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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Ève victorieuse - -Author: Pierre de Coulevain - -Release Date: April 27, 2021 [eBook #65178] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÈVE VICTORIEUSE *** - - - - -[Illustration] - - - - - Ève Victorieuse - - Par - Pierre de Coulevain - - Nelson Calmann-Lévy - Éditeurs Éditeurs - 189, rue Saint-Jacques 3, rue Auber - Paris Paris - - - - -COLLECTION NELSON - - -Publiée sous la direction de - -CHARLES SAROLEA, - -Docteur ès lettres: Directeur de la Section française à l’Université -d’Édimbourg. - - - - -ÈVE VICTORIEUSE - - - - - Soyez comme l’oiseau, posé pour un instant - Sur des rameaux trop frêles, - Qui sent plier la branche et qui chante pourtant, - Sachant qu’il a des ailes. - - VICTOR HUGO. - - - -I - - -Il n’est guère de femme du monde, en Amérique, qui n’ait un dada -artistique ou une spécialité d’élégance. Les unes recherchent les -bronzes, les ivoires; les autres, les tapisseries, les étoffes -anciennes. Celle-ci est renommée pour son service de table ou pour son -argenterie, celle-là pour ses bijoux ou ses dentelles. Presque toutes -sont des collectionneuses passionnées, qui, sans remords, viennent -dépouiller le Vieux Monde de ses reliques. Le Nouveau, grâce à elles, -voit son trésor d’art s’accroître avec une rapidité prodigieuse, et le -vil dollar se transforme en objets rares et précieux. - -Hélène Ronald, la femme d’un des futurs grands hommes des États-Unis, -était considérée comme une autorité en matière de décoration et -d’arrangements intérieurs. Elle se flattait elle-même de pouvoir, au -besoin, refaire une fortune en mettant son goût au service des nouveaux -riches. - -Sa maison de New-York était située dans cette partie de la Cinquième -avenue où sont les résidences des plus notables millionnaires. Elle -donnait sur le Parc Central et avait la vue de ses pelouses veloutées, -de ses arbres superbes. A côté des palais Gould et Vanderbilt, elle -paraissait petite et assez modeste, mais elle n’en était pas moins une -merveille de goût et de confort. Hélène y travaillait sans cesse, la -retouchant comme une œuvre d’art, enlevant ici un meuble, là un tableau -ou un bibelot. Et elle la montrait avec orgueil, de la cuisine au -grenier. La pièce dont elle tirait surtout vanité était son cabinet de -toilette. Elle avait mis tout son génie féminin dans ce décor intime. -D’aucuns l’eussent voulu plus sobre et plus simple; un artiste pourtant -l’eût trouvé délicieux. Les murs, entre les hautes glaces, étaient -tendus de brocart gris bleu à reflets irisés, et le parquet recouvert -d’un de ces tapis Morris qui sèment comme des fleurs vivantes sous les -pieds. Sur les panneaux des meubles, d’un bois blanc, poli et chaud -comme l’ivoire, étaient incrustés des salamandres, des oiseaux -exotiques, des papillons diaprés, dont les couleurs s’harmonisaient avec -les soies jaunes, bleues, roses, des sièges, des coussins et des -rideaux. Sur ce fond, d’une tonalité très douce, se détachaient des -aquarelles de maîtres, la garniture de vieux Dresde qui ornait la -cheminée, des baguiers, des coupes anciennes, des vases de formes -curieuses, enfin la large table, surmontée d’un miroir, où les -ustensiles de toilette en or, en argent, en écaille blonde, parsemaient -avec ordre un merveilleux dessus en vieux point de Venise. - -Un Européen, transporté subitement au seuil de ce sanctuaire, n’eût pas -manqué, d’abord, de se croire chez une grande demi-mondaine parisienne; -mais, pour peu qu’il eût été doué de ce sixième sens qui pénètre les -gens et les choses à la manière des rayons Rœntgen, il eût vite reconnu, -malgré cette recherche et ce raffinement suspects, l’atmosphère saine de -la femme honnête. Et madame Ronald était bien la figure qu’un coloriste -eût placée dans ce cadre ultra-moderne. Il fallait là son corps élégant, -toujours délicieusement déshabillé ou habillé, ses cheveux chatoyants, -nuancés de divers tons d’or, sa blancheur mate, ses grands yeux bruns -qui promenaient autour d’elle une caresse inconsciente, ses belles -lèvres bien dessinées, dont le sourire découvrait des dents parfaites. -Il fallait là cette tête qui donnait une impression de «blondeur» et de -lumière, ce visage de charmeuse ennobli par un air d’intelligence et de -supériorité. - -Un soir, vers la fin de mars, Hélène s’habillait pour l’Opéra. Vêtue -d’une robe d’un jaune très doux, dont le décolleté laissait voir toute -la perfection de ses épaules, elle était assise devant son miroir. -Pendant qu’elle refrisait avec soin, elle-même, quelques mèches folles, -une seconde figure se refléta dans la glace, celle d’un homme de haute -taille, aux cheveux noirs, aux yeux bleus. - ---Ah! Henri!--s’écria la jeune femme sans interrompre sa frisure;--vous -êtes en retard, il me semble. - ---Oui, j’ai eu un après-midi très chargé. - -Les époux échangèrent une poignée de main et un regard affectueux, puis -le nouveau venu se jeta dans un fauteuil à bascule, qui avait l’air -d’être sa propriété, et qui se trouvait placé auprès de la table de -toilette, mais à contre-jour. - ---Eh bien, ma chérie, vous êtes-vous amusée aujourd’hui? demanda-t-il -avec une expression de grande bonté. - ---Assez. Le déjeuner de madame Barclay a été très brillant, très gai... -un succès... - ---Vous avez dit beaucoup de mal des hommes? - ---Nous n’en avons pas parlé. - ---C’est pire! fit M. Ronald en souriant. - ---Nous avons discuté une foule de questions intéressantes... Des -Européennes ne sauraient imaginer comme c’est agréable, un déjeuner de -femmes. - ---Elles n’ont pas encore appris à se passer de nous. - ---Tant pis pour elles! répliqua Hélène avec une expression qui tempérait -l’impertinence de sa réponse. - ---Nous avons eu une belle séance d’ouverture, à notre congrès. - ---Ah! - ---Rauk, de Boston, a prononcé un discours remarquable. Il a passé en -revue les découvertes de la chimie moderne et fait pressentir celles de -l’avenir; il a retracé le rôle et la mission des hommes de science. Je -n’ai jamais rien entendu de plus magistral. - -Hélène avait tranquillement suivi le fil de ses pensées. - ---Imaginez, dit-elle, que madame Barclay, à son déjeuner, inaugurait un -service en cristal de Bohême taillé sur ses propres dessins, une nappe -et des serviettes brodées à Constantinople par des femmes syriennes. - ---C’était joli? - ---Oui, original, byzantin... un peu trop riche. - ---Vous savez que je dois parler, au congrès, la semaine prochaine,--fit -M. Ronald revenant de son côté à ce qui l’intéressait.--Je me propose de -dire leur fait aux philosophes et aux littérateurs. - ---Qu’est-ce qu’ils vous ont fait? - ---A moi, personnellement, rien; mais leur ignorance m’exaspère. Ils ne -voient pas que la science est la nature, et la nature la science même. -Ils affectent de la mépriser. Ils ont proclamé sa banqueroute. Ils -l’accusent d’avoir augmenté la somme des maux de l’humanité. Ils -applaudissent aux échecs des savants, se moquent de leurs tâtonnements, -de leurs erreurs. C’est idiot! Ils devraient plutôt s’associer à leurs -travaux, propager leurs découvertes, faire accepter la vérité. Ils -rendraient ainsi l’évolution présente moins douloureuse,--car toute -évolution est douloureuse!... Ils vont jeter les hauts cris, lorsqu’un -de ces jours nous leur prouverons, à ces fameux idéalistes, que l’amour -n’est autre chose qu’un fluide comme la lumière, comme l’électricité. - -Hélène, tout occupée à bien placer dans ses cheveux de petits peignes -d’écaille ornés de diamants, n’avait prêté qu’une oreille distraite à ce -qui précède. Ces dernières paroles arrivèrent pourtant à son esprit et, -de saisissement, son bras demeura en l’air. - ---L’amour, un fluide comme la lumière!--répéta-t-elle avec une petite -grimace d’horreur,--vous vous moquez de moi! - ---Pas le moins du monde. - ---Ah! ils ont bien raison de détester la science, les poètes! N’a-t-elle -pas déclaré que le baiser est un véhicule de germes infectieux?... Et -maintenant, elle viendrait proclamer que l’amour est un fluide!... -Pourquoi pas un microbe, pendant qu’elle y est? - ---Parce que c’est un fluide... un fluide perceptible, enregistrable -peut-être, un de ces jours, qui va touchant ici une cellule inactive, là -une fibre insoupçonnée, une corde muette, pour produire chez l’individu -les effets nécessaires. - ---Et le libre arbitre, qu’en faites-vous? - ---Le libre arbitre! Ils n’ont jamais passé dans nos laboratoires, ceux -qui ont l’orgueil d’y croire. Nous sommes les créatures de Dieu -entièrement, ses collaborateurs dociles. Nous ne sommes ici-bas que pour -travailler à son œuvre, à l’œuvre universelle. - ---L’amour, un fluide!--redit encore Hélène, mal revenue de sa -surprise.--En tout cas, j’espère que ce n’est pas vous qui démontrerez -cela! Je ne me soucierais pas d’être la femme de l’homme qui attachera -son nom à cette abominable découverte. - ---Pourquoi abominable? Nous commençons à connaître le rôle des -infiniment petits. Grâce à l’électricité, nous allons pouvoir étudier -ces fluides qui sont nos fils conducteurs et parmi lesquels se trouve -l’amour. La vérité est plus belle que la fable. Il y aura pour les -dramaturges et les romanciers des effets puissants à en tirer; c’est la -science qui leur ouvrira une source nouvelle, inépuisable, d’émotions et -de sentiments... Qu’est-ce qu’ils ont fait pour l’humanité, vos -philosophes et vos poètes? Ils l’ont leurrée d’utopies, bercée de -fausses espérances; ils ont mis un biberon vide à ses lèvres. Et c’était -nécessaire, puisque cela a été. Mais le rôle des hommes de science va -devenir de plus en plus grand. Ils perfectionneront et embelliront le -corps humain, prolongeront la vie. Ils inventeront de nouveaux moyens de -locomotion. Grâce à eux, on pourra dire dans quelques siècles: «L’homme -est un être qui a marché.» Ils feront plus, eux qu’on accuse d’impiété: -ils révéleront le vrai Dieu à l’humanité, et ils l’amèneront purifiée, -ennoblie, croyante, au pied de ses autels. - -La physionomie d’Hélène eût indiqué clairement à un observateur qu’elle -n’avait point suivi son mari dans son ascension intellectuelle, mais -qu’elle l’avait lâché en route; cela lui arrivait souvent, du reste. - ---Henri,--fit-elle en polissant avec un fin mouchoir de batiste les -pierreries de ses bagues,--j’ai envie de fonder une ligue contre le -luxe. C’est une intempérance comme une autre, après tout! - ---Vous dites? - ---Que je veux fonder une ligue contre le luxe et mettre la simplicité à -la mode. - ---Cela ne manquerait pas d’originalité, venant de vous surtout! - ---Sérieusement, si une réaction ne se fait pas, nous tomberons en plein -dans l’extravagance et le mauvais goût. Pourvu que nous n’y soyons pas -déjà! Cette orgie de richesses commence à m’écœurer. Il me vient parfois -l’envie d’habiter un cottage meublé du strict nécessaire, et de n’avoir -que du linge uni et des robes de bure. - ---Un cottage, du linge uni, des robes de bure!... Ma chère amie, vous -m’effrayez: il faut que vous soyez malade pour avoir de semblables -fantaisies. - ---Moquez-vous, mais en vérité, j’éprouve la fatigue d’une personne qui -aurait regardé trop longtemps une surface brillante. J’ai besoin de voir -des choses vieilles, douces, laides même, de sortir de cette ronde -effrénée que nous menons, pour respirer un peu... Oh! je suis lasse, -lasse à pleurer... L’Europe nous fera du bien, à tous les deux, car vous -aussi vous êtes surmené. - ---Moi? pas du tout!--protesta M. Ronald,--je ne me suis jamais mieux -porté. - -Puis, arrêtant le balancement de son fauteuil: - ---Hélène,--dit-il d’un air embarrassé, presque timide,--il faut que vous -me rendiez ma parole. Il m’est absolument impossible de quitter -l’Amérique avant quelques mois. - -La surprise fit tomber des doigts de la jeune femme la grosse perle -qu’elle était sur le point d’attacher à son oreille. - ---Quoi? s’écria-t-elle avec une flambée de colère dans les yeux,--vous -voulez que, maintenant, je renonce à mon voyage en Europe? - ---Non, ma chérie, je ne suis pas aussi égoïste que cela. La preuve, -c’est qu’en sortant du congrès, je suis allé retenir votre cabine pour -le 8 avril, à bord de la _Touraine_. - ---Oh! Henri, y pensez-vous? Nous ne nous sommes jamais séparés depuis -neuf ans que nous sommes mariés! fit la jeune femme avec un joli regard -tendre. - ---Ce sera dur pour moi qui resterai, mais qu’y faire? Il y a longtemps -que mon préparateur n’a eu de congé. Si je ne le mets pas tout de suite -au vert, il va tomber malade. En outre, je suis sur la voie d’une -importante découverte, je ne puis interrompre mes travaux... Il y a -encore le mariage de Dora. Elle n’a plus de père et je suis obligé de le -remplacer en ma qualité de tuteur. - ---Le mariage de Dora! Vous croyez donc qu’elle a l’intention de tenir sa -parole? - ---Je l’espère. - ---Eh bien, elle travaille justement à la reprendre. Elle veut remettre -la petite fête à l’automne et venir avec nous en Europe. - ---Ce serait abominable de désappointer Jack pour la seconde fois! Sa -maison et son yacht sont tout prêts. - ---Oh! si je ne me trompe, yacht et maison attendront quelque temps -encore leur maîtresse. Vous savez que Dora se vante de n’avoir jamais -fait à personne le sacrifice de sa volonté ou d’un plaisir. - ---Oui, pour l’égoïsme féminin, elle détient le record!... - ---Voyons, Henri, vous ne me laisserez pas aller seule en Europe! - ---Vous aurez tante Sophie et votre frère. - ---Et vous ne serez pas jaloux? - ---Non, car j’ai une confiance absolue en votre affection et en votre -honneur. - ---Vous avez bien raison... Mais cela bouleverse tous mes arrangements: -je comptais envoyer les domestiques à la campagne et fermer la maison. - ---Fermez-la. Il me serait impossible de l’habiter sans vous. Ma mère me -donnera l’hospitalité. - ---Ah! je vois que vous avez déjà fait tous vos plans! dit Hélène un peu -piquée. - ---Oui, afin que vous n’ayez ni soucis ni regrets. - ---Et ce que l’on va me critiquer dans votre famille!... Votre sœur -s’élève sans cesse contre les Américaines qui abandonnent leurs maris -pour aller s’amuser en Europe. - ---Du moment que je le trouve bon, personne n’a rien à dire. Partez en -paix, ma chérie. - ---Oh! si je n’avais pas un réel besoin de changement, je remettrais le -voyage à l’automne; mais j’ai les nerfs dans un état!... - ---Je m’en suis aperçu! fit M. Ronald avec un léger sourire. - ---Vous ne savez pas, vous autres hommes, ce qu’est la tenue d’une maison -dans ce pays de toutes les libertés. Les Européennes s’étonnent de ce -que, de temps à autre, nous nous délivrons de nos ménages! Je voudrais -les voir à notre place... Oh! le luxe de manger des dîners dont on n’a -pas discuté le menu, de s’asseoir à table sans avoir à craindre quelque -manifestation de mauvaise humeur de son chef ou de sa cuisinière, sous -la forme d’un plat manqué!... Et le plaisir d’être servie par ces -gentilles filles de chambre en bonnets blancs!... Voilà ce dont nous -jouissons le plus en Europe, voilà ce dont j’ai besoin. - ---Eh bien, mon amie, allez vous reposer un peu. Faites une grande -provision de santé et de gaieté. Achetez de jolies choses, pendant que -vous y êtes... Pas de linge uni, pas de robes de bure. Cela ne vous -siérait pas du tout. - ---Vous croyez? fit la jeune femme, se regardant dans la glace d’un air -sérieux. - ---J’en suis sûr. Vous êtes une créature brillante: il vous faut de la -soie, des dentelles, des bijoux... Ne songez plus à fonder une ligue -contre le luxe. Achetez, entassez; nos petits-enfants feront la -sélection. Nous n’avons pas encore droit à la simplicité et au loisir: -nous devons acquérir, travailler, créer. Nous sommes des ancêtres! -ajouta-t-il avec un accent de fierté. - -A ce moment, on frappa à la porte et, avant que le mot: «Entrez» fût -prononcé, une jeune fille en toilette d’Opéra, une de ces jeunes filles -femmes, dont l’Amérique a la spécialité, fit son apparition. - ---Dora! s’écria madame Ronald en se tournant vers la nouvelle venue.--Il -n’est pas encore sept heures et demie, j’espère! - ---Oh! je n’en sais rien,--répondit mademoiselle Carroll avec un petit -rire nerveux.--Je viens de livrer une grande bataille et de remporter -une victoire. Mon mariage est remis à l’automne; ma mère et moi, nous -partons pour l’Europe avec vous tous. - ---Là!... que vous disais-je? fit Hélène en regardant son mari. - ---J’aime à croire que vous plaisantez! dit Henri Ronald devenu -subitement sévère. - ---Non, mon cher oncle: ma mère a besoin des eaux de Carlsbad; je ne puis -l’y laisser aller seule. Il n’est personne qui ne m’approuverait de -vouloir l’accompagner: eh bien, Jack, lui, le trouve mauvais, et j’ai eu -grand’peine à lui faire comprendre que mon devoir filial m’oblige encore -à retarder son bonheur! conclut mademoiselle Carroll avec son ironie -habituelle. - ---C’est indigne, vous n’avez pas plus de parole que de cœur! - -Dora se laissa tomber dans un fauteuil: - ---Je m’assieds, pour ne pas être renversée par toutes les gentillesses -que vous allez me lancer à la tête. - ---Jack est d’une faiblesse stupide! Il n’aurait jamais dû céder à ce -nouveau caprice. - ---Oh! il n’a pas cédé de bonne grâce, allez! Nous avons eu une de ces -querelles!... J’ai été sur le point de lui jeter sa bague à la figure. -Il l’a bien vu, et, plutôt que de risquer de me perdre, il a baissé -pavillon et consenti à ce que je voulais. Il aime mieux épouser Dody -tard que jamais... Je comprends cela! - ---Pas moi. - ---Je le regrette pour vous... Alors, j’ai été bien gentille: nous avons -fait la paix, et je l’ai amené dans ma voiture. Il est là, au salon, -tirant probablement sur sa moustache, dompté, sinon tout à fait calmé. - ---Et c’est ainsi que vous autres femmes américaines, vous vous jouez de -l’affection et de la dignité de l’homme. Vous vous imaginez, ma parole -d’honneur, qu’il a été fabriqué pour vous servir de pantin! Vous le -harassez de vos exigences, vous le torturez par votre coquetterie, et, -quand vous en avez fait un imbécile, vous le plantez là et il cherche -l’oubli dans l’ivresse. - ---Bravo, mon oncle! fit mademoiselle Carroll,--quel dommage que vous ne -soyez pas entré dans les ordres! Vous auriez sûrement pris place parmi -les grands sermonnaires. - -Un peu de couleur monta aux joues d’Henri Ronald. - ---C’est vrai, reprit-il, vous traitez vos montres avec plus de respect -que vous ne traitez ces cerveaux d’hommes créés pour de si hautes -besognes et auxquels vous devez tout. Vous les détraquez avec moins de -regret que vous ne feriez d’une pièce d’horlogerie. Vous êtes par trop -égoïstes, par trop indépendantes! Croyez-moi, ce n’est pas le droit de -vote, ce n’est pas le savoir qui élèveront la femme à notre niveau, mais -le dévouement et l’abnégation. Et voulez-vous que je vous dise? Ce sont -ces vertus qui donnent son charme à l’Européenne et qui font sa -supériorité. - ---Ah bah! vous croyez? Si j’en étais sûre, je me mettrais bien vite à -les pratiquer. - ---Cela vous serait difficile, car vous êtes absolument gâtée par trop de -liberté et trop de bonheur. L’automne dernier, vous avez pris le -prétexte de votre santé--qui ne laissait rien à désirer--pour remettre -votre mariage; ce printemps, vous trouvez celui de la santé de votre -mère. Si vous n’aimez pas assez Jack pour l’épouser, rompez avec lui. -Soyez honnête, que diable! - ---C’est bien ce que je m’efforce d’être, mon bon oncle. J’aime M. -Ascott, je n’ai jamais rencontré personne qui m’ait plu davantage; je ne -voudrais le céder à aucune femme, mais voilà!... je ne me sens pas tout -à fait mûre pour le mariage. Il me faut encore un petit tour en Europe. -J’y vais uniquement pour atteindre le degré de perfection nécessaire au -bonheur de Jack. Si ce n’est pas de l’amour et de l’honnêteté, cela, je -ne m’y connais pas!... Une fiancée retour d’Europe, c’est comme du -bordeaux retour des Indes... Plaisanterie à part, je n’aurais jamais pu -me résigner à me marier en votre absence; j’aurais eu l’air trop -orpheline. - -Hélène se mit à rire. - ---Ah! vous êtes bien bons tous les deux!... Henri vient de m’annoncer -qu’il ne peut s’absenter cet été, et une des raisons qu’il me donne pour -ne pas m’accompagner est justement votre mariage. - ---Quoi! Henri ne vient plus en Europe!--s’écria mademoiselle Carroll -avec un subit rayonnement,--ah! tant mieux! nous allons joliment nous -amuser! - ---Merci, fit M. Ronald d’un ton sec.--Je vais retrouver Jack, -ajouta-t-il en se levant, et lui dire qu’il fera bien de vous -accompagner. - -Dora sauta sur ses pieds, et, par un bond de chatte, elle arrêta son -oncle. - ---Non, non, je vous en prie! dit-elle en le retenant par les revers de -son habit.--Ce serait une vengeance mesquine, indigne d’un grand homme -comme vous.--Je vous aime tout plein, vous savez, mais vous êtes un peu -un empêcheur de danser en rond et je veux jouir de mes derniers mois de -liberté. Après cela, je reviendrai me placer dans le brancard du -mariage. Vous verrez comme je trotterai droit et sans broncher aux côtés -de M. Ascott! - -L’image de Dora trottant droit et sans broncher aux côtés de M. Ascott -amena un sourire sur les lèvres du savant. Il ne résistait pas mieux -qu’un autre aux bouffonneries de sa nièce. - -Elle vit qu’il était à demi désarmé et, pour achever sa victoire, elle -lui passa son bras droit autour du cou. - ---Soyez bien gentil,--dit-elle en l’accompagnant jusqu’à la -porte;--allez pacifier Jack et tâchez de le remettre de bonne humeur. -Faites-le pour l’amour de Dody!--murmura-t-elle, en appliquant sur sa -joue un baiser sonore de petite fille.--Et de deux!--fit-elle en se -jetant dans le fauteuil de son oncle.--Ah! que la vie est dure! - ---C’est Jack qui aurait le droit de dire cela,--répondit madame Ronald -en souriant,--vous agissez mal avec lui. Je ne crois pas que vous ayez -l’intention de l’épouser jamais. - ---Si, si, je l’épouserai quelque jour, mais que voulez-vous? le mariage -me fait l’effet d’un nœud coulant où je n’ai nulle hâte de passer la -tête. Je suis certaine de n’être jamais aussi heureuse que je le suis -maintenant. Alors, à quoi bon me presser? - ---Si vous aimiez M. Ascott, vous ne feriez pas tous ces raisonnements. - ---Oh! je n’éprouve certainement pas pour lui cet amour dont il est parlé -dans les romans français. Je me demande même s’il existe en réalité. En -tout cas, nos hommes sont trop positifs pour l’inspirer, et nous, trop -occupées pour le ressentir. - -Madame Ronald parut réfléchir. - ---Non, dit-elle, je ne crois pas que nous ayons le tempérament des -grandes amoureuses. - ---Tant mieux! elles ne font que des sottises... Quant à moi, j’ai pour -Jack une affection solide, à durer toute la vie; mais, depuis deux ans -que nous sommes fiancés, nous nous sommes vus presque chaque jour. Je -suis trop habituée à lui. Après cinq ou six mois de séparation, il aura -l’air plus nouveau et me fera plus d’effet. Les hommes ne savent jamais -ce qui est bon pour eux! - ---Oh! Dody! Dody! s’écria Hélène en riant, vous ne vous doutez pas de ce -que vous dites. - ---Si, si, parfaitement! Honni soit qui mal y pense!... A propos, je suis -joliment étonnée qu’Henri vous envoie seule en Europe. C’est contre les -principes de la famille Ronald, cela! - ---Oh! il est si peu égoïste! Il paraît qu’il est sur le point de faire -une grande découverte: si je refusais de le quitter, il m’accompagnerait -pour ne pas me priver de ce voyage; mais je le connais, il aurait tout -le temps l’esprit dans son laboratoire et ne jouirait de rien. D’autre -part, je suis réellement fatiguée, énervée au dernier point, je me sens -devenir tout à fait désagréable. Pour ce mal-là, il n’y a que l’Europe. - ---Évidemment! Toutes les deux, nous nous porterons beaucoup mieux quand -nous aurons dépensé quelques milliers de dollars en bibelots et en -chiffons, visité quelques églises, quelques musées, passé cinq ou six -mois dans des appartements d’hôtel plus ou moins laids, plus ou moins -confortables... Je compte bien, pourtant, que nous varierons un peu le -programme. D’abord, nous emporterons nos bicyclettes pour faire des -excursions à droite et à gauche; puis votre frère nous conduira dans les -petits théâtres, au café-concert, au Moulin-Rouge, chez Loiset! Toutes -nos amies y sont allées. Il paraît que c’est l’endroit le plus choquant -de Paris... et ce que j’ai besoin d’être choquée! - ---Il n’est pas dit que Charley veuille nous conduire dans ces -endroits-là. - ---Eh bien, nous l’y conduirons, nous! répondit bravement la jeune fille. - ---J’espère que cette fois-ci,--fit Hélène,--les Kéradieu et les -d’Anguilhon seront à Paris. A mes voyages précédents, je les ai toujours -manqués. Cela a été comme un fait exprès. Avec deux amies mariées au -faubourg Saint-Germain, je n’ai jamais vu l’intérieur d’un hôtel -français. - ---Et moi qui ai eu le guignon de ne pas me trouver à Newport, l’été -dernier, pendant que ce fameux marquis d’Anguilhon y était!... -Croyez-vous qu’Annie nous invitera? - ---Sûrement. - ---Quel bonheur! Mais, pour l’amour de Dieu, ne dites pas devant Jack que -nous avons la perspective d’aller un peu dans le monde: il s’imaginerait -que je suis capable de me laisser entortiller par quelque Français et je -n’aurais plus un moment de tranquillité. - -Madame Ronald avait tiré, d’un coffre-fort dissimulé dans un meuble -élégant, sa boîte à bijoux. Elle promena, pendant quelques instants, ses -doigts effilés parmi les gemmes étalées sur le velours blanc, puis elle -choisit un splendide collier composé de perles et de diamants. -Lorsqu’elle l’eut attaché à son cou, elle se tourna vers mademoiselle -Carroll: - ---Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle. - ---Vous êtes adorable! répondit la jeune fille avec un accent de -sincérité.--A côté de vous, j’ai l’air d’une araignée! ajouta-t-elle en -venant se placer devant une des grandes glaces. - -Et la glace refléta un corps mince et élégant aux lignes bien modernes, -vêtu de soie blanche, une tête fine et brune, un visage aux traits un -peu aigus, un teint un peu noiraud, mais embelli par des yeux -merveilleux, où la vie rayonnait en des prunelles claires d’un bleu gris -et dont le regard filtrait entre des cils presque noirs, épais et -frisés. - ---Je ne devrais jamais me risquer dans votre voisinage! fit Dora en -remontant son haut collier de petites perles. - ---Ne dites pas de sottises: vous ne voudriez changer de physique ni avec -moi, ni avec personne... et vous auriez bien raison!... Allons rejoindre -ces messieurs. J’espère que Jack ne sera pas de trop méchante humeur et -ne gâtera pas notre soirée. - -Au premier coup d’œil, les deux femmes devinèrent que M. Ronald n’avait -pas réussi à infuser la résignation dans l’esprit du jeune homme: -celui-ci avait une expression de chagrin qui ne fut pas sans causer un -fugitif remords à sa fiancée. Et c’était un fort beau garçon que M. -Ascott. Son visage n’était pas d’un type très élevé, mais ses yeux -noirs, vifs, intelligents, son sourire joyeux, son air de bonté le -rendaient sympathique à tous, et son entrain infatigable faisait de lui -un des favoris de New-York. - ---Eh bien, on vous traite mal, mon pauvre Jack! dit madame Ronald en lui -donnant la main.--Croyez que je ne suis pour rien dans ce nouveau -caprice de Dora. - ---J’en suis sûr. Elle est de ces Américaines qui ne peuvent voir une -amie faire ses malles sans être tentées de l’imiter!... L’Europe est la -perdition de nos femmes, la destruction de nos foyers. - ---Mais non, mais non... ne soyez pas injuste!... Pour ma part, je suis -contente que votre mariage soit ajourné à l’automne. Cela me permettra -d’y assister. - ---S’il se fait jamais! - ---Oh! il se fera bien assez tôt pour votre tranquillité!--dit M. Ronald -en posant affectueusement sa main sur l’épaule du jeune homme. - ---C’est justement ce que j’ai dit à Jack! fit mademoiselle Carroll, -imperturbablement. - -A ce moment, le dîner fut annoncé. - ---Pressons-nous un peu, dit Hélène, je ne veux pas perdre l’entrée de -Tamagno et cette première phrase d’Othello qui est comme un cri de -triomphe et donne le frisson de la victoire. - - - - -II - - -Il y a quelques années seulement, en Amérique, la femme mariée avait une -vie sérieuse, plutôt cachée; elle passait au second plan et y demeurait -avec plus ou moins de résignation. C’était le temps où les divorces -étaient rares et les scandales plus rares encore; mais, dans ce pays -d’évolutions rapides, les mœurs changent presque aussi vite que les -modes. Les jeunes filles, de plus en plus désireuses de se soustraire à -la surveillance maternelle, ont demandé aux femmes mariées de les -chaperonner au bal, à l’Opéra, sur les mails, sur les yachts de leurs -amis et dans toutes ces dangereuses parties de plaisir, excursions, -pique-niques, soupers, qui leur sont permises. Et les femmes mariées ne -se sont pas fait prier. Sous prétexte de sauvegarder les convenances par -leur présence, elles sont rentrées en scène. Elles exhibent maintenant -les plus jolies toilettes. Elles veulent des hommages, des offrandes, -des fleurs, des tributs d’admiration. Elles fleurtent avec une audace, -une science qui rendent redoutables leurs prétentions rivales. Elles -commencent à patronner les jeunes filles, elles réussiront peut-être à -les détrôner. Elles l’ont déjà fait à Washington. - -Les salons sont la synthèse d’une époque. Il n’y en a plus en Europe, il -n’y en a pas encore en Amérique. Cependant, quelques femmes ont déjà un -certain pouvoir individuel: madame Ronald était de ce nombre. Elle -recevait avec un luxe de bon goût, un luxe qui, peut-être, eût paru -excessif à Paris, mais qui, à New-York, était modeste. Ses invitations -étaient convoitées comme des faveurs. Elle avait besoin de sympathie et -d’admiration et rien ne lui coûtait pour se les attirer. Par un don ou -par une règle de conduite assez rare chez ses compatriotes, elle avait -l’accueil toujours égal et gracieux. Et par là surtout elle avait -triomphé comme maîtresse de maison. Elle était devenue l’une des -puissances féminines de New-York. Madame Ronald pouvait décider du -succès d’un artiste, lancer une mode, changer un usage, tenir en respect -une parvenue trop envahissante, mettre au ban de la société une divorcée -trop heureuse. Elle était l’esprit dirigeant de plusieurs belles œuvres -et, pour comble d’honneur, elle avait été élue présidente des _Colonial -Dames_,--une association caractéristique, s’il en fut! - -Les cadets de familles anglaises, les Hollandais, tous ceux qui jadis -vinrent chercher en Amérique la liberté et la fortune, avaient rompu -sans désir de renouer avec la mère patrie. Devenus riches et -indépendants, ils eussent volontiers laissé leurs ancêtres dormir en -paix sous les voûtes des cathédrales et des églises d’Europe et dédaigné -de se prévaloir d’eux. Les femmes ne l’ont pas permis. Une fois de plus, -elles ont manqué l’occasion de prouver leur supériorité. Au lieu de -créer dans leur pays l’aristocratie de l’intelligence, du savoir et du -talent, elles ont ambitionné celle de la naissance. Au moyen des -reliques emportées dans l’exode, des vieilles bibles sur les premiers -feuillets desquelles étaient inscrits les mariages et les naissances, -elles ont retrouvé les traces de leurs aïeux et se sont réclamées de -leurs familles existantes. Elles tirent plus de vanité d’être les -branches d’arbres vieux et pourris que d’appartenir aux souches -nouvelles et vigoureuses qui ont poussé en Amérique. Elles se montrent -plus fières de l’ancêtre inconnu, un homme inutile souvent, mauvais -parfois, que de l’aïeul à qui elles doivent tout. Et, saisies de cette -douce folie, bon nombre de parvenues vont feuilleter les archives du -British Museum, les registres des églises; pour peu qu’elles aient -quelque habileté, elles ne manquent pas de rapporter des preuves -d’origine ancienne, des armoiries même. - -Pour défendre l’intégrité de leur caste, les femmes de l’aristocratie -américaine ont imaginé de fonder l’association des _Colonial Dames_, où -sont admises les seules personnes qui peuvent montrer deux cents ans de -filiation et prouver qu’elles ne descendent pas d’émigrants, mais -d’émigrés! La présidence de ce clan d’élite revenait, en quelque sorte, -à madame Ronald, car elle était incontestablement bien née. Sa mère -avait appartenu à une des meilleures familles de la Nouvelle-Orléans, et -son père, le commodore Beauchamp, faisait remonter son origine jusqu’au -Beauchamp venu en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, dont le nom -se trouve inscrit sur le portail de la cathédrale de Caen. Hélène était -non seulement bien née, mais elle avait été bien élevée. Sa mère étant -morte quelques semaines après son arrivée en ce monde, une sœur de son -père, une de ces délicieuses vieilles filles qui ont l’instinct de la -maternité, l’avait prise dans ses bras et dans son cœur et s’était -donnée toute à elle et à son frère Charley. La petite Hélène avait été -une de ces enfants qui, par leur beauté, par un précoce pouvoir de -séduction, désarment parents et instituteurs. Mademoiselle Beauchamp, -elle, puisait dans le sentiment du devoir une force de volonté par où -elle avait réussi à discipliner la fillette, à lui enseigner le bon ton, -de jolies manières. Si elle ne put empêcher le développement de sa -vanité, de sa coquetterie innée, elle sut lui donner les principes qui -pouvaient y faire contrepoids, et elle imprima au caractère de l’enfant -sa propre droiture. - -Hélène fit de brillantes études. On craignit même qu’il ne lui prît -fantaisie de devenir doctoresse en droit ou en médecine. Sa beauté la -sauva. Elle comprit vite qu’il y avait plus d’agrément à être une femme -qu’une féministe. - -A dix-sept ans, au sortir de pension, pour ainsi dire, elle eut une cour -d’admirateurs, des invitations plus qu’elle n’en pouvait accepter. Tout -à coup, elle fut saisie d’un de ces dégoûts qui devaient souvent -l’assaillir encore et qui témoignaient de sa supériorité. Elle déclara -alors à son père et à sa tante qu’elle voulait aller passer une année à -Paris, dans un couvent, pour perfectionner son français, sa musique et -sa voix. «Si je ne m’éclipse pas pendant quelque temps,--ajouta-t-elle -avec ce sens pratique qui n’abandonne jamais l’Américaine,--mes débuts -dans le monde seront manqués. On m’aura trop vue, je ne ferai aucune -sensation.» - -M. Beauchamp et sa sœur jetèrent d’abord les hauts cris, puis ils -finirent par reconnaître que la jeune fille avait raison et par convenir -entre eux que ses succès précoces ne pouvaient que lui être nuisibles. -Ils consentirent donc à ce qu’elle voulait, s’opposant toutefois au -séjour dans un couvent. Hélène tint bon. Les pensionnats bourgeois de -Passy et de Neuilly ne lui disaient rien. Un couvent _chic_, -aristocratique autant que possible, voilà ce qu’il lui fallait! La vie -religieuse lui avait toujours semblé si extraordinaire qu’elle en avait -une curiosité excessive. L’idée de s’emprisonner entre de hauts murs, -d’obéir au son d’une cloche, de se soumettre à une discipline sévère, de -se trouver dans un milieu français avec des jeunes filles d’une race et -d’une éducation différentes, tentait son imagination chercheuse de -nouveau. - -En conséquence de cette fantaisie, assez étrange chez une mondaine comme -l’était déjà Hélène, mademoiselle Beauchamp et elle partirent pour -Paris. Après bien des recherches, elles donnèrent la préférence au -couvent de l’Assomption à Auteuil, où il y a de l’air, de l’espace et de -la verdure. Tante Sophie était résolue à ne pas quitter sa nièce. A -aucun prix, elle n’eût voulu la laisser en des mains étrangères et -catholiques. Dominée, comme toujours, par le sentiment du devoir, elle -fit taire ses répulsions de protestante et prit un appartement dans ce -que l’on appelle le «Petit Couvent», une maison de retraite où des -femmes du monde viennent souvent chercher le repos et l’oubli. Hélène -eut sa chambre dans le couvent même. - -Les Américaines, qui ont passé quelque temps dans les pensionnats de -Paris, déclarent les Françaises mal élevées, corrompues, hypocrites. De -leur côté, les Françaises considèrent les Américaines comme des païennes -en religion et en morale. Ces méprises viennent de ce qu’elles ont de la -vie une conception différente. - -Depuis des siècles, le catholicisme a tourné l’âme latine vers -l’au-delà. Il persuade à la jeune fille qu’elle a été mise en ce monde -uniquement pour gagner le ciel. Il s’efforce de lui inculquer le mépris -du bonheur humain, des vanités de la terre, le dédain de son corps, -l’amour de la souffrance. Il a obtenu ainsi des renoncements sublimes, -des puretés exquises. Cet idéal favorise chez la femme naissante la vie -intérieure, et l’espèce de claustration à laquelle nos mœurs la -condamnent, fait d’elle un être concentré,--en qui la sève refoulée -produit parfois des rêves dangereux, toute une végétation folle d’idées -malsaines, de désirs morbides, de sentiments bizarres. - -L’Américaine, au contraire, croit qu’elle a été créée pour jouir des -biens d’ici-bas, pour développer son intelligence et prendre part à -l’activité universelle. Elle n’a aucune préoccupation d’outre-tombe, -aucune ambition de bonheur éternel. Elle se sent entre les mains d’une -grande Providence et s’y abandonne joyeusement; son esprit est ouvert à -toutes les idées, son corps est fortifié par la vertu de l’eau, du plein -air, du mouvement. Ses sens ne sont pas aiguisés par des pudeurs -apprises. Elle se placera devant son miroir dans une nudité absolue, -sans éprouver un frisson de volupté. Elle se félicitera d’être belle, -s’ingéniera à diminuer ses imperfections, indiquera tranquillement à la -masseuse le membre à repétrir. Son innocence faite, non pas d’ignorance, -mais d’honnêteté, a moins de charme et plus de valeur. Ce que nous -appelons _mal_ et _péché_, elle le nomme _infériorité_ ou _grossièreté_. -Dans cette distinction réside toute la différence qui existe entre la -psychologie du Vieux Monde et celle du Nouveau, entre la psychologie du -passé et celle de l’avenir peut-être. - -Les élèves du couvent de l’Assomption appartiennent en général à -l’aristocratie de province et à la haute bourgeoisie. Hélène se sentit -singulièrement dépaysée dans la société de ces jeunes filles. Elles lui -furent un continuel sujet d’étonnement. Les libertés que la plupart -prenaient avec la vérité la scandalisaient. Leur avidité à pénétrer les -mystères de la vie la choquait. L’amour, qu’elle considérait comme une -des belles choses de la nature, qu’elle attendait paisiblement, semblait -être pour ces Françaises un fruit défendu, une sorte de péché, autour -duquel, cependant, tournaient toutes leurs pensées, toutes leurs -conversations. Elles se plaisaient même à lire et à relire dans leur -livre d’heures, les quelques versets du Cantique des Cantiques qui y -sont insérés et rêvaient de ce «Bien-Aimé qui arrive bondissant -par-dessus les collines». Les dévotes priaient avec une ferveur -mystique, s’imposaient des privations pour être agréables à Dieu. Ceci -paraissait à l’Américaine le comble de l’enfantillage. Et il y avait -chez toutes ces pensionnaires des besoins de dévouement, de sacrifice, -des aspirations, qui en faisaient à ses yeux des créatures extravagantes -et romanesques, mais auprès desquelles, par moments, elle se sentait une -véritable enfant. - -A son tour, Hélène fut incomprise et critiquée sans merci. On prit sa -franchise pour de la rudesse; son indépendance de caractère parut une -preuve de mauvaise éducation. Son élégance précoce, ses dessous de soie -et de batiste, qui excitaient bien des envies, furent considérés comme -des indices de coquetterie coupable. Sa beauté lui valut des admirations -passionnées qui ne laissèrent pas que de la flatter; mais, pendant son -séjour au couvent d’Auteuil, elle ne s’y fit pas une amie vraie. - -Dans ce milieu français et catholique, Hélène, à son insu, enregistra -une foule d’impressions qui, plus tard, bien plus tard, devaient -reparaître et aider à l’accomplissement de sa destinée. Tous les -dimanches, avant déjeuner, elle allait à l’église protestante de -l’avenue de l’Alma; l’après-midi, avec son bel éclectisme américain, -elle assistait aux vêpres et même chantait à l’orgue. Les cérémonies du -culte catholique n’étaient pour elle qu’un spectacle; elle -avait toutefois la conscience que ce spectacle l’élevait -spirituellement,--_was elevating_.--L’odeur de l’encens, les mots -mystérieux de la langue liturgique, la bénédiction du Saint-Sacrement -lui plaisaient particulièrement. De temps à autre, le frisson religieux -passait à la surface de son âme, mais sans la remuer. La chapelle de -l’Assomption avait pour elle un attrait curieux. Elle demandait souvent -qu’il lui fût permis d’aider la religieuse à décorer l’autel. Elle le -faisait comme une profane, avec des mouvements vifs, le rire aux lèvres, -la voix un peu trop haute, insensible à la grande Présence qui rendait -la sœur si craintive et si respectueuse. Les jours du marché de la -Madeleine, elle revenait à Auteuil, sa voiture remplie de fleurs; elle -allait déposer les plus belles aux pieds de la Vierge. C’était un -hommage qu’en vraie Américaine elle voulait rendre à son sexe. Elle -aimait le catholicisme parce que, disait-elle avec un sans-gêne -d’hérétique, il possède une déesse et que, seul de toutes les religions -chrétiennes, il a élevé des autels aux femmes. - -Hélène s’était promis de bien employer son temps à Paris, et elle se -tint parole. Elle suivit les classes de français, de littérature et -d’histoire, prit des leçons de diction, des leçons de chant d’un grand -professeur italien. Elle avait une voix extrêmement belle et pure, à -laquelle cependant manquait encore la chaleur de l’âme. Elle le sentait -et s’en désespérait. Elle avait beau évoquer successivement la figure de -ses admirateurs, aucun ne la «dégelait», comme elle le disait -plaisamment, et à dix-huit ans, elle était obligée de tricher sur la -prononciation pour donner aux paroles d’amour un peu d’expression. - -Mademoiselle Beauchamp chaperonna si habilement sa nièce qu’elle n’eut -pas l’occasion de faire la connaissance d’un seul Français. Elle ne put -voir que de loin ces comtes et ces marquis dont elle avait entendu dire -tant de mal et qui, à cause de cela, excitaient sa curiosité. - -Cette année d’étude et de repos fit le plus grand bien à la jeune -Américaine. Elle rapporta d’Europe quelque chose d’indéfinissable qui -ajoutait à sa beauté un charme nouveau. - -Les débuts dans le monde d’Hélène Beauchamp furent un succès dont on -parla longtemps. Elle devint une des plus triomphantes «belles» de la -société de New-York.--Une «belle» est une de ces créatures brillantes, -jolies, possédant le secret pouvoir qui fait les conquérants: c’est à -elle que vont tous les hommages; on la couvre de fleurs, on mendie ses -sourires, les maîtresses de maison se disputent sa présence, les hommes -par vanité deviennent ses courtisans et ses esclaves. Cette royauté dure -une ou deux saisons mondaines, pendant lesquelles il faut gagner le -Grand Prix: position ou fortune. La «belle» qui n’y réussit pas est -considérée comme--_a living failure_, un «insuccès vivant».--Elle -vieillit vite et passe pour toujours au rancart. _Sic transit gloria -mundi!_ - -La fortune d’Hélène n’était pas en rapport avec ses goûts: aussi -avait-elle déclaré qu’elle ferait un mariage riche ou qu’elle resterait -vieille fille. Elle avait été créée, disait-elle, pour avoir des -voitures, des chevaux, des toilettes élégantes, une maison luxueuse; il -lui fallait tout cela. Elle fut demandée par plusieurs parvenus -milliardaires, elle les refusa haut la main. Elle n’était pas ambitieuse -à demi: elle voulait encore un homme de bonne famille, intelligent, qui -fût ou pût devenir quelqu’un. L’Américaine, en général, tient à ce que -son mari lui fasse honneur, soit par ses capacités, soit par sa -puissance commerciale. S’il possède une haute stature, elle s’en montre -particulièrement fière et répète avec une vanité un peu sauvage: «Il a -six pieds sans ses souliers.» - -Henri Ronald semblait être le rêve d’Hélène fait homme. Il réunissait -tout ce qu’elle désirait rencontrer: beauté physique, capacités de -premier ordre et fortune. Quoiqu’il ne fût pas aussi bien né qu’elle, il -avait derrière lui trois générations de bourgeoisie riche et honnête, ce -qui dans tous les pays du monde peut constituer une petite noblesse. -Henri était le grand parti de la saison où mademoiselle Beauchamp fit -ses débuts. - -La vue d’Hélène éveilla tout ce qu’il y avait en lui de poésie et de -jeunesse. Ses cheveux d’un coloris si merveilleux, ses yeux bruns -rayonnant de vie, sa personne élégante se photographièrent -instantanément dans le cerveau du jeune homme et ne s’effacèrent plus. -Dès le premier moment, mademoiselle Beauchamp devina qu’il était en son -pouvoir. Elle commença par jouer un peu cruellement avec lui, mais elle -était trop réellement intelligente pour ne pas sentir sa supériorité et -en éprouver le respect. Comme il arrive souvent chez la femme, l’amour -suivit de près. - -La mère et la sœur de M. Ronald, deux bourgeoises austères, essayèrent -de le détourner de la brillante jeune fille dont la mondanité et la -frivolité les effrayaient. Les forces du Destin se trouvaient contre -elles: pour la première fois, leurs paroles et leurs remontrances furent -sans effet sur Henri; à la fin de la saison, il était fiancé à Hélène. - -Le mariage, retardé par la mort du commodore Beauchamp, n’eut lieu que -dix-huit mois plus tard. - -Et jusqu’alors, ce mariage avait été des plus heureux. M. Ronald était -devenu le propriétaire d’une des grandes revues scientifiques de -l’Amérique, et ses travaux en toxicologie l’avaient rendu célèbre, même -hors de son pays. En Europe, savants et littérateurs sortent, pour la -plupart, du peuple et de la petite bourgeoisie, où se trouvent les -forces vives des nations. Ils n’ont pas reçu cette éducation qui raffine -et polit l’individu. Ils sont à la fois au-dessus et au-dessous des gens -du monde. Aux États-Unis, ils appartiennent, de plus en plus, à la -classe riche et ils en ont les habitudes. S’ils ne les avaient pas, du -reste, leurs femmes auraient tôt fait de les leur donner. - -M. Ronald avait un laboratoire comme on a une écurie de courses. Il -était un de ces athlètes de l’Université d’Harvard, dont les muscles et -tous les sens sont exercés par un entraînement continuel, au moyen de -ces sports qui décuplent la force de l’homme, qui le rendent gracieux au -repos, redoutable à l’heure du combat, et qui, quoi qu’en disent les -éducateurs français, peuvent se concilier avec l’étude, comme on le voit -en Angleterre et en Amérique. Entre deux expériences de chimie, Henri -Ronald allait faire une partie de cricket ou de foot-ball et, à -trente-huit ans, l’âge qu’il avait maintenant, son corps était d’une -vigueur, d’une agilité qui, en quelques jours, pouvaient faire de lui un -soldat de premier ordre. - -Hélène aimait son mari, non pas passionnément peut-être, mais aussi -profondément qu’elle croyait pouvoir aimer, et elle était, elle, la joie -de cet homme, son orgueil, sa vanité, son amour unique. - -Aux États-Unis, chez les gens riches, il y a peu de vie de famille. Les -femmes qui se sentent quelque intelligence se font un devoir de la -cultiver: à la manière des héroïnes d’Ibsen, elles veulent développer -leur individualité et rêvent de se séparer de l’homme: elles se jettent -éperdument dans l’étude, passent leur temps dans les clubs littéraires -ou scientifiques et abandonnent maison et enfants à la grâce de Dieu. -Les mondaines ne songent qu’au plaisir. Les maris des unes et des autres -sont pris toute la journée par les affaires. Quand ils rentrent chez -eux, ils n’y trouvent pas l’intimité du foyer. On ne leur permet pas de -dételer, mais seulement de changer de harnais, et le plus lourd souvent -n’est pas celui du travail. - -M. Ronald, lui, sacrifiait son club pour venir assister à la toilette de -sa femme. Il aimait à la voir au milieu de toutes les choses jolies, -soyeuses, brillantes, qui servaient à sa parure. Dans cette heure de -tête-à-tête, chacun parlait de ce qui l’intéressait, conjugalement. Lui, -causait art, science, politique; elle, à son tour, racontait sa journée -de mondaine, les potins recueillis çà et là. Hélène eût été très -froissée que son mari ne l’associât pas à sa vie intellectuelle; -cependant elle ne l’écoutait guère que d’une oreille. Ni l’un ni l’autre -ne remarquait, heureusement, combien était rare et léger le contact de -leurs esprits. - -Madame Ronald avait l’activité de toutes ses compatriotes. Plus elle -pouvait accumuler, dans sa journée, de visites, de plaisirs et -d’actions, plus elle était satisfaite. Malgré cela, elle avait parfois -la conscience qu’elle vivait à vide. - -Après une longue fréquentation des Américaines, on peut reconnaître au -premier coup d’œil celles qui ont du sang latin ou celte. Il y a plus de -rêve dans leurs yeux. Elles possèdent plus de charme et de sensibilité -physique. Leur caractère a plus de nuances et moins de fermeté; leur -moralité n’est pas aussi soutenue. L’arrière-grand-père de madame Ronald -était un huguenot de Toulouse. Il y avait en elle des éléments étrangers -à la race saxonne, et ces éléments, non utilisés, produisaient une -certaine agitation intérieure, un mécontentement sans cause qu’elle -appelait nervosité. Les plaisirs mondains ne l’avaient jamais -entièrement satisfaite. Elle avait étudié les choses les plus -extraordinaires: le bouddhisme, les sciences occultes, les questions -sociales,--étudié à la manière des femmes, s’entend!--Quand elle lisait -dans un roman français l’analyse de quelque grande passion, et c’était -toujours ce qu’elle recherchait, elle se dépitait de n’avoir jamais rien -éprouvé de pareil. Il lui semblait qu’elle était lésée, traitée comme -une enfant. Elle se demandait si l’âme européenne avait plus de cordes -que la sienne, ou si, chez elle, ces cordes n’avaient pas vibré. L’amour -que lui avait inspiré son mari lui paraissait banal. Elle lui en -voulait, à son insu, de n’avoir jamais remué la lie de son être; elle se -disait avec un haussement d’épaules: «Il est trop parfait!» - -Chez une Française, semblable curiosité eût été toute sensuelle et une -bonne catholique n’aurait pas manqué de s’en confesser. Chez -l’Américaine, quand elle s’éveille, et elle s’éveille souvent, ce n’est -qu’une curiosité de l’esprit. Hélène désirait savoir, tout simplement; -elle ne se souciait pas de sentir. Elle regrettait de n’avoir pas connu -les tortures de la jalousie, le combat des tentations; elle se croyait -si forte, si incapable d’une chute, qu’elle aurait voulu jouer avec -toutes ces choses dangereuses. Après deux ou trois ans du surmenage -auquel la condamnait sa mondanité, il se déclarait chez Hélène une -fatigue morale, un immense dégoût, un besoin de repos et de simplicité. -Alors, il lui fallait la vieille Europe maternelle et douce. Elle en -revenait toujours renouvelée et guérie. - -Jusqu’alors, M. Ronald avait accompagné sa femme, mais ces voyages -périodiques, sans grand intérêt pour lui, commençaient à lui devenir -pénibles. Les quelques entretiens qu’il avait avec ses confrères -étrangers ne le dédommageaient pas suffisamment de la privation de ses -livres et de son laboratoire. Il ne pouvait s’empêcher de frémir quand -il se rappelait les promenades sans but à travers Paris, les déjeuners -retardés par les essayages, les soirées dans les théâtres les plus mal -ventilés du monde, l’invasion matinale de son appartement par les -fournisseurs, l’étalage des robes et des chapeaux sur tous les meubles. -Les mille choses désagréables auxquelles un mari américain est soumis en -Europe étaient encore si présentes à son esprit qu’il n’était pas fâché -d’avoir un bon prétexte pour rester à New-York. - -Hélène, elle, avait depuis longtemps l’envie secrète, si secrète qu’elle -ne se l’avouait même pas, d’aller seule à Paris. Il lui semblait que ce -serait--_great fun_--très amusant--de s’y sentir tout à fait libre et -émancipée. Le péril de l’expérience la tentait sans qu’elle s’en doutât. -Le puritanisme de M. Ronald ne laissait pas que de lui imposer quelque -contrainte. Il ne s’amusait jamais dans les petits théâtres. Bien qu’il -eût une connaissance assez particulière du français, les finesses de la -langue parlée lui échappaient. Par l’expression des physionomies, il -devinait les allusions grossières; il en ressentait une sorte de malaise -que la jeune femme devinait à son tour et qui l’empêchait de rire. - -Quoi qu’on en dise, le niveau moral de la généralité des Américains est -au-dessous du niveau moral des Européens; mais on trouve, parmi eux, des -hommes d’une austérité de mœurs, d’une pureté d’esprit incroyables, et -qui ont, dans leur conversation, infiniment plus de retenue que les -femmes. M. Ronald appartenait à cette élite. Son élévation inspirait à -Hélène un respect involontaire. Devant lui, elle était plus réservée -dans ses propos. Au théâtre, à Paris, il lui était arrivé souvent -d’arranger pour ses oreilles, en les lui traduisant, les phrases un peu -raides de certaines pièces, ce qui, à des Français, eût sans doute paru -d’un haut comique. Elle n’eût jamais osé lui demander de la conduire au -Moulin-Rouge, dans les cafés-concerts, et, naturellement, elle mourait -d’envie d’y aller. Aussi, la perspective d’un séjour à Paris avec sa -tante, mademoiselle Beauchamp, et cet indulgent mentor qu’était son -frère Charley lui causait-elle une joie qu’elle avait peine à -dissimuler. - -Elle ne regrettait pas, au fond, que mademoiselle Carroll eût remis son -mariage: elle la considérait comme un appoint peu négligeable d’entrain -et de gaieté. - -Dora était la nièce de M. Ronald par une demi-sœur. Elle appartenait à -ce type, particulier à l’Amérique, que l’on nomme _the society girl_. -Aucun mot français ne saurait traduire exactement cette dénomination. - -_The society girl_--la jeune fille mondaine--est en général assez mal -élevée, plutôt brillante qu’intelligente. Tour à tour polie et impolie, -généreuse et mesquine, bonne et méchante, amie dévouée, ennemie -impitoyable, fleureteuse enragée, elle est une vivante macédoine -américaine de défauts et de qualités. Signes particuliers: elle joue du -banjo,--la mandoline nègre,--et sable le champagne à la manière d’une -demi-mondaine parisienne; plus tard, elle entretiendra sa verve avec des -_cocktails_. La _society girl_ ignore la ponctualité, la correction sous -toutes ses formes. Il manque toujours un bouton ou une agrafe à sa -toilette et, en dépit des meilleures femmes de chambre, elle est souvent -habillée avec des épingles et semble faite pour créer le désordre. - -Mademoiselle Carroll offrait un assez grand nombre de ces -caractéristiques, mais elles se détachaient pour ainsi dire sur un fond -d’honnêteté et de droiture qui les rendait supportables. De plus, elle -avait été élevée à la campagne; le plein air avait laissé en elle -quelque chose de sain que les succès, le plaisir à outrance, le -fleuretage n’avaient pu altérer. - -Dès son enfance, elle avait eu la bride sur le cou. On avait cédé à -toutes ses volontés, ses parents d’abord, puis ses amis et le monde. -Était-ce faiblesse chez son entourage ou force supérieure chez elle? -Toujours est-il qu’elle était devenue égoïste par simple habitude de -tout attendre des autres et de ne leur rien sacrifier. Elle jouait bien -du banjo et en artiste, mais elle ne buvait que modérément du champagne, -se flattant de n’avoir pas besoin de lui demander la gaieté. Elle -semblait vraiment en avoir une source inépuisable; et, de cette source, -l’esprit jaillissait en boutades, en saillies, en traits aigus, dont -l’originalité désarmait ceux mêmes qu’ils atteignaient. Mademoiselle -Carroll n’était pas jolie, mais comme elle le disait plaisamment, elle -était née «chic». Elle avait une de ces ossatures élégantes, nettes, qui -défient plus tard la maternité et l’âge; elle était une merveilleuse -écuyère. Son unique rêve de jeune fille avait été de perdre sa fortune -et d’aller exhiber son talent de haute école sur l’arène des grands -cirques d’Europe, moyennant des cachets fabuleux. A la voir en selle, -formant avec sa monture une ligne parfaite, un roi, homme de cheval, -s’en fût épris follement. Il n’y avait pas à s’étonner qu’elle eût -tourné la tête à M. Ascott et à bien d’autres. - -Jack s’était montré le plus dévoué, le plus persévérant de ses -admirateurs et il avait réussi à éveiller en elle quelque chose qui -ressemblait à l’amour, d’assez loin, il est vrai. Lui seul savait ce que -cette conquête lui avait coûté d’angoisses et de sacrifices. Possesseur -d’une grande fortune, il avait cru pouvoir se dispenser de choisir une -carrière. A sa sortie de l’Université de Harvard, il avait mené la vie -d’un mondain; vie plus inepte encore en Amérique qu’en Europe. Il avait -exhibé des voitures de tous les modèles, promené à deux et à quatre -chevaux les plus jolies jeunes filles, colporté de réception en -réception mille petites histoires qu’il disait bien,--talent très -apprécié des femmes,--et passé le reste du temps au club, à ressasser -les questions politiques entre plusieurs _cocktails_ ou autres -«remontants». - -L’Américaine est trop active elle-même pour souffrir l’homme oisif: elle -le méprise hautement et, dans son pays, elle le trouve déplacé et -ridicule. Mademoiselle Carroll ayant déclaré à M. Ascott qu’elle ne -serait jamais la femme d’un inutile, il s’était associé avec un banquier -de ses amis et, les qualités héréditaires aidant, s’était révélé au bout -de quelques mois ce que l’on appelle aux États-Unis _a splendid business -man_,--un grand homme d’affaires.--Dora, touchée de cette conversion au -travail, lui avait finalement accordé sa main. Puis, comme furieuse -d’avoir été entraînée à aliéner sa liberté, elle ne manqua pas de lui -faire payer cher cette victoire. Elle était avec lui exigeante, -capricieuse, fantasque. Quand elle sentait qu’elle l’avait poussé aux -dernières limites de la patience, elle venait lui dire, comme une petite -fille, avec un joli air pénitent qu’elle savait irrésistible: «_Jack, I -am good now, I am good._--Jack, je suis sage maintenant, je suis -sage...» Elle ne lui faisait pas même la grâce de dire: «Je serai sage», -pour ne pas engager l’avenir sans doute. Et le bon garçon pardonnait -quand même. Comme elle l’avait déclaré à son oncle. Dora n’avait -rencontré personne qui lui plût davantage, et elle n’eût voulu céder son -fiancé à aucune autre femme: en deux phrases, elle avait donné la -hauteur et la profondeur de son amour. Un amour semblable pouvait -attendre. De fait, lorsqu’elle apprit que son oncle et sa tante allaient -en Europe, le regret lui vint aussitôt d’avoir fixé son mariage au mois -de juin. De ce regret au désir de le remettre une seconde fois, il n’y -avait pas loin. Elle résista pendant quelque temps à cette fantaisie; un -jour même, elle se mit en devoir de commander sa toilette à Doucet. -Mais, par un de ces phénomènes qui servent à nous conduire où nous -devons aller, une série d’images se développa instantanément dans son -cerveau: elle vit la rue de la Paix avec ses vitrines étincelantes de -joyaux et de pierreries, ses étalages d’artistiques chiffons... Fascinée -irrésistiblement par cette vision tentatrice, elle jeta sa plume loin -d’elle, déchira en petits morceaux la lettre commencée et, tout haut, de -son ton le plus résolu, elle dit: - ---J’irai choisir ma robe de mariage! - -Afin de ménager l’amour-propre de M. Ascott, plutôt que par crainte -d’être blâmée, Dora déclara que la santé de sa mère l’obligeait à -l’accompagner aux eaux de Carlsbad. Madame Carroll ne demandait pas -mieux: l’Américaine, pour qui le joug conjugal est cependant si léger, -préfère toujours voir sa fille y échapper et rester libre. - -Jack fut profondément blessé du nouveau caprice de sa fiancée. Il eut le -tort de s’emporter, l’accusa d’aller chercher en Europe un mari titré. -Elle, en vraie femme, se montra offensée aussitôt d’un pareil soupçon et -finit même par l’amener à lui en demander pardon. - -Hélène et Dora croyaient aller à Paris uniquement pour s’amuser, pour -acheter des chiffons. En réalité, elles y étaient envoyées par la -Providence, l’une afin de recevoir le baptême du feu, l’autre afin -d’apprendre une grande leçon,--toutes deux, pour donner la floraison -entière de leurs êtres et vivre leur destinée. - - - - -III - - -Madame Ronald avec sa tante et son frère, mademoiselle Carroll avec sa -mère étaient à Paris depuis quinze jours. Elles occupaient un des grands -appartements de l’Hôtel Continental, et le magnifique salon qui donne -sur les rues de Castiglione et de Rivoli était tout décoré de fleurs et -déjà rempli de jolies choses découvertes çà et là. - -En se séparant de son mari pour la première fois, Hélène avait éprouvé -un petit déchirement intérieur très douloureux. Pendant qu’elle faisait -ses préparatifs de départ, elle avait eu le cœur soudainement serré -comme par un pressentiment de malheur. Son âme avait été traversée de -regrets, de craintes, et, comme prise de remords, elle avait même dit à -M. Ronald: - ---Est-ce bien sûr que ce voyage ne vous contrarie pas? - -Et lui, de répondre avec sa grande bonté: - ---Parfaitement sûr, ma chérie, puisque vous le faites pour votre santé -et votre plaisir. - -Au moment de quitter le compagnon aimable et tendre de sa vie, elle -s’était cramponnée à son cou comme une enfant effrayée de quelqu’un ou -de quelque chose. Henri, très ému, l’avait pressée fortement contre sa -poitrine, puis détachant doucement ses bras: - ---Au revoir, en septembre... N’allez pas me demander une prolongation de -congé! avait-il dit en s’efforçant de sourire,--je ne pourrais pas vivre -plus longtemps sans vous. - ---Je l’espère bien! avait répondu Hélène. Et, avec un dernier serrement -de main: - ---Je voudrais déjà être au moment du retour! - -Dora, de son côté, avait eu quelque regret de sa conduite envers Jack. -Elle avait même été tentée de lui dire, comme tant de fois: «_I am good -now, I am good._--Je suis sage maintenant, je suis sage...» et de -renoncer à son voyage, mais le leurre des plaisirs qu’elle s’était -promis avait agi, comme il le devait, sur son imagination,--et elle -était partie. - -Toutes ces impressions d’adieu s’étaient vite effacées chez les deux -femmes et rien ne les troublait plus. Chaque courrier emportait de -longues lettres où elles racontaient, l’une à son mari, l’autre à son -fiancé, tout ce qu’elles faisaient, scrupuleusement, et, ce devoir -accompli, elles se sentaient en paix avec leur conscience. La saison -parisienne était commencée, elles n’avaient que l’embarras du choix des -plaisirs, Charley Beauchamp les conduisait partout où elles voulaient -aller. - -Le frère d’Hélène était un de ces célibataires comme il n’en existe -qu’aux États-Unis et dont les Américaines peuvent revendiquer la -création. - -En Europe, un homme riche et non marié a généralement une maîtresse en -titre, une femme qu’il a découverte et lancée ou qu’il a enlevée à un -autre. Il l’entretient plus ou moins luxueusement et s’en glorifie -autant que de ses chevaux ou de ses voitures. Les femmes de son monde ne -lui en font pas un crime, au contraire. Elles regardent curieusement la -«favorite», admirent ou critiquent sa beauté et ses toilettes. La -générosité, dont témoignent bijoux et équipages, donne même à cet -heureux du prestige et du relief. - -L’Américaine, elle, n’autorise pas ces «à côté». Elle ne souffre de -rivales ni dans sa maison ni sur le pavé. Selon elle, les fleurs rares, -les bijoux, les dentelles de prix, les plus belles choses de ce monde -doivent revenir de droit aux femmes honnêtes. C’est un principe dont -elle exige l’application autant que possible. L’audacieux qui étalerait -une liaison se verrait fermer toutes les portes et serait -impitoyablement mis au ban de la société. Faute de pire, la vanité -masculine est obligée de se rabattre sur les bonnes grâces des jeunes -filles et des femmes comme il faut, et ces bonnes grâces coûtent cher. - -Certains hommes dépensent chaque année une fortune, en fleurs, en -bijoux, en loges de théâtre, en parties fines offertes aux femmes de la -société. L’Américain, bien que plus chevaleresque et plus désintéressé -que l’Européen, n’est pas parfait. Une paie pour toutes, en général, et, -par les autres, ces pachas en chapeau de soie sont choyés, fêtés, portés -aux nues. On fait bonne garde autour d’eux. D’un accord tacite, on ne -leur laisse pas le loisir de songer au mariage et, sans s’en apercevoir, -ils deviennent de vieux garçons. - -Charley Beauchamp était une de «ces bêtes à bon Dieu». Il avait tout un -essaim brillant d’amies qu’il promenait dans ses voitures, sur son -yacht, auxquelles il offrait d’exquis dîners dans sa garçonnière, dîners -correctement présidés par mademoiselle Beauchamp, sa tante, ou par sa -sœur. Il aimait à être entouré de jolies femmes. C’était là sa -faiblesse, son unique vanité. Sa générosité princière lui avait fait une -popularité qui le rendait très heureux. - -Charley était un homme de trente-huit ans, aux cheveux bruns, déjà -grisonnants, au corps maigre et musclé, aux traits fins, réguliers, -fermes. Toute sa personne donnait une impression d’énergie, d’activité, -de volonté. Son visage un peu sec de lignes était adouci par des yeux -bleus, merveilleusement enchâssés,--une caractéristique de la race -américaine,--des yeux qui avaient toujours fait l’envie d’Hélène. Dans -sa physionomie comme dans celle de sa sœur, il y avait un peu de ce -charme latin que tous deux tenaient de leurs ascendants. - -M. Beauchamp était en train de faire une de ces fortunes colossales qui -sont l’étonnement de notre vieux monde. La lutte qu’il soutenait depuis -une dizaine d’années, et dont il ne pouvait se retirer, n’avait pas été -sans altérer sa constitution. Comme la plupart de ses compatriotes, il -ne venait guère en Europe que lorsqu’il était à bout de forces et -sentait son cerveau près d’éclater. Alors il jetait quelques hardes dans -une malle et fuyait par le premier transatlantique. Il aimait -passionnément la peinture. L’air ambiant, le silence de nos musées, -causaient chez lui une détente soudaine qui le délassait -merveilleusement. Il ne recherchait pas les tableaux connus et cotés; -c’était son plaisir d’aller à la découverte. Sa collection prouvait un -véritable sentiment de l’art et de la beauté. - -Le séjour à Paris, avec sa sœur qu’il adorait et mademoiselle Carroll -qui le divertissait comme personne, était pour lui une joie de toutes -les minutes, et son visage en reprenait une physionomie juvénile. - -Quant à Hélène et à Dora, elles s’amusaient comme deux petites filles en -vacances. Chaque beau matin, escortées par Charley, elles partaient à -bicyclette,--«sur leurs roues», selon la si graphique formule -américaine,--filaient sur quelque bourg ou village des environs de Paris -et revenaient déjeuner au pavillon d’Armenonville. - -Le soir, tandis que tante Sophie et madame Carroll restaient sagement à -l’hôtel, M. Beauchamp les menait dîner dans l’un ou l’autre des grands -restaurants, puis les conduisait au théâtre. En sortant, on soupait ou -l’on entrait dans l’un des bars à la mode, soi-disant pour entendre la -musique des tziganes. Le grain de perversité qui existait chez les deux -Américaines leur faisait trouver un agrément qu’elles n’analysaient pas -dans cette atmosphère alourdie par la fumée des cigares, l’odeur des -alcools et les parfums des femmes. Tout en grignotant les pommes de -terre frites des petites corbeilles, elles ne se lassaient pas de -regarder les demi-mondaines, et de détailler leurs toilettes. Elles -estimaient leurs bijoux, leurs fourrures, et s’efforçaient à deviner le -charme qui pouvait leur valoir toutes ces richesses... Et ces études de -mœurs parisiennes se prolongeaient jusqu’à deux ou trois heures du -matin. C’était là le repos que madame Ronald était venue chercher. - -Entre temps, elle assistait aux concerts Colonne et Lamoureux, visitait -les expositions de peinture, y trouvait de véritables jouissances. A -Paris, du reste, tout l’intéressait. L’Américaine, en général, n’est -encore qu’une visuelle; Hélène, elle, était déjà mieux que cela: le -modelé de son front l’indiquait bien. Comme la majorité de ses -compatriotes, elle connaissait le goût français, l’esprit français, -celui qu’on sert volontiers au théâtre, mais l’âme française lui était -aussi étrangère que l’âme orientale: ce qu’elle en avait vu naguère, ou -entrevu, étant jeune fille, au couvent de l’Assomption, lui revenait -maintenant à la mémoire et lui donnait le désir de pénétrer plus avant. -Elle ne manquait jamais de causer avec les ouvriers et ouvrières qui -travaillaient pour elle. Elle était charmée de leur affinement. Elle -démêlait chez tous des sentiments délicats, exquis souvent, comme elle -n’en avait jamais rencontré en Angleterre ou en Allemagne chez des -personnes de même condition. Elle avait remarqué la façon gentille, -presque tendre, dont modistes, couturières, lingères maniaient l’ouvrage -de leurs doigts,--façon qui révélait l’artiste. Les femmes de chambre -d’hôtel même semblaient mettre quelque orgueil à bien faire leur -service; elles avaient des soins, des attentions que le pourboire seul -ne pouvait payer. Aux Champs-Elysées, Hélène s’arrêtait souvent pour -voir jouer les enfants: elle les trouvait moins beaux que les bébés -anglais ou américains, mais elle demeurait toujours frappée de la -profondeur de leur regard. Elle sentait, sans pouvoir lui donner un nom, -cette puissance d’idéalité, cette étincelle du feu divin qui est la -force occulte de la France. - -Les mondains, que madame Ronald voyait dans la rue de la Paix, au Bois -ou au théâtre, l’intriguaient singulièrement. L’expression de leurs -visages, quand ils causaient avec une femme, lui faisait toujours -désirer de savoir ce qu’ils lui disaient. L’un d’eux surtout avait -éveillé sa curiosité. Elle le rencontrait à chaque instant. Elle l’avait -vu au Bois, à plusieurs expositions de peinture, au restaurant, chez -Voisin, chez Joseph. C’était un homme d’une soixantaine d’années, de -haute taille, de large carrure, avec une tête presque blanche, des yeux -noirs qui avaient dû être d’une éloquence dangereuse et qui ne -reflétaient plus qu’une grande tristesse ou un ennui profond, traversé, -de temps à autre, par un fin sourire, un sourire relevé et moqueur. A -l’observer de près, on devinait que ses ancêtres avaient porté de la -soie, des plumes et des dentelles, commandé des armées, servi le «Roy» -et les femmes. Ce quelque chose de rare, ce quelque chose d’autrefois -qui distinguera toujours les hommes de l’aristocratie,--de la vraie,--se -reconnaissait dans toute sa personne, et lui donnait un charme -particulier qui agissait sur madame Ronald, irrésistiblement. Elle -l’avait surnommé «le Prince». Elle était ravie quand le hasard l’amenait -dans le restaurant où elle dînait. Elle l’épiait à la dérobée, fascinée -par sa haute allure. De son côté, le vieux gentilhomme la regardait avec -un plaisir visible. Charley avait tiré de là quelques taquineries, -déclarant que, si cet admirateur avait vingt ans de moins, il se -croirait obligé d’avertir son beau-frère. - -Un soir, M. Beauchamp eut l’inspiration de conduire Hélène, Dora et un -de ses amis, Willie Grey, un jeune peintre américain, élève de Jean-Paul -Laurens, au Café de Paris. «Le Prince» y était justement. On plaça les -nouveaux venus à une table toute proche de la sienne. Il leur tournait -les épaules, mais il pouvait les voir dans la glace qui lui faisait -face. Il venait d’arriver, sans doute, car Hélène l’entendit commander -son dîner, un vrai dîner de gourmet, fin et léger. - ---Notre voisin sait manger! dit-elle en anglais. - ---Avec un dos comme le sien, cela ne m’étonne pas! répondit mademoiselle -Carroll dans la même langue.--A voir ce dos-là j’aurais pu deviner son -menu. - ---Qu’est-ce que le dos peut avoir à faire avec la façon de manger? -demanda Willie Grey. - ---Tout! répliqua Dora d’un air entendu.--Le dos a beaucoup de -physionomie. Celui-ci,--désignant d’un mouvement de menton le dos du -«Prince»,--appartient à... comment dirai-je?... _to an old sinner_, à un -viveur. - ---Est-ce que mon dos rentrerait dans cette catégorie? fit M. Beauchamp, -tournant la tête avec effort comme pour apercevoir cette partie de son -individu. - ---Non, non, mon bon Charley, rassurez-vous, vous avez un dos vertueux! -répliqua mademoiselle Carroll avec une nuance de dédain. - -A ce moment, madame Ronald, ayant jeté un regard oblique vers l’inconnu, -rencontra ses yeux dans la glace et surprit sur ses lèvres un sourire -qui la fit rougir violemment. - ---Taisez-vous! dit-elle alors à la jeune fille;--je suis sûre que notre -voisin comprend l’anglais. - ---Pas de danger! Il n’y a que les Français mariés à nos compatriotes qui -le parlent un peu... Quand ce monsieur était jeune, l’Amérique était -bien découverte, mais pas l’Américaine. - -Hélène ne fut point rassurée: pour changer la conversation, elle parla -au jeune peintre de son tableau exposé au Salon des Champs-Élysées et -qu’elle avait vu la veille. Pendant ce temps-là, Dora promenait les yeux -autour d’elle, les fermant légèrement à la manière des chats, puis les -rouvrant de toute leur grandeur, quand l’impression était prise:--une -grimace qui lui était particulière, une grimace pas déplaisante du tout, -et qui avait même un certain attrait. - ---Ah! je sais enfin pourquoi les Français ont l’air si drôle! dit-elle -tout à coup, avec un accent de triomphe. - ---«L’air drôle!» se récria Willie Grey. Je les trouve intéressants, moi! - ---Oui, sûrement, ils sont intéressants... N’empêche qu’ils ont l’air -drôle, et cela vient de ce que leurs moustaches appartiennent à une -autre époque. - ---Ah bah! - ---Oui, elles sont moyen âge, dix-huitième siècle, royalistes, -impérialistes, fanfaronnes, héroïques, spirituelles. Elles ont toujours -l’air de s’insurger contre quelqu’un ou quelque chose. Ce sont les plus -jolies moustaches du monde, mais elles ne vont pas du tout avec le -costume moderne, non, pas du tout! répéta la jeune fille, après avoir -examiné de nouveau les dîneurs qui se trouvaient là. - ---Il y a du vrai dans ce que vous dites, mademoiselle Carroll, fit le -jeune peintre; ajoutez que les Français ont d’assez mauvais tailleurs. - ---Vous avez raison, dit madame Ronald, leurs habits n’ont jamais l’air -d’être faits pour eux. En Angleterre, c’est le contraire: les hommes -sont admirablement habillés, et les femmes très mal. Je me demande -pourquoi. - ---Parce que l’Anglais, généralement bien taillé, inspire l’ouvrier, -tandis que l’Anglaise... hem! On dirait que le Créateur a employé toute -l’argile à faire l’homme et qu’il n’en est pas resté suffisamment pour -la femme. Il lui manque toujours quelque chose. - ---Eh bien, ne vous gênez pas, monsieur Grey! dit Dora, on voit que vous -êtes devenu Parisien. - ---Je vous ai choqué? Je croyais que vous étiez venue en Europe pour -cela; du moins, c’est vous qui l’avez avoué. - ---J’aime à être choquée par des étrangers, mais non par mes -compatriotes. - ---Cette distinction me plaît,--fit M. Beauchamp d’un air moqueur.--A -nous, on ne nous passe rien, on ne nous permet rien. - ---Oh! il fait bien meilleur être homme en Europe qu’en Amérique! ajouta -Willie Grey. - ---C’est flatteur pour les femmes de votre pays! dit mademoiselle -Carroll.--Si je répétais cela à New-York, vous seriez joliment reçu à -votre retour! - ---Savez-vous, reprit madame Ronald, ce qui, selon moi, ne va pas à la -France? C’est la république. A chacun de mes voyages, j’y trouve moins -d’élégance et d’urbanité. - ---Il est impossible de nier qu’une cour ait une influence considérable -sur le goût et sur les manières, dit le peintre. Ainsi, dans les petites -villes de province où il y a un château royal, comme à Fontainebleau, -par exemple, l’intérieur des maisons est moins banal, moins bourgeois. -J’ai trouvé là des femmes du peuple qui, enrichies dans un tout petit -commerce, n’ont acheté que des meubles de style, non par «chic», mais -par un sens artistique, dû aux modèles que leurs grands-parents ou -elles-mêmes avaient eus sous les yeux. - ---Je suis comme Hélène, dit M. Beauchamp, je ne puis m’empêcher de -regretter que la France ne soit pas un royaume ou un empire. - ---Sûrement, un de ces régimes serait plus décoratif, aurait plus de -prestige; mais je crois après tout que la France avait la république -dans le sang, comme on dit, puisqu’elle y est revenue trois fois. Quand -on lit son histoire, on est étonné qu’il se trouve encore des candidats -à la royauté. Allez, la France, quoique ou parce que républicaine, est -bien puissante! - ---Moins que l’Angleterre, cependant! fit madame Ronald. - ---Non. La grandeur de l’une est en largeur, et la grandeur de l’autre -est en hauteur: voilà toute la différence. - ---Savez-vous, dit Charley, je crois que la force de la France réside -surtout dans sa raison d’être. Si certaines nations étaient rayées du -globe, on s’en apercevrait à peine; mais qu’elle vînt à disparaître, il -y aurait joliment moins de lumière, de gaieté, de beauté en ce monde! - ---Parbleu!... Je suis un fidèle de la rue de la Paix, elle a pour moi -une séduction toujours nouvelle. Je m’arrête comme une femme devant -toutes ses vitrines. Telles pièces d’orfèvrerie, telles parures, -exposées chez Boucheron, me ravissent. Il a fallu des siècles d’efforts, -de recherches, pour obtenir cette invraisemblable douceur de contours, -pour arriver à idéaliser ainsi la matière. Je me rends compte du chemin -qu’il nous reste à faire pour atteindre à cette perfection. Je me dis -alors: tant que la France produira ces petits chefs-d’œuvre, elle ne -périra pas, car elle est destinée à maintenir le goût, à lancer les -idées de la Providence même. Le peuple qui a reçu cette mission peut, -sans crainte d’être anéanti, passer sous tous les engins de mort: il -porte en lui l’Indestructible. - ---Monsieur Grey,--fit Dora avec sa malice ordinaire,--on voit que votre -tableau a été reçu. Continuez à louer les Français, et il sera acheté -par l’État. - ---La réception de mon tableau n’a pas modifié mes impressions, -faites-moi l’honneur de le croire! Je vis ici depuis trois ans et j’ai -eu le temps et l’occasion de prendre une idée plus nette de la valeur -des gens. Tenez, il y a quelques mois, je me trouvais dans un restaurant -de Bruxelles. A une table voisine de la mienne dînaient quatre Français, -d’apparence commune, habillés par le mauvais faiseur et cravatés à la -diable. La serviette sous le menton, ils suçaient leurs côtelettes et -semblaient ignorer l’art de manger avec élégance. Tout à coup, je fus -empoigné par leur conversation. L’un, dans une langue délicieuse, parla -des nouvelles découvertes astronomiques. Il avança qu’il devait y avoir -un moyen de communication entre les planètes d’un même système solaire: -«Nous le trouverons, nous le trouverons!» affirma-t-il. Puis, le regard -étincelant, il dit comme un poète l’émotion qu’il ressentait, lorsque, -le télescope braqué sur le ciel, son œil se promenait parmi les étoiles -et qu’en présence de l’infini, dans le silence de là-haut, il entendait -le tic-tac de l’horloge sidérale, égrenant les secondes: «Quelles -émotions! fit-il; on a le vertige, la respiration vous manque, on a -peur, positivement peur!... Vrai»,--conclut-il, en frappant la table du -plat de sa main,--«il n’y a pas de nuits d’amour...»--c’est un Français -qui parle, mademoiselle Carroll--«il n’y a pas de nuits d’amour qui -vaillent ces nuits d’observatoire.» Ses compagnons parlèrent à leur tour -des agents chimiques récemment inventés: «Nous ralentirons la -destruction, nous transformerons le sol, nous découvrirons l’origine de -l’homme, la vraie!» disaient-ils. Je les écoutais, ébloui et charmé. Et, -d’abord, je m’étonnais bêtement que des hommes d’apparence si négligée -pussent remuer des idées si grandes... En écoutant ces bourgeois qui -venaient de représenter leur pays à un congrès scientifique, j’ai -compris, comme je ne l’avais jamais fait, pourquoi, en France, les -hommes de l’aristocratie ont cessé d’être la classe dirigeante. - ---Oh! eux ils n’ont plus que la moustache! fit Dora avec son -inconsciente brutalité. - -De nouveau, madame Ronald jeta un coup d’œil dans la glace. Elle vit -passer comme une flamme d’émotion sur le visage du «Prince» et, -convaincue qu’il avait entendu, elle marcha sur le pied de mademoiselle -Carroll. - ---Faites attention, je vous en supplie! dit-elle à voix basse; je suis -sûr qu’il comprend l’anglais. - ---Tant pis! il ne devait pas écouter. - ---Franchement, vous me semblez encore plus mal élevée en Europe qu’en -Amérique. - ---Merci... Eh bien! parlons politique. - -Et, pour rompre les chiens, la jeune fille lança la conversation sur les -affaires de son pays. - -«Le Prince», après avoir achevé son dîner, savouré une tasse de café -turc et allumé un cigare, se leva. En passant devant la table des -Américains, il appuya sur mademoiselle Carroll un regard où il y avait -une telle sévérité, une telle hauteur, qu’elle en fut toute -décontenancée et ne put s’empêcher de rougir. - -Hélène pria son frère de demander au garçon le nom de leur voisin. - ---C’est M. le comte de Limeray, répondit-il, un vrai comte, un de ceux -qu’il fait bon servir. - ---Le comte de Limeray! répéta Hélène. Je le savais bien, que c’était un -gentilhomme!... Pourvu que nous ne le rencontrions pas chez madame -d’Anguilhon ou chez les de Kéradieu! Je mourrais de honte. - ---Pas moi! répliqua Dora, qui avait déjà retrouvé tout son aplomb. - - - - -IV - - -Hélène était liée depuis l’enfance avec Annie Villars, la riche -héritière qui avait épousé le marquis d’Anguilhon. - -Ce mariage avait été blâmé, déploré par toute la haute société -américaine. Il enlevait au pays une immense fortune, une jeune fille de -bonne maison; ces deux pertes avaient été vivement ressenties. Hélène, -elle, en avait eu un réel chagrin. - -Pendant quatre ans, on avait attendu vainement la visite de la marquise -et de son mari. L’été précédent, ils avaient cependant fait leur -apparition à Newport: ce fut l’événement de la saison. Madame Ronald vit -alors le jeune ménage dans l’intimité; beaucoup de ses craintes et de -ses préjugés disparurent. Elle fut séduite aussitôt par la figure et les -manières de Jacques d’Anguilhon, le déclara _fascinating_--fascinant--et -créa tout un courant de sympathie en sa faveur. La marquise, secrètement -reconnaissante à Hélène, l’engagea à venir à Paris au printemps et lui -promit de la présenter à ses amis français. Et c’est un peu pour cela -qu’Hélène avait fixé son voyage au mois d’avril, car elle avait le plus -vif désir de pénétrer dans ce faubourg Saint-Germain qui lui semblait -une arche sainte. - -La marquise d’Anguilhon et la baronne de Kéradieu ne rentrèrent que dans -la première semaine de mai. Le lendemain de son retour, Annie vint faire -sa visite à ses compatriotes et les invita d’emblée à son dîner du -jeudi, à ce dîner franco-américain qui était devenu comme une -institution chez elle. Madame Ronald, Dora et M. Beauchamp acceptèrent -seuls; madame Carroll et tante Sophie, qui n’aimaient pas les étrangers, -prirent prétexte de leur santé pour refuser. - -Madame Ronald n’avait pas revu le marquis depuis Newport; elle était -désireuse de connaître ses impressions d’Amérique et de causer de -nouveau avec lui. Il l’avait vivement intéressée et elle avait été -flattée des attentions toutes particulières qu’il avait eues pour elle. - -En se rendant chez les d’Anguilhon, Hélène recommanda pour la dixième -fois à Dora de s’observer, de ne pas dire tout ce qui lui passerait par -la tête. La jeune fille, qui avait cependant assez bon caractère, finit -par se fâcher: - ---A vous entendre, dit-elle, on croirait que je viens du Far West! - ---Non, mais vous êtes un peu étonnante, vous savez, et des Français -pourraient s’y tromper. Il faut toujours tâcher de faire honneur à ses -amis. Annie ne serait pas contente, si l’on venait à vous trouver -vulgaire. - -Mademoiselle Carroll haussa les épaules, comme c’était son habitude -quand elle ne pouvait rien répondre. - -La marquise d’Anguilhon était enchantée que madame Ronald la vît dans -son intérieur, dans le cadre de ce vieil hôtel qui lui était devenu -cher. Elle savait qu’une fidèle description en serait envoyée à New-York -et arriverait sûrement par Hélène au clan aristocratique des _Colonial -Dames_. Avec les de Kéradieu, le prince de Nolles, le vicomte de Nozay -et deux autres amis, elle invita le marquis et la marquise Verga,--lui, -un Romain qui occupait une haute situation à la cour d’Italie; elle, une -Américaine remarquablement jolie. Ce dîner de douze personnes seulement -fut un de ces repas comme Annie avait appris à en donner. Madame Ronald -et mademoiselle Carroll s’étaient attendues à plus de splendeur, mais -elles étaient trop habituées aux belles choses pour ne pas reconnaître, -au second coup d’œil, la recherche, le grand luxe qu’il y avait dans la -simplicité apparente du service et du décor. Madame d’Anguilhon avait -confié Dora aux soins du vicomte de Nozay, sûre que ces deux esprits -indépendants et originaux tireraient l’un et l’autre tout l’amusement -imaginable. «C’est la jeune fille du monde dernier modèle,--avait-elle -dit.--Ne la jugez pas mal: au fond, elle est très comme il faut.» - -Au grand soulagement de madame Ronald, et au désappointement du vicomte, -mademoiselle Carroll parla peu, occupée qu’elle était à observer ses -hôtes. D’une autre volée qu’Annie, elle ne l’avait que fort peu connue, -mais leurs mères étaient très liées: elle avait beaucoup entendu parler -d’elle. En voyant son élégance sobre, sa dignité, elle se dit que cette -marquise-là faisait honneur à l’Amérique. Le maître de la maison -l’intéressa plus encore. C’était la première fois qu’elle voyait de près -un homme de race ancienne, et, chose curieuse, elle, si moderne, en -subit le charme tout de suite. Le marquis, avec son type affiné, ses -yeux brun doré au regard lointain, était bien fait pour l’étonner. Ce -soir-là, il était nerveux, singulièrement distrait; sa femme fut souvent -obligée de lui répéter la même question. Elle le fit avec une douceur -charmante, et lui, revenant à elle, eut toujours un sourire affectueux, -un joli mot d’excuse. Rien de tout cela n’échappa à Dora. - -Après le dîner, madame Ronald prit Jacques à partie: - ---Vous savez, lui dit-elle, qu’on ne vous a pas encore pardonné d’avoir -quitté Newport aussi vite. Est-ce que vous ne l’avez pas aimé? - ---Franchement non; il y a trop de luxe, trop de bruit, trop d’éclat. Les -Indiens, qui le nommaient «Île de Paix», l’avaient mieux compris. Une -île de paix, voilà ce qu’il devait être. La vie mondaine m’y a semblé -déplacée. Ces châteaux, ces palais de marbre sans espace, entourés de -murs et sur une plage aussi fréquentée qu’une rue, m’ont fait l’effet -d’un non-sens. Quand je pense qu’à quelques milles de là on aurait eu un -décor merveilleux, de beaux ombrages et du silence!... - ---Du silence! interrompit le baron de Kéradieu,--tu oublies que les -Américains n’ont pas encore besoin de silence. - ---C’est vrai, je suis absurde, confessa Jacques, de bonne grâce. - ---Est-ce que Newport n’est pas quelque chose comme Trouville? demanda le -vicomte de Nozay. - ---Oui, mais il est infiniment plus brillant, répondit Henri de -Kéradieu.--C’est la grande «foire aux vanités» des États-Unis, l’endroit -de notre planète où l’on s’amuse et où l’on fleurte le plus. - ---Et où l’on voit le plus de jolies femmes! ajouta le marquis Verga. - ---D’accord. En Europe, Brighton seul pourrait lui être comparé, et -encore, à Brighton, il y a la foule, des gens pauvres, mal habillés, -tandis qu’à Newport tout est de première classe, pas une ombre au -tableau. - ---Si ce n’est, dit Jacques, la vue des travailleurs qui fournissent à -tout ce luxe et dont l’air harassé fait peine. - ---C’est vrai, mais qui diable y pense? Pour ma part, quand j’ai passé -quinze jours à Newport, j’éprouve la fatigue d’une grande personne qui -aurait supporté longtemps le bruit des jeux d’enfants. L’été dernier, -d’Anguilhon et moi, nous avons été heureux de fuir au Canada. Il nous a -semblé délicieux comme un verre d’Appollinaris après un dîner trop -succulent. - ---En vérité, reprit Jacques, le Canada m’a donné une inoubliable -sensation de repos. Québec, avec ses grands toits, ses couvents, ses -églises, m’a fait l’effet d’un coin de notre vieille France provinciale. - -Annie se mit à rire: - ---Vous entendez? dit-elle. Est-ce assez Français, cela! Ces messieurs -font sept jours de mer pour voir quelque chose de nouveau et, au bout -d’un mois, ils recherchent les endroits qui ressemblent à leur pays. - ---C’est vrai! Et rien ne m’a fait plaisir comme de retrouver l’accent -normand chez les Canadiens et de les entendre prononcer «poëvre», au -lieu de «poivre». J’ai été ému plus d’une fois en voyant combien le -culte de la France est encore vivant parmi eux. - ---Nous avons eu, un jour, une délicieuse surprise, dit M. de Kéradieu. -Dans une de nos promenades à cheval, assez loin de Québec, nous sommes -arrivés devant la grille d’une belle propriété et nous avons poussé un -cri en voyant sur les piliers de l’entrée, inscrit en grosses lettres, -le nom de «Milly». Milly, la terre de Lamartine! Sûrement une femme -devait demeurer là qui aimait et comprenait le poète. Ceci nous a montré -de combien le Canada retarde sur la France d’aujourd’hui. Il en est -encore au sentiment... Jacques et moi, mus par une même pensée, nous -avons levé nos chapeaux à l’inconnue et au souvenir de notre -compatriote. On se serait probablement moqué de nous, de l’autre côté du -Saint-Laurent, mais que voulez-vous? nous sommes bien Français! fit le -baron avec un sourire à l’adresse d’Annie. - ---J’espère, monsieur d’Anguilhon,--dit Charley Beauchamp,--que vous -n’avez pas seulement admiré le Canada et que l’Amérique ne vous a pas -fait une trop mauvaise impression. - ---Une mauvaise impression! Au contraire... Mon séjour aux États-Unis m’a -aidé à comprendre la vie moderne mieux que tous les livres que j’aurais -pu lire. Si je n’ai pas été charmé toujours, j’ai toujours été -émerveillé. Chicago, entre autres, m’a stupéfait. La hauteur de ses -maisons, la hardiesse de ses bâtisses m’ont donné une idée unique de -grandeur et de fragilité. Vingt fois, il m’est arrivé de m’écrier: -«Comme c’est beau et comme c’est laid!» - ---Êtes-vous allé dans le Far West? - ---Oui, et c’est là que j’ai été le plus vivement frappé. Le déploiement -de force et d’activité que j’y ai vu m’a si bien secoué moi-même que -j’ai voulu essayer mes muscles: j’ai jeté la cognée dans les arbres, -aidé au lancement de quelques radeaux... Pendant plusieurs mois, j’en ai -eu les mains calleuses, et ces marques-là m’ont rendu très fier. - ---Je ne serais pas étonnée, dit Annie, qu’un de ces jours mon mari eût -un _ranch_ quelque part. Ce serait plus nouveau qu’une écurie de -courses. - ---Et plus sain, surtout, dit Jacques. Les quinze jours que nous avons -passés, de Kéradieu et moi, dans l’État de Nevada, chez un compatriote, -resteront un de mes meilleurs souvenirs. Nous avons partagé la vie -frugale de notre hôte, fait des kilomètres à la poursuite des chevaux. -Le soir, quand je fumais mon dernier cigare sous le ciel aux brillantes -étoiles, dans le silence de la Prairie, l’existence mondaine, le Bois, -le club, m’apparaissaient si bêtes et si mesquins! Dans cet air pur du -large, comme chargé de sève, on se sent renouvelé physiquement et -moralement. C’est bien l’air dont nous aurions besoin, nous autres! Pour -mon compte, j’irai aussi souvent que possible m’y retremper. - ---Et nos villes de l’Est, quel effet vous ont-elles produit? demanda M. -Beauchamp qui, comme la plupart de ses compatriotes, était curieux de -l’opinion des Européens. - ---Excellent. Vos universités, vos collèges, vos hôpitaux, les -institutions dues à l’initiative privée vous font le plus grand honneur. -En vérité, votre œuvre est colossale. - -Le visage de l’Américain rayonna de satisfaction. - ---Il y a bien peu d’étrangers qui nous rendent cette justice! - ---Parce qu’on a le tort de chercher dans votre pays ce qu’il n’a pas -encore, au lieu de voir ce qu’il a. - ---Ah! il y a deux grandes belles choses en Amérique, dit le marquis -Verga: les femmes de Baltimore et les chevaux du Kentucky. - ---Voilà qui est bien italien! fit sa femme. - ---Que voulez-vous, ma chère amie, il ne faut pas demander à un homme né -entre le Vatican et le Quirinal de comprendre un pays aussi renversant -que le vôtre. Pendant les trois mois que j’y ai passés, j’ai eu à chaque -instant la respiration coupée comme dans vos terribles ascenseurs, ces -ascenseurs qui ne vous montent pas, mais qui vous enlèvent!... Tout le -temps, je me suis senti bousculé moralement, et j’ai eu le sentiment -qu’on me marchait sur les pieds. - ---Voilà au moins une impression nouvelle! dit M. Beauchamp avec bonne -humeur. - ---Par exemple, reprit le marquis d’Anguilhon, je n’ai pas été édifié de -vos mœurs politiques. Elles sont pires que les nôtres, et ce n’est pas -peu dire. - ---C’est que chez nous, comme chez vous, les honnêtes gens ont le tort -d’être égoïstes,--répondit Annie avec son franc parler habituel.--Au -lieu de lutter contre les intrigants, les ambitieux sans scrupules, ils -leur laissent le champ libre: alors, la corruption et la concussion -entrent partout. - ---Vous avez raison, avoua M. Beauchamp; mais voilà! il est peut-être -impossible de trouver chez des gens arrivés, indépendants, le moteur -nécessaire pour donner l’impulsion aux affaires d’un grand pays. - ---Eh bien, c’est triste! fit Hélène. L’honnêteté devrait être une force -motrice plus puissante que celle de l’ambition personnelle. - ---Ah! madame Ronald, vous demandez trop à la nature humaine, plus que ne -fait la Providence! dit Jacques. C’est incroyable comme vous avez toutes -l’instinct de la combativité. - ---A propos, monsieur d’Anguilhon, que pensez-vous des Américaines en -masse? Vous m’avez promis de me le dire. - ---Elles m’ont semblé faites pour leur pays admirablement. Elles ont les -qualités qui le caractérisent: la jeunesse, l’audace, la vitalité. - ---Comme c’est vrai! dit Charley Beauchamp. - ---De plus, elles sont bien jolies, continua Jacques. A ma grande -surprise, j’ai retrouvé aux États-Unis le type féminin du XVIIIe siècle, -qui a disparu en Europe. J’ai vu nombre de visages ressemblant à ceux -qu’ont peints Latour et Greuze. En toute sincérité, je n’ai rencontré -nulle part autant de beauté, ou serré des mains aussi petites et aussi -fermes. - ---Sûrement,--fit Dora avec son expression aiguë,--après toutes ces -choses flatteuses nous pouvons nous attendre à un «mais» correctif... et -c’est ce «mais» qui m’intéresse. - ---Eh bien, mademoiselle, j’ajouterai: mais... pour que les Américaines -aient le charme et le fini, l’harmonie suprême, enfin, il leur faut un -siècle de plus. - ---Je préfère l’avoir de moins! répliqua mademoiselle Carroll. - ---Vous avez raison, la jeunesse est un beau défaut. - ---Si vous n’avez que celui-là à nous reprocher, dit madame Ronald, nous -ne nous plaindrons pas. Et vous, Annie, quelle impression l’Amérique -vous a-t-elle faite après six ans d’absence? - ---N’allez pas croire à une affectation de ma part, mais je vous avoue -que beaucoup de choses m’ont choquée. J’ai été frappée de la nervosité -universelle. Le niveau moral m’a semblé considérablement baissé. De mon -temps, il y avait des jeunes filles--_fast_,--«vites», j’en ai trouvé -de--_rapid_,--«rapides», et je me suis aperçue qu’on parlait de divorces -autant que de mariages. Le bruit et l’activité excessifs, dont je suis -déshabituée, m’ont causé une fatigue réelle. Les maisons de nos -milliardaires m’ont fait apprécier certains intérieurs français. Je suis -rentrée dans notre vieux Blonay avec un plaisir inimaginable. Je -n’aurais jamais cru cela possible. - -Puis, avec un joli air de sagesse: - ---Je crois, après tout, que la vie n’est qu’une suite de leçons... et -j’en ai déjà, pour ma part, appris ou reçues quelques-unes. Ah! Monsieur -de Limeray! - -A ce nom, Hélène, qui avait le dos à la porte, se retourna vivement. -C’était bien le «Prince»; elle échangea un regard de détresse avec son -frère et Dora. - ---Je craignais de ne pas vous voir,--dit Annie au nouveau venu.--C’eût -été dommage, car, aujourd’hui, le poker sera sérieux: l’Amérique est en -force. - -Et, là-dessus, la jeune femme présenta le comte de Limeray à ses -compatriotes. En retrouvant là, dans ce salon ami, les étrangers qui, la -veille encore, avaient retenu son attention, le «Prince» eut un air de -surprise et de plaisir. - ---Je ne me doutais pas de la bonne fortune qui m’attendait ce -soir,--dit-il en s’inclinant profondément devant Hélène,--mais je -l’avais un peu espérée. J’ai remarqué déjà que l’on finit par connaître, -un jour ou l’autre, les gens que l’on rencontre souvent. - ---Vous avez rencontré souvent madame Ronald? fit madame d’Anguilhon tout -étonnée. - ---Oui, plusieurs fois. Le hasard... est-ce le hasard?... nous a menés -dans les mêmes restaurants... Pas plus tard qu’hier, au Café de Paris, -nous avons dîné à des tables voisines. - -L’embarras d’Hélène augmenta, au point de devenir visible. - ---Vous comprenez l’anglais? demanda tout à coup et assez crânement -mademoiselle Carroll. - ---Parfaitement! Et je ne m’en suis jamais autant félicité qu’hier -soir,--dit le comte avec un sourire un peu moqueur. - -Guy de Nozay, un de ces terribles myopes à qui rien n’échappe, le -remarqua et devina que la jeune fille s’était rendue coupable de quelque -indiscrétion. - ---J’espère pour vous, mon cher, que vous n’avez entendu que des choses -agréables,--dit-il malicieusement.--C’est assez rare, lorsqu’on surprend -une conversation qui n’est pas pour votre oreille. - ---J’en ai entendu d’agréables... de sévères... de bien instructives, -surtout. J’ai appris que l’on peut deviner le caractère d’un individu, -le menu même de son dîner par la seule vue de son dos, et que les -moustaches des Français sont d’une autre époque qu’eux-mêmes, ce qui les -rend drôles comme des anachronismes vivants. - ---Ah bah!... Je parie que c’est mademoiselle Carroll qui a découvert -cela! fit Guy de Nozay avec un pétillement de malice derrière son -monocle. - ---Oui, c’est bien moi,--répondit Dora qui ne se laissait pas déconcerter -pour si peu.--Sans doute, en France, une jeune fille comme il faut ne -parlerait pas de dos ou de moustache, mais je suis étrangère: il m’est -permis de dire ce que je veux, et j’en profite. - ---Vous avez raison, fit M. de Limeray. Je ne m’en plains pas, pour ma -part; vos remarques originales m’ont beaucoup amusé. - ---J’en suis bien aise! - ---Est-ce dans les pensionnats américains que l’on apprend à connaître la -physionomie du dos et des moustaches? demanda le vicomte, emporté par -son amour de la taquinerie. - ---Non, non... on n’y enseigne rien d’aussi utile. C’est une connaissance -que j’ai acquise toute seule, le fruit de mes observations. - -M. de Nozay s’inclina en souriant, comme battu par la franchise de la -jeune fille. - ---Vous avez un ami, monsieur,--dit le comte de Limeray en s’adressant à -Charles Beauchamp,--qui a bien compris notre pays. Je n’ai jamais -entendu d’appréciations aussi justes de la part d’un étranger. - ---Oh! il vit à Paris depuis trois ans. - ---On peut y vivre vingt ans, toujours même, et ne pas sentir l’âme -française comme le fait votre ami. - ---C’est que Willie Grey est un artiste, lui! Je ne serais pas étonné -qu’un de ces jours l’Amérique fût très fière de son talent. Il a un -tableau au Salon des Champs-Elysées, _la Méditation de Jésus_, qui -révèle une grande puissance. Si j’avais la place nécessaire, je -l’achèterais. - ---J’irai le voir. J’ai moi-même un goût très sincère pour la peinture. -Je serais charmé de faire la connaissance de M. Grey. - ---Je puis vous conduire à son atelier, si vous le désirez. - ---Vous me ferez grand plaisir. - -Annie ayant invité ses hôtes à prendre place à la table de jeu, le poker -commença. Il fut des plus animés, grâce aux Américains qui, comme -d’habitude, y apportèrent une véritable passion. - -Après la partie, le comte de Limeray vint causer avec Hélène. - ---Vous avez l’air de vous amuser à Paris, dit-il. - ---Immensément. - ---Monsieur Ronald est resté en Amérique? - ---Oui; il n’a malheureusement pu m’accompagner. - ---Et vous le regrettez beaucoup? demanda le comte, d’un ton où perçait -l’impertinence d’un doute. - -A son extrême dépit, Hélène se sentit rougir. - ---Assurément! - ---Excusez-moi, mais comme tous les Européens, je ne puis m’empêcher -d’être étonné de la confiance des maris américains, qui laissent leurs -femmes, de très jolies femmes souvent, venir seules à Paris. - ---Oh! ils savent que nous sommes honnêtes. - ---Et que vous n’avez pas de tempérament, dit assez brutalement le -marquis Verga. - ---Mais j’aime à croire que, même avec un tempérament, une femme bien -élevée ne manquerait pas à ses devoirs. - ---Vous pensez que la bonne éducation est une sauvegarde contre la -tentation? demanda M. de Limeray. - ---J’en suis sûre! répondit Hélène d’un ton positif. - -Le comte la regarda d’un air où il y avait de la curiosité, de -l’étonnement, le regret de ne pouvoir la mettre à l’épreuve. - ---Je voudrais bien savoir ce que l’on entend par «tempérament»? dit -Dora. Personne n’a su me l’expliquer, et le dictionnaire même ne m’a pas -renseignée. - -Il se fit un de ces silences terribles que produisent les indiscrétions -et les impairs. - ---Le tempérament est un défaut selon les uns, une qualité selon les -autres... une chose très dangereuse, en somme! répondit le vicomte de -Nozay du ton le plus sérieux;--et il est impossible de l’expliquer aux -jeunes filles. - ---C’est dommage, car cela doit être intéressant! fit étourdiment -mademoiselle Carroll. - -Puis, ayant conscience tout à coup de ce qu’elle venait de dire, elle -rougit légèrement et lança une question étrangère au sujet, ce qui était -sa façon de se rattraper. - -Comme on allait se séparer, le comte de Limeray s’approcha de Dora: - ---Mademoiselle,--fit-il en appuyant sur elle ses yeux tristes,--depuis -que j’ai le plaisir de connaître madame de Kéradieu et madame -d’Anguilhon, je sais que la vérité ne fâche jamais une Américaine; c’est -pourquoi je vais me permettre de vous dire qu’hier soir vous avez porté -sur l’aristocratie française un jugement sévère et injuste. A tort ou à -raison, ma génération s’est tenue à l’écart; mais nos enfants rentrent -peu à peu dans la lutte et ils n’ont pas seulement la moustache -d’autrefois, croyez-le: ils ont aussi l’audace, l’héroïsme, qui lui -donne ce tour hardi et particulier que vous avez remarqué. Mon fils aîné -est allé se faire tuer en Afrique pour une idée... pour donner, en un -certain point, l’avance à la France sur l’Angleterre. D’autres suivront -son exemple, je n’en doute pas. - -Dora se sentit couverte de confusion et singulièrement petite devant ce -vieux gentilhomme si digne. - ---Je parle souvent sans réfléchir,--dit-elle, surmontant assez -rapidement son embarras,--mais je le regrette toujours lorsque j’ai dit -une sottise et fait de la peine à quelqu’un. - ---Je le crois. Quant à moi, je suis heureux d’avoir eu l’occasion de -modifier votre opinion. Vous ne m’en voulez pas? - ---Au contraire. - -Le comte tendit la main à mademoiselle Carroll, qui lui donna la sienne -avec une vivacité pleine d’excuses et de repentir. - -A peine en voiture et en route pour l’Hôtel Continental, madame Ronald -demanda à Dora ce que «le Prince» lui avait dit. La jeune fille répéta -exactement ses paroles. - ---N’est-ce pas jouer de malheur? ajouta-t-elle en riant. M. de Limeray -est peut-être le seul Français de cet âge, dans tout le Faubourg, qui -comprenne l’anglais et il faut qu’il se trouve notre voisin de table! - ---Quelle délicieuse soirée! dit Charley Beauchamp.--C’est étrange, j’ai -eu dans cette société, dans ce vieil hôtel, la même sensation de repos -que je trouve dans une salle du Louvre. Et j’ai remarqué dans les yeux -de ces hommes de l’aristocratie cette lueur particulière qu’ont les -portraits anciens. Ah! non, ils ne sont pas faits pour le costume -d’aujourd’hui, et pour la vie moderne encore moins!... Je ne m’étonne -plus qu’Annie se soit éprise de M. d’Anguilhon; il m’a absolument -charmé. - ---Oui, il est très curieux... très intéressant,--fit mademoiselle -Carroll comme si elle parlait d’un bibelot.--Cependant je ne me -sentirais jamais bien à l’aise avec lui. Il ferait un mari des -dimanches, mais, pour tous les jours, je préfère Jack... Et puis, si -j’étais sa femme, je voudrais savoir à qui il pense quand il est -distrait comme ce soir. - - - - -V - - ---Chez Loiset, rue Royale. - -Cet ordre, donné à son cocher par M. Beauchamp, au sortir du Théâtre de -la Renaissance, représentait encore une victoire de la femme sur -l’homme. - -Charley avait, non sans protester, conduit sa sœur et mademoiselle -Carroll au Moulin-Rouge, à l’Olympia, dans tous les cafés-concerts -excentriques. La pensée que, pas plus que lui, elles ne comprenaient les -grossièretés qui se débitent sur les tréteaux à la mode rassurait sa -conscience. Il s’étonnait naïvement qu’elles voulussent entendre à Paris -des choses auxquelles, à New-York, elles eussent vertueusement bouché -leurs oreilles. Plusieurs fois, elles lui avaient demandé de les -conduire au fameux restaurant de nuit de la rue Royale, mais il avait -toujours trouvé un prétexte pour refuser. - -A la prière d’Hélène, il avait loué, ce soir-là, une avant-scène à la -Renaissance et invité le marquis et la marquise Verga, avec Willie Grey. -Au dernier entr’acte, les trois femmes déclarèrent qu’elles voulaient -aller souper chez Loiset. C’était bel et bien un complot organisé entre -elles et force fut de céder à leur persistante fantaisie. - -Comme les voitures arrivaient devant la porte du restaurant, deux -messieurs qui faisaient les cent pas s’arrêtèrent pour échanger quelques -dernières paroles. A ce moment, Hélène, mettant le pied sur le trottoir, -se trouva, à sa grande consternation, face à face avec «le Prince». - -Celui-ci, ayant reconnu les amis de la marquise d’Anguilhon, prit -hâtivement congé de son compagnon et s’approcha d’eux. - ---Vous n’allez pas chez Loiset? dit-il vivement. - ---Si fait! répondit la marquise. - ---Mais c’est un endroit où ne vont pas les honnêtes femmes! - ---Les honnêtes femmes françaises, dit madame Ronald, peut-être... mais -nous autres Américaines, nous avons une honnêteté robuste, nous pouvons -tout voir, tout entendre. N’ayez crainte. - ---Enfin, Hélène, si ce restaurant est impossible!... fit M. Beauchamp. - ---Impossible! mais toutes nos amies y ont soupé! Il est connu à New-York -comme la tour Eiffel. - ---Eh bien, moi, je n’y ai jamais mis les pieds et il est à la porte de -mon club. - ---Alors, venez avec nous manger les _Welsh rarebits_... Vous savez que -ce sont de vulgaires croûtes au fromage, un plat d’après-minuit; il -paraît qu’ici elles sont délicieuses. - ---Va pour les _Welsh rarebits_! dit le comte. C’est assez piquant de -voir un vieux Parisien comme moi conduit pour la première fois chez -Loiset par des Américaines. - -Un des garçons s’empara des arrivants et, les ayant reconnus pour des -étrangers, il les conduisit tout au fond du restaurant, à une sorte de -plate-forme, élevée de deux marches, séparée par une balustrade du reste -de la salle. Au bas de cette plate-forme, à droite, se trouvait un -orchestre de tziganes. - ---Mettez-vous là! dit l’employé gracieusement en désignant une des -tables,--vous verrez tout. - -Ces mots firent dresser l’oreille à M. de Limeray. Il se demanda ce -qu’ils pouvaient signifier. - -M. Beauchamp commanda le souper. Les trois femmes jetèrent aussitôt un -regard curieux autour d’elles et eurent une même déconvenue à voir les -proportions mesquines et le décor banal du célèbre cabaret. - ---Pas beau, Loiset! fit le marquis Verga. - -Les habitués arrivèrent peu à peu, les fêtards jeunes et vieux, -accompagnés de femmes plus ou moins jolies, plus ou moins élégantes. Et -la salle s’anima. Il y eut bientôt un scintillement d’yeux, des fusées -de rire, des éclats de joie fausse et vulgaire. L’atmosphère se chargea -de fumets, d’odeurs diverses, de parfums violents. Elle devint lourde et -mauvaise. M. de Limeray sentit arriver jusqu’à lui comme une marée -montante de lie humaine. Et tout cela, vu de la hauteur de ses soixante -ans, lui parut hideux et écœurant. Il regarda ses compagnons. Charley -Beauchamp et Willie Grey s’amusaient du spectacle sans en paraître -troublés. Quant aux trois Américaines, elles détaillaient les toilettes -des femmes, échangeaient quelques remarques à voix basse, babillaient -gaiement, visiblement enchantées de voir des choses choquantes. Dans ce -milieu surchauffé de sensualité, elles demeuraient froides, l’œil -limpide, la physionomie sereine. - -Le marquis Verga, surprenant l’air étonné de M. de Limeray, se pencha -vers lui: - ---Vous les voyez, fit-il, pas pour un sou de tempérament! - ---Tant mieux pour elles! - ---Et pour leurs maris donc! - -Le regard de Dora avait été attiré par une vieille femme vêtue de noir, -dont les cheveux grisonnants étaient recouverts d’un fichu de dentelle -espagnole et qui dormait dans un coin, entourée de paniers remplis de -fleurs. Son sommeil résista quelques moments encore au bruit croissant -des voix et à la musique même; elle finit par se réveiller et, avec des -mouvements las, commença à trier ses fleurs, à les arranger en touffes. - ---Voyez donc le charmant visage de cette pauvre femme, dit mademoiselle -Carroll. Je suis sûre qu’elle a une histoire. - -Le «Prince» se retourna. - ---Mais c’est Isabelle! s’écria-t-il, une vieille amie. - -La bouquetière, entendant son nom, leva les yeux; des yeux bleus qui -avaient encore du charme et de la beauté. Elle regarda le comte, un -moment, puis le souvenir épanouit tout à coup sa figure et, obéissant au -signe qui lui était fait, elle vint sur la plate-forme. - ---Comment, je te retrouve ici! dit M. de Limeray. Je croyais que tu -vivais de tes rentes dans quelque village des environs de Paris. - ---Des rentes! moi, monsieur le comte! et d’où me viendraient-elles? Je -n’ai que ce que je gagne. Je travaille pour élever une nièce qui étudie -au Conservatoire et pour achever de payer les vingt pour cent que j’ai -promis à mes créanciers. - ---Où demeures-tu? - ---A Sannois. - ---Et tu passes toutes les nuits dans cet enfer? - ---Oui, jusqu’à l’heure du premier train qui me ramène chez moi. - ---C’est dur. - ---J’aime mieux cela que d’être clouée dans un fauteuil. Il me faut la -vie de Paris, même celle-ci... et des fleurs. Je ne pourrais pas m’en -passer. - ---Fais-tu de bonnes affaires, au moins? - ---Non. Autrefois, quand les jeunes gens avaient été heureux au jeu ou en -amour, ils vous jetaient un louis pour une fleur. Aujourd’hui, ils sont -mesquins, jusque dans le bonheur. Oh! ils sont rats! rats! répéta -Isabelle avec une intense expression de mépris. - -Le comte ne put s’empêcher de sourire. - ---Eh bien, va... fleuris-nous tous ce soir, dit-il; nous ne serons pas -rats. - -Puis, se tournant vers Dora: - ---Vous avez deviné, mademoiselle. Cette brave femme a une histoire. Elle -était, sous l’Empire, la bouquetière du Jockey-Club et portait toute -l’année les couleurs du cheval qui avait gagné le Derby de Chantilly. -Elle était jolie, passait pour honnête, gagnait de l’argent à pleines -mains. Cela excita l’envie dans sa famille. Sa mère, sur le conseil -d’une parente, je crois, l’accusa de la laisser mourir de faim et lui -intenta un procès qui fit beaucoup de bruit. Le Jockey la répudia et lui -retira ses honneurs. Elle ouvrit alors une boutique de fleuriste et fit -faillite. Je l’avais complètement perdue de vue. - -Isabelle revint, apportant des touffes de roses adroitement arrangées, -qu’elle présenta aux trois Américaines; puis, s’approchant de M. de -Limeray, elle mit à sa boutonnière un superbe œillet blanc. - ---En souvenir d’autrefois! dit-elle gentiment. - -Le comte lui glissa un billet de cent francs dans la main. - ---Je viendrai de temps en temps prendre de tes nouvelles, ajouta-t-il -avec bonté. - ---C’est un fait exprès,--dit la marquise Verga en promenant les yeux -autour d’elle,--il ne se passe rien d’extraordinaire. L’autre soir, -paraît-il, une princesse russe a dansé sur les tables. - ---Une princesse russe? répéta le comte de Limeray.--Vous m’étonnez. - ---Quelle belle chose que l’éducation! fit Dora avec la plus drôle de -mine.--Vous pensez, je suis sûre, qu’une princesse américaine serait -seule capable de se livrer à de tels exercices. Mais voilà! par -politesse, vous ne le dites pas. - ---Eh bien, vous vous trompez, mademoiselle, mon éducation n’est pas que -de surface. En compagnie d’Américaines comme il faut, une pareille -pensée ne me viendrait pas. - ---Allons, il est dit que j’aurai toujours tort avec vous! confessa -gaiement la jeune fille. - -A ce moment, quatre couples entrèrent bruyamment et vinrent s’asseoir à -une longue table, dressée en face de la plate-forme où l’on avait placé -les étrangers. On servit un homard énorme et l’on remplit les coupes de -Champagne. Bientôt, les voix s’élevèrent, des interpellations triviales -se croisèrent. La musique des tziganes se fit plus sauvage, plus -endiablée, comme pour servir d’excitant et d’accompagnement à la -débauche. Une des femmes porta aux lèvres de son voisin la coupe où elle -venait de boire, et lui en ingurgita de force le contenu. Une autre -passa son bras autour du cou de l’individu qui était à sa gauche et -frotta sa joue contre la sienne. - -Les trois Américaines jubilaient intérieurement de voir que la scène se -corsait. Madame Ronald prenait un joli air de sévérité et, par un -mouvement de dignité instinctif, redressait la tête comme pour se mettre -au-dessus de ces choses grossières. - -Au premier coup d’œil, M. de Limeray avait deviné à quelle catégorie -appartenaient ces hommes vêtus avec une certaine élégance, le gardénia à -la boutonnière, et ces filles flétries, parées de bijoux faux. Après -quelques instants d’observation, il se mit à rire: - ---Ah! la bonne farce! la bonne farce! s’écria-t-il; mais ces gens-là -jouent la comédie! Ils sont payés pour être inconvenants, pour faire du -potin! Elle était payée, votre princesse russe, madame Verga! Je -comprends maintenant le «Vous verrez tout» du garçon. - ---Ma parole d’honneur, je crois que vous avez raison! dit Willie Grey -stupéfait. - ---Et tous ces gens,--ajouta le comte en faisant des yeux le tour de la -plate-forme,--des Anglais, des Américains, des Hollandais, des -Norvégiens... il y a même des Norvégiens!... s’en iront persuadés qu’ils -ont assisté à une scène de la vie de Paris, de la grande vie encore! Ils -affirmeront que notre ville est la plus immorale du monde, qu’il y a des -restaurants où l’on s’embrasse publiquement; et la petite représentation -de débauche est pour eux seuls, pour satisfaire aux goûts qu’on leur -prête! Voyez, les Parisiens qui sont ici ne s’occupent pas de cette -table, ils connaissent le truc, probablement... Je me félicite d’être -venu et d’avoir pu vous éclairer, vous! - ---Vous croyez vraiment,--dit Hélène d’un air penaud,--que ces -messieurs... - ---De jolis messieurs! interrompit le comte. Regardez ce qui se passe. - -Une des soupeuses semblait avoir jeté son dévolu sur un jeune Anglais à -figure rasée, de physionomie très pure, qui fumait son cigare et buvait -de la bière à une table voisine. Elle lui lançait, une à une, les fleurs -d’une corbeille qui se trouvait devant elle. - ---Si son compagnon payait le souper,--dit M. de Limeray à Charley -Beauchamp,--il ne souffrirait pas cette provocation. - ---Assurément non! Vous ne vous êtes pas trompé, nous sommes volés. Sur -cette certitude, nous n’avons rien de mieux à faire qu’à nous en aller. - ---Oh! attendons de voir comment cela finira avec cet Anglais! pria la -marquise. - -Les fleurs continuaient à pleuvoir sur l’étranger; quelques-unes -l’atteignirent à la tête, d’autres en plein visage, sans le tirer de son -impassibilité. Il prit, tour à tour, une rose, un œillet, une tubéreuse, -les respira longuement, les froissa entre ses doigts; son regard demeura -vague et lointain, un sourire erra sur ses lèvres minces, un sourire où -il y avait du défi. On eût dit qu’il avait fait un pari avec lui-même et -qu’il le tenait. - -La femme qui l’avait provoqué, exaspérée de cette indifférence, se leva -brusquement, vint s’asseoir à ses côtés et, le coude sur la table, elle -lui parla de près. Le champagne avait redonné un éclat passager à son -visage; elle était belle encore à tenter quelqu’un. Le jeune homme -l’écouta sans sourciller, puis après l’avoir examinée un instant, avec -des yeux froids comme l’acier, il se leva. - ---Je ne comprends pas votre langage, dit-il en anglais. - -Et, la plantant là, il se dirigea vers la porte. - -Suffoquée, humiliée, la fille le regarda s’éloigner avec une expression -effrayante. On pouvait craindre qu’elle ne s’élançât sur lui. - ---Mufle! cria-t-elle de toute sa voix. - -Et, soulagée par cette injure, dissimulant la colère de sa défaite sous -un sauvage éclat de rire, elle alla reprendre sa place. - ---Cette fois, nous en avons eu pour notre argent! dit Willie Grey en -riant.--Nous pouvons partir, je crois. - ---Êtes-vous suffisamment édifiées, mesdames? demanda le marquis. - ---Oui, oui! répondirent les Américaines. - ---Ce n’est pas malheureux. - -Au sortir du restaurant, tous eurent une aspiration profonde. - ---Comme c’est bon, l’air propre! fit Hélène. - ---La vie propre aussi! ajouta Charley Beauchamp, d’un ton où perçait le -regret d’avoir cédé à la fantaisie de sa sœur. - -Les Verga, qui demeuraient aux Champs-Elysées, hélèrent une voiture. - ---Rentrons à pied,--proposa Hélène,--et aussi lentement que possible: -cette nuit est divine. - ---Et quel contraste avec ce que nous quittons! dit le comte de Limeray, -s’arrêtant au milieu de la rue Royale. Voyez. - -Sous un ciel infiniment pur et très haut, dans la lumière douce de la -lune, la place de la Concorde paraissait immense et étrange. A cette -heure, ce n’était plus un carrefour de Paris, avec son obélisque aux -lignes hiératiques, la voie blanche du pont menant à un palais -d’architecture grecque, la large avenue des Champs-Élysées fuyant -mystérieusement sous la verdure, les terrasses désertes et les jardins -silencieux des Tuileries, elle ressemblait à l’agora de quelque ville de -rêve sur laquelle planait le sommeil et qui donnait une délicieuse -sensation d’immobilité, d’apaisement et de repos. - ---En effet, dit Hélène, quel contraste! Savez-vous? ce que nous nommons -le mal et le laid, ce n’est que les ombres nécessaires pour mettre en -relief le bon et le beau. Sans ces ombres, nous ne les verrions -peut-être pas. - -M. de Limeray regarda avec surprise cette jolie femme lançant -tranquillement une pensée philosophique d’une telle portée. - ---C’est bien hardi ce que vous avancez là. - ---Oui, choquant même, mais cette idée m’est souvent passée par la tête. -Ce soir, elle me revient forcément. Il fallait que j’allasse dans ce -vilain restaurant pour sentir toute la beauté de cette nuit de -printemps. J’ai pour mari un savant doublé d’un philosophe. Il cause -volontiers avec moi. Je ne lui prête pas toujours une attention bien -soutenue, mais nombre de ses paroles se fixent dans mon cerveau, je ne -sais comment. Cela me fait des pensées, des pensées qui vont et viennent -à travers mes plaisirs, mes préoccupations de toilette... Il faut croire -que je ne suis pas aussi frivole que j’en ai l’air. - ---Alors, vous ne regrettez pas d’avoir été chez Loiset? - ---J’en suis ravie! - ---Et toutes vos compatriotes ont la curiosité de ces endroits-là? - ---Oh! non,--rectifia honnêtement madame Ronald.--La majorité même des -Américaines ne mettrait pas le pied dans un restaurant de nuit... Les -mondaines de ma génération, par exemple, ont toutes de ces curiosités! -C’est amusant de jeter, de temps à autre, un coup d’œil sur l’abîme -quand on se sent la tête solide. - ---Vous aimez le danger? - ---Je l’adore. - ---Vous l’avez bravé souvent? - ---Souvent, oui... Le fleuretage a cela de bon qu’il finit par rendre -réfractaire, et comme, en Amérique, nous le pratiquons dès l’enfance, -nous sommes à peu près incombustibles. Quant à moi, j’ai pris pour -emblème une salamandre. Je l’ai mise sur les panneaux de mon cabinet de -toilette, fait graver sur mon cachet, et tenez!... - -Hélène, entr’ouvrant son collet, montra du doigt, piquée à son corsage, -tout contre sa gorge et brillant d’un éclat froid et cruel, une petite -salamandre en diamants avec des yeux d’émeraude. - ---Ne dites jamais cela à un Européen jeune. Vous lui donneriez une -terrible tentation... Vous me faites regretter de n’avoir pas trente ans -de moins. - ---Oh! je ne crains rien, ni personne! répliqua madame Ronald avec un -beau rire de défi. - ---Eh bien, c’est plus fort que moi, je ne puis croire à votre -insensibilité. - ---Pourquoi? - ---Je ne saurais vous l’expliquer, c’est une impression, et avec la -liberté d’un vieil ami, je vous dirai: «Prenez garde! Il ne faut pas -tenter Dieu, il faut encore moins tenter l’homme: il pourrait avoir son -heure!» - -Madame Ronald ne répondit rien. Ces mots jetèrent en elle un vague -malaise et elle changea brusquement la conversation. - -Dora marchait devant et babillait gaiement avec Charley Beauchamp et -Willie Grey. - ---Enfin, vous vous êtes amusée, ce soir, chez Loiset? demanda Willie. - ---Énormément! Puis j’ai eu ces belles roses... J’ai vu l’ex-bouquetière -du Jockey-Club sous l’Empire et appris son histoire qui m’a vivement -intéressée. Ensuite j’ai assisté à la victoire de la vertu britannique -sur la perversité parisienne et j’ai appris qu’on se moque de nous chez -Loiset. Je n’ai pas perdu ma soirée! Mon courrier de demain fera venir -l’eau à la bouche à toutes mes amies. - -Willie Grey ne put s’empêcher de sourire. - ---Parlez-moi d’une Américaine pour savoir tirer parti des gens et des -choses! - ---Mufle! - ---C’est à moi que vous dites cela? fit le jeune peintre suffoqué. - ---Non, non! répondit mademoiselle Carroll en riant de tout son cœur.--Je -répète ce mot pour ne pas l’oublier. - -Comme la jeune fille finissait sa phrase, tout le monde se trouva devant -la porte de l’Hôtel Continental. - -On échangea les adieux et les poignées de main. - -Et dans l’ascenseur, au grand ahurissement du garçon, Dora avançant, -arrondissant les lèvres, haussant comiquement la tête, lança tout à -coup: - ---Mufle! mufle!... Ah! non, je n’ai pas perdu ma soirée! - - - - -VI - - ---Quel est le programme pour cet après-midi? demandait, quinze jours -plus tard, Charley Beauchamp à sa sœur, en déjeunant. - ---Eh bien, répondit Hélène, nous devons aller faire visite à Annie. Elle -quitte Paris après-demain... Il faut que vous y veniez aussi. J’ai -commandé la voiture pour quatre heures et demie. Jusque-là, vous êtes -libre. - ---Très bien. - ---Je suis sûre que si madame d’Anguilhon n’attendait pas un bébé, elle -nous aurait tous invités à Blonay! fit Dora. - ---Probablement. - ---C’eût été plus amusant que notre voyage en Hollande... Ce que je -donnerais pour voir une de nos compatriotes dans le rôle de châtelaine! - ---Annie doit y être charmante, parce qu’elle est simple et naturelle, -répondit tante Sophie. Du reste, je la trouve beaucoup mieux que -lorsqu’elle était jeune fille. - ---C’est aussi mon impression, dit M. Beauchamp. Elle a acquis un certain -fini, dans ce milieu français. Malgré tout, elle est restée très -américaine... Et cela prouve que nous avons déjà une forte individualité -nationale. - ---Oh! le milieu n’est pour rien dans le changement que j’ai remarqué -chez Annie. C’est la vie, c’est le temps qui l’a perfectionnée... Elle -sortait d’une classe qui, pour la valeur morale et pour l’éducation, -n’est pas inférieure à celle où son mariage l’a fait entrer! dit -mademoiselle Beauchamp d’une voix âpre. - ---D’accord, ma bonne tante; mais l’Europe, avec ses mœurs différentes, -la soumission conjugale, la dépendance qu’elle impose aux femmes, agit -visiblement sur nos compatriotes et leur fait des physionomies plus -douces, plus sympathiques... Comme nous connaissons mal la société du -vieux monde! Nous venons visiter les musées, les monuments d’un pays, et -nous n’étudions ni l’âme ni le caractère de ses habitants. C’est -stupide! - ---Oui, mais les gens civilisés ne vivent pas sous des tentes; on ne peut -pas les interviewer comme des Peaux Rouges! dit mademoiselle -Carroll.--Si nous n’avions pas eu des amies mariées au faubourg -Saint-Germain, nous nous serions longtemps cogné le nez contre la porte -cochère de l’hôtel d’Anguilhon sans savoir comment on y vivait ou même -comment on y mangeait. - ---Et d’ailleurs, les Français, qui paraissent si en dehors, sont très -exclusifs, ajouta Hélène. Ils n’ouvrent pas facilement leurs portes aux -gens d’un autre pays. - ---Ils ont tort, car ils gagneraient à être connus! fit Charley. - ---Ils gagneraient surtout à connaître des étrangers! déclara -péremptoirement tante Sophie. - -Elle était de ces Américaines qui, de bonne foi, se figurent que toute -morale, toute lumière vient de leur pays. - ---Assurément! répondit M. Beauchamp avec un malicieux clignement -d’œil.--Ainsi, je ne doute pas que mon exemple, ma manière de voir, -n’aient eu déjà une influence salutaire sur MM. de Kéradieu, d’Anguilhon -et de Limeray... Quant à moi, après ce que j’ai vu et entendu, je ne -suis plus aussi sûr que la race anglo-saxonne arrive à dominer le monde. -Elle est destinée à faire le gros œuvre des civilisations, mais pour le -reste, pour le couronnement de l’édifice, il faudra toujours la race -latine. - ---On voit que Willie Grey vous a converti! fit Dora. - ---Vous me supposez bien un peu capable de juger par moi-même, j’espère! - ---Je trouve les Français décidément amusants! reprit mademoiselle -Carroll.--Ils sont curieux, avec leur manière de chercher midi à -quatorze heures. Et ce sont de fameux interviewers de femmes! Ils -veulent savoir ce que vous pensez, ce que vous sentez, une foule de -choses dont un Américain ne se préoccupe pas. Ils vous démontent, -littéralement, pour savoir comment est faite la petite bête que nous -avons à gauche!... Ainsi, cet abominable vicomte de Nozay m’a retournée -comme un gant. - ---Alors, Jack peut être tranquille: si M. de Nozay connaît votre envers, -il ne vous demandera pas en mariage! s’écria Charley Beauchamp avec un -sourire qui adoucissait la taquinerie. - -Dora lui jeta sa serviette à la tête. - ---C’est mal, ce que vous dites là, car je vaux mieux en dedans qu’en -dehors. - ---Est-ce que vous allez sortir tout de suite? demanda madame Carroll à -sa fille. - ---Non... j’attends une demoiselle de chez Virot avec des chapeaux. - ---Encore! - ---Oui, j’en ai vu de si jolis, ce matin, que je n’ai pu résister. Cela -me dégoûte moi-même d’avoir tant de choses... et puis j’achète toujours! -En Europe, c’est le besoin qui est cause des suicides; chez nous ce sera -bientôt la satiété. - ---Ne dites donc pas de sottises! fit mademoiselle Beauchamp, d’un air -mécontent. - -Hélène se leva de table et s’approcha de la glace. Elle était en -toilette du matin et avait déjeuné le chapeau sur la tête, comme il -arrive souvent aux Américaines. Elle s’aperçut qu’elle était dans un de -ses jours de grande beauté: elle s’envoya un sourire de félicitations. - ---Il me vient une idée! dit-elle en passant un des petits peignes de sa -coiffure dans les beaux cheveux chatoyants relevés sur sa nuque.--Je -vais aller chez madame Kevins. On ne la trouve plus après trois heures. -Elle m’a promis des adresses d’hôtels hollandais. - ---Demandez-lui, pendant que vous y êtes, tous les renseignements qu’elle -possède, recommanda Charley.--Cela facilitera notre voyage... Je vais -descendre avec vous et vous mettre en voiture. - ---Inutile, j’irai à pied. Il ne fait pas trop chaud et j’ai besoin de -marcher. - -Au moment même où cette inspiration venait à madame Ronald, un jeune -Romain, le comte Sant’Anna, qui achevait de déjeuner chez Voisin avec un -ami, se rappelait tout à coup un engagement pris la veille. Il regarda -sa montre. - ---_Per Bacco!_ déjà une heure et demie! Je suis obligé de te lâcher!... -J’ai un rendez-vous, avenue d’Antin avec Binder. Il doit me montrer un -modèle de phaéton. - -Hélène était à peine à dix mètres du Continental que l’Italien sortait -du restaurant, le cigare allumé. Et, sans s’en douter, tous deux -obéissaient à la volonté suprême qui avait marqué leur rencontre pour ce -jour, pour cette heure. - -Le comte Sant’Anna remonta la rue Cambon et tourna dans la rue de -Rivoli. La beauté du temps lui donna l’envie de marcher, à lui aussi, et -il marcha! - -Soudain, son regard tomba sur madame Ronald et ne la quitta plus. - -Elle était vêtue d’un costume tailleur, en petit drap beige clair, dont -la jaquette courte, la jupe collante moulaient audacieusement les formes -de son corps élégant. Le chapeau rond, relevé derrière par une touffe de -roses pâles, laissait voir sa chevelure ondulée, d’un blond si -merveilleux qu’il semblait artificiel. - -«Une cocotte, sûrement!» pensa l’Italien. Et, trompé par cet ensemble -provocant, il allongea le pas, dépassa la jeune femme, se retourna et la -dévisagea sans façon. - -«Non, une étrangère, se dit-il, mais diantrement jolie!» - -Et, sur cette impression, il fit aussitôt machine en arrière afin de -pouvoir la suivre. - -L’Américaine est beaucoup plus femme en Europe que chez elle. Est-ce -l’air ambiant qui développe sa fémininité ou ose-t-elle davantage? -Toujours est-il qu’à Paris elle aime à être remarquée et admirée dans la -rue. C’est un plaisir qu’elle n’a pas dans son pays et qu’elle recherche -d’autant plus. Quand il arrive à une Française d’être suivie avec -quelque persistance, elle en reste toujours troublée. Si elle est -vraiment honnête, elle regrette l’incident et se le reproche comme une -faute. L’Américaine, elle, ne s’émeut pas pour si peu. Il arrive souvent -qu’un oisif, tenté par sa beauté ou par son allure coquette, la prend -pour une étrangère en quête d’aventures et s’amuse à la suivre. Loin de -s’effaroucher de l’impertinence, elle en est flattée. Elle ralentit même -imprudemment le pas, s’arrête devant les vitrines, et, lorsque le -«marcheur», se croyant encouragé, lui adresse la parole, elle le -foudroie d’un regard dur, le repousse avec une expression d’honnêteté si -glaçante qu’il se retire plus ou moins penaud. Elle rentre alors chez -elle, ravie d’avoir humilié un représentant du sexe fort, et sans -éprouver autre chose qu’une satisfaction d’amour-propre. - -Madame Ronald recevait souvent, au cours de ses promenades, des marques -indiscrètes d’admiration. Elle y prenait toujours un très vif plaisir, -et ne se plaignait pas moins, avec indignation, comme toutes ses -compatriotes, qu’il fût impossible de sortir sans être suivie dans ce -Paris pervers,--_wicked_ Paris.--C’est ainsi que l’on qualifie -habituellement la grande ville, en Angleterre et aux États-Unis. On eût -assez difficilement persuadé à Hélène que la provocation venait d’elle -et de ses toilettes, trop séduisantes pour la rue. De fait, le Français -a plus qu’aucun homme le respect de la femme qu’il juge comme il faut. - -Cet après-midi-là, madame Ronald eut bien vite la conscience qu’elle -venait de faire une conquête. L’étranger qui s’était retourné si -hardiment la suivait. Elle s’en aperçut aussitôt. Comme d’habitude, cela -l’amusa et flatta sa vanité,--d’autant mieux qu’elle avait eu le temps -de voir qu’il était beau et élégant.--Sous l’influence magnétique de -l’admiration et du désir qu’elle avait excités, elle sentit la joie de -vivre, d’être belle; sa démarche devint plus élastique, son allure plus -fringante. Après avoir traversé la place de la Concorde, elle prit -l’avenue Gabriel. Et l’un et l’autre, guidés par l’Invisible, ils -cheminèrent pendant quelques minutes, presque seuls, sous l’allée -ombreuse, dans l’air chargé des parfums qui s’exhalaient des massifs -environnants. L’Italien éprouvait un plaisir croissant à suivre cette -femme. Il se mit à la détailler en connaisseur, et le désir éclata dans -sa chair. Son pas s’accéléra, la distance se raccourcit. Hélène, s’en -apercevant, obliqua brusquement à gauche et rentra dans la clarté des -Champs-Elysées. - -Le jeune homme comprit vite que l’inconnue ne se promenait pas, mais -qu’elle allait chez quelqu’un ou rentrait à la maison. Il voulut -l’accompagner jusqu’au bout de sa course et, comme hypnotisé par la -lumière de sa chevelure, par les jolies lignes de sa personne, il passa -devant l’avenue d’Antin sans la voir, oubliant carrossier et phaéton. - -Madame Kevins habitait tout près de l’Arc-de-Triomphe. Arrivée à -l’avant-dernière maison des Champs-Élysées, dont l’entrée se trouvait -rue de Tilsitt, Hélène s’engouffra sous la porte cochère. Sant’Anna -resta un moment planté sur le trottoir. Demeurait-elle là? Poussé par -une irrésistible curiosité, il entra à son tour au numéro 154 et demanda -à la concierge si la personne qui venait de monter était une de ses -locataires. La bonne femme le regarda d’abord avec quelque méfiance, -puis, comme il avait l’air d’un gentleman, elle finit par lui répondre -que c’était une visiteuse seulement. - -L’appartement de madame Kevins se trouvait à l’entresol, et le salon où -elle recevait avait deux fenêtres de coin, ce qui permit à Hélène de -voir son admirateur en faction. - -Cette vue ne laissa pas que de la rendre un peu nerveuse et distraite, -et il n’est pas bien sûr qu’elle entendît la moitié des renseignements -que son amie lui donna sur la Belgique et la Hollande. - -Sa visite terminée, madame Ronald descendit l’escalier, non sans -ressentir une petite émotion. Pour échapper à l’indiscret, elle pria la -concierge de lui appeler un fiacre et demeura invisible dans le -renfoncement de la porte cochère. Dès que la voiture accosta, elle y -monta lestement en jetant au cocher le nom de l’avenue Friedland. - -Le jeune homme, qui faisait les cent pas, aperçut la voiture au moment -où elle filait dans la direction indiquée. Il devina qu’elle emportait -son inconnue et qu’il était joué. Il eut alors ce geste du bras qui -trahit le dépit, cet inimitable mouvement de tête, d’épaules remontées, -avec lequel l’Italien accepte ses défaites, et exprime son impuissance -devant le fait accompli. - ---Je la rattraperai, dit-il; une jolie femme se retrouve toujours. - -Et, comme il l’avait espéré, deux jours plus tard, il se rencontra face -à face avec Hélène dans la rue de la Paix. Elle lui parut plus désirable -encore. La chaude coloration de ses cheveux le frappa au cerveau comme -un coup de soleil. Il la regarda avec des yeux ardents: elle n’eut pas -l’air de le voir. Lorsqu’il eut fait quelques mètres dans le sens -opposé, il rebroussa chemin et se mit à la suivre. Elle le sentit -magnétiquement et fut de nouveau flattée. Sans se presser, elle continua -sa promenade, prit le boulevard des Capucines, remonta la rue Royale. -Son intention était bien de rentrer à l’hôtel, mais, s’apercevant que -l’étranger ne la lâchait pas et ne voulant pas qu’il sût où elle -demeurait, elle fit signe à un cocher, lui donna l’ordre de la conduire -aux Magasins du Louvre. Là, par une porte ou par une autre, elle était -sûre de réussir à «semer» le jeune homme... Sant’Anna, qui connaissait -le grand bazar et la perfidie de ses sorties multiples, ne lui donna pas -cette satisfaction. Il se faisait fort, maintenant, de la retrouver. Le -lendemain et le surlendemain, il arpenta, sans succès pourtant, la rue -de Castiglione et la rue de la Paix: il avait deviné que son inconnue -était Américaine et qu’elle devait habiter un des hôtels environnants. - -Comme la plupart de ses compatriotes, Sant’Anna était grand chasseur de -femmes et amateur d’aventures amoureuses. Ce genre de sport lui donnait -des émotions dont il était friand. Il y mettait l’ardeur, la ruse de sa -race, ses superstitions puériles. Rien ne lui coûtait pour satisfaire le -désir éveillé par un joli visage ou par une tournure élégante. Quand il -lui arrivait, ce qui était du reste assez rare, de revenir bredouille, -il acceptait son échec avec philosophie. Soit qu’il y ait chez l’Italien -moins de combativité, soit que sa nature extrêmement affinée sente mieux -l’inéluctable de la vie, il s’y abandonne sans résistance, avec autant -de résignation que l’Oriental, quoique avec plus d’intelligence. «C’est -la fatalité! C’est le destin!... _È la fatalità! È il destino!_» Ces -paroles, qui lui viennent d’instinct à la bouche, le consolent aisément, -lui enlèvent tout remords, tout regret. Très superstitieux, le jeune -homme se dit que cette Américaine lui avait fait une trop forte -impression pour qu’elle ne fût pas appelée à jouer un rôle dans sa vie. -Lequel, il ne le soupçonnait guère!... Il se mit donc à la chercher des -yeux un peu partout. Le matin du quatrième jour, il l’aperçut -soudainement, devant lui, qui traversait la place Vendôme. Il eut un -éblouissement, un violent battement de cœur, un élan vite réprimé. -Décidé à apprendre où elle demeurait, il la suivit de loin et réussit à -la voir entrer à l’Hôtel Continental. Cela lui suffit. Il continua son -chemin, très heureux d’avoir atteint son but. - -Le soir même, comme madame Ronald, en compagnie de son frère, prenait le -café dans la galerie du Continental, elle vit arriver son admirateur. -Cette apparition inattendue lui causa un léger saisissement. Elle ne -douta pas un instant qu’il ne fût venu pour elle. Il l’avait donc -dénichée! C’était joliment habile!... Sa vanité exulta et la rendit -subitement joyeuse. Ses yeux brillèrent davantage, sa parole devint -inégale et rapide. Le comte s’était assis à une table voisine de la -sienne. Elle subit plusieurs fois l’attraction de son regard, mais le -brava aussitôt avec une parfaite expression d’indifférence. Tout en -causant, elle se dit qu’il devait sûrement être un Italien ou un -Espagnol. D’un coup d’œil, elle vit son teint mat, ses traits réguliers; -d’un autre, elle saisit sa taille élégante et tous les signes extérieurs -qui révélaient l’homme du monde. Décidément, cette conquête lui faisait -honneur. L’idée lui vint qu’il devait prendre Charley pour son mari, et -aussitôt, avec sa naturelle et mesquine cruauté de femme, elle voulut le -supplicier un peu et se mit à parler à son frère d’un air tendre. Elle -se laissa complaisamment admirer pendant un bon quart d’heure encore, -riant à la pensée que le lendemain elle quittait Paris, et à celle de sa -mine déconfite lorsqu’il apprendrait ce départ. Sur cette réjouissante -imagination, elle se leva, redescendit la galerie, se dirigeant vers -l’ascenseur. Au moment où, très fière, très digne, elle passait devant -l’étranger, les paroles du «Prince» lui revinrent à la mémoire. Sa lèvre -eut une jolie inflexion de défi et de dédain: - -«Ce n’est pas encore cette fois-ci, se dit-elle, que l’homme aura son -heure avec moi!» - - - - -VII - - -Le lendemain, par le premier train, Hélène, son frère et sa tante, Dora -et sa mère quittèrent Paris. - -Le voyage de Belgique et de Hollande fut un continuel enchantement pour -Charley. Son ami Willie Grey vint le rejoindre à Bruxelles et -l’accompagna de musée en musée. Dans le trésor de la vieille Europe, ce -trésor si lentement et si douloureusement amassé, il trouva, comme -nombre de ses compatriotes, les sensations qui seules peuvent rafraîchir -les cerveaux brûlés par la fièvre des affaires. - -Hélène et Dora ne connaissaient ni la Belgique ni les Pays-Bas. Ce fut -une page nouvelle de l’ancien monde qu’elles déchiffrèrent avec une -curiosité extrême et qui les ravit par son étrangeté. Les petites villes -qui finissent dans le silence et la prière, dont la vieillesse est si -touchante, leur causèrent un étonnement respectueux. Les costumes lourds -et bizarres, les visages placides, la vie humaine ainsi menée sur un -mode lent et grave ne cessa de les amuser et de les intéresser. Pourtant -madame Ronald ne voyait pas sans plaisir approcher l’heure de partir -pour la Suisse et d’aller rejoindre le marquis et la marquise Verga. -Elle s’était liée extraordinairement vite avec cette compatriote -rencontrée chez madame d’Anguilhon. - -Madame Verga sortait d’une bonne famille de Washington. Jeune fille, -elle avait beaucoup hanté la colonie étrangère. C’est là qu’elle avait -fait la connaissance de son mari, un Romain, attaché militaire à -l’ambassade d’Italie. - -Elle avait un visage de très jolie poupée, animé par des yeux bleus qui -reflétaient une petite âme joyeuse et bonne. Plus brillante -qu’intelligente, elle se montrait naïvement heureuse d’être marquise, -d’avoir sa place dans la haute société de Rome. Son excellent caractère, -sa loyauté, lui avaient valu nombre d’amis. Son salon était un des plus -fréquentés. Sa nature simple et honnête l’empêchait de voir la moitié -des intrigues qui se nouaient et se dénouaient sous ses yeux. Elle -aimait les Italiens, disait-elle, parce qu’ils sont silencieux et -qu’elle pouvait, avec eux, parler tant qu’elle voulait. Le marquis -passait pour le mari le moins fidèle. Les uns croyaient qu’elle ignorait -tout, les autres qu’elle ne voulait rien savoir. - -Toujours est-il qu’elle se proclamait la plus heureuse des femmes. -Madame Verga avait entretenu souvent madame Ronald et Dora du monde où -elle évoluait. Elle les avait engagées à passer l’hiver à Rome, leur -promettant de leur donner _a good time_, tous les plaisirs imaginables, -de les présenter dans telle et telle maison de l’aristocratie. - -Sous cette suggestion répétée, Hélène avait commencé à se demander s’il -serait possible de décider son mari à faire ce voyage. Une idée, bien -digne d’Ève 1ère, lui vint à l’esprit. M. Ronald, qui s’occupait surtout -de toxicologie, avait maintes fois exprimé le regret de n’avoir pu -retrouver le poison des Borgia. Elle raviverait sa curiosité, lui ferait -entrevoir que, par le marquis Verga ou par ses amis, il obtiendrait -toutes les facilités pour fouiller les archives les plus secrètes du -Vatican. - -De son côté, mademoiselle Carroll était séduite par la perspective d’une -saison à Rome et de ces belles chasses au renard que madame Verga lui -avait décrites. Et puis, aller à la cour, voir de près ces princes, ces -ducs, dont les noms historiques et haut sonnants l’avaient toujours -charmée, c’était bien tentant, d’autant plus tentant qu’elle avait un -excellent prétexte pour prolonger son séjour en Europe: la santé de sa -mère, qui laissait beaucoup à désirer, et qui, d’après l’avis des -médecins, exigeait un climat doux et une vie tranquille. - -Dans l’imagination des deux femmes, les paroles de la marquise faisaient -leur œuvre sourdement et sûrement. - -D’Amsterdam, Hélène écrivit à son mari une de ces jolies lettres, -toujours pleines d’observations fines et originales. Selon son habitude, -elle la saupoudra de tendresse, de mots affectueux. Puis elle finit par -exprimer le désir de passer l’hiver en Italie. Elle assura M. Ronald -qu’il avait besoin d’un congé, lui aussi, et qu’il ne saurait l’avoir -plus agréable qu’à Rome. Elle ne manqua pas de l’amorcer, comme elle se -l’était promis, par l’appât des recherches à faire sur le fameux poison -des Borgia. Cette épître était un vrai chef-d’œuvre de diplomatie -féminine. Elle la glissait sous enveloppe lorsque Dora entra dans sa -chambre, un paquet de lettres à la main. - ---Avez-vous quelque chose pour la poste? demanda-t-elle. - ---Oui, fit madame Ronald en lui remettant son courrier. - ---Je parie que je devine ce que vous écrivez à Henri! - ---Eh bien, qu’est-ce que je lui écris? - ---Que vous voulez passer l’hiver en Italie, tout simplement... Je dis la -même chose à Jack. - ---Oh! Dody! c’est mal de votre part!... Moi, je suis mariée, rien -n’empêche M. Ronald de venir me rejoindre... tandis que vous... - ---Je retarde le malheur de M. Ascott, voilà tout!... Plaisanterie à -part, ces messieurs ne seront pas contents. Tant pis! Cela leur formera -le caractère. Je sais bien que nous sommes toujours libres de faire ce -que nous voulons; mais ils peuvent gâter notre plaisir avec des -tracasseries, des reproches assommants. Il faut que nous nous soutenions -mutuellement... Henri vous donnera du fil à retordre. Vous avez promis -de rentrer au mois d’octobre: si vous le désappointez, il sera furieux. -Il ne peut pas supporter un manque de parole. Ils sont si terriblement -honnêtes, ces Ronald! - -Un souffle de révolte enfla légèrement les narines d’Hélène. - ---C’est bien, dit-elle, nous verrons. - -L’anatomiste qui étudie le corps humain est toujours saisi d’étonnement -et d’admiration lorsqu’il voit la minutie des détails qui le composent, -le parti que la nature tire de la fibre la plus ténue, de la molécule la -plus petite. Dans la destinée des individus la Providence apporte la -même prodigieuse recherche. Elle amène de loin, de très loin, les agents -qui lui sont nécessaires. D’un mot, d’un regard, d’un geste, elle fait -sortir un drame poignant ou une joie divine qui produisent à leur tour -une foule de sentiments et qui ont des conséquences incalculables. - -La venue à Paris de madame Ronald et de mademoiselle Carroll, leur -liaison avec la marquise Verga, la rencontre d’Hélène et du comte -Sant’Anna, représentaient déjà un énorme travail providentiel, un -écheveau effrayant de circonstances, un concours d’êtres, de choses, de -fluides, où se perdrait l’esprit d’un simple romancier, mais dans -l’étude desquels le philosophe, le psychologue pourraient facilement se -reconnaître et trouver des enseignements, un peu de lumière peut-être. - - - - -VIII - - -Dans la première semaine d’août, mademoiselle Carroll et sa mère -partirent pour Carlsbad; Hélène, tante Sophie, Charley Beauchamp et -Willie Grey allèrent rejoindre les Verga à Lucerne, à l’Hôtel National. - -La petite ville suisse parut d’abord assez triste à madame Ronald. Elle -ne tarda pas cependant à prendre goût aux excursions alpestres, aux -longues promenades en voiture, en bateau, à pied, que le marquis savait -rendre amusantes. Au bout de quelques jours, madame Verga et elle -devinrent le centre d’une petite coterie qui excitait l’envie de tout le -monde par son entrain et sa gaieté. Après le dîner, pour lequel l’une et -l’autre se mettaient en frais de toilette, les deux Américaines allaient -s’asseoir dans le hall de l’hôtel, lieu de rendez-vous général, et là, -entourées d’amis et d’admirateurs, elles se balançaient dans leurs -_rocking-chairs_ en écoutant des chansons napolitaines ou autres. Les -musiciens italiens, qui chaque été viennent à Lucerne, lui prêtent un -attrait que tous les _Jodler_ du Tyrol seraient impuissants à lui -communiquer. Après une journée passée sur le lac gris, sur les hauteurs -vertes ou neigeuses, dans le froid décor des Alpes, on goûte un plaisir -exquis à recevoir soudainement cette sensation de soleil, de chaleur et -d’amour que donnent la musique et les chants d’Italie. Hélène en était -pénétrée plus que toutes les femmes présentes. Elle ne comprenait pas le -sens des paroles, mais son oreille en était singulièrement charmée. Elle -y trouvait l’expression de sentiments qu’elle n’avait jamais éprouvés, -quelque chose de passionné, de lumineux et de fugitif. Elle était -fascinée par la mimique des chanteurs napolitains, par ces yeux noirs -qui flambaient tour à tour d’amour et de colère ou s’embuaient -subitement de tristesse, par la mobilité excessive de ces visages -latins, si différents des visages impassibles et fermés de ses -compatriotes. Elle avait été plusieurs fois à Rome, à Naples, à -Florence. Le son musical, coloré pour ainsi dire, de la langue italienne -n’était pas nouveau pour elle, mais jamais il ne l’avait si curieusement -affectée. Son âme avait-elle été sensibilisée à dessein, ou était-elle -remuée par un obscur pressentiment? - -Un soir, Hélène et madame Verga occupaient leurs places habituelles dans -le hall et causaient joyeusement avec quelques personnes. Le marquis -était allé à l’hôtel Schweizerhof voir si un ami qu’il attendait depuis -huit jours, et que le baccara retenait à Aix-les-Bains, était finalement -arrivé. - -Madame Ronald, très jolie dans une robe de batiste écrue garnie de -rubans vert pâle, se balançait doucement. Tout à coup, la surprise -immobilisa son visage et son fauteuil: M. Verga entrait avec le jeune -homme qui l’avait si obstinément suivie à Paris et à qui elle avait cru -échapper pour tout de bon! C’était donc lui, ce comte Sant’Anna dont, -ces jours-ci, on l’avait si souvent entretenue! Elle demeura -littéralement suffoquée par la surprise, un peu confuse, un peu -effrayée. L’Italien ne l’aperçut pas d’abord; lorsque son ami l’amena -devant elle pour le présenter, il eut un sursaut intérieur, un éclat de -triomphe dans les yeux, un sourire moqueur sous la moustache, tout cela -dissimulé par une inclination profonde. - -La marquise accapara le nouveau venu pendant quelques minutes, -l’accablant de questions sur toutes les personnes de leur connaissance -qui se trouvaient à Aix-les-Bains. Aussitôt qu’il fut libre, il -s’approcha d’Hélène et le marquis lui céda le fauteuil qu’il occupait à -ses côtés. - ---Il ne m’est pas arrivé souvent d’être aussi heureux,--dit-il en -appuyant ses magnifiques yeux noirs sur la jeune femme.--La fortune me -devait bien ce dédommagement, car elle m’a passablement maltraité au -baccara! ajouta-t-il avec une audace qui frisait l’impertinence.--Si -j’avais pu deviner que cette amie dont Verga me parlait dans ses lettres -était vous, madame, il y a longtemps que je serais ici. - ---Mais je ne vois pas pourquoi? dit Hélène froidement. - ---Parce que j’ai eu le plaisir de vous rencontrer plusieurs fois à Paris -et que, pour vous revoir, je serais allé au bout du monde. - -Il était impossible à Hélène de laisser passer une invite au fleuretage -sans y répondre. - ---Si loin que cela! fit-elle d’un ton railleur. - ---Si loin que cela,--répéta sérieusement le jeune homme.--Nous autres -Italiens, nous sommes sujets à éprouver des antipathies ou des -sympathies subites. Quand une femme provoque en nous une certaine -émotion, elle nous oblige irrésistiblement à la suivre: c’est un hommage -qu’elle nous force de rendre à sa beauté et dont elle ne saurait prendre -offense. - -Madame Ronald fut tellement interloquée par la subtilité de -l’explication qu’elle ne trouva pas un mot à répondre. - ---Et c’est ce qui m’est arrivé... Il m’a semblé qu’avant vous je n’avais -jamais vu de femme blonde. - ---Je ne savais pas que ma _blondeur_ eût rien d’extraordinaire. - ---Ce devait être celle d’Ève. - ---Vous croyez?... Mais ce n’est pas rassurant pour moi! - ---Encore moins pour les autres! répondit l’Italien avec son fin -sourire.--J’avais deviné que vous étiez Américaine. - ---A quoi donc? - ---A votre élégance d’abord, puis à votre allure vive et décidée. Je la -connais bien, car nous avons beaucoup de vos compatriotes à Rome. Le -matin, quand elles sortent, elles éclairent le Corso. - ---Je suis charmée d’apprendre cela! - ---Vous n’êtes pas venue directement ici en quittant Paris? - ---Non, j’ai passé par la Belgique et la Hollande. - ---Aimez-vous Lucerne? - ---Beaucoup. - ---Vous comptez y rester jusqu’à la fin de la saison? - ---Aussi longtemps que je m’y amuserai. - -A ce moment, mademoiselle Beauchamp qui venait de lire son _New York -Herald_ au salon, s’approcha de sa nièce. - ---Montez-vous maintenant? lui demanda-t-elle. - ---Oui, ma tante, je vous attendais, répondit la jeune femme. - -Elle s’était levée avec un empressement qui n’était qu’une manœuvre de -sa coquetterie instinctive. - -Puis, en manière d’excuse au comte Sant’Anna: - ---Nous avons fait aujourd’hui une longue excursion; demain nous devons -déjeuner au Righi: si je veux être alerte, il faut que je me retire de -bonne heure. - -Hélène, ayant pris congé de tout le monde, alla dire un mot à son frère, -qui causait dans un coin avec Willie Grey. - -L’Italien la suivit du regard. - ---Cristi! quelle jolie femme! dit-il à son ami Verga.--Le mari? -demanda-t-il. - -Et, de la tête, il désignait M. Beauchamp qui, en vrai Américain, -accompagnait sa sœur et sa tante à l’ascenseur. - ---Non, le frère. - ---Elle est veuve? - ---Veuve par grâce, par permission, comme on dit si drôlement en anglais: -_a grass widow_[1]... M. Ronald est resté en Amérique. - - [1] _Grass widow_ du français «grâce», traduit d’une manière erronée - par «grass» «herbe». - ---Diablement imprudent de sa part! - ---Oh! il ne risque rien. Sa femme est très comme il faut, d’une des -meilleures familles de New-York... toutes les garanties morales et -celle, plus rassurante, d’un tempérament honnête. - ---Oui, oui, connu! vienne une bonne tentation... et patatras, les -principes! fondue, la glace! - ---Tu ne connais pas encore bien les Américaines: ce ne sont que des -cerveaux. Je crois que si la Providence est vraiment en train de créer -un troisième sexe, comme le ferait supposer le féminisme, ce sont les -États-Unis qui en fourniront les premiers spécimens: des prêtresses, des -doctoresses... - ---Oh! horreur!... C’est égal, si avec des cheveux comme les siens, son -teint de rousse, et veuve par grâce depuis plusieurs mois, madame Ronald -était invincible, ce serait surhumain... inhumain, même!... Je suis bien -tenté de la mettre à l’épreuve. - ---Je te parie vingt louis que tu en seras pour tes frais. - ---Tenu! - -A ce moment, madame Verga s’approcha des deux hommes pour leur souhaiter -le bonsoir. - ---Qu’est-ce que vous complotez là? demanda-t-elle. - ---La perdition d’une femme, répliqua Sant’Anna. - ---Naturellement! fit la marquise avec un joli rire. - - - - -IX - - -Bien qu’il ne fût ni prince ni duc, Emmanuel Sant’Anna appartenait à la -grande noblesse. Sa famille, originaire d’Espagne, venue à Rome au XIIIe -siècle, y avait joué un rôle politique considérable et, par son passé, -se trouvait étroitement liée à la papauté. - -Donna Teresa, sa mère, était une Salvoni, la sœur d’un cardinal -_papabile_,--«papable»,--une vraie éminence dans le sacré collège. Son -père avait été un de ces beaux nobles romains dont la vie se passait -entre la place du Gesù et la place du Peuple et que l’on voyait -autrefois, à l’heure de la promenade, au Corso ou au Pincio, la canne -aux lèvres, guetter les jolies femmes pour échanger avec elles des -saluts, des œillades, des signes mystérieux. - -Après 1870, l’espoir enfantin de refaire avec des Italiens seuls la Rome -de jadis, formée de «vingt peuples divers», fut jeté comme un leurre à -ces hommes ignorants des affaires. Le comte Sant’Anna y fut pris l’un -des premiers. Il acheta de vastes terrains, entra dans des spéculations -insensées, s’y ruina, et mourut de chagrin. Un an plus tard. Donna -Teresa, sa femme, hérita de la fortune paternelle. Lorsqu’elle eut marié -et doté sa fille, il lui resta une terre en Ombrie, une villa à Frascati -et, à Rome, le palais Sant’Anna, sauvé du naufrage. Elle vivait avec une -stricte économie afin que son fils pût dépenser largement. Elle avait -pour lui un de ces amours maternels excessifs qui contiennent tous les -sentiments bons et mauvais du cœur humain. Avant Lelo,--comme on le -nommait par abréviation d’Emmanuel,--il n’y avait rien, et après lui, -rien encore. Quand, du fond de son modeste coupé attelé d’un seul -cheval, elle l’apercevait, à la villa Borghèse ou au Pincio, conduisant -avec maëstria une paire de pur sang, elle était heureuse, et, pendant le -reste de sa promenade, elle ne voyait plus que sa belle carrure et sa -silhouette élégante. Sa beauté faisait l’orgueil et la joie de sa mère. -Il avait un de ces visages italiens aux traits d’une régularité et d’une -fermeté classiques, éclairés par ces yeux lumineux, caressants, -mélancoliques, qui peuvent être d’une dureté sauvage ou d’une douceur -féminine, un de ces visages sans grande puissance intellectuelle, sans -indication d’idéalité, mais revêtu d’un charme particulier, charme fait -d’impressionnabilité extrême et de sensualité fine. - -Comme tous ses contemporains, Sant’Anna était le Romain de la -transition, un être affiné, déraciné, ignorant, sans conviction, qui -n’ose ni renier le passé ni accepter l’idéal nouveau. - -Pour les jeunes gens de l’aristocratie française, l’évolution est -infiniment moins difficile et moins douloureuse. Ils ont une religion et -une patrie: rien ne les empêche de pratiquer l’une et de servir l’autre. -La religion des nobles romains était la papauté; leur patrie, la Ville -Éternelle: toutes les deux ont été mutilées et transformées. Ils étaient -habitués à considérer l’Italie comme l’ennemie, et on les a enrôlés de -force sous son drapeau. Ils doivent oublier et renaître pour ainsi dire. -Toutes les facultés, atrophiées par une longue oisiveté, les servent -mal, et, conscients de leur infériorité, ils se tiennent à l’écart. On -ne saurait les blâmer. - -Lelo fut élevé dans un collège de jésuites. Là, on ne lui enseigna pas -l’histoire vraie de l’Italie, celle qui raconte ses luttes douloureuses, -ses longs efforts vers l’unité, efforts toujours déjoués par la -trahison, mais qui devaient forcément aboutir au fait accompli de 1870; -il apprit, comme tous ses condisciples, une histoire tronquée, édifiée -sur cette fable ingénieuse du patrimoine de Saint-Pierre et où le rôle -glorieux appartient à la papauté. Il fut leurré de l’espoir que le pape, -grâce à l’une ou l’autre des grandes puissances, ne tarderait pas à -reconquérir sa souveraineté temporelle, et que les Italiens seraient -forcés de se chercher une autre capitale. Cependant Rome n’était plus la -cité fermée où aucune idée philosophique, aucune découverte -scientifique, aucune nouvelle même ne pouvait pénétrer sans être -contrôlée, examinée par une théocratie absolue. Les journaux de toutes -les opinions se criaient dans les rues; les livres, les revues entraient -librement; la vie moderne s’épanouissait audacieusement sous les -fenêtres des vieux palais, autour des basiliques, des églises. Par la -brèche de la Porta Pia, le XIXe siècle avait fait irruption et projeté -sa lumière jusque dans les coins les plus obscurs du Transtevère. Et -l’atmosphère même de la Ville Éternelle fut changée. Elle perdit à -jamais sa beauté de sanctuaire, et entra, elle aussi, dans l’âge ingrat -et douloureux de la transition. En dépit des précautions, le nouvel air -ambiant, chargé d’idées de liberté, de patriotisme, agit sur le comte -Sant’Anna. Et, irrésistiblement poussé dans le courant nouveau par -toutes ces choses infimes et grandes, il commença de fréquenter la -société étrangère, puis il se glissa, timidement d’abord, dans quelques -salons «blancs». Il y rencontra la princesse Marina, une des sirènes qui -ornaient le parti de la cour. - -C’était une Italienne svelte et fine, au bel ovale latin, aux lourds -cheveux noirs, avec des yeux bleus très foncés d’un ardent magnétisme. -Mariée à un homme dévot, tyrannique et brutal, elle l’avait quitté avec -les honneurs de la séparation, et la garantie d’une rente suffisante. -Par haine du prince, qui appartenait au «monde noir», elle s’était -ralliée aux blancs, et était devenue l’une des amies les plus dévouées -du Quirinal. - -Lelo s’éprit de Donna Vittoria avec l’ardeur d’une jeunesse qui avait -été bien gardée et forcément chaste. Il avait vingt-deux ans; elle, -trente-quatre. Cet amour acheva de l’émanciper. Il se fit présenter au -roi et à la reine d’Italie, mais il ne se montra que de loin en loin à -la cour. Cet acte de foi peut sembler assez platonique; étant données -son éducation, les attaches de tous les siens avec le Vatican, il dut -lui coûter un très grand effort moral; il n’en eût pas été capable sans -l’influence et les conseils de Donna Vittoria. Cette défection lui -attira de cruelles scènes de famille et lui fit perdre même l’héritage -d’un oncle intransigeant. - -Après cela, le comte Sant’Anna crut avoir acquis le droit de rester -tranquille. Il se laissa vivre, avec cette indifférence de philosophe -qui distingue la plupart de ses compatriotes. - -Pour comprendre le caractère d’un peuple, il faut savoir sa langue et -son histoire. Aucune nation n’a acheté son unité aussi cher que -l’Italie. Pendant des siècles, elle a été travaillée, déchirée, déçue -par des partis divers. Si elle n’a pas péri dans la lutte, c’est qu’elle -portait en elle la beauté, l’art, la poésie. Et dans chacun de ses fils -on voit, plus ou moins, la lassitude qui suit les longues crises, le -scepticisme qu’engendrent les trahisons répétées, la prudence, la ruse, -la subtilité que développe la tyrannie. Tout cela se retrouvait chez le -jeune Romain. Le travail acharné de l’Anglo-Saxon, l’activité de -l’Américain, la fièvre créatrice du Français lui faisaient hausser les -épaules et dire avec un mépris hautain: «A quoi bon!... _A che serve!_» -Les émotions de l’amour et du jeu, la passion des chevaux, de la chasse, -remplissaient suffisamment sa vie. Il était joueur, mais par accès -seulement. Il pouvait rester des mois sans toucher une carte, puis le -goût lui en revenait soudain. Ses accès avaient déjà coûté gros à sa -mère, mais il en sortait avec des regrets si sincères qu’elle n’avait -pas même le courage de lui faire des reproches. - -Le comte Sant’Anna, comme la majorité de l’aristocratie italienne, -aimait Paris, sinon la France. Il y avait des parents, des amis, et y -passait chaque année une partie de la «saison». Avant de rentrer chez -lui, il s’arrêtait à Aix-les-Bains, où le baccara l’appauvrissait plus -souvent qu’il ne l’enrichissait, ce qui l’obligeait à aller faire des -économies à la campagne. La chasse l’aidait à attendre patiemment le -moment de rentrer à Rome, où, en novembre, il reprenait le cycle de sa -vie mondaine. - -Les travailleurs méprisent les hommes de cette catégorie. Ils ont tort: -si une telle existence manque de relief et de but, elle est loin d’être -inutile. Lelo occupait bien la place qui lui avait été assignée ici-bas. -Avec ses inférieurs, il avait cette bonté familière et digne qui -n’humilie jamais. Ses serviteurs et ses fermiers l’adoraient et -ressentaient pour lui un respect presque féodal. De son côté, il les -considérait comme faisant partie de sa famille. Ceci ne se voit plus -guère qu’en Italie. Lorsque, parmi ses gens et ses fermiers, il -rencontrait quelque garçon intelligent, il l’aidait à se faire une -position. Rien ne lui donnait autant de plaisir que de voir un de ses -domestiques, marmiton ou groom, monter en grade, et il ne le perdait -jamais de vue. En un mot, il était un vrai grand seigneur;--et un vrai -grand seigneur entend mieux la fraternité qu’un bourgeois ou un -socialiste. - -Parmi les hommes de la haute société romaine, Sant’Anna était un de ceux -qui avaient le plus de prestige; sa belle mine excitait surtout -l’admiration des étrangères. Il faisait de nombreuses infidélités à la -princesse Marina; elle fermait héroïquement les yeux, pour éviter les -scènes qui l’eussent mis en fuite, et il lui revenait toujours. - -Le Français est peut-être, de tous les hommes, celui qui met dans -l’amour le plus d’idéalité, le plus d’intelligence, le plus d’éléments -élevés. Pour l’Italien, pour celui de l’aristocratie en particulier, -l’amour n’est guère qu’une aventure où il apporte une ardente jalousie, -une méfiance instinctive, une sensualité d’Oriental. La femme, à -laquelle il ne demande que certaines satisfactions, l’ennuie ou l’agace -vite; et il lui préfère ses amis et son club. Dans sa jeunesse, il est -moins fidèle que le Français; dans sa maturité, il l’est davantage, non -par vertu, mais par indolence native: il trouve inutile de refaire des -frais pour arriver au même résultat. - -Lorsque Lelo fut mis à l’improviste en présence de madame Ronald, il -éprouva une commotion qui lui parut un présage. Avec son esprit -superstitieux, il considéra cette rencontre comme une fatalité -encourageante. Avec sa frivole conception de l’amour et de la femme, il -se dit que cette Américaine, éloignée de son mari, visiblement coquette, -serait enchantée de trouver une distraction. Il remercia sa bonne étoile -qui lui envoyait une aussi délicieuse aventure pour l’arracher au -baccara et à l’écarté. - - - - -X - - -La religion, pour une grande part, contribue à former le caractère de la -femme. Le catholicisme fait des cérébrales, le protestantisme des -intellectuelles; la fémininité est catholique, le féminisme est -protestant. L’Américaine, qui est une intellectuelle, se glorifie de son -insensibilité physique; la Française, une cérébrale par excellence, tire -vanité de sa sensibilité, elle l’exagère même: lorsqu’elle n’a pas de -tempérament, elle s’en fait un par l’imagination. Dans l’amour, ce -qu’elle ambitionne, ce dont elle jouit, c’est le pouvoir de donner du -bonheur; l’Américaine, elle, veut en recevoir. Pour la première, l’homme -est le but; pour la seconde, il est le moyen. Cette manière de sentir -les rend aussi diverses que peuvent l’être deux créatures de même -espèce. - -Les quinze jours qui suivirent la présentation du comte Sant’Anna furent -pour Hélène comme un joli rêve, où il y eut de ravissantes promenades à -travers monts et bois, au-dessus des lacs bleus, des haltes délicieuses, -des causeries gaies, des tête-à-tête innocents, mais singulièrement -agréables, avec un homme beau, de grande race, à la voix chaude et -nouvelle. Ce rêve fut vécu dans l’atmosphère enivrante que créent le -désir, l’admiration, la sympathie amoureuse, ces fluides qui enveloppent -la femme de chaleur et de lumière, qui «champagnisent», pour ainsi dire, -l’air qu’elle respire... Et madame Ronald n’en fut point troublée. - -Lelo ne tarda pas à reconnaître la vérité de ce que lui avait dit son -ami Verga, mais il n’en fut pas découragé: en amour, la résistance -charme l’Italien. La coquetterie ouverte de la jeune femme ne laissa pas -cependant que de le déconcerter. Elle paraissait naïvement heureuse de -lui plaire, elle y tâchait même: tout ce qu’elle voulait, c’était de -l’admiration et encore de l’admiration. Les paroles de tendresse qu’il -lançait au milieu de leurs causeries provoquaient sa raillerie, une -raillerie très sincère. Pour la première fois, il se trouvait en -présence de l’honnêteté féminine absolue. - -De fait, cette intimité agréable n’avait pas éveillé chez madame Ronald -une pensée qui pût alarmer sa conscience. Le jeune Romain l’intéressait -à titre d’exotique, parce qu’il était différent des hommes qu’elle avait -connus. Les variations de son humeur, son excessive sensibilité, ses -accès de mélancolie, de paresse, l’étonnaient et l’amusaient. Puis ce -titre de comte sonnait bien à l’oreille, donnait au porteur un certain -prestige. Elle n’était pas loin de le considérer comme un être d’une -essence supérieure. - -Ainsi que Dora l’avait prévu, M. Ronald fut blessé, irrité, de voir que -sa femme allait lui manquer de parole. La chance de découvrir le poison -des Borgia le laissa parfaitement froid. Il répondit à Hélène qu’en -aucun cas il ne pourrait passer l’hiver à Rome. Il espérait qu’elle ne -se laisserait pas tenter par les Verga; il comptait qu’elle reviendrait -au mois d’octobre comme elle l’avait promis. A son insu peut-être, il -employa un ton sévère, impérieux. Hélène n’y était pas habituée. C’était -la première fois, du reste, qu’elle subissait l’affront d’un refus. Sous -l’impulsion de la colère ou d’un sentiment encore obscur, elle écrivit -une de ces lettres qui semblent dictées par un mauvais esprit, que l’on -regrette, que l’on est tenté de renier et qui ont des conséquences -imprévues:--elle tenait à profiter de l’occasion qui lui était offerte -de passer une saison agréable à Rome; si Henri l’aimait mieux que son -laboratoire, ce dont elle avait toujours douté, il viendrait la -rejoindre; sinon, elle ne se ferait aucun scrupule de prolonger un peu -son séjour en Europe. - -Lorsque madame Ronald annonça sa résolution à son frère et à sa tante, -ils jetèrent les hauts cris et la blâmèrent énergiquement. Charley -Beauchamp, qui était la bienveillance même, avait, dès le premier -moment, éprouvé une profonde antipathie pour le comte Sant’Anna. Il -s’aperçut bientôt que le nouveau venu faisait la cour à sa sœur. Il -l’avait toujours vue entourée d’admirateurs, mais, pour une cause ou -pour une autre, les attentions du jeune Romain lui déplurent et il en -fut comme personnellement offensé. - ---Prenez garde, dit-il un jour à Hélène: ce comte ne m’inspire aucune -confiance. Les étrangers se croient tout permis avec une femme -coquette... et vous l’êtes terriblement! - ---N’ayez pas peur, personne ne me manquera jamais de respect! répondit -madame Ronald avec son assurance habituelle. - ---Je l’espère; seulement, il serait prudent de ne pas vous y exposer. -Vous ne vous doutez pas à quel point les Italiens sont différents des -Américains. Je ne l’aurais jamais su si je n’avais pas connu aussi -intimement le marquis Verga. Méfiez-vous, je vous le répète. - -Quelques jours plus tard, Charley reçut un câblogramme qui le rappelait -d’urgence à New-York. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait ainsi -ses vacances coupées court, mais jamais il n’en avait éprouvé une telle -contrariété. - ---Je suis désolé de devoir vous quitter! dit-il à sa sœur. Si mes -intérêts seuls étaient en jeu, je ne partirais pas. Promettez-moi, pour -me tranquilliser, que vous rentrerez au mois d’octobre. - ---Je ne promets rien! répondit madame Ronald d’un ton sec. - ---Ce serait cruel de désappointer Henri. En outre, vous donneriez le -mauvais exemple à Dora... Si vous allez à Rome, elle voudra vous suivre: -Jack se fâchera, et il pourrait en résulter une rupture. - ---Dody est assez grande pour savoir ce qu’elle doit faire. Je ne suis -pas responsable de ses actions. - -M. Beauchamp ne voulut pas discuter davantage: il savait qu’il était -dangereux de pousser Hélène à exprimer sa volonté, car ensuite elle n’en -démordait pas. - -Avant de partir, toutefois, il pria tante Sophie de faire son possible -pour obtenir qu’elle renonçât à ce projet. Il fut même tenté de lui -dénoncer le comte, au moins d’éveiller sa méfiance; il en fut empêché -par un sentiment de loyalisme fraternel. - -En recevant à la gare, les adieux de sa sœur, il eut le cœur fortement -serré. - ---Au revoir... dans six semaines! lui cria-t-il par la portière. - -Hélène détourna la tête et ne répondit pas. - - - - -XI - - -Madame Ronald avait dit à M. de Limeray qu’elle aimait le danger, et en -vérité, depuis trois semaines, elle jouait, comme une enfant, avec le -désir, avec les sens, avec la vanité d’un homme, sans se douter du péril -auquel elle s’exposait. L’éducation morale et physique de l’Américain -n’est pas celle de l’Européen; elle sauvegarde la femme plus que ses -principes mêmes ou son honnêteté. Hélène avait impunément tyrannisé, -tantalisé ses admirateurs: aucun n’était allé plus loin qu’elle n’avait -voulu. Le comte Sant’Anna, lui, était d’un autre tempérament. Ce -fleuretage platonique, auquel on le soumettait, lui semblait une insulte -à sa virilité et, par moments, l’exaspérait jusqu’à la plus sauvage -colère. Le départ de M. Beauchamp lui avait causé une vive satisfaction: -il avait deviné son hostilité, il s’était imaginé qu’elle contrariait -son succès; maintenant, il sentait la jeune femme davantage en son -pouvoir. - -Dans la première semaine de septembre, toute la petite coterie -italo-américaine quitta Lucerne pour Ouchy et s’installa à l’Hôtel -Beau-Rivage. - -Bien que Romain, le marquis Verga avait une certaine activité physique. -Forcé par son service d’accompagner la reine d’Italie dans sa -villégiature des Alpes, il avait pris goût à la montagne et venait de -préférence en Suisse où il pouvait s’entraîner à la marche. Lelo, qui -n’aimait pas la nature, qui détestait les excursions, était enchanté -d’être débarrassé du Righi et du Pilate et de n’avoir plus en -perspective que de belles et faciles promenades sur le lac Léman. -L’Hôtel Beau-Rivage était infiniment plus intime que l’Hôtel National. -Il y avait un beau parc, de jolis coins où l’on pouvait s’isoler, où les -mots d’amour devaient mieux porter, un décor exquis, mille choses qui -pouvaient devenir complices de son désir. Et son désir flambait de plus -en plus. La beauté brillante de l’Américaine, ses cheveux qu’on eût dit -passés dans un bain d’or, son éclat de blancheur, de santé physique et -morale, étaient une tentation au-dessus de ses forces. Il lui semblait -que cette femme si blonde lui appartenait de droit, à lui si brun. Et -cependant, il sentait bien qu’elle demeurait réfractaire à la séduction -qu’il s’efforçait d’exercer sur elle. Ni ses paroles, ni son admiration -muette, ni la caresse enveloppante de son regard, ne parvenaient à la -troubler. Le soir, lorsqu’elle lui tendait sa main, il la trouvait -toujours fraîche comme celle d’une petite fille. Un après-midi que, par -extraordinaire, il était seul avec elle dans son salon, il s’enhardit à -lui parler de tendresse, de passion; il l’amena habilement au bord du -gouffre fleuri. Elle écouta toutes ces jolies choses, elle se laissa -conduire sans résistance, puis, soudainement: - ---Croyez-vous que l’amour soit un fluide comme la chaleur, comme -l’électricité? demanda-t-elle avec le plus grand sang-froid. - -Sant’Anna tressauta sous l’étrange question: - ---L’amour un fluide!... répéta-t-il, ahuri, suffoqué. - ---Oui, les savants affirment qu’ils pourront l’analyser, l’enregistrer -au galvanomètre, le photographier même... - -En entendant ce propos énorme qui, à son ignorance moyenâgesque, à sa -jeunesse surtout, sonnait comme un blasphème, il se leva, prit son -chapeau et sortit, laissant madame Ronald stupéfaite. Quelques heures -plus tard, elle voulut lui expliquer gentiment qu’elle ne s’était point -moquée de lui. - ---Laissez, fit-il, je ne veux pas connaître le secret des dieux. Pour -moi, comme dit Carmen: - - L’amour est enfant de Bohême, - Il n’a jamais connu de loi; - Si tu ne m’aimes pas, je t’aime; - Si je t’aime, prends garde à toi! - -Une Française, honnête comme l’était madame Ronald, n’eût point permis -qu’on lui fît ainsi la cour. Non contente de ne pas pécher, elle se fût -fait un scrupule d’exciter la convoitise d’un homme et de le rendre -malheureux. L’Américaine, elle, ne se refuse jamais ce qu’elle appelle -_an admirer_,--«un admirateur».--C’est ainsi qu’Hélène considérait le -comte Sant’Anna, mais lui, malheureusement, n’avait pas le platonisme -qui distingue ce genre d’amoureux essentiellement transatlantique. Et, -pour comble d’imprudence, elle était fort aimable avec Willie Grey, qui, -à la prière de son frère, les avait accompagnées, elle et sa tante, à -Ouchy. Chaque matin, elle faisait avec le marquis Verga et le jeune -peintre une promenade à bicyclette. Lelo, qui avait horreur de cet -exercice, n’était pas de la partie. Lorsqu’il voyait madame Ronald, très -séduisante, avec son chapeau anglais, sa jaquette courte, sa jupe -collante sur les hanches et la croupe, sauter lestement en selle et, le -buste droit, filer comme un trait, il éprouvait une rage de jalousie qui -exaltait sa passion. - -Le marquis Verga s’amusait infiniment de la petite comédie qui se jouait -sous ses yeux, et non pas, certes, par amour de la vertu, mais par -rivalité masculine, il se réjouissait de voir l’insuccès de son ami. - ---Avais-je raison? dit-il un soir que Lelo, après avoir accompagné -madame Ronald à l’ascenseur, revenait s’asseoir près de lui en tordant -rageusement sa moustache.--Que penses-tu maintenant de l’honnêteté -américaine? - ---Qu’elle ressemble joliment à de la perversité!... Ce n’est pas le -respect de soi-même, c’est plutôt le plaisir d’embêter l’homme et de ne -pas permettre qu’il triomphe. - ---C’est cela même! - ---Eh bien, je crois que toute femme a dans sa vie un moment de -défaillance. Madame Ronald, elle, n’a pas encore eu le sien; c’est ce -qui la rend si audacieuse, mais, _per Bacco!_ je saurai le provoquer et -en profiter! Elle est décidée à venir à Rome cet hiver... - ---Oui, c’est moi qui lui ai mis cela dans la tête... du diable si je me -doutais que je te pavais la route!... C’est égal, je crois que tu perds -ton temps. - ---Possible!... mais madame Ronald ne me rendra pas ridicule à mes -propres yeux. Si je ne peux lui donner le respect de l’homme, je lui en -donnerai la crainte, aussi vrai que je suis un Sant’Anna! fit l’Italien -avec un air mauvais. - -Malgré sa témérité, Hélène ne s’exposait point à des tête-à-tête -dangereux. Elle se laissait faire la cour, mais sous les yeux de tout le -monde, sinon à la portée des oreilles. En dépit de son habileté -italienne, Lelo n’avait pas réussi à la séquestrer une seule fois. Il -lui avait bien tendu des pièges; mais, comme elle était sincèrement -honnête, elle les avait aperçus: la femme est rarement surprise, bien -qu’elle prétende toujours l’être. Le jeune homme était persuadé que, -s’il pouvait pendant quelques moments lui parler seul à seule, il -saurait l’émouvoir, et il cherchait sans cesse le moyen d’y arriver. - -Un matin, en passant par le corridor, il vit que le salon et la chambre -à coucher qui séparaient madame Ronald de sa tante étaient libres. Cette -vue lui inspira une idée diabolique. Il entra, inspecta les lieux, et, -descendant quatre à quatre au bureau, il annonça l’arrivée de son -beau-frère et de sa sœur et retint pour eux l’appartement. Il parla aux -Verga, à Hélène, de la visite qu’il attendait et fit mettre -ostensiblement des plantes et des fleurs dans le salon. Il avait trouvé -là une position unique, il s’agissait d’en profiter. - -Le lendemain soir, après le dîner, tout le monde alla dans le jardin. La -nuit était d’une beauté rare, douce, éclairée par la lune. Sant’Anna -emmena la jeune femme au bord du lac. Elle avait jeté sur sa robe légère -une mante bretonne, et, au-dessus du vêtement sombre, dans la lumière -argentée, sa tête nue paraissait d’une blondeur merveilleuse. Elle seule -soutenait la conversation. Son compagnon marchait à ses côtés, la tête -basse, visiblement absorbé par une pensée quelconque. - ---Qu’avez-vous donc, ce soir? lui demanda-t-elle: vous êtes de mauvaise -humeur? - ---Pas du tout! je cherche la solution d’un problème. - ---De mathématiques? - ---Non, de psychologie. - ---Ah! cela m’intéresse. Puis-je le connaître? - ---Parfaitement, et vous pourrez m’aider à le résoudre mieux que -personne, car c’est vous-même qui êtes ce problème. - ---Moi? - ---Oui. Je me demande comment avec votre jeunesse, votre beauté et votre -intelligence, il vous est possible de vivre sans amour. - ---Sans amour!... mais j’aime mon mari: il me suffit parfaitement, je -vous assure... C’est une splendide créature,--dit Hélène, employant pour -qualifier M. Ronald une expression tout à fait anglaise.--Je n’ai jamais -rencontré d’homme qui le vaille, je n’en rencontrerai probablement -jamais. - ---Et cependant vous êtes ici loin de lui, volontairement. Je finis par -croire que, vous autres Américaines, vous avez pour vos maris un -sentiment spécial, un sentiment qui vous permet de voyager, de vous -amuser, d’être heureuses sans eux... Quand on aime, la séparation est un -déchirement. - -Madame Ronald se mit à rire. - ---Dieu merci, nous n’éprouvons rien de si gênant... D’ailleurs, nous ne -vivons pas uniquement pour l’homme. - ---Non? Et pour qui vivez-vous? - ---Mais pour la famille, pour la société, pour nos amis. Puis, nous -devons développer notre esprit, progresser, travailler à l’amélioration -de nos semblables. - -A l’énoncé de ce programme si moderne, Lelo, stupéfait, s’arrêta net et -regarda la jeune femme. - ---Vous vous moquez? - ---Pas le moins du monde! - ---Et cela vous suffit? - ---Pleinement. - ---Vous n’avez pas besoin d’autre chose, vous? - ---J’ai besoin encore d’une affection solide, durable, et je l’ai!... -répondit madame Ronald avec dignité. - -Sant’Anna reprit sa marche. - ---Je l’avais bien deviné, dit-il; il y a en vous une virginité que j’ai -sentie, qui m’a étonné, m’a charmé. Vous ignorez encore ce que la vie -renferme de divin. Vous le saurez un jour... et je donnerais dix ans -d’existence pour être celui qui vous l’apprendra! ajouta-t-il d’une voix -basse et émue. - -Pour la première fois, Hélène parut troublée, mais se ressaisissant -aussitôt: - ---Ne dites pas de sottises! fit-elle d’un ton sec, et rentrons. - -Lelo se mordit la lèvre. - ---Comme vous voudrez, répondit-il froidement. - -Madame Ronald acheva la soirée sous la véranda, avec les Verga, Willie -Grey et quelques personnes de connaissance. Par extraordinaire, elle fut -distraite et silencieuse. Quand elle rencontrait les yeux de Sant’Anna, -assis un peu à l’écart dans un coin d’ombre, le mouvement de son -_rocking-chair_ s’accélérait et trahissait sa nervosité. - -Vers dix heures, elle remonta chez elle. Désireuse d’être seule, elle se -débarrassa promptement de sa femme de chambre. Il y avait en elle une -sorte d’exultation. Tout en allant et venant par la pièce inondée de -clarté, elle fredonnait une chanson italienne qu’elle aimait -particulièrement. Après s’être déshabillée, elle passa un peignoir de -surah blanc garni de merveilleuses dentelles, puis, éteignant -l’électricité, elle vint s’asseoir près d’une fenêtre ouverte pour -admirer un instant le paysage auquel la pleine lune prêtait une beauté -idéale. Pendant que son regard se promenait, sans les voir peut-être, -sur le lac lumineux, sur les montagnes divinement estompées, les paroles -entendues se répétèrent dans son cerveau. Depuis l’Éden, les moyens de -séduction, les causes de faiblesse n’ont pas changé: la ruse et la -curiosité sont parmi les facteurs immuables de l’âme humaine; cela -réussit toujours à l’homme de persuader à la femme que l’arbre de vie a -des fruits dont la saveur lui est inconnue. Le travail de la tentation -se fit chez madame Ronald, cette Américaine ultra-moderne, comme il se -fit, d’après le poète sacré, chez Ève. - -Sant’Anna déclarait qu’il y avait dans la vie quelque chose de «divin» -qu’elle n’avait pas éprouvé. Elle se rappela les jours de ses -fiançailles, les premiers temps de son mariage. Oui... elle avait été -heureuse, d’un bonheur joyeux, profond, mais sans ivresse et bien -humain... Cette certitude réveilla le désir de savoir, et les regrets -qu’elle avait eus quelquefois en lisant des pages passionnées. -Bizarrement, elle se ressouvint des confidences qu’échangeaient ses -compagnes, jadis, au couvent de l’Assomption. Toutes avaient un idéal, -des rêves merveilleux, toutes semblaient dans l’attente de quelque -mystère. Avec leurs âmes d’ingénues, elles avaient donc pressenti ce -qu’elle, Hélène, ignorait... C’était trop fort! - -Comme elle formulait en elle-même cette expression de dépit, elle -entendit remuer, puis marcher dans la pièce contiguë à sa chambre, et -qu’elle savait inoccupée. Elle prêta l’oreille, et, aussitôt, elle eut -l’intuition que le comte de Sant’Anna était là. L’artère de sa gorge -battit violemment. Elle eut peur. Elle se dit que le verrou la -défendait, qu’elle n’avait rien à craindre; pourtant, son front -s’emporta d’une sueur froide. Elle arrêta sa respiration pour mieux -écouter. Tout à coup, une main toucha le bouton de la porte, le tourna -hardiment, et Lelo, très beau de passion et d’audace, parut sur le seuil -de la chambre. - -L’épouvante mit Hélène debout. - ---_How dare you?_... Comment osez-vous?--cria-t-elle d’une voix -étranglée, instinctivement assourdie pour ne pas attirer l’attention des -voisins de droite. Sortez à l’instant! - -Au lieu d’obéir, le comte s’avança vers la jeune femme et, pliant un -genou sur le siège dont elle s’était fait un rempart: - ---Il faut que vous m’entendiez, lui dit-il. Venez là, dans le salon. -C’est pour vous y recevoir que j’y ai mis des fleurs. - ---C’est indigne! indigne! répéta Hélène, serrant avec des mains crispées -le dossier du fauteuil qui la séparait de l’Italien. - ---Je vous demande une audience comme à une reine. Vous n’avez rien à -redouter, sur mon honneur! - ---Votre honneur! Jolie garantie!... vous n’êtes pas un gentleman! - ---Si je n’étais pas un gentleman,--répondit Lelo en baissant la -voix,--je serais venu deux heures plus tard et je vous aurais trouvée -sans défense. - -Un flot de sang monta au visage de madame Ronald. - ---Comme les brigands de votre pays, alors! dit-elle, avec un cinglant -mépris. - -Sant’Anna pâlit de colère. - ---Et qui m’a poussé à cet acte d’audace, si ce n’est votre coquetterie? -fit-il avec une violence concentrée.--Dès le premier moment, je vous ai -laissé voir l’admiration que vous m’inspiriez. Vous avez accepté mes -hommages, vous m’avez tenté impitoyablement... et je vous aime! - -Hélène mit ses mains à ses oreilles. Le jeune homme les enleva, et, les -retenant de force: - ---Je vous aime! reprit-il. - -La flamme chaude de son regard sembla toucher le front de la jeune -femme: les paupières d’Hélène battirent, une sorte d’ivresse envahit son -cerveau. Mais sa volonté la secourut, elle put réagir: - ---Je ne vous aime pas, moi! dit-elle, en dégageant brusquement ses -mains.--J’ai eu tort, je le reconnais. Vous m’avez donné une leçon dont -je profiterai... Maintenant partez! - ---Pour toujours, alors? - ---Je l’espère bien! - -Cette réponse si peu féminine dégrisa subitement le comte et, comme par -miracle, éteignit son désir. - -Il se redressa de toute sa hauteur: - ---Je m’étais trompé sur vous, dit-il. Adieu. - -Et il sortit lentement, sans retourner la tête. - -Hélène attendit quelques secondes encore, puis courant à la porte, elle -en poussa le verrou qui avait été perfidement tiré. - ---Quelle aventure! quelle aventure! murmura-t-elle, toute secouée d’un -tremblement nerveux. - -Sant’Anna chez elle, à onze heures et demie du soir! Il avait osé cela! -Il avait loué cet appartement pour l’y entraîner!... - -Madame Ronald rougit... Et elle avait été tentée de le suivre dans ce -salon rempli de fleurs! oui, tentée!... mais elle avait résisté!... A -cette pensée, son orgueil s’exalta, elle eut un petit rire de -satisfaction. Ah! on n’a pas aussi facilement raison d’une Américaine! A -sa place, une Française eût été perdue irrévocablement. Quelle horrible -fascination!... Elle revit le jeune homme comme il était, le genou plié -devant elle, le visage transfiguré par la passion. Les paroles de M. -Ronald lui revinrent à la mémoire. «La science a raison, se dit-elle: -l’amour est un fluide, un magnétisme, une force qui attire les êtres les -uns vers les autres.» A une certaine minute, elle l’avait senti; -l’atmosphère de la chambre était devenue particulière et elle avait eu -comme un éclair de joie exquise, non encore éprouvée, la sensation de -quelque chose d’éblouissant... Ah! elle avait compris! Le «divin», -c’était l’amour porté à son plus haut degré d’intensité, pour un moment. -A ce degré, il ne dure pas, il ne peut pas durer: il échappe à nos -facultés imparfaites. Elle vit cela clairement, avec sa lucidité -d’intellectuelle, et sa lèvre eut un pli de dédain. Dieu merci, il y -avait en elle une force supérieure à la tentation du bonheur défendu et -fugitif. Elle avait reçu une leçon, mais elle en avait donné une aussi! - -Sur cette idée consolante, madame Ronald se leva. Avec des mouvements -lents et distraits, elle acheva sa toilette de nuit. Une vague -inquiétude la tint éveillée; elle demeura l’oreille aux aguets assez -longtemps; puis, tout à fait rassurée, elle s’endormit avec un agréable -sentiment de triomphe et d’honneur sauf. - -Le lendemain matin, Hélène descendit vers dix heures et s’installa dans -un coin du jardin pour lire son _New York Herald_. Il lui fut impossible -de fixer son esprit sur la politique ou sur les nouvelles mondaines. -Elle s’attendait à voir paraître le comte, d’un instant à l’autre. -Quelle attitude prendrait-il? Aurait-il l’air fâché ou honteux? Quant à -elle, elle serait très digne, très froide... Au bout d’une heure, elle -vit venir, non pas le jeune Romain, mais les Verga. Le marquis tenait -une lettre ouverte à la main. - ---Madame Ronald,--dit-il avec un sourire malicieux,--vous avez perdu -votre admirateur. Sant’Anna a reçu hier, à minuit, une dépêche lui -annonçant que sa sœur ne viendra pas et que sa mère est dangereusement -malade. Il est parti, ce matin, par le premier train. Il me charge de -vous exprimer ses regrets et de vous présenter ses hommages. - ---Ah!... fit Hélène du ton le plus indifférent qu’elle put prendre. - -Le marquis n’ajouta pas, cela va sans dire, qu’au billet de son ami -était joint un chèque de vingt louis,--le galant aveu de sa défaite. - ---Eh bien, moi, je ne crois pas à cette maladie de sa mère! déclara -madame Verga. C’est tout simplement Donna Vittoria qui le rappelle. - ---Qui est-ce, Donna Vittoria? - ---Une amie de Lelo, ses premières amours, une femme qui a douze ou -quinze ans de plus que lui et qui le tient toujours... un crampon, -quoi!... _una strega_, comme disent ces messieurs. Les Italiens ne sont -pas fidèles, mais ils sont constants. - ---_Brava_, Lili! s’écria le marquis en riant,--votre définition est -absolument juste et nous fait grand honneur. La constance est une vertu, -tandis que la fidélité n’est que le manque de fantaisie ou -d’imagination. - ---Entendez-vous cela, Hélène? fit madame Verga,--comme c’est rassurant! - -La jeune femme eut un vague sourire: elle n’avait pas entendu. - -Parti! Sant’Anna était parti! Elle ne pouvait le croire. Elle se dit que -c’était un faux départ. Malgré elle, elle l’attendit pendant les deux -jours qui suivirent. Elle essaya ensuite de se persuader qu’elle était -bien aise d’être débarrassée de lui, mais Ouchy lui sembla infiniment -moins agréable. Il avait bien besoin de gâter les dernières heures d’une -saison qui avait été parfaite, qui leur eût laissé un si joli souvenir! -Elle lui en voulait naïvement de l’avoir privée de son admiration, de -ses hommages, d’avoir si brutalement coupé court à un fleuretage qui -l’amusait. - -Le surlendemain, madame et mademoiselle Carroll arrivèrent de Carlsbad. -Dans toutes ses lettres à Dora, madame Ronald avait parlé du Romain. Le -désir de le connaître s’était emparé de la jeune fille; elle avait hâté -sans scrupule la cure de sa mère. - ---Je vais enfin faire la connaissance de ce fameux comte Sant’Anna! -dit-elle. - ---Le comte Sant’Anna? fit Hélène avec un petit rire nerveux;--il est -parti avant-hier. - ---Ah! c’est trop fort! s’écria la jeune fille avec un visage -déconfit.--Parti! Quel guignon! - - - - -XII - - -Au mois d’octobre, la petite coterie s’éparpilla forcément. On se sépara -avec la promesse de se revoir à Rome, dans les premiers jours de -janvier. Les Verga retournèrent en Italie; les quatre Américaines -rentrèrent à Paris et s’installèrent à l’hôtel Castiglione, que leur -avait recommandé la marquise d’Anguilhon. - -La lettre de madame Ronald à son mari était faite pour le blesser au -vif. Sans qu’elle s’en rendît compte, chaque mot devait irriter sa -susceptibilité, provoquer son obstination et déterminer une de ces -bouderies d’homme bon qui sont particulièrement opiniâtres. De fait, il -ne répondit pas à sa femme. Ce silence étonna d’abord Hélène, puis lui -causa une peine mêlée de colère. Elle crut y reconnaître l’influence de -sa belle-mère et de sa belle-sœur. Cette opinion s’implanta dans son -esprit, la rendit injuste et absolument déraisonnable. Mademoiselle -Beauchamp lui représenta en vain que c’était trop exiger de vouloir -qu’un homme pareil abandonnât ses travaux pour venir s’ennuyer dans une -société étrangère de mondains et d’oisifs. Hélène déclara qu’elle valait -bien ce sacrifice. Du reste, Henri avait besoin de repos et de -changement; elle n’entendait pas permettre qu’il s’absorbât dans la -science: elle avait épousé un homme et non pas la chimie. - -Lorsqu’une femme peut apporter, dans sa volonté ou son désir, un -semblant de logique, il n’y a point de recours. Madame Ronald arriva non -seulement à se convaincre elle-même, mais à convaincre sa tante, dont le -sens était si droit pourtant, que la raison était de son côté. Malgré -elle, chaque lundi et chaque jeudi, elle avait une petite fièvre -d’attente, et quand, dans son courrier toujours volumineux, elle ne -voyait rien de son mari, elle ne pouvait se défendre d’un serrement de -cœur, et le chagrin qu’elle éprouvait augmentait sa rancune. Charley -Beauchamp la blâmait sans réserve; dans toutes ses lettres, il -l’engageait à rentrer. Voyant qu’il n’obtenait rien, il finit par garder -le silence sur ce sujet. - -En annonçant à Jack Ascott que sa mère ne pourrait passer l’hiver en -Amérique et qu’on ne les reverrait pas à New-York avant la fin de la -saison, mademoiselle Carroll l’avait invité à venir les rejoindre à -Rome, en des termes qui, une fois de plus, avaient désarmé le pauvre -garçon. Dora, du reste, commençait à désirer la présence de son -souffre-douleur et, de temps à autre, elle se prenait à dire: «_I miss -Jack._--Je regrette Jack...» - -Tout cela n’empêchait pas les deux Américaines de s’amuser, Willie Grey -remplaçait de son mieux auprès d’elles Charley Beauchamp. Il les -conduisait au théâtre, les escortait à bicyclette. Elles étaient fort -contentes de l’avoir. Comme la généralité de leurs compatriotes, elles -proclamaient volontiers leur indépendance à l’égard de l’homme, et -n’aimaient cependant pas être sans cavalier. - -La scène d’Ouchy n’était pas de celles qu’une femme peut oublier -facilement fût-elle une Américaine et une intellectuelle. Madame Ronald -se rappelait son «aventure» avec d’autant plus de plaisir qu’elle y -avait joué le beau rôle! Elle désirait revoir le jeune Romain pour -triompher une seconde fois. Lui garderait-il rancune? En tout cas, il ne -recommencerait pas à lui faire la cour; elle pouvait être bien -tranquille. Malgré elle, à chaque instant, les paroles entendues se -réimprimaient dans son cerveau, l’émotion ressentie se renouvelait à -loisir. Elle se demandait si le comte Sant’Anna l’avait réellement aimée -ou s’il n’avait eu pour elle qu’un caprice violent. Sa figure, au lieu -de s’effacer, devenait plus nette, le son de sa voix musicale encore -plus distinct. Hélène se laissait absorber par le souvenir de cette -tentation délicieuse, qu’elle croyait sans péril désormais, qui lui -donnait tout juste un frisson de peur rétrospective. - -Sans que madame Ronald lui eût fait la moindre confidence, mademoiselle -Carroll avait deviné d’instinct qu’il y avait eu quelque fleuretage -entre elle et l’Italien. Elle ne cessait de la questionner sur lui, et -se réjouissait ouvertement de pouvoir à son tour faire sa connaissance. - ---Heureusement que Jack sera là pour vous surveiller! lui dit un jour -Hélène. - ---Si Jack est désagréable, je l’enverrai à Jéricho! répondit lestement -la jeune fille. - -C’est à Jéricho, qu’Anglais et Américains envoient les gêneurs et les -importuns. - ---En tout cas, je ne vous conseille pas de fleurter avec le comte -Sant’Anna. - ---Pourquoi? - ---Parce que les étrangers sont plutôt dangereux à ce jeu-là. - ---Tiens! vous en avez donc fait l’expérience? demanda Dora en regardant -Hélène. - -Puis, surprenant sa rougeur: - ---Je suis fixée! dit-elle en riant. J’imagine que vous lui avez donné -une leçon, à ce beau comte!... S’il en veut une de ma part, il l’aura. -De cette manière, il ne pourra manquer d’avoir une bonne opinion des -Américaines. - - - - -XIII - - -Dans la première quinzaine de décembre, la marquise d’Anguilhon, -accompagnée de madame Villars, sa mère, vint à Paris afin d’acheter les -mille objets dont elle avait besoin pour le gigantesque arbre de Noël -qu’elle offrait chaque année aux enfants de Blonay. - -Elle descendit à l’hôtel Castiglione, comme elle le faisait souvent, -pour ne pas ouvrir sa maison. Elle aimait à se retrouver dans -l’appartement qu’elle avait occupé étant jeune fille, où elle s’était -mariée: l’Américaine, qui n’est pas sentimentale, a cependant la -religion du souvenir. Annie fut charmée de revoir ses compatriotes; elle -les invita à venir passer les fêtes à Blonay. Mademoiselle Carroll en -eut une joie extravagante. - ---Et dire que nous aurions manqué cela, si nous étions retournées en -Amérique!... Quelle veine nous avons! - -Le 20 décembre, Hélène et Dora, chaperonnées par mademoiselle Beauchamp -et madame Carroll, partirent pour le Bourbonnais. La vue du château de -Blonay, un des plus beaux de France, leur arracha des cris d’admiration. -Elles furent émerveillées et stupéfaites de voir Annie si _at home_ dans -cette demeure grandiose. - -Vers le milieu de l’été, la marquise d’Anguilhon avait eu le triomphe de -donner un second fils à son mari. Il y avait sur son charmant visage un -rayonnement de satisfaction. Elle montra fièrement à ses amies les -améliorations qu’elle avait décrétées autour d’elle, les cottages en -brique rouge ornés d’arbustes qui devaient les fleurir au printemps, la -maison d’assemblée pourvue d’une bibliothèque, d’un billard, où se -réunissaient les ouvriers et les paysans. Au lieu de joindre ses -compliments à ceux d’Hélène et de Dora, tante Sophie pinçait les lèvres -et gardait le silence; puis, comme elle avait toujours de la peine à -taire sa pensée, elle finit par dire à Annie: - ---C’est très beau, tout cela, mais vous savez que je suis patriote avant -tout; je ne puis m’empêcher de regretter que votre activité, votre -bienfaisance (elle eut le tact de ne pas ajouter: «votre argent»), -soient perdues pour votre pays. - -La jeune châtelaine sourit: - ---Eh bien, puisque vous êtes si bonne patriote, vous devez vous réjouir -de mon mariage avec M. d’Anguilhon. - ---Pourquoi? - ---Parce que l’arrière-grand-oncle de mon mari est mort pour -l’indépendance de l’Amérique. Il était l’ami intime de Lafayette. Il -s’embarqua avec lui et prit part au siège d’York. C’est même sur ses -ordres que les grenadiers et les chasseurs français montèrent à -l’assaut, et il fut tué l’un des premiers. - ---Ah! c’est assez curieux! fit mademoiselle Beauchamp, un peu -interloquée. - ---J’ai découvert cela dans les archives de la famille; Jacques -l’ignorait. Il m’a semblé, alors, que j’avais été chargée par la -Providence d’acquitter cette dette de mon pays. - ---Et vous n’en avez pas l’air fâché! dit Dora en souriant. - ---J’en suis bien heureuse, au contraire! - -Parmi les hôtes du château se trouvaient le vicomte de Nozay et M. de -Limeray. - -«Le Prince» fut enchanté de revoir, dans l’intimité de la campagne, -cette Américaine dont la beauté seule lui était un plaisir et qui -l’intéressait à titre de nouveauté féminine. C’était le premier spécimen -d’intellectuelle qu’il approchait. Comme Sant’Anna, il s’étonnait du peu -de place que l’amour et le sentiment semblaient tenir dans la vie de -madame Ronald. Bien qu’il fût hors de cause, il en ressentait comme une -sorte d’injure faite à son sexe. Et la jeune femme était sincère -absolument. Malgré son beau coloris, son expression brillante, son -visage était froid, dur même. Il lui manquait la lumière douce, chaude, -vivante, qui vient de l’âme: le comte le regrettait en artiste et en -homme. Lorsqu’il regardait Hélène, il lui arrivait souvent de se dire, -comme devant une œuvre manquée: «Quel dommage! quel dommage!» Il ne -tarda pas cependant à s’apercevoir qu’elle avait un souci, une -préoccupation; elle était distraite, parfois. Sa gaieté ne paraissait -pas aussi franche, son esprit aussi libre qu’à leurs premières -rencontres. Un jour, en disant à M. de Limeray les joies qu’elle se -promettait de son séjour à Rome, elle se laissa peu à peu aller à lui -confier les griefs qu’elle avait contre son mari. Le comte la regarda -avec étonnement. - ---Et, de bonne foi, vous croyez que c’est M. Ronald qui est dans son -tort? - ---De la meilleure foi du monde! - ---Eh bien, excusez ma franchise... Il me semble, au contraire, que les -torts sont de votre côté entièrement et que vous êtes hors du devoir. - ---Pourquoi? Si mon mari était malade ou qu’il eût besoin de ma présence, -je partirais ce soir même; s’il y avait un empêchement sérieux à ce -qu’il quittât l’Amérique, j’irais le rejoindre. Mais rien de tout cela -n’existe et je me considère comme parfaitement libre de rester en Europe -quelques mois de plus. - ---Et l’obéissance conjugale, qu’en faites-vous? - -Madame Ronald eut un joli rire: - ---L’obéissance conjugale! C’est bon pour le harem ou la tente. Nous -sommes les égales de nos maris. Nous pouvons vendre, acheter, disposer -de notre fortune sans leur consentement. - ---Alors, en vous mariant, vous ne promettez pas l’obéissance avec -l’amour et la fidélité? - ---Oh! l’antique serment se trouve encore, il est vrai, dans notre office -de mariage, parce que c’est celui de l’Église anglicane; mais beaucoup -de _clergymen_ le suppriment, sachant bien que nous ne le tiendrions -pas. Certaines jeunes filles ont la précaution d’exiger qu’il soit omis. -Cela même a failli amener une rupture entre une de mes amies et son -fiancé. Il a fini par se soumettre... comme les autres. - ---La bonne histoire! fit M. de Limeray en riant. - ---Une histoire?... mais c’est la pure vérité!... - ---Vous ne plaisantez pas? - ---Pas du tout. - ---Alors, chez vous, les femmes ont aboli le serment d’obéissance? - ---Absolument. Entre égaux il ne saurait être question de soumission. - ---C’est juste... Voilà un progrès que j’ignorais! Je ne suis plus étonné -si nous voyons tant d’Américaines seules en Europe... Je crois cependant -que madame Verga vous a rendu un mauvais service en vous mettant dans la -tête de passer l’hiver à Rome. - ---Oh! M. Ronald finira par venir me rejoindre. Il m’adore. - ---Je comprends cela! dit galamment «le Prince» en regardant la jeune -femme avec admiration. - -La marquise d’Anguilhon était ravie de pouvoir donner à ses compatriotes -l’impression de ce doux Noël du vieux monde qui, en province et à la -campagne surtout, a conservé la poésie de la tradition et de la foi. - -Madame Ronald et mademoiselle Carroll l’aidèrent à préparer l’arbre de -Noël, à déballer les caisses arrivées de Paris, à décorer le château de -gui et de houx. Elles s’y employèrent avec un entrain contagieux. Dora, -étourdissante de gaieté, essayait les trompettes, les tambours, jouait -avec les poupées, tirait les ficelles de tous les pantins, s’écriait à -chaque instant «_What fun!_... Comme c’est amusant!...» Et, à la voir, -personne n’eût imaginé qu’elle était une des grandes mondaines de -New-York. L’Américaine a cela de bon qu’elle n’est jamais blasée; mieux -encore, elle ne prétend pas l’être. - -La veille de Noël, les châtelains et leurs hôtes, escortés par les -valets de pied portant des torches, descendirent la colline pour se -rendre à l’église du bourg. Il n’y avait pas de lune, mais la nuit était -splendidement étoilée. Sur tous les chemins de la vallée, on voyait -s’avancer de petites lumières mouvantes, des silhouettes sombres, une -procession d’êtres humains poussés par la même force invisible qui -guidait les rois mages, et conduits à la même adoration. La vieille -église romane de Blonay avait, ce soir-là, une beauté particulière. La -nef était sombre, mais le chœur tout illuminé mettait comme un éclat -d’apothéose autour de la crèche où un gentil enfant-Jésus tendait les -bras à la foule humble et croyante. Le curé, inspiré par la solennité, -célébra la messe avec une foi pathétique. De sa belle voix grave, faite -pour les paroles liturgiques, il entonna le _Gloria_ et le _Credo_. Les -élèves des sœurs chantèrent les vieux cantiques aux paroles naïves; un -amateur fit entendre, pour terminer, le triomphant _Noël_ d’Adam. Cette -cérémonie touchante dans sa simplicité remua profondément madame Ronald -et ramena sa pensée au couvent de l’Assomption. Il lui sembla subitement -que depuis lors elle avait fait un long chemin et qu’aujourd’hui elle -était autre. Quant à Dora, à mademoiselle Beauchamp et à madame Carroll, -cette messe de minuit les étonna par son étrangeté, elles n’en perdirent -rien et jugèrent qu’elle seule aurait valu le voyage d’Europe; mais -elles n’en furent pas autrement émues. - -Toute la jeunesse voulut remonter à pied au château et y rapporta un bel -appétit pour le réveillon. - -La salle à manger était décorée de gui et de houx; ces sombres verdures -s’harmonisaient bien avec les boiseries de vieux chêne. La bûche de Noël -brûlait dans la cheminée monumentale, mettait çà et là des lueurs -joyeuses, et mêlait sa flamme chaude aux reflets de l’argenterie et des -cristaux. Le repas fut des plus gais. Il y avait sur toutes les -physionomies une joie douce. Les Américaines étaient tout étonnées de se -trouver dans ce milieu étranger et aristocratique, et plus surprises -encore de s’y sentir parfaitement à l’aise. Le marquis d’Anguilhon -promena les yeux autour de lui, à plusieurs reprises, avec une -expression de tendresse, et finit par dire: - ---Après tout, il n’y a de bon que le réveillon précédé de la messe de -minuit et mangé en compagnie des siens. Ceux qu’on fait au restaurant -sont bêtes et vous laissent tristes. - ---Tu as mis tout ce temps pour reconnaître cela? dit le comte de Froissy -à son neveu. - ---Non, mais je ne l’avais jamais si bien senti que ce soir! répondit -Jacques en regardant sa mère et sa femme. - ---Et vous, madame Ronald, que pensez-vous de nos vieilles coutumes? -demanda M. de Limeray. - ---Je leur trouve un très grand charme... La vie en Europe a des éléments -qui n’existent pas encore chez nous, et c’est ce qui nous attire et nous -retient... Voyez-vous, mes autres Noëls ne m’ont laissé aucun souvenir, -mais celui-ci, je suis sûre que je ne l’oublierai jamais!... - -Le lendemain, dans l’après-midi, Annie et sa belle-mère reçurent les -enfants de Blonay; le soir, il y eut un bal pour les parents et pour les -serviteurs du château. Il fut ouvert par Jacques et sa femme. Dora était -ravie. Il lui semblait vivre en plein roman. - ---Comme tout cela est intéressant! dit-elle à madame Ronald. - -Puis, à voix basse: - ---Jack a de la chance que je ne sois pas venue plus tôt à Blonay! - -Les quatre Américaines emportèrent de leur visite une impression des -plus agréables. A peine dans le train, Hélène s’écria: - ---Dody, vous méritez une bonne note. Vous avez eu une tenue parfaite. -Jamais je ne vous aurais crue capable d’être si convenable! - ---Merci! - ---Avouez-le: c’est la marquise douairière qui vous a imposé. - ---C’est vrai: pour rien au monde, je n’aurais voulu choquer cette grande -dame si simple, si bienveillante. Du reste, j’ai tout de suite senti -que, dans ce milieu, il fallait mettre une sourdine à notre modernité -pour ne pas détonner... Et, par parenthèse, j’ai été très fière d’Annie. -Ma parole d’honneur, je crois qu’une Américaine bien née, bien élevée, -peut se mettre à la hauteur de n’importe quelle situation. Si l’on a -besoin d’une reine quelque part en Europe, on n’a qu’à venir la demander -chez nous. - ---Eh bien, vous n’êtes pas modeste, au moins! dit madame Ronald en -souriant. - - - - -XIV - - -Le 2 janvier, madame Ronald et ses compagnes partirent pour Rome. Elles -avaient engagé un de ces courriers italiens qui sont la providence des -Américaines seules, qui apportent dans leur service la souplesse, le -savoir-faire de leur race et souvent un dévouement chevaleresque. Par -les soins de Giovanni, elles parvinrent avec un confort royal au terme -de leur voyage et trouvèrent préparé pour les recevoir, à l’Hôtel du -Quirinal, un bel appartement exposé au midi, donnant sur le jardin, et -composé d’un salon, d’une salle à manger et de quatre chambres. - -Comme elles devaient arriver le matin, par le premier train, elles -n’avaient pas prévenu les Verga, mais, le jour même, entre trois et -quatre heures, Hélène et Dora, impatientes de les revoir, se firent -conduire chez eux. Par raison d’économie, ils avaient loué leur palais -et pris une villa dans le quartier du Macao, où ils étaient en train de -s’installer. L’étiquette n’était pas bien sévère _in casa Verga_; le -valet de pied conduisit les visiteuses dans le grand salon où se -trouvaient ses maîtres. Elles s’arrêtèrent, une seconde, sur le seuil, -assez surprises. Il y avait là un pêle-mêle de meubles et de bibelots. -Le marquis et deux messieurs très élégants, grimpés sur des échelles, -essayaient des tableaux contre le mur tendu de brocart, tandis que la -marquise, debout au milieu de la pièce, le chapeau sur la tête, jugeait -de l’effet. A la vue de ses compatriotes, elle eut un cri de joie; les -trois hommes sautèrent lestement à terre. M. Verga vint souhaiter la -bienvenue aux Américaines et leur présenta ses amis: - ---Le prince Viviani, le duc Marsano. - -En entendant ces titres, madame Ronald et mademoiselle Carroll ouvrirent -de grands yeux, et, aussitôt qu’elles furent seules avec la marquise. -Dora lui demanda si c’était un vrai prince et un vrai duc qu’elle venait -de voir. - ---Je crois bien, et avec des généalogies d’un kilomètre de long... Cela -les amuse, de nous aider à arranger notre maison. Les Italiens n’ont -aucune morgue, vous verrez. - -Après l’échange des nouvelles d’Amérique et de Paris, madame Verga -insista pour emmener ses amies à la promenade. Le temps, très doux, -permettait la voiture ouverte. On traversa lentement le Corso. - ---Chère vieille Rome! fit Hélène en regardant autour d’elle d’un air -attendri.--On est toujours heureux de la revoir! J’y suis venue avec -Henri dans les premiers mois de notre mariage. J’en ai conservé un -souvenir très vif. Je crois que je reconnaîtrais toutes les rues -anciennes, tous les palais. - ---Oh! moi, fit Dora, il y a bien huit ans que je ne l’ai vue. Mes jambes -ont gardé la mémoire des interminables galeries du Vatican, à travers -lesquelles on m’a traînée. J’ai souvent pleuré de fatigue en rentrant à -l’hôtel. J’avais pris les statues en haine, excepté pourtant l’Apollon -du Belvédère, cette belle figure ailée. - ---Ailé, l’Apollon! Dody! quelle mythologie! s’écria madame Ronald. Vous -confondez avec Mercure. - ---Du tout. Je sais bien qu’il n’a pas d’ailes aux talons, mais il m’a -donné l’impression d’un être qui pouvait marcher sur l’air et sur l’eau, -d’un vrai homme-dieu. Je ne l’ai jamais oublié... A propos, madame -Verga, si vous apercevez le comte Sant’Anna, montrez-le-moi. - -La marquise se mit à rire: - ---Ah! le comte Sant’Anna à propos de l’Apollon!... Il serait joliment -flatté, s’il savait cela! - -Mademoiselle Carroll rougit, puis vivement: - ---Il aurait bien tort... chez moi, les pensées se suivent, mais ne -s’associent pas toujours, et, comme je ne le connais pas, je ne peux -faire une comparaison. - ---C’est vrai. Du reste, il est très beau, n’est-ce pas, Hélène? - ---Très beau, répondit la jeune femme, d’un ton indifférent. - ---Vous allez le voir tout à l’heure: il sera sûrement au Pincio. - -Ces mots causèrent un émoi soudain à madame Ronald. Elle comprit alors -combien le souvenir d’Ouchy serait gênant. Elle eut, en même temps, le -sentiment très net qu’elle n’aurait pas dû venir à Rome de sitôt. - -Il avait plu la veille: madame Verga, craignant que la villa Borghèse ne -fût trop humide, donna l’ordre à son cocher d’aller au Pincio. - -La voiture monta lentement la colline ensoleillée pour arriver à la -terrasse où les mondains viennent échanger des saluts, des banalités, et -les artistes s’imprégner de la divine mélancolie que répand à Rome le -soleil couchant. - -Les trois Américaines étaient là depuis quelques minutes, quand la -marquise s’écria: - ---Tenez, voici justement Sant’Anna! - -Dora eut assez de pouvoir sur elle-même pour ne pas détourner la tête. - -Lelo, ayant reconnu madame Verga, quitta les amis avec lesquels il -causait et se dirigea vers sa voiture. - -A la vue d’Hélène, il eut un mouvement de surprise; mais, bien vite, -sans embarras, sans hésitation, il lui tendit la main. - ---_Benvenuta!_ Soyez la bienvenue!--dit-il du ton le plus naturel.--Je -suis charmé de vous revoir. - -La marquise le présenta à Dora. Il s’inclina profondément et, revenant à -la jeune femme: - ---Vous avez bien tardé, fit-il. Nous craignions que vous n’eussiez -changé vos plans. - ---Nous avons voulu attendre la fin de votre mauvaise saison. - ---Vous avez sagement fait... Maintenant, nous allons pouvoir vous offrir -du soleil tant que vous en voudrez. - -Puis, mettant familièrement ses bras sur le rebord du landau, il demanda -à madame Ronald des nouvelles de sa tante, de son frère, de son mari -même. Il parla de Paris, s’informa de ce qu’il y avait de bon au -théâtre. De temps en temps, il coulait un regard curieux vers -mademoiselle Carroll, comme si elle l’eût intéressé. Dans ses yeux, il -n’y avait plus de flamme; sur ses lèvres, plus d’émotion; dans sa voix, -plus de chaleur. Éteint le désir qui rendait sa physionomie si ardente; -éteinte, la passion qui la faisait si éloquente... Stupéfaite, Hélène -répondait à peine. Était-ce bien là l’homme qui s’était déclaré avec -cette violence! qui avait pénétré dans sa chambre à onze heures du -soir!... L’avait-elle donc rêvé? A le voir et à l’entendre, elle -éprouvait une curieuse sensation de froid intérieur, il lui semblait -qu’autour d’elle tout devenait gris et triste. Et son visage s’altéra -légèrement, elle frissonna. - ---Voici le soleil qui se couche, dit la marquise. C’est l’heure -dangereuse pour qui n’est pas acclimaté. - -Le comte, alors, demanda la permission à madame Ronald d’aller lui faire -visite, se mit à sa disposition avec une courtoisie parfaite; puis, -ayant pris congé, il fit quelques pas en arrière et de nouveau salua les -trois femmes. - ---Il est tout simplement superbe! déclara mademoiselle Carroll aussitôt -que les chevaux eurent tourné. - ---Eh bien, mais il est à marier! dit madame Verga en souriant,--et il -épouserait, je crois, très volontiers, une Américaine. - ---Pour l’amour de Dieu, ne lui mettez pas cela dans la tête! fit -vivement Hélène.--Elle serait capable de lâcher Jack. - ---Merci! répondit la jeune fille d’un ton sec. - -Lelo était sorti absolument dégrisé de cette chambre où il avait surpris -en vain madame Ronald. L’Italien, très sensuel de sa nature, très païen -dans sa conception de l’amour, a une répugnance instinctive pour la -femme froide. A Ouchy, dans cette chambre éclairée comme pour une nuit -de bonheur, seule avec un homme jeune, vivement épris, l’Américaine -était demeurée maîtresse d’elle-même, le corps rigide, la voix ferme. -Cela avait paru monstrueux à Sant’Anna, contre nature presque, et son -désir en avait été tué du coup. Il n’avait emporté aucun regret, mais -seulement l’impression aussi nouvelle que désagréable d’un échec. On -affecte de mépriser les blessures de la vanité, on a grand tort; quoi -que nous en ayons, elles sont les plus douloureuses et les plus longues -à se cicatriser. En manière de distraction, Lelo s’était arrêté à -Aix-les-Bains, où il avait joué désespérément et perdu la forte somme: -il n’avait pas manqué de rendre Hélène responsable de sa déveine et de -l’appeler «_una jettatrice_». La princesse Marina, depuis, l’avait -dédommagé de son _fiasco_ sans le lui faire oublier; il était resté dans -l’âme du jeune homme une sourde rancune. - -La nouvelle que madame Ronald arrivait prochainement ne l’avait point -ému: au fond, elle avait dû être plus flattée qu’offensée de son audace. -Comme il tenait à conserver avec elle une apparence d’intimité, à cause -des Verga, et peut-être aussi parce qu’elle était jolie femme, il -résolut de se montrer très repentant, convaincu à jamais de l’honnêteté -américaine, et de mettre aussitôt leurs relations sur un pied amical. - -Lorsqu’il se retrouva à l’improviste en présence d’Hélène, il n’éprouva -aucun trouble. La vue de sa beauté le laissa calme. En causant avec -elle, il l’examinait curieusement, l’esprit lucide. Si froide avec ses -cheveux aux tons d’or fauve, cette chair reflétant la lumière, ces -lèvres pleines! Quel trompe-l’œil!... Tout à coup, il saisit l’effet de -son attitude nouvelle, il vit le désappointement assombrir le visage de -madame Ronald. Il eut un battement de cœur, un éclair dans les yeux. -Quand la voiture s’éloigna, il la suivit du regard. - ---Tiens! tiens! fit-il tout haut. - -Un sourire cruel passa sur sa belle bouche romaine, il se mit à -fredonner: - - Si tu m’aimes, prends garde à toi! - -Et, tout en redescendant le Pincio, dans une exaltation de vanité, de -joie mauvaise, il fit à plusieurs reprises tournoyer sa canne. Ce geste, -pas beau, de triomphe masculin, marqua une fois de plus la défaite -probable d’une femme. - - - - -XV - - -Le lendemain même, le comte Sant’Anna se rendit à l’Hôtel du Quirinal. -Il trouva madame Ronald seule. Elle le reçut avec un joli air de -dignité. - ---J’avais hâte de vous présenter mes hommages et de solliciter mon -pardon,--dit Lelo après l’échange d’une cordiale mais brève poignée de -main.--J’ai eu un accès de folie qui m’a fait beaucoup souffrir et que -je regrette, parce qu’il vous a offensée. Nous autres Italiens, nous -croyons difficilement à l’honnêteté féminine; mais quand nous la -rencontrons sincère, nous saluons très bas... c’est ce que je fais... Je -craignais que vous ne m’eussiez gardé rancune. - ---Je n’en avais pas le droit,--confessa madame Ronald avec sa droiture -habituelle,--puisque ma manière d’agir vous avait permis de me mal -juger... J’ai fleurté toute ma vie, et je n’avais jamais eu l’occasion -de m’en repentir. - ---Vous avez fleurté avec des hommes en chair et en os? - ---Mais... je le crois! dit-elle. - ---Il faudra qu’un de ces jours j’aille demander aux Américains le secret -de leur stoïcisme! dit Lelo avec un faux sérieux.--Cette fois-ci, votre -coquetterie m’a trouvé sans défense. C’est là toute mon excuse; mais, -comme je vous sais très juste, j’espère que vous voudrez bien l’accepter -et me pardonner. - ---Oui, oui, c’est entendu, je vous pardonne! fit Hélène avec un petit -rire nerveux. - -A ce moment, Dora entra, le chapeau sur la tête, fort élégante. Et son -visage, à la vue du jeune homme, eut une expression de plaisir. - ---J’ai souvent entendu parler de vous cet été, mademoiselle,--ajouta le -comte après l’échange de quelques lieux communs;--j’avais le plus grand -désir de faire votre connaissance. - ---On vous a donc dit bien du mal de moi? - ---Du mal? répéta Lelo, un peu interloqué.--Avez-vous si mauvaise opinion -des Italiens? - ---Des Italiens en particulier, non, mais des Européens en général. - ---Ah! vous en avez beaucoup connu? - ---Pas un! répondit-elle franchement;--et, à dire vrai, ceux que j’ai -rencontrés à Paris, chez la marquise d’Anguilhon, m’ont paru charmants; -seulement à New-York, ils ne sont pas en odeur de sainteté. - ---Eh bien, vous verrez que nous valons mieux que notre réputation. Quand -vous aurez passé quelque temps parmi nous, vous nous rendrez justice. - ---En attendant, je suis ravie et surprise de l’aspect de Rome. Elle -m’avait laissé le souvenir d’une ville-église, où l’on osait à peine -parler haut. Ce matin, je l’ai parcourue un peu et elle m’a semblé -vraiment gaie et tout à fait modernisée. - ---Oui, on l’a rajeunie, mais sans art: l’effet, pour moi, est plutôt -pénible. Quand je traverse les quartiers neufs, j’éprouve un -indéfinissable malaise, je cligne des yeux comme s’il y avait trop de -lumière. Je me sens blessé, offusqué par quelque chose... C’est -étrange... - ---Non, dit Hélène, puisque nous continuons nos ascendants: ce sont vos -ancêtres qui souffrent dans la Rome ouverte d’aujourd’hui. - -Une rougeur légère monta au visage du jeune homme; il regarda -l’Américaine avec un air d’émerveillement: - ---C’est possible, dit-il. Voilà une explication que je n’aurais pas -trouvée!... Si les Sant’Anna d’autrefois se mêlent aussi de protester -contre l’état de choses présent, il n’est pas étonnant que je sois -nerveux. - ---Vous êtes pourtant de la société blanche? demanda mademoiselle -Carroll. - ---Oui, j’y ai mes meilleurs amis, je la fréquente de préférence et mes -sympathies sont de ce côté; mais je n’ai pas rompu complètement avec le -monde noir, auquel appartient ma famille... Cela me permettra de vous -obtenir toutes les permissions que vous pourrez désirer du Vatican. - ---Prenez garde! fit madame Ronald; nous allons vous demander des choses -extraordinaires! - ---Demandez, je suis entièrement à votre disposition! répondit le jeune -homme en se levant. - -Les deux femmes remercièrent et le visiteur prit congé. - -La marquise Verga était toujours ravie d’avoir quelque compatriote -intéressante à présenter: cela lui donnait de l’importance, et les -jeunes gens se montraient plus assidus à ses réceptions, ce qui lui -causait un plaisir extrême. Madame Ronald était une très jolie femme, -éminemment décorative; Dora, une riche héritière, d’un type original et -attrayant: avec elles deux, sa saison ne pouvait manquer d’être -agréable. Elles les exhiba dans sa voiture, à l’Opéra, les introduisit -dans son cercle intime, dans les salons de la société blanche. Partout -elles furent accueillies avec cette amabilité simple, cette courtoisie -gracieuse qui caractérisent l’aristocratie italienne. Elles se sentirent -tout de suite à l’aise dans ce monde romain où l’on parle indifféremment -anglais et français, qui devient de plus en plus cosmopolite, dont -l’Américaine a forcé les portes et qu’elle est peut-être appelée à -renouveler. - -Hélène et mademoiselle Carroll eurent bientôt plus d’invitations -qu’elles n’en pouvaient accepter. Elles allèrent partout, correctement -chaperonnées par mademoiselle Beauchamp et les Verga. Il ne se passait -guère de jour qu’elles ne rencontrassent Lelo. Poursuivant la douce -vengeance qu’il avait entrevue, il témoignait à madame Ronald une amitié -respectueuse, tandis qu’il avait pour Dora des empressements -d’admirateur. Dès le premier moment, un courant de sympathie s’était -déclaré entre lui et elle; il n’avait pas eu de peine à donner un air de -fleuretage à leurs relations. Il ne manquait aucune occasion de se -trouver avec les deux Américaines. Il sollicita même, un jour, la -permission de les accompagner dans leur «_sight seeing_», dans leurs -pèlerinages artistiques et historiques. - ---Non pas en qualité de cicerone, car je ne connais pas Rome! avait-il -ajouté avec une belle candeur. J’ai toujours attendu de trouver une -jolie femme qui voulût bien me l’enseigner... Puisque la Providence m’en -envoie deux, il faut que je profite d’une gracieuseté qu’elle ne -renouvellera peut-être pas. - -La requête fut accueillie: on put voir Lelo parcourir les galeries du -Vatican, visiter les basiliques, se promener à travers le forum et le -palais des Césars. Madame Ronald et Dora s’aperçurent vite de son -ignorance réelle, de son impuissance à traduire une inscription latine. -Elles le taquinèrent sans merci, et il ne s’en offensa pas. L’Italien -n’a jamais honte de ne pas savoir, il aurait plutôt honte de ne pas -sentir. Il possède un don d’intuition qui lui fait mépriser la science -acquise, et cette intuition le sert constamment et suffisamment. - -Avec son sans-gêne habituel, Dora mit le Baedeker entre les mains de -Sant’Anna et l’obligea de le lui lire. Il fit cela d’abord comme une -corvée, puis ces informations quelque peu succinctes lui donnèrent le -désir d’en apprendre davantage sur certains sujets. Il se plongea même -dans la lecture de Suétone. Un membre du Club de la Chasse lisant -Suétone! C’était un vrai phénomène. Par un mystère d’atavisme, Lelo -entrait plus vite et plus profondément en communication avec les êtres -et les choses de Rome que ne le pouvaient faire ses compagnes. Souvent, -devant quelque relique du moyen âge, des reflets d’émotion traversaient -son visage, la mélancolie de son regard s’aggravait, sa tête se courbait -légèrement comme si, pour quelques secondes, le passé l’eût repris. - -Au cours de ces promenades, c’était Dora qu’il suivait. Elle l’amusait, -avec son franc parler et ses idées originales. D’un accord tacite, tous -deux ne tardaient pas à s’isoler en restant près d’une statue ou d’un -tableau. Cette manœuvre causait à Hélène une sorte d’exaspération. Elle -pressait le pas comme pour fuir quelque chose de douloureux: tante -Sophie, qui était toujours de la partie, avait peine à la suivre. Quand -les jeunes gens la rejoignaient, il y avait sur son visage une -inquiétude nerveuse qui faisait briller de malice et de satisfaction les -yeux de Sant’Anna. - -Un après-midi que la marquise Verga avait emmené Dora et sa mère, -mademoiselle Beauchamp et madame Ronald sortirent seules en voiture. -Hélène donna l’ordre au cocher de les conduire hors de la Porte -Saint-Sébastien. Le désir lui était venu, subit comme une inspiration, -d’aller sur la voie Appienne. Et cela se trouvait un de ces jours qui -sont les grands jours de la campagne romaine, où, soit par un effet de -lumière, soit par des causes plus difficiles à démêler, elle est d’une -tristesse infinie, presque surnaturelle. Hélène en fut saisie. - ---On dirait un coin de planète morte! fit-elle en promenant les yeux -autour d’elle. - ---Pas tout à fait, répondit mademoiselle Beauchamp; car voici là-bas la -voiture de madame Verga et, si je ne me trompe, en avant, à pied, le -comte Sant’Anna et Dora. - -Madame Ronald, à son tour, distingua parmi les tombes qui bordent la -voie antique, les silhouettes des deux jeunes gens: son cœur se -contracta. Elle vit mademoiselle Carroll se baisser pour déchiffrer une -inscription, se redresser, puis, la tête tournée vers son compagnon, -reprendre la marche lente qui indique une causerie intime. - ---Oui, c’est eux; ils font de l’archéologie! dit-elle d’un ton -sarcastique. - ---Où donc ont-elles trouvé le comte? fit mademoiselle Beauchamp. - ---Au Corso, probablement: ces Romains sont toujours dans la rue. - ---Ce n’est pas étonnant que l’on dise partout que Dora l’épouse. - ---Ah! on dit cela partout? - ---Oui, plusieurs personnes en ont parlé à Mary. Elle a paru plus flattée -que mécontente de la supposition. Je crois vraiment qu’elle ne serait -pas fâchée de voir sa fille devenir comtesse. - ---Comtesse! elle, Dody, avec son sans-gêne et ses manières! Jolie -comtesse, en vérité!... J’espère qu’elle aura assez de bon sens pour ne -pas s’engouer d’un titre et assez d’honneur pour ne pas rompre son -engagement... Jack, qui la connaît, ne devrait pas la laisser seule ici -avec tous ces étrangers. Il est stupide. - ---Mais, ma chère, vous oubliez que son associé est à San-Francisco et -qu’il n’est pas libre. Elle l’a voulu dans les affaires: il y est. - ---Eh bien, moi, je vais lui écrire aujourd’hui même. Il m’a -particulièrement recommandé Dora: je veux mettre ma responsabilité à -couvert. - ---Vous avez raison. - ---Rentrons, il fait lugubre! dit Hélène en frissonnant. - -Et sans attendre l’assentiment de mademoiselle Beauchamp, elle donna -l’ordre au cocher de retourner. Pendant tout le reste du chemin, elle -demeura silencieuse. Arrivée à l’hôtel, sans prendre le temps d’ôter son -chapeau, elle écrivit à M. Ascott. Elle n’aurait pu tarder d’une minute, -possédée de cette fièvre qui, dans certains moments, vous ferait -chauffer une locomotive, gonfler un ballon, pour que votre lettre arrive -plus vite,--une lettre qu’ensuite on donnerait sa vie pour n’avoir pas -écrite!... Sans nommer personne, elle prévint Jack que l’on faisait la -cour à Dora, que l’on convoitait sa fortune, que son bonheur, à lui, -était en danger. Elle savait que le jeune homme, aussitôt averti, -rappellerait son associé et s’embarquerait pour l’Europe. - ---Voilà qui est fait! dit-elle à mademoiselle Beauchamp, après avoir -hâtivement écrit l’adresse. - -Puis, tout en séchant à grands coups de main sur le buvard l’écriture -humide, elle ajouta, avec une sorte de colère: - ---Nos hommes américains sont par trop stupides! Il faut que nous soyons -joliment honnêtes pour qu’il ne leur arrive pas de pires mésaventures! - - - - -XVI - - -En reportant sur mademoiselle Carroll son admiration et ses affections, -le comte Sant’Anna n’avait pas eu d’autre but que d’exciter les regrets -de madame Ronald et de piquer sa vanité. Peu à peu, cependant, une -chaleur de sentiment avait passé dans ses paroles; sans s’en apercevoir, -il avait pris le ton et les manières d’un amoureux. - -Il avait été séduit par le visage brun aux yeux clairs de Dora, par sa -ressemblance avec la princesse Marina. Toutes deux étaient sveltes et -fines: Donna Vittoria avait la grâce, l’ondoiement d’un grand félin, et -la jeune Américaine la forte souplesse de l’acier bien trempé. L’homme -n’est pas souvent fidèle à une femme, il l’est presque toujours à un -type. Dora, en outre, avait le don d’amuser et d’intéresser Lelo. Il lui -semblait qu’avant elle il n’avait jamais vu de créature vraiment libre. -Son indépendance d’esprit l’étonnait à chaque instant, elle avait l’air -de marcher dans la vie sans entraves d’aucune sorte. Avec sa volonté et -la fortune dont elle disposait, elle lui faisait l’effet d’une puissance -au petit pied. Et elle avait autant que lui la passion des chevaux. Tous -deux eussent interrompu un duo d’amour pour regarder passer un bel -animal, discuter sa robe ou son allure. La première fois que Lelo vit -mademoiselle Carroll à la chasse au renard, il eut comme un -tressaillement d’amoureux; fasciné par son irréprochable équitation, il -ne la quitta pas un moment et la complimenta en termes qui lui donnèrent -la plus délicieuse sensation de plaisir et de triomphe qu’elle eût -jamais éprouvée. - -La marquise Verga, dont le secret désir était de voir l’élément -américain s’augmenter à Rome et qui ne connaissait pas M. Ascott, ne se -faisait aucun scrupule de travailler contre lui. Elle répétait sans -cesse au comte Sant’Anna que mademoiselle Carroll, avec cinq millions de -dot, était la femme qu’il lui fallait. Il commençait à se demander de -quel œil sa mère et sa sœur verraient ce mariage avec une étrangère et -une protestante. Elles le considéreraient sans doute comme le complément -de ce qu’elles appelaient son apostasie. Il était obligé de s’avouer que -cette Américaine ultra-moderne ferait avec les siens un contraste un peu -violent, mais il se disait aussi que l’argent peut adoucir toutes -choses. - -Lelo n’ignorait pas que Dora était fiancée. Dans les premiers temps, -elle lui avait souvent parlé de Jack Ascott et de son prochain mariage. -Maintenant elle n’en disait plus rien. Pourrait-il l’amener à rompre cet -engagement? L’aimerait-elle assez pour braver le scandale de la rupture? -Sous sa frivolité, il avait senti une fermeté de caractère qui pouvait -lui réserver un obstacle sérieux. Il remarquait cependant avec une vive -satisfaction qu’elle semblait de plus en plus affectée par sa présence. -A son approche, les longs cils battaient, les coins des lèvres minces se -contractaient légèrement et, pendant les premières minutes, la voix de -la jeune fille était émue, rapide et nerveuse. Avec lui, elle était -infiniment plus douce, et, quand elle marchait à ses côtés, il y avait -dans toute sa personne une inconsciente soumission. - -Le changement était encore plus profond que Lelo n’eût osé l’imaginer. -La première fois que, dans une lettre d’Hélène, le nom de Sant’Anna -avait frappé ses yeux, Dora en avait été comme fascinée. Elle s’était -figuré celui qui le portait grand, brun, avec des traits réguliers. Non -seulement elle n’eut point de désillusion, mais, lorsque ses prunelles -claires, hardies et moqueuses rencontrèrent en plein le regard lumineux -de l’Italien, elle éprouva un choc, un trouble subit. A ce moment-là, -si, par impossible, il lui eût demandé sa main, elle l’aurait accordée. -Jamais elle n’eût voulu convenir de cela; c’était pourtant ainsi qu’elle -avait été conquise. Les attentions du comte, de ce beau patricien, la -flattèrent prodigieusement. Elle s’avisa de le comparer à Jack, et la -comparaison ne fut pas à l’avantage de celui-ci. La présence de -Sant’Anna lui apportait une joie qu’elle n’avait jamais ressentie; ses -regards, ses paroles, lui laissaient une impression qui ne s’effaçait -pas. Les objets qui lui appartenaient, les plus vulgaires, semblaient -différents au contact, comme s’ils étaient revêtus d’une sorte -d’électricité. Dora, qui n’avait jamais aimé, s’étonnait de ces -phénomènes; elle considérait l’homme qui les déterminait comme un être -tout à fait supérieur. Et au cours de leurs promenades, de leurs -causeries, le fluide divin allait bien, comme l’avait expliqué Henri -Ronald, «touchant ici une cellule inactive, là une fibre insoupçonnée, -une corde muette», pour produire le grand miracle de l’amour. - -Mademoiselle Carroll avait toujours eu une secrète faiblesse pour les -titres. Depuis qu’elle était à Rome, ils lui plaisaient davantage -encore. Elle en arriva à se dire qu’avec sa fortune elle aurait pu se -marier dans l’aristocratie. Le regret de son engagement commença de -poindre dans son esprit; il s’augmenta à mesure que son intimité avec -Sant’Anna devint plus étroite. Elle le repoussa énergiquement d’abord, -puis de plus en plus faiblement, et l’infidélité peu à peu s’élabora -dans son cœur. - -Dora voyait bien que dans la société romaine on croyait à son mariage -avec le comte de Sant’Anna. Quand il s’approchait d’elle, on les -regardait, on chuchotait. Pendant qu’il était dans sa loge à l’Opéra, -les lorgnettes demeuraient braquées sur eux avec persistance. Elle avait -peine à dissimuler la joie qu’elle en éprouvait. - -Hélène n’avait pas manqué de lui raconter ce qu’elle savait des -relations de Lelo avec Donna Vittoria. Un jour même, elle lui dit en -plaisantant: - ---Prenez garde de rendre jalouse cette belle princesse avec votre -fleuretage: elle pourrait vous le faire payer cher, vous poignarder -peut-être. - -La jeune fille rougit, haussa les épaules, puis gaiement: - ---Je ne crains que le vitriol, répondit-elle, et c’est une arme trop -plébéienne pour une grande dame. - -Madame Ronald suivait avec une angoisse croissante ce roman qui se -vivait sous ses yeux. Elle essayait de s’en désintéresser, cela ne lui -était pas possible. Il avait en elle un écho direct et profond, elle s’y -trouvait inéluctablement mêlée. Son âme, jusqu’alors si sereine, si -joyeuse, était troublée par les sentiments les plus extraordinaires. La -vue de l’intimité de Dora et de Sant’Anna lui causait une irritation -qu’elle attribuait à son amitié pour Jack. La pensée qu’ils pourraient -se marier lui était si pénible qu’elle ne s’y arrêtait pas longtemps. -Elle eût donné n’importe quoi pour hâter l’arrivée de M. Ascott. Sans -doute il la débarrasserait de ce poids qui lui était tombé sur le -cœur,--celui de sa responsabilité, croyait-elle. - -Lelo comptait sur le carnaval pour avancer ses affaires. Depuis que -l’Église ne prête plus son patronage à cette explosion de folie, -nécessaire comme toutes choses probablement, le carnaval de Rome a perdu -son bel aspect moyen-âge et son originalité, mais il favorise toujours -merveilleusement les amoureux. Masques, déguisements, _confetti_, -_moccoletti_, servent à ébaucher de jolis romans, à produire des effets -tragiques ou comiques, à ménager des rencontres imprévues,--en un mot, à -varier les destinées humaines. - -Le bal masqué en Italie, le _veglione_, a un caractère tout à fait -mondain et intime. Rien d’échevelé, rien d’inconvenant. Grandes dames et -bourgeoises y viennent pour intriguer sérieusement leurs amis ou leurs -connaissances, leur jeter dans l’oreille des révélations perfides, des -mots troublants, quelques-unes pour le plaisir spécial de se promener -avec impunité au bras d’un amant. La Romaine pense des mois d’avance au -_veglione_. Elle espère toujours y trouver quelque aventure agréable. -Madame Verga, elle, en était fanatique. Afin d’y avoir plus de liberté, -elle s’y rendait généralement avec des compatriotes, et s’y amusait de -la manière la plus innocente. Elle y arrivait bien renseignée, -habilement déguisée. Ses amis finissaient toujours par la reconnaître, -mais, pour ne pas gâter son plaisir, ils n’en laissaient rien voir. -Cette année, la maladie d’un de ses enfants l’empêcha de prendre part -aux premiers _veglioni_. Se trouvant libre pour le dernier, elle loua -une loge au théâtre Costanzi, invita deux Américains, puis Hélène et -Dora. Elle commanda trois dominos noirs pareils, pas trop laids, mais -déguisant bien la taille et la tournure. Ensuite, elle initia ses amies -à l’esprit du bal masqué, tel qu’il se pratique à Rome, les exerça à la -voix de fausset et leur livra de petits secrets sur les jeunes gens -connus. Le grand soir arrivé, elle les mena au Costanzi. Toutes trois -portaient sur l’épaule gauche une branche des mêmes orchidées. Aussitôt -dans la loge, madame Ronald et mademoiselle Carroll regardèrent avec un -peu d’effroi cette foule étrange et masquée qui grouillait au-dessous -d’elles et semblait de la vie en fusion. Impatiente de s’amuser, la -marquise rendit bientôt la liberté aux deux Américains et emmena ses -deux amies dans la salle. Là, elle leur fit encore quelques -recommandations, entre autres, celle de ne pas se laisser conduire dans -une loge, sous aucun prétexte, et d’échapper vivement aux indiscrets. -Puis elle se faufila dans la mêlée et disparut. - -Pendant les huit derniers jours, Hélène et Dora n’avaient pensé qu’à ce -_veglione_. C’était pour elles un plaisir tout nouveau qui avait -singulièrement excité leur imagination. Elles s’étaient promis d’avoir -de l’audace et de l’esprit pour dix. Cependant, lorsqu’elles se -trouvèrent seules au milieu de la salle, elles furent toutes -déconcertées. Elles virent passer des jeunes gens qu’elles s’étaient -proposé d’intriguer, sans avoir le courage de leur adresser la parole. -Il n’est pas si facile qu’on croit, à une femme comme il faut, de sortir -du convenu. L’homme même, lorsqu’il sent une main inconnue se poser sur -son bras, ne peut se défendre d’un certain trouble qui le rend souvent -muet ou lui fait dire quelque sottise. Le masque, au lieu d’enhardir les -deux Américaines, comme elles y comptaient, semblait les paralyser, et -cette voix de fausset, qu’elles croyaient posséder admirablement, ne -voulait pas sortir de leur gosier. Leurs premiers essais furent assez -maladroits. Mais, une fois lancées, elles rentrèrent vite en possession -de leurs moyens et surent bientôt provoquer l’ahurissement et la -curiosité; ce jeu leur parut extrêmement amusant--_great fun!_ - -Au fond, pour toutes deux, sans qu’elles se l’avouassent, le grand -attrait de ce bal était le comte Sant’Anna. C’était lui surtout qu’elles -désiraient intriguer et étonner. Elles le cherchèrent tout de suite du -regard. Il était bien là. Debout, en pleine lumière, le dos contre le -montant d’une loge, à droite de la porte d’entrée, la boutonnière -fleurie d’un œillet blanc, il paraissait avoir plus de succès qu’aucun -des hommes présents et était entouré de dominos avec qui il échangeait -des propos joyeux. Ainsi assiégé, il fut inabordable pendant la première -partie de la soirée. A la fin, il entra dans la foule et, examinant de -près tous les masques, il eut l’air de chercher quelqu’un. Plusieurs -femmes essayèrent de l’accaparer; il s’en débarrassa lestement. Hélène, -qui ne l’avait pas perdu de vue, le rejoignit et se mit à le suivre, le -cœur battant, presque éblouie par son émotion. Un groupe l’ayant arrêté, -il se trouva tout à coup à ses côtés. C’était le moment ou jamais: -brusquement, elle saisit son bras. Lelo la regarda curieusement et son -visage s’éclaira. - ---Est-ce vrai que vous vous mariez? demanda madame Ronald en français et -d’une voix admirablement fausse. - ---Encore!... Ah! mais c’est une gageure!... Voici la vingtième fois, au -moins, que l’on me pose cette question. - ---Et qu’avez-vous répondu? - ---Que j’y étais tout disposé si l’on m’acceptait. - -Sous l’impression qu’elle reçut, Hélène, d’un mouvement instinctif, -chercha à dégager son bras. Le comte le retint en le serrant fortement -contre lui, et cette étreinte rendit à la jeune femme l’étrange bonheur -qu’elle avait connu à Ouchy. - ---Pourquoi veux-tu me quitter sitôt? dit Sant’Anna doucement.--Mon -mariage te fait donc du chagrin? - ---A moi?... Ah! si vous saviez comme vous m’êtes indifférent! - -Lelo ne douta plus qu’il n’eût affaire à madame Ronald: une idée -vraiment perfide lui vint à l’esprit. - ---Indifférent? répéta-t-il,--je te suis indifférent?... Je n’en crois -rien, car mon amour a toujours attiré l’amour. - ---Pas toujours. - ---Toujours... tôt ou tard. J’ai résolu de te conquérir, de te faire -oublier Jack Ascott. - -Hélène eut un éclat de rire forcé. - ---Ah! ah! vous me prenez pour votre Américaine!... Eh bien, pour un -amoureux, vous n’avez guère de flair! - -Sant’Anna, feignant d’être surpris et déconfit, s’arrêta net: - ---Qui es-tu donc? - ---Cherchez! - -Sur ce mot, la jeune femme se dégagea, et lui tournant le dos, elle se -perdit dans la foule. - -Un sourire moqueur brilla dans les yeux du comte. «La voilà avertie, -pensa-t-il, et furieuse!» - -Dora, qui de loin avait vu la scène, lâcha aussitôt le malheureux -qu’elle était en train d’ahurir, et vint rôder autour de Lelo. Deux -fois, elle l’effleura sans oser lui parler, prise d’une timidité -invincible. Lui, l’examina de la tête aux pieds. Une autre branche -d’orchidées! C’était sûrement mademoiselle Carroll. - ---Veux-tu accepter mon bras? Ta silhouette me plaît. - -La jeune fille posa une main émue sur le bras qui lui était offert. - ---Sortons de cette fournaise. Allons dans les couloirs, il y fait -meilleur. - -Puis, voyant que son domino n’ouvrait pas la bouche: - ---Tu n’es pas muette, j’espère! - -Dora enfin avait retrouvé son bel aplomb. - ---Non, non. Dieu merci! se hâta-t-elle de répondre d’une voix -méconnaissable,--et je suis même très bien documentée sur vous. - ---Vraiment? - ---Oui, vous êtes léger, inconstant comme Don Juan, incapable d’un -sentiment sérieux, tout en ayant l’art de persuader aux femmes que vous -êtes amoureux d’elles. - ---Tes documents sont faux, archifaux! Je puis te le prouver... Tiens, -entrons dans cette loge. - -Mademoiselle Carroll, se souvenant de la recommandation de madame Verga, -voulut s’échapper. Lelo mit vivement sa main sur la sienne. - ---Je ne te lâche pas avant que tu m’aies entendu. Un accusé a le droit -de se défendre. - -Et, avec une autorité qui agit comme un charme sur la jeune Américaine, -il la conduisit dans la loge du rez-de-chaussée qui lui appartenait, lui -offrit une chaise et se plaça vis-à-vis d’elle, le dos tourné à la -salle. - ---On vous a donc dit que je suis incapable d’un sentiment sérieux? -demanda-t-il en abandonnant le tutoiement du bal masqué. - -Dora fit un signe affirmatif. - ---Eh bien, on vous a trompée, car je suis sincèrement épris d’une jeune -fille. - ---Ah bah! - ---C’est la vérité pure. - ---Une jeune fille blonde? - ---Non, elle est brune. - ---Jolie? - ---Pour moi, oui. - ---Cela veut dire qu’elle est laide pour les autres? - ---Jamais de la vie!... Elle a les plus beaux yeux du monde, et elle est -intelligente, originale, délicieuse. Je l’aime comme je n’ai jamais -aimé! C’est si vrai que, pour la première fois, je songe au mariage... -Voulez-vous que je vous dise son nom? demanda Lelo en baissant la voix. - ---Non, non, je ne suis pas curieuse. - ---Parce que vous le connaissez, ce nom, parce que vous savez que c’est -le vôtre. - -Mademoiselle Carroll se leva, en proie à une émotion visible malgré son -masque et son domino. - ---Quelle folie! fit-elle brusquement. - -Lelo se leva à son tour, et, prenant les deux mains de la jeune fille, -il les tint fermement entre les siennes. - ---Une folie! pourquoi? Je n’aurais pas dû vous faire une déclaration -dans un lieu comme celui-ci, mais vos paroles m’y ont poussé. Dites-moi -que vous croyez à mon amour? - ---A quoi bon? Je ne suis plus libre, vous le savez bien. - ---Oui, et la vue de cette bague que vous portez m’est devenue odieuse. -Je ne serai heureux que quand vous l’aurez rendue à celui qui vous l’a -donnée. - ---Rompre mon engagement! Oh! c’est impossible!... impossible!... M. -Ascott ne mérite pas un tel affront. Ce serait briser sa vie. Il m’aime -uniquement. - ---Mais, vous ne l’aimez pas, vous! fit hardiment le comte. Et si vous -osez regarder tout au fond de votre cœur, ou je me trompe fort, ou vous -sentirez que vous ne pouvez plus épouser M. Ascott. - -Dora dégagea violemment ses mains: un ami de Lelo, croyant la loge vide, -y faisait irruption avec deux dominos. Il y eut une bousculade de -chaises et, avant que les indiscrets eussent pu se retirer, la jeune -Américaine s’était enfuie. - -Quand mademoiselle Carroll rentra à l’hôtel, vers trois heures du matin, -Giovanni, le courrier, lui remit un télégramme arrivé dans la soirée. -Elle devina instantanément de qui il était et pâlit un peu. - ---Jack arrive jeudi, dit-elle après avoir lu. - ---Ce n’est pas trop tôt! fit sèchement madame Ronald. - ---Non, c’est plutôt trop tard! répondit Dora en déchirant la dépêche -avec de petits mouvements durs qui révélaient une résolution prise. - - - - -XVII - - -Les paroles de Sant’Anna avaient d’abord effrayé et bouleversé -mademoiselle Carroll; mais, lorsqu’elle fut seule, elle éprouva en se -les rappelant une allégresse nouvelle, un sentiment d’orgueil, un -trouble délicieux. Il l’aimait! Il le lui avait dit avec ses lèvres, -avec ses yeux, avec toute sa physionomie, et il ne tenait plus qu’à elle -de devenir sa femme. Elle, Dora, la femme de ce grand seigneur romain! -Cette idée l’éblouit au point qu’elle n’osa pas tout de suite la -regarder en face. Le comte s’était permis de lui dire qu’elle ne pouvait -plus épouser Jack! Il croyait donc qu’elle l’aimait? Une vive rougeur -monta au visage de la jeune fille. Elle essaya de protester, de -s’indigner, de se moquer, mais sa révolte finit pitoyablement par un -petit rire ému. Non, elle ne pouvait pas le nier: Lelo, par sa présence, -lui apportait une joie extraordinaire; près de lui, elle perdait la -notion du temps, le souvenir du passé. L’amour seul pouvait produire ces -phénomènes. Pourquoi Jack n’avait-il pas su l’éveiller en elle? C’était -sa faute après tout!... Sa faute! Elle avait enfin trouvé un grief -contre le pauvre garçon. Il était bon, loyal, dévoué, mais il -ressemblait à tous les autres jeunes gens. Son regard n’avait jamais eu -cette flamme qui fait baisser les yeux et battre le cœur. Elle le -connaissait trop. Quand il la quittait, elle éprouvait une sorte de -soulagement. Avec le comte Sant’Anna la vie lui semblerait trop courte, -et avec Jack trop longue! Non, elle ne pourrait jamais le rendre -heureux. Elle comprenait cela, maintenant. Donc, c’était son devoir de -rompre. Oui, son devoir. Elle demeura sur cette idée, pour se cacher à -elle-même l’odieux et la cruauté de l’action qu’elle allait commettre. -Et tout le monde la blâmerait! Personne n’apprécierait la loyauté qui -avait dicté sa conduite. Comment s’y prendrait-elle pour dégager sa -parole? En se posant cette question, elle tournait, par un mouvement -réflexe, son anneau de fiançailles autour de son doigt. Tout à coup, ses -yeux tombèrent sur l’admirable perle rose qui en faisait un joyau rare; -cette vue réveilla une foule de souvenirs et un remords soudain éclata -dans son âme. - ---Pauvre Jack! fit-elle tout haut; puis, avec des yeux voilés de larmes, -elle ajouta: _I wish I were dead!_--Je voudrais être morte!...--un -souhait qui n’a pas l’ombre de sincérité, mais au moyen duquel -l’Américaine a l’habitude de soulager sa conscience. - -Le combat qui se livra dans l’âme de mademoiselle Carroll, pendant une -partie de la nuit et toute la journée du lendemain, prouvait chez elle -une profondeur de pensée et de sentiment que personne n’eût soupçonnée. -Si elle eût été la jeune fille frivole et égoïste qu’elle s’efforçait de -paraître, elle eût jeté lestement par-dessus bord son fiancé, mais elle -valait mieux qu’elle ne le croyait elle-même. Au premier moment, elle -n’avait senti que la joie d’être aimée de Lelo et la satisfaction de -pouvoir devenir comtesse; maintenant elle éprouvait le regret de la -douleur qu’elle allait causer. L’idée de manquer à sa parole lui était -insupportable, la rendait honteuse d’elle-même. Elle se détesta, se dit -des sottises, se traita plus sévèrement que personne n’eût osé le faire. -Elle eût donné beaucoup pour rompre son engagement par lettre, mais -c’était matériellement impossible. Elle était condamnée à affronter le -chagrin de Jack, à subir ses reproches. S’il pouvait au moins se laisser -emporter par la colère, se mettre dans son tort! Une bonne querelle -pourrait seule faciliter l’inévitable rupture. Plus l’heure de -l’entrevue approchait, plus sincèrement mademoiselle Carroll répétait: -«_I wish I were dead!_...» Mais aucun signe de fin prématurée ne se -déclarait chez la jeune fille et M. Ascott arrivait à toute vapeur. -Comme l’avait supposé madame Ronald, il avait rappelé son associé au -plus vite et s’était embarqué sur le premier transatlantique en -partance. Pendant toute la durée de son voyage, il avait subi des -alternatives de foi et de doute, et ces vibrations diverses avaient -provoqué en lui cette espèce de mal de mer moral plus intolérable qu’une -douleur déterminée. - -Lorsque, le jeudi matin, vers onze heures et demie, on remit à Dora la -carte de M. Ascott, le cœur lui battit. En arrangeant ses cheveux, en -refaisant le nœud de sa cravate, ses doigts tremblaient visiblement, -puis, subjuguée par l’inéluctable et toute pensée annihilée, elle se -rendit au salon. - ---_Hallo_, Jack! fit-elle, saluant son fiancé, comme si elle l’eût -quitté la veille, de ce mot amical et familier, bien américain, qui lui -était habituel. - -Les regards des deux jeunes gens se rencontrèrent en même temps que -leurs yeux, et tout à coup ils se sentirent étrangers l’un à l’autre. Il -y eut entre eux un moment d’embarras, un silence ému. Ce fut -mademoiselle Carroll qui se remit la première. - ---C’est comme cela que vous tombez sur les gens sans crier gare! -dit-elle en essayant de plaisanter.--Votre associé est donc revenu plus -tôt que vous ne comptiez? - ---Non, je ne l’ai pas attendu. J’ai laissé la maison et les affaires -entre les mains de mon premier commis. - ---Aviez-vous une telle hâte de me revoir? demanda Dora avec son -incurable coquetterie. - ---Cela vous étonne? Le chagrin de notre séparation vous a sans doute été -léger. Mais le fait n’est pas là. J’ai reçu une lettre où l’on me -prévient qu’un certain comte italien vous fait la cour, et où l’on -m’avertit que le bruit de votre mariage avec lui se répand de plus en -plus. Je n’aurais jamais pu attendre que le courrier m’apportât votre -dénégation, je suis venu la chercher. - -Il y avait dans le ton du jeune homme une autorité qui imposa à -mademoiselle Carroll. Elle essaya pourtant de parer à la manière des -femmes. - ---Et quelle est la personne qui vous a rendu ce joli service? - ---Peu importe... Dody, au nom du ciel,--fit Jack en prenant les mains de -sa fiancée,--mettez fin au supplice que j’endure; il est intolérable. -Dites-moi que ce fleuretage ne signifie rien et que vous êtes toujours -mienne. - -Mademoiselle Carroll, paralysée par la honte, par la conscience de son -indignité, demeura silencieuse, ses lèvres s’agitèrent plusieurs fois -sans émettre un son, puis, avec un accent de véritable détresse: - ---Je le voudrais, Jack, je le voudrais... mais je ne le puis pas. - -M. Ascott lâcha brusquement les mains qu’il tenait et recula de quelques -pas, très pâle, la moustache frémissante. - ---Alors, ce mariage dont on parle est vrai?... demanda-t-il d’une voix -rauque. - ---Non, non, il n’est pas question de mariage. Personne ne m’a demandée; -seulement... seulement... je ne peux plus devenir votre femme. - ---Parce que vous en aimez un autre? - -La jeune fille rougit violemment. - ---Parce que je crois que nous nous rendrions mutuellement malheureux. La -vie d’Europe me plaît; maintenant que j’en ai goûté, je ne serais plus -satisfaite de la nôtre. Une femme mécontente est la créature la plus -incommode (_uncomfortable_) qui existe. - ---Ah! je comprends, je comprends!... vous avez fréquenté des grandes -dames, et il vous faut un titre! Si ce n’est que cela, je puis en -acheter un. Moyennant une cinquantaine de mille francs... ou moins... le -pape fera de moi un baron, le premier baron américain! Ce sera très -ridicule, mais immensément chic!... La baronne Ascott... Qu’en -dites-vous? - -Jack eut le trait malheureux en ce qu’il était un peu injuste, et cette -injustice donna à mademoiselle Carroll le courage de tailler dans le -vif. - ---Eh bien, vous vous trompez, dit-elle sèchement; fussiez-vous prince, -je ne vous épouserais pas davantage. - ---C’est donc ma personne qui vous est devenue antipathique?... par -comparaison, sans doute? - -Les meilleures fibres de Dora furent de nouveau touchées. - ---Votre personne antipathique! s’écria-t-elle, oh! n’en croyez rien! -J’ai pour vous une affection réelle. Je comprends tout ce que vous -valez, et cela me fait une peine atroce de devoir reprendre ma parole et -de vous causer un tel chagrin. Je voudrais être morte!... - -L’accent sincère de la jeune fille détendit la colère qui soutenait M. -Ascott; le cœur défaillant, les jambes cassées, il se laissa tomber dans -un fauteuil, passa et repassa la main sur son front, puis d’une voix -angoissée: - ---Dody, Dody, fit-il, est-ce que ce n’est pas un cauchemar? une de vos -plaisanteries habituelles?... n’allez-vous pas me dire, comme vous -l’avez fait tant de fois: «Je suis sage maintenant...» - -Mademoiselle Carroll, très émue, secoua la tête. - ---Je le voudrais, mais c’est impossible; ne le désirez pas. Mieux vaut -une rupture maintenant qu’un divorce à Dakota plus tard (_a Dakota -divorce_), et nous en arriverions là... Les mariages sont écrits, on a -bien raison de le croire; le nôtre ne l’était pas, probablement.--Et, -Jack... après tout, je ne vaux pas tant de regrets! ajouta mademoiselle -Carroll avec une humilité assez extraordinaire chez elle. Il y a des -jeunes filles plus belles, meilleures que moi. J’en connais vingt pour -une qui seraient fières de devenir votre femme, et qui pourraient vous -rendre heureux. - ---C’est possible, mais elles n’existent pas pour moi. - ---Vous oublierez; les hommes oublient toujours. - ---Vous croyez? - ---Oui, ils ont mille occasions, mille moyens. - ---En effet, le jeu... la boisson... le suicide. - ---Oh! Jack, taisez-vous!... Promettez-moi, jurez-moi que vous n’aurez -recours à aucune de ces choses affreuses, dégradantes. - ---Je n’ai rien à vous promettre,--répondit M. Ascott en serrant avec des -doigts crispés les bras de son fauteuil.--Je ne me connais pas. Je peux -valoir mieux, je peux valoir moins que je ne l’imagine. La fin le -montrera. C’est ma faute, ma très grande faute: je n’aurais pas dû vous -laisser venir seule en Europe; mais j’avais une telle confiance en vous! -Je croyais que vous m’aimiez. - ---Je le croyais aussi, puisque je vous avais accepté. Je sais maintenant -que le sentiment que j’avais pour vous, que j’ai encore, n’est pas de -l’amour. - ---Vous savez cela? demanda Jack, tous les muscles du visage étirés par -la douleur. - -Dora fit un signe affirmatif. - ---Alors, vraiment, il est trop tard? dit M. Ascott en se levant. - -La jeune fille l’imita. - ---Oui... il est trop tard... Il faut que je vous rende ceci. - -Et, toute pâle d’émotion, elle retira sa bague de fiançailles, cette -bague qu’elle avait portée deux ans, et la tendit à Jack. - -Lui la prit et, sous une irrésistible impulsion de douleur et de colère, -il la lança dans la cheminée où brûlait un grand feu. - -Mademoiselle Carroll jeta un cri et, instinctivement, saisit les -pincettes pour l’arracher aux flammes. - -M. Ascott retint son bras, et le serrant avec force: - ---Laissez-la, dit-il, vous n’avez plus le droit d’y toucher. Je désire -qu’elle soit détruite. - -Puis avec une ironie cinglante: - ---Voilà bien la femme! elle se précipite pour sauver un bijou de la -destruction, et elle y envoie un homme... Que Dieu vous pardonne; moi, -je ne le peux pas. - -Et Jack s’éloigna sans retourner la tête, tandis que Dora, comme -pétrifiée, demeurait, pincettes en mains, le regard sur le foyer ardent, -avec la sensation qu’il se consumait là quelque chose d’elle. Elle se -redressa très pâle, l’instrument de fer s’échappa de ses doigts et, -secouée d’un tremblement nerveux, elle tomba dans un fauteuil en -murmurant: - ---C’est horrible!... horrible! - -Et alors, de ses yeux brillants et moqueurs, les larmes jaillirent; elle -les essuya rageusement, mais, à son honneur, elles continuèrent de -couler. - -Deux minutes après, madame Ronald fit irruption dans le salon. - ---Qu’y a-t-il? demanda-t-elle. On vient de me remettre la carte de Jack; -il a écrit dessus: «Je repars, ne veux voir personne.» Vous vous êtes -querellés? - ---Nous avons fait mieux, nous avons rompu! répliqua mademoiselle Carroll -en détournant la tête. - -Le visage d’Hélène s’altéra comme si elle eût été frappée -personnellement. - ---Vous avez repris votre parole, vous? Quelle indignité! - -Ce mot suffit à remettre Dora debout moralement et à lui rendre tout -entier son beau pouvoir de défense et d’attaque. - ---Une indignité? répéta-t-elle. Je ne vois pas cela. Quand on a -conscience de ne pas aimer un homme suffisamment, il vaut mieux ne pas -l’épouser. - ---Et cette conscience vous est venue depuis que vous connaissez M. -Sant’Anna. - ---Peut-être... A propos, est-ce vous qui avez écrit à M. Ascott? - ---C’est moi. - ---Vous n’aviez pas le droit de vous mêler de mes affaires. - ---Je vous demande pardon: c’était mon devoir de prévenir Jack et, toute -ma vie, j’aurai le remords de ne pas l’avoir fait à temps... Mais je -n’aurais jamais cru que l’ambition de devenir comtesse eût pu vous -pousser à commettre une si mauvaise action. - ---L’ambition de devenir comtesse!... M. Sant’Anna n’a pas besoin d’un -titre pour plaire, vous le savez bien!... Je parie que si vous aviez été -la fiancée d’Henri, au lieu d’être sa femme, vous l’auriez lâché... - -Hélène devint toute blanche. - ---Vous êtes folle! dit-elle. - ---Je serai sûrement très contente d’avoir un titre, continua la jeune -fille, je ne m’en cache pas; mais quant à épouser quelqu’un pour cela, -jamais. - ---Alors, vous comptez épouser M. Sant’Anna? - ---S’il me demande, oui. - ---Il demandera sûrement votre dot! - ---Eh bien, je la lui donnerai, je la lui donnerai! - ---Vous l’aimez donc? - ---Je l’aime... Oui, je l’aime!... Oh! sûrement! fit mademoiselle Carroll -avec une soudaine douceur. - ---Quand vous l’aurez accepté, je quitterai Rome. Je ne veux pas être -témoin d’un mariage qui brisera la vie de Jack. - -Et sur ces mots, prononcés d’un ton froid et tranchant, mais avec des -lèvres amincies par la colère, madame Ronald quitta le salon. - -La jeune fille, qui tenait par les deux bouts son mouchoir encore -mouillé de larmes et le faisait tourner, en accéléra le mouvement et le -réduisit en corde, puis, le nouant rageusement, elle le lança au beau -milieu de la pièce en répétant: - ---_I wish I were dead!_ - - - - -XVIII - - -En se rendant au _veglione_ du Costanzi, le comte Sant’Anna ne se -doutait pas qu’il serait entraîné à faire à mademoiselle Carroll une -déclaration aussi formelle. Quand il s’était trouvé dans la -demi-obscurité d’une loge de rez-de-chaussée, en tête à tête avec ce -svelte domino, le souvenir d’autres aventures, le charme du masque -avaient produit en lui une soudaine ivresse, et sans le vouloir, il -avait prononcé des paroles décisives. - -Bien que Dora ne lui inspirât pas une de ces passions ardentes qu’il -avait connues, il en était très amoureux et n’avait pas de plus vif -désir que celui de l’épouser. L’idée d’enlever à un autre homme une -fiancée qui lui était probablement chère ne lui causait pas un remords -bien gênant. Il aurait préféré qu’il n’y eût pas de Jack dans la vie de -mademoiselle Carroll, mais celui-là ne lui portait pas ombrage. Dès les -premiers moments, il avait deviné que le sentiment de Dora pour M. -Ascott n’était qu’une grande amitié. A vingt-trois ans, émancipée comme -elle l’était, elle ignorait les sensations de l’amour plus qu’une petite -Italienne de quatorze ans. Et c’était lui, Lelo, qui, le premier, les -avait éveillées en elle. Ceci le flattait et le charmait au plus haut -point: l’homme, l’Italien surtout, est plus jaloux des sensations de -l’amour que de l’amour même. - -Lelo était résolu à demander la main de la jeune Américaine, mais la -pensée du chagrin qu’il allait causer à sa mère et à la princesse -Marina, l’appréhension des scènes et des reproches qui l’attendaient, -lui auraient fait reculer encore la démarche officielle, si la -Providence ne l’y eût poussé. Le mariage lui avait toujours semblé une -dure nécessité, un risque terrible. Il n’avait qu’une foi très faible en -l’honnêteté féminine; la plupart des jeunes filles lui avaient, -jusqu’alors, inspiré une invincible méfiance, et voilà qu’après quelques -semaines de relations frivoles, il allait confier l’honneur de son nom, -de sa maison, à une étrangère. Et il se trouvait, sans avoir eu le temps -de se reconnaître, de discuter, jeté dans le sérieux de la vie! Il n’en -revenait pas. Comment réconcilier sa famille avec ce mariage? La grosse -dot de mademoiselle Carroll ferait peut-être ce miracle; mais sa mère -était si sincère dans son intransigeance!... Le mieux était de n’y pas -penser d’avance, puis de se fier à l’inspiration. C’était généralement -ainsi que le jeune homme traitait les difficultés. - -Pendant les deux jours qui suivirent le _veglione_, Lelo fut -inabordable, nerveux comme un Italien seul sait l’être, de cette -nervosité farouche, qui tient à distance amis et importuns. Il ne se -montra nulle part, excepté au Club de la Chasse, le «Jockey» de Rome. -Là, il demeura des heures étendu dans un fauteuil ou allongé sur un -divan, la cigarette aux lèvres, l’œil vague, revivant avec volupté ce -passé auquel il devait dire adieu et qui, par là même, lui devenait -soudainement si précieux. Dans sa rêverie, femmes, chevaux, équipages, -triomphes d’amour, beaux coups de fusil, heureuses séries au jeu -défilèrent tour à tour et lui redonnèrent des sensations de bonheur, des -satisfactions de vanité. - -Peu à peu, une sorte de brume tomba sur ces pitoyables souvenirs de -mondain, et la fine silhouette de Dora, ses yeux aux prunelles claires, -aux cils frisés, son visage piquant se détachèrent en lumière dans sa -pensée et il ne vit plus qu’elle: l’avenir! Elle lui apparut si loyale, -si vivante, si rassurante, avec son activité! Et elle l’aimait! Il avait -sur elle un pouvoir magnétique, le seul qu’il crût nécessaire avec la -femme, le seul qui, selon lui, pût assurer la soumission et la fidélité. -Non, il ne regrettait pas sa déclaration de la veille. Et puis, cinq -millions de dot, pour commencer!... Il y avait là de quoi remettre sa -maison sur le pied d’autrefois, restaurer cette villa historique de -Frascati qui lui était si chère, avoir de beaux équipages, une écurie de -premier ordre. En vérité, c’était une chance! - -Et maintenant, comment madame Ronald accueillerait-elle la nouvelle de -ce mariage? Elle avait beau être maîtresse d’elle-même, parfois sa -physionomie trahissait un peu plus que du dépit. A cette idée, le -sourire cruel qu’il avait rarement, qui ne semblait même pas à lui, -passa sur les lèvres du comte et se refléta dans ses yeux en une lueur -dure. - -«Nous allons voir, se dit-il, si une intellectuelle est une femme!...» - -C’était, naturellement. Dora qui lui avait révélé ce nouveau type -féminin, presque inconnu en Italie, et auquel l’Américaine se vante -d’appartenir: afin de rendre son explication plus claire, elle lui avait -désigné Hélène comme un type du genre, et lui, se souvenant de la scène -d’Ouchy, s’était pris d’une antipathie subite et bien masculine pour le -nom et l’espèce. Puis, la jeune fille lui ayant avoué qu’elle-même -n’était qu’une toute petite intellectuelle, il l’en avait félicitée avec -une chaleur comique. - -De madame Ronald, la pensée de Sant’Anna alla à la princesse Marina. Il -n’y a pas d’homme à qui le souvenir du premier amour soit plus cher qu’à -l’Italien de toutes les classes, et Donna Vittoria avait été celui de -Lelo. Pendant quelques instants encore, l’image d’autrefois le retint -captif; sa physionomie s’adoucit, ses yeux s’emplirent de passion; il y -eut sur son visage comme un éclat de jeunesse; puis tout s’éteignit, et -le présent reprit ses droits. - -Lelo se dit qu’il devait avant tout faire part de son mariage à la -princesse. Dernièrement, elle l’avait beaucoup questionné au sujet de -Dora, et, avec l’idée de la préparer, il lui avait laissé deviner ses -intentions. Depuis longtemps, il n’avait plus pour elle qu’une sorte -d’amitié amoureuse, mais elle, l’aimait encore: il savait qu’il allait -lui porter un coup cruel, infiniment douloureux. Il redoutait d’être -témoin de sa peine: la vue du chagrin de la femme affecte l’homme plus -que ce chagrin même. - -Le lendemain, avant de revoir mademoiselle Carroll, le comte se rendit -chez Donna Vittoria. Comme tous ses compatriotes, il excellait dans les -scènes de rupture. Il mit dans celle-ci une habileté, une finesse -merveilleuses, et ne manqua pas de répéter la fameuse phrase italienne: -«_Ci vuol della filosofia_...--Il faut avoir de la philosophie...» La -princesse n’en avait pas assez, sans doute, pour supporter la suprême -infidélité, car les larmes jaillirent de ses yeux. Alors il lui reprocha -de l’affliger, de manquer de générosité; il lui représenta qu’il ne -pouvait laisser éteindre son nom, que sa position l’obligeait à se -marier, et il ajouta que, si elle l’aimait, elle devait l’y encourager -et ne point lui rendre son devoir trop pénible. Il se posa en victime -des circonstances. La grande dame tomba dans le piège comme la plus -simple des femmes. Elle crut que son ami avait besoin de consolations; -elle fit taire sa douleur pour lui en donner, et il la quitta, le cœur -allégé, emportant une assurance délicieuse d’indépendance reconquise. - -Le lendemain, mademoiselle Carroll et le comte Sant’Anna, mus par la -volonté suprême qui s’incarnait dans leurs cœurs, allèrent au-devant -l’un de l’autre. C’était vendredi, le jour où la société romaine se -donne rendez-vous dans les beaux jardins de la villa Panfili. Dora s’y -rendit, accompagnée de la marquise Verga. Le temps était beau, déjà -printanier. Sur ces hauteurs, où l’on va instinctivement pour chercher -plus de clarté et échapper à l’oppression du passé, on trouve deux -choses exquises: la lumière et l’air de Rome, sa lumière fine, opalisée, -si douce aux grandes ruines, son air étrangement silencieux, d’une -singulière _morbidezza_, qui donne une fatigue voluptueuse, une sorte de -bien-être sensuel. - -Pour la première fois, mademoiselle Carroll fut affectée par cette -atmosphère. Tout en se promenant sur la pelouse émaillée de petites -marguerites, bordée de fleurs aux tons violents, elle se sentit envahie -par une tristesse agréable, et qui mit comme du silence dans son âme; ce -fut si nouveau, si extraordinaire, qu’elle regarda naïvement autour -d’elle pour savoir d’où cela lui venait. Tout à coup, elle eut un grand -battement de cœur: Sant’Anna, en compagnie de son ami le duc de Rossano, -se dirigeait vers elle. Lorsqu’il lui tendit la main, que leurs yeux se -rencontrèrent, elle rougit follement, balbutia et, selon elle, fut tout -à fait ridicule. - ---Je n’ai vu personne depuis mardi,--dit Lelo, s’adressant à la marquise -pour que la jeune fille pût reprendre contenance.--C’est très curieux, -après le dernier _veglione_, les femmes s’éclipsent et ont l’air de vous -fuir: on dirait qu’elles n’ont pas la conscience bien nette à notre -égard. - ---C’est plutôt qu’elles sont fatiguées d’avoir entendu tant de folies et -de mensonges. - ---Mensonges!... Mais le masque provoque souvent des déclarations très -sincères, fit le comte en regardant mademoiselle Carroll. - ---Vous croyez? - ---J’en suis sûr; j’ai de bonnes raisons pour cela. - -Madame Verga, à qui rien n’échappait, surprit l’air embarrassé de Dora, -et, souriant: - ---Alors il vous est arrivé de faire une déclaration sincère au -_veglione_? Tant mieux pour celle à qui vous l’avez adressée! - -Sur ces mots, la marquise se remit à marcher. Le duc de Rossano, qui -savait à merveille son rôle de confident, l’accapara aussitôt en lui -demandant si elle s’était amusée au Costanzi. - -Lelo prit alors les devants avec la jeune Américaine et se dirigea vers -l’allée de chênes-verts qui a entendu tant de doux propos. Il y eut -entre eux un de ces silences que l’on voudrait prolonger éternellement, -où d’invisibles fluides créent du bonheur et des sensations presque -divines. - -Mademoiselle Carroll n’avait plus l’air délibéré, le nez au vent. Elle -marchait, la tête un peu baissée, les yeux fichés en terre. - ---Est-ce que vous ne savez pas que j’étais sincère, l’autre soir? fit -tout à coup Lelo d’une voix émue.--Je regrette que des paroles comme -celles que je vous ai dites aient été mêlées à des plaisanteries de -carnaval, mais elles n’en sont pas moins vraies. Je vous aime. - -Dora parvint à réagir contre son trouble. - ---A combien de femmes avez-vous déjà dit cela? demanda-t-elle d’un air -moqueur. - ---A beaucoup, vous n’en doutez pas, répondit le comte sans se laisser -déconcerter, mais à aucune je n’ai offert mon nom, et je vous l’offre, à -vous, parce que vous m’avez inspiré une affection sérieuse, une -confiance absolue, et aussi parce que je sais que vous m’aimez. - -Mademoiselle Carroll, suffoquée par cette hardiesse, se tourna vers le -jeune homme, une dénégation sur les lèvres; mais, en rencontrant le -regard lumineux de ces yeux latins dont elle ne s’était pas assez -méfiée, elle rougit et ne put que balbutier: - ---_Well! I never!_... Eh bien! je n’ai jamais... - ---Vous n’avez jamais entendu de si audacieuse assertion? interrompit -Lelo en souriant.--Je l’espère!... Pourquoi auriez-vous honte de ce -sentiment qui a fleuri dans votre cœur malgré vous, oh! bien malgré -vous! (Cela fut dit avec une exquise raillerie.) En suis-je donc -indigne? - ---Non, non! protesta Dora, touchée par cette fausse humilité. - ---Vous vous êtes enfuie l’autre soir, quand je vous ai priée de -descendre en vous-même. Promettez-moi que vous vous interrogerez... - ---C’est fait, répondit mademoiselle Carroll en étirant nerveusement sa -voilette. - -Lelo, saisi de cette réponse, s’arrêta court. Les deux jeunes gens se -regardèrent; une onde d’émotion allait de l’un à l’autre. - -Sant’Anna se remit à marcher. - ---Et, en votre âme et conscience, croyez-vous pouvoir encore épouser M. -Ascott? - ---Non... et j’ai rompu. - ---Vrai! s’écria le comte avec un éclair de joie dans les yeux.--Vous -êtes libre? - ---Je suis libre,--dit mademoiselle Carroll, non sans une désagréable -sensation de honte. - ---Vous avez écrit pour dégager votre parole? - ---Cela n’a pas été nécessaire! M. Ascott est arrivé jeudi matin et il -est reparti le soir même. - ---Vous lui avez rendu sa bague? - -La jeune fille retira lentement son gant, et, montrant sa main nue: - ---Voyez! dit-elle, avec un petit rire nerveux. - ---Oh! Dora, vous me comblez de joie!... Et maintenant, ne -consentirez-vous pas à devenir ma femme? - ---Vous n’avez donc pas peur d’épouser une jeune fille nouveau jeu, très -américaine, très indépendante de caractère, pleine de défauts? - ---Non, je n’ai pas peur. Je vous aime telle que vous êtes. Vous avez -toutes les qualités qui me manquent. Nous ferons un ménage parfait. - ---Alors... - ---Alors, vous consentez? - -Mademoiselle Carroll tourna la tête vers le comte et, devant l’ardente -prière de son regard, elle rougit, puis, levant les épaules: - ---Le moyen de refuser à vous et à moi! fit-elle avec un sourire ému. - -Lelo, dans ce lieu public, ne pouvait baiser la main qu’on venait de lui -accorder; il se découvrit. - ---Merci, Dora, vous me rendez très heureux, dit-il d’une voix grave. -Vous ne regretterez jamais d’avoir écouté votre cœur. - ---J’en suis sûre. - -A ce moment, madame Verga, qui avait achevé de raconter ses aventures de -_veglione_, s’aperçut que l’ombrage des chênes-verts, le sol pointillé -de soleil étaient d’un effet triste. - ---Sortons de cette allée! cria-t-elle aux jeunes gens;--elle est bonne -pour les amoureux. - ---Et qui vous dit que nous n’en sommes pas? fit Lelo en se retournant. - ---En effet, pourquoi n’en seriez-vous pas? On a vu des choses plus -invraisemblables. - -Les quatre promeneurs émergèrent en pleine lumière. Le duc de Rossano -regarda le visage de mademoiselle Carroll: en voyant le coloris avivé de -ses joues et de ses lèvres, la lueur humide de ses prunelles, et surtout -son joli air de confusion, il ne douta pas du succès de Lelo. - -En rentrant à l’hôtel, Dora s’enferma dans sa chambre. Depuis deux -jours, Hélène lui tenait rigueur; sa mère et mademoiselle Beauchamp lui -avaient fait d’assez vifs reproches au sujet de sa rupture avec Jack: -elle se trouvait donc en froid avec tout le monde. Madame Carroll, une -de ces charmantes vieilles femmes américaines aux cheveux gris soyeux, -au visage serein, était la faiblesse même. La jeune fille savait que son -mécontentement n’était jamais de longue durée et qu’au fond ce mariage -avec un gentilhomme n’était pas pour lui déplaire. Cependant elle était -un peu effarée elle-même de se voir fiancée pour la seconde fois, et se -demandait comment elle allait s’y prendre pour annoncer une nouvelle que -personne n’attendait de sitôt. Elle fit d’abord une très jolie toilette -pour le dîner, puis, en se mettant à table, elle commanda du champagne. -Pour l’Américaine, le champagne est le vin de la consécration, celui -avec lequel, de préférence, elle baptise ses triomphes. - -Madame Ronald et sa tante avaient passé la journée à Albano avec des -compatriotes. Pendant le repas, elles racontèrent ce qu’elles avaient vu -et fait; Dora n’entendit qu’un mot par-ci, par-là; contre son habitude, -elle fut silencieuse. Hélène l’observait à la dérobée. Lorsqu’ils eurent -apporté le dessert, les garçons se retirèrent comme de coutume. -Mademoiselle Carroll prit des fraises avec lesquelles elle sembla jouer, -les roulant indéfiniment dans le sucre en poudre avant de les porter à -sa bouche. Tout à coup, elle releva la tête, rapprocha ses cils, regarda -alternativement ses compagnes, puis prenant sa coupe pleine de -champagne: - ---Au bonheur de Dody! fit-elle le visage rayonnant de joie. - -Mademoiselle Beauchamp et madame Carroll levèrent aussitôt leurs verres; -Hélène les imita machinalement. - ---Serait-ce votre jour de naissance? demanda tante Sophie. - ---Non, mais mon jour de fiançailles. - -Comme si ces paroles eussent frappé madame Ronald au cerveau, ses doigts -se détendirent, la coupe qu’ils tenaient s’échappa et se brisa en -éclats. Très pâle, elle regarda les morceaux de cristal et le vin -répandu. - ---Comment est-ce arrivé? fit-elle stupéfaite. - -Dora se mit à rire. - ---Eh bien, vrai, je ne croyais pas vous causer un tel saisissement! - -Puis, avec un peu d’inquiétude: - ---J’espère que cela ne va pas me porter malheur! - ---Aussi, quelle idée de faire une telle plaisanterie! dit madame -Carroll. - ---Une plaisanterie? Mais rien n’est plus sérieux. Cet après-midi, à la -villa Panfili, M. Sant’Anna m’a répété la déclaration qu’il m’avait -faite l’autre soir, au _veglione_, et m’a simplement demandé ma main, -que je lui ai tout aussi simplement accordée,--ajouta Dora avec une -bouffonnerie émue.--Tant pis pour ceux qui ne seront pas contents! moi, -je suis bien heureuse! - ---Et ce pauvre Jack! fit madame Carroll. - ---Oh! pour l’amour de Dieu, maman, ne rappelez pas la seule chose qui -gâte mon bonheur. Puisque je ne puis guérir le chagrin que j’ai causé, -laissez-moi l’oublier. - ---Je savais parfaitement comment ce fleuretage finirait! dit sèchement -mademoiselle Beauchamp. - ---Vraiment? Vous en saviez plus que moi, alors, car je ne me doutais -guère qu’un mariage semblable m’était réservé. - ---Ah! vous vous trouvez très honorée, sans doute, d’être épousée par un -comte... Je ne vous croyais pas tellement parvenue que cela! - -Dora rougit. Elle n’était pas aussi bien née que madame Ronald et sa -tante: elle n’aimait pas qu’on le lui rappelât. Pourtant, elle surmonta -vite sa colère. - ---Oui, je serai très fière de devenir la femme de M. -Sant’Anna,--répondit-elle avec sa crânerie habituelle,--et je connais -bon nombre de jeunes filles, parmi celles que vous considérez comme de -toute première classe, qui m’envieront. - ---Oh! Dora, ne vous laissez pas entraîner par la vanité! dit madame -Carroll. - ---N’ayez pas peur, maman, c’est bien le cœur qui est pris chez moi. Je -ne suis pas aussi vaniteuse que j’en ai l’air. - ---Avec un caractère comme le vôtre, je me demande comment vous endurerez -les exigences d’un mari européen, fit mademoiselle Beauchamp. - -Dora mit ses coudes sur la table, son menton entre ses mains, puis, -dévisageant la vieille fille de son regard aigu: - ---Avez-vous jamais aimé? lui demanda-t-elle avec le plus grand sérieux. - -Tante Sophie devint cramoisie et, suffoquée par cette question hardie, -elle se contenta de pincer les lèvres. - ---Si vous avez aimé, continua mademoiselle Carroll, vous devez savoir -que l’amour rend tout facile, tout possible; si vous ne le savez pas, eh -bien, rapportez-vous-en à moi, car je viens d’en faire l’expérience; je -l’ignorais encore, il n’y a pas longtemps. - ---Alors vous aimez vraiment M. Sant’Anna? demanda madame Carroll. - ---Je l’adore! - -Et la jeune fille, mettant son bras autour du cou de sa mère, appuya sa -joue contre la sienne. - ---Ne vous tourmentez pas, _mammy_! les Italiens font de très bons maris, -demandez à la marquise. En outre, les Américaines sont tout à fait chez -elles à Rome. Elles y ont bâti des palais, elles ont marié leurs enfants -dans des maisons princières, elles occupent les premières places à la -cour. Je me trouverai entourée de compatriotes... Et puis, c’était ma -destinée, paraît-il. Voyez, j’ai été amenée en Europe, conduite chez -Annie d’Anguilhon, où je devais rencontrer les Verga, et enfin attirée -ici par eux. Oh! oui, nous sommes menés! Inutile de regimber! Pour mon -compte, je ne m’en plains pas; je suis très reconnaissante à la -Providence du sort qu’elle m’a réservé. - ---Eh bien, Hélène, que dites-vous de cela? demanda mademoiselle -Beauchamp d’un ton ironique. - -Madame Ronald tressaillit légèrement. - ---Moi? Rien... J’écoute et j’admire. - -Mademoiselle Carroll se leva de table. - ---Vous avez bien raison, fit-elle, car, moi, je m’aime mieux aujourd’hui -qu’avant. - - - - -XIX - - -Au lieu de suivre Dora au salon, Hélène rentra chez elle. Arrivée dans -sa chambre, elle tourna le bouton de la lumière électrique, et, comme -une somnambule qui, dans le sommeil, reprend son occupation favorite, -elle s’assit devant sa table de toilette, passa et repassa un peigne -dans ses cheveux, promena la houppe sur ses joues, respira un flacon de -sels de lavande, polit ses ongles, puis, son activité mécanique cessant -peu à peu, elle demeura immobile, les prunelles dilatées, sans regard, -fixées sur le miroir. - -Dora et Sant’Anna! Ces deux noms, en se formant et se reformant derrière -son front, lui causaient une douleur dont le reflet changeait -étrangement sa physionomie. Ce mariage se ferait donc! Elle n’y avait -pas cru, elle essayait encore de n’y pas croire. Et, pour la millième -fois, elle se rappela la scène d’Ouchy. Ce merveilleux enregistreur -qu’est la mémoire lui rendit l’expression ardente de Lelo et toutes les -notes de sa prière d’amour. Dora ne se doutait guère que son fiancé -avait été amoureux d’elle, Hélène, qu’il était entré un soir dans sa -chambre comme un voleur! Si elle apprenait cela, l’épouserait-elle? Non, -peut-être... Qui sait pourtant? Elle l’aimait si follement!... Qu’est-ce -que Sant’Anna lui avait dit à la villa Panfili? Hélène l’imagina penché -vers la jeune fille, lui parlant de sa voix chaude, l’enveloppant de son -regard de charmeur. Cette vision lui fut si douloureuse qu’elle se leva -et marcha un peu pour la dissiper. Elle se regarda dans la glace placée -au-dessus de la cheminée et, prise d’un frisson qu’elle attribua au -froid, elle sonna pour qu’on fît du feu. Aussitôt qu’il fut allumé, elle -présenta à la flamme ses paumes rosées, ses pieds chaussés de soie. La -chaleur, en pénétrant sa chair, lui donna une sorte de bien-être -physique qui agit sur le moral. Elle se sentit mieux et respira plus -librement. Sa pensée, alors, se tourna vers Jack. Elle le vit dans un -coin de wagon, les mains dans les poches, le chapeau sur les yeux, l’âme -ravagée par l’infidélité de Dora, emporté loin d’elle par les forces de -la destinée, et, saisie de compassion, elle dit tout haut: - ---_Poor boy!_... Pauvre garçon!... - -Elle ressentit une vive irritation contre madame Verga: ce mariage était -son œuvre; elle avait excité chez Dora la convoitise d’un titre et -n’avait manqué aucune occasion de la faire rencontrer avec Sant’Anna, -sachant bien qu’elle était fiancée et à la veille de se marier. C’était -indigne! «Il n’y a pas de doute, pensa-t-elle, l’Europe démoralise les -Américaines.» Pourvu que Jack ne crût pas à sa complicité! Elle allait -lui écrire tout de suite. Que dirait M. Ronald en apprenant que sa nièce -avait rompu son engagement? Sûrement, il ne lui pardonnerait pas! Et -pourtant c’était sa faute: s’il était venu à Rome, rien de tout cela ne -serait arrivé!... L’idée que son mari s’obstinait à rester en Amérique -ranima toute sa colère contre lui. Il y avait maintenant sept mois qu’il -ne lui avait écrit. Cinq mois encore, et elle aurait le droit de -demander le divorce pour cause d’abandon... - -Cette pensée, qui avait jailli des profondeurs de son âme, amena une -vive rougeur sur son visage. Divorcer, elle, Hélène! Ah! ce serait -drôle!... Elle eut un petit éclat de rire. Puis, comme pour échapper à -elle-même, elle fit deux ou trois tours dans sa chambre, et, enfin, -saisissant son buvard et sa plume, elle revint s’asseoir près du feu et -se mit en devoir d’écrire à Jack. Par un phénomène psychologique assez -curieux, les paroles de sympathie qu’elle adressa au jeune homme lui -firent du bien, l’attendrirent, comme si on les lui eût dites à -elle-même. - -Le lendemain, Hélène, qui n’avait jusqu’alors connu que des réveils -joyeux, sentit en ouvrant les yeux cette douleur d’amour qui, pendant -des mois et des mois, ne devait plus la quitter, et sous l’action de -laquelle son âme allait se développer et se transformer. - -La pensée que le comte Sant’Anna viendrait probablement, le jour même, -faire sa demande officielle affola un instant la jeune femme. Elle ne -voulait pas rester à l’hôtel et se trouver là. Se hâtant à sa toilette, -elle se rendit chez une de ses compatriotes et lui proposa une excursion -à Frascati, qui fut aussitôt acceptée. - -Comme toutes les Américaines, madame Ronald avait le culte de la -volonté; elle avait même une foi exagérée en cette puissance intérieure. -La sienne ne l’avait jamais trahie; elle lui avait souvent demandé des -miracles: ainsi, dans l’aventure d’Ouchy, en cette occasion, elle y fit -appel de nouveau, et le soir, lorsqu’elle rentra à l’hôtel, elle était -parfaitement maîtresse d’elle-même. Lelo était venu: elle dut entendre -le récit détaillé de sa visite; madame Carroll, encore sous le charme de -ses manières, se répandit en éloges. La froideur avec laquelle -mademoiselle Beauchamp et Hélène écoutèrent tout cela ne parvint pas à -affecter Dora; elle avait en elle une joie qui l’eût rendue indifférente -à la désapprobation de l’univers entier. Au moment où madame Ronald se -disposait à rentrer chez elle, elle lui dit que le comte avait -l’intention de venir la voir le lendemain, vers deux heures. - ---Ne soyez pas trop désagréable avec lui, ajouta-t-elle; il pourrait -croire que vous lui en voulez de ce qu’il se marie. Les hommes sont si -présomptueux! - -La jeune femme pâlit légèrement, puis, ouvrant les yeux de toute leur -grandeur, avec une affectation d’étonnement: - ---Lui en vouloir de ce qu’il se marie, moi! et pourquoi? - ---Ah! voilà! parce que vous avez fleurté ensemble. Il vous a fait la -cour... en m’attendant, probablement! dit mademoiselle Carroll d’un ton -moqueur. - ---Est-ce que les grandeurs vous auraient déjà tourné la tête? - ---Non, non, elle est encore en parfait état. - ---On ne s’en douterait guère! répondit sèchement Hélène. - -Dora avait un flair extraordinaire, un esprit pénétrant comme un rayon -X. Les paroles qui traduisaient ses impressions premières portaient -souvent très loin et très juste. Celles de ce soir cinglèrent au vif -madame Ronald. Grand Dieu! si le comte allait s’imaginer qu’elle -éprouvait des regrets?... Des regrets!... elle! ce serait trop -absurde!... Oui, ce mariage lui déplaisait, lui faisait mal même, mais -seulement parce qu’il brisait la vie de Jack, parce que l’infidélité de -mademoiselle Carroll causerait un scandale dans la société de New-York, -un scandale qui rejaillirait sur la famille. Elle expliquerait cela à M. -Sant’Anna, et, à moins qu’il ne fût un fat ou un imbécile, il ne se -tromperait pas sur ses sentiments. - -Hélène se suggestionna si bien que le lendemain, lorsqu’on lui annonça -le comte, elle était en pleine possession de son sang-froid et de sa -dignité. - ---Toutes mes félicitations! lui dit-elle d’un ton quelque peu railleur, -mais en lui tendant la main avec un naturel parfait. - -Lelo fut désarçonné, un moment, par cet accueil. Dora lui avait dit que -madame Ronald était furieuse; il espérait la pousser à bout et l’amener -à se trahir afin de savourer sa vengeance. Il se remit vite, cependant. - ---J’accepte vos congratulations avec d’autant plus de plaisir que je les -sais sincères... comme tout ce qui vient de vous! - -Les paupières d’Hélène battirent légèrement, ses narines s’enflèrent un -peu, elle redressa la tête. - ---Je vous félicite très sincèrement, dit-elle, parce que vous épousez -une Américaine. Ce n’est peut-être pas modeste de ma part, mais je crois -que nous sommes honnêtes, intelligentes, que nous possédons quelques -qualités, enfin. - ---Vous en avez beaucoup... et des meilleures. Pour ma part, je m’estime -très heureux d’avoir réussi à gagner le cœur de mademoiselle Carroll. -Est-ce vrai que vous n’approuvez pas son choix? - -Le regard de madame Ronald ne fléchit pas sous cette question directe. - ---Ce n’est pas son choix que je désapprouve, croyez-le bien; c’est la -rupture de son engagement. En Amérique, cela nous paraît presque aussi -mal qu’un divorce. J’ai connu M. Ascott toute ma vie, et, je vous le -déclare franchement, je me range de son côté. Il ne méritait pas -l’affront qui lui est fait. C’est le cœur le plus loyal, le meilleur -qu’il y ait! ajouta Hélène, avec l’espoir que ces paroles seraient -désagréables au comte. - ---Je le crois, répondit tranquillement Lelo, mais les hommes parfaits -ont si peu de chance avec les femmes! Malgré toutes ses qualités, M. -Ascott n’avait pas réussi, évidemment, à éveiller l’amour chez -mademoiselle Carroll. Elle croyait l’aimer, elle a reconnu son erreur à -temps. - ---C’est possible, la méprise n’en est pas moins regrettable pour tous -deux. Mon mari ne lui pardonnera jamais. - ---Est-ce que Dora n’est pas la nièce de M. Ronald? - ---Sa demi-nièce seulement. - -Sant’Anna eut un éclat de rire. - ---Mais alors, je serai votre neveu? Non, c’est trop drôle! La vie est -curieuse quelquefois. - ---Mon neveu! répéta Hélène avec un effarement comique. - -Puis, saisissant la bizarre réalité, elle pâlit un peu. - ---C’est vrai, je n’avais pas songé à cela. J’ai toujours considéré Dora -comme une jeune sœur, elle ne m’a jamais appelée «ma tante»... Du reste, -elle n’est aussi que ma demi-nièce. - ---Eh bien, je serai votre demi-neveu, c’est déjà joli!... Qui m’eût dit -une chose pareille, le jour où je vous ai vue pour la première fois... -sous les arcades de la rue de Rivoli... vous souvenez-vous? fit le comte -en appuyant sur la jeune femme un regard d’une douceur perfide.--Je -m’imaginais vous suivre, et c’était vous qui, comme une bonne fée, me -conduisiez au mariage... dont je me croyais si éloigné! - ---Et pour lequel, entre parenthèses, vous sembliez avoir peu de -vocation! répondit Hélène, assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir -plaisanter. - ---En effet!... mais la vocation vient quand on rencontre la femme qui -vous est destinée... Vraiment, mon mariage a commencé comme un joli -roman. - ---Je souhaite qu’il continue et finisse de même. Votre famille -l’approuve-t-elle? - ---Ma famille n’approuve rien de ce que je fais,--répondit Lelo qui avait -encore sur le cœur l’amertume d’une scène récente.--Je suis d’une autre -époque. - ---Vous êtes de l’époque des Américaines, vous! fit madame Ronald, d’un -ton un peu sarcastique. - ---Précisément!... Et je m’en félicite. J’ai besoin d’une femme qui -m’infuse l’esprit nouveau. - ---Oh! Dora se chargera de cela. A New-York même, on la trouve trop -moderne. - ---L’atmosphère de Rome agira sur elle, comme elle a agi sur toutes vos -compatriotes. Le milieu où elle va se trouver l’enrayera forcément, sans -lui faire perdre, je l’espère, son entrain et sa gaieté. Je suis sûr de -ne jamais m’ennuyer avec elle. - ---Vous aurez toujours la ressource de parler chevaux! fit Hélène avec -une nuance de dédain. - ---Mais c’est déjà quelque chose d’avoir un goût ou plutôt une passion en -commun!... Alors, sûrement, vous ne m’en voulez pas? demanda Lelo en -scrutant impitoyablement la physionomie de la jeune femme. - ---A vous? pas du tout! répondit-elle en le regardant bravement.--Vous -n’auriez pas fait la cour à Dora si elle ne vous y avait autorisé. Je -tâche toujours d’être juste. - ---Tâchez aussi d’être indulgente, mademoiselle Carroll compte sur vous -pour apaiser son oncle. - ---Elle a tort: je ne m’y emploierai pas, par loyalisme envers M. Ascott. -Le temps arrangera tout sans que je m’en mêle. Il ne me reste plus qu’à -vous souhaiter beaucoup de bonheur. - ---Et beaucoup d’enfants! - -Hélène rougit jusqu’aux cheveux. - ---Oh! excusez-moi! J’oubliais que ces choses-là ne se disent pas à une -Américaine. - ---En effet! répondit froidement la jeune femme. - -A ce moment, le courrier vint annoncer la voiture. Le comte se leva et -madame Ronald l’imita. - ---Je ne vous retiens pas, dit-elle, car j’ai un après-midi très -chargé... Au revoir. - -Sant’Anna prit la main qui lui était tendue et la baisa lentement, sans -sentir sous ses lèvres le plus léger frémissement. - -«Elle enrage, j’en suis sûr, pensait-il en descendant l’escalier de -l’hôtel; mais du diable si on s’en douterait!...» - -Puis, avec une rancune plaisante: - -«C’est joliment fort, une intellectuelle!» - - - - -XX - - -La société romaine n’accepta pas sans protester le mariage du comte -Sant’Anna avec mademoiselle Carroll. Dans le monde noir, il fut -hautement et sévèrement blâmé; dans le monde blanc, il excita beaucoup -d’envie et de violentes jalousies. En revanche, le clan italo-américain -tout entier exulta ouvertement de pouvoir ajouter un grand nom sur son -livre d’or. - -Quant à la comtesse Sant’Anna, la nouvelle des fiançailles de Lelo lui -causa un choc qui ébranla profondément son corps et son âme. Son fils -épouser une étrangère, une protestante, son fils, à elle, une Salvoni, -la sœur du cardinal que la voix publique désignait comme le successeur -probable de Léon XIII!... - -Donna Teresa avait été très belle, ardemment courtisée. La religion, -l’orgueil d’une race dure et hautaine, l’avait préservée de ces -entraînements auxquels l’Italienne cède si facilement, mais qui ne -marquent pas dans sa vie. Elle vieillissait comme avaient coutume de -vieillir autrefois les grandes dames romaines; elle retardait beaucoup -sur son époque. Après le mariage de sa fille, elle avait réduit son -train de maison et s’était cantonnée au second étage de son palais. Elle -n’allait plus dans le monde, mais le monde venait encore à elle. Elle -recevait tous les jours, après cinq heures, et son salon n’était jamais -vide. Sans en avoir l’air, elle exerçait une influence considérable. Les -années en s’écoulant avaient peu à peu diminué le cortège d’admirateurs -qui avait été le triomphe de sa jeunesse, mais elle avait encore autour -de son fauteuil de sexagénaire un cercle d’amis dévoués. Parmi les -compagnons de la dernière étape, se trouvait le marquis Boni, un homme -d’autrefois lui aussi. Il avait eu pour elle un de ces amours -platoniques qui sont devenus des raretés psychologiques, et dont on ne -rencontre plus guère d’exemples qu’en Italie. Il l’avait aimée enfant, -jeune fille et femme, avait vécu dans le rayonnement de sa beauté, -l’avait protégée d’une manière occulte, servie avec un dévouement -infatigable et, par son respect, avait imposé à la calomnie et à la -médisance. Depuis tantôt quinze ans, il dînait avec elle chaque soir et -faisait sa partie de cartes. En la quittant, il lui baisait la main, et -elle lui disait invariablement: - ---_Buona sera, marchese, domani, alle sette_ (Bonsoir, marquis, demain, -à sept heures). - -C’était son invitation. Et le lendemain, il était là, en tenue -irréprochable, et il serait là, probablement, jusqu’à ce que la mort -vînt le relever de son servage chevaleresque. - -Dans son intimité, la comtesse Sant’Anna avait encore don Salvatore,--un -jésuite austère, son directeur spirituel; monsignor Capella,--un petit -prélat mondain, à figure poupine; le docteur Masso, dont la science se -bornait au traitement de la fièvre romaine et qui était plus fort en -archéologie qu’en médecine; et enfin l’indispensable _avvocato_ -(avocat), que l’on rencontre dans toutes les familles de l’aristocratie, -où il est reçu, sinon sur un pied d’égalité, du moins comme un confident -et un familier. L’avocat se dévoue à telle ou telle maison, il prend en -main ses affaires, travaille à sa prospérité et devient un auxiliaire -précieux pour des gens que leur ignorance hautaine de la vie moderne -laisse désarmés. Il fait cela moins par spéculation souvent que par -sympathie instinctive pour ses clients. L’Italie est peut-être le seul -pays du monde où un homme d’affaires puisse être mû et gouverné par -cette puissance mystérieuse. - -Ces fidèles (_fedeloni_) composaient une sorte de cour à la comtesse -Sant’Anna. Bien qu’ils appartinssent au parti clérical, ils avaient des -intelligences dans la société blanche et savaient ce qui se disait et se -faisait partout. Ils étaient pour Donna Teresa des gazettes vivantes: -c’était à qui aurait le plus gros sac de nouvelles et de potins à lui -apporter. Tous, à l’envi, entretenaient ses espérances et ses illusions. -Malgré la réalité présente, elle croyait encore qu’un jour ou l’autre, -le pape rentrerait en possession de Rome. Par quel cataclysme, elle ne -l’imaginait pas, mais aucun miracle ne lui semblait impossible. Elle se -flattait surtout de ramener son fils dans ce qu’elle appelait la bonne -voie, par un mariage de son choix: aussi avait-elle jeté les yeux sur -une petite princesse de seize ans, encore au couvent. A sa prière, le -cardinal avait sondé la famille et s’était assuré que, de ce côté-là, il -n’y aurait aucun obstacle. Sur ces entrefaites, mademoiselle Carroll -arriva à Rome. Donna Teresa connut bientôt l’assiduité de son fils -auprès de la jeune fille, mais ne s’en alarma pas, tant elle était loin -de croire à la possibilité de ce qui devait être. Les Américaines lui -avaient toujours inspiré une antipathie instinctive; maintes fois elle -avait déclaré que Lelo n’en épouserait jamais une avec son consentement. -Après cela il est facile d’imaginer sa douleur, son humiliation, lorsque -le jeune homme vint lui apprendre qu’il avait demandé et obtenu la main -de mademoiselle Carroll. Pour la première fois, elle eut un cri de -révolte contre la Providence, qui permettait que ses espérances fussent -encore si cruellement trompées. Elle traita son fils avec une sévérité -inusitée, refusa pendant plusieurs jours de l’écouter, se raidit contre -lui, l’accabla de reproches. Elle aurait peut-être fini par l’emporter, -si le jeune homme n’avait pu se retrancher derrière le fait accompli. - -Le chiffre de la dot de Dora ne laissa pas que d’impressionner les amis -de la comtesse et d’atténuer leur indignation. L’avocat Orlandi parla -des exigences croissantes de la vie moderne, de l’impossibilité pour -Lelo d’être heureux sans une grande fortune. Le marquis Boni commença à -dire timidement que les Américaines avaient du bon, qu’elles étaient -honnêtes et faisaient d’excellentes épouses. Don Salvatore et -monseigneur Capella reconnurent qu’avec les millions de mademoiselle -Carroll, un Sant’Anna pourrait faire beaucoup de bien. Le cardinal -Salvoni se rabattit sur l’espoir que la jeune fille se convertirait -peut-être au catholicisme et, plus tard, dans le zèle de sa foi -nouvelle, finirait par ramener son mari au Vatican. Donna Teresa fut -stupéfaite, scandalisée, de la facilité avec laquelle ses fidèles, son -frère même, se réconciliaient avec ce mariage. Il lui sembla que tout -croulait autour d’elle: principes, convictions, religions. Rien n’eût pu -vaincre sa résistance, hormis la crainte de perdre son fils. Il était -son orgueil, sa joie vivante: elle ne voulait pas le laisser entièrement -à une femme étrangère. Pour cela seul, elle céda et pardonna. Depuis -deux mois, une attaque de rhumatisme la retenait prisonnière. Elle se -félicita secrètement de ne pouvoir faire à madame Carroll la visite -officielle prescrite par les convenances, mais elle consentit à la -recevoir, elle et sa fille, et le jour de l’entrevue fut fixé. - -Le sentiment filial est très puissant chez l’Italien; lorsqu’il peut -estimer sa mère entièrement, qu’il la sait irréprochable, son amour -devient une sorte de culte. Lelo était très fier de la sienne. Il -admirait sa beauté de vieille femme, sa dignité, son intransigeance -même. Il demeurait avec elle. Bien qu’il dînât généralement en ville et -passât ses soirées dans le monde, il trouvait toujours un instant pour -venir lui demander sa bénédiction. Après lui avoir souhaité une bonne -nuit, il inclinait devant elle son front d’homme; elle y traçait, du -pouce, le signe de la croix en disant, avec une ferveur de croyante: -«_Dio ti benedica, figlio mio_...--Dieu te bénisse, mon fils...» Puis -elle posait sa belle main patricienne contre les lèvres de Lelo, pour -qu’il la baisât. C’était un échange du meilleur de leurs âmes. Et cette -bénédiction maternelle tombait comme une rosée sur le cœur souvent -troublé du jeune homme, calmait sa nervosité, mettait en lui un espoir -de bonheur. - -Maintenant que Sant’Anna avait obtenu le consentement de sa mère à son -mariage avec une Américaine, il s’étonnait d’avoir eu le courage de lui -forcer la main comme il l’avait fait. Il se rendait bien compte qu’entre -elle et sa future belle-fille il ne pouvait y avoir ni sympathie ni -entente. Cette certitude ne laissait pas que de diminuer sa -satisfaction. Il avait souvent parlé des siens à sa fiancée, essayé de -lui faire comprendre leurs caractères, leurs idées, mais il s’était vite -aperçu que le sens de certaines choses lui échappait complètement. Elle -riait à la pensée qu’elle, Dora, allait devenir la nièce d’un cardinal, -d’un pape, peut-être! Cela lui semblait irrésistiblement drôle. En -présence de cette âme saxonne, claire, active, et brillante, d’une -essence si différente, Lelo, qui n’était pas un penseur pourtant, -aperçut tout à coup ce qu’était l’âme latine. Il eut la révélation de sa -profondeur, de sa subtilité, et fut un peu effrayé de se sentir -tellement autre que la future compagne de sa vie. - -Madame Verga avait prévenu mademoiselle Carroll que les Sant’Anna -n’aimaient pas les Américaines et qu’elle devait s’attendre à être -accueillie plutôt froidement. La jeune fille avait haussé les épaules. -La conscience de posséder une très grande fortune ajoutait -considérablement à son aplomb naturel. Incapable de concevoir -l’hostilité créée par la différence de race et de religion, elle -s’imaginait que sa qualité de riche héritière suffirait à lui assurer -une réception cordiale, et ne se doutait guère de ce qu’il avait fallu -mettre en jeu de forces morales pour amener Donna Teresa à l’accepter. -Sa toilette pour la visite de présentation la préoccupa seule. Après de -nombreuses délibérations devant son miroir, elle donna la préférence à -un costume de petit drap gris clair garni de zibeline, avec toque -assortie. Lorsque au jour dit, Lelo vint la chercher pour la conduire -chez sa mère, elle lui parut très fine et très élégante, ainsi vêtue, -mais terriblement moderne. Madame Carroll, dans sa robe noire de la -bonne faiseuse, avait l’air tout à fait comme il faut et ne pouvait que -produire une impression favorable. - -Le palais Sant’Anna, célèbre par la beauté et la pureté de son -architecture, occupe tout un côté d’une de ces petites places oubliées -de Rome où l’on retrouve encore la sensation du passé. Dora le -connaissait bien; elle s’était efforcée de l’admirer, mais elle le -jugeait affreusement triste et d’aspect rébarbatif. - -En franchissant le seuil de cette vieille demeure, la jeune Américaine -sentit un manque subit de lumière et de chaleur: elle frissonna -légèrement, son babil cessa, et, à mesure qu’elle montait le large -escalier, les battements de son cœur s’accéléraient. De son côté, Lelo -était visiblement nerveux. Il savait que beaucoup allait dépendre de -cette première entrevue. Il n’avait pas voulu paralyser sa fiancée par -des recommandations, il préféra qu’elle se montrât telle qu’elle était: -son naturel, son originalité, avaient chance de plaire. Il ne redoutait -que son irrépressible franchise et ses réparties souvent trop vives. - -La porte fut ouverte par un serviteur très correct qui remplissait les -fonctions de maître d’hôtel et de valet de pied; le comte lui donna le -nom de madame et de mademoiselle Carroll. Sur ses pas, les deux -Américaines traversèrent une vaste antichambre avec de hauts bancs -sculptés, des panneaux de tapisserie ancienne et les armes des Sant’Anna -sous un riche baldaquin, puis elles passèrent par trois salons en -enfilade, où sofas, fauteuils, chaises étaient plaqués contre des murs -tendus de brocart, ornés de tableaux, de consoles dorées qui -supportaient des glaces magnifiques. Toutes ces choses anciennes, cet -intérieur nu et riche, froid et rigide, augmentèrent le malaise de Dora. -Arrivée sur le seuil du grand salon vert, style Empire, elle s’entendit -annoncer et se trouva en présence de la comtesse Sant’Anna, de la -duchesse Avellina, sa fille, et du cardinal Salvoni. Alors, entre ces -êtres d’origines diverses, inconnus les uns aux autres, et dont les -destinées allaient se mêler par un jeu de la Providence, il y eut une -sorte d’émoi, un passage de fluides, un échange rapide de ces premiers -regards qui prennent souvent d’ineffaçables instantanés. - -La comtesse Sant’Anna, vêtu d’une robe de laine un peu longue, un collet -de dentelle jeté sur les épaules, était une figure altière et noble, au -profil de médaille romaine encadré de cheveux gris, encore abondants, -légèrement crêpelés; le trait impérieux de ses sourcils ajoutait à -l’expression de ses yeux noirs très vifs, et sa bouche sévère donnait au -visage une sorte d’immobilité. C’était une tête que les chagrins -n’avaient pas courbée, une physionomie que l’âge n’avait pas adoucie et, -dans toute sa personne, il y avait une irréductible intransigeance. Son -frère, le cardinal Salvoni, avait le grand air d’un prélat -aristocratique. Son front, d’un modelé puissant, indiquait des capacités -peu ordinaires. Ses yeux, souvent baissés, qui se relevaient avec des -regards rapides, pénétrants, ses lèvres fermes à garder tous les secrets -de l’Église, son menton carré, donnaient une impression de ruse et de -force concentrée. - -La duchesse Avellina,--Donna Pia,--elle, était la beauté du parti noir. -On l’avait comparée à toutes les madones. Elle en avait les traits -réguliers et purs, mais la ressemblance s’arrêtait là. Le jeu de sa -physionomie révélait une coquetterie savante et sensuelle mitigée par un -tempérament religieux. - -Il ne fallut pas de nombreux coups d’œil à Dora pour saisir les traits -caractéristiques de ces trois Sant’Anna. Elle eut la curieuse impression -qu’elle se trouvait sous le feu d’une foule d’yeux noirs et elle en -éprouva un indéfinissable malaise. - -Donna Teresa indiqua des sièges aux deux Américaines, puis, s’adressant -en français à madame Carroll, elle s’excusa de n’avoir pu lui faire -visite. - ---Je vous remercie, madame,--ajouta-t-elle cérémonieusement,--d’avoir -agréé la demande de mon fils. J’espère que nos enfants seront heureux. - ---Je l’espère aussi; ils ont tout ce qu’il faut pour cela. - ---Ce doit être un grand sacrifice pour vous de donner votre fille à un -étranger? - -Cela impliquait naturellement la réciprocité du sacrifice. - ---Un sacrifice? Oh! n’en croyez rien, madame! fit vivement mademoiselle -Carroll pour venir au secours de sa mère, qui avait à parler le français -une timidité nerveuse.--Maman a reconnu, presque aussi vite que moi, les -qualités de Lelo, ajouta-t-elle en adressant un regard malicieux à son -fiancé.--Elle est sûre qu’il fera un mari modèle. Cela lui suffit. - -En entendant le petit nom de son fils jeté ainsi familièrement, la -comtesse éprouva une crispation intérieure; la colère, l’orgueil -gonflèrent ses narines. - ---Et vous, mademoiselle, croyez-vous pouvoir vous faire à notre vie, à -nos usages? demanda la duchesse Avellina. - ---Parfaitement! Aussi bien que la princesse Branca, la marquise -Terrant... Autrefois, je ne dis pas, Rome m’eût effrayée, mais -aujourd’hui, elle est gaie, vivante, tout à fait cosmopolite. - -Aucun mot ne pouvait être plus malheureux; Lelo baissa les yeux avec -embarras. - ---C’est vrai, elle est cosmopolite,--fit Donna Teresa,--tellement que -les étrangers seuls s’y sentent chez eux. Elle devient de plus en plus -banale. - ---Banale! se récria Dora. Oh! elle ne sera jamais cela! Voyez, elle -n’est pas grande et elle paraît immense. - -Un éclair de plaisir illumina le visage du cardinal. Il regarda la jeune -Américaine avec une expression bienveillante. - ---Vous avez raison, mademoiselle, et c’est Saint-Pierre, c’est le -Vatican, qui la font immense. - ---C’est aussi le Colisée, le Forum, le palais des Césars,--répondit -mademoiselle Carroll avec ce franc-parler que rien ne gênait.--Je me -suis rendu compte, l’autre jour seulement, que les dimensions ne font -pas toujours la grandeur. A côté du temple de Vesta si parfait de -proportions, de lignes, nos maisons de vingt-cinq étages me paraissent -singulièrement petites. - -Donna Pia regarda avec surprise cette jeune fille qui avait des idées -sur les gens et sur les choses, et qui les énonçait d’une manière si -claire. - ---Avez-vous visité Rome entièrement? demanda le cardinal. - ---A peu près, et par la même occasion, je l’ai montrée à Lelo qui ne la -connaissait pas du tout. Je l’ai obligé à me lire des pages et des pages -de Baedeker. Quand j’ai vu qu’il ne regimbait pas, j’ai commencé à -croire à la sincérité de ses sentiments. - ---Vous n’aviez pas tort,--répondit le comte en souriant;--je n’ai jamais -fait cela pour personne. - ---Un Sant’Anna étudiant Baedeker en compagnie d’une Américaine, c’est un -signe des temps! fit la duchesse Avellina avec une nuance de dédain et -d’amertume. - ---C’est vrai, répondit tranquillement Dora. Toute chose doit être -arrangée par la Providence. - ---Il est impossible d’en douter, dit le cardinal. - ---Je le croyais vaguement, mais maintenant, j’en suis sûre. Jugez donc! -J’étais venue en Europe pour m’amuser: je rencontre M. Sant’Anna, et me -voilà fixée pour toujours de ce côté-ci de l’Océan. A chaque instant, je -me frotte les yeux pour savoir si je ne rêve pas. - ---J’ai entendu dire que l’Amérique est le paradis des femmes, fit la -duchesse Avellina; je m’étonne que vous la quittiez toutes avec tant de -facilité. - ---Pour essayer du purgatoire, sans doute!... Et puis, nous nous croyons -un peu citoyennes du monde. Lorsqu’on a passé sa vie de jeune fille en -Amérique et qu’on se marie en Europe, c’est presque naître une seconde -fois. Je vais faire un tas d’expériences nouvelles, apprendre une autre -langue, «_it will be great fun_, ce sera très amusant...» Ainsi, -j’aurais été fâchée de ne pas connaître le plaisir et les émotions de -cette belle chasse au renard à travers la Campagna. Quand, sur cent -cinquante, on arrive bonne seconde ou première, eh bien, c’est quelque -chose! Un triomphe! - -Un sourire un peu moqueur passa sur les lèvres de Donna Pia. La -découverte de ce nouveau type de jeune fille tenait la comtesse -Sant’Anna muette d’étonnement. - ---Vous avez déjà de belles églises catholiques à New-York, dit le -cardinal. - ---Oui, la cathédrale de Saint-Patrick, l’église Saint-Léon... La haute -société va à Saint-Patrick, le jour de Pâques, pour entendre la musique, -qui y est superbe. Tous les grands artistes de passage ont chanté là. - ---Aimez-vous le culte catholique? - ---Je le trouve très joli, très poétique. Le culte de l’Église -épiscopale, à laquelle j’appartiens, lui ressemble beaucoup. Nous avons -les cierges, l’encens, des offices compliqués. J’imagine qu’à la -confession près, c’est la même chose. - -Chacune de ces paroles montrait toute la distance spirituelle qui -existait entre la jeune Américaine et la famille de son fiancé. Lelo, -comme honteux, baissa les yeux de nouveau. - -Un prodigieux dédain arqua les lèvres de Donna Teresa. - ---La même chose, le culte de l’Église épiscopale! fit-elle. Oh! non, -mademoiselle. Entre le catholicisme et les autres religions, il y a -l’abîme qui sépare la vérité de l’erreur. - ---Ah! voilà! mais ce qui est erreur pour celui-ci ne l’est pas pour -celui-là. Je suppose que la diversité des cultes est nécessaire comme la -diversité des gens et des choses. - -En l’entendant décider ainsi et trancher des questions pareilles, le -cardinal ouvrit tout grands ses magnifiques yeux noirs et les fixa sur -la jeune fille comme sur un prodige. Elle lui parut si inconsciente de -l’énorme hérésie qu’elle venait de lancer qu’il jugea inutile de lui -démontrer la nécessité d’une foi unique. - -Madame Carroll, sentant que cette première visite avait duré -suffisamment, se leva. - ---Aussitôt que l’on me permettra de sortir, je me ferai le plaisir -d’aller vous voir,--dit la comtesse poliment.--Un de ces jours nous -aurons un dîner de famille qui nous permettra de faire plus ample -connaissance. Si la société d’une vieille femme ne vous fait pas peur, -ajouta-t-elle en s’adressant à Dora, vous me trouverez tous les jours -après cinq heures. - ---J’espère, ma fille... _figlia mia_, dit le cardinal, que Dieu bénira -votre mariage. Je ne cesserai de le lui demander. - -Et, comme s’il eût voulu prendre possession de l’esprit de sa future -nièce, le prélat traça sur son front le signe de la croix. - -Le comte, respirant enfin, accompagna les deux Américaines à leur -voiture. Aussitôt que la portière eut été refermée sur elle et sa mère, -Dora s’écria: - ---Que d’yeux noirs! Lelo prétend que sa sœur a des prunelles violettes; -elles m’ont semblé comme des charbons!... Je voudrais qu’elles fussent -bleues, vertes, rouges même, afin qu’il y eût moins d’yeux noirs _in -casa Sant’Anna!_... - -Madame Carroll ne put s’empêcher de rire. - ---Vous n’avez pas l’air enchantée de votre nouvelle famille. - ---Elle est plutôt formidable, mais ce n’est pas elle que j’épouse. - ---Non... cependant je crains qu’elle ne soit un obstacle sérieux à votre -bonheur. Elle ne vous comprendra jamais. Elle est d’une autre époque que -nous... J’ai idée que ce mariage est une sottise. Réfléchissez, il est -encore temps. - ---Non, _mammy_, il n’est plus temps, car j’aime Lelo,--fit Dora avec une -soudaine douceur.--Je ne pourrais plus être heureuse sans lui. La -comtesse et Donna Pia me détestent, c’est certain; mais je crois que -j’ai fait la conquête du cardinal. J’entretiendrai sa sympathie avec -soin. Il me plaît, mon futur oncle. Il a une belle contenance. Cette -calotte rouge qui met comme de la lumière sur sa tête est très -imposante, symbolique, je suppose. Son signe de croix m’a drôlement -remuée, même à travers ma voilette. S’il devient pape, je me ferai -catholique. - ---Dieu nous en préserve! s’écria madame Carroll avec ferveur.--Il ne -manquerait plus que cela! - -Après avoir mis sa fiancée en voiture, Lelo remonta chez sa mère afin de -connaître son impression et d’en finir avec les choses désagréables. - ---Eh bien, comment la trouvez-vous, _madre mia_? demanda-t-il en -rentrant dans le salon. - ---Vous appelez cette personne une jeune fille? fit Donna Teresa. - ---Mais ce n’est pas une veuve, que je sache! dit Sant’Anna en riant -nerveusement. - ---Elle pourrait l’être, avec son aplomb... Je me demande ce qui vous a -charmé en elle. Elle est laide. - ---Laide! avec des yeux et des cheveux comme les siens! Allons, c’est du -parti pris. - ---Eh bien, elle ne me déplaît pas, à moi, cette Américaine, fit le -cardinal. Il y a en elle une franchise un peu crue, mais qui laisse voir -le fond de son esprit. Elle est intéressante. - ---Si jamais cette femme-là se fait catholique!... dit la duchesse -Avellina. - ---N’importe! répondit brusquement Lelo; mademoiselle Carroll possède -toutes les qualités qui rendent la vie agréable: elle est gaie, -originale, elle a un excellent caractère; de plus, elle est honnête -comme le jour. Je ne l’ai jamais surprise à dévier de la vérité, même -dans les petites choses. Connaissez-vous beaucoup de jeunes filles de -qui vous en puissiez dire autant? - ---Espérons pour notre pays que les Américaines n’ont pas le privilège de -la sincérité! répliqua sèchement Donna Pia. - -Sant’Anna s’assit en face de sa mère, et, lui prenant les mains: - ---Voyons, _madre mia_, dit-il, quittez cet air navré. - ---J’avais fait un rêve si différent pour toi! - ---Oui, je sais, vous aviez comploté un mariage qui devait me ramener, -pieds et poings liés, dans votre parti. Ne le regrettez pas: à cause de -cela même, je n’y eusse jamais consenti. Tous, tant que vous êtes, vous -me faites l’effet de gens qui marcheraient avec la tête tournée en -arrière pour ne pas voir devant eux. Les yeux ont été faits, cependant, -pour regarder en avant. - ---Et en haut! fit le cardinal. - ---Et en haut, si vous voulez. Vous devriez être convaincus que l’Église -a été jetée définitivement dans une autre voie, et qu’elle doit la -suivre bon gré mal gré. Tenez, étant enfant, j’ai été témoin d’une scène -dont l’impression ne s’est jamais effacée. Le jour de l’entrée des -Italiens, je me trouvais dans la lingerie avec les femmes de service. -Elles étaient toutes rassemblées là comme des fourmis effrayées, dans -l’attente et la terreur de ce qui allait se passer. Mary, ma bonne -irlandaise,--une petite théière brune à la main, cette théière apportée -de son pays à laquelle elle tenait comme à la prunelle de ses -yeux,--pérorait au milieu de la pièce, dans son italien baroque; elle -affirmait que les ennemis du pape n’entreraient jamais dans Rome. -«Jamais! jamais! répétait-elle en étendant le bras droit avec un geste -tragique,--Dieu ne le permettra pas!» Et Dieu le permit! A cette minute -même, on entendit le canon de la victoire: les Italiens étaient entrés. -Du coup, la précieuse théière brune, s’échappant de la main de Mary se -brisa sur le carreau. Et la brave femme, foudroyée jusqu’à l’âme, se -laissa tomber sur une chaise; de grosses larmes coulèrent de ses yeux; -elle ne put que balbutier: «Jésus! est-ce bien possible!... La fin du -monde, alors!» C’était la fin d’un système seulement... A ce moment-là, -je n’avais pas compris grand’chose à cette scène,--je n’avais que cinq -ans,--mais plus tard, elle prit un sens, une signification dans mon -esprit. Et maintes fois, en me la rappelant, j’ai associé le sort du -pouvoir temporel avec celui de la petite théière brune: comme elle, il -m’a paru irrémédiablement brisé. - -Ce récit semblait avoir affecté l’âme du cardinal; son visage eut une -contraction de douleur. - ---Le Pape et l’Église n’en sont pas moins grands, ajouta le jeune homme, -au contraire!... Il m’est arrivé, ces derniers temps, de me promener -souvent avec mademoiselle Carroll autour du Vatican; dans son silence et -sa solitude, il m’a semblé plus formidable que le Quirinal. - ---_Ci fai troppo onore, figlio mio_... (Tu nous fais trop d’honneur, mon -fils...), dit le prélat d’un ton amer et sarcastique. - -Sous l’impression d’un sentiment passionné, l’Italien trouve toujours -des mots et des idées, qui semblent jaillir d’une réserve inconnue à -lui-même; le comte avait parlé avec conviction et fermeté, comme il le -faisait rarement, mais sans réussir à ébranler ses auditeurs. -S’apercevant que la physionomie de sa mère demeurait comme figée par le -chagrin et le désappointement, il se mit à lui baiser les mains. - ---_Madre mia_,--fit-il en la magnétisant avec des yeux brillants d’amour -filial,--pardonnez-moi. Soyez tout à fait généreuse. - ---Au lieu de pouvoir me réjouir de ton mariage, comme je l’avais espéré, -il faut que je m’y résigne. C’est dur. - ---Jamais vous ne vous seriez réjouie de mon mariage, dit Lelo en -souriant; vous m’aimez trop jalousement pour cela. Vous devriez être -heureuse de me voir épouser une Américaine. Une étrangère prendra moins -de moi que n’aurait fait une Italienne. - -L’esprit subtil du jeune homme avait trouvé le seul argument qui pût -consoler Donna Teresa. Tous les muscles de son visage se détendirent, -ses yeux devinrent humides, elle regarda son fils avec un rayonnement de -tendresse, puis elle dit doucement: - ---Oh! les enfants, les enfants!... quel tourment et quelle joie! - ---Je suppose, dit Donna Pia de sa voix aiguë, que je dois aller faire -visite à ces Américaines? - ---Oui, si tu ne veux pas te brouiller avec moi, répondit Lelo. - ---C’est bien, on ira. - - - - -XXI - - -«Elle enrage!» avait dit le comte Sant’Anna en quittant madame Ronald. -Ce qu’Hélène éprouvait était bien plus grave et plus douloureux qu’une -blessure d’amour-propre. Après le départ de son visiteur, elle demeura -debout, pétrissant son mouchoir, aspirant largement pour dégager son -cœur du poids qui l’oppressait, mais sans y réussir. - -Et cette entrevue n’était que la première station de ce chemin de croix -de l’amour douloureux que tant de femmes ont fait avant elle. Elle dut -subir les félicitations de ses connaissances et les confidences de Dora. -La jeune fille avait une manière si naturelle d’oublier ses torts, de ne -pas s’apercevoir du mécontentement des gens, qu’il était difficile de la -tenir à distance. Elle avait ainsi obligé Hélène à faire une sorte de -paix. A tout moment, elle entrait chez elle pour lui parler de son -fiancé, de son mariage, de ses projets d’avenir. Madame Ronald fermait -désespérément les oreilles, essayait de penser à autre chose; malgré -elle, cependant, les mots s’enregistraient dans son cerveau et, -lorsqu’elle était seule, elle les entendait de nouveau et ils lui -faisaient mal. A la place de la bague bien moderne de Jack Ascott, -mademoiselle Carroll portait maintenant à son doigt l’anneau de -fiançailles des Sant’Anna, une sardoine sur laquelle étaient gravées les -armes de la famille avec ce mot: _Semper_. La vue de cette bague -historique, portée par une célèbre beauté française que Louis XIV avait -mariée à un ancêtre de Lelo, causait à Hélène une envie douloureuse, -exerçait sur elle une sorte de fascination. Elle avait le bizarre -sentiment qu’elle lui appartenait, cette bague: le désir lui venait de -l’essayer, de la sentir à son doigt, ne fût-ce que pour un instant. - -Chaque jour, Lelo déjeunait ou dînait à l’hôtel du Quirinal. Par pur -instinct féminin, sans désir consenti de le reconquérir, Hélène mettait -à sa parure un soin extrême. Quoi qu’elle en eût, la présence du comte -lui apportait un bonheur que nul être humain ne lui avait jamais donné; -mais ce bonheur était traversé d’angoisses, coupé de brusques serrements -de cœur, qui faisaient de ces repas quotidiens des heures d’exquise -souffrance. Dans la crainte que sa froideur ne fût attribuée au dépit, -elle s’efforçait d’être aimable, sans parvenir à rendre son accueil égal -et tout à fait naturel. Lelo, lui, la traitait avec une familiarité -affectueuse, il l’appelait souvent «ma tante», et ce titre qui la -vieillissait lui causait une irritation qu’elle avait peine à maîtriser. -Dora amusait Sant’Anna, mais Hélène l’intéressait. Sa conversation avait -plus de suite, il aimait à l’entendre causer. Quand elle demeurait trop -longtemps silencieuse, il lui disait avec un sourire: - ---Eh bien! vous êtes muette aujourd’hui? - -Et cette simple parole donnait à Hélène une joie extraordinaire. -Parfois, l’éclat de sa beauté arrêtait les yeux du jeune homme, mais -sans y ramener ce qu’elle y avait vu; alors, sous le coup d’une -inconsciente douleur, elle devenait dure, tranchante, sarcastique. -Lorsqu’elle se laissait ainsi emporter, il tournait vers elle un regard -surpris, interrogateur, un sourire passait sous sa moustache: ce sourire -la blessait comme une insulte et la poursuivait pendant des journées -entières. - -A la place de madame Ronald, une Européenne, une catholique, habituée à -examiner sa conscience, aurait bientôt su à quoi s’en tenir sur ses -sentiments envers Sant’Anna. Selon son degré d’honnêteté, elle aurait -lutté plus ou moins énergiquement contre son amour et n’aurait pas -manqué de trouver dans ce combat moral de fines voluptés et des -jouissances spéciales. Hélène, malgré son intelligence développée et -cultivée, n’avait, comme la majorité de ses compatriotes, qu’une -connaissance enfantine du cœur humain. Elle croyait, et elle répétait -sans cesse, que les principes, la bonne éducation, suffisaient non -seulement à préserver une femme de toute chute, mais encore à la rendre -invulnérable. Et, en dépit de ces défenses, l’amour avait pénétré en -elle comme font les agents de la nature. Il était là, l’infiniment -grand, dans quelque cellule inconnue, accomplissant son travail -mystérieux, touchant toute une zone de son cerveau qui n’avait pas -encore été mise en activité, transformant son caractère. - -Les réunions élégantes lui causaient un agacement nerveux, les -admirations la laissaient indifférente, sa vie lui apparaissait morne et -stupide. Poussée par le besoin d’échapper à la société de mademoiselle -Beauchamp, des Verga, de Dora surtout, elle se faisait conduire à droite -et à gauche pour visiter à nouveau les lieux qui l’avaient intéressée; -et c’était un spectacle singulier que de voir cette mondaine de -New-York, cette femme brillante, errer toute seule à travers le Colisée, -le cirque de Maxence, les tombes de la voie Appienne, et, comme un être -désemparé, essayer d’accrocher sa pensée à quelque chose de grand. Au -cours de ces promenades solitaires, l’âme travaillée d’Hélène entra -soudainement en communication avec cette âme de Rome qu’il est donné à -si peu de sentir. Toutes ces lignes de beauté et d’harmonie si -cruellement brisées, toutes ces œuvres humaines mutilées à travers les -siècles, emplirent son cœur d’une tristesse impersonnelle et apaisante. -Les églises, surtout l’attiraient. Jusqu’alors, elle les avait admirées -en tant que monuments; maintenant, à son insu, elle y cherchait -quelqu’un. Elle aimait leur odeur même, cette odeur de sépulcre, de -vieillesse, de cierges éteints, d’encens refroidi, qui est particulière -aux églises de Rome et qui les ferait reconnaître entre toutes celles du -monde. Elle s’approchait des autels, épiait la prière des humbles, -s’émerveillait de leur foi et, instinctivement, levait aussi ses regards -anxieux vers les madones rayonnantes. - -Saint-Pierre l’émouvait d’une manière étrange. Ni l’or ni le génie n’ont -pu faire de la grande basilique chrétienne un lieu de dévotion et de -prière. Malgré la majesté de ses proportions, la froideur de ses -marbres, la sévérité de ses symboles, elle éveille les sens plus -qu’aucun autre temple catholique. Vers le soir il y a, sous le dôme de -la Confession, des ombres mystérieuses, des clartés exquises, un -ensemble de choses visibles et invisibles, qui vous enveloppe, vous -étreint, qui exalte l’amour ou la foi. L’âme païenne s’est réfugiée là. -Le sacrifice de la messe, les exorcismes, les bénédictions papales n’ont -pu l’en chasser. Elle erre encore, cette âme, derrière les blanches -statues et répand dans le sanctuaire une pénétrante volupté, à laquelle -ne sauraient échapper ceux qu’une grande douleur ou quelque -grande passion a sensibilisés. Madame Ronald y devenait -_wicked_,--«perverse»,--et souvent, saisie d’une terreur irraisonnée, -elle s’enfuyait pour chercher au dehors la protection de la pleine -lumière. - -Ces déconcertantes impressions effrayaient la jeune femme et lui -faisaient croire qu’elle était menacée de quelque grave maladie. Pour la -première fois elle se sentait seule, toute seule. Le silence persistant -de son mari l’irritait de plus en plus. Elle s’était crue nécessaire à -son bonheur, et cela l’humiliait profondément de voir qu’il pouvait se -passer d’elle. Il viendrait la retrouver, ou elle ne rentrerait jamais à -New-York. Cette résolution, qu’elle prenait vingt fois par jour, ne -laissait pas que de lui être douloureuse. Elle pensait souvent avec -regret à cette belle demeure qu’elle avait créée, qui était son œuvre, -qui renfermait une si grande part d’elle-même. Il lui venait parfois une -envie folle de la revoir. Elle serrait alors obstinément ses lèvres pour -réagir contre sa faiblesse, elle faisait quelque projet extravagant, -celui d’aller aux Indes, par exemple, ou de divorcer et de s’établir à -Paris avec mademoiselle Beauchamp. Elle essayait de se résigner au -mariage de Dora, de s’y habituer; elle ne le pouvait pas. Il -l’oppressait comme un cauchemar, lui barrait le cœur. Elle attribuait ce -trouble à son amitié pour M. Ascott. Elle se croyait retenue à Rome -seulement par la crainte du mauvais effet que produirait son départ -subit; elle l’était surtout par le charme occulte qu’exerçait sur elle -la présence de Sant’Anna. Contre ce charme, cependant, et sans que sa -volonté s’en mêlât, ses belles facultés d’intellectuelle la défendaient -vaillamment. Elle sentait de plus en plus le besoin d’échapper à -quelqu’un ou à quelque chose, le désir de fuir bien loin; elle cherchait -un prétexte qui lui permît de partir sans faire jeter les hauts cris à -madame et à mademoiselle Carroll. - -La Providence allait l’aider d’une manière inattendue. Un soir, pendant -le dîner, on lui remit une dépêche. La pensée qu’elle pouvait être de -son mari communiqua à ses doigts un léger tremblement. Après l’avoir -lue, elle eut un cri de joie. - ---Ah! la bonne surprise! fit-elle, le visage rayonnant,--Charley est à -Monte-Carlo! Il nous invite, tante Sophie et moi, à venir l’y rejoindre. -C’est la chose que je désirais le plus. Nous irons sûrement. - ---Parions que votre frère vous ramène Henri et vous ménage une nouvelle -lune de miel! dit étourdiment mademoiselle Carroll. - -Hélène rougit violemment, ses yeux rencontrèrent le regard moqueur de -Lelo, ses paupières battirent. - ---M. Ronald n’a pas l’habitude de se laisser amener ou ramener! -répondit-elle de son ton le plus sec. - ---Non; mais, dans les bouderies conjugales, l’intervention d’une tierce -personne peut être très utile pour sauver l’amour-propre,--expliqua Dora -tout aussitôt, avec ce sens pratique qui aurait pu faire croire à une -expérience achevée de la vie.--En tout cas, si mon cher oncle vient, -réconciliez-le avec moi, pendant que vous y êtes! Je lui ai écrit deux -fois, il ne m’a pas répondu. Oh! ces hommes parfaits, quelle peste! - ---Vous n’allez pas nous laisser seules ici! dit madame Carroll avec un -air de détresse. - ---Vous avez les Verga; il vous seront mille fois plus utiles que tante -Sophie et moi! répondit Hélène. - ---Oui, mais la famille!... - ---Ne vous tourmentez pas, _mammy_! interrompit Dora; nous irons la -rejoindre, la famille. Nous avons un projet magnifique... n’est-ce pas, -Lelo? - -Le comte répondit par un signe affirmatif, puis, s’adressant à madame -Ronald: - ---Je suis sûr que vous allez faire sauter la banque, à Monte-Carlo! -dit-il en souriant. - -Sant’Anna avait lancé cette phrase sans songer au proverbe qui promet la -fortune aux malheureux en amour. Le dicton se formula dans l’esprit de -la jeune femme: elle pâlit un peu et ses lèvres se contractèrent. - -Lelo saisit cette expression fugitive: il en devina la cause et demeura -confus de son étourderie. - ---Pourquoi êtes-vous sûr que je serai heureuse au jeu? demanda bravement -Hélène. - -Cette espèce de défi irrita l’Italien; il eut un sourire railleur. - ---Parce que je vous crois capable d’influencer même cette satanée -roulette! répondit-il avec une galanterie perfide.--C’est une impression -de joueur. Si j’étais avec vous à Monte-Carlo, je suivrais aveuglément -votre inspiration. Je vous le répète, vous êtes capable de faire sauter -la banque. - ---J’espère que non! fit sèchement mademoiselle Beauchamp. - - - - -XXII - - -Charley Beauchamp n’était jamais parvenu à dissiper les inquiétudes -qu’il avait emportées d’Ouchy. Bien qu’il sût Hélène sous le -chaperonnage vigilant de tante Sophie, il n’était pas rassuré. Il -donnait tort maintenant à M. Ronald et blâmait son entêtement; mais, -fidèle au principe américain de ne pas intervenir dans les affaires -d’autrui, il ne lui avait pas dit un seul mot pour l’engager à aller -chercher sa femme. La tristesse, la lassitude qu’il voyait se marquer de -plus en plus fortement sur son visage, lui donnaient l’espoir que -l’amour ne tarderait pas à l’emporter sur l’orgueil. En attendant, la -pensée de la solitude où se trouvait sa sœur l’angoissait. Elle était -trop jeune et trop belle pour demeurer en Europe sans la protection d’un -homme. Il se dit que son devoir était de l’aller rejoindre et il -commença d’arranger ses affaires en vue d’une absence prolongée. Il lui -fallut, pour cela, quelque temps. En apprenant les fiançailles de Dora -avec le comte Sant’Anna, il éprouva une joie secrète, un allégement -soudain, dont il ne voulut pas voir la cause. Il s’indigna contre la -jeune fille, sympathisa vivement avec Jack Ascott, mais au fond il fut -très content. L’annonce de ce mariage lui rappela Lucerne, le fleuretage -d’Hélène et une foule de souvenirs qui le poussèrent à hâter ses -préparatifs. La veille de son départ, il vit son beau-frère et lui dit -simplement: - ---Je m’embarque demain pour l’Europe... Vous n’avez aucune commission? - ---Aucune! répondit M. Ronald en détournant la tête pour dissimuler son -émotion. - -Là-dessus, Charley était parti. Comme il ne se souciait pas d’aller à -Rome et de revoir Sant’Anna, il décida de s’arrêter à Monte-Carlo, -certain qu’Hélène viendrait l’y rejoindre avec plaisir. - -Rien n’altère autant le visage de la femme que l’amour ou la maternité. -Quand Charley revit sa sœur, il fut frappé de son changement. - ---Que vous est-il arrivé? s’écria-t-il. Avez-vous été malade? - -Sans savoir pourquoi, madame Ronald rougit. - ---Malade?... pas le moins du monde! - -Puis avec une feinte alarme: - ---Suis-je donc vieillie, enlaidie! - ---Non, différente seulement. - ---Cela prouve que vous m’aviez un peu oubliée, car je me vois toujours -la même, moi! - -Charley n’insista pas, mais il fut ressaisi par cette inquiétude qui, -dernièrement, avait dominé ses préoccupations d’affaires. - -Le changement de milieu donna à madame Ronald un soulagement immédiat. -Elle fut comme pénétrée par la lumière vibrante de Monte-Carlo. La -musique, les fleurs, le bleu qui l’environnaient, agirent sur elle d’une -façon bienfaisante. Sous l’influence de ces choses belles et douces, son -cœur se desserra peu à peu, elle se crut sortie d’un cauchemar. La -première lettre de Dora l’y rejeta, corps et âme. - -Dans cette lettre, où le nom de Lelo revenait à chaque ligne, la jeune -fille lui annonçait que son mariage était fixé au mois de juin et se -ferait probablement à Paris... A la nouvelle de l’événement si proche, -Hélène manifesta son indignation contre mademoiselle Carroll, sa -sympathie pour Jack Ascott, d’une telle manière que le visage de M. -Beauchamp prit une expression grave et peinée; elle ne s’en aperçut même -pas. Mais aussitôt le ciel, la mer, le paysage divin, lui semblèrent -durs, d’une tristesse éclatante,--et elle ne manqua pas d’attribuer au -mistral l’irritation causée par la douleur qui s’était réveillée en -elle. - -En manière de distraction, elle essaya du jeu et se passionna vite pour -la roulette. Malgré les remontrances de son frère et de sa tante, elle -passait une bonne partie de son temps au casino. Elle eut des séries de -veine extraordinaire. Elle exultait alors, elle oubliait momentanément -Lelo et Dora. Elle ne tarda pas à être remarquée; on l’appela «la belle -Américaine», on la dit millionnaire, on la crut veuve ou divorcée, et il -ne fallut rien moins que la présence constante de M. Beauchamp pour -assurer sa liberté et tenir en respect les chercheurs d’aventures. - -Un après-midi que Charley était allé à Cannes voir un compatriote -malade, Hélène se rendit au casino avec des amis de Boston. Ces derniers -s’attardèrent à la table du trente-et-quarante. Elle, qui aimait un jeu -plus animé, ne tarda pas à les lâcher pour courir à la fascinante -roulette. Un jeune homme brun, à cravate rouge, piquée d’une grosse -perle noire, qui, depuis huit jours, s’était attaché à ses pas, l’y -suivit et se glissa derrière elle. Madame Ronald plaçait avec -persistance une petite pile de neuf louis sur le nombre neuf qui, le -matin, au réveil, s’était présenté à son esprit: elle était sûre qu’il -sortirait. Quatre fois déjà, son attente avait été trompée. Haletante, -elle suivait l’opération du croupier et s’efforçait de le suggestionner -par l’effet de sa volonté, lorsqu’elle sentit deux mains étreindre sa -taille à la faveur du collet qu’elle portait. - -Elle se retourna, les yeux pleins d’éclairs, le visage pâle de colère; -comme dans un rêve, elle vit tout à coup son mari surgir près d’elle et, -d’un formidable coup de poing, écarter son insolent admirateur. Au -milieu de la bousculade, elle entendit distinctement le dialogue des -deux hommes. - ---Votre carte! votre carte!... Vous me rendrez raison! disait l’un, avec -un fort accent étranger. - ---Je n’ai pas à vous rendre raison, répondait l’autre, je vous ai -surpris insultant ma femme: je vous ai châtié à la manière américaine; -c’était mon droit. Je suis satisfait. - -Toujours sous l’impression de l’irréel, d’une sorte d’horreur, produite -par la multitude d’yeux qui la regardaient, Hélène saisit le bras de M. -Ronald, se pressa contre lui et se laissa emmener. Lorsqu’elle fut hors -du casino seulement et en plein air, elle se rendit compte que tout cela -était arrivé. Alors, dégageant son bras, elle s’arrêta net, leva sur son -mari des yeux étonnés et, d’une voix un peu rauque: - ---Henri, d’où sortez-vous? - -Sans répondre tout de suite, M. Ronald regarda avec admiration le beau -visage qu’il n’avait pas vu depuis si longtemps. - ---Je sors du train, ma chérie,--dit-il enfin, avec un sourire ému.--J’ai -vu tante Sophie; elle m’a dit que vous étiez au casino avec les -Carrington; j’ai voulu aller vous surprendre et je suis arrivé à temps. -Je ne savais trop quel accueil je recevrais; j’ai fait le voyage avec un -poids de cent livres sur l’esprit... et un incident de roman vous a -forcée à reprendre mon bras. C’est merveilleux! c’est providentiel! - -Hélène se remit à marcher. - ---Je croyais que vous ne vous décideriez jamais à venir! dit-elle un peu -froidement. - ---Et que je laisserais passer l’année sans vous donner signe de vie?... -Mais vous auriez pu demander le divorce pour cause d’abandon! - -La jeune femme ne put s’empêcher de rougir: elle y avait pensé! - ---C’est Charley qui vous a appelé ici? dit-elle, essayant de lutter -contre son émotion. - ---Charley? Non, ma chérie: il ignore mon arrivée. J’ai appris -indirectement que vous aviez quitté Rome pour Monte-Carlo. Personne ne -m’a appelé. Je suis venu parce que, sans vous, la vie m’était un fardeau -insupportable. J’ai beaucoup souffert, ces derniers mois surtout; pour -rien au monde, je ne voudrais repasser par une semblable épreuve. Nous -avons eu tort tous les deux, pardonnons-nous mutuellement. - -Sur ces mots, les époux arrivèrent devant l’Hôtel des Anglais. M. Ronald -suivit sa femme chez elle. Aussitôt la porte refermée, il lui ouvrit les -bras: elle tomba sur sa poitrine. Et là, pendant qu’elle écoutait les -battements passionnés de ce cœur viril et fort, l’image de Lelo, une -image démesurée, se dressa derrière son front. La conscience lui vint, -comme un coup de foudre, de son amour pour le jeune homme. Elle -s’arracha doucement de l’étreinte de son mari et le regarda avec cette -expression douloureuse, pathétique, de l’animal atteint; puis, les -lèvres sèches et blanches, elle balbutia, sans trop savoir ce qu’elle -disait: - ---Pourquoi avez-vous tant tardé? Pourquoi avez-vous tant tardé?... - - - - -XXIII - - -Lelo avait demandé à mademoiselle Carroll que leur mariage fût célébré -le plus tôt possible, et elle, qui s’était montrée si peu empressée à -devenir la femme de Jack Ascott, y avait consenti joyeusement. Elle -avait aussitôt fait hâter l’envoi des actes nécessaires. Son trousseau -avait été réexpédié de New-York à Paris. Et, riant de la surprise -qu’elle allait causer à la lingère, non sans éprouver cependant un peu -de honte et de remords, elle avait donné l’ordre qu’on y brodât une -couronne de comtesse, la couronne qui, décidément, devait marquer sa -destinée. - -Maintenant, la jeune fille nageait dans le bonheur, dans l’orgueil, dans -la vanité. Elle avait feuilleté les archives de la famille Sant’Anna, vu -les bijoux dont elle pourrait se parer, et s’était rendu compte qu’elle -serait une très grande dame, l’égale des Princesses romaines. Quelle -revanche, quel triomphe pour elle. Dora, que beaucoup dans la société de -New-York ne trouvaient pas assez bien née! Il lui semblait que sa -fortune était peu de chose à côté de ce qu’elle allait gagner. Mais, -soit dit à son honneur, ces considérations matérielles et mondaines -traversaient seulement son esprit. C’était bien Lelo qu’elle aimait -par-dessus tout. A la voir si différente de ce qu’elle avait été, il -était impossible d’en douter. L’amour augmente l’égoïsme chez l’homme, -il le diminue ou le détruit chez la femme. Dora craignait de déplaire à -son fiancé, étudiait ses goûts, subordonnait sa volonté propre à celle -de son fiancé. Pour la première fois, elle avait conscience qu’elle -dépendait d’un autre être, et cette dépendance, au lieu de l’irriter ou -de l’humilier, la rendait heureuse et fière. - -Une seule chose troublait sa joie: c’était l’hostilité de cette famille -romaine, dans laquelle elle allait entrer, une hostilité sourde, -recouverte d’une politesse parfaite, mais qu’elle sentait distinctement. -Elle avait dîné plusieurs fois au palais Sant’Anna et, tout le temps, -elle avait eu l’impression qu’elle déplaisait, que chacune de ses -paroles portait à faux. De son côté, elle ne comprenait pas ces gens -figés dans le passé. Ils lui faisaient l’effet d’horloges arrêtées, et, -un jour, dans un accès de mauvaise humeur, elle avait exprimé à Lelo le -désir de faire passer un courant électrique dans leurs esprits afin de -les renouveler et les débarrasser des préjugés accumulés qui les -encrassaient. - -Dans le cercle de la comtesse Sant’Anna, Dora avait cependant réussi à -se faire deux amis: le cardinal Salvoni et l’avocat Orlandi. Elle -n’avait pas négligé de cultiver la sympathie du prélat. Il lui plaisait -de plus en plus. Elle savait, d’instinct, qu’il était une force, et elle -avait le respect de toute force, comme le mépris de toute faiblesse. Il -la mettait toujours sur le sujet de l’Amérique et l’écoutait avec un -intérêt marqué. Les boutades originales de sa future nièce amenaient -souvent de fugitifs sourires dans ses yeux noirs, et plusieurs fois elle -avait eu ce triomphe de le voir, dans la discussion, prendre parti pour -elle. L’avocat Orlandi, émerveillé de son intelligence pratique, de son -activité physique et mentale, de sa netteté, n’avait pas craint de -déclarer que cette Américaine était la vraie femme qu’il fallait à Lelo. -Il la défendait, en toute occasion, d’une façon habile, et ne manquait -pas de faire ressortir ses qualités. Sur sa demande, il lui avait -raconté l’histoire des Sant’Anna, et, avec l’autorisation de la -comtesse, l’avait mise, dans une certaine mesure, au courant des -affaires de la famille. - -Mademoiselle Carroll, qui traitait sa mère comme une sœur aînée, avait -été bien surprise du respect un peu cérémonieux que Lelo témoignait à la -sienne. La première fois qu’elle l’avait vu s’incliner devant elle comme -un petit enfant, et ensuite lui baiser la main, elle était demeurée -muette d’étonnement, interdite, et, non sans un léger serrement de cœur, -elle avait conçu l’idée que son fiancé n’était pas tout à fait du même -siècle qu’elle. - -Dora avait d’abord désiré que son mariage fût célébré à Rome, avec toute -la pompe de l’Église catholique; quand elle sut que sa qualité de -protestante l’obligerait à une cérémonie privée, elle opta pour Paris, -et Lelo en fut secrètement ravi. Un mariage à la nonciature lui -convenait infiniment mieux. C’était un immense soulagement pour lui de -penser que ni sa mère ni la princesse Marina ne seraient présentes à la -cérémonie. - -L’avocat Orlandi avait en vain négocié avec les locataires qui -occupaient le premier étage du palais Sant’Anna, pour obtenir la -résiliation de leur bail. En l’apprenant, mademoiselle Carroll eut -grand’peine à se retenir d’esquisser un joyeux pas de danse. La -perspective de demeurer sur une petite place oubliée, entre des murs -d’un mètre d’épaisseur et sous le même toit que sa belle-mère, l’avait -terriblement effrayée. En voyant l’air désappointé de Lelo, elle lui dit -gaiement: - ---Ne vous tourmentez pas. Il est toujours facile de se loger -princièrement à Rome... Et puis, nous pourrons bâtir un palais. - ---Bâtir un palais! se récria le comte, quand nous en possédons un qui -est une merveille d’architecture! - ---Oui, mais il manque d’air et de lumière, de cette bonne lumière qui -tue les microbes... et les préjugés! - -Une crispation soudaine, douloureuse, altéra le visage de Lelo. L’âme -des ancêtres, des Sant’Anna d’autrefois, protestait sans doute, comme -l’avait dit madame Ronald, contre l’esprit nouveau et le modernisme -sacrilège. - - - - -XXIV - - -Sa petite aventure du casino avait dégoûté madame Ronald de Monte-Carlo; -elle avait voulu partir pour Cannes dès le lendemain. Après un séjour -d’une semaine, elle était rentrée à Paris avec son mari, son frère et sa -tante, et tous s’étaient logés à l’Hôtel Castiglione. - -La conscience de son amour pour Sant’Anna avait causé à Hélène une sorte -de stupeur, puis une horreur d’elle-même, une humiliation profonde. Sa -victoire d’Ouchy n’avait été, après tout, qu’une défaite. -L’avertissement prophétique dont elle avait ri, lui revenait à la -mémoire. Elle avait tenté l’homme, il l’avait prise malgré elle; il -s’était emparé de son cœur à son insu; elle était tombée dans le piège -comme une petite pensionnaire. A cette pensée, une rougeur pénible lui -montait au visage. Et elle s’était crue invulnérable, et elle avait -choisi pour emblème la salamandre! Quel mensonge! Quelle dérision!... -Et, s’en prenant à l’innocente bestiole, qui ne lui avait pas communiqué -sa puissance réfractaire, elle rejeta au fond de son coffret le cachet -où l’emblème était gravé, puis le bijou en diamants et en émeraudes -qu’elle avait porté si orgueilleusement. - -Le désarroi moral ne fut pas de longue durée chez Hélène. Sa dignité, -son honnêteté prirent aussitôt les armes contre ce sentiment qui -l’offensait, qui lui semblait une tache. Elle avait étudié un peu toutes -les croyances, s’était même intéressée pendant quelque temps à ces -_Christian Scientists_ dont il se trouve un groupe en plein Paris, rue -de l’Arcade, et qui pratiquent la guérison métaphysique. Elle croyait -avec eux que la volonté persistante est capable de faire des miracles, -et que la pensée suffit à aggraver le mal, quel qu’il soit, en le -réimprimant dans l’organisme. Résolument elle écarta la sienne de son -amour douloureux. Mais dans ce curieux dédoublement de l’individu soumis -à une haute pression, l’amour vécut en elle et sans elle, produisant une -foule de sentiments qui parfois la dominaient absolument. Elle causait, -s’amusait, combinait ses toilettes, et, à travers tous les phénomènes de -sa vie extérieure, elle entendait la voix chaude de l’Italien, elle -sentait la caresse de ses yeux. Ses paroles d’admiration, ses -déclarations se répétaient dans le cerveau de la jeune femme. Les -impressions reçues à Lucerne et à Ouchy, ces impressions qui semblaient -avoir effleuré son âme, y avoir glissé, y étaient demeurées, au -contraire, et maintenant reparaissaient plus nettes, exerçaient sur elle -une sorte de séduction rétrospective. Hélène se débattait en vain sous -cette possession occulte; un jour, dans l’angoisse de son impuissance à -y échapper, il lui arriva de s’écrier tout haut: - ---Oh! sûrement, je dois cela à cet horrible sang latin que j’ai dans les -veines! - -Elle se mit à errer dans Paris, comme elle avait erré à Rome, au hasard -et toute seule. Un curieux instinct lui faisait éviter l’avenue Gabriel; -la vue même de l’allée ombreuse où Sant’Anna l’avait suivie lui était -douloureuse, elle y jetait toujours en passant un regard rapide et -effrayé. - -Au cours de ces promenades sans but, il lui arrivait souvent d’entrer -dans quelque église. La chapelle des Passionnistes, avenue Hoche, celle -des Dominicains, faubourg Saint-Honoré, l’attiraient irrésistiblement. -Dans ce silence particulier aux sanctuaires catholiques, elle éprouvait -un bien-être instantané. Elle aimait les cérémonies religieuses, elle -les sentait maintenant. Les ondes de la musique sacrée, les notes graves -des chants liturgiques, calmaient sa peine de femme, comme les berceuses -de sa nourrice avaient endormi ses chagrins d’enfant. Bien que -protestante, elle connaissait saint Antoine de Padoue, devenu -curieusement populaire en Amérique aussi bien qu’en France, et, dans sa -détresse morale, elle était allée jusqu’à l’enfantillage de lui -promettre une grosse somme s’il lui obtenait l’oubli. Avec le sens -pratique qui ne l’abandonnait jamais, elle se dit que, puisque sa -volonté seule ne suffisait pas à la débarrasser de cet amour cruel qui -empoisonnait sa vie, il fallait appeler d’autres forces à son aide. Elle -se souvint qu’un jour, à Rome, devant le _Bambino_ qu’on lui montrait et -qui n’était pour elle qu’une affreuse poupée de bois, elle avait vu dans -les yeux d’une vieille paysanne une lueur extraordinaire, celle de la -foi, sans doute, une lueur qui l’avait transfigurée, qui avait effacé -ses rides et donné à son visage une beauté surnaturelle. Ce souvenir la -hanta. Elle se rappela les cérémonies où elle avait assisté au couvent -de l’Assomption, puis cette douce messe de minuit au château de Blonay. -Il y avait sûrement une force mystique dans cette vieille religion -romaine: pourquoi n’y aurait-elle pas recours? Du reste, on commençait à -parler beaucoup du catholicisme en Amérique. Il gagnait de jour en jour, -et provoquait d’ardentes controverses. Elle ne serait pas fâchée de le -connaître à fond, ne fût-ce que pour le discuter. Elle pria donc madame -de Kéradieu de lui indiquer un prêtre avec qui elle pût s’entretenir de -ces matières. La baronne la conduisit chez l’abbé de Rovel, un cousin de -son mari, un desservant libre de la paroisse de Sainte-Clotilde. Il -l’accueillit avec une bonté paternelle. Se tenant sur la réserve, Hélène -commença par dire qu’elle n’était point décidée à changer de religion: -elle trouvait le culte catholique _fascinating_,--fascinant, mais elle -craignait que les dogmes fussent inacceptables à son esprit moderne. - ---On ne peut pas retourner en arrière, vous comprenez! ajouta-t-elle -avec un joli air sérieux. - ---Assurément non, répondit le prêtre en souriant, mais je suis persuadé -que le catholicisme n’arrêtera pas la marche en avant de votre esprit... -au contraire! Et je me mets à votre disposition pour vous éclairer et -répondre à toutes vos questions. - -Sur ce, il fut convenu qu’Hélène viendrait tous les jours, entre deux et -trois heures, causer de religion avec M. de Rovel, et elle partit -enchantée d’avoir trouvé une distraction nouvelle et bien permise. - -Dès son arrivée à Paris, madame Ronald avait fait visite à la marquise -d’Anguilhon; elle avait appris avec un véritable soulagement que M. de -Limeray était encore à Pau: elle redoutait la pénétration de son regard -et la fine raillerie de son sourire. Au premier dîner du jeudi où elle -fut priée avec son mari, son frère et sa tante, elle le rencontra. Elle -eut beau s’observer, s’efforcer de paraître insouciante et gaie, il ne -tarda pas à être frappé de son changement. Le haut du visage lui sembla -différent; la physionomie, moins brillante et plus douce; il y avait, -par moments, dans ses grands yeux bruns, des reflets d’angoisse et de -peine. Tantôt elle fuyait son regard, tantôt elle le bravait avec un -petit éclat de rire nerveux. En un mot, elle avait l’air d’une enfant -coupable et honteuse. Et le vieux gentilhomme, qui avait acquis une -jolie connaissance de la femme, se demanda aussitôt: «Qui est-ce?» - -Inévitablement, on parla du mariage de mademoiselle Carroll. La marquise -d’Anguilhon, qui connaissait Sant’Anna, déclara que c’était un charmeur -et bien fait pour plaire à une Américaine. M. Ronald se montra sévère -pour sa nièce. Hélène ajouta que M. Ascott eût beaucoup mieux convenu à -Dora et qu’elle s’en apercevrait avant longtemps. Dans sa voix, il y -avait un accent de passion qui fit dresser l’oreille à M. de Limeray. Il -la questionna sur le mariage de sa nièce, demanda des détails, la poussa -à fond très habilement et fut fixé. Il examina ensuite M. Ronald. - -C’était bien là le type de l’homme supérieur que toutes les femmes d’une -certaine élévation rêvent, et qui, dans la réalité, ne les contente -jamais. Elles sentent d’instinct qu’il n’est pas fait pour elles, qu’il -leur échappe: de là leur déception. Le savant américain possédait une -beauté virile, marquée de puissance intellectuelle; mais son visage rasé -avait cette expression de pureté, de sérénité, qui s’acquiert seulement -dans les hautes régions de la pensée. Ses magnifiques yeux d’un bleu -vert, ses yeux de chercheur au regard lointain, n’avaient pas la lueur -magnétique de la passion humaine, et sa bouche ferme et sévère excluait -toute idée de sensualité. - -Comme si Hélène eût deviné les réflexions de M. de Limeray, elle eut -pour son mari de jolis regards tendres, des paroles charmantes,--ce qui -acheva de la trahir.--Alors le comte se rappela leur conversation de -naguère, au sortir de chez Loiset. Il revit la jeune femme telle qu’elle -était ce soir-là, si blonde, si blanche, si désirable, cheminant -lentement à ses côtés, tournant vers lui son visage serein, rayonnant de -la joie de vivre, se proclamant invulnérable, s’arrêtant pour lui -montrer son emblème, une petite salamandre aux yeux d’émeraude, froide -et brillante, nichée dans la dentelle de son corsage. Il se rappela -l’avertissement qu’il lui avait donné, la regarda de nouveau, et, avec -une intime satisfaction bien humaine, bien masculine, il se dit: - -«Sûrement, l’homme a eu son heure!...» - - - - -XXV - - -Les fiancés arrivèrent à Paris dans la première semaine de juin. -L’entrevue de Dora et de son oncle fut plutôt orageuse. Pour la première -fois, elle ne réussit pas à l’apaiser ni à le désarmer. Il lui reprocha, -en termes très vifs, son manque d’honneur envers Jack Ascott. Il lui -déclara que s’il avait consenti à assister à son mariage, c’était -seulement par considération pour sa mère. Puis, dépassant un peu la -mesure, il lui dit qu’une fois ce dernier devoir de tuteur rempli, il -entendait n’avoir plus aucunes relations, soit d’affaires, soit -d’amitié, avec la comtesse Sant’Anna. Là-dessus, mademoiselle Carroll -s’emporta et répondit que Lelo lui suffirait, qu’avec lui, elle pourrait -se passer du monde entier. - -L’accueil que M. Ronald fit à son futur neveu se ressentit de ces -paroles. Il fut strictement poli, et glacial. Les deux hommes -s’examinèrent avec curiosité. Le comte trouva à l’Américain l’air d’un -clergyman, puis, se rappelant les paroles d’Hélène, il se dit en -lui-même: «Une splendide créature, oui... mais faite pour autre chose -que pour l’amour.--Je me suis découragé trop tôt!» ajouta-t-il, avec son -joli cynisme italien. - -M. Ronald ne put s’empêcher d’admirer Sant’Anna. Ce spécimen d’une race -ancienne et très belle ne laissa pas que de lui en imposer. Il eut de -lui pourtant une impression peu favorable: - ---Un inutile dangereux,--déclara-t-il en entrant chez Hélène,--un de ces -hommes qui prennent, sans scrupule, les femmes et les fiancées des -autres... Une nullité par-dessus le marché; seule une linotte comme Dora -pouvait le préférer à Jack Ascott! - -Ces paroles cinglantes comme des coups de fouet, et qui ne la visaient -pas, atteignirent cependant madame Ronald en plein amour-propre, en -plein cœur. Une colère instinctive enfla ses narines, puis, voulant -frapper à son tour: - ---Voilà bien les savants! fit-elle d’un ton dédaigneux.--A les entendre, -on pourrait croire que leur connaissance plus approfondie du mystère de -la vie leur donne une résignation supérieure, et, à la moindre -contrariété, ils oublient leurs principes, leurs théories, et n’ont pas -plus de philosophie que le commun des mortels... Vous, par exemple, qui -croyez que nous sommes les créatures de Dieu entièrement, qui proclamez -à chaque instant l’impossibilité du libre arbitre, vous faites un crime -à Dora de son mariage: est-ce logique? - -M. Ronald parut décontenancé, troublé pendant quelques secondes, puis, -se ressaisissant, il mit affectueusement la main sur l’épaule de sa -femme. - ---Vous avez raison,--dit-il avec ce rare et merveilleux sourire des -hommes de pensée.--Rappelez-moi toujours ainsi à la vérité lorsque, par -habitude séculaire, je m’en écarterai. Il devait probablement y avoir -une infidélité dans la vie de Dora: s’il est injuste de la lui -reprocher, on ne peut s’empêcher de la regretter, surtout lorsque cette -infidélité fait le malheur d’un brave garçon comme Jack Ascott. - -Hélène, calmée par ces paroles humbles et loyales, continua d’un ton -plus doux: - ---En vérité, tout ce qui est arrivé depuis notre départ d’Amérique, tout -montre bien que nous marchons vers des buts inconnus. Du reste, si les -musiciens d’un orchestre étaient libres de se livrer à leur inspiration -individuelle, ils ne produiraient qu’un horrible assemblage de sons -discordants. Puisque nous sommes ici-bas pour exécuter l’œuvre du Maître -suprême, chacun de nous doit arriver avec sa partie écrite, et, belle ou -laide, gaie ou triste, il est obligé de la jouer telle quelle, jusqu’au -bout. Sans cela, il n’y aurait pas d’harmonie possible. - ---Votre comparaison est très juste,--dit M. Ronald avec une expression -de plaisir,--et l’on peut imaginer un univers sans lumière, mais pas -sans harmonie. - ---Oh! si cette croyance à l’inéluctable de la vie pouvait s’imposer -définitivement à notre esprit, quel repos! quelle paix! fit Hélène, avec -son regard pathétique. - -Et pendant tout le mois qui suivit, ce mois qui fut le plus douloureux -de son existence, elle se cramponna désespérément à l’idée qu’elle -vivait sa destinée. En apprenant que le mariage de Dora se ferait à -Paris, son premier mouvement avait été de fuir; puis elle se souvint -bizarrement d’avoir entendu dire que, pour ôter le feu d’une brûlure, il -faut la représenter aux charbons ardents: elle avait voulu essayer du -procédé. Oui, elle allait souffrir terriblement en assistant à cette -odieuse union; mais, sûrement, cela la guérirait d’une manière radicale. -Il était impossible qu’elle continuât à aimer le mari de Dora. Ce serait -trop fou, trop ridicule!... Nous ne sommes jamais aussi habilement -trompés que par nous-mêmes: ce n’était pas seulement l’espoir de guérir -qui la retenait à Paris, mais le désir secret, inavoué, de revoir Lelo. - -L’amour d’Hélène pour Sant’Anna était celui d’une intellectuelle: grâce -à une imagination que le respect de soi avait rendue chaste, grâce aussi -au tempérament américain, il entrait peu de matérialité dans sa -composition. Bien qu’il n’éclatât pas en désirs passionnés, en jalousie -sauvage, il n’en était pas moins douloureux. Chose curieuse, il avait -éveillé chez la jeune femme un besoin de dévouement et de sacrifice. -Elle se rendait compte maintenant qu’elle avait appartenu à son mari, -mais qu’elle ne s’était pas donnée, et, un jour qu’elle était seule, il -lui arriva instinctivement de tendre les bras. Alors, rougissant de -colère et de honte, elle s’écria: - ---Je suis folle! folle! - -En attribuant au sang latin qu’elle tenait d’un ascendant maternel ce -qu’elle appelait sa faiblesse, elle n’avait pas tout à fait tort. -C’était à lui qu’elle devait ce sentiment de la beauté et de l’harmonie -qui avait donné prise sur elle à Lelo. Et, hypnotisée par ces dons qu’il -possédait, elle le voyait comme un être tout à fait supérieur, dont les -facultés n’avaient pas été développées par une culture suffisante. Elle -croyait, sans se l’avouer, qu’elle aurait pu le conduire à un but plus -élevé que ceux qu’il poursuivait, et tout son être demeurait tourné vers -lui comme si elle eût été réellement créée pour le compléter. - -Son amour n’était pas exempt d’alliage. L’amour absolument pur n’existe -pas. C’est l’alliage qui fait souvent la force des sentiments humains, -aussi bien que celle de certains métaux. Hélène enviait à Dora l’orgueil -de porter ce beau nom de Sant’Anna, ce joli titre de comtesse, le -privilège de continuer une race ancienne, et cela encore était un -élément de souffrance. Maintenant qu’elle avait conscience d’aimer Lelo, -sa présence la troublait comme elle n’avait jamais fait. Pendant -quelques minutes, lorsqu’elle le revoyait, sa voix était émue, sa -nervosité manifeste. Lui, s’en apercevait et l’observait malignement. Il -se plaisait, par des regards appuyés, à accélérer les battements de son -cœur. Il usait et abusait sans pitié du pouvoir magnétique qu’il avait -sur elle. Une lueur caressante et perfide brillait dans ses yeux, la -joie de son triomphe d’homme rougissait ses lèvres sensuelles. Hélène, -qui sentait tout cela, ne tardait pas, sa volonté aidant, à reprendre -possession d’elle-même; elle le bravait avec une audace qui excitait son -admiration et parfois lui donnait un désir sauvage de la marquer d’un -baiser. - -A la vive satisfaction de madame Ronald, Dora et sa mère, n’ayant pu -avoir un des grands appartements de l’Hôtel Castiglione, s’étaient -logées au Continental. Sans se douter du supplice qu’elle infligeait, -mademoiselle Carroll venait chaque jour mettre sa tante au courant de -ses faits et gestes. Elle la traînait chez les couturières, chez les -bijoutiers, lui répétait les paroles de son fiancé, lui parlait de leurs -beaux projets d’avenir. Quand Hélène se retrouvait seule, elle se -sentait meurtrie comme si on l’eût battue. Elle n’éprouvait pas de haine -contre la jeune fille; seulement, sa présence et celle de la marquise -Verga lui causaient cette impression désagréable que donne la vue d’un -instrument qui vous a blessé grièvement. - -Rien n’apportait à madame Ronald autant de réconfort que ses entretiens -quotidiens avec M. de Rovel. Il y a dans le catholicisme une puissance -occulte qui agit sur l’âme comme l’amour agit sur le cœur et à laquelle -on échappe difficilement. La parole convaincue et persuasive du prêtre -ne tarda pas à développer chez madame Ronald ce vague désir de -conversion, né dans son esprit tourmenté: un jour, elle demanda à son -mari s’il lui serait désagréable qu’elle se fît catholique. - -M. Ronald, un peu saisi, regarda sa femme avec surprise. - ---Désagréable? pas du tout, mais quelle drôle d’idée! Les religions ne -sont que des forces spirituelles diverses. La vôtre ne vous suffit-elle -pas? - ---Non, répondit Hélène en détournant la tête. - ---Alors, ma chérie, faites-vous catholique si cela vous amuse! dit-il, -souriant comme il eût fait à un caprice d’enfant. - -La société de M. de Limeray fut encore pour Hélène une précieuse -distraction. Après le premier contentement de la voir ainsi terrassée -par l’amour qu’elle avait bravé, le comte, qui la savait foncièrement -honnête, ressentit pour elle une pitié affectueuse. Pourtant l’artiste -qui était en lui, jouissait de la voir mise au point si -merveilleusement. Sa beauté s’était adoucie, comme veloutée. Son présent -état d’âme avait donné à sa physionomie un jeu nouveau, ses lèvres -avaient de petits frémissements nerveux, ses narines étaient plus -mobiles. Elle avait été une de ces femmes aux yeux brillants et ouverts; -maintenant, sans s’en apercevoir, par un instinctif besoin de garder son -secret, de cacher ses pensées, de dérober son émotion, elle abaissait -ses paupières aux long cils. Ce mouvement, qui voilait tout à coup les -larges prunelles brunes, était si joli que M. de Limeray se plaisait un -peu cruellement à le provoquer, soit par l’insistance du regard, soit -par quelque parole intentionnellement maladroite. - -Pour la distraire, il lui avait offert de lui montrer le vieux Paris, -qu’il connaissait bien. Il lui fit visiter les anciens hôtels de l’île -Saint-Louis, du Marais, lui racontant leur histoire, heureux de pouvoir, -pendant quelques moments, l’arracher à elle-même. Bien que sa culture -fût un peu superficielle, il avait beaucoup lu et beaucoup retenu. Il -sentait la musique et la peinture et parlait de l’amour d’une manière -exquise, en homme qui a aimé souvent, plus que profondément, et qui a -gardé un joli culte de reconnaissance pour la femme. La causerie -française, menée par un vrai gentilhomme, est exquise comme la cuisine -française mangée dans de la porcelaine de Sèvres. Les paroles éloquentes -et spirituelles ne suffisent point à créer ce qu’on appelle la causerie: -il faut s’extérioriser pour ainsi dire, entrer en communication -magnétique avec son auditeur. Le Saxon, Anglais ou Américain, a trop de -réserve ou d’égoïsme pour cela: il parle, et ne cause jamais. Hélène ne -se lassait pas d’entendre M. de Limeray; sa conversation, traversée par -un courant de sympathie et de sensibilité, était pour elle un plaisir -nouveau. Il n’eût pas demandé mieux que de devenir son confident. Une -Française n’eût peut-être pas résisté à la tentation de se confesser à -ce vieux gentilhomme chevaleresque et tendre, mais madame Ronald avait -le caractère trop ferme pour se laisser aller à ouvrir ainsi son cœur: -par loyalisme envers son mari, par respect pour lui, elle ne se fût -jamais accordé cette douceur; elle sentait qu’à un prêtre seul il lui -serait permis de confier son amour. - -Quelque bonne volonté que les fiancés eussent mis à hâter les -préparatifs de leur mariage, il ne put se faire aussi vite qu’ils -espéraient et fut fixé au 11 juillet. Soit que, pour quelque raison -inavouée, M. Beauchamp ne voulût pas y assister, soit que ses affaires -le rappelassent en Amérique, il annonça qu’il était obligé de repartir -et résista à toutes les prières de Dora. Tante Sophie, qui avait assez -de l’Europe, voulut l’accompagner, et tous deux quittèrent Paris dans la -dernière semaine de juin. - -Charley avait annoncé à sa sœur qu’elle recevrait de sa part un tableau -de Willie Grey,--«un chef-d’œuvre», avait-il ajouté, refusant toutefois -de lui en dire le sujet. Huit jours après son départ, on l’apporta à -madame Ronald dans une caisse non clouée, qu’elle ouvrit avec une vive -curiosité. Elle se trouvait seule, heureusement, car, en le voyant, elle -devint toute pâle: son frère avait deviné son secret. - -Le tableau représentait la folie de Titania, cette reine des fées, qui, -sous l’influence d’un philtre, tombe amoureuse d’un monstre, d’un être -humain à tête d’âne. Dans un coin de forêt, auquel les premières lueurs -de l’aube prêtaient un jour mystérieux, Titania, une femme à la lourde -tresse blonde, d’une beauté noble, vêtue d’une robe blanche bordée d’or, -était à demi couchée sur un banc de mousse et de fleurs. Un peu -au-dessus d’elle on voyait la tête d’un âne, dont le corps disparaissait -dans la broussaille: au cou de cet âne elle avait jeté une guirlande de -roses, sa parure sans doute, et ses doigts fuselés en retenaient les -extrémités. L’animal la regardait d’un air étonné, stupide. Ses yeux, à -elle, étaient pleins d’une muette adoration, sa bouche entr’ouverte -avait un sourire d’extase, son visage était éclairé par tous les rayons -de la transfiguration. A droite et à gauche, parmi le feuillage, on -distinguait des figures humaines, savamment effacées, qui épiaient le -délire de la pauvre amoureuse et exprimaient le dédain, la moquerie, la -pitié. - -C’était une œuvre de peintre et de poète, une merveille de couleur et de -sentiment. Madame Ronald regarda longuement la toile, ses yeux devinrent -humides, puis s’emplirent de larmes, et, tout en replaçant le couvercle -sur la caisse, elle murmura: - ---La folie d’Hélène! la folie d’Hélène!... - - - - -XXVI - - -Le mariage civil de mademoiselle Carroll et du comte Sant’Anna fut -célébré le 10 juillet. En sortant du consulat d’Italie, Lelo mit la -jeune fille en voiture avec sa mère et M. et madame Ronald. Il lui baisa -la main, puis la saluant de son titre, selon l’usage italien: - ---Au revoir, comtesse! dit-il avec un sourire ému. - -Dora rougit de plaisir et de surprise. - ---Vous ne voulez pas dire que je suis mariée! s’écria-t-elle avec un -effarement comique. - ---Absolument!... Si je le voulais, je pourrais vous emmener chez moi, au -Grand Hôtel. La loi m’y autorise. - ---Mariée! Ah! c’est trop fort!... Et je n’ai pas écouté ce qu’on nous a -lu! Qu’est-ce que je vous ai promis? - ---Soumission aveugle, obéissance parfaite. - ---Mais c’est effrayant! - ---N’ayez crainte, je me charge de vous rendre la soumission et -l’obéissance très douces, fit le comte audacieusement. - -Comme le landau se mettait en mouvement, les yeux de Lelo rencontrèrent -le visage d’Hélène, un visage pâle et contracté, mais où se lisait un -défi hautain. Leurs regards se croisèrent comme deux épées, puis un -sentiment de vengeance satisfaite ramena aux lèvres du jeune homme ce -sourire cruel des Sant’Anna, qu’un des plus grands peintres italiens a -fixé sur la toile. - -Le mariage religieux fut célébré le lendemain, à la nonciature, par -monseigneur Clari. Le marquis et la marquise d’Anguilhon, les de -Kéradieu, les Verga, le vicomte de Nozay, le comte de Limeray et -quelques Romains y assistèrent seuls. Dans la chapelle toute décorée de -fleurs, la cérémonie fut intime et charmante. Dora, merveilleusement -habillée, était gracieuse et élégante. Jamais son visage n’avait eu une -expression aussi sérieuse et aussi élevée. On déjeuna ensuite à l’Hôtel -Continental. Pendant le repas, les époux reçurent un télégramme qui leur -apportait la bénédiction de Léon XIII, obtenue, sans doute, par le -cardinal Salvoni. - -Avec le fardeau vient la force: Hélène eut, tout le temps, comme il -arrive dans les grandes journées de la vie, l’impression du rêve, de -l’irréel. A la réception qui suivit le déjeuner, elle joua brillamment -son rôle de parente. Elle causa gaiement avec l’un et avec l’autre. Ses -joues avaient bien un peu trop de roses aux pommettes, sa voix détonnait -par moments, son rire était nerveux, mais M. de Limeray fut le seul à le -remarquer. - -Les époux, qui allaient passer les premiers jours de leur lune de miel à -Fontainebleau, partirent de bonne heure. Madame Ronald embrassa Dora, -échangea une poignée de main avec Lelo. Cette petite cérémonie des -adieux accomplie, elle s’approcha de M. de Limeray, qui la regardait -avec admiration. - ---Croyez-vous, lui demanda-t-elle abruptement, croyez-vous que l’amour -soit un des grands fluides de la nature? - -Le comte regarda la jeune femme avec une certaine anxiété, comme s’il -eût craint que sa raison n’eût été ébranlée subitement. Sa physionomie -le rassura. - ---L’amour, un fluide! répéta-t-il, un peu surpris, comme -naguère Sant’Anna.--Je ne sais pas, je ne l’ai jamais étudié -scientifiquement,--ajouta-t-il avec un sourire.--Cela se peut, au -fait!... - ---Cela est, dit Hélène d’un ton positif. Quand mon mari a émis cette -théorie devant moi, je me suis moquée de lui et de la science. -Maintenant, je suis sûre qu’ils sont dans le vrai. - ---Qu’est-ce qui vous le fait croire? - ---Le mariage de Dora. - -Puis, comme elle craignait de céder au besoin d’ouvrir son cœur gonflé -de regrets inavoués, de douleur et de colère, elle tendit brusquement sa -main au comte. Le vieux gentilhomme s’inclina et la baisa un peu plus -longuement que de coutume. - ---Je livre l’idée et le fait à vos méditations de philosophe! dit madame -Ronald avec une ébauche de sourire.--Au revoir. - ---Ces Américaines sont étonnantes, étonnantes! murmura M. de Limeray en -s’éloignant. - - - - -XXVII - - -Pendant tout le mois qui avait précédé le mariage de mademoiselle -Carroll, madame Ronald avait poursuivi courageusement son instruction -religieuse. Presque chaque jour, entre deux essayages souvent, elle -était allée chez M. de Rovel. Elle ne se doutait pas combien elle -paraissait étrange dans cet austère cabinet de travail: un cabinet de -travail vert foncé, rempli de livres, sur lequel planait pour ainsi dire -un grand christ d’ivoire. La vue de cette jolie Américaine, d’une -élégance recherchée, le corps moulé par une robe d’une coupe savante, -assise là dans un fauteuil à haut dossier, en face d’un vieux prêtre lui -enseignant le catéchisme, eût ravi un psychologue aussi bien qu’un -artiste. - -M. de Rovel était un théologien de premier ordre. Il eût volontiers mis -la cognée dans toutes les petites superstitions, dans les croyances -ridicules qui, comme des végétations parasites, étouffent le grand arbre -du catholicisme et en détruisent les belles lignes. Il les écarta -délibérément pour madame Ronald et s’attacha à faire ressortir la -logique et l’unité du dogme, cette logique et cette unité si bien faites -pour frapper et attirer l’esprit saxon. L’abbé, qui avait instruit -madame de Kéradieu, qui la voyait fréquemment et dans l’intimité -familiale, connaissait déjà quelque chose de l’Américaine. Hélène, plus -moderne, plus développée intellectuellement, fut pour lui un intéressant -sujet d’étude, et bien actuel. Il demeura à la fois ravi et effrayé par -la simplicité, l’indépendance, la hardiesse de cet esprit qu’elle -personnifiait, l’esprit du Nouveau Monde, et il entrevit là pour -l’Église un aide puissant ou un ennemi redoutable, un enfant terrible, -difficile à discipliner. Quand madame Ronald lui annonça qu’elle était -décidée à devenir catholique, elle le fit en des termes qui lui -causèrent une violente secousse. - ---J’avais craint, dit-elle, que le catholicisme ne fût trop arriéré. Je -vois, au contraire, qu’il est plutôt trop avancé pour nous! Il contient -des éléments scientifiques et une puissance d’idéalité, qui peuvent -satisfaire l’esprit moderne. Je crois même que personne ne l’a encore -compris: c’est à cela que sont dues les horreurs de l’Inquisition et -tout ce qu’on reproche à votre Église. Le burin, au moyen duquel un -artiste gravera des chefs-d’œuvre, peut devenir une arme meurtrière aux -mains d’un sauvage! - -En entendant ces paroles prononcées du ton le plus naturel, M. de Rovel -demeura muet de surprise pour quelques secondes. Il avait souvent -cherché, avec une angoisse filiale, à justifier les cruautés commises -par l’Église, par cette Église dont le premier principe avait été: «Tu -ne tueras point!» Il avait eu secrètement honte de ses bûchers, de ses -crimes; il les avait expiés, à sa manière, par un sacrifice quotidien de -soi, par un redoublement de charité. Et la justification qu’il avait -tant cherchée, cette Américaine, cette mondaine, dans sa claire vision -de la réalité, venait de la découvrir. Elle était dans l’ignorance des -temps. Il regarda madame Ronald avec une expression de reconnaissance, -puis, voulant la pousser jusqu’au bout: - ---Les premiers chrétiens n’avaient-ils pas compris? demanda-t-il. - ---Pas tout à fait! Ils sont morts, les Barbares ont tué: il faut vivre, -travailler, s’entr’aider... Vous verrez, monsieur l’abbé, que le -catholicisme aura son évolution définitive en Amérique. - -Le prêtre ne put s’empêcher de sourire. - ---L’Amérique respectera ses dogmes, j’espère? - ---Parfaitement! Mais elle en découvrira l’esprit, l’esprit qui vivifie. - -Le séjour d’Hélène au couvent, ses visites à Rome, surtout la dernière, -l’avaient déjà familiarisée avec une foule de choses qui, sans cela, -l’eussent effarouchée. Les cérémonies de la religion, le culte, la -liturgie lui plaisaient entièrement. Lorsque le prêtre lui eut expliqué -les sacrements, son visage s’éclaira. - ---Je comprends, dit-elle, ce sont de magnifiques symboles. - ---Des symboles! se récria M. de Rovel; mais, mon enfant, vous n’avez pas -compris du tout! Ce sont des vérités absolues. - -Hélène eut un petit sourire, puis, de ce ton décidé avec lequel -l’Américaine exprime ses idées, fait table rase de tout ce qui -représente les sentimentalités du vieux monde: - ---Des vérités absolues pour les simples, pour les enfants; pour vous, -pour moi, des symboles. - -Le théologien allait protester, contredire; quelque chose dans la -physionomie de la jeune femme l’en empêcha. - -Ce mot de «symbole» fut pour le prêtre un éclair, à la lueur duquel il -put lire dans l’esprit de sa catéchumène. Le dogme du péché originel, -les mystères de la Trinité, de l’Incarnation, de la Rédemption, étaient -pour elle des symboles seulement! C’est ainsi qu’elle les comprenait! M. -de Rovel fut saisi d’horreur, troublé jusqu’au fond de l’âme. Il passa -toute une nuit à délibérer avec sa conscience s’il devait admettre -madame Ronald dans l’Église. Sentant l’impossibilité de lui faire -accepter les dogmes autrement, il se dit que, par la pratique de la -religion, la foi plus complète lui viendrait. La foi seule pouvait la -rendre orthodoxe; elle avait fait bien d’autres miracles! L’abbé avait -deviné, d’ailleurs, que la jeune femme souffrait de quelque peine -secrète, que ce n’étaient pas des émotions nouvelles qu’elle venait -demander au catholicisme, mais une aide morale. Il ne se crut pas le -droit de la lui refuser. Et puis... et puis son exemple pouvait amener -tant d’autres conversions! - -Madame Ronald pensait sans cesse à la confession qu’elle aurait à faire. -Par moments, elle croyait ne pouvoir s’y résoudre; d’autres fois, -c’était un besoin irrésistible. Lorsqu’elle entrait dans une église, la -vue du confessionnal lui donnait un petit frisson: il l’attirait, -l’effrayait, la fascinait. Elle connut, du reste, les angoisses, les -regrets, les révoltes que tout converti a éprouvés. - -Chaque fois qu’elle était revenue à Paris, elle n’avait pas manqué -d’aller au couvent de l’Assomption. L’année qu’elle avait passée là, -dans l’étude et la retraite, lui avait laissé un souvenir très doux, -comme parfumé d’encens. La supérieure, qui n’avait pas été changée, -l’accueillait toujours avec une affection maternelle. Mère Émilie avait -subi le charme de sa saine et libre jeunesse. De toutes les étrangères -qu’elle avait eues sous sa direction, c’était celle qui lui avait -inspiré le plus de sympathie et d’estime. Lorsque Hélène lui apprit -qu’elle était décidée à se faire catholique, son visage rayonna; elle -lui prit les mains et, les serrant dans les siennes: - ---Ah! mon enfant, quel bonheur! s’écria-t-elle; puis, avec sa foi -naïve:--C’est la Sainte Vierge, à qui vous avez offert tant de fleurs, -qui vous a obtenu cette grâce. - -Madame Ronald mit le comble à sa joie en lui exprimant le désir de faire -son abjuration dans la chapelle du couvent. Elle voulait être reçue -devant cet autel qu’elle avait en effet souvent décoré de fleurs et qui -lui était comme familier. - -En disant à sa femme que cela lui était égal qu’elle se fît catholique, -M. Ronald avait un peu trop présumé de sa propre largeur d’esprit. Après -réflexion, il se rendit compte du scandale que l’événement causerait -dans la société de New-York, dans sa famille, et il regretta l’adhésion -qu’il avait donnée. Hélène l’avait d’abord fidèlement tenu au courant -des progrès de son instruction religieuse, puis, ayant remarqué que ce -sujet amenait sur son visage un air de déplaisir et de froideur, elle -avait cessé de lui en parler. M. et madame de Kéradieu, le comte de -Limeray et la supérieure de l’Assomption furent seuls dans sa -confidence; elle en exclut soigneusement son frère, sa tante et Dora. -Comme elle devait partir pour l’Écosse le 1er août et retourner de là en -Amérique, elle demanda à être reçue le 20 juillet. M. de Rovel y -consentit sans difficulté. - -La veille, elle subit la terrible épreuve de la confession. Cet acte, -pour ceux qui ne l’ont pas pratiqué dès l’enfance, ne demande rien moins -que de l’héroïsme. Pendant quelques minutes, Hélène demeura muette, les -tempes et le cœur battants, incapable d’articuler un seul mot. Alors le -prêtre vint à son aide. Il l’encouragea à l’aveu avec une pénétrante -bonté. Le magnétisme spirituel ne tarda pas à agir sur son âme, et, -hypnotisée par ce chuchotement mystérieux, cette voix sortant de -l’ombre, elle ne vit plus M. de Rovel. Les yeux rivés sur le surplis -blanc plaqué contre la grille, elle fit sa confession. A son insu, elle -y apporta l’esprit nouveau. Sans aucune conscience de péché, de faute -personnelle, comme elle eût raconté au médecin ses maux et ses -infirmités physiques pour qu’il l’en guérît, elle mit sous les yeux du -prêtre ses imperfections, sa frivolité, sa vanité, son envie mesquine, -son amour douloureux, afin qu’il l’aidât à s’en débarrasser, à s’élever -moralement. Rarement, M. de Rovel avait dû rencontrer un désir de bien -aussi sincère, une pénitente amoureuse aussi résolue à chasser de son -âme le larron d’honneur. Lorsqu’il eut entendu la jeune femme, il -l’assura qu’elle trouverait dans le catholicisme la force dont elle -avait besoin. Puis il prononça sur elle les paroles de l’absolution et -ajouta doucement: - ---Allez en paix. - -Hélène sortit du confessionnal comme dans une transe, les jambes -fléchissantes, la vue incertaine. Lorsqu’elle revint à elle, elle -éprouva un allégement délicieux, un contentement intime qu’elle n’avait -jamais connu. - -Le lendemain, elle annonça à son mari qu’elle allait à Auteuil pour une -cérémonie religieuse, se réservant de lui dire laquelle à son retour. -Son émotion ne l’empêcha pas de se parer avec coquetterie. Elle avait, -d’ailleurs, combiné très heureusement sa toilette d’abjuration. C’était -une robe en mousseline de soie noire avec application de chantilly, un -collet assorti, une toque pareillement noire, avec des touffes de -violettes de Parme. - -La chapelle du couvent était décorée comme pour un jour de grande fête; -les pensionnaires avaient été invitées à la cérémonie. A neuf heures -précises, madame Ronald fit son entrée, accompagnée du baron et de la -baronne de Kéradieu, son parrain et sa marraine. Par permission de -l’archevêque, elle avait été dispensée de la cérémonie un peu barbare -qui arrête le néophyte à la porte de l’église. Elle s’avança donc -librement jusqu’au prie-Dieu qui lui avait été préparé, tandis qu’une -voix très belle et très pure chantait le _Veni Creator_. Alors M. de -Rovel, revêtu de riches ornements, monta à l’autel. La jeune femme reçut -d’abord le baptême sous condition, puis, la main sur l’Évangile, elle -prononça les paroles d’abjuration et le credo de sa nouvelle foi. L’abbé -dit la messe et lui donna la communion; quand elle eut reçu la blanche -hostie, elle n’éprouva pas cette ivresse religieuse dont jouissent les -dévots, mais elle eut la sensation, bien caractéristique de sa -«mentalité», qu’elle communiait avec le divin, avec tout ce qu’il y a de -beau et d’élevé dans la nature. Pendant quelques moments, elle plana -très au-dessus de Dora, de Lelo, de l’amour mesquin, des vanités -puériles. Puis, touchant terre de nouveau, elle songea tout à coup avec -un étonnement mêlé d’effroi à l’étrangeté de ce vouloir providentiel, -qui avait décidé que ce voyage d’Europe se terminât, pour Dora Carroll -et pour elle, au pied d’un autel catholique, par un mariage et par une -conversion. - -La messe fut suivie d’un _Te Deum_; Hélène redescendit la chapelle -accompagnée par ce cantique d’actions de grâces. - -Mère Emilie offrit à M. de Rovel, à madame Ronald et aux de Kéradieu un -déjeuner exquis. La règle lui défendait d’y prendre part, mais elle y -assista et, tout le temps, s’empressa auprès de son ex-pensionnaire avec -une tendresse maternelle, la couvant du regard et se flattant à part soi -d’avoir préparé sa conversion. - -En rentrant à l’hôtel, Hélène alla droit à son mari, et, lui mettant les -bras autour du cou: - ---Henri,--fit-elle les yeux brillants de joie,--je viens d’être reçue -dans l’Église catholique. - -M. Ronald ne put réprimer un sursaut et une expression de -mécontentement. - ---Je finirai, dit-il, par me ranger du parti de ceux qui prétendent que -l’Europe ne vaut rien aux Américaines. Les unes s’y ruinent, y font des -mariages stupides, les autres divorcent ou changent de religion... On -croirait, ma parole d’honneur, que toutes y viennent pour faire quelque -sottise! ajouta-t-il, en dénouant les bras de sa femme. - - - - -XXVIII - - -Vingt mois se sont écoulés. Ces vingt mois, dans la vie de Dora -Sant’Anna, furent une période d’activité extraordinaire. - -Il y eut d’abord son voyage de noces, avec deux étapes délicieuses: la -première, Fontainebleau; la seconde, Saint-Moritz; puis l’arrivée en -Italie, l’installation dans cette villa princière de Frascati où Lelo -était né. La jeune femme trouva une demeure grandiose, une galerie -peinte par Jules Romain, des salles dallées de marbres rares, mais un -défaut de confort qui la glaça. Elle n’avait pas le sens artistique très -développé. Le goût des choses anciennes est-il, comme on l’affirme, un -signe de dégénérescence? Dora en était exempte: elle avait une -préférence décidée pour tout ce qui était moderne. Les gobelins qui -recouvraient les murs, les cabinets précieux, les coffres italiens, la -laissaient froide. Elle eût préféré des chambres confortables, des -salles de bains bien outillées, à tous ces salons dorés; un lit de -cuivre anglais, à cette magnifique couche drapée de vieux brocart, -surmontée d’amours qui tenaient entre leurs mains l’écusson des -Sant’Anna. Elle se mit à l’œuvre, et aussitôt, en quelques jours, au -moyen de meubles épars çà et là, de trouvailles faites dans les combles, -elle s’arrangea un appartement plus habitable, plus chaud d’aspect. - -Au mois d’octobre, Lelo la conduisit chez sa mère, à Sora, dans -l’Ombrie. La perspective de cette visite l’avait importunée comme un -cauchemar. Elle arriva bien décidée à être aimable, à essayer de gagner -les sympathies de sa nouvelle famille. Elle se heurta à une hostilité -trop solide pour que sa gentillesse pût la vaincre. L’accueil de la -comtesse Sant’Anna fut poli, mais d’une frigidité décourageante. La -duchesse Avellina, sa belle-sœur, lui témoigna une sorte d’amitié -protectrice qui lui porta sur les nerfs. Dès les premiers moments, la -conscience de déplaire lui causa une dangereuse irritation: par bravade, -elle exagéra sa modernité, montra les plus mauvais côtés de son -caractère et fit si bien qu’en famille on déplora de plus en plus le -choix de Lelo. - -Dans l’impossibilité de déloger les locataires qui habitaient le premier -étage du palais Sant’Anna, les jeunes gens louèrent le palais Fardelli, -via Bocca di Leone, un palais de financier plutôt que de prince, mais -admirablement meublé, avec une serre magnifique, unique, qui faisait -l’envie de toutes les maîtresses de maison. - -Madame Verga, malgré son air étourdi, possédait un véritable -savoir-faire mondain. Elle connaissait à fond la société romaine et -donna à sa compatriote des conseils qui lui permirent de bien lancer sa -barque. Dora ne tarda pas à se créer un cercle agréable. Pour que -l’Italien fréquente assidûment une maison, il faut qu’il y trouve une -hôtesse sympathique, aimable et peu exigeante; la jeune Américaine avait -toutes ces qualités, et, de plus, elle était amusante, originale, elle -avait des yeux merveilleux, une tournure élégante: tous les amis de Lelo -la portèrent aux nues. Elle eut beaucoup moins de succès auprès des -femmes. Faute de mieux, elles critiquèrent, sans merci, ses manières -brusques, sa voix un peu haute, son sans-façon. De son côté, elle -n’éprouva aucune sympathie pour les Italiennes. Elle ne les comprit pas -du tout. Leur grâce innée, leur coquetterie subtile, l’inquiétaient -vaguement. Elle avait beau se dire qu’elle leur était supérieure par -l’instruction, par l’intelligence de la vie, elle sentait en elles une -puissance occulte qu’elle ne pouvait définir, qui l’irritait secrètement -et lui paraissait redoutable. Obligée de fréquenter chez sa belle-sœur, -elle s’y trouva en contact avec le monde noir. Là, elle rencontra -beaucoup de courtoisie et d’amabilité; on lui témoigna une bienveillance -marquée, on lui fit des avances flatteuses, mais elle en flaira la -raison et se tint sur la défensive. - -Bien que Dora s’efforçât de paraître tout à fait à l’aise dans ce milieu -romain, elle y éprouvait une sorte d’oppression, une nostalgie de -liberté, un besoin de «s’étirer», selon son expression pittoresque. Elle -s’estimait très heureuse d’avoir sa mère auprès d’elle: madame Carroll -n’était pas retournée en Amérique; elle avait un appartement à l’Hôtel -du Quirinal. La jeune femme venait la voir chaque jour; cette visite -était le but de sa promenade matinale. L’après-midi même, elle tombait -souvent au milieu de sa réception quotidienne, parmi un tas de vieilles -filles et de vieilles femmes américaines, qui autrefois l’auraient mise -en fuite et qui maintenant la reposaient. Madame Carroll était dans les -meilleurs termes avec son gendre. Il avait toujours pour elle de -charmantes paroles, de jolies attentions, et, par reconnaissance, elle -se plaisait à combler de cadeaux le jeune ménage. - -Entre Dora et la comtesse Sant’Anna, les rapports étaient moins -cordiaux. Leur mutuelle hostilité perçait à propos de tout et à propos -de rien. La famille de son mari était, à vrai dire, le seul nuage qu’il -y eût dans la vie de la jeune femme. Elle avait réussi cependant à -faire, comme elle se l’était promis, la conquête du cardinal. Les -combinaisons de la vie humaine ressemblent à celles d’un jeu de -patience: telles cartes attendent longtemps celles qui doivent amener la -réussite. Le père de Dora, qui avait été un grand joueur de billard, lui -avait enseigné cet art aussitôt que ses petites mains avaient pu manier -l’instrument à pousser les billes. Elle y était devenue d’une belle -force. Et ce talent devait contribuer puissamment à lui gagner les -bonnes grâces de Son Éminence. De fait, le cardinal Salvoni aimait -passionnément le billard: il fut surpris et charmé de trouver dans la -jeune Américaine une adversaire digne de lui; la sûreté de son coup -d’œil, son jeu si hardi et si franc, lui donnèrent la meilleure idée de -son caractère. Au cours des nombreuses parties qu’ils firent ensemble, -il apprit à la mieux connaître et à l’apprécier. C’était la première -fois qu’il se trouvait en contact avec l’esprit américain, cet esprit -brillant, clair comme la lumière électrique, et comme elle sans chaleur. -Il l’étudia, avec d’autant plus d’intérêt qu’il le voyait se manifester -maintenant, d’une manière inquiétante, dans les questions religieuses, -et, plus d’une fois, ses paupières baissées dissimulèrent l’étonnement -et le trouble qu’il en ressentait. - -Malgré son extérieur froid et hautain, le cardinal était pitoyable aux -souffrances humaines. Don Agostino, le ministre de ses bonnes œuvres, -était un simple prêtre de campagne, avec un cœur de saint Vincent de -Paul. Il habitait un coin du palais Salvoni, passait sa vie à porter des -secours et des consolations, et avait, à toute heure, ses entrées chez -le prélat. Lelo avait raconté cela à sa femme. Un soir, après une partie -chaudement disputée, que le cardinal avait gagnée, Dora se trouva un -moment seule avec lui. Elle se mit à pousser nerveusement les boules sur -le billard, puis, avec un peu de rose aux pommettes: - ---Je voudrais vous demander quelque chose, fit-elle. - ---Demandez, demandez, ma fille! répondit le cardinal que sa victoire -avait mis de bonne humeur. - ---Voilà... je n’ai pas l’habitude de manger toute seule les bonnes -choses qui m’ont été données. Puisque je vis ici, je dois en faire -profiter les pauvres de Rome. Je voudrais que vous m’indiquiez des -familles, des gens que je puisse aider à sortir de la misère, mettre en -état de se suffire à eux-mêmes. Je m’y emploierais avec plaisir, à la -seule condition qu’ils rendront à d’autres ce que j’aurai fait pour eux. -Pas de charité, l’aide mutuelle seulement: c’est mon système. - -Cette fois, le cardinal ouvrit largement les yeux et laissa voir tout le -plaisir que cette offre lui causait. - ---Eh bien, je vous enverrai Don Agostino, vous lui expliquerez votre -système,--dit-il en souriant.--Il faudra en surveiller l’application, -car il est, à l’endroit des malheureux, d’une faiblesse déplorable. - -Puis, posant la main sur l’épaule de sa nièce: - ---_Dio vi benedica, figlia mia!_ Dieu vous bénisse, ma -fille!--ajouta-t-il affectueusement.--Je suis content de voir que, sur -ces questions-là au moins, nous serons toujours d’accord. - -Et Dora n’avait pas manqué d’expliquer à Don Agostino ses idées en -matière de bienfaisance. Elles lui causèrent, naturellement, une -profonde stupéfaction, puis il finit par reconnaître qu’elles avaient du -bon et entra, corps et âme, dans le système de la jeune Américaine. Il -était ravi de voir l’intérêt qu’elle prenait à ses protégés, il lui -pardonnait d’être hérétique, chantait ses louanges à tout venant et -priait pour elle avec une ferveur naïve et touchante. - -Dix mois après son mariage, la comtesse eut la joie de donner un fils à -son mari, un rejeton d’une beauté et d’une vigueur merveilleuses. Elle -en éprouva une satisfaction d’autant plus vive qu’elle avait eu le temps -d’apprendre combien le sentiment de la race et de la paternité est fort -chez l’Italien. La naissance d’un héritier ne détendit pas ses relations -avec sa belle-mère. Se sentant plus forte, de par sa maternité, elle se -montra encore plus cassante. Chaque matin, la nourrice portait le petit -Guido au palais Sant’Anna. La comtesse s’arrangeait toujours de manière -à l’aller revoir l’après-midi au Pincio. L’hygiène anglaise à laquelle -il était soumis la remplissait d’appréhensions: la tête nue, les membres -libres, le grand air, les sorties par tous les temps, et cela, à Rome! -C’était de la folie pure. A la prière de sa mère, Lelo avait essayé -quelques représentations: la jeune femme avait catégoriquement déclaré -qu’elle entendait élever son fils à l’américaine, lui faire des muscles, -une santé propre à la vie active. La crainte perpétuelle que le bébé ne -fût la victime de ces innovations entretenait au cœur de la grand’mère -une colère latente. - -En somme, pendant les vingt mois qui venaient de s’écouler, Dora avait -eu beaucoup de bonheur. Un soir, dans les premiers jours d’avril, elle -inaugurait, à sa réception du jeudi, la lumière électrique qu’elle avait -fait mettre à grands frais au palais Fardelli. Ces beaux salons -italiens, aux plafonds peints, aux dorures merveilleuses, en avaient -reçu comme une vie nouvelle. Les fleurs, les verdures, la disposition -des meubles, la serre artistement éclairée, les portes ouvertes sur la -salle de billard, la fumée de quelques cigares et de quelques cigarettes -féminines, faisaient un ensemble sympathique, tiède au regard et bien -moderne. On causait, on discutait, on fleurtait. Il y avait là des -grandes dames italiennes aux physionomies ardentes et mobiles, portant -admirablement des toilettes d’un goût douteux, des bijoux royaux, puis -des Américaines aux visages sereins et froids, mieux habillées et moins -élégantes. C’était un contraste curieux de races et d’éducations -diverses, une illustration vivante du Vieux Monde et du Nouveau. Et -parmi ces femmes apparaissaient de belles têtes d’hommes aux yeux -mélancoliques, des figures masculines dont les lignes sculpturales -prêtaient à l’habit noir quelque chose de noble et de vraiment viril. - -Dora, toujours svelte, embellie par le mariage et la maternité, vêtue -d’une robe de dentelle blanche sur fond rose, se promenait de long en -large dans la serre avec le marquis Verga. - ---Croyez-vous, demanda celui-ci, que votre mari accepte cette place de -maître des cérémonies qu’on lui a fait offrir officieusement? Je lui en -ai parlé ce matin, il m’a répondu qu’il y penserait. - ---Mauvais signe! dit la jeune femme en secouant la tête.--Quand un -Italien vous répond: «_Ci pensero_...», c’est parce qu’il n’a pas le -courage de formuler le refus qu’il a dans la tête. Je ne sais si c’est -faiblesse ou bonté. - ---L’un et l’autre! répliqua le marquis avec un sourire. - ---Peut-être... Non, voyez-vous, Lelo n’acceptera pas. Il a trop -d’attaches de l’autre côté. Et sa famille a sur lui une influence -occulte. Il ne veut pas en convenir, mais je le sens, il est plutôt -moins «blanc» que lorsque je l’ai connu. C’est un peu humiliant pour -moi. Je me console en me disant que sa chère amie, la princesse Marina, -n’a pas mieux réussi à le convertir! fit-elle avec un petit rire -nerveux.--Du reste, le caractère italien me déconcerte au point de me -faire perdre tous mes moyens. Vous êtes charmants, mais glissants comme -des anguilles. Par exemple, quand je fais un reproche à Lelo, si je lui -donne une minute pour réfléchir, une seule, il me prouvera que c’est moi -qui ai tort et, sur le moment, j’ai la bêtise de le croire! - ---C’est cela, c’est cela même! fit le marquis en riant de bon cœur. - -Puis, reprenant son sérieux: - ---Votre mari fait cependant grand cas de votre jugement; il demande -toujours votre avis. - ---Pour ce qui regarde les affaires, la maison... mais, pour le reste, il -m’échappe. - ---C’est un grand bonheur que vous ayez eu un fils. Il vous donne une -puissance que vous n’auriez jamais obtenue du vivant de votre -belle-mère. - ---Je le sais... Vous autres Italiens, vous n’êtes que des Orientaux, -vous ne savez pas encore ce que c’est que la femme. - ---Possible! possible!... Mais, pour en revenir à notre affaire, il faut -que vous tâchiez de décider Lelo à demander cette place. - ---J’essayerai... sans espoir de réussir! Il ne voudra pas porter un -autre coup à sa mère. Elle n’est pas encore remise de celui qu’il lui a -donné en épousant une Américaine. - ---N’importe, ne vous découragez pas. Voyez, la marquise d’Anguilhon a -obtenu de son mari qu’il se présente à la députation. Et il vient d’être -élu. - ---Ah bah! - ---Oui. Et, si quelqu’un avait l’air d’être décidé à ne rien faire, -c’était bien lui. - ---Mais elle a mis du temps à le convertir!... Les Européens me font -l’effet d’êtres enracinés. Quand on propose quelque chose à un -Américain, il a bientôt répondu oui ou non; vous autres, vous semblez -descendre en vous-mêmes, à des profondeurs effroyables, avant de vous -décider. Je commence à m’y accoutumer, mais ce que cela m’a donné de -grincements de dents!... Savez-vous qu’en vingt mois j’ai fait -merveille, étant donnés les obstacles connus et inconnus, les préjugés -auxquels je me suis heurtée! Quand j’y réfléchis, je ne peux m’empêcher -de ressentir un peu d’admiration pour moi-même. Si j’étais restée en -Amérique, je n’aurais jamais su ce que je valais. - ---J’avoue que, connaissant votre caractère et celui de Lelo, j’aurais -cru que votre char conjugal crierait davantage. - ---Ah! c’est que je mets de l’huile dans les roues, constamment, de -l’huile de sagesse, qui coûte très cher! fit la comtesse avec une mine -sérieuse. - -Puis, comme pour changer le sujet de la conversation: - ---A propos, vous savez que les Ronald sont à Paris... - ---Vraiment? - ---Henri a été envoyé pour représenter les États-Unis au Congrès -international de chimie. - ---Viendront-ils à Rome? - ---A Rome! oh! sûrement non: mon cher oncle ne m’a pas encore pardonné -mon mariage. Nous ne nous écrivons plus. Les lettres d’Hélène même ne -sont pas très cordiales. J’ai continué la correspondance avec elle pour -ne pas rompre ce lien de famille qui me rattache aussi à mon pays... -C’est curieux, je n’ai jamais tant aimé l’Amérique que depuis que j’en -suis éloignée. - ---Quand vous écrirez à madame Ronald, présentez-lui mes hommages. - ---Ce sera fait. Je vais justement lui écrire, ce soir même, pour la -prier de me choisir quelques jolies toilettes de printemps... Et puis, -je vous promets de livrer un dernier assaut à mon cher époux au sujet de -cette place. Si j’échoue cette fois, je reviendrai à la charge quand il -y aura une autre vacance. Donnez-moi du temps: vous savez que Lelo est -un enraciné! - -Comme la jeune femme disait cela, la soirée tirait à sa fin. Plusieurs -de ses hôtes se levèrent et vinrent prendre congé d’elle: ce fut le -signal du départ; il n’était pas loin de minuit. - ---Attends-moi, dit Lelo à un de ses amis, je t’accompagne jusqu’au club. - ---Vous sortez, à cette heure-ci? fit Dora d’un air mécontent. - ---Oui, j’ai besoin de prendre l’air. (Prendre l’air est le prétexte -favori du mari italien.) Je reviens dans quelques minutes. - -Après avoir donné l’ordre de tout éteindre, la comtesse alla faire sa -visite accoutumée au petit Guido. Debout près du berceau, avec une -expression de douceur très rare sur son visage, elle regarda l’adorable -tête couverte d’épaisses boucles brun cuivré, observa le sommeil de -l’enfant; puis, ayant pris d’une tendre pression la température des -petites mains, elle se retira à pas légers. - -Malgré la défense répétée de son mari, elle l’attendait presque -toujours. Ses journées étaient si remplies que souvent elle ne trouvait -pas un autre moment pour faire sa correspondance. Ce soir, elle voulait -non seulement écrire à madame Ronald, mais tenir la promesse qu’elle -avait faite au marquis Verga. Elle avait elle-même le plus vif désir de -voir Lelo à la cour. Il l’avait présentée au roi et à la reine. Sur ses -instances réitérées, il l’avait conduite, cet hiver, à deux bals du -Quirinal. Ces démarches avaient en quelque sorte inspiré l’offre -officieuse qui lui était faite, mais Dora sentait bien qu’il ne se -compromettrait pas davantage. - -Elle quitta sa toilette de soirée, enfila une merveilleuse robe de -chambre rose pâle, garnie de flots de dentelles et de rubans, puis elle -vint s’asseoir auprès du feu, et, son buvard sur les genoux, sous la -lumière électrique d’une haute lampe, elle se mit à écrire. Elle remplit -huit pages de son écriture mince et grande, une écriture extravagante, -bien caractéristique de son originalité. Sa lettre achevée, elle jeta un -regard sur la pendule: il était une heure, Lelo avait promis de rentrer -tout de suite et, comme d’habitude, il n’avait pas tenu sa parole. Cette -réflexion amena une petite contraction au coin des lèvres de la jeune -Américaine. Au moment où le comte faisait une promesse à sa femme, il -avait bien l’intention de la tenir; mais, habitué à ne jamais remonter -le courant, il se laissait entraîner par un ami, par la tentation d’une -partie de cartes, par un rien. Il avait ensuite des excuses géniales, -comme l’Italien seul sait en trouver, avec des mots tendres, qui -désarmaient Dora. Elle pardonnait, et s’en voulait bientôt de sa -faiblesse. - -Pendant qu’elle était là, à attendre, dans le silence de la nuit, elle -se prit à songer à tout ce qui s’était passé depuis vingt mois. Peu à -peu, sa pensée s’engourdit de fatigue, les images devinrent confuses -derrière son front et, renversant la tête en arrière, elle s’endormit -profondément. - -Sant’Anna, au lieu d’accompagner son ami jusqu’au club, comme il en -avait d’abord l’intention, était monté. On lui avait proposé cinq -parties d’écarté; il en avait joué dix, quinze, avec une déveine -croissante. La déveine exaspère l’Italien bien plus que la perte -d’argent: lorsque, vers deux heures, Lelo entra dans le petit salon, le -bougeoir à la main, le paletot jeté sur les épaules, le chapeau un peu -de côté, il avait l’air de très mauvaise humeur. - -La jeune femme, plongée dans le premier sommeil, ne l’entendit pas. - ---Dora! appela-t-il. - -Et Dora eut un sursaut, elle ouvrit les yeux et se mit debout. - ---Pourquoi n’êtes-vous pas couchée? C’est insupportable de vous trouver -toujours pelotonnée comme un chat à guetter mon retour! - ---Vous aviez promis de revenir tout de suite; j’avais une lettre à -écrire, et puis je voulais vous parler à propos de cette place. - -Si Dora n’avait pas eu les yeux encore pleins de sommeil, elle aurait -vu, à la physionomie de son mari, que le moment était mal choisi. - ---Nous y voilà! fit le comte posant sa lumière sur la cheminée. - ---Avez-vous réfléchi, comme vous l’aviez promis à Verga? - ---Parfaitement. - ---Et qu’allez-vous faire? - ---Remercier... et refuser. - ---Oh! Lelo, j’avais espéré... - ---Vous avez eu tort. Je ne veux pas aliéner ma liberté et m’attirer des -_seccature_, des tracasseries. - ---Dites-moi plutôt que vous craignez de déplaire à votre famille. - ---C’est cela même. Vous avez deviné. - ---Mes désirs ne comptent donc pour rien? Votre mère, votre sœur, vous -sont plus que votre femme? - ---Vous voulez me faire une scène? Alors, bonsoir! - -Et Lelo reprenant son bougeoir tourna les épaules et quitta le salon. - -La jeune femme demeura, pendant quelques secondes, comme pétrifiée par -le saisissement, puis un flot de sang rougit jusqu’à ses oreilles, deux -grands éclairs jaillirent de ses yeux, la colère amincit le bas de son -visage. - ---Ah! c’est ainsi! s’écria-t-elle tout haut, eh bien, nous verrons! - - - - -XXIX - - -En général, on connaît peu et mal les Italiens. On les croit volontiers -ardents, passionnés, enthousiastes, faux et traîtres. Rien n’est moins -exact. Le feu qui anime leurs yeux, leurs gestes, et colore leurs -lèvres, n’est qu’à la surface. Ce sont des esprits froids, calculateurs -et subtils, des sages avec des flambées de passion, des faibles avec des -accès de force, des égoïstes avec des élans de bonté et de dévouement. -Leur langue, que l’on imagine faite pour la guitare, est au contraire -sévère, noble, difficile à manier. Elle ne se prête ni à la conversation -ni au roman, mais elle est, par excellence, l’instrument de la poésie et -de la philosophie. Race et langue italiennes ont conservé longtemps une -harmonie et une rigidité classiques. Elles ont enfin commencé leur -évolution; et cette évolution, hâtée par la liberté reconquise, par la -science et par les mariages étrangers, tend à une résurrection -glorieuse. - -Les Italiens et les Français ont bien eu la même mère, mais non le même -père. Les Italiens sont les fils aînés et légitimes de la race latine; -elle leur a donné sa beauté, sa noblesse d’allures, sa douceur féminine. -Puis, la grande dame a été violée par les Barbares, sur les champs de -bataille, et de ce viol les Français sont nés. Gaulois et Francs ont -laissé en eux leur empreinte, quelque chose de leurs rêves, de leur -génie; ils leur ont fait des corps agiles, des traits heurtés et -irréguliers, qu’ennoblit et idéalise toujours l’âme maternelle. Cette -demi-fraternité explique l’antagonisme latent qui existe entre les deux -peuples, leurs brouilles, leurs réconciliations, leurs accès de haine et -de tendresse. La dissemblance atavique de leurs caractères est surtout -remarquable dans l’amour et dans le mariage. C’est un article de foi, -chez les Américaines, que l’Italien fait pour l’étrangère un meilleur -mari que le Français, et c’est incontestable. Sa nature, bien -qu’affinée, est beaucoup plus simple. Dans sa vie conjugale, il n’a pas -besoin d’art, d’illusions, d’idéalité. Il demande que sa femme soit -jolie, qu’elle lui donne des enfants, qu’elle empiète le moins possible -sur sa liberté, ne l’excède pas avec des sentimentalités et tienne -compte de ses nerfs. Comme l’avait dit la marquise Verga, il est -infidèle, mais constant. Si quelque bonne fortune se présente, il y fait -honneur par dignité masculine: c’est une infidélité d’épiderme, et chez -lui l’épiderme est très sensuel. Il a un goût prononcé pour la race -saxonne: un secret instinct de sélection lui fait rechercher l’Anglaise -et l’Américaine. De leur côté, l’Anglaise et l’Américaine sont -irrésistiblement attirées par l’Italien. Elles, qui sont accoutumées à -des hommes d’action, s’éprennent avec une facilité extraordinaire de cet -être de paresse et de rêve. Elles ne le comprennent pas, mais elles -l’aiment avec d’autant plus d’illusions. C’était le cas de Dora. Son -mari était pour elle un mystère vivant qui l’intéressait, l’exaspérait -et la charmait. - -Comme la plupart de ses compatriotes, Lelo avait la colère prompte et -vite apaisée, puis des accès de mutisme nerveux encore plus -déconcertants, causés par une légère contrariété, un mot trop vif de sa -femme, la présence même d’une personne antipathique, déterminés souvent -par ces passages de mélancolie, ces curieuses rêveries auxquelles sont -sujets les hommes de race très ancienne. Dora prétendait qu’alors il se -mettait en boule à la manière des hérissons; parfois, elle lui disait -avec le plus grand sérieux: «Lelo, je vous en prie, ne vous mettez pas -en boule!...» Le mot, très juste et irrésistiblement drôle en anglais: -«_Don’t curl up!_» avait fait fortune dans le clan italo-américain et on -l’y répétait couramment. Lorsque la comtesse voyait son mari en boule, -elle se faisait toute petite et ne s’en approchait pas. Quand il -revenait à l’attitude normale, il la remerciait par un sourire, par un -mot affectueux, de l’avoir laissé tranquille. Un jour, il dit à sa -femme, à propos d’une divergence d’idées, qu’elle ne comprendrait jamais -l’âme latine; elle en fut piquée au vif. Le mot et la chose excitèrent -ses railleries, elle s’en moqua impitoyablement, mais au fond elle -sentait bien que l’âme latine était un ensemble de sentiments, de -sensations, qui lui échappait. - -Aussi bien elle ne s’était pas vantée, en disant au marquis Verga -qu’elle mettait de l’huile dans les roues du char conjugal. Elle avait -appris à peser ses paroles, s’était efforcée d’atténuer sa brusquerie. -Madame Carroll, qui connaissait son caractère, n’en revenait pas. -Jusqu’à son mariage, Dora n’avait vraiment songé qu’à elle-même; elle -s’oubliait maintenant, et cela ne lui coûtait pas. Lelo était devenu son -objectif unique; c’était son bon plaisir qu’elle consultait, et non plus -le sien propre. Elle voyait très clairement les défauts et les -faiblesses de son mari, mais elle les attribuait à son éducation. Elle -rendait sa famille responsable de sa mauvaise humeur, de ses petites -injustices, de ses entêtements. C’était contre cette famille, contre -elle seule, que se tournait la colère de la jeune femme... C’était à sa -belle-mère, à sa belle-sœur qu’elle en voulait, après cette fin de -soirée orageuse, tandis qu’elle se déshabillait avec des doigts -tremblant de rage et répétait: - ---Ah! c’est ainsi!... Eh bien, nous verrons! - -L’homme, en général, a une facilité admirable pour oublier ses torts. -L’Italien sait les réparer comme pas un: _rimediare_, «réparer» est son -fort. Le lendemain matin, Lelo entra chez sa femme avec un visage -reposé, rayonnant de bonne humeur, et lui proposa pour l’après-midi une -promenade en phaéton. C’était un des plus grands plaisirs qu’il pût lui -faire. Elle n’eut pas le courage de se punir elle-même en refusant: elle -accepta, mais avec un air d’indifférence parfaitement digne. Du reste, à -son réveil, une idée géniale lui était venue, une idée qui lui avait -fait pousser un petit cri de joie et l’avait remise promptement sur -pied. - -L’hiver précédent, Dora, dont l’installation était incomplète, avait -imaginé de donner des dîners, des soupers, des thés au Grand-Hôtel. Lelo -y avait consenti non sans peine. Cette innovation provoqua de vives -critiques; dans la société noire, on s’en moqua spirituellement. Mais -dîners, soupers, thés eurent un succès inattendu. Des princes, des ducs, -possesseurs de palais, de maisons royalement montées, se mirent à -recevoir, eux aussi, au Grand-Hôtel, et trouvèrent cela plus simple et -plus économique. Leur exemple fut suivi. Et maintenant, à Rome, de très -grandes dames viennent exhiber leurs toilettes, leurs épaules, leurs -bijoux héréditaires, dans le décor banal d’un restaurant, comme des -enrichies de la veille. Ces dînettes à l’américaine, succédant aux beaux -repas aristocratiques d’autrefois, sont plutôt pénibles à voir, et Dora, -qui les a mises à la mode, a sans s’en douter un gros péché sur la -conscience. Cette année, cependant, l’état de sa maison, tout à fait -organisée, lui avait permis de recevoir chez elle, et son mari entendait -bien que désormais il en fût toujours ainsi. - -Le lendemain de la scène qui l’avait si cruellement mortifiée, la jeune -femme offrait un grand dîner à l’ambassadeur des États-Unis, un ami -particulier de sa famille. Les invitations étaient lancées depuis huit -jours. Ce dîner, auquel étaient priés des membres du corps diplomatique, -des Romains, son beau-frère et sa belle-sœur, ce dîner, par la -décoration de la table, serait blanc. Blanc! tout blanc! Voilà l’idée -triomphante qui lui était venue. Ah! on voulait ramener son mari dans le -parti noir! Eh bien, elle ferait un coup d’État et lancerait -définitivement sa profession de foi. Quel jolie revanche! Cette pensée -mit toute la journée des lueurs de malice dans ses yeux clairs. Elle -demanda à Lelo de lui laisser l’entière responsabilité des ordres et des -arrangements: elle voulait, dit-elle, essayer de se tirer d’affaire -toute seule. Il ne devait rien voir, rien savoir. Il promit gaiement de -ne pas regarder. - -Le hasard favorisa le plan de Dora. A déjeuner, le comte reçut une -dépêche de Frascati, son chef d’écurie lui annonçait que son cheval -favori était malade. Il partit aussitôt, emmenant le vétérinaire. Toutes -les fleurs que la comtesse avait commandées arrivèrent dans l’après-midi -et, portes fermées, elle passa plusieurs heures à en parer la table. -Elle y travailla sous l’impulsion de sa rancune, jouissant d’avance de -la figure que feraient son beau-frère et sa belle-sœur... et son mari. -Son mari! Ah! ceci l’amusait moins. Serait-il bien en colère? Elle -aperçut tout à coup la hardiesse de l’acte qu’elle allait commettre. Un -instant, elle le regretta, à cause du cardinal, qui le désapprouverait, -puis elle haussa les épaules. «Tant pis! il fallait bien donner une -leçon à tous ces Sant’Anna et leur montrer de quoi l’Américaine est -faite!» - -Lelo rentra de Frascati juste à temps pour s’habiller. A huit heures, -tout le monde se trouvait réuni au salon. Lorsque le maître d’hôtel eut -lancé la phrase d’étiquette, le comte offrit son bras à l’ambassadrice -des États-Unis. Comme il arrivait au seuil de la salle à manger, ses -yeux tombèrent sur la table magnifiquement dressée. Il pâlit de -saisissement et dut se mordre la lèvre pour réagir contre la colère -soudaine qui éclatait en lui. Un dîner blanc!... Sa femme avait osé -cela!... Personne ne pouvait s’y méprendre. Les ors du plafond, les -boiseries d’acajou, les livrées rouges et vertes des valets de pied, -faisaient ressortir impitoyablement la couleur symbolique. Blancs, les -petits abat-jour des flambeaux; blanches, les roses qui s’élançaient du -surtout d’argent; blancs, les camélias, les œillets, les muguets jetés -harmonieusement sur la nappe de Flandre où étaient tissées les armes des -Sant’Anna. En prenant sa place vis-à-vis son mari, Dora rencontra ses -regards étincelants: elle les soutint sans bravade et sans faiblesse, -serrant un peu les lèvres pour se raidir en elle-même. Puis, tournant la -tête vers le duc et la duchesse Avellina, elle vit, avec une -satisfaction intense, leurs physionomies altérées et déconfites. - -Donna Pia se remit très vite et, promenant les yeux sur la table: - ---On dirait un dîner de fiançailles, fit-elle assez imprudemment. - ---Un dîner politique, plutôt! répliqua la comtesse. Le blanc -est de mise, lorsqu’on reçoit un ambassadeur auprès du roi -d’Italie,--ajouta-t-elle avec un sourire à l’adresse de son compatriote. - ---Ah! c’est vrai, j’avais oublié! fit la duchesse avec une impertinence -de grande dame. C’est une très jolie idée que vous avez eue là. - ---N’est-ce pas? fit Dora de l’air le plus innocent. Je suis contente -qu’elle vous plaise. - -Seuls, les Romains qui se trouvaient là sentirent l’animosité, la colère -qui se cachaient sous ces paroles aimables. Il y eut un moment de froid -et de malaise produit par les fluides qui extériorisaient l’hostilité -des deux jeunes femmes. Avec sa belle humeur, la comtesse l’eut bien -vite dissipé et, pendant le reste du repas, elle sut éviter tout ce qui -aurait pu troubler de nouveau la sérénité de l’atmosphère. Le dîner -devait être suivi d’une réception au cours de laquelle il y aurait de la -musique. Aussitôt après le café, le duc et la duchesse Avellina se -retirèrent, sous prétexte d’un engagement. Aucun des invités ne s’y -trompa: cette manœuvre était bel et bien une protestation politique. - -Le marquis Verga fut le seul, cependant, à soupçonner toute la vérité. -Curieux de savoir s’il avait deviné juste, il saisit un moment propice -et séquestrant son ami: - ---Quelle bonne inspiration tu as eue de donner ce dîner blanc! - ---Tu trouves?... Eh bien, tu peux féliciter ma femme: car l’idée est -d’elle, tu aurais dû t’en douter. C’est une surprise qu’elle m’a faite. - ---Ah, elle est bien bonne! elle est bien bonne! s’écria le marquis en -riant. - ---Elle me semble mauvaise, à moi!--fit Sant’Anna sans se dérider.--Ces -Américaines ont le diable au corps! - ---A qui le dis-tu!... Là pourtant, la comtesse t’a rendu un service, en -arborant la couleur vraie de tes opinions. Cela fermera la bouche à ceux -qui prétendent que tu te réserves pour le cas où ton oncle serait élu -pape. - -Une flamme passa sur le visage de Lelo. - ---_Imbecilli!_ imbéciles!--fit-il avec l’expression de dédain cinglant -que l’Italien sait donner à ce mot.--Ceux-là me connaissent mal. Si mon -oncle, devenu pape, suivait la politique de ses prédécesseurs, je -solliciterais immédiatement un office à la cour, pour montrer mon -loyalisme envers l’Italie: car je suis Italien... je l’ai senti dans -toutes mes fibres lors de la défaite d’Adoua! conclut-il en abaissant -ses paupières. - ---Je n’en doute pas. En attendant, ce dîner blanc, offert à -l’ambassadeur des États-Unis, sera considéré comme une courageuse -initiative. Ne t’avise pas de la renier. - ---Si je ne le fais pas, c’est par respect pour moi-même. Dora mériterait -une leçon. - -Pendant cette conversation, dont elle devinait le sujet, la jeune femme -avait épié, non sans inquiétude, la physionomie de son seigneur et -maître; elle ne l’avait point trouvée rassurante. Quelques minutes plus -tard, le marquis la tirait à part et lui disait avec un sourire: - ---Ah! comtesse, comtesse! vous allez trop vite en besogne! - ---Vous me blâmez? - ---Comme mari, oui. Une femme n’a pas le droit de prendre de telles -initiatives. Maintenant, Lelo, par esprit de contradiction, pour apaiser -les siens, va faire un pas en arrière. - ---N’importe, j’ai eu ma petite satisfaction. Et tout le monde saura -demain de quel parti nous sommes. - ---Oui, mais rappelez-vous notre proverbe: _Chi va piano va sano!_ - -Pendant le reste de la soirée, Dora chercha en vain à rencontrer le -regard de son mari. Malgré sa bravoure naturelle, elle ne laissait pas -que de redouter le moment où il lui faudrait affronter ses reproches. A -mesure que les groupes de ses hôtes s’éclaircissaient, son appréhension -augmentait. Lorsque vers une heure du matin tout le monde fut parti, -elle donna ses derniers ordres et alla rejoindre Lelo qui, ce soir-là, -n’avait pas eu besoin de prendre l’air. - -En entrant dans le petit salon où il l’attendait, debout devant la -cheminée, la physionomie «sauvage», comme disent les Anglais, elle eut -un petit rire nerveux; puis, s’approchant de lui, elle baissa la tête, -croisa ses doigts endiamantés au-dessus de son front comme pour se -préserver de quelque projectile: - ---Ne me foudroyez pas! dit-elle. - -Elle était si drôle ainsi, que Lelo eut de la peine à réprimer un -sourire. - ---J’ai eu tort, ajouta la jeune femme en se redressant. - ---Ah! vous me faites la grâce de le reconnaître! - ---Oui, parce que ma conscience me l’a dit... un peu tard, c’est vrai. Je -me suis laissée emporter par le plaisir de me venger de votre rebuffade -de l’autre soir... et par le désir que j’ai de vous voir Italien. - ---Italien! répéta Lelo, en ouvrant tout grands ses yeux magnifiques.--Et -qu’est-ce que je suis, s’il vous plaît! - ---Romain. Votre famille est romaine; elle a une religion, et pas de -patrie. La patrie, c’est le drapeau, ce n’est pas l’église. - -Sant’Anna demeura comme saisi. - ---Elle est forte, celle-là! balbutia-t-il. - ---C’est la vérité. Votre fils sera Italien, du reste; vous ne pouvez pas -être dans un autre camp que lui. - -Les paupières du comte battirent, il effila nerveusement sa moustache. -La comtesse reprit: - ---Je ne blâme pas les vôtres... - ---Vous êtes bien bonne! - ---Je ne les blâme pas,--continua-t-elle imperturbablement,--parce qu’ils -ne peuvent guère penser autrement qu’ils ne font; mais ils cherchent à -vous ramener au Vatican, c’est ce qui m’enrage. - ---Ce qui vous enrage, c’est de ne pas faire partie de la cour. Votre -ambition n’est pas tant de me voir maître des cérémonies que de devenir -dame d’honneur de la reine. Vous autres Américaines, vous êtes -insatiables. Un de ces jours, vous allez me demander de prendre ce titre -de prince napolitain qui est dans la famille! - ---Non, non, jamais. Je ne suis pas assez stupide pour vouloir changer ce -beau nom historique de Sant’Anna contre un nom que personne n’aura -jamais entendu à Rome. Du reste, une couronne fermée m’effrayerait. - ---C’est heureux!... Et maintenant que nous sommes blancs... -blancs!--répéta rageusement le comte,--vous l’avez proclamé et je ne -vous démentirai pas: que cela vous suffise... Mais tant que ma mère -vivra, nous nous en tiendrons là de nos démonstrations politiques. Je ne -veux ni l’offenser, ni la peiner davantage. Vous considérez ces égards -comme des sentimentalités méprisables: ces sentimentalités sont dans mon -caractère latin, je vous prie de les respecter à l’avenir. Demain, ces -satanés journaux feront de votre dîner blanc le sujet de leur chronique -mondaine; les uns me loueront, les autres m’insulteront. Voilà ce que -vous aurez gagné! - ---Je n’avais pas prévu cette conséquence, fit Dora confuse, je le -regrette... - ---Non, vous n’aviez pas prévu! S’il y a des femmes qui pensent, il y en -a joliment peu qui réfléchissent, et, sûrement, vous n’êtes pas de -celles-là... Vous auriez dû savoir que l’on n’en use pas si librement -avec les gens et les choses du Vieux Monde. Rome, qui n’a pas été bâtie -en un jour, selon le proverbe, ne saurait non plus être démolie en un -jour, même par les Américaines. - ---Après tout,--fit la jeune femme avec un peu d’impatience,--le mal -n’est pas si grand. Il est toujours honorable d’avoir le courage de ses -opinions. - ---Quand cela est nécessaire, oui... mais quand cela ne sert qu’à vous -attirer des ennuis, c’est idiot! - -La comtesse, qui était restée debout, mit ses bras autour du cou de son -mari. - ---Voyons, Lelo, ne croyez-vous pas que vous m’avez dit assez de choses -désagréables pour ce soir? Vous devez être soulagé. - -La jeune femme était là devant son mari, les joues colorées, les yeux -luisants entre leurs longs cils, très jolie dans sa toilette de souple -satin blanc, toute parfumée par les fleurs de son corsage. Sant’Anna -détourna son regard pour échapper à la séduction de cette jeunesse et de -cette élégance; il essaya même de se dégager de l’étreinte, mais elle la -resserra, puis, par une inspiration assez extraordinaire chez celle qui -avait été mademoiselle Carroll: - ---Allons voir bébé! dit-elle. - -Et le comte, subitement pacifié, la physionomie détendue par la pensée -de son fils, se laissa emmener sans résistance. - - - - -XXX - - -L’amour avait donné à la vie de madame Ronald, aussi bien qu’à celle de -Dora, une autre direction, et les vingt mois écoulés furent également -pour elle une période de grande activité. - -Son changement de religion avait mis en émoi toute la société de -New-York. La présidente des _Colonial Dames_ abandonnant cette élégante -Église épiscopale d’Amérique pour se faire catholique romaine! C’était -outrageant. On fut assez libéral pour ne pas lui retirer ses honneurs, -mais sa conversion choquait d’autant plus qu’aux États-Unis le -catholicisme est généralement considéré comme la religion des Irlandais -et des pauvres. La vanité lui est un obstacle formidable. Le jour où -quelques converties de première classe le mettront à la mode, il sera -bien près d’avoir gagné la bataille. En attendant, il semble faire -d’assez rapides progrès. Prendra-t-il définitivement racine? Les -croyances sont comme les germes: le sol où elles tombent les nourrit ou -les tue. Si le catholicisme vit aux États-Unis, il y aura son évolution, -il s’y développera comme il s’était développé dans l’âme de madame -Ronald. Le cerveau américain sera le creuset d’où il sortira purifié de -ses scories. Il deviendra plus viril et plus sain, moins sensuel et -moins mystique. Il acceptera les découvertes de la science comme des -révélations, reconnaîtra les forces psychiques et naturelles qui font -les miracles. Il pratiquera, non plus la charité qui humilie, mais la -fraternité qui relève. Il enseignera décidément à l’homme sa vraie -mission, son rôle d’artiste et d’ouvrier dans l’œuvre universelle. Il -deviendra cela, ou il demeurera l’apanage des Irlandais, des petits et -des ignorants. Du reste, le catholicisme, intangible dans son essence, a -autant de caractères qu’il y a de peuples et de races. En Angleterre, il -est rigide, simple et mâle; en Espagne, sensuel, sauvage et fanatique; -en Italie, faible et superstitieux; en France, sentimental et -idéaliste... On peut dire qu’il a son corps dans la race saxonne, son -âme dans la race latine et qu’il aura probablement son esprit en -Amérique. - -Dès son retour, Hélène fut interviewée, assaillie de questions. Elle eut -de furieux assauts à soutenir. Ses amies s’étonnèrent qu’elle eût -embrassé une religion faite de superstitions grossières. Elle leur -répondit, de son ton le plus absolu, qu’elles parlaient de ce qu’elles -ne connaissaient pas, qu’il y a un catholicisme inférieur et un -catholicisme supérieur,--où avait-elle pris cela, bon Dieu!--et que ce -dernier, le sien, était une religion très avancée, la religion de -l’avenir. Elle montra triomphalement la logique, l’enchaînement des -dogmes symboliques, sortant de la légende de l’Éden, et la poésie, la -spiritualité du culte. Elle déclara, enfin, qu’elle aimait mieux -appartenir à une Église ayant un chef visible, attendu qu’un corps avec -une tête, même imparfaite, est préférable à un corps sans tête. Dans sa -bizarre apologie, elle mit cette ardeur caractéristique que l’Américaine -emploie à propager une idée. Elle ne se douta pas un instant qu’elle -nageait en pleine hérésie. L’abbé de Rovel eût été à la fois émerveillé -et horrifié de voir comment la lettre du catéchisme s’était développée -dans ce cerveau de Transatlantique. - -Mademoiselle Beauchamp éprouva un très grand chagrin de ce qu’elle -appelait la folie de sa nièce. Elle en accusait le séjour au couvent de -l’Assomption. Elle ne fit jamais aucun reproche, pas même la plus légère -allusion; cette réserve seule montrait combien le sujet lui était -pénible. Hélène, s’étant invitée à déjeuner chez elle un vendredi, on -lui servit des aliments maigres. La jeune femme ne put s’empêcher -d’admirer le sentiment du devoir dont témoignait cette attention. - ---Un bon point pour vous, tante Sophie!... dit-elle en souriant. Vous -mériteriez de devenir catholique. - ---Merci! répondit la vieille fille en se redressant de toute sa hauteur -physique et morale.--La religion de mes parents me suffit; elle a fait -plusieurs générations d’honnêtes gens. - -Madame Ronald trouva dans sa foi nouvelle, non pas la paix complète -qu’elle avait espérée, mais des joies très douces et une croissante -satisfaction intérieure: son âme s’affina, se nuança d’une façon -merveilleuse; elle resta incapable, cependant, de ces grands coups -d’ailes qui rompent à jamais les liens terrestres. Hélène eut le bonheur -de rencontrer parmi les prêtres de Saint-Patrick, sa paroisse, un -Américain d’origine irlandaise sur qui semblait être tombé le manteau du -cardinal Manning, un homme qui aimait l’humanité pour elle-même. Le père -O’Neill sut tourner le cœur et l’esprit de la nouvelle convertie vers -les malheureux. Sous son inspiration, madame Ronald mit en pratique le -principe de cette assistance mutuelle qui est la forme élevée de la -charité. Elle se livra à un véritable sauvetage matériel et moral -d’êtres humains; elle y trouva un intérêt--_an excitement_--de plus en -plus vif, et des jouissances qui lui firent mépriser toutes les autres. -Au lieu de cette fameuse ligue contre le luxe qu’elle avait rêvé un jour -de créer, elle fonda une ligue contre le vice, la saleté, la laideur, la -maladie. Elle enrôla comme apôtres des jeunes filles, des jeunes gens, -des millionnaires, demandant aux uns de l’argent, aux autres leur -concours actif. Personne n’eut jamais le courage de lui rien refuser. Sa -beauté, son charme, ne lui valurent plus seulement d’inutiles -admirations, mais des dons magnifiques, qui vinrent alimenter des œuvres -humanitaires. En vingt mois, elle fit un bien considérable. Elle acquit -un pouvoir tel que plusieurs de ses bonnes amies l’accusèrent de mettre -la charité au service de la coquetterie. - -Cette vie nouvelle l’arracha forcément aux souvenirs dangereux, sans la -guérir de l’amour qu’elle avait rapporté d’Europe. Il semblait -inexpugnable: les forces réunies de la religion et de la charité avaient -été impuissantes à le chasser de son cœur. Quand elle recevait une -lettre de Rome, elle demeurait troublée pendant des semaines entières. -Dora, naguère, avait l’habitude de lui tout raconter: elle continuait, -sans y être encouragée, pourtant. Le nom de Lelo revenait à chaque page, -et ce nom n’avait pas perdu son pouvoir occulte sur madame Ronald. Lelo! -deux syllabes! quatre menus caractères, noirs sur blanc! A les voir, les -mouvements de son cœur s’accéléraient, son visage se colorait, les coins -de ses lèvres frémissaient. Comme un fer chaud sur l’encre sympathique, -ce petit mot ravivait en sa mémoire les traits du comte Sant’Anna, le -son de sa voix, et la rejetait toute vive dans ce joli rêve de Lucerne -et d’Ouchy qui avait gardé la séduction de l’irréel. Elle s’apercevait, -alors, avec colère, qu’elle n’avait point recouvré sa liberté. Elle -redoutait et désirait l’arrivée de ces lettres. Elle les parcourait -d’abord hâtivement, comme si elles l’eussent brûlée, puis les relisait. -Toutes contenaient quelque message de Lelo, des paroles aimables, -affectueuses, qui parfois lui semblaient ironiques et perfides, et lui -donnaient une envie folle de se venger. Quand Dora laissait deviner -quelques-unes de ses désillusions, elle éprouvait un mesquin plaisir -qui, en lui montrant son infériorité, la rendait honteuse d’elle-même. -Pendant ces crises, qui étaient autant de rechutes douloureuses, sa vie -si brillante, si bien remplie, lui paraissait morne et vide. Un immense -découragement s’emparait d’elle. «A quoi bon? à quoi bon?» Ce cri de -lassitude lui venait sans cesse aux lèvres. Elle ne sentait plus même la -répercussion de la joie qu’elle créait, sa pensée se détournait des -malheureux et, comme d’eux-mêmes, ses yeux allaient au tableau de Willie -Grey, _la Folie de Titania_, qu’elle avait placé dans son cabinet de -toilette. Et ce n’était pas la piètre figure de l’âne qu’elle regardait, -mais le visage transfiguré de la pauvre amoureuse. Elle aurait voulu -aimer ainsi, avec ivresse, avec aveuglement. Ces défaillances -d’honnêteté n’avaient chez elle que la durée d’un désir instinctif; elle -se ressaisissait aussitôt et remerciait sincèrement la Providence, qui -n’avait pas permis qu’elle succombât à cette horrible tentation d’Ouchy. - -Pendant ces heures mauvaises, Hélène se pressait désespérément contre -son mari. Et c’était sa bonté, sa supériorité morale, sa beauté physique -qui l’aidaient le plus efficacement à chasser l’image de Sant’Anna. Elle -se rappelait avec orgueil la petite scène de Monte-Carlo, la manière -virile dont il avait châtié l’insolence de son admirateur. Elle revoyait -sa haute taille, ses yeux fulgurants. Ah! c’était bien un homme, -celui-là! Elle aimait à se rappeler la sensation de sécurité qu’elle -avait eue, en reprenant son bras, après tant de mois de séparation. La -pensée qu’elle n’était pas la femme impeccable qu’il croyait la rendait -plus humble. Elle se montrait moins exigeante, moins tyrannique avec lui -et respectait mieux son travail. Quand il venait, suivant son habitude, -s’asseoir à côté de sa merveilleuse table de toilette et causer avec -elle avant le dîner, l’esprit d’Hélène ne s’égarait plus comme autrefois -sur des riens, elle le suivait d’aussi près que possible. -D’intéressantes discussions s’engageaient entre eux. Elle ne manquait -aucune occasion de lui prouver que son catholicisme supérieur,--celui -dont elle pouvait revendiquer la découverte,--était d’accord avec la -science. Elle le faisait d’une manière triomphante, ingénieuse, qui -amusait infiniment M. Ronald. Et, à chaque instant, elle ramenait son -mari sur le sujet de l’amour. Elle se plaisait à l’entendre affirmer -qu’il est une des forces de la nature, qu’il agit sur les êtres à la -façon de la lumière. Alors elle interrompait sa toilette, demeurait -immobile, le peigne ou la houppe à la main, ses beaux yeux bruns fixés -sur lui, et, avec une attention passionnée, elle l’écoutait développer -sa conception de la vie, de l’univers, sa philosophie scientifique, la -seule capable d’arriver à la vérité, et, en l’entendant, la conscience -qu’elle n’était qu’un acte vivant d’une volonté divine, lui venait plus -nette, et cette conscience lui communiquait une paix que rien ne pouvait -lui donner. - -Quant à M. Ronald, il éprouvait pour sa femme cette tendresse éperdue -que l’on a pour ceux qui ont failli vous être enlevés. Sans s’expliquer -pourquoi, par une sorte d’intuition rétrospective sans doute, il -s’étonnait souvent de la voir là à ses côtés, et frissonnait à la pensée -qu’elle aurait pu ne plus y être. Il attribuait son changement, un -changement qui le ravissait, à sa nouvelle religion, et, par -reconnaissance, il l’accompagnait, de temps à autre, à Saint-Patrick ou -à Saint-Léon. La Providence amène souvent certains résultats avec des -éléments contraires, comme si elle avait un plaisir d’artiste à créer et -à vaincre les difficultés. Et ainsi, tout ce qui semblait devoir séparer -Hélène et son mari avait rendu leur union plus étroite et plus profonde. - -Cependant, comme l’avait dit Dora au marquis Verga, M. Ronald avait été -envoyé à Paris pour représenter les États-Unis au Congrès international -de chimie. Sa femme l’avait accompagné; tous deux se trouvaient de -nouveau installés à l’Hôtel Castiglione. - -Le climat et l’air peuvent réveiller d’anciens germes de fièvre; la vue -des lieux associés à un amour ou à un chagrin peut raviver cruellement -l’un ou l’autre. Et madame Ronald s’en aperçut bien vite. La première -fois qu’elle se retrouva dans la rue de Rivoli, au point précis où le -comte Sant’Anna était survenu derrière elle, une vague d’émotion -soudaine colora son visage, précipita les battements de son cœur. Par un -phénomène psychologique entièrement subjectif, elle crut sentir la -présence de Lelo et, comme poussée par une force irrésistible, elle -refit le même chemin, s’aventura dans cette avenue Gabriel de dangereuse -mémoire. A un certain endroit, elle eut l’illusion que le jeune homme -était là tout près, tout près. Alors, elle redressa la tête, elle serra -ses lèvres, avec un instinctif mouvement de dignité et de révolte. Elle -marcha dans la curieuse atmosphère créée par son imagination, elle se -revit telle qu’elle était en ce jour qui devait marquer sa vie d’une -marque indélébile: elle avait un chapeau garni de roses pâles, un -costume beige clair; il faisait un temps splendide, il y avait dans -l’air un parfum délicieux de fleurs et de verdure; elle cheminait -gaiement, le cœur léger, sans souci, sans pressentiment... «Non, pas -plus que n’en a cette pauvre araignée de Madagascar, dont l’homme va -s’approprier la substance et la liberté!» se dit-elle avec amertume, -tirant sa comparaison imprévue d’un article de magazine qu’elle venait -de lire.--Cette promenade à pied, qui avait pour but apparent une visite -à madame Revins, devait, en réalité, amener le mariage de Dora, le -malheur de Jack Ascott, son épreuve douloureuse à elle, sa conversion au -catholicisme... Sa conversion! Ce souvenir fut comme un trait de lumière -dans son âme troublée; sa figure se détendit subitement, puis le désir -lui vint de revoir le couvent de l’Assomption. Un coupé de remise -descendait à vide les Champs-Elysées: elle l’arrêta, se fit conduire -chez Lachaume, acheta des azalées, une énorme brassée de roses, et, une -heure plus tard, elle arrivait au pensionnat avec sa riche offrande de -fleurs. - -La supérieure, agréablement surprise, la reçut, les bras et le cœur -aussi largement ouverts que le permettait son austérité. Après une assez -longue causerie, la jeune femme exprima le désir de parer elle-même la -chapelle, comme autrefois. Mère Émilie y consentit volontiers et lui -donna une sœur pour l’aider. - -Hélène éprouva une vive émotion en pénétrant dans ce sanctuaire où elle -était devenue catholique romaine. Et comme elle était changée! Tout en -allant et venant autour de l’autel à pas assourdis, elle se rappela son -irrévérence de protestante. Cette petite porte d’or du tabernacle, -qu’elle eût jadis ouverte hardiment, lui inspirait maintenant une -vénération mêlée de crainte; pour rien au monde, elle n’eût osé y -toucher. Et tout en effleurant la nappe de lin, en maniant les vases et -les chandeliers, elle sentit au bout de ses doigts de croyante une sorte -de fluide, qui semblait la mettre en communication avec l’âme de ces -choses bénites et lui en rendre le contact pénétrant et doux. Son -travail terminé, elle s’agenouilla au pied de l’autel qu’elle venait -d’orner comme pour un jour de fête. Avec sa lucidité d’intellectuelle, -elle se rendit compte de la transformation qui s’était accomplie en -elle, de sa vision intérieure agrandie, de la spiritualité qu’elle avait -acquise: elle s’en félicita. Comme à la majorité de ses compatriotes, le -progrès, le développement des facultés, lui paraissaient des choses -désirables entre toutes. Avec une conviction profonde, une confiance -touchante, elle murmura: - ---_In the end all will be well!_ - -«A la fin, tout sera bien!...» Cet acte de foi, le plus simple et le -plus haut qui puisse sortir de l’esprit de l’homme, qui vient -naturellement aux lèvres de l’Américain, se formula de nouveau, avec -plus de netteté encore, dans la pensée de madame Ronald: - ---_In the end all will be well!_ répéta-t-elle d’une voix ferme en se -relevant. - - - - -XXXI - - -Le retour de madame Ronald à Paris causa un très vif plaisir à M. de -Limeray. Pendant les vingt mois qu’avait duré son absence, une -correspondance suivie avait donné à leurs relations un charmant -caractère d’intimité. Le «Prince» chercha tout de suite à deviner l’état -de cœur de son amie américaine. Il ne croyait pas à la durée d’un amour -malheureux chez une jolie femme, pas plus qu’à la durée des regrets chez -une femme aimant beaucoup la toilette. Il prétendait que les admirations -et les chiffons ont vite raison d’une passion ou d’un chagrin. -Cependant, à la première question qu’il fit sur le comte et la comtesse -Sant’Anna, le retrait du regard d’Hélène, la dureté de son accent, lui -prouvèrent qu’elle n’avait point recouvré sa belle indifférence -d’autrefois. Bien que cela bouleversât ses petites théories, il fut -charmé de voir qu’elle était capable d’un sentiment profond. Il eut -mille occasions de constater que l’oubli n’était pas encore venu pour -elle. De fait, le séjour d’Europe semblait être mauvais à madame Ronald. -Était-ce la distance moindre entre elle et Lelo, étaient-ce les lettres -dont Dora la persécutait? Quoi qu’elle fit, quoi qu’elle dît, sa pensée -demeurait tournée vers Rome. - -Un soir, en revenant du théâtre, elle trouva sur sa toilette un grand -pli jaune portant le timbre d’Italie. Elle le prit, le palpa, et, -devinant ce qu’il contenait, elle l’ouvrit avec des doigts nerveux. -C’était bien cela!... Deux photographies! celles du comte et de la -comtesse Sant’Anna! Elle les rejeta vivement, et elles allèrent s’étaler -sur ses brosses. Mais le mal était fait, le choc reçu: son regard avait -rencontré la figure de Lelo, et elle en avait été touchée au cœur. Comme -subitement gênée par la présence de sa femme de chambre, elle l’envoya -se coucher. Restée seule, elle reprit le portrait de Dora, l’examina -avec une fiévreuse curiosité. La jeune femme, en grand appareil de -soirée, paraissait tout à fait jolie. Ses traits étaient moins aigus, -son expression plus douce. - ---Elle est bien capable d’avoir embelli! dit madame Ronald à haute -voix.--Elle est capable de tout! ajouta-t-elle avec une colère presque -comique, en lançant la photographie loin d’elle. - -Hélène se mit ensuite à tourner dans sa chambre. Elle commença sa -toilette de nuit, revint s’asseoir devant son miroir, brossa -indéfiniment ses cheveux, les releva coquettement sur le sommet de la -tête, résistant au désir de jeter un second coup d’œil sur l’autre -portrait qui était là. A la fin, n’y tenant plus, elle le saisit -brusquement, et, les lèvres serrées, la physionomie dure, elle le -regarda un instant. - ---Flatté! retouché! fit-elle avec une inflexion de dédain. - -La photographie n’est pas artistique, mais elle est scientifiquement -brutale et vraie. La lumière est implacable. Elle saisit les traits et -l’âme de l’individu. Elle peut révéler la pensée criminelle, aussi bien -que la maladie cachée. Nous ne savons pas encore lire ses révélations. -Sur ce morceau de carton que tenait Hélène, la belle tête italienne de -Sant’Anna se détachait avec une extrême vigueur. Il était vivant; il la -regardait comme il l’avait souvent regardée à Lucerne, à Ouchy: sous le -magnétisme de sa caresse, le visage de la jeune femme se radoucit, -revêtit un air de tendresse qu’il n’avait jamais eu. - -Par une de ces ironies qui semblent voulues et donnent quelquefois à nos -destinées un caractère de comédie, il se trouva que, le matin même, M. -Ronald avait acheté une loupe, assurant qu’à Paris elles sont plus -parfaites qu’ailleurs. Il était venu la montrer à sa femme et l’avait -oubliée sur la toilette; elle y était encore. Hélène, curieusement -inspirée, la prit pour examiner la photographie de Lelo. Alors son cœur -se mit à battre violemment. Elle les voyait tout proches, les yeux -merveilleusement enchâssés, le nez finement modelé, les lèvres d’un -dessin si pur. Et, dans les prunelles, il y avait cette chaude lumière -qui est le reflet même de l’âme latine; sur la bouche sensuelle flottait -un sourire, quelque chose de tendre, un désir peut-être. L’illusion de -la vie lui vint si foudroyante qu’elle laissa échapper la loupe. Elle se -leva toute pâle, tremblant de la tête aux pieds, et, sous l’impulsion -d’un remords, d’une souffrance aiguë, elle jeta le portrait dans la -cheminée où pétillait une flambée de bois. Il tomba tout droit, la face -vers elle. Le feu ne le saisit que lentement, comme à regret; sous -l’action combinée des acides et de la chaleur, le visage fixé sur le -papier parut s’animer; du milieu des flammes, les yeux la regardaient, -la bouche lui souriait. Hélène en demeura glacée d’horreur. Elle suivit, -avec des prunelles dilatées par l’angoisse, les progrès de son -auto-da-fé. Quand l’image de Sant’Anna ne fut plus qu’une légère cendre -grise, elle passa son mouchoir sur son front, humide d’une sueur de -cauchemar. - ---C’est affreux, affreux! dit-elle tout haut. - -En elle-même elle ajouta: - -«Il y a peut-être bien quelques parcelles de vie humaine dans une -photographie...» - -Ce petit incident troubla l’âme d’Hélène plus profondément que rien -n’avait pu le faire depuis vingt mois. Elle fut tout à coup reprise de -cette nostalgie des choses irréalisables qui donne le dégoût des -plaisirs, des affections simples, de la vie même, et qui est plus -difficile à supporter qu’une douleur franche. - -Et puis le comte et la comtesse Sant’Anna la pressaient de venir à Rome. -De là-bas une force attirante semblait agir sur toutes les fibres de son -cœur. Le désir insidieux de voir Dora dans son rôle de grande dame, et -de la réconcilier avec son oncle, s’était emparé d’Hélène et menaçait -d’avoir raison de sa volonté. - -Le bonheur et la guérison arrivent souvent de manière aussi imprévue que -le malheur et la maladie. Un matin, en lisant le _New York Herald_, les -yeux d’Hélène tombèrent sur l’annonce d’une conférence qui serait -donnée, l’après-midi même, à la Bodinière, par le brahmine Cetteradji, -sur «l’influence des Maîtres disparus». L’Hindou devait être présenté -par Jules Bois, le grand-prêtre français de l’occultisme, dont le nom -est bien connu aux États-Unis. La curiosité de la femme américaine peut -être considérée comme une véritable force: son esprit, avide de lumière, -d’espace, de savoir, cherche sans cesse du nouveau. Nulle part peut-être -autant qu’en Amérique on ne s’occupe des sciences psychiques; madame -Ronald s’y intéressait avec passion. De plus, à New-York, à -Philadelphie, à Boston, le bouddhisme est en grande faveur. Çakya-Mouni -a des adoratrices; Bouddha, symbole de paix et de repos, se rencontre -aujourd’hui, par un contraste piquant, et comme une leçon peut-être, -chez les femmes les plus actives, les plus remuantes de l’univers. - -Une conférence d’un brahmine! Cette friandise intellectuelle ne pouvait -que tenter Hélène. Elle envoya immédiatement un mot à une de ses amies -pour l’inviter à y venir avec elle. Celle-ci ayant accepté, les deux -Américaines se rendirent à la Bodinière et furent assez heureuses pour -trouver des fauteuils que l’on venait de rapporter au bureau. La petite -salle se remplit d’un public très spécial, pas brillant, pas élégant, -mais très intéressant. Il y avait là des hommes graves à crânes pointus, -des prêtres, des pasteurs protestants, des femmes ayant dépassé la -trentaine, vêtues à faire crier, avec des visages de névrosées, des yeux -inquiets, des physionomies ardentes. Dans ce milieu de cérébrales, se -distinguaient les visages paisibles et froids d’une demi-douzaine -d’Américaines, jolies et bien habillées. - -Et, sur la petite scène où se sont succédé tant de spectacles divers, -parut le prêtre de Brahma, une figure jeune et majestueuse, encadrée par -Jules Bois et un interprète. Cetteradji portait une robe de fine soie -blanche, avec une espèce d’étole posée en travers, nouée à gauche, dont -ses doigts bruns tenaient les bouts. Le gracieux turban de l’Inde, -croisé au-dessus du front, était placé comme une mitre sur ses cheveux -noirs un peu longs. Son teint avait la chaude coloration de -l’Extrême-Orient. Son visage aux larges pommettes, aux traits lourds, -eût semblé commun, s’il n’eût été transfiguré par des yeux pleins de feu -mystique. Toute sa personne donnait une impression de force, de pureté, -de douceur. Il promena, un moment, son regard lumineux sur l’auditoire, -comme s’il eût voulu en prendre possession. Ce regard fit courir un -léger frémissement chez les spectateurs, plus marqué chez les -spectatrices. Puis, la communication psychique établie, Cetteradji, dans -un anglais que l’accent hindou rendait singulièrement harmonieux, parla -des «Maîtres disparus», de Platon, d’Aristote, de Bouddha, du Christ. Il -affirma qu’ils n’avaient point quitté notre planète, qu’ils étaient -autour de nous, dans l’éther où vivent les esprits, les grands -invisibles, qu’ils avaient une action constante sur notre progrès, sur -notre civilisation. Il assura, de plus, qu’il avait eu des preuves -tangibles de leur présence et qu’il existait entre eux et nous des -moyens de communication. A ces mots, tous les yeux suspendus à ses -lèvres prirent une expression de religieuse attente. Le silence devint -sensible. On espérait apprendre les paroles magiques qui ouvrent les -portes de l’au-delà. Hélas! le brahmine se déroba comme tous les autres, -mais il le fit avec une habileté particulière. Il déclara que, pour -entrer en communication avec les Maîtres, il fallait avoir atteint, par -des incarnations successives, un haut degré de spiritualité. Alors -s’éleva de l’assemblée ce soupir pathétique qui sort de la poitrine de -l’humanité après chacune de ses espérances trompées. Afin d’adoucir la -déception, Cetteradji ajouta que, par une vie très pure, une aspiration -perpétuelle vers le bien, on pouvait cependant attirer vers soi les -esprits supérieurs. - -Bien que la traduction en français de chacune des phrases anglaises eût -un peu gâté cette conférence pour madame Ronald, elle fut affectée très -fortement par ce magnétisme d’apôtre que possédait le brahmine. Il ne -lui avait rien appris de nouveau: mais, soit par un effet de son -imagination, soit par une véritable action psychique, sa parole lui -avait fait un bien extraordinaire. Son discours terminé, Cetteradji -annonça qu’il recevrait chez lui, 4, rue Boccador, les personnes qui -auraient des questions à lui poser. - -Alors Jules Bois, se levant, ajouta quelques mots, de cette voix -onctueuse qu’il s’est faite. Il dit que nous avions besoin des forces -psychiques pour réagir contre le mal envahissant, contre les ténèbres du -matérialisme: il espérait qu’un grand nombre de personnes iraient -demander au brahmine le secours de ses prières, de sa volonté -supérieure, et recevoir de lui l’impulsion nécessaire pour marcher sans -défaillance vers la lumière. - -Tout cela fut très joliment débité, sur le mode mineur, avec un air -suffisamment mystique. Mais, après la parole ardente, convaincue, du -prêtre hindou, la parole laïque de Jules Bois parut décolorée, sans -relief. De plus, l’apôtre français de l’occultisme, avec ses vêtements -étriqués d’Européen, faisait assez pauvre figure à côté du blanc -brahmine à la robe de soie. - -Madame Ronald aperçut tout de suite la cause de cette infériorité: - ---Décidément, dit-elle à son amie, on ne peut pas parler de ces choses -avec une barbe de mondain et une redingote. Il faudrait avoir la figure -rasée, une robe, un vêtement qui drape... des ailes, même! - ---Oh! je l’ai toujours dit, répliqua madame Carrington, qui adorait la -toilette, le costume est la moitié de l’individu. - ---Tout, quelquefois! déclara Hélène, avec son joli ton de philosophe. - - - - -XXXII - - -Rue Boccador, 4!... Pendant toute la soirée, cette adresse du brahmine -se répéta dans le cerveau d’Hélène, et, tout à coup, lui vint une idée -bizarre. Cetteradji avait certainement un pouvoir psychique supérieur: -elle l’avait senti; en l’écoutant, elle avait éprouvé quelque chose de -pareil à cette chaleur spirituelle que la parole du Christ produisait -dans le cœur des disciples. Pourquoi n’irait-elle pas lui demander son -aide comme l’avait conseillé Jules Bois? Au moyen de la suggestion, il -saurait peut-être effacer cette figure de Sant’Anna qui s’était si -profondément imprimée dans son âme et qui, à chaque instant, malgré sa -volonté, reparaissait triomphante. L’hésitation n’est jamais longue chez -l’Américaine: oui, elle essayerait de la suggestion; c’était une -expérience à faire. - -Le lendemain, madame Ronald, avec une petite fièvre d’émotion, se rendit -rue Boccador. Elle y fut avant deux heures, avec l’espoir de passer la -première. Deux messieurs l’avaient précédée: l’un était un clergyman, -l’autre un homme du monde d’un certain âge. Celui-ci l’examina avec une -curiosité qui la fit légèrement rougir. Afin d’engager la conversation, -il offrit de lui céder son tour. Elle accepta, mais d’un air distant qui -l’obligea d’en rester là. En attendant, elle essaya de préparer son -entrée en matière. Qu’allait-elle dire? Elle n’en savait rien. Grand -Dieu! ce serait plus terrible encore que la confession!... Quelle idée -folle et ridicule elle avait eue! Elle fut tentée de s’enfuir; la -présence seule de ses compagnons la retint. - -A deux heures précises, la porte de droite fut ouverte par un Hindou en -robe et en turban de couleur sombre. Hélène se leva, plus morte que -vive. D’un geste, le serviteur l’invita à le suivre. Il lui fit -traverser une seconde pièce et l’introduisit dans un grand salon, au -moment même où Cetteradji y entrait. Après une sorte de prosternement -devant son maître, il se retira, de son pas silencieux d’Oriental. Le -brahmine, ayant salué sa visiteuse d’une inclination de tête un peu -raide, un peu hautaine, lui indiqua un siège et s’assit dans un fauteuil -à haut dossier, près d’une table couverte de papiers, au milieu desquels -on distinguait des parchemins roulés et jaunis. - -Un roi n’eût pas impressionné Hélène autant que cette blanche figure -hiératique du prêtre hindou. Il lui parut encore plus imposant ici que -sur la scène de la Bodinière, et tellement au-dessus des autres hommes, -des passions humaines, qu’en présence d’un pareil personnage son amour -douloureux lui sembla tout à coup puéril et ridicule. Elle n’oserait -jamais lui en parler. Il fallait dire quelque chose, pourtant! Son -habitude du monde lui vint en aide. - ---J’ai assisté hier à votre conférence, commença-t-elle d’une voix -troublée par les battements de son cœur.--Elle m’a vivement -intéressée... Je suis Américaine; à New-York, nous nous occupons -beaucoup des phénomènes psychiques... Malheureusement, ils prêtent à -l’imposture. Nous avons souvent été dupés par d’habiles -prestidigitateurs... Je voudrais savoir si le magnétisme, la suggestion, -l’hypnotisme, sont des forces naturelles ou surnaturelles. - -Hélène avait pris, à la manière des femmes, un long détour pour arriver -au sujet brûlant. - ---Ce sont des forces naturelles,--répliqua le brahmine sans hésiter,--et -les plus nobles de l’homme, mais dont le développement n’est pas facile. -Pour devenir un vrai magnétiseur, il faut mener une vie très pure, avoir -une santé parfaite et entraîner constamment sa volonté. Tous les prêtres -ont plus ou moins, sans s’en douter, le pouvoir de la suggestion: c’est -même là le secret de leur influence. Les saints, eux, l’ont possédé à un -très haut degré, et c’est au moyen de cette force qu’ils ont guéri l’âme -et le corps, fait des miracles. - ---Oui, oui, ce doit être cela! dit vivement madame Ronald.--Hier, en -vous écoutant, j’étais comme soulevée intérieurement et prise d’un désir -de bien. - -Il y eut un rayonnement de joie dans les yeux du prêtre. - ---Je suis heureux que ma parole ait eu cet effet sur vous! - ---J’ai senti que vous aviez un pouvoir de maître et, comme l’a conseillé -M. Jules Bois, je suis venue vous prier de m’aider... - ---En quoi? - -Hélène rougit; ses yeux exprimèrent la détresse; ses lèvres se -contractèrent. Oh! si elle avait pu fuir... - ---Parlez! fit le brahmine avec une douceur impérieuse. - ---Eh bien... voici... Je voudrais guérir d’un amour qui gâte ma vie, qui -me rend mauvaise, qui est très douloureux enfin,--acheva madame Ronald -avec une brusquerie nerveuse qui trahissait sa souffrance.--J’ai pensé -que vous pourriez m’aider. Cela vous paraît étrange, peut-être... - -Puis, regardant anxieusement le brahmine: - ---J’espère que vous ne me croyez pas folle? - ---Je vous crois très sage, au contraire! répondit gravement Cetteradji. - ---Ah! tant mieux! fit la jeune femme avec un soupir de -soulagement.--Voyez-vous, je sais que l’amour n’est pas autre chose -qu’un fluide comme la lumière, une sorte d’éther. - ---Vous savez cela, vous! s’écria le prêtre, avec un sursaut d’étonnement -qui rompit l’impassibilité de sa figure de bronze. - ---Un savant me l’avait dit et j’en avais ri. Maintenant, je suis -convaincue que c’est la vérité. - ---C’est la vérité, affirma l’Hindou. Les savants sont inspirés. Ils sont -les vrais médiums de Dieu. Les découvertes arrivent au moment voulu, -mais ils les pressentent souvent. L’heure n’est pas éloignée où l’on -étudiera scientifiquement l’amour. C’est un des grands fluides de la -nature, celui qui va travaillant l’humanité, portant la vie, la joie, la -douleur. - ---Oui, oui, et j’ai pensé que la force psychique devait être supérieure -à cet agent aveugle. - ---Il n’y a pas de forces aveugles,--déclara le brahmine,--il n’y a que -des hommes aveugles. - ---Peut-être... Enfin, hier, après vous avoir entendu, je me suis dit que -vous pourriez donner une autre direction à mes pensées, effacer certains -souvenirs, me délivrer de cette obsession sous laquelle je me débats en -vain, car c’est une obsession,--répéta Hélène avec une sorte de -colère.--Puisqu’il vous est possible d’établir la communication entre -les individus, il doit vous être facile de la couper aussi! -ajouta-t-elle, comme si elle eût parlé d’un courant électrique. - -Le prêtre ne sourit pas. - ---Je le puis, répondit-il avec assurance. - ---Alors, délivrez-moi! répondit madame Ronald d’une voix suppliante. - ---A quelle religion appartenez-vous? - ---A la religion catholique. Je m’y suis convertie. - ---Tant mieux. C’est un grand pas que vous avez fait vers la -spiritualité. Avez-vous le désir sincère, la volonté ferme de recouvrer -la paix? - ---Si je l’ai!... Oh! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir, vous, -fit étourdiment Hélène, combien c’est douloureux, un amour sans espoir. -C’est pire qu’un mal physique. - -Une étrange expression, une onde légère d’émotion passa sur le visage du -brahmine. Ce fut comme un reflet d’humanité. Sa physionomie redevint -aussitôt impassible. Il appuya sur la jeune femme un regard qui ne -voyait ni ses cheveux couleur d’hyacinthe, ni sa beauté, ni son -élégance, mais qui semblait vouloir pénétrer derrière son front et lire -son âme. - ---L’épreuve que vous avez subie a été bonne pour vous,--prononça -lentement Cetteradji:--elle a développé vos facultés supérieures, -diminué votre vanité, votre frivolité. Puisque vous êtes venue à moi, -c’est qu’elle a suffisamment duré. Je puis y mettre fin. Je puis tourner -définitivement votre pensée vers le bien, vers les malheureux, vers les -petits, et vous donner le sentiment de la fraternité qui fait de la -charité une joie divine. Le voulez-vous? - ---De tout mon cœur! - -A ce mot, Cetteradji se leva et, les doigts repliés à la façon de -Bouddha, il vint appuyer son index et son médius sur le front de -l’Américaine. Sa taille sembla grandir, sa physionomie prit un air -d’énergie, de vouloir extraordinaire. Ses yeux devinrent des yeux de -lumière et de force, ses lèvres remuèrent légèrement. Sous la pression -de ses doigts chargés de fluide, il y eut chez Hélène une palpitation -d’âme, un émoi violent, une résistance même, puis un calme subit. - ---Allez en paix, maintenant! ordonna le brahmine. - -Et son bras, comme brisé par un effort surhumain, retomba le long de son -corps. - -Madame Ronald se leva. L’ébranlement que venait de subir son cerveau lui -avait donné une sorte d’étourdissement, d’ivresse. Elle eut cette -aspiration particulière, ce soupir d’allégement qui termine les crises. - ---Je me sens bien, murmura-t-elle. - ---Ma pensée, ma volonté resteront sur vous tant que cela sera -nécessaire, jusqu’à ce que vous soyez guérie. - ---Comment le saurez-vous? - ---Je le sentirai, dit simplement Cetteradji. - -Madame Ronald était trop américaine pour ne pas comprendre que le prêtre -doit vivre, aussi bien que le médecin, de son pouvoir et de sa science. -Pour la première fois, cependant, elle éprouvait de l’embarras à donner -de l’argent. Durant quelques secondes, elle pétrit nerveusement son -porte-cartes, puis elle en tira une enveloppe où elle avait mis un -billet de cinq cents francs, et, la posant sur la table: - ---Pour faire du bien, ajouta-t-elle gentiment. - ---Il en sera fait,--répondit le brahmine avec une légère inclination de -tête. - -Puis il toucha un timbre, et le serviteur hindou parut pour reconduire -la visiteuse. Cetteradji éleva de nouveau les deux doigts: - ---La paix soit avec vous, maintenant et toujours! - - - - -XXXIII - - -La volonté du brahmine avait agi, par une merveilleuse suggestion, sur -l’âme de madame Ronald. Elle avait libéré sa pensée, rendu impuissant le -souvenir de Sant’Anna. Ses effets ne furent point passagers; ils se -marquèrent de plus en plus fort, par un progrès mystérieux. Hélène, sans -étonnement, éprouva de nouveau la joie de vivre, d’être belle. Son œil -redevint limpide, sa physionomie sereine, sa gaieté naturelle. Elle -envoya à Dora de jolies toilettes, elle lui demanda des nouvelles de son -enfant, ce qu’elle n’avait jamais pu faire. Et tout cela sans effort: la -direction de son esprit était changée, simplement. Elle avait cependant -gardé sur le front l’impression légère et profonde des deux doigts du -brahmine. Chaque jour, à l’heure où elle était entrée en communication -avec lui, il se dressait dans sa mémoire avec une netteté -extraordinaire; elle ressentait le magnétisme de son regard, elle -éprouvait quelques secondes d’émoi, puis un bien-être particulier. - -M. de Limeray ne fut pas long à se douter de quelque chose. Madame -Ronald avait manifestement recouvré son équilibre. Son visage était -resté un peu grave, mais il avait perdu cette expression pathétique, -qui, tant de fois, avait trahi sa douleur d’amour. Et, signe plus -probant encore, si l’on parlait de Sant’Anna, ses yeux ne se dérobaient -plus, ses lèvres demeuraient fermes. La joie de convalescente qu’elle -éprouvait à être délivrée de ses regrets, de l’idée fixe qui l’avait si -longtemps oppressée, lui donnait par moments une exubérance de vie qui -parut suspecte au vieux mondain. Il se demanda encore: «Qui est-ce?» Ses -soupçons se portèrent sur Willie Grey. Il reconnut vite qu’il avait fait -un jugement téméraire. Que s’était-il donc passé dans l’âme de -l’Américaine? Sa guérison avait-elle été opérée par un confesseur -habile, ou par une forte désillusion? Agacé de ne pouvoir le deviner, le -comte espérait qu’un jour ou l’autre quelque parole inconsciente -viendrait lui donner la clé de l’énigme. - -Dans la semaine qui précéda le départ des Ronald pour l’Amérique, M. de -Limeray, après avoir déjeuné avec eux, voulut conduire Hélène chez -Georges Petit, à une exposition internationale de peinture. Il aimait -particulièrement ces stations dans les musées et les galeries en -compagnie d’une jolie femme. De l’Hôtel Castiglione à la rue de Sèze, la -distance est courte; ils s’y rendirent à pied. Chemin faisant, madame -Ronald se mit à parler de cette conférence qu’elle avait entendue à la -Bodinière, un mois auparavant. Un sentiment obscur lui avait fait, -jusqu’alors, garder le silence sur ce sujet. Elle répéta ce que -Cetteradji avait dit des Maîtres disparus. Elle décrivit sa personne, -son costume, avec un enthousiasme, une admiration qui amusèrent le -comte, puis, à brûle-pourpoint: - ---Croyez-vous au pouvoir de la suggestion? demanda-t-elle, tournant -autour du secret qu’elle ne voulait pas dire, comme font les femmes et -les enfants. - ---Sans doute!... Du reste, nous l’exerçons constamment, plus ou moins, -les uns sur les autres, et sur nous-mêmes quelquefois. C’est ce pouvoir -qui est probablement la grande force des conquérants et des meneurs -d’hommes. On affirme qu’il est un moyen de guérison dans les maladies -mentales ou nerveuses, mais les guérisseurs sont rares, j’imagine. - ---Eh bien, Cetteradji doit en être un. Il a dans le regard, dans la -parole, une puissance extraordinaire. En l’écoutant, nous étions comme -hypnotisés, «nos cœurs devenaient brûlants», selon l’expression de -l’Évangile. Nous lui aurions donné tout ce qu’il aurait voulu, notre -argent, notre concours... - ---Et il ne vous a rien demandé? - ---Rien. - ---Allons, tant mieux! fit M. de Limeray d’un air moqueur.--En tout cas, -gardez-vous de jouer avec le magnétisme, la suggestion et toutes ces -choses dangereuses. S’il y a de bons esprits, il y en a aussi de -mauvais... Rappelez-vous la leçon de l’Éden, ô Ève! ajouta le comte avec -son fin sourire. - -L’exposition de la rue de Sèze ne pouvait guère intéresser que des -artistes ou des amateurs sérieux. C’étaient des esquisses, des ébauches -curieuses, révélant la genèse de tableaux connus et admirés. Il y avait -peu de monde dans la salle, lorsque madame Ronald et M. de Limeray y -arrivèrent. Après avoir promené les yeux autour d’eux pour s’orienter, -ils se dirigèrent vers le panneau occupé par Willie Grey. La tonalité du -jeune maître le leur avait fait reconnaître de loin. - ---_La Folie de Titania_! s’écria le comte avec une expression de -plaisir.--Ah! le cachottier! il ne m’avait jamais parlé de ces études! -Il aurait pu me les céder, pour me consoler de la perte de ce tableau -qui m’a échappé et que j’ai tant regretté... Mais, j’y pense, n’est-ce -pas monsieur votre frère qui l’a acheté? - -Un reflet d’émotion passa sur le visage de la jeune femme. - ---Précisément! et pour m’en faire cadeau,--répondit-elle avec un -singulier petit rire.--C’est moi qui possède _la Folie de Titania_. Elle -est dans mon cabinet de toilette. - ---Dans votre cabinet de toilette! fit M. de Limeray d’un air étonné. - ---En bonne compagnie, rassurez-vous! avec des Leloir et des Corelli. - ---Peste! Vous le mettez bien, votre cabinet de toilette! - ---Oui. Comme j’y passe pas mal de temps, j’y ai placé de jolis tableaux. -Cela repose les yeux; c’est toujours un peu de beauté qu’on absorbe... - -M. de Limeray revint aux études de Willie Grey. Il examina la dernière, -où le peintre avait fixé son inspiration. - ---Un chef-d’œuvre! dit-il. Ce coin de forêt donne une sensation d’aurore -et de printemps. Titania est adorable sur cette couche de mousse et de -violettes, une vraie couche de reine ou de fée. On devine qu’elle vient -de s’éveiller. Dans les yeux levés vers l’âne, il y a cette ivresse du -rêve et de l’amour qui crée les illusions... Mais voilà un exemple de -suggestion! s’écria le comte, le visage éclairé par une idée soudaine. - ---Un exemple de suggestion? répéta madame Ronald, ahurie. - ---Parfaitement! Et dans Shakespeare!... Ah! c’est fort!... - -En disant cela, M. de Limeray conduisit Hélène vers les chaises placées -en face des tableaux. Tous deux s’assirent. - ---Ne vous souvenez-vous pas? Obéron et Titania, le roi et la reine des -fées, sont venus assister et danser, invisibles, au mariage du duc -Thésée. Ils sont venus séparément avec leur cortège d’êtres aériens, de -génies et de sylphes. Ils sont brouillés, parce que Titania a refusé de -céder à son mari un de ses pages, un bel enfant de l’Inde, le fils d’une -amie morte. Ils se rencontrent dans un coin de la forêt, se querellent, -s’injurient, se font des reproches comme de vulgaires époux. Titania -s’obstine dans son refus: Obéron, furieux, imagine de l’obliger à aimer -un être inférieur, un animal quelconque, un lion, un loup ou un singe, -il n’a pas de préférence... Une vengeance pas banale, entre parenthèses! - ---Très banale, au contraire! dit Hélène.--Humilier la femme qui vous -résiste, c’est bien le fait d’un homme. - ---Allons, allons, nous ne sommes pas si mauvais que cela! Toujours -est-il qu’Obéron envoie son messager, Puck, lui cueillir certaine fleur, -la petite fleur d’amour que la flèche de Cupidon a rougie. Il la presse -sur les yeux de Titania en lui disant: «Tu t’éveilleras quand quelque -être vil sera près de toi. Tu l’adoreras, tu languiras, tu souffriras -pour lui, fût-ce un sanglier, un ours, un chat...» N’est-ce pas là la -suggestion? - ---En effet! - ---Et c’est un clown affublé d’une tête d’âne que Titania voit en ouvrant -les yeux. Il lui semble divinement beau. Elle en tombe amoureuse. Elle -le couvre de fleurs, elle persiste à lui offrir des mets exquis, bien -qu’il lui demande du foin et de l’orge. Pour se faire pardonner sa -folie, elle cède à son mari ce page qu’elle ne voulait pas échanger -contre un royaume de fées. Obéron, satisfait, pris de pitié, se décide à -lui rendre la raison. Pour cela, il presse une autre fleur, ou je ne -sais quelle herbe, sur ses paupières et lui dit: «Vois comme tu voyais -autrefois!» - ---Oui, et l’orgueilleuse reine des fées s’aperçoit qu’elle a aimé un -être inférieur... Pauvre Titania! - ---Qui de nous n’a pas eu une de ces désillusions? Elles sont pénibles, -mais point humiliantes: on possède généralement les qualités que l’on -prête à une personne aimée. J’ai relu vingt fois cet épisode de la folie -de Titania, qui est enchâssé comme un joyau dans le _Songe d’une Nuit -d’été_. Chaque fois, j’y ai découvert quelque chose de nouveau, et -maintenant j’y trouve encore la suggestion. - ---Elle y est, elle y est! fit madame Ronald. C’est merveilleux de -modernisme! - ---Je crois vraiment que ceux que nous appelons les maîtres ont écrit -comme des médiums, sous une haute inspiration, les livres que l’humanité -devait déchiffrer. Il lui faudra des siècles et des siècles pour arriver -à les entendre. Ils la conduiront jusqu’au bout de sa course, car ils -renferment toute philosophie, toute psychologie, toute science. L’homme -est un être condamné à épeler et qui, ici-bas, ne saura jamais lire -couramment. Nous n’avons pas encore compris la Bible, ni l’Évangile, ni -Dante, ni Shakespeare. De là leur immortel attrait. Du reste, le livre -compris à première lecture ne vit pas... A propos de la Bible, -savez-vous qu’un évêque anglais de mes amis m’a signalé un passage de la -vision d’Ézéchiel qui ferait croire que le prophète a vu les hommes à -bicyclette? Il dit ces propres paroles: «Où ils allaient, les roues -allaient, et où l’esprit devait aller, les roues allaient, car l’esprit -des créatures vivantes était dans les roues.» - ---Oh! c’est curieux, très curieux! - ---Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez appris sur l’amour? - ---Je vous ai appris quelque chose sur l’amour, moi? fit Hélène, riant -pour dissimuler son trouble. Vous m’étonnez! - ---Oui, le jour du mariage de mademoiselle Carroll, vous m’avez dit que -l’amour n’était pas autre chose qu’un fluide. Si cela est, les poètes -qui, dès le commencement, l’ont appelé un «dard de feu» auraient été -inspirés. - ---Sûrement! - ---Cette idée, que vous avez livrée à mes méditations, m’avait causé un -certain effarement. Elle m’avait d’abord paru abominable... venant d’une -femme, surtout. Puis elle s’est imposée à mon esprit. Elle l’a obligé à -un travail d’observation. Vous voyez que, sans vous en douter, vous -m’aviez bel et bien suggestionné... Enfin j’en suis arrivé à me dire que -tous nos sentiments, amour, amitié, haine, sympathie, antipathie, sont -peut-être bien produits par des effluves magnétiques sur lesquels nous -n’avons aucun pouvoir. Il est de fait que, lorsqu’on se trouve dans une -pièce avec deux amoureux, on se sent affecté comme par un courant -électrique. J’ai eu de longues conversations avec votre mari là-dessus. -Il prétend que, si nous n’étions pas mis en communication les uns avec -les autres au moyen de fluides, nous ne pourrions ni nous voir ni nous -entendre. Selon lui la nature seule sait où aller chercher les éléments -qui lui sont nécessaires pour créer ses instruments, un Léonard de -Vinci, un Napoléon ou un idiot. Toutes les découvertes de la science, -dit-il, tendent à démontrer que l’homme est dirigé comme les atomes, les -astres et les mondes. Et je suis persuadé qu’il a raison. L’humanité a -d’abord cru à la fatalité, puis au libre arbitre: elle finira par croire -à la Providence, tout simplement. Savez-vous, madame Ronald, que je vous -dois une très grande reconnaissance? - ---A moi? - ---Oui, vous avez lancé mon esprit dans une voie nouvelle: vous m’avez -aidé à sentir que je suis entièrement entre les mains de Dieu... Cette -conviction me fera supporter avec plus de courage et de résignation les -mauvais jours de vieillesse qui me restent à vivre. Et c’était une -Américaine qui devait m’apporter ce viatique spirituel! N’est-ce pas -étrange? - ---Je voudrais pouvoir admettre que j’ai eu sur vous une influence aussi -bienfaisante! - ---Admettez-le, car c’est la vérité. - ---Je suis étonnée que les poètes et les romanciers ne fassent pas encore -usage des découvertes de la science. Elles pourraient leur inspirer des -variations nouvelles sur les thèmes immuables. - ---C’est vrai. Ainsi une guérison d’amour au moyen de la suggestion... ce -serait superbe! - -A ces mots, dits sans aucune arrière-pensée, une rougeur si vive se -répandit sur le visage de madame Ronald que le comte en demeura saisi. -Ce fut une révélation soudaine. Il l’avait, la clé de l’énigme! - ---Par exemple, continua-t-il impitoyablement, un beau brahmine vêtu de -blanc, comme votre Cetteradji, imposant les mains à une jolie femme, à -une Ève moderne, pour chasser l’image du tentateur: _la Guérison de -Titania_! Quel adorable tableau! J’en parlerai à Willie Grey. Je vois -cela d’ici! - -Hélène se leva brusquement. - ---Et moi, je vois que nous ne regardons rien, dit-elle d’un ton un peu -sec. Voici quelque chose de Carrier-Belleuse. - -Sans insister, M. de Limeray suivit madame Ronald. Il fit -consciencieusement avec elle le tour de la salle, mais il était -visiblement distrait. Il l’observait à la dérobée. C’était donc -Cetteradji qui avait fait le miracle! Elle s’était confessée à lui! Elle -était allée lui demander la guérison! Le petit tableau qu’il avait -imaginé se reproduisit dans le cerveau du comte. - -«J’aurai ma Titania», se dit-il. - -Puis, regardant Hélène avec admiration, il répéta en lui-même: - -«Ces Américaines sont étonnantes, étonnantes!» - - - - -XXXIV - - -Le dîner blanc des Sant’Anna défraya pendant huit jours toutes les -conversations, soit dans le monde blanc, soit dans le monde noir. A -Rome, ces petites manifestations politiques produisent généralement dans -les deux camps une recrudescence d’antagonisme et d’animosité; tout -s’apaise à la surface, mais il reste au fond des cœurs un peu plus de -haine et de rancune. Comme Lelo l’avait prévu, ce dîner lui attira un -essaim d’ennuis. Il eut à subir les commentaires des chroniqueurs, les -félicitations des uns, le blâme des autres, et, par-dessus le marché, -les reproches de sa mère et de son oncle le cardinal. Il n’en faut pas -tant pour exaspérer ce sensitif qu’est l’Italien. En vrai mari, il ne -manqua pas de faire supporter à sa femme la mauvaise humeur que tout -cela lui causait. Il rentra souvent à la maison les yeux noirs de -colère, les nerfs tendus, et se mit plus d’une fois «en boule». Dora, -consciente de ses torts, se montra d’une patience admirable, usa de sa -fameuse huile de sagesse, et sut retenir ces mots vifs qui lui venaient -si facilement aux lèvres. - -Un soir, avant le dîner, elle alla trouver Lelo dans son cabinet de -toilette pour le consulter sur quelque arrangement. Comme il ne -répondait pas à sa question, elle lui reprocha doucement son manque -d’amabilité. - ---Amabilité!... Demandez donc à cette pelote d’être aimable! dit-il, en -fichant rageusement son épingle de cravate dans le coussinet de satin -placé près de la glace.--Depuis huit jours, grâce à vous, je suis comme -elle: on m’enfonce des pointes de tous les côtés. - -La comparaison fit rire la jeune femme: - ---Eh bien, dit-elle gaiement, ce n’est pas généreux de me rendre les -piqûres que vous recevez. J’ai agi avec légèreté. Je ne m’étais pas -rendu compte des conséquences de mon initiative. Je vous en ai exprimé -mes regrets, que puis-je faire de plus? - ---Me laisser tranquille, répondit brutalement Sant’Anna. - ---C’est bien. - -Sur ces mots lancés d’un ton de colère, la comtesse quittait la chambre -en faisant claquer la porte derrière elle. - -Cet éclat d’humeur fut l’orage qui éclaircit le ciel. - -Lelo sentit qu’à son tour il s’était mis dans son tort. Il redevint -aimable comme par enchantement et réussit sans trop de peine à se faire -pardonner. L’Italien est particulièrement habile et irrésistible dans le -repentir. Il a une façon de s’accuser, de se charger, qui vous désarme -et semble rendre tout reproche inutile. Aussi se tire-t-il toujours -d’affaire à bon compte. - -Dora se félicitait de ce que les conséquences de son coup d’État -n’eussent pas été pires. Elle comptait sans ce caractère romain façonné -par des siècles de tyrannie théocratique, caractère qui, dans le parti -noir, est resté singulièrement vindicatif et implacable. - -Un matin, comme elle achevait son petit déjeuner, on lui remit une -lettre d’apparence élégante, d’un papier pelure fortement bleuté, -portant le timbre de la ville. L’écriture de l’adresse lui était -inconnue et lui parut singulière. Elle ouvrit l’enveloppe avec une -certaine curiosité, parcourut rapidement les quelques lignes... Le sang -afflua aussitôt à son visage, puis se retira au cœur, laissant ses -lèvres blanches et sèches. Elle relut: «Si vous tenez à savoir où votre -mari va chaque jour avant le dîner, faites une petite visite, entre six -heures et demie et sept heures et demie, dans certaine villa de la Place -de l’Indépendance, vous serez édifiée. On revient toujours à ses -premières amours.» Pas de signature! Une écriture habilement -contrefaite, des lettres d’un centimètre de haut, pressées les unes -contre les autres et tracées comme par le va-et-vient d’un insecte. - -Le billet anonyme était en italien. Depuis son mariage, la jeune femme -n’avait cessé d’étudier cette langue; elle comprenait parfaitement; -chacun des mots cruels pénétrait jusqu’à son cœur et y faisait éclater -une douleur intolérable. - -«La princesse Marina!...» Son nom lui sauta tout de suite à l’esprit! -Elle habitait une villa dans le quartier du Macao, sorte d’Aventin où -bon nombre de grandes dames en rupture de mariage se sont retirées, pour -attendre la loi du divorce. Lelo avait été autrefois un de ses -admirateurs; la marquise Verga et Hélène l’avaient dit à Dora. Le mot -«admirateur» a, en général, pour l’Américaine, un sens élastique; il ne -précise rien: Dora n’avait jamais imaginé, pas même depuis qu’elle était -mariée, que Donna Vittoria eût pu être, à un moment lointain, la -maîtresse de son mari. Elle la croyait trop bien élevée pour cela... Si -elle avait eu le soupçon de la vérité, elle n’aurait jamais souffert que -la princesse passât le seuil de sa porte. Les deux femmes se -rencontraient chaque jour, car elles tournaient dans le même cercle. -Elles se faisaient des visites, s’invitaient réciproquement à de grands -dîners, à des soirées de gala, mais leurs relations avaient gardé un ton -cérémonieux et froid. Elles se critiquaient volontiers avec une égale -malice. - -«On revient toujours à ses premières amours.» Ces paroles impliquaient -évidemment que Lelo avait aimé la princesse et qu’il l’aimait encore: à -cette idée, il y eut derrière le front de la jeune Américaine un -tourbillon de pensées violentes, une succession d’images qui jetèrent -des éclairs dans ses yeux et donnèrent une incroyable dureté à sa -physionomie. Trompée, elle! Ah! si elle en avait la preuve, comme elle -divorcerait vite!... Elle s’avisa que le divorce n’existait pas en -Italie. Eh bien! elle demanderait sa séparation, emmènerait son fils, -irait vivre aux Indes, en Chine, n’importe où, et jamais elle ne -reverrait Lelo. Elle eut un petit éclat de rire faux et nerveux. Ah! -elle n’était pas de celles qui pardonnent, non. Dieu merci! - -Plus la femme est simple, et plus elle ressent l’infidélité de l’homme. -C’est ce qui rend l’Américaine si intransigeante, si implacable en cette -matière. L’Européenne pardonne souvent, parce qu’elle connaît mieux la -vie, la nature humaine, et surtout parce qu’il reste chez elle moins de -matérialité primitive. Elle pardonne sans oublier, d’ailleurs. -L’infidélité, la trahison est pour la femme ce que la gelée blanche est -pour la plante; ses effets sont les mêmes et aussi irrémédiables. - -Si Dora n’était pas de celles qui pardonnent, elle était en revanche de -celles qui peuvent raisonner avec quelque lucidité. Lorsqu’elle eut -recouvré un peu de calme, elle se mit à chercher des indices dans la -manière d’être de son mari. Elle n’en vit d’abord aucun qui pût -l’alarmer, au contraire. Il était certainement très empressé auprès de -la princesse Marina, pas plus pourtant que le marquis Verga ou tel ou -tel autre. C’était sûrement la grande dame influente que l’on -courtisait, et non la femme... La femme! mais elle avait au moins -quarante-cinq ans! cinquante peut-être! Elle se teignait les cheveux, se -retouchait les sourcils et les lèvres! Et Lelo aimerait ce vieux -tableau! Allons, c’était impossible! - -Un vieux tableau!... Le fin profil de Donna Vittoria, sa taille souple, -sa démarche onduleuse, la manière inimitable dont elle se servait de son -face-à-main d’écaille blonde se retracèrent instantanément dans le -cerveau de Dora, et les coins de sa bouche se contractèrent. -Bizarrement, une impression qu’elle avait eue, quelques jours -auparavant, se raviva aussi. Donna Vittoria était arrivée très en retard -à un grand dîner. Une autre eût été confuse, eût bredouillé des excuses -bêtes ou maladroites, elle avait dit simplement: «_Scusate mi tanto, -tanto!_--Excusez-moi tant, tant!»--Et avec quelle grâce, quelle -désinvolture! Dora l’avait enviée. Oui, impossible de le nier, cette -femme possédait un charme extraordinaire. Et puis elle l’avait, cette -âme latine que Lelo croyait si supérieure! Pour le mariage, l’âme -saxonne suffit; pour l’amour, il faut peut-être l’âme latine! Cette -pensée broya le cœur de la jeune femme. Ne serait-ce point à cause de la -princesse que son mari faisait la sourde oreille quand elle lui parlait -d’accompagner madame Carroll en Amérique? Il n’avait pas dit non -positivement, mais il était évident que cela ne lui plaisait pas et il -avait plusieurs fois exprimé le désir d’aller à Ceresole, en Piémont, où -Donna Vittoria passait l’été. - -Dora reprit le billet anonyme et se mit à l’examiner. Dans l’écriture -contrefaite, le format, la qualité du papier, il y avait la marque d’un -homme ou d’une femme du monde. Qui donc pouvait avoir intérêt à détruire -son bonheur?... Une vengeance, sûrement! Celui ou celle qui était -capable d’une action si vile devait être capable aussi d’une calomnie... -Le nom de sa belle-sœur lui vint à l’esprit, puis elle se dit que Donna -Pia ne trahirait pas son frère. Elle savait que son mari faisait des -visites à la princesse Marina, mais qu’il y allât tous les jours, elle -l’ignorait. Elle s’était figuré qu’il montait au club après la -promenade. Il le lui avait donné à entendre: le mensonge est si facile -aux Latins!... Lelo infidèle!... Et il était là, tout près, dormant -paisiblement. Elle avait une envie folle d’aller le secouer, le -réveiller, lui montrer cette lettre. Il lui prouverait, clair comme le -jour, qu’il était innocent, et elle ne le croirait pas. Non, il fallait -qu’elle fût convaincue par ses propres sens. Elle se rendrait chez la -princesse entre six heures et demie et sept heures et demie, comme on le -lui conseillait. Elle avait un excellent prétexte: la veille, un -domestique s’était présenté avec un certificat de la princesse. Elle -irait lui demander des renseignements supplémentaires. Elle verrait bien -l’effet que son apparition produirait. On ne la recevrait peut-être pas? -Eh bien, elle attendrait dans sa voiture, à quelque distance: si elle -voyait sortir son mari, elle saurait... elle saurait que cet infâme -billet n’avait pas menti. Et alors!... Ah! c’était trop douloureux! - -Elle se leva brusquement, sonna sa femme de chambre et passa dans son -cabinet de toilette. Tout en s’habillant, en se parant, elle souffrait -d’une manière atroce. Il lui semblait qu’un nid de vipères s’était -ouvert dans son cerveau. Elle songeait tout à coup à Jack Ascott. Y -aurait-il quelque chose comme une rétribution de nos actes en ce monde, -et allait-elle être punie de son infidélité envers lui? Un remords lui -vint, à l’idée qu’elle avait pu lui infliger une peine semblable à celle -qu’elle éprouvait. - -«Je ne savais pas que ce fût si cruel!» Puis, haussant les épaules, avec -cette ignorance enfantine que la plupart des femmes ont du cœur -masculin: «Les hommes ne sentent pas autant que nous!» - -Au fond d’elle-même, Dora avait cependant l’impression que son mari -l’aimait, et cette impression ne laissait pas que de la rassurer. Dans -des circonstances pareilles, nous avons tous, plus ou moins, l’instinct -infaillible de ce qui est ou de ce qui n’est pas, et c’est lui seul -qu’il faudrait écouter. La comtesse se hâta fiévreusement à sa toilette; -elle avait besoin de sortir, de quitter la maison. Il fallait qu’elle -retrouvât un peu de calme avant de revoir Lelo: sans cela, elle serait -incapable de se contenir. - -Elle se rendit d’abord à l’Hôtel du Quirinal, fit une assez longue -visite à sa mère et puis redescendit au Corso. A cette heure matinale, -il est fréquenté par de très jeunes gens en quête de bonnes fortunes, -par quelques vieux beaux, toujours les mêmes. Des femmes du monde, parmi -lesquelles beaucoup d’Américaines en costume tailleur, y font leur -prétendue promenade de santé. Elles y rencontrent leurs fidèles, leurs -admirateurs, échangent des poignées de main, des saluts, lancent les -premiers potins, se font accompagner par l’un ou par l’autre, et -rentrent chez elles, l’appétit bien aiguisé, la coquetterie aussi. La -comtesse fut abordée par le marquis Peretti, un des amuseurs de la haute -société. Il l’accompagna, comme il le faisait souvent. D’habitude, elle -lui donnait brillamment la réplique. Ce matin-là, le _frizzo romano_, -les saillies romaines furent perdues pour elle, et son air distrait, -préoccupé, lui valut d’impitoyables taquineries. - -La promenade lui fit du bien, pourtant: elle rentra plus calme, le nez -pincé, les lèvres amincies par la tension de la volonté, résolue à ne -pas se trahir, à ne pas souffrir même, avant de savoir. Elle se rendit -tout droit dans son petit salon pour écrire un billet. Quelques minutes -plus tard, Lelo vint l’y rejoindre. Elle le dévisagea d’un regard -rapide: il lui parut presque insolent de beauté, d’insouciance et de -bonne humeur. - ---_Come va, mia cara?_ (Comment va, ma chérie?) demanda-t-il avec une -intonation caressante. - ---Très bien, merci! répondit la jeune femme, tout occupée en apparence à -cacheter sa lettre. - -A ce moment, on annonça le déjeuner, et les époux se dirigèrent vers la -salle à manger. - ---_Per Bacco!_ s’écria le comte en se mettant à table,--j’ai oublié -d’inviter quelqu’un hier au soir. - ---Pour une fois, vous pourrez bien supporter un repas en tête à tête! -vous n’en mourrez pas,--fit Dora d’un ton qui affecta désagréablement -l’oreille de Lelo. - ---Mais je ne crains pas le tête-à-tête! répondit-il en -souriant.--Seulement je n’aime pas à voir tant de places vides à table. - ---Si j’avais su, j’aurais ramené Peretti. Je l’ai rencontré ce matin. - ---Que vous a-t-il dit d’intéressant? - ---Rien du tout. - ---Il serait joliment étonné, s’il vous entendait. Il y avait beaucoup de -monde au Corso? - ---Une demi-douzaine de jeunes idiots. - ---Ah mais!... vous êtes gentille aujourd’hui!... Est-ce que le baromètre -est à l’orage? - ---Pour moi, peut-être bien! répondit la comtesse avec un petit rire -mauvais. - -Sant’Anna regarda sa femme avec un peu de surprise. C’était la première -fois qu’elle donnait de semblables signes d’humeur et de nervosité. -Dora, à qui il était presque impossible de feindre, s’était laissée -emporter; s’apercevant qu’elle avait éveillé la curiosité de son mari, -et craignant de s’attirer des questions, elle fit un grand effort pour -se ressaisir. - ---Avez-vous vu les chevaux? demanda-t-elle de l’air le plus naturel du -monde. - ---Oui, ils sont en splendide condition... Caselli a déniché, paraît-il, -une paire d’alezans merveilleux. Je dois les voir demain. - -Une fois lancé sur ce sujet, Lelo oublia l’humeur de sa femme et causa -gaiement. Elle, se contenta de jeter quelques monosyllabes dans la -conversation, et pas toujours à propos. Cette angoisse particulière à la -jalousie lui serrait la gorge et l’empêchait de manger. A chaque -instant, elle rapprochait ses longs cils pour regarder son mari avec -plus d’intensité. En le voyant si jeune et si beau, elle se dit qu’il ne -pouvait pas aimer une femme de quarante-cinq ans. Elle se rappela tout à -coup, avec un plaisir infini, ce proverbe romain qui avait excité son -indignation: «A quarante ans, il faut jeter la femme à la rivière toute -habillée.--_A quarant’anni, bisogna buttar la donna al fiume con tutti -panni_...» - -«Ah! ils ont bien raison, pensa-t-elle drôlement;--qu’on la jette, qu’on -la jette!» - -Après le déjeuner, les époux retournèrent dans le petit salon, où l’on -servit le café. - ---Lelo, maman voudrait bien savoir si nous sommes décidés, oui ou non, à -l’accompagner en Amérique,--dit Dora en observant la physionomie de son -mari.--Dans le cas où cela vous ennuierait par trop, je pourrais -toujours y aller avec elle, moi... - -Sant’Anna, qui portait sa tasse de café à ses lèvres, fut tellement -surpris qu’il la reposa dans sa soucoupe. - ---Comment, comment! dit-il, vous pourriez de gaieté de cœur me quitter -ainsi?... Joli amour que le vôtre! Américain, hein? - -Oh! le baume, la joie que ces paroles versèrent dans le cœur de Dora. - ---Rien ne vous empêche de m’accompagner. - ---Non... mais cela pourrait ne pas me convenir de faire le voyage cette -année... Nous autres Italiens, nous ne nous résignerions jamais à vivre -séparés de nos femmes comme font vos compatriotes. Quoi que vous en -disiez, nous les aimons mieux. - ---Et quand elles ont cessé de vous plaire, vous les trompez mieux aussi. - -Le ton sarcastique dont ces mots furent prononcés fit dresser l’oreille -à Lelo. - ---Naturellement! répondit-il avec bonne humeur.--Avez-vous donc une si -grande envie d’aller en Amérique? - ---Oui, je crois en vérité que j’ai un peu de nostalgie. Il y a une foule -de gens et de choses que je voudrais revoir. - ---Pas M. Ascott, j’espère! fit Sant’Anna avec un éclair de jalousie dans -les yeux. - ---Non, non... j’ai joué un trop triste rôle dans sa vie pour avoir -jamais le désir de le rencontrer. - ---Eh! qui sait! les femmes sont si perverses, si infernalement cruelles! - ---Merci. Mais revenons à l’Amérique. Il me semble que nous ne pouvons -guère laisser partir maman toute seule. Du reste, elle veut que vous -voyiez Orienta, sa fameuse propriété, afin de savoir si elle doit la -vendre ou la louer. - ---Alors, nous laisserons Guido avec ma mère. - ---Ah! cela non, par exemple! Bébé ne me quitte pas. - ---Vous ne redoutez pas pour lui un si long voyage? - ---Avec sa nourrice, il pourrait faire le tour du monde. - ---Peppa ne voudra jamais aller en Amérique. - ---Peppa! elle allait émigrer avec toute sa smala quand nous l’avons -prise. Je me charge de la décider. - ---Eh bien, nous verrons. Au fait, je ne vois pas d’empêchement sérieux, -fit Sant’Anna, comme s’il en cherchait. - ---Le mal de mer, peut-être! - -Ceci fut dit d’un ton moqueur, singulièrement déplaisant. - -La physionomie du comte prit une expression si hautaine que Dora en fut -saisie. - ---Je ne sais sur quelle herbe vous avez marché ce matin! dit-il -froidement; mais vous êtes évidemment de fort méchante humeur, et, comme -je ne veux pas me fâcher, je m’en vais. Au revoir! - ---Lelo! - -Sant’Anna, qui allait franchir le seuil de la porte, se retourna. - ---Plaît-il? - -Dans le désir d’être délivrée de son angoisse, la jeune femme allait -tout dire; mais, comme elle était très forte, elle se contint. - ---Rien, rien! répondit-elle vivement. - - - - -XXXV - - -Dora ne se rappela jamais ce qu’elle avait pu faire ou dire pendant le -reste de l’après-midi. Un peu après six heures et demie, son coupé -s’arrêtait devant la villa de la Place de l’Indépendance. Elle ne donna -pas le temps au valet de pied d’ouvrir la portière, et ce fut elle-même -qui, au mépris de toute correction, s’informa si la princesse était à la -maison. - ---Oui, madame la comtesse, mais... - ---C’est bien, annoncez-moi! fit-elle impérieusement. - -Le vieux Luigi eut l’air un peu effaré, un peu embarrassé; néanmoins il -obéit et prit les devants. Dès l’entrée du grand salon, on entendit le -son du piano et la voix de Donna Vittoria. Par cet instinctif respect -que tout Italien a pour la musique, le serviteur ralentit et assourdit -son pas et se retourna même vers la visiteuse comme pour lui demander -s’il devait interrompre sa maîtresse: Dora s’arrêta et lui fit signe -d’attendre. La vue de la porte grande ouverte, des portières relevées, -l’avait calmée instantanément, presque rassurée. Elle n’était pas fâchée -d’avoir quelques instants pour se remettre. A travers les battements de -son cœur, elle écouta l’exquise mélodie que chantait Donna Vittoria et -qui n’était autre que _le Temps passé_, de Gordigiani. Elle ne saisit -point les paroles, heureusement pour elle, car ce regret du passé, -exprimé avec une si ardente mélancolie, n’eût pas manqué de lui paraître -suspect après l’insinuation du billet anonyme. - -Aux dernières notes, Luigi s’avança vers le boudoir: Dora, qui le -suivait de près, jeta du seuil un regard dans l’intérieur, et il y eut -dans son âme une soudaine vibration de joie. Elle vit la princesse au -piano, Verga tout près d’elle, et, un peu plus loin, au coin de la -cheminée, son mari paresseusement étalé dans un grand fauteuil, les -mains derrière la tête, les jambes allongées. Il était bien là, mais pas -seul, pas en tête à tête! Jamais la vue du marquis n’avait causé à Dora -un tel plaisir. - -Le nom de la comtesse Sant’Anna, lancé au milieu de cette petite scène -intime, eut l’effet d’une surprise et sembla détonner étrangement; Donna -Vittoria et les deux hommes se levèrent tout d’une pièce. - ---Vous, Dora!... s’écria Lelo, en haussant les sourcils. - ---En personne!... répliqua la jeune femme d’un ton dégagé. - -Puis, après avoir échangé une poignée de main avec la princesse et le -marquis: - ---Ma visite est un peu indiscrète... - ---Pas du tout! se hâta de répondre Donna Vittoria;--je suis toujours -charmée de vous voir... Asseyez-vous donc. - ---Je sais que c’est l’heure réservée à vos intimes, mais j’avais -quelques renseignements à vous demander et je suis entrée en passant. Si -j’avais pensé que mon mari viendrait vous voir aujourd’hui, je l’aurais -chargé de ma commission. - -Dora, à sa grande horreur, entendait tous ces mensonges sortir de ses -lèvres naturellement. - ---Vous n’avez pas à vous excuser. Quand ma porte est ouverte, elle l’est -aux amis de mes amis; à leurs femmes, à plus forte raison!... ajouta la -princesse avec un sourire énigmatique. - ---C’est bien ce que je me suis dit... Mais je vous ai interrompue: ne -voudriez-vous pas chanter encore quelque chose? - ---Volontiers. - ---Redites-nous cette romance de Gordigiani, demanda Lelo avec sa belle -inconscience d’homme. - -Une expression de douleur contracta le visage de la princesse. - ---Non, il ne faut jamais rien recommencer,--fit-elle avec une brusquerie -nerveuse.--Je vous dirai plutôt une chanson morave de Monti, un jeune -maître italien qui a composé de charmantes choses. - -Et les doigts effilés de Donna Vittoria, sa voix d’un timbre délicieux, -répandirent dans l’atmosphère du petit salon les notes d’une mélodie -pleine de douceur et de tendresse, des paroles d’amour naïves et jeunes. - -En regardant celle qu’elle avait qualifiée de vieille femme, le cœur de -l’Américaine se gonfla légèrement d’envie. Elle était bien séduisante -encore, avec son profil délicat, ses lourds cheveux rougis au henné, -tordus bas sur la nuque, et ses lignes harmonieuses. Involontairement le -regard de Dora alla à son mari. Il avait repris sa pose familière, et -écoutait la musique les yeux fermés, selon son habitude. Elle sentit -alors le lien de race qui existait entre lui et la grande dame romaine. - -«Oh! sûrement, ils sont bien du même sang!» pensa-t-elle avec une sorte -de colère jalouse. - -Lorsque la princesse eut achevé la chanson morave les deux hommes -l’applaudirent chaleureusement. - ---Comme vous avez bien rendu le sentiment simple et vrai qu’il y a dans -cette petite poésie musicale! dit le marquis Verga. - ---Je ne connais personne qui chante comme vous, ajouta la comtesse. -Depuis que je suis en Italie, j’ai un peu honte de mon banjo; il me -semble tellement primitif, tellement nègre. - ---Vous avez tort, il est très original, répondit gracieusement Donna -Vittoria, et vous en tirez un parti merveilleux. - ---Oh! il convient à mon caractère. Je ne me vois pas, avec une guitare -enrubannée entre les mains, chantant des chansons sentimentales. On est -ce qu’on peut!... Et maintenant, continua la jeune femme, il faut que -vous ayez la bonté de me donner quelques renseignements sur un certain -Battista Varano qui a été à votre service. - -Lelo se leva: - ---Je vous laisse parler ménage... Viens-tu, Verga? - ---Vous ne m’attendez pas? s’écria Dora d’un air mécontent. - ---Non... j’ai besoin de marcher, je rentrerai à pied. - ---Comme vous voudrez. - -Il n’avait pas été dupe, une seconde, de toute cette comédie. Il ne -voulait pas se laisser emmener par sa femme comme un petit garçon et, ne -pouvant décemment rester après elle, il devait partir le premier: c’est -ce qu’il fit. - ---Je suis contente de n’avoir que du bien à vous dire de -Battista,--répondit la princesse quand les deux amis eurent quitté le -salon.--Il a remplacé pendant trois mois un des valets de chambre. J’en -ai été très satisfaite. C’est un bon serviteur. - ---Ah! tant mieux. Il me plaît. - ---Aimez-vous les domestiques italiens? - ---Oui, ils sont fins, intelligents et susceptibles de s’attacher. - ---Sûrement! - ---Je préfère les Napolitains. Ils me paraissent plus alertes. - -Dora n’aurait jamais voulu se l’avouer: cette prédilection venait -surtout de ce que, suivant l’usage de leur pays, ils lui donnaient ce -joli titre d’_Eccellenza_ qui flattait délicieusement son oreille et sa -vanité. - ---Après tout, reprit-elle, je n’ai qu’à me louer de mes gens. Ils ont -une certaine crainte de leur maîtresse américaine, et ma dureté saxonne -s’adoucit devant... devant je ne sais quoi... le charme de la race, -peut-être! J’ai la faiblesse de les choisir aussi beaux que possible, et -ils me désarment encore plus facilement. - -Ceci fut dit avec une simplicité qui ne permettait aucune mauvaise -interprétation. - ---Vous aimez donc bien la beauté? - ---Oui, et je l’ai prouvé! fit Dora avec un petit air triomphant. - -Cette allusion au physique de son mari n’était pas de très bon goût, -mais la jeune femme avait obéi à un obscur besoin de vengeance; elle -avait atteint sa rivale, sûrement; les paupières de Donna Vittoria -battirent. - ---Vous l’avez prouvé, en effet! dit-elle, donnant à ses lèvres fières -une expression de dédain et d’ironie.--Au reste, Sant’Anna a toujours eu -beaucoup de succès auprès des Américaines. - ---Je n’en suis pas surprise du tout! fit gaiement la comtesse. - -Puis se levant: - ---Excusez l’heure de ma visite. J’avais promis de donner une réponse -immédiate à ce Battista. Je l’engagerai, sur votre recommandation... -Viendrez-vous demain, au _five o’clock_ de madame Swift? - ---Oui, ces petites fêtes cosmopolites m’amusent de plus en plus; elles -sont tout à fait intéressantes,--dit la princesse d’un ton -protecteur.--Elles me permettent de faire connaissance avec la société -américaine sans bouger de mon coin. Je suis de plus en plus étonnée de -la différence de nos tempéraments, de nos caractères. On dirait vraiment -que nous ne sommes pas de la même planète. - -A son tour, la jeune femme était touchée: elle n’aimait pas qu’on lui -fît sentir qu’elle était si loin de son mari. - ---C’est vrai, nous sommes très différentes,--répondit-elle avec une -intonation dure.--Je m’en aperçois aussi. Vous voyez la vie telle -qu’elle a été; et nous, telle qu’elle est. Malgré cela, le Vieux Monde -et le Nouveau ne font pas trop mauvais ménage à Rome. S’ils ne se -comprennent pas entièrement, ils s’entendent bien: c’est l’essentiel. Il -faut croire qu’ils avaient beaucoup de choses à apprendre l’un de -l’autre, puisqu’ils ont été mis en contact si intime! - ---C’est possible. - ---Alors, à demain au Grand-Hôtel, sous le pavillon étoilé... Ne soyez -pas trop sévère dans vos critiques. Nous avons du bon, croyez-moi. -Demandez plutôt à votre ami Lelo... au revoir... - -Et Dora, enchantée de son coup de retour, s’éloigna d’un pas léger. - -Donna Vittoria la suivit du regard pendant quelques secondes, puis elle -eut un gracieux mouvement d’épaules, un sourire ironique. - ---_Gelosa!_ (Jalouse!) fit-elle à haute voix. - -Lorsque Dora fut dans son coupé, elle respira longuement: son cœur était -tout à fait desserré, un peu douloureux encore peut-être. Elle savait -que son mari n’était pas coupable. «Dieu soit loué!» Sur cette fervente -action de grâces, elle tira de sa petite bourse à mailles d’or le cruel -billet qu’elle y avait enfermé, elle se mit à le relire. - ---Ah! les vilaines gens! les vilaines gens! fit-elle entre ses dents -serrées. - -Mais quelle semonce elle allait recevoir de Lelo! Il l’avait devinée, et -c’était pour lui témoigner son mécontentement qu’il s’en était allé le -premier. Tant pis! Il était bon qu’il sût de quoi elle était capable. -Avait-il réellement aimé Donna Vittoria? Ces mots: «On revient toujours -à ses premières amours» ne laissaient pas que de la troubler. Le doute -raye le cœur comme le diamant raye le verre et y laisse une trace -indélébile: le cœur de la jeune Américaine était marqué à jamais. - -Lelo arriva chez lui presque en même temps que sa femme. Il entra, l’air -sévère et dur, dans le petit salon où elle se trouvait: - ---Pouvez-vous me dire ce qui vous a amené chez la princesse Marina à -cette heure insolite? demanda-t-il. Ces fameux renseignements n’étaient -qu’un prétexte. - -Dora, irritée de ce ton de maître, entra aussitôt en révolte. - ---En effet, c’était dans le seul espoir de vous y rencontrer que j’y -suis allée. - ---Je m’en doutais. Eh bien, cette manière de venir relancer son mari est -abominablement vulgaire. Ces choses-là ne se font pas dans notre monde. - ---Non, peut-être, mais il s’en fait de bien plus laides. Voyez -vous-même. - -Et, avec un petit rire de triomphe et de malice, la comtesse tendit à -Lelo la malheureuse lettre anonyme. - -Celui-ci, un peu saisi, prit la feuille bleutée, la parcourut rapidement -tout en pâlissant de colère. Ensuite il la tourna, la retourna, la -flaira même, puis son visage s’éclaircit, il se mit à rire. - ---Encore une conséquence de votre dîner blanc, parbleu! - ---Vous croyez? - ---Si je le crois!... Il n’y a pas à en douter. C’est ignoble, c’est -infâme, mais cela vous apprendra à être plus prudente, à ne pas heurter -des gens dont vous ne connaissez ni le caractère ni la force. Ici, en -religion et en politique tout est permis. - -Le comte relut le billet et le mit dans sa poche. - ---Je finirai bien par en découvrir l’auteur! Il est bon de connaître ses -ennemis... Alors, continua-t-il avec un sourire, vous espériez me -surprendre en conversation criminelle... Cette expression anglaise est -délicieuse... Et vous m’avez trouvé écoutant bien innocemment une -chanson. Vous avez été désappointée, hein? - ---Oh! Lelo, ne plaisantez pas sur un sujet pareil! Vous ne savez pas -combien j’ai souffert. Pour rien au monde je ne voudrais revivre cette -journée. - ---Je plaisante pour ne pas me fâcher. - ---Vous fâcher! s’écria Dora, suffoquée.--C’est encore moi qui ai tort! - ---Absolument! répondit Sant’Anna. - -Et, déployant la tactique italienne dans toute sa beauté: - ---Vous auriez dû me montrer ce billet et me demander la vérité. - ---Avec cela que vous me l’auriez dite!... J’ai mieux aimé la découvrir -moi-même. - ---Votre méfiance n’est flatteuse ni pour vous ni pour moi, et je ne la -mérite pas,--dit froidement le comte.--Si vous étiez arrivée chez Donna -Vittoria quelques minutes plus tôt, Peretti se serait trouvé là; il -aurait deviné le but de votre visite, et demain tout Rome aurait su que -vous étiez jalouse de la princesse et que vous me surveilliez... -Agréable pour vous et pour moi, n’est-ce pas? - -Dora ne répliqua rien. Elle était furieuse de voir que son mari allait -encore lui prouver qu’il avait raison. - ---Il faut, continua Lelo, que vous acceptiez les mœurs et les usages de -la société dans laquelle vous êtes entrée. Vous ne pouvez pas compter -que nous allons nous conformer à vos idées américaines. - ---Je n’ai pas cet espoir, non. - ---C’est heureux! Eh bien, jusqu’à ce que vous connaissiez mieux notre -monde, vous devriez vous laisser guider par moi. Ainsi, ce soir, en -entrant comme dans un moulin chez une femme avec laquelle vous n’avez -aucune intimité, vous avez manqué de savoir-vivre. Donna Vittoria -n’aurait jamais pris cette liberté avec vous. - ---Non... elle aurait probablement trouvé un moyen moins droit pour être -renseignée. - ---Mais, pour une personne qui se pique de respecter la vérité, vous -l’avez assez légèrement traitée, ce soir,--fit Sant’Anna en -souriant.--Ma parole d’honneur, je n’en croyais pas mes oreilles! - -Cette fois, la jeune femme se sentit réellement coupable, elle ne put -s’empêcher de rougir. - ---C’est vrai, confessa-t-elle, et tous ces mensonges me venaient sans -que je les eussent préparés. C’est effrayant ce que l’on peut dire et -faire sous l’impulsion de... de... - ---De la jalousie, allez-y carrément! - ---De la jalousie, oui... - -Puis, troublée de nouveau par les paroles perfides: - ---Au fait, ce billet n’avait pas menti. Je vous ai trouvé chez la -princesse Marina: vous y allez peut-être tous les jours. - ---J’avoue que j’y suis allé très fréquemment, ces temps-ci, j’étais -agacé, tiraillé. J’avais besoin d’entendre un peu de musique. Elle me -fait un bien inouï aux nerfs. - ---Les nerfs, les nerfs! reprit Dora avec impatience,--un homme doit -avoir des muscles. - ---Vraiment?... Vous auriez dû épouser un acrobate, puisqu’il vous faut -des muscles! - ---Oh! Je n’en demande pas tant que cela, mais je voudrais que vous -fussiez un peu moins nerveux et que vous n’eussiez pas de si étranges -fantaisies. - ---Il m’est impossible de changer mon tempérament, même pour vous plaire. -Vous ne ferez jamais d’un cheval arabe un percheron... Et puis, -croyez-moi, s’il faut des muscles pour accomplir de grandes choses, les -nerfs sont nécessaires pour faire de belles choses ou pour les sentir. - -Le comte, s’approchant de sa femme, lui mit le bras autour du cou et -attira sa tête contre lui: - ---Allons, _mia cara_, ne vous alarmez pas de mes fantaisies: elles sont -bien innocentes, je vous jure! Depuis tantôt deux ans que nous sommes -mariés, je ne vous ai pas fait l’infidélité d’une pensée ou d’un -désir... Nous pouvons être très heureux ensemble; seulement, ne gâtez -pas notre bonheur par des exigences mesquines, des jalousies -bourgeoises. Quand j’étais enfant, si l’on se fiait à ma parole ou à ma -sagesse, on n’était jamais trompé. Ayez confiance en moi. - -Dora Sant’Anna--non plus Dora Carroll--tourna ses lèvres vers la main -qui la caressait et la baisa rapidement, puis, se dégageant de -l’étreinte, elle regarda son mari dans les yeux. - ---Est-ce vrai que la princesse Marina a été vos premières amours? -demanda-t-elle, incapable de retenir la brûlante question. - ---Elle a été la première femme que j’ai admirée, répondit le comte -employant habilement l’euphémisme américain.--Et maintenant, tâchez -d’oublier cette abominable lettre. En permettant qu’elle vous trouble, -vous donneriez trop de satisfaction à la personne qui nous en veut. - -En disant cela, Sant’Anna regarda la pendule. - ---Il est sept heures et demie. Allons nous habiller. - -Dora s’était trop féminisée depuis qu’elle était en Europe pour ne pas -saisir ce moment unique et obtenir ce qu’elle voulait. - ---A propos, Lelo, vous n’avez pas répondu au sujet du voyage en -Amérique. Si vous disiez ce soir à maman que nous l’accompagnerons, j’ai -idée que cela lui ferait grand plaisir. - ---Et à vous aussi? - ---A moi aussi. - ---Vous m’assurez que Bébé pourra supporter la traversée? - ---Parfaitement. - ---Pour l’amour de Dieu, n’allez pas le tuer, dans le désir de lui faire -des muscles! - ---Ne craignez rien. J’en prends la responsabilité. - ---Alors, nous partirons quand vous voudrez. - ---C’est promis? - ---C’est juré. - -Aussitôt chez lui, le comte, avant de sonner son valet de chambre, -examina de nouveau la lettre anonyme. Comme s’il eût deviné l’auteur, -une légère rougeur, un reflet d’émotion passa sur son visage, il se -mordit la lèvre. - ---_Che streghe queste donne!_ (Quelles sorcières que les femmes!) -s’écria-t-il en jetant la feuille bleutée dans un des tiroirs de son -bureau. - -L’Italien marié à une Américaine éprouve dans les premiers temps une -certaine fatigue morale. Son indolence est exaspérée par l’activité -saxonne; son esprit vagabond, erratique, ramené sans cesse à la ligne -droite par l’esprit positif de sa femme, se révolte sous le joug -nouveau. Les continuels à-coup provoqués par la différence de race et -d’éducation irritent sa sensibilité nerveuse, surtout lorsqu’ils sont -donnés par une main un peu dure. Le timbre monotone de l’étrangère est -même pénible à son oreille musicale. Il finit par s’habituer à tout -cela, ou plutôt par s’isoler. Il n’entend plus que ce qu’il veut, laisse -faire et se trouve parfaitement heureux. - -C’est un inconscient besoin de repos et d’harmonie qui attirait Lelo -auprès de Donna Vittoria, cette grande dame avec laquelle il avait de si -profondes affinités. Sa voix bien modulée, ses mouvements souples, sa -grâce aristocratique, charmaient les yeux du comte. Elle savait quand -elle devait parler ou se taire, elle devinait la chanson ou la mélodie -qui convenait à son humeur. Lorsqu’il l’avait revue dans le monde après -son mariage, il avait éprouvé un immense soulagement à la trouver -cordiale et parfaitement naturelle. Il n’avait pu deviner son héroïsme: -quand l’homme n’aime plus, il ne comprend pas que la femme puisse aimer -encore et souffrir. Rassuré par l’attitude de Donna Vittoria, Sant’Anna -lui avait fait visite à l’heure où elle recevait. Il s’était glissé -d’abord assez timidement dans son petit salon, en compagnie de quelque -ami, puis il y était retourné avec un plaisir croissant. On y était -mieux qu’au club. Il n’avait, strictement parlant, aucun reproche à se -faire: la princesse n’était plus pour lui qu’une vieille amie. Il aimait -Dora, sa jeunesse, sa gaieté. Le foyer domestique tel qu’elle le lui -avait fait, brillant et moderne, lui semblait agréable, sain, -confortable; il entendait bien y cantonner sa vie. Ce billet anonyme le -troubla cependant. Oui, ces temps derniers, il était allé, non pas -chaque jour, mais très souvent, chez Donna Vittoria. Il se rappela tout -à coup les paroles de cette romance qu’elle avait chantée le soir même. -Involontairement, ses lèvres répétèrent: - - _Tempo passato, - Perché non torni più?_ - - Temps passé, - Pourquoi ne reviens-tu plus? - -Et alors, comme pris de peur: - ---_Diavolo! Diavolo!_ s’écria-t-il, allons en Amérique! - - - - -XXXVI - - -«Que la paix soit avec vous, maintenant et toujours!» - -Ces paroles du brahmine n’avaient pas été vaines, la paix était demeurée -avec madame Ronald. L’image de Sant’Anna était bien là, derrière son -front, mais diminuée, effacée, impuissante à hâter les battements de son -cœur, à lui causer un regret. Et l’Hindou lui avait fait un don plus -divin encore: selon sa promesse, il lui avait inspiré le sens de la -fraternité humaine, il l’avait mise en communion plus intime avec les -petits, avec les êtres inférieurs, avec la nature même. Sa compréhension -s’était développée, sa charité avait acquis plus de tendresse et de -chaleur, et des événements inattendus étaient venus purifier son âme des -scories que la passion y avait laissées. - -A son retour en Amérique, Hélène avait trouvé le pays dans les premières -convulsions de la fièvre guerrière. La majorité, parmi les femmes de la -classe élevée, prêchait et désirait la paix. Beaucoup, d’ailleurs, -connaissaient l’Espagne pour y avoir voyagé, avaient senti plus ou moins -son charme, sa poésie, le rayonnement de son grand passé. Toutes -éprouvaient une sympathie de sexe, une admiration sincère pour la reine -régente, une pitié tendre pour le roi enfant. Sous l’empire de ces -sentiments, elles avaient jugé cette guerre indigne d’une nation aussi -civilisée que la leur, et dénoncé sans ménagements les intérêts et les -ambitions qui se dissimulaient sous le pavillon humanitaire: le pavillon -humanitaire est, du reste, celui qui couvre souvent les plus vilaines -marchandises. Aussitôt la guerre déclarée, elles furent toutes prises -aux entrailles par l’amour de la patrie, la haine de l’Espagnol. Il y -eut, chez beaucoup, de magnifiques élans de générosité et de dévouement. -Leur génération connut pour la première fois les affres de la bataille, -les angoisses de la lutte homicide. Elles tremblèrent et prièrent pour -les leurs, tressaillirent au canon de la victoire, vibrèrent au récit -d’actes héroïques. Et toutes ces ondes d’émotion renouvelèrent plus d’un -cœur de femme, aucun peut-être autant que celui d’Hélène. - -Henri Ronald, Charley Beauchamp et Jack Ascott s’enrôlèrent des premiers -et furent incorporés dans le 10e régiment de cavalerie. - -A la bataille de San-Juan, le 1er juillet, en montant à l’assaut de la -colline qui domine Santiago, Jack Ascott trouva la mort qu’il était venu -chercher. Charley Beauchamp fut épargné; M. Ronald reçut deux graves -blessures à la cuisse gauche. Hélène, qui l’avait suivi jusqu’en Floride -où, avec quelques amies, elle avait établi un quartier général de -secours, trouva moyen d’arriver auprès de lui. Elle n’avait jamais eu -l’occasion de faire quelque chose pour son mari; elle avait tout reçu, -tout exigé de lui. Pour la première fois, elle fut appelée à lui -prodiguer des soins, car elle l’avait eu entre ses bras, faible comme un -enfant. Elle passa des nuits et des nuits à son chevet. Une tendresse -croissante rendit ses doigts merveilleusement habiles et légers. Elle -disputa sa jambe au couteau du chirurgien et la sauva de l’amputation: à -cette œuvre d’épouse et de femme, elle trouva les joies les plus douces -qu’elle eût jamais connues, et de ses inquiétudes mêmes naquit pour -Henri un amour qu’il avait été jusqu’alors impuissant à lui inspirer. Au -mois de septembre seulement, elle put le ramener dans le Massachusetts, -à Saint-Hubert, la belle propriété qui lui venait de son père. Là, il -acheva de se remettre. Le temps de sa convalescence fut pour tous deux -comme une seconde lune de miel, infiniment plus douce et plus heureuse -que la première. Vers le milieu d’octobre ils rentrèrent à New-York, où -M. Ronald se préparait à faire connaître la nouvelle force qu’il avait -découverte. - -Et nous retrouvons Hélène dans son fameux cabinet de toilette. Elle -l’avait remanié entièrement. Plus de brocart changeant sur les murs, -plus de salamandres, plus de papillons sur les panneaux. De la perse -ancienne, des boiseries blanches, mates, des aquarelles de Leloir, de -Corelli, et un seul tableau à l’huile, celui de Willie Grey: _la Folie -de Titania_. - -Vêtue d’une robe en étoffe souple, d’un gris mauve elle était assise -devant son miroir, polissant distraitement ses ongles, et se regardant -sans se voir. Son miroir, toujours le même, reflétait un visage bien -différent, plus noble et plus doux d’expression. Entre les sourcils, le -pli de la pensée s’était creusé. Il eût fallu pour la peindre une autre -palette: sa beauté avait des tons plus riches et plus chauds; ses -cheveux étaient vraiment couleur d’hyacinthe. Sous ses grands yeux -bruns, la passion avait laissé des cernes légers, ineffaçables. - -Sur la table de toilette, se trouvait une lettre ouverte, et l’on -pouvait reconnaître de loin l’écriture extravagante de Dora. La guerre -ayant retardé le départ des Sant’Anna, ils n’étaient arrivés en Amérique -qu’à la fin d’août et s’étaient rendus directement à la campagne, dans -le Maine, où ils avaient passé septembre et octobre. La comtesse, -rentrée à New-York le jour même, était descendue à l’hôtel Waldorf et -avait annoncé sa visite à madame Ronald pour l’après-midi. Hélène -l’attendait avec un peu d’émotion et une forte curiosité. Comme quatre -heures sonnaient, un coup vif, reconnaissable entre mille, fut frappé à -la porte et, selon sa vieille habitude. Dora fit aussitôt irruption. - ---C’est moi! c’est moi! - ---Dody! - -Ce diminutif affectueux et familier vint tout naturellement aux lèvres -d’Hélène. - -Les deux femmes s’embrassèrent avec un élan d’amitié sincère, puis elles -se regardèrent dans les yeux pendant quelques secondes. - ---Je suis si contente de vous revoir! dit la comtesse. - ---Alors les grandeurs ne vous ont pas fait oublier vos amis? - -Dora haussa les épaules. - ---Non, non... ma vanité a beaucoup d’étendue, répondit-elle en -souriant,--mais peu de profondeur; elle n’arrive jamais jusqu’au cœur. - ---Tant mieux! Votre billet m’a causé une agréable surprise: je ne vous -attendais que la semaine prochaine. - ---Le temps est devenu trop mauvais pour rester plus longtemps à la -campagne. Lelo a accepté une dernière partie de chasse; j’ai pris les -devants, avec maman. Vous la verrez tout à l’heure. Elle doit vous -amener Bébé. J’ai hâte de vous le montrer, il est beau à faire envie à -une reine. - ---Il n’a pas souffert du voyage et du changement de climat? - ---Non, Dieu merci!... Il ne se doute pas combien je lui suis -reconnaissante de s’être si bien porté. S’il lui était arrivé quelque -chose, les Sant’Anna ne me l’auraient jamais pardonné. - ---Allons dans le petit salon! proposa madame Ronald. - ---Oh! je vous en prie, restons ici encore un moment. Nous sommes mieux -pour causer... Mais vous avez tout changé! s’écria la comtesse en -promenant les yeux autour d’elle. - ---Quand on vieillit, il est sage de se donner un cadre plus sobre. - ---Vieillie, vous! Vous êtes plus délicieuse à voir que jamais. - -Puis, remarquant tout à coup le tableau de Willie Grey: - ---Tiens, _la Folie de Titania_! Pour avoir dans sa maison un sujet -semblable, il faut qu’une femme ait comme vous un mari tout à fait -supérieur. Chez beaucoup, il serait une jolie satire! - ---En effet! dit Hélène en souriant. - -Dora ôta sa jaquette, ses gants, les lança sur une chaise longue et vint -s’asseoir dans le _rocking chair_ de M. Ronald. - ---Le cher fauteuil! dit-elle en caressant et serrant de ses mains fines -les bras du siège favori.--Je n’en ai jamais trouvé un aussi -confortable. - -Hélène avait repris sa place devant sa table de toilette. - ---Donnez-moi des nouvelles d’Henri, demanda la comtesse. Comment va sa -jambe? - ---Elle marche... J’ai tellement craint qu’il ne la perdît! - ---Oh! je vous assure que j’ai bien partagé vos inquiétudes. Je me -représentais ce que serait pour lui, si actif, la perte d’un membre. Je -le voyais estropié, condamné aux béquilles, cela m’a été un cauchemar -et, le jour où vous avez télégraphié que toute menace d’amputation était -écartée, j’ai poussé un fameux _ouf_ de soulagement. - ---Et moi donc! j’ai passé par de cruelles angoisses; je suis étonnée de -n’avoir pas de cheveux gris. - -Dora imprima à son fauteuil un mouvement accéléré et inégal qui trahit -une soudaine agitation nerveuse. Elle regarda Hélène entre ses cils -rapprochés, ouvrit par deux fois la bouche sans pouvoir parler, puis -d’une voix un peu rauque: - ---Alors... Jack a été tué... fit-elle. - ---Oui, le 1er juillet, à la bataille de San-Juan, et cela a été une -grande miséricorde. Depuis qu’il avait quitté les affaires, il buvait et -jouait d’une manière effrayante. Il s’était acheté un _ranch_ dans -l’ouest. De temps à autre, il allait s’y enfermer comme s’il eût voulu -s’arrêter sur la pente, puis il revenait et recommençait de plus belle à -descendre. C’était navrant. Il s’est engagé en même temps qu’Henri et -Charley. Tous deux m’ont dit qu’au cours de la campagne, à El Caney -surtout, il avait fait preuve d’un entrain et d’un sang-froid -admirables. Sous le feu de l’ennemi, il courait transmettre des ordres, -ramassait les blessés, les portait au bord de la rivière. Dans cette -affaire du 1er juillet, où tant d’existences ont été sacrifiées, il -avait bien des chances de trouver la mort. Sept mille hommes avaient été -jetés dans la vallée, en face de la colline de San-Juan qui domine -Santiago, et dont le sommet crachait du feu comme un volcan en éruption. -Impossible de reculer: il fallait la prendre ou se faire tuer jusqu’au -dernier. Ils s’en sont rendus maîtres, mais à un prix énorme de vies. -Charley, Henri et Jack faisaient partie de la première ligne qui monta à -l’assaut, une ligne mince, déployée en arc. Tous, ils grimpèrent -lentement sous les batteries tonnantes. A chaque pas, le danger -croissait et le feu de l’ennemi se faisait plus meurtrier. A la dernière -décharge des Espagnols, Henri et Jack furent blessés. Henri, atteint à -la cuisse, tomba. Jack, frappé en pleine poitrine, tout sanglant, les -yeux hors de la tête, continua à monter. En guise d’arme, il tenait un -drapeau. Par un miracle de vouloir et d’héroïsme, il arriva au sommet de -la tranchée désertée, planta la bannière étoilée dans la terre molle et -s’abattit, la face contre terre. Ce fut Charley qui le releva. Il vécut -encore quelques minutes. A travers son agonie, il dut entendre les -hourras de la victoire, car il mourut avec le sourire aux lèvres. - -En écoutant ce récit. Dora, peu à peu, avait ralenti, puis arrêté le -mouvement de son fauteuil à bascule. Des reflets d’émotion avaient passé -et repassé sur son visage, ses yeux s’étaient mouillés, enfin, les -larmes avaient jailli. - ---Je ne vous ai pas raconté cela pour vous faire de la peine, dit madame -Ronald, mais pour honorer la mémoire de Jack et pour que vous -connaissiez bien toute sa valeur. - ---Je la connais, je la connais! répondit hâtivement la comtesse, en -essuyant ses joues.--Je n’ai pas de remords, parce que je me doute bien -que nous ne faisons pas nos destinées, pas plus que nous ne nous faisons -nous-mêmes... mais j’aurais voulu qu’une autre eût été choisie pour -envoyer Jack à cette mort glorieuse... Je ne l’aimais pas assez pour le -rendre heureux. Avec moi, il aurait eu une vie tourmentée. Cette pensée -me consolera toujours. - -A ce moment, la femme de chambre vint annoncer que le thé était servi. -Madame Ronald offrit son bras à Dora et la conduisit dans un ravissant -petit salon vert d’eau très pâle, aux boiseries grises et dorées. Les -deux femmes demeurèrent quelques instants silencieuses, émues. - ---Comment votre mari trouve-t-il l’Amérique? demanda enfin Hélène pour -renouer la conversation. - ---Elle lui plaît beaucoup plus que je n’osais l’espérer. J’avais une -telle peur qu’il ne s’y ennuyât! L’ennui lui tombe dessus comme ferait -l’influenza, et alors il devient triste et ne parle plus, c’est agaçant. -C’est bien heureux que les d’Anguilhon et les de Kéradieu soient venus, -cette année: je les ai invités à Orienta, de sorte que nous avons eu là -une société très agréable... Lelo a été charmant tout le temps. Il est -vrai qu’il a eu un succès!... Je crois que j’aurais encore plus de peine -à le garder ici qu’à Rome! Les Américaines ont une manière détestable de -provoquer la galanterie des hommes. - ---Et c’est vous, vous, qui trouvez cela! - -Dora rougit. - ---Pardon, je n’ai jamais fleurté avec les maris des autres! Du reste, je -n’ai rien à craindre. Lelo m’aime, j’en suis sûre, et toujours -davantage. Puis l’Italien est très sage, très égoïste: il sait, comme -nous disons, de quel côté son pain est beurré. La femme qui a des -enfants et de l’argent est bien puissante. - ---J’ai eu les d’Anguilhon à dîner, la semaine dernière; Annie a un air -de béatitude!... - ---Oh! elle adore son mari. Quand on aime, tout est facile. En voilà une -force que l’amour! - -Le ton était si drôle que madame Ronald ne put s’empêcher de sourire. - ---Le marquis est charmant, ajouta Dora, mais il m’inquiéterait: il est -trop compliqué. On ne sait jamais de quoi ces Français sont capables. -Lelo est plus simple. Il n’a pas un brin d’idéalité ou d’enthousiasme. -Beaucoup de cœur, de l’intelligence, de l’esprit... et des nerfs... cela -suffit pour Dody. - ---Alors vous êtes contente de votre sort? - ---Archicontente! - ---Ravie surtout d’avoir un titre! - ---Mais oui, je ne m’en cache pas. Quand j’étais petite, j’anoblissais -mes compagnons pour le plaisir de jouer avec des princes et des ducs. -C’était un pressentiment. - ---Et la société romaine, qu’en pensez-vous? - ---Oh! j’en suis arrivée à la conclusion que toutes les «sociétés», -française, anglaise, transatlantique, ne sont que des façades -d’architectures diverses. Ce n’est pas chez les gens du monde qu’il faut -chercher des sentiments profonds et des idées élevées. La société -romaine est une façade, elle aussi. Elle a de belles lignes, nobles, -simples, comme celles de ses palais, mais on ne les distingue presque -plus, tant elles sont encrassées, noircies par la poussière des siècles, -autrement dit par les préjugés, par un tas de choses antédiluviennes. Il -y a maintenant, çà et là, de grands morceaux clairs, tout neufs: le clan -italo-américain. C’est laid comme un raccommodage, je m’en rends compte. -Ces morceaux se noirciront-ils pour être dans le ton, ou le reste -blanchira-t-il? _Chi lo sa?_ - -Hélène regarda la jeune femme avec surprise. - ---Je vois que vous n’avez pas perdu le don des comparaisons -pittoresques... Celle-ci prouve que vous avez réfléchi et observé. Je la -crois très juste. Tous mes compliments. - ---Oh! on vieillit vite... moralement, en Europe. Savez-vous ce qui -m’étonne le plus? c’est la place que l’amour tient dans la vie de tous -ces Italiens. Il est le thème invariable de leurs conversations. C’est à -lui qu’ils doivent, pour une bonne part, l’animation de leurs -physionomies, la chaleur de leurs voix, de leurs regards, leur -électricité... car ils ont de l’électricité comme les chats!... Là-bas, -quand il y a deux personnes ensemble, elles parlent de leurs affaires de -cœur; s’il y en a plusieurs, elles parlent de celles des autres; à -travers la société il existe un courant d’intrigues, de fleuretage, de -secrètes intelligences. Chez nous, l’amour est un hors-d’œuvre; à Rome, -c’est le plat de résistance. - ---Oh! Dody!... - ---C’est la vérité, et cela m’exaspère. Grand Dieu! mais il y a tant de -choses plus intéressantes dans la vie! Le comte Ripalta, qui est un peu -français, fait des efforts louables pour arracher la société à ses -amours, à ses potins, et tourner son esprit vers des sujets plus dignes -d’elle. Par des conférences, par des matinées artistiques, il essaie de -la mettre dans le mouvement, mais il aura du mal! - ---C’est surprenant, tout de même, de voir comme nos compatriotes aiment -la société romaine! - ---Non, car elle a un grand charme. Je ne saurais pas dire en quoi il -consiste, par exemple! Quant à moi, je m’y plais de plus en plus. J’ai -appris à peser mes paroles, à ne pas dire tout ce qui me passe par la -tête; ç’a été assez dur. Quand j’ai remis le pied en Amérique, je me -suis écriée involontairement: «Ah! enfin je vais pouvoir parler!» Lelo -en a ri pendant huit jours. - ---Est-ce que vous comptez passer quelque temps à New-York? - ---Un mois, six semaines, peut-être... J’ai été assez heureuse pour -obtenir, au Waldorf, ce joli appartement Empire qui fait le coin de la -Cinquième avenue et de la 33e rue. J’espère qu’il plaira à mon cher -époux. Et maintenant je viens vous inviter pour demain. Les d’Anguilhon -et les de Kéradieu partent dans trois jours: j’ai voulu leur donner un -dîner d’adieu. J’ai prié Willie Grey, votre frère, Mrs. Newton, Mrs. -Loftus, Lili Munroë, Marguerite Daner, les femmes qui me jalousent le -plus, qui ont été le plus enragées de mon mariage. Ce sera un dîner -intime et charmant. Lelo ne rentrera que très tard, il ne pourra pas -vous faire visite avant. - -Une nuance d’émotion, d’embarras, passa sur le visage d’Hélène. - ---Mais nous avons justement un engagement pour demain! - ---Vous vous dégagerez. - ---Et puis... je ne sais pas... si Henri... - ---Si Henri consentira à accepter l’invitation du comte et de la comtesse -Sant’Anna? fit la jeune femme en riant.--Je me charge de l’y décider. - -Comme elle disait cela, M. Ronald parut dans l’encadrement de la -portière. Il avait pâli et maigri, les traces de ses souffrances -physiques étaient encore très visibles. - -Avec sa belle souplesse. Dora bondit à sa rencontre et lui jeta les bras -autour du cou. - ---Oncle, oncle, quel bonheur de vous retrouver sain et sauf! -s’écria-t-elle en l’embrassant comme autrefois. - -Le savant se raidit sous les caresses de sa nièce, il serra ses lèvres -minces, essaya de se dégager de cette affectueuse étreinte, mais elle la -resserra. - ---Comment! c’est ainsi que vous me recevez, après m’avoir causé de si -horribles inquiétudes! Est-ce que votre rancune contre moi va durer -toute la vie? «Le cœur de l’homme bon est un abîme de perversité -cachée.» Je suis sûre d’avoir lu ces paroles dans le Livre de la -Sagesse,--fit audacieusement Dora.--Elles m’avaient bien paru un peu -fortes, mais vous me feriez croire qu’elles sont vraies! - -Cette fois M. Ronald n’y put tenir; quelque chose comme un sourire passa -dans ses yeux. La jeune femme le vit et, enhardie par ce premier succès: - ---Venez vous asseoir là,--continua-t-elle en menant son oncle vers un -fauteuil.--Nous allons vous offrir une tasse de thé, cela redonnera du -ton à vos sentiments pour moi. - -Après avoir servi Henri très gentiment, l’irrépressible Dora se percha -sur le bras de son siège. - -Tout en buvant son thé, M. Ronald l’examinait curieusement. - ---Est-ce que vous me trouveriez embellie? - ---Je ne dis pas non! - ---Dites oui, vous me ferez plaisir. Mes meilleures ennemies en -conviennent. Cela ne m’étonne pas. Si, comme vous me l’affirmiez dans un -de vos inoubliables sermons, c’est le dévouement et l’abnégation qui -embellissent la femme, je dois être devenue une beauté. - -Hélène se mit à rire: - ---Vous pratiquez donc ces vertus-là, maintenant? demanda-t-elle. - ---Si je les pratique!... Mais je ne m’en plains pas... - ---Votre mari non plus ne doit pas s’en plaindre!... fit M. Ronald. - ---Lui? Eh bien, voilà ce qui est vexant! Il trouve ma manière de faire -tout à fait naturelle. Il ne se doute pas de ce qu’était Dora Carroll. -Ces Européens sont inouïs: de vrais pachas! - ---Et comment vous entendez-vous avec votre oncle l’Éminence? - ---Nous sommes au mieux ensemble. C’est même le seul de la famille avec -qui j’aie des relations agréables... A propos, Hélène! puisque vous êtes -catholique maintenant, si jamais vous avez besoin de la bénédiction -papale ou d’une permission extraordinaire, adressez-vous à moi: je me -charge de vous l’obtenir. - ---Bien! Je m’en souviendrai. - ---Quand on pense que vous deviez devenir la nièce du cardinal Salvoni! -fit M. Ronald. C’est tout de même extraordinaire. Est-ce que vous -l’appelez «Éminence»? - ---Non, je l’appelle tout simplement «_zio_», qui veut dire oncle en -italien, mais le mot n’est pas aussi familier qu’en anglais et en -français... Par exemple, quand je lui serre la main au lieu de la lui -baiser, cela a toujours l’air de l’étonner. - ---Oh! il doit avoir des étonnements, avec vous! - ---C’est-à-dire que je suis une révélation pour lui. Jugez donc, je crois -qu’avant moi il ne s’était jamais rencontré avec un esprit indépendant -et moderne. Nous causons beaucoup ensemble. Je lui suggère un tas de -choses, d’idées américaines, avec l’espoir qu’il s’en souviendra s’il -devient pape. - -Un pape s’inspirant des idées de Dora, cela parut si énorme à Hélène, et -même à son mari, que tous deux éclatèrent de rire. - ---Moquez-vous, moquez-vous, mais le cardinal me questionne sans cesse -sur l’Amérique. Il a tout l’air de lui tâter le pouls en ma personne. - ---C’est fâcheux qu’il n’ait pas sous les doigts le pouls d’une femme -plus sensée! dit M. Ronald. - ---_Zio, zio_, vous me manquez de respect! fit Dora avec son -imperturbable bonne humeur.--Plaisanterie à part, nous avons, le -cardinal et moi, de très intéressantes conversations. Et savez-vous? Je -crois que je suis arrivée à comprendre l’organisation de l’Église -catholique. - ---Vraiment!... s’écria Hélène, ah! cela m’intéresse. - ---Eh bien, c’est tout simplement une formidable armée spirituelle dont -le pape est le général en chef. Le haut clergé, les officiers, -travaillent pour la puissance temporelle, pour leurs ambitions -respectives: le bas clergé, les simples soldats, eux, croient travailler -pour Dieu, pour gagner le ciel, et ils accomplissent des œuvres -surhumaines; en réalité, toutes ces œuvres ne servant qu’à augmenter la -gloire de l’Église. - ---Je crois que vous vous trompez, fit Hélène un peu sèchement. - ---Pas du tout! J’ai l’illustration du système sous les yeux, au palais -Salvoni, en la personne du cardinal, qui ne songe qu’à devenir pape, -qu’à accroître le pouvoir du Vatican, et en celle de Don Agostino, un -pauvre prêtre qui est hypnotisé par un rêve de paradis et ne vit que -pour sauver des âmes. C’est certain, pour le haut clergé le mot d’ordre -est: «Tout pour l’Église»; pour le bas clergé: «Tout pour Dieu». Cela ne -me scandalise pas; au contraire! Je trouve cette organisation admirable, -nécessaire, et j’ai pour l’Église romaine beaucoup plus de respect -qu’autrefois. Elle est vraiment très grande. - ---Est-ce que le cardinal a essayé de vous convertir? demanda M. Ronald -en souriant. - ---Non, jamais; mais savez-vous ce qu’il a obtenu de moi?... que l’on -fasse maigre dans ma maison, le vendredi et la veille de certaines -fêtes: il m’en a donné la liste. «Pour le bon exemple religieux», a-t-il -dit. En réalité, c’est pour que l’on sache à Rome que chez les -Sant’Anna,--_in casa Sant’Anna_,--on observe les commandements de -l’Église. J’ai cédé, parce qu’il paraissait tenir à cela d’une manière -extraordinaire, mais je lui ai laissé voir que j’avais compris la raison -de son désir. - ---Il a une fort belle tête; le _Scribner’s Magazine_ a donné son -portrait il y a quelque temps. - ---Oui, et il a surtout grand air. Il ferait un pape splendide. - ---Vous le voyez souvent? dit Hélène. - ---Depuis six mois, nous dînons avec lui tous les dimanches. Il habite le -palais Salvoni, un palais rempli de belles choses, mais glacial comme si -jamais un rayon de soleil et une femme n’y étaient entrés. S’il -contenait encore des microbes du moyen âge, cela ne m’étonnerait pas. Il -y a là, dans ces magnifiques appartements, une curieuse odeur d’église, -d’encens, de bouquins, de vieux garçon, de tabac, une odeur d’autres -siècles... Elle a longtemps intrigué et taquiné mon nez; il a fini par -s’y habituer, par l’aimer, même. - ---Oh! Dody, Dody! s’écria Hélène, vous n’avez pas changé. - ---Je l’espère bien!... Enfin, je me suis familiarisée avec ce décor -italien et tout le reste. Après le dîner, nous avons de glorieuses -parties de billard ou de bésigue: Son Éminence apprécie mes petits -talents de société, je vous assure!... Plaisanterie à part, je crois -qu’il a vraiment de l’amitié pour moi. Ce printemps, j’ai fait une -grosse sottise... - ---Cela doit vous arriver quelquefois, dit M. Ronald. - ---Oui... n’importe... Je vous la raconterai quelque jour, si vous êtes -sage. Le cardinal croyait que Lelo avait été d’accord avec moi, et il -lui faisait froide mine. Alors, j’ai tout confessé. Eh bien, il ne m’a -pas grondée, il s’est contenté de me dire en me tapotant l’épaule: -«_Figlia mia_, vous avez une bien mauvaise tête, mais un grand bon -cœur...» Je parie qu’il me regrette!... Avant de partir, je lui ai amené -Bébé: il lui a donné sa bénédiction; puis il m’a fait le signe de la -croix sur le front et a mis son anneau contre mes lèvres,--un rubis de -toute beauté,--et je l’ai baisé, ma foi!... C’est drôle, je n’ai pas pu -m’en empêcher; il m’avait hypnotisée: je ne voyais plus mon adversaire -au billard ou au bésigue, mais Son Éminence le cardinal Salvoni, un -prince de l’Église, dans chaque pouce de sa personne. S’il devient pape, -je suis parfaitement capable de m’agenouiller devant lui. Mais assez -là-dessus!... Je vous ai raconté tout cela, pour que vous soyez aimable -avec Lelo comme son oncle l’est avec moi. Du moment qu’un cardinal s’est -résigné à avoir une nièce américaine et protestante, vous pouvez bien, -vous, vous résigner à avoir un neveu italien et catholique. Ce serait du -joli, si un Américain, un démocrate, avait les idées plus étroites qu’un -prélat romain!... Lors de mon mariage, vous n’avez pas été gentil. On -aurait dit un tuteur de comédie amoureux de sa nièce et obligé de la -donner à un beau jeune homme. Lelo a été très froissé, je ne serais pas -étonnée qu’il vous gardât encore rancune. Il est d’une susceptibilité -toute latine, horriblement fier. Si vous lui faites froide mine, il vous -tournera le dos et ne voudra jamais remettre le pied chez vous. Cela me -causerait un grand chagrin et me gâterait tout le plaisir de mon voyage. -Il faut que nous signions la paix tout de suite, et que vous me -promettiez de bien accueillir Lelo et de redevenir ce que vous étiez -autrefois: mon meilleur ami. - ---Qu’avez vous besoin d’ami, vous qui n’en faites qu’à votre tête! dit -M. Ronald afin de lutter contre son attendrissement. - ---Oui... et, pour une fois que j’ai écouté mon cœur, vous m’en voulez à -mort! Est-ce logique? - ---Non, dit enfin Hélène,--c’est même injuste, de la part d’un homme qui -nie le libre arbitre, qui affirme que l’amour est une onde magnétique, -un fluide, et qui cherche même à inventer les instruments nécessaires -pour l’enregistrer ou le photographier. - -La jeune femme sauta sur ses pieds. Ses yeux largement ouverts -laissèrent deviner le travail rapide de sa pensée. Une sorte d’effroi -mêlé de respect se peignit sur son visage. - ---L’amour, un fluide! répéta-t-elle, mais c’est cela, c’est cela même! -Lelo m’a attirée irrésistiblement. Quand il était près de moi, tout -semblait plus beau, l’air était différent... Oh! oncle, je crois que -vous êtes vraiment un grand homme! - -Comme la jeune femme prononçait ces paroles, madame Carroll entra, -suivie d’une superbe nourrice romaine qui portait le petit Guido. - -M. Ronald alla au-devant de sa sœur et l’accueillit très -affectueusement. - -Pendant ce temps, Dora avait enlevé le grand chapeau à plumes du Bébé, -ébouriffé d’un habile coup de doigt les boucles épaisses de ses cheveux -brun doré comme une châtaigne fraîche, puis elle le présenta à Hélène. - ---La belle petite créature! s’écria celle-ci, regardant sans trouble -l’enfant de Sant’Anna. - ---N’est-ce pas? Ressemble-t-il assez à son père! - ---Beaucoup, en effet. - -Dora s’approcha de M. Ronald. - ---Oncle, dit-elle gravement, voyez...--celui-ci devait naître. - -Une émotion subite et profonde adoucit la figure du savant. Il regarda, -un instant, le petit Guido, puis, entourant de son bras la mère et -l’enfant, il les embrassa tous deux. - ---Vous avez raison, dit-il, celui-ci devait naître... et un autre devait -mourir! ajouta-t-il plus bas. - - - - -XXXVII - - -L’Hôtel Waldorf, dont Dora avait fait sa résidence, est la propriété de -M. Astor, le milliardaire américain qui vit en Angleterre. Nous n’avons -rien encore de pareil en Europe. Il y a là des appartements Renaissance, -Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Empire. On y peut dîner à la lumière des -bougies ou à celle de l’électricité, sur du linge de Flandre ou sur de -la soie, dans de la porcelaine de Sèvres ou de Dresde, dans du vieux -Vienne ou du vieux Chine. On y peut boire des vins de tous les grands -crus dans les verres de Baccarat les plus fins, dans les cristaux de -Bohême les mieux taillés. Et les chefs sont des artistes qui possèdent -les meilleures recettes. Certaine «salade Waldorf» ne tardera pas à -figurer sur nos menus élégants. La plupart des Altesses, des Princes de -passage à New-York, ont logé dans cet hôtel de la Cinquième avenue et -lui ont donné un prestige de «comme il faut». Dora, qui avait appris à -tenir compte du goût de son seigneur et maître, avait choisi un -appartement Empire dont le style sobre et sévère reposait des splendeurs -fantastiques du reste de la maison. - -Ce dîner d’adieu, qu’elle avait imaginé de donner aux de Kéradieu et aux -d’Anguilhon, n’était qu’un prétexte pour exhiber son mari, son titre, et -se montrer dans tout l’éclat de sa nouvelle position sociale. Elle avait -invité les quatre plus jolies mondaines de New-York. Elle les -considérait, à tort ou à raison, comme ses ennemies, mais elle était -sûre que, flattées de la préférence, elles parleraient avec enthousiasme -du comte et de la comtesse Sant’Anna, exciteraient la curiosité et lui -prépareraient ce succès de retour qu’elle désirait: l’Américaine sait -admirablement choisir les instruments nécessaires pour arriver à ses -fins. - -Après la réconciliation entre l’oncle et la nièce, M. et madame Ronald -avaient promis de se dégager et de se rendre à l’invitation de Dora. -Pendant toute la journée qui précéda le dîner, Hélène éprouva une -secrète angoisse. Elle eut beau se répéter que Sant’Anna lui était -indifférent, la pensée de se retrouver en sa présence ne laissait pas -que de la troubler. S’il allait la reconquérir avec son regard prenant, -sa voix musicale? Elle avait peur maintenant de ces forces inconnues -dont l’être humain est le jouet. Elle évoqua alors la grande figure du -brahmine et, comme si elle eût senti de nouveau sa puissance -mystérieuse, elle reprit confiance. - -Madame Ronald n’était pas une héroïne. Elle ne devait jamais atteindre -ces hauteurs où cesse le désir de plaire et d’être admirée. Ève elle -était, Ève elle resterait toujours. Elle apporta à sa parure tout son -art, toute sa coquetterie. Elle tenait à paraître aussi belle que -possible: pour rien au monde, elle n’aurait voulu que Lelo la trouvât -enlaidie ou vieillie; il fallait que son triomphe fût complet. - -Selon sa promesse, elle arriva de bonne heure au Waldorf et, laissant -son mari au salon, alla retrouver Dora dans son cabinet de toilette. -Après l’échange de quelques paroles amicales, elle s’assit en face -d’elle et, entr’ouvrant son grand manteau doublé d’hermine, elle apparut -merveilleusement habillée, dans une robe de mousseline de soie noire sur -fond blanc, toute ruisselante de paillettes. - ---Oh! la jolie robe! - ---Elle m’est arrivée la semaine dernière; vous en avez l’étrenne. - ---C’est gentil, cela, et elle vous va à ravir. - ---Tant mieux! - -A ce moment même, la porte fut ouverte brusquement et Lelo parut. - ---Prête? demanda-t-il. - -Puis, apercevant la visiteuse: - ---Madame Ronald! quel plaisir de vous revoir! - -A l’apparition du comte, Hélène s’était levée d’un seul et irrésistible -mouvement et lui avait tendu la main. Il la porta à ses lèvres, puis -leurs regards se rencontrèrent. Il y eut alors entre eux une -transmission plus rapide que l’éclair de pensées, de sentiments, une de -ces secondes psychologiques qui font les destinées humaines. Madame -Ronald n’eut pas un battement de paupières, pas un frémissement dans son -âme ou dans sa chair. L’homme qui était là, devant elle, lui parut un -autre que celui qu’elle avait aimé. Elle ne se rendit pas compte que -c’était elle qui avait changé. - ---Je suis charmée de pouvoir vous souhaiter la bienvenue en -Amérique,--fit-elle du ton le plus naturel. - -Quelque chose comme de l’étonnement, de la curiosité, se trahit sur la -physionomie de l’Italien. - ---Et moi, je regrette de ne pas être rentré assez tôt pour aller vous -présenter mes hommages, dit-il poliment. - ---N’importe. Comme compensation j’ai reçu la visite de votre fils, et -nous sommes devenus de grands amis. Il m’a tout de suite tendu les bras. - ---Ah! je reconnais bien là mon sang! Les Sant’Anna n’ont jamais pu voir -une jolie femme sans lui tendre les bras. - ---Lelo! s’exclama Dora; comment osez-vous? - ---Mais, _mia cara_, c’est un mouvement instinctif, naturel à tout homme -de goût et de sentiment... Et puis, cela ne veut pas dire que nos -avances aient toujours été bien reçues! - ---Celles de votre petit Guido l’ont été, je vous assure, répondit Hélène -gaiement. - ---Il a de la chance! - ---Au lieu d’échanger des madrigaux, regardez-moi! dit la comtesse, -s’éloignant de quelques pas pour mieux faire admirer sa toilette de -dîner, une longue tunique en point de Venise sur une jupe en mousseline -de soie hortensia. - -Le souple tissu dessinait à la perfection ses lignes élégantes de fausse -maigre. Sur le corsage montant et transparent ruisselait une cascade de -diamants d’une incomparable beauté. - ---Vous êtes ravissante! s’écria Hélène. - ---Oh! elle sait s’habiller, la jeune personne! dit Lelo en souriant. - ---C’est heureux! répondit Dora, très contente de l’approbation de son -mari. - -Puis, prenant son éventail et ses gants: - ---En scène, maintenant! Je débute ce soir à New-York dans le rôle de la -comtesse Sant’Anna, fit-elle un peu nerveusement.--J’espère que tout le -monde sera bien disposé et que nous aurons une soirée agréable. - -Un quart d’heure plus tard, ce que l’on appelle au Waldorf la salle à -manger Astor, une salle de belles proportions, boisée d’acajou, décorée -de panneaux peints, offrait un joli tableau d’agapes modernes. La grande -table ronde était étincelante d’argenterie et de cristaux; au milieu, -une artistique corbeille remplie de fruits merveilleux; sur la nappe, -une jonchée de roses et d’orchidées rares; tout autour, des convives -triés sur le volet, des femmes dont la beauté et la parure ajoutaient au -plaisir des yeux. Parmi les Américaines, on reconnaissait au premier -coup d’œil celles qui vivaient en Europe. Chez la baronne de Kéradieu, -chez la marquise d’Anguilhon, la transformation était remarquable. On -eût dit que la grande aïeule leur avait communiqué un peu de sa douceur, -de son calme et de son indulgence. Leurs physionomies étaient moins -dures, leur ton moins tranchant, leurs voix plus nuancées. Chez Dora, le -changement qui étonnait tout le monde était dû surtout à l’amour. Il -avait modifié son expression, ses traits, ses manières. Il avait mis de -l’âme dans ses yeux moqueurs, lui avait fait une bouche de bonté, car -ses lèvres n’étaient plus aussi minces. C’était lui, en un mot, qui -l’avait féminisée. - -Le baron de Kéradieu, le marquis d’Anguilhon et le comte Sant’Anna se -détachaient curieusement sur ce fond américain. Il était facile de voir -qu’ils appartenaient à une autre race que ces hommes d’action et de -pensée aux yeux froids, aux visages énergiques. Leurs figures d’un type -ancien donnaient une impression de fragilité et de faiblesse, mais -semblaient traversées par de chauds rayons de sentiment: elles avaient -plus de lumière,--et ces moustaches d’un tour hardi, que mademoiselle -Carroll--d’heureuse mémoire--avait qualifiées d’anachronismes, -ajoutaient à leur expression quelque chose d’audacieux et de -chevaleresque. - -En Amérique, depuis la guerre, la causerie mondaine avait pris un -caractère spécial. Malgré l’effort des maîtresses de maison pour la -maintenir sur des sujets indifférents, elle était, comme par un -invisible courant, ramenée sans cesse aux questions brûlantes: un petit -mot suffisait à provoquer des discussions interminables, à produire une -mêlée d’opinions diverses, au milieu de laquelle amour-propre et -convictions se trouvaient souvent blessés. Ce soir-là, au dîner des -Sant’Anna, ce fut Jacques d’Anguilhon qui, inconsciemment, ouvrit le -feu. - ---Je vois avec plaisir, mesdames,--fit-il en promenant les yeux autour -de lui,--que vous n’avez pas boycotté Paris: vos toilettes en sont la -preuve. - ---Nous n’avons pas eu le courage de le bouder longtemps, voilà le fait! -répondit Lili Munroë, une beauté brune aux yeux violets qui se trouvait -à la droite de Lelo.--On nous en blâme dans certains milieux, et -peut-être avec raison. Paris aurait bien mérité que nous le -_boycotassions_... hein? le joli subjonctif!... il n’a pas été gentil, -gentil pour l’Amérique. - ---Pas gentil, parce qu’il a pris parti pour l’Espagne?... Allons, vous -avez l’esprit trop juste pour ne pas comprendre le sentiment qui l’a -porté vers une nation de sang latin, déjà dépossédée, incapable de -lutter contre un ennemi jeune et riche, bien armé, tel que vous. Que -penseriez-vous de Paris si ses sympathies étaient à vendre aussi bien -que ses chiffons? En exprimant sa désapprobation comme il l’a fait, il a -manqué de «gentillesse», peut-être, mais cet élan de cœur, qui pouvait -lui coûter ses plus jolies et ses plus riches clientes, a été une preuve -de désintéressement, et toutes, j’en suis bien sûr, vous êtes capables -de l’apprécier. - ---Oh! fit Charley Beauchamp, l’interdit contre la France avait été -prononcé dans la première explosion du jingoïsme, qui chez vous -s’appelle chauvinisme... Le chauvinisme a toujours enfanté plus de -sottises que d’actions héroïques. Rien n’est plus éloigné du vrai -patriotisme. - ---Le vrai patriotisme! répéta Jacques d’Anguilhon, eh bien, c’est une -Américaine qui m’en a donné la note... Ma modestie m’empêche de la -nommer,--ajouta-t-il en regardant sa femme.--Après avoir lu la -déclaration de guerre, elle s’est écriée: «Pourvu que l’Amérique se -conduise bien dans cette affaire!... Si elle venait à se montrer indigne -ou seulement mesquine, _I would sink into the ground!_... Je rentrerais -sous terre!...» - ---C’est cela! c’est cela! fit Henri Ronald, avec cette belle expression -qui mettait comme de la lumière sur son visage sévère,--le chauvinisme -est le sentiment exalté que nous avons de la valeur de notre pays, -simplement; le vrai patriotisme est le désir exalté de le voir supérieur -à tous les autres. - ---Et supérieur surtout, continua M. Beauchamp, par la justice et par -l’humanité, les génératrices de toute force et de toute grandeur. - ---J’avais réellement cru, dit le baron de Kéradieu, que le chauvinisme -était une effervescence de l’âme latine, qui est toujours comme une -machine trop chargée. Je vois qu’il sévit aussi fort aux États-Unis -qu’en France. - ---Oui, mais, chez nous, répondit Willie Grey, il n’entre en action que -dans les grandes circonstances, tandis que chez vous, il constitue un -état d’âme et vous rend intolérants. - ---Intolérants! Vous nous trouvez intolérants? - ---Oh! oui!... s’écria la marquise d’Anguilhon. Ainsi, en France, quand -on est étranger, il faut toujours être de l’avis des autres. - ---Annie! fit Jacques d’un ton de reproche. - ---Madame d’Anguilhon a raison! continua Willie Grey. Dans les premiers -temps de mon séjour à l’atelier de Jean-Paul Laurens, je m’étais fait -une arme d’un certain guide de Paris où j’avais trouvé cette phrase, à -la fois comique et naïve: «Si vous avez le malheur d’être étranger...» -Je gardais sur moi le petit livre vert et, lorsqu’un de mes camarades se -montrait agressif, je le tirais de ma poche et lisais à haute voix: «Si -vous avez le malheur d’être étranger...» Il suffisait que je fisse mine -de le prendre: on changeait de ton. A la fin, on me l’a brûlé; mais je -dois dire que, jusqu’à notre guerre avec l’Espagne, on ne m’avait plus -fait sentir «le malheur d’être étranger!...» - ---Ce chauvinisme excessif est fâcheux pour votre pays, ajouta Charley -Beauchamp; il en gêne le progrès, étouffe l’esprit libéral. Les -adversaires de l’ordre établi s’en font un instrument de haine et de -division... témoin l’antisémitisme, qui, chez vous, n’est qu’un parti -politique. - -Henri de Kéradieu et Jacques d’Anguilhon échangèrent des regards de -surprise. - ---L’antisémitisme un parti politique! répéta le marquis. Vous avez eu -cette impression d’ici? - ---Parfaitement. Nous aimons à le croire du moins. La France! ce nom a -quelque chose de clair, de brillant, de généreux, on ne peut pas -l’associer avec une manifestation aussi barbare, aussi peu excusable que -l’antichristianisme des Turcs. - ---Je suis de votre avis, mais au fond, tout au fond, il y a cet -antagonisme des races. Les Juifs sont des Orientaux et nous des -Occidentaux! - ---Eh bien, répliqua M. Ronald, utilisez leurs qualités d’Orientaux, ce -sont autant de forces... et pas négligeables, je vous assure. Voyez -l’Angleterre! Elle s’est laissé conduire par un Disraëli. Elle l’a fait -servir à son bien et à sa gloire. Puis, sans se soucier de ce que ses -ancêtres avaient mangé les cailles et la manne dans le désert, elle l’a -créé lord et pair, l’égal des plus hauts barons chrétiens. Voilà ce que -j’appelle du bon patriotisme et de bonne politique. - ---Une nation vraiment forte est toujours libérale, conclut Willie Grey. - ---Et quelles pauvres questions, que ces questions de race! ajouta le -savant avec un peu de dédain. La religion a enseigné une fraternité -idéale, à laquelle personne n’a jamais bien cru; la science seule, en -faisant connaître aux hommes les liens profonds et multiples qui les -unissent, peut les conduire à la vraie fraternité. - ---Vous ne vous fâcherez pas, monsieur de Kéradieu? ni vous, monsieur -d’Anguilhon?--dit madame Newton, la voisine de Charley Beauchamp,--si je -vous fais part d’une impression que je rapporte toujours de Paris et qui -me taquine parce qu’elle m’empêche de l’aimer entièrement. - ---Nous ne nous fâcherons pas,--répondit le baron de Kéradieu, souriant à -la jolie femme qui s’excusait ainsi d’avance.--Voyons cette impression. - ---Eh bien, je trouve que Paris n’est pas hospitalier. - ---Pas hospitalier! - ---Non, et c’est dommage, grand dommage:--ceci fut dit avec une -gentillesse qui adoucissait le blâme.--Si quelques Françaises venaient -visiter l’Amérique, nous nous ferions un plaisir de leur ouvrir nos -maisons, un devoir de leur faciliter les moyens de connaître notre pays. -Chez vous, personne ne s’avise de cela. Franchement, vous n’avez pas la -bosse de l’hospitalité! - ---Voilà un terrible reproche, est-ce que nous le méritons vraiment? - ---Vraiment... Tenez, j’ai une amie qui habite Paris depuis quinze ans. -Elle y a des parents dans la meilleure société, car sa famille est -d’origine française. Elle a essayé de créer un salon anglo-français et -n’a jamais pu y réussir: présentations, dîners, _five o’clocks_, rien -n’y a fait. On n’est pas allé, de votre côté, au delà de la carte de -visite. A ses réceptions, elle a toujours le chagrin de voir les -Parisiennes se grouper dans un coin et les Américaines dans l’autre. - ---La différence de langue doit en être cause! répondit le marquis -d’Anguilhon. - ---Elle y est certainement pour beaucoup, dit Antoinette de Kéradieu, -mais selon moi, l’exclusivisme des Français a encore une autre raison. -Dans leur vie intime, ils ont moins de tenue que les Anglais et même que -les Américains: ils craignent que leur laisser-aller ne les fasse mal -juger et préfèrent demeurer entre eux. - ---Et puis, ajouta Annie, ils ont un tas de préjugés contre les gens qui -ne sont ni de leur religion ni de leur race... J’essaie d’en détruire -autant que possible, mais, dans ce cher Vieux Monde, il ne faut rien -brusquer, sous peine de dépasser le but. - ---_Brava_, madame d’Anguilhon! s’écria Lelo, je vous félicite d’avoir -compris cela. Prenez exemple. Dora! - ---Bien! bien! fit la jeune femme. - ---Une Française seule, continua la marquise, pourrait opérer cette -fusion avec les étrangères, et elle serait profitable à toutes. - ---Nul doute! fit Henri Ronald. Ainsi, je l’ai remarqué souvent, la -connaissance du français rend l’Anglais ou l’Américain plus aimable, -plus délié d’esprit, tandis que la connaissance de l’anglais rend le -Français plus correct dans sa tenue et dans ses dires. - ---Eh bien, espérons qu’un de ces jours il se trouvera une Parisienne -capable de rompre la glace entre nous, dit gaiement Lili Munroë. Nous -lui élèverons une statue! - ---Rompre la glace!... répéta Jacques en souriant. Oh! elle n’est pas -bien épaisse. Vous avez plus d’affinités avec nous qu’avec les Anglais. -Vous n’êtes pas des Saxons, après tout! - ---Non? Qu’est-ce que nous sommes donc? demanda Marguerite Daner ouvrant -ses yeux tout grands. - ---Des Américains. - ---Vous avez raison, monsieur d’Anguilhon, dit Henri Ronald. La nature -répète ici ce qu’elle a fait autrefois chez vous. Pour créer les -Français, elle a croisé Celtes, Latins et Francs; pour créer les -Américains, elle est en train d’amalgamer Anglais, Irlandais, Écossais, -Hollandais, Allemands, Latins, et, de son laboratoire des États-Unis, -une race nouvelle sort peu à peu. - ---Une race qui a probablement une haute destinée! - ---Je le crois. - ---A propos de race, dit Henri de Kéradieu, vous avez probablement lu -certain article de revue où il est démontré qu’il n’y a plus de noblesse -en France? - -Les yeux de toutes les femmes pétillèrent d’intérêt. - ---En effet, beaucoup de journaux l’ont reproduit, fît madame Ronald. - ---Naturellement!... Eh bien, rassurez-vous, La Révolution a certainement -éclairci les rangs de l’aristocratie, mais elle ne l’a pas anéantie, pas -plus que le phylloxéra n’a détruit tous nos clos célèbres. Il y a encore -dans notre pays des hommes de race et des vins au bouquet rare, -inimitable, comme celui-ci,--ajouta le baron en élevant son verre -rutilant de vieux chambertin.--La race n’est pas chose si facile à -détruire. J’ai vu, près de Tunis, une tribu arabe qui se nomme les -Beni-Franzoun, «Fils de Français». Elle a sur son étendard les lis de -France et prétend descendre des compagnons de saint Louis. Les hommes -sont blonds, avec des yeux bleus, et ils portent les moustaches -tombantes comme les Gaulois. - ---Ah! c’est bien curieux, cela! s’écria Lelo. - ---Si, après les révélations de cette revue, il y avait encore des -Américaines tentées d’accorder leur main à quelque noble français, ce -dont je doute fort,--ajouta Henri de Kéradieu d’un ton plaisant,--je -leur dirais: «Cherchez la race. Elle se devine au premier coup d’œil, -elle est la meilleure garantie de l’origine et ne s’improvise pas comme -les parchemins. Si un homme a de la race, épousez sans crainte: il est -authentique.» - ---Oui, oui, épousez! fit Annie joyeusement. - ---Ne dirait-on pas, conclut Willie Grey en riant, que nous avons été -réunis au Waldorf pour nous permettre de nous expliquer sur ces petites -questions qui avaient jeté un peu de froid entre nous? - ---Mais c’est bien possible! dit Jacques, et je suis sûr que nous nous -quitterons, ces jours-ci, en meilleure intelligence. - ---Pourquoi ne nous attendez-vous pas, monsieur d’Anguilhon? demanda -Dora. Ce serait si amusant de faire le voyage ensemble! - ---Il faut que je sois à Paris pour l’ouverture des Chambres. - ---Ah! c’est vrai, vous êtes député. - ---Oui... Annie m’a persuadé que c’était mon devoir de prendre en mains -les intérêts locaux. Je me suis présenté à la députation, par acquit de -conscience, avec le secret espoir de ne pas être élu... et puis, je l’ai -été. Quand on est marié à une Américaine, il est bien difficile de -rester oisif. - ---Dora! s’exclama Lelo avec un air d’effroi. Vous n’allez pas me -demander de faire le bonheur des populations?... Je regimberais, je vous -en préviens. - ---N’ayez pas peur, je me contenterai que vous fassiez mon bonheur, à -moi. - ---Ah! tant mieux! C’est dans mes moyens, cela! - -La conversation, ainsi lancée, demeura très animée, et ne fit plus -qu’échauffer entre les convives la sympathie et la cordialité. - -Pendant tout le dîner, bien que tyranniquement accaparé, interviewé sans -merci par ses deux voisines, Sant’Anna ne cessa d’observer madame -Ronald. Sans avoir jamais soupçonné la profondeur du sentiment qu’il lui -avait inspiré, il était sûr qu’elle l’avait aimé. Le souvenir de -l’expression douloureuse qu’il avait surprise sur son visage au sortir -du consulat d’Italie, où il venait d’épouser Dora, avait maintes fois -amené sur ses lèvres un sourire de triomphe mauvais. Depuis qu’il était -en Amérique, il avait souvent pensé à elle et secrètement désiré la -revoir. Il l’avait revue; mais, avec sa fine intuition d’Italien, il -avait senti aussitôt qu’il lui était devenu indifférent, que ce pouvoir -magnétique, dont il était si fier, n’avait plus aucun effet sur elle. Il -en éprouvait un vif désappointement, une belle rage d’homme vaincu. -«Toutes les mêmes! se disait-il en manière de consolation.--Quelqu’un -d’autre, sans doute!...» Et jamais Hélène ne lui avait semblé aussi -désirable. Sa robe pailletée rendait son corps tout chatoyant, faisait -ressortir la riche nuance de ses cheveux, l’éclat de ses épaules. Sa -«blondeur» le fascina de nouveau, lui remplit les yeux d’une chaude et -sensuelle admiration. - -Madame Ronald les rencontra souvent, ces yeux, les brava même avec une -hardiesse tranquille, et ils furent impuissants à provoquer chez elle le -plus léger trouble. Elle examinait le comte à la dérobée, et sa -physionomie exprimait un étonnement mêlé de dédain. Sous l’influence de -quelle magie l’avait-elle cru si supérieur? Un grand seigneur, rien de -plus... Il ne fallait pas lui demander autre chose que d’être beau, -aimable et généreux. Elle le voyait maintenant tel qu’il était, avec son -âme vieille, embuée par le passé, son incurable indifférence, sa -faiblesse de caractère. Oui, avec de la culture, il aurait pu devenir un -homme politique, un diplomate, mais cette culture lui manquait. C’était -un esprit en jachère, incapable de s’intéresser à autre chose qu’aux -faits-divers de la vie mondaine, incapable surtout d’aimer avec -profondeur et fidélité. Comme elle eût souffert par lui, grand Dieu! Sur -cette pensée, qui s’acheva dans un petit frisson, les regards d’Hélène -se tournèrent vers M. Ronald. Quelle puissance intellectuelle dans le -modelé de son front! Quelle pureté dans ces yeux de chercheur, qui ne -voyaient pas les choses basses ou indignes! Quelle beauté dans cette -bouche faite pour la vérité!... Elle avait vécu un rêve,--un cauchemar -plutôt, et combien douloureux!... Elle avait été folle!... folle!... - -Maintenant Sant’Anna pouvait aller, venir, partir, il pouvait fleurter, -aimer, sans qu’un seul de ses actes ou de ses sentiments se répercutât -en elle. Cette assurance la rendit joyeuse comme une enfant. Elle -respira largement, à plusieurs reprises, pour le plaisir de sentir son -cœur dégagé. Entre Lelo et elle, la communication avait bien été coupée! -Une fervente action de grâces s’éleva de son être tout entier vers le -Maître qui avait accompli le miracle. - -Après le dîner, Sant’Anna, curieux de savoir si l’indifférence d’Hélène -n’était point simulée, manœuvra pour la tirer à l’écart. - ---Eh bien, «ma tante»! dit-il, en appuyant perfidement sur elle ses yeux -de charmeur,--comment trouvez-vous cette dernière surprise que nous -ménageait la destinée? Moi, Lelo, vous recevant à New-York, à l’Hôtel -Waldorf, Cinquième avenue, 33e rue!... Oh! cette 33e rue! - ---Mais je trouve la surprise très agréable! Et vous? - ---Délicieuse, stupéfiante surtout!... Le moyen, après cela, de ne pas -croire à la fatalité! - ---Ne vous servez pas de ce mot: il implique une idée de hasard, de force -aveugle et brutale. Nous sommes les ouvriers de Dieu, ses collaborateurs -inconscients; il nous conduit vers des buts lointains que nous ignorons, -mais, à la fin, tout sera bien et pour tous. - -Ses paroles impressionnèrent Lelo. Il sentit que la femme qui les avait -prononcées était à jamais hors de son pouvoir. Cependant il risqua une -ironie dernière: - ---Alors, selon vous, de la rue de Rivoli où je vous ai rencontrée, -jusqu’au Waldorf où nous nous retrouvons, toutes les péripéties étaient -écrites d’avance. Toutes?... - -Hélène supporta sans fléchir le regard qui accompagnait ce dernier mot. - ---Toutes, répéta-t-elle avec une belle crânerie. Elles étaient -nécessaires, j’en suis convaincue. - ---Si Ève devient philosophe, ce sera terrible! dit Sant’Anna. - ---Pour le tentateur, oui,--répliqua madame Ronald en souriant,--mais -bien heureux pour Adam!... Et maintenant, «mon neveu»,--ajouta-t-elle -d’un ton tout à fait mondain,--nous allons vous gâter à qui mieux mieux -et vous rendre le séjour de New-York si agréable que vous nous -proclamerez les femmes les plus charmantes du monde: c’est là une de nos -ambitions... - -Pendant cette conversation, Charley Beauchamp, le frère chevaleresque et -discret qui avait tout deviné, tout craint, ne quittait pas les causeurs -des yeux. Il s’était isolé dans un coin pour les observer. Sa -physionomie, d’abord inquiète, se rasséréna et, à la fin, il eut un -soupir de soulagement. En s’éloignant de Lelo, madame Ronald se dirigea -vers lui. - ---Pourquoi me regardez-vous tant, ce soir? demanda-t-elle en lui donnant -un petit coup d’éventail sur le bras. - ---Parce que je ne vous ai jamais tant admirée. - -Une rougeur légère passa sur le visage de la jeune femme. - ---Vous avez bien raison! répondit-elle gravement. - -Un peu plus tard, comme Hélène se trouvait seule avec son mari dans le -coupé qui les ramenait chez eux, elle glissa soudainement sa main dans -la sienne. Sans parler, Henri Ronald la pressa et la retint avec force. -Alors, elle se blottit contre lui et, pendant tout le reste du trajet, -elle demeura muette, profondément heureuse, avec une sensation exquise -d’amour vrai et de sécurité parfaite. Arrivée dans son cabinet de -toilette, encore enveloppée de son long manteau, elle alla tout droit au -tableau de Willie Grey et, avec un accent de joie, de triomphe -impossible à rendre, elle s’écria: - ---Guérie, Titania! guérie! - - -FIN - - - - -COLLECTION NELSON. - - -Chefs-d’œuvre de la littérature. - - -Chaque volume contient de 250 à 550 pages. - - -Format commode. - -Impression en caractères très lisibles sur papier de luxe. - -Illustrations hors texte. - -Reliure aussi solide qu’élégante. - - -Deux volumes par mois. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÈVE VICTORIEUSE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/65178-0.zip b/old/65178-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 3ebc1a9..0000000 --- a/old/65178-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/65178-h.zip b/old/65178-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index afbdc35..0000000 --- a/old/65178-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/65178-h/65178-h.htm b/old/65178-h/65178-h.htm deleted file mode 100644 index 4339b45..0000000 --- a/old/65178-h/65178-h.htm +++ /dev/null @@ -1,15200 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Ève victorieuse, by Pierre de Coulevain. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small { font-size: 90%; } -small { font-size: 80%; } - -.i { font-style: italic; } -.i i, .i em { font-style: normal; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 10%; } -.stanza { margin-top: 1em; } -.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; } -.i3 { text-indent: -5%; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } - -.cc { text-indent: 0; text-align: center; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -span.blk { display: inline-block; width: 11em; text-align: center; } - -a { text-decoration: none; } - -.ugap { margin-top: 1em; } -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - - -img { max-width: 100%; } -img.w3 { width: 3em; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top2em { padding-top: 2em; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Ève victorieuse, by Pierre de Coulevain</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. 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Les unes recherchent les bronzes, les -ivoires ; les autres, les tapisseries, les étoffes -anciennes. Celle-ci est renommée pour son service -de table ou pour son argenterie, celle-là pour ses -bijoux ou ses dentelles. Presque toutes sont des -collectionneuses passionnées, qui, sans remords, -viennent dépouiller le Vieux Monde de ses reliques. -Le Nouveau, grâce à elles, voit son trésor d’art -s’accroître avec une rapidité prodigieuse, et le vil -dollar se transforme en objets rares et précieux.</p> - -<p>Hélène Ronald, la femme d’un des futurs grands -hommes des États-Unis, était considérée comme -une autorité en matière de décoration et d’arrangements -intérieurs. Elle se flattait elle-même de -pouvoir, au besoin, refaire une fortune en mettant -son goût au service des nouveaux riches.</p> - -<p>Sa maison de New-York était située dans cette -partie de la Cinquième avenue où sont les résidences -des plus notables millionnaires. Elle -donnait sur le Parc Central et avait la vue de ses -pelouses veloutées, de ses arbres superbes. A côté -des palais Gould et Vanderbilt, elle paraissait -petite et assez modeste, mais elle n’en était pas -moins une merveille de goût et de confort. Hélène -y travaillait sans cesse, la retouchant comme une -œuvre d’art, enlevant ici un meuble, là un tableau -ou un bibelot. Et elle la montrait avec orgueil, -de la cuisine au grenier. La pièce dont elle tirait -surtout vanité était son cabinet de toilette. Elle -avait mis tout son génie féminin dans ce décor -intime. D’aucuns l’eussent voulu plus sobre et -plus simple ; un artiste pourtant l’eût trouvé -délicieux. Les murs, entre les hautes glaces, -étaient tendus de brocart gris bleu à reflets irisés, -et le parquet recouvert d’un de ces tapis Morris -qui sèment comme des fleurs vivantes sous les -pieds. Sur les panneaux des meubles, d’un bois -blanc, poli et chaud comme l’ivoire, étaient -incrustés des salamandres, des oiseaux exotiques, -des papillons diaprés, dont les couleurs s’harmonisaient -avec les soies jaunes, bleues, roses, -des sièges, des coussins et des rideaux. Sur ce fond, -d’une tonalité très douce, se détachaient des -aquarelles de maîtres, la garniture de vieux -Dresde qui ornait la cheminée, des baguiers, des -coupes anciennes, des vases de formes curieuses, -enfin la large table, surmontée d’un miroir, où les -ustensiles de toilette en or, en argent, en écaille -blonde, parsemaient avec ordre un merveilleux -dessus en vieux point de Venise.</p> - -<p>Un Européen, transporté subitement au seuil -de ce sanctuaire, n’eût pas manqué, d’abord, de -se croire chez une grande demi-mondaine parisienne ; -mais, pour peu qu’il eût été doué de ce -sixième sens qui pénètre les gens et les choses à -la manière des rayons Rœntgen, il eût vite reconnu, -malgré cette recherche et ce raffinement suspects, -l’atmosphère saine de la femme honnête. Et -madame Ronald était bien la figure qu’un coloriste -eût placée dans ce cadre ultra-moderne. Il fallait -là son corps élégant, toujours délicieusement -déshabillé ou habillé, ses cheveux chatoyants, -nuancés de divers tons d’or, sa blancheur mate, -ses grands yeux bruns qui promenaient autour -d’elle une caresse inconsciente, ses belles lèvres -bien dessinées, dont le sourire découvrait des -dents parfaites. Il fallait là cette tête qui donnait -une impression de « blondeur » et de lumière, -ce visage de charmeuse ennobli par un air d’intelligence -et de supériorité.</p> - -<p>Un soir, vers la fin de mars, Hélène s’habillait -pour l’Opéra. Vêtue d’une robe d’un jaune très -doux, dont le décolleté laissait voir toute la perfection -de ses épaules, elle était assise devant son -miroir. Pendant qu’elle refrisait avec soin, elle-même, -quelques mèches folles, une seconde figure -se refléta dans la glace, celle d’un homme de haute -taille, aux cheveux noirs, aux yeux bleus.</p> - -<p>— Ah ! Henri ! — s’écria la jeune femme sans -interrompre sa frisure ; — vous êtes en retard, il me -semble.</p> - -<p>— Oui, j’ai eu un après-midi très chargé.</p> - -<p>Les époux échangèrent une poignée de main -et un regard affectueux, puis le nouveau venu -se jeta dans un fauteuil à bascule, qui avait -l’air d’être sa propriété, et qui se trouvait placé -auprès de la table de toilette, mais à contre-jour.</p> - -<p>— Eh bien, ma chérie, vous êtes-vous amusée -aujourd’hui ? demanda-t-il avec une expression -de grande bonté.</p> - -<p>— Assez. Le déjeuner de madame Barclay a -été très brillant, très gai… un succès…</p> - -<p>— Vous avez dit beaucoup de mal des hommes ?</p> - -<p>— Nous n’en avons pas parlé.</p> - -<p>— C’est pire ! fit M. Ronald en souriant.</p> - -<p>— Nous avons discuté une foule de questions -intéressantes… Des Européennes ne sauraient -imaginer comme c’est agréable, un déjeuner de -femmes.</p> - -<p>— Elles n’ont pas encore appris à se passer de -nous.</p> - -<p>— Tant pis pour elles ! répliqua Hélène avec une -expression qui tempérait l’impertinence de sa -réponse.</p> - -<p>— Nous avons eu une belle séance d’ouverture, -à notre congrès.</p> - -<p>— Ah !</p> - -<p>— Rauk, de Boston, a prononcé un discours -remarquable. Il a passé en revue les découvertes -de la chimie moderne et fait pressentir celles de -l’avenir ; il a retracé le rôle et la mission des -hommes de science. Je n’ai jamais rien entendu -de plus magistral.</p> - -<p>Hélène avait tranquillement suivi le fil de ses -pensées.</p> - -<p>— Imaginez, dit-elle, que madame Barclay, -à son déjeuner, inaugurait un service en cristal de -Bohême taillé sur ses propres dessins, une nappe -et des serviettes brodées à Constantinople par des -femmes syriennes.</p> - -<p>— C’était joli ?</p> - -<p>— Oui, original, byzantin… un peu trop riche.</p> - -<p>— Vous savez que je dois parler, au congrès, la -semaine prochaine, — fit M. Ronald revenant de -son côté à ce qui l’intéressait. — Je me propose de -dire leur fait aux philosophes et aux littérateurs.</p> - -<p>— Qu’est-ce qu’ils vous ont fait ?</p> - -<p>— A moi, personnellement, rien ; mais leur -ignorance m’exaspère. Ils ne voient pas que la -science est la nature, et la nature la science même. -Ils affectent de la mépriser. Ils ont proclamé sa -banqueroute. Ils l’accusent d’avoir augmenté la -somme des maux de l’humanité. Ils applaudissent -aux échecs des savants, se moquent de leurs -tâtonnements, de leurs erreurs. C’est idiot ! Ils -devraient plutôt s’associer à leurs travaux, propager -leurs découvertes, faire accepter la vérité. -Ils rendraient ainsi l’évolution présente moins -douloureuse, — car toute évolution est douloureuse !… -Ils vont jeter les hauts cris, lorsqu’un -de ces jours nous leur prouverons, à ces fameux -idéalistes, que l’amour n’est autre chose qu’un -fluide comme la lumière, comme l’électricité.</p> - -<p>Hélène, tout occupée à bien placer dans ses -cheveux de petits peignes d’écaille ornés de diamants, -n’avait prêté qu’une oreille distraite à -ce qui précède. Ces dernières paroles arrivèrent -pourtant à son esprit et, de saisissement, son bras -demeura en l’air.</p> - -<p>— L’amour, un fluide comme la lumière ! — répéta-t-elle -avec une petite grimace d’horreur, — vous -vous moquez de moi !</p> - -<p>— Pas le moins du monde.</p> - -<p>— Ah ! ils ont bien raison de détester la science, -les poètes ! N’a-t-elle pas déclaré que le baiser est -un véhicule de germes infectieux ?… Et maintenant, -elle viendrait proclamer que l’amour est -un fluide !… Pourquoi pas un microbe, pendant -qu’elle y est ?</p> - -<p>— Parce que c’est un fluide… un fluide perceptible, -enregistrable peut-être, un de ces jours, qui -va touchant ici une cellule inactive, là une fibre -insoupçonnée, une corde muette, pour produire -chez l’individu les effets nécessaires.</p> - -<p>— Et le libre arbitre, qu’en faites-vous ?</p> - -<p>— Le libre arbitre ! Ils n’ont jamais passé dans -nos laboratoires, ceux qui ont l’orgueil d’y croire. -Nous sommes les créatures de Dieu entièrement, -ses collaborateurs dociles. Nous ne sommes ici-bas -que pour travailler à son œuvre, à l’œuvre -universelle.</p> - -<p>— L’amour, un fluide ! — redit encore Hélène, -mal revenue de sa surprise. — En tout cas, j’espère -que ce n’est pas vous qui démontrerez cela ! Je -ne me soucierais pas d’être la femme de l’homme -qui attachera son nom à cette abominable découverte.</p> - -<p>— Pourquoi abominable ? Nous commençons -à connaître le rôle des infiniment petits. Grâce à -l’électricité, nous allons pouvoir étudier ces fluides -qui sont nos fils conducteurs et parmi lesquels -se trouve l’amour. La vérité est plus belle que la -fable. Il y aura pour les dramaturges et les romanciers -des effets puissants à en tirer ; c’est la science -qui leur ouvrira une source nouvelle, inépuisable, -d’émotions et de sentiments… Qu’est-ce qu’ils -ont fait pour l’humanité, vos philosophes et vos -poètes ? Ils l’ont leurrée d’utopies, bercée de -fausses espérances ; ils ont mis un biberon vide à -ses lèvres. Et c’était nécessaire, puisque cela a -été. Mais le rôle des hommes de science va devenir -de plus en plus grand. Ils perfectionneront et -embelliront le corps humain, prolongeront la vie. -Ils inventeront de nouveaux moyens de locomotion. -Grâce à eux, on pourra dire dans quelques siècles : -« L’homme est un être qui a marché. » Ils feront -plus, eux qu’on accuse d’impiété : ils révéleront -le vrai Dieu à l’humanité, et ils l’amèneront purifiée, -ennoblie, croyante, au pied de ses autels.</p> - -<p>La physionomie d’Hélène eût indiqué clairement -à un observateur qu’elle n’avait point suivi son -mari dans son ascension intellectuelle, mais qu’elle -l’avait lâché en route ; cela lui arrivait souvent, -du reste.</p> - -<p>— Henri, — fit-elle en polissant avec un fin -mouchoir de batiste les pierreries de ses bagues, — j’ai -envie de fonder une ligue contre le luxe. -C’est une intempérance comme une autre, après -tout !</p> - -<p>— Vous dites ?</p> - -<p>— Que je veux fonder une ligue contre le luxe -et mettre la simplicité à la mode.</p> - -<p>— Cela ne manquerait pas d’originalité, venant -de vous surtout !</p> - -<p>— Sérieusement, si une réaction ne se fait pas, -nous tomberons en plein dans l’extravagance et le -mauvais goût. Pourvu que nous n’y soyons pas -déjà ! Cette orgie de richesses commence à m’écœurer. -Il me vient parfois l’envie d’habiter un cottage -meublé du strict nécessaire, et de n’avoir que du -linge uni et des robes de bure.</p> - -<p>— Un cottage, du linge uni, des robes de bure !… -Ma chère amie, vous m’effrayez : il faut que vous -soyez malade pour avoir de semblables fantaisies.</p> - -<p>— Moquez-vous, mais en vérité, j’éprouve la -fatigue d’une personne qui aurait regardé trop -longtemps une surface brillante. J’ai besoin de -voir des choses vieilles, douces, laides même, de -sortir de cette ronde effrénée que nous menons, -pour respirer un peu… Oh ! je suis lasse, lasse à -pleurer… L’Europe nous fera du bien, à tous les -deux, car vous aussi vous êtes surmené.</p> - -<p>— Moi ? pas du tout ! — protesta M. Ronald, — je -ne me suis jamais mieux porté.</p> - -<p>Puis, arrêtant le balancement de son fauteuil :</p> - -<p>— Hélène, — dit-il d’un air embarrassé, presque -timide, — il faut que vous me rendiez ma parole. -Il m’est absolument impossible de quitter l’Amérique -avant quelques mois.</p> - -<p>La surprise fit tomber des doigts de la jeune -femme la grosse perle qu’elle était sur le point -d’attacher à son oreille.</p> - -<p>— Quoi ? s’écria-t-elle avec une flambée de colère -dans les yeux, — vous voulez que, maintenant, -je renonce à mon voyage en Europe ?</p> - -<p>— Non, ma chérie, je ne suis pas aussi égoïste -que cela. La preuve, c’est qu’en sortant du congrès, -je suis allé retenir votre cabine pour le 8 avril, -à bord de la <i>Touraine</i>.</p> - -<p>— Oh ! Henri, y pensez-vous ? Nous ne nous -sommes jamais séparés depuis neuf ans que nous -sommes mariés ! fit la jeune femme avec un joli -regard tendre.</p> - -<p>— Ce sera dur pour moi qui resterai, mais qu’y -faire ? Il y a longtemps que mon préparateur n’a -eu de congé. Si je ne le mets pas tout de suite -au vert, il va tomber malade. En outre, je -suis sur la voie d’une importante découverte, je -ne puis interrompre mes travaux… Il y a encore -le mariage de Dora. Elle n’a plus de père et je -suis obligé de le remplacer en ma qualité de -tuteur.</p> - -<p>— Le mariage de Dora ! Vous croyez donc qu’elle -a l’intention de tenir sa parole ?</p> - -<p>— Je l’espère.</p> - -<p>— Eh bien, elle travaille justement à la reprendre. -Elle veut remettre la petite fête à l’automne et -venir avec nous en Europe.</p> - -<p>— Ce serait abominable de désappointer Jack -pour la seconde fois ! Sa maison et son yacht sont -tout prêts.</p> - -<p>— Oh ! si je ne me trompe, yacht et maison attendront -quelque temps encore leur maîtresse. Vous -savez que Dora se vante de n’avoir jamais fait -à personne le sacrifice de sa volonté ou d’un -plaisir.</p> - -<p>— Oui, pour l’égoïsme féminin, elle détient le -record !…</p> - -<p>— Voyons, Henri, vous ne me laisserez pas aller -seule en Europe !</p> - -<p>— Vous aurez tante Sophie et votre frère.</p> - -<p>— Et vous ne serez pas jaloux ?</p> - -<p>— Non, car j’ai une confiance absolue en votre -affection et en votre honneur.</p> - -<p>— Vous avez bien raison… Mais cela bouleverse -tous mes arrangements : je comptais envoyer les -domestiques à la campagne et fermer la maison.</p> - -<p>— Fermez-la. Il me serait impossible de l’habiter -sans vous. Ma mère me donnera l’hospitalité.</p> - -<p>— Ah ! je vois que vous avez déjà fait tous vos -plans ! dit Hélène un peu piquée.</p> - -<p>— Oui, afin que vous n’ayez ni soucis ni -regrets.</p> - -<p>— Et ce que l’on va me critiquer dans votre -famille !… Votre sœur s’élève sans cesse contre -les Américaines qui abandonnent leurs maris -pour aller s’amuser en Europe.</p> - -<p>— Du moment que je le trouve bon, personne -n’a rien à dire. Partez en paix, ma chérie.</p> - -<p>— Oh ! si je n’avais pas un réel besoin de changement, -je remettrais le voyage à l’automne ; mais -j’ai les nerfs dans un état !…</p> - -<p>— Je m’en suis aperçu ! fit M. Ronald avec un -léger sourire.</p> - -<p>— Vous ne savez pas, vous autres hommes, ce -qu’est la tenue d’une maison dans ce pays de toutes -les libertés. Les Européennes s’étonnent de ce -que, de temps à autre, nous nous délivrons de nos -ménages ! Je voudrais les voir à notre place… -Oh ! le luxe de manger des dîners dont on n’a -pas discuté le menu, de s’asseoir à table sans avoir -à craindre quelque manifestation de mauvaise -humeur de son chef ou de sa cuisinière, sous la -forme d’un plat manqué !… Et le plaisir d’être -servie par ces gentilles filles de chambre en bonnets -blancs !… Voilà ce dont nous jouissons le plus en -Europe, voilà ce dont j’ai besoin.</p> - -<p>— Eh bien, mon amie, allez vous reposer un -peu. Faites une grande provision de santé et de -gaieté. Achetez de jolies choses, pendant que vous -y êtes… Pas de linge uni, pas de robes de bure. -Cela ne vous siérait pas du tout.</p> - -<p>— Vous croyez ? fit la jeune femme, se regardant -dans la glace d’un air sérieux.</p> - -<p>— J’en suis sûr. Vous êtes une créature brillante : -il vous faut de la soie, des dentelles, des bijoux… -Ne songez plus à fonder une ligue contre le luxe. -Achetez, entassez ; nos petits-enfants feront la -sélection. Nous n’avons pas encore droit à la -simplicité et au loisir : nous devons acquérir, -travailler, créer. Nous sommes des ancêtres ! -ajouta-t-il avec un accent de fierté.</p> - -<p>A ce moment, on frappa à la porte et, avant que -le mot : « Entrez » fût prononcé, une jeune fille en -toilette d’Opéra, une de ces jeunes filles femmes, -dont l’Amérique a la spécialité, fit son apparition.</p> - -<p>— Dora ! s’écria madame Ronald en se tournant -vers la nouvelle venue. — Il n’est pas encore sept -heures et demie, j’espère !</p> - -<p>— Oh ! je n’en sais rien, — répondit mademoiselle -Carroll avec un petit rire nerveux. — Je viens de -livrer une grande bataille et de remporter une -victoire. Mon mariage est remis à l’automne ; -ma mère et moi, nous partons pour l’Europe avec -vous tous.</p> - -<p>— Là !… que vous disais-je ? fit Hélène en -regardant son mari.</p> - -<p>— J’aime à croire que vous plaisantez ! dit -Henri Ronald devenu subitement sévère.</p> - -<p>— Non, mon cher oncle : ma mère a besoin des -eaux de Carlsbad ; je ne puis l’y laisser aller seule. -Il n’est personne qui ne m’approuverait de vouloir -l’accompagner : eh bien, Jack, lui, le trouve -mauvais, et j’ai eu grand’peine à lui faire comprendre -que mon devoir filial m’oblige encore à -retarder son bonheur ! conclut mademoiselle -Carroll avec son ironie habituelle.</p> - -<p>— C’est indigne, vous n’avez pas plus de parole -que de cœur !</p> - -<p>Dora se laissa tomber dans un fauteuil :</p> - -<p>— Je m’assieds, pour ne pas être renversée par -toutes les gentillesses que vous allez me lancer -à la tête.</p> - -<p>— Jack est d’une faiblesse stupide ! Il n’aurait -jamais dû céder à ce nouveau caprice.</p> - -<p>— Oh ! il n’a pas cédé de bonne grâce, allez ! -Nous avons eu une de ces querelles !… J’ai été sur -le point de lui jeter sa bague à la figure. Il l’a bien -vu, et, plutôt que de risquer de me perdre, il a -baissé pavillon et consenti à ce que je voulais. -Il aime mieux épouser Dody tard que jamais… -Je comprends cela !</p> - -<p>— Pas moi.</p> - -<p>— Je le regrette pour vous… Alors, j’ai été bien -gentille : nous avons fait la paix, et je l’ai amené -dans ma voiture. Il est là, au salon, tirant probablement -sur sa moustache, dompté, sinon tout -à fait calmé.</p> - -<p>— Et c’est ainsi que vous autres femmes américaines, -vous vous jouez de l’affection et de la -dignité de l’homme. Vous vous imaginez, ma parole -d’honneur, qu’il a été fabriqué pour vous servir -de pantin ! Vous le harassez de vos exigences, vous -le torturez par votre coquetterie, et, quand vous -en avez fait un imbécile, vous le plantez là et il -cherche l’oubli dans l’ivresse.</p> - -<p>— Bravo, mon oncle ! fit mademoiselle Carroll, — quel -dommage que vous ne soyez pas entré dans les -ordres ! Vous auriez sûrement pris place parmi les -grands sermonnaires.</p> - -<p>Un peu de couleur monta aux joues d’Henri -Ronald.</p> - -<p>— C’est vrai, reprit-il, vous traitez vos montres -avec plus de respect que vous ne traitez ces cerveaux -d’hommes créés pour de si hautes besognes et auxquels -vous devez tout. Vous les détraquez avec -moins de regret que vous ne feriez d’une pièce -d’horlogerie. Vous êtes par trop égoïstes, par trop -indépendantes ! Croyez-moi, ce n’est pas le droit de -vote, ce n’est pas le savoir qui élèveront la femme -à notre niveau, mais le dévouement et l’abnégation. -Et voulez-vous que je vous dise ? Ce sont ces -vertus qui donnent son charme à l’Européenne et -qui font sa supériorité.</p> - -<p>— Ah bah ! vous croyez ? Si j’en étais sûre, je -me mettrais bien vite à les pratiquer.</p> - -<p>— Cela vous serait difficile, car vous êtes absolument -gâtée par trop de liberté et trop de bonheur. -L’automne dernier, vous avez pris le prétexte de -votre santé — qui ne laissait rien à désirer — pour -remettre votre mariage ; ce printemps, vous -trouvez celui de la santé de votre mère. Si vous -n’aimez pas assez Jack pour l’épouser, rompez avec -lui. Soyez honnête, que diable !</p> - -<p>— C’est bien ce que je m’efforce d’être, mon bon -oncle. J’aime M. Ascott, je n’ai jamais rencontré -personne qui m’ait plu davantage ; je ne voudrais -le céder à aucune femme, mais voilà !… je ne me -sens pas tout à fait mûre pour le mariage. Il me -faut encore un petit tour en Europe. J’y vais -uniquement pour atteindre le degré de perfection -nécessaire au bonheur de Jack. Si ce n’est pas -de l’amour et de l’honnêteté, cela, je ne m’y -connais pas !… Une fiancée retour d’Europe, c’est -comme du bordeaux retour des Indes… Plaisanterie -à part, je n’aurais jamais pu me résigner à me -marier en votre absence ; j’aurais eu l’air trop -orpheline.</p> - -<p>Hélène se mit à rire.</p> - -<p>— Ah ! vous êtes bien bons tous les deux !… -Henri vient de m’annoncer qu’il ne peut s’absenter -cet été, et une des raisons qu’il me donne pour ne -pas m’accompagner est justement votre mariage.</p> - -<p>— Quoi ! Henri ne vient plus en Europe ! — s’écria -mademoiselle Carroll avec un subit rayonnement, — ah ! -tant mieux ! nous allons joliment -nous amuser !</p> - -<p>— Merci, fit M. Ronald d’un ton sec. — Je vais -retrouver Jack, ajouta-t-il en se levant, et lui -dire qu’il fera bien de vous accompagner.</p> - -<p>Dora sauta sur ses pieds, et, par un bond de -chatte, elle arrêta son oncle.</p> - -<p>— Non, non, je vous en prie ! dit-elle en le -retenant par les revers de son habit. — Ce serait -une vengeance mesquine, indigne d’un grand -homme comme vous. — Je vous aime tout plein, -vous savez, mais vous êtes un peu un empêcheur -de danser en rond et je veux jouir de mes derniers -mois de liberté. Après cela, je reviendrai me placer -dans le brancard du mariage. Vous verrez comme -je trotterai droit et sans broncher aux côtés de -M. Ascott !</p> - -<p>L’image de Dora trottant droit et sans broncher -aux côtés de M. Ascott amena un sourire sur les -lèvres du savant. Il ne résistait pas mieux qu’un -autre aux bouffonneries de sa nièce.</p> - -<p>Elle vit qu’il était à demi désarmé et, pour -achever sa victoire, elle lui passa son bras droit -autour du cou.</p> - -<p>— Soyez bien gentil, — dit-elle en l’accompagnant -jusqu’à la porte ; — allez pacifier Jack -et tâchez de le remettre de bonne humeur. Faites-le -pour l’amour de Dody ! — murmura-t-elle, en -appliquant sur sa joue un baiser sonore de petite -fille. — Et de deux ! — fit-elle en se jetant dans -le fauteuil de son oncle. — Ah ! que la vie est dure !</p> - -<p>— C’est Jack qui aurait le droit de dire cela, — répondit -madame Ronald en souriant, — vous -agissez mal avec lui. Je ne crois pas que vous -ayez l’intention de l’épouser jamais.</p> - -<p>— Si, si, je l’épouserai quelque jour, mais que -voulez-vous ? le mariage me fait l’effet d’un nœud -coulant où je n’ai nulle hâte de passer la tête. Je -suis certaine de n’être jamais aussi heureuse que -je le suis maintenant. Alors, à quoi bon me presser ?</p> - -<p>— Si vous aimiez M. Ascott, vous ne feriez pas -tous ces raisonnements.</p> - -<p>— Oh ! je n’éprouve certainement pas pour lui -cet amour dont il est parlé dans les romans français. -Je me demande même s’il existe en réalité. En -tout cas, nos hommes sont trop positifs pour -l’inspirer, et nous, trop occupées pour le ressentir.</p> - -<p>Madame Ronald parut réfléchir.</p> - -<p>— Non, dit-elle, je ne crois pas que nous ayons -le tempérament des grandes amoureuses.</p> - -<p>— Tant mieux ! elles ne font que des sottises… -Quant à moi, j’ai pour Jack une affection solide, -à durer toute la vie ; mais, depuis deux ans que -nous sommes fiancés, nous nous sommes vus presque -chaque jour. Je suis trop habituée à lui. -Après cinq ou six mois de séparation, il aura l’air -plus nouveau et me fera plus d’effet. Les hommes -ne savent jamais ce qui est bon pour eux !</p> - -<p>— Oh ! Dody ! Dody ! s’écria Hélène en riant, -vous ne vous doutez pas de ce que vous dites.</p> - -<p>— Si, si, parfaitement ! Honni soit qui mal y -pense !… A propos, je suis joliment étonnée -qu’Henri vous envoie seule en Europe. C’est contre -les principes de la famille Ronald, cela !</p> - -<p>— Oh ! il est si peu égoïste ! Il paraît qu’il -est sur le point de faire une grande découverte : -si je refusais de le quitter, il m’accompagnerait -pour ne pas me priver de ce voyage ; mais je le -connais, il aurait tout le temps l’esprit dans son -laboratoire et ne jouirait de rien. D’autre part, je -suis réellement fatiguée, énervée au dernier point, -je me sens devenir tout à fait désagréable. Pour -ce mal-là, il n’y a que l’Europe.</p> - -<p>— Évidemment ! Toutes les deux, nous nous -porterons beaucoup mieux quand nous aurons dépensé -quelques milliers de dollars en bibelots et en -chiffons, visité quelques églises, quelques musées, -passé cinq ou six mois dans des appartements -d’hôtel plus ou moins laids, plus ou moins confortables… -Je compte bien, pourtant, que nous -varierons un peu le programme. D’abord, nous -emporterons nos bicyclettes pour faire des excursions -à droite et à gauche ; puis votre frère -nous conduira dans les petits théâtres, au café-concert, -au Moulin-Rouge, chez Loiset ! Toutes nos -amies y sont allées. Il paraît que c’est l’endroit le -plus choquant de Paris… et ce que j’ai besoin -d’être choquée !</p> - -<p>— Il n’est pas dit que Charley veuille nous conduire -dans ces endroits-là.</p> - -<p>— Eh bien, nous l’y conduirons, nous ! répondit -bravement la jeune fille.</p> - -<p>— J’espère que cette fois-ci, — fit Hélène, — les -Kéradieu et les d’Anguilhon seront à Paris. A -mes voyages précédents, je les ai toujours manqués. -Cela a été comme un fait exprès. Avec deux -amies mariées au faubourg Saint-Germain, je n’ai -jamais vu l’intérieur d’un hôtel français.</p> - -<p>— Et moi qui ai eu le guignon de ne pas me -trouver à Newport, l’été dernier, pendant que ce -fameux marquis d’Anguilhon y était !… Croyez-vous -qu’Annie nous invitera ?</p> - -<p>— Sûrement.</p> - -<p>— Quel bonheur ! Mais, pour l’amour de Dieu, -ne dites pas devant Jack que nous avons la perspective -d’aller un peu dans le monde : il s’imaginerait -que je suis capable de me laisser entortiller -par quelque Français et je n’aurais plus un moment -de tranquillité.</p> - -<p>Madame Ronald avait tiré, d’un coffre-fort -dissimulé dans un meuble élégant, sa boîte à -bijoux. Elle promena, pendant quelques instants, -ses doigts effilés parmi les gemmes étalées sur le -velours blanc, puis elle choisit un splendide collier -composé de perles et de diamants. Lorsqu’elle l’eut -attaché à son cou, elle se tourna vers mademoiselle -Carroll :</p> - -<p>— Suis-je bien ainsi ? demanda-t-elle.</p> - -<p>— Vous êtes adorable ! répondit la jeune fille -avec un accent de sincérité. — A côté de vous, j’ai -l’air d’une araignée ! ajouta-t-elle en venant se -placer devant une des grandes glaces.</p> - -<p>Et la glace refléta un corps mince et élégant -aux lignes bien modernes, vêtu de soie blanche, une -tête fine et brune, un visage aux traits un peu -aigus, un teint un peu noiraud, mais embelli par -des yeux merveilleux, où la vie rayonnait en des -prunelles claires d’un bleu gris et dont le regard -filtrait entre des cils presque noirs, épais et frisés.</p> - -<p>— Je ne devrais jamais me risquer dans votre -voisinage ! fit Dora en remontant son haut collier -de petites perles.</p> - -<p>— Ne dites pas de sottises : vous ne voudriez -changer de physique ni avec moi, ni avec personne… -et vous auriez bien raison !… Allons rejoindre ces -messieurs. J’espère que Jack ne sera pas de trop -méchante humeur et ne gâtera pas notre soirée.</p> - -<p>Au premier coup d’œil, les deux femmes devinèrent -que M. Ronald n’avait pas réussi à infuser -la résignation dans l’esprit du jeune homme : -celui-ci avait une expression de chagrin qui ne -fut pas sans causer un fugitif remords à sa fiancée. -Et c’était un fort beau garçon que M. Ascott. -Son visage n’était pas d’un type très élevé, mais -ses yeux noirs, vifs, intelligents, son sourire joyeux, -son air de bonté le rendaient sympathique à tous, -et son entrain infatigable faisait de lui un des -favoris de New-York.</p> - -<p>— Eh bien, on vous traite mal, mon pauvre -Jack ! dit madame Ronald en lui donnant la main. — Croyez -que je ne suis pour rien dans ce nouveau -caprice de Dora.</p> - -<p>— J’en suis sûr. Elle est de ces Américaines qui -ne peuvent voir une amie faire ses malles sans -être tentées de l’imiter !… L’Europe est la perdition -de nos femmes, la destruction de nos foyers.</p> - -<p>— Mais non, mais non… ne soyez pas injuste !… -Pour ma part, je suis contente que votre mariage -soit ajourné à l’automne. Cela me permettra d’y -assister.</p> - -<p>— S’il se fait jamais !</p> - -<p>— Oh ! il se fera bien assez tôt pour votre -tranquillité ! — dit M. Ronald en posant affectueusement -sa main sur l’épaule du jeune homme.</p> - -<p>— C’est justement ce que j’ai dit à Jack ! fit -mademoiselle Carroll, imperturbablement.</p> - -<p>A ce moment, le dîner fut annoncé.</p> - -<p>— Pressons-nous un peu, dit Hélène, je ne veux -pas perdre l’entrée de Tamagno et cette première -phrase d’Othello qui est comme un cri de triomphe -et donne le frisson de la victoire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>Il y a quelques années seulement, en Amérique, -la femme mariée avait une vie sérieuse, plutôt -cachée ; elle passait au second plan et y demeurait -avec plus ou moins de résignation. C’était le temps -où les divorces étaient rares et les scandales plus -rares encore ; mais, dans ce pays d’évolutions -rapides, les mœurs changent presque aussi vite -que les modes. Les jeunes filles, de plus en plus -désireuses de se soustraire à la surveillance maternelle, -ont demandé aux femmes mariées de les -chaperonner au bal, à l’Opéra, sur les mails, sur -les yachts de leurs amis et dans toutes ces dangereuses -parties de plaisir, excursions, pique-niques, -soupers, qui leur sont permises. Et les femmes -mariées ne se sont pas fait prier. Sous prétexte -de sauvegarder les convenances par leur présence, -elles sont rentrées en scène. Elles exhibent maintenant -les plus jolies toilettes. Elles veulent des -hommages, des offrandes, des fleurs, des tributs -d’admiration. Elles fleurtent avec une audace, une -science qui rendent redoutables leurs prétentions -rivales. Elles commencent à patronner les jeunes -filles, elles réussiront peut-être à les détrôner. -Elles l’ont déjà fait à Washington.</p> - -<p>Les salons sont la synthèse d’une époque. Il -n’y en a plus en Europe, il n’y en a pas encore -en Amérique. Cependant, quelques femmes ont -déjà un certain pouvoir individuel : madame -Ronald était de ce nombre. Elle recevait avec un -luxe de bon goût, un luxe qui, peut-être, eût paru -excessif à Paris, mais qui, à New-York, était -modeste. Ses invitations étaient convoitées comme -des faveurs. Elle avait besoin de sympathie et -d’admiration et rien ne lui coûtait pour se les -attirer. Par un don ou par une règle de conduite -assez rare chez ses compatriotes, elle avait l’accueil -toujours égal et gracieux. Et par là surtout elle -avait triomphé comme maîtresse de maison. Elle -était devenue l’une des puissances féminines de -New-York. Madame Ronald pouvait décider -du succès d’un artiste, lancer une mode, changer -un usage, tenir en respect une parvenue trop -envahissante, mettre au ban de la société une -divorcée trop heureuse. Elle était l’esprit dirigeant -de plusieurs belles œuvres et, pour comble d’honneur, -elle avait été élue présidente des <i lang="en" xml:lang="en">Colonial -Dames</i>, — une association caractéristique, s’il en -fut !</p> - -<p>Les cadets de familles anglaises, les Hollandais, -tous ceux qui jadis vinrent chercher en Amérique -la liberté et la fortune, avaient rompu sans désir -de renouer avec la mère patrie. Devenus riches -et indépendants, ils eussent volontiers laissé leurs -ancêtres dormir en paix sous les voûtes des cathédrales -et des églises d’Europe et dédaigné de se -prévaloir d’eux. Les femmes ne l’ont pas permis. -Une fois de plus, elles ont manqué l’occasion de -prouver leur supériorité. Au lieu de créer dans -leur pays l’aristocratie de l’intelligence, du savoir -et du talent, elles ont ambitionné celle de la -naissance. Au moyen des reliques emportées dans -l’exode, des vieilles bibles sur les premiers feuillets -desquelles étaient inscrits les mariages et les -naissances, elles ont retrouvé les traces de leurs -aïeux et se sont réclamées de leurs familles existantes. -Elles tirent plus de vanité d’être les branches -d’arbres vieux et pourris que d’appartenir aux -souches nouvelles et vigoureuses qui ont poussé en -Amérique. Elles se montrent plus fières de l’ancêtre -inconnu, un homme inutile souvent, mauvais -parfois, que de l’aïeul à qui elles doivent tout. Et, -saisies de cette douce folie, bon nombre de parvenues -vont feuilleter les archives du <span lang="en" xml:lang="en">British -Museum</span>, les registres des églises ; pour peu qu’elles -aient quelque habileté, elles ne manquent pas de -rapporter des preuves d’origine ancienne, des -armoiries même.</p> - -<p>Pour défendre l’intégrité de leur caste, les -femmes de l’aristocratie américaine ont imaginé -de fonder l’association des <i lang="en" xml:lang="en">Colonial Dames</i>, où -sont admises les seules personnes qui peuvent -montrer deux cents ans de filiation et prouver -qu’elles ne descendent pas d’émigrants, mais -d’émigrés ! La présidence de ce clan d’élite revenait, -en quelque sorte, à madame Ronald, car elle était -incontestablement bien née. Sa mère avait appartenu -à une des meilleures familles de la Nouvelle-Orléans, -et son père, le commodore Beauchamp, -faisait remonter son origine jusqu’au Beauchamp -venu en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, -dont le nom se trouve inscrit sur le portail de la -cathédrale de Caen. Hélène était non seulement -bien née, mais elle avait été bien élevée. Sa mère -étant morte quelques semaines après son arrivée -en ce monde, une sœur de son père, une de ces -délicieuses vieilles filles qui ont l’instinct de la -maternité, l’avait prise dans ses bras et dans son -cœur et s’était donnée toute à elle et à son frère -Charley. La petite Hélène avait été une de ces -enfants qui, par leur beauté, par un précoce -pouvoir de séduction, désarment parents et instituteurs. -Mademoiselle Beauchamp, elle, puisait -dans le sentiment du devoir une force de volonté -par où elle avait réussi à discipliner la fillette, à lui -enseigner le bon ton, de jolies manières. Si elle -ne put empêcher le développement de sa vanité, -de sa coquetterie innée, elle sut lui donner les -principes qui pouvaient y faire contrepoids, et -elle imprima au caractère de l’enfant sa propre -droiture.</p> - -<p>Hélène fit de brillantes études. On craignit même -qu’il ne lui prît fantaisie de devenir doctoresse en -droit ou en médecine. Sa beauté la sauva. Elle -comprit vite qu’il y avait plus d’agrément à être -une femme qu’une féministe.</p> - -<p>A dix-sept ans, au sortir de pension, pour ainsi -dire, elle eut une cour d’admirateurs, des invitations -plus qu’elle n’en pouvait accepter. Tout à coup, elle -fut saisie d’un de ces dégoûts qui devaient souvent -l’assaillir encore et qui témoignaient de sa supériorité. -Elle déclara alors à son père et à sa tante -qu’elle voulait aller passer une année à Paris, -dans un couvent, pour perfectionner son français, -sa musique et sa voix. « Si je ne m’éclipse pas -pendant quelque temps, — ajouta-t-elle avec ce -sens pratique qui n’abandonne jamais l’Américaine, — mes -débuts dans le monde seront manqués. -On m’aura trop vue, je ne ferai aucune sensation. »</p> - -<p>M. Beauchamp et sa sœur jetèrent d’abord les -hauts cris, puis ils finirent par reconnaître que -la jeune fille avait raison et par convenir entre -eux que ses succès précoces ne pouvaient que lui -être nuisibles. Ils consentirent donc à ce qu’elle -voulait, s’opposant toutefois au séjour dans un -couvent. Hélène tint bon. Les pensionnats bourgeois -de Passy et de Neuilly ne lui disaient rien. -Un couvent <i>chic</i>, aristocratique autant que possible, -voilà ce qu’il lui fallait ! La vie religieuse lui avait -toujours semblé si extraordinaire qu’elle en avait -une curiosité excessive. L’idée de s’emprisonner -entre de hauts murs, d’obéir au son d’une cloche, de -se soumettre à une discipline sévère, de se trouver -dans un milieu français avec des jeunes filles d’une -race et d’une éducation différentes, tentait son -imagination chercheuse de nouveau.</p> - -<p>En conséquence de cette fantaisie, assez étrange -chez une mondaine comme l’était déjà Hélène, -mademoiselle Beauchamp et elle partirent pour -Paris. Après bien des recherches, elles donnèrent la -préférence au couvent de l’Assomption à Auteuil, -où il y a de l’air, de l’espace et de la verdure. -Tante Sophie était résolue à ne pas quitter sa -nièce. A aucun prix, elle n’eût voulu la laisser -en des mains étrangères et catholiques. Dominée, -comme toujours, par le sentiment du devoir, elle -fit taire ses répulsions de protestante et prit un -appartement dans ce que l’on appelle le « Petit -Couvent », une maison de retraite où des femmes -du monde viennent souvent chercher le repos et -l’oubli. Hélène eut sa chambre dans le couvent -même.</p> - -<p>Les Américaines, qui ont passé quelque temps -dans les pensionnats de Paris, déclarent les Françaises -mal élevées, corrompues, hypocrites. De -leur côté, les Françaises considèrent les Américaines -comme des païennes en religion et en morale. Ces -méprises viennent de ce qu’elles ont de la vie -une conception différente.</p> - -<p>Depuis des siècles, le catholicisme a tourné l’âme -latine vers l’au-delà. Il persuade à la jeune fille -qu’elle a été mise en ce monde uniquement pour -gagner le ciel. Il s’efforce de lui inculquer le mépris -du bonheur humain, des vanités de la terre, le -dédain de son corps, l’amour de la souffrance. Il -a obtenu ainsi des renoncements sublimes, des -puretés exquises. Cet idéal favorise chez la femme -naissante la vie intérieure, et l’espèce de claustration -à laquelle nos mœurs la condamnent, fait d’elle -un être concentré, — en qui la sève refoulée -produit parfois des rêves dangereux, toute une -végétation folle d’idées malsaines, de désirs morbides, -de sentiments bizarres.</p> - -<p>L’Américaine, au contraire, croit qu’elle a été -créée pour jouir des biens d’ici-bas, pour développer -son intelligence et prendre part à l’activité universelle. -Elle n’a aucune préoccupation d’outre-tombe, -aucune ambition de bonheur éternel. Elle -se sent entre les mains d’une grande Providence -et s’y abandonne joyeusement ; son esprit est -ouvert à toutes les idées, son corps est fortifié par -la vertu de l’eau, du plein air, du mouvement. -Ses sens ne sont pas aiguisés par des pudeurs apprises. -Elle se placera devant son miroir dans une -nudité absolue, sans éprouver un frisson de volupté. -Elle se félicitera d’être belle, s’ingéniera à diminuer -ses imperfections, indiquera tranquillement à la -masseuse le membre à repétrir. Son innocence -faite, non pas d’ignorance, mais d’honnêteté, a -moins de charme et plus de valeur. Ce que nous -appelons <i>mal</i> et <i>péché</i>, elle le nomme <i>infériorité</i> -ou <i>grossièreté</i>. Dans cette distinction réside toute -la différence qui existe entre la psychologie du -Vieux Monde et celle du Nouveau, entre la psychologie -du passé et celle de l’avenir peut-être.</p> - -<p>Les élèves du couvent de l’Assomption appartiennent -en général à l’aristocratie de province et à la -haute bourgeoisie. Hélène se sentit singulièrement -dépaysée dans la société de ces jeunes filles. Elles -lui furent un continuel sujet d’étonnement. Les -libertés que la plupart prenaient avec la vérité la -scandalisaient. Leur avidité à pénétrer les mystères -de la vie la choquait. L’amour, qu’elle considérait -comme une des belles choses de la nature, qu’elle -attendait paisiblement, semblait être pour ces -Françaises un fruit défendu, une sorte de péché, -autour duquel, cependant, tournaient toutes leurs -pensées, toutes leurs conversations. Elles se plaisaient -même à lire et à relire dans leur livre -d’heures, les quelques versets du Cantique des -Cantiques qui y sont insérés et rêvaient de ce -« Bien-Aimé qui arrive bondissant par-dessus les -collines ». Les dévotes priaient avec une ferveur -mystique, s’imposaient des privations pour être -agréables à Dieu. Ceci paraissait à l’Américaine -le comble de l’enfantillage. Et il y avait chez -toutes ces pensionnaires des besoins de dévouement, -de sacrifice, des aspirations, qui en faisaient -à ses yeux des créatures extravagantes et romanesques, -mais auprès desquelles, par moments, elle -se sentait une véritable enfant.</p> - -<p>A son tour, Hélène fut incomprise et critiquée -sans merci. On prit sa franchise pour de la rudesse ; -son indépendance de caractère parut une preuve -de mauvaise éducation. Son élégance précoce, ses -dessous de soie et de batiste, qui excitaient bien -des envies, furent considérés comme des indices de -coquetterie coupable. Sa beauté lui valut des -admirations passionnées qui ne laissèrent pas -que de la flatter ; mais, pendant son séjour au -couvent d’Auteuil, elle ne s’y fit pas une amie -vraie.</p> - -<p>Dans ce milieu français et catholique, Hélène, à -son insu, enregistra une foule d’impressions qui, -plus tard, bien plus tard, devaient reparaître et -aider à l’accomplissement de sa destinée. Tous les -dimanches, avant déjeuner, elle allait à l’église -protestante de l’avenue de l’Alma ; l’après-midi, -avec son bel éclectisme américain, elle assistait -aux vêpres et même chantait à l’orgue. Les cérémonies -du culte catholique n’étaient pour elle -qu’un spectacle ; elle avait toutefois la conscience -que ce spectacle l’élevait spirituellement, — <i lang="en" xml:lang="en">was -elevating</i>. — L’odeur de l’encens, les mots mystérieux -de la langue liturgique, la bénédiction du -Saint-Sacrement lui plaisaient particulièrement. -De temps à autre, le frisson religieux passait à la -surface de son âme, mais sans la remuer. La -chapelle de l’Assomption avait pour elle un attrait -curieux. Elle demandait souvent qu’il lui fût -permis d’aider la religieuse à décorer l’autel. Elle -le faisait comme une profane, avec des mouvements -vifs, le rire aux lèvres, la voix un peu trop -haute, insensible à la grande Présence qui rendait -la sœur si craintive et si respectueuse. Les jours -du marché de la Madeleine, elle revenait à Auteuil, -sa voiture remplie de fleurs ; elle allait déposer les -plus belles aux pieds de la Vierge. C’était un -hommage qu’en vraie Américaine elle voulait -rendre à son sexe. Elle aimait le catholicisme parce -que, disait-elle avec un sans-gêne d’hérétique, il -possède une déesse et que, seul de toutes les -religions chrétiennes, il a élevé des autels aux -femmes.</p> - -<p>Hélène s’était promis de bien employer son -temps à Paris, et elle se tint parole. Elle suivit -les classes de français, de littérature et d’histoire, -prit des leçons de diction, des leçons de chant d’un -grand professeur italien. Elle avait une voix -extrêmement belle et pure, à laquelle cependant -manquait encore la chaleur de l’âme. Elle le sentait -et s’en désespérait. Elle avait beau évoquer successivement -la figure de ses admirateurs, aucun ne -la « dégelait », comme elle le disait plaisamment, -et à dix-huit ans, elle était obligée de tricher sur -la prononciation pour donner aux paroles d’amour -un peu d’expression.</p> - -<p>Mademoiselle Beauchamp chaperonna si habilement -sa nièce qu’elle n’eut pas l’occasion de faire la -connaissance d’un seul Français. Elle ne put voir -que de loin ces comtes et ces marquis dont elle -avait entendu dire tant de mal et qui, à cause de -cela, excitaient sa curiosité.</p> - -<p>Cette année d’étude et de repos fit le plus grand -bien à la jeune Américaine. Elle rapporta d’Europe -quelque chose d’indéfinissable qui ajoutait à sa -beauté un charme nouveau.</p> - -<p>Les débuts dans le monde d’Hélène Beauchamp -furent un succès dont on parla longtemps. Elle -devint une des plus triomphantes « belles » de la -société de New-York. — Une « belle » est une de -ces créatures brillantes, jolies, possédant le secret -pouvoir qui fait les conquérants : c’est à elle que -vont tous les hommages ; on la couvre de fleurs, -on mendie ses sourires, les maîtresses de maison -se disputent sa présence, les hommes par vanité -deviennent ses courtisans et ses esclaves. Cette -royauté dure une ou deux saisons mondaines, -pendant lesquelles il faut gagner le Grand Prix : -position ou fortune. La « belle » qui n’y réussit -pas est considérée comme — <i lang="en" xml:lang="en">a living failure</i>, un -« insuccès vivant ». — Elle vieillit vite et passe -pour toujours au rancart. <i lang="la" xml:lang="la">Sic transit gloria mundi !</i></p> - -<p>La fortune d’Hélène n’était pas en rapport avec -ses goûts : aussi avait-elle déclaré qu’elle ferait un -mariage riche ou qu’elle resterait vieille fille. Elle -avait été créée, disait-elle, pour avoir des voitures, -des chevaux, des toilettes élégantes, une maison -luxueuse ; il lui fallait tout cela. Elle fut demandée -par plusieurs parvenus milliardaires, elle les refusa -haut la main. Elle n’était pas ambitieuse à demi : -elle voulait encore un homme de bonne famille, -intelligent, qui fût ou pût devenir quelqu’un. -L’Américaine, en général, tient à ce que son mari -lui fasse honneur, soit par ses capacités, soit par -sa puissance commerciale. S’il possède une haute -stature, elle s’en montre particulièrement fière et -répète avec une vanité un peu sauvage : « Il a -six pieds sans ses souliers. »</p> - -<p>Henri Ronald semblait être le rêve d’Hélène fait -homme. Il réunissait tout ce qu’elle désirait rencontrer : -beauté physique, capacités de premier -ordre et fortune. Quoiqu’il ne fût pas aussi bien né -qu’elle, il avait derrière lui trois générations de -bourgeoisie riche et honnête, ce qui dans tous les -pays du monde peut constituer une petite noblesse. -Henri était le grand parti de la saison où mademoiselle -Beauchamp fit ses débuts.</p> - -<p>La vue d’Hélène éveilla tout ce qu’il y avait en -lui de poésie et de jeunesse. Ses cheveux d’un -coloris si merveilleux, ses yeux bruns rayonnant -de vie, sa personne élégante se photographièrent -instantanément dans le cerveau du jeune homme -et ne s’effacèrent plus. Dès le premier moment, -mademoiselle Beauchamp devina qu’il était en son -pouvoir. Elle commença par jouer un peu cruellement -avec lui, mais elle était trop réellement intelligente -pour ne pas sentir sa supériorité et en -éprouver le respect. Comme il arrive souvent chez -la femme, l’amour suivit de près.</p> - -<p>La mère et la sœur de M. Ronald, deux bourgeoises -austères, essayèrent de le détourner de la -brillante jeune fille dont la mondanité et la frivolité -les effrayaient. Les forces du Destin se trouvaient -contre elles : pour la première fois, leurs paroles et -leurs remontrances furent sans effet sur Henri ; à -la fin de la saison, il était fiancé à Hélène.</p> - -<p>Le mariage, retardé par la mort du commodore -Beauchamp, n’eut lieu que dix-huit mois plus -tard.</p> - -<p>Et jusqu’alors, ce mariage avait été des plus -heureux. M. Ronald était devenu le propriétaire -d’une des grandes revues scientifiques de l’Amérique, -et ses travaux en toxicologie l’avaient rendu -célèbre, même hors de son pays. En Europe, -savants et littérateurs sortent, pour la plupart, du -peuple et de la petite bourgeoisie, où se trouvent -les forces vives des nations. Ils n’ont pas reçu -cette éducation qui raffine et polit l’individu. Ils -sont à la fois au-dessus et au-dessous des gens du -monde. Aux États-Unis, ils appartiennent, de plus -en plus, à la classe riche et ils en ont les habitudes. -S’ils ne les avaient pas, du reste, leurs femmes -auraient tôt fait de les leur donner.</p> - -<p>M. Ronald avait un laboratoire comme on a une -écurie de courses. Il était un de ces athlètes de -l’Université d’Harvard, dont les muscles et tous -les sens sont exercés par un entraînement continuel, -au moyen de ces sports qui décuplent la -force de l’homme, qui le rendent gracieux au -repos, redoutable à l’heure du combat, et qui, -quoi qu’en disent les éducateurs français, peuvent -se concilier avec l’étude, comme on le voit en -Angleterre et en Amérique. Entre deux expériences -de chimie, Henri Ronald allait faire une partie de -cricket ou de foot-ball et, à trente-huit ans, l’âge qu’il -avait maintenant, son corps était d’une vigueur, -d’une agilité qui, en quelques jours, pouvaient -faire de lui un soldat de premier ordre.</p> - -<p>Hélène aimait son mari, non pas passionnément -peut-être, mais aussi profondément qu’elle croyait -pouvoir aimer, et elle était, elle, la joie de cet -homme, son orgueil, sa vanité, son amour unique.</p> - -<p>Aux États-Unis, chez les gens riches, il y a peu -de vie de famille. Les femmes qui se sentent quelque -intelligence se font un devoir de la cultiver : -à la manière des héroïnes d’Ibsen, elles veulent -développer leur individualité et rêvent de se séparer -de l’homme : elles se jettent éperdument dans -l’étude, passent leur temps dans les clubs littéraires -ou scientifiques et abandonnent maison -et enfants à la grâce de Dieu. Les mondaines ne -songent qu’au plaisir. Les maris des unes et des -autres sont pris toute la journée par les affaires. -Quand ils rentrent chez eux, ils n’y trouvent pas -l’intimité du foyer. On ne leur permet pas de -dételer, mais seulement de changer de harnais, et -le plus lourd souvent n’est pas celui du travail.</p> - -<p>M. Ronald, lui, sacrifiait son club pour venir -assister à la toilette de sa femme. Il aimait à la -voir au milieu de toutes les choses jolies, soyeuses, -brillantes, qui servaient à sa parure. Dans cette -heure de tête-à-tête, chacun parlait de ce qui -l’intéressait, conjugalement. Lui, causait art, -science, politique ; elle, à son tour, racontait sa -journée de mondaine, les potins recueillis çà et là. -Hélène eût été très froissée que son mari ne l’associât -pas à sa vie intellectuelle ; cependant elle -ne l’écoutait guère que d’une oreille. Ni l’un ni -l’autre ne remarquait, heureusement, combien -était rare et léger le contact de leurs esprits.</p> - -<p>Madame Ronald avait l’activité de toutes ses -compatriotes. Plus elle pouvait accumuler, dans -sa journée, de visites, de plaisirs et d’actions, plus -elle était satisfaite. Malgré cela, elle avait parfois -la conscience qu’elle vivait à vide.</p> - -<p>Après une longue fréquentation des Américaines, -on peut reconnaître au premier coup d’œil celles -qui ont du sang latin ou celte. Il y a plus de rêve -dans leurs yeux. Elles possèdent plus de charme -et de sensibilité physique. Leur caractère a plus -de nuances et moins de fermeté ; leur moralité -n’est pas aussi soutenue. L’arrière-grand-père de -madame Ronald était un huguenot de Toulouse. Il -y avait en elle des éléments étrangers à la race -saxonne, et ces éléments, non utilisés, produisaient -une certaine agitation intérieure, un mécontentement -sans cause qu’elle appelait nervosité. Les -plaisirs mondains ne l’avaient jamais entièrement -satisfaite. Elle avait étudié les choses les plus -extraordinaires : le bouddhisme, les sciences occultes, -les questions sociales, — étudié à la manière -des femmes, s’entend ! — Quand elle lisait dans un -roman français l’analyse de quelque grande passion, -et c’était toujours ce qu’elle recherchait, elle se -dépitait de n’avoir jamais rien éprouvé de pareil. -Il lui semblait qu’elle était lésée, traitée comme une -enfant. Elle se demandait si l’âme européenne -avait plus de cordes que la sienne, ou si, chez elle, -ces cordes n’avaient pas vibré. L’amour que lui -avait inspiré son mari lui paraissait banal. Elle -lui en voulait, à son insu, de n’avoir jamais -remué la lie de son être ; elle se disait avec un -haussement d’épaules : « Il est trop parfait ! »</p> - -<p>Chez une Française, semblable curiosité eût été -toute sensuelle et une bonne catholique n’aurait -pas manqué de s’en confesser. Chez l’Américaine, -quand elle s’éveille, et elle s’éveille souvent, ce -n’est qu’une curiosité de l’esprit. Hélène désirait -savoir, tout simplement ; elle ne se souciait pas de -sentir. Elle regrettait de n’avoir pas connu les -tortures de la jalousie, le combat des tentations ; -elle se croyait si forte, si incapable d’une chute, -qu’elle aurait voulu jouer avec toutes ces choses -dangereuses. Après deux ou trois ans du surmenage -auquel la condamnait sa mondanité, il -se déclarait chez Hélène une fatigue morale, un -immense dégoût, un besoin de repos et de simplicité. -Alors, il lui fallait la vieille Europe maternelle -et douce. Elle en revenait toujours renouvelée -et guérie.</p> - -<p>Jusqu’alors, M. Ronald avait accompagné sa -femme, mais ces voyages périodiques, sans grand -intérêt pour lui, commençaient à lui devenir -pénibles. Les quelques entretiens qu’il avait avec -ses confrères étrangers ne le dédommageaient pas -suffisamment de la privation de ses livres et de -son laboratoire. Il ne pouvait s’empêcher de frémir -quand il se rappelait les promenades sans but à -travers Paris, les déjeuners retardés par les essayages, -les soirées dans les théâtres les plus mal -ventilés du monde, l’invasion matinale de son -appartement par les fournisseurs, l’étalage des -robes et des chapeaux sur tous les meubles. Les -mille choses désagréables auxquelles un mari -américain est soumis en Europe étaient encore si -présentes à son esprit qu’il n’était pas fâché -d’avoir un bon prétexte pour rester à New-York.</p> - -<p>Hélène, elle, avait depuis longtemps l’envie -secrète, si secrète qu’elle ne se l’avouait même pas, -d’aller seule à Paris. Il lui semblait que ce serait — <i lang="en" xml:lang="en">great -fun</i> — très amusant — de s’y sentir tout -à fait libre et émancipée. Le péril de l’expérience -la tentait sans qu’elle s’en doutât. Le puritanisme -de M. Ronald ne laissait pas que de lui imposer quelque -contrainte. Il ne s’amusait jamais dans les -petits théâtres. Bien qu’il eût une connaissance -assez particulière du français, les finesses de la -langue parlée lui échappaient. Par l’expression -des physionomies, il devinait les allusions grossières ; -il en ressentait une sorte de malaise que la -jeune femme devinait à son tour et qui l’empêchait -de rire.</p> - -<p>Quoi qu’on en dise, le niveau moral de la généralité -des Américains est au-dessous du niveau moral -des Européens ; mais on trouve, parmi eux, des -hommes d’une austérité de mœurs, d’une pureté -d’esprit incroyables, et qui ont, dans leur conversation, -infiniment plus de retenue que les -femmes. M. Ronald appartenait à cette élite. Son -élévation inspirait à Hélène un respect involontaire. -Devant lui, elle était plus réservée dans ses -propos. Au théâtre, à Paris, il lui était arrivé -souvent d’arranger pour ses oreilles, en les lui -traduisant, les phrases un peu raides de certaines -pièces, ce qui, à des Français, eût sans doute paru -d’un haut comique. Elle n’eût jamais osé lui -demander de la conduire au Moulin-Rouge, dans -les cafés-concerts, et, naturellement, elle mourait -d’envie d’y aller. Aussi, la perspective d’un séjour -à Paris avec sa tante, mademoiselle Beauchamp, -et cet indulgent mentor qu’était son frère Charley -lui causait-elle une joie qu’elle avait peine à -dissimuler.</p> - -<p>Elle ne regrettait pas, au fond, que mademoiselle -Carroll eût remis son mariage : elle la considérait -comme un appoint peu négligeable d’entrain et de -gaieté.</p> - -<p>Dora était la nièce de M. Ronald par une demi-sœur. -Elle appartenait à ce type, particulier à -l’Amérique, que l’on nomme <i lang="en" xml:lang="en">the society girl</i>. Aucun -mot français ne saurait traduire exactement cette -dénomination.</p> - -<p><i lang="en" xml:lang="en">The society girl</i> — la jeune fille mondaine — est -en général assez mal élevée, plutôt brillante qu’intelligente. -Tour à tour polie et impolie, généreuse -et mesquine, bonne et méchante, amie dévouée, -ennemie impitoyable, fleureteuse enragée, elle est -une vivante macédoine américaine de défauts et -de qualités. Signes particuliers : elle joue du banjo, — la -mandoline nègre, — et sable le champagne à -la manière d’une demi-mondaine parisienne ; plus -tard, elle entretiendra sa verve avec des <i lang="en" xml:lang="en">cocktails</i>. -La <i lang="en" xml:lang="en">society girl</i> ignore la ponctualité, la correction -sous toutes ses formes. Il manque toujours un -bouton ou une agrafe à sa toilette et, en dépit des -meilleures femmes de chambre, elle est souvent -habillée avec des épingles et semble faite pour -créer le désordre.</p> - -<p>Mademoiselle Carroll offrait un assez grand -nombre de ces caractéristiques, mais elles se -détachaient pour ainsi dire sur un fond d’honnêteté -et de droiture qui les rendait supportables. -De plus, elle avait été élevée à la campagne ; -le plein air avait laissé en elle quelque chose de -sain que les succès, le plaisir à outrance, le fleuretage -n’avaient pu altérer.</p> - -<p>Dès son enfance, elle avait eu la bride sur le -cou. On avait cédé à toutes ses volontés, ses -parents d’abord, puis ses amis et le monde. Était-ce -faiblesse chez son entourage ou force supérieure -chez elle ? Toujours est-il qu’elle était devenue -égoïste par simple habitude de tout attendre des -autres et de ne leur rien sacrifier. Elle jouait bien -du banjo et en artiste, mais elle ne buvait que -modérément du champagne, se flattant de n’avoir -pas besoin de lui demander la gaieté. Elle semblait -vraiment en avoir une source inépuisable ; et, de -cette source, l’esprit jaillissait en boutades, en -saillies, en traits aigus, dont l’originalité désarmait -ceux mêmes qu’ils atteignaient. Mademoiselle -Carroll n’était pas jolie, mais comme elle le disait -plaisamment, elle était née « chic ». Elle avait -une de ces ossatures élégantes, nettes, qui défient -plus tard la maternité et l’âge ; elle était une -merveilleuse écuyère. Son unique rêve de jeune -fille avait été de perdre sa fortune et d’aller exhiber -son talent de haute école sur l’arène des grands -cirques d’Europe, moyennant des cachets fabuleux. -A la voir en selle, formant avec sa monture une -ligne parfaite, un roi, homme de cheval, s’en fût -épris follement. Il n’y avait pas à s’étonner qu’elle -eût tourné la tête à M. Ascott et à bien d’autres.</p> - -<p>Jack s’était montré le plus dévoué, le plus persévérant -de ses admirateurs et il avait réussi à -éveiller en elle quelque chose qui ressemblait à -l’amour, d’assez loin, il est vrai. Lui seul savait ce -que cette conquête lui avait coûté d’angoisses et -de sacrifices. Possesseur d’une grande fortune, il -avait cru pouvoir se dispenser de choisir une -carrière. A sa sortie de l’Université de Harvard, -il avait mené la vie d’un mondain ; vie plus inepte -encore en Amérique qu’en Europe. Il avait exhibé -des voitures de tous les modèles, promené à deux -et à quatre chevaux les plus jolies jeunes filles, -colporté de réception en réception mille petites -histoires qu’il disait bien, — talent très apprécié -des femmes, — et passé le reste du temps au club, -à ressasser les questions politiques entre plusieurs -<i lang="en" xml:lang="en">cocktails</i> ou autres « remontants ».</p> - -<p>L’Américaine est trop active elle-même pour -souffrir l’homme oisif : elle le méprise hautement -et, dans son pays, elle le trouve déplacé et ridicule. -Mademoiselle Carroll ayant déclaré à M. Ascott -qu’elle ne serait jamais la femme d’un inutile, il -s’était associé avec un banquier de ses amis et, -les qualités héréditaires aidant, s’était révélé au -bout de quelques mois ce que l’on appelle aux -États-Unis <i lang="en" xml:lang="en">a splendid business man</i>, — un grand -homme d’affaires. — Dora, touchée de cette conversion -au travail, lui avait finalement accordé -sa main. Puis, comme furieuse d’avoir été entraînée -à aliéner sa liberté, elle ne manqua pas de lui -faire payer cher cette victoire. Elle était avec lui -exigeante, capricieuse, fantasque. Quand elle sentait -qu’elle l’avait poussé aux dernières limites de -la patience, elle venait lui dire, comme une petite -fille, avec un joli air pénitent qu’elle savait irrésistible : -« <i lang="en" xml:lang="en">Jack, I am good now, I am good.</i> — Jack, -je suis sage maintenant, je suis sage… » -Elle ne lui faisait pas même la grâce de dire : « Je -serai sage », pour ne pas engager l’avenir sans -doute. Et le bon garçon pardonnait quand même. -Comme elle l’avait déclaré à son oncle. Dora -n’avait rencontré personne qui lui plût davantage, -et elle n’eût voulu céder son fiancé à aucune autre -femme : en deux phrases, elle avait donné la -hauteur et la profondeur de son amour. Un amour -semblable pouvait attendre. De fait, lorsqu’elle -apprit que son oncle et sa tante allaient en Europe, -le regret lui vint aussitôt d’avoir fixé son mariage -au mois de juin. De ce regret au désir de le remettre -une seconde fois, il n’y avait pas loin. Elle résista -pendant quelque temps à cette fantaisie ; un jour -même, elle se mit en devoir de commander sa -toilette à Doucet. Mais, par un de ces phénomènes -qui servent à nous conduire où nous devons aller, -une série d’images se développa instantanément -dans son cerveau : elle vit la rue de la Paix avec -ses vitrines étincelantes de joyaux et de pierreries, -ses étalages d’artistiques chiffons… Fascinée irrésistiblement -par cette vision tentatrice, elle jeta -sa plume loin d’elle, déchira en petits morceaux -la lettre commencée et, tout haut, de son ton le -plus résolu, elle dit :</p> - -<p>— J’irai choisir ma robe de mariage !</p> - -<p>Afin de ménager l’amour-propre de M. Ascott, -plutôt que par crainte d’être blâmée, Dora déclara -que la santé de sa mère l’obligeait à l’accompagner -aux eaux de Carlsbad. Madame Carroll ne -demandait pas mieux : l’Américaine, pour qui le -joug conjugal est cependant si léger, préfère toujours -voir sa fille y échapper et rester libre.</p> - -<p>Jack fut profondément blessé du nouveau caprice -de sa fiancée. Il eut le tort de s’emporter, l’accusa -d’aller chercher en Europe un mari titré. Elle, en -vraie femme, se montra offensée aussitôt d’un -pareil soupçon et finit même par l’amener à lui en -demander pardon.</p> - -<p>Hélène et Dora croyaient aller à Paris uniquement -pour s’amuser, pour acheter des chiffons. En -réalité, elles y étaient envoyées par la Providence, -l’une afin de recevoir le baptême du feu, l’autre -afin d’apprendre une grande leçon, — toutes deux, -pour donner la floraison entière de leurs êtres et -vivre leur destinée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Madame Ronald avec sa tante et son frère, -mademoiselle Carroll avec sa mère étaient à Paris -depuis quinze jours. Elles occupaient un des grands -appartements de l’Hôtel Continental, et le magnifique -salon qui donne sur les rues de Castiglione -et de Rivoli était tout décoré de fleurs et déjà -rempli de jolies choses découvertes çà et là.</p> - -<p>En se séparant de son mari pour la première fois, -Hélène avait éprouvé un petit déchirement intérieur -très douloureux. Pendant qu’elle faisait ses -préparatifs de départ, elle avait eu le cœur soudainement -serré comme par un pressentiment de -malheur. Son âme avait été traversée de regrets, -de craintes, et, comme prise de remords, elle avait -même dit à M. Ronald :</p> - -<p>— Est-ce bien sûr que ce voyage ne vous contrarie -pas ?</p> - -<p>Et lui, de répondre avec sa grande bonté :</p> - -<p>— Parfaitement sûr, ma chérie, puisque vous le -faites pour votre santé et votre plaisir.</p> - -<p>Au moment de quitter le compagnon aimable et -tendre de sa vie, elle s’était cramponnée à son cou -comme une enfant effrayée de quelqu’un ou de -quelque chose. Henri, très ému, l’avait pressée -fortement contre sa poitrine, puis détachant doucement -ses bras :</p> - -<p>— Au revoir, en septembre… N’allez pas me demander -une prolongation de congé ! avait-il dit -en s’efforçant de sourire, — je ne pourrais pas -vivre plus longtemps sans vous.</p> - -<p>— Je l’espère bien ! avait répondu Hélène. -Et, avec un dernier serrement de main :</p> - -<p>— Je voudrais déjà être au moment du retour !</p> - -<p>Dora, de son côté, avait eu quelque regret de sa -conduite envers Jack. Elle avait même été tentée -de lui dire, comme tant de fois : « <i lang="en" xml:lang="en">I am good now, -I am good.</i> — Je suis sage maintenant, je suis -sage… » et de renoncer à son voyage, mais le leurre -des plaisirs qu’elle s’était promis avait agi, comme -il le devait, sur son imagination, — et elle était -partie.</p> - -<p>Toutes ces impressions d’adieu s’étaient vite -effacées chez les deux femmes et rien ne les troublait -plus. Chaque courrier emportait de longues lettres -où elles racontaient, l’une à son mari, l’autre à son -fiancé, tout ce qu’elles faisaient, scrupuleusement, -et, ce devoir accompli, elles se sentaient en paix -avec leur conscience. La saison parisienne était -commencée, elles n’avaient que l’embarras du -choix des plaisirs, Charley Beauchamp les conduisait -partout où elles voulaient aller.</p> - -<p>Le frère d’Hélène était un de ces célibataires -comme il n’en existe qu’aux États-Unis et dont -les Américaines peuvent revendiquer la création.</p> - -<p>En Europe, un homme riche et non marié a -généralement une maîtresse en titre, une femme -qu’il a découverte et lancée ou qu’il a enlevée à un -autre. Il l’entretient plus ou moins luxueusement -et s’en glorifie autant que de ses chevaux ou de ses -voitures. Les femmes de son monde ne lui en font -pas un crime, au contraire. Elles regardent curieusement -la « favorite », admirent ou critiquent sa -beauté et ses toilettes. La générosité, dont témoignent -bijoux et équipages, donne même à cet -heureux du prestige et du relief.</p> - -<p>L’Américaine, elle, n’autorise pas ces « à côté ». -Elle ne souffre de rivales ni dans sa maison ni sur -le pavé. Selon elle, les fleurs rares, les bijoux, les -dentelles de prix, les plus belles choses de ce monde -doivent revenir de droit aux femmes honnêtes. -C’est un principe dont elle exige l’application autant -que possible. L’audacieux qui étalerait une -liaison se verrait fermer toutes les portes et serait -impitoyablement mis au ban de la société. Faute -de pire, la vanité masculine est obligée de se -rabattre sur les bonnes grâces des jeunes filles et -des femmes comme il faut, et ces bonnes grâces -coûtent cher.</p> - -<p>Certains hommes dépensent chaque année une -fortune, en fleurs, en bijoux, en loges de théâtre, en -parties fines offertes aux femmes de la société. -L’Américain, bien que plus chevaleresque et plus -désintéressé que l’Européen, n’est pas parfait. -Une paie pour toutes, en général, et, par les autres, -ces pachas en chapeau de soie sont choyés, fêtés, -portés aux nues. On fait bonne garde autour d’eux. -D’un accord tacite, on ne leur laisse pas le loisir -de songer au mariage et, sans s’en apercevoir, ils -deviennent de vieux garçons.</p> - -<p>Charley Beauchamp était une de « ces bêtes à bon -Dieu ». Il avait tout un essaim brillant d’amies -qu’il promenait dans ses voitures, sur son yacht, -auxquelles il offrait d’exquis dîners dans sa garçonnière, -dîners correctement présidés par mademoiselle -Beauchamp, sa tante, ou par sa sœur. Il -aimait à être entouré de jolies femmes. C’était là -sa faiblesse, son unique vanité. Sa générosité -princière lui avait fait une popularité qui le rendait -très heureux.</p> - -<p>Charley était un homme de trente-huit ans, aux -cheveux bruns, déjà grisonnants, au corps maigre -et musclé, aux traits fins, réguliers, fermes. Toute -sa personne donnait une impression d’énergie, -d’activité, de volonté. Son visage un peu sec de -lignes était adouci par des yeux bleus, merveilleusement -enchâssés, — une caractéristique de la race -américaine, — des yeux qui avaient toujours fait -l’envie d’Hélène. Dans sa physionomie comme -dans celle de sa sœur, il y avait un peu de ce charme -latin que tous deux tenaient de leurs ascendants.</p> - -<p>M. Beauchamp était en train de faire une de -ces fortunes colossales qui sont l’étonnement de -notre vieux monde. La lutte qu’il soutenait depuis -une dizaine d’années, et dont il ne pouvait se -retirer, n’avait pas été sans altérer sa constitution. -Comme la plupart de ses compatriotes, il ne venait -guère en Europe que lorsqu’il était à bout de forces -et sentait son cerveau près d’éclater. Alors il -jetait quelques hardes dans une malle et fuyait par -le premier transatlantique. Il aimait passionnément -la peinture. L’air ambiant, le silence de nos musées, -causaient chez lui une détente soudaine qui le -délassait merveilleusement. Il ne recherchait pas -les tableaux connus et cotés ; c’était son plaisir -d’aller à la découverte. Sa collection prouvait un -véritable sentiment de l’art et de la beauté.</p> - -<p>Le séjour à Paris, avec sa sœur qu’il adorait et -mademoiselle Carroll qui le divertissait comme personne, -était pour lui une joie de toutes les minutes, -et son visage en reprenait une physionomie -juvénile.</p> - -<p>Quant à Hélène et à Dora, elles s’amusaient -comme deux petites filles en vacances. Chaque -beau matin, escortées par Charley, elles partaient -à bicyclette, — « sur leurs roues », selon la si -graphique formule américaine, — filaient sur quelque -bourg ou village des environs de Paris et -revenaient déjeuner au pavillon d’Armenonville.</p> - -<p>Le soir, tandis que tante Sophie et madame -Carroll restaient sagement à l’hôtel, M. Beauchamp -les menait dîner dans l’un ou l’autre des grands -restaurants, puis les conduisait au théâtre. En -sortant, on soupait ou l’on entrait dans l’un des -bars à la mode, soi-disant pour entendre la musique -des tziganes. Le grain de perversité qui existait -chez les deux Américaines leur faisait trouver un -agrément qu’elles n’analysaient pas dans cette -atmosphère alourdie par la fumée des cigares, -l’odeur des alcools et les parfums des femmes. -Tout en grignotant les pommes de terre frites des -petites corbeilles, elles ne se lassaient pas de regarder -les demi-mondaines, et de détailler leurs -toilettes. Elles estimaient leurs bijoux, leurs -fourrures, et s’efforçaient à deviner le charme -qui pouvait leur valoir toutes ces richesses… Et -ces études de mœurs parisiennes se prolongeaient -jusqu’à deux ou trois heures du matin. C’était -là le repos que madame Ronald était venue -chercher.</p> - -<p>Entre temps, elle assistait aux concerts Colonne -et Lamoureux, visitait les expositions de peinture, -y trouvait de véritables jouissances. A Paris, du -reste, tout l’intéressait. L’Américaine, en général, -n’est encore qu’une visuelle ; Hélène, elle, était -déjà mieux que cela : le modelé de son front l’indiquait -bien. Comme la majorité de ses compatriotes, -elle connaissait le goût français, l’esprit -français, celui qu’on sert volontiers au théâtre, -mais l’âme française lui était aussi étrangère que -l’âme orientale : ce qu’elle en avait vu naguère, ou -entrevu, étant jeune fille, au couvent de l’Assomption, -lui revenait maintenant à la mémoire et lui -donnait le désir de pénétrer plus avant. Elle ne manquait -jamais de causer avec les ouvriers et ouvrières -qui travaillaient pour elle. Elle était charmée de -leur affinement. Elle démêlait chez tous des sentiments -délicats, exquis souvent, comme elle n’en -avait jamais rencontré en Angleterre ou en Allemagne -chez des personnes de même condition. Elle -avait remarqué la façon gentille, presque tendre, -dont modistes, couturières, lingères maniaient -l’ouvrage de leurs doigts, — façon qui révélait -l’artiste. Les femmes de chambre d’hôtel même semblaient -mettre quelque orgueil à bien faire leur -service ; elles avaient des soins, des attentions que -le pourboire seul ne pouvait payer. Aux Champs-Elysées, -Hélène s’arrêtait souvent pour voir jouer -les enfants : elle les trouvait moins beaux que les -bébés anglais ou américains, mais elle demeurait -toujours frappée de la profondeur de leur regard. -Elle sentait, sans pouvoir lui donner un nom, cette -puissance d’idéalité, cette étincelle du feu divin -qui est la force occulte de la France.</p> - -<p>Les mondains, que madame Ronald voyait -dans la rue de la Paix, au Bois ou au théâtre, -l’intriguaient singulièrement. L’expression de leurs -visages, quand ils causaient avec une femme, lui -faisait toujours désirer de savoir ce qu’ils lui disaient. -L’un d’eux surtout avait éveillé sa curiosité. Elle -le rencontrait à chaque instant. Elle l’avait vu -au Bois, à plusieurs expositions de peinture, au -restaurant, chez Voisin, chez Joseph. C’était un -homme d’une soixantaine d’années, de haute taille, -de large carrure, avec une tête presque blanche, -des yeux noirs qui avaient dû être d’une éloquence -dangereuse et qui ne reflétaient plus qu’une -grande tristesse ou un ennui profond, traversé, de -temps à autre, par un fin sourire, un sourire relevé -et moqueur. A l’observer de près, on devinait que -ses ancêtres avaient porté de la soie, des plumes -et des dentelles, commandé des armées, servi le -« Roy » et les femmes. Ce quelque chose de rare, -ce quelque chose d’autrefois qui distinguera toujours -les hommes de l’aristocratie, — de la vraie, — se -reconnaissait dans toute sa personne, et lui -donnait un charme particulier qui agissait sur -madame Ronald, irrésistiblement. Elle l’avait surnommé -« le Prince ». Elle était ravie quand le -hasard l’amenait dans le restaurant où elle dînait. -Elle l’épiait à la dérobée, fascinée par sa haute -allure. De son côté, le vieux gentilhomme la regardait -avec un plaisir visible. Charley avait tiré -de là quelques taquineries, déclarant que, si cet -admirateur avait vingt ans de moins, il se croirait -obligé d’avertir son beau-frère.</p> - -<p>Un soir, M. Beauchamp eut l’inspiration de conduire -Hélène, Dora et un de ses amis, Willie Grey, -un jeune peintre américain, élève de Jean-Paul Laurens, -au Café de Paris. « Le Prince » y était justement. -On plaça les nouveaux venus à une table -toute proche de la sienne. Il leur tournait les épaules, -mais il pouvait les voir dans la glace qui lui faisait -face. Il venait d’arriver, sans doute, car Hélène -l’entendit commander son dîner, un vrai dîner de -gourmet, fin et léger.</p> - -<p>— Notre voisin sait manger ! dit-elle en anglais.</p> - -<p>— Avec un dos comme le sien, cela ne m’étonne -pas ! répondit mademoiselle Carroll dans la même -langue. — A voir ce dos-là j’aurais pu deviner son -menu.</p> - -<p>— Qu’est-ce que le dos peut avoir à faire avec la -façon de manger ? demanda Willie Grey.</p> - -<p>— Tout ! répliqua Dora d’un air entendu. — Le -dos a beaucoup de physionomie. Celui-ci, — désignant -d’un mouvement de menton le dos du -« Prince », — appartient à… comment dirai-je ?… -<i lang="en" xml:lang="en">to an old sinner</i>, à un viveur.</p> - -<p>— Est-ce que mon dos rentrerait dans cette -catégorie ? fit M. Beauchamp, tournant la tête -avec effort comme pour apercevoir cette partie -de son individu.</p> - -<p>— Non, non, mon bon Charley, rassurez-vous, -vous avez un dos vertueux ! répliqua mademoiselle -Carroll avec une nuance de dédain.</p> - -<p>A ce moment, madame Ronald, ayant jeté un -regard oblique vers l’inconnu, rencontra ses yeux -dans la glace et surprit sur ses lèvres un sourire -qui la fit rougir violemment.</p> - -<p>— Taisez-vous ! dit-elle alors à la jeune fille ; — je -suis sûre que notre voisin comprend l’anglais.</p> - -<p>— Pas de danger ! Il n’y a que les Français -mariés à nos compatriotes qui le parlent un peu… -Quand ce monsieur était jeune, l’Amérique était -bien découverte, mais pas l’Américaine.</p> - -<p>Hélène ne fut point rassurée : pour changer la -conversation, elle parla au jeune peintre de son -tableau exposé au Salon des Champs-Élysées et -qu’elle avait vu la veille. Pendant ce temps-là, -Dora promenait les yeux autour d’elle, les fermant -légèrement à la manière des chats, puis les -rouvrant de toute leur grandeur, quand l’impression -était prise : — une grimace qui lui était particulière, -une grimace pas déplaisante du tout, et -qui avait même un certain attrait.</p> - -<p>— Ah ! je sais enfin pourquoi les Français ont -l’air si drôle ! dit-elle tout à coup, avec un accent -de triomphe.</p> - -<p>— « L’air drôle ! » se récria Willie Grey. Je les -trouve intéressants, moi !</p> - -<p>— Oui, sûrement, ils sont intéressants… N’empêche -qu’ils ont l’air drôle, et cela vient de ce que -leurs moustaches appartiennent à une autre -époque.</p> - -<p>— Ah bah !</p> - -<p>— Oui, elles sont moyen âge, dix-huitième siècle, -royalistes, impérialistes, fanfaronnes, héroïques, -spirituelles. Elles ont toujours l’air de s’insurger -contre quelqu’un ou quelque chose. Ce sont les -plus jolies moustaches du monde, mais elles ne -vont pas du tout avec le costume moderne, non, -pas du tout ! répéta la jeune fille, après avoir -examiné de nouveau les dîneurs qui se trouvaient -là.</p> - -<p>— Il y a du vrai dans ce que vous dites, mademoiselle -Carroll, fit le jeune peintre ; ajoutez que -les Français ont d’assez mauvais tailleurs.</p> - -<p>— Vous avez raison, dit madame Ronald, leurs -habits n’ont jamais l’air d’être faits pour eux. -En Angleterre, c’est le contraire : les hommes sont -admirablement habillés, et les femmes très mal. -Je me demande pourquoi.</p> - -<p>— Parce que l’Anglais, généralement bien taillé, -inspire l’ouvrier, tandis que l’Anglaise… hem ! -On dirait que le Créateur a employé toute l’argile -à faire l’homme et qu’il n’en est pas resté suffisamment -pour la femme. Il lui manque toujours quelque -chose.</p> - -<p>— Eh bien, ne vous gênez pas, monsieur Grey ! -dit Dora, on voit que vous êtes devenu Parisien.</p> - -<p>— Je vous ai choqué ? Je croyais que vous étiez -venue en Europe pour cela ; du moins, c’est vous -qui l’avez avoué.</p> - -<p>— J’aime à être choquée par des étrangers, mais -non par mes compatriotes.</p> - -<p>— Cette distinction me plaît, — fit M. Beauchamp -d’un air moqueur. — A nous, on ne nous -passe rien, on ne nous permet rien.</p> - -<p>— Oh ! il fait bien meilleur être homme en -Europe qu’en Amérique ! ajouta Willie Grey.</p> - -<p>— C’est flatteur pour les femmes de votre pays ! -dit mademoiselle Carroll. — Si je répétais cela -à New-York, vous seriez joliment reçu à votre -retour !</p> - -<p>— Savez-vous, reprit madame Ronald, ce qui, -selon moi, ne va pas à la France ? C’est la république. -A chacun de mes voyages, j’y trouve -moins d’élégance et d’urbanité.</p> - -<p>— Il est impossible de nier qu’une cour ait une -influence considérable sur le goût et sur les manières, -dit le peintre. Ainsi, dans les petites villes de -province où il y a un château royal, comme à -Fontainebleau, par exemple, l’intérieur des maisons -est moins banal, moins bourgeois. J’ai trouvé là -des femmes du peuple qui, enrichies dans un tout -petit commerce, n’ont acheté que des meubles de -style, non par « chic », mais par un sens artistique, -dû aux modèles que leurs grands-parents ou elles-mêmes -avaient eus sous les yeux.</p> - -<p>— Je suis comme Hélène, dit M. Beauchamp, je -ne puis m’empêcher de regretter que la France ne -soit pas un royaume ou un empire.</p> - -<p>— Sûrement, un de ces régimes serait plus décoratif, -aurait plus de prestige ; mais je crois après -tout que la France avait la république dans le sang, -comme on dit, puisqu’elle y est revenue trois fois. -Quand on lit son histoire, on est étonné qu’il -se trouve encore des candidats à la royauté. Allez, -la France, quoique ou parce que républicaine, -est bien puissante !</p> - -<p>— Moins que l’Angleterre, cependant ! fit madame -Ronald.</p> - -<p>— Non. La grandeur de l’une est en largeur, et -la grandeur de l’autre est en hauteur : voilà toute -la différence.</p> - -<p>— Savez-vous, dit Charley, je crois que la -force de la France réside surtout dans sa raison -d’être. Si certaines nations étaient rayées du globe, -on s’en apercevrait à peine ; mais qu’elle vînt à -disparaître, il y aurait joliment moins de lumière, -de gaieté, de beauté en ce monde !</p> - -<p>— Parbleu !… Je suis un fidèle de la rue de la -Paix, elle a pour moi une séduction toujours nouvelle. -Je m’arrête comme une femme devant -toutes ses vitrines. Telles pièces d’orfèvrerie, -telles parures, exposées chez Boucheron, me ravissent. -Il a fallu des siècles d’efforts, de recherches, -pour obtenir cette invraisemblable douceur de -contours, pour arriver à idéaliser ainsi la matière. -Je me rends compte du chemin qu’il nous reste -à faire pour atteindre à cette perfection. Je me -dis alors : tant que la France produira ces petits -chefs-d’œuvre, elle ne périra pas, car elle est -destinée à maintenir le goût, à lancer les idées de -la Providence même. Le peuple qui a reçu cette -mission peut, sans crainte d’être anéanti, passer -sous tous les engins de mort : il porte en lui l’Indestructible.</p> - -<p>— Monsieur Grey, — fit Dora avec sa malice -ordinaire, — on voit que votre tableau a été -reçu. Continuez à louer les Français, et il sera -acheté par l’État.</p> - -<p>— La réception de mon tableau n’a pas -modifié mes impressions, faites-moi l’honneur de -le croire ! Je vis ici depuis trois ans et j’ai eu le -temps et l’occasion de prendre une idée plus nette -de la valeur des gens. Tenez, il y a quelques mois, -je me trouvais dans un restaurant de Bruxelles. -A une table voisine de la mienne dînaient quatre -Français, d’apparence commune, habillés par le -mauvais faiseur et cravatés à la diable. La serviette -sous le menton, ils suçaient leurs côtelettes et -semblaient ignorer l’art de manger avec élégance. -Tout à coup, je fus empoigné par leur conversation. -L’un, dans une langue délicieuse, parla des nouvelles -découvertes astronomiques. Il avança qu’il -devait y avoir un moyen de communication entre -les planètes d’un même système solaire : « Nous -le trouverons, nous le trouverons ! » affirma-t-il. -Puis, le regard étincelant, il dit comme un poète -l’émotion qu’il ressentait, lorsque, le télescope -braqué sur le ciel, son œil se promenait parmi les -étoiles et qu’en présence de l’infini, dans le silence -de là-haut, il entendait le tic-tac de l’horloge -sidérale, égrenant les secondes : « Quelles émotions ! -fit-il ; on a le vertige, la respiration vous manque, -on a peur, positivement peur !… Vrai », — conclut-il, -en frappant la table du plat de sa main, — « il -n’y a pas de nuits d’amour… » — c’est un -Français qui parle, mademoiselle Carroll — « il -n’y a pas de nuits d’amour qui vaillent ces nuits -d’observatoire. » Ses compagnons parlèrent à leur -tour des agents chimiques récemment inventés : -« Nous ralentirons la destruction, nous transformerons -le sol, nous découvrirons l’origine de -l’homme, la vraie ! » disaient-ils. Je les écoutais, -ébloui et charmé. Et, d’abord, je m’étonnais bêtement -que des hommes d’apparence si négligée -pussent remuer des idées si grandes… En écoutant -ces bourgeois qui venaient de représenter leur pays -à un congrès scientifique, j’ai compris, comme je -ne l’avais jamais fait, pourquoi, en France, les -hommes de l’aristocratie ont cessé d’être la classe -dirigeante.</p> - -<p>— Oh ! eux ils n’ont plus que la moustache ! -fit Dora avec son inconsciente brutalité.</p> - -<p>De nouveau, madame Ronald jeta un coup -d’œil dans la glace. Elle vit passer comme une -flamme d’émotion sur le visage du « Prince » et, -convaincue qu’il avait entendu, elle marcha sur le -pied de mademoiselle Carroll.</p> - -<p>— Faites attention, je vous en supplie ! dit-elle -à voix basse ; je suis sûr qu’il comprend l’anglais.</p> - -<p>— Tant pis ! il ne devait pas écouter.</p> - -<p>— Franchement, vous me semblez encore plus -mal élevée en Europe qu’en Amérique.</p> - -<p>— Merci… Eh bien ! parlons politique.</p> - -<p>Et, pour rompre les chiens, la jeune fille lança -la conversation sur les affaires de son pays.</p> - -<p>« Le Prince », après avoir achevé son dîner, -savouré une tasse de café turc et allumé un cigare, -se leva. En passant devant la table des Américains, -il appuya sur mademoiselle Carroll un regard -où il y avait une telle sévérité, une telle hauteur, -qu’elle en fut toute décontenancée et ne put -s’empêcher de rougir.</p> - -<p>Hélène pria son frère de demander au garçon le -nom de leur voisin.</p> - -<p>— C’est M. le comte de Limeray, répondit-il, -un vrai comte, un de ceux qu’il fait bon servir.</p> - -<p>— Le comte de Limeray ! répéta Hélène. Je le -savais bien, que c’était un gentilhomme !… Pourvu -que nous ne le rencontrions pas chez madame -d’Anguilhon ou chez les de Kéradieu ! Je mourrais -de honte.</p> - -<p>— Pas moi ! répliqua Dora, qui avait déjà -retrouvé tout son aplomb.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>Hélène était liée depuis l’enfance avec Annie -Villars, la riche héritière qui avait épousé le marquis -d’Anguilhon.</p> - -<p>Ce mariage avait été blâmé, déploré par toute la -haute société américaine. Il enlevait au pays une -immense fortune, une jeune fille de bonne maison ; -ces deux pertes avaient été vivement ressenties. -Hélène, elle, en avait eu un réel chagrin.</p> - -<p>Pendant quatre ans, on avait attendu vainement -la visite de la marquise et de son mari. L’été -précédent, ils avaient cependant fait leur apparition -à Newport : ce fut l’événement de la saison. -Madame Ronald vit alors le jeune ménage dans -l’intimité ; beaucoup de ses craintes et de ses -préjugés disparurent. Elle fut séduite aussitôt par -la figure et les manières de Jacques d’Anguilhon, -le déclara <i lang="en" xml:lang="en">fascinating</i> — fascinant — et créa tout -un courant de sympathie en sa faveur. La marquise, -secrètement reconnaissante à Hélène, l’engagea à -venir à Paris au printemps et lui promit de la -présenter à ses amis français. Et c’est un peu pour -cela qu’Hélène avait fixé son voyage au mois -d’avril, car elle avait le plus vif désir de pénétrer -dans ce faubourg Saint-Germain qui lui semblait -une arche sainte.</p> - -<p>La marquise d’Anguilhon et la baronne de Kéradieu -ne rentrèrent que dans la première semaine de -mai. Le lendemain de son retour, Annie vint faire -sa visite à ses compatriotes et les invita d’emblée à -son dîner du jeudi, à ce dîner franco-américain -qui était devenu comme une institution chez elle. -Madame Ronald, Dora et M. Beauchamp acceptèrent -seuls ; madame Carroll et tante Sophie, qui -n’aimaient pas les étrangers, prirent prétexte de -leur santé pour refuser.</p> - -<p>Madame Ronald n’avait pas revu le marquis -depuis Newport ; elle était désireuse de connaître -ses impressions d’Amérique et de causer de nouveau -avec lui. Il l’avait vivement intéressée et -elle avait été flattée des attentions toutes particulières -qu’il avait eues pour elle.</p> - -<p>En se rendant chez les d’Anguilhon, Hélène -recommanda pour la dixième fois à Dora de -s’observer, de ne pas dire tout ce qui lui passerait -par la tête. La jeune fille, qui avait cependant -assez bon caractère, finit par se fâcher :</p> - -<p>— A vous entendre, dit-elle, on croirait que je -viens du <span lang="en" xml:lang="en">Far West</span> !</p> - -<p>— Non, mais vous êtes un peu étonnante, vous -savez, et des Français pourraient s’y tromper. Il -faut toujours tâcher de faire honneur à ses amis. -Annie ne serait pas contente, si l’on venait à vous -trouver vulgaire.</p> - -<p>Mademoiselle Carroll haussa les épaules, comme -c’était son habitude quand elle ne pouvait rien -répondre.</p> - -<p>La marquise d’Anguilhon était enchantée que -madame Ronald la vît dans son intérieur, dans le -cadre de ce vieil hôtel qui lui était devenu cher. -Elle savait qu’une fidèle description en serait -envoyée à New-York et arriverait sûrement par -Hélène au clan aristocratique des <i lang="en" xml:lang="en">Colonial Dames</i>. -Avec les de Kéradieu, le prince de Nolles, le vicomte -de Nozay et deux autres amis, elle invita le marquis -et la marquise Verga, — lui, un Romain qui -occupait une haute situation à la cour d’Italie ; -elle, une Américaine remarquablement jolie. Ce -dîner de douze personnes seulement fut un de ces -repas comme Annie avait appris à en donner. -Madame Ronald et mademoiselle Carroll s’étaient -attendues à plus de splendeur, mais elles étaient -trop habituées aux belles choses pour ne pas -reconnaître, au second coup d’œil, la recherche, -le grand luxe qu’il y avait dans la simplicité apparente -du service et du décor. Madame d’Anguilhon -avait confié Dora aux soins du vicomte de Nozay, -sûre que ces deux esprits indépendants et originaux -tireraient l’un et l’autre tout l’amusement imaginable. -« C’est la jeune fille du monde dernier modèle, — avait-elle -dit. — Ne la jugez pas mal : au fond, -elle est très comme il faut. »</p> - -<p>Au grand soulagement de madame Ronald, et -au désappointement du vicomte, mademoiselle -Carroll parla peu, occupée qu’elle était à observer -ses hôtes. D’une autre volée qu’Annie, elle ne -l’avait que fort peu connue, mais leurs mères -étaient très liées : elle avait beaucoup entendu -parler d’elle. En voyant son élégance sobre, sa -dignité, elle se dit que cette marquise-là faisait -honneur à l’Amérique. Le maître de la maison -l’intéressa plus encore. C’était la première fois -qu’elle voyait de près un homme de race ancienne, -et, chose curieuse, elle, si moderne, en subit le -charme tout de suite. Le marquis, avec son type -affiné, ses yeux brun doré au regard lointain, était -bien fait pour l’étonner. Ce soir-là, il était nerveux, -singulièrement distrait ; sa femme fut souvent -obligée de lui répéter la même question. Elle le -fit avec une douceur charmante, et lui, revenant -à elle, eut toujours un sourire affectueux, un joli -mot d’excuse. Rien de tout cela n’échappa à -Dora.</p> - -<p>Après le dîner, madame Ronald prit Jacques à -partie :</p> - -<p>— Vous savez, lui dit-elle, qu’on ne vous a pas -encore pardonné d’avoir quitté Newport aussi -vite. Est-ce que vous ne l’avez pas aimé ?</p> - -<p>— Franchement non ; il y a trop de luxe, trop -de bruit, trop d’éclat. Les Indiens, qui le nommaient -« Île de Paix », l’avaient mieux compris. Une -île de paix, voilà ce qu’il devait être. La vie mondaine -m’y a semblé déplacée. Ces châteaux, ces -palais de marbre sans espace, entourés de murs -et sur une plage aussi fréquentée qu’une rue, -m’ont fait l’effet d’un non-sens. Quand je pense -qu’à quelques milles de là on aurait eu un décor -merveilleux, de beaux ombrages et du silence !…</p> - -<p>— Du silence ! interrompit le baron de Kéradieu, — tu -oublies que les Américains n’ont pas -encore besoin de silence.</p> - -<p>— C’est vrai, je suis absurde, confessa Jacques, -de bonne grâce.</p> - -<p>— Est-ce que Newport n’est pas quelque chose -comme Trouville ? demanda le vicomte de Nozay.</p> - -<p>— Oui, mais il est infiniment plus brillant, -répondit Henri de Kéradieu. — C’est la grande -« foire aux vanités » des États-Unis, l’endroit de -notre planète où l’on s’amuse et où l’on fleurte le -plus.</p> - -<p>— Et où l’on voit le plus de jolies femmes ! -ajouta le marquis Verga.</p> - -<p>— D’accord. En Europe, Brighton seul pourrait -lui être comparé, et encore, à Brighton, il y a -la foule, des gens pauvres, mal habillés, tandis -qu’à Newport tout est de première classe, pas une -ombre au tableau.</p> - -<p>— Si ce n’est, dit Jacques, la vue des travailleurs -qui fournissent à tout ce luxe et dont l’air harassé -fait peine.</p> - -<p>— C’est vrai, mais qui diable y pense ? Pour -ma part, quand j’ai passé quinze jours à Newport, -j’éprouve la fatigue d’une grande personne qui -aurait supporté longtemps le bruit des jeux -d’enfants. L’été dernier, d’Anguilhon et moi, nous -avons été heureux de fuir au Canada. Il nous a -semblé délicieux comme un verre d’Appollinaris -après un dîner trop succulent.</p> - -<p>— En vérité, reprit Jacques, le Canada m’a -donné une inoubliable sensation de repos. Québec, -avec ses grands toits, ses couvents, ses églises, -m’a fait l’effet d’un coin de notre vieille France -provinciale.</p> - -<p>Annie se mit à rire :</p> - -<p>— Vous entendez ? dit-elle. Est-ce assez Français, -cela ! Ces messieurs font sept jours de mer -pour voir quelque chose de nouveau et, au bout -d’un mois, ils recherchent les endroits qui ressemblent -à leur pays.</p> - -<p>— C’est vrai ! Et rien ne m’a fait plaisir comme -de retrouver l’accent normand chez les Canadiens -et de les entendre prononcer « poëvre », au lieu de -« poivre ». J’ai été ému plus d’une fois en voyant -combien le culte de la France est encore vivant -parmi eux.</p> - -<p>— Nous avons eu, un jour, une délicieuse surprise, -dit M. de Kéradieu. Dans une de nos promenades -à cheval, assez loin de Québec, nous -sommes arrivés devant la grille d’une belle propriété -et nous avons poussé un cri en voyant sur -les piliers de l’entrée, inscrit en grosses lettres, -le nom de « Milly ». Milly, la terre de Lamartine ! -Sûrement une femme devait demeurer là qui -aimait et comprenait le poète. Ceci nous a montré -de combien le Canada retarde sur la France -d’aujourd’hui. Il en est encore au sentiment… -Jacques et moi, mus par une même pensée, nous -avons levé nos chapeaux à l’inconnue et au souvenir -de notre compatriote. On se serait probablement -moqué de nous, de l’autre côté du Saint-Laurent, -mais que voulez-vous ? nous sommes bien Français ! -fit le baron avec un sourire à l’adresse d’Annie.</p> - -<p>— J’espère, monsieur d’Anguilhon, — dit -Charley Beauchamp, — que vous n’avez pas -seulement admiré le Canada et que l’Amérique -ne vous a pas fait une trop mauvaise impression.</p> - -<p>— Une mauvaise impression ! Au contraire… -Mon séjour aux États-Unis m’a aidé à comprendre -la vie moderne mieux que tous les livres que -j’aurais pu lire. Si je n’ai pas été charmé toujours, -j’ai toujours été émerveillé. Chicago, entre autres, -m’a stupéfait. La hauteur de ses maisons, la hardiesse -de ses bâtisses m’ont donné une idée unique -de grandeur et de fragilité. Vingt fois, il m’est -arrivé de m’écrier : « Comme c’est beau et comme -c’est laid ! »</p> - -<p>— Êtes-vous allé dans le <span lang="en" xml:lang="en">Far West</span> ?</p> - -<p>— Oui, et c’est là que j’ai été le plus vivement -frappé. Le déploiement de force et d’activité -que j’y ai vu m’a si bien secoué moi-même que -j’ai voulu essayer mes muscles : j’ai jeté la cognée -dans les arbres, aidé au lancement de quelques -radeaux… Pendant plusieurs mois, j’en ai eu les -mains calleuses, et ces marques-là m’ont rendu -très fier.</p> - -<p>— Je ne serais pas étonnée, dit Annie, qu’un de -ces jours mon mari eût un <i lang="en" xml:lang="en">ranch</i> quelque part. -Ce serait plus nouveau qu’une écurie de courses.</p> - -<p>— Et plus sain, surtout, dit Jacques. Les -quinze jours que nous avons passés, de Kéradieu -et moi, dans l’État de Nevada, chez un compatriote, -resteront un de mes meilleurs souvenirs. Nous -avons partagé la vie frugale de notre hôte, fait -des kilomètres à la poursuite des chevaux. Le soir, -quand je fumais mon dernier cigare sous le ciel -aux brillantes étoiles, dans le silence de la Prairie, -l’existence mondaine, le Bois, le club, m’apparaissaient -si bêtes et si mesquins ! Dans cet air pur -du large, comme chargé de sève, on se sent renouvelé -physiquement et moralement. C’est bien -l’air dont nous aurions besoin, nous autres ! -Pour mon compte, j’irai aussi souvent que possible -m’y retremper.</p> - -<p>— Et nos villes de l’Est, quel effet vous ont-elles -produit ? demanda M. Beauchamp qui, comme -la plupart de ses compatriotes, était curieux de -l’opinion des Européens.</p> - -<p>— Excellent. Vos universités, vos collèges, vos -hôpitaux, les institutions dues à l’initiative privée -vous font le plus grand honneur. En vérité, votre -œuvre est colossale.</p> - -<p>Le visage de l’Américain rayonna de satisfaction.</p> - -<p>— Il y a bien peu d’étrangers qui nous rendent -cette justice !</p> - -<p>— Parce qu’on a le tort de chercher dans votre -pays ce qu’il n’a pas encore, au lieu de voir ce -qu’il a.</p> - -<p>— Ah ! il y a deux grandes belles choses en -Amérique, dit le marquis Verga : les femmes de -Baltimore et les chevaux du Kentucky.</p> - -<p>— Voilà qui est bien italien ! fit sa femme.</p> - -<p>— Que voulez-vous, ma chère amie, il ne faut -pas demander à un homme né entre le Vatican et -le Quirinal de comprendre un pays aussi renversant -que le vôtre. Pendant les trois mois que j’y ai -passés, j’ai eu à chaque instant la respiration coupée -comme dans vos terribles ascenseurs, ces ascenseurs -qui ne vous montent pas, mais qui vous -enlèvent !… Tout le temps, je me suis senti bousculé -moralement, et j’ai eu le sentiment qu’on -me marchait sur les pieds.</p> - -<p>— Voilà au moins une impression nouvelle ! -dit M. Beauchamp avec bonne humeur.</p> - -<p>— Par exemple, reprit le marquis d’Anguilhon, -je n’ai pas été édifié de vos mœurs politiques. -Elles sont pires que les nôtres, et ce n’est pas peu -dire.</p> - -<p>— C’est que chez nous, comme chez vous, les -honnêtes gens ont le tort d’être égoïstes, — répondit -Annie avec son franc parler habituel. — Au -lieu de lutter contre les intrigants, les ambitieux -sans scrupules, ils leur laissent le champ libre : -alors, la corruption et la concussion entrent -partout.</p> - -<p>— Vous avez raison, avoua M. Beauchamp ; -mais voilà ! il est peut-être impossible de trouver -chez des gens arrivés, indépendants, le moteur -nécessaire pour donner l’impulsion aux affaires -d’un grand pays.</p> - -<p>— Eh bien, c’est triste ! fit Hélène. L’honnêteté -devrait être une force motrice plus puissante que -celle de l’ambition personnelle.</p> - -<p>— Ah ! madame Ronald, vous demandez trop à -la nature humaine, plus que ne fait la Providence ! -dit Jacques. C’est incroyable comme vous avez -toutes l’instinct de la combativité.</p> - -<p>— A propos, monsieur d’Anguilhon, que pensez-vous -des Américaines en masse ? Vous m’avez -promis de me le dire.</p> - -<p>— Elles m’ont semblé faites pour leur pays -admirablement. Elles ont les qualités qui le caractérisent : -la jeunesse, l’audace, la vitalité.</p> - -<p>— Comme c’est vrai ! dit Charley Beauchamp.</p> - -<p>— De plus, elles sont bien jolies, continua -Jacques. A ma grande surprise, j’ai retrouvé aux -États-Unis le type féminin du XVIII<sup>e</sup> siècle, qui -a disparu en Europe. J’ai vu nombre de visages -ressemblant à ceux qu’ont peints Latour et -Greuze. En toute sincérité, je n’ai rencontré nulle -part autant de beauté, ou serré des mains aussi -petites et aussi fermes.</p> - -<p>— Sûrement, — fit Dora avec son expression -aiguë, — après toutes ces choses flatteuses nous -pouvons nous attendre à un « mais » correctif… et -c’est ce « mais » qui m’intéresse.</p> - -<p>— Eh bien, mademoiselle, j’ajouterai : mais… -pour que les Américaines aient le charme et le -fini, l’harmonie suprême, enfin, il leur faut un siècle -de plus.</p> - -<p>— Je préfère l’avoir de moins ! répliqua mademoiselle -Carroll.</p> - -<p>— Vous avez raison, la jeunesse est un beau -défaut.</p> - -<p>— Si vous n’avez que celui-là à nous reprocher, -dit madame Ronald, nous ne nous plaindrons pas. -Et vous, Annie, quelle impression l’Amérique vous -a-t-elle faite après six ans d’absence ?</p> - -<p>— N’allez pas croire à une affectation de ma -part, mais je vous avoue que beaucoup de choses -m’ont choquée. J’ai été frappée de la nervosité -universelle. Le niveau moral m’a semblé considérablement -baissé. De mon temps, il y avait -des jeunes filles — <i lang="en" xml:lang="en">fast</i>, — « vites », j’en ai trouvé -de — <i lang="en" xml:lang="en">rapid</i>, — « rapides », et je me suis aperçue -qu’on parlait de divorces autant que de mariages. -Le bruit et l’activité excessifs, dont je suis déshabituée, -m’ont causé une fatigue réelle. Les -maisons de nos milliardaires m’ont fait apprécier -certains intérieurs français. Je suis rentrée dans -notre vieux Blonay avec un plaisir inimaginable. -Je n’aurais jamais cru cela possible.</p> - -<p>Puis, avec un joli air de sagesse :</p> - -<p>— Je crois, après tout, que la vie n’est qu’une -suite de leçons… et j’en ai déjà, pour ma part, -appris ou reçues quelques-unes. Ah ! Monsieur -de Limeray !</p> - -<p>A ce nom, Hélène, qui avait le dos à la porte, -se retourna vivement. C’était bien le « Prince » ; -elle échangea un regard de détresse avec son frère -et Dora.</p> - -<p>— Je craignais de ne pas vous voir, — dit Annie -au nouveau venu. — C’eût été dommage, car, -aujourd’hui, le poker sera sérieux : l’Amérique est -en force.</p> - -<p>Et, là-dessus, la jeune femme présenta le comte -de Limeray à ses compatriotes. En retrouvant -là, dans ce salon ami, les étrangers qui, la veille -encore, avaient retenu son attention, le « Prince » -eut un air de surprise et de plaisir.</p> - -<p>— Je ne me doutais pas de la bonne fortune qui -m’attendait ce soir, — dit-il en s’inclinant profondément -devant Hélène, — mais je l’avais un -peu espérée. J’ai remarqué déjà que l’on finit -par connaître, un jour ou l’autre, les gens que -l’on rencontre souvent.</p> - -<p>— Vous avez rencontré souvent madame Ronald ? -fit madame d’Anguilhon tout étonnée.</p> - -<p>— Oui, plusieurs fois. Le hasard… est-ce le -hasard ?… nous a menés dans les mêmes restaurants… -Pas plus tard qu’hier, au Café de Paris, -nous avons dîné à des tables voisines.</p> - -<p>L’embarras d’Hélène augmenta, au point de -devenir visible.</p> - -<p>— Vous comprenez l’anglais ? demanda tout -à coup et assez crânement mademoiselle Carroll.</p> - -<p>— Parfaitement ! Et je ne m’en suis jamais -autant félicité qu’hier soir, — dit le comte avec -un sourire un peu moqueur.</p> - -<p>Guy de Nozay, un de ces terribles myopes -à qui rien n’échappe, le remarqua et devina que -la jeune fille s’était rendue coupable de quelque -indiscrétion.</p> - -<p>— J’espère pour vous, mon cher, que vous -n’avez entendu que des choses agréables, — dit-il -malicieusement. — C’est assez rare, lorsqu’on -surprend une conversation qui n’est pas pour -votre oreille.</p> - -<p>— J’en ai entendu d’agréables… de sévères… de -bien instructives, surtout. J’ai appris que l’on -peut deviner le caractère d’un individu, le menu -même de son dîner par la seule vue de son dos, -et que les moustaches des Français sont d’une -autre époque qu’eux-mêmes, ce qui les rend drôles -comme des anachronismes vivants.</p> - -<p>— Ah bah !… Je parie que c’est mademoiselle -Carroll qui a découvert cela ! fit Guy de Nozay -avec un pétillement de malice derrière son -monocle.</p> - -<p>— Oui, c’est bien moi, — répondit Dora qui ne -se laissait pas déconcerter pour si peu. — Sans -doute, en France, une jeune fille comme il faut -ne parlerait pas de dos ou de moustache, mais -je suis étrangère : il m’est permis de dire ce que -je veux, et j’en profite.</p> - -<p>— Vous avez raison, fit M. de Limeray. Je ne -m’en plains pas, pour ma part ; vos remarques -originales m’ont beaucoup amusé.</p> - -<p>— J’en suis bien aise !</p> - -<p>— Est-ce dans les pensionnats américains que -l’on apprend à connaître la physionomie du dos -et des moustaches ? demanda le vicomte, emporté -par son amour de la taquinerie.</p> - -<p>— Non, non… on n’y enseigne rien d’aussi -utile. C’est une connaissance que j’ai acquise toute -seule, le fruit de mes observations.</p> - -<p>M. de Nozay s’inclina en souriant, comme battu -par la franchise de la jeune fille.</p> - -<p>— Vous avez un ami, monsieur, — dit le comte -de Limeray en s’adressant à Charles Beauchamp, — qui -a bien compris notre pays. Je n’ai jamais -entendu d’appréciations aussi justes de la part -d’un étranger.</p> - -<p>— Oh ! il vit à Paris depuis trois ans.</p> - -<p>— On peut y vivre vingt ans, toujours même, -et ne pas sentir l’âme française comme le fait -votre ami.</p> - -<p>— C’est que Willie Grey est un artiste, lui ! -Je ne serais pas étonné qu’un de ces jours l’Amérique -fût très fière de son talent. Il a un tableau -au Salon des Champs-Elysées, <i>la Méditation de -Jésus</i>, qui révèle une grande puissance. Si j’avais -la place nécessaire, je l’achèterais.</p> - -<p>— J’irai le voir. J’ai moi-même un goût très -sincère pour la peinture. Je serais charmé de faire -la connaissance de M. Grey.</p> - -<p>— Je puis vous conduire à son atelier, si vous le -désirez.</p> - -<p>— Vous me ferez grand plaisir.</p> - -<p>Annie ayant invité ses hôtes à prendre place à -la table de jeu, le poker commença. Il fut des plus -animés, grâce aux Américains qui, comme d’habitude, -y apportèrent une véritable passion.</p> - -<p>Après la partie, le comte de Limeray vint causer -avec Hélène.</p> - -<p>— Vous avez l’air de vous amuser à Paris, dit-il.</p> - -<p>— Immensément.</p> - -<p>— Monsieur Ronald est resté en Amérique ?</p> - -<p>— Oui ; il n’a malheureusement pu m’accompagner.</p> - -<p>— Et vous le regrettez beaucoup ? demanda le -comte, d’un ton où perçait l’impertinence d’un -doute.</p> - -<p>A son extrême dépit, Hélène se sentit rougir.</p> - -<p>— Assurément !</p> - -<p>— Excusez-moi, mais comme tous les Européens, -je ne puis m’empêcher d’être étonné de la confiance -des maris américains, qui laissent leurs -femmes, de très jolies femmes souvent, venir seules -à Paris.</p> - -<p>— Oh ! ils savent que nous sommes honnêtes.</p> - -<p>— Et que vous n’avez pas de tempérament, -dit assez brutalement le marquis Verga.</p> - -<p>— Mais j’aime à croire que, même avec un -tempérament, une femme bien élevée ne manquerait -pas à ses devoirs.</p> - -<p>— Vous pensez que la bonne éducation est une -sauvegarde contre la tentation ? demanda M. de -Limeray.</p> - -<p>— J’en suis sûre ! répondit Hélène d’un ton -positif.</p> - -<p>Le comte la regarda d’un air où il y avait de la -curiosité, de l’étonnement, le regret de ne pouvoir -la mettre à l’épreuve.</p> - -<p>— Je voudrais bien savoir ce que l’on entend -par « tempérament » ? dit Dora. Personne n’a su -me l’expliquer, et le dictionnaire même ne m’a -pas renseignée.</p> - -<p>Il se fit un de ces silences terribles que produisent -les indiscrétions et les impairs.</p> - -<p>— Le tempérament est un défaut selon les uns, -une qualité selon les autres… une chose très -dangereuse, en somme ! répondit le vicomte de -Nozay du ton le plus sérieux ; — et il est impossible -de l’expliquer aux jeunes filles.</p> - -<p>— C’est dommage, car cela doit être intéressant ! -fit étourdiment mademoiselle Carroll.</p> - -<p>Puis, ayant conscience tout à coup de ce qu’elle -venait de dire, elle rougit légèrement et lança une -question étrangère au sujet, ce qui était sa façon -de se rattraper.</p> - -<p>Comme on allait se séparer, le comte de Limeray -s’approcha de Dora :</p> - -<p>— Mademoiselle, — fit-il en appuyant sur elle -ses yeux tristes, — depuis que j’ai le plaisir de -connaître madame de Kéradieu et madame d’Anguilhon, -je sais que la vérité ne fâche jamais une -Américaine ; c’est pourquoi je vais me permettre -de vous dire qu’hier soir vous avez porté sur -l’aristocratie française un jugement sévère et -injuste. A tort ou à raison, ma génération s’est -tenue à l’écart ; mais nos enfants rentrent peu à -peu dans la lutte et ils n’ont pas seulement la -moustache d’autrefois, croyez-le : ils ont aussi -l’audace, l’héroïsme, qui lui donne ce tour hardi -et particulier que vous avez remarqué. Mon fils -aîné est allé se faire tuer en Afrique pour une idée… -pour donner, en un certain point, l’avance à la -France sur l’Angleterre. D’autres suivront son -exemple, je n’en doute pas.</p> - -<p>Dora se sentit couverte de confusion et singulièrement -petite devant ce vieux gentilhomme -si digne.</p> - -<p>— Je parle souvent sans réfléchir, — dit-elle, -surmontant assez rapidement son embarras, — mais -je le regrette toujours lorsque j’ai dit une -sottise et fait de la peine à quelqu’un.</p> - -<p>— Je le crois. Quant à moi, je suis heureux -d’avoir eu l’occasion de modifier votre opinion. -Vous ne m’en voulez pas ?</p> - -<p>— Au contraire.</p> - -<p>Le comte tendit la main à mademoiselle Carroll, -qui lui donna la sienne avec une vivacité pleine -d’excuses et de repentir.</p> - -<p>A peine en voiture et en route pour l’Hôtel -Continental, madame Ronald demanda à Dora -ce que « le Prince » lui avait dit. La jeune fille -répéta exactement ses paroles.</p> - -<p>— N’est-ce pas jouer de malheur ? ajouta-t-elle -en riant. M. de Limeray est peut-être le seul -Français de cet âge, dans tout le Faubourg, qui -comprenne l’anglais et il faut qu’il se trouve -notre voisin de table !</p> - -<p>— Quelle délicieuse soirée ! dit Charley Beauchamp. — C’est -étrange, j’ai eu dans cette société, -dans ce vieil hôtel, la même sensation de repos que -je trouve dans une salle du Louvre. Et j’ai remarqué -dans les yeux de ces hommes de l’aristocratie -cette lueur particulière qu’ont les portraits -anciens. Ah ! non, ils ne sont pas faits pour le -costume d’aujourd’hui, et pour la vie moderne -encore moins !… Je ne m’étonne plus qu’Annie se -soit éprise de M. d’Anguilhon ; il m’a absolument -charmé.</p> - -<p>— Oui, il est très curieux… très intéressant, — fit -mademoiselle Carroll comme si elle parlait d’un -bibelot. — Cependant je ne me sentirais jamais -bien à l’aise avec lui. Il ferait un mari des dimanches, -mais, pour tous les jours, je préfère Jack… -Et puis, si j’étais sa femme, je voudrais savoir à -qui il pense quand il est distrait comme ce soir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>— Chez Loiset, rue Royale.</p> - -<p>Cet ordre, donné à son cocher par M. Beauchamp, -au sortir du Théâtre de la Renaissance, représentait -encore une victoire de la femme sur l’homme.</p> - -<p>Charley avait, non sans protester, conduit sa -sœur et mademoiselle Carroll au Moulin-Rouge, à -l’Olympia, dans tous les cafés-concerts excentriques. -La pensée que, pas plus que lui, elles ne comprenaient -les grossièretés qui se débitent sur les -tréteaux à la mode rassurait sa conscience. Il -s’étonnait naïvement qu’elles voulussent entendre -à Paris des choses auxquelles, à New-York, elles -eussent vertueusement bouché leurs oreilles. Plusieurs -fois, elles lui avaient demandé de les conduire -au fameux restaurant de nuit de la rue -Royale, mais il avait toujours trouvé un prétexte -pour refuser.</p> - -<p>A la prière d’Hélène, il avait loué, ce soir-là, une -avant-scène à la Renaissance et invité le marquis -et la marquise Verga, avec Willie Grey. Au dernier -entr’acte, les trois femmes déclarèrent qu’elles voulaient -aller souper chez Loiset. C’était bel et bien -un complot organisé entre elles et force fut de -céder à leur persistante fantaisie.</p> - -<p>Comme les voitures arrivaient devant la porte -du restaurant, deux messieurs qui faisaient les -cent pas s’arrêtèrent pour échanger quelques -dernières paroles. A ce moment, Hélène, mettant -le pied sur le trottoir, se trouva, à sa grande consternation, -face à face avec « le Prince ».</p> - -<p>Celui-ci, ayant reconnu les amis de la marquise -d’Anguilhon, prit hâtivement congé de son compagnon -et s’approcha d’eux.</p> - -<p>— Vous n’allez pas chez Loiset ? dit-il vivement.</p> - -<p>— Si fait ! répondit la marquise.</p> - -<p>— Mais c’est un endroit où ne vont pas les honnêtes -femmes !</p> - -<p>— Les honnêtes femmes françaises, dit madame -Ronald, peut-être… mais nous autres Américaines, -nous avons une honnêteté robuste, nous pouvons -tout voir, tout entendre. N’ayez crainte.</p> - -<p>— Enfin, Hélène, si ce restaurant est impossible !… -fit M. Beauchamp.</p> - -<p>— Impossible ! mais toutes nos amies y ont -soupé ! Il est connu à New-York comme la tour -Eiffel.</p> - -<p>— Eh bien, moi, je n’y ai jamais mis les pieds et -il est à la porte de mon club.</p> - -<p>— Alors, venez avec nous manger les <i lang="en" xml:lang="en">Welsh -rarebits</i>… Vous savez que ce sont de vulgaires -croûtes au fromage, un plat d’après-minuit ; il -paraît qu’ici elles sont délicieuses.</p> - -<p>— Va pour les <i lang="en" xml:lang="en">Welsh rarebits</i> ! dit le comte. -C’est assez piquant de voir un vieux Parisien comme -moi conduit pour la première fois chez Loiset par -des Américaines.</p> - -<p>Un des garçons s’empara des arrivants et, les -ayant reconnus pour des étrangers, il les conduisit -tout au fond du restaurant, à une sorte de -plate-forme, élevée de deux marches, séparée par -une balustrade du reste de la salle. Au bas de cette -plate-forme, à droite, se trouvait un orchestre de -tziganes.</p> - -<p>— Mettez-vous là ! dit l’employé gracieusement -en désignant une des tables, — vous verrez -tout.</p> - -<p>Ces mots firent dresser l’oreille à M. de Limeray. -Il se demanda ce qu’ils pouvaient signifier.</p> - -<p>M. Beauchamp commanda le souper. Les trois -femmes jetèrent aussitôt un regard curieux autour -d’elles et eurent une même déconvenue à voir les -proportions mesquines et le décor banal du célèbre -cabaret.</p> - -<p>— Pas beau, Loiset ! fit le marquis Verga.</p> - -<p>Les habitués arrivèrent peu à peu, les fêtards -jeunes et vieux, accompagnés de femmes plus ou -moins jolies, plus ou moins élégantes. Et la salle -s’anima. Il y eut bientôt un scintillement d’yeux, -des fusées de rire, des éclats de joie fausse et -vulgaire. L’atmosphère se chargea de fumets, -d’odeurs diverses, de parfums violents. Elle devint -lourde et mauvaise. M. de Limeray sentit arriver -jusqu’à lui comme une marée montante de lie -humaine. Et tout cela, vu de la hauteur de ses -soixante ans, lui parut hideux et écœurant. Il regarda -ses compagnons. Charley Beauchamp et Willie -Grey s’amusaient du spectacle sans en paraître -troublés. Quant aux trois Américaines, elles détaillaient -les toilettes des femmes, échangeaient -quelques remarques à voix basse, babillaient -gaiement, visiblement enchantées de voir des -choses choquantes. Dans ce milieu surchauffé de -sensualité, elles demeuraient froides, l’œil limpide, -la physionomie sereine.</p> - -<p>Le marquis Verga, surprenant l’air étonné de -M. de Limeray, se pencha vers lui :</p> - -<p>— Vous les voyez, fit-il, pas pour un sou de -tempérament !</p> - -<p>— Tant mieux pour elles !</p> - -<p>— Et pour leurs maris donc !</p> - -<p>Le regard de Dora avait été attiré par une vieille -femme vêtue de noir, dont les cheveux grisonnants -étaient recouverts d’un fichu de dentelle espagnole -et qui dormait dans un coin, entourée de paniers -remplis de fleurs. Son sommeil résista quelques -moments encore au bruit croissant des voix et à -la musique même ; elle finit par se réveiller et, -avec des mouvements las, commença à trier ses -fleurs, à les arranger en touffes.</p> - -<p>— Voyez donc le charmant visage de cette -pauvre femme, dit mademoiselle Carroll. Je suis -sûre qu’elle a une histoire.</p> - -<p>Le « Prince » se retourna.</p> - -<p>— Mais c’est Isabelle ! s’écria-t-il, une vieille -amie.</p> - -<p>La bouquetière, entendant son nom, leva les -yeux ; des yeux bleus qui avaient encore du -charme et de la beauté. Elle regarda le comte, -un moment, puis le souvenir épanouit tout à coup -sa figure et, obéissant au signe qui lui était fait, -elle vint sur la plate-forme.</p> - -<p>— Comment, je te retrouve ici ! dit M. de Limeray. -Je croyais que tu vivais de tes rentes dans -quelque village des environs de Paris.</p> - -<p>— Des rentes ! moi, monsieur le comte ! et d’où -me viendraient-elles ? Je n’ai que ce que je gagne. -Je travaille pour élever une nièce qui étudie au -Conservatoire et pour achever de payer les vingt -pour cent que j’ai promis à mes créanciers.</p> - -<p>— Où demeures-tu ?</p> - -<p>— A Sannois.</p> - -<p>— Et tu passes toutes les nuits dans cet enfer ?</p> - -<p>— Oui, jusqu’à l’heure du premier train qui me -ramène chez moi.</p> - -<p>— C’est dur.</p> - -<p>— J’aime mieux cela que d’être clouée dans -un fauteuil. Il me faut la vie de Paris, même -celle-ci… et des fleurs. Je ne pourrais pas m’en -passer.</p> - -<p>— Fais-tu de bonnes affaires, au moins ?</p> - -<p>— Non. Autrefois, quand les jeunes gens avaient -été heureux au jeu ou en amour, ils vous jetaient -un louis pour une fleur. Aujourd’hui, ils sont mesquins, -jusque dans le bonheur. Oh ! ils sont rats ! -rats ! répéta Isabelle avec une intense expression -de mépris.</p> - -<p>Le comte ne put s’empêcher de sourire.</p> - -<p>— Eh bien, va… fleuris-nous tous ce soir, dit-il ; -nous ne serons pas rats.</p> - -<p>Puis, se tournant vers Dora :</p> - -<p>— Vous avez deviné, mademoiselle. Cette brave -femme a une histoire. Elle était, sous l’Empire, la -bouquetière du Jockey-Club et portait toute l’année -les couleurs du cheval qui avait gagné le Derby -de Chantilly. Elle était jolie, passait pour honnête, -gagnait de l’argent à pleines mains. Cela excita -l’envie dans sa famille. Sa mère, sur le conseil -d’une parente, je crois, l’accusa de la laisser mourir -de faim et lui intenta un procès qui fit beaucoup -de bruit. Le Jockey la répudia et lui retira ses -honneurs. Elle ouvrit alors une boutique de -fleuriste et fit faillite. Je l’avais complètement -perdue de vue.</p> - -<p>Isabelle revint, apportant des touffes de roses -adroitement arrangées, qu’elle présenta aux trois -Américaines ; puis, s’approchant de M. de Limeray, -elle mit à sa boutonnière un superbe œillet -blanc.</p> - -<p>— En souvenir d’autrefois ! dit-elle gentiment.</p> - -<p>Le comte lui glissa un billet de cent francs dans la main.</p> - -<p>— Je viendrai de temps en temps prendre de -tes nouvelles, ajouta-t-il avec bonté.</p> - -<p>— C’est un fait exprès, — dit la marquise Verga -en promenant les yeux autour d’elle, — il ne se -passe rien d’extraordinaire. L’autre soir, paraît-il, -une princesse russe a dansé sur les tables.</p> - -<p>— Une princesse russe ? répéta le comte de -Limeray. — Vous m’étonnez.</p> - -<p>— Quelle belle chose que l’éducation ! fit -Dora avec la plus drôle de mine. — Vous pensez, -je suis sûre, qu’une princesse américaine serait -seule capable de se livrer à de tels exercices. Mais -voilà ! par politesse, vous ne le dites pas.</p> - -<p>— Eh bien, vous vous trompez, mademoiselle, -mon éducation n’est pas que de surface. En compagnie -d’Américaines comme il faut, une pareille -pensée ne me viendrait pas.</p> - -<p>— Allons, il est dit que j’aurai toujours tort -avec vous ! confessa gaiement la jeune fille.</p> - -<p>A ce moment, quatre couples entrèrent bruyamment -et vinrent s’asseoir à une longue table, dressée -en face de la plate-forme où l’on avait placé les -étrangers. On servit un homard énorme et l’on -remplit les coupes de Champagne. Bientôt, les -voix s’élevèrent, des interpellations triviales se -croisèrent. La musique des tziganes se fit plus -sauvage, plus endiablée, comme pour servir -d’excitant et d’accompagnement à la débauche. -Une des femmes porta aux lèvres de son voisin la -coupe où elle venait de boire, et lui en ingurgita -de force le contenu. Une autre passa son bras -autour du cou de l’individu qui était à sa gauche -et frotta sa joue contre la sienne.</p> - -<p>Les trois Américaines jubilaient intérieurement -de voir que la scène se corsait. Madame Ronald -prenait un joli air de sévérité et, par un mouvement -de dignité instinctif, redressait la tête -comme pour se mettre au-dessus de ces choses -grossières.</p> - -<p>Au premier coup d’œil, M. de Limeray avait -deviné à quelle catégorie appartenaient ces -hommes vêtus avec une certaine élégance, le -gardénia à la boutonnière, et ces filles flétries, -parées de bijoux faux. Après quelques instants -d’observation, il se mit à rire :</p> - -<p>— Ah ! la bonne farce ! la bonne farce ! s’écria-t-il ; -mais ces gens-là jouent la comédie ! Ils sont -payés pour être inconvenants, pour faire du potin ! -Elle était payée, votre princesse russe, madame -Verga ! Je comprends maintenant le « Vous verrez -tout » du garçon.</p> - -<p>— Ma parole d’honneur, je crois que vous avez -raison ! dit Willie Grey stupéfait.</p> - -<p>— Et tous ces gens, — ajouta le comte en -faisant des yeux le tour de la plate-forme, — des -Anglais, des Américains, des Hollandais, des -Norvégiens… il y a même des Norvégiens !… s’en -iront persuadés qu’ils ont assisté à une scène de la -vie de Paris, de la grande vie encore ! Ils affirmeront -que notre ville est la plus immorale du -monde, qu’il y a des restaurants où l’on s’embrasse -publiquement ; et la petite représentation de -débauche est pour eux seuls, pour satisfaire aux -goûts qu’on leur prête ! Voyez, les Parisiens qui -sont ici ne s’occupent pas de cette table, ils connaissent -le truc, probablement… Je me félicite -d’être venu et d’avoir pu vous éclairer, vous !</p> - -<p>— Vous croyez vraiment, — dit Hélène d’un -air penaud, — que ces messieurs…</p> - -<p>— De jolis messieurs ! interrompit le comte. -Regardez ce qui se passe.</p> - -<p>Une des soupeuses semblait avoir jeté son -dévolu sur un jeune Anglais à figure rasée, de -physionomie très pure, qui fumait son cigare et -buvait de la bière à une table voisine. Elle lui -lançait, une à une, les fleurs d’une corbeille qui -se trouvait devant elle.</p> - -<p>— Si son compagnon payait le souper, — dit -M. de Limeray à Charley Beauchamp, — il ne -souffrirait pas cette provocation.</p> - -<p>— Assurément non ! Vous ne vous êtes pas -trompé, nous sommes volés. Sur cette certitude, -nous n’avons rien de mieux à faire qu’à nous en -aller.</p> - -<p>— Oh ! attendons de voir comment cela finira -avec cet Anglais ! pria la marquise.</p> - -<p>Les fleurs continuaient à pleuvoir sur l’étranger ; -quelques-unes l’atteignirent à la tête, d’autres en -plein visage, sans le tirer de son impassibilité. -Il prit, tour à tour, une rose, un œillet, une tubéreuse, -les respira longuement, les froissa entre ses -doigts ; son regard demeura vague et lointain, un -sourire erra sur ses lèvres minces, un sourire où il -y avait du défi. On eût dit qu’il avait fait un pari -avec lui-même et qu’il le tenait.</p> - -<p>La femme qui l’avait provoqué, exaspérée de -cette indifférence, se leva brusquement, vint s’asseoir -à ses côtés et, le coude sur la table, elle lui -parla de près. Le champagne avait redonné un -éclat passager à son visage ; elle était belle encore -à tenter quelqu’un. Le jeune homme l’écouta -sans sourciller, puis après l’avoir examinée un -instant, avec des yeux froids comme l’acier, il se -leva.</p> - -<p>— Je ne comprends pas votre langage, dit-il en -anglais.</p> - -<p>Et, la plantant là, il se dirigea vers la porte.</p> - -<p>Suffoquée, humiliée, la fille le regarda s’éloigner -avec une expression effrayante. On pouvait craindre -qu’elle ne s’élançât sur lui.</p> - -<p>— Mufle ! cria-t-elle de toute sa voix.</p> - -<p>Et, soulagée par cette injure, dissimulant la -colère de sa défaite sous un sauvage éclat de rire, -elle alla reprendre sa place.</p> - -<p>— Cette fois, nous en avons eu pour notre -argent ! dit Willie Grey en riant. — Nous pouvons -partir, je crois.</p> - -<p>— Êtes-vous suffisamment édifiées, mesdames ? -demanda le marquis.</p> - -<p>— Oui, oui ! répondirent les Américaines.</p> - -<p>— Ce n’est pas malheureux.</p> - -<p>Au sortir du restaurant, tous eurent une aspiration -profonde.</p> - -<p>— Comme c’est bon, l’air propre ! fit Hélène.</p> - -<p>— La vie propre aussi ! ajouta Charley Beauchamp, -d’un ton où perçait le regret d’avoir cédé -à la fantaisie de sa sœur.</p> - -<p>Les Verga, qui demeuraient aux Champs-Elysées, -hélèrent une voiture.</p> - -<p>— Rentrons à pied, — proposa Hélène, — et -aussi lentement que possible : cette nuit est -divine.</p> - -<p>— Et quel contraste avec ce que nous quittons ! -dit le comte de Limeray, s’arrêtant au milieu de -la rue Royale. Voyez.</p> - -<p>Sous un ciel infiniment pur et très haut, dans -la lumière douce de la lune, la place de la Concorde -paraissait immense et étrange. A cette -heure, ce n’était plus un carrefour de Paris, avec -son obélisque aux lignes hiératiques, la voie -blanche du pont menant à un palais d’architecture -grecque, la large avenue des Champs-Élysées -fuyant mystérieusement sous la verdure, les terrasses -désertes et les jardins silencieux des Tuileries, -elle ressemblait à l’agora de quelque ville de rêve -sur laquelle planait le sommeil et qui donnait une -délicieuse sensation d’immobilité, d’apaisement -et de repos.</p> - -<p>— En effet, dit Hélène, quel contraste ! Savez-vous ? -ce que nous nommons le mal et le laid, ce -n’est que les ombres nécessaires pour mettre en -relief le bon et le beau. Sans ces ombres, nous ne -les verrions peut-être pas.</p> - -<p>M. de Limeray regarda avec surprise cette jolie -femme lançant tranquillement une pensée philosophique -d’une telle portée.</p> - -<p>— C’est bien hardi ce que vous avancez là.</p> - -<p>— Oui, choquant même, mais cette idée m’est -souvent passée par la tête. Ce soir, elle me revient -forcément. Il fallait que j’allasse dans ce vilain -restaurant pour sentir toute la beauté de cette -nuit de printemps. J’ai pour mari un savant doublé -d’un philosophe. Il cause volontiers avec moi. -Je ne lui prête pas toujours une attention bien -soutenue, mais nombre de ses paroles se fixent -dans mon cerveau, je ne sais comment. Cela me -fait des pensées, des pensées qui vont et viennent -à travers mes plaisirs, mes préoccupations de -toilette… Il faut croire que je ne suis pas aussi -frivole que j’en ai l’air.</p> - -<p>— Alors, vous ne regrettez pas d’avoir été chez -Loiset ?</p> - -<p>— J’en suis ravie !</p> - -<p>— Et toutes vos compatriotes ont la curiosité -de ces endroits-là ?</p> - -<p>— Oh ! non, — rectifia honnêtement madame -Ronald. — La majorité même des Américaines ne -mettrait pas le pied dans un restaurant de nuit… -Les mondaines de ma génération, par exemple, ont -toutes de ces curiosités ! C’est amusant de jeter, -de temps à autre, un coup d’œil sur l’abîme quand -on se sent la tête solide.</p> - -<p>— Vous aimez le danger ?</p> - -<p>— Je l’adore.</p> - -<p>— Vous l’avez bravé souvent ?</p> - -<p>— Souvent, oui… Le fleuretage a cela de bon -qu’il finit par rendre réfractaire, et comme, en -Amérique, nous le pratiquons dès l’enfance, nous -sommes à peu près incombustibles. Quant à moi, -j’ai pris pour emblème une salamandre. Je l’ai -mise sur les panneaux de mon cabinet de toilette, -fait graver sur mon cachet, et tenez !…</p> - -<p>Hélène, entr’ouvrant son collet, montra du -doigt, piquée à son corsage, tout contre sa gorge -et brillant d’un éclat froid et cruel, une petite -salamandre en diamants avec des yeux d’émeraude.</p> - -<p>— Ne dites jamais cela à un Européen jeune. -Vous lui donneriez une terrible tentation… Vous -me faites regretter de n’avoir pas trente ans de -moins.</p> - -<p>— Oh ! je ne crains rien, ni personne ! répliqua -madame Ronald avec un beau rire de défi.</p> - -<p>— Eh bien, c’est plus fort que moi, je ne puis -croire à votre insensibilité.</p> - -<p>— Pourquoi ?</p> - -<p>— Je ne saurais vous l’expliquer, c’est une impression, -et avec la liberté d’un vieil ami, je vous -dirai : « Prenez garde ! Il ne faut pas tenter Dieu, -il faut encore moins tenter l’homme : il pourrait -avoir son heure ! »</p> - -<p>Madame Ronald ne répondit rien. Ces mots -jetèrent en elle un vague malaise et elle changea -brusquement la conversation.</p> - -<p>Dora marchait devant et babillait gaiement -avec Charley Beauchamp et Willie Grey.</p> - -<p>— Enfin, vous vous êtes amusée, ce soir, chez -Loiset ? demanda Willie.</p> - -<p>— Énormément ! Puis j’ai eu ces belles roses… -J’ai vu l’ex-bouquetière du Jockey-Club sous -l’Empire et appris son histoire qui m’a vivement -intéressée. Ensuite j’ai assisté à la victoire de la -vertu britannique sur la perversité parisienne et -j’ai appris qu’on se moque de nous chez Loiset. Je -n’ai pas perdu ma soirée ! Mon courrier de demain -fera venir l’eau à la bouche à toutes mes amies.</p> - -<p>Willie Grey ne put s’empêcher de sourire.</p> - -<p>— Parlez-moi d’une Américaine pour savoir -tirer parti des gens et des choses !</p> - -<p>— Mufle !</p> - -<p>— C’est à moi que vous dites cela ? fit le jeune -peintre suffoqué.</p> - -<p>— Non, non ! répondit mademoiselle Carroll -en riant de tout son cœur. — Je répète ce mot -pour ne pas l’oublier.</p> - -<p>Comme la jeune fille finissait sa phrase, tout le -monde se trouva devant la porte de l’Hôtel Continental.</p> - -<p>On échangea les adieux et les poignées de -main.</p> - -<p>Et dans l’ascenseur, au grand ahurissement du -garçon, Dora avançant, arrondissant les lèvres, -haussant comiquement la tête, lança tout à coup :</p> - -<p>— Mufle ! mufle !… Ah ! non, je n’ai pas perdu -ma soirée !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>— Quel est le programme pour cet après-midi ? -demandait, quinze jours plus tard, Charley Beauchamp -à sa sœur, en déjeunant.</p> - -<p>— Eh bien, répondit Hélène, nous devons aller -faire visite à Annie. Elle quitte Paris après-demain… -Il faut que vous y veniez aussi. J’ai -commandé la voiture pour quatre heures et demie. -Jusque-là, vous êtes libre.</p> - -<p>— Très bien.</p> - -<p>— Je suis sûre que si madame d’Anguilhon -n’attendait pas un bébé, elle nous aurait tous invités -à Blonay ! fit Dora.</p> - -<p>— Probablement.</p> - -<p>— C’eût été plus amusant que notre voyage en -Hollande… Ce que je donnerais pour voir une de -nos compatriotes dans le rôle de châtelaine !</p> - -<p>— Annie doit y être charmante, parce qu’elle -est simple et naturelle, répondit tante Sophie. -Du reste, je la trouve beaucoup mieux que lorsqu’elle -était jeune fille.</p> - -<p>— C’est aussi mon impression, dit M. Beauchamp. -Elle a acquis un certain fini, dans ce milieu français. -Malgré tout, elle est restée très américaine… -Et cela prouve que nous avons déjà une forte -individualité nationale.</p> - -<p>— Oh ! le milieu n’est pour rien dans le changement -que j’ai remarqué chez Annie. C’est la vie, -c’est le temps qui l’a perfectionnée… Elle sortait -d’une classe qui, pour la valeur morale et pour -l’éducation, n’est pas inférieure à celle où son -mariage l’a fait entrer ! dit mademoiselle Beauchamp -d’une voix âpre.</p> - -<p>— D’accord, ma bonne tante ; mais l’Europe, avec -ses mœurs différentes, la soumission conjugale, la -dépendance qu’elle impose aux femmes, agit -visiblement sur nos compatriotes et leur fait des -physionomies plus douces, plus sympathiques… -Comme nous connaissons mal la société du vieux -monde ! Nous venons visiter les musées, les monuments -d’un pays, et nous n’étudions ni l’âme ni le -caractère de ses habitants. C’est stupide !</p> - -<p>— Oui, mais les gens civilisés ne vivent pas -sous des tentes ; on ne peut pas les interviewer -comme des Peaux Rouges ! dit mademoiselle -Carroll. — Si nous n’avions pas eu des amies mariées -au faubourg Saint-Germain, nous nous serions -longtemps cogné le nez contre la porte cochère -de l’hôtel d’Anguilhon sans savoir comment on y -vivait ou même comment on y mangeait.</p> - -<p>— Et d’ailleurs, les Français, qui paraissent si -en dehors, sont très exclusifs, ajouta Hélène. Ils -n’ouvrent pas facilement leurs portes aux gens -d’un autre pays.</p> - -<p>— Ils ont tort, car ils gagneraient à être connus ! -fit Charley.</p> - -<p>— Ils gagneraient surtout à connaître des -étrangers ! déclara péremptoirement tante Sophie.</p> - -<p>Elle était de ces Américaines qui, de bonne foi, -se figurent que toute morale, toute lumière vient de -leur pays.</p> - -<p>— Assurément ! répondit M. Beauchamp avec -un malicieux clignement d’œil. — Ainsi, je ne -doute pas que mon exemple, ma manière de voir, -n’aient eu déjà une influence salutaire sur MM. de -Kéradieu, d’Anguilhon et de Limeray… Quant à -moi, après ce que j’ai vu et entendu, je ne suis -plus aussi sûr que la race anglo-saxonne arrive -à dominer le monde. Elle est destinée à faire le -gros œuvre des civilisations, mais pour le reste, -pour le couronnement de l’édifice, il faudra toujours -la race latine.</p> - -<p>— On voit que Willie Grey vous a converti ! fit -Dora.</p> - -<p>— Vous me supposez bien un peu capable de -juger par moi-même, j’espère !</p> - -<p>— Je trouve les Français décidément amusants ! -reprit mademoiselle Carroll. — Ils sont curieux, -avec leur manière de chercher midi à quatorze -heures. Et ce sont de fameux interviewers de -femmes ! Ils veulent savoir ce que vous pensez, -ce que vous sentez, une foule de choses dont un -Américain ne se préoccupe pas. Ils vous démontent, -littéralement, pour savoir comment est faite -la petite bête que nous avons à gauche !… Ainsi, -cet abominable vicomte de Nozay m’a retournée -comme un gant.</p> - -<p>— Alors, Jack peut être tranquille : si M. de -Nozay connaît votre envers, il ne vous demandera -pas en mariage ! s’écria Charley Beauchamp avec -un sourire qui adoucissait la taquinerie.</p> - -<p>Dora lui jeta sa serviette à la tête.</p> - -<p>— C’est mal, ce que vous dites là, car je vaux -mieux en dedans qu’en dehors.</p> - -<p>— Est-ce que vous allez sortir tout de suite ? -demanda madame Carroll à sa fille.</p> - -<p>— Non… j’attends une demoiselle de chez Virot -avec des chapeaux.</p> - -<p>— Encore !</p> - -<p>— Oui, j’en ai vu de si jolis, ce matin, que je n’ai -pu résister. Cela me dégoûte moi-même d’avoir tant -de choses… et puis j’achète toujours ! En Europe, -c’est le besoin qui est cause des suicides ; chez -nous ce sera bientôt la satiété.</p> - -<p>— Ne dites donc pas de sottises ! fit mademoiselle -Beauchamp, d’un air mécontent.</p> - -<p>Hélène se leva de table et s’approcha de la glace. -Elle était en toilette du matin et avait déjeuné le -chapeau sur la tête, comme il arrive souvent aux -Américaines. Elle s’aperçut qu’elle était dans un -de ses jours de grande beauté : elle s’envoya un -sourire de félicitations.</p> - -<p>— Il me vient une idée ! dit-elle en passant -un des petits peignes de sa coiffure dans les beaux -cheveux chatoyants relevés sur sa nuque. — Je -vais aller chez madame Kevins. On ne la trouve plus -après trois heures. Elle m’a promis des adresses -d’hôtels hollandais.</p> - -<p>— Demandez-lui, pendant que vous y êtes, tous -les renseignements qu’elle possède, recommanda -Charley. — Cela facilitera notre voyage… Je vais -descendre avec vous et vous mettre en voiture.</p> - -<p>— Inutile, j’irai à pied. Il ne fait pas trop chaud -et j’ai besoin de marcher.</p> - -<p>Au moment même où cette inspiration venait -à madame Ronald, un jeune Romain, le comte -Sant’Anna, qui achevait de déjeuner chez Voisin -avec un ami, se rappelait tout à coup un engagement -pris la veille. Il regarda sa montre.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Per Bacco !</i> déjà une heure et demie ! Je suis -obligé de te lâcher !… J’ai un rendez-vous, avenue -d’Antin avec Binder. Il doit me montrer un -modèle de phaéton.</p> - -<p>Hélène était à peine à dix mètres du Continental -que l’Italien sortait du restaurant, le cigare allumé. -Et, sans s’en douter, tous deux obéissaient à la -volonté suprême qui avait marqué leur rencontre -pour ce jour, pour cette heure.</p> - -<p>Le comte Sant’Anna remonta la rue Cambon et -tourna dans la rue de Rivoli. La beauté du temps -lui donna l’envie de marcher, à lui aussi, et il -marcha !</p> - -<p>Soudain, son regard tomba sur madame Ronald -et ne la quitta plus.</p> - -<p>Elle était vêtue d’un costume tailleur, en petit -drap beige clair, dont la jaquette courte, la jupe -collante moulaient audacieusement les formes de -son corps élégant. Le chapeau rond, relevé derrière -par une touffe de roses pâles, laissait voir sa -chevelure ondulée, d’un blond si merveilleux qu’il -semblait artificiel.</p> - -<p>« Une cocotte, sûrement ! » pensa l’Italien. Et, -trompé par cet ensemble provocant, il allongea le -pas, dépassa la jeune femme, se retourna et la -dévisagea sans façon.</p> - -<p>« Non, une étrangère, se dit-il, mais diantrement -jolie ! »</p> - -<p>Et, sur cette impression, il fit aussitôt machine -en arrière afin de pouvoir la suivre.</p> - -<p>L’Américaine est beaucoup plus femme en -Europe que chez elle. Est-ce l’air ambiant qui -développe sa fémininité ou ose-t-elle davantage ? -Toujours est-il qu’à Paris elle aime à être remarquée -et admirée dans la rue. C’est un plaisir qu’elle -n’a pas dans son pays et qu’elle recherche d’autant -plus. Quand il arrive à une Française d’être -suivie avec quelque persistance, elle en reste -toujours troublée. Si elle est vraiment honnête, -elle regrette l’incident et se le reproche comme -une faute. L’Américaine, elle, ne s’émeut pas pour -si peu. Il arrive souvent qu’un oisif, tenté par sa -beauté ou par son allure coquette, la prend pour -une étrangère en quête d’aventures et s’amuse -à la suivre. Loin de s’effaroucher de l’impertinence, -elle en est flattée. Elle ralentit même imprudemment -le pas, s’arrête devant les vitrines, et, -lorsque le « marcheur », se croyant encouragé, lui -adresse la parole, elle le foudroie d’un regard -dur, le repousse avec une expression d’honnêteté -si glaçante qu’il se retire plus ou moins penaud. -Elle rentre alors chez elle, ravie d’avoir humilié -un représentant du sexe fort, et sans éprouver -autre chose qu’une satisfaction d’amour-propre.</p> - -<p>Madame Ronald recevait souvent, au cours de -ses promenades, des marques indiscrètes d’admiration. -Elle y prenait toujours un très vif plaisir, et -ne se plaignait pas moins, avec indignation, -comme toutes ses compatriotes, qu’il fût impossible -de sortir sans être suivie dans ce Paris pervers, — <i lang="en" xml:lang="en">wicked</i> -Paris. — C’est ainsi que l’on qualifie -habituellement la grande ville, en Angleterre et -aux États-Unis. On eût assez difficilement persuadé -à Hélène que la provocation venait d’elle et de ses -toilettes, trop séduisantes pour la rue. De fait, le -Français a plus qu’aucun homme le respect de la -femme qu’il juge comme il faut.</p> - -<p>Cet après-midi-là, madame Ronald eut bien vite -la conscience qu’elle venait de faire une conquête. -L’étranger qui s’était retourné si hardiment la -suivait. Elle s’en aperçut aussitôt. Comme d’habitude, -cela l’amusa et flatta sa vanité, — d’autant -mieux qu’elle avait eu le temps de voir qu’il était -beau et élégant. — Sous l’influence magnétique -de l’admiration et du désir qu’elle avait excités, -elle sentit la joie de vivre, d’être belle ; sa démarche -devint plus élastique, son allure plus fringante. -Après avoir traversé la place de la Concorde, elle -prit l’avenue Gabriel. Et l’un et l’autre, guidés -par l’Invisible, ils cheminèrent pendant quelques -minutes, presque seuls, sous l’allée ombreuse, dans -l’air chargé des parfums qui s’exhalaient des -massifs environnants. L’Italien éprouvait un -plaisir croissant à suivre cette femme. Il se mit à -la détailler en connaisseur, et le désir éclata dans -sa chair. Son pas s’accéléra, la distance se raccourcit. -Hélène, s’en apercevant, obliqua brusquement -à gauche et rentra dans la clarté des Champs-Elysées.</p> - -<p>Le jeune homme comprit vite que l’inconnue -ne se promenait pas, mais qu’elle allait chez -quelqu’un ou rentrait à la maison. Il voulut -l’accompagner jusqu’au bout de sa course et, comme -hypnotisé par la lumière de sa chevelure, par les -jolies lignes de sa personne, il passa devant l’avenue -d’Antin sans la voir, oubliant carrossier et phaéton.</p> - -<p>Madame Kevins habitait tout près de l’Arc-de-Triomphe. -Arrivée à l’avant-dernière maison des -Champs-Élysées, dont l’entrée se trouvait rue de -Tilsitt, Hélène s’engouffra sous la porte cochère. -Sant’Anna resta un moment planté sur le trottoir. -Demeurait-elle là ? Poussé par une irrésistible -curiosité, il entra à son tour au numéro 154 et -demanda à la concierge si la personne qui venait -de monter était une de ses locataires. La bonne -femme le regarda d’abord avec quelque méfiance, -puis, comme il avait l’air d’un gentleman, elle -finit par lui répondre que c’était une visiteuse -seulement.</p> - -<p>L’appartement de madame Kevins se trouvait -à l’entresol, et le salon où elle recevait avait deux -fenêtres de coin, ce qui permit à Hélène de voir -son admirateur en faction.</p> - -<p>Cette vue ne laissa pas que de la rendre un peu -nerveuse et distraite, et il n’est pas bien sûr -qu’elle entendît la moitié des renseignements que -son amie lui donna sur la Belgique et la Hollande.</p> - -<p>Sa visite terminée, madame Ronald descendit -l’escalier, non sans ressentir une petite émotion. -Pour échapper à l’indiscret, elle pria la concierge -de lui appeler un fiacre et demeura invisible dans -le renfoncement de la porte cochère. Dès que la -voiture accosta, elle y monta lestement en jetant -au cocher le nom de l’avenue Friedland.</p> - -<p>Le jeune homme, qui faisait les cent pas, -aperçut la voiture au moment où elle filait dans -la direction indiquée. Il devina qu’elle emportait -son inconnue et qu’il était joué. Il eut alors ce -geste du bras qui trahit le dépit, cet inimitable -mouvement de tête, d’épaules remontées, avec -lequel l’Italien accepte ses défaites, et exprime -son impuissance devant le fait accompli.</p> - -<p>— Je la rattraperai, dit-il ; une jolie femme se -retrouve toujours.</p> - -<p>Et, comme il l’avait espéré, deux jours plus tard, -il se rencontra face à face avec Hélène dans la -rue de la Paix. Elle lui parut plus désirable encore. -La chaude coloration de ses cheveux le frappa au -cerveau comme un coup de soleil. Il la regarda -avec des yeux ardents : elle n’eut pas l’air de le -voir. Lorsqu’il eut fait quelques mètres dans le -sens opposé, il rebroussa chemin et se mit à la suivre. -Elle le sentit magnétiquement et fut de nouveau -flattée. Sans se presser, elle continua sa promenade, -prit le boulevard des Capucines, remonta la rue -Royale. Son intention était bien de rentrer à -l’hôtel, mais, s’apercevant que l’étranger ne la -lâchait pas et ne voulant pas qu’il sût où elle -demeurait, elle fit signe à un cocher, lui donna -l’ordre de la conduire aux Magasins du Louvre. -Là, par une porte ou par une autre, elle était sûre -de réussir à « semer » le jeune homme… Sant’Anna, -qui connaissait le grand bazar et la perfidie de -ses sorties multiples, ne lui donna pas cette -satisfaction. Il se faisait fort, maintenant, de la -retrouver. Le lendemain et le surlendemain, il -arpenta, sans succès pourtant, la rue de Castiglione -et la rue de la Paix : il avait deviné que son inconnue -était Américaine et qu’elle devait habiter un -des hôtels environnants.</p> - -<p>Comme la plupart de ses compatriotes, Sant’Anna -était grand chasseur de femmes et amateur -d’aventures amoureuses. Ce genre de sport lui -donnait des émotions dont il était friand. Il y -mettait l’ardeur, la ruse de sa race, ses superstitions -puériles. Rien ne lui coûtait pour satisfaire le -désir éveillé par un joli visage ou par une tournure -élégante. Quand il lui arrivait, ce qui était du reste -assez rare, de revenir bredouille, il acceptait son -échec avec philosophie. Soit qu’il y ait chez l’Italien -moins de combativité, soit que sa nature extrêmement -affinée sente mieux l’inéluctable de la vie, -il s’y abandonne sans résistance, avec autant de -résignation que l’Oriental, quoique avec plus -d’intelligence. « C’est la fatalité ! C’est le destin !… -<i lang="it" xml:lang="it">È la fatalità ! È il destino !</i> » Ces paroles, qui lui -viennent d’instinct à la bouche, le consolent aisément, -lui enlèvent tout remords, tout regret. Très -superstitieux, le jeune homme se dit que cette -Américaine lui avait fait une trop forte impression -pour qu’elle ne fût pas appelée à jouer un rôle -dans sa vie. Lequel, il ne le soupçonnait guère !… -Il se mit donc à la chercher des yeux un peu partout. -Le matin du quatrième jour, il l’aperçut soudainement, -devant lui, qui traversait la place Vendôme. -Il eut un éblouissement, un violent battement de -cœur, un élan vite réprimé. Décidé à apprendre où -elle demeurait, il la suivit de loin et réussit à la -voir entrer à l’Hôtel Continental. Cela lui suffit. -Il continua son chemin, très heureux d’avoir -atteint son but.</p> - -<p>Le soir même, comme madame Ronald, en compagnie -de son frère, prenait le café dans la galerie -du Continental, elle vit arriver son admirateur. -Cette apparition inattendue lui causa un léger -saisissement. Elle ne douta pas un instant qu’il -ne fût venu pour elle. Il l’avait donc dénichée ! -C’était joliment habile !… Sa vanité exulta et la -rendit subitement joyeuse. Ses yeux brillèrent -davantage, sa parole devint inégale et rapide. Le -comte s’était assis à une table voisine de la sienne. -Elle subit plusieurs fois l’attraction de son regard, -mais le brava aussitôt avec une parfaite expression -d’indifférence. Tout en causant, elle se dit qu’il -devait sûrement être un Italien ou un Espagnol. -D’un coup d’œil, elle vit son teint mat, ses traits -réguliers ; d’un autre, elle saisit sa taille élégante -et tous les signes extérieurs qui révélaient l’homme -du monde. Décidément, cette conquête lui faisait -honneur. L’idée lui vint qu’il devait prendre -Charley pour son mari, et aussitôt, avec sa naturelle -et mesquine cruauté de femme, elle voulut le -supplicier un peu et se mit à parler à son frère -d’un air tendre. Elle se laissa complaisamment -admirer pendant un bon quart d’heure encore, -riant à la pensée que le lendemain elle quittait -Paris, et à celle de sa mine déconfite lorsqu’il -apprendrait ce départ. Sur cette réjouissante -imagination, elle se leva, redescendit la galerie, se -dirigeant vers l’ascenseur. Au moment où, très -fière, très digne, elle passait devant l’étranger, -les paroles du « Prince » lui revinrent à la mémoire. -Sa lèvre eut une jolie inflexion de défi et de dédain :</p> - -<p>« Ce n’est pas encore cette fois-ci, se dit-elle, -que l’homme aura son heure avec moi ! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Le lendemain, par le premier train, Hélène, son -frère et sa tante, Dora et sa mère quittèrent -Paris.</p> - -<p>Le voyage de Belgique et de Hollande fut un -continuel enchantement pour Charley. Son ami -Willie Grey vint le rejoindre à Bruxelles et l’accompagna -de musée en musée. Dans le trésor de la -vieille Europe, ce trésor si lentement et si douloureusement -amassé, il trouva, comme nombre de -ses compatriotes, les sensations qui seules peuvent -rafraîchir les cerveaux brûlés par la fièvre des -affaires.</p> - -<p>Hélène et Dora ne connaissaient ni la Belgique -ni les Pays-Bas. Ce fut une page nouvelle de -l’ancien monde qu’elles déchiffrèrent avec une -curiosité extrême et qui les ravit par son étrangeté. -Les petites villes qui finissent dans le silence et la -prière, dont la vieillesse est si touchante, leur -causèrent un étonnement respectueux. Les costumes -lourds et bizarres, les visages placides, la vie -humaine ainsi menée sur un mode lent et grave -ne cessa de les amuser et de les intéresser. Pourtant -madame Ronald ne voyait pas sans plaisir -approcher l’heure de partir pour la Suisse et d’aller -rejoindre le marquis et la marquise Verga. Elle -s’était liée extraordinairement vite avec cette compatriote -rencontrée chez madame d’Anguilhon.</p> - -<p>Madame Verga sortait d’une bonne famille de -Washington. Jeune fille, elle avait beaucoup hanté -la colonie étrangère. C’est là qu’elle avait fait la -connaissance de son mari, un Romain, attaché -militaire à l’ambassade d’Italie.</p> - -<p>Elle avait un visage de très jolie poupée, animé -par des yeux bleus qui reflétaient une petite âme -joyeuse et bonne. Plus brillante qu’intelligente, -elle se montrait naïvement heureuse d’être marquise, -d’avoir sa place dans la haute société de -Rome. Son excellent caractère, sa loyauté, lui -avaient valu nombre d’amis. Son salon était un -des plus fréquentés. Sa nature simple et honnête -l’empêchait de voir la moitié des intrigues qui se -nouaient et se dénouaient sous ses yeux. Elle -aimait les Italiens, disait-elle, parce qu’ils sont -silencieux et qu’elle pouvait, avec eux, parler -tant qu’elle voulait. Le marquis passait pour le -mari le moins fidèle. Les uns croyaient qu’elle -ignorait tout, les autres qu’elle ne voulait rien -savoir.</p> - -<p>Toujours est-il qu’elle se proclamait la plus -heureuse des femmes. Madame Verga avait entretenu -souvent madame Ronald et Dora du monde -où elle évoluait. Elle les avait engagées à passer -l’hiver à Rome, leur promettant de leur donner -<i lang="en" xml:lang="en">a good time</i>, tous les plaisirs imaginables, de les -présenter dans telle et telle maison de l’aristocratie.</p> - -<p>Sous cette suggestion répétée, Hélène avait -commencé à se demander s’il serait possible de -décider son mari à faire ce voyage. Une idée, bien -digne d’Ève 1<sup>ère</sup>, lui vint à l’esprit. M. Ronald, qui -s’occupait surtout de toxicologie, avait maintes -fois exprimé le regret de n’avoir pu retrouver le -poison des Borgia. Elle raviverait sa curiosité, -lui ferait entrevoir que, par le marquis Verga -ou par ses amis, il obtiendrait toutes les facilités -pour fouiller les archives les plus secrètes du -Vatican.</p> - -<p>De son côté, mademoiselle Carroll était séduite -par la perspective d’une saison à Rome et de ces -belles chasses au renard que madame Verga lui -avait décrites. Et puis, aller à la cour, voir de près -ces princes, ces ducs, dont les noms historiques -et haut sonnants l’avaient toujours charmée, -c’était bien tentant, d’autant plus tentant qu’elle -avait un excellent prétexte pour prolonger son -séjour en Europe : la santé de sa mère, qui laissait -beaucoup à désirer, et qui, d’après l’avis des -médecins, exigeait un climat doux et une vie -tranquille.</p> - -<p>Dans l’imagination des deux femmes, les paroles -de la marquise faisaient leur œuvre sourdement et -sûrement.</p> - -<p>D’Amsterdam, Hélène écrivit à son mari une -de ces jolies lettres, toujours pleines d’observations -fines et originales. Selon son habitude, elle la -saupoudra de tendresse, de mots affectueux. -Puis elle finit par exprimer le désir de passer -l’hiver en Italie. Elle assura M. Ronald qu’il -avait besoin d’un congé, lui aussi, et qu’il ne -saurait l’avoir plus agréable qu’à Rome. Elle -ne manqua pas de l’amorcer, comme elle se l’était -promis, par l’appât des recherches à faire sur le -fameux poison des Borgia. Cette épître était un -vrai chef-d’œuvre de diplomatie féminine. Elle -la glissait sous enveloppe lorsque Dora entra -dans sa chambre, un paquet de lettres à la main.</p> - -<p>— Avez-vous quelque chose pour la poste ? -demanda-t-elle.</p> - -<p>— Oui, fit madame Ronald en lui remettant -son courrier.</p> - -<p>— Je parie que je devine ce que vous écrivez -à Henri !</p> - -<p>— Eh bien, qu’est-ce que je lui écris ?</p> - -<p>— Que vous voulez passer l’hiver en Italie, tout -simplement… Je dis la même chose à Jack.</p> - -<p>— Oh ! Dody ! c’est mal de votre part !… Moi, -je suis mariée, rien n’empêche M. Ronald de -venir me rejoindre… tandis que vous…</p> - -<p>— Je retarde le malheur de M. Ascott, voilà -tout !… Plaisanterie à part, ces messieurs ne -seront pas contents. Tant pis ! Cela leur formera -le caractère. Je sais bien que nous sommes toujours -libres de faire ce que nous voulons ; mais ils peuvent -gâter notre plaisir avec des tracasseries, des reproches -assommants. Il faut que nous nous soutenions -mutuellement… Henri vous donnera du -fil à retordre. Vous avez promis de rentrer au mois -d’octobre : si vous le désappointez, il sera furieux. -Il ne peut pas supporter un manque de parole. -Ils sont si terriblement honnêtes, ces Ronald !</p> - -<p>Un souffle de révolte enfla légèrement les -narines d’Hélène.</p> - -<p>— C’est bien, dit-elle, nous verrons.</p> - -<p>L’anatomiste qui étudie le corps humain est -toujours saisi d’étonnement et d’admiration lorsqu’il -voit la minutie des détails qui le composent, -le parti que la nature tire de la fibre la plus ténue, -de la molécule la plus petite. Dans la destinée -des individus la Providence apporte la même prodigieuse -recherche. Elle amène de loin, de très -loin, les agents qui lui sont nécessaires. D’un -mot, d’un regard, d’un geste, elle fait sortir un -drame poignant ou une joie divine qui produisent -à leur tour une foule de sentiments et qui ont des -conséquences incalculables.</p> - -<p>La venue à Paris de madame Ronald et de -mademoiselle Carroll, leur liaison avec la marquise -Verga, la rencontre d’Hélène et du comte -Sant’Anna, représentaient déjà un énorme travail -providentiel, un écheveau effrayant de circonstances, -un concours d’êtres, de choses, de fluides, -où se perdrait l’esprit d’un simple romancier, mais -dans l’étude desquels le philosophe, le psychologue -pourraient facilement se reconnaître et trouver -des enseignements, un peu de lumière peut-être.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Dans la première semaine d’août, mademoiselle -Carroll et sa mère partirent pour Carlsbad ; -Hélène, tante Sophie, Charley Beauchamp et -Willie Grey allèrent rejoindre les Verga à Lucerne, -à l’Hôtel National.</p> - -<p>La petite ville suisse parut d’abord assez triste -à madame Ronald. Elle ne tarda pas cependant à -prendre goût aux excursions alpestres, aux longues -promenades en voiture, en bateau, à pied, que le -marquis savait rendre amusantes. Au bout de -quelques jours, madame Verga et elle devinrent -le centre d’une petite coterie qui excitait l’envie -de tout le monde par son entrain et sa gaieté. -Après le dîner, pour lequel l’une et l’autre se -mettaient en frais de toilette, les deux Américaines -allaient s’asseoir dans le hall de l’hôtel, lieu de -rendez-vous général, et là, entourées d’amis et -d’admirateurs, elles se balançaient dans leurs -<i lang="en" xml:lang="en">rocking-chairs</i> en écoutant des chansons napolitaines -ou autres. Les musiciens italiens, qui -chaque été viennent à Lucerne, lui prêtent un -attrait que tous les <i lang="de" xml:lang="de">Jodler</i> du Tyrol seraient impuissants -à lui communiquer. Après une journée passée -sur le lac gris, sur les hauteurs vertes ou neigeuses, -dans le froid décor des Alpes, on goûte un plaisir -exquis à recevoir soudainement cette sensation -de soleil, de chaleur et d’amour que donnent la -musique et les chants d’Italie. Hélène en était -pénétrée plus que toutes les femmes présentes. -Elle ne comprenait pas le sens des paroles, mais -son oreille en était singulièrement charmée. Elle -y trouvait l’expression de sentiments qu’elle -n’avait jamais éprouvés, quelque chose de passionné, -de lumineux et de fugitif. Elle était fascinée par -la mimique des chanteurs napolitains, par ces -yeux noirs qui flambaient tour à tour d’amour -et de colère ou s’embuaient subitement de tristesse, -par la mobilité excessive de ces visages latins, -si différents des visages impassibles et fermés -de ses compatriotes. Elle avait été plusieurs fois -à Rome, à Naples, à Florence. Le son musical, -coloré pour ainsi dire, de la langue italienne n’était -pas nouveau pour elle, mais jamais il ne l’avait -si curieusement affectée. Son âme avait-elle été -sensibilisée à dessein, ou était-elle remuée par -un obscur pressentiment ?</p> - -<p>Un soir, Hélène et madame Verga occupaient -leurs places habituelles dans le hall et causaient -joyeusement avec quelques personnes. Le marquis -était allé à l’hôtel Schweizerhof voir si un ami -qu’il attendait depuis huit jours, et que le baccara -retenait à Aix-les-Bains, était finalement arrivé.</p> - -<p>Madame Ronald, très jolie dans une robe de -batiste écrue garnie de rubans vert pâle, se balançait -doucement. Tout à coup, la surprise immobilisa -son visage et son fauteuil : M. Verga entrait -avec le jeune homme qui l’avait si obstinément -suivie à Paris et à qui elle avait cru échapper pour -tout de bon ! C’était donc lui, ce comte Sant’Anna -dont, ces jours-ci, on l’avait si souvent entretenue ! -Elle demeura littéralement suffoquée par la surprise, -un peu confuse, un peu effrayée. L’Italien -ne l’aperçut pas d’abord ; lorsque son ami l’amena -devant elle pour le présenter, il eut un sursaut -intérieur, un éclat de triomphe dans les yeux, -un sourire moqueur sous la moustache, tout -cela dissimulé par une inclination profonde.</p> - -<p>La marquise accapara le nouveau venu pendant -quelques minutes, l’accablant de questions sur -toutes les personnes de leur connaissance qui se -trouvaient à Aix-les-Bains. Aussitôt qu’il fut libre, -il s’approcha d’Hélène et le marquis lui céda le -fauteuil qu’il occupait à ses côtés.</p> - -<p>— Il ne m’est pas arrivé souvent d’être aussi -heureux, — dit-il en appuyant ses magnifiques -yeux noirs sur la jeune femme. — La fortune -me devait bien ce dédommagement, car elle m’a -passablement maltraité au baccara ! ajouta-t-il -avec une audace qui frisait l’impertinence. — Si -j’avais pu deviner que cette amie dont Verga -me parlait dans ses lettres était vous, madame, -il y a longtemps que je serais ici.</p> - -<p>— Mais je ne vois pas pourquoi ? dit Hélène -froidement.</p> - -<p>— Parce que j’ai eu le plaisir de vous rencontrer -plusieurs fois à Paris et que, pour vous revoir, je -serais allé au bout du monde.</p> - -<p>Il était impossible à Hélène de laisser passer une -invite au fleuretage sans y répondre.</p> - -<p>— Si loin que cela ! fit-elle d’un ton railleur.</p> - -<p>— Si loin que cela, — répéta sérieusement le -jeune homme. — Nous autres Italiens, nous sommes -sujets à éprouver des antipathies ou des sympathies -subites. Quand une femme provoque en nous une -certaine émotion, elle nous oblige irrésistiblement -à la suivre : c’est un hommage qu’elle nous force -de rendre à sa beauté et dont elle ne saurait prendre -offense.</p> - -<p>Madame Ronald fut tellement interloquée par -la subtilité de l’explication qu’elle ne trouva pas -un mot à répondre.</p> - -<p>— Et c’est ce qui m’est arrivé… Il m’a semblé -qu’avant vous je n’avais jamais vu de femme -blonde.</p> - -<p>— Je ne savais pas que ma <i>blondeur</i> eût rien -d’extraordinaire.</p> - -<p>— Ce devait être celle d’Ève.</p> - -<p>— Vous croyez ?… Mais ce n’est pas rassurant -pour moi !</p> - -<p>— Encore moins pour les autres ! répondit -l’Italien avec son fin sourire. — J’avais deviné que -vous étiez Américaine.</p> - -<p>— A quoi donc ?</p> - -<p>— A votre élégance d’abord, puis à votre allure -vive et décidée. Je la connais bien, car nous avons -beaucoup de vos compatriotes à Rome. Le matin, -quand elles sortent, elles éclairent le Corso.</p> - -<p>— Je suis charmée d’apprendre cela !</p> - -<p>— Vous n’êtes pas venue directement ici en -quittant Paris ?</p> - -<p>— Non, j’ai passé par la Belgique et la Hollande.</p> - -<p>— Aimez-vous Lucerne ?</p> - -<p>— Beaucoup.</p> - -<p>— Vous comptez y rester jusqu’à la fin de la -saison ?</p> - -<p>— Aussi longtemps que je m’y amuserai.</p> - -<p>A ce moment, mademoiselle Beauchamp qui -venait de lire son <i lang="en" xml:lang="en">New York Herald</i> au salon, -s’approcha de sa nièce.</p> - -<p>— Montez-vous maintenant ? lui demanda-t-elle.</p> - -<p>— Oui, ma tante, je vous attendais, répondit la -jeune femme.</p> - -<p>Elle s’était levée avec un empressement qui -n’était qu’une manœuvre de sa coquetterie instinctive.</p> - -<p>Puis, en manière d’excuse au comte Sant’Anna :</p> - -<p>— Nous avons fait aujourd’hui une longue excursion ; -demain nous devons déjeuner au Righi : si -je veux être alerte, il faut que je me retire de bonne -heure.</p> - -<p>Hélène, ayant pris congé de tout le monde, alla -dire un mot à son frère, qui causait dans un coin -avec Willie Grey.</p> - -<p>L’Italien la suivit du regard.</p> - -<p>— Cristi ! quelle jolie femme ! dit-il à son ami -Verga. — Le mari ? demanda-t-il.</p> - -<p>Et, de la tête, il désignait M. Beauchamp qui, -en vrai Américain, accompagnait sa sœur et sa -tante à l’ascenseur.</p> - -<p>— Non, le frère.</p> - -<p>— Elle est veuve ?</p> - -<p>— Veuve par grâce, par permission, comme on -dit si drôlement en anglais : <i lang="en" xml:lang="en">a grass widow</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>… M. -Ronald est resté en Amérique.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Grass widow</i> du français « grâce », traduit d’une manière -erronée par « <span lang="en" xml:lang="en">grass</span> » « herbe ».</p> -</div> -<p>— Diablement imprudent de sa part !</p> - -<p>— Oh ! il ne risque rien. Sa femme est très -comme il faut, d’une des meilleures familles de -New-York… toutes les garanties morales et celle, -plus rassurante, d’un tempérament honnête.</p> - -<p>— Oui, oui, connu ! vienne une bonne tentation… -et patatras, les principes ! fondue, la glace !</p> - -<p>— Tu ne connais pas encore bien les Américaines : -ce ne sont que des cerveaux. Je crois que -si la Providence est vraiment en train de créer -un troisième sexe, comme le ferait supposer le -féminisme, ce sont les États-Unis qui en fourniront -les premiers spécimens : des prêtresses, des doctoresses…</p> - -<p>— Oh ! horreur !… C’est égal, si avec des cheveux -comme les siens, son teint de rousse, et veuve par -grâce depuis plusieurs mois, madame Ronald -était invincible, ce serait surhumain… inhumain, -même !… Je suis bien tenté de la mettre à l’épreuve.</p> - -<p>— Je te parie vingt louis que tu en seras pour -tes frais.</p> - -<p>— Tenu !</p> - -<p>A ce moment, madame Verga s’approcha des -deux hommes pour leur souhaiter le bonsoir.</p> - -<p>— Qu’est-ce que vous complotez là ? demanda-t-elle.</p> - -<p>— La perdition d’une femme, répliqua Sant’Anna.</p> - -<p>— Naturellement ! fit la marquise avec un joli -rire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Bien qu’il ne fût ni prince ni duc, Emmanuel -Sant’Anna appartenait à la grande noblesse. -Sa famille, originaire d’Espagne, venue à Rome -au <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, y avait joué un rôle politique -considérable et, par son passé, se trouvait étroitement -liée à la papauté.</p> - -<p>Donna Teresa, sa mère, était une Salvoni, la -sœur d’un cardinal <i lang="it" xml:lang="it">papabile</i>, — « papable », — une -vraie éminence dans le sacré collège. Son père -avait été un de ces beaux nobles romains dont la -vie se passait entre la place du Gesù et la place -du Peuple et que l’on voyait autrefois, à l’heure -de la promenade, au Corso ou au Pincio, la canne -aux lèvres, guetter les jolies femmes pour échanger -avec elles des saluts, des œillades, des signes -mystérieux.</p> - -<p>Après 1870, l’espoir enfantin de refaire avec des -Italiens seuls la Rome de jadis, formée de « vingt -peuples divers », fut jeté comme un leurre à ces -hommes ignorants des affaires. Le comte Sant’Anna -y fut pris l’un des premiers. Il acheta de vastes -terrains, entra dans des spéculations insensées, -s’y ruina, et mourut de chagrin. Un an plus tard. -Donna Teresa, sa femme, hérita de la fortune paternelle. -Lorsqu’elle eut marié et doté sa fille, il lui -resta une terre en Ombrie, une villa à Frascati et, -à Rome, le palais Sant’Anna, sauvé du naufrage. -Elle vivait avec une stricte économie afin que -son fils pût dépenser largement. Elle avait pour -lui un de ces amours maternels excessifs qui -contiennent tous les sentiments bons et mauvais -du cœur humain. Avant Lelo, — comme on le -nommait par abréviation d’Emmanuel, — il -n’y avait rien, et après lui, rien encore. Quand, -du fond de son modeste coupé attelé d’un seul -cheval, elle l’apercevait, à la villa Borghèse ou -au Pincio, conduisant avec maëstria une paire -de pur sang, elle était heureuse, et, pendant le -reste de sa promenade, elle ne voyait plus que -sa belle carrure et sa silhouette élégante. Sa beauté -faisait l’orgueil et la joie de sa mère. Il avait un -de ces visages italiens aux traits d’une régularité -et d’une fermeté classiques, éclairés par ces yeux -lumineux, caressants, mélancoliques, qui peuvent -être d’une dureté sauvage ou d’une douceur -féminine, un de ces visages sans grande puissance -intellectuelle, sans indication d’idéalité, mais -revêtu d’un charme particulier, charme fait -d’impressionnabilité extrême et de sensualité -fine.</p> - -<p>Comme tous ses contemporains, Sant’Anna -était le Romain de la transition, un être affiné, -déraciné, ignorant, sans conviction, qui n’ose -ni renier le passé ni accepter l’idéal nouveau.</p> - -<p>Pour les jeunes gens de l’aristocratie française, -l’évolution est infiniment moins difficile et moins -douloureuse. Ils ont une religion et une patrie : rien -ne les empêche de pratiquer l’une et de servir -l’autre. La religion des nobles romains était la -papauté ; leur patrie, la Ville Éternelle : toutes -les deux ont été mutilées et transformées. Ils -étaient habitués à considérer l’Italie comme -l’ennemie, et on les a enrôlés de force sous son -drapeau. Ils doivent oublier et renaître pour ainsi -dire. Toutes les facultés, atrophiées par une longue -oisiveté, les servent mal, et, conscients de leur -infériorité, ils se tiennent à l’écart. On ne saurait -les blâmer.</p> - -<p>Lelo fut élevé dans un collège de jésuites. Là, -on ne lui enseigna pas l’histoire vraie de l’Italie, -celle qui raconte ses luttes douloureuses, ses longs -efforts vers l’unité, efforts toujours déjoués par -la trahison, mais qui devaient forcément aboutir -au fait accompli de 1870 ; il apprit, comme tous -ses condisciples, une histoire tronquée, édifiée sur -cette fable ingénieuse du patrimoine de Saint-Pierre -et où le rôle glorieux appartient à la papauté. -Il fut leurré de l’espoir que le pape, grâce à l’une -ou l’autre des grandes puissances, ne tarderait -pas à reconquérir sa souveraineté temporelle, et -que les Italiens seraient forcés de se chercher une -autre capitale. Cependant Rome n’était plus la -cité fermée où aucune idée philosophique, aucune -découverte scientifique, aucune nouvelle même -ne pouvait pénétrer sans être contrôlée, examinée -par une théocratie absolue. Les journaux de -toutes les opinions se criaient dans les rues ; -les livres, les revues entraient librement ; la vie -moderne s’épanouissait audacieusement sous les -fenêtres des vieux palais, autour des basiliques, -des églises. Par la brèche de la Porta Pia, le <small>XIX</small><sup>e</sup> -siècle avait fait irruption et projeté sa lumière -jusque dans les coins les plus obscurs du Transtevère. -Et l’atmosphère même de la Ville Éternelle -fut changée. Elle perdit à jamais sa beauté de -sanctuaire, et entra, elle aussi, dans l’âge ingrat -et douloureux de la transition. En dépit des précautions, -le nouvel air ambiant, chargé d’idées de -liberté, de patriotisme, agit sur le comte Sant’Anna. -Et, irrésistiblement poussé dans le courant nouveau -par toutes ces choses infimes et grandes, -il commença de fréquenter la société étrangère, -puis il se glissa, timidement d’abord, dans quelques -salons « blancs ». Il y rencontra la princesse Marina, -une des sirènes qui ornaient le parti de la cour.</p> - -<p>C’était une Italienne svelte et fine, au bel ovale -latin, aux lourds cheveux noirs, avec des yeux -bleus très foncés d’un ardent magnétisme. Mariée -à un homme dévot, tyrannique et brutal, elle -l’avait quitté avec les honneurs de la séparation, -et la garantie d’une rente suffisante. Par haine -du prince, qui appartenait au « monde noir », -elle s’était ralliée aux blancs, et était devenue -l’une des amies les plus dévouées du Quirinal.</p> - -<p>Lelo s’éprit de Donna Vittoria avec l’ardeur -d’une jeunesse qui avait été bien gardée et forcément -chaste. Il avait vingt-deux ans ; elle, trente-quatre. -Cet amour acheva de l’émanciper. Il se -fit présenter au roi et à la reine d’Italie, mais il -ne se montra que de loin en loin à la cour. Cet -acte de foi peut sembler assez platonique ; étant -données son éducation, les attaches de tous les -siens avec le Vatican, il dut lui coûter un très -grand effort moral ; il n’en eût pas été capable -sans l’influence et les conseils de Donna Vittoria. -Cette défection lui attira de cruelles scènes de -famille et lui fit perdre même l’héritage d’un -oncle intransigeant.</p> - -<p>Après cela, le comte Sant’Anna crut avoir -acquis le droit de rester tranquille. Il se laissa -vivre, avec cette indifférence de philosophe qui -distingue la plupart de ses compatriotes.</p> - -<p>Pour comprendre le caractère d’un peuple, il faut -savoir sa langue et son histoire. Aucune nation n’a -acheté son unité aussi cher que l’Italie. Pendant -des siècles, elle a été travaillée, déchirée, déçue -par des partis divers. Si elle n’a pas péri dans la -lutte, c’est qu’elle portait en elle la beauté, l’art, -la poésie. Et dans chacun de ses fils on voit, plus -ou moins, la lassitude qui suit les longues crises, -le scepticisme qu’engendrent les trahisons répétées, -la prudence, la ruse, la subtilité que développe la -tyrannie. Tout cela se retrouvait chez le jeune -Romain. Le travail acharné de l’Anglo-Saxon, -l’activité de l’Américain, la fièvre créatrice du -Français lui faisaient hausser les épaules et dire -avec un mépris hautain : « A quoi bon !… <i lang="it" xml:lang="it">A che -serve !</i> » Les émotions de l’amour et du jeu, la -passion des chevaux, de la chasse, remplissaient -suffisamment sa vie. Il était joueur, mais par -accès seulement. Il pouvait rester des mois sans -toucher une carte, puis le goût lui en revenait -soudain. Ses accès avaient déjà coûté gros à sa -mère, mais il en sortait avec des regrets si sincères -qu’elle n’avait pas même le courage de lui faire -des reproches.</p> - -<p>Le comte Sant’Anna, comme la majorité de -l’aristocratie italienne, aimait Paris, sinon la -France. Il y avait des parents, des amis, et y -passait chaque année une partie de la « saison ». -Avant de rentrer chez lui, il s’arrêtait à Aix-les-Bains, -où le baccara l’appauvrissait plus souvent -qu’il ne l’enrichissait, ce qui l’obligeait à aller -faire des économies à la campagne. La chasse -l’aidait à attendre patiemment le moment de -rentrer à Rome, où, en novembre, il reprenait le -cycle de sa vie mondaine.</p> - -<p>Les travailleurs méprisent les hommes de cette -catégorie. Ils ont tort : si une telle existence manque -de relief et de but, elle est loin d’être inutile. Lelo -occupait bien la place qui lui avait été assignée -ici-bas. Avec ses inférieurs, il avait cette bonté -familière et digne qui n’humilie jamais. Ses serviteurs -et ses fermiers l’adoraient et ressentaient -pour lui un respect presque féodal. De son côté, il -les considérait comme faisant partie de sa famille. -Ceci ne se voit plus guère qu’en Italie. Lorsque, -parmi ses gens et ses fermiers, il rencontrait -quelque garçon intelligent, il l’aidait à se faire une -position. Rien ne lui donnait autant de plaisir -que de voir un de ses domestiques, marmiton ou -groom, monter en grade, et il ne le perdait jamais -de vue. En un mot, il était un vrai grand seigneur ; — et -un vrai grand seigneur entend mieux la -fraternité qu’un bourgeois ou un socialiste.</p> - -<p>Parmi les hommes de la haute société romaine, -Sant’Anna était un de ceux qui avaient le plus de -prestige ; sa belle mine excitait surtout l’admiration -des étrangères. Il faisait de nombreuses -infidélités à la princesse Marina ; elle fermait -héroïquement les yeux, pour éviter les scènes qui -l’eussent mis en fuite, et il lui revenait toujours.</p> - -<p>Le Français est peut-être, de tous les hommes, -celui qui met dans l’amour le plus d’idéalité, le -plus d’intelligence, le plus d’éléments élevés. -Pour l’Italien, pour celui de l’aristocratie en particulier, -l’amour n’est guère qu’une aventure où -il apporte une ardente jalousie, une méfiance -instinctive, une sensualité d’Oriental. La femme, -à laquelle il ne demande que certaines satisfactions, -l’ennuie ou l’agace vite ; et il lui préfère -ses amis et son club. Dans sa jeunesse, il est moins -fidèle que le Français ; dans sa maturité, il l’est -davantage, non par vertu, mais par indolence -native : il trouve inutile de refaire des frais pour -arriver au même résultat.</p> - -<p>Lorsque Lelo fut mis à l’improviste en présence -de madame Ronald, il éprouva une commotion -qui lui parut un présage. Avec son esprit superstitieux, -il considéra cette rencontre comme une -fatalité encourageante. Avec sa frivole conception -de l’amour et de la femme, il se dit que cette -Américaine, éloignée de son mari, visiblement -coquette, serait enchantée de trouver une distraction. -Il remercia sa bonne étoile qui lui envoyait -une aussi délicieuse aventure pour l’arracher au -baccara et à l’écarté.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>La religion, pour une grande part, contribue à -former le caractère de la femme. Le catholicisme -fait des cérébrales, le protestantisme des intellectuelles ; -la fémininité est catholique, le féminisme -est protestant. L’Américaine, qui est une intellectuelle, -se glorifie de son insensibilité physique ; -la Française, une cérébrale par excellence, tire -vanité de sa sensibilité, elle l’exagère même : -lorsqu’elle n’a pas de tempérament, elle s’en fait -un par l’imagination. Dans l’amour, ce qu’elle -ambitionne, ce dont elle jouit, c’est le pouvoir -de donner du bonheur ; l’Américaine, elle, veut en -recevoir. Pour la première, l’homme est le but ; -pour la seconde, il est le moyen. Cette manière de -sentir les rend aussi diverses que peuvent l’être -deux créatures de même espèce.</p> - -<p>Les quinze jours qui suivirent la présentation du -comte Sant’Anna furent pour Hélène comme un -joli rêve, où il y eut de ravissantes promenades à -travers monts et bois, au-dessus des lacs bleus, des -haltes délicieuses, des causeries gaies, des tête-à-tête -innocents, mais singulièrement agréables, avec un -homme beau, de grande race, à la voix chaude et -nouvelle. Ce rêve fut vécu dans l’atmosphère -enivrante que créent le désir, l’admiration, la sympathie -amoureuse, ces fluides qui enveloppent la -femme de chaleur et de lumière, qui « champagnisent », -pour ainsi dire, l’air qu’elle respire… Et -madame Ronald n’en fut point troublée.</p> - -<p>Lelo ne tarda pas à reconnaître la vérité de ce -que lui avait dit son ami Verga, mais il n’en fut -pas découragé : en amour, la résistance charme -l’Italien. La coquetterie ouverte de la jeune femme -ne laissa pas cependant que de le déconcerter. -Elle paraissait naïvement heureuse de lui plaire, -elle y tâchait même : tout ce qu’elle voulait, c’était -de l’admiration et encore de l’admiration. Les -paroles de tendresse qu’il lançait au milieu de -leurs causeries provoquaient sa raillerie, une -raillerie très sincère. Pour la première fois, il se -trouvait en présence de l’honnêteté féminine -absolue.</p> - -<p>De fait, cette intimité agréable n’avait pas éveillé -chez madame Ronald une pensée qui pût alarmer -sa conscience. Le jeune Romain l’intéressait à titre -d’exotique, parce qu’il était différent des hommes -qu’elle avait connus. Les variations de son humeur, -son excessive sensibilité, ses accès de mélancolie, -de paresse, l’étonnaient et l’amusaient. Puis ce -titre de comte sonnait bien à l’oreille, donnait au -porteur un certain prestige. Elle n’était pas loin -de le considérer comme un être d’une essence -supérieure.</p> - -<p>Ainsi que Dora l’avait prévu, M. Ronald fut -blessé, irrité, de voir que sa femme allait lui -manquer de parole. La chance de découvrir le -poison des Borgia le laissa parfaitement froid. -Il répondit à Hélène qu’en aucun cas il ne pourrait -passer l’hiver à Rome. Il espérait qu’elle ne se -laisserait pas tenter par les Verga ; il comptait -qu’elle reviendrait au mois d’octobre comme elle -l’avait promis. A son insu peut-être, il employa -un ton sévère, impérieux. Hélène n’y était pas -habituée. C’était la première fois, du reste, qu’elle -subissait l’affront d’un refus. Sous l’impulsion de -la colère ou d’un sentiment encore obscur, elle -écrivit une de ces lettres qui semblent dictées par -un mauvais esprit, que l’on regrette, que l’on est -tenté de renier et qui ont des conséquences imprévues : — elle -tenait à profiter de l’occasion qui -lui était offerte de passer une saison agréable à -Rome ; si Henri l’aimait mieux que son laboratoire, -ce dont elle avait toujours douté, il viendrait la -rejoindre ; sinon, elle ne se ferait aucun scrupule -de prolonger un peu son séjour en Europe.</p> - -<p>Lorsque madame Ronald annonça sa résolution -à son frère et à sa tante, ils jetèrent les hauts cris -et la blâmèrent énergiquement. Charley Beauchamp, -qui était la bienveillance même, avait, -dès le premier moment, éprouvé une profonde -antipathie pour le comte Sant’Anna. Il s’aperçut -bientôt que le nouveau venu faisait la cour à sa -sœur. Il l’avait toujours vue entourée d’admirateurs, -mais, pour une cause ou pour une autre, -les attentions du jeune Romain lui déplurent et -il en fut comme personnellement offensé.</p> - -<p>— Prenez garde, dit-il un jour à Hélène : ce -comte ne m’inspire aucune confiance. Les étrangers -se croient tout permis avec une femme coquette… -et vous l’êtes terriblement !</p> - -<p>— N’ayez pas peur, personne ne me manquera -jamais de respect ! répondit madame Ronald avec -son assurance habituelle.</p> - -<p>— Je l’espère ; seulement, il serait prudent de -ne pas vous y exposer. Vous ne vous doutez pas -à quel point les Italiens sont différents des Américains. -Je ne l’aurais jamais su si je n’avais pas -connu aussi intimement le marquis Verga. Méfiez-vous, -je vous le répète.</p> - -<p>Quelques jours plus tard, Charley reçut un -câblogramme qui le rappelait d’urgence à New-York. -Ce n’était pas la première fois qu’il voyait -ainsi ses vacances coupées court, mais jamais -il n’en avait éprouvé une telle contrariété.</p> - -<p>— Je suis désolé de devoir vous quitter ! dit-il à -sa sœur. Si mes intérêts seuls étaient en jeu, je ne -partirais pas. Promettez-moi, pour me tranquilliser, -que vous rentrerez au mois d’octobre.</p> - -<p>— Je ne promets rien ! répondit madame Ronald -d’un ton sec.</p> - -<p>— Ce serait cruel de désappointer Henri. En -outre, vous donneriez le mauvais exemple à Dora… -Si vous allez à Rome, elle voudra vous suivre : -Jack se fâchera, et il pourrait en résulter une -rupture.</p> - -<p>— Dody est assez grande pour savoir ce qu’elle -doit faire. Je ne suis pas responsable de ses actions.</p> - -<p>M. Beauchamp ne voulut pas discuter davantage : -il savait qu’il était dangereux de pousser Hélène à -exprimer sa volonté, car ensuite elle n’en démordait -pas.</p> - -<p>Avant de partir, toutefois, il pria tante Sophie -de faire son possible pour obtenir qu’elle renonçât -à ce projet. Il fut même tenté de lui dénoncer le -comte, au moins d’éveiller sa méfiance ; il en fut -empêché par un sentiment de loyalisme fraternel.</p> - -<p>En recevant à la gare, les adieux de sa sœur, -il eut le cœur fortement serré.</p> - -<p>— Au revoir… dans six semaines ! lui cria-t-il -par la portière.</p> - -<p>Hélène détourna la tête et ne répondit pas.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>Madame Ronald avait dit à M. de Limeray qu’elle -aimait le danger, et en vérité, depuis trois semaines, -elle jouait, comme une enfant, avec le désir, avec -les sens, avec la vanité d’un homme, sans se douter -du péril auquel elle s’exposait. L’éducation morale -et physique de l’Américain n’est pas celle de -l’Européen ; elle sauvegarde la femme plus que -ses principes mêmes ou son honnêteté. Hélène -avait impunément tyrannisé, tantalisé ses admirateurs : -aucun n’était allé plus loin qu’elle n’avait -voulu. Le comte Sant’Anna, lui, était d’un autre -tempérament. Ce fleuretage platonique, auquel -on le soumettait, lui semblait une insulte à sa -virilité et, par moments, l’exaspérait jusqu’à la -plus sauvage colère. Le départ de M. Beauchamp -lui avait causé une vive satisfaction : il avait -deviné son hostilité, il s’était imaginé qu’elle contrariait -son succès ; maintenant, il sentait la jeune -femme davantage en son pouvoir.</p> - -<p>Dans la première semaine de septembre, toute -la petite coterie italo-américaine quitta Lucerne -pour Ouchy et s’installa à l’Hôtel Beau-Rivage.</p> - -<p>Bien que Romain, le marquis Verga avait une -certaine activité physique. Forcé par son service -d’accompagner la reine d’Italie dans sa villégiature -des Alpes, il avait pris goût à la montagne et venait -de préférence en Suisse où il pouvait s’entraîner à -la marche. Lelo, qui n’aimait pas la nature, qui -détestait les excursions, était enchanté d’être -débarrassé du Righi et du Pilate et de n’avoir plus -en perspective que de belles et faciles promenades -sur le lac Léman. L’Hôtel Beau-Rivage était infiniment -plus intime que l’Hôtel National. Il y -avait un beau parc, de jolis coins où l’on pouvait -s’isoler, où les mots d’amour devaient mieux -porter, un décor exquis, mille choses qui pouvaient -devenir complices de son désir. Et son désir flambait -de plus en plus. La beauté brillante de l’Américaine, -ses cheveux qu’on eût dit passés dans un bain -d’or, son éclat de blancheur, de santé physique et -morale, étaient une tentation au-dessus de ses -forces. Il lui semblait que cette femme si blonde -lui appartenait de droit, à lui si brun. Et cependant, -il sentait bien qu’elle demeurait réfractaire à la -séduction qu’il s’efforçait d’exercer sur elle. Ni ses -paroles, ni son admiration muette, ni la caresse -enveloppante de son regard, ne parvenaient à la -troubler. Le soir, lorsqu’elle lui tendait sa main, -il la trouvait toujours fraîche comme celle d’une -petite fille. Un après-midi que, par extraordinaire, -il était seul avec elle dans son salon, il s’enhardit -à lui parler de tendresse, de passion ; il l’amena -habilement au bord du gouffre fleuri. Elle écouta -toutes ces jolies choses, elle se laissa conduire sans -résistance, puis, soudainement :</p> - -<p>— Croyez-vous que l’amour soit un fluide comme -la chaleur, comme l’électricité ? demanda-t-elle -avec le plus grand sang-froid.</p> - -<p>Sant’Anna tressauta sous l’étrange question :</p> - -<p>— L’amour un fluide !… répéta-t-il, ahuri, suffoqué.</p> - -<p>— Oui, les savants affirment qu’ils pourront -l’analyser, l’enregistrer au galvanomètre, le photographier -même…</p> - -<p>En entendant ce propos énorme qui, à son ignorance -moyenâgesque, à sa jeunesse surtout, sonnait -comme un blasphème, il se leva, prit son -chapeau et sortit, laissant madame Ronald -stupéfaite. Quelques heures plus tard, elle voulut -lui expliquer gentiment qu’elle ne s’était point -moquée de lui.</p> - -<p>— Laissez, fit-il, je ne veux pas connaître le -secret des dieux. Pour moi, comme dit Carmen :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’amour est enfant de Bohême,</div> -<div class="verse">Il n’a jamais connu de loi ;</div> -<div class="verse">Si tu ne m’aimes pas, je t’aime ;</div> -<div class="verse">Si je t’aime, prends garde à toi !</div> -</div> - -<p>Une Française, honnête comme l’était madame -Ronald, n’eût point permis qu’on lui fît ainsi la -cour. Non contente de ne pas pécher, elle se fût -fait un scrupule d’exciter la convoitise d’un -homme et de le rendre malheureux. L’Américaine, -elle, ne se refuse jamais ce qu’elle appelle -<i lang="en" xml:lang="en">an admirer</i>, — « un admirateur ». — C’est ainsi -qu’Hélène considérait le comte Sant’Anna, mais -lui, malheureusement, n’avait pas le platonisme -qui distingue ce genre d’amoureux essentiellement -transatlantique. Et, pour comble d’imprudence, -elle était fort aimable avec Willie Grey, qui, à -la prière de son frère, les avait accompagnées, -elle et sa tante, à Ouchy. Chaque matin, elle faisait -avec le marquis Verga et le jeune peintre une -promenade à bicyclette. Lelo, qui avait horreur -de cet exercice, n’était pas de la partie. Lorsqu’il -voyait madame Ronald, très séduisante, avec son -chapeau anglais, sa jaquette courte, sa jupe collante -sur les hanches et la croupe, sauter lestement -en selle et, le buste droit, filer comme un -trait, il éprouvait une rage de jalousie qui exaltait -sa passion.</p> - -<p>Le marquis Verga s’amusait infiniment de la -petite comédie qui se jouait sous ses yeux, et non -pas, certes, par amour de la vertu, mais par rivalité -masculine, il se réjouissait de voir l’insuccès de -son ami.</p> - -<p>— Avais-je raison ? dit-il un soir que Lelo, -après avoir accompagné madame Ronald à l’ascenseur, -revenait s’asseoir près de lui en tordant -rageusement sa moustache. — Que penses-tu maintenant -de l’honnêteté américaine ?</p> - -<p>— Qu’elle ressemble joliment à de la perversité !… -Ce n’est pas le respect de soi-même, c’est -plutôt le plaisir d’embêter l’homme et de ne pas -permettre qu’il triomphe.</p> - -<p>— C’est cela même !</p> - -<p>— Eh bien, je crois que toute femme a dans sa -vie un moment de défaillance. Madame Ronald, -elle, n’a pas encore eu le sien ; c’est ce qui la rend -si audacieuse, mais, <i lang="it" xml:lang="it">per Bacco !</i> je saurai le provoquer -et en profiter ! Elle est décidée à venir à -Rome cet hiver…</p> - -<p>— Oui, c’est moi qui lui ai mis cela dans la -tête… du diable si je me doutais que je te pavais -la route !… C’est égal, je crois que tu perds ton -temps.</p> - -<p>— Possible !… mais madame Ronald ne me -rendra pas ridicule à mes propres yeux. Si je ne -peux lui donner le respect de l’homme, je lui en -donnerai la crainte, aussi vrai que je suis un -Sant’Anna ! fit l’Italien avec un air mauvais.</p> - -<p>Malgré sa témérité, Hélène ne s’exposait point -à des tête-à-tête dangereux. Elle se laissait faire -la cour, mais sous les yeux de tout le monde, -sinon à la portée des oreilles. En dépit de son -habileté italienne, Lelo n’avait pas réussi à la -séquestrer une seule fois. Il lui avait bien tendu -des pièges ; mais, comme elle était sincèrement -honnête, elle les avait aperçus : la femme est -rarement surprise, bien qu’elle prétende toujours -l’être. Le jeune homme était persuadé que, s’il -pouvait pendant quelques moments lui parler -seul à seule, il saurait l’émouvoir, et il cherchait -sans cesse le moyen d’y arriver.</p> - -<p>Un matin, en passant par le corridor, il vit que -le salon et la chambre à coucher qui séparaient -madame Ronald de sa tante étaient libres. Cette -vue lui inspira une idée diabolique. Il entra, inspecta -les lieux, et, descendant quatre à quatre -au bureau, il annonça l’arrivée de son beau-frère -et de sa sœur et retint pour eux l’appartement. Il -parla aux Verga, à Hélène, de la visite qu’il attendait -et fit mettre ostensiblement des plantes et -des fleurs dans le salon. Il avait trouvé là une -position unique, il s’agissait d’en profiter.</p> - -<p>Le lendemain soir, après le dîner, tout le monde -alla dans le jardin. La nuit était d’une beauté -rare, douce, éclairée par la lune. Sant’Anna -emmena la jeune femme au bord du lac. Elle avait -jeté sur sa robe légère une mante bretonne, et, -au-dessus du vêtement sombre, dans la lumière -argentée, sa tête nue paraissait d’une blondeur -merveilleuse. Elle seule soutenait la conversation. -Son compagnon marchait à ses côtés, la tête basse, -visiblement absorbé par une pensée quelconque.</p> - -<p>— Qu’avez-vous donc, ce soir ? lui demanda-t-elle : -vous êtes de mauvaise humeur ?</p> - -<p>— Pas du tout ! je cherche la solution d’un -problème.</p> - -<p>— De mathématiques ?</p> - -<p>— Non, de psychologie.</p> - -<p>— Ah ! cela m’intéresse. Puis-je le connaître ?</p> - -<p>— Parfaitement, et vous pourrez m’aider à le -résoudre mieux que personne, car c’est vous-même -qui êtes ce problème.</p> - -<p>— Moi ?</p> - -<p>— Oui. Je me demande comment avec votre -jeunesse, votre beauté et votre intelligence, il -vous est possible de vivre sans amour.</p> - -<p>— Sans amour !… mais j’aime mon mari : il -me suffit parfaitement, je vous assure… C’est une -splendide créature, — dit Hélène, employant pour -qualifier M. Ronald une expression tout à fait -anglaise. — Je n’ai jamais rencontré d’homme -qui le vaille, je n’en rencontrerai probablement -jamais.</p> - -<p>— Et cependant vous êtes ici loin de lui, volontairement. -Je finis par croire que, vous autres -Américaines, vous avez pour vos maris un sentiment -spécial, un sentiment qui vous permet de -voyager, de vous amuser, d’être heureuses sans -eux… Quand on aime, la séparation est un déchirement.</p> - -<p>Madame Ronald se mit à rire.</p> - -<p>— Dieu merci, nous n’éprouvons rien de si -gênant… D’ailleurs, nous ne vivons pas uniquement -pour l’homme.</p> - -<p>— Non ? Et pour qui vivez-vous ?</p> - -<p>— Mais pour la famille, pour la société, pour nos -amis. Puis, nous devons développer notre esprit, -progresser, travailler à l’amélioration de nos semblables.</p> - -<p>A l’énoncé de ce programme si moderne, Lelo, -stupéfait, s’arrêta net et regarda la jeune femme.</p> - -<p>— Vous vous moquez ?</p> - -<p>— Pas le moins du monde !</p> - -<p>— Et cela vous suffit ?</p> - -<p>— Pleinement.</p> - -<p>— Vous n’avez pas besoin d’autre chose, vous ?</p> - -<p>— J’ai besoin encore d’une affection solide, -durable, et je l’ai !… répondit madame Ronald avec -dignité.</p> - -<p>Sant’Anna reprit sa marche.</p> - -<p>— Je l’avais bien deviné, dit-il ; il y a en vous -une virginité que j’ai sentie, qui m’a étonné, m’a -charmé. Vous ignorez encore ce que la vie renferme -de divin. Vous le saurez un jour… et je -donnerais dix ans d’existence pour être celui qui -vous l’apprendra ! ajouta-t-il d’une voix basse et -émue.</p> - -<p>Pour la première fois, Hélène parut troublée, -mais se ressaisissant aussitôt :</p> - -<p>— Ne dites pas de sottises ! fit-elle d’un ton -sec, et rentrons.</p> - -<p>Lelo se mordit la lèvre.</p> - -<p>— Comme vous voudrez, répondit-il froidement.</p> - -<p>Madame Ronald acheva la soirée sous la véranda, -avec les Verga, Willie Grey et quelques personnes -de connaissance. Par extraordinaire, elle fut distraite -et silencieuse. Quand elle rencontrait les -yeux de Sant’Anna, assis un peu à l’écart dans un -coin d’ombre, le mouvement de son <i lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</i> -s’accélérait et trahissait sa nervosité.</p> - -<p>Vers dix heures, elle remonta chez elle. Désireuse -d’être seule, elle se débarrassa promptement de -sa femme de chambre. Il y avait en elle une sorte -d’exultation. Tout en allant et venant par la -pièce inondée de clarté, elle fredonnait une chanson -italienne qu’elle aimait particulièrement. Après -s’être déshabillée, elle passa un peignoir de surah -blanc garni de merveilleuses dentelles, puis, éteignant -l’électricité, elle vint s’asseoir près d’une -fenêtre ouverte pour admirer un instant le paysage -auquel la pleine lune prêtait une beauté idéale. -Pendant que son regard se promenait, sans les -voir peut-être, sur le lac lumineux, sur les montagnes -divinement estompées, les paroles entendues -se répétèrent dans son cerveau. Depuis l’Éden, -les moyens de séduction, les causes de faiblesse -n’ont pas changé : la ruse et la curiosité sont parmi -les facteurs immuables de l’âme humaine ; cela -réussit toujours à l’homme de persuader à la femme -que l’arbre de vie a des fruits dont la saveur lui -est inconnue. Le travail de la tentation se fit chez -madame Ronald, cette Américaine ultra-moderne, -comme il se fit, d’après le poète sacré, chez Ève.</p> - -<p>Sant’Anna déclarait qu’il y avait dans la vie -quelque chose de « divin » qu’elle n’avait pas -éprouvé. Elle se rappela les jours de ses fiançailles, -les premiers temps de son mariage. Oui… elle -avait été heureuse, d’un bonheur joyeux, profond, -mais sans ivresse et bien humain… Cette certitude -réveilla le désir de savoir, et les regrets qu’elle -avait eus quelquefois en lisant des pages passionnées. -Bizarrement, elle se ressouvint des confidences -qu’échangeaient ses compagnes, jadis, au -couvent de l’Assomption. Toutes avaient un idéal, -des rêves merveilleux, toutes semblaient dans l’attente -de quelque mystère. Avec leurs âmes d’ingénues, -elles avaient donc pressenti ce qu’elle, -Hélène, ignorait… C’était trop fort !</p> - -<p>Comme elle formulait en elle-même cette expression -de dépit, elle entendit remuer, puis marcher -dans la pièce contiguë à sa chambre, et qu’elle -savait inoccupée. Elle prêta l’oreille, et, aussitôt, -elle eut l’intuition que le comte de Sant’Anna -était là. L’artère de sa gorge battit violemment. -Elle eut peur. Elle se dit que le verrou la défendait, -qu’elle n’avait rien à craindre ; pourtant, son -front s’emporta d’une sueur froide. Elle arrêta sa -respiration pour mieux écouter. Tout à coup, une -main toucha le bouton de la porte, le tourna hardiment, -et Lelo, très beau de passion et d’audace, -parut sur le seuil de la chambre.</p> - -<p>L’épouvante mit Hélène debout.</p> - -<p>— <i lang="en" xml:lang="en">How dare you ?</i>… Comment osez-vous ? — cria-t-elle -d’une voix étranglée, instinctivement -assourdie pour ne pas attirer l’attention des voisins -de droite. Sortez à l’instant !</p> - -<p>Au lieu d’obéir, le comte s’avança vers la jeune -femme et, pliant un genou sur le siège dont elle -s’était fait un rempart :</p> - -<p>— Il faut que vous m’entendiez, lui dit-il. -Venez là, dans le salon. C’est pour vous y recevoir -que j’y ai mis des fleurs.</p> - -<p>— C’est indigne ! indigne ! répéta Hélène, -serrant avec des mains crispées le dossier du fauteuil -qui la séparait de l’Italien.</p> - -<p>— Je vous demande une audience comme à une -reine. Vous n’avez rien à redouter, sur mon honneur !</p> - -<p>— Votre honneur ! Jolie garantie !… vous n’êtes -pas un gentleman !</p> - -<p>— Si je n’étais pas un gentleman, — répondit -Lelo en baissant la voix, — je serais venu deux -heures plus tard et je vous aurais trouvée sans -défense.</p> - -<p>Un flot de sang monta au visage de madame -Ronald.</p> - -<p>— Comme les brigands de votre pays, alors ! -dit-elle, avec un cinglant mépris.</p> - -<p>Sant’Anna pâlit de colère.</p> - -<p>— Et qui m’a poussé à cet acte d’audace, si ce -n’est votre coquetterie ? fit-il avec une violence -concentrée. — Dès le premier moment, je vous ai -laissé voir l’admiration que vous m’inspiriez. Vous -avez accepté mes hommages, vous m’avez tenté -impitoyablement… et je vous aime !</p> - -<p>Hélène mit ses mains à ses oreilles. Le jeune -homme les enleva, et, les retenant de force :</p> - -<p>— Je vous aime ! reprit-il.</p> - -<p>La flamme chaude de son regard sembla toucher -le front de la jeune femme : les paupières d’Hélène -battirent, une sorte d’ivresse envahit son cerveau. -Mais sa volonté la secourut, elle put réagir :</p> - -<p>— Je ne vous aime pas, moi ! dit-elle, en -dégageant brusquement ses mains. — J’ai eu tort, -je le reconnais. Vous m’avez donné une leçon dont -je profiterai… Maintenant partez !</p> - -<p>— Pour toujours, alors ?</p> - -<p>— Je l’espère bien !</p> - -<p>Cette réponse si peu féminine dégrisa subitement -le comte et, comme par miracle, éteignit son -désir.</p> - -<p>Il se redressa de toute sa hauteur :</p> - -<p>— Je m’étais trompé sur vous, dit-il. Adieu.</p> - -<p>Et il sortit lentement, sans retourner la tête.</p> - -<p>Hélène attendit quelques secondes encore, puis -courant à la porte, elle en poussa le verrou qui -avait été perfidement tiré.</p> - -<p>— Quelle aventure ! quelle aventure ! murmura-t-elle, -toute secouée d’un tremblement nerveux.</p> - -<p>Sant’Anna chez elle, à onze heures et demie du -soir ! Il avait osé cela ! Il avait loué cet appartement -pour l’y entraîner !…</p> - -<p>Madame Ronald rougit… Et elle avait été tentée -de le suivre dans ce salon rempli de fleurs ! oui, -tentée !… mais elle avait résisté !… A cette pensée, -son orgueil s’exalta, elle eut un petit rire de satisfaction. -Ah ! on n’a pas aussi facilement raison -d’une Américaine ! A sa place, une Française eût -été perdue irrévocablement. Quelle horrible fascination !… -Elle revit le jeune homme comme il -était, le genou plié devant elle, le visage transfiguré -par la passion. Les paroles de M. Ronald -lui revinrent à la mémoire. « La science a raison, se -dit-elle : l’amour est un fluide, un magnétisme, une -force qui attire les êtres les uns vers les autres. » -A une certaine minute, elle l’avait senti ; l’atmosphère -de la chambre était devenue particulière -et elle avait eu comme un éclair de joie exquise, -non encore éprouvée, la sensation de quelque -chose d’éblouissant… Ah ! elle avait compris ! -Le « divin », c’était l’amour porté à son plus haut -degré d’intensité, pour un moment. A ce degré, il -ne dure pas, il ne peut pas durer : il échappe à nos -facultés imparfaites. Elle vit cela clairement, avec -sa lucidité d’intellectuelle, et sa lèvre eut un pli de -dédain. Dieu merci, il y avait en elle une force -supérieure à la tentation du bonheur défendu et -fugitif. Elle avait reçu une leçon, mais elle en avait -donné une aussi !</p> - -<p>Sur cette idée consolante, madame Ronald se -leva. Avec des mouvements lents et distraits, elle -acheva sa toilette de nuit. Une vague inquiétude -la tint éveillée ; elle demeura l’oreille aux aguets -assez longtemps ; puis, tout à fait rassurée, elle -s’endormit avec un agréable sentiment de triomphe -et d’honneur sauf.</p> - -<p>Le lendemain matin, Hélène descendit vers dix -heures et s’installa dans un coin du jardin pour lire -son <i lang="en" xml:lang="en">New York Herald</i>. Il lui fut impossible de fixer -son esprit sur la politique ou sur les nouvelles mondaines. -Elle s’attendait à voir paraître le comte, d’un -instant à l’autre. Quelle attitude prendrait-il ? -Aurait-il l’air fâché ou honteux ? Quant à elle, elle -serait très digne, très froide… Au bout d’une heure, -elle vit venir, non pas le jeune Romain, mais les -Verga. Le marquis tenait une lettre ouverte à la -main.</p> - -<p>— Madame Ronald, — dit-il avec un sourire -malicieux, — vous avez perdu votre admirateur. -Sant’Anna a reçu hier, à minuit, une dépêche lui -annonçant que sa sœur ne viendra pas et que sa -mère est dangereusement malade. Il est parti, ce -matin, par le premier train. Il me charge de vous -exprimer ses regrets et de vous présenter ses hommages.</p> - -<p>— Ah !… fit Hélène du ton le plus indifférent -qu’elle put prendre.</p> - -<p>Le marquis n’ajouta pas, cela va sans dire, qu’au -billet de son ami était joint un chèque de vingt -louis, — le galant aveu de sa défaite.</p> - -<p>— Eh bien, moi, je ne crois pas à cette maladie -de sa mère ! déclara madame Verga. C’est tout simplement -Donna Vittoria qui le rappelle.</p> - -<p>— Qui est-ce, Donna Vittoria ?</p> - -<p>— Une amie de Lelo, ses premières amours, une -femme qui a douze ou quinze ans de plus que lui et -qui le tient toujours… un crampon, quoi !… <i lang="it" xml:lang="it">una -strega</i>, comme disent ces messieurs. Les Italiens ne -sont pas fidèles, mais ils sont constants.</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Brava</i>, Lili ! s’écria le marquis en riant, — votre -définition est absolument juste et nous fait -grand honneur. La constance est une vertu, tandis -que la fidélité n’est que le manque de fantaisie ou -d’imagination.</p> - -<p>— Entendez-vous cela, Hélène ? fit madame -Verga, — comme c’est rassurant !</p> - -<p>La jeune femme eut un vague sourire : elle -n’avait pas entendu.</p> - -<p>Parti ! Sant’Anna était parti ! Elle ne pouvait le -croire. Elle se dit que c’était un faux départ. Malgré -elle, elle l’attendit pendant les deux jours qui suivirent. -Elle essaya ensuite de se persuader qu’elle -était bien aise d’être débarrassée de lui, mais Ouchy -lui sembla infiniment moins agréable. Il avait bien -besoin de gâter les dernières heures d’une saison -qui avait été parfaite, qui leur eût laissé un si joli -souvenir ! Elle lui en voulait naïvement de l’avoir -privée de son admiration, de ses hommages, d’avoir -si brutalement coupé court à un fleuretage qui -l’amusait.</p> - -<p>Le surlendemain, madame et mademoiselle -Carroll arrivèrent de Carlsbad. Dans toutes ses -lettres à Dora, madame Ronald avait parlé du -Romain. Le désir de le connaître s’était emparé de -la jeune fille ; elle avait hâté sans scrupule la cure -de sa mère.</p> - -<p>— Je vais enfin faire la connaissance de ce -fameux comte Sant’Anna ! dit-elle.</p> - -<p>— Le comte Sant’Anna ? fit Hélène avec un -petit rire nerveux ; — il est parti avant-hier.</p> - -<p>— Ah ! c’est trop fort ! s’écria la jeune fille -avec un visage déconfit. — Parti ! Quel guignon !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>Au mois d’octobre, la petite coterie s’éparpilla -forcément. On se sépara avec la promesse de se -revoir à Rome, dans les premiers jours de janvier. -Les Verga retournèrent en Italie ; les quatre -Américaines rentrèrent à Paris et s’installèrent à -l’hôtel Castiglione, que leur avait recommandé -la marquise d’Anguilhon.</p> - -<p>La lettre de madame Ronald à son mari était -faite pour le blesser au vif. Sans qu’elle s’en rendît -compte, chaque mot devait irriter sa susceptibilité, -provoquer son obstination et déterminer une de -ces bouderies d’homme bon qui sont particulièrement -opiniâtres. De fait, il ne répondit pas à sa -femme. Ce silence étonna d’abord Hélène, puis lui -causa une peine mêlée de colère. Elle crut y -reconnaître l’influence de sa belle-mère et de sa -belle-sœur. Cette opinion s’implanta dans son -esprit, la rendit injuste et absolument déraisonnable. -Mademoiselle Beauchamp lui représenta en -vain que c’était trop exiger de vouloir qu’un -homme pareil abandonnât ses travaux pour venir -s’ennuyer dans une société étrangère de mondains -et d’oisifs. Hélène déclara qu’elle valait bien ce -sacrifice. Du reste, Henri avait besoin de repos -et de changement ; elle n’entendait pas permettre -qu’il s’absorbât dans la science : elle avait épousé -un homme et non pas la chimie.</p> - -<p>Lorsqu’une femme peut apporter, dans sa volonté -ou son désir, un semblant de logique, il n’y a point -de recours. Madame Ronald arriva non seulement -à se convaincre elle-même, mais à convaincre -sa tante, dont le sens était si droit pourtant, que -la raison était de son côté. Malgré elle, chaque -lundi et chaque jeudi, elle avait une petite fièvre -d’attente, et quand, dans son courrier toujours -volumineux, elle ne voyait rien de son mari, elle -ne pouvait se défendre d’un serrement de cœur, -et le chagrin qu’elle éprouvait augmentait sa -rancune. Charley Beauchamp la blâmait sans -réserve ; dans toutes ses lettres, il l’engageait à -rentrer. Voyant qu’il n’obtenait rien, il finit par -garder le silence sur ce sujet.</p> - -<p>En annonçant à Jack Ascott que sa mère ne -pourrait passer l’hiver en Amérique et qu’on ne -les reverrait pas à New-York avant la fin de la -saison, mademoiselle Carroll l’avait invité à venir -les rejoindre à Rome, en des termes qui, une fois -de plus, avaient désarmé le pauvre garçon. Dora, -du reste, commençait à désirer la présence de son -souffre-douleur et, de temps à autre, elle se prenait -à dire : « <i lang="en" xml:lang="en">I miss Jack.</i> — Je regrette Jack… »</p> - -<p>Tout cela n’empêchait pas les deux Américaines -de s’amuser, Willie Grey remplaçait de son mieux -auprès d’elles Charley Beauchamp. Il les conduisait -au théâtre, les escortait à bicyclette. Elles étaient -fort contentes de l’avoir. Comme la généralité de -leurs compatriotes, elles proclamaient volontiers -leur indépendance à l’égard de l’homme, et n’aimaient -cependant pas être sans cavalier.</p> - -<p>La scène d’Ouchy n’était pas de celles qu’une -femme peut oublier facilement fût-elle une Américaine -et une intellectuelle. Madame Ronald se -rappelait son « aventure » avec d’autant plus de -plaisir qu’elle y avait joué le beau rôle ! Elle -désirait revoir le jeune Romain pour triompher -une seconde fois. Lui garderait-il rancune ? En -tout cas, il ne recommencerait pas à lui faire la -cour ; elle pouvait être bien tranquille. Malgré -elle, à chaque instant, les paroles entendues se -réimprimaient dans son cerveau, l’émotion ressentie -se renouvelait à loisir. Elle se demandait si le -comte Sant’Anna l’avait réellement aimée ou s’il -n’avait eu pour elle qu’un caprice violent. Sa figure, -au lieu de s’effacer, devenait plus nette, le son de sa -voix musicale encore plus distinct. Hélène se laissait -absorber par le souvenir de cette tentation délicieuse, -qu’elle croyait sans péril désormais, qui lui -donnait tout juste un frisson de peur rétrospective.</p> - -<p>Sans que madame Ronald lui eût fait la moindre -confidence, mademoiselle Carroll avait deviné -d’instinct qu’il y avait eu quelque fleuretage entre -elle et l’Italien. Elle ne cessait de la questionner sur -lui, et se réjouissait ouvertement de pouvoir à son -tour faire sa connaissance.</p> - -<p>— Heureusement que Jack sera là pour vous -surveiller ! lui dit un jour Hélène.</p> - -<p>— Si Jack est désagréable, je l’enverrai à -Jéricho ! répondit lestement la jeune fille.</p> - -<p>C’est à Jéricho, qu’Anglais et Américains envoient -les gêneurs et les importuns.</p> - -<p>— En tout cas, je ne vous conseille pas de -fleurter avec le comte Sant’Anna.</p> - -<p>— Pourquoi ?</p> - -<p>— Parce que les étrangers sont plutôt dangereux -à ce jeu-là.</p> - -<p>— Tiens ! vous en avez donc fait l’expérience ? -demanda Dora en regardant Hélène.</p> - -<p>Puis, surprenant sa rougeur :</p> - -<p>— Je suis fixée ! dit-elle en riant. J’imagine que -vous lui avez donné une leçon, à ce beau comte !… -S’il en veut une de ma part, il l’aura. De cette -manière, il ne pourra manquer d’avoir une bonne -opinion des Américaines.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>Dans la première quinzaine de décembre, la marquise -d’Anguilhon, accompagnée de madame -Villars, sa mère, vint à Paris afin d’acheter les -mille objets dont elle avait besoin pour le gigantesque -arbre de Noël qu’elle offrait chaque année -aux enfants de Blonay.</p> - -<p>Elle descendit à l’hôtel Castiglione, comme elle -le faisait souvent, pour ne pas ouvrir sa maison. -Elle aimait à se retrouver dans l’appartement -qu’elle avait occupé étant jeune fille, où elle s’était -mariée : l’Américaine, qui n’est pas sentimentale, -a cependant la religion du souvenir. Annie fut -charmée de revoir ses compatriotes ; elle les invita -à venir passer les fêtes à Blonay. Mademoiselle -Carroll en eut une joie extravagante.</p> - -<p>— Et dire que nous aurions manqué cela, si -nous étions retournées en Amérique !… Quelle -veine nous avons !</p> - -<p>Le 20 décembre, Hélène et Dora, chaperonnées -par mademoiselle Beauchamp et madame Carroll, -partirent pour le Bourbonnais. La vue du château -de Blonay, un des plus beaux de France, leur arracha -des cris d’admiration. Elles furent émerveillées -et stupéfaites de voir Annie si <i lang="en" xml:lang="en">at home</i> dans -cette demeure grandiose.</p> - -<p>Vers le milieu de l’été, la marquise d’Anguilhon -avait eu le triomphe de donner un second fils à son -mari. Il y avait sur son charmant visage un rayonnement -de satisfaction. Elle montra fièrement à ses -amies les améliorations qu’elle avait décrétées -autour d’elle, les cottages en brique rouge ornés -d’arbustes qui devaient les fleurir au printemps, -la maison d’assemblée pourvue d’une bibliothèque, -d’un billard, où se réunissaient les ouvriers et les -paysans. Au lieu de joindre ses compliments à -ceux d’Hélène et de Dora, tante Sophie pinçait les -lèvres et gardait le silence ; puis, comme elle avait -toujours de la peine à taire sa pensée, elle finit par -dire à Annie :</p> - -<p>— C’est très beau, tout cela, mais vous savez -que je suis patriote avant tout ; je ne puis m’empêcher -de regretter que votre activité, votre -bienfaisance (elle eut le tact de ne pas ajouter : -« votre argent »), soient perdues pour votre pays.</p> - -<p>La jeune châtelaine sourit :</p> - -<p>— Eh bien, puisque vous êtes si bonne patriote, -vous devez vous réjouir de mon mariage avec -M. d’Anguilhon.</p> - -<p>— Pourquoi ?</p> - -<p>— Parce que l’arrière-grand-oncle de mon mari -est mort pour l’indépendance de l’Amérique. Il -était l’ami intime de Lafayette. Il s’embarqua -avec lui et prit part au siège d’York. C’est même -sur ses ordres que les grenadiers et les chasseurs -français montèrent à l’assaut, et il fut tué l’un -des premiers.</p> - -<p>— Ah ! c’est assez curieux ! fit mademoiselle -Beauchamp, un peu interloquée.</p> - -<p>— J’ai découvert cela dans les archives de la -famille ; Jacques l’ignorait. Il m’a semblé, alors, -que j’avais été chargée par la Providence d’acquitter -cette dette de mon pays.</p> - -<p>— Et vous n’en avez pas l’air fâché ! dit Dora -en souriant.</p> - -<p>— J’en suis bien heureuse, au contraire !</p> - -<p>Parmi les hôtes du château se trouvaient le -vicomte de Nozay et M. de Limeray.</p> - -<p>« Le Prince » fut enchanté de revoir, dans l’intimité -de la campagne, cette Américaine dont la -beauté seule lui était un plaisir et qui l’intéressait -à titre de nouveauté féminine. C’était le premier -spécimen d’intellectuelle qu’il approchait. Comme -Sant’Anna, il s’étonnait du peu de place que -l’amour et le sentiment semblaient tenir dans la -vie de madame Ronald. Bien qu’il fût hors de -cause, il en ressentait comme une sorte d’injure -faite à son sexe. Et la jeune femme était sincère -absolument. Malgré son beau coloris, son expression -brillante, son visage était froid, dur même. Il -lui manquait la lumière douce, chaude, vivante, -qui vient de l’âme : le comte le regrettait en artiste -et en homme. Lorsqu’il regardait Hélène, il lui -arrivait souvent de se dire, comme devant une -œuvre manquée : « Quel dommage ! quel dommage ! » -Il ne tarda pas cependant à s’apercevoir -qu’elle avait un souci, une préoccupation ; elle -était distraite, parfois. Sa gaieté ne paraissait -pas aussi franche, son esprit aussi libre qu’à leurs -premières rencontres. Un jour, en disant à M. de -Limeray les joies qu’elle se promettait de son séjour -à Rome, elle se laissa peu à peu aller à lui confier -les griefs qu’elle avait contre son mari. Le comte -la regarda avec étonnement.</p> - -<p>— Et, de bonne foi, vous croyez que c’est -M. Ronald qui est dans son tort ?</p> - -<p>— De la meilleure foi du monde !</p> - -<p>— Eh bien, excusez ma franchise… Il me semble, -au contraire, que les torts sont de votre côté -entièrement et que vous êtes hors du devoir.</p> - -<p>— Pourquoi ? Si mon mari était malade ou qu’il -eût besoin de ma présence, je partirais ce soir -même ; s’il y avait un empêchement sérieux à -ce qu’il quittât l’Amérique, j’irais le rejoindre. -Mais rien de tout cela n’existe et je me considère -comme parfaitement libre de rester en Europe -quelques mois de plus.</p> - -<p>— Et l’obéissance conjugale, qu’en faites-vous ?</p> - -<p>Madame Ronald eut un joli rire :</p> - -<p>— L’obéissance conjugale ! C’est bon pour -le harem ou la tente. Nous sommes les égales de -nos maris. Nous pouvons vendre, acheter, disposer -de notre fortune sans leur consentement.</p> - -<p>— Alors, en vous mariant, vous ne promettez -pas l’obéissance avec l’amour et la fidélité ?</p> - -<p>— Oh ! l’antique serment se trouve encore, il -est vrai, dans notre office de mariage, parce que -c’est celui de l’Église anglicane ; mais beaucoup -de <i lang="en" xml:lang="en">clergymen</i> le suppriment, sachant bien que nous -ne le tiendrions pas. Certaines jeunes filles ont la -précaution d’exiger qu’il soit omis. Cela même -a failli amener une rupture entre une de mes amies -et son fiancé. Il a fini par se soumettre… comme les -autres.</p> - -<p>— La bonne histoire ! fit M. de Limeray en -riant.</p> - -<p>— Une histoire ?… mais c’est la pure vérité !…</p> - -<p>— Vous ne plaisantez pas ?</p> - -<p>— Pas du tout.</p> - -<p>— Alors, chez vous, les femmes ont aboli le -serment d’obéissance ?</p> - -<p>— Absolument. Entre égaux il ne saurait -être question de soumission.</p> - -<p>— C’est juste… Voilà un progrès que j’ignorais ! -Je ne suis plus étonné si nous voyons tant d’Américaines -seules en Europe… Je crois cependant que -madame Verga vous a rendu un mauvais service -en vous mettant dans la tête de passer l’hiver à -Rome.</p> - -<p>— Oh ! M. Ronald finira par venir me rejoindre. -Il m’adore.</p> - -<p>— Je comprends cela ! dit galamment « le -Prince » en regardant la jeune femme avec admiration.</p> - -<p>La marquise d’Anguilhon était ravie de pouvoir -donner à ses compatriotes l’impression de ce doux -Noël du vieux monde qui, en province et à la -campagne surtout, a conservé la poésie de la -tradition et de la foi.</p> - -<p>Madame Ronald et mademoiselle Carroll l’aidèrent -à préparer l’arbre de Noël, à déballer les caisses -arrivées de Paris, à décorer le château de gui et -de houx. Elles s’y employèrent avec un entrain -contagieux. Dora, étourdissante de gaieté, essayait -les trompettes, les tambours, jouait avec les -poupées, tirait les ficelles de tous les pantins, -s’écriait à chaque instant « <i lang="en" xml:lang="en">What fun !</i>… Comme -c’est amusant !… » Et, à la voir, personne n’eût -imaginé qu’elle était une des grandes mondaines -de New-York. L’Américaine a cela de bon qu’elle -n’est jamais blasée ; mieux encore, elle ne prétend -pas l’être.</p> - -<p>La veille de Noël, les châtelains et leurs hôtes, -escortés par les valets de pied portant des torches, -descendirent la colline pour se rendre à l’église -du bourg. Il n’y avait pas de lune, mais la nuit -était splendidement étoilée. Sur tous les chemins -de la vallée, on voyait s’avancer de petites lumières -mouvantes, des silhouettes sombres, une procession -d’êtres humains poussés par la même force invisible -qui guidait les rois mages, et conduits à la même -adoration. La vieille église romane de Blonay -avait, ce soir-là, une beauté particulière. La nef -était sombre, mais le chœur tout illuminé mettait -comme un éclat d’apothéose autour de la crèche -où un gentil enfant-Jésus tendait les bras à la foule -humble et croyante. Le curé, inspiré par la solennité, -célébra la messe avec une foi pathétique. -De sa belle voix grave, faite pour les paroles -liturgiques, il entonna le <i lang="la" xml:lang="la">Gloria</i> et le <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i>. Les -élèves des sœurs chantèrent les vieux cantiques -aux paroles naïves ; un amateur fit entendre, pour -terminer, le triomphant <i>Noël</i> d’Adam. Cette -cérémonie touchante dans sa simplicité remua -profondément madame Ronald et ramena sa pensée -au couvent de l’Assomption. Il lui sembla subitement -que depuis lors elle avait fait un long chemin -et qu’aujourd’hui elle était autre. Quant à Dora, -à mademoiselle Beauchamp et à madame Carroll, -cette messe de minuit les étonna par son étrangeté, -elles n’en perdirent rien et jugèrent qu’elle seule -aurait valu le voyage d’Europe ; mais elles n’en -furent pas autrement émues.</p> - -<p>Toute la jeunesse voulut remonter à pied au château -et y rapporta un bel appétit pour le réveillon.</p> - -<p>La salle à manger était décorée de gui et de -houx ; ces sombres verdures s’harmonisaient bien -avec les boiseries de vieux chêne. La bûche de -Noël brûlait dans la cheminée monumentale, -mettait çà et là des lueurs joyeuses, et mêlait -sa flamme chaude aux reflets de l’argenterie et -des cristaux. Le repas fut des plus gais. Il y avait -sur toutes les physionomies une joie douce. Les -Américaines étaient tout étonnées de se trouver -dans ce milieu étranger et aristocratique, et plus -surprises encore de s’y sentir parfaitement à -l’aise. Le marquis d’Anguilhon promena les yeux -autour de lui, à plusieurs reprises, avec une expression -de tendresse, et finit par dire :</p> - -<p>— Après tout, il n’y a de bon que le réveillon -précédé de la messe de minuit et mangé en compagnie -des siens. Ceux qu’on fait au restaurant sont -bêtes et vous laissent tristes.</p> - -<p>— Tu as mis tout ce temps pour reconnaître -cela ? dit le comte de Froissy à son neveu.</p> - -<p>— Non, mais je ne l’avais jamais si bien senti -que ce soir ! répondit Jacques en regardant sa -mère et sa femme.</p> - -<p>— Et vous, madame Ronald, que pensez-vous -de nos vieilles coutumes ? demanda M. de Limeray.</p> - -<p>— Je leur trouve un très grand charme… La -vie en Europe a des éléments qui n’existent pas -encore chez nous, et c’est ce qui nous attire et -nous retient… Voyez-vous, mes autres Noëls ne -m’ont laissé aucun souvenir, mais celui-ci, je suis -sûre que je ne l’oublierai jamais !…</p> - -<p>Le lendemain, dans l’après-midi, Annie et sa -belle-mère reçurent les enfants de Blonay ; le soir, -il y eut un bal pour les parents et pour les serviteurs -du château. Il fut ouvert par Jacques et -sa femme. Dora était ravie. Il lui semblait vivre -en plein roman.</p> - -<p>— Comme tout cela est intéressant ! dit-elle à -madame Ronald.</p> - -<p>Puis, à voix basse :</p> - -<p>— Jack a de la chance que je ne sois pas venue -plus tôt à Blonay !</p> - -<p>Les quatre Américaines emportèrent de leur -visite une impression des plus agréables. A peine -dans le train, Hélène s’écria :</p> - -<p>— Dody, vous méritez une bonne note. Vous -avez eu une tenue parfaite. Jamais je ne vous -aurais crue capable d’être si convenable !</p> - -<p>— Merci !</p> - -<p>— Avouez-le : c’est la marquise douairière qui -vous a imposé.</p> - -<p>— C’est vrai : pour rien au monde, je n’aurais -voulu choquer cette grande dame si simple, si -bienveillante. Du reste, j’ai tout de suite senti -que, dans ce milieu, il fallait mettre une sourdine -à notre modernité pour ne pas détonner… Et, -par parenthèse, j’ai été très fière d’Annie. Ma -parole d’honneur, je crois qu’une Américaine bien -née, bien élevée, peut se mettre à la hauteur de -n’importe quelle situation. Si l’on a besoin d’une -reine quelque part en Europe, on n’a qu’à venir -la demander chez nous.</p> - -<p>— Eh bien, vous n’êtes pas modeste, au moins ! -dit madame Ronald en souriant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Le 2 janvier, madame Ronald et ses compagnes -partirent pour Rome. Elles avaient engagé un de -ces courriers italiens qui sont la providence des -Américaines seules, qui apportent dans leur service -la souplesse, le savoir-faire de leur race et souvent -un dévouement chevaleresque. Par les soins de -Giovanni, elles parvinrent avec un confort royal -au terme de leur voyage et trouvèrent préparé -pour les recevoir, à l’Hôtel du Quirinal, un bel -appartement exposé au midi, donnant sur le jardin, -et composé d’un salon, d’une salle à manger et de -quatre chambres.</p> - -<p>Comme elles devaient arriver le matin, par le -premier train, elles n’avaient pas prévenu les Verga, -mais, le jour même, entre trois et quatre heures, -Hélène et Dora, impatientes de les revoir, se firent -conduire chez eux. Par raison d’économie, ils -avaient loué leur palais et pris une villa dans le -quartier du Macao, où ils étaient en train de s’installer. -L’étiquette n’était pas bien sévère <i lang="es" xml:lang="es">in casa -Verga</i> ; le valet de pied conduisit les visiteuses -dans le grand salon où se trouvaient ses maîtres. -Elles s’arrêtèrent, une seconde, sur le seuil, assez -surprises. Il y avait là un pêle-mêle de meubles -et de bibelots. Le marquis et deux messieurs très -élégants, grimpés sur des échelles, essayaient des -tableaux contre le mur tendu de brocart, tandis -que la marquise, debout au milieu de la pièce, le -chapeau sur la tête, jugeait de l’effet. A la vue -de ses compatriotes, elle eut un cri de joie ; les -trois hommes sautèrent lestement à terre. M. -Verga vint souhaiter la bienvenue aux Américaines -et leur présenta ses amis :</p> - -<p>— Le prince Viviani, le duc Marsano.</p> - -<p>En entendant ces titres, madame Ronald et -mademoiselle Carroll ouvrirent de grands yeux, -et, aussitôt qu’elles furent seules avec la marquise. -Dora lui demanda si c’était un vrai prince et un -vrai duc qu’elle venait de voir.</p> - -<p>— Je crois bien, et avec des généalogies d’un kilomètre -de long… Cela les amuse, de nous aider à -arranger notre maison. Les Italiens n’ont aucune -morgue, vous verrez.</p> - -<p>Après l’échange des nouvelles d’Amérique et -de Paris, madame Verga insista pour emmener -ses amies à la promenade. Le temps, très doux, -permettait la voiture ouverte. On traversa lentement -le Corso.</p> - -<p>— Chère vieille Rome ! fit Hélène en regardant -autour d’elle d’un air attendri. — On est toujours -heureux de la revoir ! J’y suis venue avec Henri -dans les premiers mois de notre mariage. J’en ai -conservé un souvenir très vif. Je crois que je -reconnaîtrais toutes les rues anciennes, tous les -palais.</p> - -<p>— Oh ! moi, fit Dora, il y a bien huit ans que -je ne l’ai vue. Mes jambes ont gardé la mémoire -des interminables galeries du Vatican, à travers -lesquelles on m’a traînée. J’ai souvent pleuré -de fatigue en rentrant à l’hôtel. J’avais pris les -statues en haine, excepté pourtant l’Apollon du -Belvédère, cette belle figure ailée.</p> - -<p>— Ailé, l’Apollon ! Dody ! quelle mythologie ! -s’écria madame Ronald. Vous confondez avec -Mercure.</p> - -<p>— Du tout. Je sais bien qu’il n’a pas d’ailes aux -talons, mais il m’a donné l’impression d’un être -qui pouvait marcher sur l’air et sur l’eau, d’un -vrai homme-dieu. Je ne l’ai jamais oublié… A -propos, madame Verga, si vous apercevez le comte -Sant’Anna, montrez-le-moi.</p> - -<p>La marquise se mit à rire :</p> - -<p>— Ah ! le comte Sant’Anna à propos de -l’Apollon !… Il serait joliment flatté, s’il savait -cela !</p> - -<p>Mademoiselle Carroll rougit, puis vivement :</p> - -<p>— Il aurait bien tort… chez moi, les pensées -se suivent, mais ne s’associent pas toujours, et, -comme je ne le connais pas, je ne peux faire une -comparaison.</p> - -<p>— C’est vrai. Du reste, il est très beau, n’est-ce -pas, Hélène ?</p> - -<p>— Très beau, répondit la jeune femme, d’un ton -indifférent.</p> - -<p>— Vous allez le voir tout à l’heure : il sera sûrement -au Pincio.</p> - -<p>Ces mots causèrent un émoi soudain à madame -Ronald. Elle comprit alors combien le souvenir -d’Ouchy serait gênant. Elle eut, en même temps, -le sentiment très net qu’elle n’aurait pas dû venir -à Rome de sitôt.</p> - -<p>Il avait plu la veille : madame Verga, craignant -que la villa Borghèse ne fût trop humide, donna -l’ordre à son cocher d’aller au Pincio.</p> - -<p>La voiture monta lentement la colline ensoleillée -pour arriver à la terrasse où les mondains viennent -échanger des saluts, des banalités, et les artistes -s’imprégner de la divine mélancolie que répand -à Rome le soleil couchant.</p> - -<p>Les trois Américaines étaient là depuis quelques -minutes, quand la marquise s’écria :</p> - -<p>— Tenez, voici justement Sant’Anna !</p> - -<p>Dora eut assez de pouvoir sur elle-même pour -ne pas détourner la tête.</p> - -<p>Lelo, ayant reconnu madame Verga, quitta les -amis avec lesquels il causait et se dirigea vers sa -voiture.</p> - -<p>A la vue d’Hélène, il eut un mouvement de -surprise ; mais, bien vite, sans embarras, sans -hésitation, il lui tendit la main.</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Benvenuta !</i> Soyez la bienvenue ! — dit-il du -ton le plus naturel. — Je suis charmé de vous -revoir.</p> - -<p>La marquise le présenta à Dora. Il s’inclina -profondément et, revenant à la jeune femme :</p> - -<p>— Vous avez bien tardé, fit-il. Nous craignions -que vous n’eussiez changé vos plans.</p> - -<p>— Nous avons voulu attendre la fin de votre -mauvaise saison.</p> - -<p>— Vous avez sagement fait… Maintenant, nous -allons pouvoir vous offrir du soleil tant que vous -en voudrez.</p> - -<p>Puis, mettant familièrement ses bras sur le -rebord du landau, il demanda à madame Ronald -des nouvelles de sa tante, de son frère, de son mari -même. Il parla de Paris, s’informa de ce qu’il y -avait de bon au théâtre. De temps en temps, -il coulait un regard curieux vers mademoiselle -Carroll, comme si elle l’eût intéressé. Dans ses -yeux, il n’y avait plus de flamme ; sur ses lèvres, -plus d’émotion ; dans sa voix, plus de chaleur. -Éteint le désir qui rendait sa physionomie si -ardente ; éteinte, la passion qui la faisait si éloquente… -Stupéfaite, Hélène répondait à peine. -Était-ce bien là l’homme qui s’était déclaré avec -cette violence ! qui avait pénétré dans sa chambre -à onze heures du soir !… L’avait-elle donc rêvé ? -A le voir et à l’entendre, elle éprouvait une curieuse -sensation de froid intérieur, il lui semblait qu’autour -d’elle tout devenait gris et triste. Et son -visage s’altéra légèrement, elle frissonna.</p> - -<p>— Voici le soleil qui se couche, dit la marquise. -C’est l’heure dangereuse pour qui n’est pas acclimaté.</p> - -<p>Le comte, alors, demanda la permission à -madame Ronald d’aller lui faire visite, se mit -à sa disposition avec une courtoisie parfaite ; -puis, ayant pris congé, il fit quelques pas en -arrière et de nouveau salua les trois femmes.</p> - -<p>— Il est tout simplement superbe ! déclara -mademoiselle Carroll aussitôt que les chevaux -eurent tourné.</p> - -<p>— Eh bien, mais il est à marier ! dit madame -Verga en souriant, — et il épouserait, je crois, -très volontiers, une Américaine.</p> - -<p>— Pour l’amour de Dieu, ne lui mettez pas -cela dans la tête ! fit vivement Hélène. — Elle -serait capable de lâcher Jack.</p> - -<p>— Merci ! répondit la jeune fille d’un ton sec.</p> - -<p>Lelo était sorti absolument dégrisé de cette -chambre où il avait surpris en vain madame -Ronald. L’Italien, très sensuel de sa nature, très -païen dans sa conception de l’amour, a une répugnance -instinctive pour la femme froide. A Ouchy, -dans cette chambre éclairée comme pour une nuit -de bonheur, seule avec un homme jeune, vivement -épris, l’Américaine était demeurée maîtresse d’elle-même, -le corps rigide, la voix ferme. Cela avait -paru monstrueux à Sant’Anna, contre nature -presque, et son désir en avait été tué du coup. -Il n’avait emporté aucun regret, mais seulement -l’impression aussi nouvelle que désagréable d’un -échec. On affecte de mépriser les blessures de la -vanité, on a grand tort ; quoi que nous en ayons, -elles sont les plus douloureuses et les plus longues -à se cicatriser. En manière de distraction, Lelo -s’était arrêté à Aix-les-Bains, où il avait joué -désespérément et perdu la forte somme : il n’avait -pas manqué de rendre Hélène responsable de sa -déveine et de l’appeler « <i lang="it" xml:lang="it">una jettatrice</i> ». La princesse -Marina, depuis, l’avait dédommagé de son -<i lang="it" xml:lang="it">fiasco</i> sans le lui faire oublier ; il était resté dans -l’âme du jeune homme une sourde rancune.</p> - -<p>La nouvelle que madame Ronald arrivait -prochainement ne l’avait point ému : au fond, -elle avait dû être plus flattée qu’offensée de son -audace. Comme il tenait à conserver avec elle -une apparence d’intimité, à cause des Verga, -et peut-être aussi parce qu’elle était jolie femme, -il résolut de se montrer très repentant, convaincu -à jamais de l’honnêteté américaine, et de mettre -aussitôt leurs relations sur un pied amical.</p> - -<p>Lorsqu’il se retrouva à l’improviste en présence -d’Hélène, il n’éprouva aucun trouble. La vue de -sa beauté le laissa calme. En causant avec elle, -il l’examinait curieusement, l’esprit lucide. Si -froide avec ses cheveux aux tons d’or fauve, cette -chair reflétant la lumière, ces lèvres pleines ! -Quel trompe-l’œil !… Tout à coup, il saisit l’effet -de son attitude nouvelle, il vit le désappointement -assombrir le visage de madame Ronald. -Il eut un battement de cœur, un éclair dans les -yeux. Quand la voiture s’éloigna, il la suivit du -regard.</p> - -<p>— Tiens ! tiens ! fit-il tout haut.</p> - -<p>Un sourire cruel passa sur sa belle bouche romaine, -il se mit à fredonner :</p> - -<blockquote> -<p>Si tu m’aimes, prends garde à toi !</p> -</blockquote> - -<p>Et, tout en redescendant le Pincio, dans une -exaltation de vanité, de joie mauvaise, il fit à -plusieurs reprises tournoyer sa canne. Ce geste, -pas beau, de triomphe masculin, marqua une -fois de plus la défaite probable d’une femme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>Le lendemain même, le comte Sant’Anna se rendit -à l’Hôtel du Quirinal. Il trouva madame Ronald -seule. Elle le reçut avec un joli air de dignité.</p> - -<p>— J’avais hâte de vous présenter mes hommages -et de solliciter mon pardon, — dit Lelo après -l’échange d’une cordiale mais brève poignée de -main. — J’ai eu un accès de folie qui m’a fait -beaucoup souffrir et que je regrette, parce qu’il -vous a offensée. Nous autres Italiens, nous croyons -difficilement à l’honnêteté féminine ; mais quand -nous la rencontrons sincère, nous saluons très -bas… c’est ce que je fais… Je craignais que vous -ne m’eussiez gardé rancune.</p> - -<p>— Je n’en avais pas le droit, — confessa -madame Ronald avec sa droiture habituelle, — puisque -ma manière d’agir vous avait permis de -me mal juger… J’ai fleurté toute ma vie, et je -n’avais jamais eu l’occasion de m’en repentir.</p> - -<p>— Vous avez fleurté avec des hommes en chair -et en os ?</p> - -<p>— Mais… je le crois ! dit-elle.</p> - -<p>— Il faudra qu’un de ces jours j’aille demander -aux Américains le secret de leur stoïcisme ! dit -Lelo avec un faux sérieux. — Cette fois-ci, votre -coquetterie m’a trouvé sans défense. C’est là -toute mon excuse ; mais, comme je vous sais très -juste, j’espère que vous voudrez bien l’accepter -et me pardonner.</p> - -<p>— Oui, oui, c’est entendu, je vous pardonne ! -fit Hélène avec un petit rire nerveux.</p> - -<p>A ce moment, Dora entra, le chapeau sur la -tête, fort élégante. Et son visage, à la vue du -jeune homme, eut une expression de plaisir.</p> - -<p>— J’ai souvent entendu parler de vous cet été, -mademoiselle, — ajouta le comte après l’échange -de quelques lieux communs ; — j’avais le plus -grand désir de faire votre connaissance.</p> - -<p>— On vous a donc dit bien du mal de moi ?</p> - -<p>— Du mal ? répéta Lelo, un peu interloqué. — Avez-vous -si mauvaise opinion des Italiens ?</p> - -<p>— Des Italiens en particulier, non, mais des -Européens en général.</p> - -<p>— Ah ! vous en avez beaucoup connu ?</p> - -<p>— Pas un ! répondit-elle franchement ; — et, à -dire vrai, ceux que j’ai rencontrés à Paris, chez -la marquise d’Anguilhon, m’ont paru charmants ; -seulement à New-York, ils ne sont pas en odeur -de sainteté.</p> - -<p>— Eh bien, vous verrez que nous valons mieux -que notre réputation. Quand vous aurez passé -quelque temps parmi nous, vous nous rendrez -justice.</p> - -<p>— En attendant, je suis ravie et surprise de -l’aspect de Rome. Elle m’avait laissé le souvenir -d’une ville-église, où l’on osait à peine parler haut. -Ce matin, je l’ai parcourue un peu et elle m’a -semblé vraiment gaie et tout à fait modernisée.</p> - -<p>— Oui, on l’a rajeunie, mais sans art : l’effet, -pour moi, est plutôt pénible. Quand je traverse -les quartiers neufs, j’éprouve un indéfinissable -malaise, je cligne des yeux comme s’il y avait -trop de lumière. Je me sens blessé, offusqué par -quelque chose… C’est étrange…</p> - -<p>— Non, dit Hélène, puisque nous continuons -nos ascendants : ce sont vos ancêtres qui souffrent -dans la Rome ouverte d’aujourd’hui.</p> - -<p>Une rougeur légère monta au visage du jeune -homme ; il regarda l’Américaine avec un air -d’émerveillement :</p> - -<p>— C’est possible, dit-il. Voilà une explication -que je n’aurais pas trouvée !… Si les Sant’Anna -d’autrefois se mêlent aussi de protester contre -l’état de choses présent, il n’est pas étonnant que -je sois nerveux.</p> - -<p>— Vous êtes pourtant de la société blanche ? -demanda mademoiselle Carroll.</p> - -<p>— Oui, j’y ai mes meilleurs amis, je la fréquente -de préférence et mes sympathies sont de -ce côté ; mais je n’ai pas rompu complètement -avec le monde noir, auquel appartient ma famille… -Cela me permettra de vous obtenir toutes les permissions -que vous pourrez désirer du Vatican.</p> - -<p>— Prenez garde ! fit madame Ronald ; nous -allons vous demander des choses extraordinaires !</p> - -<p>— Demandez, je suis entièrement à votre disposition ! -répondit le jeune homme en se levant.</p> - -<p>Les deux femmes remercièrent et le visiteur prit -congé.</p> - -<p>La marquise Verga était toujours ravie d’avoir -quelque compatriote intéressante à présenter : cela -lui donnait de l’importance, et les jeunes gens se -montraient plus assidus à ses réceptions, ce qui -lui causait un plaisir extrême. Madame Ronald -était une très jolie femme, éminemment décorative ; -Dora, une riche héritière, d’un type original -et attrayant : avec elles deux, sa saison ne pouvait -manquer d’être agréable. Elles les exhiba dans sa -voiture, à l’Opéra, les introduisit dans son cercle -intime, dans les salons de la société blanche. Partout -elles furent accueillies avec cette amabilité -simple, cette courtoisie gracieuse qui caractérisent -l’aristocratie italienne. Elles se sentirent tout de -suite à l’aise dans ce monde romain où l’on parle -indifféremment anglais et français, qui devient de -plus en plus cosmopolite, dont l’Américaine a -forcé les portes et qu’elle est peut-être appelée à -renouveler.</p> - -<p>Hélène et mademoiselle Carroll eurent bientôt -plus d’invitations qu’elles n’en pouvaient accepter. -Elles allèrent partout, correctement chaperonnées -par mademoiselle Beauchamp et les Verga. Il ne -se passait guère de jour qu’elles ne rencontrassent -Lelo. Poursuivant la douce vengeance qu’il avait -entrevue, il témoignait à madame Ronald une -amitié respectueuse, tandis qu’il avait pour Dora -des empressements d’admirateur. Dès le premier -moment, un courant de sympathie s’était déclaré -entre lui et elle ; il n’avait pas eu de peine à -donner un air de fleuretage à leurs relations. Il ne -manquait aucune occasion de se trouver avec les -deux Américaines. Il sollicita même, un jour, la -permission de les accompagner dans leur « <i lang="en" xml:lang="en">sight -seeing</i> », dans leurs pèlerinages artistiques et historiques.</p> - -<p>— Non pas en qualité de cicerone, car je ne -connais pas Rome ! avait-il ajouté avec une -belle candeur. J’ai toujours attendu de trouver -une jolie femme qui voulût bien me l’enseigner… -Puisque la Providence m’en envoie deux, il faut -que je profite d’une gracieuseté qu’elle ne renouvellera -peut-être pas.</p> - -<p>La requête fut accueillie : on put voir Lelo parcourir -les galeries du Vatican, visiter les basiliques, -se promener à travers le forum et le palais des -Césars. Madame Ronald et Dora s’aperçurent vite -de son ignorance réelle, de son impuissance à -traduire une inscription latine. Elles le taquinèrent -sans merci, et il ne s’en offensa pas. L’Italien n’a -jamais honte de ne pas savoir, il aurait plutôt -honte de ne pas sentir. Il possède un don d’intuition -qui lui fait mépriser la science acquise, et cette -intuition le sert constamment et suffisamment.</p> - -<p>Avec son sans-gêne habituel, Dora mit le Baedeker -entre les mains de Sant’Anna et l’obligea de -le lui lire. Il fit cela d’abord comme une corvée, -puis ces informations quelque peu succinctes lui -donnèrent le désir d’en apprendre davantage sur -certains sujets. Il se plongea même dans la lecture -de Suétone. Un membre du Club de la Chasse -lisant Suétone ! C’était un vrai phénomène. Par -un mystère d’atavisme, Lelo entrait plus vite et -plus profondément en communication avec les -êtres et les choses de Rome que ne le pouvaient -faire ses compagnes. Souvent, devant quelque -relique du moyen âge, des reflets d’émotion traversaient -son visage, la mélancolie de son regard -s’aggravait, sa tête se courbait légèrement comme -si, pour quelques secondes, le passé l’eût repris.</p> - -<p>Au cours de ces promenades, c’était Dora qu’il -suivait. Elle l’amusait, avec son franc parler et -ses idées originales. D’un accord tacite, tous deux -ne tardaient pas à s’isoler en restant près d’une -statue ou d’un tableau. Cette manœuvre causait -à Hélène une sorte d’exaspération. Elle pressait -le pas comme pour fuir quelque chose de douloureux : -tante Sophie, qui était toujours de la -partie, avait peine à la suivre. Quand les jeunes -gens la rejoignaient, il y avait sur son visage une -inquiétude nerveuse qui faisait briller de malice -et de satisfaction les yeux de Sant’Anna.</p> - -<p>Un après-midi que la marquise Verga avait emmené -Dora et sa mère, mademoiselle Beauchamp -et madame Ronald sortirent seules en voiture. -Hélène donna l’ordre au cocher de les conduire -hors de la Porte Saint-Sébastien. Le désir lui était -venu, subit comme une inspiration, d’aller sur la -voie Appienne. Et cela se trouvait un de ces jours -qui sont les grands jours de la campagne romaine, -où, soit par un effet de lumière, soit par des -causes plus difficiles à démêler, elle est d’une -tristesse infinie, presque surnaturelle. Hélène en -fut saisie.</p> - -<p>— On dirait un coin de planète morte ! fit-elle -en promenant les yeux autour d’elle.</p> - -<p>— Pas tout à fait, répondit mademoiselle Beauchamp ; -car voici là-bas la voiture de madame -Verga et, si je ne me trompe, en avant, à pied, le -comte Sant’Anna et Dora.</p> - -<p>Madame Ronald, à son tour, distingua parmi -les tombes qui bordent la voie antique, les silhouettes -des deux jeunes gens : son cœur se contracta. -Elle vit mademoiselle Carroll se baisser -pour déchiffrer une inscription, se redresser, puis, -la tête tournée vers son compagnon, reprendre la -marche lente qui indique une causerie intime.</p> - -<p>— Oui, c’est eux ; ils font de l’archéologie ! -dit-elle d’un ton sarcastique.</p> - -<p>— Où donc ont-elles trouvé le comte ? fit mademoiselle -Beauchamp.</p> - -<p>— Au Corso, probablement : ces Romains sont -toujours dans la rue.</p> - -<p>— Ce n’est pas étonnant que l’on dise partout -que Dora l’épouse.</p> - -<p>— Ah ! on dit cela partout ?</p> - -<p>— Oui, plusieurs personnes en ont parlé à -Mary. Elle a paru plus flattée que mécontente de -la supposition. Je crois vraiment qu’elle ne serait -pas fâchée de voir sa fille devenir comtesse.</p> - -<p>— Comtesse ! elle, Dody, avec son sans-gêne et -ses manières ! Jolie comtesse, en vérité !… J’espère -qu’elle aura assez de bon sens pour ne pas s’engouer -d’un titre et assez d’honneur pour ne pas -rompre son engagement… Jack, qui la connaît, ne -devrait pas la laisser seule ici avec tous ces -étrangers. Il est stupide.</p> - -<p>— Mais, ma chère, vous oubliez que son associé -est à San-Francisco et qu’il n’est pas libre. Elle l’a -voulu dans les affaires : il y est.</p> - -<p>— Eh bien, moi, je vais lui écrire aujourd’hui -même. Il m’a particulièrement recommandé Dora : -je veux mettre ma responsabilité à couvert.</p> - -<p>— Vous avez raison.</p> - -<p>— Rentrons, il fait lugubre ! dit Hélène en frissonnant.</p> - -<p>Et sans attendre l’assentiment de mademoiselle -Beauchamp, elle donna l’ordre au cocher de retourner. -Pendant tout le reste du chemin, elle -demeura silencieuse. Arrivée à l’hôtel, sans prendre -le temps d’ôter son chapeau, elle écrivit à M. -Ascott. Elle n’aurait pu tarder d’une minute, -possédée de cette fièvre qui, dans certains moments, -vous ferait chauffer une locomotive, gonfler -un ballon, pour que votre lettre arrive plus vite, — une -lettre qu’ensuite on donnerait sa vie pour -n’avoir pas écrite !… Sans nommer personne, elle -prévint Jack que l’on faisait la cour à Dora, que -l’on convoitait sa fortune, que son bonheur, à -lui, était en danger. Elle savait que le jeune -homme, aussitôt averti, rappellerait son associé -et s’embarquerait pour l’Europe.</p> - -<p>— Voilà qui est fait ! dit-elle à mademoiselle -Beauchamp, après avoir hâtivement écrit l’adresse.</p> - -<p>Puis, tout en séchant à grands coups de main -sur le buvard l’écriture humide, elle ajouta, avec -une sorte de colère :</p> - -<p>— Nos hommes américains sont par trop -stupides ! Il faut que nous soyons joliment honnêtes -pour qu’il ne leur arrive pas de pires -mésaventures !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>En reportant sur mademoiselle Carroll son admiration -et ses affections, le comte Sant’Anna -n’avait pas eu d’autre but que d’exciter les regrets -de madame Ronald et de piquer sa vanité. Peu à -peu, cependant, une chaleur de sentiment avait -passé dans ses paroles ; sans s’en apercevoir, il -avait pris le ton et les manières d’un amoureux.</p> - -<p>Il avait été séduit par le visage brun aux yeux -clairs de Dora, par sa ressemblance avec la princesse -Marina. Toutes deux étaient sveltes et fines : -Donna Vittoria avait la grâce, l’ondoiement d’un -grand félin, et la jeune Américaine la forte souplesse -de l’acier bien trempé. L’homme n’est pas -souvent fidèle à une femme, il l’est presque toujours -à un type. Dora, en outre, avait le don d’amuser -et d’intéresser Lelo. Il lui semblait qu’avant elle -il n’avait jamais vu de créature vraiment libre. -Son indépendance d’esprit l’étonnait à chaque -instant, elle avait l’air de marcher dans la vie sans -entraves d’aucune sorte. Avec sa volonté et la -fortune dont elle disposait, elle lui faisait l’effet -d’une puissance au petit pied. Et elle avait autant -que lui la passion des chevaux. Tous deux eussent -interrompu un duo d’amour pour regarder passer -un bel animal, discuter sa robe ou son allure. La -première fois que Lelo vit mademoiselle Carroll à -la chasse au renard, il eut comme un tressaillement -d’amoureux ; fasciné par son irréprochable -équitation, il ne la quitta pas un moment et la -complimenta en termes qui lui donnèrent la plus -délicieuse sensation de plaisir et de triomphe -qu’elle eût jamais éprouvée.</p> - -<p>La marquise Verga, dont le secret désir était de -voir l’élément américain s’augmenter à Rome et -qui ne connaissait pas M. Ascott, ne se faisait -aucun scrupule de travailler contre lui. Elle -répétait sans cesse au comte Sant’Anna que mademoiselle -Carroll, avec cinq millions de dot, était -la femme qu’il lui fallait. Il commençait à se -demander de quel œil sa mère et sa sœur verraient -ce mariage avec une étrangère et une protestante. -Elles le considéreraient sans doute comme le complément -de ce qu’elles appelaient son apostasie. -Il était obligé de s’avouer que cette Américaine -ultra-moderne ferait avec les siens un contraste -un peu violent, mais il se disait aussi que l’argent -peut adoucir toutes choses.</p> - -<p>Lelo n’ignorait pas que Dora était fiancée. Dans -les premiers temps, elle lui avait souvent parlé de -Jack Ascott et de son prochain mariage. Maintenant -elle n’en disait plus rien. Pourrait-il l’amener -à rompre cet engagement ? L’aimerait-elle assez -pour braver le scandale de la rupture ? Sous sa -frivolité, il avait senti une fermeté de caractère -qui pouvait lui réserver un obstacle sérieux. Il -remarquait cependant avec une vive satisfaction -qu’elle semblait de plus en plus affectée par sa -présence. A son approche, les longs cils battaient, -les coins des lèvres minces se contractaient légèrement -et, pendant les premières minutes, la voix -de la jeune fille était émue, rapide et nerveuse. -Avec lui, elle était infiniment plus douce, et, -quand elle marchait à ses côtés, il y avait dans -toute sa personne une inconsciente soumission.</p> - -<p>Le changement était encore plus profond que -Lelo n’eût osé l’imaginer. La première fois que, -dans une lettre d’Hélène, le nom de Sant’Anna -avait frappé ses yeux, Dora en avait été comme -fascinée. Elle s’était figuré celui qui le portait -grand, brun, avec des traits réguliers. Non seulement -elle n’eut point de désillusion, mais, lorsque -ses prunelles claires, hardies et moqueuses rencontrèrent -en plein le regard lumineux de l’Italien, -elle éprouva un choc, un trouble subit. A ce -moment-là, si, par impossible, il lui eût demandé -sa main, elle l’aurait accordée. Jamais elle n’eût -voulu convenir de cela ; c’était pourtant ainsi -qu’elle avait été conquise. Les attentions du -comte, de ce beau patricien, la flattèrent prodigieusement. -Elle s’avisa de le comparer à Jack, et -la comparaison ne fut pas à l’avantage de celui-ci. -La présence de Sant’Anna lui apportait une joie -qu’elle n’avait jamais ressentie ; ses regards, ses -paroles, lui laissaient une impression qui ne -s’effaçait pas. Les objets qui lui appartenaient, les -plus vulgaires, semblaient différents au contact, -comme s’ils étaient revêtus d’une sorte d’électricité. -Dora, qui n’avait jamais aimé, s’étonnait de ces -phénomènes ; elle considérait l’homme qui les -déterminait comme un être tout à fait supérieur. -Et au cours de leurs promenades, de leurs causeries, -le fluide divin allait bien, comme l’avait expliqué -Henri Ronald, « touchant ici une cellule inactive, -là une fibre insoupçonnée, une corde muette », -pour produire le grand miracle de l’amour.</p> - -<p>Mademoiselle Carroll avait toujours eu une -secrète faiblesse pour les titres. Depuis qu’elle -était à Rome, ils lui plaisaient davantage encore. -Elle en arriva à se dire qu’avec sa fortune elle -aurait pu se marier dans l’aristocratie. Le regret -de son engagement commença de poindre dans son -esprit ; il s’augmenta à mesure que son intimité -avec Sant’Anna devint plus étroite. Elle le repoussa -énergiquement d’abord, puis de plus en -plus faiblement, et l’infidélité peu à peu s’élabora -dans son cœur.</p> - -<p>Dora voyait bien que dans la société romaine -on croyait à son mariage avec le comte de Sant’Anna. -Quand il s’approchait d’elle, on les regardait, -on chuchotait. Pendant qu’il était dans sa loge -à l’Opéra, les lorgnettes demeuraient braquées sur -eux avec persistance. Elle avait peine à dissimuler -la joie qu’elle en éprouvait.</p> - -<p>Hélène n’avait pas manqué de lui raconter ce -qu’elle savait des relations de Lelo avec Donna -Vittoria. Un jour même, elle lui dit en plaisantant :</p> - -<p>— Prenez garde de rendre jalouse cette belle -princesse avec votre fleuretage : elle pourrait vous -le faire payer cher, vous poignarder peut-être.</p> - -<p>La jeune fille rougit, haussa les épaules, puis -gaiement :</p> - -<p>— Je ne crains que le vitriol, répondit-elle, et -c’est une arme trop plébéienne pour une grande -dame.</p> - -<p>Madame Ronald suivait avec une angoisse -croissante ce roman qui se vivait sous ses yeux. -Elle essayait de s’en désintéresser, cela ne lui -était pas possible. Il avait en elle un écho direct -et profond, elle s’y trouvait inéluctablement -mêlée. Son âme, jusqu’alors si sereine, si joyeuse, -était troublée par les sentiments les plus extraordinaires. -La vue de l’intimité de Dora et de -Sant’Anna lui causait une irritation qu’elle attribuait -à son amitié pour Jack. La pensée qu’ils -pourraient se marier lui était si pénible qu’elle ne -s’y arrêtait pas longtemps. Elle eût donné n’importe -quoi pour hâter l’arrivée de M. Ascott. Sans -doute il la débarrasserait de ce poids qui lui était -tombé sur le cœur, — celui de sa responsabilité, -croyait-elle.</p> - -<p>Lelo comptait sur le carnaval pour avancer ses -affaires. Depuis que l’Église ne prête plus son patronage -à cette explosion de folie, nécessaire comme -toutes choses probablement, le carnaval de Rome -a perdu son bel aspect moyen-âge et son originalité, -mais il favorise toujours merveilleusement les -amoureux. Masques, déguisements, <i lang="it" xml:lang="it">confetti</i>, <i lang="it" xml:lang="it">moccoletti</i>, -servent à ébaucher de jolis romans, à -produire des effets tragiques ou comiques, à -ménager des rencontres imprévues, — en un mot, -à varier les destinées humaines.</p> - -<p>Le bal masqué en Italie, le <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>, a un caractère -tout à fait mondain et intime. Rien d’échevelé, rien -d’inconvenant. Grandes dames et bourgeoises y -viennent pour intriguer sérieusement leurs amis ou -leurs connaissances, leur jeter dans l’oreille des -révélations perfides, des mots troublants, quelques-unes -pour le plaisir spécial de se promener avec -impunité au bras d’un amant. La Romaine pense -des mois d’avance au <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>. Elle espère toujours -y trouver quelque aventure agréable. Madame -Verga, elle, en était fanatique. Afin d’y avoir plus -de liberté, elle s’y rendait généralement avec des -compatriotes, et s’y amusait de la manière la plus -innocente. Elle y arrivait bien renseignée, habilement -déguisée. Ses amis finissaient toujours par -la reconnaître, mais, pour ne pas gâter son plaisir, -ils n’en laissaient rien voir. Cette année, la maladie -d’un de ses enfants l’empêcha de prendre part aux -premiers <i lang="it" xml:lang="it">veglioni</i>. Se trouvant libre pour le dernier, -elle loua une loge au théâtre Costanzi, invita deux -Américains, puis Hélène et Dora. Elle commanda -trois dominos noirs pareils, pas trop laids, mais -déguisant bien la taille et la tournure. Ensuite, elle -initia ses amies à l’esprit du bal masqué, tel qu’il se -pratique à Rome, les exerça à la voix de fausset -et leur livra de petits secrets sur les jeunes gens -connus. Le grand soir arrivé, elle les mena au Costanzi. -Toutes trois portaient sur l’épaule gauche -une branche des mêmes orchidées. Aussitôt dans -la loge, madame Ronald et mademoiselle Carroll -regardèrent avec un peu d’effroi cette foule étrange -et masquée qui grouillait au-dessous d’elles et -semblait de la vie en fusion. Impatiente de s’amuser, -la marquise rendit bientôt la liberté aux deux -Américains et emmena ses deux amies dans la -salle. Là, elle leur fit encore quelques recommandations, -entre autres, celle de ne pas se laisser -conduire dans une loge, sous aucun prétexte, et -d’échapper vivement aux indiscrets. Puis elle se -faufila dans la mêlée et disparut.</p> - -<p>Pendant les huit derniers jours, Hélène et Dora -n’avaient pensé qu’à ce <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>. C’était pour elles -un plaisir tout nouveau qui avait singulièrement -excité leur imagination. Elles s’étaient promis -d’avoir de l’audace et de l’esprit pour dix. Cependant, -lorsqu’elles se trouvèrent seules au milieu -de la salle, elles furent toutes déconcertées. Elles -virent passer des jeunes gens qu’elles s’étaient -proposé d’intriguer, sans avoir le courage de leur -adresser la parole. Il n’est pas si facile qu’on -croit, à une femme comme il faut, de sortir du -convenu. L’homme même, lorsqu’il sent une main -inconnue se poser sur son bras, ne peut se défendre -d’un certain trouble qui le rend souvent muet ou -lui fait dire quelque sottise. Le masque, au lieu -d’enhardir les deux Américaines, comme elles y -comptaient, semblait les paralyser, et cette voix -de fausset, qu’elles croyaient posséder admirablement, -ne voulait pas sortir de leur gosier. Leurs -premiers essais furent assez maladroits. Mais, une -fois lancées, elles rentrèrent vite en possession de -leurs moyens et surent bientôt provoquer l’ahurissement -et la curiosité ; ce jeu leur parut extrêmement -amusant — <i lang="en" xml:lang="en">great fun !</i></p> - -<p>Au fond, pour toutes deux, sans qu’elles se -l’avouassent, le grand attrait de ce bal était le -comte Sant’Anna. C’était lui surtout qu’elles -désiraient intriguer et étonner. Elles le cherchèrent -tout de suite du regard. Il était bien là. Debout, en -pleine lumière, le dos contre le montant d’une -loge, à droite de la porte d’entrée, la boutonnière -fleurie d’un œillet blanc, il paraissait avoir plus -de succès qu’aucun des hommes présents et était -entouré de dominos avec qui il échangeait des -propos joyeux. Ainsi assiégé, il fut inabordable -pendant la première partie de la soirée. A la fin, -il entra dans la foule et, examinant de près tous -les masques, il eut l’air de chercher quelqu’un. -Plusieurs femmes essayèrent de l’accaparer ; il s’en -débarrassa lestement. Hélène, qui ne l’avait pas -perdu de vue, le rejoignit et se mit à le suivre, le -cœur battant, presque éblouie par son émotion. -Un groupe l’ayant arrêté, il se trouva tout à -coup à ses côtés. C’était le moment ou jamais : -brusquement, elle saisit son bras. Lelo la regarda -curieusement et son visage s’éclaira.</p> - -<p>— Est-ce vrai que vous vous mariez ? demanda -madame Ronald en français et d’une voix admirablement -fausse.</p> - -<p>— Encore !… Ah ! mais c’est une gageure !… -Voici la vingtième fois, au moins, que l’on me -pose cette question.</p> - -<p>— Et qu’avez-vous répondu ?</p> - -<p>— Que j’y étais tout disposé si l’on m’acceptait.</p> - -<p>Sous l’impression qu’elle reçut, Hélène, d’un -mouvement instinctif, chercha à dégager son bras. -Le comte le retint en le serrant fortement contre -lui, et cette étreinte rendit à la jeune femme -l’étrange bonheur qu’elle avait connu à Ouchy.</p> - -<p>— Pourquoi veux-tu me quitter sitôt ? dit -Sant’Anna doucement. — Mon mariage te fait donc -du chagrin ?</p> - -<p>— A moi ?… Ah ! si vous saviez comme vous -m’êtes indifférent !</p> - -<p>Lelo ne douta plus qu’il n’eût affaire à madame -Ronald : une idée vraiment perfide lui vint à -l’esprit.</p> - -<p>— Indifférent ? répéta-t-il, — je te suis indifférent ?… -Je n’en crois rien, car mon amour a -toujours attiré l’amour.</p> - -<p>— Pas toujours.</p> - -<p>— Toujours… tôt ou tard. J’ai résolu de te -conquérir, de te faire oublier Jack Ascott.</p> - -<p>Hélène eut un éclat de rire forcé.</p> - -<p>— Ah ! ah ! vous me prenez pour votre Américaine !… -Eh bien, pour un amoureux, vous n’avez -guère de flair !</p> - -<p>Sant’Anna, feignant d’être surpris et déconfit, -s’arrêta net :</p> - -<p>— Qui es-tu donc ?</p> - -<p>— Cherchez !</p> - -<p>Sur ce mot, la jeune femme se dégagea, et lui -tournant le dos, elle se perdit dans la foule.</p> - -<p>Un sourire moqueur brilla dans les yeux du -comte. « La voilà avertie, pensa-t-il, et furieuse ! »</p> - -<p>Dora, qui de loin avait vu la scène, lâcha aussitôt -le malheureux qu’elle était en train d’ahurir, -et vint rôder autour de Lelo. Deux fois, elle -l’effleura sans oser lui parler, prise d’une timidité -invincible. Lui, l’examina de la tête aux pieds. -Une autre branche d’orchidées ! C’était sûrement -mademoiselle Carroll.</p> - -<p>— Veux-tu accepter mon bras ? Ta silhouette -me plaît.</p> - -<p>La jeune fille posa une main émue sur le bras -qui lui était offert.</p> - -<p>— Sortons de cette fournaise. Allons dans les -couloirs, il y fait meilleur.</p> - -<p>Puis, voyant que son domino n’ouvrait pas la -bouche :</p> - -<p>— Tu n’es pas muette, j’espère !</p> - -<p>Dora enfin avait retrouvé son bel aplomb.</p> - -<p>— Non, non. Dieu merci ! se hâta-t-elle de -répondre d’une voix méconnaissable, — et je suis -même très bien documentée sur vous.</p> - -<p>— Vraiment ?</p> - -<p>— Oui, vous êtes léger, inconstant comme Don -Juan, incapable d’un sentiment sérieux, tout en -ayant l’art de persuader aux femmes que vous -êtes amoureux d’elles.</p> - -<p>— Tes documents sont faux, archifaux ! Je puis -te le prouver… Tiens, entrons dans cette loge.</p> - -<p>Mademoiselle Carroll, se souvenant de la recommandation -de madame Verga, voulut s’échapper. -Lelo mit vivement sa main sur la sienne.</p> - -<p>— Je ne te lâche pas avant que tu m’aies entendu. -Un accusé a le droit de se défendre.</p> - -<p>Et, avec une autorité qui agit comme un charme -sur la jeune Américaine, il la conduisit dans la -loge du rez-de-chaussée qui lui appartenait, lui -offrit une chaise et se plaça vis-à-vis d’elle, le dos -tourné à la salle.</p> - -<p>— On vous a donc dit que je suis incapable d’un -sentiment sérieux ? demanda-t-il en abandonnant -le tutoiement du bal masqué.</p> - -<p>Dora fit un signe affirmatif.</p> - -<p>— Eh bien, on vous a trompée, car je suis sincèrement -épris d’une jeune fille.</p> - -<p>— Ah bah !</p> - -<p>— C’est la vérité pure.</p> - -<p>— Une jeune fille blonde ?</p> - -<p>— Non, elle est brune.</p> - -<p>— Jolie ?</p> - -<p>— Pour moi, oui.</p> - -<p>— Cela veut dire qu’elle est laide pour les autres ?</p> - -<p>— Jamais de la vie !… Elle a les plus beaux -yeux du monde, et elle est intelligente, originale, -délicieuse. Je l’aime comme je n’ai jamais aimé ! -C’est si vrai que, pour la première fois, je songe au -mariage… Voulez-vous que je vous dise son nom ? -demanda Lelo en baissant la voix.</p> - -<p>— Non, non, je ne suis pas curieuse.</p> - -<p>— Parce que vous le connaissez, ce nom, parce -que vous savez que c’est le vôtre.</p> - -<p>Mademoiselle Carroll se leva, en proie à une -émotion visible malgré son masque et son domino.</p> - -<p>— Quelle folie ! fit-elle brusquement.</p> - -<p>Lelo se leva à son tour, et, prenant les deux -mains de la jeune fille, il les tint fermement entre -les siennes.</p> - -<p>— Une folie ! pourquoi ? Je n’aurais pas dû vous -faire une déclaration dans un lieu comme celui-ci, -mais vos paroles m’y ont poussé. Dites-moi que -vous croyez à mon amour ?</p> - -<p>— A quoi bon ? Je ne suis plus libre, vous le -savez bien.</p> - -<p>— Oui, et la vue de cette bague que vous portez -m’est devenue odieuse. Je ne serai heureux que -quand vous l’aurez rendue à celui qui vous l’a -donnée.</p> - -<p>— Rompre mon engagement ! Oh ! c’est impossible !… -impossible !… M. Ascott ne mérite pas un -tel affront. Ce serait briser sa vie. Il m’aime uniquement.</p> - -<p>— Mais, vous ne l’aimez pas, vous ! fit hardiment -le comte. Et si vous osez regarder tout au fond de -votre cœur, ou je me trompe fort, ou vous sentirez -que vous ne pouvez plus épouser M. Ascott.</p> - -<p>Dora dégagea violemment ses mains : un ami de -Lelo, croyant la loge vide, y faisait irruption avec -deux dominos. Il y eut une bousculade de chaises -et, avant que les indiscrets eussent pu se retirer, -la jeune Américaine s’était enfuie.</p> - -<p>Quand mademoiselle Carroll rentra à l’hôtel, -vers trois heures du matin, Giovanni, le courrier, -lui remit un télégramme arrivé dans la soirée. -Elle devina instantanément de qui il était et -pâlit un peu.</p> - -<p>— Jack arrive jeudi, dit-elle après avoir lu.</p> - -<p>— Ce n’est pas trop tôt ! fit sèchement madame -Ronald.</p> - -<p>— Non, c’est plutôt trop tard ! répondit Dora -en déchirant la dépêche avec de petits mouvements -durs qui révélaient une résolution prise.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - - -<p>Les paroles de Sant’Anna avaient d’abord effrayé -et bouleversé mademoiselle Carroll ; mais, lorsqu’elle -fut seule, elle éprouva en se les rappelant -une allégresse nouvelle, un sentiment d’orgueil, -un trouble délicieux. Il l’aimait ! Il le lui avait dit -avec ses lèvres, avec ses yeux, avec toute sa physionomie, -et il ne tenait plus qu’à elle de devenir -sa femme. Elle, Dora, la femme de ce grand seigneur -romain ! Cette idée l’éblouit au point qu’elle -n’osa pas tout de suite la regarder en face. Le -comte s’était permis de lui dire qu’elle ne pouvait -plus épouser Jack ! Il croyait donc qu’elle l’aimait ? -Une vive rougeur monta au visage de la jeune fille. -Elle essaya de protester, de s’indigner, de se -moquer, mais sa révolte finit pitoyablement par -un petit rire ému. Non, elle ne pouvait pas le -nier : Lelo, par sa présence, lui apportait une joie -extraordinaire ; près de lui, elle perdait la notion -du temps, le souvenir du passé. L’amour seul pouvait -produire ces phénomènes. Pourquoi Jack -n’avait-il pas su l’éveiller en elle ? C’était sa faute -après tout !… Sa faute ! Elle avait enfin trouvé un -grief contre le pauvre garçon. Il était bon, loyal, -dévoué, mais il ressemblait à tous les autres -jeunes gens. Son regard n’avait jamais eu cette -flamme qui fait baisser les yeux et battre le cœur. -Elle le connaissait trop. Quand il la quittait, elle -éprouvait une sorte de soulagement. Avec le -comte Sant’Anna la vie lui semblerait trop courte, -et avec Jack trop longue ! Non, elle ne pourrait -jamais le rendre heureux. Elle comprenait cela, -maintenant. Donc, c’était son devoir de rompre. -Oui, son devoir. Elle demeura sur cette idée, pour -se cacher à elle-même l’odieux et la cruauté de -l’action qu’elle allait commettre. Et tout le monde -la blâmerait ! Personne n’apprécierait la loyauté -qui avait dicté sa conduite. Comment s’y prendrait-elle -pour dégager sa parole ? En se posant cette -question, elle tournait, par un mouvement réflexe, -son anneau de fiançailles autour de son doigt. -Tout à coup, ses yeux tombèrent sur l’admirable -perle rose qui en faisait un joyau rare ; cette vue -réveilla une foule de souvenirs et un remords -soudain éclata dans son âme.</p> - -<p>— Pauvre Jack ! fit-elle tout haut ; puis, avec -des yeux voilés de larmes, elle ajouta : <i lang="en" xml:lang="en">I wish I -were dead !</i> — Je voudrais être morte !… — un -souhait qui n’a pas l’ombre de sincérité, mais au -moyen duquel l’Américaine a l’habitude de soulager -sa conscience.</p> - -<p>Le combat qui se livra dans l’âme de mademoiselle -Carroll, pendant une partie de la nuit et -toute la journée du lendemain, prouvait chez elle -une profondeur de pensée et de sentiment que -personne n’eût soupçonnée. Si elle eût été la jeune -fille frivole et égoïste qu’elle s’efforçait de paraître, -elle eût jeté lestement par-dessus bord son fiancé, -mais elle valait mieux qu’elle ne le croyait elle-même. -Au premier moment, elle n’avait senti que -la joie d’être aimée de Lelo et la satisfaction de -pouvoir devenir comtesse ; maintenant elle éprouvait -le regret de la douleur qu’elle allait causer. -L’idée de manquer à sa parole lui était insupportable, -la rendait honteuse d’elle-même. Elle -se détesta, se dit des sottises, se traita plus sévèrement -que personne n’eût osé le faire. Elle eût donné -beaucoup pour rompre son engagement par lettre, -mais c’était matériellement impossible. Elle était -condamnée à affronter le chagrin de Jack, à subir -ses reproches. S’il pouvait au moins se laisser -emporter par la colère, se mettre dans son -tort ! Une bonne querelle pourrait seule faciliter -l’inévitable rupture. Plus l’heure de l’entrevue -approchait, plus sincèrement mademoiselle Carroll -répétait : « <i lang="en" xml:lang="en">I wish I were dead !</i>… » Mais aucun -signe de fin prématurée ne se déclarait chez la -jeune fille et M. Ascott arrivait à toute vapeur. -Comme l’avait supposé madame Ronald, il avait -rappelé son associé au plus vite et s’était embarqué -sur le premier transatlantique en partance. -Pendant toute la durée de son voyage, il avait -subi des alternatives de foi et de doute, et ces -vibrations diverses avaient provoqué en lui cette -espèce de mal de mer moral plus intolérable qu’une -douleur déterminée.</p> - -<p>Lorsque, le jeudi matin, vers onze heures et -demie, on remit à Dora la carte de M. Ascott, le -cœur lui battit. En arrangeant ses cheveux, en -refaisant le nœud de sa cravate, ses doigts tremblaient -visiblement, puis, subjuguée par l’inéluctable -et toute pensée annihilée, elle se rendit -au salon.</p> - -<p>— <i>Hallo</i>, Jack ! fit-elle, saluant son fiancé, -comme si elle l’eût quitté la veille, de ce mot -amical et familier, bien américain, qui lui était -habituel.</p> - -<p>Les regards des deux jeunes gens se rencontrèrent -en même temps que leurs yeux, et tout à coup ils -se sentirent étrangers l’un à l’autre. Il y eut entre -eux un moment d’embarras, un silence ému. Ce -fut mademoiselle Carroll qui se remit la première.</p> - -<p>— C’est comme cela que vous tombez sur les -gens sans crier gare ! dit-elle en essayant de -plaisanter. — Votre associé est donc revenu plus -tôt que vous ne comptiez ?</p> - -<p>— Non, je ne l’ai pas attendu. J’ai laissé la -maison et les affaires entre les mains de mon -premier commis.</p> - -<p>— Aviez-vous une telle hâte de me revoir ? -demanda Dora avec son incurable coquetterie.</p> - -<p>— Cela vous étonne ? Le chagrin de notre -séparation vous a sans doute été léger. Mais le -fait n’est pas là. J’ai reçu une lettre où l’on me -prévient qu’un certain comte italien vous fait la -cour, et où l’on m’avertit que le bruit de votre -mariage avec lui se répand de plus en plus. Je -n’aurais jamais pu attendre que le courrier -m’apportât votre dénégation, je suis venu la -chercher.</p> - -<p>Il y avait dans le ton du jeune homme une autorité -qui imposa à mademoiselle Carroll. Elle essaya -pourtant de parer à la manière des femmes.</p> - -<p>— Et quelle est la personne qui vous a rendu ce -joli service ?</p> - -<p>— Peu importe… Dody, au nom du ciel, — fit -Jack en prenant les mains de sa fiancée, — mettez -fin au supplice que j’endure ; il est intolérable. -Dites-moi que ce fleuretage ne signifie rien et que -vous êtes toujours mienne.</p> - -<p>Mademoiselle Carroll, paralysée par la honte, -par la conscience de son indignité, demeura -silencieuse, ses lèvres s’agitèrent plusieurs fois sans -émettre un son, puis, avec un accent de véritable -détresse :</p> - -<p>— Je le voudrais, Jack, je le voudrais… mais -je ne le puis pas.</p> - -<p>M. Ascott lâcha brusquement les mains qu’il -tenait et recula de quelques pas, très pâle, la -moustache frémissante.</p> - -<p>— Alors, ce mariage dont on parle est vrai ?… -demanda-t-il d’une voix rauque.</p> - -<p>— Non, non, il n’est pas question de mariage. -Personne ne m’a demandée ; seulement… seulement… -je ne peux plus devenir votre femme.</p> - -<p>— Parce que vous en aimez un autre ?</p> - -<p>La jeune fille rougit violemment.</p> - -<p>— Parce que je crois que nous nous rendrions -mutuellement malheureux. La vie d’Europe me -plaît ; maintenant que j’en ai goûté, je ne serais -plus satisfaite de la nôtre. Une femme mécontente -est la créature la plus incommode (<i lang="en" xml:lang="en">uncomfortable</i>) -qui existe.</p> - -<p>— Ah ! je comprends, je comprends !… vous -avez fréquenté des grandes dames, et il vous faut -un titre ! Si ce n’est que cela, je puis en acheter -un. Moyennant une cinquantaine de mille francs… -ou moins… le pape fera de moi un baron, le premier -baron américain ! Ce sera très ridicule, mais -immensément chic !… La baronne Ascott… Qu’en -dites-vous ?</p> - -<p>Jack eut le trait malheureux en ce qu’il était un -peu injuste, et cette injustice donna à mademoiselle -Carroll le courage de tailler dans le vif.</p> - -<p>— Eh bien, vous vous trompez, dit-elle sèchement ; -fussiez-vous prince, je ne vous épouserais -pas davantage.</p> - -<p>— C’est donc ma personne qui vous est devenue -antipathique ?… par comparaison, sans -doute ?</p> - -<p>Les meilleures fibres de Dora furent de nouveau -touchées.</p> - -<p>— Votre personne antipathique ! s’écria-t-elle, -oh ! n’en croyez rien ! J’ai pour vous une affection -réelle. Je comprends tout ce que vous valez, -et cela me fait une peine atroce de devoir reprendre -ma parole et de vous causer un tel chagrin. Je -voudrais être morte !…</p> - -<p>L’accent sincère de la jeune fille détendit la -colère qui soutenait M. Ascott ; le cœur défaillant, -les jambes cassées, il se laissa tomber dans un -fauteuil, passa et repassa la main sur son front, -puis d’une voix angoissée :</p> - -<p>— Dody, Dody, fit-il, est-ce que ce n’est pas un -cauchemar ? une de vos plaisanteries habituelles ?… -n’allez-vous pas me dire, comme vous l’avez fait -tant de fois : « Je suis sage maintenant… »</p> - -<p>Mademoiselle Carroll, très émue, secoua la tête.</p> - -<p>— Je le voudrais, mais c’est impossible ; ne le -désirez pas. Mieux vaut une rupture maintenant -qu’un divorce à Dakota plus tard (<i lang="en" xml:lang="en">a Dakota -divorce</i>), et nous en arriverions là… Les mariages -sont écrits, on a bien raison de le croire ; le nôtre -ne l’était pas, probablement. — Et, Jack… après -tout, je ne vaux pas tant de regrets ! ajouta mademoiselle -Carroll avec une humilité assez extraordinaire -chez elle. Il y a des jeunes filles plus -belles, meilleures que moi. J’en connais vingt pour -une qui seraient fières de devenir votre femme, -et qui pourraient vous rendre heureux.</p> - -<p>— C’est possible, mais elles n’existent pas pour -moi.</p> - -<p>— Vous oublierez ; les hommes oublient toujours.</p> - -<p>— Vous croyez ?</p> - -<p>— Oui, ils ont mille occasions, mille moyens.</p> - -<p>— En effet, le jeu… la boisson… le suicide.</p> - -<p>— Oh ! Jack, taisez-vous !… Promettez-moi, -jurez-moi que vous n’aurez recours à aucune de -ces choses affreuses, dégradantes.</p> - -<p>— Je n’ai rien à vous promettre, — répondit -M. Ascott en serrant avec des doigts crispés les -bras de son fauteuil. — Je ne me connais pas. Je -peux valoir mieux, je peux valoir moins que je ne -l’imagine. La fin le montrera. C’est ma faute, ma -très grande faute : je n’aurais pas dû vous laisser -venir seule en Europe ; mais j’avais une telle confiance -en vous ! Je croyais que vous m’aimiez.</p> - -<p>— Je le croyais aussi, puisque je vous avais -accepté. Je sais maintenant que le sentiment que -j’avais pour vous, que j’ai encore, n’est pas de -l’amour.</p> - -<p>— Vous savez cela ? demanda Jack, tous les -muscles du visage étirés par la douleur.</p> - -<p>Dora fit un signe affirmatif.</p> - -<p>— Alors, vraiment, il est trop tard ? dit M. -Ascott en se levant.</p> - -<p>La jeune fille l’imita.</p> - -<p>— Oui… il est trop tard… Il faut que je vous -rende ceci.</p> - -<p>Et, toute pâle d’émotion, elle retira sa bague de -fiançailles, cette bague qu’elle avait portée deux -ans, et la tendit à Jack.</p> - -<p>Lui la prit et, sous une irrésistible impulsion -de douleur et de colère, il la lança dans la cheminée -où brûlait un grand feu.</p> - -<p>Mademoiselle Carroll jeta un cri et, instinctivement, -saisit les pincettes pour l’arracher aux -flammes.</p> - -<p>M. Ascott retint son bras, et le serrant avec -force :</p> - -<p>— Laissez-la, dit-il, vous n’avez plus le droit -d’y toucher. Je désire qu’elle soit détruite.</p> - -<p>Puis avec une ironie cinglante :</p> - -<p>— Voilà bien la femme ! elle se précipite pour -sauver un bijou de la destruction, et elle y envoie -un homme… Que Dieu vous pardonne ; moi, je -ne le peux pas.</p> - -<p>Et Jack s’éloigna sans retourner la tête, tandis -que Dora, comme pétrifiée, demeurait, pincettes -en mains, le regard sur le foyer ardent, avec la -sensation qu’il se consumait là quelque chose -d’elle. Elle se redressa très pâle, l’instrument de -fer s’échappa de ses doigts et, secouée d’un tremblement -nerveux, elle tomba dans un fauteuil -en murmurant :</p> - -<p>— C’est horrible !… horrible !</p> - -<p>Et alors, de ses yeux brillants et moqueurs, -les larmes jaillirent ; elle les essuya rageusement, -mais, à son honneur, elles continuèrent de couler.</p> - -<p>Deux minutes après, madame Ronald fit -irruption dans le salon.</p> - -<p>— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle. On vient de me -remettre la carte de Jack ; il a écrit dessus : « Je -repars, ne veux voir personne. » Vous vous êtes -querellés ?</p> - -<p>— Nous avons fait mieux, nous avons rompu ! -répliqua mademoiselle Carroll en détournant la -tête.</p> - -<p>Le visage d’Hélène s’altéra comme si elle eût -été frappée personnellement.</p> - -<p>— Vous avez repris votre parole, vous ? Quelle -indignité !</p> - -<p>Ce mot suffit à remettre Dora debout moralement -et à lui rendre tout entier son beau pouvoir -de défense et d’attaque.</p> - -<p>— Une indignité ? répéta-t-elle. Je ne vois -pas cela. Quand on a conscience de ne pas aimer -un homme suffisamment, il vaut mieux ne pas -l’épouser.</p> - -<p>— Et cette conscience vous est venue depuis -que vous connaissez M. Sant’Anna.</p> - -<p>— Peut-être… A propos, est-ce vous qui avez -écrit à M. Ascott ?</p> - -<p>— C’est moi.</p> - -<p>— Vous n’aviez pas le droit de vous mêler de -mes affaires.</p> - -<p>— Je vous demande pardon : c’était mon devoir -de prévenir Jack et, toute ma vie, j’aurai le remords -de ne pas l’avoir fait à temps… Mais je -n’aurais jamais cru que l’ambition de devenir -comtesse eût pu vous pousser à commettre une -si mauvaise action.</p> - -<p>— L’ambition de devenir comtesse !… M. Sant’Anna -n’a pas besoin d’un titre pour plaire, vous -le savez bien !… Je parie que si vous aviez été -la fiancée d’Henri, au lieu d’être sa femme, vous -l’auriez lâché…</p> - -<p>Hélène devint toute blanche.</p> - -<p>— Vous êtes folle ! dit-elle.</p> - -<p>— Je serai sûrement très contente d’avoir un -titre, continua la jeune fille, je ne m’en cache -pas ; mais quant à épouser quelqu’un pour cela, -jamais.</p> - -<p>— Alors, vous comptez épouser M. Sant’Anna ?</p> - -<p>— S’il me demande, oui.</p> - -<p>— Il demandera sûrement votre dot !</p> - -<p>— Eh bien, je la lui donnerai, je la lui donnerai !</p> - -<p>— Vous l’aimez donc ?</p> - -<p>— Je l’aime… Oui, je l’aime !… Oh ! sûrement ! -fit mademoiselle Carroll avec une soudaine douceur.</p> - -<p>— Quand vous l’aurez accepté, je quitterai -Rome. Je ne veux pas être témoin d’un mariage -qui brisera la vie de Jack.</p> - -<p>Et sur ces mots, prononcés d’un ton froid et -tranchant, mais avec des lèvres amincies par la -colère, madame Ronald quitta le salon.</p> - -<p>La jeune fille, qui tenait par les deux bouts -son mouchoir encore mouillé de larmes et le faisait -tourner, en accéléra le mouvement et le réduisit -en corde, puis, le nouant rageusement, elle le -lança au beau milieu de la pièce en répétant :</p> - -<p>— <i lang="en" xml:lang="en">I wish I were dead !</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - - -<p>En se rendant au <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i> du Costanzi, le comte -Sant’Anna ne se doutait pas qu’il serait entraîné -à faire à mademoiselle Carroll une déclaration aussi -formelle. Quand il s’était trouvé dans la demi-obscurité -d’une loge de rez-de-chaussée, en tête -à tête avec ce svelte domino, le souvenir d’autres -aventures, le charme du masque avaient produit -en lui une soudaine ivresse, et sans le vouloir, -il avait prononcé des paroles décisives.</p> - -<p>Bien que Dora ne lui inspirât pas une de ces -passions ardentes qu’il avait connues, il en était -très amoureux et n’avait pas de plus vif désir -que celui de l’épouser. L’idée d’enlever à un autre -homme une fiancée qui lui était probablement -chère ne lui causait pas un remords bien gênant. -Il aurait préféré qu’il n’y eût pas de Jack dans la -vie de mademoiselle Carroll, mais celui-là ne lui -portait pas ombrage. Dès les premiers moments, -il avait deviné que le sentiment de Dora pour -M. Ascott n’était qu’une grande amitié. A vingt-trois -ans, émancipée comme elle l’était, elle ignorait -les sensations de l’amour plus qu’une petite Italienne -de quatorze ans. Et c’était lui, Lelo, qui, -le premier, les avait éveillées en elle. Ceci le -flattait et le charmait au plus haut point : l’homme, -l’Italien surtout, est plus jaloux des sensations de -l’amour que de l’amour même.</p> - -<p>Lelo était résolu à demander la main de la jeune -Américaine, mais la pensée du chagrin qu’il allait -causer à sa mère et à la princesse Marina, l’appréhension -des scènes et des reproches qui l’attendaient, -lui auraient fait reculer encore la démarche officielle, -si la Providence ne l’y eût poussé. Le mariage lui -avait toujours semblé une dure nécessité, un risque -terrible. Il n’avait qu’une foi très faible en l’honnêteté -féminine ; la plupart des jeunes filles lui -avaient, jusqu’alors, inspiré une invincible méfiance, -et voilà qu’après quelques semaines de relations -frivoles, il allait confier l’honneur de son nom, de -sa maison, à une étrangère. Et il se trouvait, sans -avoir eu le temps de se reconnaître, de discuter, -jeté dans le sérieux de la vie ! Il n’en revenait pas. -Comment réconcilier sa famille avec ce mariage ? -La grosse dot de mademoiselle Carroll ferait -peut-être ce miracle ; mais sa mère était si sincère -dans son intransigeance !… Le mieux était de -n’y pas penser d’avance, puis de se fier à l’inspiration. -C’était généralement ainsi que le jeune -homme traitait les difficultés.</p> - -<p>Pendant les deux jours qui suivirent le <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>, -Lelo fut inabordable, nerveux comme un Italien -seul sait l’être, de cette nervosité farouche, qui -tient à distance amis et importuns. Il ne se montra -nulle part, excepté au Club de la Chasse, -le « Jockey » de Rome. Là, il demeura des heures -étendu dans un fauteuil ou allongé sur un divan, -la cigarette aux lèvres, l’œil vague, revivant avec -volupté ce passé auquel il devait dire adieu et -qui, par là même, lui devenait soudainement si -précieux. Dans sa rêverie, femmes, chevaux, -équipages, triomphes d’amour, beaux coups de -fusil, heureuses séries au jeu défilèrent tour à -tour et lui redonnèrent des sensations de bonheur, -des satisfactions de vanité.</p> - -<p>Peu à peu, une sorte de brume tomba sur ces -pitoyables souvenirs de mondain, et la fine silhouette -de Dora, ses yeux aux prunelles claires, -aux cils frisés, son visage piquant se détachèrent -en lumière dans sa pensée et il ne vit plus qu’elle : -l’avenir ! Elle lui apparut si loyale, si vivante, -si rassurante, avec son activité ! Et elle l’aimait ! -Il avait sur elle un pouvoir magnétique, le seul -qu’il crût nécessaire avec la femme, le seul qui, -selon lui, pût assurer la soumission et la fidélité. -Non, il ne regrettait pas sa déclaration de la veille. -Et puis, cinq millions de dot, pour commencer !… -Il y avait là de quoi remettre sa maison sur le -pied d’autrefois, restaurer cette villa historique -de Frascati qui lui était si chère, avoir de beaux -équipages, une écurie de premier ordre. En vérité, -c’était une chance !</p> - -<p>Et maintenant, comment madame Ronald -accueillerait-elle la nouvelle de ce mariage ? Elle -avait beau être maîtresse d’elle-même, parfois -sa physionomie trahissait un peu plus que du -dépit. A cette idée, le sourire cruel qu’il avait -rarement, qui ne semblait même pas à lui, passa -sur les lèvres du comte et se refléta dans ses yeux -en une lueur dure.</p> - -<p>« Nous allons voir, se dit-il, si une intellectuelle -est une femme !… »</p> - -<p>C’était, naturellement. Dora qui lui avait révélé -ce nouveau type féminin, presque inconnu en -Italie, et auquel l’Américaine se vante d’appartenir : -afin de rendre son explication plus claire, -elle lui avait désigné Hélène comme un type du -genre, et lui, se souvenant de la scène d’Ouchy, -s’était pris d’une antipathie subite et bien masculine -pour le nom et l’espèce. Puis, la jeune fille -lui ayant avoué qu’elle-même n’était qu’une toute -petite intellectuelle, il l’en avait félicitée avec une -chaleur comique.</p> - -<p>De madame Ronald, la pensée de Sant’Anna -alla à la princesse Marina. Il n’y a pas d’homme à -qui le souvenir du premier amour soit plus cher -qu’à l’Italien de toutes les classes, et Donna Vittoria -avait été celui de Lelo. Pendant quelques -instants encore, l’image d’autrefois le retint captif ; -sa physionomie s’adoucit, ses yeux s’emplirent -de passion ; il y eut sur son visage comme un -éclat de jeunesse ; puis tout s’éteignit, et le présent -reprit ses droits.</p> - -<p>Lelo se dit qu’il devait avant tout faire part -de son mariage à la princesse. Dernièrement, -elle l’avait beaucoup questionné au sujet de Dora, -et, avec l’idée de la préparer, il lui avait laissé -deviner ses intentions. Depuis longtemps, il -n’avait plus pour elle qu’une sorte d’amitié -amoureuse, mais elle, l’aimait encore : il savait -qu’il allait lui porter un coup cruel, infiniment -douloureux. Il redoutait d’être témoin de sa peine : -la vue du chagrin de la femme affecte l’homme -plus que ce chagrin même.</p> - -<p>Le lendemain, avant de revoir mademoiselle -Carroll, le comte se rendit chez Donna Vittoria. -Comme tous ses compatriotes, il excellait dans -les scènes de rupture. Il mit dans celle-ci une -habileté, une finesse merveilleuses, et ne manqua -pas de répéter la fameuse phrase italienne : -« <i lang="it" xml:lang="it">Ci vuol della filosofia</i>… — Il faut avoir de la -philosophie… » La princesse n’en avait pas assez, -sans doute, pour supporter la suprême infidélité, -car les larmes jaillirent de ses yeux. Alors il lui -reprocha de l’affliger, de manquer de générosité ; -il lui représenta qu’il ne pouvait laisser éteindre -son nom, que sa position l’obligeait à se marier, -et il ajouta que, si elle l’aimait, elle devait l’y -encourager et ne point lui rendre son devoir trop -pénible. Il se posa en victime des circonstances. -La grande dame tomba dans le piège comme la -plus simple des femmes. Elle crut que son ami -avait besoin de consolations ; elle fit taire sa douleur -pour lui en donner, et il la quitta, le cœur allégé, -emportant une assurance délicieuse d’indépendance -reconquise.</p> - -<p>Le lendemain, mademoiselle Carroll et le comte -Sant’Anna, mus par la volonté suprême qui s’incarnait -dans leurs cœurs, allèrent au-devant l’un -de l’autre. C’était vendredi, le jour où la société -romaine se donne rendez-vous dans les beaux -jardins de la villa Panfili. Dora s’y rendit, accompagnée -de la marquise Verga. Le temps était -beau, déjà printanier. Sur ces hauteurs, où l’on -va instinctivement pour chercher plus de clarté -et échapper à l’oppression du passé, on trouve -deux choses exquises : la lumière et l’air de Rome, -sa lumière fine, opalisée, si douce aux grandes -ruines, son air étrangement silencieux, d’une -singulière <i lang="it" xml:lang="it">morbidezza</i>, qui donne une fatigue -voluptueuse, une sorte de bien-être sensuel.</p> - -<p>Pour la première fois, mademoiselle Carroll -fut affectée par cette atmosphère. Tout en se promenant -sur la pelouse émaillée de petites marguerites, -bordée de fleurs aux tons violents, elle -se sentit envahie par une tristesse agréable, et -qui mit comme du silence dans son âme ; ce fut -si nouveau, si extraordinaire, qu’elle regarda -naïvement autour d’elle pour savoir d’où cela lui -venait. Tout à coup, elle eut un grand battement -de cœur : Sant’Anna, en compagnie de son ami -le duc de Rossano, se dirigeait vers elle. Lorsqu’il -lui tendit la main, que leurs yeux se rencontrèrent, -elle rougit follement, balbutia et, selon -elle, fut tout à fait ridicule.</p> - -<p>— Je n’ai vu personne depuis mardi, — dit -Lelo, s’adressant à la marquise pour que la jeune -fille pût reprendre contenance. — C’est très -curieux, après le dernier <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>, les femmes -s’éclipsent et ont l’air de vous fuir : on dirait -qu’elles n’ont pas la conscience bien nette à notre -égard.</p> - -<p>— C’est plutôt qu’elles sont fatiguées d’avoir -entendu tant de folies et de mensonges.</p> - -<p>— Mensonges !… Mais le masque provoque -souvent des déclarations très sincères, fit le comte -en regardant mademoiselle Carroll.</p> - -<p>— Vous croyez ?</p> - -<p>— J’en suis sûr ; j’ai de bonnes raisons pour -cela.</p> - -<p>Madame Verga, à qui rien n’échappait, surprit -l’air embarrassé de Dora, et, souriant :</p> - -<p>— Alors il vous est arrivé de faire une déclaration -sincère au <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i> ? Tant mieux pour celle -à qui vous l’avez adressée !</p> - -<p>Sur ces mots, la marquise se remit à marcher. -Le duc de Rossano, qui savait à merveille son -rôle de confident, l’accapara aussitôt en lui demandant -si elle s’était amusée au Costanzi.</p> - -<p>Lelo prit alors les devants avec la jeune Américaine -et se dirigea vers l’allée de chênes-verts -qui a entendu tant de doux propos. Il y eut entre -eux un de ces silences que l’on voudrait prolonger -éternellement, où d’invisibles fluides créent -du bonheur et des sensations presque divines.</p> - -<p>Mademoiselle Carroll n’avait plus l’air délibéré, -le nez au vent. Elle marchait, la tête un peu -baissée, les yeux fichés en terre.</p> - -<p>— Est-ce que vous ne savez pas que j’étais -sincère, l’autre soir ? fit tout à coup Lelo d’une -voix émue. — Je regrette que des paroles comme -celles que je vous ai dites aient été mêlées à des -plaisanteries de carnaval, mais elles n’en sont pas -moins vraies. Je vous aime.</p> - -<p>Dora parvint à réagir contre son trouble.</p> - -<p>— A combien de femmes avez-vous déjà dit -cela ? demanda-t-elle d’un air moqueur.</p> - -<p>— A beaucoup, vous n’en doutez pas, répondit -le comte sans se laisser déconcerter, mais à aucune -je n’ai offert mon nom, et je vous l’offre, à vous, -parce que vous m’avez inspiré une affection -sérieuse, une confiance absolue, et aussi parce -que je sais que vous m’aimez.</p> - -<p>Mademoiselle Carroll, suffoquée par cette hardiesse, -se tourna vers le jeune homme, une dénégation -sur les lèvres ; mais, en rencontrant le regard -lumineux de ces yeux latins dont elle ne s’était -pas assez méfiée, elle rougit et ne put que balbutier :</p> - -<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Well ! I never !</i>… Eh bien ! je n’ai jamais…</p> - -<p>— Vous n’avez jamais entendu de si audacieuse -assertion ? interrompit Lelo en souriant. — Je -l’espère !… Pourquoi auriez-vous honte de ce -sentiment qui a fleuri dans votre cœur malgré -vous, oh ! bien malgré vous ! (Cela fut dit avec -une exquise raillerie.) En suis-je donc indigne ?</p> - -<p>— Non, non ! protesta Dora, touchée par cette -fausse humilité.</p> - -<p>— Vous vous êtes enfuie l’autre soir, quand je -vous ai priée de descendre en vous-même. Promettez-moi -que vous vous interrogerez…</p> - -<p>— C’est fait, répondit mademoiselle Carroll en -étirant nerveusement sa voilette.</p> - -<p>Lelo, saisi de cette réponse, s’arrêta court. -Les deux jeunes gens se regardèrent ; une onde -d’émotion allait de l’un à l’autre.</p> - -<p>Sant’Anna se remit à marcher.</p> - -<p>— Et, en votre âme et conscience, croyez-vous -pouvoir encore épouser M. Ascott ?</p> - -<p>— Non… et j’ai rompu.</p> - -<p>— Vrai ! s’écria le comte avec un éclair de joie -dans les yeux. — Vous êtes libre ?</p> - -<p>— Je suis libre, — dit mademoiselle Carroll, -non sans une désagréable sensation de honte.</p> - -<p>— Vous avez écrit pour dégager votre parole ?</p> - -<p>— Cela n’a pas été nécessaire ! M. Ascott est -arrivé jeudi matin et il est reparti le soir même.</p> - -<p>— Vous lui avez rendu sa bague ?</p> - -<p>La jeune fille retira lentement son gant, et, -montrant sa main nue :</p> - -<p>— Voyez ! dit-elle, avec un petit rire nerveux.</p> - -<p>— Oh ! Dora, vous me comblez de joie !… Et -maintenant, ne consentirez-vous pas à devenir ma -femme ?</p> - -<p>— Vous n’avez donc pas peur d’épouser une -jeune fille nouveau jeu, très américaine, très -indépendante de caractère, pleine de défauts ?</p> - -<p>— Non, je n’ai pas peur. Je vous aime telle -que vous êtes. Vous avez toutes les qualités -qui me manquent. Nous ferons un ménage -parfait.</p> - -<p>— Alors…</p> - -<p>— Alors, vous consentez ?</p> - -<p>Mademoiselle Carroll tourna la tête vers le -comte et, devant l’ardente prière de son regard, -elle rougit, puis, levant les épaules :</p> - -<p>— Le moyen de refuser à vous et à moi ! fit-elle -avec un sourire ému.</p> - -<p>Lelo, dans ce lieu public, ne pouvait baiser la -main qu’on venait de lui accorder ; il se découvrit.</p> - -<p>— Merci, Dora, vous me rendez très heureux, -dit-il d’une voix grave. Vous ne regretterez jamais -d’avoir écouté votre cœur.</p> - -<p>— J’en suis sûre.</p> - -<p>A ce moment, madame Verga, qui avait achevé -de raconter ses aventures de <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>, s’aperçut que -l’ombrage des chênes-verts, le sol pointillé de soleil -étaient d’un effet triste.</p> - -<p>— Sortons de cette allée ! cria-t-elle aux jeunes -gens ; — elle est bonne pour les amoureux.</p> - -<p>— Et qui vous dit que nous n’en sommes pas ? -fit Lelo en se retournant.</p> - -<p>— En effet, pourquoi n’en seriez-vous pas ? -On a vu des choses plus invraisemblables.</p> - -<p>Les quatre promeneurs émergèrent en pleine -lumière. Le duc de Rossano regarda le visage -de mademoiselle Carroll : en voyant le coloris -avivé de ses joues et de ses lèvres, la lueur humide -de ses prunelles, et surtout son joli air de confusion, -il ne douta pas du succès de Lelo.</p> - -<p>En rentrant à l’hôtel, Dora s’enferma dans sa -chambre. Depuis deux jours, Hélène lui tenait -rigueur ; sa mère et mademoiselle Beauchamp lui -avaient fait d’assez vifs reproches au sujet de sa -rupture avec Jack : elle se trouvait donc en froid -avec tout le monde. Madame Carroll, une de ces -charmantes vieilles femmes américaines aux -cheveux gris soyeux, au visage serein, était la -faiblesse même. La jeune fille savait que son mécontentement -n’était jamais de longue durée et qu’au -fond ce mariage avec un gentilhomme n’était -pas pour lui déplaire. Cependant elle était un peu -effarée elle-même de se voir fiancée pour la seconde -fois, et se demandait comment elle allait s’y -prendre pour annoncer une nouvelle que personne -n’attendait de sitôt. Elle fit d’abord une très -jolie toilette pour le dîner, puis, en se mettant à -table, elle commanda du champagne. Pour l’Américaine, -le champagne est le vin de la consécration, -celui avec lequel, de préférence, elle baptise ses -triomphes.</p> - -<p>Madame Ronald et sa tante avaient passé la -journée à Albano avec des compatriotes. Pendant -le repas, elles racontèrent ce qu’elles avaient -vu et fait ; Dora n’entendit qu’un mot par-ci, -par-là ; contre son habitude, elle fut silencieuse. -Hélène l’observait à la dérobée. Lorsqu’ils eurent -apporté le dessert, les garçons se retirèrent comme -de coutume. Mademoiselle Carroll prit des fraises -avec lesquelles elle sembla jouer, les roulant -indéfiniment dans le sucre en poudre avant de -les porter à sa bouche. Tout à coup, elle releva -la tête, rapprocha ses cils, regarda alternativement -ses compagnes, puis prenant sa coupe pleine de -champagne :</p> - -<p>— Au bonheur de Dody ! fit-elle le visage -rayonnant de joie.</p> - -<p>Mademoiselle Beauchamp et madame Carroll -levèrent aussitôt leurs verres ; Hélène les imita -machinalement.</p> - -<p>— Serait-ce votre jour de naissance ? demanda -tante Sophie.</p> - -<p>— Non, mais mon jour de fiançailles.</p> - -<p>Comme si ces paroles eussent frappé madame -Ronald au cerveau, ses doigts se détendirent, la -coupe qu’ils tenaient s’échappa et se brisa en éclats. -Très pâle, elle regarda les morceaux de cristal et le -vin répandu.</p> - -<p>— Comment est-ce arrivé ? fit-elle stupéfaite.</p> - -<p>Dora se mit à rire.</p> - -<p>— Eh bien, vrai, je ne croyais pas vous causer -un tel saisissement !</p> - -<p>Puis, avec un peu d’inquiétude :</p> - -<p>— J’espère que cela ne va pas me porter malheur !</p> - -<p>— Aussi, quelle idée de faire une telle plaisanterie ! -dit madame Carroll.</p> - -<p>— Une plaisanterie ? Mais rien n’est plus sérieux. -Cet après-midi, à la villa Panfili, M. Sant’Anna -m’a répété la déclaration qu’il m’avait faite l’autre -soir, au <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>, et m’a simplement demandé ma -main, que je lui ai tout aussi simplement accordée, — ajouta -Dora avec une bouffonnerie émue. — Tant -pis pour ceux qui ne seront pas contents ! -moi, je suis bien heureuse !</p> - -<p>— Et ce pauvre Jack ! fit madame Carroll.</p> - -<p>— Oh ! pour l’amour de Dieu, maman, ne rappelez -pas la seule chose qui gâte mon bonheur. -Puisque je ne puis guérir le chagrin que j’ai causé, -laissez-moi l’oublier.</p> - -<p>— Je savais parfaitement comment ce fleuretage -finirait ! dit sèchement mademoiselle Beauchamp.</p> - -<p>— Vraiment ? Vous en saviez plus que moi, -alors, car je ne me doutais guère qu’un mariage -semblable m’était réservé.</p> - -<p>— Ah ! vous vous trouvez très honorée, sans -doute, d’être épousée par un comte… Je ne vous -croyais pas tellement parvenue que cela !</p> - -<p>Dora rougit. Elle n’était pas aussi bien née que -madame Ronald et sa tante : elle n’aimait pas -qu’on le lui rappelât. Pourtant, elle surmonta vite -sa colère.</p> - -<p>— Oui, je serai très fière de devenir la femme -de M. Sant’Anna, — répondit-elle avec sa crânerie -habituelle, — et je connais bon nombre de jeunes -filles, parmi celles que vous considérez comme de -toute première classe, qui m’envieront.</p> - -<p>— Oh ! Dora, ne vous laissez pas entraîner par -la vanité ! dit madame Carroll.</p> - -<p>— N’ayez pas peur, maman, c’est bien le cœur -qui est pris chez moi. Je ne suis pas aussi vaniteuse -que j’en ai l’air.</p> - -<p>— Avec un caractère comme le vôtre, je me -demande comment vous endurerez les exigences -d’un mari européen, fit mademoiselle Beauchamp.</p> - -<p>Dora mit ses coudes sur la table, son menton -entre ses mains, puis, dévisageant la vieille fille de -son regard aigu :</p> - -<p>— Avez-vous jamais aimé ? lui demanda-t-elle -avec le plus grand sérieux.</p> - -<p>Tante Sophie devint cramoisie et, suffoquée par -cette question hardie, elle se contenta de pincer -les lèvres.</p> - -<p>— Si vous avez aimé, continua mademoiselle -Carroll, vous devez savoir que l’amour rend tout -facile, tout possible ; si vous ne le savez pas, eh -bien, rapportez-vous-en à moi, car je viens d’en -faire l’expérience ; je l’ignorais encore, il n’y a pas -longtemps.</p> - -<p>— Alors vous aimez vraiment M. Sant’Anna ? -demanda madame Carroll.</p> - -<p>— Je l’adore !</p> - -<p>Et la jeune fille, mettant son bras autour -du cou de sa mère, appuya sa joue contre la -sienne.</p> - -<p>— Ne vous tourmentez pas, <i>mammy</i> ! les Italiens -font de très bons maris, demandez à la marquise. -En outre, les Américaines sont tout à fait chez -elles à Rome. Elles y ont bâti des palais, elles ont -marié leurs enfants dans des maisons princières, -elles occupent les premières places à la cour. Je -me trouverai entourée de compatriotes… Et puis, -c’était ma destinée, paraît-il. Voyez, j’ai été -amenée en Europe, conduite chez Annie d’Anguilhon, -où je devais rencontrer les Verga, et enfin -attirée ici par eux. Oh ! oui, nous sommes menés ! -Inutile de regimber ! Pour mon compte, je ne m’en -plains pas ; je suis très reconnaissante à la Providence -du sort qu’elle m’a réservé.</p> - -<p>— Eh bien, Hélène, que dites-vous de cela ? -demanda mademoiselle Beauchamp d’un ton -ironique.</p> - -<p>Madame Ronald tressaillit légèrement.</p> - -<p>— Moi ? Rien… J’écoute et j’admire.</p> - -<p>Mademoiselle Carroll se leva de table.</p> - -<p>— Vous avez bien raison, fit-elle, car, moi, je -m’aime mieux aujourd’hui qu’avant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - - -<p>Au lieu de suivre Dora au salon, Hélène rentra -chez elle. Arrivée dans sa chambre, elle tourna le -bouton de la lumière électrique, et, comme une -somnambule qui, dans le sommeil, reprend son -occupation favorite, elle s’assit devant sa table de -toilette, passa et repassa un peigne dans ses -cheveux, promena la houppe sur ses joues, respira -un flacon de sels de lavande, polit ses ongles, puis, -son activité mécanique cessant peu à peu, elle -demeura immobile, les prunelles dilatées, sans -regard, fixées sur le miroir.</p> - -<p>Dora et Sant’Anna ! Ces deux noms, en se formant -et se reformant derrière son front, lui -causaient une douleur dont le reflet changeait -étrangement sa physionomie. Ce mariage se ferait -donc ! Elle n’y avait pas cru, elle essayait encore -de n’y pas croire. Et, pour la millième fois, elle se -rappela la scène d’Ouchy. Ce merveilleux enregistreur -qu’est la mémoire lui rendit l’expression -ardente de Lelo et toutes les notes de sa prière -d’amour. Dora ne se doutait guère que son fiancé -avait été amoureux d’elle, Hélène, qu’il était entré -un soir dans sa chambre comme un voleur ! Si -elle apprenait cela, l’épouserait-elle ? Non, peut-être… -Qui sait pourtant ? Elle l’aimait si follement !… -Qu’est-ce que Sant’Anna lui avait dit à -la villa Panfili ? Hélène l’imagina penché vers la -jeune fille, lui parlant de sa voix chaude, l’enveloppant -de son regard de charmeur. Cette vision lui -fut si douloureuse qu’elle se leva et marcha un -peu pour la dissiper. Elle se regarda dans la glace -placée au-dessus de la cheminée et, prise d’un -frisson qu’elle attribua au froid, elle sonna pour -qu’on fît du feu. Aussitôt qu’il fut allumé, elle -présenta à la flamme ses paumes rosées, ses pieds -chaussés de soie. La chaleur, en pénétrant sa chair, -lui donna une sorte de bien-être physique qui agit -sur le moral. Elle se sentit mieux et respira plus -librement. Sa pensée, alors, se tourna vers Jack. -Elle le vit dans un coin de wagon, les mains dans -les poches, le chapeau sur les yeux, l’âme ravagée -par l’infidélité de Dora, emporté loin d’elle par les -forces de la destinée, et, saisie de compassion, elle -dit tout haut :</p> - -<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Poor boy !</i>… Pauvre garçon !…</p> - -<p>Elle ressentit une vive irritation contre madame -Verga : ce mariage était son œuvre ; elle avait -excité chez Dora la convoitise d’un titre et n’avait -manqué aucune occasion de la faire rencontrer -avec Sant’Anna, sachant bien qu’elle était fiancée -et à la veille de se marier. C’était indigne ! « Il -n’y a pas de doute, pensa-t-elle, l’Europe démoralise -les Américaines. » Pourvu que Jack ne crût -pas à sa complicité ! Elle allait lui écrire tout de -suite. Que dirait M. Ronald en apprenant que sa -nièce avait rompu son engagement ? Sûrement, il -ne lui pardonnerait pas ! Et pourtant c’était sa -faute : s’il était venu à Rome, rien de tout cela ne -serait arrivé !… L’idée que son mari s’obstinait à -rester en Amérique ranima toute sa colère contre -lui. Il y avait maintenant sept mois qu’il ne lui -avait écrit. Cinq mois encore, et elle aurait -le droit de demander le divorce pour cause -d’abandon…</p> - -<p>Cette pensée, qui avait jailli des profondeurs de -son âme, amena une vive rougeur sur son visage. -Divorcer, elle, Hélène ! Ah ! ce serait drôle !… -Elle eut un petit éclat de rire. Puis, comme pour -échapper à elle-même, elle fit deux ou trois tours -dans sa chambre, et, enfin, saisissant son buvard -et sa plume, elle revint s’asseoir près du feu et se -mit en devoir d’écrire à Jack. Par un phénomène -psychologique assez curieux, les paroles de sympathie -qu’elle adressa au jeune homme lui firent du -bien, l’attendrirent, comme si on les lui eût dites -à elle-même.</p> - -<p>Le lendemain, Hélène, qui n’avait jusqu’alors -connu que des réveils joyeux, sentit en ouvrant -les yeux cette douleur d’amour qui, pendant des -mois et des mois, ne devait plus la quitter, et sous -l’action de laquelle son âme allait se développer et -se transformer.</p> - -<p>La pensée que le comte Sant’Anna viendrait probablement, -le jour même, faire sa demande officielle -affola un instant la jeune femme. Elle ne voulait -pas rester à l’hôtel et se trouver là. Se hâtant à sa -toilette, elle se rendit chez une de ses compatriotes -et lui proposa une excursion à Frascati, qui fut -aussitôt acceptée.</p> - -<p>Comme toutes les Américaines, madame Ronald -avait le culte de la volonté ; elle avait même une -foi exagérée en cette puissance intérieure. La -sienne ne l’avait jamais trahie ; elle lui avait -souvent demandé des miracles : ainsi, dans l’aventure -d’Ouchy, en cette occasion, elle y fit appel -de nouveau, et le soir, lorsqu’elle rentra à l’hôtel, -elle était parfaitement maîtresse d’elle-même. -Lelo était venu : elle dut entendre le récit détaillé -de sa visite ; madame Carroll, encore sous le -charme de ses manières, se répandit en éloges. La -froideur avec laquelle mademoiselle Beauchamp -et Hélène écoutèrent tout cela ne parvint pas à -affecter Dora ; elle avait en elle une joie qui l’eût -rendue indifférente à la désapprobation de l’univers -entier. Au moment où madame Ronald se disposait -à rentrer chez elle, elle lui dit que le comte avait -l’intention de venir la voir le lendemain, vers deux -heures.</p> - -<p>— Ne soyez pas trop désagréable avec lui, -ajouta-t-elle ; il pourrait croire que vous lui en -voulez de ce qu’il se marie. Les hommes sont si -présomptueux !</p> - -<p>La jeune femme pâlit légèrement, puis, ouvrant -les yeux de toute leur grandeur, avec une affectation -d’étonnement :</p> - -<p>— Lui en vouloir de ce qu’il se marie, moi ! et -pourquoi ?</p> - -<p>— Ah ! voilà ! parce que vous avez fleurté -ensemble. Il vous a fait la cour… en m’attendant, -probablement ! dit mademoiselle Carroll d’un ton -moqueur.</p> - -<p>— Est-ce que les grandeurs vous auraient déjà -tourné la tête ?</p> - -<p>— Non, non, elle est encore en parfait état.</p> - -<p>— On ne s’en douterait guère ! répondit sèchement -Hélène.</p> - -<p>Dora avait un flair extraordinaire, un esprit -pénétrant comme un rayon X. Les paroles qui -traduisaient ses impressions premières portaient -souvent très loin et très juste. Celles de ce soir -cinglèrent au vif madame Ronald. Grand Dieu ! -si le comte allait s’imaginer qu’elle éprouvait des -regrets ?… Des regrets !… elle ! ce serait trop -absurde !… Oui, ce mariage lui déplaisait, lui faisait -mal même, mais seulement parce qu’il brisait la vie -de Jack, parce que l’infidélité de mademoiselle -Carroll causerait un scandale dans la société de -New-York, un scandale qui rejaillirait sur la -famille. Elle expliquerait cela à M. Sant’Anna, et, -à moins qu’il ne fût un fat ou un imbécile, il ne se -tromperait pas sur ses sentiments.</p> - -<p>Hélène se suggestionna si bien que le lendemain, -lorsqu’on lui annonça le comte, elle était en pleine -possession de son sang-froid et de sa dignité.</p> - -<p>— Toutes mes félicitations ! lui dit-elle d’un -ton quelque peu railleur, mais en lui tendant la -main avec un naturel parfait.</p> - -<p>Lelo fut désarçonné, un moment, par cet -accueil. Dora lui avait dit que madame Ronald -était furieuse ; il espérait la pousser à bout et -l’amener à se trahir afin de savourer sa vengeance. -Il se remit vite, cependant.</p> - -<p>— J’accepte vos congratulations avec d’autant -plus de plaisir que je les sais sincères… comme tout -ce qui vient de vous !</p> - -<p>Les paupières d’Hélène battirent légèrement, -ses narines s’enflèrent un peu, elle redressa la -tête.</p> - -<p>— Je vous félicite très sincèrement, dit-elle, -parce que vous épousez une Américaine. Ce n’est -peut-être pas modeste de ma part, mais je crois -que nous sommes honnêtes, intelligentes, que -nous possédons quelques qualités, enfin.</p> - -<p>— Vous en avez beaucoup… et des meilleures. -Pour ma part, je m’estime très heureux d’avoir -réussi à gagner le cœur de mademoiselle Carroll. -Est-ce vrai que vous n’approuvez pas son choix ?</p> - -<p>Le regard de madame Ronald ne fléchit pas -sous cette question directe.</p> - -<p>— Ce n’est pas son choix que je désapprouve, -croyez-le bien ; c’est la rupture de son engagement. -En Amérique, cela nous paraît presque aussi -mal qu’un divorce. J’ai connu M. Ascott toute -ma vie, et, je vous le déclare franchement, je me -range de son côté. Il ne méritait pas l’affront qui -lui est fait. C’est le cœur le plus loyal, le meilleur -qu’il y ait ! ajouta Hélène, avec l’espoir que ces -paroles seraient désagréables au comte.</p> - -<p>— Je le crois, répondit tranquillement Lelo, -mais les hommes parfaits ont si peu de chance avec -les femmes ! Malgré toutes ses qualités, M. Ascott -n’avait pas réussi, évidemment, à éveiller l’amour -chez mademoiselle Carroll. Elle croyait l’aimer, -elle a reconnu son erreur à temps.</p> - -<p>— C’est possible, la méprise n’en est pas moins -regrettable pour tous deux. Mon mari ne lui pardonnera -jamais.</p> - -<p>— Est-ce que Dora n’est pas la nièce de M. -Ronald ?</p> - -<p>— Sa demi-nièce seulement.</p> - -<p>Sant’Anna eut un éclat de rire.</p> - -<p>— Mais alors, je serai votre neveu ? Non, c’est -trop drôle ! La vie est curieuse quelquefois.</p> - -<p>— Mon neveu ! répéta Hélène avec un effarement -comique.</p> - -<p>Puis, saisissant la bizarre réalité, elle pâlit un -peu.</p> - -<p>— C’est vrai, je n’avais pas songé à cela. J’ai -toujours considéré Dora comme une jeune sœur, -elle ne m’a jamais appelée « ma tante »… Du -reste, elle n’est aussi que ma demi-nièce.</p> - -<p>— Eh bien, je serai votre demi-neveu, c’est déjà -joli !… Qui m’eût dit une chose pareille, le jour où -je vous ai vue pour la première fois… sous les -arcades de la rue de Rivoli… vous souvenez-vous ? -fit le comte en appuyant sur la jeune femme un -regard d’une douceur perfide. — Je m’imaginais -vous suivre, et c’était vous qui, comme une bonne -fée, me conduisiez au mariage… dont je me -croyais si éloigné !</p> - -<p>— Et pour lequel, entre parenthèses, vous sembliez -avoir peu de vocation ! répondit Hélène, -assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir plaisanter.</p> - -<p>— En effet !… mais la vocation vient quand on -rencontre la femme qui vous est destinée… Vraiment, -mon mariage a commencé comme un joli -roman.</p> - -<p>— Je souhaite qu’il continue et finisse de même. -Votre famille l’approuve-t-elle ?</p> - -<p>— Ma famille n’approuve rien de ce que je fais, — répondit -Lelo qui avait encore sur le cœur -l’amertume d’une scène récente. — Je suis d’une -autre époque.</p> - -<p>— Vous êtes de l’époque des Américaines, vous ! -fit madame Ronald, d’un ton un peu sarcastique.</p> - -<p>— Précisément !… Et je m’en félicite. J’ai -besoin d’une femme qui m’infuse l’esprit nouveau.</p> - -<p>— Oh ! Dora se chargera de cela. A New-York -même, on la trouve trop moderne.</p> - -<p>— L’atmosphère de Rome agira sur elle, comme -elle a agi sur toutes vos compatriotes. Le milieu -où elle va se trouver l’enrayera forcément, sans lui -faire perdre, je l’espère, son entrain et sa gaieté. -Je suis sûr de ne jamais m’ennuyer avec elle.</p> - -<p>— Vous aurez toujours la ressource de parler -chevaux ! fit Hélène avec une nuance de dédain.</p> - -<p>— Mais c’est déjà quelque chose d’avoir un goût -ou plutôt une passion en commun !… Alors, sûrement, -vous ne m’en voulez pas ? demanda Lelo -en scrutant impitoyablement la physionomie de -la jeune femme.</p> - -<p>— A vous ? pas du tout ! répondit-elle en le -regardant bravement. — Vous n’auriez pas fait -la cour à Dora si elle ne vous y avait autorisé. Je -tâche toujours d’être juste.</p> - -<p>— Tâchez aussi d’être indulgente, mademoiselle -Carroll compte sur vous pour apaiser son oncle.</p> - -<p>— Elle a tort : je ne m’y emploierai pas, par -loyalisme envers M. Ascott. Le temps arrangera -tout sans que je m’en mêle. Il ne me reste plus -qu’à vous souhaiter beaucoup de bonheur.</p> - -<p>— Et beaucoup d’enfants !</p> - -<p>Hélène rougit jusqu’aux cheveux.</p> - -<p>— Oh ! excusez-moi ! J’oubliais que ces choses-là -ne se disent pas à une Américaine.</p> - -<p>— En effet ! répondit froidement la jeune femme.</p> - -<p>A ce moment, le courrier vint annoncer la voiture. -Le comte se leva et madame Ronald l’imita.</p> - -<p>— Je ne vous retiens pas, dit-elle, car j’ai un -après-midi très chargé… Au revoir.</p> - -<p>Sant’Anna prit la main qui lui était tendue et -la baisa lentement, sans sentir sous ses lèvres le -plus léger frémissement.</p> - -<p>« Elle enrage, j’en suis sûr, pensait-il en descendant -l’escalier de l’hôtel ; mais du diable si on -s’en douterait !… »</p> - -<p>Puis, avec une rancune plaisante :</p> - -<p>« C’est joliment fort, une intellectuelle ! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX</h2> - - -<p>La société romaine n’accepta pas sans protester le -mariage du comte Sant’Anna avec mademoiselle -Carroll. Dans le monde noir, il fut hautement -et sévèrement blâmé ; dans le monde blanc, il -excita beaucoup d’envie et de violentes jalousies. -En revanche, le clan italo-américain tout entier -exulta ouvertement de pouvoir ajouter un grand -nom sur son livre d’or.</p> - -<p>Quant à la comtesse Sant’Anna, la nouvelle des -fiançailles de Lelo lui causa un choc qui ébranla -profondément son corps et son âme. Son fils -épouser une étrangère, une protestante, son fils, à -elle, une Salvoni, la sœur du cardinal que la voix -publique désignait comme le successeur probable -de Léon XIII !…</p> - -<p>Donna Teresa avait été très belle, ardemment -courtisée. La religion, l’orgueil d’une race dure et -hautaine, l’avait préservée de ces entraînements -auxquels l’Italienne cède si facilement, mais qui -ne marquent pas dans sa vie. Elle vieillissait comme -avaient coutume de vieillir autrefois les grandes -dames romaines ; elle retardait beaucoup sur son -époque. Après le mariage de sa fille, elle avait -réduit son train de maison et s’était cantonnée au -second étage de son palais. Elle n’allait plus dans -le monde, mais le monde venait encore à elle. Elle -recevait tous les jours, après cinq heures, et son -salon n’était jamais vide. Sans en avoir l’air, elle -exerçait une influence considérable. Les années -en s’écoulant avaient peu à peu diminué le cortège -d’admirateurs qui avait été le triomphe de sa -jeunesse, mais elle avait encore autour de son -fauteuil de sexagénaire un cercle d’amis dévoués. -Parmi les compagnons de la dernière étape, se -trouvait le marquis Boni, un homme d’autrefois -lui aussi. Il avait eu pour elle un de ces amours -platoniques qui sont devenus des raretés psychologiques, -et dont on ne rencontre plus guère -d’exemples qu’en Italie. Il l’avait aimée enfant, -jeune fille et femme, avait vécu dans le rayonnement -de sa beauté, l’avait protégée d’une manière -occulte, servie avec un dévouement infatigable -et, par son respect, avait imposé à la calomnie et -à la médisance. Depuis tantôt quinze ans, il dînait -avec elle chaque soir et faisait sa partie de cartes. -En la quittant, il lui baisait la main, et elle lui -disait invariablement :</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Buona sera, marchese, domani, alle sette</i> (Bonsoir, -marquis, demain, à sept heures).</p> - -<p>C’était son invitation. Et le lendemain, il était -là, en tenue irréprochable, et il serait là, probablement, -jusqu’à ce que la mort vînt le relever de -son servage chevaleresque.</p> - -<p>Dans son intimité, la comtesse Sant’Anna avait -encore don Salvatore, — un jésuite austère, son -directeur spirituel ; monsignor Capella, — un petit -prélat mondain, à figure poupine ; le docteur -Masso, dont la science se bornait au traitement -de la fièvre romaine et qui était plus fort en -archéologie qu’en médecine ; et enfin l’indispensable -<i lang="it" xml:lang="it">avvocato</i> (avocat), que l’on rencontre dans -toutes les familles de l’aristocratie, où il est reçu, -sinon sur un pied d’égalité, du moins comme un confident -et un familier. L’avocat se dévoue à telle -ou telle maison, il prend en main ses affaires, -travaille à sa prospérité et devient un auxiliaire -précieux pour des gens que leur ignorance hautaine -de la vie moderne laisse désarmés. Il fait cela -moins par spéculation souvent que par sympathie -instinctive pour ses clients. L’Italie est peut-être -le seul pays du monde où un homme d’affaires -puisse être mû et gouverné par cette puissance -mystérieuse.</p> - -<p>Ces fidèles (<i lang="it" xml:lang="it">fedeloni</i>) composaient une sorte de -cour à la comtesse Sant’Anna. Bien qu’ils appartinssent -au parti clérical, ils avaient des intelligences -dans la société blanche et savaient ce qui -se disait et se faisait partout. Ils étaient pour -Donna Teresa des gazettes vivantes : c’était à -qui aurait le plus gros sac de nouvelles et de potins -à lui apporter. Tous, à l’envi, entretenaient ses -espérances et ses illusions. Malgré la réalité -présente, elle croyait encore qu’un jour ou l’autre, -le pape rentrerait en possession de Rome. Par -quel cataclysme, elle ne l’imaginait pas, mais -aucun miracle ne lui semblait impossible. Elle se -flattait surtout de ramener son fils dans ce qu’elle -appelait la bonne voie, par un mariage de son -choix : aussi avait-elle jeté les yeux sur une petite -princesse de seize ans, encore au couvent. A sa -prière, le cardinal avait sondé la famille et s’était -assuré que, de ce côté-là, il n’y aurait aucun obstacle. -Sur ces entrefaites, mademoiselle Carroll -arriva à Rome. Donna Teresa connut bientôt -l’assiduité de son fils auprès de la jeune fille, -mais ne s’en alarma pas, tant elle était loin de -croire à la possibilité de ce qui devait être. Les -Américaines lui avaient toujours inspiré une antipathie -instinctive ; maintes fois elle avait déclaré -que Lelo n’en épouserait jamais une avec son consentement. -Après cela il est facile d’imaginer sa -douleur, son humiliation, lorsque le jeune homme -vint lui apprendre qu’il avait demandé et obtenu -la main de mademoiselle Carroll. Pour la première -fois, elle eut un cri de révolte contre la -Providence, qui permettait que ses espérances -fussent encore si cruellement trompées. Elle traita -son fils avec une sévérité inusitée, refusa pendant -plusieurs jours de l’écouter, se raidit contre lui, -l’accabla de reproches. Elle aurait peut-être fini -par l’emporter, si le jeune homme n’avait pu se -retrancher derrière le fait accompli.</p> - -<p>Le chiffre de la dot de Dora ne laissa pas que -d’impressionner les amis de la comtesse et d’atténuer -leur indignation. L’avocat Orlandi parla des -exigences croissantes de la vie moderne, de l’impossibilité -pour Lelo d’être heureux sans une grande -fortune. Le marquis Boni commença à dire timidement -que les Américaines avaient du bon, qu’elles -étaient honnêtes et faisaient d’excellentes épouses. -Don Salvatore et monseigneur Capella reconnurent -qu’avec les millions de mademoiselle Carroll, -un Sant’Anna pourrait faire beaucoup de bien. -Le cardinal Salvoni se rabattit sur l’espoir que la -jeune fille se convertirait peut-être au catholicisme -et, plus tard, dans le zèle de sa foi nouvelle, -finirait par ramener son mari au Vatican. Donna -Teresa fut stupéfaite, scandalisée, de la facilité -avec laquelle ses fidèles, son frère même, se réconciliaient -avec ce mariage. Il lui sembla que tout -croulait autour d’elle : principes, convictions, -religions. Rien n’eût pu vaincre sa résistance, -hormis la crainte de perdre son fils. Il était son -orgueil, sa joie vivante : elle ne voulait pas le -laisser entièrement à une femme étrangère. Pour -cela seul, elle céda et pardonna. Depuis deux -mois, une attaque de rhumatisme la retenait -prisonnière. Elle se félicita secrètement de ne -pouvoir faire à madame Carroll la visite officielle -prescrite par les convenances, mais elle consentit -à la recevoir, elle et sa fille, et le jour de l’entrevue -fut fixé.</p> - -<p>Le sentiment filial est très puissant chez l’Italien ; -lorsqu’il peut estimer sa mère entièrement, -qu’il la sait irréprochable, son amour devient une -sorte de culte. Lelo était très fier de la sienne. Il -admirait sa beauté de vieille femme, sa dignité, -son intransigeance même. Il demeurait avec elle. -Bien qu’il dînât généralement en ville et passât ses -soirées dans le monde, il trouvait toujours un -instant pour venir lui demander sa bénédiction. -Après lui avoir souhaité une bonne nuit, il inclinait -devant elle son front d’homme ; elle y traçait, du -pouce, le signe de la croix en disant, avec une ferveur -de croyante : « <i lang="it" xml:lang="it">Dio ti benedica, figlio mio</i>… — Dieu -te bénisse, mon fils… » Puis elle posait sa -belle main patricienne contre les lèvres de Lelo, -pour qu’il la baisât. C’était un échange du meilleur -de leurs âmes. Et cette bénédiction maternelle -tombait comme une rosée sur le cœur souvent -troublé du jeune homme, calmait sa nervosité, -mettait en lui un espoir de bonheur.</p> - -<p>Maintenant que Sant’Anna avait obtenu le -consentement de sa mère à son mariage avec une -Américaine, il s’étonnait d’avoir eu le courage -de lui forcer la main comme il l’avait fait. Il se -rendait bien compte qu’entre elle et sa future -belle-fille il ne pouvait y avoir ni sympathie ni -entente. Cette certitude ne laissait pas que de -diminuer sa satisfaction. Il avait souvent parlé -des siens à sa fiancée, essayé de lui faire comprendre -leurs caractères, leurs idées, mais il s’était vite -aperçu que le sens de certaines choses lui échappait -complètement. Elle riait à la pensée qu’elle, Dora, -allait devenir la nièce d’un cardinal, d’un pape, -peut-être ! Cela lui semblait irrésistiblement drôle. -En présence de cette âme saxonne, claire, active, -et brillante, d’une essence si différente, Lelo, qui -n’était pas un penseur pourtant, aperçut tout à -coup ce qu’était l’âme latine. Il eut la révélation -de sa profondeur, de sa subtilité, et fut un peu -effrayé de se sentir tellement autre que la future -compagne de sa vie.</p> - -<p>Madame Verga avait prévenu mademoiselle -Carroll que les Sant’Anna n’aimaient pas les Américaines -et qu’elle devait s’attendre à être accueillie -plutôt froidement. La jeune fille avait haussé les -épaules. La conscience de posséder une très grande -fortune ajoutait considérablement à son aplomb -naturel. Incapable de concevoir l’hostilité créée par -la différence de race et de religion, elle s’imaginait -que sa qualité de riche héritière suffirait à lui -assurer une réception cordiale, et ne se doutait -guère de ce qu’il avait fallu mettre en jeu de forces -morales pour amener Donna Teresa à l’accepter. -Sa toilette pour la visite de présentation la préoccupa -seule. Après de nombreuses délibérations -devant son miroir, elle donna la préférence à un -costume de petit drap gris clair garni de zibeline, -avec toque assortie. Lorsque au jour dit, Lelo vint -la chercher pour la conduire chez sa mère, elle lui -parut très fine et très élégante, ainsi vêtue, mais -terriblement moderne. Madame Carroll, dans sa -robe noire de la bonne faiseuse, avait l’air tout -à fait comme il faut et ne pouvait que produire -une impression favorable.</p> - -<p>Le palais Sant’Anna, célèbre par la beauté et la -pureté de son architecture, occupe tout un côté -d’une de ces petites places oubliées de Rome où l’on -retrouve encore la sensation du passé. Dora le -connaissait bien ; elle s’était efforcée de l’admirer, -mais elle le jugeait affreusement triste et d’aspect -rébarbatif.</p> - -<p>En franchissant le seuil de cette vieille demeure, -la jeune Américaine sentit un manque subit de -lumière et de chaleur : elle frissonna légèrement, -son babil cessa, et, à mesure qu’elle montait le -large escalier, les battements de son cœur s’accéléraient. -De son côté, Lelo était visiblement nerveux. -Il savait que beaucoup allait dépendre de cette -première entrevue. Il n’avait pas voulu paralyser -sa fiancée par des recommandations, il préféra -qu’elle se montrât telle qu’elle était : son naturel, -son originalité, avaient chance de plaire. Il ne -redoutait que son irrépressible franchise et ses -réparties souvent trop vives.</p> - -<p>La porte fut ouverte par un serviteur très correct -qui remplissait les fonctions de maître d’hôtel et de -valet de pied ; le comte lui donna le nom de madame -et de mademoiselle Carroll. Sur ses pas, les deux -Américaines traversèrent une vaste antichambre -avec de hauts bancs sculptés, des panneaux de -tapisserie ancienne et les armes des Sant’Anna sous -un riche baldaquin, puis elles passèrent par trois -salons en enfilade, où sofas, fauteuils, chaises -étaient plaqués contre des murs tendus de brocart, -ornés de tableaux, de consoles dorées qui supportaient -des glaces magnifiques. Toutes ces choses -anciennes, cet intérieur nu et riche, froid et rigide, -augmentèrent le malaise de Dora. Arrivée sur le -seuil du grand salon vert, style Empire, elle s’entendit -annoncer et se trouva en présence de la -comtesse Sant’Anna, de la duchesse Avellina, sa -fille, et du cardinal Salvoni. Alors, entre ces êtres -d’origines diverses, inconnus les uns aux autres, et -dont les destinées allaient se mêler par un jeu de -la Providence, il y eut une sorte d’émoi, un passage -de fluides, un échange rapide de ces premiers -regards qui prennent souvent d’ineffaçables instantanés.</p> - -<p>La comtesse Sant’Anna, vêtu d’une robe de -laine un peu longue, un collet de dentelle jeté sur -les épaules, était une figure altière et noble, au -profil de médaille romaine encadré de cheveux -gris, encore abondants, légèrement crêpelés ; le -trait impérieux de ses sourcils ajoutait à l’expression -de ses yeux noirs très vifs, et sa bouche sévère -donnait au visage une sorte d’immobilité. C’était -une tête que les chagrins n’avaient pas courbée, -une physionomie que l’âge n’avait pas adoucie et, -dans toute sa personne, il y avait une irréductible -intransigeance. Son frère, le cardinal Salvoni, avait -le grand air d’un prélat aristocratique. Son front, -d’un modelé puissant, indiquait des capacités peu -ordinaires. Ses yeux, souvent baissés, qui se relevaient -avec des regards rapides, pénétrants, ses -lèvres fermes à garder tous les secrets de l’Église, -son menton carré, donnaient une impression de -ruse et de force concentrée.</p> - -<p>La duchesse Avellina, — Donna Pia, — elle, -était la beauté du parti noir. On l’avait comparée -à toutes les madones. Elle en avait les traits -réguliers et purs, mais la ressemblance s’arrêtait -là. Le jeu de sa physionomie révélait une coquetterie -savante et sensuelle mitigée par un tempérament -religieux.</p> - -<p>Il ne fallut pas de nombreux coups d’œil à Dora -pour saisir les traits caractéristiques de ces trois -Sant’Anna. Elle eut la curieuse impression qu’elle -se trouvait sous le feu d’une foule d’yeux noirs et -elle en éprouva un indéfinissable malaise.</p> - -<p>Donna Teresa indiqua des sièges aux deux -Américaines, puis, s’adressant en français à -madame Carroll, elle s’excusa de n’avoir pu lui -faire visite.</p> - -<p>— Je vous remercie, madame, — ajouta-t-elle -cérémonieusement, — d’avoir agréé la demande -de mon fils. J’espère que nos enfants seront -heureux.</p> - -<p>— Je l’espère aussi ; ils ont tout ce qu’il faut -pour cela.</p> - -<p>— Ce doit être un grand sacrifice pour vous de -donner votre fille à un étranger ?</p> - -<p>Cela impliquait naturellement la réciprocité du -sacrifice.</p> - -<p>— Un sacrifice ? Oh ! n’en croyez rien, madame ! -fit vivement mademoiselle Carroll pour venir au -secours de sa mère, qui avait à parler le français -une timidité nerveuse. — Maman a reconnu, -presque aussi vite que moi, les qualités de Lelo, -ajouta-t-elle en adressant un regard malicieux -à son fiancé. — Elle est sûre qu’il fera un mari -modèle. Cela lui suffit.</p> - -<p>En entendant le petit nom de son fils jeté ainsi -familièrement, la comtesse éprouva une crispation -intérieure ; la colère, l’orgueil gonflèrent ses narines.</p> - -<p>— Et vous, mademoiselle, croyez-vous pouvoir -vous faire à notre vie, à nos usages ? demanda la -duchesse Avellina.</p> - -<p>— Parfaitement ! Aussi bien que la princesse -Branca, la marquise Terrant… Autrefois, je ne dis -pas, Rome m’eût effrayée, mais aujourd’hui, elle -est gaie, vivante, tout à fait cosmopolite.</p> - -<p>Aucun mot ne pouvait être plus malheureux ; -Lelo baissa les yeux avec embarras.</p> - -<p>— C’est vrai, elle est cosmopolite, — fit Donna -Teresa, — tellement que les étrangers seuls s’y -sentent chez eux. Elle devient de plus en plus -banale.</p> - -<p>— Banale ! se récria Dora. Oh ! elle ne sera -jamais cela ! Voyez, elle n’est pas grande et elle -paraît immense.</p> - -<p>Un éclair de plaisir illumina le visage du cardinal. -Il regarda la jeune Américaine avec une expression -bienveillante.</p> - -<p>— Vous avez raison, mademoiselle, et c’est -Saint-Pierre, c’est le Vatican, qui la font immense.</p> - -<p>— C’est aussi le Colisée, le Forum, le palais des -Césars, — répondit mademoiselle Carroll avec ce -franc-parler que rien ne gênait. — Je me suis rendu -compte, l’autre jour seulement, que les dimensions -ne font pas toujours la grandeur. A côté du temple -de Vesta si parfait de proportions, de lignes, nos -maisons de vingt-cinq étages me paraissent singulièrement -petites.</p> - -<p>Donna Pia regarda avec surprise cette jeune -fille qui avait des idées sur les gens et sur les choses, -et qui les énonçait d’une manière si claire.</p> - -<p>— Avez-vous visité Rome entièrement ? demanda -le cardinal.</p> - -<p>— A peu près, et par la même occasion, je l’ai -montrée à Lelo qui ne la connaissait pas du tout. -Je l’ai obligé à me lire des pages et des pages de -Baedeker. Quand j’ai vu qu’il ne regimbait pas, -j’ai commencé à croire à la sincérité de ses sentiments.</p> - -<p>— Vous n’aviez pas tort, — répondit le comte -en souriant ; — je n’ai jamais fait cela pour personne.</p> - -<p>— Un Sant’Anna étudiant Baedeker en compagnie -d’une Américaine, c’est un signe des temps ! -fit la duchesse Avellina avec une nuance de dédain -et d’amertume.</p> - -<p>— C’est vrai, répondit tranquillement Dora. -Toute chose doit être arrangée par la Providence.</p> - -<p>— Il est impossible d’en douter, dit le cardinal.</p> - -<p>— Je le croyais vaguement, mais maintenant, -j’en suis sûre. Jugez donc ! J’étais venue en -Europe pour m’amuser : je rencontre M. Sant’Anna, -et me voilà fixée pour toujours de ce côté-ci de -l’Océan. A chaque instant, je me frotte les yeux -pour savoir si je ne rêve pas.</p> - -<p>— J’ai entendu dire que l’Amérique est le paradis -des femmes, fit la duchesse Avellina ; je m’étonne -que vous la quittiez toutes avec tant de facilité.</p> - -<p>— Pour essayer du purgatoire, sans doute !… -Et puis, nous nous croyons un peu citoyennes du -monde. Lorsqu’on a passé sa vie de jeune fille en -Amérique et qu’on se marie en Europe, c’est -presque naître une seconde fois. Je vais faire un -tas d’expériences nouvelles, apprendre une autre -langue, « <i lang="en" xml:lang="en">it will be great fun</i>, ce sera très amusant… » -Ainsi, j’aurais été fâchée de ne pas connaître le -plaisir et les émotions de cette belle chasse au renard -à travers la Campagna. Quand, sur cent cinquante, -on arrive bonne seconde ou première, eh bien, -c’est quelque chose ! Un triomphe !</p> - -<p>Un sourire un peu moqueur passa sur les lèvres -de Donna Pia. La découverte de ce nouveau type -de jeune fille tenait la comtesse Sant’Anna muette -d’étonnement.</p> - -<p>— Vous avez déjà de belles églises catholiques -à New-York, dit le cardinal.</p> - -<p>— Oui, la cathédrale de Saint-Patrick, l’église -Saint-Léon… La haute société va à Saint-Patrick, -le jour de Pâques, pour entendre la musique, qui y -est superbe. Tous les grands artistes de passage -ont chanté là.</p> - -<p>— Aimez-vous le culte catholique ?</p> - -<p>— Je le trouve très joli, très poétique. Le -culte de l’Église épiscopale, à laquelle j’appartiens, -lui ressemble beaucoup. Nous avons les -cierges, l’encens, des offices compliqués. J’imagine -qu’à la confession près, c’est la même chose.</p> - -<p>Chacune de ces paroles montrait toute la distance -spirituelle qui existait entre la jeune Américaine -et la famille de son fiancé. Lelo, comme -honteux, baissa les yeux de nouveau.</p> - -<p>Un prodigieux dédain arqua les lèvres de -Donna Teresa.</p> - -<p>— La même chose, le culte de l’Église épiscopale ! -fit-elle. Oh ! non, mademoiselle. Entre le -catholicisme et les autres religions, il y a l’abîme -qui sépare la vérité de l’erreur.</p> - -<p>— Ah ! voilà ! mais ce qui est erreur pour celui-ci -ne l’est pas pour celui-là. Je suppose que la -diversité des cultes est nécessaire comme la diversité -des gens et des choses.</p> - -<p>En l’entendant décider ainsi et trancher des -questions pareilles, le cardinal ouvrit tout grands -ses magnifiques yeux noirs et les fixa sur la jeune -fille comme sur un prodige. Elle lui parut si inconsciente -de l’énorme hérésie qu’elle venait de -lancer qu’il jugea inutile de lui démontrer la nécessité -d’une foi unique.</p> - -<p>Madame Carroll, sentant que cette première -visite avait duré suffisamment, se leva.</p> - -<p>— Aussitôt que l’on me permettra de sortir, -je me ferai le plaisir d’aller vous voir, — dit la -comtesse poliment. — Un de ces jours nous aurons -un dîner de famille qui nous permettra de faire plus -ample connaissance. Si la société d’une vieille -femme ne vous fait pas peur, ajouta-t-elle en -s’adressant à Dora, vous me trouverez tous les -jours après cinq heures.</p> - -<p>— J’espère, ma fille… <i lang="it" xml:lang="it">figlia mia</i>, dit le cardinal, -que Dieu bénira votre mariage. Je ne cesserai de -le lui demander.</p> - -<p>Et, comme s’il eût voulu prendre possession de -l’esprit de sa future nièce, le prélat traça sur son -front le signe de la croix.</p> - -<p>Le comte, respirant enfin, accompagna les deux -Américaines à leur voiture. Aussitôt que la portière -eut été refermée sur elle et sa mère, Dora s’écria :</p> - -<p>— Que d’yeux noirs ! Lelo prétend que sa sœur -a des prunelles violettes ; elles m’ont semblé comme -des charbons !… Je voudrais qu’elles fussent bleues, -vertes, rouges même, afin qu’il y eût moins d’yeux -noirs <i lang="es" xml:lang="es">in casa Sant’Anna !</i>…</p> - -<p>Madame Carroll ne put s’empêcher de rire.</p> - -<p>— Vous n’avez pas l’air enchantée de votre -nouvelle famille.</p> - -<p>— Elle est plutôt formidable, mais ce n’est -pas elle que j’épouse.</p> - -<p>— Non… cependant je crains qu’elle ne soit un -obstacle sérieux à votre bonheur. Elle ne vous -comprendra jamais. Elle est d’une autre époque -que nous… J’ai idée que ce mariage est une sottise. -Réfléchissez, il est encore temps.</p> - -<p>— Non, <i>mammy</i>, il n’est plus temps, car j’aime -Lelo, — fit Dora avec une soudaine douceur. — Je -ne pourrais plus être heureuse sans lui. La comtesse -et Donna Pia me détestent, c’est certain ; -mais je crois que j’ai fait la conquête du cardinal. -J’entretiendrai sa sympathie avec soin. Il me -plaît, mon futur oncle. Il a une belle contenance. -Cette calotte rouge qui met comme de la lumière sur -sa tête est très imposante, symbolique, je suppose. -Son signe de croix m’a drôlement remuée, même -à travers ma voilette. S’il devient pape, je me ferai -catholique.</p> - -<p>— Dieu nous en préserve ! s’écria madame -Carroll avec ferveur. — Il ne manquerait plus que -cela !</p> - -<p>Après avoir mis sa fiancée en voiture, Lelo -remonta chez sa mère afin de connaître son impression -et d’en finir avec les choses désagréables.</p> - -<p>— Eh bien, comment la trouvez-vous, <i lang="it" xml:lang="it">madre -mia</i> ? demanda-t-il en rentrant dans le salon.</p> - -<p>— Vous appelez cette personne une jeune fille ? -fit Donna Teresa.</p> - -<p>— Mais ce n’est pas une veuve, que je sache ! -dit Sant’Anna en riant nerveusement.</p> - -<p>— Elle pourrait l’être, avec son aplomb… Je -me demande ce qui vous a charmé en elle. Elle est -laide.</p> - -<p>— Laide ! avec des yeux et des cheveux comme -les siens ! Allons, c’est du parti pris.</p> - -<p>— Eh bien, elle ne me déplaît pas, à moi, cette -Américaine, fit le cardinal. Il y a en elle une franchise -un peu crue, mais qui laisse voir le fond de -son esprit. Elle est intéressante.</p> - -<p>— Si jamais cette femme-là se fait catholique !… -dit la duchesse Avellina.</p> - -<p>— N’importe ! répondit brusquement Lelo ; -mademoiselle Carroll possède toutes les qualités -qui rendent la vie agréable : elle est gaie, originale, -elle a un excellent caractère ; de plus, elle est honnête -comme le jour. Je ne l’ai jamais surprise à -dévier de la vérité, même dans les petites choses. -Connaissez-vous beaucoup de jeunes filles de qui -vous en puissiez dire autant ?</p> - -<p>— Espérons pour notre pays que les Américaines -n’ont pas le privilège de la sincérité ! répliqua -sèchement Donna Pia.</p> - -<p>Sant’Anna s’assit en face de sa mère, et, lui -prenant les mains :</p> - -<p>— Voyons, <i lang="it" xml:lang="it">madre mia</i>, dit-il, quittez cet air -navré.</p> - -<p>— J’avais fait un rêve si différent pour toi !</p> - -<p>— Oui, je sais, vous aviez comploté un mariage -qui devait me ramener, pieds et poings liés, dans -votre parti. Ne le regrettez pas : à cause de cela -même, je n’y eusse jamais consenti. Tous, tant que -vous êtes, vous me faites l’effet de gens qui marcheraient -avec la tête tournée en arrière pour ne -pas voir devant eux. Les yeux ont été faits, cependant, -pour regarder en avant.</p> - -<p>— Et en haut ! fit le cardinal.</p> - -<p>— Et en haut, si vous voulez. Vous devriez -être convaincus que l’Église a été jetée définitivement -dans une autre voie, et qu’elle doit la suivre -bon gré mal gré. Tenez, étant enfant, j’ai été -témoin d’une scène dont l’impression ne s’est jamais -effacée. Le jour de l’entrée des Italiens, je me trouvais -dans la lingerie avec les femmes de service. -Elles étaient toutes rassemblées là comme des -fourmis effrayées, dans l’attente et la terreur de -ce qui allait se passer. Mary, ma bonne irlandaise, — une -petite théière brune à la main, cette théière -apportée de son pays à laquelle elle tenait comme -à la prunelle de ses yeux, — pérorait au milieu -de la pièce, dans son italien baroque ; elle affirmait -que les ennemis du pape n’entreraient jamais -dans Rome. « Jamais ! jamais ! répétait-elle en -étendant le bras droit avec un geste tragique, — Dieu -ne le permettra pas ! » Et Dieu le permit ! -A cette minute même, on entendit le canon de la -victoire : les Italiens étaient entrés. Du coup, la -précieuse théière brune, s’échappant de la main de -Mary se brisa sur le carreau. Et la brave femme, -foudroyée jusqu’à l’âme, se laissa tomber sur une -chaise ; de grosses larmes coulèrent de ses yeux ; -elle ne put que balbutier : « Jésus ! est-ce bien -possible !… La fin du monde, alors ! » C’était la -fin d’un système seulement… A ce moment-là, -je n’avais pas compris grand’chose à cette scène, — je -n’avais que cinq ans, — mais plus tard, elle -prit un sens, une signification dans mon esprit. -Et maintes fois, en me la rappelant, j’ai associé -le sort du pouvoir temporel avec celui de la petite -théière brune : comme elle, il m’a paru irrémédiablement -brisé.</p> - -<p>Ce récit semblait avoir affecté l’âme du cardinal ; -son visage eut une contraction de douleur.</p> - -<p>— Le Pape et l’Église n’en sont pas moins grands, -ajouta le jeune homme, au contraire !… Il m’est -arrivé, ces derniers temps, de me promener souvent -avec mademoiselle Carroll autour du Vatican ; -dans son silence et sa solitude, il m’a semblé plus -formidable que le Quirinal.</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Ci fai troppo onore, figlio mio</i>… (Tu nous fais -trop d’honneur, mon fils…), dit le prélat d’un ton -amer et sarcastique.</p> - -<p>Sous l’impression d’un sentiment passionné, -l’Italien trouve toujours des mots et des idées, -qui semblent jaillir d’une réserve inconnue à -lui-même ; le comte avait parlé avec conviction -et fermeté, comme il le faisait rarement, mais sans -réussir à ébranler ses auditeurs. S’apercevant -que la physionomie de sa mère demeurait comme -figée par le chagrin et le désappointement, il se -mit à lui baiser les mains.</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Madre mia</i>, — fit-il en la magnétisant avec -des yeux brillants d’amour filial, — pardonnez-moi. -Soyez tout à fait généreuse.</p> - -<p>— Au lieu de pouvoir me réjouir de ton mariage, -comme je l’avais espéré, il faut que je m’y résigne. -C’est dur.</p> - -<p>— Jamais vous ne vous seriez réjouie de mon -mariage, dit Lelo en souriant ; vous m’aimez trop -jalousement pour cela. Vous devriez être heureuse -de me voir épouser une Américaine. Une étrangère -prendra moins de moi que n’aurait fait une -Italienne.</p> - -<p>L’esprit subtil du jeune homme avait trouvé le -seul argument qui pût consoler Donna Teresa. -Tous les muscles de son visage se détendirent, ses -yeux devinrent humides, elle regarda son fils avec un -rayonnement de tendresse, puis elle dit doucement :</p> - -<p>— Oh ! les enfants, les enfants !… quel tourment -et quelle joie !</p> - -<p>— Je suppose, dit Donna Pia de sa voix aiguë, -que je dois aller faire visite à ces Américaines ?</p> - -<p>— Oui, si tu ne veux pas te brouiller avec moi, -répondit Lelo.</p> - -<p>— C’est bien, on ira.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI</h2> - - -<p>« Elle enrage ! » avait dit le comte Sant’Anna en -quittant madame Ronald. Ce qu’Hélène éprouvait -était bien plus grave et plus douloureux qu’une -blessure d’amour-propre. Après le départ de son -visiteur, elle demeura debout, pétrissant son mouchoir, -aspirant largement pour dégager son cœur -du poids qui l’oppressait, mais sans y réussir.</p> - -<p>Et cette entrevue n’était que la première station -de ce chemin de croix de l’amour douloureux que -tant de femmes ont fait avant elle. Elle dut subir -les félicitations de ses connaissances et les confidences -de Dora. La jeune fille avait une manière -si naturelle d’oublier ses torts, de ne pas s’apercevoir -du mécontentement des gens, qu’il était difficile -de la tenir à distance. Elle avait ainsi obligé -Hélène à faire une sorte de paix. A tout moment, -elle entrait chez elle pour lui parler de son fiancé, -de son mariage, de ses projets d’avenir. Madame -Ronald fermait désespérément les oreilles, essayait -de penser à autre chose ; malgré elle, cependant, -les mots s’enregistraient dans son cerveau et, -lorsqu’elle était seule, elle les entendait de nouveau -et ils lui faisaient mal. A la place de la bague bien -moderne de Jack Ascott, mademoiselle Carroll -portait maintenant à son doigt l’anneau de fiançailles -des Sant’Anna, une sardoine sur laquelle -étaient gravées les armes de la famille avec ce mot : -<i lang="la" xml:lang="la">Semper</i>. La vue de cette bague historique, portée -par une célèbre beauté française que Louis XIV -avait mariée à un ancêtre de Lelo, causait à -Hélène une envie douloureuse, exerçait sur elle -une sorte de fascination. Elle avait le bizarre -sentiment qu’elle lui appartenait, cette bague : -le désir lui venait de l’essayer, de la sentir à son -doigt, ne fût-ce que pour un instant.</p> - -<p>Chaque jour, Lelo déjeunait ou dînait à l’hôtel -du Quirinal. Par pur instinct féminin, sans désir -consenti de le reconquérir, Hélène mettait à sa -parure un soin extrême. Quoi qu’elle en eût, la -présence du comte lui apportait un bonheur -que nul être humain ne lui avait jamais donné ; -mais ce bonheur était traversé d’angoisses, coupé -de brusques serrements de cœur, qui faisaient de -ces repas quotidiens des heures d’exquise souffrance. -Dans la crainte que sa froideur ne fût attribuée -au dépit, elle s’efforçait d’être aimable, sans parvenir -à rendre son accueil égal et tout à fait -naturel. Lelo, lui, la traitait avec une familiarité -affectueuse, il l’appelait souvent « ma tante », et -ce titre qui la vieillissait lui causait une irritation -qu’elle avait peine à maîtriser. Dora amusait -Sant’Anna, mais Hélène l’intéressait. Sa conversation -avait plus de suite, il aimait à l’entendre -causer. Quand elle demeurait trop longtemps -silencieuse, il lui disait avec un sourire :</p> - -<p>— Eh bien ! vous êtes muette aujourd’hui ?</p> - -<p>Et cette simple parole donnait à Hélène une -joie extraordinaire. Parfois, l’éclat de sa beauté -arrêtait les yeux du jeune homme, mais sans y -ramener ce qu’elle y avait vu ; alors, sous le coup -d’une inconsciente douleur, elle devenait dure, -tranchante, sarcastique. Lorsqu’elle se laissait -ainsi emporter, il tournait vers elle un regard -surpris, interrogateur, un sourire passait sous sa -moustache : ce sourire la blessait comme une insulte -et la poursuivait pendant des journées entières.</p> - -<p>A la place de madame Ronald, une Européenne, -une catholique, habituée à examiner sa conscience, -aurait bientôt su à quoi s’en tenir sur ses sentiments -envers Sant’Anna. Selon son degré d’honnêteté, -elle aurait lutté plus ou moins énergiquement -contre son amour et n’aurait pas manqué -de trouver dans ce combat moral de fines voluptés -et des jouissances spéciales. Hélène, malgré son -intelligence développée et cultivée, n’avait, comme -la majorité de ses compatriotes, qu’une connaissance -enfantine du cœur humain. Elle croyait, -et elle répétait sans cesse, que les principes, la -bonne éducation, suffisaient non seulement à -préserver une femme de toute chute, mais encore -à la rendre invulnérable. Et, en dépit de ces -défenses, l’amour avait pénétré en elle comme font -les agents de la nature. Il était là, l’infiniment -grand, dans quelque cellule inconnue, accomplissant -son travail mystérieux, touchant toute une zone -de son cerveau qui n’avait pas encore été mise -en activité, transformant son caractère.</p> - -<p>Les réunions élégantes lui causaient un agacement -nerveux, les admirations la laissaient indifférente, -sa vie lui apparaissait morne et stupide. -Poussée par le besoin d’échapper à la société de -mademoiselle Beauchamp, des Verga, de Dora -surtout, elle se faisait conduire à droite et à gauche -pour visiter à nouveau les lieux qui l’avaient -intéressée ; et c’était un spectacle singulier que -de voir cette mondaine de New-York, cette femme -brillante, errer toute seule à travers le Colisée, le -cirque de Maxence, les tombes de la voie Appienne, -et, comme un être désemparé, essayer d’accrocher -sa pensée à quelque chose de grand. Au cours -de ces promenades solitaires, l’âme travaillée -d’Hélène entra soudainement en communication -avec cette âme de Rome qu’il est donné à si peu -de sentir. Toutes ces lignes de beauté et d’harmonie -si cruellement brisées, toutes ces œuvres humaines -mutilées à travers les siècles, emplirent son cœur -d’une tristesse impersonnelle et apaisante. Les -églises, surtout l’attiraient. Jusqu’alors, elle les -avait admirées en tant que monuments ; maintenant, -à son insu, elle y cherchait quelqu’un. -Elle aimait leur odeur même, cette odeur de sépulcre, -de vieillesse, de cierges éteints, d’encens -refroidi, qui est particulière aux églises de Rome -et qui les ferait reconnaître entre toutes celles du -monde. Elle s’approchait des autels, épiait la prière -des humbles, s’émerveillait de leur foi et, instinctivement, -levait aussi ses regards anxieux vers les -madones rayonnantes.</p> - -<p>Saint-Pierre l’émouvait d’une manière étrange. -Ni l’or ni le génie n’ont pu faire de la grande -basilique chrétienne un lieu de dévotion et de -prière. Malgré la majesté de ses proportions, la -froideur de ses marbres, la sévérité de ses symboles, -elle éveille les sens plus qu’aucun autre temple -catholique. Vers le soir il y a, sous le dôme de la -Confession, des ombres mystérieuses, des clartés -exquises, un ensemble de choses visibles et invisibles, -qui vous enveloppe, vous étreint, qui exalte -l’amour ou la foi. L’âme païenne s’est réfugiée -là. Le sacrifice de la messe, les exorcismes, les -bénédictions papales n’ont pu l’en chasser. Elle -erre encore, cette âme, derrière les blanches statues -et répand dans le sanctuaire une pénétrante -volupté, à laquelle ne sauraient échapper ceux -qu’une grande douleur ou quelque grande passion -a sensibilisés. Madame Ronald y devenait <i lang="en" xml:lang="en">wicked</i>, — « perverse », — et -souvent, saisie d’une terreur -irraisonnée, elle s’enfuyait pour chercher au -dehors la protection de la pleine lumière.</p> - -<p>Ces déconcertantes impressions effrayaient la -jeune femme et lui faisaient croire qu’elle était -menacée de quelque grave maladie. Pour la première -fois elle se sentait seule, toute seule. Le silence -persistant de son mari l’irritait de plus en plus. -Elle s’était crue nécessaire à son bonheur, et cela -l’humiliait profondément de voir qu’il pouvait -se passer d’elle. Il viendrait la retrouver, ou elle -ne rentrerait jamais à New-York. Cette résolution, -qu’elle prenait vingt fois par jour, ne laissait pas -que de lui être douloureuse. Elle pensait souvent -avec regret à cette belle demeure qu’elle avait -créée, qui était son œuvre, qui renfermait une si -grande part d’elle-même. Il lui venait parfois une -envie folle de la revoir. Elle serrait alors obstinément -ses lèvres pour réagir contre sa faiblesse, -elle faisait quelque projet extravagant, celui -d’aller aux Indes, par exemple, ou de divorcer et -de s’établir à Paris avec mademoiselle Beauchamp. -Elle essayait de se résigner au mariage de Dora, -de s’y habituer ; elle ne le pouvait pas. Il l’oppressait -comme un cauchemar, lui barrait le cœur. -Elle attribuait ce trouble à son amitié pour M. -Ascott. Elle se croyait retenue à Rome seulement -par la crainte du mauvais effet que produirait -son départ subit ; elle l’était surtout par le -charme occulte qu’exerçait sur elle la présence de -Sant’Anna. Contre ce charme, cependant, et sans -que sa volonté s’en mêlât, ses belles facultés d’intellectuelle -la défendaient vaillamment. Elle sentait -de plus en plus le besoin d’échapper à quelqu’un -ou à quelque chose, le désir de fuir bien loin ; -elle cherchait un prétexte qui lui permît de partir -sans faire jeter les hauts cris à madame et à mademoiselle -Carroll.</p> - -<p>La Providence allait l’aider d’une manière inattendue. -Un soir, pendant le dîner, on lui remit -une dépêche. La pensée qu’elle pouvait être de son -mari communiqua à ses doigts un léger tremblement. -Après l’avoir lue, elle eut un cri de joie.</p> - -<p>— Ah ! la bonne surprise ! fit-elle, le visage -rayonnant, — Charley est à Monte-Carlo ! Il nous -invite, tante Sophie et moi, à venir l’y rejoindre. -C’est la chose que je désirais le plus. Nous irons -sûrement.</p> - -<p>— Parions que votre frère vous ramène Henri -et vous ménage une nouvelle lune de miel ! dit -étourdiment mademoiselle Carroll.</p> - -<p>Hélène rougit violemment, ses yeux rencontrèrent -le regard moqueur de Lelo, ses paupières -battirent.</p> - -<p>— M. Ronald n’a pas l’habitude de se laisser -amener ou ramener ! répondit-elle de son ton le -plus sec.</p> - -<p>— Non ; mais, dans les bouderies conjugales, -l’intervention d’une tierce personne peut être -très utile pour sauver l’amour-propre, — expliqua -Dora tout aussitôt, avec ce sens pratique qui -aurait pu faire croire à une expérience achevée -de la vie. — En tout cas, si mon cher oncle vient, -réconciliez-le avec moi, pendant que vous y êtes ! -Je lui ai écrit deux fois, il ne m’a pas répondu. -Oh ! ces hommes parfaits, quelle peste !</p> - -<p>— Vous n’allez pas nous laisser seules ici ! dit -madame Carroll avec un air de détresse.</p> - -<p>— Vous avez les Verga ; il vous seront mille -fois plus utiles que tante Sophie et moi ! répondit -Hélène.</p> - -<p>— Oui, mais la famille !…</p> - -<p>— Ne vous tourmentez pas, <i>mammy</i> ! interrompit -Dora ; nous irons la rejoindre, la famille. Nous -avons un projet magnifique… n’est-ce pas, Lelo ?</p> - -<p>Le comte répondit par un signe affirmatif, -puis, s’adressant à madame Ronald :</p> - -<p>— Je suis sûr que vous allez faire sauter la banque, -à Monte-Carlo ! dit-il en souriant.</p> - -<p>Sant’Anna avait lancé cette phrase sans songer -au proverbe qui promet la fortune aux malheureux -en amour. Le dicton se formula dans l’esprit -de la jeune femme : elle pâlit un peu et ses lèvres -se contractèrent.</p> - -<p>Lelo saisit cette expression fugitive : il en -devina la cause et demeura confus de son étourderie.</p> - -<p>— Pourquoi êtes-vous sûr que je serai heureuse -au jeu ? demanda bravement Hélène.</p> - -<p>Cette espèce de défi irrita l’Italien ; il eut un -sourire railleur.</p> - -<p>— Parce que je vous crois capable d’influencer -même cette satanée roulette ! répondit-il avec -une galanterie perfide. — C’est une impression -de joueur. Si j’étais avec vous à Monte-Carlo, -je suivrais aveuglément votre inspiration. Je -vous le répète, vous êtes capable de faire sauter -la banque.</p> - -<p>— J’espère que non ! fit sèchement mademoiselle -Beauchamp.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII</h2> - - -<p>Charley Beauchamp n’était jamais parvenu -à dissiper les inquiétudes qu’il avait emportées -d’Ouchy. Bien qu’il sût Hélène sous le chaperonnage -vigilant de tante Sophie, il n’était pas rassuré. -Il donnait tort maintenant à M. Ronald et blâmait -son entêtement ; mais, fidèle au principe américain -de ne pas intervenir dans les affaires d’autrui, -il ne lui avait pas dit un seul mot pour l’engager -à aller chercher sa femme. La tristesse, la lassitude -qu’il voyait se marquer de plus en plus fortement -sur son visage, lui donnaient l’espoir que l’amour -ne tarderait pas à l’emporter sur l’orgueil. En -attendant, la pensée de la solitude où se trouvait -sa sœur l’angoissait. Elle était trop jeune et trop -belle pour demeurer en Europe sans la protection -d’un homme. Il se dit que son devoir était de l’aller -rejoindre et il commença d’arranger ses affaires -en vue d’une absence prolongée. Il lui fallut, pour -cela, quelque temps. En apprenant les fiançailles -de Dora avec le comte Sant’Anna, il éprouva une -joie secrète, un allégement soudain, dont il ne voulut -pas voir la cause. Il s’indigna contre la jeune -fille, sympathisa vivement avec Jack Ascott, -mais au fond il fut très content. L’annonce de ce -mariage lui rappela Lucerne, le fleuretage d’Hélène -et une foule de souvenirs qui le poussèrent à hâter -ses préparatifs. La veille de son départ, il vit son -beau-frère et lui dit simplement :</p> - -<p>— Je m’embarque demain pour l’Europe… Vous -n’avez aucune commission ?</p> - -<p>— Aucune ! répondit M. Ronald en détournant -la tête pour dissimuler son émotion.</p> - -<p>Là-dessus, Charley était parti. Comme il ne se -souciait pas d’aller à Rome et de revoir Sant’Anna, -il décida de s’arrêter à Monte-Carlo, certain -qu’Hélène viendrait l’y rejoindre avec plaisir.</p> - -<p>Rien n’altère autant le visage de la femme -que l’amour ou la maternité. Quand Charley -revit sa sœur, il fut frappé de son changement.</p> - -<p>— Que vous est-il arrivé ? s’écria-t-il. Avez-vous -été malade ?</p> - -<p>Sans savoir pourquoi, madame Ronald rougit.</p> - -<p>— Malade ?… pas le moins du monde !</p> - -<p>Puis avec une feinte alarme :</p> - -<p>— Suis-je donc vieillie, enlaidie !</p> - -<p>— Non, différente seulement.</p> - -<p>— Cela prouve que vous m’aviez un peu oubliée, -car je me vois toujours la même, moi !</p> - -<p>Charley n’insista pas, mais il fut ressaisi par cette -inquiétude qui, dernièrement, avait dominé ses -préoccupations d’affaires.</p> - -<p>Le changement de milieu donna à madame -Ronald un soulagement immédiat. Elle fut comme -pénétrée par la lumière vibrante de Monte-Carlo. -La musique, les fleurs, le bleu qui l’environnaient, -agirent sur elle d’une façon bienfaisante. Sous -l’influence de ces choses belles et douces, son cœur -se desserra peu à peu, elle se crut sortie d’un cauchemar. -La première lettre de Dora l’y rejeta, corps -et âme.</p> - -<p>Dans cette lettre, où le nom de Lelo revenait à -chaque ligne, la jeune fille lui annonçait que son -mariage était fixé au mois de juin et se ferait -probablement à Paris… A la nouvelle de l’événement -si proche, Hélène manifesta son indignation -contre mademoiselle Carroll, sa sympathie pour -Jack Ascott, d’une telle manière que le visage de -M. Beauchamp prit une expression grave et peinée ; -elle ne s’en aperçut même pas. Mais aussitôt le -ciel, la mer, le paysage divin, lui semblèrent durs, -d’une tristesse éclatante, — et elle ne manqua -pas d’attribuer au mistral l’irritation causée par -la douleur qui s’était réveillée en elle.</p> - -<p>En manière de distraction, elle essaya du jeu -et se passionna vite pour la roulette. Malgré les -remontrances de son frère et de sa tante, elle -passait une bonne partie de son temps au casino. -Elle eut des séries de veine extraordinaire. Elle -exultait alors, elle oubliait momentanément Lelo -et Dora. Elle ne tarda pas à être remarquée ; -on l’appela « la belle Américaine », on la dit millionnaire, -on la crut veuve ou divorcée, et il ne -fallut rien moins que la présence constante de -M. Beauchamp pour assurer sa liberté et tenir -en respect les chercheurs d’aventures.</p> - -<p>Un après-midi que Charley était allé à Cannes -voir un compatriote malade, Hélène se rendit au -casino avec des amis de Boston. Ces derniers s’attardèrent -à la table du trente-et-quarante. Elle, -qui aimait un jeu plus animé, ne tarda pas à les -lâcher pour courir à la fascinante roulette. Un -jeune homme brun, à cravate rouge, piquée d’une -grosse perle noire, qui, depuis huit jours, s’était -attaché à ses pas, l’y suivit et se glissa derrière -elle. Madame Ronald plaçait avec persistance une -petite pile de neuf louis sur le nombre neuf qui, le -matin, au réveil, s’était présenté à son esprit : -elle était sûre qu’il sortirait. Quatre fois déjà, son -attente avait été trompée. Haletante, elle suivait -l’opération du croupier et s’efforçait de le suggestionner -par l’effet de sa volonté, lorsqu’elle sentit -deux mains étreindre sa taille à la faveur du collet -qu’elle portait.</p> - -<p>Elle se retourna, les yeux pleins d’éclairs, le -visage pâle de colère ; comme dans un rêve, elle -vit tout à coup son mari surgir près d’elle et, d’un -formidable coup de poing, écarter son insolent -admirateur. Au milieu de la bousculade, elle -entendit distinctement le dialogue des deux -hommes.</p> - -<p>— Votre carte ! votre carte !… Vous me rendrez -raison ! disait l’un, avec un fort accent étranger.</p> - -<p>— Je n’ai pas à vous rendre raison, répondait -l’autre, je vous ai surpris insultant ma femme : je -vous ai châtié à la manière américaine ; c’était -mon droit. Je suis satisfait.</p> - -<p>Toujours sous l’impression de l’irréel, d’une sorte -d’horreur, produite par la multitude d’yeux qui la -regardaient, Hélène saisit le bras de M. Ronald, se -pressa contre lui et se laissa emmener. Lorsqu’elle -fut hors du casino seulement et en plein air, elle -se rendit compte que tout cela était arrivé. Alors, -dégageant son bras, elle s’arrêta net, leva sur son -mari des yeux étonnés et, d’une voix un peu -rauque :</p> - -<p>— Henri, d’où sortez-vous ?</p> - -<p>Sans répondre tout de suite, M. Ronald regarda -avec admiration le beau visage qu’il n’avait pas -vu depuis si longtemps.</p> - -<p>— Je sors du train, ma chérie, — dit-il enfin, -avec un sourire ému. — J’ai vu tante Sophie ; elle -m’a dit que vous étiez au casino avec les Carrington ; -j’ai voulu aller vous surprendre et je suis -arrivé à temps. Je ne savais trop quel accueil je -recevrais ; j’ai fait le voyage avec un poids de -cent livres sur l’esprit… et un incident de roman -vous a forcée à reprendre mon bras. C’est merveilleux ! -c’est providentiel !</p> - -<p>Hélène se remit à marcher.</p> - -<p>— Je croyais que vous ne vous décideriez jamais -à venir ! dit-elle un peu froidement.</p> - -<p>— Et que je laisserais passer l’année sans vous -donner signe de vie ?… Mais vous auriez pu demander -le divorce pour cause d’abandon !</p> - -<p>La jeune femme ne put s’empêcher de rougir : -elle y avait pensé !</p> - -<p>— C’est Charley qui vous a appelé ici ? dit-elle, -essayant de lutter contre son émotion.</p> - -<p>— Charley ? Non, ma chérie : il ignore mon -arrivée. J’ai appris indirectement que vous aviez -quitté Rome pour Monte-Carlo. Personne ne m’a -appelé. Je suis venu parce que, sans vous, la vie -m’était un fardeau insupportable. J’ai beaucoup -souffert, ces derniers mois surtout ; pour rien au -monde, je ne voudrais repasser par une semblable -épreuve. Nous avons eu tort tous les deux, pardonnons-nous -mutuellement.</p> - -<p>Sur ces mots, les époux arrivèrent devant l’Hôtel -des Anglais. M. Ronald suivit sa femme chez elle. -Aussitôt la porte refermée, il lui ouvrit les bras : -elle tomba sur sa poitrine. Et là, pendant qu’elle -écoutait les battements passionnés de ce cœur -viril et fort, l’image de Lelo, une image démesurée, -se dressa derrière son front. La conscience lui vint, -comme un coup de foudre, de son amour pour -le jeune homme. Elle s’arracha doucement de -l’étreinte de son mari et le regarda avec cette -expression douloureuse, pathétique, de l’animal -atteint ; puis, les lèvres sèches et blanches, elle -balbutia, sans trop savoir ce qu’elle disait :</p> - -<p>— Pourquoi avez-vous tant tardé ? Pourquoi -avez-vous tant tardé ?…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII</h2> - - -<p>Lelo avait demandé à mademoiselle Carroll que -leur mariage fût célébré le plus tôt possible, et -elle, qui s’était montrée si peu empressée à -devenir la femme de Jack Ascott, y avait consenti -joyeusement. Elle avait aussitôt fait hâter l’envoi -des actes nécessaires. Son trousseau avait été -réexpédié de New-York à Paris. Et, riant de la -surprise qu’elle allait causer à la lingère, non -sans éprouver cependant un peu de honte et de -remords, elle avait donné l’ordre qu’on y brodât -une couronne de comtesse, la couronne qui, -décidément, devait marquer sa destinée.</p> - -<p>Maintenant, la jeune fille nageait dans le bonheur, -dans l’orgueil, dans la vanité. Elle avait -feuilleté les archives de la famille Sant’Anna, vu -les bijoux dont elle pourrait se parer, et s’était -rendu compte qu’elle serait une très grande dame, -l’égale des Princesses romaines. Quelle revanche, -quel triomphe pour elle. Dora, que beaucoup dans -la société de New-York ne trouvaient pas assez -bien née ! Il lui semblait que sa fortune était peu -de chose à côté de ce qu’elle allait gagner. Mais, -soit dit à son honneur, ces considérations matérielles -et mondaines traversaient seulement son -esprit. C’était bien Lelo qu’elle aimait par-dessus -tout. A la voir si différente de ce qu’elle avait été, -il était impossible d’en douter. L’amour augmente -l’égoïsme chez l’homme, il le diminue ou le détruit -chez la femme. Dora craignait de déplaire à son -fiancé, étudiait ses goûts, subordonnait sa volonté -propre à celle de son fiancé. Pour la première fois, -elle avait conscience qu’elle dépendait d’un autre -être, et cette dépendance, au lieu de l’irriter ou -de l’humilier, la rendait heureuse et fière.</p> - -<p>Une seule chose troublait sa joie : c’était l’hostilité -de cette famille romaine, dans laquelle elle -allait entrer, une hostilité sourde, recouverte d’une -politesse parfaite, mais qu’elle sentait distinctement. -Elle avait dîné plusieurs fois au palais -Sant’Anna et, tout le temps, elle avait eu l’impression -qu’elle déplaisait, que chacune de ses paroles -portait à faux. De son côté, elle ne comprenait pas -ces gens figés dans le passé. Ils lui faisaient l’effet -d’horloges arrêtées, et, un jour, dans un accès de -mauvaise humeur, elle avait exprimé à Lelo le -désir de faire passer un courant électrique dans -leurs esprits afin de les renouveler et les débarrasser -des préjugés accumulés qui les encrassaient.</p> - -<p>Dans le cercle de la comtesse Sant’Anna, Dora -avait cependant réussi à se faire deux amis : le -cardinal Salvoni et l’avocat Orlandi. Elle n’avait -pas négligé de cultiver la sympathie du prélat. Il -lui plaisait de plus en plus. Elle savait, d’instinct, -qu’il était une force, et elle avait le respect de -toute force, comme le mépris de toute faiblesse. -Il la mettait toujours sur le sujet de l’Amérique et -l’écoutait avec un intérêt marqué. Les boutades -originales de sa future nièce amenaient souvent de -fugitifs sourires dans ses yeux noirs, et plusieurs -fois elle avait eu ce triomphe de le voir, dans la -discussion, prendre parti pour elle. L’avocat -Orlandi, émerveillé de son intelligence pratique, -de son activité physique et mentale, de sa netteté, -n’avait pas craint de déclarer que cette Américaine -était la vraie femme qu’il fallait à Lelo. Il la -défendait, en toute occasion, d’une façon habile, -et ne manquait pas de faire ressortir ses qualités. -Sur sa demande, il lui avait raconté l’histoire des -Sant’Anna, et, avec l’autorisation de la comtesse, -l’avait mise, dans une certaine mesure, au courant -des affaires de la famille.</p> - -<p>Mademoiselle Carroll, qui traitait sa mère comme -une sœur aînée, avait été bien surprise du respect -un peu cérémonieux que Lelo témoignait à la -sienne. La première fois qu’elle l’avait vu s’incliner -devant elle comme un petit enfant, et ensuite -lui baiser la main, elle était demeurée muette -d’étonnement, interdite, et, non sans un léger -serrement de cœur, elle avait conçu l’idée que son -fiancé n’était pas tout à fait du même siècle qu’elle.</p> - -<p>Dora avait d’abord désiré que son mariage fût -célébré à Rome, avec toute la pompe de l’Église -catholique ; quand elle sut que sa qualité de protestante -l’obligerait à une cérémonie privée, elle -opta pour Paris, et Lelo en fut secrètement ravi. -Un mariage à la nonciature lui convenait infiniment -mieux. C’était un immense soulagement pour -lui de penser que ni sa mère ni la princesse Marina -ne seraient présentes à la cérémonie.</p> - -<p>L’avocat Orlandi avait en vain négocié avec les -locataires qui occupaient le premier étage du palais -Sant’Anna, pour obtenir la résiliation de leur -bail. En l’apprenant, mademoiselle Carroll eut -grand’peine à se retenir d’esquisser un joyeux -pas de danse. La perspective de demeurer sur une -petite place oubliée, entre des murs d’un mètre -d’épaisseur et sous le même toit que sa belle-mère, -l’avait terriblement effrayée. En voyant l’air -désappointé de Lelo, elle lui dit gaiement :</p> - -<p>— Ne vous tourmentez pas. Il est toujours -facile de se loger princièrement à Rome… Et puis, -nous pourrons bâtir un palais.</p> - -<p>— Bâtir un palais ! se récria le comte, quand -nous en possédons un qui est une merveille d’architecture !</p> - -<p>— Oui, mais il manque d’air et de lumière, de -cette bonne lumière qui tue les microbes… et les -préjugés !</p> - -<p>Une crispation soudaine, douloureuse, altéra le -visage de Lelo. L’âme des ancêtres, des Sant’Anna -d’autrefois, protestait sans doute, comme l’avait -dit madame Ronald, contre l’esprit nouveau et le -modernisme sacrilège.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV</h2> - - -<p>Sa petite aventure du casino avait dégoûté madame -Ronald de Monte-Carlo ; elle avait voulu partir -pour Cannes dès le lendemain. Après un séjour -d’une semaine, elle était rentrée à Paris avec son -mari, son frère et sa tante, et tous s’étaient logés -à l’Hôtel Castiglione.</p> - -<p>La conscience de son amour pour Sant’Anna -avait causé à Hélène une sorte de stupeur, puis -une horreur d’elle-même, une humiliation profonde. -Sa victoire d’Ouchy n’avait été, après tout, -qu’une défaite. L’avertissement prophétique dont -elle avait ri, lui revenait à la mémoire. Elle avait -tenté l’homme, il l’avait prise malgré elle ; il -s’était emparé de son cœur à son insu ; elle était -tombée dans le piège comme une petite pensionnaire. -A cette pensée, une rougeur pénible lui -montait au visage. Et elle s’était crue invulnérable, -et elle avait choisi pour emblème la salamandre ! -Quel mensonge ! Quelle dérision !… Et, s’en prenant -à l’innocente bestiole, qui ne lui avait pas communiqué -sa puissance réfractaire, elle rejeta au -fond de son coffret le cachet où l’emblème était -gravé, puis le bijou en diamants et en émeraudes -qu’elle avait porté si orgueilleusement.</p> - -<p>Le désarroi moral ne fut pas de longue durée -chez Hélène. Sa dignité, son honnêteté prirent aussitôt -les armes contre ce sentiment qui l’offensait, -qui lui semblait une tache. Elle avait étudié un -peu toutes les croyances, s’était même intéressée -pendant quelque temps à ces <i lang="en" xml:lang="en">Christian Scientists</i> -dont il se trouve un groupe en plein Paris, rue de -l’Arcade, et qui pratiquent la guérison métaphysique. -Elle croyait avec eux que la volonté -persistante est capable de faire des miracles, et -que la pensée suffit à aggraver le mal, quel qu’il -soit, en le réimprimant dans l’organisme. Résolument -elle écarta la sienne de son amour douloureux. -Mais dans ce curieux dédoublement de l’individu -soumis à une haute pression, l’amour vécut en elle -et sans elle, produisant une foule de sentiments -qui parfois la dominaient absolument. Elle causait, -s’amusait, combinait ses toilettes, et, à travers -tous les phénomènes de sa vie extérieure, elle -entendait la voix chaude de l’Italien, elle sentait -la caresse de ses yeux. Ses paroles d’admiration, -ses déclarations se répétaient dans le cerveau de -la jeune femme. Les impressions reçues à Lucerne -et à Ouchy, ces impressions qui semblaient avoir -effleuré son âme, y avoir glissé, y étaient demeurées, -au contraire, et maintenant reparaissaient plus -nettes, exerçaient sur elle une sorte de séduction -rétrospective. Hélène se débattait en vain sous -cette possession occulte ; un jour, dans l’angoisse -de son impuissance à y échapper, il lui arriva -de s’écrier tout haut :</p> - -<p>— Oh ! sûrement, je dois cela à cet horrible -sang latin que j’ai dans les veines !</p> - -<p>Elle se mit à errer dans Paris, comme elle avait -erré à Rome, au hasard et toute seule. Un curieux -instinct lui faisait éviter l’avenue Gabriel ; la vue -même de l’allée ombreuse où Sant’Anna l’avait -suivie lui était douloureuse, elle y jetait toujours -en passant un regard rapide et effrayé.</p> - -<p>Au cours de ces promenades sans but, il lui -arrivait souvent d’entrer dans quelque église. La -chapelle des Passionnistes, avenue Hoche, celle -des Dominicains, faubourg Saint-Honoré, l’attiraient -irrésistiblement. Dans ce silence particulier -aux sanctuaires catholiques, elle éprouvait un bien-être -instantané. Elle aimait les cérémonies religieuses, -elle les sentait maintenant. Les ondes -de la musique sacrée, les notes graves des chants -liturgiques, calmaient sa peine de femme, comme -les berceuses de sa nourrice avaient endormi ses -chagrins d’enfant. Bien que protestante, elle connaissait -saint Antoine de Padoue, devenu curieusement -populaire en Amérique aussi bien qu’en -France, et, dans sa détresse morale, elle était allée -jusqu’à l’enfantillage de lui promettre une grosse -somme s’il lui obtenait l’oubli. Avec le sens -pratique qui ne l’abandonnait jamais, elle se dit -que, puisque sa volonté seule ne suffisait pas à -la débarrasser de cet amour cruel qui empoisonnait -sa vie, il fallait appeler d’autres forces à son aide. -Elle se souvint qu’un jour, à Rome, devant le -<i lang="it" xml:lang="it">Bambino</i> qu’on lui montrait et qui n’était pour -elle qu’une affreuse poupée de bois, elle avait vu -dans les yeux d’une vieille paysanne une lueur -extraordinaire, celle de la foi, sans doute, une -lueur qui l’avait transfigurée, qui avait effacé ses -rides et donné à son visage une beauté surnaturelle. -Ce souvenir la hanta. Elle se rappela les cérémonies -où elle avait assisté au couvent de l’Assomption, -puis cette douce messe de minuit au château de -Blonay. Il y avait sûrement une force mystique -dans cette vieille religion romaine : pourquoi n’y -aurait-elle pas recours ? Du reste, on commençait -à parler beaucoup du catholicisme en Amérique. -Il gagnait de jour en jour, et provoquait d’ardentes -controverses. Elle ne serait pas fâchée de le connaître -à fond, ne fût-ce que pour le discuter. Elle -pria donc madame de Kéradieu de lui indiquer -un prêtre avec qui elle pût s’entretenir de ces -matières. La baronne la conduisit chez l’abbé de -Rovel, un cousin de son mari, un desservant libre -de la paroisse de Sainte-Clotilde. Il l’accueillit -avec une bonté paternelle. Se tenant sur la -réserve, Hélène commença par dire qu’elle n’était -point décidée à changer de religion : elle trouvait -le culte catholique <i lang="en" xml:lang="en">fascinating</i>, — fascinant, mais -elle craignait que les dogmes fussent inacceptables -à son esprit moderne.</p> - -<p>— On ne peut pas retourner en arrière, vous -comprenez ! ajouta-t-elle avec un joli air sérieux.</p> - -<p>— Assurément non, répondit le prêtre en souriant, -mais je suis persuadé que le catholicisme -n’arrêtera pas la marche en avant de votre esprit… -au contraire ! Et je me mets à votre disposition -pour vous éclairer et répondre à toutes vos -questions.</p> - -<p>Sur ce, il fut convenu qu’Hélène viendrait tous -les jours, entre deux et trois heures, causer de -religion avec M. de Rovel, et elle partit enchantée -d’avoir trouvé une distraction nouvelle et bien -permise.</p> - -<p>Dès son arrivée à Paris, madame Ronald avait -fait visite à la marquise d’Anguilhon ; elle avait -appris avec un véritable soulagement que M. de -Limeray était encore à Pau : elle redoutait la -pénétration de son regard et la fine raillerie de son -sourire. Au premier dîner du jeudi où elle fut -priée avec son mari, son frère et sa tante, elle le -rencontra. Elle eut beau s’observer, s’efforcer de -paraître insouciante et gaie, il ne tarda pas à -être frappé de son changement. Le haut du visage -lui sembla différent ; la physionomie, moins brillante -et plus douce ; il y avait, par moments, dans -ses grands yeux bruns, des reflets d’angoisse et -de peine. Tantôt elle fuyait son regard, tantôt elle -le bravait avec un petit éclat de rire nerveux. -En un mot, elle avait l’air d’une enfant coupable -et honteuse. Et le vieux gentilhomme, qui avait -acquis une jolie connaissance de la femme, se -demanda aussitôt : « Qui est-ce ? »</p> - -<p>Inévitablement, on parla du mariage de mademoiselle -Carroll. La marquise d’Anguilhon, qui -connaissait Sant’Anna, déclara que c’était un -charmeur et bien fait pour plaire à une Américaine. -M. Ronald se montra sévère pour sa nièce. -Hélène ajouta que M. Ascott eût beaucoup mieux -convenu à Dora et qu’elle s’en apercevrait avant -longtemps. Dans sa voix, il y avait un accent de -passion qui fit dresser l’oreille à M. de Limeray. -Il la questionna sur le mariage de sa nièce, demanda -des détails, la poussa à fond très habilement -et fut fixé. Il examina ensuite M. Ronald.</p> - -<p>C’était bien là le type de l’homme supérieur que -toutes les femmes d’une certaine élévation rêvent, -et qui, dans la réalité, ne les contente jamais. -Elles sentent d’instinct qu’il n’est pas fait pour -elles, qu’il leur échappe : de là leur déception. -Le savant américain possédait une beauté virile, -marquée de puissance intellectuelle ; mais son -visage rasé avait cette expression de pureté, de -sérénité, qui s’acquiert seulement dans les hautes -régions de la pensée. Ses magnifiques yeux d’un -bleu vert, ses yeux de chercheur au regard lointain, -n’avaient pas la lueur magnétique de la -passion humaine, et sa bouche ferme et sévère -excluait toute idée de sensualité.</p> - -<p>Comme si Hélène eût deviné les réflexions de -M. de Limeray, elle eut pour son mari de jolis -regards tendres, des paroles charmantes, — ce qui -acheva de la trahir. — Alors le comte se rappela -leur conversation de naguère, au sortir de chez -Loiset. Il revit la jeune femme telle qu’elle était -ce soir-là, si blonde, si blanche, si désirable, cheminant -lentement à ses côtés, tournant vers lui son -visage serein, rayonnant de la joie de vivre, se -proclamant invulnérable, s’arrêtant pour lui montrer -son emblème, une petite salamandre aux yeux -d’émeraude, froide et brillante, nichée dans la -dentelle de son corsage. Il se rappela l’avertissement -qu’il lui avait donné, la regarda de nouveau, -et, avec une intime satisfaction bien humaine, -bien masculine, il se dit :</p> - -<p>« Sûrement, l’homme a eu son heure !… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV</h2> - - -<p>Les fiancés arrivèrent à Paris dans la première -semaine de juin. L’entrevue de Dora et de son -oncle fut plutôt orageuse. Pour la première fois, -elle ne réussit pas à l’apaiser ni à le désarmer. Il -lui reprocha, en termes très vifs, son manque -d’honneur envers Jack Ascott. Il lui déclara que -s’il avait consenti à assister à son mariage, c’était -seulement par considération pour sa mère. Puis, -dépassant un peu la mesure, il lui dit qu’une fois -ce dernier devoir de tuteur rempli, il entendait -n’avoir plus aucunes relations, soit d’affaires, soit -d’amitié, avec la comtesse Sant’Anna. Là-dessus, -mademoiselle Carroll s’emporta et répondit que -Lelo lui suffirait, qu’avec lui, elle pourrait se -passer du monde entier.</p> - -<p>L’accueil que M. Ronald fit à son futur neveu -se ressentit de ces paroles. Il fut strictement poli, -et glacial. Les deux hommes s’examinèrent avec -curiosité. Le comte trouva à l’Américain l’air d’un -<span lang="en" xml:lang="en">clergyman</span>, puis, se rappelant les paroles d’Hélène, -il se dit en lui-même : « Une splendide créature, -oui… mais faite pour autre chose que pour l’amour. — Je -me suis découragé trop tôt ! » ajouta-t-il, -avec son joli cynisme italien.</p> - -<p>M. Ronald ne put s’empêcher d’admirer -Sant’Anna. Ce spécimen d’une race ancienne et très -belle ne laissa pas que de lui en imposer. Il eut de -lui pourtant une impression peu favorable :</p> - -<p>— Un inutile dangereux, — déclara-t-il en entrant -chez Hélène, — un de ces hommes qui -prennent, sans scrupule, les femmes et les fiancées -des autres… Une nullité par-dessus le marché ; -seule une linotte comme Dora pouvait le préférer -à Jack Ascott !</p> - -<p>Ces paroles cinglantes comme des coups de fouet, -et qui ne la visaient pas, atteignirent cependant -madame Ronald en plein amour-propre, en plein -cœur. Une colère instinctive enfla ses narines, -puis, voulant frapper à son tour :</p> - -<p>— Voilà bien les savants ! fit-elle d’un ton -dédaigneux. — A les entendre, on pourrait croire -que leur connaissance plus approfondie du mystère -de la vie leur donne une résignation supérieure, et, -à la moindre contrariété, ils oublient leurs principes, -leurs théories, et n’ont pas plus de philosophie -que le commun des mortels… Vous, par exemple, -qui croyez que nous sommes les créatures de Dieu -entièrement, qui proclamez à chaque instant l’impossibilité -du libre arbitre, vous faites un crime -à Dora de son mariage : est-ce logique ?</p> - -<p>M. Ronald parut décontenancé, troublé pendant -quelques secondes, puis, se ressaisissant, il -mit affectueusement la main sur l’épaule de sa -femme.</p> - -<p>— Vous avez raison, — dit-il avec ce rare et -merveilleux sourire des hommes de pensée. — Rappelez-moi -toujours ainsi à la vérité lorsque, -par habitude séculaire, je m’en écarterai. Il devait -probablement y avoir une infidélité dans la vie de -Dora : s’il est injuste de la lui reprocher, on ne -peut s’empêcher de la regretter, surtout lorsque -cette infidélité fait le malheur d’un brave garçon -comme Jack Ascott.</p> - -<p>Hélène, calmée par ces paroles humbles et -loyales, continua d’un ton plus doux :</p> - -<p>— En vérité, tout ce qui est arrivé depuis notre -départ d’Amérique, tout montre bien que nous -marchons vers des buts inconnus. Du reste, si les -musiciens d’un orchestre étaient libres de se -livrer à leur inspiration individuelle, ils ne produiraient -qu’un horrible assemblage de sons discordants. -Puisque nous sommes ici-bas pour -exécuter l’œuvre du Maître suprême, chacun de -nous doit arriver avec sa partie écrite, et, belle -ou laide, gaie ou triste, il est obligé de la jouer -telle quelle, jusqu’au bout. Sans cela, il n’y aurait -pas d’harmonie possible.</p> - -<p>— Votre comparaison est très juste, — dit M. -Ronald avec une expression de plaisir, — et -l’on peut imaginer un univers sans lumière, mais -pas sans harmonie.</p> - -<p>— Oh ! si cette croyance à l’inéluctable de la -vie pouvait s’imposer définitivement à notre -esprit, quel repos ! quelle paix ! fit Hélène, avec -son regard pathétique.</p> - -<p>Et pendant tout le mois qui suivit, ce mois qui -fut le plus douloureux de son existence, elle se -cramponna désespérément à l’idée qu’elle vivait -sa destinée. En apprenant que le mariage de Dora -se ferait à Paris, son premier mouvement avait -été de fuir ; puis elle se souvint bizarrement d’avoir -entendu dire que, pour ôter le feu d’une brûlure, il -faut la représenter aux charbons ardents : elle -avait voulu essayer du procédé. Oui, elle allait -souffrir terriblement en assistant à cette odieuse -union ; mais, sûrement, cela la guérirait d’une -manière radicale. Il était impossible qu’elle continuât -à aimer le mari de Dora. Ce serait trop fou, -trop ridicule !… Nous ne sommes jamais aussi -habilement trompés que par nous-mêmes : ce -n’était pas seulement l’espoir de guérir qui la -retenait à Paris, mais le désir secret, inavoué, de -revoir Lelo.</p> - -<p>L’amour d’Hélène pour Sant’Anna était celui -d’une intellectuelle : grâce à une imagination que -le respect de soi avait rendue chaste, grâce aussi -au tempérament américain, il entrait peu de -matérialité dans sa composition. Bien qu’il n’éclatât -pas en désirs passionnés, en jalousie sauvage, il -n’en était pas moins douloureux. Chose curieuse, -il avait éveillé chez la jeune femme un besoin de -dévouement et de sacrifice. Elle se rendait compte -maintenant qu’elle avait appartenu à son mari, -mais qu’elle ne s’était pas donnée, et, un jour qu’elle -était seule, il lui arriva instinctivement de tendre -les bras. Alors, rougissant de colère et de honte, -elle s’écria :</p> - -<p>— Je suis folle ! folle !</p> - -<p>En attribuant au sang latin qu’elle tenait d’un -ascendant maternel ce qu’elle appelait sa faiblesse, -elle n’avait pas tout à fait tort. C’était à lui qu’elle -devait ce sentiment de la beauté et de l’harmonie -qui avait donné prise sur elle à Lelo. Et, hypnotisée -par ces dons qu’il possédait, elle le voyait -comme un être tout à fait supérieur, dont les -facultés n’avaient pas été développées par une -culture suffisante. Elle croyait, sans se l’avouer, -qu’elle aurait pu le conduire à un but plus élevé -que ceux qu’il poursuivait, et tout son être demeurait -tourné vers lui comme si elle eût été -réellement créée pour le compléter.</p> - -<p>Son amour n’était pas exempt d’alliage. L’amour -absolument pur n’existe pas. C’est l’alliage qui -fait souvent la force des sentiments humains, -aussi bien que celle de certains métaux. Hélène -enviait à Dora l’orgueil de porter ce beau nom de -Sant’Anna, ce joli titre de comtesse, le privilège -de continuer une race ancienne, et cela encore -était un élément de souffrance. Maintenant qu’elle -avait conscience d’aimer Lelo, sa présence la -troublait comme elle n’avait jamais fait. Pendant -quelques minutes, lorsqu’elle le revoyait, sa voix -était émue, sa nervosité manifeste. Lui, s’en -apercevait et l’observait malignement. Il se plaisait, -par des regards appuyés, à accélérer les battements -de son cœur. Il usait et abusait sans pitié du -pouvoir magnétique qu’il avait sur elle. Une lueur -caressante et perfide brillait dans ses yeux, la joie -de son triomphe d’homme rougissait ses lèvres -sensuelles. Hélène, qui sentait tout cela, ne tardait -pas, sa volonté aidant, à reprendre possession d’elle-même ; -elle le bravait avec une audace qui excitait -son admiration et parfois lui donnait un -désir sauvage de la marquer d’un baiser.</p> - -<p>A la vive satisfaction de madame Ronald, Dora -et sa mère, n’ayant pu avoir un des grands appartements -de l’Hôtel Castiglione, s’étaient logées -au Continental. Sans se douter du supplice qu’elle -infligeait, mademoiselle Carroll venait chaque jour -mettre sa tante au courant de ses faits et gestes. -Elle la traînait chez les couturières, chez les bijoutiers, -lui répétait les paroles de son fiancé, lui -parlait de leurs beaux projets d’avenir. Quand -Hélène se retrouvait seule, elle se sentait meurtrie -comme si on l’eût battue. Elle n’éprouvait pas de -haine contre la jeune fille ; seulement, sa présence -et celle de la marquise Verga lui causaient cette -impression désagréable que donne la vue d’un -instrument qui vous a blessé grièvement.</p> - -<p>Rien n’apportait à madame Ronald autant de -réconfort que ses entretiens quotidiens avec M. de -Rovel. Il y a dans le catholicisme une puissance -occulte qui agit sur l’âme comme l’amour agit sur -le cœur et à laquelle on échappe difficilement. La -parole convaincue et persuasive du prêtre ne tarda -pas à développer chez madame Ronald ce vague -désir de conversion, né dans son esprit tourmenté : -un jour, elle demanda à son mari s’il lui serait -désagréable qu’elle se fît catholique.</p> - -<p>M. Ronald, un peu saisi, regarda sa femme avec -surprise.</p> - -<p>— Désagréable ? pas du tout, mais quelle drôle -d’idée ! Les religions ne sont que des forces spirituelles -diverses. La vôtre ne vous suffit-elle pas ?</p> - -<p>— Non, répondit Hélène en détournant la -tête.</p> - -<p>— Alors, ma chérie, faites-vous catholique si -cela vous amuse ! dit-il, souriant comme il eût -fait à un caprice d’enfant.</p> - -<p>La société de M. de Limeray fut encore pour -Hélène une précieuse distraction. Après le premier -contentement de la voir ainsi terrassée par l’amour -qu’elle avait bravé, le comte, qui la savait foncièrement -honnête, ressentit pour elle une pitié affectueuse. -Pourtant l’artiste qui était en lui, jouissait -de la voir mise au point si merveilleusement. -Sa beauté s’était adoucie, comme veloutée. Son -présent état d’âme avait donné à sa physionomie -un jeu nouveau, ses lèvres avaient de petits frémissements -nerveux, ses narines étaient plus -mobiles. Elle avait été une de ces femmes aux -yeux brillants et ouverts ; maintenant, sans s’en -apercevoir, par un instinctif besoin de garder -son secret, de cacher ses pensées, de dérober son -émotion, elle abaissait ses paupières aux long cils. -Ce mouvement, qui voilait tout à coup les larges -prunelles brunes, était si joli que M. de Limeray -se plaisait un peu cruellement à le provoquer, soit -par l’insistance du regard, soit par quelque parole -intentionnellement maladroite.</p> - -<p>Pour la distraire, il lui avait offert de lui montrer -le vieux Paris, qu’il connaissait bien. Il lui fit -visiter les anciens hôtels de l’île Saint-Louis, du -Marais, lui racontant leur histoire, heureux de -pouvoir, pendant quelques moments, l’arracher -à elle-même. Bien que sa culture fût un peu superficielle, -il avait beaucoup lu et beaucoup retenu. -Il sentait la musique et la peinture et parlait de -l’amour d’une manière exquise, en homme qui -a aimé souvent, plus que profondément, et qui a -gardé un joli culte de reconnaissance pour la femme. -La causerie française, menée par un vrai gentilhomme, -est exquise comme la cuisine française -mangée dans de la porcelaine de Sèvres. Les -paroles éloquentes et spirituelles ne suffisent point -à créer ce qu’on appelle la causerie : il faut s’extérioriser -pour ainsi dire, entrer en communication -magnétique avec son auditeur. Le Saxon, Anglais -ou Américain, a trop de réserve ou d’égoïsme pour -cela : il parle, et ne cause jamais. Hélène ne se -lassait pas d’entendre M. de Limeray ; sa conversation, -traversée par un courant de sympathie et -de sensibilité, était pour elle un plaisir nouveau. -Il n’eût pas demandé mieux que de devenir son -confident. Une Française n’eût peut-être pas -résisté à la tentation de se confesser à ce vieux -gentilhomme chevaleresque et tendre, mais madame -Ronald avait le caractère trop ferme pour se -laisser aller à ouvrir ainsi son cœur : par loyalisme -envers son mari, par respect pour lui, elle ne se -fût jamais accordé cette douceur ; elle sentait -qu’à un prêtre seul il lui serait permis de confier -son amour.</p> - -<p>Quelque bonne volonté que les fiancés eussent -mis à hâter les préparatifs de leur mariage, il ne -put se faire aussi vite qu’ils espéraient et fut fixé -au 11 juillet. Soit que, pour quelque raison inavouée, -M. Beauchamp ne voulût pas y assister, soit que -ses affaires le rappelassent en Amérique, il annonça -qu’il était obligé de repartir et résista à toutes -les prières de Dora. Tante Sophie, qui avait assez -de l’Europe, voulut l’accompagner, et tous deux -quittèrent Paris dans la dernière semaine de juin.</p> - -<p>Charley avait annoncé à sa sœur qu’elle recevrait -de sa part un tableau de Willie Grey, — « un -chef-d’œuvre », avait-il ajouté, refusant toutefois -de lui en dire le sujet. Huit jours après son départ, -on l’apporta à madame Ronald dans une caisse -non clouée, qu’elle ouvrit avec une vive curiosité. -Elle se trouvait seule, heureusement, car, en le -voyant, elle devint toute pâle : son frère avait -deviné son secret.</p> - -<p>Le tableau représentait la folie de Titania, cette -reine des fées, qui, sous l’influence d’un philtre, -tombe amoureuse d’un monstre, d’un être humain -à tête d’âne. Dans un coin de forêt, auquel les -premières lueurs de l’aube prêtaient un jour -mystérieux, Titania, une femme à la lourde -tresse blonde, d’une beauté noble, vêtue d’une -robe blanche bordée d’or, était à demi couchée -sur un banc de mousse et de fleurs. Un peu au-dessus -d’elle on voyait la tête d’un âne, dont le -corps disparaissait dans la broussaille : au cou -de cet âne elle avait jeté une guirlande de roses, -sa parure sans doute, et ses doigts fuselés en retenaient -les extrémités. L’animal la regardait -d’un air étonné, stupide. Ses yeux, à elle, étaient -pleins d’une muette adoration, sa bouche entr’ouverte -avait un sourire d’extase, son visage était -éclairé par tous les rayons de la transfiguration. -A droite et à gauche, parmi le feuillage, on distinguait -des figures humaines, savamment effacées, -qui épiaient le délire de la pauvre amoureuse -et exprimaient le dédain, la moquerie, la pitié.</p> - -<p>C’était une œuvre de peintre et de poète, une -merveille de couleur et de sentiment. Madame -Ronald regarda longuement la toile, ses yeux -devinrent humides, puis s’emplirent de larmes, et, -tout en replaçant le couvercle sur la caisse, elle -murmura :</p> - -<p>— La folie d’Hélène ! la folie d’Hélène !…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVI</h2> - - -<p>Le mariage civil de mademoiselle Carroll et du -comte Sant’Anna fut célébré le 10 juillet. En -sortant du consulat d’Italie, Lelo mit la jeune -fille en voiture avec sa mère et M. et madame -Ronald. Il lui baisa la main, puis la saluant de son -titre, selon l’usage italien :</p> - -<p>— Au revoir, comtesse ! dit-il avec un sourire -ému.</p> - -<p>Dora rougit de plaisir et de surprise.</p> - -<p>— Vous ne voulez pas dire que je suis mariée ! -s’écria-t-elle avec un effarement comique.</p> - -<p>— Absolument !… Si je le voulais, je pourrais -vous emmener chez moi, au Grand Hôtel. La -loi m’y autorise.</p> - -<p>— Mariée ! Ah ! c’est trop fort !… Et je n’ai -pas écouté ce qu’on nous a lu ! Qu’est-ce que je -vous ai promis ?</p> - -<p>— Soumission aveugle, obéissance parfaite.</p> - -<p>— Mais c’est effrayant !</p> - -<p>— N’ayez crainte, je me charge de vous rendre -la soumission et l’obéissance très douces, fit le -comte audacieusement.</p> - -<p>Comme le landau se mettait en mouvement, -les yeux de Lelo rencontrèrent le visage d’Hélène, -un visage pâle et contracté, mais où se lisait un -défi hautain. Leurs regards se croisèrent comme -deux épées, puis un sentiment de vengeance -satisfaite ramena aux lèvres du jeune homme ce -sourire cruel des Sant’Anna, qu’un des plus -grands peintres italiens a fixé sur la toile.</p> - -<p>Le mariage religieux fut célébré le lendemain, -à la nonciature, par monseigneur Clari. Le marquis -et la marquise d’Anguilhon, les de Kéradieu, -les Verga, le vicomte de Nozay, le comte de Limeray -et quelques Romains y assistèrent seuls. -Dans la chapelle toute décorée de fleurs, la cérémonie -fut intime et charmante. Dora, merveilleusement -habillée, était gracieuse et élégante. -Jamais son visage n’avait eu une expression aussi -sérieuse et aussi élevée. On déjeuna ensuite à -l’Hôtel Continental. Pendant le repas, les époux -reçurent un télégramme qui leur apportait la -bénédiction de Léon XIII, obtenue, sans doute, -par le cardinal Salvoni.</p> - -<p>Avec le fardeau vient la force : Hélène eut, tout -le temps, comme il arrive dans les grandes journées -de la vie, l’impression du rêve, de l’irréel. A la -réception qui suivit le déjeuner, elle joua brillamment -son rôle de parente. Elle causa gaiement -avec l’un et avec l’autre. Ses joues avaient bien -un peu trop de roses aux pommettes, sa voix -détonnait par moments, son rire était nerveux, -mais M. de Limeray fut le seul à le remarquer.</p> - -<p>Les époux, qui allaient passer les premiers jours -de leur lune de miel à Fontainebleau, partirent de -bonne heure. Madame Ronald embrassa Dora, -échangea une poignée de main avec Lelo. Cette -petite cérémonie des adieux accomplie, elle s’approcha -de M. de Limeray, qui la regardait avec admiration.</p> - -<p>— Croyez-vous, lui demanda-t-elle abruptement, -croyez-vous que l’amour soit un des grands fluides -de la nature ?</p> - -<p>Le comte regarda la jeune femme avec une certaine -anxiété, comme s’il eût craint que sa raison -n’eût été ébranlée subitement. Sa physionomie -le rassura.</p> - -<p>— L’amour, un fluide ! répéta-t-il, un peu -surpris, comme naguère Sant’Anna. — Je ne sais -pas, je ne l’ai jamais étudié scientifiquement, — ajouta-t-il -avec un sourire. — Cela se peut, au -fait !…</p> - -<p>— Cela est, dit Hélène d’un ton positif. Quand -mon mari a émis cette théorie devant moi, je me -suis moquée de lui et de la science. Maintenant, -je suis sûre qu’ils sont dans le vrai.</p> - -<p>— Qu’est-ce qui vous le fait croire ?</p> - -<p>— Le mariage de Dora.</p> - -<p>Puis, comme elle craignait de céder au besoin -d’ouvrir son cœur gonflé de regrets inavoués, de -douleur et de colère, elle tendit brusquement sa -main au comte. Le vieux gentilhomme s’inclina -et la baisa un peu plus longuement que de coutume.</p> - -<p>— Je livre l’idée et le fait à vos méditations de -philosophe ! dit madame Ronald avec une ébauche -de sourire. — Au revoir.</p> - -<p>— Ces Américaines sont étonnantes, étonnantes ! -murmura M. de Limeray en s’éloignant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVII</h2> - - -<p>Pendant tout le mois qui avait précédé le mariage -de mademoiselle Carroll, madame Ronald avait -poursuivi courageusement son instruction religieuse. -Presque chaque jour, entre deux essayages souvent, -elle était allée chez M. de Rovel. Elle ne se doutait -pas combien elle paraissait étrange dans cet austère -cabinet de travail : un cabinet de travail vert foncé, -rempli de livres, sur lequel planait pour ainsi dire -un grand christ d’ivoire. La vue de cette jolie -Américaine, d’une élégance recherchée, le corps -moulé par une robe d’une coupe savante, assise -là dans un fauteuil à haut dossier, en face d’un -vieux prêtre lui enseignant le catéchisme, eût -ravi un psychologue aussi bien qu’un artiste.</p> - -<p>M. de Rovel était un théologien de premier -ordre. Il eût volontiers mis la cognée dans toutes -les petites superstitions, dans les croyances ridicules -qui, comme des végétations parasites, étouffent -le grand arbre du catholicisme et en détruisent -les belles lignes. Il les écarta délibérément pour -madame Ronald et s’attacha à faire ressortir la -logique et l’unité du dogme, cette logique et cette -unité si bien faites pour frapper et attirer l’esprit -saxon. L’abbé, qui avait instruit madame de Kéradieu, -qui la voyait fréquemment et dans l’intimité -familiale, connaissait déjà quelque chose de -l’Américaine. Hélène, plus moderne, plus développée -intellectuellement, fut pour lui un intéressant -sujet d’étude, et bien actuel. Il demeura à la fois -ravi et effrayé par la simplicité, l’indépendance, -la hardiesse de cet esprit qu’elle personnifiait, -l’esprit du Nouveau Monde, et il entrevit là pour -l’Église un aide puissant ou un ennemi redoutable, -un enfant terrible, difficile à discipliner. Quand -madame Ronald lui annonça qu’elle était décidée -à devenir catholique, elle le fit en des termes -qui lui causèrent une violente secousse.</p> - -<p>— J’avais craint, dit-elle, que le catholicisme -ne fût trop arriéré. Je vois, au contraire, qu’il -est plutôt trop avancé pour nous ! Il contient -des éléments scientifiques et une puissance d’idéalité, -qui peuvent satisfaire l’esprit moderne. Je -crois même que personne ne l’a encore compris : -c’est à cela que sont dues les horreurs de l’Inquisition -et tout ce qu’on reproche à votre Église. Le -burin, au moyen duquel un artiste gravera des -chefs-d’œuvre, peut devenir une arme meurtrière -aux mains d’un sauvage !</p> - -<p>En entendant ces paroles prononcées du ton le -plus naturel, M. de Rovel demeura muet de surprise -pour quelques secondes. Il avait souvent -cherché, avec une angoisse filiale, à justifier les -cruautés commises par l’Église, par cette Église -dont le premier principe avait été : « Tu ne tueras -point ! » Il avait eu secrètement honte de ses -bûchers, de ses crimes ; il les avait expiés, à sa -manière, par un sacrifice quotidien de soi, par un -redoublement de charité. Et la justification qu’il -avait tant cherchée, cette Américaine, cette mondaine, -dans sa claire vision de la réalité, venait de -la découvrir. Elle était dans l’ignorance des temps. -Il regarda madame Ronald avec une expression de -reconnaissance, puis, voulant la pousser jusqu’au -bout :</p> - -<p>— Les premiers chrétiens n’avaient-ils pas compris ? -demanda-t-il.</p> - -<p>— Pas tout à fait ! Ils sont morts, les Barbares -ont tué : il faut vivre, travailler, s’entr’aider… -Vous verrez, monsieur l’abbé, que le catholicisme -aura son évolution définitive en Amérique.</p> - -<p>Le prêtre ne put s’empêcher de sourire.</p> - -<p>— L’Amérique respectera ses dogmes, j’espère ?</p> - -<p>— Parfaitement ! Mais elle en découvrira l’esprit, -l’esprit qui vivifie.</p> - -<p>Le séjour d’Hélène au couvent, ses visites à -Rome, surtout la dernière, l’avaient déjà familiarisée -avec une foule de choses qui, sans cela, l’eussent -effarouchée. Les cérémonies de la religion, le culte, -la liturgie lui plaisaient entièrement. Lorsque le -prêtre lui eut expliqué les sacrements, son visage -s’éclaira.</p> - -<p>— Je comprends, dit-elle, ce sont de magnifiques -symboles.</p> - -<p>— Des symboles ! se récria M. de Rovel ; mais, -mon enfant, vous n’avez pas compris du tout ! -Ce sont des vérités absolues.</p> - -<p>Hélène eut un petit sourire, puis, de ce ton -décidé avec lequel l’Américaine exprime ses idées, -fait table rase de tout ce qui représente les sentimentalités -du vieux monde :</p> - -<p>— Des vérités absolues pour les simples, pour -les enfants ; pour vous, pour moi, des symboles.</p> - -<p>Le théologien allait protester, contredire ; quelque -chose dans la physionomie de la jeune femme -l’en empêcha.</p> - -<p>Ce mot de « symbole » fut pour le prêtre un -éclair, à la lueur duquel il put lire dans l’esprit de -sa catéchumène. Le dogme du péché originel, -les mystères de la Trinité, de l’Incarnation, de la -Rédemption, étaient pour elle des symboles seulement ! -C’est ainsi qu’elle les comprenait ! M. de -Rovel fut saisi d’horreur, troublé jusqu’au fond -de l’âme. Il passa toute une nuit à délibérer avec -sa conscience s’il devait admettre madame Ronald -dans l’Église. Sentant l’impossibilité de lui faire -accepter les dogmes autrement, il se dit que, par -la pratique de la religion, la foi plus complète -lui viendrait. La foi seule pouvait la rendre orthodoxe ; -elle avait fait bien d’autres miracles ! -L’abbé avait deviné, d’ailleurs, que la jeune femme -souffrait de quelque peine secrète, que ce n’étaient -pas des émotions nouvelles qu’elle venait demander -au catholicisme, mais une aide morale. Il ne se -crut pas le droit de la lui refuser. Et puis… et puis -son exemple pouvait amener tant d’autres conversions !</p> - -<p>Madame Ronald pensait sans cesse à la confession -qu’elle aurait à faire. Par moments, elle croyait -ne pouvoir s’y résoudre ; d’autres fois, c’était -un besoin irrésistible. Lorsqu’elle entrait dans une -église, la vue du confessionnal lui donnait un petit -frisson : il l’attirait, l’effrayait, la fascinait. Elle -connut, du reste, les angoisses, les regrets, les -révoltes que tout converti a éprouvés.</p> - -<p>Chaque fois qu’elle était revenue à Paris, elle -n’avait pas manqué d’aller au couvent de l’Assomption. -L’année qu’elle avait passée là, dans l’étude -et la retraite, lui avait laissé un souvenir très -doux, comme parfumé d’encens. La supérieure, -qui n’avait pas été changée, l’accueillait toujours -avec une affection maternelle. Mère Émilie avait -subi le charme de sa saine et libre jeunesse. De -toutes les étrangères qu’elle avait eues sous sa -direction, c’était celle qui lui avait inspiré le -plus de sympathie et d’estime. Lorsque Hélène -lui apprit qu’elle était décidée à se faire catholique, -son visage rayonna ; elle lui prit les mains et, les -serrant dans les siennes :</p> - -<p>— Ah ! mon enfant, quel bonheur ! s’écria-t-elle ; -puis, avec sa foi naïve : — C’est la Sainte -Vierge, à qui vous avez offert tant de fleurs, -qui vous a obtenu cette grâce.</p> - -<p>Madame Ronald mit le comble à sa joie en lui -exprimant le désir de faire son abjuration dans la -chapelle du couvent. Elle voulait être reçue devant -cet autel qu’elle avait en effet souvent décoré -de fleurs et qui lui était comme familier.</p> - -<p>En disant à sa femme que cela lui était égal -qu’elle se fît catholique, M. Ronald avait un peu -trop présumé de sa propre largeur d’esprit. Après -réflexion, il se rendit compte du scandale que -l’événement causerait dans la société de New-York, -dans sa famille, et il regretta l’adhésion -qu’il avait donnée. Hélène l’avait d’abord fidèlement -tenu au courant des progrès de son instruction -religieuse, puis, ayant remarqué que ce sujet -amenait sur son visage un air de déplaisir et de -froideur, elle avait cessé de lui en parler. M. et -madame de Kéradieu, le comte de Limeray et -la supérieure de l’Assomption furent seuls dans -sa confidence ; elle en exclut soigneusement son -frère, sa tante et Dora. Comme elle devait partir -pour l’Écosse le 1<sup>er</sup> août et retourner de là en -Amérique, elle demanda à être reçue le 20 juillet. -M. de Rovel y consentit sans difficulté.</p> - -<p>La veille, elle subit la terrible épreuve de la -confession. Cet acte, pour ceux qui ne l’ont pas -pratiqué dès l’enfance, ne demande rien moins que -de l’héroïsme. Pendant quelques minutes, Hélène -demeura muette, les tempes et le cœur battants, -incapable d’articuler un seul mot. Alors le prêtre -vint à son aide. Il l’encouragea à l’aveu avec une -pénétrante bonté. Le magnétisme spirituel ne tarda -pas à agir sur son âme, et, hypnotisée par ce chuchotement -mystérieux, cette voix sortant de l’ombre, -elle ne vit plus M. de Rovel. Les yeux rivés -sur le surplis blanc plaqué contre la grille, elle -fit sa confession. A son insu, elle y apporta l’esprit -nouveau. Sans aucune conscience de péché, de -faute personnelle, comme elle eût raconté au -médecin ses maux et ses infirmités physiques -pour qu’il l’en guérît, elle mit sous les yeux du -prêtre ses imperfections, sa frivolité, sa vanité, -son envie mesquine, son amour douloureux, -afin qu’il l’aidât à s’en débarrasser, à s’élever -moralement. Rarement, M. de Rovel avait dû -rencontrer un désir de bien aussi sincère, une -pénitente amoureuse aussi résolue à chasser de -son âme le larron d’honneur. Lorsqu’il eut entendu -la jeune femme, il l’assura qu’elle trouverait dans -le catholicisme la force dont elle avait besoin. -Puis il prononça sur elle les paroles de l’absolution -et ajouta doucement :</p> - -<p>— Allez en paix.</p> - -<p>Hélène sortit du confessionnal comme dans une -transe, les jambes fléchissantes, la vue incertaine. -Lorsqu’elle revint à elle, elle éprouva un allégement -délicieux, un contentement intime qu’elle -n’avait jamais connu.</p> - -<p>Le lendemain, elle annonça à son mari qu’elle -allait à Auteuil pour une cérémonie religieuse, -se réservant de lui dire laquelle à son retour. -Son émotion ne l’empêcha pas de se parer avec -coquetterie. Elle avait, d’ailleurs, combiné très -heureusement sa toilette d’abjuration. C’était une -robe en mousseline de soie noire avec application -de chantilly, un collet assorti, une toque pareillement -noire, avec des touffes de violettes de Parme.</p> - -<p>La chapelle du couvent était décorée comme pour -un jour de grande fête ; les pensionnaires avaient -été invitées à la cérémonie. A neuf heures précises, -madame Ronald fit son entrée, accompagnée du -baron et de la baronne de Kéradieu, son parrain -et sa marraine. Par permission de l’archevêque, -elle avait été dispensée de la cérémonie un peu -barbare qui arrête le néophyte à la porte de -l’église. Elle s’avança donc librement jusqu’au -prie-Dieu qui lui avait été préparé, tandis qu’une -voix très belle et très pure chantait le <i lang="la" xml:lang="la">Veni Creator</i>. -Alors M. de Rovel, revêtu de riches ornements, -monta à l’autel. La jeune femme reçut d’abord -le baptême sous condition, puis, la main sur -l’Évangile, elle prononça les paroles d’abjuration -et le credo de sa nouvelle foi. L’abbé dit la messe -et lui donna la communion ; quand elle eut -reçu la blanche hostie, elle n’éprouva pas cette -ivresse religieuse dont jouissent les dévots, mais -elle eut la sensation, bien caractéristique de sa -« mentalité », qu’elle communiait avec le divin, -avec tout ce qu’il y a de beau et d’élevé dans la -nature. Pendant quelques moments, elle plana très -au-dessus de Dora, de Lelo, de l’amour mesquin, -des vanités puériles. Puis, touchant terre de nouveau, -elle songea tout à coup avec un étonnement -mêlé d’effroi à l’étrangeté de ce vouloir providentiel, -qui avait décidé que ce voyage d’Europe se terminât, -pour Dora Carroll et pour elle, au pied -d’un autel catholique, par un mariage et par une -conversion.</p> - -<p>La messe fut suivie d’un <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> ; Hélène -redescendit la chapelle accompagnée par ce cantique -d’actions de grâces.</p> - -<p>Mère Emilie offrit à M. de Rovel, à madame -Ronald et aux de Kéradieu un déjeuner exquis. -La règle lui défendait d’y prendre part, mais elle -y assista et, tout le temps, s’empressa auprès -de son ex-pensionnaire avec une tendresse maternelle, -la couvant du regard et se flattant à part -soi d’avoir préparé sa conversion.</p> - -<p>En rentrant à l’hôtel, Hélène alla droit à son -mari, et, lui mettant les bras autour du cou :</p> - -<p>— Henri, — fit-elle les yeux brillants de joie, — je -viens d’être reçue dans l’Église catholique.</p> - -<p>M. Ronald ne put réprimer un sursaut et une -expression de mécontentement.</p> - -<p>— Je finirai, dit-il, par me ranger du parti -de ceux qui prétendent que l’Europe ne vaut rien -aux Américaines. Les unes s’y ruinent, y font -des mariages stupides, les autres divorcent ou -changent de religion… On croirait, ma parole -d’honneur, que toutes y viennent pour faire quelque -sottise ! ajouta-t-il, en dénouant les bras de -sa femme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> - - -<p>Vingt mois se sont écoulés. Ces vingt mois, dans la -vie de Dora Sant’Anna, furent une période d’activité -extraordinaire.</p> - -<p>Il y eut d’abord son voyage de noces, avec deux -étapes délicieuses : la première, Fontainebleau ; -la seconde, Saint-Moritz ; puis l’arrivée en Italie, -l’installation dans cette villa princière de Frascati -où Lelo était né. La jeune femme trouva une -demeure grandiose, une galerie peinte par Jules -Romain, des salles dallées de marbres rares, -mais un défaut de confort qui la glaça. Elle n’avait -pas le sens artistique très développé. Le goût des -choses anciennes est-il, comme on l’affirme, un -signe de dégénérescence ? Dora en était exempte : -elle avait une préférence décidée pour tout ce qui -était moderne. Les gobelins qui recouvraient les -murs, les cabinets précieux, les coffres italiens, -la laissaient froide. Elle eût préféré des chambres -confortables, des salles de bains bien outillées, -à tous ces salons dorés ; un lit de cuivre anglais, -à cette magnifique couche drapée de vieux brocart, -surmontée d’amours qui tenaient entre leurs mains -l’écusson des Sant’Anna. Elle se mit à l’œuvre, -et aussitôt, en quelques jours, au moyen de meubles -épars çà et là, de trouvailles faites dans les combles, -elle s’arrangea un appartement plus habitable, -plus chaud d’aspect.</p> - -<p>Au mois d’octobre, Lelo la conduisit chez sa -mère, à Sora, dans l’Ombrie. La perspective de -cette visite l’avait importunée comme un cauchemar. -Elle arriva bien décidée à être aimable, à essayer -de gagner les sympathies de sa nouvelle famille. -Elle se heurta à une hostilité trop solide pour -que sa gentillesse pût la vaincre. L’accueil de la -comtesse Sant’Anna fut poli, mais d’une frigidité -décourageante. La duchesse Avellina, sa belle-sœur, -lui témoigna une sorte d’amitié protectrice -qui lui porta sur les nerfs. Dès les premiers -moments, la conscience de déplaire lui causa une -dangereuse irritation : par bravade, elle exagéra -sa modernité, montra les plus mauvais côtés de -son caractère et fit si bien qu’en famille on déplora -de plus en plus le choix de Lelo.</p> - -<p>Dans l’impossibilité de déloger les locataires qui -habitaient le premier étage du palais Sant’Anna, -les jeunes gens louèrent le palais Fardelli, via -Bocca di Leone, un palais de financier plutôt -que de prince, mais admirablement meublé, avec -une serre magnifique, unique, qui faisait l’envie -de toutes les maîtresses de maison.</p> - -<p>Madame Verga, malgré son air étourdi, possédait -un véritable savoir-faire mondain. Elle -connaissait à fond la société romaine et donna -à sa compatriote des conseils qui lui permirent de -bien lancer sa barque. Dora ne tarda pas à se créer -un cercle agréable. Pour que l’Italien fréquente -assidûment une maison, il faut qu’il y trouve une -hôtesse sympathique, aimable et peu exigeante ; -la jeune Américaine avait toutes ces qualités, -et, de plus, elle était amusante, originale, elle avait -des yeux merveilleux, une tournure élégante : -tous les amis de Lelo la portèrent aux nues. Elle -eut beaucoup moins de succès auprès des femmes. -Faute de mieux, elles critiquèrent, sans merci, -ses manières brusques, sa voix un peu haute, son -sans-façon. De son côté, elle n’éprouva aucune -sympathie pour les Italiennes. Elle ne les comprit -pas du tout. Leur grâce innée, leur coquetterie -subtile, l’inquiétaient vaguement. Elle avait beau -se dire qu’elle leur était supérieure par l’instruction, -par l’intelligence de la vie, elle sentait en elles une -puissance occulte qu’elle ne pouvait définir, qui -l’irritait secrètement et lui paraissait redoutable. -Obligée de fréquenter chez sa belle-sœur, elle s’y -trouva en contact avec le monde noir. Là, elle -rencontra beaucoup de courtoisie et d’amabilité ; -on lui témoigna une bienveillance marquée, on -lui fit des avances flatteuses, mais elle en flaira -la raison et se tint sur la défensive.</p> - -<p>Bien que Dora s’efforçât de paraître tout à -fait à l’aise dans ce milieu romain, elle y éprouvait -une sorte d’oppression, une nostalgie de liberté, -un besoin de « s’étirer », selon son expression -pittoresque. Elle s’estimait très heureuse d’avoir -sa mère auprès d’elle : madame Carroll n’était pas -retournée en Amérique ; elle avait un appartement -à l’Hôtel du Quirinal. La jeune femme venait la -voir chaque jour ; cette visite était le but de sa -promenade matinale. L’après-midi même, elle tombait -souvent au milieu de sa réception quotidienne, -parmi un tas de vieilles filles et de vieilles femmes -américaines, qui autrefois l’auraient mise en fuite -et qui maintenant la reposaient. Madame Carroll -était dans les meilleurs termes avec son gendre. -Il avait toujours pour elle de charmantes paroles, -de jolies attentions, et, par reconnaissance, elle se -plaisait à combler de cadeaux le jeune ménage.</p> - -<p>Entre Dora et la comtesse Sant’Anna, les rapports -étaient moins cordiaux. Leur mutuelle hostilité -perçait à propos de tout et à propos de rien. La -famille de son mari était, à vrai dire, le seul nuage -qu’il y eût dans la vie de la jeune femme. Elle -avait réussi cependant à faire, comme elle se -l’était promis, la conquête du cardinal. Les combinaisons -de la vie humaine ressemblent à celles -d’un jeu de patience : telles cartes attendent -longtemps celles qui doivent amener la réussite. -Le père de Dora, qui avait été un grand joueur de -billard, lui avait enseigné cet art aussitôt que -ses petites mains avaient pu manier l’instrument -à pousser les billes. Elle y était devenue d’une -belle force. Et ce talent devait contribuer puissamment -à lui gagner les bonnes grâces de Son Éminence. -De fait, le cardinal Salvoni aimait passionnément -le billard : il fut surpris et charmé de trouver -dans la jeune Américaine une adversaire digne -de lui ; la sûreté de son coup d’œil, son jeu si -hardi et si franc, lui donnèrent la meilleure idée de -son caractère. Au cours des nombreuses parties -qu’ils firent ensemble, il apprit à la mieux connaître -et à l’apprécier. C’était la première fois qu’il se -trouvait en contact avec l’esprit américain, cet -esprit brillant, clair comme la lumière électrique, et -comme elle sans chaleur. Il l’étudia, avec d’autant -plus d’intérêt qu’il le voyait se manifester maintenant, -d’une manière inquiétante, dans les questions -religieuses, et, plus d’une fois, ses paupières -baissées dissimulèrent l’étonnement et le trouble -qu’il en ressentait.</p> - -<p>Malgré son extérieur froid et hautain, le cardinal -était pitoyable aux souffrances humaines. -Don Agostino, le ministre de ses bonnes œuvres, -était un simple prêtre de campagne, avec un cœur -de saint Vincent de Paul. Il habitait un coin du -palais Salvoni, passait sa vie à porter des secours -et des consolations, et avait, à toute heure, ses -entrées chez le prélat. Lelo avait raconté cela -à sa femme. Un soir, après une partie chaudement -disputée, que le cardinal avait gagnée, Dora se -trouva un moment seule avec lui. Elle se mit à -pousser nerveusement les boules sur le billard, puis, -avec un peu de rose aux pommettes :</p> - -<p>— Je voudrais vous demander quelque chose, -fit-elle.</p> - -<p>— Demandez, demandez, ma fille ! répondit le -cardinal que sa victoire avait mis de bonne humeur.</p> - -<p>— Voilà… je n’ai pas l’habitude de manger toute -seule les bonnes choses qui m’ont été données. -Puisque je vis ici, je dois en faire profiter les -pauvres de Rome. Je voudrais que vous m’indiquiez -des familles, des gens que je puisse aider -à sortir de la misère, mettre en état de se suffire -à eux-mêmes. Je m’y emploierais avec plaisir, à -la seule condition qu’ils rendront à d’autres ce que -j’aurai fait pour eux. Pas de charité, l’aide mutuelle -seulement : c’est mon système.</p> - -<p>Cette fois, le cardinal ouvrit largement les yeux -et laissa voir tout le plaisir que cette offre lui -causait.</p> - -<p>— Eh bien, je vous enverrai Don Agostino, vous -lui expliquerez votre système, — dit-il en souriant. — Il -faudra en surveiller l’application, car il est, -à l’endroit des malheureux, d’une faiblesse déplorable.</p> - -<p>Puis, posant la main sur l’épaule de sa nièce :</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Dio vi benedica, figlia mia !</i> Dieu vous bénisse, -ma fille ! — ajouta-t-il affectueusement. — Je suis -content de voir que, sur ces questions-là au moins, -nous serons toujours d’accord.</p> - -<p>Et Dora n’avait pas manqué d’expliquer à Don -Agostino ses idées en matière de bienfaisance. Elles -lui causèrent, naturellement, une profonde stupéfaction, -puis il finit par reconnaître qu’elles avaient -du bon et entra, corps et âme, dans le système de -la jeune Américaine. Il était ravi de voir l’intérêt -qu’elle prenait à ses protégés, il lui pardonnait -d’être hérétique, chantait ses louanges à tout venant -et priait pour elle avec une ferveur naïve et touchante.</p> - -<p>Dix mois après son mariage, la comtesse eut la -joie de donner un fils à son mari, un rejeton d’une -beauté et d’une vigueur merveilleuses. Elle en -éprouva une satisfaction d’autant plus vive qu’elle -avait eu le temps d’apprendre combien le sentiment -de la race et de la paternité est fort chez l’Italien. -La naissance d’un héritier ne détendit pas ses -relations avec sa belle-mère. Se sentant plus forte, -de par sa maternité, elle se montra encore plus -cassante. Chaque matin, la nourrice portait le -petit Guido au palais Sant’Anna. La comtesse -s’arrangeait toujours de manière à l’aller revoir -l’après-midi au Pincio. L’hygiène anglaise à laquelle -il était soumis la remplissait d’appréhensions : -la tête nue, les membres libres, le grand air, les -sorties par tous les temps, et cela, à Rome ! C’était -de la folie pure. A la prière de sa mère, Lelo avait -essayé quelques représentations : la jeune femme -avait catégoriquement déclaré qu’elle entendait -élever son fils à l’américaine, lui faire des muscles, -une santé propre à la vie active. La crainte -perpétuelle que le bébé ne fût la victime de ces -innovations entretenait au cœur de la grand’mère -une colère latente.</p> - -<p>En somme, pendant les vingt mois qui venaient -de s’écouler, Dora avait eu beaucoup de bonheur. -Un soir, dans les premiers jours d’avril, elle inaugurait, -à sa réception du jeudi, la lumière -électrique qu’elle avait fait mettre à grands frais -au palais Fardelli. Ces beaux salons italiens, aux -plafonds peints, aux dorures merveilleuses, en -avaient reçu comme une vie nouvelle. Les fleurs, -les verdures, la disposition des meubles, la serre -artistement éclairée, les portes ouvertes sur la -salle de billard, la fumée de quelques cigares et -de quelques cigarettes féminines, faisaient un -ensemble sympathique, tiède au regard et bien -moderne. On causait, on discutait, on fleurtait. -Il y avait là des grandes dames italiennes aux -physionomies ardentes et mobiles, portant admirablement -des toilettes d’un goût douteux, des -bijoux royaux, puis des Américaines aux visages -sereins et froids, mieux habillées et moins élégantes. -C’était un contraste curieux de races et -d’éducations diverses, une illustration vivante du -Vieux Monde et du Nouveau. Et parmi ces femmes -apparaissaient de belles têtes d’hommes aux yeux -mélancoliques, des figures masculines dont les -lignes sculpturales prêtaient à l’habit noir quelque -chose de noble et de vraiment viril.</p> - -<p>Dora, toujours svelte, embellie par le mariage et -la maternité, vêtue d’une robe de dentelle blanche -sur fond rose, se promenait de long en large dans -la serre avec le marquis Verga.</p> - -<p>— Croyez-vous, demanda celui-ci, que votre -mari accepte cette place de maître des cérémonies -qu’on lui a fait offrir officieusement ? Je lui en ai -parlé ce matin, il m’a répondu qu’il y penserait.</p> - -<p>— Mauvais signe ! dit la jeune femme en secouant -la tête. — Quand un Italien vous répond : « <i lang="it" xml:lang="it">Ci pensero</i>… », -c’est parce qu’il n’a pas le courage de -formuler le refus qu’il a dans la tête. Je ne sais si -c’est faiblesse ou bonté.</p> - -<p>— L’un et l’autre ! répliqua le marquis avec un -sourire.</p> - -<p>— Peut-être… Non, voyez-vous, Lelo n’acceptera -pas. Il a trop d’attaches de l’autre côté. Et -sa famille a sur lui une influence occulte. Il ne -veut pas en convenir, mais je le sens, il est plutôt -moins « blanc » que lorsque je l’ai connu. C’est un -peu humiliant pour moi. Je me console en me -disant que sa chère amie, la princesse Marina, n’a -pas mieux réussi à le convertir ! fit-elle avec -un petit rire nerveux. — Du reste, le caractère -italien me déconcerte au point de me faire perdre -tous mes moyens. Vous êtes charmants, mais -glissants comme des anguilles. Par exemple, quand -je fais un reproche à Lelo, si je lui donne une -minute pour réfléchir, une seule, il me prouvera -que c’est moi qui ai tort et, sur le moment, j’ai la -bêtise de le croire !</p> - -<p>— C’est cela, c’est cela même ! fit le marquis en -riant de bon cœur.</p> - -<p>Puis, reprenant son sérieux :</p> - -<p>— Votre mari fait cependant grand cas de votre -jugement ; il demande toujours votre avis.</p> - -<p>— Pour ce qui regarde les affaires, la maison… -mais, pour le reste, il m’échappe.</p> - -<p>— C’est un grand bonheur que vous ayez eu un -fils. Il vous donne une puissance que vous n’auriez -jamais obtenue du vivant de votre belle-mère.</p> - -<p>— Je le sais… Vous autres Italiens, vous n’êtes -que des Orientaux, vous ne savez pas encore ce -que c’est que la femme.</p> - -<p>— Possible ! possible !… Mais, pour en revenir -à notre affaire, il faut que vous tâchiez de décider -Lelo à demander cette place.</p> - -<p>— J’essayerai… sans espoir de réussir ! Il ne -voudra pas porter un autre coup à sa mère. Elle -n’est pas encore remise de celui qu’il lui a donné -en épousant une Américaine.</p> - -<p>— N’importe, ne vous découragez pas. Voyez, -la marquise d’Anguilhon a obtenu de son mari -qu’il se présente à la députation. Et il vient -d’être élu.</p> - -<p>— Ah bah !</p> - -<p>— Oui. Et, si quelqu’un avait l’air d’être décidé -à ne rien faire, c’était bien lui.</p> - -<p>— Mais elle a mis du temps à le convertir !… Les -Européens me font l’effet d’êtres enracinés. Quand -on propose quelque chose à un Américain, il a -bientôt répondu oui ou non ; vous autres, vous -semblez descendre en vous-mêmes, à des profondeurs -effroyables, avant de vous décider. Je -commence à m’y accoutumer, mais ce que cela -m’a donné de grincements de dents !… Savez-vous -qu’en vingt mois j’ai fait merveille, étant donnés -les obstacles connus et inconnus, les préjugés auxquels -je me suis heurtée ! Quand j’y réfléchis, je -ne peux m’empêcher de ressentir un peu d’admiration -pour moi-même. Si j’étais restée en Amérique, -je n’aurais jamais su ce que je valais.</p> - -<p>— J’avoue que, connaissant votre caractère et -celui de Lelo, j’aurais cru que votre char conjugal -crierait davantage.</p> - -<p>— Ah ! c’est que je mets de l’huile dans les -roues, constamment, de l’huile de sagesse, qui -coûte très cher ! fit la comtesse avec une mine -sérieuse.</p> - -<p>Puis, comme pour changer le sujet de la conversation :</p> - -<p>— A propos, vous savez que les Ronald sont à -Paris…</p> - -<p>— Vraiment ?</p> - -<p>— Henri a été envoyé pour représenter les États-Unis -au Congrès international de chimie.</p> - -<p>— Viendront-ils à Rome ?</p> - -<p>— A Rome ! oh ! sûrement non : mon cher oncle -ne m’a pas encore pardonné mon mariage. Nous -ne nous écrivons plus. Les lettres d’Hélène même -ne sont pas très cordiales. J’ai continué la correspondance -avec elle pour ne pas rompre ce lien -de famille qui me rattache aussi à mon pays… -C’est curieux, je n’ai jamais tant aimé l’Amérique -que depuis que j’en suis éloignée.</p> - -<p>— Quand vous écrirez à madame Ronald, présentez-lui -mes hommages.</p> - -<p>— Ce sera fait. Je vais justement lui écrire, ce -soir même, pour la prier de me choisir quelques -jolies toilettes de printemps… Et puis, je vous -promets de livrer un dernier assaut à mon cher -époux au sujet de cette place. Si j’échoue cette -fois, je reviendrai à la charge quand il y aura une -autre vacance. Donnez-moi du temps : vous savez -que Lelo est un enraciné !</p> - -<p>Comme la jeune femme disait cela, la soirée -tirait à sa fin. Plusieurs de ses hôtes se levèrent -et vinrent prendre congé d’elle : ce fut le signal -du départ ; il n’était pas loin de minuit.</p> - -<p>— Attends-moi, dit Lelo à un de ses amis, je -t’accompagne jusqu’au club.</p> - -<p>— Vous sortez, à cette heure-ci ? fit Dora d’un -air mécontent.</p> - -<p>— Oui, j’ai besoin de prendre l’air. (Prendre -l’air est le prétexte favori du mari italien.) Je -reviens dans quelques minutes.</p> - -<p>Après avoir donné l’ordre de tout éteindre, la -comtesse alla faire sa visite accoutumée au petit -Guido. Debout près du berceau, avec une expression -de douceur très rare sur son visage, elle -regarda l’adorable tête couverte d’épaisses boucles -brun cuivré, observa le sommeil de l’enfant ; puis, -ayant pris d’une tendre pression la température -des petites mains, elle se retira à pas légers.</p> - -<p>Malgré la défense répétée de son mari, elle l’attendait -presque toujours. Ses journées étaient si -remplies que souvent elle ne trouvait pas un autre -moment pour faire sa correspondance. Ce soir, elle -voulait non seulement écrire à madame Ronald, -mais tenir la promesse qu’elle avait faite au marquis -Verga. Elle avait elle-même le plus vif désir de -voir Lelo à la cour. Il l’avait présentée au roi et -à la reine. Sur ses instances réitérées, il l’avait -conduite, cet hiver, à deux bals du Quirinal. Ces -démarches avaient en quelque sorte inspiré l’offre -officieuse qui lui était faite, mais Dora sentait -bien qu’il ne se compromettrait pas davantage.</p> - -<p>Elle quitta sa toilette de soirée, enfila une -merveilleuse robe de chambre rose pâle, garnie -de flots de dentelles et de rubans, puis elle vint -s’asseoir auprès du feu, et, son buvard sur les -genoux, sous la lumière électrique d’une haute -lampe, elle se mit à écrire. Elle remplit huit pages -de son écriture mince et grande, une écriture -extravagante, bien caractéristique de son originalité. -Sa lettre achevée, elle jeta un regard sur -la pendule : il était une heure, Lelo avait promis -de rentrer tout de suite et, comme d’habitude, il -n’avait pas tenu sa parole. Cette réflexion amena -une petite contraction au coin des lèvres de la -jeune Américaine. Au moment où le comte faisait -une promesse à sa femme, il avait bien l’intention -de la tenir ; mais, habitué à ne jamais remonter -le courant, il se laissait entraîner par un ami, -par la tentation d’une partie de cartes, par un -rien. Il avait ensuite des excuses géniales, comme -l’Italien seul sait en trouver, avec des mots tendres, -qui désarmaient Dora. Elle pardonnait, et s’en -voulait bientôt de sa faiblesse.</p> - -<p>Pendant qu’elle était là, à attendre, dans le -silence de la nuit, elle se prit à songer à tout ce -qui s’était passé depuis vingt mois. Peu à peu, sa -pensée s’engourdit de fatigue, les images devinrent -confuses derrière son front et, renversant la tête -en arrière, elle s’endormit profondément.</p> - -<p>Sant’Anna, au lieu d’accompagner son ami -jusqu’au club, comme il en avait d’abord l’intention, -était monté. On lui avait proposé cinq parties -d’écarté ; il en avait joué dix, quinze, avec une -déveine croissante. La déveine exaspère l’Italien -bien plus que la perte d’argent : lorsque, vers -deux heures, Lelo entra dans le petit salon, le -bougeoir à la main, le paletot jeté sur les épaules, -le chapeau un peu de côté, il avait l’air de très -mauvaise humeur.</p> - -<p>La jeune femme, plongée dans le premier sommeil, -ne l’entendit pas.</p> - -<p>— Dora ! appela-t-il.</p> - -<p>Et Dora eut un sursaut, elle ouvrit les yeux et -se mit debout.</p> - -<p>— Pourquoi n’êtes-vous pas couchée ? C’est insupportable -de vous trouver toujours pelotonnée -comme un chat à guetter mon retour !</p> - -<p>— Vous aviez promis de revenir tout de suite ; -j’avais une lettre à écrire, et puis je voulais vous -parler à propos de cette place.</p> - -<p>Si Dora n’avait pas eu les yeux encore pleins de -sommeil, elle aurait vu, à la physionomie de son -mari, que le moment était mal choisi.</p> - -<p>— Nous y voilà ! fit le comte posant sa lumière -sur la cheminée.</p> - -<p>— Avez-vous réfléchi, comme vous l’aviez promis -à Verga ?</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— Et qu’allez-vous faire ?</p> - -<p>— Remercier… et refuser.</p> - -<p>— Oh ! Lelo, j’avais espéré…</p> - -<p>— Vous avez eu tort. Je ne veux pas aliéner ma -liberté et m’attirer des <i lang="it" xml:lang="it">seccature</i>, des tracasseries.</p> - -<p>— Dites-moi plutôt que vous craignez de déplaire -à votre famille.</p> - -<p>— C’est cela même. Vous avez deviné.</p> - -<p>— Mes désirs ne comptent donc pour rien ? -Votre mère, votre sœur, vous sont plus que votre -femme ?</p> - -<p>— Vous voulez me faire une scène ? Alors, bonsoir !</p> - -<p>Et Lelo reprenant son bougeoir tourna les -épaules et quitta le salon.</p> - -<p>La jeune femme demeura, pendant quelques -secondes, comme pétrifiée par le saisissement, puis -un flot de sang rougit jusqu’à ses oreilles, deux -grands éclairs jaillirent de ses yeux, la colère -amincit le bas de son visage.</p> - -<p>— Ah ! c’est ainsi ! s’écria-t-elle tout haut, eh -bien, nous verrons !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIX</h2> - - -<p>En général, on connaît peu et mal les Italiens. -On les croit volontiers ardents, passionnés, enthousiastes, -faux et traîtres. Rien n’est moins exact. -Le feu qui anime leurs yeux, leurs gestes, et colore -leurs lèvres, n’est qu’à la surface. Ce sont des -esprits froids, calculateurs et subtils, des sages -avec des flambées de passion, des faibles avec des -accès de force, des égoïstes avec des élans de bonté -et de dévouement. Leur langue, que l’on imagine -faite pour la guitare, est au contraire sévère, -noble, difficile à manier. Elle ne se prête ni à la -conversation ni au roman, mais elle est, par excellence, -l’instrument de la poésie et de la philosophie. -Race et langue italiennes ont conservé longtemps -une harmonie et une rigidité classiques. Elles ont -enfin commencé leur évolution ; et cette évolution, -hâtée par la liberté reconquise, par la science et -par les mariages étrangers, tend à une résurrection -glorieuse.</p> - -<p>Les Italiens et les Français ont bien eu la même -mère, mais non le même père. Les Italiens sont les -fils aînés et légitimes de la race latine ; elle leur -a donné sa beauté, sa noblesse d’allures, sa douceur -féminine. Puis, la grande dame a été violée par les -Barbares, sur les champs de bataille, et de ce viol -les Français sont nés. Gaulois et Francs ont laissé -en eux leur empreinte, quelque chose de leurs -rêves, de leur génie ; ils leur ont fait des corps -agiles, des traits heurtés et irréguliers, qu’ennoblit -et idéalise toujours l’âme maternelle. Cette demi-fraternité -explique l’antagonisme latent qui existe -entre les deux peuples, leurs brouilles, leurs réconciliations, -leurs accès de haine et de tendresse. -La dissemblance atavique de leurs caractères est -surtout remarquable dans l’amour et dans le -mariage. C’est un article de foi, chez les Américaines, -que l’Italien fait pour l’étrangère un meilleur -mari que le Français, et c’est incontestable. -Sa nature, bien qu’affinée, est beaucoup plus -simple. Dans sa vie conjugale, il n’a pas besoin -d’art, d’illusions, d’idéalité. Il demande que sa -femme soit jolie, qu’elle lui donne des enfants, -qu’elle empiète le moins possible sur sa liberté, -ne l’excède pas avec des sentimentalités et tienne -compte de ses nerfs. Comme l’avait dit la marquise -Verga, il est infidèle, mais constant. Si quelque -bonne fortune se présente, il y fait honneur par -dignité masculine : c’est une infidélité d’épiderme, -et chez lui l’épiderme est très sensuel. Il a un goût -prononcé pour la race saxonne : un secret instinct -de sélection lui fait rechercher l’Anglaise et l’Américaine. -De leur côté, l’Anglaise et l’Américaine -sont irrésistiblement attirées par l’Italien. Elles, -qui sont accoutumées à des hommes d’action, -s’éprennent avec une facilité extraordinaire de cet -être de paresse et de rêve. Elles ne le comprennent -pas, mais elles l’aiment avec d’autant plus d’illusions. -C’était le cas de Dora. Son mari était pour -elle un mystère vivant qui l’intéressait, l’exaspérait -et la charmait.</p> - -<p>Comme la plupart de ses compatriotes, Lelo -avait la colère prompte et vite apaisée, puis des -accès de mutisme nerveux encore plus déconcertants, -causés par une légère contrariété, un mot -trop vif de sa femme, la présence même d’une -personne antipathique, déterminés souvent par ces -passages de mélancolie, ces curieuses rêveries -auxquelles sont sujets les hommes de race très -ancienne. Dora prétendait qu’alors il se mettait -en boule à la manière des hérissons ; parfois, elle -lui disait avec le plus grand sérieux : « Lelo, je -vous en prie, ne vous mettez pas en boule !… » -Le mot, très juste et irrésistiblement drôle en -anglais : « <i lang="en" xml:lang="en">Don’t curl up !</i> » avait fait fortune dans -le clan italo-américain et on l’y répétait couramment. -Lorsque la comtesse voyait son mari en -boule, elle se faisait toute petite et ne s’en approchait -pas. Quand il revenait à l’attitude normale, -il la remerciait par un sourire, par un mot affectueux, -de l’avoir laissé tranquille. Un jour, il dit -à sa femme, à propos d’une divergence d’idées, -qu’elle ne comprendrait jamais l’âme latine ; elle -en fut piquée au vif. Le mot et la chose excitèrent -ses railleries, elle s’en moqua impitoyablement, -mais au fond elle sentait bien que l’âme latine -était un ensemble de sentiments, de sensations, -qui lui échappait.</p> - -<p>Aussi bien elle ne s’était pas vantée, en disant au -marquis Verga qu’elle mettait de l’huile dans les -roues du char conjugal. Elle avait appris à peser -ses paroles, s’était efforcée d’atténuer sa brusquerie. -Madame Carroll, qui connaissait son caractère, -n’en revenait pas. Jusqu’à son mariage, Dora -n’avait vraiment songé qu’à elle-même ; elle -s’oubliait maintenant, et cela ne lui coûtait pas. -Lelo était devenu son objectif unique ; c’était -son bon plaisir qu’elle consultait, et non plus -le sien propre. Elle voyait très clairement les -défauts et les faiblesses de son mari, mais elle les -attribuait à son éducation. Elle rendait sa famille -responsable de sa mauvaise humeur, de ses petites -injustices, de ses entêtements. C’était contre cette -famille, contre elle seule, que se tournait la colère -de la jeune femme… C’était à sa belle-mère, à sa -belle-sœur qu’elle en voulait, après cette fin de -soirée orageuse, tandis qu’elle se déshabillait avec -des doigts tremblant de rage et répétait :</p> - -<p>— Ah ! c’est ainsi !… Eh bien, nous verrons !</p> - -<p>L’homme, en général, a une facilité admirable -pour oublier ses torts. L’Italien sait les réparer -comme pas un : <i lang="it" xml:lang="it">rimediare</i>, « réparer » est son fort. -Le lendemain matin, Lelo entra chez sa femme avec -un visage reposé, rayonnant de bonne humeur, -et lui proposa pour l’après-midi une promenade en -phaéton. C’était un des plus grands plaisirs qu’il -pût lui faire. Elle n’eut pas le courage de se punir -elle-même en refusant : elle accepta, mais avec -un air d’indifférence parfaitement digne. Du reste, -à son réveil, une idée géniale lui était venue, une -idée qui lui avait fait pousser un petit cri de joie -et l’avait remise promptement sur pied.</p> - -<p>L’hiver précédent, Dora, dont l’installation -était incomplète, avait imaginé de donner des -dîners, des soupers, des thés au Grand-Hôtel. -Lelo y avait consenti non sans peine. Cette innovation -provoqua de vives critiques ; dans la -société noire, on s’en moqua spirituellement. -Mais dîners, soupers, thés eurent un succès inattendu. -Des princes, des ducs, possesseurs de -palais, de maisons royalement montées, se mirent -à recevoir, eux aussi, au Grand-Hôtel, et trouvèrent -cela plus simple et plus économique. Leur -exemple fut suivi. Et maintenant, à Rome, de -très grandes dames viennent exhiber leurs toilettes, -leurs épaules, leurs bijoux héréditaires, dans le -décor banal d’un restaurant, comme des enrichies -de la veille. Ces dînettes à l’américaine, succédant -aux beaux repas aristocratiques d’autrefois, sont -plutôt pénibles à voir, et Dora, qui les a mises -à la mode, a sans s’en douter un gros péché sur -la conscience. Cette année, cependant, l’état de sa -maison, tout à fait organisée, lui avait permis de -recevoir chez elle, et son mari entendait bien que -désormais il en fût toujours ainsi.</p> - -<p>Le lendemain de la scène qui l’avait si cruellement -mortifiée, la jeune femme offrait un grand -dîner à l’ambassadeur des États-Unis, un ami -particulier de sa famille. Les invitations étaient -lancées depuis huit jours. Ce dîner, auquel étaient -priés des membres du corps diplomatique, des -Romains, son beau-frère et sa belle-sœur, ce dîner, -par la décoration de la table, serait blanc. Blanc ! -tout blanc ! Voilà l’idée triomphante qui lui était -venue. Ah ! on voulait ramener son mari dans le -parti noir ! Eh bien, elle ferait un coup d’État et -lancerait définitivement sa profession de foi. Quel -jolie revanche ! Cette pensée mit toute la journée -des lueurs de malice dans ses yeux clairs. Elle -demanda à Lelo de lui laisser l’entière responsabilité -des ordres et des arrangements : elle voulait, -dit-elle, essayer de se tirer d’affaire toute seule. Il -ne devait rien voir, rien savoir. Il promit gaiement -de ne pas regarder.</p> - -<p>Le hasard favorisa le plan de Dora. A déjeuner, -le comte reçut une dépêche de Frascati, son chef -d’écurie lui annonçait que son cheval favori était -malade. Il partit aussitôt, emmenant le vétérinaire. -Toutes les fleurs que la comtesse avait commandées -arrivèrent dans l’après-midi et, portes fermées, -elle passa plusieurs heures à en parer la table. -Elle y travailla sous l’impulsion de sa rancune, -jouissant d’avance de la figure que feraient son -beau-frère et sa belle-sœur… et son mari. Son -mari ! Ah ! ceci l’amusait moins. Serait-il bien en -colère ? Elle aperçut tout à coup la hardiesse de -l’acte qu’elle allait commettre. Un instant, elle -le regretta, à cause du cardinal, qui le désapprouverait, -puis elle haussa les épaules. « Tant pis ! il -fallait bien donner une leçon à tous ces Sant’Anna -et leur montrer de quoi l’Américaine est faite ! »</p> - -<p>Lelo rentra de Frascati juste à temps pour -s’habiller. A huit heures, tout le monde se trouvait -réuni au salon. Lorsque le maître d’hôtel eut lancé -la phrase d’étiquette, le comte offrit son bras à -l’ambassadrice des États-Unis. Comme il arrivait -au seuil de la salle à manger, ses yeux tombèrent -sur la table magnifiquement dressée. Il pâlit de -saisissement et dut se mordre la lèvre pour réagir -contre la colère soudaine qui éclatait en lui. Un -dîner blanc !… Sa femme avait osé cela !… Personne -ne pouvait s’y méprendre. Les ors du plafond, -les boiseries d’acajou, les livrées rouges et vertes -des valets de pied, faisaient ressortir impitoyablement -la couleur symbolique. Blancs, les petits -abat-jour des flambeaux ; blanches, les roses qui -s’élançaient du surtout d’argent ; blancs, les -camélias, les œillets, les muguets jetés harmonieusement -sur la nappe de Flandre où étaient tissées -les armes des Sant’Anna. En prenant sa place -vis-à-vis son mari, Dora rencontra ses regards -étincelants : elle les soutint sans bravade et sans -faiblesse, serrant un peu les lèvres pour se raidir -en elle-même. Puis, tournant la tête vers le duc -et la duchesse Avellina, elle vit, avec une satisfaction -intense, leurs physionomies altérées et déconfites.</p> - -<p>Donna Pia se remit très vite et, promenant les -yeux sur la table :</p> - -<p>— On dirait un dîner de fiançailles, fit-elle assez -imprudemment.</p> - -<p>— Un dîner politique, plutôt ! répliqua la comtesse. -Le blanc est de mise, lorsqu’on reçoit un -ambassadeur auprès du roi d’Italie, — ajouta-t-elle -avec un sourire à l’adresse de son compatriote.</p> - -<p>— Ah ! c’est vrai, j’avais oublié ! fit la duchesse -avec une impertinence de grande dame. C’est une -très jolie idée que vous avez eue là.</p> - -<p>— N’est-ce pas ? fit Dora de l’air le plus innocent. -Je suis contente qu’elle vous plaise.</p> - -<p>Seuls, les Romains qui se trouvaient là sentirent -l’animosité, la colère qui se cachaient sous ces -paroles aimables. Il y eut un moment de froid et -de malaise produit par les fluides qui extériorisaient -l’hostilité des deux jeunes femmes. Avec sa -belle humeur, la comtesse l’eut bien vite dissipé -et, pendant le reste du repas, elle sut éviter tout -ce qui aurait pu troubler de nouveau la sérénité -de l’atmosphère. Le dîner devait être suivi d’une -réception au cours de laquelle il y aurait de la -musique. Aussitôt après le café, le duc et la duchesse -Avellina se retirèrent, sous prétexte d’un engagement. -Aucun des invités ne s’y trompa : cette -manœuvre était bel et bien une protestation -politique.</p> - -<p>Le marquis Verga fut le seul, cependant, à soupçonner -toute la vérité. Curieux de savoir s’il avait -deviné juste, il saisit un moment propice et séquestrant -son ami :</p> - -<p>— Quelle bonne inspiration tu as eue de donner -ce dîner blanc !</p> - -<p>— Tu trouves ?… Eh bien, tu peux féliciter ma -femme : car l’idée est d’elle, tu aurais dû t’en -douter. C’est une surprise qu’elle m’a faite.</p> - -<p>— Ah, elle est bien bonne ! elle est bien bonne ! -s’écria le marquis en riant.</p> - -<p>— Elle me semble mauvaise, à moi ! — fit -Sant’Anna sans se dérider. — Ces Américaines ont -le diable au corps !</p> - -<p>— A qui le dis-tu !… Là pourtant, la comtesse -t’a rendu un service, en arborant la couleur vraie -de tes opinions. Cela fermera la bouche à ceux qui -prétendent que tu te réserves pour le cas où ton -oncle serait élu pape.</p> - -<p>Une flamme passa sur le visage de Lelo.</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Imbecilli !</i> imbéciles ! — fit-il avec l’expression -de dédain cinglant que l’Italien sait donner -à ce mot. — Ceux-là me connaissent mal. Si mon -oncle, devenu pape, suivait la politique de ses -prédécesseurs, je solliciterais immédiatement un -office à la cour, pour montrer mon loyalisme envers -l’Italie : car je suis Italien… je l’ai senti dans toutes -mes fibres lors de la défaite d’Adoua ! conclut-il -en abaissant ses paupières.</p> - -<p>— Je n’en doute pas. En attendant, ce dîner -blanc, offert à l’ambassadeur des États-Unis, sera -considéré comme une courageuse initiative. Ne -t’avise pas de la renier.</p> - -<p>— Si je ne le fais pas, c’est par respect pour moi-même. -Dora mériterait une leçon.</p> - -<p>Pendant cette conversation, dont elle devinait -le sujet, la jeune femme avait épié, non sans -inquiétude, la physionomie de son seigneur et -maître ; elle ne l’avait point trouvée rassurante. -Quelques minutes plus tard, le marquis la tirait à -part et lui disait avec un sourire :</p> - -<p>— Ah ! comtesse, comtesse ! vous allez trop -vite en besogne !</p> - -<p>— Vous me blâmez ?</p> - -<p>— Comme mari, oui. Une femme n’a pas le -droit de prendre de telles initiatives. Maintenant, -Lelo, par esprit de contradiction, pour apaiser les -siens, va faire un pas en arrière.</p> - -<p>— N’importe, j’ai eu ma petite satisfaction. Et tout -le monde saura demain de quel parti nous sommes.</p> - -<p>— Oui, mais rappelez-vous notre proverbe : -<i lang="it" xml:lang="it">Chi va piano va sano !</i></p> - -<p>Pendant le reste de la soirée, Dora chercha en -vain à rencontrer le regard de son mari. Malgré sa -bravoure naturelle, elle ne laissait pas que de -redouter le moment où il lui faudrait affronter ses -reproches. A mesure que les groupes de ses hôtes -s’éclaircissaient, son appréhension augmentait. -Lorsque vers une heure du matin tout le monde -fut parti, elle donna ses derniers ordres et alla rejoindre -Lelo qui, ce soir-là, n’avait pas eu besoin -de prendre l’air.</p> - -<p>En entrant dans le petit salon où il l’attendait, -debout devant la cheminée, la physionomie « sauvage », -comme disent les Anglais, elle eut un petit -rire nerveux ; puis, s’approchant de lui, elle baissa -la tête, croisa ses doigts endiamantés au-dessus -de son front comme pour se préserver de quelque -projectile :</p> - -<p>— Ne me foudroyez pas ! dit-elle.</p> - -<p>Elle était si drôle ainsi, que Lelo eut de la peine -à réprimer un sourire.</p> - -<p>— J’ai eu tort, ajouta la jeune femme en se -redressant.</p> - -<p>— Ah ! vous me faites la grâce de le reconnaître !</p> - -<p>— Oui, parce que ma conscience me l’a dit… un -peu tard, c’est vrai. Je me suis laissée emporter -par le plaisir de me venger de votre rebuffade de -l’autre soir… et par le désir que j’ai de vous voir -Italien.</p> - -<p>— Italien ! répéta Lelo, en ouvrant tout grands -ses yeux magnifiques. — Et qu’est-ce que je suis, -s’il vous plaît !</p> - -<p>— Romain. Votre famille est romaine ; elle a -une religion, et pas de patrie. La patrie, c’est le -drapeau, ce n’est pas l’église.</p> - -<p>Sant’Anna demeura comme saisi.</p> - -<p>— Elle est forte, celle-là ! balbutia-t-il.</p> - -<p>— C’est la vérité. Votre fils sera Italien, du -reste ; vous ne pouvez pas être dans un autre -camp que lui.</p> - -<p>Les paupières du comte battirent, il effila nerveusement -sa moustache. La comtesse reprit :</p> - -<p>— Je ne blâme pas les vôtres…</p> - -<p>— Vous êtes bien bonne !</p> - -<p>— Je ne les blâme pas, — continua-t-elle imperturbablement, — parce -qu’ils ne peuvent guère -penser autrement qu’ils ne font ; mais ils cherchent -à vous ramener au Vatican, c’est ce qui m’enrage.</p> - -<p>— Ce qui vous enrage, c’est de ne pas faire -partie de la cour. Votre ambition n’est pas tant de -me voir maître des cérémonies que de devenir -dame d’honneur de la reine. Vous autres Américaines, -vous êtes insatiables. Un de ces jours, vous -allez me demander de prendre ce titre de prince -napolitain qui est dans la famille !</p> - -<p>— Non, non, jamais. Je ne suis pas assez stupide -pour vouloir changer ce beau nom historique de -Sant’Anna contre un nom que personne n’aura -jamais entendu à Rome. Du reste, une couronne -fermée m’effrayerait.</p> - -<p>— C’est heureux !… Et maintenant que nous -sommes blancs… blancs ! — répéta rageusement -le comte, — vous l’avez proclamé et je ne vous -démentirai pas : que cela vous suffise… Mais tant -que ma mère vivra, nous nous en tiendrons là de -nos démonstrations politiques. Je ne veux ni -l’offenser, ni la peiner davantage. Vous considérez -ces égards comme des sentimentalités méprisables : -ces sentimentalités sont dans mon caractère latin, -je vous prie de les respecter à l’avenir. Demain, -ces satanés journaux feront de votre dîner blanc -le sujet de leur chronique mondaine ; les uns me -loueront, les autres m’insulteront. Voilà ce que vous -aurez gagné !</p> - -<p>— Je n’avais pas prévu cette conséquence, fit -Dora confuse, je le regrette…</p> - -<p>— Non, vous n’aviez pas prévu ! S’il y a des -femmes qui pensent, il y en a joliment peu qui -réfléchissent, et, sûrement, vous n’êtes pas de celles-là… -Vous auriez dû savoir que l’on n’en use pas si -librement avec les gens et les choses du Vieux -Monde. Rome, qui n’a pas été bâtie en un jour, -selon le proverbe, ne saurait non plus être démolie -en un jour, même par les Américaines.</p> - -<p>— Après tout, — fit la jeune femme avec un -peu d’impatience, — le mal n’est pas si grand. Il -est toujours honorable d’avoir le courage de ses -opinions.</p> - -<p>— Quand cela est nécessaire, oui… mais quand -cela ne sert qu’à vous attirer des ennuis, c’est -idiot !</p> - -<p>La comtesse, qui était restée debout, mit ses -bras autour du cou de son mari.</p> - -<p>— Voyons, Lelo, ne croyez-vous pas que vous -m’avez dit assez de choses désagréables pour ce -soir ? Vous devez être soulagé.</p> - -<p>La jeune femme était là devant son mari, les -joues colorées, les yeux luisants entre leurs longs -cils, très jolie dans sa toilette de souple satin -blanc, toute parfumée par les fleurs de son corsage. -Sant’Anna détourna son regard pour échapper à -la séduction de cette jeunesse et de cette élégance ; -il essaya même de se dégager de l’étreinte, mais -elle la resserra, puis, par une inspiration assez -extraordinaire chez celle qui avait été mademoiselle -Carroll :</p> - -<p>— Allons voir bébé ! dit-elle.</p> - -<p>Et le comte, subitement pacifié, la physionomie -détendue par la pensée de son fils, se laissa emmener -sans résistance.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXX</h2> - - -<p>L’amour avait donné à la vie de madame Ronald, -aussi bien qu’à celle de Dora, une autre direction, -et les vingt mois écoulés furent également pour -elle une période de grande activité.</p> - -<p>Son changement de religion avait mis en émoi -toute la société de New-York. La présidente des -<i lang="en" xml:lang="en">Colonial Dames</i> abandonnant cette élégante Église -épiscopale d’Amérique pour se faire catholique -romaine ! C’était outrageant. On fut assez libéral -pour ne pas lui retirer ses honneurs, mais sa conversion -choquait d’autant plus qu’aux États-Unis -le catholicisme est généralement considéré -comme la religion des Irlandais et des pauvres. -La vanité lui est un obstacle formidable. Le jour -où quelques converties de première classe le -mettront à la mode, il sera bien près d’avoir gagné -la bataille. En attendant, il semble faire d’assez -rapides progrès. Prendra-t-il définitivement racine ? -Les croyances sont comme les germes : le sol où -elles tombent les nourrit ou les tue. Si le catholicisme -vit aux États-Unis, il y aura son évolution, -il s’y développera comme il s’était développé -dans l’âme de madame Ronald. Le cerveau américain -sera le creuset d’où il sortira purifié de ses -scories. Il deviendra plus viril et plus sain, moins -sensuel et moins mystique. Il acceptera les découvertes -de la science comme des révélations, reconnaîtra -les forces psychiques et naturelles qui -font les miracles. Il pratiquera, non plus la charité -qui humilie, mais la fraternité qui relève. Il enseignera -décidément à l’homme sa vraie mission, -son rôle d’artiste et d’ouvrier dans l’œuvre universelle. -Il deviendra cela, ou il demeurera l’apanage -des Irlandais, des petits et des ignorants. Du -reste, le catholicisme, intangible dans son essence, -a autant de caractères qu’il y a de peuples et de -races. En Angleterre, il est rigide, simple et mâle ; en -Espagne, sensuel, sauvage et fanatique ; en Italie, -faible et superstitieux ; en France, sentimental -et idéaliste… On peut dire qu’il a son corps dans -la race saxonne, son âme dans la race latine et -qu’il aura probablement son esprit en Amérique.</p> - -<p>Dès son retour, Hélène fut interviewée, assaillie -de questions. Elle eut de furieux assauts à soutenir. -Ses amies s’étonnèrent qu’elle eût embrassé une -religion faite de superstitions grossières. Elle leur -répondit, de son ton le plus absolu, qu’elles parlaient -de ce qu’elles ne connaissaient pas, qu’il y a -un catholicisme inférieur et un catholicisme -supérieur, — où avait-elle pris cela, bon Dieu ! — et -que ce dernier, le sien, était une religion très -avancée, la religion de l’avenir. Elle montra triomphalement -la logique, l’enchaînement des dogmes -symboliques, sortant de la légende de l’Éden, et -la poésie, la spiritualité du culte. Elle déclara, -enfin, qu’elle aimait mieux appartenir à une Église -ayant un chef visible, attendu qu’un corps avec -une tête, même imparfaite, est préférable à un -corps sans tête. Dans sa bizarre apologie, elle -mit cette ardeur caractéristique que l’Américaine -emploie à propager une idée. Elle ne se douta pas -un instant qu’elle nageait en pleine hérésie. L’abbé -de Rovel eût été à la fois émerveillé et horrifié de -voir comment la lettre du catéchisme s’était -développée dans ce cerveau de Transatlantique.</p> - -<p>Mademoiselle Beauchamp éprouva un très grand -chagrin de ce qu’elle appelait la folie de sa nièce. -Elle en accusait le séjour au couvent de l’Assomption. -Elle ne fit jamais aucun reproche, pas même -la plus légère allusion ; cette réserve seule montrait -combien le sujet lui était pénible. Hélène, s’étant -invitée à déjeuner chez elle un vendredi, on lui -servit des aliments maigres. La jeune femme ne -put s’empêcher d’admirer le sentiment du devoir -dont témoignait cette attention.</p> - -<p>— Un bon point pour vous, tante Sophie !… -dit-elle en souriant. Vous mériteriez de devenir -catholique.</p> - -<p>— Merci ! répondit la vieille fille en se redressant -de toute sa hauteur physique et morale. — La -religion de mes parents me suffit ; elle a fait -plusieurs générations d’honnêtes gens.</p> - -<p>Madame Ronald trouva dans sa foi nouvelle, -non pas la paix complète qu’elle avait espérée, mais -des joies très douces et une croissante satisfaction -intérieure : son âme s’affina, se nuança d’une -façon merveilleuse ; elle resta incapable, cependant, -de ces grands coups d’ailes qui rompent à -jamais les liens terrestres. Hélène eut le bonheur -de rencontrer parmi les prêtres de Saint-Patrick, -sa paroisse, un Américain d’origine irlandaise sur -qui semblait être tombé le manteau du cardinal -Manning, un homme qui aimait l’humanité pour -elle-même. Le père O’Neill sut tourner le cœur -et l’esprit de la nouvelle convertie vers les malheureux. -Sous son inspiration, madame Ronald -mit en pratique le principe de cette assistance -mutuelle qui est la forme élevée de la charité. -Elle se livra à un véritable sauvetage matériel et -moral d’êtres humains ; elle y trouva un intérêt — <i lang="en" xml:lang="en">an -excitement</i> — de plus en plus vif, et des -jouissances qui lui firent mépriser toutes les autres. -Au lieu de cette fameuse ligue contre le luxe qu’elle -avait rêvé un jour de créer, elle fonda une ligue -contre le vice, la saleté, la laideur, la maladie. Elle -enrôla comme apôtres des jeunes filles, des jeunes -gens, des millionnaires, demandant aux uns de -l’argent, aux autres leur concours actif. Personne -n’eut jamais le courage de lui rien refuser. Sa beauté, -son charme, ne lui valurent plus seulement d’inutiles -admirations, mais des dons magnifiques, qui -vinrent alimenter des œuvres humanitaires. En -vingt mois, elle fit un bien considérable. Elle -acquit un pouvoir tel que plusieurs de ses bonnes -amies l’accusèrent de mettre la charité au service -de la coquetterie.</p> - -<p>Cette vie nouvelle l’arracha forcément aux -souvenirs dangereux, sans la guérir de l’amour -qu’elle avait rapporté d’Europe. Il semblait -inexpugnable : les forces réunies de la religion et de -la charité avaient été impuissantes à le chasser de -son cœur. Quand elle recevait une lettre de Rome, -elle demeurait troublée pendant des semaines -entières. Dora, naguère, avait l’habitude de lui tout -raconter : elle continuait, sans y être encouragée, -pourtant. Le nom de Lelo revenait à chaque page, -et ce nom n’avait pas perdu son pouvoir occulte -sur madame Ronald. Lelo ! deux syllabes ! quatre -menus caractères, noirs sur blanc ! A les voir, les -mouvements de son cœur s’accéléraient, son visage -se colorait, les coins de ses lèvres frémissaient. -Comme un fer chaud sur l’encre sympathique, -ce petit mot ravivait en sa mémoire les traits du -comte Sant’Anna, le son de sa voix, et la rejetait -toute vive dans ce joli rêve de Lucerne et d’Ouchy -qui avait gardé la séduction de l’irréel. Elle -s’apercevait, alors, avec colère, qu’elle n’avait -point recouvré sa liberté. Elle redoutait et désirait -l’arrivée de ces lettres. Elle les parcourait d’abord -hâtivement, comme si elles l’eussent brûlée, puis -les relisait. Toutes contenaient quelque message -de Lelo, des paroles aimables, affectueuses, qui -parfois lui semblaient ironiques et perfides, et -lui donnaient une envie folle de se venger. Quand -Dora laissait deviner quelques-unes de ses désillusions, -elle éprouvait un mesquin plaisir qui, en -lui montrant son infériorité, la rendait honteuse -d’elle-même. Pendant ces crises, qui étaient autant -de rechutes douloureuses, sa vie si brillante, si -bien remplie, lui paraissait morne et vide. Un -immense découragement s’emparait d’elle. « A -quoi bon ? à quoi bon ? » Ce cri de lassitude lui -venait sans cesse aux lèvres. Elle ne sentait plus -même la répercussion de la joie qu’elle créait, sa -pensée se détournait des malheureux et, comme -d’eux-mêmes, ses yeux allaient au tableau de -Willie Grey, <i>la Folie de Titania</i>, qu’elle avait placé -dans son cabinet de toilette. Et ce n’était pas la -piètre figure de l’âne qu’elle regardait, mais le -visage transfiguré de la pauvre amoureuse. Elle -aurait voulu aimer ainsi, avec ivresse, avec aveuglement. -Ces défaillances d’honnêteté n’avaient chez -elle que la durée d’un désir instinctif ; elle se -ressaisissait aussitôt et remerciait sincèrement -la Providence, qui n’avait pas permis qu’elle -succombât à cette horrible tentation d’Ouchy.</p> - -<p>Pendant ces heures mauvaises, Hélène se pressait -désespérément contre son mari. Et c’était sa -bonté, sa supériorité morale, sa beauté physique -qui l’aidaient le plus efficacement à chasser l’image -de Sant’Anna. Elle se rappelait avec orgueil la -petite scène de Monte-Carlo, la manière virile dont -il avait châtié l’insolence de son admirateur. Elle -revoyait sa haute taille, ses yeux fulgurants. Ah ! -c’était bien un homme, celui-là ! Elle aimait à se -rappeler la sensation de sécurité qu’elle avait eue, -en reprenant son bras, après tant de mois de -séparation. La pensée qu’elle n’était pas la femme -impeccable qu’il croyait la rendait plus humble. -Elle se montrait moins exigeante, moins tyrannique -avec lui et respectait mieux son travail. -Quand il venait, suivant son habitude, s’asseoir -à côté de sa merveilleuse table de toilette et causer -avec elle avant le dîner, l’esprit d’Hélène ne -s’égarait plus comme autrefois sur des riens, elle -le suivait d’aussi près que possible. D’intéressantes -discussions s’engageaient entre eux. Elle ne manquait -aucune occasion de lui prouver que son -catholicisme supérieur, — celui dont elle pouvait -revendiquer la découverte, — était d’accord avec -la science. Elle le faisait d’une manière triomphante, -ingénieuse, qui amusait infiniment M. Ronald. Et, -à chaque instant, elle ramenait son mari sur le -sujet de l’amour. Elle se plaisait à l’entendre -affirmer qu’il est une des forces de la nature, qu’il -agit sur les êtres à la façon de la lumière. Alors elle -interrompait sa toilette, demeurait immobile, le -peigne ou la houppe à la main, ses beaux yeux -bruns fixés sur lui, et, avec une attention passionnée, -elle l’écoutait développer sa conception de la -vie, de l’univers, sa philosophie scientifique, la -seule capable d’arriver à la vérité, et, en l’entendant, -la conscience qu’elle n’était qu’un acte -vivant d’une volonté divine, lui venait plus nette, -et cette conscience lui communiquait une paix -que rien ne pouvait lui donner.</p> - -<p>Quant à M. Ronald, il éprouvait pour sa femme -cette tendresse éperdue que l’on a pour ceux qui -ont failli vous être enlevés. Sans s’expliquer pourquoi, -par une sorte d’intuition rétrospective sans -doute, il s’étonnait souvent de la voir là à ses -côtés, et frissonnait à la pensée qu’elle aurait pu -ne plus y être. Il attribuait son changement, un -changement qui le ravissait, à sa nouvelle religion, -et, par reconnaissance, il l’accompagnait, de -temps à autre, à Saint-Patrick ou à Saint-Léon. -La Providence amène souvent certains résultats -avec des éléments contraires, comme si elle avait -un plaisir d’artiste à créer et à vaincre les difficultés. -Et ainsi, tout ce qui semblait devoir séparer -Hélène et son mari avait rendu leur union plus -étroite et plus profonde.</p> - -<p>Cependant, comme l’avait dit Dora au marquis -Verga, M. Ronald avait été envoyé à Paris pour -représenter les États-Unis au Congrès international -de chimie. Sa femme l’avait accompagné ; -tous deux se trouvaient de nouveau installés à -l’Hôtel Castiglione.</p> - -<p>Le climat et l’air peuvent réveiller d’anciens -germes de fièvre ; la vue des lieux associés à un -amour ou à un chagrin peut raviver cruellement -l’un ou l’autre. Et madame Ronald s’en aperçut -bien vite. La première fois qu’elle se retrouva dans -la rue de Rivoli, au point précis où le comte -Sant’Anna était survenu derrière elle, une vague -d’émotion soudaine colora son visage, précipita les -battements de son cœur. Par un phénomène psychologique -entièrement subjectif, elle crut sentir -la présence de Lelo et, comme poussée par une -force irrésistible, elle refit le même chemin, s’aventura -dans cette avenue Gabriel de dangereuse -mémoire. A un certain endroit, elle eut l’illusion -que le jeune homme était là tout près, tout près. -Alors, elle redressa la tête, elle serra ses lèvres, -avec un instinctif mouvement de dignité et de -révolte. Elle marcha dans la curieuse atmosphère -créée par son imagination, elle se revit telle qu’elle -était en ce jour qui devait marquer sa vie d’une -marque indélébile : elle avait un chapeau garni -de roses pâles, un costume beige clair ; il faisait un -temps splendide, il y avait dans l’air un parfum -délicieux de fleurs et de verdure ; elle cheminait -gaiement, le cœur léger, sans souci, sans pressentiment… -« Non, pas plus que n’en a cette -pauvre araignée de Madagascar, dont l’homme -va s’approprier la substance et la liberté ! » -se dit-elle avec amertume, tirant sa comparaison -imprévue d’un article de magazine qu’elle venait -de lire. — Cette promenade à pied, qui avait pour -but apparent une visite à madame Revins, devait, -en réalité, amener le mariage de Dora, le malheur -de Jack Ascott, son épreuve douloureuse à elle, -sa conversion au catholicisme… Sa conversion ! -Ce souvenir fut comme un trait de lumière dans son -âme troublée ; sa figure se détendit subitement, puis -le désir lui vint de revoir le couvent de l’Assomption. -Un coupé de remise descendait à vide les -Champs-Elysées : elle l’arrêta, se fit conduire -chez Lachaume, acheta des azalées, une énorme -brassée de roses, et, une heure plus tard, elle arrivait -au pensionnat avec sa riche offrande de fleurs.</p> - -<p>La supérieure, agréablement surprise, la reçut, -les bras et le cœur aussi largement ouverts que le -permettait son austérité. Après une assez longue -causerie, la jeune femme exprima le désir de parer -elle-même la chapelle, comme autrefois. Mère -Émilie y consentit volontiers et lui donna une -sœur pour l’aider.</p> - -<p>Hélène éprouva une vive émotion en pénétrant -dans ce sanctuaire où elle était devenue catholique -romaine. Et comme elle était changée ! Tout en -allant et venant autour de l’autel à pas assourdis, -elle se rappela son irrévérence de protestante. -Cette petite porte d’or du tabernacle, qu’elle -eût jadis ouverte hardiment, lui inspirait maintenant -une vénération mêlée de crainte ; pour rien -au monde, elle n’eût osé y toucher. Et tout en -effleurant la nappe de lin, en maniant les vases et -les chandeliers, elle sentit au bout de ses doigts de -croyante une sorte de fluide, qui semblait la mettre -en communication avec l’âme de ces choses -bénites et lui en rendre le contact pénétrant et -doux. Son travail terminé, elle s’agenouilla au -pied de l’autel qu’elle venait d’orner comme pour -un jour de fête. Avec sa lucidité d’intellectuelle, -elle se rendit compte de la transformation qui -s’était accomplie en elle, de sa vision intérieure -agrandie, de la spiritualité qu’elle avait acquise : -elle s’en félicita. Comme à la majorité de ses compatriotes, -le progrès, le développement des facultés, -lui paraissaient des choses désirables entre toutes. -Avec une conviction profonde, une confiance -touchante, elle murmura :</p> - -<p>— <i lang="en" xml:lang="en">In the end all will be well !</i></p> - -<p>« A la fin, tout sera bien !… » Cet acte de foi, le -plus simple et le plus haut qui puisse sortir de -l’esprit de l’homme, qui vient naturellement aux -lèvres de l’Américain, se formula de nouveau, avec -plus de netteté encore, dans la pensée de madame -Ronald :</p> - -<p>— <i lang="en" xml:lang="en">In the end all will be well !</i> répéta-t-elle d’une -voix ferme en se relevant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXI</h2> - - -<p>Le retour de madame Ronald à Paris causa un -très vif plaisir à M. de Limeray. Pendant les vingt -mois qu’avait duré son absence, une correspondance -suivie avait donné à leurs relations un charmant -caractère d’intimité. Le « Prince » chercha -tout de suite à deviner l’état de cœur de son amie -américaine. Il ne croyait pas à la durée d’un amour -malheureux chez une jolie femme, pas plus qu’à -la durée des regrets chez une femme aimant beaucoup -la toilette. Il prétendait que les admirations -et les chiffons ont vite raison d’une passion ou d’un -chagrin. Cependant, à la première question qu’il -fit sur le comte et la comtesse Sant’Anna, le -retrait du regard d’Hélène, la dureté de son accent, -lui prouvèrent qu’elle n’avait point recouvré sa -belle indifférence d’autrefois. Bien que cela bouleversât -ses petites théories, il fut charmé de voir -qu’elle était capable d’un sentiment profond. Il -eut mille occasions de constater que l’oubli n’était -pas encore venu pour elle. De fait, le séjour d’Europe -semblait être mauvais à madame Ronald. -Était-ce la distance moindre entre elle et Lelo, -étaient-ce les lettres dont Dora la persécutait ? -Quoi qu’elle fit, quoi qu’elle dît, sa pensée demeurait -tournée vers Rome.</p> - -<p>Un soir, en revenant du théâtre, elle trouva sur -sa toilette un grand pli jaune portant le timbre -d’Italie. Elle le prit, le palpa, et, devinant ce qu’il -contenait, elle l’ouvrit avec des doigts nerveux. -C’était bien cela !… Deux photographies ! celles -du comte et de la comtesse Sant’Anna ! Elle les -rejeta vivement, et elles allèrent s’étaler sur ses -brosses. Mais le mal était fait, le choc reçu : son -regard avait rencontré la figure de Lelo, et elle en -avait été touchée au cœur. Comme subitement -gênée par la présence de sa femme de chambre, -elle l’envoya se coucher. Restée seule, elle reprit le -portrait de Dora, l’examina avec une fiévreuse -curiosité. La jeune femme, en grand appareil de -soirée, paraissait tout à fait jolie. Ses traits étaient -moins aigus, son expression plus douce.</p> - -<p>— Elle est bien capable d’avoir embelli ! dit -madame Ronald à haute voix. — Elle est capable -de tout ! ajouta-t-elle avec une colère presque -comique, en lançant la photographie loin d’elle.</p> - -<p>Hélène se mit ensuite à tourner dans sa chambre. -Elle commença sa toilette de nuit, revint s’asseoir -devant son miroir, brossa indéfiniment ses cheveux, -les releva coquettement sur le sommet de la tête, -résistant au désir de jeter un second coup d’œil sur -l’autre portrait qui était là. A la fin, n’y tenant -plus, elle le saisit brusquement, et, les lèvres -serrées, la physionomie dure, elle le regarda un -instant.</p> - -<p>— Flatté ! retouché ! fit-elle avec une inflexion -de dédain.</p> - -<p>La photographie n’est pas artistique, mais elle -est scientifiquement brutale et vraie. La lumière -est implacable. Elle saisit les traits et l’âme de -l’individu. Elle peut révéler la pensée criminelle, -aussi bien que la maladie cachée. Nous ne savons -pas encore lire ses révélations. Sur ce morceau de -carton que tenait Hélène, la belle tête italienne -de Sant’Anna se détachait avec une extrême -vigueur. Il était vivant ; il la regardait comme il -l’avait souvent regardée à Lucerne, à Ouchy : sous -le magnétisme de sa caresse, le visage de la jeune -femme se radoucit, revêtit un air de tendresse qu’il -n’avait jamais eu.</p> - -<p>Par une de ces ironies qui semblent voulues et -donnent quelquefois à nos destinées un caractère -de comédie, il se trouva que, le matin même, M. -Ronald avait acheté une loupe, assurant qu’à -Paris elles sont plus parfaites qu’ailleurs. Il était -venu la montrer à sa femme et l’avait oubliée sur -la toilette ; elle y était encore. Hélène, curieusement -inspirée, la prit pour examiner la photographie -de Lelo. Alors son cœur se mit à battre -violemment. Elle les voyait tout proches, les yeux -merveilleusement enchâssés, le nez finement modelé, -les lèvres d’un dessin si pur. Et, dans les prunelles, -il y avait cette chaude lumière qui est le reflet -même de l’âme latine ; sur la bouche sensuelle -flottait un sourire, quelque chose de tendre, un -désir peut-être. L’illusion de la vie lui vint si -foudroyante qu’elle laissa échapper la loupe. Elle -se leva toute pâle, tremblant de la tête aux pieds, -et, sous l’impulsion d’un remords, d’une souffrance -aiguë, elle jeta le portrait dans la cheminée où -pétillait une flambée de bois. Il tomba tout droit, -la face vers elle. Le feu ne le saisit que lentement, -comme à regret ; sous l’action combinée des acides -et de la chaleur, le visage fixé sur le papier parut -s’animer ; du milieu des flammes, les yeux la regardaient, -la bouche lui souriait. Hélène en demeura -glacée d’horreur. Elle suivit, avec des -prunelles dilatées par l’angoisse, les progrès de -son auto-da-fé. Quand l’image de Sant’Anna ne -fut plus qu’une légère cendre grise, elle passa son -mouchoir sur son front, humide d’une sueur de -cauchemar.</p> - -<p>— C’est affreux, affreux ! dit-elle tout haut.</p> - -<p>En elle-même elle ajouta :</p> - -<p>« Il y a peut-être bien quelques parcelles de -vie humaine dans une photographie… »</p> - -<p>Ce petit incident troubla l’âme d’Hélène plus -profondément que rien n’avait pu le faire depuis -vingt mois. Elle fut tout à coup reprise de cette -nostalgie des choses irréalisables qui donne le -dégoût des plaisirs, des affections simples, de la -vie même, et qui est plus difficile à supporter -qu’une douleur franche.</p> - -<p>Et puis le comte et la comtesse Sant’Anna la -pressaient de venir à Rome. De là-bas une force -attirante semblait agir sur toutes les fibres de son -cœur. Le désir insidieux de voir Dora dans son -rôle de grande dame, et de la réconcilier avec son -oncle, s’était emparé d’Hélène et menaçait d’avoir -raison de sa volonté.</p> - -<p>Le bonheur et la guérison arrivent souvent de -manière aussi imprévue que le malheur et la -maladie. Un matin, en lisant le <i lang="en" xml:lang="en">New York Herald</i>, -les yeux d’Hélène tombèrent sur l’annonce d’une -conférence qui serait donnée, l’après-midi même, -à la Bodinière, par le brahmine Cetteradji, sur -« l’influence des Maîtres disparus ». L’Hindou -devait être présenté par Jules Bois, le grand-prêtre -français de l’occultisme, dont le nom est bien connu -aux États-Unis. La curiosité de la femme américaine -peut être considérée comme une véritable -force : son esprit, avide de lumière, d’espace, de -savoir, cherche sans cesse du nouveau. Nulle part -peut-être autant qu’en Amérique on ne s’occupe -des sciences psychiques ; madame Ronald s’y -intéressait avec passion. De plus, à New-York, -à Philadelphie, à Boston, le bouddhisme est en -grande faveur. Çakya-Mouni a des adoratrices ; -Bouddha, symbole de paix et de repos, se rencontre -aujourd’hui, par un contraste piquant, et comme -une leçon peut-être, chez les femmes les plus actives, -les plus remuantes de l’univers.</p> - -<p>Une conférence d’un brahmine ! Cette friandise -intellectuelle ne pouvait que tenter Hélène. Elle -envoya immédiatement un mot à une de ses -amies pour l’inviter à y venir avec elle. Celle-ci -ayant accepté, les deux Américaines se rendirent -à la Bodinière et furent assez heureuses pour trouver -des fauteuils que l’on venait de rapporter au -bureau. La petite salle se remplit d’un public très -spécial, pas brillant, pas élégant, mais très intéressant. -Il y avait là des hommes graves à -crânes pointus, des prêtres, des pasteurs protestants, -des femmes ayant dépassé la trentaine, vêtues -à faire crier, avec des visages de névrosées, des -yeux inquiets, des physionomies ardentes. Dans -ce milieu de cérébrales, se distinguaient les visages -paisibles et froids d’une demi-douzaine d’Américaines, -jolies et bien habillées.</p> - -<p>Et, sur la petite scène où se sont succédé tant de -spectacles divers, parut le prêtre de Brahma, une -figure jeune et majestueuse, encadrée par Jules -Bois et un interprète. Cetteradji portait une robe -de fine soie blanche, avec une espèce d’étole -posée en travers, nouée à gauche, dont ses doigts -bruns tenaient les bouts. Le gracieux turban de -l’Inde, croisé au-dessus du front, était placé comme -une mitre sur ses cheveux noirs un peu longs. Son -teint avait la chaude coloration de l’Extrême-Orient. -Son visage aux larges pommettes, aux -traits lourds, eût semblé commun, s’il n’eût été -transfiguré par des yeux pleins de feu mystique. -Toute sa personne donnait une impression de force, -de pureté, de douceur. Il promena, un moment, son -regard lumineux sur l’auditoire, comme s’il eût -voulu en prendre possession. Ce regard fit courir -un léger frémissement chez les spectateurs, plus -marqué chez les spectatrices. Puis, la communication -psychique établie, Cetteradji, dans un anglais -que l’accent hindou rendait singulièrement harmonieux, -parla des « Maîtres disparus », de Platon, -d’Aristote, de Bouddha, du Christ. Il affirma qu’ils -n’avaient point quitté notre planète, qu’ils étaient -autour de nous, dans l’éther où vivent les esprits, -les grands invisibles, qu’ils avaient une action -constante sur notre progrès, sur notre civilisation. -Il assura, de plus, qu’il avait eu des preuves -tangibles de leur présence et qu’il existait entre -eux et nous des moyens de communication. A ces -mots, tous les yeux suspendus à ses lèvres prirent -une expression de religieuse attente. Le silence -devint sensible. On espérait apprendre les paroles -magiques qui ouvrent les portes de l’au-delà. -Hélas ! le brahmine se déroba comme tous les -autres, mais il le fit avec une habileté particulière. -Il déclara que, pour entrer en communication -avec les Maîtres, il fallait avoir atteint, par des -incarnations successives, un haut degré de spiritualité. -Alors s’éleva de l’assemblée ce soupir -pathétique qui sort de la poitrine de l’humanité -après chacune de ses espérances trompées. Afin -d’adoucir la déception, Cetteradji ajouta que, par -une vie très pure, une aspiration perpétuelle vers -le bien, on pouvait cependant attirer vers soi les -esprits supérieurs.</p> - -<p>Bien que la traduction en français de chacune -des phrases anglaises eût un peu gâté cette conférence -pour madame Ronald, elle fut affectée -très fortement par ce magnétisme d’apôtre que -possédait le brahmine. Il ne lui avait rien appris -de nouveau : mais, soit par un effet de son imagination, -soit par une véritable action psychique, -sa parole lui avait fait un bien extraordinaire. -Son discours terminé, Cetteradji annonça qu’il -recevrait chez lui, 4, rue Boccador, les personnes -qui auraient des questions à lui poser.</p> - -<p>Alors Jules Bois, se levant, ajouta quelques -mots, de cette voix onctueuse qu’il s’est faite. -Il dit que nous avions besoin des forces psychiques -pour réagir contre le mal envahissant, contre les -ténèbres du matérialisme : il espérait qu’un grand -nombre de personnes iraient demander au brahmine -le secours de ses prières, de sa volonté supérieure, -et recevoir de lui l’impulsion nécessaire -pour marcher sans défaillance vers la lumière.</p> - -<p>Tout cela fut très joliment débité, sur le mode -mineur, avec un air suffisamment mystique. -Mais, après la parole ardente, convaincue, du -prêtre hindou, la parole laïque de Jules Bois parut -décolorée, sans relief. De plus, l’apôtre français de -l’occultisme, avec ses vêtements étriqués d’Européen, -faisait assez pauvre figure à côté du blanc -brahmine à la robe de soie.</p> - -<p>Madame Ronald aperçut tout de suite la cause -de cette infériorité :</p> - -<p>— Décidément, dit-elle à son amie, on ne peut -pas parler de ces choses avec une barbe de mondain -et une redingote. Il faudrait avoir la figure -rasée, une robe, un vêtement qui drape… des -ailes, même !</p> - -<p>— Oh ! je l’ai toujours dit, répliqua madame -Carrington, qui adorait la toilette, le costume est -la moitié de l’individu.</p> - -<p>— Tout, quelquefois ! déclara Hélène, avec son -joli ton de philosophe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXII</h2> - - -<p>Rue Boccador, 4 !… Pendant toute la soirée, -cette adresse du brahmine se répéta dans le cerveau -d’Hélène, et, tout à coup, lui vint une idée -bizarre. Cetteradji avait certainement un pouvoir -psychique supérieur : elle l’avait senti ; en l’écoutant, -elle avait éprouvé quelque chose de pareil à -cette chaleur spirituelle que la parole du Christ -produisait dans le cœur des disciples. Pourquoi -n’irait-elle pas lui demander son aide comme -l’avait conseillé Jules Bois ? Au moyen de la -suggestion, il saurait peut-être effacer cette figure -de Sant’Anna qui s’était si profondément imprimée -dans son âme et qui, à chaque instant, malgré -sa volonté, reparaissait triomphante. L’hésitation -n’est jamais longue chez l’Américaine : oui, elle -essayerait de la suggestion ; c’était une expérience -à faire.</p> - -<p>Le lendemain, madame Ronald, avec une petite -fièvre d’émotion, se rendit rue Boccador. Elle y -fut avant deux heures, avec l’espoir de passer la -première. Deux messieurs l’avaient précédée : l’un -était un clergyman, l’autre un homme du monde -d’un certain âge. Celui-ci l’examina avec une -curiosité qui la fit légèrement rougir. Afin d’engager -la conversation, il offrit de lui céder son -tour. Elle accepta, mais d’un air distant qui l’obligea -d’en rester là. En attendant, elle essaya de -préparer son entrée en matière. Qu’allait-elle dire ? -Elle n’en savait rien. Grand Dieu ! ce serait plus -terrible encore que la confession !… Quelle idée -folle et ridicule elle avait eue ! Elle fut tentée de -s’enfuir ; la présence seule de ses compagnons la -retint.</p> - -<p>A deux heures précises, la porte de droite fut -ouverte par un Hindou en robe et en turban de -couleur sombre. Hélène se leva, plus morte que -vive. D’un geste, le serviteur l’invita à le suivre. -Il lui fit traverser une seconde pièce et l’introduisit -dans un grand salon, au moment même où -Cetteradji y entrait. Après une sorte de prosternement -devant son maître, il se retira, de son pas -silencieux d’Oriental. Le brahmine, ayant salué -sa visiteuse d’une inclination de tête un peu raide, -un peu hautaine, lui indiqua un siège et s’assit -dans un fauteuil à haut dossier, près d’une table -couverte de papiers, au milieu desquels on distinguait -des parchemins roulés et jaunis.</p> - -<p>Un roi n’eût pas impressionné Hélène autant -que cette blanche figure hiératique du prêtre hindou. -Il lui parut encore plus imposant ici que sur -la scène de la Bodinière, et tellement au-dessus -des autres hommes, des passions humaines, qu’en -présence d’un pareil personnage son amour douloureux -lui sembla tout à coup puéril et ridicule. -Elle n’oserait jamais lui en parler. Il fallait dire -quelque chose, pourtant ! Son habitude du monde -lui vint en aide.</p> - -<p>— J’ai assisté hier à votre conférence, commença-t-elle -d’une voix troublée par les battements de son -cœur. — Elle m’a vivement intéressée… Je suis -Américaine ; à New-York, nous nous occupons -beaucoup des phénomènes psychiques… Malheureusement, -ils prêtent à l’imposture. Nous avons -souvent été dupés par d’habiles prestidigitateurs… -Je voudrais savoir si le magnétisme, la suggestion, -l’hypnotisme, sont des forces naturelles ou surnaturelles.</p> - -<p>Hélène avait pris, à la manière des femmes, un -long détour pour arriver au sujet brûlant.</p> - -<p>— Ce sont des forces naturelles, — répliqua le -brahmine sans hésiter, — et les plus nobles de -l’homme, mais dont le développement n’est pas -facile. Pour devenir un vrai magnétiseur, il faut -mener une vie très pure, avoir une santé parfaite -et entraîner constamment sa volonté. Tous les -prêtres ont plus ou moins, sans s’en douter, le -pouvoir de la suggestion : c’est même là le secret -de leur influence. Les saints, eux, l’ont possédé à -un très haut degré, et c’est au moyen de cette -force qu’ils ont guéri l’âme et le corps, fait des -miracles.</p> - -<p>— Oui, oui, ce doit être cela ! dit vivement -madame Ronald. — Hier, en vous écoutant, -j’étais comme soulevée intérieurement et prise -d’un désir de bien.</p> - -<p>Il y eut un rayonnement de joie dans les yeux -du prêtre.</p> - -<p>— Je suis heureux que ma parole ait eu cet effet -sur vous !</p> - -<p>— J’ai senti que vous aviez un pouvoir de -maître et, comme l’a conseillé M. Jules Bois, je -suis venue vous prier de m’aider…</p> - -<p>— En quoi ?</p> - -<p>Hélène rougit ; ses yeux exprimèrent la détresse ; -ses lèvres se contractèrent. Oh ! si elle avait pu fuir…</p> - -<p>— Parlez ! fit le brahmine avec une douceur -impérieuse.</p> - -<p>— Eh bien… voici… Je voudrais guérir d’un -amour qui gâte ma vie, qui me rend mauvaise, -qui est très douloureux enfin, — acheva madame -Ronald avec une brusquerie nerveuse qui trahissait -sa souffrance. — J’ai pensé que vous pourriez -m’aider. Cela vous paraît étrange, peut-être…</p> - -<p>Puis, regardant anxieusement le brahmine :</p> - -<p>— J’espère que vous ne me croyez pas folle ?</p> - -<p>— Je vous crois très sage, au contraire ! répondit -gravement Cetteradji.</p> - -<p>— Ah ! tant mieux ! fit la jeune femme avec -un soupir de soulagement. — Voyez-vous, je sais -que l’amour n’est pas autre chose qu’un fluide -comme la lumière, une sorte d’éther.</p> - -<p>— Vous savez cela, vous ! s’écria le prêtre, -avec un sursaut d’étonnement qui rompit l’impassibilité -de sa figure de bronze.</p> - -<p>— Un savant me l’avait dit et j’en avais ri. -Maintenant, je suis convaincue que c’est la vérité.</p> - -<p>— C’est la vérité, affirma l’Hindou. Les savants -sont inspirés. Ils sont les vrais médiums de Dieu. -Les découvertes arrivent au moment voulu, mais -ils les pressentent souvent. L’heure n’est pas -éloignée où l’on étudiera scientifiquement l’amour. -C’est un des grands fluides de la nature, celui qui -va travaillant l’humanité, portant la vie, la joie, -la douleur.</p> - -<p>— Oui, oui, et j’ai pensé que la force psychique -devait être supérieure à cet agent aveugle.</p> - -<p>— Il n’y a pas de forces aveugles, — déclara le -brahmine, — il n’y a que des hommes aveugles.</p> - -<p>— Peut-être… Enfin, hier, après vous avoir entendu, -je me suis dit que vous pourriez donner -une autre direction à mes pensées, effacer certains -souvenirs, me délivrer de cette obsession sous -laquelle je me débats en vain, car c’est une -obsession, — répéta Hélène avec une sorte de -colère. — Puisqu’il vous est possible d’établir la -communication entre les individus, il doit vous -être facile de la couper aussi ! ajouta-t-elle, comme -si elle eût parlé d’un courant électrique.</p> - -<p>Le prêtre ne sourit pas.</p> - -<p>— Je le puis, répondit-il avec assurance.</p> - -<p>— Alors, délivrez-moi ! répondit madame Ronald -d’une voix suppliante.</p> - -<p>— A quelle religion appartenez-vous ?</p> - -<p>— A la religion catholique. Je m’y suis convertie.</p> - -<p>— Tant mieux. C’est un grand pas que vous -avez fait vers la spiritualité. Avez-vous le désir -sincère, la volonté ferme de recouvrer la paix ?</p> - -<p>— Si je l’ai !… Oh ! vous ne savez pas, vous ne -pouvez pas savoir, vous, fit étourdiment Hélène, -combien c’est douloureux, un amour sans espoir. -C’est pire qu’un mal physique.</p> - -<p>Une étrange expression, une onde légère d’émotion -passa sur le visage du brahmine. Ce fut comme -un reflet d’humanité. Sa physionomie redevint -aussitôt impassible. Il appuya sur la jeune femme -un regard qui ne voyait ni ses cheveux couleur -d’hyacinthe, ni sa beauté, ni son élégance, mais -qui semblait vouloir pénétrer derrière son front et -lire son âme.</p> - -<p>— L’épreuve que vous avez subie a été bonne -pour vous, — prononça lentement Cetteradji : — elle -a développé vos facultés supérieures, diminué -votre vanité, votre frivolité. Puisque vous êtes -venue à moi, c’est qu’elle a suffisamment duré. -Je puis y mettre fin. Je puis tourner définitivement -votre pensée vers le bien, vers les -malheureux, vers les petits, et vous donner le -sentiment de la fraternité qui fait de la charité -une joie divine. Le voulez-vous ?</p> - -<p>— De tout mon cœur !</p> - -<p>A ce mot, Cetteradji se leva et, les doigts repliés -à la façon de Bouddha, il vint appuyer son index -et son médius sur le front de l’Américaine. Sa taille -sembla grandir, sa physionomie prit un air d’énergie, -de vouloir extraordinaire. Ses yeux devinrent -des yeux de lumière et de force, ses lèvres remuèrent -légèrement. Sous la pression de ses doigts -chargés de fluide, il y eut chez Hélène une palpitation -d’âme, un émoi violent, une résistance -même, puis un calme subit.</p> - -<p>— Allez en paix, maintenant ! ordonna le brahmine.</p> - -<p>Et son bras, comme brisé par un effort surhumain, -retomba le long de son corps.</p> - -<p>Madame Ronald se leva. L’ébranlement que -venait de subir son cerveau lui avait donné une -sorte d’étourdissement, d’ivresse. Elle eut cette -aspiration particulière, ce soupir d’allégement qui -termine les crises.</p> - -<p>— Je me sens bien, murmura-t-elle.</p> - -<p>— Ma pensée, ma volonté resteront sur vous -tant que cela sera nécessaire, jusqu’à ce que vous -soyez guérie.</p> - -<p>— Comment le saurez-vous ?</p> - -<p>— Je le sentirai, dit simplement Cetteradji.</p> - -<p>Madame Ronald était trop américaine pour ne -pas comprendre que le prêtre doit vivre, aussi -bien que le médecin, de son pouvoir et de sa -science. Pour la première fois, cependant, elle -éprouvait de l’embarras à donner de l’argent. -Durant quelques secondes, elle pétrit nerveusement -son porte-cartes, puis elle en tira une enveloppe -où elle avait mis un billet de cinq cents -francs, et, la posant sur la table :</p> - -<p>— Pour faire du bien, ajouta-t-elle gentiment.</p> - -<p>— Il en sera fait, — répondit le brahmine avec -une légère inclination de tête.</p> - -<p>Puis il toucha un timbre, et le serviteur hindou -parut pour reconduire la visiteuse. Cetteradji éleva -de nouveau les deux doigts :</p> - -<p>— La paix soit avec vous, maintenant et toujours !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIII</h2> - - -<p>La volonté du brahmine avait agi, par une merveilleuse -suggestion, sur l’âme de madame Ronald. -Elle avait libéré sa pensée, rendu impuissant le -souvenir de Sant’Anna. Ses effets ne furent point -passagers ; ils se marquèrent de plus en plus fort, -par un progrès mystérieux. Hélène, sans étonnement, -éprouva de nouveau la joie de vivre, d’être -belle. Son œil redevint limpide, sa physionomie -sereine, sa gaieté naturelle. Elle envoya à Dora de -jolies toilettes, elle lui demanda des nouvelles de -son enfant, ce qu’elle n’avait jamais pu faire. Et -tout cela sans effort : la direction de son esprit -était changée, simplement. Elle avait cependant -gardé sur le front l’impression légère et profonde -des deux doigts du brahmine. Chaque jour, à -l’heure où elle était entrée en communication avec -lui, il se dressait dans sa mémoire avec une netteté -extraordinaire ; elle ressentait le magnétisme de -son regard, elle éprouvait quelques secondes d’émoi, -puis un bien-être particulier.</p> - -<p>M. de Limeray ne fut pas long à se douter de -quelque chose. Madame Ronald avait manifestement -recouvré son équilibre. Son visage était -resté un peu grave, mais il avait perdu cette expression -pathétique, qui, tant de fois, avait trahi -sa douleur d’amour. Et, signe plus probant encore, -si l’on parlait de Sant’Anna, ses yeux ne se dérobaient -plus, ses lèvres demeuraient fermes. La joie -de convalescente qu’elle éprouvait à être délivrée -de ses regrets, de l’idée fixe qui l’avait si longtemps -oppressée, lui donnait par moments une -exubérance de vie qui parut suspecte au vieux -mondain. Il se demanda encore : « Qui est-ce ? » -Ses soupçons se portèrent sur Willie Grey. Il -reconnut vite qu’il avait fait un jugement téméraire. -Que s’était-il donc passé dans l’âme de -l’Américaine ? Sa guérison avait-elle été opérée -par un confesseur habile, ou par une forte désillusion ? -Agacé de ne pouvoir le deviner, le comte -espérait qu’un jour ou l’autre quelque parole -inconsciente viendrait lui donner la clé de l’énigme.</p> - -<p>Dans la semaine qui précéda le départ des Ronald -pour l’Amérique, M. de Limeray, après avoir déjeuné -avec eux, voulut conduire Hélène chez -Georges Petit, à une exposition internationale de -peinture. Il aimait particulièrement ces stations -dans les musées et les galeries en compagnie d’une -jolie femme. De l’Hôtel Castiglione à la rue de -Sèze, la distance est courte ; ils s’y rendirent à -pied. Chemin faisant, madame Ronald se mit à -parler de cette conférence qu’elle avait entendue -à la Bodinière, un mois auparavant. Un sentiment -obscur lui avait fait, jusqu’alors, garder le silence -sur ce sujet. Elle répéta ce que Cetteradji avait dit -des Maîtres disparus. Elle décrivit sa personne, -son costume, avec un enthousiasme, une admiration -qui amusèrent le comte, puis, à brûle-pourpoint :</p> - -<p>— Croyez-vous au pouvoir de la suggestion ? -demanda-t-elle, tournant autour du secret qu’elle -ne voulait pas dire, comme font les femmes et les -enfants.</p> - -<p>— Sans doute !… Du reste, nous l’exerçons constamment, -plus ou moins, les uns sur les autres, et -sur nous-mêmes quelquefois. C’est ce pouvoir qui -est probablement la grande force des conquérants -et des meneurs d’hommes. On affirme qu’il est un -moyen de guérison dans les maladies mentales ou -nerveuses, mais les guérisseurs sont rares, j’imagine.</p> - -<p>— Eh bien, Cetteradji doit en être un. Il a dans -le regard, dans la parole, une puissance extraordinaire. -En l’écoutant, nous étions comme hypnotisés, -« nos cœurs devenaient brûlants », selon l’expression -de l’Évangile. Nous lui aurions donné -tout ce qu’il aurait voulu, notre argent, notre -concours…</p> - -<p>— Et il ne vous a rien demandé ?</p> - -<p>— Rien.</p> - -<p>— Allons, tant mieux ! fit M. de Limeray -d’un air moqueur. — En tout cas, gardez-vous de -jouer avec le magnétisme, la suggestion et toutes -ces choses dangereuses. S’il y a de bons esprits, il -y en a aussi de mauvais… Rappelez-vous la leçon -de l’Éden, ô Ève ! ajouta le comte avec son fin -sourire.</p> - -<p>L’exposition de la rue de Sèze ne pouvait guère -intéresser que des artistes ou des amateurs sérieux. -C’étaient des esquisses, des ébauches curieuses, -révélant la genèse de tableaux connus et admirés. -Il y avait peu de monde dans la salle, lorsque -madame Ronald et M. de Limeray y arrivèrent. -Après avoir promené les yeux autour d’eux pour -s’orienter, ils se dirigèrent vers le panneau occupé -par Willie Grey. La tonalité du jeune maître le -leur avait fait reconnaître de loin.</p> - -<p>— <i>La Folie de Titania</i> ! s’écria le comte -avec une expression de plaisir. — Ah ! le cachottier ! -il ne m’avait jamais parlé de ces études ! Il -aurait pu me les céder, pour me consoler de la -perte de ce tableau qui m’a échappé et que j’ai -tant regretté… Mais, j’y pense, n’est-ce pas monsieur -votre frère qui l’a acheté ?</p> - -<p>Un reflet d’émotion passa sur le visage de la -jeune femme.</p> - -<p>— Précisément ! et pour m’en faire cadeau, — répondit-elle -avec un singulier petit rire. — C’est -moi qui possède <i>la Folie de Titania</i>. Elle est dans -mon cabinet de toilette.</p> - -<p>— Dans votre cabinet de toilette ! fit M. de -Limeray d’un air étonné.</p> - -<p>— En bonne compagnie, rassurez-vous ! avec -des Leloir et des Corelli.</p> - -<p>— Peste ! Vous le mettez bien, votre cabinet de -toilette !</p> - -<p>— Oui. Comme j’y passe pas mal de temps, -j’y ai placé de jolis tableaux. Cela repose les -yeux ; c’est toujours un peu de beauté qu’on -absorbe…</p> - -<p>M. de Limeray revint aux études de Willie Grey. -Il examina la dernière, où le peintre avait fixé son -inspiration.</p> - -<p>— Un chef-d’œuvre ! dit-il. Ce coin de forêt -donne une sensation d’aurore et de printemps. -Titania est adorable sur cette couche de mousse -et de violettes, une vraie couche de reine ou de -fée. On devine qu’elle vient de s’éveiller. Dans les -yeux levés vers l’âne, il y a cette ivresse du rêve -et de l’amour qui crée les illusions… Mais voilà -un exemple de suggestion ! s’écria le comte, le -visage éclairé par une idée soudaine.</p> - -<p>— Un exemple de suggestion ? répéta madame -Ronald, ahurie.</p> - -<p>— Parfaitement ! Et dans Shakespeare !… Ah ! -c’est fort !…</p> - -<p>En disant cela, M. de Limeray conduisit Hélène -vers les chaises placées en face des tableaux. Tous -deux s’assirent.</p> - -<p>— Ne vous souvenez-vous pas ? Obéron et Titania, -le roi et la reine des fées, sont venus assister -et danser, invisibles, au mariage du duc Thésée. -Ils sont venus séparément avec leur cortège d’êtres -aériens, de génies et de sylphes. Ils sont brouillés, -parce que Titania a refusé de céder à son mari un -de ses pages, un bel enfant de l’Inde, le fils d’une -amie morte. Ils se rencontrent dans un coin de la -forêt, se querellent, s’injurient, se font des reproches -comme de vulgaires époux. Titania s’obstine -dans son refus : Obéron, furieux, imagine de -l’obliger à aimer un être inférieur, un animal -quelconque, un lion, un loup ou un singe, il n’a -pas de préférence… Une vengeance pas banale, -entre parenthèses !</p> - -<p>— Très banale, au contraire ! dit Hélène. — Humilier -la femme qui vous résiste, c’est bien le -fait d’un homme.</p> - -<p>— Allons, allons, nous ne sommes pas si mauvais -que cela ! Toujours est-il qu’Obéron envoie -son messager, Puck, lui cueillir certaine fleur, la -petite fleur d’amour que la flèche de Cupidon a -rougie. Il la presse sur les yeux de Titania en lui -disant : « Tu t’éveilleras quand quelque être vil -sera près de toi. Tu l’adoreras, tu languiras, tu -souffriras pour lui, fût-ce un sanglier, un ours, un -chat… » N’est-ce pas là la suggestion ?</p> - -<p>— En effet !</p> - -<p>— Et c’est un clown affublé d’une tête d’âne -que Titania voit en ouvrant les yeux. Il lui semble -divinement beau. Elle en tombe amoureuse. Elle -le couvre de fleurs, elle persiste à lui offrir des -mets exquis, bien qu’il lui demande du foin et de -l’orge. Pour se faire pardonner sa folie, elle cède -à son mari ce page qu’elle ne voulait pas échanger -contre un royaume de fées. Obéron, satisfait, pris -de pitié, se décide à lui rendre la raison. Pour -cela, il presse une autre fleur, ou je ne sais quelle -herbe, sur ses paupières et lui dit : « Vois comme -tu voyais autrefois ! »</p> - -<p>— Oui, et l’orgueilleuse reine des fées s’aperçoit -qu’elle a aimé un être inférieur… Pauvre Titania !</p> - -<p>— Qui de nous n’a pas eu une de ces désillusions ? -Elles sont pénibles, mais point humiliantes : -on possède généralement les qualités que l’on -prête à une personne aimée. J’ai relu vingt fois -cet épisode de la folie de Titania, qui est enchâssé -comme un joyau dans le <i>Songe d’une Nuit d’été</i>. -Chaque fois, j’y ai découvert quelque chose de -nouveau, et maintenant j’y trouve encore la -suggestion.</p> - -<p>— Elle y est, elle y est ! fit madame Ronald. -C’est merveilleux de modernisme !</p> - -<p>— Je crois vraiment que ceux que nous appelons -les maîtres ont écrit comme des médiums, sous une -haute inspiration, les livres que l’humanité devait -déchiffrer. Il lui faudra des siècles et des siècles -pour arriver à les entendre. Ils la conduiront jusqu’au -bout de sa course, car ils renferment toute -philosophie, toute psychologie, toute science. -L’homme est un être condamné à épeler et qui, -ici-bas, ne saura jamais lire couramment. Nous -n’avons pas encore compris la Bible, ni l’Évangile, -ni Dante, ni Shakespeare. De là leur immortel -attrait. Du reste, le livre compris à première -lecture ne vit pas… A propos de la Bible, savez-vous -qu’un évêque anglais de mes amis m’a -signalé un passage de la vision d’Ézéchiel qui -ferait croire que le prophète a vu les hommes -à bicyclette ? Il dit ces propres paroles : « Où ils -allaient, les roues allaient, et où l’esprit devait -aller, les roues allaient, car l’esprit des créatures -vivantes était dans les roues. »</p> - -<p>— Oh ! c’est curieux, très curieux !</p> - -<p>— Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez -appris sur l’amour ?</p> - -<p>— Je vous ai appris quelque chose sur l’amour, -moi ? fit Hélène, riant pour dissimuler son -trouble. Vous m’étonnez !</p> - -<p>— Oui, le jour du mariage de mademoiselle -Carroll, vous m’avez dit que l’amour n’était pas -autre chose qu’un fluide. Si cela est, les poètes -qui, dès le commencement, l’ont appelé un « dard -de feu » auraient été inspirés.</p> - -<p>— Sûrement !</p> - -<p>— Cette idée, que vous avez livrée à mes méditations, -m’avait causé un certain effarement. Elle -m’avait d’abord paru abominable… venant d’une -femme, surtout. Puis elle s’est imposée à mon -esprit. Elle l’a obligé à un travail d’observation. -Vous voyez que, sans vous en douter, vous m’aviez -bel et bien suggestionné… Enfin j’en suis arrivé -à me dire que tous nos sentiments, amour, -amitié, haine, sympathie, antipathie, sont peut-être -bien produits par des effluves magnétiques sur -lesquels nous n’avons aucun pouvoir. Il est de -fait que, lorsqu’on se trouve dans une pièce avec -deux amoureux, on se sent affecté comme par un -courant électrique. J’ai eu de longues conversations -avec votre mari là-dessus. Il prétend que, si -nous n’étions pas mis en communication les uns -avec les autres au moyen de fluides, nous ne -pourrions ni nous voir ni nous entendre. Selon lui -la nature seule sait où aller chercher les éléments -qui lui sont nécessaires pour créer ses instruments, -un Léonard de Vinci, un Napoléon ou un idiot. -Toutes les découvertes de la science, dit-il, tendent -à démontrer que l’homme est dirigé comme les -atomes, les astres et les mondes. Et je suis persuadé -qu’il a raison. L’humanité a d’abord cru à la -fatalité, puis au libre arbitre : elle finira par -croire à la Providence, tout simplement. Savez-vous, -madame Ronald, que je vous dois une très -grande reconnaissance ?</p> - -<p>— A moi ?</p> - -<p>— Oui, vous avez lancé mon esprit dans une -voie nouvelle : vous m’avez aidé à sentir que je -suis entièrement entre les mains de Dieu… Cette -conviction me fera supporter avec plus de courage -et de résignation les mauvais jours de vieillesse -qui me restent à vivre. Et c’était une Américaine -qui devait m’apporter ce viatique spirituel ! -N’est-ce pas étrange ?</p> - -<p>— Je voudrais pouvoir admettre que j’ai eu sur -vous une influence aussi bienfaisante !</p> - -<p>— Admettez-le, car c’est la vérité.</p> - -<p>— Je suis étonnée que les poètes et les romanciers -ne fassent pas encore usage des découvertes -de la science. Elles pourraient leur inspirer des -variations nouvelles sur les thèmes immuables.</p> - -<p>— C’est vrai. Ainsi une guérison d’amour au -moyen de la suggestion… ce serait superbe !</p> - -<p>A ces mots, dits sans aucune arrière-pensée, une -rougeur si vive se répandit sur le visage de -madame Ronald que le comte en demeura saisi. -Ce fut une révélation soudaine. Il l’avait, la clé de -l’énigme !</p> - -<p>— Par exemple, continua-t-il impitoyablement, -un beau brahmine vêtu de blanc, comme votre -Cetteradji, imposant les mains à une jolie femme, -à une Ève moderne, pour chasser l’image du -tentateur : <i>la Guérison de Titania</i> ! Quel adorable -tableau ! J’en parlerai à Willie Grey. Je vois cela -d’ici !</p> - -<p>Hélène se leva brusquement.</p> - -<p>— Et moi, je vois que nous ne regardons rien, -dit-elle d’un ton un peu sec. Voici quelque chose de -Carrier-Belleuse.</p> - -<p>Sans insister, M. de Limeray suivit madame -Ronald. Il fit consciencieusement avec elle le tour -de la salle, mais il était visiblement distrait. Il -l’observait à la dérobée. C’était donc Cetteradji -qui avait fait le miracle ! Elle s’était confessée à -lui ! Elle était allée lui demander la guérison ! -Le petit tableau qu’il avait imaginé se reproduisit -dans le cerveau du comte.</p> - -<p>« J’aurai ma Titania », se dit-il.</p> - -<p>Puis, regardant Hélène avec admiration, il -répéta en lui-même :</p> - -<p>« Ces Américaines sont étonnantes, étonnantes ! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIV</h2> - - -<p>Le dîner blanc des Sant’Anna défraya pendant -huit jours toutes les conversations, soit dans le -monde blanc, soit dans le monde noir. A Rome, -ces petites manifestations politiques produisent -généralement dans les deux camps une recrudescence -d’antagonisme et d’animosité ; tout s’apaise -à la surface, mais il reste au fond des cœurs un peu -plus de haine et de rancune. Comme Lelo l’avait -prévu, ce dîner lui attira un essaim d’ennuis. Il -eut à subir les commentaires des chroniqueurs, -les félicitations des uns, le blâme des autres, et, -par-dessus le marché, les reproches de sa mère -et de son oncle le cardinal. Il n’en faut pas tant -pour exaspérer ce sensitif qu’est l’Italien. En vrai -mari, il ne manqua pas de faire supporter à sa -femme la mauvaise humeur que tout cela lui -causait. Il rentra souvent à la maison les yeux -noirs de colère, les nerfs tendus, et se mit plus -d’une fois « en boule ». Dora, consciente de ses -torts, se montra d’une patience admirable, usa de -sa fameuse huile de sagesse, et sut retenir ces -mots vifs qui lui venaient si facilement aux lèvres.</p> - -<p>Un soir, avant le dîner, elle alla trouver Lelo -dans son cabinet de toilette pour le consulter sur -quelque arrangement. Comme il ne répondait pas -à sa question, elle lui reprocha doucement son -manque d’amabilité.</p> - -<p>— Amabilité !… Demandez donc à cette pelote -d’être aimable ! dit-il, en fichant rageusement -son épingle de cravate dans le coussinet de satin -placé près de la glace. — Depuis huit jours, grâce -à vous, je suis comme elle : on m’enfonce des -pointes de tous les côtés.</p> - -<p>La comparaison fit rire la jeune femme :</p> - -<p>— Eh bien, dit-elle gaiement, ce n’est pas généreux -de me rendre les piqûres que vous recevez. -J’ai agi avec légèreté. Je ne m’étais pas rendu -compte des conséquences de mon initiative. Je -vous en ai exprimé mes regrets, que puis-je faire -de plus ?</p> - -<p>— Me laisser tranquille, répondit brutalement -Sant’Anna.</p> - -<p>— C’est bien.</p> - -<p>Sur ces mots lancés d’un ton de colère, la comtesse -quittait la chambre en faisant claquer la -porte derrière elle.</p> - -<p>Cet éclat d’humeur fut l’orage qui éclaircit le ciel.</p> - -<p>Lelo sentit qu’à son tour il s’était mis dans son -tort. Il redevint aimable comme par enchantement -et réussit sans trop de peine à se faire pardonner. -L’Italien est particulièrement habile et irrésistible -dans le repentir. Il a une façon de s’accuser, de se -charger, qui vous désarme et semble rendre tout -reproche inutile. Aussi se tire-t-il toujours d’affaire -à bon compte.</p> - -<p>Dora se félicitait de ce que les conséquences de -son coup d’État n’eussent pas été pires. Elle -comptait sans ce caractère romain façonné par des -siècles de tyrannie théocratique, caractère qui, -dans le parti noir, est resté singulièrement vindicatif -et implacable.</p> - -<p>Un matin, comme elle achevait son petit déjeuner, -on lui remit une lettre d’apparence élégante, -d’un papier pelure fortement bleuté, portant le -timbre de la ville. L’écriture de l’adresse lui était -inconnue et lui parut singulière. Elle ouvrit l’enveloppe -avec une certaine curiosité, parcourut rapidement -les quelques lignes… Le sang afflua aussitôt -à son visage, puis se retira au cœur, laissant ses -lèvres blanches et sèches. Elle relut : « Si vous -tenez à savoir où votre mari va chaque jour avant -le dîner, faites une petite visite, entre six heures -et demie et sept heures et demie, dans certaine -villa de la Place de l’Indépendance, vous serez -édifiée. On revient toujours à ses premières amours. » -Pas de signature ! Une écriture habilement contrefaite, -des lettres d’un centimètre de haut, pressées -les unes contre les autres et tracées comme par -le va-et-vient d’un insecte.</p> - -<p>Le billet anonyme était en italien. Depuis son -mariage, la jeune femme n’avait cessé d’étudier -cette langue ; elle comprenait parfaitement ; chacun -des mots cruels pénétrait jusqu’à son cœur et y -faisait éclater une douleur intolérable.</p> - -<p>« La princesse Marina !… » Son nom lui sauta -tout de suite à l’esprit ! Elle habitait une villa -dans le quartier du Macao, sorte d’Aventin où -bon nombre de grandes dames en rupture de -mariage se sont retirées, pour attendre la loi du -divorce. Lelo avait été autrefois un de ses admirateurs ; -la marquise Verga et Hélène l’avaient dit -à Dora. Le mot « admirateur » a, en général, pour -l’Américaine, un sens élastique ; il ne précise rien : -Dora n’avait jamais imaginé, pas même depuis -qu’elle était mariée, que Donna Vittoria eût pu -être, à un moment lointain, la maîtresse de son -mari. Elle la croyait trop bien élevée pour cela… -Si elle avait eu le soupçon de la vérité, elle n’aurait -jamais souffert que la princesse passât le seuil de -sa porte. Les deux femmes se rencontraient chaque -jour, car elles tournaient dans le même cercle. -Elles se faisaient des visites, s’invitaient réciproquement -à de grands dîners, à des soirées de gala, -mais leurs relations avaient gardé un ton cérémonieux -et froid. Elles se critiquaient volontiers -avec une égale malice.</p> - -<p>« On revient toujours à ses premières amours. » -Ces paroles impliquaient évidemment que Lelo -avait aimé la princesse et qu’il l’aimait encore : à -cette idée, il y eut derrière le front de la jeune -Américaine un tourbillon de pensées violentes, une -succession d’images qui jetèrent des éclairs dans -ses yeux et donnèrent une incroyable dureté à sa -physionomie. Trompée, elle ! Ah ! si elle en avait -la preuve, comme elle divorcerait vite !… Elle -s’avisa que le divorce n’existait pas en Italie. Eh -bien ! elle demanderait sa séparation, emmènerait -son fils, irait vivre aux Indes, en Chine, n’importe -où, et jamais elle ne reverrait Lelo. Elle eut un -petit éclat de rire faux et nerveux. Ah ! elle n’était -pas de celles qui pardonnent, non. Dieu merci !</p> - -<p>Plus la femme est simple, et plus elle ressent -l’infidélité de l’homme. C’est ce qui rend l’Américaine -si intransigeante, si implacable en cette -matière. L’Européenne pardonne souvent, parce -qu’elle connaît mieux la vie, la nature humaine, -et surtout parce qu’il reste chez elle moins de -matérialité primitive. Elle pardonne sans oublier, -d’ailleurs. L’infidélité, la trahison est pour la -femme ce que la gelée blanche est pour la plante ; -ses effets sont les mêmes et aussi irrémédiables.</p> - -<p>Si Dora n’était pas de celles qui pardonnent, -elle était en revanche de celles qui peuvent raisonner -avec quelque lucidité. Lorsqu’elle eut -recouvré un peu de calme, elle se mit à chercher -des indices dans la manière d’être de son mari. -Elle n’en vit d’abord aucun qui pût l’alarmer, au -contraire. Il était certainement très empressé -auprès de la princesse Marina, pas plus pourtant -que le marquis Verga ou tel ou tel autre. C’était -sûrement la grande dame influente que l’on courtisait, -et non la femme… La femme ! mais elle avait -au moins quarante-cinq ans ! cinquante peut-être ! -Elle se teignait les cheveux, se retouchait les -sourcils et les lèvres ! Et Lelo aimerait ce vieux -tableau ! Allons, c’était impossible !</p> - -<p>Un vieux tableau !… Le fin profil de Donna -Vittoria, sa taille souple, sa démarche onduleuse, -la manière inimitable dont elle se servait de son -face-à-main d’écaille blonde se retracèrent instantanément -dans le cerveau de Dora, et les -coins de sa bouche se contractèrent. Bizarrement, -une impression qu’elle avait eue, quelques jours -auparavant, se raviva aussi. Donna Vittoria était -arrivée très en retard à un grand dîner. Une autre -eût été confuse, eût bredouillé des excuses bêtes -ou maladroites, elle avait dit simplement : « <i lang="it" xml:lang="it">Scusate -mi tanto, tanto !</i> — Excusez-moi tant, tant ! » — Et -avec quelle grâce, quelle désinvolture ! Dora -l’avait enviée. Oui, impossible de le nier, cette -femme possédait un charme extraordinaire. Et puis -elle l’avait, cette âme latine que Lelo croyait si -supérieure ! Pour le mariage, l’âme saxonne suffit ; -pour l’amour, il faut peut-être l’âme latine ! Cette -pensée broya le cœur de la jeune femme. Ne serait-ce -point à cause de la princesse que son mari -faisait la sourde oreille quand elle lui parlait -d’accompagner madame Carroll en Amérique ? Il -n’avait pas dit non positivement, mais il était -évident que cela ne lui plaisait pas et il avait -plusieurs fois exprimé le désir d’aller à Ceresole, -en Piémont, où Donna Vittoria passait l’été.</p> - -<p>Dora reprit le billet anonyme et se mit à l’examiner. -Dans l’écriture contrefaite, le format, la -qualité du papier, il y avait la marque d’un homme -ou d’une femme du monde. Qui donc pouvait avoir -intérêt à détruire son bonheur ?… Une vengeance, -sûrement ! Celui ou celle qui était capable d’une -action si vile devait être capable aussi d’une -calomnie… Le nom de sa belle-sœur lui vint à -l’esprit, puis elle se dit que Donna Pia ne trahirait -pas son frère. Elle savait que son mari faisait des -visites à la princesse Marina, mais qu’il y allât -tous les jours, elle l’ignorait. Elle s’était figuré -qu’il montait au club après la promenade. Il le -lui avait donné à entendre : le mensonge est si -facile aux Latins !… Lelo infidèle !… Et il était là, -tout près, dormant paisiblement. Elle avait une -envie folle d’aller le secouer, le réveiller, lui montrer -cette lettre. Il lui prouverait, clair comme le jour, -qu’il était innocent, et elle ne le croirait pas. Non, -il fallait qu’elle fût convaincue par ses propres -sens. Elle se rendrait chez la princesse entre six -heures et demie et sept heures et demie, comme -on le lui conseillait. Elle avait un excellent prétexte : -la veille, un domestique s’était présenté -avec un certificat de la princesse. Elle irait lui -demander des renseignements supplémentaires. -Elle verrait bien l’effet que son apparition produirait. -On ne la recevrait peut-être pas ? Eh bien, -elle attendrait dans sa voiture, à quelque distance : -si elle voyait sortir son mari, elle saurait… elle -saurait que cet infâme billet n’avait pas menti. -Et alors !… Ah ! c’était trop douloureux !</p> - -<p>Elle se leva brusquement, sonna sa femme de -chambre et passa dans son cabinet de toilette. -Tout en s’habillant, en se parant, elle souffrait -d’une manière atroce. Il lui semblait qu’un nid de -vipères s’était ouvert dans son cerveau. Elle -songeait tout à coup à Jack Ascott. Y aurait-il -quelque chose comme une rétribution de nos actes -en ce monde, et allait-elle être punie de son infidélité -envers lui ? Un remords lui vint, à l’idée -qu’elle avait pu lui infliger une peine semblable -à celle qu’elle éprouvait.</p> - -<p>« Je ne savais pas que ce fût si cruel ! » Puis, -haussant les épaules, avec cette ignorance enfantine -que la plupart des femmes ont du cœur -masculin : « Les hommes ne sentent pas autant -que nous ! »</p> - -<p>Au fond d’elle-même, Dora avait cependant -l’impression que son mari l’aimait, et cette impression -ne laissait pas que de la rassurer. Dans des -circonstances pareilles, nous avons tous, plus ou -moins, l’instinct infaillible de ce qui est ou de ce -qui n’est pas, et c’est lui seul qu’il faudrait écouter. -La comtesse se hâta fiévreusement à sa toilette ; -elle avait besoin de sortir, de quitter la maison. -Il fallait qu’elle retrouvât un peu de calme avant -de revoir Lelo : sans cela, elle serait incapable -de se contenir.</p> - -<p>Elle se rendit d’abord à l’Hôtel du Quirinal, fit -une assez longue visite à sa mère et puis redescendit -au Corso. A cette heure matinale, il est -fréquenté par de très jeunes gens en quête de -bonnes fortunes, par quelques vieux beaux, toujours -les mêmes. Des femmes du monde, parmi -lesquelles beaucoup d’Américaines en costume -tailleur, y font leur prétendue promenade de -santé. Elles y rencontrent leurs fidèles, leurs -admirateurs, échangent des poignées de main, -des saluts, lancent les premiers potins, se font -accompagner par l’un ou par l’autre, et rentrent -chez elles, l’appétit bien aiguisé, la coquetterie -aussi. La comtesse fut abordée par le marquis -Peretti, un des amuseurs de la haute société. Il -l’accompagna, comme il le faisait souvent. D’habitude, -elle lui donnait brillamment la réplique. Ce -matin-là, le <i lang="it" xml:lang="it">frizzo romano</i>, les saillies romaines -furent perdues pour elle, et son air distrait, préoccupé, -lui valut d’impitoyables taquineries.</p> - -<p>La promenade lui fit du bien, pourtant : elle -rentra plus calme, le nez pincé, les lèvres amincies -par la tension de la volonté, résolue à ne pas se -trahir, à ne pas souffrir même, avant de savoir. -Elle se rendit tout droit dans son petit salon pour -écrire un billet. Quelques minutes plus tard, Lelo -vint l’y rejoindre. Elle le dévisagea d’un regard -rapide : il lui parut presque insolent de beauté, -d’insouciance et de bonne humeur.</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Come va, mia cara ?</i> (Comment va, ma chérie ?) -demanda-t-il avec une intonation caressante.</p> - -<p>— Très bien, merci ! répondit la jeune femme, -tout occupée en apparence à cacheter sa lettre.</p> - -<p>A ce moment, on annonça le déjeuner, et les -époux se dirigèrent vers la salle à manger.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Per Bacco !</i> s’écria le comte en se mettant à -table, — j’ai oublié d’inviter quelqu’un hier au soir.</p> - -<p>— Pour une fois, vous pourrez bien supporter -un repas en tête à tête ! vous n’en mourrez pas, — fit -Dora d’un ton qui affecta désagréablement -l’oreille de Lelo.</p> - -<p>— Mais je ne crains pas le tête-à-tête ! répondit-il -en souriant. — Seulement je n’aime pas à voir -tant de places vides à table.</p> - -<p>— Si j’avais su, j’aurais ramené Peretti. Je l’ai -rencontré ce matin.</p> - -<p>— Que vous a-t-il dit d’intéressant ?</p> - -<p>— Rien du tout.</p> - -<p>— Il serait joliment étonné, s’il vous entendait. -Il y avait beaucoup de monde au Corso ?</p> - -<p>— Une demi-douzaine de jeunes idiots.</p> - -<p>— Ah mais !… vous êtes gentille aujourd’hui !… -Est-ce que le baromètre est à l’orage ?</p> - -<p>— Pour moi, peut-être bien ! répondit la comtesse -avec un petit rire mauvais.</p> - -<p>Sant’Anna regarda sa femme avec un peu de -surprise. C’était la première fois qu’elle donnait -de semblables signes d’humeur et de nervosité. -Dora, à qui il était presque impossible de feindre, -s’était laissée emporter ; s’apercevant qu’elle avait -éveillé la curiosité de son mari, et craignant de -s’attirer des questions, elle fit un grand effort pour -se ressaisir.</p> - -<p>— Avez-vous vu les chevaux ? demanda-t-elle -de l’air le plus naturel du monde.</p> - -<p>— Oui, ils sont en splendide condition… Caselli -a déniché, paraît-il, une paire d’alezans merveilleux. -Je dois les voir demain.</p> - -<p>Une fois lancé sur ce sujet, Lelo oublia l’humeur -de sa femme et causa gaiement. Elle, se contenta -de jeter quelques monosyllabes dans la conversation, -et pas toujours à propos. Cette angoisse -particulière à la jalousie lui serrait la gorge et -l’empêchait de manger. A chaque instant, elle -rapprochait ses longs cils pour regarder son mari -avec plus d’intensité. En le voyant si jeune et si -beau, elle se dit qu’il ne pouvait pas aimer une -femme de quarante-cinq ans. Elle se rappela tout -à coup, avec un plaisir infini, ce proverbe romain -qui avait excité son indignation : « A quarante ans, -il faut jeter la femme à la rivière toute habillée. — <i lang="it" xml:lang="it">A -quarant’anni, bisogna buttar la donna al fiume -con tutti panni</i>… »</p> - -<p>« Ah ! ils ont bien raison, pensa-t-elle drôlement ; — qu’on -la jette, qu’on la jette ! »</p> - -<p>Après le déjeuner, les époux retournèrent dans -le petit salon, où l’on servit le café.</p> - -<p>— Lelo, maman voudrait bien savoir si nous -sommes décidés, oui ou non, à l’accompagner en -Amérique, — dit Dora en observant la physionomie -de son mari. — Dans le cas où cela vous -ennuierait par trop, je pourrais toujours y aller -avec elle, moi…</p> - -<p>Sant’Anna, qui portait sa tasse de café à ses -lèvres, fut tellement surpris qu’il la reposa dans sa -soucoupe.</p> - -<p>— Comment, comment ! dit-il, vous pourriez de -gaieté de cœur me quitter ainsi ?… Joli amour -que le vôtre ! Américain, hein ?</p> - -<p>Oh ! le baume, la joie que ces paroles versèrent -dans le cœur de Dora.</p> - -<p>— Rien ne vous empêche de m’accompagner.</p> - -<p>— Non… mais cela pourrait ne pas me convenir -de faire le voyage cette année… Nous autres -Italiens, nous ne nous résignerions jamais à vivre -séparés de nos femmes comme font vos compatriotes. -Quoi que vous en disiez, nous les aimons mieux.</p> - -<p>— Et quand elles ont cessé de vous plaire, vous -les trompez mieux aussi.</p> - -<p>Le ton sarcastique dont ces mots furent prononcés -fit dresser l’oreille à Lelo.</p> - -<p>— Naturellement ! répondit-il avec bonne humeur. — Avez-vous -donc une si grande envie -d’aller en Amérique ?</p> - -<p>— Oui, je crois en vérité que j’ai un peu de -nostalgie. Il y a une foule de gens et de choses -que je voudrais revoir.</p> - -<p>— Pas M. Ascott, j’espère ! fit Sant’Anna avec -un éclair de jalousie dans les yeux.</p> - -<p>— Non, non… j’ai joué un trop triste rôle dans -sa vie pour avoir jamais le désir de le rencontrer.</p> - -<p>— Eh ! qui sait ! les femmes sont si perverses, -si infernalement cruelles !</p> - -<p>— Merci. Mais revenons à l’Amérique. Il me -semble que nous ne pouvons guère laisser partir -maman toute seule. Du reste, elle veut que vous -voyiez Orienta, sa fameuse propriété, afin de savoir -si elle doit la vendre ou la louer.</p> - -<p>— Alors, nous laisserons Guido avec ma mère.</p> - -<p>— Ah ! cela non, par exemple ! Bébé ne me -quitte pas.</p> - -<p>— Vous ne redoutez pas pour lui un si long -voyage ?</p> - -<p>— Avec sa nourrice, il pourrait faire le tour du -monde.</p> - -<p>— Peppa ne voudra jamais aller en Amérique.</p> - -<p>— Peppa ! elle allait émigrer avec toute sa smala -quand nous l’avons prise. Je me charge de la -décider.</p> - -<p>— Eh bien, nous verrons. Au fait, je ne vois pas -d’empêchement sérieux, fit Sant’Anna, comme s’il -en cherchait.</p> - -<p>— Le mal de mer, peut-être !</p> - -<p>Ceci fut dit d’un ton moqueur, singulièrement -déplaisant.</p> - -<p>La physionomie du comte prit une expression -si hautaine que Dora en fut saisie.</p> - -<p>— Je ne sais sur quelle herbe vous avez marché -ce matin ! dit-il froidement ; mais vous êtes évidemment -de fort méchante humeur, et, comme -je ne veux pas me fâcher, je m’en vais. Au revoir !</p> - -<p>— Lelo !</p> - -<p>Sant’Anna, qui allait franchir le seuil de la porte, -se retourna.</p> - -<p>— Plaît-il ?</p> - -<p>Dans le désir d’être délivrée de son angoisse, la -jeune femme allait tout dire ; mais, comme elle -était très forte, elle se contint.</p> - -<p>— Rien, rien ! répondit-elle vivement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXV</h2> - - -<p>Dora ne se rappela jamais ce qu’elle avait pu -faire ou dire pendant le reste de l’après-midi. -Un peu après six heures et demie, son coupé -s’arrêtait devant la villa de la Place de l’Indépendance. -Elle ne donna pas le temps au valet -de pied d’ouvrir la portière, et ce fut elle-même -qui, au mépris de toute correction, s’informa si -la princesse était à la maison.</p> - -<p>— Oui, madame la comtesse, mais…</p> - -<p>— C’est bien, annoncez-moi ! fit-elle impérieusement.</p> - -<p>Le vieux Luigi eut l’air un peu effaré, un peu -embarrassé ; néanmoins il obéit et prit les devants. -Dès l’entrée du grand salon, on entendit le son du -piano et la voix de Donna Vittoria. Par cet instinctif -respect que tout Italien a pour la musique, -le serviteur ralentit et assourdit son pas et se -retourna même vers la visiteuse comme pour lui -demander s’il devait interrompre sa maîtresse : -Dora s’arrêta et lui fit signe d’attendre. La vue de -la porte grande ouverte, des portières relevées, -l’avait calmée instantanément, presque rassurée. -Elle n’était pas fâchée d’avoir quelques instants -pour se remettre. A travers les battements de son -cœur, elle écouta l’exquise mélodie que chantait -Donna Vittoria et qui n’était autre que <i>le Temps -passé</i>, de Gordigiani. Elle ne saisit point les paroles, -heureusement pour elle, car ce regret du passé, -exprimé avec une si ardente mélancolie, n’eût pas -manqué de lui paraître suspect après l’insinuation -du billet anonyme.</p> - -<p>Aux dernières notes, Luigi s’avança vers le -boudoir : Dora, qui le suivait de près, jeta du -seuil un regard dans l’intérieur, et il y eut dans -son âme une soudaine vibration de joie. Elle vit -la princesse au piano, Verga tout près d’elle, et, -un peu plus loin, au coin de la cheminée, son mari -paresseusement étalé dans un grand fauteuil, les -mains derrière la tête, les jambes allongées. Il -était bien là, mais pas seul, pas en tête à tête ! -Jamais la vue du marquis n’avait causé à Dora -un tel plaisir.</p> - -<p>Le nom de la comtesse Sant’Anna, lancé au -milieu de cette petite scène intime, eut l’effet -d’une surprise et sembla détonner étrangement ; -Donna Vittoria et les deux hommes se levèrent -tout d’une pièce.</p> - -<p>— Vous, Dora !… s’écria Lelo, en haussant les -sourcils.</p> - -<p>— En personne !… répliqua la jeune femme d’un -ton dégagé.</p> - -<p>Puis, après avoir échangé une poignée de main -avec la princesse et le marquis :</p> - -<p>— Ma visite est un peu indiscrète…</p> - -<p>— Pas du tout ! se hâta de répondre Donna -Vittoria ; — je suis toujours charmée de vous -voir… Asseyez-vous donc.</p> - -<p>— Je sais que c’est l’heure réservée à vos -intimes, mais j’avais quelques renseignements à -vous demander et je suis entrée en passant. Si -j’avais pensé que mon mari viendrait vous voir -aujourd’hui, je l’aurais chargé de ma commission.</p> - -<p>Dora, à sa grande horreur, entendait tous ces -mensonges sortir de ses lèvres naturellement.</p> - -<p>— Vous n’avez pas à vous excuser. Quand ma -porte est ouverte, elle l’est aux amis de mes amis ; -à leurs femmes, à plus forte raison !… ajouta la -princesse avec un sourire énigmatique.</p> - -<p>— C’est bien ce que je me suis dit… Mais je -vous ai interrompue : ne voudriez-vous pas chanter -encore quelque chose ?</p> - -<p>— Volontiers.</p> - -<p>— Redites-nous cette romance de Gordigiani, -demanda Lelo avec sa belle inconscience d’homme.</p> - -<p>Une expression de douleur contracta le visage -de la princesse.</p> - -<p>— Non, il ne faut jamais rien recommencer, — fit-elle -avec une brusquerie nerveuse. — Je vous -dirai plutôt une chanson morave de Monti, un -jeune maître italien qui a composé de charmantes -choses.</p> - -<p>Et les doigts effilés de Donna Vittoria, sa voix -d’un timbre délicieux, répandirent dans l’atmosphère -du petit salon les notes d’une mélodie pleine -de douceur et de tendresse, des paroles d’amour -naïves et jeunes.</p> - -<p>En regardant celle qu’elle avait qualifiée de -vieille femme, le cœur de l’Américaine se gonfla -légèrement d’envie. Elle était bien séduisante encore, -avec son profil délicat, ses lourds cheveux -rougis au henné, tordus bas sur la nuque, et ses -lignes harmonieuses. Involontairement le regard -de Dora alla à son mari. Il avait repris sa pose -familière, et écoutait la musique les yeux fermés, -selon son habitude. Elle sentit alors le lien de -race qui existait entre lui et la grande dame -romaine.</p> - -<p>« Oh ! sûrement, ils sont bien du même sang ! » -pensa-t-elle avec une sorte de colère jalouse.</p> - -<p>Lorsque la princesse eut achevé la chanson -morave les deux hommes l’applaudirent chaleureusement.</p> - -<p>— Comme vous avez bien rendu le sentiment -simple et vrai qu’il y a dans cette petite poésie -musicale ! dit le marquis Verga.</p> - -<p>— Je ne connais personne qui chante comme -vous, ajouta la comtesse. Depuis que je suis en -Italie, j’ai un peu honte de mon banjo ; il me semble -tellement primitif, tellement nègre.</p> - -<p>— Vous avez tort, il est très original, répondit -gracieusement Donna Vittoria, et vous en tirez -un parti merveilleux.</p> - -<p>— Oh ! il convient à mon caractère. Je ne me -vois pas, avec une guitare enrubannée entre les -mains, chantant des chansons sentimentales. On -est ce qu’on peut !… Et maintenant, continua la -jeune femme, il faut que vous ayez la bonté de -me donner quelques renseignements sur un certain -Battista Varano qui a été à votre service.</p> - -<p>Lelo se leva :</p> - -<p>— Je vous laisse parler ménage… Viens-tu, -Verga ?</p> - -<p>— Vous ne m’attendez pas ? s’écria Dora d’un -air mécontent.</p> - -<p>— Non… j’ai besoin de marcher, je rentrerai à -pied.</p> - -<p>— Comme vous voudrez.</p> - -<p>Il n’avait pas été dupe, une seconde, de toute -cette comédie. Il ne voulait pas se laisser emmener -par sa femme comme un petit garçon et, ne pouvant -décemment rester après elle, il devait partir -le premier : c’est ce qu’il fit.</p> - -<p>— Je suis contente de n’avoir que du bien à -vous dire de Battista, — répondit la princesse -quand les deux amis eurent quitté le salon. — Il a -remplacé pendant trois mois un des valets de -chambre. J’en ai été très satisfaite. C’est un bon -serviteur.</p> - -<p>— Ah ! tant mieux. Il me plaît.</p> - -<p>— Aimez-vous les domestiques italiens ?</p> - -<p>— Oui, ils sont fins, intelligents et susceptibles -de s’attacher.</p> - -<p>— Sûrement !</p> - -<p>— Je préfère les Napolitains. Ils me paraissent -plus alertes.</p> - -<p>Dora n’aurait jamais voulu se l’avouer : cette -prédilection venait surtout de ce que, suivant -l’usage de leur pays, ils lui donnaient ce joli -titre d’<i lang="it" xml:lang="it">Eccellenza</i> qui flattait délicieusement son -oreille et sa vanité.</p> - -<p>— Après tout, reprit-elle, je n’ai qu’à me louer -de mes gens. Ils ont une certaine crainte de leur -maîtresse américaine, et ma dureté saxonne -s’adoucit devant… devant je ne sais quoi… le -charme de la race, peut-être ! J’ai la faiblesse de -les choisir aussi beaux que possible, et ils me désarment -encore plus facilement.</p> - -<p>Ceci fut dit avec une simplicité qui ne permettait -aucune mauvaise interprétation.</p> - -<p>— Vous aimez donc bien la beauté ?</p> - -<p>— Oui, et je l’ai prouvé ! fit Dora avec un petit -air triomphant.</p> - -<p>Cette allusion au physique de son mari n’était -pas de très bon goût, mais la jeune femme avait -obéi à un obscur besoin de vengeance ; elle avait -atteint sa rivale, sûrement ; les paupières de -Donna Vittoria battirent.</p> - -<p>— Vous l’avez prouvé, en effet ! dit-elle, -donnant à ses lèvres fières une expression de -dédain et d’ironie. — Au reste, Sant’Anna a toujours -eu beaucoup de succès auprès des Américaines.</p> - -<p>— Je n’en suis pas surprise du tout ! fit gaiement -la comtesse.</p> - -<p>Puis se levant :</p> - -<p>— Excusez l’heure de ma visite. J’avais promis -de donner une réponse immédiate à ce Battista. -Je l’engagerai, sur votre recommandation… Viendrez-vous -demain, au <i lang="en" xml:lang="en">five o’clock</i> de madame -Swift ?</p> - -<p>— Oui, ces petites fêtes cosmopolites m’amusent -de plus en plus ; elles sont tout à fait intéressantes, — dit -la princesse d’un ton protecteur. — Elles -me permettent de faire connaissance avec la -société américaine sans bouger de mon coin. Je -suis de plus en plus étonnée de la différence de nos -tempéraments, de nos caractères. On dirait vraiment -que nous ne sommes pas de la même planète.</p> - -<p>A son tour, la jeune femme était touchée : elle -n’aimait pas qu’on lui fît sentir qu’elle était si -loin de son mari.</p> - -<p>— C’est vrai, nous sommes très différentes, — répondit-elle -avec une intonation dure. — Je m’en -aperçois aussi. Vous voyez la vie telle qu’elle a -été ; et nous, telle qu’elle est. Malgré cela, le Vieux -Monde et le Nouveau ne font pas trop mauvais -ménage à Rome. S’ils ne se comprennent pas entièrement, -ils s’entendent bien : c’est l’essentiel. -Il faut croire qu’ils avaient beaucoup de choses à -apprendre l’un de l’autre, puisqu’ils ont été mis -en contact si intime !</p> - -<p>— C’est possible.</p> - -<p>— Alors, à demain au Grand-Hôtel, sous le -pavillon étoilé… Ne soyez pas trop sévère dans -vos critiques. Nous avons du bon, croyez-moi. -Demandez plutôt à votre ami Lelo… au revoir…</p> - -<p>Et Dora, enchantée de son coup de retour, -s’éloigna d’un pas léger.</p> - -<p>Donna Vittoria la suivit du regard pendant quelques -secondes, puis elle eut un gracieux mouvement -d’épaules, un sourire ironique.</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Gelosa !</i> (Jalouse !) fit-elle à haute voix.</p> - -<p>Lorsque Dora fut dans son coupé, elle respira -longuement : son cœur était tout à fait desserré, -un peu douloureux encore peut-être. Elle savait -que son mari n’était pas coupable. « Dieu soit -loué ! » Sur cette fervente action de grâces, elle -tira de sa petite bourse à mailles d’or le cruel -billet qu’elle y avait enfermé, elle se mit à le -relire.</p> - -<p>— Ah ! les vilaines gens ! les vilaines gens ! fit-elle -entre ses dents serrées.</p> - -<p>Mais quelle semonce elle allait recevoir de Lelo ! -Il l’avait devinée, et c’était pour lui témoigner son -mécontentement qu’il s’en était allé le premier. -Tant pis ! Il était bon qu’il sût de quoi elle était -capable. Avait-il réellement aimé Donna Vittoria ? -Ces mots : « On revient toujours à ses premières -amours » ne laissaient pas que de la troubler. Le -doute raye le cœur comme le diamant raye le -verre et y laisse une trace indélébile : le cœur de -la jeune Américaine était marqué à jamais.</p> - -<p>Lelo arriva chez lui presque en même temps que -sa femme. Il entra, l’air sévère et dur, dans le petit -salon où elle se trouvait :</p> - -<p>— Pouvez-vous me dire ce qui vous a amené -chez la princesse Marina à cette heure insolite ? -demanda-t-il. Ces fameux renseignements n’étaient -qu’un prétexte.</p> - -<p>Dora, irritée de ce ton de maître, entra aussitôt -en révolte.</p> - -<p>— En effet, c’était dans le seul espoir de vous -y rencontrer que j’y suis allée.</p> - -<p>— Je m’en doutais. Eh bien, cette manière de -venir relancer son mari est abominablement vulgaire. -Ces choses-là ne se font pas dans notre -monde.</p> - -<p>— Non, peut-être, mais il s’en fait de bien plus -laides. Voyez vous-même.</p> - -<p>Et, avec un petit rire de triomphe et de malice, -la comtesse tendit à Lelo la malheureuse lettre -anonyme.</p> - -<p>Celui-ci, un peu saisi, prit la feuille bleutée, la -parcourut rapidement tout en pâlissant de colère. -Ensuite il la tourna, la retourna, la flaira même, -puis son visage s’éclaircit, il se mit à rire.</p> - -<p>— Encore une conséquence de votre dîner -blanc, parbleu !</p> - -<p>— Vous croyez ?</p> - -<p>— Si je le crois !… Il n’y a pas à en douter. -C’est ignoble, c’est infâme, mais cela vous apprendra -à être plus prudente, à ne pas heurter des -gens dont vous ne connaissez ni le caractère ni la -force. Ici, en religion et en politique tout est -permis.</p> - -<p>Le comte relut le billet et le mit dans sa -poche.</p> - -<p>— Je finirai bien par en découvrir l’auteur ! Il -est bon de connaître ses ennemis… Alors, continua-t-il -avec un sourire, vous espériez me surprendre -en conversation criminelle… Cette expression -anglaise est délicieuse… Et vous m’avez trouvé -écoutant bien innocemment une chanson. Vous -avez été désappointée, hein ?</p> - -<p>— Oh ! Lelo, ne plaisantez pas sur un sujet -pareil ! Vous ne savez pas combien j’ai souffert. -Pour rien au monde je ne voudrais revivre cette -journée.</p> - -<p>— Je plaisante pour ne pas me fâcher.</p> - -<p>— Vous fâcher ! s’écria Dora, suffoquée. — C’est -encore moi qui ai tort !</p> - -<p>— Absolument ! répondit Sant’Anna.</p> - -<p>Et, déployant la tactique italienne dans toute -sa beauté :</p> - -<p>— Vous auriez dû me montrer ce billet et me -demander la vérité.</p> - -<p>— Avec cela que vous me l’auriez dite !… J’ai -mieux aimé la découvrir moi-même.</p> - -<p>— Votre méfiance n’est flatteuse ni pour vous -ni pour moi, et je ne la mérite pas, — dit froidement -le comte. — Si vous étiez arrivée chez -Donna Vittoria quelques minutes plus tôt, Peretti -se serait trouvé là ; il aurait deviné le but de votre -visite, et demain tout Rome aurait su que vous -étiez jalouse de la princesse et que vous me surveilliez… -Agréable pour vous et pour moi, n’est-ce -pas ?</p> - -<p>Dora ne répliqua rien. Elle était furieuse de voir -que son mari allait encore lui prouver qu’il avait -raison.</p> - -<p>— Il faut, continua Lelo, que vous acceptiez -les mœurs et les usages de la société dans laquelle -vous êtes entrée. Vous ne pouvez pas compter -que nous allons nous conformer à vos idées -américaines.</p> - -<p>— Je n’ai pas cet espoir, non.</p> - -<p>— C’est heureux ! Eh bien, jusqu’à ce que vous -connaissiez mieux notre monde, vous devriez vous -laisser guider par moi. Ainsi, ce soir, en entrant -comme dans un moulin chez une femme avec laquelle -vous n’avez aucune intimité, vous avez -manqué de savoir-vivre. Donna Vittoria n’aurait -jamais pris cette liberté avec vous.</p> - -<p>— Non… elle aurait probablement trouvé un -moyen moins droit pour être renseignée.</p> - -<p>— Mais, pour une personne qui se pique de respecter -la vérité, vous l’avez assez légèrement -traitée, ce soir, — fit Sant’Anna en souriant. — Ma -parole d’honneur, je n’en croyais pas mes -oreilles !</p> - -<p>Cette fois, la jeune femme se sentit réellement -coupable, elle ne put s’empêcher de rougir.</p> - -<p>— C’est vrai, confessa-t-elle, et tous ces mensonges -me venaient sans que je les eussent préparés. -C’est effrayant ce que l’on peut dire et faire -sous l’impulsion de… de…</p> - -<p>— De la jalousie, allez-y carrément !</p> - -<p>— De la jalousie, oui…</p> - -<p>Puis, troublée de nouveau par les paroles perfides :</p> - -<p>— Au fait, ce billet n’avait pas menti. Je vous -ai trouvé chez la princesse Marina : vous y allez -peut-être tous les jours.</p> - -<p>— J’avoue que j’y suis allé très fréquemment, -ces temps-ci, j’étais agacé, tiraillé. J’avais besoin -d’entendre un peu de musique. Elle me fait un -bien inouï aux nerfs.</p> - -<p>— Les nerfs, les nerfs ! reprit Dora avec impatience, — un -homme doit avoir des muscles.</p> - -<p>— Vraiment ?… Vous auriez dû épouser un -acrobate, puisqu’il vous faut des muscles !</p> - -<p>— Oh ! Je n’en demande pas tant que cela, -mais je voudrais que vous fussiez un peu moins -nerveux et que vous n’eussiez pas de si étranges -fantaisies.</p> - -<p>— Il m’est impossible de changer mon tempérament, -même pour vous plaire. Vous ne ferez -jamais d’un cheval arabe un percheron… Et puis, -croyez-moi, s’il faut des muscles pour accomplir -de grandes choses, les nerfs sont nécessaires pour -faire de belles choses ou pour les sentir.</p> - -<p>Le comte, s’approchant de sa femme, lui mit le -bras autour du cou et attira sa tête contre lui :</p> - -<p>— Allons, <i lang="it" xml:lang="it">mia cara</i>, ne vous alarmez pas de mes -fantaisies : elles sont bien innocentes, je vous jure ! -Depuis tantôt deux ans que nous sommes mariés, -je ne vous ai pas fait l’infidélité d’une pensée ou -d’un désir… Nous pouvons être très heureux -ensemble ; seulement, ne gâtez pas notre bonheur -par des exigences mesquines, des jalousies bourgeoises. -Quand j’étais enfant, si l’on se fiait à ma -parole ou à ma sagesse, on n’était jamais trompé. -Ayez confiance en moi.</p> - -<p>Dora Sant’Anna — non plus Dora Carroll — tourna -ses lèvres vers la main qui la caressait et la -baisa rapidement, puis, se dégageant de l’étreinte, -elle regarda son mari dans les yeux.</p> - -<p>— Est-ce vrai que la princesse Marina a été vos -premières amours ? demanda-t-elle, incapable de -retenir la brûlante question.</p> - -<p>— Elle a été la première femme que j’ai admirée, -répondit le comte employant habilement l’euphémisme -américain. — Et maintenant, tâchez d’oublier -cette abominable lettre. En permettant -qu’elle vous trouble, vous donneriez trop de satisfaction -à la personne qui nous en veut.</p> - -<p>En disant cela, Sant’Anna regarda la pendule.</p> - -<p>— Il est sept heures et demie. Allons nous -habiller.</p> - -<p>Dora s’était trop féminisée depuis qu’elle était -en Europe pour ne pas saisir ce moment unique et -obtenir ce qu’elle voulait.</p> - -<p>— A propos, Lelo, vous n’avez pas répondu au -sujet du voyage en Amérique. Si vous disiez ce -soir à maman que nous l’accompagnerons, j’ai -idée que cela lui ferait grand plaisir.</p> - -<p>— Et à vous aussi ?</p> - -<p>— A moi aussi.</p> - -<p>— Vous m’assurez que Bébé pourra supporter -la traversée ?</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— Pour l’amour de Dieu, n’allez pas le tuer, -dans le désir de lui faire des muscles !</p> - -<p>— Ne craignez rien. J’en prends la responsabilité.</p> - -<p>— Alors, nous partirons quand vous voudrez.</p> - -<p>— C’est promis ?</p> - -<p>— C’est juré.</p> - -<p>Aussitôt chez lui, le comte, avant de sonner son -valet de chambre, examina de nouveau la lettre -anonyme. Comme s’il eût deviné l’auteur, une -légère rougeur, un reflet d’émotion passa sur son -visage, il se mordit la lèvre.</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Che streghe queste donne !</i> (Quelles sorcières -que les femmes !) s’écria-t-il en jetant la feuille -bleutée dans un des tiroirs de son bureau.</p> - -<p>L’Italien marié à une Américaine éprouve dans -les premiers temps une certaine fatigue morale. -Son indolence est exaspérée par l’activité saxonne ; -son esprit vagabond, erratique, ramené sans cesse -à la ligne droite par l’esprit positif de sa femme, -se révolte sous le joug nouveau. Les continuels -à-coup provoqués par la différence de race et -d’éducation irritent sa sensibilité nerveuse, surtout -lorsqu’ils sont donnés par une main un peu -dure. Le timbre monotone de l’étrangère est même -pénible à son oreille musicale. Il finit par s’habituer -à tout cela, ou plutôt par s’isoler. Il n’entend plus -que ce qu’il veut, laisse faire et se trouve parfaitement -heureux.</p> - -<p>C’est un inconscient besoin de repos et d’harmonie -qui attirait Lelo auprès de Donna Vittoria, -cette grande dame avec laquelle il avait de si -profondes affinités. Sa voix bien modulée, ses -mouvements souples, sa grâce aristocratique, -charmaient les yeux du comte. Elle savait quand -elle devait parler ou se taire, elle devinait la -chanson ou la mélodie qui convenait à son humeur. -Lorsqu’il l’avait revue dans le monde après son -mariage, il avait éprouvé un immense soulagement -à la trouver cordiale et parfaitement naturelle. -Il n’avait pu deviner son héroïsme : quand l’homme -n’aime plus, il ne comprend pas que la femme -puisse aimer encore et souffrir. Rassuré par l’attitude -de Donna Vittoria, Sant’Anna lui avait -fait visite à l’heure où elle recevait. Il s’était glissé -d’abord assez timidement dans son petit salon, -en compagnie de quelque ami, puis il y était retourné -avec un plaisir croissant. On y était -mieux qu’au club. Il n’avait, strictement parlant, -aucun reproche à se faire : la princesse n’était -plus pour lui qu’une vieille amie. Il aimait Dora, -sa jeunesse, sa gaieté. Le foyer domestique tel -qu’elle le lui avait fait, brillant et moderne, lui -semblait agréable, sain, confortable ; il entendait -bien y cantonner sa vie. Ce billet anonyme le -troubla cependant. Oui, ces temps derniers, il -était allé, non pas chaque jour, mais très souvent, -chez Donna Vittoria. Il se rappela tout à coup les -paroles de cette romance qu’elle avait chantée le -soir même. Involontairement, ses lèvres répétèrent :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Tempo passato,</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Perché non torni più ?</i></div> - -<div class="verse stanza">Temps passé,</div> -<div class="verse">Pourquoi ne reviens-tu plus ?</div> -</div> - -<p>Et alors, comme pris de peur :</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Diavolo ! Diavolo !</i> s’écria-t-il, allons en -Amérique !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVI</h2> - - -<p>« Que la paix soit avec vous, maintenant et -toujours ! »</p> - -<p>Ces paroles du brahmine n’avaient pas été -vaines, la paix était demeurée avec madame -Ronald. L’image de Sant’Anna était bien là, -derrière son front, mais diminuée, effacée, impuissante -à hâter les battements de son cœur, à lui -causer un regret. Et l’Hindou lui avait fait un don -plus divin encore : selon sa promesse, il lui avait -inspiré le sens de la fraternité humaine, il l’avait -mise en communion plus intime avec les petits, -avec les êtres inférieurs, avec la nature même. -Sa compréhension s’était développée, sa charité -avait acquis plus de tendresse et de chaleur, et -des événements inattendus étaient venus purifier -son âme des scories que la passion y avait laissées.</p> - -<p>A son retour en Amérique, Hélène avait trouvé -le pays dans les premières convulsions de la fièvre -guerrière. La majorité, parmi les femmes de la -classe élevée, prêchait et désirait la paix. Beaucoup, -d’ailleurs, connaissaient l’Espagne pour y -avoir voyagé, avaient senti plus ou moins son -charme, sa poésie, le rayonnement de son grand -passé. Toutes éprouvaient une sympathie de sexe, -une admiration sincère pour la reine régente, une -pitié tendre pour le roi enfant. Sous l’empire de -ces sentiments, elles avaient jugé cette guerre -indigne d’une nation aussi civilisée que la leur, -et dénoncé sans ménagements les intérêts et les -ambitions qui se dissimulaient sous le pavillon -humanitaire : le pavillon humanitaire est, du reste, -celui qui couvre souvent les plus vilaines marchandises. -Aussitôt la guerre déclarée, elles furent -toutes prises aux entrailles par l’amour de la -patrie, la haine de l’Espagnol. Il y eut, chez beaucoup, -de magnifiques élans de générosité et de -dévouement. Leur génération connut pour la -première fois les affres de la bataille, les angoisses -de la lutte homicide. Elles tremblèrent et prièrent -pour les leurs, tressaillirent au canon de la victoire, -vibrèrent au récit d’actes héroïques. Et -toutes ces ondes d’émotion renouvelèrent plus d’un -cœur de femme, aucun peut-être autant que celui -d’Hélène.</p> - -<p>Henri Ronald, Charley Beauchamp et Jack -Ascott s’enrôlèrent des premiers et furent incorporés -dans le 10<sup>e</sup> régiment de cavalerie.</p> - -<p>A la bataille de San-Juan, le 1<sup>er</sup> juillet, en montant -à l’assaut de la colline qui domine Santiago, -Jack Ascott trouva la mort qu’il était venu -chercher. Charley Beauchamp fut épargné ; M. -Ronald reçut deux graves blessures à la cuisse -gauche. Hélène, qui l’avait suivi jusqu’en Floride -où, avec quelques amies, elle avait établi un quartier -général de secours, trouva moyen d’arriver -auprès de lui. Elle n’avait jamais eu l’occasion -de faire quelque chose pour son mari ; elle avait -tout reçu, tout exigé de lui. Pour la première -fois, elle fut appelée à lui prodiguer des soins, car -elle l’avait eu entre ses bras, faible comme un -enfant. Elle passa des nuits et des nuits à son -chevet. Une tendresse croissante rendit ses doigts -merveilleusement habiles et légers. Elle disputa -sa jambe au couteau du chirurgien et la sauva -de l’amputation : à cette œuvre d’épouse et -de femme, elle trouva les joies les plus douces -qu’elle eût jamais connues, et de ses inquiétudes -mêmes naquit pour Henri un amour qu’il -avait été jusqu’alors impuissant à lui inspirer. -Au mois de septembre seulement, elle put le -ramener dans le Massachusetts, à Saint-Hubert, -la belle propriété qui lui venait de son père. Là, -il acheva de se remettre. Le temps de sa convalescence -fut pour tous deux comme une seconde lune -de miel, infiniment plus douce et plus heureuse -que la première. Vers le milieu d’octobre ils rentrèrent -à New-York, où M. Ronald se préparait -à faire connaître la nouvelle force qu’il avait -découverte.</p> - -<p>Et nous retrouvons Hélène dans son fameux -cabinet de toilette. Elle l’avait remanié entièrement. -Plus de brocart changeant sur les murs, plus -de salamandres, plus de papillons sur les panneaux. -De la perse ancienne, des boiseries blanches, mates, -des aquarelles de Leloir, de Corelli, et un seul -tableau à l’huile, celui de Willie Grey : <i>la Folie de -Titania</i>.</p> - -<p>Vêtue d’une robe en étoffe souple, d’un gris -mauve elle était assise devant son miroir, polissant -distraitement ses ongles, et se regardant sans -se voir. Son miroir, toujours le même, reflétait -un visage bien différent, plus noble et plus doux -d’expression. Entre les sourcils, le pli de la pensée -s’était creusé. Il eût fallu pour la peindre une autre -palette : sa beauté avait des tons plus riches et -plus chauds ; ses cheveux étaient vraiment couleur -d’hyacinthe. Sous ses grands yeux bruns, la -passion avait laissé des cernes légers, ineffaçables.</p> - -<p>Sur la table de toilette, se trouvait une lettre -ouverte, et l’on pouvait reconnaître de loin l’écriture -extravagante de Dora. La guerre ayant -retardé le départ des Sant’Anna, ils n’étaient -arrivés en Amérique qu’à la fin d’août et s’étaient -rendus directement à la campagne, dans le Maine, -où ils avaient passé septembre et octobre. La comtesse, -rentrée à New-York le jour même, était -descendue à l’hôtel Waldorf et avait annoncé sa -visite à madame Ronald pour l’après-midi. -Hélène l’attendait avec un peu d’émotion et une -forte curiosité. Comme quatre heures sonnaient, -un coup vif, reconnaissable entre mille, fut frappé -à la porte et, selon sa vieille habitude. Dora fit -aussitôt irruption.</p> - -<p>— C’est moi ! c’est moi !</p> - -<p>— Dody !</p> - -<p>Ce diminutif affectueux et familier vint tout -naturellement aux lèvres d’Hélène.</p> - -<p>Les deux femmes s’embrassèrent avec un élan -d’amitié sincère, puis elles se regardèrent dans les -yeux pendant quelques secondes.</p> - -<p>— Je suis si contente de vous revoir ! dit la -comtesse.</p> - -<p>— Alors les grandeurs ne vous ont pas fait -oublier vos amis ?</p> - -<p>Dora haussa les épaules.</p> - -<p>— Non, non… ma vanité a beaucoup d’étendue, -répondit-elle en souriant, — mais peu de profondeur ; -elle n’arrive jamais jusqu’au cœur.</p> - -<p>— Tant mieux ! Votre billet m’a causé une agréable -surprise : je ne vous attendais que la semaine -prochaine.</p> - -<p>— Le temps est devenu trop mauvais pour -rester plus longtemps à la campagne. Lelo a -accepté une dernière partie de chasse ; j’ai pris -les devants, avec maman. Vous la verrez tout à -l’heure. Elle doit vous amener Bébé. J’ai hâte de -vous le montrer, il est beau à faire envie à une reine.</p> - -<p>— Il n’a pas souffert du voyage et du changement -de climat ?</p> - -<p>— Non, Dieu merci !… Il ne se doute pas combien -je lui suis reconnaissante de s’être si bien porté. -S’il lui était arrivé quelque chose, les Sant’Anna -ne me l’auraient jamais pardonné.</p> - -<p>— Allons dans le petit salon ! proposa madame -Ronald.</p> - -<p>— Oh ! je vous en prie, restons ici encore un -moment. Nous sommes mieux pour causer… Mais -vous avez tout changé ! s’écria la comtesse en -promenant les yeux autour d’elle.</p> - -<p>— Quand on vieillit, il est sage de se donner un -cadre plus sobre.</p> - -<p>— Vieillie, vous ! Vous êtes plus délicieuse à voir -que jamais.</p> - -<p>Puis, remarquant tout à coup le tableau de -Willie Grey :</p> - -<p>— Tiens, <i>la Folie de Titania</i> ! Pour avoir dans -sa maison un sujet semblable, il faut qu’une femme -ait comme vous un mari tout à fait supérieur. -Chez beaucoup, il serait une jolie satire !</p> - -<p>— En effet ! dit Hélène en souriant.</p> - -<p>Dora ôta sa jaquette, ses gants, les lança sur -une chaise longue et vint s’asseoir dans le <i lang="en" xml:lang="en">rocking -chair</i> de M. Ronald.</p> - -<p>— Le cher fauteuil ! dit-elle en caressant et -serrant de ses mains fines les bras du siège favori. — Je -n’en ai jamais trouvé un aussi confortable.</p> - -<p>Hélène avait repris sa place devant sa table de -toilette.</p> - -<p>— Donnez-moi des nouvelles d’Henri, demanda -la comtesse. Comment va sa jambe ?</p> - -<p>— Elle marche… J’ai tellement craint qu’il ne -la perdît !</p> - -<p>— Oh ! je vous assure que j’ai bien partagé vos -inquiétudes. Je me représentais ce que serait -pour lui, si actif, la perte d’un membre. Je le -voyais estropié, condamné aux béquilles, cela -m’a été un cauchemar et, le jour où vous avez -télégraphié que toute menace d’amputation était -écartée, j’ai poussé un fameux <i>ouf</i> de soulagement.</p> - -<p>— Et moi donc ! j’ai passé par de cruelles angoisses ; -je suis étonnée de n’avoir pas de cheveux -gris.</p> - -<p>Dora imprima à son fauteuil un mouvement -accéléré et inégal qui trahit une soudaine agitation -nerveuse. Elle regarda Hélène entre ses cils rapprochés, -ouvrit par deux fois la bouche sans pouvoir -parler, puis d’une voix un peu rauque :</p> - -<p>— Alors… Jack a été tué… fit-elle.</p> - -<p>— Oui, le 1<sup>er</sup> juillet, à la bataille de San-Juan, et -cela a été une grande miséricorde. Depuis qu’il -avait quitté les affaires, il buvait et jouait d’une -manière effrayante. Il s’était acheté un <i lang="en" xml:lang="en">ranch</i> dans -l’ouest. De temps à autre, il allait s’y enfermer -comme s’il eût voulu s’arrêter sur la pente, puis -il revenait et recommençait de plus belle à descendre. -C’était navrant. Il s’est engagé en même temps -qu’Henri et Charley. Tous deux m’ont dit qu’au -cours de la campagne, à El Caney surtout, il avait -fait preuve d’un entrain et d’un sang-froid admirables. -Sous le feu de l’ennemi, il courait -transmettre des ordres, ramassait les blessés, les -portait au bord de la rivière. Dans cette affaire du -1<sup>er</sup> juillet, où tant d’existences ont été sacrifiées, il -avait bien des chances de trouver la mort. Sept -mille hommes avaient été jetés dans la vallée, en -face de la colline de San-Juan qui domine Santiago, -et dont le sommet crachait du feu comme un -volcan en éruption. Impossible de reculer : il -fallait la prendre ou se faire tuer jusqu’au dernier. -Ils s’en sont rendus maîtres, mais à un prix énorme -de vies. Charley, Henri et Jack faisaient partie -de la première ligne qui monta à l’assaut, une ligne -mince, déployée en arc. Tous, ils grimpèrent lentement -sous les batteries tonnantes. A chaque pas, -le danger croissait et le feu de l’ennemi se faisait -plus meurtrier. A la dernière décharge des Espagnols, -Henri et Jack furent blessés. Henri, atteint -à la cuisse, tomba. Jack, frappé en pleine poitrine, -tout sanglant, les yeux hors de la tête, continua -à monter. En guise d’arme, il tenait un drapeau. -Par un miracle de vouloir et d’héroïsme, il arriva -au sommet de la tranchée désertée, planta la -bannière étoilée dans la terre molle et s’abattit, -la face contre terre. Ce fut Charley qui le releva. -Il vécut encore quelques minutes. A travers son -agonie, il dut entendre les hourras de la victoire, -car il mourut avec le sourire aux lèvres.</p> - -<p>En écoutant ce récit. Dora, peu à peu, avait -ralenti, puis arrêté le mouvement de son fauteuil -à bascule. Des reflets d’émotion avaient passé et -repassé sur son visage, ses yeux s’étaient mouillés, -enfin, les larmes avaient jailli.</p> - -<p>— Je ne vous ai pas raconté cela pour vous -faire de la peine, dit madame Ronald, mais pour -honorer la mémoire de Jack et pour que vous -connaissiez bien toute sa valeur.</p> - -<p>— Je la connais, je la connais ! répondit -hâtivement la comtesse, en essuyant ses joues. — Je -n’ai pas de remords, parce que je me doute -bien que nous ne faisons pas nos destinées, pas -plus que nous ne nous faisons nous-mêmes… -mais j’aurais voulu qu’une autre eût été choisie -pour envoyer Jack à cette mort glorieuse… Je ne -l’aimais pas assez pour le rendre heureux. Avec -moi, il aurait eu une vie tourmentée. Cette pensée -me consolera toujours.</p> - -<p>A ce moment, la femme de chambre vint annoncer -que le thé était servi. Madame Ronald offrit son -bras à Dora et la conduisit dans un ravissant petit -salon vert d’eau très pâle, aux boiseries grises -et dorées. Les deux femmes demeurèrent quelques -instants silencieuses, émues.</p> - -<p>— Comment votre mari trouve-t-il l’Amérique ? -demanda enfin Hélène pour renouer la conversation.</p> - -<p>— Elle lui plaît beaucoup plus que je n’osais -l’espérer. J’avais une telle peur qu’il ne s’y ennuyât ! -L’ennui lui tombe dessus comme ferait -l’influenza, et alors il devient triste et ne parle -plus, c’est agaçant. C’est bien heureux que les -d’Anguilhon et les de Kéradieu soient venus, cette -année : je les ai invités à Orienta, de sorte que nous -avons eu là une société très agréable… Lelo a été -charmant tout le temps. Il est vrai qu’il a eu un -succès !… Je crois que j’aurais encore plus de -peine à le garder ici qu’à Rome ! Les Américaines -ont une manière détestable de provoquer la galanterie -des hommes.</p> - -<p>— Et c’est vous, vous, qui trouvez cela !</p> - -<p>Dora rougit.</p> - -<p>— Pardon, je n’ai jamais fleurté avec les maris -des autres ! Du reste, je n’ai rien à craindre. Lelo -m’aime, j’en suis sûre, et toujours davantage. -Puis l’Italien est très sage, très égoïste : il sait, -comme nous disons, de quel côté son pain est -beurré. La femme qui a des enfants et de l’argent -est bien puissante.</p> - -<p>— J’ai eu les d’Anguilhon à dîner, la semaine -dernière ; Annie a un air de béatitude !…</p> - -<p>— Oh ! elle adore son mari. Quand on aime, tout -est facile. En voilà une force que l’amour !</p> - -<p>Le ton était si drôle que madame Ronald ne put -s’empêcher de sourire.</p> - -<p>— Le marquis est charmant, ajouta Dora, mais -il m’inquiéterait : il est trop compliqué. On ne sait -jamais de quoi ces Français sont capables. Lelo -est plus simple. Il n’a pas un brin d’idéalité ou -d’enthousiasme. Beaucoup de cœur, de l’intelligence, -de l’esprit… et des nerfs… cela suffit pour -Dody.</p> - -<p>— Alors vous êtes contente de votre sort ?</p> - -<p>— Archicontente !</p> - -<p>— Ravie surtout d’avoir un titre !</p> - -<p>— Mais oui, je ne m’en cache pas. Quand j’étais -petite, j’anoblissais mes compagnons pour le -plaisir de jouer avec des princes et des ducs. -C’était un pressentiment.</p> - -<p>— Et la société romaine, qu’en pensez-vous ?</p> - -<p>— Oh ! j’en suis arrivée à la conclusion que toutes -les « sociétés », française, anglaise, transatlantique, -ne sont que des façades d’architectures -diverses. Ce n’est pas chez les gens du monde -qu’il faut chercher des sentiments profonds et -des idées élevées. La société romaine est une façade, -elle aussi. Elle a de belles lignes, nobles, simples, -comme celles de ses palais, mais on ne les distingue -presque plus, tant elles sont encrassées, noircies -par la poussière des siècles, autrement dit par les -préjugés, par un tas de choses antédiluviennes. -Il y a maintenant, çà et là, de grands morceaux -clairs, tout neufs : le clan italo-américain. C’est -laid comme un raccommodage, je m’en rends -compte. Ces morceaux se noirciront-ils pour être -dans le ton, ou le reste blanchira-t-il ? <i lang="it" xml:lang="it">Chi lo -sa ?</i></p> - -<p>Hélène regarda la jeune femme avec surprise.</p> - -<p>— Je vois que vous n’avez pas perdu le don des -comparaisons pittoresques… Celle-ci prouve que -vous avez réfléchi et observé. Je la crois très juste. -Tous mes compliments.</p> - -<p>— Oh ! on vieillit vite… moralement, en Europe. -Savez-vous ce qui m’étonne le plus ? c’est la place -que l’amour tient dans la vie de tous ces Italiens. -Il est le thème invariable de leurs conversations. -C’est à lui qu’ils doivent, pour une bonne part, -l’animation de leurs physionomies, la chaleur de -leurs voix, de leurs regards, leur électricité… car -ils ont de l’électricité comme les chats !… Là-bas, -quand il y a deux personnes ensemble, elles parlent -de leurs affaires de cœur ; s’il y en a plusieurs, -elles parlent de celles des autres ; à travers la -société il existe un courant d’intrigues, de fleuretage, -de secrètes intelligences. Chez nous, l’amour est -un hors-d’œuvre ; à Rome, c’est le plat de résistance.</p> - -<p>— Oh ! Dody !…</p> - -<p>— C’est la vérité, et cela m’exaspère. Grand -Dieu ! mais il y a tant de choses plus intéressantes -dans la vie ! Le comte Ripalta, qui est un peu -français, fait des efforts louables pour arracher la -société à ses amours, à ses potins, et tourner son -esprit vers des sujets plus dignes d’elle. Par des -conférences, par des matinées artistiques, il essaie -de la mettre dans le mouvement, mais il aura du -mal !</p> - -<p>— C’est surprenant, tout de même, de voir -comme nos compatriotes aiment la société romaine !</p> - -<p>— Non, car elle a un grand charme. Je ne saurais -pas dire en quoi il consiste, par exemple ! Quant à -moi, je m’y plais de plus en plus. J’ai appris à -peser mes paroles, à ne pas dire tout ce qui me -passe par la tête ; ç’a été assez dur. Quand j’ai -remis le pied en Amérique, je me suis écriée involontairement : -« Ah ! enfin je vais pouvoir parler ! » -Lelo en a ri pendant huit jours.</p> - -<p>— Est-ce que vous comptez passer quelque -temps à New-York ?</p> - -<p>— Un mois, six semaines, peut-être… J’ai été -assez heureuse pour obtenir, au Waldorf, ce joli -appartement Empire qui fait le coin de la Cinquième -avenue et de la 33<sup>e</sup> rue. J’espère qu’il -plaira à mon cher époux. Et maintenant je viens -vous inviter pour demain. Les d’Anguilhon et les -de Kéradieu partent dans trois jours : j’ai voulu -leur donner un dîner d’adieu. J’ai prié Willie -Grey, votre frère, Mrs. Newton, Mrs. Loftus, Lili -Munroë, Marguerite Daner, les femmes qui me -jalousent le plus, qui ont été le plus enragées de -mon mariage. Ce sera un dîner intime et charmant. -Lelo ne rentrera que très tard, il ne pourra pas -vous faire visite avant.</p> - -<p>Une nuance d’émotion, d’embarras, passa sur le -visage d’Hélène.</p> - -<p>— Mais nous avons justement un engagement -pour demain !</p> - -<p>— Vous vous dégagerez.</p> - -<p>— Et puis… je ne sais pas… si Henri…</p> - -<p>— Si Henri consentira à accepter l’invitation -du comte et de la comtesse Sant’Anna ? fit la -jeune femme en riant. — Je me charge de l’y -décider.</p> - -<p>Comme elle disait cela, M. Ronald parut dans -l’encadrement de la portière. Il avait pâli et maigri, -les traces de ses souffrances physiques étaient -encore très visibles.</p> - -<p>Avec sa belle souplesse. Dora bondit à sa rencontre -et lui jeta les bras autour du cou.</p> - -<p>— Oncle, oncle, quel bonheur de vous retrouver -sain et sauf ! s’écria-t-elle en l’embrassant comme -autrefois.</p> - -<p>Le savant se raidit sous les caresses de sa nièce, -il serra ses lèvres minces, essaya de se dégager de -cette affectueuse étreinte, mais elle la resserra.</p> - -<p>— Comment ! c’est ainsi que vous me recevez, -après m’avoir causé de si horribles inquiétudes ! -Est-ce que votre rancune contre moi va durer toute -la vie ? « Le cœur de l’homme bon est un abîme de -perversité cachée. » Je suis sûre d’avoir lu ces -paroles dans le Livre de la Sagesse, — fit audacieusement -Dora. — Elles m’avaient bien paru un -peu fortes, mais vous me feriez croire qu’elles sont -vraies !</p> - -<p>Cette fois M. Ronald n’y put tenir ; quelque chose -comme un sourire passa dans ses yeux. La jeune -femme le vit et, enhardie par ce premier succès :</p> - -<p>— Venez vous asseoir là, — continua-t-elle en -menant son oncle vers un fauteuil. — Nous allons -vous offrir une tasse de thé, cela redonnera du ton -à vos sentiments pour moi.</p> - -<p>Après avoir servi Henri très gentiment, l’irrépressible -Dora se percha sur le bras de son siège.</p> - -<p>Tout en buvant son thé, M. Ronald l’examinait -curieusement.</p> - -<p>— Est-ce que vous me trouveriez embellie ?</p> - -<p>— Je ne dis pas non !</p> - -<p>— Dites oui, vous me ferez plaisir. Mes meilleures -ennemies en conviennent. Cela ne m’étonne pas. -Si, comme vous me l’affirmiez dans un de vos inoubliables -sermons, c’est le dévouement et l’abnégation -qui embellissent la femme, je dois être devenue -une beauté.</p> - -<p>Hélène se mit à rire :</p> - -<p>— Vous pratiquez donc ces vertus-là, maintenant ? -demanda-t-elle.</p> - -<p>— Si je les pratique !… Mais je ne m’en plains -pas…</p> - -<p>— Votre mari non plus ne doit pas s’en plaindre !… -fit M. Ronald.</p> - -<p>— Lui ? Eh bien, voilà ce qui est vexant ! Il -trouve ma manière de faire tout à fait naturelle. -Il ne se doute pas de ce qu’était Dora Carroll. -Ces Européens sont inouïs : de vrais pachas !</p> - -<p>— Et comment vous entendez-vous avec votre -oncle l’Éminence ?</p> - -<p>— Nous sommes au mieux ensemble. C’est même -le seul de la famille avec qui j’aie des relations -agréables… A propos, Hélène ! puisque vous êtes -catholique maintenant, si jamais vous avez -besoin de la bénédiction papale ou d’une permission -extraordinaire, adressez-vous à moi : je me -charge de vous l’obtenir.</p> - -<p>— Bien ! Je m’en souviendrai.</p> - -<p>— Quand on pense que vous deviez devenir la -nièce du cardinal Salvoni ! fit M. Ronald. C’est tout -de même extraordinaire. Est-ce que vous l’appelez -« Éminence » ?</p> - -<p>— Non, je l’appelle tout simplement « <i lang="it" xml:lang="it">zio</i> », qui -veut dire oncle en italien, mais le mot n’est pas aussi -familier qu’en anglais et en français… Par exemple, -quand je lui serre la main au lieu de la lui baiser, -cela a toujours l’air de l’étonner.</p> - -<p>— Oh ! il doit avoir des étonnements, avec vous !</p> - -<p>— C’est-à-dire que je suis une révélation pour -lui. Jugez donc, je crois qu’avant moi il ne s’était -jamais rencontré avec un esprit indépendant et -moderne. Nous causons beaucoup ensemble. Je -lui suggère un tas de choses, d’idées américaines, -avec l’espoir qu’il s’en souviendra s’il devient -pape.</p> - -<p>Un pape s’inspirant des idées de Dora, cela parut -si énorme à Hélène, et même à son mari, que tous -deux éclatèrent de rire.</p> - -<p>— Moquez-vous, moquez-vous, mais le cardinal -me questionne sans cesse sur l’Amérique. Il a tout -l’air de lui tâter le pouls en ma personne.</p> - -<p>— C’est fâcheux qu’il n’ait pas sous les doigts le -pouls d’une femme plus sensée ! dit M. Ronald.</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Zio, zio</i>, vous me manquez de respect ! fit -Dora avec son imperturbable bonne humeur. — Plaisanterie -à part, nous avons, le cardinal et moi, -de très intéressantes conversations. Et savez-vous ? -Je crois que je suis arrivée à comprendre l’organisation -de l’Église catholique.</p> - -<p>— Vraiment !… s’écria Hélène, ah ! cela m’intéresse.</p> - -<p>— Eh bien, c’est tout simplement une formidable -armée spirituelle dont le pape est le général en -chef. Le haut clergé, les officiers, travaillent pour -la puissance temporelle, pour leurs ambitions -respectives : le bas clergé, les simples soldats, eux, -croient travailler pour Dieu, pour gagner le ciel, -et ils accomplissent des œuvres surhumaines ; -en réalité, toutes ces œuvres ne servant qu’à -augmenter la gloire de l’Église.</p> - -<p>— Je crois que vous vous trompez, fit Hélène un -peu sèchement.</p> - -<p>— Pas du tout ! J’ai l’illustration du système -sous les yeux, au palais Salvoni, en la personne du -cardinal, qui ne songe qu’à devenir pape, qu’à -accroître le pouvoir du Vatican, et en celle de -Don Agostino, un pauvre prêtre qui est hypnotisé -par un rêve de paradis et ne vit que pour -sauver des âmes. C’est certain, pour le haut clergé -le mot d’ordre est : « Tout pour l’Église » ; pour le -bas clergé : « Tout pour Dieu ». Cela ne me scandalise -pas ; au contraire ! Je trouve cette organisation -admirable, nécessaire, et j’ai pour l’Église -romaine beaucoup plus de respect qu’autrefois. -Elle est vraiment très grande.</p> - -<p>— Est-ce que le cardinal a essayé de vous convertir ? -demanda M. Ronald en souriant.</p> - -<p>— Non, jamais ; mais savez-vous ce qu’il a -obtenu de moi ?… que l’on fasse maigre dans ma -maison, le vendredi et la veille de certaines fêtes : -il m’en a donné la liste. « Pour le bon exemple -religieux », a-t-il dit. En réalité, c’est pour que l’on -sache à Rome que chez les Sant’Anna, — <i lang="es" xml:lang="es">in casa -Sant’Anna</i>, — on observe les commandements -de l’Église. J’ai cédé, parce qu’il paraissait tenir -à cela d’une manière extraordinaire, mais je lui ai -laissé voir que j’avais compris la raison de son -désir.</p> - -<p>— Il a une fort belle tête ; le <i lang="en" xml:lang="en">Scribner’s Magazine</i> -a donné son portrait il y a quelque temps.</p> - -<p>— Oui, et il a surtout grand air. Il ferait un pape -splendide.</p> - -<p>— Vous le voyez souvent ? dit Hélène.</p> - -<p>— Depuis six mois, nous dînons avec lui tous les -dimanches. Il habite le palais Salvoni, un palais -rempli de belles choses, mais glacial comme si -jamais un rayon de soleil et une femme n’y étaient -entrés. S’il contenait encore des microbes du moyen -âge, cela ne m’étonnerait pas. Il y a là, dans ces -magnifiques appartements, une curieuse odeur -d’église, d’encens, de bouquins, de vieux garçon, -de tabac, une odeur d’autres siècles… Elle a longtemps -intrigué et taquiné mon nez ; il a fini par s’y -habituer, par l’aimer, même.</p> - -<p>— Oh ! Dody, Dody ! s’écria Hélène, vous -n’avez pas changé.</p> - -<p>— Je l’espère bien !… Enfin, je me suis familiarisée -avec ce décor italien et tout le reste. Après le -dîner, nous avons de glorieuses parties de billard ou -de bésigue : Son Éminence apprécie mes petits -talents de société, je vous assure !… Plaisanterie -à part, je crois qu’il a vraiment de l’amitié pour -moi. Ce printemps, j’ai fait une grosse sottise…</p> - -<p>— Cela doit vous arriver quelquefois, dit M. Ronald.</p> - -<p>— Oui… n’importe… Je vous la raconterai quelque -jour, si vous êtes sage. Le cardinal croyait -que Lelo avait été d’accord avec moi, et il lui -faisait froide mine. Alors, j’ai tout confessé. Eh -bien, il ne m’a pas grondée, il s’est contenté de me -dire en me tapotant l’épaule : « <i lang="it" xml:lang="it">Figlia mia</i>, vous -avez une bien mauvaise tête, mais un grand -bon cœur… » Je parie qu’il me regrette !… Avant -de partir, je lui ai amené Bébé : il lui a donné sa -bénédiction ; puis il m’a fait le signe de la croix sur -le front et a mis son anneau contre mes lèvres, — un -rubis de toute beauté, — et je l’ai baisé, ma -foi !… C’est drôle, je n’ai pas pu m’en empêcher ; -il m’avait hypnotisée : je ne voyais plus mon adversaire -au billard ou au bésigue, mais Son Éminence -le cardinal Salvoni, un prince de l’Église, -dans chaque pouce de sa personne. S’il devient -pape, je suis parfaitement capable de m’agenouiller -devant lui. Mais assez là-dessus !… Je vous ai -raconté tout cela, pour que vous soyez aimable -avec Lelo comme son oncle l’est avec moi. Du -moment qu’un cardinal s’est résigné à avoir une -nièce américaine et protestante, vous pouvez bien, -vous, vous résigner à avoir un neveu italien et -catholique. Ce serait du joli, si un Américain, un -démocrate, avait les idées plus étroites qu’un -prélat romain !… Lors de mon mariage, vous n’avez -pas été gentil. On aurait dit un tuteur de comédie -amoureux de sa nièce et obligé de la donner à -un beau jeune homme. Lelo a été très froissé, je -ne serais pas étonnée qu’il vous gardât encore -rancune. Il est d’une susceptibilité toute latine, -horriblement fier. Si vous lui faites froide mine, -il vous tournera le dos et ne voudra jamais remettre -le pied chez vous. Cela me causerait un -grand chagrin et me gâterait tout le plaisir de mon -voyage. Il faut que nous signions la paix tout de -suite, et que vous me promettiez de bien accueillir -Lelo et de redevenir ce que vous étiez autrefois : -mon meilleur ami.</p> - -<p>— Qu’avez vous besoin d’ami, vous qui n’en -faites qu’à votre tête ! dit M. Ronald afin de lutter -contre son attendrissement.</p> - -<p>— Oui… et, pour une fois que j’ai écouté mon -cœur, vous m’en voulez à mort ! Est-ce logique ?</p> - -<p>— Non, dit enfin Hélène, — c’est même injuste, -de la part d’un homme qui nie le libre arbitre, -qui affirme que l’amour est une onde magnétique, -un fluide, et qui cherche même à inventer les instruments -nécessaires pour l’enregistrer ou le photographier.</p> - -<p>La jeune femme sauta sur ses pieds. Ses yeux largement -ouverts laissèrent deviner le travail rapide -de sa pensée. Une sorte d’effroi mêlé de respect se -peignit sur son visage.</p> - -<p>— L’amour, un fluide ! répéta-t-elle, mais c’est -cela, c’est cela même ! Lelo m’a attirée irrésistiblement. -Quand il était près de moi, tout semblait -plus beau, l’air était différent… Oh ! oncle, je -crois que vous êtes vraiment un grand homme !</p> - -<p>Comme la jeune femme prononçait ces paroles, -madame Carroll entra, suivie d’une superbe nourrice -romaine qui portait le petit Guido.</p> - -<p>M. Ronald alla au-devant de sa sœur et l’accueillit -très affectueusement.</p> - -<p>Pendant ce temps, Dora avait enlevé le grand -chapeau à plumes du Bébé, ébouriffé d’un habile -coup de doigt les boucles épaisses de ses cheveux -brun doré comme une châtaigne fraîche, puis elle -le présenta à Hélène.</p> - -<p>— La belle petite créature ! s’écria celle-ci, -regardant sans trouble l’enfant de Sant’Anna.</p> - -<p>— N’est-ce pas ? Ressemble-t-il assez à son père !</p> - -<p>— Beaucoup, en effet.</p> - -<p>Dora s’approcha de M. Ronald.</p> - -<p>— Oncle, dit-elle gravement, voyez… — celui-ci -devait naître.</p> - -<p>Une émotion subite et profonde adoucit la -figure du savant. Il regarda, un instant, le petit -Guido, puis, entourant de son bras la mère et -l’enfant, il les embrassa tous deux.</p> - -<p>— Vous avez raison, dit-il, celui-ci devait naître… -et un autre devait mourir ! ajouta-t-il plus bas.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXVII</h2> - - -<p>L’Hôtel Waldorf, dont Dora avait fait sa résidence, -est la propriété de M. Astor, le milliardaire -américain qui vit en Angleterre. Nous n’avons -rien encore de pareil en Europe. Il y a là des appartements -Renaissance, Louis XIV, Louis XV, -Louis XVI, Empire. On y peut dîner à la lumière -des bougies ou à celle de l’électricité, sur du linge -de Flandre ou sur de la soie, dans de la porcelaine -de Sèvres ou de Dresde, dans du vieux Vienne ou -du vieux Chine. On y peut boire des vins de tous -les grands crus dans les verres de Baccarat les -plus fins, dans les cristaux de Bohême les mieux -taillés. Et les chefs sont des artistes qui possèdent -les meilleures recettes. Certaine « salade Waldorf » -ne tardera pas à figurer sur nos menus élégants. -La plupart des Altesses, des Princes de passage -à New-York, ont logé dans cet hôtel de la Cinquième -avenue et lui ont donné un prestige de -« comme il faut ». Dora, qui avait appris à tenir -compte du goût de son seigneur et maître, avait -choisi un appartement Empire dont le style sobre -et sévère reposait des splendeurs fantastiques du -reste de la maison.</p> - -<p>Ce dîner d’adieu, qu’elle avait imaginé de donner -aux de Kéradieu et aux d’Anguilhon, n’était qu’un -prétexte pour exhiber son mari, son titre, et se -montrer dans tout l’éclat de sa nouvelle position -sociale. Elle avait invité les quatre plus jolies -mondaines de New-York. Elle les considérait, à -tort ou à raison, comme ses ennemies, mais elle -était sûre que, flattées de la préférence, elles parleraient -avec enthousiasme du comte et de la comtesse -Sant’Anna, exciteraient la curiosité et lui -prépareraient ce succès de retour qu’elle désirait : -l’Américaine sait admirablement choisir les instruments -nécessaires pour arriver à ses fins.</p> - -<p>Après la réconciliation entre l’oncle et la nièce, -M. et madame Ronald avaient promis de se dégager -et de se rendre à l’invitation de Dora. Pendant -toute la journée qui précéda le dîner, Hélène -éprouva une secrète angoisse. Elle eut beau se -répéter que Sant’Anna lui était indifférent, la -pensée de se retrouver en sa présence ne laissait -pas que de la troubler. S’il allait la reconquérir -avec son regard prenant, sa voix musicale ? Elle -avait peur maintenant de ces forces inconnues -dont l’être humain est le jouet. Elle évoqua alors -la grande figure du brahmine et, comme si elle -eût senti de nouveau sa puissance mystérieuse, elle -reprit confiance.</p> - -<p>Madame Ronald n’était pas une héroïne. Elle -ne devait jamais atteindre ces hauteurs où cesse -le désir de plaire et d’être admirée. Ève elle était, -Ève elle resterait toujours. Elle apporta à sa parure -tout son art, toute sa coquetterie. Elle tenait à -paraître aussi belle que possible : pour rien au -monde, elle n’aurait voulu que Lelo la trouvât -enlaidie ou vieillie ; il fallait que son triomphe fût -complet.</p> - -<p>Selon sa promesse, elle arriva de bonne heure -au Waldorf et, laissant son mari au salon, alla -retrouver Dora dans son cabinet de toilette. Après -l’échange de quelques paroles amicales, elle s’assit -en face d’elle et, entr’ouvrant son grand manteau -doublé d’hermine, elle apparut merveilleusement -habillée, dans une robe de mousseline de soie noire -sur fond blanc, toute ruisselante de paillettes.</p> - -<p>— Oh ! la jolie robe !</p> - -<p>— Elle m’est arrivée la semaine dernière ; vous -en avez l’étrenne.</p> - -<p>— C’est gentil, cela, et elle vous va à ravir.</p> - -<p>— Tant mieux !</p> - -<p>A ce moment même, la porte fut ouverte brusquement -et Lelo parut.</p> - -<p>— Prête ? demanda-t-il.</p> - -<p>Puis, apercevant la visiteuse :</p> - -<p>— Madame Ronald ! quel plaisir de vous revoir !</p> - -<p>A l’apparition du comte, Hélène s’était levée d’un -seul et irrésistible mouvement et lui avait tendu la -main. Il la porta à ses lèvres, puis leurs regards -se rencontrèrent. Il y eut alors entre eux une -transmission plus rapide que l’éclair de pensées, -de sentiments, une de ces secondes psychologiques -qui font les destinées humaines. Madame Ronald -n’eut pas un battement de paupières, pas un -frémissement dans son âme ou dans sa chair. -L’homme qui était là, devant elle, lui parut un -autre que celui qu’elle avait aimé. Elle ne se rendit -pas compte que c’était elle qui avait changé.</p> - -<p>— Je suis charmée de pouvoir vous souhaiter la -bienvenue en Amérique, — fit-elle du ton le plus -naturel.</p> - -<p>Quelque chose comme de l’étonnement, de la -curiosité, se trahit sur la physionomie de l’Italien.</p> - -<p>— Et moi, je regrette de ne pas être rentré -assez tôt pour aller vous présenter mes hommages, -dit-il poliment.</p> - -<p>— N’importe. Comme compensation j’ai reçu la -visite de votre fils, et nous sommes devenus de -grands amis. Il m’a tout de suite tendu les bras.</p> - -<p>— Ah ! je reconnais bien là mon sang ! Les -Sant’Anna n’ont jamais pu voir une jolie femme -sans lui tendre les bras.</p> - -<p>— Lelo ! s’exclama Dora ; comment osez-vous ?</p> - -<p>— Mais, <i lang="it" xml:lang="it">mia cara</i>, c’est un mouvement instinctif, -naturel à tout homme de goût et de sentiment… -Et puis, cela ne veut pas dire que nos avances -aient toujours été bien reçues !</p> - -<p>— Celles de votre petit Guido l’ont été, je vous -assure, répondit Hélène gaiement.</p> - -<p>— Il a de la chance !</p> - -<p>— Au lieu d’échanger des madrigaux, regardez-moi ! -dit la comtesse, s’éloignant de quelques -pas pour mieux faire admirer sa toilette de dîner, -une longue tunique en point de Venise sur une -jupe en mousseline de soie hortensia.</p> - -<p>Le souple tissu dessinait à la perfection ses lignes -élégantes de fausse maigre. Sur le corsage montant -et transparent ruisselait une cascade de diamants -d’une incomparable beauté.</p> - -<p>— Vous êtes ravissante ! s’écria Hélène.</p> - -<p>— Oh ! elle sait s’habiller, la jeune personne ! -dit Lelo en souriant.</p> - -<p>— C’est heureux ! répondit Dora, très contente -de l’approbation de son mari.</p> - -<p>Puis, prenant son éventail et ses gants :</p> - -<p>— En scène, maintenant ! Je débute ce soir à -New-York dans le rôle de la comtesse Sant’Anna, -fit-elle un peu nerveusement. — J’espère que tout le -monde sera bien disposé et que nous aurons une -soirée agréable.</p> - -<p>Un quart d’heure plus tard, ce que l’on appelle -au Waldorf la salle à manger Astor, une salle de -belles proportions, boisée d’acajou, décorée de -panneaux peints, offrait un joli tableau d’agapes -modernes. La grande table ronde était étincelante -d’argenterie et de cristaux ; au milieu, une artistique -corbeille remplie de fruits merveilleux ; sur -la nappe, une jonchée de roses et d’orchidées -rares ; tout autour, des convives triés sur le volet, -des femmes dont la beauté et la parure ajoutaient -au plaisir des yeux. Parmi les Américaines, on -reconnaissait au premier coup d’œil celles qui -vivaient en Europe. Chez la baronne de Kéradieu, -chez la marquise d’Anguilhon, la transformation -était remarquable. On eût dit que la grande aïeule -leur avait communiqué un peu de sa douceur, de -son calme et de son indulgence. Leurs physionomies -étaient moins dures, leur ton moins tranchant, -leurs voix plus nuancées. Chez Dora, le changement -qui étonnait tout le monde était dû surtout à -l’amour. Il avait modifié son expression, ses traits, -ses manières. Il avait mis de l’âme dans ses yeux -moqueurs, lui avait fait une bouche de bonté, car -ses lèvres n’étaient plus aussi minces. C’était lui, -en un mot, qui l’avait féminisée.</p> - -<p>Le baron de Kéradieu, le marquis d’Anguilhon -et le comte Sant’Anna se détachaient curieusement -sur ce fond américain. Il était facile de voir qu’ils -appartenaient à une autre race que ces hommes -d’action et de pensée aux yeux froids, aux visages -énergiques. Leurs figures d’un type ancien donnaient -une impression de fragilité et de faiblesse, -mais semblaient traversées par de chauds rayons -de sentiment : elles avaient plus de lumière, — et -ces moustaches d’un tour hardi, que mademoiselle -Carroll — d’heureuse mémoire — avait qualifiées -d’anachronismes, ajoutaient à leur expression quelque -chose d’audacieux et de chevaleresque.</p> - -<p>En Amérique, depuis la guerre, la causerie mondaine -avait pris un caractère spécial. Malgré l’effort -des maîtresses de maison pour la maintenir sur des -sujets indifférents, elle était, comme par un invisible -courant, ramenée sans cesse aux questions -brûlantes : un petit mot suffisait à provoquer des -discussions interminables, à produire une mêlée -d’opinions diverses, au milieu de laquelle amour-propre -et convictions se trouvaient souvent blessés. -Ce soir-là, au dîner des Sant’Anna, ce fut Jacques -d’Anguilhon qui, inconsciemment, ouvrit le feu.</p> - -<p>— Je vois avec plaisir, mesdames, — fit-il en -promenant les yeux autour de lui, — que vous -n’avez pas boycotté Paris : vos toilettes en sont -la preuve.</p> - -<p>— Nous n’avons pas eu le courage de le bouder -longtemps, voilà le fait ! répondit Lili Munroë, -une beauté brune aux yeux violets qui se trouvait -à la droite de Lelo. — On nous en blâme dans -certains milieux, et peut-être avec raison. Paris -aurait bien mérité que nous le <i>boycotassions</i>… -hein ? le joli subjonctif !… il n’a pas été gentil, -gentil pour l’Amérique.</p> - -<p>— Pas gentil, parce qu’il a pris parti pour -l’Espagne ?… Allons, vous avez l’esprit trop juste -pour ne pas comprendre le sentiment qui l’a porté -vers une nation de sang latin, déjà dépossédée, -incapable de lutter contre un ennemi jeune et -riche, bien armé, tel que vous. Que penseriez-vous -de Paris si ses sympathies étaient à vendre aussi -bien que ses chiffons ? En exprimant sa désapprobation -comme il l’a fait, il a manqué de « gentillesse », -peut-être, mais cet élan de cœur, qui -pouvait lui coûter ses plus jolies et ses plus riches -clientes, a été une preuve de désintéressement, et -toutes, j’en suis bien sûr, vous êtes capables de -l’apprécier.</p> - -<p>— Oh ! fit Charley Beauchamp, l’interdit contre -la France avait été prononcé dans la première -explosion du jingoïsme, qui chez vous s’appelle -chauvinisme… Le chauvinisme a toujours enfanté -plus de sottises que d’actions héroïques. Rien n’est -plus éloigné du vrai patriotisme.</p> - -<p>— Le vrai patriotisme ! répéta Jacques d’Anguilhon, -eh bien, c’est une Américaine qui m’en a -donné la note… Ma modestie m’empêche de la -nommer, — ajouta-t-il en regardant sa femme. — Après -avoir lu la déclaration de guerre, elle -s’est écriée : « Pourvu que l’Amérique se conduise -bien dans cette affaire !… Si elle venait à se montrer -indigne ou seulement mesquine, <i lang="en" xml:lang="en">I would sink into -the ground !</i>… Je rentrerais sous terre !… »</p> - -<p>— C’est cela ! c’est cela ! fit Henri Ronald, avec -cette belle expression qui mettait comme de la -lumière sur son visage sévère, — le chauvinisme -est le sentiment exalté que nous avons de la -valeur de notre pays, simplement ; le vrai patriotisme -est le désir exalté de le voir supérieur à -tous les autres.</p> - -<p>— Et supérieur surtout, continua M. Beauchamp, -par la justice et par l’humanité, les génératrices -de toute force et de toute grandeur.</p> - -<p>— J’avais réellement cru, dit le baron de Kéradieu, -que le chauvinisme était une effervescence -de l’âme latine, qui est toujours comme une -machine trop chargée. Je vois qu’il sévit aussi -fort aux États-Unis qu’en France.</p> - -<p>— Oui, mais, chez nous, répondit Willie Grey, -il n’entre en action que dans les grandes circonstances, -tandis que chez vous, il constitue un état -d’âme et vous rend intolérants.</p> - -<p>— Intolérants ! Vous nous trouvez intolérants ?</p> - -<p>— Oh ! oui !… s’écria la marquise d’Anguilhon. -Ainsi, en France, quand on est étranger, il faut -toujours être de l’avis des autres.</p> - -<p>— Annie ! fit Jacques d’un ton de reproche.</p> - -<p>— Madame d’Anguilhon a raison ! continua -Willie Grey. Dans les premiers temps de mon -séjour à l’atelier de Jean-Paul Laurens, je m’étais -fait une arme d’un certain guide de Paris où -j’avais trouvé cette phrase, à la fois comique et -naïve : « Si vous avez le malheur d’être étranger… » -Je gardais sur moi le petit livre vert et, lorsqu’un -de mes camarades se montrait agressif, je le tirais -de ma poche et lisais à haute voix : « Si vous avez -le malheur d’être étranger… » Il suffisait que je -fisse mine de le prendre : on changeait de ton. A -la fin, on me l’a brûlé ; mais je dois dire que, jusqu’à -notre guerre avec l’Espagne, on ne m’avait plus -fait sentir « le malheur d’être étranger !… »</p> - -<p>— Ce chauvinisme excessif est fâcheux pour -votre pays, ajouta Charley Beauchamp ; il en gêne -le progrès, étouffe l’esprit libéral. Les adversaires -de l’ordre établi s’en font un instrument de haine -et de division… témoin l’antisémitisme, qui, chez -vous, n’est qu’un parti politique.</p> - -<p>Henri de Kéradieu et Jacques d’Anguilhon -échangèrent des regards de surprise.</p> - -<p>— L’antisémitisme un parti politique ! répéta le -marquis. Vous avez eu cette impression d’ici ?</p> - -<p>— Parfaitement. Nous aimons à le croire du -moins. La France ! ce nom a quelque chose de -clair, de brillant, de généreux, on ne peut pas -l’associer avec une manifestation aussi barbare, -aussi peu excusable que l’antichristianisme des -Turcs.</p> - -<p>— Je suis de votre avis, mais au fond, tout au -fond, il y a cet antagonisme des races. Les Juifs -sont des Orientaux et nous des Occidentaux !</p> - -<p>— Eh bien, répliqua M. Ronald, utilisez leurs -qualités d’Orientaux, ce sont autant de forces… -et pas négligeables, je vous assure. Voyez l’Angleterre ! -Elle s’est laissé conduire par un Disraëli. -Elle l’a fait servir à son bien et à sa gloire. Puis, -sans se soucier de ce que ses ancêtres avaient mangé -les cailles et la manne dans le désert, elle l’a créé -lord et pair, l’égal des plus hauts barons chrétiens. -Voilà ce que j’appelle du bon patriotisme et de -bonne politique.</p> - -<p>— Une nation vraiment forte est toujours libérale, -conclut Willie Grey.</p> - -<p>— Et quelles pauvres questions, que ces questions -de race ! ajouta le savant avec un peu de -dédain. La religion a enseigné une fraternité idéale, -à laquelle personne n’a jamais bien cru ; la science -seule, en faisant connaître aux hommes les liens -profonds et multiples qui les unissent, peut les -conduire à la vraie fraternité.</p> - -<p>— Vous ne vous fâcherez pas, monsieur de Kéradieu ? -ni vous, monsieur d’Anguilhon ? — dit -madame Newton, la voisine de Charley Beauchamp, — si -je vous fais part d’une impression -que je rapporte toujours de Paris et qui me -taquine parce qu’elle m’empêche de l’aimer -entièrement.</p> - -<p>— Nous ne nous fâcherons pas, — répondit le -baron de Kéradieu, souriant à la jolie femme qui -s’excusait ainsi d’avance. — Voyons cette impression.</p> - -<p>— Eh bien, je trouve que Paris n’est pas hospitalier.</p> - -<p>— Pas hospitalier !</p> - -<p>— Non, et c’est dommage, grand dommage : — ceci -fut dit avec une gentillesse qui adoucissait le -blâme. — Si quelques Françaises venaient visiter -l’Amérique, nous nous ferions un plaisir de leur -ouvrir nos maisons, un devoir de leur faciliter -les moyens de connaître notre pays. Chez vous, -personne ne s’avise de cela. Franchement, vous -n’avez pas la bosse de l’hospitalité !</p> - -<p>— Voilà un terrible reproche, est-ce que nous le -méritons vraiment ?</p> - -<p>— Vraiment… Tenez, j’ai une amie qui habite -Paris depuis quinze ans. Elle y a des parents dans -la meilleure société, car sa famille est d’origine -française. Elle a essayé de créer un salon anglo-français -et n’a jamais pu y réussir : présentations, -dîners, <i lang="en" xml:lang="en">five o’clocks</i>, rien n’y a fait. On n’est pas -allé, de votre côté, au delà de la carte de visite. -A ses réceptions, elle a toujours le chagrin de voir -les Parisiennes se grouper dans un coin et les -Américaines dans l’autre.</p> - -<p>— La différence de langue doit en être cause ! -répondit le marquis d’Anguilhon.</p> - -<p>— Elle y est certainement pour beaucoup, dit -Antoinette de Kéradieu, mais selon moi, l’exclusivisme -des Français a encore une autre raison. -Dans leur vie intime, ils ont moins de tenue que -les Anglais et même que les Américains : ils craignent -que leur laisser-aller ne les fasse mal juger -et préfèrent demeurer entre eux.</p> - -<p>— Et puis, ajouta Annie, ils ont un tas de préjugés -contre les gens qui ne sont ni de leur religion -ni de leur race… J’essaie d’en détruire autant -que possible, mais, dans ce cher Vieux Monde, il -ne faut rien brusquer, sous peine de dépasser le -but.</p> - -<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Brava</i>, madame d’Anguilhon ! s’écria Lelo, je -vous félicite d’avoir compris cela. Prenez exemple. -Dora !</p> - -<p>— Bien ! bien ! fit la jeune femme.</p> - -<p>— Une Française seule, continua la marquise, -pourrait opérer cette fusion avec les étrangères, et -elle serait profitable à toutes.</p> - -<p>— Nul doute ! fit Henri Ronald. Ainsi, je l’ai -remarqué souvent, la connaissance du français -rend l’Anglais ou l’Américain plus aimable, plus -délié d’esprit, tandis que la connaissance de l’anglais -rend le Français plus correct dans sa tenue et -dans ses dires.</p> - -<p>— Eh bien, espérons qu’un de ces jours il se -trouvera une Parisienne capable de rompre la -glace entre nous, dit gaiement Lili Munroë. Nous -lui élèverons une statue !</p> - -<p>— Rompre la glace !… répéta Jacques en -souriant. Oh ! elle n’est pas bien épaisse. Vous -avez plus d’affinités avec nous qu’avec les Anglais. -Vous n’êtes pas des Saxons, après tout !</p> - -<p>— Non ? Qu’est-ce que nous sommes donc ? -demanda Marguerite Daner ouvrant ses yeux tout -grands.</p> - -<p>— Des Américains.</p> - -<p>— Vous avez raison, monsieur d’Anguilhon, dit -Henri Ronald. La nature répète ici ce qu’elle a -fait autrefois chez vous. Pour créer les Français, -elle a croisé Celtes, Latins et Francs ; pour créer -les Américains, elle est en train d’amalgamer -Anglais, Irlandais, Écossais, Hollandais, Allemands, -Latins, et, de son laboratoire des États-Unis, -une race nouvelle sort peu à peu.</p> - -<p>— Une race qui a probablement une haute -destinée !</p> - -<p>— Je le crois.</p> - -<p>— A propos de race, dit Henri de Kéradieu, vous -avez probablement lu certain article de revue où -il est démontré qu’il n’y a plus de noblesse en -France ?</p> - -<p>Les yeux de toutes les femmes pétillèrent d’intérêt.</p> - -<p>— En effet, beaucoup de journaux l’ont reproduit, -fît madame Ronald.</p> - -<p>— Naturellement !… Eh bien, rassurez-vous, La -Révolution a certainement éclairci les rangs de -l’aristocratie, mais elle ne l’a pas anéantie, pas -plus que le phylloxéra n’a détruit tous nos clos -célèbres. Il y a encore dans notre pays des -hommes de race et des vins au bouquet rare, inimitable, -comme celui-ci, — ajouta le baron en -élevant son verre rutilant de vieux chambertin. — La -race n’est pas chose si facile à détruire. J’ai -vu, près de Tunis, une tribu arabe qui se nomme -les Beni-Franzoun, « Fils de Français ». Elle a -sur son étendard les lis de France et prétend -descendre des compagnons de saint Louis. Les -hommes sont blonds, avec des yeux bleus, et ils -portent les moustaches tombantes comme les -Gaulois.</p> - -<p>— Ah ! c’est bien curieux, cela ! s’écria Lelo.</p> - -<p>— Si, après les révélations de cette revue, il y -avait encore des Américaines tentées d’accorder -leur main à quelque noble français, ce dont je -doute fort, — ajouta Henri de Kéradieu d’un ton -plaisant, — je leur dirais : « Cherchez la race. Elle -se devine au premier coup d’œil, elle est la meilleure -garantie de l’origine et ne s’improvise pas -comme les parchemins. Si un homme a de la race, -épousez sans crainte : il est authentique. »</p> - -<p>— Oui, oui, épousez ! fit Annie joyeusement.</p> - -<p>— Ne dirait-on pas, conclut Willie Grey en -riant, que nous avons été réunis au Waldorf pour -nous permettre de nous expliquer sur ces petites -questions qui avaient jeté un peu de froid entre -nous ?</p> - -<p>— Mais c’est bien possible ! dit Jacques, et je -suis sûr que nous nous quitterons, ces jours-ci, -en meilleure intelligence.</p> - -<p>— Pourquoi ne nous attendez-vous pas, monsieur -d’Anguilhon ? demanda Dora. Ce serait si -amusant de faire le voyage ensemble !</p> - -<p>— Il faut que je sois à Paris pour l’ouverture -des Chambres.</p> - -<p>— Ah ! c’est vrai, vous êtes député.</p> - -<p>— Oui… Annie m’a persuadé que c’était mon -devoir de prendre en mains les intérêts locaux. Je -me suis présenté à la députation, par acquit de -conscience, avec le secret espoir de ne pas être élu… -et puis, je l’ai été. Quand on est marié à une -Américaine, il est bien difficile de rester oisif.</p> - -<p>— Dora ! s’exclama Lelo avec un air d’effroi. -Vous n’allez pas me demander de faire le bonheur -des populations ?… Je regimberais, je vous en -préviens.</p> - -<p>— N’ayez pas peur, je me contenterai que vous -fassiez mon bonheur, à moi.</p> - -<p>— Ah ! tant mieux ! C’est dans mes moyens, -cela !</p> - -<p>La conversation, ainsi lancée, demeura très -animée, et ne fit plus qu’échauffer entre les convives -la sympathie et la cordialité.</p> - -<p>Pendant tout le dîner, bien que tyranniquement -accaparé, interviewé sans merci par ses deux -voisines, Sant’Anna ne cessa d’observer madame -Ronald. Sans avoir jamais soupçonné la profondeur -du sentiment qu’il lui avait inspiré, il -était sûr qu’elle l’avait aimé. Le souvenir de l’expression -douloureuse qu’il avait surprise sur son -visage au sortir du consulat d’Italie, où il venait -d’épouser Dora, avait maintes fois amené sur ses -lèvres un sourire de triomphe mauvais. Depuis -qu’il était en Amérique, il avait souvent pensé à -elle et secrètement désiré la revoir. Il l’avait revue ; -mais, avec sa fine intuition d’Italien, il avait senti -aussitôt qu’il lui était devenu indifférent, que ce -pouvoir magnétique, dont il était si fier, n’avait -plus aucun effet sur elle. Il en éprouvait un vif -désappointement, une belle rage d’homme vaincu. -« Toutes les mêmes ! se disait-il en manière de -consolation. — Quelqu’un d’autre, sans doute !… » -Et jamais Hélène ne lui avait semblé aussi désirable. -Sa robe pailletée rendait son corps tout -chatoyant, faisait ressortir la riche nuance de ses -cheveux, l’éclat de ses épaules. Sa « blondeur » le -fascina de nouveau, lui remplit les yeux d’une -chaude et sensuelle admiration.</p> - -<p>Madame Ronald les rencontra souvent, ces yeux, -les brava même avec une hardiesse tranquille, et -ils furent impuissants à provoquer chez elle le -plus léger trouble. Elle examinait le comte à la -dérobée, et sa physionomie exprimait un étonnement -mêlé de dédain. Sous l’influence de quelle -magie l’avait-elle cru si supérieur ? Un grand seigneur, -rien de plus… Il ne fallait pas lui demander -autre chose que d’être beau, aimable et généreux. -Elle le voyait maintenant tel qu’il était, avec son -âme vieille, embuée par le passé, son incurable indifférence, -sa faiblesse de caractère. Oui, avec de -la culture, il aurait pu devenir un homme politique, -un diplomate, mais cette culture lui manquait. -C’était un esprit en jachère, incapable de s’intéresser -à autre chose qu’aux faits-divers de la -vie mondaine, incapable surtout d’aimer avec -profondeur et fidélité. Comme elle eût souffert par -lui, grand Dieu ! Sur cette pensée, qui s’acheva -dans un petit frisson, les regards d’Hélène se -tournèrent vers M. Ronald. Quelle puissance intellectuelle -dans le modelé de son front ! Quelle -pureté dans ces yeux de chercheur, qui ne voyaient -pas les choses basses ou indignes ! Quelle beauté -dans cette bouche faite pour la vérité !… Elle avait -vécu un rêve, — un cauchemar plutôt, et combien -douloureux !… Elle avait été folle !… folle !…</p> - -<p>Maintenant Sant’Anna pouvait aller, venir, -partir, il pouvait fleurter, aimer, sans qu’un seul -de ses actes ou de ses sentiments se répercutât en -elle. Cette assurance la rendit joyeuse comme une -enfant. Elle respira largement, à plusieurs reprises, -pour le plaisir de sentir son cœur dégagé. Entre -Lelo et elle, la communication avait bien été -coupée ! Une fervente action de grâces s’éleva de -son être tout entier vers le Maître qui avait -accompli le miracle.</p> - -<p>Après le dîner, Sant’Anna, curieux de savoir -si l’indifférence d’Hélène n’était point simulée, -manœuvra pour la tirer à l’écart.</p> - -<p>— Eh bien, « ma tante » ! dit-il, en appuyant -perfidement sur elle ses yeux de charmeur, — comment -trouvez-vous cette dernière surprise que -nous ménageait la destinée ? Moi, Lelo, vous recevant -à New-York, à l’Hôtel Waldorf, Cinquième -avenue, 33<sup>e</sup> rue !… Oh ! cette 33<sup>e</sup> rue !</p> - -<p>— Mais je trouve la surprise très agréable ! Et -vous ?</p> - -<p>— Délicieuse, stupéfiante surtout !… Le moyen, -après cela, de ne pas croire à la fatalité !</p> - -<p>— Ne vous servez pas de ce mot : il implique -une idée de hasard, de force aveugle et brutale. -Nous sommes les ouvriers de Dieu, ses collaborateurs -inconscients ; il nous conduit vers des buts -lointains que nous ignorons, mais, à la fin, tout -sera bien et pour tous.</p> - -<p>Ses paroles impressionnèrent Lelo. Il sentit que -la femme qui les avait prononcées était à jamais -hors de son pouvoir. Cependant il risqua une -ironie dernière :</p> - -<p>— Alors, selon vous, de la rue de Rivoli où je -vous ai rencontrée, jusqu’au Waldorf où nous nous -retrouvons, toutes les péripéties étaient écrites -d’avance. Toutes ?…</p> - -<p>Hélène supporta sans fléchir le regard qui accompagnait -ce dernier mot.</p> - -<p>— Toutes, répéta-t-elle avec une belle crânerie. -Elles étaient nécessaires, j’en suis convaincue.</p> - -<p>— Si Ève devient philosophe, ce sera terrible ! -dit Sant’Anna.</p> - -<p>— Pour le tentateur, oui, — répliqua madame -Ronald en souriant, — mais bien heureux pour -Adam !… Et maintenant, « mon neveu », — ajouta-t-elle -d’un ton tout à fait mondain, — nous allons -vous gâter à qui mieux mieux et vous rendre le -séjour de New-York si agréable que vous nous -proclamerez les femmes les plus charmantes du -monde : c’est là une de nos ambitions…</p> - -<p>Pendant cette conversation, Charley Beauchamp, -le frère chevaleresque et discret qui avait tout -deviné, tout craint, ne quittait pas les causeurs -des yeux. Il s’était isolé dans un coin pour les -observer. Sa physionomie, d’abord inquiète, se -rasséréna et, à la fin, il eut un soupir de soulagement. -En s’éloignant de Lelo, madame Ronald -se dirigea vers lui.</p> - -<p>— Pourquoi me regardez-vous tant, ce soir ? -demanda-t-elle en lui donnant un petit coup -d’éventail sur le bras.</p> - -<p>— Parce que je ne vous ai jamais tant admirée.</p> - -<p>Une rougeur légère passa sur le visage de la -jeune femme.</p> - -<p>— Vous avez bien raison ! répondit-elle gravement.</p> - -<p>Un peu plus tard, comme Hélène se trouvait -seule avec son mari dans le coupé qui les ramenait -chez eux, elle glissa soudainement sa main dans la -sienne. Sans parler, Henri Ronald la pressa et la -retint avec force. Alors, elle se blottit contre lui -et, pendant tout le reste du trajet, elle demeura -muette, profondément heureuse, avec une sensation -exquise d’amour vrai et de sécurité parfaite. -Arrivée dans son cabinet de toilette, encore enveloppée -de son long manteau, elle alla tout droit -au tableau de Willie Grey et, avec un accent de -joie, de triomphe impossible à rendre, elle s’écria :</p> - -<p>— Guérie, Titania ! guérie !</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c xlarge">COLLECTION -NELSON.</p> - - -<p class="c i large">Chefs-d’œuvre de la littérature.</p> - - -<p class="cc ugap small">Chaque volume contient de -250 à 550 pages.</p> - - -<p class="cc ugap">Format commode.</p> - -<p class="cc">Impression en caractères très lisibles -sur papier de luxe.</p> - -<p class="cc">Illustrations hors texte.</p> - -<p class="cc">Reliure aussi solide qu’élégante.</p> - - -<p class="cc ugap">Deux volumes par mois.</p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÈVE VICTORIEUSE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/65178-h/images/cover.jpg b/old/65178-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 660782b..0000000 --- a/old/65178-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/65178-h/images/deco.png b/old/65178-h/images/deco.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 20d6cae..0000000 --- a/old/65178-h/images/deco.png +++ /dev/null diff --git a/old/65178-h/images/illu.jpg b/old/65178-h/images/illu.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1ffa2ad..0000000 --- a/old/65178-h/images/illu.jpg +++ /dev/null |
