diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/65183-0.txt | 6208 | ||||
| -rw-r--r-- | old/65183-0.zip | bin | 126691 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/65183-h.zip | bin | 167984 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/65183-h/65183-h.htm | 8955 | ||||
| -rw-r--r-- | old/65183-h/images/cover.jpg | bin | 35055 -> 0 bytes |
8 files changed, 17 insertions, 15163 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..1a53c57 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #65183 (https://www.gutenberg.org/ebooks/65183) diff --git a/old/65183-0.txt b/old/65183-0.txt deleted file mode 100644 index 16d7b62..0000000 --- a/old/65183-0.txt +++ /dev/null @@ -1,6208 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Les Aspirans de marine, volume 1, by Édouard -Corbière - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les Aspirans de marine, volume 1 - -Author: Édouard Corbière - -Release Date: April 28, 2021 [eBook #65183] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ASPIRANS DE MARINE, VOLUME -1 *** - - - - - LES - ASPIRANS - DE MARINE. - - PAR ÉDOUARD CORBIÈRE, - Auteur du Négrier. - - SECONDE ÉDITION. - - 1 - - DÉNAIN ET DELAMARE, - LIBRAIRES-ÉDITEURS, - 16, rue Vivienne, à l’entresol. - 1834. - - - - -IMPRIMERIE DE COSSON, 9, Saint-Germain-des-Prés. - - - - -I. - -SOCIÉTÉ, INITIATION, PLAN D’ÉTUDES. - - ---Mon cher Édouard, il faut définitivement que ce soir je te présente à -notre société. - ---Quelle société? - ---Oh! une société choisie, va; six aspirans de marine; trois du vaisseau -_le Régulus_, deux de la frégate _l’Indienne_, et puis moi. C’est une -vraie réunion académique, présidée par la décence et embellie par les -grâces. On y fume vingt pipes dans la soirée, et pour peu qu’on en ait -envie, on y travaille la géométrie et l’algèbre après avoir joué de la -bière à l’écarté ou au domino. - ---Et d’où vous est venue l’idée de former cette société _académique_ où -l’on boit, où l’on fume, et où l’on joue au domino? - ---Le hasard seul, ou plutôt la Providence, nous a conduits à l’établir -sur la base en apparence la plus folle, et en réalité la plus sage du -monde. Mais c’est toute une histoire que j’aurais à te raconter, ou pour -mieux dire tout un roman. Imagine-toi qu’un soir en me promenant avec -Lapérelle, tu sais bien cet aspirant de première classe du _Régulus_, -avec qui je partage depuis long-temps ma chambre; une petite fille de -quatorze à quinze ans vint nous demander l’aumône, de la voix la plus -douce et la plus pénétrante que j’aie entendue de ma vie. Elle -grelottait de froid sous des haillons, la pauvre enfant! Tu sais combien -j’ai toujours eu le cœur accessible à toutes les émotions inattendues. A -la lueur d’un réverbère et en tirant quelques sous de ma poche, je -remarque que la jeune mendiante est jolie comme un amour; et je dis à -Lapérelle: Tiens, vois donc, si ce n’est pas dommage!--Effectivement, me -répond-il avec le sang-froid mathématique que tu lui connais: C’est -dommage, mais ce n’est pas autre chose.--Je questionne la petite -fille... Elle me répond avec ingénuité qu’elle est orpheline, qu’elle se -meurt de faim, et qu’elle ne sait même où aller coucher. Cet aveu tout -naïf me fait naître de suite une idée. Il tombait une pluie froide comme -glace. - ---Une idée, je crois bien! J’aurais eu probablement la même idée que toi -à ta place. - ---Oui, une idée, non pas l’idée de calomnier le malheur, mais bien celle -d’une bonne action. Je propose à mon camarade de chambre de faire souper -l’orpheline, de lui offrir un gîte; et nous l’amenons chez nous. Si tu -avais vu avec quelle avidité elle dévora quelques gâteaux que je lui -apportai, cela t’aurait fait à la fois plaisir et pitié... - ---Et où coucha-t-elle? - ---Sur deux chaises, entre le lit de Lapérelle et le mien. Parole -d’honneur! - -Le lendemain en nous réveillant nous trouvâmes nos bottes admirablement -cirées, et notre chambre balayée comme elle ne l’avait pas encore été -depuis plus de six mois. - ---Et que fîtes-vous de la petite? - ---Ce que nous en fîmes? Un bijou, mon ami, un bijou! nous commençâmes -par lui dire de se nettoyer, c’était je crois la chose la plus urgente; -30 et quelques francs que j’avais gagnés à la poule, par une faveur du -ciel, car tu sais combien je suis malheureux au jeu, y passèrent et -servirent à lui acheter quelques vêtemens simples, mais propres... La -malheureuse enfant se nommait _Françoise_ ou _Marguerite_, je crois; -nous l’appelâmes _Juliette_, de notre autorité privée. Ce nom nous parut -plus relevé, et il est de fait qu’il convient bien mieux maintenant à la -situation dans laquelle nous l’avons mise, que celui qu’elle portait -sous les haillons d’où nous l’avions si heureusement tirée. - ---Et quelle est donc sa situation présente? - ---Juliette, mon ami, est devenue notre gouvernante. Quatre de nos amis, -qui logeaient dans la même maison que nous, se sont associés à notre -acte de bienfaisance. Ils ont donné leur pratique à l’orpheline. C’est -elle qui raccommode, qui repasse notre linge, qui fait notre ménage et -le reste; mais qui fait tout cela avec une intelligence peu commune, je -t’assure. Les petits profits du métier lui reviennent, elle vit comme -elle peut et elle ne vit même pas trop mal. Les soins qu’elle a pour -nous lui sont payés avec usure, en égards, en amitié, en toute espèce de -bonnes choses enfin. - ---Et en amour, peut-être? - ---Mais non; pas trop! Il est convenu qu’elle n’aura jamais parmi nous -que deux amans à la fois, et encore à son choix; et il y a trois ou -quatre semaines que Lapérelle et moi, qui te parle, nous nous trouvons -en pied; car il était bien juste, n’est-ce pas, que nous exerçassions -sur le cœur de la petite Juliette certain droit de priorité, eu égard à -la précieuse découverte que les premiers nous avions faite? - ---C’était de toute justice; mais quel avantage si grand avez-vous trouvé -à vivre ainsi? - ---Un avantage immense. Celui des mœurs d’abord; et de l’économie -ensuite. Nous n’allons presque plus au café; nous travaillons en nous -amusant, et dans la douce intimité et la concorde que Juliette sait -entretenir entre nous tous, nous fuyons l’ennui que nous allions payer -fort cher au billard ou au spectacle, au profit des jouissances très-peu -dispendieuses que nous trouvons chez nous. Tout ce que je te conte là -doit te paraître étrange, je le sens bien; mais il ne tient qu’à toi de -t’assurer ce soir par toi-même, de la vérité du petit tableau de famille -que je viens de te faire là. Adieu, n’oublie pas qu’à six heures je veux -te présenter à notre société. - -A l’heure indiquée je me trouvai au rendez-vous. Mon collègue Mathias me -prit par dessous le bras, et nous voilà en route pour nous rendre au -lieu de réunion des six aspirans de marine. - -Après avoir monté quatre étages, nous nous trouvons rendus à la porte de -la mansarde qu’occupaient collectivement nos amis. Mon guide entre -d’abord, me prend par la main et d’un air affectueux et demi-grave, il -dit à ses cinq confrères qu’éclairaient les rayons vacillans d’un seul -bout de chandelle: - ---Messieurs, je vous présente mon ami Édouard, aspirant de première -classe à bord du même vaisseau que moi. - ---Tiens, te voilà! me dit Lapérelle en levant les yeux sur moi et en -interrompant le cent de piquet qu’il faisait avec un de ses camarades. - ---Ah! mais, messieurs, s’écrie un des sociétaires, voilà qui n’est pas -de jeu! Nous étions convenus qu’aucun des membres de la société ne -présenterait d’étranger. - -J’allais répondre à cette observation assez peu encourageante pour moi, -lorsque mon ami Mathias, mon introducteur, crut devoir prendre la -parole, et d’un air un peu piqué, il répliqua à celui qui avait -accueilli avec répugnance mon entrée dans la maison: - ---Messieurs, j’étais loin de penser que notre collègue Édouard fût pour -nous un étranger, il est notre ami à tous, et si j’ai pu commettre une -indiscrétion en le présentant dans le sein de notre réunion, c’est sur -moi et non sur lui que devait tomber le poids d’une observation au moins -fort inconvenante. On pouvait fort bien, ce me semble, me faire en -particulier le reproche qui vient de m’être adressé en présence de mon -camarade; et j’y aurais alors répondu comme j’aurais cru devoir le -faire. - ---Tiens, le voilà qui se fâche lui à présent, s’écria celui qui m’avait -fait la mine en entrant. Tu sais bien que ce n’est pas pour Édouard que -j’ai fait cette observation, mais pour ceux que chacun de nous pourrait -vouloir introduire à l’avenir. - ---L’observation n’en est pas moins fort déplacée et je vous la -rappellerai en temps et lieu, reprit Mathias avec énergie. - ---Comme tu voudras, au reste! - -Je jugeai qu’il était convenable que je prisse la parole dans un débat -dont j’étais devenu l’objet. - ---Mes amis, dis-je en m’adressant à toute la société, je conçois ce que -ma présence inattendue au milieu de vous peut offrir d’étrange. Je ne -veux pas qu’il soit dit que je puisse être devenu le prétexte ou le -motif de la plus petite mésintelligence au sein de votre réunion, et je -vais me retirer sans la moindre rancune, en vous priant d’excuser mon -indiscrétion et en vous souhaitant très cordialement le bonsoir. - ---Non pas, non pas! s’écria Mathias en me retenant de toutes ses forces -par la main, je veux que tu restes ici, pour moi, si ce n’est pour toi. -Je me ferai plutôt écharper que de souffrir que tu sortes d’un lieu où -je t’ai présenté sous ma responsabilité. Il y va de mon honneur et tu -resteras, ne fût-ce que par amour-propre pour moi; ou bien, s’il faut -que tu t’en ailles, je m’en irai avec toi pour nous retrouver demain -matin, dans un autre endroit, avec chacun de ces messieurs. - -L’affaire allait devenir sérieuse, je ne le prévoyais que trop bien, et -je ne savais que faire. - -Lapérelle, le moins emporté de toute la réunion crut devoir interposer -sa grave autorité dans le petit conflit qui venait de me mettre assez -mal à l’aise. - ---Édouard, me dit-il, tu ignores sans doute le but et l’espèce de notre -société. Nous nous sommes réunis ici pour travailler ensemble de manière -à pouvoir nous préparer à subir l’examen de première classe qui va -bientôt s’ouvrir pour nous. Le motif qui nous a rassemblés nous imposait -l’obligation d’éviter toute cause de distraction qui pût nuire à -l’application qui nous était si nécessaire pour terminer des études trop -tard commencées. Tu es reçu aspirant de première classe, toi, tu n’as -plus besoin de te casser la tête pour le même examen que nous. Nous -autres, au contraire, nous ne sommes que de seconde classe, et -malheureusement il nous reste beaucoup à apprendre... - ---Raison de plus pour qu’Édouard vienne nous aider quand nous nous -trouverons embarrassés dans une démonstration. - ---Mathias, veux-tu bien me laisser achever? - ---Parle, puisque tu y tiens; mais je t’avertis d’avance que tout cela ne -signifie rien, absolument rien pour moi. - ---Je disais donc que nous avons encore beaucoup à acquérir. Sans doute -que si tu voulais nous aider de tes conseils et de ton instruction tu -pourrais nous être utile. Mais comment t’assujettirais-tu à repasser -encore des leçons de géométrie et de trigonométrie pour l’amour de nous? - ---Je l’eusse fait volontiers, si j’avais cru pouvoir vous être bon à -quelque chose. - ---Assurément qu’il l’eût fait, et avec plaisir encore; aucun de vous -n’en a douté, mais vous avez voulu trouver un prétexte, et voilà tout. - ---En ce cas, je n’ai plus aucune objection à faire, et c’est avec -infiniment de plaisir même que je verrais notre camarade prendre place -au milieu de nous. - -Lapérelle me serra la main en prononçant ces derniers mots; tous les -autres camarades en firent autant. Celui-là même qui s’était montré le -moins disposé à m’accueillir au sein de la société, vint me présenter -ses excuses avec cordialité, et dès cet instant-là je comptai parmi les -habitués de la maison, à la grande satisfaction de Mathias que tous ses -amis eurent un peu de peine à apaiser, tant l’avait agité la petite -discussion soulevée par mon introduction. Mais quelle maison était -celle-là! je vais vous dire l’impression que l’aspect de ce gîte presque -aérien produisit sur moi à la première vue. - -Je crus d’abord, en prenant connaissance des lieux, être dans une sorte -de prison au milieu de laquelle six à sept captifs cherchaient à tuer le -temps en se livrant à différens travaux. Je dis six à sept captifs, -parce que je trouvai sept personnes en entrant dans l’appartement que -j’ai à vous décrire, et dans lequel je n’avais cru rencontrer qu’une -demi-douzaine d’aspirans; vous saurez bientôt quel était le septième -membre de l’heptarchie. - -L’appartement n’était qu’une mansarde assez vaste; deux tables, un -tableau de mathématiques, quelques chaises dépaillées, une ruine de -fauteuil, deux petits lits, bon nombre de pipes suspendues à la cloison -enfumée, et trois ou quatre malles enfin formaient l’ameublement complet -du logis. A chacune des tables, une couple d’aspirans faisaient la -partie de cartes; au pied du tableau un des sociétaires cherchait, un -morceau de craie à la main, et un volume de Bezout sous les yeux, à -tracer une figure de trigonométrie rectiligne. Tout ce monde-là fumait, -à l’exception toutefois d’une petite fille qui tricotait à côté de deux -ou trois tisons qu’elle avait pris soin de rassembler sur le foyer d’une -étroite cheminée. Chacun des acteurs de cette scène d’intérieur était -vêtu fort négligemment; l’un portait une casquette et un frac râpé, -l’autre une veste et un chapeau qui paraissait avoir fait un assez long -service de mer. La petite fille seule semblait être toilettée avec un -peu plus de recherche et de fraîcheur que les cavaliers inattentifs, au -milieu desquels on l’aurait crue jetée comme une fleur parmi quelques -arbustes incultes. - -Je pris place auprès du tableau, en m’efforçant d’aider de mon mieux, -dans la recherche d’un problème, celui de mes collègues qui paraissait -poursuivre péniblement sa fugitive proposition de trigonométrie. - -Une fois que la conversation eut repris l’activité et la mobilité que -mon apparition soudaine avait un instant interrompue, je pus examiner -plus à l’aise les détails dont je n’avais encore saisi que -très-imparfaitement l’ensemble à la première inspection des lieux. - -La petite fille assise au coin du feu était jolie, mais elle avait paru -prendre, à mon aspect, un air boudeur qui ne m’avait pas prévenu -très-agréablement en sa faveur. - -Mathias, en remarquant que je la regardais avec une certaine attention, -s’approcha de moi pour me dire à l’oreille, d’un air de satisfaction et -de mystère: C’est Juliette, la petite orpheline que tu sais bien! - ---Mais elle me semble assez passable, Juliette; elle a même un extérieur -plus distingué que je ne l’aurais supposé avant de l’avoir vue. - ---Et puis, mon cher! c’est obéissant et raisonnable; tu vas -voir:--Juliette! - ---Plaît-il, M. Mathias? dit la petite fille en levant la tête avec -vivacité et en posant son bas de tricot sur une escabelle. - ---Allez nous chercher une demi-once de tabac fin frisé et huit petits -verres de liqueur pour toute la société: c’est moi ce soir qui régale. -Vous entendez bien, n’est-ce pas? une demi-once de frisé et huit petits -verres? - ---Oui, M. Mathias, une demi-once et huit petits verres. - -Juliette s’empressa d’exécuter l’ordre de mon ami, et en s’en allant je -remarquai dans la tournure que cherchait à se donner la pauvre enfant, -un certain air de coquetterie qui n’allait pas encore très-bien à son -inexpérience. - ---Tu vois là, me dit Lapérelle quand elle fut partie pour aller chercher -son tabac et sa liqueur, tu vois là, mon bon ami, notre gouvernante en -chef, et notre élève de prédilection à tous. - ---Oui, je le sais; Mathias m’a tout conté. - ---C’est un agneau, un agneau que nous pouvons dire avoir arraché à la -fureur des mauvaises passions, dans le coin de la rue. - ---Oh! c’est bien vrai ce que tu dis là, s’écrièrent en chorus les -sociétaires; Juliette est un véritable agneau, et qui sans nous n’aurait -pas tardé à trouver des loups pour la croquer. - ---Une petite fille douée des meilleures dispositions naturelles. - ---Ça n’a pas un seul vice. - ---Pas même un défaut; il n’y a que quelques jours que nous l’avons et -elle connaît son service comme une vieille ménagère qui aurait fait -notre chambre toute sa vie. - ---Jamais je n’ai eu encore mes bottes aussi bien cirées que par ses -jolies mains. - ---Elle fait nos lits cent fois mieux que l’ancienne domestique édentée -de la maison. - ---Je ne sais en vérité pas comment elle vit; elle ne nous coûte rien. - ---Oui, mais nous nous sommes arrangés de manière à lui assurer cependant -un petit sort. Il est convenu que chacun de nous lui donnera six francs -par mois... sur nos épargnes. Le superflu des riches doit être consacré -au nécessaire des pauvres. - ---Vous me permettrez aussi, je l’espère bien, messieurs, de joindre ma -quote-part au fonds commun destiné à l’entretien de Juliette! - -En ce moment-là Juliette rentra; elle ne parut pas avoir entendu les -derniers mots qui la concernaient; mais je crus m’apercevoir cependant -qu’elle n’avait plus son air boudeur, en élevant sur moi ses deux yeux -bleus, limpides et purs comme les yeux de l’innocence. - -Lapérelle, après m’avoir fait un signe, comme pour me donner à entendre -qu’il fallait changer de conversation en présence de la petite, -m’adressa ces paroles d’initiation: - -«Mon cher Édouard, toutes les fois que tu nous feras le plaisir de venir -nous visiter, et le plus souvent ne sera que le mieux, tu trouveras chez -nous place au feu et à la table, et ta pipe suspendue au milieu des -nôtres. Ce sera le calumet de l’amitié et l’emblème de la communauté de -biens et de plaisirs sous l’empire de laquelle nous vivons ici. -Juliette, vous reconnaîtrez monsieur pour un des sociétaires, et comme -tel je vous engage à lui faire en tout temps le meilleur accueil qu’il -vous sera possible.» - -Juliette leva encore sur moi ses deux grands yeux: un demi-sourire -timide et bienveillant anima ses lèvres un peu pâles, et tout fut dit. - -Deux ou trois de mes aspirans se placèrent en travers sur les deux -petits lits en continuant la conversation qui commençait un peu à -languir, depuis que les huit verres de liqueur avaient été vidés. Les -deux bouts de chandelle qu’on avait allumés pour donner plus de -solennité à ma réception se trouvaient presque consumés, la cloche de la -retraite se faisait déjà entendre en ville; je pensai qu’il était temps -de laisser là mes amis et de me retirer chez moi. Je saluai la société, -et mon confrère Mathias, après avoir pris son chapeau et avoir prévenu -Juliette qu’il rentrerait dans un quart d’heure, vint me reconduire -jusqu’à mon domicile. - -Très-peu de jours après mon introduction dans le cercle des aspirans, je -me trouvai installé parmi eux comme si depuis un an j’eusse cultivé la -société au sein de laquelle ils avaient bien voulu m’admettre. Ma pipe, -comme me l’avait annoncé le président Lapérelle, prit rang au nombre de -celles des fondateurs. Il ne se buvait pas une bouteille de bière ou un -verre de punch en famille, sans que mon verre n’allât se mêler à celui -de tous mes joyeux amis. Juliette qui, à ma première apparition, avait -semblé me voir avec une certaine répugnance surgir au milieu du cercle -dont elle était la reine, commença à me traiter avec la bienveillance -qu’elle étendait à peu près également à tous les habitués du logis. -C’était aussi une si bonne petite créature! et je crois même sans trop -me flatter qu’il lui fallut très-peu de temps pour m’accorder une -confiance que ne lui avaient pas inspirée au même degré mes autres -collègues. Quelques-uns d’entr’eux crurent même bientôt remarquer -qu’elle comptait avec impatience les jours où le service que je faisais -à bord de mon vaisseau, m’empêchait de venir passer mon temps auprès -d’elle et de mes confrères. Mais cette observation était bien loin -d’être inspirée par la jalousie. A l’âge que nous avions alors, et dans -la profession qui nous était commune, trop de sentimens généreux -emplissent le cœur pour qu’il puisse être accessible encore à de basses -ou indignes rivalités. C’est plus tard, quand les conquêtes sont -devenues plus difficiles, qu’on attache par amour-propre plus -d’importance à la préférence exclusive que peuvent accorder les femmes. -Mais à seize ou dix-huit ans, on a trop d’avenir devant soi, trop de -rêves enchanteurs dans l’imagination, pour disputer aux autres des -avantages que l’on peut perdre à cet âge-là comme à un autre, mais que -l’on est toujours sûr de rencontrer à la première occasion. - -Mathias, le bon Mathias qui, avec quelque raison, aurait pu s’arroger -des droits à l’unique possession de la beauté qu’il avait un des -premiers recueillie pour ainsi dire dans son sein, se montrait plus -heureux que tous les autres encore de l’intimité qui s’était établie -entre Juliette et moi. Comme nous étions, ainsi que je l’ai déjà dit, -embarqués à bord du même vaisseau, et qu’il arrivait rarement que nous -nous trouvassions à terre ensemble, il ne manquait jamais, quand je -quittais le bord sans lui, de me recommander de _chauffer_ notre -gouvernante, pour mon compte et même pour le sien: «Elle t’aime, me -répétait-il sans cesse; mais comme les réglemens de notre société -portent qu’elle ne peut avoir que deux amans à la fois parmi nous, je te -céderais bien volontiers la place que je partage depuis un mois avec -Lapérelle, pour peu que cela te fît plaisir.» - ---Mais pourquoi ce sacrifice si tu tiens à la petite? lui répondais-je. - ---Oui, j’y tiens sans doute; mais je tiens cent fois plus encore à ce -qui peut t’être agréable. L’amour est bien quelque chose, mais l’amitié, -c’est tout. - ---Et si plutôt je pouvais supplanter l’ami Lapérelle et partager avec -toi les bonnes grâces de la petite, à qui les réglemens ont laissé la -liberté du choix? - ---L’affaire serait excellente et elle me paraîtrait d’autant meilleure, -que notre président croit avoir produit sur le cœur de notre innocente -une impression des plus profondes. - ---Bah! il croirait réellement que...? - ---Sans doute, il le croit: c’est Juliette elle-même qui me l’a dit. - ---En ce cas laisse-moi faire; je menerai les choses de manière à donner -à la substitution une tournure plaisante, je t’en réponds. - ---Tant mieux, car nous rirons alors comme des fous, aux dépens de notre -mentor; et c’est si amusant de rire d’un désappointement d’amoureux! -Moi, je raffole, pour ma part, de toutes ces petites mystifications -sentimentales; mais il faudrait une occasion... - ---Elle viendra cette occasion. Je la chercherai, et si celle sur -laquelle je compte n’arrive pas, j’en ferai naître une. Mais avant tout, -tu sens bien, il faut que je sonde la petite sur ses sentimens intimes. - ---Oui, c’est cela; sonde ses sentimens intimes comme tu dis, et nous -verrons après à voguer à pleines voiles ensemble et bord à bord, sur un -océan de félicité... - -J’eus bientôt une explication avec notre jeune ménagère. - -Comment, lui demandai-je, dans un tête-à-tête que je m’étais ménagé à -grand’peine avec elle, as-tu pu te résoudre à avoir deux amans en même -temps, toi pour qui l’amour devait être une chose si étrange? - ---Comment? mais ce sont ces messieurs qui ont décidé que j’en aurais -deux. - ---Et tu y as consenti sans difficulté et sans aucune répugnance? - ---Ah dam! ils avaient fait un réglement pour cela, ils sont d’ailleurs -si bons pour moi, que je n’avais rien à leur refuser. - ---Et tu n’as attaché aucune importance au sacrifice qu’ils exigeaient de -ton cœur, de tes goûts peut-être? - ---Non! pas la moindre importance. Cela coûte si peu à une pauvre fille -comme moi, et ça paraissait leur faire tant de plaisir! - ---Quelle naïveté! Mais si tu avais été libre de ton choix, aurais-tu -pris deux amans? - ---Je n’en aurais pris aucun. C’est pour leur obéir en tout, ce que j’en -ai fait, et je me suis conformée au réglement. - ---Toujours le réglement; mais c’est une plaisanterie que ton réglement! -Tu n’as donc aucune préférence marquée pour l’un de nous? - ---Aucune; vous êtes tous de si bons enfans, que je vous aime tous la -même chose... Cependant, s’il me fallait choisir un maître, un -protecteur, ou tout ce que vous voudrez enfin, je crois qui je -choisirais... - ---Eh bien, que tu choisirais? - ---M. Mathias... ou peut-être bien encore... - ---Ou bien encore, qui? achève donc! - ---M. Mathias... - ---Eh! tu l’as déjà nommé! - ---Ou vous! - ---Ah! c’est bien cela. Et je reconnais dans cet aveu ton discernement -naturel; mais dis-moi donc, tu n’aimes donc pas Lapérelle? - ---Si je l’aime; il a tant de soins de moi: c’est lui qui me donne les -meilleurs conseils. Mais M. Mathias est si drôle et il a si bon cœur!... -Et puis vous, quand vous êtes là, je ne m’ennuie jamais. - ---Mais cette préférence, quelque flatteuse qu’elle soit, est encore trop -peu de chose pour nous; ce n’est pas là ce qu’on peut appeler de -_l’amour_. - ---De l’amour! Voilà ce qu’ils me demandent toujours quand je me trouve -seule avec l’un ou l’autre d’entre eux. Ils disent qu’ils en ont -beaucoup pour moi de l’amour, et que je n’en ai pas pour eux. Oh! que je -voudrais en avoir assez de ce maudit amour pour les contenter tous à la -fois! Mais je ne sais comment faire pour y parvenir: ce n’est pas au -reste de ma faute, car si je pouvais!... - ---Quoi, Mathias te dit quelquefois, lui aussi?... - ---Qu’il donnerait sa vie pour être aimé de moi autant qu’il m’aime; mais -il ne me dit cela que quand nous sommes bien seuls. Alors il a un tout -autre air que lorsqu’il y a du monde. - ---Le sournois! J’étais à cent lieues de m’en douter. Mais je lui en -parlerai à la première occasion. - ---Gardez-vous-en bien; il me prie et me supplie de n’en rien dire à -personne. - ---Le dissimulé! ne pas confier une faiblesse aussi excusable à ma -discrétion! et jouer presque l’indifférence pour elle avec moi, le plus -discret et le plus indulgent de tous les amis! - ---Est-ce qu’il y aurait par hasard du mal dans ce qu’il me dit, quand -nous sommes seuls? - ---Non, non; cela ne te regarde pas. C’est quelque chose qui me passait -par la tête. Occupons-nous d’autre chose.--Et le président Lapérelle? - ---Oh! lui, c’est encore dix fois pire! Il pleure quand il dit que je ne -sais pas aimer. - ---Il pleure!... - ---Oui, il pleure, et tout de bon encore, et de manière même à me fendre -le cœur, et moi, ma foi, pour le consoler, je pleure aussi; alors il -paraît plus content, et moi je me sens plus à l’aise avec lui. - ---Mais quels hommes sont donc ces deux gaillards-là?... Au surplus -laissons-les agir comme bon leur semblera. Moi, je veux aussi te faire -la cour, et une cour assidue encore, mais à ma façon. Tu ne sais pas -lire, n’est-ce pas, Juliette? - ---Hélas! je connais à peine mes lettres, monsieur, et c’est là ce qui -bien souvent me fait rougir; car j’ai honte d’être si ignorante en -compagnie de jeunes messieurs aussi bien _éduqués_ que vous l’êtes tous. - ---Eh bien! moi, je veux devenir ton professeur de lecture. - ---Oh! que je vous aimerais si vous étiez assez bon pour m’apprendre à -lire couramment quelques jolis livres que j’ai déjà commencés. - ---Je t’apprendrai même à écrire... - ---A écrire!... Quoi, vous croyez qu’un jour je pourrais savoir écrire à -la plume? - ---A faire tes quatre règles! - ---Ah mon Dieu! que je serais heureuse si je pouvais penser... - ---Un peu d’histoire par dessus le marché, de géographie, peut-être... - ---De GÉROGRAPHIE! quel bonheur! moi qui aime tant la musique! - ---La guitare viendra ensuite, et quelques petites romances sont si tôt -apprises, pour peu que l’on ait de l’oreille et la voix juste. A-propos, -as-tu de la voix? - ---De la voix, pas trop; mais je retiens cependant assez passablement les -airs que j’entends chanter. - ---Voyons, quels airs as-tu retenus? - ---Attendez! J’en chantais encore un ce matin, quand vous êtes venu. -C’est sur l’amour... - ---Sur l’amour? Voyons; l’air doit être intéressant et il sera en -situation. - ---Ah! m’y voici, mais n’allez pas au moins vous moquer de moi! - - Ah! que l’amour est agréable - Il est de toutes les saisons, - Un bon bourgeois dans sa maison - Le dos au feu, le ventre à table, - Caressant un jeune tendron... - -A ce dernier vers de la romance sentimentale de Juliette, j’embrassai ma -virtuose avec un emportement de plaisir, tel, qu’elle ne put se défendre -que très-imparfaitement contre la brusquerie de ma galante tentative. Le -murmure du baiser alla se confondre avec le bruit expirant du refrain de -la chanson commencée. - ---Fort bien, ne vous gênez pas, s’écria une voix que nous reconnûmes -pour être celle de notre président Lapérelle. Il paraît, ajouta notre -grave ami en entrant dans l’appartement, que, lorsque vous êtes seuls, -vous passez votre temps de manière à faire marcher vos affaires plus -vite que celles de la maison! mais j’y mettrai bon ordre. - -Notre président était bien évidemment fâché contre nous. Je jugeai à -propos de lui laisser exhaler toute sa mauvaise humeur, sans m’exposer à -l’irriter encore par quelques observations dont la pauvre Juliette -aurait plus tard à supporter les conséquences. Et puis Lapérelle venait -de me surprendre dans une circonstance si embarrassante pour moi, que -j’aurais été ma foi fort en peine de trouver assez de sang-froid pour -lui répondre quelque chose de convenable. - -Il continua en s’adressant à notre ménagère sur le ton piqué qu’il avait -pris d’abord. - ---Et vous, mademoiselle, qui, depuis quelque temps, négligez tous les -devoirs que, par reconnaissance pour nous, vous devriez vous attacher à -remplir avec zèle et ponctualité, ne croyez pas que je tolère, comme -j’ai eu la faiblesse de le faire jusqu’ici, votre négligence et votre -paresse. - ---Ma paresse, monsieur! Mais en quoi donc ai-je manqué à mes devoirs? - ---En quoi, dites-vous? et vous avez encore le front de me demander cela -à moi? - ---N’ai-je pas fait ce matin le ménage comme à l’ordinaire? - ---Parbleu, il ne vous manquerait plus que de passer toute la journée à -chanter et à vous amuser comme vous le faisiez tout à l’heure quand je -suis entré! - ---Tous mes lits sont faits depuis plus d’une heure. - ---Vos lits sont faits, vos lits sont faits! Pardieu la belle avance! -Mais est-ce là une raison, quand vous employez la moitié du temps à vous -parer et à vous toiletter comme s’il s’agissait pour vous d’aller au -bal? - ---A me parer! - ---Oui sans doute, à vous parer, et je suis bien aise de saisir cette -occasion pour vous dire combien les airs que vous vous donnez depuis que -notre indulgence a encouragé votre coquetterie, me déplaisent et -déplaisent aussi à tous nos camarades. Quand, recueillie parmi nous, par -pure commisération, il fut convenu que nous vous chargerions du soin de -faire notre ménage, nous décidâmes unanimement que jamais nous ne vous -laisserions prendre un ton qui ne conviendrait ni à votre modeste -situation ni à la modicité de nos moyens. Mais malgré cette sage -résolution, on vous voit chaque jour maintenant donner tous vos soins à -votre toilette. Pourriez-vous me dire, par exemple, qui vous a permis -d’acheter ce bonnet monté sur lequel vous n’avez pas craint, sans nous -consulter, de faire mettre ce ridicule paquet de rubans bleus et roses? - ---Ce bonnet... ce bonnet... C’est celui que vous m’avez permis -d’acheter, il y a trois jours, le jour, vous savez bien, où vous me -disiez que vous étiez si content de moi? - ---Moi content de vous, il y a trois jours! je vous répondrai qu’il doit -y avoir plus long-temps que cela, car je puis me flatter de posséder une -mémoire aussi bonne que la vôtre, et depuis long-temps, ce me semble, je -n’ai eu l’heureuse occasion de vous témoigner ma satisfaction. Mais le -mensonge vous coûte si peu! - ---Je ne mens cependant pas. Je m’en souviens bien. C’était un jour où -nous étions seuls. - ---A merveille, un jour où nous étions seuls! Et vous avez bien soin de -ne me rappeler qu’une circonstance où les témoins qui pourraient vous -confondre, s’il y en avait eu, manquaient... Et ces souliers de prunelle -achetés sans doute en même temps que le bonnet monté, est-ce aussi de -mon consentement que vous les avez pris chez la marchande du coin? - ---Ces souliers?... C’est M. Mathias qui m’en a fait cadeau pour lui -avoir raccommodé son gilet d’uniforme. - ---Quelle générosité! Un gilet qui ne vaut pas la paire de souliers qu’il -a donnée pour le raccommodage! Au surplus M. Mathias nous fournira -lui-même à ce sujet, les éclaircissemens nécessaires. Mais en attendant -et avant que les désordres nouveaux, que je redoute pour vous, n’aient -tout-à-fait compromis la responsabilité que j’ai acceptée, je vais -consulter ces messieurs sur les mesures que la prudence nous conseillera -de prendre à votre égard. Et puisqu’aujourd’hui nous en sommes venus au -chapitre des informations, vous trouverez bon que je révèle à nos amis -les petites irrégularités que j’ai particulièrement à vous reprocher. Je -n’avancerai rien sans preuves, et les preuves contre votre légèreté et -votre coquetterie ne me manqueront pas. Je les ai réunies là, dans ce -cabinet dont voici la clef. Vous devez m’entendre, et nous allons voir. - -Jusque-là Juliette, qui m’avait paru conserver toute la présence -d’esprit nécessaire pour répondre sans trop d’embarras aux vives -interpellations de Lapérelle, ne put dissimuler, aux mots de cabinet et -de clef, le trouble que la menace de notre président venait de lui -causer. Elle se mit à pleurer à chaudes larmes et à solliciter avec les -plus vives instances le pardon de sa faute, sans que je pusse deviner le -motif de son affliction subite, ni la faute qu’elle semblait se -reprocher avec tant d’amertume. Fatigué du rôle passif que je venais de -jouer dans cette petite scène de famille, ou plutôt ému de pitié par les -sanglots de notre intéressante ménagère, j’allais prendre la parole pour -essayer de tempérer la colère de notre mentor, et peut-être même me -permettre quelques remontrances sur sa vivacité, lorsque le bruit de -quelques personnes qui montaient les escaliers quatre à quatre, vint -faire diversion à tout cela, et m’épargner sans doute des frais inutiles -d’éloquence. C’étaient nos amis qui arrivaient. - ---Tiens, c’est notre grave président! s’écria Mathias en ouvrant -brusquement la porte. Qu’as-tu donc aujourd’hui, l’ami? - ---J’ai... j’ai de l’humeur! - ---Et de l’humeur à propos de quoi, s’il vous plaît? Est-ce qu’il serait -par hasard permis d’en avoir, à toi surtout, le plus impassible des -mauvais sujets qui composent le noble corps des aspirans de marine! - ---Impassible, oui pour certaines choses. Mais il est des circonstances -où, malgré toute la longanimité possible, on perd patience et on éclate. - ---Éclate, mon ami, éclate! Et surtout explique-toi clairement, car je -n’ai pas l’honneur de te comprendre. Voyons quelles sont les -circonstances dont tu veux parler? - ---Vous allez bientôt le savoir; et je suis flatté que vous soyez arrivés -pour entendre ce que depuis long-temps mon devoir me prescrivait de vous -révéler. - ---Oh! dites donc, les amis! Voyez le ton solennel et pénétré que prend -notre président! Que peut-il donc avoir à nous apprendre?... Ah! je -commence à m’en douter à présent!... Juliette toute en pleurs;... -Édouard, à peu près interdit et Lapérelle presque indigné... C’est une -scène de ménage. Tant mieux, nous allons rire encore une bonne fois dans -notre vie! - ---Je souhaite en effet que cela vous amuse; mais j’en doute, répondit le -président, et en prononçant ces dernières paroles, Lapérelle se dirigea -à pas comptés vers le petit cabinet dont il nous avait montré la clef; -au bout de quelques secondes, il en sortit tenant à la main une grande -boîte de carton et plusieurs colifichets, qu’il déposa, avec une -austérité toute magistrale, sur la table du logis, au milieu des pipes -et des verres qui couvraient déjà ce meuble principal de notre salon. - ---Que diable prétends-tu faire avec toutes ces guenilles? lui demanda -l’un des assistans, en riant aux éclats. - ---Ce que je prétends faire? répondit-il, vous allez bientôt le savoir. -Mais avant tout, messieurs, ce que je sollicite de votre amitié et de -votre indulgence, c’est un peu de silence et d’attention. - -Chacun comprit ou crut comprendre qu’il s’agissait de quelque chose de -sérieux, et sans trop nous douter encore de ce qui allait se passer, -nous nous disposâmes à laisser parler notre respectable doyen. - -L’attitude calme et imposante qu’il avait prise depuis l’arrivée de nos -collègues, était du reste assez propre à obtenir de nous l’attention -qu’il réclamait pour la communication qu’il avait à nous faire. Les -sanglots que Juliette, tapie dans un petit coin de l’appartement, -laissait échapper par intervalles, nous indiquaient d’ailleurs que -c’était d’elle qu’il allait être question; et sa douleur seule aurait -suffi, sans la recommandation de notre président même, pour exciter -l’intérêt général ou tout au moins la plus vive curiosité. - -Après avoir secoué une seconde fois les chiffons avec lesquels il était -sorti du cabinet, Lapérelle s’exprima en ces termes d’une voix assez -ferme, mais cependant encore légèrement émue: - ---Vous savez tous, messieurs, les sacrifices que nous avons faits pour -mettre mademoiselle Juliette dans la position où elle se trouve -maintenant, et je ne vous rappellerai les déterminations que nous avons -prises à son égard, que pour lui demander en votre présence comment elle -a répondu jusqu’ici à nos bienfaits et à notre prévoyance? - -A ces mots l’accusée leva sur son interpellateur ses beaux yeux noyés de -larmes, et du ton le plus suppliant elle s’écria:--Grâce, grâce, mon bon -monsieur Lapérelle, je vous jure que je ne le ferai plus! - ---Doucement, mademoiselle; on ne vous prie pas encore de parler. Votre -tour viendra quand je jugerai à propos de vous questionner. Mais, avant -tout, permettez-moi d’expliquer à ces messieurs les raisons qui m’ont -déterminé à rompre le silence sur votre conduite. - ---Ma conduite, monsieur! Quant à cela vous savez bien si j’ai manqué au -réglement. - ---Ah! vous pensez donc que c’est rester strictement dans les termes de -nos conventions, que de faire à notre insu, et en cherchant à me cacher -vos petits désordres, des dépenses que tout l’argent dont nous pouvons -disposer ne suffirait pas pour payer! Oserai-je, par exemple, vous -demander d’où vous vient ce fichu si élégant que vous avez eu soin de -cacher sous votre oreiller?... Vous voilà maintenant fort embarrassée de -me répondre, n’est-ce pas, vous qui tout à l’heure cependant paraissiez -si pressée de prendre la parole?... - ---Ce fichu-là... ce fichu... - ---Eh bien, c’est moi qui lui ai donné quinze francs pour l’acheter, -répondit Mathias pour tirer d’embarras la prévenue. - -Le regard qu’en ce moment-là Juliette jeta sur mon généreux ami dut le -payer du service qu’il venait de rendre à la pauvre fille. - -Notre président devinant, selon toute apparence, le motif qui venait -d’engager notre camarade à prendre sur lui la responsabilité de la faute -de la coupable, continua son interrogatoire d’un ton qui n’annonçait -rien moins que la confiance qu’il avait placée dans la déposition de -Mathias. - ---Je veux bien admettre, ajouta-t-il, puisque M. Mathias se trouve là -pour vous disculper des soupçons que j’avais élevés sur vous à propos de -ce fichu, je veux bien admettre que vous ayez payé cet objet de toilette -à la marchande chez qui vous l’avez pris sans me consulter; mais si ma -mémoire ne me trompe pas, je crois me rappeler qu’il vous avait été -expressément défendu, d’après nos arrangemens antérieurs, d’abandonner -la mise simple qui convenait à votre situation, pour adopter un costume -qui ne va ni à votre tournure ni à nos goûts. Est-ce bien pour vous, je -vous le demande, qu’a été monté le chapeau rose que contient ce carton, -et que voici? - ---Oui sans doute, c’était pour moi; mais je ne l’aurais pas mis, je vous -le jure bien, sans vous en avoir demandé la permission. - ---Je ne m’abusais donc pas lorsque le hasard m’a fait tomber cette -parure sous la main, en pensant qu’elle vous était destinée! Et -pourrions-nous savoir comment vous vous êtes procuré la somme nécessaire -pour payer tout ce luxe?... - ---C’est encore moi qui lui ai donné l’argent qu’il fallait pour acheter -ce chapeau, répondit Mathias. - ---Mais, mon ami, tu n’y songes donc pas? reprit le président, si les -folies que tu fais pour elle ou plutôt contre elle, n’épuisaient que ta -bourse, nous pourrions te laisser libre de te ruiner à ta fantaisie, -sans avoir le droit de t’adresser des reproches. Mais il n’en est pas -malheureusement ainsi. Le ton que prend depuis quelque temps -mademoiselle, et les airs d’opulence qu’elle se donne, ont déjà attiré -sur elle l’attention des personnes dont nous devrions craindre -d’éveiller la susceptibilité ou la malignité. Je dois même vous avouer -que je sais de bonne part que le Major-général de la marine a été -informé par une de ces langues officieuses que l’on rencontre partout, -de la manière dont nous vivons ensemble. Il n’y a rien sans doute dans -notre conduite qui puisse nous faire redouter, Dieu merci, -l’investigation la plus sévère. Mais si mademoiselle, par son imprudence -ou sa coquetterie, vient à se faire remarquer et à attirer sur nous des -soupçons que nous ne méritons pas, on finira par nous accuser peut-être -bien d’inconséquence ou même d’immoralité. - ---D’immoralité! oh! par exemple! - ---Oui d’immoralité, messieurs; et si l’on voulait appuyer cette -accusation calomnieuse de preuves en apparence irrévocables, croyez-vous -donc qu’il fût si difficile à la méchanceté d’en réunir contre nous? Ne -suffirait-il pas, par exemple, de savoir quels sont les livres que -cherche à épeler mademoiselle Juliette, pour prouver que nous nous -efforçons de corrompre l’esprit de cette jeune fille par des lectures -mal choisies? - ---Ce serait là, il faut en convenir, une calomnie qui n’aurait pas le -sens commun. Elle ne sait même pas encore assez bien lire pour se -corrompre en lisant. - ---Non, mais elle n’en fait pas moins tous ses efforts pour lire de -mauvais livres, tandis qu’elle ne touche seulement pas aux bons -ouvrages, dans lesquels elle pourrait tout aussi bien apprendre à -connaître ses lettres. - ---Et quels sont donc les mauvais livres dans lesquels elle étudie sa -leçon? - ---Ce sont, messieurs, puisqu’il faut vous le dire encore, les _Aventures -du chevalier de Faublas_ et le _Compère Mathieu_. Et pour preuve de ce -que j’avance, voici le volume dont les premières pages ont été froissées -sous les doigts de notre modeste écolière. Voyez. - ---Oui sans doute, nous voyons bien. Mais _Faublas_ après tout n’est pas -ce qu’on peut appeler un ouvrage immoral, et _le Compère Mathieu_ est -même un livre philosophique, sous certains rapports. - ---Pour nous, j’en conviens, ces deux ouvrages peuvent être sans danger, -parce qu’à notre âge et avec notre éducation... Mais pour une jeune -fille, le cas, à mon avis, est tout différent... Voyez un peu cependant -avec quelle fatalité les jeunes personnes sont entraînées d’elles-mêmes -vers le mal! Depuis un an bientôt qu’elle nous entend soir et matin -répéter nos leçons de mathématiques, elle n’en a pas retenu un mot, et -je suis bien sûr que seule et sans savoir à peine déchiffrer deux -syllabes de suite, elle est parvenue à apprendre les premières pages de -_Faublas_. - ---_Faublas_! Non, monsieur, je vous assure, je n’ai seulement pas pu -apprendre encore par cœur les premières lignes. - ---Bon, je veux bien admettre que vous ne sachiez pas _Faublas_; mais -comment se fait-il que vous ignoriez les plus simples démonstrations de -géométrie que vous entendez rabâcher toute la journée par chacun de -nous? - ---J’en sais aussi quelques-unes. - ---Ah! vous en savez quelques-unes! Je prends note de l’aveu, et nous -allons bientôt voir jusqu’à quel point vous parviendrez à nous en -imposer par votre assurance. Messieurs, je vous en prie, ne riez pas. La -chose en elle-même est plus sérieuse que vous ne pensez. Voyons, -mademoiselle, faites-moi le plaisir de me dire ce qu’on entend par _deux -lignes parallèles_? - ---On entend par deux lignes parallèles, deux lignes qui prolongées -indéfiniment ne peuvent jamais se rencontrer. - ---Bravo, bravo! c’est cela, s’écrièrent tous les examinateurs. - -Le président Lapérelle, un peu piqué de la justesse avec laquelle -l’interrogée avait répondu à sa question, réclame de nouveau l’attention -de l’auditoire et poursuit ainsi son interrogatoire géométrique. - ---Pourriez-vous me dire, à présent que l’approbation de ces messieurs a -dû faire disparaître votre timidité naturelle, à quoi équivalent les -angles d’un triangle rectiligne? - ---Les angles d’un triangle rectiligne équivalent à 180 degrés ou à la -somme de deux angles droits. - ---Bravo, bravissimo! s’écrièrent une seconde fois les auditeurs -enchantés. Président, c’est assez: il y a des capitaines de vaisseau qui -n’en savent pas autant qu’elle. Bravo, Juliette! reçue _aspirante_ de -marine d’emblée! tu viens de satisfaire à toutes les conditions -d’examen. Vexé le président, vexé! - ---S’il en est ainsi, reprend avec dépit notre doyen, il n’y a plus moyen -de vous parler raison. On n’a pas d’idée d’une extravagance pareille! -Mais puisque je n’ai pu réussir à vous faire comprendre tout ce qu’il y -avait de sérieux et de sensé dans mes observations, je ne souffrirai pas -du moins que les désordres auxquels je voulais mettre un terme se -prolongent sous ma surveillance, et dès cet instant j’abdique mes -fonctions; messieurs, choisissez, s’il vous plaît, un autre président. - ---Et ta place auprès de la petite, l’abdiques-tu aussi? - ---Ma place auprès d’elle! s’en charge qui voudra, ma foi. Je serais bien -bon, au bout du compte, d’aspirer à plaire à une petite fille pour qui -je ne puis plus conserver aucune espèce d’estime. - ---Oh! monsieur Lapérelle, s’écria Juliette, que vous ai-je donc fait -pour que vous me traitiez ainsi? - ---Ce que vous m’avez fait, mademoiselle? Vous avez voulu porter chapeau -et vous donner des airs qui ne me convenaient pas. Vous avez voulu, en -un mot, faire la grande dame, lorsque j’attachais le plus grand prix à -vous voir toujours rester ce que vous êtes, une petite grisette, une -fille du commun et rien de plus. Mais au surplus comme il n’est -nullement indispensable que je vous explique pourquoi j’ai ou je n’ai -pas de considération pour vous, et qu’il me suffit de penser ce que je -dois penser sur votre compte, je vous abandonne à votre malheureux sort -et je cesse dès aujourd’hui, pour toujours, de me mêler de ce qui -concerne notre société. - ---Plus de président, tant mieux et tant pis. Nous vivrons tous alors sur -le pied d’une parfaite égalité. Gloire à la république une et -indivisible! - ---Dites plutôt à l’anarchie et au désordre! reprit Lapérelle tout -irrité, et il s’en alla pour ne revenir au logis que lorsque sa colère -se trouva un peu calmée. - - - - -II. - -SOUPÇONS, CONFIDENCE, SATISFACTION[1]. - - [1] Voir la note première, à la fin de l’ouvrage. - - -Peu de jours après l’abdication de notre président, je devins, de -compagnie avec mon ami Mathias, un des favoris de Juliette, aux termes -du réglement qui, comme je vous l’ai déjà dit, lui permettait d’avoir -deux amans à la fois, mais rien que deux. Le choix de notre ménagère en -ma faveur avait été déterminé surtout par l’espoir des services que -j’avais promis de lui rendre, en consacrant une partie de mes loisirs à -diriger le goût naturel qu’elle paraissait avoir pour la lecture. - -Comme la pauvre fille avait déjà cherché à épeler les premières pages -des _Aventures du chevalier de Faublas_, je jugeai à propos de lui -laisser continuer un ouvrage pour lequel elle avait montré un penchant -que lui avait reproché selon moi avec trop de vivacité notre camarade -Lapérelle. En quelques semaines les progrès de mon élève surpassèrent -toutes mes espérances, et excitèrent l’admiration de mes collègues. -Bientôt même, grâce aux commentaires dont j’enrichissais le texte de -notre auteur dans chacune de mes leçons, la petite se trouva d’une force -supérieure sur plusieurs chapitres de ce livre d’éducation. Pour peu -qu’il prît envie à l’un de nous de l’interroger sur quelques passages du -roman qu’elle étudiait sous ma direction, elle répondait toujours de -manière à mériter des éloges dont j’avais aussi ma part. On aurait dit, -en l’écoutant parler des principaux personnages, dont elle lisait et -relisait l’histoire, qu’elle eût passé toute sa vie avec le marquis de -Rosambert, madame de Lignolles et la marquise de B***. C’était, au dire -de mes collègues, une éducation qui ne pouvait manquer de me faire un -jour le plus grand honneur. - -Un tel succès, en flattant mon amour de professeur, encouragea aussi mon -zèle. Je fis passer mon écolière à l’écriture. - -Les premiers exemples que je lui donnai à copier retracèrent à ses yeux -des maximes assez mondaines, et si la morale n’eut pas toujours à se -féliciter du choix des préceptes que je cherchais à graver dans sa jeune -mémoire, la philosophie épicurienne eut au moins quelquefois à -s’applaudir des efforts que je faisais pour inculquer à mon élève les -principes qui réglaient déjà notre conduite. - -Quand mon Héloïse se trouva assez exercée dans l’art de former -correctement ses lettres, je crus prudemment que, pour son utilité -personnelle, je ne ferais pas mal de lui apprendre à écrire, sous ma -dictée, quelques petits billets d’amour. Ce genre d’exercice épistolaire -parut lui plaire beaucoup, et en très-peu de temps elle réussit à -tracer, imparfaitement il est vrai, mais en gros caractères fort -lisibles pourtant, des réponses fictives aux épîtres que, pour lui faire -la main et le style, nous lui adressions par pure plaisanterie. - -Un jour je surpris mon écolière, seule dans notre appartement, écrivant -avec mystère une lettre qu’à coup sûr personne, pour cette fois, ne lui -avait dictée. Arrivé derrière elle à pas de loup et sans en avoir été -aperçu, je jouissais déjà, en professeur confiant, des progrès et de -l’application de mon élève... Mais en suivant avec des yeux ravis le -mouvement gracieux de la plume de mon apprentie, je crus remarquer -qu’elle avait tracé sur le haut de la feuille un titre qui n’était ni le -mien ni celui de mes collègues. Il y avait très-distinctement: _Monsieur -le Major-général_... Avec plus de sang-froid et moins de maladresse, -j’aurais laissé la main furtive de notre gouvernante me révéler le -secret que je me croyais intéressé à connaître. Mais, par une de ces -sottes impulsions de curiosité dont on ne calcule que trop tard les -conséquences, je me précipitai sur la lettre à peine commencée... -Juliette jette un cri d’effroi en se retournant vers moi pour m’arracher -son épître. Il n’était plus temps pour elle: j’avais tout lu, et mon -front sévère dut lui dire assez les soupçons qui m’agitaient... Elle -tomba presque à mes pieds en me demandant pardon de m’avoir caché un -secret qu’elle aurait dû peut-être, disait-elle, me confier depuis -long-temps. - ---Quel motif, lui demandai-je, a pu vous porter à adresser ce billet au -major-général de la marine? - ---Vous ne me tutoyez plus, M. Édouard, vous êtes donc bien fâché contre -moi? - ---Voyons, mademoiselle, il ne s’agit pas de faire ici du sentiment: il -faut répondre catégoriquement à la question que je vous fais. Pourquoi -écrivez-vous au major-général, et quel rapport peut-il exister entre -vous et lui? - ---Je vous dirai tout, monsieur, mais je vous en supplie, ne m’appelez -plus _mademoiselle_, cela me fait trop de mal. - ---Mais, encore une fois, expliquez-moi à l’instant même la cause qui a -pu vous porter à écrire une lettre à l’un de nos chefs. Parlez et parlez -de suite, je l’exige. Vous ne sauriez mieux faire dans votre intérêt, -car si vous continuiez à prendre des détours, je pourrais commencer à -supposer... - ---Eh mon Dieu! que pourriez-vous supposer? - ---Tout! - ---Mais quoi, encore? Je sais bien que l’autre jour j’ai eu tort en -achetant à crédit le chapeau que M. Mathias a eu la bonté de dire qu’il -m’avait donné. J’ai été bien coupable sans doute; mais c’est là tout ce -que j’ai fait de mal, et vous dites que vous supposez... - ---Oui, puisqu’il faut vous le dire, votre silence m’autoriserait à -soupçonner que dans le sein même de notre réunion, la délation soudoyée -par la malveillance, aurait pu s’introduire par vous et contre nous... - ---La délation! Oh! apprenez-moi, je vous en prie, ce que veut dire ce -vilain mot qui me fait peur, sans que je sache pourquoi. - ---Ce vilain mot veut dire _l’espionnage_. Me comprenez-vous maintenant? - ---Oui, je vous comprends, monsieur; ah! je ne me croyais pas si -malheureuse, ô mon Dieu! Si vous vouliez m’écouter, vous seriez bientôt -fâché de m’avoir dit ce que vous venez de me dire! - ---Parlez donc: justifiez-vous si vous le pouvez! Depuis une heure je ne -vous demande pas autre chose. - ---Oui, je vais parler et vous raconter tout, puisqu’il le faut... Mais -avant de vous apprendre une chose qui va, je le sais bien, m’ôter toute -l’amitié que vous aviez pour moi, je vous demanderai une grâce. - ---Quelle grâce, encore? parlez, je vous l’accorde cette grâce, car si -vous continuez ainsi, nous n’en finirons jamais. - ---C’est la grâce de ne pas dire à ces messieurs ce que je vais vous -confier. - ---Je m’en doutais, et mes craintes se trouvent justifiées par vos -hésitations et les précautions que vous croyez déjà devoir prendre. Mais -commencez; quelle que soit votre faute, j’aime mieux encore un aveu fait -avec franchise, que le mystère dont vous chercheriez à entourer une -conduite coupable. Je vous promets ce que vous exigez de moi: je me -tairai; mais voyons. - ---Vous allez savoir pourquoi, monsieur, je cherchais à écrire au -major-général; et vous ne m’en voudrez plus peut-être, quand je vous -aurai appris ce que je ne voulais pas encore vous dire. - -En ce moment-là même, un bruit infernal se fit entendre dans nos -escaliers: nos amis arrivaient. Il fallut remettre à un instant plus -opportun la confidence que Juliette se disposait à me faire, et que je -me préparais à écouter avec la plus vive curiosité... Le diable s’en -mêle! m’écriai-je en entendant les fous qui venaient envahir notre -logis. Mais essuie tes larmes, prends si tu peux un air gai, dis-je à la -petite: ce soir nous serons seuls, et alors tu m’avoueras tout, tout, -sous peine de malédiction et de mépris. - ---Ah! que je suis contente, me répondit-elle en se mettant à sauter de -joie et en pressant sa jolie bouche sur une de mes mains. Voilà que vous -me _retutoyez_! - -Oui, mais en me baisant la main dans l’excès de sa joie, la rusée -friponne avait eu soin de rattraper la lettre dont je m’étais emparé -comme d’une pièce de conviction, au moment où elle traçait une épître au -major-général... - -Jamais je n’ai été aussi exact, depuis, à voler à un rendez-vous -d’amour, que je le fus à me trouver à l’heure que j’avais indiquée, pour -recueillir la confidence que devait me faire Juliette. - -Je remarquai à peine en la revoyant, sur sa physionomie, les traces de -l’émotion que lui avait causée la scène de la matinée; elle me parut -même tellement remise du trouble que je lui avais fait éprouver quelques -heures auparavant, qu’en y regardant de plus près j’aurais pu deviner -tout le parti qu’elle avait dû tirer de l’intervalle qui s’était écoulé -entre le moment de la surprise et celui de la confidence. Juliette avait -eu, bien évidemment, tout le temps nécessaire pour se préparer à me -tromper; et ce qu’il y avait encore de plus évident pour moi, c’est -qu’elle avait mis ce temps-là à profit, de la manière la plus admirable. -Cependant, malgré la défiance qu’avaient dû m’inspirer, sur sa -sincérité, l’affaire du chapeau et la scène plus récente de la lettre, -je me résignai à être abusé par elle, s’il le fallait encore... La -défiance pèse trop au cœur des jeunes gens, et l’illusion qui les charme -ne vaut-elle pas, au bout du compte, cent fois mieux pour eux que la -triste réalité, qui les désabuserait si impitoyablement sur les choses -de ce pauvre monde? - ---Eh bien! lui dis-je en me plaçant auprès d’elle, les aveux vont-ils -venir, maintenant que nous voilà seuls? - ---Les aveux?... C’est plus que cela; c’est une histoire que j’ai à vous -dire. - ---Ou à me faire, peut-être; et quelle histoire encore? - ---La mienne. - ---Ton histoire, à toi? Parbleu, je ne m’attendais guère, je te l’avoue, -à trouver une héroïne dans une petite fille de ton âge et de ton humeur! - ---Oui, riez bien, je vous le conseille, et moquez-vous tout à votre aise -de moi... Vous ne rirez peut-être plus quand je vous aurai appris qui je -suis! - ---Une princesse sans doute, ou tout au moins l’héritière de quelqu’une -de ces familles illustres qui pullulent en Bretagne? - ---Voilà bien comme vous êtes, vous autres beaux messieurs!... Vous vous -moquez des malheureux qui sont nés au-dessous de vous, et qui cependant -n’ont rien fait au ciel pour mériter leur sort. - ---Allons, enfant que tu es, te voilà encore tout en pleurs pour une -plaisanterie innocente. Songeons plutôt à bien employer le temps où nous -nous trouvons ensemble, sans avoir à redouter les importuns qui sont -venus nous déranger ce matin. Voyons, ne nous attendrissons plus à tous -propos et causons tranquillement. Que voulais-tu me dire? - ---Je voulais vous dire, d’abord... que je suis une pauvre fille... - ---Je ne le sais que de reste; mais ce n’est pas ta faute, et jamais, je -crois, nous n’avons pensé à t’en faire un crime: on ne se donne pas la -naissance... - ---Je suis née dans l’île d’Ouessant... - ---Tiens! et tu nous avais toujours dit que tu étais née à Douarnenez! - ---C’est que j’avais mes raisons pour vous cacher l’endroit où était ma -famille. - ---Et quelle était donc ta famille? - ---«Mon père était pêcheur... Un jour qu’il faisait bien mauvais temps, -et où il était allé à la mer, on n’entendit plus parler de lui ni de son -bateau. Plusieurs barques s’étaient perdues dans le coup de vent, et -tout le monde crut que mon père s’était noyé, comme les autres pêcheurs -qui n’étaient pas rentrés. - -»Ma mère était restée avec moi et un autre enfant en bas-âge. Nous -étions bien pauvres: le peu d’argent que mon père gagnait à la pêche -nous avait fait vivre jusque-là; mais, après notre malheur, ma mère, -malgré tout le mal qu’elle se donnait, avait bien de la peine à nous -avoir un peu de pain et à nous élever... - -»Au bout d’une année, cependant, on remarqua dans l’île que nous -commencions à n’être plus aussi misérables qu’auparavant. Ma mère quitta -la petite cabane où nous demeurions sur le bord de la mer, pour aller -dans une maison d’un fort loyer; et alors les autres femmes de pêcheurs -commencèrent à se dire entre elles: Comment vit Marie-Françoise? Elle ne -fait plus rien, elle qui était si pauvre il n’y a qu’un an, et voilà ses -petits enfans qui sont plus cossus que les nôtres, nous pourtant qui -avons des maris qui travaillent! Oh! il y a quelque chose là-dessous; et -il n’est pas possible que ce soit une honnête femme! - -»D’autres croyaient que ma mère avait trouvé un trésor qu’elle n’avait -pas déclaré à la justice. Plusieurs fois on était venu faire des visites -chez nous; mais, malgré la méchanceté du monde, jamais on n’avait pu -rien découvrir contre maman. - -»Le malheur voulut qu’au bout d’un certain temps elle devînt enceinte, -elle qui n’avait plus de mari! Oh! alors, il n’y eut plus moyen de -retenir la médisance... On entendait conter partout que c’était un homme -bien riche qui vivait avec Marie-Françoise et qui lui donnait beaucoup -d’argent pour payer sa maison et pour nous élever comme nous l’étions -mon frère et moi. Quand nous passions devant les maisons du village, les -autres petits enfans nous criaient que notre mère était une mauvaise -femme et qu’elle serait damnée; la nuit, tous les voisins veillaient -près de notre porte, pour voir entrer, à ce qu’ils disaient, le monsieur -qui venait soi-disant chez nous et qui faisait le déshonneur de l’île. -C’est pour le coup que ma mère pleurait! Je me rappelle encore, comme si -j’y étais, qu’un soir où les forts tiraient de grands coups de canon sur -des embarcations anglaises qui avaient voulu débarquer à Ouessant, maman -passa toute la nuit à prier le bon Dieu, et qu’elle nous fit mettre à -genoux à côté d’elle pour réciter aussi nos prières. Quand les -embarcations anglaises se trouvèrent hors de portée de canon et qu’on -eut fini de tirer dessus, elle promit même de brûler pendant un mois un -cierge aux pieds de la sainte vierge Marie. Je me souviens de son vœu -comme si c’était hier... - -»Une autre année se passa, et Marie-Françoise mit un second enfant au -monde.» - ---Quelle mystérieuse fécondité! Et quel était définitivement le père de -cette nombreuse et inconcevable lignée? - ---«Laissez-moi finir; vous le saurez tout à l’heure. Tout Ouessant jeta -les hauts cris, mais elle ne voulut pas quitter le pays, où pourtant -elle était si à plaindre: elle disait qu’elle aurait mieux aimé mourir. -Pour cette fois, il ne nous fut plus possible de sortir de chez nous, et -le chagrin de ma mère la mit bientôt à deux doigts de la mort. - -»Vous savez bien qu’il y a environ dix-huit mois que, pendant trois -jours, il y eut sur la côte une tempête comme on n’en avait jamais vu -encore. Plusieurs vaisseaux anglais qui croisaient devant l’île, ne -pouvant soutenir la force du vent de la mer, furent jetés au plein et -tout le monde périt. Une frégate vint s’échouer, toute démâtée, sur les -récifs d’Ouessant et tout près de notre maison. Une partie de l’équipage -se noya, et la lame était si grosse qu’on ne put pas porter secours aux -pauvres malheureux qui criaient: _Sauvez-nous! Sauvez-nous!_ Quelques -marins pourtant eurent le bonheur d’être poussés sur le sable, et, tout -blessés par la pointe des rochers, ils coururent dans le village -demander un peu de feu et de pain. Il y avait trois jours qu’ils -n’avaient ni dormi ni mangé. Les officiers et les soldats des forts les -laissèrent d’abord libres; mais le lendemain on les fit prisonniers, -pour les mener à Brest quand le temps serait apaisé. - -»Dans la nuit où la frégate anglaise était venue à la côte, j’avais vu -un homme tout mouillé entrer dans notre maison, et quoique maman fût au -lit, bien malade dans le moment, elle se leva pour donner un peu de -nourriture au pauvre marin, et puis elle le cacha dans un petit coin, en -défendant à mon frère et à moi de dire qu’il était venu quelqu’un chez -nous. Ce matelot anglais, avant de nous quitter, nous embrassa en -pleurant, et ma mère paraissait avoir bien du chagrin. Pour moi, je ne -savais pas encore pourquoi maman nous avait recommandé de ne rien dire; -mais elle nous fit entendre que c’était parce qu’elle voulait empêcher -les soldats de mettre la main sur ce malheureux prisonnier qui avait -l’air d’un bien bon homme. - -»En courant dans l’île avec mon frère, j’entendis des pêcheurs qui -disaient aux autres qu’on savait qu’il y avait à bord de la frégate -perdue, un homme d’Ouessant qui servait de pilote aux Anglais, et que ce -traître à son pays, c’est comme ça qu’ils l’appelaient, avait eu le -bonheur de se sauver, mais que bientôt on saurait le dénicher dans -l’endroit où il s’était fourré. - -»Nous allâmes rapporter à maman tout ce que nous venions d’entendre, et -elle se mit à pleurer comme jamais elle n’avait encore pleuré. - -»Bientôt, comme les pêcheurs l’avaient dit, tous les soldats du fort et -les gendarmes commencèrent à fouiller partout. La garde vint chez nous -avec le maire et des messieurs en habits galonnés. On commanda à ma mère -de faire sa déclaration et elle ne voulut rien dire... On nous demanda -aussi ce que nous avions vu, et mon frère et moi nous répondîmes que -nous n’avions rien vu... Enfin, voyez le malheur!... le dernier enfant -qu’avait eue maman, et qui savait à peine parler, montra avec sa petite -main la niche où le pauvre matelot anglais s’était caché... et aussitôt -deux gendarmes se jetèrent avec leurs sabres dégaînés dans le trou que -mon petit frère avait montré... Les gendarmes revinrent avec l’homme de -la frégate entre eux deux... ma mère tomba sans connaissance sur son -lit... C’était mon père qui venait d’être arrêté!» - ---Quoi! ce misérable que l’on avait cru noyé servait à bord de la -frégate ennemie! l’infâme! - ---Ah ne vous fâchez pas, je vous en prie, monsieur Édouard. Je savais -bien qu’en vous racontant ce malheur, je vous mettrais en colère contre -moi; mais ce n’est pas ma faute si mon père a eu le tort de s’engager au -service des Anglais. - ---Et qu’est-il devenu? de quelle manière a-t-on puni son crime? - ---De quelle manière? Vous ne vous rappelez donc pas ce pilote qui a été -fusillé il y a dix-huit mois, ici, à Brest, sur la place du château, -vingt-quatre heures après sa condamnation! - ---Kermaës! et c’est toi qui es la fille de ce traître?[2] - - [2] Voir la note 2, à la fin de l’ouvrage. - ---O mon Dieu! Est-ce qu’il dépendait de moi d’être la fille d’un autre! -moi qui croyais ma mère veuve depuis tant d’années! - ---Et par quel moyen avait-il réussi pendant si long-temps à vous -procurer de l’argent et à voir quelquefois ta mère; car c’était lui sans -doute qui jusque-là vous avait entretenus dans une certaine aisance et -qui était parvenu à s’introduire de loin en loin dans votre maison? - ---Quand il faisait beau temps, voyez-vous, d’après ce que j’ai entendu -dire depuis, il se rendait à terre dans un petit canot de sa frégate, et -lorsqu’il avait le bonheur de n’être pas aperçu des douaniers et des -gendarmes qui gardaient la côte, il venait voir ma mère et s’en -retournait ensuite à bord dans l’embarcation qui l’attendait, cachée -entre les rochers de l’île. - ---Et que devîntes-vous après l’exécution de ce... de ton père enfin? - ---«Cette aventure aurait dû, n’est-ce pas? rendre l’honneur à ma mère, -puisqu’elle venait de faire voir au monde que c’était une honnête femme -qui n’avait pas voulu perdre son mari, ni se séparer de lui... Mais au -contraire, depuis la mort de mon père, on ne voulut plus nous souffrir -dans l’île. En nous voyant, les pêcheurs et leurs femmes se mettaient à -crier: _Voilà les enfans de Marie-Françoise, la femme du pilote des -Anglais. Il faut les chasser, car ils porteront la malédiction sur le -pays!_ - -»Maman, qui avait dépensé pour nous tout l’argent que papa lui avait -donné de son vivant, ne se releva pas de sa maladie. Quand on vint lui -dire, par méchanceté, que son mari venait d’être fusillé à Brest, la -tête lui tourna. Nous n’avions plus un seul morceau de pain, et lorsque -nous allions demander l’aumône pour avoir quelque chose pour notre mère, -partout on nous chassait comme des enfans maudits de Dieu... - -«Le ciel eut enfin pitié de maman: elle trépassa; mais avant de mourir, -elle se mit à crier d’une voix creuse que j’entends encore souvent la -nuit: _O malheureux enfans, que vous êtes à plaindre! vous mourrez -misérables!... Oui, je vous le dis... vous mourrez misérables!..._ Et -pendant plus de deux heures maman en nous sentant pleurer mon frère et -moi, tout seuls entre ses bras, ne fit que crier jusqu’à sa mort: -_Malheureux enfans!... vous mourrez misérables!..._»--Tenez, monsieur -Édouard, rien qu’en vous parlant de maman, et de ce qu’elle disait en se -débattant sur son lit, il me semble encore voir sa bouche toute noire, -et ses yeux égarés; et l’entendre crier jusqu’au dernier souffle: _Vous -mourrez misérables!_ Oh! donnez-moi votre main, monsieur Édouard, j’ai -peur! ne vous en allez pas, car je ne veux pas rester seule ici. J’ai -trop peur encore! - -La terrible émotion qu’éprouvait Juliette en m’adressant précipitamment -ces paroles entrecoupées, l’expression de sa figure bouleversée et -l’accent de sa voix pénétrante, me glacèrent moi-même de terreur. Ses -mains convulsives tremblaient dans les miennes, et je sentis la fièvre -qui l’agitait passer dans tout mon corps avec l’effroi qu’elle venait de -me communiquer. Je craignis un moment de la voir tomber dans les spasmes -les plus violens; mais rappelant à moi toute la force qui m’était -nécessaire dans une épreuve aussi nouvelle pour mon cœur et pour mes -sens, je lui dis avec tout le sang-froid que je pus retrouver encore: - ---Eh bien! petite folle, vas-tu me jouer maintenant une scène de -tragédie? songe plutôt, crois-moi, à mieux employer le temps, et à -donner un coup de balai à ta chambre! - -Ces mots si vulgaires et si inattendus, en contrastant avec la situation -dans laquelle nous nous trouvions et en rappelant à mon héroïne les -devoirs de sa vie présente, produisirent sur elle tout l’effet que j’en -attendais. A peine les eus-je prononcés, qu’elle s’écria comme en -sortant d’un songe pénible: - ---Ah c’est vrai, j’avais oublié de balayer la chambre... Mais que vous -disais-je donc tout à l’heure? - ---Des enfantillages et de grandes phrases de roman. - ---Ah! j’en étais je crois à la mort de ma malheureuse mère... Non, je -vous avais déjà conté ce qu’elle nous avait dit en mourant, je crois... -«Les deux petits enfans qu’elle avait eus pendant l’absence de mon père, -ne tardèrent pas à mourir comme elle... Ils étaient si malheureux, les -pauvres innocens! nous manquions de tout, et tout le monde nous -abandonnait... Mon frère et moi, plus forts qu’eux, nous pûmes résister -un peu; mais comme personne ne prenait pitié de notre misère et de notre -infortune, et qu’on nous disait des injures quand nous demandions -l’aumône, nous nous en allâmes de l’île pour venir à Brest dans un -bateau où l’on ne consentit qu’avec peine à nous donner par charité une -petite place pour la traversée, qui n’est cependant que de cinq à six -lieues. Une fois rendus dans la ville de Brest, que nous n’avions jamais -vue, nous fûmes plus contens, parce qu’au moins on ne nous connaissait -pas, et que nous pouvions demander un peu de pain aux passans et à la -porte des maisons, sans être chassés de partout comme dans notre pays. -Mon frère, au bout d’un mois ou deux, trouva à s’embarquer pour mousse -sur un bâtiment qui partait, et qui doit revenir bientôt. Moi je restai -toute seule, et sans la charité de quelques personnes qui me donnaient -de temps en temps un peu de nourriture ou quelques sous, je serais morte -de faim il y a bien long-temps. Un soir, je n’avais pas mangé depuis -deux jours, je rencontrai deux messieurs qui se promenaient; il faisait -mauvais temps, je tremblais de froid et de besoin. Je me risquai à leur -demander quelque petite chose, car ils étaient jeunes, et les jeunes -messieurs avaient toujours été plus charitables pour moi que les autres: -c’étaient deux aspirans d’ailleurs, et j’avais, je ne sais pas pourquoi, -dans l’idée qu’ils auraient pitié de ma misère. L’un de ces deux -messieurs me regarda et parla à son camarade, et ils me dirent, après -s’être parlé, de les suivre dans leur maison. M. Mathias et M. Lapérelle -vous ont conté, vous le savez bien, comment peu à peu je me suis trouvée -sortie de mon malheureux état, et vous voyez bien, Dieu merci, que je ne -m’étais pas trompée le soir où j’ai eu le bonheur de les rencontrer, en -pensant que c’étaient de bons enfans!» A présent, vous me croirez si -vous voulez, monsieur Édouard, mais je ne donnerais pas mon sort pour -celui de la plus grande dame du monde. - ---Tout ce que tu viens de me conter là, Juliette, est sans doute fort -attendrissant, et l’adversité qui semble s’être attachée à tes premières -années, est bien faite pour inspirer le plus vif intérêt en ta faveur. -La petite histoire de ta vie m’a paru même empreinte d’une sincérité qui -à mes yeux honore ton cœur. Mais comment se fait-il que jusqu’ici tu -aies cru devoir cacher à tes bienfaiteurs le secret de ta naissance, le -nom de ton pays et celui de tes parens, et que tu m’aies choisi, moi, -par exemple, pour me rendre si tard le confident de ce mystère? - ---Vous ne savez donc pas combien ces messieurs détestent les Anglais et -ceux qu’ils appellent des traîtres à leur pays! Tous les jours de la -vie, je les entends jurer contre eux et se mettre en colère comme s’ils -voulaient les tuer jusqu’au dernier, et j’ai pensé que si j’avais été -leur dire que j’étais la fille du pilote _Kermaës_ ils m’auraient -chassée comme un enfant maudit! - ---Il est possible en effet que de ce côté-là tu n’aies pas eu tort. -Mais, encore une fois, par quel motif as-tu pensé que je serais pour toi -plus indulgent que mes camarades, après avoir reçu la confidence que tu -viens de me faire? - ---Mais il fallait bien tout vous dire, à vous, puisque c’est vous qui -avez mis la main sur la lettre que j’écrivais à M. le major-général! - ---Ah! c’est ma foi vrai! mais à propos de cela, dis-moi, puisque tu m’as -remis sur la voie que ton histoire m’avait fait un instant oublier, -dis-moi quel rapport il peut y avoir entre cette histoire et le -major-général à qui tu adressais une lettre au moment où je suis entré? - ---Un rapport tout simple, pardienne! j’écrivais au major-général pour -mon frère! - ---Et qu’avais-tu encore à lui demander pour ton frère? - ---Je voulais lui demander la grâce de ne pas le faire débarquer à son -arrivée, du bâtiment où il a eu la bonté de le placer. - ---Oui, au fait cela s’explique assez bien maintenant... Cependant il me -semble que tu aurais pu tout aussi bien t’adresser à l’un de nous pour -le charger de la démarche que tu te proposais de faire? - ---Oui, n’est-ce pas? j’aurais été parler à l’un de ces messieurs de mon -frère, pour qu’il me dît: Ah! tu as un frère! A bord de quel navire -est-il embarqué?... Comment se nomme-t-il?... D’où est-il?... Que -faisait ton père?... Il aurait autant valu tout avouer, et j’aurais été -obligée de mentir ou de raconter ce que je voulais cacher pour ne pas -mettre ces messieurs en colère. - ---Ces diables de femmes! elles vous ont toujours d’excellentes raisons -pour faire tout ce qu’elles font! Qui dirait qu’à cet âge et avec aussi -peu d’expérience, on pût avoir autant de prévoyance! Le diable m’emporte -si moi qui ai déjà vu le monde et qui ai vécu parmi des hommes faits, -j’eusse trouvé tout cela... Allons, mademoiselle! venez ici... venez -donner un baiser à votre confident... là, bien gentiment... mais surtout -soyez bien sage et soyez toujours fidèle, pour que l’on continue -toujours à vous aimer... A présent j’espère que te voilà tout-à-fait -remise de ta frayeur de tout à l’heure? - ---Oui, à présent je n’ai plus peur; tenez, voyez: je ne tremble plus -qu’un peu. - ---Mais sais-tu bien que j’ai cru un instant que tu allais devenir folle? - ---Ah! c’est plus fort que moi! toutes les fois que je pense à cela... - ---Eh bien! il ne faut plus penser à rien... C’est-à-dire si, il faut -penser à l’heure qu’il est... Peste! déjà cinq heures! comme le temps -s’est passé vite... je croyais qu’il était tout au plus... Mais je te -quitte, le dîner m’attend et les indiscrets vont arriver... Adieu, -Juliette, encore un baiser... un baiser d’amour. - ---Non, un baiser d’amitié: ce sera plus solide. - ---Voyez-vous encore, comme elle sait vous faire la distinction! En -vérité ces petites filles vous savent tout sans avoir jamais rien -appris... maudit instinct des femmes, qui leur donne cent fois plus -d’esprit, qu’à nous toute notre éducation! A ce soir, intéressante -orpheline! à ce soir!... - ---A ce soir, M. Édouard!... - -Et je partis, heureux du calme que je venais de faire renaître dans -l’esprit de la petite, et enchanté surtout de la confidence qu’elle -venait de déposer dans mon cœur à l’insu de mes autres amis! - -Pauvre heureux sot que j’étais! - - - - -III. - -CHANGEMENT DE SITUATION. - - -En revenant le soir à notre gîte commun, je m’imaginais retrouver -Juliette encore un peu émue des fortes impressions qu’elle avait -éprouvées le matin en ma présence, et qui m’avaient paru l’avoir si -profondément agitée. J’avoue même que l’idée de saisir, dans ses traits -et son attitude, les traces des émotions auxquelles elle m’avait semblée -livrée pendant quelques minutes, ne déplaisait pas trop à mon -imagination déjà avide de sensations délicates et raffinées. Chemin -faisant je me disais même à part moi, et avec un certain épicurisme de -jouissances intellectuelles: «La pauvre enfant! je vais lire, j’en suis -bien certain sur sa jolie petite physionomie, le secret de la mélancolie -qui a succédé à l’ébranlement qu’a si vivement éprouvé sa sensibilité! -Tous mes amis ignoreront la cause de la tristesse de Juliette, et moi -seul je jouirai en silence du mystère de sa pâleur, du désordre -inexplicable que les autres auront remarqué sans doute dans son esprit -encore préoccupé de la scène qui s’est passée entre nous deux. Car enfin -c’est à moi seul qu’elle a confié tout ce que jusqu’ici elle avait caché -si soigneusement! Mais aurait-on jamais pu deviner que cette petite -fille, sous les haillons d’où nous l’avons tirée, recélât une âme si -impressionnable! C’est qu’il y a aussi, dans l’histoire de sa vie, une -fatalité presque romanesque! Sa naissance, la mort tragique de son père, -l’agonie terrible de sa mère, et la manière dont elle a été recueillie -par nos deux camarades, tout enfin dans son étrange destinée me paraît -marqué au coin du sort qui fait les héroïnes!» - -La tête toute remplie de ces réflexions, j’arrivai à la porte de notre -maison. En montant les longs escaliers qui conduisaient à notre logis -aérien, je crus entendre nos joyeux amis causer à voix très-haute et -chanter une ronde. Il me sembla même, en prêtant attentivement l’oreille -à ce qu’ils faisaient, deviner qu’ils dansaient. Tiens, me dis-je, ils -sautent comme des fous! Il faut donc que Juliette se soit assez -parfaitement remise de son émotion de ce matin, pour qu’ils se livrent -ainsi à toute leur gaîté habituelle... Mais Dieu, me pardonne, je crois -que c’est Juliette elle-même qui chante la ronde aux sons de laquelle -ils ébranlent le plancher du grenier... - -J’entrai brusquement dans l’appartement, et c’était en effet notre -ménagère qui, à la tête de mes cinq collègues, faisait avec ses grâces -et sa bonne volonté ordinaires, les frais de ce bal improvisé à notre -cinquième étage. - ---Et quel motif, s’il vous plaît, demandai-je à la bruyante société, -peut vous porter ce soir à vous réjouir si fort? - ---Aucun, me répondirent mes sylphes légers. Mais comme nous n’avons pas -plus de raison pour être plus tristes aujourd’hui que les autres jours, -nous dansons comme des perdus avec notre gouvernante, qui est ce soir -d’une gaîté folle. Allons mets-toi dans le rond et chante comme nous! - - Ah! que les maris sont heureux! - Bientôt je le serai comme eux! - Ah! que les... - ---Non, merci, messieurs, je ne me sens pas maintenant d’humeur à faire -des folies. - ---Et pourquoi donc, notre ami? Explique-nous un peu comme quoi tu ferais -plutôt le philosophe que nous, ce soir? - ---Pourquoi!... Parce que ce matin il m’est arrivé quelque chose qui m’a -laissé dans l’âme une impression de tristesse dont je n’ai pu encore me -débarrasser... - ---Et à quelle occasion, une impression de tristesse? Écoutez bien, -messieurs; ceci paraît plus grave qu’on ne le pense peut-être. Voyons, -raconte-nous ton impression, mon ami, cela nous amusera. - ---Non, cela ne vous amusera pas, attendu que je ne vous raconterai rien. - ---Alors il ne fallait pas nous parler de ton impression de tristesse. - ---Si j’en ai parlé, c’est parce que vous m’avez questionné. Mais je ne -puis rien vous dire, au reste. Je craindrais d’ailleurs, en vous -entretenant de ce qui m’est resté de pénible dans l’esprit, d’altérer -l’excessive gaîté de mademoiselle Juliette. Continuez par conséquent à -danser, et laissez-moi tranquille. - -Juliette baissa les yeux, et prit un air pensif... Mais un des danseurs, -sans trop remarquer ce que je venais de dire et sans faire attention à -la contenance embarrassée de notre jeune personne, s’écria en tirant -l’orpheline par la main: Et laissons-le ce bourru puisqu’il n’est pas en -train de s’étourdir avec nous! - - Ah! que les maris sont heureux! - Bientôt je le serai comme eux! - -Et la ronde continua de plus belle. - -Quand enfin les danseurs eurent fini d’ébranler le plancher de notre -fragile appartement sous le poids de leurs pas retentissans, et que la -fatigue eut succédé à l’effervescence du bal, chacun éprouva le besoin -de se livrer au repos ou du moins à des plaisirs plus paisibles que ceux -qui jusque-là avaient occupé la société. - -L’un prit sa pipe et se mit à fumer avec la rêveuse gravité d’un -musulman. - -L’autre s’empara de l’unique jeu de cartes du logis, en demandant un -vis-à-vis pour jouer une bouteille de bière à l’écarté. - -Un troisième, relevant le tableau de mathématiques, déplacé quelques -minutes auparavant pour laisser l’espace libre aux sinuosités -capricieuses de la danse, se prit, nouvel Euclide, à chercher dans les -lignes d’une figure géométrique la démonstration d’une proposition qu’il -avait étudiée vainement depuis le matin. - -L’ami Mathias, toujours philosophe, toujours disert, s’était emparé de -la parole; et pendant que mes autres camarades se livraient aux -occupations ou aux distractions qu’ils avaient choisies selon leurs -goûts divers, lui s’était étalé dans l’unique fauteuil que nous -eussions, et du fond de cette espèce de siége présidental, notre ami -s’était pris à nous dire d’un ton d’inspiré: - ---Combien, mes chers camarades, nous devons nous féliciter d’avoir vécu -comme nous l’avons fait jusqu’ici dans la plus touchante intimité et la -plus inaltérable concorde! Nos autres collègues, pour s’étourdir sur le -vide de leur existence oisive, ou pour chercher des plaisirs que la -morale condamne, dépensent beaucoup d’argent ou font beaucoup de dettes, -sans réussir à chasser l’ennui ou à saisir une lueur de jouissance, -tandis que nous, retirés tranquillement dans ce modeste asile, protégé -par le mystère et embelli par l’amitié, nous rencontrons sans efforts un -bonheur qui ne coûte rien à personne, ni même à nous qui le savourons -avec tant de délices... Hein, que dis-tu, Édouard, de mes réflexions et -du bonheur économique que nous goûtons ici en famille? - ---Je dis que ton bonheur, qui ne coûte rien à personne, pourrait bien -n’être pas du goût de notre voisin du quatrième étage, dont vous avez -enfoncé le plafond, peut-être, en sautant comme vous venez de le faire. - ---Quoi! le voisin qui habite les appartemens de dessous? Eh bien! si -c’est un bon diable, il ne dira rien, et si c’est un mauvais garçon et -qu’il se plaigne, on lui donnera un coup d’épée. - ---Bon moyen d’empêcher les gens de se plaindre légitimement, et de faire -justice! - ---Sans doute que les coups d’épée sont un bon moyen, et le meilleur -moyen même d’arranger les choses à l’amiable entre gens d’honneur! Je ne -connais pas, moi, pour ma part, de législation plus équitable, plus -noble, plus conciliante en un mot, que celle qui repose sur le duel, -mais sur le duel bien compris, bien entendu et employé comme moyen -social. Devant ces tribunaux aux pieds desquels, par exemple, un -malotru, expert en mauvaise chicane et bien fourni d’argent, vient -attaquer un honnête homme inhabile à plaider et à court d’espèces, ne -voit-on pas la justice des juges se prononcer en faveur du manant qui a -tort, contre l’homme de cœur qui, selon les lois de l’honneur, a presque -toujours raison? Eh bien, je te le demande, est-ce là de l’équité, de la -raison même, ou tout au moins du simple bon sens? Non certes, et les -juges qui, en dépit de leur conscience et de leur instinct d’homme, -condamnent l’individu qu’ils estiment pour absoudre le malotru qu’ils -méprisent, font la critique la plus amère, la plus sanglante de la -fausseté des lois qu’ils croient qu’il est de leur devoir d’appliquer. -Au lieu que dans toutes les contestations qui se vident l’épée à la -main, en champ-clos et en présence de deux braves témoins, c’est le -courage, ou en mettant tout au pis, c’est le hasard qui décide de la -querelle; et jamais, devant ce tribunal-là du moins, on n’est appelé à -contempler le spectacle dégoûtant d’un homme de cœur terrassé par un -lâche truand, qui, pour défendre ce qu’il nomme son droit, a pu choisir -et payer un avocat bavard et outrageux. - ---Tout cela serait fort beau en faveur de la législation équitable du -duel, si comme tu parais le supposer, le courage seul ou le hasard même -prononçaient souverainement entre les parties adverses. Mais tu ne -comptes pour rien aussi, dans ces sortes de procès à coups d’épée, -l’adresse du lâche spadassin qui, sans danger pour sa vie, peut faire -pencher, contre un adversaire inexercé, la balance de cette justice de -sang dont le droit paraît être écrit, avant tout, sur le plastron des -maîtres d’escrime, avec la pointe d’un fleuret démoucheté. - ---Oui, il est vrai que l’adresse peut entrer pour quelque chose d’abusif -dans la législation souveraine des coups d’épée. Mais là du moins l’abus -est l’exception, et la généralité des bons effets du duel, la règle. Au -surplus, comme je l’ai déjà dit, si le voisin d’en bas n’est pas -content, je lui laisserai le choix des armes, et je commencerai par -l’assommer s’il fait l’insolent. Mais ce n’était pas de cela précisément -qu’il était question quand nous avons entamé la conversation... Où -diable donc en étais-je? - ---Aux douceurs de la tranquillité dont nous jouissons, quand nous -faisons ici un vacarme à faire monter la garde dans notre appartement. - ---Ah! c’est vrai, c’est là que j’en étais. Je reprends le fil de mon -discours et m’y revoici. Je disais donc que la vie en quelque sorte -collective que nous menons depuis quelques mois ici, me paraît exquise -et admirable. Exempte de nuages et de soucis, elle m’a semblé s’écouler -paisiblement comme un de ces beaux jours que l’on craint de voir finir -trop tôt. Et en effet, vois combien nos occupations sont douces et nos -jouissances innocentes! Les études mêmes, qui, pour chacun de nous, -auraient été arides et rebutantes sur les bancs d’un cours public de -mathématiques, sont devenues, au sein de l’amitié, des espèces de -récréations instructives. Aussi, que de progrès n’avons-nous pas faits -dans une science plus redoutable encore aux écoliers ordinaires par -l’ennui qu’elle leur inspire, que par les difficultés réelles qu’elle -leur oppose! Pour moi, j’avoue franchement ici, et avec toute l’humilité -qui convient à mon insuffisance, que partout ailleurs je n’aurais jamais -réussi probablement à me fourrer dans la tête les quatre volumes de -mathématiques que je puis maintenant me flatter de posséder sur le bout -du doigt... Mais c’est qu’aussi avec vous autres, messieurs, il est si -facile de se conformer au précepte du sage et de s’instruire en -s’amusant... Tiens, Édouard, remarque un peu, par exemple, en ce moment, -le tableau délicieux que nous formons sans nous en douter... Non, mais -c’est qu’il règne parmi nous, et au sein de ce désordre apparent, une -harmonie enchanteresse qui prête un charme presque indéfinissable à -toutes nos réunions de famille; et pour qui voudrait ou saurait rendre -cette scène pittoresque, il y aurait ce soir une peinture des plus -piquantes à faire passer de notre appartement sur la toile d’un -Rembrandt ou plutôt d’un Téniers. - ---Le sujet serait en effet des plus piquans à traiter, si toutefois -l’artiste pouvait entrevoir ses personnages à travers le nuage de fumée -qui nous suffoque. - ---Tu crois! mais certainement que le sujet serait piquant, et même -très-piquant. Vois notre ami Lapérelle jouant son cent de piquet à -cinquante centimes, avec autant de gravité que s’il s’agissait pour lui -de se faire sauter la cervelle à la suite d’une partie perdue! - ---Laisse-nous donc un peu tranquilles, babillard, avec tes réflexions -héroï-burlesques. - ---Ah! l’ex-président n’est pas ce soir de belle humeur. Puis dans ce -coin, et sans que cela paraisse à peine, notre collègue Eugène -retournant artistement sa cravate pour s’épargner des frais de -blanchissage et pour reparaître demain, avec un certain éclat de linge -blanc, au bal de la préfecture maritime. - ---Si tu voulais bien te mêler des affaires de ton intérieur et ne pas -tant t’occuper des miennes, tu me ferais plaisir, toi. - ---Autre bourrade! mais peu importe, continuons notre revue critique, et -ne laissons pas passer l’ardeur avec laquelle le studieux Adolphe -cherche à se former l’esprit et le cœur en lisant, nonchalamment couché -dans le hamac qu’il vient de suspendre au plancher, _les Liaisons -dangereuses_. - ---Pourquoi ne lirais-je pas _les Liaisons dangereuses_ tout aussi bien -qu’un autre livre? Crois-tu donc que les ouvrages qui peuvent prémunir -notre inexpérience contre les périls qu’offre la société, ne soient pas -aussi bons à consulter que ceux qui nous cachent la séduction du monde -sous l’apparence des illusions les plus trompeuses et les plus funestes? - ---Si je le crois! mais certes que je le crois! et très-fermement encore! -Preuve nouvelle que la lecture des _Liaisons dangereuses_ a profité à -notre homme, qui déjà, comme tu le vois, Édouard, me paraît atteint -d’une certaine dose de philosophie misanthropique. - -Et plus loin enfin, pour achever notre galerie de portraits, nous -arriverions à une jeune personne, type d’innocence, modèle de grâces, -qui, tricotant modestement une paire de bas qu’elle ne finira jamais, -savoure au milieu de ce camp, composé d’assez mauvais sujets, les -parfums de cinq brûlantes pipes de tabac... Oh! que le tableau qui -rendrait cette petite scène domestique serait délicieux, s’il pouvait -conserver à chacun des personnages sa physionomie, son attitude, et son -caractère original! Quelle singulière harmonie de couleur locale il -faudrait dans l’ensemble, et quels contrastes bizarres dans les détails! -car rien ne se ressemble moins que tous ces visages si disparates en -apparence et pourtant si bien faits les uns pour les autres; car enfin, -en nous voyant réunis ici comme nous le sommes, un étranger lirait au -premier coup d’œil l’accord parfait, la touchante concorde qui n’a cessé -de régner au sein de notre petite association... Mais ce qui m’enchante -le plus, mes bons amis, ce n’est pas la bonne intelligence qui depuis si -long-temps semble avoir présidé aux rapports qu’a établis entre nous -notre continuelle intimité. Ce que j’admire par-dessus tout, c’est -l’espèce de mystère impénétrable dont nous avons su entourer l’asile de -nos jouissances privées et de nos plaisirs casaniers. Jamais en effet -aurait-on pu penser que sept jeunes évaporés de notre façon fussent -parvenus à cacher sous l’aile discrète du sentiment, six à sept mois -d’une existence pour ainsi dire tout intellectuelle, toute platonique... - ---Joliment intellectuelle en effet! une existence de pipes de tabac, de -bouteilles de bière et de petits verres de Cognac! - ---Ah, ah, ah!... c’est bien répondu! se mirent à crier tous nos amis. Tu -as bien fait, Édouard, d’arrêter cet éternel phraseur au beau milieu de -son interminable panégyrique. - ---Je te reconnais bien là ce soir, Édouard, avec tes interruptions -chagrines et tes saillies moroses. Mais toute ta mauvaise humeur ne -m’empêchera pas de dire, et à notre louange infinie, que nous avons su -rendre notre humble et heureux domicile tellement impénétrable à force -de discrétion et de réserve, que jamais la curiosité ou la médisance n’a -osé encore en franchir le seuil; car je parierais bien que personne au -monde ne se doute du bonheur mystérieux et innocent dont nous jouissons -à l’heure qu’il est... - -Au moment même où notre éloquent ami achevait ces mots, nous crûmes -entendre sur le plancher criant du couloir qui conduisait à notre logis, -retentir des pas lourds et chancelans. - -Tous nous nous levâmes en nous demandant qui pouvait, à une heure aussi -avancée, vouloir nous rendre visite. Nous n’attendions personne, chacun -était présent au logis, et l’approche inaccoutumée d’un étranger nous -étonna et nous donna à réfléchir un peu, sans que nous pussions bien -nous rendre compte du motif pour lequel nous nous sentions un peu -déconcertés. - -Bientôt les pas, dont nous avions distingué le bruit, cessèrent de se -faire entendre. Mais une main qui nous parut très-ferme et très-assurée, -frappa trois coups à notre porte. - -Nous demandons tous à la fois: Qui est là? - -Une voix qu’il nous sembla reconnaître, mais encore assez vaguement, -nous répondit: C’est moi, messieurs. - ---Entrez! nous écriâmes-nous alors sans savoir à qui nous allions avoir -l’honneur de parler. - -La porte s’ouvre, un homme vêtu d’une grande redingote bleue paraît: -c’est le major-général de la marine! - ---Messieurs, nous dit-il d’un ton familier et en se baissant un peu pour -entrer le chapeau à la main dans notre salle de compagnie, ma brusque -visite à cette heure vous surprendra un peu, sans doute? - ---En effet, général, lui répondit Lapérelle avec quelque embarras, nous -ne nous attendions pas à l’honneur que vous voulez bien nous faire... - ---Je le crois bien; mais le motif de la démarche que j’ai cru devoir -tenter auprès de vous suffira, je l’espère bien, pour vous faire excuser -l’indiscrétion de ma visite nocturne. J’ai à vous parler d’une chose -sérieuse, mes bons amis; et pour me mettre tout-à-fait à l’aise avec -vous, je vous prierai d’abord de faire sortir, pour un petit instant -seulement, cette jeune personne. - ---Général, c’est une jeune orpheline que nous avons recueillie ici, et -qui depuis cette époque nous a tenu lieu de gouvernante. - ---Oui, oui, je sais tout cela, messieurs, et c’est précisément pour... - ---Quoi! on vous aurait déjà appris, mon général, que... - ---Que mademoiselle Juliette a été recueillie par vos soins et élevée au -milieu de vous! Mais pardieu, c’est l’histoire de toute la ville. En -attendant, faites-moi l’amitié de prier mademoiselle Juliette de nous -laisser un moment seuls... - ---Juliette, vous avez entendu?... - -Et la petite s’éloigna lentement sans oser proférer une seule parole, et -en jetant sur les acteurs de la scène qui allait se passer en son -absence, des regards où se peignaient à la fois la curiosité et la -crainte. - ---Écoutez, mes camarades. Comme vous j’ai été jeune; comme vous aussi -j’ai eu, dans l’âge de la dissipation et de l’entraînement, mes années -de folies et d’imprudences; et sans vouloir ici me faire meilleur que je -ne l’étais, pour me donner le droit frivole de vous sermonner comme un -pédant, je vous avouerai même que j’ai peut-être été, dans mon temps, -plus bambocheur à moi tout seul que vous ne pourriez l’être tous à la -fois. Mais je vous dirai aussi que, quelque emportement que j’aie pu -mettre dans ce que l’on appelait alors mes farces, je n’ai jamais eu à -me reprocher aucune de ces faiblesses dangereuses que l’on commence par -se cacher à soi-même, et qui finissent par nous dégrader insensiblement -aux yeux des autres... Je ne sais en ce moment si je m’explique comme je -voudrais pouvoir le faire sans vous blesser, tout en touchant un sujet -aussi délicat à aborder, mais il me semble que vous devez déjà avoir -compris où je veux en venir... Hein! n’y êtes-vous pas un peu, monsieur -Lapérelle? - ---Mais, mon général, je cherche à deviner, et je vous avouerai que je ne -comprends pas bien encore... - ---Non! vous ne me comprenez pas? Eh bien! je vais m’exprimer plus -clairement. Mon intention en venant vous voir sans cérémonie, et comme -un vieux camarade qui vous veut du bien, était de vous dire que, sans -vous en douter peut-être, vous teniez à l’égard de cette jeune personne -que je vous ai prié de faire sortir, une conduite que, dans l’intérêt de -votre réputation et de votre avenir, des chefs qui vous aiment ne -peuvent plus tolérer... - ---Général, nous pouvons tous vous assurer que l’hospitalité seule nous a -engagés jusqu’ici à retenir au milieu de nous la jeune fille que vous -venez d’y rencontrer. - ---Oui! et de quel prix ne lui avez-vous pas fait payer cette prétendue -hospitalité? Votre première intention a pu être bonne, car à votre âge -les premiers mouvemens du cœur sont presque toujours généreux. Mais à -votre âge aussi, on peut se perdre par ignorance de ce qui est coupable. -Il n’y a pas encore de vice dans votre fait, je veux bien le croire -encore. Mais qui vous dit que, bientôt, votre faiblesse ne vous conduira -pas à une corruption d’autant plus redoutable, que vous vous serez caché -le danger de votre conduite? Je ne suis pas rigoriste, et je sais -combien serait déplacée, avec des jeunes gens de votre profession, -l’austérité d’une morale inflexible. Ma tolérance va même si loin, que -si l’on était venu me rapporter que vous eussiez bouleversé une maison -publique, brisé des glaces, battu des filles de joie et la garde même, -comme il arrive assez souvent aux mauvais petits sujets de votre -connaissance, je vous aurais volontiers pardonné vos fredaines et réparé -de ma bourse, s’il l’avait fallu, le dommage que vous auriez fait dans -une nuit de folie et d’exaltation. Oui, messieurs, et ce que je dis là -est très-sérieux et ne doit nullement vous faire rire; j’aurais cent -fois mieux aimé vous savoir coupables des plus insignes désordres, que -menant tranquillement la vie dans laquelle vous croupissez depuis -quelques mois. C’est à un tel point que, dès que j’ai appris l’espèce -d’existence que vous vous étiez créée ici, je n’ai pas balancé à venir -vous arracher au péril que vous couriez sans vous en douter. Ma visite -n’a pas au fait d’autre but, et ce soir même il faudra mettre un -obstacle infranchissable entre l’abîme où vous vous plongiez, et les -passions qui vous entraînaient vers lui. - ---Et comment, général, voulez-vous que nous fassions? - -Comment, messieurs? C’est à moi que vous demandez cela? n’avez-vous pas -un état qui réclame impérieusement le sacrifice de tous vos instans, de -votre jeunesse et même de votre vie? La mer n’est-elle pas là pour -effacer jusqu’aux traces des folies que l’on serait en droit de vous -reprocher déjà, et n’est-ce pas sur l’Océan qu’est ouverte la carrière -que vous devez vous attacher à parcourir avec honneur et avec gloire? - ---Aller à la mer! Nous ne demanderions pas mieux, général. Mais les -places sur les navires en croisière ne sont accordées qu’aux protégés, -et nous... - ---Et n’êtes-vous pas ceux que je dois protéger avant tous les autres, -quand je vous vois exposés au danger de vous perdre, malheureux que vous -êtes! - ---Quoi! il se pourrait que vous eussiez songé à nous faire partir? - ---Sur les navires de la division qui doit appareiller demain matin; et -pour vous prouver que je pensais depuis long-temps à vous, voici vos -ordres d’embarquement, signés du préfet maritime et de moi. Oh! vous -pouvez voir! rien n’y manque: c’est que quand je me mêle de servir mes -amis, j’ai pour habitude de ne pas faire les choses à moitié, voyez -plutôt! - -Messieurs Lapérelle et Eugène B..., tenez, voilà votre ordre -d’embarquement pour la frégate _la Foudre_. - -Messieurs Mathias et Édouard, le même ordre pour le vaisseau -_l’Indomptable_. - ---Et quant à vous trois, messieurs, vous irez, si vous le voulez bien, à -bord du _Majestueux_. - ---Oh! combien, général, nous vous devons de reconnaissance pour -l’extrême bonté que vous avez eue... - ---Eh! folles têtes, ne faut-il pas avoir de la prévoyance pour vous et -prendre en commisération l’heureuse imprudence de vos belles années? -Mais entendons-nous bien avant de nous quitter, mes petits messieurs: -vous avez vos ordres d’embarquement bien en règle, n’est-ce pas? - ---Oh! parfaitement en règle, général; rien n’y manque, ainsi que vous le -disiez tout à l’heure. - ---Demain, par conséquent, vous serez tous à bord avant six heures? - ---A cinq heures, général, chacun sera rendu à son poste nouveau. - ---J’y compte, mes amis, et avec d’autant plus de confiance, que ce -poste-là sera celui de l’honneur. C’est une belle croisière que vous -allez faire... Ah! mais, à propos, j’oubliais une chose importante, et -la plus importante même après vos ordres d’embarquement. - ---Et laquelle? - ---Pardieu! laquelle! le paiement du traitement qui vous est dû. C’est un -article essentiel que je n’aurais pas dû omettre, et que j’ai cependant -oublié. Mais comme je puis en votre absence faire ordonnancer le solde -de votre arriéré, et que nous sommes gens de revue, je vais vous faire, -sur votre bonne mine, les avances du traitement qui vous est -indispensable pour entrer en campagne. Combien de mois vous faut-il? - ---Il nous est dû trois mois, général; mais, avec deux mois, nous -pourrons fournir à la gamelle du bord la quotité exigible pour chacun de -nous. - ---Trois mois à trente francs pour chacun, cela doit faire six cent -trente francs, à moins que je ne me trompe, car je ne suis pas un -mathématicien de votre force, messieurs. Tenez, voilà trente-deux -napoléons, et rendez-moi le reste. - ---Pour le moment, nous serions assez embarrassés de vous rendre entre -nous tous l’excédant du compte, et par une assez bonne raison. Mais on -peut trouver de la monnaie dans la maison. - ---Ah! que je me reconnais bien là! pas le sou entre sept! Ah! c’était là -aussi mon bon temps! Mais qu’à cela ne tienne; au retour, vous me -rendrez de la monnaie avec les espèces que vous aurez conquises sur -l’ennemi. - ---Nous vous le promettons, général. Les premières prises seront pour -vous, et nous jurons que le premier coup de sabre que nous frapperons, -sera donné à votre intention. - ---C’est bien, fort bien, mes jeunes camarades! Que le ciel vous conduise -en vous maintenant dans ces bonnes dispositions! Adieu! Je ne vous -souhaite pas bon voyage, car cela, disent les vieux marins, porte -malheur, et je ne désire rien tant que votre prospérité... Mais ne vous -dérangez pas, je vous en prie; donnez-moi seulement un bout de -chandelle, si vous en avez un dont vous puissiez disposer en ma faveur; -je le laisserai au bas de l’escalier. C’était ainsi que dans mon temps -encore on se faisait soi-même la conduite. - ---Non, non; tous, général, nous voulons et nous devons vous accompagner -jusqu’à notre porte. C’est bien la moindre des choses que nous puissions -faire pour reconnaître la bonté que vous avez eue de venir nous rendre -visite si haut. - ---Et c’est justement là ce que je ne souffrirai pas. En faisant ainsi -des cérémonies avec moi, vous me feriez croire que je ne suis pas venu -vous voir comme un ami; et, pour peu que vous reconnaissiez encore mon -autorité, je vous ordonne, s’il est nécessaire, de ne pas vous déranger -et de me prêter un bout de chandelle. - ---Puisque vous l’ordonnez, général, et que nous n’avons rien à vous -refuser, nous resterons en place, et voici un chandelier. - ---A revoir donc, mes amis, à revoir! - ---Adieu, général, adieu! nous avons tous l’honneur de vous saluer et de -vous remercier du fond du cœur. - - - - -IV. - -DISSOLUTION DE SOCIÉTÉ. LES ADIEUX D’ASPIRANS. - - -Nous nous regardions tous sans trouver à nous dire un mot, après le -départ du major-général[3], tant nous étions encore étonnés du but et du -résultat de sa visite, lorsque nous vîmes arriver à nous la pauvre -Juliette fondant en larmes et sanglotant de manière à nous briser l’âme. -Elle venait d’entendre tout, et la semonce de notre vieux mentor, et la -résolution que nous avions prise de partir le lendemain matin sur la -division qui allait mettre sous voiles. Dans toute autre circonstance, -chacun de nous n’aurait certainement pas manqué de blâmer l’indiscrétion -de notre gouvernante; mais, au moment de la quitter peut-être pour -toujours, nous sentîmes qu’il y aurait eu de la cruauté à lui reprocher -la curiosité qui l’avait portée à écouter notre entretien avec le vieux -major. Et puis la douleur de cette pauvre enfant paraissait si sincère -et si naturelle, qu’il nous aurait fallu une force que nous n’avions -certainement pas, pour la gronder comme il nous arrivait quelquefois. -Mathias fut le premier qui osât ou qui sût lui adresser la parole dans -cette pénible conjoncture. - - [3] Voir la note troisième, à la fin de l’ouvrage. - ---Eh bien! Juliette, ma pauvre fille, lui dit-il, tu sais tout? Tes -larmes nous apprennent que tu n’ignores pas que demain matin il faudra -nous séparer? - ---Oui, sans doute, que je sais tout... C’est ce vieux général qui a fait -mon malheur... Ah! ah! ah!... Oui, c’est même lui qui est venu vous dire -que j’étais une fille corrompue, et que je vous perdrais... Je l’ai bien -entendu, allez... Et vous autres, vous ne lui avez rien répondu... - ---Il n’a pas dit, ma bonne amie, que tu fusses une fille corrompue, et -tu as très-mal entendu ou très-mal compris. Il nous a seulement parlé de -la corruption qui pourrait résulter d’une intimité innocente dans ses -motifs, mais dangereuse dans ses effets. Du moins, c’est ainsi que je -crois avoir saisi les paroles du général. N’est-ce pas, messieurs? - ---Oui, sans doute; il n’a pas dit que Juliette fût une fille corrompue. - ---Corrompue ou non, ça m’est égal; et, puisque je me trouvais bien avec -vous, cela ne regardait que moi... Et, à présent, je ne vais plus savoir -que devenir... Mais mon parti est déjà pris... j’irai me jeter à l’eau. - ---Non, non, repris-je à mon tour avec autant de calme qu’il me fût -possible d’en mettre dans ma harangue, tu n’iras pas te jeter à l’eau, -et c’est à nous d’assurer ton avenir... Messieurs, m’écriai-je, en -m’adressant à mes amis, qui déjà m’avaient compris, nous sommes riches -maintenant de trois mois de traitement, n’est-ce pas? Est-ce que deux -mois ne nous suffiraient pas pour payer notre bien-venue à la table des -navires sur lesquels nous venons d’être embarqués? - ---Si certainement! répondirent unanimement mes camarades. Donnons un -mois de traitement à Juliette pour lui assurer une existence honorable -et digne de nous, pendant notre absence. - ---Oui, ajouta avec plus d’énergie que tous les autres notre ami Mathias, -donnons-lui un mois de traitement pour qu’elle puisse vivre -convenablement et nous rester fidèle. - ---C’est cela; voici d’abord la part de Mathias et la mienne, soixante -francs! - -Tous les autres imitèrent mon acte de générosité, et je présentai à -l’orpheline les deux cent dix francs provenant de notre collecte -spontanée. Notre modeste et inconsolable ménagère refusa d’abord cette -offrande de l’amitié, avec une résolution qui paraissait ne nous laisser -que peu d’espoir de la lui faire accepter. Mais à force de prières, -d’instances et de caresses, nous parvînmes enfin à vaincre ses scrupules -et sa résistance. Dieu, que l’expression de sa reconnaissance et de ses -regrets nous sembla alors touchante! La pauvre petite ne nous avait -jamais encore paru aussi belle de sensibilité et de candeur. Elle nous -inondait de ses pleurs en nous pressant tour à tour dans ses bras avec -une sorte de tendresse muette et convulsive. Peu ne s’en fallut que -chacun de nous ne trouvât des larmes pour répondre à sa douleur, et des -soupirs pour répondre à ses sanglots. - -Lapérelle seul entre nous tous, puisant dans son stoïcisme assez de -sang-froid pour prévenir une explosion d’attendrissement, qu’il aurait -cru indigne de la dignité de notre position, nous rappela à des -sentimens plus virils en nous disant: - ---Messieurs, je crois devoir vous faire observer que nous n’avons pas de -temps à perdre, pour peu que nous voulions faire nos préparatifs de -départ et nous amuser un peu. - ---Nos préparatifs de départ! lui répondit Mathias; chacun de nous porte -sur lui philosophiquement, je crois, tout ce qu’il a au monde. Ainsi -notre malle, par conséquent, sera bientôt faite. Le loyer du logis est -payé. Quant aux petites dettes criardes que nous laissons après nous, -elles ne nous importuneront plus, puisque nous allons mettre l’Océan -entre nous et nos _Anglais_[4], en sorte que tout, selon moi, est à peu -près fait... Mais tu nous as parlé de nous amuser un peu, et c’est ce à -quoi nous devons sérieusement songer... Comment nous amuserons-nous? -Maintenant voilà la question importante; et toi, Lapérelle, tu vas nous -donner tes idées là-dessus. - - [4] Les créanciers. - ---Volontiers; voici mon plan: vous allez le concevoir à l’instant même. -Que chacun de nous consente à sacrifier cinq francs seulement sur les -deux mois de traitement qui nous restent, et avec cette somme Juliette -nous improvisera un petit festin, un bon souper d’adieux. - ---Cinq francs, ce n’est pas assez. Chacun de nous mettra dix francs s’il -le faut. - ---Oui, mettons chacun dix francs. Ce n’est pas trop pour nous étourdir -sur le coup inattendu qui vient de nous frapper, et pour noyer notre -chagrin dans des flots de bon punch au rhum, avec de jolis zestes de -citron, car tous nous aimons le goût stimulant du citron, n’est-ce pas -vrai, les enfans? - ---C’est cela, mes amis, du punch comme s’il en pleuvait, du Champagne -même avec son écume enivrante, car nous avons tous besoin d’endormir -notre douleur. - ---Tiens, Lapérelle, voilà vingt francs, tu me rendras le reste. - ---Ajoutes-y les miens. - ---Et les miens aussi, et que cela dure jusqu’au moment de notre -séparation! - ---C’est fort bien, messieurs, dit Lapérelle quand il eut nos soixante et -dix francs dans la main. Maintenant, Juliette, ma bonne petite Juliette, -essuie tes larmes, et va nous chercher un jambon, un pâté si tu peux en -trouver un, quelques poulets froids, du fromage, trois bouteilles de -rhum, deux fois autant de bouteilles d’eau-de-vie, et six ou sept bonnes -fioles de Champagne... Ah! tu n’oublieras pas de nous acheter aussi -trois livres de sucre. - ---Oui, M. Lapérelle, mais attendez que je prenne un panier pour mettre -tout cela... Vous m’avez dit un jambon, un pâté, du rhum, du Champagne -et de l’eau-de-vie, n’est-ce pas? - ---Oui, va vite, ma tendre amie, et fais surtout pour le mieux; mais fais -vite. - ---Voilà que j’y cours... Mais si vous saviez combien j’ai de chagrin en -pensant que demain vous allez tous partir, et que je vais rester seule, -toute seule ici... Ah! ah, mon Dieu, que j’en veux à ce vilain -général!... Du jambon, un pâté, quatre bouteilles de rhum... - -La reine du logis partit avec son panier sous le bras et sa douleur -profonde dans le cœur. - ---Savez-vous bien, messieurs, nous dit Lapérelle dès qu’elle fut sortie, -que le Major-général a eu raison? - ---Sans doute, lui répondis-je. Mais il aurait bien dû nous donner nos -ordres d’embarquement sur la division en partance, quelques jours au -moins avant l’appareillage, pour nous laisser le temps de respirer. - ---Non, reprit Mathias; je trouve pour ma part qu’il a agi prudemment en -nous forçant à nous éloigner d’ici sans nous laisser le temps de la -réflexion! Le général est un brave homme, qui a vécu et qui aime les -jeunes gens. Il a parfaitement compris tout le danger qui pourrait -résulter pour notre avenir, de la conduite que nous tenions; et, quelque -agréable que fût pour nous la vie de famille à laquelle nous nous étions -habitués, il n’en est pas moins vrai qu’elle était trop irrégulière pour -qu’elle pût continuer, et pour que lui, notre chef et notre ami, pût la -tolérer. - ---C’est juste, ajouta Lapérelle. Ce vieux général est un homme d’esprit -et d’excellentes mœurs. Il nous a parlé le langage d’un patriarche. -Juliette nous avait trop affriandés, messieurs, ou plutôt vous avait -trop affriandés vous autres, à cette existence molle et sédentaire qui -ne pouvait plus convenir à des jeunes gens comme nous. - ---Oh! dis donc, toi, ne fais-donc pas tant, s’il te plaît, le -philosophe. Il a été un temps où tu en tenais pour elle tout autant et -peut-être plus que nous tous! - ---Moi, messieurs, jamais! J’ai été, j’en conviens, comme chacun de vous, -son amant en titre à mon tour; mais c’était plutôt pour me conformer au -réglement que nous avions établi, que pour céder à l’entraînement d’une -passion qui, Dieu merci, me possède moins que je ne la possède. Mais -jamais, je vous jure... - ---Allons, allons, notre président, ce n’est plus le moment de dissimuler -les faiblesses passées. Avoue que tu en tenais, et très-vigoureusement, -pour ton propre compte, et que même tu nous as donné plusieurs fois des -preuves non équivoques de la jalousie que t’inspirait la préférence que -la petite avait pour quelques-uns de nous. - ---Moi, messieurs, de la jalousie? Vous me connaissez mal. - ---Oui, toi, et une fameuse jalousie encore! - ---Allons, je le veux bien, puisque vous le voulez tous et que cela -paraît vous faire plaisir... Mais je vous jure, la main sur la -conscience, que je consens que le diable m’emporte si jamais... - -Ici Juliette rentra, chargée des provisions qu’elle avait réussi à -récolter à la hâte, dans le voisinage. - -En un instant, un feu aussi grand que le permettait l’exiguïté de notre -cheminée fut allumé; la table se trouva dressée et couverte des objets -précieux que nous nous empressâmes de retirer du panier et des mains de -notre ménagère. Notre gaîté naturelle, qui pendant quelque temps -paraissait nous avoir abandonnés, nous revint à tous, à la vue des -apprêts du festin, auxquels chacun s’efforçait de contribuer. Mille bons -mots ne tardèrent pas à s’échapper de nos bouches animées par le goût -exquis du Champagne mousseux. On mangea à peu près tout, d’abord, pour -arriver plus tôt au vaste punch que nous nous proposions de faire -flamber pour couronner le banquet. Juliette seule paraissait ne se -livrer qu’à moitié à la joie que nous cherchions à lui faire partager, -et ce ne fut qu’après l’avoir déterminée à essayer avec nous quelques -verres d’Aï que nous parvînmes à suspendre, jusqu’à l’heure de la -séparation, le cours des pleurs qu’elle versait en pensant à ce moment -fatal. Ce fut alors qu’en voyant notre gouvernante s’abandonner au -milieu de nous à quelques élans de folle ivresse, nous parvînmes à jeter -sur notre repas d’adieu une de ces teintes de fumeuse orgie, si douces -pour des yeux accoutumés comme les nôtres au spectacle délirant des -grosses fredaines. - ---Brûlons tout ce qu’il y a ici, s’écria l’un, à l’exception de la -maison et de Juliette! - ---Oui, brûlons tout, mettons tout en cendres, en commençant par ce -tableau de mathématiques, qui nous rappelle le mal que nous avons eu à -nous fourrer quatre volumes de Bezout dans la tête. - ---C’est cela! au feu ce coquin de tableau. - ---Approuvé à l’unanimité! au feu le tableau et tous nos livres d’études! -Il faut que demain il ne reste plus rien dans le logis qui puisse -rappeler douloureusement, à cette pauvre Juliette, le souvenir de ses -chers aspirans. - ---Au feu aussi _les Aventures du chevalier de Faublas_! - ---Non, messieurs, non; moi, je m’oppose à cet holocauste, par égard pour -Juliette. N’oublions pas que c’est dans cet ouvrage que notre élève a -commencé son éducation. - ---Il a raison; épargnons _Faublas_, en faveur de Juliette; mais brisons, -brûlons ou saccageons tout le reste. - ---Pein, pan, vlin, vlan; tiens, voilà le cas que je fais de nos chaises -et de nos tabourets. A propos, mes amis, si, pendant que nous sommes en -train d’anéantir les monumens de notre séjour ici, nous jetions ces lits -et ces matelas au feu? - ---Non pas, dites donc vous autres! nous pourrions mettre le feu à la -cassine, et brûler là des objets qui ne nous appartiennent pas. - ---Et voyez le grand mal, quand nous rôtirions nos voisins et notre -propriétaire! est-ce que nous ne partons pas demain? - ---Ah! dites donc, si vous vous décidez à mettre le feu à la maison, -prévenez-nous-en d’avance, car j’ai l’intention de sauver Juliette des -flammes, comme ce citoyen espagnol qui brûla, vous le savez bien, sa -turne, pour avoir le plaisir d’enlever sa maîtresse au beau milieu de -l’incendie. - ---Non; si l’on met le feu, c’est moi qui sauverai Juliette. - ---Non, ce sera moi. - ---Non, c’est moi qui veux la sauver, cette chère enfant; mais, en -attendant, buvons vite notre punch, pour casser ensuite les bols et la -table. - ---Buvons! oui, buvons tout, mes amis!... Juliette, ma fille, viens -m’embrasser encore une fois... Embrasse-moi là; mais aussi tendrement -que tu le pourras... - ---Juliette, embrasse-moi aussi, ma bonne et tendre amie! - ---Mais, messieurs, je vous embrasserai tous, tant que vous voudrez; mais -j’ai une prière à vous faire, et vous ne me refuserez pas ce que je vais -vous demander. - ---Voyons, parle, âme de ma vie. Tu sais bien qu’aujourd’hui nous sommes -trop faibles pour avoir quelque chose à te refuser. Que demandes-tu, -belle odalisque? - ---Que par amitié pour moi, vous ne brûliez pas la maison. - ---Messieurs, vous venez d’entendre la réclamation de notre suppliante -amie? Etes-vous d’avis d’y faire droit, et de ne pas incendier la case, -par égard pour elle? - ---Oui, oui! Suspendons l’exécution. Du punch, du punch! Plus on en boit, -et plus on en a soif! - ---O mes amis! Un instant, il me vient une idée lumineuse. Avant que nous -ayons entamé notre dernier bol, il faut que Juliette coupe une mèche de -ses beaux cheveux blonds, et qu’après avoir brûlé cette dépouille -précieuse à la flamme de cette liqueur ardente, nous avalions avec le -punch la cendre des cheveux de cette chère petite. - ---Bien trouvé! C’est vrai, et moi qui n’y avais pas pensé! Voyons, -Juliette, vite une mèche de tes cheveux. J’ai déjà soif de boire, avec -amour, quelque chose de toi. - ---Mais où faut-il que je vous coupe de mes cheveux? - ---Là, tiens, à l’endroit où je viens de te donner un baiser. Détache la -plus longue et la plus belle de celles de ces tresses onduleuses dont tu -pourras disposer en notre faveur. - ---La voilà, messieurs; voyez la belle espèce de cheveux! C’est moi qui -vais l’offrir à l’ardeur de la flamme dévorante. Remarquez le sublime -effet que ces belles boucles blondes font au-dessus de ces flammes -légères et bleues qui vont les consumer pour toujours! - ---Oui, mais pour passer dans notre sein, là, sur notre cœur! - ---Allons, verse-nous toi-même ce punch cinéraire, ma fille! Nous venons -de faire là un sacrifice à la manière des anciens; car nous autres nous -serons toujours pour toi aussi les _anciens_, n’est-ce pas? - ---Je bois à toi, Juliette, à ton bon cœur! - ---Moi aussi, je bois à elle, à sa sensibilité! - ---Moi, à son attachement pour le corps des aspirans de marine! - ---Moi, à sa reconnaissance et à la douceur inaltérable de son caractère! - ---Moi, à sa prospérité future! - ---Moi, à sa gentillesse et à ses grâces naturelles! - ---Et moi, au bonheur de la revoir bientôt! - ---Messieurs, messieurs, embrassons-la tous à la fois, en un seul baiser -général; pressons tous ensemble cette chère amie dans nos bras -fraternels! - ---Oh! messieurs, combien je suis touchée de votre attachement pour -moi!... mais ne m’étouffez pas, je vous en prie... - ---Elle a raison, ne l’étouffons pas... Elle a bien assez de son émotion, -la pauvre petite, pour la suffoquer! Maintenant, mes chers amis, -savez-vous ce qu’il nous reste à faire? Il nous reste à danser sur ces -débris de chaises, de tableaux, de tables et de vaisselle. Dansons donc -tous en rond, Juliette au milieu. Il faut que le jour nous surprenne -tous, fumant encore du punch que nous avons bu, et narguant le chagrin -qui n’a jamais franchi le seuil de cet asile qu’il va nous falloir -bientôt abandonner. - ---Oui, oui, chantons, dansons, crions, sautons jusqu’au jour; et si -personne ne peut dormir dans le quartier avec le tintamarre que nous -allons faire, demain tout le monde dira au moins: Les aspirans de marine -ont fait un bruit d’enfer pour passer du sein de la bamboche sur le sein -de l’Océan. - ---Bravo, bravo! En avant la contredanse et les rondes. En avant! - -Le jour vint, et nous surprit dansant comme des perdus et ébranlant la -maison au bruit de nos infernales chansons et sous la cadence de nos pas -alourdis... L’heure du départ se fit bientôt entendre. La scène changea -alors... Chacun de nous rétablit autant qu’il put le désordre de sa -toilette, sauta sur son épée et sur son chapeau. Il fallut se séparer de -Juliette qui se mit à sangloter dans nos bras comme si elle eût perdu -tout au monde en nous perdant. Que de baisers, de tendres caresses, lui -furent prodigués dans les quelques minutes qui précédèrent notre -séparation! Vingt fois chacun de nous franchit le seuil fatal de notre -porte, pour rentrer encore et dire un dernier adieu à notre amie -inconsolable. Force fut enfin de prendre une résolution énergique et de -se déterminer à fuir... Lapérelle nous donna le premier l’exemple du -courage dans ce moment cruel et décisif... Il tendit la main à la main -presque inanimée de Juliette... et il sortit. Nous imitâmes tous sa -résolution, et nous laissâmes, presque évanouie, notre malheureuse -orpheline inondée de ses larmes, couverte de nos baisers, et pouvant à -peine nous dire de l’œil et du geste un dernier, un tendre, un -douloureux adieu. - -J’allai, moi, en sortant de notre ancien gîte, prendre congé de ma -famille. Les canots des nouveaux navires sur lesquels nous allions faire -voile nous attendaient le long des quais du port. A l’heure dite, tous -nous nous trouvâmes prêts à nous rendre à bord de la division qui, déjà, -avait fait entendre au loin le lugubre coup de canon de partance. - -Là encore il fallut nous arracher des bras de nos amis. Mais entre nous -l’affaire fut bientôt faite... On s’embrassa, on se serra la main en se -promettant du plaisir au retour de la croisière, et les canots de nos -vaisseaux nous enlevèrent à nos plus chères affections, aux liens si -doux que nous avions formés pour si peu de temps, hélas!... - -Nos yeux, en se portant avec distraction sur le sillage rapide de nos -embarcations, se tournèrent tristement vers les navires à bord desquels -nous devions aller à la gloire... C’était là qu’était tout notre avenir: -le passé fut emporté avec la brise, dans le premier nuage qui vint -rouler sur nos têtes. - -Malheureux! Nous venions de laisser bien loin derrière nous, avec la -trace des canots qui nous emportaient, nos plus belles et nos plus -folles années!... - -Un sillage d’embarcation, que les vents en se jouant, allaient effacer -pour toujours sur l’onde, et le souvenir de tant de bonheur perdu pour -jamais, ah! c’était, hélas! la même chose![5] - - [5] Voir la note 4. - - - - -V. - -UN VAISSEAU DE LIGNE. - - -D’autres, bien avant moi, vous ont dit, mieux que je ne pourrais le -faire, ce que c’est qu’un vaisseau de ligne, cette vaste machine de -guerre, à la fois si mobile et si lourde, si élégante et si formidable; -cette forteresse ailée qui vole avec la rapidité d’une flèche, sur -l’élément le plus indomptable, pour aller promener ses foudres d’un bout -du monde à l’autre; qui porte et nourrit pendant une année, dans ses -flancs hérissés de canons, la multitude de matelots qui lui donnent la -vie, et qui lui empruntent sa puissance pour régner sur les mers et -soumettre les flots rebelles, à la volonté et aux caprices de l’homme. -Un vaisseau considéré dans son ensemble et son but matériel, est -peut-être le signe le plus frappant auquel on puisse reconnaître le -perfectionnement de la civilisation. Rien de plus beau, de plus noble, -et de plus complet, n’est sorti, au bout de plusieurs siècles d’études -et d’efforts, de la main des arts. C’est le chef-d’œuvre du génie, de -l’audace et du temps. - -Mais en admirant l’extérieur et les détails même de cette miraculeuse -conception, on se ferait difficilement une idée des longs efforts qu’il -a fallu pour régler intérieurement la discipline et l’ordre qui donnent, -pour ainsi dire, le mouvement et l’existence à un appareil aussi vaste -et aussi compliqué. C’est au moral surtout, s’il est possible de -s’exprimer ainsi, qu’un vaisseau de guerre mérite d’être étudié. Quelle -constance dans les habitudes en quelque sorte contre naturelles, sous le -joug desquelles on a fait plier le caractère rebelle de tous ces marins! -Quelle sévère hiérarchie dans ce service si bien réglé, tendu si -constamment, comme un ressort inusable, vers le même but! Et quel but -encore! - -Des hommes que l’on renfermerait pour quelques années seulement dans une -prison pareille à un vaisseau de ligne, et sous l’empire d’une -discipline semblable à la discipline maritime, se révolteraient, à coup -sûr, contre une aussi insupportable réclusion, et un joug encore plus -intolérable que cette réclusion même. Comment se fait-il donc que tant -d’individus réunis dans un aussi petit espace, sous la verge de fer du -service, non seulement se laissent conduire avec docilité, mais qu’ils -volent encore avec zèle partout où la voix de leurs chefs les appelle, -en exigeant quelquefois d’eux le sacrifice de leur existence? Quelle -magie emploie-t-on pour étouffer leurs plaintes et pour enflammer leurs -cœurs? Une magie toute simple, un moyen irrésistible dont le secret est -contenu dans un seul mot. On a dit à cette multitude d’hommes: La patrie -a besoin de vous; l’honneur est là; marchons ensemble où est l’honneur! -Et cette multitude d’hommes s’est résignée à devenir esclave du devoir -le plus pénible et le plus difficile, ilote du sentiment le plus -puissant sur le cœur des hommes assemblés en société: L’HONNEUR! - -Le personnel d’un vaisseau de guerre se compose de différentes parties -fort distinctes entre elles, et qui, toutes, concourent au service -nécessaire à la manœuvre et à la conservation du navire. - -Ces différentes parties sont: - -_L’état-major_, c’est-à-dire la réunion des officiers, depuis le -commandant jusqu’au dernier aspirant. - -_La maistrance._ C’est la réunion de tous les maîtres du bord, -maître-d’équipage, maître-canonnier, capitaine d’armes, chef de -timonerie, maître-voilier, maître-charpentier, maître-calfat, et enfin -le maître-coq, le chef de la cuisine du bord. - -Chacun de ces maîtres a, sous ses ordres, un second-maître au moins, et -plusieurs contre-maîtres chargés de surveiller les détails de la -spécialité qui leur est confiée. - -Ce que l’on nomme l’_équipage_ du navire, par opposition à -l’_état-major_, se divise en diverses classes affectées aux différentes -branches du service général. - -La classe des _gabiers_ se présente d’abord comme la plus remarquable -dans la démocratie navale. - -Les _gabiers_ sont la fleur des matelots. C’est à eux que sont attribués -la visite et l’entretien du gréement. Leur poste le plus ordinaire est -dans les hunes, sur les barres de perroquet ou de cacatois: leur -spécialité enfin est en l’air, au haut de la mâture, sur le bout des -vergues, le long de la ralingue des voiles. Lorsque, dans les momens du -plus grand danger, soit au sein d’une tourmente, ou dans le feu d’un -combat, il faut qu’un homme se dévoue pour exécuter un ordre périlleux -duquel peut dépendre le salut d’un mât, ou même la simple conservation -d’un hunier ou d’une basse-voile, soyez sûr que cet homme intrépide sera -un _gabier_, ou autrement dit un des _voltigeurs_ du bord, car c’est là -le nom que les autres matelots donnent à ces gens d’élite de leur -classe. C’est de cette pépinière si précieuse et si lente à croître et à -se former, que sont tirés les quartiers-maîtres qui, à leur tour, -deviennent contre-maîtres, et ensuite maîtres d’équipage. Tout ce qui, à -bord, possède le grade qui répond à celui de sous-officier dans l’armée -de terre, est désigné sous le nom générique d’_officiers mariniers_. - -Après les gabiers, viennent les _canonniers_ ou chefs de pièce. Ce sont -eux qui manœuvrent, chargent, et dirigent les canons de la batterie et -des gaillards pendant le combat. Chaque chef de pièce a, sous son -commandement immédiat, un certain nombre d’hommes attachés au service du -canon qu’il fait charger, qu’il pointe, et dont il envoie le boulet à -l’ennemi. - -Les _canonniers_, eu égard à l’importance et à la gravité de leurs -fonctions à bord, forment, au milieu de l’équipage, un corps qui se -distingue presque toujours par l’austérité que les habitudes de la -profession ont dû apporter dans toutes les manières des hommes de choix -qui l’exercent. Si les gabiers sont des _voltigeurs_, dans le langage -figuré des marins, les canonniers pourraient être appelés les -_réfléchisseurs_ ou les penseurs du bord. A son attitude sévère et -méditative seule, on pourrait reconnaître un chef de pièce, de tous les -autres individus du vaisseau, quand bien même aucun signe particulier ne -le distinguerait extérieurement des marins avec lesquels il vit. - -Les _timoniers_ forment encore une classe à part. Ils hantent, pour le -besoin du service auquel ils sont affectés, le gaillard d’arrière et la -dunette, parties réservées, comme on le sait, aux officiers, aspirans et -chirurgiens du navire. Aux timoniers, appartient l’honneur de gouverner -le bâtiment, et de lui faire suivre la route indiquée par l’officier de -quart. Ce sont eux qui sont chargés de faire les signaux au moyen de la -série de pavillons dont la surveillance et l’entretien leur sont -particulièrement affectés. La manœuvre du mât de l’arrière leur est -dévolue comme une des prérogatives attachées au domaine sur lequel on -leur permet de s’établir. C’est par l’intermédiaire des timoniers ou des -pilotins, que les officiers communiquent entre eux dans la pratique -ordinaire du service. C’est un timonier qui réveille les officiers et -les aspirans qui, à leur tour, doivent monter au quart. C’est lui qui -leur porte de la lumière quand ils en demandent et qui, lorsque -l’officier de service ne peut quitter son poste, dans les circonstances -fortuites, va informer le commandant ou le capitaine de frégate de ce -qui vient de se passer de nouveau sur le pont pendant l’absence d’un de -ces chefs. - -Ces relations fréquentes entre les officiers et les timoniers, cette -cohabitation du gaillard d’arrière, qui rapproche sans cesse les -subalternes de leurs supérieurs, inspirent souvent aux timoniers des -velléités de bon ton, qu’il ne leur est pas toujours donné de manifester -impunément. Pour peu qu’un timonier se hasarde à copier les manières -d’un officier, dans ses rapports assez rares avec les autres hommes de -l’équipage, Dieu sait les plaisanteries qu’attire, sur le matelot -fashionable, son talent d’imitation quelque modeste qu’il soit! - -«Gare devant! disent les matelots à leurs camarades. Place à _la -macaque_ du lieutenant qui fait encore de ses farces!» Les timoniers -forment à bord la petite aristocratie de l’équipage, ou la bonne -bourgeoisie qui veut se donner des airs de noblesse; et, sous ce -rapport, l’on peut dire que les classes démocratiques épargnent assez -peu cette autre espèce de petite noblesse. - -_Les soldats_ de la garnison, quoique affectés à un tout autre genre de -fonctions que les timoniers, ne partagent que trop souvent avec ceux-ci -les effets de la petite jalousie qu’excite dans la partie populaire de -l’équipage, la prétention de vouloir se distinguer du gros des matelots. -Les soldats ne sont pour les marins, que ce que ceux-ci appellent des -_pousse-cailloux_; et les matelots, pour les _pousse-cailloux_, ne sont -autre chose que des _gouins_, ou quelquefois même, qu’on nous passe le -terme, des _C*** goudronnés_: c’est l’épithète qui répond par opposition -à celle des _C*** blancs_, assez généralement lancée aux militaires par -les goguenards du gaillard d’avant. - -Les militaires embarqués sur les vaisseaux de guerre montent la garde à -bord comme dans une citadelle. On les aposte chaque jour à midi, avec -les cérémonies d’usage, et après la parade, dans tous les lieux où la -surveillance d’une sentinelle est jugée nécessaire; à la porte du -commandant, à la porte de la grande chambre, à celle de la sainte-barbe, -à l’entrée de la cuisine, etc. - -Pendant le combat, la garnison, rangée sur les passavans, est chargée de -faire la fusillade. Dans les exécutions disciplinaires du bord, elle -sert, par sa présence, à maintenir l’ordre et à donner de la solennité à -l’application des arrêts de la justice martiale. - -En parcourant, comme nous venons de le faire, l’échelle hiérarchique des -grades et des classes du personnel des vaisseaux de guerre, nous voici -arrivés à parler d’une classe fort intéressante, et, pour l’ordinaire, -assez peu considérée à bord. Cette classe est celle des _cambusiers_ et -des _coqs_ composant tout l’attirail humain chargé du soin de distribuer -les vivres et de faire la cuisine de cette petite république flottante, -qu’on nomme _un équipage_. - -Le _commis aux vivres_, ou autrement dit le maître-commis placé sous les -ordres directs de l’_agent-comptable_, que l’on nomme hyperboliquement -_le commissaire_ du vaisseau, est le chef suprême des _cambusiers_; les -cambusiers, ou, pour nous exprimer proverbialement, les _rogneurs de -portions_, distribuent, sous les yeux d’une commission temporaire, les -rations de pain, de vin et de viande, à l’homme ou au mousse délégué par -chaque _plat_, pour recevoir la pitance dévolue aux sept commensaux qui -forment _ce plat_. - -Les cambusiers habitent la cambuse, partie obscure de la cale du -vaisseau, destinée à contenir les victuailles du bord. C’est dans ce -magasin sous-marin que s’exercent, au dire des matelots, tous les actes -iniques au moyen desquels les pauvres cambusiers, quelque probes qu’ils -soient, passent pour augmenter leurs rations aux dépens de celles de -l’équipage. - -Les cambusiers comme _les caliers_, ou les distributeurs d’eau, ne -voient qu’accidentellement le jour, et seulement lorsque les besoins du -service les appellent de l’antre où ils sont renfermés, sur le pont où -leur présence est quelquefois remarquée comme celle de gens qui -paraissent usurper un privilége, en venant respirer le grand air. - -L’état de réclusion dans lequel vivent les matelots de la cale, semble -donner à leur physionomie et à leurs habitudes, une empreinte -d’étrangeté dont la superstition des anciens marins a souvent, dit-on, -tiré parti. Autrefois, à ce qu’on m’a assuré, les _caliers_ étaient -presque des personnages cabalistiques, tirant les cartes aux matelots -crédules, et prédisant, par don de science divinatoire, le beau ou le -mauvais temps, du fond de leur trou d’où à peine ils pouvaient, par -l’ouverture du grand panneau, entrevoir l’azur du ciel roulant sur leur -tête au balancement du navire. - -Mais, dans notre siècle de lumières, la cale n’a pu même servir de -refuge à la barbarie. Les caliers ont cessé d’être les Bohémiens de ce -vieux et antique peuple de matelots, autrefois si dévôt à la -Sainte-Vierge et à Notre-Dame-de-Bon-Secours. Les caliers eux-mêmes ne -croient plus, et ils se contentent tout simplement aujourd’hui de jouer -aux dames ou à la drogue, quand un rayon de jour perce les ténèbres au -milieu desquelles ils vivent, sans trop s’occuper de ce qui se passe -au-dessus d’eux à bord du navire. - -Le _maître-coq_[6], ce grand-prêtre des cérémonies culinaires du -vaisseau, est assisté, dans ses importantes fonctions, par plusieurs -aides, matelots-coqs et marmitons. Le temple de ce pontife de la -mauvaise chère, est situé sur l’avant de la batterie haute, entre un -treillage en bois, et l’étroite issue qui de la cuisine conduit à la -poulaine, la partie à coup sûr la moins noble du navire. Les autels de -ce grand sacrificateur alimentaire sont un large fourneau sur lequel on -hisse chaque jour, à la force du palan, l’immense chaudière disposée à -recevoir une barrique et demie d’eau qui, grâce aux trois ou quatre -cents livres de viande qu’on y laisse tomber, compose, en quelques -heures d’ébullition, un vaste potage au milieu duquel pourraient nager -aisément un ou deux hommes. - - [6] Le mot français _coq_ n’est qu’une corruption du mot anglais - _cook_ (cuisinier), qui lui-même n’est probablement qu’une déviation - du substantif latin _cocus_. - -La propreté n’est pas toujours une chose très-facile à observer dans -l’exercice d’un ministère aussi pénible que celui que remplissent les -coqs à bord d’un vaisseau. Les gens de l’équipage, quoique peu exigeans -en général sur la délicatesse des procédés culinaires employés dans la -préparation des alimens, ne laissent pas quelquefois que d’élever des -plaintes très-sévères sur la négligence des chefs ou des aides de -cuisine. - -C’est l’officier de quart qui reçoit ordinairement les réclamations de -ce genre; et la rigueur d’une punition exemplaire suit, presque -toujours, la preuve des fautes imputées _à la coquerie_. - -Lorsque l’aide-coq, chargé du service de la journée, juge que la soupe a -suffisamment bouilli et que le potage collectif peut être offert à -l’appétit de ses nombreux convives, il s’adresse au mousse de l’officier -de quart pour obtenir de lui le couvert dont se sert son maître. - -Muni de ce couvert, la serviette sur le bras et un bol à la main, -l’aide-coq présente à l’officier de quart l’échantillon du bouillon qui -doit être servi à l’équipage. L’officier savoure le précieux breuvage en -faisant, à celui qui l’a confectionné, les observations que lui suggère -cette dégustation officielle, ou en lui adressant les reproches qu’a -mérités sa maladresse ou sa négligence. Si le potage est jugé -présentable, l’ordre de sonner la cloche pour faire _manger le monde_ -est donné au maître d’équipage. Si la soupe préparée ne satisfait que -médiocrement le goût quelquefois fort capricieux du chef de quart, -l’aide-coq se trouve vertement réprimandé, ou souvent même rudement -puni, et alors Dieu sait les grosses plaisanteries ou les impitoyables -récriminations que les matelots font pleuvoir sur lui! - -La fatalité qui semble déterminer la vocation de certaines malheureuses -gens, peut seule expliquer la résignation avec laquelle il est des -hommes qui se font _coqs_ à bord des navires. Certes, il ne faut rien -moins qu’une influence irrésistible, pour se vouer à une profession qui -impose à ses initiés l’obligation de vivre dans cette atmosphère de -fumée qui remplit l’espace étroit et sale qu’on nomme la _cuisine_ d’un -vaisseau. Mieux vaudrait cent fois être condamné à ne pas vivre du tout. -Cependant, malgré le mépris qu’inspire presque toujours le service -rebutant des coqs, et malgré les souffrances et les fatigues que ce -triste métier fait souffrir aux malheureux qui l’exercent, on trouve, -presque toujours plus qu’on n’en veut, des humains ambitieux de -parcourir une carrière qui commence par le grade de marmiton de navire, -et qui finit, pour le petit nombre d’élus, par le grade de _maître-coq_. - -Après cette nomenclature bigarrée de grades, de postes et de fonctions -diverses dont nous venons de donner une idée, arrive, dans l’ordre -hiérarchique des classes du bord, le peuple si vif, si varié et si -remuant des matelots, novices et mousses. C’est au centre de cette masse -mobile et forte, ardente et soumise, qu’un seul coup d’œil du chef -enflamme, qu’un seul coup de sifflet du maître-d’équipage suffit pour -appeler au combat, qu’il faut étudier les habitudes, les mœurs, les -caprices et les passions de l’homme de mer. Voyez tous ces groupes de -matelots épars dans les batteries, se promenant sur les passavans, -couchés nonchalamment entre les canons, ou se livrant avec une ardeur -d’enfant à tous ces jeux qui amuseraient à peine de jeunes écoliers; un -mot, un seul mot jeté au milieu d’eux, en sera assez pour faire de cette -multitude en désordre, une troupe de guerriers obéissante et calme. -Essayez ce mot magique dans la bouche du commandant. Que ce commandant -crie à son équipage: _Branle-bas général de combat!_ et en un clin d’œil -vous verrez tous ces groupes oisifs et tumultueux se ranger en ordre et -en silence, le long de ces canons devenus mobiles, voltiger sur ces -vergues suspendues, orienter comme par enchantement ces voiles immenses, -et attendre, avec le sang-froid héroïque du courage qui sait obéir, le -signal du combat et le moment d’aller à la mort. - -Ce qui m’a toujours le plus frappé dans les prodiges d’ordre et -d’activité que la discipline navale est parvenue à opérer à bord, c’est -la promptitude et la précision de certaines manœuvres dans les -circonstances les plus périlleuses et les plus imprévues. - -Souvent j’ai vu, au sein des nuits les plus douces, un vaisseau cheminer -nonchalamment avec la moitié de son équipage sur le pont, et l’autre -moitié de ses hommes endormis dans leurs hamacs et bercés mollement par -le roulis indolent du navire: l’officier de quart se promenait sur le -gaillard, causant de folies avec un des aspirans de service: les -matelots oisifs, livrés de leur côté au charme de leur gais entretiens, -attendaient, sans souci, sans prévoyance, le terme de leur longue -veille; leurs voix, confusément mêlées, interrompaient à peine le calme -qui régnait sur les flots, dans les airs, et qui semblait s’étendre du -point où se trouvait le bâtiment, jusqu’aux bornes de l’immense horizon -au milieu duquel il voguait. Tout à coup un des hommes placés en -surveillance aux deux bossoirs, crie: _Navire devant nous!_ L’officier -s’arrête: il porte, avec la vivacité de l’éclair, son œil inquiet dans -la direction qu’on lui indique. Un ordre subit est donné, et en quelques -secondes le commandant est réveillé, l’état-major est debout. _Le -branle-bas général de combat_ vient d’être ordonné: quatre cents hamacs -portés par les matelots qu’ils contenaient, sont logés, en un clin -d’œil, dans les bastingages: des fanaux éclairent les batteries, une -minute auparavant si obscures et si silencieuses: la soute aux poudres -est ouverte: les pièces sont démarrées et détapées: chacun enfin se -trouve placé à son poste, tout prêt à exécuter le commandement qui va se -faire. Le combat peut alors commencer: les gens de la manœuvre sont à la -manœuvre, les gens de la batterie à la batterie; eux qui à peine -viennent de se réveiller, se trouvent disposés à faire feu sur l’ennemi -ou à sauter à l’abordage; et cette multitude armée a mis moins de temps -à se ranger à son poste, qu’il n’en faut au citadin le plus alerte pour -chausser seulement ses pantoufles. C’est tout un vaisseau de guerre -cependant qui vient de passer du repos le plus parfait, à l’état -d’hostilité le plus redoutable et le plus actif, et ce miracle de -célérité a été fait en trois ou quatre minutes! - -Voilà ce qu’on est parvenu à obtenir de la discipline maritime et des -facultés de l’homme de mer. Un pareil résultat ne vous semble-t-il pas -dépasser toutes les possibilités humaines? - -En rade, les matelots vivent à bord de leur navire comme dans une petite -cité. Le commerce, le jeu et l’industrie, les arts même quelquefois -reçoivent une sorte de culte dans cette espèce d’association dont les -femmes sont presque toujours exclues. Dans les batteries, les marchands -de fromage, de saucisson et de tabac, élèvent de mobiles échoppes. Des -jeux de dames appellent, entre deux canons de 36, les méditations des -têtes spéculatives. Plus loin, des maîtres d’armes et de bâton, ou de -gracieux professeurs de danse, font retentir, sous les pieds un peu -lourds de leurs élèves, le tillac qui sert de théâtre à ces nobles -exercices, en attendant qu’il devienne l’arène des jeux sanglans de la -guerre. Dans les parties les plus tranquilles du vaisseau, les érudits -du gaillard d’avant donnent gravement des leçons de lecture ou -d’écriture, aux jeunes gens qui aspirent à se mettre la science en tête, -et un peu d’orthographe _au bout des quatre doigts et le pouce_, comme -ils disent. C’est dans cette espèce de _pays latin_ du vaisseau, que -sortent, de la plume banale des écrivains matelots, ces lettres d’amour, -ces tendres déclarations de sentiment, qui, bien qu’elles comptent déjà -plusieurs siècles de date, paraissent avoir conservé, dans le style de -leurs auteurs, leur forme antique et leur grâce primitive. - -Un amant qui, comme la _Nérine_ de l’_Irato_, sait aimer et ne sait pas -écrire, achète d’abord au marchand de tabac de la batterie de 18, une -feuille de papier à lettres, timbrée à l’un de ses angles supérieurs -d’une pensée coloriée, ou de deux cœurs enflammés. Il s’arrange, -moyennant l’offre de son quart de vin ou l’abandon de sa prochaine -ration d’eau-de-vie, avec un des écrivains élégiaques du bord, pour que -celui-ci consente à revêtir des charmes de son style, la tendre -déclaration ou l’amoureux aveu qu’il s’agit de faire à la servante d’un -cabaret fameux, ou à la cuisinière d’une maison cossue. - -L’amant s’explique, le secrétaire écrit: - - «Mademoiselle, - - »Je mets la main à la plume pour vous écrire ces trois lignes, et pour - m’informer de l’état de votre santé. Quant à la mienne elle est fort - bonne, et je souhaite que la présente vous trouve de même. - - »J’ai celui de vous saluer et d’être, si j’en étais capable, à votre - égard, votre très humble et très obéissant. - - _Un tel._ - - _P. S._ «J’oubliais de vous dire que celle-ci n’est que pour vous - demander pour le moment actuel, à vous réitérer deux paroles en - particulier; en le faisant, vous obligerez celui qui a, comme - ci-dessus, la chose d’être très-parfaitement. - - »Signé ledit, comme plus haut.» - -_Les mousses._ C’est la classe qui, à bord, a toujours joui du privilége -d’inspirer le plus d’intérêt, et presque toujours même le plus de -commisération aux personnes qui ne sont pas familiarisées avec le genre -de vie que mènent les équipages des vaisseaux de guerre. - -Les faiseurs de sensibilité littéraire ont, depuis peu de temps, -tellement outré le tableau des mauvais traitemens que la prétendue -brutalité des marins faisait subir à ces enfans adoptifs du bord, -qu’aujourd’hui il serait sans doute fort difficile de faire revenir la -plupart des lecteurs, étrangers à la marine, d’une erreur que la -légèreté de quelques écrivains n’a que trop bien réussi à graver dans -beaucoup d’esprits, plus disposés à s’apitoyer sur le sort des jeunes -mousses, qu’à examiner la vérité des faits qu’on livrait à leur avidité -d’émotions. - -Une réflexion assez simple cependant aurait suffi, ce me semble, pour -prouver l’exagération des contes au moyen desquels on est parvenu à -faire croire que le plus doux délassement que pût se procurer un -capitaine, un officier, ou un matelot, consistait à faire fouetter, sans -nul motif plausible, un pauvre petit mousse bien soumis et bien docile. - -Croit-on, par exemple, que si les marins se conduisaient aussi -inhumainement qu’on le dit à l’égard de leurs mousses, on trouvât -beaucoup d’enfans qui voulussent se résigner à subir, pendant trois ou -quatre ans, les tortures que les capitaines passent pour leur infliger, -avant que ces petits martyrs puissent devenir novices ou matelots? Quel -est le bambin de dix à douze ans qui n’aimerait pas mieux, s’il en était -ainsi, se faire enfermer pour vol dans une maison de réclusion, que de -continuer un état dans lequel il n’aurait à recueillir que des tapes et -des coups de martinet? Non, ce qui prouve le mieux, par un seul fait et -par un seul chiffre, l’invraisemblance des contes que l’on a inventés -pour dramatiser la position des mousses à bord des navires, c’est le -nombre considérable d’enfans qui se présentent sans cesse aux bureaux -des classes, pour obtenir la faveur d’être embarqués en qualité de -mousses; c’est surtout le grand nombre de ces jeunes gens qui, après -avoir embrassé la carrière de marin à l’âge de dix ou douze ans, ont -continué à la suivre malgré les épreuves toujours pénibles auxquelles -l’on est assujetti, comme dans tous les états, aux débuts de cette -profession si rude entre toutes les professions. - -Les mousses sont, en quelque sorte, les femmes de ménage de la vie -maritime. C’est un mousse qui va chercher à la cambuse ou à la cuisine -la ration du _plat_ auquel il est attaché. C’est lui qui nettoie les -cuillers, le bidon et la gamelle des sept à huit matelots qu’il doit -servir. C’est un mousse qui remplit auprès de chaque officier les -fonctions de domestique; et, quelque rebutant que soit quelquefois le -service qu’on exige de ces jeunes marins, c’est par ce pénible noviciat -qu’il faut passer dans la marine pour devenir novice, matelot, officier, -général, et aussi amiral de France. Les Jean-Bart, les Duquesne, les -Duperré et les Willaumetz, n’ont pas eu d’autres commencemens. - -Les mousses, outre l’utilité de leurs fonctions dans les choses -ordinaires de l’existence du bord, jouent, dans les circonstances graves -qui grandissent les hommes avec le péril, un rôle qui les place -momentanément au-dessus de leur position habituelle. C’est un mousse -qui, pendant le combat, va chercher à la Sainte-Barbe la charge du canon -auquel il est attaché. C’est le mousse de chaque pièce qui, en revenant -avec son gargoussier rempli de poudre, crie: _Gargousse de 36! Gargousse -de 18!_ et qui, seul avec les officiers du bord, a le privilége de faire -entendre sa voix dans ces momens solennels où tout le monde se tait à -bord, pour n’écouter que l’ordre et le commandement imposant et bref des -chefs de service. Et lorsqu’après un engagement meurtrier, on compte les -morts qui gisent sur les bordages ensanglantés du pont ou des batteries, -on retrouve, parmi les cadavres, les corps de ces jeunes enfans dont -l’ordre impérieux du service maritime a fait des hommes pour l’heure du -combat! C’est alors que les mousses peuvent dire avec cet orgueil qui -les place quelquefois au-dessus de leur âge et de leurs humbles -fonctions: «Nous aussi nous avons payé de notre sang la dette que le -vaisseau vient d’acquitter envers la patrie!» - -Plusieurs mousses, pendant la guerre de l’empire, ont obtenu la croix -d’honneur pour des actions d’éclat dont les plus intrépides marins se -seraient honorés. L’un de ces enfans, une heure après avoir reçu le -fouet à bord d’une frégate, monta le premier à l’abordage à bord d’une -frégate anglaise. Aussi, les matelots français, témoins de cet acte -prodigieux, disaient-ils de l’héroïque mousse, qu’il avait gagné la -croix, les culottes à la main. - -Dans l’esquisse rapide que je viens de tracer, j’ai donné, je crois, une -idée assez complète des élémens qui composent le personnel d’un bâtiment -de guerre, pour qu’à présent je puisse parler même aux personnes les -plus étrangères à la marine, d’une circonstance où le vaisseau de ligne -sur lequel je me trouvais embarqué, figura glorieusement. - - - - -VI. - -LES DEUX VAISSEAUX.--COMBAT.--EXPLOSION EN MER. - - -Ce fut, comme je l’ai déjà dit, sur _l’Indomptable_[7], qu’en quittant -Juliette et son doux refuge, Mathias et moi nous allâmes nous jeter, par -ordre du major-général, afin de faire une croisière. - - [7] Ce nom, que plusieurs vaisseaux français ont porté, et non sans - gloire, n’est ici que supposé. - -Nos camarades de _l’Indomptable_, en nous voyant arriver au milieu d’eux -pour partager leurs provisions, leur service et les périls qu’ils -allaient courir, ne s’expliquèrent pas bien d’abord le motif qui avait -pu engager le major-général à nous faire faire à l’improviste la petite -campagne du vaisseau. Mais, après avoir raconté à nos collègues -l’incident auquel nous devions l’avantage de nous trouver au milieu -d’eux, ils comprirent à merveille l’intention du vieux général et la -promptitude avec laquelle nous avions exécuté l’ordre qu’il nous avait -donné. - ---C’est une croisière _morale_, nous dirent-ils, qu’on a voulu vous -faire faire pour vous arracher à une dangereuse oisiveté, une espèce de -_campagne disciplinaire_. Oui, nous connaissons ce moyen-là. Tant mieux, -ma foi! plus nous serons de bons enfans ici, et moins mal ira la barque. -Car il ne faut pas se dissimuler que nous avons affaire à un commandant -et à des officiers un peu drôlement taillés pour la gloire et la -navigation, allez! Dans quelque temps, vous nous en direz des nouvelles. - -_L’Indomptable_ appareilla bientôt avec les autres bâtimens que nous -devions commander, et qui devaient rester sous nos ordres, pendant -l’excursion maritime que nous nous proposions de faire. La brise était -ronde et la mer assez belle. En quelques heures, nous perdîmes la terre -de vue, et la nuit vint nous envelopper de ses voiles favorables comme -pour nous donner la facilité d’échapper, sans être vus, à la vigilance -de l’escadre anglaise qui bloquait le port d’où nous sortions. - -Quand l’aurore de notre premier jour de mer se montra à l’horizon et -nous laissa voir l’immensité de la route que nous avions parcourue -pendant la nuit, nous nous mîmes à chercher, autour de nous, les -bâtimens en compagnie desquels nous avions appareillé la veille. Mais, à -notre grande surprise, tous avaient disparu, malgré les ordres qu’ils -avaient reçus de se tenir toujours à vue de nous, leur commandant et -leur guide. Chacun des capitaines de la division avait apparemment jugé -à propos de s’affranchir, en faisant fausse route, de l’obéissance à -laquelle il aurait fallu s’assujettir en naviguant de conserve avec -_l’Indomptable_. - -C’était ainsi, que sous l’empire la discipline régnait dans cette armée -navale pour laquelle la France fit tant et de si grands sacrifices. -Chaque commandant en faisait à sa tête, et l’on sait les admirables -effets que produisirent cette triste suffisance et cet amour funeste -d’une indépendance militaire si peu faite pour des officiers aussi -incapables que quelques-uns de ceux que nous avions le malheur de -posséder alors! - -Notre commandant, en se voyant si tôt abandonné par les bâtimens sur -lesquels il avait dû compter pour établir sa croisière, se plaignit un -peu de cette conduite intolérable, mais sans trop s’emporter en -apparence contre un acte d’insubordination qu’intérieurement cependant -il condamnait probablement de toutes ses forces. - -Notre capitaine de frégate, plus emporté et plus brouillon, criait tant -qu’il pouvait que s’il avait l’honneur de commander _l’Indomptable_, il -ferait fusiller au retour les capitaines qui s’étaient rendus aussi -_visuellement_ coupables du _dédit de réveillon_ à main armée contre -l’_autre-orité_ de leur chef direct et naturel. - -Mais, avant d’aller plus loin, il n’est peut-être pas inutile que -j’entre ici dans quelques détails biographiques sur les deux officiers -supérieurs à qui nous avions affaire à bord de _l’Indomptable_. - -Le portrait de ces deux vieux loups de mer pourra même servir à rappeler -comme étude historique ce que devait être l’armée navale de ce temps, -avec des chefs modelés en assez grand nombre sur le patron de ceux dont -je me contenterai d’esquisser le profil. - -Le commandant de _l’Indomptable_ était un de ces braves et anciens -matelots dont la révolution, cette fée des temps modernes, avait fait, -au moyen d’un des coups de sa baguette tricolore, des officiers de -marine. - -Cette multitude d’enseignes, de lieutenans, de capitaines de frégate et -de vaisseau, éclos comme par magie à la voix des besoins de la patrie, -avaient presque tous eu le tort de grandir beaucoup moins que leur -fortune; et leur fortune, trop lourde pour eux, avait fini par les -accabler en route. - -Notre commandant passait pour savoir se battre; mais il passait aussi -pour ne savoir écrire, même son nom, qu’avec la plus grande difficulté. -C’est à peine même s’il réussissait à parler de manière à se rendre -intelligible; car le brave homme, en cherchant à employer les termes un -peu distingués dont il avait indigestement chargé sa mémoire, -martyrisait quelquefois ses expressions d’une manière tellement cruelle, -qu’il aurait fallu tout l’art d’un Œdipe pour démêler le bon sens -ordinaire de ses idées à travers le nuage cacophonique dont il avait -trouvé le secret d’envelopper sa période. - -Quand il fallait donner brièvement des ordres et nous faire manœuvrer -avec promptitude, le bonhomme pouvait à la rigueur se tirer passablement -d’affaire. Mais, dès qu’il s’avisait de vouloir mettre quelque suite -dans ses rapports journaliers avec nous, ou de l’éloquence dans les -harangues qu’il nous adressait presque quotidiennement, il ne lui -restait plus le sens commun; et, pour comble de malheur, il avait, comme -tous les parvenus sans instruction, la terrible manie des harangues -solennelles. - -Notre capitaine de frégate, avec autant d’ignorance que notre cher -commandant, offrait un type grotesque d’un tout autre caractère que -celui-ci. Le commandant était grave et sententieux dans l’importance -officielle qu’il cherchait à se donner. Le capitaine, par opposition, -était brouillon, familier, impétueux, bavard, mais sans prétention, et -beaucoup plus jaloux de l’autorité de son grade que de l’ascendant qu’en -s’abusant un peu, il aurait pu prétendre à exercer sur ses inférieurs -par la puissance seule d’un mérite personnel qu’il n’avait pas. - -On pense bien qu’entre deux personnages de cette force et de ce -caractère, il avait dû s’établir des relations assez singulières et -assez fécondes en ridicule. - -Pour peu que le commandant entendît quelque bruit dans la batterie, il -appelait gravement son capitaine, et il lui disait de manière à nous -donner le temps de recueillir une à une chacune de ses paroles: - ---Monsieur le capitaine, je vous ordonne de vous _superposer_ -particulièrement de votre propre personne dans la partie _collatérale_ -de la batterie, afin de vous pénétrer par la voie la plus courte et la -plus prompte, de l’_escandale incandescent_ qui s’y _comête_. - ---J’y vole de mes propres ailes, commandant, et je reviens directement à -l’instant vous en réciter des nouvelles toutes fraîches _remoulues_. - -Le commandant, pendant l’inspection que passait le capitaine, se -promenait de long en large sur la dunette, jusqu’à ce qu’il vît revenir, -tout essoufflé, son pauvre subordonné, qui s’empressait de lui dire le -chapeau à la main: - ---Commandant, je viens d’exécuter vos ordres en me _superposant_ en bas. -Il n’y a rien de nouveau, si ce n’est qu’une partie de l’équipage se -trouvait en pleine combustion. J’en ai fait mettre quinze aux fers, de -ces _mutiniers_, et le reste va recevoir vingt-cinq coups de bout de -corde sur les _homme-aux-plaques_. Tout, au surplus, était parfaitement -tranquille et sain. Un vrai rien, moins qu’une demi-f..taise, comme j’ai -eu l’honneur de vous le certifier ci-dessus. - ---Vous appelez cela un vrai rien? mais ceci me semble au contraire être -un vrai quelque chose! un quelque chose même qui a _revêti_ le sacré -caractère d’une révolte plus ou moins _cratéristique_. Mais je vais _en -surplus_ m’aviser au moyen d’y mettre indéfiniment un obstacle _termal_, -pour que ces scènes impudiques, ainsi que l’_hydre à sept têtes_, ne -renaisse pas immédiatement de ses cendres pernicieuses. - ---Comme il vous plaira, commandant; mais il me semble que vingt bons -coups de garcette sur les _homme-aux-plaques_ des susdits _enmutinés_, -suffiraient, et haut la main, pour rétablir les choses dans leur état -direct et naturel. - ---Ordonnez au maître de quart, M. le capitaine, de faire _resplendir_ un -coup de sifflet de silence, afin que j’adresse à tout l’équipage, -aggloméré attentivement à ma parole, le discours que son insubordination -incompréhensible a encouru de ma part. - -Et alors des flots d’éloquence coulaient, comme un torrent écumeux, des -lèvres encore corrodées de tabac de notre incurable orateur. - -Toutes ces facéties faisaient nos délices, à nous jeunes gens, toujours -disposés à nous emparer, comme d’un bien acquis d’avance à notre -joyeuseté, des ridicules de nos chefs. Nous trouvions si doux de rire, -dans nos instans perdus, aux dépens de ceux de nos supérieurs qui nous -vexaient dans les détails du service! Cela rétablissait une espèce -d’égalité entre eux et nous. A eux l’autorité et l’ignorance, -disions-nous, mais à nous l’esprit et l’éducation... Et l’avenir de la -marine française, ajoutaient les plus ambitieux... Et alors nous -pouffions de rire en reproduisant, avec des embellissemens et des -variantes, les pompeux barbarismes de notre commandant, et les naïvetés -bouffonnes de notre cher capitaine. Mais lorsque, après nous être moqués -jusqu’à l’épuisement de nos forces sarcastiques, de notre commandant, de -notre capitaine et de tous nos officiers, assez bonnes gens aussi, nous -venions à réfléchir au sort qu’un état-major ainsi composé pouvait -réserver au vaisseau qui nous portait, nous nous sentions, tout -écervelés que nous pouvions être, assez sérieusement alarmés sur -l’avenir de notre croisière. - ---Comment ferions-nous, je te le demande, me répétait souvent mon ami -Mathias, avec des gaillards de cette espèce, si nous venions à tomber -dans une division anglaise, ou à rencontrer un vaisseau ennemi avec -lequel nous serions forcés d’en découdre? - ---Eh bien! lui répondais-je, nous prendrions chasse devant la division, -ou nous combattrions le vaisseau. _L’Indomptable_ marche bien, et notre -commandant passe pour être brave et pour savoir, par routine, assez -passablement manœuvrer un navire. - ---Oui, mais crois-tu qu’il puisse passer pour _savoir_ être brave? voilà -ce que je te demande et ce qui m’inquiète; car il ne s’agit pas de se -battre comme des portefaix pour ne pas se déshonorer dans notre métier, -il faut encore savoir se battre en galant officier, et non à coups de -manche de gaffe. Au surplus, ajoutait mystérieusement notre intrépide -camarade, j’ai un moyen, moi, non pas de faire que _l’Indomptable_ sorte -vainqueur de sa lutte possible avec un vaisseau anglais, mais un moyen -d’empêcher au moins que le pavillon qui flotte sur notre arrière, ne -soit déshonoré dans une action indigne d’un vaisseau français. - ---Et quel moyen, toi, pauvre petit aspirant de deuxième classe, condamné -comme moi à rester le sabre à la main à ton poste de combat, sans avoir -le droit de dire un mot, de faire le moindre petit commandement? - ---Quel moyen, me demandes-tu? De faire sauter le vaisseau en mettant le -feu à la soute aux poudres avant que l’on n’amène ce pavillon-là! - -Et, en confiant à voix basse ces mots épouvantables à mon oreille -troublée, la bouche de mon ami se contractait avec énergie; ses grands -yeux noirs s’enflammaient de tout le feu qui bouillonnait au fond de son -cœur soulevé. Puis, après un moment de silence, il continuait à se -promener à mes côtés, et en me disant avec une nouvelle véhémence: - ---Me crois-tu capable d’exécuter cette résolution, moi? - ---Toi? - ---Oui, moi, m’en crois-tu capable? - ---Sans doute. - ---A la bonne heure; et, à la prochaine occasion, tu verras! - -Et Mathias alors se redressait sur ses jarrets nerveux avec un impétueux -mouvement d’orgueil, en passant sur son large front et dans les boucles -épaisses de ses longs cheveux noirs, sa main tout humide de sueur et -toute tremblante encore de l’agitation de ses nerfs. Puis il chantonnait -un petit refrain de vaudeville, et notre conversation changeait bientôt -de ton et d’objet. - -J’avais demandé à faire le quart avec mon ami, et cette légère faveur, -qui ne contrariait en rien le service du bord, et qui nous rendait les -heures de veille moins pénibles à tous les deux, m’avait été accordée -sans peine par notre capitaine. - -Pour consumer tout le temps qu’il nous fallait rester sur le pont, de la -manière la moins ennuyeuse qu’il nous fût possible, nous nous -promenions, côte à côte, mon ami et moi, pendant quatre à cinq heures, -en parlant de nos amis, de nos fredaines passées, de nos jeunes -espérances, et de Juliette surtout, car l’image de Juliette était restée -dans ma mémoire et dans le cœur de Mathias, embellie de toutes les -illusions qu’à notre âge l’absence d’une femme que l’on a aimée, sait -donner à un tendre souvenir. Et lorsqu’après avoir bien causé et nous -être bien promenés, les tintemens redoublés de la cloche du vaisseau -nous annonçaient que le quart était fini, nous allions nous coucher dans -nos cadres, la tête encore toute remplie des objets sur lesquels notre -longue conversation avait capricieusement roulé. C’était là, comme nous -le disions, faire une provision de jolis rêves pour nos instans de -sommeil, et vivre par l’imagination tout en dormant pour réparer les -fatigues du corps. Oh! combien à dix-huit ans on porte en soi de moyens -d’être heureux, même en dépit de la profession la plus pénible et de la -position la plus humble! - -Une nuit où, comme à l’ordinaire, je faisais les cent pas sur le pont -avec mon camarade de quart, il prit envie à Mathias de philosopher et de -s’inspirer des réflexions que devait faire naître le magnifique -spectacle qui se déployait en ce moment à nos yeux. Le plus beau clair -de lune argentait la surface de la mer la plus calme que nous eussions -encore sillonnée depuis notre départ. La brise s’était éteinte sur les -flots polis et lustrés qui allaient se perdre en houles presque -insensibles aux bords circulaires de l’immense horizon que formait -autour de nous la voûte diaphane d’un ciel sans nuages. La majestueuse -voilure de notre vaisseau, enchaîné pour le moment dans sa course au -milieu des vagues devenues muettes et immobiles, battait mollement, à -chaque coup de roulis, notre haute mâture qui semblait se balancer avec -paresse dans l’air qu’elle faisait retentir de ses légers craquemens; -et, sur les bordages de nos larges gaillards éclairés par la vive -lumière de l’astre des nuits, l’ombre fantastique de nos voiles et de -notre gréement venait, au mouvement du navire, passer et repasser comme -ces rians fantômes qui, dans les illusions de l’optique, mêlent leurs -formes aériennes à la clarté resplendissante des flambeaux. - -Ce repos harmonieux des flots, des vents, du ciel et de notre vaisseau -qui paraissait s’endormir sur le sein des mers, bercé lentement par le -roulis, n’était interrompu que par le bruit presque insensible des -matelots qui causaient entre eux, ou par le froissement régulier de nos -huniers et de nos perroquets s’affaissant de temps à autre sur leurs -empointures au balan de leurs longues vergues. - ---Quelle belle nuit! me disait Mathias en respirant avec une sorte de -volupté l’air humide et fin qui semblait s’allier imperceptiblement à la -transparence des flots! Mais que cette nonchalance des élémens nous -fatiguerait si nous étions condamnés à passer quinze jours seulement -dans une pareille inaction! - ---Que veux-tu, lui répondais-je, il faudrait bien se résigner à -supporter cette contrariété si ordinaire dans la vie des marins! On a vu -quelquefois, dans la saison où nous nous trouvons, des navires éprouver -des mois entiers de calme plat. - ---Tiens, ne me parle pas de cela! J’aimerais mieux cent fois me jeter, -un boulet au cou, le long du bord, que d’avoir à subir une aussi longue -et aussi insupportable quarantaine au milieu de l’Océan. Ce qui me plaît -à moi dans ce calme délicieux dont nous jouissons depuis hier, c’est la -prévoyance de l’état d’agitation et de péril qui peut succéder à tant de -repos et de sécurité. Le métier que nous faisons serait pour moi un -supplice, sans les brusques transitions qu’il nous ménage et les rudes -épreuves auxquelles il nous condamne. Croirais-tu, par exemple, que -j’éprouve une certaine jouissance à penser que dans un moment, dans une -minute, dans une seconde, peut-être, ces matelots qui dorment si -tranquillement auprès de nous, seront réveillés à la hâte, pour sauter -d’un seul bond le long de ces pièces et se faire tuer à leur poste; que -ces flots si paisibles pourront être bientôt rougis de notre sang; qu’à -ce silence si doux qui règne à bord, pourra succéder le fracas de -l’artillerie, le tumulte d’un abordage, et que l’azur de ce ciel -immobile sur nos têtes, s’obscurcira d’un nuage de poudre au fort d’une -de ces tempêtes de feu, que l’on nomme un combat sur mer!... - -Au moment où mon éloquent collègue prononçait ces dernières phrases en -jetant ses yeux sur les gerbes de rayons étincelans que nous envoyait la -lune du côté de tribord, je le vois interrompre tout d’un coup sa -promenade et son beau discours, et arrêter ses regards sur quelque chose -qu’il paraît vouloir me montrer au large. - ---Qu’as-tu? lui dis-je avec un peu d’inquiétude. - ---Tiens, me répond-il brusquement et en me prenant vivement le bras pour -me faire tourner la tête du côté vers lequel il veut appeler mon -attention; tiens, ne vois-tu pas quelque chose là? - ---Là? - ---Oui, là, regarde bien; ne vois-tu rien dans la direction des rayons de -la lune? - ---J’ai beau regarder, je n’aperçois rien... - ---Eh bien! moi, je vois quelque chose. Et, sans me donner le temps de -m’expliquer avec lui, voilà mon homme qui se met à brailler de toutes -ses forces: _Navire, navire à tribord à nous! Je viens de voir un -navire!_ - -Le lieutenant de quart, tout ému à ce cri, revient avec Mathias à -l’endroit où j’étais resté pour chercher à distinguer l’objet que je -n’avais pu apercevoir d’abord. Tous les yeux des gens de l’équipage se -tournent, comme les miens, dans la direction que nous a indiquée mon -confrère, et, au bout de quelques minutes, on entend dire partout: -_C’est un navire, oui, le voilà qui noircit sous le brillant de la -lune!_ - -On réveille notre commandant, le capitaine et les officiers. Le -commandant, armé de sa longue vue de nuit, se frotte les yeux, il -regarde, il examine. L’état-major forme un groupe autour de lui, et lui -ne cesse de tenir sa lunette fixée sur le prétendu navire découvert par -l’aspirant, que pour dire en s’adressant au capitaine de frégate: - ---Monsieur le capitaine, faites faire le branle-bas général de combat. - ---A moi le pompon! s’écrie Mathias, c’est moi qui l’ai vu le premier ce -navire, et nous allons enfin nous taper! - -Long-temps avant que le capitaine eût ordonné au maître d’équipage de -donner le coup de sifflet pour transmettre à nos gens l’ordre du -commandant, le branle-bas de combat avait commencé. - -Les matelots, couchés dans la batterie, montent en double pour porter -dans les bastingages, les hamacs dans lesquels ils dormaient comme des -souches, une minute auparavant. Les canons sont démarrés, les mèches -sont allumées, les fanaux de combat circulent dans les batteries, les -mousses vont chercher de la poudre à la sainte-barbe, chacun court se -ranger à la place d’honneur qui lui est assignée; on se croise, on se -serre fortement la main en passant; on se parle à demi-voix pour -s’entendre sur ce que l’on a à faire dans ce moment solennel où tout -devient sublime à bord d’un vaisseau de guerre; et, lorsqu’au bout de -quelque temps, les officiers se sont placés à leur poste le sabre nu à -la main; que les gabiers se sont élancés dans leurs hunes; que la -garnison s’est alignée sur les passavans pour faire la fusillade; que -les hommes des batteries et des gaillards se sont mis les uns en face -des autres le long de leurs canons prêts à tonner, et que les gens de la -manœuvre enfin se sont disposés à exécuter les ordres qui leur seront -transmis aux sons aigus du sifflet du maître d’équipage et dans le -fracas épouvantable de l’action, le capitaine arrive sur le gaillard -d’arrière pour dire au commandant perché tranquillement sur son banc de -quart: - ---Commandant, le branle-bas de combat est fait à bord! - -C’est la phrase officielle la plus imposante et la plus belle que l’on -puisse entendre à bord d’un vaisseau de ligne, tant les mots les plus -vulgaires tirent de valeur de la situation où ils sont placés! Vous -figurez-vous une action sur mer, commençant par ce simple avertissement -et se terminant au sein du carnage par l’explosion de l’un des deux -navires qui s’avancent silencieusement l’un vers l’autre dans ce champ -clos sans limites où se livrent ces vastes duels à mort que l’on nomme -un combat naval? - -Trois heures encore il nous fallut attendre le jour sans quitter nos -postes de combat; car le calme qui continuait à régner ne nous -permettait pas d’approcher assez du navire en vue pour reconnaître sa -force et ses intentions. Que de conjectures nous formions à bord pendant -ce temps si lent à s’écouler au gré de nos désirs! Que d’espérances -surtout concevaient nos jeunes têtes sur l’événement que le sort nous -réservait! Je gagerais que c’est à une frégate que nous allons avoir -affaire, disaient les uns.--Non, pensaient les autres, c’est un vaisseau -de la compagnie que nous allons amariner, chargé de piastres et de -lingots... Oh! si ce pouvait être un marchand de boulets de notre force, -s’écriaient les jeunes gens, jaloux de signaler pour la première fois -leur courage, avec quel plaisir nous lui tâterions les côtes, rien que -pour savoir s’il les a aussi dures que nous. Mais le jour ne vient pas, -et il semble que le soleil ait oublié de se lever aujourd’hui! Jamais la -nuit n’a été si longue! - -Ce jour tant désiré se leva enfin sur le magnifique horizon -qu’abandonnait dans l’Ouest, le globe pâlissant de la lune. Les premiers -rayons de l’aurore ne nous montrèrent d’abord qu’une masse informe sur -la partie des flots, où nous cherchions à saisir les contours du navire -que nous avions réussi à ne pas perdre de vue pendant la nuit. Mais peu -à peu, à la clarté naissante du matin, nous pûmes apercevoir à une lieue -de nous un bâtiment très-élevé sur l’eau, et présentant un fort -entre-deux de mâts dans l’énorme distance qui séparait sa guibre -allongée de son immense poupe. Toutes les lunettes d’approche -disponibles furent à la fois braquées sur notre voisin, et il nous -fallut très-peu de temps pour reconnaître à la vue de ses deux longues -batteries peintes en blanc et au nombre de ses larges sabords, qu’il -nous était facile de compter un à un, un _vaisseau de quatre-vingts -canons_! - -Nos regards, après cette découverte, se portèrent, du tube visuel de nos -longues vues, sur le visage de notre commandant. Il nous parut calme et -grave; c’était bon signe. - -Le soleil levant était radieux. Nous livrâmes notre plus beau pavillon -de poupe à ses premiers rayons, et les deux tambours que nous avions à -bord battirent un ban pour saluer les couleurs nationales que les -timoniers hissaient lentement sur la drisse de notre pic. - -Le vaisseau aperçu ne tarda pas à en faire autant que nous; mais il nous -sembla, en voyant son pavillon s’élever sur son couronnement, entendre à -son bord les sons d’une musique guerrière. - -Le calme était encore si plat, qu’il nous fut à peine possible de -reconnaître parfaitement le pavillon pendant sur la drisse à laquelle il -était frappé. Toutefois nous crûmes distinguer que c’étaient les -couleurs anglaises. - -Tout le monde se tut dès-lors à notre bord. - -Bientôt un autre pavillon carré, plus petit que celui qu’il avait arboré -sur l’arrière, monta majestueusement au haut du mât d’artimon de notre -compagnon de route. - ---C’est un vaisseau anglais de quatre-vingts, monté par un -contre-amiral, nous disons-nous. Et le plus profond silence continua à -régner à bord de _l’Indomptable_. - -Mon ami Mathias seul se frotta les mains, en allant reprendre -joyeusement son poste de devant, qu’il avait quitté un instant pour -venir flâner sur le gaillard d’arrière. - -Un souffle de vent vint rider pendant quelque temps la surface des -flots, et sembla vouloir soulever nos voiles hautes, sur leurs vergues -encore orientées au plus près depuis la veille. - -Le vaisseau ennemi, profitant de cette légère risée, laissa arriver -debout sur nous, et _l’Indomptable_, au lieu de laisser porter pour -fuir, continua à tenir le cap dans la direction où il se trouvait -auparavant. - -Mathias, dont j’observais tous les mouvemens, se frotta une seconde fois -les mains. Je m’approchai de lui et il me dit: «Il est possible, d’après -ce que je vois jusqu’à présent, mon bon ami, que je ne sois pas réduit à -la nécessité de faire sauter la barque, et je m’en félicite. Le -commandant m’a l’air de ne pas prendre trop mal la chose. Nous verrons; -mais en tout cas je ne ferai rien sans t’en prévenir une minute au moins -d’avance.» - ---Grand merci de la politesse!... Je crois que voilà la brise qui se -fait... - -Mais cette folle brise, sur laquelle nous comptions, s’évanouit bientôt -entre les deux navires, et nous restâmes encalminés encore à une trop -grande distance de l’ennemi pour commencer le combat, mais à une assez -petite portée cependant pour observer toutes ses dispositions, et pour -entendre même le bruit des sifflets de ses bossmen. - ---Voilà le vaisseau anglais qui met ses embarcations à l’eau! -s’écrièrent nos hommes placés en vigie! - ---C’est bon, répondit notre commandant. Je le vois aussi bien que vous. -Puis, s’adressant au capitaine de frégate, il ajouta: Faites amener -aussi nos canots à la mer pour nager sur notre avant à la rencontre de -cet anglais! - -Mathias fut désigné pour commander le canot-major chargé d’aller, comme -les autres embarcations du bord, prendre une touline devant, et traîner -_l’Indomptable_ dans la direction de l’ennemi. Avant de partir pour sa -petite expédition, ce cher ami m’embrassa en me donnant à l’oreille, -pour mot d’ordre et de ralliement avant le combat, ces deux noms: -_Juliette_ et _jubilation_! Jamais je ne l’avais vu si gai. - -Les canotiers des cinq embarcations qui nous remorquaient, se mirent à -chanter gaîment en donnant des coups d’aviron à casser leur touline. - -Les canotiers anglais en firent autant; et, à la fin de chaque couplet, -ils répondirent par un _hurra_ universel à nos cris délirans de: _Vive -l’empereur!_ - -Au bout d’une heure d’efforts inouïs, les deux vaisseaux purent échanger -enfin quelques coups de canon d’essai, et les premiers boulets qui nous -dépassèrent, allèrent couler le canot-major que commandait Mathias. - -Tous les hommes qui le montaient se dispersèrent sur les flots pour -regagner le bord; quelques-uns d’entre eux, grièvement blessés, -disparurent en criant: _Vive l’empereur!_ Mathias, deux ou trois minutes -après son naufrage, regrimpait le long du vaisseau; et, sortant du sein -de la mer, tout aussi dispos que s’il fût revenu de terre, il alla -joyeusement trouver notre commandant, en lui disant: _Commandant, me -voilà à bord!_ - -Cette saillie de l’intrépide aspirant arracha un sourire à la gravité -ordinaire de notre chef. - -Le feu que le vaisseau anglais commençait à diriger avec succès sur les -embarcations qui continuaient à nous remorquer, engagea le commandant à -les faire rappeler à bord. Nous les rehissâmes sur leurs palans aussi -vivement qu’il nous fut possible; et, après cette opération, il nous fut -facile de prévoir que l’action allait prendre une tournure tout-à-fait -sérieuse. - -Nous ne nous trouvions plus qu’à une assez petite portée de canon de -l’ennemi. Les boulets qu’il nous avait envoyés, et ceux que nous avions -dirigés sur lui, avaient produit un effet d’autant plus sûr, que -l’immobilité presque absolue des deux navires avait permis à nos chefs -de pièce de mieux pointer leurs canons. Nos batteries se disposaient -déjà à lancer toute une volée, lorsqu’un coup de sifflet de silence vint -nous annoncer que notre commandant allait parler à l’équipage. - -Une bordée entière du vaisseau anglais ne nous aurait pas causé, certes, -autant d’effroi. Le moment nous paraissait si imposant, que tous nous -redoutions le ridicule que la harangue officielle pourrait jeter sur la -solennité de la circonstance. Que diable va-t-il encore nous conter? se -dirent entre eux les officiers et les aspirans. Il choisit bien son -temps, le brave homme, pour nous lancer ses cuirs à la figure! Croit-il -donc que le vacarme de l’artillerie ne suffise pas pour nous écorcher le -tympan! - -Le commandant avait déjà pris la parole, et l’équipage écoutait. Il -fallut se résigner. - ---Mes enfans, s’écria l’orateur guerrier avec un accent et un ton que -nous ne lui connaissions pas encore: - -«L’empereur, en me confiant le commandement du vaisseau _l’Indomptable_, -a compté sur mon honneur comme je compte aujourd’hui sur votre courage. -Je viens de réussir à vous mettre en face de l’ennemi; et, dans un -moment où nous avons de la gloire à acquérir, je suis sûr que vous ne -voudrez pas déshonorer les cheveux blancs de votre vieux commandant, et -trahir l’espoir que la patrie a placé en vous. Moi, je jure pour mon -compte de mourir en défendant le noble pavillon que voilà. C’est tout ce -que je puis faire de mon côté. Jurez-vous, mes amis, d’en faire autant -que moi?» - -Un cri général de: _Oui! oui!_ nous le jurons! accueillit cette simple -et énergique allocution, qui venait d’exciter, au plus haut degré, -l’enthousiasme belliqueux de notre équipage. - -Le vieux marin, enflammé lui-même par l’exaltation puissante qu’il -venait de produire, ajouta: - ---Je n’en attendais pas moins de vous, mes amis, et vous êtes tous de -bons b... ou je ne m’y connais pas. _Vive l’empereur, mort à -l’anglais!... Vive l’empereur!_ - -Pour le coup nous restâmes ébahis de l’effet de cette proclamation et de -l’éloquence miraculeuse de notre commandant. Jamais nous ne l’avions vu -s’exprimer avec autant de simplicité et de bonheur. Ce n’était plus son -langage que nous avions entendu, ce n’était plus lui-même enfin qui -avait parlé: c’était un homme inspiré par un sentiment sublime, -s’élevant, malgré lui pour ainsi dire et subitement, à la hauteur d’une -circonstance solennelle. Ce vieil officier, qui quelques minutes -auparavant nous paraissait si plaisant et si grotesque, venait de se -dépouiller de son enveloppe ridicule pour revêtir, comme par magie, une -forme héroïque. Quelle est donc cette puissance mystérieuse -qu’empruntent quelquefois les êtres les plus vulgaires à la magie des -circonstances? Y a-t-il chez quelques hommes une faculté supérieure qui -ne se révèle qu’au moment de périls extrêmes ou dans l’excès des fortes -émotions? Nous nous perdions à chercher, à nous expliquer le changement -qui venait de s’opérer dans le langage et la personne de notre chef! - -Les sons éclatans de la musique guerrière que nous avions déjà cru -entendre à bord de l’anglais, vinrent fixer notre attention. Cette -musique jouait l’air national _God save the King_; et la singularité -d’un tel concert, exécuté sur l’immensité de l’Océan au commencement -d’un combat terrible, sembla faire un instant diversion aux pensées qui -nous agitaient encore. - ---Ils jouent un petit air, s’écria le commandant, eh bien! -apprêtons-nous à leur envoyer notre ritournelle quand ils auront fini... -Et vous autres, continua-t-il en s’adressant aux chefs de pièces du -gaillard d’arrière, n’oubliez pas que c’est sur la dunette de ce gueux -de quatre-vingts que sont réunis les musiciens qu’il faut faire danser. - -Attention au commandement: Feu tribord, feu! - -L’effroyable détonation de toute notre volée ébranla notre vaisseau de -la girouette à la quille, et nous permit à peine d’entendre le fracas de -la bordée que nous envoya presque en même temps l’ennemi. Un lourd nuage -de fumée, s’étendant sur les flots immobiles, enveloppa les deux -vaisseaux, et la masse de cette vapeur suffocante devint bientôt si -épaisse, que les éclairs qui jaillissaient de nos canons ne purent plus -la percer. Pendant une heure et demie une trombe horizontale de feu, de -boulets et de mitraille parut lier étroitement le vaisseau anglais au -nôtre. Les débris de notre gréement criblé de projectiles, pleuvaient -sur notre pont ruisselant de sang, jonché de blessés et de cadavres. -Cinq des sabords de notre batterie haute finirent par n’en faire plus -qu’un, et le commandant toujours guindé sur son banc de quart nous -répétait dans son porte-voix de combat: Feu tribord, feu, mes amis! le -voilà qui mollit! - -L’épuisement de nos forces parut un moment faire trêve à la vivacité du -feu, et pendant près d’une minute aussi la canonnade de l’ennemi sembla -s’être ralentie... Ce court intervalle que nous acceptions déjà comme un -indice favorable de l’issue de l’action, fut accueilli avec trop de joie -à notre bord, par un cri unanime de _Vive l’empereur_. Mais bientôt nous -entendîmes encore s’élever dans les airs, un instant reposés, les sons -de l’infernale musique du 80. Cette fois cependant nous crûmes -remarquer, au bruit affaibli de la fanfare, que le nombre des exécutans -avait diminué. - -Nous avions eu le temps, dans ce moment de répit, de recharger toutes -nos pièces: elles étaient disposées à tonner à la fois au commandement -de _feu partout_. Cette nouvelle volée alla foudroyer encore notre -adversaire, et après ce coup de tonnerre auquel succéda une seconde ou -deux de silence, nous n’entendîmes plus la musique; elle venait -probablement d’être anéantie!... - -Ce combat affreux se prolongeait sans nous faire prévoir quel serait son -résultat. Les flots de fumée couvraient nos ponts, remplissaient nos -batteries et obscurcissaient le ciel qu’ébranlaient depuis si long-temps -les coups redoublés de cent canons vomissant sans cesse la foudre et la -mort. On ne se voyait plus à bord de notre vaisseau. La voix du -commandant ne se faisait plus entendre; le feu qui, jusque-là avait été -nourri de part et d’autre avec une ardeur à peu près égale, semblait se -ralentir tout de bon pour cette fois. Les officiers redoublaient en vain -de zèle et d’énergie... Nous commencions à redouter que l’ennemi -n’obtînt sur nous quelque avantage... Le premier moment de découragement -enfin allait peut-être s’emparer de notre équipage, et nous nous -sentions presque trembler de la peur de succomber... - -Tout à coup l’air embrasé que nous respirons avec effort dans -l’atmosphère épaisse qui nous enveloppe, paraît devenir plus frais. Un -léger souffle de vent a fait frémir nos voiles hautes, et le faible -sifflement d’une risée naissante s’est prolongé dans notre gréement... -Voilà la brise qui vient! s’écrie avec transport notre capitaine, placé -à son poste sur le gaillard d’avant. - -Le commandant ne répond pas à cet avertissement. - -C’était en effet la brise qui, balayant devant elle la longue traînée de -fumée dont les flots sont couverts, nous permet enfin de voir le -vaisseau ennemi percé presque à jour par nos boulets, criblé de -mitraille dans sa voilure, haché dans son gréement, mais pouvant encore -manœuvrer. - -Avec le vent qu’il reçoit le premier par tribord, nous remarquons qu’il -a laissé arriver pour se diriger sur nous: ses bastingages à moitié -écrasés sont couverts de monde: ses grappins se balancent au bout de ses -vergues. Plus de doute, c’est à l’abordage qu’il veut en venir! - -Au moment où il s’approche, et lorsque déjà l’ombre de son orgueilleuse -voilure va se projeter sur nous, les gabiers perchés dans nos hunes -crient de toutes leurs forces: _Le feu est à bord de l’anglais: laisse -arriver! laisse arriver! ou nous sommes perdus!_ - -Notre barre est mise brusquement au vent: notre vaisseau arrive et -s’éloigne sous toutes voiles, avec la vitesse que lui imprime la brise, -du vaisseau ennemi par les panneaux duquel s’échappe une large et -épaisse colonne de fumée... Les groupes de matelots, debout un instant -auparavant sur ses bastingages, ont quitté leur poste d’abordage... La -plus grande confusion règne sur son pont, et à la fumée qui s’élève -au-dessus de ses mâts les plus hauts, se mêlent les jets étincelans de -ses pompes à incendie... - -Ce spectacle effrayant nous a glacés de terreur, et tous les regards -restent stupidement attachés sur le navire dont nous sommes parvenus à -nous écarter encore trop peu... - -Bientôt nos yeux épouvantés se ferment avec horreur. Sous nos pas -chancelans, notre propre vaisseau a paru s’engloutir au fond des eaux -soulevées par l’explosion d’un volcan. Un lourd bourdonnement remplit -nos oreilles: nos mains se sont collées sur nos figures livrées à -l’ardeur d’un brasier. Le soleil s’est caché dans un nuage de feu et de -fumée; tous nous nous croyons anéantis, et lorsqu’au bout de quelques -minutes de suffocation, nos yeux se rouvrent pour se porter sur les -flots troublés qu’a balayés la brise, lorsque nos oreilles assourdies se -prêtent au bruit que font le vent et la mer, plus de vaisseau auprès de -nous, plus rien au-dessus des vagues, que des lambeaux de voiles, des -déchirures de bordages entourés de cadavres et de membres épars, plus -rien que des débris de mâture que battent des flots courroucés, teints -encore de sang et noircis de poudre. - -Le vaisseau anglais venait de sauter à une encâblure de nous! - -Cette scène de désolation et d’effroi aurait long-temps encore absorbé -notre avide attention, si le sentiment de notre propre conservation -n’était venu nous rappeler les dangers que nous pouvions courir -nous-mêmes, après l’explosion du navire ennemi. Nous sautons à nos -pompes: on sonde l’eau de la cale, et _l’Indomptable_ paraît n’avoir -éprouvé aucune avarie dans ses fonds, malgré l’ébranlement terrible -qu’il a essuyé. Le capitaine de frégate passe sur l’arrière pour -demander au commandant ce qu’il juge à propos d’ordonner. Mais quelle -est sa surprise en voyant le commandant attaché droit sur son banc de -quart, couvert de sang, et ne répondant rien... On interroge les -timoniers et l’aspirant qui pendant le combat se sont toujours tenus -auprès de leur chef, et ces hommes répondent que le commandant, se -sentant blessé d’un biscaïen à la poitrine, leur a ordonné de l’amarrer -sur son banc de quart et de ne rien dire de peur d’effrayer l’équipage. - -Cet intrépide officier, que nous avions si mal jugé avant de le voir à -l’œuvre, venait de mourir cloué, si l’on peut s’exprimer ainsi, à son -poste d’honneur. Quelques instans même avant d’expirer, il avait dit aux -hommes qui l’entouraient: Silence; ne leur dites pas que je suis mort; -amarrez-moi là debout: ils croiront que je les commande encore! - -«Et moi, répétait avec douleur le capitaine de frégate en fixant ses -yeux pleins de larmes sur le corps sanglant et inanimé de son chef, et -moi qui me plaignais de ne plus entendre son commandement! Le pauvre -commandant n’était plus et je l’accusais presque...» - -L’officier de manœuvre vint proposer en cet instant même au capitaine -devenu commandant de _l’Indomptable_, de mettre nos canots à la mer pour -tâcher de recueillir les malheureux Anglais qui pouvaient avoir survécu -sur quelques débris, à l’explosion du bâtiment ennemi. Cet avis parut -sage et généreux; on se disposait à le suivre; mais un grain furieux qui -vint nous assaillir, comme pour ajouter encore un nouveau degré -d’horreur à la teinte lugubre de tant d’événemens déchirans, nous -empêcha de mettre nos canots à l’eau; nos embarcations d’ailleurs, -toutes percées d’outre en outre par la mitraille, n’auraient pas -probablement pu tenir une seule minute à flot. - -Force fut de se décider à faire route en fuyant en désordre avec la -violence du grain, et en abandonnant, à regret, le champ de bataille où -venait de s’entr’ouvrir le vaste tombeau d’un vaisseau de ligne! - -Quelques morceaux de bordage percés de boulets, quelques bouts de -mâture, que les lames soulevées par la rafale commençaient à battre avec -fureur, voilà les indices passagers que nous laissâmes sur ce mobile -tombeau, sur cet immense champ de carnage: indices fugitifs, traces -vaines, que le premier souffle de la tempête vint effacer pour toujours! - -Avec quel plaisir, quel transport, après cette action terrible, -j’embrassai mon bon ami Mathias et ceux de mes jeunes collègues que le -feu ennemi avait épargnés! Oh! comme on s’aime quand on se retrouve -sains et saufs à la suite d’un combat aussi meurtrier! - ---Eh bien, demandai-je à mon intime en le revoyant tout débraillé, la -bouche noircie de poudre et le visage inondé d’une glorieuse sueur; -comment trouves-tu celle-là? - ---Mais assez passable, mon brave, pour une première affaire. Notre vieux -commandant était un galant homme, ma foi, et tout s’est assez bien -passé. C’est ainsi que j’aime que se fassent les choses à la mer. Il y a -même dans notre aventure, une circonstance piquante à laquelle je -n’avais pas songé dans mes rêves de gloire, et qui embellit -singulièrement notre affaire à mes yeux. - ---Et quelle circonstance? L’explosion du vaisseau anglais? - ---Mais sans doute. Sais-tu le nom de ce vaisseau, toi? - ---Comment veux-tu que je le sache? Il n’en est pas resté un seul indice -peut-être sur les flots qui l’ont englouti! - ---Eh bien! voilà précisément ce que je trouve de plus admirable dans -l’action que nous venons de soutenir. Conçois-tu tout ce qu’il y a de -beau et de vague dans cette incertitude! Venir, au bout d’un engagement -meurtrier de plusieurs heures, de faire sauter un vaisseau avec les sept -ou huit cents hommes qui le montaient, et ne pas retrouver le nom de ce -vaisseau, et ne pas pouvoir même découvrir une seule de ses traces sur -les lames au milieu desquelles il s’est engouffré! Oh! c’est là qu’est -pour moi le sublime de notre affaire! Et tiens, vois-tu, je me sens -tellement organisé pour les choses remuantes, que je ne donnerais pas le -sentiment que me fait éprouver cet événement, pour toutes mes parts de -prise sur un galion chargé de piastres... Mais trêve de réflexions pour -le moment. Je crois que l’on s’occupe là-haut d’_enterrer_ nos morts -dans la mer. Montons sur le pont, mon ami, pour assister à la cérémonie. -Le service avant tout, et je vole à de nouvelles émotions[8]. - - [8] Voir la note 5. - -Quinze à vingt jours après notre combat, tout l’équipage était employé -encore à réparer les avaries que nous avait fait essuyer le feu de -l’ennemi, et tout en bouchant nos trous de boulets, tout en jumelant nos -vergues, rapetassant notre gréement, et pompant surtout l’eau qui venait -abondamment dans notre cale, nous réussîmes à regagner le port où nous -espérions trouver le plus de secours. - -Une escadre anglaise croisant sur les attérages que nous voulions -atteindre, nous donna la chasse pendant toute une nuit, et ce ne fut -qu’après avoir couru cent fois le danger d’être pris en vue des côtes de -France, que nous parvînmes enfin à nous loger dans la rade de l’île -d’Aix. - - - - -VII. - -LES BRULOTS ANGLAIS[9]. - - [9] Voir la note 6 à la fin de l’ouvrage. - - -L’arrivée de _l’Indomptable_ sur cette rade déjà occupée par une -division française, fut un de ces événemens devenus depuis long-temps -trop rares pour les armées navales de l’_empire_. On doit se rappeler -sans doute encore, dans le pays, l’effet que produisit notre vaisseau, -glorieusement délabré, louvoyant pour jeter son ancre entre cinq à six -vaisseaux de ligne et autant de frégates, bien tenus, bien peints, bien -espalmés! Quel contraste offrit _l’Indomptable_ criblé de boulets, -mitraillé, éreinté, auprès de ces beaux bâtimens si frais et si -brillans! Oh! combien les équipages de la division oisive au milieu de -laquelle nous venions prendre place, semblaient envier notre sort! Quel -officier n’aurait pas donné tout ce qu’il possédait au monde pour la -part de gloire qui revenait à chacun de nous, sur ce pauvre et noble -vieux vaisseau si maltraité par l’ennemi! - -Je me souviens encore avec ravissement du moment où nous hissâmes notre -pavillon de poupe, percé à jour par les biscaïens et les balles, qui -n’en avaient fait qu’un sublime lambeau. A l’aspect de ce signe éloquent -du combat que nous avions soutenu, un _hurra_ d’admiration, poussé par -tous les équipages de la division, s’éleva dans les airs en même temps -que les mâles couleurs qui montaient lentement au bout de notre corne -d’artimon. - -L’amiral commandant la rade, avant que nous allassions prendre notre -mouillage, nous avait fait le signal de passer à poupe de lui. - -Il se promenait dans sa galerie, attendant que nous eussions mis en -panne derrière le vaisseau qu’il montait. Aussitôt que nous fûmes à -portée de recevoir ses ordres, il prit son porte-voix, et dit à notre -capitaine: - ---J’ai l’honneur de saluer le commandant de _l’Indomptable_... - ---Amiral, répondit aussitôt le capitaine avant de le laisser aller plus -loin, nous avons perdu notre commandant. - ---Et contre quelles forces avez-vous soutenu l’engagement qui a pu vous -avarier de la sorte? - ---Contre un vaisseau anglais de quatre-vingts, qui, au moment de nous -aborder, a sauté en l’air avec tout son monde. - ---Avec tout son monde?... - ---Oui, mon général. - -Après un instant de réflexion, l’amiral reprit: - ---Quel est le nom du vaisseau que vous avez combattu, et qui a péri -ainsi? - ---Nous l’ignorons, général. Il nous a été impossible de le savoir; tout -a disparu. - ---Combien d’hommes tués? - ---Nous avons eu quatre-vingt-dix-sept morts et cent cinquante blessés. - ---Faites-vous de l’eau? - ---Un peu; mais nos pompes ont toujours franchi en les faisant jouer -toutes les deux heures. - ---Vous allez mouiller entre les vaisseaux _l’Alcide_ et _le Tonnant_, et -vous conserverez, capitaine, le commandement de _l’Indomptable_ jusqu’à -nouvel ordre. - ---Merci, mon général; vos ordres vont être exécutés. - -Dès que nous eûmes pris notre poste d’embossage, une vingtaine -d’embarcations se rendirent à notre bord. Nos blessés furent débarqués -avec soin pour aller encombrer les hôpitaux. Le préfet maritime de -Rochefort s’empressa de nous envoyer les secours que réclamait notre -position, et le supplément d’équipage qui nous était devenu -indispensable. On se mit en train le jour suivant de réparer aussi bien -que possible notre pauvre _Indomptable_; car, par une disposition dont -nous fûmes plus tard à même d’apprécier la prudence, au lieu de nous -faire entrer dans le port, pour nous radouber, on jugea à propos de nous -laisser sur la rade de l’île d’Aix, afin de renforcer la division -française, que bloquait depuis long-temps l’escadre anglaise à laquelle -nous avions eu le bonheur d’échapper dans notre attérage. - -Le repos qui nous était nécessaire et que commençait à goûter notre -équipage, ne devait pas, hélas! être de longue durée, et une nouvelle -carrière de périls, mais de trop peu de gloire, allait encore s’ouvrir -pour nous. - -Depuis quelque temps, on avait cru remarquer dans l’escadre anglaise qui -nous observait sans cesse, un mouvement inaccoutumé. Les frégates -ennemies, qui, jusque-là, s’étaient contentées de ne nous approcher qu’à -distance respectueuse, se hasardaient à nous explorer à petite portée de -canon. On avait vu leurs embarcations même rôder la nuit autour de l’île -d’Aix pour sonder les abords de la rade où nous étions mouillés sans -défiance. Tous les navires du blocus enfin communiquaient entre eux plus -souvent qu’ils ne l’avaient encore fait, et quelque inquiétans -qu’eussent dû nous paraître ces indices des desseins de l’ennemi, nous -aurions probablement ignoré le coup qui nous menaçait, sans l’arrivée -très-significative d’un convoi, qui vint un beau jour se joindre aux -bâtimens déjà fort nombreux de l’escadre anglaise. - -Il ne nous fut plus dès lors possible de douter des dangers que -jusque-là nous avions trop peu prévus. C’étaient des brûlots destinés à -être dirigés sur nous, qui venaient de rallier la flotte du blocus. - -L’amiral commandant notre division, après avoir commis la faute -d’ignorer trop long-temps des projets hostiles qui devaient frapper tous -les yeux, eut le tort plus grand encore de ne pas prendre contre -l’imminence du péril, devenu évident, des précautions en rapport avec la -gravité de l’attaque que tout le monde enfin prévoyait. - -On ordonna bien cependant à tous les commandans d’envoyer les -embarcations dont ils pouvaient disposer, travailler à la confection -d’une _estacade_ destinée à nous garantir extérieurement de l’approche -des brûlots, et à renfermer, en quelque sorte, notre division dans les -limites d’une chaîne flottante. - -Les mâts de rechange de chaque navire, de mauvaises chaloupes, des -radeaux faits à la hâte composèrent cette estacade mouillée au large sur -de fortes amarres, dont la ligne s’étendait depuis l’angle nord-ouest de -l’île d’Aix, jusqu’au point où étaient ancrés les derniers bâtimens de -notre petite escadre. - -Nous attendîmes ainsi, après avoir attaché trop peu d’importance à nos -préparatifs, la funeste tentative à laquelle, je le répète, nous -n’avions pas assez cru, car les nombreux revers qu’avait déjà essuyés -notre marine, ne nous avaient même pas encore appris à redouter assez -l’audace de nos heureux rivaux; et la fatalité qui, depuis si -long-temps, semblait poursuivre nos expéditions navales, était telle, -qu’en nous ôtant la confiance que nous aurions dû avoir en nous-mêmes, -elle nous avait ravi jusqu’à la défiance qu’aurait dû nous inspirer -l’heureuse témérité des Anglais. - -La nuit trop mémorable qui légua à l’histoire de nos désastres sur mer -une page si humiliante et si sinistre, arriva pour nous, en portant dans -son sein quelques-uns de ces lugubres indices qui précèdent et -accompagnent presque toujours les grandes catastrophes. - -Vers le soir, une brume épaisse et froide s’étendit sur les flots dont -les sombres gémissemens allaient mourir sur les bords de la côte sauvage -de l’île d’Aix. A la triste lueur du jour étouffé dans les limites -étroites d’un horizon grisâtre, succéda la plus complète obscurité; et -au milieu des ténèbres descendues comme un crêpe funèbre sur les -vaisseaux de la division, on entendait à peine, à de longs intervalles, -la voix des équipages qui à chaque tintement des cloches glapissantes de -leur bord, s’élevait pour crier: _Bon quart partout, bon quart!_ Puis le -bruissement plaintif des vagues, et le sifflement aigu des vents, -gémissant dans nos manœuvres, répondaient à ce cri lugubre et prolongé. - -Nos vaisseaux et nos frégates s’étaient embossés sur leurs ancres. -L’ordre de se préparer au combat avait été donné dès le soir à bord de -tous les navires. Personne ne dormait: des rondes fréquentes -parcouraient la rade, et une vingtaine d’embarcations se rendaient -lentement des navires à l’estacade et de l’estacade à bord de chacun des -navires. On s’attendait enfin à quelque funeste événement, et au sombre -caractère qu’offrait, dans ces momens d’anxiété, la physionomie des -équipages, on aurait pu, sans superstition, deviner que le sort nous -réservait quelque grand malheur. - -Vers minuit, au souffle de la brise devenue plus forte se mêle un bruit -affreux, pareil à celui que produit l’ouragan quand il tombe subitement -sur les flots qu’il semble vouloir comprimer dans leurs vastes limites. -On croit avoir confusément entendu des cris d’hommes. A l’obscurité -profonde qui règne autour de nous, succède l’éclat d’un vaste incendie, -qui, comme une trombe de feu, promène en pirouettant, son brasier -tournoyant sur la mer étincelante; l’estacade vient d’être rompue et -cinquante brulôts s’avancent à la lueur des éclairs qui jaillissent déjà -de leurs bords entr’ouverts par la foudre qu’ils recèlent dans leurs -flancs... Ils sont sur nous, au milieu de nous! Ils nous abordent, ils -nous enlacent pour nous embraser et nous faire sauter avec eux dans les -airs qu’ils ébranlent de leurs épouvantables détonations... Leurs -vergues garnies de grappins ardens accrochent nos vergues qui -flamboient, se croisent sur nos têtes, au-dessus de notre pont qui se -trouve inondé d’une pluie de feu. Leur gréement brûlant se colle à notre -gréement dans lequel serpentent bientôt les flammes. Nos vaisseaux -embossés présentent le travers aux autres brulôts qui arrivent sur nous; -et à demi-portée de pistolet nous lançons sur ces terribles assaillans, -des volées effroyables qui les coulent ou qui les font sauter le long de -nos bords... Deux fois _l’Indomptable_, accosté par d’énormes navires -embrasés, a réussi à se dégager de leur fatale étreinte. Deux fois nos -premières compagnies d’abordage se sont précipitées dans ces gouffres -flottans pour éteindre le brasier qui menace de nous dévorer ou pour -couper les manœuvres qui nous tiennent attachés à la gueule de ces -cratères sortis du sein des eaux. Notre audace a triomphé: -_l’Indomptable_ s’est préservé de cette vaste destruction au milieu de -laquelle deux autres vaisseaux et une frégate ont disparu. L’immensité -de ces trois épouvantables explosions ne nous a que trop appris le sort -de nos malheureux compagnons. L’air en a long-temps été bouleversé; la -mer elle-même s’en est ébranlée jusque dans ses fonds... Il fut, dit-on, -pour nos glorieuses armées fuyant sur les précipices de glace de la -Russie, des nuits plus cruelles que toutes ces nuits de terreur et de -mort où des peuples entiers s’engouffrent dans les entrailles de la -terre béante. Mais quelle nuit d’horreur pourra jamais être comparée à -celle que nous passâmes sur la rade infernale de l’île d’Aix! - -Nous avions cru, dans l’excès de nos angoisses, nous être fait, pendant -cette nuit fatale, une idée assez terrible des désastres que nous -aurions à déplorer le lendemain; mais quand les pâles rayons du jour -vinrent éclairer cette scène de désolation que nous avaient cachée si -long-temps les ténèbres, l’affreuse réalité de nos malheurs se trouva -avoir dépassé encore toutes les terreurs de notre imagination. - -Quel spectacle nous offrit l’aurore de la terrible journée que nous -avions encore à passer! La mer était couverte au loin de débris à moitié -brûlés et de bordages calcinés; à quelques brasses de nous flottaient -deux carcasses fumantes; et dans ces squelettes de navires nous -reconnûmes avec effroi, les restes de deux de nos vaisseaux de ligne. -Sur les rivages désolés de l’île d’Aix et du continent, un autre -vaisseau et une frégate avaient fait côte auprès des brulôts que le vent -et la lame avaient chassés à terre et qui avaient éclaté en touchant le -fond: entre tous ces débris encore enflammés, le long de ces fantômes de -bâtimens, erraient des groupes de matelots naufragés. Partout enfin sur -les flots, au bord des grèves, dans les airs même encore troublés des -commotions de la nuit, partout l’image de la destruction et l’aspect du -plus inconcevable bouleversement! Aussi quelle consternation se peignit -sur tous les visages à la vue de tant de désastres irréparables! et -lorsqu’après avoir contemplé long-temps cette scène terrible, nos yeux -abattus se relevèrent pour se porter sur l’escadre anglaise qui -louvoyait avec impassibilité devant nous, un cri d’indignation et de -rage s’échappa de nos cœurs irrités pour maudire la déloyauté de nos -ennemis. - -Belle et noble victoire, disions-nous, que viennent de remporter les -armes britanniques! Au lieu de combattre nos vaisseaux, ils les -incendient! digne trophée à ajouter à la gloire du bombardement de -Copenhague! Oh! si jamais nous pouvions prendre notre revanche, qu’ils -nous paieraient cher la perfidie des brulôts de Rochefort! - -Impuissantes clameurs de vengeance, menaces vaines et insensées! Cette -escadre anglaise, contre laquelle s’élevaient d’aussi unanimes -imprécations, s’était rapprochée de nous à la faveur de la brise du -matin pour nous présenter un autre genre de combat que celui qu’elle -nous avait livré la nuit avec ses brulôts. - -Le vaisseau amiral avait tenu bon à son poste, et était parvenu à se -préserver comme nous et un autre vaisseau de 74, de l’incendie qui -l’avait menacé pendant plusieurs heures. Malgré l’infériorité du nombre -et des forces, il nous fallut soutenir avec le jour et à l’ancre, -l’action qu’allaient nous présenter, sous voiles, les formidables -bâtimens de la flotte ennemie. - -Les Anglais, défilant en ordre sur la vaste rade des Basques, vinrent, -beaupré sur poupe, nous ranger à portée de fusil. Chaque vaisseau et -chaque frégate, en nous approchant à cette distance, nous envoyait toute -sa volée, et puis après avoir reviré de bord, revenait sur sa route pour -recommencer le même jeu. Nous ripostions de notre mieux à la régularité -et à la vivacité du feu de nos assaillans, avec l’aide des batteries de -terre. Mais il nous était trop facile de prévoir l’issue probable de -cette lutte inégale pour ne pas éprouver un peu de découragement. -L’engagement cependant se prolongeait sans qu’aucun de nos navires eût -essuyé de fortes avaries et eût encore songé à abandonner la partie... - -Vers onze heures du matin, l’officier chargé des signaux vint prévenir -notre commandant qu’au-dessus des nuages de fumée qui enveloppaient -notre petite escadre, il avait cru apercevoir au haut du mât d’artimon -de l’amiral, le signal qui appelait à l’ordre tous les bâtimens de la -division... - -Aussitôt on demande un aspirant de corvée pour se rendre dans le grand -canot à bord du général. - -Mathias accourt, se présente devant le commandant et plus prompt que -l’ordre qu’on a eu à peine le temps de lui donner, il saute dans le -grand canot, armé à la hâte pour la périlleuse corvée. - -Le commandant, dès qu’il voit le grand canot débordé du bord, crie au -porte-voix, à notre ami: - -«Monsieur Mathias, faites le plus de tour que vous pourrez, pour ne pas -vous exposer à être coulé par les boulets de l’ennemi, avant de pouvoir -vous rendre à bord du général.» - -L’intrépide aspirant, debout sur le banc de l’arrière de son -embarcation, fait signe de la tête et du bras qu’il a compris l’avis du -commandant; mais au lieu de se détourner de sa route et d’exécuter -l’ordre de notre chef, nous le voyons couper droit vers le vaisseau -amiral, et disparaître au milieu de la fumée du combat et sous la grêle -de boulets qui tombe autour de nous. - ---C’est bien lui! s’écrient les matelots du gaillard d’arrière qui le -perdent de vue. C’est le plus brave lapin du bord! - -Le commandant, qui dans cet instant était loin de partager l’admiration -que nous inspirait l’audace imprudente de notre camarade, frappe -impatiemment du pied sur son banc de quart. Il veut rappeler à bord -l’aspirant qui vient de lui désobéir si héroïquement. Mais il n’était -plus temps. La foudre gronde, le vaisseau tonne, et Mathias est déjà -bien loin. - -Son heureuse destinée devait lui épargner la vue du triste spectacle qui -se préparait pour nous, à bord de _l’Indomptable_. - -Deux ou trois boulets nous percent à la flottaison. Le commandant est -informé, un des premiers, de cette triste circonstance. Il ordonne de -garnir les pompes; et, au moment où cet ordre va être exécuté sous ses -yeux, il reçoit à la hanche un éclat d’obus qui le force à s’asseoir sur -son banc de quart et à ne plus le quitter. - -On appelle aussitôt un chirurgien sur le pont pour donner des secours au -commandant, qui refuse obstinément de se laisser transporter dans le -faux-pont. - -Les officiers, à la nouvelle de la blessure que vient de recevoir notre -chef, se réunissent sur le gaillard d’arrière. On parle, et l’on parle -même beaucoup trop en cette conjoncture critique. Un peu de désordre -commence à se répandre dans les batteries. Le feu se ralentit. Un des -maîtres, placé sur les passavans, annonce que les pompes qui jouent -depuis quelque temps, n’ont pu franchir l’eau qui entre dans la cale. -L’émotion visible qu’éprouve l’état-major se communique à l’équipage. -Quelques pièces de la batterie de 36 sont abandonnées par l’effet de la -terreur panique qui se communique de proche en proche. On a parlé -d’abandonner le vaisseau, sans qu’on puisse savoir celui qui le premier -a osé faire cette indigne proposition. Quelques officiers, et tous les -aspirans irrités, menacent, en agitant leurs sabres, d’étendre à leurs -pieds le premier qui fera un pas pour fuir... Mais leurs menaces sont à -peine écoutées... Et la peur du danger est plus forte que celle -qu’inspirent les menaces de nos officiers... On a fui déjà... L’ordre -même de faire embarquer sans confusion l’équipage dans la chaloupe et -les canots du bord, est donné... Par qui? Personne n’ose encore nommer -celui qui l’a donné... Tout le monde se précipite dans les embarcations: -_l’Indomptable_ va être abandonné en quelques minutes... Le commandant -blessé est transporté dans son canot, sans qu’il ait la force de -résister au mouvement général au sein duquel il se trouve entraîné loin -du poste qu’il a conservé jusque-là malgré sa blessure, loin de son -poste d’honneur! - -Un aspirant seul propose, avant de délaisser le vaisseau, de couper les -câbles, pour que _l’Indomptable_ puisse au moins être jeté sur les vases -et échapper aux Anglais... Mais cet avis n’est même pas écouté... La -terreur parle plus haut que la voix du généreux jeune homme. - ---Puisqu’il en est ainsi, s’écrie celui-ci avec la plus vive -exaspération, _l’Indomptable_ ne sera pas sauvé, mais il ne tombera pas -du moins dans les mains de l’ennemi. - -Et, saisissant comme un furieux une mèche enflammée, il s’élance dans la -batterie basse pour mettre le feu aux poudres... - -Mais le maître canonnier, devinant l’intention de l’aspirant, l’arrête -par le bras et lui dit avec ce sang-froid que quelques hommes -privilégiés savent seuls conserver au sein des grands événemens: Ne vous -donnez pas tant de peine, monsieur, l’ordre de noyer les poudres vient -d’être exécuté... - -Il nous fallut fuir alors comme tout le monde, et nos sept ou huit -embarcations, chargées à couler bas, nous jetèrent sur la plage, bien -loin de notre pauvre vaisseau qui flottait encore majestueusement, mais -qui ne tonnait plus et qu’une péniche anglaise, montée de cinq à six -hommes, aurait pu impunément amariner. - - - - -VIII. - -L’ASPIRANT DE CORVÉE[10]. - - [10] Voir la note 7 à la fin de l’ouvrage. - - -Pour retracer ces pénibles incidens de l’abandon de _l’Indomptable_, -nous avons oublié notre ami Mathias, envoyé comme on sait à bord de -l’amiral pour recevoir l’ordre que le général avait voulu transmettre à -tous les commandans de la division. Maintenant c’est à ce brave aspirant -que nous allons revenir pour effacer, s’il est possible, de notre -pensée, les émotions douloureuses par lesquelles il nous a fallu passer. -C’est lui désormais que nous suivrons pas à pas dans la périlleuse -corvée qu’il s’est chargé de faire, et qui pour un instant l’a éloigné -de _l’Indomptable_ en lui épargnant le malheur de partager notre fuite. -Oh! combien, me disais-je en songeant à lui, combien eût souffert son -âme impétueuse si, réduit comme nous à abandonner notre vaisseau, il -avait eu à dévorer la honte dont nous nous sommes couverts! Le ciel a -voulu sans doute lui épargner tant d’humiliation; et si, comme nous -avons lieu de le redouter, il a péri, en se rendant avec sa frêle -embarcation à bord du général, il aura trouvé du moins, dans -l’accomplissement de son devoir, une mort glorieuse cent fois préférable -à l’existence que nous avons conservée en abandonnant notre poste. - -La Providence avait ménagé à notre ami un sort moins rigoureux que celui -que son intrépidité devait lui faire courir. Au lieu de rencontrer le -trépas dans les dangers qu’affrontait son audace, il lui était réservé -de recueillir quelque gloire au sein de ces dangers; et lui seul, dans -cette journée de fautes, de faiblesses et de désastres, devait, enfant -nouvellement jeté dans l’arène des combats, devenir un héros, lorsque -tant de vieux guerriers étaient redevenus de timides enfans. - -Une heure environ après avoir réussi à se rendre à bord du vaisseau -amiral, Mathias avait reçu l’ordre cacheté que le général destinait aux -navires de la division. Cet ordre important prescrivait à chaque -commandant, de n’abandonner son vaisseau qu’à la dernière extrémité. -Mathias, porteur du précieux paquet que lui avait remis le chef -d’état-major de l’armée, avait demandé plusieurs fois la permission de -retourner à bord de _l’Indomptable_; mais, pendant son séjour à bord de -l’amiral, le feu entre l’escadre anglaise et nous était devenu si vif, -que l’amiral n’avait pas cru devoir laisser partir les canots de corvée. -Ce ne fut que lorsque la canonnade se fut un peu ralentie qu’il -consentit à voir notre grand canot s’éloigner de son bord. - -Le trajet qu’avait à faire pour la seconde fois notre ami Mathias, -n’était pas long; mais on concevra sans peine qu’il devait être aussi -périlleux que difficile, pour peu que l’on se représente fidèlement les -circonstances au milieu desquelles il fallait l’effectuer. - -Une grêle de mitraille tombait de toutes parts, et sur la surface des -flots criblés, pour ainsi dire, par une nuée continuelle de boulets et -de biscaïens, s’étendait une traînée immense de fumée qui permettait à -peine d’apercevoir, au-dessus de l’atmosphère de soufre et de salpêtre -que la lueur de chaque coup de canon semblait embraser, l’extrémité de -la mâture des vaisseaux les plus élevés sur l’eau. - -Malgré l’audace et la difficulté de sa seconde tentative, notre aspirant -de corvée fait ramer ses gens vers l’endroit où il suppose qu’est -toujours mouillé _l’Indomptable_. Les canotiers, dociles à la voix de -leur jeune et valeureux chef, nagent avec un courage qu’irrite et que -soutient le bon exemple qu’ils reçoivent de lui. Au bout d’une -demi-heure de recherches et d’efforts, Mathias, perché debout sur le -banc de l’arrière, s’écrie: «_Voilà le vaisseau! Avant, mes fils!... -Encore trois coups d’aviron, et nous sommes à bord._» Déjà le patron du -canot aperçoit le large pavillon qui flottait encore sur la poupe de -_l’Indomptable_ que nous venions de quitter... de déserter peut-être!... - -Mathias n’a pas trompé ses canotiers: en trois bons coups d’aviron, le -canot qu’il monte élonge le vaisseau; mais, au grand étonnement de -l’aspirant et de tous ses gens, personne ne se présente pour leur -élonger une amarre... Pas une seule voix n’a répondu à leurs cris de -joie. - -Surpris, déconcerté de cette immobilité étrange et du silence qu’il -remarque, Mathias grimpe, avec la vivacité de l’éclair, l’escalier de -tribord: son patron et ses dix-neuf hommes le suivent. Ils sont sur le -pont du vaisseau; et ce pont, encore ensanglanté, est désert! Ils -descendent et courent dans les batteries, et rien, personne dans ces -batteries, rien que quelques cadavres qu’on n’a pas eu le temps de jeter -à la mer. Ils visitent avec effroi le faux-pont, la cale y toutes les -chambres... Personne! des morts seulement, et pas une seule voix qui -réponde à leurs voix inquiètes. Plus de doute pour eux, le vaisseau -vient d’être abandonné; et ce qui achève de les confirmer dans cette -pénible certitude, c’est qu’aucune embarcation n’est restée à bord! - ---Ils se seront sauvés en double! s’écrie le patron. - ---Oui, lui répond avec douleur l’aspirant, ils se sont sauvés; mais -c’est à nous, mes amis, de sauver le vaisseau. - ---En ce cas, monsieur, nous n’avons pas de temps à perdre, car voilà, -répond le patron, des péniches anglaises qui arrivent pour nous -travailler sur le casaquin. - -Et, en disant ces mots, le patron montre effectivement à Mathias trois -embarcations anglaises qui s’avancent et qui ne sont plus qu’à quelques -brasses de _l’Indomptable_. - -Par l’effet d’un mouvement purement instinctif, l’aspirant et ses braves -canotiers sautent tous ensemble sur les caronades du gaillard d’avant... -O bonheur inespéré! ces caronades sont encore chargées; elles sont -prêtes à faire feu... Une mèche allumée, s’écrie Mathias, vite, vite une -mèche allumée!... Le patron accourt avec un bout de mèche à la main: la -première caronade est pointée: elle part; elle gronde et va foudroyer la -péniche anglaise qui s’est avancée en tête des autres péniches... Un -second coup aussi heureux, succède au premier. Toutes les pièces font -feu l’une après l’autre, et au bout de quelques minutes, les péniches -fracassées ou à moitié coulées, s’éloignent en désordre dans le -tourbillon de fumée au milieu duquel elles semblent s’être englouties -sur l’avant même du vaisseau sauvé par ce miracle! - -_Vive l’empereur! vive l’empereur!_ s’écrient les vingt-et-un braves -tout surpris, tout émerveillés de leur inconcevable victoire! Ils rient, -ils pleurent de joie comme des fous ou comme des enfans en s’embrassant -avec délire, en courant pêle-mêle sur le pont de _l’Indomptable_, dont -ils se sont rendus maîtres et qu’ils ont reconquis, sans pouvoir -s’expliquer encore l’événement qui de chacun d’eux vient de faire non -pas un fou, non pas un enfant, mais un héros! - -L’aspirant Mathias fut le premier à revenir de l’ivresse passagère de ce -triomphe inespéré. La fortune, qui jusque-là l’avait si bien inspiré, ne -devait pas l’abandonner au moment de couronner l’œuvre importante vers -laquelle elle semblait l’avoir conduit, comme par la main. C’est trop -peu, se dit-il en lui-même, d’avoir montré jusqu’ici cette bravoure -qu’il est presque toujours si facile d’avoir dans les occasions où il -faut se dévouer. C’est du sang-froid maintenant que j’attends de moi, et -j’en aurai, ou que le ciel tombe plutôt en grand sur moi! Et affermi par -l’imminence même du péril, dans cette noble résolution, il rassemble -autour de lui ses intrépides compagnons de gloire, et il leur dit avec -ce calme que lui seul pouvait s’être imposé dans cette solennelle -conjoncture: - ---Mes enfans, savez-vous maintenant ce qu’il nous faut faire? - ---Ma foi non, pas encore, monsieur Mathias, lui répondent ses hommes -tout haletans, mais nous ferons ce que vous voudrez. - ---Eh bien! il faut couper nos câbles, hisser un foc et étarquer un -hunier si nous le pouvons, et avec la brise qui porte en côte, aller -échouer le vaisseau sur les vases de la Charente! - ---Vous croyez, monsieur Mathias? - ---Si je le crois! Mais c’est le seul moyen que nous ayons d’échapper à -l’Anglais et de sauver _l’Indomptable_. - ---Oui, c’est votre idée? Eh bien, soit! Coupons nos câbles, enfans, et -hissons le grand foc: tout est payé, puisque c’est notre brave -_commandant du moment_ qui nous le dit[11]. - - [11] Lorsqu’au départ d’un navire, on hisse le grand foc, les matelots - disent que _toutes les dettes sont payées_. C’est un mot devenu - proverbe dans la marine. - -Et aussitôt à grands coups de hache, les deux câbles qui tenaient encore -_l’Indomptable_ amarré sur le fond, sont tranchés sur les bittes. On -saute sur la drisse du grand-foc qui s’élève sur sa _draye_ en livrant -sa surface triangulaire au vent qui enfle et qui secoue violemment ses -mouvantes ralingues. Le lourd vaisseau dérivant avec la lame qui le -pousse par le bossoir de tribord, abat lentement en cédant à l’impulsion -de la brise. Mathias et son patron se placent à la roue du gouvernail. -Les hommes qui ont hissé et bordé le foc, s’élancent ensuite dans les -haubans de misaine pour courir sur la petite vergue de hune et larguer -le petit hunier sur ses cargues... Une frégate anglaise, en remarquant -sans doute cet appareillage exécuté avec une si visible difficulté à -bord de _l’Indomptable_, s’approche du vaisseau qui fuit et elle lui -envoie une volée en poupe. Les boulets sifflent aux oreilles de -l’intrépide aspirant et de son patron; ils percent à jour la voile que -les matelots perchés sur la vergue de hune ont réussi à déferler; mais -qu’importe, _l’Indomptable_ poussé vent arrière échappe, en fuyant sur -la lame, à la chasse tardive de l’escadre anglaise, et long-temps avant -que son faible et vaillant équipage soit parvenu à établir son petit -hunier, il s’échoue, hors désormais de toute dangereuse atteinte, sur -les bords de la Charente, en s’enfonçant jusqu’aux préceintes dans la -vase molle de ce rivage hospitalier... - -On se figurerait difficilement, en lisant ces détails aujourd’hui si -froids sur le papier, le bouleversement d’idées dans lequel nous jeta -l’arrivée si inattendue de notre vaisseau, nous qui depuis plus de deux -heures, errans sur la côte, avions eu sans cesse nos yeux fixés sur le -navire qu’un moment de faiblesse et de confusion nous avait conduits à -abandonner! - -Aucun des principaux incidens du drame qui venait de se passer sur la -rade de l’île d’Aix n’avait échappé à notre attention, depuis notre -fatal débarquement à terre. Nous avions vu _l’Indomptable_ repousser à -coups de caronades les embarcations anglaises qui étaient venues pour -l’amariner. Nous avions vu encore, lorsque par intervalle le vent -chassait au loin la fumée dont les flots étaient couverts, le grand foc -de notre vaisseau s’élever sur sa drisse, et nous avions entendu les -battemens redoublés de ce foc retentir à nos oreilles... Mais personne -parmi nous ne pouvait encore deviner quels étaient les hommes qui -avaient osé s’emparer, après notre fuite, du bâtiment que nous avions en -quelque sorte livré à l’ennemi. Tout le monde était bien loin de -supposer alors que Mathias, à qui l’on ne pensait déjà plus, eût tenté, -avec l’équipage de son grand canot seulement, une manœuvre aussi hardie; -et nous nous perdions en conjectures sur la nature surprenante de cet -événement extraordinaire, lorsque _l’Indomptable_ vint s’envaser vers -l’endroit même de la côte où nous nous trouvions encore réunis. - -Notre malheureux commandant, assis sur le sable dans l’état déplorable -où l’avaient jeté les souffrances que lui faisait éprouver sa blessure -se cacha le visage de ses deux mains à la vue de son vaisseau revenant, -sans lui, s’échouer à l’entrée du port... - -Nous ne tardâmes pas à acquérir la connaissance des faits dont nous -n’avions pu encore pénétrer le mystère. - -Un des canots de _l’Indomptable_, celui dans lequel j’étais venu à -terre, se trouvait amarré sur le rivage. Quelques matelots et deux ou -trois de nos confrères s’y précipitèrent, et je partis avec pour aller à -bord de notre vaisseau, à bord de ce cher navire qui venait de nous être -si miraculeusement rendu... Le premier je m’élance, en abordant, sur -l’escalier de tribord, entraîné je crois par un vague instinct d’amitié -qui me pousse à devancer mes autres collègues... Qui aperçois-je en -montant sur le pont? Mathias, mon brave, mon glorieux camarade -Mathias!... A cet aspect inattendu je ne pus retenir un cri d’étonnement -et d’admiration... Quoi! lui dis-je, encore toi? - ---Eh mon Dieu! oui, encore moi et toujours moi, me répondit-il en me -serrant étroitement dans ses bras. Ne faut-il pas que les amis se -retrouvent, et que quelqu’un se charge de sauver les vaisseaux de l’état -que vous abandonnez vous autres comme une vieille paire de souliers! - -La conversation entre notre camarade et nous roula pendant une -demi-heure sur le ton d’enjouement qu’il semblait avoir voulu lui donner -en nous parlant comme il venait de le faire. Il nous raconta tout -naïvement son aventure, et nous lui apprîmes comme nous le pûmes les -détails de notre fuite, de cette fuite humiliante qu’il venait de -réparer si courageusement. - -Il fallut lui dire aussi un mot de notre commandant, mais, au nom de -notre chef, la figure de Mathias prenant une expression de mauvaise -humeur qui nous révélait assez le sentiment qu’il éprouvait, me fit trop -bien deviner sa pensée pour que je continuasse à m’entretenir de lui. - ---Il s’est sauvé! s’écria-t-il plusieurs fois avec agitation, il s’est -sauvé! - ---Oui, mon ami, c’est vrai, mais il était blessé. - ---Il était blessé, à la bonne heure; mais il était encore vivant! - ---C’est toi maintenant qui vas disposer de son sort et de sa vie... - ---Et lui ne tenait-il pas dans ses mains le sort d’un vaisseau de ligne? -Édouard, tu me connais et tu sais assez que je suis incapable d’un acte -cruel ou vil; mais je te promets ici que, pour peu qu’il existe des lois -justes et que je puisse faire punir la faiblesse qui vient d’imprimer -une tache si fatale à notre pavillon, je serai sans pitié pour ceux qui -ont été sans énergie... Mais assez causé là-dessus pour le moment... -Dites donc, vous autres, voulez-vous prendre un fin verre de schnick à -bord du vaisseau de ligne dont j’ai l’honneur d’être encore le -commandant? - -L’exaltation des idées que s’était formées notre jeune camarade sur le -point d’honneur militaire venait d’éclater dans ce peu de mots; je -sentis qu’il eût été inutile d’essayer, en cet instant, de le faire -revenir sur la sévérité d’une opinion que ne justifiait encore que trop -le déplorable spectacle des événemens que nous avions encore sous les -yeux. - -Nous engageâmes vers le soir notre collègue à venir à terre avec nous -pour nous rendre ensuite à Rochefort; mais il s’y refusa nettement en -nous disant qu’il ne quitterait le bord que lorsque des ordres -supérieurs le forceraient à céder à un autre le commandement du -vaisseau, et que jusque-là il défendrait à qui que ce fût de l’ancien -équipage de _l’Indomptable_, de mettre le pied sur le pont du bâtiment -que lui seul avait su arracher à l’ennemi. Il daigna toutefois nous -assurer avec bonté, que nous nous trouvions exceptés de cette consigne -rigoureuse, et que nous lui ferions toujours plaisir quand il nous -plairait de lui rendre visite. Satisfaits de cette marque d’amitié nous -prîmes congé du nouveau commandant de _l’Indomptable_, pour rejoindre -nos compagnons d’infortune et leur raconter ce que nous venions -d’apprendre de la bouche même de notre ami Mathias. - - - - -IX. - -ROCHEFORT[12]. - - [12] Voir la note 7 à la fin de l’ouvrage. - - -A notre arrivée à Rochefort, nous trouvâmes tout le pays déjà rempli du -bruit de notre aventure, et tout ému du récit de l’événement -extraordinaire qui l’avait suivie. Cette voix publique, qui se prononce -avec une égale effervescence pour le mal et pour le bien, accusait la -faiblesse de notre commandant, et portait aux nues le dévouement de -l’aspirant qui venait de sauver _l’Indomptable_. Chacun nous arrêtait -dans les rues, nous questionnait avec empressement pour nous demander le -nom du jeune héros. Tout le monde voulait le voir, lui parler, lui -toucher la main, le presser dans ses bras... Ah! pourquoi notre ami ne -se trouvait-il pas là, pour jouir de l’enthousiasme passager qu’avait -fait naître sa belle action? C’eût été son jour de triomphe, à lui qui -ne devait n’en avoir qu’un seul dans sa vie! - -Le préfet maritime de ce port, informé le premier des détails de -l’événement qui nous avait conduits devant lui, s’empressa d’ordonner -que notre commandant fût placé dans une des salles particulières de -l’hôpital militaire, et qu’on le gardât à vue pendant le traitement de -sa blessure, sans qu’il lui fût permis de communiquer avec personne. - -La rigueur de cet ordre nous consterna. C’était une arrestation; et ce -fut alors seulement que nous pûmes apprécier, plus justement que nous ne -l’avions encore fait, la gravité de la situation dans laquelle notre -ancien chef allait se trouver placé. - -On envoya dès le soir même une nombreuse corvée des matelots du port, -pour ramener dans l’arsenal, sous le commandement d’un officier -d’état-major, _l’Indomptable_, qui avait dû flotter à la pleine mer, sur -les vases où nous l’avions vu s’échouer. - -Le lendemain, en effet, nous vîmes arriver sur la Charente, notre -malheureux vaisseau. Son état de délabrement, causé par le feu qu’il -avait essuyé, aurait dû inspirer peut-être quelque pitié pour nous, à -cette population qui encombrait les abords de l’arsenal. Mais les -curieux ne laissaient échapper que des mots accusateurs contre le -commandant, ou quelques paroles bienveillantes à la louange de Mathias. - -Quant à notre brave ami, bien moins enivré de l’admiration fugitive dont -il était l’objet, que satisfait d’avoir rempli son devoir, il sauta -gaîment à terre en nous apercevant; et, venant à nous avec bonhomie et -simplicité, il nous dit: Chers camarades, je viens d’être démonté du -commandement que m’avait donné le sort des combats. Voilà ce que c’est! -nous ne sommes quelque chose que pendant que le feu dure: une fois que -les boulets ne ronflent plus, notre gloire s’évanouit avec la poudre qui -flamboie, fume et s’éteint. - ---Nous apprîmes à Mathias l’arrestation du commandant, et il se tut... -Un des aspirans de la majorité vint l’informer que le préfet maritime -voulait lui parler, et il nous quitta pour aller, nous dit-il, frotter -sa grandeur déchue contre une grandeur encore debout. - -En nous promenant dans la ville quelques jours après notre arrivée, nous -remarquâmes, un beau matin, sur les portes de la préfecture maritime, -une affiche nouvellement collée, et devant laquelle tous les passans -s’étaient arrêtés... Nous nous glissons au milieu de la foule pour voir -et pour lire... C’était une dépêche télégraphique, signée de -l’empereur... Les premiers mots qui nous frappèrent nous apprirent assez -le motif de cette dépêche, que nous eûmes à peine la force d’achever: - - «Le commandant du vaisseau _l’Indomptable_ sera jugé par un conseil de - guerre, pour avoir abandonné, en face de l’ennemi, le bâtiment qui - avait été confié à son honneur. - - »_Signé_: NAPOLÉON. - - »Pour copie conforme: - - »Le ministre de la marine et des colonies, - - »_Signé_: DECRÈS.» - -En détournant nos regards de cette fatale affiche, nous les reportâmes -sur les traits de Mathias; sa figure n’exprimait ni étonnement ni pitié; -nous lui parlâmes de la dépêche, et il nous tourna le dos. - -Cependant, le conseil qui devait prononcer bientôt sur le sort du -commandant, avait été composé. Un contre-amiral, connu pour la sévérité -de son caractère, le présidait. Les autres membres de ce jury redoutable -paraissaient avoir été choisis parmi les officiels les moins disposés à -pardonner le crime militaire qui allait amener devant eux notre -infortuné supérieur. - -Dans une aussi déplorable conjoncture, les officiers de notre bord et -les amis de l’accusé cherchèrent à intéresser en sa faveur le témoin -dont la déposition pouvait absoudre ou perdre le prévenu. Mais on -connaissait trop bien le genre d’humeur de Mathias pour essayer de -changer la résolution qu’on lui supposait, au moyen de quelques -cajoleries ou de quelques flatteuses promesses. Pour aller à lui par le -seul sentiment auquel on le croyait accessible, on vint me trouver. «Il -s’agit, me dit-on, de sauver un vieux et honorable officier dont vous -avez admiré le courage dans une noble circonstance, et dont vous avez dû -excuser la faiblesse dans un moment d’effroi général. Vous êtes l’ami de -M. Mathias: il écoutera votre voix mieux que la nôtre, et il fera à -votre prière ce qu’il refuserait à nos instances. Parlez-lui, parlez-lui -au nom de votre amitié et de l’humanité. Les amis et la famille de votre -ancien commandant n’espèrent plus qu’en vous.» - -Quelque délicate que me parût être la négociation qu’on me suppliait -d’entamer avec mon jeune camarade, je me chargeai de tout, par élan de -générosité d’abord, et par un peu d’orgueil humain ensuite, bien aise -que j’étais, je l’avouerai, d’essayer, dans une circonstance aussi -importante, l’influence que je pourrais exercer sur l’esprit de mon -collègue devenu presque un grand personnage, pour quelques jours au -moins. - -A l’âge que nous avions tous deux, et dans la profession pour laquelle -nous avions été élevés, on connaît peu l’usage des formes diplomatiques -et l’emploi des circonlocutions parlementaires. Je jugeai à propos -d’aborder franchement la question avec mon intime, et je lui demandai: - ---Que prétends-tu dire, Mathias, devant le conseil de guerre? - ---Mais, me répondit-il... je dirai, ma foi,... je dirai ce qu’il me -plaira! - ---Mais sais-tu ce que diront les hommes de l’équipage, qui étaient avec -toi, quand tu as sauvé le vaisseau? - ---Parbleu, ils diront ce que j’aurai dit! - ---Tu le crois? - ---J’en mettrais ma main au feu. Tu ne sais donc pas l’empire qu’on peut -exercer sur des hommes que l’on a conduits courageusement au feu? Ah! -c’est chez ces braves gens-là, mon ami, que l’on trouve du noble et vrai -dévouement. Il n’y en a pas un parmi eux qui ne se fît tuer pour moi et -qui ne se fasse gloire de penser et d’agir comme je penserai et comme -j’agirai. C’est là que l’on trouve de la générosité de cœur et de la -grandeur de sentiment; et tandis qu’aujourd’hui ces chefs orgueilleux -dont j’ai humilié l’esprit de corps, commencent à m’en vouloir au fond -de l’âme, pour une belle action qu’ils sont forcés d’applaudir tout -haut, je ne rencontre de sympathie réelle que parmi ces valeureux -matelots à la tête desquels je me suis élancé dans un trop court moment -de péril et de gloire... Quel dommage que le danger n’ait pas duré plus -long-temps et que mon rôle ait sitôt fini... A présent je ne recueille -que des dégoûts pour prix de mon dévouement, et je ne vois plus qu’un -malheureux à faire punir par des ambitieux qui ont déjà méconnu mes -services, et qui tout en frappant l’infortuné, me sauront mauvais gré de -ma franchise et de ma fermeté. - ---Et c’est cependant cet infortuné que tu feras peut-être sacrifier! - ---Écoute donc; là-dessus, mon ami, je sais ce que j’ai à faire, et pour -peu que tu tiennes à ne pas me désobliger, tu ne me parleras plus de -cela. Dans ta position tu agis, je veux bien le croire, comme j’agirais -peut-être à ta place. Mais dans la mienne tu ferais, sans aucun doute, -ce que demain tu me verras faire, car c’est demain que le procès se -jugera. Ainsi, plus d’entretien semblable entre nous sur ce qui touche à -ce qu’on appelle, je crois, le for intérieur de la conscience. Quand je -dis cependant plus d’entretien semblable, j’excepte de mon interdiction -tout ce qui peut avoir rapport à la platitude et au vil égoïsme des -hommes en place. Oh! pour ceux-là, tu peux en parler tout à l’aise, si -bon te semble, et je me sentirai toujours disposé à faire chorus avec -toi... Mais quant à ce déplorable procès, silence encore!... J’en suis -trop dégoûté, trop fatigué, trop affligé peut-être, pour vouloir en -entendre un mot, une syllabe, une seule lettre encore! - ---Changeons donc notre barre en conséquence et gouvernons ensemble sur -une autre aire de vent. - -J’étais sans doute encore fort novice dans l’art difficile de lire dans -le cœur des hommes; mais il est des choses qu’à tout âge on devine par -instinct beaucoup plus que par expérience ou par habitude. Ce que venait -de me dire mon jeune ami, dans un moment où il croyait m’avoir caché le -sentiment qui l’affectait le plus vivement, m’avait révélé l’état -d’agitation de son âme et le motif trop légitime du dégoût qu’il -éprouvait avec toute l’impétuosité de son caractère. Accueilli comme un -héros le premier jour de son arrivée à Rochefort, remarqué avec moins de -bienveillance le lendemain, et un peu plus tard regardé comme ayant -donné par son acte de dévouement, un exemple dangereux pour la -discipline militaire, notre brave camarade avait subi, en quelques -heures seulement, ces cruelles vicissitudes par lesquelles passent trop -souvent les hommes qui ont eu le malheur de se faire trop tôt remarquer -du vulgaire des autres hommes. - -Avec plus d’adresse et de persistance que je n’en avais mis à sonder la -disposition d’esprit dans laquelle j’avais trouvé Mathias, il m’eût été -facile peut-être d’ébranler la résolution dont j’avais essayé de -triompher. Mais il s’était exprimé avec moi, son meilleur ami, d’une -manière qui me laissait en apparence si peu d’espoir de changer sa -détermination, que je crus avoir fait humainement auprès de lui tout ce -que je pouvais me permettre de tenter dans l’intérêt de notre pauvre -commandant; et lorsque, tout démonté du peu de succès de ma démarche, je -revis les personnes qui avaient placé en moi leurs dernières espérances, -je ne sus leur dire que ces seuls mots: - -«Tout est perdu. Il s’est montré inflexible et il dira la vérité.» - -La vérité, c’était la mort de l’accusé! - - - - -X. - -UN CONSEIL DE GUERRE[13]. - - [13] Voir la note 8 à la fin de l’ouvrage. - - -Dans l’arsenal de la marine de Rochefort, il existait une vieille salle, -vaste, lugubre et depuis long-temps abandonnée. C’était le local qu’on -avait choisi, et que l’on avait disposé pour la séance solennelle du -conseil de guerre. - -Dès la veille du jour où devait siéger la cour martiale, les murs -délabrés de la vieille salle avaient été cachés sous les longues -draperies d’une série de pavillons. De larges tapis bleus d’embarcation, -parsemés d’N impériales découpées en drap jaune, avaient été étendus -avec un certain luxe sur les siéges réservés aux juges et aux officiers -supérieurs qui se proposaient d’assister à cette affaire mémorable. -Tout, dans ce sanctuaire improvisé de la justice militaire, semblait -rappeler la gravité de la cause que l’on allait juger, et l’étrangeté -même de ce lieu, si long-temps oublié dans un des coins de l’arsenal, -paraissait indiquer à tous les yeux le peu d’occasions qu’on avait eu -jusque-là d’exercer la sévérité des lois maritimes. - -Le matin même du jour fatal, un piquet de canonniers de marine, commandé -par un capitaine d’artillerie, s’était emparé des abords de la salle de -justice. A neuf heures précises, le contre-amiral chargé de présider le -conseil passe devant le détachement qui lui présente les armes, et il va -prendre place entre les sept officiers appelés, en vertu du décret -impérial, au triste honneur de juger un de leurs plus vieux camarades. - -Le secrétaire se tint debout pendant l’installation de ce tribunal -institué la veille, et qui résignera ses fonctions après le jugement -qu’il aura prononcé dans les vingt-quatre heures. Le livre des lois est -déposé par la main de ce secrétaire sur la table qu’on a placée devant -lui, et c’est de ce livre redoutable que sortira, avant qu’on ne le -referme, la vie ou la mort de l’accusé, un arrêt d’infamie ou une -éclatante réparation d’honneur. - -Le président annonce que la séance est ouverte. Le détachement de -service met alors l’arme au pied, et les soldats de marine restent -immobiles, impassibles comme les juges qui prononceront bientôt la -condamnation, que ces soldats seront peut-être chargés d’exécuter. - -La multitude, contenue depuis plusieurs heures dans les couloirs, -encombre, au signal qui vient d’être donné à son avidité, l’espace qu’on -lui abandonne dans la salle. De jeunes femmes au maintien élégant, à la -toilette brillante, se précipitent sur les bancs, où tout un peuple de -curieux s’est déjà entassé avec un vague instinct de plaisir; et la -préoccupation de l’assemblée est telle en ce moment, qu’on remarque à -peine toutes ces jolies figures sur lesquelles se peint l’ardente soif -des fortes émotions, et toutes ces parures éblouissantes qui, en ce jour -de deuil d’un accusé, contrastent pourtant si puissamment avec -l’appareil austère des armes, le spectacle encore plus imposant de la -justice maritime. - -On a ordonné déjà d’amener l’accusé devant les juges. - -Un vieillard souffrant, amaigri, que recouvre un uniforme de capitaine -de frégate, se traîne avec peine, avec effort, sur le parquet de -l’enceinte qu’on vient de lui ouvrir. L’avocat qu’il a choisi pour son -défenseur lui offre le bras pour appuyer sa marche chancelante. Huit -soldats d’artillerie accompagnent lentement le vieillard jusqu’au pied -du tribunal, et le cachent au milieu d’eux, moins pour l’escorter sans -doute avec défiance dans ce pénible trajet, que pour le dérober -peut-être, pendant un instant encore, aux regards importuns qui -cherchent à trouver, à saisir sur ses traits abattus, l’indice ou la -trace d’un sentiment de crainte, d’espérance, de résolution ou de -terreur. - -Ce vieillard blessé, malade, désespéré, vous l’avez déjà deviné, c’est -l’ancien commandant de _l’Indomptable_. - -Le capitaine d’artillerie, chargé de la police de l’audience sous les -ordres du président, se dirige vers l’accusé, il s’arrête devant lui et -lui demande son épée. - -L’officier, dont la main a reçu cette arme, la dépose sur le tribunal -comme un gage de l’équité de l’arrêt qui va être rendu. - -Désormais c’est un jugement qui va séparer l’accusé de cette épée dont -il ne s’est défait qu’avec douleur, qu’avec désespoir. Cette arme lui -sera-t-elle restituée jamais, ou sera-t-elle brisée honteusement à ses -pieds au moment d’une exécution terrible? Voilà ce que se demandent avec -anxiété ceux qui attachent leurs regards sur cette épée, symbole -éloquent de l’honneur, dans un jour de justice où la voix sévère de neuf -juges militaires va rendre une sentence dictée par l’honneur. - -Le secrétaire du conseil se lève. Il va lire l’acte d’accusation. Il -lit... Chacune de ses paroles tombe comme un poids accablant sur la tête -affaissée du prévenu dont la contenance est morne, dont les yeux restent -attachés sur le parquet de la salle, la seule chose que l’infortuné ose -encore regarder! - -Les faits qui se succèdent dans ce long rapport sont effrayans... Le -commandant a abandonné son vaisseau au milieu d’un combat qu’il pouvait -encore soutenir avec avantage. La blessure qu’il avait reçue dans -l’action n’a pu servir à excuser sa fuite; car elle n’avait pas même -forcé le blessé à quitter son banc de quart, lorsque le désordre le plus -inconcevable s’est répandu dans l’équipage que son exemple devait -retenir au poste de l’honneur. Le danger était même si peu pressant et -la nécessité de l’abandon si peu démontrée, que plus d’une heure après -cet acte funeste, un jeune aspirant aidé seulement de vingt hommes a su -arracher _l’Indomptable_ aux embarcations anglaises qui venaient pour -s’en emparer, comme d’un bâtiment délaissé honteusement par six cents -marins dont le devoir était de le défendre jusqu’au dernier soupir... -Mais cet abandon inconcevable a été consommé sous le pavillon auquel la -justice doit le châtiment du commandant coupable qui n’a pas craint de -déserter son poste. C’est aux lois militaires à prononcer sur le cas -inouï qu’elles ont prévu dans leur sagesse, et qui jusque-là cependant -était resté sans exemple dans la marine française... Les juges sont là, -l’accusé est devant eux, et le pays attend un arrêt mémorable! - -La pénible lecture est achevée. Le président laisse s’écouler quelques -instans avant d’interroger le prévenu. Au moment où il prend la parole -pour remplir cette formalité, un bruit extraordinaire se fait entendre -sur le pavé des cours extérieures. C’était le bruit des chaînes que -traînaient des forçats employés dans le port, en se rendant à leurs -travaux. Cet incident, si peu remarquable dans les jours ordinaires, -sembla produire en ce moment l’impression la plus étrange sur tous les -assistans... On vit l’accusé frémir en prêtant l’oreille au -retentissement des fers des condamnés, sur la pierre sonore, et il ne -parut se calmer un peu que lorsque l’ordre de faire éloigner les forçats -du lieu de la séance, fut donné aux sentinelles posées à l’entrée de la -cour martiale. - -Le commandant, interrogé sur son âge, le lieu de sa naissance et son -grade, fit vainement des efforts pour se tenir debout auprès du fauteuil -qu’on avait placé pour lui en face du tribunal. Son état de souffrance -et de faiblesse était tel, qu’il ne put quitter son siége. - ---Accusé, lui dit le président, vous venez d’entendre les charges qui -s’élèvent contre vous. Qu’avez-vous à répondre? La parole vous est -accordée et le conseil est disposé à vous entendre... - ---Hélas, messieurs! répondit le prévenu en balbutiant et d’un air -découragé: il me serait impossible de vous dire ce que j’éprouve en ce -moment... Tout ce qu’on vient de lire semblerait m’accuser de faiblesse -et de lâcheté; et si vous pouviez vous faire une idée de ce qui se passe -en moi à l’instant où je vous parle, vous verriez cependant que je ne -suis pas un lâche... Le malheur m’a accablé, voilà tout... A ma place -chacun de vous peut-être, de vous qui allez me juger, aurait été -entraîné, comme je l’ai été malgré moi, malgré ma résolution... C’est là -tout ce que je puis vous dire... Mon défenseur que voilà a pu mieux que -tout autre sonder dans le fond de mon âme. Je lui ai raconté la chose -comme elle s’est passée... N’est-ce pas, monsieur l’avocat, que vous -jureriez devant Dieu à présent, que j’ai dit la vérité!... C’est à vous -d’ailleurs que j’ai remis le soin de parler pour moi à la justice, et de -prêter l’appui de votre parole à un malheureux officier qui n’a plus en -lui assez de force pour se défendre comme il voudrait... Mais, messieurs -les juges, puisque je n’ai pas eu le bonheur de mourir de la blessure -qui me tient cloué sur ce fauteuil, je vous prie, je vous supplie d’une -chose, c’est, dans le cas où vous croiriez devoir me déclarer coupable, -de me condamner plutôt à être fusillé, qu’à une peine déshonorante qui -m’effraie mille fois plus que la mort... C’est une grâce que je vous -demande à genoux, au nom du corps dont je fais encore partie, au nom de -ma famille, au nom de tous mes anciens camarades. Oh! faites-moi -exécuter si vous pensez en conscience que je l’aie mérité, mais pas de -déshonneur pour mes cheveux blancs, pas de honte pour ces épaulettes que -j’ai portées avec gloire pendant vingt ans... Oh! non, pas d’infamie -surtout pour ma malheureuse famille! En allant à la mort, je pourrai du -moins vous prouver que je ne suis pas un lâche... O mon Dieu, mon Dieu! -moi couvert de cicatrices, un lâche...! Où sont donc tous ceux auprès -desquels j’ai combattu bravement dans plus de vingt affaires! où -sont-ils, pour souffrir que l’on me traite ainsi! Suis-je donc assez -malheureux de n’avoir pas été tué sur le banc de quart de mon pauvre -vaisseau, pour m’entendre aujourd’hui appeler un lâche! - -L’infortuné ne put en dire davantage, et ses larmes achevèrent de porter -dans le cœur de tous ceux qui venaient de l’entendre, le sentiment le -plus pénible et le plus profond. Les juges même, le regardant avec -commisération, laissaient voir dans l’expression de leur visage -contraint, le sentiment qu’ils cherchaient à cacher. - -On va procéder à l’audition des nombreux témoins qui doivent déposer -dans l’affaire. - -Le président ordonne de faire comparaître l’aspirant Mathias, le premier -inscrit sur la liste des témoins à charge. - -A ce nom déjà si connu, un mouvement extraordinaire se fait remarquer -dans tous les rangs de l’assemblée agitée. Les femmes se lèvent -palpitantes: toutes les têtes de la foule attentive, se tournent du côté -où le témoin appelé doit paraître. Les membres du conseil eux-mêmes, -partageant le sentiment de curiosité et d’impatience qui s’est répandu -dans la salle entière avec une sorte de rapidité électrique, s’agitent -sur leurs siéges. Un jeune homme s’avance; des trèfles en or tombent, de -ses gracieuses et nobles épaules, sur un simple frac d’aspirant de -marine. Sa main gauche s’appuie sur la garde du poignard qui brille à -son côté. Sa physionomie, ouverte et tranquille, respire à la fois la -modestie et la vivacité. Il fait d’abord quelque pas dans l’enceinte du -tribunal, sans trop savoir où il doit se placer. Le président lui -indique l’endroit où il lui convient de rester pour répondre aux -questions qui vont lui être adressées. Mathias s’arrête alors. Il -attend. Le silence le plus religieux a succédé déjà au murmure flatteur -qui a précédé et accompagné son arrivée. Le président, au milieu de ce -recueillement profond, s’adresse dans les termes suivans au témoin qui, -debout devant lui, recueille, une à une, toutes ses paroles. - ---Comment vous nommez-vous? - ---Achille Mathias... - -Ce prénom d’_Achille_ produit encore dans l’auditoire une légère émotion -à laquelle le témoin seul reste étranger. Le calme se rétablit: les -questions continuent: - ---Quel est votre âge? - ---Dix-neuf ans et demi, général. - -Et, en prononçant ces derniers mots, le regard assuré du marin -adolescent s’anime d’une noble fierté, et se promène avec lenteur et -dignité sur les vieux officiers qui assistent à l’audience. - ---Où êtes-vous né? - ---A St-Brieuc, département des Côtes-du-Nord. - ---Quelle est votre profession? - ---Aspirant de marine de seconde classe. - ---Connaissez-vous l’accusé? - ---L’accusé?... Oui, c’est... c’était mon commandant. - ---Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité? - -Après un moment de réflexion, qui donne à sa physionomie un air distrait -et embarrassé, Mathias répond en élevant la voix: - ---Je le jure!... - ---Vous savez les motifs qui vous ont amené aujourd’hui devant nous. -Dites les faits qui sont parvenus à votre connaissance, et que vous -allez révéler sous la foi du serment que vous venez de prononcer. Le -conseil vous écoute. - ---Ces faits sont fort simples, quoique très-importans; et, si ma mémoire -aujourd’hui ne me rappelle pas exactement tous les détails que je -voudrais pouvoir vous donner, je crois du moins que je réussirai à -n’omettre aucune circonstance majeure dans ma déposition... - -«Dans la matinée qui suivit la nuit où la division de l’île d’Aix eut à -résister à l’attaque des brûlots anglais, vers dix heures, je crois, le -commandant fit demander l’aspirant de corvée... Je me présentai à lui... -Il m’ordonna de me rendre à bord de l’amiral qui venait, au moyen des -signaux qu’on avait aperçus de notre bord, d’appeler tous les navires de -la rade à l’ordre! Le feu de l’escadre ennemie était très-vif en ce -moment. Le grand canot fut armé de dix-neuf hommes et de son patron. Je -pris le commandement de cette embarcation; et, malgré la mitraille et -les boulets qui des deux bords se croisaient sur nous, j’eus le bonheur -d’arriver sans accident à bord du vaisseau amiral, non pas en faisant le -tour pour plus de prudence, comme on me l’avait bien recommandé en -partant, mais en faisant tout bonnement nager droit sur le vaisseau -commandant... Je voulais couper court pour ne perdre ni temps ni -chemin... C’était ma manière à moi, et...» - ---Permettez-moi, dit le président en interrompant Mathias, de vous faire -remarquer qu’en agissant ainsi c’était déjà enfreindre témérairement les -ordres que vous aviez reçus, exposer les hommes et l’embarcation qui -vous avaient été confiés, en risquant même de compromettre -l’accomplissement de votre importante mission? - ---C’est possible, M. le président, je ne dis pas non. Mais, comme j’ai -déjà eu l’honneur de vous le faire remarquer, c’est ma manière. -D’ailleurs, quand on se trouve au feu, on a peut-être le droit d’exposer -les autres lorsqu’on s’expose soi-même à leur tête, pour leur donner un -bon exemple à suivre. Si l’empereur, qui s’y connaît, avait été là, et -qu’il m’eût vu en ce moment, je suis convaincu qu’il aurait mieux aimé -un imprudent comme moi, que... Mais je reviens aux faits qu’il me tarde -de vous avoir rapportés... - -Les dernières paroles de Mathias venaient de faire trembler tout -l’auditoire, qui ne reprit une attitude plus calme que pour entendre la -suite de la déposition du redoutable témoin. - -«L’amiral, en me voyant arriver à bord de son vaisseau, bien avant les -autres embarcations, qui, elles, _avaient cru devoir faire le grand -tour_, me demanda brusquement mon nom et celui du vaisseau auquel -j’appartenais. Je le lui dis; et le chef d’état-major, me tendant la -main avec affection, me conduisit dans la chambre où l’on écrivait les -ordres du jour sous le feu des canons, et au bruit des boulets qui -ronflaient à nos oreilles. Cette situation, ma foi, me plut, et -j’attendis une heure environ le paquet que l’on destinait à notre -commandant. L’amiral, malgré mes instances, ne voulait pas me laisser -partir, disait-il, au moment le plus chaud du combat, de ce combat qui -devait finir trop tôt... et trop mal... Enfin j’obtins cependant, après -beaucoup de façons, la permission d’essayer de retourner à bord de -_l’Indomptable_, par le chemin que je savais déjà... Une fumée noire, -lourde, épaisse, obscurcissait le jour et pesait sur les flots contre -lesquels il nous fallait nager en double pour arriver à notre -destination. Je passai, avec mon grand canot, à poupe ou sur l’avant de -plusieurs navires de la division mouillés entre l’amiral et -_l’Indomptable_; et, quoique je fusse exposé à essuyer le feu de ces -bâtimens qui ne me voyaient pas, je trouvai qu’il était toujours bon de -prendre connaissance de chacun d’eux; ils me servaient de points de -remarque, au milieu des débris entre lesquels je m’avançais... C’était -encore à ma manière. - -»A la fin, à force de chercher, j’aperçois, à travers le brouillard de -fumée, la mâture de _l’Indomptable_. C’est cela! criai-je alors à mes -grands canotiers. Il y a double ration à bord de celui-ci. Avant un -coup, garçons, et ne baissons pas la tête, car j’ai encore un sabre à la -main pour relever la figure du premier qui se baisserait pour amarrer le -cordon de ses souliers! - -»Une chose me surprenait toutefois en approchant du vaisseau: c’est que -les Anglais continuaient à taper sur lui, et que lui ne faisait plus -feu!... - -»Mon premier mouvement fut de regarder à la corne d’artimon... Le -pavillon national y flottait encore... et je me dis avec joie: -_l’Indomptable_ tient bon encore; ma corvée est finie.» - ---Vous abordâtes, dites-vous, le vaisseau par tribord?... - ---Oui, général, par tribord, le long du grand escalier. - ---Et quelqu’un vint-il vous recevoir, y eut-il quelques hommes disposés -pour vous élonger une amarre, comme cela se pratique toujours en pareil -cas? Je crois devoir vous faire observer ici qu’il est d’autant plus -nécessaire de préciser tous ces faits, qu’ils sont de la plus grande -importance pour la cause. - ---Personne ne se présenta pour nous recevoir à bord du vaisseau. - ---Personne, dites-vous? - ---Non, personne, général!... - ---Et dans quel état trouvâtes-vous le bâtiment?... - ---Abandonné!!!... - -Il me serait impossible d’exprimer ici l’effet que ce dernier, que ce -seul mot produisit sur l’assemblée. L’accusé, en l’entendant prononcer, -porta convulsivement ses deux mains tremblantes sur son visage -décomposé... Les sanglots de l’infortuné interrompirent un instant -l’audience... - -Mathias, seul, calme et impassible dans ce moment d’anxiété et de -terreur, attendit que sa voix pût se faire entendre de nouveau, pour -répéter: - -«Oui, _abandonné_!... Je le croyais du moins, et je m’indignai en voyant -_l’Indomptable_, mouillé sur ses deux ancres, pouvant encore combattre -et ne combattant plus... Dans le coin du gaillard d’arrière, il me -sembla cependant entendre, au bout de quelques instans, le bruit confus -de quelques voix qui interrompaient le silence dont j’avais été d’abord -si effrayé... J’accours; c’était un officier blessé que plusieurs hommes -cherchaient à soulever... - -»Je reconnus, dans cet officier, le commandant que voilà, entouré des -canotiers de sa yole qui voulaient le déterminer à s’embarquer pour fuir -avec eux. Que vous dirais-je de plus, ma foi! La présence de cet -officier blessé pouvant contrarier la résolution que j’avais prise, de -défendre jusqu’à la dernière extrémité _l’Indomptable_ contre des -péniches anglaises qui s’avançaient pour l’amariner, je me déterminai à -forcer le commandant à se laisser entraîner à terre, et à s’éloigner -porté par ses canotiers. - -»Il partit, contraint par moi et à moitié évanoui, je crois. Je -repoussai sans lui les péniches anglaises, qui nageaient sur nous à -grands coups d’aviron; et vaillamment secondé par mon patron et mes -dix-neuf grands canotiers, je fis ensuite sans perdre de temps couper -les câbles du vaisseau; hisser le grand foc à bloc et un petit hunier à -demi-mât; et ma foi le vent ou la Providence nous conduisant, nous -réussîmes à échouer en grand sur la vase ce vaisseau que d’ici vous -pouvez voir flottant dans les eaux d’un port français! - -»Voilà, messieurs, ce que je sais et tout ce que j’ai fait... Vous -connaissez sans doute le reste tout aussi bien et peut-être mieux que -moi... Par conséquent j’ai tout dit, et c’est encore une fois une autre -corvée de faite.» - -Il était temps pour le jeune témoin que sa narration finît... Sa voix, -qui pendant presque toute la déposition qu’il venait de faire, s’était -soutenue avec fermeté, nous avait semblé s’être sensiblement affaiblie -depuis le moment où il lui avait fallu expliquer comment il avait forcé -le commandant à quitter le vaisseau. Cette partie si pénible du récit de -Mathias avait été écoutée avec un sentiment de surprise, dont lui-même -nous avait paru embarrassé; et quand il eut cessé de parler, il se -trouva dans la position d’un homme que l’on vient de délivrer du poids -d’un fardeau accablant. - -L’impression générale causée par les dernières paroles du généreux -aspirant, était indéfinissable. Le président, à qui l’émotion et -l’embarras de notre ami n’avaient pu échapper, s’empressa, aussitôt que -le reste d’agitation de l’assemblée lui eut permis de continuer ses -questions, de présenter les objections suivantes au témoin. - ---Comment expliqueriez-vous, lui demanda-t-il, la différence qui existe -entre les réponses que vous avez cru devoir faire dans l’instruction du -procès, et les faits que vous venez de révéler au conseil? Les -renseignemens antérieurs que vous avez donnés ne ressemblent nullement à -ceux que nous venons d’entendre. - ---Ces renseignemens, mon général, peuvent ne pas être les mêmes, j’en -conviens; mais ils ne se contredisent pas, que je sache. Dans -l’instruction j’ai en quelque sorte refusé de m’étendre sur les faits, -que je désirais ne faire connaître qu’en public. Que mes premières -explications aient été incomplètes, cela se peut; mais qu’elles se -trouvent opposées à celles que je viens de faire entendre, je ne le -crois pas. - ---Le conseil, monsieur, appréciera cette circonstance, sur laquelle j’ai -insisté à dessein. Mais comment justifierez-vous, si tout ce que vous -venez de nous dire est, comme j’ai lieu de le penser, conforme à la plus -exacte vérité; comment justifierez-vous, je le répète, l’espèce de -violence que vous avez cru devoir exercer pour forcer votre commandant -blessé à quitter le vaisseau qu’il ne devait abandonner qu’avec la -vie?... - ---Je ne cherche pas à me justifier, mon général, j’ai voulu rapporter -seulement ce qui s’est passé, et je l’ai fait. - ---Permettez-moi de vous faire observer encore, que s’il en était ainsi -que vous le dites, vous auriez employé à l’égard de votre chef un moyen -coupable pour l’empêcher de remplir son devoir le plus impérieux. Vous -auriez même encouru dans cette circonstance, par un excès de zèle -inconsidéré, la rigueur des lois qui doivent punir l’indiscipline et la -rébellion. - ---En ce cas-là, mon général, faites-moi juger comme coupable, si vous en -avez le droit, et n’exigez pas que je dépose comme témoin dans une -affaire où je ne devrais paraître que comme accusé. L’exemple serait -édifiant pour ceux de mes collègues les aspirans, qui s’aviseraient de -vouloir sauver des vaisseaux de ligne. Il ne manquerait plus que cela! - ---Monsieur, retournez à votre place; le conseil statuera sur la nature -et le caractère de la déposition qu’il vient d’entendre. - -Nous aurions tous voulu sauter au cou de notre camarade, sans trop -savoir dire pourquoi encore. Il nous semblait qu’il venait de faire une -action sublime. Notre vieux commandant pleurait, en jetant sur notre ami -des regards qui exprimaient cent fois mieux que ses lèvres frémissantes -n’auraient pu le faire, le sentiment qui l’agitait, qui le tourmentait, -qui semblait l’étouffer... Oh! combien cette scène muette entre le jeune -témoin et l’accusé était attendrissante et noble!... Quelle tranquille -sévérité dans les traits de Mathias, et quelle éloquence expressive de -reconnaissance et d’humilité sur la physionomie du coupable qu’il venait -de sauver! - -On appela, comme pour faire brusquement diversion à l’opinion générale, -les autres témoins à entendre dans la cause. Ils confirmèrent tous, -comme ils le purent, la déposition faite par leur aspirant. La -simplicité que le patron du grand canot mit dans ses réponses, fut -remarquée, comme la seule chose qui pût peut-être égayer la gravité -d’une affaire aussi sérieuse. - -Ce brave homme raconta d’abord, dans le langage naïf et rude qui lui -était ordinaire, son trajet à bord de l’amiral et son retour à bord de -_l’Indomptable_. Parvenu, après bien des circonlocutions, au point -important de l’abandon du vaisseau, le président lui demanda:--Le -vaisseau était-il abandonné? - ---Abandonné? répond le patron. - ---Oui, le vaisseau était-il abandonné? reprend le président. - ---Ça c’est selon, mon général! - ---Comment c’est selon! un vaisseau est abandonné ou il ne l’est pas! - ---Je sais bien ce que vous voulez dire. Ce n’est pas ce qui -m’embarrasse, pardieu, et ce qui fait une _coque_ dans le câble que je -file. Mais faut-il vous dire tout ici entre nous, et devant tout le -monde? - ---Mais certes, il faut dire tout! vous êtes ici pour cela. - ---Eh bien! le vaisseau était abandonné _plus ou moins_. Voilà mon -opinion du moment. - ---Avez-vous ou n’avez-vous pas trouvé enfin quelqu’un à bord? - ---M. Mathias que v’là là, a dû vous conter tout cela, cent mille fois -mieux que moi; car il n’a pas la langue dans un sac, allez, lui. Ainsi -ma voix serait censément inutile. Mais c’est-il cela un brave, que -monsieur Mathias! Dieu de Dieu! c’est avec ça qu’il y aurait du plaisir -à naviguer en course et à se taper au numéro Un... Si vous aviez vu -comme il vous a fait _mystifier_ les péniches anglaises, vous auriez dit -tout le premier: c’est là un véritable Français, digne de sa gloire! - ---Témoin, il ne s’agit pas ici de M. Mathias et de sa gloire. Répondez à -la question que je vous adresse pour la troisième fois. Avez-vous trouvé -quelqu’un sur _l’Indomptable_ à votre arrivée à bord? - ---Oui, et non, comme on le voudra, mon général. Il y avait dans le fond -du gaillard d’arrière quelque chose, mais je ne sais pas si c’était -quelqu’un. Comme il fallait se donner une _doudouille_ dans le moment -actuel de l’instant, j’ai sauté _primo mihi_ sur les caronades de -l’avant qui avaient la jouissance d’être chargées... J’ai fait feu, sans -vous offenser, et v’là tout... Une embarcation est partie du bord dans -l’instant de la fumée et du charivari, à ce qu’on m’a appris depuis. M. -Mathias, après le coup de temps, a eu même la bonté de me certifier que -c’était le commandant blessé qu’il avait emballé dans sa yole pour -l’envoyer _subordonnément_ à terre aux non-combattans; et comme M. -Mathias est incapable de fausseté, je jure, s’il le faut, devant Dieu et -devant les hommes, que c’était la chose et le commandant que v’là, et -qui est, si je ne me trompe, assez bien malheureux comme ça de n’avoir -point partagé notre belle conquête, à bon marché... c’est-à-dire avec -sept coups de caronade envoyés du bon numéro, un peu plus vite que par -la poste aux lettres, dont j’ai l’honneur d’avoir fait ma déposition à -la justice, si toutefois et quantes j’en ai été capable, sans vous -offenser. - -Il fut impossible d’obtenir des renseignemens plus clairs des autres -matelots du grand canot. C’étaient cependant les seuls hommes de notre -équipage qui pussent affirmer ce qui s’était passé à bord pendant qu’ils -avaient occupé le bâtiment. Les autres marins de _l’Indomptable_, -appelés comme nous à déposer après les grands canotiers, étaient trop -intéressés à ne pas charger le commandant, pour contredire la déposition -des premiers témoins entendus dans la cause. Un incident dont nous -n’avons point encore parlé, et qui avait eu lieu au moment de l’abandon -du vaisseau, pouvait d’ailleurs laisser planer encore sur cette affaire, -des doutes favorables au prévenu. Le commandant, n’ayant effectivement -quitté _l’Indomptable_ que le dernier dans la yole qui l’avait -transporté à terre, pouvait à la rigueur passer pour être resté à son -poste jusqu’à l’heure où Mathias disait l’avoir contraint à s’éloigner -du bord. - -Tout, à l’aide de cette circonstance, devenait doute, mystère, -incertitude, excepté pour les yoliers du commandant et pour les -compagnons d’armes de Mathias. Ces braves gens sauvèrent le coupable. - -La tournure que, grâce à la déposition de l’aspirant, venait de prendre -l’affaire, rendait la tâche du rapporteur aussi embarrassante, que celle -du défenseur de l’accusé était devenue facile et simple. - -L’accusation, quelque véhémente qu’elle fût, ne produisit aussi que -l’effet le plus médiocre, sur un public qui déjà avait deviné que le -témoignage de l’aspirant venait d’arracher le vieux commandant au coup -qui d’abord avait paru le menacer. Le défenseur, prévoyant le triomphe -réservé à son client, s’empara, avec cette adresse que donne la -certitude du succès, de tous les faits qui pouvaient contribuer à -l’acquittement de l’inculpé; au bout de quelques heures de débats, le -conseil se retira dans la salle des délibérations, pour rendre l’arrêt -qui nous avait d’abord inspiré tant de craintes, et que depuis -l’allocution de Mathias nous avions commencé à ne plus redouter pour -notre malheureux chef. - -Ce fut dans ce moment de suspension de la séance qu’il nous fut enfin -permis de parler à notre ami, et de le féliciter sur la générosité de sa -conduite. La foule des auditeurs l’entourait déjà avec admiration, et -lui, toujours calme au sein de l’agitation qu’il avait fait naître, nous -attendait, nous ses plus chers camarades, pour nous tendre la main et -recevoir peut-être de nos bouches, les paroles de consolation dont il -paraissait avoir déjà besoin... - -Dès qu’il me vit auprès de lui, il pencha l’oreille vers moi; car il lui -semblait que je dusse avoir quelque chose à lui dire, et je sentis que -c’était à moi de parler le premier... - ---Bravo! lui dis-je à voix basse; tu viens de sauver le commandant! - ---Oui, me répondit-il gravement: je viens de le sauver et de me -perdre... Mais il fallait être parjure à la vérité ou parjure à -l’humanité, et j’ai menti plutôt que de frapper. - -De grosses gouttes de sueur inondèrent son beau visage, dès qu’il eut -exhalé ces mots qui s’étaient échappés de sa poitrine avec un long -soupir... Jamais je n’ai vu de figure aussi jeune exprimer un sentiment -plus noble dans une circonstance aussi solennelle. - -J’engageai mon ami à sortir avec nous pour prendre un peu l’air, et pour -respirer plus à l’aise qu’il ne l’avait fait pendant ces pénibles -débats... Il me répondit qu’il désirait rester, et qu’il voulait voir, -en promenant ses yeux sur les personnes de l’assemblée, s’il -parviendrait à découvrir dans les regards de quelqu’un, le reproche que -pourrait lui avoir attiré ce qu’il appelait _son mensonge_. Une telle -investigation était bien inutile: il n’y avait que bienveillance et -admiration pour lui dans tout l’auditoire, et même parmi les individus -qui attendaient la condamnation de l’accusé comme le châtiment le plus -juste et le plus mérité. - -La délibération des juges se prolongeait. L’anxiété renaissait autour de -nous et redoublait à chaque minute d’attente. Quelques flambeaux allumés -dans la salle immense où bouillonnait la multitude, jetaient leur pâle -et insuffisante lueur sur les lugubres décorations de l’enceinte -délabrée... L’épée de l’accusé, encore déposée sur le tribunal, brillait -seule encore au reflet vacillant des deux girandoles entre lesquelles -elle était restée passive, immobile. C’était là pour nous le signe le -plus frappant auquel nous pussions apprécier toute la gravité et toute -la portée de la cause, en l’absence momentanée de l’accusé. Aussi nous -demandions-nous à chaque instant avec inquiétude:--Cette épée lui -sera-t-elle rendue ou sera-t-elle brisée aux pieds de son maître? - -La rentrée des juges vint mettre enfin un terme à nos réflexions -douloureuses et à notre vive impatience. - -L’accusé est de nouveau introduit pour entendre son arrêt: ce sera pour -la dernière fois... Sa figure est calme; il semble respirer avec plus de -liberté qu’il ne l’a encore fait dans tout le cours de cette terrible -séance... Les juges ont repris leurs places. Le président se lève; ses -traits n’expriment ni agitation ni joie. Il va parler; et tous les -cœurs, oppressés déjà par un sentiment de crainte et d’espoir, semblent -s’être arrêtés et ne plus palpiter. Il parle, et sa voix retentit comme -au sein de la solitude la plus profonde, tant la foule est recueillie et -silencieuse... Les derniers mots de l’arrêt vont se faire entendre: -chacun, en ce moment, réunit tout son courage, tout son sang-froid pour -les écouter... L’accusé, les yeux fixés sur son épée, se dispose à -recevoir le coup que la sentence va laisser peut-être tomber sur sa -tête. - ---L’accusé est acquitté... acquitté honorablement... - -Le pauvre commandant, à ce magique mot qui vient de l’arracher à sa -stupeur, à ses souffrances, à lui-même enfin, se lève sur son siége, se -précipite sur son épée, qu’il ressaisit avec violence, qu’il baise, -re-baise cent fois, mille, fois, avec délire... Et puis, succombant à sa -propre exaltation et à l’ivresse du sentiment qui l’accable, il -s’évanouit au milieu des applaudissemens qu’il n’entend plus, et entre -les bras de ses amis que ses yeux égarés ne peuvent plus apercevoir. - - -FIN DU PREMIER VOLUME. - - - - -NOTES - - -NOTE 1. - -La malheureuse jeune fille que je viens de faire connaître à mes -lecteurs n’est pas un personnage fictif, elle a existé; et ceux de mes -amis qu’ont épargnés les chances fatales de la carrière que nous -parcourions ensemble, se rappelleront sans doute encore la pauvre -créature dont il m’a plu de faire une héroïne de roman. Peut-être, après -m’avoir taxé d’égoïsme en lisant ce que je dis de Juliette et de moi, -m’accusera-t-on d’un peu de cruauté pour avoir livré au vent de la -publicité la mémoire d’une infortunée, qu’il aurait sans doute mieux -valu laisser dormir dans la tombe où elle était descendue en expiant les -torts de toute sa vie. Mais est-on toujours libre, quand on écrit, de ne -dire que ce que l’on veut, et l’indiscrétion de ceux qui une fois ont -laissé courir leur plume, n’a-t-elle pas aussi sa fatalité? Cette -Juliette d’ailleurs, dont j’ai retracé les souffrances et les fautes, -m’a toujours paru avoir si complétement effacé ses torts par ses -malheurs, que j’ai cru pouvoir parler d’elle, comme j’aurais fait de la -femme la plus chaste et la plus vertueuse. Au surplus, en me mettant -moi-même en scène, comme j’aurais mérité d’y être mis sans ménagement -par un autre, je n’ai pas essayé à me peindre plus moralement beau que -je ne le suis réellement. J’ai dit, autant que j’ai eu la force de le -faire, un peu de vérité de moi et à mes dépens; et s’il y a du mauvais -dans ma nature, on trouvera du moins qu’il ne saurait y avoir -d’hypocrisie dans mon fait. - -Avant de mettre en évidence une fille comme Juliette, entraînée par -cette fatalité qui ne peut jamais être acceptée comme une excuse morale -suffisante, à faire le métier de femme galante, j’avais calculé tout ce -qu’il était nécessaire de trouver de hardiesse en soi, pour fournir -ainsi bénévolement à la critique, des armes aussi redoutables contre -soi-même. Mais l’avouerai-je! c’est la difficulté que j’avais entrevue -dans mon plan, qui m’a engagé le plus fortement à tenter un essai pour -lequel je sentais bien qu’il fallait être doué de quelque force et de -quelque témérité. J’ai osé enfin, satisfait d’avoir devant moi un -obstacle à vaincre, et je laisse à ceux qui me liront le soin -d’apprécier jusqu’à quel point j’aurai réussi dans ce que je regarde -encore comme une tentative assez singulière. - -Mais au degré de licence qu’a déjà atteint notre littérature, est-il -bien encore nécessaire de chercher à se faire pardonner les libertés -qu’on a cru pouvoir se permettre; et doit-on raisonnablement se -féliciter, comme d’une bonne action, d’avoir réussi à cacher, sous la -timidité ou la subtilité des formes, le fond peu moral de certaines -choses? Dans ces deux cas, ce me semble, le scrupule et la vanité -seraient également mal placés. On m’a déjà trouvé très-hardi, il est -vrai, pour avoir dessiné à grands coups de crayon de bonnes et fortes -natures de matelots tout naïfs et tout bruts, comme je les avais -rencontrés dans le monde maritime. On a été même jusqu’à me reprocher, -disons le mot, une espèce de _diogénisme_ littéraire, et c’est là au -moins une justice que je me plais à rendre à la pruderie de notre -époque. Mais avec quelque humilité que je me sois soumis à subir la -réputation de rudesse qu’il a plu à certains critiques de me faire dans -l’opinion du public, je ne prétends pas passer aussi aisément -condamnation sur l’article de la morale dont j’ai toujours cherché à -revendiquer les principes, même dans mes plus grands écarts. Tous mes -personnages, il s’en faut, sont bien loin d’être moraux; j’aurais même -été très-fâché quelquefois qu’ils le fussent. Mais dût-on m’appeler -_vieilliste_ ou _classique_, qui pis est, j’ai toujours voulu que les -vices que j’ai mis en action ou en évidence, fussent punis comme le sont -les vices, c’est-à-dire comme des causes de désordres sociaux qui -doivent trouver leur châtiment dans la société même qu’ils tendent à -troubler, si ce n’est dans la providence qui les condamne. - -Juliette, ma pauvre et vulgaire héroïne, ne se sert pas toujours d’un -langage très-choisi dans le cours de mon ouvrage. Elle raconte même à -l’aspirant Édouard l’histoire de ses premières années, en des termes et -dans un style qui seraient à peine avoués par le goût littéraire le -moins exigeant. Mais il ne faut pas oublier que c’est une jeune fille de -la Basse-Bretagne que je fais parler ainsi, alors qu’elle n’a pas encore -assez fréquenté le monde pour user, dans la fréquentation des hommes un -peu comme il faut, les habitudes et le ton qu’elle a dû contracter à -Ouessant où elle a été élevée au milieu de bons et braves habitans de -cette petite île. Les paysans bas-bretons qui commencent à s’exprimer -passablement en français ont un idiome à eux, et cet idiome n’est ni -tout à fait du breton pour les mots, ni tout à fait du beau français -pour la construction grammaticale. C’est en quelque sorte une langue -mixte, qu’il n’est peut-être pas inutile d’imiter quand on veut mettre -en scène les hommes qui l’emploient, pour faire comprendre leurs -pensées. Cette langue, ou si l’on veut, ce patois, a sa force, sa -naïveté, et quelquefois même sa grâce, et souvent déjà j’ai essayé, avec -un peu de succès je crois, à en donner une idée, en introduisant dans -mes dialogues de marins et de femmes de la côte finistérienne, plusieurs -expressions et plusieurs locutions, qui ne pouvaient appartenir bien -sûrement qu’au pays où je les avais puisées. - -Le langage de Juliette change, au reste, et se modifie avec les -circonstances qui changent sa position. Elle devient presque une grande -dame pour sa manière de parler, quand elle sait assez lire pour lire des -romans, et quand, après avoir vécu quelque temps avec des aspirans de -marine, elle se trouve être la maîtresse d’un général. C’est alors, mais -alors seulement, qu’elle parle comme une personne du monde; et cette -transformation morale est la chose la plus facile à concevoir, car il -n’y a rien de plus aisé pour une femme un peu intelligente qui lit des -livres nouveaux et qui a une loge au spectacle, que d’apprendre le -jargon de toutes les autres femmes en chapeau à plumes et en châle de -cachemire. - - -NOTE 2. - -Le pilote dont il est ici question fut exécuté à Brest, en 1805 ou 1806, -pour avoir servi, en temps de guerre, sur les bâtimens anglais qui -bloquaient la côte de Bretagne. La frégate _la Blanche_, à bord de -laquelle on parvint à s’emparer de ce transfuge, se perdit près de -Portsall et non sur les rochers d’Ouessant où j’ai jugé à propos de -placer le lieu de l’événement que je retrace dans ce chapitre. Poursuivi -long-temps par les agens de la force armée, appelés à surveiller le -sauvetage du bâtiment naufragé, le pilote français fut retrouvé dans la -maison qu’habitaient sa femme et ses enfans, sur les bords mêmes du -rivage où ce malheureux avait long-temps fait la pêche. Vingt-quatre -heures après avoir été conduit à Brest pour y être jugé par une cour -martiale, il avait cessé de vivre. - -L’histoire de la mystérieuse fécondité de la femme du pilote de mon -roman est vraie. On la retrouve encore dans la tradition du pays. Mais -la crainte de contribuer à perpétuer l’injuste flétrissure qui s’attacha -dans le temps à la famille de ce misérable marin, m’a engagé à dénaturer -le nom qu’il portait, et qu’il légua, comme un funeste héritage, à des -enfans bien innocens du crime que venait d’expier si terriblement leur -père. - -A peine âgé de neuf à dix ans lorsque le naufrage de la Blanche eut lieu -sur les côtes du Finistère, je me trouvais embarqué comme petit mousse, -à bord d’un des bâtimens convoyeurs qui furent expédiés de Brest pour -recueillir les débris de cette frégate anglaise. La moitié de l’équipage -avait péri, et en arrivant sur le lieu du sinistre, nous n’eûmes d’abord -à retirer de l’eau que des cadavres. - -C’est dans cette circonstance funeste que les agens de la marine, -appelés les premiers sur le théâtre de l’événement, eurent à déplorer -les excès auxquels le défaut de civilisation pouvait encore porter les -habitans de ces côtes abandonnées. L’épouse ou la fille du commandant -anglais fut ramenée sur le rivage, mais presque morte. Une jeune -paysanne, qui avait contribué, autant que les pêcheurs eux-mêmes, à -retirer des flots, non pas les naufragés, mais les corps des noyés pour -les dépouiller de leurs vêtemens, aperçoit la dame anglaise encore -évanouie... Un diamant, qui paraissait de quelque valeur, brillait à -l’un de ses doigts gonflés par la macération de l’eau. La jeune paysanne -s’efforce d’arracher l’anneau, qu’elle veut s’approprier, du doigt sur -lequel il est trop étroitement serré. Irritée de ses inutiles efforts, -que fait la misérable! Elle coupe, de ses dents de bête fauve, le doigt -de la victime, et disparaît, toute fière de sa conquête, avec la bague -qu’elle tient encore entre ses lèvres ensanglantées. - -Nous trouvâmes, en arrivant à Portsall, les témoins de cette scène de -cannibale, encore tout indignés de la férocité de la jeune sauvage. Mais -le châtiment que méritait tant de cruauté ne se fit pas attendre. Je ne -puis pas dire ici avoir vu de mes yeux le fait que je viens de -rapporter; mais je puis du moins affirmer qu’on le racontait comme une -chose qui vient de se passer au vu et su de tout le monde, quand notre -petit navire mouilla sur cette partie de la côte du Finistère pour -diriger le sauvetage de la frégate _la Blanche_. - - -NOTE 3. - -Ce major-général de la marine, qu’il m’a convenu de placer au port de -Brest, est un personnage de pure invention, tant sous le rapport de la -bienveillance que je lui suppose pour les aspirans, que sous celui de la -partialité et des petites passions que je lui attribue envers ses jeunes -subordonnés. La plupart des généraux appelés à ce poste n’avaient pour -nous ni autant de libéralité ni autant d’injuste animosité que le -major-général de mon roman. - -Les officiers supérieurs chargés, dans les ports de mer, de ces -fonctions sédentaires, avaient dans leurs attributions la surveillance -spéciale des aspirans de marine; et la sévérité qu’ils apportaient à -l’égard de ceux-ci, dans l’exercice de leur ministère, était au moins -égale à l’irrégularité de la conduite de leurs petits mauvais sujets de -justiciables. Les officiers-majors, placés sous les ordres du -major-général, avaient mission de pourchasser les aspirans partout où -ces derniers se glissaient pour se livrer aux petites fredaines qui ne -les rendaient que trop souvent passibles des rigueurs de la discipline -maritime. - - -NOTE 4. - -On trouvera peut-être que je retrace ici avec un peu trop de -complaisance, les détails qui se rattachent à la vie que menaient à -terre les aspirans de marine. Mais en me laissant aller au plaisir de -raviver quelques-uns des souvenirs de ma jeunesse, j’ai cru qu’il -pourrait devenir agréable à la plupart de mes lecteurs, d’apprendre -quelle était l’existence de ces jeunes marins, abandonnés, loin de leur -famille, aux mœurs qu’ils contractaient dans les habitudes du service de -mer. Le motif qui m’a guidé expliquera et suffira pour justifier -probablement la longueur des premiers chapitres de mon nouveau roman. -Dans les œuvres maritimes que j’ai publiées jusqu’ici, on a pu voir, au -surplus, que, pour me faire pardonner la forme frivole de ces sortes -d’ouvrages, j’avais toujours cherché à mêler quelque chose de -philosophique aux peintures en apparence les plus futiles; car, à mon -avis, dire ce que sont les hommes dont _l’habitation_ de la mer a -modifié le caractère et les passions, c’est faire de la philosophie, non -pas comme il est convenu d’en bâcler aujourd’hui, mais comme il était -encore permis d’en faire il y a quelques années. - -Les aspirans d’autrefois sont, au surplus, ce qu’on pourrait appeler -pour nous une espèce perdue, aujourd’hui que les élèves de la marine, -disciplinés par l’esprit du siècle, ont pris dans toutes leurs habitudes -une autre direction morale que leurs prédécesseurs, dominés, comme ils -l’étaient au temps de l’empire, par les idées de cette époque célèbre. -Ainsi donc, retracer maintenant la physionomie dont tout un corps -d’officiers porta naguère l’empreinte, c’est écrire, selon moi, un peu -d’histoire, et un peu d’histoire est toujours quelque chose de bon à -trouver, même dans un roman maritime. - - -NOTE 5. - -Cette circonstance de deux navires ennemis qui se rencontrent en mer, -qui se combattent et qui se séparent sans avoir pu quelquefois se dire -leur nom, m’a toujours paru un des faits les plus singuliers que pût -présenter l’étrange carrière des marins. Un grand nombre de bâtimens de -notre nation ont eu, avec des navires anglais, de ces sortes -d’engagemens, pour ainsi dire anonymes; et ce n’était que long-temps -après avoir gagné un port de relâche, que les capitaines et les -équipages des vaisseaux qui avaient ainsi combattu, apprenaient par les -journaux, ou d’après les conjectures qu’ils pouvaient former sur les -événemens publiés par les feuilles anglaises, le nom et l’espèce des -bâtimens ennemis auxquels ils avaient eu affaire. - -Un grand brick-corsaire de Nantes chasse, près des Açores, un trois-mâts -anglais, qu’il suppose appartenir à la Compagnie des Indes. Les deux -navires se canonnent d’abord. Le corsaire, profitant de l’avantage que -lui offre le vent, et que lui assure la supériorité de sa marche, se -décide à livrer l’abordage au trois-mâts, qu’il est fatigué de combattre -de loin. Il l’approche; mais au moment où il se dispose à élonger son -adversaire par l’arrière, le malheureux trois-mâts prend feu, et bientôt -il saute en l’air comme une bombe, en ne laissant, sur les flots au -milieu desquels il vient de disparaître, que quelques débris de mâture -et quelques bordages hachés par la mitraille ou déchirés par -l’explosion. Le corsaire lui-même, avarié par l’effet de l’ébranlement -terrible qu’il a éprouvé, s’éloigne, en arrivant à plat, du point fatal -où il craint de rencontrer, entre deux eaux, la carcasse du bâtiment -détruit. Mais l’espoir de recueillir encore sur les vagues soulevées, -les infortunés qui ont pu survivre à une aussi funeste catastrophe, -engage le capitaine français à faire mettre une embarcation à la mer. -L’embarcation nage dans le nuage de fumée dont l’air est encore infecté: -elles heurte des débris; elle ramasse des tronçons de cadavres, des -membres épars et des lambeaux de vêtemens ensanglantés... Mais pas un -seul indice sur le nom du trois-mâts anéanti!... Pendant plus d’une -heure elle rôde, elle cherche cet indice précieux à l’endroit même où, -si peu de temps auparavant, le navire disparu flottait, combattait, -tonnait encore... Rien sur les flots, que des cadavres déchirés et des -épaves muettes!... La nuit vint: le vent s’éleva plus impétueux, et le -bruit sinistre des vagues répondait seul aux questions lamentables des -matelots du corsaire. L’embarcation regagna le bord sans avoir réussi à -trouver le nom, à apprendre le lieu d’armement du bâtiment qui n’était -plus. - -Pendant les deux mois que dura encore la croisière du corsaire français, -ce nom énigmatique, m’a rapporté le capitaine, occupa la tête de tout -son équipage! «Dire, répétaient sans cesse les matelots, qu’on réussisse -à faire sauter en l’air un Anglais comme un bouchon de Champagne, et ne -pas pouvoir ce qui s’appelle savoir seulement son nom! n’est-ce pas -fichant! Coquin de métier, va! il n’y a pas de plaisir à faire la course -comme ça!» - -Ce ne fut que lorsque le capitaine du corsaire nantais apprit, par les -journaux, qu’un trois-mâts de la Compagnie des Indes manquait depuis six -ou huit mois en Angleterre, qu’il supposa que ce bâtiment, si long-temps -et si vainement attendu, pouvait bien être le trois-mâts qu’il avait -fait sauter auprès des Açores! Le navire _manquant à l’appel_, comme -disent les marins, se nommait, je crois, _le Richmond_; et ce ne fut pas -une petite satisfaction pour le capitaine et pour les œdipes de son -équipage, que d’avoir pu enfin trouver le mot de l’énigme, qu’ils -avaient cherché si long-temps sur les flots. - -Un événement de cette nature m’a paru frappant, et cette incertitude, -dramatique; et c’est à cet incident de mer que je dois l’idée qui m’a -conduit à terminer par une explosion semblable à celle du trois-mâts de -la Compagnie, le combat de mes deux vaisseaux de ligne. - -L’engagement brillant qu’eut la frégate française _la Canonnière_, dans -les mers de l’Afrique, le 21 avril 1806, contre un vaisseau anglais de -74, qu’elle réussit à désemparer et à mettre en fuite, offre encore un -exemple célèbre de ces rencontres maritimes qui laissent ignorer aux -combattans le nom de l’adversaire à qui ils ont eu affaire. Le -commandant Bourayne, capitaine de _la Canonnière_, quelques jours après -la lutte glorieuse qu’il venait de livrer, écrivait au ministre de la -marine: - - «Monseigneur, - - »La frégate _la Canonnière_, que j’ai l’honneur de commander, a - désemparé, en vue de la Côte Natale, un vaisseau anglais de 74, dont - je n’ai pu encore savoir le nom. Le combat a duré deux heures et - demie, et c’est après avoir été mis hors d’état de continuer l’action, - que le vaisseau ennemi a laissé arriver, en nous abandonnant le champ - de bataille.» - -Mon vaisseau anglais de 80 canons, faisant jouer des airs nationaux à -ses musiciens au plus fort de l’action que je retrace, n’est pas au -surplus un fait de mon invention, destiné à mêler un incident bizarre à -l’horreur déjà assez grande que doit inspirer le tableau d’un engagement -sur mer. A bord de la plupart des vaisseaux amiraux, et surtout des -vaisseaux montés par des généraux anglais, il existe une musique comme -dans les régimens de ligne; et pendant le combat, cette musique fait -entendre, autant qu’elle le peut, des airs guerriers propres à enflammer -ou à soutenir l’ardeur des équipages. - - -NOTE 6. - -On ne sera peut être pas fâché de retrouver dans ces notes, un article -que j’ai récemment publié pour donner, aux personnes étrangères à la -marine, une idée un peu complète de ce qu’on appelle des _brûlots_, dans -le langage des hommes de mer. - -Tous les navires, quelles que soient leur espèce et leurs dimensions, -peuvent être transformés en _brûlots_. On a vu les Anglais consacrer -jusqu’à de vieilles frégates à cet emploi tout spécial. C’est ainsi, par -exemple, que dans la trop fameuse expédition incendiaire qu’ils -dirigèrent contre la division française mouillée en rade de l’île d’Aix, -près de Rochefort, ils parvinrent à faire sauter en l’air plusieurs de -nos vaisseaux de ligne, au moyen des formidables brûlots qu’ils avaient -lancés contre les bâtimens de cette division, et qui ne les quittèrent -qu’après avoir couvert les flots de leurs propres débris et des débris, -encore plus précieux, de notre malheureuse escadre. On choisit -ordinairement, pour les convertir en _brûlots_, les vieux navires, que -leur peu de valeur engage à sacrifier à cet usage; et l’on retire même, -du peu de solidité qu’offrent ces bâtimens détériorés, un avantage que -ne présenteraient pas des constructions plus nouvelles ou plus fortes. -Les vieux bâtimens, en n’opposant pas aux effets de l’explosion, -l’obstacle qu’elle rencontrerait pour rompre subitement une membrure et -des bordages neufs, favorisent, en éclatant tout d’un coup, le résultat -qu’on veut obtenir par la dispersion soudaine des projectiles et des -matières enflammées. Ainsi donc, en employant de préférence d’anciens -navires comme machines incendiaires ou comme réceptacles de moyens -d’explosion, on fait un sacrifice de moins et on obtient un avantage de -plus. L’armement ou si l’on veut la préparation des _brûlots_, ne repose -encore sur aucune donnée fixe, ou sur aucun système invariable. La -disposition des lieux, les ressources qu’ils offrent, la nature des -moyens que l’on a sous la main, et l’espèce de navires que l’on peut -consacrer à ces sortes d’expéditions, modifient à l’infini -l’installation générale des bâtimens de cette espèce. Dans les dernières -années de la petite guerre maritime que se livrèrent les nations de -l’Orient, les marins grecs réussirent à perfectionner, avec une -supériorité jusque-là inconnue, la science qui présidait anciennement à -ces funestes moyens de destruction. Mais on peut dire que si quelquefois -l’habileté des artificiers du Péloponnèse et de l’Archipel, se signala -avec avantage contre les flottes turques, le courage des corsaires de la -Morée et de l’Attique eut encore plus de part que la science elle-même, -aux succès que Canaris et ses émules obtinrent contre les navires -ottomans. Avec une chemise soufrée, et trois hommes déterminés, cachés -dans une mauvaise embarcation, il n’est pas de marin qui ne puisse -réussir quelquefois à incendier, pendant la nuit, un vaisseau à trois -ponts. - -Le but qu’on se propose en envoyant un _brûlot_ à l’ennemi, est de faire -sauter avec ce _brûlot_ le bâtiment sur lequel on a dirigé celui-ci, et -d’incendier ainsi l’un par l’autre les navires de l’escadre, en jetant -au milieu d’eux la confusion qui doit résulter d’une attaque aussi -terrible et quelquefois si peu prévue. C’est surtout la nuit que l’on -choisit pour ce genre d’expéditions, comme le moment le plus propre à -cacher à l’ennemi que l’on veut assaillir, la marche et l’approche de -ces mobiles gouffres de feu, qu’une étincelle suffit pour entr’ouvrir au -sein des flots. Pour parvenir à obtenir l’effet qu’on attend de -l’explosion de ces machines infernales, on place la plus grande quantité -possible de barils de poudre dans la cale du _brûlot_, et on les arrime -de manière à ce qu’ils puissent se communiquer, dans le moindre temps -donné, le feu destiné à les embraser et à les faire sauter presque tous -à la fois. On remplit l’entrepont et l’on couvre le pont de toutes les -pièces d’artifice que l’on peut réunir dans ces parties du navire. On -garnit le gréement de cravates et de panaches inflammables. On a soin de -suspendre au bout de chaque vergue des grappins garnis de chaînes de -fer, qui puissent s’accrocher sans avoir à craindre les effets de la -combustion, aux manœuvres de chanvre et aux plats-bords en bois du -bâtiment qu’il s’agit d’aborder. - -Lorsque le _brûlot_ qu’on arme se trouve avoir une batterie percée de -sabords, on a la précaution de ménager, à l’incendie que l’on prépare, -toutes les issues qu’il est utile d’offrir à la flamme pour qu’elle -puisse se répandre à l’extérieur et embraser tous les objets qu’elle -peut rencontrer et qu’on veut lui faire dévorer. Après avoir ainsi -dispersé les matières qui doivent prendre feu instantanément, on verse -sur la mâture, le gréement, le pont, les bordages intérieurs et -extérieurs du _brûlot_, des flots d’huile et d’esprit de térébenthine. -Cette substance si inflammable est destinée à donner au feu une nouvelle -activité et à servir de conducteur à l’incendie dans les parties où il -pourrait rencontrer des obstacles et des saillies propres à arrêter son -impétuosité. Entre les barils de poudre arrimés dans la cale, entre les -saucissons et les pots à feu placés dans l’entrepont, les batteries ou -sur le pont, on fourre des bombes farcies, des grenades panachées, qui -doivent éclater dans le temps calculé par les artificiers. La précision -a quelquefois été poussée si loin dans ce genre de préparatifs -destructeurs, que l’on a trouvé, parmi des débris de _brûlot_, des -horloges grossièrement faites au moyen desquelles on était parvenu à -régler mécaniquement l’heure à laquelle l’aiguille de ces horloges -devait mettre le feu aux artifices moteurs de l’incendie. - -Dans les diverses compositions les plus généralement adoptées pour le -munitionnement des _brûlots_, on remarque les objets que l’on désigne -sous les noms de _fagots_, _saucissons_, _panaches_, _rubans à feu_, -_cravates_ et _barils ardens_. - -On nomme _fagots_, dans le langage des artificiers de _brûlot_, des -sarmens de vigne que l’on trempe dans une mixtion de résine de brai sec, -d’huile de térébenthine, de poudre et de salpêtre pulvérisés. - -On donne le nom de _saucissons_ à de longs sacs de toile goudronnée, -farcis de soufre, de salpêtre et de poudre réduite en poussière. - -Les _panaches_ sont des mèches de chanvre trempées dans une mixtion de -poudre, de soufre et d’esprit de térébenthine. - -Les _rubans à feu_ se font avec des paquets de copeaux de sapin que l’on -plonge dans une décoction d’huile de lin, d’alcool et de térébenthine, -saturée de poudre, de brai sec et de soufre pulvérisé. - -Les _cravates_ dont on enveloppe les haubans, les cale-haubans et les -autres manœuvres dormantes du _brûlot_, sont de longues mèches d’étoupe -ou de serpillière usée, que l’on plonge dans une préparation semblable à -celle dont nous venons d’indiquer la composition. - -Les _barils ardens_, destinés à être placés dans les plans supérieurs de -l’arrimage de la cale, ou dans l’entrepont, renferment de la poudre, du -suif et du goudron, quelquefois aussi on les remplit de grenades farcies -et de lances à feu qui doivent éclater à l’instant même où le baril qui -le contient fait explosion. - -On concevra aisément, après avoir lu cette énumération des objets -principaux qui entrent dans le munitionnement des _brûlots_, l’effet -qu’on peut espérer de ces sortes d’appareils destructifs. Mais pour -obtenir les résultats qu’on se propose en envoyant des _brûlots_ à -l’ennemi, il faut autant que possible que ces terribles expéditions -n’aient lieu que la nuit. Pendant le jour il serait trop facile aux -bâtimens qu’on veut incendier de se prémunir contre ce genre d’attaque, -qui n’est jamais plus sûr que lorsqu’il prend le caractère d’une -surprise, et lorsqu’il acquiert la promptitude d’un coup de main. - -Des hommes dévoués à une mort presque certaine sont parvenus quelquefois -à remplacer l’effet des _brûlots_, en se jetant dans une frêle -embarcation, munis seulement d’une chemise soufrée qu’ils allaient -clouer à l’improviste, sur les bordages des grands navires qu’ils -voulaient livrer aux flammes. Mais le succès de cette audacieuse -tentative était d’autant plus difficile à obtenir, que bien rarement les -équipages des navires ennemis laissaient aux chefs de ces expéditions -nocturnes le temps d’exécuter leur projet; et la mort des intrépides -incendiaires devenait presque toujours le châtiment que l’indignation de -ceux qu’ils voulaient faire sauter infligeait à leur inutile témérité. - -Anciennement l’usage des _brûlots_ était une chose tellement consacrée -par les droits de la guerre, et si scrupuleusement prévue pour les -besoins du service maritime, qu’il existait dans le corps naval, des -officiers que l’on désignait, par rapport à la spécialité de leurs -fonctions, sous le nom particulier de _capitaines de brûlot_. Des -bâtimens destinés à incendier les flottes de l’ennemi faisaient alors -partie de nos escadres, comme les navires de transport consacrés à -l’approvisionnement des expéditions lointaines; et long-temps après -qu’on eut renoncé à l’emploi permanent des _brûlots_ la dénomination de -_capitaine de brûlot_ resta dans la marine, pour désigner le grade que -l’on accordait dans ce temps à l’une des classes subalternes de ceux que -l’aristocratie maritime appelait des _officiers de fortune_, ou mieux -encore des _officiers bleus_. - -Aujourd’hui que l’emploi des _brûlots_ n’est devenu qu’accidentel, ou -pour mieux dire exceptionnel, le titre de _capitaine de brûlot_ a -disparu pour faire place, dans la désignation des grades de la -hiérarchie navale, à des dénominations plus en rapport avec les besoins -du service ordinaire. La promptitude avec laquelle on peut d’ailleurs -dans un temps donné et avec les ressources usuelles, transformer en -_brûlots_, les navires et les embarcations que l’on a sous la main, rend -en quelque sorte inutiles la longue prévoyance et les préparatifs -dispendieux qui auparavant présidaient à l’armement des bâtimens de -cette sorte. En perfectionnant les moyens de se faire la guerre, il -semble que les nations se soient appliquées, ou du moins aient été -conduites, à répudier l’emploi de ces grands appareils de destruction -dont anciennement on avouait l’usage avec un certain orgueil. Les idées -morales du siècle ont pénétré jusque dans ce qu’il y a de plus immoral -au monde, l’art de vider les querelles politiques les armes à la main. -Espérons que l’humanité, qui partout est en voie de progrès et qui doit -aujourd’hui régler entre les peuples civilisés jusqu’aux moyens qu’ils -ont de s’entre-détruire, finira par repousser, comme une chose honteuse -et déshonorante pour les nations policées, l’emploi funeste des -_brûlots_. C’est déjà bien assez que la guerre puisse subsister encore -dans un siècle comme le nôtre, sans que le génie de l’homme cherche à -ajouter aux horreurs qu’elle laisse sur ses traces, les ravages que les -plus détestables inventions ont fait pleurer en larmes de sang aux -générations passées. Les arts enfantés par la civilisation ne devraient -tourner qu’au profit de l’espèce humaine. - - -NOTE 7. - -Le fond de tous ces événemens est vrai, mais j’ai cherché autant qu’il -m’a été possible à dénaturer les noms des vaisseaux et des hommes qui -ont figuré dans cette cruelle conjoncture. J’ai même tronqué tous les -détails, altéré les dates, et j’ai défait enfin de l’histoire, pour ne -pas trop rappeler au souvenir de quelques marins, les estimables -officiers qui se trouvèrent compromis dans cette malheureuse affaire, -plus déplorable encore par la fatalité des circonstances, que par la -faute des individus sur lesquels retomba plus tard l’accablante -responsabilité de nos revers. - -Plusieurs commandans s’élevèrent, dans cette débâcle de notre escadre de -Rochefort, à la hauteur des plus terribles circonstances. Leur nom à -ceux-là n’a pas besoin d’être rappelé; mais celui des officiers moins -heureux qu’eux devait être tu. Ce n’est pas encore à nous d’être -inflexibles comme la loi qui depuis vingt-six ans a frappé les victimes -de cette déplorable expédition. - -Après l’affaire des brûlots de Rochefort, un capitaine de vaisseau fut -fusillé, et un autre officier du même rang, dégradé. Sans désapprouver -complétement la sévérité des arrêts que rendirent les conseils de guerre -en cette fatale occasion, le corps de la marine ne put s’empêcher de -déplorer le sort de ces deux hommes de mer, dont plusieurs actions -d’éclat avaient autrefois illustré la carrière. L’un d’eux surtout, -brave et vieil officier, aussi distingué par la bonté de son caractère -que par l’instruction qu’il possédait, dans un temps où l’instruction -était encore une chose assez rare dans les sommités de l’armée navale, -emporta, avec la mort civile dont il venait d’être frappé, les regrets, -et l’on peut même ajouter, l’estime de ses camarades et l’affection -respectueuse de ses subordonnés. Un jeune aspirant de première classe -eut le fatal avantage de sauver, à peu près comme je l’ai raconté, le -vaisseau de ce commandant; et l’intrépide aspirant, abreuvé de dégoûts -et révolté de l’injustice qu’il rencontra partout après l’acte de -dévoûment qu’il venait d’accomplir, alla plus tard chercher un asile à -bord des corsaires de l’Amérique. Sur un de ces corsaires il trouva une -mort ignorée, une mort trop différente de celle qu’il avait si -héroïquement bravée à Rochefort en servant si courageusement son pays. - -Cet aspirant, dont le nom commençait aussi par l’initiale que j’ai voulu -conserver dans le nom que j’ai donné à l’aspirant _Mathias_, disait -souvent à ses jeunes camarades, avant le jugement qui devait condamner -le commandant L..., «J’ai ramené le vaisseau à terre, mais s’il fallait -dire que je n’ai rien fait, pour sauver ce brave homme, j’irais dire -partout et à qui voudra l’entendre, qu’il ne m’est rien arrivé de -nouveau en faisant ma corvée!» - -L’aspirant M... sauva la tête de son vénérable commandant, mais moins -heureux que le héros de mon roman, il ne put lui sauver le grade auquel -cet officier tenait autant qu’à la vie. - -Je le répète, au surplus, en terminant cette note: dans l’affaire de -Rochefort, la fatalité qui poursuivait depuis long-temps notre marine, -fut encore la plus forte. Quand le destin ouvre, pour un peuple, une -carrière de désastres, il n’est pas d’efforts humains qui puissent -arrêter la marche des événemens funestes; et c’est alors que tous les -actes prennent l’apparence de la faiblesse ou le caractère de -l’incapacité. - -L’ignorance que je prête au commandant et au capitaine de frégate de -_l’Indomptable_, se retrouvait encore de mon temps chez quelques uns des -officiers supérieurs de la marine. Mais en peignant mes personnages sur -les traits généraux de l’époque que je rappelle, je dois affirmer ici -que je n’ai voulu faire aucune allusion particulière, ni retracer aucun -caractère individuel. C’est tout un âge maritime que j’ai essayé de -peindre, et non pas une mesquine originalité que j’ai voulu caricaturer. -Jamais l’impitoyable idée de livrer à la malignité des lecteurs les -ridicules ou les faiblesses des hommes estimables avec lesquels ou sous -lesquels j’ai servi, n’est entrée dans mes rêves d’écrivain; et je -proteste ici d’avance, de toutes mes forces, contre les interprétations -affligeantes que l’on voudrait donner à quelques parties d’un ouvrage -que j’ai voulu remplir de choses, et que j’aurais cru au dessous de moi -de remplir de personnalités. - - -NOTE 8. - -Aujourd’hui, que notre éducation politique et nos conquêtes -révolutionnaires nous ont acquis le droit d’être exigeans sur les -garanties que doit offrir l’administration de la justice, ceux qui -ignorent la manière dont les choses juridiques se passaient sous -l’empire, ne manqueront pas de trouver au moins très-étrange le -sans-façon avec lequel je mène, dans mon ouvrage, toute la procédure -relative au jugement du commandant de _l’Indomptable_. Mais ce qu’on -serait tenté, au premier abord, de prendre pour un expédient commode -assez propre à me débarrasser, au moyen d’une fiction permise, des -longueurs et des formes ordinairement employées dans la justice -criminelle, n’est malheureusement que la copie exacte de ce qui avait -lieu dans les affaires capitales du temps dont je veux parler. - -Alors, comme aujourd’hui, toute justice émanait du chef de l’état, et la -justice était rendue sous l’empire comme elle l’est sous le régime -actuel, c’est-à-dire au nom du chef du gouvernement. Mais l’empereur ne -se bornait pas à prêter son nom aux formes de la justice rendue par les -tribunaux qu’il avait institués: lui-même dictait souvent ses arrêts -suprêmes aux juges temporaires qu’il s’était réservé le droit de choisir -pour les affaires dans lesquelles il croyait devoir jeter le poids -énorme de son autorité. - -C’est en vertu de ce pouvoir despotique, qu’aucune force nationale ne -pouvait plus lui contester, qu’il rendit un jour, comme j’ai eu le soin -de le rappeler, le décret suivant: - -«Le capitaine de vaisseau N*** sera jugé par un conseil de guerre, pour -avoir préféré sa vie à son honneur.» - -Autant aurait-il valu écrire: _Le capitaine de vaisseau un tel sera -condamné à être fusillé, pour avoir préféré, etc._ Cette dernière -manière de procéder aurait été encore plus expéditive et plus franche, -et elle aurait épargné au moins des juges à un arrêt dicté d’avance, et -des frais de procédure à l’état. Il n’y a rien qui prouve mieux le degré -de servitude extrême auquel peut être réduite une nation, que la peine -que daignent prendre encore les gouvernemens arbitraires, pour cacher -sous les vaines apparences d’une légalité monstrueuse ce qu’il y a de -plus illégal et de plus tyrannique au monde. - -Le despotisme impérial fut peut-être une des nécessités de l’époque -militaire que rappelle le règne de Napoléon, je veux bien l’admettre; -mais on conviendra du moins que ce fut une nécessité un peu dure pour -les peuples qui eurent à la subir. Aujourd’hui cependant, il n’y a plus -que des regrets en France pour le gouvernement impérial; et si la -génération nouvelle, qui s’exalte au seul souvenir de cet âge héroïque -de notre histoire, avait à supporter la centième partie de l’arbitraire -qui gouvernait alors, elle ne trouverait pas assez de mots peut-être -dans notre langue, pour exprimer toute sa colère et son indignation. -Mais c’est ainsi qu’est faite la postérité. Appelée à recueillir les -bienfaits qu’ont fondés les règnes glorieux et à oublier les maux que -les âges passés ont seuls éprouvés, c’est sur les monumens qui restent -qu’elle établit ses jugemens, sans tenir compte des fautes passagères -qui furent. Les douleurs d’une époque passent avec les générations qui -eurent à les souffrir. Les monumens utiles survivent à ces douleurs, et -c’est sur les monumens qui durent que la postérité juge les époques qui -ne sont plus. - -Pour en revenir à l’absence des garanties d’impartialité qui devait, -sous l’empire, présider à la reddition de la justice militaire, je -citerai ici une partie des dispositions du décret qui réglait les formes -des conseils de guerre maritimes. Cette simple reproduction suffira pour -faire entrevoir l’arbitraire que le chef du gouvernement pouvait se -permettre avec de telles lois et avec un tel code disciplinaire. - -L’art. 40 du décret du 22 juillet 1806, sur l’_organisation_ des -conseils de marine et des conseils de guerre, est ainsi conçu: - -«Si c’est un officier ou tout autre ayant rang d’officier qui est -traduit au conseil de guerre, les juges seront nommés par nous.» - -_Nous_ c’était l’empereur. - -«Si le prévenu est tout autre qu’un officier, ils seront nommés, soit -par le préfet maritime, soit par le commandant en chef de nos forces -navales, selon que le conseil aura dû être convoqué par l’un ou par -l’autre.» - - -FIN DES NOTES. - - - - -NOTES DU TRANSCRIPTEUR - - -Les notes figurant à la fin de ce volume sont tirées de la fin du second -volume de l’original. - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ASPIRANS DE MARINE, VOLUME 1 *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/65183-0.zip b/old/65183-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index c64bccd..0000000 --- a/old/65183-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/65183-h.zip b/old/65183-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index cb318a0..0000000 --- a/old/65183-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/65183-h/65183-h.htm b/old/65183-h/65183-h.htm deleted file mode 100644 index d47f13e..0000000 --- a/old/65183-h/65183-h.htm +++ /dev/null @@ -1,8955 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Les Aspirans de marine, volume 1, by Édouard Corbière. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.small { font-size: 90%; } -.xsmall, small { font-size: 80%; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 10%; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } - -p.drap { margin: 1em 0 1em 10%; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } -.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -.trnote { font-family: sans-serif; font-size: 95%; padding: .5em; - margin: 3em 5% 1em 5%; border: thin dotted; background: #eee; } -.trnote h2 { margin: .5em 0; } - -a { text-decoration: none; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top6em { padding-top: 6em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - - -</style> -</head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Les Aspirans de marine, volume 1, by Édouard Corbière</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les Aspirans de marine, volume 1</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Édouard Corbière</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 28, 2021 [eBook #65183]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ASPIRANS DE MARINE, VOLUME 1 ***</div> -<h1><span class="small">LES</span><br /> -<span class="large">ASPIRANS</span><br /> -DE MARINE.</h1> - -<p class="c"><span class="large">PAR ÉDOUARD CORBIÈRE,</span><br /> -Auteur du Négrier.</p> - -<p class="c small">SECONDE ÉDITION.</p> - -<p class="c">1</p> - -<p class="c"><span class="large">DÉNAIN ET DELAMARE,</span><br /> -LIBRAIRES-ÉDITEURS,<br /> -16, rue Vivienne, à l’entresol.</p> - -<p class="c">1834.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">IMPRIMERIE DE COSSON,<br /> -9, Saint-Germain-des-Prés.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">I.<br /> -SOCIÉTÉ, INITIATION, PLAN D’ÉTUDES.</h2> - - -<p>— Mon cher Édouard, il faut définitivement -que ce soir je te présente à notre société.</p> - -<p>— Quelle société ?</p> - -<p>— Oh ! une société choisie, va ; six aspirans -de marine ; trois du vaisseau <i>le Régulus</i>, deux -de la frégate <i>l’Indienne</i>, et puis moi. C’est une -vraie réunion académique, présidée par la décence -et embellie par les grâces. On y fume -vingt pipes dans la soirée, et pour peu qu’on -en ait envie, on y travaille la géométrie et -l’algèbre après avoir joué de la bière à l’écarté -ou au domino.</p> - -<p>— Et d’où vous est venue l’idée de former -cette société <i>académique</i> où l’on boit, où -l’on fume, et où l’on joue au domino ?</p> - -<p>— Le hasard seul, ou plutôt la Providence, -nous a conduits à l’établir sur la base en apparence -la plus folle, et en réalité la plus -sage du monde. Mais c’est toute une histoire -que j’aurais à te raconter, ou pour mieux dire -tout un roman. Imagine-toi qu’un soir en -me promenant avec Lapérelle, tu sais bien -cet aspirant de première classe du <i>Régulus</i>, -avec qui je partage depuis long-temps ma -chambre ; une petite fille de quatorze à -quinze ans vint nous demander l’aumône, de -la voix la plus douce et la plus pénétrante -que j’aie entendue de ma vie. Elle grelottait -de froid sous des haillons, la pauvre enfant ! -Tu sais combien j’ai toujours eu le cœur -accessible à toutes les émotions inattendues. -A la lueur d’un réverbère et en tirant quelques -sous de ma poche, je remarque que la -jeune mendiante est jolie comme un amour ; -et je dis à Lapérelle : Tiens, vois donc, si ce -n’est pas dommage ! — Effectivement, me répond-il -avec le sang-froid mathématique que -tu lui connais : C’est dommage, mais ce n’est -pas autre chose. — Je questionne la petite -fille… Elle me répond avec ingénuité qu’elle -est orpheline, qu’elle se meurt de faim, et -qu’elle ne sait même où aller coucher. Cet -aveu tout naïf me fait naître de suite une idée. -Il tombait une pluie froide comme glace.</p> - -<p>— Une idée, je crois bien ! J’aurais eu probablement -la même idée que toi à ta place.</p> - -<p>— Oui, une idée, non pas l’idée de calomnier -le malheur, mais bien celle d’une -bonne action. Je propose à mon camarade -de chambre de faire souper l’orpheline, de -lui offrir un gîte ; et nous l’amenons chez -nous. Si tu avais vu avec quelle avidité elle -dévora quelques gâteaux que je lui apportai, -cela t’aurait fait à la fois plaisir et pitié…</p> - -<p>— Et où coucha-t-elle ?</p> - -<p>— Sur deux chaises, entre le lit de Lapérelle -et le mien. Parole d’honneur !</p> - -<p>Le lendemain en nous réveillant nous trouvâmes -nos bottes admirablement cirées, et -notre chambre balayée comme elle ne l’avait -pas encore été depuis plus de six mois.</p> - -<p>— Et que fîtes-vous de la petite ?</p> - -<p>— Ce que nous en fîmes ? Un bijou, mon -ami, un bijou ! nous commençâmes par lui -dire de se nettoyer, c’était je crois la chose la -plus urgente ; 30 et quelques francs que j’avais -gagnés à la poule, par une faveur du ciel, -car tu sais combien je suis malheureux au jeu, -y passèrent et servirent à lui acheter quelques -vêtemens simples, mais propres… La -malheureuse enfant se nommait <i>Françoise</i> -ou <i>Marguerite</i>, je crois ; nous l’appelâmes -<i>Juliette</i>, de notre autorité privée. Ce nom -nous parut plus relevé, et il est de fait qu’il -convient bien mieux maintenant à la situation -dans laquelle nous l’avons mise, que celui -qu’elle portait sous les haillons d’où nous -l’avions si heureusement tirée.</p> - -<p>— Et quelle est donc sa situation présente ?</p> - -<p>— Juliette, mon ami, est devenue notre -gouvernante. Quatre de nos amis, qui logeaient -dans la même maison que nous, se -sont associés à notre acte de bienfaisance. -Ils ont donné leur pratique à l’orpheline. -C’est elle qui raccommode, qui repasse notre -linge, qui fait notre ménage et le reste ; mais -qui fait tout cela avec une intelligence peu -commune, je t’assure. Les petits profits du -métier lui reviennent, elle vit comme elle -peut et elle ne vit même pas trop mal. Les -soins qu’elle a pour nous lui sont payés avec -usure, en égards, en amitié, en toute espèce -de bonnes choses enfin.</p> - -<p>— Et en amour, peut-être ?</p> - -<p>— Mais non ; pas trop ! Il est convenu -qu’elle n’aura jamais parmi nous que deux -amans à la fois, et encore à son choix ; et il -y a trois ou quatre semaines que Lapérelle et -moi, qui te parle, nous nous trouvons en -pied ; car il était bien juste, n’est-ce pas, que -nous exerçassions sur le cœur de la petite -Juliette certain droit de priorité, eu égard -à la précieuse découverte que les premiers -nous avions faite ?</p> - -<p>— C’était de toute justice ; mais quel avantage -si grand avez-vous trouvé à vivre ainsi ?</p> - -<p>— Un avantage immense. Celui des mœurs -d’abord ; et de l’économie ensuite. Nous n’allons -presque plus au café ; nous travaillons -en nous amusant, et dans la douce intimité -et la concorde que Juliette sait entretenir -entre nous tous, nous fuyons l’ennui que -nous allions payer fort cher au billard ou au -spectacle, au profit des jouissances très-peu -dispendieuses que nous trouvons chez nous. -Tout ce que je te conte là doit te paraître -étrange, je le sens bien ; mais il ne tient qu’à -toi de t’assurer ce soir par toi-même, de la -vérité du petit tableau de famille que je -viens de te faire là. Adieu, n’oublie pas qu’à -six heures je veux te présenter à notre société.</p> - -<p>A l’heure indiquée je me trouvai au rendez-vous. -Mon collègue Mathias me prit par -dessous le bras, et nous voilà en route pour -nous rendre au lieu de réunion des six aspirans -de marine.</p> - -<p>Après avoir monté quatre étages, nous -nous trouvons rendus à la porte de la mansarde -qu’occupaient collectivement nos amis. -Mon guide entre d’abord, me prend par la -main et d’un air affectueux et demi-grave, il -dit à ses cinq confrères qu’éclairaient les -rayons vacillans d’un seul bout de chandelle :</p> - -<p>— Messieurs, je vous présente mon ami -Édouard, aspirant de première classe à bord -du même vaisseau que moi.</p> - -<p>— Tiens, te voilà ! me dit Lapérelle en levant -les yeux sur moi et en interrompant le -cent de piquet qu’il faisait avec un de ses -camarades.</p> - -<p>— Ah ! mais, messieurs, s’écrie un des -sociétaires, voilà qui n’est pas de jeu ! Nous -étions convenus qu’aucun des membres de -la société ne présenterait d’étranger.</p> - -<p>J’allais répondre à cette observation assez -peu encourageante pour moi, lorsque mon -ami Mathias, mon introducteur, crut devoir -prendre la parole, et d’un air un peu piqué, -il répliqua à celui qui avait accueilli avec -répugnance mon entrée dans la maison :</p> - -<p>— Messieurs, j’étais loin de penser que notre -collègue Édouard fût pour nous un étranger, -il est notre ami à tous, et si j’ai pu commettre -une indiscrétion en le présentant dans -le sein de notre réunion, c’est sur moi et non -sur lui que devait tomber le poids d’une observation -au moins fort inconvenante. On -pouvait fort bien, ce me semble, me faire en -particulier le reproche qui vient de m’être -adressé en présence de mon camarade ; et -j’y aurais alors répondu comme j’aurais cru -devoir le faire.</p> - -<p>— Tiens, le voilà qui se fâche lui à présent, -s’écria celui qui m’avait fait la mine en entrant. -Tu sais bien que ce n’est pas pour -Édouard que j’ai fait cette observation, mais -pour ceux que chacun de nous pourrait vouloir -introduire à l’avenir.</p> - -<p>— L’observation n’en est pas moins fort -déplacée et je vous la rappellerai en temps -et lieu, reprit Mathias avec énergie.</p> - -<p>— Comme tu voudras, au reste !</p> - -<p>Je jugeai qu’il était convenable que je -prisse la parole dans un débat dont j’étais -devenu l’objet.</p> - -<p>— Mes amis, dis-je en m’adressant à -toute la société, je conçois ce que ma présence -inattendue au milieu de vous peut -offrir d’étrange. Je ne veux pas qu’il soit dit -que je puisse être devenu le prétexte ou le -motif de la plus petite mésintelligence au -sein de votre réunion, et je vais me retirer -sans la moindre rancune, en vous priant -d’excuser mon indiscrétion et en vous souhaitant très -cordialement le bonsoir.</p> - -<p>— Non pas, non pas ! s’écria Mathias en -me retenant de toutes ses forces par la -main, je veux que tu restes ici, pour moi, -si ce n’est pour toi. Je me ferai plutôt écharper -que de souffrir que tu sortes d’un lieu -où je t’ai présenté sous ma responsabilité. -Il y va de mon honneur et tu resteras, ne -fût-ce que par amour-propre pour moi ; ou -bien, s’il faut que tu t’en ailles, je m’en irai -avec toi pour nous retrouver demain matin, -dans un autre endroit, avec chacun de ces -messieurs.</p> - -<p>L’affaire allait devenir sérieuse, je ne le -prévoyais que trop bien, et je ne savais -que faire.</p> - -<p>Lapérelle, le moins emporté de toute la -réunion crut devoir interposer sa grave autorité -dans le petit conflit qui venait de me -mettre assez mal à l’aise.</p> - -<p>— Édouard, me dit-il, tu ignores sans -doute le but et l’espèce de notre société. -Nous nous sommes réunis ici pour travailler -ensemble de manière à pouvoir nous -préparer à subir l’examen de première -classe qui va bientôt s’ouvrir pour nous. Le -motif qui nous a rassemblés nous imposait -l’obligation d’éviter toute cause de distraction -qui pût nuire à l’application qui nous -était si nécessaire pour terminer des études -trop tard commencées. Tu es reçu aspirant -de première classe, toi, tu n’as plus -besoin de te casser la tête pour le même -examen que nous. Nous autres, au contraire, -nous ne sommes que de seconde classe, et -malheureusement il nous reste beaucoup -à apprendre…</p> - -<p>— Raison de plus pour qu’Édouard vienne -nous aider quand nous nous trouverons embarrassés -dans une démonstration.</p> - -<p>— Mathias, veux-tu bien me laisser -achever ?</p> - -<p>— Parle, puisque tu y tiens ; mais je t’avertis -d’avance que tout cela ne signifie rien, -absolument rien pour moi.</p> - -<p>— Je disais donc que nous avons encore -beaucoup à acquérir. Sans doute que si tu -voulais nous aider de tes conseils et de ton -instruction tu pourrais nous être utile. Mais -comment t’assujettirais-tu à repasser encore -des leçons de géométrie et de trigonométrie -pour l’amour de nous ?</p> - -<p>— Je l’eusse fait volontiers, si j’avais cru -pouvoir vous être bon à quelque chose.</p> - -<p>— Assurément qu’il l’eût fait, et avec -plaisir encore ; aucun de vous n’en a douté, -mais vous avez voulu trouver un prétexte, -et voilà tout.</p> - -<p>— En ce cas, je n’ai plus aucune objection -à faire, et c’est avec infiniment de plaisir -même que je verrais notre camarade -prendre place au milieu de nous.</p> - -<p>Lapérelle me serra la main en prononçant -ces derniers mots ; tous les autres camarades -en firent autant. Celui-là même qui s’était -montré le moins disposé à m’accueillir au -sein de la société, vint me présenter ses excuses -avec cordialité, et dès cet instant-là -je comptai parmi les habitués de la maison, -à la grande satisfaction de Mathias que -tous ses amis eurent un peu de peine à -apaiser, tant l’avait agité la petite discussion -soulevée par mon introduction. Mais quelle -maison était celle-là ! je vais vous dire l’impression -que l’aspect de ce gîte presque -aérien produisit sur moi à la première -vue.</p> - -<p>Je crus d’abord, en prenant connaissance -des lieux, être dans une sorte de prison au -milieu de laquelle six à sept captifs cherchaient -à tuer le temps en se livrant à différens -travaux. Je dis six à sept captifs, parce -que je trouvai sept personnes en entrant -dans l’appartement que j’ai à vous décrire, et -dans lequel je n’avais cru rencontrer qu’une -demi-douzaine d’aspirans ; vous saurez bientôt -quel était le septième membre de l’heptarchie.</p> - -<p>L’appartement n’était qu’une mansarde -assez vaste ; deux tables, un tableau de mathématiques, -quelques chaises dépaillées, -une ruine de fauteuil, deux petits lits, bon -nombre de pipes suspendues à la cloison -enfumée, et trois ou quatre malles enfin -formaient l’ameublement complet du logis. -A chacune des tables, une couple d’aspirans -faisaient la partie de cartes ; au pied du tableau -un des sociétaires cherchait, un morceau -de craie à la main, et un volume de -Bezout sous les yeux, à tracer une figure de -trigonométrie rectiligne. Tout ce monde-là -fumait, à l’exception toutefois d’une petite -fille qui tricotait à côté de deux ou trois -tisons qu’elle avait pris soin de rassembler -sur le foyer d’une étroite cheminée. Chacun -des acteurs de cette scène d’intérieur était -vêtu fort négligemment ; l’un portait une -casquette et un frac râpé, l’autre une veste -et un chapeau qui paraissait avoir fait un -assez long service de mer. La petite fille -seule semblait être toilettée avec un peu -plus de recherche et de fraîcheur que les -cavaliers inattentifs, au milieu desquels on -l’aurait crue jetée comme une fleur parmi -quelques arbustes incultes.</p> - -<p>Je pris place auprès du tableau, en m’efforçant -d’aider de mon mieux, dans la recherche -d’un problème, celui de mes collègues -qui paraissait poursuivre péniblement -sa fugitive proposition de trigonométrie.</p> - -<p>Une fois que la conversation eut repris -l’activité et la mobilité que mon apparition -soudaine avait un instant interrompue, je -pus examiner plus à l’aise les détails dont je -n’avais encore saisi que très-imparfaitement -l’ensemble à la première inspection des -lieux.</p> - -<p>La petite fille assise au coin du feu était -jolie, mais elle avait paru prendre, à mon -aspect, un air boudeur qui ne m’avait -pas prévenu très-agréablement en sa faveur.</p> - -<p>Mathias, en remarquant que je la regardais -avec une certaine attention, s’approcha -de moi pour me dire à l’oreille, d’un -air de satisfaction et de mystère : C’est -Juliette, la petite orpheline que tu sais -bien !</p> - -<p>— Mais elle me semble assez passable, -Juliette ; elle a même un extérieur plus distingué -que je ne l’aurais supposé avant de -l’avoir vue.</p> - -<p>— Et puis, mon cher ! c’est obéissant et -raisonnable ; tu vas voir : — Juliette !</p> - -<p>— Plaît-il, M. Mathias ? dit la petite fille -en levant la tête avec vivacité et en posant -son bas de tricot sur une escabelle.</p> - -<p>— Allez nous chercher une demi-once de -tabac fin frisé et huit petits verres de liqueur -pour toute la société : c’est moi ce soir -qui régale. Vous entendez bien, n’est-ce pas ? -une demi-once de frisé et huit petits -verres ?</p> - -<p>— Oui, M. Mathias, une demi-once et -huit petits verres.</p> - -<p>Juliette s’empressa d’exécuter l’ordre de -mon ami, et en s’en allant je remarquai -dans la tournure que cherchait à se donner -la pauvre enfant, un certain air de coquetterie -qui n’allait pas encore très-bien à son -inexpérience.</p> - -<p>— Tu vois là, me dit Lapérelle quand elle -fut partie pour aller chercher son tabac et sa -liqueur, tu vois là, mon bon ami, notre gouvernante -en chef, et notre élève de prédilection -à tous.</p> - -<p>— Oui, je le sais ; Mathias m’a tout conté.</p> - -<p>— C’est un agneau, un agneau que nous -pouvons dire avoir arraché à la fureur des -mauvaises passions, dans le coin de la rue.</p> - -<p>— Oh ! c’est bien vrai ce que tu dis là, -s’écrièrent en chorus les sociétaires ; Juliette -est un véritable agneau, et qui sans nous -n’aurait pas tardé à trouver des loups pour -la croquer.</p> - -<p>— Une petite fille douée des meilleures -dispositions naturelles.</p> - -<p>— Ça n’a pas un seul vice.</p> - -<p>— Pas même un défaut ; il n’y a que quelques -jours que nous l’avons et elle connaît -son service comme une vieille ménagère qui -aurait fait notre chambre toute sa vie.</p> - -<p>— Jamais je n’ai eu encore mes bottes -aussi bien cirées que par ses jolies mains.</p> - -<p>— Elle fait nos lits cent fois mieux que -l’ancienne domestique édentée de la maison.</p> - -<p>— Je ne sais en vérité pas comment elle -vit ; elle ne nous coûte rien.</p> - -<p>— Oui, mais nous nous sommes arrangés -de manière à lui assurer cependant un petit -sort. Il est convenu que chacun de nous lui -donnera six francs par mois… sur nos épargnes. -Le superflu des riches doit être consacré -au nécessaire des pauvres.</p> - -<p>— Vous me permettrez aussi, je l’espère -bien, messieurs, de joindre ma quote-part -au fonds commun destiné à l’entretien de -Juliette !</p> - -<p>En ce moment-là Juliette rentra ; elle ne -parut pas avoir entendu les derniers mots -qui la concernaient ; mais je crus m’apercevoir -cependant qu’elle n’avait plus son air -boudeur, en élevant sur moi ses deux yeux -bleus, limpides et purs comme les yeux de -l’innocence.</p> - -<p>Lapérelle, après m’avoir fait un signe, -comme pour me donner à entendre qu’il -fallait changer de conversation en présence -de la petite, m’adressa ces paroles d’initiation :</p> - -<p>« Mon cher Édouard, toutes les fois que -tu nous feras le plaisir de venir nous visiter, -et le plus souvent ne sera que le mieux, tu -trouveras chez nous place au feu et à la table, -et ta pipe suspendue au milieu des nôtres. Ce -sera le calumet de l’amitié et l’emblème de -la communauté de biens et de plaisirs sous -l’empire de laquelle nous vivons ici. Juliette, -vous reconnaîtrez monsieur pour un des -sociétaires, et comme tel je vous engage à -lui faire en tout temps le meilleur accueil -qu’il vous sera possible. »</p> - -<p>Juliette leva encore sur moi ses deux -grands yeux : un demi-sourire timide et bienveillant -anima ses lèvres un peu pâles, et tout -fut dit.</p> - -<p>Deux ou trois de mes aspirans se placèrent -en travers sur les deux petits lits en -continuant la conversation qui commençait -un peu à languir, depuis que les huit verres -de liqueur avaient été vidés. Les deux bouts -de chandelle qu’on avait allumés pour donner -plus de solennité à ma réception se -trouvaient presque consumés, la cloche de la -retraite se faisait déjà entendre en ville ; je -pensai qu’il était temps de laisser là mes -amis et de me retirer chez moi. Je saluai la -société, et mon confrère Mathias, après avoir -pris son chapeau et avoir prévenu Juliette -qu’il rentrerait dans un quart d’heure, vint -me reconduire jusqu’à mon domicile.</p> - -<p>Très-peu de jours après mon introduction -dans le cercle des aspirans, je me trouvai -installé parmi eux comme si depuis un -an j’eusse cultivé la société au sein de laquelle -ils avaient bien voulu m’admettre. -Ma pipe, comme me l’avait annoncé le président -Lapérelle, prit rang au nombre de -celles des fondateurs. Il ne se buvait pas une -bouteille de bière ou un verre de punch en -famille, sans que mon verre n’allât se mêler -à celui de tous mes joyeux amis. Juliette qui, -à ma première apparition, avait semblé me -voir avec une certaine répugnance surgir -au milieu du cercle dont elle était la reine, -commença à me traiter avec la bienveillance -qu’elle étendait à peu près également à tous -les habitués du logis. C’était aussi une si -bonne petite créature ! et je crois même sans -trop me flatter qu’il lui fallut très-peu de -temps pour m’accorder une confiance que -ne lui avaient pas inspirée au même degré -mes autres collègues. Quelques-uns d’entr’eux -crurent même bientôt remarquer -qu’elle comptait avec impatience les jours -où le service que je faisais à bord de mon -vaisseau, m’empêchait de venir passer mon -temps auprès d’elle et de mes confrères. -Mais cette observation était bien loin d’être -inspirée par la jalousie. A l’âge que nous -avions alors, et dans la profession qui nous -était commune, trop de sentimens généreux -emplissent le cœur pour qu’il puisse être -accessible encore à de basses ou indignes -rivalités. C’est plus tard, quand les conquêtes -sont devenues plus difficiles, qu’on attache -par amour-propre plus d’importance à la -préférence exclusive que peuvent accorder -les femmes. Mais à seize ou dix-huit ans, on -a trop d’avenir devant soi, trop de rêves -enchanteurs dans l’imagination, pour disputer -aux autres des avantages que l’on peut -perdre à cet âge-là comme à un autre, -mais que l’on est toujours sûr de rencontrer -à la première occasion.</p> - -<p>Mathias, le bon Mathias qui, avec quelque -raison, aurait pu s’arroger des droits -à l’unique possession de la beauté qu’il avait -un des premiers recueillie pour ainsi dire -dans son sein, se montrait plus heureux que -tous les autres encore de l’intimité qui s’était -établie entre Juliette et moi. Comme -nous étions, ainsi que je l’ai déjà dit, embarqués -à bord du même vaisseau, et qu’il -arrivait rarement que nous nous trouvassions -à terre ensemble, il ne manquait jamais, -quand je quittais le bord sans lui, de -me recommander de <i>chauffer</i> notre gouvernante, -pour mon compte et même pour le -sien : « Elle t’aime, me répétait-il sans cesse ; -mais comme les réglemens de notre société -portent qu’elle ne peut avoir que -deux amans à la fois parmi nous, je te -céderais bien volontiers la place que je -partage depuis un mois avec Lapérelle, -pour peu que cela te fît plaisir. »</p> - -<p>— Mais pourquoi ce sacrifice si tu tiens -à la petite ? lui répondais-je.</p> - -<p>— Oui, j’y tiens sans doute ; mais je tiens -cent fois plus encore à ce qui peut t’être -agréable. L’amour est bien quelque chose, -mais l’amitié, c’est tout.</p> - -<p>— Et si plutôt je pouvais supplanter l’ami -Lapérelle et partager avec toi les bonnes -grâces de la petite, à qui les réglemens ont -laissé la liberté du choix ?</p> - -<p>— L’affaire serait excellente et elle me -paraîtrait d’autant meilleure, que notre président -croit avoir produit sur le cœur de -notre innocente une impression des plus -profondes.</p> - -<p>— Bah ! il croirait réellement que… ?</p> - -<p>— Sans doute, il le croit : c’est Juliette -elle-même qui me l’a dit.</p> - -<p>— En ce cas laisse-moi faire ; je menerai -les choses de manière à donner à la substitution -une tournure plaisante, je t’en réponds.</p> - -<p>— Tant mieux, car nous rirons alors -comme des fous, aux dépens de notre mentor ; -et c’est si amusant de rire d’un désappointement -d’amoureux ! Moi, je raffole, pour -ma part, de toutes ces petites mystifications -sentimentales ; mais il faudrait une occasion…</p> - -<p>— Elle viendra cette occasion. Je la chercherai, -et si celle sur laquelle je compte n’arrive -pas, j’en ferai naître une. Mais avant -tout, tu sens bien, il faut que je sonde la -petite sur ses sentimens intimes.</p> - -<p>— Oui, c’est cela ; sonde ses sentimens intimes -comme tu dis, et nous verrons après -à voguer à pleines voiles ensemble et bord -à bord, sur un océan de félicité…</p> - -<p>J’eus bientôt une explication avec notre -jeune ménagère.</p> - -<p>Comment, lui demandai-je, dans un tête-à-tête -que je m’étais ménagé à grand’peine -avec elle, as-tu pu te résoudre à avoir deux -amans en même temps, toi pour qui l’amour -devait être une chose si étrange ?</p> - -<p>— Comment ? mais ce sont ces messieurs -qui ont décidé que j’en aurais deux.</p> - -<p>— Et tu y as consenti sans difficulté et -sans aucune répugnance ?</p> - -<p>— Ah dam ! ils avaient fait un réglement -pour cela, ils sont d’ailleurs si bons pour -moi, que je n’avais rien à leur refuser.</p> - -<p>— Et tu n’as attaché aucune importance -au sacrifice qu’ils exigeaient de ton cœur, -de tes goûts peut-être ?</p> - -<p>— Non ! pas la moindre importance. Cela -coûte si peu à une pauvre fille comme moi, -et ça paraissait leur faire tant de plaisir !</p> - -<p>— Quelle naïveté ! Mais si tu avais été libre -de ton choix, aurais-tu pris deux amans ?</p> - -<p>— Je n’en aurais pris aucun. C’est pour -leur obéir en tout, ce que j’en ai fait, et je -me suis conformée au réglement.</p> - -<p>— Toujours le réglement ; mais c’est une -plaisanterie que ton réglement ! Tu n’as -donc aucune préférence marquée pour l’un -de nous ?</p> - -<p>— Aucune ; vous êtes tous de si bons enfans, -que je vous aime tous la même chose… -Cependant, s’il me fallait choisir un maître, -un protecteur, ou tout ce que vous voudrez -enfin, je crois qui je choisirais…</p> - -<p>— Eh bien, que tu choisirais ?</p> - -<p>— M. Mathias… ou peut-être bien encore…</p> - -<p>— Ou bien encore, qui ? achève donc !</p> - -<p>— M. Mathias…</p> - -<p>— Eh ! tu l’as déjà nommé !</p> - -<p>— Ou vous !</p> - -<p>— Ah ! c’est bien cela. Et je reconnais -dans cet aveu ton discernement naturel ; -mais dis-moi donc, tu n’aimes donc pas Lapérelle ?</p> - -<p>— Si je l’aime ; il a tant de soins de moi : -c’est lui qui me donne les meilleurs conseils. -Mais M. Mathias est si drôle et il a si bon -cœur !… Et puis vous, quand vous êtes là, -je ne m’ennuie jamais.</p> - -<p>— Mais cette préférence, quelque flatteuse -qu’elle soit, est encore trop peu de -chose pour nous ; ce n’est pas là ce qu’on -peut appeler de <i>l’amour</i>.</p> - -<p>— De l’amour ! Voilà ce qu’ils me demandent -toujours quand je me trouve seule -avec l’un ou l’autre d’entre eux. Ils disent -qu’ils en ont beaucoup pour moi de l’amour, -et que je n’en ai pas pour eux. Oh ! que je -voudrais en avoir assez de ce maudit amour -pour les contenter tous à la fois ! Mais je -ne sais comment faire pour y parvenir : ce -n’est pas au reste de ma faute, car si je pouvais !…</p> - -<p>— Quoi, Mathias te dit quelquefois, lui -aussi ?…</p> - -<p>— Qu’il donnerait sa vie pour être aimé -de moi autant qu’il m’aime ; mais il ne me -dit cela que quand nous sommes bien seuls. -Alors il a un tout autre air que lorsqu’il y -a du monde.</p> - -<p>— Le sournois ! J’étais à cent lieues de -m’en douter. Mais je lui en parlerai à la -première occasion.</p> - -<p>— Gardez-vous-en bien ; il me prie et me -supplie de n’en rien dire à personne.</p> - -<p>— Le dissimulé ! ne pas confier une faiblesse -aussi excusable à ma discrétion ! et -jouer presque l’indifférence pour elle avec -moi, le plus discret et le plus indulgent de -tous les amis !</p> - -<p>— Est-ce qu’il y aurait par hasard du mal -dans ce qu’il me dit, quand nous sommes -seuls ?</p> - -<p>— Non, non ; cela ne te regarde pas. C’est -quelque chose qui me passait par la tête. -Occupons-nous d’autre chose. — Et le président -Lapérelle ?</p> - -<p>— Oh ! lui, c’est encore dix fois pire ! Il -pleure quand il dit que je ne sais pas aimer.</p> - -<p>— Il pleure !…</p> - -<p>— Oui, il pleure, et tout de bon encore, -et de manière même à me fendre le cœur, -et moi, ma foi, pour le consoler, je pleure -aussi ; alors il paraît plus content, et moi -je me sens plus à l’aise avec lui.</p> - -<p>— Mais quels hommes sont donc ces deux -gaillards-là ?… Au surplus laissons-les agir -comme bon leur semblera. Moi, je veux -aussi te faire la cour, et une cour assidue -encore, mais à ma façon. Tu ne sais pas -lire, n’est-ce pas, Juliette ?</p> - -<p>— Hélas ! je connais à peine mes lettres, -monsieur, et c’est là ce qui bien souvent me -fait rougir ; car j’ai honte d’être si ignorante -en compagnie de jeunes messieurs aussi bien -<i>éduqués</i> que vous l’êtes tous.</p> - -<p>— Eh bien ! moi, je veux devenir ton -professeur de lecture.</p> - -<p>— Oh ! que je vous aimerais si vous étiez -assez bon pour m’apprendre à lire couramment -quelques jolis livres que j’ai déjà commencés.</p> - -<p>— Je t’apprendrai même à écrire…</p> - -<p>— A écrire !… Quoi, vous croyez qu’un -jour je pourrais savoir écrire à la plume ?</p> - -<p>— A faire tes quatre règles !</p> - -<p>— Ah mon Dieu ! que je serais heureuse si -je pouvais penser…</p> - -<p>— Un peu d’histoire par dessus le marché, -de géographie, peut-être…</p> - -<p>— De <span class="xsmall">GÉROGRAPHIE</span> ! quel bonheur ! moi -qui aime tant la musique !</p> - -<p>— La guitare viendra ensuite, et quelques -petites romances sont si tôt apprises, pour -peu que l’on ait de l’oreille et la voix juste. -A-propos, as-tu de la voix ?</p> - -<p>— De la voix, pas trop ; mais je retiens -cependant assez passablement les airs que -j’entends chanter.</p> - -<p>— Voyons, quels airs as-tu retenus ?</p> - -<p>— Attendez ! J’en chantais encore un -ce matin, quand vous êtes venu. C’est sur -l’amour…</p> - -<p>— Sur l’amour ? Voyons ; l’air doit être -intéressant et il sera en situation.</p> - -<p>— Ah ! m’y voici, mais n’allez pas au moins -vous moquer de moi !</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que l’amour est agréable</div> -<div class="verse">Il est de toutes les saisons,</div> -<div class="verse">Un bon bourgeois dans sa maison</div> -<div class="verse">Le dos au feu, le ventre à table,</div> -<div class="verse">Caressant un jeune tendron…</div> -</div> - -<p>A ce dernier vers de la romance sentimentale -de Juliette, j’embrassai ma virtuose -avec un emportement de plaisir, tel, qu’elle -ne put se défendre que très-imparfaitement -contre la brusquerie de ma galante tentative. -Le murmure du baiser alla se confondre -avec le bruit expirant du refrain de la chanson -commencée.</p> - -<p>— Fort bien, ne vous gênez pas, s’écria -une voix que nous reconnûmes pour être -celle de notre président Lapérelle. Il paraît, -ajouta notre grave ami en entrant dans l’appartement, -que, lorsque vous êtes seuls, -vous passez votre temps de manière à faire -marcher vos affaires plus vite que celles de -la maison ! mais j’y mettrai bon ordre.</p> - -<p>Notre président était bien évidemment -fâché contre nous. Je jugeai à propos de lui -laisser exhaler toute sa mauvaise humeur, -sans m’exposer à l’irriter encore par quelques -observations dont la pauvre Juliette -aurait plus tard à supporter les conséquences. -Et puis Lapérelle venait de me surprendre -dans une circonstance si embarrassante pour -moi, que j’aurais été ma foi fort en peine de -trouver assez de sang-froid pour lui répondre -quelque chose de convenable.</p> - -<p>Il continua en s’adressant à notre ménagère -sur le ton piqué qu’il avait pris d’abord.</p> - -<p>— Et vous, mademoiselle, qui, depuis -quelque temps, négligez tous les devoirs -que, par reconnaissance pour nous, vous -devriez vous attacher à remplir avec zèle et -ponctualité, ne croyez pas que je tolère, -comme j’ai eu la faiblesse de le faire jusqu’ici, -votre négligence et votre paresse.</p> - -<p>— Ma paresse, monsieur ! Mais en quoi -donc ai-je manqué à mes devoirs ?</p> - -<p>— En quoi, dites-vous ? et vous avez encore -le front de me demander cela à moi ?</p> - -<p>— N’ai-je pas fait ce matin le ménage -comme à l’ordinaire ?</p> - -<p>— Parbleu, il ne vous manquerait plus -que de passer toute la journée à chanter et -à vous amuser comme vous le faisiez tout à -l’heure quand je suis entré !</p> - -<p>— Tous mes lits sont faits depuis plus -d’une heure.</p> - -<p>— Vos lits sont faits, vos lits sont faits ! -Pardieu la belle avance ! Mais est-ce là une -raison, quand vous employez la moitié du -temps à vous parer et à vous toiletter comme -s’il s’agissait pour vous d’aller au bal ?</p> - -<p>— A me parer !</p> - -<p>— Oui sans doute, à vous parer, et je suis -bien aise de saisir cette occasion pour vous -dire combien les airs que vous vous donnez -depuis que notre indulgence a encouragé -votre coquetterie, me déplaisent et déplaisent -aussi à tous nos camarades. Quand, -recueillie parmi nous, par pure commisération, -il fut convenu que nous vous chargerions -du soin de faire notre ménage, nous -décidâmes unanimement que jamais nous -ne vous laisserions prendre un ton qui ne -conviendrait ni à votre modeste situation -ni à la modicité de nos moyens. Mais malgré -cette sage résolution, on vous voit chaque -jour maintenant donner tous vos soins -à votre toilette. Pourriez-vous me dire, par -exemple, qui vous a permis d’acheter ce -bonnet monté sur lequel vous n’avez pas -craint, sans nous consulter, de faire mettre -ce ridicule paquet de rubans bleus et roses ?</p> - -<p>— Ce bonnet… ce bonnet… C’est celui -que vous m’avez permis d’acheter, il y a -trois jours, le jour, vous savez bien, où -vous me disiez que vous étiez si content de -moi ?</p> - -<p>— Moi content de vous, il y a trois jours ! -je vous répondrai qu’il doit y avoir plus -long-temps que cela, car je puis me flatter -de posséder une mémoire aussi bonne que -la vôtre, et depuis long-temps, ce me semble, -je n’ai eu l’heureuse occasion de vous témoigner -ma satisfaction. Mais le mensonge vous -coûte si peu !</p> - -<p>— Je ne mens cependant pas. Je m’en -souviens bien. C’était un jour où nous étions -seuls.</p> - -<p>— A merveille, un jour où nous étions -seuls ! Et vous avez bien soin de ne me rappeler -qu’une circonstance où les témoins -qui pourraient vous confondre, s’il y en -avait eu, manquaient… Et ces souliers de -prunelle achetés sans doute en même temps -que le bonnet monté, est-ce aussi de mon -consentement que vous les avez pris chez -la marchande du coin ?</p> - -<p>— Ces souliers ?… C’est M. Mathias qui -m’en a fait cadeau pour lui avoir raccommodé -son gilet d’uniforme.</p> - -<p>— Quelle générosité ! Un gilet qui ne -vaut pas la paire de souliers qu’il a donnée -pour le raccommodage ! Au surplus M. Mathias -nous fournira lui-même à ce sujet, les -éclaircissemens nécessaires. Mais en attendant -et avant que les désordres nouveaux, -que je redoute pour vous, n’aient tout-à-fait -compromis la responsabilité que j’ai acceptée, -je vais consulter ces messieurs sur -les mesures que la prudence nous conseillera -de prendre à votre égard. Et puisqu’aujourd’hui -nous en sommes venus au chapitre -des informations, vous trouverez bon -que je révèle à nos amis les petites irrégularités -que j’ai particulièrement à vous reprocher. -Je n’avancerai rien sans preuves, et -les preuves contre votre légèreté et votre -coquetterie ne me manqueront pas. Je les -ai réunies là, dans ce cabinet dont voici la -clef. Vous devez m’entendre, et nous allons -voir.</p> - -<p>Jusque-là Juliette, qui m’avait paru conserver -toute la présence d’esprit nécessaire -pour répondre sans trop d’embarras aux -vives interpellations de Lapérelle, ne put -dissimuler, aux mots de cabinet et de clef, -le trouble que la menace de notre président -venait de lui causer. Elle se mit à pleurer à -chaudes larmes et à solliciter avec les plus -vives instances le pardon de sa faute, sans -que je pusse deviner le motif de son affliction -subite, ni la faute qu’elle semblait se -reprocher avec tant d’amertume. Fatigué du -rôle passif que je venais de jouer dans cette -petite scène de famille, ou plutôt ému de -pitié par les sanglots de notre intéressante -ménagère, j’allais prendre la parole pour -essayer de tempérer la colère de notre mentor, -et peut-être même me permettre quelques -remontrances sur sa vivacité, lorsque -le bruit de quelques personnes qui montaient -les escaliers quatre à quatre, vint faire diversion -à tout cela, et m’épargner sans doute -des frais inutiles d’éloquence. C’étaient nos -amis qui arrivaient.</p> - -<p>— Tiens, c’est notre grave président ! s’écria -Mathias en ouvrant brusquement la -porte. Qu’as-tu donc aujourd’hui, l’ami ?</p> - -<p>— J’ai… j’ai de l’humeur !</p> - -<p>— Et de l’humeur à propos de quoi, s’il -vous plaît ? Est-ce qu’il serait par hasard -permis d’en avoir, à toi surtout, le plus impassible -des mauvais sujets qui composent -le noble corps des aspirans de marine !</p> - -<p>— Impassible, oui pour certaines choses. -Mais il est des circonstances où, malgré toute -la longanimité possible, on perd patience et -on éclate.</p> - -<p>— Éclate, mon ami, éclate ! Et surtout -explique-toi clairement, car je n’ai pas l’honneur -de te comprendre. Voyons quelles sont -les circonstances dont tu veux parler ?</p> - -<p>— Vous allez bientôt le savoir ; et je suis -flatté que vous soyez arrivés pour entendre -ce que depuis long-temps mon devoir me -prescrivait de vous révéler.</p> - -<p>— Oh ! dites donc, les amis ! Voyez le ton -solennel et pénétré que prend notre président ! -Que peut-il donc avoir à nous apprendre ?… -Ah ! je commence à m’en douter à présent !… -Juliette toute en pleurs ;… Édouard, -à peu près interdit et Lapérelle presque indigné… -C’est une scène de ménage. Tant -mieux, nous allons rire encore une bonne fois -dans notre vie !</p> - -<p>— Je souhaite en effet que cela vous -amuse ; mais j’en doute, répondit le président, -et en prononçant ces dernières paroles, -Lapérelle se dirigea à pas comptés vers -le petit cabinet dont il nous avait montré la -clef ; au bout de quelques secondes, il en -sortit tenant à la main une grande boîte de -carton et plusieurs colifichets, qu’il déposa, -avec une austérité toute magistrale, sur la -table du logis, au milieu des pipes et des -verres qui couvraient déjà ce meuble principal -de notre salon.</p> - -<p>— Que diable prétends-tu faire avec toutes -ces guenilles ? lui demanda l’un des assistans, -en riant aux éclats.</p> - -<p>— Ce que je prétends faire ? répondit-il, -vous allez bientôt le savoir. Mais avant tout, -messieurs, ce que je sollicite de votre -amitié et de votre indulgence, c’est un peu -de silence et d’attention.</p> - -<p>Chacun comprit ou crut comprendre qu’il -s’agissait de quelque chose de sérieux, et -sans trop nous douter encore de ce qui allait -se passer, nous nous disposâmes à laisser -parler notre respectable doyen.</p> - -<p>L’attitude calme et imposante qu’il avait -prise depuis l’arrivée de nos collègues, était -du reste assez propre à obtenir de nous l’attention -qu’il réclamait pour la communication -qu’il avait à nous faire. Les sanglots que -Juliette, tapie dans un petit coin de l’appartement, -laissait échapper par intervalles, -nous indiquaient d’ailleurs que c’était d’elle -qu’il allait être question ; et sa douleur seule -aurait suffi, sans la recommandation de -notre président même, pour exciter l’intérêt -général ou tout au moins la plus vive curiosité.</p> - -<p>Après avoir secoué une seconde fois les -chiffons avec lesquels il était sorti du cabinet, -Lapérelle s’exprima en ces termes d’une -voix assez ferme, mais cependant encore -légèrement émue :</p> - -<p>— Vous savez tous, messieurs, les sacrifices -que nous avons faits pour mettre mademoiselle -Juliette dans la position où elle se -trouve maintenant, et je ne vous rappellerai -les déterminations que nous avons prises -à son égard, que pour lui demander en -votre présence comment elle a répondu -jusqu’ici à nos bienfaits et à notre prévoyance ?</p> - -<p>A ces mots l’accusée leva sur son interpellateur -ses beaux yeux noyés de larmes, et -du ton le plus suppliant elle s’écria : — Grâce, -grâce, mon bon monsieur Lapérelle, je vous -jure que je ne le ferai plus !</p> - -<p>— Doucement, mademoiselle ; on ne vous -prie pas encore de parler. Votre tour viendra -quand je jugerai à propos de vous questionner. -Mais, avant tout, permettez-moi -d’expliquer à ces messieurs les raisons qui -m’ont déterminé à rompre le silence sur -votre conduite.</p> - -<p>— Ma conduite, monsieur ! Quant à cela -vous savez bien si j’ai manqué au réglement.</p> - -<p>— Ah ! vous pensez donc que c’est rester -strictement dans les termes de nos conventions, -que de faire à notre insu, et en cherchant -à me cacher vos petits désordres, des -dépenses que tout l’argent dont nous pouvons -disposer ne suffirait pas pour payer ! -Oserai-je, par exemple, vous demander d’où -vous vient ce fichu si élégant que vous avez -eu soin de cacher sous votre oreiller ?… -Vous voilà maintenant fort embarrassée de -me répondre, n’est-ce pas, vous qui tout à -l’heure cependant paraissiez si pressée de -prendre la parole ?…</p> - -<p>— Ce fichu-là… ce fichu…</p> - -<p>— Eh bien, c’est moi qui lui ai donné -quinze francs pour l’acheter, répondit Mathias -pour tirer d’embarras la prévenue.</p> - -<p>Le regard qu’en ce moment-là Juliette jeta -sur mon généreux ami dut le payer du service -qu’il venait de rendre à la pauvre fille.</p> - -<p>Notre président devinant, selon toute -apparence, le motif qui venait d’engager -notre camarade à prendre sur lui la responsabilité -de la faute de la coupable, continua -son interrogatoire d’un ton qui n’annonçait -rien moins que la confiance qu’il avait placée -dans la déposition de Mathias.</p> - -<p>— Je veux bien admettre, ajouta-t-il, -puisque M. Mathias se trouve là pour vous -disculper des soupçons que j’avais élevés -sur vous à propos de ce fichu, je veux bien -admettre que vous ayez payé cet objet de -toilette à la marchande chez qui vous l’avez -pris sans me consulter ; mais si ma mémoire -ne me trompe pas, je crois me rappeler qu’il -vous avait été expressément défendu, d’après -nos arrangemens antérieurs, d’abandonner -la mise simple qui convenait à votre situation, -pour adopter un costume qui ne va -ni à votre tournure ni à nos goûts. Est-ce -bien pour vous, je vous le demande, qu’a -été monté le chapeau rose que contient ce -carton, et que voici ?</p> - -<p>— Oui sans doute, c’était pour moi ; mais -je ne l’aurais pas mis, je vous le jure bien, -sans vous en avoir demandé la permission.</p> - -<p>— Je ne m’abusais donc pas lorsque le -hasard m’a fait tomber cette parure sous la -main, en pensant qu’elle vous était destinée ! -Et pourrions-nous savoir comment -vous vous êtes procuré la somme nécessaire -pour payer tout ce luxe ?…</p> - -<p>— C’est encore moi qui lui ai donné -l’argent qu’il fallait pour acheter ce chapeau, -répondit Mathias.</p> - -<p>— Mais, mon ami, tu n’y songes donc pas ? -reprit le président, si les folies que tu fais -pour elle ou plutôt contre elle, n’épuisaient -que ta bourse, nous pourrions te laisser -libre de te ruiner à ta fantaisie, sans avoir -le droit de t’adresser des reproches. Mais il -n’en est pas malheureusement ainsi. Le ton -que prend depuis quelque temps mademoiselle, -et les airs d’opulence qu’elle se donne, -ont déjà attiré sur elle l’attention des personnes -dont nous devrions craindre d’éveiller -la susceptibilité ou la malignité. Je dois -même vous avouer que je sais de bonne -part que le Major-général de la marine a -été informé par une de ces langues officieuses -que l’on rencontre partout, de la manière -dont nous vivons ensemble. Il n’y a -rien sans doute dans notre conduite qui -puisse nous faire redouter, Dieu merci, l’investigation -la plus sévère. Mais si mademoiselle, -par son imprudence ou sa coquetterie, -vient à se faire remarquer et à attirer sur -nous des soupçons que nous ne méritons -pas, on finira par nous accuser peut-être -bien d’inconséquence ou même d’immoralité.</p> - -<p>— D’immoralité ! oh ! par exemple !</p> - -<p>— Oui d’immoralité, messieurs ; et si l’on -voulait appuyer cette accusation calomnieuse -de preuves en apparence irrévocables, -croyez-vous donc qu’il fût si difficile à la -méchanceté d’en réunir contre nous ? Ne -suffirait-il pas, par exemple, de savoir quels -sont les livres que cherche à épeler mademoiselle -Juliette, pour prouver que nous -nous efforçons de corrompre l’esprit de cette -jeune fille par des lectures mal choisies ?</p> - -<p>— Ce serait là, il faut en convenir, une -calomnie qui n’aurait pas le sens commun. -Elle ne sait même pas encore assez bien lire -pour se corrompre en lisant.</p> - -<p>— Non, mais elle n’en fait pas moins tous -ses efforts pour lire de mauvais livres, tandis -qu’elle ne touche seulement pas aux -bons ouvrages, dans lesquels elle pourrait -tout aussi bien apprendre à connaître ses -lettres.</p> - -<p>— Et quels sont donc les mauvais livres -dans lesquels elle étudie sa leçon ?</p> - -<p>— Ce sont, messieurs, puisqu’il faut vous -le dire encore, les <i>Aventures du chevalier -de Faublas</i> et le <i>Compère Mathieu</i>. Et pour -preuve de ce que j’avance, voici le volume -dont les premières pages ont été froissées -sous les doigts de notre modeste écolière. -Voyez.</p> - -<p>— Oui sans doute, nous voyons bien. Mais -<i>Faublas</i> après tout n’est pas ce qu’on peut -appeler un ouvrage immoral, et <i>le Compère -Mathieu</i> est même un livre philosophique, -sous certains rapports.</p> - -<p>— Pour nous, j’en conviens, ces deux -ouvrages peuvent être sans danger, parce -qu’à notre âge et avec notre éducation… -Mais pour une jeune fille, le cas, à mon avis, -est tout différent… Voyez un peu cependant -avec quelle fatalité les jeunes personnes -sont entraînées d’elles-mêmes vers le mal ! -Depuis un an bientôt qu’elle nous entend -soir et matin répéter nos leçons de mathématiques, -elle n’en a pas retenu un mot, et -je suis bien sûr que seule et sans savoir à -peine déchiffrer deux syllabes de suite, elle -est parvenue à apprendre les premières pages -de <i>Faublas</i>.</p> - -<p>— <i>Faublas</i> ! Non, monsieur, je vous -assure, je n’ai seulement pas pu apprendre -encore par cœur les premières lignes.</p> - -<p>— Bon, je veux bien admettre que vous ne -sachiez pas <i>Faublas</i> ; mais comment se fait-il -que vous ignoriez les plus simples démonstrations -de géométrie que vous entendez -rabâcher toute la journée par chacun de -nous ?</p> - -<p>— J’en sais aussi quelques-unes.</p> - -<p>— Ah ! vous en savez quelques-unes ! Je -prends note de l’aveu, et nous allons bientôt -voir jusqu’à quel point vous parviendrez à -nous en imposer par votre assurance. Messieurs, -je vous en prie, ne riez pas. La -chose en elle-même est plus sérieuse que -vous ne pensez. Voyons, mademoiselle, -faites-moi le plaisir de me dire ce qu’on -entend par <i>deux lignes parallèles</i> ?</p> - -<p>— On entend par deux lignes parallèles, -deux lignes qui prolongées indéfiniment ne -peuvent jamais se rencontrer.</p> - -<p>— Bravo, bravo ! c’est cela, s’écrièrent -tous les examinateurs.</p> - -<p>Le président Lapérelle, un peu piqué de -la justesse avec laquelle l’interrogée avait -répondu à sa question, réclame de nouveau -l’attention de l’auditoire et poursuit ainsi -son interrogatoire géométrique.</p> - -<p>— Pourriez-vous me dire, à présent que -l’approbation de ces messieurs a dû faire -disparaître votre timidité naturelle, à quoi -équivalent les angles d’un triangle rectiligne ?</p> - -<p>— Les angles d’un triangle rectiligne équivalent -à 180 degrés ou à la somme de deux -angles droits.</p> - -<p>— Bravo, bravissimo ! s’écrièrent une -seconde fois les auditeurs enchantés. Président, -c’est assez : il y a des capitaines de -vaisseau qui n’en savent pas autant qu’elle. -Bravo, Juliette ! reçue <i>aspirante</i> de marine -d’emblée ! tu viens de satisfaire à toutes les -conditions d’examen. Vexé le président, -vexé !</p> - -<p>— S’il en est ainsi, reprend avec dépit -notre doyen, il n’y a plus moyen de vous -parler raison. On n’a pas d’idée d’une extravagance -pareille ! Mais puisque je n’ai pu -réussir à vous faire comprendre tout ce qu’il -y avait de sérieux et de sensé dans mes observations, -je ne souffrirai pas du moins que -les désordres auxquels je voulais mettre un -terme se prolongent sous ma surveillance, -et dès cet instant j’abdique mes fonctions ; -messieurs, choisissez, s’il vous plaît, un -autre président.</p> - -<p>— Et ta place auprès de la petite, l’abdiques-tu -aussi ?</p> - -<p>— Ma place auprès d’elle ! s’en charge -qui voudra, ma foi. Je serais bien bon, au -bout du compte, d’aspirer à plaire à une -petite fille pour qui je ne puis plus conserver -aucune espèce d’estime.</p> - -<p>— Oh ! monsieur Lapérelle, s’écria Juliette, -que vous ai-je donc fait pour que vous me -traitiez ainsi ?</p> - -<p>— Ce que vous m’avez fait, mademoiselle ? -Vous avez voulu porter chapeau et -vous donner des airs qui ne me convenaient -pas. Vous avez voulu, en un mot, faire la -grande dame, lorsque j’attachais le plus grand -prix à vous voir toujours rester ce que vous -êtes, une petite grisette, une fille du commun -et rien de plus. Mais au surplus comme -il n’est nullement indispensable que je vous -explique pourquoi j’ai ou je n’ai pas de considération -pour vous, et qu’il me suffit de -penser ce que je dois penser sur votre -compte, je vous abandonne à votre malheureux -sort et je cesse dès aujourd’hui, -pour toujours, de me mêler de ce qui concerne -notre société.</p> - -<p>— Plus de président, tant mieux et tant -pis. Nous vivrons tous alors sur le pied -d’une parfaite égalité. Gloire à la république -une et indivisible !</p> - -<p>— Dites plutôt à l’anarchie et au désordre ! -reprit Lapérelle tout irrité, et il s’en -alla pour ne revenir au logis que lorsque sa -colère se trouva un peu calmée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II.<br /> -SOUPÇONS, CONFIDENCE, SATISFACTION<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</h2> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir la <a href="#note-1">note première</a>, à la fin de l’ouvrage.</p> -</div> - -<p>Peu de jours après l’abdication de notre -président, je devins, de compagnie avec mon -ami Mathias, un des favoris de Juliette, aux -termes du réglement qui, comme je vous -l’ai déjà dit, lui permettait d’avoir deux -amans à la fois, mais rien que deux. Le -choix de notre ménagère en ma faveur avait -été déterminé surtout par l’espoir des services -que j’avais promis de lui rendre, en -consacrant une partie de mes loisirs à diriger -le goût naturel qu’elle paraissait avoir -pour la lecture.</p> - -<p>Comme la pauvre fille avait déjà cherché -à épeler les premières pages des <i>Aventures -du chevalier de Faublas</i>, je jugeai à propos -de lui laisser continuer un ouvrage pour lequel -elle avait montré un penchant que lui -avait reproché selon moi avec trop de vivacité -notre camarade Lapérelle. En quelques -semaines les progrès de mon élève -surpassèrent toutes mes espérances, et excitèrent -l’admiration de mes collègues. Bientôt -même, grâce aux commentaires dont -j’enrichissais le texte de notre auteur dans -chacune de mes leçons, la petite se trouva -d’une force supérieure sur plusieurs chapitres -de ce livre d’éducation. Pour peu qu’il -prît envie à l’un de nous de l’interroger sur -quelques passages du roman qu’elle étudiait -sous ma direction, elle répondait toujours -de manière à mériter des éloges dont j’avais -aussi ma part. On aurait dit, en l’écoutant -parler des principaux personnages, dont elle -lisait et relisait l’histoire, qu’elle eût passé -toute sa vie avec le marquis de Rosambert, -madame de Lignolles et la marquise de -B***. C’était, au dire de mes collègues, une -éducation qui ne pouvait manquer de me -faire un jour le plus grand honneur.</p> - -<p>Un tel succès, en flattant mon amour -de professeur, encouragea aussi mon zèle. -Je fis passer mon écolière à l’écriture.</p> - -<p>Les premiers exemples que je lui donnai -à copier retracèrent à ses yeux des maximes -assez mondaines, et si la morale n’eut pas -toujours à se féliciter du choix des préceptes -que je cherchais à graver dans sa jeune mémoire, -la philosophie épicurienne eut au -moins quelquefois à s’applaudir des efforts -que je faisais pour inculquer à mon élève -les principes qui réglaient déjà notre conduite.</p> - -<p>Quand mon Héloïse se trouva assez exercée -dans l’art de former correctement ses -lettres, je crus prudemment que, pour son -utilité personnelle, je ne ferais pas mal de lui -apprendre à écrire, sous ma dictée, quelques -petits billets d’amour. Ce genre d’exercice -épistolaire parut lui plaire beaucoup, et en -très-peu de temps elle réussit à tracer, imparfaitement -il est vrai, mais en gros caractères -fort lisibles pourtant, des réponses -fictives aux épîtres que, pour lui faire la -main et le style, nous lui adressions par pure -plaisanterie.</p> - -<p>Un jour je surpris mon écolière, seule -dans notre appartement, écrivant avec mystère -une lettre qu’à coup sûr personne, pour -cette fois, ne lui avait dictée. Arrivé derrière -elle à pas de loup et sans en avoir été aperçu, -je jouissais déjà, en professeur confiant, des -progrès et de l’application de mon élève… -Mais en suivant avec des yeux ravis le mouvement -gracieux de la plume de mon apprentie, -je crus remarquer qu’elle avait -tracé sur le haut de la feuille un titre qui -n’était ni le mien ni celui de mes collègues. -Il y avait très-distinctement : <i>Monsieur le -Major-général</i>… Avec plus de sang-froid -et moins de maladresse, j’aurais laissé la -main furtive de notre gouvernante me révéler -le secret que je me croyais intéressé à -connaître. Mais, par une de ces sottes impulsions -de curiosité dont on ne calcule que -trop tard les conséquences, je me précipitai -sur la lettre à peine commencée… -Juliette jette un cri d’effroi en se retournant -vers moi pour m’arracher son épître. Il -n’était plus temps pour elle : j’avais tout lu, -et mon front sévère dut lui dire assez les -soupçons qui m’agitaient… Elle tomba -presque à mes pieds en me demandant pardon -de m’avoir caché un secret qu’elle aurait -dû peut-être, disait-elle, me confier -depuis long-temps.</p> - -<p>— Quel motif, lui demandai-je, a pu vous -porter à adresser ce billet au major-général -de la marine ?</p> - -<p>— Vous ne me tutoyez plus, M. Édouard, -vous êtes donc bien fâché contre moi ?</p> - -<p>— Voyons, mademoiselle, il ne s’agit pas -de faire ici du sentiment : il faut répondre -catégoriquement à la question que je vous -fais. Pourquoi écrivez-vous au major-général, -et quel rapport peut-il exister entre -vous et lui ?</p> - -<p>— Je vous dirai tout, monsieur, mais je -vous en supplie, ne m’appelez plus <i>mademoiselle</i>, -cela me fait trop de mal.</p> - -<p>— Mais, encore une fois, expliquez-moi à -l’instant même la cause qui a pu vous porter -à écrire une lettre à l’un de nos chefs. -Parlez et parlez de suite, je l’exige. Vous ne -sauriez mieux faire dans votre intérêt, car -si vous continuiez à prendre des détours, je -pourrais commencer à supposer…</p> - -<p>— Eh mon Dieu ! que pourriez-vous supposer ?</p> - -<p>— Tout !</p> - -<p>— Mais quoi, encore ? Je sais bien que -l’autre jour j’ai eu tort en achetant à crédit -le chapeau que M. Mathias a eu la bonté de -dire qu’il m’avait donné. J’ai été bien coupable -sans doute ; mais c’est là tout ce que -j’ai fait de mal, et vous dites que vous supposez…</p> - -<p>— Oui, puisqu’il faut vous le dire, votre -silence m’autoriserait à soupçonner que -dans le sein même de notre réunion, la -délation soudoyée par la malveillance, aurait -pu s’introduire par vous et contre nous…</p> - -<p>— La délation ! Oh ! apprenez-moi, je -vous en prie, ce que veut dire ce vilain mot -qui me fait peur, sans que je sache pourquoi.</p> - -<p>— Ce vilain mot veut dire <i>l’espionnage</i>. -Me comprenez-vous maintenant ?</p> - -<p>— Oui, je vous comprends, monsieur ; -ah ! je ne me croyais pas si malheureuse, ô -mon Dieu ! Si vous vouliez m’écouter, vous -seriez bientôt fâché de m’avoir dit ce que -vous venez de me dire !</p> - -<p>— Parlez donc : justifiez-vous si vous le -pouvez ! Depuis une heure je ne vous demande -pas autre chose.</p> - -<p>— Oui, je vais parler et vous raconter -tout, puisqu’il le faut… Mais avant de vous -apprendre une chose qui va, je le sais bien, -m’ôter toute l’amitié que vous aviez pour -moi, je vous demanderai une grâce.</p> - -<p>— Quelle grâce, encore ? parlez, je vous -l’accorde cette grâce, car si vous continuez -ainsi, nous n’en finirons jamais.</p> - -<p>— C’est la grâce de ne pas dire à ces messieurs -ce que je vais vous confier.</p> - -<p>— Je m’en doutais, et mes craintes se -trouvent justifiées par vos hésitations et les -précautions que vous croyez déjà devoir -prendre. Mais commencez ; quelle que soit -votre faute, j’aime mieux encore un aveu -fait avec franchise, que le mystère dont -vous chercheriez à entourer une conduite -coupable. Je vous promets ce que vous -exigez de moi : je me tairai ; mais voyons.</p> - -<p>— Vous allez savoir pourquoi, monsieur, -je cherchais à écrire au major-général ; et -vous ne m’en voudrez plus peut-être, quand -je vous aurai appris ce que je ne voulais pas -encore vous dire.</p> - -<p>En ce moment-là même, un bruit infernal -se fit entendre dans nos escaliers : nos -amis arrivaient. Il fallut remettre à un instant -plus opportun la confidence que Juliette -se disposait à me faire, et que je me -préparais à écouter avec la plus vive curiosité… -Le diable s’en mêle ! m’écriai-je en -entendant les fous qui venaient envahir -notre logis. Mais essuie tes larmes, prends -si tu peux un air gai, dis-je à la petite : ce -soir nous serons seuls, et alors tu m’avoueras -tout, tout, sous peine de malédiction -et de mépris.</p> - -<p>— Ah ! que je suis contente, me répondit-elle -en se mettant à sauter de joie et en pressant -sa jolie bouche sur une de mes mains. -Voilà que vous me <i>retutoyez</i> !</p> - -<p>Oui, mais en me baisant la main dans -l’excès de sa joie, la rusée friponne avait eu -soin de rattraper la lettre dont je m’étais emparé -comme d’une pièce de conviction, au -moment où elle traçait une épître au major-général…</p> - -<p>Jamais je n’ai été aussi exact, depuis, à -voler à un rendez-vous d’amour, que je le -fus à me trouver à l’heure que j’avais indiquée, -pour recueillir la confidence que devait -me faire Juliette.</p> - -<p>Je remarquai à peine en la revoyant, sur -sa physionomie, les traces de l’émotion que -lui avait causée la scène de la matinée ; elle -me parut même tellement remise du trouble -que je lui avais fait éprouver quelques -heures auparavant, qu’en y regardant de plus -près j’aurais pu deviner tout le parti qu’elle -avait dû tirer de l’intervalle qui s’était écoulé -entre le moment de la surprise et celui de la -confidence. Juliette avait eu, bien évidemment, -tout le temps nécessaire pour se préparer -à me tromper ; et ce qu’il y avait encore -de plus évident pour moi, c’est qu’elle -avait mis ce temps-là à profit, de la manière -la plus admirable. Cependant, malgré la défiance -qu’avaient dû m’inspirer, sur sa sincérité, -l’affaire du chapeau et la scène plus récente -de la lettre, je me résignai à être abusé -par elle, s’il le fallait encore… La défiance pèse -trop au cœur des jeunes gens, et l’illusion -qui les charme ne vaut-elle pas, au bout du -compte, cent fois mieux pour eux que la -triste réalité, qui les désabuserait si impitoyablement -sur les choses de ce pauvre -monde ?</p> - -<p>— Eh bien ! lui dis-je en me plaçant auprès -d’elle, les aveux vont-ils venir, maintenant -que nous voilà seuls ?</p> - -<p>— Les aveux ?… C’est plus que cela ; c’est -une histoire que j’ai à vous dire.</p> - -<p>— Ou à me faire, peut-être ; et quelle -histoire encore ?</p> - -<p>— La mienne.</p> - -<p>— Ton histoire, à toi ? Parbleu, je ne -m’attendais guère, je te l’avoue, à trouver -une héroïne dans une petite fille de ton âge -et de ton humeur !</p> - -<p>— Oui, riez bien, je vous le conseille, et -moquez-vous tout à votre aise de moi… -Vous ne rirez peut-être plus quand je vous -aurai appris qui je suis !</p> - -<p>— Une princesse sans doute, ou tout au -moins l’héritière de quelqu’une de ces familles -illustres qui pullulent en Bretagne ?</p> - -<p>— Voilà bien comme vous êtes, vous -autres beaux messieurs !… Vous vous moquez -des malheureux qui sont nés au-dessous -de vous, et qui cependant n’ont rien -fait au ciel pour mériter leur sort.</p> - -<p>— Allons, enfant que tu es, te voilà encore -tout en pleurs pour une plaisanterie -innocente. Songeons plutôt à bien employer -le temps où nous nous trouvons ensemble, -sans avoir à redouter les importuns qui sont -venus nous déranger ce matin. Voyons, ne -nous attendrissons plus à tous propos et -causons tranquillement. Que voulais-tu me -dire ?</p> - -<p>— Je voulais vous dire, d’abord… que je -suis une pauvre fille…</p> - -<p>— Je ne le sais que de reste ; mais ce n’est -pas ta faute, et jamais, je crois, nous -n’avons pensé à t’en faire un crime : on ne -se donne pas la naissance…</p> - -<p>— Je suis née dans l’île d’Ouessant…</p> - -<p>— Tiens ! et tu nous avais toujours dit -que tu étais née à Douarnenez !</p> - -<p>— C’est que j’avais mes raisons pour vous -cacher l’endroit où était ma famille.</p> - -<p>— Et quelle était donc ta famille ?</p> - -<p>— « Mon père était pêcheur… Un jour -qu’il faisait bien mauvais temps, et où il était -allé à la mer, on n’entendit plus parler de -lui ni de son bateau. Plusieurs barques s’étaient -perdues dans le coup de vent, et tout -le monde crut que mon père s’était noyé, -comme les autres pêcheurs qui n’étaient pas -rentrés.</p> - -<p>» Ma mère était restée avec moi et un autre -enfant en bas-âge. Nous étions bien pauvres : -le peu d’argent que mon père gagnait -à la pêche nous avait fait vivre jusque-là ; -mais, après notre malheur, ma mère, malgré -tout le mal qu’elle se donnait, avait bien -de la peine à nous avoir un peu de pain et -à nous élever…</p> - -<p>» Au bout d’une année, cependant, on remarqua -dans l’île que nous commencions à -n’être plus aussi misérables qu’auparavant. -Ma mère quitta la petite cabane où nous demeurions -sur le bord de la mer, pour aller -dans une maison d’un fort loyer ; et alors -les autres femmes de pêcheurs commencèrent -à se dire entre elles : Comment vit -Marie-Françoise ? Elle ne fait plus rien, elle -qui était si pauvre il n’y a qu’un an, et voilà -ses petits enfans qui sont plus cossus que les -nôtres, nous pourtant qui avons des maris -qui travaillent ! Oh ! il y a quelque chose -là-dessous ; et il n’est pas possible que ce -soit une honnête femme !</p> - -<p>» D’autres croyaient que ma mère avait -trouvé un trésor qu’elle n’avait pas déclaré -à la justice. Plusieurs fois on était venu faire -des visites chez nous ; mais, malgré la méchanceté -du monde, jamais on n’avait pu -rien découvrir contre maman.</p> - -<p>» Le malheur voulut qu’au bout d’un certain -temps elle devînt enceinte, elle qui n’avait -plus de mari ! Oh ! alors, il n’y eut plus -moyen de retenir la médisance… On entendait -conter partout que c’était un homme -bien riche qui vivait avec Marie-Françoise -et qui lui donnait beaucoup d’argent pour -payer sa maison et pour nous élever comme -nous l’étions mon frère et moi. Quand nous -passions devant les maisons du village, les -autres petits enfans nous criaient que notre -mère était une mauvaise femme et qu’elle -serait damnée ; la nuit, tous les voisins veillaient -près de notre porte, pour voir entrer, -à ce qu’ils disaient, le monsieur qui venait -soi-disant chez nous et qui faisait le déshonneur -de l’île. C’est pour le coup que ma mère -pleurait ! Je me rappelle encore, comme si -j’y étais, qu’un soir où les forts tiraient de -grands coups de canon sur des embarcations -anglaises qui avaient voulu débarquer à -Ouessant, maman passa toute la nuit à prier -le bon Dieu, et qu’elle nous fit mettre à -genoux à côté d’elle pour réciter aussi nos -prières. Quand les embarcations anglaises -se trouvèrent hors de portée de canon et -qu’on eut fini de tirer dessus, elle promit -même de brûler pendant un mois un cierge -aux pieds de la sainte vierge Marie. Je me -souviens de son vœu comme si c’était hier…</p> - -<p>» Une autre année se passa, et Marie-Françoise -mit un second enfant au monde. »</p> - -<p>— Quelle mystérieuse fécondité ! Et quel -était définitivement le père de cette nombreuse -et inconcevable lignée ?</p> - -<p>— « Laissez-moi finir ; vous le saurez tout -à l’heure. Tout Ouessant jeta les hauts cris, -mais elle ne voulut pas quitter le pays, où -pourtant elle était si à plaindre : elle disait -qu’elle aurait mieux aimé mourir. Pour cette -fois, il ne nous fut plus possible de sortir -de chez nous, et le chagrin de ma mère la -mit bientôt à deux doigts de la mort.</p> - -<p>» Vous savez bien qu’il y a environ dix-huit -mois que, pendant trois jours, il y eut sur -la côte une tempête comme on n’en avait -jamais vu encore. Plusieurs vaisseaux anglais -qui croisaient devant l’île, ne pouvant -soutenir la force du vent de la mer, furent -jetés au plein et tout le monde périt. Une -frégate vint s’échouer, toute démâtée, sur -les récifs d’Ouessant et tout près de notre -maison. Une partie de l’équipage se noya, -et la lame était si grosse qu’on ne put pas -porter secours aux pauvres malheureux qui -criaient : <i>Sauvez-nous ! Sauvez-nous !</i> Quelques -marins pourtant eurent le bonheur -d’être poussés sur le sable, et, tout blessés -par la pointe des rochers, ils coururent dans -le village demander un peu de feu et de -pain. Il y avait trois jours qu’ils n’avaient ni -dormi ni mangé. Les officiers et les soldats -des forts les laissèrent d’abord libres ; mais -le lendemain on les fit prisonniers, pour -les mener à Brest quand le temps serait -apaisé.</p> - -<p>» Dans la nuit où la frégate anglaise était -venue à la côte, j’avais vu un homme tout -mouillé entrer dans notre maison, et quoique -maman fût au lit, bien malade dans le -moment, elle se leva pour donner un peu -de nourriture au pauvre marin, et puis elle -le cacha dans un petit coin, en défendant à -mon frère et à moi de dire qu’il était venu -quelqu’un chez nous. Ce matelot anglais, -avant de nous quitter, nous embrassa en -pleurant, et ma mère paraissait avoir bien -du chagrin. Pour moi, je ne savais pas encore -pourquoi maman nous avait recommandé -de ne rien dire ; mais elle nous fit -entendre que c’était parce qu’elle voulait -empêcher les soldats de mettre la main sur -ce malheureux prisonnier qui avait l’air d’un -bien bon homme.</p> - -<p>» En courant dans l’île avec mon frère, -j’entendis des pêcheurs qui disaient aux autres -qu’on savait qu’il y avait à bord de la -frégate perdue, un homme d’Ouessant qui -servait de pilote aux Anglais, et que ce traître -à son pays, c’est comme ça qu’ils l’appelaient, -avait eu le bonheur de se sauver, -mais que bientôt on saurait le dénicher dans -l’endroit où il s’était fourré.</p> - -<p>» Nous allâmes rapporter à maman tout -ce que nous venions d’entendre, et elle se -mit à pleurer comme jamais elle n’avait encore -pleuré.</p> - -<p>» Bientôt, comme les pêcheurs l’avaient dit, -tous les soldats du fort et les gendarmes -commencèrent à fouiller partout. La garde -vint chez nous avec le maire et des messieurs -en habits galonnés. On commanda -à ma mère de faire sa déclaration et elle ne -voulut rien dire… On nous demanda aussi -ce que nous avions vu, et mon frère et moi -nous répondîmes que nous n’avions rien -vu… Enfin, voyez le malheur !… le -dernier enfant qu’avait eue maman, et qui -savait à peine parler, montra avec sa petite -main la niche où le pauvre matelot anglais -s’était caché… et aussitôt deux gendarmes -se jetèrent avec leurs sabres dégaînés dans -le trou que mon petit frère avait montré… -Les gendarmes revinrent avec l’homme de -la frégate entre eux deux… ma mère tomba -sans connaissance sur son lit… C’était mon -père qui venait d’être arrêté ! »</p> - -<p>— Quoi ! ce misérable que l’on avait cru -noyé servait à bord de la frégate ennemie ! -l’infâme !</p> - -<p>— Ah ne vous fâchez pas, je vous en -prie, monsieur Édouard. Je savais bien -qu’en vous racontant ce malheur, je vous -mettrais en colère contre moi ; mais ce n’est -pas ma faute si mon père a eu le tort de -s’engager au service des Anglais.</p> - -<p>— Et qu’est-il devenu ? de quelle manière -a-t-on puni son crime ?</p> - -<p>— De quelle manière ? Vous ne vous rappelez -donc pas ce pilote qui a été fusillé il -y a dix-huit mois, ici, à Brest, sur la place -du château, vingt-quatre heures après sa -condamnation !</p> - -<p>— Kermaës ! et c’est toi qui es la fille de -ce traître ?<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir la <a href="#note-2">note 2</a>, à la fin de l’ouvrage.</p> -</div> -<p>— O mon Dieu ! Est-ce qu’il dépendait de -moi d’être la fille d’un autre ! moi qui croyais -ma mère veuve depuis tant d’années !</p> - -<p>— Et par quel moyen avait-il réussi pendant -si long-temps à vous procurer de l’argent -et à voir quelquefois ta mère ; car c’était -lui sans doute qui jusque-là vous avait -entretenus dans une certaine aisance et qui -était parvenu à s’introduire de loin en loin -dans votre maison ?</p> - -<p>— Quand il faisait beau temps, voyez-vous, -d’après ce que j’ai entendu dire depuis, -il se rendait à terre dans un petit canot de -sa frégate, et lorsqu’il avait le bonheur de -n’être pas aperçu des douaniers et des gendarmes -qui gardaient la côte, il venait voir -ma mère et s’en retournait ensuite à bord -dans l’embarcation qui l’attendait, cachée -entre les rochers de l’île.</p> - -<p>— Et que devîntes-vous après l’exécution -de ce… de ton père enfin ?</p> - -<p>— « Cette aventure aurait dû, n’est-ce pas ? -rendre l’honneur à ma mère, puisqu’elle venait -de faire voir au monde que c’était une -honnête femme qui n’avait pas voulu perdre -son mari, ni se séparer de lui… Mais au contraire, -depuis la mort de mon père, on ne -voulut plus nous souffrir dans l’île. En nous -voyant, les pêcheurs et leurs femmes se mettaient -à crier : <i>Voilà les enfans de Marie-Françoise, -la femme du pilote des Anglais. -Il faut les chasser, car ils porteront la malédiction -sur le pays !</i></p> - -<p>» Maman, qui avait dépensé pour nous -tout l’argent que papa lui avait donné de son -vivant, ne se releva pas de sa maladie. Quand -on vint lui dire, par méchanceté, que son -mari venait d’être fusillé à Brest, la tête lui -tourna. Nous n’avions plus un seul morceau -de pain, et lorsque nous allions demander -l’aumône pour avoir quelque chose pour notre -mère, partout on nous chassait comme -des enfans maudits de Dieu…</p> - -<p>« Le ciel eut enfin pitié de maman : elle -trépassa ; mais avant de mourir, elle se mit à -crier d’une voix creuse que j’entends encore -souvent la nuit : <i>O malheureux enfans, que -vous êtes à plaindre ! vous mourrez misérables !… -Oui, je vous le dis… vous mourrez -misérables !…</i> Et pendant plus de deux -heures maman en nous sentant pleurer mon -frère et moi, tout seuls entre ses bras, ne -fit que crier jusqu’à sa mort : <i>Malheureux -enfans !… vous mourrez misérables !…</i> » — Tenez, -monsieur Édouard, rien qu’en vous -parlant de maman, et de ce qu’elle disait en -se débattant sur son lit, il me semble encore -voir sa bouche toute noire, et ses yeux égarés ; -et l’entendre crier jusqu’au dernier -souffle : <i>Vous mourrez misérables !</i> Oh ! donnez-moi -votre main, monsieur Édouard, j’ai -peur ! ne vous en allez pas, car je ne veux -pas rester seule ici. J’ai trop peur encore !</p> - -<p>La terrible émotion qu’éprouvait Juliette -en m’adressant précipitamment ces paroles -entrecoupées, l’expression de sa figure bouleversée -et l’accent de sa voix pénétrante, me -glacèrent moi-même de terreur. Ses mains -convulsives tremblaient dans les miennes, -et je sentis la fièvre qui l’agitait passer dans -tout mon corps avec l’effroi qu’elle venait -de me communiquer. Je craignis un moment -de la voir tomber dans les spasmes les -plus violens ; mais rappelant à moi toute la -force qui m’était nécessaire dans une épreuve -aussi nouvelle pour mon cœur et pour mes -sens, je lui dis avec tout le sang-froid que je -pus retrouver encore :</p> - -<p>— Eh bien ! petite folle, vas-tu me jouer -maintenant une scène de tragédie ? songe -plutôt, crois-moi, à mieux employer le -temps, et à donner un coup de balai à ta -chambre !</p> - -<p>Ces mots si vulgaires et si inattendus, en -contrastant avec la situation dans laquelle -nous nous trouvions et en rappelant à mon -héroïne les devoirs de sa vie présente, produisirent -sur elle tout l’effet que j’en attendais. -A peine les eus-je prononcés, qu’elle s’écria -comme en sortant d’un songe pénible :</p> - -<p>— Ah c’est vrai, j’avais oublié de balayer -la chambre… Mais que vous disais-je donc -tout à l’heure ?</p> - -<p>— Des enfantillages et de grandes phrases -de roman.</p> - -<p>— Ah ! j’en étais je crois à la mort de ma -malheureuse mère… Non, je vous avais déjà -conté ce qu’elle nous avait dit en mourant, je -crois… « Les deux petits enfans qu’elle avait -eus pendant l’absence de mon père, ne tardèrent -pas à mourir comme elle… Ils étaient -si malheureux, les pauvres innocens ! nous -manquions de tout, et tout le monde nous -abandonnait… Mon frère et moi, plus forts -qu’eux, nous pûmes résister un peu ; mais -comme personne ne prenait pitié de notre -misère et de notre infortune, et qu’on nous -disait des injures quand nous demandions -l’aumône, nous nous en allâmes de l’île pour -venir à Brest dans un bateau où l’on ne consentit -qu’avec peine à nous donner par charité -une petite place pour la traversée, qui n’est -cependant que de cinq à six lieues. Une fois -rendus dans la ville de Brest, que nous n’avions -jamais vue, nous fûmes plus contens, -parce qu’au moins on ne nous connaissait -pas, et que nous pouvions demander un peu -de pain aux passans et à la porte des maisons, -sans être chassés de partout comme -dans notre pays. Mon frère, au bout d’un -mois ou deux, trouva à s’embarquer pour -mousse sur un bâtiment qui partait, et qui -doit revenir bientôt. Moi je restai toute -seule, et sans la charité de quelques personnes -qui me donnaient de temps en -temps un peu de nourriture ou quelques -sous, je serais morte de faim il y a bien long-temps. -Un soir, je n’avais pas mangé depuis -deux jours, je rencontrai deux messieurs qui -se promenaient ; il faisait mauvais temps, -je tremblais de froid et de besoin. Je me -risquai à leur demander quelque petite chose, -car ils étaient jeunes, et les jeunes messieurs -avaient toujours été plus charitables -pour moi que les autres : c’étaient deux aspirans -d’ailleurs, et j’avais, je ne sais pas -pourquoi, dans l’idée qu’ils auraient pitié de -ma misère. L’un de ces deux messieurs me -regarda et parla à son camarade, et ils me -dirent, après s’être parlé, de les suivre dans -leur maison. M. Mathias et M. Lapérelle vous -ont conté, vous le savez bien, comment peu -à peu je me suis trouvée sortie de mon malheureux -état, et vous voyez bien, Dieu merci, -que je ne m’étais pas trompée le soir où j’ai -eu le bonheur de les rencontrer, en pensant -que c’étaient de bons enfans ! » A présent, -vous me croirez si vous voulez, monsieur -Édouard, mais je ne donnerais pas mon -sort pour celui de la plus grande dame du -monde.</p> - -<p>— Tout ce que tu viens de me conter là, -Juliette, est sans doute fort attendrissant, -et l’adversité qui semble s’être attachée à -tes premières années, est bien faite pour -inspirer le plus vif intérêt en ta faveur. La -petite histoire de ta vie m’a paru même empreinte -d’une sincérité qui à mes yeux honore -ton cœur. Mais comment se fait-il -que jusqu’ici tu aies cru devoir cacher à tes -bienfaiteurs le secret de ta naissance, le -nom de ton pays et celui de tes parens, et -que tu m’aies choisi, moi, par exemple, -pour me rendre si tard le confident de ce -mystère ?</p> - -<p>— Vous ne savez donc pas combien ces -messieurs détestent les Anglais et ceux -qu’ils appellent des traîtres à leur pays ! -Tous les jours de la vie, je les entends jurer -contre eux et se mettre en colère comme -s’ils voulaient les tuer jusqu’au dernier, et -j’ai pensé que si j’avais été leur dire que -j’étais la fille du pilote <i>Kermaës</i> ils m’auraient -chassée comme un enfant maudit !</p> - -<p>— Il est possible en effet que de ce côté-là -tu n’aies pas eu tort. Mais, encore une -fois, par quel motif as-tu pensé que je serais -pour toi plus indulgent que mes camarades, -après avoir reçu la confidence que tu -viens de me faire ?</p> - -<p>— Mais il fallait bien tout vous dire, à -vous, puisque c’est vous qui avez mis la -main sur la lettre que j’écrivais à M. le major-général !</p> - -<p>— Ah ! c’est ma foi vrai ! mais à propos de -cela, dis-moi, puisque tu m’as remis sur la -voie que ton histoire m’avait fait un instant -oublier, dis-moi quel rapport il peut y avoir -entre cette histoire et le major-général à -qui tu adressais une lettre au moment où -je suis entré ?</p> - -<p>— Un rapport tout simple, pardienne ! -j’écrivais au major-général pour mon frère !</p> - -<p>— Et qu’avais-tu encore à lui demander -pour ton frère ?</p> - -<p>— Je voulais lui demander la grâce de -ne pas le faire débarquer à son arrivée, du -bâtiment où il a eu la bonté de le placer.</p> - -<p>— Oui, au fait cela s’explique assez bien -maintenant… Cependant il me semble que -tu aurais pu tout aussi bien t’adresser à l’un -de nous pour le charger de la démarche que -tu te proposais de faire ?</p> - -<p>— Oui, n’est-ce pas ? j’aurais été parler à -l’un de ces messieurs de mon frère, pour -qu’il me dît : Ah ! tu as un frère ! A bord de -quel navire est-il embarqué ?… Comment se -nomme-t-il ?… D’où est-il ?… Que faisait ton -père ?… Il aurait autant valu tout avouer, -et j’aurais été obligée de mentir ou de raconter -ce que je voulais cacher pour ne pas -mettre ces messieurs en colère.</p> - -<p>— Ces diables de femmes ! elles vous ont -toujours d’excellentes raisons pour faire -tout ce qu’elles font ! Qui dirait qu’à cet âge -et avec aussi peu d’expérience, on pût avoir -autant de prévoyance ! Le diable m’emporte -si moi qui ai déjà vu le monde et qui ai -vécu parmi des hommes faits, j’eusse trouvé -tout cela… Allons, mademoiselle ! venez -ici… venez donner un baiser à votre confident… -là, bien gentiment… mais surtout -soyez bien sage et soyez toujours fidèle, -pour que l’on continue toujours à vous aimer… -A présent j’espère que te voilà -tout-à-fait remise de ta frayeur de tout à -l’heure ?</p> - -<p>— Oui, à présent je n’ai plus peur ; tenez, -voyez : je ne tremble plus qu’un peu.</p> - -<p>— Mais sais-tu bien que j’ai cru un instant -que tu allais devenir folle ?</p> - -<p>— Ah ! c’est plus fort que moi ! toutes les -fois que je pense à cela…</p> - -<p>— Eh bien ! il ne faut plus penser à -rien… C’est-à-dire si, il faut penser à l’heure -qu’il est… Peste ! déjà cinq heures ! comme -le temps s’est passé vite… je croyais qu’il -était tout au plus… Mais je te quitte, le -dîner m’attend et les indiscrets vont arriver… -Adieu, Juliette, encore un baiser… un baiser -d’amour.</p> - -<p>— Non, un baiser d’amitié : ce sera plus -solide.</p> - -<p>— Voyez-vous encore, comme elle sait -vous faire la distinction ! En vérité ces petites -filles vous savent tout sans avoir jamais -rien appris… maudit instinct des femmes, -qui leur donne cent fois plus d’esprit, qu’à -nous toute notre éducation ! A ce soir, intéressante -orpheline ! à ce soir !…</p> - -<p>— A ce soir, M. Édouard !…</p> - -<p>Et je partis, heureux du calme que je -venais de faire renaître dans l’esprit de la -petite, et enchanté surtout de la confidence -qu’elle venait de déposer dans mon cœur à -l’insu de mes autres amis !</p> - -<p>Pauvre heureux sot que j’étais !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III.<br /> -CHANGEMENT DE SITUATION.</h2> - - -<p>En revenant le soir à notre gîte commun, -je m’imaginais retrouver Juliette encore un -peu émue des fortes impressions qu’elle avait -éprouvées le matin en ma présence, et qui -m’avaient paru l’avoir si profondément agitée. -J’avoue même que l’idée de saisir, dans -ses traits et son attitude, les traces des émotions -auxquelles elle m’avait semblée livrée -pendant quelques minutes, ne déplaisait pas -trop à mon imagination déjà avide de sensations -délicates et raffinées. Chemin faisant -je me disais même à part moi, et avec un -certain épicurisme de jouissances intellectuelles : -« La pauvre enfant ! je vais lire, j’en -suis bien certain sur sa jolie petite physionomie, -le secret de la mélancolie qui a succédé -à l’ébranlement qu’a si vivement éprouvé -sa sensibilité ! Tous mes amis ignoreront la -cause de la tristesse de Juliette, et moi seul -je jouirai en silence du mystère de sa pâleur, -du désordre inexplicable que les autres auront -remarqué sans doute dans son esprit -encore préoccupé de la scène qui s’est passée -entre nous deux. Car enfin c’est à moi -seul qu’elle a confié tout ce que jusqu’ici elle -avait caché si soigneusement ! Mais aurait-on -jamais pu deviner que cette petite fille, sous -les haillons d’où nous l’avons tirée, recélât -une âme si impressionnable ! C’est qu’il y a -aussi, dans l’histoire de sa vie, une fatalité -presque romanesque ! Sa naissance, la mort -tragique de son père, l’agonie terrible de sa -mère, et la manière dont elle a été recueillie -par nos deux camarades, tout enfin dans son -étrange destinée me paraît marqué au coin -du sort qui fait les héroïnes ! »</p> - -<p>La tête toute remplie de ces réflexions, -j’arrivai à la porte de notre maison. En -montant les longs escaliers qui conduisaient -à notre logis aérien, je crus entendre nos -joyeux amis causer à voix très-haute et -chanter une ronde. Il me sembla même, en -prêtant attentivement l’oreille à ce qu’ils faisaient, -deviner qu’ils dansaient. Tiens, me -dis-je, ils sautent comme des fous ! Il faut -donc que Juliette se soit assez parfaitement -remise de son émotion de ce matin, pour -qu’ils se livrent ainsi à toute leur gaîté habituelle… -Mais Dieu, me pardonne, je crois -que c’est Juliette elle-même qui chante la -ronde aux sons de laquelle ils ébranlent le -plancher du grenier…</p> - -<p>J’entrai brusquement dans l’appartement, -et c’était en effet notre ménagère qui, à la -tête de mes cinq collègues, faisait avec ses -grâces et sa bonne volonté ordinaires, les -frais de ce bal improvisé à notre cinquième -étage.</p> - -<p>— Et quel motif, s’il vous plaît, demandai-je -à la bruyante société, peut vous porter -ce soir à vous réjouir si fort ?</p> - -<p>— Aucun, me répondirent mes sylphes -légers. Mais comme nous n’avons pas plus -de raison pour être plus tristes aujourd’hui -que les autres jours, nous dansons comme -des perdus avec notre gouvernante, qui est -ce soir d’une gaîté folle. Allons mets-toi dans -le rond et chante comme nous !</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que les maris sont heureux !</div> -<div class="verse">Bientôt je le serai comme eux !</div> -<div class="verse">Ah ! que les…</div> -</div> - -<p>— Non, merci, messieurs, je ne me sens -pas maintenant d’humeur à faire des folies.</p> - -<p>— Et pourquoi donc, notre ami ? Explique-nous -un peu comme quoi tu ferais plutôt -le philosophe que nous, ce soir ?</p> - -<p>— Pourquoi !… Parce que ce matin il -m’est arrivé quelque chose qui m’a laissé -dans l’âme une impression de tristesse dont -je n’ai pu encore me débarrasser…</p> - -<p>— Et à quelle occasion, une impression -de tristesse ? Écoutez bien, messieurs ; ceci -paraît plus grave qu’on ne le pense peut-être. -Voyons, raconte-nous ton impression, mon -ami, cela nous amusera.</p> - -<p>— Non, cela ne vous amusera pas, attendu -que je ne vous raconterai rien.</p> - -<p>— Alors il ne fallait pas nous parler de ton -impression de tristesse.</p> - -<p>— Si j’en ai parlé, c’est parce que vous -m’avez questionné. Mais je ne puis rien vous -dire, au reste. Je craindrais d’ailleurs, en vous -entretenant de ce qui m’est resté de pénible -dans l’esprit, d’altérer l’excessive gaîté de -mademoiselle Juliette. Continuez par conséquent -à danser, et laissez-moi tranquille.</p> - -<p>Juliette baissa les yeux, et prit un air -pensif… Mais un des danseurs, sans trop -remarquer ce que je venais de dire et sans -faire attention à la contenance embarrassée -de notre jeune personne, s’écria en tirant -l’orpheline par la main : Et laissons-le ce -bourru puisqu’il n’est pas en train de s’étourdir -avec nous !</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! que les maris sont heureux !</div> -<div class="verse">Bientôt je le serai comme eux !</div> -</div> - -<p>Et la ronde continua de plus belle.</p> - -<p>Quand enfin les danseurs eurent fini d’ébranler -le plancher de notre fragile appartement -sous le poids de leurs pas retentissans, -et que la fatigue eut succédé à l’effervescence -du bal, chacun éprouva le besoin de se livrer -au repos ou du moins à des plaisirs plus paisibles -que ceux qui jusque-là avaient occupé -la société.</p> - -<p>L’un prit sa pipe et se mit à fumer avec -la rêveuse gravité d’un musulman.</p> - -<p>L’autre s’empara de l’unique jeu de cartes -du logis, en demandant un vis-à-vis pour -jouer une bouteille de bière à l’écarté.</p> - -<p>Un troisième, relevant le tableau de mathématiques, -déplacé quelques minutes auparavant -pour laisser l’espace libre aux -sinuosités capricieuses de la danse, se prit, -nouvel Euclide, à chercher dans les lignes -d’une figure géométrique la démonstration -d’une proposition qu’il avait étudiée vainement -depuis le matin.</p> - -<p>L’ami Mathias, toujours philosophe, toujours -disert, s’était emparé de la parole ; et -pendant que mes autres camarades se livraient -aux occupations ou aux distractions -qu’ils avaient choisies selon leurs goûts -divers, lui s’était étalé dans l’unique fauteuil -que nous eussions, et du fond de cette espèce -de siége présidental, notre ami s’était -pris à nous dire d’un ton d’inspiré :</p> - -<p>— Combien, mes chers camarades, nous -devons nous féliciter d’avoir vécu comme -nous l’avons fait jusqu’ici dans la plus touchante -intimité et la plus inaltérable concorde ! -Nos autres collègues, pour s’étourdir -sur le vide de leur existence oisive, ou -pour chercher des plaisirs que la morale -condamne, dépensent beaucoup d’argent ou -font beaucoup de dettes, sans réussir à chasser -l’ennui ou à saisir une lueur de jouissance, -tandis que nous, retirés tranquillement -dans ce modeste asile, protégé par le -mystère et embelli par l’amitié, nous rencontrons -sans efforts un bonheur qui ne -coûte rien à personne, ni même à nous qui -le savourons avec tant de délices… Hein, -que dis-tu, Édouard, de mes réflexions et -du bonheur économique que nous goûtons -ici en famille ?</p> - -<p>— Je dis que ton bonheur, qui ne coûte -rien à personne, pourrait bien n’être pas -du goût de notre voisin du quatrième -étage, dont vous avez enfoncé le plafond, -peut-être, en sautant comme vous venez de -le faire.</p> - -<p>— Quoi ! le voisin qui habite les appartemens -de dessous ? Eh bien ! si c’est un bon -diable, il ne dira rien, et si c’est un mauvais -garçon et qu’il se plaigne, on lui donnera -un coup d’épée.</p> - -<p>— Bon moyen d’empêcher les gens de se -plaindre légitimement, et de faire justice !</p> - -<p>— Sans doute que les coups d’épée sont -un bon moyen, et le meilleur moyen même -d’arranger les choses à l’amiable entre gens -d’honneur ! Je ne connais pas, moi, pour -ma part, de législation plus équitable, plus -noble, plus conciliante en un mot, que celle -qui repose sur le duel, mais sur le duel bien -compris, bien entendu et employé comme -moyen social. Devant ces tribunaux aux pieds -desquels, par exemple, un malotru, expert -en mauvaise chicane et bien fourni d’argent, -vient attaquer un honnête homme inhabile -à plaider et à court d’espèces, ne voit-on -pas la justice des juges se prononcer en faveur -du manant qui a tort, contre l’homme -de cœur qui, selon les lois de l’honneur, a -presque toujours raison ? Eh bien, je te le -demande, est-ce là de l’équité, de la raison -même, ou tout au moins du simple bon -sens ? Non certes, et les juges qui, en dépit -de leur conscience et de leur instinct -d’homme, condamnent l’individu qu’ils -estiment pour absoudre le malotru qu’ils -méprisent, font la critique la plus amère, la -plus sanglante de la fausseté des lois qu’ils -croient qu’il est de leur devoir d’appliquer. -Au lieu que dans toutes les contestations -qui se vident l’épée à la main, en champ-clos -et en présence de deux braves témoins, -c’est le courage, ou en mettant tout au pis, -c’est le hasard qui décide de la querelle ; et -jamais, devant ce tribunal-là du moins, on -n’est appelé à contempler le spectacle dégoûtant -d’un homme de cœur terrassé par -un lâche truand, qui, pour défendre ce qu’il -nomme son droit, a pu choisir et payer un -avocat bavard et outrageux.</p> - -<p>— Tout cela serait fort beau en faveur de -la législation équitable du duel, si comme -tu parais le supposer, le courage seul ou le -hasard même prononçaient souverainement -entre les parties adverses. Mais tu ne comptes -pour rien aussi, dans ces sortes de procès à -coups d’épée, l’adresse du lâche spadassin -qui, sans danger pour sa vie, peut faire pencher, -contre un adversaire inexercé, la -balance de cette justice de sang dont le droit -paraît être écrit, avant tout, sur le plastron -des maîtres d’escrime, avec la pointe d’un -fleuret démoucheté.</p> - -<p>— Oui, il est vrai que l’adresse peut entrer -pour quelque chose d’abusif dans la -législation souveraine des coups d’épée. Mais -là du moins l’abus est l’exception, et la généralité -des bons effets du duel, la règle. Au -surplus, comme je l’ai déjà dit, si le voisin d’en -bas n’est pas content, je lui laisserai le choix -des armes, et je commencerai par l’assommer -s’il fait l’insolent. Mais ce n’était pas de cela -précisément qu’il était question quand nous -avons entamé la conversation… Où diable -donc en étais-je ?</p> - -<p>— Aux douceurs de la tranquillité dont -nous jouissons, quand nous faisons ici un -vacarme à faire monter la garde dans notre -appartement.</p> - -<p>— Ah ! c’est vrai, c’est là que j’en étais. -Je reprends le fil de mon discours et m’y -revoici. Je disais donc que la vie en quelque -sorte collective que nous menons depuis -quelques mois ici, me paraît exquise et admirable. -Exempte de nuages et de soucis, -elle m’a semblé s’écouler paisiblement comme -un de ces beaux jours que l’on craint de -voir finir trop tôt. Et en effet, vois combien -nos occupations sont douces et nos jouissances -innocentes ! Les études mêmes, qui, -pour chacun de nous, auraient été arides et -rebutantes sur les bancs d’un cours public -de mathématiques, sont devenues, au sein -de l’amitié, des espèces de récréations instructives. -Aussi, que de progrès n’avons-nous -pas faits dans une science plus redoutable encore -aux écoliers ordinaires par l’ennui -qu’elle leur inspire, que par les difficultés -réelles qu’elle leur oppose ! Pour moi, j’avoue -franchement ici, et avec toute l’humilité qui -convient à mon insuffisance, que partout -ailleurs je n’aurais jamais réussi probablement -à me fourrer dans la tête les quatre -volumes de mathématiques que je puis maintenant -me flatter de posséder sur le bout -du doigt… Mais c’est qu’aussi avec vous -autres, messieurs, il est si facile de se conformer -au précepte du sage et de s’instruire -en s’amusant… Tiens, Édouard, remarque -un peu, par exemple, en ce moment, le tableau -délicieux que nous formons sans nous -en douter… Non, mais c’est qu’il règne parmi -nous, et au sein de ce désordre apparent, -une harmonie enchanteresse qui prête un -charme presque indéfinissable à toutes nos -réunions de famille ; et pour qui voudrait -ou saurait rendre cette scène pittoresque, -il y aurait ce soir une peinture des plus piquantes -à faire passer de notre appartement -sur la toile d’un Rembrandt ou plutôt d’un -Téniers.</p> - -<p>— Le sujet serait en effet des plus piquans -à traiter, si toutefois l’artiste pouvait -entrevoir ses personnages à travers le nuage -de fumée qui nous suffoque.</p> - -<p>— Tu crois ! mais certainement que le -sujet serait piquant, et même très-piquant. -Vois notre ami Lapérelle jouant son cent de -piquet à cinquante centimes, avec autant de -gravité que s’il s’agissait pour lui de se faire -sauter la cervelle à la suite d’une partie -perdue !</p> - -<p>— Laisse-nous donc un peu tranquilles, -babillard, avec tes réflexions héroï-burlesques.</p> - -<p>— Ah ! l’ex-président n’est pas ce soir de -belle humeur. Puis dans ce coin, et sans -que cela paraisse à peine, notre collègue -Eugène retournant artistement sa cravate -pour s’épargner des frais de blanchissage et -pour reparaître demain, avec un certain -éclat de linge blanc, au bal de la préfecture -maritime.</p> - -<p>— Si tu voulais bien te mêler des affaires -de ton intérieur et ne pas tant t’occuper des -miennes, tu me ferais plaisir, toi.</p> - -<p>— Autre bourrade ! mais peu importe, -continuons notre revue critique, et ne laissons -pas passer l’ardeur avec laquelle le studieux -Adolphe cherche à se former l’esprit -et le cœur en lisant, nonchalamment couché -dans le hamac qu’il vient de suspendre au -plancher, <i>les Liaisons dangereuses</i>.</p> - -<p>— Pourquoi ne lirais-je pas <i>les Liaisons -dangereuses</i> tout aussi bien qu’un autre -livre ? Crois-tu donc que les ouvrages qui -peuvent prémunir notre inexpérience contre -les périls qu’offre la société, ne soient pas -aussi bons à consulter que ceux qui nous -cachent la séduction du monde sous l’apparence -des illusions les plus trompeuses et -les plus funestes ?</p> - -<p>— Si je le crois ! mais certes que je le crois ! -et très-fermement encore ! Preuve nouvelle -que la lecture des <i>Liaisons dangereuses</i> -a profité à notre homme, qui déjà, comme -tu le vois, Édouard, me paraît atteint d’une -certaine dose de philosophie misanthropique.</p> - -<p>Et plus loin enfin, pour achever notre galerie -de portraits, nous arriverions à une -jeune personne, type d’innocence, modèle -de grâces, qui, tricotant modestement une -paire de bas qu’elle ne finira jamais, savoure -au milieu de ce camp, composé d’assez -mauvais sujets, les parfums de cinq brûlantes -pipes de tabac… Oh ! que le tableau qui -rendrait cette petite scène domestique serait -délicieux, s’il pouvait conserver à chacun des -personnages sa physionomie, son attitude, -et son caractère original ! Quelle singulière -harmonie de couleur locale il faudrait dans -l’ensemble, et quels contrastes bizarres -dans les détails ! car rien ne se ressemble -moins que tous ces visages si disparates en -apparence et pourtant si bien faits les uns -pour les autres ; car enfin, en nous voyant -réunis ici comme nous le sommes, un -étranger lirait au premier coup d’œil l’accord -parfait, la touchante concorde qui n’a -cessé de régner au sein de notre petite association… -Mais ce qui m’enchante le plus, -mes bons amis, ce n’est pas la bonne intelligence -qui depuis si long-temps semble avoir -présidé aux rapports qu’a établis entre nous -notre continuelle intimité. Ce que j’admire -par-dessus tout, c’est l’espèce de mystère -impénétrable dont nous avons su entourer -l’asile de nos jouissances privées et de nos -plaisirs casaniers. Jamais en effet aurait-on -pu penser que sept jeunes évaporés de notre -façon fussent parvenus à cacher sous l’aile -discrète du sentiment, six à sept mois d’une -existence pour ainsi dire tout intellectuelle, -toute platonique…</p> - -<p>— Joliment intellectuelle en effet ! une -existence de pipes de tabac, de bouteilles -de bière et de petits verres de Cognac !</p> - -<p>— Ah, ah, ah !… c’est bien répondu ! se -mirent à crier tous nos amis. Tu as bien fait, -Édouard, d’arrêter cet éternel phraseur au -beau milieu de son interminable panégyrique.</p> - -<p>— Je te reconnais bien là ce soir, Édouard, -avec tes interruptions chagrines et tes saillies -moroses. Mais toute ta mauvaise humeur -ne m’empêchera pas de dire, et à notre -louange infinie, que nous avons su rendre -notre humble et heureux domicile tellement -impénétrable à force de discrétion et -de réserve, que jamais la curiosité ou la médisance -n’a osé encore en franchir le seuil ; -car je parierais bien que personne au monde -ne se doute du bonheur mystérieux et -innocent dont nous jouissons à l’heure qu’il -est…</p> - -<p>Au moment même où notre éloquent ami -achevait ces mots, nous crûmes entendre -sur le plancher criant du couloir qui conduisait -à notre logis, retentir des pas lourds -et chancelans.</p> - -<p>Tous nous nous levâmes en nous demandant -qui pouvait, à une heure aussi avancée, -vouloir nous rendre visite. Nous n’attendions -personne, chacun était présent au -logis, et l’approche inaccoutumée d’un -étranger nous étonna et nous donna à réfléchir -un peu, sans que nous pussions bien -nous rendre compte du motif pour lequel -nous nous sentions un peu déconcertés.</p> - -<p>Bientôt les pas, dont nous avions distingué -le bruit, cessèrent de se faire entendre. -Mais une main qui nous parut très-ferme -et très-assurée, frappa trois coups à notre -porte.</p> - -<p>Nous demandons tous à la fois : Qui est là ?</p> - -<p>Une voix qu’il nous sembla reconnaître, -mais encore assez vaguement, nous répondit : -C’est moi, messieurs.</p> - -<p>— Entrez ! nous écriâmes-nous alors sans -savoir à qui nous allions avoir l’honneur de -parler.</p> - -<p>La porte s’ouvre, un homme vêtu d’une -grande redingote bleue paraît : c’est le major-général -de la marine !</p> - -<p>— Messieurs, nous dit-il d’un ton familier -et en se baissant un peu pour entrer le -chapeau à la main dans notre salle de compagnie, -ma brusque visite à cette heure -vous surprendra un peu, sans doute ?</p> - -<p>— En effet, général, lui répondit Lapérelle -avec quelque embarras, nous ne nous -attendions pas à l’honneur que vous voulez -bien nous faire…</p> - -<p>— Je le crois bien ; mais le motif de la -démarche que j’ai cru devoir tenter auprès -de vous suffira, je l’espère bien, pour vous -faire excuser l’indiscrétion de ma visite nocturne. -J’ai à vous parler d’une chose sérieuse, -mes bons amis ; et pour me mettre tout-à-fait -à l’aise avec vous, je vous prierai d’abord -de faire sortir, pour un petit instant seulement, -cette jeune personne.</p> - -<p>— Général, c’est une jeune orpheline que -nous avons recueillie ici, et qui depuis cette -époque nous a tenu lieu de gouvernante.</p> - -<p>— Oui, oui, je sais tout cela, messieurs, -et c’est précisément pour…</p> - -<p>— Quoi ! on vous aurait déjà appris, mon -général, que…</p> - -<p>— Que mademoiselle Juliette a été recueillie -par vos soins et élevée au milieu de -vous ! Mais pardieu, c’est l’histoire de toute -la ville. En attendant, faites-moi l’amitié de -prier mademoiselle Juliette de nous laisser -un moment seuls…</p> - -<p>— Juliette, vous avez entendu ?…</p> - -<p>Et la petite s’éloigna lentement sans oser -proférer une seule parole, et en jetant sur -les acteurs de la scène qui allait se passer -en son absence, des regards où se peignaient -à la fois la curiosité et la crainte.</p> - -<p>— Écoutez, mes camarades. Comme vous -j’ai été jeune ; comme vous aussi j’ai eu, dans -l’âge de la dissipation et de l’entraînement, -mes années de folies et d’imprudences ; et sans -vouloir ici me faire meilleur que je ne l’étais, -pour me donner le droit frivole de vous sermonner -comme un pédant, je vous avouerai -même que j’ai peut-être été, dans mon -temps, plus bambocheur à moi tout seul que -vous ne pourriez l’être tous à la fois. Mais je -vous dirai aussi que, quelque emportement -que j’aie pu mettre dans ce que l’on appelait -alors mes farces, je n’ai jamais eu à me reprocher -aucune de ces faiblesses dangereuses que -l’on commence par se cacher à soi-même, et -qui finissent par nous dégrader insensiblement -aux yeux des autres… Je ne sais en ce -moment si je m’explique comme je voudrais -pouvoir le faire sans vous blesser, tout en -touchant un sujet aussi délicat à aborder, -mais il me semble que vous devez déjà avoir -compris où je veux en venir… Hein ! n’y -êtes-vous pas un peu, monsieur Lapérelle ?</p> - -<p>— Mais, mon général, je cherche à deviner, -et je vous avouerai que je ne comprends -pas bien encore…</p> - -<p>— Non ! vous ne me comprenez pas ? Eh -bien ! je vais m’exprimer plus clairement. -Mon intention en venant vous voir sans -cérémonie, et comme un vieux camarade -qui vous veut du bien, était de vous dire -que, sans vous en douter peut-être, vous -teniez à l’égard de cette jeune personne que -je vous ai prié de faire sortir, une conduite -que, dans l’intérêt de votre réputation et -de votre avenir, des chefs qui vous aiment -ne peuvent plus tolérer…</p> - -<p>— Général, nous pouvons tous vous assurer -que l’hospitalité seule nous a engagés -jusqu’ici à retenir au milieu de nous la -jeune fille que vous venez d’y rencontrer.</p> - -<p>— Oui ! et de quel prix ne lui avez-vous -pas fait payer cette prétendue hospitalité ? -Votre première intention a pu être bonne, -car à votre âge les premiers mouvemens -du cœur sont presque toujours généreux. -Mais à votre âge aussi, on peut se perdre -par ignorance de ce qui est coupable. Il n’y -a pas encore de vice dans votre fait, je veux -bien le croire encore. Mais qui vous dit que, -bientôt, votre faiblesse ne vous conduira -pas à une corruption d’autant plus redoutable, -que vous vous serez caché le danger -de votre conduite ? Je ne suis pas rigoriste, -et je sais combien serait déplacée, avec des -jeunes gens de votre profession, l’austérité -d’une morale inflexible. Ma tolérance va -même si loin, que si l’on était venu me rapporter -que vous eussiez bouleversé une maison -publique, brisé des glaces, battu des filles -de joie et la garde même, comme il arrive -assez souvent aux mauvais petits sujets de -votre connaissance, je vous aurais volontiers -pardonné vos fredaines et réparé de ma -bourse, s’il l’avait fallu, le dommage que vous -auriez fait dans une nuit de folie et d’exaltation. -Oui, messieurs, et ce que je dis là est -très-sérieux et ne doit nullement vous faire -rire ; j’aurais cent fois mieux aimé vous savoir -coupables des plus insignes désordres, que -menant tranquillement la vie dans laquelle -vous croupissez depuis quelques mois. C’est -à un tel point que, dès que j’ai appris l’espèce -d’existence que vous vous étiez créée -ici, je n’ai pas balancé à venir vous arracher -au péril que vous couriez sans vous en douter. -Ma visite n’a pas au fait d’autre but, -et ce soir même il faudra mettre un obstacle -infranchissable entre l’abîme où vous vous -plongiez, et les passions qui vous entraînaient -vers lui.</p> - -<p>— Et comment, général, voulez-vous que -nous fassions ?</p> - -<p>Comment, messieurs ? C’est à moi que vous -demandez cela ? n’avez-vous pas un état qui -réclame impérieusement le sacrifice de tous -vos instans, de votre jeunesse et même de -votre vie ? La mer n’est-elle pas là pour effacer -jusqu’aux traces des folies que l’on serait -en droit de vous reprocher déjà, et n’est-ce -pas sur l’Océan qu’est ouverte la carrière -que vous devez vous attacher à parcourir -avec honneur et avec gloire ?</p> - -<p>— Aller à la mer ! Nous ne demanderions -pas mieux, général. Mais les places sur les -navires en croisière ne sont accordées qu’aux -protégés, et nous…</p> - -<p>— Et n’êtes-vous pas ceux que je dois -protéger avant tous les autres, quand je -vous vois exposés au danger de vous perdre, -malheureux que vous êtes !</p> - -<p>— Quoi ! il se pourrait que vous eussiez -songé à nous faire partir ?</p> - -<p>— Sur les navires de la division qui doit -appareiller demain matin ; et pour vous -prouver que je pensais depuis long-temps -à vous, voici vos ordres d’embarquement, -signés du préfet maritime et de moi. Oh ! -vous pouvez voir ! rien n’y manque : c’est -que quand je me mêle de servir mes amis, -j’ai pour habitude de ne pas faire les choses -à moitié, voyez plutôt !</p> - -<p>Messieurs Lapérelle et Eugène B…, tenez, -voilà votre ordre d’embarquement pour la -frégate <i>la Foudre</i>.</p> - -<p>Messieurs Mathias et Édouard, le même -ordre pour le vaisseau <i>l’Indomptable</i>.</p> - -<p>— Et quant à vous trois, messieurs, vous -irez, si vous le voulez bien, à bord du <i>Majestueux</i>.</p> - -<p>— Oh ! combien, général, nous vous devons -de reconnaissance pour l’extrême bonté -que vous avez eue…</p> - -<p>— Eh ! folles têtes, ne faut-il pas avoir de -la prévoyance pour vous et prendre en commisération -l’heureuse imprudence de vos -belles années ? Mais entendons-nous bien -avant de nous quitter, mes petits messieurs : -vous avez vos ordres d’embarquement bien -en règle, n’est-ce pas ?</p> - -<p>— Oh ! parfaitement en règle, général ; -rien n’y manque, ainsi que vous le disiez -tout à l’heure.</p> - -<p>— Demain, par conséquent, vous serez -tous à bord avant six heures ?</p> - -<p>— A cinq heures, général, chacun sera -rendu à son poste nouveau.</p> - -<p>— J’y compte, mes amis, et avec d’autant -plus de confiance, que ce poste-là sera celui -de l’honneur. C’est une belle croisière -que vous allez faire… Ah ! mais, à propos, -j’oubliais une chose importante, et la plus -importante même après vos ordres d’embarquement.</p> - -<p>— Et laquelle ?</p> - -<p>— Pardieu ! laquelle ! le paiement du -traitement qui vous est dû. C’est un article -essentiel que je n’aurais pas dû omettre, et -que j’ai cependant oublié. Mais comme je -puis en votre absence faire ordonnancer le -solde de votre arriéré, et que nous sommes -gens de revue, je vais vous faire, sur votre -bonne mine, les avances du traitement qui -vous est indispensable pour entrer en campagne. -Combien de mois vous faut-il ?</p> - -<p>— Il nous est dû trois mois, général ; -mais, avec deux mois, nous pourrons fournir -à la gamelle du bord la quotité exigible -pour chacun de nous.</p> - -<p>— Trois mois à trente francs pour chacun, -cela doit faire six cent trente francs, à -moins que je ne me trompe, car je ne suis -pas un mathématicien de votre force, messieurs. -Tenez, voilà trente-deux napoléons, -et rendez-moi le reste.</p> - -<p>— Pour le moment, nous serions assez -embarrassés de vous rendre entre nous tous -l’excédant du compte, et par une assez -bonne raison. Mais on peut trouver de la -monnaie dans la maison.</p> - -<p>— Ah ! que je me reconnais bien là ! pas -le sou entre sept ! Ah ! c’était là aussi mon -bon temps ! Mais qu’à cela ne tienne ; au -retour, vous me rendrez de la monnaie avec -les espèces que vous aurez conquises sur -l’ennemi.</p> - -<p>— Nous vous le promettons, général. Les -premières prises seront pour vous, et nous -jurons que le premier coup de sabre que -nous frapperons, sera donné à votre intention.</p> - -<p>— C’est bien, fort bien, mes jeunes camarades ! -Que le ciel vous conduise en vous -maintenant dans ces bonnes dispositions ! -Adieu ! Je ne vous souhaite pas bon voyage, -car cela, disent les vieux marins, porte malheur, -et je ne désire rien tant que votre -prospérité… Mais ne vous dérangez pas, je -vous en prie ; donnez-moi seulement un -bout de chandelle, si vous en avez un dont -vous puissiez disposer en ma faveur ; je le -laisserai au bas de l’escalier. C’était ainsi -que dans mon temps encore on se faisait soi-même -la conduite.</p> - -<p>— Non, non ; tous, général, nous voulons -et nous devons vous accompagner jusqu’à -notre porte. C’est bien la moindre des choses -que nous puissions faire pour reconnaître -la bonté que vous avez eue de venir -nous rendre visite si haut.</p> - -<p>— Et c’est justement là ce que je ne souffrirai -pas. En faisant ainsi des cérémonies -avec moi, vous me feriez croire que je ne -suis pas venu vous voir comme un ami ; et, -pour peu que vous reconnaissiez encore -mon autorité, je vous ordonne, s’il est nécessaire, -de ne pas vous déranger et de me -prêter un bout de chandelle.</p> - -<p>— Puisque vous l’ordonnez, général, et -que nous n’avons rien à vous refuser, nous -resterons en place, et voici un chandelier.</p> - -<p>— A revoir donc, mes amis, à revoir !</p> - -<p>— Adieu, général, adieu ! nous avons tous -l’honneur de vous saluer et de vous remercier -du fond du cœur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV.<br /> -DISSOLUTION DE SOCIÉTÉ. LES ADIEUX -D’ASPIRANS.</h2> - - -<p>Nous nous regardions tous sans trouver à -nous dire un mot, après le départ du major-général<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, -tant nous étions encore étonnés du -but et du résultat de sa visite, lorsque nous -vîmes arriver à nous la pauvre Juliette fondant -en larmes et sanglotant de manière à -nous briser l’âme. Elle venait d’entendre -tout, et la semonce de notre vieux mentor, -et la résolution que nous avions prise de -partir le lendemain matin sur la division qui -allait mettre sous voiles. Dans toute autre -circonstance, chacun de nous n’aurait certainement -pas manqué de blâmer l’indiscrétion -de notre gouvernante ; mais, au moment -de la quitter peut-être pour toujours, -nous sentîmes qu’il y aurait eu de la cruauté -à lui reprocher la curiosité qui l’avait portée -à écouter notre entretien avec le vieux major. -Et puis la douleur de cette pauvre enfant -paraissait si sincère et si naturelle, -qu’il nous aurait fallu une force que nous -n’avions certainement pas, pour la gronder -comme il nous arrivait quelquefois. Mathias -fut le premier qui osât ou qui sût lui adresser -la parole dans cette pénible conjoncture.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir la <a href="#note-3">note troisième</a>, à la fin de l’ouvrage.</p> -</div> -<p>— Eh bien ! Juliette, ma pauvre fille, lui -dit-il, tu sais tout ? Tes larmes nous apprennent -que tu n’ignores pas que demain matin -il faudra nous séparer ?</p> - -<p>— Oui, sans doute, que je sais tout… -C’est ce vieux général qui a fait mon malheur… -Ah ! ah ! ah !… Oui, c’est même lui -qui est venu vous dire que j’étais une fille -corrompue, et que je vous perdrais… Je l’ai -bien entendu, allez… Et vous autres, vous -ne lui avez rien répondu…</p> - -<p>— Il n’a pas dit, ma bonne amie, que tu -fusses une fille corrompue, et tu as très-mal -entendu ou très-mal compris. Il nous a seulement -parlé de la corruption qui pourrait -résulter d’une intimité innocente dans ses -motifs, mais dangereuse dans ses effets. Du -moins, c’est ainsi que je crois avoir saisi les -paroles du général. N’est-ce pas, messieurs ?</p> - -<p>— Oui, sans doute ; il n’a pas dit que Juliette -fût une fille corrompue.</p> - -<p>— Corrompue ou non, ça m’est égal ; et, -puisque je me trouvais bien avec vous, cela -ne regardait que moi… Et, à présent, je ne -vais plus savoir que devenir… Mais mon parti -est déjà pris… j’irai me jeter à l’eau.</p> - -<p>— Non, non, repris-je à mon tour avec -autant de calme qu’il me fût possible d’en -mettre dans ma harangue, tu n’iras pas te -jeter à l’eau, et c’est à nous d’assurer ton avenir… -Messieurs, m’écriai-je, en m’adressant -à mes amis, qui déjà m’avaient compris, -nous sommes riches maintenant de trois -mois de traitement, n’est-ce pas ? Est-ce -que deux mois ne nous suffiraient pas pour -payer notre bien-venue à la table des navires -sur lesquels nous venons d’être embarqués ?</p> - -<p>— Si certainement ! répondirent unanimement -mes camarades. Donnons un mois -de traitement à Juliette pour lui assurer -une existence honorable et digne de nous, -pendant notre absence.</p> - -<p>— Oui, ajouta avec plus d’énergie que -tous les autres notre ami Mathias, donnons-lui -un mois de traitement pour qu’elle puisse -vivre convenablement et nous rester fidèle.</p> - -<p>— C’est cela ; voici d’abord la part de -Mathias et la mienne, soixante francs !</p> - -<p>Tous les autres imitèrent mon acte de -générosité, et je présentai à l’orpheline -les deux cent dix francs provenant de notre -collecte spontanée. Notre modeste et inconsolable -ménagère refusa d’abord cette offrande -de l’amitié, avec une résolution qui -paraissait ne nous laisser que peu d’espoir -de la lui faire accepter. Mais à force de prières, -d’instances et de caresses, nous parvînmes -enfin à vaincre ses scrupules et sa -résistance. Dieu, que l’expression de sa reconnaissance -et de ses regrets nous sembla -alors touchante ! La pauvre petite ne nous -avait jamais encore paru aussi belle de sensibilité -et de candeur. Elle nous inondait de -ses pleurs en nous pressant tour à tour dans -ses bras avec une sorte de tendresse muette -et convulsive. Peu ne s’en fallut que chacun -de nous ne trouvât des larmes pour répondre -à sa douleur, et des soupirs pour répondre -à ses sanglots.</p> - -<p>Lapérelle seul entre nous tous, puisant -dans son stoïcisme assez de sang-froid pour -prévenir une explosion d’attendrissement, -qu’il aurait cru indigne de la dignité de -notre position, nous rappela à des sentimens -plus virils en nous disant :</p> - -<p>— Messieurs, je crois devoir vous faire -observer que nous n’avons pas de temps à -perdre, pour peu que nous voulions faire -nos préparatifs de départ et nous amuser un -peu.</p> - -<p>— Nos préparatifs de départ ! lui répondit -Mathias ; chacun de nous porte sur lui philosophiquement, -je crois, tout ce qu’il a au -monde. Ainsi notre malle, par conséquent, -sera bientôt faite. Le loyer du logis est payé. -Quant aux petites dettes criardes que nous -laissons après nous, elles ne nous importuneront -plus, puisque nous allons mettre -l’Océan entre nous et nos <i>Anglais</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, en -sorte que tout, selon moi, est à peu près -fait… Mais tu nous as parlé de nous amuser -un peu, et c’est ce à quoi nous devons sérieusement -songer… Comment nous amuserons-nous ? -Maintenant voilà la question -importante ; et toi, Lapérelle, tu vas nous -donner tes idées là-dessus.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les créanciers.</p> -</div> -<p>— Volontiers ; voici mon plan : vous allez -le concevoir à l’instant même. Que chacun -de nous consente à sacrifier cinq francs seulement -sur les deux mois de traitement qui -nous restent, et avec cette somme Juliette -nous improvisera un petit festin, un bon -souper d’adieux.</p> - -<p>— Cinq francs, ce n’est pas assez. Chacun -de nous mettra dix francs s’il le faut.</p> - -<p>— Oui, mettons chacun dix francs. Ce -n’est pas trop pour nous étourdir sur le -coup inattendu qui vient de nous frapper, et -pour noyer notre chagrin dans des flots de -bon punch au rhum, avec de jolis zestes de -citron, car tous nous aimons le goût stimulant -du citron, n’est-ce pas vrai, les enfans ?</p> - -<p>— C’est cela, mes amis, du punch comme -s’il en pleuvait, du Champagne même avec -son écume enivrante, car nous avons tous -besoin d’endormir notre douleur.</p> - -<p>— Tiens, Lapérelle, voilà vingt francs, tu -me rendras le reste.</p> - -<p>— Ajoutes-y les miens.</p> - -<p>— Et les miens aussi, et que cela dure -jusqu’au moment de notre séparation !</p> - -<p>— C’est fort bien, messieurs, dit Lapérelle -quand il eut nos soixante et dix francs -dans la main. Maintenant, Juliette, ma -bonne petite Juliette, essuie tes larmes, et -va nous chercher un jambon, un pâté si tu -peux en trouver un, quelques poulets -froids, du fromage, trois bouteilles de -rhum, deux fois autant de bouteilles d’eau-de-vie, -et six ou sept bonnes fioles de Champagne… -Ah ! tu n’oublieras pas de nous acheter -aussi trois livres de sucre.</p> - -<p>— Oui, M. Lapérelle, mais attendez que -je prenne un panier pour mettre tout cela… -Vous m’avez dit un jambon, un pâté, du -rhum, du Champagne et de l’eau-de-vie, -n’est-ce pas ?</p> - -<p>— Oui, va vite, ma tendre amie, et fais -surtout pour le mieux ; mais fais vite.</p> - -<p>— Voilà que j’y cours… Mais si vous saviez -combien j’ai de chagrin en pensant que -demain vous allez tous partir, et que je vais -rester seule, toute seule ici… Ah ! ah, mon -Dieu, que j’en veux à ce vilain général !… -Du jambon, un pâté, quatre bouteilles de -rhum…</p> - -<p>La reine du logis partit avec son panier -sous le bras et sa douleur profonde dans le -cœur.</p> - -<p>— Savez-vous bien, messieurs, nous dit -Lapérelle dès qu’elle fut sortie, que le Major-général -a eu raison ?</p> - -<p>— Sans doute, lui répondis-je. Mais il -aurait bien dû nous donner nos ordres d’embarquement -sur la division en partance, -quelques jours au moins avant l’appareillage, -pour nous laisser le temps de respirer.</p> - -<p>— Non, reprit Mathias ; je trouve pour -ma part qu’il a agi prudemment en nous -forçant à nous éloigner d’ici sans nous laisser -le temps de la réflexion ! Le général est un -brave homme, qui a vécu et qui aime les -jeunes gens. Il a parfaitement compris tout -le danger qui pourrait résulter pour notre -avenir, de la conduite que nous tenions ; -et, quelque agréable que fût pour nous la -vie de famille à laquelle nous nous étions habitués, -il n’en est pas moins vrai qu’elle était -trop irrégulière pour qu’elle pût continuer, -et pour que lui, notre chef et notre ami, -pût la tolérer.</p> - -<p>— C’est juste, ajouta Lapérelle. Ce vieux -général est un homme d’esprit et d’excellentes -mœurs. Il nous a parlé le langage -d’un patriarche. Juliette nous avait trop affriandés, -messieurs, ou plutôt vous avait -trop affriandés vous autres, à cette existence -molle et sédentaire qui ne pouvait plus convenir -à des jeunes gens comme nous.</p> - -<p>— Oh ! dis donc, toi, ne fais-donc pas -tant, s’il te plaît, le philosophe. Il a été un -temps où tu en tenais pour elle tout autant -et peut-être plus que nous tous !</p> - -<p>— Moi, messieurs, jamais ! J’ai été, j’en -conviens, comme chacun de vous, son -amant en titre à mon tour ; mais c’était plutôt -pour me conformer au réglement que -nous avions établi, que pour céder à l’entraînement -d’une passion qui, Dieu merci, -me possède moins que je ne la possède. Mais -jamais, je vous jure…</p> - -<p>— Allons, allons, notre président, ce -n’est plus le moment de dissimuler les faiblesses -passées. Avoue que tu en tenais, et très-vigoureusement, -pour ton propre compte, -et que même tu nous as donné plusieurs -fois des preuves non équivoques de la jalousie -que t’inspirait la préférence que la -petite avait pour quelques-uns de nous.</p> - -<p>— Moi, messieurs, de la jalousie ? Vous -me connaissez mal.</p> - -<p>— Oui, toi, et une fameuse jalousie encore !</p> - -<p>— Allons, je le veux bien, puisque vous -le voulez tous et que cela paraît vous faire -plaisir… Mais je vous jure, la main sur la -conscience, que je consens que le diable -m’emporte si jamais…</p> - -<p>Ici Juliette rentra, chargée des provisions -qu’elle avait réussi à récolter à la hâte, dans -le voisinage.</p> - -<p>En un instant, un feu aussi grand que le -permettait l’exiguïté de notre cheminée fut -allumé ; la table se trouva dressée et couverte -des objets précieux que nous nous -empressâmes de retirer du panier et des -mains de notre ménagère. Notre gaîté naturelle, -qui pendant quelque temps paraissait -nous avoir abandonnés, nous revint à -tous, à la vue des apprêts du festin, auxquels -chacun s’efforçait de contribuer. Mille -bons mots ne tardèrent pas à s’échapper de -nos bouches animées par le goût exquis du -Champagne mousseux. On mangea à peu -près tout, d’abord, pour arriver plus tôt au -vaste punch que nous nous proposions de -faire flamber pour couronner le banquet. -Juliette seule paraissait ne se livrer qu’à -moitié à la joie que nous cherchions à lui -faire partager, et ce ne fut qu’après l’avoir -déterminée à essayer avec nous quelques -verres d’Aï que nous parvînmes à suspendre, -jusqu’à l’heure de la séparation, le cours -des pleurs qu’elle versait en pensant à ce -moment fatal. Ce fut alors qu’en voyant notre -gouvernante s’abandonner au milieu de -nous à quelques élans de folle ivresse, nous -parvînmes à jeter sur notre repas d’adieu -une de ces teintes de fumeuse orgie, si douces -pour des yeux accoutumés comme les -nôtres au spectacle délirant des grosses fredaines.</p> - -<p>— Brûlons tout ce qu’il y a ici, s’écria -l’un, à l’exception de la maison et de Juliette !</p> - -<p>— Oui, brûlons tout, mettons tout en -cendres, en commençant par ce tableau de -mathématiques, qui nous rappelle le mal -que nous avons eu à nous fourrer quatre -volumes de Bezout dans la tête.</p> - -<p>— C’est cela ! au feu ce coquin de tableau.</p> - -<p>— Approuvé à l’unanimité ! au feu le tableau -et tous nos livres d’études ! Il faut que -demain il ne reste plus rien dans le logis -qui puisse rappeler douloureusement, à cette -pauvre Juliette, le souvenir de ses chers aspirans.</p> - -<p>— Au feu aussi <i>les Aventures du chevalier -de Faublas</i> !</p> - -<p>— Non, messieurs, non ; moi, je m’oppose -à cet holocauste, par égard pour Juliette. -N’oublions pas que c’est dans cet ouvrage -que notre élève a commencé son -éducation.</p> - -<p>— Il a raison ; épargnons <i>Faublas</i>, en -faveur de Juliette ; mais brisons, brûlons -ou saccageons tout le reste.</p> - -<p>— Pein, pan, vlin, vlan ; tiens, voilà le -cas que je fais de nos chaises et de nos tabourets. -A propos, mes amis, si, pendant -que nous sommes en train d’anéantir les -monumens de notre séjour ici, nous jetions -ces lits et ces matelas au feu ?</p> - -<p>— Non pas, dites donc vous autres ! nous -pourrions mettre le feu à la cassine, et -brûler là des objets qui ne nous appartiennent -pas.</p> - -<p>— Et voyez le grand mal, quand nous -rôtirions nos voisins et notre propriétaire ! -est-ce que nous ne partons pas demain ?</p> - -<p>— Ah ! dites donc, si vous vous décidez à -mettre le feu à la maison, prévenez-nous-en -d’avance, car j’ai l’intention de sauver Juliette -des flammes, comme ce citoyen espagnol -qui brûla, vous le savez bien, sa turne, -pour avoir le plaisir d’enlever sa maîtresse -au beau milieu de l’incendie.</p> - -<p>— Non ; si l’on met le feu, c’est moi qui -sauverai Juliette.</p> - -<p>— Non, ce sera moi.</p> - -<p>— Non, c’est moi qui veux la sauver, -cette chère enfant ; mais, en attendant, buvons -vite notre punch, pour casser ensuite -les bols et la table.</p> - -<p>— Buvons ! oui, buvons tout, mes amis !… -Juliette, ma fille, viens m’embrasser encore -une fois… Embrasse-moi là ; mais aussi tendrement -que tu le pourras…</p> - -<p>— Juliette, embrasse-moi aussi, ma bonne -et tendre amie !</p> - -<p>— Mais, messieurs, je vous embrasserai -tous, tant que vous voudrez ; mais j’ai une -prière à vous faire, et vous ne me refuserez -pas ce que je vais vous demander.</p> - -<p>— Voyons, parle, âme de ma vie. Tu sais -bien qu’aujourd’hui nous sommes trop faibles -pour avoir quelque chose à te refuser. -Que demandes-tu, belle odalisque ?</p> - -<p>— Que par amitié pour moi, vous ne -brûliez pas la maison.</p> - -<p>— Messieurs, vous venez d’entendre la -réclamation de notre suppliante amie ? Etes-vous -d’avis d’y faire droit, et de ne pas incendier -la case, par égard pour elle ?</p> - -<p>— Oui, oui ! Suspendons l’exécution. Du -punch, du punch ! Plus on en boit, et plus -on en a soif !</p> - -<p>— O mes amis ! Un instant, il me vient -une idée lumineuse. Avant que nous ayons -entamé notre dernier bol, il faut que Juliette -coupe une mèche de ses beaux cheveux -blonds, et qu’après avoir brûlé cette -dépouille précieuse à la flamme de cette liqueur -ardente, nous avalions avec le punch -la cendre des cheveux de cette chère -petite.</p> - -<p>— Bien trouvé ! C’est vrai, et moi qui n’y -avais pas pensé ! Voyons, Juliette, vite une -mèche de tes cheveux. J’ai déjà soif de -boire, avec amour, quelque chose de toi.</p> - -<p>— Mais où faut-il que je vous coupe de -mes cheveux ?</p> - -<p>— Là, tiens, à l’endroit où je viens de -te donner un baiser. Détache la plus longue -et la plus belle de celles de ces tresses onduleuses -dont tu pourras disposer en -notre faveur.</p> - -<p>— La voilà, messieurs ; voyez la belle -espèce de cheveux ! C’est moi qui vais l’offrir -à l’ardeur de la flamme dévorante. Remarquez -le sublime effet que ces belles boucles -blondes font au-dessus de ces flammes -légères et bleues qui vont les consumer -pour toujours !</p> - -<p>— Oui, mais pour passer dans notre -sein, là, sur notre cœur !</p> - -<p>— Allons, verse-nous toi-même ce punch -cinéraire, ma fille ! Nous venons de faire là -un sacrifice à la manière des anciens ; car -nous autres nous serons toujours pour toi -aussi les <i>anciens</i>, n’est-ce pas ?</p> - -<p>— Je bois à toi, Juliette, à ton bon -cœur !</p> - -<p>— Moi aussi, je bois à elle, à sa sensibilité !</p> - -<p>— Moi, à son attachement pour le corps -des aspirans de marine !</p> - -<p>— Moi, à sa reconnaissance et à la douceur -inaltérable de son caractère !</p> - -<p>— Moi, à sa prospérité future !</p> - -<p>— Moi, à sa gentillesse et à ses grâces -naturelles !</p> - -<p>— Et moi, au bonheur de la revoir -bientôt !</p> - -<p>— Messieurs, messieurs, embrassons-la -tous à la fois, en un seul baiser général ; -pressons tous ensemble cette chère amie -dans nos bras fraternels !</p> - -<p>— Oh ! messieurs, combien je suis touchée -de votre attachement pour moi !… -mais ne m’étouffez pas, je vous en prie…</p> - -<p>— Elle a raison, ne l’étouffons pas… -Elle a bien assez de son émotion, la pauvre -petite, pour la suffoquer ! Maintenant, mes -chers amis, savez-vous ce qu’il nous reste à -faire ? Il nous reste à danser sur ces débris de -chaises, de tableaux, de tables et de vaisselle. -Dansons donc tous en rond, Juliette au -milieu. Il faut que le jour nous surprenne -tous, fumant encore du punch que nous -avons bu, et narguant le chagrin qui n’a jamais -franchi le seuil de cet asile qu’il va -nous falloir bientôt abandonner.</p> - -<p>— Oui, oui, chantons, dansons, crions, -sautons jusqu’au jour ; et si personne ne -peut dormir dans le quartier avec le tintamarre -que nous allons faire, demain tout le -monde dira au moins : Les aspirans de marine -ont fait un bruit d’enfer pour passer du -sein de la bamboche sur le sein de l’Océan.</p> - -<p>— Bravo, bravo ! En avant la contredanse -et les rondes. En avant !</p> - -<p>Le jour vint, et nous surprit dansant -comme des perdus et ébranlant la maison -au bruit de nos infernales chansons et sous -la cadence de nos pas alourdis… L’heure -du départ se fit bientôt entendre. La scène -changea alors… Chacun de nous rétablit -autant qu’il put le désordre de sa toilette, -sauta sur son épée et sur son chapeau. Il -fallut se séparer de Juliette qui se mit à -sangloter dans nos bras comme si elle eût -perdu tout au monde en nous perdant. -Que de baisers, de tendres caresses, lui -furent prodigués dans les quelques minutes -qui précédèrent notre séparation ! Vingt -fois chacun de nous franchit le seuil fatal -de notre porte, pour rentrer encore et dire -un dernier adieu à notre amie inconsolable. -Force fut enfin de prendre une résolution -énergique et de se déterminer à fuir… Lapérelle -nous donna le premier l’exemple du -courage dans ce moment cruel et décisif… -Il tendit la main à la main presque inanimée -de Juliette… et il sortit. Nous imitâmes -tous sa résolution, et nous laissâmes, presque -évanouie, notre malheureuse orpheline -inondée de ses larmes, couverte de nos baisers, -et pouvant à peine nous dire de l’œil -et du geste un dernier, un tendre, un douloureux -adieu.</p> - -<p>J’allai, moi, en sortant de notre ancien -gîte, prendre congé de ma famille. Les canots -des nouveaux navires sur lesquels nous -allions faire voile nous attendaient le -long des quais du port. A l’heure dite, tous -nous nous trouvâmes prêts à nous rendre -à bord de la division qui, déjà, avait fait -entendre au loin le lugubre coup de canon -de partance.</p> - -<p>Là encore il fallut nous arracher des bras -de nos amis. Mais entre nous l’affaire fut -bientôt faite… On s’embrassa, on se serra la -main en se promettant du plaisir au retour -de la croisière, et les canots de nos vaisseaux -nous enlevèrent à nos plus chères affections, -aux liens si doux que nous avions formés -pour si peu de temps, hélas !…</p> - -<p>Nos yeux, en se portant avec distraction -sur le sillage rapide de nos embarcations, -se tournèrent tristement vers les navires à -bord desquels nous devions aller à la gloire… -C’était là qu’était tout notre avenir : le passé -fut emporté avec la brise, dans le premier -nuage qui vint rouler sur nos têtes.</p> - -<p>Malheureux ! Nous venions de laisser bien -loin derrière nous, avec la trace des canots -qui nous emportaient, nos plus belles et -nos plus folles années !…</p> - -<p>Un sillage d’embarcation, que les vents -en se jouant, allaient effacer pour toujours -sur l’onde, et le souvenir de tant de bonheur -perdu pour jamais, ah ! c’était, hélas ! -la même chose !<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir la <a href="#note-4">note 4</a>.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V.<br /> -UN VAISSEAU DE LIGNE.</h2> - - -<p>D’autres, bien avant moi, vous ont dit, -mieux que je ne pourrais le faire, ce que -c’est qu’un vaisseau de ligne, cette vaste -machine de guerre, à la fois si mobile et si -lourde, si élégante et si formidable ; cette -forteresse ailée qui vole avec la rapidité -d’une flèche, sur l’élément le plus indomptable, -pour aller promener ses foudres d’un -bout du monde à l’autre ; qui porte et nourrit -pendant une année, dans ses flancs hérissés -de canons, la multitude de matelots -qui lui donnent la vie, et qui lui empruntent -sa puissance pour régner sur les mers -et soumettre les flots rebelles, à la volonté -et aux caprices de l’homme. Un vaisseau -considéré dans son ensemble et son but -matériel, est peut-être le signe le plus frappant -auquel on puisse reconnaître le perfectionnement -de la civilisation. Rien de plus -beau, de plus noble, et de plus complet, -n’est sorti, au bout de plusieurs siècles d’études -et d’efforts, de la main des arts. C’est -le chef-d’œuvre du génie, de l’audace et du -temps.</p> - -<p>Mais en admirant l’extérieur et les détails -même de cette miraculeuse conception, on -se ferait difficilement une idée des longs -efforts qu’il a fallu pour régler intérieurement -la discipline et l’ordre qui donnent, -pour ainsi dire, le mouvement et l’existence -à un appareil aussi vaste et aussi compliqué. -C’est au moral surtout, s’il est possible -de s’exprimer ainsi, qu’un vaisseau de guerre -mérite d’être étudié. Quelle constance dans -les habitudes en quelque sorte contre naturelles, -sous le joug desquelles on a fait -plier le caractère rebelle de tous ces marins ! -Quelle sévère hiérarchie dans ce service si -bien réglé, tendu si constamment, comme -un ressort inusable, vers le même but ! Et -quel but encore !</p> - -<p>Des hommes que l’on renfermerait pour -quelques années seulement dans une prison -pareille à un vaisseau de ligne, et sous l’empire -d’une discipline semblable à la discipline -maritime, se révolteraient, à coup sûr, -contre une aussi insupportable réclusion, -et un joug encore plus intolérable que cette -réclusion même. Comment se fait-il donc -que tant d’individus réunis dans un aussi -petit espace, sous la verge de fer du service, -non seulement se laissent conduire -avec docilité, mais qu’ils volent encore avec -zèle partout où la voix de leurs chefs les -appelle, en exigeant quelquefois d’eux le -sacrifice de leur existence ? Quelle magie -emploie-t-on pour étouffer leurs plaintes et -pour enflammer leurs cœurs ? Une magie -toute simple, un moyen irrésistible dont le -secret est contenu dans un seul mot. On a -dit à cette multitude d’hommes : La patrie a -besoin de vous ; l’honneur est là ; marchons -ensemble où est l’honneur ! Et cette multitude -d’hommes s’est résignée à devenir esclave -du devoir le plus pénible et le plus -difficile, ilote du sentiment le plus puissant -sur le cœur des hommes assemblés en -société : <span class="xsmall">L</span>’<span class="xsmall">HONNEUR</span> !</p> - -<p>Le personnel d’un vaisseau de guerre se -compose de différentes parties fort distinctes -entre elles, et qui, toutes, concourent -au service nécessaire à la manœuvre et à la -conservation du navire.</p> - -<p>Ces différentes parties sont :</p> - -<p><i>L’état-major</i>, c’est-à-dire la réunion des -officiers, depuis le commandant jusqu’au -dernier aspirant.</p> - -<p><i>La maistrance.</i> C’est la réunion de tous -les maîtres du bord, maître-d’équipage, -maître-canonnier, capitaine d’armes, chef -de timonerie, maître-voilier, maître-charpentier, -maître-calfat, et enfin le maître-coq, -le chef de la cuisine du bord.</p> - -<p>Chacun de ces maîtres a, sous ses ordres, -un second-maître au moins, et plusieurs -contre-maîtres chargés de surveiller les -détails de la spécialité qui leur est confiée.</p> - -<p>Ce que l’on nomme l’<i>équipage</i> du navire, -par opposition à l’<i>état-major</i>, se divise en -diverses classes affectées aux différentes -branches du service général.</p> - -<p>La classe des <i>gabiers</i> se présente d’abord -comme la plus remarquable dans la démocratie -navale.</p> - -<p>Les <i>gabiers</i> sont la fleur des matelots. -C’est à eux que sont attribués la visite et -l’entretien du gréement. Leur poste le plus -ordinaire est dans les hunes, sur les barres -de perroquet ou de cacatois : leur spécialité -enfin est en l’air, au haut de la mâture, sur -le bout des vergues, le long de la ralingue des -voiles. Lorsque, dans les momens du plus -grand danger, soit au sein d’une tourmente, -ou dans le feu d’un combat, il faut qu’un -homme se dévoue pour exécuter un ordre -périlleux duquel peut dépendre le salut -d’un mât, ou même la simple conservation -d’un hunier ou d’une basse-voile, soyez -sûr que cet homme intrépide sera un <i>gabier</i>, -ou autrement dit un des <i>voltigeurs</i> du -bord, car c’est là le nom que les autres matelots -donnent à ces gens d’élite de leur -classe. C’est de cette pépinière si précieuse -et si lente à croître et à se former, que -sont tirés les quartiers-maîtres qui, à leur -tour, deviennent contre-maîtres, et ensuite -maîtres d’équipage. Tout ce qui, à bord, -possède le grade qui répond à celui de -sous-officier dans l’armée de terre, est -désigné sous le nom générique d’<i>officiers -mariniers</i>.</p> - -<p>Après les gabiers, viennent les <i>canonniers</i> -ou chefs de pièce. Ce sont eux qui manœuvrent, -chargent, et dirigent les canons de -la batterie et des gaillards pendant le combat. -Chaque chef de pièce a, sous son -commandement immédiat, un certain nombre -d’hommes attachés au service du canon -qu’il fait charger, qu’il pointe, et dont il -envoie le boulet à l’ennemi.</p> - -<p>Les <i>canonniers</i>, eu égard à l’importance -et à la gravité de leurs fonctions à bord, -forment, au milieu de l’équipage, un corps -qui se distingue presque toujours par l’austérité -que les habitudes de la profession ont -dû apporter dans toutes les manières des -hommes de choix qui l’exercent. Si les gabiers -sont des <i>voltigeurs</i>, dans le langage -figuré des marins, les canonniers pourraient -être appelés les <i>réfléchisseurs</i> ou les penseurs -du bord. A son attitude sévère et méditative -seule, on pourrait reconnaître un -chef de pièce, de tous les autres individus -du vaisseau, quand bien même aucun signe -particulier ne le distinguerait extérieurement -des marins avec lesquels il vit.</p> - -<p>Les <i>timoniers</i> forment encore une classe -à part. Ils hantent, pour le besoin du service -auquel ils sont affectés, le gaillard d’arrière -et la dunette, parties réservées, comme on -le sait, aux officiers, aspirans et chirurgiens -du navire. Aux timoniers, appartient -l’honneur de gouverner le bâtiment, et de -lui faire suivre la route indiquée par l’officier -de quart. Ce sont eux qui sont chargés -de faire les signaux au moyen de la série -de pavillons dont la surveillance et l’entretien -leur sont particulièrement affectés. La -manœuvre du mât de l’arrière leur est dévolue -comme une des prérogatives attachées -au domaine sur lequel on leur permet de -s’établir. C’est par l’intermédiaire des timoniers -ou des pilotins, que les officiers -communiquent entre eux dans la pratique -ordinaire du service. C’est un timonier -qui réveille les officiers et les aspirans qui, -à leur tour, doivent monter au quart. C’est -lui qui leur porte de la lumière quand ils -en demandent et qui, lorsque l’officier de -service ne peut quitter son poste, dans les -circonstances fortuites, va informer le -commandant ou le capitaine de frégate -de ce qui vient de se passer de nouveau sur -le pont pendant l’absence d’un de ces chefs.</p> - -<p>Ces relations fréquentes entre les officiers -et les timoniers, cette cohabitation du gaillard -d’arrière, qui rapproche sans cesse les -subalternes de leurs supérieurs, inspirent -souvent aux timoniers des velléités de bon -ton, qu’il ne leur est pas toujours donné de -manifester impunément. Pour peu qu’un -timonier se hasarde à copier les manières -d’un officier, dans ses rapports assez rares -avec les autres hommes de l’équipage, Dieu -sait les plaisanteries qu’attire, sur le matelot -<span lang="en" xml:lang="en">fashionable</span>, son talent d’imitation quelque -modeste qu’il soit !</p> - -<p>« Gare devant ! disent les matelots à leurs -camarades. Place à <i>la macaque</i> du lieutenant -qui fait encore de ses farces ! » Les timoniers -forment à bord la petite aristocratie -de l’équipage, ou la bonne bourgeoisie -qui veut se donner des airs de noblesse ; et, -sous ce rapport, l’on peut dire que les -classes démocratiques épargnent assez peu -cette autre espèce de petite noblesse.</p> - -<p><i>Les soldats</i> de la garnison, quoique affectés -à un tout autre genre de fonctions que -les timoniers, ne partagent que trop souvent -avec ceux-ci les effets de la petite jalousie -qu’excite dans la partie populaire de -l’équipage, la prétention de vouloir se distinguer -du gros des matelots. Les soldats ne -sont pour les marins, que ce que ceux-ci -appellent des <i>pousse-cailloux</i> ; et les matelots, -pour les <i>pousse-cailloux</i>, ne sont autre -chose que des <i>gouins</i>, ou quelquefois même, -qu’on nous passe le terme, des <i>C*** goudronnés</i> : -c’est l’épithète qui répond par opposition -à celle des <i>C*** blancs</i>, assez généralement -lancée aux militaires par les goguenards -du gaillard d’avant.</p> - -<p>Les militaires embarqués sur les vaisseaux -de guerre montent la garde à bord comme -dans une citadelle. On les aposte chaque -jour à midi, avec les cérémonies d’usage, -et après la parade, dans tous les lieux où la -surveillance d’une sentinelle est jugée nécessaire ; -à la porte du commandant, à la -porte de la grande chambre, à celle de la -sainte-barbe, à l’entrée de la cuisine, etc.</p> - -<p>Pendant le combat, la garnison, rangée -sur les passavans, est chargée de faire la fusillade. -Dans les exécutions disciplinaires du -bord, elle sert, par sa présence, à maintenir -l’ordre et à donner de la solennité à l’application -des arrêts de la justice martiale.</p> - -<p>En parcourant, comme nous venons de -le faire, l’échelle hiérarchique des grades -et des classes du personnel des vaisseaux de -guerre, nous voici arrivés à parler d’une -classe fort intéressante, et, pour l’ordinaire, -assez peu considérée à bord. Cette classe est -celle des <i>cambusiers</i> et des <i>coqs</i> composant -tout l’attirail humain chargé du soin de distribuer -les vivres et de faire la cuisine de -cette petite république flottante, qu’on -nomme <i>un équipage</i>.</p> - -<p>Le <i>commis aux vivres</i>, ou autrement dit -le maître-commis placé sous les ordres directs -de l’<i>agent-comptable</i>, que l’on nomme -hyperboliquement <i>le commissaire</i> du vaisseau, -est le chef suprême des <i>cambusiers</i> ; -les cambusiers, ou, pour nous exprimer -proverbialement, les <i>rogneurs de portions</i>, -distribuent, sous les yeux d’une commission -temporaire, les rations de pain, de -vin et de viande, à l’homme ou au mousse -délégué par chaque <i>plat</i>, pour recevoir la -pitance dévolue aux sept commensaux qui -forment <i>ce plat</i>.</p> - -<p>Les cambusiers habitent la cambuse, -partie obscure de la cale du vaisseau, destinée -à contenir les victuailles du bord. C’est -dans ce magasin sous-marin que s’exercent, -au dire des matelots, tous les actes iniques -au moyen desquels les pauvres cambusiers, -quelque probes qu’ils soient, passent pour -augmenter leurs rations aux dépens de celles -de l’équipage.</p> - -<p>Les cambusiers comme <i>les caliers</i>, ou -les distributeurs d’eau, ne voient qu’accidentellement -le jour, et seulement lorsque -les besoins du service les appellent de l’antre -où ils sont renfermés, sur le pont où leur -présence est quelquefois remarquée comme -celle de gens qui paraissent usurper un privilége, -en venant respirer le grand air.</p> - -<p>L’état de réclusion dans lequel vivent les -matelots de la cale, semble donner à leur -physionomie et à leurs habitudes, une empreinte -d’étrangeté dont la superstition des -anciens marins a souvent, dit-on, tiré -parti. Autrefois, à ce qu’on m’a assuré, les -<i>caliers</i> étaient presque des personnages cabalistiques, -tirant les cartes aux matelots -crédules, et prédisant, par don de science -divinatoire, le beau ou le mauvais temps, -du fond de leur trou d’où à peine ils pouvaient, -par l’ouverture du grand panneau, -entrevoir l’azur du ciel roulant sur leur tête -au balancement du navire.</p> - -<p>Mais, dans notre siècle de lumières, la -cale n’a pu même servir de refuge à la barbarie. -Les caliers ont cessé d’être les Bohémiens -de ce vieux et antique peuple de matelots, -autrefois si dévôt à la Sainte-Vierge -et à Notre-Dame-de-Bon-Secours. Les caliers -eux-mêmes ne croient plus, et ils se contentent -tout simplement aujourd’hui de jouer -aux dames ou à la drogue, quand un rayon -de jour perce les ténèbres au milieu desquelles -ils vivent, sans trop s’occuper de ce -qui se passe au-dessus d’eux à bord du navire.</p> - -<p>Le <i>maître-coq</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, ce grand-prêtre des -cérémonies culinaires du vaisseau, est assisté, -dans ses importantes fonctions, par -plusieurs aides, matelots-coqs et marmitons. -Le temple de ce pontife de la mauvaise -chère, est situé sur l’avant de la batterie -haute, entre un treillage en bois, et l’étroite -issue qui de la cuisine conduit à la -poulaine, la partie à coup sûr la moins noble -du navire. Les autels de ce grand sacrificateur -alimentaire sont un large fourneau -sur lequel on hisse chaque jour, à la force -du palan, l’immense chaudière disposée à -recevoir une barrique et demie d’eau qui, -grâce aux trois ou quatre cents livres de -viande qu’on y laisse tomber, compose, en -quelques heures d’ébullition, un vaste potage -au milieu duquel pourraient nager aisément -un ou deux hommes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Le mot français <i>coq</i> n’est qu’une corruption du -mot anglais <i lang="en" xml:lang="en">cook</i> (cuisinier), qui lui-même n’est probablement -qu’une déviation du substantif latin <i lang="la" xml:lang="la">cocus</i>.</p> -</div> -<p>La propreté n’est pas toujours une chose -très-facile à observer dans l’exercice d’un ministère -aussi pénible que celui que remplissent -les coqs à bord d’un vaisseau. Les gens -de l’équipage, quoique peu exigeans en général -sur la délicatesse des procédés culinaires -employés dans la préparation des alimens, -ne laissent pas quelquefois que d’élever des -plaintes très-sévères sur la négligence des -chefs ou des aides de cuisine.</p> - -<p>C’est l’officier de quart qui reçoit ordinairement -les réclamations de ce genre ; et -la rigueur d’une punition exemplaire suit, -presque toujours, la preuve des fautes imputées -<i>à la coquerie</i>.</p> - -<p>Lorsque l’aide-coq, chargé du service de -la journée, juge que la soupe a suffisamment -bouilli et que le potage collectif peut -être offert à l’appétit de ses nombreux convives, -il s’adresse au mousse de l’officier de -quart pour obtenir de lui le couvert dont -se sert son maître.</p> - -<p>Muni de ce couvert, la serviette sur le -bras et un bol à la main, l’aide-coq présente -à l’officier de quart l’échantillon du bouillon -qui doit être servi à l’équipage. L’officier savoure -le précieux breuvage en faisant, à -celui qui l’a confectionné, les observations -que lui suggère cette dégustation officielle, -ou en lui adressant les reproches qu’a mérités -sa maladresse ou sa négligence. Si le potage -est jugé présentable, l’ordre de sonner -la cloche pour faire <i>manger le monde</i> est -donné au maître d’équipage. Si la soupe préparée -ne satisfait que médiocrement le goût -quelquefois fort capricieux du chef de quart, -l’aide-coq se trouve vertement réprimandé, -ou souvent même rudement puni, et alors -Dieu sait les grosses plaisanteries ou les impitoyables -récriminations que les matelots -font pleuvoir sur lui !</p> - -<p>La fatalité qui semble déterminer la vocation -de certaines malheureuses gens, peut -seule expliquer la résignation avec laquelle -il est des hommes qui se font <i>coqs</i> à bord des -navires. Certes, il ne faut rien moins qu’une -influence irrésistible, pour se vouer à une -profession qui impose à ses initiés l’obligation -de vivre dans cette atmosphère de fumée -qui remplit l’espace étroit et sale qu’on -nomme la <i>cuisine</i> d’un vaisseau. Mieux vaudrait -cent fois être condamné à ne pas vivre -du tout. Cependant, malgré le mépris -qu’inspire presque toujours le service rebutant -des coqs, et malgré les souffrances et -les fatigues que ce triste métier fait souffrir -aux malheureux qui l’exercent, on trouve, -presque toujours plus qu’on n’en veut, des -humains ambitieux de parcourir une carrière -qui commence par le grade de marmiton -de navire, et qui finit, pour le petit -nombre d’élus, par le grade de <i>maître-coq</i>.</p> - -<p>Après cette nomenclature bigarrée de -grades, de postes et de fonctions diverses -dont nous venons de donner une idée, arrive, -dans l’ordre hiérarchique des classes -du bord, le peuple si vif, si varié et si remuant -des matelots, novices et mousses. -C’est au centre de cette masse mobile et -forte, ardente et soumise, qu’un seul coup -d’œil du chef enflamme, qu’un seul coup -de sifflet du maître-d’équipage suffit pour -appeler au combat, qu’il faut étudier les -habitudes, les mœurs, les caprices et les passions -de l’homme de mer. Voyez tous ces -groupes de matelots épars dans les batteries, -se promenant sur les passavans, couchés -nonchalamment entre les canons, ou -se livrant avec une ardeur d’enfant à tous -ces jeux qui amuseraient à peine de jeunes -écoliers ; un mot, un seul mot jeté au milieu -d’eux, en sera assez pour faire de cette multitude -en désordre, une troupe de guerriers -obéissante et calme. Essayez ce mot magique -dans la bouche du commandant. Que ce -commandant crie à son équipage : <i>Branle-bas -général de combat !</i> et en un clin d’œil -vous verrez tous ces groupes oisifs et tumultueux -se ranger en ordre et en silence, le -long de ces canons devenus mobiles, voltiger -sur ces vergues suspendues, orienter -comme par enchantement ces voiles immenses, -et attendre, avec le sang-froid héroïque -du courage qui sait obéir, le signal du combat -et le moment d’aller à la mort.</p> - -<p>Ce qui m’a toujours le plus frappé dans -les prodiges d’ordre et d’activité que la discipline -navale est parvenue à opérer à bord, -c’est la promptitude et la précision de certaines -manœuvres dans les circonstances les -plus périlleuses et les plus imprévues.</p> - -<p>Souvent j’ai vu, au sein des nuits les plus -douces, un vaisseau cheminer nonchalamment -avec la moitié de son équipage sur le -pont, et l’autre moitié de ses hommes endormis -dans leurs hamacs et bercés mollement -par le roulis indolent du navire : l’officier de -quart se promenait sur le gaillard, causant -de folies avec un des aspirans de service : les -matelots oisifs, livrés de leur côté au charme -de leur gais entretiens, attendaient, sans -souci, sans prévoyance, le terme de leur -longue veille ; leurs voix, confusément mêlées, -interrompaient à peine le calme qui régnait -sur les flots, dans les airs, et qui semblait -s’étendre du point où se trouvait le bâtiment, -jusqu’aux bornes de l’immense horizon au -milieu duquel il voguait. Tout à coup un des -hommes placés en surveillance aux deux bossoirs, -crie : <i>Navire devant nous !</i> L’officier -s’arrête : il porte, avec la vivacité de l’éclair, -son œil inquiet dans la direction qu’on lui -indique. Un ordre subit est donné, et en -quelques secondes le commandant est réveillé, -l’état-major est debout. <i>Le branle-bas -général de combat</i> vient d’être ordonné : quatre -cents hamacs portés par les matelots qu’ils -contenaient, sont logés, en un clin d’œil, -dans les bastingages : des fanaux éclairent -les batteries, une minute auparavant si -obscures et si silencieuses : la soute aux poudres -est ouverte : les pièces sont démarrées -et détapées : chacun enfin se trouve placé à -son poste, tout prêt à exécuter le commandement -qui va se faire. Le combat peut alors -commencer : les gens de la manœuvre sont -à la manœuvre, les gens de la batterie à la -batterie ; eux qui à peine viennent de se réveiller, -se trouvent disposés à faire feu sur -l’ennemi ou à sauter à l’abordage ; et cette -multitude armée a mis moins de temps à -se ranger à son poste, qu’il n’en faut au citadin -le plus alerte pour chausser seulement -ses pantoufles. C’est tout un vaisseau de -guerre cependant qui vient de passer du repos -le plus parfait, à l’état d’hostilité le plus -redoutable et le plus actif, et ce miracle de -célérité a été fait en trois ou quatre minutes !</p> - -<p>Voilà ce qu’on est parvenu à obtenir de -la discipline maritime et des facultés de -l’homme de mer. Un pareil résultat ne vous -semble-t-il pas dépasser toutes les possibilités -humaines ?</p> - -<p>En rade, les matelots vivent à bord de -leur navire comme dans une petite cité. Le -commerce, le jeu et l’industrie, les arts -même quelquefois reçoivent une sorte de -culte dans cette espèce d’association dont -les femmes sont presque toujours exclues. -Dans les batteries, les marchands de fromage, -de saucisson et de tabac, élèvent de -mobiles échoppes. Des jeux de dames appellent, -entre deux canons de 36, les méditations -des têtes spéculatives. Plus loin, -des maîtres d’armes et de bâton, ou de -gracieux professeurs de danse, font retentir, -sous les pieds un peu lourds de leurs élèves, -le tillac qui sert de théâtre à ces nobles -exercices, en attendant qu’il devienne -l’arène des jeux sanglans de la guerre. Dans -les parties les plus tranquilles du vaisseau, -les érudits du gaillard d’avant donnent gravement -des leçons de lecture ou d’écriture, -aux jeunes gens qui aspirent à se mettre la -science en tête, et un peu d’orthographe <i>au -bout des quatre doigts et le pouce</i>, comme -ils disent. C’est dans cette espèce de <i>pays -latin</i> du vaisseau, que sortent, de la plume -banale des écrivains matelots, ces lettres -d’amour, ces tendres déclarations de sentiment, -qui, bien qu’elles comptent déjà -plusieurs siècles de date, paraissent avoir -conservé, dans le style de leurs auteurs, -leur forme antique et leur grâce primitive.</p> - -<p>Un amant qui, comme la <i>Nérine</i> de l’<i>Irato</i>, -sait aimer et ne sait pas écrire, achète -d’abord au marchand de tabac de la batterie -de 18, une feuille de papier à lettres, -timbrée à l’un de ses angles supérieurs d’une -pensée coloriée, ou de deux cœurs enflammés. -Il s’arrange, moyennant l’offre de son -quart de vin ou l’abandon de sa prochaine -ration d’eau-de-vie, avec un des écrivains -élégiaques du bord, pour que celui-ci consente -à revêtir des charmes de son style, la -tendre déclaration ou l’amoureux aveu -qu’il s’agit de faire à la servante d’un cabaret -fameux, ou à la cuisinière d’une maison -cossue.</p> - -<p>L’amant s’explique, le secrétaire écrit :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Mademoiselle,</p> - -<p>» Je mets la main à la plume pour vous -écrire ces trois lignes, et pour m’informer -de l’état de votre santé. Quant à la mienne -elle est fort bonne, et je souhaite que la -présente vous trouve de même.</p> - -<p class="drap">» J’ai celui de vous saluer et d’être, -si j’en étais capable, à votre -égard, votre très humble et -très obéissant.</p> - -<p class="sign"><i>Un tel.</i></p> - -<p><i>P. S.</i> « J’oubliais de vous dire que celle-ci -n’est que pour vous demander pour le -moment actuel, à vous réitérer deux paroles -en particulier ; en le faisant, vous obligerez -celui qui a, comme ci-dessus, la -chose d’être très-parfaitement.</p> - -<p class="sign">» Signé ledit, comme plus haut. »</p> -</blockquote> - -<p><i>Les mousses.</i> C’est la classe qui, à bord, -a toujours joui du privilége d’inspirer le -plus d’intérêt, et presque toujours même -le plus de commisération aux personnes -qui ne sont pas familiarisées avec le genre -de vie que mènent les équipages des vaisseaux -de guerre.</p> - -<p>Les faiseurs de sensibilité littéraire ont, -depuis peu de temps, tellement outré le tableau -des mauvais traitemens que la prétendue -brutalité des marins faisait subir à -ces enfans adoptifs du bord, qu’aujourd’hui -il serait sans doute fort difficile de faire revenir -la plupart des lecteurs, étrangers à la -marine, d’une erreur que la légèreté de -quelques écrivains n’a que trop bien réussi -à graver dans beaucoup d’esprits, plus disposés -à s’apitoyer sur le sort des jeunes -mousses, qu’à examiner la vérité des faits -qu’on livrait à leur avidité d’émotions.</p> - -<p>Une réflexion assez simple cependant -aurait suffi, ce me semble, pour prouver -l’exagération des contes au moyen desquels -on est parvenu à faire croire que le plus -doux délassement que pût se procurer un -capitaine, un officier, ou un matelot, consistait -à faire fouetter, sans nul motif plausible, -un pauvre petit mousse bien soumis -et bien docile.</p> - -<p>Croit-on, par exemple, que si les marins -se conduisaient aussi inhumainement qu’on -le dit à l’égard de leurs mousses, on trouvât -beaucoup d’enfans qui voulussent se résigner -à subir, pendant trois ou quatre ans, -les tortures que les capitaines passent pour -leur infliger, avant que ces petits martyrs -puissent devenir novices ou matelots ? -Quel est le bambin de dix à douze ans -qui n’aimerait pas mieux, s’il en était -ainsi, se faire enfermer pour vol dans -une maison de réclusion, que de continuer -un état dans lequel il n’aurait à -recueillir que des tapes et des coups -de martinet ? Non, ce qui prouve le -mieux, par un seul fait et par un seul -chiffre, l’invraisemblance des contes que -l’on a inventés pour dramatiser la position -des mousses à bord des navires, c’est le -nombre considérable d’enfans qui se présentent -sans cesse aux bureaux des classes, -pour obtenir la faveur d’être embarqués -en qualité de mousses ; c’est surtout le -grand nombre de ces jeunes gens qui, après -avoir embrassé la carrière de marin à l’âge -de dix ou douze ans, ont continué à la suivre -malgré les épreuves toujours pénibles -auxquelles l’on est assujetti, comme dans -tous les états, aux débuts de cette profession -si rude entre toutes les professions.</p> - -<p>Les mousses sont, en quelque sorte, les -femmes de ménage de la vie maritime. -C’est un mousse qui va chercher à la cambuse -ou à la cuisine la ration du <i>plat</i> auquel -il est attaché. C’est lui qui nettoie les -cuillers, le bidon et la gamelle des sept à -huit matelots qu’il doit servir. C’est un -mousse qui remplit auprès de chaque officier -les fonctions de domestique ; et, quelque -rebutant que soit quelquefois le service -qu’on exige de ces jeunes marins, c’est par -ce pénible noviciat qu’il faut passer dans la -marine pour devenir novice, matelot, officier, -général, et aussi amiral de France. -Les Jean-Bart, les Duquesne, les Duperré -et les Willaumetz, n’ont pas eu d’autres commencemens.</p> - -<p>Les mousses, outre l’utilité de leurs -fonctions dans les choses ordinaires de -l’existence du bord, jouent, dans les circonstances -graves qui grandissent les hommes -avec le péril, un rôle qui les place momentanément -au-dessus de leur position -habituelle. C’est un mousse qui, pendant le -combat, va chercher à la Sainte-Barbe la -charge du canon auquel il est attaché. C’est -le mousse de chaque pièce qui, en revenant -avec son gargoussier rempli de poudre, -crie : <i>Gargousse de 36 ! Gargousse de 18 !</i> et -qui, seul avec les officiers du bord, a le -privilége de faire entendre sa voix dans ces -momens solennels où tout le monde se tait -à bord, pour n’écouter que l’ordre et le -commandement imposant et bref des chefs -de service. Et lorsqu’après un engagement -meurtrier, on compte les morts qui gisent -sur les bordages ensanglantés du pont ou -des batteries, on retrouve, parmi les cadavres, -les corps de ces jeunes enfans dont -l’ordre impérieux du service maritime a fait -des hommes pour l’heure du combat ! C’est -alors que les mousses peuvent dire avec cet -orgueil qui les place quelquefois au-dessus -de leur âge et de leurs humbles fonctions : -« Nous aussi nous avons payé de notre sang -la dette que le vaisseau vient d’acquitter -envers la patrie ! »</p> - -<p>Plusieurs mousses, pendant la guerre de -l’empire, ont obtenu la croix d’honneur -pour des actions d’éclat dont les plus intrépides -marins se seraient honorés. L’un -de ces enfans, une heure après avoir reçu -le fouet à bord d’une frégate, monta le -premier à l’abordage à bord d’une frégate -anglaise. Aussi, les matelots français, témoins -de cet acte prodigieux, disaient-ils -de l’héroïque mousse, qu’il avait gagné la -croix, les culottes à la main.</p> - -<p>Dans l’esquisse rapide que je viens de -tracer, j’ai donné, je crois, une idée assez -complète des élémens qui composent le -personnel d’un bâtiment de guerre, pour -qu’à présent je puisse parler même aux -personnes les plus étrangères à la marine, -d’une circonstance où le vaisseau de ligne -sur lequel je me trouvais embarqué, figura -glorieusement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI.<br /> -LES DEUX VAISSEAUX. — COMBAT. — EXPLOSION -EN MER.</h2> - - -<p>Ce fut, comme je l’ai déjà dit, sur <i>l’Indomptable</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, -qu’en quittant Juliette et -son doux refuge, Mathias et moi nous allâmes -nous jeter, par ordre du major-général, -afin de faire une croisière.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Ce nom, que plusieurs vaisseaux français ont porté, -et non sans gloire, n’est ici que supposé.</p> -</div> -<p>Nos camarades de <i>l’Indomptable</i>, en -nous voyant arriver au milieu d’eux pour -partager leurs provisions, leur service et les -périls qu’ils allaient courir, ne s’expliquèrent -pas bien d’abord le motif qui avait pu -engager le major-général à nous faire faire -à l’improviste la petite campagne du vaisseau. -Mais, après avoir raconté à nos collègues -l’incident auquel nous devions l’avantage -de nous trouver au milieu d’eux, ils -comprirent à merveille l’intention du vieux -général et la promptitude avec laquelle nous -avions exécuté l’ordre qu’il nous avait -donné.</p> - -<p>— C’est une croisière <i>morale</i>, nous dirent-ils, -qu’on a voulu vous faire faire pour -vous arracher à une dangereuse oisiveté, -une espèce de <i>campagne disciplinaire</i>. Oui, -nous connaissons ce moyen-là. Tant mieux, -ma foi ! plus nous serons de bons enfans -ici, et moins mal ira la barque. Car il ne -faut pas se dissimuler que nous avons affaire -à un commandant et à des officiers un peu -drôlement taillés pour la gloire et la navigation, -allez ! Dans quelque temps, vous nous -en direz des nouvelles.</p> - -<p><i>L’Indomptable</i> appareilla bientôt avec -les autres bâtimens que nous devions commander, -et qui devaient rester sous nos -ordres, pendant l’excursion maritime que -nous nous proposions de faire. La brise -était ronde et la mer assez belle. En quelques -heures, nous perdîmes la terre de -vue, et la nuit vint nous envelopper de ses -voiles favorables comme pour nous donner -la facilité d’échapper, sans être vus, à la -vigilance de l’escadre anglaise qui bloquait -le port d’où nous sortions.</p> - -<p>Quand l’aurore de notre premier jour de -mer se montra à l’horizon et nous laissa -voir l’immensité de la route que nous avions -parcourue pendant la nuit, nous nous mîmes -à chercher, autour de nous, les bâtimens -en compagnie desquels nous avions appareillé -la veille. Mais, à notre grande surprise, -tous avaient disparu, malgré les ordres -qu’ils avaient reçus de se tenir toujours -à vue de nous, leur commandant et leur -guide. Chacun des capitaines de la division -avait apparemment jugé à propos de s’affranchir, -en faisant fausse route, de l’obéissance -à laquelle il aurait fallu s’assujettir en -naviguant de conserve avec <i>l’Indomptable</i>.</p> - -<p>C’était ainsi, que sous l’empire la discipline -régnait dans cette armée navale pour laquelle -la France fit tant et de si grands sacrifices. -Chaque commandant en faisait à sa -tête, et l’on sait les admirables effets que -produisirent cette triste suffisance et cet -amour funeste d’une indépendance militaire -si peu faite pour des officiers aussi incapables -que quelques-uns de ceux que nous -avions le malheur de posséder alors !</p> - -<p>Notre commandant, en se voyant si tôt -abandonné par les bâtimens sur lesquels il -avait dû compter pour établir sa croisière, -se plaignit un peu de cette conduite intolérable, -mais sans trop s’emporter en apparence -contre un acte d’insubordination -qu’intérieurement cependant il condamnait -probablement de toutes ses forces.</p> - -<p>Notre capitaine de frégate, plus emporté -et plus brouillon, criait tant qu’il pouvait -que s’il avait l’honneur de commander <i>l’Indomptable</i>, -il ferait fusiller au retour les capitaines -qui s’étaient rendus aussi <i>visuellement</i> -coupables du <i>dédit de réveillon</i> à -main armée contre l’<i>autre-orité</i> de leur chef -direct et naturel.</p> - -<p>Mais, avant d’aller plus loin, il n’est peut-être -pas inutile que j’entre ici dans quelques -détails biographiques sur les deux officiers -supérieurs à qui nous avions affaire à bord -de <i>l’Indomptable</i>.</p> - -<p>Le portrait de ces deux vieux loups de -mer pourra même servir à rappeler comme -étude historique ce que devait être l’armée -navale de ce temps, avec des chefs modelés -en assez grand nombre sur le patron de ceux -dont je me contenterai d’esquisser le profil.</p> - -<p>Le commandant de <i>l’Indomptable</i> était -un de ces braves et anciens matelots dont -la révolution, cette fée des temps modernes, -avait fait, au moyen d’un des coups de sa -baguette tricolore, des officiers de marine.</p> - -<p>Cette multitude d’enseignes, de lieutenans, -de capitaines de frégate et de vaisseau, -éclos comme par magie à la voix des besoins -de la patrie, avaient presque tous eu le tort -de grandir beaucoup moins que leur fortune ; -et leur fortune, trop lourde pour eux, avait -fini par les accabler en route.</p> - -<p>Notre commandant passait pour savoir -se battre ; mais il passait aussi pour ne savoir -écrire, même son nom, qu’avec la plus grande -difficulté. C’est à peine même s’il réussissait -à parler de manière à se rendre intelligible ; -car le brave homme, en cherchant à employer -les termes un peu distingués dont il -avait indigestement chargé sa mémoire, -martyrisait quelquefois ses expressions -d’une manière tellement cruelle, qu’il aurait -fallu tout l’art d’un Œdipe pour démêler -le bon sens ordinaire de ses idées à travers -le nuage cacophonique dont il avait -trouvé le secret d’envelopper sa période.</p> - -<p>Quand il fallait donner brièvement des -ordres et nous faire manœuvrer avec -promptitude, le bonhomme pouvait à la rigueur -se tirer passablement d’affaire. Mais, -dès qu’il s’avisait de vouloir mettre quelque -suite dans ses rapports journaliers avec nous, -ou de l’éloquence dans les harangues qu’il -nous adressait presque quotidiennement, il -ne lui restait plus le sens commun ; et, pour -comble de malheur, il avait, comme tous -les parvenus sans instruction, la terrible -manie des harangues solennelles.</p> - -<p>Notre capitaine de frégate, avec autant -d’ignorance que notre cher commandant, -offrait un type grotesque d’un tout autre caractère -que celui-ci. Le commandant était -grave et sententieux dans l’importance officielle -qu’il cherchait à se donner. Le capitaine, -par opposition, était brouillon, familier, -impétueux, bavard, mais sans prétention, -et beaucoup plus jaloux de l’autorité -de son grade que de l’ascendant qu’en s’abusant -un peu, il aurait pu prétendre à exercer -sur ses inférieurs par la puissance seule -d’un mérite personnel qu’il n’avait pas.</p> - -<p>On pense bien qu’entre deux personnages -de cette force et de ce caractère, il avait dû -s’établir des relations assez singulières et -assez fécondes en ridicule.</p> - -<p>Pour peu que le commandant entendît -quelque bruit dans la batterie, il appelait -gravement son capitaine, et il lui disait -de manière à nous donner le temps de recueillir -une à une chacune de ses paroles :</p> - -<p>— Monsieur le capitaine, je vous ordonne -de vous <i>superposer</i> particulièrement -de votre propre personne dans la partie -<i>collatérale</i> de la batterie, afin de vous pénétrer -par la voie la plus courte et la plus -prompte, de l’<i>escandale incandescent</i> qui s’y -<i>comête</i>.</p> - -<p>— J’y vole de mes propres ailes, commandant, -et je reviens directement à l’instant -vous en réciter des nouvelles toutes -fraîches <i>remoulues</i>.</p> - -<p>Le commandant, pendant l’inspection -que passait le capitaine, se promenait de -long en large sur la dunette, jusqu’à ce qu’il -vît revenir, tout essoufflé, son pauvre subordonné, -qui s’empressait de lui dire le -chapeau à la main :</p> - -<p>— Commandant, je viens d’exécuter vos -ordres en me <i>superposant</i> en bas. Il n’y a -rien de nouveau, si ce n’est qu’une partie de -l’équipage se trouvait en pleine combustion. -J’en ai fait mettre quinze aux fers, de ces -<i>mutiniers</i>, et le reste va recevoir vingt-cinq -coups de bout de corde sur les <i>homme-aux-plaques</i>. -Tout, au surplus, était parfaitement -tranquille et sain. Un vrai rien, -moins qu’une demi-f..taise, comme j’ai eu -l’honneur de vous le certifier ci-dessus.</p> - -<p>— Vous appelez cela un vrai rien ? mais -ceci me semble au contraire être un vrai -quelque chose ! un quelque chose même qui -a <i>revêti</i> le sacré caractère d’une révolte plus -ou moins <i>cratéristique</i>. Mais je vais <i>en surplus</i> -m’aviser au moyen d’y mettre indéfiniment -un obstacle <i>termal</i>, pour que ces -scènes impudiques, ainsi que l’<i>hydre à sept -têtes</i>, ne renaisse pas immédiatement de ses -cendres pernicieuses.</p> - -<p>— Comme il vous plaira, commandant ; -mais il me semble que vingt bons coups de -garcette sur les <i>homme-aux-plaques</i> des -susdits <i>enmutinés</i>, suffiraient, et haut la -main, pour rétablir les choses dans leur état -direct et naturel.</p> - -<p>— Ordonnez au maître de quart, M. le capitaine, -de faire <i>resplendir</i> un coup de sifflet -de silence, afin que j’adresse à tout l’équipage, -aggloméré attentivement à ma parole, -le discours que son insubordination incompréhensible -a encouru de ma part.</p> - -<p>Et alors des flots d’éloquence coulaient, -comme un torrent écumeux, des lèvres encore -corrodées de tabac de notre incurable -orateur.</p> - -<p>Toutes ces facéties faisaient nos délices, -à nous jeunes gens, toujours disposés à nous -emparer, comme d’un bien acquis d’avance -à notre joyeuseté, des ridicules de nos chefs. -Nous trouvions si doux de rire, dans nos -instans perdus, aux dépens de ceux de nos -supérieurs qui nous vexaient dans les détails -du service ! Cela rétablissait une espèce d’égalité -entre eux et nous. A eux l’autorité et -l’ignorance, disions-nous, mais à nous l’esprit -et l’éducation… Et l’avenir de la marine -française, ajoutaient les plus ambitieux… -Et alors nous pouffions de rire en reproduisant, -avec des embellissemens et des variantes, -les pompeux barbarismes de notre -commandant, et les naïvetés bouffonnes de -notre cher capitaine. Mais lorsque, après -nous être moqués jusqu’à l’épuisement de -nos forces sarcastiques, de notre commandant, -de notre capitaine et de tous nos officiers, -assez bonnes gens aussi, nous venions -à réfléchir au sort qu’un état-major ainsi -composé pouvait réserver au vaisseau qui -nous portait, nous nous sentions, tout écervelés -que nous pouvions être, assez sérieusement -alarmés sur l’avenir de notre croisière.</p> - -<p>— Comment ferions-nous, je te le demande, -me répétait souvent mon ami Mathias, -avec des gaillards de cette espèce, si -nous venions à tomber dans une division -anglaise, ou à rencontrer un vaisseau ennemi -avec lequel nous serions forcés d’en -découdre ?</p> - -<p>— Eh bien ! lui répondais-je, nous prendrions -chasse devant la division, ou nous -combattrions le vaisseau. <i>L’Indomptable</i> -marche bien, et notre commandant passe -pour être brave et pour savoir, par routine, -assez passablement manœuvrer un -navire.</p> - -<p>— Oui, mais crois-tu qu’il puisse passer -pour <i>savoir</i> être brave ? voilà ce que je te -demande et ce qui m’inquiète ; car il ne -s’agit pas de se battre comme des portefaix -pour ne pas se déshonorer dans notre -métier, il faut encore savoir se battre en galant -officier, et non à coups de manche de -gaffe. Au surplus, ajoutait mystérieusement -notre intrépide camarade, j’ai un moyen, -moi, non pas de faire que <i>l’Indomptable</i> -sorte vainqueur de sa lutte possible avec un -vaisseau anglais, mais un moyen d’empêcher -au moins que le pavillon qui flotte sur -notre arrière, ne soit déshonoré dans une -action indigne d’un vaisseau français.</p> - -<p>— Et quel moyen, toi, pauvre petit aspirant -de deuxième classe, condamné comme -moi à rester le sabre à la main à ton poste -de combat, sans avoir le droit de dire un -mot, de faire le moindre petit commandement ?</p> - -<p>— Quel moyen, me demandes-tu ? De faire -sauter le vaisseau en mettant le feu à la soute -aux poudres avant que l’on n’amène ce pavillon-là !</p> - -<p>Et, en confiant à voix basse ces mots -épouvantables à mon oreille troublée, la -bouche de mon ami se contractait avec énergie ; -ses grands yeux noirs s’enflammaient -de tout le feu qui bouillonnait au fond de -son cœur soulevé. Puis, après un moment -de silence, il continuait à se promener à -mes côtés, et en me disant avec une nouvelle -véhémence :</p> - -<p>— Me crois-tu capable d’exécuter cette -résolution, moi ?</p> - -<p>— Toi ?</p> - -<p>— Oui, moi, m’en crois-tu capable ?</p> - -<p>— Sans doute.</p> - -<p>— A la bonne heure ; et, à la prochaine -occasion, tu verras !</p> - -<p>Et Mathias alors se redressait sur ses jarrets -nerveux avec un impétueux mouvement -d’orgueil, en passant sur son large front et -dans les boucles épaisses de ses longs cheveux -noirs, sa main tout humide de sueur -et toute tremblante encore de l’agitation de -ses nerfs. Puis il chantonnait un petit refrain -de vaudeville, et notre conversation -changeait bientôt de ton et d’objet.</p> - -<p>J’avais demandé à faire le quart avec mon -ami, et cette légère faveur, qui ne contrariait -en rien le service du bord, et qui nous -rendait les heures de veille moins pénibles à -tous les deux, m’avait été accordée sans -peine par notre capitaine.</p> - -<p>Pour consumer tout le temps qu’il nous -fallait rester sur le pont, de la manière la -moins ennuyeuse qu’il nous fût possible, -nous nous promenions, côte à côte, mon -ami et moi, pendant quatre à cinq heures, -en parlant de nos amis, de nos fredaines passées, -de nos jeunes espérances, et de Juliette -surtout, car l’image de Juliette était restée -dans ma mémoire et dans le cœur de Mathias, -embellie de toutes les illusions qu’à -notre âge l’absence d’une femme que l’on a -aimée, sait donner à un tendre souvenir. Et -lorsqu’après avoir bien causé et nous être -bien promenés, les tintemens redoublés de -la cloche du vaisseau nous annonçaient que -le quart était fini, nous allions nous coucher -dans nos cadres, la tête encore toute -remplie des objets sur lesquels notre longue -conversation avait capricieusement roulé. -C’était là, comme nous le disions, faire une -provision de jolis rêves pour nos instans de -sommeil, et vivre par l’imagination tout en -dormant pour réparer les fatigues du corps. -Oh ! combien à dix-huit ans on porte en soi -de moyens d’être heureux, même en dépit de -la profession la plus pénible et de la position -la plus humble !</p> - -<p>Une nuit où, comme à l’ordinaire, je faisais -les cent pas sur le pont avec mon camarade -de quart, il prit envie à Mathias de -philosopher et de s’inspirer des réflexions -que devait faire naître le magnifique spectacle -qui se déployait en ce moment à nos -yeux. Le plus beau clair de lune argentait -la surface de la mer la plus calme que nous -eussions encore sillonnée depuis notre départ. -La brise s’était éteinte sur les flots polis -et lustrés qui allaient se perdre en houles -presque insensibles aux bords circulaires de -l’immense horizon que formait autour de -nous la voûte diaphane d’un ciel sans nuages. -La majestueuse voilure de notre vaisseau, -enchaîné pour le moment dans sa course au -milieu des vagues devenues muettes et immobiles, -battait mollement, à chaque coup -de roulis, notre haute mâture qui semblait -se balancer avec paresse dans l’air qu’elle -faisait retentir de ses légers craquemens ; et, -sur les bordages de nos larges gaillards -éclairés par la vive lumière de l’astre des -nuits, l’ombre fantastique de nos voiles et -de notre gréement venait, au mouvement -du navire, passer et repasser comme ces -rians fantômes qui, dans les illusions de -l’optique, mêlent leurs formes aériennes à -la clarté resplendissante des flambeaux.</p> - -<p>Ce repos harmonieux des flots, des vents, -du ciel et de notre vaisseau qui paraissait -s’endormir sur le sein des mers, bercé lentement -par le roulis, n’était interrompu -que par le bruit presque insensible des matelots -qui causaient entre eux, ou par le -froissement régulier de nos huniers et de -nos perroquets s’affaissant de temps à autre -sur leurs empointures au balan de leurs -longues vergues.</p> - -<p>— Quelle belle nuit ! me disait Mathias en -respirant avec une sorte de volupté l’air -humide et fin qui semblait s’allier imperceptiblement -à la transparence des flots ! -Mais que cette nonchalance des élémens -nous fatiguerait si nous étions condamnés à -passer quinze jours seulement dans une pareille -inaction !</p> - -<p>— Que veux-tu, lui répondais-je, il faudrait -bien se résigner à supporter cette contrariété -si ordinaire dans la vie des marins ! -On a vu quelquefois, dans la saison où nous -nous trouvons, des navires éprouver des -mois entiers de calme plat.</p> - -<p>— Tiens, ne me parle pas de cela ! J’aimerais -mieux cent fois me jeter, un boulet au -cou, le long du bord, que d’avoir à subir une -aussi longue et aussi insupportable quarantaine -au milieu de l’Océan. Ce qui me plaît -à moi dans ce calme délicieux dont nous -jouissons depuis hier, c’est la prévoyance -de l’état d’agitation et de péril qui peut -succéder à tant de repos et de sécurité. Le -métier que nous faisons serait pour moi -un supplice, sans les brusques transitions -qu’il nous ménage et les rudes épreuves -auxquelles il nous condamne. Croirais-tu, -par exemple, que j’éprouve une certaine -jouissance à penser que dans un moment, -dans une minute, dans une seconde, peut-être, -ces matelots qui dorment si tranquillement -auprès de nous, seront réveillés à -la hâte, pour sauter d’un seul bond le long -de ces pièces et se faire tuer à leur poste ; -que ces flots si paisibles pourront être bientôt -rougis de notre sang ; qu’à ce silence si -doux qui règne à bord, pourra succéder le -fracas de l’artillerie, le tumulte d’un abordage, -et que l’azur de ce ciel immobile sur -nos têtes, s’obscurcira d’un nuage de poudre -au fort d’une de ces tempêtes de feu, -que l’on nomme un combat sur mer !…</p> - -<p>Au moment où mon éloquent collègue -prononçait ces dernières phrases en jetant -ses yeux sur les gerbes de rayons étincelans -que nous envoyait la lune du côté de tribord, -je le vois interrompre tout d’un coup -sa promenade et son beau discours, et arrêter -ses regards sur quelque chose qu’il paraît -vouloir me montrer au large.</p> - -<p>— Qu’as-tu ? lui dis-je avec un peu d’inquiétude.</p> - -<p>— Tiens, me répond-il brusquement et -en me prenant vivement le bras pour me -faire tourner la tête du côté vers lequel -il veut appeler mon attention ; tiens, ne -vois-tu pas quelque chose là ?</p> - -<p>— Là ?</p> - -<p>— Oui, là, regarde bien ; ne vois-tu rien -dans la direction des rayons de la lune ?</p> - -<p>— J’ai beau regarder, je n’aperçois -rien…</p> - -<p>— Eh bien ! moi, je vois quelque chose. -Et, sans me donner le temps de m’expliquer -avec lui, voilà mon homme qui se met à -brailler de toutes ses forces : <i>Navire, navire -à tribord à nous ! Je viens de voir un navire !</i></p> - -<p>Le lieutenant de quart, tout ému à ce cri, -revient avec Mathias à l’endroit où j’étais -resté pour chercher à distinguer l’objet que -je n’avais pu apercevoir d’abord. Tous les -yeux des gens de l’équipage se tournent, -comme les miens, dans la direction que nous -a indiquée mon confrère, et, au bout de -quelques minutes, on entend dire partout : -<i>C’est un navire, oui, le voilà qui noircit -sous le brillant de la lune !</i></p> - -<p>On réveille notre commandant, le capitaine -et les officiers. Le commandant, armé -de sa longue vue de nuit, se frotte les yeux, -il regarde, il examine. L’état-major forme -un groupe autour de lui, et lui ne cesse de -tenir sa lunette fixée sur le prétendu navire -découvert par l’aspirant, que pour dire en -s’adressant au capitaine de frégate :</p> - -<p>— Monsieur le capitaine, faites faire le -branle-bas général de combat.</p> - -<p>— A moi le pompon ! s’écrie Mathias, -c’est moi qui l’ai vu le premier ce navire, et -nous allons enfin nous taper !</p> - -<p>Long-temps avant que le capitaine eût -ordonné au maître d’équipage de donner le -coup de sifflet pour transmettre à nos gens -l’ordre du commandant, le branle-bas de -combat avait commencé.</p> - -<p>Les matelots, couchés dans la batterie, -montent en double pour porter dans les -bastingages, les hamacs dans lesquels ils -dormaient comme des souches, une minute -auparavant. Les canons sont démarrés, les -mèches sont allumées, les fanaux de combat -circulent dans les batteries, les mousses -vont chercher de la poudre à la sainte-barbe, -chacun court se ranger à la place -d’honneur qui lui est assignée ; on se croise, -on se serre fortement la main en passant ; on -se parle à demi-voix pour s’entendre sur ce -que l’on a à faire dans ce moment solennel -où tout devient sublime à bord d’un vaisseau -de guerre ; et, lorsqu’au bout de quelque -temps, les officiers se sont placés à leur -poste le sabre nu à la main ; que les gabiers -se sont élancés dans leurs hunes ; que la -garnison s’est alignée sur les passavans pour -faire la fusillade ; que les hommes des batteries -et des gaillards se sont mis les uns en -face des autres le long de leurs canons prêts -à tonner, et que les gens de la manœuvre -enfin se sont disposés à exécuter les ordres -qui leur seront transmis aux sons aigus du -sifflet du maître d’équipage et dans le fracas -épouvantable de l’action, le capitaine arrive -sur le gaillard d’arrière pour dire au commandant -perché tranquillement sur son -banc de quart :</p> - -<p>— Commandant, le branle-bas de combat -est fait à bord !</p> - -<p>C’est la phrase officielle la plus imposante -et la plus belle que l’on puisse entendre à -bord d’un vaisseau de ligne, tant les mots -les plus vulgaires tirent de valeur de la situation -où ils sont placés ! Vous figurez-vous -une action sur mer, commençant par ce -simple avertissement et se terminant au sein -du carnage par l’explosion de l’un des deux -navires qui s’avancent silencieusement l’un -vers l’autre dans ce champ clos sans limites -où se livrent ces vastes duels à mort que l’on -nomme un combat naval ?</p> - -<p>Trois heures encore il nous fallut attendre -le jour sans quitter nos postes de combat ; -car le calme qui continuait à régner ne -nous permettait pas d’approcher assez du -navire en vue pour reconnaître sa force et -ses intentions. Que de conjectures nous formions -à bord pendant ce temps si lent à -s’écouler au gré de nos désirs ! Que d’espérances -surtout concevaient nos jeunes têtes -sur l’événement que le sort nous réservait ! -Je gagerais que c’est à une frégate que nous -allons avoir affaire, disaient les uns. — Non, -pensaient les autres, c’est un vaisseau -de la compagnie que nous allons amariner, -chargé de piastres et de lingots… Oh ! si ce -pouvait être un marchand de boulets de notre -force, s’écriaient les jeunes gens, jaloux -de signaler pour la première fois leur courage, -avec quel plaisir nous lui tâterions les -côtes, rien que pour savoir s’il les a aussi dures -que nous. Mais le jour ne vient pas, et -il semble que le soleil ait oublié de se lever -aujourd’hui ! Jamais la nuit n’a été si longue !</p> - -<p>Ce jour tant désiré se leva enfin sur le -magnifique horizon qu’abandonnait dans -l’Ouest, le globe pâlissant de la lune. Les premiers -rayons de l’aurore ne nous montrèrent -d’abord qu’une masse informe sur la -partie des flots, où nous cherchions à saisir -les contours du navire que nous avions -réussi à ne pas perdre de vue pendant la -nuit. Mais peu à peu, à la clarté naissante -du matin, nous pûmes apercevoir à une -lieue de nous un bâtiment très-élevé sur -l’eau, et présentant un fort entre-deux de -mâts dans l’énorme distance qui séparait sa -guibre allongée de son immense poupe. -Toutes les lunettes d’approche disponibles -furent à la fois braquées sur notre voisin, et -il nous fallut très-peu de temps pour reconnaître -à la vue de ses deux longues -batteries peintes en blanc et au nombre de -ses larges sabords, qu’il nous était facile de -compter un à un, un <i>vaisseau de quatre-vingts -canons</i> !</p> - -<p>Nos regards, après cette découverte, se -portèrent, du tube visuel de nos longues -vues, sur le visage de notre commandant. -Il nous parut calme et grave ; c’était bon -signe.</p> - -<p>Le soleil levant était radieux. Nous livrâmes -notre plus beau pavillon de poupe à -ses premiers rayons, et les deux tambours -que nous avions à bord battirent un ban -pour saluer les couleurs nationales que les -timoniers hissaient lentement sur la drisse -de notre pic.</p> - -<p>Le vaisseau aperçu ne tarda pas à en faire -autant que nous ; mais il nous sembla, en -voyant son pavillon s’élever sur son couronnement, -entendre à son bord les sons d’une -musique guerrière.</p> - -<p>Le calme était encore si plat, qu’il nous -fut à peine possible de reconnaître parfaitement -le pavillon pendant sur la drisse à laquelle -il était frappé. Toutefois nous crûmes -distinguer que c’étaient les couleurs -anglaises.</p> - -<p>Tout le monde se tut dès-lors à notre -bord.</p> - -<p>Bientôt un autre pavillon carré, plus -petit que celui qu’il avait arboré sur l’arrière, -monta majestueusement au haut du -mât d’artimon de notre compagnon de -route.</p> - -<p>— C’est un vaisseau anglais de quatre-vingts, -monté par un contre-amiral, nous -disons-nous. Et le plus profond silence continua -à régner à bord de <i>l’Indomptable</i>.</p> - -<p>Mon ami Mathias seul se frotta les mains, -en allant reprendre joyeusement son poste -de devant, qu’il avait quitté un instant pour -venir flâner sur le gaillard d’arrière.</p> - -<p>Un souffle de vent vint rider pendant quelque -temps la surface des flots, et sembla -vouloir soulever nos voiles hautes, sur leurs -vergues encore orientées au plus près depuis -la veille.</p> - -<p>Le vaisseau ennemi, profitant de cette -légère risée, laissa arriver debout sur nous, -et <i>l’Indomptable</i>, au lieu de laisser porter -pour fuir, continua à tenir le cap dans la -direction où il se trouvait auparavant.</p> - -<p>Mathias, dont j’observais tous les mouvemens, -se frotta une seconde fois les mains. -Je m’approchai de lui et il me dit : « Il est -possible, d’après ce que je vois jusqu’à présent, -mon bon ami, que je ne sois pas réduit -à la nécessité de faire sauter la barque, -et je m’en félicite. Le commandant m’a l’air -de ne pas prendre trop mal la chose. Nous -verrons ; mais en tout cas je ne ferai rien sans -t’en prévenir une minute au moins d’avance. »</p> - -<p>— Grand merci de la politesse !… Je crois -que voilà la brise qui se fait…</p> - -<p>Mais cette folle brise, sur laquelle nous -comptions, s’évanouit bientôt entre les deux -navires, et nous restâmes encalminés encore -à une trop grande distance de l’ennemi pour -commencer le combat, mais à une assez -petite portée cependant pour observer toutes -ses dispositions, et pour entendre même le -bruit des sifflets de ses <span lang="en" xml:lang="en">bossmen</span>.</p> - -<p>— Voilà le vaisseau anglais qui met ses -embarcations à l’eau ! s’écrièrent nos hommes -placés en vigie !</p> - -<p>— C’est bon, répondit notre commandant. -Je le vois aussi bien que vous. Puis, -s’adressant au capitaine de frégate, il ajouta : -Faites amener aussi nos canots à la mer pour -nager sur notre avant à la rencontre de cet -anglais !</p> - -<p>Mathias fut désigné pour commander le -canot-major chargé d’aller, comme les autres -embarcations du bord, prendre une touline -devant, et traîner <i>l’Indomptable</i> dans la direction -de l’ennemi. Avant de partir pour sa -petite expédition, ce cher ami m’embrassa -en me donnant à l’oreille, pour mot d’ordre -et de ralliement avant le combat, ces -deux noms : <i>Juliette</i> et <i>jubilation</i> ! Jamais -je ne l’avais vu si gai.</p> - -<p>Les canotiers des cinq embarcations qui -nous remorquaient, se mirent à chanter -gaîment en donnant des coups d’aviron à -casser leur touline.</p> - -<p>Les canotiers anglais en firent autant ; et, -à la fin de chaque couplet, ils répondirent -par un <i>hurra</i> universel à nos cris délirans -de : <i>Vive l’empereur !</i></p> - -<p>Au bout d’une heure d’efforts inouïs, les -deux vaisseaux purent échanger enfin quelques -coups de canon d’essai, et les premiers -boulets qui nous dépassèrent, allèrent couler -le canot-major que commandait Mathias.</p> - -<p>Tous les hommes qui le montaient se dispersèrent -sur les flots pour regagner le bord ; -quelques-uns d’entre eux, grièvement -blessés, disparurent en criant : <i>Vive l’empereur !</i> -Mathias, deux ou trois minutes -après son naufrage, regrimpait le long du -vaisseau ; et, sortant du sein de la mer, tout -aussi dispos que s’il fût revenu de terre, il -alla joyeusement trouver notre commandant, -en lui disant : <i>Commandant, me voilà -à bord !</i></p> - -<p>Cette saillie de l’intrépide aspirant arracha -un sourire à la gravité ordinaire de notre -chef.</p> - -<p>Le feu que le vaisseau anglais commençait -à diriger avec succès sur les embarcations -qui continuaient à nous remorquer, engagea -le commandant à les faire rappeler à bord. -Nous les rehissâmes sur leurs palans aussi -vivement qu’il nous fut possible ; et, après -cette opération, il nous fut facile de prévoir -que l’action allait prendre une tournure -tout-à-fait sérieuse.</p> - -<p>Nous ne nous trouvions plus qu’à une -assez petite portée de canon de l’ennemi. -Les boulets qu’il nous avait envoyés, et -ceux que nous avions dirigés sur lui, avaient -produit un effet d’autant plus sûr, que l’immobilité -presque absolue des deux navires -avait permis à nos chefs de pièce de mieux -pointer leurs canons. Nos batteries se disposaient -déjà à lancer toute une volée, lorsqu’un -coup de sifflet de silence vint nous -annoncer que notre commandant allait parler -à l’équipage.</p> - -<p>Une bordée entière du vaisseau anglais -ne nous aurait pas causé, certes, autant -d’effroi. Le moment nous paraissait si imposant, -que tous nous redoutions le ridicule -que la harangue officielle pourrait jeter sur -la solennité de la circonstance. Que diable -va-t-il encore nous conter ? se dirent entre -eux les officiers et les aspirans. Il choisit -bien son temps, le brave homme, pour nous -lancer ses cuirs à la figure ! Croit-il donc -que le vacarme de l’artillerie ne suffise pas -pour nous écorcher le tympan !</p> - -<p>Le commandant avait déjà pris la parole, -et l’équipage écoutait. Il fallut se résigner.</p> - -<p>— Mes enfans, s’écria l’orateur guerrier -avec un accent et un ton que nous ne lui -connaissions pas encore :</p> - -<p>« L’empereur, en me confiant le commandement -du vaisseau <i>l’Indomptable</i>, a -compté sur mon honneur comme je compte -aujourd’hui sur votre courage. Je viens de -réussir à vous mettre en face de l’ennemi ; -et, dans un moment où nous avons de la -gloire à acquérir, je suis sûr que vous ne -voudrez pas déshonorer les cheveux blancs -de votre vieux commandant, et trahir l’espoir -que la patrie a placé en vous. Moi, je -jure pour mon compte de mourir en défendant -le noble pavillon que voilà. C’est tout -ce que je puis faire de mon côté. Jurez-vous, -mes amis, d’en faire autant que moi ? »</p> - -<p>Un cri général de : <i>Oui ! oui !</i> nous le jurons ! -accueillit cette simple et énergique allocution, -qui venait d’exciter, au plus haut -degré, l’enthousiasme belliqueux de notre -équipage.</p> - -<p>Le vieux marin, enflammé lui-même par -l’exaltation puissante qu’il venait de produire, -ajouta :</p> - -<p>— Je n’en attendais pas moins de vous, -mes amis, et vous êtes tous de bons b… -ou je ne m’y connais pas. <i>Vive l’empereur, -mort à l’anglais !… Vive l’empereur !</i></p> - -<p>Pour le coup nous restâmes ébahis de l’effet -de cette proclamation et de l’éloquence -miraculeuse de notre commandant. Jamais -nous ne l’avions vu s’exprimer avec autant -de simplicité et de bonheur. Ce n’était plus -son langage que nous avions entendu, ce -n’était plus lui-même enfin qui avait parlé : -c’était un homme inspiré par un sentiment -sublime, s’élevant, malgré lui pour ainsi -dire et subitement, à la hauteur d’une circonstance -solennelle. Ce vieil officier, qui -quelques minutes auparavant nous paraissait -si plaisant et si grotesque, venait de se dépouiller -de son enveloppe ridicule pour revêtir, -comme par magie, une forme héroïque. -Quelle est donc cette puissance mystérieuse -qu’empruntent quelquefois les êtres -les plus vulgaires à la magie des circonstances ? -Y a-t-il chez quelques hommes une faculté -supérieure qui ne se révèle qu’au moment -de périls extrêmes ou dans l’excès des -fortes émotions ? Nous nous perdions à -chercher, à nous expliquer le changement -qui venait de s’opérer dans le langage et la -personne de notre chef !</p> - -<p>Les sons éclatans de la musique guerrière -que nous avions déjà cru entendre à bord -de l’anglais, vinrent fixer notre attention. -Cette musique jouait l’air national <i lang="en" xml:lang="en">God -save the King</i> ; et la singularité d’un tel -concert, exécuté sur l’immensité de l’Océan -au commencement d’un combat terrible, -sembla faire un instant diversion aux pensées -qui nous agitaient encore.</p> - -<p>— Ils jouent un petit air, s’écria le commandant, -eh bien ! apprêtons-nous à leur -envoyer notre ritournelle quand ils auront -fini… Et vous autres, continua-t-il en s’adressant -aux chefs de pièces du gaillard -d’arrière, n’oubliez pas que c’est sur la dunette -de ce gueux de quatre-vingts que sont -réunis les musiciens qu’il faut faire danser.</p> - -<p>Attention au commandement : Feu tribord, -feu !</p> - -<p>L’effroyable détonation de toute notre -volée ébranla notre vaisseau de la girouette -à la quille, et nous permit à peine d’entendre -le fracas de la bordée que nous envoya -presque en même temps l’ennemi. Un -lourd nuage de fumée, s’étendant sur les -flots immobiles, enveloppa les deux vaisseaux, -et la masse de cette vapeur suffocante -devint bientôt si épaisse, que les -éclairs qui jaillissaient de nos canons ne purent -plus la percer. Pendant une heure et -demie une trombe horizontale de feu, de -boulets et de mitraille parut lier étroitement -le vaisseau anglais au nôtre. Les débris -de notre gréement criblé de projectiles, -pleuvaient sur notre pont ruisselant de sang, -jonché de blessés et de cadavres. Cinq des -sabords de notre batterie haute finirent par -n’en faire plus qu’un, et le commandant -toujours guindé sur son banc de quart nous -répétait dans son porte-voix de combat : Feu -tribord, feu, mes amis ! le voilà qui mollit !</p> - -<p>L’épuisement de nos forces parut un moment -faire trêve à la vivacité du feu, et -pendant près d’une minute aussi la canonnade -de l’ennemi sembla s’être ralentie… -Ce court intervalle que nous acceptions déjà -comme un indice favorable de l’issue de -l’action, fut accueilli avec trop de joie à notre -bord, par un cri unanime de <i>Vive l’empereur</i>. -Mais bientôt nous entendîmes encore -s’élever dans les airs, un instant reposés, -les sons de l’infernale musique du 80. -Cette fois cependant nous crûmes remarquer, -au bruit affaibli de la fanfare, que le nombre -des exécutans avait diminué.</p> - -<p>Nous avions eu le temps, dans ce moment -de répit, de recharger toutes nos pièces : elles -étaient disposées à tonner à la fois au commandement -de <i>feu partout</i>. Cette nouvelle -volée alla foudroyer encore notre adversaire, -et après ce coup de tonnerre auquel -succéda une seconde ou deux de silence, -nous n’entendîmes plus la musique ; elle -venait probablement d’être anéantie !…</p> - -<p>Ce combat affreux se prolongeait sans -nous faire prévoir quel serait son résultat. -Les flots de fumée couvraient nos ponts, -remplissaient nos batteries et obscurcissaient -le ciel qu’ébranlaient depuis si long-temps -les coups redoublés de cent canons vomissant -sans cesse la foudre et la mort. On ne -se voyait plus à bord de notre vaisseau. La -voix du commandant ne se faisait plus entendre ; -le feu qui, jusque-là avait été nourri -de part et d’autre avec une ardeur à peu -près égale, semblait se ralentir tout de bon -pour cette fois. Les officiers redoublaient -en vain de zèle et d’énergie… Nous commencions -à redouter que l’ennemi n’obtînt -sur nous quelque avantage… Le premier moment -de découragement enfin allait peut-être -s’emparer de notre équipage, et nous -nous sentions presque trembler de la peur -de succomber…</p> - -<p>Tout à coup l’air embrasé que nous respirons -avec effort dans l’atmosphère épaisse -qui nous enveloppe, paraît devenir plus frais. -Un léger souffle de vent a fait frémir nos -voiles hautes, et le faible sifflement d’une risée -naissante s’est prolongé dans notre gréement… -Voilà la brise qui vient ! s’écrie avec -transport notre capitaine, placé à son poste -sur le gaillard d’avant.</p> - -<p>Le commandant ne répond pas à cet avertissement.</p> - -<p>C’était en effet la brise qui, balayant devant -elle la longue traînée de fumée dont -les flots sont couverts, nous permet enfin -de voir le vaisseau ennemi percé presque à -jour par nos boulets, criblé de mitraille dans -sa voilure, haché dans son gréement, mais -pouvant encore manœuvrer.</p> - -<p>Avec le vent qu’il reçoit le premier par tribord, -nous remarquons qu’il a laissé arriver -pour se diriger sur nous : ses bastingages -à moitié écrasés sont couverts de monde : -ses grappins se balancent au bout de -ses vergues. Plus de doute, c’est à l’abordage -qu’il veut en venir !</p> - -<p>Au moment où il s’approche, et lorsque -déjà l’ombre de son orgueilleuse voilure va se -projeter sur nous, les gabiers perchés dans -nos hunes crient de toutes leurs forces : <i>Le -feu est à bord de l’anglais : laisse arriver ! -laisse arriver ! ou nous sommes perdus !</i></p> - -<p>Notre barre est mise brusquement au vent : -notre vaisseau arrive et s’éloigne sous toutes -voiles, avec la vitesse que lui imprime la -brise, du vaisseau ennemi par les panneaux -duquel s’échappe une large et épaisse colonne -de fumée… Les groupes de matelots, -debout un instant auparavant sur ses -bastingages, ont quitté leur poste d’abordage… -La plus grande confusion règne sur -son pont, et à la fumée qui s’élève au-dessus -de ses mâts les plus hauts, se mêlent les -jets étincelans de ses pompes à incendie…</p> - -<p>Ce spectacle effrayant nous a glacés de -terreur, et tous les regards restent stupidement -attachés sur le navire dont nous sommes -parvenus à nous écarter encore trop peu…</p> - -<p>Bientôt nos yeux épouvantés se ferment -avec horreur. Sous nos pas chancelans, notre -propre vaisseau a paru s’engloutir au -fond des eaux soulevées par l’explosion d’un -volcan. Un lourd bourdonnement remplit -nos oreilles : nos mains se sont collées sur -nos figures livrées à l’ardeur d’un brasier. -Le soleil s’est caché dans un nuage de feu -et de fumée ; tous nous nous croyons anéantis, -et lorsqu’au bout de quelques minutes -de suffocation, nos yeux se rouvrent pour -se porter sur les flots troublés qu’a balayés -la brise, lorsque nos oreilles assourdies se -prêtent au bruit que font le vent et la mer, -plus de vaisseau auprès de nous, plus rien -au-dessus des vagues, que des lambeaux de -voiles, des déchirures de bordages entourés -de cadavres et de membres épars, plus rien -que des débris de mâture que battent des -flots courroucés, teints encore de sang et -noircis de poudre.</p> - -<p>Le vaisseau anglais venait de sauter à une -encâblure de nous !</p> - -<p>Cette scène de désolation et d’effroi aurait -long-temps encore absorbé notre avide -attention, si le sentiment de notre propre -conservation n’était venu nous rappeler les -dangers que nous pouvions courir nous-mêmes, -après l’explosion du navire ennemi. -Nous sautons à nos pompes : on sonde l’eau -de la cale, et <i>l’Indomptable</i> paraît n’avoir -éprouvé aucune avarie dans ses fonds, malgré -l’ébranlement terrible qu’il a essuyé. Le -capitaine de frégate passe sur l’arrière pour -demander au commandant ce qu’il juge à -propos d’ordonner. Mais quelle est sa surprise -en voyant le commandant attaché droit -sur son banc de quart, couvert de sang, et -ne répondant rien… On interroge les timoniers -et l’aspirant qui pendant le combat -se sont toujours tenus auprès de leur chef, et -ces hommes répondent que le commandant, -se sentant blessé d’un biscaïen à la poitrine, -leur a ordonné de l’amarrer sur son banc -de quart et de ne rien dire de peur d’effrayer -l’équipage.</p> - -<p>Cet intrépide officier, que nous avions si -mal jugé avant de le voir à l’œuvre, venait -de mourir cloué, si l’on peut s’exprimer -ainsi, à son poste d’honneur. Quelques instans -même avant d’expirer, il avait dit aux -hommes qui l’entouraient : Silence ; ne leur -dites pas que je suis mort ; amarrez-moi là -debout : ils croiront que je les commande -encore !</p> - -<p>« Et moi, répétait avec douleur le capitaine -de frégate en fixant ses yeux pleins de -larmes sur le corps sanglant et inanimé de -son chef, et moi qui me plaignais de ne plus -entendre son commandement ! Le pauvre -commandant n’était plus et je l’accusais -presque… »</p> - -<p>L’officier de manœuvre vint proposer en -cet instant même au capitaine devenu commandant -de <i>l’Indomptable</i>, de mettre nos -canots à la mer pour tâcher de recueillir -les malheureux Anglais qui pouvaient avoir -survécu sur quelques débris, à l’explosion -du bâtiment ennemi. Cet avis parut sage et -généreux ; on se disposait à le suivre ; mais -un grain furieux qui vint nous assaillir, -comme pour ajouter encore un nouveau degré -d’horreur à la teinte lugubre de tant d’événemens -déchirans, nous empêcha de mettre -nos canots à l’eau ; nos embarcations -d’ailleurs, toutes percées d’outre en outre -par la mitraille, n’auraient pas probablement -pu tenir une seule minute à flot.</p> - -<p>Force fut de se décider à faire route en -fuyant en désordre avec la violence du grain, -et en abandonnant, à regret, le champ de bataille -où venait de s’entr’ouvrir le vaste -tombeau d’un vaisseau de ligne !</p> - -<p>Quelques morceaux de bordage percés de -boulets, quelques bouts de mâture, que les -lames soulevées par la rafale commençaient -à battre avec fureur, voilà les indices passagers -que nous laissâmes sur ce mobile -tombeau, sur cet immense champ de carnage : -indices fugitifs, traces vaines, que le -premier souffle de la tempête vint effacer -pour toujours !</p> - -<p>Avec quel plaisir, quel transport, après -cette action terrible, j’embrassai mon bon -ami Mathias et ceux de mes jeunes collègues -que le feu ennemi avait épargnés ! Oh ! comme -on s’aime quand on se retrouve sains et -saufs à la suite d’un combat aussi meurtrier !</p> - -<p>— Eh bien, demandai-je à mon intime en -le revoyant tout débraillé, la bouche noircie -de poudre et le visage inondé d’une glorieuse -sueur ; comment trouves-tu celle-là ?</p> - -<p>— Mais assez passable, mon brave, pour -une première affaire. Notre vieux commandant -était un galant homme, ma foi, et -tout s’est assez bien passé. C’est ainsi que -j’aime que se fassent les choses à la mer. Il -y a même dans notre aventure, une circonstance -piquante à laquelle je n’avais pas -songé dans mes rêves de gloire, et qui embellit -singulièrement notre affaire à mes -yeux.</p> - -<p>— Et quelle circonstance ? L’explosion du -vaisseau anglais ?</p> - -<p>— Mais sans doute. Sais-tu le nom de ce -vaisseau, toi ?</p> - -<p>— Comment veux-tu que je le sache ? Il -n’en est pas resté un seul indice peut-être -sur les flots qui l’ont englouti !</p> - -<p>— Eh bien ! voilà précisément ce que je -trouve de plus admirable dans l’action que -nous venons de soutenir. Conçois-tu tout -ce qu’il y a de beau et de vague dans cette -incertitude ! Venir, au bout d’un engagement -meurtrier de plusieurs heures, de faire -sauter un vaisseau avec les sept ou huit -cents hommes qui le montaient, et ne pas -retrouver le nom de ce vaisseau, et ne pas -pouvoir même découvrir une seule de ses -traces sur les lames au milieu desquelles il -s’est engouffré ! Oh ! c’est là qu’est pour moi -le sublime de notre affaire ! Et tiens, vois-tu, -je me sens tellement organisé pour les choses -remuantes, que je ne donnerais pas le sentiment -que me fait éprouver cet événement, -pour toutes mes parts de prise sur un galion -chargé de piastres… Mais trêve de réflexions -pour le moment. Je crois que l’on s’occupe là-haut -d’<i>enterrer</i> nos morts dans la mer. Montons -sur le pont, mon ami, pour assister à -la cérémonie. Le service avant tout, et je -vole à de nouvelles émotions<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Voir la <a href="#note-5">note 5</a>.</p> -</div> -<p>Quinze à vingt jours après notre combat, -tout l’équipage était employé encore à réparer -les avaries que nous avait fait essuyer -le feu de l’ennemi, et tout en bouchant nos -trous de boulets, tout en jumelant nos vergues, -rapetassant notre gréement, et pompant -surtout l’eau qui venait abondamment -dans notre cale, nous réussîmes à regagner -le port où nous espérions trouver le plus de -secours.</p> - -<p>Une escadre anglaise croisant sur les attérages -que nous voulions atteindre, nous -donna la chasse pendant toute une nuit, et -ce ne fut qu’après avoir couru cent fois le -danger d’être pris en vue des côtes de France, -que nous parvînmes enfin à nous loger -dans la rade de l’île d’Aix.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII.<br /> -LES BRULOTS ANGLAIS<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</h2> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir la <a href="#note-6">note 6</a> à la fin de l’ouvrage.</p> -</div> - -<p>L’arrivée de <i>l’Indomptable</i> sur cette rade -déjà occupée par une division française, fut -un de ces événemens devenus depuis long-temps -trop rares pour les armées navales de -l’<i>empire</i>. On doit se rappeler sans doute encore, -dans le pays, l’effet que produisit notre -vaisseau, glorieusement délabré, louvoyant -pour jeter son ancre entre cinq à six vaisseaux -de ligne et autant de frégates, bien tenus, -bien peints, bien espalmés ! Quel contraste offrit -<i>l’Indomptable</i> criblé de boulets, mitraillé, -éreinté, auprès de ces beaux bâtimens si frais -et si brillans ! Oh ! combien les équipages de -la division oisive au milieu de laquelle nous -venions prendre place, semblaient envier notre -sort ! Quel officier n’aurait pas donné -tout ce qu’il possédait au monde pour la -part de gloire qui revenait à chacun de -nous, sur ce pauvre et noble vieux vaisseau -si maltraité par l’ennemi !</p> - -<p>Je me souviens encore avec ravissement -du moment où nous hissâmes notre pavillon -de poupe, percé à jour par les biscaïens et -les balles, qui n’en avaient fait qu’un sublime -lambeau. A l’aspect de ce signe éloquent -du combat que nous avions soutenu, -un <i>hurra</i> d’admiration, poussé par tous les -équipages de la division, s’éleva dans les -airs en même temps que les mâles couleurs -qui montaient lentement au bout de notre -corne d’artimon.</p> - -<p>L’amiral commandant la rade, avant que -nous allassions prendre notre mouillage, -nous avait fait le signal de passer à poupe -de lui.</p> - -<p>Il se promenait dans sa galerie, attendant -que nous eussions mis en panne derrière le -vaisseau qu’il montait. Aussitôt que nous -fûmes à portée de recevoir ses ordres, il prit -son porte-voix, et dit à notre capitaine :</p> - -<p>— J’ai l’honneur de saluer le commandant -de <i>l’Indomptable</i>…</p> - -<p>— Amiral, répondit aussitôt le capitaine -avant de le laisser aller plus loin, nous -avons perdu notre commandant.</p> - -<p>— Et contre quelles forces avez-vous -soutenu l’engagement qui a pu vous avarier -de la sorte ?</p> - -<p>— Contre un vaisseau anglais de quatre-vingts, -qui, au moment de nous aborder, -a sauté en l’air avec tout son monde.</p> - -<p>— Avec tout son monde ?…</p> - -<p>— Oui, mon général.</p> - -<p>Après un instant de réflexion, l’amiral -reprit :</p> - -<p>— Quel est le nom du vaisseau que vous -avez combattu, et qui a péri ainsi ?</p> - -<p>— Nous l’ignorons, général. Il nous a été -impossible de le savoir ; tout a disparu.</p> - -<p>— Combien d’hommes tués ?</p> - -<p>— Nous avons eu quatre-vingt-dix-sept -morts et cent cinquante blessés.</p> - -<p>— Faites-vous de l’eau ?</p> - -<p>— Un peu ; mais nos pompes ont toujours -franchi en les faisant jouer toutes les -deux heures.</p> - -<p>— Vous allez mouiller entre les vaisseaux -<i>l’Alcide</i> et <i>le Tonnant</i>, et vous conserverez, -capitaine, le commandement de <i>l’Indomptable</i> -jusqu’à nouvel ordre.</p> - -<p>— Merci, mon général ; vos ordres vont -être exécutés.</p> - -<p>Dès que nous eûmes pris notre poste -d’embossage, une vingtaine d’embarcations -se rendirent à notre bord. Nos blessés furent -débarqués avec soin pour aller encombrer -les hôpitaux. Le préfet maritime de -Rochefort s’empressa de nous envoyer les -secours que réclamait notre position, et le -supplément d’équipage qui nous était devenu -indispensable. On se mit en train le -jour suivant de réparer aussi bien que possible -notre pauvre <i>Indomptable</i> ; car, par -une disposition dont nous fûmes plus tard -à même d’apprécier la prudence, au lieu de -nous faire entrer dans le port, pour nous -radouber, on jugea à propos de nous laisser -sur la rade de l’île d’Aix, afin de renforcer -la division française, que bloquait depuis -long-temps l’escadre anglaise à laquelle nous -avions eu le bonheur d’échapper dans notre -attérage.</p> - -<p>Le repos qui nous était nécessaire et que -commençait à goûter notre équipage, ne -devait pas, hélas ! être de longue durée, et -une nouvelle carrière de périls, mais de trop -peu de gloire, allait encore s’ouvrir pour -nous.</p> - -<p>Depuis quelque temps, on avait cru remarquer -dans l’escadre anglaise qui nous -observait sans cesse, un mouvement inaccoutumé. -Les frégates ennemies, qui, jusque-là, -s’étaient contentées de ne nous approcher -qu’à distance respectueuse, se hasardaient -à nous explorer à petite portée de -canon. On avait vu leurs embarcations -même rôder la nuit autour de l’île d’Aix -pour sonder les abords de la rade où nous -étions mouillés sans défiance. Tous les navires -du blocus enfin communiquaient entre -eux plus souvent qu’ils ne l’avaient encore -fait, et quelque inquiétans qu’eussent dû -nous paraître ces indices des desseins de -l’ennemi, nous aurions probablement ignoré -le coup qui nous menaçait, sans l’arrivée -très-significative d’un convoi, qui vint un -beau jour se joindre aux bâtimens déjà fort -nombreux de l’escadre anglaise.</p> - -<p>Il ne nous fut plus dès lors possible de -douter des dangers que jusque-là nous -avions trop peu prévus. C’étaient des brûlots -destinés à être dirigés sur nous, qui venaient -de rallier la flotte du blocus.</p> - -<p>L’amiral commandant notre division, -après avoir commis la faute d’ignorer trop -long-temps des projets hostiles qui devaient -frapper tous les yeux, eut le tort plus grand -encore de ne pas prendre contre l’imminence -du péril, devenu évident, des précautions -en rapport avec la gravité de l’attaque -que tout le monde enfin prévoyait.</p> - -<p>On ordonna bien cependant à tous les -commandans d’envoyer les embarcations -dont ils pouvaient disposer, travailler à la -confection d’une <i>estacade</i> destinée à nous -garantir extérieurement de l’approche des -brûlots, et à renfermer, en quelque sorte, -notre division dans les limites d’une chaîne -flottante.</p> - -<p>Les mâts de rechange de chaque navire, -de mauvaises chaloupes, des radeaux faits à -la hâte composèrent cette estacade mouillée -au large sur de fortes amarres, dont la ligne -s’étendait depuis l’angle nord-ouest de l’île -d’Aix, jusqu’au point où étaient ancrés -les derniers bâtimens de notre petite escadre.</p> - -<p>Nous attendîmes ainsi, après avoir attaché -trop peu d’importance à nos préparatifs, -la funeste tentative à laquelle, je le répète, -nous n’avions pas assez cru, car les nombreux -revers qu’avait déjà essuyés notre marine, -ne nous avaient même pas encore appris -à redouter assez l’audace de nos heureux -rivaux ; et la fatalité qui, depuis si -long-temps, semblait poursuivre nos expéditions -navales, était telle, qu’en nous ôtant -la confiance que nous aurions dû avoir en -nous-mêmes, elle nous avait ravi jusqu’à la -défiance qu’aurait dû nous inspirer l’heureuse -témérité des Anglais.</p> - -<p>La nuit trop mémorable qui légua à l’histoire -de nos désastres sur mer une page si -humiliante et si sinistre, arriva pour nous, -en portant dans son sein quelques-uns de -ces lugubres indices qui précèdent et accompagnent -presque toujours les grandes -catastrophes.</p> - -<p>Vers le soir, une brume épaisse et froide -s’étendit sur les flots dont les sombres gémissemens -allaient mourir sur les bords -de la côte sauvage de l’île d’Aix. A la -triste lueur du jour étouffé dans les limites -étroites d’un horizon grisâtre, succéda la -plus complète obscurité ; et au milieu des -ténèbres descendues comme un crêpe funèbre -sur les vaisseaux de la division, on entendait -à peine, à de longs intervalles, la voix -des équipages qui à chaque tintement des -cloches glapissantes de leur bord, s’élevait -pour crier : <i>Bon quart partout, bon quart !</i> -Puis le bruissement plaintif des vagues, et -le sifflement aigu des vents, gémissant -dans nos manœuvres, répondaient à ce cri -lugubre et prolongé.</p> - -<p>Nos vaisseaux et nos frégates s’étaient -embossés sur leurs ancres. L’ordre de se -préparer au combat avait été donné dès le -soir à bord de tous les navires. Personne ne -dormait : des rondes fréquentes parcouraient -la rade, et une vingtaine d’embarcations se -rendaient lentement des navires à l’estacade -et de l’estacade à bord de chacun des navires. -On s’attendait enfin à quelque funeste -événement, et au sombre caractère qu’offrait, -dans ces momens d’anxiété, la physionomie -des équipages, on aurait pu, sans superstition, -deviner que le sort nous réservait -quelque grand malheur.</p> - -<p>Vers minuit, au souffle de la brise devenue -plus forte se mêle un bruit affreux, pareil à -celui que produit l’ouragan quand il tombe -subitement sur les flots qu’il semble vouloir -comprimer dans leurs vastes limites. On -croit avoir confusément entendu des cris -d’hommes. A l’obscurité profonde qui règne -autour de nous, succède l’éclat d’un vaste -incendie, qui, comme une trombe de feu, -promène en pirouettant, son brasier tournoyant -sur la mer étincelante ; l’estacade vient -d’être rompue et cinquante brulôts s’avancent -à la lueur des éclairs qui jaillissent déjà de -leurs bords entr’ouverts par la foudre qu’ils -recèlent dans leurs flancs… Ils sont sur -nous, au milieu de nous ! Ils nous abordent, -ils nous enlacent pour nous embraser et -nous faire sauter avec eux dans les airs qu’ils -ébranlent de leurs épouvantables détonations… -Leurs vergues garnies de grappins -ardens accrochent nos vergues qui flamboient, -se croisent sur nos têtes, au-dessus -de notre pont qui se trouve inondé d’une -pluie de feu. Leur gréement brûlant se colle à -notre gréement dans lequel serpentent bientôt -les flammes. Nos vaisseaux embossés présentent -le travers aux autres brulôts qui arrivent -sur nous ; et à demi-portée de pistolet -nous lançons sur ces terribles assaillans, des -volées effroyables qui les coulent ou qui les -font sauter le long de nos bords… Deux fois -<i>l’Indomptable</i>, accosté par d’énormes navires -embrasés, a réussi à se dégager de leur fatale -étreinte. Deux fois nos premières compagnies -d’abordage se sont précipitées dans -ces gouffres flottans pour éteindre le brasier -qui menace de nous dévorer ou pour -couper les manœuvres qui nous tiennent -attachés à la gueule de ces cratères sortis du -sein des eaux. Notre audace a triomphé : -<i>l’Indomptable</i> s’est préservé de cette vaste -destruction au milieu de laquelle deux autres -vaisseaux et une frégate ont disparu. -L’immensité de ces trois épouvantables explosions -ne nous a que trop appris le sort -de nos malheureux compagnons. L’air en a -long-temps été bouleversé ; la mer elle-même -s’en est ébranlée jusque dans ses fonds… Il fut, -dit-on, pour nos glorieuses armées fuyant -sur les précipices de glace de la Russie, des -nuits plus cruelles que toutes ces nuits de -terreur et de mort où des peuples entiers s’engouffrent -dans les entrailles de la terre -béante. Mais quelle nuit d’horreur pourra -jamais être comparée à celle que nous passâmes sur -la rade infernale de l’île d’Aix !</p> - -<p>Nous avions cru, dans l’excès de nos angoisses, -nous être fait, pendant cette nuit fatale, -une idée assez terrible des désastres -que nous aurions à déplorer le lendemain ; -mais quand les pâles rayons du jour vinrent -éclairer cette scène de désolation que nous -avaient cachée si long-temps les ténèbres, -l’affreuse réalité de nos malheurs se trouva -avoir dépassé encore toutes les terreurs de -notre imagination.</p> - -<p>Quel spectacle nous offrit l’aurore de la terrible -journée que nous avions encore à passer ! -La mer était couverte au loin de débris à -moitié brûlés et de bordages calcinés ; à quelques -brasses de nous flottaient deux carcasses -fumantes ; et dans ces squelettes de navires -nous reconnûmes avec effroi, les restes de -deux de nos vaisseaux de ligne. Sur les rivages -désolés de l’île d’Aix et du continent, -un autre vaisseau et une frégate avaient fait -côte auprès des brulôts que le vent et la -lame avaient chassés à terre et qui avaient -éclaté en touchant le fond : entre tous ces -débris encore enflammés, le long de ces -fantômes de bâtimens, erraient des groupes -de matelots naufragés. Partout enfin -sur les flots, au bord des grèves, dans les -airs même encore troublés des commotions -de la nuit, partout l’image de la destruction -et l’aspect du plus inconcevable bouleversement ! -Aussi quelle consternation se -peignit sur tous les visages à la vue de tant -de désastres irréparables ! et lorsqu’après -avoir contemplé long-temps cette scène terrible, -nos yeux abattus se relevèrent pour -se porter sur l’escadre anglaise qui louvoyait -avec impassibilité devant nous, un -cri d’indignation et de rage s’échappa de -nos cœurs irrités pour maudire la déloyauté -de nos ennemis.</p> - -<p>Belle et noble victoire, disions-nous, que -viennent de remporter les armes britanniques ! -Au lieu de combattre nos vaisseaux, -ils les incendient ! digne trophée à ajouter à -la gloire du bombardement de Copenhague ! -Oh ! si jamais nous pouvions prendre notre -revanche, qu’ils nous paieraient cher la -perfidie des brulôts de Rochefort !</p> - -<p>Impuissantes clameurs de vengeance, menaces -vaines et insensées ! Cette escadre anglaise, -contre laquelle s’élevaient d’aussi -unanimes imprécations, s’était rapprochée -de nous à la faveur de la brise du matin -pour nous présenter un autre genre de -combat que celui qu’elle nous avait livré la -nuit avec ses brulôts.</p> - -<p>Le vaisseau amiral avait tenu bon à son -poste, et était parvenu à se préserver comme -nous et un autre vaisseau de 74, de l’incendie -qui l’avait menacé pendant plusieurs -heures. Malgré l’infériorité du nombre et -des forces, il nous fallut soutenir avec le -jour et à l’ancre, l’action qu’allaient nous -présenter, sous voiles, les formidables bâtimens -de la flotte ennemie.</p> - -<p>Les Anglais, défilant en ordre sur la vaste -rade des Basques, vinrent, beaupré sur -poupe, nous ranger à portée de fusil. Chaque -vaisseau et chaque frégate, en nous approchant -à cette distance, nous envoyait toute -sa volée, et puis après avoir reviré de bord, -revenait sur sa route pour recommencer le -même jeu. Nous ripostions de notre mieux -à la régularité et à la vivacité du feu de nos -assaillans, avec l’aide des batteries de -terre. Mais il nous était trop facile de prévoir -l’issue probable de cette lutte inégale -pour ne pas éprouver un peu de découragement. -L’engagement cependant se prolongeait -sans qu’aucun de nos navires eût essuyé -de fortes avaries et eût encore songé à -abandonner la partie…</p> - -<p>Vers onze heures du matin, l’officier chargé -des signaux vint prévenir notre commandant -qu’au-dessus des nuages de fumée qui -enveloppaient notre petite escadre, il avait -cru apercevoir au haut du mât d’artimon -de l’amiral, le signal qui appelait à l’ordre -tous les bâtimens de la division…</p> - -<p>Aussitôt on demande un aspirant de corvée -pour se rendre dans le grand canot à -bord du général.</p> - -<p>Mathias accourt, se présente devant le -commandant et plus prompt que l’ordre -qu’on a eu à peine le temps de lui donner, il -saute dans le grand canot, armé à la hâte -pour la périlleuse corvée.</p> - -<p>Le commandant, dès qu’il voit le grand -canot débordé du bord, crie au porte-voix, -à notre ami :</p> - -<p>« Monsieur Mathias, faites le plus de tour -que vous pourrez, pour ne pas vous exposer -à être coulé par les boulets de l’ennemi, -avant de pouvoir vous rendre à bord du -général. »</p> - -<p>L’intrépide aspirant, debout sur le banc -de l’arrière de son embarcation, fait signe -de la tête et du bras qu’il a compris l’avis du -commandant ; mais au lieu de se détourner -de sa route et d’exécuter l’ordre de notre -chef, nous le voyons couper droit vers le -vaisseau amiral, et disparaître au milieu de -la fumée du combat et sous la grêle de boulets -qui tombe autour de nous.</p> - -<p>— C’est bien lui ! s’écrient les matelots -du gaillard d’arrière qui le perdent de vue. -C’est le plus brave lapin du bord !</p> - -<p>Le commandant, qui dans cet instant -était loin de partager l’admiration que nous -inspirait l’audace imprudente de notre camarade, -frappe impatiemment du pied sur son -banc de quart. Il veut rappeler à bord l’aspirant -qui vient de lui désobéir si héroïquement. -Mais il n’était plus temps. La foudre -gronde, le vaisseau tonne, et Mathias est -déjà bien loin.</p> - -<p>Son heureuse destinée devait lui épargner -la vue du triste spectacle qui se préparait -pour nous, à bord de <i>l’Indomptable</i>.</p> - -<p>Deux ou trois boulets nous percent à la -flottaison. Le commandant est informé, un -des premiers, de cette triste circonstance. Il -ordonne de garnir les pompes ; et, au moment -où cet ordre va être exécuté sous ses -yeux, il reçoit à la hanche un éclat d’obus -qui le force à s’asseoir sur son banc de quart -et à ne plus le quitter.</p> - -<p>On appelle aussitôt un chirurgien sur le -pont pour donner des secours au commandant, -qui refuse obstinément de se laisser -transporter dans le faux-pont.</p> - -<p>Les officiers, à la nouvelle de la blessure -que vient de recevoir notre chef, se réunissent -sur le gaillard d’arrière. On parle, et -l’on parle même beaucoup trop en cette -conjoncture critique. Un peu de désordre -commence à se répandre dans les batteries. -Le feu se ralentit. Un des maîtres, placé -sur les passavans, annonce que les pompes -qui jouent depuis quelque temps, n’ont pu -franchir l’eau qui entre dans la cale. L’émotion -visible qu’éprouve l’état-major se communique -à l’équipage. Quelques pièces de -la batterie de 36 sont abandonnées par -l’effet de la terreur panique qui se communique -de proche en proche. On a parlé d’abandonner -le vaisseau, sans qu’on puisse savoir -celui qui le premier a osé faire cette indigne -proposition. Quelques officiers, et tous les -aspirans irrités, menacent, en agitant leurs -sabres, d’étendre à leurs pieds le premier -qui fera un pas pour fuir… Mais leurs menaces -sont à peine écoutées… Et la peur du -danger est plus forte que celle qu’inspirent -les menaces de nos officiers… On a fui -déjà… L’ordre même de faire embarquer -sans confusion l’équipage dans la chaloupe -et les canots du bord, est donné… Par qui ? -Personne n’ose encore nommer celui qui l’a -donné… Tout le monde se précipite dans -les embarcations : <i>l’Indomptable</i> va être -abandonné en quelques minutes… Le commandant -blessé est transporté dans son -canot, sans qu’il ait la force de résister au -mouvement général au sein duquel il se -trouve entraîné loin du poste qu’il a conservé -jusque-là malgré sa blessure, loin de son -poste d’honneur !</p> - -<p>Un aspirant seul propose, avant de délaisser -le vaisseau, de couper les câbles, -pour que <i>l’Indomptable</i> puisse au moins être -jeté sur les vases et échapper aux Anglais… -Mais cet avis n’est même pas écouté… La -terreur parle plus haut que la voix du généreux -jeune homme.</p> - -<p>— Puisqu’il en est ainsi, s’écrie celui-ci -avec la plus vive exaspération, <i>l’Indomptable</i> -ne sera pas sauvé, mais il ne tombera -pas du moins dans les mains de l’ennemi.</p> - -<p>Et, saisissant comme un furieux une mèche -enflammée, il s’élance dans la batterie -basse pour mettre le feu aux poudres…</p> - -<p>Mais le maître canonnier, devinant l’intention -de l’aspirant, l’arrête par le bras et -lui dit avec ce sang-froid que quelques -hommes privilégiés savent seuls conserver -au sein des grands événemens : Ne vous -donnez pas tant de peine, monsieur, l’ordre -de noyer les poudres vient d’être exécuté…</p> - -<p>Il nous fallut fuir alors comme tout le -monde, et nos sept ou huit embarcations, -chargées à couler bas, nous jetèrent sur la -plage, bien loin de notre pauvre vaisseau -qui flottait encore majestueusement, mais -qui ne tonnait plus et qu’une péniche anglaise, -montée de cinq à six hommes, aurait -pu impunément amariner.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII.<br /> -L’ASPIRANT DE CORVÉE<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</h2> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Voir la <a href="#note-7">note 7</a> à la fin de l’ouvrage.</p> -</div> - -<p>Pour retracer ces pénibles incidens de l’abandon -de <i>l’Indomptable</i>, nous avons oublié -notre ami Mathias, envoyé comme on -sait à bord de l’amiral pour recevoir l’ordre -que le général avait voulu transmettre à -tous les commandans de la division. Maintenant -c’est à ce brave aspirant que nous -allons revenir pour effacer, s’il est possible, -de notre pensée, les émotions douloureuses -par lesquelles il nous a fallu passer. C’est -lui désormais que nous suivrons pas à pas -dans la périlleuse corvée qu’il s’est chargé -de faire, et qui pour un instant l’a éloigné -de <i>l’Indomptable</i> en lui épargnant le malheur -de partager notre fuite. Oh ! combien, -me disais-je en songeant à lui, combien eût -souffert son âme impétueuse si, réduit -comme nous à abandonner notre vaisseau, -il avait eu à dévorer la honte dont nous nous -sommes couverts ! Le ciel a voulu sans doute -lui épargner tant d’humiliation ; et si, comme -nous avons lieu de le redouter, il a péri, en -se rendant avec sa frêle embarcation à bord -du général, il aura trouvé du moins, dans -l’accomplissement de son devoir, une mort -glorieuse cent fois préférable à l’existence -que nous avons conservée en abandonnant -notre poste.</p> - -<p>La Providence avait ménagé à notre ami -un sort moins rigoureux que celui que son -intrépidité devait lui faire courir. Au lieu de -rencontrer le trépas dans les dangers qu’affrontait -son audace, il lui était réservé de -recueillir quelque gloire au sein de ces -dangers ; et lui seul, dans cette journée de -fautes, de faiblesses et de désastres, devait, -enfant nouvellement jeté dans l’arène des -combats, devenir un héros, lorsque tant -de vieux guerriers étaient redevenus de timides -enfans.</p> - -<p>Une heure environ après avoir réussi à se -rendre à bord du vaisseau amiral, Mathias -avait reçu l’ordre cacheté que le général -destinait aux navires de la division. Cet ordre -important prescrivait à chaque commandant, -de n’abandonner son vaisseau qu’à la -dernière extrémité. Mathias, porteur du -précieux paquet que lui avait remis le chef -d’état-major de l’armée, avait demandé plusieurs -fois la permission de retourner à -bord de <i>l’Indomptable</i> ; mais, pendant son -séjour à bord de l’amiral, le feu entre l’escadre -anglaise et nous était devenu si vif, -que l’amiral n’avait pas cru devoir laisser -partir les canots de corvée. Ce ne fut que -lorsque la canonnade se fut un peu ralentie -qu’il consentit à voir notre grand canot -s’éloigner de son bord.</p> - -<p>Le trajet qu’avait à faire pour la seconde -fois notre ami Mathias, n’était pas long ; -mais on concevra sans peine qu’il devait être -aussi périlleux que difficile, pour peu que -l’on se représente fidèlement les circonstances -au milieu desquelles il fallait l’effectuer.</p> - -<p>Une grêle de mitraille tombait de toutes -parts, et sur la surface des flots criblés, -pour ainsi dire, par une nuée continuelle -de boulets et de biscaïens, s’étendait une -traînée immense de fumée qui permettait à -peine d’apercevoir, au-dessus de l’atmosphère -de soufre et de salpêtre que la lueur -de chaque coup de canon semblait embraser, -l’extrémité de la mâture des vaisseaux -les plus élevés sur l’eau.</p> - -<p>Malgré l’audace et la difficulté de sa seconde -tentative, notre aspirant de corvée -fait ramer ses gens vers l’endroit où il suppose -qu’est toujours mouillé <i>l’Indomptable</i>. -Les canotiers, dociles à la voix de leur -jeune et valeureux chef, nagent avec un -courage qu’irrite et que soutient le bon -exemple qu’ils reçoivent de lui. Au bout -d’une demi-heure de recherches et d’efforts, -Mathias, perché debout sur le banc de l’arrière, -s’écrie : « <i>Voilà le vaisseau ! Avant, -mes fils !… Encore trois coups d’aviron, et -nous sommes à bord.</i> » Déjà le patron du -canot aperçoit le large pavillon qui flottait -encore sur la poupe de <i>l’Indomptable</i> que -nous venions de quitter… de déserter peut-être !…</p> - -<p>Mathias n’a pas trompé ses canotiers : en -trois bons coups d’aviron, le canot qu’il -monte élonge le vaisseau ; mais, au grand -étonnement de l’aspirant et de tous ses -gens, personne ne se présente pour leur -élonger une amarre… Pas une seule voix -n’a répondu à leurs cris de joie.</p> - -<p>Surpris, déconcerté de cette immobilité -étrange et du silence qu’il remarque, Mathias -grimpe, avec la vivacité de l’éclair, -l’escalier de tribord : son patron et ses -dix-neuf hommes le suivent. Ils sont sur -le pont du vaisseau ; et ce pont, encore ensanglanté, -est désert ! Ils descendent et courent -dans les batteries, et rien, personne -dans ces batteries, rien que quelques cadavres -qu’on n’a pas eu le temps de jeter à la -mer. Ils visitent avec effroi le faux-pont, la -cale y toutes les chambres… Personne ! des -morts seulement, et pas une seule voix qui -réponde à leurs voix inquiètes. Plus de -doute pour eux, le vaisseau vient d’être -abandonné ; et ce qui achève de les confirmer -dans cette pénible certitude, c’est -qu’aucune embarcation n’est restée à bord !</p> - -<p>— Ils se seront sauvés en double ! s’écrie -le patron.</p> - -<p>— Oui, lui répond avec douleur l’aspirant, -ils se sont sauvés ; mais c’est à nous, -mes amis, de sauver le vaisseau.</p> - -<p>— En ce cas, monsieur, nous n’avons -pas de temps à perdre, car voilà, répond le -patron, des péniches anglaises qui arrivent -pour nous travailler sur le casaquin.</p> - -<p>Et, en disant ces mots, le patron montre -effectivement à Mathias trois embarcations -anglaises qui s’avancent et qui ne sont plus -qu’à quelques brasses de <i>l’Indomptable</i>.</p> - -<p>Par l’effet d’un mouvement purement instinctif, -l’aspirant et ses braves canotiers -sautent tous ensemble sur les caronades du -gaillard d’avant… O bonheur inespéré ! ces -caronades sont encore chargées ; elles sont -prêtes à faire feu… Une mèche allumée, s’écrie -Mathias, vite, vite une mèche allumée !… -Le patron accourt avec un bout de mèche à -la main : la première caronade est pointée : -elle part ; elle gronde et va foudroyer la -péniche anglaise qui s’est avancée en tête -des autres péniches… Un second coup aussi -heureux, succède au premier. Toutes les -pièces font feu l’une après l’autre, et au -bout de quelques minutes, les péniches -fracassées ou à moitié coulées, s’éloignent en -désordre dans le tourbillon de fumée au -milieu duquel elles semblent s’être englouties -sur l’avant même du vaisseau sauvé par -ce miracle !</p> - -<p><i>Vive l’empereur ! vive l’empereur !</i> s’écrient -les vingt-et-un braves tout surpris, -tout émerveillés de leur inconcevable victoire ! -Ils rient, ils pleurent de joie comme -des fous ou comme des enfans en s’embrassant -avec délire, en courant pêle-mêle sur -le pont de <i>l’Indomptable</i>, dont ils se sont -rendus maîtres et qu’ils ont reconquis, sans -pouvoir s’expliquer encore l’événement qui -de chacun d’eux vient de faire non pas un -fou, non pas un enfant, mais un héros !</p> - -<p>L’aspirant Mathias fut le premier à revenir -de l’ivresse passagère de ce triomphe -inespéré. La fortune, qui jusque-là l’avait -si bien inspiré, ne devait pas l’abandonner -au moment de couronner l’œuvre importante -vers laquelle elle semblait l’avoir conduit, -comme par la main. C’est trop peu, se -dit-il en lui-même, d’avoir montré jusqu’ici -cette bravoure qu’il est presque toujours -si facile d’avoir dans les occasions où il faut -se dévouer. C’est du sang-froid maintenant -que j’attends de moi, et j’en aurai, ou que le -ciel tombe plutôt en grand sur moi ! Et affermi -par l’imminence même du péril, dans -cette noble résolution, il rassemble autour -de lui ses intrépides compagnons de gloire, -et il leur dit avec ce calme que lui seul pouvait -s’être imposé dans cette solennelle conjoncture :</p> - -<p>— Mes enfans, savez-vous maintenant ce -qu’il nous faut faire ?</p> - -<p>— Ma foi non, pas encore, monsieur Mathias, -lui répondent ses hommes tout haletans, -mais nous ferons ce que vous voudrez.</p> - -<p>— Eh bien ! il faut couper nos câbles, hisser -un foc et étarquer un hunier si nous le -pouvons, et avec la brise qui porte en côte, -aller échouer le vaisseau sur les vases de la -Charente !</p> - -<p>— Vous croyez, monsieur Mathias ?</p> - -<p>— Si je le crois ! Mais c’est le seul moyen -que nous ayons d’échapper à l’Anglais et de -sauver <i>l’Indomptable</i>.</p> - -<p>— Oui, c’est votre idée ? Eh bien, soit ! -Coupons nos câbles, enfans, et hissons le -grand foc : tout est payé, puisque c’est notre -brave <i>commandant du moment</i> qui -nous le dit<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Lorsqu’au départ d’un navire, on hisse le grand -foc, les matelots disent que <i>toutes les dettes sont -payées</i>. C’est un mot devenu proverbe dans la marine.</p> -</div> -<p>Et aussitôt à grands coups de hache, les -deux câbles qui tenaient encore <i>l’Indomptable</i> -amarré sur le fond, sont tranchés sur les -bittes. On saute sur la drisse du grand-foc qui -s’élève sur sa <i>draye</i> en livrant sa surface triangulaire -au vent qui enfle et qui secoue violemment -ses mouvantes ralingues. Le lourd -vaisseau dérivant avec la lame qui le pousse -par le bossoir de tribord, abat lentement en -cédant à l’impulsion de la brise. Mathias et son -patron se placent à la roue du gouvernail. Les -hommes qui ont hissé et bordé le foc, s’élancent -ensuite dans les haubans de misaine -pour courir sur la petite vergue de hune et -larguer le petit hunier sur ses cargues… -Une frégate anglaise, en remarquant sans -doute cet appareillage exécuté avec une si -visible difficulté à bord de <i>l’Indomptable</i>, -s’approche du vaisseau qui fuit et elle -lui envoie une volée en poupe. Les boulets -sifflent aux oreilles de l’intrépide aspirant -et de son patron ; ils percent à jour la voile -que les matelots perchés sur la vergue de -hune ont réussi à déferler ; mais qu’importe, -<i>l’Indomptable</i> poussé vent arrière -échappe, en fuyant sur la lame, à la chasse -tardive de l’escadre anglaise, et long-temps -avant que son faible et vaillant équipage -soit parvenu à établir son petit hunier, il -s’échoue, hors désormais de toute dangereuse -atteinte, sur les bords de la Charente, -en s’enfonçant jusqu’aux préceintes dans -la vase molle de ce rivage hospitalier…</p> - -<p>On se figurerait difficilement, en lisant -ces détails aujourd’hui si froids sur le papier, -le bouleversement d’idées dans lequel -nous jeta l’arrivée si inattendue de notre -vaisseau, nous qui depuis plus de deux heures, -errans sur la côte, avions eu sans cesse -nos yeux fixés sur le navire qu’un moment -de faiblesse et de confusion nous avait conduits -à abandonner !</p> - -<p>Aucun des principaux incidens du drame -qui venait de se passer sur la rade de l’île -d’Aix n’avait échappé à notre attention, depuis -notre fatal débarquement à terre. Nous -avions vu <i>l’Indomptable</i> repousser à coups -de caronades les embarcations anglaises -qui étaient venues pour l’amariner. Nous -avions vu encore, lorsque par intervalle le -vent chassait au loin la fumée dont les flots -étaient couverts, le grand foc de notre vaisseau -s’élever sur sa drisse, et nous avions -entendu les battemens redoublés de ce foc -retentir à nos oreilles… Mais personne -parmi nous ne pouvait encore deviner -quels étaient les hommes qui avaient osé -s’emparer, après notre fuite, du bâtiment -que nous avions en quelque sorte livré à -l’ennemi. Tout le monde était bien loin de -supposer alors que Mathias, à qui l’on ne -pensait déjà plus, eût tenté, avec l’équipage -de son grand canot seulement, une manœuvre -aussi hardie ; et nous nous perdions en -conjectures sur la nature surprenante de -cet événement extraordinaire, lorsque <i>l’Indomptable</i> -vint s’envaser vers l’endroit même -de la côte où nous nous trouvions encore -réunis.</p> - -<p>Notre malheureux commandant, assis sur -le sable dans l’état déplorable où l’avaient jeté -les souffrances que lui faisait éprouver sa -blessure se cacha le visage de ses deux mains -à la vue de son vaisseau revenant, sans lui, -s’échouer à l’entrée du port…</p> - -<p>Nous ne tardâmes pas à acquérir la connaissance -des faits dont nous n’avions pu -encore pénétrer le mystère.</p> - -<p>Un des canots de <i>l’Indomptable</i>, celui -dans lequel j’étais venu à terre, se trouvait -amarré sur le rivage. Quelques matelots et -deux ou trois de nos confrères s’y précipitèrent, -et je partis avec pour aller à bord de -notre vaisseau, à bord de ce cher navire -qui venait de nous être si miraculeusement -rendu… Le premier je m’élance, en abordant, -sur l’escalier de tribord, entraîné je -crois par un vague instinct d’amitié qui me -pousse à devancer mes autres collègues… -Qui aperçois-je en montant sur le pont ? Mathias, -mon brave, mon glorieux camarade -Mathias !… A cet aspect inattendu je ne pus -retenir un cri d’étonnement et d’admiration… -Quoi ! lui dis-je, encore toi ?</p> - -<p>— Eh mon Dieu ! oui, encore moi et -toujours moi, me répondit-il en me serrant -étroitement dans ses bras. Ne faut-il pas que -les amis se retrouvent, et que quelqu’un se -charge de sauver les vaisseaux de l’état que -vous abandonnez vous autres comme une -vieille paire de souliers !</p> - -<p>La conversation entre notre camarade et -nous roula pendant une demi-heure sur le -ton d’enjouement qu’il semblait avoir voulu -lui donner en nous parlant comme il venait -de le faire. Il nous raconta tout naïvement -son aventure, et nous lui apprîmes comme -nous le pûmes les détails de notre fuite, de -cette fuite humiliante qu’il venait de réparer -si courageusement.</p> - -<p>Il fallut lui dire aussi un mot de notre -commandant, mais, au nom de notre chef, -la figure de Mathias prenant une expression -de mauvaise humeur qui nous révélait assez -le sentiment qu’il éprouvait, me fit trop -bien deviner sa pensée pour que je continuasse -à m’entretenir de lui.</p> - -<p>— Il s’est sauvé ! s’écria-t-il plusieurs fois -avec agitation, il s’est sauvé !</p> - -<p>— Oui, mon ami, c’est vrai, mais il était -blessé.</p> - -<p>— Il était blessé, à la bonne heure ; mais -il était encore vivant !</p> - -<p>— C’est toi maintenant qui vas disposer -de son sort et de sa vie…</p> - -<p>— Et lui ne tenait-il pas dans ses mains le -sort d’un vaisseau de ligne ? Édouard, tu me -connais et tu sais assez que je suis incapable -d’un acte cruel ou vil ; mais je te promets -ici que, pour peu qu’il existe des lois -justes et que je puisse faire punir la faiblesse -qui vient d’imprimer une tache si fatale à -notre pavillon, je serai sans pitié pour ceux -qui ont été sans énergie… Mais assez -causé là-dessus pour le moment… Dites -donc, vous autres, voulez-vous prendre un -fin verre de schnick à bord du vaisseau de -ligne dont j’ai l’honneur d’être encore le -commandant ?</p> - -<p>L’exaltation des idées que s’était formées -notre jeune camarade sur le point d’honneur -militaire venait d’éclater dans ce peu de -mots ; je sentis qu’il eût été inutile d’essayer, -en cet instant, de le faire revenir sur la sévérité -d’une opinion que ne justifiait encore -que trop le déplorable spectacle des événemens -que nous avions encore sous les yeux.</p> - -<p>Nous engageâmes vers le soir notre collègue -à venir à terre avec nous pour nous -rendre ensuite à Rochefort ; mais il s’y refusa -nettement en nous disant qu’il ne quitterait -le bord que lorsque des ordres supérieurs -le forceraient à céder à un autre le -commandement du vaisseau, et que jusque-là -il défendrait à qui que ce fût de -l’ancien équipage de <i>l’Indomptable</i>, de mettre -le pied sur le pont du bâtiment que lui -seul avait su arracher à l’ennemi. Il daigna -toutefois nous assurer avec bonté, que -nous nous trouvions exceptés de cette consigne -rigoureuse, et que nous lui ferions -toujours plaisir quand il nous plairait de -lui rendre visite. Satisfaits de cette marque -d’amitié nous prîmes congé du nouveau -commandant de <i>l’Indomptable</i>, pour rejoindre -nos compagnons d’infortune et leur raconter -ce que nous venions d’apprendre de -la bouche même de notre ami Mathias.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX.<br /> -ROCHEFORT<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</h2> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Voir la <a href="#note-7">note 7</a> à la fin de l’ouvrage.</p> -</div> - -<p>A notre arrivée à Rochefort, nous trouvâmes -tout le pays déjà rempli du bruit de -notre aventure, et tout ému du récit de l’événement -extraordinaire qui l’avait suivie. -Cette voix publique, qui se prononce avec -une égale effervescence pour le mal et pour -le bien, accusait la faiblesse de notre commandant, -et portait aux nues le dévouement -de l’aspirant qui venait de sauver <i>l’Indomptable</i>. -Chacun nous arrêtait dans les rues, nous -questionnait avec empressement pour nous -demander le nom du jeune héros. Tout le -monde voulait le voir, lui parler, lui toucher -la main, le presser dans ses bras… Ah ! -pourquoi notre ami ne se trouvait-il pas là, -pour jouir de l’enthousiasme passager qu’avait -fait naître sa belle action ? C’eût été son -jour de triomphe, à lui qui ne devait n’en -avoir qu’un seul dans sa vie !</p> - -<p>Le préfet maritime de ce port, informé le -premier des détails de l’événement qui nous -avait conduits devant lui, s’empressa d’ordonner -que notre commandant fût placé -dans une des salles particulières de l’hôpital -militaire, et qu’on le gardât à vue pendant -le traitement de sa blessure, sans qu’il lui -fût permis de communiquer avec personne.</p> - -<p>La rigueur de cet ordre nous consterna. -C’était une arrestation ; et ce fut alors seulement -que nous pûmes apprécier, plus justement -que nous ne l’avions encore fait, la -gravité de la situation dans laquelle notre -ancien chef allait se trouver placé.</p> - -<p>On envoya dès le soir même une nombreuse -corvée des matelots du port, pour -ramener dans l’arsenal, sous le commandement -d’un officier d’état-major, <i>l’Indomptable</i>, -qui avait dû flotter à la pleine mer, sur -les vases où nous l’avions vu s’échouer.</p> - -<p>Le lendemain, en effet, nous vîmes arriver -sur la Charente, notre malheureux vaisseau. -Son état de délabrement, causé par le -feu qu’il avait essuyé, aurait dû inspirer -peut-être quelque pitié pour nous, à cette -population qui encombrait les abords de -l’arsenal. Mais les curieux ne laissaient -échapper que des mots accusateurs contre -le commandant, ou quelques paroles bienveillantes -à la louange de Mathias.</p> - -<p>Quant à notre brave ami, bien moins enivré -de l’admiration fugitive dont il était -l’objet, que satisfait d’avoir rempli son devoir, -il sauta gaîment à terre en nous apercevant ; -et, venant à nous avec bonhomie -et simplicité, il nous dit : Chers camarades, -je viens d’être démonté du commandement -que m’avait donné le sort des combats. Voilà -ce que c’est ! nous ne sommes quelque -chose que pendant que le feu dure : une fois -que les boulets ne ronflent plus, notre gloire -s’évanouit avec la poudre qui flamboie, -fume et s’éteint.</p> - -<p>— Nous apprîmes à Mathias l’arrestation -du commandant, et il se tut… Un des aspirans -de la majorité vint l’informer que le -préfet maritime voulait lui parler, et il -nous quitta pour aller, nous dit-il, frotter -sa grandeur déchue contre une grandeur -encore debout.</p> - -<p>En nous promenant dans la ville quelques -jours après notre arrivée, nous remarquâmes, -un beau matin, sur les portes de la -préfecture maritime, une affiche nouvellement -collée, et devant laquelle tous les passans -s’étaient arrêtés… Nous nous glissons -au milieu de la foule pour voir et pour lire… -C’était une dépêche télégraphique, signée -de l’empereur… Les premiers mots qui nous -frappèrent nous apprirent assez le motif de -cette dépêche, que nous eûmes à peine la -force d’achever :</p> - -<blockquote> -<p>« Le commandant du vaisseau <i>l’Indomptable</i> -sera jugé par un conseil de guerre, -pour avoir abandonné, en face de l’ennemi, -le bâtiment qui avait été confié à -son honneur.</p> - -<p class="sign">» <i>Signé</i> : <span class="sc">Napoléon</span>.</p> - -<p class="c">» Pour copie conforme :</p> - -<p>» Le ministre de la marine et des colonies,</p> - -<p class="sign">» <i>Signé</i> : <span class="sc">Decrès</span>. »</p> -</blockquote> - -<p>En détournant nos regards de cette fatale -affiche, nous les reportâmes sur les traits -de Mathias ; sa figure n’exprimait ni étonnement -ni pitié ; nous lui parlâmes de la dépêche, -et il nous tourna le dos.</p> - -<p>Cependant, le conseil qui devait prononcer -bientôt sur le sort du commandant, avait -été composé. Un contre-amiral, connu pour -la sévérité de son caractère, le présidait. -Les autres membres de ce jury redoutable -paraissaient avoir été choisis parmi les officiels -les moins disposés à pardonner le crime -militaire qui allait amener devant eux notre -infortuné supérieur.</p> - -<p>Dans une aussi déplorable conjoncture, -les officiers de notre bord et les amis de -l’accusé cherchèrent à intéresser en sa faveur -le témoin dont la déposition pouvait -absoudre ou perdre le prévenu. Mais on connaissait -trop bien le genre d’humeur de Mathias -pour essayer de changer la résolution -qu’on lui supposait, au moyen de quelques cajoleries -ou de quelques flatteuses promesses. -Pour aller à lui par le seul sentiment auquel -on le croyait accessible, on vint me trouver. -« Il s’agit, me dit-on, de sauver un vieux et -honorable officier dont vous avez admiré le -courage dans une noble circonstance, et -dont vous avez dû excuser la faiblesse dans -un moment d’effroi général. Vous êtes l’ami -de M. Mathias : il écoutera votre voix mieux -que la nôtre, et il fera à votre prière ce -qu’il refuserait à nos instances. Parlez-lui, -parlez-lui au nom de votre amitié et de l’humanité. -Les amis et la famille de votre ancien -commandant n’espèrent plus qu’en -vous. »</p> - -<p>Quelque délicate que me parût être la négociation -qu’on me suppliait d’entamer avec -mon jeune camarade, je me chargeai de -tout, par élan de générosité d’abord, et par -un peu d’orgueil humain ensuite, bien aise -que j’étais, je l’avouerai, d’essayer, dans -une circonstance aussi importante, l’influence -que je pourrais exercer sur l’esprit -de mon collègue devenu presque un grand -personnage, pour quelques jours au moins.</p> - -<p>A l’âge que nous avions tous deux, et -dans la profession pour laquelle nous avions -été élevés, on connaît peu l’usage des formes -diplomatiques et l’emploi des circonlocutions -parlementaires. Je jugeai à propos -d’aborder franchement la question avec mon -intime, et je lui demandai :</p> - -<p>— Que prétends-tu dire, Mathias, devant -le conseil de guerre ?</p> - -<p>— Mais, me répondit-il… je dirai, ma -foi,… je dirai ce qu’il me plaira !</p> - -<p>— Mais sais-tu ce que diront les hommes -de l’équipage, qui étaient avec toi, quand -tu as sauvé le vaisseau ?</p> - -<p>— Parbleu, ils diront ce que j’aurai dit !</p> - -<p>— Tu le crois ?</p> - -<p>— J’en mettrais ma main au feu. Tu ne -sais donc pas l’empire qu’on peut exercer -sur des hommes que l’on a conduits courageusement -au feu ? Ah ! c’est chez ces braves -gens-là, mon ami, que l’on trouve du noble -et vrai dévouement. Il n’y en a pas un parmi -eux qui ne se fît tuer pour moi et qui ne se -fasse gloire de penser et d’agir comme je -penserai et comme j’agirai. C’est là que l’on -trouve de la générosité de cœur et de la -grandeur de sentiment ; et tandis qu’aujourd’hui -ces chefs orgueilleux dont j’ai humilié -l’esprit de corps, commencent à m’en -vouloir au fond de l’âme, pour une belle -action qu’ils sont forcés d’applaudir tout -haut, je ne rencontre de sympathie réelle -que parmi ces valeureux matelots à la tête -desquels je me suis élancé dans un trop -court moment de péril et de gloire… Quel -dommage que le danger n’ait pas duré plus -long-temps et que mon rôle ait sitôt fini… -A présent je ne recueille que des dégoûts -pour prix de mon dévouement, et je ne -vois plus qu’un malheureux à faire punir -par des ambitieux qui ont déjà méconnu -mes services, et qui tout en frappant l’infortuné, -me sauront mauvais gré de ma -franchise et de ma fermeté.</p> - -<p>— Et c’est cependant cet infortuné que tu -feras peut-être sacrifier !</p> - -<p>— Écoute donc ; là-dessus, mon ami, je -sais ce que j’ai à faire, et pour peu que tu -tiennes à ne pas me désobliger, tu ne me -parleras plus de cela. Dans ta position tu -agis, je veux bien le croire, comme j’agirais -peut-être à ta place. Mais dans la mienne -tu ferais, sans aucun doute, ce que demain -tu me verras faire, car c’est demain que le -procès se jugera. Ainsi, plus d’entretien semblable -entre nous sur ce qui touche à ce -qu’on appelle, je crois, le for intérieur de -la conscience. Quand je dis cependant plus -d’entretien semblable, j’excepte de mon interdiction -tout ce qui peut avoir rapport à -la platitude et au vil égoïsme des hommes -en place. Oh ! pour ceux-là, tu peux en parler -tout à l’aise, si bon te semble, et je me -sentirai toujours disposé à faire chorus avec -toi… Mais quant à ce déplorable procès, -silence encore !… J’en suis trop dégoûté, -trop fatigué, trop affligé peut-être, pour -vouloir en entendre un mot, une syllabe, -une seule lettre encore !</p> - -<p>— Changeons donc notre barre en conséquence -et gouvernons ensemble sur une -autre aire de vent.</p> - -<p>J’étais sans doute encore fort novice dans -l’art difficile de lire dans le cœur des hommes ; -mais il est des choses qu’à tout âge on -devine par instinct beaucoup plus que par -expérience ou par habitude. Ce que venait -de me dire mon jeune ami, dans un moment -où il croyait m’avoir caché le sentiment qui -l’affectait le plus vivement, m’avait révélé -l’état d’agitation de son âme et le motif trop -légitime du dégoût qu’il éprouvait avec -toute l’impétuosité de son caractère. Accueilli -comme un héros le premier jour de -son arrivée à Rochefort, remarqué avec -moins de bienveillance le lendemain, et un -peu plus tard regardé comme ayant donné -par son acte de dévouement, un exemple -dangereux pour la discipline militaire, notre -brave camarade avait subi, en quelques -heures seulement, ces cruelles vicissitudes -par lesquelles passent trop souvent les hommes -qui ont eu le malheur de se faire trop -tôt remarquer du vulgaire des autres hommes.</p> - -<p>Avec plus d’adresse et de persistance que -je n’en avais mis à sonder la disposition d’esprit -dans laquelle j’avais trouvé Mathias, il -m’eût été facile peut-être d’ébranler la résolution -dont j’avais essayé de triompher. -Mais il s’était exprimé avec moi, son meilleur -ami, d’une manière qui me laissait en apparence -si peu d’espoir de changer sa détermination, -que je crus avoir fait humainement -auprès de lui tout ce que je pouvais -me permettre de tenter dans l’intérêt de notre -pauvre commandant ; et lorsque, tout -démonté du peu de succès de ma démarche, -je revis les personnes qui avaient placé en -moi leurs dernières espérances, je ne sus -leur dire que ces seuls mots :</p> - -<p>« Tout est perdu. Il s’est montré inflexible -et il dira la vérité. »</p> - -<p>La vérité, c’était la mort de l’accusé !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X.<br /> -UN CONSEIL DE GUERRE<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.</h2> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir la <a href="#note-8">note 8</a> à la fin de l’ouvrage.</p> -</div> - -<p>Dans l’arsenal de la marine de Rochefort, -il existait une vieille salle, vaste, lugubre et -depuis long-temps abandonnée. C’était le local -qu’on avait choisi, et que l’on avait disposé -pour la séance solennelle du conseil de -guerre.</p> - -<p>Dès la veille du jour où devait siéger la -cour martiale, les murs délabrés de la vieille -salle avaient été cachés sous les longues -draperies d’une série de pavillons. De larges -tapis bleus d’embarcation, parsemés d’N impériales -découpées en drap jaune, avaient -été étendus avec un certain luxe sur les siéges -réservés aux juges et aux officiers supérieurs -qui se proposaient d’assister à cette -affaire mémorable. Tout, dans ce sanctuaire -improvisé de la justice militaire, semblait -rappeler la gravité de la cause que l’on allait -juger, et l’étrangeté même de ce lieu, si -long-temps oublié dans un des coins de l’arsenal, -paraissait indiquer à tous les yeux le -peu d’occasions qu’on avait eu jusque-là -d’exercer la sévérité des lois maritimes.</p> - -<p>Le matin même du jour fatal, un piquet -de canonniers de marine, commandé par un -capitaine d’artillerie, s’était emparé des -abords de la salle de justice. A neuf heures -précises, le contre-amiral chargé de présider -le conseil passe devant le détachement qui -lui présente les armes, et il va prendre place -entre les sept officiers appelés, en vertu du -décret impérial, au triste honneur de juger -un de leurs plus vieux camarades.</p> - -<p>Le secrétaire se tint debout pendant l’installation -de ce tribunal institué la veille, et -qui résignera ses fonctions après le jugement -qu’il aura prononcé dans les vingt-quatre -heures. Le livre des lois est déposé -par la main de ce secrétaire sur la table -qu’on a placée devant lui, et c’est de ce livre -redoutable que sortira, avant qu’on ne le referme, -la vie ou la mort de l’accusé, un arrêt -d’infamie ou une éclatante réparation -d’honneur.</p> - -<p>Le président annonce que la séance est -ouverte. Le détachement de service met -alors l’arme au pied, et les soldats de marine -restent immobiles, impassibles comme les -juges qui prononceront bientôt la condamnation, -que ces soldats seront peut-être -chargés d’exécuter.</p> - -<p>La multitude, contenue depuis plusieurs -heures dans les couloirs, encombre, au signal -qui vient d’être donné à son avidité, -l’espace qu’on lui abandonne dans la salle. -De jeunes femmes au maintien élégant, à -la toilette brillante, se précipitent sur les -bancs, où tout un peuple de curieux s’est -déjà entassé avec un vague instinct de plaisir ; -et la préoccupation de l’assemblée est -telle en ce moment, qu’on remarque à peine -toutes ces jolies figures sur lesquelles se -peint l’ardente soif des fortes émotions, et -toutes ces parures éblouissantes qui, en ce -jour de deuil d’un accusé, contrastent pourtant -si puissamment avec l’appareil austère -des armes, le spectacle encore plus imposant -de la justice maritime.</p> - -<p>On a ordonné déjà d’amener l’accusé devant -les juges.</p> - -<p>Un vieillard souffrant, amaigri, que recouvre -un uniforme de capitaine de frégate, -se traîne avec peine, avec effort, sur le parquet -de l’enceinte qu’on vient de lui ouvrir. -L’avocat qu’il a choisi pour son défenseur -lui offre le bras pour appuyer sa marche -chancelante. Huit soldats d’artillerie accompagnent -lentement le vieillard jusqu’au pied -du tribunal, et le cachent au milieu d’eux, -moins pour l’escorter sans doute avec défiance -dans ce pénible trajet, que pour le -dérober peut-être, pendant un instant encore, -aux regards importuns qui cherchent -à trouver, à saisir sur ses traits abattus, -l’indice ou la trace d’un sentiment de -crainte, d’espérance, de résolution ou de -terreur.</p> - -<p>Ce vieillard blessé, malade, désespéré, -vous l’avez déjà deviné, c’est l’ancien commandant -de <i>l’Indomptable</i>.</p> - -<p>Le capitaine d’artillerie, chargé de la police -de l’audience sous les ordres du président, -se dirige vers l’accusé, il s’arrête devant -lui et lui demande son épée.</p> - -<p>L’officier, dont la main a reçu cette arme, -la dépose sur le tribunal comme un gage -de l’équité de l’arrêt qui va être rendu.</p> - -<p>Désormais c’est un jugement qui va séparer -l’accusé de cette épée dont il ne s’est défait -qu’avec douleur, qu’avec désespoir. -Cette arme lui sera-t-elle restituée jamais, -ou sera-t-elle brisée honteusement à ses -pieds au moment d’une exécution terrible ? -Voilà ce que se demandent avec anxiété -ceux qui attachent leurs regards sur cette -épée, symbole éloquent de l’honneur, dans -un jour de justice où la voix sévère de neuf -juges militaires va rendre une sentence dictée -par l’honneur.</p> - -<p>Le secrétaire du conseil se lève. Il va lire -l’acte d’accusation. Il lit… Chacune de ses -paroles tombe comme un poids accablant -sur la tête affaissée du prévenu dont la contenance -est morne, dont les yeux restent -attachés sur le parquet de la salle, la seule -chose que l’infortuné ose encore regarder !</p> - -<p>Les faits qui se succèdent dans ce long -rapport sont effrayans… Le commandant a -abandonné son vaisseau au milieu d’un combat -qu’il pouvait encore soutenir avec avantage. -La blessure qu’il avait reçue dans l’action -n’a pu servir à excuser sa fuite ; car -elle n’avait pas même forcé le blessé à quitter -son banc de quart, lorsque le désordre -le plus inconcevable s’est répandu dans l’équipage -que son exemple devait retenir au -poste de l’honneur. Le danger était même -si peu pressant et la nécessité de l’abandon -si peu démontrée, que plus d’une heure après -cet acte funeste, un jeune aspirant aidé seulement -de vingt hommes a su arracher <i>l’Indomptable</i> -aux embarcations anglaises qui -venaient pour s’en emparer, comme d’un -bâtiment délaissé honteusement par six -cents marins dont le devoir était de le défendre -jusqu’au dernier soupir… Mais cet -abandon inconcevable a été consommé sous -le pavillon auquel la justice doit le châtiment -du commandant coupable qui n’a -pas craint de déserter son poste. C’est aux -lois militaires à prononcer sur le cas inouï -qu’elles ont prévu dans leur sagesse, et qui -jusque-là cependant était resté sans exemple -dans la marine française… Les juges -sont là, l’accusé est devant eux, et le pays -attend un arrêt mémorable !</p> - -<p>La pénible lecture est achevée. Le président -laisse s’écouler quelques instans avant -d’interroger le prévenu. Au moment où il -prend la parole pour remplir cette formalité, -un bruit extraordinaire se fait entendre sur -le pavé des cours extérieures. C’était le bruit -des chaînes que traînaient des forçats employés -dans le port, en se rendant à leurs travaux. -Cet incident, si peu remarquable dans -les jours ordinaires, sembla produire en ce -moment l’impression la plus étrange sur -tous les assistans… On vit l’accusé frémir -en prêtant l’oreille au retentissement des -fers des condamnés, sur la pierre sonore, -et il ne parut se calmer un peu que lorsque -l’ordre de faire éloigner les forçats du lieu -de la séance, fut donné aux sentinelles posées -à l’entrée de la cour martiale.</p> - -<p>Le commandant, interrogé sur son âge, le -lieu de sa naissance et son grade, fit vainement -des efforts pour se tenir debout -auprès du fauteuil qu’on avait placé pour -lui en face du tribunal. Son état de souffrance -et de faiblesse était tel, qu’il ne put -quitter son siége.</p> - -<p>— Accusé, lui dit le président, vous venez -d’entendre les charges qui s’élèvent contre -vous. Qu’avez-vous à répondre ? La parole -vous est accordée et le conseil est disposé à -vous entendre…</p> - -<p>— Hélas, messieurs ! répondit le prévenu -en balbutiant et d’un air découragé : il me serait -impossible de vous dire ce que j’éprouve -en ce moment… Tout ce qu’on vient de -lire semblerait m’accuser de faiblesse et de -lâcheté ; et si vous pouviez vous faire une -idée de ce qui se passe en moi à l’instant où -je vous parle, vous verriez cependant que je -ne suis pas un lâche… Le malheur m’a accablé, -voilà tout… A ma place chacun de -vous peut-être, de vous qui allez me juger, -aurait été entraîné, comme je l’ai été malgré -moi, malgré ma résolution… C’est là tout ce -que je puis vous dire… Mon défenseur que -voilà a pu mieux que tout autre sonder dans le -fond de mon âme. Je lui ai raconté la chose -comme elle s’est passée… N’est-ce pas, -monsieur l’avocat, que vous jureriez devant -Dieu à présent, que j’ai dit la vérité !… C’est -à vous d’ailleurs que j’ai remis le soin de -parler pour moi à la justice, et de prêter -l’appui de votre parole à un malheureux officier -qui n’a plus en lui assez de force pour -se défendre comme il voudrait… Mais, -messieurs les juges, puisque je n’ai pas eu -le bonheur de mourir de la blessure qui me -tient cloué sur ce fauteuil, je vous prie, je -vous supplie d’une chose, c’est, dans le cas -où vous croiriez devoir me déclarer coupable, -de me condamner plutôt à être fusillé, -qu’à une peine déshonorante qui m’effraie -mille fois plus que la mort… C’est une -grâce que je vous demande à genoux, au -nom du corps dont je fais encore partie, au -nom de ma famille, au nom de tous mes -anciens camarades. Oh ! faites-moi exécuter -si vous pensez en conscience que je l’aie mérité, -mais pas de déshonneur pour mes cheveux -blancs, pas de honte pour ces épaulettes -que j’ai portées avec gloire pendant -vingt ans… Oh ! non, pas d’infamie surtout -pour ma malheureuse famille ! En allant à -la mort, je pourrai du moins vous prouver -que je ne suis pas un lâche… O mon Dieu, -mon Dieu ! moi couvert de cicatrices, un lâche… ! -Où sont donc tous ceux auprès desquels -j’ai combattu bravement dans plus de -vingt affaires ! où sont-ils, pour souffrir que -l’on me traite ainsi ! Suis-je donc assez malheureux -de n’avoir pas été tué sur le banc -de quart de mon pauvre vaisseau, pour -m’entendre aujourd’hui appeler un lâche !</p> - -<p>L’infortuné ne put en dire davantage, et -ses larmes achevèrent de porter dans le -cœur de tous ceux qui venaient de l’entendre, -le sentiment le plus pénible et le plus -profond. Les juges même, le regardant avec -commisération, laissaient voir dans l’expression -de leur visage contraint, le sentiment -qu’ils cherchaient à cacher.</p> - -<p>On va procéder à l’audition des nombreux -témoins qui doivent déposer dans l’affaire.</p> - -<p>Le président ordonne de faire comparaître -l’aspirant Mathias, le premier inscrit sur la -liste des témoins à charge.</p> - -<p>A ce nom déjà si connu, un mouvement -extraordinaire se fait remarquer dans tous -les rangs de l’assemblée agitée. Les femmes -se lèvent palpitantes : toutes les têtes de -la foule attentive, se tournent du côté où le -témoin appelé doit paraître. Les membres -du conseil eux-mêmes, partageant le sentiment -de curiosité et d’impatience qui s’est -répandu dans la salle entière avec une sorte -de rapidité électrique, s’agitent sur leurs -siéges. Un jeune homme s’avance ; des -trèfles en or tombent, de ses gracieuses et -nobles épaules, sur un simple frac d’aspirant -de marine. Sa main gauche s’appuie sur la -garde du poignard qui brille à son côté. Sa -physionomie, ouverte et tranquille, respire -à la fois la modestie et la vivacité. Il fait d’abord -quelque pas dans l’enceinte du tribunal, -sans trop savoir où il doit se placer. Le -président lui indique l’endroit où il lui convient -de rester pour répondre aux questions -qui vont lui être adressées. Mathias s’arrête -alors. Il attend. Le silence le plus religieux -a succédé déjà au murmure flatteur qui a -précédé et accompagné son arrivée. Le président, -au milieu de ce recueillement profond, -s’adresse dans les termes suivans au -témoin qui, debout devant lui, recueille, -une à une, toutes ses paroles.</p> - -<p>— Comment vous nommez-vous ?</p> - -<p>— Achille Mathias…</p> - -<p>Ce prénom d’<i>Achille</i> produit encore dans -l’auditoire une légère émotion à laquelle le -témoin seul reste étranger. Le calme se rétablit : -les questions continuent :</p> - -<p>— Quel est votre âge ?</p> - -<p>— Dix-neuf ans et demi, général.</p> - -<p>Et, en prononçant ces derniers mots, le -regard assuré du marin adolescent s’anime -d’une noble fierté, et se promène avec lenteur -et dignité sur les vieux officiers qui assistent -à l’audience.</p> - -<p>— Où êtes-vous né ?</p> - -<p>— A St-Brieuc, département des Côtes-du-Nord.</p> - -<p>— Quelle est votre profession ?</p> - -<p>— Aspirant de marine de seconde classe.</p> - -<p>— Connaissez-vous l’accusé ?</p> - -<p>— L’accusé ?… Oui, c’est… c’était mon -commandant.</p> - -<p>— Vous jurez de dire la vérité, toute la -vérité, rien que la vérité ?</p> - -<p>Après un moment de réflexion, qui donne -à sa physionomie un air distrait et embarrassé, -Mathias répond en élevant la voix :</p> - -<p>— Je le jure !…</p> - -<p>— Vous savez les motifs qui vous ont -amené aujourd’hui devant nous. Dites les -faits qui sont parvenus à votre connaissance, -et que vous allez révéler sous la foi du serment -que vous venez de prononcer. Le conseil -vous écoute.</p> - -<p>— Ces faits sont fort simples, quoique -très-importans ; et, si ma mémoire aujourd’hui -ne me rappelle pas exactement tous -les détails que je voudrais pouvoir vous -donner, je crois du moins que je réussirai -à n’omettre aucune circonstance majeure -dans ma déposition…</p> - -<p>« Dans la matinée qui suivit la nuit où la -division de l’île d’Aix eut à résister à l’attaque -des brûlots anglais, vers dix heures, je crois, -le commandant fit demander l’aspirant de -corvée… Je me présentai à lui… Il m’ordonna -de me rendre à bord de l’amiral qui venait, -au moyen des signaux qu’on avait aperçus -de notre bord, d’appeler tous les navires de -la rade à l’ordre ! Le feu de l’escadre ennemie -était très-vif en ce moment. Le grand canot -fut armé de dix-neuf hommes et de son patron. -Je pris le commandement de cette embarcation ; -et, malgré la mitraille et les -boulets qui des deux bords se croisaient sur -nous, j’eus le bonheur d’arriver sans accident -à bord du vaisseau amiral, non pas en -faisant le tour pour plus de prudence, -comme on me l’avait bien recommandé en -partant, mais en faisant tout bonnement -nager droit sur le vaisseau commandant… -Je voulais couper court pour ne perdre ni -temps ni chemin… C’était ma manière à -moi, et… »</p> - -<p>— Permettez-moi, dit le président en interrompant -Mathias, de vous faire remarquer -qu’en agissant ainsi c’était déjà enfreindre -témérairement les ordres que vous aviez -reçus, exposer les hommes et l’embarcation -qui vous avaient été confiés, en risquant -même de compromettre l’accomplissement -de votre importante mission ?</p> - -<p>— C’est possible, M. le président, je ne -dis pas non. Mais, comme j’ai déjà eu l’honneur -de vous le faire remarquer, c’est ma -manière. D’ailleurs, quand on se trouve au -feu, on a peut-être le droit d’exposer les -autres lorsqu’on s’expose soi-même à leur -tête, pour leur donner un bon exemple à -suivre. Si l’empereur, qui s’y connaît, avait -été là, et qu’il m’eût vu en ce moment, je -suis convaincu qu’il aurait mieux aimé un -imprudent comme moi, que… Mais je reviens -aux faits qu’il me tarde de vous avoir -rapportés…</p> - -<p>Les dernières paroles de Mathias venaient -de faire trembler tout l’auditoire, qui ne -reprit une attitude plus calme que pour entendre -la suite de la déposition du redoutable -témoin.</p> - -<p>« L’amiral, en me voyant arriver à -bord de son vaisseau, bien avant les autres -embarcations, qui, elles, <i>avaient cru devoir -faire le grand tour</i>, me demanda brusquement -mon nom et celui du vaisseau auquel -j’appartenais. Je le lui dis ; et le chef -d’état-major, me tendant la main avec affection, -me conduisit dans la chambre où -l’on écrivait les ordres du jour sous le feu -des canons, et au bruit des boulets qui ronflaient -à nos oreilles. Cette situation, ma -foi, me plut, et j’attendis une heure environ -le paquet que l’on destinait à notre commandant. -L’amiral, malgré mes instances, -ne voulait pas me laisser partir, disait-il, -au moment le plus chaud du combat, de ce -combat qui devait finir trop tôt… et trop -mal… Enfin j’obtins cependant, après beaucoup -de façons, la permission d’essayer de -retourner à bord de <i>l’Indomptable</i>, par le -chemin que je savais déjà… Une fumée -noire, lourde, épaisse, obscurcissait le jour -et pesait sur les flots contre lesquels il nous -fallait nager en double pour arriver à notre -destination. Je passai, avec mon grand canot, -à poupe ou sur l’avant de plusieurs -navires de la division mouillés entre l’amiral -et <i>l’Indomptable</i> ; et, quoique je fusse exposé -à essuyer le feu de ces bâtimens qui ne me -voyaient pas, je trouvai qu’il était toujours -bon de prendre connaissance de chacun -d’eux ; ils me servaient de points de remarque, -au milieu des débris entre lesquels je -m’avançais… C’était encore à ma manière.</p> - -<p>» A la fin, à force de chercher, j’aperçois, -à travers le brouillard de fumée, la mâture -de <i>l’Indomptable</i>. C’est cela ! criai-je alors à -mes grands canotiers. Il y a double ration à -bord de celui-ci. Avant un coup, garçons, -et ne baissons pas la tête, car j’ai encore un -sabre à la main pour relever la figure du premier -qui se baisserait pour amarrer le cordon -de ses souliers !</p> - -<p>» Une chose me surprenait toutefois en -approchant du vaisseau : c’est que les Anglais -continuaient à taper sur lui, et que lui -ne faisait plus feu !…</p> - -<p>» Mon premier mouvement fut de regarder -à la corne d’artimon… Le pavillon national -y flottait encore… et je me dis avec -joie : <i>l’Indomptable</i> tient bon encore ; ma -corvée est finie. »</p> - -<p>— Vous abordâtes, dites-vous, le vaisseau -par tribord ?…</p> - -<p>— Oui, général, par tribord, le long du -grand escalier.</p> - -<p>— Et quelqu’un vint-il vous recevoir, y -eut-il quelques hommes disposés pour vous -élonger une amarre, comme cela se pratique -toujours en pareil cas ? Je crois devoir -vous faire observer ici qu’il est d’autant plus -nécessaire de préciser tous ces faits, qu’ils -sont de la plus grande importance pour la -cause.</p> - -<p>— Personne ne se présenta pour nous recevoir -à bord du vaisseau.</p> - -<p>— Personne, dites-vous ?</p> - -<p>— Non, personne, général !…</p> - -<p>— Et dans quel état trouvâtes-vous le -bâtiment ?…</p> - -<p>— Abandonné ! ! !…</p> - -<p>Il me serait impossible d’exprimer ici l’effet -que ce dernier, que ce seul mot produisit -sur l’assemblée. L’accusé, en l’entendant -prononcer, porta convulsivement ses deux -mains tremblantes sur son visage décomposé… -Les sanglots de l’infortuné interrompirent -un instant l’audience…</p> - -<p>Mathias, seul, calme et impassible dans -ce moment d’anxiété et de terreur, attendit -que sa voix pût se faire entendre de nouveau, -pour répéter :</p> - -<p>« Oui, <i>abandonné</i> !… Je le croyais du -moins, et je m’indignai en voyant <i>l’Indomptable</i>, -mouillé sur ses deux ancres, -pouvant encore combattre et ne combattant -plus… Dans le coin du gaillard d’arrière, il -me sembla cependant entendre, au bout de -quelques instans, le bruit confus de quelques -voix qui interrompaient le silence dont -j’avais été d’abord si effrayé… J’accours ; c’était -un officier blessé que plusieurs hommes -cherchaient à soulever…</p> - -<p>» Je reconnus, dans cet officier, le commandant -que voilà, entouré des canotiers de -sa yole qui voulaient le déterminer à s’embarquer -pour fuir avec eux. Que vous dirais-je -de plus, ma foi ! La présence de cet -officier blessé pouvant contrarier la résolution -que j’avais prise, de défendre jusqu’à la -dernière extrémité <i>l’Indomptable</i> contre des -péniches anglaises qui s’avançaient pour l’amariner, -je me déterminai à forcer le commandant -à se laisser entraîner à terre, et à -s’éloigner porté par ses canotiers.</p> - -<p>» Il partit, contraint par moi et à moitié -évanoui, je crois. Je repoussai sans lui les -péniches anglaises, qui nageaient sur nous -à grands coups d’aviron ; et vaillamment -secondé par mon patron et mes dix-neuf -grands canotiers, je fis ensuite sans perdre -de temps couper les câbles du vaisseau ; hisser -le grand foc à bloc et un petit hunier à -demi-mât ; et ma foi le vent ou la Providence -nous conduisant, nous réussîmes à échouer -en grand sur la vase ce vaisseau que d’ici -vous pouvez voir flottant dans les eaux d’un -port français !</p> - -<p>» Voilà, messieurs, ce que je sais et tout ce -que j’ai fait… Vous connaissez sans doute le -reste tout aussi bien et peut-être mieux que -moi… Par conséquent j’ai tout dit, et c’est -encore une fois une autre corvée de faite. »</p> - -<p>Il était temps pour le jeune témoin que sa -narration finît… Sa voix, qui pendant presque -toute la déposition qu’il venait de faire, -s’était soutenue avec fermeté, nous avait -semblé s’être sensiblement affaiblie depuis -le moment où il lui avait fallu expliquer -comment il avait forcé le commandant à -quitter le vaisseau. Cette partie si pénible -du récit de Mathias avait été écoutée avec -un sentiment de surprise, dont lui-même -nous avait paru embarrassé ; et quand il -eut cessé de parler, il se trouva dans la position -d’un homme que l’on vient de délivrer -du poids d’un fardeau accablant.</p> - -<p>L’impression générale causée par les dernières -paroles du généreux aspirant, était -indéfinissable. Le président, à qui l’émotion -et l’embarras de notre ami n’avaient pu -échapper, s’empressa, aussitôt que le reste -d’agitation de l’assemblée lui eut permis de -continuer ses questions, de présenter les -objections suivantes au témoin.</p> - -<p>— Comment expliqueriez-vous, lui demanda-t-il, -la différence qui existe entre les -réponses que vous avez cru devoir faire dans -l’instruction du procès, et les faits que -vous venez de révéler au conseil ? Les renseignemens -antérieurs que vous avez donnés -ne ressemblent nullement à ceux que -nous venons d’entendre.</p> - -<p>— Ces renseignemens, mon général, peuvent -ne pas être les mêmes, j’en conviens ; -mais ils ne se contredisent pas, que je sache. -Dans l’instruction j’ai en quelque sorte -refusé de m’étendre sur les faits, que je désirais -ne faire connaître qu’en public. Que -mes premières explications aient été incomplètes, -cela se peut ; mais qu’elles se trouvent -opposées à celles que je viens de faire -entendre, je ne le crois pas.</p> - -<p>— Le conseil, monsieur, appréciera cette -circonstance, sur laquelle j’ai insisté à dessein. -Mais comment justifierez-vous, si -tout ce que vous venez de nous dire est, -comme j’ai lieu de le penser, conforme à la -plus exacte vérité ; comment justifierez-vous, -je le répète, l’espèce de violence que vous -avez cru devoir exercer pour forcer votre -commandant blessé à quitter le vaisseau -qu’il ne devait abandonner qu’avec la vie ?…</p> - -<p>— Je ne cherche pas à me justifier, mon -général, j’ai voulu rapporter seulement ce -qui s’est passé, et je l’ai fait.</p> - -<p>— Permettez-moi de vous faire observer -encore, que s’il en était ainsi que vous le dites, -vous auriez employé à l’égard de votre -chef un moyen coupable pour l’empêcher -de remplir son devoir le plus impérieux. -Vous auriez même encouru dans cette circonstance, -par un excès de zèle inconsidéré, -la rigueur des lois qui doivent punir l’indiscipline -et la rébellion.</p> - -<p>— En ce cas-là, mon général, faites-moi -juger comme coupable, si vous en avez le -droit, et n’exigez pas que je dépose comme -témoin dans une affaire où je ne devrais paraître -que comme accusé. L’exemple serait -édifiant pour ceux de mes collègues les aspirans, -qui s’aviseraient de vouloir sauver -des vaisseaux de ligne. Il ne manquerait plus -que cela !</p> - -<p>— Monsieur, retournez à votre place ; -le conseil statuera sur la nature et le caractère -de la déposition qu’il vient d’entendre.</p> - -<p>Nous aurions tous voulu sauter au cou -de notre camarade, sans trop savoir dire -pourquoi encore. Il nous semblait qu’il venait -de faire une action sublime. Notre vieux -commandant pleurait, en jetant sur notre -ami des regards qui exprimaient cent fois -mieux que ses lèvres frémissantes n’auraient -pu le faire, le sentiment qui l’agitait, qui le -tourmentait, qui semblait l’étouffer… Oh ! -combien cette scène muette entre le jeune -témoin et l’accusé était attendrissante et noble !… -Quelle tranquille sévérité dans les -traits de Mathias, et quelle éloquence expressive -de reconnaissance et d’humilité sur la -physionomie du coupable qu’il venait de -sauver !</p> - -<p>On appela, comme pour faire brusquement -diversion à l’opinion générale, les autres -témoins à entendre dans la cause. Ils -confirmèrent tous, comme ils le purent, la -déposition faite par leur aspirant. La simplicité -que le patron du grand canot mit dans -ses réponses, fut remarquée, comme la seule -chose qui pût peut-être égayer la gravité -d’une affaire aussi sérieuse.</p> - -<p>Ce brave homme raconta d’abord, dans le -langage naïf et rude qui lui était ordinaire, -son trajet à bord de l’amiral et son retour à -bord de <i>l’Indomptable</i>. Parvenu, après bien -des circonlocutions, au point important de -l’abandon du vaisseau, le président lui demanda : — Le -vaisseau était-il abandonné ?</p> - -<p>— Abandonné ? répond le patron.</p> - -<p>— Oui, le vaisseau était-il abandonné ? -reprend le président.</p> - -<p>— Ça c’est selon, mon général !</p> - -<p>— Comment c’est selon ! un vaisseau est -abandonné ou il ne l’est pas !</p> - -<p>— Je sais bien ce que vous voulez dire. -Ce n’est pas ce qui m’embarrasse, pardieu, et -ce qui fait une <i>coque</i> dans le câble que je file. -Mais faut-il vous dire tout ici entre nous, -et devant tout le monde ?</p> - -<p>— Mais certes, il faut dire tout ! vous êtes -ici pour cela.</p> - -<p>— Eh bien ! le vaisseau était abandonné -<i>plus ou moins</i>. Voilà mon opinion du moment.</p> - -<p>— Avez-vous ou n’avez-vous pas trouvé -enfin quelqu’un à bord ?</p> - -<p>— M. Mathias que v’là là, a dû vous conter -tout cela, cent mille fois mieux que moi ; -car il n’a pas la langue dans un sac, allez, -lui. Ainsi ma voix serait censément inutile. -Mais c’est-il cela un brave, que monsieur Mathias ! -Dieu de Dieu ! c’est avec ça qu’il y -aurait du plaisir à naviguer en course et à -se taper au numéro Un… Si vous aviez vu -comme il vous a fait <i>mystifier</i> les péniches -anglaises, vous auriez dit tout le premier : -c’est là un véritable Français, digne de sa -gloire !</p> - -<p>— Témoin, il ne s’agit pas ici de M. Mathias -et de sa gloire. Répondez à la question -que je vous adresse pour la troisième -fois. Avez-vous trouvé quelqu’un sur <i>l’Indomptable</i> -à votre arrivée à bord ?</p> - -<p>— Oui, et non, comme on le voudra, -mon général. Il y avait dans le fond du -gaillard d’arrière quelque chose, mais je -ne sais pas si c’était quelqu’un. Comme -il fallait se donner une <i>doudouille</i> dans le -moment actuel de l’instant, j’ai sauté <i lang="la" xml:lang="la">primo -mihi</i> sur les caronades de l’avant qui -avaient la jouissance d’être chargées… J’ai -fait feu, sans vous offenser, et v’là tout… -Une embarcation est partie du bord dans -l’instant de la fumée et du charivari, à -ce qu’on m’a appris depuis. M. Mathias, -après le coup de temps, a eu même la bonté -de me certifier que c’était le commandant -blessé qu’il avait emballé dans sa yole pour -l’envoyer <i>subordonnément</i> à terre aux non-combattans ; -et comme M. Mathias est incapable -de fausseté, je jure, s’il le faut, devant -Dieu et devant les hommes, que c’était -la chose et le commandant que v’là, et qui -est, si je ne me trompe, assez bien malheureux -comme ça de n’avoir point partagé notre -belle conquête, à bon marché… c’est-à-dire -avec sept coups de caronade envoyés -du bon numéro, un peu plus vite que par -la poste aux lettres, dont j’ai l’honneur d’avoir -fait ma déposition à la justice, si toutefois -et quantes j’en ai été capable, sans vous -offenser.</p> - -<p>Il fut impossible d’obtenir des renseignemens -plus clairs des autres matelots du grand -canot. C’étaient cependant les seuls hommes -de notre équipage qui pussent affirmer ce -qui s’était passé à bord pendant qu’ils avaient -occupé le bâtiment. Les autres marins de -<i>l’Indomptable</i>, appelés comme nous à déposer -après les grands canotiers, étaient trop -intéressés à ne pas charger le commandant, -pour contredire la déposition des premiers -témoins entendus dans la cause. Un incident -dont nous n’avons point encore parlé, -et qui avait eu lieu au moment de l’abandon -du vaisseau, pouvait d’ailleurs laisser planer -encore sur cette affaire, des doutes favorables -au prévenu. Le commandant, n’ayant -effectivement quitté <i>l’Indomptable</i> que le -dernier dans la yole qui l’avait transporté à -terre, pouvait à la rigueur passer pour être -resté à son poste jusqu’à l’heure où Mathias -disait l’avoir contraint à s’éloigner du bord.</p> - -<p>Tout, à l’aide de cette circonstance, devenait -doute, mystère, incertitude, excepté -pour les yoliers du commandant et pour -les compagnons d’armes de Mathias. Ces -braves gens sauvèrent le coupable.</p> - -<p>La tournure que, grâce à la déposition de -l’aspirant, venait de prendre l’affaire, rendait -la tâche du rapporteur aussi embarrassante, -que celle du défenseur de l’accusé -était devenue facile et simple.</p> - -<p>L’accusation, quelque véhémente qu’elle -fût, ne produisit aussi que l’effet le plus médiocre, -sur un public qui déjà avait deviné -que le témoignage de l’aspirant venait d’arracher -le vieux commandant au coup qui -d’abord avait paru le menacer. Le défenseur, -prévoyant le triomphe réservé à son client, -s’empara, avec cette adresse que donne la -certitude du succès, de tous les faits qui -pouvaient contribuer à l’acquittement de l’inculpé ; -au bout de quelques heures de débats, -le conseil se retira dans la salle des délibérations, -pour rendre l’arrêt qui nous avait -d’abord inspiré tant de craintes, et que depuis -l’allocution de Mathias nous avions commencé -à ne plus redouter pour notre malheureux -chef.</p> - -<p>Ce fut dans ce moment de suspension de -la séance qu’il nous fut enfin permis de -parler à notre ami, et de le féliciter sur la -générosité de sa conduite. La foule des auditeurs -l’entourait déjà avec admiration, et -lui, toujours calme au sein de l’agitation -qu’il avait fait naître, nous attendait, nous -ses plus chers camarades, pour nous tendre -la main et recevoir peut-être de nos bouches, -les paroles de consolation dont il paraissait -avoir déjà besoin…</p> - -<p>Dès qu’il me vit auprès de lui, il pencha -l’oreille vers moi ; car il lui semblait que je -dusse avoir quelque chose à lui dire, et je -sentis que c’était à moi de parler le premier…</p> - -<p>— Bravo ! lui dis-je à voix basse ; tu viens -de sauver le commandant !</p> - -<p>— Oui, me répondit-il gravement : je -viens de le sauver et de me perdre… Mais -il fallait être parjure à la vérité ou parjure -à l’humanité, et j’ai menti plutôt que de -frapper.</p> - -<p>De grosses gouttes de sueur inondèrent -son beau visage, dès qu’il eut exhalé ces mots -qui s’étaient échappés de sa poitrine avec -un long soupir… Jamais je n’ai vu de figure -aussi jeune exprimer un sentiment plus -noble dans une circonstance aussi solennelle.</p> - -<p>J’engageai mon ami à sortir avec nous -pour prendre un peu l’air, et pour respirer -plus à l’aise qu’il ne l’avait fait pendant ces -pénibles débats… Il me répondit qu’il désirait -rester, et qu’il voulait voir, en promenant -ses yeux sur les personnes de l’assemblée, -s’il parviendrait à découvrir dans les -regards de quelqu’un, le reproche que pourrait -lui avoir attiré ce qu’il appelait <i>son -mensonge</i>. Une telle investigation était bien -inutile : il n’y avait que bienveillance et admiration -pour lui dans tout l’auditoire, et -même parmi les individus qui attendaient -la condamnation de l’accusé comme le châtiment -le plus juste et le plus mérité.</p> - -<p>La délibération des juges se prolongeait. -L’anxiété renaissait autour de nous et redoublait -à chaque minute d’attente. Quelques -flambeaux allumés dans la salle immense -où bouillonnait la multitude, jetaient -leur pâle et insuffisante lueur sur les -lugubres décorations de l’enceinte délabrée… -L’épée de l’accusé, encore déposée sur le -tribunal, brillait seule encore au reflet vacillant -des deux girandoles entre lesquelles -elle était restée passive, immobile. C’était là -pour nous le signe le plus frappant auquel -nous pussions apprécier toute la gravité et -toute la portée de la cause, en l’absence -momentanée de l’accusé. Aussi nous demandions-nous -à chaque instant avec inquiétude : — Cette -épée lui sera-t-elle rendue ou sera-t-elle -brisée aux pieds de son maître ?</p> - -<p>La rentrée des juges vint mettre enfin un -terme à nos réflexions douloureuses et à -notre vive impatience.</p> - -<p>L’accusé est de nouveau introduit pour -entendre son arrêt : ce sera pour la dernière -fois… Sa figure est calme ; il semble respirer -avec plus de liberté qu’il ne l’a encore -fait dans tout le cours de cette terrible -séance… Les juges ont repris leurs places. -Le président se lève ; ses traits n’expriment -ni agitation ni joie. Il va parler ; et tous les -cœurs, oppressés déjà par un sentiment de -crainte et d’espoir, semblent s’être arrêtés -et ne plus palpiter. Il parle, et sa voix retentit -comme au sein de la solitude la plus -profonde, tant la foule est recueillie et silencieuse… -Les derniers mots de l’arrêt -vont se faire entendre : chacun, en ce moment, -réunit tout son courage, tout son -sang-froid pour les écouter… L’accusé, les -yeux fixés sur son épée, se dispose à recevoir -le coup que la sentence va laisser peut-être -tomber sur sa tête.</p> - -<p>— L’accusé est acquitté… acquitté honorablement…</p> - -<p>Le pauvre commandant, à ce magique -mot qui vient de l’arracher à sa stupeur, à -ses souffrances, à lui-même enfin, se lève -sur son siége, se précipite sur son épée, -qu’il ressaisit avec violence, qu’il baise, re-baise -cent fois, mille, fois, avec délire… -Et puis, succombant à sa propre exaltation -et à l’ivresse du sentiment qui l’accable, il -s’évanouit au milieu des applaudissemens -qu’il n’entend plus, et entre les bras de ses -amis que ses yeux égarés ne peuvent plus -apercevoir.</p> - - -<p class="c small gap">FIN DU PREMIER VOLUME.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">NOTES</h2> - - -<h3 id="note-1"><span class="sc">Note</span> 1.</h3> - -<p>La malheureuse jeune fille que je viens de -faire connaître à mes lecteurs n’est pas un -personnage fictif, elle a existé ; et ceux de mes -amis qu’ont épargnés les chances fatales de la -carrière que nous parcourions ensemble, se -rappelleront sans doute encore la pauvre créature -dont il m’a plu de faire une héroïne de -roman. Peut-être, après m’avoir taxé d’égoïsme -en lisant ce que je dis de Juliette et de moi, -m’accusera-t-on d’un peu de cruauté pour avoir -livré au vent de la publicité la mémoire d’une -infortunée, qu’il aurait sans doute mieux valu -laisser dormir dans la tombe où elle était descendue -en expiant les torts de toute sa vie. Mais -est-on toujours libre, quand on écrit, de ne -dire que ce que l’on veut, et l’indiscrétion de -ceux qui une fois ont laissé courir leur plume, -n’a-t-elle pas aussi sa fatalité ? Cette Juliette -d’ailleurs, dont j’ai retracé les souffrances et les -fautes, m’a toujours paru avoir si complétement -effacé ses torts par ses malheurs, que j’ai cru -pouvoir parler d’elle, comme j’aurais fait de la -femme la plus chaste et la plus vertueuse. Au -surplus, en me mettant moi-même en scène, -comme j’aurais mérité d’y être mis sans ménagement -par un autre, je n’ai pas essayé à me -peindre plus moralement beau que je ne le suis -réellement. J’ai dit, autant que j’ai eu la force -de le faire, un peu de vérité de moi et à mes -dépens ; et s’il y a du mauvais dans ma nature, -on trouvera du moins qu’il ne saurait y avoir -d’hypocrisie dans mon fait.</p> - -<p>Avant de mettre en évidence une fille comme -Juliette, entraînée par cette fatalité qui ne peut -jamais être acceptée comme une excuse morale -suffisante, à faire le métier de femme galante, -j’avais calculé tout ce qu’il était nécessaire de -trouver de hardiesse en soi, pour fournir ainsi -bénévolement à la critique, des armes aussi redoutables -contre soi-même. Mais l’avouerai-je ! -c’est la difficulté que j’avais entrevue dans mon -plan, qui m’a engagé le plus fortement à tenter -un essai pour lequel je sentais bien qu’il fallait -être doué de quelque force et de quelque témérité. -J’ai osé enfin, satisfait d’avoir devant moi -un obstacle à vaincre, et je laisse à ceux qui me -liront le soin d’apprécier jusqu’à quel point -j’aurai réussi dans ce que je regarde encore -comme une tentative assez singulière.</p> - -<p>Mais au degré de licence qu’a déjà atteint -notre littérature, est-il bien encore nécessaire de -chercher à se faire pardonner les libertés qu’on a -cru pouvoir se permettre ; et doit-on raisonnablement -se féliciter, comme d’une bonne action, -d’avoir réussi à cacher, sous la timidité ou la -subtilité des formes, le fond peu moral de certaines -choses ? Dans ces deux cas, ce me semble, -le scrupule et la vanité seraient également mal -placés. On m’a déjà trouvé très-hardi, il est -vrai, pour avoir dessiné à grands coups de -crayon de bonnes et fortes natures de matelots -tout naïfs et tout bruts, comme je les avais -rencontrés dans le monde maritime. On a été -même jusqu’à me reprocher, disons le mot, -une espèce de <i>diogénisme</i> littéraire, et c’est là -au moins une justice que je me plais à rendre à -la pruderie de notre époque. Mais avec quelque -humilité que je me sois soumis à subir la réputation -de rudesse qu’il a plu à certains critiques -de me faire dans l’opinion du public, je ne prétends -pas passer aussi aisément condamnation -sur l’article de la morale dont j’ai toujours cherché -à revendiquer les principes, même dans mes -plus grands écarts. Tous mes personnages, il -s’en faut, sont bien loin d’être moraux ; j’aurais -même été très-fâché quelquefois qu’ils le fussent. -Mais dût-on m’appeler <i>vieilliste</i> ou <i>classique</i>, qui -pis est, j’ai toujours voulu que les vices que j’ai -mis en action ou en évidence, fussent punis -comme le sont les vices, c’est-à-dire comme des -causes de désordres sociaux qui doivent trouver -leur châtiment dans la société même qu’ils tendent -à troubler, si ce n’est dans la providence -qui les condamne.</p> - -<p>Juliette, ma pauvre et vulgaire héroïne, ne se -sert pas toujours d’un langage très-choisi dans -le cours de mon ouvrage. Elle raconte même -à l’aspirant Édouard l’histoire de ses premières -années, en des termes et dans un style qui seraient -à peine avoués par le goût littéraire le -moins exigeant. Mais il ne faut pas oublier que -c’est une jeune fille de la Basse-Bretagne que je -fais parler ainsi, alors qu’elle n’a pas encore -assez fréquenté le monde pour user, dans la -fréquentation des hommes un peu comme il -faut, les habitudes et le ton qu’elle a dû contracter -à Ouessant où elle a été élevée au milieu de -bons et braves habitans de cette petite île. Les -paysans bas-bretons qui commencent à s’exprimer -passablement en français ont un idiome -à eux, et cet idiome n’est ni tout à fait du breton -pour les mots, ni tout à fait du beau français -pour la construction grammaticale. C’est en -quelque sorte une langue mixte, qu’il n’est peut-être -pas inutile d’imiter quand on veut mettre -en scène les hommes qui l’emploient, pour faire -comprendre leurs pensées. Cette langue, ou si -l’on veut, ce patois, a sa force, sa naïveté, et -quelquefois même sa grâce, et souvent déjà -j’ai essayé, avec un peu de succès je crois, à -en donner une idée, en introduisant dans mes -dialogues de marins et de femmes de la côte finistérienne, -plusieurs expressions et plusieurs -locutions, qui ne pouvaient appartenir bien -sûrement qu’au pays où je les avais puisées.</p> - -<p>Le langage de Juliette change, au reste, et se -modifie avec les circonstances qui changent sa -position. Elle devient presque une grande dame -pour sa manière de parler, quand elle sait assez -lire pour lire des romans, et quand, après avoir -vécu quelque temps avec des aspirans de marine, -elle se trouve être la maîtresse d’un général. -C’est alors, mais alors seulement, qu’elle parle -comme une personne du monde ; et cette transformation -morale est la chose la plus facile à -concevoir, car il n’y a rien de plus aisé pour -une femme un peu intelligente qui lit des livres -nouveaux et qui a une loge au spectacle, que -d’apprendre le jargon de toutes les autres femmes -en chapeau à plumes et en châle de cachemire.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="note-2"><span class="sc">Note</span> 2.</h3> - -<p>Le pilote dont il est ici question fut exécuté -à Brest, en 1805 ou 1806, pour avoir servi, -en temps de guerre, sur les bâtimens anglais qui -bloquaient la côte de Bretagne. La frégate <i>la -Blanche</i>, à bord de laquelle on parvint à s’emparer -de ce transfuge, se perdit près de Portsall -et non sur les rochers d’Ouessant où j’ai jugé à -propos de placer le lieu de l’événement que je -retrace dans ce chapitre. Poursuivi long-temps -par les agens de la force armée, appelés à surveiller -le sauvetage du bâtiment naufragé, le -pilote français fut retrouvé dans la maison qu’habitaient -sa femme et ses enfans, sur les bords -mêmes du rivage où ce malheureux avait long-temps -fait la pêche. Vingt-quatre heures après -avoir été conduit à Brest pour y être jugé par -une cour martiale, il avait cessé de vivre.</p> - -<p>L’histoire de la mystérieuse fécondité de la -femme du pilote de mon roman est vraie. On -la retrouve encore dans la tradition du pays. -Mais la crainte de contribuer à perpétuer l’injuste -flétrissure qui s’attacha dans le temps à la famille -de ce misérable marin, m’a engagé à dénaturer -le nom qu’il portait, et qu’il légua, -comme un funeste héritage, à des enfans bien -innocens du crime que venait d’expier si terriblement -leur père.</p> - -<p>A peine âgé de neuf à dix ans lorsque le naufrage -de la Blanche eut lieu sur les côtes du Finistère, -je me trouvais embarqué comme petit -mousse, à bord d’un des bâtimens convoyeurs -qui furent expédiés de Brest pour recueillir les -débris de cette frégate anglaise. La moitié de -l’équipage avait péri, et en arrivant sur le lieu -du sinistre, nous n’eûmes d’abord à retirer de -l’eau que des cadavres.</p> - -<p>C’est dans cette circonstance funeste que les -agens de la marine, appelés les premiers sur le -théâtre de l’événement, eurent à déplorer les -excès auxquels le défaut de civilisation pouvait -encore porter les habitans de ces côtes abandonnées. -L’épouse ou la fille du commandant -anglais fut ramenée sur le rivage, mais presque -morte. Une jeune paysanne, qui avait contribué, -autant que les pêcheurs eux-mêmes, à retirer -des flots, non pas les naufragés, mais les -corps des noyés pour les dépouiller de leurs -vêtemens, aperçoit la dame anglaise encore -évanouie… Un diamant, qui paraissait de quelque -valeur, brillait à l’un de ses doigts gonflés -par la macération de l’eau. La jeune paysanne -s’efforce d’arracher l’anneau, qu’elle veut s’approprier, -du doigt sur lequel il est trop étroitement -serré. Irritée de ses inutiles efforts, que -fait la misérable ! Elle coupe, de ses dents de -bête fauve, le doigt de la victime, et disparaît, -toute fière de sa conquête, avec la bague qu’elle -tient encore entre ses lèvres ensanglantées.</p> - -<p>Nous trouvâmes, en arrivant à Portsall, les -témoins de cette scène de cannibale, encore tout -indignés de la férocité de la jeune sauvage. Mais -le châtiment que méritait tant de cruauté ne se -fit pas attendre. Je ne puis pas dire ici avoir vu -de mes yeux le fait que je viens de rapporter ; -mais je puis du moins affirmer qu’on le racontait -comme une chose qui vient de se passer au -vu et su de tout le monde, quand notre petit -navire mouilla sur cette partie de la côte du Finistère -pour diriger le sauvetage de la frégate -<i>la Blanche</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="note-3"><span class="sc">Note</span> 3.</h3> - -<p>Ce major-général de la marine, qu’il m’a convenu -de placer au port de Brest, est un personnage -de pure invention, tant sous le rapport de -la bienveillance que je lui suppose pour les aspirans, -que sous celui de la partialité et des petites -passions que je lui attribue envers ses jeunes subordonnés. -La plupart des généraux appelés à -ce poste n’avaient pour nous ni autant de libéralité -ni autant d’injuste animosité que le major-général -de mon roman.</p> - -<p>Les officiers supérieurs chargés, dans les ports -de mer, de ces fonctions sédentaires, avaient -dans leurs attributions la surveillance spéciale -des aspirans de marine ; et la sévérité qu’ils apportaient -à l’égard de ceux-ci, dans l’exercice de -leur ministère, était au moins égale à l’irrégularité -de la conduite de leurs petits mauvais sujets de -justiciables. Les officiers-majors, placés sous les -ordres du major-général, avaient mission de -pourchasser les aspirans partout où ces derniers -se glissaient pour se livrer aux petites fredaines -qui ne les rendaient que trop souvent passibles -des rigueurs de la discipline maritime.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="note-4"><span class="sc">Note</span> 4.</h3> - -<p>On trouvera peut-être que je retrace ici avec -un peu trop de complaisance, les détails qui se -rattachent à la vie que menaient à terre les aspirans -de marine. Mais en me laissant aller au -plaisir de raviver quelques-uns des souvenirs de -ma jeunesse, j’ai cru qu’il pourrait devenir -agréable à la plupart de mes lecteurs, d’apprendre -quelle était l’existence de ces jeunes marins, -abandonnés, loin de leur famille, aux mœurs qu’ils -contractaient dans les habitudes du service de -mer. Le motif qui m’a guidé expliquera et suffira -pour justifier probablement la longueur des -premiers chapitres de mon nouveau roman. Dans -les œuvres maritimes que j’ai publiées jusqu’ici, -on a pu voir, au surplus, que, pour me faire pardonner -la forme frivole de ces sortes d’ouvrages, -j’avais toujours cherché à mêler quelque chose -de philosophique aux peintures en apparence les -plus futiles ; car, à mon avis, dire ce que sont les -hommes dont <i>l’habitation</i> de la mer a modifié -le caractère et les passions, c’est faire de -la philosophie, non pas comme il est convenu -d’en bâcler aujourd’hui, mais comme il était encore -permis d’en faire il y a quelques années.</p> - -<p>Les aspirans d’autrefois sont, au surplus, ce -qu’on pourrait appeler pour nous une espèce -perdue, aujourd’hui que les élèves de la marine, -disciplinés par l’esprit du siècle, ont pris -dans toutes leurs habitudes une autre direction -morale que leurs prédécesseurs, dominés, comme -ils l’étaient au temps de l’empire, par les idées -de cette époque célèbre. Ainsi donc, retracer -maintenant la physionomie dont tout un corps -d’officiers porta naguère l’empreinte, c’est -écrire, selon moi, un peu d’histoire, et un peu -d’histoire est toujours quelque chose de bon à -trouver, même dans un roman maritime.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="note-5"><span class="sc">Note</span> 5.</h3> - -<p>Cette circonstance de deux navires ennemis -qui se rencontrent en mer, qui se combattent et -qui se séparent sans avoir pu quelquefois se dire -leur nom, m’a toujours paru un des faits les plus -singuliers que pût présenter l’étrange carrière -des marins. Un grand nombre de bâtimens de -notre nation ont eu, avec des navires anglais, -de ces sortes d’engagemens, pour ainsi dire anonymes ; -et ce n’était que long-temps après avoir -gagné un port de relâche, que les capitaines et -les équipages des vaisseaux qui avaient ainsi combattu, -apprenaient par les journaux, ou d’après -les conjectures qu’ils pouvaient former sur les -événemens publiés par les feuilles anglaises, le -nom et l’espèce des bâtimens ennemis auxquels -ils avaient eu affaire.</p> - -<p>Un grand brick-corsaire de Nantes chasse, -près des Açores, un trois-mâts anglais, qu’il -suppose appartenir à la Compagnie des Indes. -Les deux navires se canonnent d’abord. Le -corsaire, profitant de l’avantage que lui offre le -vent, et que lui assure la supériorité de sa -marche, se décide à livrer l’abordage au trois-mâts, -qu’il est fatigué de combattre de loin. Il -l’approche ; mais au moment où il se dispose à -élonger son adversaire par l’arrière, le malheureux -trois-mâts prend feu, et bientôt il saute -en l’air comme une bombe, en ne laissant, sur -les flots au milieu desquels il vient de disparaître, -que quelques débris de mâture et quelques bordages -hachés par la mitraille ou déchirés par -l’explosion. Le corsaire lui-même, avarié par -l’effet de l’ébranlement terrible qu’il a éprouvé, -s’éloigne, en arrivant à plat, du point fatal où il -craint de rencontrer, entre deux eaux, la carcasse -du bâtiment détruit. Mais l’espoir de recueillir -encore sur les vagues soulevées, les infortunés -qui ont pu survivre à une aussi funeste -catastrophe, engage le capitaine français à faire -mettre une embarcation à la mer. L’embarcation -nage dans le nuage de fumée dont l’air -est encore infecté : elles heurte des débris ; elle -ramasse des tronçons de cadavres, des membres -épars et des lambeaux de vêtemens ensanglantés… -Mais pas un seul indice sur le nom -du trois-mâts anéanti !… Pendant plus d’une -heure elle rôde, elle cherche cet indice précieux -à l’endroit même où, si peu de temps -auparavant, le navire disparu flottait, combattait, -tonnait encore… Rien sur les flots, que des -cadavres déchirés et des épaves muettes !… La -nuit vint : le vent s’éleva plus impétueux, et le -bruit sinistre des vagues répondait seul aux questions -lamentables des matelots du corsaire. -L’embarcation regagna le bord sans avoir -réussi à trouver le nom, à apprendre le lieu d’armement -du bâtiment qui n’était plus.</p> - -<p>Pendant les deux mois que dura encore la -croisière du corsaire français, ce nom énigmatique, -m’a rapporté le capitaine, occupa la tête -de tout son équipage ! « Dire, répétaient sans -cesse les matelots, qu’on réussisse à faire sauter -en l’air un Anglais comme un bouchon de -Champagne, et ne pas pouvoir ce qui s’appelle -savoir seulement son nom ! n’est-ce pas fichant ! -Coquin de métier, va ! il n’y a pas de plaisir à -faire la course comme ça ! »</p> - -<p>Ce ne fut que lorsque le capitaine du corsaire -nantais apprit, par les journaux, qu’un trois-mâts -de la Compagnie des Indes manquait depuis -six ou huit mois en Angleterre, qu’il supposa -que ce bâtiment, si long-temps et si vainement -attendu, pouvait bien être le trois-mâts -qu’il avait fait sauter auprès des Açores ! Le navire -<i>manquant à l’appel</i>, comme disent les marins, -se nommait, je crois, <i>le Richmond</i> ; et ce -ne fut pas une petite satisfaction pour le capitaine -et pour les œdipes de son équipage, que -d’avoir pu enfin trouver le mot de l’énigme, -qu’ils avaient cherché si long-temps sur les flots.</p> - -<p>Un événement de cette nature m’a paru frappant, -et cette incertitude, dramatique ; et c’est -à cet incident de mer que je dois l’idée qui m’a -conduit à terminer par une explosion semblable -à celle du trois-mâts de la Compagnie, le combat -de mes deux vaisseaux de ligne.</p> - -<p>L’engagement brillant qu’eut la frégate française -<i>la Canonnière</i>, dans les mers de l’Afrique, -le 21 avril 1806, contre un vaisseau -anglais de 74, qu’elle réussit à désemparer et à -mettre en fuite, offre encore un exemple célèbre -de ces rencontres maritimes qui laissent -ignorer aux combattans le nom de l’adversaire -à qui ils ont eu affaire. Le commandant Bourayne, -capitaine de <i>la Canonnière</i>, quelques jours -après la lutte glorieuse qu’il venait de livrer, -écrivait au ministre de la marine :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Monseigneur,</p> - -<p>» La frégate <i>la Canonnière</i>, que j’ai l’honneur -de commander, a désemparé, en vue de -la Côte Natale, un vaisseau anglais de 74, dont -je n’ai pu encore savoir le nom. Le combat a -duré deux heures et demie, et c’est après -avoir été mis hors d’état de continuer l’action, -que le vaisseau ennemi a laissé arriver, en nous -abandonnant le champ de bataille. »</p> -</blockquote> - -<p>Mon vaisseau anglais de 80 canons, faisant -jouer des airs nationaux à ses musiciens au plus -fort de l’action que je retrace, n’est pas au surplus -un fait de mon invention, destiné à mêler -un incident bizarre à l’horreur déjà assez grande -que doit inspirer le tableau d’un engagement sur -mer. A bord de la plupart des vaisseaux amiraux, -et surtout des vaisseaux montés par des -généraux anglais, il existe une musique comme -dans les régimens de ligne ; et pendant le combat, -cette musique fait entendre, autant qu’elle -le peut, des airs guerriers propres à enflammer -ou à soutenir l’ardeur des équipages.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="note-6"><span class="sc">Note</span> 6.</h3> - -<p>On ne sera peut être pas fâché de retrouver -dans ces notes, un article que j’ai récemment -publié pour donner, aux personnes étrangères -à la marine, une idée un peu complète de ce -qu’on appelle des <i>brûlots</i>, dans le langage des -hommes de mer.</p> - -<p>Tous les navires, quelles que soient leur espèce -et leurs dimensions, peuvent être transformés -en <i>brûlots</i>. On a vu les Anglais consacrer -jusqu’à de vieilles frégates à cet emploi tout -spécial. C’est ainsi, par exemple, que dans la -trop fameuse expédition incendiaire qu’ils dirigèrent -contre la division française mouillée en -rade de l’île d’Aix, près de Rochefort, ils parvinrent -à faire sauter en l’air plusieurs de nos -vaisseaux de ligne, au moyen des formidables -brûlots qu’ils avaient lancés contre les bâtimens -de cette division, et qui ne les quittèrent qu’après -avoir couvert les flots de leurs propres débris -et des débris, encore plus précieux, de -notre malheureuse escadre. On choisit ordinairement, -pour les convertir en <i>brûlots</i>, les vieux -navires, que leur peu de valeur engage à sacrifier -à cet usage ; et l’on retire même, du peu -de solidité qu’offrent ces bâtimens détériorés, -un avantage que ne présenteraient pas des constructions -plus nouvelles ou plus fortes. Les -vieux bâtimens, en n’opposant pas aux effets -de l’explosion, l’obstacle qu’elle rencontrerait -pour rompre subitement une membrure et des -bordages neufs, favorisent, en éclatant tout d’un -coup, le résultat qu’on veut obtenir par la dispersion -soudaine des projectiles et des matières -enflammées. Ainsi donc, en employant de préférence -d’anciens navires comme machines -incendiaires ou comme réceptacles de moyens -d’explosion, on fait un sacrifice de moins et on -obtient un avantage de plus. L’armement ou si -l’on veut la préparation des <i>brûlots</i>, ne repose -encore sur aucune donnée fixe, ou sur aucun -système invariable. La disposition des lieux, les -ressources qu’ils offrent, la nature des moyens -que l’on a sous la main, et l’espèce de navires que -l’on peut consacrer à ces sortes d’expéditions, -modifient à l’infini l’installation générale des bâtimens -de cette espèce. Dans les dernières années -de la petite guerre maritime que se livrèrent -les nations de l’Orient, les marins grecs réussirent -à perfectionner, avec une supériorité -jusque-là inconnue, la science qui présidait anciennement -à ces funestes moyens de destruction. -Mais on peut dire que si quelquefois l’habileté -des artificiers du Péloponnèse et de l’Archipel, -se signala avec avantage contre les -flottes turques, le courage des corsaires de la -Morée et de l’Attique eut encore plus de part -que la science elle-même, aux succès que Canaris -et ses émules obtinrent contre les navires -ottomans. Avec une chemise soufrée, et trois -hommes déterminés, cachés dans une mauvaise -embarcation, il n’est pas de marin qui ne puisse -réussir quelquefois à incendier, pendant la nuit, -un vaisseau à trois ponts.</p> - -<p>Le but qu’on se propose en envoyant un <i>brûlot</i> -à l’ennemi, est de faire sauter avec ce <i>brûlot</i> -le bâtiment sur lequel on a dirigé celui-ci, et -d’incendier ainsi l’un par l’autre les navires de -l’escadre, en jetant au milieu d’eux la confusion -qui doit résulter d’une attaque aussi terrible et -quelquefois si peu prévue. C’est surtout la nuit -que l’on choisit pour ce genre d’expéditions, -comme le moment le plus propre à cacher à -l’ennemi que l’on veut assaillir, la marche et -l’approche de ces mobiles gouffres de feu, qu’une -étincelle suffit pour entr’ouvrir au sein des flots. -Pour parvenir à obtenir l’effet qu’on attend de -l’explosion de ces machines infernales, on place -la plus grande quantité possible de barils de -poudre dans la cale du <i>brûlot</i>, et on les arrime -de manière à ce qu’ils puissent se communiquer, -dans le moindre temps donné, le feu -destiné à les embraser et à les faire sauter presque -tous à la fois. On remplit l’entrepont et l’on -couvre le pont de toutes les pièces d’artifice -que l’on peut réunir dans ces parties du navire. -On garnit le gréement de cravates et de panaches -inflammables. On a soin de suspendre -au bout de chaque vergue des grappins garnis -de chaînes de fer, qui puissent s’accrocher sans -avoir à craindre les effets de la combustion, aux -manœuvres de chanvre et aux plats-bords en -bois du bâtiment qu’il s’agit d’aborder.</p> - -<p>Lorsque le <i>brûlot</i> qu’on arme se trouve avoir -une batterie percée de sabords, on a la précaution -de ménager, à l’incendie que l’on prépare, -toutes les issues qu’il est utile d’offrir à la flamme -pour qu’elle puisse se répandre à l’extérieur et -embraser tous les objets qu’elle peut rencontrer -et qu’on veut lui faire dévorer. Après avoir ainsi -dispersé les matières qui doivent prendre feu -instantanément, on verse sur la mâture, le -gréement, le pont, les bordages intérieurs et -extérieurs du <i>brûlot</i>, des flots d’huile et d’esprit -de térébenthine. Cette substance si inflammable -est destinée à donner au feu une nouvelle activité -et à servir de conducteur à l’incendie dans -les parties où il pourrait rencontrer des obstacles -et des saillies propres à arrêter son impétuosité. -Entre les barils de poudre arrimés dans -la cale, entre les saucissons et les pots à feu -placés dans l’entrepont, les batteries ou sur le -pont, on fourre des bombes farcies, des grenades -panachées, qui doivent éclater dans le -temps calculé par les artificiers. La précision a -quelquefois été poussée si loin dans ce genre de -préparatifs destructeurs, que l’on a trouvé, parmi -des débris de <i>brûlot</i>, des horloges grossièrement -faites au moyen desquelles on était parvenu -à régler mécaniquement l’heure à laquelle -l’aiguille de ces horloges devait mettre le feu -aux artifices moteurs de l’incendie.</p> - -<p>Dans les diverses compositions les plus généralement -adoptées pour le munitionnement des -<i>brûlots</i>, on remarque les objets que l’on désigne -sous les noms de <i>fagots</i>, <i>saucissons</i>, <i>panaches</i>, -<i>rubans à feu</i>, <i>cravates</i> et <i>barils ardens</i>.</p> - -<p>On nomme <i>fagots</i>, dans le langage des artificiers -de <i>brûlot</i>, des sarmens de vigne que l’on -trempe dans une mixtion de résine de brai sec, -d’huile de térébenthine, de poudre et de salpêtre -pulvérisés.</p> - -<p>On donne le nom de <i>saucissons</i> à de longs -sacs de toile goudronnée, farcis de soufre, de -salpêtre et de poudre réduite en poussière.</p> - -<p>Les <i>panaches</i> sont des mèches de chanvre -trempées dans une mixtion de poudre, de soufre -et d’esprit de térébenthine.</p> - -<p>Les <i>rubans à feu</i> se font avec des paquets -de copeaux de sapin que l’on plonge dans une -décoction d’huile de lin, d’alcool et de térébenthine, -saturée de poudre, de brai sec et de -soufre pulvérisé.</p> - -<p>Les <i>cravates</i> dont on enveloppe les haubans, -les cale-haubans et les autres manœuvres dormantes -du <i>brûlot</i>, sont de longues mèches d’étoupe -ou de serpillière usée, que l’on plonge -dans une préparation semblable à celle dont -nous venons d’indiquer la composition.</p> - -<p>Les <i>barils ardens</i>, destinés à être placés dans -les plans supérieurs de l’arrimage de la cale, -ou dans l’entrepont, renferment de la poudre, -du suif et du goudron, quelquefois aussi on les -remplit de grenades farcies et de lances à feu -qui doivent éclater à l’instant même où le baril -qui le contient fait explosion.</p> - -<p>On concevra aisément, après avoir lu cette -énumération des objets principaux qui entrent -dans le munitionnement des <i>brûlots</i>, l’effet qu’on -peut espérer de ces sortes d’appareils destructifs. -Mais pour obtenir les résultats qu’on se propose -en envoyant des <i>brûlots</i> à l’ennemi, il faut -autant que possible que ces terribles expéditions -n’aient lieu que la nuit. Pendant le jour il serait -trop facile aux bâtimens qu’on veut incendier -de se prémunir contre ce genre d’attaque, qui -n’est jamais plus sûr que lorsqu’il prend le caractère -d’une surprise, et lorsqu’il acquiert la -promptitude d’un coup de main.</p> - -<p>Des hommes dévoués à une mort presque -certaine sont parvenus quelquefois à remplacer -l’effet des <i>brûlots</i>, en se jetant dans une frêle -embarcation, munis seulement d’une chemise -soufrée qu’ils allaient clouer à l’improviste, sur -les bordages des grands navires qu’ils voulaient -livrer aux flammes. Mais le succès de cette audacieuse -tentative était d’autant plus difficile à -obtenir, que bien rarement les équipages des -navires ennemis laissaient aux chefs de ces expéditions -nocturnes le temps d’exécuter leur -projet ; et la mort des intrépides incendiaires -devenait presque toujours le châtiment que -l’indignation de ceux qu’ils voulaient faire sauter -infligeait à leur inutile témérité.</p> - -<p>Anciennement l’usage des <i>brûlots</i> était une -chose tellement consacrée par les droits de la -guerre, et si scrupuleusement prévue pour les -besoins du service maritime, qu’il existait dans -le corps naval, des officiers que l’on désignait, -par rapport à la spécialité de leurs fonctions, -sous le nom particulier de <i>capitaines de brûlot</i>. -Des bâtimens destinés à incendier les flottes de -l’ennemi faisaient alors partie de nos escadres, -comme les navires de transport consacrés à l’approvisionnement -des expéditions lointaines ; et -long-temps après qu’on eut renoncé à l’emploi -permanent des <i>brûlots</i> la dénomination de <i>capitaine -de brûlot</i> resta dans la marine, pour -désigner le grade que l’on accordait dans ce temps -à l’une des classes subalternes de ceux que l’aristocratie -maritime appelait des <i>officiers de -fortune</i>, ou mieux encore des <i>officiers bleus</i>.</p> - -<p>Aujourd’hui que l’emploi des <i>brûlots</i> n’est -devenu qu’accidentel, ou pour mieux dire exceptionnel, -le titre de <i>capitaine de brûlot</i> a disparu -pour faire place, dans la désignation des -grades de la hiérarchie navale, à des dénominations -plus en rapport avec les besoins du service -ordinaire. La promptitude avec laquelle on -peut d’ailleurs dans un temps donné et avec les -ressources usuelles, transformer en <i>brûlots</i>, les -navires et les embarcations que l’on a sous la -main, rend en quelque sorte inutiles la longue -prévoyance et les préparatifs dispendieux qui -auparavant présidaient à l’armement des bâtimens -de cette sorte. En perfectionnant les -moyens de se faire la guerre, il semble que les -nations se soient appliquées, ou du moins aient -été conduites, à répudier l’emploi de ces grands -appareils de destruction dont anciennement on -avouait l’usage avec un certain orgueil. Les idées -morales du siècle ont pénétré jusque dans ce -qu’il y a de plus immoral au monde, l’art de -vider les querelles politiques les armes à la main. -Espérons que l’humanité, qui partout est en -voie de progrès et qui doit aujourd’hui régler -entre les peuples civilisés jusqu’aux moyens -qu’ils ont de s’entre-détruire, finira par repousser, -comme une chose honteuse et déshonorante -pour les nations policées, l’emploi funeste des -<i>brûlots</i>. C’est déjà bien assez que la guerre -puisse subsister encore dans un siècle comme le -nôtre, sans que le génie de l’homme cherche à -ajouter aux horreurs qu’elle laisse sur ses traces, -les ravages que les plus détestables inventions -ont fait pleurer en larmes de sang aux générations -passées. Les arts enfantés par la civilisation -ne devraient tourner qu’au profit de l’espèce -humaine.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="note-7"><span class="sc">Note</span> 7.</h3> - -<p>Le fond de tous ces événemens est vrai, mais -j’ai cherché autant qu’il m’a été possible à dénaturer -les noms des vaisseaux et des hommes qui -ont figuré dans cette cruelle conjoncture. J’ai -même tronqué tous les détails, altéré les dates, -et j’ai défait enfin de l’histoire, pour ne pas trop -rappeler au souvenir de quelques marins, les -estimables officiers qui se trouvèrent compromis -dans cette malheureuse affaire, plus déplorable -encore par la fatalité des circonstances, que par -la faute des individus sur lesquels retomba plus -tard l’accablante responsabilité de nos revers.</p> - -<p>Plusieurs commandans s’élevèrent, dans cette -débâcle de notre escadre de Rochefort, à la -hauteur des plus terribles circonstances. Leur -nom à ceux-là n’a pas besoin d’être rappelé ; -mais celui des officiers moins heureux qu’eux -devait être tu. Ce n’est pas encore à nous d’être -inflexibles comme la loi qui depuis vingt-six ans -a frappé les victimes de cette déplorable expédition.</p> - -<p>Après l’affaire des brûlots de Rochefort, un -capitaine de vaisseau fut fusillé, et un autre officier -du même rang, dégradé. Sans désapprouver -complétement la sévérité des arrêts que rendirent -les conseils de guerre en cette fatale occasion, -le corps de la marine ne put s’empêcher -de déplorer le sort de ces deux hommes de mer, -dont plusieurs actions d’éclat avaient autrefois -illustré la carrière. L’un d’eux surtout, brave et -vieil officier, aussi distingué par la bonté de son -caractère que par l’instruction qu’il possédait, -dans un temps où l’instruction était encore une -chose assez rare dans les sommités de l’armée -navale, emporta, avec la mort civile dont il -venait d’être frappé, les regrets, et l’on peut -même ajouter, l’estime de ses camarades et l’affection -respectueuse de ses subordonnés. Un -jeune aspirant de première classe eut le fatal -avantage de sauver, à peu près comme je l’ai -raconté, le vaisseau de ce commandant ; et l’intrépide -aspirant, abreuvé de dégoûts et révolté -de l’injustice qu’il rencontra partout après l’acte -de dévoûment qu’il venait d’accomplir, alla -plus tard chercher un asile à bord des corsaires -de l’Amérique. Sur un de ces corsaires il trouva -une mort ignorée, une mort trop différente de -celle qu’il avait si héroïquement bravée à Rochefort -en servant si courageusement son pays.</p> - -<p>Cet aspirant, dont le nom commençait aussi -par l’initiale que j’ai voulu conserver dans le -nom que j’ai donné à l’aspirant <i>Mathias</i>, disait -souvent à ses jeunes camarades, avant le jugement -qui devait condamner le commandant L…, -« J’ai ramené le vaisseau à terre, mais s’il fallait -dire que je n’ai rien fait, pour sauver ce brave -homme, j’irais dire partout et à qui voudra l’entendre, -qu’il ne m’est rien arrivé de nouveau en -faisant ma corvée ! »</p> - -<p>L’aspirant M… sauva la tête de son vénérable -commandant, mais moins heureux que le -héros de mon roman, il ne put lui sauver le -grade auquel cet officier tenait autant qu’à la vie.</p> - -<p>Je le répète, au surplus, en terminant cette -note : dans l’affaire de Rochefort, la fatalité -qui poursuivait depuis long-temps notre marine, -fut encore la plus forte. Quand le destin ouvre, -pour un peuple, une carrière de désastres, il -n’est pas d’efforts humains qui puissent arrêter -la marche des événemens funestes ; et c’est alors -que tous les actes prennent l’apparence de la -faiblesse ou le caractère de l’incapacité.</p> - -<p>L’ignorance que je prête au commandant et -au capitaine de frégate de <i>l’Indomptable</i>, se -retrouvait encore de mon temps chez quelques -uns des officiers supérieurs de la marine. Mais -en peignant mes personnages sur les traits généraux -de l’époque que je rappelle, je dois affirmer -ici que je n’ai voulu faire aucune allusion -particulière, ni retracer aucun caractère individuel. -C’est tout un âge maritime que j’ai essayé -de peindre, et non pas une mesquine originalité -que j’ai voulu caricaturer. Jamais l’impitoyable -idée de livrer à la malignité des lecteurs les ridicules -ou les faiblesses des hommes estimables -avec lesquels ou sous lesquels j’ai servi, n’est entrée -dans mes rêves d’écrivain ; et je proteste ici -d’avance, de toutes mes forces, contre les interprétations -affligeantes que l’on voudrait donner -à quelques parties d’un ouvrage que j’ai voulu -remplir de choses, et que j’aurais cru au dessous -de moi de remplir de personnalités.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3 id="note-8"><span class="sc">Note</span> 8.</h3> - -<p>Aujourd’hui, que notre éducation politique et -nos conquêtes révolutionnaires nous ont acquis -le droit d’être exigeans sur les garanties que doit -offrir l’administration de la justice, ceux qui -ignorent la manière dont les choses juridiques se -passaient sous l’empire, ne manqueront pas de -trouver au moins très-étrange le sans-façon avec -lequel je mène, dans mon ouvrage, toute la procédure -relative au jugement du commandant de -<i>l’Indomptable</i>. Mais ce qu’on serait tenté, au -premier abord, de prendre pour un expédient -commode assez propre à me débarrasser, au -moyen d’une fiction permise, des longueurs et -des formes ordinairement employées dans la justice -criminelle, n’est malheureusement que la -copie exacte de ce qui avait lieu dans les affaires -capitales du temps dont je veux parler.</p> - -<p>Alors, comme aujourd’hui, toute justice émanait -du chef de l’état, et la justice était rendue -sous l’empire comme elle l’est sous le régime actuel, -c’est-à-dire au nom du chef du gouvernement. -Mais l’empereur ne se bornait pas à prêter -son nom aux formes de la justice rendue par -les tribunaux qu’il avait institués : lui-même -dictait souvent ses arrêts suprêmes aux juges -temporaires qu’il s’était réservé le droit de choisir -pour les affaires dans lesquelles il croyait devoir -jeter le poids énorme de son autorité.</p> - -<p>C’est en vertu de ce pouvoir despotique, qu’aucune -force nationale ne pouvait plus lui contester, -qu’il rendit un jour, comme j’ai eu le soin -de le rappeler, le décret suivant :</p> - -<p>« Le capitaine de vaisseau N*** sera jugé par -un conseil de guerre, pour avoir préféré sa vie à -son honneur. »</p> - -<p>Autant aurait-il valu écrire : <i>Le capitaine de -vaisseau un tel sera condamné à être fusillé, -pour avoir préféré, etc.</i> Cette dernière manière -de procéder aurait été encore plus expéditive -et plus franche, et elle aurait épargné -au moins des juges à un arrêt dicté d’avance, et -des frais de procédure à l’état. Il n’y a rien qui -prouve mieux le degré de servitude extrême auquel -peut être réduite une nation, que la peine -que daignent prendre encore les gouvernemens -arbitraires, pour cacher sous les vaines apparences -d’une légalité monstrueuse ce qu’il y a de -plus illégal et de plus tyrannique au monde.</p> - -<p>Le despotisme impérial fut peut-être une des -nécessités de l’époque militaire que rappelle le -règne de Napoléon, je veux bien l’admettre ; -mais on conviendra du moins que ce fut une nécessité -un peu dure pour les peuples qui eurent -à la subir. Aujourd’hui cependant, il n’y a plus -que des regrets en France pour le gouvernement -impérial ; et si la génération nouvelle, qui s’exalte -au seul souvenir de cet âge héroïque de notre -histoire, avait à supporter la centième partie de -l’arbitraire qui gouvernait alors, elle ne trouverait -pas assez de mots peut-être dans notre langue, -pour exprimer toute sa colère et son indignation. -Mais c’est ainsi qu’est faite la postérité. -Appelée à recueillir les bienfaits qu’ont fondés -les règnes glorieux et à oublier les maux que les -âges passés ont seuls éprouvés, c’est sur les monumens -qui restent qu’elle établit ses jugemens, -sans tenir compte des fautes passagères qui furent. -Les douleurs d’une époque passent avec -les générations qui eurent à les souffrir. Les monumens -utiles survivent à ces douleurs, et c’est -sur les monumens qui durent que la postérité juge -les époques qui ne sont plus.</p> - -<p>Pour en revenir à l’absence des garanties -d’impartialité qui devait, sous l’empire, présider -à la reddition de la justice militaire, je citerai -ici une partie des dispositions du décret qui réglait -les formes des conseils de guerre maritimes. -Cette simple reproduction suffira pour faire entrevoir -l’arbitraire que le chef du gouvernement -pouvait se permettre avec de telles lois et avec -un tel code disciplinaire.</p> - -<p>L’art. 40 du décret du 22 juillet 1806, sur -l’<i>organisation</i> des conseils de marine et des conseils -de guerre, est ainsi conçu :</p> - -<p>« Si c’est un officier ou tout autre ayant rang -d’officier qui est traduit au conseil de guerre, -les juges seront nommés par nous. »</p> - -<p><i>Nous</i> c’était l’empereur.</p> - -<p>« Si le prévenu est tout autre qu’un officier, -ils seront nommés, soit par le préfet maritime, -soit par le commandant en chef de nos forces -navales, selon que le conseil aura dû être convoqué -par l’un ou par l’autre. »</p> - - -<p class="c small gap">FIN DES NOTES.</p> - - - - -<div class="trnote"> -<h2 class="nobreak">NOTES DU TRANSCRIPTEUR</h2> - - -<p>Les notes figurant à la fin de ce volume sont tirées de la fin du second -volume de l’original.</p> - -</div> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ASPIRANS DE MARINE, VOLUME 1 ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg™ License when -you share it without charge with others. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you - are not located in the United States, you will have to check the laws - of the country where you are located before using this eBook. - </div> -</blockquote> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase “Project -Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg™. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works -provided that: -</div> - -<div style='margin-left:0.7em;'> - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation.” - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ - works. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg™ works. - </div> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right -of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/65183-h/images/cover.jpg b/old/65183-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9f39568..0000000 --- a/old/65183-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
