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-The Project Gutenberg eBook of Les Aspirans de marine, volume 1, by Édouard
-Corbière
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les Aspirans de marine, volume 1
-
-Author: Édouard Corbière
-
-Release Date: April 28, 2021 [eBook #65183]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ASPIRANS DE MARINE, VOLUME
-1 ***
-
-
-
-
- LES
- ASPIRANS
- DE MARINE.
-
- PAR ÉDOUARD CORBIÈRE,
- Auteur du Négrier.
-
- SECONDE ÉDITION.
-
- 1
-
- DÉNAIN ET DELAMARE,
- LIBRAIRES-ÉDITEURS,
- 16, rue Vivienne, à l’entresol.
- 1834.
-
-
-
-
-IMPRIMERIE DE COSSON, 9, Saint-Germain-des-Prés.
-
-
-
-
-I.
-
-SOCIÉTÉ, INITIATION, PLAN D’ÉTUDES.
-
-
---Mon cher Édouard, il faut définitivement que ce soir je te présente à
-notre société.
-
---Quelle société?
-
---Oh! une société choisie, va; six aspirans de marine; trois du vaisseau
-_le Régulus_, deux de la frégate _l’Indienne_, et puis moi. C’est une
-vraie réunion académique, présidée par la décence et embellie par les
-grâces. On y fume vingt pipes dans la soirée, et pour peu qu’on en ait
-envie, on y travaille la géométrie et l’algèbre après avoir joué de la
-bière à l’écarté ou au domino.
-
---Et d’où vous est venue l’idée de former cette société _académique_ où
-l’on boit, où l’on fume, et où l’on joue au domino?
-
---Le hasard seul, ou plutôt la Providence, nous a conduits à l’établir
-sur la base en apparence la plus folle, et en réalité la plus sage du
-monde. Mais c’est toute une histoire que j’aurais à te raconter, ou pour
-mieux dire tout un roman. Imagine-toi qu’un soir en me promenant avec
-Lapérelle, tu sais bien cet aspirant de première classe du _Régulus_,
-avec qui je partage depuis long-temps ma chambre; une petite fille de
-quatorze à quinze ans vint nous demander l’aumône, de la voix la plus
-douce et la plus pénétrante que j’aie entendue de ma vie. Elle
-grelottait de froid sous des haillons, la pauvre enfant! Tu sais combien
-j’ai toujours eu le cœur accessible à toutes les émotions inattendues. A
-la lueur d’un réverbère et en tirant quelques sous de ma poche, je
-remarque que la jeune mendiante est jolie comme un amour; et je dis à
-Lapérelle: Tiens, vois donc, si ce n’est pas dommage!--Effectivement, me
-répond-il avec le sang-froid mathématique que tu lui connais: C’est
-dommage, mais ce n’est pas autre chose.--Je questionne la petite
-fille... Elle me répond avec ingénuité qu’elle est orpheline, qu’elle se
-meurt de faim, et qu’elle ne sait même où aller coucher. Cet aveu tout
-naïf me fait naître de suite une idée. Il tombait une pluie froide comme
-glace.
-
---Une idée, je crois bien! J’aurais eu probablement la même idée que toi
-à ta place.
-
---Oui, une idée, non pas l’idée de calomnier le malheur, mais bien celle
-d’une bonne action. Je propose à mon camarade de chambre de faire souper
-l’orpheline, de lui offrir un gîte; et nous l’amenons chez nous. Si tu
-avais vu avec quelle avidité elle dévora quelques gâteaux que je lui
-apportai, cela t’aurait fait à la fois plaisir et pitié...
-
---Et où coucha-t-elle?
-
---Sur deux chaises, entre le lit de Lapérelle et le mien. Parole
-d’honneur!
-
-Le lendemain en nous réveillant nous trouvâmes nos bottes admirablement
-cirées, et notre chambre balayée comme elle ne l’avait pas encore été
-depuis plus de six mois.
-
---Et que fîtes-vous de la petite?
-
---Ce que nous en fîmes? Un bijou, mon ami, un bijou! nous commençâmes
-par lui dire de se nettoyer, c’était je crois la chose la plus urgente;
-30 et quelques francs que j’avais gagnés à la poule, par une faveur du
-ciel, car tu sais combien je suis malheureux au jeu, y passèrent et
-servirent à lui acheter quelques vêtemens simples, mais propres... La
-malheureuse enfant se nommait _Françoise_ ou _Marguerite_, je crois;
-nous l’appelâmes _Juliette_, de notre autorité privée. Ce nom nous parut
-plus relevé, et il est de fait qu’il convient bien mieux maintenant à la
-situation dans laquelle nous l’avons mise, que celui qu’elle portait
-sous les haillons d’où nous l’avions si heureusement tirée.
-
---Et quelle est donc sa situation présente?
-
---Juliette, mon ami, est devenue notre gouvernante. Quatre de nos amis,
-qui logeaient dans la même maison que nous, se sont associés à notre
-acte de bienfaisance. Ils ont donné leur pratique à l’orpheline. C’est
-elle qui raccommode, qui repasse notre linge, qui fait notre ménage et
-le reste; mais qui fait tout cela avec une intelligence peu commune, je
-t’assure. Les petits profits du métier lui reviennent, elle vit comme
-elle peut et elle ne vit même pas trop mal. Les soins qu’elle a pour
-nous lui sont payés avec usure, en égards, en amitié, en toute espèce de
-bonnes choses enfin.
-
---Et en amour, peut-être?
-
---Mais non; pas trop! Il est convenu qu’elle n’aura jamais parmi nous
-que deux amans à la fois, et encore à son choix; et il y a trois ou
-quatre semaines que Lapérelle et moi, qui te parle, nous nous trouvons
-en pied; car il était bien juste, n’est-ce pas, que nous exerçassions
-sur le cœur de la petite Juliette certain droit de priorité, eu égard à
-la précieuse découverte que les premiers nous avions faite?
-
---C’était de toute justice; mais quel avantage si grand avez-vous trouvé
-à vivre ainsi?
-
---Un avantage immense. Celui des mœurs d’abord; et de l’économie
-ensuite. Nous n’allons presque plus au café; nous travaillons en nous
-amusant, et dans la douce intimité et la concorde que Juliette sait
-entretenir entre nous tous, nous fuyons l’ennui que nous allions payer
-fort cher au billard ou au spectacle, au profit des jouissances très-peu
-dispendieuses que nous trouvons chez nous. Tout ce que je te conte là
-doit te paraître étrange, je le sens bien; mais il ne tient qu’à toi de
-t’assurer ce soir par toi-même, de la vérité du petit tableau de famille
-que je viens de te faire là. Adieu, n’oublie pas qu’à six heures je veux
-te présenter à notre société.
-
-A l’heure indiquée je me trouvai au rendez-vous. Mon collègue Mathias me
-prit par dessous le bras, et nous voilà en route pour nous rendre au
-lieu de réunion des six aspirans de marine.
-
-Après avoir monté quatre étages, nous nous trouvons rendus à la porte de
-la mansarde qu’occupaient collectivement nos amis. Mon guide entre
-d’abord, me prend par la main et d’un air affectueux et demi-grave, il
-dit à ses cinq confrères qu’éclairaient les rayons vacillans d’un seul
-bout de chandelle:
-
---Messieurs, je vous présente mon ami Édouard, aspirant de première
-classe à bord du même vaisseau que moi.
-
---Tiens, te voilà! me dit Lapérelle en levant les yeux sur moi et en
-interrompant le cent de piquet qu’il faisait avec un de ses camarades.
-
---Ah! mais, messieurs, s’écrie un des sociétaires, voilà qui n’est pas
-de jeu! Nous étions convenus qu’aucun des membres de la société ne
-présenterait d’étranger.
-
-J’allais répondre à cette observation assez peu encourageante pour moi,
-lorsque mon ami Mathias, mon introducteur, crut devoir prendre la
-parole, et d’un air un peu piqué, il répliqua à celui qui avait
-accueilli avec répugnance mon entrée dans la maison:
-
---Messieurs, j’étais loin de penser que notre collègue Édouard fût pour
-nous un étranger, il est notre ami à tous, et si j’ai pu commettre une
-indiscrétion en le présentant dans le sein de notre réunion, c’est sur
-moi et non sur lui que devait tomber le poids d’une observation au moins
-fort inconvenante. On pouvait fort bien, ce me semble, me faire en
-particulier le reproche qui vient de m’être adressé en présence de mon
-camarade; et j’y aurais alors répondu comme j’aurais cru devoir le
-faire.
-
---Tiens, le voilà qui se fâche lui à présent, s’écria celui qui m’avait
-fait la mine en entrant. Tu sais bien que ce n’est pas pour Édouard que
-j’ai fait cette observation, mais pour ceux que chacun de nous pourrait
-vouloir introduire à l’avenir.
-
---L’observation n’en est pas moins fort déplacée et je vous la
-rappellerai en temps et lieu, reprit Mathias avec énergie.
-
---Comme tu voudras, au reste!
-
-Je jugeai qu’il était convenable que je prisse la parole dans un débat
-dont j’étais devenu l’objet.
-
---Mes amis, dis-je en m’adressant à toute la société, je conçois ce que
-ma présence inattendue au milieu de vous peut offrir d’étrange. Je ne
-veux pas qu’il soit dit que je puisse être devenu le prétexte ou le
-motif de la plus petite mésintelligence au sein de votre réunion, et je
-vais me retirer sans la moindre rancune, en vous priant d’excuser mon
-indiscrétion et en vous souhaitant très cordialement le bonsoir.
-
---Non pas, non pas! s’écria Mathias en me retenant de toutes ses forces
-par la main, je veux que tu restes ici, pour moi, si ce n’est pour toi.
-Je me ferai plutôt écharper que de souffrir que tu sortes d’un lieu où
-je t’ai présenté sous ma responsabilité. Il y va de mon honneur et tu
-resteras, ne fût-ce que par amour-propre pour moi; ou bien, s’il faut
-que tu t’en ailles, je m’en irai avec toi pour nous retrouver demain
-matin, dans un autre endroit, avec chacun de ces messieurs.
-
-L’affaire allait devenir sérieuse, je ne le prévoyais que trop bien, et
-je ne savais que faire.
-
-Lapérelle, le moins emporté de toute la réunion crut devoir interposer
-sa grave autorité dans le petit conflit qui venait de me mettre assez
-mal à l’aise.
-
---Édouard, me dit-il, tu ignores sans doute le but et l’espèce de notre
-société. Nous nous sommes réunis ici pour travailler ensemble de manière
-à pouvoir nous préparer à subir l’examen de première classe qui va
-bientôt s’ouvrir pour nous. Le motif qui nous a rassemblés nous imposait
-l’obligation d’éviter toute cause de distraction qui pût nuire à
-l’application qui nous était si nécessaire pour terminer des études trop
-tard commencées. Tu es reçu aspirant de première classe, toi, tu n’as
-plus besoin de te casser la tête pour le même examen que nous. Nous
-autres, au contraire, nous ne sommes que de seconde classe, et
-malheureusement il nous reste beaucoup à apprendre...
-
---Raison de plus pour qu’Édouard vienne nous aider quand nous nous
-trouverons embarrassés dans une démonstration.
-
---Mathias, veux-tu bien me laisser achever?
-
---Parle, puisque tu y tiens; mais je t’avertis d’avance que tout cela ne
-signifie rien, absolument rien pour moi.
-
---Je disais donc que nous avons encore beaucoup à acquérir. Sans doute
-que si tu voulais nous aider de tes conseils et de ton instruction tu
-pourrais nous être utile. Mais comment t’assujettirais-tu à repasser
-encore des leçons de géométrie et de trigonométrie pour l’amour de nous?
-
---Je l’eusse fait volontiers, si j’avais cru pouvoir vous être bon à
-quelque chose.
-
---Assurément qu’il l’eût fait, et avec plaisir encore; aucun de vous
-n’en a douté, mais vous avez voulu trouver un prétexte, et voilà tout.
-
---En ce cas, je n’ai plus aucune objection à faire, et c’est avec
-infiniment de plaisir même que je verrais notre camarade prendre place
-au milieu de nous.
-
-Lapérelle me serra la main en prononçant ces derniers mots; tous les
-autres camarades en firent autant. Celui-là même qui s’était montré le
-moins disposé à m’accueillir au sein de la société, vint me présenter
-ses excuses avec cordialité, et dès cet instant-là je comptai parmi les
-habitués de la maison, à la grande satisfaction de Mathias que tous ses
-amis eurent un peu de peine à apaiser, tant l’avait agité la petite
-discussion soulevée par mon introduction. Mais quelle maison était
-celle-là! je vais vous dire l’impression que l’aspect de ce gîte presque
-aérien produisit sur moi à la première vue.
-
-Je crus d’abord, en prenant connaissance des lieux, être dans une sorte
-de prison au milieu de laquelle six à sept captifs cherchaient à tuer le
-temps en se livrant à différens travaux. Je dis six à sept captifs,
-parce que je trouvai sept personnes en entrant dans l’appartement que
-j’ai à vous décrire, et dans lequel je n’avais cru rencontrer qu’une
-demi-douzaine d’aspirans; vous saurez bientôt quel était le septième
-membre de l’heptarchie.
-
-L’appartement n’était qu’une mansarde assez vaste; deux tables, un
-tableau de mathématiques, quelques chaises dépaillées, une ruine de
-fauteuil, deux petits lits, bon nombre de pipes suspendues à la cloison
-enfumée, et trois ou quatre malles enfin formaient l’ameublement complet
-du logis. A chacune des tables, une couple d’aspirans faisaient la
-partie de cartes; au pied du tableau un des sociétaires cherchait, un
-morceau de craie à la main, et un volume de Bezout sous les yeux, à
-tracer une figure de trigonométrie rectiligne. Tout ce monde-là fumait,
-à l’exception toutefois d’une petite fille qui tricotait à côté de deux
-ou trois tisons qu’elle avait pris soin de rassembler sur le foyer d’une
-étroite cheminée. Chacun des acteurs de cette scène d’intérieur était
-vêtu fort négligemment; l’un portait une casquette et un frac râpé,
-l’autre une veste et un chapeau qui paraissait avoir fait un assez long
-service de mer. La petite fille seule semblait être toilettée avec un
-peu plus de recherche et de fraîcheur que les cavaliers inattentifs, au
-milieu desquels on l’aurait crue jetée comme une fleur parmi quelques
-arbustes incultes.
-
-Je pris place auprès du tableau, en m’efforçant d’aider de mon mieux,
-dans la recherche d’un problème, celui de mes collègues qui paraissait
-poursuivre péniblement sa fugitive proposition de trigonométrie.
-
-Une fois que la conversation eut repris l’activité et la mobilité que
-mon apparition soudaine avait un instant interrompue, je pus examiner
-plus à l’aise les détails dont je n’avais encore saisi que
-très-imparfaitement l’ensemble à la première inspection des lieux.
-
-La petite fille assise au coin du feu était jolie, mais elle avait paru
-prendre, à mon aspect, un air boudeur qui ne m’avait pas prévenu
-très-agréablement en sa faveur.
-
-Mathias, en remarquant que je la regardais avec une certaine attention,
-s’approcha de moi pour me dire à l’oreille, d’un air de satisfaction et
-de mystère: C’est Juliette, la petite orpheline que tu sais bien!
-
---Mais elle me semble assez passable, Juliette; elle a même un extérieur
-plus distingué que je ne l’aurais supposé avant de l’avoir vue.
-
---Et puis, mon cher! c’est obéissant et raisonnable; tu vas
-voir:--Juliette!
-
---Plaît-il, M. Mathias? dit la petite fille en levant la tête avec
-vivacité et en posant son bas de tricot sur une escabelle.
-
---Allez nous chercher une demi-once de tabac fin frisé et huit petits
-verres de liqueur pour toute la société: c’est moi ce soir qui régale.
-Vous entendez bien, n’est-ce pas? une demi-once de frisé et huit petits
-verres?
-
---Oui, M. Mathias, une demi-once et huit petits verres.
-
-Juliette s’empressa d’exécuter l’ordre de mon ami, et en s’en allant je
-remarquai dans la tournure que cherchait à se donner la pauvre enfant,
-un certain air de coquetterie qui n’allait pas encore très-bien à son
-inexpérience.
-
---Tu vois là, me dit Lapérelle quand elle fut partie pour aller chercher
-son tabac et sa liqueur, tu vois là, mon bon ami, notre gouvernante en
-chef, et notre élève de prédilection à tous.
-
---Oui, je le sais; Mathias m’a tout conté.
-
---C’est un agneau, un agneau que nous pouvons dire avoir arraché à la
-fureur des mauvaises passions, dans le coin de la rue.
-
---Oh! c’est bien vrai ce que tu dis là, s’écrièrent en chorus les
-sociétaires; Juliette est un véritable agneau, et qui sans nous n’aurait
-pas tardé à trouver des loups pour la croquer.
-
---Une petite fille douée des meilleures dispositions naturelles.
-
---Ça n’a pas un seul vice.
-
---Pas même un défaut; il n’y a que quelques jours que nous l’avons et
-elle connaît son service comme une vieille ménagère qui aurait fait
-notre chambre toute sa vie.
-
---Jamais je n’ai eu encore mes bottes aussi bien cirées que par ses
-jolies mains.
-
---Elle fait nos lits cent fois mieux que l’ancienne domestique édentée
-de la maison.
-
---Je ne sais en vérité pas comment elle vit; elle ne nous coûte rien.
-
---Oui, mais nous nous sommes arrangés de manière à lui assurer cependant
-un petit sort. Il est convenu que chacun de nous lui donnera six francs
-par mois... sur nos épargnes. Le superflu des riches doit être consacré
-au nécessaire des pauvres.
-
---Vous me permettrez aussi, je l’espère bien, messieurs, de joindre ma
-quote-part au fonds commun destiné à l’entretien de Juliette!
-
-En ce moment-là Juliette rentra; elle ne parut pas avoir entendu les
-derniers mots qui la concernaient; mais je crus m’apercevoir cependant
-qu’elle n’avait plus son air boudeur, en élevant sur moi ses deux yeux
-bleus, limpides et purs comme les yeux de l’innocence.
-
-Lapérelle, après m’avoir fait un signe, comme pour me donner à entendre
-qu’il fallait changer de conversation en présence de la petite,
-m’adressa ces paroles d’initiation:
-
-«Mon cher Édouard, toutes les fois que tu nous feras le plaisir de venir
-nous visiter, et le plus souvent ne sera que le mieux, tu trouveras chez
-nous place au feu et à la table, et ta pipe suspendue au milieu des
-nôtres. Ce sera le calumet de l’amitié et l’emblème de la communauté de
-biens et de plaisirs sous l’empire de laquelle nous vivons ici.
-Juliette, vous reconnaîtrez monsieur pour un des sociétaires, et comme
-tel je vous engage à lui faire en tout temps le meilleur accueil qu’il
-vous sera possible.»
-
-Juliette leva encore sur moi ses deux grands yeux: un demi-sourire
-timide et bienveillant anima ses lèvres un peu pâles, et tout fut dit.
-
-Deux ou trois de mes aspirans se placèrent en travers sur les deux
-petits lits en continuant la conversation qui commençait un peu à
-languir, depuis que les huit verres de liqueur avaient été vidés. Les
-deux bouts de chandelle qu’on avait allumés pour donner plus de
-solennité à ma réception se trouvaient presque consumés, la cloche de la
-retraite se faisait déjà entendre en ville; je pensai qu’il était temps
-de laisser là mes amis et de me retirer chez moi. Je saluai la société,
-et mon confrère Mathias, après avoir pris son chapeau et avoir prévenu
-Juliette qu’il rentrerait dans un quart d’heure, vint me reconduire
-jusqu’à mon domicile.
-
-Très-peu de jours après mon introduction dans le cercle des aspirans, je
-me trouvai installé parmi eux comme si depuis un an j’eusse cultivé la
-société au sein de laquelle ils avaient bien voulu m’admettre. Ma pipe,
-comme me l’avait annoncé le président Lapérelle, prit rang au nombre de
-celles des fondateurs. Il ne se buvait pas une bouteille de bière ou un
-verre de punch en famille, sans que mon verre n’allât se mêler à celui
-de tous mes joyeux amis. Juliette qui, à ma première apparition, avait
-semblé me voir avec une certaine répugnance surgir au milieu du cercle
-dont elle était la reine, commença à me traiter avec la bienveillance
-qu’elle étendait à peu près également à tous les habitués du logis.
-C’était aussi une si bonne petite créature! et je crois même sans trop
-me flatter qu’il lui fallut très-peu de temps pour m’accorder une
-confiance que ne lui avaient pas inspirée au même degré mes autres
-collègues. Quelques-uns d’entr’eux crurent même bientôt remarquer
-qu’elle comptait avec impatience les jours où le service que je faisais
-à bord de mon vaisseau, m’empêchait de venir passer mon temps auprès
-d’elle et de mes confrères. Mais cette observation était bien loin
-d’être inspirée par la jalousie. A l’âge que nous avions alors, et dans
-la profession qui nous était commune, trop de sentimens généreux
-emplissent le cœur pour qu’il puisse être accessible encore à de basses
-ou indignes rivalités. C’est plus tard, quand les conquêtes sont
-devenues plus difficiles, qu’on attache par amour-propre plus
-d’importance à la préférence exclusive que peuvent accorder les femmes.
-Mais à seize ou dix-huit ans, on a trop d’avenir devant soi, trop de
-rêves enchanteurs dans l’imagination, pour disputer aux autres des
-avantages que l’on peut perdre à cet âge-là comme à un autre, mais que
-l’on est toujours sûr de rencontrer à la première occasion.
-
-Mathias, le bon Mathias qui, avec quelque raison, aurait pu s’arroger
-des droits à l’unique possession de la beauté qu’il avait un des
-premiers recueillie pour ainsi dire dans son sein, se montrait plus
-heureux que tous les autres encore de l’intimité qui s’était établie
-entre Juliette et moi. Comme nous étions, ainsi que je l’ai déjà dit,
-embarqués à bord du même vaisseau, et qu’il arrivait rarement que nous
-nous trouvassions à terre ensemble, il ne manquait jamais, quand je
-quittais le bord sans lui, de me recommander de _chauffer_ notre
-gouvernante, pour mon compte et même pour le sien: «Elle t’aime, me
-répétait-il sans cesse; mais comme les réglemens de notre société
-portent qu’elle ne peut avoir que deux amans à la fois parmi nous, je te
-céderais bien volontiers la place que je partage depuis un mois avec
-Lapérelle, pour peu que cela te fît plaisir.»
-
---Mais pourquoi ce sacrifice si tu tiens à la petite? lui répondais-je.
-
---Oui, j’y tiens sans doute; mais je tiens cent fois plus encore à ce
-qui peut t’être agréable. L’amour est bien quelque chose, mais l’amitié,
-c’est tout.
-
---Et si plutôt je pouvais supplanter l’ami Lapérelle et partager avec
-toi les bonnes grâces de la petite, à qui les réglemens ont laissé la
-liberté du choix?
-
---L’affaire serait excellente et elle me paraîtrait d’autant meilleure,
-que notre président croit avoir produit sur le cœur de notre innocente
-une impression des plus profondes.
-
---Bah! il croirait réellement que...?
-
---Sans doute, il le croit: c’est Juliette elle-même qui me l’a dit.
-
---En ce cas laisse-moi faire; je menerai les choses de manière à donner
-à la substitution une tournure plaisante, je t’en réponds.
-
---Tant mieux, car nous rirons alors comme des fous, aux dépens de notre
-mentor; et c’est si amusant de rire d’un désappointement d’amoureux!
-Moi, je raffole, pour ma part, de toutes ces petites mystifications
-sentimentales; mais il faudrait une occasion...
-
---Elle viendra cette occasion. Je la chercherai, et si celle sur
-laquelle je compte n’arrive pas, j’en ferai naître une. Mais avant tout,
-tu sens bien, il faut que je sonde la petite sur ses sentimens intimes.
-
---Oui, c’est cela; sonde ses sentimens intimes comme tu dis, et nous
-verrons après à voguer à pleines voiles ensemble et bord à bord, sur un
-océan de félicité...
-
-J’eus bientôt une explication avec notre jeune ménagère.
-
-Comment, lui demandai-je, dans un tête-à-tête que je m’étais ménagé à
-grand’peine avec elle, as-tu pu te résoudre à avoir deux amans en même
-temps, toi pour qui l’amour devait être une chose si étrange?
-
---Comment? mais ce sont ces messieurs qui ont décidé que j’en aurais
-deux.
-
---Et tu y as consenti sans difficulté et sans aucune répugnance?
-
---Ah dam! ils avaient fait un réglement pour cela, ils sont d’ailleurs
-si bons pour moi, que je n’avais rien à leur refuser.
-
---Et tu n’as attaché aucune importance au sacrifice qu’ils exigeaient de
-ton cœur, de tes goûts peut-être?
-
---Non! pas la moindre importance. Cela coûte si peu à une pauvre fille
-comme moi, et ça paraissait leur faire tant de plaisir!
-
---Quelle naïveté! Mais si tu avais été libre de ton choix, aurais-tu
-pris deux amans?
-
---Je n’en aurais pris aucun. C’est pour leur obéir en tout, ce que j’en
-ai fait, et je me suis conformée au réglement.
-
---Toujours le réglement; mais c’est une plaisanterie que ton réglement!
-Tu n’as donc aucune préférence marquée pour l’un de nous?
-
---Aucune; vous êtes tous de si bons enfans, que je vous aime tous la
-même chose... Cependant, s’il me fallait choisir un maître, un
-protecteur, ou tout ce que vous voudrez enfin, je crois qui je
-choisirais...
-
---Eh bien, que tu choisirais?
-
---M. Mathias... ou peut-être bien encore...
-
---Ou bien encore, qui? achève donc!
-
---M. Mathias...
-
---Eh! tu l’as déjà nommé!
-
---Ou vous!
-
---Ah! c’est bien cela. Et je reconnais dans cet aveu ton discernement
-naturel; mais dis-moi donc, tu n’aimes donc pas Lapérelle?
-
---Si je l’aime; il a tant de soins de moi: c’est lui qui me donne les
-meilleurs conseils. Mais M. Mathias est si drôle et il a si bon cœur!...
-Et puis vous, quand vous êtes là, je ne m’ennuie jamais.
-
---Mais cette préférence, quelque flatteuse qu’elle soit, est encore trop
-peu de chose pour nous; ce n’est pas là ce qu’on peut appeler de
-_l’amour_.
-
---De l’amour! Voilà ce qu’ils me demandent toujours quand je me trouve
-seule avec l’un ou l’autre d’entre eux. Ils disent qu’ils en ont
-beaucoup pour moi de l’amour, et que je n’en ai pas pour eux. Oh! que je
-voudrais en avoir assez de ce maudit amour pour les contenter tous à la
-fois! Mais je ne sais comment faire pour y parvenir: ce n’est pas au
-reste de ma faute, car si je pouvais!...
-
---Quoi, Mathias te dit quelquefois, lui aussi?...
-
---Qu’il donnerait sa vie pour être aimé de moi autant qu’il m’aime; mais
-il ne me dit cela que quand nous sommes bien seuls. Alors il a un tout
-autre air que lorsqu’il y a du monde.
-
---Le sournois! J’étais à cent lieues de m’en douter. Mais je lui en
-parlerai à la première occasion.
-
---Gardez-vous-en bien; il me prie et me supplie de n’en rien dire à
-personne.
-
---Le dissimulé! ne pas confier une faiblesse aussi excusable à ma
-discrétion! et jouer presque l’indifférence pour elle avec moi, le plus
-discret et le plus indulgent de tous les amis!
-
---Est-ce qu’il y aurait par hasard du mal dans ce qu’il me dit, quand
-nous sommes seuls?
-
---Non, non; cela ne te regarde pas. C’est quelque chose qui me passait
-par la tête. Occupons-nous d’autre chose.--Et le président Lapérelle?
-
---Oh! lui, c’est encore dix fois pire! Il pleure quand il dit que je ne
-sais pas aimer.
-
---Il pleure!...
-
---Oui, il pleure, et tout de bon encore, et de manière même à me fendre
-le cœur, et moi, ma foi, pour le consoler, je pleure aussi; alors il
-paraît plus content, et moi je me sens plus à l’aise avec lui.
-
---Mais quels hommes sont donc ces deux gaillards-là?... Au surplus
-laissons-les agir comme bon leur semblera. Moi, je veux aussi te faire
-la cour, et une cour assidue encore, mais à ma façon. Tu ne sais pas
-lire, n’est-ce pas, Juliette?
-
---Hélas! je connais à peine mes lettres, monsieur, et c’est là ce qui
-bien souvent me fait rougir; car j’ai honte d’être si ignorante en
-compagnie de jeunes messieurs aussi bien _éduqués_ que vous l’êtes tous.
-
---Eh bien! moi, je veux devenir ton professeur de lecture.
-
---Oh! que je vous aimerais si vous étiez assez bon pour m’apprendre à
-lire couramment quelques jolis livres que j’ai déjà commencés.
-
---Je t’apprendrai même à écrire...
-
---A écrire!... Quoi, vous croyez qu’un jour je pourrais savoir écrire à
-la plume?
-
---A faire tes quatre règles!
-
---Ah mon Dieu! que je serais heureuse si je pouvais penser...
-
---Un peu d’histoire par dessus le marché, de géographie, peut-être...
-
---De GÉROGRAPHIE! quel bonheur! moi qui aime tant la musique!
-
---La guitare viendra ensuite, et quelques petites romances sont si tôt
-apprises, pour peu que l’on ait de l’oreille et la voix juste. A-propos,
-as-tu de la voix?
-
---De la voix, pas trop; mais je retiens cependant assez passablement les
-airs que j’entends chanter.
-
---Voyons, quels airs as-tu retenus?
-
---Attendez! J’en chantais encore un ce matin, quand vous êtes venu.
-C’est sur l’amour...
-
---Sur l’amour? Voyons; l’air doit être intéressant et il sera en
-situation.
-
---Ah! m’y voici, mais n’allez pas au moins vous moquer de moi!
-
- Ah! que l’amour est agréable
- Il est de toutes les saisons,
- Un bon bourgeois dans sa maison
- Le dos au feu, le ventre à table,
- Caressant un jeune tendron...
-
-A ce dernier vers de la romance sentimentale de Juliette, j’embrassai ma
-virtuose avec un emportement de plaisir, tel, qu’elle ne put se défendre
-que très-imparfaitement contre la brusquerie de ma galante tentative. Le
-murmure du baiser alla se confondre avec le bruit expirant du refrain de
-la chanson commencée.
-
---Fort bien, ne vous gênez pas, s’écria une voix que nous reconnûmes
-pour être celle de notre président Lapérelle. Il paraît, ajouta notre
-grave ami en entrant dans l’appartement, que, lorsque vous êtes seuls,
-vous passez votre temps de manière à faire marcher vos affaires plus
-vite que celles de la maison! mais j’y mettrai bon ordre.
-
-Notre président était bien évidemment fâché contre nous. Je jugeai à
-propos de lui laisser exhaler toute sa mauvaise humeur, sans m’exposer à
-l’irriter encore par quelques observations dont la pauvre Juliette
-aurait plus tard à supporter les conséquences. Et puis Lapérelle venait
-de me surprendre dans une circonstance si embarrassante pour moi, que
-j’aurais été ma foi fort en peine de trouver assez de sang-froid pour
-lui répondre quelque chose de convenable.
-
-Il continua en s’adressant à notre ménagère sur le ton piqué qu’il avait
-pris d’abord.
-
---Et vous, mademoiselle, qui, depuis quelque temps, négligez tous les
-devoirs que, par reconnaissance pour nous, vous devriez vous attacher à
-remplir avec zèle et ponctualité, ne croyez pas que je tolère, comme
-j’ai eu la faiblesse de le faire jusqu’ici, votre négligence et votre
-paresse.
-
---Ma paresse, monsieur! Mais en quoi donc ai-je manqué à mes devoirs?
-
---En quoi, dites-vous? et vous avez encore le front de me demander cela
-à moi?
-
---N’ai-je pas fait ce matin le ménage comme à l’ordinaire?
-
---Parbleu, il ne vous manquerait plus que de passer toute la journée à
-chanter et à vous amuser comme vous le faisiez tout à l’heure quand je
-suis entré!
-
---Tous mes lits sont faits depuis plus d’une heure.
-
---Vos lits sont faits, vos lits sont faits! Pardieu la belle avance!
-Mais est-ce là une raison, quand vous employez la moitié du temps à vous
-parer et à vous toiletter comme s’il s’agissait pour vous d’aller au
-bal?
-
---A me parer!
-
---Oui sans doute, à vous parer, et je suis bien aise de saisir cette
-occasion pour vous dire combien les airs que vous vous donnez depuis que
-notre indulgence a encouragé votre coquetterie, me déplaisent et
-déplaisent aussi à tous nos camarades. Quand, recueillie parmi nous, par
-pure commisération, il fut convenu que nous vous chargerions du soin de
-faire notre ménage, nous décidâmes unanimement que jamais nous ne vous
-laisserions prendre un ton qui ne conviendrait ni à votre modeste
-situation ni à la modicité de nos moyens. Mais malgré cette sage
-résolution, on vous voit chaque jour maintenant donner tous vos soins à
-votre toilette. Pourriez-vous me dire, par exemple, qui vous a permis
-d’acheter ce bonnet monté sur lequel vous n’avez pas craint, sans nous
-consulter, de faire mettre ce ridicule paquet de rubans bleus et roses?
-
---Ce bonnet... ce bonnet... C’est celui que vous m’avez permis
-d’acheter, il y a trois jours, le jour, vous savez bien, où vous me
-disiez que vous étiez si content de moi?
-
---Moi content de vous, il y a trois jours! je vous répondrai qu’il doit
-y avoir plus long-temps que cela, car je puis me flatter de posséder une
-mémoire aussi bonne que la vôtre, et depuis long-temps, ce me semble, je
-n’ai eu l’heureuse occasion de vous témoigner ma satisfaction. Mais le
-mensonge vous coûte si peu!
-
---Je ne mens cependant pas. Je m’en souviens bien. C’était un jour où
-nous étions seuls.
-
---A merveille, un jour où nous étions seuls! Et vous avez bien soin de
-ne me rappeler qu’une circonstance où les témoins qui pourraient vous
-confondre, s’il y en avait eu, manquaient... Et ces souliers de prunelle
-achetés sans doute en même temps que le bonnet monté, est-ce aussi de
-mon consentement que vous les avez pris chez la marchande du coin?
-
---Ces souliers?... C’est M. Mathias qui m’en a fait cadeau pour lui
-avoir raccommodé son gilet d’uniforme.
-
---Quelle générosité! Un gilet qui ne vaut pas la paire de souliers qu’il
-a donnée pour le raccommodage! Au surplus M. Mathias nous fournira
-lui-même à ce sujet, les éclaircissemens nécessaires. Mais en attendant
-et avant que les désordres nouveaux, que je redoute pour vous, n’aient
-tout-à-fait compromis la responsabilité que j’ai acceptée, je vais
-consulter ces messieurs sur les mesures que la prudence nous conseillera
-de prendre à votre égard. Et puisqu’aujourd’hui nous en sommes venus au
-chapitre des informations, vous trouverez bon que je révèle à nos amis
-les petites irrégularités que j’ai particulièrement à vous reprocher. Je
-n’avancerai rien sans preuves, et les preuves contre votre légèreté et
-votre coquetterie ne me manqueront pas. Je les ai réunies là, dans ce
-cabinet dont voici la clef. Vous devez m’entendre, et nous allons voir.
-
-Jusque-là Juliette, qui m’avait paru conserver toute la présence
-d’esprit nécessaire pour répondre sans trop d’embarras aux vives
-interpellations de Lapérelle, ne put dissimuler, aux mots de cabinet et
-de clef, le trouble que la menace de notre président venait de lui
-causer. Elle se mit à pleurer à chaudes larmes et à solliciter avec les
-plus vives instances le pardon de sa faute, sans que je pusse deviner le
-motif de son affliction subite, ni la faute qu’elle semblait se
-reprocher avec tant d’amertume. Fatigué du rôle passif que je venais de
-jouer dans cette petite scène de famille, ou plutôt ému de pitié par les
-sanglots de notre intéressante ménagère, j’allais prendre la parole pour
-essayer de tempérer la colère de notre mentor, et peut-être même me
-permettre quelques remontrances sur sa vivacité, lorsque le bruit de
-quelques personnes qui montaient les escaliers quatre à quatre, vint
-faire diversion à tout cela, et m’épargner sans doute des frais inutiles
-d’éloquence. C’étaient nos amis qui arrivaient.
-
---Tiens, c’est notre grave président! s’écria Mathias en ouvrant
-brusquement la porte. Qu’as-tu donc aujourd’hui, l’ami?
-
---J’ai... j’ai de l’humeur!
-
---Et de l’humeur à propos de quoi, s’il vous plaît? Est-ce qu’il serait
-par hasard permis d’en avoir, à toi surtout, le plus impassible des
-mauvais sujets qui composent le noble corps des aspirans de marine!
-
---Impassible, oui pour certaines choses. Mais il est des circonstances
-où, malgré toute la longanimité possible, on perd patience et on éclate.
-
---Éclate, mon ami, éclate! Et surtout explique-toi clairement, car je
-n’ai pas l’honneur de te comprendre. Voyons quelles sont les
-circonstances dont tu veux parler?
-
---Vous allez bientôt le savoir; et je suis flatté que vous soyez arrivés
-pour entendre ce que depuis long-temps mon devoir me prescrivait de vous
-révéler.
-
---Oh! dites donc, les amis! Voyez le ton solennel et pénétré que prend
-notre président! Que peut-il donc avoir à nous apprendre?... Ah! je
-commence à m’en douter à présent!... Juliette toute en pleurs;...
-Édouard, à peu près interdit et Lapérelle presque indigné... C’est une
-scène de ménage. Tant mieux, nous allons rire encore une bonne fois dans
-notre vie!
-
---Je souhaite en effet que cela vous amuse; mais j’en doute, répondit le
-président, et en prononçant ces dernières paroles, Lapérelle se dirigea
-à pas comptés vers le petit cabinet dont il nous avait montré la clef;
-au bout de quelques secondes, il en sortit tenant à la main une grande
-boîte de carton et plusieurs colifichets, qu’il déposa, avec une
-austérité toute magistrale, sur la table du logis, au milieu des pipes
-et des verres qui couvraient déjà ce meuble principal de notre salon.
-
---Que diable prétends-tu faire avec toutes ces guenilles? lui demanda
-l’un des assistans, en riant aux éclats.
-
---Ce que je prétends faire? répondit-il, vous allez bientôt le savoir.
-Mais avant tout, messieurs, ce que je sollicite de votre amitié et de
-votre indulgence, c’est un peu de silence et d’attention.
-
-Chacun comprit ou crut comprendre qu’il s’agissait de quelque chose de
-sérieux, et sans trop nous douter encore de ce qui allait se passer,
-nous nous disposâmes à laisser parler notre respectable doyen.
-
-L’attitude calme et imposante qu’il avait prise depuis l’arrivée de nos
-collègues, était du reste assez propre à obtenir de nous l’attention
-qu’il réclamait pour la communication qu’il avait à nous faire. Les
-sanglots que Juliette, tapie dans un petit coin de l’appartement,
-laissait échapper par intervalles, nous indiquaient d’ailleurs que
-c’était d’elle qu’il allait être question; et sa douleur seule aurait
-suffi, sans la recommandation de notre président même, pour exciter
-l’intérêt général ou tout au moins la plus vive curiosité.
-
-Après avoir secoué une seconde fois les chiffons avec lesquels il était
-sorti du cabinet, Lapérelle s’exprima en ces termes d’une voix assez
-ferme, mais cependant encore légèrement émue:
-
---Vous savez tous, messieurs, les sacrifices que nous avons faits pour
-mettre mademoiselle Juliette dans la position où elle se trouve
-maintenant, et je ne vous rappellerai les déterminations que nous avons
-prises à son égard, que pour lui demander en votre présence comment elle
-a répondu jusqu’ici à nos bienfaits et à notre prévoyance?
-
-A ces mots l’accusée leva sur son interpellateur ses beaux yeux noyés de
-larmes, et du ton le plus suppliant elle s’écria:--Grâce, grâce, mon bon
-monsieur Lapérelle, je vous jure que je ne le ferai plus!
-
---Doucement, mademoiselle; on ne vous prie pas encore de parler. Votre
-tour viendra quand je jugerai à propos de vous questionner. Mais, avant
-tout, permettez-moi d’expliquer à ces messieurs les raisons qui m’ont
-déterminé à rompre le silence sur votre conduite.
-
---Ma conduite, monsieur! Quant à cela vous savez bien si j’ai manqué au
-réglement.
-
---Ah! vous pensez donc que c’est rester strictement dans les termes de
-nos conventions, que de faire à notre insu, et en cherchant à me cacher
-vos petits désordres, des dépenses que tout l’argent dont nous pouvons
-disposer ne suffirait pas pour payer! Oserai-je, par exemple, vous
-demander d’où vous vient ce fichu si élégant que vous avez eu soin de
-cacher sous votre oreiller?... Vous voilà maintenant fort embarrassée de
-me répondre, n’est-ce pas, vous qui tout à l’heure cependant paraissiez
-si pressée de prendre la parole?...
-
---Ce fichu-là... ce fichu...
-
---Eh bien, c’est moi qui lui ai donné quinze francs pour l’acheter,
-répondit Mathias pour tirer d’embarras la prévenue.
-
-Le regard qu’en ce moment-là Juliette jeta sur mon généreux ami dut le
-payer du service qu’il venait de rendre à la pauvre fille.
-
-Notre président devinant, selon toute apparence, le motif qui venait
-d’engager notre camarade à prendre sur lui la responsabilité de la faute
-de la coupable, continua son interrogatoire d’un ton qui n’annonçait
-rien moins que la confiance qu’il avait placée dans la déposition de
-Mathias.
-
---Je veux bien admettre, ajouta-t-il, puisque M. Mathias se trouve là
-pour vous disculper des soupçons que j’avais élevés sur vous à propos de
-ce fichu, je veux bien admettre que vous ayez payé cet objet de toilette
-à la marchande chez qui vous l’avez pris sans me consulter; mais si ma
-mémoire ne me trompe pas, je crois me rappeler qu’il vous avait été
-expressément défendu, d’après nos arrangemens antérieurs, d’abandonner
-la mise simple qui convenait à votre situation, pour adopter un costume
-qui ne va ni à votre tournure ni à nos goûts. Est-ce bien pour vous, je
-vous le demande, qu’a été monté le chapeau rose que contient ce carton,
-et que voici?
-
---Oui sans doute, c’était pour moi; mais je ne l’aurais pas mis, je vous
-le jure bien, sans vous en avoir demandé la permission.
-
---Je ne m’abusais donc pas lorsque le hasard m’a fait tomber cette
-parure sous la main, en pensant qu’elle vous était destinée! Et
-pourrions-nous savoir comment vous vous êtes procuré la somme nécessaire
-pour payer tout ce luxe?...
-
---C’est encore moi qui lui ai donné l’argent qu’il fallait pour acheter
-ce chapeau, répondit Mathias.
-
---Mais, mon ami, tu n’y songes donc pas? reprit le président, si les
-folies que tu fais pour elle ou plutôt contre elle, n’épuisaient que ta
-bourse, nous pourrions te laisser libre de te ruiner à ta fantaisie,
-sans avoir le droit de t’adresser des reproches. Mais il n’en est pas
-malheureusement ainsi. Le ton que prend depuis quelque temps
-mademoiselle, et les airs d’opulence qu’elle se donne, ont déjà attiré
-sur elle l’attention des personnes dont nous devrions craindre
-d’éveiller la susceptibilité ou la malignité. Je dois même vous avouer
-que je sais de bonne part que le Major-général de la marine a été
-informé par une de ces langues officieuses que l’on rencontre partout,
-de la manière dont nous vivons ensemble. Il n’y a rien sans doute dans
-notre conduite qui puisse nous faire redouter, Dieu merci,
-l’investigation la plus sévère. Mais si mademoiselle, par son imprudence
-ou sa coquetterie, vient à se faire remarquer et à attirer sur nous des
-soupçons que nous ne méritons pas, on finira par nous accuser peut-être
-bien d’inconséquence ou même d’immoralité.
-
---D’immoralité! oh! par exemple!
-
---Oui d’immoralité, messieurs; et si l’on voulait appuyer cette
-accusation calomnieuse de preuves en apparence irrévocables, croyez-vous
-donc qu’il fût si difficile à la méchanceté d’en réunir contre nous? Ne
-suffirait-il pas, par exemple, de savoir quels sont les livres que
-cherche à épeler mademoiselle Juliette, pour prouver que nous nous
-efforçons de corrompre l’esprit de cette jeune fille par des lectures
-mal choisies?
-
---Ce serait là, il faut en convenir, une calomnie qui n’aurait pas le
-sens commun. Elle ne sait même pas encore assez bien lire pour se
-corrompre en lisant.
-
---Non, mais elle n’en fait pas moins tous ses efforts pour lire de
-mauvais livres, tandis qu’elle ne touche seulement pas aux bons
-ouvrages, dans lesquels elle pourrait tout aussi bien apprendre à
-connaître ses lettres.
-
---Et quels sont donc les mauvais livres dans lesquels elle étudie sa
-leçon?
-
---Ce sont, messieurs, puisqu’il faut vous le dire encore, les _Aventures
-du chevalier de Faublas_ et le _Compère Mathieu_. Et pour preuve de ce
-que j’avance, voici le volume dont les premières pages ont été froissées
-sous les doigts de notre modeste écolière. Voyez.
-
---Oui sans doute, nous voyons bien. Mais _Faublas_ après tout n’est pas
-ce qu’on peut appeler un ouvrage immoral, et _le Compère Mathieu_ est
-même un livre philosophique, sous certains rapports.
-
---Pour nous, j’en conviens, ces deux ouvrages peuvent être sans danger,
-parce qu’à notre âge et avec notre éducation... Mais pour une jeune
-fille, le cas, à mon avis, est tout différent... Voyez un peu cependant
-avec quelle fatalité les jeunes personnes sont entraînées d’elles-mêmes
-vers le mal! Depuis un an bientôt qu’elle nous entend soir et matin
-répéter nos leçons de mathématiques, elle n’en a pas retenu un mot, et
-je suis bien sûr que seule et sans savoir à peine déchiffrer deux
-syllabes de suite, elle est parvenue à apprendre les premières pages de
-_Faublas_.
-
---_Faublas_! Non, monsieur, je vous assure, je n’ai seulement pas pu
-apprendre encore par cœur les premières lignes.
-
---Bon, je veux bien admettre que vous ne sachiez pas _Faublas_; mais
-comment se fait-il que vous ignoriez les plus simples démonstrations de
-géométrie que vous entendez rabâcher toute la journée par chacun de
-nous?
-
---J’en sais aussi quelques-unes.
-
---Ah! vous en savez quelques-unes! Je prends note de l’aveu, et nous
-allons bientôt voir jusqu’à quel point vous parviendrez à nous en
-imposer par votre assurance. Messieurs, je vous en prie, ne riez pas. La
-chose en elle-même est plus sérieuse que vous ne pensez. Voyons,
-mademoiselle, faites-moi le plaisir de me dire ce qu’on entend par _deux
-lignes parallèles_?
-
---On entend par deux lignes parallèles, deux lignes qui prolongées
-indéfiniment ne peuvent jamais se rencontrer.
-
---Bravo, bravo! c’est cela, s’écrièrent tous les examinateurs.
-
-Le président Lapérelle, un peu piqué de la justesse avec laquelle
-l’interrogée avait répondu à sa question, réclame de nouveau l’attention
-de l’auditoire et poursuit ainsi son interrogatoire géométrique.
-
---Pourriez-vous me dire, à présent que l’approbation de ces messieurs a
-dû faire disparaître votre timidité naturelle, à quoi équivalent les
-angles d’un triangle rectiligne?
-
---Les angles d’un triangle rectiligne équivalent à 180 degrés ou à la
-somme de deux angles droits.
-
---Bravo, bravissimo! s’écrièrent une seconde fois les auditeurs
-enchantés. Président, c’est assez: il y a des capitaines de vaisseau qui
-n’en savent pas autant qu’elle. Bravo, Juliette! reçue _aspirante_ de
-marine d’emblée! tu viens de satisfaire à toutes les conditions
-d’examen. Vexé le président, vexé!
-
---S’il en est ainsi, reprend avec dépit notre doyen, il n’y a plus moyen
-de vous parler raison. On n’a pas d’idée d’une extravagance pareille!
-Mais puisque je n’ai pu réussir à vous faire comprendre tout ce qu’il y
-avait de sérieux et de sensé dans mes observations, je ne souffrirai pas
-du moins que les désordres auxquels je voulais mettre un terme se
-prolongent sous ma surveillance, et dès cet instant j’abdique mes
-fonctions; messieurs, choisissez, s’il vous plaît, un autre président.
-
---Et ta place auprès de la petite, l’abdiques-tu aussi?
-
---Ma place auprès d’elle! s’en charge qui voudra, ma foi. Je serais bien
-bon, au bout du compte, d’aspirer à plaire à une petite fille pour qui
-je ne puis plus conserver aucune espèce d’estime.
-
---Oh! monsieur Lapérelle, s’écria Juliette, que vous ai-je donc fait
-pour que vous me traitiez ainsi?
-
---Ce que vous m’avez fait, mademoiselle? Vous avez voulu porter chapeau
-et vous donner des airs qui ne me convenaient pas. Vous avez voulu, en
-un mot, faire la grande dame, lorsque j’attachais le plus grand prix à
-vous voir toujours rester ce que vous êtes, une petite grisette, une
-fille du commun et rien de plus. Mais au surplus comme il n’est
-nullement indispensable que je vous explique pourquoi j’ai ou je n’ai
-pas de considération pour vous, et qu’il me suffit de penser ce que je
-dois penser sur votre compte, je vous abandonne à votre malheureux sort
-et je cesse dès aujourd’hui, pour toujours, de me mêler de ce qui
-concerne notre société.
-
---Plus de président, tant mieux et tant pis. Nous vivrons tous alors sur
-le pied d’une parfaite égalité. Gloire à la république une et
-indivisible!
-
---Dites plutôt à l’anarchie et au désordre! reprit Lapérelle tout
-irrité, et il s’en alla pour ne revenir au logis que lorsque sa colère
-se trouva un peu calmée.
-
-
-
-
-II.
-
-SOUPÇONS, CONFIDENCE, SATISFACTION[1].
-
- [1] Voir la note première, à la fin de l’ouvrage.
-
-
-Peu de jours après l’abdication de notre président, je devins, de
-compagnie avec mon ami Mathias, un des favoris de Juliette, aux termes
-du réglement qui, comme je vous l’ai déjà dit, lui permettait d’avoir
-deux amans à la fois, mais rien que deux. Le choix de notre ménagère en
-ma faveur avait été déterminé surtout par l’espoir des services que
-j’avais promis de lui rendre, en consacrant une partie de mes loisirs à
-diriger le goût naturel qu’elle paraissait avoir pour la lecture.
-
-Comme la pauvre fille avait déjà cherché à épeler les premières pages
-des _Aventures du chevalier de Faublas_, je jugeai à propos de lui
-laisser continuer un ouvrage pour lequel elle avait montré un penchant
-que lui avait reproché selon moi avec trop de vivacité notre camarade
-Lapérelle. En quelques semaines les progrès de mon élève surpassèrent
-toutes mes espérances, et excitèrent l’admiration de mes collègues.
-Bientôt même, grâce aux commentaires dont j’enrichissais le texte de
-notre auteur dans chacune de mes leçons, la petite se trouva d’une force
-supérieure sur plusieurs chapitres de ce livre d’éducation. Pour peu
-qu’il prît envie à l’un de nous de l’interroger sur quelques passages du
-roman qu’elle étudiait sous ma direction, elle répondait toujours de
-manière à mériter des éloges dont j’avais aussi ma part. On aurait dit,
-en l’écoutant parler des principaux personnages, dont elle lisait et
-relisait l’histoire, qu’elle eût passé toute sa vie avec le marquis de
-Rosambert, madame de Lignolles et la marquise de B***. C’était, au dire
-de mes collègues, une éducation qui ne pouvait manquer de me faire un
-jour le plus grand honneur.
-
-Un tel succès, en flattant mon amour de professeur, encouragea aussi mon
-zèle. Je fis passer mon écolière à l’écriture.
-
-Les premiers exemples que je lui donnai à copier retracèrent à ses yeux
-des maximes assez mondaines, et si la morale n’eut pas toujours à se
-féliciter du choix des préceptes que je cherchais à graver dans sa jeune
-mémoire, la philosophie épicurienne eut au moins quelquefois à
-s’applaudir des efforts que je faisais pour inculquer à mon élève les
-principes qui réglaient déjà notre conduite.
-
-Quand mon Héloïse se trouva assez exercée dans l’art de former
-correctement ses lettres, je crus prudemment que, pour son utilité
-personnelle, je ne ferais pas mal de lui apprendre à écrire, sous ma
-dictée, quelques petits billets d’amour. Ce genre d’exercice épistolaire
-parut lui plaire beaucoup, et en très-peu de temps elle réussit à
-tracer, imparfaitement il est vrai, mais en gros caractères fort
-lisibles pourtant, des réponses fictives aux épîtres que, pour lui faire
-la main et le style, nous lui adressions par pure plaisanterie.
-
-Un jour je surpris mon écolière, seule dans notre appartement, écrivant
-avec mystère une lettre qu’à coup sûr personne, pour cette fois, ne lui
-avait dictée. Arrivé derrière elle à pas de loup et sans en avoir été
-aperçu, je jouissais déjà, en professeur confiant, des progrès et de
-l’application de mon élève... Mais en suivant avec des yeux ravis le
-mouvement gracieux de la plume de mon apprentie, je crus remarquer
-qu’elle avait tracé sur le haut de la feuille un titre qui n’était ni le
-mien ni celui de mes collègues. Il y avait très-distinctement: _Monsieur
-le Major-général_... Avec plus de sang-froid et moins de maladresse,
-j’aurais laissé la main furtive de notre gouvernante me révéler le
-secret que je me croyais intéressé à connaître. Mais, par une de ces
-sottes impulsions de curiosité dont on ne calcule que trop tard les
-conséquences, je me précipitai sur la lettre à peine commencée...
-Juliette jette un cri d’effroi en se retournant vers moi pour m’arracher
-son épître. Il n’était plus temps pour elle: j’avais tout lu, et mon
-front sévère dut lui dire assez les soupçons qui m’agitaient... Elle
-tomba presque à mes pieds en me demandant pardon de m’avoir caché un
-secret qu’elle aurait dû peut-être, disait-elle, me confier depuis
-long-temps.
-
---Quel motif, lui demandai-je, a pu vous porter à adresser ce billet au
-major-général de la marine?
-
---Vous ne me tutoyez plus, M. Édouard, vous êtes donc bien fâché contre
-moi?
-
---Voyons, mademoiselle, il ne s’agit pas de faire ici du sentiment: il
-faut répondre catégoriquement à la question que je vous fais. Pourquoi
-écrivez-vous au major-général, et quel rapport peut-il exister entre
-vous et lui?
-
---Je vous dirai tout, monsieur, mais je vous en supplie, ne m’appelez
-plus _mademoiselle_, cela me fait trop de mal.
-
---Mais, encore une fois, expliquez-moi à l’instant même la cause qui a
-pu vous porter à écrire une lettre à l’un de nos chefs. Parlez et parlez
-de suite, je l’exige. Vous ne sauriez mieux faire dans votre intérêt,
-car si vous continuiez à prendre des détours, je pourrais commencer à
-supposer...
-
---Eh mon Dieu! que pourriez-vous supposer?
-
---Tout!
-
---Mais quoi, encore? Je sais bien que l’autre jour j’ai eu tort en
-achetant à crédit le chapeau que M. Mathias a eu la bonté de dire qu’il
-m’avait donné. J’ai été bien coupable sans doute; mais c’est là tout ce
-que j’ai fait de mal, et vous dites que vous supposez...
-
---Oui, puisqu’il faut vous le dire, votre silence m’autoriserait à
-soupçonner que dans le sein même de notre réunion, la délation soudoyée
-par la malveillance, aurait pu s’introduire par vous et contre nous...
-
---La délation! Oh! apprenez-moi, je vous en prie, ce que veut dire ce
-vilain mot qui me fait peur, sans que je sache pourquoi.
-
---Ce vilain mot veut dire _l’espionnage_. Me comprenez-vous maintenant?
-
---Oui, je vous comprends, monsieur; ah! je ne me croyais pas si
-malheureuse, ô mon Dieu! Si vous vouliez m’écouter, vous seriez bientôt
-fâché de m’avoir dit ce que vous venez de me dire!
-
---Parlez donc: justifiez-vous si vous le pouvez! Depuis une heure je ne
-vous demande pas autre chose.
-
---Oui, je vais parler et vous raconter tout, puisqu’il le faut... Mais
-avant de vous apprendre une chose qui va, je le sais bien, m’ôter toute
-l’amitié que vous aviez pour moi, je vous demanderai une grâce.
-
---Quelle grâce, encore? parlez, je vous l’accorde cette grâce, car si
-vous continuez ainsi, nous n’en finirons jamais.
-
---C’est la grâce de ne pas dire à ces messieurs ce que je vais vous
-confier.
-
---Je m’en doutais, et mes craintes se trouvent justifiées par vos
-hésitations et les précautions que vous croyez déjà devoir prendre. Mais
-commencez; quelle que soit votre faute, j’aime mieux encore un aveu fait
-avec franchise, que le mystère dont vous chercheriez à entourer une
-conduite coupable. Je vous promets ce que vous exigez de moi: je me
-tairai; mais voyons.
-
---Vous allez savoir pourquoi, monsieur, je cherchais à écrire au
-major-général; et vous ne m’en voudrez plus peut-être, quand je vous
-aurai appris ce que je ne voulais pas encore vous dire.
-
-En ce moment-là même, un bruit infernal se fit entendre dans nos
-escaliers: nos amis arrivaient. Il fallut remettre à un instant plus
-opportun la confidence que Juliette se disposait à me faire, et que je
-me préparais à écouter avec la plus vive curiosité... Le diable s’en
-mêle! m’écriai-je en entendant les fous qui venaient envahir notre
-logis. Mais essuie tes larmes, prends si tu peux un air gai, dis-je à la
-petite: ce soir nous serons seuls, et alors tu m’avoueras tout, tout,
-sous peine de malédiction et de mépris.
-
---Ah! que je suis contente, me répondit-elle en se mettant à sauter de
-joie et en pressant sa jolie bouche sur une de mes mains. Voilà que vous
-me _retutoyez_!
-
-Oui, mais en me baisant la main dans l’excès de sa joie, la rusée
-friponne avait eu soin de rattraper la lettre dont je m’étais emparé
-comme d’une pièce de conviction, au moment où elle traçait une épître au
-major-général...
-
-Jamais je n’ai été aussi exact, depuis, à voler à un rendez-vous
-d’amour, que je le fus à me trouver à l’heure que j’avais indiquée, pour
-recueillir la confidence que devait me faire Juliette.
-
-Je remarquai à peine en la revoyant, sur sa physionomie, les traces de
-l’émotion que lui avait causée la scène de la matinée; elle me parut
-même tellement remise du trouble que je lui avais fait éprouver quelques
-heures auparavant, qu’en y regardant de plus près j’aurais pu deviner
-tout le parti qu’elle avait dû tirer de l’intervalle qui s’était écoulé
-entre le moment de la surprise et celui de la confidence. Juliette avait
-eu, bien évidemment, tout le temps nécessaire pour se préparer à me
-tromper; et ce qu’il y avait encore de plus évident pour moi, c’est
-qu’elle avait mis ce temps-là à profit, de la manière la plus admirable.
-Cependant, malgré la défiance qu’avaient dû m’inspirer, sur sa
-sincérité, l’affaire du chapeau et la scène plus récente de la lettre,
-je me résignai à être abusé par elle, s’il le fallait encore... La
-défiance pèse trop au cœur des jeunes gens, et l’illusion qui les charme
-ne vaut-elle pas, au bout du compte, cent fois mieux pour eux que la
-triste réalité, qui les désabuserait si impitoyablement sur les choses
-de ce pauvre monde?
-
---Eh bien! lui dis-je en me plaçant auprès d’elle, les aveux vont-ils
-venir, maintenant que nous voilà seuls?
-
---Les aveux?... C’est plus que cela; c’est une histoire que j’ai à vous
-dire.
-
---Ou à me faire, peut-être; et quelle histoire encore?
-
---La mienne.
-
---Ton histoire, à toi? Parbleu, je ne m’attendais guère, je te l’avoue,
-à trouver une héroïne dans une petite fille de ton âge et de ton humeur!
-
---Oui, riez bien, je vous le conseille, et moquez-vous tout à votre aise
-de moi... Vous ne rirez peut-être plus quand je vous aurai appris qui je
-suis!
-
---Une princesse sans doute, ou tout au moins l’héritière de quelqu’une
-de ces familles illustres qui pullulent en Bretagne?
-
---Voilà bien comme vous êtes, vous autres beaux messieurs!... Vous vous
-moquez des malheureux qui sont nés au-dessous de vous, et qui cependant
-n’ont rien fait au ciel pour mériter leur sort.
-
---Allons, enfant que tu es, te voilà encore tout en pleurs pour une
-plaisanterie innocente. Songeons plutôt à bien employer le temps où nous
-nous trouvons ensemble, sans avoir à redouter les importuns qui sont
-venus nous déranger ce matin. Voyons, ne nous attendrissons plus à tous
-propos et causons tranquillement. Que voulais-tu me dire?
-
---Je voulais vous dire, d’abord... que je suis une pauvre fille...
-
---Je ne le sais que de reste; mais ce n’est pas ta faute, et jamais, je
-crois, nous n’avons pensé à t’en faire un crime: on ne se donne pas la
-naissance...
-
---Je suis née dans l’île d’Ouessant...
-
---Tiens! et tu nous avais toujours dit que tu étais née à Douarnenez!
-
---C’est que j’avais mes raisons pour vous cacher l’endroit où était ma
-famille.
-
---Et quelle était donc ta famille?
-
---«Mon père était pêcheur... Un jour qu’il faisait bien mauvais temps,
-et où il était allé à la mer, on n’entendit plus parler de lui ni de son
-bateau. Plusieurs barques s’étaient perdues dans le coup de vent, et
-tout le monde crut que mon père s’était noyé, comme les autres pêcheurs
-qui n’étaient pas rentrés.
-
-»Ma mère était restée avec moi et un autre enfant en bas-âge. Nous
-étions bien pauvres: le peu d’argent que mon père gagnait à la pêche
-nous avait fait vivre jusque-là; mais, après notre malheur, ma mère,
-malgré tout le mal qu’elle se donnait, avait bien de la peine à nous
-avoir un peu de pain et à nous élever...
-
-»Au bout d’une année, cependant, on remarqua dans l’île que nous
-commencions à n’être plus aussi misérables qu’auparavant. Ma mère quitta
-la petite cabane où nous demeurions sur le bord de la mer, pour aller
-dans une maison d’un fort loyer; et alors les autres femmes de pêcheurs
-commencèrent à se dire entre elles: Comment vit Marie-Françoise? Elle ne
-fait plus rien, elle qui était si pauvre il n’y a qu’un an, et voilà ses
-petits enfans qui sont plus cossus que les nôtres, nous pourtant qui
-avons des maris qui travaillent! Oh! il y a quelque chose là-dessous; et
-il n’est pas possible que ce soit une honnête femme!
-
-»D’autres croyaient que ma mère avait trouvé un trésor qu’elle n’avait
-pas déclaré à la justice. Plusieurs fois on était venu faire des visites
-chez nous; mais, malgré la méchanceté du monde, jamais on n’avait pu
-rien découvrir contre maman.
-
-»Le malheur voulut qu’au bout d’un certain temps elle devînt enceinte,
-elle qui n’avait plus de mari! Oh! alors, il n’y eut plus moyen de
-retenir la médisance... On entendait conter partout que c’était un homme
-bien riche qui vivait avec Marie-Françoise et qui lui donnait beaucoup
-d’argent pour payer sa maison et pour nous élever comme nous l’étions
-mon frère et moi. Quand nous passions devant les maisons du village, les
-autres petits enfans nous criaient que notre mère était une mauvaise
-femme et qu’elle serait damnée; la nuit, tous les voisins veillaient
-près de notre porte, pour voir entrer, à ce qu’ils disaient, le monsieur
-qui venait soi-disant chez nous et qui faisait le déshonneur de l’île.
-C’est pour le coup que ma mère pleurait! Je me rappelle encore, comme si
-j’y étais, qu’un soir où les forts tiraient de grands coups de canon sur
-des embarcations anglaises qui avaient voulu débarquer à Ouessant, maman
-passa toute la nuit à prier le bon Dieu, et qu’elle nous fit mettre à
-genoux à côté d’elle pour réciter aussi nos prières. Quand les
-embarcations anglaises se trouvèrent hors de portée de canon et qu’on
-eut fini de tirer dessus, elle promit même de brûler pendant un mois un
-cierge aux pieds de la sainte vierge Marie. Je me souviens de son vœu
-comme si c’était hier...
-
-»Une autre année se passa, et Marie-Françoise mit un second enfant au
-monde.»
-
---Quelle mystérieuse fécondité! Et quel était définitivement le père de
-cette nombreuse et inconcevable lignée?
-
---«Laissez-moi finir; vous le saurez tout à l’heure. Tout Ouessant jeta
-les hauts cris, mais elle ne voulut pas quitter le pays, où pourtant
-elle était si à plaindre: elle disait qu’elle aurait mieux aimé mourir.
-Pour cette fois, il ne nous fut plus possible de sortir de chez nous, et
-le chagrin de ma mère la mit bientôt à deux doigts de la mort.
-
-»Vous savez bien qu’il y a environ dix-huit mois que, pendant trois
-jours, il y eut sur la côte une tempête comme on n’en avait jamais vu
-encore. Plusieurs vaisseaux anglais qui croisaient devant l’île, ne
-pouvant soutenir la force du vent de la mer, furent jetés au plein et
-tout le monde périt. Une frégate vint s’échouer, toute démâtée, sur les
-récifs d’Ouessant et tout près de notre maison. Une partie de l’équipage
-se noya, et la lame était si grosse qu’on ne put pas porter secours aux
-pauvres malheureux qui criaient: _Sauvez-nous! Sauvez-nous!_ Quelques
-marins pourtant eurent le bonheur d’être poussés sur le sable, et, tout
-blessés par la pointe des rochers, ils coururent dans le village
-demander un peu de feu et de pain. Il y avait trois jours qu’ils
-n’avaient ni dormi ni mangé. Les officiers et les soldats des forts les
-laissèrent d’abord libres; mais le lendemain on les fit prisonniers,
-pour les mener à Brest quand le temps serait apaisé.
-
-»Dans la nuit où la frégate anglaise était venue à la côte, j’avais vu
-un homme tout mouillé entrer dans notre maison, et quoique maman fût au
-lit, bien malade dans le moment, elle se leva pour donner un peu de
-nourriture au pauvre marin, et puis elle le cacha dans un petit coin, en
-défendant à mon frère et à moi de dire qu’il était venu quelqu’un chez
-nous. Ce matelot anglais, avant de nous quitter, nous embrassa en
-pleurant, et ma mère paraissait avoir bien du chagrin. Pour moi, je ne
-savais pas encore pourquoi maman nous avait recommandé de ne rien dire;
-mais elle nous fit entendre que c’était parce qu’elle voulait empêcher
-les soldats de mettre la main sur ce malheureux prisonnier qui avait
-l’air d’un bien bon homme.
-
-»En courant dans l’île avec mon frère, j’entendis des pêcheurs qui
-disaient aux autres qu’on savait qu’il y avait à bord de la frégate
-perdue, un homme d’Ouessant qui servait de pilote aux Anglais, et que ce
-traître à son pays, c’est comme ça qu’ils l’appelaient, avait eu le
-bonheur de se sauver, mais que bientôt on saurait le dénicher dans
-l’endroit où il s’était fourré.
-
-»Nous allâmes rapporter à maman tout ce que nous venions d’entendre, et
-elle se mit à pleurer comme jamais elle n’avait encore pleuré.
-
-»Bientôt, comme les pêcheurs l’avaient dit, tous les soldats du fort et
-les gendarmes commencèrent à fouiller partout. La garde vint chez nous
-avec le maire et des messieurs en habits galonnés. On commanda à ma mère
-de faire sa déclaration et elle ne voulut rien dire... On nous demanda
-aussi ce que nous avions vu, et mon frère et moi nous répondîmes que
-nous n’avions rien vu... Enfin, voyez le malheur!... le dernier enfant
-qu’avait eue maman, et qui savait à peine parler, montra avec sa petite
-main la niche où le pauvre matelot anglais s’était caché... et aussitôt
-deux gendarmes se jetèrent avec leurs sabres dégaînés dans le trou que
-mon petit frère avait montré... Les gendarmes revinrent avec l’homme de
-la frégate entre eux deux... ma mère tomba sans connaissance sur son
-lit... C’était mon père qui venait d’être arrêté!»
-
---Quoi! ce misérable que l’on avait cru noyé servait à bord de la
-frégate ennemie! l’infâme!
-
---Ah ne vous fâchez pas, je vous en prie, monsieur Édouard. Je savais
-bien qu’en vous racontant ce malheur, je vous mettrais en colère contre
-moi; mais ce n’est pas ma faute si mon père a eu le tort de s’engager au
-service des Anglais.
-
---Et qu’est-il devenu? de quelle manière a-t-on puni son crime?
-
---De quelle manière? Vous ne vous rappelez donc pas ce pilote qui a été
-fusillé il y a dix-huit mois, ici, à Brest, sur la place du château,
-vingt-quatre heures après sa condamnation!
-
---Kermaës! et c’est toi qui es la fille de ce traître?[2]
-
- [2] Voir la note 2, à la fin de l’ouvrage.
-
---O mon Dieu! Est-ce qu’il dépendait de moi d’être la fille d’un autre!
-moi qui croyais ma mère veuve depuis tant d’années!
-
---Et par quel moyen avait-il réussi pendant si long-temps à vous
-procurer de l’argent et à voir quelquefois ta mère; car c’était lui sans
-doute qui jusque-là vous avait entretenus dans une certaine aisance et
-qui était parvenu à s’introduire de loin en loin dans votre maison?
-
---Quand il faisait beau temps, voyez-vous, d’après ce que j’ai entendu
-dire depuis, il se rendait à terre dans un petit canot de sa frégate, et
-lorsqu’il avait le bonheur de n’être pas aperçu des douaniers et des
-gendarmes qui gardaient la côte, il venait voir ma mère et s’en
-retournait ensuite à bord dans l’embarcation qui l’attendait, cachée
-entre les rochers de l’île.
-
---Et que devîntes-vous après l’exécution de ce... de ton père enfin?
-
---«Cette aventure aurait dû, n’est-ce pas? rendre l’honneur à ma mère,
-puisqu’elle venait de faire voir au monde que c’était une honnête femme
-qui n’avait pas voulu perdre son mari, ni se séparer de lui... Mais au
-contraire, depuis la mort de mon père, on ne voulut plus nous souffrir
-dans l’île. En nous voyant, les pêcheurs et leurs femmes se mettaient à
-crier: _Voilà les enfans de Marie-Françoise, la femme du pilote des
-Anglais. Il faut les chasser, car ils porteront la malédiction sur le
-pays!_
-
-»Maman, qui avait dépensé pour nous tout l’argent que papa lui avait
-donné de son vivant, ne se releva pas de sa maladie. Quand on vint lui
-dire, par méchanceté, que son mari venait d’être fusillé à Brest, la
-tête lui tourna. Nous n’avions plus un seul morceau de pain, et lorsque
-nous allions demander l’aumône pour avoir quelque chose pour notre mère,
-partout on nous chassait comme des enfans maudits de Dieu...
-
-«Le ciel eut enfin pitié de maman: elle trépassa; mais avant de mourir,
-elle se mit à crier d’une voix creuse que j’entends encore souvent la
-nuit: _O malheureux enfans, que vous êtes à plaindre! vous mourrez
-misérables!... Oui, je vous le dis... vous mourrez misérables!..._ Et
-pendant plus de deux heures maman en nous sentant pleurer mon frère et
-moi, tout seuls entre ses bras, ne fit que crier jusqu’à sa mort:
-_Malheureux enfans!... vous mourrez misérables!..._»--Tenez, monsieur
-Édouard, rien qu’en vous parlant de maman, et de ce qu’elle disait en se
-débattant sur son lit, il me semble encore voir sa bouche toute noire,
-et ses yeux égarés; et l’entendre crier jusqu’au dernier souffle: _Vous
-mourrez misérables!_ Oh! donnez-moi votre main, monsieur Édouard, j’ai
-peur! ne vous en allez pas, car je ne veux pas rester seule ici. J’ai
-trop peur encore!
-
-La terrible émotion qu’éprouvait Juliette en m’adressant précipitamment
-ces paroles entrecoupées, l’expression de sa figure bouleversée et
-l’accent de sa voix pénétrante, me glacèrent moi-même de terreur. Ses
-mains convulsives tremblaient dans les miennes, et je sentis la fièvre
-qui l’agitait passer dans tout mon corps avec l’effroi qu’elle venait de
-me communiquer. Je craignis un moment de la voir tomber dans les spasmes
-les plus violens; mais rappelant à moi toute la force qui m’était
-nécessaire dans une épreuve aussi nouvelle pour mon cœur et pour mes
-sens, je lui dis avec tout le sang-froid que je pus retrouver encore:
-
---Eh bien! petite folle, vas-tu me jouer maintenant une scène de
-tragédie? songe plutôt, crois-moi, à mieux employer le temps, et à
-donner un coup de balai à ta chambre!
-
-Ces mots si vulgaires et si inattendus, en contrastant avec la situation
-dans laquelle nous nous trouvions et en rappelant à mon héroïne les
-devoirs de sa vie présente, produisirent sur elle tout l’effet que j’en
-attendais. A peine les eus-je prononcés, qu’elle s’écria comme en
-sortant d’un songe pénible:
-
---Ah c’est vrai, j’avais oublié de balayer la chambre... Mais que vous
-disais-je donc tout à l’heure?
-
---Des enfantillages et de grandes phrases de roman.
-
---Ah! j’en étais je crois à la mort de ma malheureuse mère... Non, je
-vous avais déjà conté ce qu’elle nous avait dit en mourant, je crois...
-«Les deux petits enfans qu’elle avait eus pendant l’absence de mon père,
-ne tardèrent pas à mourir comme elle... Ils étaient si malheureux, les
-pauvres innocens! nous manquions de tout, et tout le monde nous
-abandonnait... Mon frère et moi, plus forts qu’eux, nous pûmes résister
-un peu; mais comme personne ne prenait pitié de notre misère et de notre
-infortune, et qu’on nous disait des injures quand nous demandions
-l’aumône, nous nous en allâmes de l’île pour venir à Brest dans un
-bateau où l’on ne consentit qu’avec peine à nous donner par charité une
-petite place pour la traversée, qui n’est cependant que de cinq à six
-lieues. Une fois rendus dans la ville de Brest, que nous n’avions jamais
-vue, nous fûmes plus contens, parce qu’au moins on ne nous connaissait
-pas, et que nous pouvions demander un peu de pain aux passans et à la
-porte des maisons, sans être chassés de partout comme dans notre pays.
-Mon frère, au bout d’un mois ou deux, trouva à s’embarquer pour mousse
-sur un bâtiment qui partait, et qui doit revenir bientôt. Moi je restai
-toute seule, et sans la charité de quelques personnes qui me donnaient
-de temps en temps un peu de nourriture ou quelques sous, je serais morte
-de faim il y a bien long-temps. Un soir, je n’avais pas mangé depuis
-deux jours, je rencontrai deux messieurs qui se promenaient; il faisait
-mauvais temps, je tremblais de froid et de besoin. Je me risquai à leur
-demander quelque petite chose, car ils étaient jeunes, et les jeunes
-messieurs avaient toujours été plus charitables pour moi que les autres:
-c’étaient deux aspirans d’ailleurs, et j’avais, je ne sais pas pourquoi,
-dans l’idée qu’ils auraient pitié de ma misère. L’un de ces deux
-messieurs me regarda et parla à son camarade, et ils me dirent, après
-s’être parlé, de les suivre dans leur maison. M. Mathias et M. Lapérelle
-vous ont conté, vous le savez bien, comment peu à peu je me suis trouvée
-sortie de mon malheureux état, et vous voyez bien, Dieu merci, que je ne
-m’étais pas trompée le soir où j’ai eu le bonheur de les rencontrer, en
-pensant que c’étaient de bons enfans!» A présent, vous me croirez si
-vous voulez, monsieur Édouard, mais je ne donnerais pas mon sort pour
-celui de la plus grande dame du monde.
-
---Tout ce que tu viens de me conter là, Juliette, est sans doute fort
-attendrissant, et l’adversité qui semble s’être attachée à tes premières
-années, est bien faite pour inspirer le plus vif intérêt en ta faveur.
-La petite histoire de ta vie m’a paru même empreinte d’une sincérité qui
-à mes yeux honore ton cœur. Mais comment se fait-il que jusqu’ici tu
-aies cru devoir cacher à tes bienfaiteurs le secret de ta naissance, le
-nom de ton pays et celui de tes parens, et que tu m’aies choisi, moi,
-par exemple, pour me rendre si tard le confident de ce mystère?
-
---Vous ne savez donc pas combien ces messieurs détestent les Anglais et
-ceux qu’ils appellent des traîtres à leur pays! Tous les jours de la
-vie, je les entends jurer contre eux et se mettre en colère comme s’ils
-voulaient les tuer jusqu’au dernier, et j’ai pensé que si j’avais été
-leur dire que j’étais la fille du pilote _Kermaës_ ils m’auraient
-chassée comme un enfant maudit!
-
---Il est possible en effet que de ce côté-là tu n’aies pas eu tort.
-Mais, encore une fois, par quel motif as-tu pensé que je serais pour toi
-plus indulgent que mes camarades, après avoir reçu la confidence que tu
-viens de me faire?
-
---Mais il fallait bien tout vous dire, à vous, puisque c’est vous qui
-avez mis la main sur la lettre que j’écrivais à M. le major-général!
-
---Ah! c’est ma foi vrai! mais à propos de cela, dis-moi, puisque tu m’as
-remis sur la voie que ton histoire m’avait fait un instant oublier,
-dis-moi quel rapport il peut y avoir entre cette histoire et le
-major-général à qui tu adressais une lettre au moment où je suis entré?
-
---Un rapport tout simple, pardienne! j’écrivais au major-général pour
-mon frère!
-
---Et qu’avais-tu encore à lui demander pour ton frère?
-
---Je voulais lui demander la grâce de ne pas le faire débarquer à son
-arrivée, du bâtiment où il a eu la bonté de le placer.
-
---Oui, au fait cela s’explique assez bien maintenant... Cependant il me
-semble que tu aurais pu tout aussi bien t’adresser à l’un de nous pour
-le charger de la démarche que tu te proposais de faire?
-
---Oui, n’est-ce pas? j’aurais été parler à l’un de ces messieurs de mon
-frère, pour qu’il me dît: Ah! tu as un frère! A bord de quel navire
-est-il embarqué?... Comment se nomme-t-il?... D’où est-il?... Que
-faisait ton père?... Il aurait autant valu tout avouer, et j’aurais été
-obligée de mentir ou de raconter ce que je voulais cacher pour ne pas
-mettre ces messieurs en colère.
-
---Ces diables de femmes! elles vous ont toujours d’excellentes raisons
-pour faire tout ce qu’elles font! Qui dirait qu’à cet âge et avec aussi
-peu d’expérience, on pût avoir autant de prévoyance! Le diable m’emporte
-si moi qui ai déjà vu le monde et qui ai vécu parmi des hommes faits,
-j’eusse trouvé tout cela... Allons, mademoiselle! venez ici... venez
-donner un baiser à votre confident... là, bien gentiment... mais surtout
-soyez bien sage et soyez toujours fidèle, pour que l’on continue
-toujours à vous aimer... A présent j’espère que te voilà tout-à-fait
-remise de ta frayeur de tout à l’heure?
-
---Oui, à présent je n’ai plus peur; tenez, voyez: je ne tremble plus
-qu’un peu.
-
---Mais sais-tu bien que j’ai cru un instant que tu allais devenir folle?
-
---Ah! c’est plus fort que moi! toutes les fois que je pense à cela...
-
---Eh bien! il ne faut plus penser à rien... C’est-à-dire si, il faut
-penser à l’heure qu’il est... Peste! déjà cinq heures! comme le temps
-s’est passé vite... je croyais qu’il était tout au plus... Mais je te
-quitte, le dîner m’attend et les indiscrets vont arriver... Adieu,
-Juliette, encore un baiser... un baiser d’amour.
-
---Non, un baiser d’amitié: ce sera plus solide.
-
---Voyez-vous encore, comme elle sait vous faire la distinction! En
-vérité ces petites filles vous savent tout sans avoir jamais rien
-appris... maudit instinct des femmes, qui leur donne cent fois plus
-d’esprit, qu’à nous toute notre éducation! A ce soir, intéressante
-orpheline! à ce soir!...
-
---A ce soir, M. Édouard!...
-
-Et je partis, heureux du calme que je venais de faire renaître dans
-l’esprit de la petite, et enchanté surtout de la confidence qu’elle
-venait de déposer dans mon cœur à l’insu de mes autres amis!
-
-Pauvre heureux sot que j’étais!
-
-
-
-
-III.
-
-CHANGEMENT DE SITUATION.
-
-
-En revenant le soir à notre gîte commun, je m’imaginais retrouver
-Juliette encore un peu émue des fortes impressions qu’elle avait
-éprouvées le matin en ma présence, et qui m’avaient paru l’avoir si
-profondément agitée. J’avoue même que l’idée de saisir, dans ses traits
-et son attitude, les traces des émotions auxquelles elle m’avait semblée
-livrée pendant quelques minutes, ne déplaisait pas trop à mon
-imagination déjà avide de sensations délicates et raffinées. Chemin
-faisant je me disais même à part moi, et avec un certain épicurisme de
-jouissances intellectuelles: «La pauvre enfant! je vais lire, j’en suis
-bien certain sur sa jolie petite physionomie, le secret de la mélancolie
-qui a succédé à l’ébranlement qu’a si vivement éprouvé sa sensibilité!
-Tous mes amis ignoreront la cause de la tristesse de Juliette, et moi
-seul je jouirai en silence du mystère de sa pâleur, du désordre
-inexplicable que les autres auront remarqué sans doute dans son esprit
-encore préoccupé de la scène qui s’est passée entre nous deux. Car enfin
-c’est à moi seul qu’elle a confié tout ce que jusqu’ici elle avait caché
-si soigneusement! Mais aurait-on jamais pu deviner que cette petite
-fille, sous les haillons d’où nous l’avons tirée, recélât une âme si
-impressionnable! C’est qu’il y a aussi, dans l’histoire de sa vie, une
-fatalité presque romanesque! Sa naissance, la mort tragique de son père,
-l’agonie terrible de sa mère, et la manière dont elle a été recueillie
-par nos deux camarades, tout enfin dans son étrange destinée me paraît
-marqué au coin du sort qui fait les héroïnes!»
-
-La tête toute remplie de ces réflexions, j’arrivai à la porte de notre
-maison. En montant les longs escaliers qui conduisaient à notre logis
-aérien, je crus entendre nos joyeux amis causer à voix très-haute et
-chanter une ronde. Il me sembla même, en prêtant attentivement l’oreille
-à ce qu’ils faisaient, deviner qu’ils dansaient. Tiens, me dis-je, ils
-sautent comme des fous! Il faut donc que Juliette se soit assez
-parfaitement remise de son émotion de ce matin, pour qu’ils se livrent
-ainsi à toute leur gaîté habituelle... Mais Dieu, me pardonne, je crois
-que c’est Juliette elle-même qui chante la ronde aux sons de laquelle
-ils ébranlent le plancher du grenier...
-
-J’entrai brusquement dans l’appartement, et c’était en effet notre
-ménagère qui, à la tête de mes cinq collègues, faisait avec ses grâces
-et sa bonne volonté ordinaires, les frais de ce bal improvisé à notre
-cinquième étage.
-
---Et quel motif, s’il vous plaît, demandai-je à la bruyante société,
-peut vous porter ce soir à vous réjouir si fort?
-
---Aucun, me répondirent mes sylphes légers. Mais comme nous n’avons pas
-plus de raison pour être plus tristes aujourd’hui que les autres jours,
-nous dansons comme des perdus avec notre gouvernante, qui est ce soir
-d’une gaîté folle. Allons mets-toi dans le rond et chante comme nous!
-
- Ah! que les maris sont heureux!
- Bientôt je le serai comme eux!
- Ah! que les...
-
---Non, merci, messieurs, je ne me sens pas maintenant d’humeur à faire
-des folies.
-
---Et pourquoi donc, notre ami? Explique-nous un peu comme quoi tu ferais
-plutôt le philosophe que nous, ce soir?
-
---Pourquoi!... Parce que ce matin il m’est arrivé quelque chose qui m’a
-laissé dans l’âme une impression de tristesse dont je n’ai pu encore me
-débarrasser...
-
---Et à quelle occasion, une impression de tristesse? Écoutez bien,
-messieurs; ceci paraît plus grave qu’on ne le pense peut-être. Voyons,
-raconte-nous ton impression, mon ami, cela nous amusera.
-
---Non, cela ne vous amusera pas, attendu que je ne vous raconterai rien.
-
---Alors il ne fallait pas nous parler de ton impression de tristesse.
-
---Si j’en ai parlé, c’est parce que vous m’avez questionné. Mais je ne
-puis rien vous dire, au reste. Je craindrais d’ailleurs, en vous
-entretenant de ce qui m’est resté de pénible dans l’esprit, d’altérer
-l’excessive gaîté de mademoiselle Juliette. Continuez par conséquent à
-danser, et laissez-moi tranquille.
-
-Juliette baissa les yeux, et prit un air pensif... Mais un des danseurs,
-sans trop remarquer ce que je venais de dire et sans faire attention à
-la contenance embarrassée de notre jeune personne, s’écria en tirant
-l’orpheline par la main: Et laissons-le ce bourru puisqu’il n’est pas en
-train de s’étourdir avec nous!
-
- Ah! que les maris sont heureux!
- Bientôt je le serai comme eux!
-
-Et la ronde continua de plus belle.
-
-Quand enfin les danseurs eurent fini d’ébranler le plancher de notre
-fragile appartement sous le poids de leurs pas retentissans, et que la
-fatigue eut succédé à l’effervescence du bal, chacun éprouva le besoin
-de se livrer au repos ou du moins à des plaisirs plus paisibles que ceux
-qui jusque-là avaient occupé la société.
-
-L’un prit sa pipe et se mit à fumer avec la rêveuse gravité d’un
-musulman.
-
-L’autre s’empara de l’unique jeu de cartes du logis, en demandant un
-vis-à-vis pour jouer une bouteille de bière à l’écarté.
-
-Un troisième, relevant le tableau de mathématiques, déplacé quelques
-minutes auparavant pour laisser l’espace libre aux sinuosités
-capricieuses de la danse, se prit, nouvel Euclide, à chercher dans les
-lignes d’une figure géométrique la démonstration d’une proposition qu’il
-avait étudiée vainement depuis le matin.
-
-L’ami Mathias, toujours philosophe, toujours disert, s’était emparé de
-la parole; et pendant que mes autres camarades se livraient aux
-occupations ou aux distractions qu’ils avaient choisies selon leurs
-goûts divers, lui s’était étalé dans l’unique fauteuil que nous
-eussions, et du fond de cette espèce de siége présidental, notre ami
-s’était pris à nous dire d’un ton d’inspiré:
-
---Combien, mes chers camarades, nous devons nous féliciter d’avoir vécu
-comme nous l’avons fait jusqu’ici dans la plus touchante intimité et la
-plus inaltérable concorde! Nos autres collègues, pour s’étourdir sur le
-vide de leur existence oisive, ou pour chercher des plaisirs que la
-morale condamne, dépensent beaucoup d’argent ou font beaucoup de dettes,
-sans réussir à chasser l’ennui ou à saisir une lueur de jouissance,
-tandis que nous, retirés tranquillement dans ce modeste asile, protégé
-par le mystère et embelli par l’amitié, nous rencontrons sans efforts un
-bonheur qui ne coûte rien à personne, ni même à nous qui le savourons
-avec tant de délices... Hein, que dis-tu, Édouard, de mes réflexions et
-du bonheur économique que nous goûtons ici en famille?
-
---Je dis que ton bonheur, qui ne coûte rien à personne, pourrait bien
-n’être pas du goût de notre voisin du quatrième étage, dont vous avez
-enfoncé le plafond, peut-être, en sautant comme vous venez de le faire.
-
---Quoi! le voisin qui habite les appartemens de dessous? Eh bien! si
-c’est un bon diable, il ne dira rien, et si c’est un mauvais garçon et
-qu’il se plaigne, on lui donnera un coup d’épée.
-
---Bon moyen d’empêcher les gens de se plaindre légitimement, et de faire
-justice!
-
---Sans doute que les coups d’épée sont un bon moyen, et le meilleur
-moyen même d’arranger les choses à l’amiable entre gens d’honneur! Je ne
-connais pas, moi, pour ma part, de législation plus équitable, plus
-noble, plus conciliante en un mot, que celle qui repose sur le duel,
-mais sur le duel bien compris, bien entendu et employé comme moyen
-social. Devant ces tribunaux aux pieds desquels, par exemple, un
-malotru, expert en mauvaise chicane et bien fourni d’argent, vient
-attaquer un honnête homme inhabile à plaider et à court d’espèces, ne
-voit-on pas la justice des juges se prononcer en faveur du manant qui a
-tort, contre l’homme de cœur qui, selon les lois de l’honneur, a presque
-toujours raison? Eh bien, je te le demande, est-ce là de l’équité, de la
-raison même, ou tout au moins du simple bon sens? Non certes, et les
-juges qui, en dépit de leur conscience et de leur instinct d’homme,
-condamnent l’individu qu’ils estiment pour absoudre le malotru qu’ils
-méprisent, font la critique la plus amère, la plus sanglante de la
-fausseté des lois qu’ils croient qu’il est de leur devoir d’appliquer.
-Au lieu que dans toutes les contestations qui se vident l’épée à la
-main, en champ-clos et en présence de deux braves témoins, c’est le
-courage, ou en mettant tout au pis, c’est le hasard qui décide de la
-querelle; et jamais, devant ce tribunal-là du moins, on n’est appelé à
-contempler le spectacle dégoûtant d’un homme de cœur terrassé par un
-lâche truand, qui, pour défendre ce qu’il nomme son droit, a pu choisir
-et payer un avocat bavard et outrageux.
-
---Tout cela serait fort beau en faveur de la législation équitable du
-duel, si comme tu parais le supposer, le courage seul ou le hasard même
-prononçaient souverainement entre les parties adverses. Mais tu ne
-comptes pour rien aussi, dans ces sortes de procès à coups d’épée,
-l’adresse du lâche spadassin qui, sans danger pour sa vie, peut faire
-pencher, contre un adversaire inexercé, la balance de cette justice de
-sang dont le droit paraît être écrit, avant tout, sur le plastron des
-maîtres d’escrime, avec la pointe d’un fleuret démoucheté.
-
---Oui, il est vrai que l’adresse peut entrer pour quelque chose d’abusif
-dans la législation souveraine des coups d’épée. Mais là du moins l’abus
-est l’exception, et la généralité des bons effets du duel, la règle. Au
-surplus, comme je l’ai déjà dit, si le voisin d’en bas n’est pas
-content, je lui laisserai le choix des armes, et je commencerai par
-l’assommer s’il fait l’insolent. Mais ce n’était pas de cela précisément
-qu’il était question quand nous avons entamé la conversation... Où
-diable donc en étais-je?
-
---Aux douceurs de la tranquillité dont nous jouissons, quand nous
-faisons ici un vacarme à faire monter la garde dans notre appartement.
-
---Ah! c’est vrai, c’est là que j’en étais. Je reprends le fil de mon
-discours et m’y revoici. Je disais donc que la vie en quelque sorte
-collective que nous menons depuis quelques mois ici, me paraît exquise
-et admirable. Exempte de nuages et de soucis, elle m’a semblé s’écouler
-paisiblement comme un de ces beaux jours que l’on craint de voir finir
-trop tôt. Et en effet, vois combien nos occupations sont douces et nos
-jouissances innocentes! Les études mêmes, qui, pour chacun de nous,
-auraient été arides et rebutantes sur les bancs d’un cours public de
-mathématiques, sont devenues, au sein de l’amitié, des espèces de
-récréations instructives. Aussi, que de progrès n’avons-nous pas faits
-dans une science plus redoutable encore aux écoliers ordinaires par
-l’ennui qu’elle leur inspire, que par les difficultés réelles qu’elle
-leur oppose! Pour moi, j’avoue franchement ici, et avec toute l’humilité
-qui convient à mon insuffisance, que partout ailleurs je n’aurais jamais
-réussi probablement à me fourrer dans la tête les quatre volumes de
-mathématiques que je puis maintenant me flatter de posséder sur le bout
-du doigt... Mais c’est qu’aussi avec vous autres, messieurs, il est si
-facile de se conformer au précepte du sage et de s’instruire en
-s’amusant... Tiens, Édouard, remarque un peu, par exemple, en ce moment,
-le tableau délicieux que nous formons sans nous en douter... Non, mais
-c’est qu’il règne parmi nous, et au sein de ce désordre apparent, une
-harmonie enchanteresse qui prête un charme presque indéfinissable à
-toutes nos réunions de famille; et pour qui voudrait ou saurait rendre
-cette scène pittoresque, il y aurait ce soir une peinture des plus
-piquantes à faire passer de notre appartement sur la toile d’un
-Rembrandt ou plutôt d’un Téniers.
-
---Le sujet serait en effet des plus piquans à traiter, si toutefois
-l’artiste pouvait entrevoir ses personnages à travers le nuage de fumée
-qui nous suffoque.
-
---Tu crois! mais certainement que le sujet serait piquant, et même
-très-piquant. Vois notre ami Lapérelle jouant son cent de piquet à
-cinquante centimes, avec autant de gravité que s’il s’agissait pour lui
-de se faire sauter la cervelle à la suite d’une partie perdue!
-
---Laisse-nous donc un peu tranquilles, babillard, avec tes réflexions
-héroï-burlesques.
-
---Ah! l’ex-président n’est pas ce soir de belle humeur. Puis dans ce
-coin, et sans que cela paraisse à peine, notre collègue Eugène
-retournant artistement sa cravate pour s’épargner des frais de
-blanchissage et pour reparaître demain, avec un certain éclat de linge
-blanc, au bal de la préfecture maritime.
-
---Si tu voulais bien te mêler des affaires de ton intérieur et ne pas
-tant t’occuper des miennes, tu me ferais plaisir, toi.
-
---Autre bourrade! mais peu importe, continuons notre revue critique, et
-ne laissons pas passer l’ardeur avec laquelle le studieux Adolphe
-cherche à se former l’esprit et le cœur en lisant, nonchalamment couché
-dans le hamac qu’il vient de suspendre au plancher, _les Liaisons
-dangereuses_.
-
---Pourquoi ne lirais-je pas _les Liaisons dangereuses_ tout aussi bien
-qu’un autre livre? Crois-tu donc que les ouvrages qui peuvent prémunir
-notre inexpérience contre les périls qu’offre la société, ne soient pas
-aussi bons à consulter que ceux qui nous cachent la séduction du monde
-sous l’apparence des illusions les plus trompeuses et les plus funestes?
-
---Si je le crois! mais certes que je le crois! et très-fermement encore!
-Preuve nouvelle que la lecture des _Liaisons dangereuses_ a profité à
-notre homme, qui déjà, comme tu le vois, Édouard, me paraît atteint
-d’une certaine dose de philosophie misanthropique.
-
-Et plus loin enfin, pour achever notre galerie de portraits, nous
-arriverions à une jeune personne, type d’innocence, modèle de grâces,
-qui, tricotant modestement une paire de bas qu’elle ne finira jamais,
-savoure au milieu de ce camp, composé d’assez mauvais sujets, les
-parfums de cinq brûlantes pipes de tabac... Oh! que le tableau qui
-rendrait cette petite scène domestique serait délicieux, s’il pouvait
-conserver à chacun des personnages sa physionomie, son attitude, et son
-caractère original! Quelle singulière harmonie de couleur locale il
-faudrait dans l’ensemble, et quels contrastes bizarres dans les détails!
-car rien ne se ressemble moins que tous ces visages si disparates en
-apparence et pourtant si bien faits les uns pour les autres; car enfin,
-en nous voyant réunis ici comme nous le sommes, un étranger lirait au
-premier coup d’œil l’accord parfait, la touchante concorde qui n’a cessé
-de régner au sein de notre petite association... Mais ce qui m’enchante
-le plus, mes bons amis, ce n’est pas la bonne intelligence qui depuis si
-long-temps semble avoir présidé aux rapports qu’a établis entre nous
-notre continuelle intimité. Ce que j’admire par-dessus tout, c’est
-l’espèce de mystère impénétrable dont nous avons su entourer l’asile de
-nos jouissances privées et de nos plaisirs casaniers. Jamais en effet
-aurait-on pu penser que sept jeunes évaporés de notre façon fussent
-parvenus à cacher sous l’aile discrète du sentiment, six à sept mois
-d’une existence pour ainsi dire tout intellectuelle, toute platonique...
-
---Joliment intellectuelle en effet! une existence de pipes de tabac, de
-bouteilles de bière et de petits verres de Cognac!
-
---Ah, ah, ah!... c’est bien répondu! se mirent à crier tous nos amis. Tu
-as bien fait, Édouard, d’arrêter cet éternel phraseur au beau milieu de
-son interminable panégyrique.
-
---Je te reconnais bien là ce soir, Édouard, avec tes interruptions
-chagrines et tes saillies moroses. Mais toute ta mauvaise humeur ne
-m’empêchera pas de dire, et à notre louange infinie, que nous avons su
-rendre notre humble et heureux domicile tellement impénétrable à force
-de discrétion et de réserve, que jamais la curiosité ou la médisance n’a
-osé encore en franchir le seuil; car je parierais bien que personne au
-monde ne se doute du bonheur mystérieux et innocent dont nous jouissons
-à l’heure qu’il est...
-
-Au moment même où notre éloquent ami achevait ces mots, nous crûmes
-entendre sur le plancher criant du couloir qui conduisait à notre logis,
-retentir des pas lourds et chancelans.
-
-Tous nous nous levâmes en nous demandant qui pouvait, à une heure aussi
-avancée, vouloir nous rendre visite. Nous n’attendions personne, chacun
-était présent au logis, et l’approche inaccoutumée d’un étranger nous
-étonna et nous donna à réfléchir un peu, sans que nous pussions bien
-nous rendre compte du motif pour lequel nous nous sentions un peu
-déconcertés.
-
-Bientôt les pas, dont nous avions distingué le bruit, cessèrent de se
-faire entendre. Mais une main qui nous parut très-ferme et très-assurée,
-frappa trois coups à notre porte.
-
-Nous demandons tous à la fois: Qui est là?
-
-Une voix qu’il nous sembla reconnaître, mais encore assez vaguement,
-nous répondit: C’est moi, messieurs.
-
---Entrez! nous écriâmes-nous alors sans savoir à qui nous allions avoir
-l’honneur de parler.
-
-La porte s’ouvre, un homme vêtu d’une grande redingote bleue paraît:
-c’est le major-général de la marine!
-
---Messieurs, nous dit-il d’un ton familier et en se baissant un peu pour
-entrer le chapeau à la main dans notre salle de compagnie, ma brusque
-visite à cette heure vous surprendra un peu, sans doute?
-
---En effet, général, lui répondit Lapérelle avec quelque embarras, nous
-ne nous attendions pas à l’honneur que vous voulez bien nous faire...
-
---Je le crois bien; mais le motif de la démarche que j’ai cru devoir
-tenter auprès de vous suffira, je l’espère bien, pour vous faire excuser
-l’indiscrétion de ma visite nocturne. J’ai à vous parler d’une chose
-sérieuse, mes bons amis; et pour me mettre tout-à-fait à l’aise avec
-vous, je vous prierai d’abord de faire sortir, pour un petit instant
-seulement, cette jeune personne.
-
---Général, c’est une jeune orpheline que nous avons recueillie ici, et
-qui depuis cette époque nous a tenu lieu de gouvernante.
-
---Oui, oui, je sais tout cela, messieurs, et c’est précisément pour...
-
---Quoi! on vous aurait déjà appris, mon général, que...
-
---Que mademoiselle Juliette a été recueillie par vos soins et élevée au
-milieu de vous! Mais pardieu, c’est l’histoire de toute la ville. En
-attendant, faites-moi l’amitié de prier mademoiselle Juliette de nous
-laisser un moment seuls...
-
---Juliette, vous avez entendu?...
-
-Et la petite s’éloigna lentement sans oser proférer une seule parole, et
-en jetant sur les acteurs de la scène qui allait se passer en son
-absence, des regards où se peignaient à la fois la curiosité et la
-crainte.
-
---Écoutez, mes camarades. Comme vous j’ai été jeune; comme vous aussi
-j’ai eu, dans l’âge de la dissipation et de l’entraînement, mes années
-de folies et d’imprudences; et sans vouloir ici me faire meilleur que je
-ne l’étais, pour me donner le droit frivole de vous sermonner comme un
-pédant, je vous avouerai même que j’ai peut-être été, dans mon temps,
-plus bambocheur à moi tout seul que vous ne pourriez l’être tous à la
-fois. Mais je vous dirai aussi que, quelque emportement que j’aie pu
-mettre dans ce que l’on appelait alors mes farces, je n’ai jamais eu à
-me reprocher aucune de ces faiblesses dangereuses que l’on commence par
-se cacher à soi-même, et qui finissent par nous dégrader insensiblement
-aux yeux des autres... Je ne sais en ce moment si je m’explique comme je
-voudrais pouvoir le faire sans vous blesser, tout en touchant un sujet
-aussi délicat à aborder, mais il me semble que vous devez déjà avoir
-compris où je veux en venir... Hein! n’y êtes-vous pas un peu, monsieur
-Lapérelle?
-
---Mais, mon général, je cherche à deviner, et je vous avouerai que je ne
-comprends pas bien encore...
-
---Non! vous ne me comprenez pas? Eh bien! je vais m’exprimer plus
-clairement. Mon intention en venant vous voir sans cérémonie, et comme
-un vieux camarade qui vous veut du bien, était de vous dire que, sans
-vous en douter peut-être, vous teniez à l’égard de cette jeune personne
-que je vous ai prié de faire sortir, une conduite que, dans l’intérêt de
-votre réputation et de votre avenir, des chefs qui vous aiment ne
-peuvent plus tolérer...
-
---Général, nous pouvons tous vous assurer que l’hospitalité seule nous a
-engagés jusqu’ici à retenir au milieu de nous la jeune fille que vous
-venez d’y rencontrer.
-
---Oui! et de quel prix ne lui avez-vous pas fait payer cette prétendue
-hospitalité? Votre première intention a pu être bonne, car à votre âge
-les premiers mouvemens du cœur sont presque toujours généreux. Mais à
-votre âge aussi, on peut se perdre par ignorance de ce qui est coupable.
-Il n’y a pas encore de vice dans votre fait, je veux bien le croire
-encore. Mais qui vous dit que, bientôt, votre faiblesse ne vous conduira
-pas à une corruption d’autant plus redoutable, que vous vous serez caché
-le danger de votre conduite? Je ne suis pas rigoriste, et je sais
-combien serait déplacée, avec des jeunes gens de votre profession,
-l’austérité d’une morale inflexible. Ma tolérance va même si loin, que
-si l’on était venu me rapporter que vous eussiez bouleversé une maison
-publique, brisé des glaces, battu des filles de joie et la garde même,
-comme il arrive assez souvent aux mauvais petits sujets de votre
-connaissance, je vous aurais volontiers pardonné vos fredaines et réparé
-de ma bourse, s’il l’avait fallu, le dommage que vous auriez fait dans
-une nuit de folie et d’exaltation. Oui, messieurs, et ce que je dis là
-est très-sérieux et ne doit nullement vous faire rire; j’aurais cent
-fois mieux aimé vous savoir coupables des plus insignes désordres, que
-menant tranquillement la vie dans laquelle vous croupissez depuis
-quelques mois. C’est à un tel point que, dès que j’ai appris l’espèce
-d’existence que vous vous étiez créée ici, je n’ai pas balancé à venir
-vous arracher au péril que vous couriez sans vous en douter. Ma visite
-n’a pas au fait d’autre but, et ce soir même il faudra mettre un
-obstacle infranchissable entre l’abîme où vous vous plongiez, et les
-passions qui vous entraînaient vers lui.
-
---Et comment, général, voulez-vous que nous fassions?
-
-Comment, messieurs? C’est à moi que vous demandez cela? n’avez-vous pas
-un état qui réclame impérieusement le sacrifice de tous vos instans, de
-votre jeunesse et même de votre vie? La mer n’est-elle pas là pour
-effacer jusqu’aux traces des folies que l’on serait en droit de vous
-reprocher déjà, et n’est-ce pas sur l’Océan qu’est ouverte la carrière
-que vous devez vous attacher à parcourir avec honneur et avec gloire?
-
---Aller à la mer! Nous ne demanderions pas mieux, général. Mais les
-places sur les navires en croisière ne sont accordées qu’aux protégés,
-et nous...
-
---Et n’êtes-vous pas ceux que je dois protéger avant tous les autres,
-quand je vous vois exposés au danger de vous perdre, malheureux que vous
-êtes!
-
---Quoi! il se pourrait que vous eussiez songé à nous faire partir?
-
---Sur les navires de la division qui doit appareiller demain matin; et
-pour vous prouver que je pensais depuis long-temps à vous, voici vos
-ordres d’embarquement, signés du préfet maritime et de moi. Oh! vous
-pouvez voir! rien n’y manque: c’est que quand je me mêle de servir mes
-amis, j’ai pour habitude de ne pas faire les choses à moitié, voyez
-plutôt!
-
-Messieurs Lapérelle et Eugène B..., tenez, voilà votre ordre
-d’embarquement pour la frégate _la Foudre_.
-
-Messieurs Mathias et Édouard, le même ordre pour le vaisseau
-_l’Indomptable_.
-
---Et quant à vous trois, messieurs, vous irez, si vous le voulez bien, à
-bord du _Majestueux_.
-
---Oh! combien, général, nous vous devons de reconnaissance pour
-l’extrême bonté que vous avez eue...
-
---Eh! folles têtes, ne faut-il pas avoir de la prévoyance pour vous et
-prendre en commisération l’heureuse imprudence de vos belles années?
-Mais entendons-nous bien avant de nous quitter, mes petits messieurs:
-vous avez vos ordres d’embarquement bien en règle, n’est-ce pas?
-
---Oh! parfaitement en règle, général; rien n’y manque, ainsi que vous le
-disiez tout à l’heure.
-
---Demain, par conséquent, vous serez tous à bord avant six heures?
-
---A cinq heures, général, chacun sera rendu à son poste nouveau.
-
---J’y compte, mes amis, et avec d’autant plus de confiance, que ce
-poste-là sera celui de l’honneur. C’est une belle croisière que vous
-allez faire... Ah! mais, à propos, j’oubliais une chose importante, et
-la plus importante même après vos ordres d’embarquement.
-
---Et laquelle?
-
---Pardieu! laquelle! le paiement du traitement qui vous est dû. C’est un
-article essentiel que je n’aurais pas dû omettre, et que j’ai cependant
-oublié. Mais comme je puis en votre absence faire ordonnancer le solde
-de votre arriéré, et que nous sommes gens de revue, je vais vous faire,
-sur votre bonne mine, les avances du traitement qui vous est
-indispensable pour entrer en campagne. Combien de mois vous faut-il?
-
---Il nous est dû trois mois, général; mais, avec deux mois, nous
-pourrons fournir à la gamelle du bord la quotité exigible pour chacun de
-nous.
-
---Trois mois à trente francs pour chacun, cela doit faire six cent
-trente francs, à moins que je ne me trompe, car je ne suis pas un
-mathématicien de votre force, messieurs. Tenez, voilà trente-deux
-napoléons, et rendez-moi le reste.
-
---Pour le moment, nous serions assez embarrassés de vous rendre entre
-nous tous l’excédant du compte, et par une assez bonne raison. Mais on
-peut trouver de la monnaie dans la maison.
-
---Ah! que je me reconnais bien là! pas le sou entre sept! Ah! c’était là
-aussi mon bon temps! Mais qu’à cela ne tienne; au retour, vous me
-rendrez de la monnaie avec les espèces que vous aurez conquises sur
-l’ennemi.
-
---Nous vous le promettons, général. Les premières prises seront pour
-vous, et nous jurons que le premier coup de sabre que nous frapperons,
-sera donné à votre intention.
-
---C’est bien, fort bien, mes jeunes camarades! Que le ciel vous conduise
-en vous maintenant dans ces bonnes dispositions! Adieu! Je ne vous
-souhaite pas bon voyage, car cela, disent les vieux marins, porte
-malheur, et je ne désire rien tant que votre prospérité... Mais ne vous
-dérangez pas, je vous en prie; donnez-moi seulement un bout de
-chandelle, si vous en avez un dont vous puissiez disposer en ma faveur;
-je le laisserai au bas de l’escalier. C’était ainsi que dans mon temps
-encore on se faisait soi-même la conduite.
-
---Non, non; tous, général, nous voulons et nous devons vous accompagner
-jusqu’à notre porte. C’est bien la moindre des choses que nous puissions
-faire pour reconnaître la bonté que vous avez eue de venir nous rendre
-visite si haut.
-
---Et c’est justement là ce que je ne souffrirai pas. En faisant ainsi
-des cérémonies avec moi, vous me feriez croire que je ne suis pas venu
-vous voir comme un ami; et, pour peu que vous reconnaissiez encore mon
-autorité, je vous ordonne, s’il est nécessaire, de ne pas vous déranger
-et de me prêter un bout de chandelle.
-
---Puisque vous l’ordonnez, général, et que nous n’avons rien à vous
-refuser, nous resterons en place, et voici un chandelier.
-
---A revoir donc, mes amis, à revoir!
-
---Adieu, général, adieu! nous avons tous l’honneur de vous saluer et de
-vous remercier du fond du cœur.
-
-
-
-
-IV.
-
-DISSOLUTION DE SOCIÉTÉ. LES ADIEUX D’ASPIRANS.
-
-
-Nous nous regardions tous sans trouver à nous dire un mot, après le
-départ du major-général[3], tant nous étions encore étonnés du but et du
-résultat de sa visite, lorsque nous vîmes arriver à nous la pauvre
-Juliette fondant en larmes et sanglotant de manière à nous briser l’âme.
-Elle venait d’entendre tout, et la semonce de notre vieux mentor, et la
-résolution que nous avions prise de partir le lendemain matin sur la
-division qui allait mettre sous voiles. Dans toute autre circonstance,
-chacun de nous n’aurait certainement pas manqué de blâmer l’indiscrétion
-de notre gouvernante; mais, au moment de la quitter peut-être pour
-toujours, nous sentîmes qu’il y aurait eu de la cruauté à lui reprocher
-la curiosité qui l’avait portée à écouter notre entretien avec le vieux
-major. Et puis la douleur de cette pauvre enfant paraissait si sincère
-et si naturelle, qu’il nous aurait fallu une force que nous n’avions
-certainement pas, pour la gronder comme il nous arrivait quelquefois.
-Mathias fut le premier qui osât ou qui sût lui adresser la parole dans
-cette pénible conjoncture.
-
- [3] Voir la note troisième, à la fin de l’ouvrage.
-
---Eh bien! Juliette, ma pauvre fille, lui dit-il, tu sais tout? Tes
-larmes nous apprennent que tu n’ignores pas que demain matin il faudra
-nous séparer?
-
---Oui, sans doute, que je sais tout... C’est ce vieux général qui a fait
-mon malheur... Ah! ah! ah!... Oui, c’est même lui qui est venu vous dire
-que j’étais une fille corrompue, et que je vous perdrais... Je l’ai bien
-entendu, allez... Et vous autres, vous ne lui avez rien répondu...
-
---Il n’a pas dit, ma bonne amie, que tu fusses une fille corrompue, et
-tu as très-mal entendu ou très-mal compris. Il nous a seulement parlé de
-la corruption qui pourrait résulter d’une intimité innocente dans ses
-motifs, mais dangereuse dans ses effets. Du moins, c’est ainsi que je
-crois avoir saisi les paroles du général. N’est-ce pas, messieurs?
-
---Oui, sans doute; il n’a pas dit que Juliette fût une fille corrompue.
-
---Corrompue ou non, ça m’est égal; et, puisque je me trouvais bien avec
-vous, cela ne regardait que moi... Et, à présent, je ne vais plus savoir
-que devenir... Mais mon parti est déjà pris... j’irai me jeter à l’eau.
-
---Non, non, repris-je à mon tour avec autant de calme qu’il me fût
-possible d’en mettre dans ma harangue, tu n’iras pas te jeter à l’eau,
-et c’est à nous d’assurer ton avenir... Messieurs, m’écriai-je, en
-m’adressant à mes amis, qui déjà m’avaient compris, nous sommes riches
-maintenant de trois mois de traitement, n’est-ce pas? Est-ce que deux
-mois ne nous suffiraient pas pour payer notre bien-venue à la table des
-navires sur lesquels nous venons d’être embarqués?
-
---Si certainement! répondirent unanimement mes camarades. Donnons un
-mois de traitement à Juliette pour lui assurer une existence honorable
-et digne de nous, pendant notre absence.
-
---Oui, ajouta avec plus d’énergie que tous les autres notre ami Mathias,
-donnons-lui un mois de traitement pour qu’elle puisse vivre
-convenablement et nous rester fidèle.
-
---C’est cela; voici d’abord la part de Mathias et la mienne, soixante
-francs!
-
-Tous les autres imitèrent mon acte de générosité, et je présentai à
-l’orpheline les deux cent dix francs provenant de notre collecte
-spontanée. Notre modeste et inconsolable ménagère refusa d’abord cette
-offrande de l’amitié, avec une résolution qui paraissait ne nous laisser
-que peu d’espoir de la lui faire accepter. Mais à force de prières,
-d’instances et de caresses, nous parvînmes enfin à vaincre ses scrupules
-et sa résistance. Dieu, que l’expression de sa reconnaissance et de ses
-regrets nous sembla alors touchante! La pauvre petite ne nous avait
-jamais encore paru aussi belle de sensibilité et de candeur. Elle nous
-inondait de ses pleurs en nous pressant tour à tour dans ses bras avec
-une sorte de tendresse muette et convulsive. Peu ne s’en fallut que
-chacun de nous ne trouvât des larmes pour répondre à sa douleur, et des
-soupirs pour répondre à ses sanglots.
-
-Lapérelle seul entre nous tous, puisant dans son stoïcisme assez de
-sang-froid pour prévenir une explosion d’attendrissement, qu’il aurait
-cru indigne de la dignité de notre position, nous rappela à des
-sentimens plus virils en nous disant:
-
---Messieurs, je crois devoir vous faire observer que nous n’avons pas de
-temps à perdre, pour peu que nous voulions faire nos préparatifs de
-départ et nous amuser un peu.
-
---Nos préparatifs de départ! lui répondit Mathias; chacun de nous porte
-sur lui philosophiquement, je crois, tout ce qu’il a au monde. Ainsi
-notre malle, par conséquent, sera bientôt faite. Le loyer du logis est
-payé. Quant aux petites dettes criardes que nous laissons après nous,
-elles ne nous importuneront plus, puisque nous allons mettre l’Océan
-entre nous et nos _Anglais_[4], en sorte que tout, selon moi, est à peu
-près fait... Mais tu nous as parlé de nous amuser un peu, et c’est ce à
-quoi nous devons sérieusement songer... Comment nous amuserons-nous?
-Maintenant voilà la question importante; et toi, Lapérelle, tu vas nous
-donner tes idées là-dessus.
-
- [4] Les créanciers.
-
---Volontiers; voici mon plan: vous allez le concevoir à l’instant même.
-Que chacun de nous consente à sacrifier cinq francs seulement sur les
-deux mois de traitement qui nous restent, et avec cette somme Juliette
-nous improvisera un petit festin, un bon souper d’adieux.
-
---Cinq francs, ce n’est pas assez. Chacun de nous mettra dix francs s’il
-le faut.
-
---Oui, mettons chacun dix francs. Ce n’est pas trop pour nous étourdir
-sur le coup inattendu qui vient de nous frapper, et pour noyer notre
-chagrin dans des flots de bon punch au rhum, avec de jolis zestes de
-citron, car tous nous aimons le goût stimulant du citron, n’est-ce pas
-vrai, les enfans?
-
---C’est cela, mes amis, du punch comme s’il en pleuvait, du Champagne
-même avec son écume enivrante, car nous avons tous besoin d’endormir
-notre douleur.
-
---Tiens, Lapérelle, voilà vingt francs, tu me rendras le reste.
-
---Ajoutes-y les miens.
-
---Et les miens aussi, et que cela dure jusqu’au moment de notre
-séparation!
-
---C’est fort bien, messieurs, dit Lapérelle quand il eut nos soixante et
-dix francs dans la main. Maintenant, Juliette, ma bonne petite Juliette,
-essuie tes larmes, et va nous chercher un jambon, un pâté si tu peux en
-trouver un, quelques poulets froids, du fromage, trois bouteilles de
-rhum, deux fois autant de bouteilles d’eau-de-vie, et six ou sept bonnes
-fioles de Champagne... Ah! tu n’oublieras pas de nous acheter aussi
-trois livres de sucre.
-
---Oui, M. Lapérelle, mais attendez que je prenne un panier pour mettre
-tout cela... Vous m’avez dit un jambon, un pâté, du rhum, du Champagne
-et de l’eau-de-vie, n’est-ce pas?
-
---Oui, va vite, ma tendre amie, et fais surtout pour le mieux; mais fais
-vite.
-
---Voilà que j’y cours... Mais si vous saviez combien j’ai de chagrin en
-pensant que demain vous allez tous partir, et que je vais rester seule,
-toute seule ici... Ah! ah, mon Dieu, que j’en veux à ce vilain
-général!... Du jambon, un pâté, quatre bouteilles de rhum...
-
-La reine du logis partit avec son panier sous le bras et sa douleur
-profonde dans le cœur.
-
---Savez-vous bien, messieurs, nous dit Lapérelle dès qu’elle fut sortie,
-que le Major-général a eu raison?
-
---Sans doute, lui répondis-je. Mais il aurait bien dû nous donner nos
-ordres d’embarquement sur la division en partance, quelques jours au
-moins avant l’appareillage, pour nous laisser le temps de respirer.
-
---Non, reprit Mathias; je trouve pour ma part qu’il a agi prudemment en
-nous forçant à nous éloigner d’ici sans nous laisser le temps de la
-réflexion! Le général est un brave homme, qui a vécu et qui aime les
-jeunes gens. Il a parfaitement compris tout le danger qui pourrait
-résulter pour notre avenir, de la conduite que nous tenions; et, quelque
-agréable que fût pour nous la vie de famille à laquelle nous nous étions
-habitués, il n’en est pas moins vrai qu’elle était trop irrégulière pour
-qu’elle pût continuer, et pour que lui, notre chef et notre ami, pût la
-tolérer.
-
---C’est juste, ajouta Lapérelle. Ce vieux général est un homme d’esprit
-et d’excellentes mœurs. Il nous a parlé le langage d’un patriarche.
-Juliette nous avait trop affriandés, messieurs, ou plutôt vous avait
-trop affriandés vous autres, à cette existence molle et sédentaire qui
-ne pouvait plus convenir à des jeunes gens comme nous.
-
---Oh! dis donc, toi, ne fais-donc pas tant, s’il te plaît, le
-philosophe. Il a été un temps où tu en tenais pour elle tout autant et
-peut-être plus que nous tous!
-
---Moi, messieurs, jamais! J’ai été, j’en conviens, comme chacun de vous,
-son amant en titre à mon tour; mais c’était plutôt pour me conformer au
-réglement que nous avions établi, que pour céder à l’entraînement d’une
-passion qui, Dieu merci, me possède moins que je ne la possède. Mais
-jamais, je vous jure...
-
---Allons, allons, notre président, ce n’est plus le moment de dissimuler
-les faiblesses passées. Avoue que tu en tenais, et très-vigoureusement,
-pour ton propre compte, et que même tu nous as donné plusieurs fois des
-preuves non équivoques de la jalousie que t’inspirait la préférence que
-la petite avait pour quelques-uns de nous.
-
---Moi, messieurs, de la jalousie? Vous me connaissez mal.
-
---Oui, toi, et une fameuse jalousie encore!
-
---Allons, je le veux bien, puisque vous le voulez tous et que cela
-paraît vous faire plaisir... Mais je vous jure, la main sur la
-conscience, que je consens que le diable m’emporte si jamais...
-
-Ici Juliette rentra, chargée des provisions qu’elle avait réussi à
-récolter à la hâte, dans le voisinage.
-
-En un instant, un feu aussi grand que le permettait l’exiguïté de notre
-cheminée fut allumé; la table se trouva dressée et couverte des objets
-précieux que nous nous empressâmes de retirer du panier et des mains de
-notre ménagère. Notre gaîté naturelle, qui pendant quelque temps
-paraissait nous avoir abandonnés, nous revint à tous, à la vue des
-apprêts du festin, auxquels chacun s’efforçait de contribuer. Mille bons
-mots ne tardèrent pas à s’échapper de nos bouches animées par le goût
-exquis du Champagne mousseux. On mangea à peu près tout, d’abord, pour
-arriver plus tôt au vaste punch que nous nous proposions de faire
-flamber pour couronner le banquet. Juliette seule paraissait ne se
-livrer qu’à moitié à la joie que nous cherchions à lui faire partager,
-et ce ne fut qu’après l’avoir déterminée à essayer avec nous quelques
-verres d’Aï que nous parvînmes à suspendre, jusqu’à l’heure de la
-séparation, le cours des pleurs qu’elle versait en pensant à ce moment
-fatal. Ce fut alors qu’en voyant notre gouvernante s’abandonner au
-milieu de nous à quelques élans de folle ivresse, nous parvînmes à jeter
-sur notre repas d’adieu une de ces teintes de fumeuse orgie, si douces
-pour des yeux accoutumés comme les nôtres au spectacle délirant des
-grosses fredaines.
-
---Brûlons tout ce qu’il y a ici, s’écria l’un, à l’exception de la
-maison et de Juliette!
-
---Oui, brûlons tout, mettons tout en cendres, en commençant par ce
-tableau de mathématiques, qui nous rappelle le mal que nous avons eu à
-nous fourrer quatre volumes de Bezout dans la tête.
-
---C’est cela! au feu ce coquin de tableau.
-
---Approuvé à l’unanimité! au feu le tableau et tous nos livres d’études!
-Il faut que demain il ne reste plus rien dans le logis qui puisse
-rappeler douloureusement, à cette pauvre Juliette, le souvenir de ses
-chers aspirans.
-
---Au feu aussi _les Aventures du chevalier de Faublas_!
-
---Non, messieurs, non; moi, je m’oppose à cet holocauste, par égard pour
-Juliette. N’oublions pas que c’est dans cet ouvrage que notre élève a
-commencé son éducation.
-
---Il a raison; épargnons _Faublas_, en faveur de Juliette; mais brisons,
-brûlons ou saccageons tout le reste.
-
---Pein, pan, vlin, vlan; tiens, voilà le cas que je fais de nos chaises
-et de nos tabourets. A propos, mes amis, si, pendant que nous sommes en
-train d’anéantir les monumens de notre séjour ici, nous jetions ces lits
-et ces matelas au feu?
-
---Non pas, dites donc vous autres! nous pourrions mettre le feu à la
-cassine, et brûler là des objets qui ne nous appartiennent pas.
-
---Et voyez le grand mal, quand nous rôtirions nos voisins et notre
-propriétaire! est-ce que nous ne partons pas demain?
-
---Ah! dites donc, si vous vous décidez à mettre le feu à la maison,
-prévenez-nous-en d’avance, car j’ai l’intention de sauver Juliette des
-flammes, comme ce citoyen espagnol qui brûla, vous le savez bien, sa
-turne, pour avoir le plaisir d’enlever sa maîtresse au beau milieu de
-l’incendie.
-
---Non; si l’on met le feu, c’est moi qui sauverai Juliette.
-
---Non, ce sera moi.
-
---Non, c’est moi qui veux la sauver, cette chère enfant; mais, en
-attendant, buvons vite notre punch, pour casser ensuite les bols et la
-table.
-
---Buvons! oui, buvons tout, mes amis!... Juliette, ma fille, viens
-m’embrasser encore une fois... Embrasse-moi là; mais aussi tendrement
-que tu le pourras...
-
---Juliette, embrasse-moi aussi, ma bonne et tendre amie!
-
---Mais, messieurs, je vous embrasserai tous, tant que vous voudrez; mais
-j’ai une prière à vous faire, et vous ne me refuserez pas ce que je vais
-vous demander.
-
---Voyons, parle, âme de ma vie. Tu sais bien qu’aujourd’hui nous sommes
-trop faibles pour avoir quelque chose à te refuser. Que demandes-tu,
-belle odalisque?
-
---Que par amitié pour moi, vous ne brûliez pas la maison.
-
---Messieurs, vous venez d’entendre la réclamation de notre suppliante
-amie? Etes-vous d’avis d’y faire droit, et de ne pas incendier la case,
-par égard pour elle?
-
---Oui, oui! Suspendons l’exécution. Du punch, du punch! Plus on en boit,
-et plus on en a soif!
-
---O mes amis! Un instant, il me vient une idée lumineuse. Avant que nous
-ayons entamé notre dernier bol, il faut que Juliette coupe une mèche de
-ses beaux cheveux blonds, et qu’après avoir brûlé cette dépouille
-précieuse à la flamme de cette liqueur ardente, nous avalions avec le
-punch la cendre des cheveux de cette chère petite.
-
---Bien trouvé! C’est vrai, et moi qui n’y avais pas pensé! Voyons,
-Juliette, vite une mèche de tes cheveux. J’ai déjà soif de boire, avec
-amour, quelque chose de toi.
-
---Mais où faut-il que je vous coupe de mes cheveux?
-
---Là, tiens, à l’endroit où je viens de te donner un baiser. Détache la
-plus longue et la plus belle de celles de ces tresses onduleuses dont tu
-pourras disposer en notre faveur.
-
---La voilà, messieurs; voyez la belle espèce de cheveux! C’est moi qui
-vais l’offrir à l’ardeur de la flamme dévorante. Remarquez le sublime
-effet que ces belles boucles blondes font au-dessus de ces flammes
-légères et bleues qui vont les consumer pour toujours!
-
---Oui, mais pour passer dans notre sein, là, sur notre cœur!
-
---Allons, verse-nous toi-même ce punch cinéraire, ma fille! Nous venons
-de faire là un sacrifice à la manière des anciens; car nous autres nous
-serons toujours pour toi aussi les _anciens_, n’est-ce pas?
-
---Je bois à toi, Juliette, à ton bon cœur!
-
---Moi aussi, je bois à elle, à sa sensibilité!
-
---Moi, à son attachement pour le corps des aspirans de marine!
-
---Moi, à sa reconnaissance et à la douceur inaltérable de son caractère!
-
---Moi, à sa prospérité future!
-
---Moi, à sa gentillesse et à ses grâces naturelles!
-
---Et moi, au bonheur de la revoir bientôt!
-
---Messieurs, messieurs, embrassons-la tous à la fois, en un seul baiser
-général; pressons tous ensemble cette chère amie dans nos bras
-fraternels!
-
---Oh! messieurs, combien je suis touchée de votre attachement pour
-moi!... mais ne m’étouffez pas, je vous en prie...
-
---Elle a raison, ne l’étouffons pas... Elle a bien assez de son émotion,
-la pauvre petite, pour la suffoquer! Maintenant, mes chers amis,
-savez-vous ce qu’il nous reste à faire? Il nous reste à danser sur ces
-débris de chaises, de tableaux, de tables et de vaisselle. Dansons donc
-tous en rond, Juliette au milieu. Il faut que le jour nous surprenne
-tous, fumant encore du punch que nous avons bu, et narguant le chagrin
-qui n’a jamais franchi le seuil de cet asile qu’il va nous falloir
-bientôt abandonner.
-
---Oui, oui, chantons, dansons, crions, sautons jusqu’au jour; et si
-personne ne peut dormir dans le quartier avec le tintamarre que nous
-allons faire, demain tout le monde dira au moins: Les aspirans de marine
-ont fait un bruit d’enfer pour passer du sein de la bamboche sur le sein
-de l’Océan.
-
---Bravo, bravo! En avant la contredanse et les rondes. En avant!
-
-Le jour vint, et nous surprit dansant comme des perdus et ébranlant la
-maison au bruit de nos infernales chansons et sous la cadence de nos pas
-alourdis... L’heure du départ se fit bientôt entendre. La scène changea
-alors... Chacun de nous rétablit autant qu’il put le désordre de sa
-toilette, sauta sur son épée et sur son chapeau. Il fallut se séparer de
-Juliette qui se mit à sangloter dans nos bras comme si elle eût perdu
-tout au monde en nous perdant. Que de baisers, de tendres caresses, lui
-furent prodigués dans les quelques minutes qui précédèrent notre
-séparation! Vingt fois chacun de nous franchit le seuil fatal de notre
-porte, pour rentrer encore et dire un dernier adieu à notre amie
-inconsolable. Force fut enfin de prendre une résolution énergique et de
-se déterminer à fuir... Lapérelle nous donna le premier l’exemple du
-courage dans ce moment cruel et décisif... Il tendit la main à la main
-presque inanimée de Juliette... et il sortit. Nous imitâmes tous sa
-résolution, et nous laissâmes, presque évanouie, notre malheureuse
-orpheline inondée de ses larmes, couverte de nos baisers, et pouvant à
-peine nous dire de l’œil et du geste un dernier, un tendre, un
-douloureux adieu.
-
-J’allai, moi, en sortant de notre ancien gîte, prendre congé de ma
-famille. Les canots des nouveaux navires sur lesquels nous allions faire
-voile nous attendaient le long des quais du port. A l’heure dite, tous
-nous nous trouvâmes prêts à nous rendre à bord de la division qui, déjà,
-avait fait entendre au loin le lugubre coup de canon de partance.
-
-Là encore il fallut nous arracher des bras de nos amis. Mais entre nous
-l’affaire fut bientôt faite... On s’embrassa, on se serra la main en se
-promettant du plaisir au retour de la croisière, et les canots de nos
-vaisseaux nous enlevèrent à nos plus chères affections, aux liens si
-doux que nous avions formés pour si peu de temps, hélas!...
-
-Nos yeux, en se portant avec distraction sur le sillage rapide de nos
-embarcations, se tournèrent tristement vers les navires à bord desquels
-nous devions aller à la gloire... C’était là qu’était tout notre avenir:
-le passé fut emporté avec la brise, dans le premier nuage qui vint
-rouler sur nos têtes.
-
-Malheureux! Nous venions de laisser bien loin derrière nous, avec la
-trace des canots qui nous emportaient, nos plus belles et nos plus
-folles années!...
-
-Un sillage d’embarcation, que les vents en se jouant, allaient effacer
-pour toujours sur l’onde, et le souvenir de tant de bonheur perdu pour
-jamais, ah! c’était, hélas! la même chose![5]
-
- [5] Voir la note 4.
-
-
-
-
-V.
-
-UN VAISSEAU DE LIGNE.
-
-
-D’autres, bien avant moi, vous ont dit, mieux que je ne pourrais le
-faire, ce que c’est qu’un vaisseau de ligne, cette vaste machine de
-guerre, à la fois si mobile et si lourde, si élégante et si formidable;
-cette forteresse ailée qui vole avec la rapidité d’une flèche, sur
-l’élément le plus indomptable, pour aller promener ses foudres d’un bout
-du monde à l’autre; qui porte et nourrit pendant une année, dans ses
-flancs hérissés de canons, la multitude de matelots qui lui donnent la
-vie, et qui lui empruntent sa puissance pour régner sur les mers et
-soumettre les flots rebelles, à la volonté et aux caprices de l’homme.
-Un vaisseau considéré dans son ensemble et son but matériel, est
-peut-être le signe le plus frappant auquel on puisse reconnaître le
-perfectionnement de la civilisation. Rien de plus beau, de plus noble,
-et de plus complet, n’est sorti, au bout de plusieurs siècles d’études
-et d’efforts, de la main des arts. C’est le chef-d’œuvre du génie, de
-l’audace et du temps.
-
-Mais en admirant l’extérieur et les détails même de cette miraculeuse
-conception, on se ferait difficilement une idée des longs efforts qu’il
-a fallu pour régler intérieurement la discipline et l’ordre qui donnent,
-pour ainsi dire, le mouvement et l’existence à un appareil aussi vaste
-et aussi compliqué. C’est au moral surtout, s’il est possible de
-s’exprimer ainsi, qu’un vaisseau de guerre mérite d’être étudié. Quelle
-constance dans les habitudes en quelque sorte contre naturelles, sous le
-joug desquelles on a fait plier le caractère rebelle de tous ces marins!
-Quelle sévère hiérarchie dans ce service si bien réglé, tendu si
-constamment, comme un ressort inusable, vers le même but! Et quel but
-encore!
-
-Des hommes que l’on renfermerait pour quelques années seulement dans une
-prison pareille à un vaisseau de ligne, et sous l’empire d’une
-discipline semblable à la discipline maritime, se révolteraient, à coup
-sûr, contre une aussi insupportable réclusion, et un joug encore plus
-intolérable que cette réclusion même. Comment se fait-il donc que tant
-d’individus réunis dans un aussi petit espace, sous la verge de fer du
-service, non seulement se laissent conduire avec docilité, mais qu’ils
-volent encore avec zèle partout où la voix de leurs chefs les appelle,
-en exigeant quelquefois d’eux le sacrifice de leur existence? Quelle
-magie emploie-t-on pour étouffer leurs plaintes et pour enflammer leurs
-cœurs? Une magie toute simple, un moyen irrésistible dont le secret est
-contenu dans un seul mot. On a dit à cette multitude d’hommes: La patrie
-a besoin de vous; l’honneur est là; marchons ensemble où est l’honneur!
-Et cette multitude d’hommes s’est résignée à devenir esclave du devoir
-le plus pénible et le plus difficile, ilote du sentiment le plus
-puissant sur le cœur des hommes assemblés en société: L’HONNEUR!
-
-Le personnel d’un vaisseau de guerre se compose de différentes parties
-fort distinctes entre elles, et qui, toutes, concourent au service
-nécessaire à la manœuvre et à la conservation du navire.
-
-Ces différentes parties sont:
-
-_L’état-major_, c’est-à-dire la réunion des officiers, depuis le
-commandant jusqu’au dernier aspirant.
-
-_La maistrance._ C’est la réunion de tous les maîtres du bord,
-maître-d’équipage, maître-canonnier, capitaine d’armes, chef de
-timonerie, maître-voilier, maître-charpentier, maître-calfat, et enfin
-le maître-coq, le chef de la cuisine du bord.
-
-Chacun de ces maîtres a, sous ses ordres, un second-maître au moins, et
-plusieurs contre-maîtres chargés de surveiller les détails de la
-spécialité qui leur est confiée.
-
-Ce que l’on nomme l’_équipage_ du navire, par opposition à
-l’_état-major_, se divise en diverses classes affectées aux différentes
-branches du service général.
-
-La classe des _gabiers_ se présente d’abord comme la plus remarquable
-dans la démocratie navale.
-
-Les _gabiers_ sont la fleur des matelots. C’est à eux que sont attribués
-la visite et l’entretien du gréement. Leur poste le plus ordinaire est
-dans les hunes, sur les barres de perroquet ou de cacatois: leur
-spécialité enfin est en l’air, au haut de la mâture, sur le bout des
-vergues, le long de la ralingue des voiles. Lorsque, dans les momens du
-plus grand danger, soit au sein d’une tourmente, ou dans le feu d’un
-combat, il faut qu’un homme se dévoue pour exécuter un ordre périlleux
-duquel peut dépendre le salut d’un mât, ou même la simple conservation
-d’un hunier ou d’une basse-voile, soyez sûr que cet homme intrépide sera
-un _gabier_, ou autrement dit un des _voltigeurs_ du bord, car c’est là
-le nom que les autres matelots donnent à ces gens d’élite de leur
-classe. C’est de cette pépinière si précieuse et si lente à croître et à
-se former, que sont tirés les quartiers-maîtres qui, à leur tour,
-deviennent contre-maîtres, et ensuite maîtres d’équipage. Tout ce qui, à
-bord, possède le grade qui répond à celui de sous-officier dans l’armée
-de terre, est désigné sous le nom générique d’_officiers mariniers_.
-
-Après les gabiers, viennent les _canonniers_ ou chefs de pièce. Ce sont
-eux qui manœuvrent, chargent, et dirigent les canons de la batterie et
-des gaillards pendant le combat. Chaque chef de pièce a, sous son
-commandement immédiat, un certain nombre d’hommes attachés au service du
-canon qu’il fait charger, qu’il pointe, et dont il envoie le boulet à
-l’ennemi.
-
-Les _canonniers_, eu égard à l’importance et à la gravité de leurs
-fonctions à bord, forment, au milieu de l’équipage, un corps qui se
-distingue presque toujours par l’austérité que les habitudes de la
-profession ont dû apporter dans toutes les manières des hommes de choix
-qui l’exercent. Si les gabiers sont des _voltigeurs_, dans le langage
-figuré des marins, les canonniers pourraient être appelés les
-_réfléchisseurs_ ou les penseurs du bord. A son attitude sévère et
-méditative seule, on pourrait reconnaître un chef de pièce, de tous les
-autres individus du vaisseau, quand bien même aucun signe particulier ne
-le distinguerait extérieurement des marins avec lesquels il vit.
-
-Les _timoniers_ forment encore une classe à part. Ils hantent, pour le
-besoin du service auquel ils sont affectés, le gaillard d’arrière et la
-dunette, parties réservées, comme on le sait, aux officiers, aspirans et
-chirurgiens du navire. Aux timoniers, appartient l’honneur de gouverner
-le bâtiment, et de lui faire suivre la route indiquée par l’officier de
-quart. Ce sont eux qui sont chargés de faire les signaux au moyen de la
-série de pavillons dont la surveillance et l’entretien leur sont
-particulièrement affectés. La manœuvre du mât de l’arrière leur est
-dévolue comme une des prérogatives attachées au domaine sur lequel on
-leur permet de s’établir. C’est par l’intermédiaire des timoniers ou des
-pilotins, que les officiers communiquent entre eux dans la pratique
-ordinaire du service. C’est un timonier qui réveille les officiers et
-les aspirans qui, à leur tour, doivent monter au quart. C’est lui qui
-leur porte de la lumière quand ils en demandent et qui, lorsque
-l’officier de service ne peut quitter son poste, dans les circonstances
-fortuites, va informer le commandant ou le capitaine de frégate de ce
-qui vient de se passer de nouveau sur le pont pendant l’absence d’un de
-ces chefs.
-
-Ces relations fréquentes entre les officiers et les timoniers, cette
-cohabitation du gaillard d’arrière, qui rapproche sans cesse les
-subalternes de leurs supérieurs, inspirent souvent aux timoniers des
-velléités de bon ton, qu’il ne leur est pas toujours donné de manifester
-impunément. Pour peu qu’un timonier se hasarde à copier les manières
-d’un officier, dans ses rapports assez rares avec les autres hommes de
-l’équipage, Dieu sait les plaisanteries qu’attire, sur le matelot
-fashionable, son talent d’imitation quelque modeste qu’il soit!
-
-«Gare devant! disent les matelots à leurs camarades. Place à _la
-macaque_ du lieutenant qui fait encore de ses farces!» Les timoniers
-forment à bord la petite aristocratie de l’équipage, ou la bonne
-bourgeoisie qui veut se donner des airs de noblesse; et, sous ce
-rapport, l’on peut dire que les classes démocratiques épargnent assez
-peu cette autre espèce de petite noblesse.
-
-_Les soldats_ de la garnison, quoique affectés à un tout autre genre de
-fonctions que les timoniers, ne partagent que trop souvent avec ceux-ci
-les effets de la petite jalousie qu’excite dans la partie populaire de
-l’équipage, la prétention de vouloir se distinguer du gros des matelots.
-Les soldats ne sont pour les marins, que ce que ceux-ci appellent des
-_pousse-cailloux_; et les matelots, pour les _pousse-cailloux_, ne sont
-autre chose que des _gouins_, ou quelquefois même, qu’on nous passe le
-terme, des _C*** goudronnés_: c’est l’épithète qui répond par opposition
-à celle des _C*** blancs_, assez généralement lancée aux militaires par
-les goguenards du gaillard d’avant.
-
-Les militaires embarqués sur les vaisseaux de guerre montent la garde à
-bord comme dans une citadelle. On les aposte chaque jour à midi, avec
-les cérémonies d’usage, et après la parade, dans tous les lieux où la
-surveillance d’une sentinelle est jugée nécessaire; à la porte du
-commandant, à la porte de la grande chambre, à celle de la sainte-barbe,
-à l’entrée de la cuisine, etc.
-
-Pendant le combat, la garnison, rangée sur les passavans, est chargée de
-faire la fusillade. Dans les exécutions disciplinaires du bord, elle
-sert, par sa présence, à maintenir l’ordre et à donner de la solennité à
-l’application des arrêts de la justice martiale.
-
-En parcourant, comme nous venons de le faire, l’échelle hiérarchique des
-grades et des classes du personnel des vaisseaux de guerre, nous voici
-arrivés à parler d’une classe fort intéressante, et, pour l’ordinaire,
-assez peu considérée à bord. Cette classe est celle des _cambusiers_ et
-des _coqs_ composant tout l’attirail humain chargé du soin de distribuer
-les vivres et de faire la cuisine de cette petite république flottante,
-qu’on nomme _un équipage_.
-
-Le _commis aux vivres_, ou autrement dit le maître-commis placé sous les
-ordres directs de l’_agent-comptable_, que l’on nomme hyperboliquement
-_le commissaire_ du vaisseau, est le chef suprême des _cambusiers_; les
-cambusiers, ou, pour nous exprimer proverbialement, les _rogneurs de
-portions_, distribuent, sous les yeux d’une commission temporaire, les
-rations de pain, de vin et de viande, à l’homme ou au mousse délégué par
-chaque _plat_, pour recevoir la pitance dévolue aux sept commensaux qui
-forment _ce plat_.
-
-Les cambusiers habitent la cambuse, partie obscure de la cale du
-vaisseau, destinée à contenir les victuailles du bord. C’est dans ce
-magasin sous-marin que s’exercent, au dire des matelots, tous les actes
-iniques au moyen desquels les pauvres cambusiers, quelque probes qu’ils
-soient, passent pour augmenter leurs rations aux dépens de celles de
-l’équipage.
-
-Les cambusiers comme _les caliers_, ou les distributeurs d’eau, ne
-voient qu’accidentellement le jour, et seulement lorsque les besoins du
-service les appellent de l’antre où ils sont renfermés, sur le pont où
-leur présence est quelquefois remarquée comme celle de gens qui
-paraissent usurper un privilége, en venant respirer le grand air.
-
-L’état de réclusion dans lequel vivent les matelots de la cale, semble
-donner à leur physionomie et à leurs habitudes, une empreinte
-d’étrangeté dont la superstition des anciens marins a souvent, dit-on,
-tiré parti. Autrefois, à ce qu’on m’a assuré, les _caliers_ étaient
-presque des personnages cabalistiques, tirant les cartes aux matelots
-crédules, et prédisant, par don de science divinatoire, le beau ou le
-mauvais temps, du fond de leur trou d’où à peine ils pouvaient, par
-l’ouverture du grand panneau, entrevoir l’azur du ciel roulant sur leur
-tête au balancement du navire.
-
-Mais, dans notre siècle de lumières, la cale n’a pu même servir de
-refuge à la barbarie. Les caliers ont cessé d’être les Bohémiens de ce
-vieux et antique peuple de matelots, autrefois si dévôt à la
-Sainte-Vierge et à Notre-Dame-de-Bon-Secours. Les caliers eux-mêmes ne
-croient plus, et ils se contentent tout simplement aujourd’hui de jouer
-aux dames ou à la drogue, quand un rayon de jour perce les ténèbres au
-milieu desquelles ils vivent, sans trop s’occuper de ce qui se passe
-au-dessus d’eux à bord du navire.
-
-Le _maître-coq_[6], ce grand-prêtre des cérémonies culinaires du
-vaisseau, est assisté, dans ses importantes fonctions, par plusieurs
-aides, matelots-coqs et marmitons. Le temple de ce pontife de la
-mauvaise chère, est situé sur l’avant de la batterie haute, entre un
-treillage en bois, et l’étroite issue qui de la cuisine conduit à la
-poulaine, la partie à coup sûr la moins noble du navire. Les autels de
-ce grand sacrificateur alimentaire sont un large fourneau sur lequel on
-hisse chaque jour, à la force du palan, l’immense chaudière disposée à
-recevoir une barrique et demie d’eau qui, grâce aux trois ou quatre
-cents livres de viande qu’on y laisse tomber, compose, en quelques
-heures d’ébullition, un vaste potage au milieu duquel pourraient nager
-aisément un ou deux hommes.
-
- [6] Le mot français _coq_ n’est qu’une corruption du mot anglais
- _cook_ (cuisinier), qui lui-même n’est probablement qu’une déviation
- du substantif latin _cocus_.
-
-La propreté n’est pas toujours une chose très-facile à observer dans
-l’exercice d’un ministère aussi pénible que celui que remplissent les
-coqs à bord d’un vaisseau. Les gens de l’équipage, quoique peu exigeans
-en général sur la délicatesse des procédés culinaires employés dans la
-préparation des alimens, ne laissent pas quelquefois que d’élever des
-plaintes très-sévères sur la négligence des chefs ou des aides de
-cuisine.
-
-C’est l’officier de quart qui reçoit ordinairement les réclamations de
-ce genre; et la rigueur d’une punition exemplaire suit, presque
-toujours, la preuve des fautes imputées _à la coquerie_.
-
-Lorsque l’aide-coq, chargé du service de la journée, juge que la soupe a
-suffisamment bouilli et que le potage collectif peut être offert à
-l’appétit de ses nombreux convives, il s’adresse au mousse de l’officier
-de quart pour obtenir de lui le couvert dont se sert son maître.
-
-Muni de ce couvert, la serviette sur le bras et un bol à la main,
-l’aide-coq présente à l’officier de quart l’échantillon du bouillon qui
-doit être servi à l’équipage. L’officier savoure le précieux breuvage en
-faisant, à celui qui l’a confectionné, les observations que lui suggère
-cette dégustation officielle, ou en lui adressant les reproches qu’a
-mérités sa maladresse ou sa négligence. Si le potage est jugé
-présentable, l’ordre de sonner la cloche pour faire _manger le monde_
-est donné au maître d’équipage. Si la soupe préparée ne satisfait que
-médiocrement le goût quelquefois fort capricieux du chef de quart,
-l’aide-coq se trouve vertement réprimandé, ou souvent même rudement
-puni, et alors Dieu sait les grosses plaisanteries ou les impitoyables
-récriminations que les matelots font pleuvoir sur lui!
-
-La fatalité qui semble déterminer la vocation de certaines malheureuses
-gens, peut seule expliquer la résignation avec laquelle il est des
-hommes qui se font _coqs_ à bord des navires. Certes, il ne faut rien
-moins qu’une influence irrésistible, pour se vouer à une profession qui
-impose à ses initiés l’obligation de vivre dans cette atmosphère de
-fumée qui remplit l’espace étroit et sale qu’on nomme la _cuisine_ d’un
-vaisseau. Mieux vaudrait cent fois être condamné à ne pas vivre du tout.
-Cependant, malgré le mépris qu’inspire presque toujours le service
-rebutant des coqs, et malgré les souffrances et les fatigues que ce
-triste métier fait souffrir aux malheureux qui l’exercent, on trouve,
-presque toujours plus qu’on n’en veut, des humains ambitieux de
-parcourir une carrière qui commence par le grade de marmiton de navire,
-et qui finit, pour le petit nombre d’élus, par le grade de _maître-coq_.
-
-Après cette nomenclature bigarrée de grades, de postes et de fonctions
-diverses dont nous venons de donner une idée, arrive, dans l’ordre
-hiérarchique des classes du bord, le peuple si vif, si varié et si
-remuant des matelots, novices et mousses. C’est au centre de cette masse
-mobile et forte, ardente et soumise, qu’un seul coup d’œil du chef
-enflamme, qu’un seul coup de sifflet du maître-d’équipage suffit pour
-appeler au combat, qu’il faut étudier les habitudes, les mœurs, les
-caprices et les passions de l’homme de mer. Voyez tous ces groupes de
-matelots épars dans les batteries, se promenant sur les passavans,
-couchés nonchalamment entre les canons, ou se livrant avec une ardeur
-d’enfant à tous ces jeux qui amuseraient à peine de jeunes écoliers; un
-mot, un seul mot jeté au milieu d’eux, en sera assez pour faire de cette
-multitude en désordre, une troupe de guerriers obéissante et calme.
-Essayez ce mot magique dans la bouche du commandant. Que ce commandant
-crie à son équipage: _Branle-bas général de combat!_ et en un clin d’œil
-vous verrez tous ces groupes oisifs et tumultueux se ranger en ordre et
-en silence, le long de ces canons devenus mobiles, voltiger sur ces
-vergues suspendues, orienter comme par enchantement ces voiles immenses,
-et attendre, avec le sang-froid héroïque du courage qui sait obéir, le
-signal du combat et le moment d’aller à la mort.
-
-Ce qui m’a toujours le plus frappé dans les prodiges d’ordre et
-d’activité que la discipline navale est parvenue à opérer à bord, c’est
-la promptitude et la précision de certaines manœuvres dans les
-circonstances les plus périlleuses et les plus imprévues.
-
-Souvent j’ai vu, au sein des nuits les plus douces, un vaisseau cheminer
-nonchalamment avec la moitié de son équipage sur le pont, et l’autre
-moitié de ses hommes endormis dans leurs hamacs et bercés mollement par
-le roulis indolent du navire: l’officier de quart se promenait sur le
-gaillard, causant de folies avec un des aspirans de service: les
-matelots oisifs, livrés de leur côté au charme de leur gais entretiens,
-attendaient, sans souci, sans prévoyance, le terme de leur longue
-veille; leurs voix, confusément mêlées, interrompaient à peine le calme
-qui régnait sur les flots, dans les airs, et qui semblait s’étendre du
-point où se trouvait le bâtiment, jusqu’aux bornes de l’immense horizon
-au milieu duquel il voguait. Tout à coup un des hommes placés en
-surveillance aux deux bossoirs, crie: _Navire devant nous!_ L’officier
-s’arrête: il porte, avec la vivacité de l’éclair, son œil inquiet dans
-la direction qu’on lui indique. Un ordre subit est donné, et en quelques
-secondes le commandant est réveillé, l’état-major est debout. _Le
-branle-bas général de combat_ vient d’être ordonné: quatre cents hamacs
-portés par les matelots qu’ils contenaient, sont logés, en un clin
-d’œil, dans les bastingages: des fanaux éclairent les batteries, une
-minute auparavant si obscures et si silencieuses: la soute aux poudres
-est ouverte: les pièces sont démarrées et détapées: chacun enfin se
-trouve placé à son poste, tout prêt à exécuter le commandement qui va se
-faire. Le combat peut alors commencer: les gens de la manœuvre sont à la
-manœuvre, les gens de la batterie à la batterie; eux qui à peine
-viennent de se réveiller, se trouvent disposés à faire feu sur l’ennemi
-ou à sauter à l’abordage; et cette multitude armée a mis moins de temps
-à se ranger à son poste, qu’il n’en faut au citadin le plus alerte pour
-chausser seulement ses pantoufles. C’est tout un vaisseau de guerre
-cependant qui vient de passer du repos le plus parfait, à l’état
-d’hostilité le plus redoutable et le plus actif, et ce miracle de
-célérité a été fait en trois ou quatre minutes!
-
-Voilà ce qu’on est parvenu à obtenir de la discipline maritime et des
-facultés de l’homme de mer. Un pareil résultat ne vous semble-t-il pas
-dépasser toutes les possibilités humaines?
-
-En rade, les matelots vivent à bord de leur navire comme dans une petite
-cité. Le commerce, le jeu et l’industrie, les arts même quelquefois
-reçoivent une sorte de culte dans cette espèce d’association dont les
-femmes sont presque toujours exclues. Dans les batteries, les marchands
-de fromage, de saucisson et de tabac, élèvent de mobiles échoppes. Des
-jeux de dames appellent, entre deux canons de 36, les méditations des
-têtes spéculatives. Plus loin, des maîtres d’armes et de bâton, ou de
-gracieux professeurs de danse, font retentir, sous les pieds un peu
-lourds de leurs élèves, le tillac qui sert de théâtre à ces nobles
-exercices, en attendant qu’il devienne l’arène des jeux sanglans de la
-guerre. Dans les parties les plus tranquilles du vaisseau, les érudits
-du gaillard d’avant donnent gravement des leçons de lecture ou
-d’écriture, aux jeunes gens qui aspirent à se mettre la science en tête,
-et un peu d’orthographe _au bout des quatre doigts et le pouce_, comme
-ils disent. C’est dans cette espèce de _pays latin_ du vaisseau, que
-sortent, de la plume banale des écrivains matelots, ces lettres d’amour,
-ces tendres déclarations de sentiment, qui, bien qu’elles comptent déjà
-plusieurs siècles de date, paraissent avoir conservé, dans le style de
-leurs auteurs, leur forme antique et leur grâce primitive.
-
-Un amant qui, comme la _Nérine_ de l’_Irato_, sait aimer et ne sait pas
-écrire, achète d’abord au marchand de tabac de la batterie de 18, une
-feuille de papier à lettres, timbrée à l’un de ses angles supérieurs
-d’une pensée coloriée, ou de deux cœurs enflammés. Il s’arrange,
-moyennant l’offre de son quart de vin ou l’abandon de sa prochaine
-ration d’eau-de-vie, avec un des écrivains élégiaques du bord, pour que
-celui-ci consente à revêtir des charmes de son style, la tendre
-déclaration ou l’amoureux aveu qu’il s’agit de faire à la servante d’un
-cabaret fameux, ou à la cuisinière d’une maison cossue.
-
-L’amant s’explique, le secrétaire écrit:
-
- «Mademoiselle,
-
- »Je mets la main à la plume pour vous écrire ces trois lignes, et pour
- m’informer de l’état de votre santé. Quant à la mienne elle est fort
- bonne, et je souhaite que la présente vous trouve de même.
-
- »J’ai celui de vous saluer et d’être, si j’en étais capable, à votre
- égard, votre très humble et très obéissant.
-
- _Un tel._
-
- _P. S._ «J’oubliais de vous dire que celle-ci n’est que pour vous
- demander pour le moment actuel, à vous réitérer deux paroles en
- particulier; en le faisant, vous obligerez celui qui a, comme
- ci-dessus, la chose d’être très-parfaitement.
-
- »Signé ledit, comme plus haut.»
-
-_Les mousses._ C’est la classe qui, à bord, a toujours joui du privilége
-d’inspirer le plus d’intérêt, et presque toujours même le plus de
-commisération aux personnes qui ne sont pas familiarisées avec le genre
-de vie que mènent les équipages des vaisseaux de guerre.
-
-Les faiseurs de sensibilité littéraire ont, depuis peu de temps,
-tellement outré le tableau des mauvais traitemens que la prétendue
-brutalité des marins faisait subir à ces enfans adoptifs du bord,
-qu’aujourd’hui il serait sans doute fort difficile de faire revenir la
-plupart des lecteurs, étrangers à la marine, d’une erreur que la
-légèreté de quelques écrivains n’a que trop bien réussi à graver dans
-beaucoup d’esprits, plus disposés à s’apitoyer sur le sort des jeunes
-mousses, qu’à examiner la vérité des faits qu’on livrait à leur avidité
-d’émotions.
-
-Une réflexion assez simple cependant aurait suffi, ce me semble, pour
-prouver l’exagération des contes au moyen desquels on est parvenu à
-faire croire que le plus doux délassement que pût se procurer un
-capitaine, un officier, ou un matelot, consistait à faire fouetter, sans
-nul motif plausible, un pauvre petit mousse bien soumis et bien docile.
-
-Croit-on, par exemple, que si les marins se conduisaient aussi
-inhumainement qu’on le dit à l’égard de leurs mousses, on trouvât
-beaucoup d’enfans qui voulussent se résigner à subir, pendant trois ou
-quatre ans, les tortures que les capitaines passent pour leur infliger,
-avant que ces petits martyrs puissent devenir novices ou matelots? Quel
-est le bambin de dix à douze ans qui n’aimerait pas mieux, s’il en était
-ainsi, se faire enfermer pour vol dans une maison de réclusion, que de
-continuer un état dans lequel il n’aurait à recueillir que des tapes et
-des coups de martinet? Non, ce qui prouve le mieux, par un seul fait et
-par un seul chiffre, l’invraisemblance des contes que l’on a inventés
-pour dramatiser la position des mousses à bord des navires, c’est le
-nombre considérable d’enfans qui se présentent sans cesse aux bureaux
-des classes, pour obtenir la faveur d’être embarqués en qualité de
-mousses; c’est surtout le grand nombre de ces jeunes gens qui, après
-avoir embrassé la carrière de marin à l’âge de dix ou douze ans, ont
-continué à la suivre malgré les épreuves toujours pénibles auxquelles
-l’on est assujetti, comme dans tous les états, aux débuts de cette
-profession si rude entre toutes les professions.
-
-Les mousses sont, en quelque sorte, les femmes de ménage de la vie
-maritime. C’est un mousse qui va chercher à la cambuse ou à la cuisine
-la ration du _plat_ auquel il est attaché. C’est lui qui nettoie les
-cuillers, le bidon et la gamelle des sept à huit matelots qu’il doit
-servir. C’est un mousse qui remplit auprès de chaque officier les
-fonctions de domestique; et, quelque rebutant que soit quelquefois le
-service qu’on exige de ces jeunes marins, c’est par ce pénible noviciat
-qu’il faut passer dans la marine pour devenir novice, matelot, officier,
-général, et aussi amiral de France. Les Jean-Bart, les Duquesne, les
-Duperré et les Willaumetz, n’ont pas eu d’autres commencemens.
-
-Les mousses, outre l’utilité de leurs fonctions dans les choses
-ordinaires de l’existence du bord, jouent, dans les circonstances graves
-qui grandissent les hommes avec le péril, un rôle qui les place
-momentanément au-dessus de leur position habituelle. C’est un mousse
-qui, pendant le combat, va chercher à la Sainte-Barbe la charge du canon
-auquel il est attaché. C’est le mousse de chaque pièce qui, en revenant
-avec son gargoussier rempli de poudre, crie: _Gargousse de 36! Gargousse
-de 18!_ et qui, seul avec les officiers du bord, a le privilége de faire
-entendre sa voix dans ces momens solennels où tout le monde se tait à
-bord, pour n’écouter que l’ordre et le commandement imposant et bref des
-chefs de service. Et lorsqu’après un engagement meurtrier, on compte les
-morts qui gisent sur les bordages ensanglantés du pont ou des batteries,
-on retrouve, parmi les cadavres, les corps de ces jeunes enfans dont
-l’ordre impérieux du service maritime a fait des hommes pour l’heure du
-combat! C’est alors que les mousses peuvent dire avec cet orgueil qui
-les place quelquefois au-dessus de leur âge et de leurs humbles
-fonctions: «Nous aussi nous avons payé de notre sang la dette que le
-vaisseau vient d’acquitter envers la patrie!»
-
-Plusieurs mousses, pendant la guerre de l’empire, ont obtenu la croix
-d’honneur pour des actions d’éclat dont les plus intrépides marins se
-seraient honorés. L’un de ces enfans, une heure après avoir reçu le
-fouet à bord d’une frégate, monta le premier à l’abordage à bord d’une
-frégate anglaise. Aussi, les matelots français, témoins de cet acte
-prodigieux, disaient-ils de l’héroïque mousse, qu’il avait gagné la
-croix, les culottes à la main.
-
-Dans l’esquisse rapide que je viens de tracer, j’ai donné, je crois, une
-idée assez complète des élémens qui composent le personnel d’un bâtiment
-de guerre, pour qu’à présent je puisse parler même aux personnes les
-plus étrangères à la marine, d’une circonstance où le vaisseau de ligne
-sur lequel je me trouvais embarqué, figura glorieusement.
-
-
-
-
-VI.
-
-LES DEUX VAISSEAUX.--COMBAT.--EXPLOSION EN MER.
-
-
-Ce fut, comme je l’ai déjà dit, sur _l’Indomptable_[7], qu’en quittant
-Juliette et son doux refuge, Mathias et moi nous allâmes nous jeter, par
-ordre du major-général, afin de faire une croisière.
-
- [7] Ce nom, que plusieurs vaisseaux français ont porté, et non sans
- gloire, n’est ici que supposé.
-
-Nos camarades de _l’Indomptable_, en nous voyant arriver au milieu d’eux
-pour partager leurs provisions, leur service et les périls qu’ils
-allaient courir, ne s’expliquèrent pas bien d’abord le motif qui avait
-pu engager le major-général à nous faire faire à l’improviste la petite
-campagne du vaisseau. Mais, après avoir raconté à nos collègues
-l’incident auquel nous devions l’avantage de nous trouver au milieu
-d’eux, ils comprirent à merveille l’intention du vieux général et la
-promptitude avec laquelle nous avions exécuté l’ordre qu’il nous avait
-donné.
-
---C’est une croisière _morale_, nous dirent-ils, qu’on a voulu vous
-faire faire pour vous arracher à une dangereuse oisiveté, une espèce de
-_campagne disciplinaire_. Oui, nous connaissons ce moyen-là. Tant mieux,
-ma foi! plus nous serons de bons enfans ici, et moins mal ira la barque.
-Car il ne faut pas se dissimuler que nous avons affaire à un commandant
-et à des officiers un peu drôlement taillés pour la gloire et la
-navigation, allez! Dans quelque temps, vous nous en direz des nouvelles.
-
-_L’Indomptable_ appareilla bientôt avec les autres bâtimens que nous
-devions commander, et qui devaient rester sous nos ordres, pendant
-l’excursion maritime que nous nous proposions de faire. La brise était
-ronde et la mer assez belle. En quelques heures, nous perdîmes la terre
-de vue, et la nuit vint nous envelopper de ses voiles favorables comme
-pour nous donner la facilité d’échapper, sans être vus, à la vigilance
-de l’escadre anglaise qui bloquait le port d’où nous sortions.
-
-Quand l’aurore de notre premier jour de mer se montra à l’horizon et
-nous laissa voir l’immensité de la route que nous avions parcourue
-pendant la nuit, nous nous mîmes à chercher, autour de nous, les
-bâtimens en compagnie desquels nous avions appareillé la veille. Mais, à
-notre grande surprise, tous avaient disparu, malgré les ordres qu’ils
-avaient reçus de se tenir toujours à vue de nous, leur commandant et
-leur guide. Chacun des capitaines de la division avait apparemment jugé
-à propos de s’affranchir, en faisant fausse route, de l’obéissance à
-laquelle il aurait fallu s’assujettir en naviguant de conserve avec
-_l’Indomptable_.
-
-C’était ainsi, que sous l’empire la discipline régnait dans cette armée
-navale pour laquelle la France fit tant et de si grands sacrifices.
-Chaque commandant en faisait à sa tête, et l’on sait les admirables
-effets que produisirent cette triste suffisance et cet amour funeste
-d’une indépendance militaire si peu faite pour des officiers aussi
-incapables que quelques-uns de ceux que nous avions le malheur de
-posséder alors!
-
-Notre commandant, en se voyant si tôt abandonné par les bâtimens sur
-lesquels il avait dû compter pour établir sa croisière, se plaignit un
-peu de cette conduite intolérable, mais sans trop s’emporter en
-apparence contre un acte d’insubordination qu’intérieurement cependant
-il condamnait probablement de toutes ses forces.
-
-Notre capitaine de frégate, plus emporté et plus brouillon, criait tant
-qu’il pouvait que s’il avait l’honneur de commander _l’Indomptable_, il
-ferait fusiller au retour les capitaines qui s’étaient rendus aussi
-_visuellement_ coupables du _dédit de réveillon_ à main armée contre
-l’_autre-orité_ de leur chef direct et naturel.
-
-Mais, avant d’aller plus loin, il n’est peut-être pas inutile que
-j’entre ici dans quelques détails biographiques sur les deux officiers
-supérieurs à qui nous avions affaire à bord de _l’Indomptable_.
-
-Le portrait de ces deux vieux loups de mer pourra même servir à rappeler
-comme étude historique ce que devait être l’armée navale de ce temps,
-avec des chefs modelés en assez grand nombre sur le patron de ceux dont
-je me contenterai d’esquisser le profil.
-
-Le commandant de _l’Indomptable_ était un de ces braves et anciens
-matelots dont la révolution, cette fée des temps modernes, avait fait,
-au moyen d’un des coups de sa baguette tricolore, des officiers de
-marine.
-
-Cette multitude d’enseignes, de lieutenans, de capitaines de frégate et
-de vaisseau, éclos comme par magie à la voix des besoins de la patrie,
-avaient presque tous eu le tort de grandir beaucoup moins que leur
-fortune; et leur fortune, trop lourde pour eux, avait fini par les
-accabler en route.
-
-Notre commandant passait pour savoir se battre; mais il passait aussi
-pour ne savoir écrire, même son nom, qu’avec la plus grande difficulté.
-C’est à peine même s’il réussissait à parler de manière à se rendre
-intelligible; car le brave homme, en cherchant à employer les termes un
-peu distingués dont il avait indigestement chargé sa mémoire,
-martyrisait quelquefois ses expressions d’une manière tellement cruelle,
-qu’il aurait fallu tout l’art d’un Œdipe pour démêler le bon sens
-ordinaire de ses idées à travers le nuage cacophonique dont il avait
-trouvé le secret d’envelopper sa période.
-
-Quand il fallait donner brièvement des ordres et nous faire manœuvrer
-avec promptitude, le bonhomme pouvait à la rigueur se tirer passablement
-d’affaire. Mais, dès qu’il s’avisait de vouloir mettre quelque suite
-dans ses rapports journaliers avec nous, ou de l’éloquence dans les
-harangues qu’il nous adressait presque quotidiennement, il ne lui
-restait plus le sens commun; et, pour comble de malheur, il avait, comme
-tous les parvenus sans instruction, la terrible manie des harangues
-solennelles.
-
-Notre capitaine de frégate, avec autant d’ignorance que notre cher
-commandant, offrait un type grotesque d’un tout autre caractère que
-celui-ci. Le commandant était grave et sententieux dans l’importance
-officielle qu’il cherchait à se donner. Le capitaine, par opposition,
-était brouillon, familier, impétueux, bavard, mais sans prétention, et
-beaucoup plus jaloux de l’autorité de son grade que de l’ascendant qu’en
-s’abusant un peu, il aurait pu prétendre à exercer sur ses inférieurs
-par la puissance seule d’un mérite personnel qu’il n’avait pas.
-
-On pense bien qu’entre deux personnages de cette force et de ce
-caractère, il avait dû s’établir des relations assez singulières et
-assez fécondes en ridicule.
-
-Pour peu que le commandant entendît quelque bruit dans la batterie, il
-appelait gravement son capitaine, et il lui disait de manière à nous
-donner le temps de recueillir une à une chacune de ses paroles:
-
---Monsieur le capitaine, je vous ordonne de vous _superposer_
-particulièrement de votre propre personne dans la partie _collatérale_
-de la batterie, afin de vous pénétrer par la voie la plus courte et la
-plus prompte, de l’_escandale incandescent_ qui s’y _comête_.
-
---J’y vole de mes propres ailes, commandant, et je reviens directement à
-l’instant vous en réciter des nouvelles toutes fraîches _remoulues_.
-
-Le commandant, pendant l’inspection que passait le capitaine, se
-promenait de long en large sur la dunette, jusqu’à ce qu’il vît revenir,
-tout essoufflé, son pauvre subordonné, qui s’empressait de lui dire le
-chapeau à la main:
-
---Commandant, je viens d’exécuter vos ordres en me _superposant_ en bas.
-Il n’y a rien de nouveau, si ce n’est qu’une partie de l’équipage se
-trouvait en pleine combustion. J’en ai fait mettre quinze aux fers, de
-ces _mutiniers_, et le reste va recevoir vingt-cinq coups de bout de
-corde sur les _homme-aux-plaques_. Tout, au surplus, était parfaitement
-tranquille et sain. Un vrai rien, moins qu’une demi-f..taise, comme j’ai
-eu l’honneur de vous le certifier ci-dessus.
-
---Vous appelez cela un vrai rien? mais ceci me semble au contraire être
-un vrai quelque chose! un quelque chose même qui a _revêti_ le sacré
-caractère d’une révolte plus ou moins _cratéristique_. Mais je vais _en
-surplus_ m’aviser au moyen d’y mettre indéfiniment un obstacle _termal_,
-pour que ces scènes impudiques, ainsi que l’_hydre à sept têtes_, ne
-renaisse pas immédiatement de ses cendres pernicieuses.
-
---Comme il vous plaira, commandant; mais il me semble que vingt bons
-coups de garcette sur les _homme-aux-plaques_ des susdits _enmutinés_,
-suffiraient, et haut la main, pour rétablir les choses dans leur état
-direct et naturel.
-
---Ordonnez au maître de quart, M. le capitaine, de faire _resplendir_ un
-coup de sifflet de silence, afin que j’adresse à tout l’équipage,
-aggloméré attentivement à ma parole, le discours que son insubordination
-incompréhensible a encouru de ma part.
-
-Et alors des flots d’éloquence coulaient, comme un torrent écumeux, des
-lèvres encore corrodées de tabac de notre incurable orateur.
-
-Toutes ces facéties faisaient nos délices, à nous jeunes gens, toujours
-disposés à nous emparer, comme d’un bien acquis d’avance à notre
-joyeuseté, des ridicules de nos chefs. Nous trouvions si doux de rire,
-dans nos instans perdus, aux dépens de ceux de nos supérieurs qui nous
-vexaient dans les détails du service! Cela rétablissait une espèce
-d’égalité entre eux et nous. A eux l’autorité et l’ignorance,
-disions-nous, mais à nous l’esprit et l’éducation... Et l’avenir de la
-marine française, ajoutaient les plus ambitieux... Et alors nous
-pouffions de rire en reproduisant, avec des embellissemens et des
-variantes, les pompeux barbarismes de notre commandant, et les naïvetés
-bouffonnes de notre cher capitaine. Mais lorsque, après nous être moqués
-jusqu’à l’épuisement de nos forces sarcastiques, de notre commandant, de
-notre capitaine et de tous nos officiers, assez bonnes gens aussi, nous
-venions à réfléchir au sort qu’un état-major ainsi composé pouvait
-réserver au vaisseau qui nous portait, nous nous sentions, tout
-écervelés que nous pouvions être, assez sérieusement alarmés sur
-l’avenir de notre croisière.
-
---Comment ferions-nous, je te le demande, me répétait souvent mon ami
-Mathias, avec des gaillards de cette espèce, si nous venions à tomber
-dans une division anglaise, ou à rencontrer un vaisseau ennemi avec
-lequel nous serions forcés d’en découdre?
-
---Eh bien! lui répondais-je, nous prendrions chasse devant la division,
-ou nous combattrions le vaisseau. _L’Indomptable_ marche bien, et notre
-commandant passe pour être brave et pour savoir, par routine, assez
-passablement manœuvrer un navire.
-
---Oui, mais crois-tu qu’il puisse passer pour _savoir_ être brave? voilà
-ce que je te demande et ce qui m’inquiète; car il ne s’agit pas de se
-battre comme des portefaix pour ne pas se déshonorer dans notre métier,
-il faut encore savoir se battre en galant officier, et non à coups de
-manche de gaffe. Au surplus, ajoutait mystérieusement notre intrépide
-camarade, j’ai un moyen, moi, non pas de faire que _l’Indomptable_ sorte
-vainqueur de sa lutte possible avec un vaisseau anglais, mais un moyen
-d’empêcher au moins que le pavillon qui flotte sur notre arrière, ne
-soit déshonoré dans une action indigne d’un vaisseau français.
-
---Et quel moyen, toi, pauvre petit aspirant de deuxième classe, condamné
-comme moi à rester le sabre à la main à ton poste de combat, sans avoir
-le droit de dire un mot, de faire le moindre petit commandement?
-
---Quel moyen, me demandes-tu? De faire sauter le vaisseau en mettant le
-feu à la soute aux poudres avant que l’on n’amène ce pavillon-là!
-
-Et, en confiant à voix basse ces mots épouvantables à mon oreille
-troublée, la bouche de mon ami se contractait avec énergie; ses grands
-yeux noirs s’enflammaient de tout le feu qui bouillonnait au fond de son
-cœur soulevé. Puis, après un moment de silence, il continuait à se
-promener à mes côtés, et en me disant avec une nouvelle véhémence:
-
---Me crois-tu capable d’exécuter cette résolution, moi?
-
---Toi?
-
---Oui, moi, m’en crois-tu capable?
-
---Sans doute.
-
---A la bonne heure; et, à la prochaine occasion, tu verras!
-
-Et Mathias alors se redressait sur ses jarrets nerveux avec un impétueux
-mouvement d’orgueil, en passant sur son large front et dans les boucles
-épaisses de ses longs cheveux noirs, sa main tout humide de sueur et
-toute tremblante encore de l’agitation de ses nerfs. Puis il chantonnait
-un petit refrain de vaudeville, et notre conversation changeait bientôt
-de ton et d’objet.
-
-J’avais demandé à faire le quart avec mon ami, et cette légère faveur,
-qui ne contrariait en rien le service du bord, et qui nous rendait les
-heures de veille moins pénibles à tous les deux, m’avait été accordée
-sans peine par notre capitaine.
-
-Pour consumer tout le temps qu’il nous fallait rester sur le pont, de la
-manière la moins ennuyeuse qu’il nous fût possible, nous nous
-promenions, côte à côte, mon ami et moi, pendant quatre à cinq heures,
-en parlant de nos amis, de nos fredaines passées, de nos jeunes
-espérances, et de Juliette surtout, car l’image de Juliette était restée
-dans ma mémoire et dans le cœur de Mathias, embellie de toutes les
-illusions qu’à notre âge l’absence d’une femme que l’on a aimée, sait
-donner à un tendre souvenir. Et lorsqu’après avoir bien causé et nous
-être bien promenés, les tintemens redoublés de la cloche du vaisseau
-nous annonçaient que le quart était fini, nous allions nous coucher dans
-nos cadres, la tête encore toute remplie des objets sur lesquels notre
-longue conversation avait capricieusement roulé. C’était là, comme nous
-le disions, faire une provision de jolis rêves pour nos instans de
-sommeil, et vivre par l’imagination tout en dormant pour réparer les
-fatigues du corps. Oh! combien à dix-huit ans on porte en soi de moyens
-d’être heureux, même en dépit de la profession la plus pénible et de la
-position la plus humble!
-
-Une nuit où, comme à l’ordinaire, je faisais les cent pas sur le pont
-avec mon camarade de quart, il prit envie à Mathias de philosopher et de
-s’inspirer des réflexions que devait faire naître le magnifique
-spectacle qui se déployait en ce moment à nos yeux. Le plus beau clair
-de lune argentait la surface de la mer la plus calme que nous eussions
-encore sillonnée depuis notre départ. La brise s’était éteinte sur les
-flots polis et lustrés qui allaient se perdre en houles presque
-insensibles aux bords circulaires de l’immense horizon que formait
-autour de nous la voûte diaphane d’un ciel sans nuages. La majestueuse
-voilure de notre vaisseau, enchaîné pour le moment dans sa course au
-milieu des vagues devenues muettes et immobiles, battait mollement, à
-chaque coup de roulis, notre haute mâture qui semblait se balancer avec
-paresse dans l’air qu’elle faisait retentir de ses légers craquemens;
-et, sur les bordages de nos larges gaillards éclairés par la vive
-lumière de l’astre des nuits, l’ombre fantastique de nos voiles et de
-notre gréement venait, au mouvement du navire, passer et repasser comme
-ces rians fantômes qui, dans les illusions de l’optique, mêlent leurs
-formes aériennes à la clarté resplendissante des flambeaux.
-
-Ce repos harmonieux des flots, des vents, du ciel et de notre vaisseau
-qui paraissait s’endormir sur le sein des mers, bercé lentement par le
-roulis, n’était interrompu que par le bruit presque insensible des
-matelots qui causaient entre eux, ou par le froissement régulier de nos
-huniers et de nos perroquets s’affaissant de temps à autre sur leurs
-empointures au balan de leurs longues vergues.
-
---Quelle belle nuit! me disait Mathias en respirant avec une sorte de
-volupté l’air humide et fin qui semblait s’allier imperceptiblement à la
-transparence des flots! Mais que cette nonchalance des élémens nous
-fatiguerait si nous étions condamnés à passer quinze jours seulement
-dans une pareille inaction!
-
---Que veux-tu, lui répondais-je, il faudrait bien se résigner à
-supporter cette contrariété si ordinaire dans la vie des marins! On a vu
-quelquefois, dans la saison où nous nous trouvons, des navires éprouver
-des mois entiers de calme plat.
-
---Tiens, ne me parle pas de cela! J’aimerais mieux cent fois me jeter,
-un boulet au cou, le long du bord, que d’avoir à subir une aussi longue
-et aussi insupportable quarantaine au milieu de l’Océan. Ce qui me plaît
-à moi dans ce calme délicieux dont nous jouissons depuis hier, c’est la
-prévoyance de l’état d’agitation et de péril qui peut succéder à tant de
-repos et de sécurité. Le métier que nous faisons serait pour moi un
-supplice, sans les brusques transitions qu’il nous ménage et les rudes
-épreuves auxquelles il nous condamne. Croirais-tu, par exemple, que
-j’éprouve une certaine jouissance à penser que dans un moment, dans une
-minute, dans une seconde, peut-être, ces matelots qui dorment si
-tranquillement auprès de nous, seront réveillés à la hâte, pour sauter
-d’un seul bond le long de ces pièces et se faire tuer à leur poste; que
-ces flots si paisibles pourront être bientôt rougis de notre sang; qu’à
-ce silence si doux qui règne à bord, pourra succéder le fracas de
-l’artillerie, le tumulte d’un abordage, et que l’azur de ce ciel
-immobile sur nos têtes, s’obscurcira d’un nuage de poudre au fort d’une
-de ces tempêtes de feu, que l’on nomme un combat sur mer!...
-
-Au moment où mon éloquent collègue prononçait ces dernières phrases en
-jetant ses yeux sur les gerbes de rayons étincelans que nous envoyait la
-lune du côté de tribord, je le vois interrompre tout d’un coup sa
-promenade et son beau discours, et arrêter ses regards sur quelque chose
-qu’il paraît vouloir me montrer au large.
-
---Qu’as-tu? lui dis-je avec un peu d’inquiétude.
-
---Tiens, me répond-il brusquement et en me prenant vivement le bras pour
-me faire tourner la tête du côté vers lequel il veut appeler mon
-attention; tiens, ne vois-tu pas quelque chose là?
-
---Là?
-
---Oui, là, regarde bien; ne vois-tu rien dans la direction des rayons de
-la lune?
-
---J’ai beau regarder, je n’aperçois rien...
-
---Eh bien! moi, je vois quelque chose. Et, sans me donner le temps de
-m’expliquer avec lui, voilà mon homme qui se met à brailler de toutes
-ses forces: _Navire, navire à tribord à nous! Je viens de voir un
-navire!_
-
-Le lieutenant de quart, tout ému à ce cri, revient avec Mathias à
-l’endroit où j’étais resté pour chercher à distinguer l’objet que je
-n’avais pu apercevoir d’abord. Tous les yeux des gens de l’équipage se
-tournent, comme les miens, dans la direction que nous a indiquée mon
-confrère, et, au bout de quelques minutes, on entend dire partout:
-_C’est un navire, oui, le voilà qui noircit sous le brillant de la
-lune!_
-
-On réveille notre commandant, le capitaine et les officiers. Le
-commandant, armé de sa longue vue de nuit, se frotte les yeux, il
-regarde, il examine. L’état-major forme un groupe autour de lui, et lui
-ne cesse de tenir sa lunette fixée sur le prétendu navire découvert par
-l’aspirant, que pour dire en s’adressant au capitaine de frégate:
-
---Monsieur le capitaine, faites faire le branle-bas général de combat.
-
---A moi le pompon! s’écrie Mathias, c’est moi qui l’ai vu le premier ce
-navire, et nous allons enfin nous taper!
-
-Long-temps avant que le capitaine eût ordonné au maître d’équipage de
-donner le coup de sifflet pour transmettre à nos gens l’ordre du
-commandant, le branle-bas de combat avait commencé.
-
-Les matelots, couchés dans la batterie, montent en double pour porter
-dans les bastingages, les hamacs dans lesquels ils dormaient comme des
-souches, une minute auparavant. Les canons sont démarrés, les mèches
-sont allumées, les fanaux de combat circulent dans les batteries, les
-mousses vont chercher de la poudre à la sainte-barbe, chacun court se
-ranger à la place d’honneur qui lui est assignée; on se croise, on se
-serre fortement la main en passant; on se parle à demi-voix pour
-s’entendre sur ce que l’on a à faire dans ce moment solennel où tout
-devient sublime à bord d’un vaisseau de guerre; et, lorsqu’au bout de
-quelque temps, les officiers se sont placés à leur poste le sabre nu à
-la main; que les gabiers se sont élancés dans leurs hunes; que la
-garnison s’est alignée sur les passavans pour faire la fusillade; que
-les hommes des batteries et des gaillards se sont mis les uns en face
-des autres le long de leurs canons prêts à tonner, et que les gens de la
-manœuvre enfin se sont disposés à exécuter les ordres qui leur seront
-transmis aux sons aigus du sifflet du maître d’équipage et dans le
-fracas épouvantable de l’action, le capitaine arrive sur le gaillard
-d’arrière pour dire au commandant perché tranquillement sur son banc de
-quart:
-
---Commandant, le branle-bas de combat est fait à bord!
-
-C’est la phrase officielle la plus imposante et la plus belle que l’on
-puisse entendre à bord d’un vaisseau de ligne, tant les mots les plus
-vulgaires tirent de valeur de la situation où ils sont placés! Vous
-figurez-vous une action sur mer, commençant par ce simple avertissement
-et se terminant au sein du carnage par l’explosion de l’un des deux
-navires qui s’avancent silencieusement l’un vers l’autre dans ce champ
-clos sans limites où se livrent ces vastes duels à mort que l’on nomme
-un combat naval?
-
-Trois heures encore il nous fallut attendre le jour sans quitter nos
-postes de combat; car le calme qui continuait à régner ne nous
-permettait pas d’approcher assez du navire en vue pour reconnaître sa
-force et ses intentions. Que de conjectures nous formions à bord pendant
-ce temps si lent à s’écouler au gré de nos désirs! Que d’espérances
-surtout concevaient nos jeunes têtes sur l’événement que le sort nous
-réservait! Je gagerais que c’est à une frégate que nous allons avoir
-affaire, disaient les uns.--Non, pensaient les autres, c’est un vaisseau
-de la compagnie que nous allons amariner, chargé de piastres et de
-lingots... Oh! si ce pouvait être un marchand de boulets de notre force,
-s’écriaient les jeunes gens, jaloux de signaler pour la première fois
-leur courage, avec quel plaisir nous lui tâterions les côtes, rien que
-pour savoir s’il les a aussi dures que nous. Mais le jour ne vient pas,
-et il semble que le soleil ait oublié de se lever aujourd’hui! Jamais la
-nuit n’a été si longue!
-
-Ce jour tant désiré se leva enfin sur le magnifique horizon
-qu’abandonnait dans l’Ouest, le globe pâlissant de la lune. Les premiers
-rayons de l’aurore ne nous montrèrent d’abord qu’une masse informe sur
-la partie des flots, où nous cherchions à saisir les contours du navire
-que nous avions réussi à ne pas perdre de vue pendant la nuit. Mais peu
-à peu, à la clarté naissante du matin, nous pûmes apercevoir à une lieue
-de nous un bâtiment très-élevé sur l’eau, et présentant un fort
-entre-deux de mâts dans l’énorme distance qui séparait sa guibre
-allongée de son immense poupe. Toutes les lunettes d’approche
-disponibles furent à la fois braquées sur notre voisin, et il nous
-fallut très-peu de temps pour reconnaître à la vue de ses deux longues
-batteries peintes en blanc et au nombre de ses larges sabords, qu’il
-nous était facile de compter un à un, un _vaisseau de quatre-vingts
-canons_!
-
-Nos regards, après cette découverte, se portèrent, du tube visuel de nos
-longues vues, sur le visage de notre commandant. Il nous parut calme et
-grave; c’était bon signe.
-
-Le soleil levant était radieux. Nous livrâmes notre plus beau pavillon
-de poupe à ses premiers rayons, et les deux tambours que nous avions à
-bord battirent un ban pour saluer les couleurs nationales que les
-timoniers hissaient lentement sur la drisse de notre pic.
-
-Le vaisseau aperçu ne tarda pas à en faire autant que nous; mais il nous
-sembla, en voyant son pavillon s’élever sur son couronnement, entendre à
-son bord les sons d’une musique guerrière.
-
-Le calme était encore si plat, qu’il nous fut à peine possible de
-reconnaître parfaitement le pavillon pendant sur la drisse à laquelle il
-était frappé. Toutefois nous crûmes distinguer que c’étaient les
-couleurs anglaises.
-
-Tout le monde se tut dès-lors à notre bord.
-
-Bientôt un autre pavillon carré, plus petit que celui qu’il avait arboré
-sur l’arrière, monta majestueusement au haut du mât d’artimon de notre
-compagnon de route.
-
---C’est un vaisseau anglais de quatre-vingts, monté par un
-contre-amiral, nous disons-nous. Et le plus profond silence continua à
-régner à bord de _l’Indomptable_.
-
-Mon ami Mathias seul se frotta les mains, en allant reprendre
-joyeusement son poste de devant, qu’il avait quitté un instant pour
-venir flâner sur le gaillard d’arrière.
-
-Un souffle de vent vint rider pendant quelque temps la surface des
-flots, et sembla vouloir soulever nos voiles hautes, sur leurs vergues
-encore orientées au plus près depuis la veille.
-
-Le vaisseau ennemi, profitant de cette légère risée, laissa arriver
-debout sur nous, et _l’Indomptable_, au lieu de laisser porter pour
-fuir, continua à tenir le cap dans la direction où il se trouvait
-auparavant.
-
-Mathias, dont j’observais tous les mouvemens, se frotta une seconde fois
-les mains. Je m’approchai de lui et il me dit: «Il est possible, d’après
-ce que je vois jusqu’à présent, mon bon ami, que je ne sois pas réduit à
-la nécessité de faire sauter la barque, et je m’en félicite. Le
-commandant m’a l’air de ne pas prendre trop mal la chose. Nous verrons;
-mais en tout cas je ne ferai rien sans t’en prévenir une minute au moins
-d’avance.»
-
---Grand merci de la politesse!... Je crois que voilà la brise qui se
-fait...
-
-Mais cette folle brise, sur laquelle nous comptions, s’évanouit bientôt
-entre les deux navires, et nous restâmes encalminés encore à une trop
-grande distance de l’ennemi pour commencer le combat, mais à une assez
-petite portée cependant pour observer toutes ses dispositions, et pour
-entendre même le bruit des sifflets de ses bossmen.
-
---Voilà le vaisseau anglais qui met ses embarcations à l’eau!
-s’écrièrent nos hommes placés en vigie!
-
---C’est bon, répondit notre commandant. Je le vois aussi bien que vous.
-Puis, s’adressant au capitaine de frégate, il ajouta: Faites amener
-aussi nos canots à la mer pour nager sur notre avant à la rencontre de
-cet anglais!
-
-Mathias fut désigné pour commander le canot-major chargé d’aller, comme
-les autres embarcations du bord, prendre une touline devant, et traîner
-_l’Indomptable_ dans la direction de l’ennemi. Avant de partir pour sa
-petite expédition, ce cher ami m’embrassa en me donnant à l’oreille,
-pour mot d’ordre et de ralliement avant le combat, ces deux noms:
-_Juliette_ et _jubilation_! Jamais je ne l’avais vu si gai.
-
-Les canotiers des cinq embarcations qui nous remorquaient, se mirent à
-chanter gaîment en donnant des coups d’aviron à casser leur touline.
-
-Les canotiers anglais en firent autant; et, à la fin de chaque couplet,
-ils répondirent par un _hurra_ universel à nos cris délirans de: _Vive
-l’empereur!_
-
-Au bout d’une heure d’efforts inouïs, les deux vaisseaux purent échanger
-enfin quelques coups de canon d’essai, et les premiers boulets qui nous
-dépassèrent, allèrent couler le canot-major que commandait Mathias.
-
-Tous les hommes qui le montaient se dispersèrent sur les flots pour
-regagner le bord; quelques-uns d’entre eux, grièvement blessés,
-disparurent en criant: _Vive l’empereur!_ Mathias, deux ou trois minutes
-après son naufrage, regrimpait le long du vaisseau; et, sortant du sein
-de la mer, tout aussi dispos que s’il fût revenu de terre, il alla
-joyeusement trouver notre commandant, en lui disant: _Commandant, me
-voilà à bord!_
-
-Cette saillie de l’intrépide aspirant arracha un sourire à la gravité
-ordinaire de notre chef.
-
-Le feu que le vaisseau anglais commençait à diriger avec succès sur les
-embarcations qui continuaient à nous remorquer, engagea le commandant à
-les faire rappeler à bord. Nous les rehissâmes sur leurs palans aussi
-vivement qu’il nous fut possible; et, après cette opération, il nous fut
-facile de prévoir que l’action allait prendre une tournure tout-à-fait
-sérieuse.
-
-Nous ne nous trouvions plus qu’à une assez petite portée de canon de
-l’ennemi. Les boulets qu’il nous avait envoyés, et ceux que nous avions
-dirigés sur lui, avaient produit un effet d’autant plus sûr, que
-l’immobilité presque absolue des deux navires avait permis à nos chefs
-de pièce de mieux pointer leurs canons. Nos batteries se disposaient
-déjà à lancer toute une volée, lorsqu’un coup de sifflet de silence vint
-nous annoncer que notre commandant allait parler à l’équipage.
-
-Une bordée entière du vaisseau anglais ne nous aurait pas causé, certes,
-autant d’effroi. Le moment nous paraissait si imposant, que tous nous
-redoutions le ridicule que la harangue officielle pourrait jeter sur la
-solennité de la circonstance. Que diable va-t-il encore nous conter? se
-dirent entre eux les officiers et les aspirans. Il choisit bien son
-temps, le brave homme, pour nous lancer ses cuirs à la figure! Croit-il
-donc que le vacarme de l’artillerie ne suffise pas pour nous écorcher le
-tympan!
-
-Le commandant avait déjà pris la parole, et l’équipage écoutait. Il
-fallut se résigner.
-
---Mes enfans, s’écria l’orateur guerrier avec un accent et un ton que
-nous ne lui connaissions pas encore:
-
-«L’empereur, en me confiant le commandement du vaisseau _l’Indomptable_,
-a compté sur mon honneur comme je compte aujourd’hui sur votre courage.
-Je viens de réussir à vous mettre en face de l’ennemi; et, dans un
-moment où nous avons de la gloire à acquérir, je suis sûr que vous ne
-voudrez pas déshonorer les cheveux blancs de votre vieux commandant, et
-trahir l’espoir que la patrie a placé en vous. Moi, je jure pour mon
-compte de mourir en défendant le noble pavillon que voilà. C’est tout ce
-que je puis faire de mon côté. Jurez-vous, mes amis, d’en faire autant
-que moi?»
-
-Un cri général de: _Oui! oui!_ nous le jurons! accueillit cette simple
-et énergique allocution, qui venait d’exciter, au plus haut degré,
-l’enthousiasme belliqueux de notre équipage.
-
-Le vieux marin, enflammé lui-même par l’exaltation puissante qu’il
-venait de produire, ajouta:
-
---Je n’en attendais pas moins de vous, mes amis, et vous êtes tous de
-bons b... ou je ne m’y connais pas. _Vive l’empereur, mort à
-l’anglais!... Vive l’empereur!_
-
-Pour le coup nous restâmes ébahis de l’effet de cette proclamation et de
-l’éloquence miraculeuse de notre commandant. Jamais nous ne l’avions vu
-s’exprimer avec autant de simplicité et de bonheur. Ce n’était plus son
-langage que nous avions entendu, ce n’était plus lui-même enfin qui
-avait parlé: c’était un homme inspiré par un sentiment sublime,
-s’élevant, malgré lui pour ainsi dire et subitement, à la hauteur d’une
-circonstance solennelle. Ce vieil officier, qui quelques minutes
-auparavant nous paraissait si plaisant et si grotesque, venait de se
-dépouiller de son enveloppe ridicule pour revêtir, comme par magie, une
-forme héroïque. Quelle est donc cette puissance mystérieuse
-qu’empruntent quelquefois les êtres les plus vulgaires à la magie des
-circonstances? Y a-t-il chez quelques hommes une faculté supérieure qui
-ne se révèle qu’au moment de périls extrêmes ou dans l’excès des fortes
-émotions? Nous nous perdions à chercher, à nous expliquer le changement
-qui venait de s’opérer dans le langage et la personne de notre chef!
-
-Les sons éclatans de la musique guerrière que nous avions déjà cru
-entendre à bord de l’anglais, vinrent fixer notre attention. Cette
-musique jouait l’air national _God save the King_; et la singularité
-d’un tel concert, exécuté sur l’immensité de l’Océan au commencement
-d’un combat terrible, sembla faire un instant diversion aux pensées qui
-nous agitaient encore.
-
---Ils jouent un petit air, s’écria le commandant, eh bien!
-apprêtons-nous à leur envoyer notre ritournelle quand ils auront fini...
-Et vous autres, continua-t-il en s’adressant aux chefs de pièces du
-gaillard d’arrière, n’oubliez pas que c’est sur la dunette de ce gueux
-de quatre-vingts que sont réunis les musiciens qu’il faut faire danser.
-
-Attention au commandement: Feu tribord, feu!
-
-L’effroyable détonation de toute notre volée ébranla notre vaisseau de
-la girouette à la quille, et nous permit à peine d’entendre le fracas de
-la bordée que nous envoya presque en même temps l’ennemi. Un lourd nuage
-de fumée, s’étendant sur les flots immobiles, enveloppa les deux
-vaisseaux, et la masse de cette vapeur suffocante devint bientôt si
-épaisse, que les éclairs qui jaillissaient de nos canons ne purent plus
-la percer. Pendant une heure et demie une trombe horizontale de feu, de
-boulets et de mitraille parut lier étroitement le vaisseau anglais au
-nôtre. Les débris de notre gréement criblé de projectiles, pleuvaient
-sur notre pont ruisselant de sang, jonché de blessés et de cadavres.
-Cinq des sabords de notre batterie haute finirent par n’en faire plus
-qu’un, et le commandant toujours guindé sur son banc de quart nous
-répétait dans son porte-voix de combat: Feu tribord, feu, mes amis! le
-voilà qui mollit!
-
-L’épuisement de nos forces parut un moment faire trêve à la vivacité du
-feu, et pendant près d’une minute aussi la canonnade de l’ennemi sembla
-s’être ralentie... Ce court intervalle que nous acceptions déjà comme un
-indice favorable de l’issue de l’action, fut accueilli avec trop de joie
-à notre bord, par un cri unanime de _Vive l’empereur_. Mais bientôt nous
-entendîmes encore s’élever dans les airs, un instant reposés, les sons
-de l’infernale musique du 80. Cette fois cependant nous crûmes
-remarquer, au bruit affaibli de la fanfare, que le nombre des exécutans
-avait diminué.
-
-Nous avions eu le temps, dans ce moment de répit, de recharger toutes
-nos pièces: elles étaient disposées à tonner à la fois au commandement
-de _feu partout_. Cette nouvelle volée alla foudroyer encore notre
-adversaire, et après ce coup de tonnerre auquel succéda une seconde ou
-deux de silence, nous n’entendîmes plus la musique; elle venait
-probablement d’être anéantie!...
-
-Ce combat affreux se prolongeait sans nous faire prévoir quel serait son
-résultat. Les flots de fumée couvraient nos ponts, remplissaient nos
-batteries et obscurcissaient le ciel qu’ébranlaient depuis si long-temps
-les coups redoublés de cent canons vomissant sans cesse la foudre et la
-mort. On ne se voyait plus à bord de notre vaisseau. La voix du
-commandant ne se faisait plus entendre; le feu qui, jusque-là avait été
-nourri de part et d’autre avec une ardeur à peu près égale, semblait se
-ralentir tout de bon pour cette fois. Les officiers redoublaient en vain
-de zèle et d’énergie... Nous commencions à redouter que l’ennemi
-n’obtînt sur nous quelque avantage... Le premier moment de découragement
-enfin allait peut-être s’emparer de notre équipage, et nous nous
-sentions presque trembler de la peur de succomber...
-
-Tout à coup l’air embrasé que nous respirons avec effort dans
-l’atmosphère épaisse qui nous enveloppe, paraît devenir plus frais. Un
-léger souffle de vent a fait frémir nos voiles hautes, et le faible
-sifflement d’une risée naissante s’est prolongé dans notre gréement...
-Voilà la brise qui vient! s’écrie avec transport notre capitaine, placé
-à son poste sur le gaillard d’avant.
-
-Le commandant ne répond pas à cet avertissement.
-
-C’était en effet la brise qui, balayant devant elle la longue traînée de
-fumée dont les flots sont couverts, nous permet enfin de voir le
-vaisseau ennemi percé presque à jour par nos boulets, criblé de
-mitraille dans sa voilure, haché dans son gréement, mais pouvant encore
-manœuvrer.
-
-Avec le vent qu’il reçoit le premier par tribord, nous remarquons qu’il
-a laissé arriver pour se diriger sur nous: ses bastingages à moitié
-écrasés sont couverts de monde: ses grappins se balancent au bout de ses
-vergues. Plus de doute, c’est à l’abordage qu’il veut en venir!
-
-Au moment où il s’approche, et lorsque déjà l’ombre de son orgueilleuse
-voilure va se projeter sur nous, les gabiers perchés dans nos hunes
-crient de toutes leurs forces: _Le feu est à bord de l’anglais: laisse
-arriver! laisse arriver! ou nous sommes perdus!_
-
-Notre barre est mise brusquement au vent: notre vaisseau arrive et
-s’éloigne sous toutes voiles, avec la vitesse que lui imprime la brise,
-du vaisseau ennemi par les panneaux duquel s’échappe une large et
-épaisse colonne de fumée... Les groupes de matelots, debout un instant
-auparavant sur ses bastingages, ont quitté leur poste d’abordage... La
-plus grande confusion règne sur son pont, et à la fumée qui s’élève
-au-dessus de ses mâts les plus hauts, se mêlent les jets étincelans de
-ses pompes à incendie...
-
-Ce spectacle effrayant nous a glacés de terreur, et tous les regards
-restent stupidement attachés sur le navire dont nous sommes parvenus à
-nous écarter encore trop peu...
-
-Bientôt nos yeux épouvantés se ferment avec horreur. Sous nos pas
-chancelans, notre propre vaisseau a paru s’engloutir au fond des eaux
-soulevées par l’explosion d’un volcan. Un lourd bourdonnement remplit
-nos oreilles: nos mains se sont collées sur nos figures livrées à
-l’ardeur d’un brasier. Le soleil s’est caché dans un nuage de feu et de
-fumée; tous nous nous croyons anéantis, et lorsqu’au bout de quelques
-minutes de suffocation, nos yeux se rouvrent pour se porter sur les
-flots troublés qu’a balayés la brise, lorsque nos oreilles assourdies se
-prêtent au bruit que font le vent et la mer, plus de vaisseau auprès de
-nous, plus rien au-dessus des vagues, que des lambeaux de voiles, des
-déchirures de bordages entourés de cadavres et de membres épars, plus
-rien que des débris de mâture que battent des flots courroucés, teints
-encore de sang et noircis de poudre.
-
-Le vaisseau anglais venait de sauter à une encâblure de nous!
-
-Cette scène de désolation et d’effroi aurait long-temps encore absorbé
-notre avide attention, si le sentiment de notre propre conservation
-n’était venu nous rappeler les dangers que nous pouvions courir
-nous-mêmes, après l’explosion du navire ennemi. Nous sautons à nos
-pompes: on sonde l’eau de la cale, et _l’Indomptable_ paraît n’avoir
-éprouvé aucune avarie dans ses fonds, malgré l’ébranlement terrible
-qu’il a essuyé. Le capitaine de frégate passe sur l’arrière pour
-demander au commandant ce qu’il juge à propos d’ordonner. Mais quelle
-est sa surprise en voyant le commandant attaché droit sur son banc de
-quart, couvert de sang, et ne répondant rien... On interroge les
-timoniers et l’aspirant qui pendant le combat se sont toujours tenus
-auprès de leur chef, et ces hommes répondent que le commandant, se
-sentant blessé d’un biscaïen à la poitrine, leur a ordonné de l’amarrer
-sur son banc de quart et de ne rien dire de peur d’effrayer l’équipage.
-
-Cet intrépide officier, que nous avions si mal jugé avant de le voir à
-l’œuvre, venait de mourir cloué, si l’on peut s’exprimer ainsi, à son
-poste d’honneur. Quelques instans même avant d’expirer, il avait dit aux
-hommes qui l’entouraient: Silence; ne leur dites pas que je suis mort;
-amarrez-moi là debout: ils croiront que je les commande encore!
-
-«Et moi, répétait avec douleur le capitaine de frégate en fixant ses
-yeux pleins de larmes sur le corps sanglant et inanimé de son chef, et
-moi qui me plaignais de ne plus entendre son commandement! Le pauvre
-commandant n’était plus et je l’accusais presque...»
-
-L’officier de manœuvre vint proposer en cet instant même au capitaine
-devenu commandant de _l’Indomptable_, de mettre nos canots à la mer pour
-tâcher de recueillir les malheureux Anglais qui pouvaient avoir survécu
-sur quelques débris, à l’explosion du bâtiment ennemi. Cet avis parut
-sage et généreux; on se disposait à le suivre; mais un grain furieux qui
-vint nous assaillir, comme pour ajouter encore un nouveau degré
-d’horreur à la teinte lugubre de tant d’événemens déchirans, nous
-empêcha de mettre nos canots à l’eau; nos embarcations d’ailleurs,
-toutes percées d’outre en outre par la mitraille, n’auraient pas
-probablement pu tenir une seule minute à flot.
-
-Force fut de se décider à faire route en fuyant en désordre avec la
-violence du grain, et en abandonnant, à regret, le champ de bataille où
-venait de s’entr’ouvrir le vaste tombeau d’un vaisseau de ligne!
-
-Quelques morceaux de bordage percés de boulets, quelques bouts de
-mâture, que les lames soulevées par la rafale commençaient à battre avec
-fureur, voilà les indices passagers que nous laissâmes sur ce mobile
-tombeau, sur cet immense champ de carnage: indices fugitifs, traces
-vaines, que le premier souffle de la tempête vint effacer pour toujours!
-
-Avec quel plaisir, quel transport, après cette action terrible,
-j’embrassai mon bon ami Mathias et ceux de mes jeunes collègues que le
-feu ennemi avait épargnés! Oh! comme on s’aime quand on se retrouve
-sains et saufs à la suite d’un combat aussi meurtrier!
-
---Eh bien, demandai-je à mon intime en le revoyant tout débraillé, la
-bouche noircie de poudre et le visage inondé d’une glorieuse sueur;
-comment trouves-tu celle-là?
-
---Mais assez passable, mon brave, pour une première affaire. Notre vieux
-commandant était un galant homme, ma foi, et tout s’est assez bien
-passé. C’est ainsi que j’aime que se fassent les choses à la mer. Il y a
-même dans notre aventure, une circonstance piquante à laquelle je
-n’avais pas songé dans mes rêves de gloire, et qui embellit
-singulièrement notre affaire à mes yeux.
-
---Et quelle circonstance? L’explosion du vaisseau anglais?
-
---Mais sans doute. Sais-tu le nom de ce vaisseau, toi?
-
---Comment veux-tu que je le sache? Il n’en est pas resté un seul indice
-peut-être sur les flots qui l’ont englouti!
-
---Eh bien! voilà précisément ce que je trouve de plus admirable dans
-l’action que nous venons de soutenir. Conçois-tu tout ce qu’il y a de
-beau et de vague dans cette incertitude! Venir, au bout d’un engagement
-meurtrier de plusieurs heures, de faire sauter un vaisseau avec les sept
-ou huit cents hommes qui le montaient, et ne pas retrouver le nom de ce
-vaisseau, et ne pas pouvoir même découvrir une seule de ses traces sur
-les lames au milieu desquelles il s’est engouffré! Oh! c’est là qu’est
-pour moi le sublime de notre affaire! Et tiens, vois-tu, je me sens
-tellement organisé pour les choses remuantes, que je ne donnerais pas le
-sentiment que me fait éprouver cet événement, pour toutes mes parts de
-prise sur un galion chargé de piastres... Mais trêve de réflexions pour
-le moment. Je crois que l’on s’occupe là-haut d’_enterrer_ nos morts
-dans la mer. Montons sur le pont, mon ami, pour assister à la cérémonie.
-Le service avant tout, et je vole à de nouvelles émotions[8].
-
- [8] Voir la note 5.
-
-Quinze à vingt jours après notre combat, tout l’équipage était employé
-encore à réparer les avaries que nous avait fait essuyer le feu de
-l’ennemi, et tout en bouchant nos trous de boulets, tout en jumelant nos
-vergues, rapetassant notre gréement, et pompant surtout l’eau qui venait
-abondamment dans notre cale, nous réussîmes à regagner le port où nous
-espérions trouver le plus de secours.
-
-Une escadre anglaise croisant sur les attérages que nous voulions
-atteindre, nous donna la chasse pendant toute une nuit, et ce ne fut
-qu’après avoir couru cent fois le danger d’être pris en vue des côtes de
-France, que nous parvînmes enfin à nous loger dans la rade de l’île
-d’Aix.
-
-
-
-
-VII.
-
-LES BRULOTS ANGLAIS[9].
-
- [9] Voir la note 6 à la fin de l’ouvrage.
-
-
-L’arrivée de _l’Indomptable_ sur cette rade déjà occupée par une
-division française, fut un de ces événemens devenus depuis long-temps
-trop rares pour les armées navales de l’_empire_. On doit se rappeler
-sans doute encore, dans le pays, l’effet que produisit notre vaisseau,
-glorieusement délabré, louvoyant pour jeter son ancre entre cinq à six
-vaisseaux de ligne et autant de frégates, bien tenus, bien peints, bien
-espalmés! Quel contraste offrit _l’Indomptable_ criblé de boulets,
-mitraillé, éreinté, auprès de ces beaux bâtimens si frais et si
-brillans! Oh! combien les équipages de la division oisive au milieu de
-laquelle nous venions prendre place, semblaient envier notre sort! Quel
-officier n’aurait pas donné tout ce qu’il possédait au monde pour la
-part de gloire qui revenait à chacun de nous, sur ce pauvre et noble
-vieux vaisseau si maltraité par l’ennemi!
-
-Je me souviens encore avec ravissement du moment où nous hissâmes notre
-pavillon de poupe, percé à jour par les biscaïens et les balles, qui
-n’en avaient fait qu’un sublime lambeau. A l’aspect de ce signe éloquent
-du combat que nous avions soutenu, un _hurra_ d’admiration, poussé par
-tous les équipages de la division, s’éleva dans les airs en même temps
-que les mâles couleurs qui montaient lentement au bout de notre corne
-d’artimon.
-
-L’amiral commandant la rade, avant que nous allassions prendre notre
-mouillage, nous avait fait le signal de passer à poupe de lui.
-
-Il se promenait dans sa galerie, attendant que nous eussions mis en
-panne derrière le vaisseau qu’il montait. Aussitôt que nous fûmes à
-portée de recevoir ses ordres, il prit son porte-voix, et dit à notre
-capitaine:
-
---J’ai l’honneur de saluer le commandant de _l’Indomptable_...
-
---Amiral, répondit aussitôt le capitaine avant de le laisser aller plus
-loin, nous avons perdu notre commandant.
-
---Et contre quelles forces avez-vous soutenu l’engagement qui a pu vous
-avarier de la sorte?
-
---Contre un vaisseau anglais de quatre-vingts, qui, au moment de nous
-aborder, a sauté en l’air avec tout son monde.
-
---Avec tout son monde?...
-
---Oui, mon général.
-
-Après un instant de réflexion, l’amiral reprit:
-
---Quel est le nom du vaisseau que vous avez combattu, et qui a péri
-ainsi?
-
---Nous l’ignorons, général. Il nous a été impossible de le savoir; tout
-a disparu.
-
---Combien d’hommes tués?
-
---Nous avons eu quatre-vingt-dix-sept morts et cent cinquante blessés.
-
---Faites-vous de l’eau?
-
---Un peu; mais nos pompes ont toujours franchi en les faisant jouer
-toutes les deux heures.
-
---Vous allez mouiller entre les vaisseaux _l’Alcide_ et _le Tonnant_, et
-vous conserverez, capitaine, le commandement de _l’Indomptable_ jusqu’à
-nouvel ordre.
-
---Merci, mon général; vos ordres vont être exécutés.
-
-Dès que nous eûmes pris notre poste d’embossage, une vingtaine
-d’embarcations se rendirent à notre bord. Nos blessés furent débarqués
-avec soin pour aller encombrer les hôpitaux. Le préfet maritime de
-Rochefort s’empressa de nous envoyer les secours que réclamait notre
-position, et le supplément d’équipage qui nous était devenu
-indispensable. On se mit en train le jour suivant de réparer aussi bien
-que possible notre pauvre _Indomptable_; car, par une disposition dont
-nous fûmes plus tard à même d’apprécier la prudence, au lieu de nous
-faire entrer dans le port, pour nous radouber, on jugea à propos de nous
-laisser sur la rade de l’île d’Aix, afin de renforcer la division
-française, que bloquait depuis long-temps l’escadre anglaise à laquelle
-nous avions eu le bonheur d’échapper dans notre attérage.
-
-Le repos qui nous était nécessaire et que commençait à goûter notre
-équipage, ne devait pas, hélas! être de longue durée, et une nouvelle
-carrière de périls, mais de trop peu de gloire, allait encore s’ouvrir
-pour nous.
-
-Depuis quelque temps, on avait cru remarquer dans l’escadre anglaise qui
-nous observait sans cesse, un mouvement inaccoutumé. Les frégates
-ennemies, qui, jusque-là, s’étaient contentées de ne nous approcher qu’à
-distance respectueuse, se hasardaient à nous explorer à petite portée de
-canon. On avait vu leurs embarcations même rôder la nuit autour de l’île
-d’Aix pour sonder les abords de la rade où nous étions mouillés sans
-défiance. Tous les navires du blocus enfin communiquaient entre eux plus
-souvent qu’ils ne l’avaient encore fait, et quelque inquiétans
-qu’eussent dû nous paraître ces indices des desseins de l’ennemi, nous
-aurions probablement ignoré le coup qui nous menaçait, sans l’arrivée
-très-significative d’un convoi, qui vint un beau jour se joindre aux
-bâtimens déjà fort nombreux de l’escadre anglaise.
-
-Il ne nous fut plus dès lors possible de douter des dangers que
-jusque-là nous avions trop peu prévus. C’étaient des brûlots destinés à
-être dirigés sur nous, qui venaient de rallier la flotte du blocus.
-
-L’amiral commandant notre division, après avoir commis la faute
-d’ignorer trop long-temps des projets hostiles qui devaient frapper tous
-les yeux, eut le tort plus grand encore de ne pas prendre contre
-l’imminence du péril, devenu évident, des précautions en rapport avec la
-gravité de l’attaque que tout le monde enfin prévoyait.
-
-On ordonna bien cependant à tous les commandans d’envoyer les
-embarcations dont ils pouvaient disposer, travailler à la confection
-d’une _estacade_ destinée à nous garantir extérieurement de l’approche
-des brûlots, et à renfermer, en quelque sorte, notre division dans les
-limites d’une chaîne flottante.
-
-Les mâts de rechange de chaque navire, de mauvaises chaloupes, des
-radeaux faits à la hâte composèrent cette estacade mouillée au large sur
-de fortes amarres, dont la ligne s’étendait depuis l’angle nord-ouest de
-l’île d’Aix, jusqu’au point où étaient ancrés les derniers bâtimens de
-notre petite escadre.
-
-Nous attendîmes ainsi, après avoir attaché trop peu d’importance à nos
-préparatifs, la funeste tentative à laquelle, je le répète, nous
-n’avions pas assez cru, car les nombreux revers qu’avait déjà essuyés
-notre marine, ne nous avaient même pas encore appris à redouter assez
-l’audace de nos heureux rivaux; et la fatalité qui, depuis si
-long-temps, semblait poursuivre nos expéditions navales, était telle,
-qu’en nous ôtant la confiance que nous aurions dû avoir en nous-mêmes,
-elle nous avait ravi jusqu’à la défiance qu’aurait dû nous inspirer
-l’heureuse témérité des Anglais.
-
-La nuit trop mémorable qui légua à l’histoire de nos désastres sur mer
-une page si humiliante et si sinistre, arriva pour nous, en portant dans
-son sein quelques-uns de ces lugubres indices qui précèdent et
-accompagnent presque toujours les grandes catastrophes.
-
-Vers le soir, une brume épaisse et froide s’étendit sur les flots dont
-les sombres gémissemens allaient mourir sur les bords de la côte sauvage
-de l’île d’Aix. A la triste lueur du jour étouffé dans les limites
-étroites d’un horizon grisâtre, succéda la plus complète obscurité; et
-au milieu des ténèbres descendues comme un crêpe funèbre sur les
-vaisseaux de la division, on entendait à peine, à de longs intervalles,
-la voix des équipages qui à chaque tintement des cloches glapissantes de
-leur bord, s’élevait pour crier: _Bon quart partout, bon quart!_ Puis le
-bruissement plaintif des vagues, et le sifflement aigu des vents,
-gémissant dans nos manœuvres, répondaient à ce cri lugubre et prolongé.
-
-Nos vaisseaux et nos frégates s’étaient embossés sur leurs ancres.
-L’ordre de se préparer au combat avait été donné dès le soir à bord de
-tous les navires. Personne ne dormait: des rondes fréquentes
-parcouraient la rade, et une vingtaine d’embarcations se rendaient
-lentement des navires à l’estacade et de l’estacade à bord de chacun des
-navires. On s’attendait enfin à quelque funeste événement, et au sombre
-caractère qu’offrait, dans ces momens d’anxiété, la physionomie des
-équipages, on aurait pu, sans superstition, deviner que le sort nous
-réservait quelque grand malheur.
-
-Vers minuit, au souffle de la brise devenue plus forte se mêle un bruit
-affreux, pareil à celui que produit l’ouragan quand il tombe subitement
-sur les flots qu’il semble vouloir comprimer dans leurs vastes limites.
-On croit avoir confusément entendu des cris d’hommes. A l’obscurité
-profonde qui règne autour de nous, succède l’éclat d’un vaste incendie,
-qui, comme une trombe de feu, promène en pirouettant, son brasier
-tournoyant sur la mer étincelante; l’estacade vient d’être rompue et
-cinquante brulôts s’avancent à la lueur des éclairs qui jaillissent déjà
-de leurs bords entr’ouverts par la foudre qu’ils recèlent dans leurs
-flancs... Ils sont sur nous, au milieu de nous! Ils nous abordent, ils
-nous enlacent pour nous embraser et nous faire sauter avec eux dans les
-airs qu’ils ébranlent de leurs épouvantables détonations... Leurs
-vergues garnies de grappins ardens accrochent nos vergues qui
-flamboient, se croisent sur nos têtes, au-dessus de notre pont qui se
-trouve inondé d’une pluie de feu. Leur gréement brûlant se colle à notre
-gréement dans lequel serpentent bientôt les flammes. Nos vaisseaux
-embossés présentent le travers aux autres brulôts qui arrivent sur nous;
-et à demi-portée de pistolet nous lançons sur ces terribles assaillans,
-des volées effroyables qui les coulent ou qui les font sauter le long de
-nos bords... Deux fois _l’Indomptable_, accosté par d’énormes navires
-embrasés, a réussi à se dégager de leur fatale étreinte. Deux fois nos
-premières compagnies d’abordage se sont précipitées dans ces gouffres
-flottans pour éteindre le brasier qui menace de nous dévorer ou pour
-couper les manœuvres qui nous tiennent attachés à la gueule de ces
-cratères sortis du sein des eaux. Notre audace a triomphé:
-_l’Indomptable_ s’est préservé de cette vaste destruction au milieu de
-laquelle deux autres vaisseaux et une frégate ont disparu. L’immensité
-de ces trois épouvantables explosions ne nous a que trop appris le sort
-de nos malheureux compagnons. L’air en a long-temps été bouleversé; la
-mer elle-même s’en est ébranlée jusque dans ses fonds... Il fut, dit-on,
-pour nos glorieuses armées fuyant sur les précipices de glace de la
-Russie, des nuits plus cruelles que toutes ces nuits de terreur et de
-mort où des peuples entiers s’engouffrent dans les entrailles de la
-terre béante. Mais quelle nuit d’horreur pourra jamais être comparée à
-celle que nous passâmes sur la rade infernale de l’île d’Aix!
-
-Nous avions cru, dans l’excès de nos angoisses, nous être fait, pendant
-cette nuit fatale, une idée assez terrible des désastres que nous
-aurions à déplorer le lendemain; mais quand les pâles rayons du jour
-vinrent éclairer cette scène de désolation que nous avaient cachée si
-long-temps les ténèbres, l’affreuse réalité de nos malheurs se trouva
-avoir dépassé encore toutes les terreurs de notre imagination.
-
-Quel spectacle nous offrit l’aurore de la terrible journée que nous
-avions encore à passer! La mer était couverte au loin de débris à moitié
-brûlés et de bordages calcinés; à quelques brasses de nous flottaient
-deux carcasses fumantes; et dans ces squelettes de navires nous
-reconnûmes avec effroi, les restes de deux de nos vaisseaux de ligne.
-Sur les rivages désolés de l’île d’Aix et du continent, un autre
-vaisseau et une frégate avaient fait côte auprès des brulôts que le vent
-et la lame avaient chassés à terre et qui avaient éclaté en touchant le
-fond: entre tous ces débris encore enflammés, le long de ces fantômes de
-bâtimens, erraient des groupes de matelots naufragés. Partout enfin sur
-les flots, au bord des grèves, dans les airs même encore troublés des
-commotions de la nuit, partout l’image de la destruction et l’aspect du
-plus inconcevable bouleversement! Aussi quelle consternation se peignit
-sur tous les visages à la vue de tant de désastres irréparables! et
-lorsqu’après avoir contemplé long-temps cette scène terrible, nos yeux
-abattus se relevèrent pour se porter sur l’escadre anglaise qui
-louvoyait avec impassibilité devant nous, un cri d’indignation et de
-rage s’échappa de nos cœurs irrités pour maudire la déloyauté de nos
-ennemis.
-
-Belle et noble victoire, disions-nous, que viennent de remporter les
-armes britanniques! Au lieu de combattre nos vaisseaux, ils les
-incendient! digne trophée à ajouter à la gloire du bombardement de
-Copenhague! Oh! si jamais nous pouvions prendre notre revanche, qu’ils
-nous paieraient cher la perfidie des brulôts de Rochefort!
-
-Impuissantes clameurs de vengeance, menaces vaines et insensées! Cette
-escadre anglaise, contre laquelle s’élevaient d’aussi unanimes
-imprécations, s’était rapprochée de nous à la faveur de la brise du
-matin pour nous présenter un autre genre de combat que celui qu’elle
-nous avait livré la nuit avec ses brulôts.
-
-Le vaisseau amiral avait tenu bon à son poste, et était parvenu à se
-préserver comme nous et un autre vaisseau de 74, de l’incendie qui
-l’avait menacé pendant plusieurs heures. Malgré l’infériorité du nombre
-et des forces, il nous fallut soutenir avec le jour et à l’ancre,
-l’action qu’allaient nous présenter, sous voiles, les formidables
-bâtimens de la flotte ennemie.
-
-Les Anglais, défilant en ordre sur la vaste rade des Basques, vinrent,
-beaupré sur poupe, nous ranger à portée de fusil. Chaque vaisseau et
-chaque frégate, en nous approchant à cette distance, nous envoyait toute
-sa volée, et puis après avoir reviré de bord, revenait sur sa route pour
-recommencer le même jeu. Nous ripostions de notre mieux à la régularité
-et à la vivacité du feu de nos assaillans, avec l’aide des batteries de
-terre. Mais il nous était trop facile de prévoir l’issue probable de
-cette lutte inégale pour ne pas éprouver un peu de découragement.
-L’engagement cependant se prolongeait sans qu’aucun de nos navires eût
-essuyé de fortes avaries et eût encore songé à abandonner la partie...
-
-Vers onze heures du matin, l’officier chargé des signaux vint prévenir
-notre commandant qu’au-dessus des nuages de fumée qui enveloppaient
-notre petite escadre, il avait cru apercevoir au haut du mât d’artimon
-de l’amiral, le signal qui appelait à l’ordre tous les bâtimens de la
-division...
-
-Aussitôt on demande un aspirant de corvée pour se rendre dans le grand
-canot à bord du général.
-
-Mathias accourt, se présente devant le commandant et plus prompt que
-l’ordre qu’on a eu à peine le temps de lui donner, il saute dans le
-grand canot, armé à la hâte pour la périlleuse corvée.
-
-Le commandant, dès qu’il voit le grand canot débordé du bord, crie au
-porte-voix, à notre ami:
-
-«Monsieur Mathias, faites le plus de tour que vous pourrez, pour ne pas
-vous exposer à être coulé par les boulets de l’ennemi, avant de pouvoir
-vous rendre à bord du général.»
-
-L’intrépide aspirant, debout sur le banc de l’arrière de son
-embarcation, fait signe de la tête et du bras qu’il a compris l’avis du
-commandant; mais au lieu de se détourner de sa route et d’exécuter
-l’ordre de notre chef, nous le voyons couper droit vers le vaisseau
-amiral, et disparaître au milieu de la fumée du combat et sous la grêle
-de boulets qui tombe autour de nous.
-
---C’est bien lui! s’écrient les matelots du gaillard d’arrière qui le
-perdent de vue. C’est le plus brave lapin du bord!
-
-Le commandant, qui dans cet instant était loin de partager l’admiration
-que nous inspirait l’audace imprudente de notre camarade, frappe
-impatiemment du pied sur son banc de quart. Il veut rappeler à bord
-l’aspirant qui vient de lui désobéir si héroïquement. Mais il n’était
-plus temps. La foudre gronde, le vaisseau tonne, et Mathias est déjà
-bien loin.
-
-Son heureuse destinée devait lui épargner la vue du triste spectacle qui
-se préparait pour nous, à bord de _l’Indomptable_.
-
-Deux ou trois boulets nous percent à la flottaison. Le commandant est
-informé, un des premiers, de cette triste circonstance. Il ordonne de
-garnir les pompes; et, au moment où cet ordre va être exécuté sous ses
-yeux, il reçoit à la hanche un éclat d’obus qui le force à s’asseoir sur
-son banc de quart et à ne plus le quitter.
-
-On appelle aussitôt un chirurgien sur le pont pour donner des secours au
-commandant, qui refuse obstinément de se laisser transporter dans le
-faux-pont.
-
-Les officiers, à la nouvelle de la blessure que vient de recevoir notre
-chef, se réunissent sur le gaillard d’arrière. On parle, et l’on parle
-même beaucoup trop en cette conjoncture critique. Un peu de désordre
-commence à se répandre dans les batteries. Le feu se ralentit. Un des
-maîtres, placé sur les passavans, annonce que les pompes qui jouent
-depuis quelque temps, n’ont pu franchir l’eau qui entre dans la cale.
-L’émotion visible qu’éprouve l’état-major se communique à l’équipage.
-Quelques pièces de la batterie de 36 sont abandonnées par l’effet de la
-terreur panique qui se communique de proche en proche. On a parlé
-d’abandonner le vaisseau, sans qu’on puisse savoir celui qui le premier
-a osé faire cette indigne proposition. Quelques officiers, et tous les
-aspirans irrités, menacent, en agitant leurs sabres, d’étendre à leurs
-pieds le premier qui fera un pas pour fuir... Mais leurs menaces sont à
-peine écoutées... Et la peur du danger est plus forte que celle
-qu’inspirent les menaces de nos officiers... On a fui déjà... L’ordre
-même de faire embarquer sans confusion l’équipage dans la chaloupe et
-les canots du bord, est donné... Par qui? Personne n’ose encore nommer
-celui qui l’a donné... Tout le monde se précipite dans les embarcations:
-_l’Indomptable_ va être abandonné en quelques minutes... Le commandant
-blessé est transporté dans son canot, sans qu’il ait la force de
-résister au mouvement général au sein duquel il se trouve entraîné loin
-du poste qu’il a conservé jusque-là malgré sa blessure, loin de son
-poste d’honneur!
-
-Un aspirant seul propose, avant de délaisser le vaisseau, de couper les
-câbles, pour que _l’Indomptable_ puisse au moins être jeté sur les vases
-et échapper aux Anglais... Mais cet avis n’est même pas écouté... La
-terreur parle plus haut que la voix du généreux jeune homme.
-
---Puisqu’il en est ainsi, s’écrie celui-ci avec la plus vive
-exaspération, _l’Indomptable_ ne sera pas sauvé, mais il ne tombera pas
-du moins dans les mains de l’ennemi.
-
-Et, saisissant comme un furieux une mèche enflammée, il s’élance dans la
-batterie basse pour mettre le feu aux poudres...
-
-Mais le maître canonnier, devinant l’intention de l’aspirant, l’arrête
-par le bras et lui dit avec ce sang-froid que quelques hommes
-privilégiés savent seuls conserver au sein des grands événemens: Ne vous
-donnez pas tant de peine, monsieur, l’ordre de noyer les poudres vient
-d’être exécuté...
-
-Il nous fallut fuir alors comme tout le monde, et nos sept ou huit
-embarcations, chargées à couler bas, nous jetèrent sur la plage, bien
-loin de notre pauvre vaisseau qui flottait encore majestueusement, mais
-qui ne tonnait plus et qu’une péniche anglaise, montée de cinq à six
-hommes, aurait pu impunément amariner.
-
-
-
-
-VIII.
-
-L’ASPIRANT DE CORVÉE[10].
-
- [10] Voir la note 7 à la fin de l’ouvrage.
-
-
-Pour retracer ces pénibles incidens de l’abandon de _l’Indomptable_,
-nous avons oublié notre ami Mathias, envoyé comme on sait à bord de
-l’amiral pour recevoir l’ordre que le général avait voulu transmettre à
-tous les commandans de la division. Maintenant c’est à ce brave aspirant
-que nous allons revenir pour effacer, s’il est possible, de notre
-pensée, les émotions douloureuses par lesquelles il nous a fallu passer.
-C’est lui désormais que nous suivrons pas à pas dans la périlleuse
-corvée qu’il s’est chargé de faire, et qui pour un instant l’a éloigné
-de _l’Indomptable_ en lui épargnant le malheur de partager notre fuite.
-Oh! combien, me disais-je en songeant à lui, combien eût souffert son
-âme impétueuse si, réduit comme nous à abandonner notre vaisseau, il
-avait eu à dévorer la honte dont nous nous sommes couverts! Le ciel a
-voulu sans doute lui épargner tant d’humiliation; et si, comme nous
-avons lieu de le redouter, il a péri, en se rendant avec sa frêle
-embarcation à bord du général, il aura trouvé du moins, dans
-l’accomplissement de son devoir, une mort glorieuse cent fois préférable
-à l’existence que nous avons conservée en abandonnant notre poste.
-
-La Providence avait ménagé à notre ami un sort moins rigoureux que celui
-que son intrépidité devait lui faire courir. Au lieu de rencontrer le
-trépas dans les dangers qu’affrontait son audace, il lui était réservé
-de recueillir quelque gloire au sein de ces dangers; et lui seul, dans
-cette journée de fautes, de faiblesses et de désastres, devait, enfant
-nouvellement jeté dans l’arène des combats, devenir un héros, lorsque
-tant de vieux guerriers étaient redevenus de timides enfans.
-
-Une heure environ après avoir réussi à se rendre à bord du vaisseau
-amiral, Mathias avait reçu l’ordre cacheté que le général destinait aux
-navires de la division. Cet ordre important prescrivait à chaque
-commandant, de n’abandonner son vaisseau qu’à la dernière extrémité.
-Mathias, porteur du précieux paquet que lui avait remis le chef
-d’état-major de l’armée, avait demandé plusieurs fois la permission de
-retourner à bord de _l’Indomptable_; mais, pendant son séjour à bord de
-l’amiral, le feu entre l’escadre anglaise et nous était devenu si vif,
-que l’amiral n’avait pas cru devoir laisser partir les canots de corvée.
-Ce ne fut que lorsque la canonnade se fut un peu ralentie qu’il
-consentit à voir notre grand canot s’éloigner de son bord.
-
-Le trajet qu’avait à faire pour la seconde fois notre ami Mathias,
-n’était pas long; mais on concevra sans peine qu’il devait être aussi
-périlleux que difficile, pour peu que l’on se représente fidèlement les
-circonstances au milieu desquelles il fallait l’effectuer.
-
-Une grêle de mitraille tombait de toutes parts, et sur la surface des
-flots criblés, pour ainsi dire, par une nuée continuelle de boulets et
-de biscaïens, s’étendait une traînée immense de fumée qui permettait à
-peine d’apercevoir, au-dessus de l’atmosphère de soufre et de salpêtre
-que la lueur de chaque coup de canon semblait embraser, l’extrémité de
-la mâture des vaisseaux les plus élevés sur l’eau.
-
-Malgré l’audace et la difficulté de sa seconde tentative, notre aspirant
-de corvée fait ramer ses gens vers l’endroit où il suppose qu’est
-toujours mouillé _l’Indomptable_. Les canotiers, dociles à la voix de
-leur jeune et valeureux chef, nagent avec un courage qu’irrite et que
-soutient le bon exemple qu’ils reçoivent de lui. Au bout d’une
-demi-heure de recherches et d’efforts, Mathias, perché debout sur le
-banc de l’arrière, s’écrie: «_Voilà le vaisseau! Avant, mes fils!...
-Encore trois coups d’aviron, et nous sommes à bord._» Déjà le patron du
-canot aperçoit le large pavillon qui flottait encore sur la poupe de
-_l’Indomptable_ que nous venions de quitter... de déserter peut-être!...
-
-Mathias n’a pas trompé ses canotiers: en trois bons coups d’aviron, le
-canot qu’il monte élonge le vaisseau; mais, au grand étonnement de
-l’aspirant et de tous ses gens, personne ne se présente pour leur
-élonger une amarre... Pas une seule voix n’a répondu à leurs cris de
-joie.
-
-Surpris, déconcerté de cette immobilité étrange et du silence qu’il
-remarque, Mathias grimpe, avec la vivacité de l’éclair, l’escalier de
-tribord: son patron et ses dix-neuf hommes le suivent. Ils sont sur le
-pont du vaisseau; et ce pont, encore ensanglanté, est désert! Ils
-descendent et courent dans les batteries, et rien, personne dans ces
-batteries, rien que quelques cadavres qu’on n’a pas eu le temps de jeter
-à la mer. Ils visitent avec effroi le faux-pont, la cale y toutes les
-chambres... Personne! des morts seulement, et pas une seule voix qui
-réponde à leurs voix inquiètes. Plus de doute pour eux, le vaisseau
-vient d’être abandonné; et ce qui achève de les confirmer dans cette
-pénible certitude, c’est qu’aucune embarcation n’est restée à bord!
-
---Ils se seront sauvés en double! s’écrie le patron.
-
---Oui, lui répond avec douleur l’aspirant, ils se sont sauvés; mais
-c’est à nous, mes amis, de sauver le vaisseau.
-
---En ce cas, monsieur, nous n’avons pas de temps à perdre, car voilà,
-répond le patron, des péniches anglaises qui arrivent pour nous
-travailler sur le casaquin.
-
-Et, en disant ces mots, le patron montre effectivement à Mathias trois
-embarcations anglaises qui s’avancent et qui ne sont plus qu’à quelques
-brasses de _l’Indomptable_.
-
-Par l’effet d’un mouvement purement instinctif, l’aspirant et ses braves
-canotiers sautent tous ensemble sur les caronades du gaillard d’avant...
-O bonheur inespéré! ces caronades sont encore chargées; elles sont
-prêtes à faire feu... Une mèche allumée, s’écrie Mathias, vite, vite une
-mèche allumée!... Le patron accourt avec un bout de mèche à la main: la
-première caronade est pointée: elle part; elle gronde et va foudroyer la
-péniche anglaise qui s’est avancée en tête des autres péniches... Un
-second coup aussi heureux, succède au premier. Toutes les pièces font
-feu l’une après l’autre, et au bout de quelques minutes, les péniches
-fracassées ou à moitié coulées, s’éloignent en désordre dans le
-tourbillon de fumée au milieu duquel elles semblent s’être englouties
-sur l’avant même du vaisseau sauvé par ce miracle!
-
-_Vive l’empereur! vive l’empereur!_ s’écrient les vingt-et-un braves
-tout surpris, tout émerveillés de leur inconcevable victoire! Ils rient,
-ils pleurent de joie comme des fous ou comme des enfans en s’embrassant
-avec délire, en courant pêle-mêle sur le pont de _l’Indomptable_, dont
-ils se sont rendus maîtres et qu’ils ont reconquis, sans pouvoir
-s’expliquer encore l’événement qui de chacun d’eux vient de faire non
-pas un fou, non pas un enfant, mais un héros!
-
-L’aspirant Mathias fut le premier à revenir de l’ivresse passagère de ce
-triomphe inespéré. La fortune, qui jusque-là l’avait si bien inspiré, ne
-devait pas l’abandonner au moment de couronner l’œuvre importante vers
-laquelle elle semblait l’avoir conduit, comme par la main. C’est trop
-peu, se dit-il en lui-même, d’avoir montré jusqu’ici cette bravoure
-qu’il est presque toujours si facile d’avoir dans les occasions où il
-faut se dévouer. C’est du sang-froid maintenant que j’attends de moi, et
-j’en aurai, ou que le ciel tombe plutôt en grand sur moi! Et affermi par
-l’imminence même du péril, dans cette noble résolution, il rassemble
-autour de lui ses intrépides compagnons de gloire, et il leur dit avec
-ce calme que lui seul pouvait s’être imposé dans cette solennelle
-conjoncture:
-
---Mes enfans, savez-vous maintenant ce qu’il nous faut faire?
-
---Ma foi non, pas encore, monsieur Mathias, lui répondent ses hommes
-tout haletans, mais nous ferons ce que vous voudrez.
-
---Eh bien! il faut couper nos câbles, hisser un foc et étarquer un
-hunier si nous le pouvons, et avec la brise qui porte en côte, aller
-échouer le vaisseau sur les vases de la Charente!
-
---Vous croyez, monsieur Mathias?
-
---Si je le crois! Mais c’est le seul moyen que nous ayons d’échapper à
-l’Anglais et de sauver _l’Indomptable_.
-
---Oui, c’est votre idée? Eh bien, soit! Coupons nos câbles, enfans, et
-hissons le grand foc: tout est payé, puisque c’est notre brave
-_commandant du moment_ qui nous le dit[11].
-
- [11] Lorsqu’au départ d’un navire, on hisse le grand foc, les matelots
- disent que _toutes les dettes sont payées_. C’est un mot devenu
- proverbe dans la marine.
-
-Et aussitôt à grands coups de hache, les deux câbles qui tenaient encore
-_l’Indomptable_ amarré sur le fond, sont tranchés sur les bittes. On
-saute sur la drisse du grand-foc qui s’élève sur sa _draye_ en livrant
-sa surface triangulaire au vent qui enfle et qui secoue violemment ses
-mouvantes ralingues. Le lourd vaisseau dérivant avec la lame qui le
-pousse par le bossoir de tribord, abat lentement en cédant à l’impulsion
-de la brise. Mathias et son patron se placent à la roue du gouvernail.
-Les hommes qui ont hissé et bordé le foc, s’élancent ensuite dans les
-haubans de misaine pour courir sur la petite vergue de hune et larguer
-le petit hunier sur ses cargues... Une frégate anglaise, en remarquant
-sans doute cet appareillage exécuté avec une si visible difficulté à
-bord de _l’Indomptable_, s’approche du vaisseau qui fuit et elle lui
-envoie une volée en poupe. Les boulets sifflent aux oreilles de
-l’intrépide aspirant et de son patron; ils percent à jour la voile que
-les matelots perchés sur la vergue de hune ont réussi à déferler; mais
-qu’importe, _l’Indomptable_ poussé vent arrière échappe, en fuyant sur
-la lame, à la chasse tardive de l’escadre anglaise, et long-temps avant
-que son faible et vaillant équipage soit parvenu à établir son petit
-hunier, il s’échoue, hors désormais de toute dangereuse atteinte, sur
-les bords de la Charente, en s’enfonçant jusqu’aux préceintes dans la
-vase molle de ce rivage hospitalier...
-
-On se figurerait difficilement, en lisant ces détails aujourd’hui si
-froids sur le papier, le bouleversement d’idées dans lequel nous jeta
-l’arrivée si inattendue de notre vaisseau, nous qui depuis plus de deux
-heures, errans sur la côte, avions eu sans cesse nos yeux fixés sur le
-navire qu’un moment de faiblesse et de confusion nous avait conduits à
-abandonner!
-
-Aucun des principaux incidens du drame qui venait de se passer sur la
-rade de l’île d’Aix n’avait échappé à notre attention, depuis notre
-fatal débarquement à terre. Nous avions vu _l’Indomptable_ repousser à
-coups de caronades les embarcations anglaises qui étaient venues pour
-l’amariner. Nous avions vu encore, lorsque par intervalle le vent
-chassait au loin la fumée dont les flots étaient couverts, le grand foc
-de notre vaisseau s’élever sur sa drisse, et nous avions entendu les
-battemens redoublés de ce foc retentir à nos oreilles... Mais personne
-parmi nous ne pouvait encore deviner quels étaient les hommes qui
-avaient osé s’emparer, après notre fuite, du bâtiment que nous avions en
-quelque sorte livré à l’ennemi. Tout le monde était bien loin de
-supposer alors que Mathias, à qui l’on ne pensait déjà plus, eût tenté,
-avec l’équipage de son grand canot seulement, une manœuvre aussi hardie;
-et nous nous perdions en conjectures sur la nature surprenante de cet
-événement extraordinaire, lorsque _l’Indomptable_ vint s’envaser vers
-l’endroit même de la côte où nous nous trouvions encore réunis.
-
-Notre malheureux commandant, assis sur le sable dans l’état déplorable
-où l’avaient jeté les souffrances que lui faisait éprouver sa blessure
-se cacha le visage de ses deux mains à la vue de son vaisseau revenant,
-sans lui, s’échouer à l’entrée du port...
-
-Nous ne tardâmes pas à acquérir la connaissance des faits dont nous
-n’avions pu encore pénétrer le mystère.
-
-Un des canots de _l’Indomptable_, celui dans lequel j’étais venu à
-terre, se trouvait amarré sur le rivage. Quelques matelots et deux ou
-trois de nos confrères s’y précipitèrent, et je partis avec pour aller à
-bord de notre vaisseau, à bord de ce cher navire qui venait de nous être
-si miraculeusement rendu... Le premier je m’élance, en abordant, sur
-l’escalier de tribord, entraîné je crois par un vague instinct d’amitié
-qui me pousse à devancer mes autres collègues... Qui aperçois-je en
-montant sur le pont? Mathias, mon brave, mon glorieux camarade
-Mathias!... A cet aspect inattendu je ne pus retenir un cri d’étonnement
-et d’admiration... Quoi! lui dis-je, encore toi?
-
---Eh mon Dieu! oui, encore moi et toujours moi, me répondit-il en me
-serrant étroitement dans ses bras. Ne faut-il pas que les amis se
-retrouvent, et que quelqu’un se charge de sauver les vaisseaux de l’état
-que vous abandonnez vous autres comme une vieille paire de souliers!
-
-La conversation entre notre camarade et nous roula pendant une
-demi-heure sur le ton d’enjouement qu’il semblait avoir voulu lui donner
-en nous parlant comme il venait de le faire. Il nous raconta tout
-naïvement son aventure, et nous lui apprîmes comme nous le pûmes les
-détails de notre fuite, de cette fuite humiliante qu’il venait de
-réparer si courageusement.
-
-Il fallut lui dire aussi un mot de notre commandant, mais, au nom de
-notre chef, la figure de Mathias prenant une expression de mauvaise
-humeur qui nous révélait assez le sentiment qu’il éprouvait, me fit trop
-bien deviner sa pensée pour que je continuasse à m’entretenir de lui.
-
---Il s’est sauvé! s’écria-t-il plusieurs fois avec agitation, il s’est
-sauvé!
-
---Oui, mon ami, c’est vrai, mais il était blessé.
-
---Il était blessé, à la bonne heure; mais il était encore vivant!
-
---C’est toi maintenant qui vas disposer de son sort et de sa vie...
-
---Et lui ne tenait-il pas dans ses mains le sort d’un vaisseau de ligne?
-Édouard, tu me connais et tu sais assez que je suis incapable d’un acte
-cruel ou vil; mais je te promets ici que, pour peu qu’il existe des lois
-justes et que je puisse faire punir la faiblesse qui vient d’imprimer
-une tache si fatale à notre pavillon, je serai sans pitié pour ceux qui
-ont été sans énergie... Mais assez causé là-dessus pour le moment...
-Dites donc, vous autres, voulez-vous prendre un fin verre de schnick à
-bord du vaisseau de ligne dont j’ai l’honneur d’être encore le
-commandant?
-
-L’exaltation des idées que s’était formées notre jeune camarade sur le
-point d’honneur militaire venait d’éclater dans ce peu de mots; je
-sentis qu’il eût été inutile d’essayer, en cet instant, de le faire
-revenir sur la sévérité d’une opinion que ne justifiait encore que trop
-le déplorable spectacle des événemens que nous avions encore sous les
-yeux.
-
-Nous engageâmes vers le soir notre collègue à venir à terre avec nous
-pour nous rendre ensuite à Rochefort; mais il s’y refusa nettement en
-nous disant qu’il ne quitterait le bord que lorsque des ordres
-supérieurs le forceraient à céder à un autre le commandement du
-vaisseau, et que jusque-là il défendrait à qui que ce fût de l’ancien
-équipage de _l’Indomptable_, de mettre le pied sur le pont du bâtiment
-que lui seul avait su arracher à l’ennemi. Il daigna toutefois nous
-assurer avec bonté, que nous nous trouvions exceptés de cette consigne
-rigoureuse, et que nous lui ferions toujours plaisir quand il nous
-plairait de lui rendre visite. Satisfaits de cette marque d’amitié nous
-prîmes congé du nouveau commandant de _l’Indomptable_, pour rejoindre
-nos compagnons d’infortune et leur raconter ce que nous venions
-d’apprendre de la bouche même de notre ami Mathias.
-
-
-
-
-IX.
-
-ROCHEFORT[12].
-
- [12] Voir la note 7 à la fin de l’ouvrage.
-
-
-A notre arrivée à Rochefort, nous trouvâmes tout le pays déjà rempli du
-bruit de notre aventure, et tout ému du récit de l’événement
-extraordinaire qui l’avait suivie. Cette voix publique, qui se prononce
-avec une égale effervescence pour le mal et pour le bien, accusait la
-faiblesse de notre commandant, et portait aux nues le dévouement de
-l’aspirant qui venait de sauver _l’Indomptable_. Chacun nous arrêtait
-dans les rues, nous questionnait avec empressement pour nous demander le
-nom du jeune héros. Tout le monde voulait le voir, lui parler, lui
-toucher la main, le presser dans ses bras... Ah! pourquoi notre ami ne
-se trouvait-il pas là, pour jouir de l’enthousiasme passager qu’avait
-fait naître sa belle action? C’eût été son jour de triomphe, à lui qui
-ne devait n’en avoir qu’un seul dans sa vie!
-
-Le préfet maritime de ce port, informé le premier des détails de
-l’événement qui nous avait conduits devant lui, s’empressa d’ordonner
-que notre commandant fût placé dans une des salles particulières de
-l’hôpital militaire, et qu’on le gardât à vue pendant le traitement de
-sa blessure, sans qu’il lui fût permis de communiquer avec personne.
-
-La rigueur de cet ordre nous consterna. C’était une arrestation; et ce
-fut alors seulement que nous pûmes apprécier, plus justement que nous ne
-l’avions encore fait, la gravité de la situation dans laquelle notre
-ancien chef allait se trouver placé.
-
-On envoya dès le soir même une nombreuse corvée des matelots du port,
-pour ramener dans l’arsenal, sous le commandement d’un officier
-d’état-major, _l’Indomptable_, qui avait dû flotter à la pleine mer, sur
-les vases où nous l’avions vu s’échouer.
-
-Le lendemain, en effet, nous vîmes arriver sur la Charente, notre
-malheureux vaisseau. Son état de délabrement, causé par le feu qu’il
-avait essuyé, aurait dû inspirer peut-être quelque pitié pour nous, à
-cette population qui encombrait les abords de l’arsenal. Mais les
-curieux ne laissaient échapper que des mots accusateurs contre le
-commandant, ou quelques paroles bienveillantes à la louange de Mathias.
-
-Quant à notre brave ami, bien moins enivré de l’admiration fugitive dont
-il était l’objet, que satisfait d’avoir rempli son devoir, il sauta
-gaîment à terre en nous apercevant; et, venant à nous avec bonhomie et
-simplicité, il nous dit: Chers camarades, je viens d’être démonté du
-commandement que m’avait donné le sort des combats. Voilà ce que c’est!
-nous ne sommes quelque chose que pendant que le feu dure: une fois que
-les boulets ne ronflent plus, notre gloire s’évanouit avec la poudre qui
-flamboie, fume et s’éteint.
-
---Nous apprîmes à Mathias l’arrestation du commandant, et il se tut...
-Un des aspirans de la majorité vint l’informer que le préfet maritime
-voulait lui parler, et il nous quitta pour aller, nous dit-il, frotter
-sa grandeur déchue contre une grandeur encore debout.
-
-En nous promenant dans la ville quelques jours après notre arrivée, nous
-remarquâmes, un beau matin, sur les portes de la préfecture maritime,
-une affiche nouvellement collée, et devant laquelle tous les passans
-s’étaient arrêtés... Nous nous glissons au milieu de la foule pour voir
-et pour lire... C’était une dépêche télégraphique, signée de
-l’empereur... Les premiers mots qui nous frappèrent nous apprirent assez
-le motif de cette dépêche, que nous eûmes à peine la force d’achever:
-
- «Le commandant du vaisseau _l’Indomptable_ sera jugé par un conseil de
- guerre, pour avoir abandonné, en face de l’ennemi, le bâtiment qui
- avait été confié à son honneur.
-
- »_Signé_: NAPOLÉON.
-
- »Pour copie conforme:
-
- »Le ministre de la marine et des colonies,
-
- »_Signé_: DECRÈS.»
-
-En détournant nos regards de cette fatale affiche, nous les reportâmes
-sur les traits de Mathias; sa figure n’exprimait ni étonnement ni pitié;
-nous lui parlâmes de la dépêche, et il nous tourna le dos.
-
-Cependant, le conseil qui devait prononcer bientôt sur le sort du
-commandant, avait été composé. Un contre-amiral, connu pour la sévérité
-de son caractère, le présidait. Les autres membres de ce jury redoutable
-paraissaient avoir été choisis parmi les officiels les moins disposés à
-pardonner le crime militaire qui allait amener devant eux notre
-infortuné supérieur.
-
-Dans une aussi déplorable conjoncture, les officiers de notre bord et
-les amis de l’accusé cherchèrent à intéresser en sa faveur le témoin
-dont la déposition pouvait absoudre ou perdre le prévenu. Mais on
-connaissait trop bien le genre d’humeur de Mathias pour essayer de
-changer la résolution qu’on lui supposait, au moyen de quelques
-cajoleries ou de quelques flatteuses promesses. Pour aller à lui par le
-seul sentiment auquel on le croyait accessible, on vint me trouver. «Il
-s’agit, me dit-on, de sauver un vieux et honorable officier dont vous
-avez admiré le courage dans une noble circonstance, et dont vous avez dû
-excuser la faiblesse dans un moment d’effroi général. Vous êtes l’ami de
-M. Mathias: il écoutera votre voix mieux que la nôtre, et il fera à
-votre prière ce qu’il refuserait à nos instances. Parlez-lui, parlez-lui
-au nom de votre amitié et de l’humanité. Les amis et la famille de votre
-ancien commandant n’espèrent plus qu’en vous.»
-
-Quelque délicate que me parût être la négociation qu’on me suppliait
-d’entamer avec mon jeune camarade, je me chargeai de tout, par élan de
-générosité d’abord, et par un peu d’orgueil humain ensuite, bien aise
-que j’étais, je l’avouerai, d’essayer, dans une circonstance aussi
-importante, l’influence que je pourrais exercer sur l’esprit de mon
-collègue devenu presque un grand personnage, pour quelques jours au
-moins.
-
-A l’âge que nous avions tous deux, et dans la profession pour laquelle
-nous avions été élevés, on connaît peu l’usage des formes diplomatiques
-et l’emploi des circonlocutions parlementaires. Je jugeai à propos
-d’aborder franchement la question avec mon intime, et je lui demandai:
-
---Que prétends-tu dire, Mathias, devant le conseil de guerre?
-
---Mais, me répondit-il... je dirai, ma foi,... je dirai ce qu’il me
-plaira!
-
---Mais sais-tu ce que diront les hommes de l’équipage, qui étaient avec
-toi, quand tu as sauvé le vaisseau?
-
---Parbleu, ils diront ce que j’aurai dit!
-
---Tu le crois?
-
---J’en mettrais ma main au feu. Tu ne sais donc pas l’empire qu’on peut
-exercer sur des hommes que l’on a conduits courageusement au feu? Ah!
-c’est chez ces braves gens-là, mon ami, que l’on trouve du noble et vrai
-dévouement. Il n’y en a pas un parmi eux qui ne se fît tuer pour moi et
-qui ne se fasse gloire de penser et d’agir comme je penserai et comme
-j’agirai. C’est là que l’on trouve de la générosité de cœur et de la
-grandeur de sentiment; et tandis qu’aujourd’hui ces chefs orgueilleux
-dont j’ai humilié l’esprit de corps, commencent à m’en vouloir au fond
-de l’âme, pour une belle action qu’ils sont forcés d’applaudir tout
-haut, je ne rencontre de sympathie réelle que parmi ces valeureux
-matelots à la tête desquels je me suis élancé dans un trop court moment
-de péril et de gloire... Quel dommage que le danger n’ait pas duré plus
-long-temps et que mon rôle ait sitôt fini... A présent je ne recueille
-que des dégoûts pour prix de mon dévouement, et je ne vois plus qu’un
-malheureux à faire punir par des ambitieux qui ont déjà méconnu mes
-services, et qui tout en frappant l’infortuné, me sauront mauvais gré de
-ma franchise et de ma fermeté.
-
---Et c’est cependant cet infortuné que tu feras peut-être sacrifier!
-
---Écoute donc; là-dessus, mon ami, je sais ce que j’ai à faire, et pour
-peu que tu tiennes à ne pas me désobliger, tu ne me parleras plus de
-cela. Dans ta position tu agis, je veux bien le croire, comme j’agirais
-peut-être à ta place. Mais dans la mienne tu ferais, sans aucun doute,
-ce que demain tu me verras faire, car c’est demain que le procès se
-jugera. Ainsi, plus d’entretien semblable entre nous sur ce qui touche à
-ce qu’on appelle, je crois, le for intérieur de la conscience. Quand je
-dis cependant plus d’entretien semblable, j’excepte de mon interdiction
-tout ce qui peut avoir rapport à la platitude et au vil égoïsme des
-hommes en place. Oh! pour ceux-là, tu peux en parler tout à l’aise, si
-bon te semble, et je me sentirai toujours disposé à faire chorus avec
-toi... Mais quant à ce déplorable procès, silence encore!... J’en suis
-trop dégoûté, trop fatigué, trop affligé peut-être, pour vouloir en
-entendre un mot, une syllabe, une seule lettre encore!
-
---Changeons donc notre barre en conséquence et gouvernons ensemble sur
-une autre aire de vent.
-
-J’étais sans doute encore fort novice dans l’art difficile de lire dans
-le cœur des hommes; mais il est des choses qu’à tout âge on devine par
-instinct beaucoup plus que par expérience ou par habitude. Ce que venait
-de me dire mon jeune ami, dans un moment où il croyait m’avoir caché le
-sentiment qui l’affectait le plus vivement, m’avait révélé l’état
-d’agitation de son âme et le motif trop légitime du dégoût qu’il
-éprouvait avec toute l’impétuosité de son caractère. Accueilli comme un
-héros le premier jour de son arrivée à Rochefort, remarqué avec moins de
-bienveillance le lendemain, et un peu plus tard regardé comme ayant
-donné par son acte de dévouement, un exemple dangereux pour la
-discipline militaire, notre brave camarade avait subi, en quelques
-heures seulement, ces cruelles vicissitudes par lesquelles passent trop
-souvent les hommes qui ont eu le malheur de se faire trop tôt remarquer
-du vulgaire des autres hommes.
-
-Avec plus d’adresse et de persistance que je n’en avais mis à sonder la
-disposition d’esprit dans laquelle j’avais trouvé Mathias, il m’eût été
-facile peut-être d’ébranler la résolution dont j’avais essayé de
-triompher. Mais il s’était exprimé avec moi, son meilleur ami, d’une
-manière qui me laissait en apparence si peu d’espoir de changer sa
-détermination, que je crus avoir fait humainement auprès de lui tout ce
-que je pouvais me permettre de tenter dans l’intérêt de notre pauvre
-commandant; et lorsque, tout démonté du peu de succès de ma démarche, je
-revis les personnes qui avaient placé en moi leurs dernières espérances,
-je ne sus leur dire que ces seuls mots:
-
-«Tout est perdu. Il s’est montré inflexible et il dira la vérité.»
-
-La vérité, c’était la mort de l’accusé!
-
-
-
-
-X.
-
-UN CONSEIL DE GUERRE[13].
-
- [13] Voir la note 8 à la fin de l’ouvrage.
-
-
-Dans l’arsenal de la marine de Rochefort, il existait une vieille salle,
-vaste, lugubre et depuis long-temps abandonnée. C’était le local qu’on
-avait choisi, et que l’on avait disposé pour la séance solennelle du
-conseil de guerre.
-
-Dès la veille du jour où devait siéger la cour martiale, les murs
-délabrés de la vieille salle avaient été cachés sous les longues
-draperies d’une série de pavillons. De larges tapis bleus d’embarcation,
-parsemés d’N impériales découpées en drap jaune, avaient été étendus
-avec un certain luxe sur les siéges réservés aux juges et aux officiers
-supérieurs qui se proposaient d’assister à cette affaire mémorable.
-Tout, dans ce sanctuaire improvisé de la justice militaire, semblait
-rappeler la gravité de la cause que l’on allait juger, et l’étrangeté
-même de ce lieu, si long-temps oublié dans un des coins de l’arsenal,
-paraissait indiquer à tous les yeux le peu d’occasions qu’on avait eu
-jusque-là d’exercer la sévérité des lois maritimes.
-
-Le matin même du jour fatal, un piquet de canonniers de marine, commandé
-par un capitaine d’artillerie, s’était emparé des abords de la salle de
-justice. A neuf heures précises, le contre-amiral chargé de présider le
-conseil passe devant le détachement qui lui présente les armes, et il va
-prendre place entre les sept officiers appelés, en vertu du décret
-impérial, au triste honneur de juger un de leurs plus vieux camarades.
-
-Le secrétaire se tint debout pendant l’installation de ce tribunal
-institué la veille, et qui résignera ses fonctions après le jugement
-qu’il aura prononcé dans les vingt-quatre heures. Le livre des lois est
-déposé par la main de ce secrétaire sur la table qu’on a placée devant
-lui, et c’est de ce livre redoutable que sortira, avant qu’on ne le
-referme, la vie ou la mort de l’accusé, un arrêt d’infamie ou une
-éclatante réparation d’honneur.
-
-Le président annonce que la séance est ouverte. Le détachement de
-service met alors l’arme au pied, et les soldats de marine restent
-immobiles, impassibles comme les juges qui prononceront bientôt la
-condamnation, que ces soldats seront peut-être chargés d’exécuter.
-
-La multitude, contenue depuis plusieurs heures dans les couloirs,
-encombre, au signal qui vient d’être donné à son avidité, l’espace qu’on
-lui abandonne dans la salle. De jeunes femmes au maintien élégant, à la
-toilette brillante, se précipitent sur les bancs, où tout un peuple de
-curieux s’est déjà entassé avec un vague instinct de plaisir; et la
-préoccupation de l’assemblée est telle en ce moment, qu’on remarque à
-peine toutes ces jolies figures sur lesquelles se peint l’ardente soif
-des fortes émotions, et toutes ces parures éblouissantes qui, en ce jour
-de deuil d’un accusé, contrastent pourtant si puissamment avec
-l’appareil austère des armes, le spectacle encore plus imposant de la
-justice maritime.
-
-On a ordonné déjà d’amener l’accusé devant les juges.
-
-Un vieillard souffrant, amaigri, que recouvre un uniforme de capitaine
-de frégate, se traîne avec peine, avec effort, sur le parquet de
-l’enceinte qu’on vient de lui ouvrir. L’avocat qu’il a choisi pour son
-défenseur lui offre le bras pour appuyer sa marche chancelante. Huit
-soldats d’artillerie accompagnent lentement le vieillard jusqu’au pied
-du tribunal, et le cachent au milieu d’eux, moins pour l’escorter sans
-doute avec défiance dans ce pénible trajet, que pour le dérober
-peut-être, pendant un instant encore, aux regards importuns qui
-cherchent à trouver, à saisir sur ses traits abattus, l’indice ou la
-trace d’un sentiment de crainte, d’espérance, de résolution ou de
-terreur.
-
-Ce vieillard blessé, malade, désespéré, vous l’avez déjà deviné, c’est
-l’ancien commandant de _l’Indomptable_.
-
-Le capitaine d’artillerie, chargé de la police de l’audience sous les
-ordres du président, se dirige vers l’accusé, il s’arrête devant lui et
-lui demande son épée.
-
-L’officier, dont la main a reçu cette arme, la dépose sur le tribunal
-comme un gage de l’équité de l’arrêt qui va être rendu.
-
-Désormais c’est un jugement qui va séparer l’accusé de cette épée dont
-il ne s’est défait qu’avec douleur, qu’avec désespoir. Cette arme lui
-sera-t-elle restituée jamais, ou sera-t-elle brisée honteusement à ses
-pieds au moment d’une exécution terrible? Voilà ce que se demandent avec
-anxiété ceux qui attachent leurs regards sur cette épée, symbole
-éloquent de l’honneur, dans un jour de justice où la voix sévère de neuf
-juges militaires va rendre une sentence dictée par l’honneur.
-
-Le secrétaire du conseil se lève. Il va lire l’acte d’accusation. Il
-lit... Chacune de ses paroles tombe comme un poids accablant sur la tête
-affaissée du prévenu dont la contenance est morne, dont les yeux restent
-attachés sur le parquet de la salle, la seule chose que l’infortuné ose
-encore regarder!
-
-Les faits qui se succèdent dans ce long rapport sont effrayans... Le
-commandant a abandonné son vaisseau au milieu d’un combat qu’il pouvait
-encore soutenir avec avantage. La blessure qu’il avait reçue dans
-l’action n’a pu servir à excuser sa fuite; car elle n’avait pas même
-forcé le blessé à quitter son banc de quart, lorsque le désordre le plus
-inconcevable s’est répandu dans l’équipage que son exemple devait
-retenir au poste de l’honneur. Le danger était même si peu pressant et
-la nécessité de l’abandon si peu démontrée, que plus d’une heure après
-cet acte funeste, un jeune aspirant aidé seulement de vingt hommes a su
-arracher _l’Indomptable_ aux embarcations anglaises qui venaient pour
-s’en emparer, comme d’un bâtiment délaissé honteusement par six cents
-marins dont le devoir était de le défendre jusqu’au dernier soupir...
-Mais cet abandon inconcevable a été consommé sous le pavillon auquel la
-justice doit le châtiment du commandant coupable qui n’a pas craint de
-déserter son poste. C’est aux lois militaires à prononcer sur le cas
-inouï qu’elles ont prévu dans leur sagesse, et qui jusque-là cependant
-était resté sans exemple dans la marine française... Les juges sont là,
-l’accusé est devant eux, et le pays attend un arrêt mémorable!
-
-La pénible lecture est achevée. Le président laisse s’écouler quelques
-instans avant d’interroger le prévenu. Au moment où il prend la parole
-pour remplir cette formalité, un bruit extraordinaire se fait entendre
-sur le pavé des cours extérieures. C’était le bruit des chaînes que
-traînaient des forçats employés dans le port, en se rendant à leurs
-travaux. Cet incident, si peu remarquable dans les jours ordinaires,
-sembla produire en ce moment l’impression la plus étrange sur tous les
-assistans... On vit l’accusé frémir en prêtant l’oreille au
-retentissement des fers des condamnés, sur la pierre sonore, et il ne
-parut se calmer un peu que lorsque l’ordre de faire éloigner les forçats
-du lieu de la séance, fut donné aux sentinelles posées à l’entrée de la
-cour martiale.
-
-Le commandant, interrogé sur son âge, le lieu de sa naissance et son
-grade, fit vainement des efforts pour se tenir debout auprès du fauteuil
-qu’on avait placé pour lui en face du tribunal. Son état de souffrance
-et de faiblesse était tel, qu’il ne put quitter son siége.
-
---Accusé, lui dit le président, vous venez d’entendre les charges qui
-s’élèvent contre vous. Qu’avez-vous à répondre? La parole vous est
-accordée et le conseil est disposé à vous entendre...
-
---Hélas, messieurs! répondit le prévenu en balbutiant et d’un air
-découragé: il me serait impossible de vous dire ce que j’éprouve en ce
-moment... Tout ce qu’on vient de lire semblerait m’accuser de faiblesse
-et de lâcheté; et si vous pouviez vous faire une idée de ce qui se passe
-en moi à l’instant où je vous parle, vous verriez cependant que je ne
-suis pas un lâche... Le malheur m’a accablé, voilà tout... A ma place
-chacun de vous peut-être, de vous qui allez me juger, aurait été
-entraîné, comme je l’ai été malgré moi, malgré ma résolution... C’est là
-tout ce que je puis vous dire... Mon défenseur que voilà a pu mieux que
-tout autre sonder dans le fond de mon âme. Je lui ai raconté la chose
-comme elle s’est passée... N’est-ce pas, monsieur l’avocat, que vous
-jureriez devant Dieu à présent, que j’ai dit la vérité!... C’est à vous
-d’ailleurs que j’ai remis le soin de parler pour moi à la justice, et de
-prêter l’appui de votre parole à un malheureux officier qui n’a plus en
-lui assez de force pour se défendre comme il voudrait... Mais, messieurs
-les juges, puisque je n’ai pas eu le bonheur de mourir de la blessure
-qui me tient cloué sur ce fauteuil, je vous prie, je vous supplie d’une
-chose, c’est, dans le cas où vous croiriez devoir me déclarer coupable,
-de me condamner plutôt à être fusillé, qu’à une peine déshonorante qui
-m’effraie mille fois plus que la mort... C’est une grâce que je vous
-demande à genoux, au nom du corps dont je fais encore partie, au nom de
-ma famille, au nom de tous mes anciens camarades. Oh! faites-moi
-exécuter si vous pensez en conscience que je l’aie mérité, mais pas de
-déshonneur pour mes cheveux blancs, pas de honte pour ces épaulettes que
-j’ai portées avec gloire pendant vingt ans... Oh! non, pas d’infamie
-surtout pour ma malheureuse famille! En allant à la mort, je pourrai du
-moins vous prouver que je ne suis pas un lâche... O mon Dieu, mon Dieu!
-moi couvert de cicatrices, un lâche...! Où sont donc tous ceux auprès
-desquels j’ai combattu bravement dans plus de vingt affaires! où
-sont-ils, pour souffrir que l’on me traite ainsi! Suis-je donc assez
-malheureux de n’avoir pas été tué sur le banc de quart de mon pauvre
-vaisseau, pour m’entendre aujourd’hui appeler un lâche!
-
-L’infortuné ne put en dire davantage, et ses larmes achevèrent de porter
-dans le cœur de tous ceux qui venaient de l’entendre, le sentiment le
-plus pénible et le plus profond. Les juges même, le regardant avec
-commisération, laissaient voir dans l’expression de leur visage
-contraint, le sentiment qu’ils cherchaient à cacher.
-
-On va procéder à l’audition des nombreux témoins qui doivent déposer
-dans l’affaire.
-
-Le président ordonne de faire comparaître l’aspirant Mathias, le premier
-inscrit sur la liste des témoins à charge.
-
-A ce nom déjà si connu, un mouvement extraordinaire se fait remarquer
-dans tous les rangs de l’assemblée agitée. Les femmes se lèvent
-palpitantes: toutes les têtes de la foule attentive, se tournent du côté
-où le témoin appelé doit paraître. Les membres du conseil eux-mêmes,
-partageant le sentiment de curiosité et d’impatience qui s’est répandu
-dans la salle entière avec une sorte de rapidité électrique, s’agitent
-sur leurs siéges. Un jeune homme s’avance; des trèfles en or tombent, de
-ses gracieuses et nobles épaules, sur un simple frac d’aspirant de
-marine. Sa main gauche s’appuie sur la garde du poignard qui brille à
-son côté. Sa physionomie, ouverte et tranquille, respire à la fois la
-modestie et la vivacité. Il fait d’abord quelque pas dans l’enceinte du
-tribunal, sans trop savoir où il doit se placer. Le président lui
-indique l’endroit où il lui convient de rester pour répondre aux
-questions qui vont lui être adressées. Mathias s’arrête alors. Il
-attend. Le silence le plus religieux a succédé déjà au murmure flatteur
-qui a précédé et accompagné son arrivée. Le président, au milieu de ce
-recueillement profond, s’adresse dans les termes suivans au témoin qui,
-debout devant lui, recueille, une à une, toutes ses paroles.
-
---Comment vous nommez-vous?
-
---Achille Mathias...
-
-Ce prénom d’_Achille_ produit encore dans l’auditoire une légère émotion
-à laquelle le témoin seul reste étranger. Le calme se rétablit: les
-questions continuent:
-
---Quel est votre âge?
-
---Dix-neuf ans et demi, général.
-
-Et, en prononçant ces derniers mots, le regard assuré du marin
-adolescent s’anime d’une noble fierté, et se promène avec lenteur et
-dignité sur les vieux officiers qui assistent à l’audience.
-
---Où êtes-vous né?
-
---A St-Brieuc, département des Côtes-du-Nord.
-
---Quelle est votre profession?
-
---Aspirant de marine de seconde classe.
-
---Connaissez-vous l’accusé?
-
---L’accusé?... Oui, c’est... c’était mon commandant.
-
---Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité?
-
-Après un moment de réflexion, qui donne à sa physionomie un air distrait
-et embarrassé, Mathias répond en élevant la voix:
-
---Je le jure!...
-
---Vous savez les motifs qui vous ont amené aujourd’hui devant nous.
-Dites les faits qui sont parvenus à votre connaissance, et que vous
-allez révéler sous la foi du serment que vous venez de prononcer. Le
-conseil vous écoute.
-
---Ces faits sont fort simples, quoique très-importans; et, si ma mémoire
-aujourd’hui ne me rappelle pas exactement tous les détails que je
-voudrais pouvoir vous donner, je crois du moins que je réussirai à
-n’omettre aucune circonstance majeure dans ma déposition...
-
-«Dans la matinée qui suivit la nuit où la division de l’île d’Aix eut à
-résister à l’attaque des brûlots anglais, vers dix heures, je crois, le
-commandant fit demander l’aspirant de corvée... Je me présentai à lui...
-Il m’ordonna de me rendre à bord de l’amiral qui venait, au moyen des
-signaux qu’on avait aperçus de notre bord, d’appeler tous les navires de
-la rade à l’ordre! Le feu de l’escadre ennemie était très-vif en ce
-moment. Le grand canot fut armé de dix-neuf hommes et de son patron. Je
-pris le commandement de cette embarcation; et, malgré la mitraille et
-les boulets qui des deux bords se croisaient sur nous, j’eus le bonheur
-d’arriver sans accident à bord du vaisseau amiral, non pas en faisant le
-tour pour plus de prudence, comme on me l’avait bien recommandé en
-partant, mais en faisant tout bonnement nager droit sur le vaisseau
-commandant... Je voulais couper court pour ne perdre ni temps ni
-chemin... C’était ma manière à moi, et...»
-
---Permettez-moi, dit le président en interrompant Mathias, de vous faire
-remarquer qu’en agissant ainsi c’était déjà enfreindre témérairement les
-ordres que vous aviez reçus, exposer les hommes et l’embarcation qui
-vous avaient été confiés, en risquant même de compromettre
-l’accomplissement de votre importante mission?
-
---C’est possible, M. le président, je ne dis pas non. Mais, comme j’ai
-déjà eu l’honneur de vous le faire remarquer, c’est ma manière.
-D’ailleurs, quand on se trouve au feu, on a peut-être le droit d’exposer
-les autres lorsqu’on s’expose soi-même à leur tête, pour leur donner un
-bon exemple à suivre. Si l’empereur, qui s’y connaît, avait été là, et
-qu’il m’eût vu en ce moment, je suis convaincu qu’il aurait mieux aimé
-un imprudent comme moi, que... Mais je reviens aux faits qu’il me tarde
-de vous avoir rapportés...
-
-Les dernières paroles de Mathias venaient de faire trembler tout
-l’auditoire, qui ne reprit une attitude plus calme que pour entendre la
-suite de la déposition du redoutable témoin.
-
-«L’amiral, en me voyant arriver à bord de son vaisseau, bien avant les
-autres embarcations, qui, elles, _avaient cru devoir faire le grand
-tour_, me demanda brusquement mon nom et celui du vaisseau auquel
-j’appartenais. Je le lui dis; et le chef d’état-major, me tendant la
-main avec affection, me conduisit dans la chambre où l’on écrivait les
-ordres du jour sous le feu des canons, et au bruit des boulets qui
-ronflaient à nos oreilles. Cette situation, ma foi, me plut, et
-j’attendis une heure environ le paquet que l’on destinait à notre
-commandant. L’amiral, malgré mes instances, ne voulait pas me laisser
-partir, disait-il, au moment le plus chaud du combat, de ce combat qui
-devait finir trop tôt... et trop mal... Enfin j’obtins cependant, après
-beaucoup de façons, la permission d’essayer de retourner à bord de
-_l’Indomptable_, par le chemin que je savais déjà... Une fumée noire,
-lourde, épaisse, obscurcissait le jour et pesait sur les flots contre
-lesquels il nous fallait nager en double pour arriver à notre
-destination. Je passai, avec mon grand canot, à poupe ou sur l’avant de
-plusieurs navires de la division mouillés entre l’amiral et
-_l’Indomptable_; et, quoique je fusse exposé à essuyer le feu de ces
-bâtimens qui ne me voyaient pas, je trouvai qu’il était toujours bon de
-prendre connaissance de chacun d’eux; ils me servaient de points de
-remarque, au milieu des débris entre lesquels je m’avançais... C’était
-encore à ma manière.
-
-»A la fin, à force de chercher, j’aperçois, à travers le brouillard de
-fumée, la mâture de _l’Indomptable_. C’est cela! criai-je alors à mes
-grands canotiers. Il y a double ration à bord de celui-ci. Avant un
-coup, garçons, et ne baissons pas la tête, car j’ai encore un sabre à la
-main pour relever la figure du premier qui se baisserait pour amarrer le
-cordon de ses souliers!
-
-»Une chose me surprenait toutefois en approchant du vaisseau: c’est que
-les Anglais continuaient à taper sur lui, et que lui ne faisait plus
-feu!...
-
-»Mon premier mouvement fut de regarder à la corne d’artimon... Le
-pavillon national y flottait encore... et je me dis avec joie:
-_l’Indomptable_ tient bon encore; ma corvée est finie.»
-
---Vous abordâtes, dites-vous, le vaisseau par tribord?...
-
---Oui, général, par tribord, le long du grand escalier.
-
---Et quelqu’un vint-il vous recevoir, y eut-il quelques hommes disposés
-pour vous élonger une amarre, comme cela se pratique toujours en pareil
-cas? Je crois devoir vous faire observer ici qu’il est d’autant plus
-nécessaire de préciser tous ces faits, qu’ils sont de la plus grande
-importance pour la cause.
-
---Personne ne se présenta pour nous recevoir à bord du vaisseau.
-
---Personne, dites-vous?
-
---Non, personne, général!...
-
---Et dans quel état trouvâtes-vous le bâtiment?...
-
---Abandonné!!!...
-
-Il me serait impossible d’exprimer ici l’effet que ce dernier, que ce
-seul mot produisit sur l’assemblée. L’accusé, en l’entendant prononcer,
-porta convulsivement ses deux mains tremblantes sur son visage
-décomposé... Les sanglots de l’infortuné interrompirent un instant
-l’audience...
-
-Mathias, seul, calme et impassible dans ce moment d’anxiété et de
-terreur, attendit que sa voix pût se faire entendre de nouveau, pour
-répéter:
-
-«Oui, _abandonné_!... Je le croyais du moins, et je m’indignai en voyant
-_l’Indomptable_, mouillé sur ses deux ancres, pouvant encore combattre
-et ne combattant plus... Dans le coin du gaillard d’arrière, il me
-sembla cependant entendre, au bout de quelques instans, le bruit confus
-de quelques voix qui interrompaient le silence dont j’avais été d’abord
-si effrayé... J’accours; c’était un officier blessé que plusieurs hommes
-cherchaient à soulever...
-
-»Je reconnus, dans cet officier, le commandant que voilà, entouré des
-canotiers de sa yole qui voulaient le déterminer à s’embarquer pour fuir
-avec eux. Que vous dirais-je de plus, ma foi! La présence de cet
-officier blessé pouvant contrarier la résolution que j’avais prise, de
-défendre jusqu’à la dernière extrémité _l’Indomptable_ contre des
-péniches anglaises qui s’avançaient pour l’amariner, je me déterminai à
-forcer le commandant à se laisser entraîner à terre, et à s’éloigner
-porté par ses canotiers.
-
-»Il partit, contraint par moi et à moitié évanoui, je crois. Je
-repoussai sans lui les péniches anglaises, qui nageaient sur nous à
-grands coups d’aviron; et vaillamment secondé par mon patron et mes
-dix-neuf grands canotiers, je fis ensuite sans perdre de temps couper
-les câbles du vaisseau; hisser le grand foc à bloc et un petit hunier à
-demi-mât; et ma foi le vent ou la Providence nous conduisant, nous
-réussîmes à échouer en grand sur la vase ce vaisseau que d’ici vous
-pouvez voir flottant dans les eaux d’un port français!
-
-»Voilà, messieurs, ce que je sais et tout ce que j’ai fait... Vous
-connaissez sans doute le reste tout aussi bien et peut-être mieux que
-moi... Par conséquent j’ai tout dit, et c’est encore une fois une autre
-corvée de faite.»
-
-Il était temps pour le jeune témoin que sa narration finît... Sa voix,
-qui pendant presque toute la déposition qu’il venait de faire, s’était
-soutenue avec fermeté, nous avait semblé s’être sensiblement affaiblie
-depuis le moment où il lui avait fallu expliquer comment il avait forcé
-le commandant à quitter le vaisseau. Cette partie si pénible du récit de
-Mathias avait été écoutée avec un sentiment de surprise, dont lui-même
-nous avait paru embarrassé; et quand il eut cessé de parler, il se
-trouva dans la position d’un homme que l’on vient de délivrer du poids
-d’un fardeau accablant.
-
-L’impression générale causée par les dernières paroles du généreux
-aspirant, était indéfinissable. Le président, à qui l’émotion et
-l’embarras de notre ami n’avaient pu échapper, s’empressa, aussitôt que
-le reste d’agitation de l’assemblée lui eut permis de continuer ses
-questions, de présenter les objections suivantes au témoin.
-
---Comment expliqueriez-vous, lui demanda-t-il, la différence qui existe
-entre les réponses que vous avez cru devoir faire dans l’instruction du
-procès, et les faits que vous venez de révéler au conseil? Les
-renseignemens antérieurs que vous avez donnés ne ressemblent nullement à
-ceux que nous venons d’entendre.
-
---Ces renseignemens, mon général, peuvent ne pas être les mêmes, j’en
-conviens; mais ils ne se contredisent pas, que je sache. Dans
-l’instruction j’ai en quelque sorte refusé de m’étendre sur les faits,
-que je désirais ne faire connaître qu’en public. Que mes premières
-explications aient été incomplètes, cela se peut; mais qu’elles se
-trouvent opposées à celles que je viens de faire entendre, je ne le
-crois pas.
-
---Le conseil, monsieur, appréciera cette circonstance, sur laquelle j’ai
-insisté à dessein. Mais comment justifierez-vous, si tout ce que vous
-venez de nous dire est, comme j’ai lieu de le penser, conforme à la plus
-exacte vérité; comment justifierez-vous, je le répète, l’espèce de
-violence que vous avez cru devoir exercer pour forcer votre commandant
-blessé à quitter le vaisseau qu’il ne devait abandonner qu’avec la
-vie?...
-
---Je ne cherche pas à me justifier, mon général, j’ai voulu rapporter
-seulement ce qui s’est passé, et je l’ai fait.
-
---Permettez-moi de vous faire observer encore, que s’il en était ainsi
-que vous le dites, vous auriez employé à l’égard de votre chef un moyen
-coupable pour l’empêcher de remplir son devoir le plus impérieux. Vous
-auriez même encouru dans cette circonstance, par un excès de zèle
-inconsidéré, la rigueur des lois qui doivent punir l’indiscipline et la
-rébellion.
-
---En ce cas-là, mon général, faites-moi juger comme coupable, si vous en
-avez le droit, et n’exigez pas que je dépose comme témoin dans une
-affaire où je ne devrais paraître que comme accusé. L’exemple serait
-édifiant pour ceux de mes collègues les aspirans, qui s’aviseraient de
-vouloir sauver des vaisseaux de ligne. Il ne manquerait plus que cela!
-
---Monsieur, retournez à votre place; le conseil statuera sur la nature
-et le caractère de la déposition qu’il vient d’entendre.
-
-Nous aurions tous voulu sauter au cou de notre camarade, sans trop
-savoir dire pourquoi encore. Il nous semblait qu’il venait de faire une
-action sublime. Notre vieux commandant pleurait, en jetant sur notre ami
-des regards qui exprimaient cent fois mieux que ses lèvres frémissantes
-n’auraient pu le faire, le sentiment qui l’agitait, qui le tourmentait,
-qui semblait l’étouffer... Oh! combien cette scène muette entre le jeune
-témoin et l’accusé était attendrissante et noble!... Quelle tranquille
-sévérité dans les traits de Mathias, et quelle éloquence expressive de
-reconnaissance et d’humilité sur la physionomie du coupable qu’il venait
-de sauver!
-
-On appela, comme pour faire brusquement diversion à l’opinion générale,
-les autres témoins à entendre dans la cause. Ils confirmèrent tous,
-comme ils le purent, la déposition faite par leur aspirant. La
-simplicité que le patron du grand canot mit dans ses réponses, fut
-remarquée, comme la seule chose qui pût peut-être égayer la gravité
-d’une affaire aussi sérieuse.
-
-Ce brave homme raconta d’abord, dans le langage naïf et rude qui lui
-était ordinaire, son trajet à bord de l’amiral et son retour à bord de
-_l’Indomptable_. Parvenu, après bien des circonlocutions, au point
-important de l’abandon du vaisseau, le président lui demanda:--Le
-vaisseau était-il abandonné?
-
---Abandonné? répond le patron.
-
---Oui, le vaisseau était-il abandonné? reprend le président.
-
---Ça c’est selon, mon général!
-
---Comment c’est selon! un vaisseau est abandonné ou il ne l’est pas!
-
---Je sais bien ce que vous voulez dire. Ce n’est pas ce qui
-m’embarrasse, pardieu, et ce qui fait une _coque_ dans le câble que je
-file. Mais faut-il vous dire tout ici entre nous, et devant tout le
-monde?
-
---Mais certes, il faut dire tout! vous êtes ici pour cela.
-
---Eh bien! le vaisseau était abandonné _plus ou moins_. Voilà mon
-opinion du moment.
-
---Avez-vous ou n’avez-vous pas trouvé enfin quelqu’un à bord?
-
---M. Mathias que v’là là, a dû vous conter tout cela, cent mille fois
-mieux que moi; car il n’a pas la langue dans un sac, allez, lui. Ainsi
-ma voix serait censément inutile. Mais c’est-il cela un brave, que
-monsieur Mathias! Dieu de Dieu! c’est avec ça qu’il y aurait du plaisir
-à naviguer en course et à se taper au numéro Un... Si vous aviez vu
-comme il vous a fait _mystifier_ les péniches anglaises, vous auriez dit
-tout le premier: c’est là un véritable Français, digne de sa gloire!
-
---Témoin, il ne s’agit pas ici de M. Mathias et de sa gloire. Répondez à
-la question que je vous adresse pour la troisième fois. Avez-vous trouvé
-quelqu’un sur _l’Indomptable_ à votre arrivée à bord?
-
---Oui, et non, comme on le voudra, mon général. Il y avait dans le fond
-du gaillard d’arrière quelque chose, mais je ne sais pas si c’était
-quelqu’un. Comme il fallait se donner une _doudouille_ dans le moment
-actuel de l’instant, j’ai sauté _primo mihi_ sur les caronades de
-l’avant qui avaient la jouissance d’être chargées... J’ai fait feu, sans
-vous offenser, et v’là tout... Une embarcation est partie du bord dans
-l’instant de la fumée et du charivari, à ce qu’on m’a appris depuis. M.
-Mathias, après le coup de temps, a eu même la bonté de me certifier que
-c’était le commandant blessé qu’il avait emballé dans sa yole pour
-l’envoyer _subordonnément_ à terre aux non-combattans; et comme M.
-Mathias est incapable de fausseté, je jure, s’il le faut, devant Dieu et
-devant les hommes, que c’était la chose et le commandant que v’là, et
-qui est, si je ne me trompe, assez bien malheureux comme ça de n’avoir
-point partagé notre belle conquête, à bon marché... c’est-à-dire avec
-sept coups de caronade envoyés du bon numéro, un peu plus vite que par
-la poste aux lettres, dont j’ai l’honneur d’avoir fait ma déposition à
-la justice, si toutefois et quantes j’en ai été capable, sans vous
-offenser.
-
-Il fut impossible d’obtenir des renseignemens plus clairs des autres
-matelots du grand canot. C’étaient cependant les seuls hommes de notre
-équipage qui pussent affirmer ce qui s’était passé à bord pendant qu’ils
-avaient occupé le bâtiment. Les autres marins de _l’Indomptable_,
-appelés comme nous à déposer après les grands canotiers, étaient trop
-intéressés à ne pas charger le commandant, pour contredire la déposition
-des premiers témoins entendus dans la cause. Un incident dont nous
-n’avons point encore parlé, et qui avait eu lieu au moment de l’abandon
-du vaisseau, pouvait d’ailleurs laisser planer encore sur cette affaire,
-des doutes favorables au prévenu. Le commandant, n’ayant effectivement
-quitté _l’Indomptable_ que le dernier dans la yole qui l’avait
-transporté à terre, pouvait à la rigueur passer pour être resté à son
-poste jusqu’à l’heure où Mathias disait l’avoir contraint à s’éloigner
-du bord.
-
-Tout, à l’aide de cette circonstance, devenait doute, mystère,
-incertitude, excepté pour les yoliers du commandant et pour les
-compagnons d’armes de Mathias. Ces braves gens sauvèrent le coupable.
-
-La tournure que, grâce à la déposition de l’aspirant, venait de prendre
-l’affaire, rendait la tâche du rapporteur aussi embarrassante, que celle
-du défenseur de l’accusé était devenue facile et simple.
-
-L’accusation, quelque véhémente qu’elle fût, ne produisit aussi que
-l’effet le plus médiocre, sur un public qui déjà avait deviné que le
-témoignage de l’aspirant venait d’arracher le vieux commandant au coup
-qui d’abord avait paru le menacer. Le défenseur, prévoyant le triomphe
-réservé à son client, s’empara, avec cette adresse que donne la
-certitude du succès, de tous les faits qui pouvaient contribuer à
-l’acquittement de l’inculpé; au bout de quelques heures de débats, le
-conseil se retira dans la salle des délibérations, pour rendre l’arrêt
-qui nous avait d’abord inspiré tant de craintes, et que depuis
-l’allocution de Mathias nous avions commencé à ne plus redouter pour
-notre malheureux chef.
-
-Ce fut dans ce moment de suspension de la séance qu’il nous fut enfin
-permis de parler à notre ami, et de le féliciter sur la générosité de sa
-conduite. La foule des auditeurs l’entourait déjà avec admiration, et
-lui, toujours calme au sein de l’agitation qu’il avait fait naître, nous
-attendait, nous ses plus chers camarades, pour nous tendre la main et
-recevoir peut-être de nos bouches, les paroles de consolation dont il
-paraissait avoir déjà besoin...
-
-Dès qu’il me vit auprès de lui, il pencha l’oreille vers moi; car il lui
-semblait que je dusse avoir quelque chose à lui dire, et je sentis que
-c’était à moi de parler le premier...
-
---Bravo! lui dis-je à voix basse; tu viens de sauver le commandant!
-
---Oui, me répondit-il gravement: je viens de le sauver et de me
-perdre... Mais il fallait être parjure à la vérité ou parjure à
-l’humanité, et j’ai menti plutôt que de frapper.
-
-De grosses gouttes de sueur inondèrent son beau visage, dès qu’il eut
-exhalé ces mots qui s’étaient échappés de sa poitrine avec un long
-soupir... Jamais je n’ai vu de figure aussi jeune exprimer un sentiment
-plus noble dans une circonstance aussi solennelle.
-
-J’engageai mon ami à sortir avec nous pour prendre un peu l’air, et pour
-respirer plus à l’aise qu’il ne l’avait fait pendant ces pénibles
-débats... Il me répondit qu’il désirait rester, et qu’il voulait voir,
-en promenant ses yeux sur les personnes de l’assemblée, s’il
-parviendrait à découvrir dans les regards de quelqu’un, le reproche que
-pourrait lui avoir attiré ce qu’il appelait _son mensonge_. Une telle
-investigation était bien inutile: il n’y avait que bienveillance et
-admiration pour lui dans tout l’auditoire, et même parmi les individus
-qui attendaient la condamnation de l’accusé comme le châtiment le plus
-juste et le plus mérité.
-
-La délibération des juges se prolongeait. L’anxiété renaissait autour de
-nous et redoublait à chaque minute d’attente. Quelques flambeaux allumés
-dans la salle immense où bouillonnait la multitude, jetaient leur pâle
-et insuffisante lueur sur les lugubres décorations de l’enceinte
-délabrée... L’épée de l’accusé, encore déposée sur le tribunal, brillait
-seule encore au reflet vacillant des deux girandoles entre lesquelles
-elle était restée passive, immobile. C’était là pour nous le signe le
-plus frappant auquel nous pussions apprécier toute la gravité et toute
-la portée de la cause, en l’absence momentanée de l’accusé. Aussi nous
-demandions-nous à chaque instant avec inquiétude:--Cette épée lui
-sera-t-elle rendue ou sera-t-elle brisée aux pieds de son maître?
-
-La rentrée des juges vint mettre enfin un terme à nos réflexions
-douloureuses et à notre vive impatience.
-
-L’accusé est de nouveau introduit pour entendre son arrêt: ce sera pour
-la dernière fois... Sa figure est calme; il semble respirer avec plus de
-liberté qu’il ne l’a encore fait dans tout le cours de cette terrible
-séance... Les juges ont repris leurs places. Le président se lève; ses
-traits n’expriment ni agitation ni joie. Il va parler; et tous les
-cœurs, oppressés déjà par un sentiment de crainte et d’espoir, semblent
-s’être arrêtés et ne plus palpiter. Il parle, et sa voix retentit comme
-au sein de la solitude la plus profonde, tant la foule est recueillie et
-silencieuse... Les derniers mots de l’arrêt vont se faire entendre:
-chacun, en ce moment, réunit tout son courage, tout son sang-froid pour
-les écouter... L’accusé, les yeux fixés sur son épée, se dispose à
-recevoir le coup que la sentence va laisser peut-être tomber sur sa
-tête.
-
---L’accusé est acquitté... acquitté honorablement...
-
-Le pauvre commandant, à ce magique mot qui vient de l’arracher à sa
-stupeur, à ses souffrances, à lui-même enfin, se lève sur son siége, se
-précipite sur son épée, qu’il ressaisit avec violence, qu’il baise,
-re-baise cent fois, mille, fois, avec délire... Et puis, succombant à sa
-propre exaltation et à l’ivresse du sentiment qui l’accable, il
-s’évanouit au milieu des applaudissemens qu’il n’entend plus, et entre
-les bras de ses amis que ses yeux égarés ne peuvent plus apercevoir.
-
-
-FIN DU PREMIER VOLUME.
-
-
-
-
-NOTES
-
-
-NOTE 1.
-
-La malheureuse jeune fille que je viens de faire connaître à mes
-lecteurs n’est pas un personnage fictif, elle a existé; et ceux de mes
-amis qu’ont épargnés les chances fatales de la carrière que nous
-parcourions ensemble, se rappelleront sans doute encore la pauvre
-créature dont il m’a plu de faire une héroïne de roman. Peut-être, après
-m’avoir taxé d’égoïsme en lisant ce que je dis de Juliette et de moi,
-m’accusera-t-on d’un peu de cruauté pour avoir livré au vent de la
-publicité la mémoire d’une infortunée, qu’il aurait sans doute mieux
-valu laisser dormir dans la tombe où elle était descendue en expiant les
-torts de toute sa vie. Mais est-on toujours libre, quand on écrit, de ne
-dire que ce que l’on veut, et l’indiscrétion de ceux qui une fois ont
-laissé courir leur plume, n’a-t-elle pas aussi sa fatalité? Cette
-Juliette d’ailleurs, dont j’ai retracé les souffrances et les fautes,
-m’a toujours paru avoir si complétement effacé ses torts par ses
-malheurs, que j’ai cru pouvoir parler d’elle, comme j’aurais fait de la
-femme la plus chaste et la plus vertueuse. Au surplus, en me mettant
-moi-même en scène, comme j’aurais mérité d’y être mis sans ménagement
-par un autre, je n’ai pas essayé à me peindre plus moralement beau que
-je ne le suis réellement. J’ai dit, autant que j’ai eu la force de le
-faire, un peu de vérité de moi et à mes dépens; et s’il y a du mauvais
-dans ma nature, on trouvera du moins qu’il ne saurait y avoir
-d’hypocrisie dans mon fait.
-
-Avant de mettre en évidence une fille comme Juliette, entraînée par
-cette fatalité qui ne peut jamais être acceptée comme une excuse morale
-suffisante, à faire le métier de femme galante, j’avais calculé tout ce
-qu’il était nécessaire de trouver de hardiesse en soi, pour fournir
-ainsi bénévolement à la critique, des armes aussi redoutables contre
-soi-même. Mais l’avouerai-je! c’est la difficulté que j’avais entrevue
-dans mon plan, qui m’a engagé le plus fortement à tenter un essai pour
-lequel je sentais bien qu’il fallait être doué de quelque force et de
-quelque témérité. J’ai osé enfin, satisfait d’avoir devant moi un
-obstacle à vaincre, et je laisse à ceux qui me liront le soin
-d’apprécier jusqu’à quel point j’aurai réussi dans ce que je regarde
-encore comme une tentative assez singulière.
-
-Mais au degré de licence qu’a déjà atteint notre littérature, est-il
-bien encore nécessaire de chercher à se faire pardonner les libertés
-qu’on a cru pouvoir se permettre; et doit-on raisonnablement se
-féliciter, comme d’une bonne action, d’avoir réussi à cacher, sous la
-timidité ou la subtilité des formes, le fond peu moral de certaines
-choses? Dans ces deux cas, ce me semble, le scrupule et la vanité
-seraient également mal placés. On m’a déjà trouvé très-hardi, il est
-vrai, pour avoir dessiné à grands coups de crayon de bonnes et fortes
-natures de matelots tout naïfs et tout bruts, comme je les avais
-rencontrés dans le monde maritime. On a été même jusqu’à me reprocher,
-disons le mot, une espèce de _diogénisme_ littéraire, et c’est là au
-moins une justice que je me plais à rendre à la pruderie de notre
-époque. Mais avec quelque humilité que je me sois soumis à subir la
-réputation de rudesse qu’il a plu à certains critiques de me faire dans
-l’opinion du public, je ne prétends pas passer aussi aisément
-condamnation sur l’article de la morale dont j’ai toujours cherché à
-revendiquer les principes, même dans mes plus grands écarts. Tous mes
-personnages, il s’en faut, sont bien loin d’être moraux; j’aurais même
-été très-fâché quelquefois qu’ils le fussent. Mais dût-on m’appeler
-_vieilliste_ ou _classique_, qui pis est, j’ai toujours voulu que les
-vices que j’ai mis en action ou en évidence, fussent punis comme le sont
-les vices, c’est-à-dire comme des causes de désordres sociaux qui
-doivent trouver leur châtiment dans la société même qu’ils tendent à
-troubler, si ce n’est dans la providence qui les condamne.
-
-Juliette, ma pauvre et vulgaire héroïne, ne se sert pas toujours d’un
-langage très-choisi dans le cours de mon ouvrage. Elle raconte même à
-l’aspirant Édouard l’histoire de ses premières années, en des termes et
-dans un style qui seraient à peine avoués par le goût littéraire le
-moins exigeant. Mais il ne faut pas oublier que c’est une jeune fille de
-la Basse-Bretagne que je fais parler ainsi, alors qu’elle n’a pas encore
-assez fréquenté le monde pour user, dans la fréquentation des hommes un
-peu comme il faut, les habitudes et le ton qu’elle a dû contracter à
-Ouessant où elle a été élevée au milieu de bons et braves habitans de
-cette petite île. Les paysans bas-bretons qui commencent à s’exprimer
-passablement en français ont un idiome à eux, et cet idiome n’est ni
-tout à fait du breton pour les mots, ni tout à fait du beau français
-pour la construction grammaticale. C’est en quelque sorte une langue
-mixte, qu’il n’est peut-être pas inutile d’imiter quand on veut mettre
-en scène les hommes qui l’emploient, pour faire comprendre leurs
-pensées. Cette langue, ou si l’on veut, ce patois, a sa force, sa
-naïveté, et quelquefois même sa grâce, et souvent déjà j’ai essayé, avec
-un peu de succès je crois, à en donner une idée, en introduisant dans
-mes dialogues de marins et de femmes de la côte finistérienne, plusieurs
-expressions et plusieurs locutions, qui ne pouvaient appartenir bien
-sûrement qu’au pays où je les avais puisées.
-
-Le langage de Juliette change, au reste, et se modifie avec les
-circonstances qui changent sa position. Elle devient presque une grande
-dame pour sa manière de parler, quand elle sait assez lire pour lire des
-romans, et quand, après avoir vécu quelque temps avec des aspirans de
-marine, elle se trouve être la maîtresse d’un général. C’est alors, mais
-alors seulement, qu’elle parle comme une personne du monde; et cette
-transformation morale est la chose la plus facile à concevoir, car il
-n’y a rien de plus aisé pour une femme un peu intelligente qui lit des
-livres nouveaux et qui a une loge au spectacle, que d’apprendre le
-jargon de toutes les autres femmes en chapeau à plumes et en châle de
-cachemire.
-
-
-NOTE 2.
-
-Le pilote dont il est ici question fut exécuté à Brest, en 1805 ou 1806,
-pour avoir servi, en temps de guerre, sur les bâtimens anglais qui
-bloquaient la côte de Bretagne. La frégate _la Blanche_, à bord de
-laquelle on parvint à s’emparer de ce transfuge, se perdit près de
-Portsall et non sur les rochers d’Ouessant où j’ai jugé à propos de
-placer le lieu de l’événement que je retrace dans ce chapitre. Poursuivi
-long-temps par les agens de la force armée, appelés à surveiller le
-sauvetage du bâtiment naufragé, le pilote français fut retrouvé dans la
-maison qu’habitaient sa femme et ses enfans, sur les bords mêmes du
-rivage où ce malheureux avait long-temps fait la pêche. Vingt-quatre
-heures après avoir été conduit à Brest pour y être jugé par une cour
-martiale, il avait cessé de vivre.
-
-L’histoire de la mystérieuse fécondité de la femme du pilote de mon
-roman est vraie. On la retrouve encore dans la tradition du pays. Mais
-la crainte de contribuer à perpétuer l’injuste flétrissure qui s’attacha
-dans le temps à la famille de ce misérable marin, m’a engagé à dénaturer
-le nom qu’il portait, et qu’il légua, comme un funeste héritage, à des
-enfans bien innocens du crime que venait d’expier si terriblement leur
-père.
-
-A peine âgé de neuf à dix ans lorsque le naufrage de la Blanche eut lieu
-sur les côtes du Finistère, je me trouvais embarqué comme petit mousse,
-à bord d’un des bâtimens convoyeurs qui furent expédiés de Brest pour
-recueillir les débris de cette frégate anglaise. La moitié de l’équipage
-avait péri, et en arrivant sur le lieu du sinistre, nous n’eûmes d’abord
-à retirer de l’eau que des cadavres.
-
-C’est dans cette circonstance funeste que les agens de la marine,
-appelés les premiers sur le théâtre de l’événement, eurent à déplorer
-les excès auxquels le défaut de civilisation pouvait encore porter les
-habitans de ces côtes abandonnées. L’épouse ou la fille du commandant
-anglais fut ramenée sur le rivage, mais presque morte. Une jeune
-paysanne, qui avait contribué, autant que les pêcheurs eux-mêmes, à
-retirer des flots, non pas les naufragés, mais les corps des noyés pour
-les dépouiller de leurs vêtemens, aperçoit la dame anglaise encore
-évanouie... Un diamant, qui paraissait de quelque valeur, brillait à
-l’un de ses doigts gonflés par la macération de l’eau. La jeune paysanne
-s’efforce d’arracher l’anneau, qu’elle veut s’approprier, du doigt sur
-lequel il est trop étroitement serré. Irritée de ses inutiles efforts,
-que fait la misérable! Elle coupe, de ses dents de bête fauve, le doigt
-de la victime, et disparaît, toute fière de sa conquête, avec la bague
-qu’elle tient encore entre ses lèvres ensanglantées.
-
-Nous trouvâmes, en arrivant à Portsall, les témoins de cette scène de
-cannibale, encore tout indignés de la férocité de la jeune sauvage. Mais
-le châtiment que méritait tant de cruauté ne se fit pas attendre. Je ne
-puis pas dire ici avoir vu de mes yeux le fait que je viens de
-rapporter; mais je puis du moins affirmer qu’on le racontait comme une
-chose qui vient de se passer au vu et su de tout le monde, quand notre
-petit navire mouilla sur cette partie de la côte du Finistère pour
-diriger le sauvetage de la frégate _la Blanche_.
-
-
-NOTE 3.
-
-Ce major-général de la marine, qu’il m’a convenu de placer au port de
-Brest, est un personnage de pure invention, tant sous le rapport de la
-bienveillance que je lui suppose pour les aspirans, que sous celui de la
-partialité et des petites passions que je lui attribue envers ses jeunes
-subordonnés. La plupart des généraux appelés à ce poste n’avaient pour
-nous ni autant de libéralité ni autant d’injuste animosité que le
-major-général de mon roman.
-
-Les officiers supérieurs chargés, dans les ports de mer, de ces
-fonctions sédentaires, avaient dans leurs attributions la surveillance
-spéciale des aspirans de marine; et la sévérité qu’ils apportaient à
-l’égard de ceux-ci, dans l’exercice de leur ministère, était au moins
-égale à l’irrégularité de la conduite de leurs petits mauvais sujets de
-justiciables. Les officiers-majors, placés sous les ordres du
-major-général, avaient mission de pourchasser les aspirans partout où
-ces derniers se glissaient pour se livrer aux petites fredaines qui ne
-les rendaient que trop souvent passibles des rigueurs de la discipline
-maritime.
-
-
-NOTE 4.
-
-On trouvera peut-être que je retrace ici avec un peu trop de
-complaisance, les détails qui se rattachent à la vie que menaient à
-terre les aspirans de marine. Mais en me laissant aller au plaisir de
-raviver quelques-uns des souvenirs de ma jeunesse, j’ai cru qu’il
-pourrait devenir agréable à la plupart de mes lecteurs, d’apprendre
-quelle était l’existence de ces jeunes marins, abandonnés, loin de leur
-famille, aux mœurs qu’ils contractaient dans les habitudes du service de
-mer. Le motif qui m’a guidé expliquera et suffira pour justifier
-probablement la longueur des premiers chapitres de mon nouveau roman.
-Dans les œuvres maritimes que j’ai publiées jusqu’ici, on a pu voir, au
-surplus, que, pour me faire pardonner la forme frivole de ces sortes
-d’ouvrages, j’avais toujours cherché à mêler quelque chose de
-philosophique aux peintures en apparence les plus futiles; car, à mon
-avis, dire ce que sont les hommes dont _l’habitation_ de la mer a
-modifié le caractère et les passions, c’est faire de la philosophie, non
-pas comme il est convenu d’en bâcler aujourd’hui, mais comme il était
-encore permis d’en faire il y a quelques années.
-
-Les aspirans d’autrefois sont, au surplus, ce qu’on pourrait appeler
-pour nous une espèce perdue, aujourd’hui que les élèves de la marine,
-disciplinés par l’esprit du siècle, ont pris dans toutes leurs habitudes
-une autre direction morale que leurs prédécesseurs, dominés, comme ils
-l’étaient au temps de l’empire, par les idées de cette époque célèbre.
-Ainsi donc, retracer maintenant la physionomie dont tout un corps
-d’officiers porta naguère l’empreinte, c’est écrire, selon moi, un peu
-d’histoire, et un peu d’histoire est toujours quelque chose de bon à
-trouver, même dans un roman maritime.
-
-
-NOTE 5.
-
-Cette circonstance de deux navires ennemis qui se rencontrent en mer,
-qui se combattent et qui se séparent sans avoir pu quelquefois se dire
-leur nom, m’a toujours paru un des faits les plus singuliers que pût
-présenter l’étrange carrière des marins. Un grand nombre de bâtimens de
-notre nation ont eu, avec des navires anglais, de ces sortes
-d’engagemens, pour ainsi dire anonymes; et ce n’était que long-temps
-après avoir gagné un port de relâche, que les capitaines et les
-équipages des vaisseaux qui avaient ainsi combattu, apprenaient par les
-journaux, ou d’après les conjectures qu’ils pouvaient former sur les
-événemens publiés par les feuilles anglaises, le nom et l’espèce des
-bâtimens ennemis auxquels ils avaient eu affaire.
-
-Un grand brick-corsaire de Nantes chasse, près des Açores, un trois-mâts
-anglais, qu’il suppose appartenir à la Compagnie des Indes. Les deux
-navires se canonnent d’abord. Le corsaire, profitant de l’avantage que
-lui offre le vent, et que lui assure la supériorité de sa marche, se
-décide à livrer l’abordage au trois-mâts, qu’il est fatigué de combattre
-de loin. Il l’approche; mais au moment où il se dispose à élonger son
-adversaire par l’arrière, le malheureux trois-mâts prend feu, et bientôt
-il saute en l’air comme une bombe, en ne laissant, sur les flots au
-milieu desquels il vient de disparaître, que quelques débris de mâture
-et quelques bordages hachés par la mitraille ou déchirés par
-l’explosion. Le corsaire lui-même, avarié par l’effet de l’ébranlement
-terrible qu’il a éprouvé, s’éloigne, en arrivant à plat, du point fatal
-où il craint de rencontrer, entre deux eaux, la carcasse du bâtiment
-détruit. Mais l’espoir de recueillir encore sur les vagues soulevées,
-les infortunés qui ont pu survivre à une aussi funeste catastrophe,
-engage le capitaine français à faire mettre une embarcation à la mer.
-L’embarcation nage dans le nuage de fumée dont l’air est encore infecté:
-elles heurte des débris; elle ramasse des tronçons de cadavres, des
-membres épars et des lambeaux de vêtemens ensanglantés... Mais pas un
-seul indice sur le nom du trois-mâts anéanti!... Pendant plus d’une
-heure elle rôde, elle cherche cet indice précieux à l’endroit même où,
-si peu de temps auparavant, le navire disparu flottait, combattait,
-tonnait encore... Rien sur les flots, que des cadavres déchirés et des
-épaves muettes!... La nuit vint: le vent s’éleva plus impétueux, et le
-bruit sinistre des vagues répondait seul aux questions lamentables des
-matelots du corsaire. L’embarcation regagna le bord sans avoir réussi à
-trouver le nom, à apprendre le lieu d’armement du bâtiment qui n’était
-plus.
-
-Pendant les deux mois que dura encore la croisière du corsaire français,
-ce nom énigmatique, m’a rapporté le capitaine, occupa la tête de tout
-son équipage! «Dire, répétaient sans cesse les matelots, qu’on réussisse
-à faire sauter en l’air un Anglais comme un bouchon de Champagne, et ne
-pas pouvoir ce qui s’appelle savoir seulement son nom! n’est-ce pas
-fichant! Coquin de métier, va! il n’y a pas de plaisir à faire la course
-comme ça!»
-
-Ce ne fut que lorsque le capitaine du corsaire nantais apprit, par les
-journaux, qu’un trois-mâts de la Compagnie des Indes manquait depuis six
-ou huit mois en Angleterre, qu’il supposa que ce bâtiment, si long-temps
-et si vainement attendu, pouvait bien être le trois-mâts qu’il avait
-fait sauter auprès des Açores! Le navire _manquant à l’appel_, comme
-disent les marins, se nommait, je crois, _le Richmond_; et ce ne fut pas
-une petite satisfaction pour le capitaine et pour les œdipes de son
-équipage, que d’avoir pu enfin trouver le mot de l’énigme, qu’ils
-avaient cherché si long-temps sur les flots.
-
-Un événement de cette nature m’a paru frappant, et cette incertitude,
-dramatique; et c’est à cet incident de mer que je dois l’idée qui m’a
-conduit à terminer par une explosion semblable à celle du trois-mâts de
-la Compagnie, le combat de mes deux vaisseaux de ligne.
-
-L’engagement brillant qu’eut la frégate française _la Canonnière_, dans
-les mers de l’Afrique, le 21 avril 1806, contre un vaisseau anglais de
-74, qu’elle réussit à désemparer et à mettre en fuite, offre encore un
-exemple célèbre de ces rencontres maritimes qui laissent ignorer aux
-combattans le nom de l’adversaire à qui ils ont eu affaire. Le
-commandant Bourayne, capitaine de _la Canonnière_, quelques jours après
-la lutte glorieuse qu’il venait de livrer, écrivait au ministre de la
-marine:
-
- «Monseigneur,
-
- »La frégate _la Canonnière_, que j’ai l’honneur de commander, a
- désemparé, en vue de la Côte Natale, un vaisseau anglais de 74, dont
- je n’ai pu encore savoir le nom. Le combat a duré deux heures et
- demie, et c’est après avoir été mis hors d’état de continuer l’action,
- que le vaisseau ennemi a laissé arriver, en nous abandonnant le champ
- de bataille.»
-
-Mon vaisseau anglais de 80 canons, faisant jouer des airs nationaux à
-ses musiciens au plus fort de l’action que je retrace, n’est pas au
-surplus un fait de mon invention, destiné à mêler un incident bizarre à
-l’horreur déjà assez grande que doit inspirer le tableau d’un engagement
-sur mer. A bord de la plupart des vaisseaux amiraux, et surtout des
-vaisseaux montés par des généraux anglais, il existe une musique comme
-dans les régimens de ligne; et pendant le combat, cette musique fait
-entendre, autant qu’elle le peut, des airs guerriers propres à enflammer
-ou à soutenir l’ardeur des équipages.
-
-
-NOTE 6.
-
-On ne sera peut être pas fâché de retrouver dans ces notes, un article
-que j’ai récemment publié pour donner, aux personnes étrangères à la
-marine, une idée un peu complète de ce qu’on appelle des _brûlots_, dans
-le langage des hommes de mer.
-
-Tous les navires, quelles que soient leur espèce et leurs dimensions,
-peuvent être transformés en _brûlots_. On a vu les Anglais consacrer
-jusqu’à de vieilles frégates à cet emploi tout spécial. C’est ainsi, par
-exemple, que dans la trop fameuse expédition incendiaire qu’ils
-dirigèrent contre la division française mouillée en rade de l’île d’Aix,
-près de Rochefort, ils parvinrent à faire sauter en l’air plusieurs de
-nos vaisseaux de ligne, au moyen des formidables brûlots qu’ils avaient
-lancés contre les bâtimens de cette division, et qui ne les quittèrent
-qu’après avoir couvert les flots de leurs propres débris et des débris,
-encore plus précieux, de notre malheureuse escadre. On choisit
-ordinairement, pour les convertir en _brûlots_, les vieux navires, que
-leur peu de valeur engage à sacrifier à cet usage; et l’on retire même,
-du peu de solidité qu’offrent ces bâtimens détériorés, un avantage que
-ne présenteraient pas des constructions plus nouvelles ou plus fortes.
-Les vieux bâtimens, en n’opposant pas aux effets de l’explosion,
-l’obstacle qu’elle rencontrerait pour rompre subitement une membrure et
-des bordages neufs, favorisent, en éclatant tout d’un coup, le résultat
-qu’on veut obtenir par la dispersion soudaine des projectiles et des
-matières enflammées. Ainsi donc, en employant de préférence d’anciens
-navires comme machines incendiaires ou comme réceptacles de moyens
-d’explosion, on fait un sacrifice de moins et on obtient un avantage de
-plus. L’armement ou si l’on veut la préparation des _brûlots_, ne repose
-encore sur aucune donnée fixe, ou sur aucun système invariable. La
-disposition des lieux, les ressources qu’ils offrent, la nature des
-moyens que l’on a sous la main, et l’espèce de navires que l’on peut
-consacrer à ces sortes d’expéditions, modifient à l’infini
-l’installation générale des bâtimens de cette espèce. Dans les dernières
-années de la petite guerre maritime que se livrèrent les nations de
-l’Orient, les marins grecs réussirent à perfectionner, avec une
-supériorité jusque-là inconnue, la science qui présidait anciennement à
-ces funestes moyens de destruction. Mais on peut dire que si quelquefois
-l’habileté des artificiers du Péloponnèse et de l’Archipel, se signala
-avec avantage contre les flottes turques, le courage des corsaires de la
-Morée et de l’Attique eut encore plus de part que la science elle-même,
-aux succès que Canaris et ses émules obtinrent contre les navires
-ottomans. Avec une chemise soufrée, et trois hommes déterminés, cachés
-dans une mauvaise embarcation, il n’est pas de marin qui ne puisse
-réussir quelquefois à incendier, pendant la nuit, un vaisseau à trois
-ponts.
-
-Le but qu’on se propose en envoyant un _brûlot_ à l’ennemi, est de faire
-sauter avec ce _brûlot_ le bâtiment sur lequel on a dirigé celui-ci, et
-d’incendier ainsi l’un par l’autre les navires de l’escadre, en jetant
-au milieu d’eux la confusion qui doit résulter d’une attaque aussi
-terrible et quelquefois si peu prévue. C’est surtout la nuit que l’on
-choisit pour ce genre d’expéditions, comme le moment le plus propre à
-cacher à l’ennemi que l’on veut assaillir, la marche et l’approche de
-ces mobiles gouffres de feu, qu’une étincelle suffit pour entr’ouvrir au
-sein des flots. Pour parvenir à obtenir l’effet qu’on attend de
-l’explosion de ces machines infernales, on place la plus grande quantité
-possible de barils de poudre dans la cale du _brûlot_, et on les arrime
-de manière à ce qu’ils puissent se communiquer, dans le moindre temps
-donné, le feu destiné à les embraser et à les faire sauter presque tous
-à la fois. On remplit l’entrepont et l’on couvre le pont de toutes les
-pièces d’artifice que l’on peut réunir dans ces parties du navire. On
-garnit le gréement de cravates et de panaches inflammables. On a soin de
-suspendre au bout de chaque vergue des grappins garnis de chaînes de
-fer, qui puissent s’accrocher sans avoir à craindre les effets de la
-combustion, aux manœuvres de chanvre et aux plats-bords en bois du
-bâtiment qu’il s’agit d’aborder.
-
-Lorsque le _brûlot_ qu’on arme se trouve avoir une batterie percée de
-sabords, on a la précaution de ménager, à l’incendie que l’on prépare,
-toutes les issues qu’il est utile d’offrir à la flamme pour qu’elle
-puisse se répandre à l’extérieur et embraser tous les objets qu’elle
-peut rencontrer et qu’on veut lui faire dévorer. Après avoir ainsi
-dispersé les matières qui doivent prendre feu instantanément, on verse
-sur la mâture, le gréement, le pont, les bordages intérieurs et
-extérieurs du _brûlot_, des flots d’huile et d’esprit de térébenthine.
-Cette substance si inflammable est destinée à donner au feu une nouvelle
-activité et à servir de conducteur à l’incendie dans les parties où il
-pourrait rencontrer des obstacles et des saillies propres à arrêter son
-impétuosité. Entre les barils de poudre arrimés dans la cale, entre les
-saucissons et les pots à feu placés dans l’entrepont, les batteries ou
-sur le pont, on fourre des bombes farcies, des grenades panachées, qui
-doivent éclater dans le temps calculé par les artificiers. La précision
-a quelquefois été poussée si loin dans ce genre de préparatifs
-destructeurs, que l’on a trouvé, parmi des débris de _brûlot_, des
-horloges grossièrement faites au moyen desquelles on était parvenu à
-régler mécaniquement l’heure à laquelle l’aiguille de ces horloges
-devait mettre le feu aux artifices moteurs de l’incendie.
-
-Dans les diverses compositions les plus généralement adoptées pour le
-munitionnement des _brûlots_, on remarque les objets que l’on désigne
-sous les noms de _fagots_, _saucissons_, _panaches_, _rubans à feu_,
-_cravates_ et _barils ardens_.
-
-On nomme _fagots_, dans le langage des artificiers de _brûlot_, des
-sarmens de vigne que l’on trempe dans une mixtion de résine de brai sec,
-d’huile de térébenthine, de poudre et de salpêtre pulvérisés.
-
-On donne le nom de _saucissons_ à de longs sacs de toile goudronnée,
-farcis de soufre, de salpêtre et de poudre réduite en poussière.
-
-Les _panaches_ sont des mèches de chanvre trempées dans une mixtion de
-poudre, de soufre et d’esprit de térébenthine.
-
-Les _rubans à feu_ se font avec des paquets de copeaux de sapin que l’on
-plonge dans une décoction d’huile de lin, d’alcool et de térébenthine,
-saturée de poudre, de brai sec et de soufre pulvérisé.
-
-Les _cravates_ dont on enveloppe les haubans, les cale-haubans et les
-autres manœuvres dormantes du _brûlot_, sont de longues mèches d’étoupe
-ou de serpillière usée, que l’on plonge dans une préparation semblable à
-celle dont nous venons d’indiquer la composition.
-
-Les _barils ardens_, destinés à être placés dans les plans supérieurs de
-l’arrimage de la cale, ou dans l’entrepont, renferment de la poudre, du
-suif et du goudron, quelquefois aussi on les remplit de grenades farcies
-et de lances à feu qui doivent éclater à l’instant même où le baril qui
-le contient fait explosion.
-
-On concevra aisément, après avoir lu cette énumération des objets
-principaux qui entrent dans le munitionnement des _brûlots_, l’effet
-qu’on peut espérer de ces sortes d’appareils destructifs. Mais pour
-obtenir les résultats qu’on se propose en envoyant des _brûlots_ à
-l’ennemi, il faut autant que possible que ces terribles expéditions
-n’aient lieu que la nuit. Pendant le jour il serait trop facile aux
-bâtimens qu’on veut incendier de se prémunir contre ce genre d’attaque,
-qui n’est jamais plus sûr que lorsqu’il prend le caractère d’une
-surprise, et lorsqu’il acquiert la promptitude d’un coup de main.
-
-Des hommes dévoués à une mort presque certaine sont parvenus quelquefois
-à remplacer l’effet des _brûlots_, en se jetant dans une frêle
-embarcation, munis seulement d’une chemise soufrée qu’ils allaient
-clouer à l’improviste, sur les bordages des grands navires qu’ils
-voulaient livrer aux flammes. Mais le succès de cette audacieuse
-tentative était d’autant plus difficile à obtenir, que bien rarement les
-équipages des navires ennemis laissaient aux chefs de ces expéditions
-nocturnes le temps d’exécuter leur projet; et la mort des intrépides
-incendiaires devenait presque toujours le châtiment que l’indignation de
-ceux qu’ils voulaient faire sauter infligeait à leur inutile témérité.
-
-Anciennement l’usage des _brûlots_ était une chose tellement consacrée
-par les droits de la guerre, et si scrupuleusement prévue pour les
-besoins du service maritime, qu’il existait dans le corps naval, des
-officiers que l’on désignait, par rapport à la spécialité de leurs
-fonctions, sous le nom particulier de _capitaines de brûlot_. Des
-bâtimens destinés à incendier les flottes de l’ennemi faisaient alors
-partie de nos escadres, comme les navires de transport consacrés à
-l’approvisionnement des expéditions lointaines; et long-temps après
-qu’on eut renoncé à l’emploi permanent des _brûlots_ la dénomination de
-_capitaine de brûlot_ resta dans la marine, pour désigner le grade que
-l’on accordait dans ce temps à l’une des classes subalternes de ceux que
-l’aristocratie maritime appelait des _officiers de fortune_, ou mieux
-encore des _officiers bleus_.
-
-Aujourd’hui que l’emploi des _brûlots_ n’est devenu qu’accidentel, ou
-pour mieux dire exceptionnel, le titre de _capitaine de brûlot_ a
-disparu pour faire place, dans la désignation des grades de la
-hiérarchie navale, à des dénominations plus en rapport avec les besoins
-du service ordinaire. La promptitude avec laquelle on peut d’ailleurs
-dans un temps donné et avec les ressources usuelles, transformer en
-_brûlots_, les navires et les embarcations que l’on a sous la main, rend
-en quelque sorte inutiles la longue prévoyance et les préparatifs
-dispendieux qui auparavant présidaient à l’armement des bâtimens de
-cette sorte. En perfectionnant les moyens de se faire la guerre, il
-semble que les nations se soient appliquées, ou du moins aient été
-conduites, à répudier l’emploi de ces grands appareils de destruction
-dont anciennement on avouait l’usage avec un certain orgueil. Les idées
-morales du siècle ont pénétré jusque dans ce qu’il y a de plus immoral
-au monde, l’art de vider les querelles politiques les armes à la main.
-Espérons que l’humanité, qui partout est en voie de progrès et qui doit
-aujourd’hui régler entre les peuples civilisés jusqu’aux moyens qu’ils
-ont de s’entre-détruire, finira par repousser, comme une chose honteuse
-et déshonorante pour les nations policées, l’emploi funeste des
-_brûlots_. C’est déjà bien assez que la guerre puisse subsister encore
-dans un siècle comme le nôtre, sans que le génie de l’homme cherche à
-ajouter aux horreurs qu’elle laisse sur ses traces, les ravages que les
-plus détestables inventions ont fait pleurer en larmes de sang aux
-générations passées. Les arts enfantés par la civilisation ne devraient
-tourner qu’au profit de l’espèce humaine.
-
-
-NOTE 7.
-
-Le fond de tous ces événemens est vrai, mais j’ai cherché autant qu’il
-m’a été possible à dénaturer les noms des vaisseaux et des hommes qui
-ont figuré dans cette cruelle conjoncture. J’ai même tronqué tous les
-détails, altéré les dates, et j’ai défait enfin de l’histoire, pour ne
-pas trop rappeler au souvenir de quelques marins, les estimables
-officiers qui se trouvèrent compromis dans cette malheureuse affaire,
-plus déplorable encore par la fatalité des circonstances, que par la
-faute des individus sur lesquels retomba plus tard l’accablante
-responsabilité de nos revers.
-
-Plusieurs commandans s’élevèrent, dans cette débâcle de notre escadre de
-Rochefort, à la hauteur des plus terribles circonstances. Leur nom à
-ceux-là n’a pas besoin d’être rappelé; mais celui des officiers moins
-heureux qu’eux devait être tu. Ce n’est pas encore à nous d’être
-inflexibles comme la loi qui depuis vingt-six ans a frappé les victimes
-de cette déplorable expédition.
-
-Après l’affaire des brûlots de Rochefort, un capitaine de vaisseau fut
-fusillé, et un autre officier du même rang, dégradé. Sans désapprouver
-complétement la sévérité des arrêts que rendirent les conseils de guerre
-en cette fatale occasion, le corps de la marine ne put s’empêcher de
-déplorer le sort de ces deux hommes de mer, dont plusieurs actions
-d’éclat avaient autrefois illustré la carrière. L’un d’eux surtout,
-brave et vieil officier, aussi distingué par la bonté de son caractère
-que par l’instruction qu’il possédait, dans un temps où l’instruction
-était encore une chose assez rare dans les sommités de l’armée navale,
-emporta, avec la mort civile dont il venait d’être frappé, les regrets,
-et l’on peut même ajouter, l’estime de ses camarades et l’affection
-respectueuse de ses subordonnés. Un jeune aspirant de première classe
-eut le fatal avantage de sauver, à peu près comme je l’ai raconté, le
-vaisseau de ce commandant; et l’intrépide aspirant, abreuvé de dégoûts
-et révolté de l’injustice qu’il rencontra partout après l’acte de
-dévoûment qu’il venait d’accomplir, alla plus tard chercher un asile à
-bord des corsaires de l’Amérique. Sur un de ces corsaires il trouva une
-mort ignorée, une mort trop différente de celle qu’il avait si
-héroïquement bravée à Rochefort en servant si courageusement son pays.
-
-Cet aspirant, dont le nom commençait aussi par l’initiale que j’ai voulu
-conserver dans le nom que j’ai donné à l’aspirant _Mathias_, disait
-souvent à ses jeunes camarades, avant le jugement qui devait condamner
-le commandant L..., «J’ai ramené le vaisseau à terre, mais s’il fallait
-dire que je n’ai rien fait, pour sauver ce brave homme, j’irais dire
-partout et à qui voudra l’entendre, qu’il ne m’est rien arrivé de
-nouveau en faisant ma corvée!»
-
-L’aspirant M... sauva la tête de son vénérable commandant, mais moins
-heureux que le héros de mon roman, il ne put lui sauver le grade auquel
-cet officier tenait autant qu’à la vie.
-
-Je le répète, au surplus, en terminant cette note: dans l’affaire de
-Rochefort, la fatalité qui poursuivait depuis long-temps notre marine,
-fut encore la plus forte. Quand le destin ouvre, pour un peuple, une
-carrière de désastres, il n’est pas d’efforts humains qui puissent
-arrêter la marche des événemens funestes; et c’est alors que tous les
-actes prennent l’apparence de la faiblesse ou le caractère de
-l’incapacité.
-
-L’ignorance que je prête au commandant et au capitaine de frégate de
-_l’Indomptable_, se retrouvait encore de mon temps chez quelques uns des
-officiers supérieurs de la marine. Mais en peignant mes personnages sur
-les traits généraux de l’époque que je rappelle, je dois affirmer ici
-que je n’ai voulu faire aucune allusion particulière, ni retracer aucun
-caractère individuel. C’est tout un âge maritime que j’ai essayé de
-peindre, et non pas une mesquine originalité que j’ai voulu caricaturer.
-Jamais l’impitoyable idée de livrer à la malignité des lecteurs les
-ridicules ou les faiblesses des hommes estimables avec lesquels ou sous
-lesquels j’ai servi, n’est entrée dans mes rêves d’écrivain; et je
-proteste ici d’avance, de toutes mes forces, contre les interprétations
-affligeantes que l’on voudrait donner à quelques parties d’un ouvrage
-que j’ai voulu remplir de choses, et que j’aurais cru au dessous de moi
-de remplir de personnalités.
-
-
-NOTE 8.
-
-Aujourd’hui, que notre éducation politique et nos conquêtes
-révolutionnaires nous ont acquis le droit d’être exigeans sur les
-garanties que doit offrir l’administration de la justice, ceux qui
-ignorent la manière dont les choses juridiques se passaient sous
-l’empire, ne manqueront pas de trouver au moins très-étrange le
-sans-façon avec lequel je mène, dans mon ouvrage, toute la procédure
-relative au jugement du commandant de _l’Indomptable_. Mais ce qu’on
-serait tenté, au premier abord, de prendre pour un expédient commode
-assez propre à me débarrasser, au moyen d’une fiction permise, des
-longueurs et des formes ordinairement employées dans la justice
-criminelle, n’est malheureusement que la copie exacte de ce qui avait
-lieu dans les affaires capitales du temps dont je veux parler.
-
-Alors, comme aujourd’hui, toute justice émanait du chef de l’état, et la
-justice était rendue sous l’empire comme elle l’est sous le régime
-actuel, c’est-à-dire au nom du chef du gouvernement. Mais l’empereur ne
-se bornait pas à prêter son nom aux formes de la justice rendue par les
-tribunaux qu’il avait institués: lui-même dictait souvent ses arrêts
-suprêmes aux juges temporaires qu’il s’était réservé le droit de choisir
-pour les affaires dans lesquelles il croyait devoir jeter le poids
-énorme de son autorité.
-
-C’est en vertu de ce pouvoir despotique, qu’aucune force nationale ne
-pouvait plus lui contester, qu’il rendit un jour, comme j’ai eu le soin
-de le rappeler, le décret suivant:
-
-«Le capitaine de vaisseau N*** sera jugé par un conseil de guerre, pour
-avoir préféré sa vie à son honneur.»
-
-Autant aurait-il valu écrire: _Le capitaine de vaisseau un tel sera
-condamné à être fusillé, pour avoir préféré, etc._ Cette dernière
-manière de procéder aurait été encore plus expéditive et plus franche,
-et elle aurait épargné au moins des juges à un arrêt dicté d’avance, et
-des frais de procédure à l’état. Il n’y a rien qui prouve mieux le degré
-de servitude extrême auquel peut être réduite une nation, que la peine
-que daignent prendre encore les gouvernemens arbitraires, pour cacher
-sous les vaines apparences d’une légalité monstrueuse ce qu’il y a de
-plus illégal et de plus tyrannique au monde.
-
-Le despotisme impérial fut peut-être une des nécessités de l’époque
-militaire que rappelle le règne de Napoléon, je veux bien l’admettre;
-mais on conviendra du moins que ce fut une nécessité un peu dure pour
-les peuples qui eurent à la subir. Aujourd’hui cependant, il n’y a plus
-que des regrets en France pour le gouvernement impérial; et si la
-génération nouvelle, qui s’exalte au seul souvenir de cet âge héroïque
-de notre histoire, avait à supporter la centième partie de l’arbitraire
-qui gouvernait alors, elle ne trouverait pas assez de mots peut-être
-dans notre langue, pour exprimer toute sa colère et son indignation.
-Mais c’est ainsi qu’est faite la postérité. Appelée à recueillir les
-bienfaits qu’ont fondés les règnes glorieux et à oublier les maux que
-les âges passés ont seuls éprouvés, c’est sur les monumens qui restent
-qu’elle établit ses jugemens, sans tenir compte des fautes passagères
-qui furent. Les douleurs d’une époque passent avec les générations qui
-eurent à les souffrir. Les monumens utiles survivent à ces douleurs, et
-c’est sur les monumens qui durent que la postérité juge les époques qui
-ne sont plus.
-
-Pour en revenir à l’absence des garanties d’impartialité qui devait,
-sous l’empire, présider à la reddition de la justice militaire, je
-citerai ici une partie des dispositions du décret qui réglait les formes
-des conseils de guerre maritimes. Cette simple reproduction suffira pour
-faire entrevoir l’arbitraire que le chef du gouvernement pouvait se
-permettre avec de telles lois et avec un tel code disciplinaire.
-
-L’art. 40 du décret du 22 juillet 1806, sur l’_organisation_ des
-conseils de marine et des conseils de guerre, est ainsi conçu:
-
-«Si c’est un officier ou tout autre ayant rang d’officier qui est
-traduit au conseil de guerre, les juges seront nommés par nous.»
-
-_Nous_ c’était l’empereur.
-
-«Si le prévenu est tout autre qu’un officier, ils seront nommés, soit
-par le préfet maritime, soit par le commandant en chef de nos forces
-navales, selon que le conseil aura dû être convoqué par l’un ou par
-l’autre.»
-
-
-FIN DES NOTES.
-
-
-
-
-NOTES DU TRANSCRIPTEUR
-
-
-Les notes figurant à la fin de ce volume sont tirées de la fin du second
-volume de l’original.
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ASPIRANS DE MARINE, VOLUME 1 ***
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- The Project Gutenberg eBook of Les Aspirans de marine, volume 1, by Édouard Corbière.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Les Aspirans de marine, volume 1, by Édouard Corbière</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
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-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les Aspirans de marine, volume 1</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Édouard Corbière</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 28, 2021 [eBook #65183]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ASPIRANS DE MARINE, VOLUME 1 ***</div>
-<h1><span class="small">LES</span><br />
-<span class="large">ASPIRANS</span><br />
-DE MARINE.</h1>
-
-<p class="c"><span class="large">PAR ÉDOUARD CORBIÈRE,</span><br />
-Auteur du Négrier.</p>
-
-<p class="c small">SECONDE ÉDITION.</p>
-
-<p class="c">1</p>
-
-<p class="c"><span class="large">DÉNAIN ET DELAMARE,</span><br />
-LIBRAIRES-ÉDITEURS,<br />
-16, rue Vivienne, à l’entresol.</p>
-
-<p class="c">1834.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">IMPRIMERIE DE COSSON,<br />
-9, Saint-Germain-des-Prés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">I.<br />
-SOCIÉTÉ, INITIATION, PLAN D’ÉTUDES.</h2>
-
-
-<p>— Mon cher Édouard, il faut définitivement
-que ce soir je te présente à notre société.</p>
-
-<p>— Quelle société ?</p>
-
-<p>— Oh ! une société choisie, va ; six aspirans
-de marine ; trois du vaisseau <i>le Régulus</i>, deux
-de la frégate <i>l’Indienne</i>, et puis moi. C’est une
-vraie réunion académique, présidée par la décence
-et embellie par les grâces. On y fume
-vingt pipes dans la soirée, et pour peu qu’on
-en ait envie, on y travaille la géométrie et
-l’algèbre après avoir joué de la bière à l’écarté
-ou au domino.</p>
-
-<p>— Et d’où vous est venue l’idée de former
-cette société <i>académique</i> où l’on boit, où
-l’on fume, et où l’on joue au domino ?</p>
-
-<p>— Le hasard seul, ou plutôt la Providence,
-nous a conduits à l’établir sur la base en apparence
-la plus folle, et en réalité la plus
-sage du monde. Mais c’est toute une histoire
-que j’aurais à te raconter, ou pour mieux dire
-tout un roman. Imagine-toi qu’un soir en
-me promenant avec Lapérelle, tu sais bien
-cet aspirant de première classe du <i>Régulus</i>,
-avec qui je partage depuis long-temps ma
-chambre ; une petite fille de quatorze à
-quinze ans vint nous demander l’aumône, de
-la voix la plus douce et la plus pénétrante
-que j’aie entendue de ma vie. Elle grelottait
-de froid sous des haillons, la pauvre enfant !
-Tu sais combien j’ai toujours eu le cœur
-accessible à toutes les émotions inattendues.
-A la lueur d’un réverbère et en tirant quelques
-sous de ma poche, je remarque que la
-jeune mendiante est jolie comme un amour ;
-et je dis à Lapérelle : Tiens, vois donc, si ce
-n’est pas dommage ! — Effectivement, me répond-il
-avec le sang-froid mathématique que
-tu lui connais : C’est dommage, mais ce n’est
-pas autre chose. — Je questionne la petite
-fille… Elle me répond avec ingénuité qu’elle
-est orpheline, qu’elle se meurt de faim, et
-qu’elle ne sait même où aller coucher. Cet
-aveu tout naïf me fait naître de suite une idée.
-Il tombait une pluie froide comme glace.</p>
-
-<p>— Une idée, je crois bien ! J’aurais eu probablement
-la même idée que toi à ta place.</p>
-
-<p>— Oui, une idée, non pas l’idée de calomnier
-le malheur, mais bien celle d’une
-bonne action. Je propose à mon camarade
-de chambre de faire souper l’orpheline, de
-lui offrir un gîte ; et nous l’amenons chez
-nous. Si tu avais vu avec quelle avidité elle
-dévora quelques gâteaux que je lui apportai,
-cela t’aurait fait à la fois plaisir et pitié…</p>
-
-<p>— Et où coucha-t-elle ?</p>
-
-<p>— Sur deux chaises, entre le lit de Lapérelle
-et le mien. Parole d’honneur !</p>
-
-<p>Le lendemain en nous réveillant nous trouvâmes
-nos bottes admirablement cirées, et
-notre chambre balayée comme elle ne l’avait
-pas encore été depuis plus de six mois.</p>
-
-<p>— Et que fîtes-vous de la petite ?</p>
-
-<p>— Ce que nous en fîmes ? Un bijou, mon
-ami, un bijou ! nous commençâmes par lui
-dire de se nettoyer, c’était je crois la chose la
-plus urgente ; 30 et quelques francs que j’avais
-gagnés à la poule, par une faveur du ciel,
-car tu sais combien je suis malheureux au jeu,
-y passèrent et servirent à lui acheter quelques
-vêtemens simples, mais propres… La
-malheureuse enfant se nommait <i>Françoise</i>
-ou <i>Marguerite</i>, je crois ; nous l’appelâmes
-<i>Juliette</i>, de notre autorité privée. Ce nom
-nous parut plus relevé, et il est de fait qu’il
-convient bien mieux maintenant à la situation
-dans laquelle nous l’avons mise, que celui
-qu’elle portait sous les haillons d’où nous
-l’avions si heureusement tirée.</p>
-
-<p>— Et quelle est donc sa situation présente ?</p>
-
-<p>— Juliette, mon ami, est devenue notre
-gouvernante. Quatre de nos amis, qui logeaient
-dans la même maison que nous, se
-sont associés à notre acte de bienfaisance.
-Ils ont donné leur pratique à l’orpheline.
-C’est elle qui raccommode, qui repasse notre
-linge, qui fait notre ménage et le reste ; mais
-qui fait tout cela avec une intelligence peu
-commune, je t’assure. Les petits profits du
-métier lui reviennent, elle vit comme elle
-peut et elle ne vit même pas trop mal. Les
-soins qu’elle a pour nous lui sont payés avec
-usure, en égards, en amitié, en toute espèce
-de bonnes choses enfin.</p>
-
-<p>— Et en amour, peut-être ?</p>
-
-<p>— Mais non ; pas trop ! Il est convenu
-qu’elle n’aura jamais parmi nous que deux
-amans à la fois, et encore à son choix ; et il
-y a trois ou quatre semaines que Lapérelle et
-moi, qui te parle, nous nous trouvons en
-pied ; car il était bien juste, n’est-ce pas, que
-nous exerçassions sur le cœur de la petite
-Juliette certain droit de priorité, eu égard
-à la précieuse découverte que les premiers
-nous avions faite ?</p>
-
-<p>— C’était de toute justice ; mais quel avantage
-si grand avez-vous trouvé à vivre ainsi ?</p>
-
-<p>— Un avantage immense. Celui des mœurs
-d’abord ; et de l’économie ensuite. Nous n’allons
-presque plus au café ; nous travaillons
-en nous amusant, et dans la douce intimité
-et la concorde que Juliette sait entretenir
-entre nous tous, nous fuyons l’ennui que
-nous allions payer fort cher au billard ou au
-spectacle, au profit des jouissances très-peu
-dispendieuses que nous trouvons chez nous.
-Tout ce que je te conte là doit te paraître
-étrange, je le sens bien ; mais il ne tient qu’à
-toi de t’assurer ce soir par toi-même, de la
-vérité du petit tableau de famille que je
-viens de te faire là. Adieu, n’oublie pas qu’à
-six heures je veux te présenter à notre société.</p>
-
-<p>A l’heure indiquée je me trouvai au rendez-vous.
-Mon collègue Mathias me prit par
-dessous le bras, et nous voilà en route pour
-nous rendre au lieu de réunion des six aspirans
-de marine.</p>
-
-<p>Après avoir monté quatre étages, nous
-nous trouvons rendus à la porte de la mansarde
-qu’occupaient collectivement nos amis.
-Mon guide entre d’abord, me prend par la
-main et d’un air affectueux et demi-grave, il
-dit à ses cinq confrères qu’éclairaient les
-rayons vacillans d’un seul bout de chandelle :</p>
-
-<p>— Messieurs, je vous présente mon ami
-Édouard, aspirant de première classe à bord
-du même vaisseau que moi.</p>
-
-<p>— Tiens, te voilà ! me dit Lapérelle en levant
-les yeux sur moi et en interrompant le
-cent de piquet qu’il faisait avec un de ses
-camarades.</p>
-
-<p>— Ah ! mais, messieurs, s’écrie un des
-sociétaires, voilà qui n’est pas de jeu ! Nous
-étions convenus qu’aucun des membres de
-la société ne présenterait d’étranger.</p>
-
-<p>J’allais répondre à cette observation assez
-peu encourageante pour moi, lorsque mon
-ami Mathias, mon introducteur, crut devoir
-prendre la parole, et d’un air un peu piqué,
-il répliqua à celui qui avait accueilli avec
-répugnance mon entrée dans la maison :</p>
-
-<p>— Messieurs, j’étais loin de penser que notre
-collègue Édouard fût pour nous un étranger,
-il est notre ami à tous, et si j’ai pu commettre
-une indiscrétion en le présentant dans
-le sein de notre réunion, c’est sur moi et non
-sur lui que devait tomber le poids d’une observation
-au moins fort inconvenante. On
-pouvait fort bien, ce me semble, me faire en
-particulier le reproche qui vient de m’être
-adressé en présence de mon camarade ; et
-j’y aurais alors répondu comme j’aurais cru
-devoir le faire.</p>
-
-<p>— Tiens, le voilà qui se fâche lui à présent,
-s’écria celui qui m’avait fait la mine en entrant.
-Tu sais bien que ce n’est pas pour
-Édouard que j’ai fait cette observation, mais
-pour ceux que chacun de nous pourrait vouloir
-introduire à l’avenir.</p>
-
-<p>— L’observation n’en est pas moins fort
-déplacée et je vous la rappellerai en temps
-et lieu, reprit Mathias avec énergie.</p>
-
-<p>— Comme tu voudras, au reste !</p>
-
-<p>Je jugeai qu’il était convenable que je
-prisse la parole dans un débat dont j’étais
-devenu l’objet.</p>
-
-<p>— Mes amis, dis-je en m’adressant à
-toute la société, je conçois ce que ma présence
-inattendue au milieu de vous peut
-offrir d’étrange. Je ne veux pas qu’il soit dit
-que je puisse être devenu le prétexte ou le
-motif de la plus petite mésintelligence au
-sein de votre réunion, et je vais me retirer
-sans la moindre rancune, en vous priant
-d’excuser mon indiscrétion et en vous souhaitant très
-cordialement le bonsoir.</p>
-
-<p>— Non pas, non pas ! s’écria Mathias en
-me retenant de toutes ses forces par la
-main, je veux que tu restes ici, pour moi,
-si ce n’est pour toi. Je me ferai plutôt écharper
-que de souffrir que tu sortes d’un lieu
-où je t’ai présenté sous ma responsabilité.
-Il y va de mon honneur et tu resteras, ne
-fût-ce que par amour-propre pour moi ; ou
-bien, s’il faut que tu t’en ailles, je m’en irai
-avec toi pour nous retrouver demain matin,
-dans un autre endroit, avec chacun de ces
-messieurs.</p>
-
-<p>L’affaire allait devenir sérieuse, je ne le
-prévoyais que trop bien, et je ne savais
-que faire.</p>
-
-<p>Lapérelle, le moins emporté de toute la
-réunion crut devoir interposer sa grave autorité
-dans le petit conflit qui venait de me
-mettre assez mal à l’aise.</p>
-
-<p>— Édouard, me dit-il, tu ignores sans
-doute le but et l’espèce de notre société.
-Nous nous sommes réunis ici pour travailler
-ensemble de manière à pouvoir nous
-préparer à subir l’examen de première
-classe qui va bientôt s’ouvrir pour nous. Le
-motif qui nous a rassemblés nous imposait
-l’obligation d’éviter toute cause de distraction
-qui pût nuire à l’application qui nous
-était si nécessaire pour terminer des études
-trop tard commencées. Tu es reçu aspirant
-de première classe, toi, tu n’as plus
-besoin de te casser la tête pour le même
-examen que nous. Nous autres, au contraire,
-nous ne sommes que de seconde classe, et
-malheureusement il nous reste beaucoup
-à apprendre…</p>
-
-<p>— Raison de plus pour qu’Édouard vienne
-nous aider quand nous nous trouverons embarrassés
-dans une démonstration.</p>
-
-<p>— Mathias, veux-tu bien me laisser
-achever ?</p>
-
-<p>— Parle, puisque tu y tiens ; mais je t’avertis
-d’avance que tout cela ne signifie rien,
-absolument rien pour moi.</p>
-
-<p>— Je disais donc que nous avons encore
-beaucoup à acquérir. Sans doute que si tu
-voulais nous aider de tes conseils et de ton
-instruction tu pourrais nous être utile. Mais
-comment t’assujettirais-tu à repasser encore
-des leçons de géométrie et de trigonométrie
-pour l’amour de nous ?</p>
-
-<p>— Je l’eusse fait volontiers, si j’avais cru
-pouvoir vous être bon à quelque chose.</p>
-
-<p>— Assurément qu’il l’eût fait, et avec
-plaisir encore ; aucun de vous n’en a douté,
-mais vous avez voulu trouver un prétexte,
-et voilà tout.</p>
-
-<p>— En ce cas, je n’ai plus aucune objection
-à faire, et c’est avec infiniment de plaisir
-même que je verrais notre camarade
-prendre place au milieu de nous.</p>
-
-<p>Lapérelle me serra la main en prononçant
-ces derniers mots ; tous les autres camarades
-en firent autant. Celui-là même qui s’était
-montré le moins disposé à m’accueillir au
-sein de la société, vint me présenter ses excuses
-avec cordialité, et dès cet instant-là
-je comptai parmi les habitués de la maison,
-à la grande satisfaction de Mathias que
-tous ses amis eurent un peu de peine à
-apaiser, tant l’avait agité la petite discussion
-soulevée par mon introduction. Mais quelle
-maison était celle-là ! je vais vous dire l’impression
-que l’aspect de ce gîte presque
-aérien produisit sur moi à la première
-vue.</p>
-
-<p>Je crus d’abord, en prenant connaissance
-des lieux, être dans une sorte de prison au
-milieu de laquelle six à sept captifs cherchaient
-à tuer le temps en se livrant à différens
-travaux. Je dis six à sept captifs, parce
-que je trouvai sept personnes en entrant
-dans l’appartement que j’ai à vous décrire, et
-dans lequel je n’avais cru rencontrer qu’une
-demi-douzaine d’aspirans ; vous saurez bientôt
-quel était le septième membre de l’heptarchie.</p>
-
-<p>L’appartement n’était qu’une mansarde
-assez vaste ; deux tables, un tableau de mathématiques,
-quelques chaises dépaillées,
-une ruine de fauteuil, deux petits lits, bon
-nombre de pipes suspendues à la cloison
-enfumée, et trois ou quatre malles enfin
-formaient l’ameublement complet du logis.
-A chacune des tables, une couple d’aspirans
-faisaient la partie de cartes ; au pied du tableau
-un des sociétaires cherchait, un morceau
-de craie à la main, et un volume de
-Bezout sous les yeux, à tracer une figure de
-trigonométrie rectiligne. Tout ce monde-là
-fumait, à l’exception toutefois d’une petite
-fille qui tricotait à côté de deux ou trois
-tisons qu’elle avait pris soin de rassembler
-sur le foyer d’une étroite cheminée. Chacun
-des acteurs de cette scène d’intérieur était
-vêtu fort négligemment ; l’un portait une
-casquette et un frac râpé, l’autre une veste
-et un chapeau qui paraissait avoir fait un
-assez long service de mer. La petite fille
-seule semblait être toilettée avec un peu
-plus de recherche et de fraîcheur que les
-cavaliers inattentifs, au milieu desquels on
-l’aurait crue jetée comme une fleur parmi
-quelques arbustes incultes.</p>
-
-<p>Je pris place auprès du tableau, en m’efforçant
-d’aider de mon mieux, dans la recherche
-d’un problème, celui de mes collègues
-qui paraissait poursuivre péniblement
-sa fugitive proposition de trigonométrie.</p>
-
-<p>Une fois que la conversation eut repris
-l’activité et la mobilité que mon apparition
-soudaine avait un instant interrompue, je
-pus examiner plus à l’aise les détails dont je
-n’avais encore saisi que très-imparfaitement
-l’ensemble à la première inspection des
-lieux.</p>
-
-<p>La petite fille assise au coin du feu était
-jolie, mais elle avait paru prendre, à mon
-aspect, un air boudeur qui ne m’avait
-pas prévenu très-agréablement en sa faveur.</p>
-
-<p>Mathias, en remarquant que je la regardais
-avec une certaine attention, s’approcha
-de moi pour me dire à l’oreille, d’un
-air de satisfaction et de mystère : C’est
-Juliette, la petite orpheline que tu sais
-bien !</p>
-
-<p>— Mais elle me semble assez passable,
-Juliette ; elle a même un extérieur plus distingué
-que je ne l’aurais supposé avant de
-l’avoir vue.</p>
-
-<p>— Et puis, mon cher ! c’est obéissant et
-raisonnable ; tu vas voir : — Juliette !</p>
-
-<p>— Plaît-il, M. Mathias ? dit la petite fille
-en levant la tête avec vivacité et en posant
-son bas de tricot sur une escabelle.</p>
-
-<p>— Allez nous chercher une demi-once de
-tabac fin frisé et huit petits verres de liqueur
-pour toute la société : c’est moi ce soir
-qui régale. Vous entendez bien, n’est-ce pas ?
-une demi-once de frisé et huit petits
-verres ?</p>
-
-<p>— Oui, M. Mathias, une demi-once et
-huit petits verres.</p>
-
-<p>Juliette s’empressa d’exécuter l’ordre de
-mon ami, et en s’en allant je remarquai
-dans la tournure que cherchait à se donner
-la pauvre enfant, un certain air de coquetterie
-qui n’allait pas encore très-bien à son
-inexpérience.</p>
-
-<p>— Tu vois là, me dit Lapérelle quand elle
-fut partie pour aller chercher son tabac et sa
-liqueur, tu vois là, mon bon ami, notre gouvernante
-en chef, et notre élève de prédilection
-à tous.</p>
-
-<p>— Oui, je le sais ; Mathias m’a tout conté.</p>
-
-<p>— C’est un agneau, un agneau que nous
-pouvons dire avoir arraché à la fureur des
-mauvaises passions, dans le coin de la rue.</p>
-
-<p>— Oh ! c’est bien vrai ce que tu dis là,
-s’écrièrent en chorus les sociétaires ; Juliette
-est un véritable agneau, et qui sans nous
-n’aurait pas tardé à trouver des loups pour
-la croquer.</p>
-
-<p>— Une petite fille douée des meilleures
-dispositions naturelles.</p>
-
-<p>— Ça n’a pas un seul vice.</p>
-
-<p>— Pas même un défaut ; il n’y a que quelques
-jours que nous l’avons et elle connaît
-son service comme une vieille ménagère qui
-aurait fait notre chambre toute sa vie.</p>
-
-<p>— Jamais je n’ai eu encore mes bottes
-aussi bien cirées que par ses jolies mains.</p>
-
-<p>— Elle fait nos lits cent fois mieux que
-l’ancienne domestique édentée de la maison.</p>
-
-<p>— Je ne sais en vérité pas comment elle
-vit ; elle ne nous coûte rien.</p>
-
-<p>— Oui, mais nous nous sommes arrangés
-de manière à lui assurer cependant un petit
-sort. Il est convenu que chacun de nous lui
-donnera six francs par mois… sur nos épargnes.
-Le superflu des riches doit être consacré
-au nécessaire des pauvres.</p>
-
-<p>— Vous me permettrez aussi, je l’espère
-bien, messieurs, de joindre ma quote-part
-au fonds commun destiné à l’entretien de
-Juliette !</p>
-
-<p>En ce moment-là Juliette rentra ; elle ne
-parut pas avoir entendu les derniers mots
-qui la concernaient ; mais je crus m’apercevoir
-cependant qu’elle n’avait plus son air
-boudeur, en élevant sur moi ses deux yeux
-bleus, limpides et purs comme les yeux de
-l’innocence.</p>
-
-<p>Lapérelle, après m’avoir fait un signe,
-comme pour me donner à entendre qu’il
-fallait changer de conversation en présence
-de la petite, m’adressa ces paroles d’initiation :</p>
-
-<p>« Mon cher Édouard, toutes les fois que
-tu nous feras le plaisir de venir nous visiter,
-et le plus souvent ne sera que le mieux, tu
-trouveras chez nous place au feu et à la table,
-et ta pipe suspendue au milieu des nôtres. Ce
-sera le calumet de l’amitié et l’emblème de
-la communauté de biens et de plaisirs sous
-l’empire de laquelle nous vivons ici. Juliette,
-vous reconnaîtrez monsieur pour un des
-sociétaires, et comme tel je vous engage à
-lui faire en tout temps le meilleur accueil
-qu’il vous sera possible. »</p>
-
-<p>Juliette leva encore sur moi ses deux
-grands yeux : un demi-sourire timide et bienveillant
-anima ses lèvres un peu pâles, et tout
-fut dit.</p>
-
-<p>Deux ou trois de mes aspirans se placèrent
-en travers sur les deux petits lits en
-continuant la conversation qui commençait
-un peu à languir, depuis que les huit verres
-de liqueur avaient été vidés. Les deux bouts
-de chandelle qu’on avait allumés pour donner
-plus de solennité à ma réception se
-trouvaient presque consumés, la cloche de la
-retraite se faisait déjà entendre en ville ; je
-pensai qu’il était temps de laisser là mes
-amis et de me retirer chez moi. Je saluai la
-société, et mon confrère Mathias, après avoir
-pris son chapeau et avoir prévenu Juliette
-qu’il rentrerait dans un quart d’heure, vint
-me reconduire jusqu’à mon domicile.</p>
-
-<p>Très-peu de jours après mon introduction
-dans le cercle des aspirans, je me trouvai
-installé parmi eux comme si depuis un
-an j’eusse cultivé la société au sein de laquelle
-ils avaient bien voulu m’admettre.
-Ma pipe, comme me l’avait annoncé le président
-Lapérelle, prit rang au nombre de
-celles des fondateurs. Il ne se buvait pas une
-bouteille de bière ou un verre de punch en
-famille, sans que mon verre n’allât se mêler
-à celui de tous mes joyeux amis. Juliette qui,
-à ma première apparition, avait semblé me
-voir avec une certaine répugnance surgir
-au milieu du cercle dont elle était la reine,
-commença à me traiter avec la bienveillance
-qu’elle étendait à peu près également à tous
-les habitués du logis. C’était aussi une si
-bonne petite créature ! et je crois même sans
-trop me flatter qu’il lui fallut très-peu de
-temps pour m’accorder une confiance que
-ne lui avaient pas inspirée au même degré
-mes autres collègues. Quelques-uns d’entr’eux
-crurent même bientôt remarquer
-qu’elle comptait avec impatience les jours
-où le service que je faisais à bord de mon
-vaisseau, m’empêchait de venir passer mon
-temps auprès d’elle et de mes confrères.
-Mais cette observation était bien loin d’être
-inspirée par la jalousie. A l’âge que nous
-avions alors, et dans la profession qui nous
-était commune, trop de sentimens généreux
-emplissent le cœur pour qu’il puisse être
-accessible encore à de basses ou indignes
-rivalités. C’est plus tard, quand les conquêtes
-sont devenues plus difficiles, qu’on attache
-par amour-propre plus d’importance à la
-préférence exclusive que peuvent accorder
-les femmes. Mais à seize ou dix-huit ans, on
-a trop d’avenir devant soi, trop de rêves
-enchanteurs dans l’imagination, pour disputer
-aux autres des avantages que l’on peut
-perdre à cet âge-là comme à un autre,
-mais que l’on est toujours sûr de rencontrer
-à la première occasion.</p>
-
-<p>Mathias, le bon Mathias qui, avec quelque
-raison, aurait pu s’arroger des droits
-à l’unique possession de la beauté qu’il avait
-un des premiers recueillie pour ainsi dire
-dans son sein, se montrait plus heureux que
-tous les autres encore de l’intimité qui s’était
-établie entre Juliette et moi. Comme
-nous étions, ainsi que je l’ai déjà dit, embarqués
-à bord du même vaisseau, et qu’il
-arrivait rarement que nous nous trouvassions
-à terre ensemble, il ne manquait jamais,
-quand je quittais le bord sans lui, de
-me recommander de <i>chauffer</i> notre gouvernante,
-pour mon compte et même pour le
-sien : « Elle t’aime, me répétait-il sans cesse ;
-mais comme les réglemens de notre société
-portent qu’elle ne peut avoir que
-deux amans à la fois parmi nous, je te
-céderais bien volontiers la place que je
-partage depuis un mois avec Lapérelle,
-pour peu que cela te fît plaisir. »</p>
-
-<p>— Mais pourquoi ce sacrifice si tu tiens
-à la petite ? lui répondais-je.</p>
-
-<p>— Oui, j’y tiens sans doute ; mais je tiens
-cent fois plus encore à ce qui peut t’être
-agréable. L’amour est bien quelque chose,
-mais l’amitié, c’est tout.</p>
-
-<p>— Et si plutôt je pouvais supplanter l’ami
-Lapérelle et partager avec toi les bonnes
-grâces de la petite, à qui les réglemens ont
-laissé la liberté du choix ?</p>
-
-<p>— L’affaire serait excellente et elle me
-paraîtrait d’autant meilleure, que notre président
-croit avoir produit sur le cœur de
-notre innocente une impression des plus
-profondes.</p>
-
-<p>— Bah ! il croirait réellement que… ?</p>
-
-<p>— Sans doute, il le croit : c’est Juliette
-elle-même qui me l’a dit.</p>
-
-<p>— En ce cas laisse-moi faire ; je menerai
-les choses de manière à donner à la substitution
-une tournure plaisante, je t’en réponds.</p>
-
-<p>— Tant mieux, car nous rirons alors
-comme des fous, aux dépens de notre mentor ;
-et c’est si amusant de rire d’un désappointement
-d’amoureux ! Moi, je raffole, pour
-ma part, de toutes ces petites mystifications
-sentimentales ; mais il faudrait une occasion…</p>
-
-<p>— Elle viendra cette occasion. Je la chercherai,
-et si celle sur laquelle je compte n’arrive
-pas, j’en ferai naître une. Mais avant
-tout, tu sens bien, il faut que je sonde la
-petite sur ses sentimens intimes.</p>
-
-<p>— Oui, c’est cela ; sonde ses sentimens intimes
-comme tu dis, et nous verrons après
-à voguer à pleines voiles ensemble et bord
-à bord, sur un océan de félicité…</p>
-
-<p>J’eus bientôt une explication avec notre
-jeune ménagère.</p>
-
-<p>Comment, lui demandai-je, dans un tête-à-tête
-que je m’étais ménagé à grand’peine
-avec elle, as-tu pu te résoudre à avoir deux
-amans en même temps, toi pour qui l’amour
-devait être une chose si étrange ?</p>
-
-<p>— Comment ? mais ce sont ces messieurs
-qui ont décidé que j’en aurais deux.</p>
-
-<p>— Et tu y as consenti sans difficulté et
-sans aucune répugnance ?</p>
-
-<p>— Ah dam ! ils avaient fait un réglement
-pour cela, ils sont d’ailleurs si bons pour
-moi, que je n’avais rien à leur refuser.</p>
-
-<p>— Et tu n’as attaché aucune importance
-au sacrifice qu’ils exigeaient de ton cœur,
-de tes goûts peut-être ?</p>
-
-<p>— Non ! pas la moindre importance. Cela
-coûte si peu à une pauvre fille comme moi,
-et ça paraissait leur faire tant de plaisir !</p>
-
-<p>— Quelle naïveté ! Mais si tu avais été libre
-de ton choix, aurais-tu pris deux amans ?</p>
-
-<p>— Je n’en aurais pris aucun. C’est pour
-leur obéir en tout, ce que j’en ai fait, et je
-me suis conformée au réglement.</p>
-
-<p>— Toujours le réglement ; mais c’est une
-plaisanterie que ton réglement ! Tu n’as
-donc aucune préférence marquée pour l’un
-de nous ?</p>
-
-<p>— Aucune ; vous êtes tous de si bons enfans,
-que je vous aime tous la même chose…
-Cependant, s’il me fallait choisir un maître,
-un protecteur, ou tout ce que vous voudrez
-enfin, je crois qui je choisirais…</p>
-
-<p>— Eh bien, que tu choisirais ?</p>
-
-<p>— M. Mathias… ou peut-être bien encore…</p>
-
-<p>— Ou bien encore, qui ? achève donc !</p>
-
-<p>— M. Mathias…</p>
-
-<p>— Eh ! tu l’as déjà nommé !</p>
-
-<p>— Ou vous !</p>
-
-<p>— Ah ! c’est bien cela. Et je reconnais
-dans cet aveu ton discernement naturel ;
-mais dis-moi donc, tu n’aimes donc pas Lapérelle ?</p>
-
-<p>— Si je l’aime ; il a tant de soins de moi :
-c’est lui qui me donne les meilleurs conseils.
-Mais M. Mathias est si drôle et il a si bon
-cœur !… Et puis vous, quand vous êtes là,
-je ne m’ennuie jamais.</p>
-
-<p>— Mais cette préférence, quelque flatteuse
-qu’elle soit, est encore trop peu de
-chose pour nous ; ce n’est pas là ce qu’on
-peut appeler de <i>l’amour</i>.</p>
-
-<p>— De l’amour ! Voilà ce qu’ils me demandent
-toujours quand je me trouve seule
-avec l’un ou l’autre d’entre eux. Ils disent
-qu’ils en ont beaucoup pour moi de l’amour,
-et que je n’en ai pas pour eux. Oh ! que je
-voudrais en avoir assez de ce maudit amour
-pour les contenter tous à la fois ! Mais je
-ne sais comment faire pour y parvenir : ce
-n’est pas au reste de ma faute, car si je pouvais !…</p>
-
-<p>— Quoi, Mathias te dit quelquefois, lui
-aussi ?…</p>
-
-<p>— Qu’il donnerait sa vie pour être aimé
-de moi autant qu’il m’aime ; mais il ne me
-dit cela que quand nous sommes bien seuls.
-Alors il a un tout autre air que lorsqu’il y
-a du monde.</p>
-
-<p>— Le sournois ! J’étais à cent lieues de
-m’en douter. Mais je lui en parlerai à la
-première occasion.</p>
-
-<p>— Gardez-vous-en bien ; il me prie et me
-supplie de n’en rien dire à personne.</p>
-
-<p>— Le dissimulé ! ne pas confier une faiblesse
-aussi excusable à ma discrétion ! et
-jouer presque l’indifférence pour elle avec
-moi, le plus discret et le plus indulgent de
-tous les amis !</p>
-
-<p>— Est-ce qu’il y aurait par hasard du mal
-dans ce qu’il me dit, quand nous sommes
-seuls ?</p>
-
-<p>— Non, non ; cela ne te regarde pas. C’est
-quelque chose qui me passait par la tête.
-Occupons-nous d’autre chose. — Et le président
-Lapérelle ?</p>
-
-<p>— Oh ! lui, c’est encore dix fois pire ! Il
-pleure quand il dit que je ne sais pas aimer.</p>
-
-<p>— Il pleure !…</p>
-
-<p>— Oui, il pleure, et tout de bon encore,
-et de manière même à me fendre le cœur,
-et moi, ma foi, pour le consoler, je pleure
-aussi ; alors il paraît plus content, et moi
-je me sens plus à l’aise avec lui.</p>
-
-<p>— Mais quels hommes sont donc ces deux
-gaillards-là ?… Au surplus laissons-les agir
-comme bon leur semblera. Moi, je veux
-aussi te faire la cour, et une cour assidue
-encore, mais à ma façon. Tu ne sais pas
-lire, n’est-ce pas, Juliette ?</p>
-
-<p>— Hélas ! je connais à peine mes lettres,
-monsieur, et c’est là ce qui bien souvent me
-fait rougir ; car j’ai honte d’être si ignorante
-en compagnie de jeunes messieurs aussi bien
-<i>éduqués</i> que vous l’êtes tous.</p>
-
-<p>— Eh bien ! moi, je veux devenir ton
-professeur de lecture.</p>
-
-<p>— Oh ! que je vous aimerais si vous étiez
-assez bon pour m’apprendre à lire couramment
-quelques jolis livres que j’ai déjà commencés.</p>
-
-<p>— Je t’apprendrai même à écrire…</p>
-
-<p>— A écrire !… Quoi, vous croyez qu’un
-jour je pourrais savoir écrire à la plume ?</p>
-
-<p>— A faire tes quatre règles !</p>
-
-<p>— Ah mon Dieu ! que je serais heureuse si
-je pouvais penser…</p>
-
-<p>— Un peu d’histoire par dessus le marché,
-de géographie, peut-être…</p>
-
-<p>— De <span class="xsmall">GÉROGRAPHIE</span> ! quel bonheur ! moi
-qui aime tant la musique !</p>
-
-<p>— La guitare viendra ensuite, et quelques
-petites romances sont si tôt apprises, pour
-peu que l’on ait de l’oreille et la voix juste.
-A-propos, as-tu de la voix ?</p>
-
-<p>— De la voix, pas trop ; mais je retiens
-cependant assez passablement les airs que
-j’entends chanter.</p>
-
-<p>— Voyons, quels airs as-tu retenus ?</p>
-
-<p>— Attendez ! J’en chantais encore un
-ce matin, quand vous êtes venu. C’est sur
-l’amour…</p>
-
-<p>— Sur l’amour ? Voyons ; l’air doit être
-intéressant et il sera en situation.</p>
-
-<p>— Ah ! m’y voici, mais n’allez pas au moins
-vous moquer de moi !</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que l’amour est agréable</div>
-<div class="verse">Il est de toutes les saisons,</div>
-<div class="verse">Un bon bourgeois dans sa maison</div>
-<div class="verse">Le dos au feu, le ventre à table,</div>
-<div class="verse">Caressant un jeune tendron…</div>
-</div>
-
-<p>A ce dernier vers de la romance sentimentale
-de Juliette, j’embrassai ma virtuose
-avec un emportement de plaisir, tel, qu’elle
-ne put se défendre que très-imparfaitement
-contre la brusquerie de ma galante tentative.
-Le murmure du baiser alla se confondre
-avec le bruit expirant du refrain de la chanson
-commencée.</p>
-
-<p>— Fort bien, ne vous gênez pas, s’écria
-une voix que nous reconnûmes pour être
-celle de notre président Lapérelle. Il paraît,
-ajouta notre grave ami en entrant dans l’appartement,
-que, lorsque vous êtes seuls,
-vous passez votre temps de manière à faire
-marcher vos affaires plus vite que celles de
-la maison ! mais j’y mettrai bon ordre.</p>
-
-<p>Notre président était bien évidemment
-fâché contre nous. Je jugeai à propos de lui
-laisser exhaler toute sa mauvaise humeur,
-sans m’exposer à l’irriter encore par quelques
-observations dont la pauvre Juliette
-aurait plus tard à supporter les conséquences.
-Et puis Lapérelle venait de me surprendre
-dans une circonstance si embarrassante pour
-moi, que j’aurais été ma foi fort en peine de
-trouver assez de sang-froid pour lui répondre
-quelque chose de convenable.</p>
-
-<p>Il continua en s’adressant à notre ménagère
-sur le ton piqué qu’il avait pris d’abord.</p>
-
-<p>— Et vous, mademoiselle, qui, depuis
-quelque temps, négligez tous les devoirs
-que, par reconnaissance pour nous, vous
-devriez vous attacher à remplir avec zèle et
-ponctualité, ne croyez pas que je tolère,
-comme j’ai eu la faiblesse de le faire jusqu’ici,
-votre négligence et votre paresse.</p>
-
-<p>— Ma paresse, monsieur ! Mais en quoi
-donc ai-je manqué à mes devoirs ?</p>
-
-<p>— En quoi, dites-vous ? et vous avez encore
-le front de me demander cela à moi ?</p>
-
-<p>— N’ai-je pas fait ce matin le ménage
-comme à l’ordinaire ?</p>
-
-<p>— Parbleu, il ne vous manquerait plus
-que de passer toute la journée à chanter et
-à vous amuser comme vous le faisiez tout à
-l’heure quand je suis entré !</p>
-
-<p>— Tous mes lits sont faits depuis plus
-d’une heure.</p>
-
-<p>— Vos lits sont faits, vos lits sont faits !
-Pardieu la belle avance ! Mais est-ce là une
-raison, quand vous employez la moitié du
-temps à vous parer et à vous toiletter comme
-s’il s’agissait pour vous d’aller au bal ?</p>
-
-<p>— A me parer !</p>
-
-<p>— Oui sans doute, à vous parer, et je suis
-bien aise de saisir cette occasion pour vous
-dire combien les airs que vous vous donnez
-depuis que notre indulgence a encouragé
-votre coquetterie, me déplaisent et déplaisent
-aussi à tous nos camarades. Quand,
-recueillie parmi nous, par pure commisération,
-il fut convenu que nous vous chargerions
-du soin de faire notre ménage, nous
-décidâmes unanimement que jamais nous
-ne vous laisserions prendre un ton qui ne
-conviendrait ni à votre modeste situation
-ni à la modicité de nos moyens. Mais malgré
-cette sage résolution, on vous voit chaque
-jour maintenant donner tous vos soins
-à votre toilette. Pourriez-vous me dire, par
-exemple, qui vous a permis d’acheter ce
-bonnet monté sur lequel vous n’avez pas
-craint, sans nous consulter, de faire mettre
-ce ridicule paquet de rubans bleus et roses ?</p>
-
-<p>— Ce bonnet… ce bonnet… C’est celui
-que vous m’avez permis d’acheter, il y a
-trois jours, le jour, vous savez bien, où
-vous me disiez que vous étiez si content de
-moi ?</p>
-
-<p>— Moi content de vous, il y a trois jours !
-je vous répondrai qu’il doit y avoir plus
-long-temps que cela, car je puis me flatter
-de posséder une mémoire aussi bonne que
-la vôtre, et depuis long-temps, ce me semble,
-je n’ai eu l’heureuse occasion de vous témoigner
-ma satisfaction. Mais le mensonge vous
-coûte si peu !</p>
-
-<p>— Je ne mens cependant pas. Je m’en
-souviens bien. C’était un jour où nous étions
-seuls.</p>
-
-<p>— A merveille, un jour où nous étions
-seuls ! Et vous avez bien soin de ne me rappeler
-qu’une circonstance où les témoins
-qui pourraient vous confondre, s’il y en
-avait eu, manquaient… Et ces souliers de
-prunelle achetés sans doute en même temps
-que le bonnet monté, est-ce aussi de mon
-consentement que vous les avez pris chez
-la marchande du coin ?</p>
-
-<p>— Ces souliers ?… C’est M. Mathias qui
-m’en a fait cadeau pour lui avoir raccommodé
-son gilet d’uniforme.</p>
-
-<p>— Quelle générosité ! Un gilet qui ne
-vaut pas la paire de souliers qu’il a donnée
-pour le raccommodage ! Au surplus M. Mathias
-nous fournira lui-même à ce sujet, les
-éclaircissemens nécessaires. Mais en attendant
-et avant que les désordres nouveaux,
-que je redoute pour vous, n’aient tout-à-fait
-compromis la responsabilité que j’ai acceptée,
-je vais consulter ces messieurs sur
-les mesures que la prudence nous conseillera
-de prendre à votre égard. Et puisqu’aujourd’hui
-nous en sommes venus au chapitre
-des informations, vous trouverez bon
-que je révèle à nos amis les petites irrégularités
-que j’ai particulièrement à vous reprocher.
-Je n’avancerai rien sans preuves, et
-les preuves contre votre légèreté et votre
-coquetterie ne me manqueront pas. Je les
-ai réunies là, dans ce cabinet dont voici la
-clef. Vous devez m’entendre, et nous allons
-voir.</p>
-
-<p>Jusque-là Juliette, qui m’avait paru conserver
-toute la présence d’esprit nécessaire
-pour répondre sans trop d’embarras aux
-vives interpellations de Lapérelle, ne put
-dissimuler, aux mots de cabinet et de clef,
-le trouble que la menace de notre président
-venait de lui causer. Elle se mit à pleurer à
-chaudes larmes et à solliciter avec les plus
-vives instances le pardon de sa faute, sans
-que je pusse deviner le motif de son affliction
-subite, ni la faute qu’elle semblait se
-reprocher avec tant d’amertume. Fatigué du
-rôle passif que je venais de jouer dans cette
-petite scène de famille, ou plutôt ému de
-pitié par les sanglots de notre intéressante
-ménagère, j’allais prendre la parole pour
-essayer de tempérer la colère de notre mentor,
-et peut-être même me permettre quelques
-remontrances sur sa vivacité, lorsque
-le bruit de quelques personnes qui montaient
-les escaliers quatre à quatre, vint faire diversion
-à tout cela, et m’épargner sans doute
-des frais inutiles d’éloquence. C’étaient nos
-amis qui arrivaient.</p>
-
-<p>— Tiens, c’est notre grave président ! s’écria
-Mathias en ouvrant brusquement la
-porte. Qu’as-tu donc aujourd’hui, l’ami ?</p>
-
-<p>— J’ai… j’ai de l’humeur !</p>
-
-<p>— Et de l’humeur à propos de quoi, s’il
-vous plaît ? Est-ce qu’il serait par hasard
-permis d’en avoir, à toi surtout, le plus impassible
-des mauvais sujets qui composent
-le noble corps des aspirans de marine !</p>
-
-<p>— Impassible, oui pour certaines choses.
-Mais il est des circonstances où, malgré toute
-la longanimité possible, on perd patience et
-on éclate.</p>
-
-<p>— Éclate, mon ami, éclate ! Et surtout
-explique-toi clairement, car je n’ai pas l’honneur
-de te comprendre. Voyons quelles sont
-les circonstances dont tu veux parler ?</p>
-
-<p>— Vous allez bientôt le savoir ; et je suis
-flatté que vous soyez arrivés pour entendre
-ce que depuis long-temps mon devoir me
-prescrivait de vous révéler.</p>
-
-<p>— Oh ! dites donc, les amis ! Voyez le ton
-solennel et pénétré que prend notre président !
-Que peut-il donc avoir à nous apprendre ?…
-Ah ! je commence à m’en douter à présent !…
-Juliette toute en pleurs ;… Édouard,
-à peu près interdit et Lapérelle presque indigné…
-C’est une scène de ménage. Tant
-mieux, nous allons rire encore une bonne fois
-dans notre vie !</p>
-
-<p>— Je souhaite en effet que cela vous
-amuse ; mais j’en doute, répondit le président,
-et en prononçant ces dernières paroles,
-Lapérelle se dirigea à pas comptés vers
-le petit cabinet dont il nous avait montré la
-clef ; au bout de quelques secondes, il en
-sortit tenant à la main une grande boîte de
-carton et plusieurs colifichets, qu’il déposa,
-avec une austérité toute magistrale, sur la
-table du logis, au milieu des pipes et des
-verres qui couvraient déjà ce meuble principal
-de notre salon.</p>
-
-<p>— Que diable prétends-tu faire avec toutes
-ces guenilles ? lui demanda l’un des assistans,
-en riant aux éclats.</p>
-
-<p>— Ce que je prétends faire ? répondit-il,
-vous allez bientôt le savoir. Mais avant tout,
-messieurs, ce que je sollicite de votre
-amitié et de votre indulgence, c’est un peu
-de silence et d’attention.</p>
-
-<p>Chacun comprit ou crut comprendre qu’il
-s’agissait de quelque chose de sérieux, et
-sans trop nous douter encore de ce qui allait
-se passer, nous nous disposâmes à laisser
-parler notre respectable doyen.</p>
-
-<p>L’attitude calme et imposante qu’il avait
-prise depuis l’arrivée de nos collègues, était
-du reste assez propre à obtenir de nous l’attention
-qu’il réclamait pour la communication
-qu’il avait à nous faire. Les sanglots que
-Juliette, tapie dans un petit coin de l’appartement,
-laissait échapper par intervalles,
-nous indiquaient d’ailleurs que c’était d’elle
-qu’il allait être question ; et sa douleur seule
-aurait suffi, sans la recommandation de
-notre président même, pour exciter l’intérêt
-général ou tout au moins la plus vive curiosité.</p>
-
-<p>Après avoir secoué une seconde fois les
-chiffons avec lesquels il était sorti du cabinet,
-Lapérelle s’exprima en ces termes d’une
-voix assez ferme, mais cependant encore
-légèrement émue :</p>
-
-<p>— Vous savez tous, messieurs, les sacrifices
-que nous avons faits pour mettre mademoiselle
-Juliette dans la position où elle se
-trouve maintenant, et je ne vous rappellerai
-les déterminations que nous avons prises
-à son égard, que pour lui demander en
-votre présence comment elle a répondu
-jusqu’ici à nos bienfaits et à notre prévoyance ?</p>
-
-<p>A ces mots l’accusée leva sur son interpellateur
-ses beaux yeux noyés de larmes, et
-du ton le plus suppliant elle s’écria : — Grâce,
-grâce, mon bon monsieur Lapérelle, je vous
-jure que je ne le ferai plus !</p>
-
-<p>— Doucement, mademoiselle ; on ne vous
-prie pas encore de parler. Votre tour viendra
-quand je jugerai à propos de vous questionner.
-Mais, avant tout, permettez-moi
-d’expliquer à ces messieurs les raisons qui
-m’ont déterminé à rompre le silence sur
-votre conduite.</p>
-
-<p>— Ma conduite, monsieur ! Quant à cela
-vous savez bien si j’ai manqué au réglement.</p>
-
-<p>— Ah ! vous pensez donc que c’est rester
-strictement dans les termes de nos conventions,
-que de faire à notre insu, et en cherchant
-à me cacher vos petits désordres, des
-dépenses que tout l’argent dont nous pouvons
-disposer ne suffirait pas pour payer !
-Oserai-je, par exemple, vous demander d’où
-vous vient ce fichu si élégant que vous avez
-eu soin de cacher sous votre oreiller ?…
-Vous voilà maintenant fort embarrassée de
-me répondre, n’est-ce pas, vous qui tout à
-l’heure cependant paraissiez si pressée de
-prendre la parole ?…</p>
-
-<p>— Ce fichu-là… ce fichu…</p>
-
-<p>— Eh bien, c’est moi qui lui ai donné
-quinze francs pour l’acheter, répondit Mathias
-pour tirer d’embarras la prévenue.</p>
-
-<p>Le regard qu’en ce moment-là Juliette jeta
-sur mon généreux ami dut le payer du service
-qu’il venait de rendre à la pauvre fille.</p>
-
-<p>Notre président devinant, selon toute
-apparence, le motif qui venait d’engager
-notre camarade à prendre sur lui la responsabilité
-de la faute de la coupable, continua
-son interrogatoire d’un ton qui n’annonçait
-rien moins que la confiance qu’il avait placée
-dans la déposition de Mathias.</p>
-
-<p>— Je veux bien admettre, ajouta-t-il,
-puisque M. Mathias se trouve là pour vous
-disculper des soupçons que j’avais élevés
-sur vous à propos de ce fichu, je veux bien
-admettre que vous ayez payé cet objet de
-toilette à la marchande chez qui vous l’avez
-pris sans me consulter ; mais si ma mémoire
-ne me trompe pas, je crois me rappeler qu’il
-vous avait été expressément défendu, d’après
-nos arrangemens antérieurs, d’abandonner
-la mise simple qui convenait à votre situation,
-pour adopter un costume qui ne va
-ni à votre tournure ni à nos goûts. Est-ce
-bien pour vous, je vous le demande, qu’a
-été monté le chapeau rose que contient ce
-carton, et que voici ?</p>
-
-<p>— Oui sans doute, c’était pour moi ; mais
-je ne l’aurais pas mis, je vous le jure bien,
-sans vous en avoir demandé la permission.</p>
-
-<p>— Je ne m’abusais donc pas lorsque le
-hasard m’a fait tomber cette parure sous la
-main, en pensant qu’elle vous était destinée !
-Et pourrions-nous savoir comment
-vous vous êtes procuré la somme nécessaire
-pour payer tout ce luxe ?…</p>
-
-<p>— C’est encore moi qui lui ai donné
-l’argent qu’il fallait pour acheter ce chapeau,
-répondit Mathias.</p>
-
-<p>— Mais, mon ami, tu n’y songes donc pas ?
-reprit le président, si les folies que tu fais
-pour elle ou plutôt contre elle, n’épuisaient
-que ta bourse, nous pourrions te laisser
-libre de te ruiner à ta fantaisie, sans avoir
-le droit de t’adresser des reproches. Mais il
-n’en est pas malheureusement ainsi. Le ton
-que prend depuis quelque temps mademoiselle,
-et les airs d’opulence qu’elle se donne,
-ont déjà attiré sur elle l’attention des personnes
-dont nous devrions craindre d’éveiller
-la susceptibilité ou la malignité. Je dois
-même vous avouer que je sais de bonne
-part que le Major-général de la marine a
-été informé par une de ces langues officieuses
-que l’on rencontre partout, de la manière
-dont nous vivons ensemble. Il n’y a
-rien sans doute dans notre conduite qui
-puisse nous faire redouter, Dieu merci, l’investigation
-la plus sévère. Mais si mademoiselle,
-par son imprudence ou sa coquetterie,
-vient à se faire remarquer et à attirer sur
-nous des soupçons que nous ne méritons
-pas, on finira par nous accuser peut-être
-bien d’inconséquence ou même d’immoralité.</p>
-
-<p>— D’immoralité ! oh ! par exemple !</p>
-
-<p>— Oui d’immoralité, messieurs ; et si l’on
-voulait appuyer cette accusation calomnieuse
-de preuves en apparence irrévocables,
-croyez-vous donc qu’il fût si difficile à la
-méchanceté d’en réunir contre nous ? Ne
-suffirait-il pas, par exemple, de savoir quels
-sont les livres que cherche à épeler mademoiselle
-Juliette, pour prouver que nous
-nous efforçons de corrompre l’esprit de cette
-jeune fille par des lectures mal choisies ?</p>
-
-<p>— Ce serait là, il faut en convenir, une
-calomnie qui n’aurait pas le sens commun.
-Elle ne sait même pas encore assez bien lire
-pour se corrompre en lisant.</p>
-
-<p>— Non, mais elle n’en fait pas moins tous
-ses efforts pour lire de mauvais livres, tandis
-qu’elle ne touche seulement pas aux
-bons ouvrages, dans lesquels elle pourrait
-tout aussi bien apprendre à connaître ses
-lettres.</p>
-
-<p>— Et quels sont donc les mauvais livres
-dans lesquels elle étudie sa leçon ?</p>
-
-<p>— Ce sont, messieurs, puisqu’il faut vous
-le dire encore, les <i>Aventures du chevalier
-de Faublas</i> et le <i>Compère Mathieu</i>. Et pour
-preuve de ce que j’avance, voici le volume
-dont les premières pages ont été froissées
-sous les doigts de notre modeste écolière.
-Voyez.</p>
-
-<p>— Oui sans doute, nous voyons bien. Mais
-<i>Faublas</i> après tout n’est pas ce qu’on peut
-appeler un ouvrage immoral, et <i>le Compère
-Mathieu</i> est même un livre philosophique,
-sous certains rapports.</p>
-
-<p>— Pour nous, j’en conviens, ces deux
-ouvrages peuvent être sans danger, parce
-qu’à notre âge et avec notre éducation…
-Mais pour une jeune fille, le cas, à mon avis,
-est tout différent… Voyez un peu cependant
-avec quelle fatalité les jeunes personnes
-sont entraînées d’elles-mêmes vers le mal !
-Depuis un an bientôt qu’elle nous entend
-soir et matin répéter nos leçons de mathématiques,
-elle n’en a pas retenu un mot, et
-je suis bien sûr que seule et sans savoir à
-peine déchiffrer deux syllabes de suite, elle
-est parvenue à apprendre les premières pages
-de <i>Faublas</i>.</p>
-
-<p>— <i>Faublas</i> ! Non, monsieur, je vous
-assure, je n’ai seulement pas pu apprendre
-encore par cœur les premières lignes.</p>
-
-<p>— Bon, je veux bien admettre que vous ne
-sachiez pas <i>Faublas</i> ; mais comment se fait-il
-que vous ignoriez les plus simples démonstrations
-de géométrie que vous entendez
-rabâcher toute la journée par chacun de
-nous ?</p>
-
-<p>— J’en sais aussi quelques-unes.</p>
-
-<p>— Ah ! vous en savez quelques-unes ! Je
-prends note de l’aveu, et nous allons bientôt
-voir jusqu’à quel point vous parviendrez à
-nous en imposer par votre assurance. Messieurs,
-je vous en prie, ne riez pas. La
-chose en elle-même est plus sérieuse que
-vous ne pensez. Voyons, mademoiselle,
-faites-moi le plaisir de me dire ce qu’on
-entend par <i>deux lignes parallèles</i> ?</p>
-
-<p>— On entend par deux lignes parallèles,
-deux lignes qui prolongées indéfiniment ne
-peuvent jamais se rencontrer.</p>
-
-<p>— Bravo, bravo ! c’est cela, s’écrièrent
-tous les examinateurs.</p>
-
-<p>Le président Lapérelle, un peu piqué de
-la justesse avec laquelle l’interrogée avait
-répondu à sa question, réclame de nouveau
-l’attention de l’auditoire et poursuit ainsi
-son interrogatoire géométrique.</p>
-
-<p>— Pourriez-vous me dire, à présent que
-l’approbation de ces messieurs a dû faire
-disparaître votre timidité naturelle, à quoi
-équivalent les angles d’un triangle rectiligne ?</p>
-
-<p>— Les angles d’un triangle rectiligne équivalent
-à 180 degrés ou à la somme de deux
-angles droits.</p>
-
-<p>— Bravo, bravissimo ! s’écrièrent une
-seconde fois les auditeurs enchantés. Président,
-c’est assez : il y a des capitaines de
-vaisseau qui n’en savent pas autant qu’elle.
-Bravo, Juliette ! reçue <i>aspirante</i> de marine
-d’emblée ! tu viens de satisfaire à toutes les
-conditions d’examen. Vexé le président,
-vexé !</p>
-
-<p>— S’il en est ainsi, reprend avec dépit
-notre doyen, il n’y a plus moyen de vous
-parler raison. On n’a pas d’idée d’une extravagance
-pareille ! Mais puisque je n’ai pu
-réussir à vous faire comprendre tout ce qu’il
-y avait de sérieux et de sensé dans mes observations,
-je ne souffrirai pas du moins que
-les désordres auxquels je voulais mettre un
-terme se prolongent sous ma surveillance,
-et dès cet instant j’abdique mes fonctions ;
-messieurs, choisissez, s’il vous plaît, un
-autre président.</p>
-
-<p>— Et ta place auprès de la petite, l’abdiques-tu
-aussi ?</p>
-
-<p>— Ma place auprès d’elle ! s’en charge
-qui voudra, ma foi. Je serais bien bon, au
-bout du compte, d’aspirer à plaire à une
-petite fille pour qui je ne puis plus conserver
-aucune espèce d’estime.</p>
-
-<p>— Oh ! monsieur Lapérelle, s’écria Juliette,
-que vous ai-je donc fait pour que vous me
-traitiez ainsi ?</p>
-
-<p>— Ce que vous m’avez fait, mademoiselle ?
-Vous avez voulu porter chapeau et
-vous donner des airs qui ne me convenaient
-pas. Vous avez voulu, en un mot, faire la
-grande dame, lorsque j’attachais le plus grand
-prix à vous voir toujours rester ce que vous
-êtes, une petite grisette, une fille du commun
-et rien de plus. Mais au surplus comme
-il n’est nullement indispensable que je vous
-explique pourquoi j’ai ou je n’ai pas de considération
-pour vous, et qu’il me suffit de
-penser ce que je dois penser sur votre
-compte, je vous abandonne à votre malheureux
-sort et je cesse dès aujourd’hui,
-pour toujours, de me mêler de ce qui concerne
-notre société.</p>
-
-<p>— Plus de président, tant mieux et tant
-pis. Nous vivrons tous alors sur le pied
-d’une parfaite égalité. Gloire à la république
-une et indivisible !</p>
-
-<p>— Dites plutôt à l’anarchie et au désordre !
-reprit Lapérelle tout irrité, et il s’en
-alla pour ne revenir au logis que lorsque sa
-colère se trouva un peu calmée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II.<br />
-SOUPÇONS, CONFIDENCE, SATISFACTION<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir la <a href="#note-1">note première</a>, à la fin de l’ouvrage.</p>
-</div>
-
-<p>Peu de jours après l’abdication de notre
-président, je devins, de compagnie avec mon
-ami Mathias, un des favoris de Juliette, aux
-termes du réglement qui, comme je vous
-l’ai déjà dit, lui permettait d’avoir deux
-amans à la fois, mais rien que deux. Le
-choix de notre ménagère en ma faveur avait
-été déterminé surtout par l’espoir des services
-que j’avais promis de lui rendre, en
-consacrant une partie de mes loisirs à diriger
-le goût naturel qu’elle paraissait avoir
-pour la lecture.</p>
-
-<p>Comme la pauvre fille avait déjà cherché
-à épeler les premières pages des <i>Aventures
-du chevalier de Faublas</i>, je jugeai à propos
-de lui laisser continuer un ouvrage pour lequel
-elle avait montré un penchant que lui
-avait reproché selon moi avec trop de vivacité
-notre camarade Lapérelle. En quelques
-semaines les progrès de mon élève
-surpassèrent toutes mes espérances, et excitèrent
-l’admiration de mes collègues. Bientôt
-même, grâce aux commentaires dont
-j’enrichissais le texte de notre auteur dans
-chacune de mes leçons, la petite se trouva
-d’une force supérieure sur plusieurs chapitres
-de ce livre d’éducation. Pour peu qu’il
-prît envie à l’un de nous de l’interroger sur
-quelques passages du roman qu’elle étudiait
-sous ma direction, elle répondait toujours
-de manière à mériter des éloges dont j’avais
-aussi ma part. On aurait dit, en l’écoutant
-parler des principaux personnages, dont elle
-lisait et relisait l’histoire, qu’elle eût passé
-toute sa vie avec le marquis de Rosambert,
-madame de Lignolles et la marquise de
-B***. C’était, au dire de mes collègues, une
-éducation qui ne pouvait manquer de me
-faire un jour le plus grand honneur.</p>
-
-<p>Un tel succès, en flattant mon amour
-de professeur, encouragea aussi mon zèle.
-Je fis passer mon écolière à l’écriture.</p>
-
-<p>Les premiers exemples que je lui donnai
-à copier retracèrent à ses yeux des maximes
-assez mondaines, et si la morale n’eut pas
-toujours à se féliciter du choix des préceptes
-que je cherchais à graver dans sa jeune mémoire,
-la philosophie épicurienne eut au
-moins quelquefois à s’applaudir des efforts
-que je faisais pour inculquer à mon élève
-les principes qui réglaient déjà notre conduite.</p>
-
-<p>Quand mon Héloïse se trouva assez exercée
-dans l’art de former correctement ses
-lettres, je crus prudemment que, pour son
-utilité personnelle, je ne ferais pas mal de lui
-apprendre à écrire, sous ma dictée, quelques
-petits billets d’amour. Ce genre d’exercice
-épistolaire parut lui plaire beaucoup, et en
-très-peu de temps elle réussit à tracer, imparfaitement
-il est vrai, mais en gros caractères
-fort lisibles pourtant, des réponses
-fictives aux épîtres que, pour lui faire la
-main et le style, nous lui adressions par pure
-plaisanterie.</p>
-
-<p>Un jour je surpris mon écolière, seule
-dans notre appartement, écrivant avec mystère
-une lettre qu’à coup sûr personne, pour
-cette fois, ne lui avait dictée. Arrivé derrière
-elle à pas de loup et sans en avoir été aperçu,
-je jouissais déjà, en professeur confiant, des
-progrès et de l’application de mon élève…
-Mais en suivant avec des yeux ravis le mouvement
-gracieux de la plume de mon apprentie,
-je crus remarquer qu’elle avait
-tracé sur le haut de la feuille un titre qui
-n’était ni le mien ni celui de mes collègues.
-Il y avait très-distinctement : <i>Monsieur le
-Major-général</i>… Avec plus de sang-froid
-et moins de maladresse, j’aurais laissé la
-main furtive de notre gouvernante me révéler
-le secret que je me croyais intéressé à
-connaître. Mais, par une de ces sottes impulsions
-de curiosité dont on ne calcule que
-trop tard les conséquences, je me précipitai
-sur la lettre à peine commencée…
-Juliette jette un cri d’effroi en se retournant
-vers moi pour m’arracher son épître. Il
-n’était plus temps pour elle : j’avais tout lu,
-et mon front sévère dut lui dire assez les
-soupçons qui m’agitaient… Elle tomba
-presque à mes pieds en me demandant pardon
-de m’avoir caché un secret qu’elle aurait
-dû peut-être, disait-elle, me confier
-depuis long-temps.</p>
-
-<p>— Quel motif, lui demandai-je, a pu vous
-porter à adresser ce billet au major-général
-de la marine ?</p>
-
-<p>— Vous ne me tutoyez plus, M. Édouard,
-vous êtes donc bien fâché contre moi ?</p>
-
-<p>— Voyons, mademoiselle, il ne s’agit pas
-de faire ici du sentiment : il faut répondre
-catégoriquement à la question que je vous
-fais. Pourquoi écrivez-vous au major-général,
-et quel rapport peut-il exister entre
-vous et lui ?</p>
-
-<p>— Je vous dirai tout, monsieur, mais je
-vous en supplie, ne m’appelez plus <i>mademoiselle</i>,
-cela me fait trop de mal.</p>
-
-<p>— Mais, encore une fois, expliquez-moi à
-l’instant même la cause qui a pu vous porter
-à écrire une lettre à l’un de nos chefs.
-Parlez et parlez de suite, je l’exige. Vous ne
-sauriez mieux faire dans votre intérêt, car
-si vous continuiez à prendre des détours, je
-pourrais commencer à supposer…</p>
-
-<p>— Eh mon Dieu ! que pourriez-vous supposer ?</p>
-
-<p>— Tout !</p>
-
-<p>— Mais quoi, encore ? Je sais bien que
-l’autre jour j’ai eu tort en achetant à crédit
-le chapeau que M. Mathias a eu la bonté de
-dire qu’il m’avait donné. J’ai été bien coupable
-sans doute ; mais c’est là tout ce que
-j’ai fait de mal, et vous dites que vous supposez…</p>
-
-<p>— Oui, puisqu’il faut vous le dire, votre
-silence m’autoriserait à soupçonner que
-dans le sein même de notre réunion, la
-délation soudoyée par la malveillance, aurait
-pu s’introduire par vous et contre nous…</p>
-
-<p>— La délation ! Oh ! apprenez-moi, je
-vous en prie, ce que veut dire ce vilain mot
-qui me fait peur, sans que je sache pourquoi.</p>
-
-<p>— Ce vilain mot veut dire <i>l’espionnage</i>.
-Me comprenez-vous maintenant ?</p>
-
-<p>— Oui, je vous comprends, monsieur ;
-ah ! je ne me croyais pas si malheureuse, ô
-mon Dieu ! Si vous vouliez m’écouter, vous
-seriez bientôt fâché de m’avoir dit ce que
-vous venez de me dire !</p>
-
-<p>— Parlez donc : justifiez-vous si vous le
-pouvez ! Depuis une heure je ne vous demande
-pas autre chose.</p>
-
-<p>— Oui, je vais parler et vous raconter
-tout, puisqu’il le faut… Mais avant de vous
-apprendre une chose qui va, je le sais bien,
-m’ôter toute l’amitié que vous aviez pour
-moi, je vous demanderai une grâce.</p>
-
-<p>— Quelle grâce, encore ? parlez, je vous
-l’accorde cette grâce, car si vous continuez
-ainsi, nous n’en finirons jamais.</p>
-
-<p>— C’est la grâce de ne pas dire à ces messieurs
-ce que je vais vous confier.</p>
-
-<p>— Je m’en doutais, et mes craintes se
-trouvent justifiées par vos hésitations et les
-précautions que vous croyez déjà devoir
-prendre. Mais commencez ; quelle que soit
-votre faute, j’aime mieux encore un aveu
-fait avec franchise, que le mystère dont
-vous chercheriez à entourer une conduite
-coupable. Je vous promets ce que vous
-exigez de moi : je me tairai ; mais voyons.</p>
-
-<p>— Vous allez savoir pourquoi, monsieur,
-je cherchais à écrire au major-général ; et
-vous ne m’en voudrez plus peut-être, quand
-je vous aurai appris ce que je ne voulais pas
-encore vous dire.</p>
-
-<p>En ce moment-là même, un bruit infernal
-se fit entendre dans nos escaliers : nos
-amis arrivaient. Il fallut remettre à un instant
-plus opportun la confidence que Juliette
-se disposait à me faire, et que je me
-préparais à écouter avec la plus vive curiosité…
-Le diable s’en mêle ! m’écriai-je en
-entendant les fous qui venaient envahir
-notre logis. Mais essuie tes larmes, prends
-si tu peux un air gai, dis-je à la petite : ce
-soir nous serons seuls, et alors tu m’avoueras
-tout, tout, sous peine de malédiction
-et de mépris.</p>
-
-<p>— Ah ! que je suis contente, me répondit-elle
-en se mettant à sauter de joie et en pressant
-sa jolie bouche sur une de mes mains.
-Voilà que vous me <i>retutoyez</i> !</p>
-
-<p>Oui, mais en me baisant la main dans
-l’excès de sa joie, la rusée friponne avait eu
-soin de rattraper la lettre dont je m’étais emparé
-comme d’une pièce de conviction, au
-moment où elle traçait une épître au major-général…</p>
-
-<p>Jamais je n’ai été aussi exact, depuis, à
-voler à un rendez-vous d’amour, que je le
-fus à me trouver à l’heure que j’avais indiquée,
-pour recueillir la confidence que devait
-me faire Juliette.</p>
-
-<p>Je remarquai à peine en la revoyant, sur
-sa physionomie, les traces de l’émotion que
-lui avait causée la scène de la matinée ; elle
-me parut même tellement remise du trouble
-que je lui avais fait éprouver quelques
-heures auparavant, qu’en y regardant de plus
-près j’aurais pu deviner tout le parti qu’elle
-avait dû tirer de l’intervalle qui s’était écoulé
-entre le moment de la surprise et celui de la
-confidence. Juliette avait eu, bien évidemment,
-tout le temps nécessaire pour se préparer
-à me tromper ; et ce qu’il y avait encore
-de plus évident pour moi, c’est qu’elle
-avait mis ce temps-là à profit, de la manière
-la plus admirable. Cependant, malgré la défiance
-qu’avaient dû m’inspirer, sur sa sincérité,
-l’affaire du chapeau et la scène plus récente
-de la lettre, je me résignai à être abusé
-par elle, s’il le fallait encore… La défiance pèse
-trop au cœur des jeunes gens, et l’illusion
-qui les charme ne vaut-elle pas, au bout du
-compte, cent fois mieux pour eux que la
-triste réalité, qui les désabuserait si impitoyablement
-sur les choses de ce pauvre
-monde ?</p>
-
-<p>— Eh bien ! lui dis-je en me plaçant auprès
-d’elle, les aveux vont-ils venir, maintenant
-que nous voilà seuls ?</p>
-
-<p>— Les aveux ?… C’est plus que cela ; c’est
-une histoire que j’ai à vous dire.</p>
-
-<p>— Ou à me faire, peut-être ; et quelle
-histoire encore ?</p>
-
-<p>— La mienne.</p>
-
-<p>— Ton histoire, à toi ? Parbleu, je ne
-m’attendais guère, je te l’avoue, à trouver
-une héroïne dans une petite fille de ton âge
-et de ton humeur !</p>
-
-<p>— Oui, riez bien, je vous le conseille, et
-moquez-vous tout à votre aise de moi…
-Vous ne rirez peut-être plus quand je vous
-aurai appris qui je suis !</p>
-
-<p>— Une princesse sans doute, ou tout au
-moins l’héritière de quelqu’une de ces familles
-illustres qui pullulent en Bretagne ?</p>
-
-<p>— Voilà bien comme vous êtes, vous
-autres beaux messieurs !… Vous vous moquez
-des malheureux qui sont nés au-dessous
-de vous, et qui cependant n’ont rien
-fait au ciel pour mériter leur sort.</p>
-
-<p>— Allons, enfant que tu es, te voilà encore
-tout en pleurs pour une plaisanterie
-innocente. Songeons plutôt à bien employer
-le temps où nous nous trouvons ensemble,
-sans avoir à redouter les importuns qui sont
-venus nous déranger ce matin. Voyons, ne
-nous attendrissons plus à tous propos et
-causons tranquillement. Que voulais-tu me
-dire ?</p>
-
-<p>— Je voulais vous dire, d’abord… que je
-suis une pauvre fille…</p>
-
-<p>— Je ne le sais que de reste ; mais ce n’est
-pas ta faute, et jamais, je crois, nous
-n’avons pensé à t’en faire un crime : on ne
-se donne pas la naissance…</p>
-
-<p>— Je suis née dans l’île d’Ouessant…</p>
-
-<p>— Tiens ! et tu nous avais toujours dit
-que tu étais née à Douarnenez !</p>
-
-<p>— C’est que j’avais mes raisons pour vous
-cacher l’endroit où était ma famille.</p>
-
-<p>— Et quelle était donc ta famille ?</p>
-
-<p>— « Mon père était pêcheur… Un jour
-qu’il faisait bien mauvais temps, et où il était
-allé à la mer, on n’entendit plus parler de
-lui ni de son bateau. Plusieurs barques s’étaient
-perdues dans le coup de vent, et tout
-le monde crut que mon père s’était noyé,
-comme les autres pêcheurs qui n’étaient pas
-rentrés.</p>
-
-<p>» Ma mère était restée avec moi et un autre
-enfant en bas-âge. Nous étions bien pauvres :
-le peu d’argent que mon père gagnait
-à la pêche nous avait fait vivre jusque-là ;
-mais, après notre malheur, ma mère, malgré
-tout le mal qu’elle se donnait, avait bien
-de la peine à nous avoir un peu de pain et
-à nous élever…</p>
-
-<p>» Au bout d’une année, cependant, on remarqua
-dans l’île que nous commencions à
-n’être plus aussi misérables qu’auparavant.
-Ma mère quitta la petite cabane où nous demeurions
-sur le bord de la mer, pour aller
-dans une maison d’un fort loyer ; et alors
-les autres femmes de pêcheurs commencèrent
-à se dire entre elles : Comment vit
-Marie-Françoise ? Elle ne fait plus rien, elle
-qui était si pauvre il n’y a qu’un an, et voilà
-ses petits enfans qui sont plus cossus que les
-nôtres, nous pourtant qui avons des maris
-qui travaillent ! Oh ! il y a quelque chose
-là-dessous ; et il n’est pas possible que ce
-soit une honnête femme !</p>
-
-<p>» D’autres croyaient que ma mère avait
-trouvé un trésor qu’elle n’avait pas déclaré
-à la justice. Plusieurs fois on était venu faire
-des visites chez nous ; mais, malgré la méchanceté
-du monde, jamais on n’avait pu
-rien découvrir contre maman.</p>
-
-<p>» Le malheur voulut qu’au bout d’un certain
-temps elle devînt enceinte, elle qui n’avait
-plus de mari ! Oh ! alors, il n’y eut plus
-moyen de retenir la médisance… On entendait
-conter partout que c’était un homme
-bien riche qui vivait avec Marie-Françoise
-et qui lui donnait beaucoup d’argent pour
-payer sa maison et pour nous élever comme
-nous l’étions mon frère et moi. Quand nous
-passions devant les maisons du village, les
-autres petits enfans nous criaient que notre
-mère était une mauvaise femme et qu’elle
-serait damnée ; la nuit, tous les voisins veillaient
-près de notre porte, pour voir entrer,
-à ce qu’ils disaient, le monsieur qui venait
-soi-disant chez nous et qui faisait le déshonneur
-de l’île. C’est pour le coup que ma mère
-pleurait ! Je me rappelle encore, comme si
-j’y étais, qu’un soir où les forts tiraient de
-grands coups de canon sur des embarcations
-anglaises qui avaient voulu débarquer à
-Ouessant, maman passa toute la nuit à prier
-le bon Dieu, et qu’elle nous fit mettre à
-genoux à côté d’elle pour réciter aussi nos
-prières. Quand les embarcations anglaises
-se trouvèrent hors de portée de canon et
-qu’on eut fini de tirer dessus, elle promit
-même de brûler pendant un mois un cierge
-aux pieds de la sainte vierge Marie. Je me
-souviens de son vœu comme si c’était hier…</p>
-
-<p>» Une autre année se passa, et Marie-Françoise
-mit un second enfant au monde. »</p>
-
-<p>— Quelle mystérieuse fécondité ! Et quel
-était définitivement le père de cette nombreuse
-et inconcevable lignée ?</p>
-
-<p>— « Laissez-moi finir ; vous le saurez tout
-à l’heure. Tout Ouessant jeta les hauts cris,
-mais elle ne voulut pas quitter le pays, où
-pourtant elle était si à plaindre : elle disait
-qu’elle aurait mieux aimé mourir. Pour cette
-fois, il ne nous fut plus possible de sortir
-de chez nous, et le chagrin de ma mère la
-mit bientôt à deux doigts de la mort.</p>
-
-<p>» Vous savez bien qu’il y a environ dix-huit
-mois que, pendant trois jours, il y eut sur
-la côte une tempête comme on n’en avait
-jamais vu encore. Plusieurs vaisseaux anglais
-qui croisaient devant l’île, ne pouvant
-soutenir la force du vent de la mer, furent
-jetés au plein et tout le monde périt. Une
-frégate vint s’échouer, toute démâtée, sur
-les récifs d’Ouessant et tout près de notre
-maison. Une partie de l’équipage se noya,
-et la lame était si grosse qu’on ne put pas
-porter secours aux pauvres malheureux qui
-criaient : <i>Sauvez-nous ! Sauvez-nous !</i> Quelques
-marins pourtant eurent le bonheur
-d’être poussés sur le sable, et, tout blessés
-par la pointe des rochers, ils coururent dans
-le village demander un peu de feu et de
-pain. Il y avait trois jours qu’ils n’avaient ni
-dormi ni mangé. Les officiers et les soldats
-des forts les laissèrent d’abord libres ; mais
-le lendemain on les fit prisonniers, pour
-les mener à Brest quand le temps serait
-apaisé.</p>
-
-<p>» Dans la nuit où la frégate anglaise était
-venue à la côte, j’avais vu un homme tout
-mouillé entrer dans notre maison, et quoique
-maman fût au lit, bien malade dans le
-moment, elle se leva pour donner un peu
-de nourriture au pauvre marin, et puis elle
-le cacha dans un petit coin, en défendant à
-mon frère et à moi de dire qu’il était venu
-quelqu’un chez nous. Ce matelot anglais,
-avant de nous quitter, nous embrassa en
-pleurant, et ma mère paraissait avoir bien
-du chagrin. Pour moi, je ne savais pas encore
-pourquoi maman nous avait recommandé
-de ne rien dire ; mais elle nous fit
-entendre que c’était parce qu’elle voulait
-empêcher les soldats de mettre la main sur
-ce malheureux prisonnier qui avait l’air d’un
-bien bon homme.</p>
-
-<p>» En courant dans l’île avec mon frère,
-j’entendis des pêcheurs qui disaient aux autres
-qu’on savait qu’il y avait à bord de la
-frégate perdue, un homme d’Ouessant qui
-servait de pilote aux Anglais, et que ce traître
-à son pays, c’est comme ça qu’ils l’appelaient,
-avait eu le bonheur de se sauver,
-mais que bientôt on saurait le dénicher dans
-l’endroit où il s’était fourré.</p>
-
-<p>» Nous allâmes rapporter à maman tout
-ce que nous venions d’entendre, et elle se
-mit à pleurer comme jamais elle n’avait encore
-pleuré.</p>
-
-<p>» Bientôt, comme les pêcheurs l’avaient dit,
-tous les soldats du fort et les gendarmes
-commencèrent à fouiller partout. La garde
-vint chez nous avec le maire et des messieurs
-en habits galonnés. On commanda
-à ma mère de faire sa déclaration et elle ne
-voulut rien dire… On nous demanda aussi
-ce que nous avions vu, et mon frère et moi
-nous répondîmes que nous n’avions rien
-vu… Enfin, voyez le malheur !… le
-dernier enfant qu’avait eue maman, et qui
-savait à peine parler, montra avec sa petite
-main la niche où le pauvre matelot anglais
-s’était caché… et aussitôt deux gendarmes
-se jetèrent avec leurs sabres dégaînés dans
-le trou que mon petit frère avait montré…
-Les gendarmes revinrent avec l’homme de
-la frégate entre eux deux… ma mère tomba
-sans connaissance sur son lit… C’était mon
-père qui venait d’être arrêté ! »</p>
-
-<p>— Quoi ! ce misérable que l’on avait cru
-noyé servait à bord de la frégate ennemie !
-l’infâme !</p>
-
-<p>— Ah ne vous fâchez pas, je vous en
-prie, monsieur Édouard. Je savais bien
-qu’en vous racontant ce malheur, je vous
-mettrais en colère contre moi ; mais ce n’est
-pas ma faute si mon père a eu le tort de
-s’engager au service des Anglais.</p>
-
-<p>— Et qu’est-il devenu ? de quelle manière
-a-t-on puni son crime ?</p>
-
-<p>— De quelle manière ? Vous ne vous rappelez
-donc pas ce pilote qui a été fusillé il
-y a dix-huit mois, ici, à Brest, sur la place
-du château, vingt-quatre heures après sa
-condamnation !</p>
-
-<p>— Kermaës ! et c’est toi qui es la fille de
-ce traître ?<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir la <a href="#note-2">note 2</a>, à la fin de l’ouvrage.</p>
-</div>
-<p>— O mon Dieu ! Est-ce qu’il dépendait de
-moi d’être la fille d’un autre ! moi qui croyais
-ma mère veuve depuis tant d’années !</p>
-
-<p>— Et par quel moyen avait-il réussi pendant
-si long-temps à vous procurer de l’argent
-et à voir quelquefois ta mère ; car c’était
-lui sans doute qui jusque-là vous avait
-entretenus dans une certaine aisance et qui
-était parvenu à s’introduire de loin en loin
-dans votre maison ?</p>
-
-<p>— Quand il faisait beau temps, voyez-vous,
-d’après ce que j’ai entendu dire depuis,
-il se rendait à terre dans un petit canot de
-sa frégate, et lorsqu’il avait le bonheur de
-n’être pas aperçu des douaniers et des gendarmes
-qui gardaient la côte, il venait voir
-ma mère et s’en retournait ensuite à bord
-dans l’embarcation qui l’attendait, cachée
-entre les rochers de l’île.</p>
-
-<p>— Et que devîntes-vous après l’exécution
-de ce… de ton père enfin ?</p>
-
-<p>— « Cette aventure aurait dû, n’est-ce pas ?
-rendre l’honneur à ma mère, puisqu’elle venait
-de faire voir au monde que c’était une
-honnête femme qui n’avait pas voulu perdre
-son mari, ni se séparer de lui… Mais au contraire,
-depuis la mort de mon père, on ne
-voulut plus nous souffrir dans l’île. En nous
-voyant, les pêcheurs et leurs femmes se mettaient
-à crier : <i>Voilà les enfans de Marie-Françoise,
-la femme du pilote des Anglais.
-Il faut les chasser, car ils porteront la malédiction
-sur le pays !</i></p>
-
-<p>» Maman, qui avait dépensé pour nous
-tout l’argent que papa lui avait donné de son
-vivant, ne se releva pas de sa maladie. Quand
-on vint lui dire, par méchanceté, que son
-mari venait d’être fusillé à Brest, la tête lui
-tourna. Nous n’avions plus un seul morceau
-de pain, et lorsque nous allions demander
-l’aumône pour avoir quelque chose pour notre
-mère, partout on nous chassait comme
-des enfans maudits de Dieu…</p>
-
-<p>« Le ciel eut enfin pitié de maman : elle
-trépassa ; mais avant de mourir, elle se mit à
-crier d’une voix creuse que j’entends encore
-souvent la nuit : <i>O malheureux enfans, que
-vous êtes à plaindre ! vous mourrez misérables !…
-Oui, je vous le dis… vous mourrez
-misérables !…</i> Et pendant plus de deux
-heures maman en nous sentant pleurer mon
-frère et moi, tout seuls entre ses bras, ne
-fit que crier jusqu’à sa mort : <i>Malheureux
-enfans !… vous mourrez misérables !…</i> » — Tenez,
-monsieur Édouard, rien qu’en vous
-parlant de maman, et de ce qu’elle disait en
-se débattant sur son lit, il me semble encore
-voir sa bouche toute noire, et ses yeux égarés ;
-et l’entendre crier jusqu’au dernier
-souffle : <i>Vous mourrez misérables !</i> Oh ! donnez-moi
-votre main, monsieur Édouard, j’ai
-peur ! ne vous en allez pas, car je ne veux
-pas rester seule ici. J’ai trop peur encore !</p>
-
-<p>La terrible émotion qu’éprouvait Juliette
-en m’adressant précipitamment ces paroles
-entrecoupées, l’expression de sa figure bouleversée
-et l’accent de sa voix pénétrante, me
-glacèrent moi-même de terreur. Ses mains
-convulsives tremblaient dans les miennes,
-et je sentis la fièvre qui l’agitait passer dans
-tout mon corps avec l’effroi qu’elle venait
-de me communiquer. Je craignis un moment
-de la voir tomber dans les spasmes les
-plus violens ; mais rappelant à moi toute la
-force qui m’était nécessaire dans une épreuve
-aussi nouvelle pour mon cœur et pour mes
-sens, je lui dis avec tout le sang-froid que je
-pus retrouver encore :</p>
-
-<p>— Eh bien ! petite folle, vas-tu me jouer
-maintenant une scène de tragédie ? songe
-plutôt, crois-moi, à mieux employer le
-temps, et à donner un coup de balai à ta
-chambre !</p>
-
-<p>Ces mots si vulgaires et si inattendus, en
-contrastant avec la situation dans laquelle
-nous nous trouvions et en rappelant à mon
-héroïne les devoirs de sa vie présente, produisirent
-sur elle tout l’effet que j’en attendais.
-A peine les eus-je prononcés, qu’elle s’écria
-comme en sortant d’un songe pénible :</p>
-
-<p>— Ah c’est vrai, j’avais oublié de balayer
-la chambre… Mais que vous disais-je donc
-tout à l’heure ?</p>
-
-<p>— Des enfantillages et de grandes phrases
-de roman.</p>
-
-<p>— Ah ! j’en étais je crois à la mort de ma
-malheureuse mère… Non, je vous avais déjà
-conté ce qu’elle nous avait dit en mourant, je
-crois… « Les deux petits enfans qu’elle avait
-eus pendant l’absence de mon père, ne tardèrent
-pas à mourir comme elle… Ils étaient
-si malheureux, les pauvres innocens ! nous
-manquions de tout, et tout le monde nous
-abandonnait… Mon frère et moi, plus forts
-qu’eux, nous pûmes résister un peu ; mais
-comme personne ne prenait pitié de notre
-misère et de notre infortune, et qu’on nous
-disait des injures quand nous demandions
-l’aumône, nous nous en allâmes de l’île pour
-venir à Brest dans un bateau où l’on ne consentit
-qu’avec peine à nous donner par charité
-une petite place pour la traversée, qui n’est
-cependant que de cinq à six lieues. Une fois
-rendus dans la ville de Brest, que nous n’avions
-jamais vue, nous fûmes plus contens,
-parce qu’au moins on ne nous connaissait
-pas, et que nous pouvions demander un peu
-de pain aux passans et à la porte des maisons,
-sans être chassés de partout comme
-dans notre pays. Mon frère, au bout d’un
-mois ou deux, trouva à s’embarquer pour
-mousse sur un bâtiment qui partait, et qui
-doit revenir bientôt. Moi je restai toute
-seule, et sans la charité de quelques personnes
-qui me donnaient de temps en
-temps un peu de nourriture ou quelques
-sous, je serais morte de faim il y a bien long-temps.
-Un soir, je n’avais pas mangé depuis
-deux jours, je rencontrai deux messieurs qui
-se promenaient ; il faisait mauvais temps,
-je tremblais de froid et de besoin. Je me
-risquai à leur demander quelque petite chose,
-car ils étaient jeunes, et les jeunes messieurs
-avaient toujours été plus charitables
-pour moi que les autres : c’étaient deux aspirans
-d’ailleurs, et j’avais, je ne sais pas
-pourquoi, dans l’idée qu’ils auraient pitié de
-ma misère. L’un de ces deux messieurs me
-regarda et parla à son camarade, et ils me
-dirent, après s’être parlé, de les suivre dans
-leur maison. M. Mathias et M. Lapérelle vous
-ont conté, vous le savez bien, comment peu
-à peu je me suis trouvée sortie de mon malheureux
-état, et vous voyez bien, Dieu merci,
-que je ne m’étais pas trompée le soir où j’ai
-eu le bonheur de les rencontrer, en pensant
-que c’étaient de bons enfans ! » A présent,
-vous me croirez si vous voulez, monsieur
-Édouard, mais je ne donnerais pas mon
-sort pour celui de la plus grande dame du
-monde.</p>
-
-<p>— Tout ce que tu viens de me conter là,
-Juliette, est sans doute fort attendrissant,
-et l’adversité qui semble s’être attachée à
-tes premières années, est bien faite pour
-inspirer le plus vif intérêt en ta faveur. La
-petite histoire de ta vie m’a paru même empreinte
-d’une sincérité qui à mes yeux honore
-ton cœur. Mais comment se fait-il
-que jusqu’ici tu aies cru devoir cacher à tes
-bienfaiteurs le secret de ta naissance, le
-nom de ton pays et celui de tes parens, et
-que tu m’aies choisi, moi, par exemple,
-pour me rendre si tard le confident de ce
-mystère ?</p>
-
-<p>— Vous ne savez donc pas combien ces
-messieurs détestent les Anglais et ceux
-qu’ils appellent des traîtres à leur pays !
-Tous les jours de la vie, je les entends jurer
-contre eux et se mettre en colère comme
-s’ils voulaient les tuer jusqu’au dernier, et
-j’ai pensé que si j’avais été leur dire que
-j’étais la fille du pilote <i>Kermaës</i> ils m’auraient
-chassée comme un enfant maudit !</p>
-
-<p>— Il est possible en effet que de ce côté-là
-tu n’aies pas eu tort. Mais, encore une
-fois, par quel motif as-tu pensé que je serais
-pour toi plus indulgent que mes camarades,
-après avoir reçu la confidence que tu
-viens de me faire ?</p>
-
-<p>— Mais il fallait bien tout vous dire, à
-vous, puisque c’est vous qui avez mis la
-main sur la lettre que j’écrivais à M. le major-général !</p>
-
-<p>— Ah ! c’est ma foi vrai ! mais à propos de
-cela, dis-moi, puisque tu m’as remis sur la
-voie que ton histoire m’avait fait un instant
-oublier, dis-moi quel rapport il peut y avoir
-entre cette histoire et le major-général à
-qui tu adressais une lettre au moment où
-je suis entré ?</p>
-
-<p>— Un rapport tout simple, pardienne !
-j’écrivais au major-général pour mon frère !</p>
-
-<p>— Et qu’avais-tu encore à lui demander
-pour ton frère ?</p>
-
-<p>— Je voulais lui demander la grâce de
-ne pas le faire débarquer à son arrivée, du
-bâtiment où il a eu la bonté de le placer.</p>
-
-<p>— Oui, au fait cela s’explique assez bien
-maintenant… Cependant il me semble que
-tu aurais pu tout aussi bien t’adresser à l’un
-de nous pour le charger de la démarche que
-tu te proposais de faire ?</p>
-
-<p>— Oui, n’est-ce pas ? j’aurais été parler à
-l’un de ces messieurs de mon frère, pour
-qu’il me dît : Ah ! tu as un frère ! A bord de
-quel navire est-il embarqué ?… Comment se
-nomme-t-il ?… D’où est-il ?… Que faisait ton
-père ?… Il aurait autant valu tout avouer,
-et j’aurais été obligée de mentir ou de raconter
-ce que je voulais cacher pour ne pas
-mettre ces messieurs en colère.</p>
-
-<p>— Ces diables de femmes ! elles vous ont
-toujours d’excellentes raisons pour faire
-tout ce qu’elles font ! Qui dirait qu’à cet âge
-et avec aussi peu d’expérience, on pût avoir
-autant de prévoyance ! Le diable m’emporte
-si moi qui ai déjà vu le monde et qui ai
-vécu parmi des hommes faits, j’eusse trouvé
-tout cela… Allons, mademoiselle ! venez
-ici… venez donner un baiser à votre confident…
-là, bien gentiment… mais surtout
-soyez bien sage et soyez toujours fidèle,
-pour que l’on continue toujours à vous aimer…
-A présent j’espère que te voilà
-tout-à-fait remise de ta frayeur de tout à
-l’heure ?</p>
-
-<p>— Oui, à présent je n’ai plus peur ; tenez,
-voyez : je ne tremble plus qu’un peu.</p>
-
-<p>— Mais sais-tu bien que j’ai cru un instant
-que tu allais devenir folle ?</p>
-
-<p>— Ah ! c’est plus fort que moi ! toutes les
-fois que je pense à cela…</p>
-
-<p>— Eh bien ! il ne faut plus penser à
-rien… C’est-à-dire si, il faut penser à l’heure
-qu’il est… Peste ! déjà cinq heures ! comme
-le temps s’est passé vite… je croyais qu’il
-était tout au plus… Mais je te quitte, le
-dîner m’attend et les indiscrets vont arriver…
-Adieu, Juliette, encore un baiser… un baiser
-d’amour.</p>
-
-<p>— Non, un baiser d’amitié : ce sera plus
-solide.</p>
-
-<p>— Voyez-vous encore, comme elle sait
-vous faire la distinction ! En vérité ces petites
-filles vous savent tout sans avoir jamais
-rien appris… maudit instinct des femmes,
-qui leur donne cent fois plus d’esprit, qu’à
-nous toute notre éducation ! A ce soir, intéressante
-orpheline ! à ce soir !…</p>
-
-<p>— A ce soir, M. Édouard !…</p>
-
-<p>Et je partis, heureux du calme que je
-venais de faire renaître dans l’esprit de la
-petite, et enchanté surtout de la confidence
-qu’elle venait de déposer dans mon cœur à
-l’insu de mes autres amis !</p>
-
-<p>Pauvre heureux sot que j’étais !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III.<br />
-CHANGEMENT DE SITUATION.</h2>
-
-
-<p>En revenant le soir à notre gîte commun,
-je m’imaginais retrouver Juliette encore un
-peu émue des fortes impressions qu’elle avait
-éprouvées le matin en ma présence, et qui
-m’avaient paru l’avoir si profondément agitée.
-J’avoue même que l’idée de saisir, dans
-ses traits et son attitude, les traces des émotions
-auxquelles elle m’avait semblée livrée
-pendant quelques minutes, ne déplaisait pas
-trop à mon imagination déjà avide de sensations
-délicates et raffinées. Chemin faisant
-je me disais même à part moi, et avec un
-certain épicurisme de jouissances intellectuelles :
-« La pauvre enfant ! je vais lire, j’en
-suis bien certain sur sa jolie petite physionomie,
-le secret de la mélancolie qui a succédé
-à l’ébranlement qu’a si vivement éprouvé
-sa sensibilité ! Tous mes amis ignoreront la
-cause de la tristesse de Juliette, et moi seul
-je jouirai en silence du mystère de sa pâleur,
-du désordre inexplicable que les autres auront
-remarqué sans doute dans son esprit
-encore préoccupé de la scène qui s’est passée
-entre nous deux. Car enfin c’est à moi
-seul qu’elle a confié tout ce que jusqu’ici elle
-avait caché si soigneusement ! Mais aurait-on
-jamais pu deviner que cette petite fille, sous
-les haillons d’où nous l’avons tirée, recélât
-une âme si impressionnable ! C’est qu’il y a
-aussi, dans l’histoire de sa vie, une fatalité
-presque romanesque ! Sa naissance, la mort
-tragique de son père, l’agonie terrible de sa
-mère, et la manière dont elle a été recueillie
-par nos deux camarades, tout enfin dans son
-étrange destinée me paraît marqué au coin
-du sort qui fait les héroïnes ! »</p>
-
-<p>La tête toute remplie de ces réflexions,
-j’arrivai à la porte de notre maison. En
-montant les longs escaliers qui conduisaient
-à notre logis aérien, je crus entendre nos
-joyeux amis causer à voix très-haute et
-chanter une ronde. Il me sembla même, en
-prêtant attentivement l’oreille à ce qu’ils faisaient,
-deviner qu’ils dansaient. Tiens, me
-dis-je, ils sautent comme des fous ! Il faut
-donc que Juliette se soit assez parfaitement
-remise de son émotion de ce matin, pour
-qu’ils se livrent ainsi à toute leur gaîté habituelle…
-Mais Dieu, me pardonne, je crois
-que c’est Juliette elle-même qui chante la
-ronde aux sons de laquelle ils ébranlent le
-plancher du grenier…</p>
-
-<p>J’entrai brusquement dans l’appartement,
-et c’était en effet notre ménagère qui, à la
-tête de mes cinq collègues, faisait avec ses
-grâces et sa bonne volonté ordinaires, les
-frais de ce bal improvisé à notre cinquième
-étage.</p>
-
-<p>— Et quel motif, s’il vous plaît, demandai-je
-à la bruyante société, peut vous porter
-ce soir à vous réjouir si fort ?</p>
-
-<p>— Aucun, me répondirent mes sylphes
-légers. Mais comme nous n’avons pas plus
-de raison pour être plus tristes aujourd’hui
-que les autres jours, nous dansons comme
-des perdus avec notre gouvernante, qui est
-ce soir d’une gaîté folle. Allons mets-toi dans
-le rond et chante comme nous !</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que les maris sont heureux !</div>
-<div class="verse">Bientôt je le serai comme eux !</div>
-<div class="verse">Ah ! que les…</div>
-</div>
-
-<p>— Non, merci, messieurs, je ne me sens
-pas maintenant d’humeur à faire des folies.</p>
-
-<p>— Et pourquoi donc, notre ami ? Explique-nous
-un peu comme quoi tu ferais plutôt
-le philosophe que nous, ce soir ?</p>
-
-<p>— Pourquoi !… Parce que ce matin il
-m’est arrivé quelque chose qui m’a laissé
-dans l’âme une impression de tristesse dont
-je n’ai pu encore me débarrasser…</p>
-
-<p>— Et à quelle occasion, une impression
-de tristesse ? Écoutez bien, messieurs ; ceci
-paraît plus grave qu’on ne le pense peut-être.
-Voyons, raconte-nous ton impression, mon
-ami, cela nous amusera.</p>
-
-<p>— Non, cela ne vous amusera pas, attendu
-que je ne vous raconterai rien.</p>
-
-<p>— Alors il ne fallait pas nous parler de ton
-impression de tristesse.</p>
-
-<p>— Si j’en ai parlé, c’est parce que vous
-m’avez questionné. Mais je ne puis rien vous
-dire, au reste. Je craindrais d’ailleurs, en vous
-entretenant de ce qui m’est resté de pénible
-dans l’esprit, d’altérer l’excessive gaîté de
-mademoiselle Juliette. Continuez par conséquent
-à danser, et laissez-moi tranquille.</p>
-
-<p>Juliette baissa les yeux, et prit un air
-pensif… Mais un des danseurs, sans trop
-remarquer ce que je venais de dire et sans
-faire attention à la contenance embarrassée
-de notre jeune personne, s’écria en tirant
-l’orpheline par la main : Et laissons-le ce
-bourru puisqu’il n’est pas en train de s’étourdir
-avec nous !</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! que les maris sont heureux !</div>
-<div class="verse">Bientôt je le serai comme eux !</div>
-</div>
-
-<p>Et la ronde continua de plus belle.</p>
-
-<p>Quand enfin les danseurs eurent fini d’ébranler
-le plancher de notre fragile appartement
-sous le poids de leurs pas retentissans,
-et que la fatigue eut succédé à l’effervescence
-du bal, chacun éprouva le besoin de se livrer
-au repos ou du moins à des plaisirs plus paisibles
-que ceux qui jusque-là avaient occupé
-la société.</p>
-
-<p>L’un prit sa pipe et se mit à fumer avec
-la rêveuse gravité d’un musulman.</p>
-
-<p>L’autre s’empara de l’unique jeu de cartes
-du logis, en demandant un vis-à-vis pour
-jouer une bouteille de bière à l’écarté.</p>
-
-<p>Un troisième, relevant le tableau de mathématiques,
-déplacé quelques minutes auparavant
-pour laisser l’espace libre aux
-sinuosités capricieuses de la danse, se prit,
-nouvel Euclide, à chercher dans les lignes
-d’une figure géométrique la démonstration
-d’une proposition qu’il avait étudiée vainement
-depuis le matin.</p>
-
-<p>L’ami Mathias, toujours philosophe, toujours
-disert, s’était emparé de la parole ; et
-pendant que mes autres camarades se livraient
-aux occupations ou aux distractions
-qu’ils avaient choisies selon leurs goûts
-divers, lui s’était étalé dans l’unique fauteuil
-que nous eussions, et du fond de cette espèce
-de siége présidental, notre ami s’était
-pris à nous dire d’un ton d’inspiré :</p>
-
-<p>— Combien, mes chers camarades, nous
-devons nous féliciter d’avoir vécu comme
-nous l’avons fait jusqu’ici dans la plus touchante
-intimité et la plus inaltérable concorde !
-Nos autres collègues, pour s’étourdir
-sur le vide de leur existence oisive, ou
-pour chercher des plaisirs que la morale
-condamne, dépensent beaucoup d’argent ou
-font beaucoup de dettes, sans réussir à chasser
-l’ennui ou à saisir une lueur de jouissance,
-tandis que nous, retirés tranquillement
-dans ce modeste asile, protégé par le
-mystère et embelli par l’amitié, nous rencontrons
-sans efforts un bonheur qui ne
-coûte rien à personne, ni même à nous qui
-le savourons avec tant de délices… Hein,
-que dis-tu, Édouard, de mes réflexions et
-du bonheur économique que nous goûtons
-ici en famille ?</p>
-
-<p>— Je dis que ton bonheur, qui ne coûte
-rien à personne, pourrait bien n’être pas
-du goût de notre voisin du quatrième
-étage, dont vous avez enfoncé le plafond,
-peut-être, en sautant comme vous venez de
-le faire.</p>
-
-<p>— Quoi ! le voisin qui habite les appartemens
-de dessous ? Eh bien ! si c’est un bon
-diable, il ne dira rien, et si c’est un mauvais
-garçon et qu’il se plaigne, on lui donnera
-un coup d’épée.</p>
-
-<p>— Bon moyen d’empêcher les gens de se
-plaindre légitimement, et de faire justice !</p>
-
-<p>— Sans doute que les coups d’épée sont
-un bon moyen, et le meilleur moyen même
-d’arranger les choses à l’amiable entre gens
-d’honneur ! Je ne connais pas, moi, pour
-ma part, de législation plus équitable, plus
-noble, plus conciliante en un mot, que celle
-qui repose sur le duel, mais sur le duel bien
-compris, bien entendu et employé comme
-moyen social. Devant ces tribunaux aux pieds
-desquels, par exemple, un malotru, expert
-en mauvaise chicane et bien fourni d’argent,
-vient attaquer un honnête homme inhabile
-à plaider et à court d’espèces, ne voit-on
-pas la justice des juges se prononcer en faveur
-du manant qui a tort, contre l’homme
-de cœur qui, selon les lois de l’honneur, a
-presque toujours raison ? Eh bien, je te le
-demande, est-ce là de l’équité, de la raison
-même, ou tout au moins du simple bon
-sens ? Non certes, et les juges qui, en dépit
-de leur conscience et de leur instinct
-d’homme, condamnent l’individu qu’ils
-estiment pour absoudre le malotru qu’ils
-méprisent, font la critique la plus amère, la
-plus sanglante de la fausseté des lois qu’ils
-croient qu’il est de leur devoir d’appliquer.
-Au lieu que dans toutes les contestations
-qui se vident l’épée à la main, en champ-clos
-et en présence de deux braves témoins,
-c’est le courage, ou en mettant tout au pis,
-c’est le hasard qui décide de la querelle ; et
-jamais, devant ce tribunal-là du moins, on
-n’est appelé à contempler le spectacle dégoûtant
-d’un homme de cœur terrassé par
-un lâche truand, qui, pour défendre ce qu’il
-nomme son droit, a pu choisir et payer un
-avocat bavard et outrageux.</p>
-
-<p>— Tout cela serait fort beau en faveur de
-la législation équitable du duel, si comme
-tu parais le supposer, le courage seul ou le
-hasard même prononçaient souverainement
-entre les parties adverses. Mais tu ne comptes
-pour rien aussi, dans ces sortes de procès à
-coups d’épée, l’adresse du lâche spadassin
-qui, sans danger pour sa vie, peut faire pencher,
-contre un adversaire inexercé, la
-balance de cette justice de sang dont le droit
-paraît être écrit, avant tout, sur le plastron
-des maîtres d’escrime, avec la pointe d’un
-fleuret démoucheté.</p>
-
-<p>— Oui, il est vrai que l’adresse peut entrer
-pour quelque chose d’abusif dans la
-législation souveraine des coups d’épée. Mais
-là du moins l’abus est l’exception, et la généralité
-des bons effets du duel, la règle. Au
-surplus, comme je l’ai déjà dit, si le voisin d’en
-bas n’est pas content, je lui laisserai le choix
-des armes, et je commencerai par l’assommer
-s’il fait l’insolent. Mais ce n’était pas de cela
-précisément qu’il était question quand nous
-avons entamé la conversation… Où diable
-donc en étais-je ?</p>
-
-<p>— Aux douceurs de la tranquillité dont
-nous jouissons, quand nous faisons ici un
-vacarme à faire monter la garde dans notre
-appartement.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est vrai, c’est là que j’en étais.
-Je reprends le fil de mon discours et m’y
-revoici. Je disais donc que la vie en quelque
-sorte collective que nous menons depuis
-quelques mois ici, me paraît exquise et admirable.
-Exempte de nuages et de soucis,
-elle m’a semblé s’écouler paisiblement comme
-un de ces beaux jours que l’on craint de
-voir finir trop tôt. Et en effet, vois combien
-nos occupations sont douces et nos jouissances
-innocentes ! Les études mêmes, qui,
-pour chacun de nous, auraient été arides et
-rebutantes sur les bancs d’un cours public
-de mathématiques, sont devenues, au sein
-de l’amitié, des espèces de récréations instructives.
-Aussi, que de progrès n’avons-nous
-pas faits dans une science plus redoutable encore
-aux écoliers ordinaires par l’ennui
-qu’elle leur inspire, que par les difficultés
-réelles qu’elle leur oppose ! Pour moi, j’avoue
-franchement ici, et avec toute l’humilité qui
-convient à mon insuffisance, que partout
-ailleurs je n’aurais jamais réussi probablement
-à me fourrer dans la tête les quatre
-volumes de mathématiques que je puis maintenant
-me flatter de posséder sur le bout
-du doigt… Mais c’est qu’aussi avec vous
-autres, messieurs, il est si facile de se conformer
-au précepte du sage et de s’instruire
-en s’amusant… Tiens, Édouard, remarque
-un peu, par exemple, en ce moment, le tableau
-délicieux que nous formons sans nous
-en douter… Non, mais c’est qu’il règne parmi
-nous, et au sein de ce désordre apparent,
-une harmonie enchanteresse qui prête un
-charme presque indéfinissable à toutes nos
-réunions de famille ; et pour qui voudrait
-ou saurait rendre cette scène pittoresque,
-il y aurait ce soir une peinture des plus piquantes
-à faire passer de notre appartement
-sur la toile d’un Rembrandt ou plutôt d’un
-Téniers.</p>
-
-<p>— Le sujet serait en effet des plus piquans
-à traiter, si toutefois l’artiste pouvait
-entrevoir ses personnages à travers le nuage
-de fumée qui nous suffoque.</p>
-
-<p>— Tu crois ! mais certainement que le
-sujet serait piquant, et même très-piquant.
-Vois notre ami Lapérelle jouant son cent de
-piquet à cinquante centimes, avec autant de
-gravité que s’il s’agissait pour lui de se faire
-sauter la cervelle à la suite d’une partie
-perdue !</p>
-
-<p>— Laisse-nous donc un peu tranquilles,
-babillard, avec tes réflexions héroï-burlesques.</p>
-
-<p>— Ah ! l’ex-président n’est pas ce soir de
-belle humeur. Puis dans ce coin, et sans
-que cela paraisse à peine, notre collègue
-Eugène retournant artistement sa cravate
-pour s’épargner des frais de blanchissage et
-pour reparaître demain, avec un certain
-éclat de linge blanc, au bal de la préfecture
-maritime.</p>
-
-<p>— Si tu voulais bien te mêler des affaires
-de ton intérieur et ne pas tant t’occuper des
-miennes, tu me ferais plaisir, toi.</p>
-
-<p>— Autre bourrade ! mais peu importe,
-continuons notre revue critique, et ne laissons
-pas passer l’ardeur avec laquelle le studieux
-Adolphe cherche à se former l’esprit
-et le cœur en lisant, nonchalamment couché
-dans le hamac qu’il vient de suspendre au
-plancher, <i>les Liaisons dangereuses</i>.</p>
-
-<p>— Pourquoi ne lirais-je pas <i>les Liaisons
-dangereuses</i> tout aussi bien qu’un autre
-livre ? Crois-tu donc que les ouvrages qui
-peuvent prémunir notre inexpérience contre
-les périls qu’offre la société, ne soient pas
-aussi bons à consulter que ceux qui nous
-cachent la séduction du monde sous l’apparence
-des illusions les plus trompeuses et
-les plus funestes ?</p>
-
-<p>— Si je le crois ! mais certes que je le crois !
-et très-fermement encore ! Preuve nouvelle
-que la lecture des <i>Liaisons dangereuses</i>
-a profité à notre homme, qui déjà, comme
-tu le vois, Édouard, me paraît atteint d’une
-certaine dose de philosophie misanthropique.</p>
-
-<p>Et plus loin enfin, pour achever notre galerie
-de portraits, nous arriverions à une
-jeune personne, type d’innocence, modèle
-de grâces, qui, tricotant modestement une
-paire de bas qu’elle ne finira jamais, savoure
-au milieu de ce camp, composé d’assez
-mauvais sujets, les parfums de cinq brûlantes
-pipes de tabac… Oh ! que le tableau qui
-rendrait cette petite scène domestique serait
-délicieux, s’il pouvait conserver à chacun des
-personnages sa physionomie, son attitude,
-et son caractère original ! Quelle singulière
-harmonie de couleur locale il faudrait dans
-l’ensemble, et quels contrastes bizarres
-dans les détails ! car rien ne se ressemble
-moins que tous ces visages si disparates en
-apparence et pourtant si bien faits les uns
-pour les autres ; car enfin, en nous voyant
-réunis ici comme nous le sommes, un
-étranger lirait au premier coup d’œil l’accord
-parfait, la touchante concorde qui n’a
-cessé de régner au sein de notre petite association…
-Mais ce qui m’enchante le plus,
-mes bons amis, ce n’est pas la bonne intelligence
-qui depuis si long-temps semble avoir
-présidé aux rapports qu’a établis entre nous
-notre continuelle intimité. Ce que j’admire
-par-dessus tout, c’est l’espèce de mystère
-impénétrable dont nous avons su entourer
-l’asile de nos jouissances privées et de nos
-plaisirs casaniers. Jamais en effet aurait-on
-pu penser que sept jeunes évaporés de notre
-façon fussent parvenus à cacher sous l’aile
-discrète du sentiment, six à sept mois d’une
-existence pour ainsi dire tout intellectuelle,
-toute platonique…</p>
-
-<p>— Joliment intellectuelle en effet ! une
-existence de pipes de tabac, de bouteilles
-de bière et de petits verres de Cognac !</p>
-
-<p>— Ah, ah, ah !… c’est bien répondu ! se
-mirent à crier tous nos amis. Tu as bien fait,
-Édouard, d’arrêter cet éternel phraseur au
-beau milieu de son interminable panégyrique.</p>
-
-<p>— Je te reconnais bien là ce soir, Édouard,
-avec tes interruptions chagrines et tes saillies
-moroses. Mais toute ta mauvaise humeur
-ne m’empêchera pas de dire, et à notre
-louange infinie, que nous avons su rendre
-notre humble et heureux domicile tellement
-impénétrable à force de discrétion et
-de réserve, que jamais la curiosité ou la médisance
-n’a osé encore en franchir le seuil ;
-car je parierais bien que personne au monde
-ne se doute du bonheur mystérieux et
-innocent dont nous jouissons à l’heure qu’il
-est…</p>
-
-<p>Au moment même où notre éloquent ami
-achevait ces mots, nous crûmes entendre
-sur le plancher criant du couloir qui conduisait
-à notre logis, retentir des pas lourds
-et chancelans.</p>
-
-<p>Tous nous nous levâmes en nous demandant
-qui pouvait, à une heure aussi avancée,
-vouloir nous rendre visite. Nous n’attendions
-personne, chacun était présent au
-logis, et l’approche inaccoutumée d’un
-étranger nous étonna et nous donna à réfléchir
-un peu, sans que nous pussions bien
-nous rendre compte du motif pour lequel
-nous nous sentions un peu déconcertés.</p>
-
-<p>Bientôt les pas, dont nous avions distingué
-le bruit, cessèrent de se faire entendre.
-Mais une main qui nous parut très-ferme
-et très-assurée, frappa trois coups à notre
-porte.</p>
-
-<p>Nous demandons tous à la fois : Qui est là ?</p>
-
-<p>Une voix qu’il nous sembla reconnaître,
-mais encore assez vaguement, nous répondit :
-C’est moi, messieurs.</p>
-
-<p>— Entrez ! nous écriâmes-nous alors sans
-savoir à qui nous allions avoir l’honneur de
-parler.</p>
-
-<p>La porte s’ouvre, un homme vêtu d’une
-grande redingote bleue paraît : c’est le major-général
-de la marine !</p>
-
-<p>— Messieurs, nous dit-il d’un ton familier
-et en se baissant un peu pour entrer le
-chapeau à la main dans notre salle de compagnie,
-ma brusque visite à cette heure
-vous surprendra un peu, sans doute ?</p>
-
-<p>— En effet, général, lui répondit Lapérelle
-avec quelque embarras, nous ne nous
-attendions pas à l’honneur que vous voulez
-bien nous faire…</p>
-
-<p>— Je le crois bien ; mais le motif de la
-démarche que j’ai cru devoir tenter auprès
-de vous suffira, je l’espère bien, pour vous
-faire excuser l’indiscrétion de ma visite nocturne.
-J’ai à vous parler d’une chose sérieuse,
-mes bons amis ; et pour me mettre tout-à-fait
-à l’aise avec vous, je vous prierai d’abord
-de faire sortir, pour un petit instant seulement,
-cette jeune personne.</p>
-
-<p>— Général, c’est une jeune orpheline que
-nous avons recueillie ici, et qui depuis cette
-époque nous a tenu lieu de gouvernante.</p>
-
-<p>— Oui, oui, je sais tout cela, messieurs,
-et c’est précisément pour…</p>
-
-<p>— Quoi ! on vous aurait déjà appris, mon
-général, que…</p>
-
-<p>— Que mademoiselle Juliette a été recueillie
-par vos soins et élevée au milieu de
-vous ! Mais pardieu, c’est l’histoire de toute
-la ville. En attendant, faites-moi l’amitié de
-prier mademoiselle Juliette de nous laisser
-un moment seuls…</p>
-
-<p>— Juliette, vous avez entendu ?…</p>
-
-<p>Et la petite s’éloigna lentement sans oser
-proférer une seule parole, et en jetant sur
-les acteurs de la scène qui allait se passer
-en son absence, des regards où se peignaient
-à la fois la curiosité et la crainte.</p>
-
-<p>— Écoutez, mes camarades. Comme vous
-j’ai été jeune ; comme vous aussi j’ai eu, dans
-l’âge de la dissipation et de l’entraînement,
-mes années de folies et d’imprudences ; et sans
-vouloir ici me faire meilleur que je ne l’étais,
-pour me donner le droit frivole de vous sermonner
-comme un pédant, je vous avouerai
-même que j’ai peut-être été, dans mon
-temps, plus bambocheur à moi tout seul que
-vous ne pourriez l’être tous à la fois. Mais je
-vous dirai aussi que, quelque emportement
-que j’aie pu mettre dans ce que l’on appelait
-alors mes farces, je n’ai jamais eu à me reprocher
-aucune de ces faiblesses dangereuses que
-l’on commence par se cacher à soi-même, et
-qui finissent par nous dégrader insensiblement
-aux yeux des autres… Je ne sais en ce
-moment si je m’explique comme je voudrais
-pouvoir le faire sans vous blesser, tout en
-touchant un sujet aussi délicat à aborder,
-mais il me semble que vous devez déjà avoir
-compris où je veux en venir… Hein ! n’y
-êtes-vous pas un peu, monsieur Lapérelle ?</p>
-
-<p>— Mais, mon général, je cherche à deviner,
-et je vous avouerai que je ne comprends
-pas bien encore…</p>
-
-<p>— Non ! vous ne me comprenez pas ? Eh
-bien ! je vais m’exprimer plus clairement.
-Mon intention en venant vous voir sans
-cérémonie, et comme un vieux camarade
-qui vous veut du bien, était de vous dire
-que, sans vous en douter peut-être, vous
-teniez à l’égard de cette jeune personne que
-je vous ai prié de faire sortir, une conduite
-que, dans l’intérêt de votre réputation et
-de votre avenir, des chefs qui vous aiment
-ne peuvent plus tolérer…</p>
-
-<p>— Général, nous pouvons tous vous assurer
-que l’hospitalité seule nous a engagés
-jusqu’ici à retenir au milieu de nous la
-jeune fille que vous venez d’y rencontrer.</p>
-
-<p>— Oui ! et de quel prix ne lui avez-vous
-pas fait payer cette prétendue hospitalité ?
-Votre première intention a pu être bonne,
-car à votre âge les premiers mouvemens
-du cœur sont presque toujours généreux.
-Mais à votre âge aussi, on peut se perdre
-par ignorance de ce qui est coupable. Il n’y
-a pas encore de vice dans votre fait, je veux
-bien le croire encore. Mais qui vous dit que,
-bientôt, votre faiblesse ne vous conduira
-pas à une corruption d’autant plus redoutable,
-que vous vous serez caché le danger
-de votre conduite ? Je ne suis pas rigoriste,
-et je sais combien serait déplacée, avec des
-jeunes gens de votre profession, l’austérité
-d’une morale inflexible. Ma tolérance va
-même si loin, que si l’on était venu me rapporter
-que vous eussiez bouleversé une maison
-publique, brisé des glaces, battu des filles
-de joie et la garde même, comme il arrive
-assez souvent aux mauvais petits sujets de
-votre connaissance, je vous aurais volontiers
-pardonné vos fredaines et réparé de ma
-bourse, s’il l’avait fallu, le dommage que vous
-auriez fait dans une nuit de folie et d’exaltation.
-Oui, messieurs, et ce que je dis là est
-très-sérieux et ne doit nullement vous faire
-rire ; j’aurais cent fois mieux aimé vous savoir
-coupables des plus insignes désordres, que
-menant tranquillement la vie dans laquelle
-vous croupissez depuis quelques mois. C’est
-à un tel point que, dès que j’ai appris l’espèce
-d’existence que vous vous étiez créée
-ici, je n’ai pas balancé à venir vous arracher
-au péril que vous couriez sans vous en douter.
-Ma visite n’a pas au fait d’autre but,
-et ce soir même il faudra mettre un obstacle
-infranchissable entre l’abîme où vous vous
-plongiez, et les passions qui vous entraînaient
-vers lui.</p>
-
-<p>— Et comment, général, voulez-vous que
-nous fassions ?</p>
-
-<p>Comment, messieurs ? C’est à moi que vous
-demandez cela ? n’avez-vous pas un état qui
-réclame impérieusement le sacrifice de tous
-vos instans, de votre jeunesse et même de
-votre vie ? La mer n’est-elle pas là pour effacer
-jusqu’aux traces des folies que l’on serait
-en droit de vous reprocher déjà, et n’est-ce
-pas sur l’Océan qu’est ouverte la carrière
-que vous devez vous attacher à parcourir
-avec honneur et avec gloire ?</p>
-
-<p>— Aller à la mer ! Nous ne demanderions
-pas mieux, général. Mais les places sur les
-navires en croisière ne sont accordées qu’aux
-protégés, et nous…</p>
-
-<p>— Et n’êtes-vous pas ceux que je dois
-protéger avant tous les autres, quand je
-vous vois exposés au danger de vous perdre,
-malheureux que vous êtes !</p>
-
-<p>— Quoi ! il se pourrait que vous eussiez
-songé à nous faire partir ?</p>
-
-<p>— Sur les navires de la division qui doit
-appareiller demain matin ; et pour vous
-prouver que je pensais depuis long-temps
-à vous, voici vos ordres d’embarquement,
-signés du préfet maritime et de moi. Oh !
-vous pouvez voir ! rien n’y manque : c’est
-que quand je me mêle de servir mes amis,
-j’ai pour habitude de ne pas faire les choses
-à moitié, voyez plutôt !</p>
-
-<p>Messieurs Lapérelle et Eugène B…, tenez,
-voilà votre ordre d’embarquement pour la
-frégate <i>la Foudre</i>.</p>
-
-<p>Messieurs Mathias et Édouard, le même
-ordre pour le vaisseau <i>l’Indomptable</i>.</p>
-
-<p>— Et quant à vous trois, messieurs, vous
-irez, si vous le voulez bien, à bord du <i>Majestueux</i>.</p>
-
-<p>— Oh ! combien, général, nous vous devons
-de reconnaissance pour l’extrême bonté
-que vous avez eue…</p>
-
-<p>— Eh ! folles têtes, ne faut-il pas avoir de
-la prévoyance pour vous et prendre en commisération
-l’heureuse imprudence de vos
-belles années ? Mais entendons-nous bien
-avant de nous quitter, mes petits messieurs :
-vous avez vos ordres d’embarquement bien
-en règle, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>— Oh ! parfaitement en règle, général ;
-rien n’y manque, ainsi que vous le disiez
-tout à l’heure.</p>
-
-<p>— Demain, par conséquent, vous serez
-tous à bord avant six heures ?</p>
-
-<p>— A cinq heures, général, chacun sera
-rendu à son poste nouveau.</p>
-
-<p>— J’y compte, mes amis, et avec d’autant
-plus de confiance, que ce poste-là sera celui
-de l’honneur. C’est une belle croisière
-que vous allez faire… Ah ! mais, à propos,
-j’oubliais une chose importante, et la plus
-importante même après vos ordres d’embarquement.</p>
-
-<p>— Et laquelle ?</p>
-
-<p>— Pardieu ! laquelle ! le paiement du
-traitement qui vous est dû. C’est un article
-essentiel que je n’aurais pas dû omettre, et
-que j’ai cependant oublié. Mais comme je
-puis en votre absence faire ordonnancer le
-solde de votre arriéré, et que nous sommes
-gens de revue, je vais vous faire, sur votre
-bonne mine, les avances du traitement qui
-vous est indispensable pour entrer en campagne.
-Combien de mois vous faut-il ?</p>
-
-<p>— Il nous est dû trois mois, général ;
-mais, avec deux mois, nous pourrons fournir
-à la gamelle du bord la quotité exigible
-pour chacun de nous.</p>
-
-<p>— Trois mois à trente francs pour chacun,
-cela doit faire six cent trente francs, à
-moins que je ne me trompe, car je ne suis
-pas un mathématicien de votre force, messieurs.
-Tenez, voilà trente-deux napoléons,
-et rendez-moi le reste.</p>
-
-<p>— Pour le moment, nous serions assez
-embarrassés de vous rendre entre nous tous
-l’excédant du compte, et par une assez
-bonne raison. Mais on peut trouver de la
-monnaie dans la maison.</p>
-
-<p>— Ah ! que je me reconnais bien là ! pas
-le sou entre sept ! Ah ! c’était là aussi mon
-bon temps ! Mais qu’à cela ne tienne ; au
-retour, vous me rendrez de la monnaie avec
-les espèces que vous aurez conquises sur
-l’ennemi.</p>
-
-<p>— Nous vous le promettons, général. Les
-premières prises seront pour vous, et nous
-jurons que le premier coup de sabre que
-nous frapperons, sera donné à votre intention.</p>
-
-<p>— C’est bien, fort bien, mes jeunes camarades !
-Que le ciel vous conduise en vous
-maintenant dans ces bonnes dispositions !
-Adieu ! Je ne vous souhaite pas bon voyage,
-car cela, disent les vieux marins, porte malheur,
-et je ne désire rien tant que votre
-prospérité… Mais ne vous dérangez pas, je
-vous en prie ; donnez-moi seulement un
-bout de chandelle, si vous en avez un dont
-vous puissiez disposer en ma faveur ; je le
-laisserai au bas de l’escalier. C’était ainsi
-que dans mon temps encore on se faisait soi-même
-la conduite.</p>
-
-<p>— Non, non ; tous, général, nous voulons
-et nous devons vous accompagner jusqu’à
-notre porte. C’est bien la moindre des choses
-que nous puissions faire pour reconnaître
-la bonté que vous avez eue de venir
-nous rendre visite si haut.</p>
-
-<p>— Et c’est justement là ce que je ne souffrirai
-pas. En faisant ainsi des cérémonies
-avec moi, vous me feriez croire que je ne
-suis pas venu vous voir comme un ami ; et,
-pour peu que vous reconnaissiez encore
-mon autorité, je vous ordonne, s’il est nécessaire,
-de ne pas vous déranger et de me
-prêter un bout de chandelle.</p>
-
-<p>— Puisque vous l’ordonnez, général, et
-que nous n’avons rien à vous refuser, nous
-resterons en place, et voici un chandelier.</p>
-
-<p>— A revoir donc, mes amis, à revoir !</p>
-
-<p>— Adieu, général, adieu ! nous avons tous
-l’honneur de vous saluer et de vous remercier
-du fond du cœur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV.<br />
-DISSOLUTION DE SOCIÉTÉ. LES ADIEUX
-D’ASPIRANS.</h2>
-
-
-<p>Nous nous regardions tous sans trouver à
-nous dire un mot, après le départ du major-général<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>,
-tant nous étions encore étonnés du
-but et du résultat de sa visite, lorsque nous
-vîmes arriver à nous la pauvre Juliette fondant
-en larmes et sanglotant de manière à
-nous briser l’âme. Elle venait d’entendre
-tout, et la semonce de notre vieux mentor,
-et la résolution que nous avions prise de
-partir le lendemain matin sur la division qui
-allait mettre sous voiles. Dans toute autre
-circonstance, chacun de nous n’aurait certainement
-pas manqué de blâmer l’indiscrétion
-de notre gouvernante ; mais, au moment
-de la quitter peut-être pour toujours,
-nous sentîmes qu’il y aurait eu de la cruauté
-à lui reprocher la curiosité qui l’avait portée
-à écouter notre entretien avec le vieux major.
-Et puis la douleur de cette pauvre enfant
-paraissait si sincère et si naturelle,
-qu’il nous aurait fallu une force que nous
-n’avions certainement pas, pour la gronder
-comme il nous arrivait quelquefois. Mathias
-fut le premier qui osât ou qui sût lui adresser
-la parole dans cette pénible conjoncture.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir la <a href="#note-3">note troisième</a>, à la fin de l’ouvrage.</p>
-</div>
-<p>— Eh bien ! Juliette, ma pauvre fille, lui
-dit-il, tu sais tout ? Tes larmes nous apprennent
-que tu n’ignores pas que demain matin
-il faudra nous séparer ?</p>
-
-<p>— Oui, sans doute, que je sais tout…
-C’est ce vieux général qui a fait mon malheur…
-Ah ! ah ! ah !… Oui, c’est même lui
-qui est venu vous dire que j’étais une fille
-corrompue, et que je vous perdrais… Je l’ai
-bien entendu, allez… Et vous autres, vous
-ne lui avez rien répondu…</p>
-
-<p>— Il n’a pas dit, ma bonne amie, que tu
-fusses une fille corrompue, et tu as très-mal
-entendu ou très-mal compris. Il nous a seulement
-parlé de la corruption qui pourrait
-résulter d’une intimité innocente dans ses
-motifs, mais dangereuse dans ses effets. Du
-moins, c’est ainsi que je crois avoir saisi les
-paroles du général. N’est-ce pas, messieurs ?</p>
-
-<p>— Oui, sans doute ; il n’a pas dit que Juliette
-fût une fille corrompue.</p>
-
-<p>— Corrompue ou non, ça m’est égal ; et,
-puisque je me trouvais bien avec vous, cela
-ne regardait que moi… Et, à présent, je ne
-vais plus savoir que devenir… Mais mon parti
-est déjà pris… j’irai me jeter à l’eau.</p>
-
-<p>— Non, non, repris-je à mon tour avec
-autant de calme qu’il me fût possible d’en
-mettre dans ma harangue, tu n’iras pas te
-jeter à l’eau, et c’est à nous d’assurer ton avenir…
-Messieurs, m’écriai-je, en m’adressant
-à mes amis, qui déjà m’avaient compris,
-nous sommes riches maintenant de trois
-mois de traitement, n’est-ce pas ? Est-ce
-que deux mois ne nous suffiraient pas pour
-payer notre bien-venue à la table des navires
-sur lesquels nous venons d’être embarqués ?</p>
-
-<p>— Si certainement ! répondirent unanimement
-mes camarades. Donnons un mois
-de traitement à Juliette pour lui assurer
-une existence honorable et digne de nous,
-pendant notre absence.</p>
-
-<p>— Oui, ajouta avec plus d’énergie que
-tous les autres notre ami Mathias, donnons-lui
-un mois de traitement pour qu’elle puisse
-vivre convenablement et nous rester fidèle.</p>
-
-<p>— C’est cela ; voici d’abord la part de
-Mathias et la mienne, soixante francs !</p>
-
-<p>Tous les autres imitèrent mon acte de
-générosité, et je présentai à l’orpheline
-les deux cent dix francs provenant de notre
-collecte spontanée. Notre modeste et inconsolable
-ménagère refusa d’abord cette offrande
-de l’amitié, avec une résolution qui
-paraissait ne nous laisser que peu d’espoir
-de la lui faire accepter. Mais à force de prières,
-d’instances et de caresses, nous parvînmes
-enfin à vaincre ses scrupules et sa
-résistance. Dieu, que l’expression de sa reconnaissance
-et de ses regrets nous sembla
-alors touchante ! La pauvre petite ne nous
-avait jamais encore paru aussi belle de sensibilité
-et de candeur. Elle nous inondait de
-ses pleurs en nous pressant tour à tour dans
-ses bras avec une sorte de tendresse muette
-et convulsive. Peu ne s’en fallut que chacun
-de nous ne trouvât des larmes pour répondre
-à sa douleur, et des soupirs pour répondre
-à ses sanglots.</p>
-
-<p>Lapérelle seul entre nous tous, puisant
-dans son stoïcisme assez de sang-froid pour
-prévenir une explosion d’attendrissement,
-qu’il aurait cru indigne de la dignité de
-notre position, nous rappela à des sentimens
-plus virils en nous disant :</p>
-
-<p>— Messieurs, je crois devoir vous faire
-observer que nous n’avons pas de temps à
-perdre, pour peu que nous voulions faire
-nos préparatifs de départ et nous amuser un
-peu.</p>
-
-<p>— Nos préparatifs de départ ! lui répondit
-Mathias ; chacun de nous porte sur lui philosophiquement,
-je crois, tout ce qu’il a au
-monde. Ainsi notre malle, par conséquent,
-sera bientôt faite. Le loyer du logis est payé.
-Quant aux petites dettes criardes que nous
-laissons après nous, elles ne nous importuneront
-plus, puisque nous allons mettre
-l’Océan entre nous et nos <i>Anglais</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, en
-sorte que tout, selon moi, est à peu près
-fait… Mais tu nous as parlé de nous amuser
-un peu, et c’est ce à quoi nous devons sérieusement
-songer… Comment nous amuserons-nous ?
-Maintenant voilà la question
-importante ; et toi, Lapérelle, tu vas nous
-donner tes idées là-dessus.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les créanciers.</p>
-</div>
-<p>— Volontiers ; voici mon plan : vous allez
-le concevoir à l’instant même. Que chacun
-de nous consente à sacrifier cinq francs seulement
-sur les deux mois de traitement qui
-nous restent, et avec cette somme Juliette
-nous improvisera un petit festin, un bon
-souper d’adieux.</p>
-
-<p>— Cinq francs, ce n’est pas assez. Chacun
-de nous mettra dix francs s’il le faut.</p>
-
-<p>— Oui, mettons chacun dix francs. Ce
-n’est pas trop pour nous étourdir sur le
-coup inattendu qui vient de nous frapper, et
-pour noyer notre chagrin dans des flots de
-bon punch au rhum, avec de jolis zestes de
-citron, car tous nous aimons le goût stimulant
-du citron, n’est-ce pas vrai, les enfans ?</p>
-
-<p>— C’est cela, mes amis, du punch comme
-s’il en pleuvait, du Champagne même avec
-son écume enivrante, car nous avons tous
-besoin d’endormir notre douleur.</p>
-
-<p>— Tiens, Lapérelle, voilà vingt francs, tu
-me rendras le reste.</p>
-
-<p>— Ajoutes-y les miens.</p>
-
-<p>— Et les miens aussi, et que cela dure
-jusqu’au moment de notre séparation !</p>
-
-<p>— C’est fort bien, messieurs, dit Lapérelle
-quand il eut nos soixante et dix francs
-dans la main. Maintenant, Juliette, ma
-bonne petite Juliette, essuie tes larmes, et
-va nous chercher un jambon, un pâté si tu
-peux en trouver un, quelques poulets
-froids, du fromage, trois bouteilles de
-rhum, deux fois autant de bouteilles d’eau-de-vie,
-et six ou sept bonnes fioles de Champagne…
-Ah ! tu n’oublieras pas de nous acheter
-aussi trois livres de sucre.</p>
-
-<p>— Oui, M. Lapérelle, mais attendez que
-je prenne un panier pour mettre tout cela…
-Vous m’avez dit un jambon, un pâté, du
-rhum, du Champagne et de l’eau-de-vie,
-n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>— Oui, va vite, ma tendre amie, et fais
-surtout pour le mieux ; mais fais vite.</p>
-
-<p>— Voilà que j’y cours… Mais si vous saviez
-combien j’ai de chagrin en pensant que
-demain vous allez tous partir, et que je vais
-rester seule, toute seule ici… Ah ! ah, mon
-Dieu, que j’en veux à ce vilain général !…
-Du jambon, un pâté, quatre bouteilles de
-rhum…</p>
-
-<p>La reine du logis partit avec son panier
-sous le bras et sa douleur profonde dans le
-cœur.</p>
-
-<p>— Savez-vous bien, messieurs, nous dit
-Lapérelle dès qu’elle fut sortie, que le Major-général
-a eu raison ?</p>
-
-<p>— Sans doute, lui répondis-je. Mais il
-aurait bien dû nous donner nos ordres d’embarquement
-sur la division en partance,
-quelques jours au moins avant l’appareillage,
-pour nous laisser le temps de respirer.</p>
-
-<p>— Non, reprit Mathias ; je trouve pour
-ma part qu’il a agi prudemment en nous
-forçant à nous éloigner d’ici sans nous laisser
-le temps de la réflexion ! Le général est un
-brave homme, qui a vécu et qui aime les
-jeunes gens. Il a parfaitement compris tout
-le danger qui pourrait résulter pour notre
-avenir, de la conduite que nous tenions ;
-et, quelque agréable que fût pour nous la
-vie de famille à laquelle nous nous étions habitués,
-il n’en est pas moins vrai qu’elle était
-trop irrégulière pour qu’elle pût continuer,
-et pour que lui, notre chef et notre ami,
-pût la tolérer.</p>
-
-<p>— C’est juste, ajouta Lapérelle. Ce vieux
-général est un homme d’esprit et d’excellentes
-mœurs. Il nous a parlé le langage
-d’un patriarche. Juliette nous avait trop affriandés,
-messieurs, ou plutôt vous avait
-trop affriandés vous autres, à cette existence
-molle et sédentaire qui ne pouvait plus convenir
-à des jeunes gens comme nous.</p>
-
-<p>— Oh ! dis donc, toi, ne fais-donc pas
-tant, s’il te plaît, le philosophe. Il a été un
-temps où tu en tenais pour elle tout autant
-et peut-être plus que nous tous !</p>
-
-<p>— Moi, messieurs, jamais ! J’ai été, j’en
-conviens, comme chacun de vous, son
-amant en titre à mon tour ; mais c’était plutôt
-pour me conformer au réglement que
-nous avions établi, que pour céder à l’entraînement
-d’une passion qui, Dieu merci,
-me possède moins que je ne la possède. Mais
-jamais, je vous jure…</p>
-
-<p>— Allons, allons, notre président, ce
-n’est plus le moment de dissimuler les faiblesses
-passées. Avoue que tu en tenais, et très-vigoureusement,
-pour ton propre compte,
-et que même tu nous as donné plusieurs
-fois des preuves non équivoques de la jalousie
-que t’inspirait la préférence que la
-petite avait pour quelques-uns de nous.</p>
-
-<p>— Moi, messieurs, de la jalousie ? Vous
-me connaissez mal.</p>
-
-<p>— Oui, toi, et une fameuse jalousie encore !</p>
-
-<p>— Allons, je le veux bien, puisque vous
-le voulez tous et que cela paraît vous faire
-plaisir… Mais je vous jure, la main sur la
-conscience, que je consens que le diable
-m’emporte si jamais…</p>
-
-<p>Ici Juliette rentra, chargée des provisions
-qu’elle avait réussi à récolter à la hâte, dans
-le voisinage.</p>
-
-<p>En un instant, un feu aussi grand que le
-permettait l’exiguïté de notre cheminée fut
-allumé ; la table se trouva dressée et couverte
-des objets précieux que nous nous
-empressâmes de retirer du panier et des
-mains de notre ménagère. Notre gaîté naturelle,
-qui pendant quelque temps paraissait
-nous avoir abandonnés, nous revint à
-tous, à la vue des apprêts du festin, auxquels
-chacun s’efforçait de contribuer. Mille
-bons mots ne tardèrent pas à s’échapper de
-nos bouches animées par le goût exquis du
-Champagne mousseux. On mangea à peu
-près tout, d’abord, pour arriver plus tôt au
-vaste punch que nous nous proposions de
-faire flamber pour couronner le banquet.
-Juliette seule paraissait ne se livrer qu’à
-moitié à la joie que nous cherchions à lui
-faire partager, et ce ne fut qu’après l’avoir
-déterminée à essayer avec nous quelques
-verres d’Aï que nous parvînmes à suspendre,
-jusqu’à l’heure de la séparation, le cours
-des pleurs qu’elle versait en pensant à ce
-moment fatal. Ce fut alors qu’en voyant notre
-gouvernante s’abandonner au milieu de
-nous à quelques élans de folle ivresse, nous
-parvînmes à jeter sur notre repas d’adieu
-une de ces teintes de fumeuse orgie, si douces
-pour des yeux accoutumés comme les
-nôtres au spectacle délirant des grosses fredaines.</p>
-
-<p>— Brûlons tout ce qu’il y a ici, s’écria
-l’un, à l’exception de la maison et de Juliette !</p>
-
-<p>— Oui, brûlons tout, mettons tout en
-cendres, en commençant par ce tableau de
-mathématiques, qui nous rappelle le mal
-que nous avons eu à nous fourrer quatre
-volumes de Bezout dans la tête.</p>
-
-<p>— C’est cela ! au feu ce coquin de tableau.</p>
-
-<p>— Approuvé à l’unanimité ! au feu le tableau
-et tous nos livres d’études ! Il faut que
-demain il ne reste plus rien dans le logis
-qui puisse rappeler douloureusement, à cette
-pauvre Juliette, le souvenir de ses chers aspirans.</p>
-
-<p>— Au feu aussi <i>les Aventures du chevalier
-de Faublas</i> !</p>
-
-<p>— Non, messieurs, non ; moi, je m’oppose
-à cet holocauste, par égard pour Juliette.
-N’oublions pas que c’est dans cet ouvrage
-que notre élève a commencé son
-éducation.</p>
-
-<p>— Il a raison ; épargnons <i>Faublas</i>, en
-faveur de Juliette ; mais brisons, brûlons
-ou saccageons tout le reste.</p>
-
-<p>— Pein, pan, vlin, vlan ; tiens, voilà le
-cas que je fais de nos chaises et de nos tabourets.
-A propos, mes amis, si, pendant
-que nous sommes en train d’anéantir les
-monumens de notre séjour ici, nous jetions
-ces lits et ces matelas au feu ?</p>
-
-<p>— Non pas, dites donc vous autres ! nous
-pourrions mettre le feu à la cassine, et
-brûler là des objets qui ne nous appartiennent
-pas.</p>
-
-<p>— Et voyez le grand mal, quand nous
-rôtirions nos voisins et notre propriétaire !
-est-ce que nous ne partons pas demain ?</p>
-
-<p>— Ah ! dites donc, si vous vous décidez à
-mettre le feu à la maison, prévenez-nous-en
-d’avance, car j’ai l’intention de sauver Juliette
-des flammes, comme ce citoyen espagnol
-qui brûla, vous le savez bien, sa turne,
-pour avoir le plaisir d’enlever sa maîtresse
-au beau milieu de l’incendie.</p>
-
-<p>— Non ; si l’on met le feu, c’est moi qui
-sauverai Juliette.</p>
-
-<p>— Non, ce sera moi.</p>
-
-<p>— Non, c’est moi qui veux la sauver,
-cette chère enfant ; mais, en attendant, buvons
-vite notre punch, pour casser ensuite
-les bols et la table.</p>
-
-<p>— Buvons ! oui, buvons tout, mes amis !…
-Juliette, ma fille, viens m’embrasser encore
-une fois… Embrasse-moi là ; mais aussi tendrement
-que tu le pourras…</p>
-
-<p>— Juliette, embrasse-moi aussi, ma bonne
-et tendre amie !</p>
-
-<p>— Mais, messieurs, je vous embrasserai
-tous, tant que vous voudrez ; mais j’ai une
-prière à vous faire, et vous ne me refuserez
-pas ce que je vais vous demander.</p>
-
-<p>— Voyons, parle, âme de ma vie. Tu sais
-bien qu’aujourd’hui nous sommes trop faibles
-pour avoir quelque chose à te refuser.
-Que demandes-tu, belle odalisque ?</p>
-
-<p>— Que par amitié pour moi, vous ne
-brûliez pas la maison.</p>
-
-<p>— Messieurs, vous venez d’entendre la
-réclamation de notre suppliante amie ? Etes-vous
-d’avis d’y faire droit, et de ne pas incendier
-la case, par égard pour elle ?</p>
-
-<p>— Oui, oui ! Suspendons l’exécution. Du
-punch, du punch ! Plus on en boit, et plus
-on en a soif !</p>
-
-<p>— O mes amis ! Un instant, il me vient
-une idée lumineuse. Avant que nous ayons
-entamé notre dernier bol, il faut que Juliette
-coupe une mèche de ses beaux cheveux
-blonds, et qu’après avoir brûlé cette
-dépouille précieuse à la flamme de cette liqueur
-ardente, nous avalions avec le punch
-la cendre des cheveux de cette chère
-petite.</p>
-
-<p>— Bien trouvé ! C’est vrai, et moi qui n’y
-avais pas pensé ! Voyons, Juliette, vite une
-mèche de tes cheveux. J’ai déjà soif de
-boire, avec amour, quelque chose de toi.</p>
-
-<p>— Mais où faut-il que je vous coupe de
-mes cheveux ?</p>
-
-<p>— Là, tiens, à l’endroit où je viens de
-te donner un baiser. Détache la plus longue
-et la plus belle de celles de ces tresses onduleuses
-dont tu pourras disposer en
-notre faveur.</p>
-
-<p>— La voilà, messieurs ; voyez la belle
-espèce de cheveux ! C’est moi qui vais l’offrir
-à l’ardeur de la flamme dévorante. Remarquez
-le sublime effet que ces belles boucles
-blondes font au-dessus de ces flammes
-légères et bleues qui vont les consumer
-pour toujours !</p>
-
-<p>— Oui, mais pour passer dans notre
-sein, là, sur notre cœur !</p>
-
-<p>— Allons, verse-nous toi-même ce punch
-cinéraire, ma fille ! Nous venons de faire là
-un sacrifice à la manière des anciens ; car
-nous autres nous serons toujours pour toi
-aussi les <i>anciens</i>, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>— Je bois à toi, Juliette, à ton bon
-cœur !</p>
-
-<p>— Moi aussi, je bois à elle, à sa sensibilité !</p>
-
-<p>— Moi, à son attachement pour le corps
-des aspirans de marine !</p>
-
-<p>— Moi, à sa reconnaissance et à la douceur
-inaltérable de son caractère !</p>
-
-<p>— Moi, à sa prospérité future !</p>
-
-<p>— Moi, à sa gentillesse et à ses grâces
-naturelles !</p>
-
-<p>— Et moi, au bonheur de la revoir
-bientôt !</p>
-
-<p>— Messieurs, messieurs, embrassons-la
-tous à la fois, en un seul baiser général ;
-pressons tous ensemble cette chère amie
-dans nos bras fraternels !</p>
-
-<p>— Oh ! messieurs, combien je suis touchée
-de votre attachement pour moi !…
-mais ne m’étouffez pas, je vous en prie…</p>
-
-<p>— Elle a raison, ne l’étouffons pas…
-Elle a bien assez de son émotion, la pauvre
-petite, pour la suffoquer ! Maintenant, mes
-chers amis, savez-vous ce qu’il nous reste à
-faire ? Il nous reste à danser sur ces débris de
-chaises, de tableaux, de tables et de vaisselle.
-Dansons donc tous en rond, Juliette au
-milieu. Il faut que le jour nous surprenne
-tous, fumant encore du punch que nous
-avons bu, et narguant le chagrin qui n’a jamais
-franchi le seuil de cet asile qu’il va
-nous falloir bientôt abandonner.</p>
-
-<p>— Oui, oui, chantons, dansons, crions,
-sautons jusqu’au jour ; et si personne ne
-peut dormir dans le quartier avec le tintamarre
-que nous allons faire, demain tout le
-monde dira au moins : Les aspirans de marine
-ont fait un bruit d’enfer pour passer du
-sein de la bamboche sur le sein de l’Océan.</p>
-
-<p>— Bravo, bravo ! En avant la contredanse
-et les rondes. En avant !</p>
-
-<p>Le jour vint, et nous surprit dansant
-comme des perdus et ébranlant la maison
-au bruit de nos infernales chansons et sous
-la cadence de nos pas alourdis… L’heure
-du départ se fit bientôt entendre. La scène
-changea alors… Chacun de nous rétablit
-autant qu’il put le désordre de sa toilette,
-sauta sur son épée et sur son chapeau. Il
-fallut se séparer de Juliette qui se mit à
-sangloter dans nos bras comme si elle eût
-perdu tout au monde en nous perdant.
-Que de baisers, de tendres caresses, lui
-furent prodigués dans les quelques minutes
-qui précédèrent notre séparation ! Vingt
-fois chacun de nous franchit le seuil fatal
-de notre porte, pour rentrer encore et dire
-un dernier adieu à notre amie inconsolable.
-Force fut enfin de prendre une résolution
-énergique et de se déterminer à fuir… Lapérelle
-nous donna le premier l’exemple du
-courage dans ce moment cruel et décisif…
-Il tendit la main à la main presque inanimée
-de Juliette… et il sortit. Nous imitâmes
-tous sa résolution, et nous laissâmes, presque
-évanouie, notre malheureuse orpheline
-inondée de ses larmes, couverte de nos baisers,
-et pouvant à peine nous dire de l’œil
-et du geste un dernier, un tendre, un douloureux
-adieu.</p>
-
-<p>J’allai, moi, en sortant de notre ancien
-gîte, prendre congé de ma famille. Les canots
-des nouveaux navires sur lesquels nous
-allions faire voile nous attendaient le
-long des quais du port. A l’heure dite, tous
-nous nous trouvâmes prêts à nous rendre
-à bord de la division qui, déjà, avait fait
-entendre au loin le lugubre coup de canon
-de partance.</p>
-
-<p>Là encore il fallut nous arracher des bras
-de nos amis. Mais entre nous l’affaire fut
-bientôt faite… On s’embrassa, on se serra la
-main en se promettant du plaisir au retour
-de la croisière, et les canots de nos vaisseaux
-nous enlevèrent à nos plus chères affections,
-aux liens si doux que nous avions formés
-pour si peu de temps, hélas !…</p>
-
-<p>Nos yeux, en se portant avec distraction
-sur le sillage rapide de nos embarcations,
-se tournèrent tristement vers les navires à
-bord desquels nous devions aller à la gloire…
-C’était là qu’était tout notre avenir : le passé
-fut emporté avec la brise, dans le premier
-nuage qui vint rouler sur nos têtes.</p>
-
-<p>Malheureux ! Nous venions de laisser bien
-loin derrière nous, avec la trace des canots
-qui nous emportaient, nos plus belles et
-nos plus folles années !…</p>
-
-<p>Un sillage d’embarcation, que les vents
-en se jouant, allaient effacer pour toujours
-sur l’onde, et le souvenir de tant de bonheur
-perdu pour jamais, ah ! c’était, hélas !
-la même chose !<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir la <a href="#note-4">note 4</a>.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V.<br />
-UN VAISSEAU DE LIGNE.</h2>
-
-
-<p>D’autres, bien avant moi, vous ont dit,
-mieux que je ne pourrais le faire, ce que
-c’est qu’un vaisseau de ligne, cette vaste
-machine de guerre, à la fois si mobile et si
-lourde, si élégante et si formidable ; cette
-forteresse ailée qui vole avec la rapidité
-d’une flèche, sur l’élément le plus indomptable,
-pour aller promener ses foudres d’un
-bout du monde à l’autre ; qui porte et nourrit
-pendant une année, dans ses flancs hérissés
-de canons, la multitude de matelots
-qui lui donnent la vie, et qui lui empruntent
-sa puissance pour régner sur les mers
-et soumettre les flots rebelles, à la volonté
-et aux caprices de l’homme. Un vaisseau
-considéré dans son ensemble et son but
-matériel, est peut-être le signe le plus frappant
-auquel on puisse reconnaître le perfectionnement
-de la civilisation. Rien de plus
-beau, de plus noble, et de plus complet,
-n’est sorti, au bout de plusieurs siècles d’études
-et d’efforts, de la main des arts. C’est
-le chef-d’œuvre du génie, de l’audace et du
-temps.</p>
-
-<p>Mais en admirant l’extérieur et les détails
-même de cette miraculeuse conception, on
-se ferait difficilement une idée des longs
-efforts qu’il a fallu pour régler intérieurement
-la discipline et l’ordre qui donnent,
-pour ainsi dire, le mouvement et l’existence
-à un appareil aussi vaste et aussi compliqué.
-C’est au moral surtout, s’il est possible
-de s’exprimer ainsi, qu’un vaisseau de guerre
-mérite d’être étudié. Quelle constance dans
-les habitudes en quelque sorte contre naturelles,
-sous le joug desquelles on a fait
-plier le caractère rebelle de tous ces marins !
-Quelle sévère hiérarchie dans ce service si
-bien réglé, tendu si constamment, comme
-un ressort inusable, vers le même but ! Et
-quel but encore !</p>
-
-<p>Des hommes que l’on renfermerait pour
-quelques années seulement dans une prison
-pareille à un vaisseau de ligne, et sous l’empire
-d’une discipline semblable à la discipline
-maritime, se révolteraient, à coup sûr,
-contre une aussi insupportable réclusion,
-et un joug encore plus intolérable que cette
-réclusion même. Comment se fait-il donc
-que tant d’individus réunis dans un aussi
-petit espace, sous la verge de fer du service,
-non seulement se laissent conduire
-avec docilité, mais qu’ils volent encore avec
-zèle partout où la voix de leurs chefs les
-appelle, en exigeant quelquefois d’eux le
-sacrifice de leur existence ? Quelle magie
-emploie-t-on pour étouffer leurs plaintes et
-pour enflammer leurs cœurs ? Une magie
-toute simple, un moyen irrésistible dont le
-secret est contenu dans un seul mot. On a
-dit à cette multitude d’hommes : La patrie a
-besoin de vous ; l’honneur est là ; marchons
-ensemble où est l’honneur ! Et cette multitude
-d’hommes s’est résignée à devenir esclave
-du devoir le plus pénible et le plus
-difficile, ilote du sentiment le plus puissant
-sur le cœur des hommes assemblés en
-société : <span class="xsmall">L</span>’<span class="xsmall">HONNEUR</span> !</p>
-
-<p>Le personnel d’un vaisseau de guerre se
-compose de différentes parties fort distinctes
-entre elles, et qui, toutes, concourent
-au service nécessaire à la manœuvre et à la
-conservation du navire.</p>
-
-<p>Ces différentes parties sont :</p>
-
-<p><i>L’état-major</i>, c’est-à-dire la réunion des
-officiers, depuis le commandant jusqu’au
-dernier aspirant.</p>
-
-<p><i>La maistrance.</i> C’est la réunion de tous
-les maîtres du bord, maître-d’équipage,
-maître-canonnier, capitaine d’armes, chef
-de timonerie, maître-voilier, maître-charpentier,
-maître-calfat, et enfin le maître-coq,
-le chef de la cuisine du bord.</p>
-
-<p>Chacun de ces maîtres a, sous ses ordres,
-un second-maître au moins, et plusieurs
-contre-maîtres chargés de surveiller les
-détails de la spécialité qui leur est confiée.</p>
-
-<p>Ce que l’on nomme l’<i>équipage</i> du navire,
-par opposition à l’<i>état-major</i>, se divise en
-diverses classes affectées aux différentes
-branches du service général.</p>
-
-<p>La classe des <i>gabiers</i> se présente d’abord
-comme la plus remarquable dans la démocratie
-navale.</p>
-
-<p>Les <i>gabiers</i> sont la fleur des matelots.
-C’est à eux que sont attribués la visite et
-l’entretien du gréement. Leur poste le plus
-ordinaire est dans les hunes, sur les barres
-de perroquet ou de cacatois : leur spécialité
-enfin est en l’air, au haut de la mâture, sur
-le bout des vergues, le long de la ralingue des
-voiles. Lorsque, dans les momens du plus
-grand danger, soit au sein d’une tourmente,
-ou dans le feu d’un combat, il faut qu’un
-homme se dévoue pour exécuter un ordre
-périlleux duquel peut dépendre le salut
-d’un mât, ou même la simple conservation
-d’un hunier ou d’une basse-voile, soyez
-sûr que cet homme intrépide sera un <i>gabier</i>,
-ou autrement dit un des <i>voltigeurs</i> du
-bord, car c’est là le nom que les autres matelots
-donnent à ces gens d’élite de leur
-classe. C’est de cette pépinière si précieuse
-et si lente à croître et à se former, que
-sont tirés les quartiers-maîtres qui, à leur
-tour, deviennent contre-maîtres, et ensuite
-maîtres d’équipage. Tout ce qui, à bord,
-possède le grade qui répond à celui de
-sous-officier dans l’armée de terre, est
-désigné sous le nom générique d’<i>officiers
-mariniers</i>.</p>
-
-<p>Après les gabiers, viennent les <i>canonniers</i>
-ou chefs de pièce. Ce sont eux qui manœuvrent,
-chargent, et dirigent les canons de
-la batterie et des gaillards pendant le combat.
-Chaque chef de pièce a, sous son
-commandement immédiat, un certain nombre
-d’hommes attachés au service du canon
-qu’il fait charger, qu’il pointe, et dont il
-envoie le boulet à l’ennemi.</p>
-
-<p>Les <i>canonniers</i>, eu égard à l’importance
-et à la gravité de leurs fonctions à bord,
-forment, au milieu de l’équipage, un corps
-qui se distingue presque toujours par l’austérité
-que les habitudes de la profession ont
-dû apporter dans toutes les manières des
-hommes de choix qui l’exercent. Si les gabiers
-sont des <i>voltigeurs</i>, dans le langage
-figuré des marins, les canonniers pourraient
-être appelés les <i>réfléchisseurs</i> ou les penseurs
-du bord. A son attitude sévère et méditative
-seule, on pourrait reconnaître un
-chef de pièce, de tous les autres individus
-du vaisseau, quand bien même aucun signe
-particulier ne le distinguerait extérieurement
-des marins avec lesquels il vit.</p>
-
-<p>Les <i>timoniers</i> forment encore une classe
-à part. Ils hantent, pour le besoin du service
-auquel ils sont affectés, le gaillard d’arrière
-et la dunette, parties réservées, comme on
-le sait, aux officiers, aspirans et chirurgiens
-du navire. Aux timoniers, appartient
-l’honneur de gouverner le bâtiment, et de
-lui faire suivre la route indiquée par l’officier
-de quart. Ce sont eux qui sont chargés
-de faire les signaux au moyen de la série
-de pavillons dont la surveillance et l’entretien
-leur sont particulièrement affectés. La
-manœuvre du mât de l’arrière leur est dévolue
-comme une des prérogatives attachées
-au domaine sur lequel on leur permet de
-s’établir. C’est par l’intermédiaire des timoniers
-ou des pilotins, que les officiers
-communiquent entre eux dans la pratique
-ordinaire du service. C’est un timonier
-qui réveille les officiers et les aspirans qui,
-à leur tour, doivent monter au quart. C’est
-lui qui leur porte de la lumière quand ils
-en demandent et qui, lorsque l’officier de
-service ne peut quitter son poste, dans les
-circonstances fortuites, va informer le
-commandant ou le capitaine de frégate
-de ce qui vient de se passer de nouveau sur
-le pont pendant l’absence d’un de ces chefs.</p>
-
-<p>Ces relations fréquentes entre les officiers
-et les timoniers, cette cohabitation du gaillard
-d’arrière, qui rapproche sans cesse les
-subalternes de leurs supérieurs, inspirent
-souvent aux timoniers des velléités de bon
-ton, qu’il ne leur est pas toujours donné de
-manifester impunément. Pour peu qu’un
-timonier se hasarde à copier les manières
-d’un officier, dans ses rapports assez rares
-avec les autres hommes de l’équipage, Dieu
-sait les plaisanteries qu’attire, sur le matelot
-<span lang="en" xml:lang="en">fashionable</span>, son talent d’imitation quelque
-modeste qu’il soit !</p>
-
-<p>« Gare devant ! disent les matelots à leurs
-camarades. Place à <i>la macaque</i> du lieutenant
-qui fait encore de ses farces ! » Les timoniers
-forment à bord la petite aristocratie
-de l’équipage, ou la bonne bourgeoisie
-qui veut se donner des airs de noblesse ; et,
-sous ce rapport, l’on peut dire que les
-classes démocratiques épargnent assez peu
-cette autre espèce de petite noblesse.</p>
-
-<p><i>Les soldats</i> de la garnison, quoique affectés
-à un tout autre genre de fonctions que
-les timoniers, ne partagent que trop souvent
-avec ceux-ci les effets de la petite jalousie
-qu’excite dans la partie populaire de
-l’équipage, la prétention de vouloir se distinguer
-du gros des matelots. Les soldats ne
-sont pour les marins, que ce que ceux-ci
-appellent des <i>pousse-cailloux</i> ; et les matelots,
-pour les <i>pousse-cailloux</i>, ne sont autre
-chose que des <i>gouins</i>, ou quelquefois même,
-qu’on nous passe le terme, des <i>C*** goudronnés</i> :
-c’est l’épithète qui répond par opposition
-à celle des <i>C*** blancs</i>, assez généralement
-lancée aux militaires par les goguenards
-du gaillard d’avant.</p>
-
-<p>Les militaires embarqués sur les vaisseaux
-de guerre montent la garde à bord comme
-dans une citadelle. On les aposte chaque
-jour à midi, avec les cérémonies d’usage,
-et après la parade, dans tous les lieux où la
-surveillance d’une sentinelle est jugée nécessaire ;
-à la porte du commandant, à la
-porte de la grande chambre, à celle de la
-sainte-barbe, à l’entrée de la cuisine, etc.</p>
-
-<p>Pendant le combat, la garnison, rangée
-sur les passavans, est chargée de faire la fusillade.
-Dans les exécutions disciplinaires du
-bord, elle sert, par sa présence, à maintenir
-l’ordre et à donner de la solennité à l’application
-des arrêts de la justice martiale.</p>
-
-<p>En parcourant, comme nous venons de
-le faire, l’échelle hiérarchique des grades
-et des classes du personnel des vaisseaux de
-guerre, nous voici arrivés à parler d’une
-classe fort intéressante, et, pour l’ordinaire,
-assez peu considérée à bord. Cette classe est
-celle des <i>cambusiers</i> et des <i>coqs</i> composant
-tout l’attirail humain chargé du soin de distribuer
-les vivres et de faire la cuisine de
-cette petite république flottante, qu’on
-nomme <i>un équipage</i>.</p>
-
-<p>Le <i>commis aux vivres</i>, ou autrement dit
-le maître-commis placé sous les ordres directs
-de l’<i>agent-comptable</i>, que l’on nomme
-hyperboliquement <i>le commissaire</i> du vaisseau,
-est le chef suprême des <i>cambusiers</i> ;
-les cambusiers, ou, pour nous exprimer
-proverbialement, les <i>rogneurs de portions</i>,
-distribuent, sous les yeux d’une commission
-temporaire, les rations de pain, de
-vin et de viande, à l’homme ou au mousse
-délégué par chaque <i>plat</i>, pour recevoir la
-pitance dévolue aux sept commensaux qui
-forment <i>ce plat</i>.</p>
-
-<p>Les cambusiers habitent la cambuse,
-partie obscure de la cale du vaisseau, destinée
-à contenir les victuailles du bord. C’est
-dans ce magasin sous-marin que s’exercent,
-au dire des matelots, tous les actes iniques
-au moyen desquels les pauvres cambusiers,
-quelque probes qu’ils soient, passent pour
-augmenter leurs rations aux dépens de celles
-de l’équipage.</p>
-
-<p>Les cambusiers comme <i>les caliers</i>, ou
-les distributeurs d’eau, ne voient qu’accidentellement
-le jour, et seulement lorsque
-les besoins du service les appellent de l’antre
-où ils sont renfermés, sur le pont où leur
-présence est quelquefois remarquée comme
-celle de gens qui paraissent usurper un privilége,
-en venant respirer le grand air.</p>
-
-<p>L’état de réclusion dans lequel vivent les
-matelots de la cale, semble donner à leur
-physionomie et à leurs habitudes, une empreinte
-d’étrangeté dont la superstition des
-anciens marins a souvent, dit-on, tiré
-parti. Autrefois, à ce qu’on m’a assuré, les
-<i>caliers</i> étaient presque des personnages cabalistiques,
-tirant les cartes aux matelots
-crédules, et prédisant, par don de science
-divinatoire, le beau ou le mauvais temps,
-du fond de leur trou d’où à peine ils pouvaient,
-par l’ouverture du grand panneau,
-entrevoir l’azur du ciel roulant sur leur tête
-au balancement du navire.</p>
-
-<p>Mais, dans notre siècle de lumières, la
-cale n’a pu même servir de refuge à la barbarie.
-Les caliers ont cessé d’être les Bohémiens
-de ce vieux et antique peuple de matelots,
-autrefois si dévôt à la Sainte-Vierge
-et à Notre-Dame-de-Bon-Secours. Les caliers
-eux-mêmes ne croient plus, et ils se contentent
-tout simplement aujourd’hui de jouer
-aux dames ou à la drogue, quand un rayon
-de jour perce les ténèbres au milieu desquelles
-ils vivent, sans trop s’occuper de ce
-qui se passe au-dessus d’eux à bord du navire.</p>
-
-<p>Le <i>maître-coq</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, ce grand-prêtre des
-cérémonies culinaires du vaisseau, est assisté,
-dans ses importantes fonctions, par
-plusieurs aides, matelots-coqs et marmitons.
-Le temple de ce pontife de la mauvaise
-chère, est situé sur l’avant de la batterie
-haute, entre un treillage en bois, et l’étroite
-issue qui de la cuisine conduit à la
-poulaine, la partie à coup sûr la moins noble
-du navire. Les autels de ce grand sacrificateur
-alimentaire sont un large fourneau
-sur lequel on hisse chaque jour, à la force
-du palan, l’immense chaudière disposée à
-recevoir une barrique et demie d’eau qui,
-grâce aux trois ou quatre cents livres de
-viande qu’on y laisse tomber, compose, en
-quelques heures d’ébullition, un vaste potage
-au milieu duquel pourraient nager aisément
-un ou deux hommes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Le mot français <i>coq</i> n’est qu’une corruption du
-mot anglais <i lang="en" xml:lang="en">cook</i> (cuisinier), qui lui-même n’est probablement
-qu’une déviation du substantif latin <i lang="la" xml:lang="la">cocus</i>.</p>
-</div>
-<p>La propreté n’est pas toujours une chose
-très-facile à observer dans l’exercice d’un ministère
-aussi pénible que celui que remplissent
-les coqs à bord d’un vaisseau. Les gens
-de l’équipage, quoique peu exigeans en général
-sur la délicatesse des procédés culinaires
-employés dans la préparation des alimens,
-ne laissent pas quelquefois que d’élever des
-plaintes très-sévères sur la négligence des
-chefs ou des aides de cuisine.</p>
-
-<p>C’est l’officier de quart qui reçoit ordinairement
-les réclamations de ce genre ; et
-la rigueur d’une punition exemplaire suit,
-presque toujours, la preuve des fautes imputées
-<i>à la coquerie</i>.</p>
-
-<p>Lorsque l’aide-coq, chargé du service de
-la journée, juge que la soupe a suffisamment
-bouilli et que le potage collectif peut
-être offert à l’appétit de ses nombreux convives,
-il s’adresse au mousse de l’officier de
-quart pour obtenir de lui le couvert dont
-se sert son maître.</p>
-
-<p>Muni de ce couvert, la serviette sur le
-bras et un bol à la main, l’aide-coq présente
-à l’officier de quart l’échantillon du bouillon
-qui doit être servi à l’équipage. L’officier savoure
-le précieux breuvage en faisant, à
-celui qui l’a confectionné, les observations
-que lui suggère cette dégustation officielle,
-ou en lui adressant les reproches qu’a mérités
-sa maladresse ou sa négligence. Si le potage
-est jugé présentable, l’ordre de sonner
-la cloche pour faire <i>manger le monde</i> est
-donné au maître d’équipage. Si la soupe préparée
-ne satisfait que médiocrement le goût
-quelquefois fort capricieux du chef de quart,
-l’aide-coq se trouve vertement réprimandé,
-ou souvent même rudement puni, et alors
-Dieu sait les grosses plaisanteries ou les impitoyables
-récriminations que les matelots
-font pleuvoir sur lui !</p>
-
-<p>La fatalité qui semble déterminer la vocation
-de certaines malheureuses gens, peut
-seule expliquer la résignation avec laquelle
-il est des hommes qui se font <i>coqs</i> à bord des
-navires. Certes, il ne faut rien moins qu’une
-influence irrésistible, pour se vouer à une
-profession qui impose à ses initiés l’obligation
-de vivre dans cette atmosphère de fumée
-qui remplit l’espace étroit et sale qu’on
-nomme la <i>cuisine</i> d’un vaisseau. Mieux vaudrait
-cent fois être condamné à ne pas vivre
-du tout. Cependant, malgré le mépris
-qu’inspire presque toujours le service rebutant
-des coqs, et malgré les souffrances et
-les fatigues que ce triste métier fait souffrir
-aux malheureux qui l’exercent, on trouve,
-presque toujours plus qu’on n’en veut, des
-humains ambitieux de parcourir une carrière
-qui commence par le grade de marmiton
-de navire, et qui finit, pour le petit
-nombre d’élus, par le grade de <i>maître-coq</i>.</p>
-
-<p>Après cette nomenclature bigarrée de
-grades, de postes et de fonctions diverses
-dont nous venons de donner une idée, arrive,
-dans l’ordre hiérarchique des classes
-du bord, le peuple si vif, si varié et si remuant
-des matelots, novices et mousses.
-C’est au centre de cette masse mobile et
-forte, ardente et soumise, qu’un seul coup
-d’œil du chef enflamme, qu’un seul coup
-de sifflet du maître-d’équipage suffit pour
-appeler au combat, qu’il faut étudier les
-habitudes, les mœurs, les caprices et les passions
-de l’homme de mer. Voyez tous ces
-groupes de matelots épars dans les batteries,
-se promenant sur les passavans, couchés
-nonchalamment entre les canons, ou
-se livrant avec une ardeur d’enfant à tous
-ces jeux qui amuseraient à peine de jeunes
-écoliers ; un mot, un seul mot jeté au milieu
-d’eux, en sera assez pour faire de cette multitude
-en désordre, une troupe de guerriers
-obéissante et calme. Essayez ce mot magique
-dans la bouche du commandant. Que ce
-commandant crie à son équipage : <i>Branle-bas
-général de combat !</i> et en un clin d’œil
-vous verrez tous ces groupes oisifs et tumultueux
-se ranger en ordre et en silence, le
-long de ces canons devenus mobiles, voltiger
-sur ces vergues suspendues, orienter
-comme par enchantement ces voiles immenses,
-et attendre, avec le sang-froid héroïque
-du courage qui sait obéir, le signal du combat
-et le moment d’aller à la mort.</p>
-
-<p>Ce qui m’a toujours le plus frappé dans
-les prodiges d’ordre et d’activité que la discipline
-navale est parvenue à opérer à bord,
-c’est la promptitude et la précision de certaines
-manœuvres dans les circonstances les
-plus périlleuses et les plus imprévues.</p>
-
-<p>Souvent j’ai vu, au sein des nuits les plus
-douces, un vaisseau cheminer nonchalamment
-avec la moitié de son équipage sur le
-pont, et l’autre moitié de ses hommes endormis
-dans leurs hamacs et bercés mollement
-par le roulis indolent du navire : l’officier de
-quart se promenait sur le gaillard, causant
-de folies avec un des aspirans de service : les
-matelots oisifs, livrés de leur côté au charme
-de leur gais entretiens, attendaient, sans
-souci, sans prévoyance, le terme de leur
-longue veille ; leurs voix, confusément mêlées,
-interrompaient à peine le calme qui régnait
-sur les flots, dans les airs, et qui semblait
-s’étendre du point où se trouvait le bâtiment,
-jusqu’aux bornes de l’immense horizon au
-milieu duquel il voguait. Tout à coup un des
-hommes placés en surveillance aux deux bossoirs,
-crie : <i>Navire devant nous !</i> L’officier
-s’arrête : il porte, avec la vivacité de l’éclair,
-son œil inquiet dans la direction qu’on lui
-indique. Un ordre subit est donné, et en
-quelques secondes le commandant est réveillé,
-l’état-major est debout. <i>Le branle-bas
-général de combat</i> vient d’être ordonné : quatre
-cents hamacs portés par les matelots qu’ils
-contenaient, sont logés, en un clin d’œil,
-dans les bastingages : des fanaux éclairent
-les batteries, une minute auparavant si
-obscures et si silencieuses : la soute aux poudres
-est ouverte : les pièces sont démarrées
-et détapées : chacun enfin se trouve placé à
-son poste, tout prêt à exécuter le commandement
-qui va se faire. Le combat peut alors
-commencer : les gens de la manœuvre sont
-à la manœuvre, les gens de la batterie à la
-batterie ; eux qui à peine viennent de se réveiller,
-se trouvent disposés à faire feu sur
-l’ennemi ou à sauter à l’abordage ; et cette
-multitude armée a mis moins de temps à
-se ranger à son poste, qu’il n’en faut au citadin
-le plus alerte pour chausser seulement
-ses pantoufles. C’est tout un vaisseau de
-guerre cependant qui vient de passer du repos
-le plus parfait, à l’état d’hostilité le plus
-redoutable et le plus actif, et ce miracle de
-célérité a été fait en trois ou quatre minutes !</p>
-
-<p>Voilà ce qu’on est parvenu à obtenir de
-la discipline maritime et des facultés de
-l’homme de mer. Un pareil résultat ne vous
-semble-t-il pas dépasser toutes les possibilités
-humaines ?</p>
-
-<p>En rade, les matelots vivent à bord de
-leur navire comme dans une petite cité. Le
-commerce, le jeu et l’industrie, les arts
-même quelquefois reçoivent une sorte de
-culte dans cette espèce d’association dont
-les femmes sont presque toujours exclues.
-Dans les batteries, les marchands de fromage,
-de saucisson et de tabac, élèvent de
-mobiles échoppes. Des jeux de dames appellent,
-entre deux canons de 36, les méditations
-des têtes spéculatives. Plus loin,
-des maîtres d’armes et de bâton, ou de
-gracieux professeurs de danse, font retentir,
-sous les pieds un peu lourds de leurs élèves,
-le tillac qui sert de théâtre à ces nobles
-exercices, en attendant qu’il devienne
-l’arène des jeux sanglans de la guerre. Dans
-les parties les plus tranquilles du vaisseau,
-les érudits du gaillard d’avant donnent gravement
-des leçons de lecture ou d’écriture,
-aux jeunes gens qui aspirent à se mettre la
-science en tête, et un peu d’orthographe <i>au
-bout des quatre doigts et le pouce</i>, comme
-ils disent. C’est dans cette espèce de <i>pays
-latin</i> du vaisseau, que sortent, de la plume
-banale des écrivains matelots, ces lettres
-d’amour, ces tendres déclarations de sentiment,
-qui, bien qu’elles comptent déjà
-plusieurs siècles de date, paraissent avoir
-conservé, dans le style de leurs auteurs,
-leur forme antique et leur grâce primitive.</p>
-
-<p>Un amant qui, comme la <i>Nérine</i> de l’<i>Irato</i>,
-sait aimer et ne sait pas écrire, achète
-d’abord au marchand de tabac de la batterie
-de 18, une feuille de papier à lettres,
-timbrée à l’un de ses angles supérieurs d’une
-pensée coloriée, ou de deux cœurs enflammés.
-Il s’arrange, moyennant l’offre de son
-quart de vin ou l’abandon de sa prochaine
-ration d’eau-de-vie, avec un des écrivains
-élégiaques du bord, pour que celui-ci consente
-à revêtir des charmes de son style, la
-tendre déclaration ou l’amoureux aveu
-qu’il s’agit de faire à la servante d’un cabaret
-fameux, ou à la cuisinière d’une maison
-cossue.</p>
-
-<p>L’amant s’explique, le secrétaire écrit :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">« Mademoiselle,</p>
-
-<p>» Je mets la main à la plume pour vous
-écrire ces trois lignes, et pour m’informer
-de l’état de votre santé. Quant à la mienne
-elle est fort bonne, et je souhaite que la
-présente vous trouve de même.</p>
-
-<p class="drap">» J’ai celui de vous saluer et d’être,
-si j’en étais capable, à votre
-égard, votre très humble et
-très obéissant.</p>
-
-<p class="sign"><i>Un tel.</i></p>
-
-<p><i>P. S.</i> « J’oubliais de vous dire que celle-ci
-n’est que pour vous demander pour le
-moment actuel, à vous réitérer deux paroles
-en particulier ; en le faisant, vous obligerez
-celui qui a, comme ci-dessus, la
-chose d’être très-parfaitement.</p>
-
-<p class="sign">» Signé ledit, comme plus haut. »</p>
-</blockquote>
-
-<p><i>Les mousses.</i> C’est la classe qui, à bord,
-a toujours joui du privilége d’inspirer le
-plus d’intérêt, et presque toujours même
-le plus de commisération aux personnes
-qui ne sont pas familiarisées avec le genre
-de vie que mènent les équipages des vaisseaux
-de guerre.</p>
-
-<p>Les faiseurs de sensibilité littéraire ont,
-depuis peu de temps, tellement outré le tableau
-des mauvais traitemens que la prétendue
-brutalité des marins faisait subir à
-ces enfans adoptifs du bord, qu’aujourd’hui
-il serait sans doute fort difficile de faire revenir
-la plupart des lecteurs, étrangers à la
-marine, d’une erreur que la légèreté de
-quelques écrivains n’a que trop bien réussi
-à graver dans beaucoup d’esprits, plus disposés
-à s’apitoyer sur le sort des jeunes
-mousses, qu’à examiner la vérité des faits
-qu’on livrait à leur avidité d’émotions.</p>
-
-<p>Une réflexion assez simple cependant
-aurait suffi, ce me semble, pour prouver
-l’exagération des contes au moyen desquels
-on est parvenu à faire croire que le plus
-doux délassement que pût se procurer un
-capitaine, un officier, ou un matelot, consistait
-à faire fouetter, sans nul motif plausible,
-un pauvre petit mousse bien soumis
-et bien docile.</p>
-
-<p>Croit-on, par exemple, que si les marins
-se conduisaient aussi inhumainement qu’on
-le dit à l’égard de leurs mousses, on trouvât
-beaucoup d’enfans qui voulussent se résigner
-à subir, pendant trois ou quatre ans,
-les tortures que les capitaines passent pour
-leur infliger, avant que ces petits martyrs
-puissent devenir novices ou matelots ?
-Quel est le bambin de dix à douze ans
-qui n’aimerait pas mieux, s’il en était
-ainsi, se faire enfermer pour vol dans
-une maison de réclusion, que de continuer
-un état dans lequel il n’aurait à
-recueillir que des tapes et des coups
-de martinet ? Non, ce qui prouve le
-mieux, par un seul fait et par un seul
-chiffre, l’invraisemblance des contes que
-l’on a inventés pour dramatiser la position
-des mousses à bord des navires, c’est le
-nombre considérable d’enfans qui se présentent
-sans cesse aux bureaux des classes,
-pour obtenir la faveur d’être embarqués
-en qualité de mousses ; c’est surtout le
-grand nombre de ces jeunes gens qui, après
-avoir embrassé la carrière de marin à l’âge
-de dix ou douze ans, ont continué à la suivre
-malgré les épreuves toujours pénibles
-auxquelles l’on est assujetti, comme dans
-tous les états, aux débuts de cette profession
-si rude entre toutes les professions.</p>
-
-<p>Les mousses sont, en quelque sorte, les
-femmes de ménage de la vie maritime.
-C’est un mousse qui va chercher à la cambuse
-ou à la cuisine la ration du <i>plat</i> auquel
-il est attaché. C’est lui qui nettoie les
-cuillers, le bidon et la gamelle des sept à
-huit matelots qu’il doit servir. C’est un
-mousse qui remplit auprès de chaque officier
-les fonctions de domestique ; et, quelque
-rebutant que soit quelquefois le service
-qu’on exige de ces jeunes marins, c’est par
-ce pénible noviciat qu’il faut passer dans la
-marine pour devenir novice, matelot, officier,
-général, et aussi amiral de France.
-Les Jean-Bart, les Duquesne, les Duperré
-et les Willaumetz, n’ont pas eu d’autres commencemens.</p>
-
-<p>Les mousses, outre l’utilité de leurs
-fonctions dans les choses ordinaires de
-l’existence du bord, jouent, dans les circonstances
-graves qui grandissent les hommes
-avec le péril, un rôle qui les place momentanément
-au-dessus de leur position
-habituelle. C’est un mousse qui, pendant le
-combat, va chercher à la Sainte-Barbe la
-charge du canon auquel il est attaché. C’est
-le mousse de chaque pièce qui, en revenant
-avec son gargoussier rempli de poudre,
-crie : <i>Gargousse de 36 ! Gargousse de 18 !</i> et
-qui, seul avec les officiers du bord, a le
-privilége de faire entendre sa voix dans ces
-momens solennels où tout le monde se tait
-à bord, pour n’écouter que l’ordre et le
-commandement imposant et bref des chefs
-de service. Et lorsqu’après un engagement
-meurtrier, on compte les morts qui gisent
-sur les bordages ensanglantés du pont ou
-des batteries, on retrouve, parmi les cadavres,
-les corps de ces jeunes enfans dont
-l’ordre impérieux du service maritime a fait
-des hommes pour l’heure du combat ! C’est
-alors que les mousses peuvent dire avec cet
-orgueil qui les place quelquefois au-dessus
-de leur âge et de leurs humbles fonctions :
-« Nous aussi nous avons payé de notre sang
-la dette que le vaisseau vient d’acquitter
-envers la patrie ! »</p>
-
-<p>Plusieurs mousses, pendant la guerre de
-l’empire, ont obtenu la croix d’honneur
-pour des actions d’éclat dont les plus intrépides
-marins se seraient honorés. L’un
-de ces enfans, une heure après avoir reçu
-le fouet à bord d’une frégate, monta le
-premier à l’abordage à bord d’une frégate
-anglaise. Aussi, les matelots français, témoins
-de cet acte prodigieux, disaient-ils
-de l’héroïque mousse, qu’il avait gagné la
-croix, les culottes à la main.</p>
-
-<p>Dans l’esquisse rapide que je viens de
-tracer, j’ai donné, je crois, une idée assez
-complète des élémens qui composent le
-personnel d’un bâtiment de guerre, pour
-qu’à présent je puisse parler même aux
-personnes les plus étrangères à la marine,
-d’une circonstance où le vaisseau de ligne
-sur lequel je me trouvais embarqué, figura
-glorieusement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI.<br />
-LES DEUX VAISSEAUX. — COMBAT. — EXPLOSION
-EN MER.</h2>
-
-
-<p>Ce fut, comme je l’ai déjà dit, sur <i>l’Indomptable</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>,
-qu’en quittant Juliette et
-son doux refuge, Mathias et moi nous allâmes
-nous jeter, par ordre du major-général,
-afin de faire une croisière.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Ce nom, que plusieurs vaisseaux français ont porté,
-et non sans gloire, n’est ici que supposé.</p>
-</div>
-<p>Nos camarades de <i>l’Indomptable</i>, en
-nous voyant arriver au milieu d’eux pour
-partager leurs provisions, leur service et les
-périls qu’ils allaient courir, ne s’expliquèrent
-pas bien d’abord le motif qui avait pu
-engager le major-général à nous faire faire
-à l’improviste la petite campagne du vaisseau.
-Mais, après avoir raconté à nos collègues
-l’incident auquel nous devions l’avantage
-de nous trouver au milieu d’eux, ils
-comprirent à merveille l’intention du vieux
-général et la promptitude avec laquelle nous
-avions exécuté l’ordre qu’il nous avait
-donné.</p>
-
-<p>— C’est une croisière <i>morale</i>, nous dirent-ils,
-qu’on a voulu vous faire faire pour
-vous arracher à une dangereuse oisiveté,
-une espèce de <i>campagne disciplinaire</i>. Oui,
-nous connaissons ce moyen-là. Tant mieux,
-ma foi ! plus nous serons de bons enfans
-ici, et moins mal ira la barque. Car il ne
-faut pas se dissimuler que nous avons affaire
-à un commandant et à des officiers un peu
-drôlement taillés pour la gloire et la navigation,
-allez ! Dans quelque temps, vous nous
-en direz des nouvelles.</p>
-
-<p><i>L’Indomptable</i> appareilla bientôt avec
-les autres bâtimens que nous devions commander,
-et qui devaient rester sous nos
-ordres, pendant l’excursion maritime que
-nous nous proposions de faire. La brise
-était ronde et la mer assez belle. En quelques
-heures, nous perdîmes la terre de
-vue, et la nuit vint nous envelopper de ses
-voiles favorables comme pour nous donner
-la facilité d’échapper, sans être vus, à la
-vigilance de l’escadre anglaise qui bloquait
-le port d’où nous sortions.</p>
-
-<p>Quand l’aurore de notre premier jour de
-mer se montra à l’horizon et nous laissa
-voir l’immensité de la route que nous avions
-parcourue pendant la nuit, nous nous mîmes
-à chercher, autour de nous, les bâtimens
-en compagnie desquels nous avions appareillé
-la veille. Mais, à notre grande surprise,
-tous avaient disparu, malgré les ordres
-qu’ils avaient reçus de se tenir toujours
-à vue de nous, leur commandant et leur
-guide. Chacun des capitaines de la division
-avait apparemment jugé à propos de s’affranchir,
-en faisant fausse route, de l’obéissance
-à laquelle il aurait fallu s’assujettir en
-naviguant de conserve avec <i>l’Indomptable</i>.</p>
-
-<p>C’était ainsi, que sous l’empire la discipline
-régnait dans cette armée navale pour laquelle
-la France fit tant et de si grands sacrifices.
-Chaque commandant en faisait à sa
-tête, et l’on sait les admirables effets que
-produisirent cette triste suffisance et cet
-amour funeste d’une indépendance militaire
-si peu faite pour des officiers aussi incapables
-que quelques-uns de ceux que nous
-avions le malheur de posséder alors !</p>
-
-<p>Notre commandant, en se voyant si tôt
-abandonné par les bâtimens sur lesquels il
-avait dû compter pour établir sa croisière,
-se plaignit un peu de cette conduite intolérable,
-mais sans trop s’emporter en apparence
-contre un acte d’insubordination
-qu’intérieurement cependant il condamnait
-probablement de toutes ses forces.</p>
-
-<p>Notre capitaine de frégate, plus emporté
-et plus brouillon, criait tant qu’il pouvait
-que s’il avait l’honneur de commander <i>l’Indomptable</i>,
-il ferait fusiller au retour les capitaines
-qui s’étaient rendus aussi <i>visuellement</i>
-coupables du <i>dédit de réveillon</i> à
-main armée contre l’<i>autre-orité</i> de leur chef
-direct et naturel.</p>
-
-<p>Mais, avant d’aller plus loin, il n’est peut-être
-pas inutile que j’entre ici dans quelques
-détails biographiques sur les deux officiers
-supérieurs à qui nous avions affaire à bord
-de <i>l’Indomptable</i>.</p>
-
-<p>Le portrait de ces deux vieux loups de
-mer pourra même servir à rappeler comme
-étude historique ce que devait être l’armée
-navale de ce temps, avec des chefs modelés
-en assez grand nombre sur le patron de ceux
-dont je me contenterai d’esquisser le profil.</p>
-
-<p>Le commandant de <i>l’Indomptable</i> était
-un de ces braves et anciens matelots dont
-la révolution, cette fée des temps modernes,
-avait fait, au moyen d’un des coups de sa
-baguette tricolore, des officiers de marine.</p>
-
-<p>Cette multitude d’enseignes, de lieutenans,
-de capitaines de frégate et de vaisseau,
-éclos comme par magie à la voix des besoins
-de la patrie, avaient presque tous eu le tort
-de grandir beaucoup moins que leur fortune ;
-et leur fortune, trop lourde pour eux, avait
-fini par les accabler en route.</p>
-
-<p>Notre commandant passait pour savoir
-se battre ; mais il passait aussi pour ne savoir
-écrire, même son nom, qu’avec la plus grande
-difficulté. C’est à peine même s’il réussissait
-à parler de manière à se rendre intelligible ;
-car le brave homme, en cherchant à employer
-les termes un peu distingués dont il
-avait indigestement chargé sa mémoire,
-martyrisait quelquefois ses expressions
-d’une manière tellement cruelle, qu’il aurait
-fallu tout l’art d’un Œdipe pour démêler
-le bon sens ordinaire de ses idées à travers
-le nuage cacophonique dont il avait
-trouvé le secret d’envelopper sa période.</p>
-
-<p>Quand il fallait donner brièvement des
-ordres et nous faire manœuvrer avec
-promptitude, le bonhomme pouvait à la rigueur
-se tirer passablement d’affaire. Mais,
-dès qu’il s’avisait de vouloir mettre quelque
-suite dans ses rapports journaliers avec nous,
-ou de l’éloquence dans les harangues qu’il
-nous adressait presque quotidiennement, il
-ne lui restait plus le sens commun ; et, pour
-comble de malheur, il avait, comme tous
-les parvenus sans instruction, la terrible
-manie des harangues solennelles.</p>
-
-<p>Notre capitaine de frégate, avec autant
-d’ignorance que notre cher commandant,
-offrait un type grotesque d’un tout autre caractère
-que celui-ci. Le commandant était
-grave et sententieux dans l’importance officielle
-qu’il cherchait à se donner. Le capitaine,
-par opposition, était brouillon, familier,
-impétueux, bavard, mais sans prétention,
-et beaucoup plus jaloux de l’autorité
-de son grade que de l’ascendant qu’en s’abusant
-un peu, il aurait pu prétendre à exercer
-sur ses inférieurs par la puissance seule
-d’un mérite personnel qu’il n’avait pas.</p>
-
-<p>On pense bien qu’entre deux personnages
-de cette force et de ce caractère, il avait dû
-s’établir des relations assez singulières et
-assez fécondes en ridicule.</p>
-
-<p>Pour peu que le commandant entendît
-quelque bruit dans la batterie, il appelait
-gravement son capitaine, et il lui disait
-de manière à nous donner le temps de recueillir
-une à une chacune de ses paroles :</p>
-
-<p>— Monsieur le capitaine, je vous ordonne
-de vous <i>superposer</i> particulièrement
-de votre propre personne dans la partie
-<i>collatérale</i> de la batterie, afin de vous pénétrer
-par la voie la plus courte et la plus
-prompte, de l’<i>escandale incandescent</i> qui s’y
-<i>comête</i>.</p>
-
-<p>— J’y vole de mes propres ailes, commandant,
-et je reviens directement à l’instant
-vous en réciter des nouvelles toutes
-fraîches <i>remoulues</i>.</p>
-
-<p>Le commandant, pendant l’inspection
-que passait le capitaine, se promenait de
-long en large sur la dunette, jusqu’à ce qu’il
-vît revenir, tout essoufflé, son pauvre subordonné,
-qui s’empressait de lui dire le
-chapeau à la main :</p>
-
-<p>— Commandant, je viens d’exécuter vos
-ordres en me <i>superposant</i> en bas. Il n’y a
-rien de nouveau, si ce n’est qu’une partie de
-l’équipage se trouvait en pleine combustion.
-J’en ai fait mettre quinze aux fers, de ces
-<i>mutiniers</i>, et le reste va recevoir vingt-cinq
-coups de bout de corde sur les <i>homme-aux-plaques</i>.
-Tout, au surplus, était parfaitement
-tranquille et sain. Un vrai rien,
-moins qu’une demi-f..taise, comme j’ai eu
-l’honneur de vous le certifier ci-dessus.</p>
-
-<p>— Vous appelez cela un vrai rien ? mais
-ceci me semble au contraire être un vrai
-quelque chose ! un quelque chose même qui
-a <i>revêti</i> le sacré caractère d’une révolte plus
-ou moins <i>cratéristique</i>. Mais je vais <i>en surplus</i>
-m’aviser au moyen d’y mettre indéfiniment
-un obstacle <i>termal</i>, pour que ces
-scènes impudiques, ainsi que l’<i>hydre à sept
-têtes</i>, ne renaisse pas immédiatement de ses
-cendres pernicieuses.</p>
-
-<p>— Comme il vous plaira, commandant ;
-mais il me semble que vingt bons coups de
-garcette sur les <i>homme-aux-plaques</i> des
-susdits <i>enmutinés</i>, suffiraient, et haut la
-main, pour rétablir les choses dans leur état
-direct et naturel.</p>
-
-<p>— Ordonnez au maître de quart, M. le capitaine,
-de faire <i>resplendir</i> un coup de sifflet
-de silence, afin que j’adresse à tout l’équipage,
-aggloméré attentivement à ma parole,
-le discours que son insubordination incompréhensible
-a encouru de ma part.</p>
-
-<p>Et alors des flots d’éloquence coulaient,
-comme un torrent écumeux, des lèvres encore
-corrodées de tabac de notre incurable
-orateur.</p>
-
-<p>Toutes ces facéties faisaient nos délices,
-à nous jeunes gens, toujours disposés à nous
-emparer, comme d’un bien acquis d’avance
-à notre joyeuseté, des ridicules de nos chefs.
-Nous trouvions si doux de rire, dans nos
-instans perdus, aux dépens de ceux de nos
-supérieurs qui nous vexaient dans les détails
-du service ! Cela rétablissait une espèce d’égalité
-entre eux et nous. A eux l’autorité et
-l’ignorance, disions-nous, mais à nous l’esprit
-et l’éducation… Et l’avenir de la marine
-française, ajoutaient les plus ambitieux…
-Et alors nous pouffions de rire en reproduisant,
-avec des embellissemens et des variantes,
-les pompeux barbarismes de notre
-commandant, et les naïvetés bouffonnes de
-notre cher capitaine. Mais lorsque, après
-nous être moqués jusqu’à l’épuisement de
-nos forces sarcastiques, de notre commandant,
-de notre capitaine et de tous nos officiers,
-assez bonnes gens aussi, nous venions
-à réfléchir au sort qu’un état-major ainsi
-composé pouvait réserver au vaisseau qui
-nous portait, nous nous sentions, tout écervelés
-que nous pouvions être, assez sérieusement
-alarmés sur l’avenir de notre croisière.</p>
-
-<p>— Comment ferions-nous, je te le demande,
-me répétait souvent mon ami Mathias,
-avec des gaillards de cette espèce, si
-nous venions à tomber dans une division
-anglaise, ou à rencontrer un vaisseau ennemi
-avec lequel nous serions forcés d’en
-découdre ?</p>
-
-<p>— Eh bien ! lui répondais-je, nous prendrions
-chasse devant la division, ou nous
-combattrions le vaisseau. <i>L’Indomptable</i>
-marche bien, et notre commandant passe
-pour être brave et pour savoir, par routine,
-assez passablement manœuvrer un
-navire.</p>
-
-<p>— Oui, mais crois-tu qu’il puisse passer
-pour <i>savoir</i> être brave ? voilà ce que je te
-demande et ce qui m’inquiète ; car il ne
-s’agit pas de se battre comme des portefaix
-pour ne pas se déshonorer dans notre
-métier, il faut encore savoir se battre en galant
-officier, et non à coups de manche de
-gaffe. Au surplus, ajoutait mystérieusement
-notre intrépide camarade, j’ai un moyen,
-moi, non pas de faire que <i>l’Indomptable</i>
-sorte vainqueur de sa lutte possible avec un
-vaisseau anglais, mais un moyen d’empêcher
-au moins que le pavillon qui flotte sur
-notre arrière, ne soit déshonoré dans une
-action indigne d’un vaisseau français.</p>
-
-<p>— Et quel moyen, toi, pauvre petit aspirant
-de deuxième classe, condamné comme
-moi à rester le sabre à la main à ton poste
-de combat, sans avoir le droit de dire un
-mot, de faire le moindre petit commandement ?</p>
-
-<p>— Quel moyen, me demandes-tu ? De faire
-sauter le vaisseau en mettant le feu à la soute
-aux poudres avant que l’on n’amène ce pavillon-là !</p>
-
-<p>Et, en confiant à voix basse ces mots
-épouvantables à mon oreille troublée, la
-bouche de mon ami se contractait avec énergie ;
-ses grands yeux noirs s’enflammaient
-de tout le feu qui bouillonnait au fond de
-son cœur soulevé. Puis, après un moment
-de silence, il continuait à se promener à
-mes côtés, et en me disant avec une nouvelle
-véhémence :</p>
-
-<p>— Me crois-tu capable d’exécuter cette
-résolution, moi ?</p>
-
-<p>— Toi ?</p>
-
-<p>— Oui, moi, m’en crois-tu capable ?</p>
-
-<p>— Sans doute.</p>
-
-<p>— A la bonne heure ; et, à la prochaine
-occasion, tu verras !</p>
-
-<p>Et Mathias alors se redressait sur ses jarrets
-nerveux avec un impétueux mouvement
-d’orgueil, en passant sur son large front et
-dans les boucles épaisses de ses longs cheveux
-noirs, sa main tout humide de sueur
-et toute tremblante encore de l’agitation de
-ses nerfs. Puis il chantonnait un petit refrain
-de vaudeville, et notre conversation
-changeait bientôt de ton et d’objet.</p>
-
-<p>J’avais demandé à faire le quart avec mon
-ami, et cette légère faveur, qui ne contrariait
-en rien le service du bord, et qui nous
-rendait les heures de veille moins pénibles à
-tous les deux, m’avait été accordée sans
-peine par notre capitaine.</p>
-
-<p>Pour consumer tout le temps qu’il nous
-fallait rester sur le pont, de la manière la
-moins ennuyeuse qu’il nous fût possible,
-nous nous promenions, côte à côte, mon
-ami et moi, pendant quatre à cinq heures,
-en parlant de nos amis, de nos fredaines passées,
-de nos jeunes espérances, et de Juliette
-surtout, car l’image de Juliette était restée
-dans ma mémoire et dans le cœur de Mathias,
-embellie de toutes les illusions qu’à
-notre âge l’absence d’une femme que l’on a
-aimée, sait donner à un tendre souvenir. Et
-lorsqu’après avoir bien causé et nous être
-bien promenés, les tintemens redoublés de
-la cloche du vaisseau nous annonçaient que
-le quart était fini, nous allions nous coucher
-dans nos cadres, la tête encore toute
-remplie des objets sur lesquels notre longue
-conversation avait capricieusement roulé.
-C’était là, comme nous le disions, faire une
-provision de jolis rêves pour nos instans de
-sommeil, et vivre par l’imagination tout en
-dormant pour réparer les fatigues du corps.
-Oh ! combien à dix-huit ans on porte en soi
-de moyens d’être heureux, même en dépit de
-la profession la plus pénible et de la position
-la plus humble !</p>
-
-<p>Une nuit où, comme à l’ordinaire, je faisais
-les cent pas sur le pont avec mon camarade
-de quart, il prit envie à Mathias de
-philosopher et de s’inspirer des réflexions
-que devait faire naître le magnifique spectacle
-qui se déployait en ce moment à nos
-yeux. Le plus beau clair de lune argentait
-la surface de la mer la plus calme que nous
-eussions encore sillonnée depuis notre départ.
-La brise s’était éteinte sur les flots polis
-et lustrés qui allaient se perdre en houles
-presque insensibles aux bords circulaires de
-l’immense horizon que formait autour de
-nous la voûte diaphane d’un ciel sans nuages.
-La majestueuse voilure de notre vaisseau,
-enchaîné pour le moment dans sa course au
-milieu des vagues devenues muettes et immobiles,
-battait mollement, à chaque coup
-de roulis, notre haute mâture qui semblait
-se balancer avec paresse dans l’air qu’elle
-faisait retentir de ses légers craquemens ; et,
-sur les bordages de nos larges gaillards
-éclairés par la vive lumière de l’astre des
-nuits, l’ombre fantastique de nos voiles et
-de notre gréement venait, au mouvement
-du navire, passer et repasser comme ces
-rians fantômes qui, dans les illusions de
-l’optique, mêlent leurs formes aériennes à
-la clarté resplendissante des flambeaux.</p>
-
-<p>Ce repos harmonieux des flots, des vents,
-du ciel et de notre vaisseau qui paraissait
-s’endormir sur le sein des mers, bercé lentement
-par le roulis, n’était interrompu
-que par le bruit presque insensible des matelots
-qui causaient entre eux, ou par le
-froissement régulier de nos huniers et de
-nos perroquets s’affaissant de temps à autre
-sur leurs empointures au balan de leurs
-longues vergues.</p>
-
-<p>— Quelle belle nuit ! me disait Mathias en
-respirant avec une sorte de volupté l’air
-humide et fin qui semblait s’allier imperceptiblement
-à la transparence des flots !
-Mais que cette nonchalance des élémens
-nous fatiguerait si nous étions condamnés à
-passer quinze jours seulement dans une pareille
-inaction !</p>
-
-<p>— Que veux-tu, lui répondais-je, il faudrait
-bien se résigner à supporter cette contrariété
-si ordinaire dans la vie des marins !
-On a vu quelquefois, dans la saison où nous
-nous trouvons, des navires éprouver des
-mois entiers de calme plat.</p>
-
-<p>— Tiens, ne me parle pas de cela ! J’aimerais
-mieux cent fois me jeter, un boulet au
-cou, le long du bord, que d’avoir à subir une
-aussi longue et aussi insupportable quarantaine
-au milieu de l’Océan. Ce qui me plaît
-à moi dans ce calme délicieux dont nous
-jouissons depuis hier, c’est la prévoyance
-de l’état d’agitation et de péril qui peut
-succéder à tant de repos et de sécurité. Le
-métier que nous faisons serait pour moi
-un supplice, sans les brusques transitions
-qu’il nous ménage et les rudes épreuves
-auxquelles il nous condamne. Croirais-tu,
-par exemple, que j’éprouve une certaine
-jouissance à penser que dans un moment,
-dans une minute, dans une seconde, peut-être,
-ces matelots qui dorment si tranquillement
-auprès de nous, seront réveillés à
-la hâte, pour sauter d’un seul bond le long
-de ces pièces et se faire tuer à leur poste ;
-que ces flots si paisibles pourront être bientôt
-rougis de notre sang ; qu’à ce silence si
-doux qui règne à bord, pourra succéder le
-fracas de l’artillerie, le tumulte d’un abordage,
-et que l’azur de ce ciel immobile sur
-nos têtes, s’obscurcira d’un nuage de poudre
-au fort d’une de ces tempêtes de feu,
-que l’on nomme un combat sur mer !…</p>
-
-<p>Au moment où mon éloquent collègue
-prononçait ces dernières phrases en jetant
-ses yeux sur les gerbes de rayons étincelans
-que nous envoyait la lune du côté de tribord,
-je le vois interrompre tout d’un coup
-sa promenade et son beau discours, et arrêter
-ses regards sur quelque chose qu’il paraît
-vouloir me montrer au large.</p>
-
-<p>— Qu’as-tu ? lui dis-je avec un peu d’inquiétude.</p>
-
-<p>— Tiens, me répond-il brusquement et
-en me prenant vivement le bras pour me
-faire tourner la tête du côté vers lequel
-il veut appeler mon attention ; tiens, ne
-vois-tu pas quelque chose là ?</p>
-
-<p>— Là ?</p>
-
-<p>— Oui, là, regarde bien ; ne vois-tu rien
-dans la direction des rayons de la lune ?</p>
-
-<p>— J’ai beau regarder, je n’aperçois
-rien…</p>
-
-<p>— Eh bien ! moi, je vois quelque chose.
-Et, sans me donner le temps de m’expliquer
-avec lui, voilà mon homme qui se met à
-brailler de toutes ses forces : <i>Navire, navire
-à tribord à nous ! Je viens de voir un navire !</i></p>
-
-<p>Le lieutenant de quart, tout ému à ce cri,
-revient avec Mathias à l’endroit où j’étais
-resté pour chercher à distinguer l’objet que
-je n’avais pu apercevoir d’abord. Tous les
-yeux des gens de l’équipage se tournent,
-comme les miens, dans la direction que nous
-a indiquée mon confrère, et, au bout de
-quelques minutes, on entend dire partout :
-<i>C’est un navire, oui, le voilà qui noircit
-sous le brillant de la lune !</i></p>
-
-<p>On réveille notre commandant, le capitaine
-et les officiers. Le commandant, armé
-de sa longue vue de nuit, se frotte les yeux,
-il regarde, il examine. L’état-major forme
-un groupe autour de lui, et lui ne cesse de
-tenir sa lunette fixée sur le prétendu navire
-découvert par l’aspirant, que pour dire en
-s’adressant au capitaine de frégate :</p>
-
-<p>— Monsieur le capitaine, faites faire le
-branle-bas général de combat.</p>
-
-<p>— A moi le pompon ! s’écrie Mathias,
-c’est moi qui l’ai vu le premier ce navire, et
-nous allons enfin nous taper !</p>
-
-<p>Long-temps avant que le capitaine eût
-ordonné au maître d’équipage de donner le
-coup de sifflet pour transmettre à nos gens
-l’ordre du commandant, le branle-bas de
-combat avait commencé.</p>
-
-<p>Les matelots, couchés dans la batterie,
-montent en double pour porter dans les
-bastingages, les hamacs dans lesquels ils
-dormaient comme des souches, une minute
-auparavant. Les canons sont démarrés, les
-mèches sont allumées, les fanaux de combat
-circulent dans les batteries, les mousses
-vont chercher de la poudre à la sainte-barbe,
-chacun court se ranger à la place
-d’honneur qui lui est assignée ; on se croise,
-on se serre fortement la main en passant ; on
-se parle à demi-voix pour s’entendre sur ce
-que l’on a à faire dans ce moment solennel
-où tout devient sublime à bord d’un vaisseau
-de guerre ; et, lorsqu’au bout de quelque
-temps, les officiers se sont placés à leur
-poste le sabre nu à la main ; que les gabiers
-se sont élancés dans leurs hunes ; que la
-garnison s’est alignée sur les passavans pour
-faire la fusillade ; que les hommes des batteries
-et des gaillards se sont mis les uns en
-face des autres le long de leurs canons prêts
-à tonner, et que les gens de la manœuvre
-enfin se sont disposés à exécuter les ordres
-qui leur seront transmis aux sons aigus du
-sifflet du maître d’équipage et dans le fracas
-épouvantable de l’action, le capitaine arrive
-sur le gaillard d’arrière pour dire au commandant
-perché tranquillement sur son
-banc de quart :</p>
-
-<p>— Commandant, le branle-bas de combat
-est fait à bord !</p>
-
-<p>C’est la phrase officielle la plus imposante
-et la plus belle que l’on puisse entendre à
-bord d’un vaisseau de ligne, tant les mots
-les plus vulgaires tirent de valeur de la situation
-où ils sont placés ! Vous figurez-vous
-une action sur mer, commençant par ce
-simple avertissement et se terminant au sein
-du carnage par l’explosion de l’un des deux
-navires qui s’avancent silencieusement l’un
-vers l’autre dans ce champ clos sans limites
-où se livrent ces vastes duels à mort que l’on
-nomme un combat naval ?</p>
-
-<p>Trois heures encore il nous fallut attendre
-le jour sans quitter nos postes de combat ;
-car le calme qui continuait à régner ne
-nous permettait pas d’approcher assez du
-navire en vue pour reconnaître sa force et
-ses intentions. Que de conjectures nous formions
-à bord pendant ce temps si lent à
-s’écouler au gré de nos désirs ! Que d’espérances
-surtout concevaient nos jeunes têtes
-sur l’événement que le sort nous réservait !
-Je gagerais que c’est à une frégate que nous
-allons avoir affaire, disaient les uns. — Non,
-pensaient les autres, c’est un vaisseau
-de la compagnie que nous allons amariner,
-chargé de piastres et de lingots… Oh ! si ce
-pouvait être un marchand de boulets de notre
-force, s’écriaient les jeunes gens, jaloux
-de signaler pour la première fois leur courage,
-avec quel plaisir nous lui tâterions les
-côtes, rien que pour savoir s’il les a aussi dures
-que nous. Mais le jour ne vient pas, et
-il semble que le soleil ait oublié de se lever
-aujourd’hui ! Jamais la nuit n’a été si longue !</p>
-
-<p>Ce jour tant désiré se leva enfin sur le
-magnifique horizon qu’abandonnait dans
-l’Ouest, le globe pâlissant de la lune. Les premiers
-rayons de l’aurore ne nous montrèrent
-d’abord qu’une masse informe sur la
-partie des flots, où nous cherchions à saisir
-les contours du navire que nous avions
-réussi à ne pas perdre de vue pendant la
-nuit. Mais peu à peu, à la clarté naissante
-du matin, nous pûmes apercevoir à une
-lieue de nous un bâtiment très-élevé sur
-l’eau, et présentant un fort entre-deux de
-mâts dans l’énorme distance qui séparait sa
-guibre allongée de son immense poupe.
-Toutes les lunettes d’approche disponibles
-furent à la fois braquées sur notre voisin, et
-il nous fallut très-peu de temps pour reconnaître
-à la vue de ses deux longues
-batteries peintes en blanc et au nombre de
-ses larges sabords, qu’il nous était facile de
-compter un à un, un <i>vaisseau de quatre-vingts
-canons</i> !</p>
-
-<p>Nos regards, après cette découverte, se
-portèrent, du tube visuel de nos longues
-vues, sur le visage de notre commandant.
-Il nous parut calme et grave ; c’était bon
-signe.</p>
-
-<p>Le soleil levant était radieux. Nous livrâmes
-notre plus beau pavillon de poupe à
-ses premiers rayons, et les deux tambours
-que nous avions à bord battirent un ban
-pour saluer les couleurs nationales que les
-timoniers hissaient lentement sur la drisse
-de notre pic.</p>
-
-<p>Le vaisseau aperçu ne tarda pas à en faire
-autant que nous ; mais il nous sembla, en
-voyant son pavillon s’élever sur son couronnement,
-entendre à son bord les sons d’une
-musique guerrière.</p>
-
-<p>Le calme était encore si plat, qu’il nous
-fut à peine possible de reconnaître parfaitement
-le pavillon pendant sur la drisse à laquelle
-il était frappé. Toutefois nous crûmes
-distinguer que c’étaient les couleurs
-anglaises.</p>
-
-<p>Tout le monde se tut dès-lors à notre
-bord.</p>
-
-<p>Bientôt un autre pavillon carré, plus
-petit que celui qu’il avait arboré sur l’arrière,
-monta majestueusement au haut du
-mât d’artimon de notre compagnon de
-route.</p>
-
-<p>— C’est un vaisseau anglais de quatre-vingts,
-monté par un contre-amiral, nous
-disons-nous. Et le plus profond silence continua
-à régner à bord de <i>l’Indomptable</i>.</p>
-
-<p>Mon ami Mathias seul se frotta les mains,
-en allant reprendre joyeusement son poste
-de devant, qu’il avait quitté un instant pour
-venir flâner sur le gaillard d’arrière.</p>
-
-<p>Un souffle de vent vint rider pendant quelque
-temps la surface des flots, et sembla
-vouloir soulever nos voiles hautes, sur leurs
-vergues encore orientées au plus près depuis
-la veille.</p>
-
-<p>Le vaisseau ennemi, profitant de cette
-légère risée, laissa arriver debout sur nous,
-et <i>l’Indomptable</i>, au lieu de laisser porter
-pour fuir, continua à tenir le cap dans la
-direction où il se trouvait auparavant.</p>
-
-<p>Mathias, dont j’observais tous les mouvemens,
-se frotta une seconde fois les mains.
-Je m’approchai de lui et il me dit : « Il est
-possible, d’après ce que je vois jusqu’à présent,
-mon bon ami, que je ne sois pas réduit
-à la nécessité de faire sauter la barque,
-et je m’en félicite. Le commandant m’a l’air
-de ne pas prendre trop mal la chose. Nous
-verrons ; mais en tout cas je ne ferai rien sans
-t’en prévenir une minute au moins d’avance. »</p>
-
-<p>— Grand merci de la politesse !… Je crois
-que voilà la brise qui se fait…</p>
-
-<p>Mais cette folle brise, sur laquelle nous
-comptions, s’évanouit bientôt entre les deux
-navires, et nous restâmes encalminés encore
-à une trop grande distance de l’ennemi pour
-commencer le combat, mais à une assez
-petite portée cependant pour observer toutes
-ses dispositions, et pour entendre même le
-bruit des sifflets de ses <span lang="en" xml:lang="en">bossmen</span>.</p>
-
-<p>— Voilà le vaisseau anglais qui met ses
-embarcations à l’eau ! s’écrièrent nos hommes
-placés en vigie !</p>
-
-<p>— C’est bon, répondit notre commandant.
-Je le vois aussi bien que vous. Puis,
-s’adressant au capitaine de frégate, il ajouta :
-Faites amener aussi nos canots à la mer pour
-nager sur notre avant à la rencontre de cet
-anglais !</p>
-
-<p>Mathias fut désigné pour commander le
-canot-major chargé d’aller, comme les autres
-embarcations du bord, prendre une touline
-devant, et traîner <i>l’Indomptable</i> dans la direction
-de l’ennemi. Avant de partir pour sa
-petite expédition, ce cher ami m’embrassa
-en me donnant à l’oreille, pour mot d’ordre
-et de ralliement avant le combat, ces
-deux noms : <i>Juliette</i> et <i>jubilation</i> ! Jamais
-je ne l’avais vu si gai.</p>
-
-<p>Les canotiers des cinq embarcations qui
-nous remorquaient, se mirent à chanter
-gaîment en donnant des coups d’aviron à
-casser leur touline.</p>
-
-<p>Les canotiers anglais en firent autant ; et,
-à la fin de chaque couplet, ils répondirent
-par un <i>hurra</i> universel à nos cris délirans
-de : <i>Vive l’empereur !</i></p>
-
-<p>Au bout d’une heure d’efforts inouïs, les
-deux vaisseaux purent échanger enfin quelques
-coups de canon d’essai, et les premiers
-boulets qui nous dépassèrent, allèrent couler
-le canot-major que commandait Mathias.</p>
-
-<p>Tous les hommes qui le montaient se dispersèrent
-sur les flots pour regagner le bord ;
-quelques-uns d’entre eux, grièvement
-blessés, disparurent en criant : <i>Vive l’empereur !</i>
-Mathias, deux ou trois minutes
-après son naufrage, regrimpait le long du
-vaisseau ; et, sortant du sein de la mer, tout
-aussi dispos que s’il fût revenu de terre, il
-alla joyeusement trouver notre commandant,
-en lui disant : <i>Commandant, me voilà
-à bord !</i></p>
-
-<p>Cette saillie de l’intrépide aspirant arracha
-un sourire à la gravité ordinaire de notre
-chef.</p>
-
-<p>Le feu que le vaisseau anglais commençait
-à diriger avec succès sur les embarcations
-qui continuaient à nous remorquer, engagea
-le commandant à les faire rappeler à bord.
-Nous les rehissâmes sur leurs palans aussi
-vivement qu’il nous fut possible ; et, après
-cette opération, il nous fut facile de prévoir
-que l’action allait prendre une tournure
-tout-à-fait sérieuse.</p>
-
-<p>Nous ne nous trouvions plus qu’à une
-assez petite portée de canon de l’ennemi.
-Les boulets qu’il nous avait envoyés, et
-ceux que nous avions dirigés sur lui, avaient
-produit un effet d’autant plus sûr, que l’immobilité
-presque absolue des deux navires
-avait permis à nos chefs de pièce de mieux
-pointer leurs canons. Nos batteries se disposaient
-déjà à lancer toute une volée, lorsqu’un
-coup de sifflet de silence vint nous
-annoncer que notre commandant allait parler
-à l’équipage.</p>
-
-<p>Une bordée entière du vaisseau anglais
-ne nous aurait pas causé, certes, autant
-d’effroi. Le moment nous paraissait si imposant,
-que tous nous redoutions le ridicule
-que la harangue officielle pourrait jeter sur
-la solennité de la circonstance. Que diable
-va-t-il encore nous conter ? se dirent entre
-eux les officiers et les aspirans. Il choisit
-bien son temps, le brave homme, pour nous
-lancer ses cuirs à la figure ! Croit-il donc
-que le vacarme de l’artillerie ne suffise pas
-pour nous écorcher le tympan !</p>
-
-<p>Le commandant avait déjà pris la parole,
-et l’équipage écoutait. Il fallut se résigner.</p>
-
-<p>— Mes enfans, s’écria l’orateur guerrier
-avec un accent et un ton que nous ne lui
-connaissions pas encore :</p>
-
-<p>« L’empereur, en me confiant le commandement
-du vaisseau <i>l’Indomptable</i>, a
-compté sur mon honneur comme je compte
-aujourd’hui sur votre courage. Je viens de
-réussir à vous mettre en face de l’ennemi ;
-et, dans un moment où nous avons de la
-gloire à acquérir, je suis sûr que vous ne
-voudrez pas déshonorer les cheveux blancs
-de votre vieux commandant, et trahir l’espoir
-que la patrie a placé en vous. Moi, je
-jure pour mon compte de mourir en défendant
-le noble pavillon que voilà. C’est tout
-ce que je puis faire de mon côté. Jurez-vous,
-mes amis, d’en faire autant que moi ? »</p>
-
-<p>Un cri général de : <i>Oui ! oui !</i> nous le jurons !
-accueillit cette simple et énergique allocution,
-qui venait d’exciter, au plus haut
-degré, l’enthousiasme belliqueux de notre
-équipage.</p>
-
-<p>Le vieux marin, enflammé lui-même par
-l’exaltation puissante qu’il venait de produire,
-ajouta :</p>
-
-<p>— Je n’en attendais pas moins de vous,
-mes amis, et vous êtes tous de bons b…
-ou je ne m’y connais pas. <i>Vive l’empereur,
-mort à l’anglais !… Vive l’empereur !</i></p>
-
-<p>Pour le coup nous restâmes ébahis de l’effet
-de cette proclamation et de l’éloquence
-miraculeuse de notre commandant. Jamais
-nous ne l’avions vu s’exprimer avec autant
-de simplicité et de bonheur. Ce n’était plus
-son langage que nous avions entendu, ce
-n’était plus lui-même enfin qui avait parlé :
-c’était un homme inspiré par un sentiment
-sublime, s’élevant, malgré lui pour ainsi
-dire et subitement, à la hauteur d’une circonstance
-solennelle. Ce vieil officier, qui
-quelques minutes auparavant nous paraissait
-si plaisant et si grotesque, venait de se dépouiller
-de son enveloppe ridicule pour revêtir,
-comme par magie, une forme héroïque.
-Quelle est donc cette puissance mystérieuse
-qu’empruntent quelquefois les êtres
-les plus vulgaires à la magie des circonstances ?
-Y a-t-il chez quelques hommes une faculté
-supérieure qui ne se révèle qu’au moment
-de périls extrêmes ou dans l’excès des
-fortes émotions ? Nous nous perdions à
-chercher, à nous expliquer le changement
-qui venait de s’opérer dans le langage et la
-personne de notre chef !</p>
-
-<p>Les sons éclatans de la musique guerrière
-que nous avions déjà cru entendre à bord
-de l’anglais, vinrent fixer notre attention.
-Cette musique jouait l’air national <i lang="en" xml:lang="en">God
-save the King</i> ; et la singularité d’un tel
-concert, exécuté sur l’immensité de l’Océan
-au commencement d’un combat terrible,
-sembla faire un instant diversion aux pensées
-qui nous agitaient encore.</p>
-
-<p>— Ils jouent un petit air, s’écria le commandant,
-eh bien ! apprêtons-nous à leur
-envoyer notre ritournelle quand ils auront
-fini… Et vous autres, continua-t-il en s’adressant
-aux chefs de pièces du gaillard
-d’arrière, n’oubliez pas que c’est sur la dunette
-de ce gueux de quatre-vingts que sont
-réunis les musiciens qu’il faut faire danser.</p>
-
-<p>Attention au commandement : Feu tribord,
-feu !</p>
-
-<p>L’effroyable détonation de toute notre
-volée ébranla notre vaisseau de la girouette
-à la quille, et nous permit à peine d’entendre
-le fracas de la bordée que nous envoya
-presque en même temps l’ennemi. Un
-lourd nuage de fumée, s’étendant sur les
-flots immobiles, enveloppa les deux vaisseaux,
-et la masse de cette vapeur suffocante
-devint bientôt si épaisse, que les
-éclairs qui jaillissaient de nos canons ne purent
-plus la percer. Pendant une heure et
-demie une trombe horizontale de feu, de
-boulets et de mitraille parut lier étroitement
-le vaisseau anglais au nôtre. Les débris
-de notre gréement criblé de projectiles,
-pleuvaient sur notre pont ruisselant de sang,
-jonché de blessés et de cadavres. Cinq des
-sabords de notre batterie haute finirent par
-n’en faire plus qu’un, et le commandant
-toujours guindé sur son banc de quart nous
-répétait dans son porte-voix de combat : Feu
-tribord, feu, mes amis ! le voilà qui mollit !</p>
-
-<p>L’épuisement de nos forces parut un moment
-faire trêve à la vivacité du feu, et
-pendant près d’une minute aussi la canonnade
-de l’ennemi sembla s’être ralentie…
-Ce court intervalle que nous acceptions déjà
-comme un indice favorable de l’issue de
-l’action, fut accueilli avec trop de joie à notre
-bord, par un cri unanime de <i>Vive l’empereur</i>.
-Mais bientôt nous entendîmes encore
-s’élever dans les airs, un instant reposés,
-les sons de l’infernale musique du 80.
-Cette fois cependant nous crûmes remarquer,
-au bruit affaibli de la fanfare, que le nombre
-des exécutans avait diminué.</p>
-
-<p>Nous avions eu le temps, dans ce moment
-de répit, de recharger toutes nos pièces : elles
-étaient disposées à tonner à la fois au commandement
-de <i>feu partout</i>. Cette nouvelle
-volée alla foudroyer encore notre adversaire,
-et après ce coup de tonnerre auquel
-succéda une seconde ou deux de silence,
-nous n’entendîmes plus la musique ; elle
-venait probablement d’être anéantie !…</p>
-
-<p>Ce combat affreux se prolongeait sans
-nous faire prévoir quel serait son résultat.
-Les flots de fumée couvraient nos ponts,
-remplissaient nos batteries et obscurcissaient
-le ciel qu’ébranlaient depuis si long-temps
-les coups redoublés de cent canons vomissant
-sans cesse la foudre et la mort. On ne
-se voyait plus à bord de notre vaisseau. La
-voix du commandant ne se faisait plus entendre ;
-le feu qui, jusque-là avait été nourri
-de part et d’autre avec une ardeur à peu
-près égale, semblait se ralentir tout de bon
-pour cette fois. Les officiers redoublaient
-en vain de zèle et d’énergie… Nous commencions
-à redouter que l’ennemi n’obtînt
-sur nous quelque avantage… Le premier moment
-de découragement enfin allait peut-être
-s’emparer de notre équipage, et nous
-nous sentions presque trembler de la peur
-de succomber…</p>
-
-<p>Tout à coup l’air embrasé que nous respirons
-avec effort dans l’atmosphère épaisse
-qui nous enveloppe, paraît devenir plus frais.
-Un léger souffle de vent a fait frémir nos
-voiles hautes, et le faible sifflement d’une risée
-naissante s’est prolongé dans notre gréement…
-Voilà la brise qui vient ! s’écrie avec
-transport notre capitaine, placé à son poste
-sur le gaillard d’avant.</p>
-
-<p>Le commandant ne répond pas à cet avertissement.</p>
-
-<p>C’était en effet la brise qui, balayant devant
-elle la longue traînée de fumée dont
-les flots sont couverts, nous permet enfin
-de voir le vaisseau ennemi percé presque à
-jour par nos boulets, criblé de mitraille dans
-sa voilure, haché dans son gréement, mais
-pouvant encore manœuvrer.</p>
-
-<p>Avec le vent qu’il reçoit le premier par tribord,
-nous remarquons qu’il a laissé arriver
-pour se diriger sur nous : ses bastingages
-à moitié écrasés sont couverts de monde :
-ses grappins se balancent au bout de
-ses vergues. Plus de doute, c’est à l’abordage
-qu’il veut en venir !</p>
-
-<p>Au moment où il s’approche, et lorsque
-déjà l’ombre de son orgueilleuse voilure va se
-projeter sur nous, les gabiers perchés dans
-nos hunes crient de toutes leurs forces : <i>Le
-feu est à bord de l’anglais : laisse arriver !
-laisse arriver ! ou nous sommes perdus !</i></p>
-
-<p>Notre barre est mise brusquement au vent :
-notre vaisseau arrive et s’éloigne sous toutes
-voiles, avec la vitesse que lui imprime la
-brise, du vaisseau ennemi par les panneaux
-duquel s’échappe une large et épaisse colonne
-de fumée… Les groupes de matelots,
-debout un instant auparavant sur ses
-bastingages, ont quitté leur poste d’abordage…
-La plus grande confusion règne sur
-son pont, et à la fumée qui s’élève au-dessus
-de ses mâts les plus hauts, se mêlent les
-jets étincelans de ses pompes à incendie…</p>
-
-<p>Ce spectacle effrayant nous a glacés de
-terreur, et tous les regards restent stupidement
-attachés sur le navire dont nous sommes
-parvenus à nous écarter encore trop peu…</p>
-
-<p>Bientôt nos yeux épouvantés se ferment
-avec horreur. Sous nos pas chancelans, notre
-propre vaisseau a paru s’engloutir au
-fond des eaux soulevées par l’explosion d’un
-volcan. Un lourd bourdonnement remplit
-nos oreilles : nos mains se sont collées sur
-nos figures livrées à l’ardeur d’un brasier.
-Le soleil s’est caché dans un nuage de feu
-et de fumée ; tous nous nous croyons anéantis,
-et lorsqu’au bout de quelques minutes
-de suffocation, nos yeux se rouvrent pour
-se porter sur les flots troublés qu’a balayés
-la brise, lorsque nos oreilles assourdies se
-prêtent au bruit que font le vent et la mer,
-plus de vaisseau auprès de nous, plus rien
-au-dessus des vagues, que des lambeaux de
-voiles, des déchirures de bordages entourés
-de cadavres et de membres épars, plus rien
-que des débris de mâture que battent des
-flots courroucés, teints encore de sang et
-noircis de poudre.</p>
-
-<p>Le vaisseau anglais venait de sauter à une
-encâblure de nous !</p>
-
-<p>Cette scène de désolation et d’effroi aurait
-long-temps encore absorbé notre avide
-attention, si le sentiment de notre propre
-conservation n’était venu nous rappeler les
-dangers que nous pouvions courir nous-mêmes,
-après l’explosion du navire ennemi.
-Nous sautons à nos pompes : on sonde l’eau
-de la cale, et <i>l’Indomptable</i> paraît n’avoir
-éprouvé aucune avarie dans ses fonds, malgré
-l’ébranlement terrible qu’il a essuyé. Le
-capitaine de frégate passe sur l’arrière pour
-demander au commandant ce qu’il juge à
-propos d’ordonner. Mais quelle est sa surprise
-en voyant le commandant attaché droit
-sur son banc de quart, couvert de sang, et
-ne répondant rien… On interroge les timoniers
-et l’aspirant qui pendant le combat
-se sont toujours tenus auprès de leur chef, et
-ces hommes répondent que le commandant,
-se sentant blessé d’un biscaïen à la poitrine,
-leur a ordonné de l’amarrer sur son banc
-de quart et de ne rien dire de peur d’effrayer
-l’équipage.</p>
-
-<p>Cet intrépide officier, que nous avions si
-mal jugé avant de le voir à l’œuvre, venait
-de mourir cloué, si l’on peut s’exprimer
-ainsi, à son poste d’honneur. Quelques instans
-même avant d’expirer, il avait dit aux
-hommes qui l’entouraient : Silence ; ne leur
-dites pas que je suis mort ; amarrez-moi là
-debout : ils croiront que je les commande
-encore !</p>
-
-<p>« Et moi, répétait avec douleur le capitaine
-de frégate en fixant ses yeux pleins de
-larmes sur le corps sanglant et inanimé de
-son chef, et moi qui me plaignais de ne plus
-entendre son commandement ! Le pauvre
-commandant n’était plus et je l’accusais
-presque… »</p>
-
-<p>L’officier de manœuvre vint proposer en
-cet instant même au capitaine devenu commandant
-de <i>l’Indomptable</i>, de mettre nos
-canots à la mer pour tâcher de recueillir
-les malheureux Anglais qui pouvaient avoir
-survécu sur quelques débris, à l’explosion
-du bâtiment ennemi. Cet avis parut sage et
-généreux ; on se disposait à le suivre ; mais
-un grain furieux qui vint nous assaillir,
-comme pour ajouter encore un nouveau degré
-d’horreur à la teinte lugubre de tant d’événemens
-déchirans, nous empêcha de mettre
-nos canots à l’eau ; nos embarcations
-d’ailleurs, toutes percées d’outre en outre
-par la mitraille, n’auraient pas probablement
-pu tenir une seule minute à flot.</p>
-
-<p>Force fut de se décider à faire route en
-fuyant en désordre avec la violence du grain,
-et en abandonnant, à regret, le champ de bataille
-où venait de s’entr’ouvrir le vaste
-tombeau d’un vaisseau de ligne !</p>
-
-<p>Quelques morceaux de bordage percés de
-boulets, quelques bouts de mâture, que les
-lames soulevées par la rafale commençaient
-à battre avec fureur, voilà les indices passagers
-que nous laissâmes sur ce mobile
-tombeau, sur cet immense champ de carnage :
-indices fugitifs, traces vaines, que le
-premier souffle de la tempête vint effacer
-pour toujours !</p>
-
-<p>Avec quel plaisir, quel transport, après
-cette action terrible, j’embrassai mon bon
-ami Mathias et ceux de mes jeunes collègues
-que le feu ennemi avait épargnés ! Oh ! comme
-on s’aime quand on se retrouve sains et
-saufs à la suite d’un combat aussi meurtrier !</p>
-
-<p>— Eh bien, demandai-je à mon intime en
-le revoyant tout débraillé, la bouche noircie
-de poudre et le visage inondé d’une glorieuse
-sueur ; comment trouves-tu celle-là ?</p>
-
-<p>— Mais assez passable, mon brave, pour
-une première affaire. Notre vieux commandant
-était un galant homme, ma foi, et
-tout s’est assez bien passé. C’est ainsi que
-j’aime que se fassent les choses à la mer. Il
-y a même dans notre aventure, une circonstance
-piquante à laquelle je n’avais pas
-songé dans mes rêves de gloire, et qui embellit
-singulièrement notre affaire à mes
-yeux.</p>
-
-<p>— Et quelle circonstance ? L’explosion du
-vaisseau anglais ?</p>
-
-<p>— Mais sans doute. Sais-tu le nom de ce
-vaisseau, toi ?</p>
-
-<p>— Comment veux-tu que je le sache ? Il
-n’en est pas resté un seul indice peut-être
-sur les flots qui l’ont englouti !</p>
-
-<p>— Eh bien ! voilà précisément ce que je
-trouve de plus admirable dans l’action que
-nous venons de soutenir. Conçois-tu tout
-ce qu’il y a de beau et de vague dans cette
-incertitude ! Venir, au bout d’un engagement
-meurtrier de plusieurs heures, de faire
-sauter un vaisseau avec les sept ou huit
-cents hommes qui le montaient, et ne pas
-retrouver le nom de ce vaisseau, et ne pas
-pouvoir même découvrir une seule de ses
-traces sur les lames au milieu desquelles il
-s’est engouffré ! Oh ! c’est là qu’est pour moi
-le sublime de notre affaire ! Et tiens, vois-tu,
-je me sens tellement organisé pour les choses
-remuantes, que je ne donnerais pas le sentiment
-que me fait éprouver cet événement,
-pour toutes mes parts de prise sur un galion
-chargé de piastres… Mais trêve de réflexions
-pour le moment. Je crois que l’on s’occupe là-haut
-d’<i>enterrer</i> nos morts dans la mer. Montons
-sur le pont, mon ami, pour assister à
-la cérémonie. Le service avant tout, et je
-vole à de nouvelles émotions<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Voir la <a href="#note-5">note 5</a>.</p>
-</div>
-<p>Quinze à vingt jours après notre combat,
-tout l’équipage était employé encore à réparer
-les avaries que nous avait fait essuyer
-le feu de l’ennemi, et tout en bouchant nos
-trous de boulets, tout en jumelant nos vergues,
-rapetassant notre gréement, et pompant
-surtout l’eau qui venait abondamment
-dans notre cale, nous réussîmes à regagner
-le port où nous espérions trouver le plus de
-secours.</p>
-
-<p>Une escadre anglaise croisant sur les attérages
-que nous voulions atteindre, nous
-donna la chasse pendant toute une nuit, et
-ce ne fut qu’après avoir couru cent fois le
-danger d’être pris en vue des côtes de France,
-que nous parvînmes enfin à nous loger
-dans la rade de l’île d’Aix.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII.<br />
-LES BRULOTS ANGLAIS<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir la <a href="#note-6">note 6</a> à la fin de l’ouvrage.</p>
-</div>
-
-<p>L’arrivée de <i>l’Indomptable</i> sur cette rade
-déjà occupée par une division française, fut
-un de ces événemens devenus depuis long-temps
-trop rares pour les armées navales de
-l’<i>empire</i>. On doit se rappeler sans doute encore,
-dans le pays, l’effet que produisit notre
-vaisseau, glorieusement délabré, louvoyant
-pour jeter son ancre entre cinq à six vaisseaux
-de ligne et autant de frégates, bien tenus,
-bien peints, bien espalmés ! Quel contraste offrit
-<i>l’Indomptable</i> criblé de boulets, mitraillé,
-éreinté, auprès de ces beaux bâtimens si frais
-et si brillans ! Oh ! combien les équipages de
-la division oisive au milieu de laquelle nous
-venions prendre place, semblaient envier notre
-sort ! Quel officier n’aurait pas donné
-tout ce qu’il possédait au monde pour la
-part de gloire qui revenait à chacun de
-nous, sur ce pauvre et noble vieux vaisseau
-si maltraité par l’ennemi !</p>
-
-<p>Je me souviens encore avec ravissement
-du moment où nous hissâmes notre pavillon
-de poupe, percé à jour par les biscaïens et
-les balles, qui n’en avaient fait qu’un sublime
-lambeau. A l’aspect de ce signe éloquent
-du combat que nous avions soutenu,
-un <i>hurra</i> d’admiration, poussé par tous les
-équipages de la division, s’éleva dans les
-airs en même temps que les mâles couleurs
-qui montaient lentement au bout de notre
-corne d’artimon.</p>
-
-<p>L’amiral commandant la rade, avant que
-nous allassions prendre notre mouillage,
-nous avait fait le signal de passer à poupe
-de lui.</p>
-
-<p>Il se promenait dans sa galerie, attendant
-que nous eussions mis en panne derrière le
-vaisseau qu’il montait. Aussitôt que nous
-fûmes à portée de recevoir ses ordres, il prit
-son porte-voix, et dit à notre capitaine :</p>
-
-<p>— J’ai l’honneur de saluer le commandant
-de <i>l’Indomptable</i>…</p>
-
-<p>— Amiral, répondit aussitôt le capitaine
-avant de le laisser aller plus loin, nous
-avons perdu notre commandant.</p>
-
-<p>— Et contre quelles forces avez-vous
-soutenu l’engagement qui a pu vous avarier
-de la sorte ?</p>
-
-<p>— Contre un vaisseau anglais de quatre-vingts,
-qui, au moment de nous aborder,
-a sauté en l’air avec tout son monde.</p>
-
-<p>— Avec tout son monde ?…</p>
-
-<p>— Oui, mon général.</p>
-
-<p>Après un instant de réflexion, l’amiral
-reprit :</p>
-
-<p>— Quel est le nom du vaisseau que vous
-avez combattu, et qui a péri ainsi ?</p>
-
-<p>— Nous l’ignorons, général. Il nous a été
-impossible de le savoir ; tout a disparu.</p>
-
-<p>— Combien d’hommes tués ?</p>
-
-<p>— Nous avons eu quatre-vingt-dix-sept
-morts et cent cinquante blessés.</p>
-
-<p>— Faites-vous de l’eau ?</p>
-
-<p>— Un peu ; mais nos pompes ont toujours
-franchi en les faisant jouer toutes les
-deux heures.</p>
-
-<p>— Vous allez mouiller entre les vaisseaux
-<i>l’Alcide</i> et <i>le Tonnant</i>, et vous conserverez,
-capitaine, le commandement de <i>l’Indomptable</i>
-jusqu’à nouvel ordre.</p>
-
-<p>— Merci, mon général ; vos ordres vont
-être exécutés.</p>
-
-<p>Dès que nous eûmes pris notre poste
-d’embossage, une vingtaine d’embarcations
-se rendirent à notre bord. Nos blessés furent
-débarqués avec soin pour aller encombrer
-les hôpitaux. Le préfet maritime de
-Rochefort s’empressa de nous envoyer les
-secours que réclamait notre position, et le
-supplément d’équipage qui nous était devenu
-indispensable. On se mit en train le
-jour suivant de réparer aussi bien que possible
-notre pauvre <i>Indomptable</i> ; car, par
-une disposition dont nous fûmes plus tard
-à même d’apprécier la prudence, au lieu de
-nous faire entrer dans le port, pour nous
-radouber, on jugea à propos de nous laisser
-sur la rade de l’île d’Aix, afin de renforcer
-la division française, que bloquait depuis
-long-temps l’escadre anglaise à laquelle nous
-avions eu le bonheur d’échapper dans notre
-attérage.</p>
-
-<p>Le repos qui nous était nécessaire et que
-commençait à goûter notre équipage, ne
-devait pas, hélas ! être de longue durée, et
-une nouvelle carrière de périls, mais de trop
-peu de gloire, allait encore s’ouvrir pour
-nous.</p>
-
-<p>Depuis quelque temps, on avait cru remarquer
-dans l’escadre anglaise qui nous
-observait sans cesse, un mouvement inaccoutumé.
-Les frégates ennemies, qui, jusque-là,
-s’étaient contentées de ne nous approcher
-qu’à distance respectueuse, se hasardaient
-à nous explorer à petite portée de
-canon. On avait vu leurs embarcations
-même rôder la nuit autour de l’île d’Aix
-pour sonder les abords de la rade où nous
-étions mouillés sans défiance. Tous les navires
-du blocus enfin communiquaient entre
-eux plus souvent qu’ils ne l’avaient encore
-fait, et quelque inquiétans qu’eussent dû
-nous paraître ces indices des desseins de
-l’ennemi, nous aurions probablement ignoré
-le coup qui nous menaçait, sans l’arrivée
-très-significative d’un convoi, qui vint un
-beau jour se joindre aux bâtimens déjà fort
-nombreux de l’escadre anglaise.</p>
-
-<p>Il ne nous fut plus dès lors possible de
-douter des dangers que jusque-là nous
-avions trop peu prévus. C’étaient des brûlots
-destinés à être dirigés sur nous, qui venaient
-de rallier la flotte du blocus.</p>
-
-<p>L’amiral commandant notre division,
-après avoir commis la faute d’ignorer trop
-long-temps des projets hostiles qui devaient
-frapper tous les yeux, eut le tort plus grand
-encore de ne pas prendre contre l’imminence
-du péril, devenu évident, des précautions
-en rapport avec la gravité de l’attaque
-que tout le monde enfin prévoyait.</p>
-
-<p>On ordonna bien cependant à tous les
-commandans d’envoyer les embarcations
-dont ils pouvaient disposer, travailler à la
-confection d’une <i>estacade</i> destinée à nous
-garantir extérieurement de l’approche des
-brûlots, et à renfermer, en quelque sorte,
-notre division dans les limites d’une chaîne
-flottante.</p>
-
-<p>Les mâts de rechange de chaque navire,
-de mauvaises chaloupes, des radeaux faits à
-la hâte composèrent cette estacade mouillée
-au large sur de fortes amarres, dont la ligne
-s’étendait depuis l’angle nord-ouest de l’île
-d’Aix, jusqu’au point où étaient ancrés
-les derniers bâtimens de notre petite escadre.</p>
-
-<p>Nous attendîmes ainsi, après avoir attaché
-trop peu d’importance à nos préparatifs,
-la funeste tentative à laquelle, je le répète,
-nous n’avions pas assez cru, car les nombreux
-revers qu’avait déjà essuyés notre marine,
-ne nous avaient même pas encore appris
-à redouter assez l’audace de nos heureux
-rivaux ; et la fatalité qui, depuis si
-long-temps, semblait poursuivre nos expéditions
-navales, était telle, qu’en nous ôtant
-la confiance que nous aurions dû avoir en
-nous-mêmes, elle nous avait ravi jusqu’à la
-défiance qu’aurait dû nous inspirer l’heureuse
-témérité des Anglais.</p>
-
-<p>La nuit trop mémorable qui légua à l’histoire
-de nos désastres sur mer une page si
-humiliante et si sinistre, arriva pour nous,
-en portant dans son sein quelques-uns de
-ces lugubres indices qui précèdent et accompagnent
-presque toujours les grandes
-catastrophes.</p>
-
-<p>Vers le soir, une brume épaisse et froide
-s’étendit sur les flots dont les sombres gémissemens
-allaient mourir sur les bords
-de la côte sauvage de l’île d’Aix. A la
-triste lueur du jour étouffé dans les limites
-étroites d’un horizon grisâtre, succéda la
-plus complète obscurité ; et au milieu des
-ténèbres descendues comme un crêpe funèbre
-sur les vaisseaux de la division, on entendait
-à peine, à de longs intervalles, la voix
-des équipages qui à chaque tintement des
-cloches glapissantes de leur bord, s’élevait
-pour crier : <i>Bon quart partout, bon quart !</i>
-Puis le bruissement plaintif des vagues, et
-le sifflement aigu des vents, gémissant
-dans nos manœuvres, répondaient à ce cri
-lugubre et prolongé.</p>
-
-<p>Nos vaisseaux et nos frégates s’étaient
-embossés sur leurs ancres. L’ordre de se
-préparer au combat avait été donné dès le
-soir à bord de tous les navires. Personne ne
-dormait : des rondes fréquentes parcouraient
-la rade, et une vingtaine d’embarcations se
-rendaient lentement des navires à l’estacade
-et de l’estacade à bord de chacun des navires.
-On s’attendait enfin à quelque funeste
-événement, et au sombre caractère qu’offrait,
-dans ces momens d’anxiété, la physionomie
-des équipages, on aurait pu, sans superstition,
-deviner que le sort nous réservait
-quelque grand malheur.</p>
-
-<p>Vers minuit, au souffle de la brise devenue
-plus forte se mêle un bruit affreux, pareil à
-celui que produit l’ouragan quand il tombe
-subitement sur les flots qu’il semble vouloir
-comprimer dans leurs vastes limites. On
-croit avoir confusément entendu des cris
-d’hommes. A l’obscurité profonde qui règne
-autour de nous, succède l’éclat d’un vaste
-incendie, qui, comme une trombe de feu,
-promène en pirouettant, son brasier tournoyant
-sur la mer étincelante ; l’estacade vient
-d’être rompue et cinquante brulôts s’avancent
-à la lueur des éclairs qui jaillissent déjà de
-leurs bords entr’ouverts par la foudre qu’ils
-recèlent dans leurs flancs… Ils sont sur
-nous, au milieu de nous ! Ils nous abordent,
-ils nous enlacent pour nous embraser et
-nous faire sauter avec eux dans les airs qu’ils
-ébranlent de leurs épouvantables détonations…
-Leurs vergues garnies de grappins
-ardens accrochent nos vergues qui flamboient,
-se croisent sur nos têtes, au-dessus
-de notre pont qui se trouve inondé d’une
-pluie de feu. Leur gréement brûlant se colle à
-notre gréement dans lequel serpentent bientôt
-les flammes. Nos vaisseaux embossés présentent
-le travers aux autres brulôts qui arrivent
-sur nous ; et à demi-portée de pistolet
-nous lançons sur ces terribles assaillans, des
-volées effroyables qui les coulent ou qui les
-font sauter le long de nos bords… Deux fois
-<i>l’Indomptable</i>, accosté par d’énormes navires
-embrasés, a réussi à se dégager de leur fatale
-étreinte. Deux fois nos premières compagnies
-d’abordage se sont précipitées dans
-ces gouffres flottans pour éteindre le brasier
-qui menace de nous dévorer ou pour
-couper les manœuvres qui nous tiennent
-attachés à la gueule de ces cratères sortis du
-sein des eaux. Notre audace a triomphé :
-<i>l’Indomptable</i> s’est préservé de cette vaste
-destruction au milieu de laquelle deux autres
-vaisseaux et une frégate ont disparu.
-L’immensité de ces trois épouvantables explosions
-ne nous a que trop appris le sort
-de nos malheureux compagnons. L’air en a
-long-temps été bouleversé ; la mer elle-même
-s’en est ébranlée jusque dans ses fonds… Il fut,
-dit-on, pour nos glorieuses armées fuyant
-sur les précipices de glace de la Russie, des
-nuits plus cruelles que toutes ces nuits de
-terreur et de mort où des peuples entiers s’engouffrent
-dans les entrailles de la terre
-béante. Mais quelle nuit d’horreur pourra
-jamais être comparée à celle que nous passâmes sur
-la rade infernale de l’île d’Aix !</p>
-
-<p>Nous avions cru, dans l’excès de nos angoisses,
-nous être fait, pendant cette nuit fatale,
-une idée assez terrible des désastres
-que nous aurions à déplorer le lendemain ;
-mais quand les pâles rayons du jour vinrent
-éclairer cette scène de désolation que nous
-avaient cachée si long-temps les ténèbres,
-l’affreuse réalité de nos malheurs se trouva
-avoir dépassé encore toutes les terreurs de
-notre imagination.</p>
-
-<p>Quel spectacle nous offrit l’aurore de la terrible
-journée que nous avions encore à passer !
-La mer était couverte au loin de débris à
-moitié brûlés et de bordages calcinés ; à quelques
-brasses de nous flottaient deux carcasses
-fumantes ; et dans ces squelettes de navires
-nous reconnûmes avec effroi, les restes de
-deux de nos vaisseaux de ligne. Sur les rivages
-désolés de l’île d’Aix et du continent,
-un autre vaisseau et une frégate avaient fait
-côte auprès des brulôts que le vent et la
-lame avaient chassés à terre et qui avaient
-éclaté en touchant le fond : entre tous ces
-débris encore enflammés, le long de ces
-fantômes de bâtimens, erraient des groupes
-de matelots naufragés. Partout enfin
-sur les flots, au bord des grèves, dans les
-airs même encore troublés des commotions
-de la nuit, partout l’image de la destruction
-et l’aspect du plus inconcevable bouleversement !
-Aussi quelle consternation se
-peignit sur tous les visages à la vue de tant
-de désastres irréparables ! et lorsqu’après
-avoir contemplé long-temps cette scène terrible,
-nos yeux abattus se relevèrent pour
-se porter sur l’escadre anglaise qui louvoyait
-avec impassibilité devant nous, un
-cri d’indignation et de rage s’échappa de
-nos cœurs irrités pour maudire la déloyauté
-de nos ennemis.</p>
-
-<p>Belle et noble victoire, disions-nous, que
-viennent de remporter les armes britanniques !
-Au lieu de combattre nos vaisseaux,
-ils les incendient ! digne trophée à ajouter à
-la gloire du bombardement de Copenhague !
-Oh ! si jamais nous pouvions prendre notre
-revanche, qu’ils nous paieraient cher la
-perfidie des brulôts de Rochefort !</p>
-
-<p>Impuissantes clameurs de vengeance, menaces
-vaines et insensées ! Cette escadre anglaise,
-contre laquelle s’élevaient d’aussi
-unanimes imprécations, s’était rapprochée
-de nous à la faveur de la brise du matin
-pour nous présenter un autre genre de
-combat que celui qu’elle nous avait livré la
-nuit avec ses brulôts.</p>
-
-<p>Le vaisseau amiral avait tenu bon à son
-poste, et était parvenu à se préserver comme
-nous et un autre vaisseau de 74, de l’incendie
-qui l’avait menacé pendant plusieurs
-heures. Malgré l’infériorité du nombre et
-des forces, il nous fallut soutenir avec le
-jour et à l’ancre, l’action qu’allaient nous
-présenter, sous voiles, les formidables bâtimens
-de la flotte ennemie.</p>
-
-<p>Les Anglais, défilant en ordre sur la vaste
-rade des Basques, vinrent, beaupré sur
-poupe, nous ranger à portée de fusil. Chaque
-vaisseau et chaque frégate, en nous approchant
-à cette distance, nous envoyait toute
-sa volée, et puis après avoir reviré de bord,
-revenait sur sa route pour recommencer le
-même jeu. Nous ripostions de notre mieux
-à la régularité et à la vivacité du feu de nos
-assaillans, avec l’aide des batteries de
-terre. Mais il nous était trop facile de prévoir
-l’issue probable de cette lutte inégale
-pour ne pas éprouver un peu de découragement.
-L’engagement cependant se prolongeait
-sans qu’aucun de nos navires eût essuyé
-de fortes avaries et eût encore songé à
-abandonner la partie…</p>
-
-<p>Vers onze heures du matin, l’officier chargé
-des signaux vint prévenir notre commandant
-qu’au-dessus des nuages de fumée qui
-enveloppaient notre petite escadre, il avait
-cru apercevoir au haut du mât d’artimon
-de l’amiral, le signal qui appelait à l’ordre
-tous les bâtimens de la division…</p>
-
-<p>Aussitôt on demande un aspirant de corvée
-pour se rendre dans le grand canot à
-bord du général.</p>
-
-<p>Mathias accourt, se présente devant le
-commandant et plus prompt que l’ordre
-qu’on a eu à peine le temps de lui donner, il
-saute dans le grand canot, armé à la hâte
-pour la périlleuse corvée.</p>
-
-<p>Le commandant, dès qu’il voit le grand
-canot débordé du bord, crie au porte-voix,
-à notre ami :</p>
-
-<p>« Monsieur Mathias, faites le plus de tour
-que vous pourrez, pour ne pas vous exposer
-à être coulé par les boulets de l’ennemi,
-avant de pouvoir vous rendre à bord du
-général. »</p>
-
-<p>L’intrépide aspirant, debout sur le banc
-de l’arrière de son embarcation, fait signe
-de la tête et du bras qu’il a compris l’avis du
-commandant ; mais au lieu de se détourner
-de sa route et d’exécuter l’ordre de notre
-chef, nous le voyons couper droit vers le
-vaisseau amiral, et disparaître au milieu de
-la fumée du combat et sous la grêle de boulets
-qui tombe autour de nous.</p>
-
-<p>— C’est bien lui ! s’écrient les matelots
-du gaillard d’arrière qui le perdent de vue.
-C’est le plus brave lapin du bord !</p>
-
-<p>Le commandant, qui dans cet instant
-était loin de partager l’admiration que nous
-inspirait l’audace imprudente de notre camarade,
-frappe impatiemment du pied sur son
-banc de quart. Il veut rappeler à bord l’aspirant
-qui vient de lui désobéir si héroïquement.
-Mais il n’était plus temps. La foudre
-gronde, le vaisseau tonne, et Mathias est
-déjà bien loin.</p>
-
-<p>Son heureuse destinée devait lui épargner
-la vue du triste spectacle qui se préparait
-pour nous, à bord de <i>l’Indomptable</i>.</p>
-
-<p>Deux ou trois boulets nous percent à la
-flottaison. Le commandant est informé, un
-des premiers, de cette triste circonstance. Il
-ordonne de garnir les pompes ; et, au moment
-où cet ordre va être exécuté sous ses
-yeux, il reçoit à la hanche un éclat d’obus
-qui le force à s’asseoir sur son banc de quart
-et à ne plus le quitter.</p>
-
-<p>On appelle aussitôt un chirurgien sur le
-pont pour donner des secours au commandant,
-qui refuse obstinément de se laisser
-transporter dans le faux-pont.</p>
-
-<p>Les officiers, à la nouvelle de la blessure
-que vient de recevoir notre chef, se réunissent
-sur le gaillard d’arrière. On parle, et
-l’on parle même beaucoup trop en cette
-conjoncture critique. Un peu de désordre
-commence à se répandre dans les batteries.
-Le feu se ralentit. Un des maîtres, placé
-sur les passavans, annonce que les pompes
-qui jouent depuis quelque temps, n’ont pu
-franchir l’eau qui entre dans la cale. L’émotion
-visible qu’éprouve l’état-major se communique
-à l’équipage. Quelques pièces de
-la batterie de 36 sont abandonnées par
-l’effet de la terreur panique qui se communique
-de proche en proche. On a parlé d’abandonner
-le vaisseau, sans qu’on puisse savoir
-celui qui le premier a osé faire cette indigne
-proposition. Quelques officiers, et tous les
-aspirans irrités, menacent, en agitant leurs
-sabres, d’étendre à leurs pieds le premier
-qui fera un pas pour fuir… Mais leurs menaces
-sont à peine écoutées… Et la peur du
-danger est plus forte que celle qu’inspirent
-les menaces de nos officiers… On a fui
-déjà… L’ordre même de faire embarquer
-sans confusion l’équipage dans la chaloupe
-et les canots du bord, est donné… Par qui ?
-Personne n’ose encore nommer celui qui l’a
-donné… Tout le monde se précipite dans
-les embarcations : <i>l’Indomptable</i> va être
-abandonné en quelques minutes… Le commandant
-blessé est transporté dans son
-canot, sans qu’il ait la force de résister au
-mouvement général au sein duquel il se
-trouve entraîné loin du poste qu’il a conservé
-jusque-là malgré sa blessure, loin de son
-poste d’honneur !</p>
-
-<p>Un aspirant seul propose, avant de délaisser
-le vaisseau, de couper les câbles,
-pour que <i>l’Indomptable</i> puisse au moins être
-jeté sur les vases et échapper aux Anglais…
-Mais cet avis n’est même pas écouté… La
-terreur parle plus haut que la voix du généreux
-jeune homme.</p>
-
-<p>— Puisqu’il en est ainsi, s’écrie celui-ci
-avec la plus vive exaspération, <i>l’Indomptable</i>
-ne sera pas sauvé, mais il ne tombera
-pas du moins dans les mains de l’ennemi.</p>
-
-<p>Et, saisissant comme un furieux une mèche
-enflammée, il s’élance dans la batterie
-basse pour mettre le feu aux poudres…</p>
-
-<p>Mais le maître canonnier, devinant l’intention
-de l’aspirant, l’arrête par le bras et
-lui dit avec ce sang-froid que quelques
-hommes privilégiés savent seuls conserver
-au sein des grands événemens : Ne vous
-donnez pas tant de peine, monsieur, l’ordre
-de noyer les poudres vient d’être exécuté…</p>
-
-<p>Il nous fallut fuir alors comme tout le
-monde, et nos sept ou huit embarcations,
-chargées à couler bas, nous jetèrent sur la
-plage, bien loin de notre pauvre vaisseau
-qui flottait encore majestueusement, mais
-qui ne tonnait plus et qu’une péniche anglaise,
-montée de cinq à six hommes, aurait
-pu impunément amariner.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII.<br />
-L’ASPIRANT DE CORVÉE<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Voir la <a href="#note-7">note 7</a> à la fin de l’ouvrage.</p>
-</div>
-
-<p>Pour retracer ces pénibles incidens de l’abandon
-de <i>l’Indomptable</i>, nous avons oublié
-notre ami Mathias, envoyé comme on
-sait à bord de l’amiral pour recevoir l’ordre
-que le général avait voulu transmettre à
-tous les commandans de la division. Maintenant
-c’est à ce brave aspirant que nous
-allons revenir pour effacer, s’il est possible,
-de notre pensée, les émotions douloureuses
-par lesquelles il nous a fallu passer. C’est
-lui désormais que nous suivrons pas à pas
-dans la périlleuse corvée qu’il s’est chargé
-de faire, et qui pour un instant l’a éloigné
-de <i>l’Indomptable</i> en lui épargnant le malheur
-de partager notre fuite. Oh ! combien,
-me disais-je en songeant à lui, combien eût
-souffert son âme impétueuse si, réduit
-comme nous à abandonner notre vaisseau,
-il avait eu à dévorer la honte dont nous nous
-sommes couverts ! Le ciel a voulu sans doute
-lui épargner tant d’humiliation ; et si, comme
-nous avons lieu de le redouter, il a péri, en
-se rendant avec sa frêle embarcation à bord
-du général, il aura trouvé du moins, dans
-l’accomplissement de son devoir, une mort
-glorieuse cent fois préférable à l’existence
-que nous avons conservée en abandonnant
-notre poste.</p>
-
-<p>La Providence avait ménagé à notre ami
-un sort moins rigoureux que celui que son
-intrépidité devait lui faire courir. Au lieu de
-rencontrer le trépas dans les dangers qu’affrontait
-son audace, il lui était réservé de
-recueillir quelque gloire au sein de ces
-dangers ; et lui seul, dans cette journée de
-fautes, de faiblesses et de désastres, devait,
-enfant nouvellement jeté dans l’arène des
-combats, devenir un héros, lorsque tant
-de vieux guerriers étaient redevenus de timides
-enfans.</p>
-
-<p>Une heure environ après avoir réussi à se
-rendre à bord du vaisseau amiral, Mathias
-avait reçu l’ordre cacheté que le général
-destinait aux navires de la division. Cet ordre
-important prescrivait à chaque commandant,
-de n’abandonner son vaisseau qu’à la
-dernière extrémité. Mathias, porteur du
-précieux paquet que lui avait remis le chef
-d’état-major de l’armée, avait demandé plusieurs
-fois la permission de retourner à
-bord de <i>l’Indomptable</i> ; mais, pendant son
-séjour à bord de l’amiral, le feu entre l’escadre
-anglaise et nous était devenu si vif,
-que l’amiral n’avait pas cru devoir laisser
-partir les canots de corvée. Ce ne fut que
-lorsque la canonnade se fut un peu ralentie
-qu’il consentit à voir notre grand canot
-s’éloigner de son bord.</p>
-
-<p>Le trajet qu’avait à faire pour la seconde
-fois notre ami Mathias, n’était pas long ;
-mais on concevra sans peine qu’il devait être
-aussi périlleux que difficile, pour peu que
-l’on se représente fidèlement les circonstances
-au milieu desquelles il fallait l’effectuer.</p>
-
-<p>Une grêle de mitraille tombait de toutes
-parts, et sur la surface des flots criblés,
-pour ainsi dire, par une nuée continuelle
-de boulets et de biscaïens, s’étendait une
-traînée immense de fumée qui permettait à
-peine d’apercevoir, au-dessus de l’atmosphère
-de soufre et de salpêtre que la lueur
-de chaque coup de canon semblait embraser,
-l’extrémité de la mâture des vaisseaux
-les plus élevés sur l’eau.</p>
-
-<p>Malgré l’audace et la difficulté de sa seconde
-tentative, notre aspirant de corvée
-fait ramer ses gens vers l’endroit où il suppose
-qu’est toujours mouillé <i>l’Indomptable</i>.
-Les canotiers, dociles à la voix de leur
-jeune et valeureux chef, nagent avec un
-courage qu’irrite et que soutient le bon
-exemple qu’ils reçoivent de lui. Au bout
-d’une demi-heure de recherches et d’efforts,
-Mathias, perché debout sur le banc de l’arrière,
-s’écrie : « <i>Voilà le vaisseau ! Avant,
-mes fils !… Encore trois coups d’aviron, et
-nous sommes à bord.</i> » Déjà le patron du
-canot aperçoit le large pavillon qui flottait
-encore sur la poupe de <i>l’Indomptable</i> que
-nous venions de quitter… de déserter peut-être !…</p>
-
-<p>Mathias n’a pas trompé ses canotiers : en
-trois bons coups d’aviron, le canot qu’il
-monte élonge le vaisseau ; mais, au grand
-étonnement de l’aspirant et de tous ses
-gens, personne ne se présente pour leur
-élonger une amarre… Pas une seule voix
-n’a répondu à leurs cris de joie.</p>
-
-<p>Surpris, déconcerté de cette immobilité
-étrange et du silence qu’il remarque, Mathias
-grimpe, avec la vivacité de l’éclair,
-l’escalier de tribord : son patron et ses
-dix-neuf hommes le suivent. Ils sont sur
-le pont du vaisseau ; et ce pont, encore ensanglanté,
-est désert ! Ils descendent et courent
-dans les batteries, et rien, personne
-dans ces batteries, rien que quelques cadavres
-qu’on n’a pas eu le temps de jeter à la
-mer. Ils visitent avec effroi le faux-pont, la
-cale y toutes les chambres… Personne ! des
-morts seulement, et pas une seule voix qui
-réponde à leurs voix inquiètes. Plus de
-doute pour eux, le vaisseau vient d’être
-abandonné ; et ce qui achève de les confirmer
-dans cette pénible certitude, c’est
-qu’aucune embarcation n’est restée à bord !</p>
-
-<p>— Ils se seront sauvés en double ! s’écrie
-le patron.</p>
-
-<p>— Oui, lui répond avec douleur l’aspirant,
-ils se sont sauvés ; mais c’est à nous,
-mes amis, de sauver le vaisseau.</p>
-
-<p>— En ce cas, monsieur, nous n’avons
-pas de temps à perdre, car voilà, répond le
-patron, des péniches anglaises qui arrivent
-pour nous travailler sur le casaquin.</p>
-
-<p>Et, en disant ces mots, le patron montre
-effectivement à Mathias trois embarcations
-anglaises qui s’avancent et qui ne sont plus
-qu’à quelques brasses de <i>l’Indomptable</i>.</p>
-
-<p>Par l’effet d’un mouvement purement instinctif,
-l’aspirant et ses braves canotiers
-sautent tous ensemble sur les caronades du
-gaillard d’avant… O bonheur inespéré ! ces
-caronades sont encore chargées ; elles sont
-prêtes à faire feu… Une mèche allumée, s’écrie
-Mathias, vite, vite une mèche allumée !…
-Le patron accourt avec un bout de mèche à
-la main : la première caronade est pointée :
-elle part ; elle gronde et va foudroyer la
-péniche anglaise qui s’est avancée en tête
-des autres péniches… Un second coup aussi
-heureux, succède au premier. Toutes les
-pièces font feu l’une après l’autre, et au
-bout de quelques minutes, les péniches
-fracassées ou à moitié coulées, s’éloignent en
-désordre dans le tourbillon de fumée au
-milieu duquel elles semblent s’être englouties
-sur l’avant même du vaisseau sauvé par
-ce miracle !</p>
-
-<p><i>Vive l’empereur ! vive l’empereur !</i> s’écrient
-les vingt-et-un braves tout surpris,
-tout émerveillés de leur inconcevable victoire !
-Ils rient, ils pleurent de joie comme
-des fous ou comme des enfans en s’embrassant
-avec délire, en courant pêle-mêle sur
-le pont de <i>l’Indomptable</i>, dont ils se sont
-rendus maîtres et qu’ils ont reconquis, sans
-pouvoir s’expliquer encore l’événement qui
-de chacun d’eux vient de faire non pas un
-fou, non pas un enfant, mais un héros !</p>
-
-<p>L’aspirant Mathias fut le premier à revenir
-de l’ivresse passagère de ce triomphe
-inespéré. La fortune, qui jusque-là l’avait
-si bien inspiré, ne devait pas l’abandonner
-au moment de couronner l’œuvre importante
-vers laquelle elle semblait l’avoir conduit,
-comme par la main. C’est trop peu, se
-dit-il en lui-même, d’avoir montré jusqu’ici
-cette bravoure qu’il est presque toujours
-si facile d’avoir dans les occasions où il faut
-se dévouer. C’est du sang-froid maintenant
-que j’attends de moi, et j’en aurai, ou que le
-ciel tombe plutôt en grand sur moi ! Et affermi
-par l’imminence même du péril, dans
-cette noble résolution, il rassemble autour
-de lui ses intrépides compagnons de gloire,
-et il leur dit avec ce calme que lui seul pouvait
-s’être imposé dans cette solennelle conjoncture :</p>
-
-<p>— Mes enfans, savez-vous maintenant ce
-qu’il nous faut faire ?</p>
-
-<p>— Ma foi non, pas encore, monsieur Mathias,
-lui répondent ses hommes tout haletans,
-mais nous ferons ce que vous voudrez.</p>
-
-<p>— Eh bien ! il faut couper nos câbles, hisser
-un foc et étarquer un hunier si nous le
-pouvons, et avec la brise qui porte en côte,
-aller échouer le vaisseau sur les vases de la
-Charente !</p>
-
-<p>— Vous croyez, monsieur Mathias ?</p>
-
-<p>— Si je le crois ! Mais c’est le seul moyen
-que nous ayons d’échapper à l’Anglais et de
-sauver <i>l’Indomptable</i>.</p>
-
-<p>— Oui, c’est votre idée ? Eh bien, soit !
-Coupons nos câbles, enfans, et hissons le
-grand foc : tout est payé, puisque c’est notre
-brave <i>commandant du moment</i> qui
-nous le dit<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Lorsqu’au départ d’un navire, on hisse le grand
-foc, les matelots disent que <i>toutes les dettes sont
-payées</i>. C’est un mot devenu proverbe dans la marine.</p>
-</div>
-<p>Et aussitôt à grands coups de hache, les
-deux câbles qui tenaient encore <i>l’Indomptable</i>
-amarré sur le fond, sont tranchés sur les
-bittes. On saute sur la drisse du grand-foc qui
-s’élève sur sa <i>draye</i> en livrant sa surface triangulaire
-au vent qui enfle et qui secoue violemment
-ses mouvantes ralingues. Le lourd
-vaisseau dérivant avec la lame qui le pousse
-par le bossoir de tribord, abat lentement en
-cédant à l’impulsion de la brise. Mathias et son
-patron se placent à la roue du gouvernail. Les
-hommes qui ont hissé et bordé le foc, s’élancent
-ensuite dans les haubans de misaine
-pour courir sur la petite vergue de hune et
-larguer le petit hunier sur ses cargues…
-Une frégate anglaise, en remarquant sans
-doute cet appareillage exécuté avec une si
-visible difficulté à bord de <i>l’Indomptable</i>,
-s’approche du vaisseau qui fuit et elle
-lui envoie une volée en poupe. Les boulets
-sifflent aux oreilles de l’intrépide aspirant
-et de son patron ; ils percent à jour la voile
-que les matelots perchés sur la vergue de
-hune ont réussi à déferler ; mais qu’importe,
-<i>l’Indomptable</i> poussé vent arrière
-échappe, en fuyant sur la lame, à la chasse
-tardive de l’escadre anglaise, et long-temps
-avant que son faible et vaillant équipage
-soit parvenu à établir son petit hunier, il
-s’échoue, hors désormais de toute dangereuse
-atteinte, sur les bords de la Charente,
-en s’enfonçant jusqu’aux préceintes dans
-la vase molle de ce rivage hospitalier…</p>
-
-<p>On se figurerait difficilement, en lisant
-ces détails aujourd’hui si froids sur le papier,
-le bouleversement d’idées dans lequel
-nous jeta l’arrivée si inattendue de notre
-vaisseau, nous qui depuis plus de deux heures,
-errans sur la côte, avions eu sans cesse
-nos yeux fixés sur le navire qu’un moment
-de faiblesse et de confusion nous avait conduits
-à abandonner !</p>
-
-<p>Aucun des principaux incidens du drame
-qui venait de se passer sur la rade de l’île
-d’Aix n’avait échappé à notre attention, depuis
-notre fatal débarquement à terre. Nous
-avions vu <i>l’Indomptable</i> repousser à coups
-de caronades les embarcations anglaises
-qui étaient venues pour l’amariner. Nous
-avions vu encore, lorsque par intervalle le
-vent chassait au loin la fumée dont les flots
-étaient couverts, le grand foc de notre vaisseau
-s’élever sur sa drisse, et nous avions
-entendu les battemens redoublés de ce foc
-retentir à nos oreilles… Mais personne
-parmi nous ne pouvait encore deviner
-quels étaient les hommes qui avaient osé
-s’emparer, après notre fuite, du bâtiment
-que nous avions en quelque sorte livré à
-l’ennemi. Tout le monde était bien loin de
-supposer alors que Mathias, à qui l’on ne
-pensait déjà plus, eût tenté, avec l’équipage
-de son grand canot seulement, une manœuvre
-aussi hardie ; et nous nous perdions en
-conjectures sur la nature surprenante de
-cet événement extraordinaire, lorsque <i>l’Indomptable</i>
-vint s’envaser vers l’endroit même
-de la côte où nous nous trouvions encore
-réunis.</p>
-
-<p>Notre malheureux commandant, assis sur
-le sable dans l’état déplorable où l’avaient jeté
-les souffrances que lui faisait éprouver sa
-blessure se cacha le visage de ses deux mains
-à la vue de son vaisseau revenant, sans lui,
-s’échouer à l’entrée du port…</p>
-
-<p>Nous ne tardâmes pas à acquérir la connaissance
-des faits dont nous n’avions pu
-encore pénétrer le mystère.</p>
-
-<p>Un des canots de <i>l’Indomptable</i>, celui
-dans lequel j’étais venu à terre, se trouvait
-amarré sur le rivage. Quelques matelots et
-deux ou trois de nos confrères s’y précipitèrent,
-et je partis avec pour aller à bord de
-notre vaisseau, à bord de ce cher navire
-qui venait de nous être si miraculeusement
-rendu… Le premier je m’élance, en abordant,
-sur l’escalier de tribord, entraîné je
-crois par un vague instinct d’amitié qui me
-pousse à devancer mes autres collègues…
-Qui aperçois-je en montant sur le pont ? Mathias,
-mon brave, mon glorieux camarade
-Mathias !… A cet aspect inattendu je ne pus
-retenir un cri d’étonnement et d’admiration…
-Quoi ! lui dis-je, encore toi ?</p>
-
-<p>— Eh mon Dieu ! oui, encore moi et
-toujours moi, me répondit-il en me serrant
-étroitement dans ses bras. Ne faut-il pas que
-les amis se retrouvent, et que quelqu’un se
-charge de sauver les vaisseaux de l’état que
-vous abandonnez vous autres comme une
-vieille paire de souliers !</p>
-
-<p>La conversation entre notre camarade et
-nous roula pendant une demi-heure sur le
-ton d’enjouement qu’il semblait avoir voulu
-lui donner en nous parlant comme il venait
-de le faire. Il nous raconta tout naïvement
-son aventure, et nous lui apprîmes comme
-nous le pûmes les détails de notre fuite, de
-cette fuite humiliante qu’il venait de réparer
-si courageusement.</p>
-
-<p>Il fallut lui dire aussi un mot de notre
-commandant, mais, au nom de notre chef,
-la figure de Mathias prenant une expression
-de mauvaise humeur qui nous révélait assez
-le sentiment qu’il éprouvait, me fit trop
-bien deviner sa pensée pour que je continuasse
-à m’entretenir de lui.</p>
-
-<p>— Il s’est sauvé ! s’écria-t-il plusieurs fois
-avec agitation, il s’est sauvé !</p>
-
-<p>— Oui, mon ami, c’est vrai, mais il était
-blessé.</p>
-
-<p>— Il était blessé, à la bonne heure ; mais
-il était encore vivant !</p>
-
-<p>— C’est toi maintenant qui vas disposer
-de son sort et de sa vie…</p>
-
-<p>— Et lui ne tenait-il pas dans ses mains le
-sort d’un vaisseau de ligne ? Édouard, tu me
-connais et tu sais assez que je suis incapable
-d’un acte cruel ou vil ; mais je te promets
-ici que, pour peu qu’il existe des lois
-justes et que je puisse faire punir la faiblesse
-qui vient d’imprimer une tache si fatale à
-notre pavillon, je serai sans pitié pour ceux
-qui ont été sans énergie… Mais assez
-causé là-dessus pour le moment… Dites
-donc, vous autres, voulez-vous prendre un
-fin verre de schnick à bord du vaisseau de
-ligne dont j’ai l’honneur d’être encore le
-commandant ?</p>
-
-<p>L’exaltation des idées que s’était formées
-notre jeune camarade sur le point d’honneur
-militaire venait d’éclater dans ce peu de
-mots ; je sentis qu’il eût été inutile d’essayer,
-en cet instant, de le faire revenir sur la sévérité
-d’une opinion que ne justifiait encore
-que trop le déplorable spectacle des événemens
-que nous avions encore sous les yeux.</p>
-
-<p>Nous engageâmes vers le soir notre collègue
-à venir à terre avec nous pour nous
-rendre ensuite à Rochefort ; mais il s’y refusa
-nettement en nous disant qu’il ne quitterait
-le bord que lorsque des ordres supérieurs
-le forceraient à céder à un autre le
-commandement du vaisseau, et que jusque-là
-il défendrait à qui que ce fût de
-l’ancien équipage de <i>l’Indomptable</i>, de mettre
-le pied sur le pont du bâtiment que lui
-seul avait su arracher à l’ennemi. Il daigna
-toutefois nous assurer avec bonté, que
-nous nous trouvions exceptés de cette consigne
-rigoureuse, et que nous lui ferions
-toujours plaisir quand il nous plairait de
-lui rendre visite. Satisfaits de cette marque
-d’amitié nous prîmes congé du nouveau
-commandant de <i>l’Indomptable</i>, pour rejoindre
-nos compagnons d’infortune et leur raconter
-ce que nous venions d’apprendre de
-la bouche même de notre ami Mathias.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX.<br />
-ROCHEFORT<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Voir la <a href="#note-7">note 7</a> à la fin de l’ouvrage.</p>
-</div>
-
-<p>A notre arrivée à Rochefort, nous trouvâmes
-tout le pays déjà rempli du bruit de
-notre aventure, et tout ému du récit de l’événement
-extraordinaire qui l’avait suivie.
-Cette voix publique, qui se prononce avec
-une égale effervescence pour le mal et pour
-le bien, accusait la faiblesse de notre commandant,
-et portait aux nues le dévouement
-de l’aspirant qui venait de sauver <i>l’Indomptable</i>.
-Chacun nous arrêtait dans les rues, nous
-questionnait avec empressement pour nous
-demander le nom du jeune héros. Tout le
-monde voulait le voir, lui parler, lui toucher
-la main, le presser dans ses bras… Ah !
-pourquoi notre ami ne se trouvait-il pas là,
-pour jouir de l’enthousiasme passager qu’avait
-fait naître sa belle action ? C’eût été son
-jour de triomphe, à lui qui ne devait n’en
-avoir qu’un seul dans sa vie !</p>
-
-<p>Le préfet maritime de ce port, informé le
-premier des détails de l’événement qui nous
-avait conduits devant lui, s’empressa d’ordonner
-que notre commandant fût placé
-dans une des salles particulières de l’hôpital
-militaire, et qu’on le gardât à vue pendant
-le traitement de sa blessure, sans qu’il lui
-fût permis de communiquer avec personne.</p>
-
-<p>La rigueur de cet ordre nous consterna.
-C’était une arrestation ; et ce fut alors seulement
-que nous pûmes apprécier, plus justement
-que nous ne l’avions encore fait, la
-gravité de la situation dans laquelle notre
-ancien chef allait se trouver placé.</p>
-
-<p>On envoya dès le soir même une nombreuse
-corvée des matelots du port, pour
-ramener dans l’arsenal, sous le commandement
-d’un officier d’état-major, <i>l’Indomptable</i>,
-qui avait dû flotter à la pleine mer, sur
-les vases où nous l’avions vu s’échouer.</p>
-
-<p>Le lendemain, en effet, nous vîmes arriver
-sur la Charente, notre malheureux vaisseau.
-Son état de délabrement, causé par le
-feu qu’il avait essuyé, aurait dû inspirer
-peut-être quelque pitié pour nous, à cette
-population qui encombrait les abords de
-l’arsenal. Mais les curieux ne laissaient
-échapper que des mots accusateurs contre
-le commandant, ou quelques paroles bienveillantes
-à la louange de Mathias.</p>
-
-<p>Quant à notre brave ami, bien moins enivré
-de l’admiration fugitive dont il était
-l’objet, que satisfait d’avoir rempli son devoir,
-il sauta gaîment à terre en nous apercevant ;
-et, venant à nous avec bonhomie
-et simplicité, il nous dit : Chers camarades,
-je viens d’être démonté du commandement
-que m’avait donné le sort des combats. Voilà
-ce que c’est ! nous ne sommes quelque
-chose que pendant que le feu dure : une fois
-que les boulets ne ronflent plus, notre gloire
-s’évanouit avec la poudre qui flamboie,
-fume et s’éteint.</p>
-
-<p>— Nous apprîmes à Mathias l’arrestation
-du commandant, et il se tut… Un des aspirans
-de la majorité vint l’informer que le
-préfet maritime voulait lui parler, et il
-nous quitta pour aller, nous dit-il, frotter
-sa grandeur déchue contre une grandeur
-encore debout.</p>
-
-<p>En nous promenant dans la ville quelques
-jours après notre arrivée, nous remarquâmes,
-un beau matin, sur les portes de la
-préfecture maritime, une affiche nouvellement
-collée, et devant laquelle tous les passans
-s’étaient arrêtés… Nous nous glissons
-au milieu de la foule pour voir et pour lire…
-C’était une dépêche télégraphique, signée
-de l’empereur… Les premiers mots qui nous
-frappèrent nous apprirent assez le motif de
-cette dépêche, que nous eûmes à peine la
-force d’achever :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Le commandant du vaisseau <i>l’Indomptable</i>
-sera jugé par un conseil de guerre,
-pour avoir abandonné, en face de l’ennemi,
-le bâtiment qui avait été confié à
-son honneur.</p>
-
-<p class="sign">» <i>Signé</i> : <span class="sc">Napoléon</span>.</p>
-
-<p class="c">» Pour copie conforme :</p>
-
-<p>» Le ministre de la marine et des colonies,</p>
-
-<p class="sign">» <i>Signé</i> : <span class="sc">Decrès</span>. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>En détournant nos regards de cette fatale
-affiche, nous les reportâmes sur les traits
-de Mathias ; sa figure n’exprimait ni étonnement
-ni pitié ; nous lui parlâmes de la dépêche,
-et il nous tourna le dos.</p>
-
-<p>Cependant, le conseil qui devait prononcer
-bientôt sur le sort du commandant, avait
-été composé. Un contre-amiral, connu pour
-la sévérité de son caractère, le présidait.
-Les autres membres de ce jury redoutable
-paraissaient avoir été choisis parmi les officiels
-les moins disposés à pardonner le crime
-militaire qui allait amener devant eux notre
-infortuné supérieur.</p>
-
-<p>Dans une aussi déplorable conjoncture,
-les officiers de notre bord et les amis de
-l’accusé cherchèrent à intéresser en sa faveur
-le témoin dont la déposition pouvait
-absoudre ou perdre le prévenu. Mais on connaissait
-trop bien le genre d’humeur de Mathias
-pour essayer de changer la résolution
-qu’on lui supposait, au moyen de quelques cajoleries
-ou de quelques flatteuses promesses.
-Pour aller à lui par le seul sentiment auquel
-on le croyait accessible, on vint me trouver.
-« Il s’agit, me dit-on, de sauver un vieux et
-honorable officier dont vous avez admiré le
-courage dans une noble circonstance, et
-dont vous avez dû excuser la faiblesse dans
-un moment d’effroi général. Vous êtes l’ami
-de M. Mathias : il écoutera votre voix mieux
-que la nôtre, et il fera à votre prière ce
-qu’il refuserait à nos instances. Parlez-lui,
-parlez-lui au nom de votre amitié et de l’humanité.
-Les amis et la famille de votre ancien
-commandant n’espèrent plus qu’en
-vous. »</p>
-
-<p>Quelque délicate que me parût être la négociation
-qu’on me suppliait d’entamer avec
-mon jeune camarade, je me chargeai de
-tout, par élan de générosité d’abord, et par
-un peu d’orgueil humain ensuite, bien aise
-que j’étais, je l’avouerai, d’essayer, dans
-une circonstance aussi importante, l’influence
-que je pourrais exercer sur l’esprit
-de mon collègue devenu presque un grand
-personnage, pour quelques jours au moins.</p>
-
-<p>A l’âge que nous avions tous deux, et
-dans la profession pour laquelle nous avions
-été élevés, on connaît peu l’usage des formes
-diplomatiques et l’emploi des circonlocutions
-parlementaires. Je jugeai à propos
-d’aborder franchement la question avec mon
-intime, et je lui demandai :</p>
-
-<p>— Que prétends-tu dire, Mathias, devant
-le conseil de guerre ?</p>
-
-<p>— Mais, me répondit-il… je dirai, ma
-foi,… je dirai ce qu’il me plaira !</p>
-
-<p>— Mais sais-tu ce que diront les hommes
-de l’équipage, qui étaient avec toi, quand
-tu as sauvé le vaisseau ?</p>
-
-<p>— Parbleu, ils diront ce que j’aurai dit !</p>
-
-<p>— Tu le crois ?</p>
-
-<p>— J’en mettrais ma main au feu. Tu ne
-sais donc pas l’empire qu’on peut exercer
-sur des hommes que l’on a conduits courageusement
-au feu ? Ah ! c’est chez ces braves
-gens-là, mon ami, que l’on trouve du noble
-et vrai dévouement. Il n’y en a pas un parmi
-eux qui ne se fît tuer pour moi et qui ne se
-fasse gloire de penser et d’agir comme je
-penserai et comme j’agirai. C’est là que l’on
-trouve de la générosité de cœur et de la
-grandeur de sentiment ; et tandis qu’aujourd’hui
-ces chefs orgueilleux dont j’ai humilié
-l’esprit de corps, commencent à m’en
-vouloir au fond de l’âme, pour une belle
-action qu’ils sont forcés d’applaudir tout
-haut, je ne rencontre de sympathie réelle
-que parmi ces valeureux matelots à la tête
-desquels je me suis élancé dans un trop
-court moment de péril et de gloire… Quel
-dommage que le danger n’ait pas duré plus
-long-temps et que mon rôle ait sitôt fini…
-A présent je ne recueille que des dégoûts
-pour prix de mon dévouement, et je ne
-vois plus qu’un malheureux à faire punir
-par des ambitieux qui ont déjà méconnu
-mes services, et qui tout en frappant l’infortuné,
-me sauront mauvais gré de ma
-franchise et de ma fermeté.</p>
-
-<p>— Et c’est cependant cet infortuné que tu
-feras peut-être sacrifier !</p>
-
-<p>— Écoute donc ; là-dessus, mon ami, je
-sais ce que j’ai à faire, et pour peu que tu
-tiennes à ne pas me désobliger, tu ne me
-parleras plus de cela. Dans ta position tu
-agis, je veux bien le croire, comme j’agirais
-peut-être à ta place. Mais dans la mienne
-tu ferais, sans aucun doute, ce que demain
-tu me verras faire, car c’est demain que le
-procès se jugera. Ainsi, plus d’entretien semblable
-entre nous sur ce qui touche à ce
-qu’on appelle, je crois, le for intérieur de
-la conscience. Quand je dis cependant plus
-d’entretien semblable, j’excepte de mon interdiction
-tout ce qui peut avoir rapport à
-la platitude et au vil égoïsme des hommes
-en place. Oh ! pour ceux-là, tu peux en parler
-tout à l’aise, si bon te semble, et je me
-sentirai toujours disposé à faire chorus avec
-toi… Mais quant à ce déplorable procès,
-silence encore !… J’en suis trop dégoûté,
-trop fatigué, trop affligé peut-être, pour
-vouloir en entendre un mot, une syllabe,
-une seule lettre encore !</p>
-
-<p>— Changeons donc notre barre en conséquence
-et gouvernons ensemble sur une
-autre aire de vent.</p>
-
-<p>J’étais sans doute encore fort novice dans
-l’art difficile de lire dans le cœur des hommes ;
-mais il est des choses qu’à tout âge on
-devine par instinct beaucoup plus que par
-expérience ou par habitude. Ce que venait
-de me dire mon jeune ami, dans un moment
-où il croyait m’avoir caché le sentiment qui
-l’affectait le plus vivement, m’avait révélé
-l’état d’agitation de son âme et le motif trop
-légitime du dégoût qu’il éprouvait avec
-toute l’impétuosité de son caractère. Accueilli
-comme un héros le premier jour de
-son arrivée à Rochefort, remarqué avec
-moins de bienveillance le lendemain, et un
-peu plus tard regardé comme ayant donné
-par son acte de dévouement, un exemple
-dangereux pour la discipline militaire, notre
-brave camarade avait subi, en quelques
-heures seulement, ces cruelles vicissitudes
-par lesquelles passent trop souvent les hommes
-qui ont eu le malheur de se faire trop
-tôt remarquer du vulgaire des autres hommes.</p>
-
-<p>Avec plus d’adresse et de persistance que
-je n’en avais mis à sonder la disposition d’esprit
-dans laquelle j’avais trouvé Mathias, il
-m’eût été facile peut-être d’ébranler la résolution
-dont j’avais essayé de triompher.
-Mais il s’était exprimé avec moi, son meilleur
-ami, d’une manière qui me laissait en apparence
-si peu d’espoir de changer sa détermination,
-que je crus avoir fait humainement
-auprès de lui tout ce que je pouvais
-me permettre de tenter dans l’intérêt de notre
-pauvre commandant ; et lorsque, tout
-démonté du peu de succès de ma démarche,
-je revis les personnes qui avaient placé en
-moi leurs dernières espérances, je ne sus
-leur dire que ces seuls mots :</p>
-
-<p>« Tout est perdu. Il s’est montré inflexible
-et il dira la vérité. »</p>
-
-<p>La vérité, c’était la mort de l’accusé !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X.<br />
-UN CONSEIL DE GUERRE<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir la <a href="#note-8">note 8</a> à la fin de l’ouvrage.</p>
-</div>
-
-<p>Dans l’arsenal de la marine de Rochefort,
-il existait une vieille salle, vaste, lugubre et
-depuis long-temps abandonnée. C’était le local
-qu’on avait choisi, et que l’on avait disposé
-pour la séance solennelle du conseil de
-guerre.</p>
-
-<p>Dès la veille du jour où devait siéger la
-cour martiale, les murs délabrés de la vieille
-salle avaient été cachés sous les longues
-draperies d’une série de pavillons. De larges
-tapis bleus d’embarcation, parsemés d’N impériales
-découpées en drap jaune, avaient
-été étendus avec un certain luxe sur les siéges
-réservés aux juges et aux officiers supérieurs
-qui se proposaient d’assister à cette
-affaire mémorable. Tout, dans ce sanctuaire
-improvisé de la justice militaire, semblait
-rappeler la gravité de la cause que l’on allait
-juger, et l’étrangeté même de ce lieu, si
-long-temps oublié dans un des coins de l’arsenal,
-paraissait indiquer à tous les yeux le
-peu d’occasions qu’on avait eu jusque-là
-d’exercer la sévérité des lois maritimes.</p>
-
-<p>Le matin même du jour fatal, un piquet
-de canonniers de marine, commandé par un
-capitaine d’artillerie, s’était emparé des
-abords de la salle de justice. A neuf heures
-précises, le contre-amiral chargé de présider
-le conseil passe devant le détachement qui
-lui présente les armes, et il va prendre place
-entre les sept officiers appelés, en vertu du
-décret impérial, au triste honneur de juger
-un de leurs plus vieux camarades.</p>
-
-<p>Le secrétaire se tint debout pendant l’installation
-de ce tribunal institué la veille, et
-qui résignera ses fonctions après le jugement
-qu’il aura prononcé dans les vingt-quatre
-heures. Le livre des lois est déposé
-par la main de ce secrétaire sur la table
-qu’on a placée devant lui, et c’est de ce livre
-redoutable que sortira, avant qu’on ne le referme,
-la vie ou la mort de l’accusé, un arrêt
-d’infamie ou une éclatante réparation
-d’honneur.</p>
-
-<p>Le président annonce que la séance est
-ouverte. Le détachement de service met
-alors l’arme au pied, et les soldats de marine
-restent immobiles, impassibles comme les
-juges qui prononceront bientôt la condamnation,
-que ces soldats seront peut-être
-chargés d’exécuter.</p>
-
-<p>La multitude, contenue depuis plusieurs
-heures dans les couloirs, encombre, au signal
-qui vient d’être donné à son avidité,
-l’espace qu’on lui abandonne dans la salle.
-De jeunes femmes au maintien élégant, à
-la toilette brillante, se précipitent sur les
-bancs, où tout un peuple de curieux s’est
-déjà entassé avec un vague instinct de plaisir ;
-et la préoccupation de l’assemblée est
-telle en ce moment, qu’on remarque à peine
-toutes ces jolies figures sur lesquelles se
-peint l’ardente soif des fortes émotions, et
-toutes ces parures éblouissantes qui, en ce
-jour de deuil d’un accusé, contrastent pourtant
-si puissamment avec l’appareil austère
-des armes, le spectacle encore plus imposant
-de la justice maritime.</p>
-
-<p>On a ordonné déjà d’amener l’accusé devant
-les juges.</p>
-
-<p>Un vieillard souffrant, amaigri, que recouvre
-un uniforme de capitaine de frégate,
-se traîne avec peine, avec effort, sur le parquet
-de l’enceinte qu’on vient de lui ouvrir.
-L’avocat qu’il a choisi pour son défenseur
-lui offre le bras pour appuyer sa marche
-chancelante. Huit soldats d’artillerie accompagnent
-lentement le vieillard jusqu’au pied
-du tribunal, et le cachent au milieu d’eux,
-moins pour l’escorter sans doute avec défiance
-dans ce pénible trajet, que pour le
-dérober peut-être, pendant un instant encore,
-aux regards importuns qui cherchent
-à trouver, à saisir sur ses traits abattus,
-l’indice ou la trace d’un sentiment de
-crainte, d’espérance, de résolution ou de
-terreur.</p>
-
-<p>Ce vieillard blessé, malade, désespéré,
-vous l’avez déjà deviné, c’est l’ancien commandant
-de <i>l’Indomptable</i>.</p>
-
-<p>Le capitaine d’artillerie, chargé de la police
-de l’audience sous les ordres du président,
-se dirige vers l’accusé, il s’arrête devant
-lui et lui demande son épée.</p>
-
-<p>L’officier, dont la main a reçu cette arme,
-la dépose sur le tribunal comme un gage
-de l’équité de l’arrêt qui va être rendu.</p>
-
-<p>Désormais c’est un jugement qui va séparer
-l’accusé de cette épée dont il ne s’est défait
-qu’avec douleur, qu’avec désespoir.
-Cette arme lui sera-t-elle restituée jamais,
-ou sera-t-elle brisée honteusement à ses
-pieds au moment d’une exécution terrible ?
-Voilà ce que se demandent avec anxiété
-ceux qui attachent leurs regards sur cette
-épée, symbole éloquent de l’honneur, dans
-un jour de justice où la voix sévère de neuf
-juges militaires va rendre une sentence dictée
-par l’honneur.</p>
-
-<p>Le secrétaire du conseil se lève. Il va lire
-l’acte d’accusation. Il lit… Chacune de ses
-paroles tombe comme un poids accablant
-sur la tête affaissée du prévenu dont la contenance
-est morne, dont les yeux restent
-attachés sur le parquet de la salle, la seule
-chose que l’infortuné ose encore regarder !</p>
-
-<p>Les faits qui se succèdent dans ce long
-rapport sont effrayans… Le commandant a
-abandonné son vaisseau au milieu d’un combat
-qu’il pouvait encore soutenir avec avantage.
-La blessure qu’il avait reçue dans l’action
-n’a pu servir à excuser sa fuite ; car
-elle n’avait pas même forcé le blessé à quitter
-son banc de quart, lorsque le désordre
-le plus inconcevable s’est répandu dans l’équipage
-que son exemple devait retenir au
-poste de l’honneur. Le danger était même
-si peu pressant et la nécessité de l’abandon
-si peu démontrée, que plus d’une heure après
-cet acte funeste, un jeune aspirant aidé seulement
-de vingt hommes a su arracher <i>l’Indomptable</i>
-aux embarcations anglaises qui
-venaient pour s’en emparer, comme d’un
-bâtiment délaissé honteusement par six
-cents marins dont le devoir était de le défendre
-jusqu’au dernier soupir… Mais cet
-abandon inconcevable a été consommé sous
-le pavillon auquel la justice doit le châtiment
-du commandant coupable qui n’a
-pas craint de déserter son poste. C’est aux
-lois militaires à prononcer sur le cas inouï
-qu’elles ont prévu dans leur sagesse, et qui
-jusque-là cependant était resté sans exemple
-dans la marine française… Les juges
-sont là, l’accusé est devant eux, et le pays
-attend un arrêt mémorable !</p>
-
-<p>La pénible lecture est achevée. Le président
-laisse s’écouler quelques instans avant
-d’interroger le prévenu. Au moment où il
-prend la parole pour remplir cette formalité,
-un bruit extraordinaire se fait entendre sur
-le pavé des cours extérieures. C’était le bruit
-des chaînes que traînaient des forçats employés
-dans le port, en se rendant à leurs travaux.
-Cet incident, si peu remarquable dans
-les jours ordinaires, sembla produire en ce
-moment l’impression la plus étrange sur
-tous les assistans… On vit l’accusé frémir
-en prêtant l’oreille au retentissement des
-fers des condamnés, sur la pierre sonore,
-et il ne parut se calmer un peu que lorsque
-l’ordre de faire éloigner les forçats du lieu
-de la séance, fut donné aux sentinelles posées
-à l’entrée de la cour martiale.</p>
-
-<p>Le commandant, interrogé sur son âge, le
-lieu de sa naissance et son grade, fit vainement
-des efforts pour se tenir debout
-auprès du fauteuil qu’on avait placé pour
-lui en face du tribunal. Son état de souffrance
-et de faiblesse était tel, qu’il ne put
-quitter son siége.</p>
-
-<p>— Accusé, lui dit le président, vous venez
-d’entendre les charges qui s’élèvent contre
-vous. Qu’avez-vous à répondre ? La parole
-vous est accordée et le conseil est disposé à
-vous entendre…</p>
-
-<p>— Hélas, messieurs ! répondit le prévenu
-en balbutiant et d’un air découragé : il me serait
-impossible de vous dire ce que j’éprouve
-en ce moment… Tout ce qu’on vient de
-lire semblerait m’accuser de faiblesse et de
-lâcheté ; et si vous pouviez vous faire une
-idée de ce qui se passe en moi à l’instant où
-je vous parle, vous verriez cependant que je
-ne suis pas un lâche… Le malheur m’a accablé,
-voilà tout… A ma place chacun de
-vous peut-être, de vous qui allez me juger,
-aurait été entraîné, comme je l’ai été malgré
-moi, malgré ma résolution… C’est là tout ce
-que je puis vous dire… Mon défenseur que
-voilà a pu mieux que tout autre sonder dans le
-fond de mon âme. Je lui ai raconté la chose
-comme elle s’est passée… N’est-ce pas,
-monsieur l’avocat, que vous jureriez devant
-Dieu à présent, que j’ai dit la vérité !… C’est
-à vous d’ailleurs que j’ai remis le soin de
-parler pour moi à la justice, et de prêter
-l’appui de votre parole à un malheureux officier
-qui n’a plus en lui assez de force pour
-se défendre comme il voudrait… Mais,
-messieurs les juges, puisque je n’ai pas eu
-le bonheur de mourir de la blessure qui me
-tient cloué sur ce fauteuil, je vous prie, je
-vous supplie d’une chose, c’est, dans le cas
-où vous croiriez devoir me déclarer coupable,
-de me condamner plutôt à être fusillé,
-qu’à une peine déshonorante qui m’effraie
-mille fois plus que la mort… C’est une
-grâce que je vous demande à genoux, au
-nom du corps dont je fais encore partie, au
-nom de ma famille, au nom de tous mes
-anciens camarades. Oh ! faites-moi exécuter
-si vous pensez en conscience que je l’aie mérité,
-mais pas de déshonneur pour mes cheveux
-blancs, pas de honte pour ces épaulettes
-que j’ai portées avec gloire pendant
-vingt ans… Oh ! non, pas d’infamie surtout
-pour ma malheureuse famille ! En allant à
-la mort, je pourrai du moins vous prouver
-que je ne suis pas un lâche… O mon Dieu,
-mon Dieu ! moi couvert de cicatrices, un lâche… !
-Où sont donc tous ceux auprès desquels
-j’ai combattu bravement dans plus de
-vingt affaires ! où sont-ils, pour souffrir que
-l’on me traite ainsi ! Suis-je donc assez malheureux
-de n’avoir pas été tué sur le banc
-de quart de mon pauvre vaisseau, pour
-m’entendre aujourd’hui appeler un lâche !</p>
-
-<p>L’infortuné ne put en dire davantage, et
-ses larmes achevèrent de porter dans le
-cœur de tous ceux qui venaient de l’entendre,
-le sentiment le plus pénible et le plus
-profond. Les juges même, le regardant avec
-commisération, laissaient voir dans l’expression
-de leur visage contraint, le sentiment
-qu’ils cherchaient à cacher.</p>
-
-<p>On va procéder à l’audition des nombreux
-témoins qui doivent déposer dans l’affaire.</p>
-
-<p>Le président ordonne de faire comparaître
-l’aspirant Mathias, le premier inscrit sur la
-liste des témoins à charge.</p>
-
-<p>A ce nom déjà si connu, un mouvement
-extraordinaire se fait remarquer dans tous
-les rangs de l’assemblée agitée. Les femmes
-se lèvent palpitantes : toutes les têtes de
-la foule attentive, se tournent du côté où le
-témoin appelé doit paraître. Les membres
-du conseil eux-mêmes, partageant le sentiment
-de curiosité et d’impatience qui s’est
-répandu dans la salle entière avec une sorte
-de rapidité électrique, s’agitent sur leurs
-siéges. Un jeune homme s’avance ; des
-trèfles en or tombent, de ses gracieuses et
-nobles épaules, sur un simple frac d’aspirant
-de marine. Sa main gauche s’appuie sur la
-garde du poignard qui brille à son côté. Sa
-physionomie, ouverte et tranquille, respire
-à la fois la modestie et la vivacité. Il fait d’abord
-quelque pas dans l’enceinte du tribunal,
-sans trop savoir où il doit se placer. Le
-président lui indique l’endroit où il lui convient
-de rester pour répondre aux questions
-qui vont lui être adressées. Mathias s’arrête
-alors. Il attend. Le silence le plus religieux
-a succédé déjà au murmure flatteur qui a
-précédé et accompagné son arrivée. Le président,
-au milieu de ce recueillement profond,
-s’adresse dans les termes suivans au
-témoin qui, debout devant lui, recueille,
-une à une, toutes ses paroles.</p>
-
-<p>— Comment vous nommez-vous ?</p>
-
-<p>— Achille Mathias…</p>
-
-<p>Ce prénom d’<i>Achille</i> produit encore dans
-l’auditoire une légère émotion à laquelle le
-témoin seul reste étranger. Le calme se rétablit :
-les questions continuent :</p>
-
-<p>— Quel est votre âge ?</p>
-
-<p>— Dix-neuf ans et demi, général.</p>
-
-<p>Et, en prononçant ces derniers mots, le
-regard assuré du marin adolescent s’anime
-d’une noble fierté, et se promène avec lenteur
-et dignité sur les vieux officiers qui assistent
-à l’audience.</p>
-
-<p>— Où êtes-vous né ?</p>
-
-<p>— A St-Brieuc, département des Côtes-du-Nord.</p>
-
-<p>— Quelle est votre profession ?</p>
-
-<p>— Aspirant de marine de seconde classe.</p>
-
-<p>— Connaissez-vous l’accusé ?</p>
-
-<p>— L’accusé ?… Oui, c’est… c’était mon
-commandant.</p>
-
-<p>— Vous jurez de dire la vérité, toute la
-vérité, rien que la vérité ?</p>
-
-<p>Après un moment de réflexion, qui donne
-à sa physionomie un air distrait et embarrassé,
-Mathias répond en élevant la voix :</p>
-
-<p>— Je le jure !…</p>
-
-<p>— Vous savez les motifs qui vous ont
-amené aujourd’hui devant nous. Dites les
-faits qui sont parvenus à votre connaissance,
-et que vous allez révéler sous la foi du serment
-que vous venez de prononcer. Le conseil
-vous écoute.</p>
-
-<p>— Ces faits sont fort simples, quoique
-très-importans ; et, si ma mémoire aujourd’hui
-ne me rappelle pas exactement tous
-les détails que je voudrais pouvoir vous
-donner, je crois du moins que je réussirai
-à n’omettre aucune circonstance majeure
-dans ma déposition…</p>
-
-<p>« Dans la matinée qui suivit la nuit où la
-division de l’île d’Aix eut à résister à l’attaque
-des brûlots anglais, vers dix heures, je crois,
-le commandant fit demander l’aspirant de
-corvée… Je me présentai à lui… Il m’ordonna
-de me rendre à bord de l’amiral qui venait,
-au moyen des signaux qu’on avait aperçus
-de notre bord, d’appeler tous les navires de
-la rade à l’ordre ! Le feu de l’escadre ennemie
-était très-vif en ce moment. Le grand canot
-fut armé de dix-neuf hommes et de son patron.
-Je pris le commandement de cette embarcation ;
-et, malgré la mitraille et les
-boulets qui des deux bords se croisaient sur
-nous, j’eus le bonheur d’arriver sans accident
-à bord du vaisseau amiral, non pas en
-faisant le tour pour plus de prudence,
-comme on me l’avait bien recommandé en
-partant, mais en faisant tout bonnement
-nager droit sur le vaisseau commandant…
-Je voulais couper court pour ne perdre ni
-temps ni chemin… C’était ma manière à
-moi, et… »</p>
-
-<p>— Permettez-moi, dit le président en interrompant
-Mathias, de vous faire remarquer
-qu’en agissant ainsi c’était déjà enfreindre
-témérairement les ordres que vous aviez
-reçus, exposer les hommes et l’embarcation
-qui vous avaient été confiés, en risquant
-même de compromettre l’accomplissement
-de votre importante mission ?</p>
-
-<p>— C’est possible, M. le président, je ne
-dis pas non. Mais, comme j’ai déjà eu l’honneur
-de vous le faire remarquer, c’est ma
-manière. D’ailleurs, quand on se trouve au
-feu, on a peut-être le droit d’exposer les
-autres lorsqu’on s’expose soi-même à leur
-tête, pour leur donner un bon exemple à
-suivre. Si l’empereur, qui s’y connaît, avait
-été là, et qu’il m’eût vu en ce moment, je
-suis convaincu qu’il aurait mieux aimé un
-imprudent comme moi, que… Mais je reviens
-aux faits qu’il me tarde de vous avoir
-rapportés…</p>
-
-<p>Les dernières paroles de Mathias venaient
-de faire trembler tout l’auditoire, qui ne
-reprit une attitude plus calme que pour entendre
-la suite de la déposition du redoutable
-témoin.</p>
-
-<p>« L’amiral, en me voyant arriver à
-bord de son vaisseau, bien avant les autres
-embarcations, qui, elles, <i>avaient cru devoir
-faire le grand tour</i>, me demanda brusquement
-mon nom et celui du vaisseau auquel
-j’appartenais. Je le lui dis ; et le chef
-d’état-major, me tendant la main avec affection,
-me conduisit dans la chambre où
-l’on écrivait les ordres du jour sous le feu
-des canons, et au bruit des boulets qui ronflaient
-à nos oreilles. Cette situation, ma
-foi, me plut, et j’attendis une heure environ
-le paquet que l’on destinait à notre commandant.
-L’amiral, malgré mes instances,
-ne voulait pas me laisser partir, disait-il,
-au moment le plus chaud du combat, de ce
-combat qui devait finir trop tôt… et trop
-mal… Enfin j’obtins cependant, après beaucoup
-de façons, la permission d’essayer de
-retourner à bord de <i>l’Indomptable</i>, par le
-chemin que je savais déjà… Une fumée
-noire, lourde, épaisse, obscurcissait le jour
-et pesait sur les flots contre lesquels il nous
-fallait nager en double pour arriver à notre
-destination. Je passai, avec mon grand canot,
-à poupe ou sur l’avant de plusieurs
-navires de la division mouillés entre l’amiral
-et <i>l’Indomptable</i> ; et, quoique je fusse exposé
-à essuyer le feu de ces bâtimens qui ne me
-voyaient pas, je trouvai qu’il était toujours
-bon de prendre connaissance de chacun
-d’eux ; ils me servaient de points de remarque,
-au milieu des débris entre lesquels je
-m’avançais… C’était encore à ma manière.</p>
-
-<p>» A la fin, à force de chercher, j’aperçois,
-à travers le brouillard de fumée, la mâture
-de <i>l’Indomptable</i>. C’est cela ! criai-je alors à
-mes grands canotiers. Il y a double ration à
-bord de celui-ci. Avant un coup, garçons,
-et ne baissons pas la tête, car j’ai encore un
-sabre à la main pour relever la figure du premier
-qui se baisserait pour amarrer le cordon
-de ses souliers !</p>
-
-<p>» Une chose me surprenait toutefois en
-approchant du vaisseau : c’est que les Anglais
-continuaient à taper sur lui, et que lui
-ne faisait plus feu !…</p>
-
-<p>» Mon premier mouvement fut de regarder
-à la corne d’artimon… Le pavillon national
-y flottait encore… et je me dis avec
-joie : <i>l’Indomptable</i> tient bon encore ; ma
-corvée est finie. »</p>
-
-<p>— Vous abordâtes, dites-vous, le vaisseau
-par tribord ?…</p>
-
-<p>— Oui, général, par tribord, le long du
-grand escalier.</p>
-
-<p>— Et quelqu’un vint-il vous recevoir, y
-eut-il quelques hommes disposés pour vous
-élonger une amarre, comme cela se pratique
-toujours en pareil cas ? Je crois devoir
-vous faire observer ici qu’il est d’autant plus
-nécessaire de préciser tous ces faits, qu’ils
-sont de la plus grande importance pour la
-cause.</p>
-
-<p>— Personne ne se présenta pour nous recevoir
-à bord du vaisseau.</p>
-
-<p>— Personne, dites-vous ?</p>
-
-<p>— Non, personne, général !…</p>
-
-<p>— Et dans quel état trouvâtes-vous le
-bâtiment ?…</p>
-
-<p>— Abandonné ! ! !…</p>
-
-<p>Il me serait impossible d’exprimer ici l’effet
-que ce dernier, que ce seul mot produisit
-sur l’assemblée. L’accusé, en l’entendant
-prononcer, porta convulsivement ses deux
-mains tremblantes sur son visage décomposé…
-Les sanglots de l’infortuné interrompirent
-un instant l’audience…</p>
-
-<p>Mathias, seul, calme et impassible dans
-ce moment d’anxiété et de terreur, attendit
-que sa voix pût se faire entendre de nouveau,
-pour répéter :</p>
-
-<p>« Oui, <i>abandonné</i> !… Je le croyais du
-moins, et je m’indignai en voyant <i>l’Indomptable</i>,
-mouillé sur ses deux ancres,
-pouvant encore combattre et ne combattant
-plus… Dans le coin du gaillard d’arrière, il
-me sembla cependant entendre, au bout de
-quelques instans, le bruit confus de quelques
-voix qui interrompaient le silence dont
-j’avais été d’abord si effrayé… J’accours ; c’était
-un officier blessé que plusieurs hommes
-cherchaient à soulever…</p>
-
-<p>» Je reconnus, dans cet officier, le commandant
-que voilà, entouré des canotiers de
-sa yole qui voulaient le déterminer à s’embarquer
-pour fuir avec eux. Que vous dirais-je
-de plus, ma foi ! La présence de cet
-officier blessé pouvant contrarier la résolution
-que j’avais prise, de défendre jusqu’à la
-dernière extrémité <i>l’Indomptable</i> contre des
-péniches anglaises qui s’avançaient pour l’amariner,
-je me déterminai à forcer le commandant
-à se laisser entraîner à terre, et à
-s’éloigner porté par ses canotiers.</p>
-
-<p>» Il partit, contraint par moi et à moitié
-évanoui, je crois. Je repoussai sans lui les
-péniches anglaises, qui nageaient sur nous
-à grands coups d’aviron ; et vaillamment
-secondé par mon patron et mes dix-neuf
-grands canotiers, je fis ensuite sans perdre
-de temps couper les câbles du vaisseau ; hisser
-le grand foc à bloc et un petit hunier à
-demi-mât ; et ma foi le vent ou la Providence
-nous conduisant, nous réussîmes à échouer
-en grand sur la vase ce vaisseau que d’ici
-vous pouvez voir flottant dans les eaux d’un
-port français !</p>
-
-<p>» Voilà, messieurs, ce que je sais et tout ce
-que j’ai fait… Vous connaissez sans doute le
-reste tout aussi bien et peut-être mieux que
-moi… Par conséquent j’ai tout dit, et c’est
-encore une fois une autre corvée de faite. »</p>
-
-<p>Il était temps pour le jeune témoin que sa
-narration finît… Sa voix, qui pendant presque
-toute la déposition qu’il venait de faire,
-s’était soutenue avec fermeté, nous avait
-semblé s’être sensiblement affaiblie depuis
-le moment où il lui avait fallu expliquer
-comment il avait forcé le commandant à
-quitter le vaisseau. Cette partie si pénible
-du récit de Mathias avait été écoutée avec
-un sentiment de surprise, dont lui-même
-nous avait paru embarrassé ; et quand il
-eut cessé de parler, il se trouva dans la position
-d’un homme que l’on vient de délivrer
-du poids d’un fardeau accablant.</p>
-
-<p>L’impression générale causée par les dernières
-paroles du généreux aspirant, était
-indéfinissable. Le président, à qui l’émotion
-et l’embarras de notre ami n’avaient pu
-échapper, s’empressa, aussitôt que le reste
-d’agitation de l’assemblée lui eut permis de
-continuer ses questions, de présenter les
-objections suivantes au témoin.</p>
-
-<p>— Comment expliqueriez-vous, lui demanda-t-il,
-la différence qui existe entre les
-réponses que vous avez cru devoir faire dans
-l’instruction du procès, et les faits que
-vous venez de révéler au conseil ? Les renseignemens
-antérieurs que vous avez donnés
-ne ressemblent nullement à ceux que
-nous venons d’entendre.</p>
-
-<p>— Ces renseignemens, mon général, peuvent
-ne pas être les mêmes, j’en conviens ;
-mais ils ne se contredisent pas, que je sache.
-Dans l’instruction j’ai en quelque sorte
-refusé de m’étendre sur les faits, que je désirais
-ne faire connaître qu’en public. Que
-mes premières explications aient été incomplètes,
-cela se peut ; mais qu’elles se trouvent
-opposées à celles que je viens de faire
-entendre, je ne le crois pas.</p>
-
-<p>— Le conseil, monsieur, appréciera cette
-circonstance, sur laquelle j’ai insisté à dessein.
-Mais comment justifierez-vous, si
-tout ce que vous venez de nous dire est,
-comme j’ai lieu de le penser, conforme à la
-plus exacte vérité ; comment justifierez-vous,
-je le répète, l’espèce de violence que vous
-avez cru devoir exercer pour forcer votre
-commandant blessé à quitter le vaisseau
-qu’il ne devait abandonner qu’avec la vie ?…</p>
-
-<p>— Je ne cherche pas à me justifier, mon
-général, j’ai voulu rapporter seulement ce
-qui s’est passé, et je l’ai fait.</p>
-
-<p>— Permettez-moi de vous faire observer
-encore, que s’il en était ainsi que vous le dites,
-vous auriez employé à l’égard de votre
-chef un moyen coupable pour l’empêcher
-de remplir son devoir le plus impérieux.
-Vous auriez même encouru dans cette circonstance,
-par un excès de zèle inconsidéré,
-la rigueur des lois qui doivent punir l’indiscipline
-et la rébellion.</p>
-
-<p>— En ce cas-là, mon général, faites-moi
-juger comme coupable, si vous en avez le
-droit, et n’exigez pas que je dépose comme
-témoin dans une affaire où je ne devrais paraître
-que comme accusé. L’exemple serait
-édifiant pour ceux de mes collègues les aspirans,
-qui s’aviseraient de vouloir sauver
-des vaisseaux de ligne. Il ne manquerait plus
-que cela !</p>
-
-<p>— Monsieur, retournez à votre place ;
-le conseil statuera sur la nature et le caractère
-de la déposition qu’il vient d’entendre.</p>
-
-<p>Nous aurions tous voulu sauter au cou
-de notre camarade, sans trop savoir dire
-pourquoi encore. Il nous semblait qu’il venait
-de faire une action sublime. Notre vieux
-commandant pleurait, en jetant sur notre
-ami des regards qui exprimaient cent fois
-mieux que ses lèvres frémissantes n’auraient
-pu le faire, le sentiment qui l’agitait, qui le
-tourmentait, qui semblait l’étouffer… Oh !
-combien cette scène muette entre le jeune
-témoin et l’accusé était attendrissante et noble !…
-Quelle tranquille sévérité dans les
-traits de Mathias, et quelle éloquence expressive
-de reconnaissance et d’humilité sur la
-physionomie du coupable qu’il venait de
-sauver !</p>
-
-<p>On appela, comme pour faire brusquement
-diversion à l’opinion générale, les autres
-témoins à entendre dans la cause. Ils
-confirmèrent tous, comme ils le purent, la
-déposition faite par leur aspirant. La simplicité
-que le patron du grand canot mit dans
-ses réponses, fut remarquée, comme la seule
-chose qui pût peut-être égayer la gravité
-d’une affaire aussi sérieuse.</p>
-
-<p>Ce brave homme raconta d’abord, dans le
-langage naïf et rude qui lui était ordinaire,
-son trajet à bord de l’amiral et son retour à
-bord de <i>l’Indomptable</i>. Parvenu, après bien
-des circonlocutions, au point important de
-l’abandon du vaisseau, le président lui demanda : — Le
-vaisseau était-il abandonné ?</p>
-
-<p>— Abandonné ? répond le patron.</p>
-
-<p>— Oui, le vaisseau était-il abandonné ?
-reprend le président.</p>
-
-<p>— Ça c’est selon, mon général !</p>
-
-<p>— Comment c’est selon ! un vaisseau est
-abandonné ou il ne l’est pas !</p>
-
-<p>— Je sais bien ce que vous voulez dire.
-Ce n’est pas ce qui m’embarrasse, pardieu, et
-ce qui fait une <i>coque</i> dans le câble que je file.
-Mais faut-il vous dire tout ici entre nous,
-et devant tout le monde ?</p>
-
-<p>— Mais certes, il faut dire tout ! vous êtes
-ici pour cela.</p>
-
-<p>— Eh bien ! le vaisseau était abandonné
-<i>plus ou moins</i>. Voilà mon opinion du moment.</p>
-
-<p>— Avez-vous ou n’avez-vous pas trouvé
-enfin quelqu’un à bord ?</p>
-
-<p>— M. Mathias que v’là là, a dû vous conter
-tout cela, cent mille fois mieux que moi ;
-car il n’a pas la langue dans un sac, allez,
-lui. Ainsi ma voix serait censément inutile.
-Mais c’est-il cela un brave, que monsieur Mathias !
-Dieu de Dieu ! c’est avec ça qu’il y
-aurait du plaisir à naviguer en course et à
-se taper au numéro Un… Si vous aviez vu
-comme il vous a fait <i>mystifier</i> les péniches
-anglaises, vous auriez dit tout le premier :
-c’est là un véritable Français, digne de sa
-gloire !</p>
-
-<p>— Témoin, il ne s’agit pas ici de M. Mathias
-et de sa gloire. Répondez à la question
-que je vous adresse pour la troisième
-fois. Avez-vous trouvé quelqu’un sur <i>l’Indomptable</i>
-à votre arrivée à bord ?</p>
-
-<p>— Oui, et non, comme on le voudra,
-mon général. Il y avait dans le fond du
-gaillard d’arrière quelque chose, mais je
-ne sais pas si c’était quelqu’un. Comme
-il fallait se donner une <i>doudouille</i> dans le
-moment actuel de l’instant, j’ai sauté <i lang="la" xml:lang="la">primo
-mihi</i> sur les caronades de l’avant qui
-avaient la jouissance d’être chargées… J’ai
-fait feu, sans vous offenser, et v’là tout…
-Une embarcation est partie du bord dans
-l’instant de la fumée et du charivari, à
-ce qu’on m’a appris depuis. M. Mathias,
-après le coup de temps, a eu même la bonté
-de me certifier que c’était le commandant
-blessé qu’il avait emballé dans sa yole pour
-l’envoyer <i>subordonnément</i> à terre aux non-combattans ;
-et comme M. Mathias est incapable
-de fausseté, je jure, s’il le faut, devant
-Dieu et devant les hommes, que c’était
-la chose et le commandant que v’là, et qui
-est, si je ne me trompe, assez bien malheureux
-comme ça de n’avoir point partagé notre
-belle conquête, à bon marché… c’est-à-dire
-avec sept coups de caronade envoyés
-du bon numéro, un peu plus vite que par
-la poste aux lettres, dont j’ai l’honneur d’avoir
-fait ma déposition à la justice, si toutefois
-et quantes j’en ai été capable, sans vous
-offenser.</p>
-
-<p>Il fut impossible d’obtenir des renseignemens
-plus clairs des autres matelots du grand
-canot. C’étaient cependant les seuls hommes
-de notre équipage qui pussent affirmer ce
-qui s’était passé à bord pendant qu’ils avaient
-occupé le bâtiment. Les autres marins de
-<i>l’Indomptable</i>, appelés comme nous à déposer
-après les grands canotiers, étaient trop
-intéressés à ne pas charger le commandant,
-pour contredire la déposition des premiers
-témoins entendus dans la cause. Un incident
-dont nous n’avons point encore parlé,
-et qui avait eu lieu au moment de l’abandon
-du vaisseau, pouvait d’ailleurs laisser planer
-encore sur cette affaire, des doutes favorables
-au prévenu. Le commandant, n’ayant
-effectivement quitté <i>l’Indomptable</i> que le
-dernier dans la yole qui l’avait transporté à
-terre, pouvait à la rigueur passer pour être
-resté à son poste jusqu’à l’heure où Mathias
-disait l’avoir contraint à s’éloigner du bord.</p>
-
-<p>Tout, à l’aide de cette circonstance, devenait
-doute, mystère, incertitude, excepté
-pour les yoliers du commandant et pour
-les compagnons d’armes de Mathias. Ces
-braves gens sauvèrent le coupable.</p>
-
-<p>La tournure que, grâce à la déposition de
-l’aspirant, venait de prendre l’affaire, rendait
-la tâche du rapporteur aussi embarrassante,
-que celle du défenseur de l’accusé
-était devenue facile et simple.</p>
-
-<p>L’accusation, quelque véhémente qu’elle
-fût, ne produisit aussi que l’effet le plus médiocre,
-sur un public qui déjà avait deviné
-que le témoignage de l’aspirant venait d’arracher
-le vieux commandant au coup qui
-d’abord avait paru le menacer. Le défenseur,
-prévoyant le triomphe réservé à son client,
-s’empara, avec cette adresse que donne la
-certitude du succès, de tous les faits qui
-pouvaient contribuer à l’acquittement de l’inculpé ;
-au bout de quelques heures de débats,
-le conseil se retira dans la salle des délibérations,
-pour rendre l’arrêt qui nous avait
-d’abord inspiré tant de craintes, et que depuis
-l’allocution de Mathias nous avions commencé
-à ne plus redouter pour notre malheureux
-chef.</p>
-
-<p>Ce fut dans ce moment de suspension de
-la séance qu’il nous fut enfin permis de
-parler à notre ami, et de le féliciter sur la
-générosité de sa conduite. La foule des auditeurs
-l’entourait déjà avec admiration, et
-lui, toujours calme au sein de l’agitation
-qu’il avait fait naître, nous attendait, nous
-ses plus chers camarades, pour nous tendre
-la main et recevoir peut-être de nos bouches,
-les paroles de consolation dont il paraissait
-avoir déjà besoin…</p>
-
-<p>Dès qu’il me vit auprès de lui, il pencha
-l’oreille vers moi ; car il lui semblait que je
-dusse avoir quelque chose à lui dire, et je
-sentis que c’était à moi de parler le premier…</p>
-
-<p>— Bravo ! lui dis-je à voix basse ; tu viens
-de sauver le commandant !</p>
-
-<p>— Oui, me répondit-il gravement : je
-viens de le sauver et de me perdre… Mais
-il fallait être parjure à la vérité ou parjure
-à l’humanité, et j’ai menti plutôt que de
-frapper.</p>
-
-<p>De grosses gouttes de sueur inondèrent
-son beau visage, dès qu’il eut exhalé ces mots
-qui s’étaient échappés de sa poitrine avec
-un long soupir… Jamais je n’ai vu de figure
-aussi jeune exprimer un sentiment plus
-noble dans une circonstance aussi solennelle.</p>
-
-<p>J’engageai mon ami à sortir avec nous
-pour prendre un peu l’air, et pour respirer
-plus à l’aise qu’il ne l’avait fait pendant ces
-pénibles débats… Il me répondit qu’il désirait
-rester, et qu’il voulait voir, en promenant
-ses yeux sur les personnes de l’assemblée,
-s’il parviendrait à découvrir dans les
-regards de quelqu’un, le reproche que pourrait
-lui avoir attiré ce qu’il appelait <i>son
-mensonge</i>. Une telle investigation était bien
-inutile : il n’y avait que bienveillance et admiration
-pour lui dans tout l’auditoire, et
-même parmi les individus qui attendaient
-la condamnation de l’accusé comme le châtiment
-le plus juste et le plus mérité.</p>
-
-<p>La délibération des juges se prolongeait.
-L’anxiété renaissait autour de nous et redoublait
-à chaque minute d’attente. Quelques
-flambeaux allumés dans la salle immense
-où bouillonnait la multitude, jetaient
-leur pâle et insuffisante lueur sur les
-lugubres décorations de l’enceinte délabrée…
-L’épée de l’accusé, encore déposée sur le
-tribunal, brillait seule encore au reflet vacillant
-des deux girandoles entre lesquelles
-elle était restée passive, immobile. C’était là
-pour nous le signe le plus frappant auquel
-nous pussions apprécier toute la gravité et
-toute la portée de la cause, en l’absence
-momentanée de l’accusé. Aussi nous demandions-nous
-à chaque instant avec inquiétude : — Cette
-épée lui sera-t-elle rendue ou sera-t-elle
-brisée aux pieds de son maître ?</p>
-
-<p>La rentrée des juges vint mettre enfin un
-terme à nos réflexions douloureuses et à
-notre vive impatience.</p>
-
-<p>L’accusé est de nouveau introduit pour
-entendre son arrêt : ce sera pour la dernière
-fois… Sa figure est calme ; il semble respirer
-avec plus de liberté qu’il ne l’a encore
-fait dans tout le cours de cette terrible
-séance… Les juges ont repris leurs places.
-Le président se lève ; ses traits n’expriment
-ni agitation ni joie. Il va parler ; et tous les
-cœurs, oppressés déjà par un sentiment de
-crainte et d’espoir, semblent s’être arrêtés
-et ne plus palpiter. Il parle, et sa voix retentit
-comme au sein de la solitude la plus
-profonde, tant la foule est recueillie et silencieuse…
-Les derniers mots de l’arrêt
-vont se faire entendre : chacun, en ce moment,
-réunit tout son courage, tout son
-sang-froid pour les écouter… L’accusé, les
-yeux fixés sur son épée, se dispose à recevoir
-le coup que la sentence va laisser peut-être
-tomber sur sa tête.</p>
-
-<p>— L’accusé est acquitté… acquitté honorablement…</p>
-
-<p>Le pauvre commandant, à ce magique
-mot qui vient de l’arracher à sa stupeur, à
-ses souffrances, à lui-même enfin, se lève
-sur son siége, se précipite sur son épée,
-qu’il ressaisit avec violence, qu’il baise, re-baise
-cent fois, mille, fois, avec délire…
-Et puis, succombant à sa propre exaltation
-et à l’ivresse du sentiment qui l’accable, il
-s’évanouit au milieu des applaudissemens
-qu’il n’entend plus, et entre les bras de ses
-amis que ses yeux égarés ne peuvent plus
-apercevoir.</p>
-
-
-<p class="c small gap">FIN DU PREMIER VOLUME.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">NOTES</h2>
-
-
-<h3 id="note-1"><span class="sc">Note</span> 1.</h3>
-
-<p>La malheureuse jeune fille que je viens de
-faire connaître à mes lecteurs n’est pas un
-personnage fictif, elle a existé ; et ceux de mes
-amis qu’ont épargnés les chances fatales de la
-carrière que nous parcourions ensemble, se
-rappelleront sans doute encore la pauvre créature
-dont il m’a plu de faire une héroïne de
-roman. Peut-être, après m’avoir taxé d’égoïsme
-en lisant ce que je dis de Juliette et de moi,
-m’accusera-t-on d’un peu de cruauté pour avoir
-livré au vent de la publicité la mémoire d’une
-infortunée, qu’il aurait sans doute mieux valu
-laisser dormir dans la tombe où elle était descendue
-en expiant les torts de toute sa vie. Mais
-est-on toujours libre, quand on écrit, de ne
-dire que ce que l’on veut, et l’indiscrétion de
-ceux qui une fois ont laissé courir leur plume,
-n’a-t-elle pas aussi sa fatalité ? Cette Juliette
-d’ailleurs, dont j’ai retracé les souffrances et les
-fautes, m’a toujours paru avoir si complétement
-effacé ses torts par ses malheurs, que j’ai cru
-pouvoir parler d’elle, comme j’aurais fait de la
-femme la plus chaste et la plus vertueuse. Au
-surplus, en me mettant moi-même en scène,
-comme j’aurais mérité d’y être mis sans ménagement
-par un autre, je n’ai pas essayé à me
-peindre plus moralement beau que je ne le suis
-réellement. J’ai dit, autant que j’ai eu la force
-de le faire, un peu de vérité de moi et à mes
-dépens ; et s’il y a du mauvais dans ma nature,
-on trouvera du moins qu’il ne saurait y avoir
-d’hypocrisie dans mon fait.</p>
-
-<p>Avant de mettre en évidence une fille comme
-Juliette, entraînée par cette fatalité qui ne peut
-jamais être acceptée comme une excuse morale
-suffisante, à faire le métier de femme galante,
-j’avais calculé tout ce qu’il était nécessaire de
-trouver de hardiesse en soi, pour fournir ainsi
-bénévolement à la critique, des armes aussi redoutables
-contre soi-même. Mais l’avouerai-je !
-c’est la difficulté que j’avais entrevue dans mon
-plan, qui m’a engagé le plus fortement à tenter
-un essai pour lequel je sentais bien qu’il fallait
-être doué de quelque force et de quelque témérité.
-J’ai osé enfin, satisfait d’avoir devant moi
-un obstacle à vaincre, et je laisse à ceux qui me
-liront le soin d’apprécier jusqu’à quel point
-j’aurai réussi dans ce que je regarde encore
-comme une tentative assez singulière.</p>
-
-<p>Mais au degré de licence qu’a déjà atteint
-notre littérature, est-il bien encore nécessaire de
-chercher à se faire pardonner les libertés qu’on a
-cru pouvoir se permettre ; et doit-on raisonnablement
-se féliciter, comme d’une bonne action,
-d’avoir réussi à cacher, sous la timidité ou la
-subtilité des formes, le fond peu moral de certaines
-choses ? Dans ces deux cas, ce me semble,
-le scrupule et la vanité seraient également mal
-placés. On m’a déjà trouvé très-hardi, il est
-vrai, pour avoir dessiné à grands coups de
-crayon de bonnes et fortes natures de matelots
-tout naïfs et tout bruts, comme je les avais
-rencontrés dans le monde maritime. On a été
-même jusqu’à me reprocher, disons le mot,
-une espèce de <i>diogénisme</i> littéraire, et c’est là
-au moins une justice que je me plais à rendre à
-la pruderie de notre époque. Mais avec quelque
-humilité que je me sois soumis à subir la réputation
-de rudesse qu’il a plu à certains critiques
-de me faire dans l’opinion du public, je ne prétends
-pas passer aussi aisément condamnation
-sur l’article de la morale dont j’ai toujours cherché
-à revendiquer les principes, même dans mes
-plus grands écarts. Tous mes personnages, il
-s’en faut, sont bien loin d’être moraux ; j’aurais
-même été très-fâché quelquefois qu’ils le fussent.
-Mais dût-on m’appeler <i>vieilliste</i> ou <i>classique</i>, qui
-pis est, j’ai toujours voulu que les vices que j’ai
-mis en action ou en évidence, fussent punis
-comme le sont les vices, c’est-à-dire comme des
-causes de désordres sociaux qui doivent trouver
-leur châtiment dans la société même qu’ils tendent
-à troubler, si ce n’est dans la providence
-qui les condamne.</p>
-
-<p>Juliette, ma pauvre et vulgaire héroïne, ne se
-sert pas toujours d’un langage très-choisi dans
-le cours de mon ouvrage. Elle raconte même
-à l’aspirant Édouard l’histoire de ses premières
-années, en des termes et dans un style qui seraient
-à peine avoués par le goût littéraire le
-moins exigeant. Mais il ne faut pas oublier que
-c’est une jeune fille de la Basse-Bretagne que je
-fais parler ainsi, alors qu’elle n’a pas encore
-assez fréquenté le monde pour user, dans la
-fréquentation des hommes un peu comme il
-faut, les habitudes et le ton qu’elle a dû contracter
-à Ouessant où elle a été élevée au milieu de
-bons et braves habitans de cette petite île. Les
-paysans bas-bretons qui commencent à s’exprimer
-passablement en français ont un idiome
-à eux, et cet idiome n’est ni tout à fait du breton
-pour les mots, ni tout à fait du beau français
-pour la construction grammaticale. C’est en
-quelque sorte une langue mixte, qu’il n’est peut-être
-pas inutile d’imiter quand on veut mettre
-en scène les hommes qui l’emploient, pour faire
-comprendre leurs pensées. Cette langue, ou si
-l’on veut, ce patois, a sa force, sa naïveté, et
-quelquefois même sa grâce, et souvent déjà
-j’ai essayé, avec un peu de succès je crois, à
-en donner une idée, en introduisant dans mes
-dialogues de marins et de femmes de la côte finistérienne,
-plusieurs expressions et plusieurs
-locutions, qui ne pouvaient appartenir bien
-sûrement qu’au pays où je les avais puisées.</p>
-
-<p>Le langage de Juliette change, au reste, et se
-modifie avec les circonstances qui changent sa
-position. Elle devient presque une grande dame
-pour sa manière de parler, quand elle sait assez
-lire pour lire des romans, et quand, après avoir
-vécu quelque temps avec des aspirans de marine,
-elle se trouve être la maîtresse d’un général.
-C’est alors, mais alors seulement, qu’elle parle
-comme une personne du monde ; et cette transformation
-morale est la chose la plus facile à
-concevoir, car il n’y a rien de plus aisé pour
-une femme un peu intelligente qui lit des livres
-nouveaux et qui a une loge au spectacle, que
-d’apprendre le jargon de toutes les autres femmes
-en chapeau à plumes et en châle de cachemire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="note-2"><span class="sc">Note</span> 2.</h3>
-
-<p>Le pilote dont il est ici question fut exécuté
-à Brest, en 1805 ou 1806, pour avoir servi,
-en temps de guerre, sur les bâtimens anglais qui
-bloquaient la côte de Bretagne. La frégate <i>la
-Blanche</i>, à bord de laquelle on parvint à s’emparer
-de ce transfuge, se perdit près de Portsall
-et non sur les rochers d’Ouessant où j’ai jugé à
-propos de placer le lieu de l’événement que je
-retrace dans ce chapitre. Poursuivi long-temps
-par les agens de la force armée, appelés à surveiller
-le sauvetage du bâtiment naufragé, le
-pilote français fut retrouvé dans la maison qu’habitaient
-sa femme et ses enfans, sur les bords
-mêmes du rivage où ce malheureux avait long-temps
-fait la pêche. Vingt-quatre heures après
-avoir été conduit à Brest pour y être jugé par
-une cour martiale, il avait cessé de vivre.</p>
-
-<p>L’histoire de la mystérieuse fécondité de la
-femme du pilote de mon roman est vraie. On
-la retrouve encore dans la tradition du pays.
-Mais la crainte de contribuer à perpétuer l’injuste
-flétrissure qui s’attacha dans le temps à la famille
-de ce misérable marin, m’a engagé à dénaturer
-le nom qu’il portait, et qu’il légua,
-comme un funeste héritage, à des enfans bien
-innocens du crime que venait d’expier si terriblement
-leur père.</p>
-
-<p>A peine âgé de neuf à dix ans lorsque le naufrage
-de la Blanche eut lieu sur les côtes du Finistère,
-je me trouvais embarqué comme petit
-mousse, à bord d’un des bâtimens convoyeurs
-qui furent expédiés de Brest pour recueillir les
-débris de cette frégate anglaise. La moitié de
-l’équipage avait péri, et en arrivant sur le lieu
-du sinistre, nous n’eûmes d’abord à retirer de
-l’eau que des cadavres.</p>
-
-<p>C’est dans cette circonstance funeste que les
-agens de la marine, appelés les premiers sur le
-théâtre de l’événement, eurent à déplorer les
-excès auxquels le défaut de civilisation pouvait
-encore porter les habitans de ces côtes abandonnées.
-L’épouse ou la fille du commandant
-anglais fut ramenée sur le rivage, mais presque
-morte. Une jeune paysanne, qui avait contribué,
-autant que les pêcheurs eux-mêmes, à retirer
-des flots, non pas les naufragés, mais les
-corps des noyés pour les dépouiller de leurs
-vêtemens, aperçoit la dame anglaise encore
-évanouie… Un diamant, qui paraissait de quelque
-valeur, brillait à l’un de ses doigts gonflés
-par la macération de l’eau. La jeune paysanne
-s’efforce d’arracher l’anneau, qu’elle veut s’approprier,
-du doigt sur lequel il est trop étroitement
-serré. Irritée de ses inutiles efforts, que
-fait la misérable ! Elle coupe, de ses dents de
-bête fauve, le doigt de la victime, et disparaît,
-toute fière de sa conquête, avec la bague qu’elle
-tient encore entre ses lèvres ensanglantées.</p>
-
-<p>Nous trouvâmes, en arrivant à Portsall, les
-témoins de cette scène de cannibale, encore tout
-indignés de la férocité de la jeune sauvage. Mais
-le châtiment que méritait tant de cruauté ne se
-fit pas attendre. Je ne puis pas dire ici avoir vu
-de mes yeux le fait que je viens de rapporter ;
-mais je puis du moins affirmer qu’on le racontait
-comme une chose qui vient de se passer au
-vu et su de tout le monde, quand notre petit
-navire mouilla sur cette partie de la côte du Finistère
-pour diriger le sauvetage de la frégate
-<i>la Blanche</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="note-3"><span class="sc">Note</span> 3.</h3>
-
-<p>Ce major-général de la marine, qu’il m’a convenu
-de placer au port de Brest, est un personnage
-de pure invention, tant sous le rapport de
-la bienveillance que je lui suppose pour les aspirans,
-que sous celui de la partialité et des petites
-passions que je lui attribue envers ses jeunes subordonnés.
-La plupart des généraux appelés à
-ce poste n’avaient pour nous ni autant de libéralité
-ni autant d’injuste animosité que le major-général
-de mon roman.</p>
-
-<p>Les officiers supérieurs chargés, dans les ports
-de mer, de ces fonctions sédentaires, avaient
-dans leurs attributions la surveillance spéciale
-des aspirans de marine ; et la sévérité qu’ils apportaient
-à l’égard de ceux-ci, dans l’exercice de
-leur ministère, était au moins égale à l’irrégularité
-de la conduite de leurs petits mauvais sujets de
-justiciables. Les officiers-majors, placés sous les
-ordres du major-général, avaient mission de
-pourchasser les aspirans partout où ces derniers
-se glissaient pour se livrer aux petites fredaines
-qui ne les rendaient que trop souvent passibles
-des rigueurs de la discipline maritime.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="note-4"><span class="sc">Note</span> 4.</h3>
-
-<p>On trouvera peut-être que je retrace ici avec
-un peu trop de complaisance, les détails qui se
-rattachent à la vie que menaient à terre les aspirans
-de marine. Mais en me laissant aller au
-plaisir de raviver quelques-uns des souvenirs de
-ma jeunesse, j’ai cru qu’il pourrait devenir
-agréable à la plupart de mes lecteurs, d’apprendre
-quelle était l’existence de ces jeunes marins,
-abandonnés, loin de leur famille, aux mœurs qu’ils
-contractaient dans les habitudes du service de
-mer. Le motif qui m’a guidé expliquera et suffira
-pour justifier probablement la longueur des
-premiers chapitres de mon nouveau roman. Dans
-les œuvres maritimes que j’ai publiées jusqu’ici,
-on a pu voir, au surplus, que, pour me faire pardonner
-la forme frivole de ces sortes d’ouvrages,
-j’avais toujours cherché à mêler quelque chose
-de philosophique aux peintures en apparence les
-plus futiles ; car, à mon avis, dire ce que sont les
-hommes dont <i>l’habitation</i> de la mer a modifié
-le caractère et les passions, c’est faire de
-la philosophie, non pas comme il est convenu
-d’en bâcler aujourd’hui, mais comme il était encore
-permis d’en faire il y a quelques années.</p>
-
-<p>Les aspirans d’autrefois sont, au surplus, ce
-qu’on pourrait appeler pour nous une espèce
-perdue, aujourd’hui que les élèves de la marine,
-disciplinés par l’esprit du siècle, ont pris
-dans toutes leurs habitudes une autre direction
-morale que leurs prédécesseurs, dominés, comme
-ils l’étaient au temps de l’empire, par les idées
-de cette époque célèbre. Ainsi donc, retracer
-maintenant la physionomie dont tout un corps
-d’officiers porta naguère l’empreinte, c’est
-écrire, selon moi, un peu d’histoire, et un peu
-d’histoire est toujours quelque chose de bon à
-trouver, même dans un roman maritime.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="note-5"><span class="sc">Note</span> 5.</h3>
-
-<p>Cette circonstance de deux navires ennemis
-qui se rencontrent en mer, qui se combattent et
-qui se séparent sans avoir pu quelquefois se dire
-leur nom, m’a toujours paru un des faits les plus
-singuliers que pût présenter l’étrange carrière
-des marins. Un grand nombre de bâtimens de
-notre nation ont eu, avec des navires anglais,
-de ces sortes d’engagemens, pour ainsi dire anonymes ;
-et ce n’était que long-temps après avoir
-gagné un port de relâche, que les capitaines et
-les équipages des vaisseaux qui avaient ainsi combattu,
-apprenaient par les journaux, ou d’après
-les conjectures qu’ils pouvaient former sur les
-événemens publiés par les feuilles anglaises, le
-nom et l’espèce des bâtimens ennemis auxquels
-ils avaient eu affaire.</p>
-
-<p>Un grand brick-corsaire de Nantes chasse,
-près des Açores, un trois-mâts anglais, qu’il
-suppose appartenir à la Compagnie des Indes.
-Les deux navires se canonnent d’abord. Le
-corsaire, profitant de l’avantage que lui offre le
-vent, et que lui assure la supériorité de sa
-marche, se décide à livrer l’abordage au trois-mâts,
-qu’il est fatigué de combattre de loin. Il
-l’approche ; mais au moment où il se dispose à
-élonger son adversaire par l’arrière, le malheureux
-trois-mâts prend feu, et bientôt il saute
-en l’air comme une bombe, en ne laissant, sur
-les flots au milieu desquels il vient de disparaître,
-que quelques débris de mâture et quelques bordages
-hachés par la mitraille ou déchirés par
-l’explosion. Le corsaire lui-même, avarié par
-l’effet de l’ébranlement terrible qu’il a éprouvé,
-s’éloigne, en arrivant à plat, du point fatal où il
-craint de rencontrer, entre deux eaux, la carcasse
-du bâtiment détruit. Mais l’espoir de recueillir
-encore sur les vagues soulevées, les infortunés
-qui ont pu survivre à une aussi funeste
-catastrophe, engage le capitaine français à faire
-mettre une embarcation à la mer. L’embarcation
-nage dans le nuage de fumée dont l’air
-est encore infecté : elles heurte des débris ; elle
-ramasse des tronçons de cadavres, des membres
-épars et des lambeaux de vêtemens ensanglantés…
-Mais pas un seul indice sur le nom
-du trois-mâts anéanti !… Pendant plus d’une
-heure elle rôde, elle cherche cet indice précieux
-à l’endroit même où, si peu de temps
-auparavant, le navire disparu flottait, combattait,
-tonnait encore… Rien sur les flots, que des
-cadavres déchirés et des épaves muettes !… La
-nuit vint : le vent s’éleva plus impétueux, et le
-bruit sinistre des vagues répondait seul aux questions
-lamentables des matelots du corsaire.
-L’embarcation regagna le bord sans avoir
-réussi à trouver le nom, à apprendre le lieu d’armement
-du bâtiment qui n’était plus.</p>
-
-<p>Pendant les deux mois que dura encore la
-croisière du corsaire français, ce nom énigmatique,
-m’a rapporté le capitaine, occupa la tête
-de tout son équipage ! « Dire, répétaient sans
-cesse les matelots, qu’on réussisse à faire sauter
-en l’air un Anglais comme un bouchon de
-Champagne, et ne pas pouvoir ce qui s’appelle
-savoir seulement son nom ! n’est-ce pas fichant !
-Coquin de métier, va ! il n’y a pas de plaisir à
-faire la course comme ça ! »</p>
-
-<p>Ce ne fut que lorsque le capitaine du corsaire
-nantais apprit, par les journaux, qu’un trois-mâts
-de la Compagnie des Indes manquait depuis
-six ou huit mois en Angleterre, qu’il supposa
-que ce bâtiment, si long-temps et si vainement
-attendu, pouvait bien être le trois-mâts
-qu’il avait fait sauter auprès des Açores ! Le navire
-<i>manquant à l’appel</i>, comme disent les marins,
-se nommait, je crois, <i>le Richmond</i> ; et ce
-ne fut pas une petite satisfaction pour le capitaine
-et pour les œdipes de son équipage, que
-d’avoir pu enfin trouver le mot de l’énigme,
-qu’ils avaient cherché si long-temps sur les flots.</p>
-
-<p>Un événement de cette nature m’a paru frappant,
-et cette incertitude, dramatique ; et c’est
-à cet incident de mer que je dois l’idée qui m’a
-conduit à terminer par une explosion semblable
-à celle du trois-mâts de la Compagnie, le combat
-de mes deux vaisseaux de ligne.</p>
-
-<p>L’engagement brillant qu’eut la frégate française
-<i>la Canonnière</i>, dans les mers de l’Afrique,
-le 21 avril 1806, contre un vaisseau
-anglais de 74, qu’elle réussit à désemparer et à
-mettre en fuite, offre encore un exemple célèbre
-de ces rencontres maritimes qui laissent
-ignorer aux combattans le nom de l’adversaire
-à qui ils ont eu affaire. Le commandant Bourayne,
-capitaine de <i>la Canonnière</i>, quelques jours
-après la lutte glorieuse qu’il venait de livrer,
-écrivait au ministre de la marine :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">« Monseigneur,</p>
-
-<p>» La frégate <i>la Canonnière</i>, que j’ai l’honneur
-de commander, a désemparé, en vue de
-la Côte Natale, un vaisseau anglais de 74, dont
-je n’ai pu encore savoir le nom. Le combat a
-duré deux heures et demie, et c’est après
-avoir été mis hors d’état de continuer l’action,
-que le vaisseau ennemi a laissé arriver, en nous
-abandonnant le champ de bataille. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Mon vaisseau anglais de 80 canons, faisant
-jouer des airs nationaux à ses musiciens au plus
-fort de l’action que je retrace, n’est pas au surplus
-un fait de mon invention, destiné à mêler
-un incident bizarre à l’horreur déjà assez grande
-que doit inspirer le tableau d’un engagement sur
-mer. A bord de la plupart des vaisseaux amiraux,
-et surtout des vaisseaux montés par des
-généraux anglais, il existe une musique comme
-dans les régimens de ligne ; et pendant le combat,
-cette musique fait entendre, autant qu’elle
-le peut, des airs guerriers propres à enflammer
-ou à soutenir l’ardeur des équipages.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="note-6"><span class="sc">Note</span> 6.</h3>
-
-<p>On ne sera peut être pas fâché de retrouver
-dans ces notes, un article que j’ai récemment
-publié pour donner, aux personnes étrangères
-à la marine, une idée un peu complète de ce
-qu’on appelle des <i>brûlots</i>, dans le langage des
-hommes de mer.</p>
-
-<p>Tous les navires, quelles que soient leur espèce
-et leurs dimensions, peuvent être transformés
-en <i>brûlots</i>. On a vu les Anglais consacrer
-jusqu’à de vieilles frégates à cet emploi tout
-spécial. C’est ainsi, par exemple, que dans la
-trop fameuse expédition incendiaire qu’ils dirigèrent
-contre la division française mouillée en
-rade de l’île d’Aix, près de Rochefort, ils parvinrent
-à faire sauter en l’air plusieurs de nos
-vaisseaux de ligne, au moyen des formidables
-brûlots qu’ils avaient lancés contre les bâtimens
-de cette division, et qui ne les quittèrent qu’après
-avoir couvert les flots de leurs propres débris
-et des débris, encore plus précieux, de
-notre malheureuse escadre. On choisit ordinairement,
-pour les convertir en <i>brûlots</i>, les vieux
-navires, que leur peu de valeur engage à sacrifier
-à cet usage ; et l’on retire même, du peu
-de solidité qu’offrent ces bâtimens détériorés,
-un avantage que ne présenteraient pas des constructions
-plus nouvelles ou plus fortes. Les
-vieux bâtimens, en n’opposant pas aux effets
-de l’explosion, l’obstacle qu’elle rencontrerait
-pour rompre subitement une membrure et des
-bordages neufs, favorisent, en éclatant tout d’un
-coup, le résultat qu’on veut obtenir par la dispersion
-soudaine des projectiles et des matières
-enflammées. Ainsi donc, en employant de préférence
-d’anciens navires comme machines
-incendiaires ou comme réceptacles de moyens
-d’explosion, on fait un sacrifice de moins et on
-obtient un avantage de plus. L’armement ou si
-l’on veut la préparation des <i>brûlots</i>, ne repose
-encore sur aucune donnée fixe, ou sur aucun
-système invariable. La disposition des lieux, les
-ressources qu’ils offrent, la nature des moyens
-que l’on a sous la main, et l’espèce de navires que
-l’on peut consacrer à ces sortes d’expéditions,
-modifient à l’infini l’installation générale des bâtimens
-de cette espèce. Dans les dernières années
-de la petite guerre maritime que se livrèrent
-les nations de l’Orient, les marins grecs réussirent
-à perfectionner, avec une supériorité
-jusque-là inconnue, la science qui présidait anciennement
-à ces funestes moyens de destruction.
-Mais on peut dire que si quelquefois l’habileté
-des artificiers du Péloponnèse et de l’Archipel,
-se signala avec avantage contre les
-flottes turques, le courage des corsaires de la
-Morée et de l’Attique eut encore plus de part
-que la science elle-même, aux succès que Canaris
-et ses émules obtinrent contre les navires
-ottomans. Avec une chemise soufrée, et trois
-hommes déterminés, cachés dans une mauvaise
-embarcation, il n’est pas de marin qui ne puisse
-réussir quelquefois à incendier, pendant la nuit,
-un vaisseau à trois ponts.</p>
-
-<p>Le but qu’on se propose en envoyant un <i>brûlot</i>
-à l’ennemi, est de faire sauter avec ce <i>brûlot</i>
-le bâtiment sur lequel on a dirigé celui-ci, et
-d’incendier ainsi l’un par l’autre les navires de
-l’escadre, en jetant au milieu d’eux la confusion
-qui doit résulter d’une attaque aussi terrible et
-quelquefois si peu prévue. C’est surtout la nuit
-que l’on choisit pour ce genre d’expéditions,
-comme le moment le plus propre à cacher à
-l’ennemi que l’on veut assaillir, la marche et
-l’approche de ces mobiles gouffres de feu, qu’une
-étincelle suffit pour entr’ouvrir au sein des flots.
-Pour parvenir à obtenir l’effet qu’on attend de
-l’explosion de ces machines infernales, on place
-la plus grande quantité possible de barils de
-poudre dans la cale du <i>brûlot</i>, et on les arrime
-de manière à ce qu’ils puissent se communiquer,
-dans le moindre temps donné, le feu
-destiné à les embraser et à les faire sauter presque
-tous à la fois. On remplit l’entrepont et l’on
-couvre le pont de toutes les pièces d’artifice
-que l’on peut réunir dans ces parties du navire.
-On garnit le gréement de cravates et de panaches
-inflammables. On a soin de suspendre
-au bout de chaque vergue des grappins garnis
-de chaînes de fer, qui puissent s’accrocher sans
-avoir à craindre les effets de la combustion, aux
-manœuvres de chanvre et aux plats-bords en
-bois du bâtiment qu’il s’agit d’aborder.</p>
-
-<p>Lorsque le <i>brûlot</i> qu’on arme se trouve avoir
-une batterie percée de sabords, on a la précaution
-de ménager, à l’incendie que l’on prépare,
-toutes les issues qu’il est utile d’offrir à la flamme
-pour qu’elle puisse se répandre à l’extérieur et
-embraser tous les objets qu’elle peut rencontrer
-et qu’on veut lui faire dévorer. Après avoir ainsi
-dispersé les matières qui doivent prendre feu
-instantanément, on verse sur la mâture, le
-gréement, le pont, les bordages intérieurs et
-extérieurs du <i>brûlot</i>, des flots d’huile et d’esprit
-de térébenthine. Cette substance si inflammable
-est destinée à donner au feu une nouvelle activité
-et à servir de conducteur à l’incendie dans
-les parties où il pourrait rencontrer des obstacles
-et des saillies propres à arrêter son impétuosité.
-Entre les barils de poudre arrimés dans
-la cale, entre les saucissons et les pots à feu
-placés dans l’entrepont, les batteries ou sur le
-pont, on fourre des bombes farcies, des grenades
-panachées, qui doivent éclater dans le
-temps calculé par les artificiers. La précision a
-quelquefois été poussée si loin dans ce genre de
-préparatifs destructeurs, que l’on a trouvé, parmi
-des débris de <i>brûlot</i>, des horloges grossièrement
-faites au moyen desquelles on était parvenu
-à régler mécaniquement l’heure à laquelle
-l’aiguille de ces horloges devait mettre le feu
-aux artifices moteurs de l’incendie.</p>
-
-<p>Dans les diverses compositions les plus généralement
-adoptées pour le munitionnement des
-<i>brûlots</i>, on remarque les objets que l’on désigne
-sous les noms de <i>fagots</i>, <i>saucissons</i>, <i>panaches</i>,
-<i>rubans à feu</i>, <i>cravates</i> et <i>barils ardens</i>.</p>
-
-<p>On nomme <i>fagots</i>, dans le langage des artificiers
-de <i>brûlot</i>, des sarmens de vigne que l’on
-trempe dans une mixtion de résine de brai sec,
-d’huile de térébenthine, de poudre et de salpêtre
-pulvérisés.</p>
-
-<p>On donne le nom de <i>saucissons</i> à de longs
-sacs de toile goudronnée, farcis de soufre, de
-salpêtre et de poudre réduite en poussière.</p>
-
-<p>Les <i>panaches</i> sont des mèches de chanvre
-trempées dans une mixtion de poudre, de soufre
-et d’esprit de térébenthine.</p>
-
-<p>Les <i>rubans à feu</i> se font avec des paquets
-de copeaux de sapin que l’on plonge dans une
-décoction d’huile de lin, d’alcool et de térébenthine,
-saturée de poudre, de brai sec et de
-soufre pulvérisé.</p>
-
-<p>Les <i>cravates</i> dont on enveloppe les haubans,
-les cale-haubans et les autres manœuvres dormantes
-du <i>brûlot</i>, sont de longues mèches d’étoupe
-ou de serpillière usée, que l’on plonge
-dans une préparation semblable à celle dont
-nous venons d’indiquer la composition.</p>
-
-<p>Les <i>barils ardens</i>, destinés à être placés dans
-les plans supérieurs de l’arrimage de la cale,
-ou dans l’entrepont, renferment de la poudre,
-du suif et du goudron, quelquefois aussi on les
-remplit de grenades farcies et de lances à feu
-qui doivent éclater à l’instant même où le baril
-qui le contient fait explosion.</p>
-
-<p>On concevra aisément, après avoir lu cette
-énumération des objets principaux qui entrent
-dans le munitionnement des <i>brûlots</i>, l’effet qu’on
-peut espérer de ces sortes d’appareils destructifs.
-Mais pour obtenir les résultats qu’on se propose
-en envoyant des <i>brûlots</i> à l’ennemi, il faut
-autant que possible que ces terribles expéditions
-n’aient lieu que la nuit. Pendant le jour il serait
-trop facile aux bâtimens qu’on veut incendier
-de se prémunir contre ce genre d’attaque, qui
-n’est jamais plus sûr que lorsqu’il prend le caractère
-d’une surprise, et lorsqu’il acquiert la
-promptitude d’un coup de main.</p>
-
-<p>Des hommes dévoués à une mort presque
-certaine sont parvenus quelquefois à remplacer
-l’effet des <i>brûlots</i>, en se jetant dans une frêle
-embarcation, munis seulement d’une chemise
-soufrée qu’ils allaient clouer à l’improviste, sur
-les bordages des grands navires qu’ils voulaient
-livrer aux flammes. Mais le succès de cette audacieuse
-tentative était d’autant plus difficile à
-obtenir, que bien rarement les équipages des
-navires ennemis laissaient aux chefs de ces expéditions
-nocturnes le temps d’exécuter leur
-projet ; et la mort des intrépides incendiaires
-devenait presque toujours le châtiment que
-l’indignation de ceux qu’ils voulaient faire sauter
-infligeait à leur inutile témérité.</p>
-
-<p>Anciennement l’usage des <i>brûlots</i> était une
-chose tellement consacrée par les droits de la
-guerre, et si scrupuleusement prévue pour les
-besoins du service maritime, qu’il existait dans
-le corps naval, des officiers que l’on désignait,
-par rapport à la spécialité de leurs fonctions,
-sous le nom particulier de <i>capitaines de brûlot</i>.
-Des bâtimens destinés à incendier les flottes de
-l’ennemi faisaient alors partie de nos escadres,
-comme les navires de transport consacrés à l’approvisionnement
-des expéditions lointaines ; et
-long-temps après qu’on eut renoncé à l’emploi
-permanent des <i>brûlots</i> la dénomination de <i>capitaine
-de brûlot</i> resta dans la marine, pour
-désigner le grade que l’on accordait dans ce temps
-à l’une des classes subalternes de ceux que l’aristocratie
-maritime appelait des <i>officiers de
-fortune</i>, ou mieux encore des <i>officiers bleus</i>.</p>
-
-<p>Aujourd’hui que l’emploi des <i>brûlots</i> n’est
-devenu qu’accidentel, ou pour mieux dire exceptionnel,
-le titre de <i>capitaine de brûlot</i> a disparu
-pour faire place, dans la désignation des
-grades de la hiérarchie navale, à des dénominations
-plus en rapport avec les besoins du service
-ordinaire. La promptitude avec laquelle on
-peut d’ailleurs dans un temps donné et avec les
-ressources usuelles, transformer en <i>brûlots</i>, les
-navires et les embarcations que l’on a sous la
-main, rend en quelque sorte inutiles la longue
-prévoyance et les préparatifs dispendieux qui
-auparavant présidaient à l’armement des bâtimens
-de cette sorte. En perfectionnant les
-moyens de se faire la guerre, il semble que les
-nations se soient appliquées, ou du moins aient
-été conduites, à répudier l’emploi de ces grands
-appareils de destruction dont anciennement on
-avouait l’usage avec un certain orgueil. Les idées
-morales du siècle ont pénétré jusque dans ce
-qu’il y a de plus immoral au monde, l’art de
-vider les querelles politiques les armes à la main.
-Espérons que l’humanité, qui partout est en
-voie de progrès et qui doit aujourd’hui régler
-entre les peuples civilisés jusqu’aux moyens
-qu’ils ont de s’entre-détruire, finira par repousser,
-comme une chose honteuse et déshonorante
-pour les nations policées, l’emploi funeste des
-<i>brûlots</i>. C’est déjà bien assez que la guerre
-puisse subsister encore dans un siècle comme le
-nôtre, sans que le génie de l’homme cherche à
-ajouter aux horreurs qu’elle laisse sur ses traces,
-les ravages que les plus détestables inventions
-ont fait pleurer en larmes de sang aux générations
-passées. Les arts enfantés par la civilisation
-ne devraient tourner qu’au profit de l’espèce
-humaine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="note-7"><span class="sc">Note</span> 7.</h3>
-
-<p>Le fond de tous ces événemens est vrai, mais
-j’ai cherché autant qu’il m’a été possible à dénaturer
-les noms des vaisseaux et des hommes qui
-ont figuré dans cette cruelle conjoncture. J’ai
-même tronqué tous les détails, altéré les dates,
-et j’ai défait enfin de l’histoire, pour ne pas trop
-rappeler au souvenir de quelques marins, les
-estimables officiers qui se trouvèrent compromis
-dans cette malheureuse affaire, plus déplorable
-encore par la fatalité des circonstances, que par
-la faute des individus sur lesquels retomba plus
-tard l’accablante responsabilité de nos revers.</p>
-
-<p>Plusieurs commandans s’élevèrent, dans cette
-débâcle de notre escadre de Rochefort, à la
-hauteur des plus terribles circonstances. Leur
-nom à ceux-là n’a pas besoin d’être rappelé ;
-mais celui des officiers moins heureux qu’eux
-devait être tu. Ce n’est pas encore à nous d’être
-inflexibles comme la loi qui depuis vingt-six ans
-a frappé les victimes de cette déplorable expédition.</p>
-
-<p>Après l’affaire des brûlots de Rochefort, un
-capitaine de vaisseau fut fusillé, et un autre officier
-du même rang, dégradé. Sans désapprouver
-complétement la sévérité des arrêts que rendirent
-les conseils de guerre en cette fatale occasion,
-le corps de la marine ne put s’empêcher
-de déplorer le sort de ces deux hommes de mer,
-dont plusieurs actions d’éclat avaient autrefois
-illustré la carrière. L’un d’eux surtout, brave et
-vieil officier, aussi distingué par la bonté de son
-caractère que par l’instruction qu’il possédait,
-dans un temps où l’instruction était encore une
-chose assez rare dans les sommités de l’armée
-navale, emporta, avec la mort civile dont il
-venait d’être frappé, les regrets, et l’on peut
-même ajouter, l’estime de ses camarades et l’affection
-respectueuse de ses subordonnés. Un
-jeune aspirant de première classe eut le fatal
-avantage de sauver, à peu près comme je l’ai
-raconté, le vaisseau de ce commandant ; et l’intrépide
-aspirant, abreuvé de dégoûts et révolté
-de l’injustice qu’il rencontra partout après l’acte
-de dévoûment qu’il venait d’accomplir, alla
-plus tard chercher un asile à bord des corsaires
-de l’Amérique. Sur un de ces corsaires il trouva
-une mort ignorée, une mort trop différente de
-celle qu’il avait si héroïquement bravée à Rochefort
-en servant si courageusement son pays.</p>
-
-<p>Cet aspirant, dont le nom commençait aussi
-par l’initiale que j’ai voulu conserver dans le
-nom que j’ai donné à l’aspirant <i>Mathias</i>, disait
-souvent à ses jeunes camarades, avant le jugement
-qui devait condamner le commandant L…,
-« J’ai ramené le vaisseau à terre, mais s’il fallait
-dire que je n’ai rien fait, pour sauver ce brave
-homme, j’irais dire partout et à qui voudra l’entendre,
-qu’il ne m’est rien arrivé de nouveau en
-faisant ma corvée ! »</p>
-
-<p>L’aspirant M… sauva la tête de son vénérable
-commandant, mais moins heureux que le
-héros de mon roman, il ne put lui sauver le
-grade auquel cet officier tenait autant qu’à la vie.</p>
-
-<p>Je le répète, au surplus, en terminant cette
-note : dans l’affaire de Rochefort, la fatalité
-qui poursuivait depuis long-temps notre marine,
-fut encore la plus forte. Quand le destin ouvre,
-pour un peuple, une carrière de désastres, il
-n’est pas d’efforts humains qui puissent arrêter
-la marche des événemens funestes ; et c’est alors
-que tous les actes prennent l’apparence de la
-faiblesse ou le caractère de l’incapacité.</p>
-
-<p>L’ignorance que je prête au commandant et
-au capitaine de frégate de <i>l’Indomptable</i>, se
-retrouvait encore de mon temps chez quelques
-uns des officiers supérieurs de la marine. Mais
-en peignant mes personnages sur les traits généraux
-de l’époque que je rappelle, je dois affirmer
-ici que je n’ai voulu faire aucune allusion
-particulière, ni retracer aucun caractère individuel.
-C’est tout un âge maritime que j’ai essayé
-de peindre, et non pas une mesquine originalité
-que j’ai voulu caricaturer. Jamais l’impitoyable
-idée de livrer à la malignité des lecteurs les ridicules
-ou les faiblesses des hommes estimables
-avec lesquels ou sous lesquels j’ai servi, n’est entrée
-dans mes rêves d’écrivain ; et je proteste ici
-d’avance, de toutes mes forces, contre les interprétations
-affligeantes que l’on voudrait donner
-à quelques parties d’un ouvrage que j’ai voulu
-remplir de choses, et que j’aurais cru au dessous
-de moi de remplir de personnalités.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 id="note-8"><span class="sc">Note</span> 8.</h3>
-
-<p>Aujourd’hui, que notre éducation politique et
-nos conquêtes révolutionnaires nous ont acquis
-le droit d’être exigeans sur les garanties que doit
-offrir l’administration de la justice, ceux qui
-ignorent la manière dont les choses juridiques se
-passaient sous l’empire, ne manqueront pas de
-trouver au moins très-étrange le sans-façon avec
-lequel je mène, dans mon ouvrage, toute la procédure
-relative au jugement du commandant de
-<i>l’Indomptable</i>. Mais ce qu’on serait tenté, au
-premier abord, de prendre pour un expédient
-commode assez propre à me débarrasser, au
-moyen d’une fiction permise, des longueurs et
-des formes ordinairement employées dans la justice
-criminelle, n’est malheureusement que la
-copie exacte de ce qui avait lieu dans les affaires
-capitales du temps dont je veux parler.</p>
-
-<p>Alors, comme aujourd’hui, toute justice émanait
-du chef de l’état, et la justice était rendue
-sous l’empire comme elle l’est sous le régime actuel,
-c’est-à-dire au nom du chef du gouvernement.
-Mais l’empereur ne se bornait pas à prêter
-son nom aux formes de la justice rendue par
-les tribunaux qu’il avait institués : lui-même
-dictait souvent ses arrêts suprêmes aux juges
-temporaires qu’il s’était réservé le droit de choisir
-pour les affaires dans lesquelles il croyait devoir
-jeter le poids énorme de son autorité.</p>
-
-<p>C’est en vertu de ce pouvoir despotique, qu’aucune
-force nationale ne pouvait plus lui contester,
-qu’il rendit un jour, comme j’ai eu le soin
-de le rappeler, le décret suivant :</p>
-
-<p>« Le capitaine de vaisseau N*** sera jugé par
-un conseil de guerre, pour avoir préféré sa vie à
-son honneur. »</p>
-
-<p>Autant aurait-il valu écrire : <i>Le capitaine de
-vaisseau un tel sera condamné à être fusillé,
-pour avoir préféré, etc.</i> Cette dernière manière
-de procéder aurait été encore plus expéditive
-et plus franche, et elle aurait épargné
-au moins des juges à un arrêt dicté d’avance, et
-des frais de procédure à l’état. Il n’y a rien qui
-prouve mieux le degré de servitude extrême auquel
-peut être réduite une nation, que la peine
-que daignent prendre encore les gouvernemens
-arbitraires, pour cacher sous les vaines apparences
-d’une légalité monstrueuse ce qu’il y a de
-plus illégal et de plus tyrannique au monde.</p>
-
-<p>Le despotisme impérial fut peut-être une des
-nécessités de l’époque militaire que rappelle le
-règne de Napoléon, je veux bien l’admettre ;
-mais on conviendra du moins que ce fut une nécessité
-un peu dure pour les peuples qui eurent
-à la subir. Aujourd’hui cependant, il n’y a plus
-que des regrets en France pour le gouvernement
-impérial ; et si la génération nouvelle, qui s’exalte
-au seul souvenir de cet âge héroïque de notre
-histoire, avait à supporter la centième partie de
-l’arbitraire qui gouvernait alors, elle ne trouverait
-pas assez de mots peut-être dans notre langue,
-pour exprimer toute sa colère et son indignation.
-Mais c’est ainsi qu’est faite la postérité.
-Appelée à recueillir les bienfaits qu’ont fondés
-les règnes glorieux et à oublier les maux que les
-âges passés ont seuls éprouvés, c’est sur les monumens
-qui restent qu’elle établit ses jugemens,
-sans tenir compte des fautes passagères qui furent.
-Les douleurs d’une époque passent avec
-les générations qui eurent à les souffrir. Les monumens
-utiles survivent à ces douleurs, et c’est
-sur les monumens qui durent que la postérité juge
-les époques qui ne sont plus.</p>
-
-<p>Pour en revenir à l’absence des garanties
-d’impartialité qui devait, sous l’empire, présider
-à la reddition de la justice militaire, je citerai
-ici une partie des dispositions du décret qui réglait
-les formes des conseils de guerre maritimes.
-Cette simple reproduction suffira pour faire entrevoir
-l’arbitraire que le chef du gouvernement
-pouvait se permettre avec de telles lois et avec
-un tel code disciplinaire.</p>
-
-<p>L’art. 40 du décret du 22 juillet 1806, sur
-l’<i>organisation</i> des conseils de marine et des conseils
-de guerre, est ainsi conçu :</p>
-
-<p>« Si c’est un officier ou tout autre ayant rang
-d’officier qui est traduit au conseil de guerre,
-les juges seront nommés par nous. »</p>
-
-<p><i>Nous</i> c’était l’empereur.</p>
-
-<p>« Si le prévenu est tout autre qu’un officier,
-ils seront nommés, soit par le préfet maritime,
-soit par le commandant en chef de nos forces
-navales, selon que le conseil aura dû être convoqué
-par l’un ou par l’autre. »</p>
-
-
-<p class="c small gap">FIN DES NOTES.</p>
-
-
-
-
-<div class="trnote">
-<h2 class="nobreak">NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h2>
-
-
-<p>Les notes figurant à la fin de ce volume sont tirées de la fin du second
-volume de l’original.</p>
-
-</div>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ASPIRANS DE MARINE, VOLUME 1 ***</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-</div>
-
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-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
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