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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les Confidences d'une Biche - -Author: Abel Hermant - -Release Date: April 29, 2021 [eBook #65187] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made - available by the HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONFIDENCES D'UNE BICHE *** - - - - - ABEL HERMANT - - Mémoires pour servir à l’Histoire de la Société - - Les Confidences - d’une Biche - - 1859-1871 - - - PARIS - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33 - - M DCCCCIX - - - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède et la Norvège. - - -Published June 24th 1909. Privilege of copyright in the United States -reserved under the Act approved March 3rd 1905 by M. Abel Hermant. - - - - -Les - -Confidences d’une Biche - - - - -I - -LA SOLFÉRINO - - -Bien qu’il n’y ait pas, à la rigueur, de dénouements dans l’ordre de la -réalité, je me flattais d’en tenir un, le jour où j’ai raconté le -dernier exploit conjugal de M. le vicomte de Courpière. J’espère qu’on -se rappelle qu’il avait laissé prononcer le divorce contre lui, par -défaut; après quoi il était revenu dans le domicile commun à titre -d’époux exclusivement chrétien, la petite formalité civile ayant pour -unique effet d’abolir un contrat de mariage incommode et de permettre à -Monsieur le vicomte une plus libre disposition de l’immense fortune que -lui avait apportée en dot Madame la vicomtesse. Rien ne faisait présager -que ce nouveau _modus vivendi_ ne fût pas _in æternum_. La piété de -Madame la vicomtesse le garantissait. Mais il n’est pas de sainte à qui -la tête ne puisse tourner. Un beau matin, elle avisa Maurice, en termes -courtois, qu’il ferait bien de s’assurer d’un autre logement, vu qu’elle -épousait le précepteur des enfants dans une quinzaine de jours; elle -n’avait point voulu qu’il apprît cette nouvelle par les publications, -qui étaient pour dimanche prochain; elle regrettait de lui causer ce -dérangement, mais il devait comprendre à quel sentiment de haute -délicatesse elle obéissait en le priant de vouloir bien faire ses -malles. M. de Courpière, qui n’avait jamais surveillé ni soupçonné son -épouse chrétienne, fut pris à l’improviste et ne put que s’incliner. - -Je ne cherche pas à colorer l’invraisemblance de cette péripétie, mais -elle a un côté plaisant. Le tour de Madame la vicomtesse vaut celui que -je viens de rappeler que lui avait joué naguère le vicomte; c’est la -réponse de la bergère au berger. Je ne pus me défendre de sourire, mais -je mesurai le désastre. M. de Courpière était-il en état de recommencer -une vie, comme font, paraît-il, les Américains à tout âge, après une -ruine ou une faillite? Il me semblait un peu fatigué. Pouvait-il plaire -encore? Je ne voyais pour lui que le commerce des automobiles, qui -périclite, ou celui des objets anciens, qui fleurira en France tant -qu’il y subsistera une noblesse. - -Il ne me laissa point trop, heureusement, dans une inquiétude si -préjudiciable à ma santé. Je ne crois pas que jamais homme frappé de la -foudre ait demandé si peu de temps pour s’en remettre. Je sentis d’abord -qu’il avait pris un parti, quoiqu’il ne me dît point lequel. Il -s’établit dans l’une de ses garçonnières qui lui était restée pour -compte, et il se remit aux fiacres avec un air de naturel bien touchant: -il renfonçait son dégoût, pour ne pas humilier les cochers, j’imagine, -comme les dames de charité qui visitent des pauvres. Enfin, il se créa, -en quinze jours, une multitude de relations nouvelles où il me fit -participer; car il n’est pas homme à se détourner de ses amis dans la -mauvaise fortune (j’entends la sienne). - -Je ne sais trop ce qu’il pensait trouver chez ses nouvelles -connaissances, mais je crois qu’il ne l’y trouvait point, car il ne -faisait guère que les essayer, et il les rompit toutes dès qu’il fut -admis chez Mme la marquise de Ventnor, où il sentit apparemment le -terrain plus favorable. - -Je me rappelle bien ma première visite chez lady Ventnor, en son hôtel, -qui est avenue du Bois de Boulogne, dans le pan coupé, et du bon côté. -Ce qui frappe, dès le vestibule, c’est la profusion, et surtout le -classement et le numérotage des objets d’art: de même qu’à Londres, -quand on entre dans Hertford house, où sont exhibées les collections de -Richard Wallace. On a le sentiment qu’on pénètre chez un amateur mort -qui a légué ses richesses, dans un musée où nul n’aura plus d’intimité -avec les bibelots et les tableaux, sauf le conservateur, à qui ils -n’appartiennent point, et qui ne jouit point du droit d’user et -d’abuser. - -Dans le grand salon du premier étage, qui a trois baies cintrées, les -toiles n’étaient pas moins nombreuses ni les vitrines moins fournies, et -il fallait de l’attention pour ne pas dire au valet de chambre: -«Donnez-moi donc le catalogue,» au lieu de lui demander: «Est-ce que -Madame la marquise reçoit?» Pourtant, on discernait, et ma foi je ne -saurais dire à quel mystérieux signe, quelques objets qui n’étaient pas -assurément ni moins beaux ni moins précieux que les autres, mais qui -n’avaient pas un air de devoir être catalogués. Tous dataient du second -Empire. Parmi des merveilles du temps de Louis XIV ou de la Régence, -étaient disséminées les pièces d’un mobilier complet, sans style, même -de pastiche, et dont les bois contournés, lourds, les soies bouton d’or -ou cerise accusaient un goût contemporain de nos premières expositions -universelles. D’étranges bonbonnières et des coffrets incrustés de -cuivre ou d’ivoire provenaient évidemment de chez Klein ou de chez -Giroux. Enfin, un grand portrait de femme, de la même époque, tenait le -milieu du panneau qui faisait vis-à-vis à la cheminée; et ce portrait -n’avait peut-être qu’un siècle ou deux à patienter avant d’être classé -chef-d’œuvre; mais on voyait bien que, pour le moment, il ne faisait pas -encore officiellement partie de la pinacothèque. - -Mme la marquise de Ventnor faisait preuve d’une fière audace en venant -chaque jour s’asseoir, je dirai publiquement, sous ce portrait, comme -pour provoquer les comparaisons. Il n’y avait plus de ressemblant que -les yeux, mais ils suffisaient (car ils sont vraiment sans pareils, ces -grands yeux sages) pour attester l’identité de la femme vivante et de la -femme peinte: l’une pourtant si blonde, toute fraîche et rose, un peu -fade, la taille bien prise--un peu raide, toujours vêtue chez elle de -clairs peignoirs Watteau; l’autre si brune, l’air grave, les traits -nets, les cheveux lisses, le corps mignon perdu dans un flot de velours -noir,--et qui avait donc, bien avant le 4 septembre, atteint l’âge de la -maturité? - -J’admirai d’abord la tenue parfaite de la maison. Le maître d’hôtel -avait l’air encore plus respectable que respectueux. On lui savait gré -de la protection qu’il vous accordait spontanément et sans être -sollicité. Il va de soi que je ne m’étonnai point de voir tous les -hommes baiser la main de lady Ventnor, et je trouvai seulement un peu -excessif que l’un d’eux, qui, au surplus, me parut à moitié fou, se -précipitât, pour le faire, à genoux, sur le coussin qu’elle avait devant -son fauteuil. Mais le ton me parut meilleur que dans les maisons du -Faubourg où j’ai pu fréquenter grâce à mon intimité avec les Courpière. -Lady Ventnor n’avait, ce jour-là, que des hommes. Je n’eus pas le loisir -de me familiariser avec la physionomie de chacun; mais je retins -facilement leurs noms, qui étaient tous illustres, et je me réjouis de -voir que M. de Courpière me donnait l’entrée dans une compagnie -intéressante. - -Je dois dire que, pour cette première fois, tous ces grands hommes ne -lâchèrent rien de transcendant. La conversation ne fut que de petites -nouvelles mondaines. Chaque visiteur en apportait son petit bagage, dont -il se débarrassait d’abord qu’il entrait. Lady Ventnor faisait durer le -baisemain pour lui poser cependant trois ou quatre de ces questions qui -vident un homme. Ensuite, on allait se mêler au chœur, où l’on ne -faisait plus que sa partie dans l’entretien général. De temps à autre, -une aigreur sur la politique du jour, ou une jérémiade discrète sur le -fâcheux état de la religion en France, témoignaient qu’ici l’on pensait -bien, et que les idées, comme la tenue de maison, y étaient du meilleur -genre. - -Lady Ventnor fut avec moi d’une grâce singulière. Elle ne me questionna -pas à mon entrée, puisqu’elle ne savait pas encore ce que je pouvais -avoir dans mon sac. Mais elle me dit que «son ami» M. de Courpière -(qu’elle n’avait vu qu’une fois) lui avait parlé de moi en des termes -qui lui donnaient envie de me connaître, qu’elle savait que nous -n’allions pas l’un sans l’autre, et qu’elle se fût fait scrupule de -séparer de tels amis. Nul n’est plus que moi facile à séduire: il suffit -qu’on me dise ce que justement elle me dit. Je conçus pour elle, tout -aussitôt, une sympathie extrêmement vive; si bien que je n’eus pas de -cesse que nous ne fussions dehors, pour lâcher la bride à mon -enthousiasme. Je lançais à M. de Courpière des regards suppliants, comme -les enfants que l’on traîne dans le monde et qui voudraient bien s’en -aller. Il ne daigna lever le siège qu’au bout de quarante-cinq minutes. -J’entamai l’éloge de lady Ventnor dès le second palier. Mais je ne me -défie pas assez de l’idéologie. Je hasardai des considérations, peu -originales, sur la supériorité des Anglo-Saxons, et particulièrement sur -le je ne sais quoi qui distingue de nos grandes dames celles de l’autre -côté de la Manche. M. de Courpière se mit à rire si indécemment que je -le rappelai à l’ordre: comme j’ai un peu de culture, chaque fois que je -me trompe il croit que c’est la faillite de la science, et il en est -méchamment ravi. J’accorde que cette erreur-ci était drôle. - ---Mon pauvre garçon, me dit-il, ignores-tu d’où sort cette grande dame -anglaise? - -J’avouai que je l’ignorais, mais, pour sauver l’honneur, je dis à tout -hasard, d’un air profond: - ---J’ai observé qu’elle n’a pas ombre d’accent anglais. - ---Si elle a de l’accent, repartit M. de Courpière, c’est celui de Lyon. -Elle y vint au monde vers 1845. Elle a été célèbre, au temps de Napoléon -III, sous le nom de _la Solférino_. C’est de l’histoire, et je m’étonne -que tu ne la saches point. Elle a marché avec tous les gens bien de -cette époque; après quoi, elle s’est fait épouser à Londres, pendant la -guerre, par le fabuleusement riche et maniaque lord Ventnor, qui n’a -jamais pensé qu’à acheter des vieilleries, et ce n’est même pas pour les -revendre! Depuis, il est devenu complètement gâteux, et il ne -collectionne plus que des photographies de modèles nus. Il ne passe -jamais le détroit, ni elle. Ils ne se gênent point réciproquement. C’est -le meilleur ménage, bref l’entente cordiale, avec un bras de mer entre -les deux. - -J’ai trop de monde pour sourciller lorsque j’apprends qu’une grande dame -est une fille à la retraite. Mais il suffit parfois d’un mot bizarre ou -remarquable pour irriter notre curiosité. La biographie de Mme la -marquise de Ventnor me parut ordinaire, mais son sobriquet de Solférino -me piqua, et j’en voulus savoir l’origine. Je la demandai, -naturellement, à Maurice. Il me répondit, avec une indifférence qui me -passa, qu’il n’en savait rien, et que cela ne devait rien signifier, -comme tous les sobriquets. - ---Je te demande pardon, répliquai-je. Tout le monde, hormis toi, sait -que la fille surnommée Pomaré l’était pour une ressemblance hypothétique -avec la reine de Taïti, et Céleste je ne sais plus quoi a été surnommée -Mogador un jour qu’elle résistait. Mais Solférino? Qu’est-ce que ça veut -dire, Solférino? - -Cela n’intéressait point M. de Courpière, nous changeâmes de -conversation; mais ma curiosité ne céda point. Elle devint même si -tourmentante que j’évitai deux ou trois fois d’accompagner Maurice chez -lady Ventnor. J’avais peur de ne pouvoir pas tenir ma langue et de lui -demander à brûle-pourpoint: «Madame, je vous en prie, dites-moi pourquoi -on vous appelait, sous l’Empire, la Solférino?» Je ne pouvais, après -tout, le demander qu’à elle-même, puisque Maurice n’en savait rien et -que je n’avais point mon franc-parler avec les autres habitués de la -maison. Je crois vraiment que c’est dans le dessein de lui pouvoir un -jour poser cette question saugrenue que je me ménageai dès lors ses -bonnes grâces et me mis avec elle sur le pied de la familiarité. Elle -s’y prêta, car elle aimait fort à privilégier, et elle recevait tour à -tour chacun de ses amis aux heures où elle ne recevait personne. - -Il me parut même qu’elle me témoignait une manière de prédilection. Je -le devais peut-être à M. de Courpière, sur qui elle avait des vues, -comme lui sur elle; mais je ne le devais peut-être qu’à moi. J’étais, à -cette époque, aussi célèbre que Maurice: je puis le dire sans vanité, -puisque je lui dois cette célébrité, comme, au fait, il me doit le plus -durable de la sienne. Salluste a dit qu’il est glorieux de bien faire, -mais qu’il n’est pas honteux d’écrire les belles actions d’autrui. Les -pages que j’ai consacrées à M. de Courpière m’assuraient dans le monde -une situation assez enviable. J’y étais reçu à bras ouverts, avec une -sorte d’effroi. Et tous ces gens, que j’épouvantais, réclamaient de moi -une heure de pose, comme d’un photographe. Mais lady Ventnor, que je ne -semblais pas épouvanter du tout, fut aussi la seule à ne me point dire: -«Faites donc un livre sur moi.» Si bien que je dus prendre l’initiative, -et je lui dis, un matin que nous causions tête à tête avec assez -d’abandon: - ---Ah! madame, quel régal pour les curieux comme moi si vous écriviez vos -mémoires! - -Elle me répondit qu’elle ne les écrirait point, parce que cette besogne -est une façon d’avouer que l’on a vécu, et que l’on n’a plus ici-bas -qu’à accommoder en littérature les restes de son passé. Je lui demandai, -avec une galanterie un peu vulgaire, à qui elle pensait faire accroire -qu’elle ne fût bonne qu’à noircir du papier, et elle me répondit que -c’est à elle-même qu’elle ne se souciait point de suggérer ce sentiment. -Elle reprit, après une pause: - ---Avez-vous lu des mémoires de femmes? (J’entendis, à son accent, de -quelles femmes elle voulait parler.) Avez-vous lu Mogador et Cora Pearl? -Quelle monotonie dégoûtante, et d’ailleurs inévitable! Cela pourrait -s’intituler _les Travaux et les Nuits_. - -Je lui repartis que j’avais lu Mogador non sans intérêt, ni même sans -émotion, et Cora Pearl en bâillant, mais qu’entre ces dames et elle je -ne me permettais point de faire de comparaisons. Elle haussa les épaules -avec une belle franchise, qui signifiait apparemment qu’elle-même ne se -gênait point pour en faire. Puis elle rêva tout haut. - ---Il faudrait, disait-elle, conter ma vie par épisodes, sans lier les -chapitres... et cependant marquer les étapes, indiquer la ligne, -l’action continuelle de ma volonté, la faveur des circonstances... ou de -la Providence... tenir compte de ma prédestination... - -Je pris ces mots pour un programme, et je lui marquai que je -m’instituerais volontiers son historiographe. - ---Est-ce, dis-je, que vous me raconteriez votre vie de cette façon-là? - ---Non, dit-elle nettement. Mais je parle quand cela me prend, quand une -rencontre m’y provoque, au hasard. Il suffit d’être là: on ramasse. Vous -y êtes souvent. M. de Courpière prend le pli de venir tous les soirs... -Une série de croquis, et comme d’états successifs d’une personne, vaut -un portrait. - ---Vous me diriez bien _tout_? lui demandai-je. - -J’entendais: ce qui ne se dit point, qui fait honte, et que l’on -voudrait effacer de sa mémoire et de celle d’autrui. Elle répondit, plus -à ma pensée qu’à mes paroles: - ---Il y a une sorte de vanité, que j’appelle, moi, humilité, qui est de -rougir de son passé ou de sa naissance. - -C’était bien le cas de lui dire: «Alors, madame, apprenez-moi donc d’où -vous est venu ce sobriquet de _Solférino_.» Mais je ne l’osai point: -elle m’imposait par un certain ton que j’appelle le «ton Empire», parce -qu’il est ensemble superbe et peuple, rudement militaire, mais point -cynique. Cela ne ressemble aucunement à cette fameuse verdeur des -douairières des autres anciens régimes. J’hésitai donc à poser ma -question, puis il fut trop tard, et elle me donna mon congé en disant: - ---Viendrez-vous cette après-midi voir l’entrée du roi...? Depuis qu’on -les fait débarquer à la gare du Bois de Boulogne et défiler sur -l’Avenue, j’offre ce spectacle à mes amis. M. de Courpière viendra. Je -compte sur vous. - -Je m’inclinai. - -Le roi arrivait à quatre heures, mais le dernier délai pour franchir les -cordons de troupes et accéder chez lady Ventnor était trois heures. J’y -trouvai la dizaine d’hommes qui lui font une cour quotidienne, et que -j’aurai sans doute des occasions de crayonner: mais j’attends qu’ils -jouent un autre rôle que de figurants ou de chœur antique; plus un gros -bonhomme que je n’y avais encore jamais rencontré, mais que je ne -pouvais m’étonner d’y voir, car il représentait à Paris l’un des plus -importants journaux de Londres. Il était d’une corpulence si -invraisemblable qu’on pouvait le soupçonner de la feindre et de s’être -déguisé, pour quelque parade, en pot à tabac ou en cruchon de bière à -forme grossièrement humaine. Il n’était pas moins remarquable par une -jovialité aussi continuelle que le sourire des danseuses, soit qu’il y -pensât toujours, ou qu’il le fît par habitude et sans y penser. Il avait -le parler gras, avec des grincements, un accent, point anglais, mais -mélangé d’allemand, de néerlandais, surtout de belge. Et il se -comportait dans un salon comme les excentriques de son pays sur une -scène de music-hall. Parmi ces hommes au langage mesuré, il disait avec -application tout ce qu’il ne fallait pas dire, comme ce pitre qu’on nous -a naguère montré aux Folies-Bergère, qui avait une si prodigieuse -virtuosité de maladresse pour casser des piles d’assiettes. - -J’allais omettre qu’il y avait, par exception, trois ou quatre femmes, -et je ne sais qui c’était, mais je les devinai du demi-monde: j’entends -du demi-monde d’hier, celui de Dumas fils, le panier des pêches à quinze -sous. - -On n’attend pas de moi que je décrive un spectacle devenu si banal -qu’une entrée de roi. Nous ne laissâmes point cependant d’aller à la -fenêtre regarder les cuirassiers qui formaient déjà la haie. Le gros -journaliste anglais cligna de l’œil, sans doute pour avertir la -compagnie qu’il avait des intentions d’incongruité; puis il fit un gros -rire et il dit: - ---Savez-vous ce que ça me rappelle? Ça me rappelle la rentrée des -troupes après la campagne d’Italie. - -Il est clair que des troupes qui font la haie ne peuvent rappeler à -personne des troupes qui défilent, et que ce plein-de-soupe le disait -par malveillance, qui sait? par allusion au surnom de Solférino. Cette -malhonnêteté me stupéfia; elle déconcerta aussi les autres personnes -présentes, mais qui dissimulèrent avec beaucoup d’art parisien leur -étonnement et leur malaise. - ---Vraiment? dit lady Ventnor, nullement troublée. Le retour des troupes -d’Italie? Je ne l’ai point vu. - -«Voilà, pensai-je, une coquetterie peu digne d’elle.» - -Mais ce n’était point coquetterie, car elle ajouta: - ---J’avais quatorze ans, j’étais encore à Lyon. - -Elle se tut, les yeux fermés. Quand elle les rouvrit, d’abord elle me -regarda, comme pour me dire: «Attention! voici un premier crayon.» Puis -elle reprit, d’une voix comme lointaine, sans nuances, mais toujours -rude et commandante: - ---N’est-ce pas curieux... quand on est né dans une ville, qu’on y a vécu -des années, qu’on l’a vue sous des milliers et des milliers d’aspects... -de n’en retenir qu’une seule vision... et extraordinaire?... Comme si, -cette avenue, nous ne pouvions nous la rappeler qu’avec les soldats, les -badauds, la chaussée vide, et la daumont de la Présidence qui passe... -Moi, je ne sais me rappeler Lyon,--Lyon, si morne, si ouvrier, si laid -avec ses hautes maisons plates comme des visages frustes et pauvres,--je -ne sais me rappeler Lyon que dans le tumulte d’émeute, avec des cadavres -aux barricades, les ruisseaux rouges, la nuit qui tombe rouge, le -tocsin, la foule qui gronde, et l’angoisse des grands silences coupés de -coups de feu... Je n’avais que trois ans, mais une journée a marqué dans -ma vie... - -«Ma mère était remariée, veuve avant ma naissance; et, comme je -l’adorais, je haïssais mon beau-père, par jalousie. J’avais d’autres -motifs de le haïr. Il nous battait toutes les deux. Et surtout il -amenait à la maison des individus qui semblaient échappés du bagne et -qui ne parlaient que de tuer et de brûler. Je comprenais déjà. C’est -depuis lors que je n’aime pas le peuple. - ---Vous n’avez pas attendu la Commune, dit l’Anglais en ricanant. - ---Non... Un jour il rentra, il semblait ivre. Il dit des choses... -confuses... mais cette phrase, que j’entendis bien: «C’est la révolution -qui commence. Je pourrais vous tuer toutes les deux sans que personne me -demande compte de votre vie.» Ma mère devint toute pâle. Moi, je n’avais -pas peur. Peut-être que je n’étais pas encore capable de peur. Mais je -l’étais déjà de férocité, car je me rappelle ma joie abominable du -lendemain quand c’est lui qu’on nous rapporta mort, la tempe trouée; un -peu de sang coulait, et je le regardais avidement. - ---C’est le premier sang, dit l’Anglais, que vous ayez eu sur vous. - ---Le premier, dit-elle, impassible. - -Puis elle me regarda encore, pour juger de reflet. Et je pensais: -«Celle-ci est la même qui, gamine, flairait son ennemi mort.» - -Une grande clameur retentit, nous courûmes à la fenêtre. Le roi n’était -pas encore signalé: on acclamait le préfet de police, le seul homme -vraiment populaire de Paris. Nous reprîmes nos places. Mais, comme lady -Ventnor ne semblait point disposée à poursuivre son récit, l’Anglais -l’interrogea: - ---Est-ce qu’après cet accident, fit-il, madame votre mère s’est mariée -une troisième fois? - ---Non, dit-elle en le toisant, madame ma mère ne s’est pas mariée une -troisième fois, mais cela est revenu au même, et elle ne m’en a pas -moins donné l’équivalent d’un beau-père. Celui-là était un soldat. - ---Nous arrivons à la guerre d’Italie. - ---Oui, dit-elle, et à _Solférino_. Mais pas si vite. - -Elle me regarda, comme si elle devinait le point de ma curiosité. Mais -ensuite elle ne regarda plus personne, et ce fut à elle-même qu’elle -parla. - ---Ma mère, dit-elle, qui n’avait guère vécu plus d’un an avec mon père, -et moins de trois ans avec son second mari, vécut plus de douze ans avec -le beau-père illégitime dont elle m’avait pourvue sans me consulter... -Elle avait mes yeux, mon regard, mais qui signifiait... autre chose... -et elle me ressemblait moralement à une nuance près: elle était -infiniment résignée comme je suis volontaire. Lui, j’ai dit tout ce -qu’on en peut dire quand je l’ai appelé «soldat». Mais vous ne savez -plus ce que c’est, vous n’en avez plus, dans vos armées où on passe. Je -le vois... sans âge, comme un étudiant de quinzième année qui porterait -un uniforme... grand corps efflanqué dans une redingote vaste, les deux -jambes toujours allongées, comme tendues à un feu de bivouac, le képi en -pain de sucre affaissé, ou le bonnet de police sur l’oreille, avec un -gland qui se balance devant le nez... une barbiche de Méphisto de -province... et des yeux jaunes tirant sur le vert, où flotte un rêve -d’absinthe. Mais il avait... le prestige! Je ne jurerais pas qu’il plût: -il _levait_ les femmes... comme une contribution de guerre. - -«Moi, je le haïssais, de même que l’autre, et pour le même motif. Il ne -me battait pourtant point, et ne rendait pas ma mère plus malheureuse -qu’il n’est juste. Quand je lui laissais voir mes sentiments, il me -disait: «Tu me détestes et tu as bien tort; moi, je t’aime.» Je ne sais -pas quel âge je pouvais avoir quand il a commencé à me dire ce mot-là. -Cela se perd dans la nuit de mes souvenirs. Je crois qu’il me l’a -toujours dit. Quand je fus en âge de comprendre, je m’aperçus qu’il me -l’avait toujours dit du même ton et, j’imagine, dans le même sens... - -«Il tenait garnison à Lyon, mais plusieurs fois il fit campagne. Quelle -délivrance que ses départs! Je me remettais à chérir ma mère -furieusement. Nous étions presque misérables, et cette misère à deux -m’était douce. Dès qu’il revenait, je crois que je haïssais ma mère -autant que lui. Quand il revint d’Italie, couvert de gloire, médaillé à -Solférino, j’avais quatorze ans, j’étais femme, très belle,--puisqu’on -le sait, je le dis,--et je lus d’abord dans ses vilains yeux jaunes -qu’il ne tenait qu’à moi de me venger. - -«C’est le premier calcul que j’aie fait, et peut-être le plus profond de -ma vie. J’étais au croisement des deux chemins, je le savais et où ils -me mèneraient tous deux. Vertueuse, j’épouserais quelque ouvrier: ils me -faisaient horreur; pour moi, ils étaient tous les pareils de l’homme que -j’avais vu rapporter tout sanglant à la maison. Mais j’avais des -scrupules, j’étais pieuse: je n’ai pas attendu d’être riche et marquise. -Alors, je souhaitais plutôt de prendre la mauvaise route, mais je -voulais être forcée. Une fois le pas franchi, il faudrait bien -poursuivre... Je crois que je ne me serais jamais décidée si je n’avais -eu à portée l’homme qui, en me poussant où je voulais aller, de surcroît -me vengeait. - ---Et c’est, dis-je, par vengeance, par jalousie, que vous avez cédé au -vainqueur de _Solférino_? - ---Cédé? Non. Il fallait être surprise, crier. On ne crie pas quand on -cède. - ---Vous avez crié ensuite, dit le journaliste anglais. Comme Lucrèce. - ---Nous occupions, dit-elle, à la Croix-Rousse, un petit appartement de -deux pièces. J’étais avec lui dans une des deux chambres, ma mère dans -l’autre chambre, nous regardions passer dans la rue les soldats en route -pour Paris. Lui, caserné à Lyon, comme j’ai dit, n’y allait pas. Il ne -se doutait guère que moi, je me mettrais en route dix minutes après pour -y aller... juste le temps de lui faire perdre la tête... - ---Et de jeter, dit le gros Anglais, ce cri qui attira madame votre mère? - -... D’autres cris nous appelèrent à la fenêtre. Le cortège défilait. -D’en haut, nous vîmes bien, malgré les cuirassiers au grand trot qui les -environnaient, les deux personnages de la daumont: un, très majestueux, -qui était le Président de la République, et l’autre, très bonhomme, qui -était le roi. C’était, cette fois-là, un vieux roi à barbe blanche. Lady -Ventnor se pencha, toute dorée par le soleil. Elle fit une moue de -regret et dit: - ---Oh! qu’il est changé! - - - - -II - -LE RÉDEMPTEUR - - -Les hommes d’expérience, et qui n’ont point l’inclination perverse de se -ménager exprès des déconvenues, savent qu’il ne faut jamais suivre les -femmes, à moins, bien entendu, qu’on ne les ait vues préalablement de -face. J’ai toujours pratiqué ce conseil élémentaire de la prudence, et -je l’ai dès longtemps inculqué à M. le vicomte de Courpière, qui, au -surplus, n’a jamais eu besoin de suivre personne. Mais il n’est pas de -règle sans exception, et, un matin que nous faisions notre promenade de -santé dans une allée assez retirée du Bois, nous ne pûmes nous tenir -d’emboîter le pas à une femme, dont j’avoue que la taille et le dos -étaient enchanteurs. Elle avait les épaules tombantes, à l’Impératrice, -la ceinture parfaitement ronde et le corsage d’une forme naturelle; -point trop de hanches, mais assez pour témoigner qu’elle n’avait pas -honte de son sexe; elle marchait avec une noble simplicité; je ne -trouvai à reprendre qu’un peu de raideur dans le maintien, mais que -j’attribuai à une extrême jeunesse; et je ne doutai point qu’en effet, -l’inconnue, quand elle daignerait se retourner, n’offrît à nos regards -quelque frais visage de grisette. - -Je ne dirai pas que nous fûmes déçus, mais nous fûmes au moins surpris, -quand elle fit soudainement volte-face: car c’était la toujours -admirable, mais enfin mûre et imposante marquise de Ventnor. - -Elle nous demanda en riant si nous avions bientôt fini de la filer. Elle -nous faisait aller depuis un quart d’heure. - ---Vous voilà, dit-elle, attrapés, c’est bien fait. - -M. de Courpière lui repartit que nous étions attrapés, mais qu’il ne le -regrettait point, car il n’avait jamais rien vu de si joli que son -envers. Elle en tomba d’accord sans fausse modestie, mais ajouta qu’il -est triste de ne se pouvoir plus laisser voir qu’à contre-jour, et -encore plus triste de ne se devoir plus montrer que de dos. Maurice lui -riposta des galanteries trop banales pour que je les note, mais où je -remarquai un changement de ton et d’accent bien significatif. Il -s’avançait. Venait-il de sentir que l’on peut honorablement marquer des -intentions à une femme dont une moitié au moins a cette allure de -jeunesse? Elle ne lui rendit pas autrement la main, et, comme elle hait -les fadeurs et veut toujours que la conversation porte sur un point -précis, elle nous déclara brusquement qu’elle venait de Saint-Lazare. M. -de Courpière crut que c’était de la gare et qu’elle avait eu quelque -rendez-vous de banlieue; moi, j’entendis que c’était de la prison. Cette -différence d’interprétation est un rien, mais qui éclaire la diversité -de nos esprits. - -J’avais raison. La marquise venait de porter des aumônes et des -consolations aux filles. Elle nous dit qu’elle y allait régulièrement -une fois par semaine, ainsi que plusieurs femmes du monde. - ---Vraiment? dit M. de Courpière, qui prend comme malgré lui un air -d’enfant de chœur à claquer dès que l’on cite en sa présence quelque -trait de vertu évangélique. - -Lady Ventnor, qui aurait eu beaucoup plus de raisons de prendre cet air -confit, ne le prit point; et au contraire elle se moqua fort -agréablement des autres dames visiteuses. Elle respectait celles qui -visitent par charité; mais elle fut impitoyable pour les snobs; -singulièrement pour une très riche juive et très légère, qui s’était -fait répondre tout à l’heure par une fille qu’elle grondait: «Oh! vous, -madame, si vous saviez comme vous êtes heureuse d’avoir un mari et pas -d’amant!» La bonne sœur elle-même en avait souri. - ---Et vous, dis-je à lady Ventnor, qu’est-ce qui vous attire vers ces -malheureuses? La charité ou le snobisme? - ---Ni l’un ni l’autre, répondit-elle tranquillement. Des souvenirs. - -Je vis qu’elle avait plus de repartie qu’il n’est d’usage dans le monde, -et je résolus de ne m’y plus frotter. Mais je voulus avoir le dernier. - ---Des souvenirs? dis-je. Vous m’avez promis que vous me diriez tout. - ---Sans doute, mais pas ce matin. Il faut que je rentre déjeuner, il est -midi et demie. Mon mari est arrivé d’hier soir, et il a des habitudes de -régularité. - -Je m’étonnai de ce débarquement d’un mari qui, selon Maurice, ne passait -jamais l’eau; mais je gardai mes sentiments pour moi. Maurice, moins -discret, se récria, d’une humeur à faire croire que cette venue le -traversait dans une entreprise. - ---Je vois lord Ventnor si rarement que je suis ravie chaque fois qu’il -vient, dit la marquise avec un grand sérieux, qui me fit penser qu’elle -se moquait de nous. C’est un homme bien agréable, et très intéressant... -très intéressant pour vous, ajouta-t-elle en me regardant, avec un air -de révoquer en doute la curiosité de M. de Courpière, qui me gêna. - -Comme nous étions devant son hôtel, nous fîmes halte. Elle nous pria à -dîner pour le même soir, et ajouta qu’il faudrait inventer quelque chose -pour occuper la soirée, que lord Ventnor ne passait qu’une semaine à -Paris et n’entendait point perdre son temps. Puis elle nous donna des -poignées de main à l’anglaise et rentra: nous eûmes l’occasion d’admirer -une fois de plus sa jolie tournure. - ---Elle est tout à fait désirable et _convenable_, dit Maurice. - -«Convenable» me parut impayable. - -Il reprit: - ---Qu’est-ce que tu vas inventer, pour amuser le vieux? - ---Ah! dis-je, tu me prends pour Bacciochi. - ---Bacciochi? Qu’est-ce que c’est ça, Bacciochi? - ---C’est lui qui était chargé des menus plaisirs sous Napoléon III. - -M. de Courpière haussa les épaules et jugea stupide et malveillante -cette allusion au beau temps de lady Ventnor. Comme je ne suis pas à une -contradiction près, je m’empressai d’ajouter: - ---Ne compte pas sur moi jusqu’à sept heures. Je n’ai pas trop de toute -la journée pour organiser la soirée. - -J’y rêvais déjà. Mais je fus d’abord découragé. Il est incroyable -combien Paris offre peu de ressources. Nous ne savons point que montrer -à nos hôtes de passage. C’est aussi que nous préjugeons qu’ils ne -veulent rien voir hors les cafés-concerts et les bas-fonds. Je méditai -une tournée des grands-ducs, et ne pouvais point, en effet, méditer -autre chose, mais je n’en fus pas plus fier, quand je m’avisai -subitement que, si lady Ventnor nous accompagnait (et j’y comptais -bien), cela cesserait d’être banal, après ce qu’elle nous avait dit ce -matin de ses souvenirs de Saint-Lazare. Je résolus de lui en suggérer -d’autres et de la traîner en de certains lieux où elle rencontrerait des -fantômes du passé, cependant que son mari s’y amuserait au présent. - -J’avais mené, depuis l’entrée du roi, une manière d’enquête touchant -notre nouvelle amie: je le confesse avec honte, non pour l’indiscrétion -de la chose, mais pour la pédanterie. J’étais allé à la Bibliothèque -nationale, où j’avais consulté les tables des ouvrages, trop rares -jusques ici, consacrés à l’histoire anecdotique du second Empire. -J’avais à tout hasard feuilleté la Grande Encyclopédie, et j’avais eu la -surprise d’y trouver un article de quelques lignes sur la Solférino. Mes -documents ne concordaient que sur un point, à savoir que cette personne -avait fait un stage dans les régions les plus humbles de la galanterie, -mais qu’elle s’était illustrée ensuite à Mabille et à Valentino, en -levant la jambe plus haut que nul ne l’avait fait encore et que nul ne -l’a fait depuis. Les chroniques ne mentionnaient point ses liaisons -ultérieures, qui sont pourtant de l’histoire. Le Larousse la faisait -mourir à Paris pendant le siège, apparemment comme il fait mourir -Bonaparte après le 18 brumaire. Un autre dictionnaire la tuait à Londres -vers la même époque; et un seul la disait mariée, mais à un seigneur -sans importance, et point à lord Ventnor. - -Pour remémorer à la marquise ses succès chorégraphiques, je décidai que -nous passerions une heure au Jardin de Paris. Pour le second point, je -donnai des instructions à un policier de mes amis, que je pris soin de -requérir: je l’invitai à ne nous point trop faire voir de repaires -d’apaches, mais le plus possible de ces autres repaires où je pensais -que lady Ventnor avait dû séjourner, si j’entendais bien ce que la -Grande Encyclopédie appelle les régions les plus humbles de la -galanterie. - -Nous sommes blasés d’offrir à nos hôtes la tournée des grands-ducs, mais -ils ne sont point blasés de la faire, et quand on leur propose cette -partie ils s’écrient de joie comme si c’était une merveille. L’annonce -d’une visite au Jardin de Paris, et ensuite dans les bas-fonds, me valut -une ovation, encore que nul ne soupçonnât ce qu’il y avait, en l’espèce, -d’ingénieux dans mon programme. Je n’avais pas prévu moi-même une autre -note comique: nos futurs compagnons de fête n’avaient guère la mine -d’être montrables où je les pensais conduire. Ils étaient dix hommes, -outre M. de Courpière et moi; nous n’en connaissions que cinq, qui -étaient des habitués, et choisis parmi les plus compassés: les cinq -autres allaient jusqu’au vénérable, et portaient de ces barbes blanches -qu’on ne met qu’en cérémonie, comme le gilet blanc. Mais je m’attardai -peu à les considérer, je ne prêtais attention qu’à lord Ventnor. - -Dès qu’on le voit, on ne saurait plus rien voir ni personne que lui, ni -détourner la vue, quand il vous en intimerait l’ordre, appuyé d’injures -et de soufflets. Il marquait, je dis ceci à la lettre, dix-sept -ans,--même de corps: athlétique, mais adolescent,--mais surtout de -visage; et je sais bien que ses compatriotes à la mode ont aboli la -vieillesse en rasant le poil des lèvres qui la trahit; mais, par pudeur, -ils fixent à la trentaine au moins l’âge dont ils ne se désisteront -plus, et ils n’osent point cette fraîcheur, ce velouté, ces joues -pleines, ce clair et candide regard. L’on avait beau se dire que ces -invraisemblances étaient le chef-d’œuvre de l’hygiène ou de l’artifice, -et que notamment des cheveux de vieillard ne pouvaient être si blonds -que par l’effet de quelque teinture, on n’arrivait pas à revenir sur -cette première estime de son âge, même en profitant de la fascination -qu’il exerçait pour l’observer sous le nez, en myope, et comme à la -loupe. On remarquait, au plus, à la longue, qu’ils étaient peut-être -vitreux, ces yeux clairs, et que l’innocent regard s’y éteignait par -instants. L’âme se révélait vide. Mais alors un vertige interrompait -brusquement la fascination. Malgré moi, je me rejetais en arrière, je -fermais les yeux: quand je les rouvrais, la douce lueur intermittente -s’était déjà rallumée au fond des siens. Une seule fois je réussis à ne -pas abaisser mes paupières pendant une de ces éclipses; et l’étrange -regard vide que je regardais me fit souvenir d’un poème en prose de -Baudelaire: «Les Chinois voient l’heure dans l’œil des chats...--Que -cherches-tu dans les yeux de cet être? Y vois-tu l’heure?...--Oui, je -vois l’heure; il est l’Éternité.» - -Il ne se faisait remarquer que par cette jeunesse, il était froid, et si -parfaitement bien élevé qu’on ne s’avisait point d’y prendre garde. Il -parlait peu, quoique sa femme lui fît les honneurs de la conversation. -Elle s’y entend à merveille, et je n’eus jamais une occasion meilleure -de surprendre ses procédés. Elle ne dit elle-même presque rien quand -elle tient son emploi de maîtresse de maison; elle évite l’esprit; elle -est insipide; de loin en loin elle hasarde une réflexion qui, à première -vue, paraît oiseuse, ou pose une question naïve et affecte d’improbables -ignorances. Mais ce sont là des roueries, qui ont toutes pour objet, et -effectivement pour résultat, de donner le branle à un des causeurs -présents, qui marche aussitôt, et ne se doute point, la plupart du -temps, qu’elle l’a poussé. Comme il fallait, ce soir, tout ramener à -lord Ventnor, on devine qu’il n’était question que d’antiquités. Cela -était, tranchons le mot, assommant, et eût même été insupportable sans -le divertissement de la nourriture, exquise et copieuse à l’ancienne -mode. Heureusement que je n’avais pas à craindre, de surcroît, que M. de -Courpière ne lâchât quelques sottises; car il a, en ces matières, une -sorte de compétence à force d’avoir acheté, du moins pour le -dix-huitième siècle; et il dit même, à propos de Perronneau, quelque -chose d’assez fin, dont je ne me souviens plus; mais ces discours de -commissaire-priseur me semblaient être une préface peu appropriée à -l’exploration qui devait suivre. - -Lord Ventnor ne fit qu’une allusion, bien fortuite, aux mystères où ses -convives se flattaient d’être initiés tout à l’heure. Dans sa -«librairie», où nous allâmes fumer, il nous montra des livres à figures, -extrêmement licencieux: mais il suffit qu’ils ne soient pas à la portée -de toutes les bourses. Lord Ventnor, en les feuilletant, n’était pas -moins collégien, au contraire, et son regard demeurait pur, mais ses -mains tremblaient. Il se fit alors comme un déchirement et un demi-jour -dans ma mémoire, et j’allai dire à lady Ventnor (qui nous avait suivis, -mais se tenait à l’écart): - ---Madame, cela est singulier: il me semble que j’ai _déjà vu_ lord -Ventnor. - ---Oui, dit-elle, dans un livre. - ---Quel livre? - ---La _Faustin_, d’Edmond de Goncourt. Il y a là un personnage qui lui -ressemble, un Anglais sadique... - ---Ah!... fis-je, étonné de l’épithète, et surtout gêné de me rappeler -que, le matin même, j’avais lu dans le journal des Goncourt, à la date -de 1862: «Dîné ce soir chez la Solférino.» Suivait un de ces portraits -en deux lignes que les gens de lettres croient on ne peut plus -flatteurs, et qui donnent à la personne portraite des démangeaisons de -leur arracher les yeux.--Vous avez connu les Goncourt? dis-je, à peine -avec un soupçon de malice. - ---Oh! répondit-elle, très peu. Je ne les ai eus qu’une fois à dîner, en -1862 je crois. - -La précision du souvenir me fit rougir. - ---Vous pourrez vérifier, ajouta-t-elle. - -Je tournai la tête, et je m’amusai fort d’un changement que j’observai -soudain dans les physionomies. Le bon dîner, les grands crus, et -peut-être aussi les livres à figures, opéraient. On demandait à partir -tout de suite, et les plus vieilles-barbes étaient les plus enragés. Ils -proposaient même de descendre d’abord dans les bas-fonds et de renoncer -au Jardin de Paris. Mais j’y tenais. Je fis une objection sans réplique: -c’est là que j’avais rendez-vous avec mon policier. Je ne vis plus lady -Ventnor, et je craignis qu’elle ne nous eût brûlé la politesse; mais -elle n’avait disparu que pour changer de toilette, elle revint presque -aussitôt, tout en noir, fort simple, avec un chapeau qui nous fit -soupirer d’aise: car il était fort petit, de taffetas noir, avec des -roses par-dessous, comme une capote de l’ancien temps; il n’y manquait -que les brides. - -Pour être plus sûr qu’elle ne m’échapperait point, je voulus monter dans -son automobile, où prit également place M. de Courpière. Les vieux -hommes ne protestèrent point contre cet accaparement: ils pensaient à -autre chose. Nous n’eûmes guère le loisir de causer, jusqu’au Jardin de -Paris: la course fut brève. Je demandai seulement à la marquise si -jamais elle avait eu la curiosité de s’aventurer dans un bal public, et -elle me répondit: «Non, je n’y suis jamais _retournée_.» Cette réplique -me parut pleine de promesses, et, aussitôt arrivés, je me hâtai de la -faire asseoir près du quadrille, en lui disant: - ---Je regrette que Mabille et Valentino n’existent plus; je ne pouvais -vous amener qu’ici. - ---Oh! dit-elle, c’est bien toujours la même chose. - -Elle se tut d’un air déterminé, pour nous faire taire, Maurice et moi -(les autres nous avaient abandonnés et circulaient). Elle reprit -d’elle-même, après la danse finie: - ---Tout ce qui est pur geste, l’amour comme la danse, est peu susceptible -de variété, et encore moins de changement. On a récemment découvert que -les danses grecques étaient une manière de cancan. Et moi qui me -flattais de l’avoir inventé! - -Je le savais; mais ma fantaisie était si rebelle ou si lente à imaginer -une lady Ventnor dans la posture du grand écart que je la regardais avec -le même ébahissement que si je n’avais rien su. Elle sourit: - ---Les Revenants!... murmura-t-elle. Je me vois... Rien n’est... -autrement... Si: le costume... Voulez-vous que je vous décrive celui que -je portais le jour de mes débuts? Une robe de laine noire, presque tout -unie! La gloire m’a surprise, je n’étais pas en tenue... Le lendemain, -j’étrennais du barège! Et j’avais sur ma jupe quatre jupons à effilés! -Ma troisième robe était de taffetas bleu de France, décorée d’une -grecque de velours noir large comme les deux mains; et sur le velours -noir étaient cousus, à intervalles réguliers, de petits boutons de nacre -blanche. - ---Mais, dit M. de Courpière, cela devait être hideux! - ---Surtout si vous ajoutez le cachemire, qui n’était encore que français. -Et même le cachemire des Indes, qui me fut offert le mois suivant. - ---Et les dessous? dis-je. - ---Hélas! dit-elle, le genre était d’avoir des bas blancs et des -_caleçons_ blancs festonnés. - -Ces images parurent, à ma grande surprise, enflammer M. de Courpière. Il -se pencha sur l’épaule de lady Ventnor, et je crus qu’il allait lui -faire une de ces déclarations qui ressemblent à des assignations. Mais, -justement, nous entendîmes un homme assigner tout crûment une des -danseuses, et pour la première fois lady Ventnor parut choquée. - ---Ah! dit-elle, les manières ont changé aussi. - ---On était, dis-je, plus poli? - ---Ma foi non, et même au contraire. Mais on respectait certaines -bienséances. Si un gandin s’était permis de me débiter le compliment que -nous venons d’entendre, je l’aurais souffleté. En revanche, à souper, si -j’avais lâché trop de sottises ou heurté ses principes, il ne se fût -point gêné pour me dire: «Taisez-vous, ma chère Marguerite, -l’insuffisance de votre éducation vous fait tenir des propos dont vous -ne sentez pas vous-même l’inconvenance et la niaiserie.» - -Mon policier survint, nos hommes revinrent, hâtés de partir en guerre, -elle se leva. Je m’attachai à elle, un peu déçu. - ---Voilà, dis-je, tout ce que vous trouvez à me raconter? - ---Mais je vous ai tout dit. - ---A demi-mot! - ---C’est comme il faut dire. - -Je vis bien, à la réflexion, qu’elle m’avait fait, sans y toucher, un -tableau où il ne manquait rien: elle m’avait décrit ses costumes, le -décor, le public, et marqué jusqu’à des nuances fugitives de -physionomies et de langage. Mais j’ai besoin d’ordre et de clarté, -j’aime les récits qui se suivent, et je souhaitais qu’elle raccordât -celui-ci au précédent. Je ne l’obtins que sur les trois heures de la -nuit. - -Jusque-là, elle me confondit d’admiration par la convenance parfaite de -sa tenue. Elle faisait une heureuse opposition avec nos compagnons -mâles. Ils avaient l’air de satyres honteux. Elle n’avait pas l’air -d’une bacchante, mais pas une fois elle ne fut gênée ni prude. Elle -dosait avec une exactitude merveilleuse la curiosité, l’indifférence et -le dégoût. Elle se faisait respecter sans rien faire apparemment pour -cela. Elle n’entendit pas un mot malsonnant et ne vit pas un spectacle -vilain. Elle les esquivait si adroitement que je n’aurais su dire comme -elle s’y prenait, et je ne la quittais pas des yeux. Elle trouva même -joliment moyen de me rouler: car je l’avais amenée, pour finir, dans un -lieu que je ne dirai pas, où il est inouï de mener une marquise, mais -qui était justement le lieu où j’avais plus de curiosité de voir quelle -mine elle ferait, et encore une fois je ne sais comment elle réussit à -s’y enfermer dans une chambre à peu près décente, bien à l’abri, seule -avec M. de Courpière et moi, cependant que les autres assistaient, dans -un salon voisin, à des danses de caractère. - -Je fus si outré de cet escamotage que je brusquai lady Ventnor. Je lui -déclarai, avec une mauvaise humeur fort ridicule quand on y pense, que -j’étais maniaque de chronologie, et que je voulais savoir où elle était -allée directement lorsqu’elle avait quitté Lyon. - ---Vous le savez, me répondit-elle, toujours imperturbable, puisque vous -m’avez amenée ici. Vous vouliez me faire dire que je n’y venais pas pour -la première fois. Je suis comme vous, j’aime l’ordre et je commence -toujours par le commencement. J’avais de l’ambition et je prétendais -arriver haut, mais il ne me répugnait point de partir du plus bas. Et -puis je suis bourgeoise et je n’ai que dans une certaine mesure le goût -du risque. Je voulais dès lors être assurée du vivre et du couvert. -Lorsque je quittai Lyon, j’avais en poche l’adresse d’une de mes jeunes -amies, émigrée à Paris depuis peu et que l’on croyait ouvrière, mais qui -ne l’était point. J’avais également sur moi de quoi prendre mon -billet,--les chemins de fer étaient inventés, je vous prie de le croire, -mais les troisièmes étaient alors peu confortables; j’avais trente-cinq -sous pour mon fiacre. Le cocher fut bien étonné quand je lui donnai -l’adresse de mon amie. - -Je n’étais pas moins étonné que le cocher, je n’osais plus lever les -yeux. - ---J’espère, reprit lady Ventnor avec hauteur, que je vous dis tout ce -qui est indicible. Je vous le dis sans couleur, parce que je n’aime -point les tableaux de libertinage, mais vous avez de l’imagination, une -expérience personnelle, et, encore une fois, ni le métier ni le milieu -n’ont sensiblement changé. Pour la mise en scène, je vois que l’usage -s’est conservé d’être en retard d’un demi-siècle sur la mode. -Figurez-vous donc que j’étais environnée des meubles de la Restauration -ou même du premier Empire, comme nous le sommes, ce soir, des meubles du -second. - -Je n’y avais pas encore pris garde, et je trouvai plaisant que lady -Ventnor fût venue là pour s’y trouver justement remise dans le décor de -sa jeunesse. Elle jeta soudain un léger cri: elle venait d’apercevoir, -sur la cheminée, veuve de toute autre garniture, un verre d’eau, en -effet bien extraordinaire. Il se composait de quatre pièces, d’une -matière opaque et couleur de lait, comme j’ai vu, chez ma grand’mère, de -ces affreux ustensiles appelés rince-bouche. Le sucrier, le verre à pied -et la carafe étaient d’une hauteur et d’une maigreur disgracieuses. Le -bouchon de la carafe était évidé et formait lui-même un tout petit -carafon, destiné sans doute à contenir la fleur d’orange. Un serpent -d’émail vert et qui se mordait la queue ornait le tour du plateau. Un -ornement pareil ceignait le ventre de la carafe, celui du sucrier, et -bordait le verre. - ---Pensez-vous, dit lady Ventnor, que l’on voudrait me vendre ces objets? - ---Je n’en doute pas, dis-je. Ils feraient bien sur une table d’acajou à -laquelle je vois accoudé un homme en pantalon à la hussarde, qui fume le -narguilé et qui porte des pantoufles de maroquin rouge. Cela serait -charmant, à condition que cela fût signé Gavarni. - ---Ce verre d’eau, reprit lady Ventnor, me rappelle un autre verre d’eau -pareil, qui est le premier objet de luxe que j’aie possédé. - ---Tant mieux, dis-je; car vous allez me faire savoir comment vous avez -passé de l’état où on ne possède rien en propre à l’état où il est -permis de posséder. - ---Soit! dit-elle. J’ai passé de l’un à l’autre grâce au rédempteur. - -M. de Courpière craignit d’être scandalisé et demanda l’explication de -ce mot. - ---L’on n’a pas, répondit-elle, attendu les romans russes pour procéder à -la rédemption des courtisanes. Cette mode fit fureur environ le temps de -la _Dame aux Camélias_. C’est au point qu’une femme ne pouvait plus -s’engager dans cette profession sans y rencontrer, dès les premiers pas, -un homme qui voulût l’en tirer et la réhabiliter. La Dame aux Camélias -est mon ancienne, et je date plutôt de l’époque où une réaction se -faisait. Mais la province est toujours en retard sur Paris, et l’était -alors bien davantage. Mon rédempteur venait de province. Il s’appelait -Adolphe. Vous allez prendre son portrait pour une caricature. Il avait -des cheveux d’un blond fade, très fournis et frisés, des favoris comme -les notaires n’en portent plus, et des lunettes. Il paraissait beaucoup -moins jeune que lord Ventnor, mais il avait vingt ans en réalité. Vous -allez douter de ses mœurs, puisque vous savez où il me rencontra, mais -c’est par vertu qu’il y venait. Il s’attribuait une mission. Il me -proposa de me mettre, comme on dit, dans mes meubles. Je sentis que -c’était un pas décisif, et j’acceptai, bien que son physique me parût -peu séduisant. Vous jugerez par ce verre d’eau du mobilier qu’il -m’offrit. - -«Il me logea dans le quartier Gaillon, qui était alors respectable. Nous -avions deux chambres et un cabinet au dernier étage d’une maison noire. -Le cabinet prenait jour par une lucarne sur une cour en puits. C’est par -cette lucarne que j’appelais notre concierge, qui faisait notre ménage -et qui était également notre propriétaire. Nous ne menions pas la vie -des étudiants: je n’ai jamais été Musette ni Mimi Pinson, et Adolphe -était employé aux bureaux de l’enregistrement. Je demeurais seule toute -la journée, je fumais des cigarettes. Il rentrait à l’heure du dîner, -qui était frugal: il devait, l’année suivante, être envoyé en possession -d’une assez jolie fortune, mais il ne gagnait que cent soixante-quinze -francs par mois, et nous n’en dépensions pas plus de trois cents. - -«A table, il me disait des choses tendres et sages, et notamment que -l’amour m’avait refait une virginité. Je lui répondais que j’en eusse -été bien fâchée. Ces propos le faisaient rougir. Il était chaste, avec -du tempérament. Je m’amusais, par malice, à lui faire oublier sa pudeur -dès que l’heure du berger sonnait, et j’avais des façons de le régaler -qu’on ne soupçonne point à Rennes, d’où il était natif, ni même à Lyon, -d’où je viens. - ---Ce tableau, dis-je, est d’un rococo fort agréable. - ---Oui, mais le dénouement fut pénible. Un jour que j’avais, par hasard, -fait des courses, je fus en rentrant appréhendée au corps par deux -agents. Ils m’apprirent qu’Adolphe était déjà coffré, sous l’inculpation -de détournements, et que j’étais inculpée moi-même de complicité. - ---Un homme si vertueux! dit M. de Courpière. - ---L’homme d’une seule vertu, repartit lady Ventnor. Une vertu isolée est -aussi dangereuse qu’une idée fixe. Adolphe volait, il eût tué, pour -assurer ma rédemption. Je ne l’aimais guère, et cependant je fus -désespérée. J’échappai aux mains des agents et courus me jeter par la -fenêtre. Heureusement, j’avais choisi, pour me précipiter, la lucarne du -cabinet, qui était trop étroite. Ce suicide eût été déraisonnable: je -n’eus aucune peine à démontrer mon innocence. Mais il était au moins -inutile que je reprisse contact avec la police, et vous devinez qu’elle -me fit refaire en arrière le pas décisif que mon rédempteur m’avait fait -faire en avant. - ---Je devine aussi, dis-je, que vous en avez été quitte pour refaire un -plus grand pas cinq ou six mois plus tard. - ---Huit jours. - ---Bravo! Racontez. - ---Pas ici. J’ai besoin d’un autre décor et de toute une mise en scène. -Venez demain. - -Nos dix vieillards, onze en comptant lord Ventnor, reparaissaient. Ils -avaient d’encore plus étranges figures qu’avant de disparaître. - - - - -III - -L’ONCLE - - -L’hôtel de Mme la marquise de Ventnor n’a pas une façade très importante -sur l’avenue du Bois de Boulogne; mais le terrain est considérable en -profondeur, et lord Ventnor y fait de temps à autre édifier des salles -et des galeries supplémentaires, pour y installer ses collections à -mesure qu’elles se développent. Le valet de chambre qui conduisait M. de -Courpière et moi nous fit traverser, malheureusement trop vite, deux de -ces salles, si encombrées de tableaux qu’il y en avait non seulement sur -toute la surface des murs, mais en pile sur d’immenses tables, et même -sur des chaises rangées autour de ces tables ainsi que dans une salle à -manger. - -Dans la pièce voisine, des papillons sous verre se mêlaient assez -bizarrement aux toiles, et ce rapprochement faisait voir que les œuvres -d’art de la nature sont plus artificielles que celles des hommes. Enfin, -dans un dernier salon, où l’on nous pria d’attendre, les murs étaient -nus; et l’œil, après un peu d’étonnement du contraste, goûtait cette -nudité reposante, qui permettait d’admirer la décoration, singulièrement -les boiseries. - -Elles étaient anciennes et venaient d’ailleurs, mais n’avaient pas été -rajustées: c’est plutôt le salon qui paraissait avoir été construit à -leur mesure et exprès pour les loger. Elles dataient du plus beau temps -de Louis XIV, où l’on ne craignit point la profusion des ornements, mais -où le plus superbe luxe avait trop de noblesse pour avoir de -l’insolence. Peut-être qu’elles nous auraient semblé, dans leur neuf, -bien chargées d’or; mais la patine de deux siècles avait assagi toute -cette dorure,--sans toutefois l’éteindre, car elle rougeoyait comme aux -feux d’un soleil couchant. L’intérieur des panneaux était peint d’un -gris qui tirait sur le vert. Les dessus de portes n’étaient que -sculptés, et, seule, la corniche en encorbellement était peinte: des -satyres s’y ébattaient avec des nymphes parmi une forêt de roseaux. La -cheminée, haute comme un homme de belle taille, était de marbre -sérancolin, d’une admirable couleur d’agathe; elle supportait deux -candélabres à pendeloques de cristal taillé, et une pendule, qui était -un éléphant de bronze doré, caparaçonné d’or et d’émaux. Le tapis, à -fond bleu de roi et aux armes de France, ne cachait que devant la -cheminée la marqueterie du parquet. Les meubles, de tapisseries -représentant des sujets de chasse, étaient douze fauteuils, autant de -chaises et quatre grands canapés, rangés en ordre le long des murs. Mais -nous fûmes choqués de voir, dans un si bel ensemble, un de ces divans -drapés de tapis orientaux et encombrés de coussins, qui ne sont à leur -place que dans un atelier. C’est pourtant là que nous nous assîmes: il -nous semblait peut-être que les autres meubles exposés n’étaient point -pour s’y asseoir. - -Nous ne trouvâmes pas le temps de nous communiquer l’un à l’autre; car -nous eûmes soudain la petite terreur mélodramatique de voir tourner sur -lui-même un des panneaux, qui nous découvrit, dans l’épaisseur du mur, -un escalier, certes étroit, mais enfin très praticable. La marquise vint -par là, aussi naturellement qu’elle eût fait par une entrée ordinaire, -et la boiserie se replaça derrière elle. Elle nous tendit la main et -s’installa sur le divan turc, où elle nous fit signe de nous rasseoir. -J’abrégeai le protocole, et, cependant que M. de Courpière témoignait -par deux ou trois observations que sa compétence touchant le -dix-huitième siècle n’exclut pas un certain faible pour le siècle -précédent, je marquai à lady Ventnor mon vif désir de savoir où nous -étions. - ---Avenue du Bois de Boulogne, et chez moi, répondit-elle; mais je -pourrais également dire dans l’île Saint-Louis et à l’hôtel de Biron. -Car j’ai acheté, lors de la démolition de cet hôtel, et j’ai fait -remonter ici fort exactement, ce salon, qui me rappelait un des -changements à vue de mon existence. Vous devinez pourquoi je ne voulais -suivre mon récit qu’après vous avoir transportés dans ce décor: c’est -que j’y fus transportée moi-même tout d’un coup, après mon deuxième -séjour en des lieux plus ressemblants à ceux où nous avions commencé, -hier soir, notre conversation. - ---Voilà, dis-je, un changement prodigieux, et surtout s’il n’a pas été -préparé. - ---Nullement. Mais il n’y a point de prodige. Les gens de lettres, que -j’ai souvent reçus, se plaignent de la peine qu’ils ont à se manifester: -un livre peut être beau, mais on n’en saura jamais rien si on ne l’ouvre -pas. Et ils jalousent les peintres qui exposent leurs toiles, qu’on est -bien forcé de voir. Un chef-d’œuvre de peinture peut être méconnu, mais -il ne peut être inaperçu. Que dire, à plus forte raison, d’une femme, si -elle est un chef-d’œuvre de femme, et si le métier qu’elle fait l’oblige -de s’exposer? Elle ne saurait manquer de rencontrer tôt ou tard -l’amateur éclairé. C’est justement ce qui m’arriva. - -«Je vis, un soir, venir--où j’étais--un homme, dont la figure -m’intéressa d’autant plus qu’elle se contredisait, et n’accusait point -le rang du personnage ni sa profession: sa dominante était si évidemment -la pensée, que je flairais bien, comme vous diriez aujourd’hui, un -intellectuel; mais, s’il n’était pas habillé à la mode des gandins, il -ne l’était pas non plus avec la négligence d’un savant ni avec la -fantaisie d’un artiste, et il devait haïr, pour le costume, -l’indiscrétion de l’originalité. Je me souviens qu’il portait un -pantalon noisette, des bas blancs, des escarpins vernis; et, en guise de -veste, une manière de paletot sac, d’un drap noir uni et terne, avec un -col de velours, point de revers, un seul gros bouton à demi caché sous -la pointe droite du col. La chemise n’était pas empesée, mais de fine -toile, et d’une blancheur mate. L’ample cravate, un peu lâchement nouée, -était d’une soie à gros grain qui se maintenait... Je reviens à l’homme: -il avait les cheveux parfaitement noirs, mais déjà rares, séparés par -une raie à droite; le front large et haut, d’une blancheur et d’une -sérénité imposantes; et le bas du visage tourmenté; les yeux, couleur de -tabac d’Espagne, enfoncés profondément; les joues, point maigres, mais -creusées d’un pli profond; la mâchoire brutale, le menton rond du -premier Empereur, avec la fossette; et une bouche très grande, mais -belle, voluptueuse, méprisante, tout ce qu’une bouche humaine peut -exprimer de sensualité et de dégoût de la sensualité; et, naturellement, -point d’hypocrites moustaches. - -«Je fus troublée, mais non point flattée de son admiration, qui était -plutôt offensante. Il ne daigna même pas me la témoigner, et il ne -m’adressa pas un mot. Il me considéra, longtemps, comme on fait un objet -à vendre (c’était son droit et le droit de tout le monde); après quoi, -il ne m’acheta point. Il tourna les talons et s’en alla, rêvant. Mais il -revint le lendemain soir, accompagné de deux hommes aussi bavards qu’il -était taciturne. Ils ne me firent guère l’honneur de me parler, mais ils -s’entretinrent devant moi, et je ne tardai point d’apprendre que l’un -était poète, l’autre sculpteur. J’avais déjà reconnu leur condition -d’artistes à leurs chevelures. Celle du sculpteur était une vraie -crinière; celle du poète, toute collée de pommade, encadrait lourdement -une face bouffie, que je n’ai jamais réussi, pour ma part, à trouver -belle, et qui me faisait penser à quelque sultan abruti,--peut-être à -cause du fez rouge posé sur les cheveux gras, ou de la redingote -boutonnée haut comme une stambouline. - -«J’observai que c’était le poète qui parlait de moi plus en sculpteur. -Il se récriait sur ma «plastique». J’avoue que je n’y comprenais rien; -parce que, je vais vous dire: nous autres femmes, nous n’avons jamais -rien compris à cette beauté de la forme qui vous touche, vous autres -hommes; la seule beauté que nous apprécions est celle qu’un écrivain -plus moderne a si heureusement définie «la beauté couturière»; mais -jamais la «plastique» ne nous a été si indifférente qu’en ce temps-là, -où, même à la Comédie-Française, une tunique grecque semblait odieuse à -voir, à moins que d’être gonflée par un semblant de crinoline. - -«Les trois artistes obtinrent la permission de m’emmener; ce n’est pas -même à moi qu’ils la demandèrent; et je fus aussitôt apportée où nous -sommes, je pourrais dire sur ce divan, car j’y passai dès lors la plus -grande partie de mes journées. Fermez un instant les yeux, et imaginez -la femme--que j’étais--vêtue d’une ample robe blanche à pois rouges. - -Je ne révoquais pas en doute les souvenirs de lady Ventnor, et j’y -trouvais trop de piquante invraisemblance pour ne souhaiter point qu’ils -fussent vrais; mais je lui demandai comment ces hommes qu’elle venait de -nous crayonner, dont je nommais au moins deux, le poète des _Fleurs du -mal_ et celui d’_Albertus_, qui ne jouissaient point d’une grande -fortune, pouvaient habiter un appartement si somptueux et posséder de si -magnifiques meubles. Elle me répondit qu’à l’hôtel de Biron les -logements, sauf celui du bel étage, ressemblaient à ces taudis de -Versailles que les grands domestiques se disputaient. Ils étaient loués -en garni à des artistes, tous camarades, et qui formaient une sorte de -phalanstère. Le bel étage était occupé par un fils de famille fort -riche, qui se faisait un plaisir de réunir chez lui ses voisins. - ---On y accédait, ajouta-t-elle, ainsi que vous venez de le voir, par des -escaliers mystérieux, cachés dans l’épaisseur des murs. - -Il me parut que le ton extrêmement libre de Mme la marquise de Ventnor -m’autorisait à une égale liberté, et je lui dis cavalièrement: - ---Je conçois que ce monsieur fît bonne chère à ses voisins et encore -meilleure à vous; mais je présume, et même j’espère, qu’il ne se bornait -pas à vous recevoir dans le salon. - ---Vous ne sauriez croire, me répondit-elle, à quel point ce qui se -passait ailleurs, et particulièrement dans les chambres à coucher, était -dénué d’intérêt. Oh! je ne prétends pas vous dire que tous ces hommes, -qui avaient la disposition d’une belle fille, n’en profitaient point... -Vous souvenez-vous d’un joli conte de Maupassant intitulé _Mouche_? -Mouche est une canotière, que les cinq copropriétaires d’un même canot -possèdent par indivis. Ma condition était celle de Mouche, avec cette -différence que mes nouveaux amis n’étaient pas des canotiers. - -«Je crois qu’à ce moment de notre histoire la vieille gaîté française -subissait--dans le clan des artistes, non certes ailleurs--une de ces -éclipses qui sont périodiques. Mes amis ne s’en doutaient point. Ils se -figuraient, au contraire, être de grands fous. Mais leur instinct de -s’amuser ne leur suggérait que de sinistres charges. Je ne vous les -raconterai pas: elles me font horreur, même de si loin. Je vous ai dit -que j’étais bourgeoise: moi, j’ai toujours compté dans le clan des -philistins. Je veux que la gaîté soit gaie, et leurs inventions me -paraissaient lamentables. Vous pensez que je ne goûtais guère non plus -le satanisme: ah! j’étais bien tombée! - -«Mais ce qui me déplaisait surtout, c’est que je tenais vraiment trop -peu de place. Sans doute ils s’occupaient de moi, et même -continuellement, mais point comme je veux qu’on s’en occupe, comme d’un -être vivant et sensible, avec qui on est en amour ou en guerre, -maîtresse, au besoin ennemie. Je ne charmais pas leurs yeux autrement -que ces tapisseries ou cet éléphant de bronze doré; et quand je m’étais -produite sur ce divan, où il paraît que je faisais bien, j’avais rempli -ma destinée. J’étais la Beauté, avec une majuscule: je veux être -Marguerite, et rien ne _m’embête_ comme la Beauté absolue. Ils -m’auraient bien défendue de bouger, sous prétexte qu’un de mes -inventeurs avait écrit: - - _«Je hais le mouvement qui déplace les lignes, - «Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.»_ - -«Moi, je veux rire, et même pleurer; et j’estime qu’une belle immobilité -ne vaut pas un joli mouvement. - -«Un jour, le sculpteur m’emmena chez lui pour me faire poser, et je dois -dire qu’il fit aussi reposer le modèle,--vous entendez, je pense, cet -argot.--Mais ce repos du modèle fut une scène bien singulière. Le -sculpteur, qui s’y connaissait, jugea ma beauté parfaite sans retouches, -et, au lieu de l’interpréter, il fit un moulage de mon corps. C’est -quand il me vit toute blanche et toute fleurie de plâtre qu’il sentit -l’aiguillon du désir. Je fus aimée à titre de «rêve de pierre». Mais, -encore une fois, je ne veux pas être un «rêve de pierre». - -Madame la marquise regardait le vicomte en disant cela, comme pour lui -donner des indications, mais bien inutiles, car jamais M. de Courpière -n’a rêvé de posséder des statues. - -Elle reprit: - ---Mon emploi le plus ordinaire était de procurer à la compagnie des -visions. - ---Comment? dis-je. Des visions? - ---Oui. Ils faisaient usage de hachich. Ils avaient même fondé une -manière de club, où ils admettaient tous les friands de cette -nauséabonde confiture. Moi, je n’y ai jamais voulu toucher. Elle rendait -la plupart malades. Elle enivrait les autres et leur faisait voir plus -en beau ce qu’ils avaient réellement sous les yeux. C’est pourquoi ils -tenaient à ma présence: car vous imaginez ce que pouvait devenir, par -l’effet de cette artificielle transfiguration, une femme déjà pourvue -d’assez de réels mérites pour qu’un maître de la sculpture l’eût jugée -digne d’être moulée. - -«Je fus délivrée de ma nouvelle prison, grâce à ces débauches de -hachich. Je vous ai dit qu’on y recevait, outre les habitués, des -curieux de passage. Je fis ainsi la connaissance du premier homme pour -qui je peux dire que j’ai éprouvé un sentiment, et même en coup de -foudre. Vous n’en reviendriez pas si je vous disais d’abord son nom: car -sa réputation d’homme laid ne lui a pas moins survécu que sa gloire de -critique, et il avait dès lors passé la soixantaine. Mais j’étais trop -excédée de jouer les Vénus Anadyomène pour ne préférer point, mettons -par esprit de contradiction, un Socrate en redingote à un Apollon du -Belvédère. Et si je n’étais pas encore digne ni capable de comprendre -cette universelle intelligence, au moins je la sentais; je ne me -permettais pas de la juger égale ou supérieure à d’autres, mais elle -m’inspirait une sympathie, parce qu’elle vivait. J’en aimais les vives -impatiences, les sursauts, la trépidation, ce je ne sais quoi de -soupe-au-lait, cette espèce de terre-à-terre supérieur. J’aimais les -lueurs de malice qu’elle allumait dans les petits yeux fureteurs de -l’homme, cette volupté spirituelle de ses lèvres, et cet appétit de -savoir qui lui mettait l’eau à la bouche. - -«Il n’était, parbleu! pas moins connaisseur que n’importe qui de beauté -pure et de «plastique»; mais il était trop amateur de femmes pour les -vouloir statues, et je le vis bien, rien qu’à sa manière, si j’ose dire, -de me renifler. Il finit même par ne prêter attention qu’à moi. Au -scandale des autres grands hommes, il refusa de tâter du dawamesk, et il -n’écouta que d’une oreille distraite les merveilles qu’on lui dit des -effets de cette drogue, pour s’entretenir de plus en plus à part avec -moi. Il était paternel et équivoque, galant, suranné, ancien régime, et -homme d’aujourd’hui, accoutumé à parler aux grisettes. Vous pouvez -croire que je fus flattée de plaire effectivement pour la première fois, -et de plaire à un tel homme; mais il fut encore plus flatté quand je lui -avouai qu’il me tournait la tête. Nous improvisâmes pour le lendemain ma -fuite de l’hôtel de Biron, je devrais dire mon enlèvement; et le -sexagénaire s’en fut aussitôt, fringant comme un collégien. - -«Malgré le romanesque de l’aventure et ce mot d’enlèvement, tout se -passa le plus uniment du monde, et sans berline. Je partis de bon matin: -tout l’hôtel de Biron dormait encore, et il ne se trouva donc personne -pour m’arrêter. J’appelai un fiacre. Le cocher prit à côté de lui, sur -le siège, ma malle, qui était encore si légère que j’avais pu la -descendre sans aide. Il était convenu, j’ai omis de vous le dire, que -j’allais prendre domicile chez mon nouveau protecteur, qui habitait un -pavillon dans la rue Notre-Dame-des-Champs, provinciale aujourd’hui, et, -alors, même campagnarde. - -«Je le vis du bout de la rue qui guettait mon arrivée. Il était vêtu -drôlement d’une sorte de carmagnole, avec un bonnet grec sur la tête. -Près de lui se tenaient deux hommes beaucoup plus jeunes, que j’ai su -depuis ses secrétaires, et une femme-dragon qui était la cuisinière. Ils -firent les grands bras quand ils virent un fiacre et une caisse près du -cocher. «Les voilà! les voilà!» crièrent-ils tous quatre. Mais, quand je -mis le nez à la portière, ils parurent surpris et même désappointés. Le -maître lui-même n’avait pas l’air de savoir ce que je venais faire là. -Il se rappelait cependant mon nom, car il me dit: «Ah! c’est vous, ma -chère Marguerite...» - -«Mais, dans le même instant, voyant un autre fiacre, il poussa de -nouveaux cris. Cette fois, l’arrivant était celui qu’on attendait, -savoir un employé de la Bibliothèque impériale, qui lui remit un énorme -ballot de livres, qu’il emporta comme une proie, suivi des deux -secrétaires, non sans m’avoir--je lui dois rendre cette justice--confiée -et recommandée à la cuisinière-dragon. «C’est, me dit cette femme, son -jour d’article: vous ne le verrez pas de la journée.» Je ne le vis -point, en effet. Elle prit soin de moi un peu à la rigueur et sans luxe -d’amabilité. Elle me fit deux très bons repas, que je mangeai seule, -comme un pape; et elle m’installa dans une chambre du deuxième étage, -vaste, mais meublée des pires meubles d’acajou qu’ait produits le règne -de Louis-Philippe: je dois être sincère et avouer qu’ils ne me -déplaisaient pas. - -«Le lendemain, vers dix heures, l’homme à l’article entra dans ma -chambre, sans façon. J’étais au lit. Il déclara mon installation -parfaite, sans me demander ce que j’en pensais, et il m’avertit d’abord -que, pour éviter les propos et même pouvoir se montrer en ma compagnie, -il me présenterait partout comme sa nièce. Il me pria de l’appeler «mon -oncle» sans plus tarder. «Même, dis-je en boudant, quand nous serons -seuls?» Il se mit à rire. «Voyez-vous cela?» dit-il, et il me fit -quelques caresses. Il ajouta, sérieusement: «Ma petite, j’ai passé -soixante ans. J’aime encore à respirer des fleurs, mais je n’en cueille -plus.» - -«Faut-il vous confesser que j’eus un regret très sincère? Ah! -qu’allez-vous penser de moi? Mais c’était à prendre ou à laisser; pour -mieux dire, je n’avais pas le choix. Je me résignai, et je tirai de -cette liaison le plus d’avantages que je pus. L’Oncle me permettait de -toucher à ses livres, parce que je n’y faisais pas de cornes et que je -les remettais toujours où je les avais pris. Je savais tout juste lire -et écrire, et je n’étais pas trop préparée à la fréquentation des grands -auteurs. Mais l’Oncle, qui était plutôt hargneux avec les hommes, et -terriblement égoïste, se fût mis en quatre quartiers pour le moindre -cotillon, et en huit pour moi. Parmi un labeur sans relâche, que vous -qualifieriez surmenage, il trouvait le temps de diriger mes lectures. Je -suis, grâce à lui, fort lettrée: je vous le dis, mais ne le répétez pas, -car vous avez pu observer que je m’en cache. Il se donnait même la peine -de m’enseigner la civilité puérile et honnête. Mon éducation première -avait été négligée. Peu à peu, il me rendait plus digne de la place -honorable que j’occupais à ses côtés, des égards que ses amis et -lui-même me témoignaient généreusement. - -«Je n’étais négligée que les jours d’article. Ces jours-là, on m’eût -volontiers envoyée au diable, ou au grenier. Mais je fus aussi escamotée -un autre jour, où cela m’humilia fort. J’entendis parler à mots couverts -de grands personnages que l’on devait avoir à déjeuner. L’oncle délibéra -plus d’une heure avec la cuisinière sur le menu, et lui demanda, en -outre, si elle croyait que l’on me pût faire asseoir à la même table que -lesdits grands personnages, même à titre de nièce. La réponse du dragon -fut négative, et je n’eus que la permission de regarder une minute les -convives en écartant un rideau. - -«L’on avait poussé la discrétion jusqu’à ne les point nommer devant moi. -Je savais seulement qu’il y aurait un prince, qu’on appelait «le Prince» -comme s’il eût été seul au monde de ce rang, et une princesse qu’on -appelait «la bonne princesse». J’ai à peine besoin de vous dire que ces -indications me suffisaient pour les deviner; et, si je ne les eusse -devinés, je les eusse reconnus, surtout lui, tant il ressemblait aux -images populaires de Napoléon. Vous avez dû entendre raconter que -Thérèse Lachmann, plus tard Mme de Païva, un soir qu’elle se traînait, -mourante de faim, dans les Champs-Élysées, aurait dit: «Avant dix ans, -je ferai construire ici même le plus bel hôtel de Paris.» Je ne vous -garantis pas l’anecdote, mais je vous assure que moi, quand je vis le -Prince, je résolus de devenir sa maîtresse--à beaucoup plus bref délai. - -«Je ne l’étais, en attendant, de personne, et je souffrais de cette -privation,--à ma grande surprise: car mes sens ne m’avaient guère -tourmentée jusqu’alors. Mais c’est que, jusqu’alors, ils n’avaient -aucune satisfaction d’aucune sorte, et apparemment que le jeûne est plus -facile à garder que la diète. Maintenant, mon oncle me parlait d’amour, -il m’en parlait si bien que je croyais, comme on dit, que cela était -arrivé, et cela ne l’était point! A force de me respirer, il éveillait -en moi le désir d’être cueillie. J’allais le tromper, j’en étais au -désespoir, mais je n’avais pas trop de scrupules: parce que je sentais -bien qu’en fin de compte c’était sa faute, et qu’il m’eût aisément -réduite à la fidélité, non pas en me donnant davantage, mais au -contraire en me donnant moins. - ---Ah! m’écriai-je, voilà une analyse admirable, et qui prouve que vous -étiez une excellente élève de... - ---De mon oncle, dit-elle. N’est-ce pas? Et qui était plus que lui -capable de comprendre ces subtilités? Hélas! il ne les comprit pas. - -«Je m’étais enfin résignée, en soupirant, à le suppléer,--car j’ai eu -tort de dire: tromper. J’avais toute liberté les jours d’article. Mais -où chercher aventure? - -«Je me souvenais avec plaisir des bals publics. Ceux du quartier de -Montparnasse ne valaient pas Mabille et Valentino. Je n’osais courir si -loin, et je m’accommodai du bal Constant. J’y fis la connaissance d’un -garçon qui m’a depuis bien écœurée par ses exigences: mais elles -n’étaient point sans compensations. - -«Je m’attachai un peu trop à lui, et j’eus l’imprudence de retourner -chez Constant un lendemain d’article. Je m’y trouvai nez à nez avec un -des secrétaires de mon oncle, qui crut devoir lui révéler les -déportements de sa nièce. Je ne lui en veux pas, mais c’est mon oncle -qui aurait dû comprendre, et surtout ne point lâcher une horrible phrase -prudhommesque. «Cette fille, dit-il, a décidément la nostalgie de la -boue.» J’avais déjà le goût assez fait: cette façon de parler me -désenchanta, je pris l’initiative de rompre. Mais ma liaison avec... -l’Oncle m’a laissé le meilleur souvenir, et je puis dire que j’en ai -retiré les meilleurs fruits. - -Ces derniers mots servirent de réplique d’entrée au maître d’hôtel, qui -vint nous servir le thé. - - - - -IV - -LES REPRISES - - -L’OPÉRETTE - -Nous n’avions pas eu depuis longtemps la faveur d’un entretien -particulier avec lady Ventnor, quand elle invita M. de Courpière et moi -à la reprise d’une opérette célèbre, aux Variétés, dans une baignoire -d’avant-scène. Vu l’exiguïté de ces baignoires, nous comptâmes bien que -nous y serions seuls avec la marquise et tout au plus un intrus -supplémentaire, qui serait trop heureux d’aller se détendre les jambes -et respirer durant les entr’actes. Mais l’intrus même nous fut épargné. -Lady Ventnor ne nous avait cependant point priés de la venir prendre, et -nous la trouvâmes déjà installée dans l’espèce de niche qu’elle nous -offrait de partager avec elle; car elle a gardé l’habitude ancienne -d’arriver au théâtre avant l’heure qu’annoncent les affiches, et -d’entendre les pièces de bout en bout. Elle n’avait baissé qu’à demi la -grille dorée, et elle avait posé sur l’appui de la loge, à côté de son -éventail, de son mouchoir de point d’Angleterre et de ses jumelles de -nacre, une orange. - -Ce rafraîchissement n’est plus d’usage qu’au poulailler, et j’aurais -soupçonné lady Ventnor de se démoder par coquetterie, si elle n’eût -arboré avec cela une toilette des plus témérairement jeunes. Sa robe, -toute blanche, était une de ces tuniques souples qui ont l’air de ganter -le corps, mais qui le drapent, et qui semblent trahir tout ce que -précisément elles dissimulent. Le corsage n’était presque point -décolleté, mais tout le costume entier avait à peine l’air d’un -vêtement. Elle portait au cou son rang de perles des joyaux de la -couronne, et des rubis étaient piqués dans ses cheveux blonds, où ils -faisaient bien. Je me félicitai d’être né à une époque où une femme qui -sait s’y prendre a devant elle toute une existence de blonde, après -qu’elle a déjà vécu toute une existence de brune. - -La jeunesse de M. le vicomte de Courpière ne me parut point, ce soir-là, -moins prodigieuse que celle de lady Ventnor. Il avait pris place -derrière elle, et, vraiment, il éclairait le fond de la baignoire. On -sait qu’il est également blond; mais lui, il le fut toujours. Je me -souviens d’avoir écrit que jusqu’à l’agonie il aura l’air d’un page: il -en avait l’air, et même d’un page favori, qui se permet avec sa dame -bien des petites privautés. Le couple s’assortissait: ce n’est point, -comme on pourrait méchamment le croire, parce que le vicomte avait dès -lors passé la quarantaine et lady Ventnor la dizaine suivante; mais la -Providence avait si bien calculé le miracle de leur double -rajeunissement, que la convenance n’était pas moins parfaite entre leurs -âges apparents qu’entre leurs âges réels. - -L’altitude et les mièvreries de Maurice me réduisaient à un rôle de -second plan, bien que l’on m’eût obligé de m’asseoir à côté de lady -Ventnor et sur le devant de la loge. J’ai toujours joué ce rôle de -second plan, du moins auprès du vicomte, et je ne sais pourquoi j’en -fus, par exception, mortifié. J’affectai de ne pas desserrer les dents -jusqu’au lever du rideau. Ce n’était pas bouder fort longtemps, car nous -étions arrivés à la dernière minute. Par esprit de contrariété, je fis, -dès le milieu de l’ouverture, de la philosophie de l’histoire à propos -des rythmes d’Offenbach, et je n’attendis point la sixième réplique -parlée pour juger avec profondeur la prose de Meilhac et d’Halévy. Mais -lady Ventnor est d’une politesse surannée: elle tient compte d’autrui, -de ses voisins, et même des acteurs. Je fus rappelé à l’ordre, j’en fus -piqué, et, puisqu’on me défendait de parler, je ne voulus pas entendre. -Je me détournai de la scène et j’observai la salle. - -Je remarquai une dame sur l’âge, discrètement vêtue de soie noire, qui -était seule dans l’autre avant-scène du rez-de-chaussée, vis-à-vis de -nous. Elle écoutait avec une attention extrême, de toutes ses forces, -comme les enfants qui vont au théâtre pour la première fois. Rien ne la -faisait rire. Je pris les jumelles pour la mieux regarder, et je vis -avec étonnement que deux lourdes larmes coulaient de ses yeux morts le -long de ses joues, et même que sa poitrine était soulevée par de pauvres -petits sanglots. Je n’aurais jamais cru que la _Belle Hélène_ fît -pleurer personne, et cela me parut si extraordinaire qu’au risque d’une -nouvelle gronderie je le signalai à la marquise. - ---Vous savez qui c’est? murmura-t-elle. - -Je répondis que non, d’un mouvement des paupières. - ---Elle a créé le rôle! - -«Ah! pensai-je, voilà donc une autre femme d’avant la guerre! Quelle -différence!» Mais je fus encore plus étonné de voir qu’à l’entrée -d’Oreste la marquise elle-même semblait n’être point maîtresse d’une -émotion. - ---Ah! ça, lui dis-je, et vous? Est-ce que vous avez joué... le jeune -homme? - -Elle eut une bien jolie façon de me répondre que oui: elle me fit un -sourire si ambigu que j’imaginai sans effort l’inimaginable, lady -Ventnor en travesti! Je ne pouvais pas compter sur une autre réponse -jusqu’à la fin de l’acte, et j’en avais des impatiences. Il me semblait, -bien à tort, que cela traînait, et que Ménélas aurait pu partir pour la -Crète sans se le faire dire tant de fois. - -Enfin, le rideau baissa (il y eut encore quatre rappels!). M. de -Courpière fit un mouvement de corps en avant, qui marqua son intention -de débiter à lady Ventnor des propos galants et oiseux. Je ne le permis -point: je n’avais que les quinze minutes d’un entr’acte pour interroger -la marquise sur toute une période de sa vie. - ---Laisse-la tranquille, dis-je à Maurice. Elle a des choses plus -intéressantes à nous raconter. Croirais-tu qu’elle vient de me révéler, -qu’elle a joué le rôle d’Oreste! - ---Ne saviez-vous pas, dit lady Ventnor, que j’eusse été au théâtre? Et -cela vous étonne-t-il? - ---Non. Ce qui m’étonne, c’est que vous ayez jamais tenu un rôle si -important. - ---Vous entendez que je n’ai pu vouloir paraître sur la scène qu’afin d’y -montrer mes jambes? - ---Ce n’est pas ce que je disais. - ---C’est ce qu’il fallait dire. Si vous mettiez dans vos raisonnements un -peu de cette conséquence que j’ai su mettre dans ma vie, vous devineriez -sans mon aide que je devais, en quittant «l’Oncle», entrer au théâtre -tout droit. J’avais soulevé le rideau, et j’avais dit en voyant le -Prince: «Ce prince-là sera pour moi.» Mais il fallait arriver jusqu’à -lui; ce ne pouvait être du premier coup et, si j’ose m’exprimer ainsi, -d’une enjambée. Je ne pouvais pas lui demander audience avant d’être -devenue notable dans ma partie. Pour le devenir, il fallait me montrer, -et je vous ai dit qu’il n’est pas très difficile aux femmes de se -montrer; mais elles n’ont, de compte fait, que deux moyens: j’avais déjà -usé de l’un, où il ne me souciait plus de recourir; il ne me restait que -les planches. - ---Cela est juste. Je vois un pendant au _Paradoxe sur le Comédien_, de -Diderot: c’est le paradoxe sur la Comédienne. Je le ferai, et je dirai -en quoi consiste la vocation dramatique de ces dames. - ---Oh!... et de beaucoup de ces messieurs. - ---Ne nous égarons pas. Vous avez débuté aux Variétés? - ---Vous ne voudriez pas! Je n’y ai joué que par raccroc. Les Variétés! -Pourquoi pas la Comédie-Française? C’est aux Délassements qu’on faisait -alors le genre de théâtre que je voulais faire. Aimable scène! Tous nos -effets passaient la rampe, car la communication était continuelle entre -le parterre et le plateau. Nos amis ne se faisaient pas faute de nous -adresser la parole, et ce n’est pas toujours par signes que nous leur -répondions. Vous voyez la tête des bons bourgeois et des provinciaux qui -se hasardaient dans ce lieu et pensaient écouter une comédie! Nous les -étourdissions de nos cascades, et nous ne tolérions leur présence que -pendant un acte au plus: nous avions vite fait de scandaliser ces -honnêtes gens et de les obliger à fuir. - -«Les entr’actes étaient le meilleur temps de la soirée (comme dans tous -les théâtres). La bande des habits noirs se précipitait dans les -coulisses. Les pompiers n’étaient pas si sévères qu’aujourd’hui. Ils ne -tenaient pas cadenassée la porte de fer. Le danger d’incendie était si -grand, avec tout ce gaz, qu’il aurait donc fallu ne penser qu’à cela: -aussi personne n’y pensait. Nous n’avions pas la place de nous retourner -dans nos loges, et cela ne nous empêchait pas d’y recevoir des hommes et -des hommes, qui venaient y faire, je ne dirai pas de l’esprit, mais des -nouvelles à la main. Pour les résoudre à décamper, et nous à redescendre -en scène, il fallait sonner dix fois. D’ailleurs, les entrées manquées -faisaient la joie du public. On manquait aussi les répétitions, cela va -sans dire: mais on manquait même les représentations! Je me rappelle une -camarade qui daigna apparaître un soir sur le coup d’onze heures: on -l’avait doublée dans les deux premiers actes comme on avait pu. Elle -allégua pour excuse que son réveille-matin n’avait pas sonné! - ---Bien, dis-je, voilà le décor et le milieu vivement peints: maintenant, -racontez-nous l’histoire. - ---Quelle histoire? - ---Une des vôtres. Car je présume--je le dis sans impertinence, et même -pour vous flatter--que vous n’avez que l’embarras du choix. Je ne me -permettrais pas de diriger ce choix; mais, sans vous commander et s’il -vous plaît, racontez-nous donc l’histoire de Chérubin? - ---Qu’est-ce que vous chantez? - ---Je vous ferai, dis-je, observer que vos précédents récits étaient -plaisants, mais qu’il n’y manquait que l’amour,--au fait, comme à la -plupart des récits amoureux. Vous avez bien dû finir par aimer: -dites-le. Nos pères nous assurent qu’avant 70 on savait aimer, s’amuser -et faire des bêtises, trois facultés que nous aurions perdues. Je veux -vous voir amoureuse. Or, on ne l’est que de Chérubin, j’entends d’un -jeune homme, tout jeune. Chérubin n’est pas moins éternel que Don Juan, -et il est moins variable. Il ne change guère que de costume. Jadis, il -portait le pourpoint et les chausses du page; depuis, c’est la jaquette, -ou même la tunique du collégien. Il est moins joli, mais il est toujours -Chérubin. On voit toujours un collégien en uniforme dans les premiers -rangs de l’orchestre, qui ouvre la bouche en regardant les femmes. Vous -l’avez vu aux Délassements. Il regardait toutes les femmes, mais c’est -vous seule qui lui avez plu. Racontez. - ---Alors, dit-elle, finissez votre tirade et ne faites pas vous-même le -portrait. Sans doute, j’ai vu Chérubin au premier rang de l’orchestre, -et je ne l’ai pas trouvé moins joli, bien qu’il ne fût pas vêtu à -l’espagnole. Il ne l’était pas non plus en collégien, s’il n’en avait -guère passé l’âge. Il avait vingt ans, il en paraissait dix-sept. Il -était fait comme un dieu, et il descendait d’un dieu,--un dieu des -batailles, qui avait été roi parmi les hommes. Appelons-le Chérubin, -puisque vous l’avez baptisé ainsi. Mais comment appellerai-je son papa, -de qui j’aurai à vous parler? Car je ne veux pas dire les vrais noms, et -encore moins des à peu près. - ---Prenez un pseudonyme dans la _Belle Hélène_. - ---C’est une idée! Le bouillant Achille. N’allez pas vous imaginer qu’il -était bête comme celui de la pièce. Bouillant, peut-être: je n’en ai -jugé qu’au civil. Enfin «bouillant Achille» ne lui va pas trop mal. - ---Revenons à Chérubin. - ---Oui. Ah! il était déluré! On était alors précoce dans l’armée de la -fête, comme aujourd’hui dans l’armée du crime. Mon Chérubin faisait la -fête, mais il n’avait pas perdu sa fraîcheur, ni une certaine naïveté -qui ne passait pas encore pour ridicule. Avec les désirs d’un homme, il -avait les tendresses d’un enfant. Croiriez-vous qu’en ce temps-là on -aimait ainsi, d’amour, même des filles faciles, avec qui on passait les -nuits à souper et pour qui on jetait l’argent à pleines mains! Et -nous-mêmes, nous ne nous gênions pas pour aimer. - ---Vous auriez eu bien tort de vous gêner! Mais j’ai peur que nous ne -touchions déjà au dénouement de votre idylle. Elle est charmante: je -trouve seulement qu’elle manque un peu de péripéties et d’imprévu. - ---Détrompez-vous. J’avais connu Chérubin vingt-quatre heures trop tard, -et ce retard suffit à nous susciter des obstacles dont nous ne vînmes -jamais à bout. Il faut vous dire qu’aux Délassements tous les hommes -fréquentaient chez toutes les femmes: chacune avait pourtant son groupe -d’amis particuliers. Les miens étaient les plus brillants, ils -descendaient tous des généraux et des maréchaux du premier Empire. Ils -eurent un jour la fantaisie d’inscrire leurs noms sur les murs de ma -loge: on eût dit d’un pilier de l’Arc de Triomphe. Heureusement que je -n’ai pas à vous parler de chacun d’eux individuellement: je ne -trouverais jamais assez de pseudonymes dans le cortège des rois de la -_Belle Hélène_, et puis ce récit finirait par n’avoir ni queue ni tête. -Vous avez deviné qu’un de ces descendants de maréchaux était plus -singulièrement mon seigneur et maître, s’il ne l’était pas trop -exclusivement. Il n’avait guère qu’un droit chronologique: il était -arrivé le premier. Il m’amena dès le lendemain les petits-fils des -compagnons d’armes de son grand-père et, parmi eux, mon Chérubin. - -«Ce ne fut pas le coup de foudre classique, et je ne vous dirai pas -qu’il rougit et pâlit à ma vue; mais nous devînmes dans l’instant même -aussi intimes camarades que si nous nous fussions connus toujours. Le -résultat de cette intimité allait de soi, la question ne fut même point -posée. Enfin cela était si naturel et inévitable que mon Chérubin ne se -faisait aucun scrupule de tromper son meilleur ami. Mais, en attendant, -cela n’en finissait point de se réaliser, et pour les raisons les plus -futiles, mais les plus insurmontables. Nous ne nous quittions pas: mais -nous étions trois à ne pas nous quitter, même sans compter les autres. -Je ne me souviens pas d’avoir été seule une minute, à cette époque de ma -vie, ni pour manger, ni pour dormir, ni pour changer de costume au -théâtre ou, à la ville, de chemise. Vous riez quand on vous dit d’une -actrice: «Elle est honnête, elle n’aurait pas le temps.» Je vous jure -que je n’ai pas eu le temps. Je n’ai pas trouvé l’heure, que dis-je? le -quart d’heure nécessaire. Et pourtant je l’aimais bien... - -Elle se tut. - ---Madame, dis-je, l’entr’acte va finir. - ---Je me demande même, reprit-elle avec un peu de mélancolie, comment -nous avions pu nous assurer de notre désir réciproque et du dépit que -nous causaient ces perpétuels contretemps. Ce ne pouvait être qu’en de -bien fugitifs apartés, ou à mots couverts, par des allusions, des -ironies. Non, cette intrigue ne fut point banale, pas même en paroles, -puisque nous en dîmes si peu. Il nous fallut, pour la mener ainsi, bien -de la rouerie, de l’esprit même. Mon Chérubin n’était pas spirituel de -profession, comme les faiseurs de nouvelles à la main; mais il avait ce -genre d’esprit qui vient aux garçons comme aux filles, et aussi celui du -«boulevard»: cela encore a existé... - -«Nous ne faisions pas l’amour à la lettre, mais nous faisions tout le -reste, je veux dire des courses partout où il fallait se montrer, de -grandes promenades au Bois de Boulogne (à l’heure de mes répétitions), -et chaque soir, après le théâtre, nous soupions--avec l’autre, avec les -autres--au fameux grand 16 du Café Anglais. - ---Madame, dit soudain M. de Courpière, il faut absolument que vous y -veniez ce soir souper avec nous deux. - ---Ce serait une reprise, dit-elle en riant. Non, non, pas de reprises! - ---Vous voyez, dis-je, que Maurice a la prétention de tenir encore -l’emploi de Chérubin. - ---Mon Dieu! fit-elle, pour le souper je veux bien. Je n’ai jamais refusé -un souper... - -J’entendis la sonnette de l’entr’acte. - ---Ah! dis-je, Madame, je vous en prie... - ---Bien, j’enchaîne. J’ai dit que nous faisions, de l’amour, tout, sauf -l’amour: j’entends la fête, et aussi la dépense. Pour me dédommager, et -se dédommager lui-même de cette privation, il m’accablait de fleurs, de -cadeaux. Je me demandais même (et je ne lui demandais point) comment il -y pouvait suffire: car il n’avait rien à lui, et son père, le bouillant -Achille, ne passait point pour être fort riche. - ---Hélas! dis-je, je vois poindre le père Duval. - ---Nullement. Le bouillant Achille était tout le contraire du père Duval. -Il n’avait point de superstitions bourgeoises et il était plein -d’indulgence pour son fils. S’il ne lui donnait rien, c’est qu’il -disposait lui-même d’un budget de menus plaisirs trop médiocre pour être -partagé. Je touche au dénouement de l’aventure, mais vous êtes des gens -matériels et vous trouverez qu’elle finit sans avoir jamais commencé. -Chérubin jouait, quand je lui en laissais le temps, pour subvenir à mes -dépenses. Il perdit. Cela tombait mal, car celui que j’appelle mon -seigneur et maître venait lui-même de faire une perte si forte qu’il -s’était résolu subitement d’entrer dans la carrière des armes et de -partir pour l’Algérie. J’avais enfin une soirée pour Chérubin! Nous -soupions avec des amis, et notamment avec ce duc que l’on a surnommé le -duc des halles; mais, après souper, j’étais libre. Je ne fus point peu -surprise, en arrivant au Café Anglais, d’y trouver mon Chérubin flanqué -de son père, le bouillant Achille, qui bouillait de m’être présenté. - -«La rencontre du père et du fils ne me parut d’abord que piquante. Je ne -doutais point que le père ne s’éclipsât à propos. Je prévoyais une scène -un peu risquée, avec de la tenue, comme en ce temps-là, et qui se -terminerait selon mon désir. Je ne me trompais que sur le dénouement. Le -souper fut agréable. Achille était le plus charmant convive: on lui -pardonnait après cela de n’être pas un aigle, malgré ses liens de -parenté--avec l’aigle précisément. J’admirais l’aisance de Chérubin à se -comporter tout ensemble, et comme on le doit quand on soupe, et comme on -le doit sous les yeux d’un père. Ils faisaient tous les deux auprès de -moi assaut de galanterie, mais sans le moindre soupçon d’une rivalité -dont l’idée seule eût été révoltante. Si vous les aviez vus me baiser -ensemble les mains (puisque j’en ai deux), vous eussiez avoué que les -gens qui savent vivre peuvent tout faire, comme ceux qui savent écrire -tout exprimer. Je ne vous répéterai pas nos discours, qui n’en valent -point la peine et que je ne me rappelle qu’en gros. Ils n’étaient -nullement contraints, mais, sans se réduire jusqu’à la décence, ils -n’offensaient point la bienséance. Enfin cette camaraderie du père et du -fils ne semblait point du tout choquante: elle était sympathique, -gentille, et le plus austère censeur n’y eût rien trouvé à reprendre. - -«Je n’en fus pas moins vexée quand, sur les trois heures du matin, le -bouillant Achille dit à Chérubin: «Rentrons-nous?» et que Chérubin le -suivit avec la docilité d’un petit garçon. Ce fut le duc des halles qui -m’accompagna. En chemin je ne parlai guère, et je lui dis adieu devant -ma porte; mais il me pria de le laisser monter en tout bien tout -honneur, vu qu’il avait à me transmettre un communiqué. - -«--Ma pauvre Marguerite, me dit-il, n’ayez pas trop de chagrin. Vous -savez que Chérubin a perdu. Il s’est adressé à l’Empereur, qui paie, -mais qui impose une pénitence: lui aussi s’est engagé. Il avait pu -différer son départ de vingt-quatre heures pour passer avec vous cette -dernière soirée; mais, depuis qu’il doit partir, son père, qui l’adore, -ne le quitte ni de jour ni de nuit: c’est pour cela que le bouillant -Achille a soupé avec nous et emmené votre amoureux, sans se douter qu’il -faisait le malheur de deux personnes.» - -«Le pauvre duc des halles fut obligé de me faire des potions calmantes -tout le reste de la nuit. Je n’ai jamais tant pleuré de mon existence. -Le lendemain, dès midi, je recevais du bouillant Achille un petit rang -de perles et une lettre d’excuses bien tournée. Il se traitait de gros -maladroit et s’envoyait à tous les diables. Il disait qu’il ne se -pardonnerait point d’avoir gâté par égoïsme paternel la dernière soirée -de son fils. - -«Chérubin m’écrivait par le même courrier. Je ne vous montrerai pas sa -lettre d’amour et d’adieu; mais je vous montrerai la moitié d’une -donation de deux cent mille francs qu’il me faisait avec la date en -blanc, pour être remplie le jour de son mariage. Je ne puis vous en -montrer que la moitié, parce que, l’ayant déchirée le jour même de ce -mariage, je lui en ai renvoyé l’autre partie. Il n’a point osé me faire -savoir ce qu’il pensait de ce procédé; mais sa femme m’en a été très -vivement reconnaissante et m’a fait remercier officiellement. Elle a -même profité d’une rencontre sur un terrain neutre, à la Conversation de -Bade, pour me glisser deux mots en passant; et, depuis, elle m’a -toujours saluée. C’est ma première amie femme du monde.» - - * * * * * - -Le rideau s’était relevé un peu de temps avant que lady Ventnor -n’achevât ce récit. Elle dit les derniers mots entre ses dents. Et elle -allait se remettre à suivre la pièce quand elle sentit passer dans toute -la salle, et jusque sur la scène, un de ces frissons qui échappent aux -étrangers mais non pas aux Parisiens, qui sont comme une risée brusque -sur un lac calme, et qui avertissent mystérieusement qu’un fait grave -vient de se produire, qu’une nouvelle inouïe va se répandre. - ---Qu’y a-t-il donc? murmura lady Ventnor. Il vient d’arriver _quelque -chose_. - - -LE DRAME - -Les spectateurs de l’orchestre se penchaient les uns vers les autres -comme pour se transmettre un mot de passe, et faisaient les capucins de -cartes. Ils avaient un air de mystérieuse épouvante et d’amusement, un -air de friandise et de scandale. Les portes des couloirs restaient -entr’ouvertes comme pour maintenir une communication avec l’extérieur. -Sur le plateau, la chose était murmurée entre deux répliques par les -acteurs qui venaient des coulisses à leurs camarades qui étaient en -scène depuis plus longtemps. Au balcon, moins accessible que le -parterre, des femmes inquiètes et impatientes tournaient la tête vers -les loges, où elles entendaient les portes battre et des gens qui -entraient chuchoter. Ma curiosité fut excitée jusqu’à la souffrance. Je -croyais que les familiers de lady Ventnor, connaissant la sévérité de -ses principes, nous laisseraient languir jusqu’à l’entr’acte. -Heureusement, je me trompais. - -D’abord, l’ouvreuse vint et tendit à la marquise, en même temps que la -boîte de fruits frappés que M. de Courpière avait commandée pour elle, -un papier plié en quatre et, faute d’enveloppe, fermé d’une épingle. -Elle y jeta les yeux et ne marqua ni surprise ni émotion, mais me le -passa aussitôt. Il n’y avait qu’une seule phrase, en style de note ou de -dépêche d’agence; point de signature, que l’écriture, sans doute connue -de lady Ventnor, rendait inutile; et la phrase était pour annoncer que -le Président du Conseil d’alors venait de mourir subitement dans un -petit salon du ministère, place Beauvau. - ---Qu’y a-t-il donc? demanda M. de Courpière. - -Je lui glissai la note, qu’il lut sans plus de frémissement que lady -Ventnor; mais il nous fit voir qu’il a l’esprit bien français. Car il -déclara sur-le-champ que ce ministre avait été assassiné, et que c’était -encore un coup des francs-maçons. - -Je n’imagine pas volontiers que l’histoire ressemble à ces romans de -police qui sont présentement si fort à la mode (je l’écris vite avant -que la mode ne passe); mais j’avoue que l’on ne pouvait guère n’être -point troublé par l’opportunité de ce décès. Je rappellerai qu’il y -avait à ce moment-là deux France, phénomène aussi fréquent dans notre -histoire que les «tournants», et que le Président du Conseil, homme à -velléités consulaires, inclinait par snobisme vers celle précisément de -ces deux France à laquelle il ne tenait point par ses origines, ni, si -l’on peut dire, par ses convictions. Je ne pus me résoudre de croire à -un crime maçonnique: car ces deux mots me font hausser les épaules par -action réflexe. Mais je demeurai d’accord qu’il y avait quelque chose -là-dessous; et je m’irritai de ne pas savoir et de voir qu’à deux pas de -moi le courant des nouvelles, vraies ou fausses, continuait de passer -sur l’orchestre, courbant les têtes, et de sentir que j’assistais en -aveugle à ce curieux travail d’une cristallisation légendaire, qui veut -des siècles ou un instant. - -Celle-ci fut instantanée, et les amis de lady Ventnor nous l’apportèrent -toute faite, quand ils se décidèrent, vu la gravité des événements, à -nous envahir dès le milieu de l’acte. Nous apprîmes par eux que le -Président avait reçu vers quatre heures la visite d’une femme: il va de -soi qu’on la nommait, car les liaisons de la main gauche finiront par -être dans le _Tout-Paris_. Quand un sexagénaire meurt dans le -tête-à-tête, on ne manque jamais d’attribuer cet accident à l’apoplexie; -mais cela est trop simple et, en l’espèce, on ne doutait point que la -dame n’eût aidé à la nature. Comme son intérêt n’apparaissait point -d’abord, on l’affiliait d’autorité à la susdite secte des francs-maçons, -et l’on se rangeait à l’hypothèse déjà hasardée par M. de Courpière, qui -me donna l’occasion de hausser les épaules une fois de plus. - -Mais ces particularités, que moi je trouvais savoureuses, n’étaient -point ce qui excitait le plus nos visiteurs, et j’observai une autre -caractéristique des Français, qui est de pressentir et de souhaiter un -coup d’État, à la moindre péripétie qui les sort de leur trantran. Les -partisans mêmes du régime, et qui le croient inébranlable, tressaillent -dès qu’ils entrevoient possible sa chute, comme les incrédules quand on -leur certifie un miracle. Dans cette baignoire où dix personnes tassées -délibéraient à voix de conspirateurs, l’empire fut refait, cependant que -les musiciens nous jouaient à propos de l’Offenbach. Je ne prenais -aucune part à cette restauration, mais je regardais ressusciter lady -Ventnor, intrigante et amoureuse. - -Nos nouvellistes retournèrent aux nouvelles dès que le rideau tomba, et -c’est justement pour l’entr’acte que nous nous retrouvâmes seuls. -L’entretien prit des airs de conciliabule: c’était la sous-commission en -séance secrète après l’assemblée générale. J’avais une tenue de conjuré -fort décente, comme j’ai une tenue de chrétien quand je me trouve dans -une église, mais je ne me mêlais pas plus du complot que je ne me mêle -du culte; au lieu que M. de Courpière, se révélant soudain chef, se mit -à discourir et à trancher comme s’il était le maître de l’heure. Et il -exposa ses vues, qui, ma foi! étaient nettes. - -Elles étaient nettes parce qu’elles étaient simples, et même à l’excès. -Il ne croit qu’à la force et aux coups. Il réduit systématiquement à -deux le nombre des partis; dont l’un aurait pour devise, ou, si l’on -veut, pour programme: «J’y suis, j’y reste», et l’autre: «Ote-toi de là -que je m’y mette». M. de Courpière, n’y étant point, n’aspirait -naturellement pas à y rester, mais à s’y mettre; et, pour ôter ses -adversaires, il pensait user des militaires, qui ont des sabres, et de -civils qui ont des matraques. - -Il rappelait à lady Ventnor qu’il n’était pas nouveau en politique, et -qu’il avait déjà obtenu, aux précédentes élections, une minorité. Son -passé répondait de son avenir, et il ne doutait plus de la réussite si -une femme d’expérience comme elle daignait s’allier avec lui. Il -semblait véritablement lui proposer une sorte de mariage et tout ce qui -s’ensuit d’un mariage, mais il protestait que son objet plus essentiel -était le salut de notre malheureuse patrie. Il débitait cela en termes -choisis, même surannés, sans doute pour éviter que lady Ventnor ne fît -des comparaisons désavantageuses de lui aux hommes d’État, ou de coup -d’État, mieux élevés qu’elle avait pu naguère connaître; mais il ne -fuyait pas non plus certaines brutalités convenables à la politique -d’aujourd’hui, qui n’est pas une besogne très propre. Cette opposition -de tous ne déplaisait pas à la marquise: elle aime la tenue, mais elle -ne paraissait pas, ce soir, apprécier moins tout ce qui témoignait que -M. de Courpière saurait au besoin jouer comme un autre de ces matraques -dont il savait parler. - -Sur ce, les acteurs recommencèrent à travailler de leur métier et nous à -recevoir des visites. Nous apprîmes des détails nouveaux et de haut -goût. M. le Président du Conseil était bien décidément mort dans une -situation que l’on ne saurait préciser, mais que fait comprendre une -célèbre légende de Forain: «L’eau de mélisse et un sapin!» Ce n’est -point ce qu’avait crié la dame. Elle s’était contentée de pousser des -hurlements inarticulés quand elle avait senti se crisper dans ses -cheveux les doigts de l’agonisant. Un huissier correct était accouru et, -pour la dégager, avait un peu inconsidérément pratiqué des coupes dans -une chevelure, hélas! naturelle. Après quoi elle était partie sans -demander son reste; elle n’avait fait qu’un saut du ministère chez son -coiffeur; elle avait expédié une dépêche pour s’assurer d’un alibi; et -enfin elle était rentrée chez elle, n’ayant que le temps de s’habiller -pour aller dîner en ville. - -Ces anecdotes intéressantes, mais sans conséquence politique, -passionnèrent la marquise au point de lui faire oublier qu’il s’agissait -d’abord de renverser le gouvernement. Elle ne prêta plus qu’une oreille -distraite aux machinations de ses amis. Elle cessa même de regarder M. -de Courpière avec complaisance. La lueur de vie que j’avais vue se -rallumer dans ses yeux vacilla et s’éteignit. Ils reprirent cet éclat -vitreux que j’ai observé qu’ils ont quand ils ne regardent plus ce qui -est, mais ce qui fut. Toutefois elle tint sa promesse de venir souper au -Café Anglais avec nous, mais avec nous deux seuls; pendant le court -trajet, elle fut muette; et je sentis bien que je n’allais pas assister -à une nuit historique, ainsi que peut-être je l’avais espéré. - -Nous montâmes au grand 16 par cet escalier étroit et raide qu’ont gravi -tant de soupeurs célèbres ou augustes. La marquise parut un instant -recouvrer la vue du présent. Elle considéra autour d’elle les objets. -Comme la décoration du lieu a été rajeunie, elle ne les reconnut point, -et il fut manifeste que ce rajeunissement ne lui plaisait guère et même -l’offensait. Elle s’assit devant la table, où était déjà servi le souper -froid le plus banal, mettons le plus classique; elle se déganta -lentement, et s’accouda, dans l’attitude méditative de son portrait que -j’ai décrit; et je fus troublé de voir comme elle se ressemblait. - ---A quoi songez-vous? lui demanda M. de Courpière après un long temps de -silence. - ---A cette femme, dit-elle d’une voix sans timbre. - -Et son visage calme exprima soudain le dégoût, l’horreur tragique. -L’image de la sinistre scène passa dans ses yeux: nous aurions pu l’y -voir imprimée, comme on dit que la figure des meurtriers reste visible -dans les yeux de leur victime. - ---Je ne puis plus, répéta lady Ventnor, comme obsédée, lassée, penser -qu’à cette femme... Ou plutôt à moi... Ah! c’est le jour des reprises... -Comme le répertoire est pauvre! La vie est une série de reprises. - -Bien que ce langage fût elliptique, et même sibyllin, il signifiait -assez clairement que le fait du jour venait de rappeler à lady Ventnor -un souvenir personnel, correspondant et plus ou moins analogue. Pour -l’inciter à nous en faire part, je lui demandai tout crûment si, à -l’insu de l’histoire officielle, un des hommes qui ont, avant 70, -présidé aux destinées de la France, était mort tête à tête avec elle. - ---Non, dit-elle, et j’ai eu tort de parler de reprises. L’histoire ne se -répète pas à ce point-là. - ---Mais, dis-je, qui est-ce? - ---Charles, répondit-elle tranquillement. - -Et comme je laissais voir que la discrétion de ce prénom m’agaçait un -peu, elle me dit: - ---Il s’appelait bien Charles. Notre amitié a toujours été si vraiment -privée, si étrangère à la politique, je l’ai connu sous des traits si -différents de sa figure historique, ou légendaire, que j’ai le droit de -lui donner ce petit nom, et je n’ai peut-être pas le droit de lui donner -son autre nom. Vous le devinerez... Il passait pour irrésistible. J’ai -un peu de peine aujourd’hui à m’expliquer cette séduction quand je ferme -les paupières pour le revoir... de taille si médiocre, chauve, avec ses -moustaches cirées, comme le Maître... Il était hautain, froid; et je ne -sais par quel artifice il donnait l’illusion de la bienveillance sans la -témoigner, l’illusion--à tous--d’une faveur particulière. On se sentait -d’abord d’intelligence avec lui, et vous pouvez croire que cela était -flatteur... Frère d’empereur, fils de reine... avec le ragoût d’un -mystère qui n’était un secret pour personne... Comme toutes les autres -femmes, je devais le... désirer... ou plutôt l’ambitionner... - -«Je ne me souviens pas d’avoir, à proprement parler, fait sa -connaissance. A cette époque, je connaissais tout le monde comme tout le -monde me connaissait: il n’y avait pas lieu à présentation. Mais je -crois bien que nous n’avions jamais causé ensemble quand, un jour -d’hiver, il me rencontra sur le lac du Bois de Boulogne où nous -patinions tous les deux. Il lui parut tout simple de m’aborder. Oh! ce -qu’il me dit fut un peu... banal, et je crains que vous ne jugiez mal de -son esprit, pourtant fameux. - -«--Vous sur la glace? Quelle antithèse! - -«Je lui répliquai que, la glace étant rompue, je le priais de me -conduire au buffet. Tel était le ton de la galanterie--il y a quelques -années. - -«Il me pria de l’aller voir chez lui, et il me dit les heures de la fin -de la journée où on le trouvait et la petite porte où il fallait sonner. -Cette invitation me parut aussi toute simple, et je ne sais en vérité -pourquoi je ne m’y rendis point. Il fallut, pour me décider, le hasard -d’une seconde rencontre au Bois. Ce jour-là, nous étions tous deux à -cheval: je ne montais pas très bien à cheval, mais je n’y étais pas -désagréable à regarder. Au lieu de me saluer d’un signe en passant, -Charles s’arrêta et crut devoir m’adresser un compliment sur ma bête. Je -lui repartis qu’elle était fort ordinaire et pas même à moi, que je -n’avais pas de chevaux de selle, et que j’en prenais chez Latry quand le -cœur me disait de monter. Je reçus le même soir un arabe gris, presque -blanc, comme je recevrais aujourd’hui des fleurs ou des bonbons. Ah! on -savait vivre. Charles avait eu la délicatesse de ne joindre à cet envoi -qu’une carte, sans même y renouveler son invitation de l’aller voir. -Mais vous conviendrez que le cadeau valait un déplacement. - -«Je le trouvai, je fus introduite auprès de lui sans aucun embarras de -protocole, et rien ne ressembla moins que cette visite à une première -visite. Notre amitié toute neuve avait déjà un air d’habitude. Je revins -chaque jour. Nous n’étions séparés que par une cloison des appartements -de parade, et nous étions à cent lieues du monde. C’était, vous diriez -aujourd’hui: une garçonnière, mais sans l’équivoque ni le faux luxe de -ces réduits. Le mobilier était simple, commode; il y avait peu de -bibelots, et de grand prix, mais il fallait le savoir: je me rappelle -deux vases de Chine carrés, bleus, montés en bronze... une réplique du -Prince Impérial de Carpeaux... au mur, deux ou trois petites toiles des -paysagistes de 1830, un portrait de femme de Winterhalter, mais de sa -première manière et du temps de Louis-Philippe... un joli portrait au -crayon du pauvre duc d’Orléans... - -«J’avais à moi, dans ce réduit, un Charles aussi «première manière», un -Charles d’avant le 2 décembre. On a dit qu’il était un personnage de -Balzac: je l’ai connu personnage de Musset. Il portait ordinairement un -déshabillé de velours violet-évêque. Il me faisait asseoir dans un bon -fauteuil, et il s’asseyait sur le tabouret du piano; de temps à autre, -il laissait errer ses doigts sur le clavier. Il fredonnait même assez -joliment ces romances qu’a écrites sa mère exilée. Nos conversations -mêlées de musique étaient, naturellement, amoureuses; mais l’amour y -était plutôt sous-entendu. Charles daignait me parler de tout (sauf de -la politique), et je n’avais connu jusque-là que... mon oncle qui m’eût -donné cette preuve d’estime. - -«Les leçons de l’oncle m’avaient fort profité, j’avais feuilleté ses -œuvres et je me souvins qu’il avait tracé un portrait de la grand’mère -maternelle de Charles. Je sus parler à mon ami de cette femme charmante, -qui l’avait élevé. Nous lûmes ensemble quelques pages des romans qu’elle -a publiés à Londres pendant l’émigration. Je me souvins aussi, à propos, -qu’elle eut un faible pour M. de Talleyrand, et je feignis de croire à -une manière d’alliance, ou peut-être même de parenté, entre Charles et -ce grand ancêtre. - -«Notre intimité cependant prit fin comme elle avait commencé, sans -raison. Ce fut la faute de l’été et des villégiatures. J’allai à Bade, -où je vous avoue que je me fis remarquer, sinon par des extravagances, -au moins par des dépenses que l’on jugea scandaleuses; et cela me valut -un affront intolérable, mais une belle revanche. Un huissier de la cour -me refusa, par ordre supérieur, l’entrée des salons de jeu. Je -retournais à mon hôtel, assez mortifiée, et escortée de jeunes fous qui -ne parlaient de rien moins que de _casus belli_, quand je rencontrai -Charles, qui venait par bonheur d’arriver. Je lui dis ma mésaventure, et -il ne fit point de bruit, selon sa coutume; mais, comme je dînais, il me -fit passer sa carte et me pria d’accepter son bras pour entrer au jeu -avec lui. - -«Il repartit peu de jours plus tard. Nous reprîmes à Paris nos chères -habitudes, comme si aucun entr’acte ne les eût jamais interrompues. -Notre intimité même se resserra, mais elle devint mélancolique et -inquiète. Charles me semblait fatigué, vieilli. Je tremblais pour lui -dès que je ne l’avais pas devant les yeux. Aussi le voyais-je et le plus -souvent et le plus longtemps possible. Je lui aliénais si bien ma -liberté que je lui demeurai plusieurs mois exactement fidèle. - -Lady Ventnor articula ces derniers mots avec un peu trop de solennité, -qui cependant ne prêtait pas à sourire. - ---J’en fus, reprit-elle, récompensée par la plus grande joie de ma vie, -la plus honorable, et j’ose dire la plus méritée. Vous m’entendez. Oui, -j’ai été mère, mère par lui, et sans incertitude!... Comme j’étais -fière! Et qu’il était fier aussi, et naïvement heureux! Nous ne parlions -plus maintenant que de cet enfant qui allait naître, et nous en parlions -comme on doit faire dans les ménages de bons et honnêtes bourgeois. - -«J’arrive à la chose... affreuse... que l’événement d’aujourd’hui m’a -rappelée. Mais non, non, je ne veux pas faire ce rapprochement; car rien -de répugnant ni de vulgaire n’a diminué l’horreur de notre tragédie: -elle est restée noble, d’une convenance haussée jusqu’à l’héroïsme, qui -mesure bien la différence et la distance de cette époque-là à cette -époque-ci. - -«C’est devant moi, seule, que Charles eut l’attaque dont il mourut trois -jours après; et je vous jure que je n’y fus pour rien: j’étais enceinte -de huit mois! J’eus la force de ne pas crier. Il s’était traîné jusqu’à -une chaise longue, et, renversé, il me fixait encore de ses yeux où un -peu de conscience survivait. J’y lus une prière, un ordre, que je -compris et que j’exécutai. Au lieu d’appeler l’huissier, je me traînai -moi-même jusqu’à une porte sous tenture que j’ouvris. Dans la pièce -voisine se tenait en permanence un personnage bizarre, sorte de singe de -Charles, ami à toute épreuve et pour toute besogne. Je lui fis signe de -venir, et c’est lui ensuite qui ménagea ma sortie, avant d’appeler les -gens pour transporter Charles dans la chambre, dans le lit où il devait -mourir. - -«Je n’ai su le reste que plus tard, par les journaux. J’avais épuisé ma -force, et je fus aussi à l’agonie jusqu’à la naissance de l’enfant. Je -voyais rôder autour de moi d’anciens familiers de Charles, celui entre -autres qui m’avait assistée le fatal jour. D’outre-tombe, Charles me -protégeait encore, il ordonnait ma vie,--hélas! je ne soupçonnais pas -avec quel soin cruel et quelle inflexibilité! - -«Quand je me remis à vivre, d’abord je demandai mon enfant: on me -l’avait pris. On me donna une lettre que Charles avait écrite pour moi -pendant un de ses intervalles lucides du dernier jour, une lettre... -raisonnable, et pourtant qui ne me blessa pas, qui me fit à peine mal: -il avait tant de tact, même impitoyable, même hâté par la mort! Il -m’expliquait, et il me faisait comprendre, que personne ne devait jamais -savoir que notre fils fût né de moi. - -Comme lady Ventnor se taisait, M. de Courpière dit que ce n’était point -là un dénouement, mais le prologue d’un drame, avec recherche de -l’enfant disparu, scènes de reconnaissance, etc. - ---Oh! répondit-elle, croyez que cet «ambigu» me fut épargné. Mon fils -n’ignora que la moitié du secret de sa naissance. On ne lui cacha point -le nom de son père et, comme juste, il s’en vanta. Je le retrouvai donc, -sans nulle péripétie de mélodrame, quand il eut une vingtaine d’années. -Je voulus le connaître et je me le fis présenter, cette curiosité est -pardonnable. Je méditais peut-être bien une scène. Pour la préparer, je -lui parlai d’abord de son père. Vous ne devineriez point ce qu’il trouva -à me dire. On chantait alors partout un stupide refrain de café-concert: -«On connaît toujours sa maman,--certainement;--mais, quand il s’agit -d’son papa,--c’n’est plus ça.» Mon fils me cita cette poésie et me dit: - ---«Moi, c’est unique, je connais papa, et pas maman. Ça ne s’est jamais -vu. - -«--En effet, lui répondis-je. Et il faut espérer que le hasard ne vous -mettra jamais en présence de madame votre mère, car vous y perdriez le -plus clair de votre originalité.» - - - - -V - -LE TROUBLE-FÊTE - - -Les hommes du monde qui ne craignent pas de s’encanailler en faisant de -la politique intérieure sauvent les apparences en faisant aussi de la -politique étrangère, qui est plus distinguée. Ils y prétendent des -lumières innées. Ils ont, en effet, de naissance, le ton et les silences -de l’emploi et la fausse profondeur qui déguise le vide. Naturellement, -M. le vicomte de Courpière aspirait à conseiller notre diplomatie; mais, -comme j’y suis inepte, il attendait d’avoir déniché un autre -inspirateur, de préférence une Égérie, qui lui pût souffler des opinions -et peut-être dicter des articles. - -Je l’admire d’avoir flairé que lady Ventnor pouvait devenir cette -Égérie. Car il ne se tenait chez elle, et elle-même ne tenait, que des -discours de la dernière puérilité sur les affaires internationales. On -soupirait: «Pauvre France!» et on ne se donnait même pas la peine -d’articuler que tout va de mal en pis, tellement cela paraissait -sous-entendu, ou certain a priori. - -Mais, un jour, les feuilles annoncèrent à grand fracas l’arrivée à Paris -du prince de Merseburg-Weissenfels, chargé d’une mission secrète. - -Ce personnage, puissamment riche, a fait de longs séjours à Paris, et il -y a épousé en 68, ce n’est pas hier, une des filles les plus filles de -l’époque. Il n’en est pas moins revenu, deux ans plus tard, contribuer -avec son régiment au nettoyage de la moderne Babylone. Mais il ne veut -pas croire que cette opération d’hygiène un peu rude ait refroidi à son -égard ses nombreux amis parisiens: car la guerre, c’est la guerre, et, -quand elle est finie, on n’y pense plus. Son auguste maître lui avait -dit: «Allez donc causer un peu avec vos camarades de là-bas, et -avertissez-les par charité que nous leur tomberons dessus au printemps, -si d’ici là ils ne sont pas sages.» - -La perspective d’une campagne n’alarmait point M. de Courpière, qui ne -laisse pas d’être belliqueux, et qui n’appartient plus qu’à la réserve -de la territoriale. Mais il ne croyait pas que nous fussions prêts, et -il fulminait contre le gouvernement, qui nous mène droit à la guerre et -qui désorganise l’armée. Je le rassurai de mon mieux; et comme je sais -tout de même un peu d’histoire contemporaine, je lui rappelai, ou je lui -appris, que les procédés de la politique allemande n’ont pas varié -depuis un demi-siècle: il n’y avait donc pas plus de raison pour -s’émouvoir cette fois-ci que les autres fois des froncements de sourcils -ni des risettes, des rodomontades ou des affectueux avertissements. Je -remontrai à M. de Courpière la grossièreté de cette politique, dont je -ne sais pourquoi l’on vante la malice, et qui a toujours fait long feu -depuis trente ans. Mais j’avouai qu’elle donne sur les nerfs, et qu’on -aimerait de temps en temps à cogner ce peuple, qui est le plus mal élevé -d’Europe et, pour comble, le plus prétentieux. Maurice me félicita de -mon patriotisme et se remit à fulminer, cette fois contre les Français, -indignes de ce nom, qui ne fermeraient point leur porte au prince de -Merseburg-Weissenfels. Il déclara que jamais il ne remettrait les pieds -chez les gens, même de son monde, qu’il saurait avoir reçu cet -émissaire. - -Il regretta tout aussitôt cette imprudente déclaration, car il n’avait -pas achevé sa phrase qu’on lui apporta un mot de lady Ventnor, qui nous -priait à dîner le même soir pour rencontrer le prince. Il est pénible -d’avoir si peu de temps devant soi pour se contredire. Comme j’étais -curieux de ce Merseburg-Weissenfels, j’y aidai M. de Courpière, et je -lui trouvai même je ne sais quelle obligation de faire le contraire de -ce qu’il venait de protester qu’il ferait. - -Ma curiosité fut bien déçue. Le dîner fut d’une solennité officielle et -assommante, et personne, comme il fallait s’y attendre, ne fit la -moindre allusion à cette mission impertinente dont le prince était -chargé. Lady Ventnor avait réuni, en l’honneur du personnage, non pas -ses plus agréables amis, ni même les plus illustres, mais les plus -importants, et cela faisait une composition assez hétéroclite. Il y -avait un paléontologiste et un historien rat d’archives; un avocat -député, fameux par ses reniements et par sa candidature perpétuelle à -n’importe quel portefeuille; quelqu’un des Beaux-Arts; un général qu’on -a surnommé le «grand Bavard», mais qui, ce soir, avait le tact de se -taire; M. de Courpière, qui ne se taisait pas moins, et moi, qui ai une -faculté incroyable de mutisme. Enfin, lady Ventnor avait profité de la -circonstance pour obtenir deux femmes vraiment du monde: l’épouse du -candidat ministre, petite créature nette et décisive, qui conclut, qui -tranche, et, au besoin, qui rase, et une princesse née Française, -devenue Allemande par un premier mariage, redevenue Française par un -second, et qui serait donc, en cas de guerre, aussi embarrassée que la -Camille des _Horaces_. - -Ce qu’on dit de plus militaire eut trait aux ballons dirigeables. -J’observais cependant le prince, vieillard majestueux et ingénu, orné -d’une barbe. Il me parut que ce fleuve marquait à lady Ventnor une sorte -de déférence mélancolique, que les hommes d’un certain âge témoignent -d’ordinaire aux femmes qu’ils ont désirées jadis et desquelles ils n’ont -rien obtenu. (Je subtilise peut-être un peu trop.) - -Merseburg se retira de bonne heure, et la réunion tourna soudain au -conseil de guerre. Je fus effaré d’entendre ce que des gens -individuellement sages peuvent dire de bêtises quand ils mettent leur -intelligence en commun. Je me trouvai bien modeste de n’oser rien dire; -mais, comme nous restâmes les derniers, le vicomte et moi, je me -rattrapai des que ces imbéciles supérieurs furent partis. Je hasardai -quelques plaisanteries sur la politique de salon: elles n’étaient point -du meilleur goût et devaient froisser la marquise, mais, à ce point-là, -je ne l’aurais jamais cru. L’ancienne _Solférino_ tolère les questions -les plus outrageantes sur son passé, et l’on a vu qu’elle y répond. -J’aurais pu lui demander sans qu’elle me jetât dehors si elle avait -accordé ses faveurs à Merseburg-Weissenfels. Mais elle n’admet pas que -l’on doute de son influence, et elle me rembarra si rudement que je lui -répondis sèchement que je n’entends pas l’histoire comme M. Scribe. Elle -me répliqua que j’avais tort, et que l’histoire ne se déroule pas comme -les historiens racontent, mais comme dans _Bertrand et Raton_ ou dans le -_Verre d’eau_; qu’elle le savait par expérience personnelle, qu’elle -n’en était pas à ses débuts (avait-elle besoin de le dire?) et qu’entre -autres elle nous avait évité une guerre en 1867, à propos de Luxembourg. - -J’allais lui dire: «Est-il possible? On le saurait.» Mais je m’avisai -que cette réplique était inconvenante, et je me bornai à pousser un «Ah! -bah?» où il y avait moins de doute que d’admiration, et juste -d’étonnement ce qu’en implique le mot admiration au sens latin. - ---Je pense, dit-elle, que vous connaissez bien cette question de -Luxembourg? - -J’observai du coin de l’œil M. de Courpière, et je vis à sa mine que -jamais il n’avait tant ouï parler de cette forteresse. Par complaisance -pour lui, et bien que je redoutasse le petit cours d’histoire, je dis à -la marquise: - ---Oui, je connais la question à fond, mais faites comme si je ne la -connaissais pas. - -Elle quitta soudain le ton de la pédanterie, qui ne lui est pas naturel, -et dit en riant: - ---Croiriez-vous que moi-même je ne savais seulement pas où était situé -Luxembourg quand je me suis mêlée de l’affaire? C’est, ma foi, le prince -d’Orange qui a dû me l’apprendre. - ---Citron! m’écriai-je, heureux de voir intervenir ce personnage, qui -promettait d’égayer le récit. - ---Pauvre Citron! murmura-t-elle, d’un ton qui me fit sentir d’abord -qu’elle avait eu un faible pour lui. - -Je vis bien aussi que le surnom ne la choquait pas. Elle le trouvait -plutôt gentil, tendre, à peine irrévérencieux. - -Elle nous déclara, sans plus tarder, que Citron valait beaucoup mieux -que sa réputation et qu’il était un pauvre calomnié. Elle nous fit son -portrait physique minutieux, crayon pâle, à peine rehaussé; et nous -crûmes voir ce visage fin, placide, ces cheveux sans couleur, ce teint -blanc et mat, ces yeux d’enfant triste où, aux heures de vacances et de -fête parisienne, survivait l’ennui des jours moroses; ces yeux clairs, -mais sans transparence, pareils au Vyver de la Haye, où même l’image -blanche des cygnes est indécise, ternie et comme ancienne. - -Je félicitai la marquise de varier si heureusement ses procédés de -portrait selon les personnages à peindre. Mais elle était déjà passée du -physique au moral, disant que ce Citron était le garçon le plus simple, -le plus naïf, le plus aimant, le plus dépourvu de morgue royale, et -qu’il faudrait l’appeler Chérubin si nous n’eussions disposé de Chérubin -pour un autre. Elle fit une digression sur les rois et princes d’alors, -qui n’étaient pas blasés de tout comme ceux d’aujourd’hui, mais neufs, -amusables, étonnés, province! Elle revint au calomnié, assura que -c’était le roi son père qui le réduisait à la noce et l’écartait des -affaires, où il eût été fort capable. - ---On ne le fit travailler qu’une fois, dit la marquise, et c’est -justement alors que nous devînmes amis. Il était venu négocier -secrètement, avec l’empereur Napoléon III, la cession de Luxembourg à la -France. - ---Secrètement, dis-je, mais je vois que vous étiez dans le secret. - ---Je n’y fus point du tout pour commencer, répliqua lady Ventnor. Mais -Citron me demanda conseil dès que l’affaire s’embrouilla. Personne, au -début, n’avait soupçonné que son voyage eût un objet politique. Il -venait à Paris à tout propos. Et puis l’Exposition allait s’ouvrir, et -la Hollande y devait tenir sa petite place. Tous les rois étaient -espérés. Toutes les femmes connues de Paris avaient été pressenties -qu’elles auraient à les recevoir; et pour ma part je ne m’étonnai donc -point que Citron, qui me connaissait depuis fort longtemps, me témoignât -pour la première fois le désir de faire plus ample connaissance. - -«Cette autre négociation fut d’un sans-cérémonie que j’ai toujours -prisé. Il me demanda en riant comment diable il se pouvait faire que -cela n’eût jamais été plus loin entre nous, et je lui répondis que je -m’en sentais un peu déshonorée. Il me répondit que le plus déshonoré, -c’était lui; et comme nous avions tous les deux un vif sentiment de -l’honneur, vous devinez que la réparation ne fut point retardée. - -«Même, nous refusâmes de déclarer l’honneur satisfait après une seule -rencontre. Citron, qu’on a voulu représenter comme un pâle noceur, était -un homme de famille et une bête d’habitude. Pour le garder, je n’eus pas -besoin de grandes habiletés: je n’eus qu’à mettre un peu d’ordre dans -son existence. Il n’était pas bohème de tempérament, il ne tâtait de -tout que pour choisir, et, s’il errait, c’est qu’il cherchait à droite -et à gauche où se fixer. Je lui ai brodé des pantoufles. Il était -sociable comme les rois ne le sont point, prévenant, d’humeur égale, -gai, avec des nuages, des ressouvenirs, des peurs brusques. - -«--Ah! me disait-il, ma bonne Marguerite, comme je m’embêtais le mois -dernier, et comme je recommencerai à m’embêter le mois prochain! - -«Je lui répondais: - -«--Mais non, Monseigneur. Le mois prochain, l’Exposition sera ouverte, -et je vous jure que personne ne s’embêtera.» - ---C’est, dis-je, une idylle. Je ne me plaindrai plus. Citron vaut -Charles et Chérubin. Je vois qu’on ne m’avait pas menti, et que jamais -la petite fleur bleue n’a plus fleuri que sous l’Empire. Mais, pour en -revenir au prince d’Orange, il était plus souvent chez vous qu’aux -Tuileries? - ---Il y allait, au contraire, fort souvent, et sans me le dire, puisque -sa mission était secrète. Je ne comprenais rien à ces mystérieuses -sorties, et je me mis, croiriez-vous? à être jalouse. (Car ce sentiment, -dont il n’est plus guère aujourd’hui question qu’au théâtre, était alors -assez commun, même dans le monde de la fête.) Citron était diplomate, -mais avant tout galant homme. Il savait ce que l’on doit aux femmes, et -il s’empressa de manquer au secret professionnel dès qu’il vit que j’en -prenais ombrage. - -«Je vous avouerai que cette affaire de Luxembourg me parut d’abord d’une -enfantine simplicité. J’étais novice, et j’ignorais que ces affaires-là -deviennent tout de suite inextricables pour peu que chacun y mette du -sien. - -«--Eh bien, dis-je à Citron, c’est marché conclu, puisque l’Empereur -souhaite d’acquérir Luxembourg, et que ton père ne demande qu’à céder la -place, j’imagine, pour de l’argent. - -«--Papa, me répondit le prince, en a le plus grand besoin. Moi aussi, et -je toucherais volontiers ma commission. C’est marché conclu, si tu veux: -on est d’accord, il ne reste qu’à échanger les signatures; mais mon père -craint de mécontenter les Prussiens qui tiennent garnison dans la place, -et il cherche un prétexte pour rompre l’engagement qu’il a pris. - -«Je vous répète les propres paroles du prince. C’est la question de -Luxembourg mise à la portée des enfants, mais sans que l’histoire soit -faussée. Le pétard éclata peu de jours après, et à la prussienne... - -Lady Ventnor, qui sentait notre ignorance, continua de mettre l’histoire -à la portée des enfants. Elle nous exposa, en la simplifiant, la -manœuvre hypocrite de Bismarck, qui feignait d’approuver, et même de -favoriser les ambitions françaises, excitait sous main l’opinion -allemande, et faisait ensuite les gestes d’un homme débordé. Et elle -nous peignit le cauchemar d’une guerre, à la veille de l’Exposition. - ---Ce n’est point, dit-elle, la guerre qui nous faisait peur; mais chaque -chose doit venir en son temps, et pour lors nous préférions nous amuser. -Ce qu’on a dit de la fête impériale est exagéré, mais il est vrai pour -cette année-là. Le grand palais ovale à galeries concentriques et à -voies rayonnantes commençait d’être encombré de caisses; dans le parc du -Champ-de-Mars, les pagodes, les isbahs russes, les bazars et les cafés -turcs abritaient déjà toute une figuration bigarrée; derrière les -palissades encore closes, on entendait répéter, le soir, des musiques -d’Orient, et les bergères tyroliennes, enfermées dans leur bergerie, -lançaient au ciel, aussi crânement qu’Hortense Schneider, leur -trou-la-la-laïtou. Mais je ne vais pas vous décrire _notre_ exposition: -elle vous ferait pitié, vous la trouveriez petite, vous avez le goût -gâté par les grandes machines américaines, et vous n’aimez plus l’odeur -des lampions. Nous, elle nous émerveillait. C’est la première fois que -nous avions tant d’exotisme pour vingt sous. Et puis, nous avions invité -le Monde, nous étions prêts à le recevoir... _chiquement_. On nous -disait bien qu’il ne fallait pas être fiers pour ouvrir aux rois et aux -peuples ce mauvais lieu; mais nous sentions que ce serait tout de même -un échec pour la France si l’orgie était remise, et nous en aurions été -humiliés comme d’une bataille perdue. Riez si vous voulez, quand mon -pauvre Citron, qui daignait partager mes angoisses, me disait: «Ah! -Margot, Margot, notre exposition est dans le lac», des larmes me -montaient aux yeux, je me sentais atteinte dans ma dignité de Française, -et je faisais le propos de sauver la mise à mon pays. - -Je gardais bien de rire. Je trouvais même piquant et imprévu que la -France eût été sauvée, en des conjonctures si particulières, par une -autre Jeanne d’Arc, et j’eus grand’hâte de savoir comment lady Ventnor -s’y était prise. Elle me répondit: - ---Fort simplement. Le roi de Hollande avait mis pour condition au marché -que la France lèverait toutes difficultés du côté de la Prusse. Je le -sus à temps. Je fis observer à Citron que les difficultés n’étaient -point levées. Il suggéra au roi d’invoquer ce prétexte, ce ne fut donc -point la France qui se déroba, et l’honneur fut sauf. - ---Bravo! dis-je. Et après? - ---Ah! après... la détente!... Point soudaine: rien n’était achevé, -l’étranger se faisait attendre, il pleuvait, il gelait. Mais enfin ils -vinrent, tous, aux accents de la _Grande Duchesse_! Les rois retenaient -par dépêche leur loge aux Variétés. Ils retenaient aussi autre chose... - ---Par dépêche? - ---Oui. Sauf quand ils prétendaient à une femme assez haut cotée pour -motiver le dérangement d’un ambassadeur. Je le sais par expérience -personnelle. - ---Comment, vous le savez par expérience personnelle? m’écriai-je avec -une indignation qui n’était nullement jouée. Mais, madame, je pensais -que vous vous fussiez tenue hors de cette ronde infernale (je m’exprime -dans le style de l’époque). Vous deviez vous réserver à votre petit -prince Citron, qui ne l’avait pas volé, et qui, après avoir partagé vos -angoisses, méritait de partager exclusivement vos joies. - ---Ne demandez jamais l’impossible, surtout à moi, répondit-elle. Citron -lui-même n’était pas si exigeant. Il a su tout ce que je faisais et il -ne m’a jamais retiré son amitié. Il m’a écrit jusqu’à son dernier jour -des lettres charmantes de collégien, que je vous montrerai quand vous -visiterez mes archives. - ---Ah! Madame, dis-je, quand vous voudrez! - ---Vous pensez bien aussi, poursuivit-elle, après ce que je vous ai dit -de mon patriotisme, que je n’allais pas me retirer à une heure où la -France avait besoin de moi selon mes moyens. Je ne plaisante pas. Je -n’ai jamais oublié que j’étais Française, ni quand j’ai fait mon devoir -de femme, ni quand j’ai refusé de m’y soumettre. Jugez-moi sur ce -dernier trait. - -«Le 5 juin, je me rappelle précisément les dates, le roi Guillaume de -Prusse arrivait à Paris, où le tzar Alexandre Il était déjà depuis -quatre jours. Le prince de Merseburg-Weissenfels, que vous venez de voir -chez moi, avait précédé son souverain de cinq ou six jours. On me -l’avait amené. Sa candidature était posée. Quel coup de fortune! Trois -cent millions! Et un homme,--vous venez de le voir, mais êtes-vous -physionomiste?--un homme de qui la plus sotte femme fait ce qu’elle -veut. Il l’a bien prouvé!... Mais j’hésitais. Je me rappelais par -quelles transes nous venions de passer. Il n’était pas encore l’ennemi: -il était... le trouble-fête. J’avais de la rancune, comme de la haine -naissante, une répugnance physique; mais enfin j’hésitais, c’est bien -excusable, je ne pouvais pas prévoir que lord Ventnor me dédommagerait -bientôt... - -«J’hésitais encore lorsque le vieux roi de Prusse arriva. Le lendemain, -il y avait revue à Longchamp. J’y allai. «J’aime les militaires.» C’est -toujours beau, une revue: mais comme c’était plus beau, ou plus -brillant, avec les voltigeurs, les cent gardes, les sapeurs coiffés du -bonnet à poil et drapés du tablier blanc, les cantinières en jupe rouge, -et les tambours-majors qui jetaient en l’air leur grande canne! Comme -Talma jadis, l’armée française paradait devant des rois: trois -souverains et, derrière, un peloton de princes, et plus de grands-ducs -d’un seul coup que je n’en ai revu depuis séparément. - -«Je sentis d’abord une petite peine, une petite humiliation: notre -souverain, à nous, déjà malade, las, affaissé sur son cheval, ne faisait -pas, à mon gré, assez belle figure entre les deux autres, le géant -prussien et le géant russe. Puis j’aperçus Merseburg et, près de lui, un -autre que vous devinez: tous deux en uniformes de cuirassiers -blancs--superbes! Sous la visière du casque, cette bonne figure niaise -de Merseburg devenait inquiétante. C’était un barbare, mais... pas -seulement terrible: injurieux, ironique--comme l’autre. Et je sentis que -jamais, jamais, pour ses mines de cuivre, pour ses trois cent millions, -pour je ne sais quoi encore, jamais je ne serais à cet homme-là. - -«A ce moment, on vit arriver sur le champ de course, du côté de -Saint-Cloud, un autre cortège, bien modeste: trois ou quatre voitures -découvertes, quelques gardes et, dans la première calèche, l’enfant -impérial, tout pâle. Il venait d’être malade, c’était une de ses -premières sorties. Quand il descendit de voiture, il chancela et on vit -qu’il boitait. - -«Le roi de Prusse le saisit à pleins bras et l’enleva en l’air. C’était -pour l’embrasser, je crus que c’était pour l’étouffer, j’eus le cœur -serré. Et, comme les spectateurs de la dernière galerie à l’Ambigu, je -faillis crier: «Ah! prenez garde...» - - - - -VI - -LE DINER DES OMBRES - - -Les «_Amis de l’Architecture privée_» redoutèrent longtemps que Mme la -marquise de Ventnor ne fît abattre son fameux hôtel de l’avenue des -Champs-Élysées, où elle habita, comme l’on sait, jusqu’au jour de son -mariage, qui l’obligea de se transporter avenue de l’Impératrice. Elle -avait annoncé maintes fois ce caprice digne d’Érostrate ou d’un despote -asiatique, de qui on brise le verre dès qu’il a bu. L’ancienne Solférino -n’a jamais outré jusqu’à cette rigueur le culte de sa personne, mais -elle ne voulait point que des successeurs jouissent de la demeure -magnifique et insolente qu’elle n’avait créée naguère que pour soi; et -elle déclarait à qui voulait l’entendre qu’elle avait bien le droit -d’anéantir, entre autres, ce plafond qu’elle avait payé à Baudry un prix -exorbitant. - -Il est certain qu’elle en avait le droit, et que la propriété n’autorise -pas seulement l’usage, mais l’abus. En attendant, elle se bornait à -laisser, depuis plusieurs années, les volets clos et, devant la grande -baie du rez-de-chaussée, le rideau de fer descendu. Elle rassura enfin -les amis de l’architecture privée, et les siens, qui eussent trouvé -cette démolition de mauvais goût: elle donna l’hôtel à bail à un -restaurateur venu de Saint-Pétersbourg, et qui pensait qu’il y a plus -d’une façon d’exploiter l’alliance. - -Je me réjouis de cette location, qui allait me permettre d’étudier l’un -des plus somptueux décors du second Empire. J’étais d’autant plus -curieux du document que je connaissais maintenant assez bien la femme -historique, et encore vivante, qui l’avait laissé. Je fis observer à M. -de Courpière qu’il serait piquant, du moins pour nous, de dîner dans la -chambre de parade ou dans la salle de bain, et je lui demandai ce qu’il -attendait pour m’y inviter. Il me repartit avec juste raison que ce -n’était pas à lui de m’en faire les honneurs, mais à lady Ventnor -elle-même, et que je ne la connaissais guère si je croyais qu’elle nous -dût faire languir longtemps. - -Je ne croyais point qu’elle fût si pressée de revoir son hôtel déguisé -en cabaret, après n’y avoir plus mis les pieds pendant des années quand -elle y était encore chez elle; mais je me trompais. M. de Courpière a un -sens remarquable de l’inconséquence des femmes, et son pronostic se -vérifia dans les quarante-huit heures qui suivirent l’ouverture du -restaurant de l’_Ours_. Lady Ventnor nous écrivit que l’on y dînait le -surlendemain. Au lieu de nous y donner rendez-vous, elle nous avertit -que le lieu de la réunion serait chez elle, à sept heures un quart. Je -ne trouvai point l’idée heureuse: prétendait-elle nous faire arriver à -l’_Ours_ en cortège, comme une noce? Il est vrai qu’avant la guerre ces -façons ne semblaient point ridicules comme à présent. C’était le temps -où l’on se donnait le bras dans la rue. - -Je me demandai aussi pourquoi cette correspondance, quand nous avions vu -lady Ventnor la veille au soir: c’est habituellement de vive voix -qu’elle arrangeait les parties que nous faisions avec elle au pavillon -d’Armenonville ou ailleurs. Enfin je notai une particularité qui ne -semblera dénuée d’intérêt qu’aux personnes tout à fait ignorantes du -Paris contemporain: lady Ventnor ne nous nommait pas nos convives. Elle -le fait toujours, pour éviter de réunir chez elle des gens qui se -seraient injuriés dans la semaine, ou simplement qui ne se salueraient -pas: car une maîtresse de maison, même elle, ne peut pas tout -savoir.--Je signale en passant cette convocation pour sept heures un -quart: lady Ventnor maintient les heures de son bon temps. C’est un -petit snobisme, où elle a moins de droit que personne; car elle a -contribué au retardement du dîner, quand les Chambres étaient à -Versailles, en acceptant l’usage d’attendre le retour des députés et des -sénateurs pour se mettre à table. Mais je m’excuse de cette anticipation -et je reviens à l’ordre chronologique. - -Lorsque nous arrivâmes chez la marquise, à sept heures vingt, et les -derniers, je compris pourquoi elle avait fait un mystère de cette -partie: c’est qu’elle n’y avait point prié ses amis ordinaires, sauf un -qui est de toutes les fêtes et qu’elle nourrit pour être sûr qu’il dîne. -Il est petit et disgracié. Il gagne mal sa vie en faisant de l’histoire; -et comme il s’est cantonné dans celle des milieux légitimistes, il se -croit tenu par ses relations rétrospectives d’être plus royaliste que le -roi. C’est le dernier sous-off de l’armée de Condé. Sa conscience -d’historien va jusqu’à affecter les belles manières du dix-huitième -siècle, qui ne lui siéent point; car il a plutôt l’air d’être né pour -pousser une voiture des quatre saisons; et rien n’est divertissant comme -de le voir faire belle jambe avec un pantalon de la maison qui n’est pas -au coin du quai. - -Heureusement, il y avait d’autres invités. J’en comptai cinq, et ils me -parurent intéressants, d’abord ensemble, puis chacun pris à part. Je dis -ensemble, parce que, malgré leurs différences de taille, de physionomie, -et même d’âge apparent, ils portaient tous la marque de cette génération -du second Empire, dont les hommes furent solides, un peu charretiers, -carrément parvenus, jamais ce qu’on a depuis appelé rastaquouères, même -quand ils étaient parvenus, entre autres choses, à la richesse (mais ils -préféraient le pouvoir), et où l’on manquait assez généralement de -distinction native, mais jamais de tenue. - -Celui des cinq qui de prime face m’amusa le plus, parce que j’avais ouï -parler de lui et je désirais le connaître, était cet évêque _in -partibus_ qui eut aux Tuileries des succès publics de prédicateur, et -d’autres succès privés; qui est devenu depuis encore beaucoup plus _in -partibus_, et même à un point où il ne pouvait plus rester évêque. On -l’appelait cependant «Monseigneur», qui était une grande commodité pour -la conversation, et l’est aussi pour l’écriture: j’en profiterai. -D’ailleurs, ses allures ne juraient point avec cette qualification: il -était prêtre sous l’habit noir, fertile en anecdotes, mais discrète -personne dès qu’on touchait à ses souvenirs de confession, pompeux, -toujours en chaire, habillant ses propos plus libres d’éloquence sacrée, -enfin,--qu’on me passe le mot,--disant des cochonneries comme Bossuet, -s’il était concevable que Bossuet en ait pu dire. - -Il avait la plus vénérable tête blanche, ornée d’une barbe de -missionnaire, mais plantée sur un petit corps raide de soldat; et je me -rappelai en le regardant une gaminerie qu’on m’avait contée de lui: un -jour, à cheval, au Bois, il salua militairement un général qui eut -l’esprit de lui répondre en faisant le geste de la bénédiction. J’aurais -pu me faire confirmer l’anecdote, car le général était également là: -bien poivre et sel, mais aussi sec, craquant, brusque et boute-en-avant -qu’aux jours des belles batailles. - -Connaissant l’antisémitisme de la marquise, je m’étonnai de voir, aux -côtés de ce général et de ce ci-devant prélat, un banquier juif, qu’elle -doit regarder comme un sans-patrie et l’agent de l’étranger. Mais elle -en use, et elle lui doit un joli denier de sa fortune personnelle. De -plus, il n’est point sans-patrie; car il n’a justement pas fait comme -les camarades ni renié la sienne, environ Francfort, pour adopter la -nôtre, en dépit de l’adage que la patrie est là où l’on a son hôtel. -J’excepte ce financier de ce que j’ai dit sur le physique des hommes du -second Empire: il n’avait, quant à lui, que le type de sa race, accusé -jusqu’à la caricature, et même avec je ne sais quoi de satanique. Il -ressemblait au méchant tailleur bancal, quasi cul-de-jatte, que les -enfants des contes allemands voient dans leurs rêves. Mais ses vilains -yeux jaunes pétillaient de malice boulevardière, et il me sembla piquant -de retrouver chez un marchand de lorgnettes, comme au bric-à-brac, cette -vieillerie: l’esprit du Boulevard. - -Le contraste était frappant de ce gnome avec le quatrième convive, qu’on -appelait «le plus beau des hommes». Ce surnom devait dater de loin, mais -il le méritait encore. Je ne sais s’il réparait l’outrage des ans ou -s’il avait cessé de vieillir juste à son point de perfection. Fort -grand, non point voûté, mais légèrement penché en avant, et comme par -condescendance, il avait moins d’expression que de régularité; et ce -n’est aussi qu’à la longue qu’on lui trouvait de l’esprit, et surtout du -savoir, mais intrinsèque et dissimulé. Comme tous les gens absolument -beaux, il ne se soumettait point à la mode, ni à celle de son temps ni à -la nôtre: il n’était point rasé, et il ne portait point les favoris ou -la barbe, mais une assez forte moustache, tombante, sans être gauloise. -Il avait, dans le regard, de la sérénité, un peu d’ennui, pas la moindre -fatuité. Il était beau comme on est né, sinon sans le savoir, du moins -sans étonnement, avec naturel, avec dandysme, et je crois qu’il aurait -dit comme Brummell--à peu près: «Si vous remarquez que je suis bien, -c’est donc que je ne le suis pas.» - -Mais le dernier convive était aussi beau que lui dans un autre style. Je -m’étonnai un peu de l’entendre appeler Alcibiade, car il avait une -longue barbe blanche et il était au moins Homère. Il ne trahissait son -grand âge que par cette blancheur du poil et par cette lumière qu’on -voit dans l’œil des vieillards, comme dit si bien Victor Hugo; son teint -demeurait frais et rose, nulle ride ne contrariait ses traits fins, de -la plus belle régularité classique. Pourtant, seul entre tous, il -faisait figure d’ancêtre, parce que ses moindres gestes, les plus -légères inflexions de sa voix, accusaient ce raffinement extrême et -cette maîtrise de politesse où il ne suffit pas d’être bien élevé pour -atteindre: il faut encore être revenu et détaché de tout, singulièrement -de soi, mort à tout égoïsme et à toute matérialité. - -Bien que M. le vicomte de Courpière soit un des hommes les plus -agréables de ce temps-ci (et je ne saurais dire ce que je pense de -moi-même), je fis entre ces vieillards et nous des comparaisons qui -n’étaient point à notre avantage; et d’abord je regrettai que nous ne -fussions pas arrivés à sept heures dix, au lieu de sept heures vingt, et -que nous nous fussions fait attendre. Mais la marquise elle-même, qui -est sévère sur cet article, ne nous reprocha point notre retard. Je -pense qu’elle était contente de sa toilette, et elle pouvait l’être: -elle portait une robe toute simple, d’une soie molle, vert d’eau, et, -par-dessus, une manière de paletot d’homme, taillé en sac, de chantilly -noir, boutonné de deux cabochons d’émeraude, gros comme des moitiés -d’œufs de pigeon. - -Les convenances sont si variables, selon la physionomie des gens et leur -date, que je ne m’effarouchai plus du tout d’arriver à l’_Ours_ en -cortège de noce, avec des compagnons comme ceux-là. Nous partîmes en -deux fournées. Le banquier juif avait son automobile-salon, où il put -caser le plus beau des hommes, le général, Monseigneur et même M. de -Courpière et moi, sans qu’un seul des cinq parût sacrifié ou traité en -petit garçon. Lady Ventnor suivit, dans une voiture attelée, avec -Alcibiade à sa droite et l’historien légitimiste sur le strapontin. - -Nous les attendîmes en faisant les cent pas sur le trottoir. J’en -profitai pour considérer l’extérieur de l’hôtel: c’était par acquit de -conscience et pour faire une revue complète, car je n’étais curieux que -de l’intérieur, non de la façade, que j’avais vue en passant, comme tout -le monde, des centaines de fois. Mais je l’avais vue, ce n’est point -regarder. Je la trouvais simple, peu originale et d’un bon goût qui ne -sentait point son époque. Le développement en était médiocre, et l’on -voit, maintenant surtout, bien d’autres hôtels à Paris qui affectent -plus apparemment des proportions de palais. Il n’y avait même qu’une -seule grande baie au rez-de-chaussée et trois fenêtres aux étages -supérieurs, dont le deuxième était en attique. Devant ce rez-de-chaussée -régnait une terrasse, qui le surélevait, du côté de l’avenue, jusqu’à -une hauteur d’entresol; elle était coupée, à gauche, par un passage -voûté pour l’entrée des voitures, et l’on devinait, à ces dispositions, -la profondeur et la pente du terrain. Je fus étonné de trouver un -caractère à cette architecture, qui ne m’avait jusque-là paru être qu’un -pastiche de la Renaissance; notamment, le cadre de la grande baie et le -profil du chéneau ne me rappelèrent plus la Renaissance ni aucune -époque; et des analogies que j’aperçus, mais que je ne saurais définir, -entre cette ornementation, un peu lourde mais vigoureuse, et certains -motifs de l’Opéra, me firent soupçonner qu’il y eut peut-être un style -du second Empire, dont les exemplaires, à la vérité, sont fort rares, -mais enfin qui exista. - -Sur ce, nous vîmes arriver l’équipage de lady Ventnor, et comme elle -n’allait pas descendre sur le trottoir, nous nous hâtâmes d’entrer pour -la recevoir à la porte du vestibule. Les chevaux eurent vite fait de -nous rattraper, et je ne pus jeter sur ce vestibule qu’un premier regard -à la dérobée, cependant que l’on ouvrait la portière. Il me parut tout -tendu de tapisseries, et ce n’est qu’en y rentrant que je vis qu’il -était revêtu de mosaïques, mais si chaudement colorées et en même temps -si fondues, qu’elles jouaient en effet la tapisserie. Un banc de marbre -du plus superbe rouge tirait d’abord l’œil. Une grande glace était -au-dessus, encadrée d’or, où se composaient en tableau toutes les images -et toutes les lumières éparses. Les quatre portes étaient d’ébène. Des -médaillons de bronze ciselé et doré, qui représentaient des fables de La -Fontaine, s’encastraient dans le bois noir. - -Ces quatre portes étaient ouvertes à deux battants, et de même toutes -les portes: ce détail, conforme aux habitudes russes, suffisait à -rappeler dès le premier pas que le logis privé n’était plus qu’un -restaurant russe; il me parut que la transformation avait été bien aisée -et comme naturelle, cela me désenchanta. Parmi les autres meubles, à -peine dérangés, étaient dressées les petites tables, et cette vue -n’étonnait point. Des garçons du type kalmouk, beaucoup plus nombreux -que les dîneurs, servaient avec nonchalance et obséquiosité. Ils étaient -habillés de blanc comme à l’Ermitage de Moscou, avec la longue chemise -et la taille ceinte d’un cordon de soie rouge. La livrée des laquais et -des chasseurs était d’un bleu presque noir, mais largement galonnée d’or -aux coutures, ainsi qu’une livrée de maison souveraine; et, comme là-bas -dans les musées ou dans les théâtres impériaux, on avait le sentiment -d’être chez le tsar. - -Tout ce domestique n’avait guère pour emploi que de guider à travers -l’hôtel les clients moins soucieux de dîner que de visiter. Un cicérone -s’offrit à nous; mais le nouveau maître du lieu, reconnaissant lady -Ventnor, accourut; et après lui avoir souhaité la bienvenue en phrases -protocolaires, comme un introducteur des ambassadeurs, il s’effaça, pour -lui faire entendre qu’elle était libre de se croire ici chez elle et de -s’y promener à sa fantaisie sans être surveillée par un gardien. Elle -prit le bras d’Alcibiade, et nous les suivîmes dans un premier petit -salon où la décoration des murs était si sombre qu’on ne voyait d’abord -que le plafond clair: un ciel que traversait un génie et, aux quatre -angles, des médaillons, soutenus chacun par deux griffons aux ailes -éployées. La haute cheminée était de marbre noir, sans une veine ni une -tache, et elle était surmontée d’une Ariane en pleurs, demi-nue, parmi -les feuilles mortes d’automne. - -Nous passâmes de là dans le salon principal, qui frappait d’abord par -son immensité, imprévue de l’extérieur. Tous les meubles qu’on pouvait -remuer en avaient été retirés, et remplacés par de petites tables, mais -qui ne le garnissaient point; il était désencombré de tout accessoire -inutile, et l’on saisissait du premier regard l’unité, prodigieusement -complexe mais évidente, de la décoration. Comme disent les peintres, -«tout se tenait»; le lambris de chêne sculpté, les colonnes accouplées, -incrustées de lapis, la corniche, que festonnaient des guirlandes de -fleurs, et la bordure du plafond, semblaient former un cadre unique à -compartiments, où se logeaient en belle ordonnance les rideaux et les -tapisseries aussi bien que les fresques et les tableaux de chevalet. Il -se peut que, montrées ailleurs, chacune de ces œuvres d’art eût pris une -individualité de chef-d’œuvre; mais ici elles se subordonnaient et ne -concouraient qu’à l’ensemble; et l’œil se refusait à distraire, pour les -considérer à part, même ces grandes consoles dont les pieds de bronze, -sculptés et ciselés par Dalou, représentaient des sphinx et supportaient -des tablettes d’onyx, ou cette cheminée de marbre rouge qui servait de -socle à un vase antique, aux flancs duquel s’adossaient deux nudités de -marbre blanc. - -La couleur même du décor, bien que nuée infiniment, avait aussi une -sorte d’unité admirable, et elle ne satisfaisait pas moins la vue, et je -dirai: l’esprit ou le jugement, que ne faisaient les formes et les -reliefs. Elle était puissante et généreuse, et d’une patine presque -sévère qui n’en appauvrissait point la richesse; et elle s’éclaircissait -comme brusquement au plafond, où l’on voyait, parmi une atmosphère -bleuâtre, dans l’ovale d’un empyrée mythologique, de nobles déesses, des -enfants nus, et un Phébus-Apollon tirant vers le zénith la flèche de -lumière qui met en fuite la sombre nuit. - -Lady Ventnor allait toujours, lentement, au bras d’Alcibiade. Elle -paraissait revoir sans aucune émotion toutes ces merveilles, qu’elle -avait naguère dédaigneusement abandonnées,--il est vrai, pour -d’autres,--et elle nous les faisait voir sans orgueil, ou plutôt elle ne -nous faisait rien voir: elle nous précédait, voilà tout. Ses vieux amis -gardaient pour eux leurs souvenirs ou leurs réflexions, et comme ni M. -de Courpière ni moi n’avions rien à dire, cette promenade eût été -parfaitement silencieuse sans l’historien légitimiste. Il me rappela le -mot d’un autre compilateur de son espèce, qui disait: «J’aurais fait un -excellent domestique.» Il avait cru devoir s’improviser guide, il nous -signalait ce qu’il convenait d’admirer, et il nous nommait les auteurs -des toiles: Gérôme, Boulanger, Delaunay... - ---Mais oui, mon ami, mais oui, lui disait avec douceur lady Ventnor, ce -qui signifiait, je pense: «Nous le savons, taisez-vous.» - -Il n’en continua pas moins à nous enseigner. Il nous révéla que la -statue de Vénus sortant de l’onde, qui ornait le salon de musique, était -de Picou, et que, dans la salle à manger, cette Diane couchée sur un -cerf, qui tenait tout le plafond, était un agrandissement, par Dalou, du -fameux émail de Bernard Palissy. - -J’avoue que j’étais fatigué, je voyais mal depuis que nous étions sortis -du grand salon. Je faisais en moi-même quelques réflexions vagues sur le -style Napoléon III, et de nouveau je me ressouvenais de l’Opéra, quand -nous arrivâmes à l’escalier, que l’on a comparé à celui de ce monument. -La comparaison me le fit trouver fort petit, et ma première impression -fut assez défavorable; mais, s’il est petit, il est splendide, et nous -avons trop de restes de barbarie, ou trop de raffinement, pour résister -à la séduction de la matière précieuse. Je ne pus sans une volupté -fouler ces degrés d’onyx, frôler ces murs, caresser de ma main dégantée -cette rampe d’onyx, et une fois de plus enivrer mes yeux de l’éclat des -marbres. - -Mais sans doute la marquise était lasse comme moi. Ou bien fut-ce par -coquetterie,--ou par pudeur? Elle nous permit à peine de regarder son -ancienne chambre par la porte entre-bâillée. Je ne vis qu’un instant, -tout au fond et comme très loin, le lit de marqueterie, sur une estrade, -dans une niche de repos, où se contournait, à la voussure, une Aurore -dans un ciel pâle. Puis une autre porte s’ouvrit, et je vis la salle de -bain. C’est là, comme je le souhaitais, mais je n’osais point l’espérer, -que le dîner nous allait être servi. - - * - - * * - -J’avoue que je m’étais méfié de cette fameuse salle de bain. La -renaissance de l’hydrothérapie est toute moderne. Ce que nous savons des -pratiques de l’ancien régime nous fait comprendre que les femmes -admissent des hommes à leur toilette sans hasarder leur pudeur, et que -les rois eussent un public à leur lever et à leur coucher. Les -baignoires de souveraines, que l’on nous montre à Fontainebleau ou à -Trianon, sont exiguës; et les espèces de boudoirs où nous les voyons -placées sont décorés de peintures fragiles, qui ne résisteraient pas à -l’action de la vapeur d’eau. - -Lady Ventnor avait paré à cet inconvénient par l’emploi des marbres -multicolores, dont je blâme l’excès dans les autres pièces de l’hôtel, -mais qui n’étaient nulle part plus à propos que dans celle-ci. La salle, -exactement circulaire, était divisée, par des pilastres, en panneaux, -sans autre ornement que le fort relief des moulures qui les encadraient -et l’harmonie des diverses nuances, où dominait la brèche violette. Le -plafond, en cintre surbaissé, était percé d’un œil-de-bœuf, et bordé -d’une mosaïque où se voyait une ronde de sirènes aux queues enroulées. -Le sol était également de mosaïque, qui représentait la naissance de -Vénus. Une marche de marbre rouge faisait tout le tour de la pièce, avec -une seule échancrure pour loger la baignoire. Et celle-ci, très vaste, -affectant la forme d’un sarcophage, était d’onyx, emboîtée jusqu’à -mi-hauteur dans une dentelle d’argent, comme les verres où l’on sert le -thé. Deux enfants nus, d’argent massif, accoudés à des urnes qu’ils -inclinaient, versaient l’eau chaude et l’eau froide. - -Le bel ensemble n’était point déparé par des accessoires de restaurant. -Cette salle de bain demeurait uniquement garnie de ses meubles -originaux. La table était d’onyx, et supportée par deux sphinx ailés, de -bronze plaqué d’argent, comme les consoles du grand salon. Les lourds -seaux à glace, les deux candélabres à douze bougies, toute l’argenterie -et la vaisselle plate étaient posés à même le plateau poli; et nous -avions pour nous asseoir neuf fauteuils pompéiens, bien campés sur des -pieds très courbes, dont le dossier parfaitement rond offrait un appui -confortable, mais dont le siège eût semblé dur, si l’on ne les avait, -par charité, rembourrés de coussins de plumes. Nos places étaient -désignées d’avance, et je remarquai le protocole. Mme la marquise de -Ventnor avait pris à sa droite l’ancien évêque, et témoignait ainsi -qu’elle était trop bien pensante pour tenir compte de sa brouillerie -avec l’Église. Elle avait pris à sa gauche le général. Faute d’une place -d’honneur, elle avait décerné au vénérable Alcibiade la présidence: il -occupait, vis-à-vis d’elle, le milieu de l’autre côté long, ayant à sa -droite le plus beau des hommes et, à sa gauche, le banquier juif. Notre -âge comparativement jeune reléguait M. de Courpière et moi aux deux -bouts; mais il en avait tout un pour lui seul, au lieu que je partageais -le mien avec l’historien légitimiste: mon voisin de gauche était -l’évêque. Les zakouski nous furent aussitôt passés par deux moujiks tout -de blanc vêtus, qui n’avaient pas l’air précisément de garçons de bain, -mais enfin qui ne faisaient pas disparate dans ce décor. - -La conversation y fut d’abord beaucoup moins appropriée: elle ne se -ressentait ni des apparences environnantes ni même du caractère des -convives. Il faut dire que cette salle de bain n’était probablement une -nouveauté que pour Maurice et pour moi. Les autres l’avaient dû visiter -au temps où la Solférino faisait volontiers faire à ses amis le tour du -propriétaire. Ils ne pouvaient s’étonner que de s’y revoir après tant -d’années et d’y goûter de la cuisine russe. Mais le général seul exprima -cet étonnement, à l’instant même où il déplia sa serviette, et je ne -connais personne au monde qui ait si vite fait de dire ce qu’il veut -dire: il ne s’étend jamais (je ne le lui reproche point), un mot lui -suffit, parfois une onomatopée; et, quand il a parlé, on n’a plus qu’à -se taire, sans répliquer. - -Dès qu’il eut lâché son éclair et son tonnerre, le banquier juif, sans -chercher de transition, nous donna les recettes du grossier _chichi_ et -de la délicate soupe de sterlet, des biftecks hachés, des côtelettes -Pojarski et de la kacha. Alcibiade et le plus beau des hommes -affirmèrent la supériorité de la cuisine française, mais sans décider -entre celle d’aujourd’hui et celle d’hier, et j’observai qu’ils -évitaient soigneusement d’être _laudatores temporis acti_, même sur cet -article. Cela allait jusqu’à s’abstenir de toute anecdote qui eût daté. -L’ancien évêque ne me parut pas moins discret, et je sais que lady -Ventnor ne raconte pas volontiers, sauf à moi, et si je la presse. Quant -à l’historien légitimiste, il est intarissable, mais on ne le sort point -de son époque, et sa dernière nouvelle est toujours un bon mot de Louis -XVIII ou un accouchement de Mme la duchesse de Berry. - -L’on passa de la cuisine à la politique, sans effort, mais par des -intermédiaires assez inattendus, dont voici la suite. Nos deux moujiks -nous présentèrent des gelinottes, qui nous ramenèrent naturellement à la -Russie. Le plus beau des hommes nous fit remarquer que l’un au moins des -deux garçons n’avait pas une figure de terroriste, le banquier juif -éleva des doutes sur la réalité du mouvement révolutionnaire, et le -général exécuta sommairement la Douma. Puis, comme le Président de la -République alors en exercice était sur le point d’aller rendre visite à -notre grand ami le tsar, on plaignit la France d’être représentée par un -bourgeois obèse, et l’on se répandit en propos que je ne saurais -qualifier que d’orduriers sur le compte de cet honorable magistrat. Ce -fut M. de Courpière qui donna le _la_; mais je m’étonnai de voir que les -autres, qui firent, de leur temps, une polémique plus fine et plus -réservée, se mettaient à son ton, et qu’ils employaient comme -nécessairement le langage du père Duchesne pour traduire leurs opinions -sur ce temps-ci. L’historien légitimiste traita M. Thiers de sinistre -vieillard et nous fit connaître ce qui s’était passé à Blaye. Le général -ne craignit pas de l’interrompre et demanda où en était l’instruction -relative au soudain trépas de M. le Président du Conseil (que j’ai -rapporté dans un précédent chapitre). Je tremblai que cela ne nous -conduisît à une statistique de la criminalité: je ne l’attendis point -plus de deux minutes. Il restait à dire que ces horreurs sont le fruit -de l’école sans Dieu: c’est à l’évêque défroqué que l’on laissa le soin -de le dire, et je fus sensible au comique de cette intervention; mais je -regrettais que l’on n’abordât point des sujets plus intéressants ou plus -singuliers. - -J’avais espéré--confesserai-je cette pédanterie?--que j’allais assister -à une sorte de _Banquet_, ou du moins à un festin de Trimalcion, où -chacun prendrait tour à tour la parole pour développer des lieux communs -en leur donnant une tournure ingénieuse et en les illustrant d’exemples -tirés du musée secret de l’histoire. Je ne me résignai point à entendre -répéter pendant deux heures qu’il n’est permis qu’aux rois d’être gros -et que la corpulence du Président déconsidère notre malheureux pays. -J’avais fait le propos de me tenir à ma place et d’écouter tous ces -hommes d’âge, mais je vis bien que, si je ne m’en mêlais pas, je -perdrais ma soirée. L’historien légitimiste m’ouvrit une voie, sans le -faire exprès. Il racontait, du ton le plus animé, la réconciliation _in -extremis_ de M. de Talleyrand avec l’Église, et, par une inconcevable -étourderie, il avait l’air de la raconter plus particulièrement à -l’ancien évêque. Il ne voyait pas que la marquise lui faisait des yeux. -Elle se tourna ensuite vers moi et me jeta un regard d’intelligence. Je -pris aussitôt la parole, comme pour lui rendre service. - ---Je suis loin, dis-je, de juger mon temps aussi sévèrement que vous -faites; mais, si vous le haïssez à ce point, pourquoi ne saisissez-vous -pas toutes les occasions qui vous sont offertes de vous en divertir? -Quant à moi, je serais incapable ici de penser à aucune histoire qui fût -postérieure ou même trop antérieure au quatre septembre. - -Je fis observer que le lieu de notre réunion n’était pas seulement -historique, mais pour ainsi dire sacré. N’était-ce pas un temple -désaffecté, mais encore tout parfumé des mystères qui naguère y furent -célébrés? Et ne commettions-nous pas une manière de sacrilège en y -tenant des discours profanes? J’indiquai d’un mot le rite et le sujet du -dialogue que je prétendais suggérer à mes compagnons de table, et je -regardai le vieil Alcibiade, à qui me semblait revenir le premier tour -de parole. Il sourit. Il fut flatté de mon invitation, et il se mit tout -aussitôt à nous préparer quelque chose; mais il n’en garda que plus -rigoureusement le silence, et nous eûmes, en attendant, une nouvelle -leçon de l’historien légitimiste. - -Elle eut trait au culte du corps, qui, selon ledit historien -légitimiste, fut un des scandales du Directoire et résulta de -l’anglomanie. Il nous donna sur les exercices physiques et les jeux de -cette époque, notamment celui de barres, les raffinements de la -toilette, les massages, les bains de lait ou de vin, des détails qui -semblaient tirés de quelque encyclopédie, mais qui ne me déplurent -point, car je pensais: «Nous en sommes au Directoire, c’est tout près du -Consulat, d’où il n’y a qu’un saut au premier Empire, qui nous conduira -tout naturellement au second.» - -Lady Ventnor nous délivra de l’historien: elle n’use pas du procédé -incivil de la sonnette, mais elle ordonne la conversation et la partage -aussi équitablement qu’elle peut entre ses divers hôtes. Elle désigne -l’orateur en posant une question où une seule des personnes présentes -puisse répondre. Ainsi, elle demanda ce que pense le catholicisme de ce -culte du corps, et aussitôt Monseigneur prit la parole, comme si elle -lui eût dit: «C’est à vous.» - -Il nous débita, selon son ordinaire, un véritable sermon, de style -chrétien et d’inspiration païenne, où il reprocha fougueusement à -l’Église, comme l’une de ses pires fautes en politique, son mépris de la -guenille, l’excès de sa réaction contre le matérialisme antique. Il -parla de nos devoirs physiques envers nous-mêmes, et il célébra la -beauté féminine avec onction. Il était agréable à entendre, parce qu’il -berçait l’oreille et ne fatiguait pas la pensée. Il termina par un -couplet sur les courtisanes, qui ne s’imposait point et qui manqua -d’ampleur. On eût dit une transition plutôt qu’une péroraison. Comme il -l’adressa au vénérable Alcibiade, je compris que c’était pour le mettre -en branle. Le beau vieillard, en effet, à ce mot de courtisane, entama -soudain le discours qu’il méditait depuis un quart d’heure, et qui fut -précisément du genre d’éloquence que j’avais souhaité. - -Je regrette que nous n’eussions pas emmené un sténographe. Il faudrait -lire cette oraison _in extenso_,--je ne dis pas que je la reproduirais; -mais je ne saurais la résumer sans la fausser, car elle était -prodigieusement abondante, et on ne résume pas les mots. Alcibiade les -laissait couler de ses lèvres et le long de sa barbe fleurie. Il était -melliflu: je ne trouve point d’épithète plus juste que cet archaïsme un -peu ridicule. Il n’avait point d’action, un débit monotone, et des yeux -qui ne faisaient que sourire. L’élégance de sa forme était nonchalante, -peut-être un peu trop facile. A propos de n’importe quoi, il se référait -à l’antiquité grecque, et je crus apercevoir que son sentiment de -l’antique était faux à crier (mais que dira-t-on du nôtre dans une -trentaine d’années?). Il me rappela l’aveugle d’André Chénier qui dit -tant de choses à la file; mais il sentait davantage l’école, il y -mettait de l’ordre; je n’ai qu’à le suivre; on m’excusera de n’employer -à ce compte rendu qu’une quinzaine de lignes. - -J’avais donné la réplique de début. Sitôt que je compris pourquoi -Monseigneur parlait de courtisanes, je dis à tout hasard: - ---Hélas! il n’y en a plus. C’est un des caractères de l’époque présente, -c’est un signe des temps. - ---Vous avez raison, dit Alcibiade, mais il ne signifie point le progrès, -il accuse la décomposition sociale. - -Selon lui, la meilleure preuve que Napoléon III a restauré l’ordre, -c’est que sous son règne, ou du moins pendant la plus grande partie, les -femmes furent distribuées en trois castes aussi fermées que celles de -l’Inde, et qu’il n’y eut pas de communication possible entre le monde et -les courtisanes, même par le demi-monde qui était situé entre les deux. -Quand les Pyrénées disparurent, ce fut le premier indice d’une -subversion. Depuis, la cote de ces demoiselles est tombée si bas qu’on -ne saurait plus décemment les nommer du même nom que les Laïs et les -Phryné. Elles ne sont plus que filles, et tout est si renversé qu’on ne -trouverait aujourd’hui des à-peu-près de courtisanes que justement dans -le grand monde. - ---Où, dis-je, il n’y aurait pas à chercher beaucoup pour rencontrer -aussi ce que vous appelez purement et simplement des filles. - ---Sous l’Empire, dit le général, les femmes étaient plus franches et -elles coûtaient moins cher. - ---Oui, celles du monde, dit le plus beau des hommes. Elles ne coûtaient -même rien. - ---Les jeunes gens d’aujourd’hui, repartit Alcibiade, sont tous pauvres -ou avares; car ils ne veulent plus que des honnêtes femmes, qui ont -toujours été, quoi qu’on die, moins dispendieuses que les amoureuses de -profession. - -Une discussion assez confuse s’engagea sur le point de savoir à combien -peut revenir l’amour des femmes du monde. Elle m’aurait paru fastidieuse -sans une étourderie de lady Ventnor, qui était peut-être une malice. La -marquise ne craignit point de demander à M. de Courpière lui-même ce -qu’il pensait du coût des honnêtes femmes. J’en fus mortifié: -ignorait-elle donc ce que j’ai écrit de M. de Courpière? Je le vis un -peu embarrassé et je ne lui laissai pas le temps de répondre. J’invitai -l’orateur à reprendre le fil de son discours, il ne se le fit point dire -deux fois. - -Il nous démontra que le vice est la sauvegarde de la vertu, et qu’il n’y -a point de famille où il n’y a point de prostitution. Cela a déjà été -dit. Mais il y ajouta, de son cru, quelque chose d’assez neuf sur la -supériorité de délicatesse que témoignent les hommes qui n’admettent pas -de moyen terme entre les femmes absolument honnêtes et les autres. Il -corrigea ce que cette remarque pouvait avoir de mortifiant pour lady -Ventnor en réservant à ses pareilles le privilège d’inspirer le -véritable amour. Il ne s’arrêta pas en si beau chemin, et il leur -réserva également la royauté de l’intelligence, comme à leurs sœurs -antiques; mais personne ne le chicana là-dessus, car il ne le disait que -par politesse et pour finir brillamment. - ---Savez-vous, ma chère amie, dit le plus beau des hommes, qu’on ne peut -guère citer que deux vrais salons sous l’Empire, celui de la Princesse -et le vôtre? - -Lady Ventnor sourit. Il ne lui déplaisait pas que l’on gardât le -souvenir d’une rivalité qui la flattait. Elle en rappela, non sans -complaisance, un épisode. Elle dit les petites manigances qu’elle avait -faites pour attirer, au moins une fois, le favori de l’autre salon dans -le sien; et elle fit un crayon si avantageux de l’ancien surintendant -des Beaux-Arts, avec sa prestance de cuirassier et sa magnifique barbe -en éventail, que je commençai à trouver fatigantes ces redites sur la -beauté de nos pères, et à comprendre que les Grecs se fussent ennuyés à -la fin d’entendre célébrer la justice d’Aristide. - -Il se fit un silence bref, qui semble être de bienséance après les -évocations; puis tous se remirent à parler ensemble, assaillis de -souvenirs, et ils évoquèrent encore d’autres disparus, que je m’amusai -de voir ressusciter, car je les connaissais; mais je les connaissais en -bronze, en marbre ou en peinture: et ces survivants qui les rappelaient -à la vie pour une minute savaient d’un mot leur dessiner des -physionomies plus instantanées et plus familières que les effigies -officielles. Je vis un autre Émile Augier que celui qui est si triste -sur sa colonne, place de l’Odéon, entre des masques et des femmes nues. -(Personne n’eut l’indiscrétion de remémorer à la marquise le vers qu’il -lui proposait de graver sur la première marche de l’escalier d’onyx: -«Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés.») Je crus le voir dans le -grand salon du rez-de-chaussée, je crus l’entendre causer âprement et -bas avec le «petit-neveu de Voltaire», avec l’arriviste si doué, qui -n’est arrivé qu’au suicide, avec le philosophe morose et modeste qui ne -voulait nous laisser que sa pensée écrite et dont nous ne connaîtrions -plus les traits si Bonnat ne lui avait fait violence pour le peindre. - -Mais c’étaient là des souvenirs bien glorieux, bien sévères, enfin hors -de saison. Moi, je m’y serais attardé volontiers: les autres aimaient -mieux se rappeler d’autres fêtes. - ---Je vois encore, dit soudain le plus beau des hommes, je vois lord -Hamilton, à cette fin de souper... qui vient vous baiser la main et qui -croule à vos pieds, foudroyé... et son ami, le colonel... je ne sais -plus quoi... le colonel... _so and so_, comme ils disent... qui ne le -croyait qu’ivre, et lui tendait une coupe: «_Douglas, my dear... Better -now?... Glass Champagne?..._» - ---Vous confondez, dit la marquise avec brusquerie: ce n’est pas de mon -temps, cette histoire-là, c’est du temps de la Watson. - ---Oui, dit l’évêque, vous lui avez acheté cet hôtel: ce n’est pas vous -qui l’avez fait construire. - ---Oh! répliqua dédaigneusement lady Ventnor, vous pouvez tout de même -dire que c’est moi. Je ne me serais pas accommodée du cadre de cette -ancienne fille d’auberge. Je n’ai conservé que les écuries, qui étaient -bien. On y dînait, et c’est là que lord Hamilton est mort. Quant au -logement, j’avais voulu l’avoir, comme tout ce qui était à cette -Watson... - ---Même son mari, dit le général. - ---Même son mari, répéta lady Ventnor imperturbable; mais j’ai jeté bas -la maison, pour la reconstruire à mon idée... - ---Et qu’est-ce que vous avez fait de l’homme, du moins depuis qu’il a -disparu, car, jusque-là, on le sait? - ---C’est vrai, dit-elle, il y a si longtemps qu’on le croit mort, et si -peu de temps qu’il l’est... - -Elle se tut, rêva un instant, et reprit: - ---Il me déplaît que l’on me pose en rivale d’Élisa Watson et qu’on -explique tout ce que j’ai fait contre elle par une jalousie qui me -ravalerait à son niveau. - -(La marquise me regardait en disant cela; mais moi, je n’avais jamais -ouï tant parler de cette Élisa Watson.) - ---Pourquoi, reprit-elle, aurais-je été jalouse? Étais-je moins bien, -moins chère, et montée moins haut--de moins bas? On prétend qu’elle a -été balayeuse à Philadelphie. Je n’ai pas vérifié, ça m’est égal. Un -violoniste allemand, Haffner, en tournée là-bas, la ramassa. Il l’emmena -partout, entre autres à Bade, où le roi de Hollande la vit. Je ne dis -pas que Haffner la lui fit voir, mais je ne dis pas le contraire non -plus. Le couple fut d’abord volé, ou crut l’être. Le roi paya, si j’ose -employer cette expression, en monnaie de singe. Sous prétexte que la -belle était Américaine, il lui offrit--oh! à poignées--des actions d’une -mine de pétrole qui était quelque part en Amérique. Il y en avait, -nominalement, pour douze millions, et ça valait bien, jusqu’à nouvel -ordre, le prix du papier. Comme le roi était aussi vertueux que -généreux, il exigea que Watson épousât le violoniste, et ces douze -millions furent la dot. - -«J’en riais avec Citron, mais j’avoue que j’enrageai quand, au premier -puits que l’on fora, on trouva le pétrole. Les douze millions de papier -en valurent vingt-quatre, et trente-six, avant la fin de l’année. Le roi -se mordait les pouces et passait son humeur sur le pauvre Citron, qu’il -tenait plus serré que jamais. Vous me jugerez bien puérile: c’est par -amitié pour le fils que j’ai pris en haine la maîtresse du père. - -«Mon genre est d’aller droit devant moi sans me soucier d’autrui. Je ne -vise que mon but, et je n’ai jamais rien fait par vanité, par envie, ni -même par émulation. Que les autres fassent comme moi, et tant mieux pour -les chanceuses! J’étais plutôt, à l’occasion, camarade et obligeante. -Aux biches, petites ou grandes, je passais tout, mais à celle-ci, rien: -ni son équipage à la daumont, ni la livrée jaune de ses jockeys, ni sa -robe brodée de trois mille perles! Et quand elle fit construire cet -hôtel j’arrêtai le mien qui était aux fondations, je dis: «C’est -celui-ci que je veux, et que j’aurai.» - -«Mais comment? Et quel mal peut faire une femme à une autre femme de -cette catégorie-là, hors de lui souffler son mari quand, par bonheur, -l’ennemie est mariée? Je vous prierai de remarquer que je n’y avais pour -l’instant aucun intérêt matériel: Haffner vivait aux dépens d’une -millionnaire, mais il ne disposait pas d’un centime. La séduction d’un -homme de cinquante ans, qui a déjà épousé une balayeuse, n’était qu’un -jeu, du moins pour moi. Elle fut cependant moins rapide que la ruine -physique de Watson elle-même. On était habitué à la voir passer droite -et raide dans sa voiture, comme une idole: on ne prit garde qu’à la -longue que cette immobilité n’était plus volontaire, elle s’ankylosait -lentement. Quand on la regardait en face, on s’apercevait avec horreur -qu’un de ses yeux était éteint. Elle était encore belle, mais comme une -morte embaumée. Puis, subitement, ce fut la folie furieuse, pire dans ce -corps paralytique, la folie furieuse qui se passe en dedans. - -Ces derniers mots me parurent atroces, et je m’étonnai de l’accent que -leur donna lady Ventnor, ordinairement plus attentive à garder les -dehors de la charité. Elle ne corrigea point cette impression par le -bref et sec récit qu’elle fit suivre, de sa visite à sa victime chez le -docteur Blanche, où elle avait exigé que Haffner l’accompagnât. - ---Vous disiez, demanda le plus beau des hommes, que lui n’est mort que -tout récemment?... Autre chose m’intrigue: une fois veuf, de quoi a-t-il -vécu? Vous-même,--pardon, c’est de l’histoire,--comment avez-vous pu -subvenir à votre fantaisie de jeter bas et de reconstruire ce palais? -Enfin... d’où venait l’argent? - ---Si on l’avait su il y a quelques années, dit en riant lady Ventnor, -l’affaire Humbert aurait paru réchauffée et de médiocre intérêt. - -Je la regardai avec un peu d’inquiétude. - ---Oh! dit-elle, il y a prescription; et de plus ma conscience ne me -reproche rien: car je n’ai pas su moi-même à temps d’où l’argent venait, -et j’avais fini de le manger quand je l’ai su. - -Les moujiks servaient le café, nous avions écarté nos fauteuils de la -table. Pour la première fois depuis que je connaissais lady Ventnor, je -la vis prendre une attitude de raconteuse et allumer une cigarette. - - * - - * * - ---Tout, dit lady Ventnor, alla le mieux du monde tant qu’Élisa -Watson--Haffner, si vous préférez--se contenta d’être folle furieuse et -domiciliée chez le docteur Blanche. Je ne m’étais point trop fait prier -pour venir prendre ici la place qu’elle y laissait libre. Naturellement, -comme je n’y étais pas encore chez moi, je ne pouvais mettre à exécution -mon dessein de tout abattre et reconstruire, je devais m’accommoder de -son cadre tel quel: je m’y sentais dépaysée, mes yeux français blessés -par tout ce clinquant barbare; j’aimais cent fois mieux mon appartement, -plus exigu, de l’avenue de la Reine Hurleuse, où il y avait des détails -bien, comme ma chambre à coucher tendue de moire mauve et de point -d’Angleterre. Mais je recevais Citron encore assez fréquemment, et je -trouvais plaisant qu’il usât des meubles que son père, toujours si serré -pour lui, avait payés à une femme. Quand au pauvre Haffner, il avait -l’habitude d’être trompé dans cette famille, et cela ne le changeait -guère: Élisa l’avait trompé avec le Roi, moi, je le trompais avec -l’héritier. Si j’ai prolongé sans mesure ma liaison avec le prince -d’Orange, c’est, bien entendu, que je l’aimais, mais c’est aussi que -toutes ces petites coquineries compliquées ne m’ennuyaient point. - -«Seulement, un beau jour, à mon gré beaucoup trop tôt, Élisa Watson -mourut. Elle nous jouait là un méchant tour. Une de ses manies de folle -était de tester. Comme elle avait le délire des grandeurs, elle léguait -tour à tour à chacun des souverains d’Europe son hôtel et son immense -fortune. Quel procès s’ils eussent fait valoir leurs titres, Alexandre -contre Guillaume de Prusse, et Victor-Emmanuel contre François-Joseph! -Sans compter les autres, car tous y avaient passé. Ils s’abstinrent, et -firent bien, car ce fatras testamentaire était sûrement de valeur nulle. -Mais le plus sûr est qu’elle n’avait écrit aucun codicille, valable ou -non, en faveur de son mari. Je ne doutais point qu’il ne se retrouvât -sans un sou, et je me demandais déjà comment j’allais m’y prendre pour -lui faire accepter quelques subsides déguisés, placer ses billets de -concert, lui procurer des leçons et lui donner à entendre que, malgré ma -passion pour la musique, je le dispenserais de me jouer désormais du -violon. - -«La question de notre logement fut aisément et vite résolue: l’hôtel -d’Élisa était mis en vente, je venais moi-même de revendre mon terrain -de l’avenue d’Iéna et ce qu’il y avait dessus de constructions. L’hôtel -valait bien davantage; mais, justement parce qu’il valait trop, personne -n’osa le pousser aux enchères, et je l’eus pour un prix dérisoire. -J’aurais même fait une excellente spéculation si je ne me fusse entêtée -de rebâtir; mais j’avais déjà vu et montré les projets de mon -architecte, on en parlait, je ne pouvais plus reculer, c’était un point -d’honneur. Cela me permettait en outre de congédier Haffner sans -préciser si je rompais: je mettais la pioche dans les murs de sa -chambre, il était bien obligé de chercher un gîte ailleurs, et je ne -craignais point qu’il me sollicitât de lui en offrir un chez moi, avenue -de la Reine Hortense, où je retournai dès que je fus propriétaire ici. - -«Il ne commit pas, en effet, cette inconvenance. Il loua ce qui se -faisait alors de mieux comme appartement de célibataire, au coin de la -rue de Courcelles et du nouveau boulevard Haussmann: un entresol bas de -plafond, avec des triples rideaux aux fenêtres, des meubles de cuir dans -sa chambre à coucher, des meubles d’or et de brocatelle jaune, des -tables et des entre-deux façon Boule dans le salon, et aux murs des -tableaux de genre fort coûteux, mais que jamais personne n’y a pu -apercevoir à cause de l’obscurité. Il ne marqua d’ailleurs nulle -intention de changer les habitudes qu’il avait avec moi, ni de rien -réformer de sa vie, qui était dispendieuse. Sa toilette lui mangeait -beaucoup d’argent, et il aimait trop les bijoux. Il se connaissait aux -objets d’art comme les gens de notre monde qui en vendent; mais il en -achetait. Il avait des voitures et des chevaux. Enfin, il n’était -peut-être pas des meilleurs cercles, mais on joue partout, et son jeu, -très gros, annonçait des ressources réelles; car on ne le suspecta -jamais d’aider à la fortune, qui, sans lui être par trop contraire, ne -lui était pas non plus si favorable. - -«Ses occupations ne lui permettaient pas d’être fort assidu auprès de -moi, ni importun, mais il était régulier; et, pour ce qui est d’un -article sur lequel il ne me plairait point d’insister,--je veux dire les -finances,--il ne paraissait nullement penser à se restreindre, au -contraire. Vous n’avez qu’à regarder autour de vous pour juger si je lui -ai occasionné des frais extraordinaires cette année-là. Les gazettes ne -se sont pas gênées pour publier mes comptes, mes comptes fantastiques: -on le disait de moi comme d’Haussmann. Elles ont cru exagérer, et elles -sont restées en deçà. Je n’étais pas sans fortune, mais elle n’y aurait -pas suffi; et je vous jure que tout a été payé, très cher, et comptant. -J’ai toujours eu horreur des dettes. - ---Pas d’en faire faire, interrompit le vieil Alcibiade, à qui son âge -permettait, si j’ose dire, cette gaminerie. - -La marquise voulut bien sourire. Elle reprit: - ---Il est curieux comme je suis peu curieuse et, à cet égard, peu de mon -temps. Vous voyez, vous m’avez demandé d’abord d’où venait l’argent: eh -bien, moi, jamais je ne me serais posé cette question-là de moi-même et -si on ne me l’avait suggérée. Elle ne m’intéressait point. Je ne -considère, à propos de l’argent, que le _to be or not to be_. Le code -admet, je crois, pour les meubles, que possession vaut titre: à plus -forte raison pour l’argent. Où irions-nous si, chaque fois que nous -avons entre les mains un malheureux billet de cinquante louis, nous -devions faire un examen de conscience et nous demander: «D’où vient -cela?» Il m’a toujours paru intolérable qu’on arrête les gens et qu’on -leur dise: «Mais vous avez un complet neuf et cent francs sur vous! -C’est donc que vous avez assassiné une vieille dame?» La police ne se -gêne pourtant point pour poser cette question indiscrète à de pauvres -diables, et c’est même ainsi que, de loin en loin, elle découvre un -meurtrier. Elle traite volontiers de même des gens qui ont mieux qu’un -complet neuf; et le public, qui s’arroge le droit de faire la police en -amateur, informe d’office contre tous ceux qui font des dépenses -exagérées et dont les ressources ne sont pas claires. Encore une fois, -de moi-même je n’y aurais pas songé, mais cela ne me plaisait point -d’entendre ce que l’on disait: car j’entendais tout, j’ai l’oreille -fine. Je ne me souciais pas non plus d’être mêlé à une vilaine affaire. -C’est comme pour les dettes, mon bel ami (dit-elle plus particulièrement -au malicieux Alcibiade): les autres font ce qu’ils veulent, et même pour -moi, mais je décline toute responsabilité. Après tout, ce Haffner, -est-ce que je le connaissais? C’était un aventurier. On le qualifiait -même durement, sous prétexte qu’il avait vécu de la Watson, sinon de -moi. Je crus devoir surmonter ma répugnance, et je profitai de ce que -j’avais à le remercier du plafond de Baudry pour lui demander entre -parenthèse comment il s’en tirait. - -«Il ne fit point difficulté de me répondre, et j’ai beau ne rien -entendre à ces choses-là, son moyen me parut si ingénieux, si simple, si -intelligible, si élégant que j’en fus émerveillée. Je vous ai dit que le -roi de Hollande avait ordonné, par vertu, le mariage d’Élisa Watson et -de Haffner: ce bon roi n’était pas seulement maniaque de vertu, mais -aussi de toute espèce de régularité, et il avait exigé que le contrat -fût en bonne et due forme. Haffner avait donc reconnu à la Watson un -apport dotal de douze millions. C’était la valeur nominale des actions -que Sa Majesté avait offertes à la demoiselle; mais comme, à l’époque du -cadeau, elles ne valaient rien, la dot était fictive et Haffner était -fondé à en poursuivre la restitution. Ou bien il admettait la réalité de -ces douze millions, mais Élisa en laissait plus de trente-six, et alors -il en réclamait encore une douzaine pour sa part dans les acquêts de la -communauté. Je ne sais pas si, au regard du droit, l’une ou l’autre de -ces prétentions soutenaient l’examen, mais elles n’ont point semblé -ridicules à de plus malins que moi, je veux dire aux prêteurs de -profession. Haffner me conta, en effet, qu’il avait assez vite gagné son -procès en première instance, que l’appel et l’instance de cassation -traîneraient sans doute des années, mais que pas un usurier ne doutait -du gain final, et qu’on lui avançait des sommes énormes sur la garantie -de ses futurs douze millions. - -«Je n’allais pas être plus méfiante que des gens qui risquent leur -argent, moi qui ne risquais rien. Je me laissai vivre, et je m’interdis -de penser aux combinaisons de mon ami. J’y pensais, malgré moi, assez -souvent. Haffner était devenu à mes yeux une espèce de magicien, qui -créait de rien quelque chose: car je n’aurais pas juré qu’il eût un jour -douze millions (l’on peut perdre tous les procès), mais je savais mieux -que personne qu’il faisait de l’argent tant que j’en voulais. Créer -quelque chose de rien, c’est un miracle, et même le seul. J’en étais -toute pénétrée d’effroi religieux, et les sentiments religieux me -prédisposent aux scrupules. Je me demandais parfois: «Ce miracle, ai-je -bien le droit d’en profiter?» Je répondais hardiment oui, puisque je -mettais en sûreté tout ce que je prenais pour moi. Ce que gardait -Haffner s’évanouissait à mesure, ou risquait fort d’être remboursé un -jour ou l’autre: moi je faisais des placements inaliénables et -insaisissables, et si par hasard il n’héritait pas d’Élisa Watson, -j’étais du moins sûre que ses créanciers ne viendraient pas gratter mon -plafond de Baudry. - -«Mais autre chose m’intriguait. Nous étions, quoi qu’on en ait dit, -moins affolés et moins friands de scandales qu’aujourd’hui. Je -m’étonnais pourtant qu’une affaire si importante, et si piquante, et -plaidée, me disait Haffner, par Jules Favre, pût se dérouler sans que -l’on en soufflât mot, ni même que l’on eût l’air d’en rien soupçonner. -Cela me donna une deuxième légère crise de curiosité, et je parlai à -Haffner de son procès comme il était naturel que je fisse. J’évitai avec -soin de trahir la moindre défiance, mais il était bien aussi fin que -moi, ou il cherchait une occasion de me convaincre: il m’apporta le soir -même un ballot d’actes sur papier timbré, d’extraits de jugements et -autres pièces où une femme n’a qu’à jeter les yeux pour être saisie et -comme accablée de leur authenticité. Mais je sais par expérience -l’impression que fait sur moi le grimoire, et je n’en voulus pas croire -moi seule. J’avais un ami notaire (on n’est pas parfait). Je lui -transmis le dossier. Mon Dieu, vous allez trouver que j’accumule à -plaisir les invraisemblances. C’est ce que fait assez ordinairement la -vérité elle-même. Mon ami notaire me certifia que toute cette -marchandise était de bon aloi. Je lui objectai qu’il est inconcevable -qu’une affaire pareille se débatte dans une cave: il me répondit qu’il -se passe bien d’autres choses dans les caves, et qu’on ne sait pas tout, -même les notaires. - -«L’admirable est que cette consultation, qui aurait dû me donner la foi, -acheva de me la retirer. Je n’avais jamais cru absolument aux histoires -d’Haffner, jamais non plus je ne les avais niées absolument. Dès que -j’eus des raisons d’y croire, je passai du doute à la certitude -négative. En conséquence, je le mis à contribution encore plus -immodérément. Je suis, me disais-je, la caisse de retraite de ce pauvre -homme. Si un beau jour tout craque, il trouvera ici le nécessaire, -souper, gîte et même le reste: il ne l’aura pas volé. Je vous prie de -considérer le progrès de mes sentiments: j’avais d’abord voulu me -débarrasser de lui sans tambour ni trompette, et j’étais prête à lui -faire la charité! Il ne m’en fournit point l’occasion. Rien ne sauta. Il -disparut tout simplement sans laisser d’adresse, même à moi. Son bail de -la rue de Courcelles était à fin de période, et l’on sut qu’il avait -donné congé dans les règles depuis six mois. Cette fugue était donc -préméditée de longue date. Il laissait d’assez grosses dettes, mais non -point disproportionnées à son apparente fortune, et elles ne firent -point crier. Quant au procès, personne n’en parla ni n’en ouït parler -davantage après son éclipse qu’auparavant. - ---Et ça finit... comme ça? demanda le ci-devant Monseigneur, -désappointé. - ---Non, dit lady Ventnor après un petit effet de silence et de -recueillement. Je vous disais tout à l’heure qu’il n’est mort que depuis -peu: en effet, il n’y a pas quinze ans. J’étais mariée. Je recevais -comme à présent, comme toujours, à cinq heures. Je le vis arriver un -soir, comme s’il était venu la veille. Jamais il ne m’avait écrit une -ligne. Je n’avais pas eu de lui la moindre nouvelle depuis... calculez! -Jamais la pensée ne me serait venue qu’il pût exister encore. Mais son -entrée fut si naturelle et sa figure avait si peu changé que je n’eus -pas même peur à sa vue. Il portait seulement un peu plus longue sa barbe -que j’avais déjà connue blanche, et tenez, il ressemblait au beau -Nieuwerkerke, dont nous parlions. Sa tenue était correcte, et même -élégante, rien de l’Enfant prodigue. J’avais pas mal de monde, il ne put -que prendre part à la conversation générale; mais il resta le dernier. - -«Lorsque nous fûmes tête à tête, il s’excusa de son brusque départ de -jadis, comme il eût fait de quelque vénielle impolitesse d’hier; puis il -me démontra, fort brièvement, qu’il avait dû agir ainsi. Le procès n’en -finissant point, ses prêteurs s’étaient lassés. Plutôt que diminuer son -train, il avait préféré faire le plongeon. Il s’en était allé dans son -pays, où l’on vit de rien. Et maintenant il revenait, parce que l’arrêt -définitif était rendu, et il n’avait plus qu’à toucher les fonds. -J’avoue que ce dénouement-là me surprenait encore plus que l’apparition -du revenant. Je m’étais même si bien habituée à croire qu’il avait roulé -tout le monde, et d’abord moi (mais moi sans dommage), que j’étais -presque déçue. Lui cependant, toujours avec la même placidité, -m’exposait comment seraient échelonnés les paiements de cette fabuleuse -somme. Il devait toucher le lendemain son premier million, en un chèque -sur la Banque de France. Il me montra le chèque. J’en ai vu de gros, -mais c’était la première fois que j’en voyais un de cette taille: il -m’imposa. - -«Haffner me dit alors qu’il avait une grâce à me demander: c’était de -partager avec lui, le lendemain, son dernier déjeuner d’homme pauvre, à -la Maison Dorée. J’acceptai, j’étais sincèrement émue; et je dois dire -que rien ne fut gai comme ce dernier déjeuner d’homme pauvre. Vous savez -que Haffner avait de l’esprit. Était-ce du sien, ou du vôtre, qui lui -était resté après les doigts? N’importe, il m’amusa fort, et il fut bien -jeune, ce vieillard à la barbe blanche! Après déjeuner, il me remit en -voiture et fut, en se promenant, toucher son million. J’appris par les -journaux du matin qu’en rentrant à l’hôtel de Bade où il était descendu, -vers trois heures, il s’était tué. - ---Quel mystère! dit l’évêque. - ---Je suppose, dit lady Ventnor, qu’il avait fini par croire à son -procès; il était devenu un peu fou, à la façon d’Élisa Watson; il avait -le délire des grandeurs. C’est assurément lui-même qui avait fabriqué le -chèque, et il ne le croyait point faux. Il l’a présenté de bonne foi aux -guichets de la Banque, on lui a ri au nez; son illusion s’est évanouie -brusquement, cet homme ruiné depuis un quart de siècle a senti la ruine -pour la première fois, il n’avait plus de raison d’être, et il s’est -détruit. - - * * * * * - -Ce récit nous avait très vivement intéressés, mais c’était ce genre -d’intérêt qui n’anime point une compagnie, et le dénouement avait même -jeté un froid. Nous ne sommes pas comme les anciens, et nous n’aimons -guère que l’on fasse allusion à la mort dans les banquets: nous croyons -aussitôt devoir, non par un sentiment véritable, mais par bienséance, -prendre des figures d’enterrement. - -Lady Ventnor est une maîtresse de maison trop accomplie pour que ces -petits mouvements des cœurs lui échappent; elle les surprend, et elle -excelle à y couper court. Elle semblait rêver, elle regardait un peu -vaguement çà et là: elle cherchait une diversion. A ce moment, les -moujiks entrèrent, et ils débarrassèrent, pour y servir des -rafraîchissements, la table où nous avions dîné. Les yeux de lady -Ventnor semblaient attirés maintenant vers cette table d’onyx, nue, où -apparaissaient plusieurs taches noirâtres que nous n’avions pu voir -quand le couvert était mis. Elle nous les fit remarquer. - ---Voilà, dit Alcibiade, une admirable table gâtée! Quel est le vandale -qui a dîné ici? - ---Non, non, dit lady Ventnor en riant, c’est moi qui ai fait cela. - -Nous sentîmes qu’il y avait une histoire là-dessous et nous la -demandâmes. - ---J’aurai, dit-elle, du mérite à vous la conter, car, outre que j’y joue -un rôle scabreux, j’y joue un rôle de dupe; et cette fois ce n’est pas -comme avec Haffner, je n’y gagne rien. Général, vous rappelez-vous... -_Gaston_, votre camarade des Guides? Je ne dis pas les noms de famille, -et je ne sais en vérité pourquoi, puisque vous les avez sur les -lèvres... Il était bien gai, charmant, mais, que voulez-vous? il ne me -plaisait pas; il me faisait la cour, et il m’ennuyait. Je le savais -l’amant aimé de... _Lydie_, si réservée et qui passait pour -irréprochable. Alcibiade vous a dit comme les démarcations étaient -rigoureuses entre les trois mondes. - -«Il me suffisait d’être sans conteste au premier rang du mien depuis que -j’avais établi ma résidence en cet hôtel, et je ne rêvais pas d’effacer -les frontières, je ne me suis jamais souciée de l’impossible. Cependant -il ne me fâchait point qu’une femme des sphères inaccessibles souffrît à -cause de moi: Lydie avait la modestie ou le bon sens de croire Gaston -perdu pour elle s’il m’aimait. En effet, je pensai d’abord le lui -prendre, si peu d’envie que j’en eusse; mais quand je sus qu’elle était -prête à tout pour le garder, même à me prier, je lui fis dire que je -m’engageais à n’y toucher point, à condition qu’elle vînt ici à six -heures et demeurât cinq minutes dans mon salon, où elle aurait -d’ailleurs le plaisir de rencontrer tous ses amis. - -«Elle vint: que ne ferait une amoureuse? Mais Dumas fit tout manquer: il -était parfois l’homme de ses pièces, le Jalin, l’ami des femmes. Lorsque -l’on annonça... Lydie, il se leva brusquement, alla dans le vestibule -lui défendre d’entrer, et la reconduisit, de gré ou de force, jusqu’à sa -voiture. Il ne jugea pas à propos de reparaître au salon, et je m’en -félicitai, car je sentais qu’il avait l’opinion pour lui, je n’étais pas -certaine qu’un de mes amis présents lui eût demandé réparation de -l’insulte qu’il venait de me faire, et je préférais ne pas tenter -l’expérience. - -«J’étais réduite à l’autre revanche, et je décidai de la prendre, mais à -la rigueur, car Gaston ne me plaisait toujours guère. Je lui avais donné -rendez-vous le même soir pour lui dire: «Votre maîtresse sort d’ici, je -lui ai promis que je ne vous ferais rien.» Il fallait chanter sur un -autre air. Je lui dis: - -«--Eh bien, mon cher, c’est oui. Mais c’est dix mille francs. Pour le -principe, car vous pensez bien que je n’ai que faire de votre argent. -Aussi je ne le prendrai pas. Procurez-vous, d’ici à demain, dix beaux -billets, bien neufs, nous les étalerons sur cette table, nous y mettrons -le feu, et vous ferez ce qu’il vous plaira... ou ce que vous pourrez, -tant qu’ils brûleront. - -«Je tremblais qu’il n’eût peine à se procurer cette petite somme: il -était presque pauvre. Mais il m’arriva le lendemain à l’heure dite, et -il me présenta ses dix billets de mille francs comme un bouquet. Nous -les posâmes là... et voilà les taches qui prouvent qu’ils furent brûlés, -et ce qui s’ensuit. Je le regardais d’un air narquois... J’avais tort, -car il me glissa à l’oreille en me disant adieu... et merci: - -«--Marguerite... ils étaient faux!» - - * * * * * - -Nous rîmes, par politesse,--et par politesse également nous ne rîmes -point trop, pour ne pas donner à croire à lady Ventnor que nous -applaudissions au tour de Gaston. Moi, je le goûtais assez, et il me -parut que pas une des précédentes confidences de la marquise ne m’avait -illustré et illuminé l’histoire du second Empire comme cette insolente -flambée de billets de banque--faux. - - - - -VII - -LES RESSEMBLEURS - - -Je n’oubliais pas que Mme la marquise de Ventnor m’avait proposé de -visiter ses archives. Je lui rappelai cette invitation, et je lui -demandai un de ces rendez-vous privilégiés qu’elle ne refuse jamais. Je -le fis à l’insu de Maurice. Puisqu’il la courtisait, sourdement et par -intermittence, mais avec ténacité, et puisqu’elle ne le décourageait -point, je ne trouvais guère convenable de toujours remuer devant lui -tout ce passé: cela me gênait pour elle comme pour lui. Mais il est -curieux que je suis ordinairement plus délicat pour les autres qu’ils ne -le sont eux-mêmes; c’est comme quand je fais une visite de condoléance -après un deuil, c’est moi qui ai l’air d’avoir perdu mes parents. - -Les remuements du passé de lady Ventnor ne gênaient, paraît-il, que moi. -M. de Courpière y semblait même prendre goût. Je ne l’aurais point -soupçonné de cette perversité: il est naturel et candide jusque dans -l’énorme, et, en fait de conscience, je l’ai toujours vu se tenir à -zéro, sans monter au-dessus, mais sans non plus descendre au-dessous. -Quant à lady Ventnor, elle savait bien qu’une femme a d’autant plus de -chances d’attacher un homme qu’elle a plus d’antécédents. Elle en eût -ajouté, mais cela n’était pas nécessaire, et elle pouvait à cet égard ne -craindre aucune concurrence.--Je crains, moi, que l’on ne m’accuse de -charger et que les historiens de l’avenir qui se référeront à ce -document n’élèvent des doutes sur l’existence réelle de lady Ventnor. Je -tiens à déclarer une fois pour toutes qu’elle n’est pas un mythe, et que -les travaux de galanterie que je lui attribue furent bien accomplis par -elle seule, et non pas par plusieurs personnes. - -Dès qu’elle m’eut accordé le rendez-vous que je sollicitais, elle -convoqua M. de Courpière. Il me fit en chemin, à propos de ma -cachotterie une espèce de scène, où je crus démêler qu’il était jaloux. -Je le rassurai insolemment et lui protestai que je ne demandais à lady -Ventnor que des satisfactions de curiosité. - ---Moi aussi, dit-il; mais avoue qu’elle peut encore inspirer des désirs. - -Il ajouta que je lui devais cette relation-là, comme d’ailleurs toutes -celles dont je pouvais me targuer, et que j’étais bien heureux de -l’avoir pour entrer dans le salon, car sans lui je n’aurais pas dépassé -l’antichambre. Je me contentai de hausser les épaules, et je le suivis -dans ces fameuses archives, où il est probable qu’on ne l’eût point -admis sans moi. - -Je ne m’attendais pas à voir un bureau de ministère, des cartons verts -et des casiers, mais l’aspect du lieu me surprit agréablement. C’était -une bibliothèque fort petite et, pour plus d’intimité, basse de plafond. -Les armoires qui régnaient tout autour et de haut en bas en formaient -l’unique boiserie. Elles étaient encadrées d’une moulure fort simple, et -peintes d’un gris presque blanc que relevaient çà et là des médaillons -de Wedgwood. Elles étaient vitrées, avec des rideaux d’un jaune pâle, -mais tirés, pour laisser voir ce qu’elles renfermaient. Les principales -pièces de ces archives étaient des livres en première édition, avec -dédicaces, autographes et divers _testimonia_, ou des manuscrits, -offerts à lady Ventnor par tous les illustres gens de lettres qu’elle -avait connus. Ces ouvrages étaient revêtus de reliures ingénieusement -appropriées. Les volumes uniques avaient le dos nu et les plats -richement décorés; ils étaient, en conséquence, exposés sur des -pupitres. Lorsqu’il y avait plusieurs tomes, les dos s’ajustaient les -uns aux autres aussi exactement que les pièces d’un jeu de patience, et -un ornement continu, ou même une peinture, recouvrait leurs surfaces -jointes. Ainsi, le _Journal des Goncourt_ était habillé de parchemin -blanc, et offrait à la vue un charmant tableau de genre, dont le sujet -était le dîner de Magny. Les sept volumes du _Port-Royal_ s’illustraient -d’une perspective de cette abbaye, et la _Vie de Jésus_ d’un paysage de -Galilée. Des émaux de Claudius Popelin, représentant les divers membres -de la famille impériale, surchargeaient la mince plaquette de la réponse -du prince Napoléon au _Napoléon_ de M. Taine; et une dizaine de -feuillets de la _Tentation_ étaient enserrés dans une sorte de sachet, -fait d’un lambeau de ces étoffes que l’on retrouve aux fouilles -d’Antinoé. Des bibelots étaient semés entre les livres, statuettes de -Tanagra, médailles et monnaies antiques, et des souvenirs plus modernes, -par exemple un poignard, dont la lame marbrée de taches noirâtres -semblait bien avoir été plongée dans le sang. - -Les correspondances étaient enfermées dans des cartons, mais qui -affectaient aussi des formes de livres, et dont les reliures n’étaient -pas moins recherchées, quelques-unes d’un goût fâcheux. C’est ainsi que -je reconnus sans la moindre hésitation le carton qui devait contenir les -lettres du prince d’Orange, autrement Citron, à une mosaïque de cuir où -s’entremêlaient ces deux fruits. Lady Ventnor sentit ce que j’en -pensais, et s’excusa: c’était, dit-elle, un présent de Citron lui-même, -qui avait fait exécuter ce bizarre chef-d’œuvre par plaisanterie. Elle -se rappela qu’elle m’avait parlé de ses archives justement à propos des -lettres de collégien dudit Citron: elle ouvrit la boîte et nous en fit -lire deux ou trois, qui étaient en effet touchantes par leur puérilité, -mais dont l’intérêt historique ne me parut point supérieur. - ---Madame, lui dis-je, j’ai une excellente mémoire, puisque je me suis -souvenu d’une promesse en l’air que vous m’aviez faite de m’ouvrir ces -archives. Je me souviens aussi fidèlement de vos moindres propos, et il -en est un, déjà fort ancien, qui a éveillé en moi une curiosité que -j’attends encore de voir satisfaite. Le jour que de grands personnages -vinrent déjeuner chez «l’Oncle», vous n’eûtes que la permission de les -regarder une minute en écartant un rideau. Vous vîtes un certain prince, -qu’on appelait le Prince comme s’il eût été seul au monde de ce rang, et -qui ressemblait aux images populaires de Napoléon. Et comme Thérèse -Lachmann, plus tard Mme de Païva, un soir qu’elle mourait de faim aux -Champs-Élysées, dit: «J’y ferai construire mon hôtel,» vous dîtes: -«J’aurai ce prince, à côté de qui on ne me permet pas de m’asseoir.» -J’aime autant vous dire que je sais que vous l’avez eu; mais quand donc, -Madame, et n’en sommes-nous pas encore au Prince? - ---Oh! dit-elle, à peu près... - -Et elle se baissa, pour prendre un autre carton, orné, comme la -plaquette que j’ai mentionnée ci-dessus, d’émaux de Popelin. C’était, -sur le dos, les armes impériales; sur l’un des plats, un médaillon -double, où le Prince et le premier Empereur se regardaient; sur l’autre -plat, une vue du Palais-Royal. Mais elle garda, sans l’ouvrir, ce carton -sur ses genoux, et elle dit: - ---Le dessein que j’avais formé d’_avoir_ le Prince ne se réalisa en -effet qu’au bout de plusieurs années. La raison de ce retardement est -assez singulière: c’est justement cette ressemblance que vous venez de -rappeler, que tout le monde connaît, et dont vous avez sous les yeux une -preuve entre mille. (Elle regarda un instant les deux médaillons.) - -«J’ai lu... Dieu! que je vais encore vous paraître pédante! N’importe, -puisque je vous ai avoué, à vous, que mon ignorance est une comédie. -J’ai lu, chez «l’Oncle», un bouquin de Restif de la Bretonne sur le -Palais-Royal (admirez la coïncidence), et particulièrement un chapitre -intitulé _les Ressembleuses_.--Je laisse à l’auteur la responsabilité de -ce mot barbare.--Selon Restif, à la fin du dix-huitième siècle, -certaines... matrones, pour procurer des illusions à leur clientèle, -recherchaient les sosies féminins des plus illustres et désirables -contemporaines, soit de la ville ou de la cour, soit du théâtre. Cette -supercherie se pratique aujourd’hui encore, mais avec moins de -raffinement. Car, s’il faut en croire Restif (et, entre nous, je ne le -crois guère), les matrones allaient jusqu’à faire mouler le visage des -dames auxquelles il s’agissait de ressembler; les ressembleuses -portaient longtemps ces masques, afin d’acquérir peu à peu la même -habitude et les mêmes jeux de physionomie, et elles achevaient la -ressemblance en étudiant la démarche, les gestes du modèle, jusqu’au -timbre et aux inflexions de sa voix. Encore une fois, je ne sais pas si -Restif a observé ou inventé tout cela; mais vous m’accorderez que le -Prince avait le masque napoléonien comme si on l’avait moulé sur -l’original pour l’appliquer ensuite à son visage. - -«Cette ressemblance prodigieuse, ou mieux cette identité, fit travailler -mon imagination. Je ne me souciais plus de prendre, au moyen d’une -passade banale, la revanche du déjeuner d’où j’avais été exclue: je -voulais Napoléon. Pas celui-ci: l’Autre. J’avais l’idée fixe, la -superstition, la passion de Napoléon, comme le héros de Stendhal,--mais -avec tous les avantages... et toutes les commodités que me donnait mon -sexe. - -Cette étrange confidence amena une digression. M. le vicomte de -Courpière n’est pas né interrupteur, il ne sait pas jeter dans les -couplets d’autrui des réflexions spontanées et vives; mais il aime à -développer posément des idées générales. Il coupa Mme la marquise de -Ventnor pour nous faire connaître ce qu’il pensait du culte bonapartiste -et du grand homme lui-même. Je n’éprouvais pas le besoin de l’apprendre -à ce moment-là précisément, et, de plus, les vues de M. de Courpière me -causèrent une certaine irritation. Il se flattait d’être une manière de -conquérant,--je ne saurais dire qu’il eût tort; et, comme la plupart des -hommes qui se sentent nés pour conquérir, il prétendait ressembler lui -aussi à Napoléon, le conquérant-type. Mais cette prétention ne dénotait -de sa part aucun orgueil, car il ne nous dissimula point que Napoléon -lui semblait surfait. - -J’avais lu dernièrement une interview d’un auteur dramatique célèbre, -qui de même comparait à l’Empereur le héros d’une de ses pièces, grand -brasseur d’affaires, donnait la préférence à son personnage, et -s’exprimait sur le compte de l’autre héros avec dédain. Je m’échauffai à -ce souvenir et à la diatribe scandaleuse de M. de Courpière; et -j’entrepris de faire une apologie de Napoléon, ce qui n’était guère -moins inutile que de déblatérer contre lui. Je ne parlai point de ses -talents militaires: je crois que tout a été dit là-dessus, et d’ailleurs -je n’y entends rien. Mais je déclarai que je l’admirais pour sa faculté -de souveraineté, sans pareille dans le passé ni probablement dans -l’avenir (espérons-le), et pour la forme de son intelligence, la plus -approchante que nos faibles génies puissent concevoir d’une intelligence -divine et providentielle: car elle apercevait du même regard les -ensembles et le détail. Mme la marquise de Ventnor daigna trouver ces -deux traits bien choisis, et elle y ajouta ceux qui peuvent plus -particulièrement séduire l’imagination d’une femme. Toute femme rêve un -maître, et celui-ci était le Maître. Quelle ivresse de s’assujettir à -lui, et en même temps de le dominer! Car elles dominent toujours, elles -sont toutes des servantes-maîtresses. J’avais bien dit qu’il était à -l’image de Dieu: quel effroi et quelle gloire d’être visitée par un -dieu, comme Alcmène, et par celui-ci, qui, dans les transfigurations de -l’amour, se faisait homme, enfant même, avec des brutalités et des -grâces! On nie qu’il ait pris le temps d’aimer: il a connu toutes les -sortes d’amour, fraîches idylles et vives passades, la délectation -morose de l’habitude: il a aimé jusqu’à l’impénitence une vieille -maîtresse infidèle et charmante; il a même aimé par snobisme, et, après -avoir violé l’archiduchesse comme ferait un charretier, il lui a voué -une sincère tendresse, étonnée, respectueuse,--despotique. - -Je fis à mon tour mon compliment à lady Ventnor: je lui assurai que l’on -ne saurait mieux résumer la vie amoureuse de Napoléon; mais je lui -rappelai qu’il était mort longtemps avant qu’elle ne naquît, et je la -priai de passer au Prince suppléant. - ---Pas encore, dit-elle: j’ai, par ordre chronologique, un épisode -préliminaire à vous raconter. - -Elle avait été remarquée--ah! cela devait arriver--par un autre membre -de la famille impériale, enfin par le second Empereur lui-même. Elle lui -avait plu, et n’avait point résisté à la tentation d’éprouver si cet -autre neveu de son idole lui était aussi ressemblant. Ce fut une -désillusion. Non certes qu’elle n’eût gardé un aimable souvenir de -Napoléon III. Comme tous ceux qui l’ont approché, elle vantait son -charme nonchalant, son extrême courtoisie, sa bonne éducation, si rare -chez les têtes couronnées, son intelligence séduisante, mais chimérique, -en tout point l’opposé de l’intelligence effective du grand Empereur. Il -semblait avoir le goût des femmes, et avec cela en être désabusé. Il les -traitait avec égards, d’un air d’ennui dissimulé par politesse, d’humeur -toujours égale, sans rien de l’humanité capricieuse de Napoléon Ier. -Lady Ventnor s’empressa d’ailleurs d’ajouter qu’il y avait dans ce -raccourci plus d’hypothèse que d’expérience, et qu’elle était bien allée -avec lui jusqu’au rendez-vous, mais qu’un incident tragique avait éludé -le dénouement. - -Le protocole était moins sévère en ce temps-là que depuis la République, -l’Empereur se déplaçait fréquemment sans escorte de Cent-gardes; et l’on -ne faisait notamment point, quand il partait en expédition galante, tous -les embarras que l’on ne manquerait point de faire aujourd’hui si nos -vénérables présidents s’avisaient de courir. On avait cependant fouillé -l’hôtel des sous-sols aux combles, lady Ventnor avait été priée de se -tenir dans son boudoir et de n’en plus bouger, une heure au moins avant -que Sa Majesté n’arrivât: et un agent de la police secrète, un Corse, -s’était installé, sans lumière, dans la pièce voisine, qui commandait le -boudoir. - -L’Empereur vint à l’heure fixée, comme en visite, et entama d’abord une -conversation de la plus irréprochable banalité, qui faisait contraste -avec ce mystère et cette surveillance. Le contraste parut encore plus -étrange lorsque l’on entendit, à côté, un léger cri de surprise, un coup -sourd et la chute d’un corps. L’Empereur fit un geste d’excuse, et -vivement, mais avec sang-froid, ouvrit la porte, au moment où l’agent -corse l’ouvrait aussi, de sorte que Sa Majesté faillit être heurtée. On -vit par terre, poignardé, un jeune valet de chambre italien, engagé -récemment. Le Corse prétendit qu’il appartenait à une société de -carbonari et qu’il avait tenté de s’introduire dans le boudoir pour -assassiner l’Empereur: il n’avait peut-être fait que passer là -innocemment, sans savoir que l’Empereur y était. Napoléon fut aussitôt -emmené, presque de force, par ses agents, et dut enjamber le cadavre. - ---Il me faisait, dit lady Ventnor, l’honneur de vouloir absolument -rester, mais il dut céder. Je ne l’ai d’ailleurs pas revu, et ce furent -là toutes mes relations avec Napoléon III. - -«C’est, poursuivit-elle, peu après que je fus mise en relation avec le -seul _ressembleur_. Il désira de me connaître, apparemment sur le -conseil de l’un des trois ou quatre amis intimes qui, pour sa commodité -et les convenances (bien qu’il en fît bon marché), endossaient ses -maîtresses, mais je ne sus jamais lequel. Le lieu de la rencontre fut -chez Anna Deslions, qui avait joui longtemps des faveurs du Prince et -qui pensait se conformer aux précédents historiques en étant maintenant -complaisante à ses nouvelles fantaisies. Le protocole fut assez -impudent: le Prince me prit à sa droite, ce qui revenait à me jeter le -mouchoir publiquement, et, pour que nul n’en doutât, il me traita -pendant le dîner, où nous étions quinze, comme si nous eussions été tête -à tête. J’oubliais de vous dire que je n’avais pas été consultée, mais -simplement avertie par Anna Deslions que je ferais bien, pour commencer, -de résister un peu, parce que Son Altesse Impériale aimait cela. - -«Mon Dieu! ces façons ne pouvaient pas me déplaire: elles étaient -napoléoniennes, elles répondaient à mon dessein. Il n’y avait que cette -résistance qui me chiffonnât. Je n’avais aucune envie de me marchander, -et je hais l’hypocrisie. J’eusse préféré en user avec le Prince aussi -librement qu’il faisait avec moi. Le dîner eût tourné à l’orgie romaine! -Je m’oubliai. Anna, qui était la correction même, se fâcha. Vous pensez -qu’elle ne pouvait gronder le Prince; elle me fit des yeux, inutilement; -elle se décida enfin à se lever de table et, d’un signe impérieux, -m’appela dans le fumoir, pour me dire: «Mais résistez donc, malheureuse, -résistez!» J’en ris beaucoup et je fis ensuite de mon mieux; mais je -crois qu’elle exagérait et que le Prince n’y tenait pas tant que cela. - -«Par exemple, je résistai quand il prétendit, au sortir de table, -m’emmener, sans reparaître au salon, et m’accompagner chez moi. Je -m’étais mis dans la tête que la chose aurait lieu chez lui et qu’il -m’enverrait ses ordres par son premier valet de chambre, comme faisait -l’autre. Je jouais gros jeu, car il était l’homme du moment, et rien ne -me garantissait qu’il désirerait encore demain ce qu’il souhaitait si -fort ce soir. Cependant ma fantaisie, que je lui dis et que je lui -expliquai, l’amusa. Il se monta, fut d’une verve étourdissante, s’occupa -de tous sans paraître brouillé avec moi. Je n’avais pas résisté, il ne -me pressait plus, et il demeura jusqu’à onze heures du soir: Anna -Deslions n’y comprenait rien, ni quand elle le vit partir, seul, et -pourtant de la meilleure humeur. - -«--Mais vous l’avez raté, ma chère! me dit-elle, consternée. - -«--Je ne crois pas, fis-je. - -«Je ne l’avais même pas différé. Je rentrai, je me mis au lit, dans ce -grand lit de marqueterie que je vous ai laissé entrevoir l’autre jour; -et, sous l’Aurore qui plane à la voussure de la niche, je m’endormis -comme un enfant sur qui veille son ange gardien. Je fus tirée de ce -sommeil innocent par un carillon. Ma femme de chambre se précipita chez -moi et me dit qu’il fallait me lever et m’habiller au galop, et que l’on -m’attendait en bas, d’ordre du Prince, pour me conduire au Palais-Royal. -J’ai le réveil mauvais, je me mis en colère, et j’envoyai Son Altesse -Impériale à tous les diables. Puis je songeai que je n’avais pas volé ce -qui m’arrivait, et je trouvai même la plaisanterie assez bonne. J’y -répondis par une plaisanterie du même goût: je revêtis ce que vous -pouvez imaginer de plus somptueux et de plus inexpugnable comme toilette -de cour, et je me parai de bijoux plus qu’une châsse. - -«Je ne fus au Palais-Royal que sur les trois heures du matin, où je -trouvai le Prince qui piaffait. Il me reçut mal. Bah! mon programme -comportait d’être rudoyée à l’occasion. Mais j’avais passé la mesure: je -n’avais pas l’air d’une femme à qui l’on peut dire: «Maintenant, -déshabille-toi,» comme l’autre Napoléon n’eût pas manqué de le faire -après avoir grondé un peu. Mon Prince ne le dit pas, et, quand il -redevint poli, il ne redevint point galant. Ma visite tournait à la -grande cérémonie, assez comique à pareille heure. Puis, comme nous -mourions de faim tous les deux, bien qu’Anna Deslions nous eût -magnifiquement traités (mais de sept à neuf), il fit servir à souper, où -il prodigua pour moi son esprit, son éloquence impériale, son familier -et son sublime. Je crois que je ne lui répondis point mal. Le ton de cet -entretien décida de la suite de notre liaison, qui fut toujours sérieuse -et relevée. Cela n’empêchait pas l’abandon. Je lui contai, entre autres, -l’histoire de ce déjeuner que vous me rappeliez tout à l’heure, et -l’espèce de vœu que j’avais fait. Il fut décidé que nous y satisferions -le lendemain, toujours avec le même cérémonial. - -«On vint, en effet, me chercher, mais cette fois à onze heures. J’y -allai en négligé, il me reçut de même, et je connus un autre Napoléon, -je dirais presque un Bonaparte, celui qui jouait aux barres dans le -jardin de la Malmaison, et à d’autres jeux... Les jeux de princes n’ont -rien de singulier, et vous savez que je n’aime pas à m’étendre sur le -chapitre des intimités. - -«Celles-ci durèrent fort longtemps, et jamais le protocole ne fut -modifié. Le Prince me faisait l’honneur de venir chez moi souvent, au -moins deux fois par semaine, mais à l’heure de mes amis, et tout le -monde pouvait feindre d’ignorer ce que tout le monde savait. Jamais il -ne franchit le seuil de ma chambre, mais il m’envoyait chercher le soir -de temps en temps. On ne me prévenait point, mais je me faisais un -devoir de me rendre libre si je ne l’étais point. La fantaisie du Prince -était fort irrégulière: il se passait quelquefois des quinze jours sans -que je fusse mandée au Palais, puis j’y allais trois jours de suite. Il -me recevait toujours dans une petite bibliothèque attenante à un salon -où venait fréquemment la princesse. Il voulut même un jour me la faire -voir par le trou de la serrure, et il se permit, à propos de l’extrême -simplicité de sa femme, des plaisanteries, certes respectueuses, mais -que je n’aime point. Je les lui reprochai sérieusement. - -«Nos entretiens étaient fort divers, et je ne savais jamais, en -arrivant, ce qui allait se passer, s’il me bousculerait et gâterait ma -robe, ou si nous causerions trois heures durant des plus graves sujets -de politique. Il oubliait volontiers l’amour quand il était en pique -avec les Tuileries, et ses piques n’étaient point rares. Je me gardais -de faire l’Égérie, et il ne m’y engageait point. Je crois qu’il faisait -cas de mon jugement, mais il trouvait moyen de délibérer avec moi sans -jamais me consulter, ou du moins sans en avoir l’air. Je ne me -permettais de dire mon avis que s’il attaquait la religion. Vous savez -combien il était, hélas! libre-penseur. C’était le seul nuage entre -nous. Sur Dieu, je n’entendais pas raillerie. Il en riait, après s’être -fâché, et cette différence de nos opinions n’empêchait pas que je ne lui -fusse nécessaire. Il voulait même m’avoir auprès de lui, invisible et -présente, en des circonstances où, moi, je m’y trouvais déplacée. Il -assurait que je pouvais seule l’aider à supporter les corvées -officielles! - -«Il me faisait suivre les chasses en voiture fermée, et c’est ainsi que -j’assistai à ce bain qu’il prit, un jour de grande chaleur, dans l’étang -de la Reine Blanche, à l’effarement des dames présentes. Il osa même, un -soir, me faire entrer dans la cour du château de Compiègne, où je fus -témoin d’un spectacle inattendu. L’on avait apporté de Beauvais un -mobilier de salon tout neuf, fort laid, mais d’une grande valeur, et on -l’avait garé dans un vestibule. Il faisait beau, très chaud; -l’Impératrice et ses dames d’honneur sortirent pour prendre l’air. Comme -elles ne savaient à quoi passer le temps, elles firent tirer dans la -cour ces chaises, ces canapés, ces fauteuils, et jouèrent au chat -perché. Quand elles furent lasses de sauter à pieds joints sur les -tapisseries, elles changèrent de jeu, et s’amusèrent à les lacérer à -grands coups de ciseaux. Cette scène me rappela le célèbre tableau de -Winterhalter, avec plus de mouvement. - -«Je rompis avec le Prince peu de temps après. J’eus l’idée -extraordinaire de lui faire une scène de jalousie! C’est à n’y pas -croire. Mais il fallait que cela finît, comme tout doit finir, et le -prétexte importe peu. Le Prince fut, selon sa coutume, implacable: je -veux dire que nous ne nous réconciliâmes jamais amoureusement; mais -notre amitié ne souffrit point de la rupture de notre amour. Il s’est -jusqu’à son dernier jour soucié de moi, avec la plus tendre, la plus -touchante sollicitude, ses lettres en font foi. (Lady Ventnor nous en -laissa enfin lire quelques-unes, mais elle ne me permit malheureusement -point de les copier.) Toutefois, reprit-elle, il ne s’est plus soucié de -moi qu’à distance, de haut. Il passait dans ma vie, songeur, les mains -croisées derrière le dos, un peu voûté, comme pour se réduire à la -médiocre taille de l’autre, et c’était «l’autre» plus que jamais, et -même un portrait officiel de l’autre... - -«Bien longtemps après, dit-elle encore, je l’ai revu, oh! cette fois, de -si loin!... Je traversais le lac de Genève sur mon yacht, nous passâmes -devant Prangins. A tout hasard, je dirigeai la longue-vue vers le -château. Je le vis. Il faisait lentement, lourdement, le tour de cet -immense tapis vert qui descend de la façade jusqu’au bord de l’eau; et -je crus un moment que j’étais en pleine mer, que je croisais près de -Sainte-Hélène, que je voyais l’autre sur son rocher... - ---Vous y mettez, dis-je, un peu de complaisance, et même de romantisme; -car Prangins est une Sainte-Hélène bien agréable. - ---Oui, dit-elle en souriant. - -Elle reprit: - ---Ce n’est pas la dernière vision que j’aie eue de lui. Je l’ai revu... -non, je l’ai entendu... Je l’ai entendu mourir, à l’hôtel, à Rome. Quel -étrange hasard que j’y sois venue sans savoir qu’il y était, et -justement pour apprendre qu’il était en train de mourir! Du vestibule, -où j’entrais, je reconnus sa voix, sa grande voix de commandement et de -colère. Il chassait de sa chambre le prêtre; il hâtait le départ d’une -amie indiscrète; il refusait de recevoir un fils... J’arrivais bien, -moi, quatrième! Naturellement, je n’allais pas demander à être reçue; -mais je fus aussi bouleversée que s’il m’avait expulsée comme les -autres; et, attendant je ne sais quoi, je n’osais rentrer dans ma -chambre, j’errais dans les couloirs, où les trois autres, comme des âmes -en peine, erraient aussi; nous nous rencontrions, nous nous devinions -sans nous connaître, et nous n’osions pas nous regarder. Et là-haut la -grande voix grondait toujours, et mugissait, et tonnait jusqu’au dernier -soupir!... - - - - -VIII - -ÉMILE - - -J’admire la diversité de M. de Courpière: il aurait le droit d’être -monotone, il est l’homme d’une seule idée; mais, outre que des hasards -complaisants ont paru faire exprès de varier à l’infini ses situations, -il a lui-même toujours considéré que son industrie particulière devait -s’appliquer à n’importe quoi; et l’on peut dire qu’il n’a de personnel -que son point de vue, d’où il ne se gêne pas pour regarder de tous les -côtés. Au rebours de ce personnage de La Bruyère qui est propre à tout, -autrement dit à rien, il profite de ce qu’il n’est propre spécialement à -rien pour prétendre à tout. On se rappelle que naguère, sans se laisser -divertir de sa vocation, il a porté aux affaires de son pays un intérêt -bien naturel d’un homme né pour siéger à la Chambre des pairs, s’il y en -avait une. La malice du suffrage universel ne lui a même pas permis -d’obtenir un siège à la Chambre des députés; mais son activité politique -ne faisait que sommeiller, et un beau matin il m’annonça qu’il allait -tâter du journalisme. - ---Je suis, me dit-il, à la veille de lancer un grand quotidien, qui aura -douze pages et ne coûtera qu’un sou. - ---Ah! bah? dis-je. - ---Oui, fit-il, c’est le moment. - -Je lui objectai que toute personne qui crée un journal ou qui publie un -livre se flatte que le besoin s’en fît sentir précisément à cette -heure-là: mais il n’a pas coutume de s’arrêter aux objections. Il -poursuivit: - ---Un grand quotidien d’un sou et de douze pages raflera du premier coup -toute la clientèle des confrères, s’il est résolument bourgeois, s’il -tourne en dérision le snobisme socialiste, s’il exploite la peur des -classes dirigeantes, s’il attaque de front la tyrannie des syndicats et -l’impôt sur le revenu, si enfin il réclame le maintien de la peine de -mort et s’il s’enjolive d’un peu de littérature honnête: car la -pornographie a fait son temps. - ---Ce programme, dis-je, me sourit, mais il faut de l’argent. - -Et, par suite de je ne sais quelle association d’idées, je me mis à -chercher malgré moi s’il n’y avait point une femme là-dessous. - ---De l’argent! répondit M. de Courpière. Je te crois! Il faut un million -ou un million et demi. Je ne marche pas à moins de quinze cent mille -francs. - ---Tu te mets bien, dis-je. - -Il haussa les épaules. Une autre association d’idées me fit songer à -lady Ventnor, et je lui dis en plaisantant qu’il devrait demander cette -somme à notre amie. Il me répondit avec un admirable sang-froid: - ---C’est naturellement à elle que je la demande. - ---Ah! fis-je, un peu choqué de cette indiscrétion qui me semblait -prématurée. - ---Je trouverais facilement, reprit-il, quinze cent mille francs -ailleurs. Je n’ai qu’à me baisser. Mais je donne la préférence à lady -Ventnor. Je souhaite un associé plutôt qu’un bailleur de fonds. Je -devrais dire une associée, car ce mot devrait toujours être employé au -féminin. Or je ne saurais trouver d’associée plus précieuse que la -marquise. Son esprit s’appareille merveilleusement au mien, et je -pressens que nous ferons à nous deux de grandes choses. - ---En attendant mieux, dis-je. - -M. de Courpière haussa une seconde fois les épaules. Je repris: - ---Tu m’as reproché l’autre jour d’avoir voulu escroquer un tête-à-tête à -lady Ventnor: j’espère que tu ne vas pas chercher ta revanche, et que tu -me permettras d’assister en tiers à la conférence où tu solliciteras ses -avis, sa collaboration et quinze cent mille francs. Je voudrais voir -comme on s’y prend pour tirer d’une femme un million et demi. - ---Tu assisteras à notre conversation, répondit M. de Courpière. La -marquise et moi ne suffirions pas à fabriquer un journal. Il doit y -avoir, dans ces machines-là, un tas de corvées où une femme n’entend -rien, et dont il ne me plairait pas de me charger. - ---Oui, dis-je, la cuisine. - ---Ce mot dit tout. Eh bien, je te la confierai. - ---Avec des appointements de chef. Je n’en demande pas plus. - ---Tu penses bien que je ne vais pas te chicaner sur tes gages. - ---Merci, dis-je. Et quand voyons-nous lady Ventnor? - ---Mais, dit-il, cette après-midi. C’est pourquoi je t’ai parlé de -l’affaire ce matin. - -Le rendez-vous eut lieu dans le petit salon des archives. Je m’en -félicitai. J’avais peu de foi au journal de M. de Courpière, que -j’intitulais déjà, à part moi, le _Pot au lait_. Je pensais que lady -Ventnor, après avoir éludé la proposition qui lui allait être faite de -consacrer à cette feuille un de ses millions et la moitié d’un autre, -serait bien aise de trouver un prétexte pour changer de conversation et -se laisserait volontiers remettre par moi sur le chapitre de ses -souvenirs et de ses correspondances. - -Mais lady Ventnor n’a pas moins de diversité ni d’imprévu que M. de -Courpière. Elle écoute d’abord tout ce qu’on lui dit, et le prend au -sérieux jusqu’à preuve du contraire: c’est un principe fort sage. Elle -oblige ses interlocuteurs d’avoir des idées nettes et de mettre les -points sur les _i_. Avec Maurice, la besogne n’est point petite; mais -elle s’en tira mieux que je n’eusse pu faire, moi qui ai l’habitude. -Elle approuva les grandes lignes de son programme, puis elle le compléta -et, pour expliquer ses vues personnelles, prononça une manière de -discours-ministre sur la politique générale, tant extérieure -qu’intérieure. - -Je ferai grâce à mes lecteurs de ce morceau, qui me parut un peu long, -mais bien remarquable par le sens pratique: c’est l’essentiel de -l’intelligence des femmes, les hommes seuls s’égarent quelquefois dans -les nuages. Mais lady Ventnor passait l’ordinaire moyenne du terre à -terre féminin. Cette personne bien pensante, qui m’avait souvent agacé -par ses jérémiades sur les malheurs du temps présent, se manifesta -soudain l’ennemie de toute superstition et même de tout principe, au -moins de toute idée _a priori_, indifférente même à la forme du -gouvernement, pourvu qu’elle y exerçât une influence, et ne s’effarant -d’aucune incohérence ni d’aucune contradiction de la réalité, enfin une -opportuniste intégrale (il faut bien que j’use de cette langue). Elle en -gênait M. de Courpière, que les bienséances et son titre obligent de -croire à quelque chose. - -J’observais le visage de lady Ventnor cependant qu’elle nous débitait sa -profession de foi: le caractère s’en était modifié sensiblement. Elle me -rappelait ces petites bourgeoises, épouses de commerçants, qui sont -diligentes, entendues et commandantes; qui ne portent point la culotte, -mais au moins le pince-nez; qui tiennent les livres et sont -d’incomparables majordomes, ou madames j’ordonne. Elle me semblait -capable de gouverner la France, comme, par exemple, une boulangerie: la -loi salique est peut-être une sottise. Je ne pus me défendre de lui -adresser mes félicitations. Elle les reçut en boutiquière modeste, qui -est à la peine, mais veut que son mari soit à l’honneur: «C’est lui -qu’il faut complimenter, ce n’est pas moi.» - -Elle dit: - ---Je ne suis qu’une bonne élève. - -«Allons donc!» pensai-je; et alors je m’aperçus que, depuis qu’elle -exposait ses idées, tout en les trouvant féminines, je «cherchais -l’homme» qui les lui avait pu suggérer; de même qu’aux premiers mots -qu’avait dits M. de Courpière de quinze cent mille francs, j’avais -«cherché la femme» qui les lui procurerait. La réponse que venait de me -faire la marquise me permettait de lui dire sans impertinence: - ---Quel est le maître? - -Je n’y manquai point. Elle prit sur un des rayons de la bibliothèque, -entre le _Roman de la Momie_ et les _Paradis artificiels_, une miniature -encadrée d’ébène, qu’elle me tendit. - -La tête du personnage y était seule représentée, et je me demande à quel -indice je devinai la disproportion de cette tête puissante au corps que -je ne voyais pas, la stature brève, le cou dans les épaules. La peinture -était minutieuse, d’une mollesse écœurante, et il fallait que le modèle -eût des traits singulièrement nets et durs pour que l’artiste n’eût -point réussi à les rendre fades et frustes. Les yeux très clairs -dardaient et assenaient un regard despotique, presque furieux. Le teint -exsangue était d’un vieillard, mais le pinceau avait léché et effacé les -rides. Toute autre preuve de l’âge manquait, ainsi qu’aux visages -entièrement rasés. De plus, le crâne était chauve, avec le même luxe de -bosses qu’une tête destinée à la démonstration de la phrénologie. La -pose était de trois quarts, mais on sentait le profil de médaille, et si -ressemblant à celui de l’Empereur--ou de son neveu, que je me demandai -un instant si je n’avais point devant les yeux quelque portrait gauche -de l’un ou de l’autre. - -Mais il n’y avait qu’une ressemblance littérale et point d’air de -famille. Le personnage ressemblait à Napoléon, comme tant d’Américains -lui ressemblent, et je trouvai en effet de l’américain dans cette -physionomie. Mais voici maintenant que j’y découvrais tous les traits du -bourgeois d’il y a soixante-quinze ans, l’original et le seul vrai--on -n’en fait plus--M. Thiers!--étroit, têtu, important, prépondérant, -sculpté dans du bois, assis dans son faux-col. Comme je tire vanité de -mon aptitude à déchiffrer les figures vivantes ou les portraits, je -m’empressai de communiquer à lady Ventnor les résultats de mon analyse, -et elle sourit d’un air à me faire croire qu’elle trouvait à ces -réflexions quelque profondeur. - -Je demandai alors le nom du personnage, et elle parut surprise que je ne -l’eusse point reconnu. Elle me dit ce nom, qui était celui du plus -célèbre journaliste d’hier: je ne l’ignorais point, mais je ne savais, -sur l’homme, rien de précis. Elle s’étonna encore, et se lamenta. Triste -chose que l’éphémère puissance, la gloire viagère des journalistes! -Quoi! la presse transformée et l’on peut dire recréée, tant d’écriture, -un tel amas de papier, un labeur écrasant, une idée par jour, une -influence si effective sur l’opinion et sur les événements, et rien ne -reste, à peine un nom, pas une ligne, ni un souvenir! Elle transposa les -stances à la Malibran et les appliqua aux journalistes: «Sans doute il -est trop tard pour parler encore d’elle...» - ---Madame, lui dis-je, parlez-nous tout de même de lui. Je le connais -mal, c’est une raison pour que je désire de le connaître davantage. - ---Vous le connaissez mal, mais vous l’avez attrapé du premier coup. Vous -n’avez eu qu’à jeter les yeux sur un assez pauvre portrait: cela est -extraordinaire, et vous méritez que l’on vous fasse toucher du doigt la -justesse de vos définitions. - -«Émile, reprit-elle... Si je lui donne ce petit nom, qui était -réellement le sien, n’allez pas croire que je le fasse par un reste de -familiarité, et que je me permette de le tutoyer devant vous. Mais il -affectait lui-même de s’appeler Émile tout court, par bravade, à titre -d’enfant adultérin. C’est aussi un prénom philosophique, imprégné du -souvenir de Rousseau. Émile ressemblait donc à Napoléon, et vous pensez -bien que c’est d’abord ce que je remarquai de lui. Je n’en avais pas -fini l’autre jour avec les _ressembleurs_: il restait encore celui-là. -J’ignore, et vous aussi, les lois de la physionomie; mais je sais qu’il -n’y a point de ressemblance physique sans ressemblance morale, et que -l’on doit toujours juger les gens sur l’apparence,--à condition, bien -entendu, que l’on sache lire et interpréter l’apparence. Dans cette -tête-ci ne pouvait loger qu’une âme bâtie sur le même plan que l’âme de -Napoléon; âme de dominateur et d’organisateur, qui sans doute appliquait -à des objets différents un génie pareil, sinon égal, et dont l’histoire -pouvait aussi bien s’intituler _Victoires et Conquêtes_; le mieux venu -des ressembleurs, car sa ressemblance n’est point rigoureuse et servile; -le plus moderne, car c’est le Napoléon des affaires, il a livré et il a -gagné les batailles de l’argent, il a créé des journaux comme l’autre -des armées, il a fondé l’empire de la presse. - -«Il peut vous rappeler aussi les Américains qui ont usurpé le masque de -notre César. Il fut comme eux entreprenant et téméraire, il eut le goût -du risque et il provoqua les hasards. La grandeur ne lui suffisait -point: il préférait l’énormité. Il aimait les chiffres vertigineux. Ses -conceptions étaient simples, et on disait, quand il avait réussi: «Ce -n’est pas si malin», mais le tout était d’y penser. Par exemple, il -diminua de moitié le prix de ses journaux, et il en tripla le tirage. Il -osa vendre son papier moins cher que le prix de revient, et il gagna -beaucoup plus que la différence au moyen de la publicité. Ce sont des -procédés américains si vous voulez; mais il fut Américain sans le -savoir, et avant les Américains eux-mêmes. Il fut Français; il fit -fortune dans le commerce des idées en gros, des paroles sonores et du -papier noirci: c’est une aventure bien française. - -Mais lady Ventnor paraissait admirer surtout que j’eusse découvert sur -cette figure l’empreinte bourgeoise, et elle me félicita de ma -perspicacité en termes que je ne rapporterai point, par modestie. - ---Oui, continua-t-elle, Émile, ce César de la Presse et cet aventurier -de la finance, fut prodigieusement bourgeois, et comme seuls les -Français savent l’être. Et ceci n’est pas, entre parenthèse, pour le -rendre si différent de Napoléon. Vous parliez de M. Thiers, qui est le -type du bourgeois comme Napoléon celui de l’empereur. Les deux masques -ont des traits communs. Thiers le savait bien et s’enorgueillissait de -cette ressemblance. Elle n’est pas imaginaire, mais elle ne signifie pas -que Thiers avait le génie stratégique: elle signifie que le génie de -Napoléon s’encadrait de préjugés bourgeois, auxquels nous devons tout ce -qu’il y a d’arriéré, de superstitieux et d’étriqué dans le code. Nous ne -concevons plus guère aujourd’hui que l’on puisse être un philistin avec -une intelligence vaste et même du génie; mais ce mélange n’était point -si rare à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième -siècle. Émile était né en 1806. - -«Le préjugé des enfants naturels est un de ceux que nous avons mis à -néant. Mais il était alors vivace. Émile s’en croyait affranchi: la -preuve du contraire est qu’il en souffrait, et sans raison, car jamais -il n’avait subi les humiliations dont Alexandre Dumas fils s’est plaint -si amèrement. Je vous ai dit qu’il affectait parfois de s’appeler Émile -tout court; mais il avait pris d’autorité, et il portait publiquement le -nom de son père. Ce père, qui ne pouvait le reconnaître, l’avouait. Et -j’ai vu Émile, vieillard, illustre, sourdement souffrir d’une tache de -naissance à laquelle personne ne pensait plus. - -«D’un bourgeois, il avait encore cette vanité que vous appelez -aujourd’hui snobisme. Il s’était marié deux fois. Sa première femme -était l’esprit le plus facile et le plus brillant, poète, mais de -profession, et surtout femme de lettres, et qui l’était devenue plus -encore au contact d’un tel mari. Elle s’était faite son associée, sa -collaboratrice. Il l’avait perdue trop jeune, et il ne l’oublia jamais. -Il épousa cependant la veuve d’une espèce de prince allemand, et il fut -encore, en ceci, bourgeois à la manière de Napoléon: il eut sa -Marie-Louise après sa Joséphine. Mais il fut moins dupe que l’Empereur, -et il chassa la princesse avec fracas, en désavouant des enfants qu’elle -était allée lui faire on ne sait où. - -«Il avait enfin le plus bourgeois des snobismes, que j’appellerai le -snobisme du violon d’Ingres. Cet homme formidable, meneur d’hommes, -terreur des gouvernements, ne jouissait pas de sa puissance réelle ni de -ses succès: il n’ambitionnait que ceux du théâtre. Il bâclait, avec la -même fièvre que ses articles, des pièces étranges, terribles, risibles, -qu’on ne jouait pas, ou qui tombaient. Une seule fois, il inventa une -belle situation dramatique; il ne vint pas à bout de la pièce; Dumas -l’exécuta, sèche et poignante, et le succès fut brutal comme l’œuvre; -mais Émile trouva qu’on lui avait défiguré son idée, et retira sa -signature. - -«C’est le théâtre qui a fait de nos relations mondaines une intimité. -Figurez-vous que je passais pour avoir le sens du théâtre. Je crois même -que Sarcey avait écrit dans un de ses feuilletons, où il aurait pu se -dispenser de parler de moi: «Elle a le sens du théâtre.» D’où m’était -venue cette réputation? D’avoir joué, deux ou trois années durant, et -Dieu sait quels rôles, aux _Délassements-Comiques_? Franchement, -d’ailleurs, je la méritais. J’avais le sens du théâtre, ou du moins un -certain sens: c’est-à-dire que je pressentais infailliblement les -endroits tragiques où le public poufferait de rire. Cette faculté ne -laissait pas d’être précieuse pour Émile. - -«Il me lut un jour une pièce où il y avait plus d’horreur, en trois -actes, que dans tout Shakespeare, avec je ne sais quoi de plus -particulièrement eschylien. J’eus la vision prophétique d’une salle en -délire, et je me fis un devoir d’indiquer à Émile, avec la dernière -précision, tous les endroits où on se pâmerait. Il le prit mal, me fit -une scène, me traita même de bête, et déclara que je n’avais aucun sens -du théâtre. Mais l’événement fut si conforme à mes pronostics qu’il crut -désormais en moi comme les esprits forts croient aux tireuses de cartes -qui leur ont dit «des choses extraordinaires». Et il ne manqua point de -me venir lire la pièce suivante. - -«J’en augurai à peu près de même, je lui donnai des indications aussi -précises, et cette fois, comme je m’affectionnais à lui, je le conjurai -de garder son manuscrit au fond d’un tiroir. J’ai à peine besoin de vous -dire qu’il cessa dans l’instant même de croire en moi. Il me traita une -seconde fois de bête, se fit jouer, et l’événement me justifia beaucoup -plus que je n’eusse souhaité. - -«Je ne suis point la femme qui veut avoir raison coûte que coûte et qui -se console du malheur des autres avec un «je l’avais bien dit». Certes -le succès ou la chute d’une pièce sont peu de chose, et l’ivresse ou -l’effondrement des auteurs un soir de première m’ont toujours paru -disproportionnés et ridicules. Je ne pus cependant garder mon sang-froid -quand je vis ce potentat dans les coulisses, abîmé comme Napoléon après -Waterloo. Il me supplia de ne pas l’abandonner. Je l’emmenai dans ma -voiture. Je me gardai du «je l’avais bien dit», mais il me dit: «Ah! -Marguerite, si je vous avais cru!» Et il me témoigna de la façon la plus -touchante, la plus puérile, la confiance qu’il avait en moi. - -«--Soyez pour moi, me dit-il, la Francine de _Maître Guérin_, la fille -et la tutrice de ce vieux fou d’inventeur. Vous m’empêcherez de faire -des pièces. Vous serez bonne, mais raisonnable et même sévère. Je me -laisserai conduire et, au besoin, morigéner par vous.» - -«Un soir de première, qui n’est hors de soi? Même moi, qui en -plaisantais tout à l’heure; mais je suis une enfant de la balle! Il -n’eut point de peine à m’attendrir. Je promis à ce vieillard désemparé -tout ce qu’il voulut.» - -Lady Ventnor s’interrompit pour me demander ce qui ne me plaisait point; -car il paraît que je faisais la moue. C’était sans m’en apercevoir; -mais, dès qu’elle m’en avisa, je lui dis: - ---Madame, il me semble que vos histoires se répètent. Voilà que vous -devenez la fille d’Émile, comme vous étiez devenue, plusieurs années -auparavant, la nièce de «l’Oncle»! - ---Je me moque des répétitions, dit-elle. Je vous raconte ma vie, je ne -fais point de littérature. D’ailleurs, je vous ferai observer que, s’il -y a répétition, il y a aussi progrès. Je n’étais que nièce à mes débuts, -je deviens fille adoptive, c’est monter en grade. De plus, l’Oncle m’a -recueillie quand je n’avais point de domicile personnel: lorsque Émile -m’adopta, j’en avais un, et même d’une certaine magnificence, que je -vous ai fait visiter l’autre soir. - ---Je ne pense point, dis-je, que vous ayez poussé la piété filiale -jusqu’au déménagement? - ---Non, dit-elle. Il désira cependant que j’eusse un appartement chez -lui. Son hôtel était aussi vaste que le mien, et d’un luxe plus -apparent. J’y demeurai parfois des semaines, quand il avait plus -particulièrement besoin de mes services, je veux dire de ma protection. -A l’époque des villégiatures, je l’accompagnais à Trouville ou aux eaux. -Je prenais mon rôle au sérieux. Je ne le jouais que par intermittence; -mais toute l’habitude de ma vie en était modifiée, je devenais, ou -plutôt je me préparais à devenir une autre femme... - -Et c’est vraiment cette «autre femme» que nous avions à présent devant -les yeux. A mesure qu’elle évoquait ces souvenirs, si différents des -histoires plutôt cyniques qu’elle nous avait jusques alors contées, elle -se métamorphosait: elle prenait la figure de l’emploi honnête qu’elle -prétendait avoir tenu auprès d’Émile. Je ne m’étonnai point cette fois -qu’elle fît à M. de Courpière une confidence qui produisait sur elle, -après tant d’années, un si merveilleux effet de purification visible et -de rajeunissement. - -Mais j’avais une méchanceté sur les lèvres, et je ne pus la retenir. Je -rappelai à la marquise que, du temps de l’oncle, son rôle de nièce ne -lui avait point suffi, et qu’elle s’était dédommagée au bal Constant. - ---Voilà justement, répondit-elle, ce qui vous prouve que mon histoire ne -se répète pas. Je trompais mon oncle sans scrupule, je n’aurais pas -trompé mon père. Je ne vous dis pas que je ne fus point aimée, ni même -que je n’aimai point; mais on me respectait, et je me respectais -moi-même. - ---Bah! dis-je, est-ce qu’on demandait à votre soi-disant père la -permission de vous aimer? - ---Non, mais on lui demanda ma main. - ---J’imagine qu’il la refusa. - ---Il l’accorda. Ce fut une scène à la Greuze. - -Je la pressai de nous conter ce nouvel épisode; mais elle nous remit, -comme elle disait, au prochain numéro, et nous demanda si nous étions -libres de revenir le lendemain. - ---Oui, dit M. de Courpière, qui semblait grognon. D’autant que nous -n’avons presque pas parlé de mon journal. - - - - -IX - -LA CROIX DE GENÈVE - - -M. de Courpière n’eut pas satisfaction le lendemain et il ne fut même -pas question de son journal. Mme la marquise de Ventnor, qui décidément -excelle à mettre en scène et y témoigne peut-être un peu trop -d’application, ne nous reçut point dans ses archives officielles, mais -dans un boudoir, qui était aussi une manière de temple de mémoire, mais -plus intime. Cette pièce, la plus modeste de l’hôtel, était second -Empire sans miséricorde: le «mobilier complet», canapés, fauteuils et -chaises de bois noir, garnis de moquette à fond noir roussi, où -s’enlevaient en clair des cigognes parmi des bouquets de roses rouges et -de roses thé; une table noire, incrustée de cuivre; et une table à -ouvrage, dont le couvercle, relevé, était doublé d’une glace. Sur la -pendule cubique, de marbre noir, se dressait une réduction Colas de la -Vénus de Milo, et les candélabres trépieds à chaînettes étaient de style -pompéien. Je remarquai l’absence de tout objet d’art et de tout bibelot, -pas un tableau au mur, mais des photographies et des photographies, -petites, jaunes, effacées, encadrées de bordures surannées, où étaient -attachées des fleurs sèches, des bouquets de violettes, des rameaux de -buis, des médaillons à vitre contenant des cheveux. - -Le choix de ce décor nous annonçait un récit mélancolique. J’étais -justement d’humeur tendre, libre et même gaillarde; mais j’ai observé -que les récits, comme les lettres attendues, ne sont jamais du ton que -l’on avait souhaité. Il faut s’y résigner, tel est d’ailleurs mon -caractère. Je pris machinalement un air de circonstance, le même que -j’aurais pris si lady Ventnor m’eût fait visiter la chapelle de sa -sépulture de famille au Père-Lachaise, et, pour lui donner le branle, je -poussai un soupir discret. - -Mais elle trompa mon attente: elle débuta par des généralités. - ---Nous croyons, dit-elle, que les contemporains des grands événements -qualifiés historiques ont vécu extraordinairement, parce qu’il s’est -passé autour d’eux des choses extraordinaires. Ainsi nous imaginons que -les hommes de quatre-vingt-neuf étaient tout enthousiasme, et ceux de -quatre-vingt-treize en proie exclusivement à la terreur, et que les -banalités de l’existence étaient alors suspendues ou abolies. C’est une -illusion d’optique ou une naïveté. En toute conjoncture, la vie -individuelle demeure banale, sauf quelques minutes d’exception. Nulle -catastrophe ne dispense les hommes de manger, de boire, de dormir, de se -divertir ou de s’ennuyer, et même, à l’occasion, de mourir -naturellement. On se moque de Louis XVI, qui note en son journal, à la -date du 14 juillet 1789: «Rien». Ce «rien» est le mot juste pour la -plupart des hommes. - -J’étais du même avis, mais je ne saisissais point la raison de ce -préambule. Je la demandai à la marquise; elle ne répondit point et -poursuivit: - ---Cependant, nous admirons superstitieusement, nous envions les témoins -des grandes époques. Nous croyons qu’ils ont senti comme nous ne -sentirons jamais, et que cela leur donne, sur nous, une éminente -supériorité. Et quand nous sommes, à notre tour, touchés de l’histoire, -nous rougissons de n’être point grandis ni transfigurés par elle, de -rester nous-mêmes et de continuer notre trantran. Tout ce que je vous -dis là ne sont que précautions oratoires pour excuser l’humilité du -roman intime où se bornent mes souvenirs de l’Année terrible et de la -Guerre. - -Je n’attendais point des tableaux de batailles et je préférais son roman -intime; elle nous le servit avec une brièveté brusque et comme -dédaigneuse. - ---C’est, dit-elle, un plaisir de raconter ces histoires d’hier aux -hommes de votre âge: vous n’en savez pas le premier mot. Elles ont pour -vous autant d’imprévu qu’une fiction. Un auteur qui prendrait pour sujet -de drame un complot contre la vie de Napoléon Ier intéresserait -difficilement les spectateurs: ils savent tous, d’avance, que Napoléon -échappera aux coups des conjurés et qu’il est mort beaucoup plus tard à -Sainte-Hélène. Mais, pour le second Empire, vous êtes d’une ignorance -commode; à condition que l’on vous écarte un peu de la grande route, -vous ne soupçonnez pas où l’on vous mène, ni comment cela finira. Quant -aux personnages, vous connaissez peut-être de nom Ollivier, Gramont et -Benedetti, et encore! Mais je parierais que vous n’avez jamais ouï -parler du baron Chantepie? - ---Jamais, dis-je franchement. - -M. de Courpière, voyant que j’ignorais ce baron, estima qu’il pouvait -déclarer sans honte qu’il l’ignorait de même que moi. - ---Tout va bien, dit lady Ventnor. Il est mort, la famille éteinte. Je -n’aurai donc point lieu de taire ni de travestir le nom. Ce baron -Chantepie, à qui l’un des ministres du 2 janvier venait de confier un -poste très important, était vraiment une créature du second Empire. -J’entends qu’à la différence d’autres hommes, qui jouèrent sous ce -régime un plus grand rôle, il ne devait rien aux régimes précédents, né -à la vie publique après le 2 décembre, parvenu au cours de ces dix-huit -années; et de plus qu’il était, au moral comme au physique, l’original -et le type du règne; plébéien, je ne dis point peuple, fils de petits -bourgeois, promu grand bourgeois, le grand bourgeois d’alors, moins -philistin, si je ne me trompe, et moins empesé que celui du temps de -Louis-Philippe, mais d’une tenue que nous ne connaissons plus -aujourd’hui et que, selon toute apparence, nous ne connaîtrons plus -jamais. - -«Il était de taille élevée, un peu portefaix, lourd, point droit, -marchant des épaules, le corps vulgaire, mais le visage distingué; -digne, point solennel; un grand nez, une très grande bouche -intelligente, des yeux sérieux, mais au coin des yeux, comme au coin des -lèvres, le sourire et l’esprit; le front haut, un peu dénudé, le crâne -bien garni et bien coiffé; des favoris, point de moustaches. Il était -bien conditionné, sans recherche, d’une architecture loyale; enfin un -bel homme, pas séduisant, honnêtement beau, pas un bel homme de -camelote. - -«Parvenu, certes! Qui ne l’était alors? L’Empereur lui-même! Et une des -choses que j’admire le plus de Napoléon III, est qu’il osa dire -publiquement, quand il épousa Eugénie de Montijo, qu’il faisait un -mariage de parvenu. Mais Chantepie était un parvenu franc, sans honte ni -sans vanité de l’être, et sans les défauts ni les ridicules de l’emploi: -amateur de luxe, échappant l’ostentation, homme de goût, même pour la -toilette; sans la moindre élégance, et sans affectation d’inélégance; -une grosse chaîne d’or au gilet, et, le soir, des boutons de diamant à -la chemise, mais c’était la mode; la redingote noire déboutonnée, le -chapeau de haute forme à larges ailes. Voilà comme on nous les -fabriquait. Je vois à votre figure que ce portrait vous étourdit. - -Il ne m’étourdissait, ni d’ailleurs ne me déplaisait point; mais je -m’étonnais qu’un tel homme eût demandé la main de la Solférino et que -cela eût donné lieu «à une scène à la Greuze». Je le dis à la marquise; -elle rit et me répondit que, naturellement, il ne s’agissait pas du -baron, mais de son fils, Julien. Elle nous montra aussitôt une -photographie du jeune homme, que j’avais vue de loin et prise pour une -des dernières photographies du Prince impérial. Mais l’uniforme était -celui des gardes mobiles. - ---Finissons-en avec le baron, reprit lady Ventnor. Il avait fait une -grosse fortune en spéculant sur les terrains. Il n’était point le seul, -bien que l’on ait exagéré; car, je crois que je vous l’ai dit, mais je -ne saurais trop le répéter, les hommes de ce temps-là aimaient plus le -pouvoir que l’argent, et surtout ils n’aimaient pas l’argent pour -lui-même. Chantepie n’était pas non plus un faiseur de millions à -l’américaine; mais enfin il en avait gagné plusieurs, sans compter son -titre de baron. Il était veuf depuis longtemps. Julien était fils -unique, absurdement gâté, et, comme la plupart des enfants gâtés, -beaucoup mieux élevé que bien d’autres. Vous l’avez pris pour le Prince -impérial: c’est donc que sa figure vous a paru charmante, un peu grave. -Il était tendre et mélancolique, déjà homme de foyer, soutenait son -rang, et ne faisait aucunement la fête. - -«On me l’avait présenté, je ne sais plus qui: cela était tout simple. Il -me plut: cela aussi allait de soi, et si bien que je n’aperçus point -d’abord comment il me plaisait. Je crois que nous glissâmes -insensiblement de l’agrément à l’amitié, et de l’amitié à l’amour. Ses -visites étaient devenues quotidiennes sans que j’y prisse garde. J’étais -en verve dès qu’il venait, j’avais mille choses à lui conter; nos -conversations étaient enjouées, mais il ne s’y glissait pas un mot de -galanterie; rien de suspect, rien qui pût me donner l’éveil; et je me -demande même ce qui lui fournit prétexte un jour plutôt que l’autre à me -dire qu’il voulait unir sa vie à la mienne. Je vous ai dit quelle -existence honorable je menais alors, et que mes sentiments s’y étaient -conformés. La demande de Julien me parut naturelle. Au lieu de lui -répondre: «Mais, mon pauvre ami, vous savez bien qu’on ne m’épouse pas», -je lui dis que je parlerais à Émile le soir même, et il me dit qu’il -parlerait à son père. Je pense que vous allez nous croire fous tous les -deux. - -«Nous ne l’étions point. Émile ne l’était pas davantage; mais il avait -de la littérature et un fonds d’idées du dix-huitième siècle. Il était -le Napoléon des affaires, et aussi le bourgeois un peu étriqué que je -vous ai décrit; mais il était philosophe à ses moments perdus, -c’est-à-dire chimérique et homme sensible. C’est ici que se place la -scène à la Greuze, ou plutôt les scènes, car il y en eut deux: quand je -lui avouai tête à tête notre beau projet, et peu après, quand nous -vînmes, Julien et moi, lui demander sa bénédiction. Il nous la donna, -comme Voltaire au petit Franklin. En nous relevant (nous nous étions -agenouillés, s’il vous plaît), nous nous considérâmes fiancés. Le baron -Chantepie n’avait rien répondu à son fils d’équivoque ni d’inquiétant, -et s’était borné à dire qu’il ferait avec plaisir ma connaissance. - -«Il me parut convenable que cette entrevue n’eût point lieu chez moi, -mais chez mon père adoptif, et dans mon appartement de jeune fille, si -j’ose m’exprimer ainsi. Émile et Julien m’approuvèrent, et j’allais -venir m’y installer lorsque fut posée la candidature du prince Léopold -de Hohenzollern au trône d’Espagne. Vous n’apercevez point sans doute le -rapport qu’il y a entre cet événement et celui de mes fiançailles; mais -c’est qu’Émile cessa de penser à moi pour ne plus penser qu’à son pays. -Il eût mieux fait de s’abstenir, car il poussait à la guerre et fut des -premiers qui crièrent: «A Berlin!» Je sentis que ce n’était point le cas -de l’embarrasser de ma personne. - -«Je demeurai donc avenue des Champs-Élysées. La visite du baron fut -retardée, et je n’eus d’abord de ses nouvelles que par Julien, qui -faisait la navette de lui à moi. Lui-même la faisait entre Paris et -Saint-Cloud. J’étais tenue heure par heure au courant de ses angoisses. -On souhaitait d’éviter la guerre, mais on voulait sauver la face. Je me -rappelai que j’avais contribué à résoudre la fâcheuse affaire de -Luxembourg, et j’eus la naïveté d’adresser des conseils à mon futur -beau-père par le canal de son fils. J’opinais qu’il fallait se contenter -d’une renonciation pure et simple du prince. Je ne tire pas vanité de ma -sagesse: je n’étais pas seule de cet avis. Malheureusement, nous -n’étions pas les plus nombreux. Mais j’avais peut-être quelque mérite à -m’entêter, car je me mettais en opposition avec Émile, qui continuait de -jeter feu et flammes. - -Le matin du 12 juillet, mon fiancé accourut chez moi, m’apprit qu’on -venait de recevoir une dépêche de Sigmaringen, et que le prince Antoine, -père du prince Léopold, refusait d’autoriser la candidature. Je courus -moi-même chez Émile, ravie de cette nouvelle, qu’il prit fort mal. Il -déclara que la France ne pouvait point faire état de cette dépêche du -«père Antoine», et qu’il fallait que le retrait de la candidature fût -notifié à l’Empereur par le roi de Prusse, à qui nous devions, de -surcroît, réclamer «des garanties pour l’avenir». Je me chamaillai avec -lui, rentrai de mauvaise humeur, et trouvai chez moi le baron Chantepie, -qui profitait du premier répit que lui laissaient les affaires publiques -pour soigner ses intérêts privés. J’étais moi-même si préoccupée de ceux -de l’État que je lui en parlai d’abord, très familièrement. Mais ce -n’est point cette scène-là qu’il venait jouer. - -«Ce n’était pas davantage celle du père Duval de la _Dame aux Camélias_: -je suis sûre que vous l’aviez cru. Le portrait que je vous ai crayonné -du baron vous a cependant rendu évidente la différence des deux -personnages. Celui-ci était, de plus, fort courtois, et il ne garda -point sur la tête son chapeau à grandes ailes. Il trouvait le projet de -son fils insensé, impraticable, tranchons le mot: immoral, et contraire -au bon ordre. Mais il se garda de me faire des phrases: il me fit une -démonstration. Je ne trouvai rien à reprendre à son langage, qui fut -parfait de tact et même d’une bonté touchante, ni rien à répondre à son -raisonnement. Le solide bon sens dont je suis douée me désarme: je ne -sais plus discuter avec un adversaire qui m’a une fois prouvé qu’il a -raison et que j’ai tort. J’étais si persuadée que je ne souffrais même -pas. D’ailleurs, j’aimais Julien, mais je n’avais point fait un rêve -d’où je fusse précipitée. Tout s’était passé entre lui et moi d’une -façon unie et naturelle et, pour ainsi dire, terre à terre. Je n’y avais -pas entendu malice. L’on m’apprenait que je m’étais trompée: j’en étais -étonnée, un peu honteuse, je n’en étais point bouleversée. On me -rappelait que les frontières du monde sont infranchissables, et je me -demandais moi-même comment j’avais pu prétendre à les franchir,--mais -c’était sans y penser: j’ai toujours été du parti de l’ordre. Je -demeurais interdite: je ne me débattais pas. Je ne me lamentais pas. Je -vois bien que tout cela ne rend point mon personnage sympathique à la -façon de Marguerite Gautier. Mais, que voulez-vous? chacun sa manière! -Regardez-moi: je ne mourrai jamais de la poitrine. - -«Je n’adressai donc au baron aucun plaidoyer, et je me bornai à lui -répondre avec déférence: - -«--Monsieur le baron, la situation n’est pas si simple que vous -paraissez croire et, avec la meilleure volonté du monde, je ne sais pas -comment nous en sortirons. J’aime Julien, et il m’aime. Permettez-moi -d’aller jusqu’au bout de votre pensée et de dire franchement ce que vous -ne m’avez pas dit, ce que vous ne pouviez pas me dire: si je devenais sa -maîtresse, vous n’y verriez aucun inconvénient. Mais, justement, c’est -de toutes les solutions la moins probable. Les voies de l’amour sont -diverses et conduisent toutes, je le veux bien, au même but; mais -lorsqu’on a choisi entre elles, et qu’on est parti, on ne rebrousse -guère pour s’engager dans un autre chemin. Je vous assure qu’il me -serait impossible d’aimer Julien hors mariage, je ne dis point cela pour -me faire valoir; et je ne doute pas qu’il ne préférât lui-même renoncer -à moi. Mais voudra-t-il y renoncer? Voilà la question. Comment le -détacherez-vous de moi? Vous lui direz ce que je suis? Mais, s’il n’y -pense guère, il le sait. Tout le monde le sait. Ce n’est pas mon genre -de dissimuler, et puis qu’avancerais-je? Vous lui direz que je suis -riche? Il l’est aussi, et assez puissamment pour que personne ne -l’accuse de calcul. Je ne vous propose point de me dépouiller pour me -rendre digne de lui: ce sont de belles choses que l’on dit, comment les -accomplit-on? Une fortune, surtout un peu importante, ne se laisse pas -dans un coin. Mais je ne puis non plus vous proposer d’agir comme -Marguerite Gautier, et de tromper Julien afin de le dégoûter de moi: ma -fortune me l’interdit encore, et il sait bien que je suis, depuis assez -longtemps, à l’abri de ces cruelles nécessités. Alors?...» - -«Le baron fut enchanté de mon discours: il n’était point difficile. Il -me répondit, en me baisant la main, qu’il s’en remettait à moi. C’était -bien là une réponse de diplomate, et d’un de ceux qui allaient jeter -leur pays dans une effroyable guerre. Il ne se doutait point que la -guerre précisément nous dût tirer de l’impasse. Vous voyez sur cette -photographie l’uniforme que porte Julien. Dès nos premiers malheurs il -s’engagea... - ---Et il fut tué, dit M. de Courpière, d’un ton si péremptoire que la -marquise ne put se défendre de sourire. - ---Oh! dit-elle, pas si vite. Il fut blessé, même assez tard, au début du -siège de Paris; et cette circonstance, au lieu de l’éloigner de moi -davantage, me le rendit. Ai-je besoin de vous dire que le drapeau de -Genève était arboré à ma fenêtre, que j’avais établi chez moi une -ambulance, et que je soignais moi-même les blessés? C’est la moindre des -choses. Nous sommes toutes nées infirmières, mais j’avoue que je goûtais -un contentement particulier à remplir cette tâche. Je n’ai jamais été -une repentie, je ne serais pas entrée en religion; mais il ne me -déplaisait pas de faire la sœur de charité pendant quelques semaines. - -M. de Courpière prit son air cafard. Lady Ventnor poursuivit, encore -plus brièvement, avec une sorte de pudeur impatiente: - ---Vous devinez la suite du roman, et vous voyez le tableau: dans le -grand salon du Baudry, les lits blancs alignés, mon Julien blessé, point -trop grièvement, et le père assis au chevet du fils. Mais vous avez -oublié tout ce que je vous ai dit du baron si vous pressentez une -nouvelle scène à la Greuze. Il ne prit pas la main de son fils pour la -mettre dans la mienne. Il fut reconnaissant, aimable, et encore une fois -parfait, mais rien de plus que parfait. Il se garda de me rappeler que -j’avais naguère paru disposée à faire le nécessaire pour détacher Julien -de moi; mais je lisais dans ses yeux, dans ses bons yeux, qu’il comptait -sur moi. - -«Le danger, c’est que j’avais maintenant--comment dirai-je?--une -occasion. Julien n’était pas arrivé seul à l’ambulance. Un de ses amis -d’enfance (que je n’avais point connu plus tôt parce qu’il était zouave -pontifical et revenu de Rome en septembre), André de V..., avait été -blessé à ses côtés. Je le soignais aussi. Il ne me plaisait pas: -j’aimais Julien. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser à lui--de -penser à lui par raisonnement. Je me disais: «Si je dois tromper Julien, -il est fatal que ce soit avec celui-ci.» Et je ne pouvais plus avoir -avec lui des façons naturelles. Il sentait mon trouble, il -l’interprétait. Comment ne s’y serait-il pas trompé? Et je ne l’aimais -pas! Ah! si j’avais su!... - -Lady Ventnor s’interrompit, oppressée. Je la voyais pour la première -fois émue à ce point. Je la préférais ainsi. Elle reprit, brusquement: - ---Laissez-moi passer vite. Quand ils furent tous deux guéris, ils -reprirent leur service. Ils étaient tous deux officiers: on parvenait -rapidement. Ils rentraient le soir chez eux, c’est-à-dire encore chez -moi. On recevait un ordre à domicile quand il fallait courir aux -remparts. Un soir, comme nous dînions tous les trois, l’ordre arriva, -mais pour Julien seul. Il partit, trouva contre-ordre en arrivant, et -revint. Ah! le baron aurait eu lieu d’être satisfait... mais pas de la -suite! - -«Julien, après... après avoir vu... sortit sans dire un mot, rentra -l’instant d’après, jeta... jeta sur le lit... un ballot de papiers et -disparut. Le lendemain... Oh! il ne s’est pas tué, non!... Non... _Il a -été tué_, le lendemain, aux avant-postes... Et on aura beau dire qu’il -l’a fait exprès, est-ce que c’est possible?... Vous cherchez les balles: -il faut encore qu’elles veuillent de vous... L’Empereur a bien voulu se -faire tuer à Sedan, et il est mort dans son lit.» - -Elle se tut encore et nous respectâmes son émotion. J’avoue, d’ailleurs, -que je ne trouvais rien à dire. Mais le vicomte de Courpière, qui est -plus maître de soi, lui demanda, quand il la crut remise: - ---Madame, quels étaient ces papiers que vous a jetés M. Julien -Chantepie? - -Elle le regarda sans répondre, encore égarée. Puis je vis poindre -l’intelligence dans ses yeux, et il me parut même qu’elle souriait -imperceptiblement. - ---Ces papiers? dit-elle. Oh! pas grand’chose... Quelques titres au -porteur... et son testament... - - - - -X - -LE MARI - - -Je désirai, vers cette époque, aller passer quelques jours en -Angleterre. Je dois dire que cela me prend assez souvent. Je suis à mon -aise chez les Anglais comme Stendhal chez les Italiens du Nord, et à peu -près pour les mêmes raisons. Ils ont des mœurs naturelles et commodes; -je les trouve cordiaux, accueillants, doués du sens de la liberté -individuelle, qui fait que l’on tient compte d’autrui. Ils ont -infiniment d’esprit, de comique, d’originalité, et pas la moindre notion -du ridicule; enfin ils sont tout l’opposé de ce que l’on croit d’eux en -France, et, cependant que je les goûte, je me rappelle avec un plaisir -de surcroît les bêtises que l’on en dit. Je fais chez eux des cures de -sens commun, et je m’y repose de mes compatriotes qui me semblent tous -un peu fous, à commencer par moi. La grande différence de ce pays-ci à -l’Angleterre est qu’ici tout va de travers, et en Angleterre tout marche -droit. C’est le pays où les allumettes ne ratent pas. - -L’on ne savoure de telles jouissances que si l’on est seul à les -éprouver. Je ne me souciais donc point de suggérer à M. de Courpière -l’idée de ce voyage; mais il fallait lui suggérer celle de ne se point -formaliser que je le quittasse une semaine ou deux, et cela était -délicat: non pas qu’il ait la moindre peine à se passer de moi, mais il -n’admet pas volontiers que je me donne des airs de pouvoir me passer de -lui. En outre, ma fantaisie de l’abandonner tombait assez mal. Son -intrigue avec Mme la marquise de Ventnor semblait interrompue, et cet -arrêt inopiné le mettait en mauvaise humeur. Lady Ventnor, sans lui -donner d’explications, qu’au surplus elle ne lui devait point, avait -cessé de le traiter singulièrement et de lui accorder des tête-à-tête. -Il n’était plus question du journal, qui avait servi au moins de -prétexte à nos deux derniers entretiens; il était encore moins question -de ces confessions à bâtons rompus--en apparence, mais si bien ordonnées -et même chronologiques. M. de Courpière était tout désorienté, n’ayant -pas encore pratiqué de femme si hésitante, ou plutôt si bien résolue à -rester maîtresse de l’heure. Sa situation n’était pas brillante; il -avait mis tout son espoir sur cette carte; c’était vraiment fatalité que -la partie traînât. - -Mais moi, je voulais m’en aller. Je trompais mon impatience en -feuilletant les guides. J’y dénichai un expédient. Je souhaitais revoir, -entre autres, l’île de Wight, et Ventnor y est situé. Je m’excuse de -l’apprendre à ceux de mes lecteurs qui le sauraient déjà; mais il ne -doit pas y en avoir beaucoup. Nous ignorons les endroits universellement -célèbres qui ne sont pas de chez nous; et je ne puis, à ce propos, -jamais me rappeler sans rire ce mot sublime d’un de nos écrivains du -dernier siècle, qui se décida sur le tard à franchir le Pas de Calais et -découvrit Oxford: «Mais, disait-il au retour, c’est admirable! Et on ne -le sait pas!» - -Lord Ventnor avait beau s’appeler Ventnor, il pouvait avoir sa résidence -toute autre part qu’à Ventnor. Mais justement le _Black’s guide to the -Isle of Wight_ m’apprit l’existence d’un _Castle_, ou plutôt villa -Ventnor, dont il vantait les bizarreries. Ce _Black’s guide_ ajoutait -que, malheureusement, la villa n’était pas ouverte aux visiteurs, parce -que le marquis y résidait presque toute l’année. - -Comme Maurice me faisait ses doléances du matin au soir, je trouvai tôt -une occasion de lui dire: - ---L’interruption qui te chagrine ne m’étonne point; je la prévoyais; et -je t’affirme que, malgré les apparences, tes affaires sont en bon train. -Je ne doute pas que la marquise ne succombe à la tentation de rentrer -avec toi dans une carrière d’où elle se devait croire définitivement -exclue. Mais une femme de son caractère, de sa fortune et, disons-le, de -son âge, une femme qui a vécu, ne se passe point un caprice. Elle veut -du grandiose, l’amour complet, si j’ose m’exprimer ainsi. Ce n’est pas -une fusée d’adieu qu’elle prétend lancer, mais le bouquet. Elle est -politique autant qu’amoureuse, et tu n’as pas mal joué en lui proposant -simultanément la bagatelle et la fondation d’un journal; mais elle tient -à savoir d’abord si tu es de taille à remplir l’emploi qu’elle -t’assigne, et elle n’entend point que vous alliez ni l’un ni l’autre à -l’aveuglette. Je pense qu’elle a pris sur toi des renseignements; elle a -aussi préféré que tu la connusses, et c’est pourquoi, j’imagine, elle -s’est racontée si complaisamment. Elle est trop fameuse pour duper le -plus naïf, et elle sait d’ailleurs que la jalousie du passé est le -talisman qui fait aimer les courtisanes. J’ai toujours gagé qu’elle ne -t’accorderait rien avant d’avoir terminé le récit de son existence -depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. - ---Eh bien, et maintenant? dit M. de Courpière, qui m’écoutait avec la -plus grande attention. - ---Maintenant, nous n’en sommes pas à nos jours, puisque nous en sommes à -la Guerre. Le récit n’est pas achevé. Mais il est suspendu. C’est -qu’elle ne sait pas trop comment elle le doit poursuivre. Elle arrive à -la période critique où elle a supprimé les Pyrénées qui séparent le -monde du demi-monde, après nous avoir tant dit que cette frontière était -inviolable. Elle nous a bien laissé entendre que, grâce à l’adoption et -à la paternité d’Émile, elle était devenue une espèce de jeune fille: ce -n’est qu’une manière de parler. Elle nous a conté qu’un fils de famille -avait demandé sa main: il en est mort. Mais elle est bien devenue -véritablement grande dame, et grande dame anglaise, épouse de lord -Ventnor: pourquoi, entre parenthèse, lord Ventnor plutôt qu’un autre? -Pourquoi cet étrange bonhomme, que nous avons une fois entrevu? Il est -fabuleusement riche, et n’avait aucun intérêt à l’épouser. Elle-même -était riche, surtout après avoir hérité de Julien Chantepie. Elle -pouvait choisir. Il y a un mystère, ou plusieurs mystères, qu’il importe -que tu éclaircisses, et dont il se peut qu’elle ne t’éclaircisse pas -aussi volontiers que de ses aventures précédentes. Aussi n’est-ce point -à elle qu’il se faut adresser cette fois, mais à son mari. - ---A son mari! s’écria M. de Courpière. - ---Je ne dis pas, repris-je, que je l’interrogerai tout bonnement. Enfin, -je ne sais pas trop ce que je ferai. Mais je vais partir pour l’île de -Wight, où est sa villa. Nous avons fait la fête ensemble toute une nuit: -il est donc parfaitement convenable que je lui rende visite. J’essaierai -de le faire bavarder, ou je pourrai du moins faire bavarder des gens -autour de lui. - ---C’est une excellente idée, dit M. de Courpière, et nous partirons pour -l’île de Wight dans deux ou trois jours. - -Je lui témoignai affectueusement combien j’eusse été heureux que ce -petit voyage à deux fût possible, mais je lui persuadai qu’il aurait -tort de se compromettre, quand j’étais là pour me dévouer. Il me -remercia de tout cœur, et je partis dès le lendemain. - -Je fis halte deux jours à Londres, d’où j’allai faire un tour à Oxford, -qui est en effet admirable, mais je le savais. Je revins à Londres, je -passai à Cowes: c’était le temps des régates, je m’y attardai. J’eus -l’imprudence de déjeuner à Ryde, je m’y attardai aussi, et je finis même -par décider que j’y resterais. J’allai à Ventnor entre deux trains. -Pendant que j’étais en wagon, le ciel se brouilla; le vent était fort -aigre quand je débarquai, et je jugeai que les Anglais ont tort de -comparer le climat de leur _south-coast_ à celui de la Riviera, et en -particulier d’appeler Ventnor leur «Madère». Je ne fis point cent pas -sur la plage, je regardai hostilement les collines escarpées qui la -protègent contre le vent du Nord et qui ne m’empêchaient point de geler, -et j’entrai dans un hôtel, où la vue des petites tables, des nappes -blanches, des victuailles étalées sur le buffet d’acajou me rendirent la -sérénité en excitant mon appétit. - -Je choisis une table qui fût le moins possible exposée aux courants -d’air, et j’attaquai une tranche de saumon froid arrosée d’une -mayonnaise à la bouteille, et décorée de petites tranches de concombre -sans le moindre assaisonnement. Mais cinq minutes plus tard la salle fut -envahie, toutes les tables prises. Un grand monsieur, entre vingt et -quarante-cinq ans, qui arriva le dernier, ne trouva point de place; et -comme il était seul, de même que moi, le maître d’hôtel mit son couvert -vis-à-vis du mien sans me demander aucunement la permission. Je suis -Français, et je pestai, mais je connais les Anglais: je me gardai de -toute protestation inutile et du ridicule de faire la tête. Je savais -aussi que, dans les deux minutes, mon convive inconnu m’adresserait la -parole. Il n’y manqua point et, selon l’usage, m’exprima son opinion sur -le temps, qu’il déclara incertain (la pluie commençait de tomber à -flots). - -Charmé de voir que je l’entendais, il devint plus familier, et n’hésita -pas à me faire savoir qu’il portait à la France une extrême sympathie, -et qu’il ne pouvait pas sentir les Allemands. Il se permit quelques -plaisanteries assez brutales sur le Kaiser. Pour lui rendre sa -politesse, je lui dis deux mots aimables sur son roi. A ce moment, les -gens des autres tables, qui se plaignaient de suffoquer, ouvrirent -toutes les fenêtres à la fois. Un vent glacial souffla, et mon commensal -profita de la circonstance pour me dire que, si j’étais par hasard -phtisique, je me trouverais très bien du climat si tempéré de l’île de -Wight. Je le remerciai, lui assurai que le coffre était bon, et je lui -dis que je n’étais ici que de passage. Puis, cédant à un besoin de me -faire valoir, bien commis-voyageur, j’ajoutai que j’y étais venu rendre -visite à «mon ami» lord Ventnor. - -Je fus étonné de la froideur qu’il me témoigna tout aussitôt. Je me -rappelai, un peu tard, que lord Ventnor était, comme ils disent, -excentrique, et probablement dans le pire sens de ce mot. J’essayai de -le faire parler un peu dudit lord, mais en vain. Pour me rattraper, je -lui donnai à entendre que je venais faire une simple visite de -politesse, ou même poser une carte, et qu’enfin je ne connaissais pour -ainsi dire pas «mon ami» lord Ventnor. Comme il ne se dégelait toujours -pas, je mis les points sur les _i_; je déclarai que je ne connaissais -pas du tout lord Ventnor, que je ne l’avais entrevu qu’une fois, mais -que j’étais lié avec sa femme. - -Mon Anglais rechangea aussitôt de visage, me fit l’éloge de la marquise, -grande bienfaitrice de ce pays, où elle ne venait malheureusement plus -guère, comme il était trop naturel, après «ce qui était arrivé» à son -mari. Il ajouta, en baissant la voix religieusement, qu’elle était -l’amie intime de la feue reine Victoria. Je faillis tomber à la -renverse. Je ne voulus point paraître ignorer cette amitié -extraordinaire, mais je lui avouai que j’ignorais «ce qui était arrivé» -à lord Ventnor, et je le pressai de m’en informer. Il rougit comme un -enfant et me répondit avec le plus grand embarras que cela était -impossible à dire, mais que j’en trouverais tout le détail dans les -journaux anglais d’il y a quinze ans. Je finis par comprendre que lord -Ventnor avait eu un de ces procès scandaleux qui datent dans l’histoire -des mœurs. Mon vis-à-vis se hâta de revenir à lady Marguerite, me dit -que sa conduite avait été, en cette occurrence, admirable, qu’elle avait -soutenu son mari jusqu’à la dernière minute envers et contre tous, -contre l’évidence même. C’est elle qui avait emporté l’acquittement, car -lord Ventnor avait été acquitté, mais à la suite de débats plus -déshonorants que n’importe quelle condamnation. - -Alors seulement, et après l’avoir sauvé, elle s’était éloignée de lui, -et encore avec ménagement, sans rupture officielle. De temps à autre -elle revenait, au vu et su de tous, habiter cinq ou six jours chez lui, -et le recevait de même chez elle. Sur ce, comme la pluie avait cessé et -qu’un pâle rayon de soleil perçait les nuages, mon compagnon de table me -dit: - ---Grâce à Dieu, le temps est redevenu brillant. - -Il me salua et se retira, me laissant abasourdi. - -Malgré sa pudeur et ses réticences, il avait fourni à mon enquête un -fort joli faisceau de documents. Je suivais bien la manœuvre de lady -Ventnor, et j’avoue que cette stratégie m’émerveillait. Trouver un mari, -dans sa condition, me paraissait déjà un tour de force; mais le quitter -ensuite comme indigne, après s’être donné les gants de ne le point -lâcher, et se faire ainsi décerner, outre les parchemins, un brevet -supplémentaire d’héroïsme et de vertu, c’est le chef-d’œuvre. Cependant -mon indicateur m’avait plutôt posé de nouvelles énigmes, et celle-ci -entre autres: Comment une Solférino pouvait-elle être devenue «l’amie» -de la vénérable reine Victoria? Il ne m’avait pas davantage révélé -pourquoi un lord Ventnor avait épousé une Solférino. - -Je ne pouvais plus compter que sur lord Ventnor lui-même pour me -l’apprendre; mais voilà maintenant que je balançais à l’aller voir. -J’étais retenu par une sotte peur, une peur de collégien qui n’ose pas -entrer au mauvais lieu. Je me raisonnai: qui me verrait? Je ne -connaissais personne! Enfin j’y allai, mais en rechignant, avec une -lenteur de mauvaise volonté, et par un chemin absurde, quoique je visse -bien, là-haut, dans la direction de Bonchurch, la grande bâtisse blanche -et nue, flanquée de deux tours inégales, l’une gothique, l’autre sans -style et formée d’une superposition de bow-windows à auvents, enfin -quelque chose d’assez ressemblant au château d’Osborne. J’errai encore -près d’une heure autour du parc avant de trouver l’entrée principale. Le -portier était devant sa loge, il fallut bien me résoudre. Je lui tendis -ma carte et le priai de la faire passer à Sa Seigneurie. - -Malgré son _nil admirari_ d’Anglais et de portier, il laissa percer -quelque surprise, et je vis, à sa façon hésitante de manier mon carton, -qu’il n’avait point souvent de visiteurs à introduire. Cela n’était -point pour m’assurer. Puis je songeai que, si une visite était chose si -étonnante, la mienne en particulier était plus étonnante encore, et -qu’il se pouvait même que le noble lord ne se rappelât seulement pas mon -nom. «Bah! me dis-je, j’en serai quitte pour n’être pas reçu.» Mais je -le fus avec d’autant plus d’empressement que je rompais la quarantaine. -Lord Ventnor vint même au-devant de moi, comme d’un souverain, et je vis -une lueur de joie dans ses yeux clairs, vitreux, qui (je le rappelle) -marquent l’éternité. Ce vieillard ne paraissait toujours pas plus de -dix-sept ans, je ne doute pas que ce ne soit pour la vie; et comme il -était vêtu de serge blanche, il avait l’air d’un boy qui va jouer au -tennis. - -Le bizarre est que la cordialité de son accueil ne me mit nullement à -mon aise. Je sentais au contraire plus vivement l’incorrection de ma -démarche, malgré une certaine effronterie que j’ai. Je perdis mon -anglais, et, désespérant de m’excuser en cette langue, je le fis en -français. Mais quel français! J’ose dire que je barbotai. Je remémorai -pêle-mêle au marquis mon nom, l’honneur que me faisait la marquise de -m’admettre dans son intimité, le dîner que j’avais fait avec lui-même, -et la tournée des grands-ducs qui avait suivi. J’avais ouï parler des -merveilles de sa villa. Je la savais fermée aux visiteurs. Ma curiosité -était piquée. Et j’avais cru pouvoir profiter de notre unique et déjà -ancienne rencontre pour forcer la consigne. - -Il me repartit que je n’étais point de ces étrangers auxquels il fermait -sa porte, et qu’il était charmé de me revoir; afin de marquer qu’il ne -me traitait pas en curieux, mais en ami, il me pria à dîner, et, comme -je n’aurais plus de train pour le retour, à passer la nuit sous son -toit. Puis il m’avoua qu’il était fier de sa villa, qui était proprement -sa création, sauf le logis principal édifié par son père (cela se voyait -de reste), et qu’il se ferait un plaisir de m’y servir de cicérone. Nous -montâmes un haut perron et pénétrâmes dans le hall, fort vaste, mais -banal et nu, où il y avait des sièges commodes. Lord Ventnor m’y fit -reposer un instant, par protocole, j’imagine; et, toujours par -protocole, il entama la plus anglaise des conversations météorologiques. - -Quand il eut épuisé le sujet, il me promena, mais vite, et comme par -acquit de conscience, dans les diverses pièces du rez-de-chaussée, -arrangé en musée, de même que son hôtel de l’avenue du Bois; et il -s’empressa de me dire qu’il avait bien d’autres choses, plus originales -et plus intéressantes, à me faire voir. (Je sentis venir les étrangetés -promises par le _Black’s guide to the Isle of Wight_.) Il était plus -voyageur que collectionneur, il avait visité tous les pays de la terre, -et il avait fait de sa villa un monde en raccourci, où, comme l’empereur -Hadrien à Tibur, il pût journellement repasser ses souvenirs et les -raviver jusqu’à l’hallucination. L’idée première de cette fantaisie lui -était venue justement d’une ruine de villa romaine, enclose dans son -parc. Il me conduisit d’abord à ce petit Pompéi, comme il disait, et -j’eus beau me frotter les yeux, je n’y aperçus rien, que des traces de -murs et une centaine de petits cubes de mosaïque. Mais le moindre éclat -de pierre lui suffisait pour ressusciter tout un pan du passé, et -surtout, à ce que je vis, pour évoquer les images des singularités -érotiques, qu’il attribuait de confiance, et un peu trop uniformément, à -toutes les civilisations, pourvu qu’elles fussent lointaines dans -l’espace ou dans le temps. - -Il me montra un stade qu’il avait construit dans une clairière, et où ne -manquaient que les athlètes, des Thermes inutiles et déserts, une -Académie sans philosophes: et cette friperie antique me rappela la -friperie rustique du hameau de Trianon. Un pavillon égyptien, et un -autre, indien, me firent penser à l’exotisme de nos expositions -universelles. Je me laissai prendre au charme du jardin japonais; mais -le «paysage de Tahiti» et la «vallée de Tempé» ne me parurent point -différer assez sensiblement des _Kew gardens_ ou même du parc Monceau. -Je songeai à notre Balzac, qui accrochait au mur de son salon des -pancartes: «ici un Rembrandt, ici un Raphaël», et qui voyait réellement -le Rembrandt ou le Raphaël. Lord Ventnor avait une imagination de même -puissance, mais plus particulière, et je ne saurais décrire les visions -que ce décor baroque lui suggérait. Elles me causèrent un malaise, un -trouble indéfinissable. J’eus de nouveau peur, et follement envie de -fuir ce lieu où je m’étais fourvoyé, comme une Gomorrhe où je flairais -déjà le feu. - -Mais il n’y fallait point compter. Mon hôte me ramena dans le hall. -Cette fois, j’avais grand besoin de m’asseoir. J’étais rendu. Je sentis -que je devais pourtant prendre à mon tour la parole et manifester mon -admiration. Je ne trouvai que des phrases communes. Heureusement, -j’avais affaire à un interlocuteur qui magnifiait les mots comme les -images. Il me crut sincère, enthousiasmé, et il repartit de plus belle. -Il se flattait d’avoir créé un microcosme, mais il se plaignait de -n’avoir pu le créer que matériel et mort; pour peupler ce décor qui, à -ses yeux, abrégeait l’univers, il rêvait de susciter un être humain qui -eût résumé en soi l’humanité. «Voilà donc, pensai-je, pourquoi il a -épousé la Solférino!» J’osai prononcer le nom de la marquise. Il fit une -risée de colère. - ---Lady Ventnor? cria-t-il. Qu’est-ce donc? Rien. Une petite femme! -Réellement. Une petite femme. Une biche! - -Et il ajouta, avec mépris: - ---Une honnête femme! - -Je vis entrer à ce moment un nouveau personnage, d’une trentaine -d’années pour le moins, que lord Ventnor me présenta comme son -secrétaire, grand, brun, de figure assez médiocre, et, je me hâte de le -dire, point équivoque. Je crus bien, en le considérant, lui trouver le -front bas, volontaire, les yeux enfoncés de l’Antinoüs; mais c’est -probablement parce que nous venions de parler d’Hadrien. Il me déplut; -mais je sentis le Latin,--je n’aurais su dire de quel pays, ou même de -quelle partie du monde,--le Latin, qui, malgré cette antipathie, ne -pouvait manquer de m’être plus proche et intelligible que lord Ventnor -qui ne me déplaisait point. - -Le marquis se réduisit dès lors au silence, et il n’y en eut plus, comme -on dit vulgairement, que pour le secrétaire. J’observai d’ailleurs qu’il -exprimait toutes les mêmes idées que son maître, avec plus d’emphase, de -développement, de rhétorique: et je présageai que je pourrais tirer de -lui, quand nous resterions seuls, tout ce que je n’avais pu obtenir du -marquis. - -Ce tête-à-tête fut plus tôt que je ne pensais. Le dîner, bien que servi -à la française, se termina à l’anglaise par une beuverie de vins. Lord -Ventnor se leva dès la première bouteille, nous souhaita le bonsoir, et -se retira. J’entrepris aussitôt le secrétaire, à qui je fis répéter sans -aucune peine tout ce que m’avait débité le marquis sur son raccourci -d’univers et autres extravagances de même farine. J’exprimai moi-même le -regret que la pauvre marquise ne fût point le personnage d’un tel décor, -et il ne manqua point de me dire qu’elle n’était qu’une «petite femme». -Mais il ajouta: - ---Et avec cela retorse! - -Je voudrais pouvoir noter l’accent qu’il donnait aux _r_ et à l’_s_ de -cette épithète. - -Je lui demandai à brûle-pourpoint: - ---Mais comment s’y est-elle prise pour devenir l’amie de la reine? - -Il me répéta qu’elle était retorse, et il ajouta «machiavélique», dont -il faudrait pouvoir aussi noter l’accent. Puis brusquement, -précipitamment, avec une inconcevable volubilité, comme si j’eusse, à -tâtons, ouvert le robinet, il se mit à me raconter que la Solférino -était venue à Londres aux derniers jours de la Commune. Il y avait alors -nombre de Français, une manière d’émigration, de tout rang et de tout -bord, les fuyards d’avant la guerre, les fidèles des souverains déchus, -les communards proscrits: tous plus ou moins gênés, elle seule riche, -libérale... en huit jours, le centre, la Providence, l’idole des émigrés -sans distinction de parti. La lionne! Pourtant les salons anglais lui -demeuraient fermés. Mais elle savait les incohérences du cant, et c’est -alors qu’elle s’était montrée «retorse» et «machiavélique»! - -En Angleterre, où l’on veut ignorer que les artistes mènent parfois une -existence un peu libre, on les reçoit sur le pied de l’égalité. Elle -eut une inspiration. N’avait-elle point chanté, jadis, aux -_Délassements-Comiques_? Elle osa prêter son concours à une fête de -charité, organisée par elle-même au bénéfice des exilés français, et -elle y chanta d’autre musique que celle des _Délassements_. Avait-elle -une ombre de talent? Ou bien c’est que ce public n’y entend rien. Elle -fut sacrée cantatrice, toutes les portes s’ouvrirent. La reine voulut -l’entendre, la fit venir, l’admira: et son buste, paraît-il, son buste -de Carpeaux peut encore se voir sur une des cheminées d’Osborne! Il ne -lui manquait plus qu’un grand nom, mais chacun sait que la moindre -_Gaiety girl_ trouve, quand il lui plaît, dans le _peerage_, un mari de -première qualité. - -Je n’écoutais plus le secrétaire que d’une oreille distraite, puisque je -savais d’avance la suite. Je lui avouai que je ne tenais plus debout, et -il me conduisit à ma chambre. Dès le lendemain, je m’arrachai aux -séductions de l’île de Wight, et repartis pour la France, hâté de -rapporter à M. de Courpière comment lady Ventnor était devenue grande -dame, et, selon l’expression si savoureuse du mari, «honnête femme». - - - - -XI - -CALIBAN - - -M. de Courpière, qui est un homme d’action, n’aime pas l’art pour l’art. -Il prisa peu la collection de curiosités psychologiques que je lui -rapportais de mon voyage à l’Ile de Wight, et il me dit avec dédain: - ---A quoi cela peut-il me servir? - -C’était le cadet de mes soucis. Je lui répondis par une tirade, -également inutile, sur l’amour désintéressé de la science, et je -conclus, aussi dédaigneusement que lui: - ---Il est des choses dont tu ferais mieux de ne point parler, attendu que -tu ne les comprendras jamais. - ---En effet, me répliqua-t-il avec cette hauteur qui lui vient de ses -ancêtres qui ne savaient pas lire. - -Puis il me proposa d’aller rendre une visite à lady Ventnor, chez -laquelle, me dit-il, il n’avait pas cru devoir mettre les pieds durant -le temps de mon absence. Il ajouta: - ---D’autant que c’est maintenant à tous les diables, et de la dernière -incommodité lorsque l’on n’a point d’automobile à sa disposition. - -Il exagérait. Mme la marquise de Ventnor, qui demeure, l’hiver, à -l’entrée du Bois de Boulogne, éprouve le besoin d’aller en villégiature -un peu plus loin que le château de Madrid et un peu moins loin que le -pont de Suresnes. Elle a loué entre ces deux points une villa fort -simple, et même d’une rusticité inespérée, fort différente d’un certain -«rayon de marbres et sculptures» qui se trouve auprès. Elle se croit -aussi obligée de s’absenter quinze jours en août pour respirer l’air des -montagnes; mais elle était déjà revenue de sa corvée des altitudes. -Madrid, ni même Suresnes, ne sont loin, mais j’avoue qu’il faut un -automobile; et le vicomte de Courpière avait eu la coquetterie de -laisser les siens à la vicomtesse. Je ne sais point ce qu’il attendait -pour en racheter un neuf; j’imagine que ce n’était point d’avoir de quoi -le payer comptant: sinon je dirais qu’il baisse. Bref, nous prîmes un -fiacre, traîné par un cheval, jusqu’à la porte du Bois; et, comme il -faisait beau, nous achevâmes la route à pied. - -Lady Ventnor ne nous sut aucun gré de ces ennuis et de cette fatigue. -Elle nous reçut froidement. Avant tout, elle exige de ses amis la -régularité; et j’ai observé que, sans avoir le délire de la persécution, -elle se demande, quand on est resté plusieurs jours sans paraître, ce -que l’on a bien pu machiner contre elle pendant ce temps-là. L’idée ne -lui vient pas que l’on pense à autre chose. Elle prit son ton commandant -et rude, son ton second Empire, pour nous demander ce que nous étions -devenus depuis des éternités. Maurice, qui n’avait rien à dire, ne -répondit pas; et moi je répondis «avec intention» (comme écrivent devant -certaines répliques les auteurs de comédies), que j’avais fait un petit -tour d’une huitaine dans l’île de Wight. Elle parut si décontenancée que -je vis bien que j’avais frappé un grand coup,--je n’aurais pas été fâché -de savoir lequel. M. de Courpière le vit de même, et me prouva qu’il ne -baissait point; car, avec un à-propos admirable, il me reprit: «_Nous -venons_, dit-il, de faire un petit tour dans l’île de Wight». Il appuya -sur le pluriel, et il me regarda en jouant l’étonnement, comme s’il ne -s’expliquait point pourquoi j’avais parlé au singulier. - -Le trouble de lady Ventnor augmenta, à tel point qu’elle ne trouva à -répondre que: «Vraiment?» qui est une réplique médiocre. Elle ajouta, -après un temps de réflexion: «En voilà une idée!» comme s’il n’était pas -naturel d’aller à Wight. M. de Courpière, afin de marquer notre -avantage, dit: - ---Nous avons eu l’honneur d’être reçus par lord Ventnor. - -Je jouai impudemment le jeu de Maurice, et je dis: - ---Nous avons même passé une nuit sous son toit. - ---Je ne vous conseille pas, dit-elle, de vous en vanter. - -Cette réplique me parut grossière. - ---Eh bien, dis-je à M. de Courpière lorsque nous nous retirâmes, après -une visite fort courte où la conversation avait plusieurs lois langui, -tu vois que cela prend et qu’elle est furieuse. - ---Oui, dit-il, mais je ne vois pas pour quel motif ni, encore une fois, -le parti que j’en puis tirer. Il me semblerait plutôt que je perds du -terrain. Avoue que lady Ventnor n’a pas l’air d’une femme qui fondera un -journal avec moi demain matin. (J’admirai la décence de cette -périphrase.) Il ne se passe entre nous rien de ce qui se passe -d’ordinaire entre deux personnes qui s’acheminent vers ce dénouement. - ---Je n’ai jamais cru, répondis-je, qu’aucune de ces choses ordinaires -dût se passer entre lady Ventnor et toi. Vous ne vous êtes point ce -qu’on appelle fait la cour réciproquement, sinon par sous-entendu: cela -n’a point empêché l’évolution de s’accomplir, si je puis me permettre -une expression si pédantesque; et elle aboutira sans que vous ayez eu la -peine d’échanger ces demandes et ces réponses qui sont embarrassantes, -et d’ailleurs d’une pauvre littérature: je vous en fais mon compliment. -Lady Ventnor a lentement mûri pour toi, et je pense qu’elle avait -l’intention de tomber d’elle-même comme un fruit, le moment venu. -J’avoue que sa maturation semble avoir subi un ralentissement, et je -doute que maintenant elle tombe d’elle-même: il lui faudra un prétexte, -et ensuite une occasion, bref toute une péripétie. C’est à toi, -naturellement, d’amener cette péripétie. - ---Tu es bon! dit M. de Courpière. Qu’est-ce que tu veux que j’invente -tout d’un coup, après n’avoir jusqu’à présent rien fait que laisser -aller les choses toutes seules? - ---C’est ici, dis-je, triomphant, que va se manifester à toi l’utilité -pratique de mon voyage et de mes documents. Nous avons, grâce à lord -Ventnor, des clartés sur le caractère de la marquise, qu’elle ne nous -aurait point données elle-même, et que nous n’aurions point trouvées à -nous deux. Rappelle-toi sa double définition de lady Marguerite: une -«petite femme», une «honnête femme». Sens-tu combien cela est riche de -substance, de sens et d’enseignement? - ---Pas du tout, répondit M. de Courpière. - ---Tu m’étonnes, dis-je. «Petite femme» signifie que cette courtisane -illustre, qui a dispensé du plaisir à tous les personnages marquants de -son époque et déshabillé les princes, cette héroïne de mélodrame ou de -faits divers pour qui le sang a coulé, ce personnage quasi allégorique, -en qui se personnifient l’amour et la sensibilité de tout un règne, -enfin cette politique d’entre les draps, a vécu, ou plutôt traversé sa -propre histoire, souvent vulgaire, mais parfois infâme, ou tragique, ou -même grandiose, sans se grandir, sans jamais cesser d’être pas -grand’chose, une «petite femme», une petite femme de Meilhac. «Honnête -femme...» Ah! que le mari avait une belle façon méprisante d’articuler -cette épithète!... «Honnête femme» veut dire qu’elle n’est pas -singulière ni éminente dans l’exercice de son métier; qu’elle n’avait -pas des dons extraordinaires et que la pratique lui a peu appris; -qu’elle n’est pas inventive, ni ingénieuse; sensuelle, je n’en sais -rien, mais à coup sûr pas une bacchante; enfin, très naïve; et -probablement aussi sentimentale, comme en ce temps-là, petite fleur -bleue,--«honnête femme!» - ---Alors? demanda M. de Courpière impatiemment: car il affecte de ne pas -aimer les phrases, et ne sait pas distinguer entre celles qui ne -signifient rien et les miennes. - ---Alors, dis-je, tu n’as pas besoin de te mettre fort en frais -d’imagination, et c’est tant mieux, car tu me parais vidé. Provoque un -incident très banal, très vieux jeu, et tu es sûr de réussir. - ---Précise, dit M. de Courpière. - ---Enfin, dis-je, tu veux que je te souffle. Soit. Il faut que tu -inspires à lady Ventnor de la jalousie, et quelle sente que tu la -méprises. - ---Naturellement, je la méprise, dit avec candeur M. de Courpière, et -comment veux-tu qu’elle en doute? Elle sait que je sais ce que tout le -monde sait d’elle, sans compter ce qu’elle-même m’en a dit. - -Je fis observer à Maurice que les récits de la marquise étaient -habilement choisis et conçus pour la mettre en valeur, et qu’elle y -jouait parfois un vilain rôle, mais jamais ce que les comédiens -appellent un mauvais rôle. - ---Ses liaisons avec l’«Oncle», avec le grand ministre, avec le Napoléon -de la presse et avec le «ressembleur» sont, dis-je, flatteuses. Rien ne -m’a paru plus touchant que son aventure, qui frise l’inceste platonique, -avec le bouillant Achille et le Chérubin. L’histoire du violoniste -allemand est bien parisienne, et elle a trouvé moyen de placer l’atroce -épisode Chantepie dans un décor d’ambulance qui sauve tout. - ---Selon toi, dit le vicomte, elle gaze ou elle brode? - ---Ni l’un ni l’autre. Elle ne dit même que la vérité, mais elle ne la -dit pas toute, et elle n’aime point que l’on s’avise de la chercher sans -sa permission. Tu as vu la tête qu’elle nous a faite quand je lui ai -laissé entendre que son mari avait bavardé? Nous sommes dans le bon -chemin. Poussons notre enquête, et informons-nous de tout le reste. - ---Quel reste? - ---Ce qu’elle a omis au cours de ses confidences, et la suite. - ---Quelle suite? - ---Tu n’imagines pas que, depuis son mariage, elle a, si j’ose m’exprimer -ainsi, tourné ses pouces? Nous arrivons à une bizarre époque de -l’histoire de France, où l’on a vu ressusciter et s’agiter, entre la fin -de la Commune et la fondation de ce gouvernement que tu aspires à -renverser, des gens que l’on croyait morts depuis le 2 décembre, depuis -quarante-huit, ou même depuis mil huit cent trente. Ce fut le temps où -le faubourg Saint-Germain fréquentait à l’Élysée. Nous étions nés, nous -avions même l’âge de voir clair, et pourtant je te défie de retrouver -aucune image nette de cette époque-là, qui s’est enveloppée soudainement -d’oubli, comme toutes les périodes dites de transition. Il ne faut point -tolérer que lady Ventnor saute par-dessus ce fossé. J’ai idée que ses -aventures d’alors te fourniraient l’occasion que tu souhaites de la -mépriser et de lui témoigner ce mépris, à moins que tu ne trouves mieux -encore dans les _paralipomena_ de ses années précédentes. - ---_Paralipomena_? s’écria M. de Courpière en écarquillant les yeux et en -me regardant avec une véritable expression d’effroi. Qu’entends-tu par -ce mot barbare? - ---C’est, dis-je, tout bonnement ce qu’elle a laissé de côté. Tu feras -d’une pierre deux coups, et tu la rendras jalouse en même temps que tu -l’affoleras de ton mépris, si tu sais bien choisir la personne auprès de -qui tu iras ostensiblement aux informations. - ---Qui est cette personne? dit M. de Courpière. - -Il se remettait à moi de tout, et je m’avisai que, vu les circonstances, -cela devait effaroucher ma délicatesse. Mais je m’étais trop avancé pour -me dérober, et je lui désignai cette personne, une certaine comtesse -Doulevant, familière de lady Ventnor, dont je n’ai pas même songé à -mentionner le nom jusqu’ici, tant elle me semblait insignifiante, mais -de qui l’importance m’apparut subitement. - -A quelque heure du jour que l’on se présentât chez la marquise, on y -trouvait installée cette comtesse Doulevant, sans chapeau, et qui -faisait du point de Hongrie. On n’y prenait point garde et l’on ne -pensait même pas à demander ce que c’était. Je l’avais su par hasard. -C’était une femme du vrai demi-monde selon Dumas, c’est-à-dire une -comtesse authentique, séparée et déclassée à la suite du plus banal -adultère. Mais elle était venue trop tard, si j’ose cette plaisanterie, -dans un demi-monde trop vieux. J’entends qu’elle y était venue à -l’instant même que le demi-monde cessait d’exister proprement, et que -les femmes de la meilleure société se décidaient à faire une concurrence -officielle aux demoiselles de profession. Cet événement de l’histoire -des mœurs a coïncidé avec la fin de la période intermédiaire dont je -venais de faire un crayon à Maurice. - -La comtesse Doulevant eut donc une carrière de galanterie fort courte, -et qui dura exactement le même temps que ladite période. Elle se retira -des affaires quand le Maréchal se démit. Elle ne les avait pas trop bien -faites. La petite rente dont elle vivotait était un débris de sa fortune -passée, et non le fruit de ses épargnes. Elle ne s’en fût point tirée -sans une autre petite rente que lui servait lady Ventnor. C’est pour -reconnaître ce bienfait qu’elle s’astreignait à une manière de -domesticité. - -Elle avait bien sept ou huit ans de moins que la marquise, et elle était -plus jolie, mais il aurait fallu se donner la peine de la regarder pour -s’en apercevoir. Sa taille était charmante et je jurerais que le blond -de ses cheveux était naturel. Elle aurait dû inspirer le désir, et ce -n’est point, je suppose, les scrupules qui l’étouffaient; mais elle ne -trouvait point d’amateurs et elle n’en cherchait même plus. Même jeune, -une femme qui appartient à une époque révolue est passée. Celle-ci -n’avait point su, comme lady Ventnor, survivre à un changement de -régime. - ---La Doulevant est une peste, dis-je à M. de Courpière. Elle hait lady -Marguerite et te racontera de son amie toutes les horreurs que tu peux -souhaiter; elle en inventerait au besoin. - ---Qu’est-ce que tu chantes? répliqua le vicomte. Elles s’adorent! Elles -ne peuvent se passer l’une de l’autre. - ---Justement, dis-je, elles ont l’une pour l’autre la haine des -inséparables; et, si tu entreprends la comtesse, la marquise se jettera -aussitôt à ton cou. - ---Mme Doulevant n’est pas jeune, dit M. de Courpière, et je veux bien -passer là-dessus quand il s’agit de la marquise, mais je n’entends pas -me faire une spécialité des femmes d’un certain âge. - ---Tu plaisantes, lui dis-je. Elle est plus jeune que la marquise, et -même que toi. Oh! je sais que tu parais à peine son âge... - ---Je ne sais pas si je parais son âge, répondit M. de Courpière, mais -elle paraît hardiment le mien. - -Je goûtai cette plaisanterie, mais ne la trouvai point juste, et je le -lui dis. - ---Alors, me répliqua-t-il, qu’est-ce que tu attends pour marcher -toi-même? - -Et j’observai avec étonnement que je n’avais pas la moindre envie de -«marcher». - -Cependant, le même jour, chez lady Ventnor, piqué par ce défi de M. de -Courpière, je regardai bien la comtesse Doulevant, et, après m’être -convaincu que je ne l’avais pas trop avantageusement jugée, je pris -l’offensive: c’est-à-dire, tout simplement, que je remarquai sa -présence, et lui adressai la parole cinq ou six fois comme à une -personne naturelle. Cette petite manifestation troubla lady Ventnor -autant que l’avait fait naguère l’avis de mon voyage à l’île de Wight. -Elle me jeta un mauvais regard, où je lus: «De quoi se mêle-t-il, -celui-là? Quel jeu joue-t-il?» La comtesse, d’abord surprise, puis ravie -d’être distinguée, triompha quand elle vit que cela était si sensible à -l’autre. Mais à son tour M. de Courpière, qui n’attendait que mon -exemple, attaqua, et je crus que lady Ventnor allait nous mettre tous -les trois à la porte. Nous sortîmes peu après. - ---Tu vois, dis-je à M. de Courpière, si cela prend! - -Et j’allais ajouter: «Décidément, cette Doulevant me plaît.» Mais il me -coupa la parole pour dire justement ce que j’allais dire, bien qu’il -répète plus ordinairement ce que je viens de dire. - ---Cette Doulevant, fit-il, me plaît décidément, et je vais tenter -l’aventure. - -J’avoue que j’en crevai de dépit. Je ne dis mot; mais le lendemain, -avant dîner, j’allai corner ma carte chez Mme la comtesse Doulevant. Sa -concierge, qui tricotait, ne se dérangea point, et m’indiqua, du menton, -le casier des locataires. Je trouvai, dans la case de Mme Doulevant, une -carte de M. de Courpière qu’il était venu poser avant moi. La comtesse, -qui ne pouvait manquer de croire que nous fussions venus ensemble, nous -remercia de même, le lendemain, sous le nez de lady Ventnor, qui pâlit. -Alors elle ajouta: - ---J’espère que vous reviendrez me voir à une heure où je suis chez moi. - ---Iras-tu? dis-je à M. de Courpière quand nous sortîmes. - ---Oui, fit-il. Avec toi, si tu veux. - ---Volontiers, répondis-je, un peu surpris. - -Nous y fûmes dès le jour suivant. Nous attendîmes un bon quart d’heure -dans un petit salon où la cheminée était habillée de chasubles et les -chaises de ce point de Hongrie que la comtesse produit incessamment. Il -y avait des saints de bois dans tous les coins. C’était le genre -artiste, ou plus précisément le genre peintre, qui a fleuri au temps où -la comtesse était une femme à la mode. Je signalai à M. de Courpière -cette confirmation de mes pronostics. Enfin la comtesse parut, alerte et -appétissante; mais nous ne sûmes que lui dire. Elle nous montra ses -bibelots, qui ne méritaient point cet honneur. Je la mis adroitement sur -le chapitre de lady Ventnor, elle en parla avec un enthousiasme de -commande. M. de Courpière me fit un signe et nous prîmes congé. - ---Il faudrait, pour en tirer quelque chose, la voir dans l’intimité, -dis-je à Maurice. - ---Oui, dit-il, pensif. - -J’ajoutai, après un temps: - ---Je ne crois pas que cela soit bien difficile. - ---Non, dit-il. - -Mais la difficulté était encore moindre que je ne croyais. Le lendemain, -j’allai chez lady Ventnor de mon côté. Je n’y trouvai point le vicomte, -ni, grande merveille! la comtesse. Lady Ventnor était seule et -paraissait enragée. Le spectacle de cet enragement me fit perdre le peu -de sang-froid qui me restait, et au bout d’à peine un quart d’heure je -me levai brusquement. - ---Je ne puis, dis-je, concevoir où est Maurice. Je vais le chercher. - -Au lieu de me demander si je devenais fou, elle me répondit: - ---C’est cela, allez-y donc. - -Je ne me le fis pas dire deux fois, et j’allai droit chez la comtesse, -mais je ne pus monter, car je me heurtai à M. de Courpière qui -descendait. Il était de la pire humeur. - ---Eh bien, me dit-il, tu m’as fait faire de belle besogne! Il n’y a rien -à tirer de cette femme-là, rien du tout. - -Je devinai qu’il avait pourtant fait le nécessaire, ce qui me dépita, et -je me réjouis qu’il l’eût fait pour rien. - ---Cela, dis-je, t’apprendra à me mettre de côté. Si nous étions -retournés chez elle ensemble, j’aurais bien su la faire causer... Alors, -elle a recommencé à te parler de lady Ventnor avec enthousiasme? - ---Point du tout, répondit M. de Courpière, et, comme je sais fort bien -m’y prendre, elle a senti tout de suite que c’est des horreurs que je -voulais. Elle ne demandait pas mieux, mais elle n’en avait point à me -servir. Elle n’a rien trouvé qu’une histoire de pompier. - ---De pompier? dis-je en riant. - ---Oui. Et penses-tu que je vais mépriser lady Ventnor davantage, pour un -pompier? Quelle est la femme, même très convenable, qui n’a pas dans son -passé une de ces histoires-là? On dit, je crois, une histoire de -jardinier, ou de muletier? - ---On dit plutôt muletier, depuis Montaigne. Cela est, en effet, assez -commun. - ---Pour lady Ventnor, ce fut un pompier, parce qu’elle était alors au -théâtre. Elle connut ce pompier aux _Délassements_, pas hier, comme tu -vois. Elle le ramassa un soir par caprice, et elle ne put, ensuite, -jamais se déshabituer de lui. Au temps même de son plus grand luxe et de -ses plus illustres aventures, elle le faisait encore venir de loin en -loin avenue des Champs-Élysées. Oui, mon cher, ce voyou s’est prélassé -dans le lit de marqueterie, d’où il regardait à la renverse l’Aurore qui -prend son vol au plafond. Et voici où il faut rire, du moins selon Mme -Doulevant: car moi, je n’ai pas trouvé cette nouvelle à la main si -drôle, mais elle pâmait en me la racontant. Il paraît qu’à -l’entr’acte--tu m’entends bien--le pompier s’asseyait en travers du lit, -allumait une cigarette russe, disait: «Et maintenant, qui est-ce qui va -en griller une?...» - -J’achevai la phrase: - ---«C’est bibi.» L’historiette, dis-je, est connue, mais je l’avais ouï -attribuer à d’autres femmes de l’époque, notamment à Léonide. - ---Tu vois, dit M. de Courpière, elle n’est même pas authentique! - -Et il continua de grogner. Je trouvais l’histoire du pompier -médiocrement drôle et d’un goût affreux. Mais, je ne sais pourquoi, plus -M. de Courpière grognait, plus j’avais peine à me défendre d’en rire. Je -lui dis enfin: - ---J’imagine qu’après ce fiasco tu ne mettras plus les pieds chez la -comtesse? - ---Si fait, dit-il. Je lui ai promis d’y aller demain à cinq heures; mais -je ne tiens pas au tête-à-tête, et tu me rendras même service de venir -m’y retrouver. - -J’y fus à trois heures. Je suis exact, et j’arrive toujours le premier -aux rendez-vous; mais il est rare que je sois en avance à ce point-là. -Mme Doulevant me reçut; et, malgré ce que j’ai pu dire de sa facilité, -je ne saurais lui reprocher d’avoir précipité les choses, puisque nous -eûmes deux grandes heures devant nous. - -Je suis discret de nature, mais je n’ai pas de secrets pour Maurice, et -j’éprouvai particulièrement un irrésistible besoin de lui confier, dès -qu’il arriva, ce qui venait de s’accomplir. Il n’était point commode de -lui faire un tel aveu en présence de la dame, et je me demande comment -je m’en fusse tiré si elle ne nous eût offert à ce moment même des -cigarettes. - ---Et maintenant, dis-je, qui est-ce qui va en griller une?... - -Le vicomte prit ses grands airs. Il eut raison: ce rappel n’était pas -d’un goût moins affreux que l’anecdote elle-même. Mais j’avais une forte -démangeaison de rire. Je me reprochais seulement de n’avoir pas été plus -malin que Maurice, ni de n’avoir point su profiter des complaisances de -Mme Doulevant pour tirer d’elle quelques nouvelles infamies sur la -marquise. J’essayai de rattraper le temps perdu, mais je perdis ma -peine, et j’allais être bredouille quand je dénichai dans un coin une -gravure encadrée d’or, qui représentait le cortège du lord-maire à -l’inauguration de l’Opéra. Des personnages à perruques et en grande -tenue de carnaval gravissaient le fameux escalier. D’autres hommes, en -habit noir, donnaient le bras à des femmes coiffées en casque, vêtues de -robes-fourreaux, décolletées en carré, et qui traînaient derrière elles -de longues queues carrées, montées sur roulettes. - ---Regarde bien, dis-je à M. de Courpière. Voilà le costume et la -physionomie de l’époque sur laquelle lady Ventnor garde un silence -prudent. - ---Mais, dit la comtesse, voici justement Marguerite. - -Et elle nous désigna, parmi une foule de personnages tout rapetissés, -qui de la loggia du deuxième étage regardaient monter le lord-maire, une -lady Ventnor méconnaissable, et même laide, avec cette disgracieuse -coiffure et ce costume suranné. Nous ne dissimulâmes point qu’elle nous -déplaisait fort sous cet aspect, et Mme Doulevant s’empressa de nous -exhiber toute une collection de photographies, pour nous démontrer par -l’image que les modes de ce temps gâtaient les beautés les plus -célèbres, et singulièrement lady Ventnor. - ---Vous la haïssez bien? dis-je en souriant. - ---Oui, répondit-elle avec franchise. Mais je vous prie de ne point -croire que je la hais parce je suis médiocre et ratée, et son obligée. -Je la hais par jalousie d’amour. - ---Ah! ah! fis-je. - -La comtesse me jeta un beau regard farouche. - ---Cette femme, dit-elle, qui avait tant d’amants! Moi, je n’en avais -qu’un, et elle me l’a pris. - -Je touchai le coude de M. de Courpière. - ---Nous y voilà, lui dis-je tout bas. - -Je dis à la comtesse Doulevant,--pour lui faire plaisir, car il va de -soi qu’elle est bien pensante: - ---Madame, votre aventure me remet en mémoire une certaine parabole, -comme vous dites, je crois. Ainsi donc, vous n’aviez qu’un amant, pas -plus, de même que ce pasteur qui n’avait qu’une seule brebis; et Mme la -marquise de Ventnor, qui en avait, révérence parler, un troupeau, vous a -envié et pris le vôtre. Elle ne nous a jamais soufflé mot de cette -histoire, je devine pourquoi. M. de Courpière, ici présent, aurait -peut-être intérêt à en connaître le détail, et moi j’ai de la curiosité. -Faites-nous la grâce de nous conter la chose, et d’abord révélez-nous le -nom de l’heureux mortel que vous et la marquise vous êtes disputé. - -Elle rougit. Je m’en étonnai. Car elle a bien un air de réserve, et même -de pruderie, comme la plupart des femmes qui, après avoir fait la vie, -ont fait la retraite; mais elle ne comptait pas, j’imagine, imposer ni à -M. de Courpière ni à moi. - ---Voyons, repris-je, est-ce que nous le connaissons? Fréquente-t-il -encore chez la marquise, et l’y avons-nous rencontré? - ---Oui, dit-elle. - -Mais elle ne lâchait toujours point le nom, et elle semblait si folle de -honte que je présumai le personnage inavouable. On sait que je le -souhaitais. Je lançai à M. de Courpière un regard d’intelligence. La -comtesse pénétra sans doute mes arrière-pensées: elle est fine. Elle -sentit que je méprisais son ancien amant par hypothèse et sans le -connaître encore, plus que je n’aurais lieu de le mépriser quand je le -connaîtrais. Alors elle se décida enfin à le nommer, et je compris sa -honte, que justifiait amplement l’individu en cause, outre cette maxime -de La Rochefoucauld: «Il n’y a guère de gens qui ne soient honteux de -s’être aimés quand ils ne s’aiment plus.» - -André Frochard n’était pas seulement ce qu’on appelle laid, ou même -monstrueux, mais plutôt informe. Comme certaines des dernières créations -de Rodin, qui ne se dégagent que par places du bloc où le sculpteur les -taille, il était une masse de chair qui ne prenait figure humaine que çà -et là. Énorme dans les trois dimensions, d’autant plus horrible, comme -si la triple mesure de sa hauteur, de sa largeur et de son épaisseur eût -multiplié sa difformité, il inspirait le dégoût physique d’abord, comme -tous les géants aux hommes de taille moyenne, comme les habitants de -Brobdingnag à Gulliver. On pinçait les lèvres et les narines à son -approche, et l’on redoutait qu’il n’exhalât une odeur forte, bien qu’il -fût assez propre sur lui. On prenait le large quand il se mouvait, -lentement et vaguement, comme ces bêtes aveugles et acéphales qui sont -privées du sens de la direction. Il avait cependant la tête en -proportion du reste, et dans cette grosse tête deux petits yeux, -singulièrement vifs. Les cheveux étaient épais et blancs, mais comme de -poussière, point de neige. Cette vieillesse terne, humiliée, sentait le -pauvre. - -Comment la marquise de Ventnor pouvait-elle seulement supporter la vue -de cet homme? Mais il y avait pis: André Frochard était une épave de la -Commune! (Elle n’en a guère laissé, elle a laissé plutôt des parvenus.) -Ce n’était point d’ailleurs une raison pour que lady Ventnor l’exclût. -Elle aime assez le mélange, sans aller aussi loin que nous avons vu -faire certaines princesses. Elle a cru devoir adopter les opinions les -plus traditionnelles, et elle entend que la majorité de ses amis la -bercent de lieux communs de bon ton; mais elle ne hait point une fausse -note de temps en temps, un peu de rouge. Elle est si ferme sur les -principes qu’elle peut se permettre toutes les coquetteries, et les -curiosités, même dangereuses. Frochard était une de ses bêtes curieuses. -Il jouait ce rôle piètrement. On le voyait arriver à peu près -régulièrement une fois par semaine. Il ne baisait pas, de même que nous -autres, la main de lady Ventnor: il devait sentir que ce geste eût été -ridicule pour lui, comme l’habit pour les notables socialistes; il se -contentait de la redingote et de la poignée de main. Il allait s’asseoir -bien vis-à-vis de la marquise, mais loin, et ne faisait dès lors que la -considérer avec une sorte d’effroi religieux ou de timidité stupide. Il -écoutait sans sourciller des âneries qui devaient lui soulever le cœur. -Il se résignait doucement à cette épreuve, comme à une nécessité du -protocole mondain. Il semblait se dire: «Je n’avais qu’à ne pas venir si -je ne voulais pas entendre ça.» Jamais il ne prenait la parole, mais on -le provoquait parfois à parler. On lui demandait son avis pour en rire, -et on riait déjà. Cela ne le troublait guère, et doucement encore, -modestement, désabusé comme un apôtre qui sait qu’il prêche dans le -désert, inflexible, raidi dans sa certitude, muré dans sa foi, incapable -de concessions, dédaigneux même de se mettre à la portée de ces -profanes, il disait des banalités humanitaires de Soixante-et-onze, qui -auraient pu être de Quarante-huit. - -Ce Frochard, avec ces idées, et surtout ce physique, me paraissait une -manière de symbole, le symbole de l’informe masse populaire, et je -l’avais surnommé Caliban. - -Quand une femme, que l’on a devant les yeux, s’accuse crûment d’avoir -fait l’amour avec un homme que l’on connaît de vue, il faudrait avoir -l’imagination bien chaste ou bien nulle pour ne se les point représenter -sur-le-champ tous deux dans l’exercice de cette fonction. Cette image, -que je n’échappai point, me fit comprendre, et dans une certaine mesure -partager, la confusion de Mme Doulevant; et ce fut d’un ton de -commisération que je lui dis: - ---Quoi, madame, Caliban?... - -Elle ignorait que je me fusse permis de le baptiser, mais elle a de la -littérature, et elle entendit bien le sens de cette appellation, -injurieuse, au fait, pour elle comme pour lui. Elle se redressa. - ---Oui, dit-elle, Caliban... aujourd’hui!... C’est cela qu’il est devenu. -Mais alors!... Vous ririez de moi si je vous répondais: Ariel. Un tel -poids de matière! Même en son beau temps, il le traînait. Mais vous -n’allez pas me croire, vous qui n’avez pas vu le miracle: il était beau, -il rayonnait, le génie habitait cette enveloppe, ce lourdaud avait les -ailes de la Chimère! - -Je ne sus point dissimuler que ces métaphores poétiques m’effaraient. -Elle frappa du pied avec impatience. - ---Je ne fais point de poésie, dit-elle, je le peins tel qu’il était. Je -vous répète que le jeune homme dont vous voyez aujourd’hui le fantôme -obscène était beau, d’une beauté souriante et grave, énigmatique: -lorsqu’il avait des cheveux d’or et de lumière, il ressemblait à un -personnage de Gustave Moreau! Il vous paraît monstrueux, moi je l’ai -connu surhumain. Il est écroulé: imaginez-le debout!... Si grand, si -noble... et si bon!... Comme les forts seuls savent être bons, parce -qu’ils sont toujours sûrs d’être les plus forts et qu’ils n’ont pas -besoin d’être méchants... Si fort et si bon que je n’ai jamais pu le -regarder en face sans être saisie d’admiration peureuse et confiante, et -attendrie aux larmes!... - -Il faut toujours se méfier de l’illustration: elle dément les portraits -parlés ou écrits. Mme Doulevant eut l’imprudence de nous exhiber une -photographie de Frochard jeune, une de ces médiocres photographies que -l’on faisait en ce temps-là; et nous ne vîmes point un personnage de -Gustave Moreau, mais un gros garçon de vingt ans, qui tenait du poète -marseillais et du ténor toulousain. Il était d’ailleurs ce que les -femmes appellent beau, qui ne répugne guère moins aux hommes que les -diverses laideurs où je viens de trop m’appesantir. Mais la comtesse -Doulevant se souciait plus de regarder elle-même cette photographie que -de nous la montrer. Cette vue seule, à en juger par l’altération de ses -traits, lui faisait une impression si forte qu’il devenait presque -gênant d’en être témoin. Elle crut apparemment qu’il suffisait de -contempler le visage de son Frochard pour savoir aussitôt, et par une -sorte d’intuition, ce qui s’était passé entre elle et lui; car elle nous -épargna ces explications de caractères où s’attardent volontiers les -femmes qui se confessent, et elle omit de nous donner sur le Frochard -les renseignements les plus indispensables: il était déjà communard et -son amant que nous ne savions pas encore d’où il sortait. - -Elle parlait bas, d’une voix monotone et chantante, les yeux clos, comme -ces dames quand elles disent leurs vers, et elle mettait si peu d’ordre -et de clarté dans son récit qu’il n’était point commode de s’y -reconnaître. Je démêlai pourtant que Frochard, avant tout poète, -disciple du Victor Hugo des _Châtiments_, journaliste par nécessité, pas -bien féroce, pas très malin, n’avait jamais pris une part effective au -gouvernement de la Commune: il s’était contenté d’en être le barde. La -comtesse, qui n’avait pas une âme de tricoteuse, et que l’amour ne -rendait folle que sur un point, pressentait la catastrophe et suppliait -son amant de s’y dérober. Elle le conduisit chez la Solférino: elle ne -nous dit point pour quel motif, mais je devinai facilement qu’ils -étaient tous deux sans ressource. Je me rappelai que la future lady -Ventnor n’avait, en effet, quitté Paris qu’aux derniers jours de la -Commune, et je vis que Mme Doulevant ne faussait pas au moins les dates. -J’eusse bien désiré d’apprendre comment la Solférino s’était amourachée -du journaliste-poète; mais Mme Doulevant jugea encore que c’était une -chose qui allait de soi, et elle sauta cet épisode. Elle dit seulement: - ---Cette femme obtint en un jour ce qu’André me refusait depuis plusieurs -semaines. Elle-même était à la veille de quitter Paris, et naturellement -je l’ignorais: il consentit à fuir avec elle. Un soir, je ne le vis -point rentrer. Je ne fus pas inquiète tout de suite: il n’était pas -toujours libre de faire ce qu’il voulait, il restait parfois des deux -jours, des trois jours sans pouvoir venir chez moi. Mais le troisième -jour, ce fut le 21 mai, et j’appris que les troupes de Versailles -venaient de forcer l’enceinte. Alors, je me mis à le chercher. Toute la -semaine, toute cette affreuse semaine, parmi les balles, et le soir à -travers les brasiers, je l’ai cherché. Je le demandais aux uns et aux -autres. Et j’avais peur de le trouver... mort... ou même vivant. Je -souhaitais et je n’osais pas souhaiter qu’il eût fui: car maintenant... -je soupçonnais... J’avais couru à l’hôtel des Champs-Élysées...--vide! -Mais je n’ai su que bien plus tard ce qu’elle avait fait de lui. Ah! le -caprice n’avait pas duré bien longtemps! - -«C’est grâce à lui qu’elle avait pu se sauver. On l’aurait retenue aux -barrières. Mais lui, tout le monde le connaissait: il valait un -sauf-conduit. Elle pensait déjà se réfugier à Londres: je n’ai pas -besoin de vous dire qu’elle ne lui avait point confié ce projet et -qu’elle ne comptait pas l’emmener. Presque toutes les routes étaient -coupées, il fallait prendre par l’Est pour aller au Nord. Je ne sais -comment ils se trouvèrent à Meaux. Mais enfin c’est là qu’elle eut le -cœur de l’abandonner, au bout de trois jours! Et c’est là qu’il fut -arrêté presque aussitôt, le 24, quand Paris n’était pas encore réduit et -quand je l’y cherchais encore. On l’amena à Versailles, il ne fut jugé -qu’en septembre. Je n’avais pas entendu parler de lui depuis quatre -mois; et j’appris qu’il vivait, quand j’appris que, pour quelques -articles de journaux, il était condamné à la déportation. - -«Bien que les bourgeois ne fussent pas tendres pour les insurgés, cette -condamnation fut l’objet de vives critiques. Je crus qu’il y avait à -tirer parti d’un mouvement d’opinion si rare, que l’on obtiendrait -peut-être, que sais-je? une commutation de peine, une révision du -jugement. Moi, je ne pouvais rien. Je n’avais plus d’argent, je n’avais -plus d’amis. J’avais perdu mes dernières relations à faire le métier où -lady Ventnor avait gagné les siennes. Je n’avais qu’elle, j’allai la -trouver, l’implorer. Je crois qu’une pareille humiliation est le pire et -le plus grand des sacrifices qu’une amoureuse puisse offrir à l’homme -qu’elle aime. Je partis pour Londres, où elle régnait déjà. J’allais lui -dire: «Puisque vous me l’avez pris, au moins sauvez-le!» - -«Je tombais mal, elle était en train de se marier. Se souvenait-elle -seulement d’André Frochard? Assez pour calculer qu’il la gênerait. Elle -m’évita plusieurs jours; mais je fis un peu de bruit à sa porte, elle -craignit le scandale, et elle me reçut. Dès qu’elle y consentait, son -genre était d’affecter la charité. Elle n’alla pas jusqu’à me demander -pardon, mais elle pleura, nous pleurâmes ensemble et, pour André, je ne -pus me refuser à une réconciliation. C’est de ce jour que je suis -devenue chez elle une espèce de dame de compagnie. - -«Tout ce que je gagnai fut qu’André ne partit pas pour le bagne, et je -ne jurerais même pas qu’elle ait réellement rien fait pour obtenir ce -retardement; mais on n’osait ni annuler ni exécuter la sentence. On le -traînait de prison en prison. Je me disais: «Un jour ou l’autre tout -cela sera oublié; alors je saurai bien la forcer à demander et à obtenir -la grâce.» Mais en 78, quand Thiers fut renversé, le premier acte du -nouveau gouvernement fut d’expédier à la presqu’île Ducos tout ce qui -restait en France des condamnés de 71. Je le sus lorsque André était -déjà en mer, trop tard pour faire marcher lady Ventnor, qui cependant -aurait pu davantage sur les entours des Mac-Mahon et des Broglie que sur -les entours de Thiers. - -«L’évasion de Rochefort, quelques mois après, me rendit courage. -Pourquoi Frochard ne se serait-il pas évadé lui aussi? Il fallait de -l’argent? Lady Ventnor était là! Elle ne me refusa rien. La dépense lui -importait peu, pourvu que la tentative ne réussît point. Et, avec moi, -elle pouvait être bien tranquille. Je n’ai jamais rien su faire, moi. Je -ne sais seulement pas prendre un train ou un bateau. Oh! ce voyage! Ce -voyage... ridicule!... J’ai erré sur la mer, au dix-neuvième siècle, -comme les héros de la guerre de Troie. Je suis arrivée pourtant, voilà -le prodige! Mais arrivée, comme d’habitude, mal à propos. Frochard, qui -n’était pas au courant de mes rêves, venait de tenter à lui tout seul, -et de manquer son évasion. Ils le gardaient plus étroitement que jamais. -Ils ne me permirent pas même de le voir... Si vous saviez ce que c’est, -d’avoir fait à peu près le tour du monde pour reprendre un homme qu’on -aime, et de ne pas même être autorisée à le voir de loin! - -Elle se tut assez longtemps, elle pleurait. J’étais moi-même très ému, -et je regrettais que M. de Courpière demeurât impassible. - ---Je devais, dit-elle enfin, rester six années encore sans le voir. Mais -lady Ventnor n’avait tout de même pas assez de crédit pour empêcher que -l’amnistie ne fût votée. Il revint. Il revint tel que vous le -connaissez. Voilà ce qu’avaient fait de lui neuf ans de prison et de -bagne! Eh bien, je me réjouis de cette ruine. Je me disais: «Je suis -certainement la seule femme au monde qui l’aime encore assez pour en -vouloir.» Ah! oui! Je comptais sans l’autre. Je ne savais pas, moi qui -suis simple, qu’un forçat allume des curiosités, qu’il y a, comme dit, -je crois, un romancier, le bouquet du bagne, et que notre Marguerite -n’avait pas encore flairé ce bouquet-là. Elle me l’a repris,--oh! pas -pour longtemps,--mais elle me l’a repris, sous mon nez. - -Il est hors de doute, pensai-je, que le mari n’a jamais ouï parler de -cette histoire-là. Il ne m’aurait pas dit de sa femme _petite femme_ ni -_honnête femme_. Et je n’étais pas fâché d’avoir recueilli ce document, -peu flatteur pour lady Ventnor, mais qui la remettait à son rang dans -l’infamie. - -J’imaginais que le vicomte de Courpière dût partager ce sentiment. Je me -trompais du tout au tout. Il voit trop le petit côté des choses, et il -ne juge qu’en bloc. Je ne blâme point sa sévérité--que je partage--à -l’égard de la Commune; mais l’on doit faire acception de personnes. -André Frochard ne paraissait avoir joué dans cette sinistre aventure -qu’un rôle effacé, et uniquement littéraire. Il n’en était pas moins, -aux yeux de Maurice, «l’homme qui a f.... le feu à Paris.» (Je cite, mes -lecteurs voudront bien m’excuser.) - -M. de Courpière ne pouvait éprouver aucune sympathie pour l’homme qui a -fait cela. Il n’en accordait point davantage à l’héroïque amoureuse de -cet homme: tous deux le dégoûtaient, au sens le plus élémentaire et le -plus physique du mot dégoûter. Mais le pire est qu’il n’appréciait point -l’emploi romantique tenu par lady Ventnor dans le drame, et qu’elle le -dégoûtait également. Il me déclara tout net qu’il ne mettrait plus les -pieds chez la marquise: il ne le dit point en ces termes, et il usa -encore du langage populacier auquel il avait cru devoir tout à l’heure -emprunter une périphrase afin d’exprimer plus fortement qu’il tenait -Frochard pour incendiaire. - -J’avoue que je fus consterné. Je croyais M. de Courpière sur le point -d’avoir la marquise, et, dans sa condition présente, je ne le trouvais -pas raisonnable d’abandonner cette partie. Je courus chez lady Ventnor -le jour même. J’y arrivai de bonne heure, je demeurai tête à tête avec -elle plus de vingt minutes, et je ne lui dis rien, faute de savoir -comment tourner mon avertissement. Au bout de ces vingt minutes, je vis -arriver Maurice comme à l’ordinaire, et je pensai qu’il était revenu sur -son premier sentiment. Il était morose, il n’ouvrait pas la bouche, mais -enfin il était là. - -Malheureusement, cinq minutes plus tard, ce fut André Frochard qui -arriva. Je frémis. Je ne sais par quelle fatalité le gros homme baisa -contre son habitude la main de lady Ventnor. Puis il parut honteux de ce -qu’il venait de faire; il s’éloigna à reculons, accrocha deux chaises, -et se laissa choir en soupirant sur un fauteuil qui gémit. M. le vicomte -de Courpière se leva juste en même temps que l’autre s’asseyait, et je -tremblai qu’il ne dît quelque chose de trop fort. Il ne dit qu’«adieu, -Madame», mais d’une voix si aigre que les yeux me piquèrent; et, sans -baiser cette main que le monstre venait de souiller de sa bave, il -sortit. Je ne savais plus ce que je faisais. Je me levai. Lady Ventnor -me jetait un regard de détresse. Je lui répondis d’un geste éperdu. -J’oubliai de lui dire adieu, et je courus après Maurice. - - - - -XII - -LA REVUE DE MINUIT - - -Malgré tout ce que je pus dire à M. le vicomte de Courpière ce jour-là -et les jours suivants, il tint bon, il ne remit plus les pieds chez Mme -la marquise de Ventnor. Il prit même un certain ton sec, qu’il sait -prendre, pour m’inviter à ne lui jamais parler d’elle. Mais c’est lui -qui m’en parlait, et non pas seulement à moi. Il a, dès qu’il se -brouille, la mauvaise habitude de traîner dans la boue ses amis de la -veille, et je me suis parfois demandé avec effroi ce qu’il raconterait -de moi-même si nous étions fâchés. Sa fertilité d’invention dans -l’ignoble est merveilleuse, et il débite ses infamies avec une telle -candeur que l’on ne peut se défendre d’y croire, au moins sur le moment, -même lorsque l’on sait pertinemment qu’il n’y a pas un mot de vrai. Il -ne craint pas d’approprier son discours à l’ordure de ses calomnies; -mais il les assaisonne, à l’occasion, d’esprit atroce, et de ce ridicule -qui tuait en France,--il y a longtemps. - -Je regrettais particulièrement qu’il usât de tels procédés envers lady -Ventnor. «Tout est perdu, me disais-je, si l’on répète à la marquise la -moindre des vilenies qu’il colporte.» Et je ne voulais pas croire que -tout fût perdu, tant la fortune de M. de Courpière me tient au cœur. «Il -est vrai, me disais-je encore, qu’une femme de cette envergure ne prend -pas garde à ces choses-là. Elle en a vu et entendu, et probablement elle -en a dit elle-même bien d’autres. Elle n’est pas du tout la «petite -femme» ni «l’honnête femme» que croit son mari. Si elle veut bien M. de -Courpière, elle ignorera ces vétilles, et elle trouvera quelque moyen -décent de remettre le grappin sur lui.» - -Cependant lady Ventnor ne témoignait par aucun signe vouloir M. de -Courpière. Elle ne jouait pas l’étonnement lorsqu’elle me voyait arriver -seul, et ne me demandait pas même, pour la forme, des nouvelles de mon -ami. J’allais, naturellement, la voir comme si de rien n’était, presque -tous les jours, et ma situation eût été embarrassante si elle, ou un de -ses familiers, eût remarqué l’absence du vicomte. Mais il était de règle -chez elle que l’on ne remarquât jamais les disparitions. Je pouvais -craindre aussi que M. de Courpière ne me reprochât ces visites: car il -m’est difficile de rien faire à son insu, sauf si je lui mens. Mais, -ayant renoncé à lady Ventnor, il s’était aussitôt remis, avec un courage -que j’admire, à tirer d’autres plans, qu’il ne me confiait point; et il -avait à courir sans cesse vers une foule d’endroits mystérieux, où il ne -m’emmenait pas. - -Environ cette époque eut lieu un événement bien parisien. Le -restaurateur russe, qui avait loué l’ancien hôtel de lady Ventnor avenue -des Champs-Élysées, cessa de payer ses termes et suspendit, en général, -ses paiements. L’établissement n’avait pas pris. L’on y était allé pour -voir, plutôt que pour dîner; cette curiosité pouvait se satisfaire en -une fois, et personne de Paris n’avait seulement pensé à y retourner. -Les chroniqueurs de théâtre ont observé qu’une pièce où le public ne -retourne pas a de la peine à atteindre sa centième représentation. Il -faut encore bien plus de récidives pour assurer le succès d’un -restaurant. Un entrepreneur de cinématographe fit à lady Ventnor des -propositions, qu’elle repoussa. Elle décida tout bonnement de laisser -son hôtel à l’abandon, comme avant le règne du restaurateur, et même -dans un abandon pire: car ce moscovite avait un peu précipitamment -déménagé et sans rien remettre en place. - -La résolution de la marquise fut vivement critiquée par ses entours. -J’entendis un jour «Alcibiade» lui remontrer qu’elle n’avait pas le -droit de laisser close et de livrer à une ruine prochaine une demeure où -l’on marchait sur l’histoire (et je pensai irrévéremment qu’il aurait pu -dire qu’on y couchait). Il proposa d’user des influences qu’il avait -encore aux Beaux-Arts, quoique M. de Nieuwerkerke n’en soit plus le -surintendant, pour obtenir que cet illustre logis fût classé parmi les -monuments historiques. Lady Ventnor refusa cet honneur et détourna la -conversation avec une telle prestesse que je n’y vis que du feu. Je ne -remarquai d’abord que la banalité du lieu commun qui suffit à ce -passe-passe. Elle fit deux ou trois réflexions mélancoliques à propos de -ce qu’il faut laisser mourir ou qu’il ne faut point ressusciter, et il -se trouva que nous parlions, sans savoir comment ni pourquoi, de -certaines redoutes parées et masquées, jadis fameuses, que donnait chez -lui Alcibiade, et qu’il ne donnait plus depuis quinze ans. - -Ce que venait de dire la marquise ne signifiait point qu’elle pût le -désapprouver d’avoir fermé ses salons; mais elle modifia le sens du -discours par une simple intonation de regret, si bien qu’Alcibiade crut -devoir humblement s’excuser de ne recevoir plus. Il allégua que ses -listes d’invités étaient devenues des listes nécrologiques. Lady Ventnor -lui prouva aussitôt, en lui citant des noms, qu’il se trompait, et que -les beautés célèbres du second Empire, du moins celles du monde, ne sont -point toutes mortes comme on croit. (Les redoutes d’Alcibiade étaient de -ces réunions, autrefois si rares, où les femmes de toute classe se -coudoyaient, à la faveur du masque.) Lady Ventnor lui fit observer qu’il -pouvait compléter ses listes en invitant les meilleures recrues du monde -et du demi-monde nouveau. - -Alcibiade appartenait à cette génération d’hommes galants et -magnifiques, peints par Dumas dans le _Père prodigue_, qui louent un -yacht en Angleterre pour emmener une dame de Dieppe déjeuner au Tréport. -Il se leva soudain, et, avec cette grâce inimitable de politesse qui -nous viendra peut-être comme à nos pères quand nous aurons leur âge, il -annonça que dans deux semaines jour pour jour il donnerait une redoute, -puisque lady Ventnor daignait le souhaiter. Il lui baisa la main et -sortit vite, comme s’il n’avait pas une minute à perdre pour commencer -ses préparatifs. J’étais bien aise que cette petite scène se fût passée -devant moi: Alcibiade ne pouvait manquer de m’inviter. Je songeai que le -tableau de sa redoute me fournirait un dernier chapitre brillant aux -confidences de la marquise, et je me félicitai à ce propos que M. de -Courpière ne se fût point brouillé avec elle devant que j’eusse fini de -ramasser mes documents. - -Je me dispensai de raconter tout ceci à Maurice, le soir même, et le -surlendemain, lorsque je reçus l’invitation. Mais je le vis quelques -heures plus tard, et il me dit, entre autres choses, qu’il était invité -chez Alcibiade. - ---Ah? lui dis-je. Mais je pense que tu n’iras point? - ---Pourquoi non? me répondit-il. J’irai certainement. - -Je fus presque fâché. Il me semblait que j’eusse préféré y aller seul et -prendre mes notes tranquillement. Puis je m’avisai qu’Alcibiade n’avait -pu inviter M. de Courpière contre le gré de la marquise, et qu’elle -n’avait pas manigancé pour autre chose toute cette histoire de redoute, -qui avait paru venir sur le tapis si naturellement. - -La recherche de nos costumes ne nous fatigua point l’imagination. -L’habit était défendu, et le masque indispensable, puisque l’unique -amusement de ces redoutes était l’intrigue à l’ancienne mode; mais la -fantaisie des déguisements était réservée aux femmes, et nous autres, -mâles, avions pour uniforme de rigueur le classique domino noir. Comme -je suis de même taille que Maurice et qu’il n’a jamais le temps de rien, -n’ayant rien à faire, il me chargea de commander les deux dominos. Même, -ce fut moi qui les payai. Je ne le dis point pour me faire valoir ou -pour reprocher cette dépense à M. de Courpière, qui ne saurait être -suspect de parcimonie, mais pour montrer qu’il allait chez Alcibiade -sans arrière-pensées: j’entends qu’il n’y allait point à ses affaires et -moi comme son second, car il eût payé les deux dominos; nous y allions -au même titre, et je devais donc assumer la moitié des frais, ou, s’il -n’y pensait point, la totalité. - -Je me promettais trop de cette soirée pour échapper une déception: je ne -l’échappai point. Sans doute, le coup d’œil était agréable. Alcibiade -était bien logé, rue d’Aguesseau, dans un hôtel plutôt Louis-Philippe -que second Empire, mais enfin convenablement démodé. Un escalier vaste -permettait le développement des cortèges, les entrées à effet, les -pittoresques remous de foule. Le salon principal était une galerie à -trois fenêtres cintrées, que répétaient trois portes en glaces. Les -panneaux étaient peints de haut en bas. Des personnages grandeur nature, -femmes nues aux ailes de papillon, amours adolescents aux ailes d’oiseau -de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, s’enlevaient en clair sur un -fond qui me parut noir: c’était un genre, si l’on veut, pompéien. Je -cherchai la signature, et j’eus l’étonnement de trouver celle de -Bouguereau. Le luminaire était de bougies, en trois grands lustres de -cristal taillé, et six énormes torchères à soixante lumières pour le -moins chacune. Le deuil des hommes faisait valoir la bigarrure des -femmes, et cette foule était comme le décor des murs, claire sur noir. -Mais je n’avais que cette courte et vaine joie des yeux, et aucune joie -de curiosité. Je m’étais flatté de voir réunis autour de moi, comme à un -cinquième acte tous les personnages d’une pièce, les fantômes du second -Empire; et probablement ils m’environnaient, mais ce n’étaient que trop -des fantômes, anonymes, qui ne soulevaient pas le pan de leur suaire, -rabattu sur leur visage. Les femmes étaient si emmitouflées que leur -tournure n’accusait même pas leur âge, et je ne discernais pas les -aïeules des contemporaines. Plusieurs de ces masques paraissaient bien -intriguer, sans verve, comme pour obéir à une consigne. Mais moi qui ne -connaissais, ou ne reconnaissais personne, et que l’on n’intriguait -point, je me sentais perdu, isolé, comme dans la cohue funèbre du bal de -l’Opéra, angoissé. Je me raccrochais à M. de Courpière, qui se -raccrochait à moi. Je le regardai en détresse, à travers les trous de -mon masque, et il répondit à mon regard: - ---Ce n’est pas si drôle. - -Comme j’ai la manie de prévoir les intentions des gens, j’avais arrangé -que lady Ventnor apparaîtrait subitement, triomphante de jeunesse, parmi -ces femmes, à peine ses aînées, et toutes en ruine. Mais la règle du -masque était si rigoureusement observée que ce coup de théâtre ne me -paraissait plus possible. Je me demandais même si la marquise n’était -point arrivée: elle pouvait l’être et ne point se manifester à nous. Le -moyen de nous intriguer? Nous eussions reconnu sa voix. - -Cependant, vers minuit, deux ou trois femmes osèrent découvrir leur -visage, et cette épreuve me démontra que, si lady Ventnor avait compté -sur des repoussoirs, elle n’avait point calculé faux. La première qui se -démasqua était une ancienne beauté blonde, mi-française et mi-allemande. -Cette Dorothée, ingénue à plus de soixante ans comme à vingt ans, ne -soupçonnait pas que son teint fût fané quand son âme ne l’était point. -Cela est touchant quand on y pense, mais il ne faudrait qu’y penser, et -fermer les yeux. Le fatal exemple fut suivi par une espèce de sorcière -de Macbeth, dont le charme langoureux ne fut pas moins célèbre jadis. Je -l’entendis nommer: elle venait, à plus de soixante-dix ans, d’épouser -(en secondes noces) un prince octogénaire, et l’on disait que c’était -pour avoir des couronnes fermées sur son corbillard.--Je souhaite que -l’on ne m’attribue pas cette délicate plaisanterie. - -Je vis entrer à ce moment une femme costumée en religieuse, et j’en fus -bien étonné, car j’avais lieu de croire toutes les personnes présentes -fort chatouilleuses sur le chapitre de la religion. La manche du -corsage, très ample et, comme on dirait, pagode, laissait voir, au -moindre geste, tout le bras nu; et chaque fois que cette étrange sœur de -charité faisait un pas, on voyait qu’elle avait aussi le pied nu, dans -des cothurnes. L’opposition de ces nudités et d’un costume respectable -m’eût choqué si je n’eusse été d’abord ébloui. Des bras et des pieds -comme ceux-là sont assurément des perfections uniques, et je compris que -la religieuse fût aussitôt reconnue, malgré son masque: mais il paraît -qu’elle avait déjà porté ce déguisement aux Tuileries, dans un tableau -vivant. C’était une comtesse italienne, que je croyais morte: elle ne -faisait que dérober, à ceux qui l’avaient connue plus belle qu’une Vénus -antique, le spectacle de sa déchéance. Elle vivait recluse dans la -poussière et dans les ténèbres d’un taudis, dont jamais les fenêtres ni -les persiennes ne s’entr’ouvraient avant la nuit close. C’était miracle -qu’elle eût consenti à revenir ce soir. D’après ce qu’elle nous montrait -d’elle, à mon gré trop chichement, je jugeai sa retraite prématurée. -J’avais raison. Il s’était fait autour d’elle un rassemblement. On la -suppliait de découvrir son visage, ne fût-ce qu’une seconde. Elle se -laissa toucher et, brusquement, arracha son masque. Elle apparut, -inquiète, rougissante, superbe, d’une beauté impériale, et cependant -mutine, qui me rappela Pauline Borghèse. - ---Fichtre! pensai-je, si c’est précisément cet effet-là que voulait -faire lady Ventnor, il est un peu tard, elle n’aura plus que du -réchauffé. - -Elle parut à l’instant même où je faisais cette réflexion, et je dois -dire d’abord que le succès de la religieuse n’entama aucunement le sien. -Elle avait choisi un costume du dix-huitième siècle, qui était avec cela -turc, selon la fantaisie de cette époque où les littérateurs ont -commencé à faire des excursions en Orient. Elle représentait, si l’on -veut, Roxane, la Roxane de _Bajazet_, qui a bien été joué au -dix-huitième autant qu’au dix-septième siècle. Elle portait, -par-dessous, tout l’attirail au moyen duquel les Pompadour et les -Dubarry ont déformé, d’ailleurs assez gracieusement, leur corps, et, par -dessus, une manière de saut-de-lit d’une soie molle, du jaune le plus -flatteur, brodé de turquoises et de perles. Le décolleté était en carré, -la gorge hardiment nue, mais le haut des bras et les épaules drapés. Ce -n’était point la perfection dont l’Italienne en religieuse venait de -nous donner un exemplaire, mais ce genre de beauté, effectivement -préférable, qui est une promesse de plaisir. Une écharpe de gaze était -enroulée autour de la coiffure, et c’était l’extrémité flottante de -cette écharpe qui, ramenée devant le visage et fixée au côté gauche des -cheveux par une grosse épingle de turquoise, tenait lieu de masque. Les -dames de Constantinople ne se voilent guère, aujourd’hui, plus -sévèrement. - -Les traits de lady Ventnor étaient aisément reconnaissables à travers -cette gaze. Elle fut applaudie, la pauvre religieuse fut négligée, et -c’est autour de la marquise que le rassemblement se reforma. Elle se -laissa complaisamment admirer, bien qu’elle nous eût, du premier coup, -avisés, M. de Courpière et moi, et ne regardât plus ailleurs. Mais elle -n’est jamais hâtée, elle sait attendre, parce qu’elle ne doute jamais de -ce qu’elle a résolu; et puis elle ne pouvait pas courir après nous. -Mais, moi du moins, je ne pouvais me dispenser d’aller lui présenter mes -hommages. Je ne demandai point, naturellement, la permission à M. de -Courpière. Je débitai à la marquise un petit compliment, ma foi, fort -mal rédigé: je pensais à autre chose. Je me disais: «Comment va-t-elle -s’y prendre pour ressaisir Maurice?» Je ne voulais pas manquer cela. Je -le manquai cependant, rien que pour avoir tourné la tête. - -J’ai oublié de dire que lady Ventnor était, comme d’ordinaire, escortée -de la comtesse Doulevant. Je suis d’autant plus inexcusable de l’avoir -oublié, que la comtesse me parut charmante. Lady Ventnor, qui, je pense, -lui avait payé son costume, l’avait aussi déguisée en Turque. C’était -Atalide, à côté de Roxane, et ce rôle de jeune première ne semblait -point trop jeune pour elle. J’admirai entre parenthèse l’heureuse -témérité de lady Ventnor, qui, au lieu de chercher, comme j’avais cru, -le repoussoir, se faisait escorter d’une femme plus jeune qu’elle et -aussi jolie, mais moins importante. Je débitai un autre madrigal à la -comtesse, et je n’étais pas au bout de ma réplique, quand je vis que -nous jouions une scène à quatre et que M. de Courpière bavardait avec -lady Ventnor comme s’il lui avait rendu visite le jour même, la veille -et tous les jours précédents. - -Dès lors, nous ne nous quittâmes plus tous les quatre. Nous avions -trouvé un coin. Je dis quelques phrases, peu mémorables, sur cette -réunion des ombres du second Empire, que je qualifiai de revue de -minuit. La marquise voulut bien satisfaire notre curiosité et mettre la -plupart des noms sur les visages, ou plutôt sur les masques; mais cette -énumération n’aurait guère plus d’intérêt que mon discours. L’entretien -fut d’ailleurs bref. Lady Ventnor et Mme Doulevant étaient arrivées fort -tard. Et déjà les maîtres d’hôtel, les valets de chambre dressaient les -petites tables du souper. Je dis que j’allais m’assurer d’une table où -nous fussions tranquilles et seuls; mais lady Ventnor me répondit -qu’elle ne voulait point souper là. Je pensai qu’elle nous avait fait -préparer une collation chez elle et que nous n’y perdrions pas. - -Comme rien ne nous retenait plus, nous filâmes à l’anglaise et prîmes -place tous quatre dans son automobile, qui partit en effet dans la -direction du Bois, mais s’arrêta au milieu de l’avenue des -Champs-Élysées, devant l’ancien hôtel, naguère transformé en restaurant -et, depuis, doublement désaffecté. Les volets étaient aux fenêtres, et -la façade, sans aucune lumière apparente de haut en bas, avait un aspect -sinistre fort imposant. - ---Comment? dis-je à lady Ventnor en traversant le large trottoir. C’est -ici que vous nous faites souper? - ---N’est-ce pas une bonne idée? me répondit-elle. - -Et il me sembla que je voyais briller son sourire comme on voit briller -un regard. - ---Vous n’avez pas peur des revenants? lui dis-je. - ---Au contraire, me répondit cette femme vraiment supérieure, du moins -dans son emploi. - -Le chauffeur et le valet de pied nous précédaient, portant par les deux -anses le grand panier de vaisselles et de victuailles qui sert aux -parties de campagne. Ils sonnèrent, la porte cochère s’entre-bâilla, et -nous vîmes, dans un lointain d’obscurité profonde, deux ou trois lampes -qui n’éclairaient guère mieux que les lampes de secours des théâtres. Le -vestibule me parut plus sombre encore; les marbres multicolores étaient -comme éteints, mais la statuette d’argent qui marque le premier degré de -l’escalier luisait comme si elle eût émis une lumière propre. Nous -passâmes devant les grands salons, en désordre comme après un pillage, -et nous arrêtâmes enfin dans le salon de musique, rangé tant bien que -mal. Aucun couvert n’y était dressé, puisque nous apportions tous nos -ustensiles. On avait seulement placé, an milieu, une de ces belles -tables à plateau d’onyx supporté par des sphinx de bronze, et sur la -table deux flambeaux d’argent à quinze bougies. Comme elles étaient -coiffées chacune d’un petit abat-jour, elles n’éclairaient que la -surface chatoyante de la table, et rien du reste de la pièce n’était -visible, sauf la statue de Vénus sortant de l’onde, toute blanche. Les -deux domestiques tirèrent du panier notre repas froid, le Champagne et -l’argenterie, et disparurent. - -Toute cette mise en scène me semblait ingénieuse, et je pensais faire un -souper original; mais j’avais compté sans notre hôtesse, et il ne me -souvient justement pas d’en avoir jamais fait un qui ressemblât -davantage à n’importe quel souper. Lady Ventnor m’avait dit qu’elle ne -craignait pas les revenants, au contraire; mais elle ne les craignait -pas pour M. de Courpière, ce n’était ni pour Mme Doulevant ni pour moi; -et elle n’avait aucun intérêt à les évoquer tant que la partie -demeurerait carrée. D’ailleurs, les revenants, pour faire leur effet, ne -doivent justement pas être évoqués avec trop de précision ni, si je puis -dire, trop littéralement: il faut que, sans les voir, on les sente qui -rôdent. Pour l’instant, Mme la marquise de Ventnor n’avait qu’à jouer de -ses agréments personnels, de sa jeunesse miraculeuse, à prouver qu’elle -avait le caractère comme le visage, et qu’elle était encore parfaitement -capable d’amuser un homme, même tel que M. de Courpière, qui n’a jamais -fait la fête pour s’amuser. - -Elle y réussit à souhait; et j’avoue même que cette réussite insolente -m’étonna et me scandalisa un peu, comme celles des pièces qui ne me -dérident point et que je vois qui enchantent autour de moi le public. -Mais cette comparaison, que je fis, me suggéra une explication. J’ai -beau être intime avec M. de Courpière, je ne suis pas du même bord et je -n’ai pas le même genre d’esprit. Je ne sais jamais quels sont les traits -qui passeront la rampe de son côté. Lady Ventnor (de qui, je le -rappelle, Sarcey a écrit: «Elle a le sens du théâtre») ne dit pas un mot -cette nuit-là qui ne passât la rampe. Maurice faisait de grands éclats -de rire. Je ne m’ennuyais pas, mais je ne saurais dire plus, et je -conçus une grande estime pour la comtesse Doulevant, qui ne s’ennuyait -pas plus que moi, mais ne s’amusait pas davantage. - -Notre festin, qui m’avait bien l’air de n’être qu’une formalité, ne se -prolongea guère. Lady Ventnor se leva, prit l’un des lourds flambeaux et -se dirigea vers la porte. M. de Courpière n’hésita pas à la suivre, sans -y être, comme on pense, invité par elle explicitement. Nous crûmes -devoir, Mme Doulevant et moi, les accompagner jusqu’au seuil de la -chambre historique. La marquise leva en l’air, d’un geste aisé, le -flambeau qu’elle tenait, et nous éclaira un instant le lit de -marqueterie dans sa niche, l’Aurore pâle qui plane au ciel du plafond. -Puis elle nous souhaita tranquillement le bonsoir, me pria de reconduire -Mme Doulevant, et me dit que nous pouvions disposer de l’automobile. - -Je lui sus gré d’avoir invité la comtesse, dont la présence me -facilitait ma sortie et sauvait ma dignité. Voudra-t-on croire que je ne -pensai point d’abord à profiter autrement de cette aimable partenaire? -Je lui donnai la main, et nous allâmes, à tâtons, de pièce en pièce. En -repassant par le salon de musique où nous avions soupé, je pris le -flambeau qui restait, et c’est quand j’imitai ce geste de lady Ventnor -que l’idée me vint de pousser plus loin mon imitation. - -J’allai droit à la salle de bain. Je posai mon flambeau sur la table -d’onyx où les dix billets faux de mille francs avaient fait en brûlant -des taches noires, et je regardai la comtesse. Je souris: c’était une -prière. Je ne doutais point qu’elle ne fût exaucée. Mme Doulevant ne -jugeant pas à propos de me répondre, je pris ce silence pour un -assentiment. - -Mais j’allai d’abord, je ne saurais trop dire pourquoi, ouvrir la -persienne. Notre fenêtre s’illumina; et je vis s’arrêter sur l’avenue -déserte deux noctambules, qui devinèrent peut-être que, dans ce palais -des amours surannées, un peu de la volupté morte ressuscitait aux -bougies. - - - - -TABLE - - - I. La Solférino 1 - II. Le Rédempteur 24 - III. L’Oncle 48 - IV. Les Reprises 68 - V. Le Trouble-Fête 104 - VI. Le Dîner des Ombres 122 - VII. Les Ressembleurs 175 - VIII. Émile 197 - IX. La Croix de Genève 216 - X. Le Mari 234 - XI. Caliban 254 - XII. La Revue de Minuit 290 - - - - -Paris.--Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers. - - -1-2.--4950. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONFIDENCES D'UNE BICHE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Abel Hermant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c"><span class="large">Les</span><br /> -<span class="xlarge">Confidences d’une Biche</span></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br /> -LA SOLFÉRINO</h2> - - -<p>Bien qu’il n’y ait pas, à la rigueur, de dénouements -dans l’ordre de la réalité, je me flattais -d’en tenir un, le jour où j’ai raconté le -dernier exploit conjugal de M. le vicomte de -Courpière. J’espère qu’on se rappelle qu’il avait -laissé prononcer le divorce contre lui, par défaut ; -après quoi il était revenu dans le domicile -commun à titre d’époux exclusivement -chrétien, la petite formalité civile ayant pour -unique effet d’abolir un contrat de mariage -incommode et de permettre à Monsieur le -vicomte une plus libre disposition de l’immense -fortune que lui avait apportée en dot Madame -la vicomtesse. Rien ne faisait présager que ce -nouveau <i lang="la" xml:lang="la">modus vivendi</i> ne fût pas <i lang="la" xml:lang="la">in æternum</i>. -La piété de Madame la vicomtesse le garantissait. -Mais il n’est pas de sainte à qui la tête ne -puisse tourner. Un beau matin, elle avisa Maurice, -en termes courtois, qu’il ferait bien de -s’assurer d’un autre logement, vu qu’elle épousait -le précepteur des enfants dans une quinzaine -de jours ; elle n’avait point voulu qu’il -apprît cette nouvelle par les publications, qui -étaient pour dimanche prochain ; elle regrettait -de lui causer ce dérangement, mais il devait -comprendre à quel sentiment de haute délicatesse -elle obéissait en le priant de vouloir bien -faire ses malles. M. de Courpière, qui n’avait -jamais surveillé ni soupçonné son épouse chrétienne, -fut pris à l’improviste et ne put que s’incliner.</p> - -<p>Je ne cherche pas à colorer l’invraisemblance -de cette péripétie, mais elle a un côté plaisant. -Le tour de Madame la vicomtesse vaut celui que -je viens de rappeler que lui avait joué naguère -le vicomte ; c’est la réponse de la bergère au -berger. Je ne pus me défendre de sourire, mais -je mesurai le désastre. M. de Courpière était-il -en état de recommencer une vie, comme font, -paraît-il, les Américains à tout âge, après une -ruine ou une faillite ? Il me semblait un peu -fatigué. Pouvait-il plaire encore ? Je ne voyais -pour lui que le commerce des automobiles, qui -périclite, ou celui des objets anciens, qui fleurira -en France tant qu’il y subsistera une noblesse.</p> - -<p>Il ne me laissa point trop, heureusement, -dans une inquiétude si préjudiciable à ma santé. -Je ne crois pas que jamais homme frappé de la -foudre ait demandé si peu de temps pour s’en -remettre. Je sentis d’abord qu’il avait pris un -parti, quoiqu’il ne me dît point lequel. Il s’établit -dans l’une de ses garçonnières qui lui était -restée pour compte, et il se remit aux fiacres -avec un air de naturel bien touchant : il renfonçait -son dégoût, pour ne pas humilier les cochers, -j’imagine, comme les dames de charité -qui visitent des pauvres. Enfin, il se créa, en -quinze jours, une multitude de relations nouvelles -où il me fit participer ; car il n’est pas -homme à se détourner de ses amis dans la mauvaise -fortune (j’entends la sienne).</p> - -<p>Je ne sais trop ce qu’il pensait trouver chez -ses nouvelles connaissances, mais je crois qu’il -ne l’y trouvait point, car il ne faisait guère que -les essayer, et il les rompit toutes dès qu’il fut -admis chez M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor, où il -sentit apparemment le terrain plus favorable.</p> - -<p>Je me rappelle bien ma première visite chez -lady Ventnor, en son hôtel, qui est avenue du -Bois de Boulogne, dans le pan coupé, et du -bon côté. Ce qui frappe, dès le vestibule, c’est -la profusion, et surtout le classement et le numérotage -des objets d’art : de même qu’à -Londres, quand on entre dans Hertford house, -où sont exhibées les collections de Richard Wallace. -On a le sentiment qu’on pénètre chez un -amateur mort qui a légué ses richesses, dans un -musée où nul n’aura plus d’intimité avec les -bibelots et les tableaux, sauf le conservateur, à -qui ils n’appartiennent point, et qui ne jouit -point du droit d’user et d’abuser.</p> - -<p>Dans le grand salon du premier étage, qui a -trois baies cintrées, les toiles n’étaient pas -moins nombreuses ni les vitrines moins fournies, -et il fallait de l’attention pour ne pas dire -au valet de chambre : « Donnez-moi donc le -catalogue, » au lieu de lui demander : « Est-ce -que Madame la marquise reçoit ? » Pourtant, -on discernait, et ma foi je ne saurais dire à quel -mystérieux signe, quelques objets qui n’étaient -pas assurément ni moins beaux ni moins précieux -que les autres, mais qui n’avaient pas un -air de devoir être catalogués. Tous dataient du -second Empire. Parmi des merveilles du temps -de Louis XIV ou de la Régence, étaient disséminées -les pièces d’un mobilier complet, sans -style, même de pastiche, et dont les bois contournés, -lourds, les soies bouton d’or ou cerise -accusaient un goût contemporain de nos premières -expositions universelles. D’étranges bonbonnières -et des coffrets incrustés de cuivre ou -d’ivoire provenaient évidemment de chez Klein -ou de chez Giroux. Enfin, un grand portrait de -femme, de la même époque, tenait le milieu du -panneau qui faisait vis-à-vis à la cheminée ; et -ce portrait n’avait peut-être qu’un siècle ou -deux à patienter avant d’être classé chef-d’œuvre ; -mais on voyait bien que, pour le moment, -il ne faisait pas encore officiellement -partie de la pinacothèque.</p> - -<p>M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor faisait preuve -d’une fière audace en venant chaque jour s’asseoir, -je dirai publiquement, sous ce portrait, -comme pour provoquer les comparaisons. Il -n’y avait plus de ressemblant que les yeux, -mais ils suffisaient (car ils sont vraiment sans -pareils, ces grands yeux sages) pour attester -l’identité de la femme vivante et de la femme -peinte : l’une pourtant si blonde, toute fraîche -et rose, un peu fade, la taille bien prise — un -peu raide, toujours vêtue chez elle de clairs peignoirs -Watteau ; l’autre si brune, l’air grave, -les traits nets, les cheveux lisses, le corps mignon -perdu dans un flot de velours noir, — et -qui avait donc, bien avant le 4 septembre, -atteint l’âge de la maturité ?</p> - -<p>J’admirai d’abord la tenue parfaite de la maison. -Le maître d’hôtel avait l’air encore plus -respectable que respectueux. On lui savait gré -de la protection qu’il vous accordait spontanément -et sans être sollicité. Il va de soi que je ne -m’étonnai point de voir tous les hommes baiser -la main de lady Ventnor, et je trouvai seulement -un peu excessif que l’un d’eux, qui, au -surplus, me parut à moitié fou, se précipitât, -pour le faire, à genoux, sur le coussin qu’elle -avait devant son fauteuil. Mais le ton me parut -meilleur que dans les maisons du Faubourg où -j’ai pu fréquenter grâce à mon intimité avec les -Courpière. Lady Ventnor n’avait, ce jour-là, -que des hommes. Je n’eus pas le loisir de me -familiariser avec la physionomie de chacun ; -mais je retins facilement leurs noms, qui étaient -tous illustres, et je me réjouis de voir que M. de -Courpière me donnait l’entrée dans une compagnie -intéressante.</p> - -<p>Je dois dire que, pour cette première fois, -tous ces grands hommes ne lâchèrent rien de -transcendant. La conversation ne fut que de -petites nouvelles mondaines. Chaque visiteur -en apportait son petit bagage, dont il se débarrassait -d’abord qu’il entrait. Lady Ventnor -faisait durer le baisemain pour lui poser cependant -trois ou quatre de ces questions qui -vident un homme. Ensuite, on allait se mêler -au chœur, où l’on ne faisait plus que sa partie -dans l’entretien général. De temps à autre, -une aigreur sur la politique du jour, ou une -jérémiade discrète sur le fâcheux état de la -religion en France, témoignaient qu’ici l’on -pensait bien, et que les idées, comme la tenue -de maison, y étaient du meilleur genre.</p> - -<p>Lady Ventnor fut avec moi d’une grâce singulière. -Elle ne me questionna pas à mon entrée, -puisqu’elle ne savait pas encore ce que je -pouvais avoir dans mon sac. Mais elle me dit -que « son ami » M. de Courpière (qu’elle n’avait -vu qu’une fois) lui avait parlé de moi en -des termes qui lui donnaient envie de me connaître, -qu’elle savait que nous n’allions pas l’un -sans l’autre, et qu’elle se fût fait scrupule de -séparer de tels amis. Nul n’est plus que moi -facile à séduire : il suffit qu’on me dise ce que -justement elle me dit. Je conçus pour elle, tout -aussitôt, une sympathie extrêmement vive ; si -bien que je n’eus pas de cesse que nous ne fussions -dehors, pour lâcher la bride à mon enthousiasme. -Je lançais à M. de Courpière des -regards suppliants, comme les enfants que l’on -traîne dans le monde et qui voudraient bien -s’en aller. Il ne daigna lever le siège qu’au bout -de quarante-cinq minutes. J’entamai l’éloge de -lady Ventnor dès le second palier. Mais je ne -me défie pas assez de l’idéologie. Je hasardai -des considérations, peu originales, sur la supériorité -des Anglo-Saxons, et particulièrement -sur le je ne sais quoi qui distingue de nos -grandes dames celles de l’autre côté de la -Manche. M. de Courpière se mit à rire si indécemment -que je le rappelai à l’ordre : comme -j’ai un peu de culture, chaque fois que je me -trompe il croit que c’est la faillite de la science, -et il en est méchamment ravi. J’accorde que -cette erreur-ci était drôle.</p> - -<p>— Mon pauvre garçon, me dit-il, ignores-tu -d’où sort cette grande dame anglaise ?</p> - -<p>J’avouai que je l’ignorais, mais, pour sauver -l’honneur, je dis à tout hasard, d’un air profond :</p> - -<p>— J’ai observé qu’elle n’a pas ombre d’accent -anglais.</p> - -<p>— Si elle a de l’accent, repartit M. de Courpière, -c’est celui de Lyon. Elle y vint au monde -vers 1845. Elle a été célèbre, au temps de -Napoléon III, sous le nom de <i>la Solférino</i>. C’est -de l’histoire, et je m’étonne que tu ne la saches -point. Elle a marché avec tous les gens bien de -cette époque ; après quoi, elle s’est fait épouser -à Londres, pendant la guerre, par le fabuleusement -riche et maniaque lord Ventnor, qui n’a -jamais pensé qu’à acheter des vieilleries, et ce -n’est même pas pour les revendre ! Depuis, il -est devenu complètement gâteux, et il ne collectionne -plus que des photographies de modèles -nus. Il ne passe jamais le détroit, ni elle. Ils ne -se gênent point réciproquement. C’est le meilleur -ménage, bref l’entente cordiale, avec un -bras de mer entre les deux.</p> - -<p>J’ai trop de monde pour sourciller lorsque -j’apprends qu’une grande dame est une fille à -la retraite. Mais il suffit parfois d’un mot bizarre -ou remarquable pour irriter notre curiosité. -La biographie de M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor -me parut ordinaire, mais son sobriquet de -Solférino me piqua, et j’en voulus savoir l’origine. -Je la demandai, naturellement, à Maurice. -Il me répondit, avec une indifférence qui -me passa, qu’il n’en savait rien, et que cela ne -devait rien signifier, comme tous les sobriquets.</p> - -<p>— Je te demande pardon, répliquai-je. -Tout le monde, hormis toi, sait que la fille surnommée -Pomaré l’était pour une ressemblance -hypothétique avec la reine de Taïti, et Céleste -je ne sais plus quoi a été surnommée Mogador -un jour qu’elle résistait. Mais Solférino ? Qu’est-ce -que ça veut dire, Solférino ?</p> - -<p>Cela n’intéressait point M. de Courpière, -nous changeâmes de conversation ; mais ma -curiosité ne céda point. Elle devint même si -tourmentante que j’évitai deux ou trois fois -d’accompagner Maurice chez lady Ventnor. -J’avais peur de ne pouvoir pas tenir ma langue -et de lui demander à brûle-pourpoint : « Madame, -je vous en prie, dites-moi pourquoi on -vous appelait, sous l’Empire, la Solférino ? » Je -ne pouvais, après tout, le demander qu’à elle-même, -puisque Maurice n’en savait rien et que -je n’avais point mon franc-parler avec les autres -habitués de la maison. Je crois vraiment que -c’est dans le dessein de lui pouvoir un jour -poser cette question saugrenue que je me ménageai -dès lors ses bonnes grâces et me mis -avec elle sur le pied de la familiarité. Elle s’y -prêta, car elle aimait fort à privilégier, et elle -recevait tour à tour chacun de ses amis aux -heures où elle ne recevait personne.</p> - -<p>Il me parut même qu’elle me témoignait une -manière de prédilection. Je le devais peut-être -à M. de Courpière, sur qui elle avait des vues, -comme lui sur elle ; mais je ne le devais peut-être -qu’à moi. J’étais, à cette époque, aussi célèbre -que Maurice : je puis le dire sans vanité, -puisque je lui dois cette célébrité, comme, au -fait, il me doit le plus durable de la sienne. Salluste -a dit qu’il est glorieux de bien faire, mais -qu’il n’est pas honteux d’écrire les belles actions -d’autrui. Les pages que j’ai consacrées à M. de -Courpière m’assuraient dans le monde une -situation assez enviable. J’y étais reçu à bras -ouverts, avec une sorte d’effroi. Et tous ces -gens, que j’épouvantais, réclamaient de moi -une heure de pose, comme d’un photographe. -Mais lady Ventnor, que je ne semblais pas -épouvanter du tout, fut aussi la seule à ne me -point dire : « Faites donc un livre sur moi. » -Si bien que je dus prendre l’initiative, et je lui -dis, un matin que nous causions tête à tête avec -assez d’abandon :</p> - -<p>— Ah ! madame, quel régal pour les curieux -comme moi si vous écriviez vos mémoires !</p> - -<p>Elle me répondit qu’elle ne les écrirait point, -parce que cette besogne est une façon d’avouer -que l’on a vécu, et que l’on n’a plus ici-bas qu’à -accommoder en littérature les restes de son -passé. Je lui demandai, avec une galanterie un -peu vulgaire, à qui elle pensait faire accroire -qu’elle ne fût bonne qu’à noircir du papier, et -elle me répondit que c’est à elle-même qu’elle -ne se souciait point de suggérer ce sentiment. -Elle reprit, après une pause :</p> - -<p>— Avez-vous lu des mémoires de femmes ? -(J’entendis, à son accent, de quelles femmes -elle voulait parler.) Avez-vous lu Mogador et -Cora Pearl ? Quelle monotonie dégoûtante, et -d’ailleurs inévitable ! Cela pourrait s’intituler -<i>les Travaux et les Nuits</i>.</p> - -<p>Je lui repartis que j’avais lu Mogador non -sans intérêt, ni même sans émotion, et Cora -Pearl en bâillant, mais qu’entre ces dames et -elle je ne me permettais point de faire de comparaisons. -Elle haussa les épaules avec une belle -franchise, qui signifiait apparemment qu’elle-même -ne se gênait point pour en faire. Puis -elle rêva tout haut.</p> - -<p>— Il faudrait, disait-elle, conter ma vie par -épisodes, sans lier les chapitres… et cependant -marquer les étapes, indiquer la ligne, l’action -continuelle de ma volonté, la faveur des circonstances… -ou de la Providence… tenir compte -de ma prédestination…</p> - -<p>Je pris ces mots pour un programme, et je -lui marquai que je m’instituerais volontiers son -historiographe.</p> - -<p>— Est-ce, dis-je, que vous me raconteriez -votre vie de cette façon-là ?</p> - -<p>— Non, dit-elle nettement. Mais je parle -quand cela me prend, quand une rencontre m’y -provoque, au hasard. Il suffit d’être là : on ramasse. -Vous y êtes souvent. M. de Courpière -prend le pli de venir tous les soirs… Une série -de croquis, et comme d’états successifs d’une -personne, vaut un portrait.</p> - -<p>— Vous me diriez bien <i>tout</i> ? lui demandai-je.</p> - -<p>J’entendais : ce qui ne se dit point, qui fait -honte, et que l’on voudrait effacer de sa mémoire -et de celle d’autrui. Elle répondit, plus à -ma pensée qu’à mes paroles :</p> - -<p>— Il y a une sorte de vanité, que j’appelle, -moi, humilité, qui est de rougir de son passé -ou de sa naissance.</p> - -<p>C’était bien le cas de lui dire : « Alors, madame, -apprenez-moi donc d’où vous est venu -ce sobriquet de <i>Solférino</i>. » Mais je ne l’osai -point : elle m’imposait par un certain ton que -j’appelle le « ton Empire », parce qu’il est ensemble -superbe et peuple, rudement militaire, -mais point cynique. Cela ne ressemble aucunement -à cette fameuse verdeur des douairières -des autres anciens régimes. J’hésitai donc à poser -ma question, puis il fut trop tard, et elle me -donna mon congé en disant :</p> - -<p>— Viendrez-vous cette après-midi voir l’entrée -du roi… ? Depuis qu’on les fait débarquer -à la gare du Bois de Boulogne et défiler sur -l’Avenue, j’offre ce spectacle à mes amis. M. de -Courpière viendra. Je compte sur vous.</p> - -<p>Je m’inclinai.</p> - -<p>Le roi arrivait à quatre heures, mais le dernier -délai pour franchir les cordons de troupes -et accéder chez lady Ventnor était trois heures. -J’y trouvai la dizaine d’hommes qui lui font -une cour quotidienne, et que j’aurai sans doute -des occasions de crayonner : mais j’attends -qu’ils jouent un autre rôle que de figurants ou -de chœur antique ; plus un gros bonhomme que -je n’y avais encore jamais rencontré, mais que -je ne pouvais m’étonner d’y voir, car il représentait -à Paris l’un des plus importants journaux -de Londres. Il était d’une corpulence si -invraisemblable qu’on pouvait le soupçonner -de la feindre et de s’être déguisé, pour quelque -parade, en pot à tabac ou en cruchon de bière à -forme grossièrement humaine. Il n’était pas -moins remarquable par une jovialité aussi continuelle -que le sourire des danseuses, soit qu’il -y pensât toujours, ou qu’il le fît par habitude -et sans y penser. Il avait le parler gras, avec -des grincements, un accent, point anglais, -mais mélangé d’allemand, de néerlandais, surtout -de belge. Et il se comportait dans un salon -comme les excentriques de son pays sur une -scène de music-hall. Parmi ces hommes au -langage mesuré, il disait avec application tout -ce qu’il ne fallait pas dire, comme ce pitre -qu’on nous a naguère montré aux Folies-Bergère, -qui avait une si prodigieuse virtuosité de -maladresse pour casser des piles d’assiettes.</p> - -<p>J’allais omettre qu’il y avait, par exception, -trois ou quatre femmes, et je ne sais qui c’était, -mais je les devinai du demi-monde : j’entends -du demi-monde d’hier, celui de Dumas fils, le -panier des pêches à quinze sous.</p> - -<p>On n’attend pas de moi que je décrive un -spectacle devenu si banal qu’une entrée de roi. -Nous ne laissâmes point cependant d’aller à la -fenêtre regarder les cuirassiers qui formaient -déjà la haie. Le gros journaliste anglais cligna -de l’œil, sans doute pour avertir la compagnie -qu’il avait des intentions d’incongruité ; puis il -fit un gros rire et il dit :</p> - -<p>— Savez-vous ce que ça me rappelle ? Ça me -rappelle la rentrée des troupes après la campagne -d’Italie.</p> - -<p>Il est clair que des troupes qui font la haie -ne peuvent rappeler à personne des troupes qui -défilent, et que ce plein-de-soupe le disait par -malveillance, qui sait ? par allusion au surnom -de Solférino. Cette malhonnêteté me stupéfia ; -elle déconcerta aussi les autres personnes présentes, -mais qui dissimulèrent avec beaucoup -d’art parisien leur étonnement et leur malaise.</p> - -<p>— Vraiment ? dit lady Ventnor, nullement -troublée. Le retour des troupes d’Italie ? Je ne -l’ai point vu.</p> - -<p>« Voilà, pensai-je, une coquetterie peu digne -d’elle. »</p> - -<p>Mais ce n’était point coquetterie, car elle -ajouta :</p> - -<p>— J’avais quatorze ans, j’étais encore à -Lyon.</p> - -<p>Elle se tut, les yeux fermés. Quand elle les -rouvrit, d’abord elle me regarda, comme pour -me dire : « Attention ! voici un premier crayon. » -Puis elle reprit, d’une voix comme lointaine, -sans nuances, mais toujours rude et commandante :</p> - -<p>— N’est-ce pas curieux… quand on est né -dans une ville, qu’on y a vécu des années, qu’on -l’a vue sous des milliers et des milliers d’aspects… -de n’en retenir qu’une seule vision… -et extraordinaire ?… Comme si, cette avenue, -nous ne pouvions nous la rappeler qu’avec les -soldats, les badauds, la chaussée vide, et la daumont -de la Présidence qui passe… Moi, je ne -sais me rappeler Lyon, — Lyon, si morne, si -ouvrier, si laid avec ses hautes maisons plates -comme des visages frustes et pauvres, — je ne -sais me rappeler Lyon que dans le tumulte d’émeute, -avec des cadavres aux barricades, les -ruisseaux rouges, la nuit qui tombe rouge, le -tocsin, la foule qui gronde, et l’angoisse des -grands silences coupés de coups de feu… Je -n’avais que trois ans, mais une journée a marqué -dans ma vie…</p> - -<p>« Ma mère était remariée, veuve avant ma -naissance ; et, comme je l’adorais, je haïssais -mon beau-père, par jalousie. J’avais d’autres -motifs de le haïr. Il nous battait toutes les deux. -Et surtout il amenait à la maison des individus -qui semblaient échappés du bagne et qui ne -parlaient que de tuer et de brûler. Je comprenais -déjà. C’est depuis lors que je n’aime pas -le peuple.</p> - -<p>— Vous n’avez pas attendu la Commune, dit -l’Anglais en ricanant.</p> - -<p>— Non… Un jour il rentra, il semblait ivre. -Il dit des choses… confuses… mais cette -phrase, que j’entendis bien : « C’est la révolution -qui commence. Je pourrais vous tuer -toutes les deux sans que personne me demande -compte de votre vie. » Ma mère devint toute -pâle. Moi, je n’avais pas peur. Peut-être que je -n’étais pas encore capable de peur. Mais je l’étais -déjà de férocité, car je me rappelle ma joie -abominable du lendemain quand c’est lui -qu’on nous rapporta mort, la tempe trouée ; un -peu de sang coulait, et je le regardais avidement.</p> - -<p>— C’est le premier sang, dit l’Anglais, que -vous ayez eu sur vous.</p> - -<p>— Le premier, dit-elle, impassible.</p> - -<p>Puis elle me regarda encore, pour juger de -reflet. Et je pensais : « Celle-ci est la même -qui, gamine, flairait son ennemi mort. »</p> - -<p>Une grande clameur retentit, nous courûmes -à la fenêtre. Le roi n’était pas encore signalé : -on acclamait le préfet de police, le seul homme -vraiment populaire de Paris. Nous reprîmes -nos places. Mais, comme lady Ventnor ne semblait -point disposée à poursuivre son récit, l’Anglais -l’interrogea :</p> - -<p>— Est-ce qu’après cet accident, fit-il, madame -votre mère s’est mariée une troisième -fois ?</p> - -<p>— Non, dit-elle en le toisant, madame ma -mère ne s’est pas mariée une troisième fois, -mais cela est revenu au même, et elle ne m’en -a pas moins donné l’équivalent d’un beau-père. -Celui-là était un soldat.</p> - -<p>— Nous arrivons à la guerre d’Italie.</p> - -<p>— Oui, dit-elle, et à <i>Solférino</i>. Mais pas si -vite.</p> - -<p>Elle me regarda, comme si elle devinait le -point de ma curiosité. Mais ensuite elle ne regarda -plus personne, et ce fut à elle-même -qu’elle parla.</p> - -<p>— Ma mère, dit-elle, qui n’avait guère vécu -plus d’un an avec mon père, et moins de trois -ans avec son second mari, vécut plus de douze -ans avec le beau-père illégitime dont elle m’avait -pourvue sans me consulter… Elle avait mes -yeux, mon regard, mais qui signifiait… autre -chose… et elle me ressemblait moralement à -une nuance près : elle était infiniment résignée -comme je suis volontaire. Lui, j’ai dit tout ce -qu’on en peut dire quand je l’ai appelé « soldat ». -Mais vous ne savez plus ce que c’est, vous n’en -avez plus, dans vos armées où on passe. Je le -vois… sans âge, comme un étudiant de quinzième -année qui porterait un uniforme… grand -corps efflanqué dans une redingote vaste, les -deux jambes toujours allongées, comme tendues -à un feu de bivouac, le képi en pain de -sucre affaissé, ou le bonnet de police sur l’oreille, -avec un gland qui se balance devant le -nez… une barbiche de Méphisto de province… -et des yeux jaunes tirant sur le vert, où flotte -un rêve d’absinthe. Mais il avait… le prestige ! -Je ne jurerais pas qu’il plût : il <i>levait</i> -les femmes… comme une contribution de -guerre.</p> - -<p>« Moi, je le haïssais, de même que l’autre, -et pour le même motif. Il ne me battait pourtant -point, et ne rendait pas ma mère plus malheureuse -qu’il n’est juste. Quand je lui laissais -voir mes sentiments, il me disait : « Tu me détestes -et tu as bien tort ; moi, je t’aime. » Je ne -sais pas quel âge je pouvais avoir quand il a -commencé à me dire ce mot-là. Cela se perd -dans la nuit de mes souvenirs. Je crois qu’il -me l’a toujours dit. Quand je fus en âge de -comprendre, je m’aperçus qu’il me l’avait toujours -dit du même ton et, j’imagine, dans le -même sens…</p> - -<p>« Il tenait garnison à Lyon, mais plusieurs -fois il fit campagne. Quelle délivrance que ses -départs ! Je me remettais à chérir ma mère -furieusement. Nous étions presque misérables, -et cette misère à deux m’était douce. Dès qu’il -revenait, je crois que je haïssais ma mère autant -que lui. Quand il revint d’Italie, couvert -de gloire, médaillé à Solférino, j’avais quatorze -ans, j’étais femme, très belle, — puisqu’on le -sait, je le dis, — et je lus d’abord dans ses vilains -yeux jaunes qu’il ne tenait qu’à moi de -me venger.</p> - -<p>« C’est le premier calcul que j’aie fait, et -peut-être le plus profond de ma vie. J’étais au -croisement des deux chemins, je le savais et où -ils me mèneraient tous deux. Vertueuse, j’épouserais -quelque ouvrier : ils me faisaient horreur ; -pour moi, ils étaient tous les pareils de -l’homme que j’avais vu rapporter tout sanglant -à la maison. Mais j’avais des scrupules, j’étais -pieuse : je n’ai pas attendu d’être riche et marquise. -Alors, je souhaitais plutôt de prendre la -mauvaise route, mais je voulais être forcée. -Une fois le pas franchi, il faudrait bien poursuivre… -Je crois que je ne me serais jamais -décidée si je n’avais eu à portée l’homme qui, -en me poussant où je voulais aller, de surcroît -me vengeait.</p> - -<p>— Et c’est, dis-je, par vengeance, par jalousie, -que vous avez cédé au vainqueur de -<i>Solférino</i> ?</p> - -<p>— Cédé ? Non. Il fallait être surprise, crier. -On ne crie pas quand on cède.</p> - -<p>— Vous avez crié ensuite, dit le journaliste -anglais. Comme Lucrèce.</p> - -<p>— Nous occupions, dit-elle, à la Croix-Rousse, -un petit appartement de deux pièces. -J’étais avec lui dans une des deux chambres, -ma mère dans l’autre chambre, nous regardions -passer dans la rue les soldats en route pour -Paris. Lui, caserné à Lyon, comme j’ai dit, n’y -allait pas. Il ne se doutait guère que moi, je me -mettrais en route dix minutes après pour y -aller… juste le temps de lui faire perdre la -tête…</p> - -<p>— Et de jeter, dit le gros Anglais, ce cri qui -attira madame votre mère ?</p> - -<p>… D’autres cris nous appelèrent à la fenêtre. -Le cortège défilait. D’en haut, nous vîmes -bien, malgré les cuirassiers au grand trot qui -les environnaient, les deux personnages de la -daumont : un, très majestueux, qui était le -Président de la République, et l’autre, très -bonhomme, qui était le roi. C’était, cette -fois-là, un vieux roi à barbe blanche. Lady -Ventnor se pencha, toute dorée par le soleil. -Elle fit une moue de regret et dit :</p> - -<p>— Oh ! qu’il est changé !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br /> -LE RÉDEMPTEUR</h2> - - -<p>Les hommes d’expérience, et qui n’ont point -l’inclination perverse de se ménager exprès des -déconvenues, savent qu’il ne faut jamais suivre -les femmes, à moins, bien entendu, qu’on ne -les ait vues préalablement de face. J’ai toujours -pratiqué ce conseil élémentaire de la prudence, -et je l’ai dès longtemps inculqué à M. le vicomte -de Courpière, qui, au surplus, n’a jamais -eu besoin de suivre personne. Mais il n’est pas -de règle sans exception, et, un matin que nous -faisions notre promenade de santé dans une -allée assez retirée du Bois, nous ne pûmes nous -tenir d’emboîter le pas à une femme, dont -j’avoue que la taille et le dos étaient enchanteurs. -Elle avait les épaules tombantes, à l’Impératrice, -la ceinture parfaitement ronde et le -corsage d’une forme naturelle ; point trop de -hanches, mais assez pour témoigner qu’elle -n’avait pas honte de son sexe ; elle marchait -avec une noble simplicité ; je ne trouvai à reprendre -qu’un peu de raideur dans le maintien, -mais que j’attribuai à une extrême jeunesse ; et -je ne doutai point qu’en effet, l’inconnue, -quand elle daignerait se retourner, n’offrît à -nos regards quelque frais visage de grisette.</p> - -<p>Je ne dirai pas que nous fûmes déçus, mais -nous fûmes au moins surpris, quand elle fit -soudainement volte-face : car c’était la toujours -admirable, mais enfin mûre et imposante marquise -de Ventnor.</p> - -<p>Elle nous demanda en riant si nous avions -bientôt fini de la filer. Elle nous faisait aller depuis -un quart d’heure.</p> - -<p>— Vous voilà, dit-elle, attrapés, c’est bien -fait.</p> - -<p>M. de Courpière lui repartit que nous étions -attrapés, mais qu’il ne le regrettait point, car il -n’avait jamais rien vu de si joli que son envers. -Elle en tomba d’accord sans fausse modestie, -mais ajouta qu’il est triste de ne se pouvoir plus -laisser voir qu’à contre-jour, et encore plus -triste de ne se devoir plus montrer que de dos. -Maurice lui riposta des galanteries trop banales -pour que je les note, mais où je remarquai -un changement de ton et d’accent bien -significatif. Il s’avançait. Venait-il de sentir que -l’on peut honorablement marquer des intentions -à une femme dont une moitié au moins a -cette allure de jeunesse ? Elle ne lui rendit pas -autrement la main, et, comme elle hait les -fadeurs et veut toujours que la conversation -porte sur un point précis, elle nous déclara -brusquement qu’elle venait de Saint-Lazare. -M. de Courpière crut que c’était de la gare et -qu’elle avait eu quelque rendez-vous de banlieue ; -moi, j’entendis que c’était de la prison. -Cette différence d’interprétation est un rien, -mais qui éclaire la diversité de nos esprits.</p> - -<p>J’avais raison. La marquise venait de porter -des aumônes et des consolations aux filles. Elle -nous dit qu’elle y allait régulièrement une fois -par semaine, ainsi que plusieurs femmes du -monde.</p> - -<p>— Vraiment ? dit M. de Courpière, qui prend -comme malgré lui un air d’enfant de chœur à -claquer dès que l’on cite en sa présence quelque -trait de vertu évangélique.</p> - -<p>Lady Ventnor, qui aurait eu beaucoup plus -de raisons de prendre cet air confit, ne le prit -point ; et au contraire elle se moqua fort agréablement -des autres dames visiteuses. Elle respectait -celles qui visitent par charité ; mais elle -fut impitoyable pour les snobs ; singulièrement -pour une très riche juive et très légère, qui -s’était fait répondre tout à l’heure par une fille -qu’elle grondait : « Oh ! vous, madame, si vous -saviez comme vous êtes heureuse d’avoir un -mari et pas d’amant ! » La bonne sœur elle-même -en avait souri.</p> - -<p>— Et vous, dis-je à lady Ventnor, qu’est-ce -qui vous attire vers ces malheureuses ? La charité -ou le snobisme ?</p> - -<p>— Ni l’un ni l’autre, répondit-elle tranquillement. -Des souvenirs.</p> - -<p>Je vis qu’elle avait plus de repartie qu’il n’est -d’usage dans le monde, et je résolus de ne m’y -plus frotter. Mais je voulus avoir le dernier.</p> - -<p>— Des souvenirs ? dis-je. Vous m’avez promis -que vous me diriez tout.</p> - -<p>— Sans doute, mais pas ce matin. Il faut que -je rentre déjeuner, il est midi et demie. Mon -mari est arrivé d’hier soir, et il a des habitudes -de régularité.</p> - -<p>Je m’étonnai de ce débarquement d’un mari -qui, selon Maurice, ne passait jamais l’eau ; -mais je gardai mes sentiments pour moi. Maurice, -moins discret, se récria, d’une humeur à -faire croire que cette venue le traversait dans -une entreprise.</p> - -<p>— Je vois lord Ventnor si rarement que je -suis ravie chaque fois qu’il vient, dit la marquise -avec un grand sérieux, qui me fit penser -qu’elle se moquait de nous. C’est un homme -bien agréable, et très intéressant… très intéressant -pour vous, ajouta-t-elle en me regardant, -avec un air de révoquer en doute la curiosité de -M. de Courpière, qui me gêna.</p> - -<p>Comme nous étions devant son hôtel, nous -fîmes halte. Elle nous pria à dîner pour le -même soir, et ajouta qu’il faudrait inventer -quelque chose pour occuper la soirée, que lord -Ventnor ne passait qu’une semaine à Paris et -n’entendait point perdre son temps. Puis elle -nous donna des poignées de main à l’anglaise et -rentra : nous eûmes l’occasion d’admirer une -fois de plus sa jolie tournure.</p> - -<p>— Elle est tout à fait désirable et <i>convenable</i>, -dit Maurice.</p> - -<p>« Convenable » me parut impayable.</p> - -<p>Il reprit :</p> - -<p>— Qu’est-ce que tu vas inventer, pour amuser -le vieux ?</p> - -<p>— Ah ! dis-je, tu me prends pour Bacciochi.</p> - -<p>— Bacciochi ? Qu’est-ce que c’est ça, Bacciochi ?</p> - -<p>— C’est lui qui était chargé des menus plaisirs -sous Napoléon III.</p> - -<p>M. de Courpière haussa les épaules et jugea -stupide et malveillante cette allusion au beau -temps de lady Ventnor. Comme je ne suis pas -à une contradiction près, je m’empressai d’ajouter :</p> - -<p>— Ne compte pas sur moi jusqu’à sept -heures. Je n’ai pas trop de toute la journée -pour organiser la soirée.</p> - -<p>J’y rêvais déjà. Mais je fus d’abord découragé. -Il est incroyable combien Paris offre peu -de ressources. Nous ne savons point que montrer -à nos hôtes de passage. C’est aussi que -nous préjugeons qu’ils ne veulent rien voir -hors les cafés-concerts et les bas-fonds. Je méditai -une tournée des grands-ducs, et ne pouvais -point, en effet, méditer autre chose, mais -je n’en fus pas plus fier, quand je m’avisai subitement -que, si lady Ventnor nous accompagnait -(et j’y comptais bien), cela cesserait d’être -banal, après ce qu’elle nous avait dit ce matin -de ses souvenirs de Saint-Lazare. Je résolus de -lui en suggérer d’autres et de la traîner en de -certains lieux où elle rencontrerait des fantômes -du passé, cependant que son mari s’y amuserait -au présent.</p> - -<p>J’avais mené, depuis l’entrée du roi, une -manière d’enquête touchant notre nouvelle -amie : je le confesse avec honte, non pour l’indiscrétion -de la chose, mais pour la pédanterie. -J’étais allé à la Bibliothèque nationale, où j’avais -consulté les tables des ouvrages, trop rares -jusques ici, consacrés à l’histoire anecdotique -du second Empire. J’avais à tout hasard feuilleté -la Grande Encyclopédie, et j’avais eu la -surprise d’y trouver un article de quelques -lignes sur la Solférino. Mes documents ne concordaient -que sur un point, à savoir que cette -personne avait fait un stage dans les régions les -plus humbles de la galanterie, mais qu’elle s’était -illustrée ensuite à Mabille et à Valentino, -en levant la jambe plus haut que nul ne l’avait -fait encore et que nul ne l’a fait depuis. Les -chroniques ne mentionnaient point ses liaisons -ultérieures, qui sont pourtant de l’histoire. Le -Larousse la faisait mourir à Paris pendant le -siège, apparemment comme il fait mourir Bonaparte -après le 18 brumaire. Un autre dictionnaire -la tuait à Londres vers la même époque ; -et un seul la disait mariée, mais à un seigneur -sans importance, et point à lord Ventnor.</p> - -<p>Pour remémorer à la marquise ses succès -chorégraphiques, je décidai que nous passerions -une heure au Jardin de Paris. Pour le -second point, je donnai des instructions à un -policier de mes amis, que je pris soin de requérir : -je l’invitai à ne nous point trop faire voir -de repaires d’apaches, mais le plus possible de -ces autres repaires où je pensais que lady Ventnor -avait dû séjourner, si j’entendais bien ce -que la Grande Encyclopédie appelle les régions -les plus humbles de la galanterie.</p> - -<p>Nous sommes blasés d’offrir à nos hôtes la -tournée des grands-ducs, mais ils ne sont point -blasés de la faire, et quand on leur propose -cette partie ils s’écrient de joie comme si c’était -une merveille. L’annonce d’une visite au -Jardin de Paris, et ensuite dans les bas-fonds, -me valut une ovation, encore que nul ne soupçonnât -ce qu’il y avait, en l’espèce, d’ingénieux -dans mon programme. Je n’avais pas prévu -moi-même une autre note comique : nos futurs -compagnons de fête n’avaient guère la mine -d’être montrables où je les pensais conduire. Ils -étaient dix hommes, outre M. de Courpière et -moi ; nous n’en connaissions que cinq, qui -étaient des habitués, et choisis parmi les plus -compassés : les cinq autres allaient jusqu’au -vénérable, et portaient de ces barbes blanches -qu’on ne met qu’en cérémonie, comme le gilet -blanc. Mais je m’attardai peu à les considérer, -je ne prêtais attention qu’à lord Ventnor.</p> - -<p>Dès qu’on le voit, on ne saurait plus rien -voir ni personne que lui, ni détourner la vue, -quand il vous en intimerait l’ordre, appuyé -d’injures et de soufflets. Il marquait, je dis ceci -à la lettre, dix-sept ans, — même de corps : -athlétique, mais adolescent, — mais surtout de -visage ; et je sais bien que ses compatriotes à la -mode ont aboli la vieillesse en rasant le poil des -lèvres qui la trahit ; mais, par pudeur, ils fixent -à la trentaine au moins l’âge dont ils ne se -désisteront plus, et ils n’osent point cette fraîcheur, -ce velouté, ces joues pleines, ce clair et -candide regard. L’on avait beau se dire que ces -invraisemblances étaient le chef-d’œuvre de -l’hygiène ou de l’artifice, et que notamment -des cheveux de vieillard ne pouvaient être si -blonds que par l’effet de quelque teinture, on -n’arrivait pas à revenir sur cette première estime -de son âge, même en profitant de la fascination -qu’il exerçait pour l’observer sous le -nez, en myope, et comme à la loupe. On remarquait, -au plus, à la longue, qu’ils étaient -peut-être vitreux, ces yeux clairs, et que l’innocent -regard s’y éteignait par instants. L’âme se -révélait vide. Mais alors un vertige interrompait -brusquement la fascination. Malgré moi, je -me rejetais en arrière, je fermais les yeux : -quand je les rouvrais, la douce lueur intermittente -s’était déjà rallumée au fond des siens. -Une seule fois je réussis à ne pas abaisser mes -paupières pendant une de ces éclipses ; et l’étrange -regard vide que je regardais me fit souvenir -d’un poème en prose de Baudelaire : -« Les Chinois voient l’heure dans l’œil des -chats… — Que cherches-tu dans les yeux de -cet être ? Y vois-tu l’heure ?… — Oui, je vois -l’heure ; il est l’Éternité. »</p> - -<p>Il ne se faisait remarquer que par cette jeunesse, -il était froid, et si parfaitement bien -élevé qu’on ne s’avisait point d’y prendre -garde. Il parlait peu, quoique sa femme lui fît -les honneurs de la conversation. Elle s’y entend -à merveille, et je n’eus jamais une occasion -meilleure de surprendre ses procédés. Elle ne -dit elle-même presque rien quand elle tient -son emploi de maîtresse de maison ; elle évite -l’esprit ; elle est insipide ; de loin en loin elle -hasarde une réflexion qui, à première vue, -paraît oiseuse, ou pose une question naïve et -affecte d’improbables ignorances. Mais ce sont -là des roueries, qui ont toutes pour objet, et -effectivement pour résultat, de donner le branle -à un des causeurs présents, qui marche aussitôt, -et ne se doute point, la plupart du temps, -qu’elle l’a poussé. Comme il fallait, ce soir, -tout ramener à lord Ventnor, on devine qu’il -n’était question que d’antiquités. Cela était, -tranchons le mot, assommant, et eût même été -insupportable sans le divertissement de la nourriture, -exquise et copieuse à l’ancienne mode. -Heureusement que je n’avais pas à craindre, de -surcroît, que M. de Courpière ne lâchât quelques -sottises ; car il a, en ces matières, une -sorte de compétence à force d’avoir acheté, du -moins pour le dix-huitième siècle ; et il dit -même, à propos de Perronneau, quelque chose -d’assez fin, dont je ne me souviens plus ; mais -ces discours de commissaire-priseur me semblaient -être une préface peu appropriée à l’exploration -qui devait suivre.</p> - -<p>Lord Ventnor ne fit qu’une allusion, bien -fortuite, aux mystères où ses convives se flattaient -d’être initiés tout à l’heure. Dans sa -« librairie », où nous allâmes fumer, il nous -montra des livres à figures, extrêmement licencieux : -mais il suffit qu’ils ne soient pas à la -portée de toutes les bourses. Lord Ventnor, en -les feuilletant, n’était pas moins collégien, au -contraire, et son regard demeurait pur, mais -ses mains tremblaient. Il se fit alors comme un -déchirement et un demi-jour dans ma mémoire, -et j’allai dire à lady Ventnor (qui nous avait -suivis, mais se tenait à l’écart) :</p> - -<p>— Madame, cela est singulier : il me semble -que j’ai <i>déjà vu</i> lord Ventnor.</p> - -<p>— Oui, dit-elle, dans un livre.</p> - -<p>— Quel livre ?</p> - -<p>— La <i>Faustin</i>, d’Edmond de Goncourt. Il y -a là un personnage qui lui ressemble, un Anglais -sadique…</p> - -<p>— Ah !… fis-je, étonné de l’épithète, et surtout -gêné de me rappeler que, le matin même, -j’avais lu dans le journal des Goncourt, à la -date de 1862 : « Dîné ce soir chez la Solférino. » -Suivait un de ces portraits en deux lignes que -les gens de lettres croient on ne peut plus flatteurs, -et qui donnent à la personne portraite -des démangeaisons de leur arracher les yeux. — Vous -avez connu les Goncourt ? dis-je, à -peine avec un soupçon de malice.</p> - -<p>— Oh ! répondit-elle, très peu. Je ne les ai -eus qu’une fois à dîner, en 1862 je crois.</p> - -<p>La précision du souvenir me fit rougir.</p> - -<p>— Vous pourrez vérifier, ajouta-t-elle.</p> - -<p>Je tournai la tête, et je m’amusai fort d’un -changement que j’observai soudain dans les -physionomies. Le bon dîner, les grands crus, -et peut-être aussi les livres à figures, opéraient. -On demandait à partir tout de suite, et les plus -vieilles-barbes étaient les plus enragés. Ils proposaient -même de descendre d’abord dans les -bas-fonds et de renoncer au Jardin de Paris. -Mais j’y tenais. Je fis une objection sans réplique : -c’est là que j’avais rendez-vous avec -mon policier. Je ne vis plus lady Ventnor, et je -craignis qu’elle ne nous eût brûlé la politesse ; -mais elle n’avait disparu que pour changer de -toilette, elle revint presque aussitôt, tout en -noir, fort simple, avec un chapeau qui nous fit -soupirer d’aise : car il était fort petit, de taffetas -noir, avec des roses par-dessous, comme une -capote de l’ancien temps ; il n’y manquait que les -brides.</p> - -<p>Pour être plus sûr qu’elle ne m’échapperait -point, je voulus monter dans son automobile, -où prit également place M. de Courpière. Les -vieux hommes ne protestèrent point contre cet -accaparement : ils pensaient à autre chose. -Nous n’eûmes guère le loisir de causer, jusqu’au -Jardin de Paris : la course fut brève. Je demandai -seulement à la marquise si jamais elle avait -eu la curiosité de s’aventurer dans un bal public, -et elle me répondit : « Non, je n’y suis jamais -<i>retournée</i>. » Cette réplique me parut -pleine de promesses, et, aussitôt arrivés, je me -hâtai de la faire asseoir près du quadrille, en lui -disant :</p> - -<p>— Je regrette que Mabille et Valentino -n’existent plus ; je ne pouvais vous amener -qu’ici.</p> - -<p>— Oh ! dit-elle, c’est bien toujours la même -chose.</p> - -<p>Elle se tut d’un air déterminé, pour nous -faire taire, Maurice et moi (les autres nous -avaient abandonnés et circulaient). Elle reprit -d’elle-même, après la danse finie :</p> - -<p>— Tout ce qui est pur geste, l’amour comme -la danse, est peu susceptible de variété, et encore -moins de changement. On a récemment -découvert que les danses grecques étaient une -manière de cancan. Et moi qui me flattais de -l’avoir inventé !</p> - -<p>Je le savais ; mais ma fantaisie était si rebelle -ou si lente à imaginer une lady Ventnor dans -la posture du grand écart que je la regardais avec -le même ébahissement que si je n’avais rien su. -Elle sourit :</p> - -<p>— Les Revenants !… murmura-t-elle. Je me -vois… Rien n’est… autrement… Si : le costume… -Voulez-vous que je vous décrive celui -que je portais le jour de mes débuts ? Une robe -de laine noire, presque tout unie ! La gloire -m’a surprise, je n’étais pas en tenue… Le lendemain, -j’étrennais du barège ! Et j’avais sur -ma jupe quatre jupons à effilés ! Ma troisième -robe était de taffetas bleu de France, décorée -d’une grecque de velours noir large comme les -deux mains ; et sur le velours noir étaient cousus, -à intervalles réguliers, de petits boutons de -nacre blanche.</p> - -<p>— Mais, dit M. de Courpière, cela devait être -hideux !</p> - -<p>— Surtout si vous ajoutez le cachemire, qui -n’était encore que français. Et même le cachemire -des Indes, qui me fut offert le mois suivant.</p> - -<p>— Et les dessous ? dis-je.</p> - -<p>— Hélas ! dit-elle, le genre était d’avoir des -bas blancs et des <i>caleçons</i> blancs festonnés.</p> - -<p>Ces images parurent, à ma grande surprise, -enflammer M. de Courpière. Il se pencha sur -l’épaule de lady Ventnor, et je crus qu’il allait -lui faire une de ces déclarations qui ressemblent -à des assignations. Mais, justement, nous entendîmes -un homme assigner tout crûment une -des danseuses, et pour la première fois lady -Ventnor parut choquée.</p> - -<p>— Ah ! dit-elle, les manières ont changé -aussi.</p> - -<p>— On était, dis-je, plus poli ?</p> - -<p>— Ma foi non, et même au contraire. Mais -on respectait certaines bienséances. Si un gandin -s’était permis de me débiter le compliment -que nous venons d’entendre, je l’aurais souffleté. -En revanche, à souper, si j’avais lâché -trop de sottises ou heurté ses principes, il ne se -fût point gêné pour me dire : « Taisez-vous, ma -chère Marguerite, l’insuffisance de votre éducation -vous fait tenir des propos dont vous ne -sentez pas vous-même l’inconvenance et la niaiserie. »</p> - -<p>Mon policier survint, nos hommes revinrent, -hâtés de partir en guerre, elle se leva. Je m’attachai -à elle, un peu déçu.</p> - -<p>— Voilà, dis-je, tout ce que vous trouvez à -me raconter ?</p> - -<p>— Mais je vous ai tout dit.</p> - -<p>— A demi-mot !</p> - -<p>— C’est comme il faut dire.</p> - -<p>Je vis bien, à la réflexion, qu’elle m’avait -fait, sans y toucher, un tableau où il ne manquait -rien : elle m’avait décrit ses costumes, le -décor, le public, et marqué jusqu’à des nuances -fugitives de physionomies et de langage. Mais -j’ai besoin d’ordre et de clarté, j’aime les récits -qui se suivent, et je souhaitais qu’elle raccordât -celui-ci au précédent. Je ne l’obtins que sur les -trois heures de la nuit.</p> - -<p>Jusque-là, elle me confondit d’admiration par -la convenance parfaite de sa tenue. Elle faisait -une heureuse opposition avec nos compagnons -mâles. Ils avaient l’air de satyres honteux. Elle -n’avait pas l’air d’une bacchante, mais pas une -fois elle ne fut gênée ni prude. Elle dosait avec -une exactitude merveilleuse la curiosité, l’indifférence et -le dégoût. Elle se faisait respecter -sans rien faire apparemment pour cela. Elle -n’entendit pas un mot malsonnant et ne vit pas -un spectacle vilain. Elle les esquivait si adroitement -que je n’aurais su dire comme elle s’y -prenait, et je ne la quittais pas des yeux. Elle -trouva même joliment moyen de me rouler : -car je l’avais amenée, pour finir, dans un lieu -que je ne dirai pas, où il est inouï de mener une -marquise, mais qui était justement le lieu où -j’avais plus de curiosité de voir quelle mine elle -ferait, et encore une fois je ne sais comment elle -réussit à s’y enfermer dans une chambre à peu -près décente, bien à l’abri, seule avec M. de -Courpière et moi, cependant que les autres -assistaient, dans un salon voisin, à des danses -de caractère.</p> - -<p>Je fus si outré de cet escamotage que je -brusquai lady Ventnor. Je lui déclarai, avec -une mauvaise humeur fort ridicule quand -on y pense, que j’étais maniaque de chronologie, -et que je voulais savoir où elle -était allée directement lorsqu’elle avait quitté -Lyon.</p> - -<p>— Vous le savez, me répondit-elle, toujours -imperturbable, puisque vous m’avez amenée -ici. Vous vouliez me faire dire que je n’y venais -pas pour la première fois. Je suis comme vous, -j’aime l’ordre et je commence toujours par le -commencement. J’avais de l’ambition et je prétendais -arriver haut, mais il ne me répugnait -point de partir du plus bas. Et puis je suis bourgeoise -et je n’ai que dans une certaine mesure -le goût du risque. Je voulais dès lors être assurée -du vivre et du couvert. Lorsque je quittai -Lyon, j’avais en poche l’adresse d’une de mes -jeunes amies, émigrée à Paris depuis peu et -que l’on croyait ouvrière, mais qui ne l’était -point. J’avais également sur moi de quoi -prendre mon billet, — les chemins de fer -étaient inventés, je vous prie de le croire, mais -les troisièmes étaient alors peu confortables ; -j’avais trente-cinq sous pour mon fiacre. Le cocher -fut bien étonné quand je lui donnai l’adresse -de mon amie.</p> - -<p>Je n’étais pas moins étonné que le cocher, je -n’osais plus lever les yeux.</p> - -<p>— J’espère, reprit lady Ventnor avec hauteur, -que je vous dis tout ce qui est indicible. -Je vous le dis sans couleur, parce que je n’aime -point les tableaux de libertinage, mais vous avez -de l’imagination, une expérience personnelle, -et, encore une fois, ni le métier ni le milieu -n’ont sensiblement changé. Pour la mise en -scène, je vois que l’usage s’est conservé d’être -en retard d’un demi-siècle sur la mode. Figurez-vous -donc que j’étais environnée des meubles -de la Restauration ou même du premier Empire, -comme nous le sommes, ce soir, des -meubles du second.</p> - -<p>Je n’y avais pas encore pris garde, et je trouvai -plaisant que lady Ventnor fût venue là pour -s’y trouver justement remise dans le décor de -sa jeunesse. Elle jeta soudain un léger cri : elle -venait d’apercevoir, sur la cheminée, veuve de -toute autre garniture, un verre d’eau, en effet -bien extraordinaire. Il se composait de quatre -pièces, d’une matière opaque et couleur de lait, -comme j’ai vu, chez ma grand’mère, de ces -affreux ustensiles appelés rince-bouche. Le sucrier, -le verre à pied et la carafe étaient d’une -hauteur et d’une maigreur disgracieuses. Le -bouchon de la carafe était évidé et formait lui-même -un tout petit carafon, destiné sans doute -à contenir la fleur d’orange. Un serpent d’émail -vert et qui se mordait la queue ornait le tour -du plateau. Un ornement pareil ceignait le -ventre de la carafe, celui du sucrier, et bordait -le verre.</p> - -<p>— Pensez-vous, dit lady Ventnor, que l’on -voudrait me vendre ces objets ?</p> - -<p>— Je n’en doute pas, dis-je. Ils feraient bien -sur une table d’acajou à laquelle je vois accoudé -un homme en pantalon à la hussarde, qui fume -le narguilé et qui porte des pantoufles de maroquin -rouge. Cela serait charmant, à condition -que cela fût signé Gavarni.</p> - -<p>— Ce verre d’eau, reprit lady Ventnor, me -rappelle un autre verre d’eau pareil, qui est le -premier objet de luxe que j’aie possédé.</p> - -<p>— Tant mieux, dis-je ; car vous allez me faire -savoir comment vous avez passé de l’état où on -ne possède rien en propre à l’état où il est permis -de posséder.</p> - -<p>— Soit ! dit-elle. J’ai passé de l’un à l’autre -grâce au rédempteur.</p> - -<p>M. de Courpière craignit d’être scandalisé et -demanda l’explication de ce mot.</p> - -<p>— L’on n’a pas, répondit-elle, attendu les romans -russes pour procéder à la rédemption des -courtisanes. Cette mode fit fureur environ le -temps de la <i>Dame aux Camélias</i>. C’est au point -qu’une femme ne pouvait plus s’engager dans -cette profession sans y rencontrer, dès les premiers -pas, un homme qui voulût l’en tirer et la -réhabiliter. La Dame aux Camélias est mon ancienne, -et je date plutôt de l’époque où une -réaction se faisait. Mais la province est toujours -en retard sur Paris, et l’était alors bien davantage. -Mon rédempteur venait de province. Il -s’appelait Adolphe. Vous allez prendre son portrait -pour une caricature. Il avait des cheveux -d’un blond fade, très fournis et frisés, des favoris -comme les notaires n’en portent plus, et des -lunettes. Il paraissait beaucoup moins jeune que -lord Ventnor, mais il avait vingt ans en réalité. -Vous allez douter de ses mœurs, puisque vous -savez où il me rencontra, mais c’est par vertu -qu’il y venait. Il s’attribuait une mission. Il me -proposa de me mettre, comme on dit, dans mes -meubles. Je sentis que c’était un pas décisif, et -j’acceptai, bien que son physique me parût peu -séduisant. Vous jugerez par ce verre d’eau du -mobilier qu’il m’offrit.</p> - -<p>« Il me logea dans le quartier Gaillon, qui -était alors respectable. Nous avions deux -chambres et un cabinet au dernier étage d’une -maison noire. Le cabinet prenait jour par une -lucarne sur une cour en puits. C’est par cette -lucarne que j’appelais notre concierge, qui faisait -notre ménage et qui était également notre -propriétaire. Nous ne menions pas la vie des -étudiants : je n’ai jamais été Musette ni Mimi -Pinson, et Adolphe était employé aux bureaux -de l’enregistrement. Je demeurais seule toute -la journée, je fumais des cigarettes. Il rentrait à -l’heure du dîner, qui était frugal : il devait, -l’année suivante, être envoyé en possession -d’une assez jolie fortune, mais il ne gagnait que -cent soixante-quinze francs par mois, et nous -n’en dépensions pas plus de trois cents.</p> - -<p>« A table, il me disait des choses tendres et -sages, et notamment que l’amour m’avait refait -une virginité. Je lui répondais que j’en eusse -été bien fâchée. Ces propos le faisaient rougir. -Il était chaste, avec du tempérament. Je m’amusais, -par malice, à lui faire oublier sa pudeur -dès que l’heure du berger sonnait, et j’avais des -façons de le régaler qu’on ne soupçonne point -à Rennes, d’où il était natif, ni même à Lyon, -d’où je viens.</p> - -<p>— Ce tableau, dis-je, est d’un rococo fort -agréable.</p> - -<p>— Oui, mais le dénouement fut pénible. Un -jour que j’avais, par hasard, fait des courses, je -fus en rentrant appréhendée au corps par deux -agents. Ils m’apprirent qu’Adolphe était déjà -coffré, sous l’inculpation de détournements, et -que j’étais inculpée moi-même de complicité.</p> - -<p>— Un homme si vertueux ! dit M. de Courpière.</p> - -<p>— L’homme d’une seule vertu, repartit lady -Ventnor. Une vertu isolée est aussi dangereuse -qu’une idée fixe. Adolphe volait, il eût tué, -pour assurer ma rédemption. Je ne l’aimais -guère, et cependant je fus désespérée. J’échappai -aux mains des agents et courus me jeter par -la fenêtre. Heureusement, j’avais choisi, pour -me précipiter, la lucarne du cabinet, qui était -trop étroite. Ce suicide eût été déraisonnable : -je n’eus aucune peine à démontrer mon innocence. -Mais il était au moins inutile que je reprisse -contact avec la police, et vous devinez -qu’elle me fit refaire en arrière le pas décisif que -mon rédempteur m’avait fait faire en avant.</p> - -<p>— Je devine aussi, dis-je, que vous en avez -été quitte pour refaire un plus grand pas cinq -ou six mois plus tard.</p> - -<p>— Huit jours.</p> - -<p>— Bravo ! Racontez.</p> - -<p>— Pas ici. J’ai besoin d’un autre décor et de -toute une mise en scène. Venez demain.</p> - -<p>Nos dix vieillards, onze en comptant lord -Ventnor, reparaissaient. Ils avaient d’encore -plus étranges figures qu’avant de disparaître.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br /> -L’ONCLE</h2> - - -<p>L’hôtel de M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor n’a -pas une façade très importante sur l’avenue du -Bois de Boulogne ; mais le terrain est considérable -en profondeur, et lord Ventnor y fait de -temps à autre édifier des salles et des galeries -supplémentaires, pour y installer ses collections -à mesure qu’elles se développent. Le valet de -chambre qui conduisait M. de Courpière et moi -nous fit traverser, malheureusement trop vite, -deux de ces salles, si encombrées de tableaux -qu’il y en avait non seulement sur toute la surface -des murs, mais en pile sur d’immenses -tables, et même sur des chaises rangées autour -de ces tables ainsi que dans une salle à manger.</p> - -<p>Dans la pièce voisine, des papillons sous -verre se mêlaient assez bizarrement aux toiles, -et ce rapprochement faisait voir que les œuvres -d’art de la nature sont plus artificielles que -celles des hommes. Enfin, dans un dernier salon, -où l’on nous pria d’attendre, les murs étaient -nus ; et l’œil, après un peu d’étonnement du -contraste, goûtait cette nudité reposante, qui -permettait d’admirer la décoration, singulièrement -les boiseries.</p> - -<p>Elles étaient anciennes et venaient d’ailleurs, -mais n’avaient pas été rajustées : c’est plutôt le -salon qui paraissait avoir été construit à leur -mesure et exprès pour les loger. Elles dataient -du plus beau temps de Louis XIV, où l’on ne craignit -point la profusion des ornements, mais où le -plus superbe luxe avait trop de noblesse pour -avoir de l’insolence. Peut-être qu’elles nous auraient -semblé, dans leur neuf, bien chargées -d’or ; mais la patine de deux siècles avait assagi -toute cette dorure, — sans toutefois l’éteindre, -car elle rougeoyait comme aux feux d’un soleil -couchant. L’intérieur des panneaux était peint -d’un gris qui tirait sur le vert. Les dessus de -portes n’étaient que sculptés, et, seule, la corniche -en encorbellement était peinte : des satyres -s’y ébattaient avec des nymphes parmi une -forêt de roseaux. La cheminée, haute comme -un homme de belle taille, était de marbre sérancolin, -d’une admirable couleur d’agathe ; elle -supportait deux candélabres à pendeloques de -cristal taillé, et une pendule, qui était un éléphant -de bronze doré, caparaçonné d’or et d’émaux. -Le tapis, à fond bleu de roi et aux armes -de France, ne cachait que devant la cheminée -la marqueterie du parquet. Les meubles, de -tapisseries représentant des sujets de chasse, -étaient douze fauteuils, autant de chaises et -quatre grands canapés, rangés en ordre le long -des murs. Mais nous fûmes choqués de voir, -dans un si bel ensemble, un de ces divans drapés -de tapis orientaux et encombrés de coussins, -qui ne sont à leur place que dans un atelier. -C’est pourtant là que nous nous assîmes : -il nous semblait peut-être que les autres meubles -exposés n’étaient point pour s’y asseoir.</p> - -<p>Nous ne trouvâmes pas le temps de nous -communiquer l’un à l’autre ; car nous eûmes -soudain la petite terreur mélodramatique de -voir tourner sur lui-même un des panneaux, -qui nous découvrit, dans l’épaisseur du mur, -un escalier, certes étroit, mais enfin très praticable. -La marquise vint par là, aussi naturellement -qu’elle eût fait par une entrée ordinaire, -et la boiserie se replaça derrière elle. Elle nous -tendit la main et s’installa sur le divan turc, où -elle nous fit signe de nous rasseoir. J’abrégeai -le protocole, et, cependant que M. de Courpière -témoignait par deux ou trois observations que -sa compétence touchant le dix-huitième siècle -n’exclut pas un certain faible pour le siècle précédent, -je marquai à lady Ventnor mon vif désir -de savoir où nous étions.</p> - -<p>— Avenue du Bois de Boulogne, et chez moi, -répondit-elle ; mais je pourrais également dire -dans l’île Saint-Louis et à l’hôtel de Biron. Car -j’ai acheté, lors de la démolition de cet hôtel, et -j’ai fait remonter ici fort exactement, ce salon, -qui me rappelait un des changements à vue de -mon existence. Vous devinez pourquoi je ne -voulais suivre mon récit qu’après vous avoir -transportés dans ce décor : c’est que j’y fus -transportée moi-même tout d’un coup, après -mon deuxième séjour en des lieux plus ressemblants -à ceux où nous avions commencé, hier -soir, notre conversation.</p> - -<p>— Voilà, dis-je, un changement prodigieux, -et surtout s’il n’a pas été préparé.</p> - -<p>— Nullement. Mais il n’y a point de prodige. -Les gens de lettres, que j’ai souvent reçus, se -plaignent de la peine qu’ils ont à se manifester : -un livre peut être beau, mais on n’en saura jamais -rien si on ne l’ouvre pas. Et ils jalousent -les peintres qui exposent leurs toiles, qu’on est -bien forcé de voir. Un chef-d’œuvre de peinture -peut être méconnu, mais il ne peut être inaperçu. -Que dire, à plus forte raison, d’une -femme, si elle est un chef-d’œuvre de femme, -et si le métier qu’elle fait l’oblige de s’exposer ? -Elle ne saurait manquer de rencontrer tôt ou -tard l’amateur éclairé. C’est justement ce qui -m’arriva.</p> - -<p>« Je vis, un soir, venir — où j’étais — un -homme, dont la figure m’intéressa d’autant plus -qu’elle se contredisait, et n’accusait point le -rang du personnage ni sa profession : sa dominante -était si évidemment la pensée, que je flairais -bien, comme vous diriez aujourd’hui, un -intellectuel ; mais, s’il n’était pas habillé à la -mode des gandins, il ne l’était pas non plus -avec la négligence d’un savant ni avec la fantaisie -d’un artiste, et il devait haïr, pour le costume, -l’indiscrétion de l’originalité. Je me souviens -qu’il portait un pantalon noisette, des bas -blancs, des escarpins vernis ; et, en guise de -veste, une manière de paletot sac, d’un drap -noir uni et terne, avec un col de velours, point -de revers, un seul gros bouton à demi caché -sous la pointe droite du col. La chemise n’était -pas empesée, mais de fine toile, et d’une blancheur -mate. L’ample cravate, un peu lâchement -nouée, était d’une soie à gros grain qui se -maintenait… Je reviens à l’homme : il avait les -cheveux parfaitement noirs, mais déjà rares, -séparés par une raie à droite ; le front large et -haut, d’une blancheur et d’une sérénité imposantes ; -et le bas du visage tourmenté ; les yeux, -couleur de tabac d’Espagne, enfoncés profondément ; -les joues, point maigres, mais creusées -d’un pli profond ; la mâchoire brutale, le -menton rond du premier Empereur, avec la fossette ; -et une bouche très grande, mais belle, -voluptueuse, méprisante, tout ce qu’une bouche -humaine peut exprimer de sensualité et de dégoût -de la sensualité ; et, naturellement, point -d’hypocrites moustaches.</p> - -<p>« Je fus troublée, mais non point flattée de son -admiration, qui était plutôt offensante. Il ne -daigna même pas me la témoigner, et il ne m’adressa -pas un mot. Il me considéra, longtemps, -comme on fait un objet à vendre (c’était son -droit et le droit de tout le monde) ; après quoi, -il ne m’acheta point. Il tourna les talons et s’en -alla, rêvant. Mais il revint le lendemain soir, -accompagné de deux hommes aussi bavards qu’il -était taciturne. Ils ne me firent guère l’honneur -de me parler, mais ils s’entretinrent devant moi, -et je ne tardai point d’apprendre que l’un était -poète, l’autre sculpteur. J’avais déjà reconnu -leur condition d’artistes à leurs chevelures. -Celle du sculpteur était une vraie crinière ; celle -du poète, toute collée de pommade, encadrait -lourdement une face bouffie, que je n’ai jamais -réussi, pour ma part, à trouver belle, et qui me -faisait penser à quelque sultan abruti, — peut-être -à cause du fez rouge posé sur les cheveux -gras, ou de la redingote boutonnée haut comme -une stambouline.</p> - -<p>« J’observai que c’était le poète qui parlait de -moi plus en sculpteur. Il se récriait sur ma -« plastique ». J’avoue que je n’y comprenais -rien ; parce que, je vais vous dire : nous autres -femmes, nous n’avons jamais rien compris à -cette beauté de la forme qui vous touche, vous -autres hommes ; la seule beauté que nous apprécions -est celle qu’un écrivain plus moderne a si -heureusement définie « la beauté couturière » ; -mais jamais la « plastique » ne nous a été si indifférente -qu’en ce temps-là, où, même à la -Comédie-Française, une tunique grecque semblait -odieuse à voir, à moins que d’être gonflée -par un semblant de crinoline.</p> - -<p>« Les trois artistes obtinrent la permission de -m’emmener ; ce n’est pas même à moi qu’ils la -demandèrent ; et je fus aussitôt apportée où -nous sommes, je pourrais dire sur ce divan, car -j’y passai dès lors la plus grande partie de mes -journées. Fermez un instant les yeux, et imaginez -la femme — que j’étais — vêtue d’une -ample robe blanche à pois rouges.</p> - -<p>Je ne révoquais pas en doute les souvenirs de -lady Ventnor, et j’y trouvais trop de piquante -invraisemblance pour ne souhaiter point qu’ils -fussent vrais ; mais je lui demandai comment -ces hommes qu’elle venait de nous crayonner, -dont je nommais au moins deux, le poète des -<i>Fleurs du mal</i> et celui d’<i>Albertus</i>, qui ne jouissaient -point d’une grande fortune, pouvaient -habiter un appartement si somptueux et posséder -de si magnifiques meubles. Elle me répondit -qu’à l’hôtel de Biron les logements, sauf celui -du bel étage, ressemblaient à ces taudis de Versailles -que les grands domestiques se disputaient. -Ils étaient loués en garni à des artistes, -tous camarades, et qui formaient une sorte de -phalanstère. Le bel étage était occupé par un -fils de famille fort riche, qui se faisait un plaisir -de réunir chez lui ses voisins.</p> - -<p>— On y accédait, ajouta-t-elle, ainsi que vous -venez de le voir, par des escaliers mystérieux, -cachés dans l’épaisseur des murs.</p> - -<p>Il me parut que le ton extrêmement libre de -M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor m’autorisait à une -égale liberté, et je lui dis cavalièrement :</p> - -<p>— Je conçois que ce monsieur fît bonne -chère à ses voisins et encore meilleure à vous ; -mais je présume, et même j’espère, qu’il ne se -bornait pas à vous recevoir dans le salon.</p> - -<p>— Vous ne sauriez croire, me répondit-elle, -à quel point ce qui se passait ailleurs, et particulièrement -dans les chambres à coucher, était -dénué d’intérêt. Oh ! je ne prétends pas vous -dire que tous ces hommes, qui avaient la disposition -d’une belle fille, n’en profitaient point… -Vous souvenez-vous d’un joli conte de Maupassant -intitulé <i>Mouche</i> ? Mouche est une canotière, -que les cinq copropriétaires d’un même -canot possèdent par indivis. Ma condition était -celle de Mouche, avec cette différence que mes -nouveaux amis n’étaient pas des canotiers.</p> - -<p>« Je crois qu’à ce moment de notre histoire -la vieille gaîté française subissait — dans le -clan des artistes, non certes ailleurs — une de -ces éclipses qui sont périodiques. Mes amis ne -s’en doutaient point. Ils se figuraient, au contraire, -être de grands fous. Mais leur instinct de -s’amuser ne leur suggérait que de sinistres -charges. Je ne vous les raconterai pas : elles me -font horreur, même de si loin. Je vous ai dit -que j’étais bourgeoise : moi, j’ai toujours compté -dans le clan des philistins. Je veux que la gaîté -soit gaie, et leurs inventions me paraissaient -lamentables. Vous pensez que je ne goûtais -guère non plus le satanisme : ah ! j’étais bien -tombée !</p> - -<p>« Mais ce qui me déplaisait surtout, c’est que -je tenais vraiment trop peu de place. Sans doute -ils s’occupaient de moi, et même continuellement, -mais point comme je veux qu’on s’en -occupe, comme d’un être vivant et sensible, -avec qui on est en amour ou en guerre, maîtresse, -au besoin ennemie. Je ne charmais pas -leurs yeux autrement que ces tapisseries ou cet -éléphant de bronze doré ; et quand je m’étais -produite sur ce divan, où il paraît que je faisais -bien, j’avais rempli ma destinée. J’étais la -Beauté, avec une majuscule : je veux être Marguerite, -et rien ne <i>m’embête</i> comme la Beauté -absolue. Ils m’auraient bien défendue de bouger, -sous prétexte qu’un de mes inventeurs -avait écrit :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>« Je hais le mouvement qui déplace les lignes,</i></div> -<div class="verse"><i>« Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. »</i></div> -</div> - -<p>« Moi, je veux rire, et même pleurer ; et j’estime -qu’une belle immobilité ne vaut pas un -joli mouvement.</p> - -<p>« Un jour, le sculpteur m’emmena chez lui -pour me faire poser, et je dois dire qu’il fit aussi -reposer le modèle, — vous entendez, je pense, -cet argot. — Mais ce repos du modèle fut une -scène bien singulière. Le sculpteur, qui s’y -connaissait, jugea ma beauté parfaite sans retouches, -et, au lieu de l’interpréter, il fit un -moulage de mon corps. C’est quand il me vit -toute blanche et toute fleurie de plâtre qu’il -sentit l’aiguillon du désir. Je fus aimée à titre de -« rêve de pierre ». Mais, encore une fois, je ne -veux pas être un « rêve de pierre ».</p> - -<p>Madame la marquise regardait le vicomte en -disant cela, comme pour lui donner des indications, -mais bien inutiles, car jamais M. de -Courpière n’a rêvé de posséder des statues.</p> - -<p>Elle reprit :</p> - -<p>— Mon emploi le plus ordinaire était de procurer -à la compagnie des visions.</p> - -<p>— Comment ? dis-je. Des visions ?</p> - -<p>— Oui. Ils faisaient usage de hachich. Ils -avaient même fondé une manière de club, où -ils admettaient tous les friands de cette nauséabonde -confiture. Moi, je n’y ai jamais voulu -toucher. Elle rendait la plupart malades. Elle -enivrait les autres et leur faisait voir plus en -beau ce qu’ils avaient réellement sous les yeux. -C’est pourquoi ils tenaient à ma présence : car -vous imaginez ce que pouvait devenir, par l’effet -de cette artificielle transfiguration, une femme -déjà pourvue d’assez de réels mérites pour qu’un -maître de la sculpture l’eût jugée digne d’être -moulée.</p> - -<p>« Je fus délivrée de ma nouvelle prison, grâce -à ces débauches de hachich. Je vous ai dit qu’on -y recevait, outre les habitués, des curieux de -passage. Je fis ainsi la connaissance du premier -homme pour qui je peux dire que j’ai éprouvé -un sentiment, et même en coup de foudre. -Vous n’en reviendriez pas si je vous disais d’abord -son nom : car sa réputation d’homme laid -ne lui a pas moins survécu que sa gloire de critique, -et il avait dès lors passé la soixantaine. -Mais j’étais trop excédée de jouer les Vénus Anadyomène -pour ne préférer point, mettons par -esprit de contradiction, un Socrate en redingote -à un Apollon du Belvédère. Et si je n’étais pas -encore digne ni capable de comprendre cette -universelle intelligence, au moins je la sentais ; -je ne me permettais pas de la juger égale ou supérieure -à d’autres, mais elle m’inspirait une -sympathie, parce qu’elle vivait. J’en aimais les -vives impatiences, les sursauts, la trépidation, -ce je ne sais quoi de soupe-au-lait, cette espèce -de terre-à-terre supérieur. J’aimais les lueurs -de malice qu’elle allumait dans les petits yeux -fureteurs de l’homme, cette volupté spirituelle -de ses lèvres, et cet appétit de savoir qui lui -mettait l’eau à la bouche.</p> - -<p>« Il n’était, parbleu ! pas moins connaisseur -que n’importe qui de beauté pure et de « plastique » ; -mais il était trop amateur de femmes -pour les vouloir statues, et je le vis bien, rien -qu’à sa manière, si j’ose dire, de me renifler. Il -finit même par ne prêter attention qu’à moi. -Au scandale des autres grands hommes, il refusa -de tâter du dawamesk, et il n’écouta que -d’une oreille distraite les merveilles qu’on lui -dit des effets de cette drogue, pour s’entretenir -de plus en plus à part avec moi. Il était paternel -et équivoque, galant, suranné, ancien régime, et -homme d’aujourd’hui, accoutumé à parler aux -grisettes. Vous pouvez croire que je fus flattée -de plaire effectivement pour la première fois, et -de plaire à un tel homme ; mais il fut encore -plus flatté quand je lui avouai qu’il me tournait -la tête. Nous improvisâmes pour le lendemain -ma fuite de l’hôtel de Biron, je devrais -dire mon enlèvement ; et le sexagénaire s’en -fut aussitôt, fringant comme un collégien.</p> - -<p>« Malgré le romanesque de l’aventure et ce -mot d’enlèvement, tout se passa le plus uniment -du monde, et sans berline. Je partis de -bon matin : tout l’hôtel de Biron dormait encore, -et il ne se trouva donc personne pour -m’arrêter. J’appelai un fiacre. Le cocher prit à -côté de lui, sur le siège, ma malle, qui était -encore si légère que j’avais pu la descendre sans -aide. Il était convenu, j’ai omis de vous le -dire, que j’allais prendre domicile chez mon -nouveau protecteur, qui habitait un pavillon -dans la rue Notre-Dame-des-Champs, provinciale -aujourd’hui, et, alors, même campagnarde.</p> - -<p>« Je le vis du bout de la rue qui guettait mon -arrivée. Il était vêtu drôlement d’une sorte de -carmagnole, avec un bonnet grec sur la tête. -Près de lui se tenaient deux hommes beaucoup -plus jeunes, que j’ai su depuis ses secrétaires, -et une femme-dragon qui était la cuisinière. Ils -firent les grands bras quand ils virent un fiacre -et une caisse près du cocher. « Les voilà ! les -voilà ! » crièrent-ils tous quatre. Mais, quand je -mis le nez à la portière, ils parurent surpris et -même désappointés. Le maître lui-même n’avait -pas l’air de savoir ce que je venais faire là. Il se -rappelait cependant mon nom, car il me dit : -« Ah ! c’est vous, ma chère Marguerite… »</p> - -<p>« Mais, dans le même instant, voyant un -autre fiacre, il poussa de nouveaux cris. Cette -fois, l’arrivant était celui qu’on attendait, savoir -un employé de la Bibliothèque impériale, qui -lui remit un énorme ballot de livres, qu’il emporta -comme une proie, suivi des deux secrétaires, -non sans m’avoir — je lui dois rendre -cette justice — confiée et recommandée à la -cuisinière-dragon. « C’est, me dit cette femme, -son jour d’article : vous ne le verrez pas de la -journée. » Je ne le vis point, en effet. Elle prit -soin de moi un peu à la rigueur et sans luxe -d’amabilité. Elle me fit deux très bons repas, -que je mangeai seule, comme un pape ; et elle -m’installa dans une chambre du deuxième étage, -vaste, mais meublée des pires meubles d’acajou -qu’ait produits le règne de Louis-Philippe : je -dois être sincère et avouer qu’ils ne me déplaisaient -pas.</p> - -<p>« Le lendemain, vers dix heures, l’homme à -l’article entra dans ma chambre, sans façon. -J’étais au lit. Il déclara mon installation parfaite, -sans me demander ce que j’en pensais, et -il m’avertit d’abord que, pour éviter les propos -et même pouvoir se montrer en ma compagnie, -il me présenterait partout comme sa nièce. Il -me pria de l’appeler « mon oncle » sans plus -tarder. « Même, dis-je en boudant, quand nous -serons seuls ? » Il se mit à rire. « Voyez-vous -cela ? » dit-il, et il me fit quelques caresses. Il -ajouta, sérieusement : « Ma petite, j’ai passé -soixante ans. J’aime encore à respirer des -fleurs, mais je n’en cueille plus. »</p> - -<p>« Faut-il vous confesser que j’eus un regret -très sincère ? Ah ! qu’allez-vous penser de moi ? -Mais c’était à prendre ou à laisser ; pour mieux -dire, je n’avais pas le choix. Je me résignai, et -je tirai de cette liaison le plus d’avantages que -je pus. L’Oncle me permettait de toucher à ses -livres, parce que je n’y faisais pas de cornes et -que je les remettais toujours où je les avais -pris. Je savais tout juste lire et écrire, et je -n’étais pas trop préparée à la fréquentation des -grands auteurs. Mais l’Oncle, qui était plutôt -hargneux avec les hommes, et terriblement -égoïste, se fût mis en quatre quartiers pour le -moindre cotillon, et en huit pour moi. Parmi -un labeur sans relâche, que vous qualifieriez -surmenage, il trouvait le temps de diriger mes -lectures. Je suis, grâce à lui, fort lettrée : je -vous le dis, mais ne le répétez pas, car vous -avez pu observer que je m’en cache. Il se donnait -même la peine de m’enseigner la civilité -puérile et honnête. Mon éducation première -avait été négligée. Peu à peu, il me rendait plus -digne de la place honorable que j’occupais à ses -côtés, des égards que ses amis et lui-même me -témoignaient généreusement.</p> - -<p>« Je n’étais négligée que les jours d’article. -Ces jours-là, on m’eût volontiers envoyée au -diable, ou au grenier. Mais je fus aussi escamotée -un autre jour, où cela m’humilia fort. -J’entendis parler à mots couverts de grands -personnages que l’on devait avoir à déjeuner. -L’oncle délibéra plus d’une heure avec la cuisinière -sur le menu, et lui demanda, en outre, si -elle croyait que l’on me pût faire asseoir à la -même table que lesdits grands personnages, -même à titre de nièce. La réponse du dragon -fut négative, et je n’eus que la permission de -regarder une minute les convives en écartant -un rideau.</p> - -<p>« L’on avait poussé la discrétion jusqu’à ne -les point nommer devant moi. Je savais seulement -qu’il y aurait un prince, qu’on appelait -« le Prince » comme s’il eût été seul au monde -de ce rang, et une princesse qu’on appelait « la -bonne princesse ». J’ai à peine besoin de vous -dire que ces indications me suffisaient pour les -deviner ; et, si je ne les eusse devinés, je les -eusse reconnus, surtout lui, tant il ressemblait -aux images populaires de Napoléon. Vous avez -dû entendre raconter que Thérèse Lachmann, -plus tard M<sup>me</sup> de Païva, un soir qu’elle se traînait, -mourante de faim, dans les Champs-Élysées, -aurait dit : « Avant dix ans, je ferai construire -ici même le plus bel hôtel de Paris. » -Je ne vous garantis pas l’anecdote, mais je vous -assure que moi, quand je vis le Prince, je résolus -de devenir sa maîtresse — à beaucoup plus -bref délai.</p> - -<p>« Je ne l’étais, en attendant, de personne, et -je souffrais de cette privation, — à ma grande -surprise : car mes sens ne m’avaient guère tourmentée -jusqu’alors. Mais c’est que, jusqu’alors, -ils n’avaient aucune satisfaction d’aucune sorte, -et apparemment que le jeûne est plus facile à -garder que la diète. Maintenant, mon oncle me -parlait d’amour, il m’en parlait si bien que je -croyais, comme on dit, que cela était arrivé, et -cela ne l’était point ! A force de me respirer, il -éveillait en moi le désir d’être cueillie. J’allais -le tromper, j’en étais au désespoir, mais je n’avais -pas trop de scrupules : parce que je sentais -bien qu’en fin de compte c’était sa faute, et qu’il -m’eût aisément réduite à la fidélité, non pas en -me donnant davantage, mais au contraire en -me donnant moins.</p> - -<p>— Ah ! m’écriai-je, voilà une analyse admirable, -et qui prouve que vous étiez une excellente -élève de…</p> - -<p>— De mon oncle, dit-elle. N’est-ce pas ? Et -qui était plus que lui capable de comprendre -ces subtilités ? Hélas ! il ne les comprit pas.</p> - -<p>« Je m’étais enfin résignée, en soupirant, à le -suppléer, — car j’ai eu tort de dire : tromper. -J’avais toute liberté les jours d’article. Mais où -chercher aventure ?</p> - -<p>« Je me souvenais avec plaisir des bals publics. -Ceux du quartier de Montparnasse ne valaient -pas Mabille et Valentino. Je n’osais courir -si loin, et je m’accommodai du bal Constant. -J’y fis la connaissance d’un garçon qui m’a depuis -bien écœurée par ses exigences : mais -elles n’étaient point sans compensations.</p> - -<p>« Je m’attachai un peu trop à lui, et j’eus -l’imprudence de retourner chez Constant un -lendemain d’article. Je m’y trouvai nez à nez -avec un des secrétaires de mon oncle, qui crut -devoir lui révéler les déportements de sa nièce. -Je ne lui en veux pas, mais c’est mon oncle qui -aurait dû comprendre, et surtout ne point lâcher -une horrible phrase prudhommesque. « Cette -fille, dit-il, a décidément la nostalgie de la -boue. » J’avais déjà le goût assez fait : cette -façon de parler me désenchanta, je pris l’initiative -de rompre. Mais ma liaison avec… l’Oncle -m’a laissé le meilleur souvenir, et je puis dire -que j’en ai retiré les meilleurs fruits.</p> - -<p>Ces derniers mots servirent de réplique d’entrée -au maître d’hôtel, qui vint nous servir le -thé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br /> -LES REPRISES</h2> - - -<h3 class="i">L’OPÉRETTE</h3> - -<p>Nous n’avions pas eu depuis longtemps la -faveur d’un entretien particulier avec lady Ventnor, -quand elle invita M. de Courpière et moi à -la reprise d’une opérette célèbre, aux Variétés, -dans une baignoire d’avant-scène. Vu l’exiguïté -de ces baignoires, nous comptâmes bien que -nous y serions seuls avec la marquise et tout -au plus un intrus supplémentaire, qui serait -trop heureux d’aller se détendre les jambes et -respirer durant les entr’actes. Mais l’intrus -même nous fut épargné. Lady Ventnor ne nous -avait cependant point priés de la venir prendre, -et nous la trouvâmes déjà installée dans l’espèce -de niche qu’elle nous offrait de partager -avec elle ; car elle a gardé l’habitude ancienne -d’arriver au théâtre avant l’heure qu’annoncent -les affiches, et d’entendre les pièces de bout en -bout. Elle n’avait baissé qu’à demi la grille dorée, -et elle avait posé sur l’appui de la loge, à -côté de son éventail, de son mouchoir de point -d’Angleterre et de ses jumelles de nacre, une -orange.</p> - -<p>Ce rafraîchissement n’est plus d’usage qu’au -poulailler, et j’aurais soupçonné lady Ventnor -de se démoder par coquetterie, si elle n’eût arboré -avec cela une toilette des plus témérairement -jeunes. Sa robe, toute blanche, était une -de ces tuniques souples qui ont l’air de ganter -le corps, mais qui le drapent, et qui semblent -trahir tout ce que précisément elles dissimulent. -Le corsage n’était presque point décolleté, mais -tout le costume entier avait à peine l’air d’un -vêtement. Elle portait au cou son rang de perles -des joyaux de la couronne, et des rubis étaient -piqués dans ses cheveux blonds, où ils faisaient -bien. Je me félicitai d’être né à une époque où -une femme qui sait s’y prendre a devant elle -toute une existence de blonde, après qu’elle a -déjà vécu toute une existence de brune.</p> - -<p>La jeunesse de M. le vicomte de Courpière -ne me parut point, ce soir-là, moins prodigieuse -que celle de lady Ventnor. Il avait pris place -derrière elle, et, vraiment, il éclairait le fond de -la baignoire. On sait qu’il est également blond ; -mais lui, il le fut toujours. Je me souviens d’avoir -écrit que jusqu’à l’agonie il aura l’air d’un -page : il en avait l’air, et même d’un page favori, -qui se permet avec sa dame bien des petites privautés. -Le couple s’assortissait : ce n’est point, -comme on pourrait méchamment le croire, -parce que le vicomte avait dès lors passé la -quarantaine et lady Ventnor la dizaine suivante ; -mais la Providence avait si bien calculé -le miracle de leur double rajeunissement, -que la convenance n’était pas moins parfaite -entre leurs âges apparents qu’entre leurs âges -réels.</p> - -<p>L’altitude et les mièvreries de Maurice me -réduisaient à un rôle de second plan, bien que -l’on m’eût obligé de m’asseoir à côté de lady -Ventnor et sur le devant de la loge. J’ai toujours -joué ce rôle de second plan, du moins auprès -du vicomte, et je ne sais pourquoi j’en fus, -par exception, mortifié. J’affectai de ne pas desserrer -les dents jusqu’au lever du rideau. Ce -n’était pas bouder fort longtemps, car nous -étions arrivés à la dernière minute. Par esprit -de contrariété, je fis, dès le milieu de l’ouverture, -de la philosophie de l’histoire à propos -des rythmes d’Offenbach, et je n’attendis point -la sixième réplique parlée pour juger avec profondeur -la prose de Meilhac et d’Halévy. Mais -lady Ventnor est d’une politesse surannée : elle -tient compte d’autrui, de ses voisins, et même -des acteurs. Je fus rappelé à l’ordre, j’en fus -piqué, et, puisqu’on me défendait de parler, je -ne voulus pas entendre. Je me détournai de la -scène et j’observai la salle.</p> - -<p>Je remarquai une dame sur l’âge, discrètement -vêtue de soie noire, qui était seule dans -l’autre avant-scène du rez-de-chaussée, vis-à-vis -de nous. Elle écoutait avec une attention -extrême, de toutes ses forces, comme les enfants -qui vont au théâtre pour la première fois. -Rien ne la faisait rire. Je pris les jumelles pour -la mieux regarder, et je vis avec étonnement -que deux lourdes larmes coulaient de ses yeux -morts le long de ses joues, et même que sa poitrine -était soulevée par de pauvres petits sanglots. -Je n’aurais jamais cru que la <i>Belle Hélène</i> -fît pleurer personne, et cela me parut si extraordinaire -qu’au risque d’une nouvelle gronderie -je le signalai à la marquise.</p> - -<p>— Vous savez qui c’est ? murmura-t-elle.</p> - -<p>Je répondis que non, d’un mouvement des -paupières.</p> - -<p>— Elle a créé le rôle !</p> - -<p>« Ah ! pensai-je, voilà donc une autre femme -d’avant la guerre ! Quelle différence ! » Mais je -fus encore plus étonné de voir qu’à l’entrée -d’Oreste la marquise elle-même semblait n’être -point maîtresse d’une émotion.</p> - -<p>— Ah ! ça, lui dis-je, et vous ? Est-ce que vous -avez joué… le jeune homme ?</p> - -<p>Elle eut une bien jolie façon de me répondre -que oui : elle me fit un sourire si ambigu que -j’imaginai sans effort l’inimaginable, lady Ventnor -en travesti ! Je ne pouvais pas compter sur -une autre réponse jusqu’à la fin de l’acte, et -j’en avais des impatiences. Il me semblait, bien -à tort, que cela traînait, et que Ménélas aurait -pu partir pour la Crète sans se le faire dire tant -de fois.</p> - -<p>Enfin, le rideau baissa (il y eut encore quatre -rappels !). M. de Courpière fit un mouvement -de corps en avant, qui marqua son intention de -débiter à lady Ventnor des propos galants et -oiseux. Je ne le permis point : je n’avais que les -quinze minutes d’un entr’acte pour interroger -la marquise sur toute une période de sa vie.</p> - -<p>— Laisse-la tranquille, dis-je à Maurice. Elle -a des choses plus intéressantes à nous raconter. -Croirais-tu qu’elle vient de me révéler, qu’elle a -joué le rôle d’Oreste !</p> - -<p>— Ne saviez-vous pas, dit lady Ventnor, que -j’eusse été au théâtre ? Et cela vous étonne-t-il ?</p> - -<p>— Non. Ce qui m’étonne, c’est que vous -ayez jamais tenu un rôle si important.</p> - -<p>— Vous entendez que je n’ai pu vouloir paraître -sur la scène qu’afin d’y montrer mes -jambes ?</p> - -<p>— Ce n’est pas ce que je disais.</p> - -<p>— C’est ce qu’il fallait dire. Si vous mettiez -dans vos raisonnements un peu de cette conséquence -que j’ai su mettre dans ma vie, vous -devineriez sans mon aide que je devais, en quittant -« l’Oncle », entrer au théâtre tout droit. -J’avais soulevé le rideau, et j’avais dit en voyant -le Prince : « Ce prince-là sera pour moi. » Mais -il fallait arriver jusqu’à lui ; ce ne pouvait être -du premier coup et, si j’ose m’exprimer ainsi, -d’une enjambée. Je ne pouvais pas lui demander -audience avant d’être devenue notable dans -ma partie. Pour le devenir, il fallait me montrer, -et je vous ai dit qu’il n’est pas très difficile -aux femmes de se montrer ; mais elles n’ont, de -compte fait, que deux moyens : j’avais déjà usé -de l’un, où il ne me souciait plus de recourir ; -il ne me restait que les planches.</p> - -<p>— Cela est juste. Je vois un pendant au <i>Paradoxe -sur le Comédien</i>, de Diderot : c’est le -paradoxe sur la Comédienne. Je le ferai, et je -dirai en quoi consiste la vocation dramatique -de ces dames.</p> - -<p>— Oh !… et de beaucoup de ces messieurs.</p> - -<p>— Ne nous égarons pas. Vous avez débuté -aux Variétés ?</p> - -<p>— Vous ne voudriez pas ! Je n’y ai joué que -par raccroc. Les Variétés ! Pourquoi pas la -Comédie-Française ? C’est aux Délassements -qu’on faisait alors le genre de théâtre que je -voulais faire. Aimable scène ! Tous nos effets -passaient la rampe, car la communication était -continuelle entre le parterre et le plateau. Nos -amis ne se faisaient pas faute de nous adresser -la parole, et ce n’est pas toujours par signes que -nous leur répondions. Vous voyez la tête des -bons bourgeois et des provinciaux qui se hasardaient -dans ce lieu et pensaient écouter une comédie ! -Nous les étourdissions de nos cascades, -et nous ne tolérions leur présence que pendant -un acte au plus : nous avions vite fait de scandaliser -ces honnêtes gens et de les obliger à -fuir.</p> - -<p>« Les entr’actes étaient le meilleur temps de -la soirée (comme dans tous les théâtres). La -bande des habits noirs se précipitait dans les -coulisses. Les pompiers n’étaient pas si sévères -qu’aujourd’hui. Ils ne tenaient pas cadenassée -la porte de fer. Le danger d’incendie était si -grand, avec tout ce gaz, qu’il aurait donc fallu -ne penser qu’à cela : aussi personne n’y pensait. -Nous n’avions pas la place de nous retourner -dans nos loges, et cela ne nous empêchait -pas d’y recevoir des hommes et des hommes, -qui venaient y faire, je ne dirai pas de l’esprit, -mais des nouvelles à la main. Pour les résoudre -à décamper, et nous à redescendre en scène, il -fallait sonner dix fois. D’ailleurs, les entrées -manquées faisaient la joie du public. On manquait -aussi les répétitions, cela va sans dire : -mais on manquait même les représentations ! -Je me rappelle une camarade qui daigna apparaître -un soir sur le coup d’onze heures : on l’avait -doublée dans les deux premiers actes -comme on avait pu. Elle allégua pour excuse -que son réveille-matin n’avait pas sonné !</p> - -<p>— Bien, dis-je, voilà le décor et le milieu -vivement peints : maintenant, racontez-nous -l’histoire.</p> - -<p>— Quelle histoire ?</p> - -<p>— Une des vôtres. Car je présume — je le -dis sans impertinence, et même pour vous -flatter — que vous n’avez que l’embarras du -choix. Je ne me permettrais pas de diriger -ce choix ; mais, sans vous commander et s’il -vous plaît, racontez-nous donc l’histoire de -Chérubin ?</p> - -<p>— Qu’est-ce que vous chantez ?</p> - -<p>— Je vous ferai, dis-je, observer que vos -précédents récits étaient plaisants, mais qu’il -n’y manquait que l’amour, — au fait, comme -à la plupart des récits amoureux. Vous avez -bien dû finir par aimer : dites-le. Nos pères nous -assurent qu’avant 70 on savait aimer, s’amuser -et faire des bêtises, trois facultés que nous -aurions perdues. Je veux vous voir amoureuse. -Or, on ne l’est que de Chérubin, j’entends d’un -jeune homme, tout jeune. Chérubin n’est pas -moins éternel que Don Juan, et il est moins -variable. Il ne change guère que de costume. -Jadis, il portait le pourpoint et les chausses du -page ; depuis, c’est la jaquette, ou même la -tunique du collégien. Il est moins joli, mais il -est toujours Chérubin. On voit toujours un -collégien en uniforme dans les premiers rangs -de l’orchestre, qui ouvre la bouche en regardant -les femmes. Vous l’avez vu aux Délassements. -Il regardait toutes les femmes, mais c’est vous -seule qui lui avez plu. Racontez.</p> - -<p>— Alors, dit-elle, finissez votre tirade et ne -faites pas vous-même le portrait. Sans doute, -j’ai vu Chérubin au premier rang de l’orchestre, -et je ne l’ai pas trouvé moins joli, bien qu’il ne -fût pas vêtu à l’espagnole. Il ne l’était pas non -plus en collégien, s’il n’en avait guère passé -l’âge. Il avait vingt ans, il en paraissait dix-sept. -Il était fait comme un dieu, et il descendait -d’un dieu, — un dieu des batailles, qui avait -été roi parmi les hommes. Appelons-le Chérubin, -puisque vous l’avez baptisé ainsi. Mais -comment appellerai-je son papa, de qui j’aurai -à vous parler ? Car je ne veux pas dire les vrais -noms, et encore moins des à peu près.</p> - -<p>— Prenez un pseudonyme dans la <i>Belle Hélène</i>.</p> - -<p>— C’est une idée ! Le bouillant Achille. N’allez -pas vous imaginer qu’il était bête comme -celui de la pièce. Bouillant, peut-être : je n’en -ai jugé qu’au civil. Enfin « bouillant Achille » -ne lui va pas trop mal.</p> - -<p>— Revenons à Chérubin.</p> - -<p>— Oui. Ah ! il était déluré ! On était alors -précoce dans l’armée de la fête, comme aujourd’hui -dans l’armée du crime. Mon Chérubin -faisait la fête, mais il n’avait pas perdu sa fraîcheur, -ni une certaine naïveté qui ne passait -pas encore pour ridicule. Avec les désirs d’un -homme, il avait les tendresses d’un enfant. -Croiriez-vous qu’en ce temps-là on aimait ainsi, -d’amour, même des filles faciles, avec qui on -passait les nuits à souper et pour qui on jetait -l’argent à pleines mains ! Et nous-mêmes, nous -ne nous gênions pas pour aimer.</p> - -<p>— Vous auriez eu bien tort de vous gêner ! -Mais j’ai peur que nous ne touchions déjà au -dénouement de votre idylle. Elle est charmante : -je trouve seulement qu’elle manque un peu de -péripéties et d’imprévu.</p> - -<p>— Détrompez-vous. J’avais connu Chérubin -vingt-quatre heures trop tard, et ce retard suffit -à nous susciter des obstacles dont nous ne -vînmes jamais à bout. Il faut vous dire qu’aux -Délassements tous les hommes fréquentaient -chez toutes les femmes : chacune avait pourtant -son groupe d’amis particuliers. Les miens -étaient les plus brillants, ils descendaient tous -des généraux et des maréchaux du premier Empire. -Ils eurent un jour la fantaisie d’inscrire -leurs noms sur les murs de ma loge : on eût dit -d’un pilier de l’Arc de Triomphe. Heureusement -que je n’ai pas à vous parler de chacun -d’eux individuellement : je ne trouverais jamais -assez de pseudonymes dans le cortège des rois -de la <i>Belle Hélène</i>, et puis ce récit finirait par -n’avoir ni queue ni tête. Vous avez deviné -qu’un de ces descendants de maréchaux était -plus singulièrement mon seigneur et maître, -s’il ne l’était pas trop exclusivement. Il n’avait -guère qu’un droit chronologique : il était arrivé -le premier. Il m’amena dès le lendemain les -petits-fils des compagnons d’armes de son -grand-père et, parmi eux, mon Chérubin.</p> - -<p>« Ce ne fut pas le coup de foudre classique, -et je ne vous dirai pas qu’il rougit et pâlit à ma -vue ; mais nous devînmes dans l’instant même -aussi intimes camarades que si nous nous fussions -connus toujours. Le résultat de cette intimité -allait de soi, la question ne fut même point -posée. Enfin cela était si naturel et inévitable -que mon Chérubin ne se faisait aucun scrupule -de tromper son meilleur ami. Mais, en attendant, -cela n’en finissait point de se réaliser, -et pour les raisons les plus futiles, mais les plus -insurmontables. Nous ne nous quittions pas : -mais nous étions trois à ne pas nous quitter, -même sans compter les autres. Je ne me souviens -pas d’avoir été seule une minute, à cette -époque de ma vie, ni pour manger, ni pour dormir, -ni pour changer de costume au théâtre ou, -à la ville, de chemise. Vous riez quand on vous -dit d’une actrice : « Elle est honnête, elle n’aurait -pas le temps. » Je vous jure que je n’ai pas -eu le temps. Je n’ai pas trouvé l’heure, que -dis-je ? le quart d’heure nécessaire. Et pourtant -je l’aimais bien…</p> - -<p>Elle se tut.</p> - -<p>— Madame, dis-je, l’entr’acte va finir.</p> - -<p>— Je me demande même, reprit-elle avec un -peu de mélancolie, comment nous avions pu -nous assurer de notre désir réciproque et du -dépit que nous causaient ces perpétuels contretemps. -Ce ne pouvait être qu’en de bien fugitifs -apartés, ou à mots couverts, par des allusions, -des ironies. Non, cette intrigue ne fut point banale, -pas même en paroles, puisque nous en -dîmes si peu. Il nous fallut, pour la mener ainsi, -bien de la rouerie, de l’esprit même. Mon Chérubin -n’était pas spirituel de profession, comme -les faiseurs de nouvelles à la main ; mais il avait -ce genre d’esprit qui vient aux garçons comme -aux filles, et aussi celui du « boulevard » : cela -encore a existé…</p> - -<p>« Nous ne faisions pas l’amour à la lettre, -mais nous faisions tout le reste, je veux dire des -courses partout où il fallait se montrer, de -grandes promenades au Bois de Boulogne (à -l’heure de mes répétitions), et chaque soir, après -le théâtre, nous soupions — avec l’autre, avec -les autres — au fameux grand 16 du Café Anglais.</p> - -<p>— Madame, dit soudain M. de Courpière, il -faut absolument que vous y veniez ce soir souper -avec nous deux.</p> - -<p>— Ce serait une reprise, dit-elle en riant. -Non, non, pas de reprises !</p> - -<p>— Vous voyez, dis-je, que Maurice a la prétention -de tenir encore l’emploi de Chérubin.</p> - -<p>— Mon Dieu ! fit-elle, pour le souper je veux -bien. Je n’ai jamais refusé un souper…</p> - -<p>J’entendis la sonnette de l’entr’acte.</p> - -<p>— Ah ! dis-je, Madame, je vous en prie…</p> - -<p>— Bien, j’enchaîne. J’ai dit que nous faisions, -de l’amour, tout, sauf l’amour : j’entends -la fête, et aussi la dépense. Pour me dédommager, -et se dédommager lui-même de cette privation, -il m’accablait de fleurs, de cadeaux. Je -me demandais même (et je ne lui demandais -point) comment il y pouvait suffire : car il -n’avait rien à lui, et son père, le bouillant -Achille, ne passait point pour être fort riche.</p> - -<p>— Hélas ! dis-je, je vois poindre le père Duval.</p> - -<p>— Nullement. Le bouillant Achille était tout -le contraire du père Duval. Il n’avait point de -superstitions bourgeoises et il était plein d’indulgence -pour son fils. S’il ne lui donnait rien, -c’est qu’il disposait lui-même d’un budget de -menus plaisirs trop médiocre pour être partagé. -Je touche au dénouement de l’aventure, mais -vous êtes des gens matériels et vous trouverez -qu’elle finit sans avoir jamais commencé. Chérubin -jouait, quand je lui en laissais le temps, -pour subvenir à mes dépenses. Il perdit. Cela -tombait mal, car celui que j’appelle mon seigneur -et maître venait lui-même de faire une -perte si forte qu’il s’était résolu subitement -d’entrer dans la carrière des armes et de partir -pour l’Algérie. J’avais enfin une soirée pour -Chérubin ! Nous soupions avec des amis, et notamment -avec ce duc que l’on a surnommé le -duc des halles ; mais, après souper, j’étais libre. -Je ne fus point peu surprise, en arrivant au -Café Anglais, d’y trouver mon Chérubin flanqué -de son père, le bouillant Achille, qui bouillait -de m’être présenté.</p> - -<p>« La rencontre du père et du fils ne me parut -d’abord que piquante. Je ne doutais point que -le père ne s’éclipsât à propos. Je prévoyais une -scène un peu risquée, avec de la tenue, comme -en ce temps-là, et qui se terminerait selon mon -désir. Je ne me trompais que sur le dénouement. -Le souper fut agréable. Achille était le -plus charmant convive : on lui pardonnait après -cela de n’être pas un aigle, malgré ses liens de -parenté — avec l’aigle précisément. J’admirais -l’aisance de Chérubin à se comporter tout ensemble, -et comme on le doit quand on soupe, -et comme on le doit sous les yeux d’un père. Ils -faisaient tous les deux auprès de moi assaut de -galanterie, mais sans le moindre soupçon d’une -rivalité dont l’idée seule eût été révoltante. Si -vous les aviez vus me baiser ensemble les mains -(puisque j’en ai deux), vous eussiez avoué que -les gens qui savent vivre peuvent tout faire, -comme ceux qui savent écrire tout exprimer. Je -ne vous répéterai pas nos discours, qui n’en -valent point la peine et que je ne me rappelle -qu’en gros. Ils n’étaient nullement contraints, -mais, sans se réduire jusqu’à la décence, ils -n’offensaient point la bienséance. Enfin cette -camaraderie du père et du fils ne semblait point -du tout choquante : elle était sympathique, gentille, -et le plus austère censeur n’y eût rien -trouvé à reprendre.</p> - -<p>« Je n’en fus pas moins vexée quand, sur les -trois heures du matin, le bouillant Achille dit à -Chérubin : « Rentrons-nous ? » et que Chérubin -le suivit avec la docilité d’un petit garçon. Ce -fut le duc des halles qui m’accompagna. En -chemin je ne parlai guère, et je lui dis adieu -devant ma porte ; mais il me pria de le laisser -monter en tout bien tout honneur, vu qu’il -avait à me transmettre un communiqué.</p> - -<p>« — Ma pauvre Marguerite, me dit-il, n’ayez -pas trop de chagrin. Vous savez que Chérubin -a perdu. Il s’est adressé à l’Empereur, qui -paie, mais qui impose une pénitence : lui -aussi s’est engagé. Il avait pu différer son départ -de vingt-quatre heures pour passer avec -vous cette dernière soirée ; mais, depuis qu’il -doit partir, son père, qui l’adore, ne le quitte -ni de jour ni de nuit : c’est pour cela que le -bouillant Achille a soupé avec nous et emmené -votre amoureux, sans se douter qu’il -faisait le malheur de deux personnes. »</p> - -<p>« Le pauvre duc des halles fut obligé de me -faire des potions calmantes tout le reste de la -nuit. Je n’ai jamais tant pleuré de mon existence. -Le lendemain, dès midi, je recevais du -bouillant Achille un petit rang de perles et une -lettre d’excuses bien tournée. Il se traitait de -gros maladroit et s’envoyait à tous les diables. -Il disait qu’il ne se pardonnerait point d’avoir -gâté par égoïsme paternel la dernière soirée de -son fils.</p> - -<p>« Chérubin m’écrivait par le même courrier. -Je ne vous montrerai pas sa lettre d’amour et -d’adieu ; mais je vous montrerai la moitié d’une -donation de deux cent mille francs qu’il me faisait -avec la date en blanc, pour être remplie le -jour de son mariage. Je ne puis vous en montrer -que la moitié, parce que, l’ayant déchirée -le jour même de ce mariage, je lui en ai renvoyé -l’autre partie. Il n’a point osé me faire savoir ce -qu’il pensait de ce procédé ; mais sa femme m’en -a été très vivement reconnaissante et m’a fait -remercier officiellement. Elle a même profité -d’une rencontre sur un terrain neutre, à la Conversation -de Bade, pour me glisser deux mots -en passant ; et, depuis, elle m’a toujours saluée. -C’est ma première amie femme du monde. »</p> - -<hr /> - - -<p>Le rideau s’était relevé un peu de temps -avant que lady Ventnor n’achevât ce récit. Elle -dit les derniers mots entre ses dents. Et elle -allait se remettre à suivre la pièce quand elle -sentit passer dans toute la salle, et jusque sur la -scène, un de ces frissons qui échappent aux -étrangers mais non pas aux Parisiens, qui sont -comme une risée brusque sur un lac calme, et -qui avertissent mystérieusement qu’un fait -grave vient de se produire, qu’une nouvelle -inouïe va se répandre.</p> - -<p>— Qu’y a-t-il donc ? murmura lady Ventnor. -Il vient d’arriver <i>quelque chose</i>.</p> - - -<h3 class="i">LE DRAME</h3> - -<p>Les spectateurs de l’orchestre se penchaient -les uns vers les autres comme pour se transmettre -un mot de passe, et faisaient les capucins -de cartes. Ils avaient un air de mystérieuse -épouvante et d’amusement, un air de friandise -et de scandale. Les portes des couloirs restaient -entr’ouvertes comme pour maintenir une communication -avec l’extérieur. Sur le plateau, la -chose était murmurée entre deux répliques par -les acteurs qui venaient des coulisses à leurs camarades -qui étaient en scène depuis plus longtemps. -Au balcon, moins accessible que le parterre, -des femmes inquiètes et impatientes -tournaient la tête vers les loges, où elles entendaient -les portes battre et des gens qui entraient -chuchoter. Ma curiosité fut excitée jusqu’à la -souffrance. Je croyais que les familiers de lady -Ventnor, connaissant la sévérité de ses principes, -nous laisseraient languir jusqu’à l’entr’acte. -Heureusement, je me trompais.</p> - -<p>D’abord, l’ouvreuse vint et tendit à la marquise, -en même temps que la boîte de fruits -frappés que M. de Courpière avait commandée -pour elle, un papier plié en quatre et, faute -d’enveloppe, fermé d’une épingle. Elle y jeta -les yeux et ne marqua ni surprise ni émotion, -mais me le passa aussitôt. Il n’y avait qu’une -seule phrase, en style de note ou de dépêche -d’agence ; point de signature, que l’écriture, -sans doute connue de lady Ventnor, rendait -inutile ; et la phrase était pour annoncer que le -Président du Conseil d’alors venait de mourir -subitement dans un petit salon du ministère, -place Beauvau.</p> - -<p>— Qu’y a-t-il donc ? demanda M. de Courpière.</p> - -<p>Je lui glissai la note, qu’il lut sans plus de -frémissement que lady Ventnor ; mais il nous -fit voir qu’il a l’esprit bien français. Car il déclara -sur-le-champ que ce ministre avait été -assassiné, et que c’était encore un coup des -francs-maçons.</p> - -<p>Je n’imagine pas volontiers que l’histoire ressemble -à ces romans de police qui sont présentement -si fort à la mode (je l’écris vite avant que -la mode ne passe) ; mais j’avoue que l’on ne -pouvait guère n’être point troublé par l’opportunité -de ce décès. Je rappellerai qu’il y avait à -ce moment-là deux France, phénomène aussi -fréquent dans notre histoire que les « tournants », -et que le Président du Conseil, homme -à velléités consulaires, inclinait par snobisme -vers celle précisément de ces deux France à laquelle -il ne tenait point par ses origines, ni, si -l’on peut dire, par ses convictions. Je ne pus -me résoudre de croire à un crime maçonnique : -car ces deux mots me font hausser les épaules -par action réflexe. Mais je demeurai d’accord -qu’il y avait quelque chose là-dessous ; et je -m’irritai de ne pas savoir et de voir qu’à deux -pas de moi le courant des nouvelles, vraies ou -fausses, continuait de passer sur l’orchestre, -courbant les têtes, et de sentir que j’assistais -en aveugle à ce curieux travail d’une cristallisation -légendaire, qui veut des siècles ou un -instant.</p> - -<p>Celle-ci fut instantanée, et les amis de lady -Ventnor nous l’apportèrent toute faite, quand -ils se décidèrent, vu la gravité des événements, -à nous envahir dès le milieu de l’acte. Nous apprîmes -par eux que le Président avait reçu vers -quatre heures la visite d’une femme : il va de -soi qu’on la nommait, car les liaisons de la main -gauche finiront par être dans le <i>Tout-Paris</i>. -Quand un sexagénaire meurt dans le tête-à-tête, -on ne manque jamais d’attribuer cet accident à -l’apoplexie ; mais cela est trop simple et, en -l’espèce, on ne doutait point que la dame n’eût -aidé à la nature. Comme son intérêt n’apparaissait -point d’abord, on l’affiliait d’autorité à la -susdite secte des francs-maçons, et l’on se rangeait -à l’hypothèse déjà hasardée par M. de -Courpière, qui me donna l’occasion de hausser -les épaules une fois de plus.</p> - -<p>Mais ces particularités, que moi je trouvais -savoureuses, n’étaient point ce qui excitait le -plus nos visiteurs, et j’observai une autre caractéristique -des Français, qui est de pressentir et de -souhaiter un coup d’État, à la moindre péripétie -qui les sort de leur trantran. Les partisans -mêmes du régime, et qui le croient inébranlable, -tressaillent dès qu’ils entrevoient possible sa -chute, comme les incrédules quand on leur certifie -un miracle. Dans cette baignoire où dix -personnes tassées délibéraient à voix de conspirateurs, -l’empire fut refait, cependant que les -musiciens nous jouaient à propos de l’Offenbach. -Je ne prenais aucune part à cette restauration, -mais je regardais ressusciter lady Ventnor, -intrigante et amoureuse.</p> - -<p>Nos nouvellistes retournèrent aux nouvelles -dès que le rideau tomba, et c’est justement pour -l’entr’acte que nous nous retrouvâmes seuls. -L’entretien prit des airs de conciliabule : c’était -la sous-commission en séance secrète après l’assemblée -générale. J’avais une tenue de conjuré -fort décente, comme j’ai une tenue de chrétien -quand je me trouve dans une église, mais -je ne me mêlais pas plus du complot que je ne -me mêle du culte ; au lieu que M. de Courpière, -se révélant soudain chef, se mit à discourir et à -trancher comme s’il était le maître de l’heure. -Et il exposa ses vues, qui, ma foi ! étaient -nettes.</p> - -<p>Elles étaient nettes parce qu’elles étaient -simples, et même à l’excès. Il ne croit qu’à la -force et aux coups. Il réduit systématiquement -à deux le nombre des partis ; dont l’un aurait -pour devise, ou, si l’on veut, pour programme : -« J’y suis, j’y reste », et l’autre : « Ote-toi de -là que je m’y mette ». M. de Courpière, n’y -étant point, n’aspirait naturellement pas à y -rester, mais à s’y mettre ; et, pour ôter ses adversaires, -il pensait user des militaires, qui ont -des sabres, et de civils qui ont des matraques.</p> - -<p>Il rappelait à lady Ventnor qu’il n’était pas -nouveau en politique, et qu’il avait déjà obtenu, -aux précédentes élections, une minorité. Son -passé répondait de son avenir, et il ne doutait -plus de la réussite si une femme d’expérience -comme elle daignait s’allier avec lui. Il semblait -véritablement lui proposer une sorte de mariage -et tout ce qui s’ensuit d’un mariage, mais -il protestait que son objet plus essentiel était le -salut de notre malheureuse patrie. Il débitait -cela en termes choisis, même surannés, sans -doute pour éviter que lady Ventnor ne fît des -comparaisons désavantageuses de lui aux -hommes d’État, ou de coup d’État, mieux élevés -qu’elle avait pu naguère connaître ; mais il -ne fuyait pas non plus certaines brutalités convenables -à la politique d’aujourd’hui, qui n’est -pas une besogne très propre. Cette opposition -de tous ne déplaisait pas à la marquise : elle -aime la tenue, mais elle ne paraissait pas, ce -soir, apprécier moins tout ce qui témoignait -que M. de Courpière saurait au besoin jouer -comme un autre de ces matraques dont il savait -parler.</p> - -<p>Sur ce, les acteurs recommencèrent à travailler -de leur métier et nous à recevoir des visites. -Nous apprîmes des détails nouveaux et de haut -goût. M. le Président du Conseil était bien décidément -mort dans une situation que l’on ne -saurait préciser, mais que fait comprendre une -célèbre légende de Forain : « L’eau de mélisse -et un sapin ! » Ce n’est point ce qu’avait crié la -dame. Elle s’était contentée de pousser des -hurlements inarticulés quand elle avait senti se -crisper dans ses cheveux les doigts de l’agonisant. -Un huissier correct était accouru et, pour -la dégager, avait un peu inconsidérément pratiqué -des coupes dans une chevelure, hélas ! naturelle. -Après quoi elle était partie sans demander -son reste ; elle n’avait fait qu’un saut du -ministère chez son coiffeur ; elle avait expédié -une dépêche pour s’assurer d’un alibi ; et enfin -elle était rentrée chez elle, n’ayant que le temps -de s’habiller pour aller dîner en ville.</p> - -<p>Ces anecdotes intéressantes, mais sans conséquence -politique, passionnèrent la marquise -au point de lui faire oublier qu’il s’agissait d’abord -de renverser le gouvernement. Elle ne -prêta plus qu’une oreille distraite aux machinations -de ses amis. Elle cessa même de regarder -M. de Courpière avec complaisance. La lueur -de vie que j’avais vue se rallumer dans ses yeux -vacilla et s’éteignit. Ils reprirent cet éclat vitreux -que j’ai observé qu’ils ont quand ils ne -regardent plus ce qui est, mais ce qui fut. Toutefois -elle tint sa promesse de venir souper au -Café Anglais avec nous, mais avec nous deux -seuls ; pendant le court trajet, elle fut muette ; -et je sentis bien que je n’allais pas assister à -une nuit historique, ainsi que peut-être je l’avais -espéré.</p> - -<p>Nous montâmes au grand 16 par cet escalier -étroit et raide qu’ont gravi tant de soupeurs célèbres -ou augustes. La marquise parut un instant -recouvrer la vue du présent. Elle considéra -autour d’elle les objets. Comme la décoration -du lieu a été rajeunie, elle ne les reconnut point, -et il fut manifeste que ce rajeunissement ne lui -plaisait guère et même l’offensait. Elle s’assit -devant la table, où était déjà servi le souper -froid le plus banal, mettons le plus classique ; -elle se déganta lentement, et s’accouda, dans -l’attitude méditative de son portrait que j’ai décrit ; -et je fus troublé de voir comme elle se -ressemblait.</p> - -<p>— A quoi songez-vous ? lui demanda M. de -Courpière après un long temps de silence.</p> - -<p>— A cette femme, dit-elle d’une voix sans -timbre.</p> - -<p>Et son visage calme exprima soudain le dégoût, -l’horreur tragique. L’image de la sinistre -scène passa dans ses yeux : nous aurions pu l’y -voir imprimée, comme on dit que la figure des -meurtriers reste visible dans les yeux de leur -victime.</p> - -<p>— Je ne puis plus, répéta lady Ventnor, -comme obsédée, lassée, penser qu’à cette -femme… Ou plutôt à moi… Ah ! c’est le jour -des reprises… Comme le répertoire est pauvre ! -La vie est une série de reprises.</p> - -<p>Bien que ce langage fût elliptique, et même -sibyllin, il signifiait assez clairement que le fait -du jour venait de rappeler à lady Ventnor un -souvenir personnel, correspondant et plus ou -moins analogue. Pour l’inciter à nous en faire -part, je lui demandai tout crûment si, à l’insu -de l’histoire officielle, un des hommes qui ont, -avant 70, présidé aux destinées de la France, -était mort tête à tête avec elle.</p> - -<p>— Non, dit-elle, et j’ai eu tort de parler de -reprises. L’histoire ne se répète pas à ce point-là.</p> - -<p>— Mais, dis-je, qui est-ce ?</p> - -<p>— Charles, répondit-elle tranquillement.</p> - -<p>Et comme je laissais voir que la discrétion de -ce prénom m’agaçait un peu, elle me dit :</p> - -<p>— Il s’appelait bien Charles. Notre amitié a -toujours été si vraiment privée, si étrangère à -la politique, je l’ai connu sous des traits si différents -de sa figure historique, ou légendaire, -que j’ai le droit de lui donner ce petit nom, et -je n’ai peut-être pas le droit de lui donner son -autre nom. Vous le devinerez… Il passait pour -irrésistible. J’ai un peu de peine aujourd’hui à -m’expliquer cette séduction quand je ferme les -paupières pour le revoir… de taille si médiocre, -chauve, avec ses moustaches cirées, comme le -Maître… Il était hautain, froid ; et je ne sais par -quel artifice il donnait l’illusion de la bienveillance -sans la témoigner, l’illusion — à tous — d’une -faveur particulière. On se sentait d’abord -d’intelligence avec lui, et vous pouvez croire -que cela était flatteur… Frère d’empereur, fils -de reine… avec le ragoût d’un mystère qui n’était -un secret pour personne… Comme toutes -les autres femmes, je devais le… désirer… ou -plutôt l’ambitionner…</p> - -<p>« Je ne me souviens pas d’avoir, à proprement -parler, fait sa connaissance. A cette -époque, je connaissais tout le monde comme -tout le monde me connaissait : il n’y avait pas -lieu à présentation. Mais je crois bien que nous -n’avions jamais causé ensemble quand, un jour -d’hiver, il me rencontra sur le lac du Bois de -Boulogne où nous patinions tous les deux. Il -lui parut tout simple de m’aborder. Oh ! ce -qu’il me dit fut un peu… banal, et je crains -que vous ne jugiez mal de son esprit, pourtant -fameux.</p> - -<p>« — Vous sur la glace ? Quelle antithèse !</p> - -<p>« Je lui répliquai que, la glace étant rompue, -je le priais de me conduire au buffet. Tel était -le ton de la galanterie — il y a quelques années.</p> - -<p>« Il me pria de l’aller voir chez lui, et il me -dit les heures de la fin de la journée où on le -trouvait et la petite porte où il fallait sonner. -Cette invitation me parut aussi toute simple, et -je ne sais en vérité pourquoi je ne m’y rendis -point. Il fallut, pour me décider, le hasard d’une -seconde rencontre au Bois. Ce jour-là, nous -étions tous deux à cheval : je ne montais pas -très bien à cheval, mais je n’y étais pas désagréable -à regarder. Au lieu de me saluer d’un -signe en passant, Charles s’arrêta et crut devoir -m’adresser un compliment sur ma bête. Je lui -repartis qu’elle était fort ordinaire et pas même -à moi, que je n’avais pas de chevaux de selle, et -que j’en prenais chez Latry quand le cœur me -disait de monter. Je reçus le même soir un -arabe gris, presque blanc, comme je recevrais -aujourd’hui des fleurs ou des bonbons. Ah ! on -savait vivre. Charles avait eu la délicatesse de -ne joindre à cet envoi qu’une carte, sans même -y renouveler son invitation de l’aller voir. Mais -vous conviendrez que le cadeau valait un déplacement.</p> - -<p>« Je le trouvai, je fus introduite auprès de -lui sans aucun embarras de protocole, et rien -ne ressembla moins que cette visite à une première -visite. Notre amitié toute neuve avait déjà -un air d’habitude. Je revins chaque jour. Nous -n’étions séparés que par une cloison des appartements -de parade, et nous étions à cent lieues -du monde. C’était, vous diriez aujourd’hui : -une garçonnière, mais sans l’équivoque ni le -faux luxe de ces réduits. Le mobilier était -simple, commode ; il y avait peu de bibelots, et -de grand prix, mais il fallait le savoir : je me -rappelle deux vases de Chine carrés, bleus, -montés en bronze… une réplique du Prince -Impérial de Carpeaux… au mur, deux ou trois -petites toiles des paysagistes de 1830, un portrait -de femme de Winterhalter, mais de sa première -manière et du temps de Louis-Philippe… -un joli portrait au crayon du pauvre duc d’Orléans…</p> - -<p>« J’avais à moi, dans ce réduit, un Charles -aussi « première manière », un Charles d’avant -le 2 décembre. On a dit qu’il était un personnage -de Balzac : je l’ai connu personnage de -Musset. Il portait ordinairement un déshabillé -de velours violet-évêque. Il me faisait asseoir -dans un bon fauteuil, et il s’asseyait sur le -tabouret du piano ; de temps à autre, il laissait -errer ses doigts sur le clavier. Il fredonnait -même assez joliment ces romances qu’a écrites -sa mère exilée. Nos conversations mêlées de -musique étaient, naturellement, amoureuses ; -mais l’amour y était plutôt sous-entendu. -Charles daignait me parler de tout (sauf de la -politique), et je n’avais connu jusque-là que… -mon oncle qui m’eût donné cette preuve d’estime.</p> - -<p>« Les leçons de l’oncle m’avaient fort profité, -j’avais feuilleté ses œuvres et je me souvins -qu’il avait tracé un portrait de la grand’mère -maternelle de Charles. Je sus parler à -mon ami de cette femme charmante, qui l’avait -élevé. Nous lûmes ensemble quelques pages -des romans qu’elle a publiés à Londres pendant -l’émigration. Je me souvins aussi, à propos, -qu’elle eut un faible pour M. de Talleyrand, et -je feignis de croire à une manière d’alliance, ou -peut-être même de parenté, entre Charles et ce -grand ancêtre.</p> - -<p>« Notre intimité cependant prit fin comme -elle avait commencé, sans raison. Ce fut la -faute de l’été et des villégiatures. J’allai à Bade, -où je vous avoue que je me fis remarquer, sinon -par des extravagances, au moins par des dépenses -que l’on jugea scandaleuses ; et cela me -valut un affront intolérable, mais une belle revanche. -Un huissier de la cour me refusa, par -ordre supérieur, l’entrée des salons de jeu. Je -retournais à mon hôtel, assez mortifiée, et escortée -de jeunes fous qui ne parlaient de rien -moins que de <i lang="la" xml:lang="la">casus belli</i>, quand je rencontrai -Charles, qui venait par bonheur d’arriver. Je -lui dis ma mésaventure, et il ne fit point de -bruit, selon sa coutume ; mais, comme je dînais, -il me fit passer sa carte et me pria -d’accepter son bras pour entrer au jeu avec -lui.</p> - -<p>« Il repartit peu de jours plus tard. Nous -reprîmes à Paris nos chères habitudes, comme -si aucun entr’acte ne les eût jamais interrompues. -Notre intimité même se resserra, mais -elle devint mélancolique et inquiète. Charles -me semblait fatigué, vieilli. Je tremblais pour -lui dès que je ne l’avais pas devant les yeux. -Aussi le voyais-je et le plus souvent et le plus -longtemps possible. Je lui aliénais si bien ma -liberté que je lui demeurai plusieurs mois exactement -fidèle.</p> - -<p>Lady Ventnor articula ces derniers mots avec -un peu trop de solennité, qui cependant ne prêtait -pas à sourire.</p> - -<p>— J’en fus, reprit-elle, récompensée par la -plus grande joie de ma vie, la plus honorable, -et j’ose dire la plus méritée. Vous m’entendez. -Oui, j’ai été mère, mère par lui, et sans incertitude !… -Comme j’étais fière ! Et qu’il était -fier aussi, et naïvement heureux ! Nous ne parlions -plus maintenant que de cet enfant qui -allait naître, et nous en parlions comme on doit -faire dans les ménages de bons et honnêtes -bourgeois.</p> - -<p>« J’arrive à la chose… affreuse… que l’événement -d’aujourd’hui m’a rappelée. Mais non, -non, je ne veux pas faire ce rapprochement ; -car rien de répugnant ni de vulgaire n’a diminué -l’horreur de notre tragédie : elle est restée -noble, d’une convenance haussée jusqu’à l’héroïsme, -qui mesure bien la différence et la distance -de cette époque-là à cette époque-ci.</p> - -<p>« C’est devant moi, seule, que Charles eut -l’attaque dont il mourut trois jours après ; et je -vous jure que je n’y fus pour rien : j’étais enceinte -de huit mois ! J’eus la force de ne pas -crier. Il s’était traîné jusqu’à une chaise longue, -et, renversé, il me fixait encore de ses yeux où -un peu de conscience survivait. J’y lus une -prière, un ordre, que je compris et que j’exécutai. -Au lieu d’appeler l’huissier, je me traînai -moi-même jusqu’à une porte sous tenture que -j’ouvris. Dans la pièce voisine se tenait en permanence -un personnage bizarre, sorte de singe -de Charles, ami à toute épreuve et pour toute -besogne. Je lui fis signe de venir, et c’est lui -ensuite qui ménagea ma sortie, avant d’appeler -les gens pour transporter Charles dans la -chambre, dans le lit où il devait mourir.</p> - -<p>« Je n’ai su le reste que plus tard, par les -journaux. J’avais épuisé ma force, et je fus -aussi à l’agonie jusqu’à la naissance de l’enfant. -Je voyais rôder autour de moi d’anciens familiers -de Charles, celui entre autres qui m’avait -assistée le fatal jour. D’outre-tombe, Charles -me protégeait encore, il ordonnait ma vie, — hélas ! -je ne soupçonnais pas avec quel soin -cruel et quelle inflexibilité !</p> - -<p>« Quand je me remis à vivre, d’abord je demandai -mon enfant : on me l’avait pris. On me -donna une lettre que Charles avait écrite pour -moi pendant un de ses intervalles lucides du -dernier jour, une lettre… raisonnable, et pourtant -qui ne me blessa pas, qui me fit à peine -mal : il avait tant de tact, même impitoyable, -même hâté par la mort ! Il m’expliquait, et il -me faisait comprendre, que personne ne devait -jamais savoir que notre fils fût né de moi.</p> - -<p>Comme lady Ventnor se taisait, M. de Courpière -dit que ce n’était point là un dénouement, -mais le prologue d’un drame, avec recherche de -l’enfant disparu, scènes de reconnaissance, etc.</p> - -<p>— Oh ! répondit-elle, croyez que cet « ambigu » -me fut épargné. Mon fils n’ignora que la -moitié du secret de sa naissance. On ne lui -cacha point le nom de son père et, comme -juste, il s’en vanta. Je le retrouvai donc, sans -nulle péripétie de mélodrame, quand il eut une -vingtaine d’années. Je voulus le connaître et je -me le fis présenter, cette curiosité est pardonnable. -Je méditais peut-être bien une scène. -Pour la préparer, je lui parlai d’abord de son -père. Vous ne devineriez point ce qu’il trouva -à me dire. On chantait alors partout un stupide -refrain de café-concert : « On connaît toujours -sa maman, — certainement ; — mais, quand il -s’agit d’son papa, — c’n’est plus ça. » Mon fils -me cita cette poésie et me dit :</p> - -<p>— « Moi, c’est unique, je connais papa, et -pas maman. Ça ne s’est jamais vu.</p> - -<p>« — En effet, lui répondis-je. Et il faut espérer -que le hasard ne vous mettra jamais en -présence de madame votre mère, car vous y -perdriez le plus clair de votre originalité. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br /> -LE TROUBLE-FÊTE</h2> - - -<p>Les hommes du monde qui ne craignent pas -de s’encanailler en faisant de la politique intérieure -sauvent les apparences en faisant aussi -de la politique étrangère, qui est plus distinguée. -Ils y prétendent des lumières innées. Ils -ont, en effet, de naissance, le ton et les silences -de l’emploi et la fausse profondeur qui déguise -le vide. Naturellement, M. le vicomte de Courpière -aspirait à conseiller notre diplomatie ; -mais, comme j’y suis inepte, il attendait d’avoir -déniché un autre inspirateur, de préférence une -Égérie, qui lui pût souffler des opinions et peut-être -dicter des articles.</p> - -<p>Je l’admire d’avoir flairé que lady Ventnor -pouvait devenir cette Égérie. Car il ne se tenait -chez elle, et elle-même ne tenait, que des discours -de la dernière puérilité sur les affaires -internationales. On soupirait : « Pauvre -France ! » et on ne se donnait même pas la -peine d’articuler que tout va de mal en pis, tellement -cela paraissait sous-entendu, ou certain -<span lang="la" xml:lang="la">a priori</span>.</p> - -<p>Mais, un jour, les feuilles annoncèrent à -grand fracas l’arrivée à Paris du prince de -Merseburg-Weissenfels, chargé d’une mission -secrète.</p> - -<p>Ce personnage, puissamment riche, a fait de -longs séjours à Paris, et il y a épousé en 68, ce -n’est pas hier, une des filles les plus filles de -l’époque. Il n’en est pas moins revenu, deux -ans plus tard, contribuer avec son régiment au -nettoyage de la moderne Babylone. Mais il ne -veut pas croire que cette opération d’hygiène -un peu rude ait refroidi à son égard ses nombreux -amis parisiens : car la guerre, c’est la -guerre, et, quand elle est finie, on n’y pense -plus. Son auguste maître lui avait dit : « Allez -donc causer un peu avec vos camarades de là-bas, -et avertissez-les par charité que nous leur -tomberons dessus au printemps, si d’ici là ils ne -sont pas sages. »</p> - -<p>La perspective d’une campagne n’alarmait -point M. de Courpière, qui ne laisse pas d’être -belliqueux, et qui n’appartient plus qu’à la réserve -de la territoriale. Mais il ne croyait pas -que nous fussions prêts, et il fulminait contre -le gouvernement, qui nous mène droit à la -guerre et qui désorganise l’armée. Je le rassurai -de mon mieux ; et comme je sais tout de -même un peu d’histoire contemporaine, je lui -rappelai, ou je lui appris, que les procédés de -la politique allemande n’ont pas varié depuis un -demi-siècle : il n’y avait donc pas plus de raison -pour s’émouvoir cette fois-ci que les autres fois -des froncements de sourcils ni des risettes, des -rodomontades ou des affectueux avertissements. -Je remontrai à M. de Courpière la grossièreté -de cette politique, dont je ne sais pourquoi l’on -vante la malice, et qui a toujours fait long feu -depuis trente ans. Mais j’avouai qu’elle donne -sur les nerfs, et qu’on aimerait de temps en -temps à cogner ce peuple, qui est le plus mal -élevé d’Europe et, pour comble, le plus prétentieux. -Maurice me félicita de mon patriotisme -et se remit à fulminer, cette fois contre -les Français, indignes de ce nom, qui ne fermeraient -point leur porte au prince de Merseburg-Weissenfels. -Il déclara que jamais il ne -remettrait les pieds chez les gens, même de -son monde, qu’il saurait avoir reçu cet émissaire.</p> - -<p>Il regretta tout aussitôt cette imprudente déclaration, -car il n’avait pas achevé sa phrase -qu’on lui apporta un mot de lady Ventnor, qui -nous priait à dîner le même soir pour rencontrer -le prince. Il est pénible d’avoir si peu de -temps devant soi pour se contredire. Comme -j’étais curieux de ce Merseburg-Weissenfels, -j’y aidai M. de Courpière, et je lui trouvai -même je ne sais quelle obligation de faire le -contraire de ce qu’il venait de protester qu’il -ferait.</p> - -<p>Ma curiosité fut bien déçue. Le dîner fut -d’une solennité officielle et assommante, et personne, -comme il fallait s’y attendre, ne fit la -moindre allusion à cette mission impertinente -dont le prince était chargé. Lady Ventnor avait -réuni, en l’honneur du personnage, non pas -ses plus agréables amis, ni même les plus -illustres, mais les plus importants, et cela faisait -une composition assez hétéroclite. Il y -avait un paléontologiste et un historien rat d’archives ; -un avocat député, fameux par ses reniements -et par sa candidature perpétuelle à n’importe -quel portefeuille ; quelqu’un des Beaux-Arts ; -un général qu’on a surnommé le « grand -Bavard », mais qui, ce soir, avait le tact de se -taire ; M. de Courpière, qui ne se taisait pas -moins, et moi, qui ai une faculté incroyable de -mutisme. Enfin, lady Ventnor avait profité de -la circonstance pour obtenir deux femmes vraiment -du monde : l’épouse du candidat ministre, -petite créature nette et décisive, qui conclut, -qui tranche, et, au besoin, qui rase, et une -princesse née Française, devenue Allemande -par un premier mariage, redevenue Française -par un second, et qui serait donc, en cas de -guerre, aussi embarrassée que la Camille des -<i>Horaces</i>.</p> - -<p>Ce qu’on dit de plus militaire eut trait aux -ballons dirigeables. J’observais cependant le -prince, vieillard majestueux et ingénu, orné -d’une barbe. Il me parut que ce fleuve marquait -à lady Ventnor une sorte de déférence -mélancolique, que les hommes d’un certain âge -témoignent d’ordinaire aux femmes qu’ils ont -désirées jadis et desquelles ils n’ont rien obtenu. -(Je subtilise peut-être un peu trop.)</p> - -<p>Merseburg se retira de bonne heure, et la -réunion tourna soudain au conseil de guerre. -Je fus effaré d’entendre ce que des gens individuellement -sages peuvent dire de bêtises quand -ils mettent leur intelligence en commun. Je me -trouvai bien modeste de n’oser rien dire ; mais, -comme nous restâmes les derniers, le vicomte -et moi, je me rattrapai des que ces imbéciles -supérieurs furent partis. Je hasardai quelques -plaisanteries sur la politique de salon : elles -n’étaient point du meilleur goût et devaient -froisser la marquise, mais, à ce point-là, je ne -l’aurais jamais cru. L’ancienne <i>Solférino</i> tolère -les questions les plus outrageantes sur son -passé, et l’on a vu qu’elle y répond. J’aurais pu -lui demander sans qu’elle me jetât dehors si -elle avait accordé ses faveurs à Merseburg-Weissenfels. -Mais elle n’admet pas que l’on doute -de son influence, et elle me rembarra si rudement -que je lui répondis sèchement que je n’entends -pas l’histoire comme M. Scribe. Elle me -répliqua que j’avais tort, et que l’histoire ne se -déroule pas comme les historiens racontent, -mais comme dans <i>Bertrand et Raton</i> ou dans -le <i>Verre d’eau</i> ; qu’elle le savait par expérience -personnelle, qu’elle n’en était pas à ses débuts -(avait-elle besoin de le dire ?) et qu’entre autres -elle nous avait évité une guerre en 1867, à propos -de Luxembourg.</p> - -<p>J’allais lui dire : « Est-il possible ? On le saurait. » -Mais je m’avisai que cette réplique était -inconvenante, et je me bornai à pousser un -« Ah ! bah ? » où il y avait moins de doute que -d’admiration, et juste d’étonnement ce qu’en -implique le mot admiration au sens latin.</p> - -<p>— Je pense, dit-elle, que vous connaissez -bien cette question de Luxembourg ?</p> - -<p>J’observai du coin de l’œil M. de Courpière, -et je vis à sa mine que jamais il n’avait tant ouï -parler de cette forteresse. Par complaisance -pour lui, et bien que je redoutasse le petit cours -d’histoire, je dis à la marquise :</p> - -<p>— Oui, je connais la question à fond, mais -faites comme si je ne la connaissais pas.</p> - -<p>Elle quitta soudain le ton de la pédanterie, -qui ne lui est pas naturel, et dit en riant :</p> - -<p>— Croiriez-vous que moi-même je ne -savais seulement pas où était situé Luxembourg -quand je me suis mêlée de l’affaire ? -C’est, ma foi, le prince d’Orange qui a dû me -l’apprendre.</p> - -<p>— Citron ! m’écriai-je, heureux de voir intervenir -ce personnage, qui promettait d’égayer le -récit.</p> - -<p>— Pauvre Citron ! murmura-t-elle, d’un ton -qui me fit sentir d’abord qu’elle avait eu un -faible pour lui.</p> - -<p>Je vis bien aussi que le surnom ne la choquait -pas. Elle le trouvait plutôt gentil, tendre, -à peine irrévérencieux.</p> - -<p>Elle nous déclara, sans plus tarder, que -Citron valait beaucoup mieux que sa réputation -et qu’il était un pauvre calomnié. Elle nous fit -son portrait physique minutieux, crayon pâle, -à peine rehaussé ; et nous crûmes voir ce visage -fin, placide, ces cheveux sans couleur, ce teint -blanc et mat, ces yeux d’enfant triste où, aux -heures de vacances et de fête parisienne, survivait -l’ennui des jours moroses ; ces yeux clairs, -mais sans transparence, pareils au Vyver de -la Haye, où même l’image blanche des cygnes -est indécise, ternie et comme ancienne.</p> - -<p>Je félicitai la marquise de varier si heureusement -ses procédés de portrait selon les personnages -à peindre. Mais elle était déjà passée du -physique au moral, disant que ce Citron était le -garçon le plus simple, le plus naïf, le plus aimant, -le plus dépourvu de morgue royale, et qu’il faudrait -l’appeler Chérubin si nous n’eussions disposé -de Chérubin pour un autre. Elle fit une -digression sur les rois et princes d’alors, qui -n’étaient pas blasés de tout comme ceux d’aujourd’hui, -mais neufs, amusables, étonnés, province ! -Elle revint au calomnié, assura que -c’était le roi son père qui le réduisait à la noce -et l’écartait des affaires, où il eût été fort capable.</p> - -<p>— On ne le fit travailler qu’une fois, dit la -marquise, et c’est justement alors que nous devînmes -amis. Il était venu négocier secrètement, -avec l’empereur Napoléon III, la cession de -Luxembourg à la France.</p> - -<p>— Secrètement, dis-je, mais je vois que vous -étiez dans le secret.</p> - -<p>— Je n’y fus point du tout pour commencer, -répliqua lady Ventnor. Mais Citron me -demanda conseil dès que l’affaire s’embrouilla. -Personne, au début, n’avait soupçonné que son -voyage eût un objet politique. Il venait à Paris -à tout propos. Et puis l’Exposition allait s’ouvrir, -et la Hollande y devait tenir sa petite -place. Tous les rois étaient espérés. Toutes les -femmes connues de Paris avaient été pressenties -qu’elles auraient à les recevoir ; et pour ma -part je ne m’étonnai donc point que Citron, -qui me connaissait depuis fort longtemps, me -témoignât pour la première fois le désir de faire -plus ample connaissance.</p> - -<p>« Cette autre négociation fut d’un sans-cérémonie -que j’ai toujours prisé. Il me demanda -en riant comment diable il se pouvait faire que -cela n’eût jamais été plus loin entre nous, et je -lui répondis que je m’en sentais un peu déshonorée. -Il me répondit que le plus déshonoré, -c’était lui ; et comme nous avions tous les deux -un vif sentiment de l’honneur, vous devinez -que la réparation ne fut point retardée.</p> - -<p>« Même, nous refusâmes de déclarer l’honneur -satisfait après une seule rencontre. Citron, -qu’on a voulu représenter comme un pâle noceur, -était un homme de famille et une bête -d’habitude. Pour le garder, je n’eus pas besoin -de grandes habiletés : je n’eus qu’à mettre -un peu d’ordre dans son existence. Il n’était -pas bohème de tempérament, il ne tâtait de -tout que pour choisir, et, s’il errait, c’est qu’il -cherchait à droite et à gauche où se fixer. Je lui -ai brodé des pantoufles. Il était sociable comme -les rois ne le sont point, prévenant, d’humeur -égale, gai, avec des nuages, des ressouvenirs, -des peurs brusques.</p> - -<p>« — Ah ! me disait-il, ma bonne Marguerite, -comme je m’embêtais le mois dernier, et comme -je recommencerai à m’embêter le mois prochain !</p> - -<p>« Je lui répondais :</p> - -<p>« — Mais non, Monseigneur. Le mois prochain, -l’Exposition sera ouverte, et je vous jure -que personne ne s’embêtera. »</p> - -<p>— C’est, dis-je, une idylle. Je ne me plaindrai -plus. Citron vaut Charles et Chérubin. Je -vois qu’on ne m’avait pas menti, et que jamais -la petite fleur bleue n’a plus fleuri que sous -l’Empire. Mais, pour en revenir au prince d’Orange, -il était plus souvent chez vous qu’aux -Tuileries ?</p> - -<p>— Il y allait, au contraire, fort souvent, et -sans me le dire, puisque sa mission était secrète. -Je ne comprenais rien à ces mystérieuses -sorties, et je me mis, croiriez-vous ? à être -jalouse. (Car ce sentiment, dont il n’est plus -guère aujourd’hui question qu’au théâtre, était -alors assez commun, même dans le monde de -la fête.) Citron était diplomate, mais avant tout -galant homme. Il savait ce que l’on doit aux -femmes, et il s’empressa de manquer au secret -professionnel dès qu’il vit que j’en prenais ombrage.</p> - -<p>« Je vous avouerai que cette affaire de Luxembourg -me parut d’abord d’une enfantine simplicité. -J’étais novice, et j’ignorais que ces -affaires-là deviennent tout de suite inextricables -pour peu que chacun y mette du sien.</p> - -<p>« — Eh bien, dis-je à Citron, c’est marché -conclu, puisque l’Empereur souhaite d’acquérir -Luxembourg, et que ton père ne demande -qu’à céder la place, j’imagine, pour de l’argent.</p> - -<p>« — Papa, me répondit le prince, en a le plus -grand besoin. Moi aussi, et je toucherais volontiers -ma commission. C’est marché conclu, si -tu veux : on est d’accord, il ne reste qu’à échanger -les signatures ; mais mon père craint de -mécontenter les Prussiens qui tiennent garnison -dans la place, et il cherche un prétexte -pour rompre l’engagement qu’il a pris.</p> - -<p>« Je vous répète les propres paroles du prince. -C’est la question de Luxembourg mise à la portée -des enfants, mais sans que l’histoire soit -faussée. Le pétard éclata peu de jours après, et -à la prussienne…</p> - -<p>Lady Ventnor, qui sentait notre ignorance, -continua de mettre l’histoire à la portée des enfants. -Elle nous exposa, en la simplifiant, la -manœuvre hypocrite de Bismarck, qui feignait -d’approuver, et même de favoriser les ambitions -françaises, excitait sous main l’opinion allemande, -et faisait ensuite les gestes d’un homme -débordé. Et elle nous peignit le cauchemar -d’une guerre, à la veille de l’Exposition.</p> - -<p>— Ce n’est point, dit-elle, la guerre qui nous -faisait peur ; mais chaque chose doit venir en -son temps, et pour lors nous préférions nous -amuser. Ce qu’on a dit de la fête impériale est -exagéré, mais il est vrai pour cette année-là. Le -grand palais ovale à galeries concentriques et à -voies rayonnantes commençait d’être encombré -de caisses ; dans le parc du Champ-de-Mars, les -pagodes, les isbahs russes, les bazars et les cafés -turcs abritaient déjà toute une figuration bigarrée ; -derrière les palissades encore closes, on -entendait répéter, le soir, des musiques d’Orient, -et les bergères tyroliennes, enfermées dans leur -bergerie, lançaient au ciel, aussi crânement -qu’Hortense Schneider, leur trou-la-la-laïtou. -Mais je ne vais pas vous décrire <i>notre</i> exposition : -elle vous ferait pitié, vous la trouveriez -petite, vous avez le goût gâté par les grandes -machines américaines, et vous n’aimez plus -l’odeur des lampions. Nous, elle nous émerveillait. -C’est la première fois que nous avions -tant d’exotisme pour vingt sous. Et puis, nous -avions invité le Monde, nous étions prêts à le -recevoir… <i>chiquement</i>. On nous disait bien qu’il -ne fallait pas être fiers pour ouvrir aux rois et -aux peuples ce mauvais lieu ; mais nous sentions -que ce serait tout de même un échec pour -la France si l’orgie était remise, et nous en aurions -été humiliés comme d’une bataille perdue. -Riez si vous voulez, quand mon pauvre Citron, -qui daignait partager mes angoisses, me disait : -« Ah ! Margot, Margot, notre exposition est -dans le lac », des larmes me montaient aux -yeux, je me sentais atteinte dans ma dignité de -Française, et je faisais le propos de sauver la -mise à mon pays.</p> - -<p>Je gardais bien de rire. Je trouvais même piquant -et imprévu que la France eût été sauvée, -en des conjonctures si particulières, par une -autre Jeanne d’Arc, et j’eus grand’hâte de savoir -comment lady Ventnor s’y était prise. Elle me répondit :</p> - -<p>— Fort simplement. Le roi de Hollande avait -mis pour condition au marché que la France -lèverait toutes difficultés du côté de la Prusse. -Je le sus à temps. Je fis observer à Citron que -les difficultés n’étaient point levées. Il suggéra -au roi d’invoquer ce prétexte, ce ne fut donc -point la France qui se déroba, et l’honneur fut -sauf.</p> - -<p>— Bravo ! dis-je. Et après ?</p> - -<p>— Ah ! après… la détente !… Point soudaine : -rien n’était achevé, l’étranger se faisait -attendre, il pleuvait, il gelait. Mais enfin ils -vinrent, tous, aux accents de la <i>Grande Duchesse</i> ! -Les rois retenaient par dépêche leur -loge aux Variétés. Ils retenaient aussi autre -chose…</p> - -<p>— Par dépêche ?</p> - -<p>— Oui. Sauf quand ils prétendaient à une -femme assez haut cotée pour motiver le dérangement -d’un ambassadeur. Je le sais par expérience -personnelle.</p> - -<p>— Comment, vous le savez par expérience -personnelle ? m’écriai-je avec une indignation -qui n’était nullement jouée. Mais, madame, je -pensais que vous vous fussiez tenue hors de -cette ronde infernale (je m’exprime dans le style -de l’époque). Vous deviez vous réserver à votre -petit prince Citron, qui ne l’avait pas volé, et -qui, après avoir partagé vos angoisses, méritait -de partager exclusivement vos joies.</p> - -<p>— Ne demandez jamais l’impossible, surtout -à moi, répondit-elle. Citron lui-même n’était -pas si exigeant. Il a su tout ce que je faisais et -il ne m’a jamais retiré son amitié. Il m’a écrit -jusqu’à son dernier jour des lettres charmantes -de collégien, que je vous montrerai quand vous -visiterez mes archives.</p> - -<p>— Ah ! Madame, dis-je, quand vous voudrez !</p> - -<p>— Vous pensez bien aussi, poursuivit-elle, -après ce que je vous ai dit de mon patriotisme, -que je n’allais pas me retirer à une heure où la -France avait besoin de moi selon mes moyens. -Je ne plaisante pas. Je n’ai jamais oublié que -j’étais Française, ni quand j’ai fait mon devoir -de femme, ni quand j’ai refusé de m’y soumettre. -Jugez-moi sur ce dernier trait.</p> - -<p>« Le 5 juin, je me rappelle précisément les -dates, le roi Guillaume de Prusse arrivait à Paris, -où le tzar Alexandre Il était déjà depuis -quatre jours. Le prince de Merseburg-Weissenfels, -que vous venez de voir chez moi, avait -précédé son souverain de cinq ou six jours. On -me l’avait amené. Sa candidature était posée. -Quel coup de fortune ! Trois cent millions ! Et -un homme, — vous venez de le voir, mais êtes-vous -physionomiste ? — un homme de qui la -plus sotte femme fait ce qu’elle veut. Il l’a bien -prouvé !… Mais j’hésitais. Je me rappelais par -quelles transes nous venions de passer. Il n’était -pas encore l’ennemi : il était… le trouble-fête. -J’avais de la rancune, comme de la haine naissante, -une répugnance physique ; mais enfin -j’hésitais, c’est bien excusable, je ne pouvais -pas prévoir que lord Ventnor me dédommagerait -bientôt…</p> - -<p>« J’hésitais encore lorsque le vieux roi de -Prusse arriva. Le lendemain, il y avait revue à -Longchamp. J’y allai. « J’aime les militaires. » -C’est toujours beau, une revue : mais comme -c’était plus beau, ou plus brillant, avec les voltigeurs, -les cent gardes, les sapeurs coiffés du -bonnet à poil et drapés du tablier blanc, les cantinières -en jupe rouge, et les tambours-majors -qui jetaient en l’air leur grande canne ! Comme -Talma jadis, l’armée française paradait devant -des rois : trois souverains et, derrière, un peloton -de princes, et plus de grands-ducs d’un -seul coup que je n’en ai revu depuis séparément.</p> - -<p>« Je sentis d’abord une petite peine, une petite -humiliation : notre souverain, à nous, déjà -malade, las, affaissé sur son cheval, ne faisait -pas, à mon gré, assez belle figure entre les deux -autres, le géant prussien et le géant russe. Puis -j’aperçus Merseburg et, près de lui, un autre -que vous devinez : tous deux en uniformes de -cuirassiers blancs — superbes ! Sous la visière -du casque, cette bonne figure niaise de Merseburg -devenait inquiétante. C’était un barbare, -mais… pas seulement terrible : injurieux, ironique — comme -l’autre. Et je sentis que jamais, -jamais, pour ses mines de cuivre, pour -ses trois cent millions, pour je ne sais quoi encore, -jamais je ne serais à cet homme-là.</p> - -<p>« A ce moment, on vit arriver sur le champ -de course, du côté de Saint-Cloud, un autre -cortège, bien modeste : trois ou quatre voitures -découvertes, quelques gardes et, dans la première -calèche, l’enfant impérial, tout pâle. Il -venait d’être malade, c’était une de ses premières -sorties. Quand il descendit de voiture, il -chancela et on vit qu’il boitait.</p> - -<p>« Le roi de Prusse le saisit à pleins bras et -l’enleva en l’air. C’était pour l’embrasser, je -crus que c’était pour l’étouffer, j’eus le cœur -serré. Et, comme les spectateurs de la dernière -galerie à l’Ambigu, je faillis crier : « Ah ! prenez -garde… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br /> -LE DINER DES OMBRES</h2> - - -<p>Les « <i>Amis de l’Architecture privée</i> » redoutèrent -longtemps que M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor -ne fît abattre son fameux hôtel de l’avenue -des Champs-Élysées, où elle habita, comme -l’on sait, jusqu’au jour de son mariage, qui -l’obligea de se transporter avenue de l’Impératrice. -Elle avait annoncé maintes fois ce caprice -digne d’Érostrate ou d’un despote asiatique, -de qui on brise le verre dès qu’il a bu. -L’ancienne Solférino n’a jamais outré jusqu’à -cette rigueur le culte de sa personne, mais elle -ne voulait point que des successeurs jouissent -de la demeure magnifique et insolente qu’elle -n’avait créée naguère que pour soi ; et elle déclarait -à qui voulait l’entendre qu’elle avait bien -le droit d’anéantir, entre autres, ce plafond -qu’elle avait payé à Baudry un prix exorbitant.</p> - -<p>Il est certain qu’elle en avait le droit, et que -la propriété n’autorise pas seulement l’usage, -mais l’abus. En attendant, elle se bornait à laisser, -depuis plusieurs années, les volets clos et, -devant la grande baie du rez-de-chaussée, le rideau -de fer descendu. Elle rassura enfin les amis -de l’architecture privée, et les siens, qui eussent -trouvé cette démolition de mauvais goût : -elle donna l’hôtel à bail à un restaurateur venu -de Saint-Pétersbourg, et qui pensait qu’il y a -plus d’une façon d’exploiter l’alliance.</p> - -<p>Je me réjouis de cette location, qui allait me -permettre d’étudier l’un des plus somptueux -décors du second Empire. J’étais d’autant plus -curieux du document que je connaissais maintenant -assez bien la femme historique, et encore -vivante, qui l’avait laissé. Je fis observer à M. de -Courpière qu’il serait piquant, du moins pour -nous, de dîner dans la chambre de parade ou -dans la salle de bain, et je lui demandai ce qu’il -attendait pour m’y inviter. Il me repartit avec -juste raison que ce n’était pas à lui de m’en faire -les honneurs, mais à lady Ventnor elle-même, -et que je ne la connaissais guère si je croyais -qu’elle nous dût faire languir longtemps.</p> - -<p>Je ne croyais point qu’elle fût si pressée de -revoir son hôtel déguisé en cabaret, après n’y -avoir plus mis les pieds pendant des années -quand elle y était encore chez elle ; mais je me -trompais. M. de Courpière a un sens remarquable -de l’inconséquence des femmes, et son -pronostic se vérifia dans les quarante-huit heures -qui suivirent l’ouverture du restaurant de l’<i>Ours</i>. -Lady Ventnor nous écrivit que l’on y dînait -le surlendemain. Au lieu de nous y donner -rendez-vous, elle nous avertit que le lieu de la -réunion serait chez elle, à sept heures un quart. -Je ne trouvai point l’idée heureuse : prétendait-elle -nous faire arriver à l’<i>Ours</i> en cortège, -comme une noce ? Il est vrai qu’avant la guerre -ces façons ne semblaient point ridicules comme -à présent. C’était le temps où l’on se donnait le -bras dans la rue.</p> - -<p>Je me demandai aussi pourquoi cette correspondance, -quand nous avions vu lady Ventnor -la veille au soir : c’est habituellement de vive -voix qu’elle arrangeait les parties que nous faisions -avec elle au pavillon d’Armenonville ou -ailleurs. Enfin je notai une particularité qui ne -semblera dénuée d’intérêt qu’aux personnes tout -à fait ignorantes du Paris contemporain : lady -Ventnor ne nous nommait pas nos convives. -Elle le fait toujours, pour éviter de réunir chez -elle des gens qui se seraient injuriés dans la semaine, -ou simplement qui ne se salueraient -pas : car une maîtresse de maison, même elle, -ne peut pas tout savoir. — Je signale en passant -cette convocation pour sept heures un -quart : lady Ventnor maintient les heures de -son bon temps. C’est un petit snobisme, où -elle a moins de droit que personne ; car elle a -contribué au retardement du dîner, quand les -Chambres étaient à Versailles, en acceptant -l’usage d’attendre le retour des députés et des -sénateurs pour se mettre à table. Mais je m’excuse -de cette anticipation et je reviens à l’ordre -chronologique.</p> - -<p>Lorsque nous arrivâmes chez la marquise, à -sept heures vingt, et les derniers, je compris -pourquoi elle avait fait un mystère de cette partie : -c’est qu’elle n’y avait point prié ses amis -ordinaires, sauf un qui est de toutes les fêtes et -qu’elle nourrit pour être sûr qu’il dîne. Il est -petit et disgracié. Il gagne mal sa vie en faisant -de l’histoire ; et comme il s’est cantonné dans -celle des milieux légitimistes, il se croit tenu par -ses relations rétrospectives d’être plus royaliste -que le roi. C’est le dernier sous-off de l’armée -de Condé. Sa conscience d’historien va jusqu’à -affecter les belles manières du dix-huitième -siècle, qui ne lui siéent point ; car il a plutôt -l’air d’être né pour pousser une voiture des -quatre saisons ; et rien n’est divertissant comme -de le voir faire belle jambe avec un pantalon de -la maison qui n’est pas au coin du quai.</p> - -<p>Heureusement, il y avait d’autres invités. -J’en comptai cinq, et ils me parurent intéressants, -d’abord ensemble, puis chacun pris à -part. Je dis ensemble, parce que, malgré leurs -différences de taille, de physionomie, et même -d’âge apparent, ils portaient tous la marque de -cette génération du second Empire, dont les -hommes furent solides, un peu charretiers, carrément -parvenus, jamais ce qu’on a depuis -appelé rastaquouères, même quand ils étaient -parvenus, entre autres choses, à la richesse -(mais ils préféraient le pouvoir), et où l’on -manquait assez généralement de distinction native, -mais jamais de tenue.</p> - -<p>Celui des cinq qui de prime face m’amusa le -plus, parce que j’avais ouï parler de lui et je désirais -le connaître, était cet évêque <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i> -qui eut aux Tuileries des succès publics de -prédicateur, et d’autres succès privés ; qui est -devenu depuis encore beaucoup plus <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i>, -et même à un point où il ne pouvait plus rester -évêque. On l’appelait cependant « Monseigneur », -qui était une grande commodité pour -la conversation, et l’est aussi pour l’écriture : -j’en profiterai. D’ailleurs, ses allures ne juraient -point avec cette qualification : il était prêtre -sous l’habit noir, fertile en anecdotes, mais discrète -personne dès qu’on touchait à ses souvenirs -de confession, pompeux, toujours en chaire, -habillant ses propos plus libres d’éloquence sacrée, -enfin, — qu’on me passe le mot, — disant -des cochonneries comme Bossuet, s’il était -concevable que Bossuet en ait pu dire.</p> - -<p>Il avait la plus vénérable tête blanche, ornée -d’une barbe de missionnaire, mais plantée sur -un petit corps raide de soldat ; et je me rappelai -en le regardant une gaminerie qu’on m’avait -contée de lui : un jour, à cheval, au Bois, il -salua militairement un général qui eut l’esprit -de lui répondre en faisant le geste de la bénédiction. -J’aurais pu me faire confirmer l’anecdote, -car le général était également là : bien -poivre et sel, mais aussi sec, craquant, brusque -et boute-en-avant qu’aux jours des belles batailles.</p> - -<p>Connaissant l’antisémitisme de la marquise, -je m’étonnai de voir, aux côtés de ce général et -de ce ci-devant prélat, un banquier juif, qu’elle -doit regarder comme un sans-patrie et l’agent -de l’étranger. Mais elle en use, et elle lui doit -un joli denier de sa fortune personnelle. De -plus, il n’est point sans-patrie ; car il n’a justement -pas fait comme les camarades ni renié la -sienne, environ Francfort, pour adopter la -nôtre, en dépit de l’adage que la patrie est là où -l’on a son hôtel. J’excepte ce financier de ce que -j’ai dit sur le physique des hommes du second -Empire : il n’avait, quant à lui, que le type de -sa race, accusé jusqu’à la caricature, et même -avec je ne sais quoi de satanique. Il ressemblait -au méchant tailleur bancal, quasi cul-de-jatte, -que les enfants des contes allemands voient dans -leurs rêves. Mais ses vilains yeux jaunes pétillaient -de malice boulevardière, et il me sembla -piquant de retrouver chez un marchand de -lorgnettes, comme au bric-à-brac, cette vieillerie : -l’esprit du Boulevard.</p> - -<p>Le contraste était frappant de ce gnome avec -le quatrième convive, qu’on appelait « le plus -beau des hommes ». Ce surnom devait dater de -loin, mais il le méritait encore. Je ne sais s’il -réparait l’outrage des ans ou s’il avait cessé de -vieillir juste à son point de perfection. Fort -grand, non point voûté, mais légèrement penché -en avant, et comme par condescendance, il -avait moins d’expression que de régularité ; et -ce n’est aussi qu’à la longue qu’on lui trouvait -de l’esprit, et surtout du savoir, mais intrinsèque -et dissimulé. Comme tous les gens absolument -beaux, il ne se soumettait point à la -mode, ni à celle de son temps ni à la nôtre : il -n’était point rasé, et il ne portait point les favoris -ou la barbe, mais une assez forte moustache, -tombante, sans être gauloise. Il avait, -dans le regard, de la sérénité, un peu d’ennui, -pas la moindre fatuité. Il était beau comme on -est né, sinon sans le savoir, du moins sans -étonnement, avec naturel, avec dandysme, et je -crois qu’il aurait dit comme Brummell — à peu -près : « Si vous remarquez que je suis bien, -c’est donc que je ne le suis pas. »</p> - -<p>Mais le dernier convive était aussi beau que -lui dans un autre style. Je m’étonnai un peu de -l’entendre appeler Alcibiade, car il avait une -longue barbe blanche et il était au moins Homère. -Il ne trahissait son grand âge que par -cette blancheur du poil et par cette lumière -qu’on voit dans l’œil des vieillards, comme dit -si bien Victor Hugo ; son teint demeurait frais -et rose, nulle ride ne contrariait ses traits fins, -de la plus belle régularité classique. Pourtant, -seul entre tous, il faisait figure d’ancêtre, parce -que ses moindres gestes, les plus légères inflexions -de sa voix, accusaient ce raffinement -extrême et cette maîtrise de politesse où il ne -suffit pas d’être bien élevé pour atteindre : il -faut encore être revenu et détaché de tout, singulièrement -de soi, mort à tout égoïsme et à -toute matérialité.</p> - -<p>Bien que M. le vicomte de Courpière soit un -des hommes les plus agréables de ce temps-ci -(et je ne saurais dire ce que je pense de moi-même), -je fis entre ces vieillards et nous des -comparaisons qui n’étaient point à notre avantage ; -et d’abord je regrettai que nous ne fussions -pas arrivés à sept heures dix, au lieu de -sept heures vingt, et que nous nous fussions -fait attendre. Mais la marquise elle-même, qui -est sévère sur cet article, ne nous reprocha -point notre retard. Je pense qu’elle était contente -de sa toilette, et elle pouvait l’être : elle -portait une robe toute simple, d’une soie molle, -vert d’eau, et, par-dessus, une manière de paletot -d’homme, taillé en sac, de chantilly noir, -boutonné de deux cabochons d’émeraude, gros -comme des moitiés d’œufs de pigeon.</p> - -<p>Les convenances sont si variables, selon la -physionomie des gens et leur date, que je ne -m’effarouchai plus du tout d’arriver à l’<i>Ours</i> -en cortège de noce, avec des compagnons -comme ceux-là. Nous partîmes en deux fournées. -Le banquier juif avait son automobile-salon, -où il put caser le plus beau des hommes, -le général, Monseigneur et même M. de Courpière -et moi, sans qu’un seul des cinq parût sacrifié -ou traité en petit garçon. Lady Ventnor -suivit, dans une voiture attelée, avec Alcibiade -à sa droite et l’historien légitimiste sur le strapontin.</p> - -<p>Nous les attendîmes en faisant les cent pas -sur le trottoir. J’en profitai pour considérer -l’extérieur de l’hôtel : c’était par acquit de conscience -et pour faire une revue complète, car je -n’étais curieux que de l’intérieur, non de la -façade, que j’avais vue en passant, comme tout -le monde, des centaines de fois. Mais je l’avais -vue, ce n’est point regarder. Je la trouvais -simple, peu originale et d’un bon goût qui ne -sentait point son époque. Le développement en -était médiocre, et l’on voit, maintenant surtout, -bien d’autres hôtels à Paris qui affectent plus -apparemment des proportions de palais. Il n’y -avait même qu’une seule grande baie au rez-de-chaussée -et trois fenêtres aux étages supérieurs, -dont le deuxième était en attique. Devant ce -rez-de-chaussée régnait une terrasse, qui le surélevait, -du côté de l’avenue, jusqu’à une hauteur -d’entresol ; elle était coupée, à gauche, par -un passage voûté pour l’entrée des voitures, et -l’on devinait, à ces dispositions, la profondeur -et la pente du terrain. Je fus étonné de trouver -un caractère à cette architecture, qui ne m’avait -jusque-là paru être qu’un pastiche de la Renaissance ; -notamment, le cadre de la grande baie -et le profil du chéneau ne me rappelèrent plus -la Renaissance ni aucune époque ; et des analogies -que j’aperçus, mais que je ne saurais définir, -entre cette ornementation, un peu lourde -mais vigoureuse, et certains motifs de l’Opéra, -me firent soupçonner qu’il y eut peut-être un -style du second Empire, dont les exemplaires, -à la vérité, sont fort rares, mais enfin qui -exista.</p> - -<p>Sur ce, nous vîmes arriver l’équipage de -lady Ventnor, et comme elle n’allait pas descendre -sur le trottoir, nous nous hâtâmes d’entrer -pour la recevoir à la porte du vestibule. -Les chevaux eurent vite fait de nous rattraper, -et je ne pus jeter sur ce vestibule qu’un premier -regard à la dérobée, cependant que l’on ouvrait -la portière. Il me parut tout tendu de tapisseries, -et ce n’est qu’en y rentrant que je vis qu’il -était revêtu de mosaïques, mais si chaudement -colorées et en même temps si fondues, qu’elles -jouaient en effet la tapisserie. Un banc de -marbre du plus superbe rouge tirait d’abord -l’œil. Une grande glace était au-dessus, encadrée -d’or, où se composaient en tableau toutes -les images et toutes les lumières éparses. Les -quatre portes étaient d’ébène. Des médaillons -de bronze ciselé et doré, qui représentaient des -fables de La Fontaine, s’encastraient dans le -bois noir.</p> - -<p>Ces quatre portes étaient ouvertes à deux -battants, et de même toutes les portes : ce détail, -conforme aux habitudes russes, suffisait à -rappeler dès le premier pas que le logis privé -n’était plus qu’un restaurant russe ; il me parut -que la transformation avait été bien aisée et -comme naturelle, cela me désenchanta. Parmi -les autres meubles, à peine dérangés, étaient -dressées les petites tables, et cette vue n’étonnait -point. Des garçons du type kalmouk, -beaucoup plus nombreux que les dîneurs, servaient -avec nonchalance et obséquiosité. Ils -étaient habillés de blanc comme à l’Ermitage -de Moscou, avec la longue chemise et la taille -ceinte d’un cordon de soie rouge. La livrée des -laquais et des chasseurs était d’un bleu presque -noir, mais largement galonnée d’or aux coutures, -ainsi qu’une livrée de maison souveraine ; -et, comme là-bas dans les musées ou -dans les théâtres impériaux, on avait le sentiment -d’être chez le tsar.</p> - -<p>Tout ce domestique n’avait guère pour emploi -que de guider à travers l’hôtel les clients -moins soucieux de dîner que de visiter. Un -cicérone s’offrit à nous ; mais le nouveau maître -du lieu, reconnaissant lady Ventnor, accourut ; -et après lui avoir souhaité la bienvenue en -phrases protocolaires, comme un introducteur -des ambassadeurs, il s’effaça, pour lui faire -entendre qu’elle était libre de se croire ici chez -elle et de s’y promener à sa fantaisie sans être -surveillée par un gardien. Elle prit le bras -d’Alcibiade, et nous les suivîmes dans un premier -petit salon où la décoration des murs était -si sombre qu’on ne voyait d’abord que le plafond -clair : un ciel que traversait un génie et, -aux quatre angles, des médaillons, soutenus -chacun par deux griffons aux ailes éployées. La -haute cheminée était de marbre noir, sans une -veine ni une tache, et elle était surmontée d’une -Ariane en pleurs, demi-nue, parmi les feuilles -mortes d’automne.</p> - -<p>Nous passâmes de là dans le salon principal, -qui frappait d’abord par son immensité, imprévue -de l’extérieur. Tous les meubles qu’on -pouvait remuer en avaient été retirés, et remplacés -par de petites tables, mais qui ne le garnissaient -point ; il était désencombré de tout -accessoire inutile, et l’on saisissait du premier -regard l’unité, prodigieusement complexe -mais évidente, de la décoration. Comme disent -les peintres, « tout se tenait » ; le lambris de -chêne sculpté, les colonnes accouplées, incrustées -de lapis, la corniche, que festonnaient des -guirlandes de fleurs, et la bordure du plafond, -semblaient former un cadre unique à compartiments, -où se logeaient en belle ordonnance les -rideaux et les tapisseries aussi bien que les -fresques et les tableaux de chevalet. Il se peut -que, montrées ailleurs, chacune de ces œuvres -d’art eût pris une individualité de chef-d’œuvre ; -mais ici elles se subordonnaient et ne concouraient -qu’à l’ensemble ; et l’œil se refusait à -distraire, pour les considérer à part, même ces -grandes consoles dont les pieds de bronze, -sculptés et ciselés par Dalou, représentaient des -sphinx et supportaient des tablettes d’onyx, ou -cette cheminée de marbre rouge qui servait de -socle à un vase antique, aux flancs duquel -s’adossaient deux nudités de marbre blanc.</p> - -<p>La couleur même du décor, bien que nuée -infiniment, avait aussi une sorte d’unité admirable, -et elle ne satisfaisait pas moins la vue, et -je dirai : l’esprit ou le jugement, que ne faisaient -les formes et les reliefs. Elle était puissante -et généreuse, et d’une patine presque sévère -qui n’en appauvrissait point la richesse ; et -elle s’éclaircissait comme brusquement au plafond, -où l’on voyait, parmi une atmosphère -bleuâtre, dans l’ovale d’un empyrée mythologique, -de nobles déesses, des enfants nus, et -un Phébus-Apollon tirant vers le zénith la -flèche de lumière qui met en fuite la sombre -nuit.</p> - -<p>Lady Ventnor allait toujours, lentement, au -bras d’Alcibiade. Elle paraissait revoir sans aucune -émotion toutes ces merveilles, qu’elle -avait naguère dédaigneusement abandonnées, — il -est vrai, pour d’autres, — et elle nous les -faisait voir sans orgueil, ou plutôt elle ne nous -faisait rien voir : elle nous précédait, voilà tout. -Ses vieux amis gardaient pour eux leurs souvenirs -ou leurs réflexions, et comme ni M. de -Courpière ni moi n’avions rien à dire, cette -promenade eût été parfaitement silencieuse sans -l’historien légitimiste. Il me rappela le mot -d’un autre compilateur de son espèce, qui -disait : « J’aurais fait un excellent domestique. » -Il avait cru devoir s’improviser guide, il nous -signalait ce qu’il convenait d’admirer, et il nous -nommait les auteurs des toiles : Gérôme, Boulanger, -Delaunay…</p> - -<p>— Mais oui, mon ami, mais oui, lui disait -avec douceur lady Ventnor, ce qui signifiait, je -pense : « Nous le savons, taisez-vous. »</p> - -<p>Il n’en continua pas moins à nous enseigner. -Il nous révéla que la statue de Vénus sortant de -l’onde, qui ornait le salon de musique, était de -Picou, et que, dans la salle à manger, cette -Diane couchée sur un cerf, qui tenait tout le -plafond, était un agrandissement, par Dalou, -du fameux émail de Bernard Palissy.</p> - -<p>J’avoue que j’étais fatigué, je voyais mal depuis -que nous étions sortis du grand salon. Je -faisais en moi-même quelques réflexions vagues -sur le style Napoléon III, et de nouveau je me -ressouvenais de l’Opéra, quand nous arrivâmes -à l’escalier, que l’on a comparé à celui de ce -monument. La comparaison me le fit trouver -fort petit, et ma première impression fut assez -défavorable ; mais, s’il est petit, il est splendide, -et nous avons trop de restes de barbarie, ou -trop de raffinement, pour résister à la séduction -de la matière précieuse. Je ne pus sans -une volupté fouler ces degrés d’onyx, frôler -ces murs, caresser de ma main dégantée cette -rampe d’onyx, et une fois de plus enivrer mes -yeux de l’éclat des marbres.</p> - -<p>Mais sans doute la marquise était lasse comme -moi. Ou bien fut-ce par coquetterie, — ou par -pudeur ? Elle nous permit à peine de regarder -son ancienne chambre par la porte entre-bâillée. -Je ne vis qu’un instant, tout au fond et comme -très loin, le lit de marqueterie, sur une estrade, -dans une niche de repos, où se contournait, à -la voussure, une Aurore dans un ciel pâle. Puis -une autre porte s’ouvrit, et je vis la salle de -bain. C’est là, comme je le souhaitais, mais je -n’osais point l’espérer, que le dîner nous allait -être servi.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J’avoue que je m’étais méfié de cette fameuse -salle de bain. La renaissance de l’hydrothérapie -est toute moderne. Ce que nous savons -des pratiques de l’ancien régime nous fait -comprendre que les femmes admissent des -hommes à leur toilette sans hasarder leur pudeur, -et que les rois eussent un public à leur -lever et à leur coucher. Les baignoires de souveraines, -que l’on nous montre à Fontainebleau -ou à Trianon, sont exiguës ; et les espèces de -boudoirs où nous les voyons placées sont décorés -de peintures fragiles, qui ne résisteraient -pas à l’action de la vapeur d’eau.</p> - -<p>Lady Ventnor avait paré à cet inconvénient -par l’emploi des marbres multicolores, dont je -blâme l’excès dans les autres pièces de l’hôtel, -mais qui n’étaient nulle part plus à propos que -dans celle-ci. La salle, exactement circulaire, -était divisée, par des pilastres, en panneaux, -sans autre ornement que le fort relief des moulures -qui les encadraient et l’harmonie des diverses -nuances, où dominait la brèche violette. -Le plafond, en cintre surbaissé, était percé d’un -œil-de-bœuf, et bordé d’une mosaïque où se -voyait une ronde de sirènes aux queues enroulées. -Le sol était également de mosaïque, qui -représentait la naissance de Vénus. Une marche -de marbre rouge faisait tout le tour de la pièce, -avec une seule échancrure pour loger la baignoire. -Et celle-ci, très vaste, affectant la forme -d’un sarcophage, était d’onyx, emboîtée jusqu’à -mi-hauteur dans une dentelle d’argent, comme -les verres où l’on sert le thé. Deux enfants nus, -d’argent massif, accoudés à des urnes qu’ils -inclinaient, versaient l’eau chaude et l’eau -froide.</p> - -<p>Le bel ensemble n’était point déparé par des -accessoires de restaurant. Cette salle de bain -demeurait uniquement garnie de ses meubles -originaux. La table était d’onyx, et supportée -par deux sphinx ailés, de bronze plaqué d’argent, -comme les consoles du grand salon. Les -lourds seaux à glace, les deux candélabres à -douze bougies, toute l’argenterie et la vaisselle -plate étaient posés à même le plateau poli ; et -nous avions pour nous asseoir neuf fauteuils -pompéiens, bien campés sur des pieds très -courbes, dont le dossier parfaitement rond offrait -un appui confortable, mais dont le siège -eût semblé dur, si l’on ne les avait, par charité, -rembourrés de coussins de plumes. Nos places -étaient désignées d’avance, et je remarquai le -protocole. M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor avait -pris à sa droite l’ancien évêque, et témoignait -ainsi qu’elle était trop bien pensante pour tenir -compte de sa brouillerie avec l’Église. Elle avait -pris à sa gauche le général. Faute d’une place -d’honneur, elle avait décerné au vénérable Alcibiade -la présidence : il occupait, vis-à-vis -d’elle, le milieu de l’autre côté long, ayant à sa -droite le plus beau des hommes et, à sa gauche, -le banquier juif. Notre âge comparativement -jeune reléguait M. de Courpière et moi aux deux -bouts ; mais il en avait tout un pour lui seul, au -lieu que je partageais le mien avec l’historien -légitimiste : mon voisin de gauche était l’évêque. -Les zakouski nous furent aussitôt passés par -deux moujiks tout de blanc vêtus, qui n’avaient -pas l’air précisément de garçons de bain, mais -enfin qui ne faisaient pas disparate dans ce décor.</p> - -<p>La conversation y fut d’abord beaucoup moins -appropriée : elle ne se ressentait ni des apparences -environnantes ni même du caractère -des convives. Il faut dire que cette salle de -bain n’était probablement une nouveauté que -pour Maurice et pour moi. Les autres l’avaient -dû visiter au temps où la Solférino faisait volontiers -faire à ses amis le tour du propriétaire. -Ils ne pouvaient s’étonner que de s’y revoir -après tant d’années et d’y goûter de la cuisine -russe. Mais le général seul exprima cet étonnement, -à l’instant même où il déplia sa serviette, -et je ne connais personne au monde qui ait si -vite fait de dire ce qu’il veut dire : il ne s’étend -jamais (je ne le lui reproche point), un mot lui -suffit, parfois une onomatopée ; et, quand il a -parlé, on n’a plus qu’à se taire, sans répliquer.</p> - -<p>Dès qu’il eut lâché son éclair et son tonnerre, -le banquier juif, sans chercher de transition, -nous donna les recettes du grossier <i>chichi</i> et de -la délicate soupe de sterlet, des biftecks hachés, -des côtelettes Pojarski et de la kacha. Alcibiade -et le plus beau des hommes affirmèrent la supériorité -de la cuisine française, mais sans décider -entre celle d’aujourd’hui et celle d’hier, et j’observai -qu’ils évitaient soigneusement d’être <i lang="la" xml:lang="la">laudatores -temporis acti</i>, même sur cet article. -Cela allait jusqu’à s’abstenir de toute anecdote -qui eût daté. L’ancien évêque ne me parut pas -moins discret, et je sais que lady Ventnor ne -raconte pas volontiers, sauf à moi, et si je la -presse. Quant à l’historien légitimiste, il est intarissable, -mais on ne le sort point de son époque, -et sa dernière nouvelle est toujours un bon -mot de Louis XVIII ou un accouchement de -M<sup>me</sup> la duchesse de Berry.</p> - -<p>L’on passa de la cuisine à la politique, sans -effort, mais par des intermédiaires assez inattendus, -dont voici la suite. Nos deux moujiks nous -présentèrent des gelinottes, qui nous ramenèrent -naturellement à la Russie. Le plus beau des -hommes nous fit remarquer que l’un au moins -des deux garçons n’avait pas une figure de terroriste, -le banquier juif éleva des doutes sur la réalité -du mouvement révolutionnaire, et le général -exécuta sommairement la Douma. Puis, comme -le Président de la République alors en exercice -était sur le point d’aller rendre visite à notre -grand ami le tsar, on plaignit la France d’être -représentée par un bourgeois obèse, et l’on se -répandit en propos que je ne saurais qualifier -que d’orduriers sur le compte de cet honorable -magistrat. Ce fut M. de Courpière qui donna -le <i>la</i> ; mais je m’étonnai de voir que les autres, -qui firent, de leur temps, une polémique plus -fine et plus réservée, se mettaient à son ton, et -qu’ils employaient comme nécessairement le -langage du père Duchesne pour traduire leurs -opinions sur ce temps-ci. L’historien légitimiste -traita M. Thiers de sinistre vieillard et nous fit -connaître ce qui s’était passé à Blaye. Le général -ne craignit pas de l’interrompre et demanda -où en était l’instruction relative au soudain trépas -de M. le Président du Conseil (que j’ai rapporté -dans un précédent chapitre). Je tremblai -que cela ne nous conduisît à une statistique de -la criminalité : je ne l’attendis point plus de -deux minutes. Il restait à dire que ces horreurs -sont le fruit de l’école sans Dieu : c’est à l’évêque -défroqué que l’on laissa le soin de le dire, -et je fus sensible au comique de cette intervention ; -mais je regrettais que l’on n’abordât point -des sujets plus intéressants ou plus singuliers.</p> - -<p>J’avais espéré — confesserai-je cette pédanterie ? — que -j’allais assister à une sorte de <i>Banquet</i>, -ou du moins à un festin de Trimalcion, -où chacun prendrait tour à tour la parole pour -développer des lieux communs en leur donnant -une tournure ingénieuse et en les illustrant -d’exemples tirés du musée secret de l’histoire. -Je ne me résignai point à entendre répéter pendant -deux heures qu’il n’est permis qu’aux rois -d’être gros et que la corpulence du Président -déconsidère notre malheureux pays. J’avais fait -le propos de me tenir à ma place et d’écouter -tous ces hommes d’âge, mais je vis bien que, si -je ne m’en mêlais pas, je perdrais ma soirée. -L’historien légitimiste m’ouvrit une voie, sans -le faire exprès. Il racontait, du ton le plus -animé, la réconciliation <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i> de M. de -Talleyrand avec l’Église, et, par une inconcevable -étourderie, il avait l’air de la raconter plus -particulièrement à l’ancien évêque. Il ne voyait -pas que la marquise lui faisait des yeux. Elle se -tourna ensuite vers moi et me jeta un regard -d’intelligence. Je pris aussitôt la parole, comme -pour lui rendre service.</p> - -<p>— Je suis loin, dis-je, de juger mon temps -aussi sévèrement que vous faites ; mais, si vous -le haïssez à ce point, pourquoi ne saisissez-vous -pas toutes les occasions qui vous sont offertes -de vous en divertir ? Quant à moi, je serais incapable -ici de penser à aucune histoire qui fût -postérieure ou même trop antérieure au quatre -septembre.</p> - -<p>Je fis observer que le lieu de notre réunion -n’était pas seulement historique, mais pour -ainsi dire sacré. N’était-ce pas un temple désaffecté, -mais encore tout parfumé des mystères -qui naguère y furent célébrés ? Et ne commettions-nous -pas une manière de sacrilège en y -tenant des discours profanes ? J’indiquai d’un -mot le rite et le sujet du dialogue que je prétendais -suggérer à mes compagnons de table, et -je regardai le vieil Alcibiade, à qui me semblait -revenir le premier tour de parole. Il sourit. Il -fut flatté de mon invitation, et il se mit tout -aussitôt à nous préparer quelque chose ; mais il -n’en garda que plus rigoureusement le silence, -et nous eûmes, en attendant, une nouvelle leçon -de l’historien légitimiste.</p> - -<p>Elle eut trait au culte du corps, qui, selon -ledit historien légitimiste, fut un des scandales -du Directoire et résulta de l’anglomanie. -Il nous donna sur les exercices physiques et les -jeux de cette époque, notamment celui de -barres, les raffinements de la toilette, les massages, -les bains de lait ou de vin, des détails -qui semblaient tirés de quelque encyclopédie, -mais qui ne me déplurent point, car je pensais : -« Nous en sommes au Directoire, c’est tout -près du Consulat, d’où il n’y a qu’un saut au -premier Empire, qui nous conduira tout naturellement -au second. »</p> - -<p>Lady Ventnor nous délivra de l’historien : -elle n’use pas du procédé incivil de la sonnette, -mais elle ordonne la conversation et la partage -aussi équitablement qu’elle peut entre ses divers -hôtes. Elle désigne l’orateur en posant une -question où une seule des personnes présentes -puisse répondre. Ainsi, elle demanda ce que -pense le catholicisme de ce culte du corps, et -aussitôt Monseigneur prit la parole, comme si -elle lui eût dit : « C’est à vous. »</p> - -<p>Il nous débita, selon son ordinaire, un véritable -sermon, de style chrétien et d’inspiration -païenne, où il reprocha fougueusement à -l’Église, comme l’une de ses pires fautes en -politique, son mépris de la guenille, l’excès de -sa réaction contre le matérialisme antique. Il -parla de nos devoirs physiques envers nous-mêmes, -et il célébra la beauté féminine avec -onction. Il était agréable à entendre, parce qu’il -berçait l’oreille et ne fatiguait pas la pensée. Il -termina par un couplet sur les courtisanes, qui -ne s’imposait point et qui manqua d’ampleur. -On eût dit une transition plutôt qu’une péroraison. -Comme il l’adressa au vénérable Alcibiade, -je compris que c’était pour le mettre en -branle. Le beau vieillard, en effet, à ce mot de -courtisane, entama soudain le discours qu’il -méditait depuis un quart d’heure, et qui fut -précisément du genre d’éloquence que j’avais -souhaité.</p> - -<p>Je regrette que nous n’eussions pas emmené -un sténographe. Il faudrait lire cette oraison <i lang="la" xml:lang="la">in -extenso</i>, — je ne dis pas que je la reproduirais ; -mais je ne saurais la résumer sans la fausser, -car elle était prodigieusement abondante, et on -ne résume pas les mots. Alcibiade les laissait -couler de ses lèvres et le long de sa barbe fleurie. -Il était melliflu : je ne trouve point d’épithète -plus juste que cet archaïsme un peu ridicule. -Il n’avait point d’action, un débit monotone, -et des yeux qui ne faisaient que sourire. -L’élégance de sa forme était nonchalante, peut-être -un peu trop facile. A propos de n’importe -quoi, il se référait à l’antiquité grecque, et je -crus apercevoir que son sentiment de l’antique -était faux à crier (mais que dira-t-on du nôtre -dans une trentaine d’années ?). Il me rappela -l’aveugle d’André Chénier qui dit tant de choses -à la file ; mais il sentait davantage l’école, il y -mettait de l’ordre ; je n’ai qu’à le suivre ; on -m’excusera de n’employer à ce compte rendu -qu’une quinzaine de lignes.</p> - -<p>J’avais donné la réplique de début. Sitôt que -je compris pourquoi Monseigneur parlait de -courtisanes, je dis à tout hasard :</p> - -<p>— Hélas ! il n’y en a plus. C’est un des caractères -de l’époque présente, c’est un signe des -temps.</p> - -<p>— Vous avez raison, dit Alcibiade, mais il ne -signifie point le progrès, il accuse la décomposition -sociale.</p> - -<p>Selon lui, la meilleure preuve que Napoléon -III a restauré l’ordre, c’est que sous son -règne, ou du moins pendant la plus grande partie, -les femmes furent distribuées en trois castes -aussi fermées que celles de l’Inde, et qu’il n’y -eut pas de communication possible entre le -monde et les courtisanes, même par le demi-monde -qui était situé entre les deux. Quand les -Pyrénées disparurent, ce fut le premier indice -d’une subversion. Depuis, la cote de ces demoiselles -est tombée si bas qu’on ne saurait plus -décemment les nommer du même nom que les -Laïs et les Phryné. Elles ne sont plus que filles, -et tout est si renversé qu’on ne trouverait aujourd’hui -des à-peu-près de courtisanes que justement -dans le grand monde.</p> - -<p>— Où, dis-je, il n’y aurait pas à chercher -beaucoup pour rencontrer aussi ce que vous -appelez purement et simplement des filles.</p> - -<p>— Sous l’Empire, dit le général, les femmes -étaient plus franches et elles coûtaient moins -cher.</p> - -<p>— Oui, celles du monde, dit le plus beau -des hommes. Elles ne coûtaient même rien.</p> - -<p>— Les jeunes gens d’aujourd’hui, repartit -Alcibiade, sont tous pauvres ou avares ; car -ils ne veulent plus que des honnêtes femmes, -qui ont toujours été, quoi qu’on die, moins -dispendieuses que les amoureuses de profession.</p> - -<p>Une discussion assez confuse s’engagea sur -le point de savoir à combien peut revenir l’amour -des femmes du monde. Elle m’aurait paru fastidieuse -sans une étourderie de lady Ventnor, -qui était peut-être une malice. La marquise ne -craignit point de demander à M. de Courpière -lui-même ce qu’il pensait du coût des honnêtes -femmes. J’en fus mortifié : ignorait-elle donc -ce que j’ai écrit de M. de Courpière ? Je le vis -un peu embarrassé et je ne lui laissai pas le -temps de répondre. J’invitai l’orateur à reprendre -le fil de son discours, il ne se le fit point -dire deux fois.</p> - -<p>Il nous démontra que le vice est la sauvegarde -de la vertu, et qu’il n’y a point de famille où il -n’y a point de prostitution. Cela a déjà été dit. -Mais il y ajouta, de son cru, quelque chose d’assez -neuf sur la supériorité de délicatesse que -témoignent les hommes qui n’admettent pas de -moyen terme entre les femmes absolument honnêtes -et les autres. Il corrigea ce que cette remarque -pouvait avoir de mortifiant pour lady -Ventnor en réservant à ses pareilles le privilège -d’inspirer le véritable amour. Il ne s’arrêta pas -en si beau chemin, et il leur réserva également -la royauté de l’intelligence, comme à leurs -sœurs antiques ; mais personne ne le chicana -là-dessus, car il ne le disait que par politesse et -pour finir brillamment.</p> - -<p>— Savez-vous, ma chère amie, dit le plus -beau des hommes, qu’on ne peut guère citer -que deux vrais salons sous l’Empire, celui de la -Princesse et le vôtre ?</p> - -<p>Lady Ventnor sourit. Il ne lui déplaisait pas -que l’on gardât le souvenir d’une rivalité qui -la flattait. Elle en rappela, non sans complaisance, -un épisode. Elle dit les petites manigances -qu’elle avait faites pour attirer, au moins -une fois, le favori de l’autre salon dans le sien ; -et elle fit un crayon si avantageux de l’ancien -surintendant des Beaux-Arts, avec sa prestance -de cuirassier et sa magnifique barbe en éventail, -que je commençai à trouver fatigantes ces -redites sur la beauté de nos pères, et à comprendre -que les Grecs se fussent ennuyés à la -fin d’entendre célébrer la justice d’Aristide.</p> - -<p>Il se fit un silence bref, qui semble être de -bienséance après les évocations ; puis tous se -remirent à parler ensemble, assaillis de souvenirs, -et ils évoquèrent encore d’autres disparus, -que je m’amusai de voir ressusciter, car je les -connaissais ; mais je les connaissais en bronze, -en marbre ou en peinture : et ces survivants qui -les rappelaient à la vie pour une minute savaient -d’un mot leur dessiner des physionomies plus -instantanées et plus familières que les effigies -officielles. Je vis un autre Émile Augier que -celui qui est si triste sur sa colonne, place de -l’Odéon, entre des masques et des femmes nues. -(Personne n’eut l’indiscrétion de remémorer à -la marquise le vers qu’il lui proposait de graver -sur la première marche de l’escalier d’onyx : -« Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés. ») Je -crus le voir dans le grand salon du rez-de-chaussée, -je crus l’entendre causer âprement et bas -avec le « petit-neveu de Voltaire », avec l’arriviste -si doué, qui n’est arrivé qu’au suicide, -avec le philosophe morose et modeste qui ne -voulait nous laisser que sa pensée écrite et dont -nous ne connaîtrions plus les traits si Bonnat -ne lui avait fait violence pour le peindre.</p> - -<p>Mais c’étaient là des souvenirs bien glorieux, -bien sévères, enfin hors de saison. Moi, je m’y -serais attardé volontiers : les autres aimaient -mieux se rappeler d’autres fêtes.</p> - -<p>— Je vois encore, dit soudain le plus beau -des hommes, je vois lord Hamilton, à cette fin -de souper… qui vient vous baiser la main et -qui croule à vos pieds, foudroyé… et son ami, -le colonel… je ne sais plus quoi… le colonel… -<i lang="en" xml:lang="en">so and so</i>, comme ils disent… qui ne le croyait -qu’ivre, et lui tendait une coupe : « <i lang="en" xml:lang="en">Douglas, -my dear… Better now ?… Glass Champagne ?…</i> »</p> - -<p>— Vous confondez, dit la marquise avec -brusquerie : ce n’est pas de mon temps, cette -histoire-là, c’est du temps de la Watson.</p> - -<p>— Oui, dit l’évêque, vous lui avez acheté cet -hôtel : ce n’est pas vous qui l’avez fait construire.</p> - -<p>— Oh ! répliqua dédaigneusement lady Ventnor, -vous pouvez tout de même dire que c’est -moi. Je ne me serais pas accommodée du cadre -de cette ancienne fille d’auberge. Je n’ai conservé -que les écuries, qui étaient bien. On y -dînait, et c’est là que lord Hamilton est mort. -Quant au logement, j’avais voulu l’avoir, -comme tout ce qui était à cette Watson…</p> - -<p>— Même son mari, dit le général.</p> - -<p>— Même son mari, répéta lady Ventnor imperturbable ; -mais j’ai jeté bas la maison, pour -la reconstruire à mon idée…</p> - -<p>— Et qu’est-ce que vous avez fait de l’homme, -du moins depuis qu’il a disparu, car, jusque-là, -on le sait ?</p> - -<p>— C’est vrai, dit-elle, il y a si longtemps qu’on -le croit mort, et si peu de temps qu’il l’est…</p> - -<p>Elle se tut, rêva un instant, et reprit :</p> - -<p>— Il me déplaît que l’on me pose en rivale -d’Élisa Watson et qu’on explique tout ce que -j’ai fait contre elle par une jalousie qui me ravalerait -à son niveau.</p> - -<p>(La marquise me regardait en disant cela ; -mais moi, je n’avais jamais ouï tant parler de -cette Élisa Watson.)</p> - -<p>— Pourquoi, reprit-elle, aurais-je été jalouse ? -Étais-je moins bien, moins chère, et -montée moins haut — de moins bas ? On prétend -qu’elle a été balayeuse à Philadelphie. Je -n’ai pas vérifié, ça m’est égal. Un violoniste -allemand, Haffner, en tournée là-bas, la ramassa. -Il l’emmena partout, entre autres à -Bade, où le roi de Hollande la vit. Je ne dis pas -que Haffner la lui fit voir, mais je ne dis pas le -contraire non plus. Le couple fut d’abord volé, -ou crut l’être. Le roi paya, si j’ose employer -cette expression, en monnaie de singe. Sous -prétexte que la belle était Américaine, il lui -offrit — oh ! à poignées — des actions d’une -mine de pétrole qui était quelque part en Amérique. -Il y en avait, nominalement, pour douze -millions, et ça valait bien, jusqu’à nouvel ordre, -le prix du papier. Comme le roi était aussi vertueux -que généreux, il exigea que Watson épousât -le violoniste, et ces douze millions furent la -dot.</p> - -<p>« J’en riais avec Citron, mais j’avoue que -j’enrageai quand, au premier puits que l’on -fora, on trouva le pétrole. Les douze millions -de papier en valurent vingt-quatre, et trente-six, -avant la fin de l’année. Le roi se mordait -les pouces et passait son humeur sur le pauvre -Citron, qu’il tenait plus serré que jamais. Vous -me jugerez bien puérile : c’est par amitié pour -le fils que j’ai pris en haine la maîtresse du -père.</p> - -<p>« Mon genre est d’aller droit devant moi sans -me soucier d’autrui. Je ne vise que mon but, et -je n’ai jamais rien fait par vanité, par envie, ni -même par émulation. Que les autres fassent -comme moi, et tant mieux pour les chanceuses ! -J’étais plutôt, à l’occasion, camarade et obligeante. -Aux biches, petites ou grandes, je passais -tout, mais à celle-ci, rien : ni son équipage -à la daumont, ni la livrée jaune de ses jockeys, -ni sa robe brodée de trois mille perles ! Et quand -elle fit construire cet hôtel j’arrêtai le mien qui -était aux fondations, je dis : « C’est celui-ci que -je veux, et que j’aurai. »</p> - -<p>« Mais comment ? Et quel mal peut faire une -femme à une autre femme de cette catégorie-là, -hors de lui souffler son mari quand, par bonheur, -l’ennemie est mariée ? Je vous prierai de -remarquer que je n’y avais pour l’instant aucun -intérêt matériel : Haffner vivait aux dépens -d’une millionnaire, mais il ne disposait pas d’un -centime. La séduction d’un homme de cinquante -ans, qui a déjà épousé une balayeuse, -n’était qu’un jeu, du moins pour moi. Elle fut -cependant moins rapide que la ruine physique -de Watson elle-même. On était habitué à la voir -passer droite et raide dans sa voiture, comme -une idole : on ne prit garde qu’à la longue que -cette immobilité n’était plus volontaire, elle -s’ankylosait lentement. Quand on la regardait -en face, on s’apercevait avec horreur qu’un de -ses yeux était éteint. Elle était encore belle, -mais comme une morte embaumée. Puis, subitement, -ce fut la folie furieuse, pire dans ce -corps paralytique, la folie furieuse qui se passe -en dedans.</p> - -<p>Ces derniers mots me parurent atroces, et je -m’étonnai de l’accent que leur donna lady Ventnor, -ordinairement plus attentive à garder les -dehors de la charité. Elle ne corrigea point cette -impression par le bref et sec récit qu’elle fit -suivre, de sa visite à sa victime chez le docteur -Blanche, où elle avait exigé que Haffner l’accompagnât.</p> - -<p>— Vous disiez, demanda le plus beau des -hommes, que lui n’est mort que tout récemment ?… -Autre chose m’intrigue : une fois veuf, -de quoi a-t-il vécu ? Vous-même, — pardon, -c’est de l’histoire, — comment avez-vous pu -subvenir à votre fantaisie de jeter bas et de reconstruire -ce palais ? Enfin… d’où venait l’argent ?</p> - -<p>— Si on l’avait su il y a quelques années, dit -en riant lady Ventnor, l’affaire Humbert aurait -paru réchauffée et de médiocre intérêt.</p> - -<p>Je la regardai avec un peu d’inquiétude.</p> - -<p>— Oh ! dit-elle, il y a prescription ; et de plus -ma conscience ne me reproche rien : car je n’ai -pas su moi-même à temps d’où l’argent venait, -et j’avais fini de le manger quand je l’ai su.</p> - -<p>Les moujiks servaient le café, nous avions -écarté nos fauteuils de la table. Pour la première -fois depuis que je connaissais lady Ventnor, je -la vis prendre une attitude de raconteuse et allumer -une cigarette.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— Tout, dit lady Ventnor, alla le mieux du -monde tant qu’Élisa Watson — Haffner, si -vous préférez — se contenta d’être folle furieuse -et domiciliée chez le docteur Blanche. -Je ne m’étais point trop fait prier pour venir -prendre ici la place qu’elle y laissait libre. Naturellement, -comme je n’y étais pas encore chez -moi, je ne pouvais mettre à exécution mon dessein -de tout abattre et reconstruire, je devais -m’accommoder de son cadre tel quel : je m’y -sentais dépaysée, mes yeux français blessés par -tout ce clinquant barbare ; j’aimais cent fois -mieux mon appartement, plus exigu, de l’avenue -de la Reine Hurleuse, où il y avait des détails -bien, comme ma chambre à coucher tendue -de moire mauve et de point d’Angleterre. -Mais je recevais Citron encore assez fréquemment, -et je trouvais plaisant qu’il usât des meubles -que son père, toujours si serré pour lui, -avait payés à une femme. Quand au pauvre -Haffner, il avait l’habitude d’être trompé dans -cette famille, et cela ne le changeait guère : -Élisa l’avait trompé avec le Roi, moi, je le trompais -avec l’héritier. Si j’ai prolongé sans mesure -ma liaison avec le prince d’Orange, c’est, -bien entendu, que je l’aimais, mais c’est aussi -que toutes ces petites coquineries compliquées -ne m’ennuyaient point.</p> - -<p>« Seulement, un beau jour, à mon gré beaucoup -trop tôt, Élisa Watson mourut. Elle nous -jouait là un méchant tour. Une de ses manies -de folle était de tester. Comme elle avait le délire -des grandeurs, elle léguait tour à tour à -chacun des souverains d’Europe son hôtel et -son immense fortune. Quel procès s’ils eussent -fait valoir leurs titres, Alexandre contre Guillaume -de Prusse, et Victor-Emmanuel contre -François-Joseph ! Sans compter les autres, car -tous y avaient passé. Ils s’abstinrent, et firent -bien, car ce fatras testamentaire était sûrement -de valeur nulle. Mais le plus sûr est qu’elle n’avait -écrit aucun codicille, valable ou non, en -faveur de son mari. Je ne doutais point qu’il ne -se retrouvât sans un sou, et je me demandais -déjà comment j’allais m’y prendre pour lui faire -accepter quelques subsides déguisés, placer ses -billets de concert, lui procurer des leçons et -lui donner à entendre que, malgré ma passion -pour la musique, je le dispenserais de me jouer -désormais du violon.</p> - -<p>« La question de notre logement fut aisément -et vite résolue : l’hôtel d’Élisa était mis en vente, -je venais moi-même de revendre mon terrain de -l’avenue d’Iéna et ce qu’il y avait dessus de -constructions. L’hôtel valait bien davantage ; -mais, justement parce qu’il valait trop, personne -n’osa le pousser aux enchères, et je l’eus -pour un prix dérisoire. J’aurais même fait une -excellente spéculation si je ne me fusse entêtée -de rebâtir ; mais j’avais déjà vu et montré les -projets de mon architecte, on en parlait, je ne -pouvais plus reculer, c’était un point d’honneur. -Cela me permettait en outre de congédier Haffner -sans préciser si je rompais : je mettais la -pioche dans les murs de sa chambre, il était -bien obligé de chercher un gîte ailleurs, et je -ne craignais point qu’il me sollicitât de lui en -offrir un chez moi, avenue de la Reine Hortense, -où je retournai dès que je fus propriétaire -ici.</p> - -<p>« Il ne commit pas, en effet, cette inconvenance. -Il loua ce qui se faisait alors de mieux -comme appartement de célibataire, au coin de -la rue de Courcelles et du nouveau boulevard -Haussmann : un entresol bas de plafond, avec -des triples rideaux aux fenêtres, des meubles -de cuir dans sa chambre à coucher, des meubles -d’or et de brocatelle jaune, des tables et -des entre-deux façon Boule dans le salon, et -aux murs des tableaux de genre fort coûteux, -mais que jamais personne n’y a pu apercevoir -à cause de l’obscurité. Il ne marqua d’ailleurs -nulle intention de changer les habitudes qu’il -avait avec moi, ni de rien réformer de sa vie, -qui était dispendieuse. Sa toilette lui mangeait -beaucoup d’argent, et il aimait trop les bijoux. -Il se connaissait aux objets d’art comme les -gens de notre monde qui en vendent ; mais il en -achetait. Il avait des voitures et des chevaux. -Enfin, il n’était peut-être pas des meilleurs -cercles, mais on joue partout, et son jeu, très -gros, annonçait des ressources réelles ; car on -ne le suspecta jamais d’aider à la fortune, qui, -sans lui être par trop contraire, ne lui était pas -non plus si favorable.</p> - -<p>« Ses occupations ne lui permettaient pas -d’être fort assidu auprès de moi, ni importun, -mais il était régulier ; et, pour ce qui est d’un -article sur lequel il ne me plairait point d’insister, — je -veux dire les finances, — il ne paraissait -nullement penser à se restreindre, au contraire. -Vous n’avez qu’à regarder autour de -vous pour juger si je lui ai occasionné des frais -extraordinaires cette année-là. Les gazettes ne -se sont pas gênées pour publier mes comptes, -mes comptes fantastiques : on le disait de moi -comme d’Haussmann. Elles ont cru exagérer, -et elles sont restées en deçà. Je n’étais pas sans -fortune, mais elle n’y aurait pas suffi ; et je vous -jure que tout a été payé, très cher, et comptant. -J’ai toujours eu horreur des dettes.</p> - -<p>— Pas d’en faire faire, interrompit le vieil -Alcibiade, à qui son âge permettait, si j’ose dire, -cette gaminerie.</p> - -<p>La marquise voulut bien sourire. Elle reprit :</p> - -<p>— Il est curieux comme je suis peu curieuse -et, à cet égard, peu de mon temps. Vous voyez, -vous m’avez demandé d’abord d’où venait l’argent : -eh bien, moi, jamais je ne me serais posé -cette question-là de moi-même et si on ne me -l’avait suggérée. Elle ne m’intéressait point. Je -ne considère, à propos de l’argent, que le <i lang="en" xml:lang="en">to be -or not to be</i>. Le code admet, je crois, pour les -meubles, que possession vaut titre : à plus forte -raison pour l’argent. Où irions-nous si, chaque -fois que nous avons entre les mains un malheureux -billet de cinquante louis, nous devions -faire un examen de conscience et nous demander : -« D’où vient cela ? » Il m’a toujours paru -intolérable qu’on arrête les gens et qu’on leur -dise : « Mais vous avez un complet neuf et cent -francs sur vous ! C’est donc que vous avez assassiné -une vieille dame ? » La police ne se gêne -pourtant point pour poser cette question indiscrète -à de pauvres diables, et c’est même ainsi -que, de loin en loin, elle découvre un meurtrier. -Elle traite volontiers de même des gens -qui ont mieux qu’un complet neuf ; et le public, -qui s’arroge le droit de faire la police en amateur, -informe d’office contre tous ceux qui font -des dépenses exagérées et dont les ressources -ne sont pas claires. Encore une fois, de moi-même -je n’y aurais pas songé, mais cela ne me -plaisait point d’entendre ce que l’on disait : car -j’entendais tout, j’ai l’oreille fine. Je ne me souciais -pas non plus d’être mêlé à une vilaine -affaire. C’est comme pour les dettes, mon bel -ami (dit-elle plus particulièrement au malicieux -Alcibiade) : les autres font ce qu’ils veulent, et -même pour moi, mais je décline toute responsabilité. -Après tout, ce Haffner, est-ce que je le -connaissais ? C’était un aventurier. On le qualifiait -même durement, sous prétexte qu’il avait -vécu de la Watson, sinon de moi. Je crus devoir -surmonter ma répugnance, et je profitai de -ce que j’avais à le remercier du plafond de Baudry -pour lui demander entre parenthèse comment -il s’en tirait.</p> - -<p>« Il ne fit point difficulté de me répondre, -et j’ai beau ne rien entendre à ces choses-là, son -moyen me parut si ingénieux, si simple, si intelligible, -si élégant que j’en fus émerveillée. Je -vous ai dit que le roi de Hollande avait ordonné, -par vertu, le mariage d’Élisa Watson et de -Haffner : ce bon roi n’était pas seulement maniaque -de vertu, mais aussi de toute espèce de -régularité, et il avait exigé que le contrat fût en -bonne et due forme. Haffner avait donc reconnu -à la Watson un apport dotal de douze millions. -C’était la valeur nominale des actions que Sa -Majesté avait offertes à la demoiselle ; mais -comme, à l’époque du cadeau, elles ne valaient -rien, la dot était fictive et Haffner était fondé à -en poursuivre la restitution. Ou bien il admettait -la réalité de ces douze millions, mais Élisa -en laissait plus de trente-six, et alors il en réclamait -encore une douzaine pour sa part dans les -acquêts de la communauté. Je ne sais pas si, au -regard du droit, l’une ou l’autre de ces prétentions -soutenaient l’examen, mais elles n’ont -point semblé ridicules à de plus malins que -moi, je veux dire aux prêteurs de profession. -Haffner me conta, en effet, qu’il avait assez vite -gagné son procès en première instance, que -l’appel et l’instance de cassation traîneraient -sans doute des années, mais que pas un usurier -ne doutait du gain final, et qu’on lui avançait -des sommes énormes sur la garantie de ses futurs -douze millions.</p> - -<p>« Je n’allais pas être plus méfiante que des -gens qui risquent leur argent, moi qui ne risquais -rien. Je me laissai vivre, et je m’interdis -de penser aux combinaisons de mon ami. J’y -pensais, malgré moi, assez souvent. Haffner -était devenu à mes yeux une espèce de magicien, -qui créait de rien quelque chose : car je -n’aurais pas juré qu’il eût un jour douze millions -(l’on peut perdre tous les procès), mais je -savais mieux que personne qu’il faisait de l’argent -tant que j’en voulais. Créer quelque chose -de rien, c’est un miracle, et même le seul. J’en -étais toute pénétrée d’effroi religieux, et les sentiments -religieux me prédisposent aux scrupules. -Je me demandais parfois : « Ce miracle, -ai-je bien le droit d’en profiter ? » Je répondais -hardiment oui, puisque je mettais en sûreté tout -ce que je prenais pour moi. Ce que gardait -Haffner s’évanouissait à mesure, ou risquait -fort d’être remboursé un jour ou l’autre : moi -je faisais des placements inaliénables et insaisissables, -et si par hasard il n’héritait pas d’Élisa -Watson, j’étais du moins sûre que ses créanciers -ne viendraient pas gratter mon plafond de -Baudry.</p> - -<p>« Mais autre chose m’intriguait. Nous étions, -quoi qu’on en ait dit, moins affolés et moins -friands de scandales qu’aujourd’hui. Je m’étonnais -pourtant qu’une affaire si importante, et si -piquante, et plaidée, me disait Haffner, par -Jules Favre, pût se dérouler sans que l’on en -soufflât mot, ni même que l’on eût l’air d’en -rien soupçonner. Cela me donna une deuxième -légère crise de curiosité, et je parlai à Haffner -de son procès comme il était naturel que je -fisse. J’évitai avec soin de trahir la moindre défiance, -mais il était bien aussi fin que moi, ou -il cherchait une occasion de me convaincre : il -m’apporta le soir même un ballot d’actes sur -papier timbré, d’extraits de jugements et autres -pièces où une femme n’a qu’à jeter les yeux -pour être saisie et comme accablée de leur authenticité. -Mais je sais par expérience l’impression -que fait sur moi le grimoire, et je n’en -voulus pas croire moi seule. J’avais un ami notaire -(on n’est pas parfait). Je lui transmis le -dossier. Mon Dieu, vous allez trouver que j’accumule -à plaisir les invraisemblances. C’est ce -que fait assez ordinairement la vérité elle-même. -Mon ami notaire me certifia que toute cette -marchandise était de bon aloi. Je lui objectai -qu’il est inconcevable qu’une affaire pareille se -débatte dans une cave : il me répondit qu’il se -passe bien d’autres choses dans les caves, et -qu’on ne sait pas tout, même les notaires.</p> - -<p>« L’admirable est que cette consultation, qui -aurait dû me donner la foi, acheva de me la retirer. -Je n’avais jamais cru absolument aux histoires -d’Haffner, jamais non plus je ne les avais -niées absolument. Dès que j’eus des raisons d’y -croire, je passai du doute à la certitude négative. -En conséquence, je le mis à contribution -encore plus immodérément. Je suis, me disais-je, -la caisse de retraite de ce pauvre homme. -Si un beau jour tout craque, il trouvera ici le -nécessaire, souper, gîte et même le reste : il ne -l’aura pas volé. Je vous prie de considérer le -progrès de mes sentiments : j’avais d’abord -voulu me débarrasser de lui sans tambour ni -trompette, et j’étais prête à lui faire la charité ! -Il ne m’en fournit point l’occasion. Rien ne -sauta. Il disparut tout simplement sans laisser -d’adresse, même à moi. Son bail de la rue de -Courcelles était à fin de période, et l’on sut -qu’il avait donné congé dans les règles depuis -six mois. Cette fugue était donc préméditée de -longue date. Il laissait d’assez grosses dettes, -mais non point disproportionnées à son apparente -fortune, et elles ne firent point crier. Quant -au procès, personne n’en parla ni n’en ouït parler -davantage après son éclipse qu’auparavant.</p> - -<p>— Et ça finit… comme ça ? demanda le ci-devant -Monseigneur, désappointé.</p> - -<p>— Non, dit lady Ventnor après un petit effet -de silence et de recueillement. Je vous disais -tout à l’heure qu’il n’est mort que depuis peu : -en effet, il n’y a pas quinze ans. J’étais mariée. -Je recevais comme à présent, comme toujours, -à cinq heures. Je le vis arriver un soir, comme -s’il était venu la veille. Jamais il ne m’avait -écrit une ligne. Je n’avais pas eu de lui la -moindre nouvelle depuis… calculez ! Jamais la -pensée ne me serait venue qu’il pût exister encore. -Mais son entrée fut si naturelle et sa figure -avait si peu changé que je n’eus pas même peur -à sa vue. Il portait seulement un peu plus -longue sa barbe que j’avais déjà connue blanche, -et tenez, il ressemblait au beau Nieuwerkerke, -dont nous parlions. Sa tenue était correcte, et -même élégante, rien de l’Enfant prodigue. J’avais -pas mal de monde, il ne put que prendre -part à la conversation générale ; mais il resta le -dernier.</p> - -<p>« Lorsque nous fûmes tête à tête, il s’excusa -de son brusque départ de jadis, comme il eût -fait de quelque vénielle impolitesse d’hier ; puis -il me démontra, fort brièvement, qu’il avait dû -agir ainsi. Le procès n’en finissant point, ses -prêteurs s’étaient lassés. Plutôt que diminuer -son train, il avait préféré faire le plongeon. Il -s’en était allé dans son pays, où l’on vit de rien. -Et maintenant il revenait, parce que l’arrêt définitif -était rendu, et il n’avait plus qu’à toucher -les fonds. J’avoue que ce dénouement-là me -surprenait encore plus que l’apparition du revenant. -Je m’étais même si bien habituée à croire -qu’il avait roulé tout le monde, et d’abord moi -(mais moi sans dommage), que j’étais presque -déçue. Lui cependant, toujours avec la même -placidité, m’exposait comment seraient échelonnés -les paiements de cette fabuleuse somme. -Il devait toucher le lendemain son premier million, -en un chèque sur la Banque de France. Il -me montra le chèque. J’en ai vu de gros, mais -c’était la première fois que j’en voyais un de -cette taille : il m’imposa.</p> - -<p>« Haffner me dit alors qu’il avait une grâce -à me demander : c’était de partager avec lui, le -lendemain, son dernier déjeuner d’homme -pauvre, à la Maison Dorée. J’acceptai, j’étais -sincèrement émue ; et je dois dire que rien ne -fut gai comme ce dernier déjeuner d’homme -pauvre. Vous savez que Haffner avait de l’esprit. -Était-ce du sien, ou du vôtre, qui lui était -resté après les doigts ? N’importe, il m’amusa -fort, et il fut bien jeune, ce vieillard à la barbe -blanche ! Après déjeuner, il me remit en voiture -et fut, en se promenant, toucher son million. -J’appris par les journaux du matin qu’en -rentrant à l’hôtel de Bade où il était descendu, -vers trois heures, il s’était tué.</p> - -<p>— Quel mystère ! dit l’évêque.</p> - -<p>— Je suppose, dit lady Ventnor, qu’il avait -fini par croire à son procès ; il était devenu un -peu fou, à la façon d’Élisa Watson ; il avait le -délire des grandeurs. C’est assurément lui-même -qui avait fabriqué le chèque, et il ne le -croyait point faux. Il l’a présenté de bonne foi -aux guichets de la Banque, on lui a ri au nez ; -son illusion s’est évanouie brusquement, cet -homme ruiné depuis un quart de siècle a senti -la ruine pour la première fois, il n’avait plus de -raison d’être, et il s’est détruit.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce récit nous avait très vivement intéressés, -mais c’était ce genre d’intérêt qui n’anime point -une compagnie, et le dénouement avait même -jeté un froid. Nous ne sommes pas comme les -anciens, et nous n’aimons guère que l’on fasse -allusion à la mort dans les banquets : nous -croyons aussitôt devoir, non par un sentiment -véritable, mais par bienséance, prendre des -figures d’enterrement.</p> - -<p>Lady Ventnor est une maîtresse de maison -trop accomplie pour que ces petits mouvements -des cœurs lui échappent ; elle les surprend, et -elle excelle à y couper court. Elle semblait rêver, -elle regardait un peu vaguement çà et là : -elle cherchait une diversion. A ce moment, les -moujiks entrèrent, et ils débarrassèrent, pour -y servir des rafraîchissements, la table où nous -avions dîné. Les yeux de lady Ventnor semblaient -attirés maintenant vers cette table d’onyx, -nue, où apparaissaient plusieurs taches -noirâtres que nous n’avions pu voir quand le -couvert était mis. Elle nous les fit remarquer.</p> - -<p>— Voilà, dit Alcibiade, une admirable table -gâtée ! Quel est le vandale qui a dîné ici ?</p> - -<p>— Non, non, dit lady Ventnor en riant, c’est -moi qui ai fait cela.</p> - -<p>Nous sentîmes qu’il y avait une histoire là-dessous -et nous la demandâmes.</p> - -<p>— J’aurai, dit-elle, du mérite à vous la conter, -car, outre que j’y joue un rôle scabreux, j’y -joue un rôle de dupe ; et cette fois ce n’est pas -comme avec Haffner, je n’y gagne rien. Général, -vous rappelez-vous… <i>Gaston</i>, votre camarade -des Guides ? Je ne dis pas les noms de famille, -et je ne sais en vérité pourquoi, puisque vous -les avez sur les lèvres… Il était bien gai, charmant, -mais, que voulez-vous ? il ne me plaisait -pas ; il me faisait la cour, et il m’ennuyait. Je le -savais l’amant aimé de… <i>Lydie</i>, si réservée et -qui passait pour irréprochable. Alcibiade vous -a dit comme les démarcations étaient rigoureuses -entre les trois mondes.</p> - -<p>« Il me suffisait d’être sans conteste au premier -rang du mien depuis que j’avais établi ma -résidence en cet hôtel, et je ne rêvais pas d’effacer -les frontières, je ne me suis jamais souciée -de l’impossible. Cependant il ne me fâchait -point qu’une femme des sphères inaccessibles -souffrît à cause de moi : Lydie avait la modestie -ou le bon sens de croire Gaston perdu pour elle -s’il m’aimait. En effet, je pensai d’abord le lui -prendre, si peu d’envie que j’en eusse ; mais -quand je sus qu’elle était prête à tout pour le -garder, même à me prier, je lui fis dire que je -m’engageais à n’y toucher point, à condition -qu’elle vînt ici à six heures et demeurât cinq -minutes dans mon salon, où elle aurait d’ailleurs -le plaisir de rencontrer tous ses amis.</p> - -<p>« Elle vint : que ne ferait une amoureuse ? -Mais Dumas fit tout manquer : il était parfois -l’homme de ses pièces, le Jalin, l’ami des -femmes. Lorsque l’on annonça… Lydie, il se -leva brusquement, alla dans le vestibule lui défendre -d’entrer, et la reconduisit, de gré ou de -force, jusqu’à sa voiture. Il ne jugea pas à propos -de reparaître au salon, et je m’en félicitai, -car je sentais qu’il avait l’opinion pour lui, je -n’étais pas certaine qu’un de mes amis présents -lui eût demandé réparation de l’insulte qu’il venait -de me faire, et je préférais ne pas tenter -l’expérience.</p> - -<p>« J’étais réduite à l’autre revanche, et je décidai -de la prendre, mais à la rigueur, car Gaston -ne me plaisait toujours guère. Je lui avais donné -rendez-vous le même soir pour lui dire : « Votre -maîtresse sort d’ici, je lui ai promis que je ne -vous ferais rien. » Il fallait chanter sur un autre -air. Je lui dis :</p> - -<p>« — Eh bien, mon cher, c’est oui. Mais c’est -dix mille francs. Pour le principe, car vous -pensez bien que je n’ai que faire de votre argent. -Aussi je ne le prendrai pas. Procurez-vous, -d’ici à demain, dix beaux billets, bien -neufs, nous les étalerons sur cette table, nous -y mettrons le feu, et vous ferez ce qu’il vous -plaira… ou ce que vous pourrez, tant qu’ils brûleront.</p> - -<p>« Je tremblais qu’il n’eût peine à se procurer -cette petite somme : il était presque pauvre. -Mais il m’arriva le lendemain à l’heure dite, et -il me présenta ses dix billets de mille francs -comme un bouquet. Nous les posâmes là… et -voilà les taches qui prouvent qu’ils furent -brûlés, et ce qui s’ensuit. Je le regardais d’un -air narquois… J’avais tort, car il me glissa à -l’oreille en me disant adieu… et merci :</p> - -<p>« — Marguerite… ils étaient faux ! »</p> - -<hr /> - - -<p>Nous rîmes, par politesse, — et par politesse -également nous ne rîmes point trop, pour ne -pas donner à croire à lady Ventnor que nous -applaudissions au tour de Gaston. Moi, je le goûtais -assez, et il me parut que pas une des précédentes -confidences de la marquise ne m’avait -illustré et illuminé l’histoire du second Empire -comme cette insolente flambée de billets de -banque — faux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br /> -LES RESSEMBLEURS</h2> - - -<p>Je n’oubliais pas que M<sup>me</sup> la marquise de -Ventnor m’avait proposé de visiter ses archives. -Je lui rappelai cette invitation, et je lui demandai -un de ces rendez-vous privilégiés qu’elle ne -refuse jamais. Je le fis à l’insu de Maurice. Puisqu’il -la courtisait, sourdement et par intermittence, -mais avec ténacité, et puisqu’elle ne le -décourageait point, je ne trouvais guère convenable -de toujours remuer devant lui tout ce -passé : cela me gênait pour elle comme pour -lui. Mais il est curieux que je suis ordinairement -plus délicat pour les autres qu’ils ne le sont eux-mêmes ; -c’est comme quand je fais une visite de -condoléance après un deuil, c’est moi qui ai -l’air d’avoir perdu mes parents.</p> - -<p>Les remuements du passé de lady Ventnor ne -gênaient, paraît-il, que moi. M. de Courpière y -semblait même prendre goût. Je ne l’aurais -point soupçonné de cette perversité : il est naturel -et candide jusque dans l’énorme, et, en -fait de conscience, je l’ai toujours vu se tenir à -zéro, sans monter au-dessus, mais sans non plus -descendre au-dessous. Quant à lady Ventnor, -elle savait bien qu’une femme a d’autant plus -de chances d’attacher un homme qu’elle a plus -d’antécédents. Elle en eût ajouté, mais cela -n’était pas nécessaire, et elle pouvait à cet égard -ne craindre aucune concurrence. — Je crains, -moi, que l’on ne m’accuse de charger et que -les historiens de l’avenir qui se référeront à ce -document n’élèvent des doutes sur l’existence -réelle de lady Ventnor. Je tiens à déclarer une -fois pour toutes qu’elle n’est pas un mythe, et -que les travaux de galanterie que je lui attribue -furent bien accomplis par elle seule, et non pas -par plusieurs personnes.</p> - -<p>Dès qu’elle m’eut accordé le rendez-vous que -je sollicitais, elle convoqua M. de Courpière. -Il me fit en chemin, à propos de ma cachotterie -une espèce de scène, où je crus démêler qu’il -était jaloux. Je le rassurai insolemment et lui -protestai que je ne demandais à lady Ventnor -que des satisfactions de curiosité.</p> - -<p>— Moi aussi, dit-il ; mais avoue qu’elle peut -encore inspirer des désirs.</p> - -<p>Il ajouta que je lui devais cette relation-là, -comme d’ailleurs toutes celles dont je pouvais -me targuer, et que j’étais bien heureux de l’avoir -pour entrer dans le salon, car sans lui je n’aurais -pas dépassé l’antichambre. Je me contentai -de hausser les épaules, et je le suivis dans ces -fameuses archives, où il est probable qu’on ne -l’eût point admis sans moi.</p> - -<p>Je ne m’attendais pas à voir un bureau de -ministère, des cartons verts et des casiers, mais -l’aspect du lieu me surprit agréablement. C’était -une bibliothèque fort petite et, pour plus d’intimité, -basse de plafond. Les armoires qui régnaient -tout autour et de haut en bas en formaient -l’unique boiserie. Elles étaient encadrées -d’une moulure fort simple, et peintes d’un gris -presque blanc que relevaient çà et là des médaillons -de Wedgwood. Elles étaient vitrées, -avec des rideaux d’un jaune pâle, mais tirés, -pour laisser voir ce qu’elles renfermaient. Les -principales pièces de ces archives étaient des -livres en première édition, avec dédicaces, autographes -et divers <i lang="la" xml:lang="la">testimonia</i>, ou des manuscrits, -offerts à lady Ventnor par tous les illustres gens -de lettres qu’elle avait connus. Ces ouvrages -étaient revêtus de reliures ingénieusement appropriées. -Les volumes uniques avaient le dos -nu et les plats richement décorés ; ils étaient, en -conséquence, exposés sur des pupitres. Lorsqu’il -y avait plusieurs tomes, les dos s’ajustaient -les uns aux autres aussi exactement que les -pièces d’un jeu de patience, et un ornement -continu, ou même une peinture, recouvrait -leurs surfaces jointes. Ainsi, le <i>Journal des Goncourt</i> -était habillé de parchemin blanc, et offrait -à la vue un charmant tableau de genre, dont le -sujet était le dîner de Magny. Les sept volumes -du <i>Port-Royal</i> s’illustraient d’une perspective -de cette abbaye, et la <i>Vie de Jésus</i> d’un paysage -de Galilée. Des émaux de Claudius Popelin, -représentant les divers membres de la famille -impériale, surchargeaient la mince plaquette de -la réponse du prince Napoléon au <i>Napoléon</i> de -M. Taine ; et une dizaine de feuillets de la <i>Tentation</i> -étaient enserrés dans une sorte de sachet, -fait d’un lambeau de ces étoffes que l’on retrouve -aux fouilles d’Antinoé. Des bibelots -étaient semés entre les livres, statuettes de Tanagra, -médailles et monnaies antiques, et des -souvenirs plus modernes, par exemple un poignard, -dont la lame marbrée de taches noirâtres -semblait bien avoir été plongée dans le sang.</p> - -<p>Les correspondances étaient enfermées dans -des cartons, mais qui affectaient aussi des -formes de livres, et dont les reliures n’étaient -pas moins recherchées, quelques-unes d’un -goût fâcheux. C’est ainsi que je reconnus sans -la moindre hésitation le carton qui devait contenir -les lettres du prince d’Orange, autrement -Citron, à une mosaïque de cuir où s’entremêlaient -ces deux fruits. Lady Ventnor sentit ce -que j’en pensais, et s’excusa : c’était, dit-elle, -un présent de Citron lui-même, qui avait fait -exécuter ce bizarre chef-d’œuvre par plaisanterie. -Elle se rappela qu’elle m’avait parlé de ses -archives justement à propos des lettres de collégien -dudit Citron : elle ouvrit la boîte et nous -en fit lire deux ou trois, qui étaient en effet -touchantes par leur puérilité, mais dont l’intérêt -historique ne me parut point supérieur.</p> - -<p>— Madame, lui dis-je, j’ai une excellente -mémoire, puisque je me suis souvenu d’une -promesse en l’air que vous m’aviez faite de -m’ouvrir ces archives. Je me souviens aussi -fidèlement de vos moindres propos, et il en est -un, déjà fort ancien, qui a éveillé en moi une -curiosité que j’attends encore de voir satisfaite. -Le jour que de grands personnages vinrent déjeuner -chez « l’Oncle », vous n’eûtes que la -permission de les regarder une minute en écartant -un rideau. Vous vîtes un certain prince, -qu’on appelait le Prince comme s’il eût été seul -au monde de ce rang, et qui ressemblait aux -images populaires de Napoléon. Et comme -Thérèse Lachmann, plus tard M<sup>me</sup> de Païva, un -soir qu’elle mourait de faim aux Champs-Élysées, -dit : « J’y ferai construire mon hôtel, » -vous dîtes : « J’aurai ce prince, à côté de qui -on ne me permet pas de m’asseoir. » J’aime autant -vous dire que je sais que vous l’avez eu ; -mais quand donc, Madame, et n’en sommes-nous -pas encore au Prince ?</p> - -<p>— Oh ! dit-elle, à peu près…</p> - -<p>Et elle se baissa, pour prendre un autre carton, -orné, comme la plaquette que j’ai mentionnée -ci-dessus, d’émaux de Popelin. C’était, -sur le dos, les armes impériales ; sur l’un des -plats, un médaillon double, où le Prince et le -premier Empereur se regardaient ; sur l’autre -plat, une vue du Palais-Royal. Mais elle garda, -sans l’ouvrir, ce carton sur ses genoux, et elle -dit :</p> - -<p>— Le dessein que j’avais formé d’<i>avoir</i> le -Prince ne se réalisa en effet qu’au bout de plusieurs -années. La raison de ce retardement est -assez singulière : c’est justement cette ressemblance -que vous venez de rappeler, que tout le -monde connaît, et dont vous avez sous les yeux -une preuve entre mille. (Elle regarda un instant -les deux médaillons.)</p> - -<p>« J’ai lu… Dieu ! que je vais encore vous -paraître pédante ! N’importe, puisque je vous -ai avoué, à vous, que mon ignorance est une -comédie. J’ai lu, chez « l’Oncle », un bouquin -de Restif de la Bretonne sur le Palais-Royal -(admirez la coïncidence), et particulièrement -un chapitre intitulé <i>les Ressembleuses</i>. — Je -laisse à l’auteur la responsabilité de ce mot barbare. — Selon -Restif, à la fin du dix-huitième -siècle, certaines… matrones, pour procurer des -illusions à leur clientèle, recherchaient les sosies -féminins des plus illustres et désirables -contemporaines, soit de la ville ou de la cour, -soit du théâtre. Cette supercherie se pratique -aujourd’hui encore, mais avec moins de raffinement. -Car, s’il faut en croire Restif (et, entre -nous, je ne le crois guère), les matrones allaient -jusqu’à faire mouler le visage des dames auxquelles -il s’agissait de ressembler ; les ressembleuses -portaient longtemps ces masques, afin -d’acquérir peu à peu la même habitude et les -mêmes jeux de physionomie, et elles achevaient -la ressemblance en étudiant la démarche, les -gestes du modèle, jusqu’au timbre et aux inflexions -de sa voix. Encore une fois, je ne sais -pas si Restif a observé ou inventé tout cela ; -mais vous m’accorderez que le Prince avait le -masque napoléonien comme si on l’avait moulé -sur l’original pour l’appliquer ensuite à son -visage.</p> - -<p>« Cette ressemblance prodigieuse, ou mieux -cette identité, fit travailler mon imagination. -Je ne me souciais plus de prendre, au moyen -d’une passade banale, la revanche du déjeuner -d’où j’avais été exclue : je voulais Napoléon. -Pas celui-ci : l’Autre. J’avais l’idée fixe, la superstition, -la passion de Napoléon, comme le -héros de Stendhal, — mais avec tous les avantages… -et toutes les commodités que me donnait -mon sexe.</p> - -<p>Cette étrange confidence amena une digression. -M. le vicomte de Courpière n’est pas né -interrupteur, il ne sait pas jeter dans les couplets -d’autrui des réflexions spontanées et vives ; -mais il aime à développer posément des idées -générales. Il coupa M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor -pour nous faire connaître ce qu’il pensait du -culte bonapartiste et du grand homme lui-même. -Je n’éprouvais pas le besoin de l’apprendre -à ce moment-là précisément, et, de -plus, les vues de M. de Courpière me causèrent -une certaine irritation. Il se flattait d’être une -manière de conquérant, — je ne saurais dire -qu’il eût tort ; et, comme la plupart des hommes -qui se sentent nés pour conquérir, il prétendait -ressembler lui aussi à Napoléon, le conquérant-type. -Mais cette prétention ne dénotait de sa -part aucun orgueil, car il ne nous dissimula -point que Napoléon lui semblait surfait.</p> - -<p>J’avais lu dernièrement une interview d’un -auteur dramatique célèbre, qui de même comparait -à l’Empereur le héros d’une de ses -pièces, grand brasseur d’affaires, donnait la préférence -à son personnage, et s’exprimait sur le -compte de l’autre héros avec dédain. Je m’échauffai -à ce souvenir et à la diatribe scandaleuse -de M. de Courpière ; et j’entrepris de faire -une apologie de Napoléon, ce qui n’était guère -moins inutile que de déblatérer contre lui. Je -ne parlai point de ses talents militaires : je crois -que tout a été dit là-dessus, et d’ailleurs je n’y -entends rien. Mais je déclarai que je l’admirais -pour sa faculté de souveraineté, sans pareille -dans le passé ni probablement dans l’avenir -(espérons-le), et pour la forme de son intelligence, -la plus approchante que nos faibles génies -puissent concevoir d’une intelligence divine -et providentielle : car elle apercevait du même -regard les ensembles et le détail. M<sup>me</sup> la marquise -de Ventnor daigna trouver ces deux traits -bien choisis, et elle y ajouta ceux qui peuvent -plus particulièrement séduire l’imagination -d’une femme. Toute femme rêve un maître, et -celui-ci était le Maître. Quelle ivresse de s’assujettir -à lui, et en même temps de le dominer ! -Car elles dominent toujours, elles sont toutes -des servantes-maîtresses. J’avais bien dit qu’il -était à l’image de Dieu : quel effroi et quelle -gloire d’être visitée par un dieu, comme Alcmène, -et par celui-ci, qui, dans les transfigurations -de l’amour, se faisait homme, enfant -même, avec des brutalités et des grâces ! On nie -qu’il ait pris le temps d’aimer : il a connu -toutes les sortes d’amour, fraîches idylles et -vives passades, la délectation morose de l’habitude : -il a aimé jusqu’à l’impénitence une vieille -maîtresse infidèle et charmante ; il a même -aimé par snobisme, et, après avoir violé l’archiduchesse -comme ferait un charretier, il lui a -voué une sincère tendresse, étonnée, respectueuse, — despotique.</p> - -<p>Je fis à mon tour mon compliment à lady -Ventnor : je lui assurai que l’on ne saurait -mieux résumer la vie amoureuse de Napoléon ; -mais je lui rappelai qu’il était mort longtemps -avant qu’elle ne naquît, et je la priai de passer -au Prince suppléant.</p> - -<p>— Pas encore, dit-elle : j’ai, par ordre chronologique, -un épisode préliminaire à vous raconter.</p> - -<p>Elle avait été remarquée — ah ! cela devait -arriver — par un autre membre de la famille -impériale, enfin par le second Empereur lui-même. -Elle lui avait plu, et n’avait point résisté -à la tentation d’éprouver si cet autre neveu -de son idole lui était aussi ressemblant. Ce fut -une désillusion. Non certes qu’elle n’eût gardé -un aimable souvenir de Napoléon III. Comme -tous ceux qui l’ont approché, elle vantait son -charme nonchalant, son extrême courtoisie, sa -bonne éducation, si rare chez les têtes couronnées, -son intelligence séduisante, mais chimérique, -en tout point l’opposé de l’intelligence -effective du grand Empereur. Il semblait avoir -le goût des femmes, et avec cela en être désabusé. -Il les traitait avec égards, d’un air d’ennui -dissimulé par politesse, d’humeur toujours -égale, sans rien de l’humanité capricieuse de -Napoléon I<sup>er</sup>. Lady Ventnor s’empressa d’ailleurs -d’ajouter qu’il y avait dans ce raccourci -plus d’hypothèse que d’expérience, et qu’elle -était bien allée avec lui jusqu’au rendez-vous, -mais qu’un incident tragique avait éludé le dénouement.</p> - -<p>Le protocole était moins sévère en ce temps-là -que depuis la République, l’Empereur se déplaçait -fréquemment sans escorte de Cent-gardes ; -et l’on ne faisait notamment point, -quand il partait en expédition galante, tous les -embarras que l’on ne manquerait point de faire -aujourd’hui si nos vénérables présidents s’avisaient -de courir. On avait cependant fouillé -l’hôtel des sous-sols aux combles, lady Ventnor -avait été priée de se tenir dans son boudoir et -de n’en plus bouger, une heure au moins avant -que Sa Majesté n’arrivât : et un agent de la -police secrète, un Corse, s’était installé, sans -lumière, dans la pièce voisine, qui commandait -le boudoir.</p> - -<p>L’Empereur vint à l’heure fixée, comme en -visite, et entama d’abord une conversation de -la plus irréprochable banalité, qui faisait contraste -avec ce mystère et cette surveillance. Le -contraste parut encore plus étrange lorsque l’on -entendit, à côté, un léger cri de surprise, un -coup sourd et la chute d’un corps. L’Empereur -fit un geste d’excuse, et vivement, mais avec -sang-froid, ouvrit la porte, au moment où l’agent -corse l’ouvrait aussi, de sorte que Sa Majesté -faillit être heurtée. On vit par terre, poignardé, -un jeune valet de chambre italien, -engagé récemment. Le Corse prétendit qu’il -appartenait à une société de carbonari et qu’il -avait tenté de s’introduire dans le boudoir pour -assassiner l’Empereur : il n’avait peut-être fait -que passer là innocemment, sans savoir que -l’Empereur y était. Napoléon fut aussitôt emmené, -presque de force, par ses agents, et dut -enjamber le cadavre.</p> - -<p>— Il me faisait, dit lady Ventnor, l’honneur -de vouloir absolument rester, mais il dut céder. -Je ne l’ai d’ailleurs pas revu, et ce furent là -toutes mes relations avec Napoléon III.</p> - -<p>« C’est, poursuivit-elle, peu après que je fus -mise en relation avec le seul <i>ressembleur</i>. Il désira -de me connaître, apparemment sur le conseil -de l’un des trois ou quatre amis intimes qui, -pour sa commodité et les convenances (bien -qu’il en fît bon marché), endossaient ses maîtresses, -mais je ne sus jamais lequel. Le lieu de -la rencontre fut chez Anna Deslions, qui avait -joui longtemps des faveurs du Prince et qui -pensait se conformer aux précédents historiques -en étant maintenant complaisante à ses -nouvelles fantaisies. Le protocole fut assez impudent : -le Prince me prit à sa droite, ce qui -revenait à me jeter le mouchoir publiquement, -et, pour que nul n’en doutât, il me traita pendant -le dîner, où nous étions quinze, comme si -nous eussions été tête à tête. J’oubliais de vous -dire que je n’avais pas été consultée, mais -simplement avertie par Anna Deslions que je -ferais bien, pour commencer, de résister un -peu, parce que Son Altesse Impériale aimait -cela.</p> - -<p>« Mon Dieu ! ces façons ne pouvaient pas me -déplaire : elles étaient napoléoniennes, elles -répondaient à mon dessein. Il n’y avait que -cette résistance qui me chiffonnât. Je n’avais -aucune envie de me marchander, et je hais -l’hypocrisie. J’eusse préféré en user avec le -Prince aussi librement qu’il faisait avec moi. -Le dîner eût tourné à l’orgie romaine ! Je m’oubliai. -Anna, qui était la correction même, se -fâcha. Vous pensez qu’elle ne pouvait gronder -le Prince ; elle me fit des yeux, inutilement ; -elle se décida enfin à se lever de table et, d’un -signe impérieux, m’appela dans le fumoir, -pour me dire : « Mais résistez donc, malheureuse, -résistez ! » J’en ris beaucoup et je fis -ensuite de mon mieux ; mais je crois qu’elle -exagérait et que le Prince n’y tenait pas tant -que cela.</p> - -<p>« Par exemple, je résistai quand il prétendit, -au sortir de table, m’emmener, sans reparaître -au salon, et m’accompagner chez moi. Je m’étais -mis dans la tête que la chose aurait lieu -chez lui et qu’il m’enverrait ses ordres par son -premier valet de chambre, comme faisait l’autre. -Je jouais gros jeu, car il était l’homme du moment, -et rien ne me garantissait qu’il désirerait -encore demain ce qu’il souhaitait si fort ce -soir. Cependant ma fantaisie, que je lui dis et -que je lui expliquai, l’amusa. Il se monta, fut -d’une verve étourdissante, s’occupa de tous -sans paraître brouillé avec moi. Je n’avais pas -résisté, il ne me pressait plus, et il demeura -jusqu’à onze heures du soir : Anna Deslions -n’y comprenait rien, ni quand elle le vit partir, -seul, et pourtant de la meilleure humeur.</p> - -<p>« — Mais vous l’avez raté, ma chère ! me dit-elle, -consternée.</p> - -<p>« — Je ne crois pas, fis-je.</p> - -<p>« Je ne l’avais même pas différé. Je rentrai, -je me mis au lit, dans ce grand lit de marqueterie -que je vous ai laissé entrevoir l’autre jour ; -et, sous l’Aurore qui plane à la voussure de la -niche, je m’endormis comme un enfant sur qui -veille son ange gardien. Je fus tirée de ce sommeil -innocent par un carillon. Ma femme de -chambre se précipita chez moi et me dit qu’il -fallait me lever et m’habiller au galop, et que -l’on m’attendait en bas, d’ordre du Prince, -pour me conduire au Palais-Royal. J’ai le réveil -mauvais, je me mis en colère, et j’envoyai Son -Altesse Impériale à tous les diables. Puis je -songeai que je n’avais pas volé ce qui m’arrivait, -et je trouvai même la plaisanterie assez -bonne. J’y répondis par une plaisanterie du -même goût : je revêtis ce que vous pouvez imaginer -de plus somptueux et de plus inexpugnable -comme toilette de cour, et je me parai -de bijoux plus qu’une châsse.</p> - -<p>« Je ne fus au Palais-Royal que sur les trois -heures du matin, où je trouvai le Prince qui -piaffait. Il me reçut mal. Bah ! mon programme -comportait d’être rudoyée à l’occasion. Mais -j’avais passé la mesure : je n’avais pas l’air -d’une femme à qui l’on peut dire : « Maintenant, -déshabille-toi, » comme l’autre Napoléon -n’eût pas manqué de le faire après avoir -grondé un peu. Mon Prince ne le dit pas, et, -quand il redevint poli, il ne redevint point galant. -Ma visite tournait à la grande cérémonie, -assez comique à pareille heure. Puis, comme -nous mourions de faim tous les deux, bien -qu’Anna Deslions nous eût magnifiquement -traités (mais de sept à neuf), il fit servir à souper, -où il prodigua pour moi son esprit, son -éloquence impériale, son familier et son sublime. -Je crois que je ne lui répondis point -mal. Le ton de cet entretien décida de la suite -de notre liaison, qui fut toujours sérieuse et -relevée. Cela n’empêchait pas l’abandon. Je lui -contai, entre autres, l’histoire de ce déjeuner -que vous me rappeliez tout à l’heure, et l’espèce -de vœu que j’avais fait. Il fut décidé que nous y -satisferions le lendemain, toujours avec le même -cérémonial.</p> - -<p>« On vint, en effet, me chercher, mais cette -fois à onze heures. J’y allai en négligé, il me -reçut de même, et je connus un autre Napoléon, -je dirais presque un Bonaparte, celui qui -jouait aux barres dans le jardin de la Malmaison, -et à d’autres jeux… Les jeux de princes -n’ont rien de singulier, et vous savez que je -n’aime pas à m’étendre sur le chapitre des intimités.</p> - -<p>« Celles-ci durèrent fort longtemps, et jamais -le protocole ne fut modifié. Le Prince me faisait -l’honneur de venir chez moi souvent, au -moins deux fois par semaine, mais à l’heure de -mes amis, et tout le monde pouvait feindre -d’ignorer ce que tout le monde savait. Jamais il -ne franchit le seuil de ma chambre, mais il -m’envoyait chercher le soir de temps en temps. -On ne me prévenait point, mais je me faisais -un devoir de me rendre libre si je ne l’étais -point. La fantaisie du Prince était fort irrégulière : -il se passait quelquefois des quinze jours -sans que je fusse mandée au Palais, puis j’y -allais trois jours de suite. Il me recevait toujours -dans une petite bibliothèque attenante à -un salon où venait fréquemment la princesse. -Il voulut même un jour me la faire voir par le -trou de la serrure, et il se permit, à propos de -l’extrême simplicité de sa femme, des plaisanteries, -certes respectueuses, mais que je n’aime -point. Je les lui reprochai sérieusement.</p> - -<p>« Nos entretiens étaient fort divers, et je ne -savais jamais, en arrivant, ce qui allait se passer, -s’il me bousculerait et gâterait ma robe, ou -si nous causerions trois heures durant des plus -graves sujets de politique. Il oubliait volontiers -l’amour quand il était en pique avec les Tuileries, -et ses piques n’étaient point rares. Je me -gardais de faire l’Égérie, et il ne m’y engageait -point. Je crois qu’il faisait cas de mon jugement, -mais il trouvait moyen de délibérer avec -moi sans jamais me consulter, ou du moins -sans en avoir l’air. Je ne me permettais de dire -mon avis que s’il attaquait la religion. Vous -savez combien il était, hélas ! libre-penseur. -C’était le seul nuage entre nous. Sur Dieu, je -n’entendais pas raillerie. Il en riait, après s’être -fâché, et cette différence de nos opinions n’empêchait -pas que je ne lui fusse nécessaire. Il -voulait même m’avoir auprès de lui, invisible -et présente, en des circonstances où, moi, je -m’y trouvais déplacée. Il assurait que je pouvais -seule l’aider à supporter les corvées officielles !</p> - -<p>« Il me faisait suivre les chasses en voiture -fermée, et c’est ainsi que j’assistai à ce bain -qu’il prit, un jour de grande chaleur, dans -l’étang de la Reine Blanche, à l’effarement des -dames présentes. Il osa même, un soir, me -faire entrer dans la cour du château de Compiègne, -où je fus témoin d’un spectacle inattendu. -L’on avait apporté de Beauvais un mobilier -de salon tout neuf, fort laid, mais d’une -grande valeur, et on l’avait garé dans un vestibule. -Il faisait beau, très chaud ; l’Impératrice -et ses dames d’honneur sortirent pour prendre -l’air. Comme elles ne savaient à quoi passer le -temps, elles firent tirer dans la cour ces chaises, -ces canapés, ces fauteuils, et jouèrent au chat -perché. Quand elles furent lasses de sauter à -pieds joints sur les tapisseries, elles changèrent -de jeu, et s’amusèrent à les lacérer à grands -coups de ciseaux. Cette scène me rappela le -célèbre tableau de Winterhalter, avec plus de -mouvement.</p> - -<p>« Je rompis avec le Prince peu de temps -après. J’eus l’idée extraordinaire de lui faire -une scène de jalousie ! C’est à n’y pas croire. -Mais il fallait que cela finît, comme tout doit -finir, et le prétexte importe peu. Le Prince fut, -selon sa coutume, implacable : je veux dire que -nous ne nous réconciliâmes jamais amoureusement ; -mais notre amitié ne souffrit point de la -rupture de notre amour. Il s’est jusqu’à son -dernier jour soucié de moi, avec la plus tendre, -la plus touchante sollicitude, ses lettres en font -foi. (Lady Ventnor nous en laissa enfin lire -quelques-unes, mais elle ne me permit malheureusement -point de les copier.) Toutefois, -reprit-elle, il ne s’est plus soucié de moi qu’à -distance, de haut. Il passait dans ma vie, songeur, -les mains croisées derrière le dos, un peu -voûté, comme pour se réduire à la médiocre -taille de l’autre, et c’était « l’autre » plus que -jamais, et même un portrait officiel de l’autre…</p> - -<p>« Bien longtemps après, dit-elle encore, je -l’ai revu, oh ! cette fois, de si loin !… Je traversais -le lac de Genève sur mon yacht, nous passâmes -devant Prangins. A tout hasard, je dirigeai -la longue-vue vers le château. Je le vis. Il -faisait lentement, lourdement, le tour de cet -immense tapis vert qui descend de la façade -jusqu’au bord de l’eau ; et je crus un moment -que j’étais en pleine mer, que je croisais près -de Sainte-Hélène, que je voyais l’autre sur son -rocher…</p> - -<p>— Vous y mettez, dis-je, un peu de complaisance, -et même de romantisme ; car Prangins -est une Sainte-Hélène bien agréable.</p> - -<p>— Oui, dit-elle en souriant.</p> - -<p>Elle reprit :</p> - -<p>— Ce n’est pas la dernière vision que j’aie -eue de lui. Je l’ai revu… non, je l’ai entendu… -Je l’ai entendu mourir, à l’hôtel, à Rome. Quel -étrange hasard que j’y sois venue sans savoir -qu’il y était, et justement pour apprendre qu’il -était en train de mourir ! Du vestibule, où j’entrais, -je reconnus sa voix, sa grande voix de -commandement et de colère. Il chassait de sa -chambre le prêtre ; il hâtait le départ d’une -amie indiscrète ; il refusait de recevoir un fils… -J’arrivais bien, moi, quatrième ! Naturellement, -je n’allais pas demander à être reçue ; mais je -fus aussi bouleversée que s’il m’avait expulsée -comme les autres ; et, attendant je ne sais quoi, -je n’osais rentrer dans ma chambre, j’errais -dans les couloirs, où les trois autres, comme -des âmes en peine, erraient aussi ; nous nous -rencontrions, nous nous devinions sans nous -connaître, et nous n’osions pas nous regarder. -Et là-haut la grande voix grondait toujours, et -mugissait, et tonnait jusqu’au dernier soupir !…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br /> -ÉMILE</h2> - - -<p>J’admire la diversité de M. de Courpière : il -aurait le droit d’être monotone, il est l’homme -d’une seule idée ; mais, outre que des hasards -complaisants ont paru faire exprès de varier à -l’infini ses situations, il a lui-même toujours -considéré que son industrie particulière devait -s’appliquer à n’importe quoi ; et l’on peut dire -qu’il n’a de personnel que son point de vue, -d’où il ne se gêne pas pour regarder de tous les -côtés. Au rebours de ce personnage de La -Bruyère qui est propre à tout, autrement dit à -rien, il profite de ce qu’il n’est propre spécialement -à rien pour prétendre à tout. On se rappelle -que naguère, sans se laisser divertir de sa -vocation, il a porté aux affaires de son pays un -intérêt bien naturel d’un homme né pour -siéger à la Chambre des pairs, s’il y en avait -une. La malice du suffrage universel ne lui a -même pas permis d’obtenir un siège à la -Chambre des députés ; mais son activité politique -ne faisait que sommeiller, et un beau -matin il m’annonça qu’il allait tâter du journalisme.</p> - -<p>— Je suis, me dit-il, à la veille de lancer un -grand quotidien, qui aura douze pages et ne -coûtera qu’un sou.</p> - -<p>— Ah ! bah ? dis-je.</p> - -<p>— Oui, fit-il, c’est le moment.</p> - -<p>Je lui objectai que toute personne qui crée -un journal ou qui publie un livre se flatte que -le besoin s’en fît sentir précisément à cette -heure-là : mais il n’a pas coutume de s’arrêter -aux objections. Il poursuivit :</p> - -<p>— Un grand quotidien d’un sou et de douze -pages raflera du premier coup toute la clientèle -des confrères, s’il est résolument bourgeois, s’il -tourne en dérision le snobisme socialiste, s’il -exploite la peur des classes dirigeantes, s’il attaque -de front la tyrannie des syndicats et l’impôt -sur le revenu, si enfin il réclame le maintien -de la peine de mort et s’il s’enjolive d’un peu -de littérature honnête : car la pornographie a -fait son temps.</p> - -<p>— Ce programme, dis-je, me sourit, mais il -faut de l’argent.</p> - -<p>Et, par suite de je ne sais quelle association -d’idées, je me mis à chercher malgré moi s’il -n’y avait point une femme là-dessous.</p> - -<p>— De l’argent ! répondit M. de Courpière. -Je te crois ! Il faut un million ou un million et -demi. Je ne marche pas à moins de quinze cent -mille francs.</p> - -<p>— Tu te mets bien, dis-je.</p> - -<p>Il haussa les épaules. Une autre association -d’idées me fit songer à lady Ventnor, et je lui -dis en plaisantant qu’il devrait demander cette -somme à notre amie. Il me répondit avec un -admirable sang-froid :</p> - -<p>— C’est naturellement à elle que je la demande.</p> - -<p>— Ah ! fis-je, un peu choqué de cette indiscrétion -qui me semblait prématurée.</p> - -<p>— Je trouverais facilement, reprit-il, quinze -cent mille francs ailleurs. Je n’ai qu’à me -baisser. Mais je donne la préférence à lady -Ventnor. Je souhaite un associé plutôt qu’un -bailleur de fonds. Je devrais dire une associée, -car ce mot devrait toujours être employé au -féminin. Or je ne saurais trouver d’associée -plus précieuse que la marquise. Son esprit -s’appareille merveilleusement au mien, et je -pressens que nous ferons à nous deux de -grandes choses.</p> - -<p>— En attendant mieux, dis-je.</p> - -<p>M. de Courpière haussa une seconde fois les -épaules. Je repris :</p> - -<p>— Tu m’as reproché l’autre jour d’avoir -voulu escroquer un tête-à-tête à lady Ventnor : -j’espère que tu ne vas pas chercher ta revanche, -et que tu me permettras d’assister en tiers à la -conférence où tu solliciteras ses avis, sa collaboration -et quinze cent mille francs. Je voudrais -voir comme on s’y prend pour tirer d’une femme -un million et demi.</p> - -<p>— Tu assisteras à notre conversation, répondit -M. de Courpière. La marquise et moi ne -suffirions pas à fabriquer un journal. Il doit y -avoir, dans ces machines-là, un tas de corvées -où une femme n’entend rien, et dont il ne me -plairait pas de me charger.</p> - -<p>— Oui, dis-je, la cuisine.</p> - -<p>— Ce mot dit tout. Eh bien, je te la confierai.</p> - -<p>— Avec des appointements de chef. Je n’en -demande pas plus.</p> - -<p>— Tu penses bien que je ne vais pas te chicaner -sur tes gages.</p> - -<p>— Merci, dis-je. Et quand voyons-nous lady -Ventnor ?</p> - -<p>— Mais, dit-il, cette après-midi. C’est pourquoi -je t’ai parlé de l’affaire ce matin.</p> - -<p>Le rendez-vous eut lieu dans le petit salon -des archives. Je m’en félicitai. J’avais peu de -foi au journal de M. de Courpière, que j’intitulais -déjà, à part moi, le <i>Pot au lait</i>. Je pensais -que lady Ventnor, après avoir éludé la proposition -qui lui allait être faite de consacrer à cette -feuille un de ses millions et la moitié d’un -autre, serait bien aise de trouver un prétexte -pour changer de conversation et se laisserait -volontiers remettre par moi sur le chapitre de -ses souvenirs et de ses correspondances.</p> - -<p>Mais lady Ventnor n’a pas moins de diversité -ni d’imprévu que M. de Courpière. Elle écoute -d’abord tout ce qu’on lui dit, et le prend au -sérieux jusqu’à preuve du contraire : c’est un -principe fort sage. Elle oblige ses interlocuteurs -d’avoir des idées nettes et de mettre les points -sur les <i>i</i>. Avec Maurice, la besogne n’est point -petite ; mais elle s’en tira mieux que je n’eusse -pu faire, moi qui ai l’habitude. Elle approuva -les grandes lignes de son programme, puis elle -le compléta et, pour expliquer ses vues personnelles, -prononça une manière de discours-ministre -sur la politique générale, tant extérieure -qu’intérieure.</p> - -<p>Je ferai grâce à mes lecteurs de ce morceau, -qui me parut un peu long, mais bien remarquable -par le sens pratique : c’est l’essentiel de -l’intelligence des femmes, les hommes seuls -s’égarent quelquefois dans les nuages. Mais -lady Ventnor passait l’ordinaire moyenne du -terre à terre féminin. Cette personne bien pensante, -qui m’avait souvent agacé par ses jérémiades -sur les malheurs du temps présent, se -manifesta soudain l’ennemie de toute superstition -et même de tout principe, au moins de -toute idée <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>, indifférente même à la -forme du gouvernement, pourvu qu’elle y exerçât -une influence, et ne s’effarant d’aucune -incohérence ni d’aucune contradiction de la -réalité, enfin une opportuniste intégrale (il faut -bien que j’use de cette langue). Elle en gênait -M. de Courpière, que les bienséances et son -titre obligent de croire à quelque chose.</p> - -<p>J’observais le visage de lady Ventnor cependant -qu’elle nous débitait sa profession de foi : -le caractère s’en était modifié sensiblement. -Elle me rappelait ces petites bourgeoises, -épouses de commerçants, qui sont diligentes, -entendues et commandantes ; qui ne portent -point la culotte, mais au moins le pince-nez ; -qui tiennent les livres et sont d’incomparables -majordomes, ou madames j’ordonne. Elle me -semblait capable de gouverner la France, -comme, par exemple, une boulangerie : la loi -salique est peut-être une sottise. Je ne pus me -défendre de lui adresser mes félicitations. Elle -les reçut en boutiquière modeste, qui est à la -peine, mais veut que son mari soit à l’honneur : -« C’est lui qu’il faut complimenter, ce n’est pas -moi. »</p> - -<p>Elle dit :</p> - -<p>— Je ne suis qu’une bonne élève.</p> - -<p>« Allons donc ! » pensai-je ; et alors je m’aperçus -que, depuis qu’elle exposait ses idées, -tout en les trouvant féminines, je « cherchais -l’homme » qui les lui avait pu suggérer ; de -même qu’aux premiers mots qu’avait dits -M. de Courpière de quinze cent mille francs, -j’avais « cherché la femme » qui les lui procurerait. -La réponse que venait de me faire la -marquise me permettait de lui dire sans impertinence :</p> - -<p>— Quel est le maître ?</p> - -<p>Je n’y manquai point. Elle prit sur un des -rayons de la bibliothèque, entre le <i>Roman de la -Momie</i> et les <i>Paradis artificiels</i>, une miniature -encadrée d’ébène, qu’elle me tendit.</p> - -<p>La tête du personnage y était seule représentée, -et je me demande à quel indice je devinai -la disproportion de cette tête puissante au -corps que je ne voyais pas, la stature brève, le -cou dans les épaules. La peinture était minutieuse, -d’une mollesse écœurante, et il fallait -que le modèle eût des traits singulièrement nets -et durs pour que l’artiste n’eût point réussi à -les rendre fades et frustes. Les yeux très clairs -dardaient et assenaient un regard despotique, -presque furieux. Le teint exsangue était d’un -vieillard, mais le pinceau avait léché et effacé -les rides. Toute autre preuve de l’âge manquait, -ainsi qu’aux visages entièrement rasés. De plus, -le crâne était chauve, avec le même luxe de -bosses qu’une tête destinée à la démonstration -de la phrénologie. La pose était de trois quarts, -mais on sentait le profil de médaille, et si ressemblant -à celui de l’Empereur — ou de son -neveu, que je me demandai un instant si je -n’avais point devant les yeux quelque portrait -gauche de l’un ou de l’autre.</p> - -<p>Mais il n’y avait qu’une ressemblance littérale -et point d’air de famille. Le personnage ressemblait -à Napoléon, comme tant d’Américains lui -ressemblent, et je trouvai en effet de l’américain -dans cette physionomie. Mais voici maintenant -que j’y découvrais tous les traits du bourgeois -d’il y a soixante-quinze ans, l’original et le seul -vrai — on n’en fait plus — M. Thiers ! — étroit, -têtu, important, prépondérant, sculpté -dans du bois, assis dans son faux-col. Comme -je tire vanité de mon aptitude à déchiffrer les -figures vivantes ou les portraits, je m’empressai -de communiquer à lady Ventnor les résultats -de mon analyse, et elle sourit d’un air à me -faire croire qu’elle trouvait à ces réflexions -quelque profondeur.</p> - -<p>Je demandai alors le nom du personnage, et -elle parut surprise que je ne l’eusse point reconnu. -Elle me dit ce nom, qui était celui du -plus célèbre journaliste d’hier : je ne l’ignorais -point, mais je ne savais, sur l’homme, rien de -précis. Elle s’étonna encore, et se lamenta. -Triste chose que l’éphémère puissance, la gloire -viagère des journalistes ! Quoi ! la presse transformée -et l’on peut dire recréée, tant d’écriture, -un tel amas de papier, un labeur écrasant, une -idée par jour, une influence si effective sur -l’opinion et sur les événements, et rien ne -reste, à peine un nom, pas une ligne, ni un -souvenir ! Elle transposa les stances à la Malibran -et les appliqua aux journalistes : « Sans -doute il est trop tard pour parler encore -d’elle… »</p> - -<p>— Madame, lui dis-je, parlez-nous tout de -même de lui. Je le connais mal, c’est une raison -pour que je désire de le connaître davantage.</p> - -<p>— Vous le connaissez mal, mais vous l’avez -attrapé du premier coup. Vous n’avez eu qu’à -jeter les yeux sur un assez pauvre portrait : cela -est extraordinaire, et vous méritez que l’on -vous fasse toucher du doigt la justesse de vos -définitions.</p> - -<p>« Émile, reprit-elle… Si je lui donne ce petit -nom, qui était réellement le sien, n’allez pas -croire que je le fasse par un reste de familiarité, -et que je me permette de le tutoyer devant -vous. Mais il affectait lui-même de s’appeler -Émile tout court, par bravade, à titre d’enfant -adultérin. C’est aussi un prénom philosophique, -imprégné du souvenir de Rousseau. -Émile ressemblait donc à Napoléon, et vous -pensez bien que c’est d’abord ce que je remarquai -de lui. Je n’en avais pas fini l’autre jour -avec les <i>ressembleurs</i> : il restait encore celui-là. -J’ignore, et vous aussi, les lois de la physionomie ; -mais je sais qu’il n’y a point de ressemblance -physique sans ressemblance morale, et -que l’on doit toujours juger les gens sur l’apparence, — à -condition, bien entendu, que l’on -sache lire et interpréter l’apparence. Dans cette -tête-ci ne pouvait loger qu’une âme bâtie sur -le même plan que l’âme de Napoléon ; âme de -dominateur et d’organisateur, qui sans doute -appliquait à des objets différents un génie pareil, -sinon égal, et dont l’histoire pouvait aussi -bien s’intituler <i>Victoires et Conquêtes</i> ; le mieux -venu des ressembleurs, car sa ressemblance -n’est point rigoureuse et servile ; le plus moderne, -car c’est le Napoléon des affaires, il a -livré et il a gagné les batailles de l’argent, il a -créé des journaux comme l’autre des armées, il -a fondé l’empire de la presse.</p> - -<p>« Il peut vous rappeler aussi les Américains -qui ont usurpé le masque de notre César. Il fut -comme eux entreprenant et téméraire, il eut le -goût du risque et il provoqua les hasards. La -grandeur ne lui suffisait point : il préférait l’énormité. -Il aimait les chiffres vertigineux. Ses -conceptions étaient simples, et on disait, quand -il avait réussi : « Ce n’est pas si malin », mais -le tout était d’y penser. Par exemple, il diminua -de moitié le prix de ses journaux, et il en tripla -le tirage. Il osa vendre son papier moins cher -que le prix de revient, et il gagna beaucoup -plus que la différence au moyen de la publicité. -Ce sont des procédés américains si vous voulez ; -mais il fut Américain sans le savoir, et -avant les Américains eux-mêmes. Il fut Français ; -il fit fortune dans le commerce des idées -en gros, des paroles sonores et du papier -noirci : c’est une aventure bien française.</p> - -<p>Mais lady Ventnor paraissait admirer surtout -que j’eusse découvert sur cette figure l’empreinte -bourgeoise, et elle me félicita de ma -perspicacité en termes que je ne rapporterai -point, par modestie.</p> - -<p>— Oui, continua-t-elle, Émile, ce César de -la Presse et cet aventurier de la finance, fut -prodigieusement bourgeois, et comme seuls les -Français savent l’être. Et ceci n’est pas, entre -parenthèse, pour le rendre si différent de Napoléon. -Vous parliez de M. Thiers, qui est le type -du bourgeois comme Napoléon celui de l’empereur. -Les deux masques ont des traits communs. -Thiers le savait bien et s’enorgueillissait de -cette ressemblance. Elle n’est pas imaginaire, -mais elle ne signifie pas que Thiers avait le génie -stratégique : elle signifie que le génie de -Napoléon s’encadrait de préjugés bourgeois, -auxquels nous devons tout ce qu’il y a d’arriéré, -de superstitieux et d’étriqué dans le code. -Nous ne concevons plus guère aujourd’hui que -l’on puisse être un philistin avec une intelligence -vaste et même du génie ; mais ce mélange -n’était point si rare à la fin du dix-huitième -et au commencement du dix-neuvième siècle. -Émile était né en 1806.</p> - -<p>« Le préjugé des enfants naturels est un de -ceux que nous avons mis à néant. Mais il était -alors vivace. Émile s’en croyait affranchi : la -preuve du contraire est qu’il en souffrait, et -sans raison, car jamais il n’avait subi les humiliations -dont Alexandre Dumas fils s’est plaint -si amèrement. Je vous ai dit qu’il affectait parfois -de s’appeler Émile tout court ; mais il avait -pris d’autorité, et il portait publiquement le -nom de son père. Ce père, qui ne pouvait le reconnaître, -l’avouait. Et j’ai vu Émile, vieillard, -illustre, sourdement souffrir d’une tache de -naissance à laquelle personne ne pensait plus.</p> - -<p>« D’un bourgeois, il avait encore cette vanité -que vous appelez aujourd’hui snobisme. Il -s’était marié deux fois. Sa première femme -était l’esprit le plus facile et le plus brillant, -poète, mais de profession, et surtout femme de -lettres, et qui l’était devenue plus encore au -contact d’un tel mari. Elle s’était faite son associée, -sa collaboratrice. Il l’avait perdue trop -jeune, et il ne l’oublia jamais. Il épousa cependant -la veuve d’une espèce de prince allemand, -et il fut encore, en ceci, bourgeois à la manière -de Napoléon : il eut sa Marie-Louise après sa -Joséphine. Mais il fut moins dupe que l’Empereur, -et il chassa la princesse avec fracas, en -désavouant des enfants qu’elle était allée lui faire -on ne sait où.</p> - -<p>« Il avait enfin le plus bourgeois des snobismes, -que j’appellerai le snobisme du violon -d’Ingres. Cet homme formidable, meneur -d’hommes, terreur des gouvernements, ne -jouissait pas de sa puissance réelle ni de ses succès : -il n’ambitionnait que ceux du théâtre. Il -bâclait, avec la même fièvre que ses articles, des -pièces étranges, terribles, risibles, qu’on ne -jouait pas, ou qui tombaient. Une seule fois, il -inventa une belle situation dramatique ; il ne -vint pas à bout de la pièce ; Dumas l’exécuta, -sèche et poignante, et le succès fut brutal -comme l’œuvre ; mais Émile trouva qu’on lui -avait défiguré son idée, et retira sa signature.</p> - -<p>« C’est le théâtre qui a fait de nos relations -mondaines une intimité. Figurez-vous que je -passais pour avoir le sens du théâtre. Je crois -même que Sarcey avait écrit dans un de ses -feuilletons, où il aurait pu se dispenser de parler -de moi : « Elle a le sens du théâtre. » D’où -m’était venue cette réputation ? D’avoir joué, -deux ou trois années durant, et Dieu sait quels -rôles, aux <i>Délassements-Comiques</i> ? Franchement, -d’ailleurs, je la méritais. J’avais le sens -du théâtre, ou du moins un certain sens : c’est-à-dire -que je pressentais infailliblement les endroits -tragiques où le public poufferait de rire. -Cette faculté ne laissait pas d’être précieuse pour -Émile.</p> - -<p>« Il me lut un jour une pièce où il y avait -plus d’horreur, en trois actes, que dans tout -Shakespeare, avec je ne sais quoi de plus particulièrement -eschylien. J’eus la vision prophétique -d’une salle en délire, et je me fis un devoir -d’indiquer à Émile, avec la dernière précision, -tous les endroits où on se pâmerait. Il le prit -mal, me fit une scène, me traita même de bête, -et déclara que je n’avais aucun sens du théâtre. -Mais l’événement fut si conforme à mes pronostics -qu’il crut désormais en moi comme les esprits -forts croient aux tireuses de cartes qui leur -ont dit « des choses extraordinaires ». Et il ne -manqua point de me venir lire la pièce suivante.</p> - -<p>« J’en augurai à peu près de même, je lui -donnai des indications aussi précises, et cette -fois, comme je m’affectionnais à lui, je le conjurai -de garder son manuscrit au fond d’un -tiroir. J’ai à peine besoin de vous dire qu’il cessa -dans l’instant même de croire en moi. Il me -traita une seconde fois de bête, se fit jouer, et -l’événement me justifia beaucoup plus que je -n’eusse souhaité.</p> - -<p>« Je ne suis point la femme qui veut avoir -raison coûte que coûte et qui se console du -malheur des autres avec un « je l’avais bien dit ». -Certes le succès ou la chute d’une pièce sont peu -de chose, et l’ivresse ou l’effondrement des auteurs -un soir de première m’ont toujours paru -disproportionnés et ridicules. Je ne pus cependant -garder mon sang-froid quand je vis ce -potentat dans les coulisses, abîmé comme Napoléon -après Waterloo. Il me supplia de ne pas -l’abandonner. Je l’emmenai dans ma voiture. -Je me gardai du « je l’avais bien dit », mais il -me dit : « Ah ! Marguerite, si je vous avais cru ! » -Et il me témoigna de la façon la plus touchante, -la plus puérile, la confiance qu’il avait en moi.</p> - -<p>« — Soyez pour moi, me dit-il, la Francine -de <i>Maître Guérin</i>, la fille et la tutrice de ce vieux -fou d’inventeur. Vous m’empêcherez de faire -des pièces. Vous serez bonne, mais raisonnable -et même sévère. Je me laisserai conduire et, au -besoin, morigéner par vous. »</p> - -<p>« Un soir de première, qui n’est hors de soi ? -Même moi, qui en plaisantais tout à l’heure ; -mais je suis une enfant de la balle ! Il n’eut point -de peine à m’attendrir. Je promis à ce vieillard -désemparé tout ce qu’il voulut. »</p> - -<p>Lady Ventnor s’interrompit pour me demander -ce qui ne me plaisait point ; car il paraît -que je faisais la moue. C’était sans m’en apercevoir ; -mais, dès qu’elle m’en avisa, je lui -dis :</p> - -<p>— Madame, il me semble que vos histoires -se répètent. Voilà que vous devenez la fille -d’Émile, comme vous étiez devenue, plusieurs -années auparavant, la nièce de « l’Oncle » !</p> - -<p>— Je me moque des répétitions, dit-elle. Je -vous raconte ma vie, je ne fais point de littérature. -D’ailleurs, je vous ferai observer que, s’il -y a répétition, il y a aussi progrès. Je n’étais -que nièce à mes débuts, je deviens fille adoptive, -c’est monter en grade. De plus, l’Oncle -m’a recueillie quand je n’avais point de domicile -personnel : lorsque Émile m’adopta, j’en -avais un, et même d’une certaine magnificence, -que je vous ai fait visiter l’autre soir.</p> - -<p>— Je ne pense point, dis-je, que vous ayez -poussé la piété filiale jusqu’au déménagement ?</p> - -<p>— Non, dit-elle. Il désira cependant que -j’eusse un appartement chez lui. Son hôtel était -aussi vaste que le mien, et d’un luxe plus apparent. -J’y demeurai parfois des semaines, quand -il avait plus particulièrement besoin de mes services, -je veux dire de ma protection. A l’époque -des villégiatures, je l’accompagnais à Trouville -ou aux eaux. Je prenais mon rôle au sérieux. Je -ne le jouais que par intermittence ; mais toute -l’habitude de ma vie en était modifiée, je devenais, -ou plutôt je me préparais à devenir une -autre femme…</p> - -<p>Et c’est vraiment cette « autre femme » que -nous avions à présent devant les yeux. A mesure -qu’elle évoquait ces souvenirs, si différents -des histoires plutôt cyniques qu’elle nous avait -jusques alors contées, elle se métamorphosait : -elle prenait la figure de l’emploi honnête qu’elle -prétendait avoir tenu auprès d’Émile. Je ne -m’étonnai point cette fois qu’elle fît à M. de -Courpière une confidence qui produisait sur -elle, après tant d’années, un si merveilleux -effet de purification visible et de rajeunissement.</p> - -<p>Mais j’avais une méchanceté sur les lèvres, -et je ne pus la retenir. Je rappelai à la marquise -que, du temps de l’oncle, son rôle de nièce ne -lui avait point suffi, et qu’elle s’était dédommagée -au bal Constant.</p> - -<p>— Voilà justement, répondit-elle, ce qui vous -prouve que mon histoire ne se répète pas. Je -trompais mon oncle sans scrupule, je n’aurais -pas trompé mon père. Je ne vous dis pas que -je ne fus point aimée, ni même que je n’aimai -point ; mais on me respectait, et je me respectais -moi-même.</p> - -<p>— Bah ! dis-je, est-ce qu’on demandait à -votre soi-disant père la permission de vous aimer ?</p> - -<p>— Non, mais on lui demanda ma main.</p> - -<p>— J’imagine qu’il la refusa.</p> - -<p>— Il l’accorda. Ce fut une scène à la Greuze.</p> - -<p>Je la pressai de nous conter ce nouvel épisode ; -mais elle nous remit, comme elle disait, -au prochain numéro, et nous demanda si nous -étions libres de revenir le lendemain.</p> - -<p>— Oui, dit M. de Courpière, qui semblait -grognon. D’autant que nous n’avons presque -pas parlé de mon journal.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br /> -LA CROIX DE GENÈVE</h2> - - -<p>M. de Courpière n’eut pas satisfaction le lendemain -et il ne fut même pas question de son -journal. M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor, qui décidément -excelle à mettre en scène et y témoigne -peut-être un peu trop d’application, ne nous -reçut point dans ses archives officielles, mais -dans un boudoir, qui était aussi une manière de -temple de mémoire, mais plus intime. Cette -pièce, la plus modeste de l’hôtel, était second -Empire sans miséricorde : le « mobilier complet », -canapés, fauteuils et chaises de bois noir, -garnis de moquette à fond noir roussi, où s’enlevaient -en clair des cigognes parmi des bouquets -de roses rouges et de roses thé ; une table -noire, incrustée de cuivre ; et une table à ouvrage, -dont le couvercle, relevé, était doublé -d’une glace. Sur la pendule cubique, de marbre -noir, se dressait une réduction Colas de la Vénus -de Milo, et les candélabres trépieds à chaînettes -étaient de style pompéien. Je remarquai -l’absence de tout objet d’art et de tout bibelot, -pas un tableau au mur, mais des photographies -et des photographies, petites, jaunes, effacées, -encadrées de bordures surannées, où étaient attachées -des fleurs sèches, des bouquets de violettes, -des rameaux de buis, des médaillons à -vitre contenant des cheveux.</p> - -<p>Le choix de ce décor nous annonçait un récit -mélancolique. J’étais justement d’humeur -tendre, libre et même gaillarde ; mais j’ai observé -que les récits, comme les lettres attendues, -ne sont jamais du ton que l’on avait souhaité. -Il faut s’y résigner, tel est d’ailleurs mon caractère. -Je pris machinalement un air de circonstance, -le même que j’aurais pris si lady Ventnor -m’eût fait visiter la chapelle de sa sépulture -de famille au Père-Lachaise, et, pour lui donner -le branle, je poussai un soupir discret.</p> - -<p>Mais elle trompa mon attente : elle débuta -par des généralités.</p> - -<p>— Nous croyons, dit-elle, que les contemporains -des grands événements qualifiés historiques -ont vécu extraordinairement, parce qu’il -s’est passé autour d’eux des choses extraordinaires. -Ainsi nous imaginons que les hommes -de quatre-vingt-neuf étaient tout enthousiasme, -et ceux de quatre-vingt-treize en proie exclusivement -à la terreur, et que les banalités de -l’existence étaient alors suspendues ou abolies. -C’est une illusion d’optique ou une naïveté. En -toute conjoncture, la vie individuelle demeure -banale, sauf quelques minutes d’exception. -Nulle catastrophe ne dispense les hommes de -manger, de boire, de dormir, de se divertir ou -de s’ennuyer, et même, à l’occasion, de mourir -naturellement. On se moque de Louis XVI, qui -note en son journal, à la date du 14 juillet 1789 : -« Rien ». Ce « rien » est le mot juste pour la -plupart des hommes.</p> - -<p>J’étais du même avis, mais je ne saisissais -point la raison de ce préambule. Je la demandai -à la marquise ; elle ne répondit point et poursuivit :</p> - -<p>— Cependant, nous admirons superstitieusement, -nous envions les témoins des grandes -époques. Nous croyons qu’ils ont senti comme -nous ne sentirons jamais, et que cela leur -donne, sur nous, une éminente supériorité. Et -quand nous sommes, à notre tour, touchés de -l’histoire, nous rougissons de n’être point grandis -ni transfigurés par elle, de rester nous-mêmes -et de continuer notre trantran. Tout ce -que je vous dis là ne sont que précautions oratoires -pour excuser l’humilité du roman intime -où se bornent mes souvenirs de l’Année terrible -et de la Guerre.</p> - -<p>Je n’attendais point des tableaux de batailles -et je préférais son roman intime ; elle nous le -servit avec une brièveté brusque et comme dédaigneuse.</p> - -<p>— C’est, dit-elle, un plaisir de raconter ces -histoires d’hier aux hommes de votre âge : vous -n’en savez pas le premier mot. Elles ont pour -vous autant d’imprévu qu’une fiction. Un auteur -qui prendrait pour sujet de drame un complot -contre la vie de Napoléon I<sup>er</sup> intéresserait -difficilement les spectateurs : ils savent tous, -d’avance, que Napoléon échappera aux coups -des conjurés et qu’il est mort beaucoup plus -tard à Sainte-Hélène. Mais, pour le second Empire, -vous êtes d’une ignorance commode ; à -condition que l’on vous écarte un peu de la -grande route, vous ne soupçonnez pas où l’on -vous mène, ni comment cela finira. Quant aux -personnages, vous connaissez peut-être de nom -Ollivier, Gramont et Benedetti, et encore ! Mais -je parierais que vous n’avez jamais ouï parler du -baron Chantepie ?</p> - -<p>— Jamais, dis-je franchement.</p> - -<p>M. de Courpière, voyant que j’ignorais ce -baron, estima qu’il pouvait déclarer sans honte -qu’il l’ignorait de même que moi.</p> - -<p>— Tout va bien, dit lady Ventnor. Il est -mort, la famille éteinte. Je n’aurai donc point -lieu de taire ni de travestir le nom. Ce baron -Chantepie, à qui l’un des ministres du 2 janvier -venait de confier un poste très important, -était vraiment une créature du second Empire. -J’entends qu’à la différence d’autres hommes, -qui jouèrent sous ce régime un plus grand rôle, -il ne devait rien aux régimes précédents, né à la -vie publique après le 2 décembre, parvenu au -cours de ces dix-huit années ; et de plus qu’il -était, au moral comme au physique, l’original -et le type du règne ; plébéien, je ne dis point -peuple, fils de petits bourgeois, promu grand -bourgeois, le grand bourgeois d’alors, moins -philistin, si je ne me trompe, et moins empesé -que celui du temps de Louis-Philippe, mais -d’une tenue que nous ne connaissons plus aujourd’hui -et que, selon toute apparence, nous -ne connaîtrons plus jamais.</p> - -<p>« Il était de taille élevée, un peu portefaix, -lourd, point droit, marchant des épaules, le -corps vulgaire, mais le visage distingué ; digne, -point solennel ; un grand nez, une très grande -bouche intelligente, des yeux sérieux, mais au -coin des yeux, comme au coin des lèvres, le -sourire et l’esprit ; le front haut, un peu dénudé, -le crâne bien garni et bien coiffé ; des favoris, -point de moustaches. Il était bien conditionné, -sans recherche, d’une architecture loyale ; enfin -un bel homme, pas séduisant, honnêtement -beau, pas un bel homme de camelote.</p> - -<p>« Parvenu, certes ! Qui ne l’était alors ? -L’Empereur lui-même ! Et une des choses que -j’admire le plus de Napoléon III, est qu’il osa -dire publiquement, quand il épousa Eugénie de -Montijo, qu’il faisait un mariage de parvenu. -Mais Chantepie était un parvenu franc, sans -honte ni sans vanité de l’être, et sans les -défauts ni les ridicules de l’emploi : amateur -de luxe, échappant l’ostentation, homme de -goût, même pour la toilette ; sans la moindre -élégance, et sans affectation d’inélégance ; une -grosse chaîne d’or au gilet, et, le soir, des boutons -de diamant à la chemise, mais c’était la -mode ; la redingote noire déboutonnée, le chapeau -de haute forme à larges ailes. Voilà comme -on nous les fabriquait. Je vois à votre figure -que ce portrait vous étourdit.</p> - -<p>Il ne m’étourdissait, ni d’ailleurs ne me déplaisait -point ; mais je m’étonnais qu’un tel -homme eût demandé la main de la Solférino et -que cela eût donné lieu « à une scène à la -Greuze ». Je le dis à la marquise ; elle rit et me -répondit que, naturellement, il ne s’agissait pas -du baron, mais de son fils, Julien. Elle nous -montra aussitôt une photographie du jeune -homme, que j’avais vue de loin et prise pour -une des dernières photographies du Prince -impérial. Mais l’uniforme était celui des gardes -mobiles.</p> - -<p>— Finissons-en avec le baron, reprit lady -Ventnor. Il avait fait une grosse fortune en spéculant -sur les terrains. Il n’était point le seul, -bien que l’on ait exagéré ; car, je crois que je -vous l’ai dit, mais je ne saurais trop le répéter, -les hommes de ce temps-là aimaient plus le -pouvoir que l’argent, et surtout ils n’aimaient -pas l’argent pour lui-même. Chantepie n’était -pas non plus un faiseur de millions à l’américaine ; -mais enfin il en avait gagné plusieurs, -sans compter son titre de baron. Il était veuf -depuis longtemps. Julien était fils unique, absurdement -gâté, et, comme la plupart des enfants -gâtés, beaucoup mieux élevé que bien -d’autres. Vous l’avez pris pour le Prince impérial : -c’est donc que sa figure vous a paru charmante, -un peu grave. Il était tendre et mélancolique, -déjà homme de foyer, soutenait son -rang, et ne faisait aucunement la fête.</p> - -<p>« On me l’avait présenté, je ne sais plus qui : -cela était tout simple. Il me plut : cela aussi -allait de soi, et si bien que je n’aperçus point -d’abord comment il me plaisait. Je crois que -nous glissâmes insensiblement de l’agrément à -l’amitié, et de l’amitié à l’amour. Ses visites -étaient devenues quotidiennes sans que j’y -prisse garde. J’étais en verve dès qu’il venait, -j’avais mille choses à lui conter ; nos conversations -étaient enjouées, mais il ne s’y glissait -pas un mot de galanterie ; rien de suspect, rien -qui pût me donner l’éveil ; et je me demande -même ce qui lui fournit prétexte un jour plutôt -que l’autre à me dire qu’il voulait unir sa vie à -la mienne. Je vous ai dit quelle existence honorable -je menais alors, et que mes sentiments s’y -étaient conformés. La demande de Julien me -parut naturelle. Au lieu de lui répondre : -« Mais, mon pauvre ami, vous savez bien qu’on -ne m’épouse pas », je lui dis que je parlerais à -Émile le soir même, et il me dit qu’il parlerait à -son père. Je pense que vous allez nous croire -fous tous les deux.</p> - -<p>« Nous ne l’étions point. Émile ne l’était pas -davantage ; mais il avait de la littérature et un -fonds d’idées du dix-huitième siècle. Il était le -Napoléon des affaires, et aussi le bourgeois un -peu étriqué que je vous ai décrit ; mais il était -philosophe à ses moments perdus, c’est-à-dire -chimérique et homme sensible. C’est ici que se -place la scène à la Greuze, ou plutôt les scènes, -car il y en eut deux : quand je lui avouai tête à -tête notre beau projet, et peu après, quand nous -vînmes, Julien et moi, lui demander sa bénédiction. -Il nous la donna, comme Voltaire au -petit Franklin. En nous relevant (nous nous -étions agenouillés, s’il vous plaît), nous nous -considérâmes fiancés. Le baron Chantepie n’avait -rien répondu à son fils d’équivoque ni d’inquiétant, -et s’était borné à dire qu’il ferait avec -plaisir ma connaissance.</p> - -<p>« Il me parut convenable que cette entrevue -n’eût point lieu chez moi, mais chez mon père -adoptif, et dans mon appartement de jeune fille, -si j’ose m’exprimer ainsi. Émile et Julien m’approuvèrent, -et j’allais venir m’y installer lorsque -fut posée la candidature du prince Léopold de -Hohenzollern au trône d’Espagne. Vous n’apercevez -point sans doute le rapport qu’il y a -entre cet événement et celui de mes fiançailles ; -mais c’est qu’Émile cessa de penser à moi pour -ne plus penser qu’à son pays. Il eût mieux fait -de s’abstenir, car il poussait à la guerre et fut -des premiers qui crièrent : « A Berlin ! » Je -sentis que ce n’était point le cas de l’embarrasser -de ma personne.</p> - -<p>« Je demeurai donc avenue des Champs-Élysées. -La visite du baron fut retardée, et je -n’eus d’abord de ses nouvelles que par Julien, -qui faisait la navette de lui à moi. Lui-même la -faisait entre Paris et Saint-Cloud. J’étais tenue -heure par heure au courant de ses angoisses. -On souhaitait d’éviter la guerre, mais on voulait -sauver la face. Je me rappelai que j’avais -contribué à résoudre la fâcheuse affaire de -Luxembourg, et j’eus la naïveté d’adresser des -conseils à mon futur beau-père par le canal de -son fils. J’opinais qu’il fallait se contenter d’une -renonciation pure et simple du prince. Je ne -tire pas vanité de ma sagesse : je n’étais pas -seule de cet avis. Malheureusement, nous n’étions -pas les plus nombreux. Mais j’avais peut-être -quelque mérite à m’entêter, car je me mettais -en opposition avec Émile, qui continuait -de jeter feu et flammes.</p> - -<p>Le matin du 12 juillet, mon fiancé accourut -chez moi, m’apprit qu’on venait de recevoir une -dépêche de Sigmaringen, et que le prince Antoine, -père du prince Léopold, refusait d’autoriser -la candidature. Je courus moi-même chez -Émile, ravie de cette nouvelle, qu’il prit fort -mal. Il déclara que la France ne pouvait point -faire état de cette dépêche du « père Antoine », -et qu’il fallait que le retrait de la candidature fût -notifié à l’Empereur par le roi de Prusse, à qui -nous devions, de surcroît, réclamer « des garanties -pour l’avenir ». Je me chamaillai avec -lui, rentrai de mauvaise humeur, et trouvai -chez moi le baron Chantepie, qui profitait du -premier répit que lui laissaient les affaires publiques -pour soigner ses intérêts privés. J’étais -moi-même si préoccupée de ceux de l’État que -je lui en parlai d’abord, très familièrement. -Mais ce n’est point cette scène-là qu’il venait -jouer.</p> - -<p>« Ce n’était pas davantage celle du père Duval -de la <i>Dame aux Camélias</i> : je suis sûre que -vous l’aviez cru. Le portrait que je vous ai -crayonné du baron vous a cependant rendu évidente -la différence des deux personnages. -Celui-ci était, de plus, fort courtois, et il ne -garda point sur la tête son chapeau à grandes -ailes. Il trouvait le projet de son fils insensé, -impraticable, tranchons le mot : immoral, et -contraire au bon ordre. Mais il se garda de me -faire des phrases : il me fit une démonstration. -Je ne trouvai rien à reprendre à son langage, -qui fut parfait de tact et même d’une bonté -touchante, ni rien à répondre à son raisonnement. -Le solide bon sens dont je suis douée me -désarme : je ne sais plus discuter avec un adversaire -qui m’a une fois prouvé qu’il a raison -et que j’ai tort. J’étais si persuadée que je ne -souffrais même pas. D’ailleurs, j’aimais Julien, -mais je n’avais point fait un rêve d’où je fusse -précipitée. Tout s’était passé entre lui et moi -d’une façon unie et naturelle et, pour ainsi dire, -terre à terre. Je n’y avais pas entendu malice. -L’on m’apprenait que je m’étais trompée : j’en -étais étonnée, un peu honteuse, je n’en étais -point bouleversée. On me rappelait que les -frontières du monde sont infranchissables, et je -me demandais moi-même comment j’avais pu -prétendre à les franchir, — mais c’était sans y -penser : j’ai toujours été du parti de l’ordre. Je -demeurais interdite : je ne me débattais pas. Je -ne me lamentais pas. Je vois bien que tout cela -ne rend point mon personnage sympathique à -la façon de Marguerite Gautier. Mais, que voulez-vous ? -chacun sa manière ! Regardez-moi : -je ne mourrai jamais de la poitrine.</p> - -<p>« Je n’adressai donc au baron aucun plaidoyer, -et je me bornai à lui répondre avec déférence :</p> - -<p>« — Monsieur le baron, la situation n’est pas -si simple que vous paraissez croire et, avec la -meilleure volonté du monde, je ne sais pas -comment nous en sortirons. J’aime Julien, et il -m’aime. Permettez-moi d’aller jusqu’au bout -de votre pensée et de dire franchement ce que -vous ne m’avez pas dit, ce que vous ne pouviez -pas me dire : si je devenais sa maîtresse, vous n’y -verriez aucun inconvénient. Mais, justement, -c’est de toutes les solutions la moins probable. -Les voies de l’amour sont diverses et conduisent -toutes, je le veux bien, au même but ; mais -lorsqu’on a choisi entre elles, et qu’on est parti, -on ne rebrousse guère pour s’engager dans un -autre chemin. Je vous assure qu’il me serait -impossible d’aimer Julien hors mariage, je ne -dis point cela pour me faire valoir ; et je ne -doute pas qu’il ne préférât lui-même renoncer à -moi. Mais voudra-t-il y renoncer ? Voilà la question. -Comment le détacherez-vous de moi ? -Vous lui direz ce que je suis ? Mais, s’il n’y -pense guère, il le sait. Tout le monde le sait. Ce -n’est pas mon genre de dissimuler, et puis -qu’avancerais-je ? Vous lui direz que je suis -riche ? Il l’est aussi, et assez puissamment pour -que personne ne l’accuse de calcul. Je ne vous -propose point de me dépouiller pour me rendre -digne de lui : ce sont de belles choses que l’on -dit, comment les accomplit-on ? Une fortune, surtout -un peu importante, ne se laisse pas dans un -coin. Mais je ne puis non plus vous proposer -d’agir comme Marguerite Gautier, et de tromper -Julien afin de le dégoûter de moi : ma fortune -me l’interdit encore, et il sait bien que je -suis, depuis assez longtemps, à l’abri de ces -cruelles nécessités. Alors ?… »</p> - -<p>« Le baron fut enchanté de mon discours : -il n’était point difficile. Il me répondit, en me -baisant la main, qu’il s’en remettait à moi. C’était -bien là une réponse de diplomate, et d’un -de ceux qui allaient jeter leur pays dans une -effroyable guerre. Il ne se doutait point que la -guerre précisément nous dût tirer de l’impasse. -Vous voyez sur cette photographie l’uniforme -que porte Julien. Dès nos premiers malheurs -il s’engagea…</p> - -<p>— Et il fut tué, dit M. de Courpière, d’un -ton si péremptoire que la marquise ne put se -défendre de sourire.</p> - -<p>— Oh ! dit-elle, pas si vite. Il fut blessé, -même assez tard, au début du siège de Paris ; et -cette circonstance, au lieu de l’éloigner de moi -davantage, me le rendit. Ai-je besoin de vous -dire que le drapeau de Genève était arboré à ma -fenêtre, que j’avais établi chez moi une ambulance, -et que je soignais moi-même les blessés ? -C’est la moindre des choses. Nous sommes -toutes nées infirmières, mais j’avoue que je -goûtais un contentement particulier à remplir -cette tâche. Je n’ai jamais été une repentie, je -ne serais pas entrée en religion ; mais il ne -me déplaisait pas de faire la sœur de charité -pendant quelques semaines.</p> - -<p>M. de Courpière prit son air cafard. Lady -Ventnor poursuivit, encore plus brièvement, -avec une sorte de pudeur impatiente :</p> - -<p>— Vous devinez la suite du roman, et vous -voyez le tableau : dans le grand salon du Baudry, -les lits blancs alignés, mon Julien blessé, -point trop grièvement, et le père assis au chevet -du fils. Mais vous avez oublié tout ce que je -vous ai dit du baron si vous pressentez une -nouvelle scène à la Greuze. Il ne prit pas la -main de son fils pour la mettre dans la mienne. -Il fut reconnaissant, aimable, et encore une fois -parfait, mais rien de plus que parfait. Il se garda -de me rappeler que j’avais naguère paru disposée -à faire le nécessaire pour détacher Julien -de moi ; mais je lisais dans ses yeux, dans ses -bons yeux, qu’il comptait sur moi.</p> - -<p>« Le danger, c’est que j’avais maintenant — comment -dirai-je ? — une occasion. Julien n’était -pas arrivé seul à l’ambulance. Un de ses -amis d’enfance (que je n’avais point connu plus -tôt parce qu’il était zouave pontifical et revenu -de Rome en septembre), André de V…, avait -été blessé à ses côtés. Je le soignais aussi. Il ne -me plaisait pas : j’aimais Julien. Mais je ne -pouvais m’empêcher de penser à lui — de -penser à lui par raisonnement. Je me disais : -« Si je dois tromper Julien, il est fatal que ce -soit avec celui-ci. » Et je ne pouvais plus avoir -avec lui des façons naturelles. Il sentait mon -trouble, il l’interprétait. Comment ne s’y serait-il -pas trompé ? Et je ne l’aimais pas ! Ah ! si -j’avais su !…</p> - -<p>Lady Ventnor s’interrompit, oppressée. Je -la voyais pour la première fois émue à ce -point. Je la préférais ainsi. Elle reprit, brusquement :</p> - -<p>— Laissez-moi passer vite. Quand ils furent -tous deux guéris, ils reprirent leur service. Ils -étaient tous deux officiers : on parvenait rapidement. -Ils rentraient le soir chez eux, c’est-à-dire -encore chez moi. On recevait un ordre à -domicile quand il fallait courir aux remparts. -Un soir, comme nous dînions tous les trois, -l’ordre arriva, mais pour Julien seul. Il partit, -trouva contre-ordre en arrivant, et revint. Ah ! -le baron aurait eu lieu d’être satisfait… mais -pas de la suite !</p> - -<p>« Julien, après… après avoir vu… sortit -sans dire un mot, rentra l’instant d’après, jeta… -jeta sur le lit… un ballot de papiers et disparut. -Le lendemain… Oh ! il ne s’est pas tué, non !… -Non… <i>Il a été tué</i>, le lendemain, aux avant-postes… -Et on aura beau dire qu’il l’a fait -exprès, est-ce que c’est possible ?… Vous cherchez -les balles : il faut encore qu’elles veuillent -de vous… L’Empereur a bien voulu se faire -tuer à Sedan, et il est mort dans son lit. »</p> - -<p>Elle se tut encore et nous respectâmes son -émotion. J’avoue, d’ailleurs, que je ne trouvais -rien à dire. Mais le vicomte de Courpière, -qui est plus maître de soi, lui demanda, quand -il la crut remise :</p> - -<p>— Madame, quels étaient ces papiers que -vous a jetés M. Julien Chantepie ?</p> - -<p>Elle le regarda sans répondre, encore égarée. -Puis je vis poindre l’intelligence dans ses yeux, -et il me parut même qu’elle souriait imperceptiblement.</p> - -<p>— Ces papiers ? dit-elle. Oh ! pas grand’chose… -Quelques titres au porteur… et son -testament…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br /> -LE MARI</h2> - - -<p>Je désirai, vers cette époque, aller passer -quelques jours en Angleterre. Je dois dire que -cela me prend assez souvent. Je suis à mon aise -chez les Anglais comme Stendhal chez les Italiens -du Nord, et à peu près pour les mêmes -raisons. Ils ont des mœurs naturelles et commodes ; -je les trouve cordiaux, accueillants, -doués du sens de la liberté individuelle, qui fait -que l’on tient compte d’autrui. Ils ont infiniment -d’esprit, de comique, d’originalité, et pas -la moindre notion du ridicule ; enfin ils sont -tout l’opposé de ce que l’on croit d’eux en -France, et, cependant que je les goûte, je me -rappelle avec un plaisir de surcroît les bêtises -que l’on en dit. Je fais chez eux des cures de -sens commun, et je m’y repose de mes compatriotes -qui me semblent tous un peu fous, à -commencer par moi. La grande différence de ce -pays-ci à l’Angleterre est qu’ici tout va de travers, -et en Angleterre tout marche droit. C’est -le pays où les allumettes ne ratent pas.</p> - -<p>L’on ne savoure de telles jouissances que si -l’on est seul à les éprouver. Je ne me souciais -donc point de suggérer à M. de Courpière l’idée -de ce voyage ; mais il fallait lui suggérer celle -de ne se point formaliser que je le quittasse une -semaine ou deux, et cela était délicat : non pas -qu’il ait la moindre peine à se passer de moi, -mais il n’admet pas volontiers que je me donne -des airs de pouvoir me passer de lui. En outre, -ma fantaisie de l’abandonner tombait assez mal. -Son intrigue avec M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor -semblait interrompue, et cet arrêt inopiné le -mettait en mauvaise humeur. Lady Ventnor, -sans lui donner d’explications, qu’au surplus -elle ne lui devait point, avait cessé de le traiter -singulièrement et de lui accorder des tête-à-tête. -Il n’était plus question du journal, qui avait -servi au moins de prétexte à nos deux derniers -entretiens ; il était encore moins question de ces -confessions à bâtons rompus — en apparence, -mais si bien ordonnées et même chronologiques. -M. de Courpière était tout désorienté, -n’ayant pas encore pratiqué de femme si hésitante, -ou plutôt si bien résolue à rester maîtresse -de l’heure. Sa situation n’était pas brillante ; -il avait mis tout son espoir sur cette -carte ; c’était vraiment fatalité que la partie traînât.</p> - -<p>Mais moi, je voulais m’en aller. Je trompais -mon impatience en feuilletant les guides. J’y -dénichai un expédient. Je souhaitais revoir, -entre autres, l’île de Wight, et Ventnor y est -situé. Je m’excuse de l’apprendre à ceux de mes -lecteurs qui le sauraient déjà ; mais il ne doit -pas y en avoir beaucoup. Nous ignorons les endroits -universellement célèbres qui ne sont pas -de chez nous ; et je ne puis, à ce propos, jamais -me rappeler sans rire ce mot sublime d’un de -nos écrivains du dernier siècle, qui se décida -sur le tard à franchir le Pas de Calais et découvrit -Oxford : « Mais, disait-il au retour, c’est -admirable ! Et on ne le sait pas ! »</p> - -<p>Lord Ventnor avait beau s’appeler Ventnor, -il pouvait avoir sa résidence toute autre part -qu’à Ventnor. Mais justement le <i lang="en" xml:lang="en">Black’s guide -to the Isle of Wight</i> m’apprit l’existence d’un -<i lang="en" xml:lang="en">Castle</i>, ou plutôt villa Ventnor, dont il vantait -les bizarreries. Ce <i lang="en" xml:lang="en">Black’s guide</i> ajoutait que, -malheureusement, la villa n’était pas ouverte -aux visiteurs, parce que le marquis y résidait -presque toute l’année.</p> - -<p>Comme Maurice me faisait ses doléances du -matin au soir, je trouvai tôt une occasion de lui -dire :</p> - -<p>— L’interruption qui te chagrine ne m’étonne -point ; je la prévoyais ; et je t’affirme que, malgré -les apparences, tes affaires sont en bon train. -Je ne doute pas que la marquise ne succombe à -la tentation de rentrer avec toi dans une carrière -d’où elle se devait croire définitivement exclue. -Mais une femme de son caractère, de sa fortune -et, disons-le, de son âge, une femme qui a vécu, -ne se passe point un caprice. Elle veut du grandiose, -l’amour complet, si j’ose m’exprimer -ainsi. Ce n’est pas une fusée d’adieu qu’elle -prétend lancer, mais le bouquet. Elle est politique -autant qu’amoureuse, et tu n’as pas mal -joué en lui proposant simultanément la bagatelle -et la fondation d’un journal ; mais elle tient -à savoir d’abord si tu es de taille à remplir l’emploi -qu’elle t’assigne, et elle n’entend point que -vous alliez ni l’un ni l’autre à l’aveuglette. Je -pense qu’elle a pris sur toi des renseignements ; -elle a aussi préféré que tu la connusses, et c’est -pourquoi, j’imagine, elle s’est racontée si complaisamment. -Elle est trop fameuse pour duper -le plus naïf, et elle sait d’ailleurs que la jalousie -du passé est le talisman qui fait aimer les courtisanes. -J’ai toujours gagé qu’elle ne t’accorderait -rien avant d’avoir terminé le récit de son -existence depuis les temps les plus reculés jusqu’à -nos jours.</p> - -<p>— Eh bien, et maintenant ? dit M. de Courpière, -qui m’écoutait avec la plus grande attention.</p> - -<p>— Maintenant, nous n’en sommes pas à nos -jours, puisque nous en sommes à la Guerre. Le -récit n’est pas achevé. Mais il est suspendu. -C’est qu’elle ne sait pas trop comment elle le -doit poursuivre. Elle arrive à la période critique -où elle a supprimé les Pyrénées qui séparent le -monde du demi-monde, après nous avoir tant -dit que cette frontière était inviolable. Elle nous -a bien laissé entendre que, grâce à l’adoption et -à la paternité d’Émile, elle était devenue une -espèce de jeune fille : ce n’est qu’une manière -de parler. Elle nous a conté qu’un fils de famille -avait demandé sa main : il en est mort. Mais -elle est bien devenue véritablement grande -dame, et grande dame anglaise, épouse de lord -Ventnor : pourquoi, entre parenthèse, lord -Ventnor plutôt qu’un autre ? Pourquoi cet -étrange bonhomme, que nous avons une fois -entrevu ? Il est fabuleusement riche, et n’avait -aucun intérêt à l’épouser. Elle-même était riche, -surtout après avoir hérité de Julien Chantepie. -Elle pouvait choisir. Il y a un mystère, ou plusieurs -mystères, qu’il importe que tu éclaircisses, -et dont il se peut qu’elle ne t’éclaircisse -pas aussi volontiers que de ses aventures précédentes. -Aussi n’est-ce point à elle qu’il se faut -adresser cette fois, mais à son mari.</p> - -<p>— A son mari ! s’écria M. de Courpière.</p> - -<p>— Je ne dis pas, repris-je, que je l’interrogerai -tout bonnement. Enfin, je ne sais pas trop -ce que je ferai. Mais je vais partir pour l’île de -Wight, où est sa villa. Nous avons fait la fête -ensemble toute une nuit : il est donc parfaitement -convenable que je lui rende visite. J’essaierai -de le faire bavarder, ou je pourrai du -moins faire bavarder des gens autour de lui.</p> - -<p>— C’est une excellente idée, dit M. de Courpière, -et nous partirons pour l’île de Wight dans -deux ou trois jours.</p> - -<p>Je lui témoignai affectueusement combien -j’eusse été heureux que ce petit voyage à deux -fût possible, mais je lui persuadai qu’il aurait -tort de se compromettre, quand j’étais là pour -me dévouer. Il me remercia de tout cœur, et je -partis dès le lendemain.</p> - -<p>Je fis halte deux jours à Londres, d’où j’allai -faire un tour à Oxford, qui est en effet admirable, -mais je le savais. Je revins à Londres, je -passai à Cowes : c’était le temps des régates, je -m’y attardai. J’eus l’imprudence de déjeuner à -Ryde, je m’y attardai aussi, et je finis même par -décider que j’y resterais. J’allai à Ventnor entre -deux trains. Pendant que j’étais en wagon, le -ciel se brouilla ; le vent était fort aigre quand je -débarquai, et je jugeai que les Anglais ont tort -de comparer le climat de leur <i lang="en" xml:lang="en">south-coast</i> à celui -de la Riviera, et en particulier d’appeler Ventnor -leur « Madère ». Je ne fis point cent pas sur -la plage, je regardai hostilement les collines escarpées -qui la protègent contre le vent du Nord -et qui ne m’empêchaient point de geler, et j’entrai -dans un hôtel, où la vue des petites tables, -des nappes blanches, des victuailles étalées sur -le buffet d’acajou me rendirent la sérénité en -excitant mon appétit.</p> - -<p>Je choisis une table qui fût le moins possible -exposée aux courants d’air, et j’attaquai une -tranche de saumon froid arrosée d’une mayonnaise -à la bouteille, et décorée de petites tranches -de concombre sans le moindre assaisonnement. -Mais cinq minutes plus tard la salle fut -envahie, toutes les tables prises. Un grand monsieur, -entre vingt et quarante-cinq ans, qui -arriva le dernier, ne trouva point de place ; et -comme il était seul, de même que moi, le maître -d’hôtel mit son couvert vis-à-vis du mien sans -me demander aucunement la permission. Je -suis Français, et je pestai, mais je connais les -Anglais : je me gardai de toute protestation inutile -et du ridicule de faire la tête. Je savais -aussi que, dans les deux minutes, mon convive -inconnu m’adresserait la parole. Il n’y manqua -point et, selon l’usage, m’exprima son opinion -sur le temps, qu’il déclara incertain (la pluie -commençait de tomber à flots).</p> - -<p>Charmé de voir que je l’entendais, il devint -plus familier, et n’hésita pas à me faire savoir -qu’il portait à la France une extrême sympathie, -et qu’il ne pouvait pas sentir les Allemands. -Il se permit quelques plaisanteries assez -brutales sur le <span lang="de" xml:lang="de">Kaiser</span>. Pour lui rendre sa politesse, -je lui dis deux mots aimables sur son -roi. A ce moment, les gens des autres tables, -qui se plaignaient de suffoquer, ouvrirent toutes -les fenêtres à la fois. Un vent glacial souffla, et -mon commensal profita de la circonstance pour -me dire que, si j’étais par hasard phtisique, je -me trouverais très bien du climat si tempéré de -l’île de Wight. Je le remerciai, lui assurai que -le coffre était bon, et je lui dis que je n’étais ici -que de passage. Puis, cédant à un besoin de me -faire valoir, bien commis-voyageur, j’ajoutai -que j’y étais venu rendre visite à « mon ami » -lord Ventnor.</p> - -<p>Je fus étonné de la froideur qu’il me témoigna -tout aussitôt. Je me rappelai, un peu tard, -que lord Ventnor était, comme ils disent, excentrique, -et probablement dans le pire sens de ce -mot. J’essayai de le faire parler un peu dudit -lord, mais en vain. Pour me rattraper, je lui -donnai à entendre que je venais faire une simple -visite de politesse, ou même poser une carte, -et qu’enfin je ne connaissais pour ainsi dire pas -« mon ami » lord Ventnor. Comme il ne se -dégelait toujours pas, je mis les points sur les -<i>i</i> ; je déclarai que je ne connaissais pas du tout -lord Ventnor, que je ne l’avais entrevu qu’une -fois, mais que j’étais lié avec sa femme.</p> - -<p>Mon Anglais rechangea aussitôt de visage, -me fit l’éloge de la marquise, grande bienfaitrice -de ce pays, où elle ne venait malheureusement -plus guère, comme il était trop naturel, -après « ce qui était arrivé » à son mari. Il -ajouta, en baissant la voix religieusement, -qu’elle était l’amie intime de la feue reine Victoria. -Je faillis tomber à la renverse. Je ne voulus -point paraître ignorer cette amitié extraordinaire, -mais je lui avouai que j’ignorais « ce -qui était arrivé » à lord Ventnor, et je le pressai -de m’en informer. Il rougit comme un -enfant et me répondit avec le plus grand embarras -que cela était impossible à dire, mais que -j’en trouverais tout le détail dans les journaux -anglais d’il y a quinze ans. Je finis par comprendre -que lord Ventnor avait eu un de ces -procès scandaleux qui datent dans l’histoire des -mœurs. Mon vis-à-vis se hâta de revenir à lady -Marguerite, me dit que sa conduite avait été, -en cette occurrence, admirable, qu’elle avait -soutenu son mari jusqu’à la dernière minute -envers et contre tous, contre l’évidence même. -C’est elle qui avait emporté l’acquittement, car -lord Ventnor avait été acquitté, mais à la suite -de débats plus déshonorants que n’importe -quelle condamnation.</p> - -<p>Alors seulement, et après l’avoir sauvé, elle -s’était éloignée de lui, et encore avec ménagement, -sans rupture officielle. De temps à autre -elle revenait, au vu et su de tous, habiter cinq -ou six jours chez lui, et le recevait de même -chez elle. Sur ce, comme la pluie avait cessé et -qu’un pâle rayon de soleil perçait les nuages, -mon compagnon de table me dit :</p> - -<p>— Grâce à Dieu, le temps est redevenu brillant.</p> - -<p>Il me salua et se retira, me laissant abasourdi.</p> - -<p>Malgré sa pudeur et ses réticences, il avait -fourni à mon enquête un fort joli faisceau de -documents. Je suivais bien la manœuvre de -lady Ventnor, et j’avoue que cette stratégie -m’émerveillait. Trouver un mari, dans sa condition, -me paraissait déjà un tour de force ; -mais le quitter ensuite comme indigne, après -s’être donné les gants de ne le point lâcher, et -se faire ainsi décerner, outre les parchemins, -un brevet supplémentaire d’héroïsme et de -vertu, c’est le chef-d’œuvre. Cependant mon -indicateur m’avait plutôt posé de nouvelles -énigmes, et celle-ci entre autres : Comment -une Solférino pouvait-elle être devenue « l’amie » -de la vénérable reine Victoria ? Il ne m’avait -pas davantage révélé pourquoi un lord -Ventnor avait épousé une Solférino.</p> - -<p>Je ne pouvais plus compter que sur lord -Ventnor lui-même pour me l’apprendre ; mais -voilà maintenant que je balançais à l’aller voir. -J’étais retenu par une sotte peur, une peur de -collégien qui n’ose pas entrer au mauvais lieu. -Je me raisonnai : qui me verrait ? Je ne connaissais -personne ! Enfin j’y allai, mais en rechignant, -avec une lenteur de mauvaise volonté, -et par un chemin absurde, quoique je visse -bien, là-haut, dans la direction de Bonchurch, -la grande bâtisse blanche et nue, flanquée de -deux tours inégales, l’une gothique, l’autre -sans style et formée d’une superposition de -bow-windows à auvents, enfin quelque chose -d’assez ressemblant au château d’Osborne. J’errai -encore près d’une heure autour du parc -avant de trouver l’entrée principale. Le portier -était devant sa loge, il fallut bien me résoudre. -Je lui tendis ma carte et le priai de la faire passer -à Sa Seigneurie.</p> - -<p>Malgré son <i lang="en" xml:lang="en">nil admirari</i> d’Anglais et de portier, -il laissa percer quelque surprise, et je vis, -à sa façon hésitante de manier mon carton, -qu’il n’avait point souvent de visiteurs à introduire. -Cela n’était point pour m’assurer. Puis -je songeai que, si une visite était chose si étonnante, -la mienne en particulier était plus étonnante -encore, et qu’il se pouvait même que le -noble lord ne se rappelât seulement pas mon -nom. « Bah ! me dis-je, j’en serai quitte pour -n’être pas reçu. » Mais je le fus avec d’autant -plus d’empressement que je rompais la quarantaine. -Lord Ventnor vint même au-devant de -moi, comme d’un souverain, et je vis une lueur -de joie dans ses yeux clairs, vitreux, qui (je le -rappelle) marquent l’éternité. Ce vieillard ne -paraissait toujours pas plus de dix-sept ans, je -ne doute pas que ce ne soit pour la vie ; et comme -il était vêtu de serge blanche, il avait l’air d’un -<span lang="en" xml:lang="en">boy</span> qui va jouer au tennis.</p> - -<p>Le bizarre est que la cordialité de son accueil -ne me mit nullement à mon aise. Je sentais au -contraire plus vivement l’incorrection de ma -démarche, malgré une certaine effronterie que -j’ai. Je perdis mon anglais, et, désespérant de -m’excuser en cette langue, je le fis en français. -Mais quel français ! J’ose dire que je barbotai. -Je remémorai pêle-mêle au marquis mon nom, -l’honneur que me faisait la marquise de m’admettre -dans son intimité, le dîner que j’avais -fait avec lui-même, et la tournée des grands-ducs -qui avait suivi. J’avais ouï parler des -merveilles de sa villa. Je la savais fermée aux -visiteurs. Ma curiosité était piquée. Et j’avais -cru pouvoir profiter de notre unique et déjà -ancienne rencontre pour forcer la consigne.</p> - -<p>Il me repartit que je n’étais point de ces -étrangers auxquels il fermait sa porte, et qu’il -était charmé de me revoir ; afin de marquer -qu’il ne me traitait pas en curieux, mais en -ami, il me pria à dîner, et, comme je n’aurais -plus de train pour le retour, à passer la nuit -sous son toit. Puis il m’avoua qu’il était fier de -sa villa, qui était proprement sa création, sauf -le logis principal édifié par son père (cela se -voyait de reste), et qu’il se ferait un plaisir de -m’y servir de cicérone. Nous montâmes un -haut perron et pénétrâmes dans le hall, fort -vaste, mais banal et nu, où il y avait des sièges -commodes. Lord Ventnor m’y fit reposer un -instant, par protocole, j’imagine ; et, toujours -par protocole, il entama la plus anglaise des -conversations météorologiques.</p> - -<p>Quand il eut épuisé le sujet, il me promena, -mais vite, et comme par acquit de conscience, -dans les diverses pièces du rez-de-chaussée, -arrangé en musée, de même que son hôtel de -l’avenue du Bois ; et il s’empressa de me dire -qu’il avait bien d’autres choses, plus originales -et plus intéressantes, à me faire voir. (Je sentis -venir les étrangetés promises par le <i lang="en" xml:lang="en">Black’s -guide to the Isle of Wight</i>.) Il était plus voyageur -que collectionneur, il avait visité tous les -pays de la terre, et il avait fait de sa villa un -monde en raccourci, où, comme l’empereur -Hadrien à Tibur, il pût journellement repasser -ses souvenirs et les raviver jusqu’à l’hallucination. -L’idée première de cette fantaisie lui était -venue justement d’une ruine de villa romaine, -enclose dans son parc. Il me conduisit d’abord -à ce petit Pompéi, comme il disait, et j’eus beau -me frotter les yeux, je n’y aperçus rien, que -des traces de murs et une centaine de petits -cubes de mosaïque. Mais le moindre éclat de -pierre lui suffisait pour ressusciter tout un pan -du passé, et surtout, à ce que je vis, pour évoquer -les images des singularités érotiques, qu’il -attribuait de confiance, et un peu trop uniformément, -à toutes les civilisations, pourvu -qu’elles fussent lointaines dans l’espace ou dans -le temps.</p> - -<p>Il me montra un stade qu’il avait construit -dans une clairière, et où ne manquaient que les -athlètes, des Thermes inutiles et déserts, une -Académie sans philosophes : et cette friperie -antique me rappela la friperie rustique du -hameau de Trianon. Un pavillon égyptien, et -un autre, indien, me firent penser à l’exotisme -de nos expositions universelles. Je me laissai -prendre au charme du jardin japonais ; mais le -« paysage de Tahiti » et la « vallée de Tempé » -ne me parurent point différer assez sensiblement -des <i lang="en" xml:lang="en">Kew gardens</i> ou même du parc Monceau. -Je songeai à notre Balzac, qui accrochait -au mur de son salon des pancartes : « ici un -Rembrandt, ici un Raphaël », et qui voyait -réellement le Rembrandt ou le Raphaël. Lord -Ventnor avait une imagination de même puissance, -mais plus particulière, et je ne saurais -décrire les visions que ce décor baroque lui -suggérait. Elles me causèrent un malaise, un -trouble indéfinissable. J’eus de nouveau peur, -et follement envie de fuir ce lieu où je m’étais -fourvoyé, comme une Gomorrhe où je flairais -déjà le feu.</p> - -<p>Mais il n’y fallait point compter. Mon hôte -me ramena dans le hall. Cette fois, j’avais -grand besoin de m’asseoir. J’étais rendu. Je -sentis que je devais pourtant prendre à mon -tour la parole et manifester mon admiration. -Je ne trouvai que des phrases communes. Heureusement, -j’avais affaire à un interlocuteur qui -magnifiait les mots comme les images. Il me -crut sincère, enthousiasmé, et il repartit de -plus belle. Il se flattait d’avoir créé un microcosme, -mais il se plaignait de n’avoir pu le -créer que matériel et mort ; pour peupler ce -décor qui, à ses yeux, abrégeait l’univers, il rêvait -de susciter un être humain qui eût résumé -en soi l’humanité. « Voilà donc, pensai-je, -pourquoi il a épousé la Solférino ! » J’osai prononcer -le nom de la marquise. Il fit une risée -de colère.</p> - -<p>— Lady Ventnor ? cria-t-il. Qu’est-ce donc ? -Rien. Une petite femme ! Réellement. Une petite -femme. Une biche !</p> - -<p>Et il ajouta, avec mépris :</p> - -<p>— Une honnête femme !</p> - -<p>Je vis entrer à ce moment un nouveau personnage, -d’une trentaine d’années pour le -moins, que lord Ventnor me présenta comme -son secrétaire, grand, brun, de figure assez -médiocre, et, je me hâte de le dire, point équivoque. -Je crus bien, en le considérant, lui trouver -le front bas, volontaire, les yeux enfoncés -de l’Antinoüs ; mais c’est probablement parce -que nous venions de parler d’Hadrien. Il me -déplut ; mais je sentis le Latin, — je n’aurais -su dire de quel pays, ou même de quelle partie -du monde, — le Latin, qui, malgré cette antipathie, -ne pouvait manquer de m’être plus -proche et intelligible que lord Ventnor qui ne -me déplaisait point.</p> - -<p>Le marquis se réduisit dès lors au silence, et -il n’y en eut plus, comme on dit vulgairement, -que pour le secrétaire. J’observai d’ailleurs -qu’il exprimait toutes les mêmes idées que son -maître, avec plus d’emphase, de développement, -de rhétorique : et je présageai que je -pourrais tirer de lui, quand nous resterions -seuls, tout ce que je n’avais pu obtenir du marquis.</p> - -<p>Ce tête-à-tête fut plus tôt que je ne pensais. -Le dîner, bien que servi à la française, se termina -à l’anglaise par une beuverie de vins. Lord -Ventnor se leva dès la première bouteille, nous -souhaita le bonsoir, et se retira. J’entrepris -aussitôt le secrétaire, à qui je fis répéter sans -aucune peine tout ce que m’avait débité le marquis -sur son raccourci d’univers et autres extravagances -de même farine. J’exprimai moi-même -le regret que la pauvre marquise ne fût point le -personnage d’un tel décor, et il ne manqua -point de me dire qu’elle n’était qu’une « petite -femme ». Mais il ajouta :</p> - -<p>— Et avec cela retorse !</p> - -<p>Je voudrais pouvoir noter l’accent qu’il donnait -aux <i>r</i> et à l’<i>s</i> de cette épithète.</p> - -<p>Je lui demandai à brûle-pourpoint :</p> - -<p>— Mais comment s’y est-elle prise pour devenir -l’amie de la reine ?</p> - -<p>Il me répéta qu’elle était retorse, et il ajouta -« machiavélique », dont il faudrait pouvoir -aussi noter l’accent. Puis brusquement, précipitamment, -avec une inconcevable volubilité, -comme si j’eusse, à tâtons, ouvert le robinet, il -se mit à me raconter que la Solférino était venue -à Londres aux derniers jours de la Commune. -Il y avait alors nombre de Français, une manière -d’émigration, de tout rang et de tout -bord, les fuyards d’avant la guerre, les fidèles -des souverains déchus, les communards proscrits : -tous plus ou moins gênés, elle seule -riche, libérale… en huit jours, le centre, la -Providence, l’idole des émigrés sans distinction -de parti. La lionne ! Pourtant les salons anglais -lui demeuraient fermés. Mais elle savait les -incohérences du <span lang="en" xml:lang="en">cant</span>, et c’est alors qu’elle -s’était montrée « retorse » et « machiavélique » !</p> - -<p>En Angleterre, où l’on veut ignorer que les -artistes mènent parfois une existence un peu -libre, on les reçoit sur le pied de l’égalité. Elle -eut une inspiration. N’avait-elle point chanté, -jadis, aux <i>Délassements-Comiques</i> ? Elle osa prêter -son concours à une fête de charité, organisée -par elle-même au bénéfice des exilés français, -et elle y chanta d’autre musique que celle -des <i>Délassements</i>. Avait-elle une ombre de -talent ? Ou bien c’est que ce public n’y entend -rien. Elle fut sacrée cantatrice, toutes les portes -s’ouvrirent. La reine voulut l’entendre, la fit -venir, l’admira : et son buste, paraît-il, son -buste de Carpeaux peut encore se voir sur une -des cheminées d’Osborne ! Il ne lui manquait -plus qu’un grand nom, mais chacun sait que la -moindre <i lang="en" xml:lang="en">Gaiety girl</i> trouve, quand il lui plaît, -dans le <i lang="en" xml:lang="en">peerage</i>, un mari de première qualité.</p> - -<p>Je n’écoutais plus le secrétaire que d’une -oreille distraite, puisque je savais d’avance la -suite. Je lui avouai que je ne tenais plus debout, -et il me conduisit à ma chambre. Dès le -lendemain, je m’arrachai aux séductions de -l’île de Wight, et repartis pour la France, hâté -de rapporter à M. de Courpière comment lady -Ventnor était devenue grande dame, et, selon -l’expression si savoureuse du mari, « honnête -femme ».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br /> -CALIBAN</h2> - - -<p>M. de Courpière, qui est un homme d’action, -n’aime pas l’art pour l’art. Il prisa peu la -collection de curiosités psychologiques que je -lui rapportais de mon voyage à l’Ile de Wight, et -il me dit avec dédain :</p> - -<p>— A quoi cela peut-il me servir ?</p> - -<p>C’était le cadet de mes soucis. Je lui répondis -par une tirade, également inutile, sur l’amour -désintéressé de la science, et je conclus, aussi -dédaigneusement que lui :</p> - -<p>— Il est des choses dont tu ferais mieux de -ne point parler, attendu que tu ne les comprendras -jamais.</p> - -<p>— En effet, me répliqua-t-il avec cette hauteur -qui lui vient de ses ancêtres qui ne savaient -pas lire.</p> - -<p>Puis il me proposa d’aller rendre une visite -à lady Ventnor, chez laquelle, me dit-il, il -n’avait pas cru devoir mettre les pieds durant -le temps de mon absence. Il ajouta :</p> - -<p>— D’autant que c’est maintenant à tous les -diables, et de la dernière incommodité lorsque -l’on n’a point d’automobile à sa disposition.</p> - -<p>Il exagérait. M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor, qui -demeure, l’hiver, à l’entrée du Bois de Boulogne, -éprouve le besoin d’aller en villégiature -un peu plus loin que le château de Madrid et un -peu moins loin que le pont de Suresnes. Elle a -loué entre ces deux points une villa fort simple, -et même d’une rusticité inespérée, fort différente -d’un certain « rayon de marbres et sculptures » -qui se trouve auprès. Elle se croit aussi -obligée de s’absenter quinze jours en août pour -respirer l’air des montagnes ; mais elle était déjà -revenue de sa corvée des altitudes. Madrid, ni -même Suresnes, ne sont loin, mais j’avoue qu’il -faut un automobile ; et le vicomte de Courpière -avait eu la coquetterie de laisser les siens à la -vicomtesse. Je ne sais point ce qu’il attendait -pour en racheter un neuf ; j’imagine que ce -n’était point d’avoir de quoi le payer comptant : -sinon je dirais qu’il baisse. Bref, nous prîmes -un fiacre, traîné par un cheval, jusqu’à la porte -du Bois ; et, comme il faisait beau, nous achevâmes -la route à pied.</p> - -<p>Lady Ventnor ne nous sut aucun gré de ces -ennuis et de cette fatigue. Elle nous reçut froidement. -Avant tout, elle exige de ses amis la -régularité ; et j’ai observé que, sans avoir le délire -de la persécution, elle se demande, quand -on est resté plusieurs jours sans paraître, ce que -l’on a bien pu machiner contre elle pendant ce -temps-là. L’idée ne lui vient pas que l’on pense -à autre chose. Elle prit son ton commandant et -rude, son ton second Empire, pour nous demander -ce que nous étions devenus depuis des -éternités. Maurice, qui n’avait rien à dire, ne -répondit pas ; et moi je répondis « avec intention » -(comme écrivent devant certaines répliques -les auteurs de comédies), que j’avais fait -un petit tour d’une huitaine dans l’île de Wight. -Elle parut si décontenancée que je vis bien que -j’avais frappé un grand coup, — je n’aurais pas -été fâché de savoir lequel. M. de Courpière le -vit de même, et me prouva qu’il ne baissait -point ; car, avec un à-propos admirable, il me -reprit : « <i>Nous venons</i>, dit-il, de faire un petit -tour dans l’île de Wight ». Il appuya sur le pluriel, -et il me regarda en jouant l’étonnement, -comme s’il ne s’expliquait point pourquoi -j’avais parlé au singulier.</p> - -<p>Le trouble de lady Ventnor augmenta, à tel -point qu’elle ne trouva à répondre que : « Vraiment ? » -qui est une réplique médiocre. Elle -ajouta, après un temps de réflexion : « En voilà -une idée ! » comme s’il n’était pas naturel d’aller -à Wight. M. de Courpière, afin de marquer -notre avantage, dit :</p> - -<p>— Nous avons eu l’honneur d’être reçus par -lord Ventnor.</p> - -<p>Je jouai impudemment le jeu de Maurice, et -je dis :</p> - -<p>— Nous avons même passé une nuit sous son -toit.</p> - -<p>— Je ne vous conseille pas, dit-elle, de vous -en vanter.</p> - -<p>Cette réplique me parut grossière.</p> - -<p>— Eh bien, dis-je à M. de Courpière lorsque -nous nous retirâmes, après une visite fort -courte où la conversation avait plusieurs lois -langui, tu vois que cela prend et qu’elle est -furieuse.</p> - -<p>— Oui, dit-il, mais je ne vois pas pour quel -motif ni, encore une fois, le parti que j’en puis -tirer. Il me semblerait plutôt que je perds du -terrain. Avoue que lady Ventnor n’a pas l’air -d’une femme qui fondera un journal avec moi -demain matin. (J’admirai la décence de cette -périphrase.) Il ne se passe entre nous rien de -ce qui se passe d’ordinaire entre deux personnes -qui s’acheminent vers ce dénouement.</p> - -<p>— Je n’ai jamais cru, répondis-je, qu’aucune -de ces choses ordinaires dût se passer entre -lady Ventnor et toi. Vous ne vous êtes point ce -qu’on appelle fait la cour réciproquement, sinon -par sous-entendu : cela n’a point empêché l’évolution -de s’accomplir, si je puis me permettre -une expression si pédantesque ; et elle aboutira -sans que vous ayez eu la peine d’échanger ces -demandes et ces réponses qui sont embarrassantes, -et d’ailleurs d’une pauvre littérature : je -vous en fais mon compliment. Lady Ventnor a -lentement mûri pour toi, et je pense qu’elle -avait l’intention de tomber d’elle-même comme -un fruit, le moment venu. J’avoue que sa maturation -semble avoir subi un ralentissement, et -je doute que maintenant elle tombe d’elle-même : -il lui faudra un prétexte, et ensuite une -occasion, bref toute une péripétie. C’est à toi, -naturellement, d’amener cette péripétie.</p> - -<p>— Tu es bon ! dit M. de Courpière. Qu’est-ce -que tu veux que j’invente tout d’un coup, après -n’avoir jusqu’à présent rien fait que laisser aller -les choses toutes seules ?</p> - -<p>— C’est ici, dis-je, triomphant, que va se -manifester à toi l’utilité pratique de mon voyage -et de mes documents. Nous avons, grâce à lord -Ventnor, des clartés sur le caractère de la marquise, -qu’elle ne nous aurait point données -elle-même, et que nous n’aurions point trouvées -à nous deux. Rappelle-toi sa double définition -de lady Marguerite : une « petite femme », -une « honnête femme ». Sens-tu combien cela -est riche de substance, de sens et d’enseignement ?</p> - -<p>— Pas du tout, répondit M. de Courpière.</p> - -<p>— Tu m’étonnes, dis-je. « Petite femme » -signifie que cette courtisane illustre, qui a dispensé -du plaisir à tous les personnages marquants -de son époque et déshabillé les princes, -cette héroïne de mélodrame ou de faits divers -pour qui le sang a coulé, ce personnage quasi -allégorique, en qui se personnifient l’amour et -la sensibilité de tout un règne, enfin cette politique -d’entre les draps, a vécu, ou plutôt traversé -sa propre histoire, souvent vulgaire, mais -parfois infâme, ou tragique, ou même grandiose, -sans se grandir, sans jamais cesser d’être -pas grand’chose, une « petite femme », une petite -femme de Meilhac. « Honnête femme… » -Ah ! que le mari avait une belle façon méprisante -d’articuler cette épithète !… « Honnête -femme » veut dire qu’elle n’est pas singulière -ni éminente dans l’exercice de son métier ; -qu’elle n’avait pas des dons extraordinaires et -que la pratique lui a peu appris ; qu’elle n’est -pas inventive, ni ingénieuse ; sensuelle, je n’en -sais rien, mais à coup sûr pas une bacchante ; -enfin, très naïve ; et probablement aussi sentimentale, -comme en ce temps-là, petite fleur -bleue, — « honnête femme ! »</p> - -<p>— Alors ? demanda M. de Courpière impatiemment : -car il affecte de ne pas aimer les -phrases, et ne sait pas distinguer entre celles -qui ne signifient rien et les miennes.</p> - -<p>— Alors, dis-je, tu n’as pas besoin de te -mettre fort en frais d’imagination, et c’est tant -mieux, car tu me parais vidé. Provoque un incident -très banal, très vieux jeu, et tu es sûr de -réussir.</p> - -<p>— Précise, dit M. de Courpière.</p> - -<p>— Enfin, dis-je, tu veux que je te souffle. -Soit. Il faut que tu inspires à lady Ventnor -de la jalousie, et quelle sente que tu la méprises.</p> - -<p>— Naturellement, je la méprise, dit avec -candeur M. de Courpière, et comment veux-tu -qu’elle en doute ? Elle sait que je sais ce que -tout le monde sait d’elle, sans compter ce qu’elle-même -m’en a dit.</p> - -<p>Je fis observer à Maurice que les récits de la -marquise étaient habilement choisis et conçus -pour la mettre en valeur, et qu’elle y jouait parfois -un vilain rôle, mais jamais ce que les comédiens -appellent un mauvais rôle.</p> - -<p>— Ses liaisons avec l’« Oncle », avec le -grand ministre, avec le Napoléon de la presse -et avec le « ressembleur » sont, dis-je, flatteuses. -Rien ne m’a paru plus touchant que son aventure, -qui frise l’inceste platonique, avec le -bouillant Achille et le Chérubin. L’histoire du -violoniste allemand est bien parisienne, et elle -a trouvé moyen de placer l’atroce épisode -Chantepie dans un décor d’ambulance qui -sauve tout.</p> - -<p>— Selon toi, dit le vicomte, elle gaze ou elle -brode ?</p> - -<p>— Ni l’un ni l’autre. Elle ne dit même que -la vérité, mais elle ne la dit pas toute, et elle -n’aime point que l’on s’avise de la chercher -sans sa permission. Tu as vu la tête qu’elle nous -a faite quand je lui ai laissé entendre que son -mari avait bavardé ? Nous sommes dans le bon -chemin. Poussons notre enquête, et informons-nous -de tout le reste.</p> - -<p>— Quel reste ?</p> - -<p>— Ce qu’elle a omis au cours de ses confidences, -et la suite.</p> - -<p>— Quelle suite ?</p> - -<p>— Tu n’imagines pas que, depuis son mariage, -elle a, si j’ose m’exprimer ainsi, tourné -ses pouces ? Nous arrivons à une bizarre époque -de l’histoire de France, où l’on a vu ressusciter -et s’agiter, entre la fin de la Commune et la -fondation de ce gouvernement que tu aspires à -renverser, des gens que l’on croyait morts depuis -le 2 décembre, depuis quarante-huit, ou -même depuis mil huit cent trente. Ce fut le -temps où le faubourg Saint-Germain fréquentait -à l’Élysée. Nous étions nés, nous avions -même l’âge de voir clair, et pourtant je te défie -de retrouver aucune image nette de cette époque-là, -qui s’est enveloppée soudainement d’oubli, -comme toutes les périodes dites de transition. -Il ne faut point tolérer que lady Ventnor saute -par-dessus ce fossé. J’ai idée que ses aventures -d’alors te fourniraient l’occasion que tu souhaites -de la mépriser et de lui témoigner ce mépris, à -moins que tu ne trouves mieux encore dans les -<i lang="la" xml:lang="la">paralipomena</i> de ses années précédentes.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Paralipomena</i> ? s’écria M. de Courpière en -écarquillant les yeux et en me regardant avec -une véritable expression d’effroi. Qu’entends-tu -par ce mot barbare ?</p> - -<p>— C’est, dis-je, tout bonnement ce qu’elle a -laissé de côté. Tu feras d’une pierre deux coups, -et tu la rendras jalouse en même temps que tu -l’affoleras de ton mépris, si tu sais bien choisir -la personne auprès de qui tu iras ostensiblement -aux informations.</p> - -<p>— Qui est cette personne ? dit M. de Courpière.</p> - -<p>Il se remettait à moi de tout, et je m’avisai -que, vu les circonstances, cela devait effaroucher -ma délicatesse. Mais je m’étais trop avancé -pour me dérober, et je lui désignai cette personne, -une certaine comtesse Doulevant, familière -de lady Ventnor, dont je n’ai pas même -songé à mentionner le nom jusqu’ici, tant elle -me semblait insignifiante, mais de qui l’importance -m’apparut subitement.</p> - -<p>A quelque heure du jour que l’on se présentât -chez la marquise, on y trouvait installée -cette comtesse Doulevant, sans chapeau, et qui -faisait du point de Hongrie. On n’y prenait -point garde et l’on ne pensait même pas à demander -ce que c’était. Je l’avais su par hasard. -C’était une femme du vrai demi-monde selon -Dumas, c’est-à-dire une comtesse authentique, -séparée et déclassée à la suite du plus banal -adultère. Mais elle était venue trop tard, si j’ose -cette plaisanterie, dans un demi-monde trop -vieux. J’entends qu’elle y était venue à l’instant -même que le demi-monde cessait d’exister proprement, -et que les femmes de la meilleure société -se décidaient à faire une concurrence -officielle aux demoiselles de profession. Cet -événement de l’histoire des mœurs a coïncidé -avec la fin de la période intermédiaire dont je -venais de faire un crayon à Maurice.</p> - -<p>La comtesse Doulevant eut donc une carrière -de galanterie fort courte, et qui dura exactement -le même temps que ladite période. Elle se retira -des affaires quand le Maréchal se démit. Elle ne -les avait pas trop bien faites. La petite rente -dont elle vivotait était un débris de sa fortune -passée, et non le fruit de ses épargnes. Elle ne -s’en fût point tirée sans une autre petite rente -que lui servait lady Ventnor. C’est pour reconnaître -ce bienfait qu’elle s’astreignait à une manière -de domesticité.</p> - -<p>Elle avait bien sept ou huit ans de moins que -la marquise, et elle était plus jolie, mais il aurait -fallu se donner la peine de la regarder pour -s’en apercevoir. Sa taille était charmante et je -jurerais que le blond de ses cheveux était naturel. -Elle aurait dû inspirer le désir, et ce n’est -point, je suppose, les scrupules qui l’étouffaient ; -mais elle ne trouvait point d’amateurs et -elle n’en cherchait même plus. Même jeune, -une femme qui appartient à une époque révolue -est passée. Celle-ci n’avait point su, comme -lady Ventnor, survivre à un changement de -régime.</p> - -<p>— La Doulevant est une peste, dis-je à M. de -Courpière. Elle hait lady Marguerite et te racontera -de son amie toutes les horreurs que tu -peux souhaiter ; elle en inventerait au besoin.</p> - -<p>— Qu’est-ce que tu chantes ? répliqua le vicomte. -Elles s’adorent ! Elles ne peuvent se -passer l’une de l’autre.</p> - -<p>— Justement, dis-je, elles ont l’une pour -l’autre la haine des inséparables ; et, si tu entreprends -la comtesse, la marquise se jettera aussitôt -à ton cou.</p> - -<p>— M<sup>me</sup> Doulevant n’est pas jeune, dit M. de -Courpière, et je veux bien passer là-dessus -quand il s’agit de la marquise, mais je n’entends -pas me faire une spécialité des femmes -d’un certain âge.</p> - -<p>— Tu plaisantes, lui dis-je. Elle est plus -jeune que la marquise, et même que toi. Oh ! -je sais que tu parais à peine son âge…</p> - -<p>— Je ne sais pas si je parais son âge, répondit -M. de Courpière, mais elle paraît hardiment -le mien.</p> - -<p>Je goûtai cette plaisanterie, mais ne la trouvai -point juste, et je le lui dis.</p> - -<p>— Alors, me répliqua-t-il, qu’est-ce que tu -attends pour marcher toi-même ?</p> - -<p>Et j’observai avec étonnement que je n’avais -pas la moindre envie de « marcher ».</p> - -<p>Cependant, le même jour, chez lady Ventnor, -piqué par ce défi de M. de Courpière, je -regardai bien la comtesse Doulevant, et, après -m’être convaincu que je ne l’avais pas trop -avantageusement jugée, je pris l’offensive : c’est-à-dire, -tout simplement, que je remarquai sa -présence, et lui adressai la parole cinq ou six -fois comme à une personne naturelle. Cette -petite manifestation troubla lady Ventnor autant -que l’avait fait naguère l’avis de mon -voyage à l’île de Wight. Elle me jeta un mauvais -regard, où je lus : « De quoi se mêle-t-il, -celui-là ? Quel jeu joue-t-il ? » La comtesse, d’abord -surprise, puis ravie d’être distinguée, -triompha quand elle vit que cela était si sensible -à l’autre. Mais à son tour M. de Courpière, -qui n’attendait que mon exemple, attaqua, -et je crus que lady Ventnor allait nous -mettre tous les trois à la porte. Nous sortîmes -peu après.</p> - -<p>— Tu vois, dis-je à M. de Courpière, si cela -prend !</p> - -<p>Et j’allais ajouter : « Décidément, cette Doulevant -me plaît. » Mais il me coupa la parole -pour dire justement ce que j’allais dire, bien -qu’il répète plus ordinairement ce que je viens -de dire.</p> - -<p>— Cette Doulevant, fit-il, me plaît décidément, -et je vais tenter l’aventure.</p> - -<p>J’avoue que j’en crevai de dépit. Je ne dis -mot ; mais le lendemain, avant dîner, j’allai -corner ma carte chez M<sup>me</sup> la comtesse Doulevant. -Sa concierge, qui tricotait, ne se dérangea -point, et m’indiqua, du menton, le casier -des locataires. Je trouvai, dans la case de -M<sup>me</sup> Doulevant, une carte de M. de Courpière -qu’il était venu poser avant moi. La comtesse, -qui ne pouvait manquer de croire que nous fussions -venus ensemble, nous remercia de même, -le lendemain, sous le nez de lady Ventnor, qui -pâlit. Alors elle ajouta :</p> - -<p>— J’espère que vous reviendrez me voir à -une heure où je suis chez moi.</p> - -<p>— Iras-tu ? dis-je à M. de Courpière quand -nous sortîmes.</p> - -<p>— Oui, fit-il. Avec toi, si tu veux.</p> - -<p>— Volontiers, répondis-je, un peu surpris.</p> - -<p>Nous y fûmes dès le jour suivant. Nous attendîmes -un bon quart d’heure dans un petit salon -où la cheminée était habillée de chasubles et les -chaises de ce point de Hongrie que la comtesse -produit incessamment. Il y avait des saints de -bois dans tous les coins. C’était le genre artiste, -ou plus précisément le genre peintre, qui a -fleuri au temps où la comtesse était une femme -à la mode. Je signalai à M. de Courpière cette -confirmation de mes pronostics. Enfin la comtesse -parut, alerte et appétissante ; mais nous ne -sûmes que lui dire. Elle nous montra ses bibelots, -qui ne méritaient point cet honneur. Je la -mis adroitement sur le chapitre de lady Ventnor, -elle en parla avec un enthousiasme de -commande. M. de Courpière me fit un signe -et nous prîmes congé.</p> - -<p>— Il faudrait, pour en tirer quelque chose, -la voir dans l’intimité, dis-je à Maurice.</p> - -<p>— Oui, dit-il, pensif.</p> - -<p>J’ajoutai, après un temps :</p> - -<p>— Je ne crois pas que cela soit bien difficile.</p> - -<p>— Non, dit-il.</p> - -<p>Mais la difficulté était encore moindre que je -ne croyais. Le lendemain, j’allai chez lady -Ventnor de mon côté. Je n’y trouvai point le -vicomte, ni, grande merveille ! la comtesse. -Lady Ventnor était seule et paraissait enragée. -Le spectacle de cet enragement me fit perdre le -peu de sang-froid qui me restait, et au bout d’à -peine un quart d’heure je me levai brusquement.</p> - -<p>— Je ne puis, dis-je, concevoir où est Maurice. -Je vais le chercher.</p> - -<p>Au lieu de me demander si je devenais fou, -elle me répondit :</p> - -<p>— C’est cela, allez-y donc.</p> - -<p>Je ne me le fis pas dire deux fois, et j’allai -droit chez la comtesse, mais je ne pus monter, -car je me heurtai à M. de Courpière qui descendait. -Il était de la pire humeur.</p> - -<p>— Eh bien, me dit-il, tu m’as fait faire de -belle besogne ! Il n’y a rien à tirer de cette -femme-là, rien du tout.</p> - -<p>Je devinai qu’il avait pourtant fait le nécessaire, -ce qui me dépita, et je me réjouis qu’il -l’eût fait pour rien.</p> - -<p>— Cela, dis-je, t’apprendra à me mettre de -côté. Si nous étions retournés chez elle ensemble, -j’aurais bien su la faire causer… Alors, -elle a recommencé à te parler de lady Ventnor -avec enthousiasme ?</p> - -<p>— Point du tout, répondit M. de Courpière, -et, comme je sais fort bien m’y prendre, elle a -senti tout de suite que c’est des horreurs que je -voulais. Elle ne demandait pas mieux, mais elle -n’en avait point à me servir. Elle n’a rien trouvé -qu’une histoire de pompier.</p> - -<p>— De pompier ? dis-je en riant.</p> - -<p>— Oui. Et penses-tu que je vais mépriser -lady Ventnor davantage, pour un pompier ? -Quelle est la femme, même très convenable, -qui n’a pas dans son passé une de ces histoires-là ? -On dit, je crois, une histoire de jardinier, -ou de muletier ?</p> - -<p>— On dit plutôt muletier, depuis Montaigne. -Cela est, en effet, assez commun.</p> - -<p>— Pour lady Ventnor, ce fut un pompier, -parce qu’elle était alors au théâtre. Elle connut -ce pompier aux <i>Délassements</i>, pas hier, comme -tu vois. Elle le ramassa un soir par caprice, et -elle ne put, ensuite, jamais se déshabituer de -lui. Au temps même de son plus grand luxe et -de ses plus illustres aventures, elle le faisait encore -venir de loin en loin avenue des Champs-Élysées. -Oui, mon cher, ce voyou s’est prélassé -dans le lit de marqueterie, d’où il regardait à la -renverse l’Aurore qui prend son vol au plafond. -Et voici où il faut rire, du moins selon M<sup>me</sup> Doulevant : -car moi, je n’ai pas trouvé cette nouvelle -à la main si drôle, mais elle pâmait en me -la racontant. Il paraît qu’à l’entr’acte — tu -m’entends bien — le pompier s’asseyait en -travers du lit, allumait une cigarette russe, -disait : « Et maintenant, qui est-ce qui va en -griller une ?… »</p> - -<p>J’achevai la phrase :</p> - -<p>— « C’est bibi. » L’historiette, dis-je, est -connue, mais je l’avais ouï attribuer à d’autres -femmes de l’époque, notamment à Léonide.</p> - -<p>— Tu vois, dit M. de Courpière, elle n’est -même pas authentique !</p> - -<p>Et il continua de grogner. Je trouvais l’histoire -du pompier médiocrement drôle et d’un -goût affreux. Mais, je ne sais pourquoi, plus -M. de Courpière grognait, plus j’avais peine -à me défendre d’en rire. Je lui dis enfin :</p> - -<p>— J’imagine qu’après ce fiasco tu ne mettras -plus les pieds chez la comtesse ?</p> - -<p>— Si fait, dit-il. Je lui ai promis d’y aller -demain à cinq heures ; mais je ne tiens pas au -tête-à-tête, et tu me rendras même service de -venir m’y retrouver.</p> - -<p>J’y fus à trois heures. Je suis exact, et j’arrive -toujours le premier aux rendez-vous ; mais -il est rare que je sois en avance à ce point-là. -M<sup>me</sup> Doulevant me reçut ; et, malgré ce que j’ai -pu dire de sa facilité, je ne saurais lui reprocher -d’avoir précipité les choses, puisque nous -eûmes deux grandes heures devant nous.</p> - -<p>Je suis discret de nature, mais je n’ai pas de -secrets pour Maurice, et j’éprouvai particulièrement -un irrésistible besoin de lui confier, dès -qu’il arriva, ce qui venait de s’accomplir. Il -n’était point commode de lui faire un tel aveu -en présence de la dame, et je me demande -comment je m’en fusse tiré si elle ne nous eût -offert à ce moment même des cigarettes.</p> - -<p>— Et maintenant, dis-je, qui est-ce qui va -en griller une ?…</p> - -<p>Le vicomte prit ses grands airs. Il eut raison : -ce rappel n’était pas d’un goût moins affreux -que l’anecdote elle-même. Mais j’avais une forte -démangeaison de rire. Je me reprochais seulement -de n’avoir pas été plus malin que Maurice, -ni de n’avoir point su profiter des complaisances -de M<sup>me</sup> Doulevant pour tirer d’elle quelques -nouvelles infamies sur la marquise. J’essayai -de rattraper le temps perdu, mais je perdis ma -peine, et j’allais être bredouille quand je dénichai -dans un coin une gravure encadrée d’or, -qui représentait le cortège du lord-maire à l’inauguration -de l’Opéra. Des personnages à perruques -et en grande tenue de carnaval gravissaient -le fameux escalier. D’autres hommes, en habit -noir, donnaient le bras à des femmes coiffées -en casque, vêtues de robes-fourreaux, décolletées -en carré, et qui traînaient derrière elles de -longues queues carrées, montées sur roulettes.</p> - -<p>— Regarde bien, dis-je à M. de Courpière. Voilà -le costume et la physionomie de l’époque sur -laquelle lady Ventnor garde un silence prudent.</p> - -<p>— Mais, dit la comtesse, voici justement -Marguerite.</p> - -<p>Et elle nous désigna, parmi une foule de personnages -tout rapetissés, qui de la loggia du -deuxième étage regardaient monter le lord-maire, -une lady Ventnor méconnaissable, et -même laide, avec cette disgracieuse coiffure et -ce costume suranné. Nous ne dissimulâmes -point qu’elle nous déplaisait fort sous cet aspect, -et M<sup>me</sup> Doulevant s’empressa de nous exhiber -toute une collection de photographies, pour -nous démontrer par l’image que les modes de -ce temps gâtaient les beautés les plus célèbres, -et singulièrement lady Ventnor.</p> - -<p>— Vous la haïssez bien ? dis-je en souriant.</p> - -<p>— Oui, répondit-elle avec franchise. Mais je -vous prie de ne point croire que je la hais parce -je suis médiocre et ratée, et son obligée. Je la -hais par jalousie d’amour.</p> - -<p>— Ah ! ah ! fis-je.</p> - -<p>La comtesse me jeta un beau regard farouche.</p> - -<p>— Cette femme, dit-elle, qui avait tant d’amants ! -Moi, je n’en avais qu’un, et elle me l’a -pris.</p> - -<p>Je touchai le coude de M. de Courpière.</p> - -<p>— Nous y voilà, lui dis-je tout bas.</p> - -<p>Je dis à la comtesse Doulevant, — pour lui -faire plaisir, car il va de soi qu’elle est bien pensante :</p> - -<p>— Madame, votre aventure me remet en mémoire -une certaine parabole, comme vous dites, -je crois. Ainsi donc, vous n’aviez qu’un amant, -pas plus, de même que ce pasteur qui n’avait -qu’une seule brebis ; et M<sup>me</sup> la marquise de -Ventnor, qui en avait, révérence parler, un -troupeau, vous a envié et pris le vôtre. Elle ne -nous a jamais soufflé mot de cette histoire, je -devine pourquoi. M. de Courpière, ici présent, -aurait peut-être intérêt à en connaître le détail, -et moi j’ai de la curiosité. Faites-nous la grâce -de nous conter la chose, et d’abord révélez-nous -le nom de l’heureux mortel que vous et la marquise -vous êtes disputé.</p> - -<p>Elle rougit. Je m’en étonnai. Car elle a bien -un air de réserve, et même de pruderie, comme -la plupart des femmes qui, après avoir fait la -vie, ont fait la retraite ; mais elle ne comptait -pas, j’imagine, imposer ni à M. de Courpière -ni à moi.</p> - -<p>— Voyons, repris-je, est-ce que nous le connaissons ? -Fréquente-t-il encore chez la marquise, -et l’y avons-nous rencontré ?</p> - -<p>— Oui, dit-elle.</p> - -<p>Mais elle ne lâchait toujours point le nom, et -elle semblait si folle de honte que je présumai -le personnage inavouable. On sait que je le -souhaitais. Je lançai à M. de Courpière un regard -d’intelligence. La comtesse pénétra sans -doute mes arrière-pensées : elle est fine. Elle -sentit que je méprisais son ancien amant par -hypothèse et sans le connaître encore, plus que -je n’aurais lieu de le mépriser quand je le connaîtrais. -Alors elle se décida enfin à le nommer, -et je compris sa honte, que justifiait amplement -l’individu en cause, outre cette maxime de La -Rochefoucauld : « Il n’y a guère de gens qui ne -soient honteux de s’être aimés quand ils ne -s’aiment plus. »</p> - -<p>André Frochard n’était pas seulement ce -qu’on appelle laid, ou même monstrueux, mais -plutôt informe. Comme certaines des dernières -créations de Rodin, qui ne se dégagent que par -places du bloc où le sculpteur les taille, il était -une masse de chair qui ne prenait figure humaine -que çà et là. Énorme dans les trois dimensions, -d’autant plus horrible, comme si la -triple mesure de sa hauteur, de sa largeur et de -son épaisseur eût multiplié sa difformité, il -inspirait le dégoût physique d’abord, comme -tous les géants aux hommes de taille moyenne, -comme les habitants de Brobdingnag à Gulliver. -On pinçait les lèvres et les narines à son -approche, et l’on redoutait qu’il n’exhalât une -odeur forte, bien qu’il fût assez propre sur lui. -On prenait le large quand il se mouvait, lentement -et vaguement, comme ces bêtes aveugles -et acéphales qui sont privées du sens de la direction. -Il avait cependant la tête en proportion -du reste, et dans cette grosse tête deux petits -yeux, singulièrement vifs. Les cheveux étaient -épais et blancs, mais comme de poussière, point -de neige. Cette vieillesse terne, humiliée, sentait -le pauvre.</p> - -<p>Comment la marquise de Ventnor pouvait-elle -seulement supporter la vue de cet homme ? -Mais il y avait pis : André Frochard était une -épave de la Commune ! (Elle n’en a guère -laissé, elle a laissé plutôt des parvenus.) Ce -n’était point d’ailleurs une raison pour que lady -Ventnor l’exclût. Elle aime assez le mélange, -sans aller aussi loin que nous avons vu faire -certaines princesses. Elle a cru devoir adopter -les opinions les plus traditionnelles, et elle entend -que la majorité de ses amis la bercent de -lieux communs de bon ton ; mais elle ne hait -point une fausse note de temps en temps, un -peu de rouge. Elle est si ferme sur les principes -qu’elle peut se permettre toutes les coquetteries, -et les curiosités, même dangereuses. Frochard -était une de ses bêtes curieuses. Il jouait ce rôle -piètrement. On le voyait arriver à peu près régulièrement -une fois par semaine. Il ne baisait pas, -de même que nous autres, la main de lady Ventnor : -il devait sentir que ce geste eût été ridicule -pour lui, comme l’habit pour les notables socialistes ; -il se contentait de la redingote et de la -poignée de main. Il allait s’asseoir bien vis-à-vis -de la marquise, mais loin, et ne faisait dès lors -que la considérer avec une sorte d’effroi religieux -ou de timidité stupide. Il écoutait sans sourciller -des âneries qui devaient lui soulever le cœur. -Il se résignait doucement à cette épreuve, -comme à une nécessité du protocole mondain. -Il semblait se dire : « Je n’avais qu’à ne pas venir -si je ne voulais pas entendre ça. » Jamais il -ne prenait la parole, mais on le provoquait parfois -à parler. On lui demandait son avis pour en -rire, et on riait déjà. Cela ne le troublait guère, -et doucement encore, modestement, désabusé -comme un apôtre qui sait qu’il prêche dans le -désert, inflexible, raidi dans sa certitude, muré -dans sa foi, incapable de concessions, dédaigneux -même de se mettre à la portée de ces -profanes, il disait des banalités humanitaires de -Soixante-et-onze, qui auraient pu être de Quarante-huit.</p> - -<p>Ce Frochard, avec ces idées, et surtout ce -physique, me paraissait une manière de symbole, -le symbole de l’informe masse populaire, -et je l’avais surnommé Caliban.</p> - -<p>Quand une femme, que l’on a devant les -yeux, s’accuse crûment d’avoir fait l’amour -avec un homme que l’on connaît de vue, il faudrait -avoir l’imagination bien chaste ou bien -nulle pour ne se les point représenter sur-le-champ -tous deux dans l’exercice de cette fonction. -Cette image, que je n’échappai point, me -fit comprendre, et dans une certaine mesure -partager, la confusion de M<sup>me</sup> Doulevant ; et ce -fut d’un ton de commisération que je lui dis :</p> - -<p>— Quoi, madame, Caliban ?…</p> - -<p>Elle ignorait que je me fusse permis de le -baptiser, mais elle a de la littérature, et elle entendit -bien le sens de cette appellation, injurieuse, -au fait, pour elle comme pour lui. Elle -se redressa.</p> - -<p>— Oui, dit-elle, Caliban… aujourd’hui !… -C’est cela qu’il est devenu. Mais alors !… Vous -ririez de moi si je vous répondais : Ariel. Un -tel poids de matière ! Même en son beau temps, -il le traînait. Mais vous n’allez pas me croire, -vous qui n’avez pas vu le miracle : il était beau, -il rayonnait, le génie habitait cette enveloppe, -ce lourdaud avait les ailes de la Chimère !</p> - -<p>Je ne sus point dissimuler que ces métaphores -poétiques m’effaraient. Elle frappa du pied avec -impatience.</p> - -<p>— Je ne fais point de poésie, dit-elle, je le -peins tel qu’il était. Je vous répète que le jeune -homme dont vous voyez aujourd’hui le fantôme -obscène était beau, d’une beauté souriante et -grave, énigmatique : lorsqu’il avait des cheveux -d’or et de lumière, il ressemblait à un personnage -de Gustave Moreau ! Il vous paraît monstrueux, -moi je l’ai connu surhumain. Il est -écroulé : imaginez-le debout !… Si grand, si -noble… et si bon !… Comme les forts seuls -savent être bons, parce qu’ils sont toujours sûrs -d’être les plus forts et qu’ils n’ont pas besoin -d’être méchants… Si fort et si bon que je n’ai -jamais pu le regarder en face sans être saisie -d’admiration peureuse et confiante, et attendrie -aux larmes !…</p> - -<p>Il faut toujours se méfier de l’illustration : -elle dément les portraits parlés ou écrits. -M<sup>me</sup> Doulevant eut l’imprudence de nous exhiber -une photographie de Frochard jeune, une -de ces médiocres photographies que l’on faisait -en ce temps-là ; et nous ne vîmes point un personnage -de Gustave Moreau, mais un gros garçon -de vingt ans, qui tenait du poète marseillais -et du ténor toulousain. Il était d’ailleurs ce que -les femmes appellent beau, qui ne répugne -guère moins aux hommes que les diverses laideurs -où je viens de trop m’appesantir. Mais la -comtesse Doulevant se souciait plus de regarder -elle-même cette photographie que de nous la -montrer. Cette vue seule, à en juger par l’altération -de ses traits, lui faisait une impression si -forte qu’il devenait presque gênant d’en être -témoin. Elle crut apparemment qu’il suffisait de -contempler le visage de son Frochard pour savoir -aussitôt, et par une sorte d’intuition, ce -qui s’était passé entre elle et lui ; car elle nous -épargna ces explications de caractères où s’attardent -volontiers les femmes qui se confessent, -et elle omit de nous donner sur le Frochard les -renseignements les plus indispensables : il était -déjà communard et son amant que nous ne savions -pas encore d’où il sortait.</p> - -<p>Elle parlait bas, d’une voix monotone et -chantante, les yeux clos, comme ces dames -quand elles disent leurs vers, et elle mettait si -peu d’ordre et de clarté dans son récit qu’il n’était -point commode de s’y reconnaître. Je démêlai -pourtant que Frochard, avant tout poète, -disciple du Victor Hugo des <i>Châtiments</i>, journaliste -par nécessité, pas bien féroce, pas très -malin, n’avait jamais pris une part effective au -gouvernement de la Commune : il s’était contenté -d’en être le barde. La comtesse, qui n’avait -pas une âme de tricoteuse, et que l’amour ne -rendait folle que sur un point, pressentait la -catastrophe et suppliait son amant de s’y dérober. -Elle le conduisit chez la Solférino : elle ne -nous dit point pour quel motif, mais je devinai -facilement qu’ils étaient tous deux sans ressource. -Je me rappelai que la future lady Ventnor -n’avait, en effet, quitté Paris qu’aux derniers -jours de la Commune, et je vis que -M<sup>me</sup> Doulevant ne faussait pas au moins les -dates. J’eusse bien désiré d’apprendre comment -la Solférino s’était amourachée du journaliste-poète ; -mais M<sup>me</sup> Doulevant jugea encore que -c’était une chose qui allait de soi, et elle sauta -cet épisode. Elle dit seulement :</p> - -<p>— Cette femme obtint en un jour ce qu’André -me refusait depuis plusieurs semaines. -Elle-même était à la veille de quitter Paris, et -naturellement je l’ignorais : il consentit à fuir -avec elle. Un soir, je ne le vis point rentrer. Je -ne fus pas inquiète tout de suite : il n’était pas -toujours libre de faire ce qu’il voulait, il restait -parfois des deux jours, des trois jours sans pouvoir -venir chez moi. Mais le troisième jour, ce -fut le 21 mai, et j’appris que les troupes de -Versailles venaient de forcer l’enceinte. Alors, je -me mis à le chercher. Toute la semaine, toute -cette affreuse semaine, parmi les balles, et le -soir à travers les brasiers, je l’ai cherché. Je le -demandais aux uns et aux autres. Et j’avais -peur de le trouver… mort… ou même vivant. -Je souhaitais et je n’osais pas souhaiter qu’il eût -fui : car maintenant… je soupçonnais… J’avais -couru à l’hôtel des Champs-Élysées… — vide ! -Mais je n’ai su que bien plus tard ce qu’elle avait -fait de lui. Ah ! le caprice n’avait pas duré bien -longtemps !</p> - -<p>« C’est grâce à lui qu’elle avait pu se sauver. -On l’aurait retenue aux barrières. Mais lui, tout -le monde le connaissait : il valait un sauf-conduit. -Elle pensait déjà se réfugier à Londres : -je n’ai pas besoin de vous dire qu’elle ne lui -avait point confié ce projet et qu’elle ne comptait -pas l’emmener. Presque toutes les routes -étaient coupées, il fallait prendre par l’Est pour -aller au Nord. Je ne sais comment ils se trouvèrent -à Meaux. Mais enfin c’est là qu’elle eut -le cœur de l’abandonner, au bout de trois jours ! -Et c’est là qu’il fut arrêté presque aussitôt, -le 24, quand Paris n’était pas encore réduit et -quand je l’y cherchais encore. On l’amena à -Versailles, il ne fut jugé qu’en septembre. Je -n’avais pas entendu parler de lui depuis quatre -mois ; et j’appris qu’il vivait, quand j’appris -que, pour quelques articles de journaux, il était -condamné à la déportation.</p> - -<p>« Bien que les bourgeois ne fussent pas -tendres pour les insurgés, cette condamnation -fut l’objet de vives critiques. Je crus qu’il y -avait à tirer parti d’un mouvement d’opinion si -rare, que l’on obtiendrait peut-être, que sais-je ? -une commutation de peine, une révision du jugement. -Moi, je ne pouvais rien. Je n’avais plus -d’argent, je n’avais plus d’amis. J’avais perdu -mes dernières relations à faire le métier où lady -Ventnor avait gagné les siennes. Je n’avais -qu’elle, j’allai la trouver, l’implorer. Je crois -qu’une pareille humiliation est le pire et le plus -grand des sacrifices qu’une amoureuse puisse -offrir à l’homme qu’elle aime. Je partis pour -Londres, où elle régnait déjà. J’allais lui dire : -« Puisque vous me l’avez pris, au moins sauvez-le ! »</p> - -<p>« Je tombais mal, elle était en train de se marier. -Se souvenait-elle seulement d’André Frochard ? -Assez pour calculer qu’il la gênerait. -Elle m’évita plusieurs jours ; mais je fis un peu -de bruit à sa porte, elle craignit le scandale, et -elle me reçut. Dès qu’elle y consentait, son -genre était d’affecter la charité. Elle n’alla pas -jusqu’à me demander pardon, mais elle pleura, -nous pleurâmes ensemble et, pour André, je ne -pus me refuser à une réconciliation. C’est de ce -jour que je suis devenue chez elle une espèce de -dame de compagnie.</p> - -<p>« Tout ce que je gagnai fut qu’André ne partit -pas pour le bagne, et je ne jurerais même pas -qu’elle ait réellement rien fait pour obtenir ce -retardement ; mais on n’osait ni annuler ni exécuter -la sentence. On le traînait de prison en -prison. Je me disais : « Un jour ou l’autre tout -cela sera oublié ; alors je saurai bien la forcer à -demander et à obtenir la grâce. » Mais en 78, -quand Thiers fut renversé, le premier acte du -nouveau gouvernement fut d’expédier à la presqu’île -Ducos tout ce qui restait en France des -condamnés de 71. Je le sus lorsque André était -déjà en mer, trop tard pour faire marcher lady -Ventnor, qui cependant aurait pu davantage sur -les entours des Mac-Mahon et des Broglie que -sur les entours de Thiers.</p> - -<p>« L’évasion de Rochefort, quelques mois -après, me rendit courage. Pourquoi Frochard -ne se serait-il pas évadé lui aussi ? Il fallait de -l’argent ? Lady Ventnor était là ! Elle ne me -refusa rien. La dépense lui importait peu, -pourvu que la tentative ne réussît point. Et, -avec moi, elle pouvait être bien tranquille. Je -n’ai jamais rien su faire, moi. Je ne sais seulement -pas prendre un train ou un bateau. Oh ! -ce voyage ! Ce voyage… ridicule !… J’ai erré -sur la mer, au dix-neuvième siècle, comme les -héros de la guerre de Troie. Je suis arrivée -pourtant, voilà le prodige ! Mais arrivée, comme -d’habitude, mal à propos. Frochard, qui n’était -pas au courant de mes rêves, venait de tenter à -lui tout seul, et de manquer son évasion. Ils le -gardaient plus étroitement que jamais. Ils ne -me permirent pas même de le voir… Si vous -saviez ce que c’est, d’avoir fait à peu près le -tour du monde pour reprendre un homme -qu’on aime, et de ne pas même être autorisée à -le voir de loin !</p> - -<p>Elle se tut assez longtemps, elle pleurait. -J’étais moi-même très ému, et je regrettais que -M. de Courpière demeurât impassible.</p> - -<p>— Je devais, dit-elle enfin, rester six années -encore sans le voir. Mais lady Ventnor n’avait -tout de même pas assez de crédit pour empêcher -que l’amnistie ne fût votée. Il revint. Il -revint tel que vous le connaissez. Voilà ce qu’avaient -fait de lui neuf ans de prison et de bagne ! -Eh bien, je me réjouis de cette ruine. Je me -disais : « Je suis certainement la seule femme -au monde qui l’aime encore assez pour en vouloir. » -Ah ! oui ! Je comptais sans l’autre. Je ne -savais pas, moi qui suis simple, qu’un forçat -allume des curiosités, qu’il y a, comme dit, je -crois, un romancier, le bouquet du bagne, et -que notre Marguerite n’avait pas encore flairé -ce bouquet-là. Elle me l’a repris, — oh ! pas -pour longtemps, — mais elle me l’a repris, -sous mon nez.</p> - -<p>Il est hors de doute, pensai-je, que le mari -n’a jamais ouï parler de cette histoire-là. Il ne -m’aurait pas dit de sa femme <i>petite femme</i> ni -<i>honnête femme</i>. Et je n’étais pas fâché d’avoir -recueilli ce document, peu flatteur pour lady -Ventnor, mais qui la remettait à son rang dans -l’infamie.</p> - -<p>J’imaginais que le vicomte de Courpière dût -partager ce sentiment. Je me trompais du tout -au tout. Il voit trop le petit côté des choses, et -il ne juge qu’en bloc. Je ne blâme point sa -sévérité — que je partage — à l’égard de la -Commune ; mais l’on doit faire acception de -personnes. André Frochard ne paraissait avoir -joué dans cette sinistre aventure qu’un rôle -effacé, et uniquement littéraire. Il n’en était pas -moins, aux yeux de Maurice, « l’homme qui a -f…. le feu à Paris. » (Je cite, mes lecteurs voudront -bien m’excuser.)</p> - -<p>M. de Courpière ne pouvait éprouver aucune -sympathie pour l’homme qui a fait cela. Il n’en -accordait point davantage à l’héroïque amoureuse -de cet homme : tous deux le dégoûtaient, -au sens le plus élémentaire et le plus physique -du mot dégoûter. Mais le pire est qu’il n’appréciait -point l’emploi romantique tenu par lady -Ventnor dans le drame, et qu’elle le dégoûtait -également. Il me déclara tout net qu’il ne mettrait -plus les pieds chez la marquise : il ne le dit -point en ces termes, et il usa encore du langage -populacier auquel il avait cru devoir tout à -l’heure emprunter une périphrase afin d’exprimer -plus fortement qu’il tenait Frochard pour -incendiaire.</p> - -<p>J’avoue que je fus consterné. Je croyais -M. de Courpière sur le point d’avoir la marquise, -et, dans sa condition présente, je ne le -trouvais pas raisonnable d’abandonner cette -partie. Je courus chez lady Ventnor le jour -même. J’y arrivai de bonne heure, je demeurai -tête à tête avec elle plus de vingt minutes, et je -ne lui dis rien, faute de savoir comment tourner -mon avertissement. Au bout de ces vingt -minutes, je vis arriver Maurice comme à l’ordinaire, -et je pensai qu’il était revenu sur son -premier sentiment. Il était morose, il n’ouvrait -pas la bouche, mais enfin il était là.</p> - -<p>Malheureusement, cinq minutes plus tard, -ce fut André Frochard qui arriva. Je frémis. Je -ne sais par quelle fatalité le gros homme baisa -contre son habitude la main de lady Ventnor. -Puis il parut honteux de ce qu’il venait de faire ; -il s’éloigna à reculons, accrocha deux chaises, -et se laissa choir en soupirant sur un fauteuil -qui gémit. M. le vicomte de Courpière se leva -juste en même temps que l’autre s’asseyait, et -je tremblai qu’il ne dît quelque chose de trop -fort. Il ne dit qu’« adieu, Madame », mais -d’une voix si aigre que les yeux me piquèrent ; -et, sans baiser cette main que le monstre venait -de souiller de sa bave, il sortit. Je ne savais plus -ce que je faisais. Je me levai. Lady Ventnor me -jetait un regard de détresse. Je lui répondis -d’un geste éperdu. J’oubliai de lui dire adieu, -et je courus après Maurice.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br /> -LA REVUE DE MINUIT</h2> - - -<p>Malgré tout ce que je pus dire à M. le vicomte -de Courpière ce jour-là et les jours suivants, -il tint bon, il ne remit plus les pieds -chez M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor. Il prit même -un certain ton sec, qu’il sait prendre, pour -m’inviter à ne lui jamais parler d’elle. Mais c’est -lui qui m’en parlait, et non pas seulement à -moi. Il a, dès qu’il se brouille, la mauvaise habitude -de traîner dans la boue ses amis de la -veille, et je me suis parfois demandé avec effroi -ce qu’il raconterait de moi-même si nous étions -fâchés. Sa fertilité d’invention dans l’ignoble -est merveilleuse, et il débite ses infamies avec -une telle candeur que l’on ne peut se défendre -d’y croire, au moins sur le moment, même -lorsque l’on sait pertinemment qu’il n’y a pas -un mot de vrai. Il ne craint pas d’approprier -son discours à l’ordure de ses calomnies ; mais -il les assaisonne, à l’occasion, d’esprit atroce, -et de ce ridicule qui tuait en France, — il y a -longtemps.</p> - -<p>Je regrettais particulièrement qu’il usât de -tels procédés envers lady Ventnor. « Tout est -perdu, me disais-je, si l’on répète à la marquise -la moindre des vilenies qu’il colporte. » Et je -ne voulais pas croire que tout fût perdu, tant la -fortune de M. de Courpière me tient au cœur. -« Il est vrai, me disais-je encore, qu’une femme -de cette envergure ne prend pas garde à ces -choses-là. Elle en a vu et entendu, et probablement -elle en a dit elle-même bien d’autres. -Elle n’est pas du tout la « petite femme » ni -« l’honnête femme » que croit son mari. Si elle -veut bien M. de Courpière, elle ignorera ces vétilles, -et elle trouvera quelque moyen décent de -remettre le grappin sur lui. »</p> - -<p>Cependant lady Ventnor ne témoignait par -aucun signe vouloir M. de Courpière. Elle ne -jouait pas l’étonnement lorsqu’elle me voyait -arriver seul, et ne me demandait pas même, -pour la forme, des nouvelles de mon ami. J’allais, -naturellement, la voir comme si de rien n’était, -presque tous les jours, et ma situation eût -été embarrassante si elle, ou un de ses familiers, -eût remarqué l’absence du vicomte. Mais il était -de règle chez elle que l’on ne remarquât jamais -les disparitions. Je pouvais craindre aussi que -M. de Courpière ne me reprochât ces visites : -car il m’est difficile de rien faire à son insu, -sauf si je lui mens. Mais, ayant renoncé à lady -Ventnor, il s’était aussitôt remis, avec un courage -que j’admire, à tirer d’autres plans, qu’il -ne me confiait point ; et il avait à courir sans -cesse vers une foule d’endroits mystérieux, où -il ne m’emmenait pas.</p> - -<p>Environ cette époque eut lieu un événement -bien parisien. Le restaurateur russe, qui avait -loué l’ancien hôtel de lady Ventnor avenue des -Champs-Élysées, cessa de payer ses termes et -suspendit, en général, ses paiements. L’établissement -n’avait pas pris. L’on y était allé pour -voir, plutôt que pour dîner ; cette curiosité pouvait -se satisfaire en une fois, et personne de -Paris n’avait seulement pensé à y retourner. -Les chroniqueurs de théâtre ont observé qu’une -pièce où le public ne retourne pas a de la peine -à atteindre sa centième représentation. Il faut -encore bien plus de récidives pour assurer le -succès d’un restaurant. Un entrepreneur de cinématographe -fit à lady Ventnor des propositions, -qu’elle repoussa. Elle décida tout bonnement -de laisser son hôtel à l’abandon, comme -avant le règne du restaurateur, et même dans -un abandon pire : car ce moscovite avait un peu -précipitamment déménagé et sans rien remettre -en place.</p> - -<p>La résolution de la marquise fut vivement -critiquée par ses entours. J’entendis un jour -« Alcibiade » lui remontrer qu’elle n’avait pas -le droit de laisser close et de livrer à une ruine -prochaine une demeure où l’on marchait sur -l’histoire (et je pensai irrévéremment qu’il aurait -pu dire qu’on y couchait). Il proposa d’user -des influences qu’il avait encore aux Beaux-Arts, -quoique M. de Nieuwerkerke n’en soit -plus le surintendant, pour obtenir que cet -illustre logis fût classé parmi les monuments -historiques. Lady Ventnor refusa cet honneur -et détourna la conversation avec une telle -prestesse que je n’y vis que du feu. Je ne remarquai -d’abord que la banalité du lieu commun -qui suffit à ce passe-passe. Elle fit deux ou -trois réflexions mélancoliques à propos de ce -qu’il faut laisser mourir ou qu’il ne faut point -ressusciter, et il se trouva que nous parlions, -sans savoir comment ni pourquoi, de certaines -redoutes parées et masquées, jadis fameuses, -que donnait chez lui Alcibiade, et qu’il ne donnait -plus depuis quinze ans.</p> - -<p>Ce que venait de dire la marquise ne signifiait -point qu’elle pût le désapprouver d’avoir -fermé ses salons ; mais elle modifia le sens du -discours par une simple intonation de regret, si -bien qu’Alcibiade crut devoir humblement s’excuser -de ne recevoir plus. Il allégua que ses -listes d’invités étaient devenues des listes nécrologiques. -Lady Ventnor lui prouva aussitôt, en -lui citant des noms, qu’il se trompait, et que -les beautés célèbres du second Empire, du -moins celles du monde, ne sont point toutes -mortes comme on croit. (Les redoutes d’Alcibiade -étaient de ces réunions, autrefois si rares, -où les femmes de toute classe se coudoyaient, -à la faveur du masque.) Lady Ventnor lui fit -observer qu’il pouvait compléter ses listes en -invitant les meilleures recrues du monde et du -demi-monde nouveau.</p> - -<p>Alcibiade appartenait à cette génération -d’hommes galants et magnifiques, peints par -Dumas dans le <i>Père prodigue</i>, qui louent un -yacht en Angleterre pour emmener une dame -de Dieppe déjeuner au Tréport. Il se leva soudain, -et, avec cette grâce inimitable de politesse -qui nous viendra peut-être comme à nos pères -quand nous aurons leur âge, il annonça que -dans deux semaines jour pour jour il donnerait -une redoute, puisque lady Ventnor daignait le -souhaiter. Il lui baisa la main et sortit vite, -comme s’il n’avait pas une minute à perdre pour -commencer ses préparatifs. J’étais bien aise que -cette petite scène se fût passée devant moi : -Alcibiade ne pouvait manquer de m’inviter. Je -songeai que le tableau de sa redoute me fournirait -un dernier chapitre brillant aux confidences -de la marquise, et je me félicitai à ce propos -que M. de Courpière ne se fût point brouillé -avec elle devant que j’eusse fini de ramasser -mes documents.</p> - -<p>Je me dispensai de raconter tout ceci à Maurice, -le soir même, et le surlendemain, lorsque -je reçus l’invitation. Mais je le vis quelques -heures plus tard, et il me dit, entre autres -choses, qu’il était invité chez Alcibiade.</p> - -<p>— Ah ? lui dis-je. Mais je pense que tu n’iras -point ?</p> - -<p>— Pourquoi non ? me répondit-il. J’irai certainement.</p> - -<p>Je fus presque fâché. Il me semblait que -j’eusse préféré y aller seul et prendre mes notes -tranquillement. Puis je m’avisai qu’Alcibiade -n’avait pu inviter M. de Courpière contre le gré -de la marquise, et qu’elle n’avait pas manigancé -pour autre chose toute cette histoire de redoute, -qui avait paru venir sur le tapis si naturellement.</p> - -<p>La recherche de nos costumes ne nous fatigua -point l’imagination. L’habit était défendu, -et le masque indispensable, puisque l’unique -amusement de ces redoutes était l’intrigue à -l’ancienne mode ; mais la fantaisie des déguisements -était réservée aux femmes, et nous autres, -mâles, avions pour uniforme de rigueur -le classique domino noir. Comme je suis de -même taille que Maurice et qu’il n’a jamais le -temps de rien, n’ayant rien à faire, il me chargea -de commander les deux dominos. Même, -ce fut moi qui les payai. Je ne le dis point pour -me faire valoir ou pour reprocher cette dépense -à M. de Courpière, qui ne saurait être -suspect de parcimonie, mais pour montrer qu’il -allait chez Alcibiade sans arrière-pensées : j’entends -qu’il n’y allait point à ses affaires et moi -comme son second, car il eût payé les deux dominos ; -nous y allions au même titre, et je devais -donc assumer la moitié des frais, ou, s’il -n’y pensait point, la totalité.</p> - -<p>Je me promettais trop de cette soirée pour -échapper une déception : je ne l’échappai point. -Sans doute, le coup d’œil était agréable. Alcibiade -était bien logé, rue d’Aguesseau, dans un -hôtel plutôt Louis-Philippe que second Empire, -mais enfin convenablement démodé. Un escalier -vaste permettait le développement des cortèges, -les entrées à effet, les pittoresques remous -de foule. Le salon principal était une -galerie à trois fenêtres cintrées, que répétaient -trois portes en glaces. Les panneaux étaient -peints de haut en bas. Des personnages grandeur -nature, femmes nues aux ailes de papillon, -amours adolescents aux ailes d’oiseau de -toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, s’enlevaient -en clair sur un fond qui me parut noir : c’était -un genre, si l’on veut, pompéien. Je cherchai -la signature, et j’eus l’étonnement de trouver -celle de Bouguereau. Le luminaire était de bougies, -en trois grands lustres de cristal taillé, et -six énormes torchères à soixante lumières pour -le moins chacune. Le deuil des hommes faisait -valoir la bigarrure des femmes, et cette foule -était comme le décor des murs, claire sur noir. -Mais je n’avais que cette courte et vaine joie des -yeux, et aucune joie de curiosité. Je m’étais -flatté de voir réunis autour de moi, comme à un -cinquième acte tous les personnages d’une pièce, -les fantômes du second Empire ; et probablement -ils m’environnaient, mais ce n’étaient -que trop des fantômes, anonymes, qui ne soulevaient -pas le pan de leur suaire, rabattu sur -leur visage. Les femmes étaient si emmitouflées -que leur tournure n’accusait même pas -leur âge, et je ne discernais pas les aïeules des -contemporaines. Plusieurs de ces masques paraissaient -bien intriguer, sans verve, comme -pour obéir à une consigne. Mais moi qui ne -connaissais, ou ne reconnaissais personne, et -que l’on n’intriguait point, je me sentais perdu, -isolé, comme dans la cohue funèbre du bal de -l’Opéra, angoissé. Je me raccrochais à M. de -Courpière, qui se raccrochait à moi. Je le regardai -en détresse, à travers les trous de mon -masque, et il répondit à mon regard :</p> - -<p>— Ce n’est pas si drôle.</p> - -<p>Comme j’ai la manie de prévoir les intentions -des gens, j’avais arrangé que lady Ventnor -apparaîtrait subitement, triomphante de -jeunesse, parmi ces femmes, à peine ses aînées, -et toutes en ruine. Mais la règle du masque -était si rigoureusement observée que ce coup -de théâtre ne me paraissait plus possible. Je me -demandais même si la marquise n’était point -arrivée : elle pouvait l’être et ne point se manifester -à nous. Le moyen de nous intriguer ? -Nous eussions reconnu sa voix.</p> - -<p>Cependant, vers minuit, deux ou trois femmes -osèrent découvrir leur visage, et cette épreuve -me démontra que, si lady Ventnor avait compté -sur des repoussoirs, elle n’avait point calculé -faux. La première qui se démasqua était une -ancienne beauté blonde, mi-française et mi-allemande. -Cette Dorothée, ingénue à plus de -soixante ans comme à vingt ans, ne soupçonnait -pas que son teint fût fané quand son âme -ne l’était point. Cela est touchant quand on y -pense, mais il ne faudrait qu’y penser, et fermer -les yeux. Le fatal exemple fut suivi par -une espèce de sorcière de Macbeth, dont le -charme langoureux ne fut pas moins célèbre -jadis. Je l’entendis nommer : elle venait, à plus -de soixante-dix ans, d’épouser (en secondes -noces) un prince octogénaire, et l’on disait que -c’était pour avoir des couronnes fermées sur -son corbillard. — Je souhaite que l’on ne m’attribue -pas cette délicate plaisanterie.</p> - -<p>Je vis entrer à ce moment une femme costumée -en religieuse, et j’en fus bien étonné, car -j’avais lieu de croire toutes les personnes présentes -fort chatouilleuses sur le chapitre de la -religion. La manche du corsage, très ample et, -comme on dirait, pagode, laissait voir, au -moindre geste, tout le bras nu ; et chaque fois -que cette étrange sœur de charité faisait un pas, -on voyait qu’elle avait aussi le pied nu, dans -des cothurnes. L’opposition de ces nudités et -d’un costume respectable m’eût choqué si je -n’eusse été d’abord ébloui. Des bras et des pieds -comme ceux-là sont assurément des perfections -uniques, et je compris que la religieuse -fût aussitôt reconnue, malgré son masque : -mais il paraît qu’elle avait déjà porté ce déguisement -aux Tuileries, dans un tableau vivant. -C’était une comtesse italienne, que je croyais -morte : elle ne faisait que dérober, à ceux qui -l’avaient connue plus belle qu’une Vénus antique, -le spectacle de sa déchéance. Elle vivait -recluse dans la poussière et dans les ténèbres -d’un taudis, dont jamais les fenêtres ni les persiennes -ne s’entr’ouvraient avant la nuit close. -C’était miracle qu’elle eût consenti à revenir ce -soir. D’après ce qu’elle nous montrait d’elle, à -mon gré trop chichement, je jugeai sa retraite -prématurée. J’avais raison. Il s’était fait autour -d’elle un rassemblement. On la suppliait de -découvrir son visage, ne fût-ce qu’une seconde. -Elle se laissa toucher et, brusquement, -arracha son masque. Elle apparut, inquiète, -rougissante, superbe, d’une beauté impériale, -et cependant mutine, qui me rappela Pauline -Borghèse.</p> - -<p>— Fichtre ! pensai-je, si c’est précisément -cet effet-là que voulait faire lady Ventnor, il est -un peu tard, elle n’aura plus que du réchauffé.</p> - -<p>Elle parut à l’instant même où je faisais cette -réflexion, et je dois dire d’abord que le succès -de la religieuse n’entama aucunement le sien. -Elle avait choisi un costume du dix-huitième -siècle, qui était avec cela turc, selon la fantaisie -de cette époque où les littérateurs ont commencé -à faire des excursions en Orient. Elle représentait, -si l’on veut, Roxane, la Roxane de -<i>Bajazet</i>, qui a bien été joué au dix-huitième -autant qu’au dix-septième siècle. Elle portait, -par-dessous, tout l’attirail au moyen duquel les -Pompadour et les Dubarry ont déformé, d’ailleurs -assez gracieusement, leur corps, et, par -dessus, une manière de saut-de-lit d’une soie -molle, du jaune le plus flatteur, brodé de turquoises -et de perles. Le décolleté était en carré, -la gorge hardiment nue, mais le haut des bras -et les épaules drapés. Ce n’était point la perfection -dont l’Italienne en religieuse venait de -nous donner un exemplaire, mais ce genre de -beauté, effectivement préférable, qui est une -promesse de plaisir. Une écharpe de gaze était -enroulée autour de la coiffure, et c’était l’extrémité -flottante de cette écharpe qui, ramenée -devant le visage et fixée au côté gauche des -cheveux par une grosse épingle de turquoise, -tenait lieu de masque. Les dames de Constantinople -ne se voilent guère, aujourd’hui, plus sévèrement.</p> - -<p>Les traits de lady Ventnor étaient aisément -reconnaissables à travers cette gaze. Elle fut -applaudie, la pauvre religieuse fut négligée, et -c’est autour de la marquise que le rassemblement -se reforma. Elle se laissa complaisamment -admirer, bien qu’elle nous eût, du premier -coup, avisés, M. de Courpière et moi, et ne -regardât plus ailleurs. Mais elle n’est jamais -hâtée, elle sait attendre, parce qu’elle ne doute -jamais de ce qu’elle a résolu ; et puis elle ne -pouvait pas courir après nous. Mais, moi du -moins, je ne pouvais me dispenser d’aller lui -présenter mes hommages. Je ne demandai point, -naturellement, la permission à M. de Courpière. -Je débitai à la marquise un petit compliment, -ma foi, fort mal rédigé : je pensais à autre -chose. Je me disais : « Comment va-t-elle s’y -prendre pour ressaisir Maurice ? » Je ne voulais -pas manquer cela. Je le manquai cependant, -rien que pour avoir tourné la tête.</p> - -<p>J’ai oublié de dire que lady Ventnor était, -comme d’ordinaire, escortée de la comtesse -Doulevant. Je suis d’autant plus inexcusable -de l’avoir oublié, que la comtesse me parut -charmante. Lady Ventnor, qui, je pense, lui -avait payé son costume, l’avait aussi déguisée -en Turque. C’était Atalide, à côté de Roxane, -et ce rôle de jeune première ne semblait point -trop jeune pour elle. J’admirai entre parenthèse -l’heureuse témérité de lady Ventnor, qui, -au lieu de chercher, comme j’avais cru, le repoussoir, -se faisait escorter d’une femme plus -jeune qu’elle et aussi jolie, mais moins importante. -Je débitai un autre madrigal à la comtesse, -et je n’étais pas au bout de ma réplique, -quand je vis que nous jouions une scène à -quatre et que M. de Courpière bavardait avec -lady Ventnor comme s’il lui avait rendu visite le -jour même, la veille et tous les jours précédents.</p> - -<p>Dès lors, nous ne nous quittâmes plus tous -les quatre. Nous avions trouvé un coin. Je dis -quelques phrases, peu mémorables, sur cette -réunion des ombres du second Empire, que je -qualifiai de revue de minuit. La marquise voulut -bien satisfaire notre curiosité et mettre la plupart -des noms sur les visages, ou plutôt sur les -masques ; mais cette énumération n’aurait guère -plus d’intérêt que mon discours. L’entretien fut -d’ailleurs bref. Lady Ventnor et M<sup>me</sup> Doulevant -étaient arrivées fort tard. Et déjà les maîtres -d’hôtel, les valets de chambre dressaient les petites -tables du souper. Je dis que j’allais m’assurer -d’une table où nous fussions tranquilles -et seuls ; mais lady Ventnor me répondit qu’elle -ne voulait point souper là. Je pensai qu’elle -nous avait fait préparer une collation chez elle -et que nous n’y perdrions pas.</p> - -<p>Comme rien ne nous retenait plus, nous -filâmes à l’anglaise et prîmes place tous quatre -dans son automobile, qui partit en effet dans la -direction du Bois, mais s’arrêta au milieu de -l’avenue des Champs-Élysées, devant l’ancien -hôtel, naguère transformé en restaurant et, depuis, -doublement désaffecté. Les volets étaient -aux fenêtres, et la façade, sans aucune lumière -apparente de haut en bas, avait un aspect sinistre -fort imposant.</p> - -<p>— Comment ? dis-je à lady Ventnor en traversant -le large trottoir. C’est ici que vous nous -faites souper ?</p> - -<p>— N’est-ce pas une bonne idée ? me répondit-elle.</p> - -<p>Et il me sembla que je voyais briller son sourire -comme on voit briller un regard.</p> - -<p>— Vous n’avez pas peur des revenants ? lui -dis-je.</p> - -<p>— Au contraire, me répondit cette femme -vraiment supérieure, du moins dans son emploi.</p> - -<p>Le chauffeur et le valet de pied nous précédaient, -portant par les deux anses le grand panier -de vaisselles et de victuailles qui sert aux -parties de campagne. Ils sonnèrent, la porte -cochère s’entre-bâilla, et nous vîmes, dans un -lointain d’obscurité profonde, deux ou trois -lampes qui n’éclairaient guère mieux que les -lampes de secours des théâtres. Le vestibule me -parut plus sombre encore ; les marbres multicolores -étaient comme éteints, mais la statuette -d’argent qui marque le premier degré de l’escalier -luisait comme si elle eût émis une lumière -propre. Nous passâmes devant les grands salons, -en désordre comme après un pillage, et nous -arrêtâmes enfin dans le salon de musique, rangé -tant bien que mal. Aucun couvert n’y était -dressé, puisque nous apportions tous nos ustensiles. -On avait seulement placé, an milieu, une -de ces belles tables à plateau d’onyx supporté -par des sphinx de bronze, et sur la table deux -flambeaux d’argent à quinze bougies. Comme -elles étaient coiffées chacune d’un petit abat-jour, -elles n’éclairaient que la surface chatoyante -de la table, et rien du reste de la pièce n’était visible, -sauf la statue de Vénus sortant de l’onde, -toute blanche. Les deux domestiques tirèrent -du panier notre repas froid, le Champagne et -l’argenterie, et disparurent.</p> - -<p>Toute cette mise en scène me semblait ingénieuse, -et je pensais faire un souper original ; -mais j’avais compté sans notre hôtesse, et il ne -me souvient justement pas d’en avoir jamais fait -un qui ressemblât davantage à n’importe quel -souper. Lady Ventnor m’avait dit qu’elle ne -craignait pas les revenants, au contraire ; mais -elle ne les craignait pas pour M. de Courpière, -ce n’était ni pour M<sup>me</sup> Doulevant ni pour moi ; -et elle n’avait aucun intérêt à les évoquer tant -que la partie demeurerait carrée. D’ailleurs, les -revenants, pour faire leur effet, ne doivent justement -pas être évoqués avec trop de précision -ni, si je puis dire, trop littéralement : il faut -que, sans les voir, on les sente qui rôdent. Pour -l’instant, M<sup>me</sup> la marquise de Ventnor n’avait -qu’à jouer de ses agréments personnels, de sa -jeunesse miraculeuse, à prouver qu’elle avait le -caractère comme le visage, et qu’elle était encore -parfaitement capable d’amuser un homme, -même tel que M. de Courpière, qui n’a jamais -fait la fête pour s’amuser.</p> - -<p>Elle y réussit à souhait ; et j’avoue même que -cette réussite insolente m’étonna et me scandalisa -un peu, comme celles des pièces qui ne me -dérident point et que je vois qui enchantent autour -de moi le public. Mais cette comparaison, -que je fis, me suggéra une explication. J’ai beau -être intime avec M. de Courpière, je ne suis pas -du même bord et je n’ai pas le même genre -d’esprit. Je ne sais jamais quels sont les traits -qui passeront la rampe de son côté. Lady Ventnor -(de qui, je le rappelle, Sarcey a écrit : « Elle -a le sens du théâtre ») ne dit pas un mot cette -nuit-là qui ne passât la rampe. Maurice faisait -de grands éclats de rire. Je ne m’ennuyais pas, -mais je ne saurais dire plus, et je conçus une -grande estime pour la comtesse Doulevant, qui -ne s’ennuyait pas plus que moi, mais ne s’amusait -pas davantage.</p> - -<p>Notre festin, qui m’avait bien l’air de n’être -qu’une formalité, ne se prolongea guère. Lady -Ventnor se leva, prit l’un des lourds flambeaux -et se dirigea vers la porte. M. de Courpière -n’hésita pas à la suivre, sans y être, comme on -pense, invité par elle explicitement. Nous -crûmes devoir, M<sup>me</sup> Doulevant et moi, les accompagner -jusqu’au seuil de la chambre historique. -La marquise leva en l’air, d’un geste -aisé, le flambeau qu’elle tenait, et nous éclaira -un instant le lit de marqueterie dans sa niche, -l’Aurore pâle qui plane au ciel du plafond. Puis -elle nous souhaita tranquillement le bonsoir, -me pria de reconduire M<sup>me</sup> Doulevant, et me -dit que nous pouvions disposer de l’automobile.</p> - -<p>Je lui sus gré d’avoir invité la comtesse, dont -la présence me facilitait ma sortie et sauvait ma -dignité. Voudra-t-on croire que je ne pensai -point d’abord à profiter autrement de cette aimable -partenaire ? Je lui donnai la main, et nous -allâmes, à tâtons, de pièce en pièce. En repassant -par le salon de musique où nous avions -soupé, je pris le flambeau qui restait, et c’est -quand j’imitai ce geste de lady Ventnor que -l’idée me vint de pousser plus loin mon imitation.</p> - -<p>J’allai droit à la salle de bain. Je posai mon -flambeau sur la table d’onyx où les dix billets -faux de mille francs avaient fait en brûlant des -taches noires, et je regardai la comtesse. Je souris : -c’était une prière. Je ne doutais point -qu’elle ne fût exaucée. M<sup>me</sup> Doulevant ne jugeant -pas à propos de me répondre, je pris ce -silence pour un assentiment.</p> - -<p>Mais j’allai d’abord, je ne saurais trop dire -pourquoi, ouvrir la persienne. Notre fenêtre -s’illumina ; et je vis s’arrêter sur l’avenue déserte -deux noctambules, qui devinèrent peut-être -que, dans ce palais des amours surannées, -un peu de la volupté morte ressuscitait aux -bougies.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td>I.</td> <td class="drap">La Solférino</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr> -<tr><td>II.</td> <td class="drap">Le Rédempteur</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">24</a></div></td></tr> -<tr><td>III.</td> <td class="drap">L’Oncle</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">48</a></div></td></tr> -<tr><td>IV.</td> <td class="drap">Les Reprises</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch4">68</a></div></td></tr> -<tr><td>V.</td> <td class="drap">Le Trouble-Fête</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch5">104</a></div></td></tr> -<tr><td>VI.</td> <td class="drap">Le Dîner des Ombres</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch6">122</a></div></td></tr> -<tr><td>VII.</td> <td class="drap">Les Ressembleurs</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch7">175</a></div></td></tr> -<tr><td>VIII.</td> <td class="drap">Émile</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch8">197</a></div></td></tr> -<tr><td>IX.</td> <td class="drap">La Croix de Genève</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch9">216</a></div></td></tr> -<tr><td>X.</td> <td class="drap">Le Mari</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch10">234</a></div></td></tr> -<tr><td>XI.</td> <td class="drap">Caliban</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch11">254</a></div></td></tr> -<tr><td>XII.</td> <td class="drap">La Revue de Minuit</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch12">290</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em small">Paris. — Imp. A. <span class="sc">Lemerre</span>, 6, rue des Bergers.</p> - - -<p class="noindent small gap">1-2. — 4950.</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONFIDENCES D'UNE BICHE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/65187-h/images/cover.jpg b/old/65187-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 51aca13..0000000 --- a/old/65187-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
