j’avais à le remercier du plafond de Baudry
-pour lui demander entre parenthèse comment
-il s’en tirait.</p>
-
-<p>« Il ne fit point difficulté de me répondre,
-et j’ai beau ne rien entendre à ces choses-là, son
-moyen me parut si ingénieux, si simple, si intelligible,
-si élégant que j’en fus émerveillée. Je
-vous ai dit que le roi de Hollande avait ordonné,
-par vertu, le mariage d’Élisa Watson et de
-Haffner : ce bon roi n’était pas seulement maniaque
-de vertu, mais aussi de toute espèce de
-régularité, et il avait exigé que le contrat fût en
-bonne et due forme. Haffner avait donc reconnu
-à la Watson un apport dotal de douze millions.
-C’était la valeur nominale des actions que Sa
-Majesté avait offertes à la demoiselle ; mais
-comme, à l’époque du cadeau, elles ne valaient
-rien, la dot était fictive et Haffner était fondé à
-en poursuivre la restitution. Ou bien il admettait
-la réalité de ces douze millions, mais Élisa
-en laissait plus de trente-six, et alors il en réclamait
-encore une douzaine pour sa part dans les
-acquêts de la communauté. Je ne sais pas si, au
-regard du droit, l’une ou l’autre de ces prétentions
-soutenaient l’examen, mais elles n’ont
-point semblé ridicules à de plus malins que
-moi, je veux dire aux prêteurs de profession.
-Haffner me conta, en effet, qu’il avait assez vite
-gagné son procès en première instance, que
-l’appel et l’instance de cassation traîneraient
-sans doute des années, mais que pas un usurier
-ne doutait du gain final, et qu’on lui avançait
-des sommes énormes sur la garantie de ses futurs
-douze millions.</p>
-
-<p>« Je n’allais pas être plus méfiante que des
-gens qui risquent leur argent, moi qui ne risquais
-rien. Je me laissai vivre, et je m’interdis
-de penser aux combinaisons de mon ami. J’y
-pensais, malgré moi, assez souvent. Haffner
-était devenu à mes yeux une espèce de magicien,
-qui créait de rien quelque chose : car je
-n’aurais pas juré qu’il eût un jour douze millions
-(l’on peut perdre tous les procès), mais je
-savais mieux que personne qu’il faisait de l’argent
-tant que j’en voulais. Créer quelque chose
-de rien, c’est un miracle, et même le seul. J’en
-étais toute pénétrée d’effroi religieux, et les sentiments
-religieux me prédisposent aux scrupules.
-Je me demandais parfois : « Ce miracle,
-ai-je bien le droit d’en profiter ? » Je répondais
-hardiment oui, puisque je mettais en sûreté tout
-ce que je prenais pour moi. Ce que gardait
-Haffner s’évanouissait à mesure, ou risquait
-fort d’être remboursé un jour ou l’autre : moi
-je faisais des placements inaliénables et insaisissables,
-et si par hasard il n’héritait pas d’Élisa
-Watson, j’étais du moins sûre que ses créanciers
-ne viendraient pas gratter mon plafond de
-Baudry.</p>
-
-<p>« Mais autre chose m’intriguait. Nous étions,
-quoi qu’on en ait dit, moins affolés et moins
-friands de scandales qu’aujourd’hui. Je m’étonnais
-pourtant qu’une affaire si importante, et si
-piquante, et plaidée, me disait Haffner, par
-Jules Favre, pût se dérouler sans que l’on en
-soufflât mot, ni même que l’on eût l’air d’en
-rien soupçonner. Cela me donna une deuxième
-légère crise de curiosité, et je parlai à Haffner
-de son procès comme il était naturel que je
-fisse. J’évitai avec soin de trahir la moindre défiance,
-mais il était bien aussi fin que moi, ou
-il cherchait une occasion de me convaincre : il
-m’apporta le soir même un ballot d’actes sur
-papier timbré, d’extraits de jugements et autres
-pièces où une femme n’a qu’à jeter les yeux
-pour être saisie et comme accablée de leur authenticité.
-Mais je sais par expérience l’impression
-que fait sur moi le grimoire, et je n’en
-voulus pas croire moi seule. J’avais un ami notaire
-(on n’est pas parfait). Je lui transmis le
-dossier. Mon Dieu, vous allez trouver que j’accumule
-à plaisir les invraisemblances. C’est ce
-que fait assez ordinairement la vérité elle-même.
-Mon ami notaire me certifia que toute cette
-marchandise était de bon aloi. Je lui objectai
-qu’il est inconcevable qu’une affaire pareille se
-débatte dans une cave : il me répondit qu’il se
-passe bien d’autres choses dans les caves, et
-qu’on ne sait pas tout, même les notaires.</p>
-
-<p>« L’admirable est que cette consultation, qui
-aurait dû me donner la foi, acheva de me la retirer.
-Je n’avais jamais cru absolument aux histoires
-d’Haffner, jamais non plus je ne les avais
-niées absolument. Dès que j’eus des raisons d’y
-croire, je passai du doute à la certitude négative.
-En conséquence, je le mis à contribution
-encore plus immodérément. Je suis, me disais-je,
-la caisse de retraite de ce pauvre homme.
-Si un beau jour tout craque, il trouvera ici le
-nécessaire, souper, gîte et même le reste : il ne
-l’aura pas volé. Je vous prie de considérer le
-progrès de mes sentiments : j’avais d’abord
-voulu me débarrasser de lui sans tambour ni
-trompette, et j’étais prête à lui faire la charité !
-Il ne m’en fournit point l’occasion. Rien ne
-sauta. Il disparut tout simplement sans laisser
-d’adresse, même à moi. Son bail de la rue de
-Courcelles était à fin de période, et l’on sut
-qu’il avait donné congé dans les règles depuis
-six mois. Cette fugue était donc préméditée de
-longue date. Il laissait d’assez grosses dettes,
-mais non point disproportionnées à son apparente
-fortune, et elles ne firent point crier. Quant
-au procès, personne n’en parla ni n’en ouït parler
-davantage après son éclipse qu’auparavant.</p>
-
-<p>— Et ça finit… comme ça ? demanda le ci-devant
-Monseigneur, désappointé.</p>
-
-<p>— Non, dit lady Ventnor après un petit effet
-de silence et de recueillement. Je vous disais
-tout à l’heure qu’il n’est mort que depuis peu :
-en effet, il n’y a pas quinze ans. J’étais mariée.
-Je recevais comme à présent, comme toujours,
-à cinq heures. Je le vis arriver un soir, comme
-s’il était venu la veille. Jamais il ne m’avait
-écrit une ligne. Je n’avais pas eu de lui la
-moindre nouvelle depuis… calculez ! Jamais la
-pensée ne me serait venue qu’il pût exister encore.
-Mais son entrée fut si naturelle et sa figure
-avait si peu changé que je n’eus pas même peur
-à sa vue. Il portait seulement un peu plus
-longue sa barbe que j’avais déjà connue blanche,
-et tenez, il ressemblait au beau Nieuwerkerke,
-dont nous parlions. Sa tenue était correcte, et
-même élégante, rien de l’Enfant prodigue. J’avais
-pas mal de monde, il ne put que prendre
-part à la conversation générale ; mais il resta le
-dernier.</p>
-
-<p>« Lorsque nous fûmes tête à tête, il s’excusa
-de son brusque départ de jadis, comme il eût
-fait de quelque vénielle impolitesse d’hier ; puis
-il me démontra, fort brièvement, qu’il avait dû
-agir ainsi. Le procès n’en finissant point, ses
-prêteurs s’étaient lassés. Plutôt que diminuer
-son train, il avait préféré faire le plongeon. Il
-s’en était allé dans son pays, où l’on vit de rien.
-Et maintenant il revenait, parce que l’arrêt définitif
-était rendu, et il n’avait plus qu’à toucher
-les fonds. J’avoue que ce dénouement-là me
-surprenait encore plus que l’apparition du revenant.
-Je m’étais même si bien habituée à croire
-qu’il avait roulé tout le monde, et d’abord moi
-(mais moi sans dommage), que j’étais presque
-déçue. Lui cependant, toujours avec la même
-placidité, m’exposait comment seraient échelonnés
-les paiements de cette fabuleuse somme.
-Il devait toucher le lendemain son premier million,
-en un chèque sur la Banque de France. Il
-me montra le chèque. J’en ai vu de gros, mais
-c’était la première fois que j’en voyais un de
-cette taille : il m’imposa.</p>
-
-<p>« Haffner me dit alors qu’il avait une grâce
-à me demander : c’était de partager avec lui, le
-lendemain, son dernier déjeuner d’homme
-pauvre, à la Maison Dorée. J’acceptai, j’étais
-sincèrement émue ; et je dois dire que rien ne
-fut gai comme ce dernier déjeuner d’homme
-pauvre. Vous savez que Haffner avait de l’esprit.
-Était-ce du sien, ou du vôtre, qui lui était
-resté après les doigts ? N’importe, il m’amusa
-fort, et il fut bien jeune, ce vieillard à la barbe
-blanche ! Après déjeuner, il me remit en voiture
-et fut, en se promenant, toucher son million.
-J’appris par les journaux du matin qu’en
-rentrant à l’hôtel de Bade où il était descendu,
-vers trois heures, il s’était tué.</p>
-
-<p>— Quel mystère ! dit l’évêque.</p>
-
-<p>— Je suppose, dit lady Ventnor, qu’il avait
-fini par croire à son procès ; il était devenu un
-peu fou, à la façon d’Élisa Watson ; il avait le
-délire des grandeurs. C’est assurément lui-même
-qui avait fabriqué le chèque, et il ne le
-croyait point faux. Il l’a présenté de bonne foi
-aux guichets de la Banque, on lui a ri au nez ;
-son illusion s’est évanouie brusquement, cet
-homme ruiné depuis un quart de siècle a senti
-la ruine pour la première fois, il n’avait plus de
-raison d’être, et il s’est détruit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce récit nous avait très vivement intéressés,
-mais c’était ce genre d’intérêt qui n’anime point
-une compagnie, et le dénouement avait même
-jeté un froid. Nous ne sommes pas comme les
-anciens, et nous n’aimons guère que l’on fasse
-allusion à la mort dans les banquets : nous
-croyons aussitôt devoir, non par un sentiment
-véritable, mais par bienséance, prendre des
-figures d’enterrement.</p>
-
-<p>Lady Ventnor est une maîtresse de maison
-trop accomplie pour que ces petits mouvements
-des cœurs lui échappent ; elle les surprend, et
-elle excelle à y couper court. Elle semblait rêver,
-elle regardait un peu vaguement çà et là :
-elle cherchait une diversion. A ce moment, les
-moujiks entrèrent, et ils débarrassèrent, pour
-y servir des rafraîchissements, la table où nous
-avions dîné. Les yeux de lady Ventnor semblaient
-attirés maintenant vers cette table d’onyx,
-nue, où apparaissaient plusieurs taches
-noirâtres que nous n’avions pu voir quand le
-couvert était mis. Elle nous les fit remarquer.</p>
-
-<p>— Voilà, dit Alcibiade, une admirable table
-gâtée ! Quel est le vandale qui a dîné ici ?</p>
-
-<p>— Non, non, dit lady Ventnor en riant, c’est
-moi qui ai fait cela.</p>
-
-<p>Nous sentîmes qu’il y avait une histoire là-dessous
-et nous la demandâmes.</p>
-
-<p>— J’aurai, dit-elle, du mérite à vous la conter,
-car, outre que j’y joue un rôle scabreux, j’y
-joue un rôle de dupe ; et cette fois ce n’est pas
-comme avec Haffner, je n’y gagne rien. Général,
-vous rappelez-vous… <i>Gaston</i>, votre camarade
-des Guides ? Je ne dis pas les noms de famille,
-et je ne sais en vérité pourquoi, puisque vous
-les avez sur les lèvres… Il était bien gai, charmant,
-mais, que voulez-vous ? il ne me plaisait
-pas ; il me faisait la cour, et il m’ennuyait. Je le
-savais l’amant aimé de… <i>Lydie</i>, si réservée et
-qui passait pour irréprochable. Alcibiade vous
-a dit comme les démarcations étaient rigoureuses
-entre les trois mondes.</p>
-
-<p>« Il me suffisait d’être sans conteste au premier
-rang du mien depuis que j’avais établi ma
-résidence en cet hôtel, et je ne rêvais pas d’effacer
-les frontières, je ne me suis jamais souciée
-de l’impossible. Cependant il ne me fâchait
-point qu’une femme des sphères inaccessibles
-souffrît à cause de moi : Lydie avait la modestie
-ou le bon sens de croire Gaston perdu pour elle
-s’il m’aimait. En effet, je pensai d’abord le lui
-prendre, si peu d’envie que j’en eusse ; mais
-quand je sus qu’elle était prête à tout pour le
-garder, même à me prier, je lui fis dire que je
-m’engageais à n’y toucher point, à condition
-qu’elle vînt ici à six heures et demeurât cinq
-minutes dans mon salon, où elle aurait d’ailleurs
-le plaisir de rencontrer tous ses amis.</p>
-
-<p>« Elle vint : que ne ferait une amoureuse ?
-Mais Dumas fit tout manquer : il était parfois
-l’homme de ses pièces, le Jalin, l’ami des
-femmes. Lorsque l’on annonça… Lydie, il se
-leva brusquement, alla dans le vestibule lui défendre
-d’entrer, et la reconduisit, de gré ou de
-force, jusqu’à sa voiture. Il ne jugea pas à propos
-de reparaître au salon, et je m’en félicitai,
-car je sentais qu’il avait l’opinion pour lui, je
-n’étais pas certaine qu’un de mes amis présents
-lui eût demandé réparation de l’insulte qu’il venait
-de me faire, et je préférais ne pas tenter
-l’expérience.</p>
-
-<p>« J’étais réduite à l’autre revanche, et je décidai
-de la prendre, mais à la rigueur, car Gaston
-ne me plaisait toujours guère. Je lui avais donné
-rendez-vous le même soir pour lui dire : « Votre
-maîtresse sort d’ici, je lui ai promis que je ne
-vous ferais rien. » Il fallait chanter sur un autre
-air. Je lui dis :</p>
-
-<p>«  — Eh bien, mon cher, c’est oui. Mais c’est
-dix mille francs. Pour le principe, car vous
-pensez bien que je n’ai que faire de votre argent.
-Aussi je ne le prendrai pas. Procurez-vous,
-d’ici à demain, dix beaux billets, bien
-neufs, nous les étalerons sur cette table, nous
-y mettrons le feu, et vous ferez ce qu’il vous
-plaira… ou ce que vous pourrez, tant qu’ils brûleront.</p>
-
-<p>« Je tremblais qu’il n’eût peine à se procurer
-cette petite somme : il était presque pauvre.
-Mais il m’arriva le lendemain à l’heure dite, et
-il me présenta ses dix billets de mille francs
-comme un bouquet. Nous les posâmes là… et
-voilà les taches qui prouvent qu’ils furent
-brûlés, et ce qui s’ensuit. Je le regardais d’un
-air narquois… J’avais tort, car il me glissa à
-l’oreille en me disant adieu… et merci :</p>
-
-<p>«  — Marguerite… ils étaient faux ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous rîmes, par politesse, — et par politesse
-également nous ne rîmes point trop, pour ne
-pas donner à croire à lady Ventnor que nous
-applaudissions au tour de Gaston. Moi, je le goûtais
-assez, et il me parut que pas une des précédentes
-confidences de la marquise ne m’avait
-illustré et illuminé l’histoire du second Empire
-comme cette insolente flambée de billets de
-banque — faux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br />
-LES RESSEMBLEURS</h2>
-
-
-<p>Je n’oubliais pas que M<sup>me</sup> la marquise de
-Ventnor m’avait proposé de visiter ses archives.
-Je lui rappelai cette invitation, et je lui demandai
-un de ces rendez-vous privilégiés qu’elle ne
-refuse jamais. Je le fis à l’insu de Maurice. Puisqu’il
-la courtisait, sourdement et par intermittence,
-mais avec ténacité, et puisqu’elle ne le
-décourageait point, je ne trouvais guère convenable
-de toujours remuer devant lui tout ce
-passé : cela me gênait pour elle comme pour
-lui. Mais il est curieux que je suis ordinairement
-plus délicat pour les autres qu’ils ne le sont eux-mêmes ;
-c’est comme quand je fais une visite de
-condoléance après un deuil, c’est moi qui ai
-l’air d’avoir perdu mes parents.</p>
-
-<p>Les remuements du passé de lady Ventnor ne
-gênaient, paraît-il, que moi. M. de Courpière y
-semblait même prendre goût. Je ne l’aurais
-point soupçonné de cette perversité : il est naturel
-et candide jusque dans l’énorme, et, en
-fait de conscience, je l’ai toujours vu se tenir à
-zéro, sans monter au-dessus, mais sans non plus
-descendre au-dessous. Quant à lady Ventnor,
-elle savait bien qu’une femme a d’autant plus
-de chances d’attacher un homme qu’elle a plus
-d’antécédents. Elle en eût ajouté, mais cela
-n’était pas nécessaire, et elle pouvait à cet égard
-ne craindre aucune concurrence. — Je crains,
-moi, que l’on ne m’accuse de charger et que
-les historiens de l’avenir qui se référeront à ce
-document n’élèvent des doutes sur l’existence
-réelle de lady Ventnor. Je tiens à déclarer une
-fois pour toutes qu’elle n’est pas un mythe, et
-que les travaux de galanterie que je lui attribue
-furent bien accomplis par elle seule, et non pas
-par plusieurs personnes.</p>
-
-<p>Dès qu’elle m’eut accordé le rendez-vous que
-je sollicitais, elle convoqua M. de Courpière.
-Il me fit en chemin, à propos de ma cachotterie
-une espèce de scène, où je crus démêler qu’il
-était jaloux. Je le rassurai insolemment et lui
-protestai que je ne demandais à lady Ventnor
-que des satisfactions de curiosité.</p>
-
-<p>— Moi aussi, dit-il ; mais avoue qu’elle peut
-encore inspirer des désirs.</p>
-
-<p>Il ajouta que je lui devais cette relation-là,
-comme d’ailleurs toutes celles dont je pouvais
-me targuer, et que j’étais bien heureux de l’avoir
-pour entrer dans le salon, car sans lui je n’aurais
-pas dépassé l’antichambre. Je me contentai
-de hausser les épaules, et je le suivis dans ces
-fameuses archives, où il est probable qu’on ne
-l’eût point admis sans moi.</p>
-
-<p>Je ne m’attendais pas à voir un bureau de
-ministère, des cartons verts et des casiers, mais
-l’aspect du lieu me surprit agréablement. C’était
-une bibliothèque fort petite et, pour plus d’intimité,
-basse de plafond. Les armoires qui régnaient
-tout autour et de haut en bas en formaient
-l’unique boiserie. Elles étaient encadrées
-d’une moulure fort simple, et peintes d’un gris
-presque blanc que relevaient çà et là des médaillons
-de Wedgwood. Elles étaient vitrées,
-avec des rideaux d’un jaune pâle, mais tirés,
-pour laisser voir ce qu’elles renfermaient. Les
-principales pièces de ces archives étaient des
-livres en première édition, avec dédicaces, autographes
-et divers <i lang="la" xml:lang="la">testimonia</i>, ou des manuscrits,
-offerts à lady Ventnor par tous les illustres gens
-de lettres qu’elle avait connus. Ces ouvrages
-étaient revêtus de reliures ingénieusement appropriées.
-Les volumes uniques avaient le dos
-nu et les plats richement décorés ; ils étaient, en
-conséquence, exposés sur des pupitres. Lorsqu’il
-y avait plusieurs tomes, les dos s’ajustaient
-les uns aux autres aussi exactement que les
-pièces d’un jeu de patience, et un ornement
-continu, ou même une peinture, recouvrait
-leurs surfaces jointes. Ainsi, le <i>Journal des Goncourt</i>
-était habillé de parchemin blanc, et offrait
-à la vue un charmant tableau de genre, dont le
-sujet était le dîner de Magny. Les sept volumes
-du <i>Port-Royal</i> s’illustraient d’une perspective
-de cette abbaye, et la <i>Vie de Jésus</i> d’un paysage
-de Galilée. Des émaux de Claudius Popelin,
-représentant les divers membres de la famille
-impériale, surchargeaient la mince plaquette de
-la réponse du prince Napoléon au <i>Napoléon</i> de
-M. Taine ; et une dizaine de feuillets de la <i>Tentation</i>
-étaient enserrés dans une sorte de sachet,
-fait d’un lambeau de ces étoffes que l’on retrouve
-aux fouilles d’Antinoé. Des bibelots
-étaient semés entre les livres, statuettes de Tanagra,
-médailles et monnaies antiques, et des
-souvenirs plus modernes, par exemple un poignard,
-dont la lame marbrée de taches noirâtres
-semblait bien avoir été plongée dans le sang.</p>
-
-<p>Les correspondances étaient enfermées dans
-des cartons, mais qui affectaient aussi des
-formes de livres, et dont les reliures n’étaient
-pas moins recherchées, quelques-unes d’un
-goût fâcheux. C’est ainsi que je reconnus sans
-la moindre hésitation le carton qui devait contenir
-les lettres du prince d’Orange, autrement
-Citron, à une mosaïque de cuir où s’entremêlaient
-ces deux fruits. Lady Ventnor sentit ce
-que j’en pensais, et s’excusa : c’était, dit-elle,
-un présent de Citron lui-même, qui avait fait
-exécuter ce bizarre chef-d’œuvre par plaisanterie.
-Elle se rappela qu’elle m’avait parlé de ses
-archives justement à propos des lettres de collégien
-dudit Citron : elle ouvrit la boîte et nous
-en fit lire deux ou trois, qui étaient en effet
-touchantes par leur puérilité, mais dont l’intérêt
-historique ne me parut point supérieur.</p>
-
-<p>— Madame, lui dis-je, j’ai une excellente
-mémoire, puisque je me suis souvenu d’une
-promesse en l’air que vous m’aviez faite de
-m’ouvrir ces archives. Je me souviens aussi
-fidèlement de vos moindres propos, et il en est
-un, déjà fort ancien, qui a éveillé en moi une
-curiosité que j’attends encore de voir satisfaite.
-Le jour que de grands personnages vinrent déjeuner
-chez « l’Oncle », vous n’eûtes que la
-permission de les regarder une minute en écartant
-un rideau. Vous vîtes un certain prince,
-qu’on appelait le Prince comme s’il eût été seul
-au monde de ce rang, et qui ressemblait aux
-images populaires de Napoléon. Et comme
-Thérèse Lachmann, plus tard M<sup>me</sup> de Païva, un
-soir qu’elle mourait de faim aux Champs-Élysées,
-dit : « J’y ferai construire mon hôtel, »
-vous dîtes : « J’aurai ce prince, à côté de qui
-on ne me permet pas de m’asseoir. » J’aime autant
-vous dire que je sais que vous l’avez eu ;
-mais quand donc, Madame, et n’en sommes-nous
-pas encore au Prince ?</p>
-
-<p>— Oh ! dit-elle, à peu près…</p>
-
-<p>Et elle se baissa, pour prendre un autre carton,
-orné, comme la plaquette que j’ai mentionnée
-ci-dessus, d’émaux de Popelin. C’était,
-sur le dos, les armes impériales ; sur l’un des
-plats, un médaillon double, où le Prince et le
-premier Empereur se regardaient ; sur l’autre
-plat, une vue du Palais-Royal. Mais elle garda,
-sans l’ouvrir, ce carton sur ses genoux, et elle
-dit :</p>
-
-<p>— Le dessein que j’avais formé d’<i>avoir</i> le
-Prince ne se réalisa en effet qu’au bout de plusieurs
-années. La raison de ce retardement est
-assez singulière : c’est justement cette ressemblance
-que vous venez de rappeler, que tout le
-monde connaît, et dont vous avez sous les yeux
-une preuve entre mille. (Elle regarda un instant
-les deux médaillons.)</p>
-
-<p>« J’ai lu… Dieu ! que je vais encore vous
-paraître pédante ! N’importe, puisque je vous
-ai avoué, à vous, que mon ignorance est une
-comédie. J’ai lu, chez « l’Oncle », un bouquin
-de Restif de la Bretonne sur le Palais-Royal
-(admirez la coïncidence), et particulièrement
-un chapitre intitulé <i>les Ressembleuses</i>. — Je
-laisse à l’auteur la responsabilité de ce mot barbare. — Selon
-Restif, à la fin du dix-huitième
-siècle, certaines… matrones, pour procurer des
-illusions à leur clientèle, recherchaient les sosies
-féminins des plus illustres et désirables
-contemporaines, soit de la ville ou de la cour,
-soit du théâtre. Cette supercherie se pratique
-aujourd’hui encore, mais avec moins de raffinement.
-Car, s’il faut en croire Restif (et, entre
-nous, je ne le crois guère), les matrones allaient
-jusqu’à faire mouler le visage des dames auxquelles
-il s’agissait de ressembler ; les ressembleuses
-portaient longtemps ces masques, afin
-d’acquérir peu à peu la même habitude et les
-mêmes jeux de physionomie, et elles achevaient
-la ressemblance en étudiant la démarche, les
-gestes du modèle, jusqu’au timbre et aux inflexions
-de sa voix. Encore une fois, je ne sais
-pas si Restif a observé ou inventé tout cela ;
-mais vous m’accorderez que le Prince avait le
-masque napoléonien comme si on l’avait moulé
-sur l’original pour l’appliquer ensuite à son
-visage.</p>
-
-<p>« Cette ressemblance prodigieuse, ou mieux
-cette identité, fit travailler mon imagination.
-Je ne me souciais plus de prendre, au moyen
-d’une passade banale, la revanche du déjeuner
-d’où j’avais été exclue : je voulais Napoléon.
-Pas celui-ci : l’Autre. J’avais l’idée fixe, la superstition,
-la passion de Napoléon, comme le
-héros de Stendhal, — mais avec tous les avantages…
-et toutes les commodités que me donnait
-mon sexe.</p>
-
-<p>Cette étrange confidence amena une digression.
-M. le vicomte de Courpière n’est pas né
-interrupteur, il ne sait pas jeter dans les couplets
-d’autrui des réflexions spontanées et vives ;
-mais il aime à développer posément des idées
-générales. Il coupa M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor
-pour nous faire connaître ce qu’il pensait du
-culte bonapartiste et du grand homme lui-même.
-Je n’éprouvais pas le besoin de l’apprendre
-à ce moment-là précisément, et, de
-plus, les vues de M. de Courpière me causèrent
-une certaine irritation. Il se flattait d’être une
-manière de conquérant, — je ne saurais dire
-qu’il eût tort ; et, comme la plupart des hommes
-qui se sentent nés pour conquérir, il prétendait
-ressembler lui aussi à Napoléon, le conquérant-type.
-Mais cette prétention ne dénotait de sa
-part aucun orgueil, car il ne nous dissimula
-point que Napoléon lui semblait surfait.</p>
-
-<p>J’avais lu dernièrement une interview d’un
-auteur dramatique célèbre, qui de même comparait
-à l’Empereur le héros d’une de ses
-pièces, grand brasseur d’affaires, donnait la préférence
-à son personnage, et s’exprimait sur le
-compte de l’autre héros avec dédain. Je m’échauffai
-à ce souvenir et à la diatribe scandaleuse
-de M. de Courpière ; et j’entrepris de faire
-une apologie de Napoléon, ce qui n’était guère
-moins inutile que de déblatérer contre lui. Je
-ne parlai point de ses talents militaires : je crois
-que tout a été dit là-dessus, et d’ailleurs je n’y
-entends rien. Mais je déclarai que je l’admirais
-pour sa faculté de souveraineté, sans pareille
-dans le passé ni probablement dans l’avenir
-(espérons-le), et pour la forme de son intelligence,
-la plus approchante que nos faibles génies
-puissent concevoir d’une intelligence divine
-et providentielle : car elle apercevait du même
-regard les ensembles et le détail. M<sup>me</sup> la marquise
-de Ventnor daigna trouver ces deux traits
-bien choisis, et elle y ajouta ceux qui peuvent
-plus particulièrement séduire l’imagination
-d’une femme. Toute femme rêve un maître, et
-celui-ci était le Maître. Quelle ivresse de s’assujettir
-à lui, et en même temps de le dominer !
-Car elles dominent toujours, elles sont toutes
-des servantes-maîtresses. J’avais bien dit qu’il
-était à l’image de Dieu : quel effroi et quelle
-gloire d’être visitée par un dieu, comme Alcmène,
-et par celui-ci, qui, dans les transfigurations
-de l’amour, se faisait homme, enfant
-même, avec des brutalités et des grâces ! On nie
-qu’il ait pris le temps d’aimer : il a connu
-toutes les sortes d’amour, fraîches idylles et
-vives passades, la délectation morose de l’habitude :
-il a aimé jusqu’à l’impénitence une vieille
-maîtresse infidèle et charmante ; il a même
-aimé par snobisme, et, après avoir violé l’archiduchesse
-comme ferait un charretier, il lui a
-voué une sincère tendresse, étonnée, respectueuse, — despotique.</p>
-
-<p>Je fis à mon tour mon compliment à lady
-Ventnor : je lui assurai que l’on ne saurait
-mieux résumer la vie amoureuse de Napoléon ;
-mais je lui rappelai qu’il était mort longtemps
-avant qu’elle ne naquît, et je la priai de passer
-au Prince suppléant.</p>
-
-<p>— Pas encore, dit-elle : j’ai, par ordre chronologique,
-un épisode préliminaire à vous raconter.</p>
-
-<p>Elle avait été remarquée — ah ! cela devait
-arriver — par un autre membre de la famille
-impériale, enfin par le second Empereur lui-même.
-Elle lui avait plu, et n’avait point résisté
-à la tentation d’éprouver si cet autre neveu
-de son idole lui était aussi ressemblant. Ce fut
-une désillusion. Non certes qu’elle n’eût gardé
-un aimable souvenir de Napoléon III. Comme
-tous ceux qui l’ont approché, elle vantait son
-charme nonchalant, son extrême courtoisie, sa
-bonne éducation, si rare chez les têtes couronnées,
-son intelligence séduisante, mais chimérique,
-en tout point l’opposé de l’intelligence
-effective du grand Empereur. Il semblait avoir
-le goût des femmes, et avec cela en être désabusé.
-Il les traitait avec égards, d’un air d’ennui
-dissimulé par politesse, d’humeur toujours
-égale, sans rien de l’humanité capricieuse de
-Napoléon I<sup>er</sup>. Lady Ventnor s’empressa d’ailleurs
-d’ajouter qu’il y avait dans ce raccourci
-plus d’hypothèse que d’expérience, et qu’elle
-était bien allée avec lui jusqu’au rendez-vous,
-mais qu’un incident tragique avait éludé le dénouement.</p>
-
-<p>Le protocole était moins sévère en ce temps-là
-que depuis la République, l’Empereur se déplaçait
-fréquemment sans escorte de Cent-gardes ;
-et l’on ne faisait notamment point,
-quand il partait en expédition galante, tous les
-embarras que l’on ne manquerait point de faire
-aujourd’hui si nos vénérables présidents s’avisaient
-de courir. On avait cependant fouillé
-l’hôtel des sous-sols aux combles, lady Ventnor
-avait été priée de se tenir dans son boudoir et
-de n’en plus bouger, une heure au moins avant
-que Sa Majesté n’arrivât : et un agent de la
-police secrète, un Corse, s’était installé, sans
-lumière, dans la pièce voisine, qui commandait
-le boudoir.</p>
-
-<p>L’Empereur vint à l’heure fixée, comme en
-visite, et entama d’abord une conversation de
-la plus irréprochable banalité, qui faisait contraste
-avec ce mystère et cette surveillance. Le
-contraste parut encore plus étrange lorsque l’on
-entendit, à côté, un léger cri de surprise, un
-coup sourd et la chute d’un corps. L’Empereur
-fit un geste d’excuse, et vivement, mais avec
-sang-froid, ouvrit la porte, au moment où l’agent
-corse l’ouvrait aussi, de sorte que Sa Majesté
-faillit être heurtée. On vit par terre, poignardé,
-un jeune valet de chambre italien,
-engagé récemment. Le Corse prétendit qu’il
-appartenait à une société de carbonari et qu’il
-avait tenté de s’introduire dans le boudoir pour
-assassiner l’Empereur : il n’avait peut-être fait
-que passer là innocemment, sans savoir que
-l’Empereur y était. Napoléon fut aussitôt emmené,
-presque de force, par ses agents, et dut
-enjamber le cadavre.</p>
-
-<p>— Il me faisait, dit lady Ventnor, l’honneur
-de vouloir absolument rester, mais il dut céder.
-Je ne l’ai d’ailleurs pas revu, et ce furent là
-toutes mes relations avec Napoléon III.</p>
-
-<p>« C’est, poursuivit-elle, peu après que je fus
-mise en relation avec le seul <i>ressembleur</i>. Il désira
-de me connaître, apparemment sur le conseil
-de l’un des trois ou quatre amis intimes qui,
-pour sa commodité et les convenances (bien
-qu’il en fît bon marché), endossaient ses maîtresses,
-mais je ne sus jamais lequel. Le lieu de
-la rencontre fut chez Anna Deslions, qui avait
-joui longtemps des faveurs du Prince et qui
-pensait se conformer aux précédents historiques
-en étant maintenant complaisante à ses
-nouvelles fantaisies. Le protocole fut assez impudent :
-le Prince me prit à sa droite, ce qui
-revenait à me jeter le mouchoir publiquement,
-et, pour que nul n’en doutât, il me traita pendant
-le dîner, où nous étions quinze, comme si
-nous eussions été tête à tête. J’oubliais de vous
-dire que je n’avais pas été consultée, mais
-simplement avertie par Anna Deslions que je
-ferais bien, pour commencer, de résister un
-peu, parce que Son Altesse Impériale aimait
-cela.</p>
-
-<p>« Mon Dieu ! ces façons ne pouvaient pas me
-déplaire : elles étaient napoléoniennes, elles
-répondaient à mon dessein. Il n’y avait que
-cette résistance qui me chiffonnât. Je n’avais
-aucune envie de me marchander, et je hais
-l’hypocrisie. J’eusse préféré en user avec le
-Prince aussi librement qu’il faisait avec moi.
-Le dîner eût tourné à l’orgie romaine ! Je m’oubliai.
-Anna, qui était la correction même, se
-fâcha. Vous pensez qu’elle ne pouvait gronder
-le Prince ; elle me fit des yeux, inutilement ;
-elle se décida enfin à se lever de table et, d’un
-signe impérieux, m’appela dans le fumoir,
-pour me dire : « Mais résistez donc, malheureuse,
-résistez ! » J’en ris beaucoup et je fis
-ensuite de mon mieux ; mais je crois qu’elle
-exagérait et que le Prince n’y tenait pas tant
-que cela.</p>
-
-<p>« Par exemple, je résistai quand il prétendit,
-au sortir de table, m’emmener, sans reparaître
-au salon, et m’accompagner chez moi. Je m’étais
-mis dans la tête que la chose aurait lieu
-chez lui et qu’il m’enverrait ses ordres par son
-premier valet de chambre, comme faisait l’autre.
-Je jouais gros jeu, car il était l’homme du moment,
-et rien ne me garantissait qu’il désirerait
-encore demain ce qu’il souhaitait si fort ce
-soir. Cependant ma fantaisie, que je lui dis et
-que je lui expliquai, l’amusa. Il se monta, fut
-d’une verve étourdissante, s’occupa de tous
-sans paraître brouillé avec moi. Je n’avais pas
-résisté, il ne me pressait plus, et il demeura
-jusqu’à onze heures du soir : Anna Deslions
-n’y comprenait rien, ni quand elle le vit partir,
-seul, et pourtant de la meilleure humeur.</p>
-
-<p>«  — Mais vous l’avez raté, ma chère ! me dit-elle,
-consternée.</p>
-
-<p>«  — Je ne crois pas, fis-je.</p>
-
-<p>« Je ne l’avais même pas différé. Je rentrai,
-je me mis au lit, dans ce grand lit de marqueterie
-que je vous ai laissé entrevoir l’autre jour ;
-et, sous l’Aurore qui plane à la voussure de la
-niche, je m’endormis comme un enfant sur qui
-veille son ange gardien. Je fus tirée de ce sommeil
-innocent par un carillon. Ma femme de
-chambre se précipita chez moi et me dit qu’il
-fallait me lever et m’habiller au galop, et que
-l’on m’attendait en bas, d’ordre du Prince,
-pour me conduire au Palais-Royal. J’ai le réveil
-mauvais, je me mis en colère, et j’envoyai Son
-Altesse Impériale à tous les diables. Puis je
-songeai que je n’avais pas volé ce qui m’arrivait,
-et je trouvai même la plaisanterie assez
-bonne. J’y répondis par une plaisanterie du
-même goût : je revêtis ce que vous pouvez imaginer
-de plus somptueux et de plus inexpugnable
-comme toilette de cour, et je me parai
-de bijoux plus qu’une châsse.</p>
-
-<p>« Je ne fus au Palais-Royal que sur les trois
-heures du matin, où je trouvai le Prince qui
-piaffait. Il me reçut mal. Bah ! mon programme
-comportait d’être rudoyée à l’occasion. Mais
-j’avais passé la mesure : je n’avais pas l’air
-d’une femme à qui l’on peut dire : « Maintenant,
-déshabille-toi, » comme l’autre Napoléon
-n’eût pas manqué de le faire après avoir
-grondé un peu. Mon Prince ne le dit pas, et,
-quand il redevint poli, il ne redevint point galant.
-Ma visite tournait à la grande cérémonie,
-assez comique à pareille heure. Puis, comme
-nous mourions de faim tous les deux, bien
-qu’Anna Deslions nous eût magnifiquement
-traités (mais de sept à neuf), il fit servir à souper,
-où il prodigua pour moi son esprit, son
-éloquence impériale, son familier et son sublime.
-Je crois que je ne lui répondis point
-mal. Le ton de cet entretien décida de la suite
-de notre liaison, qui fut toujours sérieuse et
-relevée. Cela n’empêchait pas l’abandon. Je lui
-contai, entre autres, l’histoire de ce déjeuner
-que vous me rappeliez tout à l’heure, et l’espèce
-de vœu que j’avais fait. Il fut décidé que nous y
-satisferions le lendemain, toujours avec le même
-cérémonial.</p>
-
-<p>« On vint, en effet, me chercher, mais cette
-fois à onze heures. J’y allai en négligé, il me
-reçut de même, et je connus un autre Napoléon,
-je dirais presque un Bonaparte, celui qui
-jouait aux barres dans le jardin de la Malmaison,
-et à d’autres jeux… Les jeux de princes
-n’ont rien de singulier, et vous savez que je
-n’aime pas à m’étendre sur le chapitre des intimités.</p>
-
-<p>« Celles-ci durèrent fort longtemps, et jamais
-le protocole ne fut modifié. Le Prince me faisait
-l’honneur de venir chez moi souvent, au
-moins deux fois par semaine, mais à l’heure de
-mes amis, et tout le monde pouvait feindre
-d’ignorer ce que tout le monde savait. Jamais il
-ne franchit le seuil de ma chambre, mais il
-m’envoyait chercher le soir de temps en temps.
-On ne me prévenait point, mais je me faisais
-un devoir de me rendre libre si je ne l’étais
-point. La fantaisie du Prince était fort irrégulière :
-il se passait quelquefois des quinze jours
-sans que je fusse mandée au Palais, puis j’y
-allais trois jours de suite. Il me recevait toujours
-dans une petite bibliothèque attenante à
-un salon où venait fréquemment la princesse.
-Il voulut même un jour me la faire voir par le
-trou de la serrure, et il se permit, à propos de
-l’extrême simplicité de sa femme, des plaisanteries,
-certes respectueuses, mais que je n’aime
-point. Je les lui reprochai sérieusement.</p>
-
-<p>« Nos entretiens étaient fort divers, et je ne
-savais jamais, en arrivant, ce qui allait se passer,
-s’il me bousculerait et gâterait ma robe, ou
-si nous causerions trois heures durant des plus
-graves sujets de politique. Il oubliait volontiers
-l’amour quand il était en pique avec les Tuileries,
-et ses piques n’étaient point rares. Je me
-gardais de faire l’Égérie, et il ne m’y engageait
-point. Je crois qu’il faisait cas de mon jugement,
-mais il trouvait moyen de délibérer avec
-moi sans jamais me consulter, ou du moins
-sans en avoir l’air. Je ne me permettais de dire
-mon avis que s’il attaquait la religion. Vous
-savez combien il était, hélas ! libre-penseur.
-C’était le seul nuage entre nous. Sur Dieu, je
-n’entendais pas raillerie. Il en riait, après s’être
-fâché, et cette différence de nos opinions n’empêchait
-pas que je ne lui fusse nécessaire. Il
-voulait même m’avoir auprès de lui, invisible
-et présente, en des circonstances où, moi, je
-m’y trouvais déplacée. Il assurait que je pouvais
-seule l’aider à supporter les corvées officielles !</p>
-
-<p>« Il me faisait suivre les chasses en voiture
-fermée, et c’est ainsi que j’assistai à ce bain
-qu’il prit, un jour de grande chaleur, dans
-l’étang de la Reine Blanche, à l’effarement des
-dames présentes. Il osa même, un soir, me
-faire entrer dans la cour du château de Compiègne,
-où je fus témoin d’un spectacle inattendu.
-L’on avait apporté de Beauvais un mobilier
-de salon tout neuf, fort laid, mais d’une
-grande valeur, et on l’avait garé dans un vestibule.
-Il faisait beau, très chaud ; l’Impératrice
-et ses dames d’honneur sortirent pour prendre
-l’air. Comme elles ne savaient à quoi passer le
-temps, elles firent tirer dans la cour ces chaises,
-ces canapés, ces fauteuils, et jouèrent au chat
-perché. Quand elles furent lasses de sauter à
-pieds joints sur les tapisseries, elles changèrent
-de jeu, et s’amusèrent à les lacérer à grands
-coups de ciseaux. Cette scène me rappela le
-célèbre tableau de Winterhalter, avec plus de
-mouvement.</p>
-
-<p>« Je rompis avec le Prince peu de temps
-après. J’eus l’idée extraordinaire de lui faire
-une scène de jalousie ! C’est à n’y pas croire.
-Mais il fallait que cela finît, comme tout doit
-finir, et le prétexte importe peu. Le Prince fut,
-selon sa coutume, implacable : je veux dire que
-nous ne nous réconciliâmes jamais amoureusement ;
-mais notre amitié ne souffrit point de la
-rupture de notre amour. Il s’est jusqu’à son
-dernier jour soucié de moi, avec la plus tendre,
-la plus touchante sollicitude, ses lettres en font
-foi. (Lady Ventnor nous en laissa enfin lire
-quelques-unes, mais elle ne me permit malheureusement
-point de les copier.) Toutefois,
-reprit-elle, il ne s’est plus soucié de moi qu’à
-distance, de haut. Il passait dans ma vie, songeur,
-les mains croisées derrière le dos, un peu
-voûté, comme pour se réduire à la médiocre
-taille de l’autre, et c’était « l’autre » plus que
-jamais, et même un portrait officiel de l’autre…</p>
-
-<p>« Bien longtemps après, dit-elle encore, je
-l’ai revu, oh ! cette fois, de si loin !… Je traversais
-le lac de Genève sur mon yacht, nous passâmes
-devant Prangins. A tout hasard, je dirigeai
-la longue-vue vers le château. Je le vis. Il
-faisait lentement, lourdement, le tour de cet
-immense tapis vert qui descend de la façade
-jusqu’au bord de l’eau ; et je crus un moment
-que j’étais en pleine mer, que je croisais près
-de Sainte-Hélène, que je voyais l’autre sur son
-rocher…</p>
-
-<p>— Vous y mettez, dis-je, un peu de complaisance,
-et même de romantisme ; car Prangins
-est une Sainte-Hélène bien agréable.</p>
-
-<p>— Oui, dit-elle en souriant.</p>
-
-<p>Elle reprit :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas la dernière vision que j’aie
-eue de lui. Je l’ai revu… non, je l’ai entendu…
-Je l’ai entendu mourir, à l’hôtel, à Rome. Quel
-étrange hasard que j’y sois venue sans savoir
-qu’il y était, et justement pour apprendre qu’il
-était en train de mourir ! Du vestibule, où j’entrais,
-je reconnus sa voix, sa grande voix de
-commandement et de colère. Il chassait de sa
-chambre le prêtre ; il hâtait le départ d’une
-amie indiscrète ; il refusait de recevoir un fils…
-J’arrivais bien, moi, quatrième ! Naturellement,
-je n’allais pas demander à être reçue ; mais je
-fus aussi bouleversée que s’il m’avait expulsée
-comme les autres ; et, attendant je ne sais quoi,
-je n’osais rentrer dans ma chambre, j’errais
-dans les couloirs, où les trois autres, comme
-des âmes en peine, erraient aussi ; nous nous
-rencontrions, nous nous devinions sans nous
-connaître, et nous n’osions pas nous regarder.
-Et là-haut la grande voix grondait toujours, et
-mugissait, et tonnait jusqu’au dernier soupir !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br />
-ÉMILE</h2>
-
-
-<p>J’admire la diversité de M. de Courpière : il
-aurait le droit d’être monotone, il est l’homme
-d’une seule idée ; mais, outre que des hasards
-complaisants ont paru faire exprès de varier à
-l’infini ses situations, il a lui-même toujours
-considéré que son industrie particulière devait
-s’appliquer à n’importe quoi ; et l’on peut dire
-qu’il n’a de personnel que son point de vue,
-d’où il ne se gêne pas pour regarder de tous les
-côtés. Au rebours de ce personnage de La
-Bruyère qui est propre à tout, autrement dit à
-rien, il profite de ce qu’il n’est propre spécialement
-à rien pour prétendre à tout. On se rappelle
-que naguère, sans se laisser divertir de sa
-vocation, il a porté aux affaires de son pays un
-intérêt bien naturel d’un homme né pour
-siéger à la Chambre des pairs, s’il y en avait
-une. La malice du suffrage universel ne lui a
-même pas permis d’obtenir un siège à la
-Chambre des députés ; mais son activité politique
-ne faisait que sommeiller, et un beau
-matin il m’annonça qu’il allait tâter du journalisme.</p>
-
-<p>— Je suis, me dit-il, à la veille de lancer un
-grand quotidien, qui aura douze pages et ne
-coûtera qu’un sou.</p>
-
-<p>— Ah ! bah ? dis-je.</p>
-
-<p>— Oui, fit-il, c’est le moment.</p>
-
-<p>Je lui objectai que toute personne qui crée
-un journal ou qui publie un livre se flatte que
-le besoin s’en fît sentir précisément à cette
-heure-là : mais il n’a pas coutume de s’arrêter
-aux objections. Il poursuivit :</p>
-
-<p>— Un grand quotidien d’un sou et de douze
-pages raflera du premier coup toute la clientèle
-des confrères, s’il est résolument bourgeois, s’il
-tourne en dérision le snobisme socialiste, s’il
-exploite la peur des classes dirigeantes, s’il attaque
-de front la tyrannie des syndicats et l’impôt
-sur le revenu, si enfin il réclame le maintien
-de la peine de mort et s’il s’enjolive d’un peu
-de littérature honnête : car la pornographie a
-fait son temps.</p>
-
-<p>— Ce programme, dis-je, me sourit, mais il
-faut de l’argent.</p>
-
-<p>Et, par suite de je ne sais quelle association
-d’idées, je me mis à chercher malgré moi s’il
-n’y avait point une femme là-dessous.</p>
-
-<p>— De l’argent ! répondit M. de Courpière.
-Je te crois ! Il faut un million ou un million et
-demi. Je ne marche pas à moins de quinze cent
-mille francs.</p>
-
-<p>— Tu te mets bien, dis-je.</p>
-
-<p>Il haussa les épaules. Une autre association
-d’idées me fit songer à lady Ventnor, et je lui
-dis en plaisantant qu’il devrait demander cette
-somme à notre amie. Il me répondit avec un
-admirable sang-froid :</p>
-
-<p>— C’est naturellement à elle que je la demande.</p>
-
-<p>— Ah ! fis-je, un peu choqué de cette indiscrétion
-qui me semblait prématurée.</p>
-
-<p>— Je trouverais facilement, reprit-il, quinze
-cent mille francs ailleurs. Je n’ai qu’à me
-baisser. Mais je donne la préférence à lady
-Ventnor. Je souhaite un associé plutôt qu’un
-bailleur de fonds. Je devrais dire une associée,
-car ce mot devrait toujours être employé au
-féminin. Or je ne saurais trouver d’associée
-plus précieuse que la marquise. Son esprit
-s’appareille merveilleusement au mien, et je
-pressens que nous ferons à nous deux de
-grandes choses.</p>
-
-<p>— En attendant mieux, dis-je.</p>
-
-<p>M. de Courpière haussa une seconde fois les
-épaules. Je repris :</p>
-
-<p>— Tu m’as reproché l’autre jour d’avoir
-voulu escroquer un tête-à-tête à lady Ventnor :
-j’espère que tu ne vas pas chercher ta revanche,
-et que tu me permettras d’assister en tiers à la
-conférence où tu solliciteras ses avis, sa collaboration
-et quinze cent mille francs. Je voudrais
-voir comme on s’y prend pour tirer d’une femme
-un million et demi.</p>
-
-<p>— Tu assisteras à notre conversation, répondit
-M. de Courpière. La marquise et moi ne
-suffirions pas à fabriquer un journal. Il doit y
-avoir, dans ces machines-là, un tas de corvées
-où une femme n’entend rien, et dont il ne me
-plairait pas de me charger.</p>
-
-<p>— Oui, dis-je, la cuisine.</p>
-
-<p>— Ce mot dit tout. Eh bien, je te la confierai.</p>
-
-<p>— Avec des appointements de chef. Je n’en
-demande pas plus.</p>
-
-<p>— Tu penses bien que je ne vais pas te chicaner
-sur tes gages.</p>
-
-<p>— Merci, dis-je. Et quand voyons-nous lady
-Ventnor ?</p>
-
-<p>— Mais, dit-il, cette après-midi. C’est pourquoi
-je t’ai parlé de l’affaire ce matin.</p>
-
-<p>Le rendez-vous eut lieu dans le petit salon
-des archives. Je m’en félicitai. J’avais peu de
-foi au journal de M. de Courpière, que j’intitulais
-déjà, à part moi, le <i>Pot au lait</i>. Je pensais
-que lady Ventnor, après avoir éludé la proposition
-qui lui allait être faite de consacrer à cette
-feuille un de ses millions et la moitié d’un
-autre, serait bien aise de trouver un prétexte
-pour changer de conversation et se laisserait
-volontiers remettre par moi sur le chapitre de
-ses souvenirs et de ses correspondances.</p>
-
-<p>Mais lady Ventnor n’a pas moins de diversité
-ni d’imprévu que M. de Courpière. Elle écoute
-d’abord tout ce qu’on lui dit, et le prend au
-sérieux jusqu’à preuve du contraire : c’est un
-principe fort sage. Elle oblige ses interlocuteurs
-d’avoir des idées nettes et de mettre les points
-sur les <i>i</i>. Avec Maurice, la besogne n’est point
-petite ; mais elle s’en tira mieux que je n’eusse
-pu faire, moi qui ai l’habitude. Elle approuva
-les grandes lignes de son programme, puis elle
-le compléta et, pour expliquer ses vues personnelles,
-prononça une manière de discours-ministre
-sur la politique générale, tant extérieure
-qu’intérieure.</p>
-
-<p>Je ferai grâce à mes lecteurs de ce morceau,
-qui me parut un peu long, mais bien remarquable
-par le sens pratique : c’est l’essentiel de
-l’intelligence des femmes, les hommes seuls
-s’égarent quelquefois dans les nuages. Mais
-lady Ventnor passait l’ordinaire moyenne du
-terre à terre féminin. Cette personne bien pensante,
-qui m’avait souvent agacé par ses jérémiades
-sur les malheurs du temps présent, se
-manifesta soudain l’ennemie de toute superstition
-et même de tout principe, au moins de
-toute idée <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>, indifférente même à la
-forme du gouvernement, pourvu qu’elle y exerçât
-une influence, et ne s’effarant d’aucune
-incohérence ni d’aucune contradiction de la
-réalité, enfin une opportuniste intégrale (il faut
-bien que j’use de cette langue). Elle en gênait
-M. de Courpière, que les bienséances et son
-titre obligent de croire à quelque chose.</p>
-
-<p>J’observais le visage de lady Ventnor cependant
-qu’elle nous débitait sa profession de foi :
-le caractère s’en était modifié sensiblement.
-Elle me rappelait ces petites bourgeoises,
-épouses de commerçants, qui sont diligentes,
-entendues et commandantes ; qui ne portent
-point la culotte, mais au moins le pince-nez ;
-qui tiennent les livres et sont d’incomparables
-majordomes, ou madames j’ordonne. Elle me
-semblait capable de gouverner la France,
-comme, par exemple, une boulangerie : la loi
-salique est peut-être une sottise. Je ne pus me
-défendre de lui adresser mes félicitations. Elle
-les reçut en boutiquière modeste, qui est à la
-peine, mais veut que son mari soit à l’honneur :
-« C’est lui qu’il faut complimenter, ce n’est pas
-moi. »</p>
-
-<p>Elle dit :</p>
-
-<p>— Je ne suis qu’une bonne élève.</p>
-
-<p>« Allons donc ! » pensai-je ; et alors je m’aperçus
-que, depuis qu’elle exposait ses idées,
-tout en les trouvant féminines, je « cherchais
-l’homme » qui les lui avait pu suggérer ; de
-même qu’aux premiers mots qu’avait dits
-M. de Courpière de quinze cent mille francs,
-j’avais « cherché la femme » qui les lui procurerait.
-La réponse que venait de me faire la
-marquise me permettait de lui dire sans impertinence :</p>
-
-<p>— Quel est le maître ?</p>
-
-<p>Je n’y manquai point. Elle prit sur un des
-rayons de la bibliothèque, entre le <i>Roman de la
-Momie</i> et les <i>Paradis artificiels</i>, une miniature
-encadrée d’ébène, qu’elle me tendit.</p>
-
-<p>La tête du personnage y était seule représentée,
-et je me demande à quel indice je devinai
-la disproportion de cette tête puissante au
-corps que je ne voyais pas, la stature brève, le
-cou dans les épaules. La peinture était minutieuse,
-d’une mollesse écœurante, et il fallait
-que le modèle eût des traits singulièrement nets
-et durs pour que l’artiste n’eût point réussi à
-les rendre fades et frustes. Les yeux très clairs
-dardaient et assenaient un regard despotique,
-presque furieux. Le teint exsangue était d’un
-vieillard, mais le pinceau avait léché et effacé
-les rides. Toute autre preuve de l’âge manquait,
-ainsi qu’aux visages entièrement rasés. De plus,
-le crâne était chauve, avec le même luxe de
-bosses qu’une tête destinée à la démonstration
-de la phrénologie. La pose était de trois quarts,
-mais on sentait le profil de médaille, et si ressemblant
-à celui de l’Empereur — ou de son
-neveu, que je me demandai un instant si je
-n’avais point devant les yeux quelque portrait
-gauche de l’un ou de l’autre.</p>
-
-<p>Mais il n’y avait qu’une ressemblance littérale
-et point d’air de famille. Le personnage ressemblait
-à Napoléon, comme tant d’Américains lui
-ressemblent, et je trouvai en effet de l’américain
-dans cette physionomie. Mais voici maintenant
-que j’y découvrais tous les traits du bourgeois
-d’il y a soixante-quinze ans, l’original et le seul
-vrai — on n’en fait plus — M. Thiers ! — étroit,
-têtu, important, prépondérant, sculpté
-dans du bois, assis dans son faux-col. Comme
-je tire vanité de mon aptitude à déchiffrer les
-figures vivantes ou les portraits, je m’empressai
-de communiquer à lady Ventnor les résultats
-de mon analyse, et elle sourit d’un air à me
-faire croire qu’elle trouvait à ces réflexions
-quelque profondeur.</p>
-
-<p>Je demandai alors le nom du personnage, et
-elle parut surprise que je ne l’eusse point reconnu.
-Elle me dit ce nom, qui était celui du
-plus célèbre journaliste d’hier : je ne l’ignorais
-point, mais je ne savais, sur l’homme, rien de
-précis. Elle s’étonna encore, et se lamenta.
-Triste chose que l’éphémère puissance, la gloire
-viagère des journalistes ! Quoi ! la presse transformée
-et l’on peut dire recréée, tant d’écriture,
-un tel amas de papier, un labeur écrasant, une
-idée par jour, une influence si effective sur
-l’opinion et sur les événements, et rien ne
-reste, à peine un nom, pas une ligne, ni un
-souvenir ! Elle transposa les stances à la Malibran
-et les appliqua aux journalistes : « Sans
-doute il est trop tard pour parler encore
-d’elle… »</p>
-
-<p>— Madame, lui dis-je, parlez-nous tout de
-même de lui. Je le connais mal, c’est une raison
-pour que je désire de le connaître davantage.</p>
-
-<p>— Vous le connaissez mal, mais vous l’avez
-attrapé du premier coup. Vous n’avez eu qu’à
-jeter les yeux sur un assez pauvre portrait : cela
-est extraordinaire, et vous méritez que l’on
-vous fasse toucher du doigt la justesse de vos
-définitions.</p>
-
-<p>« Émile, reprit-elle… Si je lui donne ce petit
-nom, qui était réellement le sien, n’allez pas
-croire que je le fasse par un reste de familiarité,
-et que je me permette de le tutoyer devant
-vous. Mais il affectait lui-même de s’appeler
-Émile tout court, par bravade, à titre d’enfant
-adultérin. C’est aussi un prénom philosophique,
-imprégné du souvenir de Rousseau.
-Émile ressemblait donc à Napoléon, et vous
-pensez bien que c’est d’abord ce que je remarquai
-de lui. Je n’en avais pas fini l’autre jour
-avec les <i>ressembleurs</i> : il restait encore celui-là.
-J’ignore, et vous aussi, les lois de la physionomie ;
-mais je sais qu’il n’y a point de ressemblance
-physique sans ressemblance morale, et
-que l’on doit toujours juger les gens sur l’apparence, — à
-condition, bien entendu, que l’on
-sache lire et interpréter l’apparence. Dans cette
-tête-ci ne pouvait loger qu’une âme bâtie sur
-le même plan que l’âme de Napoléon ; âme de
-dominateur et d’organisateur, qui sans doute
-appliquait à des objets différents un génie pareil,
-sinon égal, et dont l’histoire pouvait aussi
-bien s’intituler <i>Victoires et Conquêtes</i> ; le mieux
-venu des ressembleurs, car sa ressemblance
-n’est point rigoureuse et servile ; le plus moderne,
-car c’est le Napoléon des affaires, il a
-livré et il a gagné les batailles de l’argent, il a
-créé des journaux comme l’autre des armées, il
-a fondé l’empire de la presse.</p>
-
-<p>« Il peut vous rappeler aussi les Américains
-qui ont usurpé le masque de notre César. Il fut
-comme eux entreprenant et téméraire, il eut le
-goût du risque et il provoqua les hasards. La
-grandeur ne lui suffisait point : il préférait l’énormité.
-Il aimait les chiffres vertigineux. Ses
-conceptions étaient simples, et on disait, quand
-il avait réussi : « Ce n’est pas si malin », mais
-le tout était d’y penser. Par exemple, il diminua
-de moitié le prix de ses journaux, et il en tripla
-le tirage. Il osa vendre son papier moins cher
-que le prix de revient, et il gagna beaucoup
-plus que la différence au moyen de la publicité.
-Ce sont des procédés américains si vous voulez ;
-mais il fut Américain sans le savoir, et
-avant les Américains eux-mêmes. Il fut Français ;
-il fit fortune dans le commerce des idées
-en gros, des paroles sonores et du papier
-noirci : c’est une aventure bien française.</p>
-
-<p>Mais lady Ventnor paraissait admirer surtout
-que j’eusse découvert sur cette figure l’empreinte
-bourgeoise, et elle me félicita de ma
-perspicacité en termes que je ne rapporterai
-point, par modestie.</p>
-
-<p>— Oui, continua-t-elle, Émile, ce César de
-la Presse et cet aventurier de la finance, fut
-prodigieusement bourgeois, et comme seuls les
-Français savent l’être. Et ceci n’est pas, entre
-parenthèse, pour le rendre si différent de Napoléon.
-Vous parliez de M. Thiers, qui est le type
-du bourgeois comme Napoléon celui de l’empereur.
-Les deux masques ont des traits communs.
-Thiers le savait bien et s’enorgueillissait de
-cette ressemblance. Elle n’est pas imaginaire,
-mais elle ne signifie pas que Thiers avait le génie
-stratégique : elle signifie que le génie de
-Napoléon s’encadrait de préjugés bourgeois,
-auxquels nous devons tout ce qu’il y a d’arriéré,
-de superstitieux et d’étriqué dans le code.
-Nous ne concevons plus guère aujourd’hui que
-l’on puisse être un philistin avec une intelligence
-vaste et même du génie ; mais ce mélange
-n’était point si rare à la fin du dix-huitième
-et au commencement du dix-neuvième siècle.
-Émile était né en 1806.</p>
-
-<p>« Le préjugé des enfants naturels est un de
-ceux que nous avons mis à néant. Mais il était
-alors vivace. Émile s’en croyait affranchi : la
-preuve du contraire est qu’il en souffrait, et
-sans raison, car jamais il n’avait subi les humiliations
-dont Alexandre Dumas fils s’est plaint
-si amèrement. Je vous ai dit qu’il affectait parfois
-de s’appeler Émile tout court ; mais il avait
-pris d’autorité, et il portait publiquement le
-nom de son père. Ce père, qui ne pouvait le reconnaître,
-l’avouait. Et j’ai vu Émile, vieillard,
-illustre, sourdement souffrir d’une tache de
-naissance à laquelle personne ne pensait plus.</p>
-
-<p>« D’un bourgeois, il avait encore cette vanité
-que vous appelez aujourd’hui snobisme. Il
-s’était marié deux fois. Sa première femme
-était l’esprit le plus facile et le plus brillant,
-poète, mais de profession, et surtout femme de
-lettres, et qui l’était devenue plus encore au
-contact d’un tel mari. Elle s’était faite son associée,
-sa collaboratrice. Il l’avait perdue trop
-jeune, et il ne l’oublia jamais. Il épousa cependant
-la veuve d’une espèce de prince allemand,
-et il fut encore, en ceci, bourgeois à la manière
-de Napoléon : il eut sa Marie-Louise après sa
-Joséphine. Mais il fut moins dupe que l’Empereur,
-et il chassa la princesse avec fracas, en
-désavouant des enfants qu’elle était allée lui faire
-on ne sait où.</p>
-
-<p>« Il avait enfin le plus bourgeois des snobismes,
-que j’appellerai le snobisme du violon
-d’Ingres. Cet homme formidable, meneur
-d’hommes, terreur des gouvernements, ne
-jouissait pas de sa puissance réelle ni de ses succès :
-il n’ambitionnait que ceux du théâtre. Il
-bâclait, avec la même fièvre que ses articles, des
-pièces étranges, terribles, risibles, qu’on ne
-jouait pas, ou qui tombaient. Une seule fois, il
-inventa une belle situation dramatique ; il ne
-vint pas à bout de la pièce ; Dumas l’exécuta,
-sèche et poignante, et le succès fut brutal
-comme l’œuvre ; mais Émile trouva qu’on lui
-avait défiguré son idée, et retira sa signature.</p>
-
-<p>« C’est le théâtre qui a fait de nos relations
-mondaines une intimité. Figurez-vous que je
-passais pour avoir le sens du théâtre. Je crois
-même que Sarcey avait écrit dans un de ses
-feuilletons, où il aurait pu se dispenser de parler
-de moi : « Elle a le sens du théâtre. » D’où
-m’était venue cette réputation ? D’avoir joué,
-deux ou trois années durant, et Dieu sait quels
-rôles, aux <i>Délassements-Comiques</i> ? Franchement,
-d’ailleurs, je la méritais. J’avais le sens
-du théâtre, ou du moins un certain sens : c’est-à-dire
-que je pressentais infailliblement les endroits
-tragiques où le public poufferait de rire.
-Cette faculté ne laissait pas d’être précieuse pour
-Émile.</p>
-
-<p>« Il me lut un jour une pièce où il y avait
-plus d’horreur, en trois actes, que dans tout
-Shakespeare, avec je ne sais quoi de plus particulièrement
-eschylien. J’eus la vision prophétique
-d’une salle en délire, et je me fis un devoir
-d’indiquer à Émile, avec la dernière précision,
-tous les endroits où on se pâmerait. Il le prit
-mal, me fit une scène, me traita même de bête,
-et déclara que je n’avais aucun sens du théâtre.
-Mais l’événement fut si conforme à mes pronostics
-qu’il crut désormais en moi comme les esprits
-forts croient aux tireuses de cartes qui leur
-ont dit « des choses extraordinaires ». Et il ne
-manqua point de me venir lire la pièce suivante.</p>
-
-<p>« J’en augurai à peu près de même, je lui
-donnai des indications aussi précises, et cette
-fois, comme je m’affectionnais à lui, je le conjurai
-de garder son manuscrit au fond d’un
-tiroir. J’ai à peine besoin de vous dire qu’il cessa
-dans l’instant même de croire en moi. Il me
-traita une seconde fois de bête, se fit jouer, et
-l’événement me justifia beaucoup plus que je
-n’eusse souhaité.</p>
-
-<p>« Je ne suis point la femme qui veut avoir
-raison coûte que coûte et qui se console du
-malheur des autres avec un « je l’avais bien dit ».
-Certes le succès ou la chute d’une pièce sont peu
-de chose, et l’ivresse ou l’effondrement des auteurs
-un soir de première m’ont toujours paru
-disproportionnés et ridicules. Je ne pus cependant
-garder mon sang-froid quand je vis ce
-potentat dans les coulisses, abîmé comme Napoléon
-après Waterloo. Il me supplia de ne pas
-l’abandonner. Je l’emmenai dans ma voiture.
-Je me gardai du « je l’avais bien dit », mais il
-me dit : « Ah ! Marguerite, si je vous avais cru ! »
-Et il me témoigna de la façon la plus touchante,
-la plus puérile, la confiance qu’il avait en moi.</p>
-
-<p>«  — Soyez pour moi, me dit-il, la Francine
-de <i>Maître Guérin</i>, la fille et la tutrice de ce vieux
-fou d’inventeur. Vous m’empêcherez de faire
-des pièces. Vous serez bonne, mais raisonnable
-et même sévère. Je me laisserai conduire et, au
-besoin, morigéner par vous. »</p>
-
-<p>« Un soir de première, qui n’est hors de soi ?
-Même moi, qui en plaisantais tout à l’heure ;
-mais je suis une enfant de la balle ! Il n’eut point
-de peine à m’attendrir. Je promis à ce vieillard
-désemparé tout ce qu’il voulut. »</p>
-
-<p>Lady Ventnor s’interrompit pour me demander
-ce qui ne me plaisait point ; car il paraît
-que je faisais la moue. C’était sans m’en apercevoir ;
-mais, dès qu’elle m’en avisa, je lui
-dis :</p>
-
-<p>— Madame, il me semble que vos histoires
-se répètent. Voilà que vous devenez la fille
-d’Émile, comme vous étiez devenue, plusieurs
-années auparavant, la nièce de « l’Oncle » !</p>
-
-<p>— Je me moque des répétitions, dit-elle. Je
-vous raconte ma vie, je ne fais point de littérature.
-D’ailleurs, je vous ferai observer que, s’il
-y a répétition, il y a aussi progrès. Je n’étais
-que nièce à mes débuts, je deviens fille adoptive,
-c’est monter en grade. De plus, l’Oncle
-m’a recueillie quand je n’avais point de domicile
-personnel : lorsque Émile m’adopta, j’en
-avais un, et même d’une certaine magnificence,
-que je vous ai fait visiter l’autre soir.</p>
-
-<p>— Je ne pense point, dis-je, que vous ayez
-poussé la piété filiale jusqu’au déménagement ?</p>
-
-<p>— Non, dit-elle. Il désira cependant que
-j’eusse un appartement chez lui. Son hôtel était
-aussi vaste que le mien, et d’un luxe plus apparent.
-J’y demeurai parfois des semaines, quand
-il avait plus particulièrement besoin de mes services,
-je veux dire de ma protection. A l’époque
-des villégiatures, je l’accompagnais à Trouville
-ou aux eaux. Je prenais mon rôle au sérieux. Je
-ne le jouais que par intermittence ; mais toute
-l’habitude de ma vie en était modifiée, je devenais,
-ou plutôt je me préparais à devenir une
-autre femme…</p>
-
-<p>Et c’est vraiment cette « autre femme » que
-nous avions à présent devant les yeux. A mesure
-qu’elle évoquait ces souvenirs, si différents
-des histoires plutôt cyniques qu’elle nous avait
-jusques alors contées, elle se métamorphosait :
-elle prenait la figure de l’emploi honnête qu’elle
-prétendait avoir tenu auprès d’Émile. Je ne
-m’étonnai point cette fois qu’elle fît à M. de
-Courpière une confidence qui produisait sur
-elle, après tant d’années, un si merveilleux
-effet de purification visible et de rajeunissement.</p>
-
-<p>Mais j’avais une méchanceté sur les lèvres,
-et je ne pus la retenir. Je rappelai à la marquise
-que, du temps de l’oncle, son rôle de nièce ne
-lui avait point suffi, et qu’elle s’était dédommagée
-au bal Constant.</p>
-
-<p>— Voilà justement, répondit-elle, ce qui vous
-prouve que mon histoire ne se répète pas. Je
-trompais mon oncle sans scrupule, je n’aurais
-pas trompé mon père. Je ne vous dis pas que
-je ne fus point aimée, ni même que je n’aimai
-point ; mais on me respectait, et je me respectais
-moi-même.</p>
-
-<p>— Bah ! dis-je, est-ce qu’on demandait à
-votre soi-disant père la permission de vous aimer ?</p>
-
-<p>— Non, mais on lui demanda ma main.</p>
-
-<p>— J’imagine qu’il la refusa.</p>
-
-<p>— Il l’accorda. Ce fut une scène à la Greuze.</p>
-
-<p>Je la pressai de nous conter ce nouvel épisode ;
-mais elle nous remit, comme elle disait,
-au prochain numéro, et nous demanda si nous
-étions libres de revenir le lendemain.</p>
-
-<p>— Oui, dit M. de Courpière, qui semblait
-grognon. D’autant que nous n’avons presque
-pas parlé de mon journal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br />
-LA CROIX DE GENÈVE</h2>
-
-
-<p>M. de Courpière n’eut pas satisfaction le lendemain
-et il ne fut même pas question de son
-journal. M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor, qui décidément
-excelle à mettre en scène et y témoigne
-peut-être un peu trop d’application, ne nous
-reçut point dans ses archives officielles, mais
-dans un boudoir, qui était aussi une manière de
-temple de mémoire, mais plus intime. Cette
-pièce, la plus modeste de l’hôtel, était second
-Empire sans miséricorde : le « mobilier complet »,
-canapés, fauteuils et chaises de bois noir,
-garnis de moquette à fond noir roussi, où s’enlevaient
-en clair des cigognes parmi des bouquets
-de roses rouges et de roses thé ; une table
-noire, incrustée de cuivre ; et une table à ouvrage,
-dont le couvercle, relevé, était doublé
-d’une glace. Sur la pendule cubique, de marbre
-noir, se dressait une réduction Colas de la Vénus
-de Milo, et les candélabres trépieds à chaînettes
-étaient de style pompéien. Je remarquai
-l’absence de tout objet d’art et de tout bibelot,
-pas un tableau au mur, mais des photographies
-et des photographies, petites, jaunes, effacées,
-encadrées de bordures surannées, où étaient attachées
-des fleurs sèches, des bouquets de violettes,
-des rameaux de buis, des médaillons à
-vitre contenant des cheveux.</p>
-
-<p>Le choix de ce décor nous annonçait un récit
-mélancolique. J’étais justement d’humeur
-tendre, libre et même gaillarde ; mais j’ai observé
-que les récits, comme les lettres attendues,
-ne sont jamais du ton que l’on avait souhaité.
-Il faut s’y résigner, tel est d’ailleurs mon caractère.
-Je pris machinalement un air de circonstance,
-le même que j’aurais pris si lady Ventnor
-m’eût fait visiter la chapelle de sa sépulture
-de famille au Père-Lachaise, et, pour lui donner
-le branle, je poussai un soupir discret.</p>
-
-<p>Mais elle trompa mon attente : elle débuta
-par des généralités.</p>
-
-<p>— Nous croyons, dit-elle, que les contemporains
-des grands événements qualifiés historiques
-ont vécu extraordinairement, parce qu’il
-s’est passé autour d’eux des choses extraordinaires.
-Ainsi nous imaginons que les hommes
-de quatre-vingt-neuf étaient tout enthousiasme,
-et ceux de quatre-vingt-treize en proie exclusivement
-à la terreur, et que les banalités de
-l’existence étaient alors suspendues ou abolies.
-C’est une illusion d’optique ou une naïveté. En
-toute conjoncture, la vie individuelle demeure
-banale, sauf quelques minutes d’exception.
-Nulle catastrophe ne dispense les hommes de
-manger, de boire, de dormir, de se divertir ou
-de s’ennuyer, et même, à l’occasion, de mourir
-naturellement. On se moque de Louis XVI, qui
-note en son journal, à la date du 14 juillet 1789 :
-« Rien ». Ce « rien » est le mot juste pour la
-plupart des hommes.</p>
-
-<p>J’étais du même avis, mais je ne saisissais
-point la raison de ce préambule. Je la demandai
-à la marquise ; elle ne répondit point et poursuivit :</p>
-
-<p>— Cependant, nous admirons superstitieusement,
-nous envions les témoins des grandes
-époques. Nous croyons qu’ils ont senti comme
-nous ne sentirons jamais, et que cela leur
-donne, sur nous, une éminente supériorité. Et
-quand nous sommes, à notre tour, touchés de
-l’histoire, nous rougissons de n’être point grandis
-ni transfigurés par elle, de rester nous-mêmes
-et de continuer notre trantran. Tout ce
-que je vous dis là ne sont que précautions oratoires
-pour excuser l’humilité du roman intime
-où se bornent mes souvenirs de l’Année terrible
-et de la Guerre.</p>
-
-<p>Je n’attendais point des tableaux de batailles
-et je préférais son roman intime ; elle nous le
-servit avec une brièveté brusque et comme dédaigneuse.</p>
-
-<p>— C’est, dit-elle, un plaisir de raconter ces
-histoires d’hier aux hommes de votre âge : vous
-n’en savez pas le premier mot. Elles ont pour
-vous autant d’imprévu qu’une fiction. Un auteur
-qui prendrait pour sujet de drame un complot
-contre la vie de Napoléon I<sup>er</sup> intéresserait
-difficilement les spectateurs : ils savent tous,
-d’avance, que Napoléon échappera aux coups
-des conjurés et qu’il est mort beaucoup plus
-tard à Sainte-Hélène. Mais, pour le second Empire,
-vous êtes d’une ignorance commode ; à
-condition que l’on vous écarte un peu de la
-grande route, vous ne soupçonnez pas où l’on
-vous mène, ni comment cela finira. Quant aux
-personnages, vous connaissez peut-être de nom
-Ollivier, Gramont et Benedetti, et encore ! Mais
-je parierais que vous n’avez jamais ouï parler du
-baron Chantepie ?</p>
-
-<p>— Jamais, dis-je franchement.</p>
-
-<p>M. de Courpière, voyant que j’ignorais ce
-baron, estima qu’il pouvait déclarer sans honte
-qu’il l’ignorait de même que moi.</p>
-
-<p>— Tout va bien, dit lady Ventnor. Il est
-mort, la famille éteinte. Je n’aurai donc point
-lieu de taire ni de travestir le nom. Ce baron
-Chantepie, à qui l’un des ministres du 2 janvier
-venait de confier un poste très important,
-était vraiment une créature du second Empire.
-J’entends qu’à la différence d’autres hommes,
-qui jouèrent sous ce régime un plus grand rôle,
-il ne devait rien aux régimes précédents, né à la
-vie publique après le 2 décembre, parvenu au
-cours de ces dix-huit années ; et de plus qu’il
-était, au moral comme au physique, l’original
-et le type du règne ; plébéien, je ne dis point
-peuple, fils de petits bourgeois, promu grand
-bourgeois, le grand bourgeois d’alors, moins
-philistin, si je ne me trompe, et moins empesé
-que celui du temps de Louis-Philippe, mais
-d’une tenue que nous ne connaissons plus aujourd’hui
-et que, selon toute apparence, nous
-ne connaîtrons plus jamais.</p>
-
-<p>« Il était de taille élevée, un peu portefaix,
-lourd, point droit, marchant des épaules, le
-corps vulgaire, mais le visage distingué ; digne,
-point solennel ; un grand nez, une très grande
-bouche intelligente, des yeux sérieux, mais au
-coin des yeux, comme au coin des lèvres, le
-sourire et l’esprit ; le front haut, un peu dénudé,
-le crâne bien garni et bien coiffé ; des favoris,
-point de moustaches. Il était bien conditionné,
-sans recherche, d’une architecture loyale ; enfin
-un bel homme, pas séduisant, honnêtement
-beau, pas un bel homme de camelote.</p>
-
-<p>« Parvenu, certes ! Qui ne l’était alors ?
-L’Empereur lui-même ! Et une des choses que
-j’admire le plus de Napoléon III, est qu’il osa
-dire publiquement, quand il épousa Eugénie de
-Montijo, qu’il faisait un mariage de parvenu.
-Mais Chantepie était un parvenu franc, sans
-honte ni sans vanité de l’être, et sans les
-défauts ni les ridicules de l’emploi : amateur
-de luxe, échappant l’ostentation, homme de
-goût, même pour la toilette ; sans la moindre
-élégance, et sans affectation d’inélégance ; une
-grosse chaîne d’or au gilet, et, le soir, des boutons
-de diamant à la chemise, mais c’était la
-mode ; la redingote noire déboutonnée, le chapeau
-de haute forme à larges ailes. Voilà comme
-on nous les fabriquait. Je vois à votre figure
-que ce portrait vous étourdit.</p>
-
-<p>Il ne m’étourdissait, ni d’ailleurs ne me déplaisait
-point ; mais je m’étonnais qu’un tel
-homme eût demandé la main de la Solférino et
-que cela eût donné lieu « à une scène à la
-Greuze ». Je le dis à la marquise ; elle rit et me
-répondit que, naturellement, il ne s’agissait pas
-du baron, mais de son fils, Julien. Elle nous
-montra aussitôt une photographie du jeune
-homme, que j’avais vue de loin et prise pour
-une des dernières photographies du Prince
-impérial. Mais l’uniforme était celui des gardes
-mobiles.</p>
-
-<p>— Finissons-en avec le baron, reprit lady
-Ventnor. Il avait fait une grosse fortune en spéculant
-sur les terrains. Il n’était point le seul,
-bien que l’on ait exagéré ; car, je crois que je
-vous l’ai dit, mais je ne saurais trop le répéter,
-les hommes de ce temps-là aimaient plus le
-pouvoir que l’argent, et surtout ils n’aimaient
-pas l’argent pour lui-même. Chantepie n’était
-pas non plus un faiseur de millions à l’américaine ;
-mais enfin il en avait gagné plusieurs,
-sans compter son titre de baron. Il était veuf
-depuis longtemps. Julien était fils unique, absurdement
-gâté, et, comme la plupart des enfants
-gâtés, beaucoup mieux élevé que bien
-d’autres. Vous l’avez pris pour le Prince impérial :
-c’est donc que sa figure vous a paru charmante,
-un peu grave. Il était tendre et mélancolique,
-déjà homme de foyer, soutenait son
-rang, et ne faisait aucunement la fête.</p>
-
-<p>« On me l’avait présenté, je ne sais plus qui :
-cela était tout simple. Il me plut : cela aussi
-allait de soi, et si bien que je n’aperçus point
-d’abord comment il me plaisait. Je crois que
-nous glissâmes insensiblement de l’agrément à
-l’amitié, et de l’amitié à l’amour. Ses visites
-étaient devenues quotidiennes sans que j’y
-prisse garde. J’étais en verve dès qu’il venait,
-j’avais mille choses à lui conter ; nos conversations
-étaient enjouées, mais il ne s’y glissait
-pas un mot de galanterie ; rien de suspect, rien
-qui pût me donner l’éveil ; et je me demande
-même ce qui lui fournit prétexte un jour plutôt
-que l’autre à me dire qu’il voulait unir sa vie à
-la mienne. Je vous ai dit quelle existence honorable
-je menais alors, et que mes sentiments s’y
-étaient conformés. La demande de Julien me
-parut naturelle. Au lieu de lui répondre :
-« Mais, mon pauvre ami, vous savez bien qu’on
-ne m’épouse pas », je lui dis que je parlerais à
-Émile le soir même, et il me dit qu’il parlerait à
-son père. Je pense que vous allez nous croire
-fous tous les deux.</p>
-
-<p>« Nous ne l’étions point. Émile ne l’était pas
-davantage ; mais il avait de la littérature et un
-fonds d’idées du dix-huitième siècle. Il était le
-Napoléon des affaires, et aussi le bourgeois un
-peu étriqué que je vous ai décrit ; mais il était
-philosophe à ses moments perdus, c’est-à-dire
-chimérique et homme sensible. C’est ici que se
-place la scène à la Greuze, ou plutôt les scènes,
-car il y en eut deux : quand je lui avouai tête à
-tête notre beau projet, et peu après, quand nous
-vînmes, Julien et moi, lui demander sa bénédiction.
-Il nous la donna, comme Voltaire au
-petit Franklin. En nous relevant (nous nous
-étions agenouillés, s’il vous plaît), nous nous
-considérâmes fiancés. Le baron Chantepie n’avait
-rien répondu à son fils d’équivoque ni d’inquiétant,
-et s’était borné à dire qu’il ferait avec
-plaisir ma connaissance.</p>
-
-<p>« Il me parut convenable que cette entrevue
-n’eût point lieu chez moi, mais chez mon père
-adoptif, et dans mon appartement de jeune fille,
-si j’ose m’exprimer ainsi. Émile et Julien m’approuvèrent,
-et j’allais venir m’y installer lorsque
-fut posée la candidature du prince Léopold de
-Hohenzollern au trône d’Espagne. Vous n’apercevez
-point sans doute le rapport qu’il y a
-entre cet événement et celui de mes fiançailles ;
-mais c’est qu’Émile cessa de penser à moi pour
-ne plus penser qu’à son pays. Il eût mieux fait
-de s’abstenir, car il poussait à la guerre et fut
-des premiers qui crièrent : « A Berlin ! » Je
-sentis que ce n’était point le cas de l’embarrasser
-de ma personne.</p>
-
-<p>« Je demeurai donc avenue des Champs-Élysées.
-La visite du baron fut retardée, et je
-n’eus d’abord de ses nouvelles que par Julien,
-qui faisait la navette de lui à moi. Lui-même la
-faisait entre Paris et Saint-Cloud. J’étais tenue
-heure par heure au courant de ses angoisses.
-On souhaitait d’éviter la guerre, mais on voulait
-sauver la face. Je me rappelai que j’avais
-contribué à résoudre la fâcheuse affaire de
-Luxembourg, et j’eus la naïveté d’adresser des
-conseils à mon futur beau-père par le canal de
-son fils. J’opinais qu’il fallait se contenter d’une
-renonciation pure et simple du prince. Je ne
-tire pas vanité de ma sagesse : je n’étais pas
-seule de cet avis. Malheureusement, nous n’étions
-pas les plus nombreux. Mais j’avais peut-être
-quelque mérite à m’entêter, car je me mettais
-en opposition avec Émile, qui continuait
-de jeter feu et flammes.</p>
-
-<p>Le matin du 12 juillet, mon fiancé accourut
-chez moi, m’apprit qu’on venait de recevoir une
-dépêche de Sigmaringen, et que le prince Antoine,
-père du prince Léopold, refusait d’autoriser
-la candidature. Je courus moi-même chez
-Émile, ravie de cette nouvelle, qu’il prit fort
-mal. Il déclara que la France ne pouvait point
-faire état de cette dépêche du « père Antoine »,
-et qu’il fallait que le retrait de la candidature fût
-notifié à l’Empereur par le roi de Prusse, à qui
-nous devions, de surcroît, réclamer « des garanties
-pour l’avenir ». Je me chamaillai avec
-lui, rentrai de mauvaise humeur, et trouvai
-chez moi le baron Chantepie, qui profitait du
-premier répit que lui laissaient les affaires publiques
-pour soigner ses intérêts privés. J’étais
-moi-même si préoccupée de ceux de l’État que
-je lui en parlai d’abord, très familièrement.
-Mais ce n’est point cette scène-là qu’il venait
-jouer.</p>
-
-<p>« Ce n’était pas davantage celle du père Duval
-de la <i>Dame aux Camélias</i> : je suis sûre que
-vous l’aviez cru. Le portrait que je vous ai
-crayonné du baron vous a cependant rendu évidente
-la différence des deux personnages.
-Celui-ci était, de plus, fort courtois, et il ne
-garda point sur la tête son chapeau à grandes
-ailes. Il trouvait le projet de son fils insensé,
-impraticable, tranchons le mot : immoral, et
-contraire au bon ordre. Mais il se garda de me
-faire des phrases : il me fit une démonstration.
-Je ne trouvai rien à reprendre à son langage,
-qui fut parfait de tact et même d’une bonté
-touchante, ni rien à répondre à son raisonnement.
-Le solide bon sens dont je suis douée me
-désarme : je ne sais plus discuter avec un adversaire
-qui m’a une fois prouvé qu’il a raison
-et que j’ai tort. J’étais si persuadée que je ne
-souffrais même pas. D’ailleurs, j’aimais Julien,
-mais je n’avais point fait un rêve d’où je fusse
-précipitée. Tout s’était passé entre lui et moi
-d’une façon unie et naturelle et, pour ainsi dire,
-terre à terre. Je n’y avais pas entendu malice.
-L’on m’apprenait que je m’étais trompée : j’en
-étais étonnée, un peu honteuse, je n’en étais
-point bouleversée. On me rappelait que les
-frontières du monde sont infranchissables, et je
-me demandais moi-même comment j’avais pu
-prétendre à les franchir, — mais c’était sans y
-penser : j’ai toujours été du parti de l’ordre. Je
-demeurais interdite : je ne me débattais pas. Je
-ne me lamentais pas. Je vois bien que tout cela
-ne rend point mon personnage sympathique à
-la façon de Marguerite Gautier. Mais, que voulez-vous ?
-chacun sa manière ! Regardez-moi :
-je ne mourrai jamais de la poitrine.</p>
-
-<p>« Je n’adressai donc au baron aucun plaidoyer,
-et je me bornai à lui répondre avec déférence :</p>
-
-<p>«  — Monsieur le baron, la situation n’est pas
-si simple que vous paraissez croire et, avec la
-meilleure volonté du monde, je ne sais pas
-comment nous en sortirons. J’aime Julien, et il
-m’aime. Permettez-moi d’aller jusqu’au bout
-de votre pensée et de dire franchement ce que
-vous ne m’avez pas dit, ce que vous ne pouviez
-pas me dire : si je devenais sa maîtresse, vous n’y
-verriez aucun inconvénient. Mais, justement,
-c’est de toutes les solutions la moins probable.
-Les voies de l’amour sont diverses et conduisent
-toutes, je le veux bien, au même but ; mais
-lorsqu’on a choisi entre elles, et qu’on est parti,
-on ne rebrousse guère pour s’engager dans un
-autre chemin. Je vous assure qu’il me serait
-impossible d’aimer Julien hors mariage, je ne
-dis point cela pour me faire valoir ; et je ne
-doute pas qu’il ne préférât lui-même renoncer à
-moi. Mais voudra-t-il y renoncer ? Voilà la question.
-Comment le détacherez-vous de moi ?
-Vous lui direz ce que je suis ? Mais, s’il n’y
-pense guère, il le sait. Tout le monde le sait. Ce
-n’est pas mon genre de dissimuler, et puis
-qu’avancerais-je ? Vous lui direz que je suis
-riche ? Il l’est aussi, et assez puissamment pour
-que personne ne l’accuse de calcul. Je ne vous
-propose point de me dépouiller pour me rendre
-digne de lui : ce sont de belles choses que l’on
-dit, comment les accomplit-on ? Une fortune, surtout
-un peu importante, ne se laisse pas dans un
-coin. Mais je ne puis non plus vous proposer
-d’agir comme Marguerite Gautier, et de tromper
-Julien afin de le dégoûter de moi : ma fortune
-me l’interdit encore, et il sait bien que je
-suis, depuis assez longtemps, à l’abri de ces
-cruelles nécessités. Alors ?… »</p>
-
-<p>« Le baron fut enchanté de mon discours :
-il n’était point difficile. Il me répondit, en me
-baisant la main, qu’il s’en remettait à moi. C’était
-bien là une réponse de diplomate, et d’un
-de ceux qui allaient jeter leur pays dans une
-effroyable guerre. Il ne se doutait point que la
-guerre précisément nous dût tirer de l’impasse.
-Vous voyez sur cette photographie l’uniforme
-que porte Julien. Dès nos premiers malheurs
-il s’engagea…</p>
-
-<p>— Et il fut tué, dit M. de Courpière, d’un
-ton si péremptoire que la marquise ne put se
-défendre de sourire.</p>
-
-<p>— Oh ! dit-elle, pas si vite. Il fut blessé,
-même assez tard, au début du siège de Paris ; et
-cette circonstance, au lieu de l’éloigner de moi
-davantage, me le rendit. Ai-je besoin de vous
-dire que le drapeau de Genève était arboré à ma
-fenêtre, que j’avais établi chez moi une ambulance,
-et que je soignais moi-même les blessés ?
-C’est la moindre des choses. Nous sommes
-toutes nées infirmières, mais j’avoue que je
-goûtais un contentement particulier à remplir
-cette tâche. Je n’ai jamais été une repentie, je
-ne serais pas entrée en religion ; mais il ne
-me déplaisait pas de faire la sœur de charité
-pendant quelques semaines.</p>
-
-<p>M. de Courpière prit son air cafard. Lady
-Ventnor poursuivit, encore plus brièvement,
-avec une sorte de pudeur impatiente :</p>
-
-<p>— Vous devinez la suite du roman, et vous
-voyez le tableau : dans le grand salon du Baudry,
-les lits blancs alignés, mon Julien blessé,
-point trop grièvement, et le père assis au chevet
-du fils. Mais vous avez oublié tout ce que je
-vous ai dit du baron si vous pressentez une
-nouvelle scène à la Greuze. Il ne prit pas la
-main de son fils pour la mettre dans la mienne.
-Il fut reconnaissant, aimable, et encore une fois
-parfait, mais rien de plus que parfait. Il se garda
-de me rappeler que j’avais naguère paru disposée
-à faire le nécessaire pour détacher Julien
-de moi ; mais je lisais dans ses yeux, dans ses
-bons yeux, qu’il comptait sur moi.</p>
-
-<p>« Le danger, c’est que j’avais maintenant — comment
-dirai-je ? — une occasion. Julien n’était
-pas arrivé seul à l’ambulance. Un de ses
-amis d’enfance (que je n’avais point connu plus
-tôt parce qu’il était zouave pontifical et revenu
-de Rome en septembre), André de V…, avait
-été blessé à ses côtés. Je le soignais aussi. Il ne
-me plaisait pas : j’aimais Julien. Mais je ne
-pouvais m’empêcher de penser à lui — de
-penser à lui par raisonnement. Je me disais :
-« Si je dois tromper Julien, il est fatal que ce
-soit avec celui-ci. » Et je ne pouvais plus avoir
-avec lui des façons naturelles. Il sentait mon
-trouble, il l’interprétait. Comment ne s’y serait-il
-pas trompé ? Et je ne l’aimais pas ! Ah ! si
-j’avais su !…</p>
-
-<p>Lady Ventnor s’interrompit, oppressée. Je
-la voyais pour la première fois émue à ce
-point. Je la préférais ainsi. Elle reprit, brusquement :</p>
-
-<p>— Laissez-moi passer vite. Quand ils furent
-tous deux guéris, ils reprirent leur service. Ils
-étaient tous deux officiers : on parvenait rapidement.
-Ils rentraient le soir chez eux, c’est-à-dire
-encore chez moi. On recevait un ordre à
-domicile quand il fallait courir aux remparts.
-Un soir, comme nous dînions tous les trois,
-l’ordre arriva, mais pour Julien seul. Il partit,
-trouva contre-ordre en arrivant, et revint. Ah !
-le baron aurait eu lieu d’être satisfait… mais
-pas de la suite !</p>
-
-<p>« Julien, après… après avoir vu… sortit
-sans dire un mot, rentra l’instant d’après, jeta…
-jeta sur le lit… un ballot de papiers et disparut.
-Le lendemain… Oh ! il ne s’est pas tué, non !…
-Non… <i>Il a été tué</i>, le lendemain, aux avant-postes…
-Et on aura beau dire qu’il l’a fait
-exprès, est-ce que c’est possible ?… Vous cherchez
-les balles : il faut encore qu’elles veuillent
-de vous… L’Empereur a bien voulu se faire
-tuer à Sedan, et il est mort dans son lit. »</p>
-
-<p>Elle se tut encore et nous respectâmes son
-émotion. J’avoue, d’ailleurs, que je ne trouvais
-rien à dire. Mais le vicomte de Courpière,
-qui est plus maître de soi, lui demanda, quand
-il la crut remise :</p>
-
-<p>— Madame, quels étaient ces papiers que
-vous a jetés M. Julien Chantepie ?</p>
-
-<p>Elle le regarda sans répondre, encore égarée.
-Puis je vis poindre l’intelligence dans ses yeux,
-et il me parut même qu’elle souriait imperceptiblement.</p>
-
-<p>— Ces papiers ? dit-elle. Oh ! pas grand’chose…
-Quelques titres au porteur… et son
-testament…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br />
-LE MARI</h2>
-
-
-<p>Je désirai, vers cette époque, aller passer
-quelques jours en Angleterre. Je dois dire que
-cela me prend assez souvent. Je suis à mon aise
-chez les Anglais comme Stendhal chez les Italiens
-du Nord, et à peu près pour les mêmes
-raisons. Ils ont des mœurs naturelles et commodes ;
-je les trouve cordiaux, accueillants,
-doués du sens de la liberté individuelle, qui fait
-que l’on tient compte d’autrui. Ils ont infiniment
-d’esprit, de comique, d’originalité, et pas
-la moindre notion du ridicule ; enfin ils sont
-tout l’opposé de ce que l’on croit d’eux en
-France, et, cependant que je les goûte, je me
-rappelle avec un plaisir de surcroît les bêtises
-que l’on en dit. Je fais chez eux des cures de
-sens commun, et je m’y repose de mes compatriotes
-qui me semblent tous un peu fous, à
-commencer par moi. La grande différence de ce
-pays-ci à l’Angleterre est qu’ici tout va de travers,
-et en Angleterre tout marche droit. C’est
-le pays où les allumettes ne ratent pas.</p>
-
-<p>L’on ne savoure de telles jouissances que si
-l’on est seul à les éprouver. Je ne me souciais
-donc point de suggérer à M. de Courpière l’idée
-de ce voyage ; mais il fallait lui suggérer celle
-de ne se point formaliser que je le quittasse une
-semaine ou deux, et cela était délicat : non pas
-qu’il ait la moindre peine à se passer de moi,
-mais il n’admet pas volontiers que je me donne
-des airs de pouvoir me passer de lui. En outre,
-ma fantaisie de l’abandonner tombait assez mal.
-Son intrigue avec M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor
-semblait interrompue, et cet arrêt inopiné le
-mettait en mauvaise humeur. Lady Ventnor,
-sans lui donner d’explications, qu’au surplus
-elle ne lui devait point, avait cessé de le traiter
-singulièrement et de lui accorder des tête-à-tête.
-Il n’était plus question du journal, qui avait
-servi au moins de prétexte à nos deux derniers
-entretiens ; il était encore moins question de ces
-confessions à bâtons rompus — en apparence,
-mais si bien ordonnées et même chronologiques.
-M. de Courpière était tout désorienté,
-n’ayant pas encore pratiqué de femme si hésitante,
-ou plutôt si bien résolue à rester maîtresse
-de l’heure. Sa situation n’était pas brillante ;
-il avait mis tout son espoir sur cette
-carte ; c’était vraiment fatalité que la partie traînât.</p>
-
-<p>Mais moi, je voulais m’en aller. Je trompais
-mon impatience en feuilletant les guides. J’y
-dénichai un expédient. Je souhaitais revoir,
-entre autres, l’île de Wight, et Ventnor y est
-situé. Je m’excuse de l’apprendre à ceux de mes
-lecteurs qui le sauraient déjà ; mais il ne doit
-pas y en avoir beaucoup. Nous ignorons les endroits
-universellement célèbres qui ne sont pas
-de chez nous ; et je ne puis, à ce propos, jamais
-me rappeler sans rire ce mot sublime d’un de
-nos écrivains du dernier siècle, qui se décida
-sur le tard à franchir le Pas de Calais et découvrit
-Oxford : « Mais, disait-il au retour, c’est
-admirable ! Et on ne le sait pas ! »</p>
-
-<p>Lord Ventnor avait beau s’appeler Ventnor,
-il pouvait avoir sa résidence toute autre part
-qu’à Ventnor. Mais justement le <i lang="en" xml:lang="en">Black’s guide
-to the Isle of Wight</i> m’apprit l’existence d’un
-<i lang="en" xml:lang="en">Castle</i>, ou plutôt villa Ventnor, dont il vantait
-les bizarreries. Ce <i lang="en" xml:lang="en">Black’s guide</i> ajoutait que,
-malheureusement, la villa n’était pas ouverte
-aux visiteurs, parce que le marquis y résidait
-presque toute l’année.</p>
-
-<p>Comme Maurice me faisait ses doléances du
-matin au soir, je trouvai tôt une occasion de lui
-dire :</p>
-
-<p>— L’interruption qui te chagrine ne m’étonne
-point ; je la prévoyais ; et je t’affirme que, malgré
-les apparences, tes affaires sont en bon train.
-Je ne doute pas que la marquise ne succombe à
-la tentation de rentrer avec toi dans une carrière
-d’où elle se devait croire définitivement exclue.
-Mais une femme de son caractère, de sa fortune
-et, disons-le, de son âge, une femme qui a vécu,
-ne se passe point un caprice. Elle veut du grandiose,
-l’amour complet, si j’ose m’exprimer
-ainsi. Ce n’est pas une fusée d’adieu qu’elle
-prétend lancer, mais le bouquet. Elle est politique
-autant qu’amoureuse, et tu n’as pas mal
-joué en lui proposant simultanément la bagatelle
-et la fondation d’un journal ; mais elle tient
-à savoir d’abord si tu es de taille à remplir l’emploi
-qu’elle t’assigne, et elle n’entend point que
-vous alliez ni l’un ni l’autre à l’aveuglette. Je
-pense qu’elle a pris sur toi des renseignements ;
-elle a aussi préféré que tu la connusses, et c’est
-pourquoi, j’imagine, elle s’est racontée si complaisamment.
-Elle est trop fameuse pour duper
-le plus naïf, et elle sait d’ailleurs que la jalousie
-du passé est le talisman qui fait aimer les courtisanes.
-J’ai toujours gagé qu’elle ne t’accorderait
-rien avant d’avoir terminé le récit de son
-existence depuis les temps les plus reculés jusqu’à
-nos jours.</p>
-
-<p>— Eh bien, et maintenant ? dit M. de Courpière,
-qui m’écoutait avec la plus grande attention.</p>
-
-<p>— Maintenant, nous n’en sommes pas à nos
-jours, puisque nous en sommes à la Guerre. Le
-récit n’est pas achevé. Mais il est suspendu.
-C’est qu’elle ne sait pas trop comment elle le
-doit poursuivre. Elle arrive à la période critique
-où elle a supprimé les Pyrénées qui séparent le
-monde du demi-monde, après nous avoir tant
-dit que cette frontière était inviolable. Elle nous
-a bien laissé entendre que, grâce à l’adoption et
-à la paternité d’Émile, elle était devenue une
-espèce de jeune fille : ce n’est qu’une manière
-de parler. Elle nous a conté qu’un fils de famille
-avait demandé sa main : il en est mort. Mais
-elle est bien devenue véritablement grande
-dame, et grande dame anglaise, épouse de lord
-Ventnor : pourquoi, entre parenthèse, lord
-Ventnor plutôt qu’un autre ? Pourquoi cet
-étrange bonhomme, que nous avons une fois
-entrevu ? Il est fabuleusement riche, et n’avait
-aucun intérêt à l’épouser. Elle-même était riche,
-surtout après avoir hérité de Julien Chantepie.
-Elle pouvait choisir. Il y a un mystère, ou plusieurs
-mystères, qu’il importe que tu éclaircisses,
-et dont il se peut qu’elle ne t’éclaircisse
-pas aussi volontiers que de ses aventures précédentes.
-Aussi n’est-ce point à elle qu’il se faut
-adresser cette fois, mais à son mari.</p>
-
-<p>— A son mari ! s’écria M. de Courpière.</p>
-
-<p>— Je ne dis pas, repris-je, que je l’interrogerai
-tout bonnement. Enfin, je ne sais pas trop
-ce que je ferai. Mais je vais partir pour l’île de
-Wight, où est sa villa. Nous avons fait la fête
-ensemble toute une nuit : il est donc parfaitement
-convenable que je lui rende visite. J’essaierai
-de le faire bavarder, ou je pourrai du
-moins faire bavarder des gens autour de lui.</p>
-
-<p>— C’est une excellente idée, dit M. de Courpière,
-et nous partirons pour l’île de Wight dans
-deux ou trois jours.</p>
-
-<p>Je lui témoignai affectueusement combien
-j’eusse été heureux que ce petit voyage à deux
-fût possible, mais je lui persuadai qu’il aurait
-tort de se compromettre, quand j’étais là pour
-me dévouer. Il me remercia de tout cœur, et je
-partis dès le lendemain.</p>
-
-<p>Je fis halte deux jours à Londres, d’où j’allai
-faire un tour à Oxford, qui est en effet admirable,
-mais je le savais. Je revins à Londres, je
-passai à Cowes : c’était le temps des régates, je
-m’y attardai. J’eus l’imprudence de déjeuner à
-Ryde, je m’y attardai aussi, et je finis même par
-décider que j’y resterais. J’allai à Ventnor entre
-deux trains. Pendant que j’étais en wagon, le
-ciel se brouilla ; le vent était fort aigre quand je
-débarquai, et je jugeai que les Anglais ont tort
-de comparer le climat de leur <i lang="en" xml:lang="en">south-coast</i> à celui
-de la Riviera, et en particulier d’appeler Ventnor
-leur « Madère ». Je ne fis point cent pas sur
-la plage, je regardai hostilement les collines escarpées
-qui la protègent contre le vent du Nord
-et qui ne m’empêchaient point de geler, et j’entrai
-dans un hôtel, où la vue des petites tables,
-des nappes blanches, des victuailles étalées sur
-le buffet d’acajou me rendirent la sérénité en
-excitant mon appétit.</p>
-
-<p>Je choisis une table qui fût le moins possible
-exposée aux courants d’air, et j’attaquai une
-tranche de saumon froid arrosée d’une mayonnaise
-à la bouteille, et décorée de petites tranches
-de concombre sans le moindre assaisonnement.
-Mais cinq minutes plus tard la salle fut
-envahie, toutes les tables prises. Un grand monsieur,
-entre vingt et quarante-cinq ans, qui
-arriva le dernier, ne trouva point de place ; et
-comme il était seul, de même que moi, le maître
-d’hôtel mit son couvert vis-à-vis du mien sans
-me demander aucunement la permission. Je
-suis Français, et je pestai, mais je connais les
-Anglais : je me gardai de toute protestation inutile
-et du ridicule de faire la tête. Je savais
-aussi que, dans les deux minutes, mon convive
-inconnu m’adresserait la parole. Il n’y manqua
-point et, selon l’usage, m’exprima son opinion
-sur le temps, qu’il déclara incertain (la pluie
-commençait de tomber à flots).</p>
-
-<p>Charmé de voir que je l’entendais, il devint
-plus familier, et n’hésita pas à me faire savoir
-qu’il portait à la France une extrême sympathie,
-et qu’il ne pouvait pas sentir les Allemands.
-Il se permit quelques plaisanteries assez
-brutales sur le <span lang="de" xml:lang="de">Kaiser</span>. Pour lui rendre sa politesse,
-je lui dis deux mots aimables sur son
-roi. A ce moment, les gens des autres tables,
-qui se plaignaient de suffoquer, ouvrirent toutes
-les fenêtres à la fois. Un vent glacial souffla, et
-mon commensal profita de la circonstance pour
-me dire que, si j’étais par hasard phtisique, je
-me trouverais très bien du climat si tempéré de
-l’île de Wight. Je le remerciai, lui assurai que
-le coffre était bon, et je lui dis que je n’étais ici
-que de passage. Puis, cédant à un besoin de me
-faire valoir, bien commis-voyageur, j’ajoutai
-que j’y étais venu rendre visite à « mon ami »
-lord Ventnor.</p>
-
-<p>Je fus étonné de la froideur qu’il me témoigna
-tout aussitôt. Je me rappelai, un peu tard,
-que lord Ventnor était, comme ils disent, excentrique,
-et probablement dans le pire sens de ce
-mot. J’essayai de le faire parler un peu dudit
-lord, mais en vain. Pour me rattraper, je lui
-donnai à entendre que je venais faire une simple
-visite de politesse, ou même poser une carte,
-et qu’enfin je ne connaissais pour ainsi dire pas
-« mon ami » lord Ventnor. Comme il ne se
-dégelait toujours pas, je mis les points sur les
-<i>i</i> ; je déclarai que je ne connaissais pas du tout
-lord Ventnor, que je ne l’avais entrevu qu’une
-fois, mais que j’étais lié avec sa femme.</p>
-
-<p>Mon Anglais rechangea aussitôt de visage,
-me fit l’éloge de la marquise, grande bienfaitrice
-de ce pays, où elle ne venait malheureusement
-plus guère, comme il était trop naturel,
-après « ce qui était arrivé » à son mari. Il
-ajouta, en baissant la voix religieusement,
-qu’elle était l’amie intime de la feue reine Victoria.
-Je faillis tomber à la renverse. Je ne voulus
-point paraître ignorer cette amitié extraordinaire,
-mais je lui avouai que j’ignorais « ce
-qui était arrivé » à lord Ventnor, et je le pressai
-de m’en informer. Il rougit comme un
-enfant et me répondit avec le plus grand embarras
-que cela était impossible à dire, mais que
-j’en trouverais tout le détail dans les journaux
-anglais d’il y a quinze ans. Je finis par comprendre
-que lord Ventnor avait eu un de ces
-procès scandaleux qui datent dans l’histoire des
-mœurs. Mon vis-à-vis se hâta de revenir à lady
-Marguerite, me dit que sa conduite avait été,
-en cette occurrence, admirable, qu’elle avait
-soutenu son mari jusqu’à la dernière minute
-envers et contre tous, contre l’évidence même.
-C’est elle qui avait emporté l’acquittement, car
-lord Ventnor avait été acquitté, mais à la suite
-de débats plus déshonorants que n’importe
-quelle condamnation.</p>
-
-<p>Alors seulement, et après l’avoir sauvé, elle
-s’était éloignée de lui, et encore avec ménagement,
-sans rupture officielle. De temps à autre
-elle revenait, au vu et su de tous, habiter cinq
-ou six jours chez lui, et le recevait de même
-chez elle. Sur ce, comme la pluie avait cessé et
-qu’un pâle rayon de soleil perçait les nuages,
-mon compagnon de table me dit :</p>
-
-<p>— Grâce à Dieu, le temps est redevenu brillant.</p>
-
-<p>Il me salua et se retira, me laissant abasourdi.</p>
-
-<p>Malgré sa pudeur et ses réticences, il avait
-fourni à mon enquête un fort joli faisceau de
-documents. Je suivais bien la manœuvre de
-lady Ventnor, et j’avoue que cette stratégie
-m’émerveillait. Trouver un mari, dans sa condition,
-me paraissait déjà un tour de force ;
-mais le quitter ensuite comme indigne, après
-s’être donné les gants de ne le point lâcher, et
-se faire ainsi décerner, outre les parchemins,
-un brevet supplémentaire d’héroïsme et de
-vertu, c’est le chef-d’œuvre. Cependant mon
-indicateur m’avait plutôt posé de nouvelles
-énigmes, et celle-ci entre autres : Comment
-une Solférino pouvait-elle être devenue « l’amie »
-de la vénérable reine Victoria ? Il ne m’avait
-pas davantage révélé pourquoi un lord
-Ventnor avait épousé une Solférino.</p>
-
-<p>Je ne pouvais plus compter que sur lord
-Ventnor lui-même pour me l’apprendre ; mais
-voilà maintenant que je balançais à l’aller voir.
-J’étais retenu par une sotte peur, une peur de
-collégien qui n’ose pas entrer au mauvais lieu.
-Je me raisonnai : qui me verrait ? Je ne connaissais
-personne ! Enfin j’y allai, mais en rechignant,
-avec une lenteur de mauvaise volonté,
-et par un chemin absurde, quoique je visse
-bien, là-haut, dans la direction de Bonchurch,
-la grande bâtisse blanche et nue, flanquée de
-deux tours inégales, l’une gothique, l’autre
-sans style et formée d’une superposition de
-bow-windows à auvents, enfin quelque chose
-d’assez ressemblant au château d’Osborne. J’errai
-encore près d’une heure autour du parc
-avant de trouver l’entrée principale. Le portier
-était devant sa loge, il fallut bien me résoudre.
-Je lui tendis ma carte et le priai de la faire passer
-à Sa Seigneurie.</p>
-
-<p>Malgré son <i lang="en" xml:lang="en">nil admirari</i> d’Anglais et de portier,
-il laissa percer quelque surprise, et je vis,
-à sa façon hésitante de manier mon carton,
-qu’il n’avait point souvent de visiteurs à introduire.
-Cela n’était point pour m’assurer. Puis
-je songeai que, si une visite était chose si étonnante,
-la mienne en particulier était plus étonnante
-encore, et qu’il se pouvait même que le
-noble lord ne se rappelât seulement pas mon
-nom. « Bah ! me dis-je, j’en serai quitte pour
-n’être pas reçu. » Mais je le fus avec d’autant
-plus d’empressement que je rompais la quarantaine.
-Lord Ventnor vint même au-devant de
-moi, comme d’un souverain, et je vis une lueur
-de joie dans ses yeux clairs, vitreux, qui (je le
-rappelle) marquent l’éternité. Ce vieillard ne
-paraissait toujours pas plus de dix-sept ans, je
-ne doute pas que ce ne soit pour la vie ; et comme
-il était vêtu de serge blanche, il avait l’air d’un
-<span lang="en" xml:lang="en">boy</span> qui va jouer au tennis.</p>
-
-<p>Le bizarre est que la cordialité de son accueil
-ne me mit nullement à mon aise. Je sentais au
-contraire plus vivement l’incorrection de ma
-démarche, malgré une certaine effronterie que
-j’ai. Je perdis mon anglais, et, désespérant de
-m’excuser en cette langue, je le fis en français.
-Mais quel français ! J’ose dire que je barbotai.
-Je remémorai pêle-mêle au marquis mon nom,
-l’honneur que me faisait la marquise de m’admettre
-dans son intimité, le dîner que j’avais
-fait avec lui-même, et la tournée des grands-ducs
-qui avait suivi. J’avais ouï parler des
-merveilles de sa villa. Je la savais fermée aux
-visiteurs. Ma curiosité était piquée. Et j’avais
-cru pouvoir profiter de notre unique et déjà
-ancienne rencontre pour forcer la consigne.</p>
-
-<p>Il me repartit que je n’étais point de ces
-étrangers auxquels il fermait sa porte, et qu’il
-était charmé de me revoir ; afin de marquer
-qu’il ne me traitait pas en curieux, mais en
-ami, il me pria à dîner, et, comme je n’aurais
-plus de train pour le retour, à passer la nuit
-sous son toit. Puis il m’avoua qu’il était fier de
-sa villa, qui était proprement sa création, sauf
-le logis principal édifié par son père (cela se
-voyait de reste), et qu’il se ferait un plaisir de
-m’y servir de cicérone. Nous montâmes un
-haut perron et pénétrâmes dans le hall, fort
-vaste, mais banal et nu, où il y avait des sièges
-commodes. Lord Ventnor m’y fit reposer un
-instant, par protocole, j’imagine ; et, toujours
-par protocole, il entama la plus anglaise des
-conversations météorologiques.</p>
-
-<p>Quand il eut épuisé le sujet, il me promena,
-mais vite, et comme par acquit de conscience,
-dans les diverses pièces du rez-de-chaussée,
-arrangé en musée, de même que son hôtel de
-l’avenue du Bois ; et il s’empressa de me dire
-qu’il avait bien d’autres choses, plus originales
-et plus intéressantes, à me faire voir. (Je sentis
-venir les étrangetés promises par le <i lang="en" xml:lang="en">Black’s
-guide to the Isle of Wight</i>.) Il était plus voyageur
-que collectionneur, il avait visité tous les
-pays de la terre, et il avait fait de sa villa un
-monde en raccourci, où, comme l’empereur
-Hadrien à Tibur, il pût journellement repasser
-ses souvenirs et les raviver jusqu’à l’hallucination.
-L’idée première de cette fantaisie lui était
-venue justement d’une ruine de villa romaine,
-enclose dans son parc. Il me conduisit d’abord
-à ce petit Pompéi, comme il disait, et j’eus beau
-me frotter les yeux, je n’y aperçus rien, que
-des traces de murs et une centaine de petits
-cubes de mosaïque. Mais le moindre éclat de
-pierre lui suffisait pour ressusciter tout un pan
-du passé, et surtout, à ce que je vis, pour évoquer
-les images des singularités érotiques, qu’il
-attribuait de confiance, et un peu trop uniformément,
-à toutes les civilisations, pourvu
-qu’elles fussent lointaines dans l’espace ou dans
-le temps.</p>
-
-<p>Il me montra un stade qu’il avait construit
-dans une clairière, et où ne manquaient que les
-athlètes, des Thermes inutiles et déserts, une
-Académie sans philosophes : et cette friperie
-antique me rappela la friperie rustique du
-hameau de Trianon. Un pavillon égyptien, et
-un autre, indien, me firent penser à l’exotisme
-de nos expositions universelles. Je me laissai
-prendre au charme du jardin japonais ; mais le
-« paysage de Tahiti » et la « vallée de Tempé »
-ne me parurent point différer assez sensiblement
-des <i lang="en" xml:lang="en">Kew gardens</i> ou même du parc Monceau.
-Je songeai à notre Balzac, qui accrochait
-au mur de son salon des pancartes : « ici un
-Rembrandt, ici un Raphaël », et qui voyait
-réellement le Rembrandt ou le Raphaël. Lord
-Ventnor avait une imagination de même puissance,
-mais plus particulière, et je ne saurais
-décrire les visions que ce décor baroque lui
-suggérait. Elles me causèrent un malaise, un
-trouble indéfinissable. J’eus de nouveau peur,
-et follement envie de fuir ce lieu où je m’étais
-fourvoyé, comme une Gomorrhe où je flairais
-déjà le feu.</p>
-
-<p>Mais il n’y fallait point compter. Mon hôte
-me ramena dans le hall. Cette fois, j’avais
-grand besoin de m’asseoir. J’étais rendu. Je
-sentis que je devais pourtant prendre à mon
-tour la parole et manifester mon admiration.
-Je ne trouvai que des phrases communes. Heureusement,
-j’avais affaire à un interlocuteur qui
-magnifiait les mots comme les images. Il me
-crut sincère, enthousiasmé, et il repartit de
-plus belle. Il se flattait d’avoir créé un microcosme,
-mais il se plaignait de n’avoir pu le
-créer que matériel et mort ; pour peupler ce
-décor qui, à ses yeux, abrégeait l’univers, il rêvait
-de susciter un être humain qui eût résumé
-en soi l’humanité. « Voilà donc, pensai-je,
-pourquoi il a épousé la Solférino ! » J’osai prononcer
-le nom de la marquise. Il fit une risée
-de colère.</p>
-
-<p>— Lady Ventnor ? cria-t-il. Qu’est-ce donc ?
-Rien. Une petite femme ! Réellement. Une petite
-femme. Une biche !</p>
-
-<p>Et il ajouta, avec mépris :</p>
-
-<p>— Une honnête femme !</p>
-
-<p>Je vis entrer à ce moment un nouveau personnage,
-d’une trentaine d’années pour le
-moins, que lord Ventnor me présenta comme
-son secrétaire, grand, brun, de figure assez
-médiocre, et, je me hâte de le dire, point équivoque.
-Je crus bien, en le considérant, lui trouver
-le front bas, volontaire, les yeux enfoncés
-de l’Antinoüs ; mais c’est probablement parce
-que nous venions de parler d’Hadrien. Il me
-déplut ; mais je sentis le Latin, — je n’aurais
-su dire de quel pays, ou même de quelle partie
-du monde, — le Latin, qui, malgré cette antipathie,
-ne pouvait manquer de m’être plus
-proche et intelligible que lord Ventnor qui ne
-me déplaisait point.</p>
-
-<p>Le marquis se réduisit dès lors au silence, et
-il n’y en eut plus, comme on dit vulgairement,
-que pour le secrétaire. J’observai d’ailleurs
-qu’il exprimait toutes les mêmes idées que son
-maître, avec plus d’emphase, de développement,
-de rhétorique : et je présageai que je
-pourrais tirer de lui, quand nous resterions
-seuls, tout ce que je n’avais pu obtenir du marquis.</p>
-
-<p>Ce tête-à-tête fut plus tôt que je ne pensais.
-Le dîner, bien que servi à la française, se termina
-à l’anglaise par une beuverie de vins. Lord
-Ventnor se leva dès la première bouteille, nous
-souhaita le bonsoir, et se retira. J’entrepris
-aussitôt le secrétaire, à qui je fis répéter sans
-aucune peine tout ce que m’avait débité le marquis
-sur son raccourci d’univers et autres extravagances
-de même farine. J’exprimai moi-même
-le regret que la pauvre marquise ne fût point le
-personnage d’un tel décor, et il ne manqua
-point de me dire qu’elle n’était qu’une « petite
-femme ». Mais il ajouta :</p>
-
-<p>— Et avec cela retorse !</p>
-
-<p>Je voudrais pouvoir noter l’accent qu’il donnait
-aux <i>r</i> et à l’<i>s</i> de cette épithète.</p>
-
-<p>Je lui demandai à brûle-pourpoint :</p>
-
-<p>— Mais comment s’y est-elle prise pour devenir
-l’amie de la reine ?</p>
-
-<p>Il me répéta qu’elle était retorse, et il ajouta
-« machiavélique », dont il faudrait pouvoir
-aussi noter l’accent. Puis brusquement, précipitamment,
-avec une inconcevable volubilité,
-comme si j’eusse, à tâtons, ouvert le robinet, il
-se mit à me raconter que la Solférino était venue
-à Londres aux derniers jours de la Commune.
-Il y avait alors nombre de Français, une manière
-d’émigration, de tout rang et de tout
-bord, les fuyards d’avant la guerre, les fidèles
-des souverains déchus, les communards proscrits :
-tous plus ou moins gênés, elle seule
-riche, libérale… en huit jours, le centre, la
-Providence, l’idole des émigrés sans distinction
-de parti. La lionne ! Pourtant les salons anglais
-lui demeuraient fermés. Mais elle savait les
-incohérences du <span lang="en" xml:lang="en">cant</span>, et c’est alors qu’elle
-s’était montrée « retorse » et « machiavélique » !</p>
-
-<p>En Angleterre, où l’on veut ignorer que les
-artistes mènent parfois une existence un peu
-libre, on les reçoit sur le pied de l’égalité. Elle
-eut une inspiration. N’avait-elle point chanté,
-jadis, aux <i>Délassements-Comiques</i> ? Elle osa prêter
-son concours à une fête de charité, organisée
-par elle-même au bénéfice des exilés français,
-et elle y chanta d’autre musique que celle
-des <i>Délassements</i>. Avait-elle une ombre de
-talent ? Ou bien c’est que ce public n’y entend
-rien. Elle fut sacrée cantatrice, toutes les portes
-s’ouvrirent. La reine voulut l’entendre, la fit
-venir, l’admira : et son buste, paraît-il, son
-buste de Carpeaux peut encore se voir sur une
-des cheminées d’Osborne ! Il ne lui manquait
-plus qu’un grand nom, mais chacun sait que la
-moindre <i lang="en" xml:lang="en">Gaiety girl</i> trouve, quand il lui plaît,
-dans le <i lang="en" xml:lang="en">peerage</i>, un mari de première qualité.</p>
-
-<p>Je n’écoutais plus le secrétaire que d’une
-oreille distraite, puisque je savais d’avance la
-suite. Je lui avouai que je ne tenais plus debout,
-et il me conduisit à ma chambre. Dès le
-lendemain, je m’arrachai aux séductions de
-l’île de Wight, et repartis pour la France, hâté
-de rapporter à M. de Courpière comment lady
-Ventnor était devenue grande dame, et, selon
-l’expression si savoureuse du mari, « honnête
-femme ».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br />
-CALIBAN</h2>
-
-
-<p>M. de Courpière, qui est un homme d’action,
-n’aime pas l’art pour l’art. Il prisa peu la
-collection de curiosités psychologiques que je
-lui rapportais de mon voyage à l’Ile de Wight, et
-il me dit avec dédain :</p>
-
-<p>— A quoi cela peut-il me servir ?</p>
-
-<p>C’était le cadet de mes soucis. Je lui répondis
-par une tirade, également inutile, sur l’amour
-désintéressé de la science, et je conclus, aussi
-dédaigneusement que lui :</p>
-
-<p>— Il est des choses dont tu ferais mieux de
-ne point parler, attendu que tu ne les comprendras
-jamais.</p>
-
-<p>— En effet, me répliqua-t-il avec cette hauteur
-qui lui vient de ses ancêtres qui ne savaient
-pas lire.</p>
-
-<p>Puis il me proposa d’aller rendre une visite
-à lady Ventnor, chez laquelle, me dit-il, il
-n’avait pas cru devoir mettre les pieds durant
-le temps de mon absence. Il ajouta :</p>
-
-<p>— D’autant que c’est maintenant à tous les
-diables, et de la dernière incommodité lorsque
-l’on n’a point d’automobile à sa disposition.</p>
-
-<p>Il exagérait. M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor, qui
-demeure, l’hiver, à l’entrée du Bois de Boulogne,
-éprouve le besoin d’aller en villégiature
-un peu plus loin que le château de Madrid et un
-peu moins loin que le pont de Suresnes. Elle a
-loué entre ces deux points une villa fort simple,
-et même d’une rusticité inespérée, fort différente
-d’un certain « rayon de marbres et sculptures »
-qui se trouve auprès. Elle se croit aussi
-obligée de s’absenter quinze jours en août pour
-respirer l’air des montagnes ; mais elle était déjà
-revenue de sa corvée des altitudes. Madrid, ni
-même Suresnes, ne sont loin, mais j’avoue qu’il
-faut un automobile ; et le vicomte de Courpière
-avait eu la coquetterie de laisser les siens à la
-vicomtesse. Je ne sais point ce qu’il attendait
-pour en racheter un neuf ; j’imagine que ce
-n’était point d’avoir de quoi le payer comptant :
-sinon je dirais qu’il baisse. Bref, nous prîmes
-un fiacre, traîné par un cheval, jusqu’à la porte
-du Bois ; et, comme il faisait beau, nous achevâmes
-la route à pied.</p>
-
-<p>Lady Ventnor ne nous sut aucun gré de ces
-ennuis et de cette fatigue. Elle nous reçut froidement.
-Avant tout, elle exige de ses amis la
-régularité ; et j’ai observé que, sans avoir le délire
-de la persécution, elle se demande, quand
-on est resté plusieurs jours sans paraître, ce que
-l’on a bien pu machiner contre elle pendant ce
-temps-là. L’idée ne lui vient pas que l’on pense
-à autre chose. Elle prit son ton commandant et
-rude, son ton second Empire, pour nous demander
-ce que nous étions devenus depuis des
-éternités. Maurice, qui n’avait rien à dire, ne
-répondit pas ; et moi je répondis « avec intention »
-(comme écrivent devant certaines répliques
-les auteurs de comédies), que j’avais fait
-un petit tour d’une huitaine dans l’île de Wight.
-Elle parut si décontenancée que je vis bien que
-j’avais frappé un grand coup, — je n’aurais pas
-été fâché de savoir lequel. M. de Courpière le
-vit de même, et me prouva qu’il ne baissait
-point ; car, avec un à-propos admirable, il me
-reprit : « <i>Nous venons</i>, dit-il, de faire un petit
-tour dans l’île de Wight ». Il appuya sur le pluriel,
-et il me regarda en jouant l’étonnement,
-comme s’il ne s’expliquait point pourquoi
-j’avais parlé au singulier.</p>
-
-<p>Le trouble de lady Ventnor augmenta, à tel
-point qu’elle ne trouva à répondre que : « Vraiment ? »
-qui est une réplique médiocre. Elle
-ajouta, après un temps de réflexion : « En voilà
-une idée ! » comme s’il n’était pas naturel d’aller
-à Wight. M. de Courpière, afin de marquer
-notre avantage, dit :</p>
-
-<p>— Nous avons eu l’honneur d’être reçus par
-lord Ventnor.</p>
-
-<p>Je jouai impudemment le jeu de Maurice, et
-je dis :</p>
-
-<p>— Nous avons même passé une nuit sous son
-toit.</p>
-
-<p>— Je ne vous conseille pas, dit-elle, de vous
-en vanter.</p>
-
-<p>Cette réplique me parut grossière.</p>
-
-<p>— Eh bien, dis-je à M. de Courpière lorsque
-nous nous retirâmes, après une visite fort
-courte où la conversation avait plusieurs lois
-langui, tu vois que cela prend et qu’elle est
-furieuse.</p>
-
-<p>— Oui, dit-il, mais je ne vois pas pour quel
-motif ni, encore une fois, le parti que j’en puis
-tirer. Il me semblerait plutôt que je perds du
-terrain. Avoue que lady Ventnor n’a pas l’air
-d’une femme qui fondera un journal avec moi
-demain matin. (J’admirai la décence de cette
-périphrase.) Il ne se passe entre nous rien de
-ce qui se passe d’ordinaire entre deux personnes
-qui s’acheminent vers ce dénouement.</p>
-
-<p>— Je n’ai jamais cru, répondis-je, qu’aucune
-de ces choses ordinaires dût se passer entre
-lady Ventnor et toi. Vous ne vous êtes point ce
-qu’on appelle fait la cour réciproquement, sinon
-par sous-entendu : cela n’a point empêché l’évolution
-de s’accomplir, si je puis me permettre
-une expression si pédantesque ; et elle aboutira
-sans que vous ayez eu la peine d’échanger ces
-demandes et ces réponses qui sont embarrassantes,
-et d’ailleurs d’une pauvre littérature : je
-vous en fais mon compliment. Lady Ventnor a
-lentement mûri pour toi, et je pense qu’elle
-avait l’intention de tomber d’elle-même comme
-un fruit, le moment venu. J’avoue que sa maturation
-semble avoir subi un ralentissement, et
-je doute que maintenant elle tombe d’elle-même :
-il lui faudra un prétexte, et ensuite une
-occasion, bref toute une péripétie. C’est à toi,
-naturellement, d’amener cette péripétie.</p>
-
-<p>— Tu es bon ! dit M. de Courpière. Qu’est-ce
-que tu veux que j’invente tout d’un coup, après
-n’avoir jusqu’à présent rien fait que laisser aller
-les choses toutes seules ?</p>
-
-<p>— C’est ici, dis-je, triomphant, que va se
-manifester à toi l’utilité pratique de mon voyage
-et de mes documents. Nous avons, grâce à lord
-Ventnor, des clartés sur le caractère de la marquise,
-qu’elle ne nous aurait point données
-elle-même, et que nous n’aurions point trouvées
-à nous deux. Rappelle-toi sa double définition
-de lady Marguerite : une « petite femme »,
-une « honnête femme ». Sens-tu combien cela
-est riche de substance, de sens et d’enseignement ?</p>
-
-<p>— Pas du tout, répondit M. de Courpière.</p>
-
-<p>— Tu m’étonnes, dis-je. « Petite femme »
-signifie que cette courtisane illustre, qui a dispensé
-du plaisir à tous les personnages marquants
-de son époque et déshabillé les princes,
-cette héroïne de mélodrame ou de faits divers
-pour qui le sang a coulé, ce personnage quasi
-allégorique, en qui se personnifient l’amour et
-la sensibilité de tout un règne, enfin cette politique
-d’entre les draps, a vécu, ou plutôt traversé
-sa propre histoire, souvent vulgaire, mais
-parfois infâme, ou tragique, ou même grandiose,
-sans se grandir, sans jamais cesser d’être
-pas grand’chose, une « petite femme », une petite
-femme de Meilhac. « Honnête femme… »
-Ah ! que le mari avait une belle façon méprisante
-d’articuler cette épithète !… « Honnête
-femme » veut dire qu’elle n’est pas singulière
-ni éminente dans l’exercice de son métier ;
-qu’elle n’avait pas des dons extraordinaires et
-que la pratique lui a peu appris ; qu’elle n’est
-pas inventive, ni ingénieuse ; sensuelle, je n’en
-sais rien, mais à coup sûr pas une bacchante ;
-enfin, très naïve ; et probablement aussi sentimentale,
-comme en ce temps-là, petite fleur
-bleue, — « honnête femme ! »</p>
-
-<p>— Alors ? demanda M. de Courpière impatiemment :
-car il affecte de ne pas aimer les
-phrases, et ne sait pas distinguer entre celles
-qui ne signifient rien et les miennes.</p>
-
-<p>— Alors, dis-je, tu n’as pas besoin de te
-mettre fort en frais d’imagination, et c’est tant
-mieux, car tu me parais vidé. Provoque un incident
-très banal, très vieux jeu, et tu es sûr de
-réussir.</p>
-
-<p>— Précise, dit M. de Courpière.</p>
-
-<p>— Enfin, dis-je, tu veux que je te souffle.
-Soit. Il faut que tu inspires à lady Ventnor
-de la jalousie, et quelle sente que tu la méprises.</p>
-
-<p>— Naturellement, je la méprise, dit avec
-candeur M. de Courpière, et comment veux-tu
-qu’elle en doute ? Elle sait que je sais ce que
-tout le monde sait d’elle, sans compter ce qu’elle-même
-m’en a dit.</p>
-
-<p>Je fis observer à Maurice que les récits de la
-marquise étaient habilement choisis et conçus
-pour la mettre en valeur, et qu’elle y jouait parfois
-un vilain rôle, mais jamais ce que les comédiens
-appellent un mauvais rôle.</p>
-
-<p>— Ses liaisons avec l’« Oncle », avec le
-grand ministre, avec le Napoléon de la presse
-et avec le « ressembleur » sont, dis-je, flatteuses.
-Rien ne m’a paru plus touchant que son aventure,
-qui frise l’inceste platonique, avec le
-bouillant Achille et le Chérubin. L’histoire du
-violoniste allemand est bien parisienne, et elle
-a trouvé moyen de placer l’atroce épisode
-Chantepie dans un décor d’ambulance qui
-sauve tout.</p>
-
-<p>— Selon toi, dit le vicomte, elle gaze ou elle
-brode ?</p>
-
-<p>— Ni l’un ni l’autre. Elle ne dit même que
-la vérité, mais elle ne la dit pas toute, et elle
-n’aime point que l’on s’avise de la chercher
-sans sa permission. Tu as vu la tête qu’elle nous
-a faite quand je lui ai laissé entendre que son
-mari avait bavardé ? Nous sommes dans le bon
-chemin. Poussons notre enquête, et informons-nous
-de tout le reste.</p>
-
-<p>— Quel reste ?</p>
-
-<p>— Ce qu’elle a omis au cours de ses confidences,
-et la suite.</p>
-
-<p>— Quelle suite ?</p>
-
-<p>— Tu n’imagines pas que, depuis son mariage,
-elle a, si j’ose m’exprimer ainsi, tourné
-ses pouces ? Nous arrivons à une bizarre époque
-de l’histoire de France, où l’on a vu ressusciter
-et s’agiter, entre la fin de la Commune et la
-fondation de ce gouvernement que tu aspires à
-renverser, des gens que l’on croyait morts depuis
-le 2 décembre, depuis quarante-huit, ou
-même depuis mil huit cent trente. Ce fut le
-temps où le faubourg Saint-Germain fréquentait
-à l’Élysée. Nous étions nés, nous avions
-même l’âge de voir clair, et pourtant je te défie
-de retrouver aucune image nette de cette époque-là,
-qui s’est enveloppée soudainement d’oubli,
-comme toutes les périodes dites de transition.
-Il ne faut point tolérer que lady Ventnor saute
-par-dessus ce fossé. J’ai idée que ses aventures
-d’alors te fourniraient l’occasion que tu souhaites
-de la mépriser et de lui témoigner ce mépris, à
-moins que tu ne trouves mieux encore dans les
-<i lang="la" xml:lang="la">paralipomena</i> de ses années précédentes.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Paralipomena</i> ? s’écria M. de Courpière en
-écarquillant les yeux et en me regardant avec
-une véritable expression d’effroi. Qu’entends-tu
-par ce mot barbare ?</p>
-
-<p>— C’est, dis-je, tout bonnement ce qu’elle a
-laissé de côté. Tu feras d’une pierre deux coups,
-et tu la rendras jalouse en même temps que tu
-l’affoleras de ton mépris, si tu sais bien choisir
-la personne auprès de qui tu iras ostensiblement
-aux informations.</p>
-
-<p>— Qui est cette personne ? dit M. de Courpière.</p>
-
-<p>Il se remettait à moi de tout, et je m’avisai
-que, vu les circonstances, cela devait effaroucher
-ma délicatesse. Mais je m’étais trop avancé
-pour me dérober, et je lui désignai cette personne,
-une certaine comtesse Doulevant, familière
-de lady Ventnor, dont je n’ai pas même
-songé à mentionner le nom jusqu’ici, tant elle
-me semblait insignifiante, mais de qui l’importance
-m’apparut subitement.</p>
-
-<p>A quelque heure du jour que l’on se présentât
-chez la marquise, on y trouvait installée
-cette comtesse Doulevant, sans chapeau, et qui
-faisait du point de Hongrie. On n’y prenait
-point garde et l’on ne pensait même pas à demander
-ce que c’était. Je l’avais su par hasard.
-C’était une femme du vrai demi-monde selon
-Dumas, c’est-à-dire une comtesse authentique,
-séparée et déclassée à la suite du plus banal
-adultère. Mais elle était venue trop tard, si j’ose
-cette plaisanterie, dans un demi-monde trop
-vieux. J’entends qu’elle y était venue à l’instant
-même que le demi-monde cessait d’exister proprement,
-et que les femmes de la meilleure société
-se décidaient à faire une concurrence
-officielle aux demoiselles de profession. Cet
-événement de l’histoire des mœurs a coïncidé
-avec la fin de la période intermédiaire dont je
-venais de faire un crayon à Maurice.</p>
-
-<p>La comtesse Doulevant eut donc une carrière
-de galanterie fort courte, et qui dura exactement
-le même temps que ladite période. Elle se retira
-des affaires quand le Maréchal se démit. Elle ne
-les avait pas trop bien faites. La petite rente
-dont elle vivotait était un débris de sa fortune
-passée, et non le fruit de ses épargnes. Elle ne
-s’en fût point tirée sans une autre petite rente
-que lui servait lady Ventnor. C’est pour reconnaître
-ce bienfait qu’elle s’astreignait à une manière
-de domesticité.</p>
-
-<p>Elle avait bien sept ou huit ans de moins que
-la marquise, et elle était plus jolie, mais il aurait
-fallu se donner la peine de la regarder pour
-s’en apercevoir. Sa taille était charmante et je
-jurerais que le blond de ses cheveux était naturel.
-Elle aurait dû inspirer le désir, et ce n’est
-point, je suppose, les scrupules qui l’étouffaient ;
-mais elle ne trouvait point d’amateurs et
-elle n’en cherchait même plus. Même jeune,
-une femme qui appartient à une époque révolue
-est passée. Celle-ci n’avait point su, comme
-lady Ventnor, survivre à un changement de
-régime.</p>
-
-<p>— La Doulevant est une peste, dis-je à M. de
-Courpière. Elle hait lady Marguerite et te racontera
-de son amie toutes les horreurs que tu
-peux souhaiter ; elle en inventerait au besoin.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que tu chantes ? répliqua le vicomte.
-Elles s’adorent ! Elles ne peuvent se
-passer l’une de l’autre.</p>
-
-<p>— Justement, dis-je, elles ont l’une pour
-l’autre la haine des inséparables ; et, si tu entreprends
-la comtesse, la marquise se jettera aussitôt
-à ton cou.</p>
-
-<p>— M<sup>me</sup> Doulevant n’est pas jeune, dit M. de
-Courpière, et je veux bien passer là-dessus
-quand il s’agit de la marquise, mais je n’entends
-pas me faire une spécialité des femmes
-d’un certain âge.</p>
-
-<p>— Tu plaisantes, lui dis-je. Elle est plus
-jeune que la marquise, et même que toi. Oh !
-je sais que tu parais à peine son âge…</p>
-
-<p>— Je ne sais pas si je parais son âge, répondit
-M. de Courpière, mais elle paraît hardiment
-le mien.</p>
-
-<p>Je goûtai cette plaisanterie, mais ne la trouvai
-point juste, et je le lui dis.</p>
-
-<p>— Alors, me répliqua-t-il, qu’est-ce que tu
-attends pour marcher toi-même ?</p>
-
-<p>Et j’observai avec étonnement que je n’avais
-pas la moindre envie de « marcher ».</p>
-
-<p>Cependant, le même jour, chez lady Ventnor,
-piqué par ce défi de M. de Courpière, je
-regardai bien la comtesse Doulevant, et, après
-m’être convaincu que je ne l’avais pas trop
-avantageusement jugée, je pris l’offensive : c’est-à-dire,
-tout simplement, que je remarquai sa
-présence, et lui adressai la parole cinq ou six
-fois comme à une personne naturelle. Cette
-petite manifestation troubla lady Ventnor autant
-que l’avait fait naguère l’avis de mon
-voyage à l’île de Wight. Elle me jeta un mauvais
-regard, où je lus : « De quoi se mêle-t-il,
-celui-là ? Quel jeu joue-t-il ? » La comtesse, d’abord
-surprise, puis ravie d’être distinguée,
-triompha quand elle vit que cela était si sensible
-à l’autre. Mais à son tour M. de Courpière,
-qui n’attendait que mon exemple, attaqua,
-et je crus que lady Ventnor allait nous
-mettre tous les trois à la porte. Nous sortîmes
-peu après.</p>
-
-<p>— Tu vois, dis-je à M. de Courpière, si cela
-prend !</p>
-
-<p>Et j’allais ajouter : « Décidément, cette Doulevant
-me plaît. » Mais il me coupa la parole
-pour dire justement ce que j’allais dire, bien
-qu’il répète plus ordinairement ce que je viens
-de dire.</p>
-
-<p>— Cette Doulevant, fit-il, me plaît décidément,
-et je vais tenter l’aventure.</p>
-
-<p>J’avoue que j’en crevai de dépit. Je ne dis
-mot ; mais le lendemain, avant dîner, j’allai
-corner ma carte chez M<sup>me</sup> la comtesse Doulevant.
-Sa concierge, qui tricotait, ne se dérangea
-point, et m’indiqua, du menton, le casier
-des locataires. Je trouvai, dans la case de
-M<sup>me</sup> Doulevant, une carte de M. de Courpière
-qu’il était venu poser avant moi. La comtesse,
-qui ne pouvait manquer de croire que nous fussions
-venus ensemble, nous remercia de même,
-le lendemain, sous le nez de lady Ventnor, qui
-pâlit. Alors elle ajouta :</p>
-
-<p>— J’espère que vous reviendrez me voir à
-une heure où je suis chez moi.</p>
-
-<p>— Iras-tu ? dis-je à M. de Courpière quand
-nous sortîmes.</p>
-
-<p>— Oui, fit-il. Avec toi, si tu veux.</p>
-
-<p>— Volontiers, répondis-je, un peu surpris.</p>
-
-<p>Nous y fûmes dès le jour suivant. Nous attendîmes
-un bon quart d’heure dans un petit salon
-où la cheminée était habillée de chasubles et les
-chaises de ce point de Hongrie que la comtesse
-produit incessamment. Il y avait des saints de
-bois dans tous les coins. C’était le genre artiste,
-ou plus précisément le genre peintre, qui a
-fleuri au temps où la comtesse était une femme
-à la mode. Je signalai à M. de Courpière cette
-confirmation de mes pronostics. Enfin la comtesse
-parut, alerte et appétissante ; mais nous ne
-sûmes que lui dire. Elle nous montra ses bibelots,
-qui ne méritaient point cet honneur. Je la
-mis adroitement sur le chapitre de lady Ventnor,
-elle en parla avec un enthousiasme de
-commande. M. de Courpière me fit un signe
-et nous prîmes congé.</p>
-
-<p>— Il faudrait, pour en tirer quelque chose,
-la voir dans l’intimité, dis-je à Maurice.</p>
-
-<p>— Oui, dit-il, pensif.</p>
-
-<p>J’ajoutai, après un temps :</p>
-
-<p>— Je ne crois pas que cela soit bien difficile.</p>
-
-<p>— Non, dit-il.</p>
-
-<p>Mais la difficulté était encore moindre que je
-ne croyais. Le lendemain, j’allai chez lady
-Ventnor de mon côté. Je n’y trouvai point le
-vicomte, ni, grande merveille ! la comtesse.
-Lady Ventnor était seule et paraissait enragée.
-Le spectacle de cet enragement me fit perdre le
-peu de sang-froid qui me restait, et au bout d’à
-peine un quart d’heure je me levai brusquement.</p>
-
-<p>— Je ne puis, dis-je, concevoir où est Maurice.
-Je vais le chercher.</p>
-
-<p>Au lieu de me demander si je devenais fou,
-elle me répondit :</p>
-
-<p>— C’est cela, allez-y donc.</p>
-
-<p>Je ne me le fis pas dire deux fois, et j’allai
-droit chez la comtesse, mais je ne pus monter,
-car je me heurtai à M. de Courpière qui descendait.
-Il était de la pire humeur.</p>
-
-<p>— Eh bien, me dit-il, tu m’as fait faire de
-belle besogne ! Il n’y a rien à tirer de cette
-femme-là, rien du tout.</p>
-
-<p>Je devinai qu’il avait pourtant fait le nécessaire,
-ce qui me dépita, et je me réjouis qu’il
-l’eût fait pour rien.</p>
-
-<p>— Cela, dis-je, t’apprendra à me mettre de
-côté. Si nous étions retournés chez elle ensemble,
-j’aurais bien su la faire causer… Alors,
-elle a recommencé à te parler de lady Ventnor
-avec enthousiasme ?</p>
-
-<p>— Point du tout, répondit M. de Courpière,
-et, comme je sais fort bien m’y prendre, elle a
-senti tout de suite que c’est des horreurs que je
-voulais. Elle ne demandait pas mieux, mais elle
-n’en avait point à me servir. Elle n’a rien trouvé
-qu’une histoire de pompier.</p>
-
-<p>— De pompier ? dis-je en riant.</p>
-
-<p>— Oui. Et penses-tu que je vais mépriser
-lady Ventnor davantage, pour un pompier ?
-Quelle est la femme, même très convenable,
-qui n’a pas dans son passé une de ces histoires-là ?
-On dit, je crois, une histoire de jardinier,
-ou de muletier ?</p>
-
-<p>— On dit plutôt muletier, depuis Montaigne.
-Cela est, en effet, assez commun.</p>
-
-<p>— Pour lady Ventnor, ce fut un pompier,
-parce qu’elle était alors au théâtre. Elle connut
-ce pompier aux <i>Délassements</i>, pas hier, comme
-tu vois. Elle le ramassa un soir par caprice, et
-elle ne put, ensuite, jamais se déshabituer de
-lui. Au temps même de son plus grand luxe et
-de ses plus illustres aventures, elle le faisait encore
-venir de loin en loin avenue des Champs-Élysées.
-Oui, mon cher, ce voyou s’est prélassé
-dans le lit de marqueterie, d’où il regardait à la
-renverse l’Aurore qui prend son vol au plafond.
-Et voici où il faut rire, du moins selon M<sup>me</sup> Doulevant :
-car moi, je n’ai pas trouvé cette nouvelle
-à la main si drôle, mais elle pâmait en me
-la racontant. Il paraît qu’à l’entr’acte — tu
-m’entends bien — le pompier s’asseyait en
-travers du lit, allumait une cigarette russe,
-disait : « Et maintenant, qui est-ce qui va en
-griller une ?… »</p>
-
-<p>J’achevai la phrase :</p>
-
-<p>— « C’est bibi. » L’historiette, dis-je, est
-connue, mais je l’avais ouï attribuer à d’autres
-femmes de l’époque, notamment à Léonide.</p>
-
-<p>— Tu vois, dit M. de Courpière, elle n’est
-même pas authentique !</p>
-
-<p>Et il continua de grogner. Je trouvais l’histoire
-du pompier médiocrement drôle et d’un
-goût affreux. Mais, je ne sais pourquoi, plus
-M. de Courpière grognait, plus j’avais peine
-à me défendre d’en rire. Je lui dis enfin :</p>
-
-<p>— J’imagine qu’après ce fiasco tu ne mettras
-plus les pieds chez la comtesse ?</p>
-
-<p>— Si fait, dit-il. Je lui ai promis d’y aller
-demain à cinq heures ; mais je ne tiens pas au
-tête-à-tête, et tu me rendras même service de
-venir m’y retrouver.</p>
-
-<p>J’y fus à trois heures. Je suis exact, et j’arrive
-toujours le premier aux rendez-vous ; mais
-il est rare que je sois en avance à ce point-là.
-M<sup>me</sup> Doulevant me reçut ; et, malgré ce que j’ai
-pu dire de sa facilité, je ne saurais lui reprocher
-d’avoir précipité les choses, puisque nous
-eûmes deux grandes heures devant nous.</p>
-
-<p>Je suis discret de nature, mais je n’ai pas de
-secrets pour Maurice, et j’éprouvai particulièrement
-un irrésistible besoin de lui confier, dès
-qu’il arriva, ce qui venait de s’accomplir. Il
-n’était point commode de lui faire un tel aveu
-en présence de la dame, et je me demande
-comment je m’en fusse tiré si elle ne nous eût
-offert à ce moment même des cigarettes.</p>
-
-<p>— Et maintenant, dis-je, qui est-ce qui va
-en griller une ?…</p>
-
-<p>Le vicomte prit ses grands airs. Il eut raison :
-ce rappel n’était pas d’un goût moins affreux
-que l’anecdote elle-même. Mais j’avais une forte
-démangeaison de rire. Je me reprochais seulement
-de n’avoir pas été plus malin que Maurice,
-ni de n’avoir point su profiter des complaisances
-de M<sup>me</sup> Doulevant pour tirer d’elle quelques
-nouvelles infamies sur la marquise. J’essayai
-de rattraper le temps perdu, mais je perdis ma
-peine, et j’allais être bredouille quand je dénichai
-dans un coin une gravure encadrée d’or,
-qui représentait le cortège du lord-maire à l’inauguration
-de l’Opéra. Des personnages à perruques
-et en grande tenue de carnaval gravissaient
-le fameux escalier. D’autres hommes, en habit
-noir, donnaient le bras à des femmes coiffées
-en casque, vêtues de robes-fourreaux, décolletées
-en carré, et qui traînaient derrière elles de
-longues queues carrées, montées sur roulettes.</p>
-
-<p>— Regarde bien, dis-je à M. de Courpière. Voilà
-le costume et la physionomie de l’époque sur
-laquelle lady Ventnor garde un silence prudent.</p>
-
-<p>— Mais, dit la comtesse, voici justement
-Marguerite.</p>
-
-<p>Et elle nous désigna, parmi une foule de personnages
-tout rapetissés, qui de la loggia du
-deuxième étage regardaient monter le lord-maire,
-une lady Ventnor méconnaissable, et
-même laide, avec cette disgracieuse coiffure et
-ce costume suranné. Nous ne dissimulâmes
-point qu’elle nous déplaisait fort sous cet aspect,
-et M<sup>me</sup> Doulevant s’empressa de nous exhiber
-toute une collection de photographies, pour
-nous démontrer par l’image que les modes de
-ce temps gâtaient les beautés les plus célèbres,
-et singulièrement lady Ventnor.</p>
-
-<p>— Vous la haïssez bien ? dis-je en souriant.</p>
-
-<p>— Oui, répondit-elle avec franchise. Mais je
-vous prie de ne point croire que je la hais parce
-je suis médiocre et ratée, et son obligée. Je la
-hais par jalousie d’amour.</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! fis-je.</p>
-
-<p>La comtesse me jeta un beau regard farouche.</p>
-
-<p>— Cette femme, dit-elle, qui avait tant d’amants !
-Moi, je n’en avais qu’un, et elle me l’a
-pris.</p>
-
-<p>Je touchai le coude de M. de Courpière.</p>
-
-<p>— Nous y voilà, lui dis-je tout bas.</p>
-
-<p>Je dis à la comtesse Doulevant, — pour lui
-faire plaisir, car il va de soi qu’elle est bien pensante :</p>
-
-<p>— Madame, votre aventure me remet en mémoire
-une certaine parabole, comme vous dites,
-je crois. Ainsi donc, vous n’aviez qu’un amant,
-pas plus, de même que ce pasteur qui n’avait
-qu’une seule brebis ; et M<sup>me</sup> la marquise de
-Ventnor, qui en avait, révérence parler, un
-troupeau, vous a envié et pris le vôtre. Elle ne
-nous a jamais soufflé mot de cette histoire, je
-devine pourquoi. M. de Courpière, ici présent,
-aurait peut-être intérêt à en connaître le détail,
-et moi j’ai de la curiosité. Faites-nous la grâce
-de nous conter la chose, et d’abord révélez-nous
-le nom de l’heureux mortel que vous et la marquise
-vous êtes disputé.</p>
-
-<p>Elle rougit. Je m’en étonnai. Car elle a bien
-un air de réserve, et même de pruderie, comme
-la plupart des femmes qui, après avoir fait la
-vie, ont fait la retraite ; mais elle ne comptait
-pas, j’imagine, imposer ni à M. de Courpière
-ni à moi.</p>
-
-<p>— Voyons, repris-je, est-ce que nous le connaissons ?
-Fréquente-t-il encore chez la marquise,
-et l’y avons-nous rencontré ?</p>
-
-<p>— Oui, dit-elle.</p>
-
-<p>Mais elle ne lâchait toujours point le nom, et
-elle semblait si folle de honte que je présumai
-le personnage inavouable. On sait que je le
-souhaitais. Je lançai à M. de Courpière un regard
-d’intelligence. La comtesse pénétra sans
-doute mes arrière-pensées : elle est fine. Elle
-sentit que je méprisais son ancien amant par
-hypothèse et sans le connaître encore, plus que
-je n’aurais lieu de le mépriser quand je le connaîtrais.
-Alors elle se décida enfin à le nommer,
-et je compris sa honte, que justifiait amplement
-l’individu en cause, outre cette maxime de La
-Rochefoucauld : « Il n’y a guère de gens qui ne
-soient honteux de s’être aimés quand ils ne
-s’aiment plus. »</p>
-
-<p>André Frochard n’était pas seulement ce
-qu’on appelle laid, ou même monstrueux, mais
-plutôt informe. Comme certaines des dernières
-créations de Rodin, qui ne se dégagent que par
-places du bloc où le sculpteur les taille, il était
-une masse de chair qui ne prenait figure humaine
-que çà et là. Énorme dans les trois dimensions,
-d’autant plus horrible, comme si la
-triple mesure de sa hauteur, de sa largeur et de
-son épaisseur eût multiplié sa difformité, il
-inspirait le dégoût physique d’abord, comme
-tous les géants aux hommes de taille moyenne,
-comme les habitants de Brobdingnag à Gulliver.
-On pinçait les lèvres et les narines à son
-approche, et l’on redoutait qu’il n’exhalât une
-odeur forte, bien qu’il fût assez propre sur lui.
-On prenait le large quand il se mouvait, lentement
-et vaguement, comme ces bêtes aveugles
-et acéphales qui sont privées du sens de la direction.
-Il avait cependant la tête en proportion
-du reste, et dans cette grosse tête deux petits
-yeux, singulièrement vifs. Les cheveux étaient
-épais et blancs, mais comme de poussière, point
-de neige. Cette vieillesse terne, humiliée, sentait
-le pauvre.</p>
-
-<p>Comment la marquise de Ventnor pouvait-elle
-seulement supporter la vue de cet homme ?
-Mais il y avait pis : André Frochard était une
-épave de la Commune ! (Elle n’en a guère
-laissé, elle a laissé plutôt des parvenus.) Ce
-n’était point d’ailleurs une raison pour que lady
-Ventnor l’exclût. Elle aime assez le mélange,
-sans aller aussi loin que nous avons vu faire
-certaines princesses. Elle a cru devoir adopter
-les opinions les plus traditionnelles, et elle entend
-que la majorité de ses amis la bercent de
-lieux communs de bon ton ; mais elle ne hait
-point une fausse note de temps en temps, un
-peu de rouge. Elle est si ferme sur les principes
-qu’elle peut se permettre toutes les coquetteries,
-et les curiosités, même dangereuses. Frochard
-était une de ses bêtes curieuses. Il jouait ce rôle
-piètrement. On le voyait arriver à peu près régulièrement
-une fois par semaine. Il ne baisait pas,
-de même que nous autres, la main de lady Ventnor :
-il devait sentir que ce geste eût été ridicule
-pour lui, comme l’habit pour les notables socialistes ;
-il se contentait de la redingote et de la
-poignée de main. Il allait s’asseoir bien vis-à-vis
-de la marquise, mais loin, et ne faisait dès lors
-que la considérer avec une sorte d’effroi religieux
-ou de timidité stupide. Il écoutait sans sourciller
-des âneries qui devaient lui soulever le cœur.
-Il se résignait doucement à cette épreuve,
-comme à une nécessité du protocole mondain.
-Il semblait se dire : « Je n’avais qu’à ne pas venir
-si je ne voulais pas entendre ça. » Jamais il
-ne prenait la parole, mais on le provoquait parfois
-à parler. On lui demandait son avis pour en
-rire, et on riait déjà. Cela ne le troublait guère,
-et doucement encore, modestement, désabusé
-comme un apôtre qui sait qu’il prêche dans le
-désert, inflexible, raidi dans sa certitude, muré
-dans sa foi, incapable de concessions, dédaigneux
-même de se mettre à la portée de ces
-profanes, il disait des banalités humanitaires de
-Soixante-et-onze, qui auraient pu être de Quarante-huit.</p>
-
-<p>Ce Frochard, avec ces idées, et surtout ce
-physique, me paraissait une manière de symbole,
-le symbole de l’informe masse populaire,
-et je l’avais surnommé Caliban.</p>
-
-<p>Quand une femme, que l’on a devant les
-yeux, s’accuse crûment d’avoir fait l’amour
-avec un homme que l’on connaît de vue, il faudrait
-avoir l’imagination bien chaste ou bien
-nulle pour ne se les point représenter sur-le-champ
-tous deux dans l’exercice de cette fonction.
-Cette image, que je n’échappai point, me
-fit comprendre, et dans une certaine mesure
-partager, la confusion de M<sup>me</sup> Doulevant ; et ce
-fut d’un ton de commisération que je lui dis :</p>
-
-<p>— Quoi, madame, Caliban ?…</p>
-
-<p>Elle ignorait que je me fusse permis de le
-baptiser, mais elle a de la littérature, et elle entendit
-bien le sens de cette appellation, injurieuse,
-au fait, pour elle comme pour lui. Elle
-se redressa.</p>
-
-<p>— Oui, dit-elle, Caliban… aujourd’hui !…
-C’est cela qu’il est devenu. Mais alors !… Vous
-ririez de moi si je vous répondais : Ariel. Un
-tel poids de matière ! Même en son beau temps,
-il le traînait. Mais vous n’allez pas me croire,
-vous qui n’avez pas vu le miracle : il était beau,
-il rayonnait, le génie habitait cette enveloppe,
-ce lourdaud avait les ailes de la Chimère !</p>
-
-<p>Je ne sus point dissimuler que ces métaphores
-poétiques m’effaraient. Elle frappa du pied avec
-impatience.</p>
-
-<p>— Je ne fais point de poésie, dit-elle, je le
-peins tel qu’il était. Je vous répète que le jeune
-homme dont vous voyez aujourd’hui le fantôme
-obscène était beau, d’une beauté souriante et
-grave, énigmatique : lorsqu’il avait des cheveux
-d’or et de lumière, il ressemblait à un personnage
-de Gustave Moreau ! Il vous paraît monstrueux,
-moi je l’ai connu surhumain. Il est
-écroulé : imaginez-le debout !… Si grand, si
-noble… et si bon !… Comme les forts seuls
-savent être bons, parce qu’ils sont toujours sûrs
-d’être les plus forts et qu’ils n’ont pas besoin
-d’être méchants… Si fort et si bon que je n’ai
-jamais pu le regarder en face sans être saisie
-d’admiration peureuse et confiante, et attendrie
-aux larmes !…</p>
-
-<p>Il faut toujours se méfier de l’illustration :
-elle dément les portraits parlés ou écrits.
-M<sup>me</sup> Doulevant eut l’imprudence de nous exhiber
-une photographie de Frochard jeune, une
-de ces médiocres photographies que l’on faisait
-en ce temps-là ; et nous ne vîmes point un personnage
-de Gustave Moreau, mais un gros garçon
-de vingt ans, qui tenait du poète marseillais
-et du ténor toulousain. Il était d’ailleurs ce que
-les femmes appellent beau, qui ne répugne
-guère moins aux hommes que les diverses laideurs
-où je viens de trop m’appesantir. Mais la
-comtesse Doulevant se souciait plus de regarder
-elle-même cette photographie que de nous la
-montrer. Cette vue seule, à en juger par l’altération
-de ses traits, lui faisait une impression si
-forte qu’il devenait presque gênant d’en être
-témoin. Elle crut apparemment qu’il suffisait de
-contempler le visage de son Frochard pour savoir
-aussitôt, et par une sorte d’intuition, ce
-qui s’était passé entre elle et lui ; car elle nous
-épargna ces explications de caractères où s’attardent
-volontiers les femmes qui se confessent,
-et elle omit de nous donner sur le Frochard les
-renseignements les plus indispensables : il était
-déjà communard et son amant que nous ne savions
-pas encore d’où il sortait.</p>
-
-<p>Elle parlait bas, d’une voix monotone et
-chantante, les yeux clos, comme ces dames
-quand elles disent leurs vers, et elle mettait si
-peu d’ordre et de clarté dans son récit qu’il n’était
-point commode de s’y reconnaître. Je démêlai
-pourtant que Frochard, avant tout poète,
-disciple du Victor Hugo des <i>Châtiments</i>, journaliste
-par nécessité, pas bien féroce, pas très
-malin, n’avait jamais pris une part effective au
-gouvernement de la Commune : il s’était contenté
-d’en être le barde. La comtesse, qui n’avait
-pas une âme de tricoteuse, et que l’amour ne
-rendait folle que sur un point, pressentait la
-catastrophe et suppliait son amant de s’y dérober.
-Elle le conduisit chez la Solférino : elle ne
-nous dit point pour quel motif, mais je devinai
-facilement qu’ils étaient tous deux sans ressource.
-Je me rappelai que la future lady Ventnor
-n’avait, en effet, quitté Paris qu’aux derniers
-jours de la Commune, et je vis que
-M<sup>me</sup> Doulevant ne faussait pas au moins les
-dates. J’eusse bien désiré d’apprendre comment
-la Solférino s’était amourachée du journaliste-poète ;
-mais M<sup>me</sup> Doulevant jugea encore que
-c’était une chose qui allait de soi, et elle sauta
-cet épisode. Elle dit seulement :</p>
-
-<p>— Cette femme obtint en un jour ce qu’André
-me refusait depuis plusieurs semaines.
-Elle-même était à la veille de quitter Paris, et
-naturellement je l’ignorais : il consentit à fuir
-avec elle. Un soir, je ne le vis point rentrer. Je
-ne fus pas inquiète tout de suite : il n’était pas
-toujours libre de faire ce qu’il voulait, il restait
-parfois des deux jours, des trois jours sans pouvoir
-venir chez moi. Mais le troisième jour, ce
-fut le 21 mai, et j’appris que les troupes de
-Versailles venaient de forcer l’enceinte. Alors, je
-me mis à le chercher. Toute la semaine, toute
-cette affreuse semaine, parmi les balles, et le
-soir à travers les brasiers, je l’ai cherché. Je le
-demandais aux uns et aux autres. Et j’avais
-peur de le trouver… mort… ou même vivant.
-Je souhaitais et je n’osais pas souhaiter qu’il eût
-fui : car maintenant… je soupçonnais… J’avais
-couru à l’hôtel des Champs-Élysées… — vide !
-Mais je n’ai su que bien plus tard ce qu’elle avait
-fait de lui. Ah ! le caprice n’avait pas duré bien
-longtemps !</p>
-
-<p>« C’est grâce à lui qu’elle avait pu se sauver.
-On l’aurait retenue aux barrières. Mais lui, tout
-le monde le connaissait : il valait un sauf-conduit.
-Elle pensait déjà se réfugier à Londres :
-je n’ai pas besoin de vous dire qu’elle ne lui
-avait point confié ce projet et qu’elle ne comptait
-pas l’emmener. Presque toutes les routes
-étaient coupées, il fallait prendre par l’Est pour
-aller au Nord. Je ne sais comment ils se trouvèrent
-à Meaux. Mais enfin c’est là qu’elle eut
-le cœur de l’abandonner, au bout de trois jours !
-Et c’est là qu’il fut arrêté presque aussitôt,
-le 24, quand Paris n’était pas encore réduit et
-quand je l’y cherchais encore. On l’amena à
-Versailles, il ne fut jugé qu’en septembre. Je
-n’avais pas entendu parler de lui depuis quatre
-mois ; et j’appris qu’il vivait, quand j’appris
-que, pour quelques articles de journaux, il était
-condamné à la déportation.</p>
-
-<p>« Bien que les bourgeois ne fussent pas
-tendres pour les insurgés, cette condamnation
-fut l’objet de vives critiques. Je crus qu’il y
-avait à tirer parti d’un mouvement d’opinion si
-rare, que l’on obtiendrait peut-être, que sais-je ?
-une commutation de peine, une révision du jugement.
-Moi, je ne pouvais rien. Je n’avais plus
-d’argent, je n’avais plus d’amis. J’avais perdu
-mes dernières relations à faire le métier où lady
-Ventnor avait gagné les siennes. Je n’avais
-qu’elle, j’allai la trouver, l’implorer. Je crois
-qu’une pareille humiliation est le pire et le plus
-grand des sacrifices qu’une amoureuse puisse
-offrir à l’homme qu’elle aime. Je partis pour
-Londres, où elle régnait déjà. J’allais lui dire :
-« Puisque vous me l’avez pris, au moins sauvez-le ! »</p>
-
-<p>« Je tombais mal, elle était en train de se marier.
-Se souvenait-elle seulement d’André Frochard ?
-Assez pour calculer qu’il la gênerait.
-Elle m’évita plusieurs jours ; mais je fis un peu
-de bruit à sa porte, elle craignit le scandale, et
-elle me reçut. Dès qu’elle y consentait, son
-genre était d’affecter la charité. Elle n’alla pas
-jusqu’à me demander pardon, mais elle pleura,
-nous pleurâmes ensemble et, pour André, je ne
-pus me refuser à une réconciliation. C’est de ce
-jour que je suis devenue chez elle une espèce de
-dame de compagnie.</p>
-
-<p>« Tout ce que je gagnai fut qu’André ne partit
-pas pour le bagne, et je ne jurerais même pas
-qu’elle ait réellement rien fait pour obtenir ce
-retardement ; mais on n’osait ni annuler ni exécuter
-la sentence. On le traînait de prison en
-prison. Je me disais : « Un jour ou l’autre tout
-cela sera oublié ; alors je saurai bien la forcer à
-demander et à obtenir la grâce. » Mais en 78,
-quand Thiers fut renversé, le premier acte du
-nouveau gouvernement fut d’expédier à la presqu’île
-Ducos tout ce qui restait en France des
-condamnés de 71. Je le sus lorsque André était
-déjà en mer, trop tard pour faire marcher lady
-Ventnor, qui cependant aurait pu davantage sur
-les entours des Mac-Mahon et des Broglie que
-sur les entours de Thiers.</p>
-
-<p>« L’évasion de Rochefort, quelques mois
-après, me rendit courage. Pourquoi Frochard
-ne se serait-il pas évadé lui aussi ? Il fallait de
-l’argent ? Lady Ventnor était là ! Elle ne me
-refusa rien. La dépense lui importait peu,
-pourvu que la tentative ne réussît point. Et,
-avec moi, elle pouvait être bien tranquille. Je
-n’ai jamais rien su faire, moi. Je ne sais seulement
-pas prendre un train ou un bateau. Oh !
-ce voyage ! Ce voyage… ridicule !… J’ai erré
-sur la mer, au dix-neuvième siècle, comme les
-héros de la guerre de Troie. Je suis arrivée
-pourtant, voilà le prodige ! Mais arrivée, comme
-d’habitude, mal à propos. Frochard, qui n’était
-pas au courant de mes rêves, venait de tenter à
-lui tout seul, et de manquer son évasion. Ils le
-gardaient plus étroitement que jamais. Ils ne
-me permirent pas même de le voir… Si vous
-saviez ce que c’est, d’avoir fait à peu près le
-tour du monde pour reprendre un homme
-qu’on aime, et de ne pas même être autorisée à
-le voir de loin !</p>
-
-<p>Elle se tut assez longtemps, elle pleurait.
-J’étais moi-même très ému, et je regrettais que
-M. de Courpière demeurât impassible.</p>
-
-<p>— Je devais, dit-elle enfin, rester six années
-encore sans le voir. Mais lady Ventnor n’avait
-tout de même pas assez de crédit pour empêcher
-que l’amnistie ne fût votée. Il revint. Il
-revint tel que vous le connaissez. Voilà ce qu’avaient
-fait de lui neuf ans de prison et de bagne !
-Eh bien, je me réjouis de cette ruine. Je me
-disais : « Je suis certainement la seule femme
-au monde qui l’aime encore assez pour en vouloir. »
-Ah ! oui ! Je comptais sans l’autre. Je ne
-savais pas, moi qui suis simple, qu’un forçat
-allume des curiosités, qu’il y a, comme dit, je
-crois, un romancier, le bouquet du bagne, et
-que notre Marguerite n’avait pas encore flairé
-ce bouquet-là. Elle me l’a repris, — oh ! pas
-pour longtemps, — mais elle me l’a repris,
-sous mon nez.</p>
-
-<p>Il est hors de doute, pensai-je, que le mari
-n’a jamais ouï parler de cette histoire-là. Il ne
-m’aurait pas dit de sa femme <i>petite femme</i> ni
-<i>honnête femme</i>. Et je n’étais pas fâché d’avoir
-recueilli ce document, peu flatteur pour lady
-Ventnor, mais qui la remettait à son rang dans
-l’infamie.</p>
-
-<p>J’imaginais que le vicomte de Courpière dût
-partager ce sentiment. Je me trompais du tout
-au tout. Il voit trop le petit côté des choses, et
-il ne juge qu’en bloc. Je ne blâme point sa
-sévérité — que je partage — à l’égard de la
-Commune ; mais l’on doit faire acception de
-personnes. André Frochard ne paraissait avoir
-joué dans cette sinistre aventure qu’un rôle
-effacé, et uniquement littéraire. Il n’en était pas
-moins, aux yeux de Maurice, « l’homme qui a
-f…. le feu à Paris. » (Je cite, mes lecteurs voudront
-bien m’excuser.)</p>
-
-<p>M. de Courpière ne pouvait éprouver aucune
-sympathie pour l’homme qui a fait cela. Il n’en
-accordait point davantage à l’héroïque amoureuse
-de cet homme : tous deux le dégoûtaient,
-au sens le plus élémentaire et le plus physique
-du mot dégoûter. Mais le pire est qu’il n’appréciait
-point l’emploi romantique tenu par lady
-Ventnor dans le drame, et qu’elle le dégoûtait
-également. Il me déclara tout net qu’il ne mettrait
-plus les pieds chez la marquise : il ne le dit
-point en ces termes, et il usa encore du langage
-populacier auquel il avait cru devoir tout à
-l’heure emprunter une périphrase afin d’exprimer
-plus fortement qu’il tenait Frochard pour
-incendiaire.</p>
-
-<p>J’avoue que je fus consterné. Je croyais
-M. de Courpière sur le point d’avoir la marquise,
-et, dans sa condition présente, je ne le
-trouvais pas raisonnable d’abandonner cette
-partie. Je courus chez lady Ventnor le jour
-même. J’y arrivai de bonne heure, je demeurai
-tête à tête avec elle plus de vingt minutes, et je
-ne lui dis rien, faute de savoir comment tourner
-mon avertissement. Au bout de ces vingt
-minutes, je vis arriver Maurice comme à l’ordinaire,
-et je pensai qu’il était revenu sur son
-premier sentiment. Il était morose, il n’ouvrait
-pas la bouche, mais enfin il était là.</p>
-
-<p>Malheureusement, cinq minutes plus tard,
-ce fut André Frochard qui arriva. Je frémis. Je
-ne sais par quelle fatalité le gros homme baisa
-contre son habitude la main de lady Ventnor.
-Puis il parut honteux de ce qu’il venait de faire ;
-il s’éloigna à reculons, accrocha deux chaises,
-et se laissa choir en soupirant sur un fauteuil
-qui gémit. M. le vicomte de Courpière se leva
-juste en même temps que l’autre s’asseyait, et
-je tremblai qu’il ne dît quelque chose de trop
-fort. Il ne dit qu’« adieu, Madame », mais
-d’une voix si aigre que les yeux me piquèrent ;
-et, sans baiser cette main que le monstre venait
-de souiller de sa bave, il sortit. Je ne savais plus
-ce que je faisais. Je me levai. Lady Ventnor me
-jetait un regard de détresse. Je lui répondis
-d’un geste éperdu. J’oubliai de lui dire adieu,
-et je courus après Maurice.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br />
-LA REVUE DE MINUIT</h2>
-
-
-<p>Malgré tout ce que je pus dire à M. le vicomte
-de Courpière ce jour-là et les jours suivants,
-il tint bon, il ne remit plus les pieds
-chez M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor. Il prit même
-un certain ton sec, qu’il sait prendre, pour
-m’inviter à ne lui jamais parler d’elle. Mais c’est
-lui qui m’en parlait, et non pas seulement à
-moi. Il a, dès qu’il se brouille, la mauvaise habitude
-de traîner dans la boue ses amis de la
-veille, et je me suis parfois demandé avec effroi
-ce qu’il raconterait de moi-même si nous étions
-fâchés. Sa fertilité d’invention dans l’ignoble
-est merveilleuse, et il débite ses infamies avec
-une telle candeur que l’on ne peut se défendre
-d’y croire, au moins sur le moment, même
-lorsque l’on sait pertinemment qu’il n’y a pas
-un mot de vrai. Il ne craint pas d’approprier
-son discours à l’ordure de ses calomnies ; mais
-il les assaisonne, à l’occasion, d’esprit atroce,
-et de ce ridicule qui tuait en France, — il y a
-longtemps.</p>
-
-<p>Je regrettais particulièrement qu’il usât de
-tels procédés envers lady Ventnor. « Tout est
-perdu, me disais-je, si l’on répète à la marquise
-la moindre des vilenies qu’il colporte. » Et je
-ne voulais pas croire que tout fût perdu, tant la
-fortune de M. de Courpière me tient au cœur.
-« Il est vrai, me disais-je encore, qu’une femme
-de cette envergure ne prend pas garde à ces
-choses-là. Elle en a vu et entendu, et probablement
-elle en a dit elle-même bien d’autres.
-Elle n’est pas du tout la « petite femme » ni
-« l’honnête femme » que croit son mari. Si elle
-veut bien M. de Courpière, elle ignorera ces vétilles,
-et elle trouvera quelque moyen décent de
-remettre le grappin sur lui. »</p>
-
-<p>Cependant lady Ventnor ne témoignait par
-aucun signe vouloir M. de Courpière. Elle ne
-jouait pas l’étonnement lorsqu’elle me voyait
-arriver seul, et ne me demandait pas même,
-pour la forme, des nouvelles de mon ami. J’allais,
-naturellement, la voir comme si de rien n’était,
-presque tous les jours, et ma situation eût
-été embarrassante si elle, ou un de ses familiers,
-eût remarqué l’absence du vicomte. Mais il était
-de règle chez elle que l’on ne remarquât jamais
-les disparitions. Je pouvais craindre aussi que
-M. de Courpière ne me reprochât ces visites :
-car il m’est difficile de rien faire à son insu,
-sauf si je lui mens. Mais, ayant renoncé à lady
-Ventnor, il s’était aussitôt remis, avec un courage
-que j’admire, à tirer d’autres plans, qu’il
-ne me confiait point ; et il avait à courir sans
-cesse vers une foule d’endroits mystérieux, où
-il ne m’emmenait pas.</p>
-
-<p>Environ cette époque eut lieu un événement
-bien parisien. Le restaurateur russe, qui avait
-loué l’ancien hôtel de lady Ventnor avenue des
-Champs-Élysées, cessa de payer ses termes et
-suspendit, en général, ses paiements. L’établissement
-n’avait pas pris. L’on y était allé pour
-voir, plutôt que pour dîner ; cette curiosité pouvait
-se satisfaire en une fois, et personne de
-Paris n’avait seulement pensé à y retourner.
-Les chroniqueurs de théâtre ont observé qu’une
-pièce où le public ne retourne pas a de la peine
-à atteindre sa centième représentation. Il faut
-encore bien plus de récidives pour assurer le
-succès d’un restaurant. Un entrepreneur de cinématographe
-fit à lady Ventnor des propositions,
-qu’elle repoussa. Elle décida tout bonnement
-de laisser son hôtel à l’abandon, comme
-avant le règne du restaurateur, et même dans
-un abandon pire : car ce moscovite avait un peu
-précipitamment déménagé et sans rien remettre
-en place.</p>
-
-<p>La résolution de la marquise fut vivement
-critiquée par ses entours. J’entendis un jour
-« Alcibiade » lui remontrer qu’elle n’avait pas
-le droit de laisser close et de livrer à une ruine
-prochaine une demeure où l’on marchait sur
-l’histoire (et je pensai irrévéremment qu’il aurait
-pu dire qu’on y couchait). Il proposa d’user
-des influences qu’il avait encore aux Beaux-Arts,
-quoique M. de Nieuwerkerke n’en soit
-plus le surintendant, pour obtenir que cet
-illustre logis fût classé parmi les monuments
-historiques. Lady Ventnor refusa cet honneur
-et détourna la conversation avec une telle
-prestesse que je n’y vis que du feu. Je ne remarquai
-d’abord que la banalité du lieu commun
-qui suffit à ce passe-passe. Elle fit deux ou
-trois réflexions mélancoliques à propos de ce
-qu’il faut laisser mourir ou qu’il ne faut point
-ressusciter, et il se trouva que nous parlions,
-sans savoir comment ni pourquoi, de certaines
-redoutes parées et masquées, jadis fameuses,
-que donnait chez lui Alcibiade, et qu’il ne donnait
-plus depuis quinze ans.</p>
-
-<p>Ce que venait de dire la marquise ne signifiait
-point qu’elle pût le désapprouver d’avoir
-fermé ses salons ; mais elle modifia le sens du
-discours par une simple intonation de regret, si
-bien qu’Alcibiade crut devoir humblement s’excuser
-de ne recevoir plus. Il allégua que ses
-listes d’invités étaient devenues des listes nécrologiques.
-Lady Ventnor lui prouva aussitôt, en
-lui citant des noms, qu’il se trompait, et que
-les beautés célèbres du second Empire, du
-moins celles du monde, ne sont point toutes
-mortes comme on croit. (Les redoutes d’Alcibiade
-étaient de ces réunions, autrefois si rares,
-où les femmes de toute classe se coudoyaient,
-à la faveur du masque.) Lady Ventnor lui fit
-observer qu’il pouvait compléter ses listes en
-invitant les meilleures recrues du monde et du
-demi-monde nouveau.</p>
-
-<p>Alcibiade appartenait à cette génération
-d’hommes galants et magnifiques, peints par
-Dumas dans le <i>Père prodigue</i>, qui louent un
-yacht en Angleterre pour emmener une dame
-de Dieppe déjeuner au Tréport. Il se leva soudain,
-et, avec cette grâce inimitable de politesse
-qui nous viendra peut-être comme à nos pères
-quand nous aurons leur âge, il annonça que
-dans deux semaines jour pour jour il donnerait
-une redoute, puisque lady Ventnor daignait le
-souhaiter. Il lui baisa la main et sortit vite,
-comme s’il n’avait pas une minute à perdre pour
-commencer ses préparatifs. J’étais bien aise que
-cette petite scène se fût passée devant moi :
-Alcibiade ne pouvait manquer de m’inviter. Je
-songeai que le tableau de sa redoute me fournirait
-un dernier chapitre brillant aux confidences
-de la marquise, et je me félicitai à ce propos
-que M. de Courpière ne se fût point brouillé
-avec elle devant que j’eusse fini de ramasser
-mes documents.</p>
-
-<p>Je me dispensai de raconter tout ceci à Maurice,
-le soir même, et le surlendemain, lorsque
-je reçus l’invitation. Mais je le vis quelques
-heures plus tard, et il me dit, entre autres
-choses, qu’il était invité chez Alcibiade.</p>
-
-<p>— Ah ? lui dis-je. Mais je pense que tu n’iras
-point ?</p>
-
-<p>— Pourquoi non ? me répondit-il. J’irai certainement.</p>
-
-<p>Je fus presque fâché. Il me semblait que
-j’eusse préféré y aller seul et prendre mes notes
-tranquillement. Puis je m’avisai qu’Alcibiade
-n’avait pu inviter M. de Courpière contre le gré
-de la marquise, et qu’elle n’avait pas manigancé
-pour autre chose toute cette histoire de redoute,
-qui avait paru venir sur le tapis si naturellement.</p>
-
-<p>La recherche de nos costumes ne nous fatigua
-point l’imagination. L’habit était défendu,
-et le masque indispensable, puisque l’unique
-amusement de ces redoutes était l’intrigue à
-l’ancienne mode ; mais la fantaisie des déguisements
-était réservée aux femmes, et nous autres,
-mâles, avions pour uniforme de rigueur
-le classique domino noir. Comme je suis de
-même taille que Maurice et qu’il n’a jamais le
-temps de rien, n’ayant rien à faire, il me chargea
-de commander les deux dominos. Même,
-ce fut moi qui les payai. Je ne le dis point pour
-me faire valoir ou pour reprocher cette dépense
-à M. de Courpière, qui ne saurait être
-suspect de parcimonie, mais pour montrer qu’il
-allait chez Alcibiade sans arrière-pensées : j’entends
-qu’il n’y allait point à ses affaires et moi
-comme son second, car il eût payé les deux dominos ;
-nous y allions au même titre, et je devais
-donc assumer la moitié des frais, ou, s’il
-n’y pensait point, la totalité.</p>
-
-<p>Je me promettais trop de cette soirée pour
-échapper une déception : je ne l’échappai point.
-Sans doute, le coup d’œil était agréable. Alcibiade
-était bien logé, rue d’Aguesseau, dans un
-hôtel plutôt Louis-Philippe que second Empire,
-mais enfin convenablement démodé. Un escalier
-vaste permettait le développement des cortèges,
-les entrées à effet, les pittoresques remous
-de foule. Le salon principal était une
-galerie à trois fenêtres cintrées, que répétaient
-trois portes en glaces. Les panneaux étaient
-peints de haut en bas. Des personnages grandeur
-nature, femmes nues aux ailes de papillon,
-amours adolescents aux ailes d’oiseau de
-toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, s’enlevaient
-en clair sur un fond qui me parut noir : c’était
-un genre, si l’on veut, pompéien. Je cherchai
-la signature, et j’eus l’étonnement de trouver
-celle de Bouguereau. Le luminaire était de bougies,
-en trois grands lustres de cristal taillé, et
-six énormes torchères à soixante lumières pour
-le moins chacune. Le deuil des hommes faisait
-valoir la bigarrure des femmes, et cette foule
-était comme le décor des murs, claire sur noir.
-Mais je n’avais que cette courte et vaine joie des
-yeux, et aucune joie de curiosité. Je m’étais
-flatté de voir réunis autour de moi, comme à un
-cinquième acte tous les personnages d’une pièce,
-les fantômes du second Empire ; et probablement
-ils m’environnaient, mais ce n’étaient
-que trop des fantômes, anonymes, qui ne soulevaient
-pas le pan de leur suaire, rabattu sur
-leur visage. Les femmes étaient si emmitouflées
-que leur tournure n’accusait même pas
-leur âge, et je ne discernais pas les aïeules des
-contemporaines. Plusieurs de ces masques paraissaient
-bien intriguer, sans verve, comme
-pour obéir à une consigne. Mais moi qui ne
-connaissais, ou ne reconnaissais personne, et
-que l’on n’intriguait point, je me sentais perdu,
-isolé, comme dans la cohue funèbre du bal de
-l’Opéra, angoissé. Je me raccrochais à M. de
-Courpière, qui se raccrochait à moi. Je le regardai
-en détresse, à travers les trous de mon
-masque, et il répondit à mon regard :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas si drôle.</p>
-
-<p>Comme j’ai la manie de prévoir les intentions
-des gens, j’avais arrangé que lady Ventnor
-apparaîtrait subitement, triomphante de
-jeunesse, parmi ces femmes, à peine ses aînées,
-et toutes en ruine. Mais la règle du masque
-était si rigoureusement observée que ce coup
-de théâtre ne me paraissait plus possible. Je me
-demandais même si la marquise n’était point
-arrivée : elle pouvait l’être et ne point se manifester
-à nous. Le moyen de nous intriguer ?
-Nous eussions reconnu sa voix.</p>
-
-<p>Cependant, vers minuit, deux ou trois femmes
-osèrent découvrir leur visage, et cette épreuve
-me démontra que, si lady Ventnor avait compté
-sur des repoussoirs, elle n’avait point calculé
-faux. La première qui se démasqua était une
-ancienne beauté blonde, mi-française et mi-allemande.
-Cette Dorothée, ingénue à plus de
-soixante ans comme à vingt ans, ne soupçonnait
-pas que son teint fût fané quand son âme
-ne l’était point. Cela est touchant quand on y
-pense, mais il ne faudrait qu’y penser, et fermer
-les yeux. Le fatal exemple fut suivi par
-une espèce de sorcière de Macbeth, dont le
-charme langoureux ne fut pas moins célèbre
-jadis. Je l’entendis nommer : elle venait, à plus
-de soixante-dix ans, d’épouser (en secondes
-noces) un prince octogénaire, et l’on disait que
-c’était pour avoir des couronnes fermées sur
-son corbillard. — Je souhaite que l’on ne m’attribue
-pas cette délicate plaisanterie.</p>
-
-<p>Je vis entrer à ce moment une femme costumée
-en religieuse, et j’en fus bien étonné, car
-j’avais lieu de croire toutes les personnes présentes
-fort chatouilleuses sur le chapitre de la
-religion. La manche du corsage, très ample et,
-comme on dirait, pagode, laissait voir, au
-moindre geste, tout le bras nu ; et chaque fois
-que cette étrange sœur de charité faisait un pas,
-on voyait qu’elle avait aussi le pied nu, dans
-des cothurnes. L’opposition de ces nudités et
-d’un costume respectable m’eût choqué si je
-n’eusse été d’abord ébloui. Des bras et des pieds
-comme ceux-là sont assurément des perfections
-uniques, et je compris que la religieuse
-fût aussitôt reconnue, malgré son masque :
-mais il paraît qu’elle avait déjà porté ce déguisement
-aux Tuileries, dans un tableau vivant.
-C’était une comtesse italienne, que je croyais
-morte : elle ne faisait que dérober, à ceux qui
-l’avaient connue plus belle qu’une Vénus antique,
-le spectacle de sa déchéance. Elle vivait
-recluse dans la poussière et dans les ténèbres
-d’un taudis, dont jamais les fenêtres ni les persiennes
-ne s’entr’ouvraient avant la nuit close.
-C’était miracle qu’elle eût consenti à revenir ce
-soir. D’après ce qu’elle nous montrait d’elle, à
-mon gré trop chichement, je jugeai sa retraite
-prématurée. J’avais raison. Il s’était fait autour
-d’elle un rassemblement. On la suppliait de
-découvrir son visage, ne fût-ce qu’une seconde.
-Elle se laissa toucher et, brusquement,
-arracha son masque. Elle apparut, inquiète,
-rougissante, superbe, d’une beauté impériale,
-et cependant mutine, qui me rappela Pauline
-Borghèse.</p>
-
-<p>— Fichtre ! pensai-je, si c’est précisément
-cet effet-là que voulait faire lady Ventnor, il est
-un peu tard, elle n’aura plus que du réchauffé.</p>
-
-<p>Elle parut à l’instant même où je faisais cette
-réflexion, et je dois dire d’abord que le succès
-de la religieuse n’entama aucunement le sien.
-Elle avait choisi un costume du dix-huitième
-siècle, qui était avec cela turc, selon la fantaisie
-de cette époque où les littérateurs ont commencé
-à faire des excursions en Orient. Elle représentait,
-si l’on veut, Roxane, la Roxane de
-<i>Bajazet</i>, qui a bien été joué au dix-huitième
-autant qu’au dix-septième siècle. Elle portait,
-par-dessous, tout l’attirail au moyen duquel les
-Pompadour et les Dubarry ont déformé, d’ailleurs
-assez gracieusement, leur corps, et, par
-dessus, une manière de saut-de-lit d’une soie
-molle, du jaune le plus flatteur, brodé de turquoises
-et de perles. Le décolleté était en carré,
-la gorge hardiment nue, mais le haut des bras
-et les épaules drapés. Ce n’était point la perfection
-dont l’Italienne en religieuse venait de
-nous donner un exemplaire, mais ce genre de
-beauté, effectivement préférable, qui est une
-promesse de plaisir. Une écharpe de gaze était
-enroulée autour de la coiffure, et c’était l’extrémité
-flottante de cette écharpe qui, ramenée
-devant le visage et fixée au côté gauche des
-cheveux par une grosse épingle de turquoise,
-tenait lieu de masque. Les dames de Constantinople
-ne se voilent guère, aujourd’hui, plus sévèrement.</p>
-
-<p>Les traits de lady Ventnor étaient aisément
-reconnaissables à travers cette gaze. Elle fut
-applaudie, la pauvre religieuse fut négligée, et
-c’est autour de la marquise que le rassemblement
-se reforma. Elle se laissa complaisamment
-admirer, bien qu’elle nous eût, du premier
-coup, avisés, M. de Courpière et moi, et ne
-regardât plus ailleurs. Mais elle n’est jamais
-hâtée, elle sait attendre, parce qu’elle ne doute
-jamais de ce qu’elle a résolu ; et puis elle ne
-pouvait pas courir après nous. Mais, moi du
-moins, je ne pouvais me dispenser d’aller lui
-présenter mes hommages. Je ne demandai point,
-naturellement, la permission à M. de Courpière.
-Je débitai à la marquise un petit compliment,
-ma foi, fort mal rédigé : je pensais à autre
-chose. Je me disais : « Comment va-t-elle s’y
-prendre pour ressaisir Maurice ? » Je ne voulais
-pas manquer cela. Je le manquai cependant,
-rien que pour avoir tourné la tête.</p>
-
-<p>J’ai oublié de dire que lady Ventnor était,
-comme d’ordinaire, escortée de la comtesse
-Doulevant. Je suis d’autant plus inexcusable
-de l’avoir oublié, que la comtesse me parut
-charmante. Lady Ventnor, qui, je pense, lui
-avait payé son costume, l’avait aussi déguisée
-en Turque. C’était Atalide, à côté de Roxane,
-et ce rôle de jeune première ne semblait point
-trop jeune pour elle. J’admirai entre parenthèse
-l’heureuse témérité de lady Ventnor, qui,
-au lieu de chercher, comme j’avais cru, le repoussoir,
-se faisait escorter d’une femme plus
-jeune qu’elle et aussi jolie, mais moins importante.
-Je débitai un autre madrigal à la comtesse,
-et je n’étais pas au bout de ma réplique,
-quand je vis que nous jouions une scène à
-quatre et que M. de Courpière bavardait avec
-lady Ventnor comme s’il lui avait rendu visite le
-jour même, la veille et tous les jours précédents.</p>
-
-<p>Dès lors, nous ne nous quittâmes plus tous
-les quatre. Nous avions trouvé un coin. Je dis
-quelques phrases, peu mémorables, sur cette
-réunion des ombres du second Empire, que je
-qualifiai de revue de minuit. La marquise voulut
-bien satisfaire notre curiosité et mettre la plupart
-des noms sur les visages, ou plutôt sur les
-masques ; mais cette énumération n’aurait guère
-plus d’intérêt que mon discours. L’entretien fut
-d’ailleurs bref. Lady Ventnor et M<sup>me</sup> Doulevant
-étaient arrivées fort tard. Et déjà les maîtres
-d’hôtel, les valets de chambre dressaient les petites
-tables du souper. Je dis que j’allais m’assurer
-d’une table où nous fussions tranquilles
-et seuls ; mais lady Ventnor me répondit qu’elle
-ne voulait point souper là. Je pensai qu’elle
-nous avait fait préparer une collation chez elle
-et que nous n’y perdrions pas.</p>
-
-<p>Comme rien ne nous retenait plus, nous
-filâmes à l’anglaise et prîmes place tous quatre
-dans son automobile, qui partit en effet dans la
-direction du Bois, mais s’arrêta au milieu de
-l’avenue des Champs-Élysées, devant l’ancien
-hôtel, naguère transformé en restaurant et, depuis,
-doublement désaffecté. Les volets étaient
-aux fenêtres, et la façade, sans aucune lumière
-apparente de haut en bas, avait un aspect sinistre
-fort imposant.</p>
-
-<p>— Comment ? dis-je à lady Ventnor en traversant
-le large trottoir. C’est ici que vous nous
-faites souper ?</p>
-
-<p>— N’est-ce pas une bonne idée ? me répondit-elle.</p>
-
-<p>Et il me sembla que je voyais briller son sourire
-comme on voit briller un regard.</p>
-
-<p>— Vous n’avez pas peur des revenants ? lui
-dis-je.</p>
-
-<p>— Au contraire, me répondit cette femme
-vraiment supérieure, du moins dans son emploi.</p>
-
-<p>Le chauffeur et le valet de pied nous précédaient,
-portant par les deux anses le grand panier
-de vaisselles et de victuailles qui sert aux
-parties de campagne. Ils sonnèrent, la porte
-cochère s’entre-bâilla, et nous vîmes, dans un
-lointain d’obscurité profonde, deux ou trois
-lampes qui n’éclairaient guère mieux que les
-lampes de secours des théâtres. Le vestibule me
-parut plus sombre encore ; les marbres multicolores
-étaient comme éteints, mais la statuette
-d’argent qui marque le premier degré de l’escalier
-luisait comme si elle eût émis une lumière
-propre. Nous passâmes devant les grands salons,
-en désordre comme après un pillage, et nous
-arrêtâmes enfin dans le salon de musique, rangé
-tant bien que mal. Aucun couvert n’y était
-dressé, puisque nous apportions tous nos ustensiles.
-On avait seulement placé, an milieu, une
-de ces belles tables à plateau d’onyx supporté
-par des sphinx de bronze, et sur la table deux
-flambeaux d’argent à quinze bougies. Comme
-elles étaient coiffées chacune d’un petit abat-jour,
-elles n’éclairaient que la surface chatoyante
-de la table, et rien du reste de la pièce n’était visible,
-sauf la statue de Vénus sortant de l’onde,
-toute blanche. Les deux domestiques tirèrent
-du panier notre repas froid, le Champagne et
-l’argenterie, et disparurent.</p>
-
-<p>Toute cette mise en scène me semblait ingénieuse,
-et je pensais faire un souper original ;
-mais j’avais compté sans notre hôtesse, et il ne
-me souvient justement pas d’en avoir jamais fait
-un qui ressemblât davantage à n’importe quel
-souper. Lady Ventnor m’avait dit qu’elle ne
-craignait pas les revenants, au contraire ; mais
-elle ne les craignait pas pour M. de Courpière,
-ce n’était ni pour M<sup>me</sup> Doulevant ni pour moi ;
-et elle n’avait aucun intérêt à les évoquer tant
-que la partie demeurerait carrée. D’ailleurs, les
-revenants, pour faire leur effet, ne doivent justement
-pas être évoqués avec trop de précision
-ni, si je puis dire, trop littéralement : il faut
-que, sans les voir, on les sente qui rôdent. Pour
-l’instant, M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor n’avait
-qu’à jouer de ses agréments personnels, de sa
-jeunesse miraculeuse, à prouver qu’elle avait le
-caractère comme le visage, et qu’elle était encore
-parfaitement capable d’amuser un homme,
-même tel que M. de Courpière, qui n’a jamais
-fait la fête pour s’amuser.</p>
-
-<p>Elle y réussit à souhait ; et j’avoue même que
-cette réussite insolente m’étonna et me scandalisa
-un peu, comme celles des pièces qui ne me
-dérident point et que je vois qui enchantent autour
-de moi le public. Mais cette comparaison,
-que je fis, me suggéra une explication. J’ai beau
-être intime avec M. de Courpière, je ne suis pas
-du même bord et je n’ai pas le même genre
-d’esprit. Je ne sais jamais quels sont les traits
-qui passeront la rampe de son côté. Lady Ventnor
-(de qui, je le rappelle, Sarcey a écrit : « Elle
-a le sens du théâtre ») ne dit pas un mot cette
-nuit-là qui ne passât la rampe. Maurice faisait
-de grands éclats de rire. Je ne m’ennuyais pas,
-mais je ne saurais dire plus, et je conçus une
-grande estime pour la comtesse Doulevant, qui
-ne s’ennuyait pas plus que moi, mais ne s’amusait
-pas davantage.</p>
-
-<p>Notre festin, qui m’avait bien l’air de n’être
-qu’une formalité, ne se prolongea guère. Lady
-Ventnor se leva, prit l’un des lourds flambeaux
-et se dirigea vers la porte. M. de Courpière
-n’hésita pas à la suivre, sans y être, comme on
-pense, invité par elle explicitement. Nous
-crûmes devoir, M<sup>me</sup> Doulevant et moi, les accompagner
-jusqu’au seuil de la chambre historique.
-La marquise leva en l’air, d’un geste
-aisé, le flambeau qu’elle tenait, et nous éclaira
-un instant le lit de marqueterie dans sa niche,
-l’Aurore pâle qui plane au ciel du plafond. Puis
-elle nous souhaita tranquillement le bonsoir,
-me pria de reconduire M<sup>me</sup> Doulevant, et me
-dit que nous pouvions disposer de l’automobile.</p>
-
-<p>Je lui sus gré d’avoir invité la comtesse, dont
-la présence me facilitait ma sortie et sauvait ma
-dignité. Voudra-t-on croire que je ne pensai
-point d’abord à profiter autrement de cette aimable
-partenaire ? Je lui donnai la main, et nous
-allâmes, à tâtons, de pièce en pièce. En repassant
-par le salon de musique où nous avions
-soupé, je pris le flambeau qui restait, et c’est
-quand j’imitai ce geste de lady Ventnor que
-l’idée me vint de pousser plus loin mon imitation.</p>
-
-<p>J’allai droit à la salle de bain. Je posai mon
-flambeau sur la table d’onyx où les dix billets
-faux de mille francs avaient fait en brûlant des
-taches noires, et je regardai la comtesse. Je souris :
-c’était une prière. Je ne doutais point
-qu’elle ne fût exaucée. M<sup>me</sup> Doulevant ne jugeant
-pas à propos de me répondre, je pris ce
-silence pour un assentiment.</p>
-
-<p>Mais j’allai d’abord, je ne saurais trop dire
-pourquoi, ouvrir la persienne. Notre fenêtre
-s’illumina ; et je vis s’arrêter sur l’avenue déserte
-deux noctambules, qui devinèrent peut-être
-que, dans ce palais des amours surannées,
-un peu de la volupté morte ressuscitait aux
-bougies.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>I.</td> <td class="drap">La Solférino</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td>II.</td> <td class="drap">Le Rédempteur</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2">24</a></div></td></tr>
-<tr><td>III.</td> <td class="drap">L’Oncle</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3">48</a></div></td></tr>
-<tr><td>IV.</td> <td class="drap">Les Reprises</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4">68</a></div></td></tr>
-<tr><td>V.</td> <td class="drap">Le Trouble-Fête</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5">104</a></div></td></tr>
-<tr><td>VI.</td> <td class="drap">Le Dîner des Ombres</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6">122</a></div></td></tr>
-<tr><td>VII.</td> <td class="drap">Les Ressembleurs</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch7">175</a></div></td></tr>
-<tr><td>VIII.</td> <td class="drap">Émile</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch8">197</a></div></td></tr>
-<tr><td>IX.</td> <td class="drap">La Croix de Genève</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch9">216</a></div></td></tr>
-<tr><td>X.</td> <td class="drap">Le Mari</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch10">234</a></div></td></tr>
-<tr><td>XI.</td> <td class="drap">Caliban</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch11">254</a></div></td></tr>
-<tr><td>XII.</td> <td class="drap">La Revue de Minuit</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch12">290</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">Paris. — Imp. A. <span class="sc">Lemerre</span>, 6, rue des Bergers.</p>
-
-
-<p class="noindent small gap">1-2. — 4950.</p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONFIDENCES D'UNE BICHE ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
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