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-The Project Gutenberg eBook of Ève victorieuse, by Pierre de Coulevain
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Ève victorieuse
-
-Author: Pierre de Coulevain
-
-Release Date: April 27, 2021 [eBook #65178]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÈVE VICTORIEUSE ***
-
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-
-[Illustration]
-
-
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-
- Ève Victorieuse
-
- Par
- Pierre de Coulevain
-
- Nelson Calmann-Lévy
- Éditeurs Éditeurs
- 189, rue Saint-Jacques 3, rue Auber
- Paris Paris
-
-
-
-
-COLLECTION NELSON
-
-
-Publiée sous la direction de
-
-CHARLES SAROLEA,
-
-Docteur ès lettres: Directeur de la Section française à l’Université
-d’Édimbourg.
-
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-ÈVE VICTORIEUSE
-
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-
- Soyez comme l’oiseau, posé pour un instant
- Sur des rameaux trop frêles,
- Qui sent plier la branche et qui chante pourtant,
- Sachant qu’il a des ailes.
-
- VICTOR HUGO.
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-
-
-I
-
-
-Il n’est guère de femme du monde, en Amérique, qui n’ait un dada
-artistique ou une spécialité d’élégance. Les unes recherchent les
-bronzes, les ivoires; les autres, les tapisseries, les étoffes
-anciennes. Celle-ci est renommée pour son service de table ou pour son
-argenterie, celle-là pour ses bijoux ou ses dentelles. Presque toutes
-sont des collectionneuses passionnées, qui, sans remords, viennent
-dépouiller le Vieux Monde de ses reliques. Le Nouveau, grâce à elles,
-voit son trésor d’art s’accroître avec une rapidité prodigieuse, et le
-vil dollar se transforme en objets rares et précieux.
-
-Hélène Ronald, la femme d’un des futurs grands hommes des États-Unis,
-était considérée comme une autorité en matière de décoration et
-d’arrangements intérieurs. Elle se flattait elle-même de pouvoir, au
-besoin, refaire une fortune en mettant son goût au service des nouveaux
-riches.
-
-Sa maison de New-York était située dans cette partie de la Cinquième
-avenue où sont les résidences des plus notables millionnaires. Elle
-donnait sur le Parc Central et avait la vue de ses pelouses veloutées,
-de ses arbres superbes. A côté des palais Gould et Vanderbilt, elle
-paraissait petite et assez modeste, mais elle n’en était pas moins une
-merveille de goût et de confort. Hélène y travaillait sans cesse, la
-retouchant comme une œuvre d’art, enlevant ici un meuble, là un tableau
-ou un bibelot. Et elle la montrait avec orgueil, de la cuisine au
-grenier. La pièce dont elle tirait surtout vanité était son cabinet de
-toilette. Elle avait mis tout son génie féminin dans ce décor intime.
-D’aucuns l’eussent voulu plus sobre et plus simple; un artiste pourtant
-l’eût trouvé délicieux. Les murs, entre les hautes glaces, étaient
-tendus de brocart gris bleu à reflets irisés, et le parquet recouvert
-d’un de ces tapis Morris qui sèment comme des fleurs vivantes sous les
-pieds. Sur les panneaux des meubles, d’un bois blanc, poli et chaud
-comme l’ivoire, étaient incrustés des salamandres, des oiseaux
-exotiques, des papillons diaprés, dont les couleurs s’harmonisaient avec
-les soies jaunes, bleues, roses, des sièges, des coussins et des
-rideaux. Sur ce fond, d’une tonalité très douce, se détachaient des
-aquarelles de maîtres, la garniture de vieux Dresde qui ornait la
-cheminée, des baguiers, des coupes anciennes, des vases de formes
-curieuses, enfin la large table, surmontée d’un miroir, où les
-ustensiles de toilette en or, en argent, en écaille blonde, parsemaient
-avec ordre un merveilleux dessus en vieux point de Venise.
-
-Un Européen, transporté subitement au seuil de ce sanctuaire, n’eût pas
-manqué, d’abord, de se croire chez une grande demi-mondaine parisienne;
-mais, pour peu qu’il eût été doué de ce sixième sens qui pénètre les
-gens et les choses à la manière des rayons Rœntgen, il eût vite reconnu,
-malgré cette recherche et ce raffinement suspects, l’atmosphère saine de
-la femme honnête. Et madame Ronald était bien la figure qu’un coloriste
-eût placée dans ce cadre ultra-moderne. Il fallait là son corps élégant,
-toujours délicieusement déshabillé ou habillé, ses cheveux chatoyants,
-nuancés de divers tons d’or, sa blancheur mate, ses grands yeux bruns
-qui promenaient autour d’elle une caresse inconsciente, ses belles
-lèvres bien dessinées, dont le sourire découvrait des dents parfaites.
-Il fallait là cette tête qui donnait une impression de «blondeur» et de
-lumière, ce visage de charmeuse ennobli par un air d’intelligence et de
-supériorité.
-
-Un soir, vers la fin de mars, Hélène s’habillait pour l’Opéra. Vêtue
-d’une robe d’un jaune très doux, dont le décolleté laissait voir toute
-la perfection de ses épaules, elle était assise devant son miroir.
-Pendant qu’elle refrisait avec soin, elle-même, quelques mèches folles,
-une seconde figure se refléta dans la glace, celle d’un homme de haute
-taille, aux cheveux noirs, aux yeux bleus.
-
---Ah! Henri!--s’écria la jeune femme sans interrompre sa frisure;--vous
-êtes en retard, il me semble.
-
---Oui, j’ai eu un après-midi très chargé.
-
-Les époux échangèrent une poignée de main et un regard affectueux, puis
-le nouveau venu se jeta dans un fauteuil à bascule, qui avait l’air
-d’être sa propriété, et qui se trouvait placé auprès de la table de
-toilette, mais à contre-jour.
-
---Eh bien, ma chérie, vous êtes-vous amusée aujourd’hui? demanda-t-il
-avec une expression de grande bonté.
-
---Assez. Le déjeuner de madame Barclay a été très brillant, très gai...
-un succès...
-
---Vous avez dit beaucoup de mal des hommes?
-
---Nous n’en avons pas parlé.
-
---C’est pire! fit M. Ronald en souriant.
-
---Nous avons discuté une foule de questions intéressantes... Des
-Européennes ne sauraient imaginer comme c’est agréable, un déjeuner de
-femmes.
-
---Elles n’ont pas encore appris à se passer de nous.
-
---Tant pis pour elles! répliqua Hélène avec une expression qui tempérait
-l’impertinence de sa réponse.
-
---Nous avons eu une belle séance d’ouverture, à notre congrès.
-
---Ah!
-
---Rauk, de Boston, a prononcé un discours remarquable. Il a passé en
-revue les découvertes de la chimie moderne et fait pressentir celles de
-l’avenir; il a retracé le rôle et la mission des hommes de science. Je
-n’ai jamais rien entendu de plus magistral.
-
-Hélène avait tranquillement suivi le fil de ses pensées.
-
---Imaginez, dit-elle, que madame Barclay, à son déjeuner, inaugurait un
-service en cristal de Bohême taillé sur ses propres dessins, une nappe
-et des serviettes brodées à Constantinople par des femmes syriennes.
-
---C’était joli?
-
---Oui, original, byzantin... un peu trop riche.
-
---Vous savez que je dois parler, au congrès, la semaine prochaine,--fit
-M. Ronald revenant de son côté à ce qui l’intéressait.--Je me propose de
-dire leur fait aux philosophes et aux littérateurs.
-
---Qu’est-ce qu’ils vous ont fait?
-
---A moi, personnellement, rien; mais leur ignorance m’exaspère. Ils ne
-voient pas que la science est la nature, et la nature la science même.
-Ils affectent de la mépriser. Ils ont proclamé sa banqueroute. Ils
-l’accusent d’avoir augmenté la somme des maux de l’humanité. Ils
-applaudissent aux échecs des savants, se moquent de leurs tâtonnements,
-de leurs erreurs. C’est idiot! Ils devraient plutôt s’associer à leurs
-travaux, propager leurs découvertes, faire accepter la vérité. Ils
-rendraient ainsi l’évolution présente moins douloureuse,--car toute
-évolution est douloureuse!... Ils vont jeter les hauts cris, lorsqu’un
-de ces jours nous leur prouverons, à ces fameux idéalistes, que l’amour
-n’est autre chose qu’un fluide comme la lumière, comme l’électricité.
-
-Hélène, tout occupée à bien placer dans ses cheveux de petits peignes
-d’écaille ornés de diamants, n’avait prêté qu’une oreille distraite à ce
-qui précède. Ces dernières paroles arrivèrent pourtant à son esprit et,
-de saisissement, son bras demeura en l’air.
-
---L’amour, un fluide comme la lumière!--répéta-t-elle avec une petite
-grimace d’horreur,--vous vous moquez de moi!
-
---Pas le moins du monde.
-
---Ah! ils ont bien raison de détester la science, les poètes! N’a-t-elle
-pas déclaré que le baiser est un véhicule de germes infectieux?... Et
-maintenant, elle viendrait proclamer que l’amour est un fluide!...
-Pourquoi pas un microbe, pendant qu’elle y est?
-
---Parce que c’est un fluide... un fluide perceptible, enregistrable
-peut-être, un de ces jours, qui va touchant ici une cellule inactive, là
-une fibre insoupçonnée, une corde muette, pour produire chez l’individu
-les effets nécessaires.
-
---Et le libre arbitre, qu’en faites-vous?
-
---Le libre arbitre! Ils n’ont jamais passé dans nos laboratoires, ceux
-qui ont l’orgueil d’y croire. Nous sommes les créatures de Dieu
-entièrement, ses collaborateurs dociles. Nous ne sommes ici-bas que pour
-travailler à son œuvre, à l’œuvre universelle.
-
---L’amour, un fluide!--redit encore Hélène, mal revenue de sa
-surprise.--En tout cas, j’espère que ce n’est pas vous qui démontrerez
-cela! Je ne me soucierais pas d’être la femme de l’homme qui attachera
-son nom à cette abominable découverte.
-
---Pourquoi abominable? Nous commençons à connaître le rôle des
-infiniment petits. Grâce à l’électricité, nous allons pouvoir étudier
-ces fluides qui sont nos fils conducteurs et parmi lesquels se trouve
-l’amour. La vérité est plus belle que la fable. Il y aura pour les
-dramaturges et les romanciers des effets puissants à en tirer; c’est la
-science qui leur ouvrira une source nouvelle, inépuisable, d’émotions et
-de sentiments... Qu’est-ce qu’ils ont fait pour l’humanité, vos
-philosophes et vos poètes? Ils l’ont leurrée d’utopies, bercée de
-fausses espérances; ils ont mis un biberon vide à ses lèvres. Et c’était
-nécessaire, puisque cela a été. Mais le rôle des hommes de science va
-devenir de plus en plus grand. Ils perfectionneront et embelliront le
-corps humain, prolongeront la vie. Ils inventeront de nouveaux moyens de
-locomotion. Grâce à eux, on pourra dire dans quelques siècles: «L’homme
-est un être qui a marché.» Ils feront plus, eux qu’on accuse d’impiété:
-ils révéleront le vrai Dieu à l’humanité, et ils l’amèneront purifiée,
-ennoblie, croyante, au pied de ses autels.
-
-La physionomie d’Hélène eût indiqué clairement à un observateur qu’elle
-n’avait point suivi son mari dans son ascension intellectuelle, mais
-qu’elle l’avait lâché en route; cela lui arrivait souvent, du reste.
-
---Henri,--fit-elle en polissant avec un fin mouchoir de batiste les
-pierreries de ses bagues,--j’ai envie de fonder une ligue contre le
-luxe. C’est une intempérance comme une autre, après tout!
-
---Vous dites?
-
---Que je veux fonder une ligue contre le luxe et mettre la simplicité à
-la mode.
-
---Cela ne manquerait pas d’originalité, venant de vous surtout!
-
---Sérieusement, si une réaction ne se fait pas, nous tomberons en plein
-dans l’extravagance et le mauvais goût. Pourvu que nous n’y soyons pas
-déjà! Cette orgie de richesses commence à m’écœurer. Il me vient parfois
-l’envie d’habiter un cottage meublé du strict nécessaire, et de n’avoir
-que du linge uni et des robes de bure.
-
---Un cottage, du linge uni, des robes de bure!... Ma chère amie, vous
-m’effrayez: il faut que vous soyez malade pour avoir de semblables
-fantaisies.
-
---Moquez-vous, mais en vérité, j’éprouve la fatigue d’une personne qui
-aurait regardé trop longtemps une surface brillante. J’ai besoin de voir
-des choses vieilles, douces, laides même, de sortir de cette ronde
-effrénée que nous menons, pour respirer un peu... Oh! je suis lasse,
-lasse à pleurer... L’Europe nous fera du bien, à tous les deux, car vous
-aussi vous êtes surmené.
-
---Moi? pas du tout!--protesta M. Ronald,--je ne me suis jamais mieux
-porté.
-
-Puis, arrêtant le balancement de son fauteuil:
-
---Hélène,--dit-il d’un air embarrassé, presque timide,--il faut que vous
-me rendiez ma parole. Il m’est absolument impossible de quitter
-l’Amérique avant quelques mois.
-
-La surprise fit tomber des doigts de la jeune femme la grosse perle
-qu’elle était sur le point d’attacher à son oreille.
-
---Quoi? s’écria-t-elle avec une flambée de colère dans les yeux,--vous
-voulez que, maintenant, je renonce à mon voyage en Europe?
-
---Non, ma chérie, je ne suis pas aussi égoïste que cela. La preuve,
-c’est qu’en sortant du congrès, je suis allé retenir votre cabine pour
-le 8 avril, à bord de la _Touraine_.
-
---Oh! Henri, y pensez-vous? Nous ne nous sommes jamais séparés depuis
-neuf ans que nous sommes mariés! fit la jeune femme avec un joli regard
-tendre.
-
---Ce sera dur pour moi qui resterai, mais qu’y faire? Il y a longtemps
-que mon préparateur n’a eu de congé. Si je ne le mets pas tout de suite
-au vert, il va tomber malade. En outre, je suis sur la voie d’une
-importante découverte, je ne puis interrompre mes travaux... Il y a
-encore le mariage de Dora. Elle n’a plus de père et je suis obligé de le
-remplacer en ma qualité de tuteur.
-
---Le mariage de Dora! Vous croyez donc qu’elle a l’intention de tenir sa
-parole?
-
---Je l’espère.
-
---Eh bien, elle travaille justement à la reprendre. Elle veut remettre
-la petite fête à l’automne et venir avec nous en Europe.
-
---Ce serait abominable de désappointer Jack pour la seconde fois! Sa
-maison et son yacht sont tout prêts.
-
---Oh! si je ne me trompe, yacht et maison attendront quelque temps
-encore leur maîtresse. Vous savez que Dora se vante de n’avoir jamais
-fait à personne le sacrifice de sa volonté ou d’un plaisir.
-
---Oui, pour l’égoïsme féminin, elle détient le record!...
-
---Voyons, Henri, vous ne me laisserez pas aller seule en Europe!
-
---Vous aurez tante Sophie et votre frère.
-
---Et vous ne serez pas jaloux?
-
---Non, car j’ai une confiance absolue en votre affection et en votre
-honneur.
-
---Vous avez bien raison... Mais cela bouleverse tous mes arrangements:
-je comptais envoyer les domestiques à la campagne et fermer la maison.
-
---Fermez-la. Il me serait impossible de l’habiter sans vous. Ma mère me
-donnera l’hospitalité.
-
---Ah! je vois que vous avez déjà fait tous vos plans! dit Hélène un peu
-piquée.
-
---Oui, afin que vous n’ayez ni soucis ni regrets.
-
---Et ce que l’on va me critiquer dans votre famille!... Votre sœur
-s’élève sans cesse contre les Américaines qui abandonnent leurs maris
-pour aller s’amuser en Europe.
-
---Du moment que je le trouve bon, personne n’a rien à dire. Partez en
-paix, ma chérie.
-
---Oh! si je n’avais pas un réel besoin de changement, je remettrais le
-voyage à l’automne; mais j’ai les nerfs dans un état!...
-
---Je m’en suis aperçu! fit M. Ronald avec un léger sourire.
-
---Vous ne savez pas, vous autres hommes, ce qu’est la tenue d’une maison
-dans ce pays de toutes les libertés. Les Européennes s’étonnent de ce
-que, de temps à autre, nous nous délivrons de nos ménages! Je voudrais
-les voir à notre place... Oh! le luxe de manger des dîners dont on n’a
-pas discuté le menu, de s’asseoir à table sans avoir à craindre quelque
-manifestation de mauvaise humeur de son chef ou de sa cuisinière, sous
-la forme d’un plat manqué!... Et le plaisir d’être servie par ces
-gentilles filles de chambre en bonnets blancs!... Voilà ce dont nous
-jouissons le plus en Europe, voilà ce dont j’ai besoin.
-
---Eh bien, mon amie, allez vous reposer un peu. Faites une grande
-provision de santé et de gaieté. Achetez de jolies choses, pendant que
-vous y êtes... Pas de linge uni, pas de robes de bure. Cela ne vous
-siérait pas du tout.
-
---Vous croyez? fit la jeune femme, se regardant dans la glace d’un air
-sérieux.
-
---J’en suis sûr. Vous êtes une créature brillante: il vous faut de la
-soie, des dentelles, des bijoux... Ne songez plus à fonder une ligue
-contre le luxe. Achetez, entassez; nos petits-enfants feront la
-sélection. Nous n’avons pas encore droit à la simplicité et au loisir:
-nous devons acquérir, travailler, créer. Nous sommes des ancêtres!
-ajouta-t-il avec un accent de fierté.
-
-A ce moment, on frappa à la porte et, avant que le mot: «Entrez» fût
-prononcé, une jeune fille en toilette d’Opéra, une de ces jeunes filles
-femmes, dont l’Amérique a la spécialité, fit son apparition.
-
---Dora! s’écria madame Ronald en se tournant vers la nouvelle venue.--Il
-n’est pas encore sept heures et demie, j’espère!
-
---Oh! je n’en sais rien,--répondit mademoiselle Carroll avec un petit
-rire nerveux.--Je viens de livrer une grande bataille et de remporter
-une victoire. Mon mariage est remis à l’automne; ma mère et moi, nous
-partons pour l’Europe avec vous tous.
-
---Là!... que vous disais-je? fit Hélène en regardant son mari.
-
---J’aime à croire que vous plaisantez! dit Henri Ronald devenu
-subitement sévère.
-
---Non, mon cher oncle: ma mère a besoin des eaux de Carlsbad; je ne puis
-l’y laisser aller seule. Il n’est personne qui ne m’approuverait de
-vouloir l’accompagner: eh bien, Jack, lui, le trouve mauvais, et j’ai eu
-grand’peine à lui faire comprendre que mon devoir filial m’oblige encore
-à retarder son bonheur! conclut mademoiselle Carroll avec son ironie
-habituelle.
-
---C’est indigne, vous n’avez pas plus de parole que de cœur!
-
-Dora se laissa tomber dans un fauteuil:
-
---Je m’assieds, pour ne pas être renversée par toutes les gentillesses
-que vous allez me lancer à la tête.
-
---Jack est d’une faiblesse stupide! Il n’aurait jamais dû céder à ce
-nouveau caprice.
-
---Oh! il n’a pas cédé de bonne grâce, allez! Nous avons eu une de ces
-querelles!... J’ai été sur le point de lui jeter sa bague à la figure.
-Il l’a bien vu, et, plutôt que de risquer de me perdre, il a baissé
-pavillon et consenti à ce que je voulais. Il aime mieux épouser Dody
-tard que jamais... Je comprends cela!
-
---Pas moi.
-
---Je le regrette pour vous... Alors, j’ai été bien gentille: nous avons
-fait la paix, et je l’ai amené dans ma voiture. Il est là, au salon,
-tirant probablement sur sa moustache, dompté, sinon tout à fait calmé.
-
---Et c’est ainsi que vous autres femmes américaines, vous vous jouez de
-l’affection et de la dignité de l’homme. Vous vous imaginez, ma parole
-d’honneur, qu’il a été fabriqué pour vous servir de pantin! Vous le
-harassez de vos exigences, vous le torturez par votre coquetterie, et,
-quand vous en avez fait un imbécile, vous le plantez là et il cherche
-l’oubli dans l’ivresse.
-
---Bravo, mon oncle! fit mademoiselle Carroll,--quel dommage que vous ne
-soyez pas entré dans les ordres! Vous auriez sûrement pris place parmi
-les grands sermonnaires.
-
-Un peu de couleur monta aux joues d’Henri Ronald.
-
---C’est vrai, reprit-il, vous traitez vos montres avec plus de respect
-que vous ne traitez ces cerveaux d’hommes créés pour de si hautes
-besognes et auxquels vous devez tout. Vous les détraquez avec moins de
-regret que vous ne feriez d’une pièce d’horlogerie. Vous êtes par trop
-égoïstes, par trop indépendantes! Croyez-moi, ce n’est pas le droit de
-vote, ce n’est pas le savoir qui élèveront la femme à notre niveau, mais
-le dévouement et l’abnégation. Et voulez-vous que je vous dise? Ce sont
-ces vertus qui donnent son charme à l’Européenne et qui font sa
-supériorité.
-
---Ah bah! vous croyez? Si j’en étais sûre, je me mettrais bien vite à
-les pratiquer.
-
---Cela vous serait difficile, car vous êtes absolument gâtée par trop de
-liberté et trop de bonheur. L’automne dernier, vous avez pris le
-prétexte de votre santé--qui ne laissait rien à désirer--pour remettre
-votre mariage; ce printemps, vous trouvez celui de la santé de votre
-mère. Si vous n’aimez pas assez Jack pour l’épouser, rompez avec lui.
-Soyez honnête, que diable!
-
---C’est bien ce que je m’efforce d’être, mon bon oncle. J’aime M.
-Ascott, je n’ai jamais rencontré personne qui m’ait plu davantage; je ne
-voudrais le céder à aucune femme, mais voilà!... je ne me sens pas tout
-à fait mûre pour le mariage. Il me faut encore un petit tour en Europe.
-J’y vais uniquement pour atteindre le degré de perfection nécessaire au
-bonheur de Jack. Si ce n’est pas de l’amour et de l’honnêteté, cela, je
-ne m’y connais pas!... Une fiancée retour d’Europe, c’est comme du
-bordeaux retour des Indes... Plaisanterie à part, je n’aurais jamais pu
-me résigner à me marier en votre absence; j’aurais eu l’air trop
-orpheline.
-
-Hélène se mit à rire.
-
---Ah! vous êtes bien bons tous les deux!... Henri vient de m’annoncer
-qu’il ne peut s’absenter cet été, et une des raisons qu’il me donne pour
-ne pas m’accompagner est justement votre mariage.
-
---Quoi! Henri ne vient plus en Europe!--s’écria mademoiselle Carroll
-avec un subit rayonnement,--ah! tant mieux! nous allons joliment nous
-amuser!
-
---Merci, fit M. Ronald d’un ton sec.--Je vais retrouver Jack,
-ajouta-t-il en se levant, et lui dire qu’il fera bien de vous
-accompagner.
-
-Dora sauta sur ses pieds, et, par un bond de chatte, elle arrêta son
-oncle.
-
---Non, non, je vous en prie! dit-elle en le retenant par les revers de
-son habit.--Ce serait une vengeance mesquine, indigne d’un grand homme
-comme vous.--Je vous aime tout plein, vous savez, mais vous êtes un peu
-un empêcheur de danser en rond et je veux jouir de mes derniers mois de
-liberté. Après cela, je reviendrai me placer dans le brancard du
-mariage. Vous verrez comme je trotterai droit et sans broncher aux côtés
-de M. Ascott!
-
-L’image de Dora trottant droit et sans broncher aux côtés de M. Ascott
-amena un sourire sur les lèvres du savant. Il ne résistait pas mieux
-qu’un autre aux bouffonneries de sa nièce.
-
-Elle vit qu’il était à demi désarmé et, pour achever sa victoire, elle
-lui passa son bras droit autour du cou.
-
---Soyez bien gentil,--dit-elle en l’accompagnant jusqu’à la
-porte;--allez pacifier Jack et tâchez de le remettre de bonne humeur.
-Faites-le pour l’amour de Dody!--murmura-t-elle, en appliquant sur sa
-joue un baiser sonore de petite fille.--Et de deux!--fit-elle en se
-jetant dans le fauteuil de son oncle.--Ah! que la vie est dure!
-
---C’est Jack qui aurait le droit de dire cela,--répondit madame Ronald
-en souriant,--vous agissez mal avec lui. Je ne crois pas que vous ayez
-l’intention de l’épouser jamais.
-
---Si, si, je l’épouserai quelque jour, mais que voulez-vous? le mariage
-me fait l’effet d’un nœud coulant où je n’ai nulle hâte de passer la
-tête. Je suis certaine de n’être jamais aussi heureuse que je le suis
-maintenant. Alors, à quoi bon me presser?
-
---Si vous aimiez M. Ascott, vous ne feriez pas tous ces raisonnements.
-
---Oh! je n’éprouve certainement pas pour lui cet amour dont il est parlé
-dans les romans français. Je me demande même s’il existe en réalité. En
-tout cas, nos hommes sont trop positifs pour l’inspirer, et nous, trop
-occupées pour le ressentir.
-
-Madame Ronald parut réfléchir.
-
---Non, dit-elle, je ne crois pas que nous ayons le tempérament des
-grandes amoureuses.
-
---Tant mieux! elles ne font que des sottises... Quant à moi, j’ai pour
-Jack une affection solide, à durer toute la vie; mais, depuis deux ans
-que nous sommes fiancés, nous nous sommes vus presque chaque jour. Je
-suis trop habituée à lui. Après cinq ou six mois de séparation, il aura
-l’air plus nouveau et me fera plus d’effet. Les hommes ne savent jamais
-ce qui est bon pour eux!
-
---Oh! Dody! Dody! s’écria Hélène en riant, vous ne vous doutez pas de ce
-que vous dites.
-
---Si, si, parfaitement! Honni soit qui mal y pense!... A propos, je suis
-joliment étonnée qu’Henri vous envoie seule en Europe. C’est contre les
-principes de la famille Ronald, cela!
-
---Oh! il est si peu égoïste! Il paraît qu’il est sur le point de faire
-une grande découverte: si je refusais de le quitter, il m’accompagnerait
-pour ne pas me priver de ce voyage; mais je le connais, il aurait tout
-le temps l’esprit dans son laboratoire et ne jouirait de rien. D’autre
-part, je suis réellement fatiguée, énervée au dernier point, je me sens
-devenir tout à fait désagréable. Pour ce mal-là, il n’y a que l’Europe.
-
---Évidemment! Toutes les deux, nous nous porterons beaucoup mieux quand
-nous aurons dépensé quelques milliers de dollars en bibelots et en
-chiffons, visité quelques églises, quelques musées, passé cinq ou six
-mois dans des appartements d’hôtel plus ou moins laids, plus ou moins
-confortables... Je compte bien, pourtant, que nous varierons un peu le
-programme. D’abord, nous emporterons nos bicyclettes pour faire des
-excursions à droite et à gauche; puis votre frère nous conduira dans les
-petits théâtres, au café-concert, au Moulin-Rouge, chez Loiset! Toutes
-nos amies y sont allées. Il paraît que c’est l’endroit le plus choquant
-de Paris... et ce que j’ai besoin d’être choquée!
-
---Il n’est pas dit que Charley veuille nous conduire dans ces
-endroits-là.
-
---Eh bien, nous l’y conduirons, nous! répondit bravement la jeune fille.
-
---J’espère que cette fois-ci,--fit Hélène,--les Kéradieu et les
-d’Anguilhon seront à Paris. A mes voyages précédents, je les ai toujours
-manqués. Cela a été comme un fait exprès. Avec deux amies mariées au
-faubourg Saint-Germain, je n’ai jamais vu l’intérieur d’un hôtel
-français.
-
---Et moi qui ai eu le guignon de ne pas me trouver à Newport, l’été
-dernier, pendant que ce fameux marquis d’Anguilhon y était!...
-Croyez-vous qu’Annie nous invitera?
-
---Sûrement.
-
---Quel bonheur! Mais, pour l’amour de Dieu, ne dites pas devant Jack que
-nous avons la perspective d’aller un peu dans le monde: il s’imaginerait
-que je suis capable de me laisser entortiller par quelque Français et je
-n’aurais plus un moment de tranquillité.
-
-Madame Ronald avait tiré, d’un coffre-fort dissimulé dans un meuble
-élégant, sa boîte à bijoux. Elle promena, pendant quelques instants, ses
-doigts effilés parmi les gemmes étalées sur le velours blanc, puis elle
-choisit un splendide collier composé de perles et de diamants.
-Lorsqu’elle l’eut attaché à son cou, elle se tourna vers mademoiselle
-Carroll:
-
---Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle.
-
---Vous êtes adorable! répondit la jeune fille avec un accent de
-sincérité.--A côté de vous, j’ai l’air d’une araignée! ajouta-t-elle en
-venant se placer devant une des grandes glaces.
-
-Et la glace refléta un corps mince et élégant aux lignes bien modernes,
-vêtu de soie blanche, une tête fine et brune, un visage aux traits un
-peu aigus, un teint un peu noiraud, mais embelli par des yeux
-merveilleux, où la vie rayonnait en des prunelles claires d’un bleu gris
-et dont le regard filtrait entre des cils presque noirs, épais et
-frisés.
-
---Je ne devrais jamais me risquer dans votre voisinage! fit Dora en
-remontant son haut collier de petites perles.
-
---Ne dites pas de sottises: vous ne voudriez changer de physique ni avec
-moi, ni avec personne... et vous auriez bien raison!... Allons rejoindre
-ces messieurs. J’espère que Jack ne sera pas de trop méchante humeur et
-ne gâtera pas notre soirée.
-
-Au premier coup d’œil, les deux femmes devinèrent que M. Ronald n’avait
-pas réussi à infuser la résignation dans l’esprit du jeune homme:
-celui-ci avait une expression de chagrin qui ne fut pas sans causer un
-fugitif remords à sa fiancée. Et c’était un fort beau garçon que M.
-Ascott. Son visage n’était pas d’un type très élevé, mais ses yeux
-noirs, vifs, intelligents, son sourire joyeux, son air de bonté le
-rendaient sympathique à tous, et son entrain infatigable faisait de lui
-un des favoris de New-York.
-
---Eh bien, on vous traite mal, mon pauvre Jack! dit madame Ronald en lui
-donnant la main.--Croyez que je ne suis pour rien dans ce nouveau
-caprice de Dora.
-
---J’en suis sûr. Elle est de ces Américaines qui ne peuvent voir une
-amie faire ses malles sans être tentées de l’imiter!... L’Europe est la
-perdition de nos femmes, la destruction de nos foyers.
-
---Mais non, mais non... ne soyez pas injuste!... Pour ma part, je suis
-contente que votre mariage soit ajourné à l’automne. Cela me permettra
-d’y assister.
-
---S’il se fait jamais!
-
---Oh! il se fera bien assez tôt pour votre tranquillité!--dit M. Ronald
-en posant affectueusement sa main sur l’épaule du jeune homme.
-
---C’est justement ce que j’ai dit à Jack! fit mademoiselle Carroll,
-imperturbablement.
-
-A ce moment, le dîner fut annoncé.
-
---Pressons-nous un peu, dit Hélène, je ne veux pas perdre l’entrée de
-Tamagno et cette première phrase d’Othello qui est comme un cri de
-triomphe et donne le frisson de la victoire.
-
-
-
-
-II
-
-
-Il y a quelques années seulement, en Amérique, la femme mariée avait une
-vie sérieuse, plutôt cachée; elle passait au second plan et y demeurait
-avec plus ou moins de résignation. C’était le temps où les divorces
-étaient rares et les scandales plus rares encore; mais, dans ce pays
-d’évolutions rapides, les mœurs changent presque aussi vite que les
-modes. Les jeunes filles, de plus en plus désireuses de se soustraire à
-la surveillance maternelle, ont demandé aux femmes mariées de les
-chaperonner au bal, à l’Opéra, sur les mails, sur les yachts de leurs
-amis et dans toutes ces dangereuses parties de plaisir, excursions,
-pique-niques, soupers, qui leur sont permises. Et les femmes mariées ne
-se sont pas fait prier. Sous prétexte de sauvegarder les convenances par
-leur présence, elles sont rentrées en scène. Elles exhibent maintenant
-les plus jolies toilettes. Elles veulent des hommages, des offrandes,
-des fleurs, des tributs d’admiration. Elles fleurtent avec une audace,
-une science qui rendent redoutables leurs prétentions rivales. Elles
-commencent à patronner les jeunes filles, elles réussiront peut-être à
-les détrôner. Elles l’ont déjà fait à Washington.
-
-Les salons sont la synthèse d’une époque. Il n’y en a plus en Europe, il
-n’y en a pas encore en Amérique. Cependant, quelques femmes ont déjà un
-certain pouvoir individuel: madame Ronald était de ce nombre. Elle
-recevait avec un luxe de bon goût, un luxe qui, peut-être, eût paru
-excessif à Paris, mais qui, à New-York, était modeste. Ses invitations
-étaient convoitées comme des faveurs. Elle avait besoin de sympathie et
-d’admiration et rien ne lui coûtait pour se les attirer. Par un don ou
-par une règle de conduite assez rare chez ses compatriotes, elle avait
-l’accueil toujours égal et gracieux. Et par là surtout elle avait
-triomphé comme maîtresse de maison. Elle était devenue l’une des
-puissances féminines de New-York. Madame Ronald pouvait décider du
-succès d’un artiste, lancer une mode, changer un usage, tenir en respect
-une parvenue trop envahissante, mettre au ban de la société une divorcée
-trop heureuse. Elle était l’esprit dirigeant de plusieurs belles œuvres
-et, pour comble d’honneur, elle avait été élue présidente des _Colonial
-Dames_,--une association caractéristique, s’il en fut!
-
-Les cadets de familles anglaises, les Hollandais, tous ceux qui jadis
-vinrent chercher en Amérique la liberté et la fortune, avaient rompu
-sans désir de renouer avec la mère patrie. Devenus riches et
-indépendants, ils eussent volontiers laissé leurs ancêtres dormir en
-paix sous les voûtes des cathédrales et des églises d’Europe et dédaigné
-de se prévaloir d’eux. Les femmes ne l’ont pas permis. Une fois de plus,
-elles ont manqué l’occasion de prouver leur supériorité. Au lieu de
-créer dans leur pays l’aristocratie de l’intelligence, du savoir et du
-talent, elles ont ambitionné celle de la naissance. Au moyen des
-reliques emportées dans l’exode, des vieilles bibles sur les premiers
-feuillets desquelles étaient inscrits les mariages et les naissances,
-elles ont retrouvé les traces de leurs aïeux et se sont réclamées de
-leurs familles existantes. Elles tirent plus de vanité d’être les
-branches d’arbres vieux et pourris que d’appartenir aux souches
-nouvelles et vigoureuses qui ont poussé en Amérique. Elles se montrent
-plus fières de l’ancêtre inconnu, un homme inutile souvent, mauvais
-parfois, que de l’aïeul à qui elles doivent tout. Et, saisies de cette
-douce folie, bon nombre de parvenues vont feuilleter les archives du
-British Museum, les registres des églises; pour peu qu’elles aient
-quelque habileté, elles ne manquent pas de rapporter des preuves
-d’origine ancienne, des armoiries même.
-
-Pour défendre l’intégrité de leur caste, les femmes de l’aristocratie
-américaine ont imaginé de fonder l’association des _Colonial Dames_, où
-sont admises les seules personnes qui peuvent montrer deux cents ans de
-filiation et prouver qu’elles ne descendent pas d’émigrants, mais
-d’émigrés! La présidence de ce clan d’élite revenait, en quelque sorte,
-à madame Ronald, car elle était incontestablement bien née. Sa mère
-avait appartenu à une des meilleures familles de la Nouvelle-Orléans, et
-son père, le commodore Beauchamp, faisait remonter son origine jusqu’au
-Beauchamp venu en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, dont le nom
-se trouve inscrit sur le portail de la cathédrale de Caen. Hélène était
-non seulement bien née, mais elle avait été bien élevée. Sa mère étant
-morte quelques semaines après son arrivée en ce monde, une sœur de son
-père, une de ces délicieuses vieilles filles qui ont l’instinct de la
-maternité, l’avait prise dans ses bras et dans son cœur et s’était
-donnée toute à elle et à son frère Charley. La petite Hélène avait été
-une de ces enfants qui, par leur beauté, par un précoce pouvoir de
-séduction, désarment parents et instituteurs. Mademoiselle Beauchamp,
-elle, puisait dans le sentiment du devoir une force de volonté par où
-elle avait réussi à discipliner la fillette, à lui enseigner le bon ton,
-de jolies manières. Si elle ne put empêcher le développement de sa
-vanité, de sa coquetterie innée, elle sut lui donner les principes qui
-pouvaient y faire contrepoids, et elle imprima au caractère de l’enfant
-sa propre droiture.
-
-Hélène fit de brillantes études. On craignit même qu’il ne lui prît
-fantaisie de devenir doctoresse en droit ou en médecine. Sa beauté la
-sauva. Elle comprit vite qu’il y avait plus d’agrément à être une femme
-qu’une féministe.
-
-A dix-sept ans, au sortir de pension, pour ainsi dire, elle eut une cour
-d’admirateurs, des invitations plus qu’elle n’en pouvait accepter. Tout
-à coup, elle fut saisie d’un de ces dégoûts qui devaient souvent
-l’assaillir encore et qui témoignaient de sa supériorité. Elle déclara
-alors à son père et à sa tante qu’elle voulait aller passer une année à
-Paris, dans un couvent, pour perfectionner son français, sa musique et
-sa voix. «Si je ne m’éclipse pas pendant quelque temps,--ajouta-t-elle
-avec ce sens pratique qui n’abandonne jamais l’Américaine,--mes débuts
-dans le monde seront manqués. On m’aura trop vue, je ne ferai aucune
-sensation.»
-
-M. Beauchamp et sa sœur jetèrent d’abord les hauts cris, puis ils
-finirent par reconnaître que la jeune fille avait raison et par convenir
-entre eux que ses succès précoces ne pouvaient que lui être nuisibles.
-Ils consentirent donc à ce qu’elle voulait, s’opposant toutefois au
-séjour dans un couvent. Hélène tint bon. Les pensionnats bourgeois de
-Passy et de Neuilly ne lui disaient rien. Un couvent _chic_,
-aristocratique autant que possible, voilà ce qu’il lui fallait! La vie
-religieuse lui avait toujours semblé si extraordinaire qu’elle en avait
-une curiosité excessive. L’idée de s’emprisonner entre de hauts murs,
-d’obéir au son d’une cloche, de se soumettre à une discipline sévère, de
-se trouver dans un milieu français avec des jeunes filles d’une race et
-d’une éducation différentes, tentait son imagination chercheuse de
-nouveau.
-
-En conséquence de cette fantaisie, assez étrange chez une mondaine comme
-l’était déjà Hélène, mademoiselle Beauchamp et elle partirent pour
-Paris. Après bien des recherches, elles donnèrent la préférence au
-couvent de l’Assomption à Auteuil, où il y a de l’air, de l’espace et de
-la verdure. Tante Sophie était résolue à ne pas quitter sa nièce. A
-aucun prix, elle n’eût voulu la laisser en des mains étrangères et
-catholiques. Dominée, comme toujours, par le sentiment du devoir, elle
-fit taire ses répulsions de protestante et prit un appartement dans ce
-que l’on appelle le «Petit Couvent», une maison de retraite où des
-femmes du monde viennent souvent chercher le repos et l’oubli. Hélène
-eut sa chambre dans le couvent même.
-
-Les Américaines, qui ont passé quelque temps dans les pensionnats de
-Paris, déclarent les Françaises mal élevées, corrompues, hypocrites. De
-leur côté, les Françaises considèrent les Américaines comme des païennes
-en religion et en morale. Ces méprises viennent de ce qu’elles ont de la
-vie une conception différente.
-
-Depuis des siècles, le catholicisme a tourné l’âme latine vers
-l’au-delà. Il persuade à la jeune fille qu’elle a été mise en ce monde
-uniquement pour gagner le ciel. Il s’efforce de lui inculquer le mépris
-du bonheur humain, des vanités de la terre, le dédain de son corps,
-l’amour de la souffrance. Il a obtenu ainsi des renoncements sublimes,
-des puretés exquises. Cet idéal favorise chez la femme naissante la vie
-intérieure, et l’espèce de claustration à laquelle nos mœurs la
-condamnent, fait d’elle un être concentré,--en qui la sève refoulée
-produit parfois des rêves dangereux, toute une végétation folle d’idées
-malsaines, de désirs morbides, de sentiments bizarres.
-
-L’Américaine, au contraire, croit qu’elle a été créée pour jouir des
-biens d’ici-bas, pour développer son intelligence et prendre part à
-l’activité universelle. Elle n’a aucune préoccupation d’outre-tombe,
-aucune ambition de bonheur éternel. Elle se sent entre les mains d’une
-grande Providence et s’y abandonne joyeusement; son esprit est ouvert à
-toutes les idées, son corps est fortifié par la vertu de l’eau, du plein
-air, du mouvement. Ses sens ne sont pas aiguisés par des pudeurs
-apprises. Elle se placera devant son miroir dans une nudité absolue,
-sans éprouver un frisson de volupté. Elle se félicitera d’être belle,
-s’ingéniera à diminuer ses imperfections, indiquera tranquillement à la
-masseuse le membre à repétrir. Son innocence faite, non pas d’ignorance,
-mais d’honnêteté, a moins de charme et plus de valeur. Ce que nous
-appelons _mal_ et _péché_, elle le nomme _infériorité_ ou _grossièreté_.
-Dans cette distinction réside toute la différence qui existe entre la
-psychologie du Vieux Monde et celle du Nouveau, entre la psychologie du
-passé et celle de l’avenir peut-être.
-
-Les élèves du couvent de l’Assomption appartiennent en général à
-l’aristocratie de province et à la haute bourgeoisie. Hélène se sentit
-singulièrement dépaysée dans la société de ces jeunes filles. Elles lui
-furent un continuel sujet d’étonnement. Les libertés que la plupart
-prenaient avec la vérité la scandalisaient. Leur avidité à pénétrer les
-mystères de la vie la choquait. L’amour, qu’elle considérait comme une
-des belles choses de la nature, qu’elle attendait paisiblement, semblait
-être pour ces Françaises un fruit défendu, une sorte de péché, autour
-duquel, cependant, tournaient toutes leurs pensées, toutes leurs
-conversations. Elles se plaisaient même à lire et à relire dans leur
-livre d’heures, les quelques versets du Cantique des Cantiques qui y
-sont insérés et rêvaient de ce «Bien-Aimé qui arrive bondissant
-par-dessus les collines». Les dévotes priaient avec une ferveur
-mystique, s’imposaient des privations pour être agréables à Dieu. Ceci
-paraissait à l’Américaine le comble de l’enfantillage. Et il y avait
-chez toutes ces pensionnaires des besoins de dévouement, de sacrifice,
-des aspirations, qui en faisaient à ses yeux des créatures extravagantes
-et romanesques, mais auprès desquelles, par moments, elle se sentait une
-véritable enfant.
-
-A son tour, Hélène fut incomprise et critiquée sans merci. On prit sa
-franchise pour de la rudesse; son indépendance de caractère parut une
-preuve de mauvaise éducation. Son élégance précoce, ses dessous de soie
-et de batiste, qui excitaient bien des envies, furent considérés comme
-des indices de coquetterie coupable. Sa beauté lui valut des admirations
-passionnées qui ne laissèrent pas que de la flatter; mais, pendant son
-séjour au couvent d’Auteuil, elle ne s’y fit pas une amie vraie.
-
-Dans ce milieu français et catholique, Hélène, à son insu, enregistra
-une foule d’impressions qui, plus tard, bien plus tard, devaient
-reparaître et aider à l’accomplissement de sa destinée. Tous les
-dimanches, avant déjeuner, elle allait à l’église protestante de
-l’avenue de l’Alma; l’après-midi, avec son bel éclectisme américain,
-elle assistait aux vêpres et même chantait à l’orgue. Les cérémonies du
-culte catholique n’étaient pour elle qu’un spectacle; elle
-avait toutefois la conscience que ce spectacle l’élevait
-spirituellement,--_was elevating_.--L’odeur de l’encens, les mots
-mystérieux de la langue liturgique, la bénédiction du Saint-Sacrement
-lui plaisaient particulièrement. De temps à autre, le frisson religieux
-passait à la surface de son âme, mais sans la remuer. La chapelle de
-l’Assomption avait pour elle un attrait curieux. Elle demandait souvent
-qu’il lui fût permis d’aider la religieuse à décorer l’autel. Elle le
-faisait comme une profane, avec des mouvements vifs, le rire aux lèvres,
-la voix un peu trop haute, insensible à la grande Présence qui rendait
-la sœur si craintive et si respectueuse. Les jours du marché de la
-Madeleine, elle revenait à Auteuil, sa voiture remplie de fleurs; elle
-allait déposer les plus belles aux pieds de la Vierge. C’était un
-hommage qu’en vraie Américaine elle voulait rendre à son sexe. Elle
-aimait le catholicisme parce que, disait-elle avec un sans-gêne
-d’hérétique, il possède une déesse et que, seul de toutes les religions
-chrétiennes, il a élevé des autels aux femmes.
-
-Hélène s’était promis de bien employer son temps à Paris, et elle se
-tint parole. Elle suivit les classes de français, de littérature et
-d’histoire, prit des leçons de diction, des leçons de chant d’un grand
-professeur italien. Elle avait une voix extrêmement belle et pure, à
-laquelle cependant manquait encore la chaleur de l’âme. Elle le sentait
-et s’en désespérait. Elle avait beau évoquer successivement la figure de
-ses admirateurs, aucun ne la «dégelait», comme elle le disait
-plaisamment, et à dix-huit ans, elle était obligée de tricher sur la
-prononciation pour donner aux paroles d’amour un peu d’expression.
-
-Mademoiselle Beauchamp chaperonna si habilement sa nièce qu’elle n’eut
-pas l’occasion de faire la connaissance d’un seul Français. Elle ne put
-voir que de loin ces comtes et ces marquis dont elle avait entendu dire
-tant de mal et qui, à cause de cela, excitaient sa curiosité.
-
-Cette année d’étude et de repos fit le plus grand bien à la jeune
-Américaine. Elle rapporta d’Europe quelque chose d’indéfinissable qui
-ajoutait à sa beauté un charme nouveau.
-
-Les débuts dans le monde d’Hélène Beauchamp furent un succès dont on
-parla longtemps. Elle devint une des plus triomphantes «belles» de la
-société de New-York.--Une «belle» est une de ces créatures brillantes,
-jolies, possédant le secret pouvoir qui fait les conquérants: c’est à
-elle que vont tous les hommages; on la couvre de fleurs, on mendie ses
-sourires, les maîtresses de maison se disputent sa présence, les hommes
-par vanité deviennent ses courtisans et ses esclaves. Cette royauté dure
-une ou deux saisons mondaines, pendant lesquelles il faut gagner le
-Grand Prix: position ou fortune. La «belle» qui n’y réussit pas est
-considérée comme--_a living failure_, un «insuccès vivant».--Elle
-vieillit vite et passe pour toujours au rancart. _Sic transit gloria
-mundi!_
-
-La fortune d’Hélène n’était pas en rapport avec ses goûts: aussi
-avait-elle déclaré qu’elle ferait un mariage riche ou qu’elle resterait
-vieille fille. Elle avait été créée, disait-elle, pour avoir des
-voitures, des chevaux, des toilettes élégantes, une maison luxueuse; il
-lui fallait tout cela. Elle fut demandée par plusieurs parvenus
-milliardaires, elle les refusa haut la main. Elle n’était pas ambitieuse
-à demi: elle voulait encore un homme de bonne famille, intelligent, qui
-fût ou pût devenir quelqu’un. L’Américaine, en général, tient à ce que
-son mari lui fasse honneur, soit par ses capacités, soit par sa
-puissance commerciale. S’il possède une haute stature, elle s’en montre
-particulièrement fière et répète avec une vanité un peu sauvage: «Il a
-six pieds sans ses souliers.»
-
-Henri Ronald semblait être le rêve d’Hélène fait homme. Il réunissait
-tout ce qu’elle désirait rencontrer: beauté physique, capacités de
-premier ordre et fortune. Quoiqu’il ne fût pas aussi bien né qu’elle, il
-avait derrière lui trois générations de bourgeoisie riche et honnête, ce
-qui dans tous les pays du monde peut constituer une petite noblesse.
-Henri était le grand parti de la saison où mademoiselle Beauchamp fit
-ses débuts.
-
-La vue d’Hélène éveilla tout ce qu’il y avait en lui de poésie et de
-jeunesse. Ses cheveux d’un coloris si merveilleux, ses yeux bruns
-rayonnant de vie, sa personne élégante se photographièrent
-instantanément dans le cerveau du jeune homme et ne s’effacèrent plus.
-Dès le premier moment, mademoiselle Beauchamp devina qu’il était en son
-pouvoir. Elle commença par jouer un peu cruellement avec lui, mais elle
-était trop réellement intelligente pour ne pas sentir sa supériorité et
-en éprouver le respect. Comme il arrive souvent chez la femme, l’amour
-suivit de près.
-
-La mère et la sœur de M. Ronald, deux bourgeoises austères, essayèrent
-de le détourner de la brillante jeune fille dont la mondanité et la
-frivolité les effrayaient. Les forces du Destin se trouvaient contre
-elles: pour la première fois, leurs paroles et leurs remontrances furent
-sans effet sur Henri; à la fin de la saison, il était fiancé à Hélène.
-
-Le mariage, retardé par la mort du commodore Beauchamp, n’eut lieu que
-dix-huit mois plus tard.
-
-Et jusqu’alors, ce mariage avait été des plus heureux. M. Ronald était
-devenu le propriétaire d’une des grandes revues scientifiques de
-l’Amérique, et ses travaux en toxicologie l’avaient rendu célèbre, même
-hors de son pays. En Europe, savants et littérateurs sortent, pour la
-plupart, du peuple et de la petite bourgeoisie, où se trouvent les
-forces vives des nations. Ils n’ont pas reçu cette éducation qui raffine
-et polit l’individu. Ils sont à la fois au-dessus et au-dessous des gens
-du monde. Aux États-Unis, ils appartiennent, de plus en plus, à la
-classe riche et ils en ont les habitudes. S’ils ne les avaient pas, du
-reste, leurs femmes auraient tôt fait de les leur donner.
-
-M. Ronald avait un laboratoire comme on a une écurie de courses. Il
-était un de ces athlètes de l’Université d’Harvard, dont les muscles et
-tous les sens sont exercés par un entraînement continuel, au moyen de
-ces sports qui décuplent la force de l’homme, qui le rendent gracieux au
-repos, redoutable à l’heure du combat, et qui, quoi qu’en disent les
-éducateurs français, peuvent se concilier avec l’étude, comme on le voit
-en Angleterre et en Amérique. Entre deux expériences de chimie, Henri
-Ronald allait faire une partie de cricket ou de foot-ball et, à
-trente-huit ans, l’âge qu’il avait maintenant, son corps était d’une
-vigueur, d’une agilité qui, en quelques jours, pouvaient faire de lui un
-soldat de premier ordre.
-
-Hélène aimait son mari, non pas passionnément peut-être, mais aussi
-profondément qu’elle croyait pouvoir aimer, et elle était, elle, la joie
-de cet homme, son orgueil, sa vanité, son amour unique.
-
-Aux États-Unis, chez les gens riches, il y a peu de vie de famille. Les
-femmes qui se sentent quelque intelligence se font un devoir de la
-cultiver: à la manière des héroïnes d’Ibsen, elles veulent développer
-leur individualité et rêvent de se séparer de l’homme: elles se jettent
-éperdument dans l’étude, passent leur temps dans les clubs littéraires
-ou scientifiques et abandonnent maison et enfants à la grâce de Dieu.
-Les mondaines ne songent qu’au plaisir. Les maris des unes et des autres
-sont pris toute la journée par les affaires. Quand ils rentrent chez
-eux, ils n’y trouvent pas l’intimité du foyer. On ne leur permet pas de
-dételer, mais seulement de changer de harnais, et le plus lourd souvent
-n’est pas celui du travail.
-
-M. Ronald, lui, sacrifiait son club pour venir assister à la toilette de
-sa femme. Il aimait à la voir au milieu de toutes les choses jolies,
-soyeuses, brillantes, qui servaient à sa parure. Dans cette heure de
-tête-à-tête, chacun parlait de ce qui l’intéressait, conjugalement. Lui,
-causait art, science, politique; elle, à son tour, racontait sa journée
-de mondaine, les potins recueillis çà et là. Hélène eût été très
-froissée que son mari ne l’associât pas à sa vie intellectuelle;
-cependant elle ne l’écoutait guère que d’une oreille. Ni l’un ni l’autre
-ne remarquait, heureusement, combien était rare et léger le contact de
-leurs esprits.
-
-Madame Ronald avait l’activité de toutes ses compatriotes. Plus elle
-pouvait accumuler, dans sa journée, de visites, de plaisirs et
-d’actions, plus elle était satisfaite. Malgré cela, elle avait parfois
-la conscience qu’elle vivait à vide.
-
-Après une longue fréquentation des Américaines, on peut reconnaître au
-premier coup d’œil celles qui ont du sang latin ou celte. Il y a plus de
-rêve dans leurs yeux. Elles possèdent plus de charme et de sensibilité
-physique. Leur caractère a plus de nuances et moins de fermeté; leur
-moralité n’est pas aussi soutenue. L’arrière-grand-père de madame Ronald
-était un huguenot de Toulouse. Il y avait en elle des éléments étrangers
-à la race saxonne, et ces éléments, non utilisés, produisaient une
-certaine agitation intérieure, un mécontentement sans cause qu’elle
-appelait nervosité. Les plaisirs mondains ne l’avaient jamais
-entièrement satisfaite. Elle avait étudié les choses les plus
-extraordinaires: le bouddhisme, les sciences occultes, les questions
-sociales,--étudié à la manière des femmes, s’entend!--Quand elle lisait
-dans un roman français l’analyse de quelque grande passion, et c’était
-toujours ce qu’elle recherchait, elle se dépitait de n’avoir jamais rien
-éprouvé de pareil. Il lui semblait qu’elle était lésée, traitée comme
-une enfant. Elle se demandait si l’âme européenne avait plus de cordes
-que la sienne, ou si, chez elle, ces cordes n’avaient pas vibré. L’amour
-que lui avait inspiré son mari lui paraissait banal. Elle lui en
-voulait, à son insu, de n’avoir jamais remué la lie de son être; elle se
-disait avec un haussement d’épaules: «Il est trop parfait!»
-
-Chez une Française, semblable curiosité eût été toute sensuelle et une
-bonne catholique n’aurait pas manqué de s’en confesser. Chez
-l’Américaine, quand elle s’éveille, et elle s’éveille souvent, ce n’est
-qu’une curiosité de l’esprit. Hélène désirait savoir, tout simplement;
-elle ne se souciait pas de sentir. Elle regrettait de n’avoir pas connu
-les tortures de la jalousie, le combat des tentations; elle se croyait
-si forte, si incapable d’une chute, qu’elle aurait voulu jouer avec
-toutes ces choses dangereuses. Après deux ou trois ans du surmenage
-auquel la condamnait sa mondanité, il se déclarait chez Hélène une
-fatigue morale, un immense dégoût, un besoin de repos et de simplicité.
-Alors, il lui fallait la vieille Europe maternelle et douce. Elle en
-revenait toujours renouvelée et guérie.
-
-Jusqu’alors, M. Ronald avait accompagné sa femme, mais ces voyages
-périodiques, sans grand intérêt pour lui, commençaient à lui devenir
-pénibles. Les quelques entretiens qu’il avait avec ses confrères
-étrangers ne le dédommageaient pas suffisamment de la privation de ses
-livres et de son laboratoire. Il ne pouvait s’empêcher de frémir quand
-il se rappelait les promenades sans but à travers Paris, les déjeuners
-retardés par les essayages, les soirées dans les théâtres les plus mal
-ventilés du monde, l’invasion matinale de son appartement par les
-fournisseurs, l’étalage des robes et des chapeaux sur tous les meubles.
-Les mille choses désagréables auxquelles un mari américain est soumis en
-Europe étaient encore si présentes à son esprit qu’il n’était pas fâché
-d’avoir un bon prétexte pour rester à New-York.
-
-Hélène, elle, avait depuis longtemps l’envie secrète, si secrète qu’elle
-ne se l’avouait même pas, d’aller seule à Paris. Il lui semblait que ce
-serait--_great fun_--très amusant--de s’y sentir tout à fait libre et
-émancipée. Le péril de l’expérience la tentait sans qu’elle s’en doutât.
-Le puritanisme de M. Ronald ne laissait pas que de lui imposer quelque
-contrainte. Il ne s’amusait jamais dans les petits théâtres. Bien qu’il
-eût une connaissance assez particulière du français, les finesses de la
-langue parlée lui échappaient. Par l’expression des physionomies, il
-devinait les allusions grossières; il en ressentait une sorte de malaise
-que la jeune femme devinait à son tour et qui l’empêchait de rire.
-
-Quoi qu’on en dise, le niveau moral de la généralité des Américains est
-au-dessous du niveau moral des Européens; mais on trouve, parmi eux, des
-hommes d’une austérité de mœurs, d’une pureté d’esprit incroyables, et
-qui ont, dans leur conversation, infiniment plus de retenue que les
-femmes. M. Ronald appartenait à cette élite. Son élévation inspirait à
-Hélène un respect involontaire. Devant lui, elle était plus réservée
-dans ses propos. Au théâtre, à Paris, il lui était arrivé souvent
-d’arranger pour ses oreilles, en les lui traduisant, les phrases un peu
-raides de certaines pièces, ce qui, à des Français, eût sans doute paru
-d’un haut comique. Elle n’eût jamais osé lui demander de la conduire au
-Moulin-Rouge, dans les cafés-concerts, et, naturellement, elle mourait
-d’envie d’y aller. Aussi, la perspective d’un séjour à Paris avec sa
-tante, mademoiselle Beauchamp, et cet indulgent mentor qu’était son
-frère Charley lui causait-elle une joie qu’elle avait peine à
-dissimuler.
-
-Elle ne regrettait pas, au fond, que mademoiselle Carroll eût remis son
-mariage: elle la considérait comme un appoint peu négligeable d’entrain
-et de gaieté.
-
-Dora était la nièce de M. Ronald par une demi-sœur. Elle appartenait à
-ce type, particulier à l’Amérique, que l’on nomme _the society girl_.
-Aucun mot français ne saurait traduire exactement cette dénomination.
-
-_The society girl_--la jeune fille mondaine--est en général assez mal
-élevée, plutôt brillante qu’intelligente. Tour à tour polie et impolie,
-généreuse et mesquine, bonne et méchante, amie dévouée, ennemie
-impitoyable, fleureteuse enragée, elle est une vivante macédoine
-américaine de défauts et de qualités. Signes particuliers: elle joue du
-banjo,--la mandoline nègre,--et sable le champagne à la manière d’une
-demi-mondaine parisienne; plus tard, elle entretiendra sa verve avec des
-_cocktails_. La _society girl_ ignore la ponctualité, la correction sous
-toutes ses formes. Il manque toujours un bouton ou une agrafe à sa
-toilette et, en dépit des meilleures femmes de chambre, elle est souvent
-habillée avec des épingles et semble faite pour créer le désordre.
-
-Mademoiselle Carroll offrait un assez grand nombre de ces
-caractéristiques, mais elles se détachaient pour ainsi dire sur un fond
-d’honnêteté et de droiture qui les rendait supportables. De plus, elle
-avait été élevée à la campagne; le plein air avait laissé en elle
-quelque chose de sain que les succès, le plaisir à outrance, le
-fleuretage n’avaient pu altérer.
-
-Dès son enfance, elle avait eu la bride sur le cou. On avait cédé à
-toutes ses volontés, ses parents d’abord, puis ses amis et le monde.
-Était-ce faiblesse chez son entourage ou force supérieure chez elle?
-Toujours est-il qu’elle était devenue égoïste par simple habitude de
-tout attendre des autres et de ne leur rien sacrifier. Elle jouait bien
-du banjo et en artiste, mais elle ne buvait que modérément du champagne,
-se flattant de n’avoir pas besoin de lui demander la gaieté. Elle
-semblait vraiment en avoir une source inépuisable; et, de cette source,
-l’esprit jaillissait en boutades, en saillies, en traits aigus, dont
-l’originalité désarmait ceux mêmes qu’ils atteignaient. Mademoiselle
-Carroll n’était pas jolie, mais comme elle le disait plaisamment, elle
-était née «chic». Elle avait une de ces ossatures élégantes, nettes, qui
-défient plus tard la maternité et l’âge; elle était une merveilleuse
-écuyère. Son unique rêve de jeune fille avait été de perdre sa fortune
-et d’aller exhiber son talent de haute école sur l’arène des grands
-cirques d’Europe, moyennant des cachets fabuleux. A la voir en selle,
-formant avec sa monture une ligne parfaite, un roi, homme de cheval,
-s’en fût épris follement. Il n’y avait pas à s’étonner qu’elle eût
-tourné la tête à M. Ascott et à bien d’autres.
-
-Jack s’était montré le plus dévoué, le plus persévérant de ses
-admirateurs et il avait réussi à éveiller en elle quelque chose qui
-ressemblait à l’amour, d’assez loin, il est vrai. Lui seul savait ce que
-cette conquête lui avait coûté d’angoisses et de sacrifices. Possesseur
-d’une grande fortune, il avait cru pouvoir se dispenser de choisir une
-carrière. A sa sortie de l’Université de Harvard, il avait mené la vie
-d’un mondain; vie plus inepte encore en Amérique qu’en Europe. Il avait
-exhibé des voitures de tous les modèles, promené à deux et à quatre
-chevaux les plus jolies jeunes filles, colporté de réception en
-réception mille petites histoires qu’il disait bien,--talent très
-apprécié des femmes,--et passé le reste du temps au club, à ressasser
-les questions politiques entre plusieurs _cocktails_ ou autres
-«remontants».
-
-L’Américaine est trop active elle-même pour souffrir l’homme oisif: elle
-le méprise hautement et, dans son pays, elle le trouve déplacé et
-ridicule. Mademoiselle Carroll ayant déclaré à M. Ascott qu’elle ne
-serait jamais la femme d’un inutile, il s’était associé avec un banquier
-de ses amis et, les qualités héréditaires aidant, s’était révélé au bout
-de quelques mois ce que l’on appelle aux États-Unis _a splendid business
-man_,--un grand homme d’affaires.--Dora, touchée de cette conversion au
-travail, lui avait finalement accordé sa main. Puis, comme furieuse
-d’avoir été entraînée à aliéner sa liberté, elle ne manqua pas de lui
-faire payer cher cette victoire. Elle était avec lui exigeante,
-capricieuse, fantasque. Quand elle sentait qu’elle l’avait poussé aux
-dernières limites de la patience, elle venait lui dire, comme une petite
-fille, avec un joli air pénitent qu’elle savait irrésistible: «_Jack, I
-am good now, I am good._--Jack, je suis sage maintenant, je suis
-sage...» Elle ne lui faisait pas même la grâce de dire: «Je serai sage»,
-pour ne pas engager l’avenir sans doute. Et le bon garçon pardonnait
-quand même. Comme elle l’avait déclaré à son oncle. Dora n’avait
-rencontré personne qui lui plût davantage, et elle n’eût voulu céder son
-fiancé à aucune autre femme: en deux phrases, elle avait donné la
-hauteur et la profondeur de son amour. Un amour semblable pouvait
-attendre. De fait, lorsqu’elle apprit que son oncle et sa tante allaient
-en Europe, le regret lui vint aussitôt d’avoir fixé son mariage au mois
-de juin. De ce regret au désir de le remettre une seconde fois, il n’y
-avait pas loin. Elle résista pendant quelque temps à cette fantaisie; un
-jour même, elle se mit en devoir de commander sa toilette à Doucet.
-Mais, par un de ces phénomènes qui servent à nous conduire où nous
-devons aller, une série d’images se développa instantanément dans son
-cerveau: elle vit la rue de la Paix avec ses vitrines étincelantes de
-joyaux et de pierreries, ses étalages d’artistiques chiffons... Fascinée
-irrésistiblement par cette vision tentatrice, elle jeta sa plume loin
-d’elle, déchira en petits morceaux la lettre commencée et, tout haut, de
-son ton le plus résolu, elle dit:
-
---J’irai choisir ma robe de mariage!
-
-Afin de ménager l’amour-propre de M. Ascott, plutôt que par crainte
-d’être blâmée, Dora déclara que la santé de sa mère l’obligeait à
-l’accompagner aux eaux de Carlsbad. Madame Carroll ne demandait pas
-mieux: l’Américaine, pour qui le joug conjugal est cependant si léger,
-préfère toujours voir sa fille y échapper et rester libre.
-
-Jack fut profondément blessé du nouveau caprice de sa fiancée. Il eut le
-tort de s’emporter, l’accusa d’aller chercher en Europe un mari titré.
-Elle, en vraie femme, se montra offensée aussitôt d’un pareil soupçon et
-finit même par l’amener à lui en demander pardon.
-
-Hélène et Dora croyaient aller à Paris uniquement pour s’amuser, pour
-acheter des chiffons. En réalité, elles y étaient envoyées par la
-Providence, l’une afin de recevoir le baptême du feu, l’autre afin
-d’apprendre une grande leçon,--toutes deux, pour donner la floraison
-entière de leurs êtres et vivre leur destinée.
-
-
-
-
-III
-
-
-Madame Ronald avec sa tante et son frère, mademoiselle Carroll avec sa
-mère étaient à Paris depuis quinze jours. Elles occupaient un des grands
-appartements de l’Hôtel Continental, et le magnifique salon qui donne
-sur les rues de Castiglione et de Rivoli était tout décoré de fleurs et
-déjà rempli de jolies choses découvertes çà et là.
-
-En se séparant de son mari pour la première fois, Hélène avait éprouvé
-un petit déchirement intérieur très douloureux. Pendant qu’elle faisait
-ses préparatifs de départ, elle avait eu le cœur soudainement serré
-comme par un pressentiment de malheur. Son âme avait été traversée de
-regrets, de craintes, et, comme prise de remords, elle avait même dit à
-M. Ronald:
-
---Est-ce bien sûr que ce voyage ne vous contrarie pas?
-
-Et lui, de répondre avec sa grande bonté:
-
---Parfaitement sûr, ma chérie, puisque vous le faites pour votre santé
-et votre plaisir.
-
-Au moment de quitter le compagnon aimable et tendre de sa vie, elle
-s’était cramponnée à son cou comme une enfant effrayée de quelqu’un ou
-de quelque chose. Henri, très ému, l’avait pressée fortement contre sa
-poitrine, puis détachant doucement ses bras:
-
---Au revoir, en septembre... N’allez pas me demander une prolongation de
-congé! avait-il dit en s’efforçant de sourire,--je ne pourrais pas vivre
-plus longtemps sans vous.
-
---Je l’espère bien! avait répondu Hélène. Et, avec un dernier serrement
-de main:
-
---Je voudrais déjà être au moment du retour!
-
-Dora, de son côté, avait eu quelque regret de sa conduite envers Jack.
-Elle avait même été tentée de lui dire, comme tant de fois: «_I am good
-now, I am good._--Je suis sage maintenant, je suis sage...» et de
-renoncer à son voyage, mais le leurre des plaisirs qu’elle s’était
-promis avait agi, comme il le devait, sur son imagination,--et elle
-était partie.
-
-Toutes ces impressions d’adieu s’étaient vite effacées chez les deux
-femmes et rien ne les troublait plus. Chaque courrier emportait de
-longues lettres où elles racontaient, l’une à son mari, l’autre à son
-fiancé, tout ce qu’elles faisaient, scrupuleusement, et, ce devoir
-accompli, elles se sentaient en paix avec leur conscience. La saison
-parisienne était commencée, elles n’avaient que l’embarras du choix des
-plaisirs, Charley Beauchamp les conduisait partout où elles voulaient
-aller.
-
-Le frère d’Hélène était un de ces célibataires comme il n’en existe
-qu’aux États-Unis et dont les Américaines peuvent revendiquer la
-création.
-
-En Europe, un homme riche et non marié a généralement une maîtresse en
-titre, une femme qu’il a découverte et lancée ou qu’il a enlevée à un
-autre. Il l’entretient plus ou moins luxueusement et s’en glorifie
-autant que de ses chevaux ou de ses voitures. Les femmes de son monde ne
-lui en font pas un crime, au contraire. Elles regardent curieusement la
-«favorite», admirent ou critiquent sa beauté et ses toilettes. La
-générosité, dont témoignent bijoux et équipages, donne même à cet
-heureux du prestige et du relief.
-
-L’Américaine, elle, n’autorise pas ces «à côté». Elle ne souffre de
-rivales ni dans sa maison ni sur le pavé. Selon elle, les fleurs rares,
-les bijoux, les dentelles de prix, les plus belles choses de ce monde
-doivent revenir de droit aux femmes honnêtes. C’est un principe dont
-elle exige l’application autant que possible. L’audacieux qui étalerait
-une liaison se verrait fermer toutes les portes et serait
-impitoyablement mis au ban de la société. Faute de pire, la vanité
-masculine est obligée de se rabattre sur les bonnes grâces des jeunes
-filles et des femmes comme il faut, et ces bonnes grâces coûtent cher.
-
-Certains hommes dépensent chaque année une fortune, en fleurs, en
-bijoux, en loges de théâtre, en parties fines offertes aux femmes de la
-société. L’Américain, bien que plus chevaleresque et plus désintéressé
-que l’Européen, n’est pas parfait. Une paie pour toutes, en général, et,
-par les autres, ces pachas en chapeau de soie sont choyés, fêtés, portés
-aux nues. On fait bonne garde autour d’eux. D’un accord tacite, on ne
-leur laisse pas le loisir de songer au mariage et, sans s’en apercevoir,
-ils deviennent de vieux garçons.
-
-Charley Beauchamp était une de «ces bêtes à bon Dieu». Il avait tout un
-essaim brillant d’amies qu’il promenait dans ses voitures, sur son
-yacht, auxquelles il offrait d’exquis dîners dans sa garçonnière, dîners
-correctement présidés par mademoiselle Beauchamp, sa tante, ou par sa
-sœur. Il aimait à être entouré de jolies femmes. C’était là sa
-faiblesse, son unique vanité. Sa générosité princière lui avait fait une
-popularité qui le rendait très heureux.
-
-Charley était un homme de trente-huit ans, aux cheveux bruns, déjà
-grisonnants, au corps maigre et musclé, aux traits fins, réguliers,
-fermes. Toute sa personne donnait une impression d’énergie, d’activité,
-de volonté. Son visage un peu sec de lignes était adouci par des yeux
-bleus, merveilleusement enchâssés,--une caractéristique de la race
-américaine,--des yeux qui avaient toujours fait l’envie d’Hélène. Dans
-sa physionomie comme dans celle de sa sœur, il y avait un peu de ce
-charme latin que tous deux tenaient de leurs ascendants.
-
-M. Beauchamp était en train de faire une de ces fortunes colossales qui
-sont l’étonnement de notre vieux monde. La lutte qu’il soutenait depuis
-une dizaine d’années, et dont il ne pouvait se retirer, n’avait pas été
-sans altérer sa constitution. Comme la plupart de ses compatriotes, il
-ne venait guère en Europe que lorsqu’il était à bout de forces et
-sentait son cerveau près d’éclater. Alors il jetait quelques hardes dans
-une malle et fuyait par le premier transatlantique. Il aimait
-passionnément la peinture. L’air ambiant, le silence de nos musées,
-causaient chez lui une détente soudaine qui le délassait
-merveilleusement. Il ne recherchait pas les tableaux connus et cotés;
-c’était son plaisir d’aller à la découverte. Sa collection prouvait un
-véritable sentiment de l’art et de la beauté.
-
-Le séjour à Paris, avec sa sœur qu’il adorait et mademoiselle Carroll
-qui le divertissait comme personne, était pour lui une joie de toutes
-les minutes, et son visage en reprenait une physionomie juvénile.
-
-Quant à Hélène et à Dora, elles s’amusaient comme deux petites filles en
-vacances. Chaque beau matin, escortées par Charley, elles partaient à
-bicyclette,--«sur leurs roues», selon la si graphique formule
-américaine,--filaient sur quelque bourg ou village des environs de Paris
-et revenaient déjeuner au pavillon d’Armenonville.
-
-Le soir, tandis que tante Sophie et madame Carroll restaient sagement à
-l’hôtel, M. Beauchamp les menait dîner dans l’un ou l’autre des grands
-restaurants, puis les conduisait au théâtre. En sortant, on soupait ou
-l’on entrait dans l’un des bars à la mode, soi-disant pour entendre la
-musique des tziganes. Le grain de perversité qui existait chez les deux
-Américaines leur faisait trouver un agrément qu’elles n’analysaient pas
-dans cette atmosphère alourdie par la fumée des cigares, l’odeur des
-alcools et les parfums des femmes. Tout en grignotant les pommes de
-terre frites des petites corbeilles, elles ne se lassaient pas de
-regarder les demi-mondaines, et de détailler leurs toilettes. Elles
-estimaient leurs bijoux, leurs fourrures, et s’efforçaient à deviner le
-charme qui pouvait leur valoir toutes ces richesses... Et ces études de
-mœurs parisiennes se prolongeaient jusqu’à deux ou trois heures du
-matin. C’était là le repos que madame Ronald était venue chercher.
-
-Entre temps, elle assistait aux concerts Colonne et Lamoureux, visitait
-les expositions de peinture, y trouvait de véritables jouissances. A
-Paris, du reste, tout l’intéressait. L’Américaine, en général, n’est
-encore qu’une visuelle; Hélène, elle, était déjà mieux que cela: le
-modelé de son front l’indiquait bien. Comme la majorité de ses
-compatriotes, elle connaissait le goût français, l’esprit français,
-celui qu’on sert volontiers au théâtre, mais l’âme française lui était
-aussi étrangère que l’âme orientale: ce qu’elle en avait vu naguère, ou
-entrevu, étant jeune fille, au couvent de l’Assomption, lui revenait
-maintenant à la mémoire et lui donnait le désir de pénétrer plus avant.
-Elle ne manquait jamais de causer avec les ouvriers et ouvrières qui
-travaillaient pour elle. Elle était charmée de leur affinement. Elle
-démêlait chez tous des sentiments délicats, exquis souvent, comme elle
-n’en avait jamais rencontré en Angleterre ou en Allemagne chez des
-personnes de même condition. Elle avait remarqué la façon gentille,
-presque tendre, dont modistes, couturières, lingères maniaient l’ouvrage
-de leurs doigts,--façon qui révélait l’artiste. Les femmes de chambre
-d’hôtel même semblaient mettre quelque orgueil à bien faire leur
-service; elles avaient des soins, des attentions que le pourboire seul
-ne pouvait payer. Aux Champs-Elysées, Hélène s’arrêtait souvent pour
-voir jouer les enfants: elle les trouvait moins beaux que les bébés
-anglais ou américains, mais elle demeurait toujours frappée de la
-profondeur de leur regard. Elle sentait, sans pouvoir lui donner un nom,
-cette puissance d’idéalité, cette étincelle du feu divin qui est la
-force occulte de la France.
-
-Les mondains, que madame Ronald voyait dans la rue de la Paix, au Bois
-ou au théâtre, l’intriguaient singulièrement. L’expression de leurs
-visages, quand ils causaient avec une femme, lui faisait toujours
-désirer de savoir ce qu’ils lui disaient. L’un d’eux surtout avait
-éveillé sa curiosité. Elle le rencontrait à chaque instant. Elle l’avait
-vu au Bois, à plusieurs expositions de peinture, au restaurant, chez
-Voisin, chez Joseph. C’était un homme d’une soixantaine d’années, de
-haute taille, de large carrure, avec une tête presque blanche, des yeux
-noirs qui avaient dû être d’une éloquence dangereuse et qui ne
-reflétaient plus qu’une grande tristesse ou un ennui profond, traversé,
-de temps à autre, par un fin sourire, un sourire relevé et moqueur. A
-l’observer de près, on devinait que ses ancêtres avaient porté de la
-soie, des plumes et des dentelles, commandé des armées, servi le «Roy»
-et les femmes. Ce quelque chose de rare, ce quelque chose d’autrefois
-qui distinguera toujours les hommes de l’aristocratie,--de la vraie,--se
-reconnaissait dans toute sa personne, et lui donnait un charme
-particulier qui agissait sur madame Ronald, irrésistiblement. Elle
-l’avait surnommé «le Prince». Elle était ravie quand le hasard l’amenait
-dans le restaurant où elle dînait. Elle l’épiait à la dérobée, fascinée
-par sa haute allure. De son côté, le vieux gentilhomme la regardait avec
-un plaisir visible. Charley avait tiré de là quelques taquineries,
-déclarant que, si cet admirateur avait vingt ans de moins, il se
-croirait obligé d’avertir son beau-frère.
-
-Un soir, M. Beauchamp eut l’inspiration de conduire Hélène, Dora et un
-de ses amis, Willie Grey, un jeune peintre américain, élève de Jean-Paul
-Laurens, au Café de Paris. «Le Prince» y était justement. On plaça les
-nouveaux venus à une table toute proche de la sienne. Il leur tournait
-les épaules, mais il pouvait les voir dans la glace qui lui faisait
-face. Il venait d’arriver, sans doute, car Hélène l’entendit commander
-son dîner, un vrai dîner de gourmet, fin et léger.
-
---Notre voisin sait manger! dit-elle en anglais.
-
---Avec un dos comme le sien, cela ne m’étonne pas! répondit mademoiselle
-Carroll dans la même langue.--A voir ce dos-là j’aurais pu deviner son
-menu.
-
---Qu’est-ce que le dos peut avoir à faire avec la façon de manger?
-demanda Willie Grey.
-
---Tout! répliqua Dora d’un air entendu.--Le dos a beaucoup de
-physionomie. Celui-ci,--désignant d’un mouvement de menton le dos du
-«Prince»,--appartient à... comment dirai-je?... _to an old sinner_, à un
-viveur.
-
---Est-ce que mon dos rentrerait dans cette catégorie? fit M. Beauchamp,
-tournant la tête avec effort comme pour apercevoir cette partie de son
-individu.
-
---Non, non, mon bon Charley, rassurez-vous, vous avez un dos vertueux!
-répliqua mademoiselle Carroll avec une nuance de dédain.
-
-A ce moment, madame Ronald, ayant jeté un regard oblique vers l’inconnu,
-rencontra ses yeux dans la glace et surprit sur ses lèvres un sourire
-qui la fit rougir violemment.
-
---Taisez-vous! dit-elle alors à la jeune fille;--je suis sûre que notre
-voisin comprend l’anglais.
-
---Pas de danger! Il n’y a que les Français mariés à nos compatriotes qui
-le parlent un peu... Quand ce monsieur était jeune, l’Amérique était
-bien découverte, mais pas l’Américaine.
-
-Hélène ne fut point rassurée: pour changer la conversation, elle parla
-au jeune peintre de son tableau exposé au Salon des Champs-Élysées et
-qu’elle avait vu la veille. Pendant ce temps-là, Dora promenait les yeux
-autour d’elle, les fermant légèrement à la manière des chats, puis les
-rouvrant de toute leur grandeur, quand l’impression était prise:--une
-grimace qui lui était particulière, une grimace pas déplaisante du tout,
-et qui avait même un certain attrait.
-
---Ah! je sais enfin pourquoi les Français ont l’air si drôle! dit-elle
-tout à coup, avec un accent de triomphe.
-
---«L’air drôle!» se récria Willie Grey. Je les trouve intéressants, moi!
-
---Oui, sûrement, ils sont intéressants... N’empêche qu’ils ont l’air
-drôle, et cela vient de ce que leurs moustaches appartiennent à une
-autre époque.
-
---Ah bah!
-
---Oui, elles sont moyen âge, dix-huitième siècle, royalistes,
-impérialistes, fanfaronnes, héroïques, spirituelles. Elles ont toujours
-l’air de s’insurger contre quelqu’un ou quelque chose. Ce sont les plus
-jolies moustaches du monde, mais elles ne vont pas du tout avec le
-costume moderne, non, pas du tout! répéta la jeune fille, après avoir
-examiné de nouveau les dîneurs qui se trouvaient là.
-
---Il y a du vrai dans ce que vous dites, mademoiselle Carroll, fit le
-jeune peintre; ajoutez que les Français ont d’assez mauvais tailleurs.
-
---Vous avez raison, dit madame Ronald, leurs habits n’ont jamais l’air
-d’être faits pour eux. En Angleterre, c’est le contraire: les hommes
-sont admirablement habillés, et les femmes très mal. Je me demande
-pourquoi.
-
---Parce que l’Anglais, généralement bien taillé, inspire l’ouvrier,
-tandis que l’Anglaise... hem! On dirait que le Créateur a employé toute
-l’argile à faire l’homme et qu’il n’en est pas resté suffisamment pour
-la femme. Il lui manque toujours quelque chose.
-
---Eh bien, ne vous gênez pas, monsieur Grey! dit Dora, on voit que vous
-êtes devenu Parisien.
-
---Je vous ai choqué? Je croyais que vous étiez venue en Europe pour
-cela; du moins, c’est vous qui l’avez avoué.
-
---J’aime à être choquée par des étrangers, mais non par mes
-compatriotes.
-
---Cette distinction me plaît,--fit M. Beauchamp d’un air moqueur.--A
-nous, on ne nous passe rien, on ne nous permet rien.
-
---Oh! il fait bien meilleur être homme en Europe qu’en Amérique! ajouta
-Willie Grey.
-
---C’est flatteur pour les femmes de votre pays! dit mademoiselle
-Carroll.--Si je répétais cela à New-York, vous seriez joliment reçu à
-votre retour!
-
---Savez-vous, reprit madame Ronald, ce qui, selon moi, ne va pas à la
-France? C’est la république. A chacun de mes voyages, j’y trouve moins
-d’élégance et d’urbanité.
-
---Il est impossible de nier qu’une cour ait une influence considérable
-sur le goût et sur les manières, dit le peintre. Ainsi, dans les petites
-villes de province où il y a un château royal, comme à Fontainebleau,
-par exemple, l’intérieur des maisons est moins banal, moins bourgeois.
-J’ai trouvé là des femmes du peuple qui, enrichies dans un tout petit
-commerce, n’ont acheté que des meubles de style, non par «chic», mais
-par un sens artistique, dû aux modèles que leurs grands-parents ou
-elles-mêmes avaient eus sous les yeux.
-
---Je suis comme Hélène, dit M. Beauchamp, je ne puis m’empêcher de
-regretter que la France ne soit pas un royaume ou un empire.
-
---Sûrement, un de ces régimes serait plus décoratif, aurait plus de
-prestige; mais je crois après tout que la France avait la république
-dans le sang, comme on dit, puisqu’elle y est revenue trois fois. Quand
-on lit son histoire, on est étonné qu’il se trouve encore des candidats
-à la royauté. Allez, la France, quoique ou parce que républicaine, est
-bien puissante!
-
---Moins que l’Angleterre, cependant! fit madame Ronald.
-
---Non. La grandeur de l’une est en largeur, et la grandeur de l’autre
-est en hauteur: voilà toute la différence.
-
---Savez-vous, dit Charley, je crois que la force de la France réside
-surtout dans sa raison d’être. Si certaines nations étaient rayées du
-globe, on s’en apercevrait à peine; mais qu’elle vînt à disparaître, il
-y aurait joliment moins de lumière, de gaieté, de beauté en ce monde!
-
---Parbleu!... Je suis un fidèle de la rue de la Paix, elle a pour moi
-une séduction toujours nouvelle. Je m’arrête comme une femme devant
-toutes ses vitrines. Telles pièces d’orfèvrerie, telles parures,
-exposées chez Boucheron, me ravissent. Il a fallu des siècles d’efforts,
-de recherches, pour obtenir cette invraisemblable douceur de contours,
-pour arriver à idéaliser ainsi la matière. Je me rends compte du chemin
-qu’il nous reste à faire pour atteindre à cette perfection. Je me dis
-alors: tant que la France produira ces petits chefs-d’œuvre, elle ne
-périra pas, car elle est destinée à maintenir le goût, à lancer les
-idées de la Providence même. Le peuple qui a reçu cette mission peut,
-sans crainte d’être anéanti, passer sous tous les engins de mort: il
-porte en lui l’Indestructible.
-
---Monsieur Grey,--fit Dora avec sa malice ordinaire,--on voit que votre
-tableau a été reçu. Continuez à louer les Français, et il sera acheté
-par l’État.
-
---La réception de mon tableau n’a pas modifié mes impressions,
-faites-moi l’honneur de le croire! Je vis ici depuis trois ans et j’ai
-eu le temps et l’occasion de prendre une idée plus nette de la valeur
-des gens. Tenez, il y a quelques mois, je me trouvais dans un restaurant
-de Bruxelles. A une table voisine de la mienne dînaient quatre Français,
-d’apparence commune, habillés par le mauvais faiseur et cravatés à la
-diable. La serviette sous le menton, ils suçaient leurs côtelettes et
-semblaient ignorer l’art de manger avec élégance. Tout à coup, je fus
-empoigné par leur conversation. L’un, dans une langue délicieuse, parla
-des nouvelles découvertes astronomiques. Il avança qu’il devait y avoir
-un moyen de communication entre les planètes d’un même système solaire:
-«Nous le trouverons, nous le trouverons!» affirma-t-il. Puis, le regard
-étincelant, il dit comme un poète l’émotion qu’il ressentait, lorsque,
-le télescope braqué sur le ciel, son œil se promenait parmi les étoiles
-et qu’en présence de l’infini, dans le silence de là-haut, il entendait
-le tic-tac de l’horloge sidérale, égrenant les secondes: «Quelles
-émotions! fit-il; on a le vertige, la respiration vous manque, on a
-peur, positivement peur!... Vrai»,--conclut-il, en frappant la table du
-plat de sa main,--«il n’y a pas de nuits d’amour...»--c’est un Français
-qui parle, mademoiselle Carroll--«il n’y a pas de nuits d’amour qui
-vaillent ces nuits d’observatoire.» Ses compagnons parlèrent à leur tour
-des agents chimiques récemment inventés: «Nous ralentirons la
-destruction, nous transformerons le sol, nous découvrirons l’origine de
-l’homme, la vraie!» disaient-ils. Je les écoutais, ébloui et charmé. Et,
-d’abord, je m’étonnais bêtement que des hommes d’apparence si négligée
-pussent remuer des idées si grandes... En écoutant ces bourgeois qui
-venaient de représenter leur pays à un congrès scientifique, j’ai
-compris, comme je ne l’avais jamais fait, pourquoi, en France, les
-hommes de l’aristocratie ont cessé d’être la classe dirigeante.
-
---Oh! eux ils n’ont plus que la moustache! fit Dora avec son
-inconsciente brutalité.
-
-De nouveau, madame Ronald jeta un coup d’œil dans la glace. Elle vit
-passer comme une flamme d’émotion sur le visage du «Prince» et,
-convaincue qu’il avait entendu, elle marcha sur le pied de mademoiselle
-Carroll.
-
---Faites attention, je vous en supplie! dit-elle à voix basse; je suis
-sûr qu’il comprend l’anglais.
-
---Tant pis! il ne devait pas écouter.
-
---Franchement, vous me semblez encore plus mal élevée en Europe qu’en
-Amérique.
-
---Merci... Eh bien! parlons politique.
-
-Et, pour rompre les chiens, la jeune fille lança la conversation sur les
-affaires de son pays.
-
-«Le Prince», après avoir achevé son dîner, savouré une tasse de café
-turc et allumé un cigare, se leva. En passant devant la table des
-Américains, il appuya sur mademoiselle Carroll un regard où il y avait
-une telle sévérité, une telle hauteur, qu’elle en fut toute
-décontenancée et ne put s’empêcher de rougir.
-
-Hélène pria son frère de demander au garçon le nom de leur voisin.
-
---C’est M. le comte de Limeray, répondit-il, un vrai comte, un de ceux
-qu’il fait bon servir.
-
---Le comte de Limeray! répéta Hélène. Je le savais bien, que c’était un
-gentilhomme!... Pourvu que nous ne le rencontrions pas chez madame
-d’Anguilhon ou chez les de Kéradieu! Je mourrais de honte.
-
---Pas moi! répliqua Dora, qui avait déjà retrouvé tout son aplomb.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Hélène était liée depuis l’enfance avec Annie Villars, la riche
-héritière qui avait épousé le marquis d’Anguilhon.
-
-Ce mariage avait été blâmé, déploré par toute la haute société
-américaine. Il enlevait au pays une immense fortune, une jeune fille de
-bonne maison; ces deux pertes avaient été vivement ressenties. Hélène,
-elle, en avait eu un réel chagrin.
-
-Pendant quatre ans, on avait attendu vainement la visite de la marquise
-et de son mari. L’été précédent, ils avaient cependant fait leur
-apparition à Newport: ce fut l’événement de la saison. Madame Ronald vit
-alors le jeune ménage dans l’intimité; beaucoup de ses craintes et de
-ses préjugés disparurent. Elle fut séduite aussitôt par la figure et les
-manières de Jacques d’Anguilhon, le déclara _fascinating_--fascinant--et
-créa tout un courant de sympathie en sa faveur. La marquise, secrètement
-reconnaissante à Hélène, l’engagea à venir à Paris au printemps et lui
-promit de la présenter à ses amis français. Et c’est un peu pour cela
-qu’Hélène avait fixé son voyage au mois d’avril, car elle avait le plus
-vif désir de pénétrer dans ce faubourg Saint-Germain qui lui semblait
-une arche sainte.
-
-La marquise d’Anguilhon et la baronne de Kéradieu ne rentrèrent que dans
-la première semaine de mai. Le lendemain de son retour, Annie vint faire
-sa visite à ses compatriotes et les invita d’emblée à son dîner du
-jeudi, à ce dîner franco-américain qui était devenu comme une
-institution chez elle. Madame Ronald, Dora et M. Beauchamp acceptèrent
-seuls; madame Carroll et tante Sophie, qui n’aimaient pas les étrangers,
-prirent prétexte de leur santé pour refuser.
-
-Madame Ronald n’avait pas revu le marquis depuis Newport; elle était
-désireuse de connaître ses impressions d’Amérique et de causer de
-nouveau avec lui. Il l’avait vivement intéressée et elle avait été
-flattée des attentions toutes particulières qu’il avait eues pour elle.
-
-En se rendant chez les d’Anguilhon, Hélène recommanda pour la dixième
-fois à Dora de s’observer, de ne pas dire tout ce qui lui passerait par
-la tête. La jeune fille, qui avait cependant assez bon caractère, finit
-par se fâcher:
-
---A vous entendre, dit-elle, on croirait que je viens du Far West!
-
---Non, mais vous êtes un peu étonnante, vous savez, et des Français
-pourraient s’y tromper. Il faut toujours tâcher de faire honneur à ses
-amis. Annie ne serait pas contente, si l’on venait à vous trouver
-vulgaire.
-
-Mademoiselle Carroll haussa les épaules, comme c’était son habitude
-quand elle ne pouvait rien répondre.
-
-La marquise d’Anguilhon était enchantée que madame Ronald la vît dans
-son intérieur, dans le cadre de ce vieil hôtel qui lui était devenu
-cher. Elle savait qu’une fidèle description en serait envoyée à New-York
-et arriverait sûrement par Hélène au clan aristocratique des _Colonial
-Dames_. Avec les de Kéradieu, le prince de Nolles, le vicomte de Nozay
-et deux autres amis, elle invita le marquis et la marquise Verga,--lui,
-un Romain qui occupait une haute situation à la cour d’Italie; elle, une
-Américaine remarquablement jolie. Ce dîner de douze personnes seulement
-fut un de ces repas comme Annie avait appris à en donner. Madame Ronald
-et mademoiselle Carroll s’étaient attendues à plus de splendeur, mais
-elles étaient trop habituées aux belles choses pour ne pas reconnaître,
-au second coup d’œil, la recherche, le grand luxe qu’il y avait dans la
-simplicité apparente du service et du décor. Madame d’Anguilhon avait
-confié Dora aux soins du vicomte de Nozay, sûre que ces deux esprits
-indépendants et originaux tireraient l’un et l’autre tout l’amusement
-imaginable. «C’est la jeune fille du monde dernier modèle,--avait-elle
-dit.--Ne la jugez pas mal: au fond, elle est très comme il faut.»
-
-Au grand soulagement de madame Ronald, et au désappointement du vicomte,
-mademoiselle Carroll parla peu, occupée qu’elle était à observer ses
-hôtes. D’une autre volée qu’Annie, elle ne l’avait que fort peu connue,
-mais leurs mères étaient très liées: elle avait beaucoup entendu parler
-d’elle. En voyant son élégance sobre, sa dignité, elle se dit que cette
-marquise-là faisait honneur à l’Amérique. Le maître de la maison
-l’intéressa plus encore. C’était la première fois qu’elle voyait de près
-un homme de race ancienne, et, chose curieuse, elle, si moderne, en
-subit le charme tout de suite. Le marquis, avec son type affiné, ses
-yeux brun doré au regard lointain, était bien fait pour l’étonner. Ce
-soir-là, il était nerveux, singulièrement distrait; sa femme fut souvent
-obligée de lui répéter la même question. Elle le fit avec une douceur
-charmante, et lui, revenant à elle, eut toujours un sourire affectueux,
-un joli mot d’excuse. Rien de tout cela n’échappa à Dora.
-
-Après le dîner, madame Ronald prit Jacques à partie:
-
---Vous savez, lui dit-elle, qu’on ne vous a pas encore pardonné d’avoir
-quitté Newport aussi vite. Est-ce que vous ne l’avez pas aimé?
-
---Franchement non; il y a trop de luxe, trop de bruit, trop d’éclat. Les
-Indiens, qui le nommaient «Île de Paix», l’avaient mieux compris. Une
-île de paix, voilà ce qu’il devait être. La vie mondaine m’y a semblé
-déplacée. Ces châteaux, ces palais de marbre sans espace, entourés de
-murs et sur une plage aussi fréquentée qu’une rue, m’ont fait l’effet
-d’un non-sens. Quand je pense qu’à quelques milles de là on aurait eu un
-décor merveilleux, de beaux ombrages et du silence!...
-
---Du silence! interrompit le baron de Kéradieu,--tu oublies que les
-Américains n’ont pas encore besoin de silence.
-
---C’est vrai, je suis absurde, confessa Jacques, de bonne grâce.
-
---Est-ce que Newport n’est pas quelque chose comme Trouville? demanda le
-vicomte de Nozay.
-
---Oui, mais il est infiniment plus brillant, répondit Henri de
-Kéradieu.--C’est la grande «foire aux vanités» des États-Unis, l’endroit
-de notre planète où l’on s’amuse et où l’on fleurte le plus.
-
---Et où l’on voit le plus de jolies femmes! ajouta le marquis Verga.
-
---D’accord. En Europe, Brighton seul pourrait lui être comparé, et
-encore, à Brighton, il y a la foule, des gens pauvres, mal habillés,
-tandis qu’à Newport tout est de première classe, pas une ombre au
-tableau.
-
---Si ce n’est, dit Jacques, la vue des travailleurs qui fournissent à
-tout ce luxe et dont l’air harassé fait peine.
-
---C’est vrai, mais qui diable y pense? Pour ma part, quand j’ai passé
-quinze jours à Newport, j’éprouve la fatigue d’une grande personne qui
-aurait supporté longtemps le bruit des jeux d’enfants. L’été dernier,
-d’Anguilhon et moi, nous avons été heureux de fuir au Canada. Il nous a
-semblé délicieux comme un verre d’Appollinaris après un dîner trop
-succulent.
-
---En vérité, reprit Jacques, le Canada m’a donné une inoubliable
-sensation de repos. Québec, avec ses grands toits, ses couvents, ses
-églises, m’a fait l’effet d’un coin de notre vieille France provinciale.
-
-Annie se mit à rire:
-
---Vous entendez? dit-elle. Est-ce assez Français, cela! Ces messieurs
-font sept jours de mer pour voir quelque chose de nouveau et, au bout
-d’un mois, ils recherchent les endroits qui ressemblent à leur pays.
-
---C’est vrai! Et rien ne m’a fait plaisir comme de retrouver l’accent
-normand chez les Canadiens et de les entendre prononcer «poëvre», au
-lieu de «poivre». J’ai été ému plus d’une fois en voyant combien le
-culte de la France est encore vivant parmi eux.
-
---Nous avons eu, un jour, une délicieuse surprise, dit M. de Kéradieu.
-Dans une de nos promenades à cheval, assez loin de Québec, nous sommes
-arrivés devant la grille d’une belle propriété et nous avons poussé un
-cri en voyant sur les piliers de l’entrée, inscrit en grosses lettres,
-le nom de «Milly». Milly, la terre de Lamartine! Sûrement une femme
-devait demeurer là qui aimait et comprenait le poète. Ceci nous a montré
-de combien le Canada retarde sur la France d’aujourd’hui. Il en est
-encore au sentiment... Jacques et moi, mus par une même pensée, nous
-avons levé nos chapeaux à l’inconnue et au souvenir de notre
-compatriote. On se serait probablement moqué de nous, de l’autre côté du
-Saint-Laurent, mais que voulez-vous? nous sommes bien Français! fit le
-baron avec un sourire à l’adresse d’Annie.
-
---J’espère, monsieur d’Anguilhon,--dit Charley Beauchamp,--que vous
-n’avez pas seulement admiré le Canada et que l’Amérique ne vous a pas
-fait une trop mauvaise impression.
-
---Une mauvaise impression! Au contraire... Mon séjour aux États-Unis m’a
-aidé à comprendre la vie moderne mieux que tous les livres que j’aurais
-pu lire. Si je n’ai pas été charmé toujours, j’ai toujours été
-émerveillé. Chicago, entre autres, m’a stupéfait. La hauteur de ses
-maisons, la hardiesse de ses bâtisses m’ont donné une idée unique de
-grandeur et de fragilité. Vingt fois, il m’est arrivé de m’écrier:
-«Comme c’est beau et comme c’est laid!»
-
---Êtes-vous allé dans le Far West?
-
---Oui, et c’est là que j’ai été le plus vivement frappé. Le déploiement
-de force et d’activité que j’y ai vu m’a si bien secoué moi-même que
-j’ai voulu essayer mes muscles: j’ai jeté la cognée dans les arbres,
-aidé au lancement de quelques radeaux... Pendant plusieurs mois, j’en ai
-eu les mains calleuses, et ces marques-là m’ont rendu très fier.
-
---Je ne serais pas étonnée, dit Annie, qu’un de ces jours mon mari eût
-un _ranch_ quelque part. Ce serait plus nouveau qu’une écurie de
-courses.
-
---Et plus sain, surtout, dit Jacques. Les quinze jours que nous avons
-passés, de Kéradieu et moi, dans l’État de Nevada, chez un compatriote,
-resteront un de mes meilleurs souvenirs. Nous avons partagé la vie
-frugale de notre hôte, fait des kilomètres à la poursuite des chevaux.
-Le soir, quand je fumais mon dernier cigare sous le ciel aux brillantes
-étoiles, dans le silence de la Prairie, l’existence mondaine, le Bois,
-le club, m’apparaissaient si bêtes et si mesquins! Dans cet air pur du
-large, comme chargé de sève, on se sent renouvelé physiquement et
-moralement. C’est bien l’air dont nous aurions besoin, nous autres! Pour
-mon compte, j’irai aussi souvent que possible m’y retremper.
-
---Et nos villes de l’Est, quel effet vous ont-elles produit? demanda M.
-Beauchamp qui, comme la plupart de ses compatriotes, était curieux de
-l’opinion des Européens.
-
---Excellent. Vos universités, vos collèges, vos hôpitaux, les
-institutions dues à l’initiative privée vous font le plus grand honneur.
-En vérité, votre œuvre est colossale.
-
-Le visage de l’Américain rayonna de satisfaction.
-
---Il y a bien peu d’étrangers qui nous rendent cette justice!
-
---Parce qu’on a le tort de chercher dans votre pays ce qu’il n’a pas
-encore, au lieu de voir ce qu’il a.
-
---Ah! il y a deux grandes belles choses en Amérique, dit le marquis
-Verga: les femmes de Baltimore et les chevaux du Kentucky.
-
---Voilà qui est bien italien! fit sa femme.
-
---Que voulez-vous, ma chère amie, il ne faut pas demander à un homme né
-entre le Vatican et le Quirinal de comprendre un pays aussi renversant
-que le vôtre. Pendant les trois mois que j’y ai passés, j’ai eu à chaque
-instant la respiration coupée comme dans vos terribles ascenseurs, ces
-ascenseurs qui ne vous montent pas, mais qui vous enlèvent!... Tout le
-temps, je me suis senti bousculé moralement, et j’ai eu le sentiment
-qu’on me marchait sur les pieds.
-
---Voilà au moins une impression nouvelle! dit M. Beauchamp avec bonne
-humeur.
-
---Par exemple, reprit le marquis d’Anguilhon, je n’ai pas été édifié de
-vos mœurs politiques. Elles sont pires que les nôtres, et ce n’est pas
-peu dire.
-
---C’est que chez nous, comme chez vous, les honnêtes gens ont le tort
-d’être égoïstes,--répondit Annie avec son franc parler habituel.--Au
-lieu de lutter contre les intrigants, les ambitieux sans scrupules, ils
-leur laissent le champ libre: alors, la corruption et la concussion
-entrent partout.
-
---Vous avez raison, avoua M. Beauchamp; mais voilà! il est peut-être
-impossible de trouver chez des gens arrivés, indépendants, le moteur
-nécessaire pour donner l’impulsion aux affaires d’un grand pays.
-
---Eh bien, c’est triste! fit Hélène. L’honnêteté devrait être une force
-motrice plus puissante que celle de l’ambition personnelle.
-
---Ah! madame Ronald, vous demandez trop à la nature humaine, plus que ne
-fait la Providence! dit Jacques. C’est incroyable comme vous avez toutes
-l’instinct de la combativité.
-
---A propos, monsieur d’Anguilhon, que pensez-vous des Américaines en
-masse? Vous m’avez promis de me le dire.
-
---Elles m’ont semblé faites pour leur pays admirablement. Elles ont les
-qualités qui le caractérisent: la jeunesse, l’audace, la vitalité.
-
---Comme c’est vrai! dit Charley Beauchamp.
-
---De plus, elles sont bien jolies, continua Jacques. A ma grande
-surprise, j’ai retrouvé aux États-Unis le type féminin du XVIIIe siècle,
-qui a disparu en Europe. J’ai vu nombre de visages ressemblant à ceux
-qu’ont peints Latour et Greuze. En toute sincérité, je n’ai rencontré
-nulle part autant de beauté, ou serré des mains aussi petites et aussi
-fermes.
-
---Sûrement,--fit Dora avec son expression aiguë,--après toutes ces
-choses flatteuses nous pouvons nous attendre à un «mais» correctif... et
-c’est ce «mais» qui m’intéresse.
-
---Eh bien, mademoiselle, j’ajouterai: mais... pour que les Américaines
-aient le charme et le fini, l’harmonie suprême, enfin, il leur faut un
-siècle de plus.
-
---Je préfère l’avoir de moins! répliqua mademoiselle Carroll.
-
---Vous avez raison, la jeunesse est un beau défaut.
-
---Si vous n’avez que celui-là à nous reprocher, dit madame Ronald, nous
-ne nous plaindrons pas. Et vous, Annie, quelle impression l’Amérique
-vous a-t-elle faite après six ans d’absence?
-
---N’allez pas croire à une affectation de ma part, mais je vous avoue
-que beaucoup de choses m’ont choquée. J’ai été frappée de la nervosité
-universelle. Le niveau moral m’a semblé considérablement baissé. De mon
-temps, il y avait des jeunes filles--_fast_,--«vites», j’en ai trouvé
-de--_rapid_,--«rapides», et je me suis aperçue qu’on parlait de divorces
-autant que de mariages. Le bruit et l’activité excessifs, dont je suis
-déshabituée, m’ont causé une fatigue réelle. Les maisons de nos
-milliardaires m’ont fait apprécier certains intérieurs français. Je suis
-rentrée dans notre vieux Blonay avec un plaisir inimaginable. Je
-n’aurais jamais cru cela possible.
-
-Puis, avec un joli air de sagesse:
-
---Je crois, après tout, que la vie n’est qu’une suite de leçons... et
-j’en ai déjà, pour ma part, appris ou reçues quelques-unes. Ah! Monsieur
-de Limeray!
-
-A ce nom, Hélène, qui avait le dos à la porte, se retourna vivement.
-C’était bien le «Prince»; elle échangea un regard de détresse avec son
-frère et Dora.
-
---Je craignais de ne pas vous voir,--dit Annie au nouveau venu.--C’eût
-été dommage, car, aujourd’hui, le poker sera sérieux: l’Amérique est en
-force.
-
-Et, là-dessus, la jeune femme présenta le comte de Limeray à ses
-compatriotes. En retrouvant là, dans ce salon ami, les étrangers qui, la
-veille encore, avaient retenu son attention, le «Prince» eut un air de
-surprise et de plaisir.
-
---Je ne me doutais pas de la bonne fortune qui m’attendait ce
-soir,--dit-il en s’inclinant profondément devant Hélène,--mais je
-l’avais un peu espérée. J’ai remarqué déjà que l’on finit par connaître,
-un jour ou l’autre, les gens que l’on rencontre souvent.
-
---Vous avez rencontré souvent madame Ronald? fit madame d’Anguilhon tout
-étonnée.
-
---Oui, plusieurs fois. Le hasard... est-ce le hasard?... nous a menés
-dans les mêmes restaurants... Pas plus tard qu’hier, au Café de Paris,
-nous avons dîné à des tables voisines.
-
-L’embarras d’Hélène augmenta, au point de devenir visible.
-
---Vous comprenez l’anglais? demanda tout à coup et assez crânement
-mademoiselle Carroll.
-
---Parfaitement! Et je ne m’en suis jamais autant félicité qu’hier
-soir,--dit le comte avec un sourire un peu moqueur.
-
-Guy de Nozay, un de ces terribles myopes à qui rien n’échappe, le
-remarqua et devina que la jeune fille s’était rendue coupable de quelque
-indiscrétion.
-
---J’espère pour vous, mon cher, que vous n’avez entendu que des choses
-agréables,--dit-il malicieusement.--C’est assez rare, lorsqu’on surprend
-une conversation qui n’est pas pour votre oreille.
-
---J’en ai entendu d’agréables... de sévères... de bien instructives,
-surtout. J’ai appris que l’on peut deviner le caractère d’un individu,
-le menu même de son dîner par la seule vue de son dos, et que les
-moustaches des Français sont d’une autre époque qu’eux-mêmes, ce qui les
-rend drôles comme des anachronismes vivants.
-
---Ah bah!... Je parie que c’est mademoiselle Carroll qui a découvert
-cela! fit Guy de Nozay avec un pétillement de malice derrière son
-monocle.
-
---Oui, c’est bien moi,--répondit Dora qui ne se laissait pas déconcerter
-pour si peu.--Sans doute, en France, une jeune fille comme il faut ne
-parlerait pas de dos ou de moustache, mais je suis étrangère: il m’est
-permis de dire ce que je veux, et j’en profite.
-
---Vous avez raison, fit M. de Limeray. Je ne m’en plains pas, pour ma
-part; vos remarques originales m’ont beaucoup amusé.
-
---J’en suis bien aise!
-
---Est-ce dans les pensionnats américains que l’on apprend à connaître la
-physionomie du dos et des moustaches? demanda le vicomte, emporté par
-son amour de la taquinerie.
-
---Non, non... on n’y enseigne rien d’aussi utile. C’est une connaissance
-que j’ai acquise toute seule, le fruit de mes observations.
-
-M. de Nozay s’inclina en souriant, comme battu par la franchise de la
-jeune fille.
-
---Vous avez un ami, monsieur,--dit le comte de Limeray en s’adressant à
-Charles Beauchamp,--qui a bien compris notre pays. Je n’ai jamais
-entendu d’appréciations aussi justes de la part d’un étranger.
-
---Oh! il vit à Paris depuis trois ans.
-
---On peut y vivre vingt ans, toujours même, et ne pas sentir l’âme
-française comme le fait votre ami.
-
---C’est que Willie Grey est un artiste, lui! Je ne serais pas étonné
-qu’un de ces jours l’Amérique fût très fière de son talent. Il a un
-tableau au Salon des Champs-Elysées, _la Méditation de Jésus_, qui
-révèle une grande puissance. Si j’avais la place nécessaire, je
-l’achèterais.
-
---J’irai le voir. J’ai moi-même un goût très sincère pour la peinture.
-Je serais charmé de faire la connaissance de M. Grey.
-
---Je puis vous conduire à son atelier, si vous le désirez.
-
---Vous me ferez grand plaisir.
-
-Annie ayant invité ses hôtes à prendre place à la table de jeu, le poker
-commença. Il fut des plus animés, grâce aux Américains qui, comme
-d’habitude, y apportèrent une véritable passion.
-
-Après la partie, le comte de Limeray vint causer avec Hélène.
-
---Vous avez l’air de vous amuser à Paris, dit-il.
-
---Immensément.
-
---Monsieur Ronald est resté en Amérique?
-
---Oui; il n’a malheureusement pu m’accompagner.
-
---Et vous le regrettez beaucoup? demanda le comte, d’un ton où perçait
-l’impertinence d’un doute.
-
-A son extrême dépit, Hélène se sentit rougir.
-
---Assurément!
-
---Excusez-moi, mais comme tous les Européens, je ne puis m’empêcher
-d’être étonné de la confiance des maris américains, qui laissent leurs
-femmes, de très jolies femmes souvent, venir seules à Paris.
-
---Oh! ils savent que nous sommes honnêtes.
-
---Et que vous n’avez pas de tempérament, dit assez brutalement le
-marquis Verga.
-
---Mais j’aime à croire que, même avec un tempérament, une femme bien
-élevée ne manquerait pas à ses devoirs.
-
---Vous pensez que la bonne éducation est une sauvegarde contre la
-tentation? demanda M. de Limeray.
-
---J’en suis sûre! répondit Hélène d’un ton positif.
-
-Le comte la regarda d’un air où il y avait de la curiosité, de
-l’étonnement, le regret de ne pouvoir la mettre à l’épreuve.
-
---Je voudrais bien savoir ce que l’on entend par «tempérament»? dit
-Dora. Personne n’a su me l’expliquer, et le dictionnaire même ne m’a pas
-renseignée.
-
-Il se fit un de ces silences terribles que produisent les indiscrétions
-et les impairs.
-
---Le tempérament est un défaut selon les uns, une qualité selon les
-autres... une chose très dangereuse, en somme! répondit le vicomte de
-Nozay du ton le plus sérieux;--et il est impossible de l’expliquer aux
-jeunes filles.
-
---C’est dommage, car cela doit être intéressant! fit étourdiment
-mademoiselle Carroll.
-
-Puis, ayant conscience tout à coup de ce qu’elle venait de dire, elle
-rougit légèrement et lança une question étrangère au sujet, ce qui était
-sa façon de se rattraper.
-
-Comme on allait se séparer, le comte de Limeray s’approcha de Dora:
-
---Mademoiselle,--fit-il en appuyant sur elle ses yeux tristes,--depuis
-que j’ai le plaisir de connaître madame de Kéradieu et madame
-d’Anguilhon, je sais que la vérité ne fâche jamais une Américaine; c’est
-pourquoi je vais me permettre de vous dire qu’hier soir vous avez porté
-sur l’aristocratie française un jugement sévère et injuste. A tort ou à
-raison, ma génération s’est tenue à l’écart; mais nos enfants rentrent
-peu à peu dans la lutte et ils n’ont pas seulement la moustache
-d’autrefois, croyez-le: ils ont aussi l’audace, l’héroïsme, qui lui
-donne ce tour hardi et particulier que vous avez remarqué. Mon fils aîné
-est allé se faire tuer en Afrique pour une idée... pour donner, en un
-certain point, l’avance à la France sur l’Angleterre. D’autres suivront
-son exemple, je n’en doute pas.
-
-Dora se sentit couverte de confusion et singulièrement petite devant ce
-vieux gentilhomme si digne.
-
---Je parle souvent sans réfléchir,--dit-elle, surmontant assez
-rapidement son embarras,--mais je le regrette toujours lorsque j’ai dit
-une sottise et fait de la peine à quelqu’un.
-
---Je le crois. Quant à moi, je suis heureux d’avoir eu l’occasion de
-modifier votre opinion. Vous ne m’en voulez pas?
-
---Au contraire.
-
-Le comte tendit la main à mademoiselle Carroll, qui lui donna la sienne
-avec une vivacité pleine d’excuses et de repentir.
-
-A peine en voiture et en route pour l’Hôtel Continental, madame Ronald
-demanda à Dora ce que «le Prince» lui avait dit. La jeune fille répéta
-exactement ses paroles.
-
---N’est-ce pas jouer de malheur? ajouta-t-elle en riant. M. de Limeray
-est peut-être le seul Français de cet âge, dans tout le Faubourg, qui
-comprenne l’anglais et il faut qu’il se trouve notre voisin de table!
-
---Quelle délicieuse soirée! dit Charley Beauchamp.--C’est étrange, j’ai
-eu dans cette société, dans ce vieil hôtel, la même sensation de repos
-que je trouve dans une salle du Louvre. Et j’ai remarqué dans les yeux
-de ces hommes de l’aristocratie cette lueur particulière qu’ont les
-portraits anciens. Ah! non, ils ne sont pas faits pour le costume
-d’aujourd’hui, et pour la vie moderne encore moins!... Je ne m’étonne
-plus qu’Annie se soit éprise de M. d’Anguilhon; il m’a absolument
-charmé.
-
---Oui, il est très curieux... très intéressant,--fit mademoiselle
-Carroll comme si elle parlait d’un bibelot.--Cependant je ne me
-sentirais jamais bien à l’aise avec lui. Il ferait un mari des
-dimanches, mais, pour tous les jours, je préfère Jack... Et puis, si
-j’étais sa femme, je voudrais savoir à qui il pense quand il est
-distrait comme ce soir.
-
-
-
-
-V
-
-
---Chez Loiset, rue Royale.
-
-Cet ordre, donné à son cocher par M. Beauchamp, au sortir du Théâtre de
-la Renaissance, représentait encore une victoire de la femme sur
-l’homme.
-
-Charley avait, non sans protester, conduit sa sœur et mademoiselle
-Carroll au Moulin-Rouge, à l’Olympia, dans tous les cafés-concerts
-excentriques. La pensée que, pas plus que lui, elles ne comprenaient les
-grossièretés qui se débitent sur les tréteaux à la mode rassurait sa
-conscience. Il s’étonnait naïvement qu’elles voulussent entendre à Paris
-des choses auxquelles, à New-York, elles eussent vertueusement bouché
-leurs oreilles. Plusieurs fois, elles lui avaient demandé de les
-conduire au fameux restaurant de nuit de la rue Royale, mais il avait
-toujours trouvé un prétexte pour refuser.
-
-A la prière d’Hélène, il avait loué, ce soir-là, une avant-scène à la
-Renaissance et invité le marquis et la marquise Verga, avec Willie Grey.
-Au dernier entr’acte, les trois femmes déclarèrent qu’elles voulaient
-aller souper chez Loiset. C’était bel et bien un complot organisé entre
-elles et force fut de céder à leur persistante fantaisie.
-
-Comme les voitures arrivaient devant la porte du restaurant, deux
-messieurs qui faisaient les cent pas s’arrêtèrent pour échanger quelques
-dernières paroles. A ce moment, Hélène, mettant le pied sur le trottoir,
-se trouva, à sa grande consternation, face à face avec «le Prince».
-
-Celui-ci, ayant reconnu les amis de la marquise d’Anguilhon, prit
-hâtivement congé de son compagnon et s’approcha d’eux.
-
---Vous n’allez pas chez Loiset? dit-il vivement.
-
---Si fait! répondit la marquise.
-
---Mais c’est un endroit où ne vont pas les honnêtes femmes!
-
---Les honnêtes femmes françaises, dit madame Ronald, peut-être... mais
-nous autres Américaines, nous avons une honnêteté robuste, nous pouvons
-tout voir, tout entendre. N’ayez crainte.
-
---Enfin, Hélène, si ce restaurant est impossible!... fit M. Beauchamp.
-
---Impossible! mais toutes nos amies y ont soupé! Il est connu à New-York
-comme la tour Eiffel.
-
---Eh bien, moi, je n’y ai jamais mis les pieds et il est à la porte de
-mon club.
-
---Alors, venez avec nous manger les _Welsh rarebits_... Vous savez que
-ce sont de vulgaires croûtes au fromage, un plat d’après-minuit; il
-paraît qu’ici elles sont délicieuses.
-
---Va pour les _Welsh rarebits_! dit le comte. C’est assez piquant de
-voir un vieux Parisien comme moi conduit pour la première fois chez
-Loiset par des Américaines.
-
-Un des garçons s’empara des arrivants et, les ayant reconnus pour des
-étrangers, il les conduisit tout au fond du restaurant, à une sorte de
-plate-forme, élevée de deux marches, séparée par une balustrade du reste
-de la salle. Au bas de cette plate-forme, à droite, se trouvait un
-orchestre de tziganes.
-
---Mettez-vous là! dit l’employé gracieusement en désignant une des
-tables,--vous verrez tout.
-
-Ces mots firent dresser l’oreille à M. de Limeray. Il se demanda ce
-qu’ils pouvaient signifier.
-
-M. Beauchamp commanda le souper. Les trois femmes jetèrent aussitôt un
-regard curieux autour d’elles et eurent une même déconvenue à voir les
-proportions mesquines et le décor banal du célèbre cabaret.
-
---Pas beau, Loiset! fit le marquis Verga.
-
-Les habitués arrivèrent peu à peu, les fêtards jeunes et vieux,
-accompagnés de femmes plus ou moins jolies, plus ou moins élégantes. Et
-la salle s’anima. Il y eut bientôt un scintillement d’yeux, des fusées
-de rire, des éclats de joie fausse et vulgaire. L’atmosphère se chargea
-de fumets, d’odeurs diverses, de parfums violents. Elle devint lourde et
-mauvaise. M. de Limeray sentit arriver jusqu’à lui comme une marée
-montante de lie humaine. Et tout cela, vu de la hauteur de ses soixante
-ans, lui parut hideux et écœurant. Il regarda ses compagnons. Charley
-Beauchamp et Willie Grey s’amusaient du spectacle sans en paraître
-troublés. Quant aux trois Américaines, elles détaillaient les toilettes
-des femmes, échangeaient quelques remarques à voix basse, babillaient
-gaiement, visiblement enchantées de voir des choses choquantes. Dans ce
-milieu surchauffé de sensualité, elles demeuraient froides, l’œil
-limpide, la physionomie sereine.
-
-Le marquis Verga, surprenant l’air étonné de M. de Limeray, se pencha
-vers lui:
-
---Vous les voyez, fit-il, pas pour un sou de tempérament!
-
---Tant mieux pour elles!
-
---Et pour leurs maris donc!
-
-Le regard de Dora avait été attiré par une vieille femme vêtue de noir,
-dont les cheveux grisonnants étaient recouverts d’un fichu de dentelle
-espagnole et qui dormait dans un coin, entourée de paniers remplis de
-fleurs. Son sommeil résista quelques moments encore au bruit croissant
-des voix et à la musique même; elle finit par se réveiller et, avec des
-mouvements las, commença à trier ses fleurs, à les arranger en touffes.
-
---Voyez donc le charmant visage de cette pauvre femme, dit mademoiselle
-Carroll. Je suis sûre qu’elle a une histoire.
-
-Le «Prince» se retourna.
-
---Mais c’est Isabelle! s’écria-t-il, une vieille amie.
-
-La bouquetière, entendant son nom, leva les yeux; des yeux bleus qui
-avaient encore du charme et de la beauté. Elle regarda le comte, un
-moment, puis le souvenir épanouit tout à coup sa figure et, obéissant au
-signe qui lui était fait, elle vint sur la plate-forme.
-
---Comment, je te retrouve ici! dit M. de Limeray. Je croyais que tu
-vivais de tes rentes dans quelque village des environs de Paris.
-
---Des rentes! moi, monsieur le comte! et d’où me viendraient-elles? Je
-n’ai que ce que je gagne. Je travaille pour élever une nièce qui étudie
-au Conservatoire et pour achever de payer les vingt pour cent que j’ai
-promis à mes créanciers.
-
---Où demeures-tu?
-
---A Sannois.
-
---Et tu passes toutes les nuits dans cet enfer?
-
---Oui, jusqu’à l’heure du premier train qui me ramène chez moi.
-
---C’est dur.
-
---J’aime mieux cela que d’être clouée dans un fauteuil. Il me faut la
-vie de Paris, même celle-ci... et des fleurs. Je ne pourrais pas m’en
-passer.
-
---Fais-tu de bonnes affaires, au moins?
-
---Non. Autrefois, quand les jeunes gens avaient été heureux au jeu ou en
-amour, ils vous jetaient un louis pour une fleur. Aujourd’hui, ils sont
-mesquins, jusque dans le bonheur. Oh! ils sont rats! rats! répéta
-Isabelle avec une intense expression de mépris.
-
-Le comte ne put s’empêcher de sourire.
-
---Eh bien, va... fleuris-nous tous ce soir, dit-il; nous ne serons pas
-rats.
-
-Puis, se tournant vers Dora:
-
---Vous avez deviné, mademoiselle. Cette brave femme a une histoire. Elle
-était, sous l’Empire, la bouquetière du Jockey-Club et portait toute
-l’année les couleurs du cheval qui avait gagné le Derby de Chantilly.
-Elle était jolie, passait pour honnête, gagnait de l’argent à pleines
-mains. Cela excita l’envie dans sa famille. Sa mère, sur le conseil
-d’une parente, je crois, l’accusa de la laisser mourir de faim et lui
-intenta un procès qui fit beaucoup de bruit. Le Jockey la répudia et lui
-retira ses honneurs. Elle ouvrit alors une boutique de fleuriste et fit
-faillite. Je l’avais complètement perdue de vue.
-
-Isabelle revint, apportant des touffes de roses adroitement arrangées,
-qu’elle présenta aux trois Américaines; puis, s’approchant de M. de
-Limeray, elle mit à sa boutonnière un superbe œillet blanc.
-
---En souvenir d’autrefois! dit-elle gentiment.
-
-Le comte lui glissa un billet de cent francs dans la main.
-
---Je viendrai de temps en temps prendre de tes nouvelles, ajouta-t-il
-avec bonté.
-
---C’est un fait exprès,--dit la marquise Verga en promenant les yeux
-autour d’elle,--il ne se passe rien d’extraordinaire. L’autre soir,
-paraît-il, une princesse russe a dansé sur les tables.
-
---Une princesse russe? répéta le comte de Limeray.--Vous m’étonnez.
-
---Quelle belle chose que l’éducation! fit Dora avec la plus drôle de
-mine.--Vous pensez, je suis sûre, qu’une princesse américaine serait
-seule capable de se livrer à de tels exercices. Mais voilà! par
-politesse, vous ne le dites pas.
-
---Eh bien, vous vous trompez, mademoiselle, mon éducation n’est pas que
-de surface. En compagnie d’Américaines comme il faut, une pareille
-pensée ne me viendrait pas.
-
---Allons, il est dit que j’aurai toujours tort avec vous! confessa
-gaiement la jeune fille.
-
-A ce moment, quatre couples entrèrent bruyamment et vinrent s’asseoir à
-une longue table, dressée en face de la plate-forme où l’on avait placé
-les étrangers. On servit un homard énorme et l’on remplit les coupes de
-Champagne. Bientôt, les voix s’élevèrent, des interpellations triviales
-se croisèrent. La musique des tziganes se fit plus sauvage, plus
-endiablée, comme pour servir d’excitant et d’accompagnement à la
-débauche. Une des femmes porta aux lèvres de son voisin la coupe où elle
-venait de boire, et lui en ingurgita de force le contenu. Une autre
-passa son bras autour du cou de l’individu qui était à sa gauche et
-frotta sa joue contre la sienne.
-
-Les trois Américaines jubilaient intérieurement de voir que la scène se
-corsait. Madame Ronald prenait un joli air de sévérité et, par un
-mouvement de dignité instinctif, redressait la tête comme pour se mettre
-au-dessus de ces choses grossières.
-
-Au premier coup d’œil, M. de Limeray avait deviné à quelle catégorie
-appartenaient ces hommes vêtus avec une certaine élégance, le gardénia à
-la boutonnière, et ces filles flétries, parées de bijoux faux. Après
-quelques instants d’observation, il se mit à rire:
-
---Ah! la bonne farce! la bonne farce! s’écria-t-il; mais ces gens-là
-jouent la comédie! Ils sont payés pour être inconvenants, pour faire du
-potin! Elle était payée, votre princesse russe, madame Verga! Je
-comprends maintenant le «Vous verrez tout» du garçon.
-
---Ma parole d’honneur, je crois que vous avez raison! dit Willie Grey
-stupéfait.
-
---Et tous ces gens,--ajouta le comte en faisant des yeux le tour de la
-plate-forme,--des Anglais, des Américains, des Hollandais, des
-Norvégiens... il y a même des Norvégiens!... s’en iront persuadés qu’ils
-ont assisté à une scène de la vie de Paris, de la grande vie encore! Ils
-affirmeront que notre ville est la plus immorale du monde, qu’il y a des
-restaurants où l’on s’embrasse publiquement; et la petite représentation
-de débauche est pour eux seuls, pour satisfaire aux goûts qu’on leur
-prête! Voyez, les Parisiens qui sont ici ne s’occupent pas de cette
-table, ils connaissent le truc, probablement... Je me félicite d’être
-venu et d’avoir pu vous éclairer, vous!
-
---Vous croyez vraiment,--dit Hélène d’un air penaud,--que ces
-messieurs...
-
---De jolis messieurs! interrompit le comte. Regardez ce qui se passe.
-
-Une des soupeuses semblait avoir jeté son dévolu sur un jeune Anglais à
-figure rasée, de physionomie très pure, qui fumait son cigare et buvait
-de la bière à une table voisine. Elle lui lançait, une à une, les fleurs
-d’une corbeille qui se trouvait devant elle.
-
---Si son compagnon payait le souper,--dit M. de Limeray à Charley
-Beauchamp,--il ne souffrirait pas cette provocation.
-
---Assurément non! Vous ne vous êtes pas trompé, nous sommes volés. Sur
-cette certitude, nous n’avons rien de mieux à faire qu’à nous en aller.
-
---Oh! attendons de voir comment cela finira avec cet Anglais! pria la
-marquise.
-
-Les fleurs continuaient à pleuvoir sur l’étranger; quelques-unes
-l’atteignirent à la tête, d’autres en plein visage, sans le tirer de son
-impassibilité. Il prit, tour à tour, une rose, un œillet, une tubéreuse,
-les respira longuement, les froissa entre ses doigts; son regard demeura
-vague et lointain, un sourire erra sur ses lèvres minces, un sourire où
-il y avait du défi. On eût dit qu’il avait fait un pari avec lui-même et
-qu’il le tenait.
-
-La femme qui l’avait provoqué, exaspérée de cette indifférence, se leva
-brusquement, vint s’asseoir à ses côtés et, le coude sur la table, elle
-lui parla de près. Le champagne avait redonné un éclat passager à son
-visage; elle était belle encore à tenter quelqu’un. Le jeune homme
-l’écouta sans sourciller, puis après l’avoir examinée un instant, avec
-des yeux froids comme l’acier, il se leva.
-
---Je ne comprends pas votre langage, dit-il en anglais.
-
-Et, la plantant là, il se dirigea vers la porte.
-
-Suffoquée, humiliée, la fille le regarda s’éloigner avec une expression
-effrayante. On pouvait craindre qu’elle ne s’élançât sur lui.
-
---Mufle! cria-t-elle de toute sa voix.
-
-Et, soulagée par cette injure, dissimulant la colère de sa défaite sous
-un sauvage éclat de rire, elle alla reprendre sa place.
-
---Cette fois, nous en avons eu pour notre argent! dit Willie Grey en
-riant.--Nous pouvons partir, je crois.
-
---Êtes-vous suffisamment édifiées, mesdames? demanda le marquis.
-
---Oui, oui! répondirent les Américaines.
-
---Ce n’est pas malheureux.
-
-Au sortir du restaurant, tous eurent une aspiration profonde.
-
---Comme c’est bon, l’air propre! fit Hélène.
-
---La vie propre aussi! ajouta Charley Beauchamp, d’un ton où perçait le
-regret d’avoir cédé à la fantaisie de sa sœur.
-
-Les Verga, qui demeuraient aux Champs-Elysées, hélèrent une voiture.
-
---Rentrons à pied,--proposa Hélène,--et aussi lentement que possible:
-cette nuit est divine.
-
---Et quel contraste avec ce que nous quittons! dit le comte de Limeray,
-s’arrêtant au milieu de la rue Royale. Voyez.
-
-Sous un ciel infiniment pur et très haut, dans la lumière douce de la
-lune, la place de la Concorde paraissait immense et étrange. A cette
-heure, ce n’était plus un carrefour de Paris, avec son obélisque aux
-lignes hiératiques, la voie blanche du pont menant à un palais
-d’architecture grecque, la large avenue des Champs-Élysées fuyant
-mystérieusement sous la verdure, les terrasses désertes et les jardins
-silencieux des Tuileries, elle ressemblait à l’agora de quelque ville de
-rêve sur laquelle planait le sommeil et qui donnait une délicieuse
-sensation d’immobilité, d’apaisement et de repos.
-
---En effet, dit Hélène, quel contraste! Savez-vous? ce que nous nommons
-le mal et le laid, ce n’est que les ombres nécessaires pour mettre en
-relief le bon et le beau. Sans ces ombres, nous ne les verrions
-peut-être pas.
-
-M. de Limeray regarda avec surprise cette jolie femme lançant
-tranquillement une pensée philosophique d’une telle portée.
-
---C’est bien hardi ce que vous avancez là.
-
---Oui, choquant même, mais cette idée m’est souvent passée par la tête.
-Ce soir, elle me revient forcément. Il fallait que j’allasse dans ce
-vilain restaurant pour sentir toute la beauté de cette nuit de
-printemps. J’ai pour mari un savant doublé d’un philosophe. Il cause
-volontiers avec moi. Je ne lui prête pas toujours une attention bien
-soutenue, mais nombre de ses paroles se fixent dans mon cerveau, je ne
-sais comment. Cela me fait des pensées, des pensées qui vont et viennent
-à travers mes plaisirs, mes préoccupations de toilette... Il faut croire
-que je ne suis pas aussi frivole que j’en ai l’air.
-
---Alors, vous ne regrettez pas d’avoir été chez Loiset?
-
---J’en suis ravie!
-
---Et toutes vos compatriotes ont la curiosité de ces endroits-là?
-
---Oh! non,--rectifia honnêtement madame Ronald.--La majorité même des
-Américaines ne mettrait pas le pied dans un restaurant de nuit... Les
-mondaines de ma génération, par exemple, ont toutes de ces curiosités!
-C’est amusant de jeter, de temps à autre, un coup d’œil sur l’abîme
-quand on se sent la tête solide.
-
---Vous aimez le danger?
-
---Je l’adore.
-
---Vous l’avez bravé souvent?
-
---Souvent, oui... Le fleuretage a cela de bon qu’il finit par rendre
-réfractaire, et comme, en Amérique, nous le pratiquons dès l’enfance,
-nous sommes à peu près incombustibles. Quant à moi, j’ai pris pour
-emblème une salamandre. Je l’ai mise sur les panneaux de mon cabinet de
-toilette, fait graver sur mon cachet, et tenez!...
-
-Hélène, entr’ouvrant son collet, montra du doigt, piquée à son corsage,
-tout contre sa gorge et brillant d’un éclat froid et cruel, une petite
-salamandre en diamants avec des yeux d’émeraude.
-
---Ne dites jamais cela à un Européen jeune. Vous lui donneriez une
-terrible tentation... Vous me faites regretter de n’avoir pas trente ans
-de moins.
-
---Oh! je ne crains rien, ni personne! répliqua madame Ronald avec un
-beau rire de défi.
-
---Eh bien, c’est plus fort que moi, je ne puis croire à votre
-insensibilité.
-
---Pourquoi?
-
---Je ne saurais vous l’expliquer, c’est une impression, et avec la
-liberté d’un vieil ami, je vous dirai: «Prenez garde! Il ne faut pas
-tenter Dieu, il faut encore moins tenter l’homme: il pourrait avoir son
-heure!»
-
-Madame Ronald ne répondit rien. Ces mots jetèrent en elle un vague
-malaise et elle changea brusquement la conversation.
-
-Dora marchait devant et babillait gaiement avec Charley Beauchamp et
-Willie Grey.
-
---Enfin, vous vous êtes amusée, ce soir, chez Loiset? demanda Willie.
-
---Énormément! Puis j’ai eu ces belles roses... J’ai vu l’ex-bouquetière
-du Jockey-Club sous l’Empire et appris son histoire qui m’a vivement
-intéressée. Ensuite j’ai assisté à la victoire de la vertu britannique
-sur la perversité parisienne et j’ai appris qu’on se moque de nous chez
-Loiset. Je n’ai pas perdu ma soirée! Mon courrier de demain fera venir
-l’eau à la bouche à toutes mes amies.
-
-Willie Grey ne put s’empêcher de sourire.
-
---Parlez-moi d’une Américaine pour savoir tirer parti des gens et des
-choses!
-
---Mufle!
-
---C’est à moi que vous dites cela? fit le jeune peintre suffoqué.
-
---Non, non! répondit mademoiselle Carroll en riant de tout son cœur.--Je
-répète ce mot pour ne pas l’oublier.
-
-Comme la jeune fille finissait sa phrase, tout le monde se trouva devant
-la porte de l’Hôtel Continental.
-
-On échangea les adieux et les poignées de main.
-
-Et dans l’ascenseur, au grand ahurissement du garçon, Dora avançant,
-arrondissant les lèvres, haussant comiquement la tête, lança tout à
-coup:
-
---Mufle! mufle!... Ah! non, je n’ai pas perdu ma soirée!
-
-
-
-
-VI
-
-
---Quel est le programme pour cet après-midi? demandait, quinze jours
-plus tard, Charley Beauchamp à sa sœur, en déjeunant.
-
---Eh bien, répondit Hélène, nous devons aller faire visite à Annie. Elle
-quitte Paris après-demain... Il faut que vous y veniez aussi. J’ai
-commandé la voiture pour quatre heures et demie. Jusque-là, vous êtes
-libre.
-
---Très bien.
-
---Je suis sûre que si madame d’Anguilhon n’attendait pas un bébé, elle
-nous aurait tous invités à Blonay! fit Dora.
-
---Probablement.
-
---C’eût été plus amusant que notre voyage en Hollande... Ce que je
-donnerais pour voir une de nos compatriotes dans le rôle de châtelaine!
-
---Annie doit y être charmante, parce qu’elle est simple et naturelle,
-répondit tante Sophie. Du reste, je la trouve beaucoup mieux que
-lorsqu’elle était jeune fille.
-
---C’est aussi mon impression, dit M. Beauchamp. Elle a acquis un certain
-fini, dans ce milieu français. Malgré tout, elle est restée très
-américaine... Et cela prouve que nous avons déjà une forte individualité
-nationale.
-
---Oh! le milieu n’est pour rien dans le changement que j’ai remarqué
-chez Annie. C’est la vie, c’est le temps qui l’a perfectionnée... Elle
-sortait d’une classe qui, pour la valeur morale et pour l’éducation,
-n’est pas inférieure à celle où son mariage l’a fait entrer! dit
-mademoiselle Beauchamp d’une voix âpre.
-
---D’accord, ma bonne tante; mais l’Europe, avec ses mœurs différentes,
-la soumission conjugale, la dépendance qu’elle impose aux femmes, agit
-visiblement sur nos compatriotes et leur fait des physionomies plus
-douces, plus sympathiques... Comme nous connaissons mal la société du
-vieux monde! Nous venons visiter les musées, les monuments d’un pays, et
-nous n’étudions ni l’âme ni le caractère de ses habitants. C’est
-stupide!
-
---Oui, mais les gens civilisés ne vivent pas sous des tentes; on ne peut
-pas les interviewer comme des Peaux Rouges! dit mademoiselle
-Carroll.--Si nous n’avions pas eu des amies mariées au faubourg
-Saint-Germain, nous nous serions longtemps cogné le nez contre la porte
-cochère de l’hôtel d’Anguilhon sans savoir comment on y vivait ou même
-comment on y mangeait.
-
---Et d’ailleurs, les Français, qui paraissent si en dehors, sont très
-exclusifs, ajouta Hélène. Ils n’ouvrent pas facilement leurs portes aux
-gens d’un autre pays.
-
---Ils ont tort, car ils gagneraient à être connus! fit Charley.
-
---Ils gagneraient surtout à connaître des étrangers! déclara
-péremptoirement tante Sophie.
-
-Elle était de ces Américaines qui, de bonne foi, se figurent que toute
-morale, toute lumière vient de leur pays.
-
---Assurément! répondit M. Beauchamp avec un malicieux clignement
-d’œil.--Ainsi, je ne doute pas que mon exemple, ma manière de voir,
-n’aient eu déjà une influence salutaire sur MM. de Kéradieu, d’Anguilhon
-et de Limeray... Quant à moi, après ce que j’ai vu et entendu, je ne
-suis plus aussi sûr que la race anglo-saxonne arrive à dominer le monde.
-Elle est destinée à faire le gros œuvre des civilisations, mais pour le
-reste, pour le couronnement de l’édifice, il faudra toujours la race
-latine.
-
---On voit que Willie Grey vous a converti! fit Dora.
-
---Vous me supposez bien un peu capable de juger par moi-même, j’espère!
-
---Je trouve les Français décidément amusants! reprit mademoiselle
-Carroll.--Ils sont curieux, avec leur manière de chercher midi à
-quatorze heures. Et ce sont de fameux interviewers de femmes! Ils
-veulent savoir ce que vous pensez, ce que vous sentez, une foule de
-choses dont un Américain ne se préoccupe pas. Ils vous démontent,
-littéralement, pour savoir comment est faite la petite bête que nous
-avons à gauche!... Ainsi, cet abominable vicomte de Nozay m’a retournée
-comme un gant.
-
---Alors, Jack peut être tranquille: si M. de Nozay connaît votre envers,
-il ne vous demandera pas en mariage! s’écria Charley Beauchamp avec un
-sourire qui adoucissait la taquinerie.
-
-Dora lui jeta sa serviette à la tête.
-
---C’est mal, ce que vous dites là, car je vaux mieux en dedans qu’en
-dehors.
-
---Est-ce que vous allez sortir tout de suite? demanda madame Carroll à
-sa fille.
-
---Non... j’attends une demoiselle de chez Virot avec des chapeaux.
-
---Encore!
-
---Oui, j’en ai vu de si jolis, ce matin, que je n’ai pu résister. Cela
-me dégoûte moi-même d’avoir tant de choses... et puis j’achète toujours!
-En Europe, c’est le besoin qui est cause des suicides; chez nous ce sera
-bientôt la satiété.
-
---Ne dites donc pas de sottises! fit mademoiselle Beauchamp, d’un air
-mécontent.
-
-Hélène se leva de table et s’approcha de la glace. Elle était en
-toilette du matin et avait déjeuné le chapeau sur la tête, comme il
-arrive souvent aux Américaines. Elle s’aperçut qu’elle était dans un de
-ses jours de grande beauté: elle s’envoya un sourire de félicitations.
-
---Il me vient une idée! dit-elle en passant un des petits peignes de sa
-coiffure dans les beaux cheveux chatoyants relevés sur sa nuque.--Je
-vais aller chez madame Kevins. On ne la trouve plus après trois heures.
-Elle m’a promis des adresses d’hôtels hollandais.
-
---Demandez-lui, pendant que vous y êtes, tous les renseignements qu’elle
-possède, recommanda Charley.--Cela facilitera notre voyage... Je vais
-descendre avec vous et vous mettre en voiture.
-
---Inutile, j’irai à pied. Il ne fait pas trop chaud et j’ai besoin de
-marcher.
-
-Au moment même où cette inspiration venait à madame Ronald, un jeune
-Romain, le comte Sant’Anna, qui achevait de déjeuner chez Voisin avec un
-ami, se rappelait tout à coup un engagement pris la veille. Il regarda
-sa montre.
-
---_Per Bacco!_ déjà une heure et demie! Je suis obligé de te lâcher!...
-J’ai un rendez-vous, avenue d’Antin avec Binder. Il doit me montrer un
-modèle de phaéton.
-
-Hélène était à peine à dix mètres du Continental que l’Italien sortait
-du restaurant, le cigare allumé. Et, sans s’en douter, tous deux
-obéissaient à la volonté suprême qui avait marqué leur rencontre pour ce
-jour, pour cette heure.
-
-Le comte Sant’Anna remonta la rue Cambon et tourna dans la rue de
-Rivoli. La beauté du temps lui donna l’envie de marcher, à lui aussi, et
-il marcha!
-
-Soudain, son regard tomba sur madame Ronald et ne la quitta plus.
-
-Elle était vêtue d’un costume tailleur, en petit drap beige clair, dont
-la jaquette courte, la jupe collante moulaient audacieusement les formes
-de son corps élégant. Le chapeau rond, relevé derrière par une touffe de
-roses pâles, laissait voir sa chevelure ondulée, d’un blond si
-merveilleux qu’il semblait artificiel.
-
-«Une cocotte, sûrement!» pensa l’Italien. Et, trompé par cet ensemble
-provocant, il allongea le pas, dépassa la jeune femme, se retourna et la
-dévisagea sans façon.
-
-«Non, une étrangère, se dit-il, mais diantrement jolie!»
-
-Et, sur cette impression, il fit aussitôt machine en arrière afin de
-pouvoir la suivre.
-
-L’Américaine est beaucoup plus femme en Europe que chez elle. Est-ce
-l’air ambiant qui développe sa fémininité ou ose-t-elle davantage?
-Toujours est-il qu’à Paris elle aime à être remarquée et admirée dans la
-rue. C’est un plaisir qu’elle n’a pas dans son pays et qu’elle recherche
-d’autant plus. Quand il arrive à une Française d’être suivie avec
-quelque persistance, elle en reste toujours troublée. Si elle est
-vraiment honnête, elle regrette l’incident et se le reproche comme une
-faute. L’Américaine, elle, ne s’émeut pas pour si peu. Il arrive souvent
-qu’un oisif, tenté par sa beauté ou par son allure coquette, la prend
-pour une étrangère en quête d’aventures et s’amuse à la suivre. Loin de
-s’effaroucher de l’impertinence, elle en est flattée. Elle ralentit même
-imprudemment le pas, s’arrête devant les vitrines, et, lorsque le
-«marcheur», se croyant encouragé, lui adresse la parole, elle le
-foudroie d’un regard dur, le repousse avec une expression d’honnêteté si
-glaçante qu’il se retire plus ou moins penaud. Elle rentre alors chez
-elle, ravie d’avoir humilié un représentant du sexe fort, et sans
-éprouver autre chose qu’une satisfaction d’amour-propre.
-
-Madame Ronald recevait souvent, au cours de ses promenades, des marques
-indiscrètes d’admiration. Elle y prenait toujours un très vif plaisir,
-et ne se plaignait pas moins, avec indignation, comme toutes ses
-compatriotes, qu’il fût impossible de sortir sans être suivie dans ce
-Paris pervers,--_wicked_ Paris.--C’est ainsi que l’on qualifie
-habituellement la grande ville, en Angleterre et aux États-Unis. On eût
-assez difficilement persuadé à Hélène que la provocation venait d’elle
-et de ses toilettes, trop séduisantes pour la rue. De fait, le Français
-a plus qu’aucun homme le respect de la femme qu’il juge comme il faut.
-
-Cet après-midi-là, madame Ronald eut bien vite la conscience qu’elle
-venait de faire une conquête. L’étranger qui s’était retourné si
-hardiment la suivait. Elle s’en aperçut aussitôt. Comme d’habitude, cela
-l’amusa et flatta sa vanité,--d’autant mieux qu’elle avait eu le temps
-de voir qu’il était beau et élégant.--Sous l’influence magnétique de
-l’admiration et du désir qu’elle avait excités, elle sentit la joie de
-vivre, d’être belle; sa démarche devint plus élastique, son allure plus
-fringante. Après avoir traversé la place de la Concorde, elle prit
-l’avenue Gabriel. Et l’un et l’autre, guidés par l’Invisible, ils
-cheminèrent pendant quelques minutes, presque seuls, sous l’allée
-ombreuse, dans l’air chargé des parfums qui s’exhalaient des massifs
-environnants. L’Italien éprouvait un plaisir croissant à suivre cette
-femme. Il se mit à la détailler en connaisseur, et le désir éclata dans
-sa chair. Son pas s’accéléra, la distance se raccourcit. Hélène, s’en
-apercevant, obliqua brusquement à gauche et rentra dans la clarté des
-Champs-Elysées.
-
-Le jeune homme comprit vite que l’inconnue ne se promenait pas, mais
-qu’elle allait chez quelqu’un ou rentrait à la maison. Il voulut
-l’accompagner jusqu’au bout de sa course et, comme hypnotisé par la
-lumière de sa chevelure, par les jolies lignes de sa personne, il passa
-devant l’avenue d’Antin sans la voir, oubliant carrossier et phaéton.
-
-Madame Kevins habitait tout près de l’Arc-de-Triomphe. Arrivée à
-l’avant-dernière maison des Champs-Élysées, dont l’entrée se trouvait
-rue de Tilsitt, Hélène s’engouffra sous la porte cochère. Sant’Anna
-resta un moment planté sur le trottoir. Demeurait-elle là? Poussé par
-une irrésistible curiosité, il entra à son tour au numéro 154 et demanda
-à la concierge si la personne qui venait de monter était une de ses
-locataires. La bonne femme le regarda d’abord avec quelque méfiance,
-puis, comme il avait l’air d’un gentleman, elle finit par lui répondre
-que c’était une visiteuse seulement.
-
-L’appartement de madame Kevins se trouvait à l’entresol, et le salon où
-elle recevait avait deux fenêtres de coin, ce qui permit à Hélène de
-voir son admirateur en faction.
-
-Cette vue ne laissa pas que de la rendre un peu nerveuse et distraite,
-et il n’est pas bien sûr qu’elle entendît la moitié des renseignements
-que son amie lui donna sur la Belgique et la Hollande.
-
-Sa visite terminée, madame Ronald descendit l’escalier, non sans
-ressentir une petite émotion. Pour échapper à l’indiscret, elle pria la
-concierge de lui appeler un fiacre et demeura invisible dans le
-renfoncement de la porte cochère. Dès que la voiture accosta, elle y
-monta lestement en jetant au cocher le nom de l’avenue Friedland.
-
-Le jeune homme, qui faisait les cent pas, aperçut la voiture au moment
-où elle filait dans la direction indiquée. Il devina qu’elle emportait
-son inconnue et qu’il était joué. Il eut alors ce geste du bras qui
-trahit le dépit, cet inimitable mouvement de tête, d’épaules remontées,
-avec lequel l’Italien accepte ses défaites, et exprime son impuissance
-devant le fait accompli.
-
---Je la rattraperai, dit-il; une jolie femme se retrouve toujours.
-
-Et, comme il l’avait espéré, deux jours plus tard, il se rencontra face
-à face avec Hélène dans la rue de la Paix. Elle lui parut plus désirable
-encore. La chaude coloration de ses cheveux le frappa au cerveau comme
-un coup de soleil. Il la regarda avec des yeux ardents: elle n’eut pas
-l’air de le voir. Lorsqu’il eut fait quelques mètres dans le sens
-opposé, il rebroussa chemin et se mit à la suivre. Elle le sentit
-magnétiquement et fut de nouveau flattée. Sans se presser, elle continua
-sa promenade, prit le boulevard des Capucines, remonta la rue Royale.
-Son intention était bien de rentrer à l’hôtel, mais, s’apercevant que
-l’étranger ne la lâchait pas et ne voulant pas qu’il sût où elle
-demeurait, elle fit signe à un cocher, lui donna l’ordre de la conduire
-aux Magasins du Louvre. Là, par une porte ou par une autre, elle était
-sûre de réussir à «semer» le jeune homme... Sant’Anna, qui connaissait
-le grand bazar et la perfidie de ses sorties multiples, ne lui donna pas
-cette satisfaction. Il se faisait fort, maintenant, de la retrouver. Le
-lendemain et le surlendemain, il arpenta, sans succès pourtant, la rue
-de Castiglione et la rue de la Paix: il avait deviné que son inconnue
-était Américaine et qu’elle devait habiter un des hôtels environnants.
-
-Comme la plupart de ses compatriotes, Sant’Anna était grand chasseur de
-femmes et amateur d’aventures amoureuses. Ce genre de sport lui donnait
-des émotions dont il était friand. Il y mettait l’ardeur, la ruse de sa
-race, ses superstitions puériles. Rien ne lui coûtait pour satisfaire le
-désir éveillé par un joli visage ou par une tournure élégante. Quand il
-lui arrivait, ce qui était du reste assez rare, de revenir bredouille,
-il acceptait son échec avec philosophie. Soit qu’il y ait chez l’Italien
-moins de combativité, soit que sa nature extrêmement affinée sente mieux
-l’inéluctable de la vie, il s’y abandonne sans résistance, avec autant
-de résignation que l’Oriental, quoique avec plus d’intelligence. «C’est
-la fatalité! C’est le destin!... _È la fatalità! È il destino!_» Ces
-paroles, qui lui viennent d’instinct à la bouche, le consolent aisément,
-lui enlèvent tout remords, tout regret. Très superstitieux, le jeune
-homme se dit que cette Américaine lui avait fait une trop forte
-impression pour qu’elle ne fût pas appelée à jouer un rôle dans sa vie.
-Lequel, il ne le soupçonnait guère!... Il se mit donc à la chercher des
-yeux un peu partout. Le matin du quatrième jour, il l’aperçut
-soudainement, devant lui, qui traversait la place Vendôme. Il eut un
-éblouissement, un violent battement de cœur, un élan vite réprimé.
-Décidé à apprendre où elle demeurait, il la suivit de loin et réussit à
-la voir entrer à l’Hôtel Continental. Cela lui suffit. Il continua son
-chemin, très heureux d’avoir atteint son but.
-
-Le soir même, comme madame Ronald, en compagnie de son frère, prenait le
-café dans la galerie du Continental, elle vit arriver son admirateur.
-Cette apparition inattendue lui causa un léger saisissement. Elle ne
-douta pas un instant qu’il ne fût venu pour elle. Il l’avait donc
-dénichée! C’était joliment habile!... Sa vanité exulta et la rendit
-subitement joyeuse. Ses yeux brillèrent davantage, sa parole devint
-inégale et rapide. Le comte s’était assis à une table voisine de la
-sienne. Elle subit plusieurs fois l’attraction de son regard, mais le
-brava aussitôt avec une parfaite expression d’indifférence. Tout en
-causant, elle se dit qu’il devait sûrement être un Italien ou un
-Espagnol. D’un coup d’œil, elle vit son teint mat, ses traits réguliers;
-d’un autre, elle saisit sa taille élégante et tous les signes extérieurs
-qui révélaient l’homme du monde. Décidément, cette conquête lui faisait
-honneur. L’idée lui vint qu’il devait prendre Charley pour son mari, et
-aussitôt, avec sa naturelle et mesquine cruauté de femme, elle voulut le
-supplicier un peu et se mit à parler à son frère d’un air tendre. Elle
-se laissa complaisamment admirer pendant un bon quart d’heure encore,
-riant à la pensée que le lendemain elle quittait Paris, et à celle de sa
-mine déconfite lorsqu’il apprendrait ce départ. Sur cette réjouissante
-imagination, elle se leva, redescendit la galerie, se dirigeant vers
-l’ascenseur. Au moment où, très fière, très digne, elle passait devant
-l’étranger, les paroles du «Prince» lui revinrent à la mémoire. Sa lèvre
-eut une jolie inflexion de défi et de dédain:
-
-«Ce n’est pas encore cette fois-ci, se dit-elle, que l’homme aura son
-heure avec moi!»
-
-
-
-
-VII
-
-
-Le lendemain, par le premier train, Hélène, son frère et sa tante, Dora
-et sa mère quittèrent Paris.
-
-Le voyage de Belgique et de Hollande fut un continuel enchantement pour
-Charley. Son ami Willie Grey vint le rejoindre à Bruxelles et
-l’accompagna de musée en musée. Dans le trésor de la vieille Europe, ce
-trésor si lentement et si douloureusement amassé, il trouva, comme
-nombre de ses compatriotes, les sensations qui seules peuvent rafraîchir
-les cerveaux brûlés par la fièvre des affaires.
-
-Hélène et Dora ne connaissaient ni la Belgique ni les Pays-Bas. Ce fut
-une page nouvelle de l’ancien monde qu’elles déchiffrèrent avec une
-curiosité extrême et qui les ravit par son étrangeté. Les petites villes
-qui finissent dans le silence et la prière, dont la vieillesse est si
-touchante, leur causèrent un étonnement respectueux. Les costumes lourds
-et bizarres, les visages placides, la vie humaine ainsi menée sur un
-mode lent et grave ne cessa de les amuser et de les intéresser. Pourtant
-madame Ronald ne voyait pas sans plaisir approcher l’heure de partir
-pour la Suisse et d’aller rejoindre le marquis et la marquise Verga.
-Elle s’était liée extraordinairement vite avec cette compatriote
-rencontrée chez madame d’Anguilhon.
-
-Madame Verga sortait d’une bonne famille de Washington. Jeune fille,
-elle avait beaucoup hanté la colonie étrangère. C’est là qu’elle avait
-fait la connaissance de son mari, un Romain, attaché militaire à
-l’ambassade d’Italie.
-
-Elle avait un visage de très jolie poupée, animé par des yeux bleus qui
-reflétaient une petite âme joyeuse et bonne. Plus brillante
-qu’intelligente, elle se montrait naïvement heureuse d’être marquise,
-d’avoir sa place dans la haute société de Rome. Son excellent caractère,
-sa loyauté, lui avaient valu nombre d’amis. Son salon était un des plus
-fréquentés. Sa nature simple et honnête l’empêchait de voir la moitié
-des intrigues qui se nouaient et se dénouaient sous ses yeux. Elle
-aimait les Italiens, disait-elle, parce qu’ils sont silencieux et
-qu’elle pouvait, avec eux, parler tant qu’elle voulait. Le marquis
-passait pour le mari le moins fidèle. Les uns croyaient qu’elle ignorait
-tout, les autres qu’elle ne voulait rien savoir.
-
-Toujours est-il qu’elle se proclamait la plus heureuse des femmes.
-Madame Verga avait entretenu souvent madame Ronald et Dora du monde où
-elle évoluait. Elle les avait engagées à passer l’hiver à Rome, leur
-promettant de leur donner _a good time_, tous les plaisirs imaginables,
-de les présenter dans telle et telle maison de l’aristocratie.
-
-Sous cette suggestion répétée, Hélène avait commencé à se demander s’il
-serait possible de décider son mari à faire ce voyage. Une idée, bien
-digne d’Ève 1ère, lui vint à l’esprit. M. Ronald, qui s’occupait surtout
-de toxicologie, avait maintes fois exprimé le regret de n’avoir pu
-retrouver le poison des Borgia. Elle raviverait sa curiosité, lui ferait
-entrevoir que, par le marquis Verga ou par ses amis, il obtiendrait
-toutes les facilités pour fouiller les archives les plus secrètes du
-Vatican.
-
-De son côté, mademoiselle Carroll était séduite par la perspective d’une
-saison à Rome et de ces belles chasses au renard que madame Verga lui
-avait décrites. Et puis, aller à la cour, voir de près ces princes, ces
-ducs, dont les noms historiques et haut sonnants l’avaient toujours
-charmée, c’était bien tentant, d’autant plus tentant qu’elle avait un
-excellent prétexte pour prolonger son séjour en Europe: la santé de sa
-mère, qui laissait beaucoup à désirer, et qui, d’après l’avis des
-médecins, exigeait un climat doux et une vie tranquille.
-
-Dans l’imagination des deux femmes, les paroles de la marquise faisaient
-leur œuvre sourdement et sûrement.
-
-D’Amsterdam, Hélène écrivit à son mari une de ces jolies lettres,
-toujours pleines d’observations fines et originales. Selon son habitude,
-elle la saupoudra de tendresse, de mots affectueux. Puis elle finit par
-exprimer le désir de passer l’hiver en Italie. Elle assura M. Ronald
-qu’il avait besoin d’un congé, lui aussi, et qu’il ne saurait l’avoir
-plus agréable qu’à Rome. Elle ne manqua pas de l’amorcer, comme elle se
-l’était promis, par l’appât des recherches à faire sur le fameux poison
-des Borgia. Cette épître était un vrai chef-d’œuvre de diplomatie
-féminine. Elle la glissait sous enveloppe lorsque Dora entra dans sa
-chambre, un paquet de lettres à la main.
-
---Avez-vous quelque chose pour la poste? demanda-t-elle.
-
---Oui, fit madame Ronald en lui remettant son courrier.
-
---Je parie que je devine ce que vous écrivez à Henri!
-
---Eh bien, qu’est-ce que je lui écris?
-
---Que vous voulez passer l’hiver en Italie, tout simplement... Je dis la
-même chose à Jack.
-
---Oh! Dody! c’est mal de votre part!... Moi, je suis mariée, rien
-n’empêche M. Ronald de venir me rejoindre... tandis que vous...
-
---Je retarde le malheur de M. Ascott, voilà tout!... Plaisanterie à
-part, ces messieurs ne seront pas contents. Tant pis! Cela leur formera
-le caractère. Je sais bien que nous sommes toujours libres de faire ce
-que nous voulons; mais ils peuvent gâter notre plaisir avec des
-tracasseries, des reproches assommants. Il faut que nous nous soutenions
-mutuellement... Henri vous donnera du fil à retordre. Vous avez promis
-de rentrer au mois d’octobre: si vous le désappointez, il sera furieux.
-Il ne peut pas supporter un manque de parole. Ils sont si terriblement
-honnêtes, ces Ronald!
-
-Un souffle de révolte enfla légèrement les narines d’Hélène.
-
---C’est bien, dit-elle, nous verrons.
-
-L’anatomiste qui étudie le corps humain est toujours saisi d’étonnement
-et d’admiration lorsqu’il voit la minutie des détails qui le composent,
-le parti que la nature tire de la fibre la plus ténue, de la molécule la
-plus petite. Dans la destinée des individus la Providence apporte la
-même prodigieuse recherche. Elle amène de loin, de très loin, les agents
-qui lui sont nécessaires. D’un mot, d’un regard, d’un geste, elle fait
-sortir un drame poignant ou une joie divine qui produisent à leur tour
-une foule de sentiments et qui ont des conséquences incalculables.
-
-La venue à Paris de madame Ronald et de mademoiselle Carroll, leur
-liaison avec la marquise Verga, la rencontre d’Hélène et du comte
-Sant’Anna, représentaient déjà un énorme travail providentiel, un
-écheveau effrayant de circonstances, un concours d’êtres, de choses, de
-fluides, où se perdrait l’esprit d’un simple romancier, mais dans
-l’étude desquels le philosophe, le psychologue pourraient facilement se
-reconnaître et trouver des enseignements, un peu de lumière peut-être.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Dans la première semaine d’août, mademoiselle Carroll et sa mère
-partirent pour Carlsbad; Hélène, tante Sophie, Charley Beauchamp et
-Willie Grey allèrent rejoindre les Verga à Lucerne, à l’Hôtel National.
-
-La petite ville suisse parut d’abord assez triste à madame Ronald. Elle
-ne tarda pas cependant à prendre goût aux excursions alpestres, aux
-longues promenades en voiture, en bateau, à pied, que le marquis savait
-rendre amusantes. Au bout de quelques jours, madame Verga et elle
-devinrent le centre d’une petite coterie qui excitait l’envie de tout le
-monde par son entrain et sa gaieté. Après le dîner, pour lequel l’une et
-l’autre se mettaient en frais de toilette, les deux Américaines allaient
-s’asseoir dans le hall de l’hôtel, lieu de rendez-vous général, et là,
-entourées d’amis et d’admirateurs, elles se balançaient dans leurs
-_rocking-chairs_ en écoutant des chansons napolitaines ou autres. Les
-musiciens italiens, qui chaque été viennent à Lucerne, lui prêtent un
-attrait que tous les _Jodler_ du Tyrol seraient impuissants à lui
-communiquer. Après une journée passée sur le lac gris, sur les hauteurs
-vertes ou neigeuses, dans le froid décor des Alpes, on goûte un plaisir
-exquis à recevoir soudainement cette sensation de soleil, de chaleur et
-d’amour que donnent la musique et les chants d’Italie. Hélène en était
-pénétrée plus que toutes les femmes présentes. Elle ne comprenait pas le
-sens des paroles, mais son oreille en était singulièrement charmée. Elle
-y trouvait l’expression de sentiments qu’elle n’avait jamais éprouvés,
-quelque chose de passionné, de lumineux et de fugitif. Elle était
-fascinée par la mimique des chanteurs napolitains, par ces yeux noirs
-qui flambaient tour à tour d’amour et de colère ou s’embuaient
-subitement de tristesse, par la mobilité excessive de ces visages
-latins, si différents des visages impassibles et fermés de ses
-compatriotes. Elle avait été plusieurs fois à Rome, à Naples, à
-Florence. Le son musical, coloré pour ainsi dire, de la langue italienne
-n’était pas nouveau pour elle, mais jamais il ne l’avait si curieusement
-affectée. Son âme avait-elle été sensibilisée à dessein, ou était-elle
-remuée par un obscur pressentiment?
-
-Un soir, Hélène et madame Verga occupaient leurs places habituelles dans
-le hall et causaient joyeusement avec quelques personnes. Le marquis
-était allé à l’hôtel Schweizerhof voir si un ami qu’il attendait depuis
-huit jours, et que le baccara retenait à Aix-les-Bains, était finalement
-arrivé.
-
-Madame Ronald, très jolie dans une robe de batiste écrue garnie de
-rubans vert pâle, se balançait doucement. Tout à coup, la surprise
-immobilisa son visage et son fauteuil: M. Verga entrait avec le jeune
-homme qui l’avait si obstinément suivie à Paris et à qui elle avait cru
-échapper pour tout de bon! C’était donc lui, ce comte Sant’Anna dont,
-ces jours-ci, on l’avait si souvent entretenue! Elle demeura
-littéralement suffoquée par la surprise, un peu confuse, un peu
-effrayée. L’Italien ne l’aperçut pas d’abord; lorsque son ami l’amena
-devant elle pour le présenter, il eut un sursaut intérieur, un éclat de
-triomphe dans les yeux, un sourire moqueur sous la moustache, tout cela
-dissimulé par une inclination profonde.
-
-La marquise accapara le nouveau venu pendant quelques minutes,
-l’accablant de questions sur toutes les personnes de leur connaissance
-qui se trouvaient à Aix-les-Bains. Aussitôt qu’il fut libre, il
-s’approcha d’Hélène et le marquis lui céda le fauteuil qu’il occupait à
-ses côtés.
-
---Il ne m’est pas arrivé souvent d’être aussi heureux,--dit-il en
-appuyant ses magnifiques yeux noirs sur la jeune femme.--La fortune me
-devait bien ce dédommagement, car elle m’a passablement maltraité au
-baccara! ajouta-t-il avec une audace qui frisait l’impertinence.--Si
-j’avais pu deviner que cette amie dont Verga me parlait dans ses lettres
-était vous, madame, il y a longtemps que je serais ici.
-
---Mais je ne vois pas pourquoi? dit Hélène froidement.
-
---Parce que j’ai eu le plaisir de vous rencontrer plusieurs fois à Paris
-et que, pour vous revoir, je serais allé au bout du monde.
-
-Il était impossible à Hélène de laisser passer une invite au fleuretage
-sans y répondre.
-
---Si loin que cela! fit-elle d’un ton railleur.
-
---Si loin que cela,--répéta sérieusement le jeune homme.--Nous autres
-Italiens, nous sommes sujets à éprouver des antipathies ou des
-sympathies subites. Quand une femme provoque en nous une certaine
-émotion, elle nous oblige irrésistiblement à la suivre: c’est un hommage
-qu’elle nous force de rendre à sa beauté et dont elle ne saurait prendre
-offense.
-
-Madame Ronald fut tellement interloquée par la subtilité de
-l’explication qu’elle ne trouva pas un mot à répondre.
-
---Et c’est ce qui m’est arrivé... Il m’a semblé qu’avant vous je n’avais
-jamais vu de femme blonde.
-
---Je ne savais pas que ma _blondeur_ eût rien d’extraordinaire.
-
---Ce devait être celle d’Ève.
-
---Vous croyez?... Mais ce n’est pas rassurant pour moi!
-
---Encore moins pour les autres! répondit l’Italien avec son fin
-sourire.--J’avais deviné que vous étiez Américaine.
-
---A quoi donc?
-
---A votre élégance d’abord, puis à votre allure vive et décidée. Je la
-connais bien, car nous avons beaucoup de vos compatriotes à Rome. Le
-matin, quand elles sortent, elles éclairent le Corso.
-
---Je suis charmée d’apprendre cela!
-
---Vous n’êtes pas venue directement ici en quittant Paris?
-
---Non, j’ai passé par la Belgique et la Hollande.
-
---Aimez-vous Lucerne?
-
---Beaucoup.
-
---Vous comptez y rester jusqu’à la fin de la saison?
-
---Aussi longtemps que je m’y amuserai.
-
-A ce moment, mademoiselle Beauchamp qui venait de lire son _New York
-Herald_ au salon, s’approcha de sa nièce.
-
---Montez-vous maintenant? lui demanda-t-elle.
-
---Oui, ma tante, je vous attendais, répondit la jeune femme.
-
-Elle s’était levée avec un empressement qui n’était qu’une manœuvre de
-sa coquetterie instinctive.
-
-Puis, en manière d’excuse au comte Sant’Anna:
-
---Nous avons fait aujourd’hui une longue excursion; demain nous devons
-déjeuner au Righi: si je veux être alerte, il faut que je me retire de
-bonne heure.
-
-Hélène, ayant pris congé de tout le monde, alla dire un mot à son frère,
-qui causait dans un coin avec Willie Grey.
-
-L’Italien la suivit du regard.
-
---Cristi! quelle jolie femme! dit-il à son ami Verga.--Le mari?
-demanda-t-il.
-
-Et, de la tête, il désignait M. Beauchamp qui, en vrai Américain,
-accompagnait sa sœur et sa tante à l’ascenseur.
-
---Non, le frère.
-
---Elle est veuve?
-
---Veuve par grâce, par permission, comme on dit si drôlement en anglais:
-_a grass widow_[1]... M. Ronald est resté en Amérique.
-
- [1] _Grass widow_ du français «grâce», traduit d’une manière erronée
- par «grass» «herbe».
-
---Diablement imprudent de sa part!
-
---Oh! il ne risque rien. Sa femme est très comme il faut, d’une des
-meilleures familles de New-York... toutes les garanties morales et
-celle, plus rassurante, d’un tempérament honnête.
-
---Oui, oui, connu! vienne une bonne tentation... et patatras, les
-principes! fondue, la glace!
-
---Tu ne connais pas encore bien les Américaines: ce ne sont que des
-cerveaux. Je crois que si la Providence est vraiment en train de créer
-un troisième sexe, comme le ferait supposer le féminisme, ce sont les
-États-Unis qui en fourniront les premiers spécimens: des prêtresses, des
-doctoresses...
-
---Oh! horreur!... C’est égal, si avec des cheveux comme les siens, son
-teint de rousse, et veuve par grâce depuis plusieurs mois, madame Ronald
-était invincible, ce serait surhumain... inhumain, même!... Je suis bien
-tenté de la mettre à l’épreuve.
-
---Je te parie vingt louis que tu en seras pour tes frais.
-
---Tenu!
-
-A ce moment, madame Verga s’approcha des deux hommes pour leur souhaiter
-le bonsoir.
-
---Qu’est-ce que vous complotez là? demanda-t-elle.
-
---La perdition d’une femme, répliqua Sant’Anna.
-
---Naturellement! fit la marquise avec un joli rire.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Bien qu’il ne fût ni prince ni duc, Emmanuel Sant’Anna appartenait à la
-grande noblesse. Sa famille, originaire d’Espagne, venue à Rome au XIIIe
-siècle, y avait joué un rôle politique considérable et, par son passé,
-se trouvait étroitement liée à la papauté.
-
-Donna Teresa, sa mère, était une Salvoni, la sœur d’un cardinal
-_papabile_,--«papable»,--une vraie éminence dans le sacré collège. Son
-père avait été un de ces beaux nobles romains dont la vie se passait
-entre la place du Gesù et la place du Peuple et que l’on voyait
-autrefois, à l’heure de la promenade, au Corso ou au Pincio, la canne
-aux lèvres, guetter les jolies femmes pour échanger avec elles des
-saluts, des œillades, des signes mystérieux.
-
-Après 1870, l’espoir enfantin de refaire avec des Italiens seuls la Rome
-de jadis, formée de «vingt peuples divers», fut jeté comme un leurre à
-ces hommes ignorants des affaires. Le comte Sant’Anna y fut pris l’un
-des premiers. Il acheta de vastes terrains, entra dans des spéculations
-insensées, s’y ruina, et mourut de chagrin. Un an plus tard. Donna
-Teresa, sa femme, hérita de la fortune paternelle. Lorsqu’elle eut marié
-et doté sa fille, il lui resta une terre en Ombrie, une villa à Frascati
-et, à Rome, le palais Sant’Anna, sauvé du naufrage. Elle vivait avec une
-stricte économie afin que son fils pût dépenser largement. Elle avait
-pour lui un de ces amours maternels excessifs qui contiennent tous les
-sentiments bons et mauvais du cœur humain. Avant Lelo,--comme on le
-nommait par abréviation d’Emmanuel,--il n’y avait rien, et après lui,
-rien encore. Quand, du fond de son modeste coupé attelé d’un seul
-cheval, elle l’apercevait, à la villa Borghèse ou au Pincio, conduisant
-avec maëstria une paire de pur sang, elle était heureuse, et, pendant le
-reste de sa promenade, elle ne voyait plus que sa belle carrure et sa
-silhouette élégante. Sa beauté faisait l’orgueil et la joie de sa mère.
-Il avait un de ces visages italiens aux traits d’une régularité et d’une
-fermeté classiques, éclairés par ces yeux lumineux, caressants,
-mélancoliques, qui peuvent être d’une dureté sauvage ou d’une douceur
-féminine, un de ces visages sans grande puissance intellectuelle, sans
-indication d’idéalité, mais revêtu d’un charme particulier, charme fait
-d’impressionnabilité extrême et de sensualité fine.
-
-Comme tous ses contemporains, Sant’Anna était le Romain de la
-transition, un être affiné, déraciné, ignorant, sans conviction, qui
-n’ose ni renier le passé ni accepter l’idéal nouveau.
-
-Pour les jeunes gens de l’aristocratie française, l’évolution est
-infiniment moins difficile et moins douloureuse. Ils ont une religion et
-une patrie: rien ne les empêche de pratiquer l’une et de servir l’autre.
-La religion des nobles romains était la papauté; leur patrie, la Ville
-Éternelle: toutes les deux ont été mutilées et transformées. Ils étaient
-habitués à considérer l’Italie comme l’ennemie, et on les a enrôlés de
-force sous son drapeau. Ils doivent oublier et renaître pour ainsi dire.
-Toutes les facultés, atrophiées par une longue oisiveté, les servent
-mal, et, conscients de leur infériorité, ils se tiennent à l’écart. On
-ne saurait les blâmer.
-
-Lelo fut élevé dans un collège de jésuites. Là, on ne lui enseigna pas
-l’histoire vraie de l’Italie, celle qui raconte ses luttes douloureuses,
-ses longs efforts vers l’unité, efforts toujours déjoués par la
-trahison, mais qui devaient forcément aboutir au fait accompli de 1870;
-il apprit, comme tous ses condisciples, une histoire tronquée, édifiée
-sur cette fable ingénieuse du patrimoine de Saint-Pierre et où le rôle
-glorieux appartient à la papauté. Il fut leurré de l’espoir que le pape,
-grâce à l’une ou l’autre des grandes puissances, ne tarderait pas à
-reconquérir sa souveraineté temporelle, et que les Italiens seraient
-forcés de se chercher une autre capitale. Cependant Rome n’était plus la
-cité fermée où aucune idée philosophique, aucune découverte
-scientifique, aucune nouvelle même ne pouvait pénétrer sans être
-contrôlée, examinée par une théocratie absolue. Les journaux de toutes
-les opinions se criaient dans les rues; les livres, les revues entraient
-librement; la vie moderne s’épanouissait audacieusement sous les
-fenêtres des vieux palais, autour des basiliques, des églises. Par la
-brèche de la Porta Pia, le XIXe siècle avait fait irruption et projeté
-sa lumière jusque dans les coins les plus obscurs du Transtevère. Et
-l’atmosphère même de la Ville Éternelle fut changée. Elle perdit à
-jamais sa beauté de sanctuaire, et entra, elle aussi, dans l’âge ingrat
-et douloureux de la transition. En dépit des précautions, le nouvel air
-ambiant, chargé d’idées de liberté, de patriotisme, agit sur le comte
-Sant’Anna. Et, irrésistiblement poussé dans le courant nouveau par
-toutes ces choses infimes et grandes, il commença de fréquenter la
-société étrangère, puis il se glissa, timidement d’abord, dans quelques
-salons «blancs». Il y rencontra la princesse Marina, une des sirènes qui
-ornaient le parti de la cour.
-
-C’était une Italienne svelte et fine, au bel ovale latin, aux lourds
-cheveux noirs, avec des yeux bleus très foncés d’un ardent magnétisme.
-Mariée à un homme dévot, tyrannique et brutal, elle l’avait quitté avec
-les honneurs de la séparation, et la garantie d’une rente suffisante.
-Par haine du prince, qui appartenait au «monde noir», elle s’était
-ralliée aux blancs, et était devenue l’une des amies les plus dévouées
-du Quirinal.
-
-Lelo s’éprit de Donna Vittoria avec l’ardeur d’une jeunesse qui avait
-été bien gardée et forcément chaste. Il avait vingt-deux ans; elle,
-trente-quatre. Cet amour acheva de l’émanciper. Il se fit présenter au
-roi et à la reine d’Italie, mais il ne se montra que de loin en loin à
-la cour. Cet acte de foi peut sembler assez platonique; étant données
-son éducation, les attaches de tous les siens avec le Vatican, il dut
-lui coûter un très grand effort moral; il n’en eût pas été capable sans
-l’influence et les conseils de Donna Vittoria. Cette défection lui
-attira de cruelles scènes de famille et lui fit perdre même l’héritage
-d’un oncle intransigeant.
-
-Après cela, le comte Sant’Anna crut avoir acquis le droit de rester
-tranquille. Il se laissa vivre, avec cette indifférence de philosophe
-qui distingue la plupart de ses compatriotes.
-
-Pour comprendre le caractère d’un peuple, il faut savoir sa langue et
-son histoire. Aucune nation n’a acheté son unité aussi cher que
-l’Italie. Pendant des siècles, elle a été travaillée, déchirée, déçue
-par des partis divers. Si elle n’a pas péri dans la lutte, c’est qu’elle
-portait en elle la beauté, l’art, la poésie. Et dans chacun de ses fils
-on voit, plus ou moins, la lassitude qui suit les longues crises, le
-scepticisme qu’engendrent les trahisons répétées, la prudence, la ruse,
-la subtilité que développe la tyrannie. Tout cela se retrouvait chez le
-jeune Romain. Le travail acharné de l’Anglo-Saxon, l’activité de
-l’Américain, la fièvre créatrice du Français lui faisaient hausser les
-épaules et dire avec un mépris hautain: «A quoi bon!... _A che serve!_»
-Les émotions de l’amour et du jeu, la passion des chevaux, de la chasse,
-remplissaient suffisamment sa vie. Il était joueur, mais par accès
-seulement. Il pouvait rester des mois sans toucher une carte, puis le
-goût lui en revenait soudain. Ses accès avaient déjà coûté gros à sa
-mère, mais il en sortait avec des regrets si sincères qu’elle n’avait
-pas même le courage de lui faire des reproches.
-
-Le comte Sant’Anna, comme la majorité de l’aristocratie italienne,
-aimait Paris, sinon la France. Il y avait des parents, des amis, et y
-passait chaque année une partie de la «saison». Avant de rentrer chez
-lui, il s’arrêtait à Aix-les-Bains, où le baccara l’appauvrissait plus
-souvent qu’il ne l’enrichissait, ce qui l’obligeait à aller faire des
-économies à la campagne. La chasse l’aidait à attendre patiemment le
-moment de rentrer à Rome, où, en novembre, il reprenait le cycle de sa
-vie mondaine.
-
-Les travailleurs méprisent les hommes de cette catégorie. Ils ont tort:
-si une telle existence manque de relief et de but, elle est loin d’être
-inutile. Lelo occupait bien la place qui lui avait été assignée ici-bas.
-Avec ses inférieurs, il avait cette bonté familière et digne qui
-n’humilie jamais. Ses serviteurs et ses fermiers l’adoraient et
-ressentaient pour lui un respect presque féodal. De son côté, il les
-considérait comme faisant partie de sa famille. Ceci ne se voit plus
-guère qu’en Italie. Lorsque, parmi ses gens et ses fermiers, il
-rencontrait quelque garçon intelligent, il l’aidait à se faire une
-position. Rien ne lui donnait autant de plaisir que de voir un de ses
-domestiques, marmiton ou groom, monter en grade, et il ne le perdait
-jamais de vue. En un mot, il était un vrai grand seigneur;--et un vrai
-grand seigneur entend mieux la fraternité qu’un bourgeois ou un
-socialiste.
-
-Parmi les hommes de la haute société romaine, Sant’Anna était un de ceux
-qui avaient le plus de prestige; sa belle mine excitait surtout
-l’admiration des étrangères. Il faisait de nombreuses infidélités à la
-princesse Marina; elle fermait héroïquement les yeux, pour éviter les
-scènes qui l’eussent mis en fuite, et il lui revenait toujours.
-
-Le Français est peut-être, de tous les hommes, celui qui met dans
-l’amour le plus d’idéalité, le plus d’intelligence, le plus d’éléments
-élevés. Pour l’Italien, pour celui de l’aristocratie en particulier,
-l’amour n’est guère qu’une aventure où il apporte une ardente jalousie,
-une méfiance instinctive, une sensualité d’Oriental. La femme, à
-laquelle il ne demande que certaines satisfactions, l’ennuie ou l’agace
-vite; et il lui préfère ses amis et son club. Dans sa jeunesse, il est
-moins fidèle que le Français; dans sa maturité, il l’est davantage, non
-par vertu, mais par indolence native: il trouve inutile de refaire des
-frais pour arriver au même résultat.
-
-Lorsque Lelo fut mis à l’improviste en présence de madame Ronald, il
-éprouva une commotion qui lui parut un présage. Avec son esprit
-superstitieux, il considéra cette rencontre comme une fatalité
-encourageante. Avec sa frivole conception de l’amour et de la femme, il
-se dit que cette Américaine, éloignée de son mari, visiblement coquette,
-serait enchantée de trouver une distraction. Il remercia sa bonne étoile
-qui lui envoyait une aussi délicieuse aventure pour l’arracher au
-baccara et à l’écarté.
-
-
-
-
-X
-
-
-La religion, pour une grande part, contribue à former le caractère de la
-femme. Le catholicisme fait des cérébrales, le protestantisme des
-intellectuelles; la fémininité est catholique, le féminisme est
-protestant. L’Américaine, qui est une intellectuelle, se glorifie de son
-insensibilité physique; la Française, une cérébrale par excellence, tire
-vanité de sa sensibilité, elle l’exagère même: lorsqu’elle n’a pas de
-tempérament, elle s’en fait un par l’imagination. Dans l’amour, ce
-qu’elle ambitionne, ce dont elle jouit, c’est le pouvoir de donner du
-bonheur; l’Américaine, elle, veut en recevoir. Pour la première, l’homme
-est le but; pour la seconde, il est le moyen. Cette manière de sentir
-les rend aussi diverses que peuvent l’être deux créatures de même
-espèce.
-
-Les quinze jours qui suivirent la présentation du comte Sant’Anna furent
-pour Hélène comme un joli rêve, où il y eut de ravissantes promenades à
-travers monts et bois, au-dessus des lacs bleus, des haltes délicieuses,
-des causeries gaies, des tête-à-tête innocents, mais singulièrement
-agréables, avec un homme beau, de grande race, à la voix chaude et
-nouvelle. Ce rêve fut vécu dans l’atmosphère enivrante que créent le
-désir, l’admiration, la sympathie amoureuse, ces fluides qui enveloppent
-la femme de chaleur et de lumière, qui «champagnisent», pour ainsi dire,
-l’air qu’elle respire... Et madame Ronald n’en fut point troublée.
-
-Lelo ne tarda pas à reconnaître la vérité de ce que lui avait dit son
-ami Verga, mais il n’en fut pas découragé: en amour, la résistance
-charme l’Italien. La coquetterie ouverte de la jeune femme ne laissa pas
-cependant que de le déconcerter. Elle paraissait naïvement heureuse de
-lui plaire, elle y tâchait même: tout ce qu’elle voulait, c’était de
-l’admiration et encore de l’admiration. Les paroles de tendresse qu’il
-lançait au milieu de leurs causeries provoquaient sa raillerie, une
-raillerie très sincère. Pour la première fois, il se trouvait en
-présence de l’honnêteté féminine absolue.
-
-De fait, cette intimité agréable n’avait pas éveillé chez madame Ronald
-une pensée qui pût alarmer sa conscience. Le jeune Romain l’intéressait
-à titre d’exotique, parce qu’il était différent des hommes qu’elle avait
-connus. Les variations de son humeur, son excessive sensibilité, ses
-accès de mélancolie, de paresse, l’étonnaient et l’amusaient. Puis ce
-titre de comte sonnait bien à l’oreille, donnait au porteur un certain
-prestige. Elle n’était pas loin de le considérer comme un être d’une
-essence supérieure.
-
-Ainsi que Dora l’avait prévu, M. Ronald fut blessé, irrité, de voir que
-sa femme allait lui manquer de parole. La chance de découvrir le poison
-des Borgia le laissa parfaitement froid. Il répondit à Hélène qu’en
-aucun cas il ne pourrait passer l’hiver à Rome. Il espérait qu’elle ne
-se laisserait pas tenter par les Verga; il comptait qu’elle reviendrait
-au mois d’octobre comme elle l’avait promis. A son insu peut-être, il
-employa un ton sévère, impérieux. Hélène n’y était pas habituée. C’était
-la première fois, du reste, qu’elle subissait l’affront d’un refus. Sous
-l’impulsion de la colère ou d’un sentiment encore obscur, elle écrivit
-une de ces lettres qui semblent dictées par un mauvais esprit, que l’on
-regrette, que l’on est tenté de renier et qui ont des conséquences
-imprévues:--elle tenait à profiter de l’occasion qui lui était offerte
-de passer une saison agréable à Rome; si Henri l’aimait mieux que son
-laboratoire, ce dont elle avait toujours douté, il viendrait la
-rejoindre; sinon, elle ne se ferait aucun scrupule de prolonger un peu
-son séjour en Europe.
-
-Lorsque madame Ronald annonça sa résolution à son frère et à sa tante,
-ils jetèrent les hauts cris et la blâmèrent énergiquement. Charley
-Beauchamp, qui était la bienveillance même, avait, dès le premier
-moment, éprouvé une profonde antipathie pour le comte Sant’Anna. Il
-s’aperçut bientôt que le nouveau venu faisait la cour à sa sœur. Il
-l’avait toujours vue entourée d’admirateurs, mais, pour une cause ou
-pour une autre, les attentions du jeune Romain lui déplurent et il en
-fut comme personnellement offensé.
-
---Prenez garde, dit-il un jour à Hélène: ce comte ne m’inspire aucune
-confiance. Les étrangers se croient tout permis avec une femme
-coquette... et vous l’êtes terriblement!
-
---N’ayez pas peur, personne ne me manquera jamais de respect! répondit
-madame Ronald avec son assurance habituelle.
-
---Je l’espère; seulement, il serait prudent de ne pas vous y exposer.
-Vous ne vous doutez pas à quel point les Italiens sont différents des
-Américains. Je ne l’aurais jamais su si je n’avais pas connu aussi
-intimement le marquis Verga. Méfiez-vous, je vous le répète.
-
-Quelques jours plus tard, Charley reçut un câblogramme qui le rappelait
-d’urgence à New-York. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait ainsi
-ses vacances coupées court, mais jamais il n’en avait éprouvé une telle
-contrariété.
-
---Je suis désolé de devoir vous quitter! dit-il à sa sœur. Si mes
-intérêts seuls étaient en jeu, je ne partirais pas. Promettez-moi, pour
-me tranquilliser, que vous rentrerez au mois d’octobre.
-
---Je ne promets rien! répondit madame Ronald d’un ton sec.
-
---Ce serait cruel de désappointer Henri. En outre, vous donneriez le
-mauvais exemple à Dora... Si vous allez à Rome, elle voudra vous suivre:
-Jack se fâchera, et il pourrait en résulter une rupture.
-
---Dody est assez grande pour savoir ce qu’elle doit faire. Je ne suis
-pas responsable de ses actions.
-
-M. Beauchamp ne voulut pas discuter davantage: il savait qu’il était
-dangereux de pousser Hélène à exprimer sa volonté, car ensuite elle n’en
-démordait pas.
-
-Avant de partir, toutefois, il pria tante Sophie de faire son possible
-pour obtenir qu’elle renonçât à ce projet. Il fut même tenté de lui
-dénoncer le comte, au moins d’éveiller sa méfiance; il en fut empêché
-par un sentiment de loyalisme fraternel.
-
-En recevant à la gare, les adieux de sa sœur, il eut le cœur fortement
-serré.
-
---Au revoir... dans six semaines! lui cria-t-il par la portière.
-
-Hélène détourna la tête et ne répondit pas.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Madame Ronald avait dit à M. de Limeray qu’elle aimait le danger, et en
-vérité, depuis trois semaines, elle jouait, comme une enfant, avec le
-désir, avec les sens, avec la vanité d’un homme, sans se douter du péril
-auquel elle s’exposait. L’éducation morale et physique de l’Américain
-n’est pas celle de l’Européen; elle sauvegarde la femme plus que ses
-principes mêmes ou son honnêteté. Hélène avait impunément tyrannisé,
-tantalisé ses admirateurs: aucun n’était allé plus loin qu’elle n’avait
-voulu. Le comte Sant’Anna, lui, était d’un autre tempérament. Ce
-fleuretage platonique, auquel on le soumettait, lui semblait une insulte
-à sa virilité et, par moments, l’exaspérait jusqu’à la plus sauvage
-colère. Le départ de M. Beauchamp lui avait causé une vive satisfaction:
-il avait deviné son hostilité, il s’était imaginé qu’elle contrariait
-son succès; maintenant, il sentait la jeune femme davantage en son
-pouvoir.
-
-Dans la première semaine de septembre, toute la petite coterie
-italo-américaine quitta Lucerne pour Ouchy et s’installa à l’Hôtel
-Beau-Rivage.
-
-Bien que Romain, le marquis Verga avait une certaine activité physique.
-Forcé par son service d’accompagner la reine d’Italie dans sa
-villégiature des Alpes, il avait pris goût à la montagne et venait de
-préférence en Suisse où il pouvait s’entraîner à la marche. Lelo, qui
-n’aimait pas la nature, qui détestait les excursions, était enchanté
-d’être débarrassé du Righi et du Pilate et de n’avoir plus en
-perspective que de belles et faciles promenades sur le lac Léman.
-L’Hôtel Beau-Rivage était infiniment plus intime que l’Hôtel National.
-Il y avait un beau parc, de jolis coins où l’on pouvait s’isoler, où les
-mots d’amour devaient mieux porter, un décor exquis, mille choses qui
-pouvaient devenir complices de son désir. Et son désir flambait de plus
-en plus. La beauté brillante de l’Américaine, ses cheveux qu’on eût dit
-passés dans un bain d’or, son éclat de blancheur, de santé physique et
-morale, étaient une tentation au-dessus de ses forces. Il lui semblait
-que cette femme si blonde lui appartenait de droit, à lui si brun. Et
-cependant, il sentait bien qu’elle demeurait réfractaire à la séduction
-qu’il s’efforçait d’exercer sur elle. Ni ses paroles, ni son admiration
-muette, ni la caresse enveloppante de son regard, ne parvenaient à la
-troubler. Le soir, lorsqu’elle lui tendait sa main, il la trouvait
-toujours fraîche comme celle d’une petite fille. Un après-midi que, par
-extraordinaire, il était seul avec elle dans son salon, il s’enhardit à
-lui parler de tendresse, de passion; il l’amena habilement au bord du
-gouffre fleuri. Elle écouta toutes ces jolies choses, elle se laissa
-conduire sans résistance, puis, soudainement:
-
---Croyez-vous que l’amour soit un fluide comme la chaleur, comme
-l’électricité? demanda-t-elle avec le plus grand sang-froid.
-
-Sant’Anna tressauta sous l’étrange question:
-
---L’amour un fluide!... répéta-t-il, ahuri, suffoqué.
-
---Oui, les savants affirment qu’ils pourront l’analyser, l’enregistrer
-au galvanomètre, le photographier même...
-
-En entendant ce propos énorme qui, à son ignorance moyenâgesque, à sa
-jeunesse surtout, sonnait comme un blasphème, il se leva, prit son
-chapeau et sortit, laissant madame Ronald stupéfaite. Quelques heures
-plus tard, elle voulut lui expliquer gentiment qu’elle ne s’était point
-moquée de lui.
-
---Laissez, fit-il, je ne veux pas connaître le secret des dieux. Pour
-moi, comme dit Carmen:
-
- L’amour est enfant de Bohême,
- Il n’a jamais connu de loi;
- Si tu ne m’aimes pas, je t’aime;
- Si je t’aime, prends garde à toi!
-
-Une Française, honnête comme l’était madame Ronald, n’eût point permis
-qu’on lui fît ainsi la cour. Non contente de ne pas pécher, elle se fût
-fait un scrupule d’exciter la convoitise d’un homme et de le rendre
-malheureux. L’Américaine, elle, ne se refuse jamais ce qu’elle appelle
-_an admirer_,--«un admirateur».--C’est ainsi qu’Hélène considérait le
-comte Sant’Anna, mais lui, malheureusement, n’avait pas le platonisme
-qui distingue ce genre d’amoureux essentiellement transatlantique. Et,
-pour comble d’imprudence, elle était fort aimable avec Willie Grey, qui,
-à la prière de son frère, les avait accompagnées, elle et sa tante, à
-Ouchy. Chaque matin, elle faisait avec le marquis Verga et le jeune
-peintre une promenade à bicyclette. Lelo, qui avait horreur de cet
-exercice, n’était pas de la partie. Lorsqu’il voyait madame Ronald, très
-séduisante, avec son chapeau anglais, sa jaquette courte, sa jupe
-collante sur les hanches et la croupe, sauter lestement en selle et, le
-buste droit, filer comme un trait, il éprouvait une rage de jalousie qui
-exaltait sa passion.
-
-Le marquis Verga s’amusait infiniment de la petite comédie qui se jouait
-sous ses yeux, et non pas, certes, par amour de la vertu, mais par
-rivalité masculine, il se réjouissait de voir l’insuccès de son ami.
-
---Avais-je raison? dit-il un soir que Lelo, après avoir accompagné
-madame Ronald à l’ascenseur, revenait s’asseoir près de lui en tordant
-rageusement sa moustache.--Que penses-tu maintenant de l’honnêteté
-américaine?
-
---Qu’elle ressemble joliment à de la perversité!... Ce n’est pas le
-respect de soi-même, c’est plutôt le plaisir d’embêter l’homme et de ne
-pas permettre qu’il triomphe.
-
---C’est cela même!
-
---Eh bien, je crois que toute femme a dans sa vie un moment de
-défaillance. Madame Ronald, elle, n’a pas encore eu le sien; c’est ce
-qui la rend si audacieuse, mais, _per Bacco!_ je saurai le provoquer et
-en profiter! Elle est décidée à venir à Rome cet hiver...
-
---Oui, c’est moi qui lui ai mis cela dans la tête... du diable si je me
-doutais que je te pavais la route!... C’est égal, je crois que tu perds
-ton temps.
-
---Possible!... mais madame Ronald ne me rendra pas ridicule à mes
-propres yeux. Si je ne peux lui donner le respect de l’homme, je lui en
-donnerai la crainte, aussi vrai que je suis un Sant’Anna! fit l’Italien
-avec un air mauvais.
-
-Malgré sa témérité, Hélène ne s’exposait point à des tête-à-tête
-dangereux. Elle se laissait faire la cour, mais sous les yeux de tout le
-monde, sinon à la portée des oreilles. En dépit de son habileté
-italienne, Lelo n’avait pas réussi à la séquestrer une seule fois. Il
-lui avait bien tendu des pièges; mais, comme elle était sincèrement
-honnête, elle les avait aperçus: la femme est rarement surprise, bien
-qu’elle prétende toujours l’être. Le jeune homme était persuadé que,
-s’il pouvait pendant quelques moments lui parler seul à seule, il
-saurait l’émouvoir, et il cherchait sans cesse le moyen d’y arriver.
-
-Un matin, en passant par le corridor, il vit que le salon et la chambre
-à coucher qui séparaient madame Ronald de sa tante étaient libres. Cette
-vue lui inspira une idée diabolique. Il entra, inspecta les lieux, et,
-descendant quatre à quatre au bureau, il annonça l’arrivée de son
-beau-frère et de sa sœur et retint pour eux l’appartement. Il parla aux
-Verga, à Hélène, de la visite qu’il attendait et fit mettre
-ostensiblement des plantes et des fleurs dans le salon. Il avait trouvé
-là une position unique, il s’agissait d’en profiter.
-
-Le lendemain soir, après le dîner, tout le monde alla dans le jardin. La
-nuit était d’une beauté rare, douce, éclairée par la lune. Sant’Anna
-emmena la jeune femme au bord du lac. Elle avait jeté sur sa robe légère
-une mante bretonne, et, au-dessus du vêtement sombre, dans la lumière
-argentée, sa tête nue paraissait d’une blondeur merveilleuse. Elle seule
-soutenait la conversation. Son compagnon marchait à ses côtés, la tête
-basse, visiblement absorbé par une pensée quelconque.
-
---Qu’avez-vous donc, ce soir? lui demanda-t-elle: vous êtes de mauvaise
-humeur?
-
---Pas du tout! je cherche la solution d’un problème.
-
---De mathématiques?
-
---Non, de psychologie.
-
---Ah! cela m’intéresse. Puis-je le connaître?
-
---Parfaitement, et vous pourrez m’aider à le résoudre mieux que
-personne, car c’est vous-même qui êtes ce problème.
-
---Moi?
-
---Oui. Je me demande comment avec votre jeunesse, votre beauté et votre
-intelligence, il vous est possible de vivre sans amour.
-
---Sans amour!... mais j’aime mon mari: il me suffit parfaitement, je
-vous assure... C’est une splendide créature,--dit Hélène, employant pour
-qualifier M. Ronald une expression tout à fait anglaise.--Je n’ai jamais
-rencontré d’homme qui le vaille, je n’en rencontrerai probablement
-jamais.
-
---Et cependant vous êtes ici loin de lui, volontairement. Je finis par
-croire que, vous autres Américaines, vous avez pour vos maris un
-sentiment spécial, un sentiment qui vous permet de voyager, de vous
-amuser, d’être heureuses sans eux... Quand on aime, la séparation est un
-déchirement.
-
-Madame Ronald se mit à rire.
-
---Dieu merci, nous n’éprouvons rien de si gênant... D’ailleurs, nous ne
-vivons pas uniquement pour l’homme.
-
---Non? Et pour qui vivez-vous?
-
---Mais pour la famille, pour la société, pour nos amis. Puis, nous
-devons développer notre esprit, progresser, travailler à l’amélioration
-de nos semblables.
-
-A l’énoncé de ce programme si moderne, Lelo, stupéfait, s’arrêta net et
-regarda la jeune femme.
-
---Vous vous moquez?
-
---Pas le moins du monde!
-
---Et cela vous suffit?
-
---Pleinement.
-
---Vous n’avez pas besoin d’autre chose, vous?
-
---J’ai besoin encore d’une affection solide, durable, et je l’ai!...
-répondit madame Ronald avec dignité.
-
-Sant’Anna reprit sa marche.
-
---Je l’avais bien deviné, dit-il; il y a en vous une virginité que j’ai
-sentie, qui m’a étonné, m’a charmé. Vous ignorez encore ce que la vie
-renferme de divin. Vous le saurez un jour... et je donnerais dix ans
-d’existence pour être celui qui vous l’apprendra! ajouta-t-il d’une voix
-basse et émue.
-
-Pour la première fois, Hélène parut troublée, mais se ressaisissant
-aussitôt:
-
---Ne dites pas de sottises! fit-elle d’un ton sec, et rentrons.
-
-Lelo se mordit la lèvre.
-
---Comme vous voudrez, répondit-il froidement.
-
-Madame Ronald acheva la soirée sous la véranda, avec les Verga, Willie
-Grey et quelques personnes de connaissance. Par extraordinaire, elle fut
-distraite et silencieuse. Quand elle rencontrait les yeux de Sant’Anna,
-assis un peu à l’écart dans un coin d’ombre, le mouvement de son
-_rocking-chair_ s’accélérait et trahissait sa nervosité.
-
-Vers dix heures, elle remonta chez elle. Désireuse d’être seule, elle se
-débarrassa promptement de sa femme de chambre. Il y avait en elle une
-sorte d’exultation. Tout en allant et venant par la pièce inondée de
-clarté, elle fredonnait une chanson italienne qu’elle aimait
-particulièrement. Après s’être déshabillée, elle passa un peignoir de
-surah blanc garni de merveilleuses dentelles, puis, éteignant
-l’électricité, elle vint s’asseoir près d’une fenêtre ouverte pour
-admirer un instant le paysage auquel la pleine lune prêtait une beauté
-idéale. Pendant que son regard se promenait, sans les voir peut-être,
-sur le lac lumineux, sur les montagnes divinement estompées, les paroles
-entendues se répétèrent dans son cerveau. Depuis l’Éden, les moyens de
-séduction, les causes de faiblesse n’ont pas changé: la ruse et la
-curiosité sont parmi les facteurs immuables de l’âme humaine; cela
-réussit toujours à l’homme de persuader à la femme que l’arbre de vie a
-des fruits dont la saveur lui est inconnue. Le travail de la tentation
-se fit chez madame Ronald, cette Américaine ultra-moderne, comme il se
-fit, d’après le poète sacré, chez Ève.
-
-Sant’Anna déclarait qu’il y avait dans la vie quelque chose de «divin»
-qu’elle n’avait pas éprouvé. Elle se rappela les jours de ses
-fiançailles, les premiers temps de son mariage. Oui... elle avait été
-heureuse, d’un bonheur joyeux, profond, mais sans ivresse et bien
-humain... Cette certitude réveilla le désir de savoir, et les regrets
-qu’elle avait eus quelquefois en lisant des pages passionnées.
-Bizarrement, elle se ressouvint des confidences qu’échangeaient ses
-compagnes, jadis, au couvent de l’Assomption. Toutes avaient un idéal,
-des rêves merveilleux, toutes semblaient dans l’attente de quelque
-mystère. Avec leurs âmes d’ingénues, elles avaient donc pressenti ce
-qu’elle, Hélène, ignorait... C’était trop fort!
-
-Comme elle formulait en elle-même cette expression de dépit, elle
-entendit remuer, puis marcher dans la pièce contiguë à sa chambre, et
-qu’elle savait inoccupée. Elle prêta l’oreille, et, aussitôt, elle eut
-l’intuition que le comte de Sant’Anna était là. L’artère de sa gorge
-battit violemment. Elle eut peur. Elle se dit que le verrou la
-défendait, qu’elle n’avait rien à craindre; pourtant, son front
-s’emporta d’une sueur froide. Elle arrêta sa respiration pour mieux
-écouter. Tout à coup, une main toucha le bouton de la porte, le tourna
-hardiment, et Lelo, très beau de passion et d’audace, parut sur le seuil
-de la chambre.
-
-L’épouvante mit Hélène debout.
-
---_How dare you?_... Comment osez-vous?--cria-t-elle d’une voix
-étranglée, instinctivement assourdie pour ne pas attirer l’attention des
-voisins de droite. Sortez à l’instant!
-
-Au lieu d’obéir, le comte s’avança vers la jeune femme et, pliant un
-genou sur le siège dont elle s’était fait un rempart:
-
---Il faut que vous m’entendiez, lui dit-il. Venez là, dans le salon.
-C’est pour vous y recevoir que j’y ai mis des fleurs.
-
---C’est indigne! indigne! répéta Hélène, serrant avec des mains crispées
-le dossier du fauteuil qui la séparait de l’Italien.
-
---Je vous demande une audience comme à une reine. Vous n’avez rien à
-redouter, sur mon honneur!
-
---Votre honneur! Jolie garantie!... vous n’êtes pas un gentleman!
-
---Si je n’étais pas un gentleman,--répondit Lelo en baissant la
-voix,--je serais venu deux heures plus tard et je vous aurais trouvée
-sans défense.
-
-Un flot de sang monta au visage de madame Ronald.
-
---Comme les brigands de votre pays, alors! dit-elle, avec un cinglant
-mépris.
-
-Sant’Anna pâlit de colère.
-
---Et qui m’a poussé à cet acte d’audace, si ce n’est votre coquetterie?
-fit-il avec une violence concentrée.--Dès le premier moment, je vous ai
-laissé voir l’admiration que vous m’inspiriez. Vous avez accepté mes
-hommages, vous m’avez tenté impitoyablement... et je vous aime!
-
-Hélène mit ses mains à ses oreilles. Le jeune homme les enleva, et, les
-retenant de force:
-
---Je vous aime! reprit-il.
-
-La flamme chaude de son regard sembla toucher le front de la jeune
-femme: les paupières d’Hélène battirent, une sorte d’ivresse envahit son
-cerveau. Mais sa volonté la secourut, elle put réagir:
-
---Je ne vous aime pas, moi! dit-elle, en dégageant brusquement ses
-mains.--J’ai eu tort, je le reconnais. Vous m’avez donné une leçon dont
-je profiterai... Maintenant partez!
-
---Pour toujours, alors?
-
---Je l’espère bien!
-
-Cette réponse si peu féminine dégrisa subitement le comte et, comme par
-miracle, éteignit son désir.
-
-Il se redressa de toute sa hauteur:
-
---Je m’étais trompé sur vous, dit-il. Adieu.
-
-Et il sortit lentement, sans retourner la tête.
-
-Hélène attendit quelques secondes encore, puis courant à la porte, elle
-en poussa le verrou qui avait été perfidement tiré.
-
---Quelle aventure! quelle aventure! murmura-t-elle, toute secouée d’un
-tremblement nerveux.
-
-Sant’Anna chez elle, à onze heures et demie du soir! Il avait osé cela!
-Il avait loué cet appartement pour l’y entraîner!...
-
-Madame Ronald rougit... Et elle avait été tentée de le suivre dans ce
-salon rempli de fleurs! oui, tentée!... mais elle avait résisté!... A
-cette pensée, son orgueil s’exalta, elle eut un petit rire de
-satisfaction. Ah! on n’a pas aussi facilement raison d’une Américaine! A
-sa place, une Française eût été perdue irrévocablement. Quelle horrible
-fascination!... Elle revit le jeune homme comme il était, le genou plié
-devant elle, le visage transfiguré par la passion. Les paroles de M.
-Ronald lui revinrent à la mémoire. «La science a raison, se dit-elle:
-l’amour est un fluide, un magnétisme, une force qui attire les êtres les
-uns vers les autres.» A une certaine minute, elle l’avait senti;
-l’atmosphère de la chambre était devenue particulière et elle avait eu
-comme un éclair de joie exquise, non encore éprouvée, la sensation de
-quelque chose d’éblouissant... Ah! elle avait compris! Le «divin»,
-c’était l’amour porté à son plus haut degré d’intensité, pour un moment.
-A ce degré, il ne dure pas, il ne peut pas durer: il échappe à nos
-facultés imparfaites. Elle vit cela clairement, avec sa lucidité
-d’intellectuelle, et sa lèvre eut un pli de dédain. Dieu merci, il y
-avait en elle une force supérieure à la tentation du bonheur défendu et
-fugitif. Elle avait reçu une leçon, mais elle en avait donné une aussi!
-
-Sur cette idée consolante, madame Ronald se leva. Avec des mouvements
-lents et distraits, elle acheva sa toilette de nuit. Une vague
-inquiétude la tint éveillée; elle demeura l’oreille aux aguets assez
-longtemps; puis, tout à fait rassurée, elle s’endormit avec un agréable
-sentiment de triomphe et d’honneur sauf.
-
-Le lendemain matin, Hélène descendit vers dix heures et s’installa dans
-un coin du jardin pour lire son _New York Herald_. Il lui fut impossible
-de fixer son esprit sur la politique ou sur les nouvelles mondaines.
-Elle s’attendait à voir paraître le comte, d’un instant à l’autre.
-Quelle attitude prendrait-il? Aurait-il l’air fâché ou honteux? Quant à
-elle, elle serait très digne, très froide... Au bout d’une heure, elle
-vit venir, non pas le jeune Romain, mais les Verga. Le marquis tenait
-une lettre ouverte à la main.
-
---Madame Ronald,--dit-il avec un sourire malicieux,--vous avez perdu
-votre admirateur. Sant’Anna a reçu hier, à minuit, une dépêche lui
-annonçant que sa sœur ne viendra pas et que sa mère est dangereusement
-malade. Il est parti, ce matin, par le premier train. Il me charge de
-vous exprimer ses regrets et de vous présenter ses hommages.
-
---Ah!... fit Hélène du ton le plus indifférent qu’elle put prendre.
-
-Le marquis n’ajouta pas, cela va sans dire, qu’au billet de son ami
-était joint un chèque de vingt louis,--le galant aveu de sa défaite.
-
---Eh bien, moi, je ne crois pas à cette maladie de sa mère! déclara
-madame Verga. C’est tout simplement Donna Vittoria qui le rappelle.
-
---Qui est-ce, Donna Vittoria?
-
---Une amie de Lelo, ses premières amours, une femme qui a douze ou
-quinze ans de plus que lui et qui le tient toujours... un crampon,
-quoi!... _una strega_, comme disent ces messieurs. Les Italiens ne sont
-pas fidèles, mais ils sont constants.
-
---_Brava_, Lili! s’écria le marquis en riant,--votre définition est
-absolument juste et nous fait grand honneur. La constance est une vertu,
-tandis que la fidélité n’est que le manque de fantaisie ou
-d’imagination.
-
---Entendez-vous cela, Hélène? fit madame Verga,--comme c’est rassurant!
-
-La jeune femme eut un vague sourire: elle n’avait pas entendu.
-
-Parti! Sant’Anna était parti! Elle ne pouvait le croire. Elle se dit que
-c’était un faux départ. Malgré elle, elle l’attendit pendant les deux
-jours qui suivirent. Elle essaya ensuite de se persuader qu’elle était
-bien aise d’être débarrassée de lui, mais Ouchy lui sembla infiniment
-moins agréable. Il avait bien besoin de gâter les dernières heures d’une
-saison qui avait été parfaite, qui leur eût laissé un si joli souvenir!
-Elle lui en voulait naïvement de l’avoir privée de son admiration, de
-ses hommages, d’avoir si brutalement coupé court à un fleuretage qui
-l’amusait.
-
-Le surlendemain, madame et mademoiselle Carroll arrivèrent de Carlsbad.
-Dans toutes ses lettres à Dora, madame Ronald avait parlé du Romain. Le
-désir de le connaître s’était emparé de la jeune fille; elle avait hâté
-sans scrupule la cure de sa mère.
-
---Je vais enfin faire la connaissance de ce fameux comte Sant’Anna!
-dit-elle.
-
---Le comte Sant’Anna? fit Hélène avec un petit rire nerveux;--il est
-parti avant-hier.
-
---Ah! c’est trop fort! s’écria la jeune fille avec un visage
-déconfit.--Parti! Quel guignon!
-
-
-
-
-XII
-
-
-Au mois d’octobre, la petite coterie s’éparpilla forcément. On se sépara
-avec la promesse de se revoir à Rome, dans les premiers jours de
-janvier. Les Verga retournèrent en Italie; les quatre Américaines
-rentrèrent à Paris et s’installèrent à l’hôtel Castiglione, que leur
-avait recommandé la marquise d’Anguilhon.
-
-La lettre de madame Ronald à son mari était faite pour le blesser au
-vif. Sans qu’elle s’en rendît compte, chaque mot devait irriter sa
-susceptibilité, provoquer son obstination et déterminer une de ces
-bouderies d’homme bon qui sont particulièrement opiniâtres. De fait, il
-ne répondit pas à sa femme. Ce silence étonna d’abord Hélène, puis lui
-causa une peine mêlée de colère. Elle crut y reconnaître l’influence de
-sa belle-mère et de sa belle-sœur. Cette opinion s’implanta dans son
-esprit, la rendit injuste et absolument déraisonnable. Mademoiselle
-Beauchamp lui représenta en vain que c’était trop exiger de vouloir
-qu’un homme pareil abandonnât ses travaux pour venir s’ennuyer dans une
-société étrangère de mondains et d’oisifs. Hélène déclara qu’elle valait
-bien ce sacrifice. Du reste, Henri avait besoin de repos et de
-changement; elle n’entendait pas permettre qu’il s’absorbât dans la
-science: elle avait épousé un homme et non pas la chimie.
-
-Lorsqu’une femme peut apporter, dans sa volonté ou son désir, un
-semblant de logique, il n’y a point de recours. Madame Ronald arriva non
-seulement à se convaincre elle-même, mais à convaincre sa tante, dont le
-sens était si droit pourtant, que la raison était de son côté. Malgré
-elle, chaque lundi et chaque jeudi, elle avait une petite fièvre
-d’attente, et quand, dans son courrier toujours volumineux, elle ne
-voyait rien de son mari, elle ne pouvait se défendre d’un serrement de
-cœur, et le chagrin qu’elle éprouvait augmentait sa rancune. Charley
-Beauchamp la blâmait sans réserve; dans toutes ses lettres, il
-l’engageait à rentrer. Voyant qu’il n’obtenait rien, il finit par garder
-le silence sur ce sujet.
-
-En annonçant à Jack Ascott que sa mère ne pourrait passer l’hiver en
-Amérique et qu’on ne les reverrait pas à New-York avant la fin de la
-saison, mademoiselle Carroll l’avait invité à venir les rejoindre à
-Rome, en des termes qui, une fois de plus, avaient désarmé le pauvre
-garçon. Dora, du reste, commençait à désirer la présence de son
-souffre-douleur et, de temps à autre, elle se prenait à dire: «_I miss
-Jack._--Je regrette Jack...»
-
-Tout cela n’empêchait pas les deux Américaines de s’amuser, Willie Grey
-remplaçait de son mieux auprès d’elles Charley Beauchamp. Il les
-conduisait au théâtre, les escortait à bicyclette. Elles étaient fort
-contentes de l’avoir. Comme la généralité de leurs compatriotes, elles
-proclamaient volontiers leur indépendance à l’égard de l’homme, et
-n’aimaient cependant pas être sans cavalier.
-
-La scène d’Ouchy n’était pas de celles qu’une femme peut oublier
-facilement fût-elle une Américaine et une intellectuelle. Madame Ronald
-se rappelait son «aventure» avec d’autant plus de plaisir qu’elle y
-avait joué le beau rôle! Elle désirait revoir le jeune Romain pour
-triompher une seconde fois. Lui garderait-il rancune? En tout cas, il ne
-recommencerait pas à lui faire la cour; elle pouvait être bien
-tranquille. Malgré elle, à chaque instant, les paroles entendues se
-réimprimaient dans son cerveau, l’émotion ressentie se renouvelait à
-loisir. Elle se demandait si le comte Sant’Anna l’avait réellement aimée
-ou s’il n’avait eu pour elle qu’un caprice violent. Sa figure, au lieu
-de s’effacer, devenait plus nette, le son de sa voix musicale encore
-plus distinct. Hélène se laissait absorber par le souvenir de cette
-tentation délicieuse, qu’elle croyait sans péril désormais, qui lui
-donnait tout juste un frisson de peur rétrospective.
-
-Sans que madame Ronald lui eût fait la moindre confidence, mademoiselle
-Carroll avait deviné d’instinct qu’il y avait eu quelque fleuretage
-entre elle et l’Italien. Elle ne cessait de la questionner sur lui, et
-se réjouissait ouvertement de pouvoir à son tour faire sa connaissance.
-
---Heureusement que Jack sera là pour vous surveiller! lui dit un jour
-Hélène.
-
---Si Jack est désagréable, je l’enverrai à Jéricho! répondit lestement
-la jeune fille.
-
-C’est à Jéricho, qu’Anglais et Américains envoient les gêneurs et les
-importuns.
-
---En tout cas, je ne vous conseille pas de fleurter avec le comte
-Sant’Anna.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que les étrangers sont plutôt dangereux à ce jeu-là.
-
---Tiens! vous en avez donc fait l’expérience? demanda Dora en regardant
-Hélène.
-
-Puis, surprenant sa rougeur:
-
---Je suis fixée! dit-elle en riant. J’imagine que vous lui avez donné
-une leçon, à ce beau comte!... S’il en veut une de ma part, il l’aura.
-De cette manière, il ne pourra manquer d’avoir une bonne opinion des
-Américaines.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Dans la première quinzaine de décembre, la marquise d’Anguilhon,
-accompagnée de madame Villars, sa mère, vint à Paris afin d’acheter les
-mille objets dont elle avait besoin pour le gigantesque arbre de Noël
-qu’elle offrait chaque année aux enfants de Blonay.
-
-Elle descendit à l’hôtel Castiglione, comme elle le faisait souvent,
-pour ne pas ouvrir sa maison. Elle aimait à se retrouver dans
-l’appartement qu’elle avait occupé étant jeune fille, où elle s’était
-mariée: l’Américaine, qui n’est pas sentimentale, a cependant la
-religion du souvenir. Annie fut charmée de revoir ses compatriotes; elle
-les invita à venir passer les fêtes à Blonay. Mademoiselle Carroll en
-eut une joie extravagante.
-
---Et dire que nous aurions manqué cela, si nous étions retournées en
-Amérique!... Quelle veine nous avons!
-
-Le 20 décembre, Hélène et Dora, chaperonnées par mademoiselle Beauchamp
-et madame Carroll, partirent pour le Bourbonnais. La vue du château de
-Blonay, un des plus beaux de France, leur arracha des cris d’admiration.
-Elles furent émerveillées et stupéfaites de voir Annie si _at home_ dans
-cette demeure grandiose.
-
-Vers le milieu de l’été, la marquise d’Anguilhon avait eu le triomphe de
-donner un second fils à son mari. Il y avait sur son charmant visage un
-rayonnement de satisfaction. Elle montra fièrement à ses amies les
-améliorations qu’elle avait décrétées autour d’elle, les cottages en
-brique rouge ornés d’arbustes qui devaient les fleurir au printemps, la
-maison d’assemblée pourvue d’une bibliothèque, d’un billard, où se
-réunissaient les ouvriers et les paysans. Au lieu de joindre ses
-compliments à ceux d’Hélène et de Dora, tante Sophie pinçait les lèvres
-et gardait le silence; puis, comme elle avait toujours de la peine à
-taire sa pensée, elle finit par dire à Annie:
-
---C’est très beau, tout cela, mais vous savez que je suis patriote avant
-tout; je ne puis m’empêcher de regretter que votre activité, votre
-bienfaisance (elle eut le tact de ne pas ajouter: «votre argent»),
-soient perdues pour votre pays.
-
-La jeune châtelaine sourit:
-
---Eh bien, puisque vous êtes si bonne patriote, vous devez vous réjouir
-de mon mariage avec M. d’Anguilhon.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que l’arrière-grand-oncle de mon mari est mort pour
-l’indépendance de l’Amérique. Il était l’ami intime de Lafayette. Il
-s’embarqua avec lui et prit part au siège d’York. C’est même sur ses
-ordres que les grenadiers et les chasseurs français montèrent à
-l’assaut, et il fut tué l’un des premiers.
-
---Ah! c’est assez curieux! fit mademoiselle Beauchamp, un peu
-interloquée.
-
---J’ai découvert cela dans les archives de la famille; Jacques
-l’ignorait. Il m’a semblé, alors, que j’avais été chargée par la
-Providence d’acquitter cette dette de mon pays.
-
---Et vous n’en avez pas l’air fâché! dit Dora en souriant.
-
---J’en suis bien heureuse, au contraire!
-
-Parmi les hôtes du château se trouvaient le vicomte de Nozay et M. de
-Limeray.
-
-«Le Prince» fut enchanté de revoir, dans l’intimité de la campagne,
-cette Américaine dont la beauté seule lui était un plaisir et qui
-l’intéressait à titre de nouveauté féminine. C’était le premier spécimen
-d’intellectuelle qu’il approchait. Comme Sant’Anna, il s’étonnait du peu
-de place que l’amour et le sentiment semblaient tenir dans la vie de
-madame Ronald. Bien qu’il fût hors de cause, il en ressentait comme une
-sorte d’injure faite à son sexe. Et la jeune femme était sincère
-absolument. Malgré son beau coloris, son expression brillante, son
-visage était froid, dur même. Il lui manquait la lumière douce, chaude,
-vivante, qui vient de l’âme: le comte le regrettait en artiste et en
-homme. Lorsqu’il regardait Hélène, il lui arrivait souvent de se dire,
-comme devant une œuvre manquée: «Quel dommage! quel dommage!» Il ne
-tarda pas cependant à s’apercevoir qu’elle avait un souci, une
-préoccupation; elle était distraite, parfois. Sa gaieté ne paraissait
-pas aussi franche, son esprit aussi libre qu’à leurs premières
-rencontres. Un jour, en disant à M. de Limeray les joies qu’elle se
-promettait de son séjour à Rome, elle se laissa peu à peu aller à lui
-confier les griefs qu’elle avait contre son mari. Le comte la regarda
-avec étonnement.
-
---Et, de bonne foi, vous croyez que c’est M. Ronald qui est dans son
-tort?
-
---De la meilleure foi du monde!
-
---Eh bien, excusez ma franchise... Il me semble, au contraire, que les
-torts sont de votre côté entièrement et que vous êtes hors du devoir.
-
---Pourquoi? Si mon mari était malade ou qu’il eût besoin de ma présence,
-je partirais ce soir même; s’il y avait un empêchement sérieux à ce
-qu’il quittât l’Amérique, j’irais le rejoindre. Mais rien de tout cela
-n’existe et je me considère comme parfaitement libre de rester en Europe
-quelques mois de plus.
-
---Et l’obéissance conjugale, qu’en faites-vous?
-
-Madame Ronald eut un joli rire:
-
---L’obéissance conjugale! C’est bon pour le harem ou la tente. Nous
-sommes les égales de nos maris. Nous pouvons vendre, acheter, disposer
-de notre fortune sans leur consentement.
-
---Alors, en vous mariant, vous ne promettez pas l’obéissance avec
-l’amour et la fidélité?
-
---Oh! l’antique serment se trouve encore, il est vrai, dans notre office
-de mariage, parce que c’est celui de l’Église anglicane; mais beaucoup
-de _clergymen_ le suppriment, sachant bien que nous ne le tiendrions
-pas. Certaines jeunes filles ont la précaution d’exiger qu’il soit omis.
-Cela même a failli amener une rupture entre une de mes amies et son
-fiancé. Il a fini par se soumettre... comme les autres.
-
---La bonne histoire! fit M. de Limeray en riant.
-
---Une histoire?... mais c’est la pure vérité!...
-
---Vous ne plaisantez pas?
-
---Pas du tout.
-
---Alors, chez vous, les femmes ont aboli le serment d’obéissance?
-
---Absolument. Entre égaux il ne saurait être question de soumission.
-
---C’est juste... Voilà un progrès que j’ignorais! Je ne suis plus étonné
-si nous voyons tant d’Américaines seules en Europe... Je crois cependant
-que madame Verga vous a rendu un mauvais service en vous mettant dans la
-tête de passer l’hiver à Rome.
-
---Oh! M. Ronald finira par venir me rejoindre. Il m’adore.
-
---Je comprends cela! dit galamment «le Prince» en regardant la jeune
-femme avec admiration.
-
-La marquise d’Anguilhon était ravie de pouvoir donner à ses compatriotes
-l’impression de ce doux Noël du vieux monde qui, en province et à la
-campagne surtout, a conservé la poésie de la tradition et de la foi.
-
-Madame Ronald et mademoiselle Carroll l’aidèrent à préparer l’arbre de
-Noël, à déballer les caisses arrivées de Paris, à décorer le château de
-gui et de houx. Elles s’y employèrent avec un entrain contagieux. Dora,
-étourdissante de gaieté, essayait les trompettes, les tambours, jouait
-avec les poupées, tirait les ficelles de tous les pantins, s’écriait à
-chaque instant «_What fun!_... Comme c’est amusant!...» Et, à la voir,
-personne n’eût imaginé qu’elle était une des grandes mondaines de
-New-York. L’Américaine a cela de bon qu’elle n’est jamais blasée; mieux
-encore, elle ne prétend pas l’être.
-
-La veille de Noël, les châtelains et leurs hôtes, escortés par les
-valets de pied portant des torches, descendirent la colline pour se
-rendre à l’église du bourg. Il n’y avait pas de lune, mais la nuit était
-splendidement étoilée. Sur tous les chemins de la vallée, on voyait
-s’avancer de petites lumières mouvantes, des silhouettes sombres, une
-procession d’êtres humains poussés par la même force invisible qui
-guidait les rois mages, et conduits à la même adoration. La vieille
-église romane de Blonay avait, ce soir-là, une beauté particulière. La
-nef était sombre, mais le chœur tout illuminé mettait comme un éclat
-d’apothéose autour de la crèche où un gentil enfant-Jésus tendait les
-bras à la foule humble et croyante. Le curé, inspiré par la solennité,
-célébra la messe avec une foi pathétique. De sa belle voix grave, faite
-pour les paroles liturgiques, il entonna le _Gloria_ et le _Credo_. Les
-élèves des sœurs chantèrent les vieux cantiques aux paroles naïves; un
-amateur fit entendre, pour terminer, le triomphant _Noël_ d’Adam. Cette
-cérémonie touchante dans sa simplicité remua profondément madame Ronald
-et ramena sa pensée au couvent de l’Assomption. Il lui sembla subitement
-que depuis lors elle avait fait un long chemin et qu’aujourd’hui elle
-était autre. Quant à Dora, à mademoiselle Beauchamp et à madame Carroll,
-cette messe de minuit les étonna par son étrangeté, elles n’en perdirent
-rien et jugèrent qu’elle seule aurait valu le voyage d’Europe; mais
-elles n’en furent pas autrement émues.
-
-Toute la jeunesse voulut remonter à pied au château et y rapporta un bel
-appétit pour le réveillon.
-
-La salle à manger était décorée de gui et de houx; ces sombres verdures
-s’harmonisaient bien avec les boiseries de vieux chêne. La bûche de Noël
-brûlait dans la cheminée monumentale, mettait çà et là des lueurs
-joyeuses, et mêlait sa flamme chaude aux reflets de l’argenterie et des
-cristaux. Le repas fut des plus gais. Il y avait sur toutes les
-physionomies une joie douce. Les Américaines étaient tout étonnées de se
-trouver dans ce milieu étranger et aristocratique, et plus surprises
-encore de s’y sentir parfaitement à l’aise. Le marquis d’Anguilhon
-promena les yeux autour de lui, à plusieurs reprises, avec une
-expression de tendresse, et finit par dire:
-
---Après tout, il n’y a de bon que le réveillon précédé de la messe de
-minuit et mangé en compagnie des siens. Ceux qu’on fait au restaurant
-sont bêtes et vous laissent tristes.
-
---Tu as mis tout ce temps pour reconnaître cela? dit le comte de Froissy
-à son neveu.
-
---Non, mais je ne l’avais jamais si bien senti que ce soir! répondit
-Jacques en regardant sa mère et sa femme.
-
---Et vous, madame Ronald, que pensez-vous de nos vieilles coutumes?
-demanda M. de Limeray.
-
---Je leur trouve un très grand charme... La vie en Europe a des éléments
-qui n’existent pas encore chez nous, et c’est ce qui nous attire et nous
-retient... Voyez-vous, mes autres Noëls ne m’ont laissé aucun souvenir,
-mais celui-ci, je suis sûre que je ne l’oublierai jamais!...
-
-Le lendemain, dans l’après-midi, Annie et sa belle-mère reçurent les
-enfants de Blonay; le soir, il y eut un bal pour les parents et pour les
-serviteurs du château. Il fut ouvert par Jacques et sa femme. Dora était
-ravie. Il lui semblait vivre en plein roman.
-
---Comme tout cela est intéressant! dit-elle à madame Ronald.
-
-Puis, à voix basse:
-
---Jack a de la chance que je ne sois pas venue plus tôt à Blonay!
-
-Les quatre Américaines emportèrent de leur visite une impression des
-plus agréables. A peine dans le train, Hélène s’écria:
-
---Dody, vous méritez une bonne note. Vous avez eu une tenue parfaite.
-Jamais je ne vous aurais crue capable d’être si convenable!
-
---Merci!
-
---Avouez-le: c’est la marquise douairière qui vous a imposé.
-
---C’est vrai: pour rien au monde, je n’aurais voulu choquer cette grande
-dame si simple, si bienveillante. Du reste, j’ai tout de suite senti
-que, dans ce milieu, il fallait mettre une sourdine à notre modernité
-pour ne pas détonner... Et, par parenthèse, j’ai été très fière d’Annie.
-Ma parole d’honneur, je crois qu’une Américaine bien née, bien élevée,
-peut se mettre à la hauteur de n’importe quelle situation. Si l’on a
-besoin d’une reine quelque part en Europe, on n’a qu’à venir la demander
-chez nous.
-
---Eh bien, vous n’êtes pas modeste, au moins! dit madame Ronald en
-souriant.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Le 2 janvier, madame Ronald et ses compagnes partirent pour Rome. Elles
-avaient engagé un de ces courriers italiens qui sont la providence des
-Américaines seules, qui apportent dans leur service la souplesse, le
-savoir-faire de leur race et souvent un dévouement chevaleresque. Par
-les soins de Giovanni, elles parvinrent avec un confort royal au terme
-de leur voyage et trouvèrent préparé pour les recevoir, à l’Hôtel du
-Quirinal, un bel appartement exposé au midi, donnant sur le jardin, et
-composé d’un salon, d’une salle à manger et de quatre chambres.
-
-Comme elles devaient arriver le matin, par le premier train, elles
-n’avaient pas prévenu les Verga, mais, le jour même, entre trois et
-quatre heures, Hélène et Dora, impatientes de les revoir, se firent
-conduire chez eux. Par raison d’économie, ils avaient loué leur palais
-et pris une villa dans le quartier du Macao, où ils étaient en train de
-s’installer. L’étiquette n’était pas bien sévère _in casa Verga_; le
-valet de pied conduisit les visiteuses dans le grand salon où se
-trouvaient ses maîtres. Elles s’arrêtèrent, une seconde, sur le seuil,
-assez surprises. Il y avait là un pêle-mêle de meubles et de bibelots.
-Le marquis et deux messieurs très élégants, grimpés sur des échelles,
-essayaient des tableaux contre le mur tendu de brocart, tandis que la
-marquise, debout au milieu de la pièce, le chapeau sur la tête, jugeait
-de l’effet. A la vue de ses compatriotes, elle eut un cri de joie; les
-trois hommes sautèrent lestement à terre. M. Verga vint souhaiter la
-bienvenue aux Américaines et leur présenta ses amis:
-
---Le prince Viviani, le duc Marsano.
-
-En entendant ces titres, madame Ronald et mademoiselle Carroll ouvrirent
-de grands yeux, et, aussitôt qu’elles furent seules avec la marquise.
-Dora lui demanda si c’était un vrai prince et un vrai duc qu’elle venait
-de voir.
-
---Je crois bien, et avec des généalogies d’un kilomètre de long... Cela
-les amuse, de nous aider à arranger notre maison. Les Italiens n’ont
-aucune morgue, vous verrez.
-
-Après l’échange des nouvelles d’Amérique et de Paris, madame Verga
-insista pour emmener ses amies à la promenade. Le temps, très doux,
-permettait la voiture ouverte. On traversa lentement le Corso.
-
---Chère vieille Rome! fit Hélène en regardant autour d’elle d’un air
-attendri.--On est toujours heureux de la revoir! J’y suis venue avec
-Henri dans les premiers mois de notre mariage. J’en ai conservé un
-souvenir très vif. Je crois que je reconnaîtrais toutes les rues
-anciennes, tous les palais.
-
---Oh! moi, fit Dora, il y a bien huit ans que je ne l’ai vue. Mes jambes
-ont gardé la mémoire des interminables galeries du Vatican, à travers
-lesquelles on m’a traînée. J’ai souvent pleuré de fatigue en rentrant à
-l’hôtel. J’avais pris les statues en haine, excepté pourtant l’Apollon
-du Belvédère, cette belle figure ailée.
-
---Ailé, l’Apollon! Dody! quelle mythologie! s’écria madame Ronald. Vous
-confondez avec Mercure.
-
---Du tout. Je sais bien qu’il n’a pas d’ailes aux talons, mais il m’a
-donné l’impression d’un être qui pouvait marcher sur l’air et sur l’eau,
-d’un vrai homme-dieu. Je ne l’ai jamais oublié... A propos, madame
-Verga, si vous apercevez le comte Sant’Anna, montrez-le-moi.
-
-La marquise se mit à rire:
-
---Ah! le comte Sant’Anna à propos de l’Apollon!... Il serait joliment
-flatté, s’il savait cela!
-
-Mademoiselle Carroll rougit, puis vivement:
-
---Il aurait bien tort... chez moi, les pensées se suivent, mais ne
-s’associent pas toujours, et, comme je ne le connais pas, je ne peux
-faire une comparaison.
-
---C’est vrai. Du reste, il est très beau, n’est-ce pas, Hélène?
-
---Très beau, répondit la jeune femme, d’un ton indifférent.
-
---Vous allez le voir tout à l’heure: il sera sûrement au Pincio.
-
-Ces mots causèrent un émoi soudain à madame Ronald. Elle comprit alors
-combien le souvenir d’Ouchy serait gênant. Elle eut, en même temps, le
-sentiment très net qu’elle n’aurait pas dû venir à Rome de sitôt.
-
-Il avait plu la veille: madame Verga, craignant que la villa Borghèse ne
-fût trop humide, donna l’ordre à son cocher d’aller au Pincio.
-
-La voiture monta lentement la colline ensoleillée pour arriver à la
-terrasse où les mondains viennent échanger des saluts, des banalités, et
-les artistes s’imprégner de la divine mélancolie que répand à Rome le
-soleil couchant.
-
-Les trois Américaines étaient là depuis quelques minutes, quand la
-marquise s’écria:
-
---Tenez, voici justement Sant’Anna!
-
-Dora eut assez de pouvoir sur elle-même pour ne pas détourner la tête.
-
-Lelo, ayant reconnu madame Verga, quitta les amis avec lesquels il
-causait et se dirigea vers sa voiture.
-
-A la vue d’Hélène, il eut un mouvement de surprise; mais, bien vite,
-sans embarras, sans hésitation, il lui tendit la main.
-
---_Benvenuta!_ Soyez la bienvenue!--dit-il du ton le plus naturel.--Je
-suis charmé de vous revoir.
-
-La marquise le présenta à Dora. Il s’inclina profondément et, revenant à
-la jeune femme:
-
---Vous avez bien tardé, fit-il. Nous craignions que vous n’eussiez
-changé vos plans.
-
---Nous avons voulu attendre la fin de votre mauvaise saison.
-
---Vous avez sagement fait... Maintenant, nous allons pouvoir vous offrir
-du soleil tant que vous en voudrez.
-
-Puis, mettant familièrement ses bras sur le rebord du landau, il demanda
-à madame Ronald des nouvelles de sa tante, de son frère, de son mari
-même. Il parla de Paris, s’informa de ce qu’il y avait de bon au
-théâtre. De temps en temps, il coulait un regard curieux vers
-mademoiselle Carroll, comme si elle l’eût intéressé. Dans ses yeux, il
-n’y avait plus de flamme; sur ses lèvres, plus d’émotion; dans sa voix,
-plus de chaleur. Éteint le désir qui rendait sa physionomie si ardente;
-éteinte, la passion qui la faisait si éloquente... Stupéfaite, Hélène
-répondait à peine. Était-ce bien là l’homme qui s’était déclaré avec
-cette violence! qui avait pénétré dans sa chambre à onze heures du
-soir!... L’avait-elle donc rêvé? A le voir et à l’entendre, elle
-éprouvait une curieuse sensation de froid intérieur, il lui semblait
-qu’autour d’elle tout devenait gris et triste. Et son visage s’altéra
-légèrement, elle frissonna.
-
---Voici le soleil qui se couche, dit la marquise. C’est l’heure
-dangereuse pour qui n’est pas acclimaté.
-
-Le comte, alors, demanda la permission à madame Ronald d’aller lui faire
-visite, se mit à sa disposition avec une courtoisie parfaite; puis,
-ayant pris congé, il fit quelques pas en arrière et de nouveau salua les
-trois femmes.
-
---Il est tout simplement superbe! déclara mademoiselle Carroll aussitôt
-que les chevaux eurent tourné.
-
---Eh bien, mais il est à marier! dit madame Verga en souriant,--et il
-épouserait, je crois, très volontiers, une Américaine.
-
---Pour l’amour de Dieu, ne lui mettez pas cela dans la tête! fit
-vivement Hélène.--Elle serait capable de lâcher Jack.
-
---Merci! répondit la jeune fille d’un ton sec.
-
-Lelo était sorti absolument dégrisé de cette chambre où il avait surpris
-en vain madame Ronald. L’Italien, très sensuel de sa nature, très païen
-dans sa conception de l’amour, a une répugnance instinctive pour la
-femme froide. A Ouchy, dans cette chambre éclairée comme pour une nuit
-de bonheur, seule avec un homme jeune, vivement épris, l’Américaine
-était demeurée maîtresse d’elle-même, le corps rigide, la voix ferme.
-Cela avait paru monstrueux à Sant’Anna, contre nature presque, et son
-désir en avait été tué du coup. Il n’avait emporté aucun regret, mais
-seulement l’impression aussi nouvelle que désagréable d’un échec. On
-affecte de mépriser les blessures de la vanité, on a grand tort; quoi
-que nous en ayons, elles sont les plus douloureuses et les plus longues
-à se cicatriser. En manière de distraction, Lelo s’était arrêté à
-Aix-les-Bains, où il avait joué désespérément et perdu la forte somme:
-il n’avait pas manqué de rendre Hélène responsable de sa déveine et de
-l’appeler «_una jettatrice_». La princesse Marina, depuis, l’avait
-dédommagé de son _fiasco_ sans le lui faire oublier; il était resté dans
-l’âme du jeune homme une sourde rancune.
-
-La nouvelle que madame Ronald arrivait prochainement ne l’avait point
-ému: au fond, elle avait dû être plus flattée qu’offensée de son audace.
-Comme il tenait à conserver avec elle une apparence d’intimité, à cause
-des Verga, et peut-être aussi parce qu’elle était jolie femme, il
-résolut de se montrer très repentant, convaincu à jamais de l’honnêteté
-américaine, et de mettre aussitôt leurs relations sur un pied amical.
-
-Lorsqu’il se retrouva à l’improviste en présence d’Hélène, il n’éprouva
-aucun trouble. La vue de sa beauté le laissa calme. En causant avec
-elle, il l’examinait curieusement, l’esprit lucide. Si froide avec ses
-cheveux aux tons d’or fauve, cette chair reflétant la lumière, ces
-lèvres pleines! Quel trompe-l’œil!... Tout à coup, il saisit l’effet de
-son attitude nouvelle, il vit le désappointement assombrir le visage de
-madame Ronald. Il eut un battement de cœur, un éclair dans les yeux.
-Quand la voiture s’éloigna, il la suivit du regard.
-
---Tiens! tiens! fit-il tout haut.
-
-Un sourire cruel passa sur sa belle bouche romaine, il se mit à
-fredonner:
-
- Si tu m’aimes, prends garde à toi!
-
-Et, tout en redescendant le Pincio, dans une exaltation de vanité, de
-joie mauvaise, il fit à plusieurs reprises tournoyer sa canne. Ce geste,
-pas beau, de triomphe masculin, marqua une fois de plus la défaite
-probable d’une femme.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Le lendemain même, le comte Sant’Anna se rendit à l’Hôtel du Quirinal.
-Il trouva madame Ronald seule. Elle le reçut avec un joli air de
-dignité.
-
---J’avais hâte de vous présenter mes hommages et de solliciter mon
-pardon,--dit Lelo après l’échange d’une cordiale mais brève poignée de
-main.--J’ai eu un accès de folie qui m’a fait beaucoup souffrir et que
-je regrette, parce qu’il vous a offensée. Nous autres Italiens, nous
-croyons difficilement à l’honnêteté féminine; mais quand nous la
-rencontrons sincère, nous saluons très bas... c’est ce que je fais... Je
-craignais que vous ne m’eussiez gardé rancune.
-
---Je n’en avais pas le droit,--confessa madame Ronald avec sa droiture
-habituelle,--puisque ma manière d’agir vous avait permis de me mal
-juger... J’ai fleurté toute ma vie, et je n’avais jamais eu l’occasion
-de m’en repentir.
-
---Vous avez fleurté avec des hommes en chair et en os?
-
---Mais... je le crois! dit-elle.
-
---Il faudra qu’un de ces jours j’aille demander aux Américains le secret
-de leur stoïcisme! dit Lelo avec un faux sérieux.--Cette fois-ci, votre
-coquetterie m’a trouvé sans défense. C’est là toute mon excuse; mais,
-comme je vous sais très juste, j’espère que vous voudrez bien l’accepter
-et me pardonner.
-
---Oui, oui, c’est entendu, je vous pardonne! fit Hélène avec un petit
-rire nerveux.
-
-A ce moment, Dora entra, le chapeau sur la tête, fort élégante. Et son
-visage, à la vue du jeune homme, eut une expression de plaisir.
-
---J’ai souvent entendu parler de vous cet été, mademoiselle,--ajouta le
-comte après l’échange de quelques lieux communs;--j’avais le plus grand
-désir de faire votre connaissance.
-
---On vous a donc dit bien du mal de moi?
-
---Du mal? répéta Lelo, un peu interloqué.--Avez-vous si mauvaise opinion
-des Italiens?
-
---Des Italiens en particulier, non, mais des Européens en général.
-
---Ah! vous en avez beaucoup connu?
-
---Pas un! répondit-elle franchement;--et, à dire vrai, ceux que j’ai
-rencontrés à Paris, chez la marquise d’Anguilhon, m’ont paru charmants;
-seulement à New-York, ils ne sont pas en odeur de sainteté.
-
---Eh bien, vous verrez que nous valons mieux que notre réputation. Quand
-vous aurez passé quelque temps parmi nous, vous nous rendrez justice.
-
---En attendant, je suis ravie et surprise de l’aspect de Rome. Elle
-m’avait laissé le souvenir d’une ville-église, où l’on osait à peine
-parler haut. Ce matin, je l’ai parcourue un peu et elle m’a semblé
-vraiment gaie et tout à fait modernisée.
-
---Oui, on l’a rajeunie, mais sans art: l’effet, pour moi, est plutôt
-pénible. Quand je traverse les quartiers neufs, j’éprouve un
-indéfinissable malaise, je cligne des yeux comme s’il y avait trop de
-lumière. Je me sens blessé, offusqué par quelque chose... C’est
-étrange...
-
---Non, dit Hélène, puisque nous continuons nos ascendants: ce sont vos
-ancêtres qui souffrent dans la Rome ouverte d’aujourd’hui.
-
-Une rougeur légère monta au visage du jeune homme; il regarda
-l’Américaine avec un air d’émerveillement:
-
---C’est possible, dit-il. Voilà une explication que je n’aurais pas
-trouvée!... Si les Sant’Anna d’autrefois se mêlent aussi de protester
-contre l’état de choses présent, il n’est pas étonnant que je sois
-nerveux.
-
---Vous êtes pourtant de la société blanche? demanda mademoiselle
-Carroll.
-
---Oui, j’y ai mes meilleurs amis, je la fréquente de préférence et mes
-sympathies sont de ce côté; mais je n’ai pas rompu complètement avec le
-monde noir, auquel appartient ma famille... Cela me permettra de vous
-obtenir toutes les permissions que vous pourrez désirer du Vatican.
-
---Prenez garde! fit madame Ronald; nous allons vous demander des choses
-extraordinaires!
-
---Demandez, je suis entièrement à votre disposition! répondit le jeune
-homme en se levant.
-
-Les deux femmes remercièrent et le visiteur prit congé.
-
-La marquise Verga était toujours ravie d’avoir quelque compatriote
-intéressante à présenter: cela lui donnait de l’importance, et les
-jeunes gens se montraient plus assidus à ses réceptions, ce qui lui
-causait un plaisir extrême. Madame Ronald était une très jolie femme,
-éminemment décorative; Dora, une riche héritière, d’un type original et
-attrayant: avec elles deux, sa saison ne pouvait manquer d’être
-agréable. Elles les exhiba dans sa voiture, à l’Opéra, les introduisit
-dans son cercle intime, dans les salons de la société blanche. Partout
-elles furent accueillies avec cette amabilité simple, cette courtoisie
-gracieuse qui caractérisent l’aristocratie italienne. Elles se sentirent
-tout de suite à l’aise dans ce monde romain où l’on parle indifféremment
-anglais et français, qui devient de plus en plus cosmopolite, dont
-l’Américaine a forcé les portes et qu’elle est peut-être appelée à
-renouveler.
-
-Hélène et mademoiselle Carroll eurent bientôt plus d’invitations
-qu’elles n’en pouvaient accepter. Elles allèrent partout, correctement
-chaperonnées par mademoiselle Beauchamp et les Verga. Il ne se passait
-guère de jour qu’elles ne rencontrassent Lelo. Poursuivant la douce
-vengeance qu’il avait entrevue, il témoignait à madame Ronald une amitié
-respectueuse, tandis qu’il avait pour Dora des empressements
-d’admirateur. Dès le premier moment, un courant de sympathie s’était
-déclaré entre lui et elle; il n’avait pas eu de peine à donner un air de
-fleuretage à leurs relations. Il ne manquait aucune occasion de se
-trouver avec les deux Américaines. Il sollicita même, un jour, la
-permission de les accompagner dans leur «_sight seeing_», dans leurs
-pèlerinages artistiques et historiques.
-
---Non pas en qualité de cicerone, car je ne connais pas Rome! avait-il
-ajouté avec une belle candeur. J’ai toujours attendu de trouver une
-jolie femme qui voulût bien me l’enseigner... Puisque la Providence m’en
-envoie deux, il faut que je profite d’une gracieuseté qu’elle ne
-renouvellera peut-être pas.
-
-La requête fut accueillie: on put voir Lelo parcourir les galeries du
-Vatican, visiter les basiliques, se promener à travers le forum et le
-palais des Césars. Madame Ronald et Dora s’aperçurent vite de son
-ignorance réelle, de son impuissance à traduire une inscription latine.
-Elles le taquinèrent sans merci, et il ne s’en offensa pas. L’Italien
-n’a jamais honte de ne pas savoir, il aurait plutôt honte de ne pas
-sentir. Il possède un don d’intuition qui lui fait mépriser la science
-acquise, et cette intuition le sert constamment et suffisamment.
-
-Avec son sans-gêne habituel, Dora mit le Baedeker entre les mains de
-Sant’Anna et l’obligea de le lui lire. Il fit cela d’abord comme une
-corvée, puis ces informations quelque peu succinctes lui donnèrent le
-désir d’en apprendre davantage sur certains sujets. Il se plongea même
-dans la lecture de Suétone. Un membre du Club de la Chasse lisant
-Suétone! C’était un vrai phénomène. Par un mystère d’atavisme, Lelo
-entrait plus vite et plus profondément en communication avec les êtres
-et les choses de Rome que ne le pouvaient faire ses compagnes. Souvent,
-devant quelque relique du moyen âge, des reflets d’émotion traversaient
-son visage, la mélancolie de son regard s’aggravait, sa tête se courbait
-légèrement comme si, pour quelques secondes, le passé l’eût repris.
-
-Au cours de ces promenades, c’était Dora qu’il suivait. Elle l’amusait,
-avec son franc parler et ses idées originales. D’un accord tacite, tous
-deux ne tardaient pas à s’isoler en restant près d’une statue ou d’un
-tableau. Cette manœuvre causait à Hélène une sorte d’exaspération. Elle
-pressait le pas comme pour fuir quelque chose de douloureux: tante
-Sophie, qui était toujours de la partie, avait peine à la suivre. Quand
-les jeunes gens la rejoignaient, il y avait sur son visage une
-inquiétude nerveuse qui faisait briller de malice et de satisfaction les
-yeux de Sant’Anna.
-
-Un après-midi que la marquise Verga avait emmené Dora et sa mère,
-mademoiselle Beauchamp et madame Ronald sortirent seules en voiture.
-Hélène donna l’ordre au cocher de les conduire hors de la Porte
-Saint-Sébastien. Le désir lui était venu, subit comme une inspiration,
-d’aller sur la voie Appienne. Et cela se trouvait un de ces jours qui
-sont les grands jours de la campagne romaine, où, soit par un effet de
-lumière, soit par des causes plus difficiles à démêler, elle est d’une
-tristesse infinie, presque surnaturelle. Hélène en fut saisie.
-
---On dirait un coin de planète morte! fit-elle en promenant les yeux
-autour d’elle.
-
---Pas tout à fait, répondit mademoiselle Beauchamp; car voici là-bas la
-voiture de madame Verga et, si je ne me trompe, en avant, à pied, le
-comte Sant’Anna et Dora.
-
-Madame Ronald, à son tour, distingua parmi les tombes qui bordent la
-voie antique, les silhouettes des deux jeunes gens: son cœur se
-contracta. Elle vit mademoiselle Carroll se baisser pour déchiffrer une
-inscription, se redresser, puis, la tête tournée vers son compagnon,
-reprendre la marche lente qui indique une causerie intime.
-
---Oui, c’est eux; ils font de l’archéologie! dit-elle d’un ton
-sarcastique.
-
---Où donc ont-elles trouvé le comte? fit mademoiselle Beauchamp.
-
---Au Corso, probablement: ces Romains sont toujours dans la rue.
-
---Ce n’est pas étonnant que l’on dise partout que Dora l’épouse.
-
---Ah! on dit cela partout?
-
---Oui, plusieurs personnes en ont parlé à Mary. Elle a paru plus flattée
-que mécontente de la supposition. Je crois vraiment qu’elle ne serait
-pas fâchée de voir sa fille devenir comtesse.
-
---Comtesse! elle, Dody, avec son sans-gêne et ses manières! Jolie
-comtesse, en vérité!... J’espère qu’elle aura assez de bon sens pour ne
-pas s’engouer d’un titre et assez d’honneur pour ne pas rompre son
-engagement... Jack, qui la connaît, ne devrait pas la laisser seule ici
-avec tous ces étrangers. Il est stupide.
-
---Mais, ma chère, vous oubliez que son associé est à San-Francisco et
-qu’il n’est pas libre. Elle l’a voulu dans les affaires: il y est.
-
---Eh bien, moi, je vais lui écrire aujourd’hui même. Il m’a
-particulièrement recommandé Dora: je veux mettre ma responsabilité à
-couvert.
-
---Vous avez raison.
-
---Rentrons, il fait lugubre! dit Hélène en frissonnant.
-
-Et sans attendre l’assentiment de mademoiselle Beauchamp, elle donna
-l’ordre au cocher de retourner. Pendant tout le reste du chemin, elle
-demeura silencieuse. Arrivée à l’hôtel, sans prendre le temps d’ôter son
-chapeau, elle écrivit à M. Ascott. Elle n’aurait pu tarder d’une minute,
-possédée de cette fièvre qui, dans certains moments, vous ferait
-chauffer une locomotive, gonfler un ballon, pour que votre lettre arrive
-plus vite,--une lettre qu’ensuite on donnerait sa vie pour n’avoir pas
-écrite!... Sans nommer personne, elle prévint Jack que l’on faisait la
-cour à Dora, que l’on convoitait sa fortune, que son bonheur, à lui,
-était en danger. Elle savait que le jeune homme, aussitôt averti,
-rappellerait son associé et s’embarquerait pour l’Europe.
-
---Voilà qui est fait! dit-elle à mademoiselle Beauchamp, après avoir
-hâtivement écrit l’adresse.
-
-Puis, tout en séchant à grands coups de main sur le buvard l’écriture
-humide, elle ajouta, avec une sorte de colère:
-
---Nos hommes américains sont par trop stupides! Il faut que nous soyons
-joliment honnêtes pour qu’il ne leur arrive pas de pires mésaventures!
-
-
-
-
-XVI
-
-
-En reportant sur mademoiselle Carroll son admiration et ses affections,
-le comte Sant’Anna n’avait pas eu d’autre but que d’exciter les regrets
-de madame Ronald et de piquer sa vanité. Peu à peu, cependant, une
-chaleur de sentiment avait passé dans ses paroles; sans s’en apercevoir,
-il avait pris le ton et les manières d’un amoureux.
-
-Il avait été séduit par le visage brun aux yeux clairs de Dora, par sa
-ressemblance avec la princesse Marina. Toutes deux étaient sveltes et
-fines: Donna Vittoria avait la grâce, l’ondoiement d’un grand félin, et
-la jeune Américaine la forte souplesse de l’acier bien trempé. L’homme
-n’est pas souvent fidèle à une femme, il l’est presque toujours à un
-type. Dora, en outre, avait le don d’amuser et d’intéresser Lelo. Il lui
-semblait qu’avant elle il n’avait jamais vu de créature vraiment libre.
-Son indépendance d’esprit l’étonnait à chaque instant, elle avait l’air
-de marcher dans la vie sans entraves d’aucune sorte. Avec sa volonté et
-la fortune dont elle disposait, elle lui faisait l’effet d’une puissance
-au petit pied. Et elle avait autant que lui la passion des chevaux. Tous
-deux eussent interrompu un duo d’amour pour regarder passer un bel
-animal, discuter sa robe ou son allure. La première fois que Lelo vit
-mademoiselle Carroll à la chasse au renard, il eut comme un
-tressaillement d’amoureux; fasciné par son irréprochable équitation, il
-ne la quitta pas un moment et la complimenta en termes qui lui donnèrent
-la plus délicieuse sensation de plaisir et de triomphe qu’elle eût
-jamais éprouvée.
-
-La marquise Verga, dont le secret désir était de voir l’élément
-américain s’augmenter à Rome et qui ne connaissait pas M. Ascott, ne se
-faisait aucun scrupule de travailler contre lui. Elle répétait sans
-cesse au comte Sant’Anna que mademoiselle Carroll, avec cinq millions de
-dot, était la femme qu’il lui fallait. Il commençait à se demander de
-quel œil sa mère et sa sœur verraient ce mariage avec une étrangère et
-une protestante. Elles le considéreraient sans doute comme le complément
-de ce qu’elles appelaient son apostasie. Il était obligé de s’avouer que
-cette Américaine ultra-moderne ferait avec les siens un contraste un peu
-violent, mais il se disait aussi que l’argent peut adoucir toutes
-choses.
-
-Lelo n’ignorait pas que Dora était fiancée. Dans les premiers temps,
-elle lui avait souvent parlé de Jack Ascott et de son prochain mariage.
-Maintenant elle n’en disait plus rien. Pourrait-il l’amener à rompre cet
-engagement? L’aimerait-elle assez pour braver le scandale de la rupture?
-Sous sa frivolité, il avait senti une fermeté de caractère qui pouvait
-lui réserver un obstacle sérieux. Il remarquait cependant avec une vive
-satisfaction qu’elle semblait de plus en plus affectée par sa présence.
-A son approche, les longs cils battaient, les coins des lèvres minces se
-contractaient légèrement et, pendant les premières minutes, la voix de
-la jeune fille était émue, rapide et nerveuse. Avec lui, elle était
-infiniment plus douce, et, quand elle marchait à ses côtés, il y avait
-dans toute sa personne une inconsciente soumission.
-
-Le changement était encore plus profond que Lelo n’eût osé l’imaginer.
-La première fois que, dans une lettre d’Hélène, le nom de Sant’Anna
-avait frappé ses yeux, Dora en avait été comme fascinée. Elle s’était
-figuré celui qui le portait grand, brun, avec des traits réguliers. Non
-seulement elle n’eut point de désillusion, mais, lorsque ses prunelles
-claires, hardies et moqueuses rencontrèrent en plein le regard lumineux
-de l’Italien, elle éprouva un choc, un trouble subit. A ce moment-là,
-si, par impossible, il lui eût demandé sa main, elle l’aurait accordée.
-Jamais elle n’eût voulu convenir de cela; c’était pourtant ainsi qu’elle
-avait été conquise. Les attentions du comte, de ce beau patricien, la
-flattèrent prodigieusement. Elle s’avisa de le comparer à Jack, et la
-comparaison ne fut pas à l’avantage de celui-ci. La présence de
-Sant’Anna lui apportait une joie qu’elle n’avait jamais ressentie; ses
-regards, ses paroles, lui laissaient une impression qui ne s’effaçait
-pas. Les objets qui lui appartenaient, les plus vulgaires, semblaient
-différents au contact, comme s’ils étaient revêtus d’une sorte
-d’électricité. Dora, qui n’avait jamais aimé, s’étonnait de ces
-phénomènes; elle considérait l’homme qui les déterminait comme un être
-tout à fait supérieur. Et au cours de leurs promenades, de leurs
-causeries, le fluide divin allait bien, comme l’avait expliqué Henri
-Ronald, «touchant ici une cellule inactive, là une fibre insoupçonnée,
-une corde muette», pour produire le grand miracle de l’amour.
-
-Mademoiselle Carroll avait toujours eu une secrète faiblesse pour les
-titres. Depuis qu’elle était à Rome, ils lui plaisaient davantage
-encore. Elle en arriva à se dire qu’avec sa fortune elle aurait pu se
-marier dans l’aristocratie. Le regret de son engagement commença de
-poindre dans son esprit; il s’augmenta à mesure que son intimité avec
-Sant’Anna devint plus étroite. Elle le repoussa énergiquement d’abord,
-puis de plus en plus faiblement, et l’infidélité peu à peu s’élabora
-dans son cœur.
-
-Dora voyait bien que dans la société romaine on croyait à son mariage
-avec le comte de Sant’Anna. Quand il s’approchait d’elle, on les
-regardait, on chuchotait. Pendant qu’il était dans sa loge à l’Opéra,
-les lorgnettes demeuraient braquées sur eux avec persistance. Elle avait
-peine à dissimuler la joie qu’elle en éprouvait.
-
-Hélène n’avait pas manqué de lui raconter ce qu’elle savait des
-relations de Lelo avec Donna Vittoria. Un jour même, elle lui dit en
-plaisantant:
-
---Prenez garde de rendre jalouse cette belle princesse avec votre
-fleuretage: elle pourrait vous le faire payer cher, vous poignarder
-peut-être.
-
-La jeune fille rougit, haussa les épaules, puis gaiement:
-
---Je ne crains que le vitriol, répondit-elle, et c’est une arme trop
-plébéienne pour une grande dame.
-
-Madame Ronald suivait avec une angoisse croissante ce roman qui se
-vivait sous ses yeux. Elle essayait de s’en désintéresser, cela ne lui
-était pas possible. Il avait en elle un écho direct et profond, elle s’y
-trouvait inéluctablement mêlée. Son âme, jusqu’alors si sereine, si
-joyeuse, était troublée par les sentiments les plus extraordinaires. La
-vue de l’intimité de Dora et de Sant’Anna lui causait une irritation
-qu’elle attribuait à son amitié pour Jack. La pensée qu’ils pourraient
-se marier lui était si pénible qu’elle ne s’y arrêtait pas longtemps.
-Elle eût donné n’importe quoi pour hâter l’arrivée de M. Ascott. Sans
-doute il la débarrasserait de ce poids qui lui était tombé sur le
-cœur,--celui de sa responsabilité, croyait-elle.
-
-Lelo comptait sur le carnaval pour avancer ses affaires. Depuis que
-l’Église ne prête plus son patronage à cette explosion de folie,
-nécessaire comme toutes choses probablement, le carnaval de Rome a perdu
-son bel aspect moyen-âge et son originalité, mais il favorise toujours
-merveilleusement les amoureux. Masques, déguisements, _confetti_,
-_moccoletti_, servent à ébaucher de jolis romans, à produire des effets
-tragiques ou comiques, à ménager des rencontres imprévues,--en un mot, à
-varier les destinées humaines.
-
-Le bal masqué en Italie, le _veglione_, a un caractère tout à fait
-mondain et intime. Rien d’échevelé, rien d’inconvenant. Grandes dames et
-bourgeoises y viennent pour intriguer sérieusement leurs amis ou leurs
-connaissances, leur jeter dans l’oreille des révélations perfides, des
-mots troublants, quelques-unes pour le plaisir spécial de se promener
-avec impunité au bras d’un amant. La Romaine pense des mois d’avance au
-_veglione_. Elle espère toujours y trouver quelque aventure agréable.
-Madame Verga, elle, en était fanatique. Afin d’y avoir plus de liberté,
-elle s’y rendait généralement avec des compatriotes, et s’y amusait de
-la manière la plus innocente. Elle y arrivait bien renseignée,
-habilement déguisée. Ses amis finissaient toujours par la reconnaître,
-mais, pour ne pas gâter son plaisir, ils n’en laissaient rien voir.
-Cette année, la maladie d’un de ses enfants l’empêcha de prendre part
-aux premiers _veglioni_. Se trouvant libre pour le dernier, elle loua
-une loge au théâtre Costanzi, invita deux Américains, puis Hélène et
-Dora. Elle commanda trois dominos noirs pareils, pas trop laids, mais
-déguisant bien la taille et la tournure. Ensuite, elle initia ses amies
-à l’esprit du bal masqué, tel qu’il se pratique à Rome, les exerça à la
-voix de fausset et leur livra de petits secrets sur les jeunes gens
-connus. Le grand soir arrivé, elle les mena au Costanzi. Toutes trois
-portaient sur l’épaule gauche une branche des mêmes orchidées. Aussitôt
-dans la loge, madame Ronald et mademoiselle Carroll regardèrent avec un
-peu d’effroi cette foule étrange et masquée qui grouillait au-dessous
-d’elles et semblait de la vie en fusion. Impatiente de s’amuser, la
-marquise rendit bientôt la liberté aux deux Américains et emmena ses
-deux amies dans la salle. Là, elle leur fit encore quelques
-recommandations, entre autres, celle de ne pas se laisser conduire dans
-une loge, sous aucun prétexte, et d’échapper vivement aux indiscrets.
-Puis elle se faufila dans la mêlée et disparut.
-
-Pendant les huit derniers jours, Hélène et Dora n’avaient pensé qu’à ce
-_veglione_. C’était pour elles un plaisir tout nouveau qui avait
-singulièrement excité leur imagination. Elles s’étaient promis d’avoir
-de l’audace et de l’esprit pour dix. Cependant, lorsqu’elles se
-trouvèrent seules au milieu de la salle, elles furent toutes
-déconcertées. Elles virent passer des jeunes gens qu’elles s’étaient
-proposé d’intriguer, sans avoir le courage de leur adresser la parole.
-Il n’est pas si facile qu’on croit, à une femme comme il faut, de sortir
-du convenu. L’homme même, lorsqu’il sent une main inconnue se poser sur
-son bras, ne peut se défendre d’un certain trouble qui le rend souvent
-muet ou lui fait dire quelque sottise. Le masque, au lieu d’enhardir les
-deux Américaines, comme elles y comptaient, semblait les paralyser, et
-cette voix de fausset, qu’elles croyaient posséder admirablement, ne
-voulait pas sortir de leur gosier. Leurs premiers essais furent assez
-maladroits. Mais, une fois lancées, elles rentrèrent vite en possession
-de leurs moyens et surent bientôt provoquer l’ahurissement et la
-curiosité; ce jeu leur parut extrêmement amusant--_great fun!_
-
-Au fond, pour toutes deux, sans qu’elles se l’avouassent, le grand
-attrait de ce bal était le comte Sant’Anna. C’était lui surtout qu’elles
-désiraient intriguer et étonner. Elles le cherchèrent tout de suite du
-regard. Il était bien là. Debout, en pleine lumière, le dos contre le
-montant d’une loge, à droite de la porte d’entrée, la boutonnière
-fleurie d’un œillet blanc, il paraissait avoir plus de succès qu’aucun
-des hommes présents et était entouré de dominos avec qui il échangeait
-des propos joyeux. Ainsi assiégé, il fut inabordable pendant la première
-partie de la soirée. A la fin, il entra dans la foule et, examinant de
-près tous les masques, il eut l’air de chercher quelqu’un. Plusieurs
-femmes essayèrent de l’accaparer; il s’en débarrassa lestement. Hélène,
-qui ne l’avait pas perdu de vue, le rejoignit et se mit à le suivre, le
-cœur battant, presque éblouie par son émotion. Un groupe l’ayant arrêté,
-il se trouva tout à coup à ses côtés. C’était le moment ou jamais:
-brusquement, elle saisit son bras. Lelo la regarda curieusement et son
-visage s’éclaira.
-
---Est-ce vrai que vous vous mariez? demanda madame Ronald en français et
-d’une voix admirablement fausse.
-
---Encore!... Ah! mais c’est une gageure!... Voici la vingtième fois, au
-moins, que l’on me pose cette question.
-
---Et qu’avez-vous répondu?
-
---Que j’y étais tout disposé si l’on m’acceptait.
-
-Sous l’impression qu’elle reçut, Hélène, d’un mouvement instinctif,
-chercha à dégager son bras. Le comte le retint en le serrant fortement
-contre lui, et cette étreinte rendit à la jeune femme l’étrange bonheur
-qu’elle avait connu à Ouchy.
-
---Pourquoi veux-tu me quitter sitôt? dit Sant’Anna doucement.--Mon
-mariage te fait donc du chagrin?
-
---A moi?... Ah! si vous saviez comme vous m’êtes indifférent!
-
-Lelo ne douta plus qu’il n’eût affaire à madame Ronald: une idée
-vraiment perfide lui vint à l’esprit.
-
---Indifférent? répéta-t-il,--je te suis indifférent?... Je n’en crois
-rien, car mon amour a toujours attiré l’amour.
-
---Pas toujours.
-
---Toujours... tôt ou tard. J’ai résolu de te conquérir, de te faire
-oublier Jack Ascott.
-
-Hélène eut un éclat de rire forcé.
-
---Ah! ah! vous me prenez pour votre Américaine!... Eh bien, pour un
-amoureux, vous n’avez guère de flair!
-
-Sant’Anna, feignant d’être surpris et déconfit, s’arrêta net:
-
---Qui es-tu donc?
-
---Cherchez!
-
-Sur ce mot, la jeune femme se dégagea, et lui tournant le dos, elle se
-perdit dans la foule.
-
-Un sourire moqueur brilla dans les yeux du comte. «La voilà avertie,
-pensa-t-il, et furieuse!»
-
-Dora, qui de loin avait vu la scène, lâcha aussitôt le malheureux
-qu’elle était en train d’ahurir, et vint rôder autour de Lelo. Deux
-fois, elle l’effleura sans oser lui parler, prise d’une timidité
-invincible. Lui, l’examina de la tête aux pieds. Une autre branche
-d’orchidées! C’était sûrement mademoiselle Carroll.
-
---Veux-tu accepter mon bras? Ta silhouette me plaît.
-
-La jeune fille posa une main émue sur le bras qui lui était offert.
-
---Sortons de cette fournaise. Allons dans les couloirs, il y fait
-meilleur.
-
-Puis, voyant que son domino n’ouvrait pas la bouche:
-
---Tu n’es pas muette, j’espère!
-
-Dora enfin avait retrouvé son bel aplomb.
-
---Non, non. Dieu merci! se hâta-t-elle de répondre d’une voix
-méconnaissable,--et je suis même très bien documentée sur vous.
-
---Vraiment?
-
---Oui, vous êtes léger, inconstant comme Don Juan, incapable d’un
-sentiment sérieux, tout en ayant l’art de persuader aux femmes que vous
-êtes amoureux d’elles.
-
---Tes documents sont faux, archifaux! Je puis te le prouver... Tiens,
-entrons dans cette loge.
-
-Mademoiselle Carroll, se souvenant de la recommandation de madame Verga,
-voulut s’échapper. Lelo mit vivement sa main sur la sienne.
-
---Je ne te lâche pas avant que tu m’aies entendu. Un accusé a le droit
-de se défendre.
-
-Et, avec une autorité qui agit comme un charme sur la jeune Américaine,
-il la conduisit dans la loge du rez-de-chaussée qui lui appartenait, lui
-offrit une chaise et se plaça vis-à-vis d’elle, le dos tourné à la
-salle.
-
---On vous a donc dit que je suis incapable d’un sentiment sérieux?
-demanda-t-il en abandonnant le tutoiement du bal masqué.
-
-Dora fit un signe affirmatif.
-
---Eh bien, on vous a trompée, car je suis sincèrement épris d’une jeune
-fille.
-
---Ah bah!
-
---C’est la vérité pure.
-
---Une jeune fille blonde?
-
---Non, elle est brune.
-
---Jolie?
-
---Pour moi, oui.
-
---Cela veut dire qu’elle est laide pour les autres?
-
---Jamais de la vie!... Elle a les plus beaux yeux du monde, et elle est
-intelligente, originale, délicieuse. Je l’aime comme je n’ai jamais
-aimé! C’est si vrai que, pour la première fois, je songe au mariage...
-Voulez-vous que je vous dise son nom? demanda Lelo en baissant la voix.
-
---Non, non, je ne suis pas curieuse.
-
---Parce que vous le connaissez, ce nom, parce que vous savez que c’est
-le vôtre.
-
-Mademoiselle Carroll se leva, en proie à une émotion visible malgré son
-masque et son domino.
-
---Quelle folie! fit-elle brusquement.
-
-Lelo se leva à son tour, et, prenant les deux mains de la jeune fille,
-il les tint fermement entre les siennes.
-
---Une folie! pourquoi? Je n’aurais pas dû vous faire une déclaration
-dans un lieu comme celui-ci, mais vos paroles m’y ont poussé. Dites-moi
-que vous croyez à mon amour?
-
---A quoi bon? Je ne suis plus libre, vous le savez bien.
-
---Oui, et la vue de cette bague que vous portez m’est devenue odieuse.
-Je ne serai heureux que quand vous l’aurez rendue à celui qui vous l’a
-donnée.
-
---Rompre mon engagement! Oh! c’est impossible!... impossible!... M.
-Ascott ne mérite pas un tel affront. Ce serait briser sa vie. Il m’aime
-uniquement.
-
---Mais, vous ne l’aimez pas, vous! fit hardiment le comte. Et si vous
-osez regarder tout au fond de votre cœur, ou je me trompe fort, ou vous
-sentirez que vous ne pouvez plus épouser M. Ascott.
-
-Dora dégagea violemment ses mains: un ami de Lelo, croyant la loge vide,
-y faisait irruption avec deux dominos. Il y eut une bousculade de
-chaises et, avant que les indiscrets eussent pu se retirer, la jeune
-Américaine s’était enfuie.
-
-Quand mademoiselle Carroll rentra à l’hôtel, vers trois heures du matin,
-Giovanni, le courrier, lui remit un télégramme arrivé dans la soirée.
-Elle devina instantanément de qui il était et pâlit un peu.
-
---Jack arrive jeudi, dit-elle après avoir lu.
-
---Ce n’est pas trop tôt! fit sèchement madame Ronald.
-
---Non, c’est plutôt trop tard! répondit Dora en déchirant la dépêche
-avec de petits mouvements durs qui révélaient une résolution prise.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Les paroles de Sant’Anna avaient d’abord effrayé et bouleversé
-mademoiselle Carroll; mais, lorsqu’elle fut seule, elle éprouva en se
-les rappelant une allégresse nouvelle, un sentiment d’orgueil, un
-trouble délicieux. Il l’aimait! Il le lui avait dit avec ses lèvres,
-avec ses yeux, avec toute sa physionomie, et il ne tenait plus qu’à elle
-de devenir sa femme. Elle, Dora, la femme de ce grand seigneur romain!
-Cette idée l’éblouit au point qu’elle n’osa pas tout de suite la
-regarder en face. Le comte s’était permis de lui dire qu’elle ne pouvait
-plus épouser Jack! Il croyait donc qu’elle l’aimait? Une vive rougeur
-monta au visage de la jeune fille. Elle essaya de protester, de
-s’indigner, de se moquer, mais sa révolte finit pitoyablement par un
-petit rire ému. Non, elle ne pouvait pas le nier: Lelo, par sa présence,
-lui apportait une joie extraordinaire; près de lui, elle perdait la
-notion du temps, le souvenir du passé. L’amour seul pouvait produire ces
-phénomènes. Pourquoi Jack n’avait-il pas su l’éveiller en elle? C’était
-sa faute après tout!... Sa faute! Elle avait enfin trouvé un grief
-contre le pauvre garçon. Il était bon, loyal, dévoué, mais il
-ressemblait à tous les autres jeunes gens. Son regard n’avait jamais eu
-cette flamme qui fait baisser les yeux et battre le cœur. Elle le
-connaissait trop. Quand il la quittait, elle éprouvait une sorte de
-soulagement. Avec le comte Sant’Anna la vie lui semblerait trop courte,
-et avec Jack trop longue! Non, elle ne pourrait jamais le rendre
-heureux. Elle comprenait cela, maintenant. Donc, c’était son devoir de
-rompre. Oui, son devoir. Elle demeura sur cette idée, pour se cacher à
-elle-même l’odieux et la cruauté de l’action qu’elle allait commettre.
-Et tout le monde la blâmerait! Personne n’apprécierait la loyauté qui
-avait dicté sa conduite. Comment s’y prendrait-elle pour dégager sa
-parole? En se posant cette question, elle tournait, par un mouvement
-réflexe, son anneau de fiançailles autour de son doigt. Tout à coup, ses
-yeux tombèrent sur l’admirable perle rose qui en faisait un joyau rare;
-cette vue réveilla une foule de souvenirs et un remords soudain éclata
-dans son âme.
-
---Pauvre Jack! fit-elle tout haut; puis, avec des yeux voilés de larmes,
-elle ajouta: _I wish I were dead!_--Je voudrais être morte!...--un
-souhait qui n’a pas l’ombre de sincérité, mais au moyen duquel
-l’Américaine a l’habitude de soulager sa conscience.
-
-Le combat qui se livra dans l’âme de mademoiselle Carroll, pendant une
-partie de la nuit et toute la journée du lendemain, prouvait chez elle
-une profondeur de pensée et de sentiment que personne n’eût soupçonnée.
-Si elle eût été la jeune fille frivole et égoïste qu’elle s’efforçait de
-paraître, elle eût jeté lestement par-dessus bord son fiancé, mais elle
-valait mieux qu’elle ne le croyait elle-même. Au premier moment, elle
-n’avait senti que la joie d’être aimée de Lelo et la satisfaction de
-pouvoir devenir comtesse; maintenant elle éprouvait le regret de la
-douleur qu’elle allait causer. L’idée de manquer à sa parole lui était
-insupportable, la rendait honteuse d’elle-même. Elle se détesta, se dit
-des sottises, se traita plus sévèrement que personne n’eût osé le faire.
-Elle eût donné beaucoup pour rompre son engagement par lettre, mais
-c’était matériellement impossible. Elle était condamnée à affronter le
-chagrin de Jack, à subir ses reproches. S’il pouvait au moins se laisser
-emporter par la colère, se mettre dans son tort! Une bonne querelle
-pourrait seule faciliter l’inévitable rupture. Plus l’heure de
-l’entrevue approchait, plus sincèrement mademoiselle Carroll répétait:
-«_I wish I were dead!_...» Mais aucun signe de fin prématurée ne se
-déclarait chez la jeune fille et M. Ascott arrivait à toute vapeur.
-Comme l’avait supposé madame Ronald, il avait rappelé son associé au
-plus vite et s’était embarqué sur le premier transatlantique en
-partance. Pendant toute la durée de son voyage, il avait subi des
-alternatives de foi et de doute, et ces vibrations diverses avaient
-provoqué en lui cette espèce de mal de mer moral plus intolérable qu’une
-douleur déterminée.
-
-Lorsque, le jeudi matin, vers onze heures et demie, on remit à Dora la
-carte de M. Ascott, le cœur lui battit. En arrangeant ses cheveux, en
-refaisant le nœud de sa cravate, ses doigts tremblaient visiblement,
-puis, subjuguée par l’inéluctable et toute pensée annihilée, elle se
-rendit au salon.
-
---_Hallo_, Jack! fit-elle, saluant son fiancé, comme si elle l’eût
-quitté la veille, de ce mot amical et familier, bien américain, qui lui
-était habituel.
-
-Les regards des deux jeunes gens se rencontrèrent en même temps que
-leurs yeux, et tout à coup ils se sentirent étrangers l’un à l’autre. Il
-y eut entre eux un moment d’embarras, un silence ému. Ce fut
-mademoiselle Carroll qui se remit la première.
-
---C’est comme cela que vous tombez sur les gens sans crier gare!
-dit-elle en essayant de plaisanter.--Votre associé est donc revenu plus
-tôt que vous ne comptiez?
-
---Non, je ne l’ai pas attendu. J’ai laissé la maison et les affaires
-entre les mains de mon premier commis.
-
---Aviez-vous une telle hâte de me revoir? demanda Dora avec son
-incurable coquetterie.
-
---Cela vous étonne? Le chagrin de notre séparation vous a sans doute été
-léger. Mais le fait n’est pas là. J’ai reçu une lettre où l’on me
-prévient qu’un certain comte italien vous fait la cour, et où l’on
-m’avertit que le bruit de votre mariage avec lui se répand de plus en
-plus. Je n’aurais jamais pu attendre que le courrier m’apportât votre
-dénégation, je suis venu la chercher.
-
-Il y avait dans le ton du jeune homme une autorité qui imposa à
-mademoiselle Carroll. Elle essaya pourtant de parer à la manière des
-femmes.
-
---Et quelle est la personne qui vous a rendu ce joli service?
-
---Peu importe... Dody, au nom du ciel,--fit Jack en prenant les mains de
-sa fiancée,--mettez fin au supplice que j’endure; il est intolérable.
-Dites-moi que ce fleuretage ne signifie rien et que vous êtes toujours
-mienne.
-
-Mademoiselle Carroll, paralysée par la honte, par la conscience de son
-indignité, demeura silencieuse, ses lèvres s’agitèrent plusieurs fois
-sans émettre un son, puis, avec un accent de véritable détresse:
-
---Je le voudrais, Jack, je le voudrais... mais je ne le puis pas.
-
-M. Ascott lâcha brusquement les mains qu’il tenait et recula de quelques
-pas, très pâle, la moustache frémissante.
-
---Alors, ce mariage dont on parle est vrai?... demanda-t-il d’une voix
-rauque.
-
---Non, non, il n’est pas question de mariage. Personne ne m’a demandée;
-seulement... seulement... je ne peux plus devenir votre femme.
-
---Parce que vous en aimez un autre?
-
-La jeune fille rougit violemment.
-
---Parce que je crois que nous nous rendrions mutuellement malheureux. La
-vie d’Europe me plaît; maintenant que j’en ai goûté, je ne serais plus
-satisfaite de la nôtre. Une femme mécontente est la créature la plus
-incommode (_uncomfortable_) qui existe.
-
---Ah! je comprends, je comprends!... vous avez fréquenté des grandes
-dames, et il vous faut un titre! Si ce n’est que cela, je puis en
-acheter un. Moyennant une cinquantaine de mille francs... ou moins... le
-pape fera de moi un baron, le premier baron américain! Ce sera très
-ridicule, mais immensément chic!... La baronne Ascott... Qu’en
-dites-vous?
-
-Jack eut le trait malheureux en ce qu’il était un peu injuste, et cette
-injustice donna à mademoiselle Carroll le courage de tailler dans le
-vif.
-
---Eh bien, vous vous trompez, dit-elle sèchement; fussiez-vous prince,
-je ne vous épouserais pas davantage.
-
---C’est donc ma personne qui vous est devenue antipathique?... par
-comparaison, sans doute?
-
-Les meilleures fibres de Dora furent de nouveau touchées.
-
---Votre personne antipathique! s’écria-t-elle, oh! n’en croyez rien!
-J’ai pour vous une affection réelle. Je comprends tout ce que vous
-valez, et cela me fait une peine atroce de devoir reprendre ma parole et
-de vous causer un tel chagrin. Je voudrais être morte!...
-
-L’accent sincère de la jeune fille détendit la colère qui soutenait M.
-Ascott; le cœur défaillant, les jambes cassées, il se laissa tomber dans
-un fauteuil, passa et repassa la main sur son front, puis d’une voix
-angoissée:
-
---Dody, Dody, fit-il, est-ce que ce n’est pas un cauchemar? une de vos
-plaisanteries habituelles?... n’allez-vous pas me dire, comme vous
-l’avez fait tant de fois: «Je suis sage maintenant...»
-
-Mademoiselle Carroll, très émue, secoua la tête.
-
---Je le voudrais, mais c’est impossible; ne le désirez pas. Mieux vaut
-une rupture maintenant qu’un divorce à Dakota plus tard (_a Dakota
-divorce_), et nous en arriverions là... Les mariages sont écrits, on a
-bien raison de le croire; le nôtre ne l’était pas, probablement.--Et,
-Jack... après tout, je ne vaux pas tant de regrets! ajouta mademoiselle
-Carroll avec une humilité assez extraordinaire chez elle. Il y a des
-jeunes filles plus belles, meilleures que moi. J’en connais vingt pour
-une qui seraient fières de devenir votre femme, et qui pourraient vous
-rendre heureux.
-
---C’est possible, mais elles n’existent pas pour moi.
-
---Vous oublierez; les hommes oublient toujours.
-
---Vous croyez?
-
---Oui, ils ont mille occasions, mille moyens.
-
---En effet, le jeu... la boisson... le suicide.
-
---Oh! Jack, taisez-vous!... Promettez-moi, jurez-moi que vous n’aurez
-recours à aucune de ces choses affreuses, dégradantes.
-
---Je n’ai rien à vous promettre,--répondit M. Ascott en serrant avec des
-doigts crispés les bras de son fauteuil.--Je ne me connais pas. Je peux
-valoir mieux, je peux valoir moins que je ne l’imagine. La fin le
-montrera. C’est ma faute, ma très grande faute: je n’aurais pas dû vous
-laisser venir seule en Europe; mais j’avais une telle confiance en vous!
-Je croyais que vous m’aimiez.
-
---Je le croyais aussi, puisque je vous avais accepté. Je sais maintenant
-que le sentiment que j’avais pour vous, que j’ai encore, n’est pas de
-l’amour.
-
---Vous savez cela? demanda Jack, tous les muscles du visage étirés par
-la douleur.
-
-Dora fit un signe affirmatif.
-
---Alors, vraiment, il est trop tard? dit M. Ascott en se levant.
-
-La jeune fille l’imita.
-
---Oui... il est trop tard... Il faut que je vous rende ceci.
-
-Et, toute pâle d’émotion, elle retira sa bague de fiançailles, cette
-bague qu’elle avait portée deux ans, et la tendit à Jack.
-
-Lui la prit et, sous une irrésistible impulsion de douleur et de colère,
-il la lança dans la cheminée où brûlait un grand feu.
-
-Mademoiselle Carroll jeta un cri et, instinctivement, saisit les
-pincettes pour l’arracher aux flammes.
-
-M. Ascott retint son bras, et le serrant avec force:
-
---Laissez-la, dit-il, vous n’avez plus le droit d’y toucher. Je désire
-qu’elle soit détruite.
-
-Puis avec une ironie cinglante:
-
---Voilà bien la femme! elle se précipite pour sauver un bijou de la
-destruction, et elle y envoie un homme... Que Dieu vous pardonne; moi,
-je ne le peux pas.
-
-Et Jack s’éloigna sans retourner la tête, tandis que Dora, comme
-pétrifiée, demeurait, pincettes en mains, le regard sur le foyer ardent,
-avec la sensation qu’il se consumait là quelque chose d’elle. Elle se
-redressa très pâle, l’instrument de fer s’échappa de ses doigts et,
-secouée d’un tremblement nerveux, elle tomba dans un fauteuil en
-murmurant:
-
---C’est horrible!... horrible!
-
-Et alors, de ses yeux brillants et moqueurs, les larmes jaillirent; elle
-les essuya rageusement, mais, à son honneur, elles continuèrent de
-couler.
-
-Deux minutes après, madame Ronald fit irruption dans le salon.
-
---Qu’y a-t-il? demanda-t-elle. On vient de me remettre la carte de Jack;
-il a écrit dessus: «Je repars, ne veux voir personne.» Vous vous êtes
-querellés?
-
---Nous avons fait mieux, nous avons rompu! répliqua mademoiselle Carroll
-en détournant la tête.
-
-Le visage d’Hélène s’altéra comme si elle eût été frappée
-personnellement.
-
---Vous avez repris votre parole, vous? Quelle indignité!
-
-Ce mot suffit à remettre Dora debout moralement et à lui rendre tout
-entier son beau pouvoir de défense et d’attaque.
-
---Une indignité? répéta-t-elle. Je ne vois pas cela. Quand on a
-conscience de ne pas aimer un homme suffisamment, il vaut mieux ne pas
-l’épouser.
-
---Et cette conscience vous est venue depuis que vous connaissez M.
-Sant’Anna.
-
---Peut-être... A propos, est-ce vous qui avez écrit à M. Ascott?
-
---C’est moi.
-
---Vous n’aviez pas le droit de vous mêler de mes affaires.
-
---Je vous demande pardon: c’était mon devoir de prévenir Jack et, toute
-ma vie, j’aurai le remords de ne pas l’avoir fait à temps... Mais je
-n’aurais jamais cru que l’ambition de devenir comtesse eût pu vous
-pousser à commettre une si mauvaise action.
-
---L’ambition de devenir comtesse!... M. Sant’Anna n’a pas besoin d’un
-titre pour plaire, vous le savez bien!... Je parie que si vous aviez été
-la fiancée d’Henri, au lieu d’être sa femme, vous l’auriez lâché...
-
-Hélène devint toute blanche.
-
---Vous êtes folle! dit-elle.
-
---Je serai sûrement très contente d’avoir un titre, continua la jeune
-fille, je ne m’en cache pas; mais quant à épouser quelqu’un pour cela,
-jamais.
-
---Alors, vous comptez épouser M. Sant’Anna?
-
---S’il me demande, oui.
-
---Il demandera sûrement votre dot!
-
---Eh bien, je la lui donnerai, je la lui donnerai!
-
---Vous l’aimez donc?
-
---Je l’aime... Oui, je l’aime!... Oh! sûrement! fit mademoiselle Carroll
-avec une soudaine douceur.
-
---Quand vous l’aurez accepté, je quitterai Rome. Je ne veux pas être
-témoin d’un mariage qui brisera la vie de Jack.
-
-Et sur ces mots, prononcés d’un ton froid et tranchant, mais avec des
-lèvres amincies par la colère, madame Ronald quitta le salon.
-
-La jeune fille, qui tenait par les deux bouts son mouchoir encore
-mouillé de larmes et le faisait tourner, en accéléra le mouvement et le
-réduisit en corde, puis, le nouant rageusement, elle le lança au beau
-milieu de la pièce en répétant:
-
---_I wish I were dead!_
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-En se rendant au _veglione_ du Costanzi, le comte Sant’Anna ne se
-doutait pas qu’il serait entraîné à faire à mademoiselle Carroll une
-déclaration aussi formelle. Quand il s’était trouvé dans la
-demi-obscurité d’une loge de rez-de-chaussée, en tête à tête avec ce
-svelte domino, le souvenir d’autres aventures, le charme du masque
-avaient produit en lui une soudaine ivresse, et sans le vouloir, il
-avait prononcé des paroles décisives.
-
-Bien que Dora ne lui inspirât pas une de ces passions ardentes qu’il
-avait connues, il en était très amoureux et n’avait pas de plus vif
-désir que celui de l’épouser. L’idée d’enlever à un autre homme une
-fiancée qui lui était probablement chère ne lui causait pas un remords
-bien gênant. Il aurait préféré qu’il n’y eût pas de Jack dans la vie de
-mademoiselle Carroll, mais celui-là ne lui portait pas ombrage. Dès les
-premiers moments, il avait deviné que le sentiment de Dora pour M.
-Ascott n’était qu’une grande amitié. A vingt-trois ans, émancipée comme
-elle l’était, elle ignorait les sensations de l’amour plus qu’une petite
-Italienne de quatorze ans. Et c’était lui, Lelo, qui, le premier, les
-avait éveillées en elle. Ceci le flattait et le charmait au plus haut
-point: l’homme, l’Italien surtout, est plus jaloux des sensations de
-l’amour que de l’amour même.
-
-Lelo était résolu à demander la main de la jeune Américaine, mais la
-pensée du chagrin qu’il allait causer à sa mère et à la princesse
-Marina, l’appréhension des scènes et des reproches qui l’attendaient,
-lui auraient fait reculer encore la démarche officielle, si la
-Providence ne l’y eût poussé. Le mariage lui avait toujours semblé une
-dure nécessité, un risque terrible. Il n’avait qu’une foi très faible en
-l’honnêteté féminine; la plupart des jeunes filles lui avaient,
-jusqu’alors, inspiré une invincible méfiance, et voilà qu’après quelques
-semaines de relations frivoles, il allait confier l’honneur de son nom,
-de sa maison, à une étrangère. Et il se trouvait, sans avoir eu le temps
-de se reconnaître, de discuter, jeté dans le sérieux de la vie! Il n’en
-revenait pas. Comment réconcilier sa famille avec ce mariage? La grosse
-dot de mademoiselle Carroll ferait peut-être ce miracle; mais sa mère
-était si sincère dans son intransigeance!... Le mieux était de n’y pas
-penser d’avance, puis de se fier à l’inspiration. C’était généralement
-ainsi que le jeune homme traitait les difficultés.
-
-Pendant les deux jours qui suivirent le _veglione_, Lelo fut
-inabordable, nerveux comme un Italien seul sait l’être, de cette
-nervosité farouche, qui tient à distance amis et importuns. Il ne se
-montra nulle part, excepté au Club de la Chasse, le «Jockey» de Rome.
-Là, il demeura des heures étendu dans un fauteuil ou allongé sur un
-divan, la cigarette aux lèvres, l’œil vague, revivant avec volupté ce
-passé auquel il devait dire adieu et qui, par là même, lui devenait
-soudainement si précieux. Dans sa rêverie, femmes, chevaux, équipages,
-triomphes d’amour, beaux coups de fusil, heureuses séries au jeu
-défilèrent tour à tour et lui redonnèrent des sensations de bonheur, des
-satisfactions de vanité.
-
-Peu à peu, une sorte de brume tomba sur ces pitoyables souvenirs de
-mondain, et la fine silhouette de Dora, ses yeux aux prunelles claires,
-aux cils frisés, son visage piquant se détachèrent en lumière dans sa
-pensée et il ne vit plus qu’elle: l’avenir! Elle lui apparut si loyale,
-si vivante, si rassurante, avec son activité! Et elle l’aimait! Il avait
-sur elle un pouvoir magnétique, le seul qu’il crût nécessaire avec la
-femme, le seul qui, selon lui, pût assurer la soumission et la fidélité.
-Non, il ne regrettait pas sa déclaration de la veille. Et puis, cinq
-millions de dot, pour commencer!... Il y avait là de quoi remettre sa
-maison sur le pied d’autrefois, restaurer cette villa historique de
-Frascati qui lui était si chère, avoir de beaux équipages, une écurie de
-premier ordre. En vérité, c’était une chance!
-
-Et maintenant, comment madame Ronald accueillerait-elle la nouvelle de
-ce mariage? Elle avait beau être maîtresse d’elle-même, parfois sa
-physionomie trahissait un peu plus que du dépit. A cette idée, le
-sourire cruel qu’il avait rarement, qui ne semblait même pas à lui,
-passa sur les lèvres du comte et se refléta dans ses yeux en une lueur
-dure.
-
-«Nous allons voir, se dit-il, si une intellectuelle est une femme!...»
-
-C’était, naturellement. Dora qui lui avait révélé ce nouveau type
-féminin, presque inconnu en Italie, et auquel l’Américaine se vante
-d’appartenir: afin de rendre son explication plus claire, elle lui avait
-désigné Hélène comme un type du genre, et lui, se souvenant de la scène
-d’Ouchy, s’était pris d’une antipathie subite et bien masculine pour le
-nom et l’espèce. Puis, la jeune fille lui ayant avoué qu’elle-même
-n’était qu’une toute petite intellectuelle, il l’en avait félicitée avec
-une chaleur comique.
-
-De madame Ronald, la pensée de Sant’Anna alla à la princesse Marina. Il
-n’y a pas d’homme à qui le souvenir du premier amour soit plus cher qu’à
-l’Italien de toutes les classes, et Donna Vittoria avait été celui de
-Lelo. Pendant quelques instants encore, l’image d’autrefois le retint
-captif; sa physionomie s’adoucit, ses yeux s’emplirent de passion; il y
-eut sur son visage comme un éclat de jeunesse; puis tout s’éteignit, et
-le présent reprit ses droits.
-
-Lelo se dit qu’il devait avant tout faire part de son mariage à la
-princesse. Dernièrement, elle l’avait beaucoup questionné au sujet de
-Dora, et, avec l’idée de la préparer, il lui avait laissé deviner ses
-intentions. Depuis longtemps, il n’avait plus pour elle qu’une sorte
-d’amitié amoureuse, mais elle, l’aimait encore: il savait qu’il allait
-lui porter un coup cruel, infiniment douloureux. Il redoutait d’être
-témoin de sa peine: la vue du chagrin de la femme affecte l’homme plus
-que ce chagrin même.
-
-Le lendemain, avant de revoir mademoiselle Carroll, le comte se rendit
-chez Donna Vittoria. Comme tous ses compatriotes, il excellait dans les
-scènes de rupture. Il mit dans celle-ci une habileté, une finesse
-merveilleuses, et ne manqua pas de répéter la fameuse phrase italienne:
-«_Ci vuol della filosofia_...--Il faut avoir de la philosophie...» La
-princesse n’en avait pas assez, sans doute, pour supporter la suprême
-infidélité, car les larmes jaillirent de ses yeux. Alors il lui reprocha
-de l’affliger, de manquer de générosité; il lui représenta qu’il ne
-pouvait laisser éteindre son nom, que sa position l’obligeait à se
-marier, et il ajouta que, si elle l’aimait, elle devait l’y encourager
-et ne point lui rendre son devoir trop pénible. Il se posa en victime
-des circonstances. La grande dame tomba dans le piège comme la plus
-simple des femmes. Elle crut que son ami avait besoin de consolations;
-elle fit taire sa douleur pour lui en donner, et il la quitta, le cœur
-allégé, emportant une assurance délicieuse d’indépendance reconquise.
-
-Le lendemain, mademoiselle Carroll et le comte Sant’Anna, mus par la
-volonté suprême qui s’incarnait dans leurs cœurs, allèrent au-devant
-l’un de l’autre. C’était vendredi, le jour où la société romaine se
-donne rendez-vous dans les beaux jardins de la villa Panfili. Dora s’y
-rendit, accompagnée de la marquise Verga. Le temps était beau, déjà
-printanier. Sur ces hauteurs, où l’on va instinctivement pour chercher
-plus de clarté et échapper à l’oppression du passé, on trouve deux
-choses exquises: la lumière et l’air de Rome, sa lumière fine, opalisée,
-si douce aux grandes ruines, son air étrangement silencieux, d’une
-singulière _morbidezza_, qui donne une fatigue voluptueuse, une sorte de
-bien-être sensuel.
-
-Pour la première fois, mademoiselle Carroll fut affectée par cette
-atmosphère. Tout en se promenant sur la pelouse émaillée de petites
-marguerites, bordée de fleurs aux tons violents, elle se sentit envahie
-par une tristesse agréable, et qui mit comme du silence dans son âme; ce
-fut si nouveau, si extraordinaire, qu’elle regarda naïvement autour
-d’elle pour savoir d’où cela lui venait. Tout à coup, elle eut un grand
-battement de cœur: Sant’Anna, en compagnie de son ami le duc de Rossano,
-se dirigeait vers elle. Lorsqu’il lui tendit la main, que leurs yeux se
-rencontrèrent, elle rougit follement, balbutia et, selon elle, fut tout
-à fait ridicule.
-
---Je n’ai vu personne depuis mardi,--dit Lelo, s’adressant à la marquise
-pour que la jeune fille pût reprendre contenance.--C’est très curieux,
-après le dernier _veglione_, les femmes s’éclipsent et ont l’air de vous
-fuir: on dirait qu’elles n’ont pas la conscience bien nette à notre
-égard.
-
---C’est plutôt qu’elles sont fatiguées d’avoir entendu tant de folies et
-de mensonges.
-
---Mensonges!... Mais le masque provoque souvent des déclarations très
-sincères, fit le comte en regardant mademoiselle Carroll.
-
---Vous croyez?
-
---J’en suis sûr; j’ai de bonnes raisons pour cela.
-
-Madame Verga, à qui rien n’échappait, surprit l’air embarrassé de Dora,
-et, souriant:
-
---Alors il vous est arrivé de faire une déclaration sincère au
-_veglione_? Tant mieux pour celle à qui vous l’avez adressée!
-
-Sur ces mots, la marquise se remit à marcher. Le duc de Rossano, qui
-savait à merveille son rôle de confident, l’accapara aussitôt en lui
-demandant si elle s’était amusée au Costanzi.
-
-Lelo prit alors les devants avec la jeune Américaine et se dirigea vers
-l’allée de chênes-verts qui a entendu tant de doux propos. Il y eut
-entre eux un de ces silences que l’on voudrait prolonger éternellement,
-où d’invisibles fluides créent du bonheur et des sensations presque
-divines.
-
-Mademoiselle Carroll n’avait plus l’air délibéré, le nez au vent. Elle
-marchait, la tête un peu baissée, les yeux fichés en terre.
-
---Est-ce que vous ne savez pas que j’étais sincère, l’autre soir? fit
-tout à coup Lelo d’une voix émue.--Je regrette que des paroles comme
-celles que je vous ai dites aient été mêlées à des plaisanteries de
-carnaval, mais elles n’en sont pas moins vraies. Je vous aime.
-
-Dora parvint à réagir contre son trouble.
-
---A combien de femmes avez-vous déjà dit cela? demanda-t-elle d’un air
-moqueur.
-
---A beaucoup, vous n’en doutez pas, répondit le comte sans se laisser
-déconcerter, mais à aucune je n’ai offert mon nom, et je vous l’offre, à
-vous, parce que vous m’avez inspiré une affection sérieuse, une
-confiance absolue, et aussi parce que je sais que vous m’aimez.
-
-Mademoiselle Carroll, suffoquée par cette hardiesse, se tourna vers le
-jeune homme, une dénégation sur les lèvres; mais, en rencontrant le
-regard lumineux de ces yeux latins dont elle ne s’était pas assez
-méfiée, elle rougit et ne put que balbutier:
-
---_Well! I never!_... Eh bien! je n’ai jamais...
-
---Vous n’avez jamais entendu de si audacieuse assertion? interrompit
-Lelo en souriant.--Je l’espère!... Pourquoi auriez-vous honte de ce
-sentiment qui a fleuri dans votre cœur malgré vous, oh! bien malgré
-vous! (Cela fut dit avec une exquise raillerie.) En suis-je donc
-indigne?
-
---Non, non! protesta Dora, touchée par cette fausse humilité.
-
---Vous vous êtes enfuie l’autre soir, quand je vous ai priée de
-descendre en vous-même. Promettez-moi que vous vous interrogerez...
-
---C’est fait, répondit mademoiselle Carroll en étirant nerveusement sa
-voilette.
-
-Lelo, saisi de cette réponse, s’arrêta court. Les deux jeunes gens se
-regardèrent; une onde d’émotion allait de l’un à l’autre.
-
-Sant’Anna se remit à marcher.
-
---Et, en votre âme et conscience, croyez-vous pouvoir encore épouser M.
-Ascott?
-
---Non... et j’ai rompu.
-
---Vrai! s’écria le comte avec un éclair de joie dans les yeux.--Vous
-êtes libre?
-
---Je suis libre,--dit mademoiselle Carroll, non sans une désagréable
-sensation de honte.
-
---Vous avez écrit pour dégager votre parole?
-
---Cela n’a pas été nécessaire! M. Ascott est arrivé jeudi matin et il
-est reparti le soir même.
-
---Vous lui avez rendu sa bague?
-
-La jeune fille retira lentement son gant, et, montrant sa main nue:
-
---Voyez! dit-elle, avec un petit rire nerveux.
-
---Oh! Dora, vous me comblez de joie!... Et maintenant, ne
-consentirez-vous pas à devenir ma femme?
-
---Vous n’avez donc pas peur d’épouser une jeune fille nouveau jeu, très
-américaine, très indépendante de caractère, pleine de défauts?
-
---Non, je n’ai pas peur. Je vous aime telle que vous êtes. Vous avez
-toutes les qualités qui me manquent. Nous ferons un ménage parfait.
-
---Alors...
-
---Alors, vous consentez?
-
-Mademoiselle Carroll tourna la tête vers le comte et, devant l’ardente
-prière de son regard, elle rougit, puis, levant les épaules:
-
---Le moyen de refuser à vous et à moi! fit-elle avec un sourire ému.
-
-Lelo, dans ce lieu public, ne pouvait baiser la main qu’on venait de lui
-accorder; il se découvrit.
-
---Merci, Dora, vous me rendez très heureux, dit-il d’une voix grave.
-Vous ne regretterez jamais d’avoir écouté votre cœur.
-
---J’en suis sûre.
-
-A ce moment, madame Verga, qui avait achevé de raconter ses aventures de
-_veglione_, s’aperçut que l’ombrage des chênes-verts, le sol pointillé
-de soleil étaient d’un effet triste.
-
---Sortons de cette allée! cria-t-elle aux jeunes gens;--elle est bonne
-pour les amoureux.
-
---Et qui vous dit que nous n’en sommes pas? fit Lelo en se retournant.
-
---En effet, pourquoi n’en seriez-vous pas? On a vu des choses plus
-invraisemblables.
-
-Les quatre promeneurs émergèrent en pleine lumière. Le duc de Rossano
-regarda le visage de mademoiselle Carroll: en voyant le coloris avivé de
-ses joues et de ses lèvres, la lueur humide de ses prunelles, et surtout
-son joli air de confusion, il ne douta pas du succès de Lelo.
-
-En rentrant à l’hôtel, Dora s’enferma dans sa chambre. Depuis deux
-jours, Hélène lui tenait rigueur; sa mère et mademoiselle Beauchamp lui
-avaient fait d’assez vifs reproches au sujet de sa rupture avec Jack:
-elle se trouvait donc en froid avec tout le monde. Madame Carroll, une
-de ces charmantes vieilles femmes américaines aux cheveux gris soyeux,
-au visage serein, était la faiblesse même. La jeune fille savait que son
-mécontentement n’était jamais de longue durée et qu’au fond ce mariage
-avec un gentilhomme n’était pas pour lui déplaire. Cependant elle était
-un peu effarée elle-même de se voir fiancée pour la seconde fois, et se
-demandait comment elle allait s’y prendre pour annoncer une nouvelle que
-personne n’attendait de sitôt. Elle fit d’abord une très jolie toilette
-pour le dîner, puis, en se mettant à table, elle commanda du champagne.
-Pour l’Américaine, le champagne est le vin de la consécration, celui
-avec lequel, de préférence, elle baptise ses triomphes.
-
-Madame Ronald et sa tante avaient passé la journée à Albano avec des
-compatriotes. Pendant le repas, elles racontèrent ce qu’elles avaient vu
-et fait; Dora n’entendit qu’un mot par-ci, par-là; contre son habitude,
-elle fut silencieuse. Hélène l’observait à la dérobée. Lorsqu’ils eurent
-apporté le dessert, les garçons se retirèrent comme de coutume.
-Mademoiselle Carroll prit des fraises avec lesquelles elle sembla jouer,
-les roulant indéfiniment dans le sucre en poudre avant de les porter à
-sa bouche. Tout à coup, elle releva la tête, rapprocha ses cils, regarda
-alternativement ses compagnes, puis prenant sa coupe pleine de
-champagne:
-
---Au bonheur de Dody! fit-elle le visage rayonnant de joie.
-
-Mademoiselle Beauchamp et madame Carroll levèrent aussitôt leurs verres;
-Hélène les imita machinalement.
-
---Serait-ce votre jour de naissance? demanda tante Sophie.
-
---Non, mais mon jour de fiançailles.
-
-Comme si ces paroles eussent frappé madame Ronald au cerveau, ses doigts
-se détendirent, la coupe qu’ils tenaient s’échappa et se brisa en
-éclats. Très pâle, elle regarda les morceaux de cristal et le vin
-répandu.
-
---Comment est-ce arrivé? fit-elle stupéfaite.
-
-Dora se mit à rire.
-
---Eh bien, vrai, je ne croyais pas vous causer un tel saisissement!
-
-Puis, avec un peu d’inquiétude:
-
---J’espère que cela ne va pas me porter malheur!
-
---Aussi, quelle idée de faire une telle plaisanterie! dit madame
-Carroll.
-
---Une plaisanterie? Mais rien n’est plus sérieux. Cet après-midi, à la
-villa Panfili, M. Sant’Anna m’a répété la déclaration qu’il m’avait
-faite l’autre soir, au _veglione_, et m’a simplement demandé ma main,
-que je lui ai tout aussi simplement accordée,--ajouta Dora avec une
-bouffonnerie émue.--Tant pis pour ceux qui ne seront pas contents! moi,
-je suis bien heureuse!
-
---Et ce pauvre Jack! fit madame Carroll.
-
---Oh! pour l’amour de Dieu, maman, ne rappelez pas la seule chose qui
-gâte mon bonheur. Puisque je ne puis guérir le chagrin que j’ai causé,
-laissez-moi l’oublier.
-
---Je savais parfaitement comment ce fleuretage finirait! dit sèchement
-mademoiselle Beauchamp.
-
---Vraiment? Vous en saviez plus que moi, alors, car je ne me doutais
-guère qu’un mariage semblable m’était réservé.
-
---Ah! vous vous trouvez très honorée, sans doute, d’être épousée par un
-comte... Je ne vous croyais pas tellement parvenue que cela!
-
-Dora rougit. Elle n’était pas aussi bien née que madame Ronald et sa
-tante: elle n’aimait pas qu’on le lui rappelât. Pourtant, elle surmonta
-vite sa colère.
-
---Oui, je serai très fière de devenir la femme de M.
-Sant’Anna,--répondit-elle avec sa crânerie habituelle,--et je connais
-bon nombre de jeunes filles, parmi celles que vous considérez comme de
-toute première classe, qui m’envieront.
-
---Oh! Dora, ne vous laissez pas entraîner par la vanité! dit madame
-Carroll.
-
---N’ayez pas peur, maman, c’est bien le cœur qui est pris chez moi. Je
-ne suis pas aussi vaniteuse que j’en ai l’air.
-
---Avec un caractère comme le vôtre, je me demande comment vous endurerez
-les exigences d’un mari européen, fit mademoiselle Beauchamp.
-
-Dora mit ses coudes sur la table, son menton entre ses mains, puis,
-dévisageant la vieille fille de son regard aigu:
-
---Avez-vous jamais aimé? lui demanda-t-elle avec le plus grand sérieux.
-
-Tante Sophie devint cramoisie et, suffoquée par cette question hardie,
-elle se contenta de pincer les lèvres.
-
---Si vous avez aimé, continua mademoiselle Carroll, vous devez savoir
-que l’amour rend tout facile, tout possible; si vous ne le savez pas, eh
-bien, rapportez-vous-en à moi, car je viens d’en faire l’expérience; je
-l’ignorais encore, il n’y a pas longtemps.
-
---Alors vous aimez vraiment M. Sant’Anna? demanda madame Carroll.
-
---Je l’adore!
-
-Et la jeune fille, mettant son bras autour du cou de sa mère, appuya sa
-joue contre la sienne.
-
---Ne vous tourmentez pas, _mammy_! les Italiens font de très bons maris,
-demandez à la marquise. En outre, les Américaines sont tout à fait chez
-elles à Rome. Elles y ont bâti des palais, elles ont marié leurs enfants
-dans des maisons princières, elles occupent les premières places à la
-cour. Je me trouverai entourée de compatriotes... Et puis, c’était ma
-destinée, paraît-il. Voyez, j’ai été amenée en Europe, conduite chez
-Annie d’Anguilhon, où je devais rencontrer les Verga, et enfin attirée
-ici par eux. Oh! oui, nous sommes menés! Inutile de regimber! Pour mon
-compte, je ne m’en plains pas; je suis très reconnaissante à la
-Providence du sort qu’elle m’a réservé.
-
---Eh bien, Hélène, que dites-vous de cela? demanda mademoiselle
-Beauchamp d’un ton ironique.
-
-Madame Ronald tressaillit légèrement.
-
---Moi? Rien... J’écoute et j’admire.
-
-Mademoiselle Carroll se leva de table.
-
---Vous avez bien raison, fit-elle, car, moi, je m’aime mieux aujourd’hui
-qu’avant.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Au lieu de suivre Dora au salon, Hélène rentra chez elle. Arrivée dans
-sa chambre, elle tourna le bouton de la lumière électrique, et, comme
-une somnambule qui, dans le sommeil, reprend son occupation favorite,
-elle s’assit devant sa table de toilette, passa et repassa un peigne
-dans ses cheveux, promena la houppe sur ses joues, respira un flacon de
-sels de lavande, polit ses ongles, puis, son activité mécanique cessant
-peu à peu, elle demeura immobile, les prunelles dilatées, sans regard,
-fixées sur le miroir.
-
-Dora et Sant’Anna! Ces deux noms, en se formant et se reformant derrière
-son front, lui causaient une douleur dont le reflet changeait
-étrangement sa physionomie. Ce mariage se ferait donc! Elle n’y avait
-pas cru, elle essayait encore de n’y pas croire. Et, pour la millième
-fois, elle se rappela la scène d’Ouchy. Ce merveilleux enregistreur
-qu’est la mémoire lui rendit l’expression ardente de Lelo et toutes les
-notes de sa prière d’amour. Dora ne se doutait guère que son fiancé
-avait été amoureux d’elle, Hélène, qu’il était entré un soir dans sa
-chambre comme un voleur! Si elle apprenait cela, l’épouserait-elle? Non,
-peut-être... Qui sait pourtant? Elle l’aimait si follement!... Qu’est-ce
-que Sant’Anna lui avait dit à la villa Panfili? Hélène l’imagina penché
-vers la jeune fille, lui parlant de sa voix chaude, l’enveloppant de son
-regard de charmeur. Cette vision lui fut si douloureuse qu’elle se leva
-et marcha un peu pour la dissiper. Elle se regarda dans la glace placée
-au-dessus de la cheminée et, prise d’un frisson qu’elle attribua au
-froid, elle sonna pour qu’on fît du feu. Aussitôt qu’il fut allumé, elle
-présenta à la flamme ses paumes rosées, ses pieds chaussés de soie. La
-chaleur, en pénétrant sa chair, lui donna une sorte de bien-être
-physique qui agit sur le moral. Elle se sentit mieux et respira plus
-librement. Sa pensée, alors, se tourna vers Jack. Elle le vit dans un
-coin de wagon, les mains dans les poches, le chapeau sur les yeux, l’âme
-ravagée par l’infidélité de Dora, emporté loin d’elle par les forces de
-la destinée, et, saisie de compassion, elle dit tout haut:
-
---_Poor boy!_... Pauvre garçon!...
-
-Elle ressentit une vive irritation contre madame Verga: ce mariage était
-son œuvre; elle avait excité chez Dora la convoitise d’un titre et
-n’avait manqué aucune occasion de la faire rencontrer avec Sant’Anna,
-sachant bien qu’elle était fiancée et à la veille de se marier. C’était
-indigne! «Il n’y a pas de doute, pensa-t-elle, l’Europe démoralise les
-Américaines.» Pourvu que Jack ne crût pas à sa complicité! Elle allait
-lui écrire tout de suite. Que dirait M. Ronald en apprenant que sa nièce
-avait rompu son engagement? Sûrement, il ne lui pardonnerait pas! Et
-pourtant c’était sa faute: s’il était venu à Rome, rien de tout cela ne
-serait arrivé!... L’idée que son mari s’obstinait à rester en Amérique
-ranima toute sa colère contre lui. Il y avait maintenant sept mois qu’il
-ne lui avait écrit. Cinq mois encore, et elle aurait le droit de
-demander le divorce pour cause d’abandon...
-
-Cette pensée, qui avait jailli des profondeurs de son âme, amena une
-vive rougeur sur son visage. Divorcer, elle, Hélène! Ah! ce serait
-drôle!... Elle eut un petit éclat de rire. Puis, comme pour échapper à
-elle-même, elle fit deux ou trois tours dans sa chambre, et, enfin,
-saisissant son buvard et sa plume, elle revint s’asseoir près du feu et
-se mit en devoir d’écrire à Jack. Par un phénomène psychologique assez
-curieux, les paroles de sympathie qu’elle adressa au jeune homme lui
-firent du bien, l’attendrirent, comme si on les lui eût dites à
-elle-même.
-
-Le lendemain, Hélène, qui n’avait jusqu’alors connu que des réveils
-joyeux, sentit en ouvrant les yeux cette douleur d’amour qui, pendant
-des mois et des mois, ne devait plus la quitter, et sous l’action de
-laquelle son âme allait se développer et se transformer.
-
-La pensée que le comte Sant’Anna viendrait probablement, le jour même,
-faire sa demande officielle affola un instant la jeune femme. Elle ne
-voulait pas rester à l’hôtel et se trouver là. Se hâtant à sa toilette,
-elle se rendit chez une de ses compatriotes et lui proposa une excursion
-à Frascati, qui fut aussitôt acceptée.
-
-Comme toutes les Américaines, madame Ronald avait le culte de la
-volonté; elle avait même une foi exagérée en cette puissance intérieure.
-La sienne ne l’avait jamais trahie; elle lui avait souvent demandé des
-miracles: ainsi, dans l’aventure d’Ouchy, en cette occasion, elle y fit
-appel de nouveau, et le soir, lorsqu’elle rentra à l’hôtel, elle était
-parfaitement maîtresse d’elle-même. Lelo était venu: elle dut entendre
-le récit détaillé de sa visite; madame Carroll, encore sous le charme de
-ses manières, se répandit en éloges. La froideur avec laquelle
-mademoiselle Beauchamp et Hélène écoutèrent tout cela ne parvint pas à
-affecter Dora; elle avait en elle une joie qui l’eût rendue indifférente
-à la désapprobation de l’univers entier. Au moment où madame Ronald se
-disposait à rentrer chez elle, elle lui dit que le comte avait
-l’intention de venir la voir le lendemain, vers deux heures.
-
---Ne soyez pas trop désagréable avec lui, ajouta-t-elle; il pourrait
-croire que vous lui en voulez de ce qu’il se marie. Les hommes sont si
-présomptueux!
-
-La jeune femme pâlit légèrement, puis, ouvrant les yeux de toute leur
-grandeur, avec une affectation d’étonnement:
-
---Lui en vouloir de ce qu’il se marie, moi! et pourquoi?
-
---Ah! voilà! parce que vous avez fleurté ensemble. Il vous a fait la
-cour... en m’attendant, probablement! dit mademoiselle Carroll d’un ton
-moqueur.
-
---Est-ce que les grandeurs vous auraient déjà tourné la tête?
-
---Non, non, elle est encore en parfait état.
-
---On ne s’en douterait guère! répondit sèchement Hélène.
-
-Dora avait un flair extraordinaire, un esprit pénétrant comme un rayon
-X. Les paroles qui traduisaient ses impressions premières portaient
-souvent très loin et très juste. Celles de ce soir cinglèrent au vif
-madame Ronald. Grand Dieu! si le comte allait s’imaginer qu’elle
-éprouvait des regrets?... Des regrets!... elle! ce serait trop
-absurde!... Oui, ce mariage lui déplaisait, lui faisait mal même, mais
-seulement parce qu’il brisait la vie de Jack, parce que l’infidélité de
-mademoiselle Carroll causerait un scandale dans la société de New-York,
-un scandale qui rejaillirait sur la famille. Elle expliquerait cela à M.
-Sant’Anna, et, à moins qu’il ne fût un fat ou un imbécile, il ne se
-tromperait pas sur ses sentiments.
-
-Hélène se suggestionna si bien que le lendemain, lorsqu’on lui annonça
-le comte, elle était en pleine possession de son sang-froid et de sa
-dignité.
-
---Toutes mes félicitations! lui dit-elle d’un ton quelque peu railleur,
-mais en lui tendant la main avec un naturel parfait.
-
-Lelo fut désarçonné, un moment, par cet accueil. Dora lui avait dit que
-madame Ronald était furieuse; il espérait la pousser à bout et l’amener
-à se trahir afin de savourer sa vengeance. Il se remit vite, cependant.
-
---J’accepte vos congratulations avec d’autant plus de plaisir que je les
-sais sincères... comme tout ce qui vient de vous!
-
-Les paupières d’Hélène battirent légèrement, ses narines s’enflèrent un
-peu, elle redressa la tête.
-
---Je vous félicite très sincèrement, dit-elle, parce que vous épousez
-une Américaine. Ce n’est peut-être pas modeste de ma part, mais je crois
-que nous sommes honnêtes, intelligentes, que nous possédons quelques
-qualités, enfin.
-
---Vous en avez beaucoup... et des meilleures. Pour ma part, je m’estime
-très heureux d’avoir réussi à gagner le cœur de mademoiselle Carroll.
-Est-ce vrai que vous n’approuvez pas son choix?
-
-Le regard de madame Ronald ne fléchit pas sous cette question directe.
-
---Ce n’est pas son choix que je désapprouve, croyez-le bien; c’est la
-rupture de son engagement. En Amérique, cela nous paraît presque aussi
-mal qu’un divorce. J’ai connu M. Ascott toute ma vie, et, je vous le
-déclare franchement, je me range de son côté. Il ne méritait pas
-l’affront qui lui est fait. C’est le cœur le plus loyal, le meilleur
-qu’il y ait! ajouta Hélène, avec l’espoir que ces paroles seraient
-désagréables au comte.
-
---Je le crois, répondit tranquillement Lelo, mais les hommes parfaits
-ont si peu de chance avec les femmes! Malgré toutes ses qualités, M.
-Ascott n’avait pas réussi, évidemment, à éveiller l’amour chez
-mademoiselle Carroll. Elle croyait l’aimer, elle a reconnu son erreur à
-temps.
-
---C’est possible, la méprise n’en est pas moins regrettable pour tous
-deux. Mon mari ne lui pardonnera jamais.
-
---Est-ce que Dora n’est pas la nièce de M. Ronald?
-
---Sa demi-nièce seulement.
-
-Sant’Anna eut un éclat de rire.
-
---Mais alors, je serai votre neveu? Non, c’est trop drôle! La vie est
-curieuse quelquefois.
-
---Mon neveu! répéta Hélène avec un effarement comique.
-
-Puis, saisissant la bizarre réalité, elle pâlit un peu.
-
---C’est vrai, je n’avais pas songé à cela. J’ai toujours considéré Dora
-comme une jeune sœur, elle ne m’a jamais appelée «ma tante»... Du reste,
-elle n’est aussi que ma demi-nièce.
-
---Eh bien, je serai votre demi-neveu, c’est déjà joli!... Qui m’eût dit
-une chose pareille, le jour où je vous ai vue pour la première fois...
-sous les arcades de la rue de Rivoli... vous souvenez-vous? fit le comte
-en appuyant sur la jeune femme un regard d’une douceur perfide.--Je
-m’imaginais vous suivre, et c’était vous qui, comme une bonne fée, me
-conduisiez au mariage... dont je me croyais si éloigné!
-
---Et pour lequel, entre parenthèses, vous sembliez avoir peu de
-vocation! répondit Hélène, assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir
-plaisanter.
-
---En effet!... mais la vocation vient quand on rencontre la femme qui
-vous est destinée... Vraiment, mon mariage a commencé comme un joli
-roman.
-
---Je souhaite qu’il continue et finisse de même. Votre famille
-l’approuve-t-elle?
-
---Ma famille n’approuve rien de ce que je fais,--répondit Lelo qui avait
-encore sur le cœur l’amertume d’une scène récente.--Je suis d’une autre
-époque.
-
---Vous êtes de l’époque des Américaines, vous! fit madame Ronald, d’un
-ton un peu sarcastique.
-
---Précisément!... Et je m’en félicite. J’ai besoin d’une femme qui
-m’infuse l’esprit nouveau.
-
---Oh! Dora se chargera de cela. A New-York même, on la trouve trop
-moderne.
-
---L’atmosphère de Rome agira sur elle, comme elle a agi sur toutes vos
-compatriotes. Le milieu où elle va se trouver l’enrayera forcément, sans
-lui faire perdre, je l’espère, son entrain et sa gaieté. Je suis sûr de
-ne jamais m’ennuyer avec elle.
-
---Vous aurez toujours la ressource de parler chevaux! fit Hélène avec
-une nuance de dédain.
-
---Mais c’est déjà quelque chose d’avoir un goût ou plutôt une passion en
-commun!... Alors, sûrement, vous ne m’en voulez pas? demanda Lelo en
-scrutant impitoyablement la physionomie de la jeune femme.
-
---A vous? pas du tout! répondit-elle en le regardant bravement.--Vous
-n’auriez pas fait la cour à Dora si elle ne vous y avait autorisé. Je
-tâche toujours d’être juste.
-
---Tâchez aussi d’être indulgente, mademoiselle Carroll compte sur vous
-pour apaiser son oncle.
-
---Elle a tort: je ne m’y emploierai pas, par loyalisme envers M. Ascott.
-Le temps arrangera tout sans que je m’en mêle. Il ne me reste plus qu’à
-vous souhaiter beaucoup de bonheur.
-
---Et beaucoup d’enfants!
-
-Hélène rougit jusqu’aux cheveux.
-
---Oh! excusez-moi! J’oubliais que ces choses-là ne se disent pas à une
-Américaine.
-
---En effet! répondit froidement la jeune femme.
-
-A ce moment, le courrier vint annoncer la voiture. Le comte se leva et
-madame Ronald l’imita.
-
---Je ne vous retiens pas, dit-elle, car j’ai un après-midi très
-chargé... Au revoir.
-
-Sant’Anna prit la main qui lui était tendue et la baisa lentement, sans
-sentir sous ses lèvres le plus léger frémissement.
-
-«Elle enrage, j’en suis sûr, pensait-il en descendant l’escalier de
-l’hôtel; mais du diable si on s’en douterait!...»
-
-Puis, avec une rancune plaisante:
-
-«C’est joliment fort, une intellectuelle!»
-
-
-
-
-XX
-
-
-La société romaine n’accepta pas sans protester le mariage du comte
-Sant’Anna avec mademoiselle Carroll. Dans le monde noir, il fut
-hautement et sévèrement blâmé; dans le monde blanc, il excita beaucoup
-d’envie et de violentes jalousies. En revanche, le clan italo-américain
-tout entier exulta ouvertement de pouvoir ajouter un grand nom sur son
-livre d’or.
-
-Quant à la comtesse Sant’Anna, la nouvelle des fiançailles de Lelo lui
-causa un choc qui ébranla profondément son corps et son âme. Son fils
-épouser une étrangère, une protestante, son fils, à elle, une Salvoni,
-la sœur du cardinal que la voix publique désignait comme le successeur
-probable de Léon XIII!...
-
-Donna Teresa avait été très belle, ardemment courtisée. La religion,
-l’orgueil d’une race dure et hautaine, l’avait préservée de ces
-entraînements auxquels l’Italienne cède si facilement, mais qui ne
-marquent pas dans sa vie. Elle vieillissait comme avaient coutume de
-vieillir autrefois les grandes dames romaines; elle retardait beaucoup
-sur son époque. Après le mariage de sa fille, elle avait réduit son
-train de maison et s’était cantonnée au second étage de son palais. Elle
-n’allait plus dans le monde, mais le monde venait encore à elle. Elle
-recevait tous les jours, après cinq heures, et son salon n’était jamais
-vide. Sans en avoir l’air, elle exerçait une influence considérable. Les
-années en s’écoulant avaient peu à peu diminué le cortège d’admirateurs
-qui avait été le triomphe de sa jeunesse, mais elle avait encore autour
-de son fauteuil de sexagénaire un cercle d’amis dévoués. Parmi les
-compagnons de la dernière étape, se trouvait le marquis Boni, un homme
-d’autrefois lui aussi. Il avait eu pour elle un de ces amours
-platoniques qui sont devenus des raretés psychologiques, et dont on ne
-rencontre plus guère d’exemples qu’en Italie. Il l’avait aimée enfant,
-jeune fille et femme, avait vécu dans le rayonnement de sa beauté,
-l’avait protégée d’une manière occulte, servie avec un dévouement
-infatigable et, par son respect, avait imposé à la calomnie et à la
-médisance. Depuis tantôt quinze ans, il dînait avec elle chaque soir et
-faisait sa partie de cartes. En la quittant, il lui baisait la main, et
-elle lui disait invariablement:
-
---_Buona sera, marchese, domani, alle sette_ (Bonsoir, marquis, demain,
-à sept heures).
-
-C’était son invitation. Et le lendemain, il était là, en tenue
-irréprochable, et il serait là, probablement, jusqu’à ce que la mort
-vînt le relever de son servage chevaleresque.
-
-Dans son intimité, la comtesse Sant’Anna avait encore don Salvatore,--un
-jésuite austère, son directeur spirituel; monsignor Capella,--un petit
-prélat mondain, à figure poupine; le docteur Masso, dont la science se
-bornait au traitement de la fièvre romaine et qui était plus fort en
-archéologie qu’en médecine; et enfin l’indispensable _avvocato_
-(avocat), que l’on rencontre dans toutes les familles de l’aristocratie,
-où il est reçu, sinon sur un pied d’égalité, du moins comme un confident
-et un familier. L’avocat se dévoue à telle ou telle maison, il prend en
-main ses affaires, travaille à sa prospérité et devient un auxiliaire
-précieux pour des gens que leur ignorance hautaine de la vie moderne
-laisse désarmés. Il fait cela moins par spéculation souvent que par
-sympathie instinctive pour ses clients. L’Italie est peut-être le seul
-pays du monde où un homme d’affaires puisse être mû et gouverné par
-cette puissance mystérieuse.
-
-Ces fidèles (_fedeloni_) composaient une sorte de cour à la comtesse
-Sant’Anna. Bien qu’ils appartinssent au parti clérical, ils avaient des
-intelligences dans la société blanche et savaient ce qui se disait et se
-faisait partout. Ils étaient pour Donna Teresa des gazettes vivantes:
-c’était à qui aurait le plus gros sac de nouvelles et de potins à lui
-apporter. Tous, à l’envi, entretenaient ses espérances et ses illusions.
-Malgré la réalité présente, elle croyait encore qu’un jour ou l’autre,
-le pape rentrerait en possession de Rome. Par quel cataclysme, elle ne
-l’imaginait pas, mais aucun miracle ne lui semblait impossible. Elle se
-flattait surtout de ramener son fils dans ce qu’elle appelait la bonne
-voie, par un mariage de son choix: aussi avait-elle jeté les yeux sur
-une petite princesse de seize ans, encore au couvent. A sa prière, le
-cardinal avait sondé la famille et s’était assuré que, de ce côté-là, il
-n’y aurait aucun obstacle. Sur ces entrefaites, mademoiselle Carroll
-arriva à Rome. Donna Teresa connut bientôt l’assiduité de son fils
-auprès de la jeune fille, mais ne s’en alarma pas, tant elle était loin
-de croire à la possibilité de ce qui devait être. Les Américaines lui
-avaient toujours inspiré une antipathie instinctive; maintes fois elle
-avait déclaré que Lelo n’en épouserait jamais une avec son consentement.
-Après cela il est facile d’imaginer sa douleur, son humiliation, lorsque
-le jeune homme vint lui apprendre qu’il avait demandé et obtenu la main
-de mademoiselle Carroll. Pour la première fois, elle eut un cri de
-révolte contre la Providence, qui permettait que ses espérances fussent
-encore si cruellement trompées. Elle traita son fils avec une sévérité
-inusitée, refusa pendant plusieurs jours de l’écouter, se raidit contre
-lui, l’accabla de reproches. Elle aurait peut-être fini par l’emporter,
-si le jeune homme n’avait pu se retrancher derrière le fait accompli.
-
-Le chiffre de la dot de Dora ne laissa pas que d’impressionner les amis
-de la comtesse et d’atténuer leur indignation. L’avocat Orlandi parla
-des exigences croissantes de la vie moderne, de l’impossibilité pour
-Lelo d’être heureux sans une grande fortune. Le marquis Boni commença à
-dire timidement que les Américaines avaient du bon, qu’elles étaient
-honnêtes et faisaient d’excellentes épouses. Don Salvatore et
-monseigneur Capella reconnurent qu’avec les millions de mademoiselle
-Carroll, un Sant’Anna pourrait faire beaucoup de bien. Le cardinal
-Salvoni se rabattit sur l’espoir que la jeune fille se convertirait
-peut-être au catholicisme et, plus tard, dans le zèle de sa foi
-nouvelle, finirait par ramener son mari au Vatican. Donna Teresa fut
-stupéfaite, scandalisée, de la facilité avec laquelle ses fidèles, son
-frère même, se réconciliaient avec ce mariage. Il lui sembla que tout
-croulait autour d’elle: principes, convictions, religions. Rien n’eût pu
-vaincre sa résistance, hormis la crainte de perdre son fils. Il était
-son orgueil, sa joie vivante: elle ne voulait pas le laisser entièrement
-à une femme étrangère. Pour cela seul, elle céda et pardonna. Depuis
-deux mois, une attaque de rhumatisme la retenait prisonnière. Elle se
-félicita secrètement de ne pouvoir faire à madame Carroll la visite
-officielle prescrite par les convenances, mais elle consentit à la
-recevoir, elle et sa fille, et le jour de l’entrevue fut fixé.
-
-Le sentiment filial est très puissant chez l’Italien; lorsqu’il peut
-estimer sa mère entièrement, qu’il la sait irréprochable, son amour
-devient une sorte de culte. Lelo était très fier de la sienne. Il
-admirait sa beauté de vieille femme, sa dignité, son intransigeance
-même. Il demeurait avec elle. Bien qu’il dînât généralement en ville et
-passât ses soirées dans le monde, il trouvait toujours un instant pour
-venir lui demander sa bénédiction. Après lui avoir souhaité une bonne
-nuit, il inclinait devant elle son front d’homme; elle y traçait, du
-pouce, le signe de la croix en disant, avec une ferveur de croyante:
-«_Dio ti benedica, figlio mio_...--Dieu te bénisse, mon fils...» Puis
-elle posait sa belle main patricienne contre les lèvres de Lelo, pour
-qu’il la baisât. C’était un échange du meilleur de leurs âmes. Et cette
-bénédiction maternelle tombait comme une rosée sur le cœur souvent
-troublé du jeune homme, calmait sa nervosité, mettait en lui un espoir
-de bonheur.
-
-Maintenant que Sant’Anna avait obtenu le consentement de sa mère à son
-mariage avec une Américaine, il s’étonnait d’avoir eu le courage de lui
-forcer la main comme il l’avait fait. Il se rendait bien compte qu’entre
-elle et sa future belle-fille il ne pouvait y avoir ni sympathie ni
-entente. Cette certitude ne laissait pas que de diminuer sa
-satisfaction. Il avait souvent parlé des siens à sa fiancée, essayé de
-lui faire comprendre leurs caractères, leurs idées, mais il s’était vite
-aperçu que le sens de certaines choses lui échappait complètement. Elle
-riait à la pensée qu’elle, Dora, allait devenir la nièce d’un cardinal,
-d’un pape, peut-être! Cela lui semblait irrésistiblement drôle. En
-présence de cette âme saxonne, claire, active, et brillante, d’une
-essence si différente, Lelo, qui n’était pas un penseur pourtant,
-aperçut tout à coup ce qu’était l’âme latine. Il eut la révélation de sa
-profondeur, de sa subtilité, et fut un peu effrayé de se sentir
-tellement autre que la future compagne de sa vie.
-
-Madame Verga avait prévenu mademoiselle Carroll que les Sant’Anna
-n’aimaient pas les Américaines et qu’elle devait s’attendre à être
-accueillie plutôt froidement. La jeune fille avait haussé les épaules.
-La conscience de posséder une très grande fortune ajoutait
-considérablement à son aplomb naturel. Incapable de concevoir
-l’hostilité créée par la différence de race et de religion, elle
-s’imaginait que sa qualité de riche héritière suffirait à lui assurer
-une réception cordiale, et ne se doutait guère de ce qu’il avait fallu
-mettre en jeu de forces morales pour amener Donna Teresa à l’accepter.
-Sa toilette pour la visite de présentation la préoccupa seule. Après de
-nombreuses délibérations devant son miroir, elle donna la préférence à
-un costume de petit drap gris clair garni de zibeline, avec toque
-assortie. Lorsque au jour dit, Lelo vint la chercher pour la conduire
-chez sa mère, elle lui parut très fine et très élégante, ainsi vêtue,
-mais terriblement moderne. Madame Carroll, dans sa robe noire de la
-bonne faiseuse, avait l’air tout à fait comme il faut et ne pouvait que
-produire une impression favorable.
-
-Le palais Sant’Anna, célèbre par la beauté et la pureté de son
-architecture, occupe tout un côté d’une de ces petites places oubliées
-de Rome où l’on retrouve encore la sensation du passé. Dora le
-connaissait bien; elle s’était efforcée de l’admirer, mais elle le
-jugeait affreusement triste et d’aspect rébarbatif.
-
-En franchissant le seuil de cette vieille demeure, la jeune Américaine
-sentit un manque subit de lumière et de chaleur: elle frissonna
-légèrement, son babil cessa, et, à mesure qu’elle montait le large
-escalier, les battements de son cœur s’accéléraient. De son côté, Lelo
-était visiblement nerveux. Il savait que beaucoup allait dépendre de
-cette première entrevue. Il n’avait pas voulu paralyser sa fiancée par
-des recommandations, il préféra qu’elle se montrât telle qu’elle était:
-son naturel, son originalité, avaient chance de plaire. Il ne redoutait
-que son irrépressible franchise et ses réparties souvent trop vives.
-
-La porte fut ouverte par un serviteur très correct qui remplissait les
-fonctions de maître d’hôtel et de valet de pied; le comte lui donna le
-nom de madame et de mademoiselle Carroll. Sur ses pas, les deux
-Américaines traversèrent une vaste antichambre avec de hauts bancs
-sculptés, des panneaux de tapisserie ancienne et les armes des Sant’Anna
-sous un riche baldaquin, puis elles passèrent par trois salons en
-enfilade, où sofas, fauteuils, chaises étaient plaqués contre des murs
-tendus de brocart, ornés de tableaux, de consoles dorées qui
-supportaient des glaces magnifiques. Toutes ces choses anciennes, cet
-intérieur nu et riche, froid et rigide, augmentèrent le malaise de Dora.
-Arrivée sur le seuil du grand salon vert, style Empire, elle s’entendit
-annoncer et se trouva en présence de la comtesse Sant’Anna, de la
-duchesse Avellina, sa fille, et du cardinal Salvoni. Alors, entre ces
-êtres d’origines diverses, inconnus les uns aux autres, et dont les
-destinées allaient se mêler par un jeu de la Providence, il y eut une
-sorte d’émoi, un passage de fluides, un échange rapide de ces premiers
-regards qui prennent souvent d’ineffaçables instantanés.
-
-La comtesse Sant’Anna, vêtu d’une robe de laine un peu longue, un collet
-de dentelle jeté sur les épaules, était une figure altière et noble, au
-profil de médaille romaine encadré de cheveux gris, encore abondants,
-légèrement crêpelés; le trait impérieux de ses sourcils ajoutait à
-l’expression de ses yeux noirs très vifs, et sa bouche sévère donnait au
-visage une sorte d’immobilité. C’était une tête que les chagrins
-n’avaient pas courbée, une physionomie que l’âge n’avait pas adoucie et,
-dans toute sa personne, il y avait une irréductible intransigeance. Son
-frère, le cardinal Salvoni, avait le grand air d’un prélat
-aristocratique. Son front, d’un modelé puissant, indiquait des capacités
-peu ordinaires. Ses yeux, souvent baissés, qui se relevaient avec des
-regards rapides, pénétrants, ses lèvres fermes à garder tous les secrets
-de l’Église, son menton carré, donnaient une impression de ruse et de
-force concentrée.
-
-La duchesse Avellina,--Donna Pia,--elle, était la beauté du parti noir.
-On l’avait comparée à toutes les madones. Elle en avait les traits
-réguliers et purs, mais la ressemblance s’arrêtait là. Le jeu de sa
-physionomie révélait une coquetterie savante et sensuelle mitigée par un
-tempérament religieux.
-
-Il ne fallut pas de nombreux coups d’œil à Dora pour saisir les traits
-caractéristiques de ces trois Sant’Anna. Elle eut la curieuse impression
-qu’elle se trouvait sous le feu d’une foule d’yeux noirs et elle en
-éprouva un indéfinissable malaise.
-
-Donna Teresa indiqua des sièges aux deux Américaines, puis, s’adressant
-en français à madame Carroll, elle s’excusa de n’avoir pu lui faire
-visite.
-
---Je vous remercie, madame,--ajouta-t-elle cérémonieusement,--d’avoir
-agréé la demande de mon fils. J’espère que nos enfants seront heureux.
-
---Je l’espère aussi; ils ont tout ce qu’il faut pour cela.
-
---Ce doit être un grand sacrifice pour vous de donner votre fille à un
-étranger?
-
-Cela impliquait naturellement la réciprocité du sacrifice.
-
---Un sacrifice? Oh! n’en croyez rien, madame! fit vivement mademoiselle
-Carroll pour venir au secours de sa mère, qui avait à parler le français
-une timidité nerveuse.--Maman a reconnu, presque aussi vite que moi, les
-qualités de Lelo, ajouta-t-elle en adressant un regard malicieux à son
-fiancé.--Elle est sûre qu’il fera un mari modèle. Cela lui suffit.
-
-En entendant le petit nom de son fils jeté ainsi familièrement, la
-comtesse éprouva une crispation intérieure; la colère, l’orgueil
-gonflèrent ses narines.
-
---Et vous, mademoiselle, croyez-vous pouvoir vous faire à notre vie, à
-nos usages? demanda la duchesse Avellina.
-
---Parfaitement! Aussi bien que la princesse Branca, la marquise
-Terrant... Autrefois, je ne dis pas, Rome m’eût effrayée, mais
-aujourd’hui, elle est gaie, vivante, tout à fait cosmopolite.
-
-Aucun mot ne pouvait être plus malheureux; Lelo baissa les yeux avec
-embarras.
-
---C’est vrai, elle est cosmopolite,--fit Donna Teresa,--tellement que
-les étrangers seuls s’y sentent chez eux. Elle devient de plus en plus
-banale.
-
---Banale! se récria Dora. Oh! elle ne sera jamais cela! Voyez, elle
-n’est pas grande et elle paraît immense.
-
-Un éclair de plaisir illumina le visage du cardinal. Il regarda la jeune
-Américaine avec une expression bienveillante.
-
---Vous avez raison, mademoiselle, et c’est Saint-Pierre, c’est le
-Vatican, qui la font immense.
-
---C’est aussi le Colisée, le Forum, le palais des Césars,--répondit
-mademoiselle Carroll avec ce franc-parler que rien ne gênait.--Je me
-suis rendu compte, l’autre jour seulement, que les dimensions ne font
-pas toujours la grandeur. A côté du temple de Vesta si parfait de
-proportions, de lignes, nos maisons de vingt-cinq étages me paraissent
-singulièrement petites.
-
-Donna Pia regarda avec surprise cette jeune fille qui avait des idées
-sur les gens et sur les choses, et qui les énonçait d’une manière si
-claire.
-
---Avez-vous visité Rome entièrement? demanda le cardinal.
-
---A peu près, et par la même occasion, je l’ai montrée à Lelo qui ne la
-connaissait pas du tout. Je l’ai obligé à me lire des pages et des pages
-de Baedeker. Quand j’ai vu qu’il ne regimbait pas, j’ai commencé à
-croire à la sincérité de ses sentiments.
-
---Vous n’aviez pas tort,--répondit le comte en souriant;--je n’ai jamais
-fait cela pour personne.
-
---Un Sant’Anna étudiant Baedeker en compagnie d’une Américaine, c’est un
-signe des temps! fit la duchesse Avellina avec une nuance de dédain et
-d’amertume.
-
---C’est vrai, répondit tranquillement Dora. Toute chose doit être
-arrangée par la Providence.
-
---Il est impossible d’en douter, dit le cardinal.
-
---Je le croyais vaguement, mais maintenant, j’en suis sûre. Jugez donc!
-J’étais venue en Europe pour m’amuser: je rencontre M. Sant’Anna, et me
-voilà fixée pour toujours de ce côté-ci de l’Océan. A chaque instant, je
-me frotte les yeux pour savoir si je ne rêve pas.
-
---J’ai entendu dire que l’Amérique est le paradis des femmes, fit la
-duchesse Avellina; je m’étonne que vous la quittiez toutes avec tant de
-facilité.
-
---Pour essayer du purgatoire, sans doute!... Et puis, nous nous croyons
-un peu citoyennes du monde. Lorsqu’on a passé sa vie de jeune fille en
-Amérique et qu’on se marie en Europe, c’est presque naître une seconde
-fois. Je vais faire un tas d’expériences nouvelles, apprendre une autre
-langue, «_it will be great fun_, ce sera très amusant...» Ainsi,
-j’aurais été fâchée de ne pas connaître le plaisir et les émotions de
-cette belle chasse au renard à travers la Campagna. Quand, sur cent
-cinquante, on arrive bonne seconde ou première, eh bien, c’est quelque
-chose! Un triomphe!
-
-Un sourire un peu moqueur passa sur les lèvres de Donna Pia. La
-découverte de ce nouveau type de jeune fille tenait la comtesse
-Sant’Anna muette d’étonnement.
-
---Vous avez déjà de belles églises catholiques à New-York, dit le
-cardinal.
-
---Oui, la cathédrale de Saint-Patrick, l’église Saint-Léon... La haute
-société va à Saint-Patrick, le jour de Pâques, pour entendre la musique,
-qui y est superbe. Tous les grands artistes de passage ont chanté là.
-
---Aimez-vous le culte catholique?
-
---Je le trouve très joli, très poétique. Le culte de l’Église
-épiscopale, à laquelle j’appartiens, lui ressemble beaucoup. Nous avons
-les cierges, l’encens, des offices compliqués. J’imagine qu’à la
-confession près, c’est la même chose.
-
-Chacune de ces paroles montrait toute la distance spirituelle qui
-existait entre la jeune Américaine et la famille de son fiancé. Lelo,
-comme honteux, baissa les yeux de nouveau.
-
-Un prodigieux dédain arqua les lèvres de Donna Teresa.
-
---La même chose, le culte de l’Église épiscopale! fit-elle. Oh! non,
-mademoiselle. Entre le catholicisme et les autres religions, il y a
-l’abîme qui sépare la vérité de l’erreur.
-
---Ah! voilà! mais ce qui est erreur pour celui-ci ne l’est pas pour
-celui-là. Je suppose que la diversité des cultes est nécessaire comme la
-diversité des gens et des choses.
-
-En l’entendant décider ainsi et trancher des questions pareilles, le
-cardinal ouvrit tout grands ses magnifiques yeux noirs et les fixa sur
-la jeune fille comme sur un prodige. Elle lui parut si inconsciente de
-l’énorme hérésie qu’elle venait de lancer qu’il jugea inutile de lui
-démontrer la nécessité d’une foi unique.
-
-Madame Carroll, sentant que cette première visite avait duré
-suffisamment, se leva.
-
---Aussitôt que l’on me permettra de sortir, je me ferai le plaisir
-d’aller vous voir,--dit la comtesse poliment.--Un de ces jours nous
-aurons un dîner de famille qui nous permettra de faire plus ample
-connaissance. Si la société d’une vieille femme ne vous fait pas peur,
-ajouta-t-elle en s’adressant à Dora, vous me trouverez tous les jours
-après cinq heures.
-
---J’espère, ma fille... _figlia mia_, dit le cardinal, que Dieu bénira
-votre mariage. Je ne cesserai de le lui demander.
-
-Et, comme s’il eût voulu prendre possession de l’esprit de sa future
-nièce, le prélat traça sur son front le signe de la croix.
-
-Le comte, respirant enfin, accompagna les deux Américaines à leur
-voiture. Aussitôt que la portière eut été refermée sur elle et sa mère,
-Dora s’écria:
-
---Que d’yeux noirs! Lelo prétend que sa sœur a des prunelles violettes;
-elles m’ont semblé comme des charbons!... Je voudrais qu’elles fussent
-bleues, vertes, rouges même, afin qu’il y eût moins d’yeux noirs _in
-casa Sant’Anna!_...
-
-Madame Carroll ne put s’empêcher de rire.
-
---Vous n’avez pas l’air enchantée de votre nouvelle famille.
-
---Elle est plutôt formidable, mais ce n’est pas elle que j’épouse.
-
---Non... cependant je crains qu’elle ne soit un obstacle sérieux à votre
-bonheur. Elle ne vous comprendra jamais. Elle est d’une autre époque que
-nous... J’ai idée que ce mariage est une sottise. Réfléchissez, il est
-encore temps.
-
---Non, _mammy_, il n’est plus temps, car j’aime Lelo,--fit Dora avec une
-soudaine douceur.--Je ne pourrais plus être heureuse sans lui. La
-comtesse et Donna Pia me détestent, c’est certain; mais je crois que
-j’ai fait la conquête du cardinal. J’entretiendrai sa sympathie avec
-soin. Il me plaît, mon futur oncle. Il a une belle contenance. Cette
-calotte rouge qui met comme de la lumière sur sa tête est très
-imposante, symbolique, je suppose. Son signe de croix m’a drôlement
-remuée, même à travers ma voilette. S’il devient pape, je me ferai
-catholique.
-
---Dieu nous en préserve! s’écria madame Carroll avec ferveur.--Il ne
-manquerait plus que cela!
-
-Après avoir mis sa fiancée en voiture, Lelo remonta chez sa mère afin de
-connaître son impression et d’en finir avec les choses désagréables.
-
---Eh bien, comment la trouvez-vous, _madre mia_? demanda-t-il en
-rentrant dans le salon.
-
---Vous appelez cette personne une jeune fille? fit Donna Teresa.
-
---Mais ce n’est pas une veuve, que je sache! dit Sant’Anna en riant
-nerveusement.
-
---Elle pourrait l’être, avec son aplomb... Je me demande ce qui vous a
-charmé en elle. Elle est laide.
-
---Laide! avec des yeux et des cheveux comme les siens! Allons, c’est du
-parti pris.
-
---Eh bien, elle ne me déplaît pas, à moi, cette Américaine, fit le
-cardinal. Il y a en elle une franchise un peu crue, mais qui laisse voir
-le fond de son esprit. Elle est intéressante.
-
---Si jamais cette femme-là se fait catholique!... dit la duchesse
-Avellina.
-
---N’importe! répondit brusquement Lelo; mademoiselle Carroll possède
-toutes les qualités qui rendent la vie agréable: elle est gaie,
-originale, elle a un excellent caractère; de plus, elle est honnête
-comme le jour. Je ne l’ai jamais surprise à dévier de la vérité, même
-dans les petites choses. Connaissez-vous beaucoup de jeunes filles de
-qui vous en puissiez dire autant?
-
---Espérons pour notre pays que les Américaines n’ont pas le privilège de
-la sincérité! répliqua sèchement Donna Pia.
-
-Sant’Anna s’assit en face de sa mère, et, lui prenant les mains:
-
---Voyons, _madre mia_, dit-il, quittez cet air navré.
-
---J’avais fait un rêve si différent pour toi!
-
---Oui, je sais, vous aviez comploté un mariage qui devait me ramener,
-pieds et poings liés, dans votre parti. Ne le regrettez pas: à cause de
-cela même, je n’y eusse jamais consenti. Tous, tant que vous êtes, vous
-me faites l’effet de gens qui marcheraient avec la tête tournée en
-arrière pour ne pas voir devant eux. Les yeux ont été faits, cependant,
-pour regarder en avant.
-
---Et en haut! fit le cardinal.
-
---Et en haut, si vous voulez. Vous devriez être convaincus que l’Église
-a été jetée définitivement dans une autre voie, et qu’elle doit la
-suivre bon gré mal gré. Tenez, étant enfant, j’ai été témoin d’une scène
-dont l’impression ne s’est jamais effacée. Le jour de l’entrée des
-Italiens, je me trouvais dans la lingerie avec les femmes de service.
-Elles étaient toutes rassemblées là comme des fourmis effrayées, dans
-l’attente et la terreur de ce qui allait se passer. Mary, ma bonne
-irlandaise,--une petite théière brune à la main, cette théière apportée
-de son pays à laquelle elle tenait comme à la prunelle de ses
-yeux,--pérorait au milieu de la pièce, dans son italien baroque; elle
-affirmait que les ennemis du pape n’entreraient jamais dans Rome.
-«Jamais! jamais! répétait-elle en étendant le bras droit avec un geste
-tragique,--Dieu ne le permettra pas!» Et Dieu le permit! A cette minute
-même, on entendit le canon de la victoire: les Italiens étaient entrés.
-Du coup, la précieuse théière brune, s’échappant de la main de Mary se
-brisa sur le carreau. Et la brave femme, foudroyée jusqu’à l’âme, se
-laissa tomber sur une chaise; de grosses larmes coulèrent de ses yeux;
-elle ne put que balbutier: «Jésus! est-ce bien possible!... La fin du
-monde, alors!» C’était la fin d’un système seulement... A ce moment-là,
-je n’avais pas compris grand’chose à cette scène,--je n’avais que cinq
-ans,--mais plus tard, elle prit un sens, une signification dans mon
-esprit. Et maintes fois, en me la rappelant, j’ai associé le sort du
-pouvoir temporel avec celui de la petite théière brune: comme elle, il
-m’a paru irrémédiablement brisé.
-
-Ce récit semblait avoir affecté l’âme du cardinal; son visage eut une
-contraction de douleur.
-
---Le Pape et l’Église n’en sont pas moins grands, ajouta le jeune homme,
-au contraire!... Il m’est arrivé, ces derniers temps, de me promener
-souvent avec mademoiselle Carroll autour du Vatican; dans son silence et
-sa solitude, il m’a semblé plus formidable que le Quirinal.
-
---_Ci fai troppo onore, figlio mio_... (Tu nous fais trop d’honneur, mon
-fils...), dit le prélat d’un ton amer et sarcastique.
-
-Sous l’impression d’un sentiment passionné, l’Italien trouve toujours
-des mots et des idées, qui semblent jaillir d’une réserve inconnue à
-lui-même; le comte avait parlé avec conviction et fermeté, comme il le
-faisait rarement, mais sans réussir à ébranler ses auditeurs.
-S’apercevant que la physionomie de sa mère demeurait comme figée par le
-chagrin et le désappointement, il se mit à lui baiser les mains.
-
---_Madre mia_,--fit-il en la magnétisant avec des yeux brillants d’amour
-filial,--pardonnez-moi. Soyez tout à fait généreuse.
-
---Au lieu de pouvoir me réjouir de ton mariage, comme je l’avais espéré,
-il faut que je m’y résigne. C’est dur.
-
---Jamais vous ne vous seriez réjouie de mon mariage, dit Lelo en
-souriant; vous m’aimez trop jalousement pour cela. Vous devriez être
-heureuse de me voir épouser une Américaine. Une étrangère prendra moins
-de moi que n’aurait fait une Italienne.
-
-L’esprit subtil du jeune homme avait trouvé le seul argument qui pût
-consoler Donna Teresa. Tous les muscles de son visage se détendirent,
-ses yeux devinrent humides, elle regarda son fils avec un rayonnement de
-tendresse, puis elle dit doucement:
-
---Oh! les enfants, les enfants!... quel tourment et quelle joie!
-
---Je suppose, dit Donna Pia de sa voix aiguë, que je dois aller faire
-visite à ces Américaines?
-
---Oui, si tu ne veux pas te brouiller avec moi, répondit Lelo.
-
---C’est bien, on ira.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-«Elle enrage!» avait dit le comte Sant’Anna en quittant madame Ronald.
-Ce qu’Hélène éprouvait était bien plus grave et plus douloureux qu’une
-blessure d’amour-propre. Après le départ de son visiteur, elle demeura
-debout, pétrissant son mouchoir, aspirant largement pour dégager son
-cœur du poids qui l’oppressait, mais sans y réussir.
-
-Et cette entrevue n’était que la première station de ce chemin de croix
-de l’amour douloureux que tant de femmes ont fait avant elle. Elle dut
-subir les félicitations de ses connaissances et les confidences de Dora.
-La jeune fille avait une manière si naturelle d’oublier ses torts, de ne
-pas s’apercevoir du mécontentement des gens, qu’il était difficile de la
-tenir à distance. Elle avait ainsi obligé Hélène à faire une sorte de
-paix. A tout moment, elle entrait chez elle pour lui parler de son
-fiancé, de son mariage, de ses projets d’avenir. Madame Ronald fermait
-désespérément les oreilles, essayait de penser à autre chose; malgré
-elle, cependant, les mots s’enregistraient dans son cerveau et,
-lorsqu’elle était seule, elle les entendait de nouveau et ils lui
-faisaient mal. A la place de la bague bien moderne de Jack Ascott,
-mademoiselle Carroll portait maintenant à son doigt l’anneau de
-fiançailles des Sant’Anna, une sardoine sur laquelle étaient gravées les
-armes de la famille avec ce mot: _Semper_. La vue de cette bague
-historique, portée par une célèbre beauté française que Louis XIV avait
-mariée à un ancêtre de Lelo, causait à Hélène une envie douloureuse,
-exerçait sur elle une sorte de fascination. Elle avait le bizarre
-sentiment qu’elle lui appartenait, cette bague: le désir lui venait de
-l’essayer, de la sentir à son doigt, ne fût-ce que pour un instant.
-
-Chaque jour, Lelo déjeunait ou dînait à l’hôtel du Quirinal. Par pur
-instinct féminin, sans désir consenti de le reconquérir, Hélène mettait
-à sa parure un soin extrême. Quoi qu’elle en eût, la présence du comte
-lui apportait un bonheur que nul être humain ne lui avait jamais donné;
-mais ce bonheur était traversé d’angoisses, coupé de brusques serrements
-de cœur, qui faisaient de ces repas quotidiens des heures d’exquise
-souffrance. Dans la crainte que sa froideur ne fût attribuée au dépit,
-elle s’efforçait d’être aimable, sans parvenir à rendre son accueil égal
-et tout à fait naturel. Lelo, lui, la traitait avec une familiarité
-affectueuse, il l’appelait souvent «ma tante», et ce titre qui la
-vieillissait lui causait une irritation qu’elle avait peine à maîtriser.
-Dora amusait Sant’Anna, mais Hélène l’intéressait. Sa conversation avait
-plus de suite, il aimait à l’entendre causer. Quand elle demeurait trop
-longtemps silencieuse, il lui disait avec un sourire:
-
---Eh bien! vous êtes muette aujourd’hui?
-
-Et cette simple parole donnait à Hélène une joie extraordinaire.
-Parfois, l’éclat de sa beauté arrêtait les yeux du jeune homme, mais
-sans y ramener ce qu’elle y avait vu; alors, sous le coup d’une
-inconsciente douleur, elle devenait dure, tranchante, sarcastique.
-Lorsqu’elle se laissait ainsi emporter, il tournait vers elle un regard
-surpris, interrogateur, un sourire passait sous sa moustache: ce sourire
-la blessait comme une insulte et la poursuivait pendant des journées
-entières.
-
-A la place de madame Ronald, une Européenne, une catholique, habituée à
-examiner sa conscience, aurait bientôt su à quoi s’en tenir sur ses
-sentiments envers Sant’Anna. Selon son degré d’honnêteté, elle aurait
-lutté plus ou moins énergiquement contre son amour et n’aurait pas
-manqué de trouver dans ce combat moral de fines voluptés et des
-jouissances spéciales. Hélène, malgré son intelligence développée et
-cultivée, n’avait, comme la majorité de ses compatriotes, qu’une
-connaissance enfantine du cœur humain. Elle croyait, et elle répétait
-sans cesse, que les principes, la bonne éducation, suffisaient non
-seulement à préserver une femme de toute chute, mais encore à la rendre
-invulnérable. Et, en dépit de ces défenses, l’amour avait pénétré en
-elle comme font les agents de la nature. Il était là, l’infiniment
-grand, dans quelque cellule inconnue, accomplissant son travail
-mystérieux, touchant toute une zone de son cerveau qui n’avait pas
-encore été mise en activité, transformant son caractère.
-
-Les réunions élégantes lui causaient un agacement nerveux, les
-admirations la laissaient indifférente, sa vie lui apparaissait morne et
-stupide. Poussée par le besoin d’échapper à la société de mademoiselle
-Beauchamp, des Verga, de Dora surtout, elle se faisait conduire à droite
-et à gauche pour visiter à nouveau les lieux qui l’avaient intéressée;
-et c’était un spectacle singulier que de voir cette mondaine de
-New-York, cette femme brillante, errer toute seule à travers le Colisée,
-le cirque de Maxence, les tombes de la voie Appienne, et, comme un être
-désemparé, essayer d’accrocher sa pensée à quelque chose de grand. Au
-cours de ces promenades solitaires, l’âme travaillée d’Hélène entra
-soudainement en communication avec cette âme de Rome qu’il est donné à
-si peu de sentir. Toutes ces lignes de beauté et d’harmonie si
-cruellement brisées, toutes ces œuvres humaines mutilées à travers les
-siècles, emplirent son cœur d’une tristesse impersonnelle et apaisante.
-Les églises, surtout l’attiraient. Jusqu’alors, elle les avait admirées
-en tant que monuments; maintenant, à son insu, elle y cherchait
-quelqu’un. Elle aimait leur odeur même, cette odeur de sépulcre, de
-vieillesse, de cierges éteints, d’encens refroidi, qui est particulière
-aux églises de Rome et qui les ferait reconnaître entre toutes celles du
-monde. Elle s’approchait des autels, épiait la prière des humbles,
-s’émerveillait de leur foi et, instinctivement, levait aussi ses regards
-anxieux vers les madones rayonnantes.
-
-Saint-Pierre l’émouvait d’une manière étrange. Ni l’or ni le génie n’ont
-pu faire de la grande basilique chrétienne un lieu de dévotion et de
-prière. Malgré la majesté de ses proportions, la froideur de ses
-marbres, la sévérité de ses symboles, elle éveille les sens plus
-qu’aucun autre temple catholique. Vers le soir il y a, sous le dôme de
-la Confession, des ombres mystérieuses, des clartés exquises, un
-ensemble de choses visibles et invisibles, qui vous enveloppe, vous
-étreint, qui exalte l’amour ou la foi. L’âme païenne s’est réfugiée là.
-Le sacrifice de la messe, les exorcismes, les bénédictions papales n’ont
-pu l’en chasser. Elle erre encore, cette âme, derrière les blanches
-statues et répand dans le sanctuaire une pénétrante volupté, à laquelle
-ne sauraient échapper ceux qu’une grande douleur ou quelque
-grande passion a sensibilisés. Madame Ronald y devenait
-_wicked_,--«perverse»,--et souvent, saisie d’une terreur irraisonnée,
-elle s’enfuyait pour chercher au dehors la protection de la pleine
-lumière.
-
-Ces déconcertantes impressions effrayaient la jeune femme et lui
-faisaient croire qu’elle était menacée de quelque grave maladie. Pour la
-première fois elle se sentait seule, toute seule. Le silence persistant
-de son mari l’irritait de plus en plus. Elle s’était crue nécessaire à
-son bonheur, et cela l’humiliait profondément de voir qu’il pouvait se
-passer d’elle. Il viendrait la retrouver, ou elle ne rentrerait jamais à
-New-York. Cette résolution, qu’elle prenait vingt fois par jour, ne
-laissait pas que de lui être douloureuse. Elle pensait souvent avec
-regret à cette belle demeure qu’elle avait créée, qui était son œuvre,
-qui renfermait une si grande part d’elle-même. Il lui venait parfois une
-envie folle de la revoir. Elle serrait alors obstinément ses lèvres pour
-réagir contre sa faiblesse, elle faisait quelque projet extravagant,
-celui d’aller aux Indes, par exemple, ou de divorcer et de s’établir à
-Paris avec mademoiselle Beauchamp. Elle essayait de se résigner au
-mariage de Dora, de s’y habituer; elle ne le pouvait pas. Il
-l’oppressait comme un cauchemar, lui barrait le cœur. Elle attribuait ce
-trouble à son amitié pour M. Ascott. Elle se croyait retenue à Rome
-seulement par la crainte du mauvais effet que produirait son départ
-subit; elle l’était surtout par le charme occulte qu’exerçait sur elle
-la présence de Sant’Anna. Contre ce charme, cependant, et sans que sa
-volonté s’en mêlât, ses belles facultés d’intellectuelle la défendaient
-vaillamment. Elle sentait de plus en plus le besoin d’échapper à
-quelqu’un ou à quelque chose, le désir de fuir bien loin; elle cherchait
-un prétexte qui lui permît de partir sans faire jeter les hauts cris à
-madame et à mademoiselle Carroll.
-
-La Providence allait l’aider d’une manière inattendue. Un soir, pendant
-le dîner, on lui remit une dépêche. La pensée qu’elle pouvait être de
-son mari communiqua à ses doigts un léger tremblement. Après l’avoir
-lue, elle eut un cri de joie.
-
---Ah! la bonne surprise! fit-elle, le visage rayonnant,--Charley est à
-Monte-Carlo! Il nous invite, tante Sophie et moi, à venir l’y rejoindre.
-C’est la chose que je désirais le plus. Nous irons sûrement.
-
---Parions que votre frère vous ramène Henri et vous ménage une nouvelle
-lune de miel! dit étourdiment mademoiselle Carroll.
-
-Hélène rougit violemment, ses yeux rencontrèrent le regard moqueur de
-Lelo, ses paupières battirent.
-
---M. Ronald n’a pas l’habitude de se laisser amener ou ramener!
-répondit-elle de son ton le plus sec.
-
---Non; mais, dans les bouderies conjugales, l’intervention d’une tierce
-personne peut être très utile pour sauver l’amour-propre,--expliqua Dora
-tout aussitôt, avec ce sens pratique qui aurait pu faire croire à une
-expérience achevée de la vie.--En tout cas, si mon cher oncle vient,
-réconciliez-le avec moi, pendant que vous y êtes! Je lui ai écrit deux
-fois, il ne m’a pas répondu. Oh! ces hommes parfaits, quelle peste!
-
---Vous n’allez pas nous laisser seules ici! dit madame Carroll avec un
-air de détresse.
-
---Vous avez les Verga; il vous seront mille fois plus utiles que tante
-Sophie et moi! répondit Hélène.
-
---Oui, mais la famille!...
-
---Ne vous tourmentez pas, _mammy_! interrompit Dora; nous irons la
-rejoindre, la famille. Nous avons un projet magnifique... n’est-ce pas,
-Lelo?
-
-Le comte répondit par un signe affirmatif, puis, s’adressant à madame
-Ronald:
-
---Je suis sûr que vous allez faire sauter la banque, à Monte-Carlo!
-dit-il en souriant.
-
-Sant’Anna avait lancé cette phrase sans songer au proverbe qui promet la
-fortune aux malheureux en amour. Le dicton se formula dans l’esprit de
-la jeune femme: elle pâlit un peu et ses lèvres se contractèrent.
-
-Lelo saisit cette expression fugitive: il en devina la cause et demeura
-confus de son étourderie.
-
---Pourquoi êtes-vous sûr que je serai heureuse au jeu? demanda bravement
-Hélène.
-
-Cette espèce de défi irrita l’Italien; il eut un sourire railleur.
-
---Parce que je vous crois capable d’influencer même cette satanée
-roulette! répondit-il avec une galanterie perfide.--C’est une impression
-de joueur. Si j’étais avec vous à Monte-Carlo, je suivrais aveuglément
-votre inspiration. Je vous le répète, vous êtes capable de faire sauter
-la banque.
-
---J’espère que non! fit sèchement mademoiselle Beauchamp.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Charley Beauchamp n’était jamais parvenu à dissiper les inquiétudes
-qu’il avait emportées d’Ouchy. Bien qu’il sût Hélène sous le
-chaperonnage vigilant de tante Sophie, il n’était pas rassuré. Il
-donnait tort maintenant à M. Ronald et blâmait son entêtement; mais,
-fidèle au principe américain de ne pas intervenir dans les affaires
-d’autrui, il ne lui avait pas dit un seul mot pour l’engager à aller
-chercher sa femme. La tristesse, la lassitude qu’il voyait se marquer de
-plus en plus fortement sur son visage, lui donnaient l’espoir que
-l’amour ne tarderait pas à l’emporter sur l’orgueil. En attendant, la
-pensée de la solitude où se trouvait sa sœur l’angoissait. Elle était
-trop jeune et trop belle pour demeurer en Europe sans la protection d’un
-homme. Il se dit que son devoir était de l’aller rejoindre et il
-commença d’arranger ses affaires en vue d’une absence prolongée. Il lui
-fallut, pour cela, quelque temps. En apprenant les fiançailles de Dora
-avec le comte Sant’Anna, il éprouva une joie secrète, un allégement
-soudain, dont il ne voulut pas voir la cause. Il s’indigna contre la
-jeune fille, sympathisa vivement avec Jack Ascott, mais au fond il fut
-très content. L’annonce de ce mariage lui rappela Lucerne, le fleuretage
-d’Hélène et une foule de souvenirs qui le poussèrent à hâter ses
-préparatifs. La veille de son départ, il vit son beau-frère et lui dit
-simplement:
-
---Je m’embarque demain pour l’Europe... Vous n’avez aucune commission?
-
---Aucune! répondit M. Ronald en détournant la tête pour dissimuler son
-émotion.
-
-Là-dessus, Charley était parti. Comme il ne se souciait pas d’aller à
-Rome et de revoir Sant’Anna, il décida de s’arrêter à Monte-Carlo,
-certain qu’Hélène viendrait l’y rejoindre avec plaisir.
-
-Rien n’altère autant le visage de la femme que l’amour ou la maternité.
-Quand Charley revit sa sœur, il fut frappé de son changement.
-
---Que vous est-il arrivé? s’écria-t-il. Avez-vous été malade?
-
-Sans savoir pourquoi, madame Ronald rougit.
-
---Malade?... pas le moins du monde!
-
-Puis avec une feinte alarme:
-
---Suis-je donc vieillie, enlaidie!
-
---Non, différente seulement.
-
---Cela prouve que vous m’aviez un peu oubliée, car je me vois toujours
-la même, moi!
-
-Charley n’insista pas, mais il fut ressaisi par cette inquiétude qui,
-dernièrement, avait dominé ses préoccupations d’affaires.
-
-Le changement de milieu donna à madame Ronald un soulagement immédiat.
-Elle fut comme pénétrée par la lumière vibrante de Monte-Carlo. La
-musique, les fleurs, le bleu qui l’environnaient, agirent sur elle d’une
-façon bienfaisante. Sous l’influence de ces choses belles et douces, son
-cœur se desserra peu à peu, elle se crut sortie d’un cauchemar. La
-première lettre de Dora l’y rejeta, corps et âme.
-
-Dans cette lettre, où le nom de Lelo revenait à chaque ligne, la jeune
-fille lui annonçait que son mariage était fixé au mois de juin et se
-ferait probablement à Paris... A la nouvelle de l’événement si proche,
-Hélène manifesta son indignation contre mademoiselle Carroll, sa
-sympathie pour Jack Ascott, d’une telle manière que le visage de M.
-Beauchamp prit une expression grave et peinée; elle ne s’en aperçut même
-pas. Mais aussitôt le ciel, la mer, le paysage divin, lui semblèrent
-durs, d’une tristesse éclatante,--et elle ne manqua pas d’attribuer au
-mistral l’irritation causée par la douleur qui s’était réveillée en
-elle.
-
-En manière de distraction, elle essaya du jeu et se passionna vite pour
-la roulette. Malgré les remontrances de son frère et de sa tante, elle
-passait une bonne partie de son temps au casino. Elle eut des séries de
-veine extraordinaire. Elle exultait alors, elle oubliait momentanément
-Lelo et Dora. Elle ne tarda pas à être remarquée; on l’appela «la belle
-Américaine», on la dit millionnaire, on la crut veuve ou divorcée, et il
-ne fallut rien moins que la présence constante de M. Beauchamp pour
-assurer sa liberté et tenir en respect les chercheurs d’aventures.
-
-Un après-midi que Charley était allé à Cannes voir un compatriote
-malade, Hélène se rendit au casino avec des amis de Boston. Ces derniers
-s’attardèrent à la table du trente-et-quarante. Elle, qui aimait un jeu
-plus animé, ne tarda pas à les lâcher pour courir à la fascinante
-roulette. Un jeune homme brun, à cravate rouge, piquée d’une grosse
-perle noire, qui, depuis huit jours, s’était attaché à ses pas, l’y
-suivit et se glissa derrière elle. Madame Ronald plaçait avec
-persistance une petite pile de neuf louis sur le nombre neuf qui, le
-matin, au réveil, s’était présenté à son esprit: elle était sûre qu’il
-sortirait. Quatre fois déjà, son attente avait été trompée. Haletante,
-elle suivait l’opération du croupier et s’efforçait de le suggestionner
-par l’effet de sa volonté, lorsqu’elle sentit deux mains étreindre sa
-taille à la faveur du collet qu’elle portait.
-
-Elle se retourna, les yeux pleins d’éclairs, le visage pâle de colère;
-comme dans un rêve, elle vit tout à coup son mari surgir près d’elle et,
-d’un formidable coup de poing, écarter son insolent admirateur. Au
-milieu de la bousculade, elle entendit distinctement le dialogue des
-deux hommes.
-
---Votre carte! votre carte!... Vous me rendrez raison! disait l’un, avec
-un fort accent étranger.
-
---Je n’ai pas à vous rendre raison, répondait l’autre, je vous ai
-surpris insultant ma femme: je vous ai châtié à la manière américaine;
-c’était mon droit. Je suis satisfait.
-
-Toujours sous l’impression de l’irréel, d’une sorte d’horreur, produite
-par la multitude d’yeux qui la regardaient, Hélène saisit le bras de M.
-Ronald, se pressa contre lui et se laissa emmener. Lorsqu’elle fut hors
-du casino seulement et en plein air, elle se rendit compte que tout cela
-était arrivé. Alors, dégageant son bras, elle s’arrêta net, leva sur son
-mari des yeux étonnés et, d’une voix un peu rauque:
-
---Henri, d’où sortez-vous?
-
-Sans répondre tout de suite, M. Ronald regarda avec admiration le beau
-visage qu’il n’avait pas vu depuis si longtemps.
-
---Je sors du train, ma chérie,--dit-il enfin, avec un sourire ému.--J’ai
-vu tante Sophie; elle m’a dit que vous étiez au casino avec les
-Carrington; j’ai voulu aller vous surprendre et je suis arrivé à temps.
-Je ne savais trop quel accueil je recevrais; j’ai fait le voyage avec un
-poids de cent livres sur l’esprit... et un incident de roman vous a
-forcée à reprendre mon bras. C’est merveilleux! c’est providentiel!
-
-Hélène se remit à marcher.
-
---Je croyais que vous ne vous décideriez jamais à venir! dit-elle un peu
-froidement.
-
---Et que je laisserais passer l’année sans vous donner signe de vie?...
-Mais vous auriez pu demander le divorce pour cause d’abandon!
-
-La jeune femme ne put s’empêcher de rougir: elle y avait pensé!
-
---C’est Charley qui vous a appelé ici? dit-elle, essayant de lutter
-contre son émotion.
-
---Charley? Non, ma chérie: il ignore mon arrivée. J’ai appris
-indirectement que vous aviez quitté Rome pour Monte-Carlo. Personne ne
-m’a appelé. Je suis venu parce que, sans vous, la vie m’était un fardeau
-insupportable. J’ai beaucoup souffert, ces derniers mois surtout; pour
-rien au monde, je ne voudrais repasser par une semblable épreuve. Nous
-avons eu tort tous les deux, pardonnons-nous mutuellement.
-
-Sur ces mots, les époux arrivèrent devant l’Hôtel des Anglais. M. Ronald
-suivit sa femme chez elle. Aussitôt la porte refermée, il lui ouvrit les
-bras: elle tomba sur sa poitrine. Et là, pendant qu’elle écoutait les
-battements passionnés de ce cœur viril et fort, l’image de Lelo, une
-image démesurée, se dressa derrière son front. La conscience lui vint,
-comme un coup de foudre, de son amour pour le jeune homme. Elle
-s’arracha doucement de l’étreinte de son mari et le regarda avec cette
-expression douloureuse, pathétique, de l’animal atteint; puis, les
-lèvres sèches et blanches, elle balbutia, sans trop savoir ce qu’elle
-disait:
-
---Pourquoi avez-vous tant tardé? Pourquoi avez-vous tant tardé?...
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Lelo avait demandé à mademoiselle Carroll que leur mariage fût célébré
-le plus tôt possible, et elle, qui s’était montrée si peu empressée à
-devenir la femme de Jack Ascott, y avait consenti joyeusement. Elle
-avait aussitôt fait hâter l’envoi des actes nécessaires. Son trousseau
-avait été réexpédié de New-York à Paris. Et, riant de la surprise
-qu’elle allait causer à la lingère, non sans éprouver cependant un peu
-de honte et de remords, elle avait donné l’ordre qu’on y brodât une
-couronne de comtesse, la couronne qui, décidément, devait marquer sa
-destinée.
-
-Maintenant, la jeune fille nageait dans le bonheur, dans l’orgueil, dans
-la vanité. Elle avait feuilleté les archives de la famille Sant’Anna, vu
-les bijoux dont elle pourrait se parer, et s’était rendu compte qu’elle
-serait une très grande dame, l’égale des Princesses romaines. Quelle
-revanche, quel triomphe pour elle. Dora, que beaucoup dans la société de
-New-York ne trouvaient pas assez bien née! Il lui semblait que sa
-fortune était peu de chose à côté de ce qu’elle allait gagner. Mais,
-soit dit à son honneur, ces considérations matérielles et mondaines
-traversaient seulement son esprit. C’était bien Lelo qu’elle aimait
-par-dessus tout. A la voir si différente de ce qu’elle avait été, il
-était impossible d’en douter. L’amour augmente l’égoïsme chez l’homme,
-il le diminue ou le détruit chez la femme. Dora craignait de déplaire à
-son fiancé, étudiait ses goûts, subordonnait sa volonté propre à celle
-de son fiancé. Pour la première fois, elle avait conscience qu’elle
-dépendait d’un autre être, et cette dépendance, au lieu de l’irriter ou
-de l’humilier, la rendait heureuse et fière.
-
-Une seule chose troublait sa joie: c’était l’hostilité de cette famille
-romaine, dans laquelle elle allait entrer, une hostilité sourde,
-recouverte d’une politesse parfaite, mais qu’elle sentait distinctement.
-Elle avait dîné plusieurs fois au palais Sant’Anna et, tout le temps,
-elle avait eu l’impression qu’elle déplaisait, que chacune de ses
-paroles portait à faux. De son côté, elle ne comprenait pas ces gens
-figés dans le passé. Ils lui faisaient l’effet d’horloges arrêtées, et,
-un jour, dans un accès de mauvaise humeur, elle avait exprimé à Lelo le
-désir de faire passer un courant électrique dans leurs esprits afin de
-les renouveler et les débarrasser des préjugés accumulés qui les
-encrassaient.
-
-Dans le cercle de la comtesse Sant’Anna, Dora avait cependant réussi à
-se faire deux amis: le cardinal Salvoni et l’avocat Orlandi. Elle
-n’avait pas négligé de cultiver la sympathie du prélat. Il lui plaisait
-de plus en plus. Elle savait, d’instinct, qu’il était une force, et elle
-avait le respect de toute force, comme le mépris de toute faiblesse. Il
-la mettait toujours sur le sujet de l’Amérique et l’écoutait avec un
-intérêt marqué. Les boutades originales de sa future nièce amenaient
-souvent de fugitifs sourires dans ses yeux noirs, et plusieurs fois elle
-avait eu ce triomphe de le voir, dans la discussion, prendre parti pour
-elle. L’avocat Orlandi, émerveillé de son intelligence pratique, de son
-activité physique et mentale, de sa netteté, n’avait pas craint de
-déclarer que cette Américaine était la vraie femme qu’il fallait à Lelo.
-Il la défendait, en toute occasion, d’une façon habile, et ne manquait
-pas de faire ressortir ses qualités. Sur sa demande, il lui avait
-raconté l’histoire des Sant’Anna, et, avec l’autorisation de la
-comtesse, l’avait mise, dans une certaine mesure, au courant des
-affaires de la famille.
-
-Mademoiselle Carroll, qui traitait sa mère comme une sœur aînée, avait
-été bien surprise du respect un peu cérémonieux que Lelo témoignait à la
-sienne. La première fois qu’elle l’avait vu s’incliner devant elle comme
-un petit enfant, et ensuite lui baiser la main, elle était demeurée
-muette d’étonnement, interdite, et, non sans un léger serrement de cœur,
-elle avait conçu l’idée que son fiancé n’était pas tout à fait du même
-siècle qu’elle.
-
-Dora avait d’abord désiré que son mariage fût célébré à Rome, avec toute
-la pompe de l’Église catholique; quand elle sut que sa qualité de
-protestante l’obligerait à une cérémonie privée, elle opta pour Paris,
-et Lelo en fut secrètement ravi. Un mariage à la nonciature lui
-convenait infiniment mieux. C’était un immense soulagement pour lui de
-penser que ni sa mère ni la princesse Marina ne seraient présentes à la
-cérémonie.
-
-L’avocat Orlandi avait en vain négocié avec les locataires qui
-occupaient le premier étage du palais Sant’Anna, pour obtenir la
-résiliation de leur bail. En l’apprenant, mademoiselle Carroll eut
-grand’peine à se retenir d’esquisser un joyeux pas de danse. La
-perspective de demeurer sur une petite place oubliée, entre des murs
-d’un mètre d’épaisseur et sous le même toit que sa belle-mère, l’avait
-terriblement effrayée. En voyant l’air désappointé de Lelo, elle lui dit
-gaiement:
-
---Ne vous tourmentez pas. Il est toujours facile de se loger
-princièrement à Rome... Et puis, nous pourrons bâtir un palais.
-
---Bâtir un palais! se récria le comte, quand nous en possédons un qui
-est une merveille d’architecture!
-
---Oui, mais il manque d’air et de lumière, de cette bonne lumière qui
-tue les microbes... et les préjugés!
-
-Une crispation soudaine, douloureuse, altéra le visage de Lelo. L’âme
-des ancêtres, des Sant’Anna d’autrefois, protestait sans doute, comme
-l’avait dit madame Ronald, contre l’esprit nouveau et le modernisme
-sacrilège.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Sa petite aventure du casino avait dégoûté madame Ronald de Monte-Carlo;
-elle avait voulu partir pour Cannes dès le lendemain. Après un séjour
-d’une semaine, elle était rentrée à Paris avec son mari, son frère et sa
-tante, et tous s’étaient logés à l’Hôtel Castiglione.
-
-La conscience de son amour pour Sant’Anna avait causé à Hélène une sorte
-de stupeur, puis une horreur d’elle-même, une humiliation profonde. Sa
-victoire d’Ouchy n’avait été, après tout, qu’une défaite.
-L’avertissement prophétique dont elle avait ri, lui revenait à la
-mémoire. Elle avait tenté l’homme, il l’avait prise malgré elle; il
-s’était emparé de son cœur à son insu; elle était tombée dans le piège
-comme une petite pensionnaire. A cette pensée, une rougeur pénible lui
-montait au visage. Et elle s’était crue invulnérable, et elle avait
-choisi pour emblème la salamandre! Quel mensonge! Quelle dérision!...
-Et, s’en prenant à l’innocente bestiole, qui ne lui avait pas communiqué
-sa puissance réfractaire, elle rejeta au fond de son coffret le cachet
-où l’emblème était gravé, puis le bijou en diamants et en émeraudes
-qu’elle avait porté si orgueilleusement.
-
-Le désarroi moral ne fut pas de longue durée chez Hélène. Sa dignité,
-son honnêteté prirent aussitôt les armes contre ce sentiment qui
-l’offensait, qui lui semblait une tache. Elle avait étudié un peu toutes
-les croyances, s’était même intéressée pendant quelque temps à ces
-_Christian Scientists_ dont il se trouve un groupe en plein Paris, rue
-de l’Arcade, et qui pratiquent la guérison métaphysique. Elle croyait
-avec eux que la volonté persistante est capable de faire des miracles,
-et que la pensée suffit à aggraver le mal, quel qu’il soit, en le
-réimprimant dans l’organisme. Résolument elle écarta la sienne de son
-amour douloureux. Mais dans ce curieux dédoublement de l’individu soumis
-à une haute pression, l’amour vécut en elle et sans elle, produisant une
-foule de sentiments qui parfois la dominaient absolument. Elle causait,
-s’amusait, combinait ses toilettes, et, à travers tous les phénomènes de
-sa vie extérieure, elle entendait la voix chaude de l’Italien, elle
-sentait la caresse de ses yeux. Ses paroles d’admiration, ses
-déclarations se répétaient dans le cerveau de la jeune femme. Les
-impressions reçues à Lucerne et à Ouchy, ces impressions qui semblaient
-avoir effleuré son âme, y avoir glissé, y étaient demeurées, au
-contraire, et maintenant reparaissaient plus nettes, exerçaient sur elle
-une sorte de séduction rétrospective. Hélène se débattait en vain sous
-cette possession occulte; un jour, dans l’angoisse de son impuissance à
-y échapper, il lui arriva de s’écrier tout haut:
-
---Oh! sûrement, je dois cela à cet horrible sang latin que j’ai dans les
-veines!
-
-Elle se mit à errer dans Paris, comme elle avait erré à Rome, au hasard
-et toute seule. Un curieux instinct lui faisait éviter l’avenue Gabriel;
-la vue même de l’allée ombreuse où Sant’Anna l’avait suivie lui était
-douloureuse, elle y jetait toujours en passant un regard rapide et
-effrayé.
-
-Au cours de ces promenades sans but, il lui arrivait souvent d’entrer
-dans quelque église. La chapelle des Passionnistes, avenue Hoche, celle
-des Dominicains, faubourg Saint-Honoré, l’attiraient irrésistiblement.
-Dans ce silence particulier aux sanctuaires catholiques, elle éprouvait
-un bien-être instantané. Elle aimait les cérémonies religieuses, elle
-les sentait maintenant. Les ondes de la musique sacrée, les notes graves
-des chants liturgiques, calmaient sa peine de femme, comme les berceuses
-de sa nourrice avaient endormi ses chagrins d’enfant. Bien que
-protestante, elle connaissait saint Antoine de Padoue, devenu
-curieusement populaire en Amérique aussi bien qu’en France, et, dans sa
-détresse morale, elle était allée jusqu’à l’enfantillage de lui
-promettre une grosse somme s’il lui obtenait l’oubli. Avec le sens
-pratique qui ne l’abandonnait jamais, elle se dit que, puisque sa
-volonté seule ne suffisait pas à la débarrasser de cet amour cruel qui
-empoisonnait sa vie, il fallait appeler d’autres forces à son aide. Elle
-se souvint qu’un jour, à Rome, devant le _Bambino_ qu’on lui montrait et
-qui n’était pour elle qu’une affreuse poupée de bois, elle avait vu dans
-les yeux d’une vieille paysanne une lueur extraordinaire, celle de la
-foi, sans doute, une lueur qui l’avait transfigurée, qui avait effacé
-ses rides et donné à son visage une beauté surnaturelle. Ce souvenir la
-hanta. Elle se rappela les cérémonies où elle avait assisté au couvent
-de l’Assomption, puis cette douce messe de minuit au château de Blonay.
-Il y avait sûrement une force mystique dans cette vieille religion
-romaine: pourquoi n’y aurait-elle pas recours? Du reste, on commençait à
-parler beaucoup du catholicisme en Amérique. Il gagnait de jour en jour,
-et provoquait d’ardentes controverses. Elle ne serait pas fâchée de le
-connaître à fond, ne fût-ce que pour le discuter. Elle pria donc madame
-de Kéradieu de lui indiquer un prêtre avec qui elle pût s’entretenir de
-ces matières. La baronne la conduisit chez l’abbé de Rovel, un cousin de
-son mari, un desservant libre de la paroisse de Sainte-Clotilde. Il
-l’accueillit avec une bonté paternelle. Se tenant sur la réserve, Hélène
-commença par dire qu’elle n’était point décidée à changer de religion:
-elle trouvait le culte catholique _fascinating_,--fascinant, mais elle
-craignait que les dogmes fussent inacceptables à son esprit moderne.
-
---On ne peut pas retourner en arrière, vous comprenez! ajouta-t-elle
-avec un joli air sérieux.
-
---Assurément non, répondit le prêtre en souriant, mais je suis persuadé
-que le catholicisme n’arrêtera pas la marche en avant de votre esprit...
-au contraire! Et je me mets à votre disposition pour vous éclairer et
-répondre à toutes vos questions.
-
-Sur ce, il fut convenu qu’Hélène viendrait tous les jours, entre deux et
-trois heures, causer de religion avec M. de Rovel, et elle partit
-enchantée d’avoir trouvé une distraction nouvelle et bien permise.
-
-Dès son arrivée à Paris, madame Ronald avait fait visite à la marquise
-d’Anguilhon; elle avait appris avec un véritable soulagement que M. de
-Limeray était encore à Pau: elle redoutait la pénétration de son regard
-et la fine raillerie de son sourire. Au premier dîner du jeudi où elle
-fut priée avec son mari, son frère et sa tante, elle le rencontra. Elle
-eut beau s’observer, s’efforcer de paraître insouciante et gaie, il ne
-tarda pas à être frappé de son changement. Le haut du visage lui sembla
-différent; la physionomie, moins brillante et plus douce; il y avait,
-par moments, dans ses grands yeux bruns, des reflets d’angoisse et de
-peine. Tantôt elle fuyait son regard, tantôt elle le bravait avec un
-petit éclat de rire nerveux. En un mot, elle avait l’air d’une enfant
-coupable et honteuse. Et le vieux gentilhomme, qui avait acquis une
-jolie connaissance de la femme, se demanda aussitôt: «Qui est-ce?»
-
-Inévitablement, on parla du mariage de mademoiselle Carroll. La marquise
-d’Anguilhon, qui connaissait Sant’Anna, déclara que c’était un charmeur
-et bien fait pour plaire à une Américaine. M. Ronald se montra sévère
-pour sa nièce. Hélène ajouta que M. Ascott eût beaucoup mieux convenu à
-Dora et qu’elle s’en apercevrait avant longtemps. Dans sa voix, il y
-avait un accent de passion qui fit dresser l’oreille à M. de Limeray. Il
-la questionna sur le mariage de sa nièce, demanda des détails, la poussa
-à fond très habilement et fut fixé. Il examina ensuite M. Ronald.
-
-C’était bien là le type de l’homme supérieur que toutes les femmes d’une
-certaine élévation rêvent, et qui, dans la réalité, ne les contente
-jamais. Elles sentent d’instinct qu’il n’est pas fait pour elles, qu’il
-leur échappe: de là leur déception. Le savant américain possédait une
-beauté virile, marquée de puissance intellectuelle; mais son visage rasé
-avait cette expression de pureté, de sérénité, qui s’acquiert seulement
-dans les hautes régions de la pensée. Ses magnifiques yeux d’un bleu
-vert, ses yeux de chercheur au regard lointain, n’avaient pas la lueur
-magnétique de la passion humaine, et sa bouche ferme et sévère excluait
-toute idée de sensualité.
-
-Comme si Hélène eût deviné les réflexions de M. de Limeray, elle eut
-pour son mari de jolis regards tendres, des paroles charmantes,--ce qui
-acheva de la trahir.--Alors le comte se rappela leur conversation de
-naguère, au sortir de chez Loiset. Il revit la jeune femme telle qu’elle
-était ce soir-là, si blonde, si blanche, si désirable, cheminant
-lentement à ses côtés, tournant vers lui son visage serein, rayonnant de
-la joie de vivre, se proclamant invulnérable, s’arrêtant pour lui
-montrer son emblème, une petite salamandre aux yeux d’émeraude, froide
-et brillante, nichée dans la dentelle de son corsage. Il se rappela
-l’avertissement qu’il lui avait donné, la regarda de nouveau, et, avec
-une intime satisfaction bien humaine, bien masculine, il se dit:
-
-«Sûrement, l’homme a eu son heure!...»
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Les fiancés arrivèrent à Paris dans la première semaine de juin.
-L’entrevue de Dora et de son oncle fut plutôt orageuse. Pour la première
-fois, elle ne réussit pas à l’apaiser ni à le désarmer. Il lui reprocha,
-en termes très vifs, son manque d’honneur envers Jack Ascott. Il lui
-déclara que s’il avait consenti à assister à son mariage, c’était
-seulement par considération pour sa mère. Puis, dépassant un peu la
-mesure, il lui dit qu’une fois ce dernier devoir de tuteur rempli, il
-entendait n’avoir plus aucunes relations, soit d’affaires, soit
-d’amitié, avec la comtesse Sant’Anna. Là-dessus, mademoiselle Carroll
-s’emporta et répondit que Lelo lui suffirait, qu’avec lui, elle pourrait
-se passer du monde entier.
-
-L’accueil que M. Ronald fit à son futur neveu se ressentit de ces
-paroles. Il fut strictement poli, et glacial. Les deux hommes
-s’examinèrent avec curiosité. Le comte trouva à l’Américain l’air d’un
-clergyman, puis, se rappelant les paroles d’Hélène, il se dit en
-lui-même: «Une splendide créature, oui... mais faite pour autre chose
-que pour l’amour.--Je me suis découragé trop tôt!» ajouta-t-il, avec son
-joli cynisme italien.
-
-M. Ronald ne put s’empêcher d’admirer Sant’Anna. Ce spécimen d’une race
-ancienne et très belle ne laissa pas que de lui en imposer. Il eut de
-lui pourtant une impression peu favorable:
-
---Un inutile dangereux,--déclara-t-il en entrant chez Hélène,--un de ces
-hommes qui prennent, sans scrupule, les femmes et les fiancées des
-autres... Une nullité par-dessus le marché; seule une linotte comme Dora
-pouvait le préférer à Jack Ascott!
-
-Ces paroles cinglantes comme des coups de fouet, et qui ne la visaient
-pas, atteignirent cependant madame Ronald en plein amour-propre, en
-plein cœur. Une colère instinctive enfla ses narines, puis, voulant
-frapper à son tour:
-
---Voilà bien les savants! fit-elle d’un ton dédaigneux.--A les entendre,
-on pourrait croire que leur connaissance plus approfondie du mystère de
-la vie leur donne une résignation supérieure, et, à la moindre
-contrariété, ils oublient leurs principes, leurs théories, et n’ont pas
-plus de philosophie que le commun des mortels... Vous, par exemple, qui
-croyez que nous sommes les créatures de Dieu entièrement, qui proclamez
-à chaque instant l’impossibilité du libre arbitre, vous faites un crime
-à Dora de son mariage: est-ce logique?
-
-M. Ronald parut décontenancé, troublé pendant quelques secondes, puis,
-se ressaisissant, il mit affectueusement la main sur l’épaule de sa
-femme.
-
---Vous avez raison,--dit-il avec ce rare et merveilleux sourire des
-hommes de pensée.--Rappelez-moi toujours ainsi à la vérité lorsque, par
-habitude séculaire, je m’en écarterai. Il devait probablement y avoir
-une infidélité dans la vie de Dora: s’il est injuste de la lui
-reprocher, on ne peut s’empêcher de la regretter, surtout lorsque cette
-infidélité fait le malheur d’un brave garçon comme Jack Ascott.
-
-Hélène, calmée par ces paroles humbles et loyales, continua d’un ton
-plus doux:
-
---En vérité, tout ce qui est arrivé depuis notre départ d’Amérique, tout
-montre bien que nous marchons vers des buts inconnus. Du reste, si les
-musiciens d’un orchestre étaient libres de se livrer à leur inspiration
-individuelle, ils ne produiraient qu’un horrible assemblage de sons
-discordants. Puisque nous sommes ici-bas pour exécuter l’œuvre du Maître
-suprême, chacun de nous doit arriver avec sa partie écrite, et, belle ou
-laide, gaie ou triste, il est obligé de la jouer telle quelle, jusqu’au
-bout. Sans cela, il n’y aurait pas d’harmonie possible.
-
---Votre comparaison est très juste,--dit M. Ronald avec une expression
-de plaisir,--et l’on peut imaginer un univers sans lumière, mais pas
-sans harmonie.
-
---Oh! si cette croyance à l’inéluctable de la vie pouvait s’imposer
-définitivement à notre esprit, quel repos! quelle paix! fit Hélène, avec
-son regard pathétique.
-
-Et pendant tout le mois qui suivit, ce mois qui fut le plus douloureux
-de son existence, elle se cramponna désespérément à l’idée qu’elle
-vivait sa destinée. En apprenant que le mariage de Dora se ferait à
-Paris, son premier mouvement avait été de fuir; puis elle se souvint
-bizarrement d’avoir entendu dire que, pour ôter le feu d’une brûlure, il
-faut la représenter aux charbons ardents: elle avait voulu essayer du
-procédé. Oui, elle allait souffrir terriblement en assistant à cette
-odieuse union; mais, sûrement, cela la guérirait d’une manière radicale.
-Il était impossible qu’elle continuât à aimer le mari de Dora. Ce serait
-trop fou, trop ridicule!... Nous ne sommes jamais aussi habilement
-trompés que par nous-mêmes: ce n’était pas seulement l’espoir de guérir
-qui la retenait à Paris, mais le désir secret, inavoué, de revoir Lelo.
-
-L’amour d’Hélène pour Sant’Anna était celui d’une intellectuelle: grâce
-à une imagination que le respect de soi avait rendue chaste, grâce aussi
-au tempérament américain, il entrait peu de matérialité dans sa
-composition. Bien qu’il n’éclatât pas en désirs passionnés, en jalousie
-sauvage, il n’en était pas moins douloureux. Chose curieuse, il avait
-éveillé chez la jeune femme un besoin de dévouement et de sacrifice.
-Elle se rendait compte maintenant qu’elle avait appartenu à son mari,
-mais qu’elle ne s’était pas donnée, et, un jour qu’elle était seule, il
-lui arriva instinctivement de tendre les bras. Alors, rougissant de
-colère et de honte, elle s’écria:
-
---Je suis folle! folle!
-
-En attribuant au sang latin qu’elle tenait d’un ascendant maternel ce
-qu’elle appelait sa faiblesse, elle n’avait pas tout à fait tort.
-C’était à lui qu’elle devait ce sentiment de la beauté et de l’harmonie
-qui avait donné prise sur elle à Lelo. Et, hypnotisée par ces dons qu’il
-possédait, elle le voyait comme un être tout à fait supérieur, dont les
-facultés n’avaient pas été développées par une culture suffisante. Elle
-croyait, sans se l’avouer, qu’elle aurait pu le conduire à un but plus
-élevé que ceux qu’il poursuivait, et tout son être demeurait tourné vers
-lui comme si elle eût été réellement créée pour le compléter.
-
-Son amour n’était pas exempt d’alliage. L’amour absolument pur n’existe
-pas. C’est l’alliage qui fait souvent la force des sentiments humains,
-aussi bien que celle de certains métaux. Hélène enviait à Dora l’orgueil
-de porter ce beau nom de Sant’Anna, ce joli titre de comtesse, le
-privilège de continuer une race ancienne, et cela encore était un
-élément de souffrance. Maintenant qu’elle avait conscience d’aimer Lelo,
-sa présence la troublait comme elle n’avait jamais fait. Pendant
-quelques minutes, lorsqu’elle le revoyait, sa voix était émue, sa
-nervosité manifeste. Lui, s’en apercevait et l’observait malignement. Il
-se plaisait, par des regards appuyés, à accélérer les battements de son
-cœur. Il usait et abusait sans pitié du pouvoir magnétique qu’il avait
-sur elle. Une lueur caressante et perfide brillait dans ses yeux, la
-joie de son triomphe d’homme rougissait ses lèvres sensuelles. Hélène,
-qui sentait tout cela, ne tardait pas, sa volonté aidant, à reprendre
-possession d’elle-même; elle le bravait avec une audace qui excitait son
-admiration et parfois lui donnait un désir sauvage de la marquer d’un
-baiser.
-
-A la vive satisfaction de madame Ronald, Dora et sa mère, n’ayant pu
-avoir un des grands appartements de l’Hôtel Castiglione, s’étaient
-logées au Continental. Sans se douter du supplice qu’elle infligeait,
-mademoiselle Carroll venait chaque jour mettre sa tante au courant de
-ses faits et gestes. Elle la traînait chez les couturières, chez les
-bijoutiers, lui répétait les paroles de son fiancé, lui parlait de leurs
-beaux projets d’avenir. Quand Hélène se retrouvait seule, elle se
-sentait meurtrie comme si on l’eût battue. Elle n’éprouvait pas de haine
-contre la jeune fille; seulement, sa présence et celle de la marquise
-Verga lui causaient cette impression désagréable que donne la vue d’un
-instrument qui vous a blessé grièvement.
-
-Rien n’apportait à madame Ronald autant de réconfort que ses entretiens
-quotidiens avec M. de Rovel. Il y a dans le catholicisme une puissance
-occulte qui agit sur l’âme comme l’amour agit sur le cœur et à laquelle
-on échappe difficilement. La parole convaincue et persuasive du prêtre
-ne tarda pas à développer chez madame Ronald ce vague désir de
-conversion, né dans son esprit tourmenté: un jour, elle demanda à son
-mari s’il lui serait désagréable qu’elle se fît catholique.
-
-M. Ronald, un peu saisi, regarda sa femme avec surprise.
-
---Désagréable? pas du tout, mais quelle drôle d’idée! Les religions ne
-sont que des forces spirituelles diverses. La vôtre ne vous suffit-elle
-pas?
-
---Non, répondit Hélène en détournant la tête.
-
---Alors, ma chérie, faites-vous catholique si cela vous amuse! dit-il,
-souriant comme il eût fait à un caprice d’enfant.
-
-La société de M. de Limeray fut encore pour Hélène une précieuse
-distraction. Après le premier contentement de la voir ainsi terrassée
-par l’amour qu’elle avait bravé, le comte, qui la savait foncièrement
-honnête, ressentit pour elle une pitié affectueuse. Pourtant l’artiste
-qui était en lui, jouissait de la voir mise au point si
-merveilleusement. Sa beauté s’était adoucie, comme veloutée. Son présent
-état d’âme avait donné à sa physionomie un jeu nouveau, ses lèvres
-avaient de petits frémissements nerveux, ses narines étaient plus
-mobiles. Elle avait été une de ces femmes aux yeux brillants et ouverts;
-maintenant, sans s’en apercevoir, par un instinctif besoin de garder son
-secret, de cacher ses pensées, de dérober son émotion, elle abaissait
-ses paupières aux long cils. Ce mouvement, qui voilait tout à coup les
-larges prunelles brunes, était si joli que M. de Limeray se plaisait un
-peu cruellement à le provoquer, soit par l’insistance du regard, soit
-par quelque parole intentionnellement maladroite.
-
-Pour la distraire, il lui avait offert de lui montrer le vieux Paris,
-qu’il connaissait bien. Il lui fit visiter les anciens hôtels de l’île
-Saint-Louis, du Marais, lui racontant leur histoire, heureux de pouvoir,
-pendant quelques moments, l’arracher à elle-même. Bien que sa culture
-fût un peu superficielle, il avait beaucoup lu et beaucoup retenu. Il
-sentait la musique et la peinture et parlait de l’amour d’une manière
-exquise, en homme qui a aimé souvent, plus que profondément, et qui a
-gardé un joli culte de reconnaissance pour la femme. La causerie
-française, menée par un vrai gentilhomme, est exquise comme la cuisine
-française mangée dans de la porcelaine de Sèvres. Les paroles éloquentes
-et spirituelles ne suffisent point à créer ce qu’on appelle la causerie:
-il faut s’extérioriser pour ainsi dire, entrer en communication
-magnétique avec son auditeur. Le Saxon, Anglais ou Américain, a trop de
-réserve ou d’égoïsme pour cela: il parle, et ne cause jamais. Hélène ne
-se lassait pas d’entendre M. de Limeray; sa conversation, traversée par
-un courant de sympathie et de sensibilité, était pour elle un plaisir
-nouveau. Il n’eût pas demandé mieux que de devenir son confident. Une
-Française n’eût peut-être pas résisté à la tentation de se confesser à
-ce vieux gentilhomme chevaleresque et tendre, mais madame Ronald avait
-le caractère trop ferme pour se laisser aller à ouvrir ainsi son cœur:
-par loyalisme envers son mari, par respect pour lui, elle ne se fût
-jamais accordé cette douceur; elle sentait qu’à un prêtre seul il lui
-serait permis de confier son amour.
-
-Quelque bonne volonté que les fiancés eussent mis à hâter les
-préparatifs de leur mariage, il ne put se faire aussi vite qu’ils
-espéraient et fut fixé au 11 juillet. Soit que, pour quelque raison
-inavouée, M. Beauchamp ne voulût pas y assister, soit que ses affaires
-le rappelassent en Amérique, il annonça qu’il était obligé de repartir
-et résista à toutes les prières de Dora. Tante Sophie, qui avait assez
-de l’Europe, voulut l’accompagner, et tous deux quittèrent Paris dans la
-dernière semaine de juin.
-
-Charley avait annoncé à sa sœur qu’elle recevrait de sa part un tableau
-de Willie Grey,--«un chef-d’œuvre», avait-il ajouté, refusant toutefois
-de lui en dire le sujet. Huit jours après son départ, on l’apporta à
-madame Ronald dans une caisse non clouée, qu’elle ouvrit avec une vive
-curiosité. Elle se trouvait seule, heureusement, car, en le voyant, elle
-devint toute pâle: son frère avait deviné son secret.
-
-Le tableau représentait la folie de Titania, cette reine des fées, qui,
-sous l’influence d’un philtre, tombe amoureuse d’un monstre, d’un être
-humain à tête d’âne. Dans un coin de forêt, auquel les premières lueurs
-de l’aube prêtaient un jour mystérieux, Titania, une femme à la lourde
-tresse blonde, d’une beauté noble, vêtue d’une robe blanche bordée d’or,
-était à demi couchée sur un banc de mousse et de fleurs. Un peu
-au-dessus d’elle on voyait la tête d’un âne, dont le corps disparaissait
-dans la broussaille: au cou de cet âne elle avait jeté une guirlande de
-roses, sa parure sans doute, et ses doigts fuselés en retenaient les
-extrémités. L’animal la regardait d’un air étonné, stupide. Ses yeux, à
-elle, étaient pleins d’une muette adoration, sa bouche entr’ouverte
-avait un sourire d’extase, son visage était éclairé par tous les rayons
-de la transfiguration. A droite et à gauche, parmi le feuillage, on
-distinguait des figures humaines, savamment effacées, qui épiaient le
-délire de la pauvre amoureuse et exprimaient le dédain, la moquerie, la
-pitié.
-
-C’était une œuvre de peintre et de poète, une merveille de couleur et de
-sentiment. Madame Ronald regarda longuement la toile, ses yeux devinrent
-humides, puis s’emplirent de larmes, et, tout en replaçant le couvercle
-sur la caisse, elle murmura:
-
---La folie d’Hélène! la folie d’Hélène!...
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Le mariage civil de mademoiselle Carroll et du comte Sant’Anna fut
-célébré le 10 juillet. En sortant du consulat d’Italie, Lelo mit la
-jeune fille en voiture avec sa mère et M. et madame Ronald. Il lui baisa
-la main, puis la saluant de son titre, selon l’usage italien:
-
---Au revoir, comtesse! dit-il avec un sourire ému.
-
-Dora rougit de plaisir et de surprise.
-
---Vous ne voulez pas dire que je suis mariée! s’écria-t-elle avec un
-effarement comique.
-
---Absolument!... Si je le voulais, je pourrais vous emmener chez moi, au
-Grand Hôtel. La loi m’y autorise.
-
---Mariée! Ah! c’est trop fort!... Et je n’ai pas écouté ce qu’on nous a
-lu! Qu’est-ce que je vous ai promis?
-
---Soumission aveugle, obéissance parfaite.
-
---Mais c’est effrayant!
-
---N’ayez crainte, je me charge de vous rendre la soumission et
-l’obéissance très douces, fit le comte audacieusement.
-
-Comme le landau se mettait en mouvement, les yeux de Lelo rencontrèrent
-le visage d’Hélène, un visage pâle et contracté, mais où se lisait un
-défi hautain. Leurs regards se croisèrent comme deux épées, puis un
-sentiment de vengeance satisfaite ramena aux lèvres du jeune homme ce
-sourire cruel des Sant’Anna, qu’un des plus grands peintres italiens a
-fixé sur la toile.
-
-Le mariage religieux fut célébré le lendemain, à la nonciature, par
-monseigneur Clari. Le marquis et la marquise d’Anguilhon, les de
-Kéradieu, les Verga, le vicomte de Nozay, le comte de Limeray et
-quelques Romains y assistèrent seuls. Dans la chapelle toute décorée de
-fleurs, la cérémonie fut intime et charmante. Dora, merveilleusement
-habillée, était gracieuse et élégante. Jamais son visage n’avait eu une
-expression aussi sérieuse et aussi élevée. On déjeuna ensuite à l’Hôtel
-Continental. Pendant le repas, les époux reçurent un télégramme qui leur
-apportait la bénédiction de Léon XIII, obtenue, sans doute, par le
-cardinal Salvoni.
-
-Avec le fardeau vient la force: Hélène eut, tout le temps, comme il
-arrive dans les grandes journées de la vie, l’impression du rêve, de
-l’irréel. A la réception qui suivit le déjeuner, elle joua brillamment
-son rôle de parente. Elle causa gaiement avec l’un et avec l’autre. Ses
-joues avaient bien un peu trop de roses aux pommettes, sa voix détonnait
-par moments, son rire était nerveux, mais M. de Limeray fut le seul à le
-remarquer.
-
-Les époux, qui allaient passer les premiers jours de leur lune de miel à
-Fontainebleau, partirent de bonne heure. Madame Ronald embrassa Dora,
-échangea une poignée de main avec Lelo. Cette petite cérémonie des
-adieux accomplie, elle s’approcha de M. de Limeray, qui la regardait
-avec admiration.
-
---Croyez-vous, lui demanda-t-elle abruptement, croyez-vous que l’amour
-soit un des grands fluides de la nature?
-
-Le comte regarda la jeune femme avec une certaine anxiété, comme s’il
-eût craint que sa raison n’eût été ébranlée subitement. Sa physionomie
-le rassura.
-
---L’amour, un fluide! répéta-t-il, un peu surpris, comme
-naguère Sant’Anna.--Je ne sais pas, je ne l’ai jamais étudié
-scientifiquement,--ajouta-t-il avec un sourire.--Cela se peut, au
-fait!...
-
---Cela est, dit Hélène d’un ton positif. Quand mon mari a émis cette
-théorie devant moi, je me suis moquée de lui et de la science.
-Maintenant, je suis sûre qu’ils sont dans le vrai.
-
---Qu’est-ce qui vous le fait croire?
-
---Le mariage de Dora.
-
-Puis, comme elle craignait de céder au besoin d’ouvrir son cœur gonflé
-de regrets inavoués, de douleur et de colère, elle tendit brusquement sa
-main au comte. Le vieux gentilhomme s’inclina et la baisa un peu plus
-longuement que de coutume.
-
---Je livre l’idée et le fait à vos méditations de philosophe! dit madame
-Ronald avec une ébauche de sourire.--Au revoir.
-
---Ces Américaines sont étonnantes, étonnantes! murmura M. de Limeray en
-s’éloignant.
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-Pendant tout le mois qui avait précédé le mariage de mademoiselle
-Carroll, madame Ronald avait poursuivi courageusement son instruction
-religieuse. Presque chaque jour, entre deux essayages souvent, elle
-était allée chez M. de Rovel. Elle ne se doutait pas combien elle
-paraissait étrange dans cet austère cabinet de travail: un cabinet de
-travail vert foncé, rempli de livres, sur lequel planait pour ainsi dire
-un grand christ d’ivoire. La vue de cette jolie Américaine, d’une
-élégance recherchée, le corps moulé par une robe d’une coupe savante,
-assise là dans un fauteuil à haut dossier, en face d’un vieux prêtre lui
-enseignant le catéchisme, eût ravi un psychologue aussi bien qu’un
-artiste.
-
-M. de Rovel était un théologien de premier ordre. Il eût volontiers mis
-la cognée dans toutes les petites superstitions, dans les croyances
-ridicules qui, comme des végétations parasites, étouffent le grand arbre
-du catholicisme et en détruisent les belles lignes. Il les écarta
-délibérément pour madame Ronald et s’attacha à faire ressortir la
-logique et l’unité du dogme, cette logique et cette unité si bien faites
-pour frapper et attirer l’esprit saxon. L’abbé, qui avait instruit
-madame de Kéradieu, qui la voyait fréquemment et dans l’intimité
-familiale, connaissait déjà quelque chose de l’Américaine. Hélène, plus
-moderne, plus développée intellectuellement, fut pour lui un intéressant
-sujet d’étude, et bien actuel. Il demeura à la fois ravi et effrayé par
-la simplicité, l’indépendance, la hardiesse de cet esprit qu’elle
-personnifiait, l’esprit du Nouveau Monde, et il entrevit là pour
-l’Église un aide puissant ou un ennemi redoutable, un enfant terrible,
-difficile à discipliner. Quand madame Ronald lui annonça qu’elle était
-décidée à devenir catholique, elle le fit en des termes qui lui
-causèrent une violente secousse.
-
---J’avais craint, dit-elle, que le catholicisme ne fût trop arriéré. Je
-vois, au contraire, qu’il est plutôt trop avancé pour nous! Il contient
-des éléments scientifiques et une puissance d’idéalité, qui peuvent
-satisfaire l’esprit moderne. Je crois même que personne ne l’a encore
-compris: c’est à cela que sont dues les horreurs de l’Inquisition et
-tout ce qu’on reproche à votre Église. Le burin, au moyen duquel un
-artiste gravera des chefs-d’œuvre, peut devenir une arme meurtrière aux
-mains d’un sauvage!
-
-En entendant ces paroles prononcées du ton le plus naturel, M. de Rovel
-demeura muet de surprise pour quelques secondes. Il avait souvent
-cherché, avec une angoisse filiale, à justifier les cruautés commises
-par l’Église, par cette Église dont le premier principe avait été: «Tu
-ne tueras point!» Il avait eu secrètement honte de ses bûchers, de ses
-crimes; il les avait expiés, à sa manière, par un sacrifice quotidien de
-soi, par un redoublement de charité. Et la justification qu’il avait
-tant cherchée, cette Américaine, cette mondaine, dans sa claire vision
-de la réalité, venait de la découvrir. Elle était dans l’ignorance des
-temps. Il regarda madame Ronald avec une expression de reconnaissance,
-puis, voulant la pousser jusqu’au bout:
-
---Les premiers chrétiens n’avaient-ils pas compris? demanda-t-il.
-
---Pas tout à fait! Ils sont morts, les Barbares ont tué: il faut vivre,
-travailler, s’entr’aider... Vous verrez, monsieur l’abbé, que le
-catholicisme aura son évolution définitive en Amérique.
-
-Le prêtre ne put s’empêcher de sourire.
-
---L’Amérique respectera ses dogmes, j’espère?
-
---Parfaitement! Mais elle en découvrira l’esprit, l’esprit qui vivifie.
-
-Le séjour d’Hélène au couvent, ses visites à Rome, surtout la dernière,
-l’avaient déjà familiarisée avec une foule de choses qui, sans cela,
-l’eussent effarouchée. Les cérémonies de la religion, le culte, la
-liturgie lui plaisaient entièrement. Lorsque le prêtre lui eut expliqué
-les sacrements, son visage s’éclaira.
-
---Je comprends, dit-elle, ce sont de magnifiques symboles.
-
---Des symboles! se récria M. de Rovel; mais, mon enfant, vous n’avez pas
-compris du tout! Ce sont des vérités absolues.
-
-Hélène eut un petit sourire, puis, de ce ton décidé avec lequel
-l’Américaine exprime ses idées, fait table rase de tout ce qui
-représente les sentimentalités du vieux monde:
-
---Des vérités absolues pour les simples, pour les enfants; pour vous,
-pour moi, des symboles.
-
-Le théologien allait protester, contredire; quelque chose dans la
-physionomie de la jeune femme l’en empêcha.
-
-Ce mot de «symbole» fut pour le prêtre un éclair, à la lueur duquel il
-put lire dans l’esprit de sa catéchumène. Le dogme du péché originel,
-les mystères de la Trinité, de l’Incarnation, de la Rédemption, étaient
-pour elle des symboles seulement! C’est ainsi qu’elle les comprenait! M.
-de Rovel fut saisi d’horreur, troublé jusqu’au fond de l’âme. Il passa
-toute une nuit à délibérer avec sa conscience s’il devait admettre
-madame Ronald dans l’Église. Sentant l’impossibilité de lui faire
-accepter les dogmes autrement, il se dit que, par la pratique de la
-religion, la foi plus complète lui viendrait. La foi seule pouvait la
-rendre orthodoxe; elle avait fait bien d’autres miracles! L’abbé avait
-deviné, d’ailleurs, que la jeune femme souffrait de quelque peine
-secrète, que ce n’étaient pas des émotions nouvelles qu’elle venait
-demander au catholicisme, mais une aide morale. Il ne se crut pas le
-droit de la lui refuser. Et puis... et puis son exemple pouvait amener
-tant d’autres conversions!
-
-Madame Ronald pensait sans cesse à la confession qu’elle aurait à faire.
-Par moments, elle croyait ne pouvoir s’y résoudre; d’autres fois,
-c’était un besoin irrésistible. Lorsqu’elle entrait dans une église, la
-vue du confessionnal lui donnait un petit frisson: il l’attirait,
-l’effrayait, la fascinait. Elle connut, du reste, les angoisses, les
-regrets, les révoltes que tout converti a éprouvés.
-
-Chaque fois qu’elle était revenue à Paris, elle n’avait pas manqué
-d’aller au couvent de l’Assomption. L’année qu’elle avait passée là,
-dans l’étude et la retraite, lui avait laissé un souvenir très doux,
-comme parfumé d’encens. La supérieure, qui n’avait pas été changée,
-l’accueillait toujours avec une affection maternelle. Mère Émilie avait
-subi le charme de sa saine et libre jeunesse. De toutes les étrangères
-qu’elle avait eues sous sa direction, c’était celle qui lui avait
-inspiré le plus de sympathie et d’estime. Lorsque Hélène lui apprit
-qu’elle était décidée à se faire catholique, son visage rayonna; elle
-lui prit les mains et, les serrant dans les siennes:
-
---Ah! mon enfant, quel bonheur! s’écria-t-elle; puis, avec sa foi
-naïve:--C’est la Sainte Vierge, à qui vous avez offert tant de fleurs,
-qui vous a obtenu cette grâce.
-
-Madame Ronald mit le comble à sa joie en lui exprimant le désir de faire
-son abjuration dans la chapelle du couvent. Elle voulait être reçue
-devant cet autel qu’elle avait en effet souvent décoré de fleurs et qui
-lui était comme familier.
-
-En disant à sa femme que cela lui était égal qu’elle se fît catholique,
-M. Ronald avait un peu trop présumé de sa propre largeur d’esprit. Après
-réflexion, il se rendit compte du scandale que l’événement causerait
-dans la société de New-York, dans sa famille, et il regretta l’adhésion
-qu’il avait donnée. Hélène l’avait d’abord fidèlement tenu au courant
-des progrès de son instruction religieuse, puis, ayant remarqué que ce
-sujet amenait sur son visage un air de déplaisir et de froideur, elle
-avait cessé de lui en parler. M. et madame de Kéradieu, le comte de
-Limeray et la supérieure de l’Assomption furent seuls dans sa
-confidence; elle en exclut soigneusement son frère, sa tante et Dora.
-Comme elle devait partir pour l’Écosse le 1er août et retourner de là en
-Amérique, elle demanda à être reçue le 20 juillet. M. de Rovel y
-consentit sans difficulté.
-
-La veille, elle subit la terrible épreuve de la confession. Cet acte,
-pour ceux qui ne l’ont pas pratiqué dès l’enfance, ne demande rien moins
-que de l’héroïsme. Pendant quelques minutes, Hélène demeura muette, les
-tempes et le cœur battants, incapable d’articuler un seul mot. Alors le
-prêtre vint à son aide. Il l’encouragea à l’aveu avec une pénétrante
-bonté. Le magnétisme spirituel ne tarda pas à agir sur son âme, et,
-hypnotisée par ce chuchotement mystérieux, cette voix sortant de
-l’ombre, elle ne vit plus M. de Rovel. Les yeux rivés sur le surplis
-blanc plaqué contre la grille, elle fit sa confession. A son insu, elle
-y apporta l’esprit nouveau. Sans aucune conscience de péché, de faute
-personnelle, comme elle eût raconté au médecin ses maux et ses
-infirmités physiques pour qu’il l’en guérît, elle mit sous les yeux du
-prêtre ses imperfections, sa frivolité, sa vanité, son envie mesquine,
-son amour douloureux, afin qu’il l’aidât à s’en débarrasser, à s’élever
-moralement. Rarement, M. de Rovel avait dû rencontrer un désir de bien
-aussi sincère, une pénitente amoureuse aussi résolue à chasser de son
-âme le larron d’honneur. Lorsqu’il eut entendu la jeune femme, il
-l’assura qu’elle trouverait dans le catholicisme la force dont elle
-avait besoin. Puis il prononça sur elle les paroles de l’absolution et
-ajouta doucement:
-
---Allez en paix.
-
-Hélène sortit du confessionnal comme dans une transe, les jambes
-fléchissantes, la vue incertaine. Lorsqu’elle revint à elle, elle
-éprouva un allégement délicieux, un contentement intime qu’elle n’avait
-jamais connu.
-
-Le lendemain, elle annonça à son mari qu’elle allait à Auteuil pour une
-cérémonie religieuse, se réservant de lui dire laquelle à son retour.
-Son émotion ne l’empêcha pas de se parer avec coquetterie. Elle avait,
-d’ailleurs, combiné très heureusement sa toilette d’abjuration. C’était
-une robe en mousseline de soie noire avec application de chantilly, un
-collet assorti, une toque pareillement noire, avec des touffes de
-violettes de Parme.
-
-La chapelle du couvent était décorée comme pour un jour de grande fête;
-les pensionnaires avaient été invitées à la cérémonie. A neuf heures
-précises, madame Ronald fit son entrée, accompagnée du baron et de la
-baronne de Kéradieu, son parrain et sa marraine. Par permission de
-l’archevêque, elle avait été dispensée de la cérémonie un peu barbare
-qui arrête le néophyte à la porte de l’église. Elle s’avança donc
-librement jusqu’au prie-Dieu qui lui avait été préparé, tandis qu’une
-voix très belle et très pure chantait le _Veni Creator_. Alors M. de
-Rovel, revêtu de riches ornements, monta à l’autel. La jeune femme reçut
-d’abord le baptême sous condition, puis, la main sur l’Évangile, elle
-prononça les paroles d’abjuration et le credo de sa nouvelle foi. L’abbé
-dit la messe et lui donna la communion; quand elle eut reçu la blanche
-hostie, elle n’éprouva pas cette ivresse religieuse dont jouissent les
-dévots, mais elle eut la sensation, bien caractéristique de sa
-«mentalité», qu’elle communiait avec le divin, avec tout ce qu’il y a de
-beau et d’élevé dans la nature. Pendant quelques moments, elle plana
-très au-dessus de Dora, de Lelo, de l’amour mesquin, des vanités
-puériles. Puis, touchant terre de nouveau, elle songea tout à coup avec
-un étonnement mêlé d’effroi à l’étrangeté de ce vouloir providentiel,
-qui avait décidé que ce voyage d’Europe se terminât, pour Dora Carroll
-et pour elle, au pied d’un autel catholique, par un mariage et par une
-conversion.
-
-La messe fut suivie d’un _Te Deum_; Hélène redescendit la chapelle
-accompagnée par ce cantique d’actions de grâces.
-
-Mère Emilie offrit à M. de Rovel, à madame Ronald et aux de Kéradieu un
-déjeuner exquis. La règle lui défendait d’y prendre part, mais elle y
-assista et, tout le temps, s’empressa auprès de son ex-pensionnaire avec
-une tendresse maternelle, la couvant du regard et se flattant à part soi
-d’avoir préparé sa conversion.
-
-En rentrant à l’hôtel, Hélène alla droit à son mari, et, lui mettant les
-bras autour du cou:
-
---Henri,--fit-elle les yeux brillants de joie,--je viens d’être reçue
-dans l’Église catholique.
-
-M. Ronald ne put réprimer un sursaut et une expression de
-mécontentement.
-
---Je finirai, dit-il, par me ranger du parti de ceux qui prétendent que
-l’Europe ne vaut rien aux Américaines. Les unes s’y ruinent, y font des
-mariages stupides, les autres divorcent ou changent de religion... On
-croirait, ma parole d’honneur, que toutes y viennent pour faire quelque
-sottise! ajouta-t-il, en dénouant les bras de sa femme.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-Vingt mois se sont écoulés. Ces vingt mois, dans la vie de Dora
-Sant’Anna, furent une période d’activité extraordinaire.
-
-Il y eut d’abord son voyage de noces, avec deux étapes délicieuses: la
-première, Fontainebleau; la seconde, Saint-Moritz; puis l’arrivée en
-Italie, l’installation dans cette villa princière de Frascati où Lelo
-était né. La jeune femme trouva une demeure grandiose, une galerie
-peinte par Jules Romain, des salles dallées de marbres rares, mais un
-défaut de confort qui la glaça. Elle n’avait pas le sens artistique très
-développé. Le goût des choses anciennes est-il, comme on l’affirme, un
-signe de dégénérescence? Dora en était exempte: elle avait une
-préférence décidée pour tout ce qui était moderne. Les gobelins qui
-recouvraient les murs, les cabinets précieux, les coffres italiens, la
-laissaient froide. Elle eût préféré des chambres confortables, des
-salles de bains bien outillées, à tous ces salons dorés; un lit de
-cuivre anglais, à cette magnifique couche drapée de vieux brocart,
-surmontée d’amours qui tenaient entre leurs mains l’écusson des
-Sant’Anna. Elle se mit à l’œuvre, et aussitôt, en quelques jours, au
-moyen de meubles épars çà et là, de trouvailles faites dans les combles,
-elle s’arrangea un appartement plus habitable, plus chaud d’aspect.
-
-Au mois d’octobre, Lelo la conduisit chez sa mère, à Sora, dans
-l’Ombrie. La perspective de cette visite l’avait importunée comme un
-cauchemar. Elle arriva bien décidée à être aimable, à essayer de gagner
-les sympathies de sa nouvelle famille. Elle se heurta à une hostilité
-trop solide pour que sa gentillesse pût la vaincre. L’accueil de la
-comtesse Sant’Anna fut poli, mais d’une frigidité décourageante. La
-duchesse Avellina, sa belle-sœur, lui témoigna une sorte d’amitié
-protectrice qui lui porta sur les nerfs. Dès les premiers moments, la
-conscience de déplaire lui causa une dangereuse irritation: par bravade,
-elle exagéra sa modernité, montra les plus mauvais côtés de son
-caractère et fit si bien qu’en famille on déplora de plus en plus le
-choix de Lelo.
-
-Dans l’impossibilité de déloger les locataires qui habitaient le premier
-étage du palais Sant’Anna, les jeunes gens louèrent le palais Fardelli,
-via Bocca di Leone, un palais de financier plutôt que de prince, mais
-admirablement meublé, avec une serre magnifique, unique, qui faisait
-l’envie de toutes les maîtresses de maison.
-
-Madame Verga, malgré son air étourdi, possédait un véritable
-savoir-faire mondain. Elle connaissait à fond la société romaine et
-donna à sa compatriote des conseils qui lui permirent de bien lancer sa
-barque. Dora ne tarda pas à se créer un cercle agréable. Pour que
-l’Italien fréquente assidûment une maison, il faut qu’il y trouve une
-hôtesse sympathique, aimable et peu exigeante; la jeune Américaine avait
-toutes ces qualités, et, de plus, elle était amusante, originale, elle
-avait des yeux merveilleux, une tournure élégante: tous les amis de Lelo
-la portèrent aux nues. Elle eut beaucoup moins de succès auprès des
-femmes. Faute de mieux, elles critiquèrent, sans merci, ses manières
-brusques, sa voix un peu haute, son sans-façon. De son côté, elle
-n’éprouva aucune sympathie pour les Italiennes. Elle ne les comprit pas
-du tout. Leur grâce innée, leur coquetterie subtile, l’inquiétaient
-vaguement. Elle avait beau se dire qu’elle leur était supérieure par
-l’instruction, par l’intelligence de la vie, elle sentait en elles une
-puissance occulte qu’elle ne pouvait définir, qui l’irritait secrètement
-et lui paraissait redoutable. Obligée de fréquenter chez sa belle-sœur,
-elle s’y trouva en contact avec le monde noir. Là, elle rencontra
-beaucoup de courtoisie et d’amabilité; on lui témoigna une bienveillance
-marquée, on lui fit des avances flatteuses, mais elle en flaira la
-raison et se tint sur la défensive.
-
-Bien que Dora s’efforçât de paraître tout à fait à l’aise dans ce milieu
-romain, elle y éprouvait une sorte d’oppression, une nostalgie de
-liberté, un besoin de «s’étirer», selon son expression pittoresque. Elle
-s’estimait très heureuse d’avoir sa mère auprès d’elle: madame Carroll
-n’était pas retournée en Amérique; elle avait un appartement à l’Hôtel
-du Quirinal. La jeune femme venait la voir chaque jour; cette visite
-était le but de sa promenade matinale. L’après-midi même, elle tombait
-souvent au milieu de sa réception quotidienne, parmi un tas de vieilles
-filles et de vieilles femmes américaines, qui autrefois l’auraient mise
-en fuite et qui maintenant la reposaient. Madame Carroll était dans les
-meilleurs termes avec son gendre. Il avait toujours pour elle de
-charmantes paroles, de jolies attentions, et, par reconnaissance, elle
-se plaisait à combler de cadeaux le jeune ménage.
-
-Entre Dora et la comtesse Sant’Anna, les rapports étaient moins
-cordiaux. Leur mutuelle hostilité perçait à propos de tout et à propos
-de rien. La famille de son mari était, à vrai dire, le seul nuage qu’il
-y eût dans la vie de la jeune femme. Elle avait réussi cependant à
-faire, comme elle se l’était promis, la conquête du cardinal. Les
-combinaisons de la vie humaine ressemblent à celles d’un jeu de
-patience: telles cartes attendent longtemps celles qui doivent amener la
-réussite. Le père de Dora, qui avait été un grand joueur de billard, lui
-avait enseigné cet art aussitôt que ses petites mains avaient pu manier
-l’instrument à pousser les billes. Elle y était devenue d’une belle
-force. Et ce talent devait contribuer puissamment à lui gagner les
-bonnes grâces de Son Éminence. De fait, le cardinal Salvoni aimait
-passionnément le billard: il fut surpris et charmé de trouver dans la
-jeune Américaine une adversaire digne de lui; la sûreté de son coup
-d’œil, son jeu si hardi et si franc, lui donnèrent la meilleure idée de
-son caractère. Au cours des nombreuses parties qu’ils firent ensemble,
-il apprit à la mieux connaître et à l’apprécier. C’était la première
-fois qu’il se trouvait en contact avec l’esprit américain, cet esprit
-brillant, clair comme la lumière électrique, et comme elle sans chaleur.
-Il l’étudia, avec d’autant plus d’intérêt qu’il le voyait se manifester
-maintenant, d’une manière inquiétante, dans les questions religieuses,
-et, plus d’une fois, ses paupières baissées dissimulèrent l’étonnement
-et le trouble qu’il en ressentait.
-
-Malgré son extérieur froid et hautain, le cardinal était pitoyable aux
-souffrances humaines. Don Agostino, le ministre de ses bonnes œuvres,
-était un simple prêtre de campagne, avec un cœur de saint Vincent de
-Paul. Il habitait un coin du palais Salvoni, passait sa vie à porter des
-secours et des consolations, et avait, à toute heure, ses entrées chez
-le prélat. Lelo avait raconté cela à sa femme. Un soir, après une partie
-chaudement disputée, que le cardinal avait gagnée, Dora se trouva un
-moment seule avec lui. Elle se mit à pousser nerveusement les boules sur
-le billard, puis, avec un peu de rose aux pommettes:
-
---Je voudrais vous demander quelque chose, fit-elle.
-
---Demandez, demandez, ma fille! répondit le cardinal que sa victoire
-avait mis de bonne humeur.
-
---Voilà... je n’ai pas l’habitude de manger toute seule les bonnes
-choses qui m’ont été données. Puisque je vis ici, je dois en faire
-profiter les pauvres de Rome. Je voudrais que vous m’indiquiez des
-familles, des gens que je puisse aider à sortir de la misère, mettre en
-état de se suffire à eux-mêmes. Je m’y emploierais avec plaisir, à la
-seule condition qu’ils rendront à d’autres ce que j’aurai fait pour eux.
-Pas de charité, l’aide mutuelle seulement: c’est mon système.
-
-Cette fois, le cardinal ouvrit largement les yeux et laissa voir tout le
-plaisir que cette offre lui causait.
-
---Eh bien, je vous enverrai Don Agostino, vous lui expliquerez votre
-système,--dit-il en souriant.--Il faudra en surveiller l’application,
-car il est, à l’endroit des malheureux, d’une faiblesse déplorable.
-
-Puis, posant la main sur l’épaule de sa nièce:
-
---_Dio vi benedica, figlia mia!_ Dieu vous bénisse, ma
-fille!--ajouta-t-il affectueusement.--Je suis content de voir que, sur
-ces questions-là au moins, nous serons toujours d’accord.
-
-Et Dora n’avait pas manqué d’expliquer à Don Agostino ses idées en
-matière de bienfaisance. Elles lui causèrent, naturellement, une
-profonde stupéfaction, puis il finit par reconnaître qu’elles avaient du
-bon et entra, corps et âme, dans le système de la jeune Américaine. Il
-était ravi de voir l’intérêt qu’elle prenait à ses protégés, il lui
-pardonnait d’être hérétique, chantait ses louanges à tout venant et
-priait pour elle avec une ferveur naïve et touchante.
-
-Dix mois après son mariage, la comtesse eut la joie de donner un fils à
-son mari, un rejeton d’une beauté et d’une vigueur merveilleuses. Elle
-en éprouva une satisfaction d’autant plus vive qu’elle avait eu le temps
-d’apprendre combien le sentiment de la race et de la paternité est fort
-chez l’Italien. La naissance d’un héritier ne détendit pas ses relations
-avec sa belle-mère. Se sentant plus forte, de par sa maternité, elle se
-montra encore plus cassante. Chaque matin, la nourrice portait le petit
-Guido au palais Sant’Anna. La comtesse s’arrangeait toujours de manière
-à l’aller revoir l’après-midi au Pincio. L’hygiène anglaise à laquelle
-il était soumis la remplissait d’appréhensions: la tête nue, les membres
-libres, le grand air, les sorties par tous les temps, et cela, à Rome!
-C’était de la folie pure. A la prière de sa mère, Lelo avait essayé
-quelques représentations: la jeune femme avait catégoriquement déclaré
-qu’elle entendait élever son fils à l’américaine, lui faire des muscles,
-une santé propre à la vie active. La crainte perpétuelle que le bébé ne
-fût la victime de ces innovations entretenait au cœur de la grand’mère
-une colère latente.
-
-En somme, pendant les vingt mois qui venaient de s’écouler, Dora avait
-eu beaucoup de bonheur. Un soir, dans les premiers jours d’avril, elle
-inaugurait, à sa réception du jeudi, la lumière électrique qu’elle avait
-fait mettre à grands frais au palais Fardelli. Ces beaux salons
-italiens, aux plafonds peints, aux dorures merveilleuses, en avaient
-reçu comme une vie nouvelle. Les fleurs, les verdures, la disposition
-des meubles, la serre artistement éclairée, les portes ouvertes sur la
-salle de billard, la fumée de quelques cigares et de quelques cigarettes
-féminines, faisaient un ensemble sympathique, tiède au regard et bien
-moderne. On causait, on discutait, on fleurtait. Il y avait là des
-grandes dames italiennes aux physionomies ardentes et mobiles, portant
-admirablement des toilettes d’un goût douteux, des bijoux royaux, puis
-des Américaines aux visages sereins et froids, mieux habillées et moins
-élégantes. C’était un contraste curieux de races et d’éducations
-diverses, une illustration vivante du Vieux Monde et du Nouveau. Et
-parmi ces femmes apparaissaient de belles têtes d’hommes aux yeux
-mélancoliques, des figures masculines dont les lignes sculpturales
-prêtaient à l’habit noir quelque chose de noble et de vraiment viril.
-
-Dora, toujours svelte, embellie par le mariage et la maternité, vêtue
-d’une robe de dentelle blanche sur fond rose, se promenait de long en
-large dans la serre avec le marquis Verga.
-
---Croyez-vous, demanda celui-ci, que votre mari accepte cette place de
-maître des cérémonies qu’on lui a fait offrir officieusement? Je lui en
-ai parlé ce matin, il m’a répondu qu’il y penserait.
-
---Mauvais signe! dit la jeune femme en secouant la tête.--Quand un
-Italien vous répond: «_Ci pensero_...», c’est parce qu’il n’a pas le
-courage de formuler le refus qu’il a dans la tête. Je ne sais si c’est
-faiblesse ou bonté.
-
---L’un et l’autre! répliqua le marquis avec un sourire.
-
---Peut-être... Non, voyez-vous, Lelo n’acceptera pas. Il a trop
-d’attaches de l’autre côté. Et sa famille a sur lui une influence
-occulte. Il ne veut pas en convenir, mais je le sens, il est plutôt
-moins «blanc» que lorsque je l’ai connu. C’est un peu humiliant pour
-moi. Je me console en me disant que sa chère amie, la princesse Marina,
-n’a pas mieux réussi à le convertir! fit-elle avec un petit rire
-nerveux.--Du reste, le caractère italien me déconcerte au point de me
-faire perdre tous mes moyens. Vous êtes charmants, mais glissants comme
-des anguilles. Par exemple, quand je fais un reproche à Lelo, si je lui
-donne une minute pour réfléchir, une seule, il me prouvera que c’est moi
-qui ai tort et, sur le moment, j’ai la bêtise de le croire!
-
---C’est cela, c’est cela même! fit le marquis en riant de bon cœur.
-
-Puis, reprenant son sérieux:
-
---Votre mari fait cependant grand cas de votre jugement; il demande
-toujours votre avis.
-
---Pour ce qui regarde les affaires, la maison... mais, pour le reste, il
-m’échappe.
-
---C’est un grand bonheur que vous ayez eu un fils. Il vous donne une
-puissance que vous n’auriez jamais obtenue du vivant de votre
-belle-mère.
-
---Je le sais... Vous autres Italiens, vous n’êtes que des Orientaux,
-vous ne savez pas encore ce que c’est que la femme.
-
---Possible! possible!... Mais, pour en revenir à notre affaire, il faut
-que vous tâchiez de décider Lelo à demander cette place.
-
---J’essayerai... sans espoir de réussir! Il ne voudra pas porter un
-autre coup à sa mère. Elle n’est pas encore remise de celui qu’il lui a
-donné en épousant une Américaine.
-
---N’importe, ne vous découragez pas. Voyez, la marquise d’Anguilhon a
-obtenu de son mari qu’il se présente à la députation. Et il vient d’être
-élu.
-
---Ah bah!
-
---Oui. Et, si quelqu’un avait l’air d’être décidé à ne rien faire,
-c’était bien lui.
-
---Mais elle a mis du temps à le convertir!... Les Européens me font
-l’effet d’êtres enracinés. Quand on propose quelque chose à un
-Américain, il a bientôt répondu oui ou non; vous autres, vous semblez
-descendre en vous-mêmes, à des profondeurs effroyables, avant de vous
-décider. Je commence à m’y accoutumer, mais ce que cela m’a donné de
-grincements de dents!... Savez-vous qu’en vingt mois j’ai fait
-merveille, étant donnés les obstacles connus et inconnus, les préjugés
-auxquels je me suis heurtée! Quand j’y réfléchis, je ne peux m’empêcher
-de ressentir un peu d’admiration pour moi-même. Si j’étais restée en
-Amérique, je n’aurais jamais su ce que je valais.
-
---J’avoue que, connaissant votre caractère et celui de Lelo, j’aurais
-cru que votre char conjugal crierait davantage.
-
---Ah! c’est que je mets de l’huile dans les roues, constamment, de
-l’huile de sagesse, qui coûte très cher! fit la comtesse avec une mine
-sérieuse.
-
-Puis, comme pour changer le sujet de la conversation:
-
---A propos, vous savez que les Ronald sont à Paris...
-
---Vraiment?
-
---Henri a été envoyé pour représenter les États-Unis au Congrès
-international de chimie.
-
---Viendront-ils à Rome?
-
---A Rome! oh! sûrement non: mon cher oncle ne m’a pas encore pardonné
-mon mariage. Nous ne nous écrivons plus. Les lettres d’Hélène même ne
-sont pas très cordiales. J’ai continué la correspondance avec elle pour
-ne pas rompre ce lien de famille qui me rattache aussi à mon pays...
-C’est curieux, je n’ai jamais tant aimé l’Amérique que depuis que j’en
-suis éloignée.
-
---Quand vous écrirez à madame Ronald, présentez-lui mes hommages.
-
---Ce sera fait. Je vais justement lui écrire, ce soir même, pour la
-prier de me choisir quelques jolies toilettes de printemps... Et puis,
-je vous promets de livrer un dernier assaut à mon cher époux au sujet de
-cette place. Si j’échoue cette fois, je reviendrai à la charge quand il
-y aura une autre vacance. Donnez-moi du temps: vous savez que Lelo est
-un enraciné!
-
-Comme la jeune femme disait cela, la soirée tirait à sa fin. Plusieurs
-de ses hôtes se levèrent et vinrent prendre congé d’elle: ce fut le
-signal du départ; il n’était pas loin de minuit.
-
---Attends-moi, dit Lelo à un de ses amis, je t’accompagne jusqu’au club.
-
---Vous sortez, à cette heure-ci? fit Dora d’un air mécontent.
-
---Oui, j’ai besoin de prendre l’air. (Prendre l’air est le prétexte
-favori du mari italien.) Je reviens dans quelques minutes.
-
-Après avoir donné l’ordre de tout éteindre, la comtesse alla faire sa
-visite accoutumée au petit Guido. Debout près du berceau, avec une
-expression de douceur très rare sur son visage, elle regarda l’adorable
-tête couverte d’épaisses boucles brun cuivré, observa le sommeil de
-l’enfant; puis, ayant pris d’une tendre pression la température des
-petites mains, elle se retira à pas légers.
-
-Malgré la défense répétée de son mari, elle l’attendait presque
-toujours. Ses journées étaient si remplies que souvent elle ne trouvait
-pas un autre moment pour faire sa correspondance. Ce soir, elle voulait
-non seulement écrire à madame Ronald, mais tenir la promesse qu’elle
-avait faite au marquis Verga. Elle avait elle-même le plus vif désir de
-voir Lelo à la cour. Il l’avait présentée au roi et à la reine. Sur ses
-instances réitérées, il l’avait conduite, cet hiver, à deux bals du
-Quirinal. Ces démarches avaient en quelque sorte inspiré l’offre
-officieuse qui lui était faite, mais Dora sentait bien qu’il ne se
-compromettrait pas davantage.
-
-Elle quitta sa toilette de soirée, enfila une merveilleuse robe de
-chambre rose pâle, garnie de flots de dentelles et de rubans, puis elle
-vint s’asseoir auprès du feu, et, son buvard sur les genoux, sous la
-lumière électrique d’une haute lampe, elle se mit à écrire. Elle remplit
-huit pages de son écriture mince et grande, une écriture extravagante,
-bien caractéristique de son originalité. Sa lettre achevée, elle jeta un
-regard sur la pendule: il était une heure, Lelo avait promis de rentrer
-tout de suite et, comme d’habitude, il n’avait pas tenu sa parole. Cette
-réflexion amena une petite contraction au coin des lèvres de la jeune
-Américaine. Au moment où le comte faisait une promesse à sa femme, il
-avait bien l’intention de la tenir; mais, habitué à ne jamais remonter
-le courant, il se laissait entraîner par un ami, par la tentation d’une
-partie de cartes, par un rien. Il avait ensuite des excuses géniales,
-comme l’Italien seul sait en trouver, avec des mots tendres, qui
-désarmaient Dora. Elle pardonnait, et s’en voulait bientôt de sa
-faiblesse.
-
-Pendant qu’elle était là, à attendre, dans le silence de la nuit, elle
-se prit à songer à tout ce qui s’était passé depuis vingt mois. Peu à
-peu, sa pensée s’engourdit de fatigue, les images devinrent confuses
-derrière son front et, renversant la tête en arrière, elle s’endormit
-profondément.
-
-Sant’Anna, au lieu d’accompagner son ami jusqu’au club, comme il en
-avait d’abord l’intention, était monté. On lui avait proposé cinq
-parties d’écarté; il en avait joué dix, quinze, avec une déveine
-croissante. La déveine exaspère l’Italien bien plus que la perte
-d’argent: lorsque, vers deux heures, Lelo entra dans le petit salon, le
-bougeoir à la main, le paletot jeté sur les épaules, le chapeau un peu
-de côté, il avait l’air de très mauvaise humeur.
-
-La jeune femme, plongée dans le premier sommeil, ne l’entendit pas.
-
---Dora! appela-t-il.
-
-Et Dora eut un sursaut, elle ouvrit les yeux et se mit debout.
-
---Pourquoi n’êtes-vous pas couchée? C’est insupportable de vous trouver
-toujours pelotonnée comme un chat à guetter mon retour!
-
---Vous aviez promis de revenir tout de suite; j’avais une lettre à
-écrire, et puis je voulais vous parler à propos de cette place.
-
-Si Dora n’avait pas eu les yeux encore pleins de sommeil, elle aurait
-vu, à la physionomie de son mari, que le moment était mal choisi.
-
---Nous y voilà! fit le comte posant sa lumière sur la cheminée.
-
---Avez-vous réfléchi, comme vous l’aviez promis à Verga?
-
---Parfaitement.
-
---Et qu’allez-vous faire?
-
---Remercier... et refuser.
-
---Oh! Lelo, j’avais espéré...
-
---Vous avez eu tort. Je ne veux pas aliéner ma liberté et m’attirer des
-_seccature_, des tracasseries.
-
---Dites-moi plutôt que vous craignez de déplaire à votre famille.
-
---C’est cela même. Vous avez deviné.
-
---Mes désirs ne comptent donc pour rien? Votre mère, votre sœur, vous
-sont plus que votre femme?
-
---Vous voulez me faire une scène? Alors, bonsoir!
-
-Et Lelo reprenant son bougeoir tourna les épaules et quitta le salon.
-
-La jeune femme demeura, pendant quelques secondes, comme pétrifiée par
-le saisissement, puis un flot de sang rougit jusqu’à ses oreilles, deux
-grands éclairs jaillirent de ses yeux, la colère amincit le bas de son
-visage.
-
---Ah! c’est ainsi! s’écria-t-elle tout haut, eh bien, nous verrons!
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-En général, on connaît peu et mal les Italiens. On les croit volontiers
-ardents, passionnés, enthousiastes, faux et traîtres. Rien n’est moins
-exact. Le feu qui anime leurs yeux, leurs gestes, et colore leurs
-lèvres, n’est qu’à la surface. Ce sont des esprits froids, calculateurs
-et subtils, des sages avec des flambées de passion, des faibles avec des
-accès de force, des égoïstes avec des élans de bonté et de dévouement.
-Leur langue, que l’on imagine faite pour la guitare, est au contraire
-sévère, noble, difficile à manier. Elle ne se prête ni à la conversation
-ni au roman, mais elle est, par excellence, l’instrument de la poésie et
-de la philosophie. Race et langue italiennes ont conservé longtemps une
-harmonie et une rigidité classiques. Elles ont enfin commencé leur
-évolution; et cette évolution, hâtée par la liberté reconquise, par la
-science et par les mariages étrangers, tend à une résurrection
-glorieuse.
-
-Les Italiens et les Français ont bien eu la même mère, mais non le même
-père. Les Italiens sont les fils aînés et légitimes de la race latine;
-elle leur a donné sa beauté, sa noblesse d’allures, sa douceur féminine.
-Puis, la grande dame a été violée par les Barbares, sur les champs de
-bataille, et de ce viol les Français sont nés. Gaulois et Francs ont
-laissé en eux leur empreinte, quelque chose de leurs rêves, de leur
-génie; ils leur ont fait des corps agiles, des traits heurtés et
-irréguliers, qu’ennoblit et idéalise toujours l’âme maternelle. Cette
-demi-fraternité explique l’antagonisme latent qui existe entre les deux
-peuples, leurs brouilles, leurs réconciliations, leurs accès de haine et
-de tendresse. La dissemblance atavique de leurs caractères est surtout
-remarquable dans l’amour et dans le mariage. C’est un article de foi,
-chez les Américaines, que l’Italien fait pour l’étrangère un meilleur
-mari que le Français, et c’est incontestable. Sa nature, bien
-qu’affinée, est beaucoup plus simple. Dans sa vie conjugale, il n’a pas
-besoin d’art, d’illusions, d’idéalité. Il demande que sa femme soit
-jolie, qu’elle lui donne des enfants, qu’elle empiète le moins possible
-sur sa liberté, ne l’excède pas avec des sentimentalités et tienne
-compte de ses nerfs. Comme l’avait dit la marquise Verga, il est
-infidèle, mais constant. Si quelque bonne fortune se présente, il y fait
-honneur par dignité masculine: c’est une infidélité d’épiderme, et chez
-lui l’épiderme est très sensuel. Il a un goût prononcé pour la race
-saxonne: un secret instinct de sélection lui fait rechercher l’Anglaise
-et l’Américaine. De leur côté, l’Anglaise et l’Américaine sont
-irrésistiblement attirées par l’Italien. Elles, qui sont accoutumées à
-des hommes d’action, s’éprennent avec une facilité extraordinaire de cet
-être de paresse et de rêve. Elles ne le comprennent pas, mais elles
-l’aiment avec d’autant plus d’illusions. C’était le cas de Dora. Son
-mari était pour elle un mystère vivant qui l’intéressait, l’exaspérait
-et la charmait.
-
-Comme la plupart de ses compatriotes, Lelo avait la colère prompte et
-vite apaisée, puis des accès de mutisme nerveux encore plus
-déconcertants, causés par une légère contrariété, un mot trop vif de sa
-femme, la présence même d’une personne antipathique, déterminés souvent
-par ces passages de mélancolie, ces curieuses rêveries auxquelles sont
-sujets les hommes de race très ancienne. Dora prétendait qu’alors il se
-mettait en boule à la manière des hérissons; parfois, elle lui disait
-avec le plus grand sérieux: «Lelo, je vous en prie, ne vous mettez pas
-en boule!...» Le mot, très juste et irrésistiblement drôle en anglais:
-«_Don’t curl up!_» avait fait fortune dans le clan italo-américain et on
-l’y répétait couramment. Lorsque la comtesse voyait son mari en boule,
-elle se faisait toute petite et ne s’en approchait pas. Quand il
-revenait à l’attitude normale, il la remerciait par un sourire, par un
-mot affectueux, de l’avoir laissé tranquille. Un jour, il dit à sa
-femme, à propos d’une divergence d’idées, qu’elle ne comprendrait jamais
-l’âme latine; elle en fut piquée au vif. Le mot et la chose excitèrent
-ses railleries, elle s’en moqua impitoyablement, mais au fond elle
-sentait bien que l’âme latine était un ensemble de sentiments, de
-sensations, qui lui échappait.
-
-Aussi bien elle ne s’était pas vantée, en disant au marquis Verga
-qu’elle mettait de l’huile dans les roues du char conjugal. Elle avait
-appris à peser ses paroles, s’était efforcée d’atténuer sa brusquerie.
-Madame Carroll, qui connaissait son caractère, n’en revenait pas.
-Jusqu’à son mariage, Dora n’avait vraiment songé qu’à elle-même; elle
-s’oubliait maintenant, et cela ne lui coûtait pas. Lelo était devenu son
-objectif unique; c’était son bon plaisir qu’elle consultait, et non plus
-le sien propre. Elle voyait très clairement les défauts et les
-faiblesses de son mari, mais elle les attribuait à son éducation. Elle
-rendait sa famille responsable de sa mauvaise humeur, de ses petites
-injustices, de ses entêtements. C’était contre cette famille, contre
-elle seule, que se tournait la colère de la jeune femme... C’était à sa
-belle-mère, à sa belle-sœur qu’elle en voulait, après cette fin de
-soirée orageuse, tandis qu’elle se déshabillait avec des doigts
-tremblant de rage et répétait:
-
---Ah! c’est ainsi!... Eh bien, nous verrons!
-
-L’homme, en général, a une facilité admirable pour oublier ses torts.
-L’Italien sait les réparer comme pas un: _rimediare_, «réparer» est son
-fort. Le lendemain matin, Lelo entra chez sa femme avec un visage
-reposé, rayonnant de bonne humeur, et lui proposa pour l’après-midi une
-promenade en phaéton. C’était un des plus grands plaisirs qu’il pût lui
-faire. Elle n’eut pas le courage de se punir elle-même en refusant: elle
-accepta, mais avec un air d’indifférence parfaitement digne. Du reste, à
-son réveil, une idée géniale lui était venue, une idée qui lui avait
-fait pousser un petit cri de joie et l’avait remise promptement sur
-pied.
-
-L’hiver précédent, Dora, dont l’installation était incomplète, avait
-imaginé de donner des dîners, des soupers, des thés au Grand-Hôtel. Lelo
-y avait consenti non sans peine. Cette innovation provoqua de vives
-critiques; dans la société noire, on s’en moqua spirituellement. Mais
-dîners, soupers, thés eurent un succès inattendu. Des princes, des ducs,
-possesseurs de palais, de maisons royalement montées, se mirent à
-recevoir, eux aussi, au Grand-Hôtel, et trouvèrent cela plus simple et
-plus économique. Leur exemple fut suivi. Et maintenant, à Rome, de très
-grandes dames viennent exhiber leurs toilettes, leurs épaules, leurs
-bijoux héréditaires, dans le décor banal d’un restaurant, comme des
-enrichies de la veille. Ces dînettes à l’américaine, succédant aux beaux
-repas aristocratiques d’autrefois, sont plutôt pénibles à voir, et Dora,
-qui les a mises à la mode, a sans s’en douter un gros péché sur la
-conscience. Cette année, cependant, l’état de sa maison, tout à fait
-organisée, lui avait permis de recevoir chez elle, et son mari entendait
-bien que désormais il en fût toujours ainsi.
-
-Le lendemain de la scène qui l’avait si cruellement mortifiée, la jeune
-femme offrait un grand dîner à l’ambassadeur des États-Unis, un ami
-particulier de sa famille. Les invitations étaient lancées depuis huit
-jours. Ce dîner, auquel étaient priés des membres du corps diplomatique,
-des Romains, son beau-frère et sa belle-sœur, ce dîner, par la
-décoration de la table, serait blanc. Blanc! tout blanc! Voilà l’idée
-triomphante qui lui était venue. Ah! on voulait ramener son mari dans le
-parti noir! Eh bien, elle ferait un coup d’État et lancerait
-définitivement sa profession de foi. Quel jolie revanche! Cette pensée
-mit toute la journée des lueurs de malice dans ses yeux clairs. Elle
-demanda à Lelo de lui laisser l’entière responsabilité des ordres et des
-arrangements: elle voulait, dit-elle, essayer de se tirer d’affaire
-toute seule. Il ne devait rien voir, rien savoir. Il promit gaiement de
-ne pas regarder.
-
-Le hasard favorisa le plan de Dora. A déjeuner, le comte reçut une
-dépêche de Frascati, son chef d’écurie lui annonçait que son cheval
-favori était malade. Il partit aussitôt, emmenant le vétérinaire. Toutes
-les fleurs que la comtesse avait commandées arrivèrent dans l’après-midi
-et, portes fermées, elle passa plusieurs heures à en parer la table.
-Elle y travailla sous l’impulsion de sa rancune, jouissant d’avance de
-la figure que feraient son beau-frère et sa belle-sœur... et son mari.
-Son mari! Ah! ceci l’amusait moins. Serait-il bien en colère? Elle
-aperçut tout à coup la hardiesse de l’acte qu’elle allait commettre. Un
-instant, elle le regretta, à cause du cardinal, qui le désapprouverait,
-puis elle haussa les épaules. «Tant pis! il fallait bien donner une
-leçon à tous ces Sant’Anna et leur montrer de quoi l’Américaine est
-faite!»
-
-Lelo rentra de Frascati juste à temps pour s’habiller. A huit heures,
-tout le monde se trouvait réuni au salon. Lorsque le maître d’hôtel eut
-lancé la phrase d’étiquette, le comte offrit son bras à l’ambassadrice
-des États-Unis. Comme il arrivait au seuil de la salle à manger, ses
-yeux tombèrent sur la table magnifiquement dressée. Il pâlit de
-saisissement et dut se mordre la lèvre pour réagir contre la colère
-soudaine qui éclatait en lui. Un dîner blanc!... Sa femme avait osé
-cela!... Personne ne pouvait s’y méprendre. Les ors du plafond, les
-boiseries d’acajou, les livrées rouges et vertes des valets de pied,
-faisaient ressortir impitoyablement la couleur symbolique. Blancs, les
-petits abat-jour des flambeaux; blanches, les roses qui s’élançaient du
-surtout d’argent; blancs, les camélias, les œillets, les muguets jetés
-harmonieusement sur la nappe de Flandre où étaient tissées les armes des
-Sant’Anna. En prenant sa place vis-à-vis son mari, Dora rencontra ses
-regards étincelants: elle les soutint sans bravade et sans faiblesse,
-serrant un peu les lèvres pour se raidir en elle-même. Puis, tournant la
-tête vers le duc et la duchesse Avellina, elle vit, avec une
-satisfaction intense, leurs physionomies altérées et déconfites.
-
-Donna Pia se remit très vite et, promenant les yeux sur la table:
-
---On dirait un dîner de fiançailles, fit-elle assez imprudemment.
-
---Un dîner politique, plutôt! répliqua la comtesse. Le blanc
-est de mise, lorsqu’on reçoit un ambassadeur auprès du roi
-d’Italie,--ajouta-t-elle avec un sourire à l’adresse de son compatriote.
-
---Ah! c’est vrai, j’avais oublié! fit la duchesse avec une impertinence
-de grande dame. C’est une très jolie idée que vous avez eue là.
-
---N’est-ce pas? fit Dora de l’air le plus innocent. Je suis contente
-qu’elle vous plaise.
-
-Seuls, les Romains qui se trouvaient là sentirent l’animosité, la colère
-qui se cachaient sous ces paroles aimables. Il y eut un moment de froid
-et de malaise produit par les fluides qui extériorisaient l’hostilité
-des deux jeunes femmes. Avec sa belle humeur, la comtesse l’eut bien
-vite dissipé et, pendant le reste du repas, elle sut éviter tout ce qui
-aurait pu troubler de nouveau la sérénité de l’atmosphère. Le dîner
-devait être suivi d’une réception au cours de laquelle il y aurait de la
-musique. Aussitôt après le café, le duc et la duchesse Avellina se
-retirèrent, sous prétexte d’un engagement. Aucun des invités ne s’y
-trompa: cette manœuvre était bel et bien une protestation politique.
-
-Le marquis Verga fut le seul, cependant, à soupçonner toute la vérité.
-Curieux de savoir s’il avait deviné juste, il saisit un moment propice
-et séquestrant son ami:
-
---Quelle bonne inspiration tu as eue de donner ce dîner blanc!
-
---Tu trouves?... Eh bien, tu peux féliciter ma femme: car l’idée est
-d’elle, tu aurais dû t’en douter. C’est une surprise qu’elle m’a faite.
-
---Ah, elle est bien bonne! elle est bien bonne! s’écria le marquis en
-riant.
-
---Elle me semble mauvaise, à moi!--fit Sant’Anna sans se dérider.--Ces
-Américaines ont le diable au corps!
-
---A qui le dis-tu!... Là pourtant, la comtesse t’a rendu un service, en
-arborant la couleur vraie de tes opinions. Cela fermera la bouche à ceux
-qui prétendent que tu te réserves pour le cas où ton oncle serait élu
-pape.
-
-Une flamme passa sur le visage de Lelo.
-
---_Imbecilli!_ imbéciles!--fit-il avec l’expression de dédain cinglant
-que l’Italien sait donner à ce mot.--Ceux-là me connaissent mal. Si mon
-oncle, devenu pape, suivait la politique de ses prédécesseurs, je
-solliciterais immédiatement un office à la cour, pour montrer mon
-loyalisme envers l’Italie: car je suis Italien... je l’ai senti dans
-toutes mes fibres lors de la défaite d’Adoua! conclut-il en abaissant
-ses paupières.
-
---Je n’en doute pas. En attendant, ce dîner blanc, offert à
-l’ambassadeur des États-Unis, sera considéré comme une courageuse
-initiative. Ne t’avise pas de la renier.
-
---Si je ne le fais pas, c’est par respect pour moi-même. Dora mériterait
-une leçon.
-
-Pendant cette conversation, dont elle devinait le sujet, la jeune femme
-avait épié, non sans inquiétude, la physionomie de son seigneur et
-maître; elle ne l’avait point trouvée rassurante. Quelques minutes plus
-tard, le marquis la tirait à part et lui disait avec un sourire:
-
---Ah! comtesse, comtesse! vous allez trop vite en besogne!
-
---Vous me blâmez?
-
---Comme mari, oui. Une femme n’a pas le droit de prendre de telles
-initiatives. Maintenant, Lelo, par esprit de contradiction, pour apaiser
-les siens, va faire un pas en arrière.
-
---N’importe, j’ai eu ma petite satisfaction. Et tout le monde saura
-demain de quel parti nous sommes.
-
---Oui, mais rappelez-vous notre proverbe: _Chi va piano va sano!_
-
-Pendant le reste de la soirée, Dora chercha en vain à rencontrer le
-regard de son mari. Malgré sa bravoure naturelle, elle ne laissait pas
-que de redouter le moment où il lui faudrait affronter ses reproches. A
-mesure que les groupes de ses hôtes s’éclaircissaient, son appréhension
-augmentait. Lorsque vers une heure du matin tout le monde fut parti,
-elle donna ses derniers ordres et alla rejoindre Lelo qui, ce soir-là,
-n’avait pas eu besoin de prendre l’air.
-
-En entrant dans le petit salon où il l’attendait, debout devant la
-cheminée, la physionomie «sauvage», comme disent les Anglais, elle eut
-un petit rire nerveux; puis, s’approchant de lui, elle baissa la tête,
-croisa ses doigts endiamantés au-dessus de son front comme pour se
-préserver de quelque projectile:
-
---Ne me foudroyez pas! dit-elle.
-
-Elle était si drôle ainsi, que Lelo eut de la peine à réprimer un
-sourire.
-
---J’ai eu tort, ajouta la jeune femme en se redressant.
-
---Ah! vous me faites la grâce de le reconnaître!
-
---Oui, parce que ma conscience me l’a dit... un peu tard, c’est vrai. Je
-me suis laissée emporter par le plaisir de me venger de votre rebuffade
-de l’autre soir... et par le désir que j’ai de vous voir Italien.
-
---Italien! répéta Lelo, en ouvrant tout grands ses yeux magnifiques.--Et
-qu’est-ce que je suis, s’il vous plaît!
-
---Romain. Votre famille est romaine; elle a une religion, et pas de
-patrie. La patrie, c’est le drapeau, ce n’est pas l’église.
-
-Sant’Anna demeura comme saisi.
-
---Elle est forte, celle-là! balbutia-t-il.
-
---C’est la vérité. Votre fils sera Italien, du reste; vous ne pouvez pas
-être dans un autre camp que lui.
-
-Les paupières du comte battirent, il effila nerveusement sa moustache.
-La comtesse reprit:
-
---Je ne blâme pas les vôtres...
-
---Vous êtes bien bonne!
-
---Je ne les blâme pas,--continua-t-elle imperturbablement,--parce qu’ils
-ne peuvent guère penser autrement qu’ils ne font; mais ils cherchent à
-vous ramener au Vatican, c’est ce qui m’enrage.
-
---Ce qui vous enrage, c’est de ne pas faire partie de la cour. Votre
-ambition n’est pas tant de me voir maître des cérémonies que de devenir
-dame d’honneur de la reine. Vous autres Américaines, vous êtes
-insatiables. Un de ces jours, vous allez me demander de prendre ce titre
-de prince napolitain qui est dans la famille!
-
---Non, non, jamais. Je ne suis pas assez stupide pour vouloir changer ce
-beau nom historique de Sant’Anna contre un nom que personne n’aura
-jamais entendu à Rome. Du reste, une couronne fermée m’effrayerait.
-
---C’est heureux!... Et maintenant que nous sommes blancs...
-blancs!--répéta rageusement le comte,--vous l’avez proclamé et je ne
-vous démentirai pas: que cela vous suffise... Mais tant que ma mère
-vivra, nous nous en tiendrons là de nos démonstrations politiques. Je ne
-veux ni l’offenser, ni la peiner davantage. Vous considérez ces égards
-comme des sentimentalités méprisables: ces sentimentalités sont dans mon
-caractère latin, je vous prie de les respecter à l’avenir. Demain, ces
-satanés journaux feront de votre dîner blanc le sujet de leur chronique
-mondaine; les uns me loueront, les autres m’insulteront. Voilà ce que
-vous aurez gagné!
-
---Je n’avais pas prévu cette conséquence, fit Dora confuse, je le
-regrette...
-
---Non, vous n’aviez pas prévu! S’il y a des femmes qui pensent, il y en
-a joliment peu qui réfléchissent, et, sûrement, vous n’êtes pas de
-celles-là... Vous auriez dû savoir que l’on n’en use pas si librement
-avec les gens et les choses du Vieux Monde. Rome, qui n’a pas été bâtie
-en un jour, selon le proverbe, ne saurait non plus être démolie en un
-jour, même par les Américaines.
-
---Après tout,--fit la jeune femme avec un peu d’impatience,--le mal
-n’est pas si grand. Il est toujours honorable d’avoir le courage de ses
-opinions.
-
---Quand cela est nécessaire, oui... mais quand cela ne sert qu’à vous
-attirer des ennuis, c’est idiot!
-
-La comtesse, qui était restée debout, mit ses bras autour du cou de son
-mari.
-
---Voyons, Lelo, ne croyez-vous pas que vous m’avez dit assez de choses
-désagréables pour ce soir? Vous devez être soulagé.
-
-La jeune femme était là devant son mari, les joues colorées, les yeux
-luisants entre leurs longs cils, très jolie dans sa toilette de souple
-satin blanc, toute parfumée par les fleurs de son corsage. Sant’Anna
-détourna son regard pour échapper à la séduction de cette jeunesse et de
-cette élégance; il essaya même de se dégager de l’étreinte, mais elle la
-resserra, puis, par une inspiration assez extraordinaire chez celle qui
-avait été mademoiselle Carroll:
-
---Allons voir bébé! dit-elle.
-
-Et le comte, subitement pacifié, la physionomie détendue par la pensée
-de son fils, se laissa emmener sans résistance.
-
-
-
-
-XXX
-
-
-L’amour avait donné à la vie de madame Ronald, aussi bien qu’à celle de
-Dora, une autre direction, et les vingt mois écoulés furent également
-pour elle une période de grande activité.
-
-Son changement de religion avait mis en émoi toute la société de
-New-York. La présidente des _Colonial Dames_ abandonnant cette élégante
-Église épiscopale d’Amérique pour se faire catholique romaine! C’était
-outrageant. On fut assez libéral pour ne pas lui retirer ses honneurs,
-mais sa conversion choquait d’autant plus qu’aux États-Unis le
-catholicisme est généralement considéré comme la religion des Irlandais
-et des pauvres. La vanité lui est un obstacle formidable. Le jour où
-quelques converties de première classe le mettront à la mode, il sera
-bien près d’avoir gagné la bataille. En attendant, il semble faire
-d’assez rapides progrès. Prendra-t-il définitivement racine? Les
-croyances sont comme les germes: le sol où elles tombent les nourrit ou
-les tue. Si le catholicisme vit aux États-Unis, il y aura son évolution,
-il s’y développera comme il s’était développé dans l’âme de madame
-Ronald. Le cerveau américain sera le creuset d’où il sortira purifié de
-ses scories. Il deviendra plus viril et plus sain, moins sensuel et
-moins mystique. Il acceptera les découvertes de la science comme des
-révélations, reconnaîtra les forces psychiques et naturelles qui font
-les miracles. Il pratiquera, non plus la charité qui humilie, mais la
-fraternité qui relève. Il enseignera décidément à l’homme sa vraie
-mission, son rôle d’artiste et d’ouvrier dans l’œuvre universelle. Il
-deviendra cela, ou il demeurera l’apanage des Irlandais, des petits et
-des ignorants. Du reste, le catholicisme, intangible dans son essence, a
-autant de caractères qu’il y a de peuples et de races. En Angleterre, il
-est rigide, simple et mâle; en Espagne, sensuel, sauvage et fanatique;
-en Italie, faible et superstitieux; en France, sentimental et
-idéaliste... On peut dire qu’il a son corps dans la race saxonne, son
-âme dans la race latine et qu’il aura probablement son esprit en
-Amérique.
-
-Dès son retour, Hélène fut interviewée, assaillie de questions. Elle eut
-de furieux assauts à soutenir. Ses amies s’étonnèrent qu’elle eût
-embrassé une religion faite de superstitions grossières. Elle leur
-répondit, de son ton le plus absolu, qu’elles parlaient de ce qu’elles
-ne connaissaient pas, qu’il y a un catholicisme inférieur et un
-catholicisme supérieur,--où avait-elle pris cela, bon Dieu!--et que ce
-dernier, le sien, était une religion très avancée, la religion de
-l’avenir. Elle montra triomphalement la logique, l’enchaînement des
-dogmes symboliques, sortant de la légende de l’Éden, et la poésie, la
-spiritualité du culte. Elle déclara, enfin, qu’elle aimait mieux
-appartenir à une Église ayant un chef visible, attendu qu’un corps avec
-une tête, même imparfaite, est préférable à un corps sans tête. Dans sa
-bizarre apologie, elle mit cette ardeur caractéristique que l’Américaine
-emploie à propager une idée. Elle ne se douta pas un instant qu’elle
-nageait en pleine hérésie. L’abbé de Rovel eût été à la fois émerveillé
-et horrifié de voir comment la lettre du catéchisme s’était développée
-dans ce cerveau de Transatlantique.
-
-Mademoiselle Beauchamp éprouva un très grand chagrin de ce qu’elle
-appelait la folie de sa nièce. Elle en accusait le séjour au couvent de
-l’Assomption. Elle ne fit jamais aucun reproche, pas même la plus légère
-allusion; cette réserve seule montrait combien le sujet lui était
-pénible. Hélène, s’étant invitée à déjeuner chez elle un vendredi, on
-lui servit des aliments maigres. La jeune femme ne put s’empêcher
-d’admirer le sentiment du devoir dont témoignait cette attention.
-
---Un bon point pour vous, tante Sophie!... dit-elle en souriant. Vous
-mériteriez de devenir catholique.
-
---Merci! répondit la vieille fille en se redressant de toute sa hauteur
-physique et morale.--La religion de mes parents me suffit; elle a fait
-plusieurs générations d’honnêtes gens.
-
-Madame Ronald trouva dans sa foi nouvelle, non pas la paix complète
-qu’elle avait espérée, mais des joies très douces et une croissante
-satisfaction intérieure: son âme s’affina, se nuança d’une façon
-merveilleuse; elle resta incapable, cependant, de ces grands coups
-d’ailes qui rompent à jamais les liens terrestres. Hélène eut le bonheur
-de rencontrer parmi les prêtres de Saint-Patrick, sa paroisse, un
-Américain d’origine irlandaise sur qui semblait être tombé le manteau du
-cardinal Manning, un homme qui aimait l’humanité pour elle-même. Le père
-O’Neill sut tourner le cœur et l’esprit de la nouvelle convertie vers
-les malheureux. Sous son inspiration, madame Ronald mit en pratique le
-principe de cette assistance mutuelle qui est la forme élevée de la
-charité. Elle se livra à un véritable sauvetage matériel et moral
-d’êtres humains; elle y trouva un intérêt--_an excitement_--de plus en
-plus vif, et des jouissances qui lui firent mépriser toutes les autres.
-Au lieu de cette fameuse ligue contre le luxe qu’elle avait rêvé un jour
-de créer, elle fonda une ligue contre le vice, la saleté, la laideur, la
-maladie. Elle enrôla comme apôtres des jeunes filles, des jeunes gens,
-des millionnaires, demandant aux uns de l’argent, aux autres leur
-concours actif. Personne n’eut jamais le courage de lui rien refuser. Sa
-beauté, son charme, ne lui valurent plus seulement d’inutiles
-admirations, mais des dons magnifiques, qui vinrent alimenter des œuvres
-humanitaires. En vingt mois, elle fit un bien considérable. Elle acquit
-un pouvoir tel que plusieurs de ses bonnes amies l’accusèrent de mettre
-la charité au service de la coquetterie.
-
-Cette vie nouvelle l’arracha forcément aux souvenirs dangereux, sans la
-guérir de l’amour qu’elle avait rapporté d’Europe. Il semblait
-inexpugnable: les forces réunies de la religion et de la charité avaient
-été impuissantes à le chasser de son cœur. Quand elle recevait une
-lettre de Rome, elle demeurait troublée pendant des semaines entières.
-Dora, naguère, avait l’habitude de lui tout raconter: elle continuait,
-sans y être encouragée, pourtant. Le nom de Lelo revenait à chaque page,
-et ce nom n’avait pas perdu son pouvoir occulte sur madame Ronald. Lelo!
-deux syllabes! quatre menus caractères, noirs sur blanc! A les voir, les
-mouvements de son cœur s’accéléraient, son visage se colorait, les coins
-de ses lèvres frémissaient. Comme un fer chaud sur l’encre sympathique,
-ce petit mot ravivait en sa mémoire les traits du comte Sant’Anna, le
-son de sa voix, et la rejetait toute vive dans ce joli rêve de Lucerne
-et d’Ouchy qui avait gardé la séduction de l’irréel. Elle s’apercevait,
-alors, avec colère, qu’elle n’avait point recouvré sa liberté. Elle
-redoutait et désirait l’arrivée de ces lettres. Elle les parcourait
-d’abord hâtivement, comme si elles l’eussent brûlée, puis les relisait.
-Toutes contenaient quelque message de Lelo, des paroles aimables,
-affectueuses, qui parfois lui semblaient ironiques et perfides, et lui
-donnaient une envie folle de se venger. Quand Dora laissait deviner
-quelques-unes de ses désillusions, elle éprouvait un mesquin plaisir
-qui, en lui montrant son infériorité, la rendait honteuse d’elle-même.
-Pendant ces crises, qui étaient autant de rechutes douloureuses, sa vie
-si brillante, si bien remplie, lui paraissait morne et vide. Un immense
-découragement s’emparait d’elle. «A quoi bon? à quoi bon?» Ce cri de
-lassitude lui venait sans cesse aux lèvres. Elle ne sentait plus même la
-répercussion de la joie qu’elle créait, sa pensée se détournait des
-malheureux et, comme d’eux-mêmes, ses yeux allaient au tableau de Willie
-Grey, _la Folie de Titania_, qu’elle avait placé dans son cabinet de
-toilette. Et ce n’était pas la piètre figure de l’âne qu’elle regardait,
-mais le visage transfiguré de la pauvre amoureuse. Elle aurait voulu
-aimer ainsi, avec ivresse, avec aveuglement. Ces défaillances
-d’honnêteté n’avaient chez elle que la durée d’un désir instinctif; elle
-se ressaisissait aussitôt et remerciait sincèrement la Providence, qui
-n’avait pas permis qu’elle succombât à cette horrible tentation d’Ouchy.
-
-Pendant ces heures mauvaises, Hélène se pressait désespérément contre
-son mari. Et c’était sa bonté, sa supériorité morale, sa beauté physique
-qui l’aidaient le plus efficacement à chasser l’image de Sant’Anna. Elle
-se rappelait avec orgueil la petite scène de Monte-Carlo, la manière
-virile dont il avait châtié l’insolence de son admirateur. Elle revoyait
-sa haute taille, ses yeux fulgurants. Ah! c’était bien un homme,
-celui-là! Elle aimait à se rappeler la sensation de sécurité qu’elle
-avait eue, en reprenant son bras, après tant de mois de séparation. La
-pensée qu’elle n’était pas la femme impeccable qu’il croyait la rendait
-plus humble. Elle se montrait moins exigeante, moins tyrannique avec lui
-et respectait mieux son travail. Quand il venait, suivant son habitude,
-s’asseoir à côté de sa merveilleuse table de toilette et causer avec
-elle avant le dîner, l’esprit d’Hélène ne s’égarait plus comme autrefois
-sur des riens, elle le suivait d’aussi près que possible.
-D’intéressantes discussions s’engageaient entre eux. Elle ne manquait
-aucune occasion de lui prouver que son catholicisme supérieur,--celui
-dont elle pouvait revendiquer la découverte,--était d’accord avec la
-science. Elle le faisait d’une manière triomphante, ingénieuse, qui
-amusait infiniment M. Ronald. Et, à chaque instant, elle ramenait son
-mari sur le sujet de l’amour. Elle se plaisait à l’entendre affirmer
-qu’il est une des forces de la nature, qu’il agit sur les êtres à la
-façon de la lumière. Alors elle interrompait sa toilette, demeurait
-immobile, le peigne ou la houppe à la main, ses beaux yeux bruns fixés
-sur lui, et, avec une attention passionnée, elle l’écoutait développer
-sa conception de la vie, de l’univers, sa philosophie scientifique, la
-seule capable d’arriver à la vérité, et, en l’entendant, la conscience
-qu’elle n’était qu’un acte vivant d’une volonté divine, lui venait plus
-nette, et cette conscience lui communiquait une paix que rien ne pouvait
-lui donner.
-
-Quant à M. Ronald, il éprouvait pour sa femme cette tendresse éperdue
-que l’on a pour ceux qui ont failli vous être enlevés. Sans s’expliquer
-pourquoi, par une sorte d’intuition rétrospective sans doute, il
-s’étonnait souvent de la voir là à ses côtés, et frissonnait à la pensée
-qu’elle aurait pu ne plus y être. Il attribuait son changement, un
-changement qui le ravissait, à sa nouvelle religion, et, par
-reconnaissance, il l’accompagnait, de temps à autre, à Saint-Patrick ou
-à Saint-Léon. La Providence amène souvent certains résultats avec des
-éléments contraires, comme si elle avait un plaisir d’artiste à créer et
-à vaincre les difficultés. Et ainsi, tout ce qui semblait devoir séparer
-Hélène et son mari avait rendu leur union plus étroite et plus profonde.
-
-Cependant, comme l’avait dit Dora au marquis Verga, M. Ronald avait été
-envoyé à Paris pour représenter les États-Unis au Congrès international
-de chimie. Sa femme l’avait accompagné; tous deux se trouvaient de
-nouveau installés à l’Hôtel Castiglione.
-
-Le climat et l’air peuvent réveiller d’anciens germes de fièvre; la vue
-des lieux associés à un amour ou à un chagrin peut raviver cruellement
-l’un ou l’autre. Et madame Ronald s’en aperçut bien vite. La première
-fois qu’elle se retrouva dans la rue de Rivoli, au point précis où le
-comte Sant’Anna était survenu derrière elle, une vague d’émotion
-soudaine colora son visage, précipita les battements de son cœur. Par un
-phénomène psychologique entièrement subjectif, elle crut sentir la
-présence de Lelo et, comme poussée par une force irrésistible, elle
-refit le même chemin, s’aventura dans cette avenue Gabriel de dangereuse
-mémoire. A un certain endroit, elle eut l’illusion que le jeune homme
-était là tout près, tout près. Alors, elle redressa la tête, elle serra
-ses lèvres, avec un instinctif mouvement de dignité et de révolte. Elle
-marcha dans la curieuse atmosphère créée par son imagination, elle se
-revit telle qu’elle était en ce jour qui devait marquer sa vie d’une
-marque indélébile: elle avait un chapeau garni de roses pâles, un
-costume beige clair; il faisait un temps splendide, il y avait dans
-l’air un parfum délicieux de fleurs et de verdure; elle cheminait
-gaiement, le cœur léger, sans souci, sans pressentiment... «Non, pas
-plus que n’en a cette pauvre araignée de Madagascar, dont l’homme va
-s’approprier la substance et la liberté!» se dit-elle avec amertume,
-tirant sa comparaison imprévue d’un article de magazine qu’elle venait
-de lire.--Cette promenade à pied, qui avait pour but apparent une visite
-à madame Revins, devait, en réalité, amener le mariage de Dora, le
-malheur de Jack Ascott, son épreuve douloureuse à elle, sa conversion au
-catholicisme... Sa conversion! Ce souvenir fut comme un trait de lumière
-dans son âme troublée; sa figure se détendit subitement, puis le désir
-lui vint de revoir le couvent de l’Assomption. Un coupé de remise
-descendait à vide les Champs-Elysées: elle l’arrêta, se fit conduire
-chez Lachaume, acheta des azalées, une énorme brassée de roses, et, une
-heure plus tard, elle arrivait au pensionnat avec sa riche offrande de
-fleurs.
-
-La supérieure, agréablement surprise, la reçut, les bras et le cœur
-aussi largement ouverts que le permettait son austérité. Après une assez
-longue causerie, la jeune femme exprima le désir de parer elle-même la
-chapelle, comme autrefois. Mère Émilie y consentit volontiers et lui
-donna une sœur pour l’aider.
-
-Hélène éprouva une vive émotion en pénétrant dans ce sanctuaire où elle
-était devenue catholique romaine. Et comme elle était changée! Tout en
-allant et venant autour de l’autel à pas assourdis, elle se rappela son
-irrévérence de protestante. Cette petite porte d’or du tabernacle,
-qu’elle eût jadis ouverte hardiment, lui inspirait maintenant une
-vénération mêlée de crainte; pour rien au monde, elle n’eût osé y
-toucher. Et tout en effleurant la nappe de lin, en maniant les vases et
-les chandeliers, elle sentit au bout de ses doigts de croyante une sorte
-de fluide, qui semblait la mettre en communication avec l’âme de ces
-choses bénites et lui en rendre le contact pénétrant et doux. Son
-travail terminé, elle s’agenouilla au pied de l’autel qu’elle venait
-d’orner comme pour un jour de fête. Avec sa lucidité d’intellectuelle,
-elle se rendit compte de la transformation qui s’était accomplie en
-elle, de sa vision intérieure agrandie, de la spiritualité qu’elle avait
-acquise: elle s’en félicita. Comme à la majorité de ses compatriotes, le
-progrès, le développement des facultés, lui paraissaient des choses
-désirables entre toutes. Avec une conviction profonde, une confiance
-touchante, elle murmura:
-
---_In the end all will be well!_
-
-«A la fin, tout sera bien!...» Cet acte de foi, le plus simple et le
-plus haut qui puisse sortir de l’esprit de l’homme, qui vient
-naturellement aux lèvres de l’Américain, se formula de nouveau, avec
-plus de netteté encore, dans la pensée de madame Ronald:
-
---_In the end all will be well!_ répéta-t-elle d’une voix ferme en se
-relevant.
-
-
-
-
-XXXI
-
-
-Le retour de madame Ronald à Paris causa un très vif plaisir à M. de
-Limeray. Pendant les vingt mois qu’avait duré son absence, une
-correspondance suivie avait donné à leurs relations un charmant
-caractère d’intimité. Le «Prince» chercha tout de suite à deviner l’état
-de cœur de son amie américaine. Il ne croyait pas à la durée d’un amour
-malheureux chez une jolie femme, pas plus qu’à la durée des regrets chez
-une femme aimant beaucoup la toilette. Il prétendait que les admirations
-et les chiffons ont vite raison d’une passion ou d’un chagrin.
-Cependant, à la première question qu’il fit sur le comte et la comtesse
-Sant’Anna, le retrait du regard d’Hélène, la dureté de son accent, lui
-prouvèrent qu’elle n’avait point recouvré sa belle indifférence
-d’autrefois. Bien que cela bouleversât ses petites théories, il fut
-charmé de voir qu’elle était capable d’un sentiment profond. Il eut
-mille occasions de constater que l’oubli n’était pas encore venu pour
-elle. De fait, le séjour d’Europe semblait être mauvais à madame Ronald.
-Était-ce la distance moindre entre elle et Lelo, étaient-ce les lettres
-dont Dora la persécutait? Quoi qu’elle fit, quoi qu’elle dît, sa pensée
-demeurait tournée vers Rome.
-
-Un soir, en revenant du théâtre, elle trouva sur sa toilette un grand
-pli jaune portant le timbre d’Italie. Elle le prit, le palpa, et,
-devinant ce qu’il contenait, elle l’ouvrit avec des doigts nerveux.
-C’était bien cela!... Deux photographies! celles du comte et de la
-comtesse Sant’Anna! Elle les rejeta vivement, et elles allèrent s’étaler
-sur ses brosses. Mais le mal était fait, le choc reçu: son regard avait
-rencontré la figure de Lelo, et elle en avait été touchée au cœur. Comme
-subitement gênée par la présence de sa femme de chambre, elle l’envoya
-se coucher. Restée seule, elle reprit le portrait de Dora, l’examina
-avec une fiévreuse curiosité. La jeune femme, en grand appareil de
-soirée, paraissait tout à fait jolie. Ses traits étaient moins aigus,
-son expression plus douce.
-
---Elle est bien capable d’avoir embelli! dit madame Ronald à haute
-voix.--Elle est capable de tout! ajouta-t-elle avec une colère presque
-comique, en lançant la photographie loin d’elle.
-
-Hélène se mit ensuite à tourner dans sa chambre. Elle commença sa
-toilette de nuit, revint s’asseoir devant son miroir, brossa
-indéfiniment ses cheveux, les releva coquettement sur le sommet de la
-tête, résistant au désir de jeter un second coup d’œil sur l’autre
-portrait qui était là. A la fin, n’y tenant plus, elle le saisit
-brusquement, et, les lèvres serrées, la physionomie dure, elle le
-regarda un instant.
-
---Flatté! retouché! fit-elle avec une inflexion de dédain.
-
-La photographie n’est pas artistique, mais elle est scientifiquement
-brutale et vraie. La lumière est implacable. Elle saisit les traits et
-l’âme de l’individu. Elle peut révéler la pensée criminelle, aussi bien
-que la maladie cachée. Nous ne savons pas encore lire ses révélations.
-Sur ce morceau de carton que tenait Hélène, la belle tête italienne de
-Sant’Anna se détachait avec une extrême vigueur. Il était vivant; il la
-regardait comme il l’avait souvent regardée à Lucerne, à Ouchy: sous le
-magnétisme de sa caresse, le visage de la jeune femme se radoucit,
-revêtit un air de tendresse qu’il n’avait jamais eu.
-
-Par une de ces ironies qui semblent voulues et donnent quelquefois à nos
-destinées un caractère de comédie, il se trouva que, le matin même, M.
-Ronald avait acheté une loupe, assurant qu’à Paris elles sont plus
-parfaites qu’ailleurs. Il était venu la montrer à sa femme et l’avait
-oubliée sur la toilette; elle y était encore. Hélène, curieusement
-inspirée, la prit pour examiner la photographie de Lelo. Alors son cœur
-se mit à battre violemment. Elle les voyait tout proches, les yeux
-merveilleusement enchâssés, le nez finement modelé, les lèvres d’un
-dessin si pur. Et, dans les prunelles, il y avait cette chaude lumière
-qui est le reflet même de l’âme latine; sur la bouche sensuelle flottait
-un sourire, quelque chose de tendre, un désir peut-être. L’illusion de
-la vie lui vint si foudroyante qu’elle laissa échapper la loupe. Elle se
-leva toute pâle, tremblant de la tête aux pieds, et, sous l’impulsion
-d’un remords, d’une souffrance aiguë, elle jeta le portrait dans la
-cheminée où pétillait une flambée de bois. Il tomba tout droit, la face
-vers elle. Le feu ne le saisit que lentement, comme à regret; sous
-l’action combinée des acides et de la chaleur, le visage fixé sur le
-papier parut s’animer; du milieu des flammes, les yeux la regardaient,
-la bouche lui souriait. Hélène en demeura glacée d’horreur. Elle suivit,
-avec des prunelles dilatées par l’angoisse, les progrès de son
-auto-da-fé. Quand l’image de Sant’Anna ne fut plus qu’une légère cendre
-grise, elle passa son mouchoir sur son front, humide d’une sueur de
-cauchemar.
-
---C’est affreux, affreux! dit-elle tout haut.
-
-En elle-même elle ajouta:
-
-«Il y a peut-être bien quelques parcelles de vie humaine dans une
-photographie...»
-
-Ce petit incident troubla l’âme d’Hélène plus profondément que rien
-n’avait pu le faire depuis vingt mois. Elle fut tout à coup reprise de
-cette nostalgie des choses irréalisables qui donne le dégoût des
-plaisirs, des affections simples, de la vie même, et qui est plus
-difficile à supporter qu’une douleur franche.
-
-Et puis le comte et la comtesse Sant’Anna la pressaient de venir à Rome.
-De là-bas une force attirante semblait agir sur toutes les fibres de son
-cœur. Le désir insidieux de voir Dora dans son rôle de grande dame, et
-de la réconcilier avec son oncle, s’était emparé d’Hélène et menaçait
-d’avoir raison de sa volonté.
-
-Le bonheur et la guérison arrivent souvent de manière aussi imprévue que
-le malheur et la maladie. Un matin, en lisant le _New York Herald_, les
-yeux d’Hélène tombèrent sur l’annonce d’une conférence qui serait
-donnée, l’après-midi même, à la Bodinière, par le brahmine Cetteradji,
-sur «l’influence des Maîtres disparus». L’Hindou devait être présenté
-par Jules Bois, le grand-prêtre français de l’occultisme, dont le nom
-est bien connu aux États-Unis. La curiosité de la femme américaine peut
-être considérée comme une véritable force: son esprit, avide de lumière,
-d’espace, de savoir, cherche sans cesse du nouveau. Nulle part peut-être
-autant qu’en Amérique on ne s’occupe des sciences psychiques; madame
-Ronald s’y intéressait avec passion. De plus, à New-York, à
-Philadelphie, à Boston, le bouddhisme est en grande faveur. Çakya-Mouni
-a des adoratrices; Bouddha, symbole de paix et de repos, se rencontre
-aujourd’hui, par un contraste piquant, et comme une leçon peut-être,
-chez les femmes les plus actives, les plus remuantes de l’univers.
-
-Une conférence d’un brahmine! Cette friandise intellectuelle ne pouvait
-que tenter Hélène. Elle envoya immédiatement un mot à une de ses amies
-pour l’inviter à y venir avec elle. Celle-ci ayant accepté, les deux
-Américaines se rendirent à la Bodinière et furent assez heureuses pour
-trouver des fauteuils que l’on venait de rapporter au bureau. La petite
-salle se remplit d’un public très spécial, pas brillant, pas élégant,
-mais très intéressant. Il y avait là des hommes graves à crânes pointus,
-des prêtres, des pasteurs protestants, des femmes ayant dépassé la
-trentaine, vêtues à faire crier, avec des visages de névrosées, des yeux
-inquiets, des physionomies ardentes. Dans ce milieu de cérébrales, se
-distinguaient les visages paisibles et froids d’une demi-douzaine
-d’Américaines, jolies et bien habillées.
-
-Et, sur la petite scène où se sont succédé tant de spectacles divers,
-parut le prêtre de Brahma, une figure jeune et majestueuse, encadrée par
-Jules Bois et un interprète. Cetteradji portait une robe de fine soie
-blanche, avec une espèce d’étole posée en travers, nouée à gauche, dont
-ses doigts bruns tenaient les bouts. Le gracieux turban de l’Inde,
-croisé au-dessus du front, était placé comme une mitre sur ses cheveux
-noirs un peu longs. Son teint avait la chaude coloration de
-l’Extrême-Orient. Son visage aux larges pommettes, aux traits lourds,
-eût semblé commun, s’il n’eût été transfiguré par des yeux pleins de feu
-mystique. Toute sa personne donnait une impression de force, de pureté,
-de douceur. Il promena, un moment, son regard lumineux sur l’auditoire,
-comme s’il eût voulu en prendre possession. Ce regard fit courir un
-léger frémissement chez les spectateurs, plus marqué chez les
-spectatrices. Puis, la communication psychique établie, Cetteradji, dans
-un anglais que l’accent hindou rendait singulièrement harmonieux, parla
-des «Maîtres disparus», de Platon, d’Aristote, de Bouddha, du Christ. Il
-affirma qu’ils n’avaient point quitté notre planète, qu’ils étaient
-autour de nous, dans l’éther où vivent les esprits, les grands
-invisibles, qu’ils avaient une action constante sur notre progrès, sur
-notre civilisation. Il assura, de plus, qu’il avait eu des preuves
-tangibles de leur présence et qu’il existait entre eux et nous des
-moyens de communication. A ces mots, tous les yeux suspendus à ses
-lèvres prirent une expression de religieuse attente. Le silence devint
-sensible. On espérait apprendre les paroles magiques qui ouvrent les
-portes de l’au-delà. Hélas! le brahmine se déroba comme tous les autres,
-mais il le fit avec une habileté particulière. Il déclara que, pour
-entrer en communication avec les Maîtres, il fallait avoir atteint, par
-des incarnations successives, un haut degré de spiritualité. Alors
-s’éleva de l’assemblée ce soupir pathétique qui sort de la poitrine de
-l’humanité après chacune de ses espérances trompées. Afin d’adoucir la
-déception, Cetteradji ajouta que, par une vie très pure, une aspiration
-perpétuelle vers le bien, on pouvait cependant attirer vers soi les
-esprits supérieurs.
-
-Bien que la traduction en français de chacune des phrases anglaises eût
-un peu gâté cette conférence pour madame Ronald, elle fut affectée très
-fortement par ce magnétisme d’apôtre que possédait le brahmine. Il ne
-lui avait rien appris de nouveau: mais, soit par un effet de son
-imagination, soit par une véritable action psychique, sa parole lui
-avait fait un bien extraordinaire. Son discours terminé, Cetteradji
-annonça qu’il recevrait chez lui, 4, rue Boccador, les personnes qui
-auraient des questions à lui poser.
-
-Alors Jules Bois, se levant, ajouta quelques mots, de cette voix
-onctueuse qu’il s’est faite. Il dit que nous avions besoin des forces
-psychiques pour réagir contre le mal envahissant, contre les ténèbres du
-matérialisme: il espérait qu’un grand nombre de personnes iraient
-demander au brahmine le secours de ses prières, de sa volonté
-supérieure, et recevoir de lui l’impulsion nécessaire pour marcher sans
-défaillance vers la lumière.
-
-Tout cela fut très joliment débité, sur le mode mineur, avec un air
-suffisamment mystique. Mais, après la parole ardente, convaincue, du
-prêtre hindou, la parole laïque de Jules Bois parut décolorée, sans
-relief. De plus, l’apôtre français de l’occultisme, avec ses vêtements
-étriqués d’Européen, faisait assez pauvre figure à côté du blanc
-brahmine à la robe de soie.
-
-Madame Ronald aperçut tout de suite la cause de cette infériorité:
-
---Décidément, dit-elle à son amie, on ne peut pas parler de ces choses
-avec une barbe de mondain et une redingote. Il faudrait avoir la figure
-rasée, une robe, un vêtement qui drape... des ailes, même!
-
---Oh! je l’ai toujours dit, répliqua madame Carrington, qui adorait la
-toilette, le costume est la moitié de l’individu.
-
---Tout, quelquefois! déclara Hélène, avec son joli ton de philosophe.
-
-
-
-
-XXXII
-
-
-Rue Boccador, 4!... Pendant toute la soirée, cette adresse du brahmine
-se répéta dans le cerveau d’Hélène, et, tout à coup, lui vint une idée
-bizarre. Cetteradji avait certainement un pouvoir psychique supérieur:
-elle l’avait senti; en l’écoutant, elle avait éprouvé quelque chose de
-pareil à cette chaleur spirituelle que la parole du Christ produisait
-dans le cœur des disciples. Pourquoi n’irait-elle pas lui demander son
-aide comme l’avait conseillé Jules Bois? Au moyen de la suggestion, il
-saurait peut-être effacer cette figure de Sant’Anna qui s’était si
-profondément imprimée dans son âme et qui, à chaque instant, malgré sa
-volonté, reparaissait triomphante. L’hésitation n’est jamais longue chez
-l’Américaine: oui, elle essayerait de la suggestion; c’était une
-expérience à faire.
-
-Le lendemain, madame Ronald, avec une petite fièvre d’émotion, se rendit
-rue Boccador. Elle y fut avant deux heures, avec l’espoir de passer la
-première. Deux messieurs l’avaient précédée: l’un était un clergyman,
-l’autre un homme du monde d’un certain âge. Celui-ci l’examina avec une
-curiosité qui la fit légèrement rougir. Afin d’engager la conversation,
-il offrit de lui céder son tour. Elle accepta, mais d’un air distant qui
-l’obligea d’en rester là. En attendant, elle essaya de préparer son
-entrée en matière. Qu’allait-elle dire? Elle n’en savait rien. Grand
-Dieu! ce serait plus terrible encore que la confession!... Quelle idée
-folle et ridicule elle avait eue! Elle fut tentée de s’enfuir; la
-présence seule de ses compagnons la retint.
-
-A deux heures précises, la porte de droite fut ouverte par un Hindou en
-robe et en turban de couleur sombre. Hélène se leva, plus morte que
-vive. D’un geste, le serviteur l’invita à le suivre. Il lui fit
-traverser une seconde pièce et l’introduisit dans un grand salon, au
-moment même où Cetteradji y entrait. Après une sorte de prosternement
-devant son maître, il se retira, de son pas silencieux d’Oriental. Le
-brahmine, ayant salué sa visiteuse d’une inclination de tête un peu
-raide, un peu hautaine, lui indiqua un siège et s’assit dans un fauteuil
-à haut dossier, près d’une table couverte de papiers, au milieu desquels
-on distinguait des parchemins roulés et jaunis.
-
-Un roi n’eût pas impressionné Hélène autant que cette blanche figure
-hiératique du prêtre hindou. Il lui parut encore plus imposant ici que
-sur la scène de la Bodinière, et tellement au-dessus des autres hommes,
-des passions humaines, qu’en présence d’un pareil personnage son amour
-douloureux lui sembla tout à coup puéril et ridicule. Elle n’oserait
-jamais lui en parler. Il fallait dire quelque chose, pourtant! Son
-habitude du monde lui vint en aide.
-
---J’ai assisté hier à votre conférence, commença-t-elle d’une voix
-troublée par les battements de son cœur.--Elle m’a vivement
-intéressée... Je suis Américaine; à New-York, nous nous occupons
-beaucoup des phénomènes psychiques... Malheureusement, ils prêtent à
-l’imposture. Nous avons souvent été dupés par d’habiles
-prestidigitateurs... Je voudrais savoir si le magnétisme, la suggestion,
-l’hypnotisme, sont des forces naturelles ou surnaturelles.
-
-Hélène avait pris, à la manière des femmes, un long détour pour arriver
-au sujet brûlant.
-
---Ce sont des forces naturelles,--répliqua le brahmine sans hésiter,--et
-les plus nobles de l’homme, mais dont le développement n’est pas facile.
-Pour devenir un vrai magnétiseur, il faut mener une vie très pure, avoir
-une santé parfaite et entraîner constamment sa volonté. Tous les prêtres
-ont plus ou moins, sans s’en douter, le pouvoir de la suggestion: c’est
-même là le secret de leur influence. Les saints, eux, l’ont possédé à un
-très haut degré, et c’est au moyen de cette force qu’ils ont guéri l’âme
-et le corps, fait des miracles.
-
---Oui, oui, ce doit être cela! dit vivement madame Ronald.--Hier, en
-vous écoutant, j’étais comme soulevée intérieurement et prise d’un désir
-de bien.
-
-Il y eut un rayonnement de joie dans les yeux du prêtre.
-
---Je suis heureux que ma parole ait eu cet effet sur vous!
-
---J’ai senti que vous aviez un pouvoir de maître et, comme l’a conseillé
-M. Jules Bois, je suis venue vous prier de m’aider...
-
---En quoi?
-
-Hélène rougit; ses yeux exprimèrent la détresse; ses lèvres se
-contractèrent. Oh! si elle avait pu fuir...
-
---Parlez! fit le brahmine avec une douceur impérieuse.
-
---Eh bien... voici... Je voudrais guérir d’un amour qui gâte ma vie, qui
-me rend mauvaise, qui est très douloureux enfin,--acheva madame Ronald
-avec une brusquerie nerveuse qui trahissait sa souffrance.--J’ai pensé
-que vous pourriez m’aider. Cela vous paraît étrange, peut-être...
-
-Puis, regardant anxieusement le brahmine:
-
---J’espère que vous ne me croyez pas folle?
-
---Je vous crois très sage, au contraire! répondit gravement Cetteradji.
-
---Ah! tant mieux! fit la jeune femme avec un soupir de
-soulagement.--Voyez-vous, je sais que l’amour n’est pas autre chose
-qu’un fluide comme la lumière, une sorte d’éther.
-
---Vous savez cela, vous! s’écria le prêtre, avec un sursaut d’étonnement
-qui rompit l’impassibilité de sa figure de bronze.
-
---Un savant me l’avait dit et j’en avais ri. Maintenant, je suis
-convaincue que c’est la vérité.
-
---C’est la vérité, affirma l’Hindou. Les savants sont inspirés. Ils sont
-les vrais médiums de Dieu. Les découvertes arrivent au moment voulu,
-mais ils les pressentent souvent. L’heure n’est pas éloignée où l’on
-étudiera scientifiquement l’amour. C’est un des grands fluides de la
-nature, celui qui va travaillant l’humanité, portant la vie, la joie, la
-douleur.
-
---Oui, oui, et j’ai pensé que la force psychique devait être supérieure
-à cet agent aveugle.
-
---Il n’y a pas de forces aveugles,--déclara le brahmine,--il n’y a que
-des hommes aveugles.
-
---Peut-être... Enfin, hier, après vous avoir entendu, je me suis dit que
-vous pourriez donner une autre direction à mes pensées, effacer certains
-souvenirs, me délivrer de cette obsession sous laquelle je me débats en
-vain, car c’est une obsession,--répéta Hélène avec une sorte de
-colère.--Puisqu’il vous est possible d’établir la communication entre
-les individus, il doit vous être facile de la couper aussi!
-ajouta-t-elle, comme si elle eût parlé d’un courant électrique.
-
-Le prêtre ne sourit pas.
-
---Je le puis, répondit-il avec assurance.
-
---Alors, délivrez-moi! répondit madame Ronald d’une voix suppliante.
-
---A quelle religion appartenez-vous?
-
---A la religion catholique. Je m’y suis convertie.
-
---Tant mieux. C’est un grand pas que vous avez fait vers la
-spiritualité. Avez-vous le désir sincère, la volonté ferme de recouvrer
-la paix?
-
---Si je l’ai!... Oh! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir, vous,
-fit étourdiment Hélène, combien c’est douloureux, un amour sans espoir.
-C’est pire qu’un mal physique.
-
-Une étrange expression, une onde légère d’émotion passa sur le visage du
-brahmine. Ce fut comme un reflet d’humanité. Sa physionomie redevint
-aussitôt impassible. Il appuya sur la jeune femme un regard qui ne
-voyait ni ses cheveux couleur d’hyacinthe, ni sa beauté, ni son
-élégance, mais qui semblait vouloir pénétrer derrière son front et lire
-son âme.
-
---L’épreuve que vous avez subie a été bonne pour vous,--prononça
-lentement Cetteradji:--elle a développé vos facultés supérieures,
-diminué votre vanité, votre frivolité. Puisque vous êtes venue à moi,
-c’est qu’elle a suffisamment duré. Je puis y mettre fin. Je puis tourner
-définitivement votre pensée vers le bien, vers les malheureux, vers les
-petits, et vous donner le sentiment de la fraternité qui fait de la
-charité une joie divine. Le voulez-vous?
-
---De tout mon cœur!
-
-A ce mot, Cetteradji se leva et, les doigts repliés à la façon de
-Bouddha, il vint appuyer son index et son médius sur le front de
-l’Américaine. Sa taille sembla grandir, sa physionomie prit un air
-d’énergie, de vouloir extraordinaire. Ses yeux devinrent des yeux de
-lumière et de force, ses lèvres remuèrent légèrement. Sous la pression
-de ses doigts chargés de fluide, il y eut chez Hélène une palpitation
-d’âme, un émoi violent, une résistance même, puis un calme subit.
-
---Allez en paix, maintenant! ordonna le brahmine.
-
-Et son bras, comme brisé par un effort surhumain, retomba le long de son
-corps.
-
-Madame Ronald se leva. L’ébranlement que venait de subir son cerveau lui
-avait donné une sorte d’étourdissement, d’ivresse. Elle eut cette
-aspiration particulière, ce soupir d’allégement qui termine les crises.
-
---Je me sens bien, murmura-t-elle.
-
---Ma pensée, ma volonté resteront sur vous tant que cela sera
-nécessaire, jusqu’à ce que vous soyez guérie.
-
---Comment le saurez-vous?
-
---Je le sentirai, dit simplement Cetteradji.
-
-Madame Ronald était trop américaine pour ne pas comprendre que le prêtre
-doit vivre, aussi bien que le médecin, de son pouvoir et de sa science.
-Pour la première fois, cependant, elle éprouvait de l’embarras à donner
-de l’argent. Durant quelques secondes, elle pétrit nerveusement son
-porte-cartes, puis elle en tira une enveloppe où elle avait mis un
-billet de cinq cents francs, et, la posant sur la table:
-
---Pour faire du bien, ajouta-t-elle gentiment.
-
---Il en sera fait,--répondit le brahmine avec une légère inclination de
-tête.
-
-Puis il toucha un timbre, et le serviteur hindou parut pour reconduire
-la visiteuse. Cetteradji éleva de nouveau les deux doigts:
-
---La paix soit avec vous, maintenant et toujours!
-
-
-
-
-XXXIII
-
-
-La volonté du brahmine avait agi, par une merveilleuse suggestion, sur
-l’âme de madame Ronald. Elle avait libéré sa pensée, rendu impuissant le
-souvenir de Sant’Anna. Ses effets ne furent point passagers; ils se
-marquèrent de plus en plus fort, par un progrès mystérieux. Hélène, sans
-étonnement, éprouva de nouveau la joie de vivre, d’être belle. Son œil
-redevint limpide, sa physionomie sereine, sa gaieté naturelle. Elle
-envoya à Dora de jolies toilettes, elle lui demanda des nouvelles de son
-enfant, ce qu’elle n’avait jamais pu faire. Et tout cela sans effort: la
-direction de son esprit était changée, simplement. Elle avait cependant
-gardé sur le front l’impression légère et profonde des deux doigts du
-brahmine. Chaque jour, à l’heure où elle était entrée en communication
-avec lui, il se dressait dans sa mémoire avec une netteté
-extraordinaire; elle ressentait le magnétisme de son regard, elle
-éprouvait quelques secondes d’émoi, puis un bien-être particulier.
-
-M. de Limeray ne fut pas long à se douter de quelque chose. Madame
-Ronald avait manifestement recouvré son équilibre. Son visage était
-resté un peu grave, mais il avait perdu cette expression pathétique,
-qui, tant de fois, avait trahi sa douleur d’amour. Et, signe plus
-probant encore, si l’on parlait de Sant’Anna, ses yeux ne se dérobaient
-plus, ses lèvres demeuraient fermes. La joie de convalescente qu’elle
-éprouvait à être délivrée de ses regrets, de l’idée fixe qui l’avait si
-longtemps oppressée, lui donnait par moments une exubérance de vie qui
-parut suspecte au vieux mondain. Il se demanda encore: «Qui est-ce?» Ses
-soupçons se portèrent sur Willie Grey. Il reconnut vite qu’il avait fait
-un jugement téméraire. Que s’était-il donc passé dans l’âme de
-l’Américaine? Sa guérison avait-elle été opérée par un confesseur
-habile, ou par une forte désillusion? Agacé de ne pouvoir le deviner, le
-comte espérait qu’un jour ou l’autre quelque parole inconsciente
-viendrait lui donner la clé de l’énigme.
-
-Dans la semaine qui précéda le départ des Ronald pour l’Amérique, M. de
-Limeray, après avoir déjeuné avec eux, voulut conduire Hélène chez
-Georges Petit, à une exposition internationale de peinture. Il aimait
-particulièrement ces stations dans les musées et les galeries en
-compagnie d’une jolie femme. De l’Hôtel Castiglione à la rue de Sèze, la
-distance est courte; ils s’y rendirent à pied. Chemin faisant, madame
-Ronald se mit à parler de cette conférence qu’elle avait entendue à la
-Bodinière, un mois auparavant. Un sentiment obscur lui avait fait,
-jusqu’alors, garder le silence sur ce sujet. Elle répéta ce que
-Cetteradji avait dit des Maîtres disparus. Elle décrivit sa personne,
-son costume, avec un enthousiasme, une admiration qui amusèrent le
-comte, puis, à brûle-pourpoint:
-
---Croyez-vous au pouvoir de la suggestion? demanda-t-elle, tournant
-autour du secret qu’elle ne voulait pas dire, comme font les femmes et
-les enfants.
-
---Sans doute!... Du reste, nous l’exerçons constamment, plus ou moins,
-les uns sur les autres, et sur nous-mêmes quelquefois. C’est ce pouvoir
-qui est probablement la grande force des conquérants et des meneurs
-d’hommes. On affirme qu’il est un moyen de guérison dans les maladies
-mentales ou nerveuses, mais les guérisseurs sont rares, j’imagine.
-
---Eh bien, Cetteradji doit en être un. Il a dans le regard, dans la
-parole, une puissance extraordinaire. En l’écoutant, nous étions comme
-hypnotisés, «nos cœurs devenaient brûlants», selon l’expression de
-l’Évangile. Nous lui aurions donné tout ce qu’il aurait voulu, notre
-argent, notre concours...
-
---Et il ne vous a rien demandé?
-
---Rien.
-
---Allons, tant mieux! fit M. de Limeray d’un air moqueur.--En tout cas,
-gardez-vous de jouer avec le magnétisme, la suggestion et toutes ces
-choses dangereuses. S’il y a de bons esprits, il y en a aussi de
-mauvais... Rappelez-vous la leçon de l’Éden, ô Ève! ajouta le comte avec
-son fin sourire.
-
-L’exposition de la rue de Sèze ne pouvait guère intéresser que des
-artistes ou des amateurs sérieux. C’étaient des esquisses, des ébauches
-curieuses, révélant la genèse de tableaux connus et admirés. Il y avait
-peu de monde dans la salle, lorsque madame Ronald et M. de Limeray y
-arrivèrent. Après avoir promené les yeux autour d’eux pour s’orienter,
-ils se dirigèrent vers le panneau occupé par Willie Grey. La tonalité du
-jeune maître le leur avait fait reconnaître de loin.
-
---_La Folie de Titania_! s’écria le comte avec une expression de
-plaisir.--Ah! le cachottier! il ne m’avait jamais parlé de ces études!
-Il aurait pu me les céder, pour me consoler de la perte de ce tableau
-qui m’a échappé et que j’ai tant regretté... Mais, j’y pense, n’est-ce
-pas monsieur votre frère qui l’a acheté?
-
-Un reflet d’émotion passa sur le visage de la jeune femme.
-
---Précisément! et pour m’en faire cadeau,--répondit-elle avec un
-singulier petit rire.--C’est moi qui possède _la Folie de Titania_. Elle
-est dans mon cabinet de toilette.
-
---Dans votre cabinet de toilette! fit M. de Limeray d’un air étonné.
-
---En bonne compagnie, rassurez-vous! avec des Leloir et des Corelli.
-
---Peste! Vous le mettez bien, votre cabinet de toilette!
-
---Oui. Comme j’y passe pas mal de temps, j’y ai placé de jolis tableaux.
-Cela repose les yeux; c’est toujours un peu de beauté qu’on absorbe...
-
-M. de Limeray revint aux études de Willie Grey. Il examina la dernière,
-où le peintre avait fixé son inspiration.
-
---Un chef-d’œuvre! dit-il. Ce coin de forêt donne une sensation d’aurore
-et de printemps. Titania est adorable sur cette couche de mousse et de
-violettes, une vraie couche de reine ou de fée. On devine qu’elle vient
-de s’éveiller. Dans les yeux levés vers l’âne, il y a cette ivresse du
-rêve et de l’amour qui crée les illusions... Mais voilà un exemple de
-suggestion! s’écria le comte, le visage éclairé par une idée soudaine.
-
---Un exemple de suggestion? répéta madame Ronald, ahurie.
-
---Parfaitement! Et dans Shakespeare!... Ah! c’est fort!...
-
-En disant cela, M. de Limeray conduisit Hélène vers les chaises placées
-en face des tableaux. Tous deux s’assirent.
-
---Ne vous souvenez-vous pas? Obéron et Titania, le roi et la reine des
-fées, sont venus assister et danser, invisibles, au mariage du duc
-Thésée. Ils sont venus séparément avec leur cortège d’êtres aériens, de
-génies et de sylphes. Ils sont brouillés, parce que Titania a refusé de
-céder à son mari un de ses pages, un bel enfant de l’Inde, le fils d’une
-amie morte. Ils se rencontrent dans un coin de la forêt, se querellent,
-s’injurient, se font des reproches comme de vulgaires époux. Titania
-s’obstine dans son refus: Obéron, furieux, imagine de l’obliger à aimer
-un être inférieur, un animal quelconque, un lion, un loup ou un singe,
-il n’a pas de préférence... Une vengeance pas banale, entre parenthèses!
-
---Très banale, au contraire! dit Hélène.--Humilier la femme qui vous
-résiste, c’est bien le fait d’un homme.
-
---Allons, allons, nous ne sommes pas si mauvais que cela! Toujours
-est-il qu’Obéron envoie son messager, Puck, lui cueillir certaine fleur,
-la petite fleur d’amour que la flèche de Cupidon a rougie. Il la presse
-sur les yeux de Titania en lui disant: «Tu t’éveilleras quand quelque
-être vil sera près de toi. Tu l’adoreras, tu languiras, tu souffriras
-pour lui, fût-ce un sanglier, un ours, un chat...» N’est-ce pas là la
-suggestion?
-
---En effet!
-
---Et c’est un clown affublé d’une tête d’âne que Titania voit en ouvrant
-les yeux. Il lui semble divinement beau. Elle en tombe amoureuse. Elle
-le couvre de fleurs, elle persiste à lui offrir des mets exquis, bien
-qu’il lui demande du foin et de l’orge. Pour se faire pardonner sa
-folie, elle cède à son mari ce page qu’elle ne voulait pas échanger
-contre un royaume de fées. Obéron, satisfait, pris de pitié, se décide à
-lui rendre la raison. Pour cela, il presse une autre fleur, ou je ne
-sais quelle herbe, sur ses paupières et lui dit: «Vois comme tu voyais
-autrefois!»
-
---Oui, et l’orgueilleuse reine des fées s’aperçoit qu’elle a aimé un
-être inférieur... Pauvre Titania!
-
---Qui de nous n’a pas eu une de ces désillusions? Elles sont pénibles,
-mais point humiliantes: on possède généralement les qualités que l’on
-prête à une personne aimée. J’ai relu vingt fois cet épisode de la folie
-de Titania, qui est enchâssé comme un joyau dans le _Songe d’une Nuit
-d’été_. Chaque fois, j’y ai découvert quelque chose de nouveau, et
-maintenant j’y trouve encore la suggestion.
-
---Elle y est, elle y est! fit madame Ronald. C’est merveilleux de
-modernisme!
-
---Je crois vraiment que ceux que nous appelons les maîtres ont écrit
-comme des médiums, sous une haute inspiration, les livres que l’humanité
-devait déchiffrer. Il lui faudra des siècles et des siècles pour arriver
-à les entendre. Ils la conduiront jusqu’au bout de sa course, car ils
-renferment toute philosophie, toute psychologie, toute science. L’homme
-est un être condamné à épeler et qui, ici-bas, ne saura jamais lire
-couramment. Nous n’avons pas encore compris la Bible, ni l’Évangile, ni
-Dante, ni Shakespeare. De là leur immortel attrait. Du reste, le livre
-compris à première lecture ne vit pas... A propos de la Bible,
-savez-vous qu’un évêque anglais de mes amis m’a signalé un passage de la
-vision d’Ézéchiel qui ferait croire que le prophète a vu les hommes à
-bicyclette? Il dit ces propres paroles: «Où ils allaient, les roues
-allaient, et où l’esprit devait aller, les roues allaient, car l’esprit
-des créatures vivantes était dans les roues.»
-
---Oh! c’est curieux, très curieux!
-
---Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez appris sur l’amour?
-
---Je vous ai appris quelque chose sur l’amour, moi? fit Hélène, riant
-pour dissimuler son trouble. Vous m’étonnez!
-
---Oui, le jour du mariage de mademoiselle Carroll, vous m’avez dit que
-l’amour n’était pas autre chose qu’un fluide. Si cela est, les poètes
-qui, dès le commencement, l’ont appelé un «dard de feu» auraient été
-inspirés.
-
---Sûrement!
-
---Cette idée, que vous avez livrée à mes méditations, m’avait causé un
-certain effarement. Elle m’avait d’abord paru abominable... venant d’une
-femme, surtout. Puis elle s’est imposée à mon esprit. Elle l’a obligé à
-un travail d’observation. Vous voyez que, sans vous en douter, vous
-m’aviez bel et bien suggestionné... Enfin j’en suis arrivé à me dire que
-tous nos sentiments, amour, amitié, haine, sympathie, antipathie, sont
-peut-être bien produits par des effluves magnétiques sur lesquels nous
-n’avons aucun pouvoir. Il est de fait que, lorsqu’on se trouve dans une
-pièce avec deux amoureux, on se sent affecté comme par un courant
-électrique. J’ai eu de longues conversations avec votre mari là-dessus.
-Il prétend que, si nous n’étions pas mis en communication les uns avec
-les autres au moyen de fluides, nous ne pourrions ni nous voir ni nous
-entendre. Selon lui la nature seule sait où aller chercher les éléments
-qui lui sont nécessaires pour créer ses instruments, un Léonard de
-Vinci, un Napoléon ou un idiot. Toutes les découvertes de la science,
-dit-il, tendent à démontrer que l’homme est dirigé comme les atomes, les
-astres et les mondes. Et je suis persuadé qu’il a raison. L’humanité a
-d’abord cru à la fatalité, puis au libre arbitre: elle finira par croire
-à la Providence, tout simplement. Savez-vous, madame Ronald, que je vous
-dois une très grande reconnaissance?
-
---A moi?
-
---Oui, vous avez lancé mon esprit dans une voie nouvelle: vous m’avez
-aidé à sentir que je suis entièrement entre les mains de Dieu... Cette
-conviction me fera supporter avec plus de courage et de résignation les
-mauvais jours de vieillesse qui me restent à vivre. Et c’était une
-Américaine qui devait m’apporter ce viatique spirituel! N’est-ce pas
-étrange?
-
---Je voudrais pouvoir admettre que j’ai eu sur vous une influence aussi
-bienfaisante!
-
---Admettez-le, car c’est la vérité.
-
---Je suis étonnée que les poètes et les romanciers ne fassent pas encore
-usage des découvertes de la science. Elles pourraient leur inspirer des
-variations nouvelles sur les thèmes immuables.
-
---C’est vrai. Ainsi une guérison d’amour au moyen de la suggestion... ce
-serait superbe!
-
-A ces mots, dits sans aucune arrière-pensée, une rougeur si vive se
-répandit sur le visage de madame Ronald que le comte en demeura saisi.
-Ce fut une révélation soudaine. Il l’avait, la clé de l’énigme!
-
---Par exemple, continua-t-il impitoyablement, un beau brahmine vêtu de
-blanc, comme votre Cetteradji, imposant les mains à une jolie femme, à
-une Ève moderne, pour chasser l’image du tentateur: _la Guérison de
-Titania_! Quel adorable tableau! J’en parlerai à Willie Grey. Je vois
-cela d’ici!
-
-Hélène se leva brusquement.
-
---Et moi, je vois que nous ne regardons rien, dit-elle d’un ton un peu
-sec. Voici quelque chose de Carrier-Belleuse.
-
-Sans insister, M. de Limeray suivit madame Ronald. Il fit
-consciencieusement avec elle le tour de la salle, mais il était
-visiblement distrait. Il l’observait à la dérobée. C’était donc
-Cetteradji qui avait fait le miracle! Elle s’était confessée à lui! Elle
-était allée lui demander la guérison! Le petit tableau qu’il avait
-imaginé se reproduisit dans le cerveau du comte.
-
-«J’aurai ma Titania», se dit-il.
-
-Puis, regardant Hélène avec admiration, il répéta en lui-même:
-
-«Ces Américaines sont étonnantes, étonnantes!»
-
-
-
-
-XXXIV
-
-
-Le dîner blanc des Sant’Anna défraya pendant huit jours toutes les
-conversations, soit dans le monde blanc, soit dans le monde noir. A
-Rome, ces petites manifestations politiques produisent généralement dans
-les deux camps une recrudescence d’antagonisme et d’animosité; tout
-s’apaise à la surface, mais il reste au fond des cœurs un peu plus de
-haine et de rancune. Comme Lelo l’avait prévu, ce dîner lui attira un
-essaim d’ennuis. Il eut à subir les commentaires des chroniqueurs, les
-félicitations des uns, le blâme des autres, et, par-dessus le marché,
-les reproches de sa mère et de son oncle le cardinal. Il n’en faut pas
-tant pour exaspérer ce sensitif qu’est l’Italien. En vrai mari, il ne
-manqua pas de faire supporter à sa femme la mauvaise humeur que tout
-cela lui causait. Il rentra souvent à la maison les yeux noirs de
-colère, les nerfs tendus, et se mit plus d’une fois «en boule». Dora,
-consciente de ses torts, se montra d’une patience admirable, usa de sa
-fameuse huile de sagesse, et sut retenir ces mots vifs qui lui venaient
-si facilement aux lèvres.
-
-Un soir, avant le dîner, elle alla trouver Lelo dans son cabinet de
-toilette pour le consulter sur quelque arrangement. Comme il ne
-répondait pas à sa question, elle lui reprocha doucement son manque
-d’amabilité.
-
---Amabilité!... Demandez donc à cette pelote d’être aimable! dit-il, en
-fichant rageusement son épingle de cravate dans le coussinet de satin
-placé près de la glace.--Depuis huit jours, grâce à vous, je suis comme
-elle: on m’enfonce des pointes de tous les côtés.
-
-La comparaison fit rire la jeune femme:
-
---Eh bien, dit-elle gaiement, ce n’est pas généreux de me rendre les
-piqûres que vous recevez. J’ai agi avec légèreté. Je ne m’étais pas
-rendu compte des conséquences de mon initiative. Je vous en ai exprimé
-mes regrets, que puis-je faire de plus?
-
---Me laisser tranquille, répondit brutalement Sant’Anna.
-
---C’est bien.
-
-Sur ces mots lancés d’un ton de colère, la comtesse quittait la chambre
-en faisant claquer la porte derrière elle.
-
-Cet éclat d’humeur fut l’orage qui éclaircit le ciel.
-
-Lelo sentit qu’à son tour il s’était mis dans son tort. Il redevint
-aimable comme par enchantement et réussit sans trop de peine à se faire
-pardonner. L’Italien est particulièrement habile et irrésistible dans le
-repentir. Il a une façon de s’accuser, de se charger, qui vous désarme
-et semble rendre tout reproche inutile. Aussi se tire-t-il toujours
-d’affaire à bon compte.
-
-Dora se félicitait de ce que les conséquences de son coup d’État
-n’eussent pas été pires. Elle comptait sans ce caractère romain façonné
-par des siècles de tyrannie théocratique, caractère qui, dans le parti
-noir, est resté singulièrement vindicatif et implacable.
-
-Un matin, comme elle achevait son petit déjeuner, on lui remit une
-lettre d’apparence élégante, d’un papier pelure fortement bleuté,
-portant le timbre de la ville. L’écriture de l’adresse lui était
-inconnue et lui parut singulière. Elle ouvrit l’enveloppe avec une
-certaine curiosité, parcourut rapidement les quelques lignes... Le sang
-afflua aussitôt à son visage, puis se retira au cœur, laissant ses
-lèvres blanches et sèches. Elle relut: «Si vous tenez à savoir où votre
-mari va chaque jour avant le dîner, faites une petite visite, entre six
-heures et demie et sept heures et demie, dans certaine villa de la Place
-de l’Indépendance, vous serez édifiée. On revient toujours à ses
-premières amours.» Pas de signature! Une écriture habilement
-contrefaite, des lettres d’un centimètre de haut, pressées les unes
-contre les autres et tracées comme par le va-et-vient d’un insecte.
-
-Le billet anonyme était en italien. Depuis son mariage, la jeune femme
-n’avait cessé d’étudier cette langue; elle comprenait parfaitement;
-chacun des mots cruels pénétrait jusqu’à son cœur et y faisait éclater
-une douleur intolérable.
-
-«La princesse Marina!...» Son nom lui sauta tout de suite à l’esprit!
-Elle habitait une villa dans le quartier du Macao, sorte d’Aventin où
-bon nombre de grandes dames en rupture de mariage se sont retirées, pour
-attendre la loi du divorce. Lelo avait été autrefois un de ses
-admirateurs; la marquise Verga et Hélène l’avaient dit à Dora. Le mot
-«admirateur» a, en général, pour l’Américaine, un sens élastique; il ne
-précise rien: Dora n’avait jamais imaginé, pas même depuis qu’elle était
-mariée, que Donna Vittoria eût pu être, à un moment lointain, la
-maîtresse de son mari. Elle la croyait trop bien élevée pour cela... Si
-elle avait eu le soupçon de la vérité, elle n’aurait jamais souffert que
-la princesse passât le seuil de sa porte. Les deux femmes se
-rencontraient chaque jour, car elles tournaient dans le même cercle.
-Elles se faisaient des visites, s’invitaient réciproquement à de grands
-dîners, à des soirées de gala, mais leurs relations avaient gardé un ton
-cérémonieux et froid. Elles se critiquaient volontiers avec une égale
-malice.
-
-«On revient toujours à ses premières amours.» Ces paroles impliquaient
-évidemment que Lelo avait aimé la princesse et qu’il l’aimait encore: à
-cette idée, il y eut derrière le front de la jeune Américaine un
-tourbillon de pensées violentes, une succession d’images qui jetèrent
-des éclairs dans ses yeux et donnèrent une incroyable dureté à sa
-physionomie. Trompée, elle! Ah! si elle en avait la preuve, comme elle
-divorcerait vite!... Elle s’avisa que le divorce n’existait pas en
-Italie. Eh bien! elle demanderait sa séparation, emmènerait son fils,
-irait vivre aux Indes, en Chine, n’importe où, et jamais elle ne
-reverrait Lelo. Elle eut un petit éclat de rire faux et nerveux. Ah!
-elle n’était pas de celles qui pardonnent, non. Dieu merci!
-
-Plus la femme est simple, et plus elle ressent l’infidélité de l’homme.
-C’est ce qui rend l’Américaine si intransigeante, si implacable en cette
-matière. L’Européenne pardonne souvent, parce qu’elle connaît mieux la
-vie, la nature humaine, et surtout parce qu’il reste chez elle moins de
-matérialité primitive. Elle pardonne sans oublier, d’ailleurs.
-L’infidélité, la trahison est pour la femme ce que la gelée blanche est
-pour la plante; ses effets sont les mêmes et aussi irrémédiables.
-
-Si Dora n’était pas de celles qui pardonnent, elle était en revanche de
-celles qui peuvent raisonner avec quelque lucidité. Lorsqu’elle eut
-recouvré un peu de calme, elle se mit à chercher des indices dans la
-manière d’être de son mari. Elle n’en vit d’abord aucun qui pût
-l’alarmer, au contraire. Il était certainement très empressé auprès de
-la princesse Marina, pas plus pourtant que le marquis Verga ou tel ou
-tel autre. C’était sûrement la grande dame influente que l’on
-courtisait, et non la femme... La femme! mais elle avait au moins
-quarante-cinq ans! cinquante peut-être! Elle se teignait les cheveux, se
-retouchait les sourcils et les lèvres! Et Lelo aimerait ce vieux
-tableau! Allons, c’était impossible!
-
-Un vieux tableau!... Le fin profil de Donna Vittoria, sa taille souple,
-sa démarche onduleuse, la manière inimitable dont elle se servait de son
-face-à-main d’écaille blonde se retracèrent instantanément dans le
-cerveau de Dora, et les coins de sa bouche se contractèrent.
-Bizarrement, une impression qu’elle avait eue, quelques jours
-auparavant, se raviva aussi. Donna Vittoria était arrivée très en retard
-à un grand dîner. Une autre eût été confuse, eût bredouillé des excuses
-bêtes ou maladroites, elle avait dit simplement: «_Scusate mi tanto,
-tanto!_--Excusez-moi tant, tant!»--Et avec quelle grâce, quelle
-désinvolture! Dora l’avait enviée. Oui, impossible de le nier, cette
-femme possédait un charme extraordinaire. Et puis elle l’avait, cette
-âme latine que Lelo croyait si supérieure! Pour le mariage, l’âme
-saxonne suffit; pour l’amour, il faut peut-être l’âme latine! Cette
-pensée broya le cœur de la jeune femme. Ne serait-ce point à cause de la
-princesse que son mari faisait la sourde oreille quand elle lui parlait
-d’accompagner madame Carroll en Amérique? Il n’avait pas dit non
-positivement, mais il était évident que cela ne lui plaisait pas et il
-avait plusieurs fois exprimé le désir d’aller à Ceresole, en Piémont, où
-Donna Vittoria passait l’été.
-
-Dora reprit le billet anonyme et se mit à l’examiner. Dans l’écriture
-contrefaite, le format, la qualité du papier, il y avait la marque d’un
-homme ou d’une femme du monde. Qui donc pouvait avoir intérêt à détruire
-son bonheur?... Une vengeance, sûrement! Celui ou celle qui était
-capable d’une action si vile devait être capable aussi d’une calomnie...
-Le nom de sa belle-sœur lui vint à l’esprit, puis elle se dit que Donna
-Pia ne trahirait pas son frère. Elle savait que son mari faisait des
-visites à la princesse Marina, mais qu’il y allât tous les jours, elle
-l’ignorait. Elle s’était figuré qu’il montait au club après la
-promenade. Il le lui avait donné à entendre: le mensonge est si facile
-aux Latins!... Lelo infidèle!... Et il était là, tout près, dormant
-paisiblement. Elle avait une envie folle d’aller le secouer, le
-réveiller, lui montrer cette lettre. Il lui prouverait, clair comme le
-jour, qu’il était innocent, et elle ne le croirait pas. Non, il fallait
-qu’elle fût convaincue par ses propres sens. Elle se rendrait chez la
-princesse entre six heures et demie et sept heures et demie, comme on le
-lui conseillait. Elle avait un excellent prétexte: la veille, un
-domestique s’était présenté avec un certificat de la princesse. Elle
-irait lui demander des renseignements supplémentaires. Elle verrait bien
-l’effet que son apparition produirait. On ne la recevrait peut-être pas?
-Eh bien, elle attendrait dans sa voiture, à quelque distance: si elle
-voyait sortir son mari, elle saurait... elle saurait que cet infâme
-billet n’avait pas menti. Et alors!... Ah! c’était trop douloureux!
-
-Elle se leva brusquement, sonna sa femme de chambre et passa dans son
-cabinet de toilette. Tout en s’habillant, en se parant, elle souffrait
-d’une manière atroce. Il lui semblait qu’un nid de vipères s’était
-ouvert dans son cerveau. Elle songeait tout à coup à Jack Ascott. Y
-aurait-il quelque chose comme une rétribution de nos actes en ce monde,
-et allait-elle être punie de son infidélité envers lui? Un remords lui
-vint, à l’idée qu’elle avait pu lui infliger une peine semblable à celle
-qu’elle éprouvait.
-
-«Je ne savais pas que ce fût si cruel!» Puis, haussant les épaules, avec
-cette ignorance enfantine que la plupart des femmes ont du cœur
-masculin: «Les hommes ne sentent pas autant que nous!»
-
-Au fond d’elle-même, Dora avait cependant l’impression que son mari
-l’aimait, et cette impression ne laissait pas que de la rassurer. Dans
-des circonstances pareilles, nous avons tous, plus ou moins, l’instinct
-infaillible de ce qui est ou de ce qui n’est pas, et c’est lui seul
-qu’il faudrait écouter. La comtesse se hâta fiévreusement à sa toilette;
-elle avait besoin de sortir, de quitter la maison. Il fallait qu’elle
-retrouvât un peu de calme avant de revoir Lelo: sans cela, elle serait
-incapable de se contenir.
-
-Elle se rendit d’abord à l’Hôtel du Quirinal, fit une assez longue
-visite à sa mère et puis redescendit au Corso. A cette heure matinale,
-il est fréquenté par de très jeunes gens en quête de bonnes fortunes,
-par quelques vieux beaux, toujours les mêmes. Des femmes du monde, parmi
-lesquelles beaucoup d’Américaines en costume tailleur, y font leur
-prétendue promenade de santé. Elles y rencontrent leurs fidèles, leurs
-admirateurs, échangent des poignées de main, des saluts, lancent les
-premiers potins, se font accompagner par l’un ou par l’autre, et
-rentrent chez elles, l’appétit bien aiguisé, la coquetterie aussi. La
-comtesse fut abordée par le marquis Peretti, un des amuseurs de la haute
-société. Il l’accompagna, comme il le faisait souvent. D’habitude, elle
-lui donnait brillamment la réplique. Ce matin-là, le _frizzo romano_,
-les saillies romaines furent perdues pour elle, et son air distrait,
-préoccupé, lui valut d’impitoyables taquineries.
-
-La promenade lui fit du bien, pourtant: elle rentra plus calme, le nez
-pincé, les lèvres amincies par la tension de la volonté, résolue à ne
-pas se trahir, à ne pas souffrir même, avant de savoir. Elle se rendit
-tout droit dans son petit salon pour écrire un billet. Quelques minutes
-plus tard, Lelo vint l’y rejoindre. Elle le dévisagea d’un regard
-rapide: il lui parut presque insolent de beauté, d’insouciance et de
-bonne humeur.
-
---_Come va, mia cara?_ (Comment va, ma chérie?) demanda-t-il avec une
-intonation caressante.
-
---Très bien, merci! répondit la jeune femme, tout occupée en apparence à
-cacheter sa lettre.
-
-A ce moment, on annonça le déjeuner, et les époux se dirigèrent vers la
-salle à manger.
-
---_Per Bacco!_ s’écria le comte en se mettant à table,--j’ai oublié
-d’inviter quelqu’un hier au soir.
-
---Pour une fois, vous pourrez bien supporter un repas en tête à tête!
-vous n’en mourrez pas,--fit Dora d’un ton qui affecta désagréablement
-l’oreille de Lelo.
-
---Mais je ne crains pas le tête-à-tête! répondit-il en
-souriant.--Seulement je n’aime pas à voir tant de places vides à table.
-
---Si j’avais su, j’aurais ramené Peretti. Je l’ai rencontré ce matin.
-
---Que vous a-t-il dit d’intéressant?
-
---Rien du tout.
-
---Il serait joliment étonné, s’il vous entendait. Il y avait beaucoup de
-monde au Corso?
-
---Une demi-douzaine de jeunes idiots.
-
---Ah mais!... vous êtes gentille aujourd’hui!... Est-ce que le baromètre
-est à l’orage?
-
---Pour moi, peut-être bien! répondit la comtesse avec un petit rire
-mauvais.
-
-Sant’Anna regarda sa femme avec un peu de surprise. C’était la première
-fois qu’elle donnait de semblables signes d’humeur et de nervosité.
-Dora, à qui il était presque impossible de feindre, s’était laissée
-emporter; s’apercevant qu’elle avait éveillé la curiosité de son mari,
-et craignant de s’attirer des questions, elle fit un grand effort pour
-se ressaisir.
-
---Avez-vous vu les chevaux? demanda-t-elle de l’air le plus naturel du
-monde.
-
---Oui, ils sont en splendide condition... Caselli a déniché, paraît-il,
-une paire d’alezans merveilleux. Je dois les voir demain.
-
-Une fois lancé sur ce sujet, Lelo oublia l’humeur de sa femme et causa
-gaiement. Elle, se contenta de jeter quelques monosyllabes dans la
-conversation, et pas toujours à propos. Cette angoisse particulière à la
-jalousie lui serrait la gorge et l’empêchait de manger. A chaque
-instant, elle rapprochait ses longs cils pour regarder son mari avec
-plus d’intensité. En le voyant si jeune et si beau, elle se dit qu’il ne
-pouvait pas aimer une femme de quarante-cinq ans. Elle se rappela tout à
-coup, avec un plaisir infini, ce proverbe romain qui avait excité son
-indignation: «A quarante ans, il faut jeter la femme à la rivière toute
-habillée.--_A quarant’anni, bisogna buttar la donna al fiume con tutti
-panni_...»
-
-«Ah! ils ont bien raison, pensa-t-elle drôlement;--qu’on la jette, qu’on
-la jette!»
-
-Après le déjeuner, les époux retournèrent dans le petit salon, où l’on
-servit le café.
-
---Lelo, maman voudrait bien savoir si nous sommes décidés, oui ou non, à
-l’accompagner en Amérique,--dit Dora en observant la physionomie de son
-mari.--Dans le cas où cela vous ennuierait par trop, je pourrais
-toujours y aller avec elle, moi...
-
-Sant’Anna, qui portait sa tasse de café à ses lèvres, fut tellement
-surpris qu’il la reposa dans sa soucoupe.
-
---Comment, comment! dit-il, vous pourriez de gaieté de cœur me quitter
-ainsi?... Joli amour que le vôtre! Américain, hein?
-
-Oh! le baume, la joie que ces paroles versèrent dans le cœur de Dora.
-
---Rien ne vous empêche de m’accompagner.
-
---Non... mais cela pourrait ne pas me convenir de faire le voyage cette
-année... Nous autres Italiens, nous ne nous résignerions jamais à vivre
-séparés de nos femmes comme font vos compatriotes. Quoi que vous en
-disiez, nous les aimons mieux.
-
---Et quand elles ont cessé de vous plaire, vous les trompez mieux aussi.
-
-Le ton sarcastique dont ces mots furent prononcés fit dresser l’oreille
-à Lelo.
-
---Naturellement! répondit-il avec bonne humeur.--Avez-vous donc une si
-grande envie d’aller en Amérique?
-
---Oui, je crois en vérité que j’ai un peu de nostalgie. Il y a une foule
-de gens et de choses que je voudrais revoir.
-
---Pas M. Ascott, j’espère! fit Sant’Anna avec un éclair de jalousie dans
-les yeux.
-
---Non, non... j’ai joué un trop triste rôle dans sa vie pour avoir
-jamais le désir de le rencontrer.
-
---Eh! qui sait! les femmes sont si perverses, si infernalement cruelles!
-
---Merci. Mais revenons à l’Amérique. Il me semble que nous ne pouvons
-guère laisser partir maman toute seule. Du reste, elle veut que vous
-voyiez Orienta, sa fameuse propriété, afin de savoir si elle doit la
-vendre ou la louer.
-
---Alors, nous laisserons Guido avec ma mère.
-
---Ah! cela non, par exemple! Bébé ne me quitte pas.
-
---Vous ne redoutez pas pour lui un si long voyage?
-
---Avec sa nourrice, il pourrait faire le tour du monde.
-
---Peppa ne voudra jamais aller en Amérique.
-
---Peppa! elle allait émigrer avec toute sa smala quand nous l’avons
-prise. Je me charge de la décider.
-
---Eh bien, nous verrons. Au fait, je ne vois pas d’empêchement sérieux,
-fit Sant’Anna, comme s’il en cherchait.
-
---Le mal de mer, peut-être!
-
-Ceci fut dit d’un ton moqueur, singulièrement déplaisant.
-
-La physionomie du comte prit une expression si hautaine que Dora en fut
-saisie.
-
---Je ne sais sur quelle herbe vous avez marché ce matin! dit-il
-froidement; mais vous êtes évidemment de fort méchante humeur, et, comme
-je ne veux pas me fâcher, je m’en vais. Au revoir!
-
---Lelo!
-
-Sant’Anna, qui allait franchir le seuil de la porte, se retourna.
-
---Plaît-il?
-
-Dans le désir d’être délivrée de son angoisse, la jeune femme allait
-tout dire; mais, comme elle était très forte, elle se contint.
-
---Rien, rien! répondit-elle vivement.
-
-
-
-
-XXXV
-
-
-Dora ne se rappela jamais ce qu’elle avait pu faire ou dire pendant le
-reste de l’après-midi. Un peu après six heures et demie, son coupé
-s’arrêtait devant la villa de la Place de l’Indépendance. Elle ne donna
-pas le temps au valet de pied d’ouvrir la portière, et ce fut elle-même
-qui, au mépris de toute correction, s’informa si la princesse était à la
-maison.
-
---Oui, madame la comtesse, mais...
-
---C’est bien, annoncez-moi! fit-elle impérieusement.
-
-Le vieux Luigi eut l’air un peu effaré, un peu embarrassé; néanmoins il
-obéit et prit les devants. Dès l’entrée du grand salon, on entendit le
-son du piano et la voix de Donna Vittoria. Par cet instinctif respect
-que tout Italien a pour la musique, le serviteur ralentit et assourdit
-son pas et se retourna même vers la visiteuse comme pour lui demander
-s’il devait interrompre sa maîtresse: Dora s’arrêta et lui fit signe
-d’attendre. La vue de la porte grande ouverte, des portières relevées,
-l’avait calmée instantanément, presque rassurée. Elle n’était pas fâchée
-d’avoir quelques instants pour se remettre. A travers les battements de
-son cœur, elle écouta l’exquise mélodie que chantait Donna Vittoria et
-qui n’était autre que _le Temps passé_, de Gordigiani. Elle ne saisit
-point les paroles, heureusement pour elle, car ce regret du passé,
-exprimé avec une si ardente mélancolie, n’eût pas manqué de lui paraître
-suspect après l’insinuation du billet anonyme.
-
-Aux dernières notes, Luigi s’avança vers le boudoir: Dora, qui le
-suivait de près, jeta du seuil un regard dans l’intérieur, et il y eut
-dans son âme une soudaine vibration de joie. Elle vit la princesse au
-piano, Verga tout près d’elle, et, un peu plus loin, au coin de la
-cheminée, son mari paresseusement étalé dans un grand fauteuil, les
-mains derrière la tête, les jambes allongées. Il était bien là, mais pas
-seul, pas en tête à tête! Jamais la vue du marquis n’avait causé à Dora
-un tel plaisir.
-
-Le nom de la comtesse Sant’Anna, lancé au milieu de cette petite scène
-intime, eut l’effet d’une surprise et sembla détonner étrangement; Donna
-Vittoria et les deux hommes se levèrent tout d’une pièce.
-
---Vous, Dora!... s’écria Lelo, en haussant les sourcils.
-
---En personne!... répliqua la jeune femme d’un ton dégagé.
-
-Puis, après avoir échangé une poignée de main avec la princesse et le
-marquis:
-
---Ma visite est un peu indiscrète...
-
---Pas du tout! se hâta de répondre Donna Vittoria;--je suis toujours
-charmée de vous voir... Asseyez-vous donc.
-
---Je sais que c’est l’heure réservée à vos intimes, mais j’avais
-quelques renseignements à vous demander et je suis entrée en passant. Si
-j’avais pensé que mon mari viendrait vous voir aujourd’hui, je l’aurais
-chargé de ma commission.
-
-Dora, à sa grande horreur, entendait tous ces mensonges sortir de ses
-lèvres naturellement.
-
---Vous n’avez pas à vous excuser. Quand ma porte est ouverte, elle l’est
-aux amis de mes amis; à leurs femmes, à plus forte raison!... ajouta la
-princesse avec un sourire énigmatique.
-
---C’est bien ce que je me suis dit... Mais je vous ai interrompue: ne
-voudriez-vous pas chanter encore quelque chose?
-
---Volontiers.
-
---Redites-nous cette romance de Gordigiani, demanda Lelo avec sa belle
-inconscience d’homme.
-
-Une expression de douleur contracta le visage de la princesse.
-
---Non, il ne faut jamais rien recommencer,--fit-elle avec une brusquerie
-nerveuse.--Je vous dirai plutôt une chanson morave de Monti, un jeune
-maître italien qui a composé de charmantes choses.
-
-Et les doigts effilés de Donna Vittoria, sa voix d’un timbre délicieux,
-répandirent dans l’atmosphère du petit salon les notes d’une mélodie
-pleine de douceur et de tendresse, des paroles d’amour naïves et jeunes.
-
-En regardant celle qu’elle avait qualifiée de vieille femme, le cœur de
-l’Américaine se gonfla légèrement d’envie. Elle était bien séduisante
-encore, avec son profil délicat, ses lourds cheveux rougis au henné,
-tordus bas sur la nuque, et ses lignes harmonieuses. Involontairement le
-regard de Dora alla à son mari. Il avait repris sa pose familière, et
-écoutait la musique les yeux fermés, selon son habitude. Elle sentit
-alors le lien de race qui existait entre lui et la grande dame romaine.
-
-«Oh! sûrement, ils sont bien du même sang!» pensa-t-elle avec une sorte
-de colère jalouse.
-
-Lorsque la princesse eut achevé la chanson morave les deux hommes
-l’applaudirent chaleureusement.
-
---Comme vous avez bien rendu le sentiment simple et vrai qu’il y a dans
-cette petite poésie musicale! dit le marquis Verga.
-
---Je ne connais personne qui chante comme vous, ajouta la comtesse.
-Depuis que je suis en Italie, j’ai un peu honte de mon banjo; il me
-semble tellement primitif, tellement nègre.
-
---Vous avez tort, il est très original, répondit gracieusement Donna
-Vittoria, et vous en tirez un parti merveilleux.
-
---Oh! il convient à mon caractère. Je ne me vois pas, avec une guitare
-enrubannée entre les mains, chantant des chansons sentimentales. On est
-ce qu’on peut!... Et maintenant, continua la jeune femme, il faut que
-vous ayez la bonté de me donner quelques renseignements sur un certain
-Battista Varano qui a été à votre service.
-
-Lelo se leva:
-
---Je vous laisse parler ménage... Viens-tu, Verga?
-
---Vous ne m’attendez pas? s’écria Dora d’un air mécontent.
-
---Non... j’ai besoin de marcher, je rentrerai à pied.
-
---Comme vous voudrez.
-
-Il n’avait pas été dupe, une seconde, de toute cette comédie. Il ne
-voulait pas se laisser emmener par sa femme comme un petit garçon et, ne
-pouvant décemment rester après elle, il devait partir le premier: c’est
-ce qu’il fit.
-
---Je suis contente de n’avoir que du bien à vous dire de
-Battista,--répondit la princesse quand les deux amis eurent quitté le
-salon.--Il a remplacé pendant trois mois un des valets de chambre. J’en
-ai été très satisfaite. C’est un bon serviteur.
-
---Ah! tant mieux. Il me plaît.
-
---Aimez-vous les domestiques italiens?
-
---Oui, ils sont fins, intelligents et susceptibles de s’attacher.
-
---Sûrement!
-
---Je préfère les Napolitains. Ils me paraissent plus alertes.
-
-Dora n’aurait jamais voulu se l’avouer: cette prédilection venait
-surtout de ce que, suivant l’usage de leur pays, ils lui donnaient ce
-joli titre d’_Eccellenza_ qui flattait délicieusement son oreille et sa
-vanité.
-
---Après tout, reprit-elle, je n’ai qu’à me louer de mes gens. Ils ont
-une certaine crainte de leur maîtresse américaine, et ma dureté saxonne
-s’adoucit devant... devant je ne sais quoi... le charme de la race,
-peut-être! J’ai la faiblesse de les choisir aussi beaux que possible, et
-ils me désarment encore plus facilement.
-
-Ceci fut dit avec une simplicité qui ne permettait aucune mauvaise
-interprétation.
-
---Vous aimez donc bien la beauté?
-
---Oui, et je l’ai prouvé! fit Dora avec un petit air triomphant.
-
-Cette allusion au physique de son mari n’était pas de très bon goût,
-mais la jeune femme avait obéi à un obscur besoin de vengeance; elle
-avait atteint sa rivale, sûrement; les paupières de Donna Vittoria
-battirent.
-
---Vous l’avez prouvé, en effet! dit-elle, donnant à ses lèvres fières
-une expression de dédain et d’ironie.--Au reste, Sant’Anna a toujours eu
-beaucoup de succès auprès des Américaines.
-
---Je n’en suis pas surprise du tout! fit gaiement la comtesse.
-
-Puis se levant:
-
---Excusez l’heure de ma visite. J’avais promis de donner une réponse
-immédiate à ce Battista. Je l’engagerai, sur votre recommandation...
-Viendrez-vous demain, au _five o’clock_ de madame Swift?
-
---Oui, ces petites fêtes cosmopolites m’amusent de plus en plus; elles
-sont tout à fait intéressantes,--dit la princesse d’un ton
-protecteur.--Elles me permettent de faire connaissance avec la société
-américaine sans bouger de mon coin. Je suis de plus en plus étonnée de
-la différence de nos tempéraments, de nos caractères. On dirait vraiment
-que nous ne sommes pas de la même planète.
-
-A son tour, la jeune femme était touchée: elle n’aimait pas qu’on lui
-fît sentir qu’elle était si loin de son mari.
-
---C’est vrai, nous sommes très différentes,--répondit-elle avec une
-intonation dure.--Je m’en aperçois aussi. Vous voyez la vie telle
-qu’elle a été; et nous, telle qu’elle est. Malgré cela, le Vieux Monde
-et le Nouveau ne font pas trop mauvais ménage à Rome. S’ils ne se
-comprennent pas entièrement, ils s’entendent bien: c’est l’essentiel. Il
-faut croire qu’ils avaient beaucoup de choses à apprendre l’un de
-l’autre, puisqu’ils ont été mis en contact si intime!
-
---C’est possible.
-
---Alors, à demain au Grand-Hôtel, sous le pavillon étoilé... Ne soyez
-pas trop sévère dans vos critiques. Nous avons du bon, croyez-moi.
-Demandez plutôt à votre ami Lelo... au revoir...
-
-Et Dora, enchantée de son coup de retour, s’éloigna d’un pas léger.
-
-Donna Vittoria la suivit du regard pendant quelques secondes, puis elle
-eut un gracieux mouvement d’épaules, un sourire ironique.
-
---_Gelosa!_ (Jalouse!) fit-elle à haute voix.
-
-Lorsque Dora fut dans son coupé, elle respira longuement: son cœur était
-tout à fait desserré, un peu douloureux encore peut-être. Elle savait
-que son mari n’était pas coupable. «Dieu soit loué!» Sur cette fervente
-action de grâces, elle tira de sa petite bourse à mailles d’or le cruel
-billet qu’elle y avait enfermé, elle se mit à le relire.
-
---Ah! les vilaines gens! les vilaines gens! fit-elle entre ses dents
-serrées.
-
-Mais quelle semonce elle allait recevoir de Lelo! Il l’avait devinée, et
-c’était pour lui témoigner son mécontentement qu’il s’en était allé le
-premier. Tant pis! Il était bon qu’il sût de quoi elle était capable.
-Avait-il réellement aimé Donna Vittoria? Ces mots: «On revient toujours
-à ses premières amours» ne laissaient pas que de la troubler. Le doute
-raye le cœur comme le diamant raye le verre et y laisse une trace
-indélébile: le cœur de la jeune Américaine était marqué à jamais.
-
-Lelo arriva chez lui presque en même temps que sa femme. Il entra, l’air
-sévère et dur, dans le petit salon où elle se trouvait:
-
---Pouvez-vous me dire ce qui vous a amené chez la princesse Marina à
-cette heure insolite? demanda-t-il. Ces fameux renseignements n’étaient
-qu’un prétexte.
-
-Dora, irritée de ce ton de maître, entra aussitôt en révolte.
-
---En effet, c’était dans le seul espoir de vous y rencontrer que j’y
-suis allée.
-
---Je m’en doutais. Eh bien, cette manière de venir relancer son mari est
-abominablement vulgaire. Ces choses-là ne se font pas dans notre monde.
-
---Non, peut-être, mais il s’en fait de bien plus laides. Voyez
-vous-même.
-
-Et, avec un petit rire de triomphe et de malice, la comtesse tendit à
-Lelo la malheureuse lettre anonyme.
-
-Celui-ci, un peu saisi, prit la feuille bleutée, la parcourut rapidement
-tout en pâlissant de colère. Ensuite il la tourna, la retourna, la
-flaira même, puis son visage s’éclaircit, il se mit à rire.
-
---Encore une conséquence de votre dîner blanc, parbleu!
-
---Vous croyez?
-
---Si je le crois!... Il n’y a pas à en douter. C’est ignoble, c’est
-infâme, mais cela vous apprendra à être plus prudente, à ne pas heurter
-des gens dont vous ne connaissez ni le caractère ni la force. Ici, en
-religion et en politique tout est permis.
-
-Le comte relut le billet et le mit dans sa poche.
-
---Je finirai bien par en découvrir l’auteur! Il est bon de connaître ses
-ennemis... Alors, continua-t-il avec un sourire, vous espériez me
-surprendre en conversation criminelle... Cette expression anglaise est
-délicieuse... Et vous m’avez trouvé écoutant bien innocemment une
-chanson. Vous avez été désappointée, hein?
-
---Oh! Lelo, ne plaisantez pas sur un sujet pareil! Vous ne savez pas
-combien j’ai souffert. Pour rien au monde je ne voudrais revivre cette
-journée.
-
---Je plaisante pour ne pas me fâcher.
-
---Vous fâcher! s’écria Dora, suffoquée.--C’est encore moi qui ai tort!
-
---Absolument! répondit Sant’Anna.
-
-Et, déployant la tactique italienne dans toute sa beauté:
-
---Vous auriez dû me montrer ce billet et me demander la vérité.
-
---Avec cela que vous me l’auriez dite!... J’ai mieux aimé la découvrir
-moi-même.
-
---Votre méfiance n’est flatteuse ni pour vous ni pour moi, et je ne la
-mérite pas,--dit froidement le comte.--Si vous étiez arrivée chez Donna
-Vittoria quelques minutes plus tôt, Peretti se serait trouvé là; il
-aurait deviné le but de votre visite, et demain tout Rome aurait su que
-vous étiez jalouse de la princesse et que vous me surveilliez...
-Agréable pour vous et pour moi, n’est-ce pas?
-
-Dora ne répliqua rien. Elle était furieuse de voir que son mari allait
-encore lui prouver qu’il avait raison.
-
---Il faut, continua Lelo, que vous acceptiez les mœurs et les usages de
-la société dans laquelle vous êtes entrée. Vous ne pouvez pas compter
-que nous allons nous conformer à vos idées américaines.
-
---Je n’ai pas cet espoir, non.
-
---C’est heureux! Eh bien, jusqu’à ce que vous connaissiez mieux notre
-monde, vous devriez vous laisser guider par moi. Ainsi, ce soir, en
-entrant comme dans un moulin chez une femme avec laquelle vous n’avez
-aucune intimité, vous avez manqué de savoir-vivre. Donna Vittoria
-n’aurait jamais pris cette liberté avec vous.
-
---Non... elle aurait probablement trouvé un moyen moins droit pour être
-renseignée.
-
---Mais, pour une personne qui se pique de respecter la vérité, vous
-l’avez assez légèrement traitée, ce soir,--fit Sant’Anna en
-souriant.--Ma parole d’honneur, je n’en croyais pas mes oreilles!
-
-Cette fois, la jeune femme se sentit réellement coupable, elle ne put
-s’empêcher de rougir.
-
---C’est vrai, confessa-t-elle, et tous ces mensonges me venaient sans
-que je les eussent préparés. C’est effrayant ce que l’on peut dire et
-faire sous l’impulsion de... de...
-
---De la jalousie, allez-y carrément!
-
---De la jalousie, oui...
-
-Puis, troublée de nouveau par les paroles perfides:
-
---Au fait, ce billet n’avait pas menti. Je vous ai trouvé chez la
-princesse Marina: vous y allez peut-être tous les jours.
-
---J’avoue que j’y suis allé très fréquemment, ces temps-ci, j’étais
-agacé, tiraillé. J’avais besoin d’entendre un peu de musique. Elle me
-fait un bien inouï aux nerfs.
-
---Les nerfs, les nerfs! reprit Dora avec impatience,--un homme doit
-avoir des muscles.
-
---Vraiment?... Vous auriez dû épouser un acrobate, puisqu’il vous faut
-des muscles!
-
---Oh! Je n’en demande pas tant que cela, mais je voudrais que vous
-fussiez un peu moins nerveux et que vous n’eussiez pas de si étranges
-fantaisies.
-
---Il m’est impossible de changer mon tempérament, même pour vous plaire.
-Vous ne ferez jamais d’un cheval arabe un percheron... Et puis,
-croyez-moi, s’il faut des muscles pour accomplir de grandes choses, les
-nerfs sont nécessaires pour faire de belles choses ou pour les sentir.
-
-Le comte, s’approchant de sa femme, lui mit le bras autour du cou et
-attira sa tête contre lui:
-
---Allons, _mia cara_, ne vous alarmez pas de mes fantaisies: elles sont
-bien innocentes, je vous jure! Depuis tantôt deux ans que nous sommes
-mariés, je ne vous ai pas fait l’infidélité d’une pensée ou d’un
-désir... Nous pouvons être très heureux ensemble; seulement, ne gâtez
-pas notre bonheur par des exigences mesquines, des jalousies
-bourgeoises. Quand j’étais enfant, si l’on se fiait à ma parole ou à ma
-sagesse, on n’était jamais trompé. Ayez confiance en moi.
-
-Dora Sant’Anna--non plus Dora Carroll--tourna ses lèvres vers la main
-qui la caressait et la baisa rapidement, puis, se dégageant de
-l’étreinte, elle regarda son mari dans les yeux.
-
---Est-ce vrai que la princesse Marina a été vos premières amours?
-demanda-t-elle, incapable de retenir la brûlante question.
-
---Elle a été la première femme que j’ai admirée, répondit le comte
-employant habilement l’euphémisme américain.--Et maintenant, tâchez
-d’oublier cette abominable lettre. En permettant qu’elle vous trouble,
-vous donneriez trop de satisfaction à la personne qui nous en veut.
-
-En disant cela, Sant’Anna regarda la pendule.
-
---Il est sept heures et demie. Allons nous habiller.
-
-Dora s’était trop féminisée depuis qu’elle était en Europe pour ne pas
-saisir ce moment unique et obtenir ce qu’elle voulait.
-
---A propos, Lelo, vous n’avez pas répondu au sujet du voyage en
-Amérique. Si vous disiez ce soir à maman que nous l’accompagnerons, j’ai
-idée que cela lui ferait grand plaisir.
-
---Et à vous aussi?
-
---A moi aussi.
-
---Vous m’assurez que Bébé pourra supporter la traversée?
-
---Parfaitement.
-
---Pour l’amour de Dieu, n’allez pas le tuer, dans le désir de lui faire
-des muscles!
-
---Ne craignez rien. J’en prends la responsabilité.
-
---Alors, nous partirons quand vous voudrez.
-
---C’est promis?
-
---C’est juré.
-
-Aussitôt chez lui, le comte, avant de sonner son valet de chambre,
-examina de nouveau la lettre anonyme. Comme s’il eût deviné l’auteur,
-une légère rougeur, un reflet d’émotion passa sur son visage, il se
-mordit la lèvre.
-
---_Che streghe queste donne!_ (Quelles sorcières que les femmes!)
-s’écria-t-il en jetant la feuille bleutée dans un des tiroirs de son
-bureau.
-
-L’Italien marié à une Américaine éprouve dans les premiers temps une
-certaine fatigue morale. Son indolence est exaspérée par l’activité
-saxonne; son esprit vagabond, erratique, ramené sans cesse à la ligne
-droite par l’esprit positif de sa femme, se révolte sous le joug
-nouveau. Les continuels à-coup provoqués par la différence de race et
-d’éducation irritent sa sensibilité nerveuse, surtout lorsqu’ils sont
-donnés par une main un peu dure. Le timbre monotone de l’étrangère est
-même pénible à son oreille musicale. Il finit par s’habituer à tout
-cela, ou plutôt par s’isoler. Il n’entend plus que ce qu’il veut, laisse
-faire et se trouve parfaitement heureux.
-
-C’est un inconscient besoin de repos et d’harmonie qui attirait Lelo
-auprès de Donna Vittoria, cette grande dame avec laquelle il avait de si
-profondes affinités. Sa voix bien modulée, ses mouvements souples, sa
-grâce aristocratique, charmaient les yeux du comte. Elle savait quand
-elle devait parler ou se taire, elle devinait la chanson ou la mélodie
-qui convenait à son humeur. Lorsqu’il l’avait revue dans le monde après
-son mariage, il avait éprouvé un immense soulagement à la trouver
-cordiale et parfaitement naturelle. Il n’avait pu deviner son héroïsme:
-quand l’homme n’aime plus, il ne comprend pas que la femme puisse aimer
-encore et souffrir. Rassuré par l’attitude de Donna Vittoria, Sant’Anna
-lui avait fait visite à l’heure où elle recevait. Il s’était glissé
-d’abord assez timidement dans son petit salon, en compagnie de quelque
-ami, puis il y était retourné avec un plaisir croissant. On y était
-mieux qu’au club. Il n’avait, strictement parlant, aucun reproche à se
-faire: la princesse n’était plus pour lui qu’une vieille amie. Il aimait
-Dora, sa jeunesse, sa gaieté. Le foyer domestique tel qu’elle le lui
-avait fait, brillant et moderne, lui semblait agréable, sain,
-confortable; il entendait bien y cantonner sa vie. Ce billet anonyme le
-troubla cependant. Oui, ces temps derniers, il était allé, non pas
-chaque jour, mais très souvent, chez Donna Vittoria. Il se rappela tout
-à coup les paroles de cette romance qu’elle avait chantée le soir même.
-Involontairement, ses lèvres répétèrent:
-
- _Tempo passato,
- Perché non torni più?_
-
- Temps passé,
- Pourquoi ne reviens-tu plus?
-
-Et alors, comme pris de peur:
-
---_Diavolo! Diavolo!_ s’écria-t-il, allons en Amérique!
-
-
-
-
-XXXVI
-
-
-«Que la paix soit avec vous, maintenant et toujours!»
-
-Ces paroles du brahmine n’avaient pas été vaines, la paix était demeurée
-avec madame Ronald. L’image de Sant’Anna était bien là, derrière son
-front, mais diminuée, effacée, impuissante à hâter les battements de son
-cœur, à lui causer un regret. Et l’Hindou lui avait fait un don plus
-divin encore: selon sa promesse, il lui avait inspiré le sens de la
-fraternité humaine, il l’avait mise en communion plus intime avec les
-petits, avec les êtres inférieurs, avec la nature même. Sa compréhension
-s’était développée, sa charité avait acquis plus de tendresse et de
-chaleur, et des événements inattendus étaient venus purifier son âme des
-scories que la passion y avait laissées.
-
-A son retour en Amérique, Hélène avait trouvé le pays dans les premières
-convulsions de la fièvre guerrière. La majorité, parmi les femmes de la
-classe élevée, prêchait et désirait la paix. Beaucoup, d’ailleurs,
-connaissaient l’Espagne pour y avoir voyagé, avaient senti plus ou moins
-son charme, sa poésie, le rayonnement de son grand passé. Toutes
-éprouvaient une sympathie de sexe, une admiration sincère pour la reine
-régente, une pitié tendre pour le roi enfant. Sous l’empire de ces
-sentiments, elles avaient jugé cette guerre indigne d’une nation aussi
-civilisée que la leur, et dénoncé sans ménagements les intérêts et les
-ambitions qui se dissimulaient sous le pavillon humanitaire: le pavillon
-humanitaire est, du reste, celui qui couvre souvent les plus vilaines
-marchandises. Aussitôt la guerre déclarée, elles furent toutes prises
-aux entrailles par l’amour de la patrie, la haine de l’Espagnol. Il y
-eut, chez beaucoup, de magnifiques élans de générosité et de dévouement.
-Leur génération connut pour la première fois les affres de la bataille,
-les angoisses de la lutte homicide. Elles tremblèrent et prièrent pour
-les leurs, tressaillirent au canon de la victoire, vibrèrent au récit
-d’actes héroïques. Et toutes ces ondes d’émotion renouvelèrent plus d’un
-cœur de femme, aucun peut-être autant que celui d’Hélène.
-
-Henri Ronald, Charley Beauchamp et Jack Ascott s’enrôlèrent des premiers
-et furent incorporés dans le 10e régiment de cavalerie.
-
-A la bataille de San-Juan, le 1er juillet, en montant à l’assaut de la
-colline qui domine Santiago, Jack Ascott trouva la mort qu’il était venu
-chercher. Charley Beauchamp fut épargné; M. Ronald reçut deux graves
-blessures à la cuisse gauche. Hélène, qui l’avait suivi jusqu’en Floride
-où, avec quelques amies, elle avait établi un quartier général de
-secours, trouva moyen d’arriver auprès de lui. Elle n’avait jamais eu
-l’occasion de faire quelque chose pour son mari; elle avait tout reçu,
-tout exigé de lui. Pour la première fois, elle fut appelée à lui
-prodiguer des soins, car elle l’avait eu entre ses bras, faible comme un
-enfant. Elle passa des nuits et des nuits à son chevet. Une tendresse
-croissante rendit ses doigts merveilleusement habiles et légers. Elle
-disputa sa jambe au couteau du chirurgien et la sauva de l’amputation: à
-cette œuvre d’épouse et de femme, elle trouva les joies les plus douces
-qu’elle eût jamais connues, et de ses inquiétudes mêmes naquit pour
-Henri un amour qu’il avait été jusqu’alors impuissant à lui inspirer. Au
-mois de septembre seulement, elle put le ramener dans le Massachusetts,
-à Saint-Hubert, la belle propriété qui lui venait de son père. Là, il
-acheva de se remettre. Le temps de sa convalescence fut pour tous deux
-comme une seconde lune de miel, infiniment plus douce et plus heureuse
-que la première. Vers le milieu d’octobre ils rentrèrent à New-York, où
-M. Ronald se préparait à faire connaître la nouvelle force qu’il avait
-découverte.
-
-Et nous retrouvons Hélène dans son fameux cabinet de toilette. Elle
-l’avait remanié entièrement. Plus de brocart changeant sur les murs,
-plus de salamandres, plus de papillons sur les panneaux. De la perse
-ancienne, des boiseries blanches, mates, des aquarelles de Leloir, de
-Corelli, et un seul tableau à l’huile, celui de Willie Grey: _la Folie
-de Titania_.
-
-Vêtue d’une robe en étoffe souple, d’un gris mauve elle était assise
-devant son miroir, polissant distraitement ses ongles, et se regardant
-sans se voir. Son miroir, toujours le même, reflétait un visage bien
-différent, plus noble et plus doux d’expression. Entre les sourcils, le
-pli de la pensée s’était creusé. Il eût fallu pour la peindre une autre
-palette: sa beauté avait des tons plus riches et plus chauds; ses
-cheveux étaient vraiment couleur d’hyacinthe. Sous ses grands yeux
-bruns, la passion avait laissé des cernes légers, ineffaçables.
-
-Sur la table de toilette, se trouvait une lettre ouverte, et l’on
-pouvait reconnaître de loin l’écriture extravagante de Dora. La guerre
-ayant retardé le départ des Sant’Anna, ils n’étaient arrivés en Amérique
-qu’à la fin d’août et s’étaient rendus directement à la campagne, dans
-le Maine, où ils avaient passé septembre et octobre. La comtesse,
-rentrée à New-York le jour même, était descendue à l’hôtel Waldorf et
-avait annoncé sa visite à madame Ronald pour l’après-midi. Hélène
-l’attendait avec un peu d’émotion et une forte curiosité. Comme quatre
-heures sonnaient, un coup vif, reconnaissable entre mille, fut frappé à
-la porte et, selon sa vieille habitude. Dora fit aussitôt irruption.
-
---C’est moi! c’est moi!
-
---Dody!
-
-Ce diminutif affectueux et familier vint tout naturellement aux lèvres
-d’Hélène.
-
-Les deux femmes s’embrassèrent avec un élan d’amitié sincère, puis elles
-se regardèrent dans les yeux pendant quelques secondes.
-
---Je suis si contente de vous revoir! dit la comtesse.
-
---Alors les grandeurs ne vous ont pas fait oublier vos amis?
-
-Dora haussa les épaules.
-
---Non, non... ma vanité a beaucoup d’étendue, répondit-elle en
-souriant,--mais peu de profondeur; elle n’arrive jamais jusqu’au cœur.
-
---Tant mieux! Votre billet m’a causé une agréable surprise: je ne vous
-attendais que la semaine prochaine.
-
---Le temps est devenu trop mauvais pour rester plus longtemps à la
-campagne. Lelo a accepté une dernière partie de chasse; j’ai pris les
-devants, avec maman. Vous la verrez tout à l’heure. Elle doit vous
-amener Bébé. J’ai hâte de vous le montrer, il est beau à faire envie à
-une reine.
-
---Il n’a pas souffert du voyage et du changement de climat?
-
---Non, Dieu merci!... Il ne se doute pas combien je lui suis
-reconnaissante de s’être si bien porté. S’il lui était arrivé quelque
-chose, les Sant’Anna ne me l’auraient jamais pardonné.
-
---Allons dans le petit salon! proposa madame Ronald.
-
---Oh! je vous en prie, restons ici encore un moment. Nous sommes mieux
-pour causer... Mais vous avez tout changé! s’écria la comtesse en
-promenant les yeux autour d’elle.
-
---Quand on vieillit, il est sage de se donner un cadre plus sobre.
-
---Vieillie, vous! Vous êtes plus délicieuse à voir que jamais.
-
-Puis, remarquant tout à coup le tableau de Willie Grey:
-
---Tiens, _la Folie de Titania_! Pour avoir dans sa maison un sujet
-semblable, il faut qu’une femme ait comme vous un mari tout à fait
-supérieur. Chez beaucoup, il serait une jolie satire!
-
---En effet! dit Hélène en souriant.
-
-Dora ôta sa jaquette, ses gants, les lança sur une chaise longue et vint
-s’asseoir dans le _rocking chair_ de M. Ronald.
-
---Le cher fauteuil! dit-elle en caressant et serrant de ses mains fines
-les bras du siège favori.--Je n’en ai jamais trouvé un aussi
-confortable.
-
-Hélène avait repris sa place devant sa table de toilette.
-
---Donnez-moi des nouvelles d’Henri, demanda la comtesse. Comment va sa
-jambe?
-
---Elle marche... J’ai tellement craint qu’il ne la perdît!
-
---Oh! je vous assure que j’ai bien partagé vos inquiétudes. Je me
-représentais ce que serait pour lui, si actif, la perte d’un membre. Je
-le voyais estropié, condamné aux béquilles, cela m’a été un cauchemar
-et, le jour où vous avez télégraphié que toute menace d’amputation était
-écartée, j’ai poussé un fameux _ouf_ de soulagement.
-
---Et moi donc! j’ai passé par de cruelles angoisses; je suis étonnée de
-n’avoir pas de cheveux gris.
-
-Dora imprima à son fauteuil un mouvement accéléré et inégal qui trahit
-une soudaine agitation nerveuse. Elle regarda Hélène entre ses cils
-rapprochés, ouvrit par deux fois la bouche sans pouvoir parler, puis
-d’une voix un peu rauque:
-
---Alors... Jack a été tué... fit-elle.
-
---Oui, le 1er juillet, à la bataille de San-Juan, et cela a été une
-grande miséricorde. Depuis qu’il avait quitté les affaires, il buvait et
-jouait d’une manière effrayante. Il s’était acheté un _ranch_ dans
-l’ouest. De temps à autre, il allait s’y enfermer comme s’il eût voulu
-s’arrêter sur la pente, puis il revenait et recommençait de plus belle à
-descendre. C’était navrant. Il s’est engagé en même temps qu’Henri et
-Charley. Tous deux m’ont dit qu’au cours de la campagne, à El Caney
-surtout, il avait fait preuve d’un entrain et d’un sang-froid
-admirables. Sous le feu de l’ennemi, il courait transmettre des ordres,
-ramassait les blessés, les portait au bord de la rivière. Dans cette
-affaire du 1er juillet, où tant d’existences ont été sacrifiées, il
-avait bien des chances de trouver la mort. Sept mille hommes avaient été
-jetés dans la vallée, en face de la colline de San-Juan qui domine
-Santiago, et dont le sommet crachait du feu comme un volcan en éruption.
-Impossible de reculer: il fallait la prendre ou se faire tuer jusqu’au
-dernier. Ils s’en sont rendus maîtres, mais à un prix énorme de vies.
-Charley, Henri et Jack faisaient partie de la première ligne qui monta à
-l’assaut, une ligne mince, déployée en arc. Tous, ils grimpèrent
-lentement sous les batteries tonnantes. A chaque pas, le danger
-croissait et le feu de l’ennemi se faisait plus meurtrier. A la dernière
-décharge des Espagnols, Henri et Jack furent blessés. Henri, atteint à
-la cuisse, tomba. Jack, frappé en pleine poitrine, tout sanglant, les
-yeux hors de la tête, continua à monter. En guise d’arme, il tenait un
-drapeau. Par un miracle de vouloir et d’héroïsme, il arriva au sommet de
-la tranchée désertée, planta la bannière étoilée dans la terre molle et
-s’abattit, la face contre terre. Ce fut Charley qui le releva. Il vécut
-encore quelques minutes. A travers son agonie, il dut entendre les
-hourras de la victoire, car il mourut avec le sourire aux lèvres.
-
-En écoutant ce récit. Dora, peu à peu, avait ralenti, puis arrêté le
-mouvement de son fauteuil à bascule. Des reflets d’émotion avaient passé
-et repassé sur son visage, ses yeux s’étaient mouillés, enfin, les
-larmes avaient jailli.
-
---Je ne vous ai pas raconté cela pour vous faire de la peine, dit madame
-Ronald, mais pour honorer la mémoire de Jack et pour que vous
-connaissiez bien toute sa valeur.
-
---Je la connais, je la connais! répondit hâtivement la comtesse, en
-essuyant ses joues.--Je n’ai pas de remords, parce que je me doute bien
-que nous ne faisons pas nos destinées, pas plus que nous ne nous faisons
-nous-mêmes... mais j’aurais voulu qu’une autre eût été choisie pour
-envoyer Jack à cette mort glorieuse... Je ne l’aimais pas assez pour le
-rendre heureux. Avec moi, il aurait eu une vie tourmentée. Cette pensée
-me consolera toujours.
-
-A ce moment, la femme de chambre vint annoncer que le thé était servi.
-Madame Ronald offrit son bras à Dora et la conduisit dans un ravissant
-petit salon vert d’eau très pâle, aux boiseries grises et dorées. Les
-deux femmes demeurèrent quelques instants silencieuses, émues.
-
---Comment votre mari trouve-t-il l’Amérique? demanda enfin Hélène pour
-renouer la conversation.
-
---Elle lui plaît beaucoup plus que je n’osais l’espérer. J’avais une
-telle peur qu’il ne s’y ennuyât! L’ennui lui tombe dessus comme ferait
-l’influenza, et alors il devient triste et ne parle plus, c’est agaçant.
-C’est bien heureux que les d’Anguilhon et les de Kéradieu soient venus,
-cette année: je les ai invités à Orienta, de sorte que nous avons eu là
-une société très agréable... Lelo a été charmant tout le temps. Il est
-vrai qu’il a eu un succès!... Je crois que j’aurais encore plus de peine
-à le garder ici qu’à Rome! Les Américaines ont une manière détestable de
-provoquer la galanterie des hommes.
-
---Et c’est vous, vous, qui trouvez cela!
-
-Dora rougit.
-
---Pardon, je n’ai jamais fleurté avec les maris des autres! Du reste, je
-n’ai rien à craindre. Lelo m’aime, j’en suis sûre, et toujours
-davantage. Puis l’Italien est très sage, très égoïste: il sait, comme
-nous disons, de quel côté son pain est beurré. La femme qui a des
-enfants et de l’argent est bien puissante.
-
---J’ai eu les d’Anguilhon à dîner, la semaine dernière; Annie a un air
-de béatitude!...
-
---Oh! elle adore son mari. Quand on aime, tout est facile. En voilà une
-force que l’amour!
-
-Le ton était si drôle que madame Ronald ne put s’empêcher de sourire.
-
---Le marquis est charmant, ajouta Dora, mais il m’inquiéterait: il est
-trop compliqué. On ne sait jamais de quoi ces Français sont capables.
-Lelo est plus simple. Il n’a pas un brin d’idéalité ou d’enthousiasme.
-Beaucoup de cœur, de l’intelligence, de l’esprit... et des nerfs... cela
-suffit pour Dody.
-
---Alors vous êtes contente de votre sort?
-
---Archicontente!
-
---Ravie surtout d’avoir un titre!
-
---Mais oui, je ne m’en cache pas. Quand j’étais petite, j’anoblissais
-mes compagnons pour le plaisir de jouer avec des princes et des ducs.
-C’était un pressentiment.
-
---Et la société romaine, qu’en pensez-vous?
-
---Oh! j’en suis arrivée à la conclusion que toutes les «sociétés»,
-française, anglaise, transatlantique, ne sont que des façades
-d’architectures diverses. Ce n’est pas chez les gens du monde qu’il faut
-chercher des sentiments profonds et des idées élevées. La société
-romaine est une façade, elle aussi. Elle a de belles lignes, nobles,
-simples, comme celles de ses palais, mais on ne les distingue presque
-plus, tant elles sont encrassées, noircies par la poussière des siècles,
-autrement dit par les préjugés, par un tas de choses antédiluviennes. Il
-y a maintenant, çà et là, de grands morceaux clairs, tout neufs: le clan
-italo-américain. C’est laid comme un raccommodage, je m’en rends compte.
-Ces morceaux se noirciront-ils pour être dans le ton, ou le reste
-blanchira-t-il? _Chi lo sa?_
-
-Hélène regarda la jeune femme avec surprise.
-
---Je vois que vous n’avez pas perdu le don des comparaisons
-pittoresques... Celle-ci prouve que vous avez réfléchi et observé. Je la
-crois très juste. Tous mes compliments.
-
---Oh! on vieillit vite... moralement, en Europe. Savez-vous ce qui
-m’étonne le plus? c’est la place que l’amour tient dans la vie de tous
-ces Italiens. Il est le thème invariable de leurs conversations. C’est à
-lui qu’ils doivent, pour une bonne part, l’animation de leurs
-physionomies, la chaleur de leurs voix, de leurs regards, leur
-électricité... car ils ont de l’électricité comme les chats!... Là-bas,
-quand il y a deux personnes ensemble, elles parlent de leurs affaires de
-cœur; s’il y en a plusieurs, elles parlent de celles des autres; à
-travers la société il existe un courant d’intrigues, de fleuretage, de
-secrètes intelligences. Chez nous, l’amour est un hors-d’œuvre; à Rome,
-c’est le plat de résistance.
-
---Oh! Dody!...
-
---C’est la vérité, et cela m’exaspère. Grand Dieu! mais il y a tant de
-choses plus intéressantes dans la vie! Le comte Ripalta, qui est un peu
-français, fait des efforts louables pour arracher la société à ses
-amours, à ses potins, et tourner son esprit vers des sujets plus dignes
-d’elle. Par des conférences, par des matinées artistiques, il essaie de
-la mettre dans le mouvement, mais il aura du mal!
-
---C’est surprenant, tout de même, de voir comme nos compatriotes aiment
-la société romaine!
-
---Non, car elle a un grand charme. Je ne saurais pas dire en quoi il
-consiste, par exemple! Quant à moi, je m’y plais de plus en plus. J’ai
-appris à peser mes paroles, à ne pas dire tout ce qui me passe par la
-tête; ç’a été assez dur. Quand j’ai remis le pied en Amérique, je me
-suis écriée involontairement: «Ah! enfin je vais pouvoir parler!» Lelo
-en a ri pendant huit jours.
-
---Est-ce que vous comptez passer quelque temps à New-York?
-
---Un mois, six semaines, peut-être... J’ai été assez heureuse pour
-obtenir, au Waldorf, ce joli appartement Empire qui fait le coin de la
-Cinquième avenue et de la 33e rue. J’espère qu’il plaira à mon cher
-époux. Et maintenant je viens vous inviter pour demain. Les d’Anguilhon
-et les de Kéradieu partent dans trois jours: j’ai voulu leur donner un
-dîner d’adieu. J’ai prié Willie Grey, votre frère, Mrs. Newton, Mrs.
-Loftus, Lili Munroë, Marguerite Daner, les femmes qui me jalousent le
-plus, qui ont été le plus enragées de mon mariage. Ce sera un dîner
-intime et charmant. Lelo ne rentrera que très tard, il ne pourra pas
-vous faire visite avant.
-
-Une nuance d’émotion, d’embarras, passa sur le visage d’Hélène.
-
---Mais nous avons justement un engagement pour demain!
-
---Vous vous dégagerez.
-
---Et puis... je ne sais pas... si Henri...
-
---Si Henri consentira à accepter l’invitation du comte et de la comtesse
-Sant’Anna? fit la jeune femme en riant.--Je me charge de l’y décider.
-
-Comme elle disait cela, M. Ronald parut dans l’encadrement de la
-portière. Il avait pâli et maigri, les traces de ses souffrances
-physiques étaient encore très visibles.
-
-Avec sa belle souplesse. Dora bondit à sa rencontre et lui jeta les bras
-autour du cou.
-
---Oncle, oncle, quel bonheur de vous retrouver sain et sauf!
-s’écria-t-elle en l’embrassant comme autrefois.
-
-Le savant se raidit sous les caresses de sa nièce, il serra ses lèvres
-minces, essaya de se dégager de cette affectueuse étreinte, mais elle la
-resserra.
-
---Comment! c’est ainsi que vous me recevez, après m’avoir causé de si
-horribles inquiétudes! Est-ce que votre rancune contre moi va durer
-toute la vie? «Le cœur de l’homme bon est un abîme de perversité
-cachée.» Je suis sûre d’avoir lu ces paroles dans le Livre de la
-Sagesse,--fit audacieusement Dora.--Elles m’avaient bien paru un peu
-fortes, mais vous me feriez croire qu’elles sont vraies!
-
-Cette fois M. Ronald n’y put tenir; quelque chose comme un sourire passa
-dans ses yeux. La jeune femme le vit et, enhardie par ce premier succès:
-
---Venez vous asseoir là,--continua-t-elle en menant son oncle vers un
-fauteuil.--Nous allons vous offrir une tasse de thé, cela redonnera du
-ton à vos sentiments pour moi.
-
-Après avoir servi Henri très gentiment, l’irrépressible Dora se percha
-sur le bras de son siège.
-
-Tout en buvant son thé, M. Ronald l’examinait curieusement.
-
---Est-ce que vous me trouveriez embellie?
-
---Je ne dis pas non!
-
---Dites oui, vous me ferez plaisir. Mes meilleures ennemies en
-conviennent. Cela ne m’étonne pas. Si, comme vous me l’affirmiez dans un
-de vos inoubliables sermons, c’est le dévouement et l’abnégation qui
-embellissent la femme, je dois être devenue une beauté.
-
-Hélène se mit à rire:
-
---Vous pratiquez donc ces vertus-là, maintenant? demanda-t-elle.
-
---Si je les pratique!... Mais je ne m’en plains pas...
-
---Votre mari non plus ne doit pas s’en plaindre!... fit M. Ronald.
-
---Lui? Eh bien, voilà ce qui est vexant! Il trouve ma manière de faire
-tout à fait naturelle. Il ne se doute pas de ce qu’était Dora Carroll.
-Ces Européens sont inouïs: de vrais pachas!
-
---Et comment vous entendez-vous avec votre oncle l’Éminence?
-
---Nous sommes au mieux ensemble. C’est même le seul de la famille avec
-qui j’aie des relations agréables... A propos, Hélène! puisque vous êtes
-catholique maintenant, si jamais vous avez besoin de la bénédiction
-papale ou d’une permission extraordinaire, adressez-vous à moi: je me
-charge de vous l’obtenir.
-
---Bien! Je m’en souviendrai.
-
---Quand on pense que vous deviez devenir la nièce du cardinal Salvoni!
-fit M. Ronald. C’est tout de même extraordinaire. Est-ce que vous
-l’appelez «Éminence»?
-
---Non, je l’appelle tout simplement «_zio_», qui veut dire oncle en
-italien, mais le mot n’est pas aussi familier qu’en anglais et en
-français... Par exemple, quand je lui serre la main au lieu de la lui
-baiser, cela a toujours l’air de l’étonner.
-
---Oh! il doit avoir des étonnements, avec vous!
-
---C’est-à-dire que je suis une révélation pour lui. Jugez donc, je crois
-qu’avant moi il ne s’était jamais rencontré avec un esprit indépendant
-et moderne. Nous causons beaucoup ensemble. Je lui suggère un tas de
-choses, d’idées américaines, avec l’espoir qu’il s’en souviendra s’il
-devient pape.
-
-Un pape s’inspirant des idées de Dora, cela parut si énorme à Hélène, et
-même à son mari, que tous deux éclatèrent de rire.
-
---Moquez-vous, moquez-vous, mais le cardinal me questionne sans cesse
-sur l’Amérique. Il a tout l’air de lui tâter le pouls en ma personne.
-
---C’est fâcheux qu’il n’ait pas sous les doigts le pouls d’une femme
-plus sensée! dit M. Ronald.
-
---_Zio, zio_, vous me manquez de respect! fit Dora avec son
-imperturbable bonne humeur.--Plaisanterie à part, nous avons, le
-cardinal et moi, de très intéressantes conversations. Et savez-vous? Je
-crois que je suis arrivée à comprendre l’organisation de l’Église
-catholique.
-
---Vraiment!... s’écria Hélène, ah! cela m’intéresse.
-
---Eh bien, c’est tout simplement une formidable armée spirituelle dont
-le pape est le général en chef. Le haut clergé, les officiers,
-travaillent pour la puissance temporelle, pour leurs ambitions
-respectives: le bas clergé, les simples soldats, eux, croient travailler
-pour Dieu, pour gagner le ciel, et ils accomplissent des œuvres
-surhumaines; en réalité, toutes ces œuvres ne servant qu’à augmenter la
-gloire de l’Église.
-
---Je crois que vous vous trompez, fit Hélène un peu sèchement.
-
---Pas du tout! J’ai l’illustration du système sous les yeux, au palais
-Salvoni, en la personne du cardinal, qui ne songe qu’à devenir pape,
-qu’à accroître le pouvoir du Vatican, et en celle de Don Agostino, un
-pauvre prêtre qui est hypnotisé par un rêve de paradis et ne vit que
-pour sauver des âmes. C’est certain, pour le haut clergé le mot d’ordre
-est: «Tout pour l’Église»; pour le bas clergé: «Tout pour Dieu». Cela ne
-me scandalise pas; au contraire! Je trouve cette organisation admirable,
-nécessaire, et j’ai pour l’Église romaine beaucoup plus de respect
-qu’autrefois. Elle est vraiment très grande.
-
---Est-ce que le cardinal a essayé de vous convertir? demanda M. Ronald
-en souriant.
-
---Non, jamais; mais savez-vous ce qu’il a obtenu de moi?... que l’on
-fasse maigre dans ma maison, le vendredi et la veille de certaines
-fêtes: il m’en a donné la liste. «Pour le bon exemple religieux», a-t-il
-dit. En réalité, c’est pour que l’on sache à Rome que chez les
-Sant’Anna,--_in casa Sant’Anna_,--on observe les commandements de
-l’Église. J’ai cédé, parce qu’il paraissait tenir à cela d’une manière
-extraordinaire, mais je lui ai laissé voir que j’avais compris la raison
-de son désir.
-
---Il a une fort belle tête; le _Scribner’s Magazine_ a donné son
-portrait il y a quelque temps.
-
---Oui, et il a surtout grand air. Il ferait un pape splendide.
-
---Vous le voyez souvent? dit Hélène.
-
---Depuis six mois, nous dînons avec lui tous les dimanches. Il habite le
-palais Salvoni, un palais rempli de belles choses, mais glacial comme si
-jamais un rayon de soleil et une femme n’y étaient entrés. S’il
-contenait encore des microbes du moyen âge, cela ne m’étonnerait pas. Il
-y a là, dans ces magnifiques appartements, une curieuse odeur d’église,
-d’encens, de bouquins, de vieux garçon, de tabac, une odeur d’autres
-siècles... Elle a longtemps intrigué et taquiné mon nez; il a fini par
-s’y habituer, par l’aimer, même.
-
---Oh! Dody, Dody! s’écria Hélène, vous n’avez pas changé.
-
---Je l’espère bien!... Enfin, je me suis familiarisée avec ce décor
-italien et tout le reste. Après le dîner, nous avons de glorieuses
-parties de billard ou de bésigue: Son Éminence apprécie mes petits
-talents de société, je vous assure!... Plaisanterie à part, je crois
-qu’il a vraiment de l’amitié pour moi. Ce printemps, j’ai fait une
-grosse sottise...
-
---Cela doit vous arriver quelquefois, dit M. Ronald.
-
---Oui... n’importe... Je vous la raconterai quelque jour, si vous êtes
-sage. Le cardinal croyait que Lelo avait été d’accord avec moi, et il
-lui faisait froide mine. Alors, j’ai tout confessé. Eh bien, il ne m’a
-pas grondée, il s’est contenté de me dire en me tapotant l’épaule:
-«_Figlia mia_, vous avez une bien mauvaise tête, mais un grand bon
-cœur...» Je parie qu’il me regrette!... Avant de partir, je lui ai amené
-Bébé: il lui a donné sa bénédiction; puis il m’a fait le signe de la
-croix sur le front et a mis son anneau contre mes lèvres,--un rubis de
-toute beauté,--et je l’ai baisé, ma foi!... C’est drôle, je n’ai pas pu
-m’en empêcher; il m’avait hypnotisée: je ne voyais plus mon adversaire
-au billard ou au bésigue, mais Son Éminence le cardinal Salvoni, un
-prince de l’Église, dans chaque pouce de sa personne. S’il devient pape,
-je suis parfaitement capable de m’agenouiller devant lui. Mais assez
-là-dessus!... Je vous ai raconté tout cela, pour que vous soyez aimable
-avec Lelo comme son oncle l’est avec moi. Du moment qu’un cardinal s’est
-résigné à avoir une nièce américaine et protestante, vous pouvez bien,
-vous, vous résigner à avoir un neveu italien et catholique. Ce serait du
-joli, si un Américain, un démocrate, avait les idées plus étroites qu’un
-prélat romain!... Lors de mon mariage, vous n’avez pas été gentil. On
-aurait dit un tuteur de comédie amoureux de sa nièce et obligé de la
-donner à un beau jeune homme. Lelo a été très froissé, je ne serais pas
-étonnée qu’il vous gardât encore rancune. Il est d’une susceptibilité
-toute latine, horriblement fier. Si vous lui faites froide mine, il vous
-tournera le dos et ne voudra jamais remettre le pied chez vous. Cela me
-causerait un grand chagrin et me gâterait tout le plaisir de mon voyage.
-Il faut que nous signions la paix tout de suite, et que vous me
-promettiez de bien accueillir Lelo et de redevenir ce que vous étiez
-autrefois: mon meilleur ami.
-
---Qu’avez vous besoin d’ami, vous qui n’en faites qu’à votre tête! dit
-M. Ronald afin de lutter contre son attendrissement.
-
---Oui... et, pour une fois que j’ai écouté mon cœur, vous m’en voulez à
-mort! Est-ce logique?
-
---Non, dit enfin Hélène,--c’est même injuste, de la part d’un homme qui
-nie le libre arbitre, qui affirme que l’amour est une onde magnétique,
-un fluide, et qui cherche même à inventer les instruments nécessaires
-pour l’enregistrer ou le photographier.
-
-La jeune femme sauta sur ses pieds. Ses yeux largement ouverts
-laissèrent deviner le travail rapide de sa pensée. Une sorte d’effroi
-mêlé de respect se peignit sur son visage.
-
---L’amour, un fluide! répéta-t-elle, mais c’est cela, c’est cela même!
-Lelo m’a attirée irrésistiblement. Quand il était près de moi, tout
-semblait plus beau, l’air était différent... Oh! oncle, je crois que
-vous êtes vraiment un grand homme!
-
-Comme la jeune femme prononçait ces paroles, madame Carroll entra,
-suivie d’une superbe nourrice romaine qui portait le petit Guido.
-
-M. Ronald alla au-devant de sa sœur et l’accueillit très
-affectueusement.
-
-Pendant ce temps, Dora avait enlevé le grand chapeau à plumes du Bébé,
-ébouriffé d’un habile coup de doigt les boucles épaisses de ses cheveux
-brun doré comme une châtaigne fraîche, puis elle le présenta à Hélène.
-
---La belle petite créature! s’écria celle-ci, regardant sans trouble
-l’enfant de Sant’Anna.
-
---N’est-ce pas? Ressemble-t-il assez à son père!
-
---Beaucoup, en effet.
-
-Dora s’approcha de M. Ronald.
-
---Oncle, dit-elle gravement, voyez...--celui-ci devait naître.
-
-Une émotion subite et profonde adoucit la figure du savant. Il regarda,
-un instant, le petit Guido, puis, entourant de son bras la mère et
-l’enfant, il les embrassa tous deux.
-
---Vous avez raison, dit-il, celui-ci devait naître... et un autre devait
-mourir! ajouta-t-il plus bas.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-
-L’Hôtel Waldorf, dont Dora avait fait sa résidence, est la propriété de
-M. Astor, le milliardaire américain qui vit en Angleterre. Nous n’avons
-rien encore de pareil en Europe. Il y a là des appartements Renaissance,
-Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Empire. On y peut dîner à la lumière des
-bougies ou à celle de l’électricité, sur du linge de Flandre ou sur de
-la soie, dans de la porcelaine de Sèvres ou de Dresde, dans du vieux
-Vienne ou du vieux Chine. On y peut boire des vins de tous les grands
-crus dans les verres de Baccarat les plus fins, dans les cristaux de
-Bohême les mieux taillés. Et les chefs sont des artistes qui possèdent
-les meilleures recettes. Certaine «salade Waldorf» ne tardera pas à
-figurer sur nos menus élégants. La plupart des Altesses, des Princes de
-passage à New-York, ont logé dans cet hôtel de la Cinquième avenue et
-lui ont donné un prestige de «comme il faut». Dora, qui avait appris à
-tenir compte du goût de son seigneur et maître, avait choisi un
-appartement Empire dont le style sobre et sévère reposait des splendeurs
-fantastiques du reste de la maison.
-
-Ce dîner d’adieu, qu’elle avait imaginé de donner aux de Kéradieu et aux
-d’Anguilhon, n’était qu’un prétexte pour exhiber son mari, son titre, et
-se montrer dans tout l’éclat de sa nouvelle position sociale. Elle avait
-invité les quatre plus jolies mondaines de New-York. Elle les
-considérait, à tort ou à raison, comme ses ennemies, mais elle était
-sûre que, flattées de la préférence, elles parleraient avec enthousiasme
-du comte et de la comtesse Sant’Anna, exciteraient la curiosité et lui
-prépareraient ce succès de retour qu’elle désirait: l’Américaine sait
-admirablement choisir les instruments nécessaires pour arriver à ses
-fins.
-
-Après la réconciliation entre l’oncle et la nièce, M. et madame Ronald
-avaient promis de se dégager et de se rendre à l’invitation de Dora.
-Pendant toute la journée qui précéda le dîner, Hélène éprouva une
-secrète angoisse. Elle eut beau se répéter que Sant’Anna lui était
-indifférent, la pensée de se retrouver en sa présence ne laissait pas
-que de la troubler. S’il allait la reconquérir avec son regard prenant,
-sa voix musicale? Elle avait peur maintenant de ces forces inconnues
-dont l’être humain est le jouet. Elle évoqua alors la grande figure du
-brahmine et, comme si elle eût senti de nouveau sa puissance
-mystérieuse, elle reprit confiance.
-
-Madame Ronald n’était pas une héroïne. Elle ne devait jamais atteindre
-ces hauteurs où cesse le désir de plaire et d’être admirée. Ève elle
-était, Ève elle resterait toujours. Elle apporta à sa parure tout son
-art, toute sa coquetterie. Elle tenait à paraître aussi belle que
-possible: pour rien au monde, elle n’aurait voulu que Lelo la trouvât
-enlaidie ou vieillie; il fallait que son triomphe fût complet.
-
-Selon sa promesse, elle arriva de bonne heure au Waldorf et, laissant
-son mari au salon, alla retrouver Dora dans son cabinet de toilette.
-Après l’échange de quelques paroles amicales, elle s’assit en face
-d’elle et, entr’ouvrant son grand manteau doublé d’hermine, elle apparut
-merveilleusement habillée, dans une robe de mousseline de soie noire sur
-fond blanc, toute ruisselante de paillettes.
-
---Oh! la jolie robe!
-
---Elle m’est arrivée la semaine dernière; vous en avez l’étrenne.
-
---C’est gentil, cela, et elle vous va à ravir.
-
---Tant mieux!
-
-A ce moment même, la porte fut ouverte brusquement et Lelo parut.
-
---Prête? demanda-t-il.
-
-Puis, apercevant la visiteuse:
-
---Madame Ronald! quel plaisir de vous revoir!
-
-A l’apparition du comte, Hélène s’était levée d’un seul et irrésistible
-mouvement et lui avait tendu la main. Il la porta à ses lèvres, puis
-leurs regards se rencontrèrent. Il y eut alors entre eux une
-transmission plus rapide que l’éclair de pensées, de sentiments, une de
-ces secondes psychologiques qui font les destinées humaines. Madame
-Ronald n’eut pas un battement de paupières, pas un frémissement dans son
-âme ou dans sa chair. L’homme qui était là, devant elle, lui parut un
-autre que celui qu’elle avait aimé. Elle ne se rendit pas compte que
-c’était elle qui avait changé.
-
---Je suis charmée de pouvoir vous souhaiter la bienvenue en
-Amérique,--fit-elle du ton le plus naturel.
-
-Quelque chose comme de l’étonnement, de la curiosité, se trahit sur la
-physionomie de l’Italien.
-
---Et moi, je regrette de ne pas être rentré assez tôt pour aller vous
-présenter mes hommages, dit-il poliment.
-
---N’importe. Comme compensation j’ai reçu la visite de votre fils, et
-nous sommes devenus de grands amis. Il m’a tout de suite tendu les bras.
-
---Ah! je reconnais bien là mon sang! Les Sant’Anna n’ont jamais pu voir
-une jolie femme sans lui tendre les bras.
-
---Lelo! s’exclama Dora; comment osez-vous?
-
---Mais, _mia cara_, c’est un mouvement instinctif, naturel à tout homme
-de goût et de sentiment... Et puis, cela ne veut pas dire que nos
-avances aient toujours été bien reçues!
-
---Celles de votre petit Guido l’ont été, je vous assure, répondit Hélène
-gaiement.
-
---Il a de la chance!
-
---Au lieu d’échanger des madrigaux, regardez-moi! dit la comtesse,
-s’éloignant de quelques pas pour mieux faire admirer sa toilette de
-dîner, une longue tunique en point de Venise sur une jupe en mousseline
-de soie hortensia.
-
-Le souple tissu dessinait à la perfection ses lignes élégantes de fausse
-maigre. Sur le corsage montant et transparent ruisselait une cascade de
-diamants d’une incomparable beauté.
-
---Vous êtes ravissante! s’écria Hélène.
-
---Oh! elle sait s’habiller, la jeune personne! dit Lelo en souriant.
-
---C’est heureux! répondit Dora, très contente de l’approbation de son
-mari.
-
-Puis, prenant son éventail et ses gants:
-
---En scène, maintenant! Je débute ce soir à New-York dans le rôle de la
-comtesse Sant’Anna, fit-elle un peu nerveusement.--J’espère que tout le
-monde sera bien disposé et que nous aurons une soirée agréable.
-
-Un quart d’heure plus tard, ce que l’on appelle au Waldorf la salle à
-manger Astor, une salle de belles proportions, boisée d’acajou, décorée
-de panneaux peints, offrait un joli tableau d’agapes modernes. La grande
-table ronde était étincelante d’argenterie et de cristaux; au milieu,
-une artistique corbeille remplie de fruits merveilleux; sur la nappe,
-une jonchée de roses et d’orchidées rares; tout autour, des convives
-triés sur le volet, des femmes dont la beauté et la parure ajoutaient au
-plaisir des yeux. Parmi les Américaines, on reconnaissait au premier
-coup d’œil celles qui vivaient en Europe. Chez la baronne de Kéradieu,
-chez la marquise d’Anguilhon, la transformation était remarquable. On
-eût dit que la grande aïeule leur avait communiqué un peu de sa douceur,
-de son calme et de son indulgence. Leurs physionomies étaient moins
-dures, leur ton moins tranchant, leurs voix plus nuancées. Chez Dora, le
-changement qui étonnait tout le monde était dû surtout à l’amour. Il
-avait modifié son expression, ses traits, ses manières. Il avait mis de
-l’âme dans ses yeux moqueurs, lui avait fait une bouche de bonté, car
-ses lèvres n’étaient plus aussi minces. C’était lui, en un mot, qui
-l’avait féminisée.
-
-Le baron de Kéradieu, le marquis d’Anguilhon et le comte Sant’Anna se
-détachaient curieusement sur ce fond américain. Il était facile de voir
-qu’ils appartenaient à une autre race que ces hommes d’action et de
-pensée aux yeux froids, aux visages énergiques. Leurs figures d’un type
-ancien donnaient une impression de fragilité et de faiblesse, mais
-semblaient traversées par de chauds rayons de sentiment: elles avaient
-plus de lumière,--et ces moustaches d’un tour hardi, que mademoiselle
-Carroll--d’heureuse mémoire--avait qualifiées d’anachronismes,
-ajoutaient à leur expression quelque chose d’audacieux et de
-chevaleresque.
-
-En Amérique, depuis la guerre, la causerie mondaine avait pris un
-caractère spécial. Malgré l’effort des maîtresses de maison pour la
-maintenir sur des sujets indifférents, elle était, comme par un
-invisible courant, ramenée sans cesse aux questions brûlantes: un petit
-mot suffisait à provoquer des discussions interminables, à produire une
-mêlée d’opinions diverses, au milieu de laquelle amour-propre et
-convictions se trouvaient souvent blessés. Ce soir-là, au dîner des
-Sant’Anna, ce fut Jacques d’Anguilhon qui, inconsciemment, ouvrit le
-feu.
-
---Je vois avec plaisir, mesdames,--fit-il en promenant les yeux autour
-de lui,--que vous n’avez pas boycotté Paris: vos toilettes en sont la
-preuve.
-
---Nous n’avons pas eu le courage de le bouder longtemps, voilà le fait!
-répondit Lili Munroë, une beauté brune aux yeux violets qui se trouvait
-à la droite de Lelo.--On nous en blâme dans certains milieux, et
-peut-être avec raison. Paris aurait bien mérité que nous le
-_boycotassions_... hein? le joli subjonctif!... il n’a pas été gentil,
-gentil pour l’Amérique.
-
---Pas gentil, parce qu’il a pris parti pour l’Espagne?... Allons, vous
-avez l’esprit trop juste pour ne pas comprendre le sentiment qui l’a
-porté vers une nation de sang latin, déjà dépossédée, incapable de
-lutter contre un ennemi jeune et riche, bien armé, tel que vous. Que
-penseriez-vous de Paris si ses sympathies étaient à vendre aussi bien
-que ses chiffons? En exprimant sa désapprobation comme il l’a fait, il a
-manqué de «gentillesse», peut-être, mais cet élan de cœur, qui pouvait
-lui coûter ses plus jolies et ses plus riches clientes, a été une preuve
-de désintéressement, et toutes, j’en suis bien sûr, vous êtes capables
-de l’apprécier.
-
---Oh! fit Charley Beauchamp, l’interdit contre la France avait été
-prononcé dans la première explosion du jingoïsme, qui chez vous
-s’appelle chauvinisme... Le chauvinisme a toujours enfanté plus de
-sottises que d’actions héroïques. Rien n’est plus éloigné du vrai
-patriotisme.
-
---Le vrai patriotisme! répéta Jacques d’Anguilhon, eh bien, c’est une
-Américaine qui m’en a donné la note... Ma modestie m’empêche de la
-nommer,--ajouta-t-il en regardant sa femme.--Après avoir lu la
-déclaration de guerre, elle s’est écriée: «Pourvu que l’Amérique se
-conduise bien dans cette affaire!... Si elle venait à se montrer indigne
-ou seulement mesquine, _I would sink into the ground!_... Je rentrerais
-sous terre!...»
-
---C’est cela! c’est cela! fit Henri Ronald, avec cette belle expression
-qui mettait comme de la lumière sur son visage sévère,--le chauvinisme
-est le sentiment exalté que nous avons de la valeur de notre pays,
-simplement; le vrai patriotisme est le désir exalté de le voir supérieur
-à tous les autres.
-
---Et supérieur surtout, continua M. Beauchamp, par la justice et par
-l’humanité, les génératrices de toute force et de toute grandeur.
-
---J’avais réellement cru, dit le baron de Kéradieu, que le chauvinisme
-était une effervescence de l’âme latine, qui est toujours comme une
-machine trop chargée. Je vois qu’il sévit aussi fort aux États-Unis
-qu’en France.
-
---Oui, mais, chez nous, répondit Willie Grey, il n’entre en action que
-dans les grandes circonstances, tandis que chez vous, il constitue un
-état d’âme et vous rend intolérants.
-
---Intolérants! Vous nous trouvez intolérants?
-
---Oh! oui!... s’écria la marquise d’Anguilhon. Ainsi, en France, quand
-on est étranger, il faut toujours être de l’avis des autres.
-
---Annie! fit Jacques d’un ton de reproche.
-
---Madame d’Anguilhon a raison! continua Willie Grey. Dans les premiers
-temps de mon séjour à l’atelier de Jean-Paul Laurens, je m’étais fait
-une arme d’un certain guide de Paris où j’avais trouvé cette phrase, à
-la fois comique et naïve: «Si vous avez le malheur d’être étranger...»
-Je gardais sur moi le petit livre vert et, lorsqu’un de mes camarades se
-montrait agressif, je le tirais de ma poche et lisais à haute voix: «Si
-vous avez le malheur d’être étranger...» Il suffisait que je fisse mine
-de le prendre: on changeait de ton. A la fin, on me l’a brûlé; mais je
-dois dire que, jusqu’à notre guerre avec l’Espagne, on ne m’avait plus
-fait sentir «le malheur d’être étranger!...»
-
---Ce chauvinisme excessif est fâcheux pour votre pays, ajouta Charley
-Beauchamp; il en gêne le progrès, étouffe l’esprit libéral. Les
-adversaires de l’ordre établi s’en font un instrument de haine et de
-division... témoin l’antisémitisme, qui, chez vous, n’est qu’un parti
-politique.
-
-Henri de Kéradieu et Jacques d’Anguilhon échangèrent des regards de
-surprise.
-
---L’antisémitisme un parti politique! répéta le marquis. Vous avez eu
-cette impression d’ici?
-
---Parfaitement. Nous aimons à le croire du moins. La France! ce nom a
-quelque chose de clair, de brillant, de généreux, on ne peut pas
-l’associer avec une manifestation aussi barbare, aussi peu excusable que
-l’antichristianisme des Turcs.
-
---Je suis de votre avis, mais au fond, tout au fond, il y a cet
-antagonisme des races. Les Juifs sont des Orientaux et nous des
-Occidentaux!
-
---Eh bien, répliqua M. Ronald, utilisez leurs qualités d’Orientaux, ce
-sont autant de forces... et pas négligeables, je vous assure. Voyez
-l’Angleterre! Elle s’est laissé conduire par un Disraëli. Elle l’a fait
-servir à son bien et à sa gloire. Puis, sans se soucier de ce que ses
-ancêtres avaient mangé les cailles et la manne dans le désert, elle l’a
-créé lord et pair, l’égal des plus hauts barons chrétiens. Voilà ce que
-j’appelle du bon patriotisme et de bonne politique.
-
---Une nation vraiment forte est toujours libérale, conclut Willie Grey.
-
---Et quelles pauvres questions, que ces questions de race! ajouta le
-savant avec un peu de dédain. La religion a enseigné une fraternité
-idéale, à laquelle personne n’a jamais bien cru; la science seule, en
-faisant connaître aux hommes les liens profonds et multiples qui les
-unissent, peut les conduire à la vraie fraternité.
-
---Vous ne vous fâcherez pas, monsieur de Kéradieu? ni vous, monsieur
-d’Anguilhon?--dit madame Newton, la voisine de Charley Beauchamp,--si je
-vous fais part d’une impression que je rapporte toujours de Paris et qui
-me taquine parce qu’elle m’empêche de l’aimer entièrement.
-
---Nous ne nous fâcherons pas,--répondit le baron de Kéradieu, souriant à
-la jolie femme qui s’excusait ainsi d’avance.--Voyons cette impression.
-
---Eh bien, je trouve que Paris n’est pas hospitalier.
-
---Pas hospitalier!
-
---Non, et c’est dommage, grand dommage:--ceci fut dit avec une
-gentillesse qui adoucissait le blâme.--Si quelques Françaises venaient
-visiter l’Amérique, nous nous ferions un plaisir de leur ouvrir nos
-maisons, un devoir de leur faciliter les moyens de connaître notre pays.
-Chez vous, personne ne s’avise de cela. Franchement, vous n’avez pas la
-bosse de l’hospitalité!
-
---Voilà un terrible reproche, est-ce que nous le méritons vraiment?
-
---Vraiment... Tenez, j’ai une amie qui habite Paris depuis quinze ans.
-Elle y a des parents dans la meilleure société, car sa famille est
-d’origine française. Elle a essayé de créer un salon anglo-français et
-n’a jamais pu y réussir: présentations, dîners, _five o’clocks_, rien
-n’y a fait. On n’est pas allé, de votre côté, au delà de la carte de
-visite. A ses réceptions, elle a toujours le chagrin de voir les
-Parisiennes se grouper dans un coin et les Américaines dans l’autre.
-
---La différence de langue doit en être cause! répondit le marquis
-d’Anguilhon.
-
---Elle y est certainement pour beaucoup, dit Antoinette de Kéradieu,
-mais selon moi, l’exclusivisme des Français a encore une autre raison.
-Dans leur vie intime, ils ont moins de tenue que les Anglais et même que
-les Américains: ils craignent que leur laisser-aller ne les fasse mal
-juger et préfèrent demeurer entre eux.
-
---Et puis, ajouta Annie, ils ont un tas de préjugés contre les gens qui
-ne sont ni de leur religion ni de leur race... J’essaie d’en détruire
-autant que possible, mais, dans ce cher Vieux Monde, il ne faut rien
-brusquer, sous peine de dépasser le but.
-
---_Brava_, madame d’Anguilhon! s’écria Lelo, je vous félicite d’avoir
-compris cela. Prenez exemple. Dora!
-
---Bien! bien! fit la jeune femme.
-
---Une Française seule, continua la marquise, pourrait opérer cette
-fusion avec les étrangères, et elle serait profitable à toutes.
-
---Nul doute! fit Henri Ronald. Ainsi, je l’ai remarqué souvent, la
-connaissance du français rend l’Anglais ou l’Américain plus aimable,
-plus délié d’esprit, tandis que la connaissance de l’anglais rend le
-Français plus correct dans sa tenue et dans ses dires.
-
---Eh bien, espérons qu’un de ces jours il se trouvera une Parisienne
-capable de rompre la glace entre nous, dit gaiement Lili Munroë. Nous
-lui élèverons une statue!
-
---Rompre la glace!... répéta Jacques en souriant. Oh! elle n’est pas
-bien épaisse. Vous avez plus d’affinités avec nous qu’avec les Anglais.
-Vous n’êtes pas des Saxons, après tout!
-
---Non? Qu’est-ce que nous sommes donc? demanda Marguerite Daner ouvrant
-ses yeux tout grands.
-
---Des Américains.
-
---Vous avez raison, monsieur d’Anguilhon, dit Henri Ronald. La nature
-répète ici ce qu’elle a fait autrefois chez vous. Pour créer les
-Français, elle a croisé Celtes, Latins et Francs; pour créer les
-Américains, elle est en train d’amalgamer Anglais, Irlandais, Écossais,
-Hollandais, Allemands, Latins, et, de son laboratoire des États-Unis,
-une race nouvelle sort peu à peu.
-
---Une race qui a probablement une haute destinée!
-
---Je le crois.
-
---A propos de race, dit Henri de Kéradieu, vous avez probablement lu
-certain article de revue où il est démontré qu’il n’y a plus de noblesse
-en France?
-
-Les yeux de toutes les femmes pétillèrent d’intérêt.
-
---En effet, beaucoup de journaux l’ont reproduit, fît madame Ronald.
-
---Naturellement!... Eh bien, rassurez-vous, La Révolution a certainement
-éclairci les rangs de l’aristocratie, mais elle ne l’a pas anéantie, pas
-plus que le phylloxéra n’a détruit tous nos clos célèbres. Il y a encore
-dans notre pays des hommes de race et des vins au bouquet rare,
-inimitable, comme celui-ci,--ajouta le baron en élevant son verre
-rutilant de vieux chambertin.--La race n’est pas chose si facile à
-détruire. J’ai vu, près de Tunis, une tribu arabe qui se nomme les
-Beni-Franzoun, «Fils de Français». Elle a sur son étendard les lis de
-France et prétend descendre des compagnons de saint Louis. Les hommes
-sont blonds, avec des yeux bleus, et ils portent les moustaches
-tombantes comme les Gaulois.
-
---Ah! c’est bien curieux, cela! s’écria Lelo.
-
---Si, après les révélations de cette revue, il y avait encore des
-Américaines tentées d’accorder leur main à quelque noble français, ce
-dont je doute fort,--ajouta Henri de Kéradieu d’un ton plaisant,--je
-leur dirais: «Cherchez la race. Elle se devine au premier coup d’œil,
-elle est la meilleure garantie de l’origine et ne s’improvise pas comme
-les parchemins. Si un homme a de la race, épousez sans crainte: il est
-authentique.»
-
---Oui, oui, épousez! fit Annie joyeusement.
-
---Ne dirait-on pas, conclut Willie Grey en riant, que nous avons été
-réunis au Waldorf pour nous permettre de nous expliquer sur ces petites
-questions qui avaient jeté un peu de froid entre nous?
-
---Mais c’est bien possible! dit Jacques, et je suis sûr que nous nous
-quitterons, ces jours-ci, en meilleure intelligence.
-
---Pourquoi ne nous attendez-vous pas, monsieur d’Anguilhon? demanda
-Dora. Ce serait si amusant de faire le voyage ensemble!
-
---Il faut que je sois à Paris pour l’ouverture des Chambres.
-
---Ah! c’est vrai, vous êtes député.
-
---Oui... Annie m’a persuadé que c’était mon devoir de prendre en mains
-les intérêts locaux. Je me suis présenté à la députation, par acquit de
-conscience, avec le secret espoir de ne pas être élu... et puis, je l’ai
-été. Quand on est marié à une Américaine, il est bien difficile de
-rester oisif.
-
---Dora! s’exclama Lelo avec un air d’effroi. Vous n’allez pas me
-demander de faire le bonheur des populations?... Je regimberais, je vous
-en préviens.
-
---N’ayez pas peur, je me contenterai que vous fassiez mon bonheur, à
-moi.
-
---Ah! tant mieux! C’est dans mes moyens, cela!
-
-La conversation, ainsi lancée, demeura très animée, et ne fit plus
-qu’échauffer entre les convives la sympathie et la cordialité.
-
-Pendant tout le dîner, bien que tyranniquement accaparé, interviewé sans
-merci par ses deux voisines, Sant’Anna ne cessa d’observer madame
-Ronald. Sans avoir jamais soupçonné la profondeur du sentiment qu’il lui
-avait inspiré, il était sûr qu’elle l’avait aimé. Le souvenir de
-l’expression douloureuse qu’il avait surprise sur son visage au sortir
-du consulat d’Italie, où il venait d’épouser Dora, avait maintes fois
-amené sur ses lèvres un sourire de triomphe mauvais. Depuis qu’il était
-en Amérique, il avait souvent pensé à elle et secrètement désiré la
-revoir. Il l’avait revue; mais, avec sa fine intuition d’Italien, il
-avait senti aussitôt qu’il lui était devenu indifférent, que ce pouvoir
-magnétique, dont il était si fier, n’avait plus aucun effet sur elle. Il
-en éprouvait un vif désappointement, une belle rage d’homme vaincu.
-«Toutes les mêmes! se disait-il en manière de consolation.--Quelqu’un
-d’autre, sans doute!...» Et jamais Hélène ne lui avait semblé aussi
-désirable. Sa robe pailletée rendait son corps tout chatoyant, faisait
-ressortir la riche nuance de ses cheveux, l’éclat de ses épaules. Sa
-«blondeur» le fascina de nouveau, lui remplit les yeux d’une chaude et
-sensuelle admiration.
-
-Madame Ronald les rencontra souvent, ces yeux, les brava même avec une
-hardiesse tranquille, et ils furent impuissants à provoquer chez elle le
-plus léger trouble. Elle examinait le comte à la dérobée, et sa
-physionomie exprimait un étonnement mêlé de dédain. Sous l’influence de
-quelle magie l’avait-elle cru si supérieur? Un grand seigneur, rien de
-plus... Il ne fallait pas lui demander autre chose que d’être beau,
-aimable et généreux. Elle le voyait maintenant tel qu’il était, avec son
-âme vieille, embuée par le passé, son incurable indifférence, sa
-faiblesse de caractère. Oui, avec de la culture, il aurait pu devenir un
-homme politique, un diplomate, mais cette culture lui manquait. C’était
-un esprit en jachère, incapable de s’intéresser à autre chose qu’aux
-faits-divers de la vie mondaine, incapable surtout d’aimer avec
-profondeur et fidélité. Comme elle eût souffert par lui, grand Dieu! Sur
-cette pensée, qui s’acheva dans un petit frisson, les regards d’Hélène
-se tournèrent vers M. Ronald. Quelle puissance intellectuelle dans le
-modelé de son front! Quelle pureté dans ces yeux de chercheur, qui ne
-voyaient pas les choses basses ou indignes! Quelle beauté dans cette
-bouche faite pour la vérité!... Elle avait vécu un rêve,--un cauchemar
-plutôt, et combien douloureux!... Elle avait été folle!... folle!...
-
-Maintenant Sant’Anna pouvait aller, venir, partir, il pouvait fleurter,
-aimer, sans qu’un seul de ses actes ou de ses sentiments se répercutât
-en elle. Cette assurance la rendit joyeuse comme une enfant. Elle
-respira largement, à plusieurs reprises, pour le plaisir de sentir son
-cœur dégagé. Entre Lelo et elle, la communication avait bien été coupée!
-Une fervente action de grâces s’éleva de son être tout entier vers le
-Maître qui avait accompli le miracle.
-
-Après le dîner, Sant’Anna, curieux de savoir si l’indifférence d’Hélène
-n’était point simulée, manœuvra pour la tirer à l’écart.
-
---Eh bien, «ma tante»! dit-il, en appuyant perfidement sur elle ses yeux
-de charmeur,--comment trouvez-vous cette dernière surprise que nous
-ménageait la destinée? Moi, Lelo, vous recevant à New-York, à l’Hôtel
-Waldorf, Cinquième avenue, 33e rue!... Oh! cette 33e rue!
-
---Mais je trouve la surprise très agréable! Et vous?
-
---Délicieuse, stupéfiante surtout!... Le moyen, après cela, de ne pas
-croire à la fatalité!
-
---Ne vous servez pas de ce mot: il implique une idée de hasard, de force
-aveugle et brutale. Nous sommes les ouvriers de Dieu, ses collaborateurs
-inconscients; il nous conduit vers des buts lointains que nous ignorons,
-mais, à la fin, tout sera bien et pour tous.
-
-Ses paroles impressionnèrent Lelo. Il sentit que la femme qui les avait
-prononcées était à jamais hors de son pouvoir. Cependant il risqua une
-ironie dernière:
-
---Alors, selon vous, de la rue de Rivoli où je vous ai rencontrée,
-jusqu’au Waldorf où nous nous retrouvons, toutes les péripéties étaient
-écrites d’avance. Toutes?...
-
-Hélène supporta sans fléchir le regard qui accompagnait ce dernier mot.
-
---Toutes, répéta-t-elle avec une belle crânerie. Elles étaient
-nécessaires, j’en suis convaincue.
-
---Si Ève devient philosophe, ce sera terrible! dit Sant’Anna.
-
---Pour le tentateur, oui,--répliqua madame Ronald en souriant,--mais
-bien heureux pour Adam!... Et maintenant, «mon neveu»,--ajouta-t-elle
-d’un ton tout à fait mondain,--nous allons vous gâter à qui mieux mieux
-et vous rendre le séjour de New-York si agréable que vous nous
-proclamerez les femmes les plus charmantes du monde: c’est là une de nos
-ambitions...
-
-Pendant cette conversation, Charley Beauchamp, le frère chevaleresque et
-discret qui avait tout deviné, tout craint, ne quittait pas les causeurs
-des yeux. Il s’était isolé dans un coin pour les observer. Sa
-physionomie, d’abord inquiète, se rasséréna et, à la fin, il eut un
-soupir de soulagement. En s’éloignant de Lelo, madame Ronald se dirigea
-vers lui.
-
---Pourquoi me regardez-vous tant, ce soir? demanda-t-elle en lui donnant
-un petit coup d’éventail sur le bras.
-
---Parce que je ne vous ai jamais tant admirée.
-
-Une rougeur légère passa sur le visage de la jeune femme.
-
---Vous avez bien raison! répondit-elle gravement.
-
-Un peu plus tard, comme Hélène se trouvait seule avec son mari dans le
-coupé qui les ramenait chez eux, elle glissa soudainement sa main dans
-la sienne. Sans parler, Henri Ronald la pressa et la retint avec force.
-Alors, elle se blottit contre lui et, pendant tout le reste du trajet,
-elle demeura muette, profondément heureuse, avec une sensation exquise
-d’amour vrai et de sécurité parfaite. Arrivée dans son cabinet de
-toilette, encore enveloppée de son long manteau, elle alla tout droit au
-tableau de Willie Grey et, avec un accent de joie, de triomphe
-impossible à rendre, elle s’écria:
-
---Guérie, Titania! guérie!
-
-
-FIN
-
-
-
-
-COLLECTION NELSON.
-
-
-Chefs-d’œuvre de la littérature.
-
-
-Chaque volume contient de 250 à 550 pages.
-
-
-Format commode.
-
-Impression en caractères très lisibles sur papier de luxe.
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-Illustrations hors texte.
-
-Reliure aussi solide qu’élégante.
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-Deux volumes par mois.
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÈVE VICTORIEUSE ***
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- The Project Gutenberg eBook of Ève victorieuse, by Pierre de Coulevain.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Ève victorieuse, by Pierre de Coulevain</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Ève victorieuse</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Pierre de Coulevain</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 27, 2021 [eBook #65178]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
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-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÈVE VICTORIEUSE ***</div>
-<div class="c"><img src="images/illu.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-
-
-<h1 class="i top2em">Ève Victorieuse</h1>
-
-<p class="c i">Par<br />
-<span class="large">Pierre de Coulevain</span></p>
-
-<div class="c"><img src="images/deco.png" class="w3" alt="" /></div>
-<p class="c gap"><span class="blk i"><span class="large">Nelson</span><br />
-Éditeurs<br />
-<span class="small">189, rue Saint-Jacques</span><br />
-Paris</span> <span class="blk i"><span class="large">Calmann-Lévy</span><br />
-Éditeurs<br />
-<span class="small">3, rue Auber</span><br />
-Paris</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em i">COLLECTION NELSON</p>
-
-
-<p class="c i">Publiée sous la direction de<br />
-CHARLES SAROLEA,<br />
-<span class="small">Docteur ès lettres : Directeur de la Section
-française à l’Université d’Édimbourg.</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">ÈVE VICTORIEUSE</p>
-
-
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Soyez comme l’oiseau, posé pour un instant</div>
-<div class="verse i3">Sur des rameaux trop frêles,</div>
-<div class="verse">Qui sent plier la branche et qui chante pourtant,</div>
-<div class="verse i3">Sachant qu’il a des ailes.</div>
-</div>
-
-
-<p class="sign"><span class="sc">Victor Hugo.</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Il n’est guère de femme du monde, en Amérique,
-qui n’ait un dada artistique ou une spécialité
-d’élégance. Les unes recherchent les bronzes, les
-ivoires ; les autres, les tapisseries, les étoffes
-anciennes. Celle-ci est renommée pour son service
-de table ou pour son argenterie, celle-là pour ses
-bijoux ou ses dentelles. Presque toutes sont des
-collectionneuses passionnées, qui, sans remords,
-viennent dépouiller le Vieux Monde de ses reliques.
-Le Nouveau, grâce à elles, voit son trésor d’art
-s’accroître avec une rapidité prodigieuse, et le vil
-dollar se transforme en objets rares et précieux.</p>
-
-<p>Hélène Ronald, la femme d’un des futurs grands
-hommes des États-Unis, était considérée comme
-une autorité en matière de décoration et d’arrangements
-intérieurs. Elle se flattait elle-même de
-pouvoir, au besoin, refaire une fortune en mettant
-son goût au service des nouveaux riches.</p>
-
-<p>Sa maison de New-York était située dans cette
-partie de la Cinquième avenue où sont les résidences
-des plus notables millionnaires. Elle
-donnait sur le Parc Central et avait la vue de ses
-pelouses veloutées, de ses arbres superbes. A côté
-des palais Gould et Vanderbilt, elle paraissait
-petite et assez modeste, mais elle n’en était pas
-moins une merveille de goût et de confort. Hélène
-y travaillait sans cesse, la retouchant comme une
-œuvre d’art, enlevant ici un meuble, là un tableau
-ou un bibelot. Et elle la montrait avec orgueil,
-de la cuisine au grenier. La pièce dont elle tirait
-surtout vanité était son cabinet de toilette. Elle
-avait mis tout son génie féminin dans ce décor
-intime. D’aucuns l’eussent voulu plus sobre et
-plus simple ; un artiste pourtant l’eût trouvé
-délicieux. Les murs, entre les hautes glaces,
-étaient tendus de brocart gris bleu à reflets irisés,
-et le parquet recouvert d’un de ces tapis Morris
-qui sèment comme des fleurs vivantes sous les
-pieds. Sur les panneaux des meubles, d’un bois
-blanc, poli et chaud comme l’ivoire, étaient
-incrustés des salamandres, des oiseaux exotiques,
-des papillons diaprés, dont les couleurs s’harmonisaient
-avec les soies jaunes, bleues, roses,
-des sièges, des coussins et des rideaux. Sur ce fond,
-d’une tonalité très douce, se détachaient des
-aquarelles de maîtres, la garniture de vieux
-Dresde qui ornait la cheminée, des baguiers, des
-coupes anciennes, des vases de formes curieuses,
-enfin la large table, surmontée d’un miroir, où les
-ustensiles de toilette en or, en argent, en écaille
-blonde, parsemaient avec ordre un merveilleux
-dessus en vieux point de Venise.</p>
-
-<p>Un Européen, transporté subitement au seuil
-de ce sanctuaire, n’eût pas manqué, d’abord, de
-se croire chez une grande demi-mondaine parisienne ;
-mais, pour peu qu’il eût été doué de ce
-sixième sens qui pénètre les gens et les choses à
-la manière des rayons Rœntgen, il eût vite reconnu,
-malgré cette recherche et ce raffinement suspects,
-l’atmosphère saine de la femme honnête. Et
-madame Ronald était bien la figure qu’un coloriste
-eût placée dans ce cadre ultra-moderne. Il fallait
-là son corps élégant, toujours délicieusement
-déshabillé ou habillé, ses cheveux chatoyants,
-nuancés de divers tons d’or, sa blancheur mate,
-ses grands yeux bruns qui promenaient autour
-d’elle une caresse inconsciente, ses belles lèvres
-bien dessinées, dont le sourire découvrait des
-dents parfaites. Il fallait là cette tête qui donnait
-une impression de « blondeur » et de lumière,
-ce visage de charmeuse ennobli par un air d’intelligence
-et de supériorité.</p>
-
-<p>Un soir, vers la fin de mars, Hélène s’habillait
-pour l’Opéra. Vêtue d’une robe d’un jaune très
-doux, dont le décolleté laissait voir toute la perfection
-de ses épaules, elle était assise devant son
-miroir. Pendant qu’elle refrisait avec soin, elle-même,
-quelques mèches folles, une seconde figure
-se refléta dans la glace, celle d’un homme de haute
-taille, aux cheveux noirs, aux yeux bleus.</p>
-
-<p>— Ah ! Henri ! — s’écria la jeune femme sans
-interrompre sa frisure ; — vous êtes en retard, il me
-semble.</p>
-
-<p>— Oui, j’ai eu un après-midi très chargé.</p>
-
-<p>Les époux échangèrent une poignée de main
-et un regard affectueux, puis le nouveau venu
-se jeta dans un fauteuil à bascule, qui avait
-l’air d’être sa propriété, et qui se trouvait placé
-auprès de la table de toilette, mais à contre-jour.</p>
-
-<p>— Eh bien, ma chérie, vous êtes-vous amusée
-aujourd’hui ? demanda-t-il avec une expression
-de grande bonté.</p>
-
-<p>— Assez. Le déjeuner de madame Barclay a
-été très brillant, très gai… un succès…</p>
-
-<p>— Vous avez dit beaucoup de mal des hommes ?</p>
-
-<p>— Nous n’en avons pas parlé.</p>
-
-<p>— C’est pire ! fit M. Ronald en souriant.</p>
-
-<p>— Nous avons discuté une foule de questions
-intéressantes… Des Européennes ne sauraient
-imaginer comme c’est agréable, un déjeuner de
-femmes.</p>
-
-<p>— Elles n’ont pas encore appris à se passer de
-nous.</p>
-
-<p>— Tant pis pour elles ! répliqua Hélène avec une
-expression qui tempérait l’impertinence de sa
-réponse.</p>
-
-<p>— Nous avons eu une belle séance d’ouverture,
-à notre congrès.</p>
-
-<p>— Ah !</p>
-
-<p>— Rauk, de Boston, a prononcé un discours
-remarquable. Il a passé en revue les découvertes
-de la chimie moderne et fait pressentir celles de
-l’avenir ; il a retracé le rôle et la mission des
-hommes de science. Je n’ai jamais rien entendu
-de plus magistral.</p>
-
-<p>Hélène avait tranquillement suivi le fil de ses
-pensées.</p>
-
-<p>— Imaginez, dit-elle, que madame Barclay,
-à son déjeuner, inaugurait un service en cristal de
-Bohême taillé sur ses propres dessins, une nappe
-et des serviettes brodées à Constantinople par des
-femmes syriennes.</p>
-
-<p>— C’était joli ?</p>
-
-<p>— Oui, original, byzantin… un peu trop riche.</p>
-
-<p>— Vous savez que je dois parler, au congrès, la
-semaine prochaine, — fit M. Ronald revenant de
-son côté à ce qui l’intéressait. — Je me propose de
-dire leur fait aux philosophes et aux littérateurs.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’ils vous ont fait ?</p>
-
-<p>— A moi, personnellement, rien ; mais leur
-ignorance m’exaspère. Ils ne voient pas que la
-science est la nature, et la nature la science même.
-Ils affectent de la mépriser. Ils ont proclamé sa
-banqueroute. Ils l’accusent d’avoir augmenté la
-somme des maux de l’humanité. Ils applaudissent
-aux échecs des savants, se moquent de leurs
-tâtonnements, de leurs erreurs. C’est idiot ! Ils
-devraient plutôt s’associer à leurs travaux, propager
-leurs découvertes, faire accepter la vérité.
-Ils rendraient ainsi l’évolution présente moins
-douloureuse, — car toute évolution est douloureuse !…
-Ils vont jeter les hauts cris, lorsqu’un
-de ces jours nous leur prouverons, à ces fameux
-idéalistes, que l’amour n’est autre chose qu’un
-fluide comme la lumière, comme l’électricité.</p>
-
-<p>Hélène, tout occupée à bien placer dans ses
-cheveux de petits peignes d’écaille ornés de diamants,
-n’avait prêté qu’une oreille distraite à
-ce qui précède. Ces dernières paroles arrivèrent
-pourtant à son esprit et, de saisissement, son bras
-demeura en l’air.</p>
-
-<p>— L’amour, un fluide comme la lumière ! — répéta-t-elle
-avec une petite grimace d’horreur, — vous
-vous moquez de moi !</p>
-
-<p>— Pas le moins du monde.</p>
-
-<p>— Ah ! ils ont bien raison de détester la science,
-les poètes ! N’a-t-elle pas déclaré que le baiser est
-un véhicule de germes infectieux ?… Et maintenant,
-elle viendrait proclamer que l’amour est
-un fluide !… Pourquoi pas un microbe, pendant
-qu’elle y est ?</p>
-
-<p>— Parce que c’est un fluide… un fluide perceptible,
-enregistrable peut-être, un de ces jours, qui
-va touchant ici une cellule inactive, là une fibre
-insoupçonnée, une corde muette, pour produire
-chez l’individu les effets nécessaires.</p>
-
-<p>— Et le libre arbitre, qu’en faites-vous ?</p>
-
-<p>— Le libre arbitre ! Ils n’ont jamais passé dans
-nos laboratoires, ceux qui ont l’orgueil d’y croire.
-Nous sommes les créatures de Dieu entièrement,
-ses collaborateurs dociles. Nous ne sommes ici-bas
-que pour travailler à son œuvre, à l’œuvre
-universelle.</p>
-
-<p>— L’amour, un fluide ! — redit encore Hélène,
-mal revenue de sa surprise. — En tout cas, j’espère
-que ce n’est pas vous qui démontrerez cela ! Je
-ne me soucierais pas d’être la femme de l’homme
-qui attachera son nom à cette abominable découverte.</p>
-
-<p>— Pourquoi abominable ? Nous commençons
-à connaître le rôle des infiniment petits. Grâce à
-l’électricité, nous allons pouvoir étudier ces fluides
-qui sont nos fils conducteurs et parmi lesquels
-se trouve l’amour. La vérité est plus belle que la
-fable. Il y aura pour les dramaturges et les romanciers
-des effets puissants à en tirer ; c’est la science
-qui leur ouvrira une source nouvelle, inépuisable,
-d’émotions et de sentiments… Qu’est-ce qu’ils
-ont fait pour l’humanité, vos philosophes et vos
-poètes ? Ils l’ont leurrée d’utopies, bercée de
-fausses espérances ; ils ont mis un biberon vide à
-ses lèvres. Et c’était nécessaire, puisque cela a
-été. Mais le rôle des hommes de science va devenir
-de plus en plus grand. Ils perfectionneront et
-embelliront le corps humain, prolongeront la vie.
-Ils inventeront de nouveaux moyens de locomotion.
-Grâce à eux, on pourra dire dans quelques siècles :
-« L’homme est un être qui a marché. » Ils feront
-plus, eux qu’on accuse d’impiété : ils révéleront
-le vrai Dieu à l’humanité, et ils l’amèneront purifiée,
-ennoblie, croyante, au pied de ses autels.</p>
-
-<p>La physionomie d’Hélène eût indiqué clairement
-à un observateur qu’elle n’avait point suivi son
-mari dans son ascension intellectuelle, mais qu’elle
-l’avait lâché en route ; cela lui arrivait souvent,
-du reste.</p>
-
-<p>— Henri, — fit-elle en polissant avec un fin
-mouchoir de batiste les pierreries de ses bagues, — j’ai
-envie de fonder une ligue contre le luxe.
-C’est une intempérance comme une autre, après
-tout !</p>
-
-<p>— Vous dites ?</p>
-
-<p>— Que je veux fonder une ligue contre le luxe
-et mettre la simplicité à la mode.</p>
-
-<p>— Cela ne manquerait pas d’originalité, venant
-de vous surtout !</p>
-
-<p>— Sérieusement, si une réaction ne se fait pas,
-nous tomberons en plein dans l’extravagance et le
-mauvais goût. Pourvu que nous n’y soyons pas
-déjà ! Cette orgie de richesses commence à m’écœurer.
-Il me vient parfois l’envie d’habiter un cottage
-meublé du strict nécessaire, et de n’avoir que du
-linge uni et des robes de bure.</p>
-
-<p>— Un cottage, du linge uni, des robes de bure !…
-Ma chère amie, vous m’effrayez : il faut que vous
-soyez malade pour avoir de semblables fantaisies.</p>
-
-<p>— Moquez-vous, mais en vérité, j’éprouve la
-fatigue d’une personne qui aurait regardé trop
-longtemps une surface brillante. J’ai besoin de
-voir des choses vieilles, douces, laides même, de
-sortir de cette ronde effrénée que nous menons,
-pour respirer un peu… Oh ! je suis lasse, lasse à
-pleurer… L’Europe nous fera du bien, à tous les
-deux, car vous aussi vous êtes surmené.</p>
-
-<p>— Moi ? pas du tout ! — protesta M. Ronald, — je
-ne me suis jamais mieux porté.</p>
-
-<p>Puis, arrêtant le balancement de son fauteuil :</p>
-
-<p>— Hélène, — dit-il d’un air embarrassé, presque
-timide, — il faut que vous me rendiez ma parole.
-Il m’est absolument impossible de quitter l’Amérique
-avant quelques mois.</p>
-
-<p>La surprise fit tomber des doigts de la jeune
-femme la grosse perle qu’elle était sur le point
-d’attacher à son oreille.</p>
-
-<p>— Quoi ? s’écria-t-elle avec une flambée de colère
-dans les yeux, — vous voulez que, maintenant,
-je renonce à mon voyage en Europe ?</p>
-
-<p>— Non, ma chérie, je ne suis pas aussi égoïste
-que cela. La preuve, c’est qu’en sortant du congrès,
-je suis allé retenir votre cabine pour le 8 avril,
-à bord de la <i>Touraine</i>.</p>
-
-<p>— Oh ! Henri, y pensez-vous ? Nous ne nous
-sommes jamais séparés depuis neuf ans que nous
-sommes mariés ! fit la jeune femme avec un joli
-regard tendre.</p>
-
-<p>— Ce sera dur pour moi qui resterai, mais qu’y
-faire ? Il y a longtemps que mon préparateur n’a
-eu de congé. Si je ne le mets pas tout de suite
-au vert, il va tomber malade. En outre, je
-suis sur la voie d’une importante découverte, je
-ne puis interrompre mes travaux… Il y a encore
-le mariage de Dora. Elle n’a plus de père et je
-suis obligé de le remplacer en ma qualité de
-tuteur.</p>
-
-<p>— Le mariage de Dora ! Vous croyez donc qu’elle
-a l’intention de tenir sa parole ?</p>
-
-<p>— Je l’espère.</p>
-
-<p>— Eh bien, elle travaille justement à la reprendre.
-Elle veut remettre la petite fête à l’automne et
-venir avec nous en Europe.</p>
-
-<p>— Ce serait abominable de désappointer Jack
-pour la seconde fois ! Sa maison et son yacht sont
-tout prêts.</p>
-
-<p>— Oh ! si je ne me trompe, yacht et maison attendront
-quelque temps encore leur maîtresse. Vous
-savez que Dora se vante de n’avoir jamais fait
-à personne le sacrifice de sa volonté ou d’un
-plaisir.</p>
-
-<p>— Oui, pour l’égoïsme féminin, elle détient le
-record !…</p>
-
-<p>— Voyons, Henri, vous ne me laisserez pas aller
-seule en Europe !</p>
-
-<p>— Vous aurez tante Sophie et votre frère.</p>
-
-<p>— Et vous ne serez pas jaloux ?</p>
-
-<p>— Non, car j’ai une confiance absolue en votre
-affection et en votre honneur.</p>
-
-<p>— Vous avez bien raison… Mais cela bouleverse
-tous mes arrangements : je comptais envoyer les
-domestiques à la campagne et fermer la maison.</p>
-
-<p>— Fermez-la. Il me serait impossible de l’habiter
-sans vous. Ma mère me donnera l’hospitalité.</p>
-
-<p>— Ah ! je vois que vous avez déjà fait tous vos
-plans ! dit Hélène un peu piquée.</p>
-
-<p>— Oui, afin que vous n’ayez ni soucis ni
-regrets.</p>
-
-<p>— Et ce que l’on va me critiquer dans votre
-famille !… Votre sœur s’élève sans cesse contre
-les Américaines qui abandonnent leurs maris
-pour aller s’amuser en Europe.</p>
-
-<p>— Du moment que je le trouve bon, personne
-n’a rien à dire. Partez en paix, ma chérie.</p>
-
-<p>— Oh ! si je n’avais pas un réel besoin de changement,
-je remettrais le voyage à l’automne ; mais
-j’ai les nerfs dans un état !…</p>
-
-<p>— Je m’en suis aperçu ! fit M. Ronald avec un
-léger sourire.</p>
-
-<p>— Vous ne savez pas, vous autres hommes, ce
-qu’est la tenue d’une maison dans ce pays de toutes
-les libertés. Les Européennes s’étonnent de ce
-que, de temps à autre, nous nous délivrons de nos
-ménages ! Je voudrais les voir à notre place…
-Oh ! le luxe de manger des dîners dont on n’a
-pas discuté le menu, de s’asseoir à table sans avoir
-à craindre quelque manifestation de mauvaise
-humeur de son chef ou de sa cuisinière, sous la
-forme d’un plat manqué !… Et le plaisir d’être
-servie par ces gentilles filles de chambre en bonnets
-blancs !… Voilà ce dont nous jouissons le plus en
-Europe, voilà ce dont j’ai besoin.</p>
-
-<p>— Eh bien, mon amie, allez vous reposer un
-peu. Faites une grande provision de santé et de
-gaieté. Achetez de jolies choses, pendant que vous
-y êtes… Pas de linge uni, pas de robes de bure.
-Cela ne vous siérait pas du tout.</p>
-
-<p>— Vous croyez ? fit la jeune femme, se regardant
-dans la glace d’un air sérieux.</p>
-
-<p>— J’en suis sûr. Vous êtes une créature brillante :
-il vous faut de la soie, des dentelles, des bijoux…
-Ne songez plus à fonder une ligue contre le luxe.
-Achetez, entassez ; nos petits-enfants feront la
-sélection. Nous n’avons pas encore droit à la
-simplicité et au loisir : nous devons acquérir,
-travailler, créer. Nous sommes des ancêtres !
-ajouta-t-il avec un accent de fierté.</p>
-
-<p>A ce moment, on frappa à la porte et, avant que
-le mot : « Entrez » fût prononcé, une jeune fille en
-toilette d’Opéra, une de ces jeunes filles femmes,
-dont l’Amérique a la spécialité, fit son apparition.</p>
-
-<p>— Dora ! s’écria madame Ronald en se tournant
-vers la nouvelle venue. — Il n’est pas encore sept
-heures et demie, j’espère !</p>
-
-<p>— Oh ! je n’en sais rien, — répondit mademoiselle
-Carroll avec un petit rire nerveux. — Je viens de
-livrer une grande bataille et de remporter une
-victoire. Mon mariage est remis à l’automne ;
-ma mère et moi, nous partons pour l’Europe avec
-vous tous.</p>
-
-<p>— Là !… que vous disais-je ? fit Hélène en
-regardant son mari.</p>
-
-<p>— J’aime à croire que vous plaisantez ! dit
-Henri Ronald devenu subitement sévère.</p>
-
-<p>— Non, mon cher oncle : ma mère a besoin des
-eaux de Carlsbad ; je ne puis l’y laisser aller seule.
-Il n’est personne qui ne m’approuverait de vouloir
-l’accompagner : eh bien, Jack, lui, le trouve
-mauvais, et j’ai eu grand’peine à lui faire comprendre
-que mon devoir filial m’oblige encore à
-retarder son bonheur ! conclut mademoiselle
-Carroll avec son ironie habituelle.</p>
-
-<p>— C’est indigne, vous n’avez pas plus de parole
-que de cœur !</p>
-
-<p>Dora se laissa tomber dans un fauteuil :</p>
-
-<p>— Je m’assieds, pour ne pas être renversée par
-toutes les gentillesses que vous allez me lancer
-à la tête.</p>
-
-<p>— Jack est d’une faiblesse stupide ! Il n’aurait
-jamais dû céder à ce nouveau caprice.</p>
-
-<p>— Oh ! il n’a pas cédé de bonne grâce, allez !
-Nous avons eu une de ces querelles !… J’ai été sur
-le point de lui jeter sa bague à la figure. Il l’a bien
-vu, et, plutôt que de risquer de me perdre, il a
-baissé pavillon et consenti à ce que je voulais.
-Il aime mieux épouser Dody tard que jamais…
-Je comprends cela !</p>
-
-<p>— Pas moi.</p>
-
-<p>— Je le regrette pour vous… Alors, j’ai été bien
-gentille : nous avons fait la paix, et je l’ai amené
-dans ma voiture. Il est là, au salon, tirant probablement
-sur sa moustache, dompté, sinon tout
-à fait calmé.</p>
-
-<p>— Et c’est ainsi que vous autres femmes américaines,
-vous vous jouez de l’affection et de la
-dignité de l’homme. Vous vous imaginez, ma parole
-d’honneur, qu’il a été fabriqué pour vous servir
-de pantin ! Vous le harassez de vos exigences, vous
-le torturez par votre coquetterie, et, quand vous
-en avez fait un imbécile, vous le plantez là et il
-cherche l’oubli dans l’ivresse.</p>
-
-<p>— Bravo, mon oncle ! fit mademoiselle Carroll, — quel
-dommage que vous ne soyez pas entré dans les
-ordres ! Vous auriez sûrement pris place parmi les
-grands sermonnaires.</p>
-
-<p>Un peu de couleur monta aux joues d’Henri
-Ronald.</p>
-
-<p>— C’est vrai, reprit-il, vous traitez vos montres
-avec plus de respect que vous ne traitez ces cerveaux
-d’hommes créés pour de si hautes besognes et auxquels
-vous devez tout. Vous les détraquez avec
-moins de regret que vous ne feriez d’une pièce
-d’horlogerie. Vous êtes par trop égoïstes, par trop
-indépendantes ! Croyez-moi, ce n’est pas le droit de
-vote, ce n’est pas le savoir qui élèveront la femme
-à notre niveau, mais le dévouement et l’abnégation.
-Et voulez-vous que je vous dise ? Ce sont ces
-vertus qui donnent son charme à l’Européenne et
-qui font sa supériorité.</p>
-
-<p>— Ah bah ! vous croyez ? Si j’en étais sûre, je
-me mettrais bien vite à les pratiquer.</p>
-
-<p>— Cela vous serait difficile, car vous êtes absolument
-gâtée par trop de liberté et trop de bonheur.
-L’automne dernier, vous avez pris le prétexte de
-votre santé — qui ne laissait rien à désirer — pour
-remettre votre mariage ; ce printemps, vous
-trouvez celui de la santé de votre mère. Si vous
-n’aimez pas assez Jack pour l’épouser, rompez avec
-lui. Soyez honnête, que diable !</p>
-
-<p>— C’est bien ce que je m’efforce d’être, mon bon
-oncle. J’aime M. Ascott, je n’ai jamais rencontré
-personne qui m’ait plu davantage ; je ne voudrais
-le céder à aucune femme, mais voilà !… je ne me
-sens pas tout à fait mûre pour le mariage. Il me
-faut encore un petit tour en Europe. J’y vais
-uniquement pour atteindre le degré de perfection
-nécessaire au bonheur de Jack. Si ce n’est pas
-de l’amour et de l’honnêteté, cela, je ne m’y
-connais pas !… Une fiancée retour d’Europe, c’est
-comme du bordeaux retour des Indes… Plaisanterie
-à part, je n’aurais jamais pu me résigner à me
-marier en votre absence ; j’aurais eu l’air trop
-orpheline.</p>
-
-<p>Hélène se mit à rire.</p>
-
-<p>— Ah ! vous êtes bien bons tous les deux !…
-Henri vient de m’annoncer qu’il ne peut s’absenter
-cet été, et une des raisons qu’il me donne pour ne
-pas m’accompagner est justement votre mariage.</p>
-
-<p>— Quoi ! Henri ne vient plus en Europe ! — s’écria
-mademoiselle Carroll avec un subit rayonnement, — ah !
-tant mieux ! nous allons joliment
-nous amuser !</p>
-
-<p>— Merci, fit M. Ronald d’un ton sec. — Je vais
-retrouver Jack, ajouta-t-il en se levant, et lui
-dire qu’il fera bien de vous accompagner.</p>
-
-<p>Dora sauta sur ses pieds, et, par un bond de
-chatte, elle arrêta son oncle.</p>
-
-<p>— Non, non, je vous en prie ! dit-elle en le
-retenant par les revers de son habit. — Ce serait
-une vengeance mesquine, indigne d’un grand
-homme comme vous. — Je vous aime tout plein,
-vous savez, mais vous êtes un peu un empêcheur
-de danser en rond et je veux jouir de mes derniers
-mois de liberté. Après cela, je reviendrai me placer
-dans le brancard du mariage. Vous verrez comme
-je trotterai droit et sans broncher aux côtés de
-M. Ascott !</p>
-
-<p>L’image de Dora trottant droit et sans broncher
-aux côtés de M. Ascott amena un sourire sur les
-lèvres du savant. Il ne résistait pas mieux qu’un
-autre aux bouffonneries de sa nièce.</p>
-
-<p>Elle vit qu’il était à demi désarmé et, pour
-achever sa victoire, elle lui passa son bras droit
-autour du cou.</p>
-
-<p>— Soyez bien gentil, — dit-elle en l’accompagnant
-jusqu’à la porte ; — allez pacifier Jack
-et tâchez de le remettre de bonne humeur. Faites-le
-pour l’amour de Dody ! — murmura-t-elle, en
-appliquant sur sa joue un baiser sonore de petite
-fille. — Et de deux ! — fit-elle en se jetant dans
-le fauteuil de son oncle. — Ah ! que la vie est dure !</p>
-
-<p>— C’est Jack qui aurait le droit de dire cela, — répondit
-madame Ronald en souriant, — vous
-agissez mal avec lui. Je ne crois pas que vous
-ayez l’intention de l’épouser jamais.</p>
-
-<p>— Si, si, je l’épouserai quelque jour, mais que
-voulez-vous ? le mariage me fait l’effet d’un nœud
-coulant où je n’ai nulle hâte de passer la tête. Je
-suis certaine de n’être jamais aussi heureuse que
-je le suis maintenant. Alors, à quoi bon me presser ?</p>
-
-<p>— Si vous aimiez M. Ascott, vous ne feriez pas
-tous ces raisonnements.</p>
-
-<p>— Oh ! je n’éprouve certainement pas pour lui
-cet amour dont il est parlé dans les romans français.
-Je me demande même s’il existe en réalité. En
-tout cas, nos hommes sont trop positifs pour
-l’inspirer, et nous, trop occupées pour le ressentir.</p>
-
-<p>Madame Ronald parut réfléchir.</p>
-
-<p>— Non, dit-elle, je ne crois pas que nous ayons
-le tempérament des grandes amoureuses.</p>
-
-<p>— Tant mieux ! elles ne font que des sottises…
-Quant à moi, j’ai pour Jack une affection solide,
-à durer toute la vie ; mais, depuis deux ans que
-nous sommes fiancés, nous nous sommes vus presque
-chaque jour. Je suis trop habituée à lui.
-Après cinq ou six mois de séparation, il aura l’air
-plus nouveau et me fera plus d’effet. Les hommes
-ne savent jamais ce qui est bon pour eux !</p>
-
-<p>— Oh ! Dody ! Dody ! s’écria Hélène en riant,
-vous ne vous doutez pas de ce que vous dites.</p>
-
-<p>— Si, si, parfaitement ! Honni soit qui mal y
-pense !… A propos, je suis joliment étonnée
-qu’Henri vous envoie seule en Europe. C’est contre
-les principes de la famille Ronald, cela !</p>
-
-<p>— Oh ! il est si peu égoïste ! Il paraît qu’il
-est sur le point de faire une grande découverte :
-si je refusais de le quitter, il m’accompagnerait
-pour ne pas me priver de ce voyage ; mais je le
-connais, il aurait tout le temps l’esprit dans son
-laboratoire et ne jouirait de rien. D’autre part, je
-suis réellement fatiguée, énervée au dernier point,
-je me sens devenir tout à fait désagréable. Pour
-ce mal-là, il n’y a que l’Europe.</p>
-
-<p>— Évidemment ! Toutes les deux, nous nous
-porterons beaucoup mieux quand nous aurons dépensé
-quelques milliers de dollars en bibelots et en
-chiffons, visité quelques églises, quelques musées,
-passé cinq ou six mois dans des appartements
-d’hôtel plus ou moins laids, plus ou moins confortables…
-Je compte bien, pourtant, que nous
-varierons un peu le programme. D’abord, nous
-emporterons nos bicyclettes pour faire des excursions
-à droite et à gauche ; puis votre frère
-nous conduira dans les petits théâtres, au café-concert,
-au Moulin-Rouge, chez Loiset ! Toutes nos
-amies y sont allées. Il paraît que c’est l’endroit le
-plus choquant de Paris… et ce que j’ai besoin
-d’être choquée !</p>
-
-<p>— Il n’est pas dit que Charley veuille nous conduire
-dans ces endroits-là.</p>
-
-<p>— Eh bien, nous l’y conduirons, nous ! répondit
-bravement la jeune fille.</p>
-
-<p>— J’espère que cette fois-ci, — fit Hélène, — les
-Kéradieu et les d’Anguilhon seront à Paris. A
-mes voyages précédents, je les ai toujours manqués.
-Cela a été comme un fait exprès. Avec deux
-amies mariées au faubourg Saint-Germain, je n’ai
-jamais vu l’intérieur d’un hôtel français.</p>
-
-<p>— Et moi qui ai eu le guignon de ne pas me
-trouver à Newport, l’été dernier, pendant que ce
-fameux marquis d’Anguilhon y était !… Croyez-vous
-qu’Annie nous invitera ?</p>
-
-<p>— Sûrement.</p>
-
-<p>— Quel bonheur ! Mais, pour l’amour de Dieu,
-ne dites pas devant Jack que nous avons la perspective
-d’aller un peu dans le monde : il s’imaginerait
-que je suis capable de me laisser entortiller
-par quelque Français et je n’aurais plus un moment
-de tranquillité.</p>
-
-<p>Madame Ronald avait tiré, d’un coffre-fort
-dissimulé dans un meuble élégant, sa boîte à
-bijoux. Elle promena, pendant quelques instants,
-ses doigts effilés parmi les gemmes étalées sur le
-velours blanc, puis elle choisit un splendide collier
-composé de perles et de diamants. Lorsqu’elle l’eut
-attaché à son cou, elle se tourna vers mademoiselle
-Carroll :</p>
-
-<p>— Suis-je bien ainsi ? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>— Vous êtes adorable ! répondit la jeune fille
-avec un accent de sincérité. — A côté de vous, j’ai
-l’air d’une araignée ! ajouta-t-elle en venant se
-placer devant une des grandes glaces.</p>
-
-<p>Et la glace refléta un corps mince et élégant
-aux lignes bien modernes, vêtu de soie blanche, une
-tête fine et brune, un visage aux traits un peu
-aigus, un teint un peu noiraud, mais embelli par
-des yeux merveilleux, où la vie rayonnait en des
-prunelles claires d’un bleu gris et dont le regard
-filtrait entre des cils presque noirs, épais et frisés.</p>
-
-<p>— Je ne devrais jamais me risquer dans votre
-voisinage ! fit Dora en remontant son haut collier
-de petites perles.</p>
-
-<p>— Ne dites pas de sottises : vous ne voudriez
-changer de physique ni avec moi, ni avec personne…
-et vous auriez bien raison !… Allons rejoindre ces
-messieurs. J’espère que Jack ne sera pas de trop
-méchante humeur et ne gâtera pas notre soirée.</p>
-
-<p>Au premier coup d’œil, les deux femmes devinèrent
-que M. Ronald n’avait pas réussi à infuser
-la résignation dans l’esprit du jeune homme :
-celui-ci avait une expression de chagrin qui ne
-fut pas sans causer un fugitif remords à sa fiancée.
-Et c’était un fort beau garçon que M. Ascott.
-Son visage n’était pas d’un type très élevé, mais
-ses yeux noirs, vifs, intelligents, son sourire joyeux,
-son air de bonté le rendaient sympathique à tous,
-et son entrain infatigable faisait de lui un des
-favoris de New-York.</p>
-
-<p>— Eh bien, on vous traite mal, mon pauvre
-Jack ! dit madame Ronald en lui donnant la main. — Croyez
-que je ne suis pour rien dans ce nouveau
-caprice de Dora.</p>
-
-<p>— J’en suis sûr. Elle est de ces Américaines qui
-ne peuvent voir une amie faire ses malles sans
-être tentées de l’imiter !… L’Europe est la perdition
-de nos femmes, la destruction de nos foyers.</p>
-
-<p>— Mais non, mais non… ne soyez pas injuste !…
-Pour ma part, je suis contente que votre mariage
-soit ajourné à l’automne. Cela me permettra d’y
-assister.</p>
-
-<p>— S’il se fait jamais !</p>
-
-<p>— Oh ! il se fera bien assez tôt pour votre
-tranquillité ! — dit M. Ronald en posant affectueusement
-sa main sur l’épaule du jeune homme.</p>
-
-<p>— C’est justement ce que j’ai dit à Jack ! fit
-mademoiselle Carroll, imperturbablement.</p>
-
-<p>A ce moment, le dîner fut annoncé.</p>
-
-<p>— Pressons-nous un peu, dit Hélène, je ne veux
-pas perdre l’entrée de Tamagno et cette première
-phrase d’Othello qui est comme un cri de triomphe
-et donne le frisson de la victoire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Il y a quelques années seulement, en Amérique,
-la femme mariée avait une vie sérieuse, plutôt
-cachée ; elle passait au second plan et y demeurait
-avec plus ou moins de résignation. C’était le temps
-où les divorces étaient rares et les scandales plus
-rares encore ; mais, dans ce pays d’évolutions
-rapides, les mœurs changent presque aussi vite
-que les modes. Les jeunes filles, de plus en plus
-désireuses de se soustraire à la surveillance maternelle,
-ont demandé aux femmes mariées de les
-chaperonner au bal, à l’Opéra, sur les mails, sur
-les yachts de leurs amis et dans toutes ces dangereuses
-parties de plaisir, excursions, pique-niques,
-soupers, qui leur sont permises. Et les femmes
-mariées ne se sont pas fait prier. Sous prétexte
-de sauvegarder les convenances par leur présence,
-elles sont rentrées en scène. Elles exhibent maintenant
-les plus jolies toilettes. Elles veulent des
-hommages, des offrandes, des fleurs, des tributs
-d’admiration. Elles fleurtent avec une audace, une
-science qui rendent redoutables leurs prétentions
-rivales. Elles commencent à patronner les jeunes
-filles, elles réussiront peut-être à les détrôner.
-Elles l’ont déjà fait à Washington.</p>
-
-<p>Les salons sont la synthèse d’une époque. Il
-n’y en a plus en Europe, il n’y en a pas encore
-en Amérique. Cependant, quelques femmes ont
-déjà un certain pouvoir individuel : madame
-Ronald était de ce nombre. Elle recevait avec un
-luxe de bon goût, un luxe qui, peut-être, eût paru
-excessif à Paris, mais qui, à New-York, était
-modeste. Ses invitations étaient convoitées comme
-des faveurs. Elle avait besoin de sympathie et
-d’admiration et rien ne lui coûtait pour se les
-attirer. Par un don ou par une règle de conduite
-assez rare chez ses compatriotes, elle avait l’accueil
-toujours égal et gracieux. Et par là surtout elle
-avait triomphé comme maîtresse de maison. Elle
-était devenue l’une des puissances féminines de
-New-York. Madame Ronald pouvait décider
-du succès d’un artiste, lancer une mode, changer
-un usage, tenir en respect une parvenue trop
-envahissante, mettre au ban de la société une
-divorcée trop heureuse. Elle était l’esprit dirigeant
-de plusieurs belles œuvres et, pour comble d’honneur,
-elle avait été élue présidente des <i lang="en" xml:lang="en">Colonial
-Dames</i>, — une association caractéristique, s’il en
-fut !</p>
-
-<p>Les cadets de familles anglaises, les Hollandais,
-tous ceux qui jadis vinrent chercher en Amérique
-la liberté et la fortune, avaient rompu sans désir
-de renouer avec la mère patrie. Devenus riches
-et indépendants, ils eussent volontiers laissé leurs
-ancêtres dormir en paix sous les voûtes des cathédrales
-et des églises d’Europe et dédaigné de se
-prévaloir d’eux. Les femmes ne l’ont pas permis.
-Une fois de plus, elles ont manqué l’occasion de
-prouver leur supériorité. Au lieu de créer dans
-leur pays l’aristocratie de l’intelligence, du savoir
-et du talent, elles ont ambitionné celle de la
-naissance. Au moyen des reliques emportées dans
-l’exode, des vieilles bibles sur les premiers feuillets
-desquelles étaient inscrits les mariages et les
-naissances, elles ont retrouvé les traces de leurs
-aïeux et se sont réclamées de leurs familles existantes.
-Elles tirent plus de vanité d’être les branches
-d’arbres vieux et pourris que d’appartenir aux
-souches nouvelles et vigoureuses qui ont poussé en
-Amérique. Elles se montrent plus fières de l’ancêtre
-inconnu, un homme inutile souvent, mauvais
-parfois, que de l’aïeul à qui elles doivent tout. Et,
-saisies de cette douce folie, bon nombre de parvenues
-vont feuilleter les archives du <span lang="en" xml:lang="en">British
-Museum</span>, les registres des églises ; pour peu qu’elles
-aient quelque habileté, elles ne manquent pas de
-rapporter des preuves d’origine ancienne, des
-armoiries même.</p>
-
-<p>Pour défendre l’intégrité de leur caste, les
-femmes de l’aristocratie américaine ont imaginé
-de fonder l’association des <i lang="en" xml:lang="en">Colonial Dames</i>, où
-sont admises les seules personnes qui peuvent
-montrer deux cents ans de filiation et prouver
-qu’elles ne descendent pas d’émigrants, mais
-d’émigrés ! La présidence de ce clan d’élite revenait,
-en quelque sorte, à madame Ronald, car elle était
-incontestablement bien née. Sa mère avait appartenu
-à une des meilleures familles de la Nouvelle-Orléans,
-et son père, le commodore Beauchamp,
-faisait remonter son origine jusqu’au Beauchamp
-venu en Angleterre avec Guillaume le Conquérant,
-dont le nom se trouve inscrit sur le portail de la
-cathédrale de Caen. Hélène était non seulement
-bien née, mais elle avait été bien élevée. Sa mère
-étant morte quelques semaines après son arrivée
-en ce monde, une sœur de son père, une de ces
-délicieuses vieilles filles qui ont l’instinct de la
-maternité, l’avait prise dans ses bras et dans son
-cœur et s’était donnée toute à elle et à son frère
-Charley. La petite Hélène avait été une de ces
-enfants qui, par leur beauté, par un précoce
-pouvoir de séduction, désarment parents et instituteurs.
-Mademoiselle Beauchamp, elle, puisait
-dans le sentiment du devoir une force de volonté
-par où elle avait réussi à discipliner la fillette, à lui
-enseigner le bon ton, de jolies manières. Si elle
-ne put empêcher le développement de sa vanité,
-de sa coquetterie innée, elle sut lui donner les
-principes qui pouvaient y faire contrepoids, et
-elle imprima au caractère de l’enfant sa propre
-droiture.</p>
-
-<p>Hélène fit de brillantes études. On craignit même
-qu’il ne lui prît fantaisie de devenir doctoresse en
-droit ou en médecine. Sa beauté la sauva. Elle
-comprit vite qu’il y avait plus d’agrément à être
-une femme qu’une féministe.</p>
-
-<p>A dix-sept ans, au sortir de pension, pour ainsi
-dire, elle eut une cour d’admirateurs, des invitations
-plus qu’elle n’en pouvait accepter. Tout à coup, elle
-fut saisie d’un de ces dégoûts qui devaient souvent
-l’assaillir encore et qui témoignaient de sa supériorité.
-Elle déclara alors à son père et à sa tante
-qu’elle voulait aller passer une année à Paris,
-dans un couvent, pour perfectionner son français,
-sa musique et sa voix. « Si je ne m’éclipse pas
-pendant quelque temps, — ajouta-t-elle avec ce
-sens pratique qui n’abandonne jamais l’Américaine, — mes
-débuts dans le monde seront manqués.
-On m’aura trop vue, je ne ferai aucune sensation. »</p>
-
-<p>M. Beauchamp et sa sœur jetèrent d’abord les
-hauts cris, puis ils finirent par reconnaître que
-la jeune fille avait raison et par convenir entre
-eux que ses succès précoces ne pouvaient que lui
-être nuisibles. Ils consentirent donc à ce qu’elle
-voulait, s’opposant toutefois au séjour dans un
-couvent. Hélène tint bon. Les pensionnats bourgeois
-de Passy et de Neuilly ne lui disaient rien.
-Un couvent <i>chic</i>, aristocratique autant que possible,
-voilà ce qu’il lui fallait ! La vie religieuse lui avait
-toujours semblé si extraordinaire qu’elle en avait
-une curiosité excessive. L’idée de s’emprisonner
-entre de hauts murs, d’obéir au son d’une cloche, de
-se soumettre à une discipline sévère, de se trouver
-dans un milieu français avec des jeunes filles d’une
-race et d’une éducation différentes, tentait son
-imagination chercheuse de nouveau.</p>
-
-<p>En conséquence de cette fantaisie, assez étrange
-chez une mondaine comme l’était déjà Hélène,
-mademoiselle Beauchamp et elle partirent pour
-Paris. Après bien des recherches, elles donnèrent la
-préférence au couvent de l’Assomption à Auteuil,
-où il y a de l’air, de l’espace et de la verdure.
-Tante Sophie était résolue à ne pas quitter sa
-nièce. A aucun prix, elle n’eût voulu la laisser
-en des mains étrangères et catholiques. Dominée,
-comme toujours, par le sentiment du devoir, elle
-fit taire ses répulsions de protestante et prit un
-appartement dans ce que l’on appelle le « Petit
-Couvent », une maison de retraite où des femmes
-du monde viennent souvent chercher le repos et
-l’oubli. Hélène eut sa chambre dans le couvent
-même.</p>
-
-<p>Les Américaines, qui ont passé quelque temps
-dans les pensionnats de Paris, déclarent les Françaises
-mal élevées, corrompues, hypocrites. De
-leur côté, les Françaises considèrent les Américaines
-comme des païennes en religion et en morale. Ces
-méprises viennent de ce qu’elles ont de la vie
-une conception différente.</p>
-
-<p>Depuis des siècles, le catholicisme a tourné l’âme
-latine vers l’au-delà. Il persuade à la jeune fille
-qu’elle a été mise en ce monde uniquement pour
-gagner le ciel. Il s’efforce de lui inculquer le mépris
-du bonheur humain, des vanités de la terre, le
-dédain de son corps, l’amour de la souffrance. Il
-a obtenu ainsi des renoncements sublimes, des
-puretés exquises. Cet idéal favorise chez la femme
-naissante la vie intérieure, et l’espèce de claustration
-à laquelle nos mœurs la condamnent, fait d’elle
-un être concentré, — en qui la sève refoulée
-produit parfois des rêves dangereux, toute une
-végétation folle d’idées malsaines, de désirs morbides,
-de sentiments bizarres.</p>
-
-<p>L’Américaine, au contraire, croit qu’elle a été
-créée pour jouir des biens d’ici-bas, pour développer
-son intelligence et prendre part à l’activité universelle.
-Elle n’a aucune préoccupation d’outre-tombe,
-aucune ambition de bonheur éternel. Elle
-se sent entre les mains d’une grande Providence
-et s’y abandonne joyeusement ; son esprit est
-ouvert à toutes les idées, son corps est fortifié par
-la vertu de l’eau, du plein air, du mouvement.
-Ses sens ne sont pas aiguisés par des pudeurs apprises.
-Elle se placera devant son miroir dans une
-nudité absolue, sans éprouver un frisson de volupté.
-Elle se félicitera d’être belle, s’ingéniera à diminuer
-ses imperfections, indiquera tranquillement à la
-masseuse le membre à repétrir. Son innocence
-faite, non pas d’ignorance, mais d’honnêteté, a
-moins de charme et plus de valeur. Ce que nous
-appelons <i>mal</i> et <i>péché</i>, elle le nomme <i>infériorité</i>
-ou <i>grossièreté</i>. Dans cette distinction réside toute
-la différence qui existe entre la psychologie du
-Vieux Monde et celle du Nouveau, entre la psychologie
-du passé et celle de l’avenir peut-être.</p>
-
-<p>Les élèves du couvent de l’Assomption appartiennent
-en général à l’aristocratie de province et à la
-haute bourgeoisie. Hélène se sentit singulièrement
-dépaysée dans la société de ces jeunes filles. Elles
-lui furent un continuel sujet d’étonnement. Les
-libertés que la plupart prenaient avec la vérité la
-scandalisaient. Leur avidité à pénétrer les mystères
-de la vie la choquait. L’amour, qu’elle considérait
-comme une des belles choses de la nature, qu’elle
-attendait paisiblement, semblait être pour ces
-Françaises un fruit défendu, une sorte de péché,
-autour duquel, cependant, tournaient toutes leurs
-pensées, toutes leurs conversations. Elles se plaisaient
-même à lire et à relire dans leur livre
-d’heures, les quelques versets du Cantique des
-Cantiques qui y sont insérés et rêvaient de ce
-« Bien-Aimé qui arrive bondissant par-dessus les
-collines ». Les dévotes priaient avec une ferveur
-mystique, s’imposaient des privations pour être
-agréables à Dieu. Ceci paraissait à l’Américaine
-le comble de l’enfantillage. Et il y avait chez
-toutes ces pensionnaires des besoins de dévouement,
-de sacrifice, des aspirations, qui en faisaient
-à ses yeux des créatures extravagantes et romanesques,
-mais auprès desquelles, par moments, elle
-se sentait une véritable enfant.</p>
-
-<p>A son tour, Hélène fut incomprise et critiquée
-sans merci. On prit sa franchise pour de la rudesse ;
-son indépendance de caractère parut une preuve
-de mauvaise éducation. Son élégance précoce, ses
-dessous de soie et de batiste, qui excitaient bien
-des envies, furent considérés comme des indices de
-coquetterie coupable. Sa beauté lui valut des
-admirations passionnées qui ne laissèrent pas
-que de la flatter ; mais, pendant son séjour au
-couvent d’Auteuil, elle ne s’y fit pas une amie
-vraie.</p>
-
-<p>Dans ce milieu français et catholique, Hélène, à
-son insu, enregistra une foule d’impressions qui,
-plus tard, bien plus tard, devaient reparaître et
-aider à l’accomplissement de sa destinée. Tous les
-dimanches, avant déjeuner, elle allait à l’église
-protestante de l’avenue de l’Alma ; l’après-midi,
-avec son bel éclectisme américain, elle assistait
-aux vêpres et même chantait à l’orgue. Les cérémonies
-du culte catholique n’étaient pour elle
-qu’un spectacle ; elle avait toutefois la conscience
-que ce spectacle l’élevait spirituellement, — <i lang="en" xml:lang="en">was
-elevating</i>. — L’odeur de l’encens, les mots mystérieux
-de la langue liturgique, la bénédiction du
-Saint-Sacrement lui plaisaient particulièrement.
-De temps à autre, le frisson religieux passait à la
-surface de son âme, mais sans la remuer. La
-chapelle de l’Assomption avait pour elle un attrait
-curieux. Elle demandait souvent qu’il lui fût
-permis d’aider la religieuse à décorer l’autel. Elle
-le faisait comme une profane, avec des mouvements
-vifs, le rire aux lèvres, la voix un peu trop
-haute, insensible à la grande Présence qui rendait
-la sœur si craintive et si respectueuse. Les jours
-du marché de la Madeleine, elle revenait à Auteuil,
-sa voiture remplie de fleurs ; elle allait déposer les
-plus belles aux pieds de la Vierge. C’était un
-hommage qu’en vraie Américaine elle voulait
-rendre à son sexe. Elle aimait le catholicisme parce
-que, disait-elle avec un sans-gêne d’hérétique, il
-possède une déesse et que, seul de toutes les
-religions chrétiennes, il a élevé des autels aux
-femmes.</p>
-
-<p>Hélène s’était promis de bien employer son
-temps à Paris, et elle se tint parole. Elle suivit
-les classes de français, de littérature et d’histoire,
-prit des leçons de diction, des leçons de chant d’un
-grand professeur italien. Elle avait une voix
-extrêmement belle et pure, à laquelle cependant
-manquait encore la chaleur de l’âme. Elle le sentait
-et s’en désespérait. Elle avait beau évoquer successivement
-la figure de ses admirateurs, aucun ne
-la « dégelait », comme elle le disait plaisamment,
-et à dix-huit ans, elle était obligée de tricher sur
-la prononciation pour donner aux paroles d’amour
-un peu d’expression.</p>
-
-<p>Mademoiselle Beauchamp chaperonna si habilement
-sa nièce qu’elle n’eut pas l’occasion de faire la
-connaissance d’un seul Français. Elle ne put voir
-que de loin ces comtes et ces marquis dont elle
-avait entendu dire tant de mal et qui, à cause de
-cela, excitaient sa curiosité.</p>
-
-<p>Cette année d’étude et de repos fit le plus grand
-bien à la jeune Américaine. Elle rapporta d’Europe
-quelque chose d’indéfinissable qui ajoutait à sa
-beauté un charme nouveau.</p>
-
-<p>Les débuts dans le monde d’Hélène Beauchamp
-furent un succès dont on parla longtemps. Elle
-devint une des plus triomphantes « belles » de la
-société de New-York. — Une « belle » est une de
-ces créatures brillantes, jolies, possédant le secret
-pouvoir qui fait les conquérants : c’est à elle que
-vont tous les hommages ; on la couvre de fleurs,
-on mendie ses sourires, les maîtresses de maison
-se disputent sa présence, les hommes par vanité
-deviennent ses courtisans et ses esclaves. Cette
-royauté dure une ou deux saisons mondaines,
-pendant lesquelles il faut gagner le Grand Prix :
-position ou fortune. La « belle » qui n’y réussit
-pas est considérée comme — <i lang="en" xml:lang="en">a living failure</i>, un
-« insuccès vivant ». — Elle vieillit vite et passe
-pour toujours au rancart. <i lang="la" xml:lang="la">Sic transit gloria mundi !</i></p>
-
-<p>La fortune d’Hélène n’était pas en rapport avec
-ses goûts : aussi avait-elle déclaré qu’elle ferait un
-mariage riche ou qu’elle resterait vieille fille. Elle
-avait été créée, disait-elle, pour avoir des voitures,
-des chevaux, des toilettes élégantes, une maison
-luxueuse ; il lui fallait tout cela. Elle fut demandée
-par plusieurs parvenus milliardaires, elle les refusa
-haut la main. Elle n’était pas ambitieuse à demi :
-elle voulait encore un homme de bonne famille,
-intelligent, qui fût ou pût devenir quelqu’un.
-L’Américaine, en général, tient à ce que son mari
-lui fasse honneur, soit par ses capacités, soit par
-sa puissance commerciale. S’il possède une haute
-stature, elle s’en montre particulièrement fière et
-répète avec une vanité un peu sauvage : « Il a
-six pieds sans ses souliers. »</p>
-
-<p>Henri Ronald semblait être le rêve d’Hélène fait
-homme. Il réunissait tout ce qu’elle désirait rencontrer :
-beauté physique, capacités de premier
-ordre et fortune. Quoiqu’il ne fût pas aussi bien né
-qu’elle, il avait derrière lui trois générations de
-bourgeoisie riche et honnête, ce qui dans tous les
-pays du monde peut constituer une petite noblesse.
-Henri était le grand parti de la saison où mademoiselle
-Beauchamp fit ses débuts.</p>
-
-<p>La vue d’Hélène éveilla tout ce qu’il y avait en
-lui de poésie et de jeunesse. Ses cheveux d’un
-coloris si merveilleux, ses yeux bruns rayonnant
-de vie, sa personne élégante se photographièrent
-instantanément dans le cerveau du jeune homme
-et ne s’effacèrent plus. Dès le premier moment,
-mademoiselle Beauchamp devina qu’il était en son
-pouvoir. Elle commença par jouer un peu cruellement
-avec lui, mais elle était trop réellement intelligente
-pour ne pas sentir sa supériorité et en
-éprouver le respect. Comme il arrive souvent chez
-la femme, l’amour suivit de près.</p>
-
-<p>La mère et la sœur de M. Ronald, deux bourgeoises
-austères, essayèrent de le détourner de la
-brillante jeune fille dont la mondanité et la frivolité
-les effrayaient. Les forces du Destin se trouvaient
-contre elles : pour la première fois, leurs paroles et
-leurs remontrances furent sans effet sur Henri ; à
-la fin de la saison, il était fiancé à Hélène.</p>
-
-<p>Le mariage, retardé par la mort du commodore
-Beauchamp, n’eut lieu que dix-huit mois plus
-tard.</p>
-
-<p>Et jusqu’alors, ce mariage avait été des plus
-heureux. M. Ronald était devenu le propriétaire
-d’une des grandes revues scientifiques de l’Amérique,
-et ses travaux en toxicologie l’avaient rendu
-célèbre, même hors de son pays. En Europe,
-savants et littérateurs sortent, pour la plupart, du
-peuple et de la petite bourgeoisie, où se trouvent
-les forces vives des nations. Ils n’ont pas reçu
-cette éducation qui raffine et polit l’individu. Ils
-sont à la fois au-dessus et au-dessous des gens du
-monde. Aux États-Unis, ils appartiennent, de plus
-en plus, à la classe riche et ils en ont les habitudes.
-S’ils ne les avaient pas, du reste, leurs femmes
-auraient tôt fait de les leur donner.</p>
-
-<p>M. Ronald avait un laboratoire comme on a une
-écurie de courses. Il était un de ces athlètes de
-l’Université d’Harvard, dont les muscles et tous
-les sens sont exercés par un entraînement continuel,
-au moyen de ces sports qui décuplent la
-force de l’homme, qui le rendent gracieux au
-repos, redoutable à l’heure du combat, et qui,
-quoi qu’en disent les éducateurs français, peuvent
-se concilier avec l’étude, comme on le voit en
-Angleterre et en Amérique. Entre deux expériences
-de chimie, Henri Ronald allait faire une partie de
-cricket ou de foot-ball et, à trente-huit ans, l’âge qu’il
-avait maintenant, son corps était d’une vigueur,
-d’une agilité qui, en quelques jours, pouvaient
-faire de lui un soldat de premier ordre.</p>
-
-<p>Hélène aimait son mari, non pas passionnément
-peut-être, mais aussi profondément qu’elle croyait
-pouvoir aimer, et elle était, elle, la joie de cet
-homme, son orgueil, sa vanité, son amour unique.</p>
-
-<p>Aux États-Unis, chez les gens riches, il y a peu
-de vie de famille. Les femmes qui se sentent quelque
-intelligence se font un devoir de la cultiver :
-à la manière des héroïnes d’Ibsen, elles veulent
-développer leur individualité et rêvent de se séparer
-de l’homme : elles se jettent éperdument dans
-l’étude, passent leur temps dans les clubs littéraires
-ou scientifiques et abandonnent maison
-et enfants à la grâce de Dieu. Les mondaines ne
-songent qu’au plaisir. Les maris des unes et des
-autres sont pris toute la journée par les affaires.
-Quand ils rentrent chez eux, ils n’y trouvent pas
-l’intimité du foyer. On ne leur permet pas de
-dételer, mais seulement de changer de harnais, et
-le plus lourd souvent n’est pas celui du travail.</p>
-
-<p>M. Ronald, lui, sacrifiait son club pour venir
-assister à la toilette de sa femme. Il aimait à la
-voir au milieu de toutes les choses jolies, soyeuses,
-brillantes, qui servaient à sa parure. Dans cette
-heure de tête-à-tête, chacun parlait de ce qui
-l’intéressait, conjugalement. Lui, causait art,
-science, politique ; elle, à son tour, racontait sa
-journée de mondaine, les potins recueillis çà et là.
-Hélène eût été très froissée que son mari ne l’associât
-pas à sa vie intellectuelle ; cependant elle
-ne l’écoutait guère que d’une oreille. Ni l’un ni
-l’autre ne remarquait, heureusement, combien
-était rare et léger le contact de leurs esprits.</p>
-
-<p>Madame Ronald avait l’activité de toutes ses
-compatriotes. Plus elle pouvait accumuler, dans
-sa journée, de visites, de plaisirs et d’actions, plus
-elle était satisfaite. Malgré cela, elle avait parfois
-la conscience qu’elle vivait à vide.</p>
-
-<p>Après une longue fréquentation des Américaines,
-on peut reconnaître au premier coup d’œil celles
-qui ont du sang latin ou celte. Il y a plus de rêve
-dans leurs yeux. Elles possèdent plus de charme
-et de sensibilité physique. Leur caractère a plus
-de nuances et moins de fermeté ; leur moralité
-n’est pas aussi soutenue. L’arrière-grand-père de
-madame Ronald était un huguenot de Toulouse. Il
-y avait en elle des éléments étrangers à la race
-saxonne, et ces éléments, non utilisés, produisaient
-une certaine agitation intérieure, un mécontentement
-sans cause qu’elle appelait nervosité. Les
-plaisirs mondains ne l’avaient jamais entièrement
-satisfaite. Elle avait étudié les choses les plus
-extraordinaires : le bouddhisme, les sciences occultes,
-les questions sociales, — étudié à la manière
-des femmes, s’entend ! — Quand elle lisait dans un
-roman français l’analyse de quelque grande passion,
-et c’était toujours ce qu’elle recherchait, elle se
-dépitait de n’avoir jamais rien éprouvé de pareil.
-Il lui semblait qu’elle était lésée, traitée comme une
-enfant. Elle se demandait si l’âme européenne
-avait plus de cordes que la sienne, ou si, chez elle,
-ces cordes n’avaient pas vibré. L’amour que lui
-avait inspiré son mari lui paraissait banal. Elle
-lui en voulait, à son insu, de n’avoir jamais
-remué la lie de son être ; elle se disait avec un
-haussement d’épaules : « Il est trop parfait ! »</p>
-
-<p>Chez une Française, semblable curiosité eût été
-toute sensuelle et une bonne catholique n’aurait
-pas manqué de s’en confesser. Chez l’Américaine,
-quand elle s’éveille, et elle s’éveille souvent, ce
-n’est qu’une curiosité de l’esprit. Hélène désirait
-savoir, tout simplement ; elle ne se souciait pas de
-sentir. Elle regrettait de n’avoir pas connu les
-tortures de la jalousie, le combat des tentations ;
-elle se croyait si forte, si incapable d’une chute,
-qu’elle aurait voulu jouer avec toutes ces choses
-dangereuses. Après deux ou trois ans du surmenage
-auquel la condamnait sa mondanité, il
-se déclarait chez Hélène une fatigue morale, un
-immense dégoût, un besoin de repos et de simplicité.
-Alors, il lui fallait la vieille Europe maternelle
-et douce. Elle en revenait toujours renouvelée
-et guérie.</p>
-
-<p>Jusqu’alors, M. Ronald avait accompagné sa
-femme, mais ces voyages périodiques, sans grand
-intérêt pour lui, commençaient à lui devenir
-pénibles. Les quelques entretiens qu’il avait avec
-ses confrères étrangers ne le dédommageaient pas
-suffisamment de la privation de ses livres et de
-son laboratoire. Il ne pouvait s’empêcher de frémir
-quand il se rappelait les promenades sans but à
-travers Paris, les déjeuners retardés par les essayages,
-les soirées dans les théâtres les plus mal
-ventilés du monde, l’invasion matinale de son
-appartement par les fournisseurs, l’étalage des
-robes et des chapeaux sur tous les meubles. Les
-mille choses désagréables auxquelles un mari
-américain est soumis en Europe étaient encore si
-présentes à son esprit qu’il n’était pas fâché
-d’avoir un bon prétexte pour rester à New-York.</p>
-
-<p>Hélène, elle, avait depuis longtemps l’envie
-secrète, si secrète qu’elle ne se l’avouait même pas,
-d’aller seule à Paris. Il lui semblait que ce serait — <i lang="en" xml:lang="en">great
-fun</i> — très amusant — de s’y sentir tout
-à fait libre et émancipée. Le péril de l’expérience
-la tentait sans qu’elle s’en doutât. Le puritanisme
-de M. Ronald ne laissait pas que de lui imposer quelque
-contrainte. Il ne s’amusait jamais dans les
-petits théâtres. Bien qu’il eût une connaissance
-assez particulière du français, les finesses de la
-langue parlée lui échappaient. Par l’expression
-des physionomies, il devinait les allusions grossières ;
-il en ressentait une sorte de malaise que la
-jeune femme devinait à son tour et qui l’empêchait
-de rire.</p>
-
-<p>Quoi qu’on en dise, le niveau moral de la généralité
-des Américains est au-dessous du niveau moral
-des Européens ; mais on trouve, parmi eux, des
-hommes d’une austérité de mœurs, d’une pureté
-d’esprit incroyables, et qui ont, dans leur conversation,
-infiniment plus de retenue que les
-femmes. M. Ronald appartenait à cette élite. Son
-élévation inspirait à Hélène un respect involontaire.
-Devant lui, elle était plus réservée dans ses
-propos. Au théâtre, à Paris, il lui était arrivé
-souvent d’arranger pour ses oreilles, en les lui
-traduisant, les phrases un peu raides de certaines
-pièces, ce qui, à des Français, eût sans doute paru
-d’un haut comique. Elle n’eût jamais osé lui
-demander de la conduire au Moulin-Rouge, dans
-les cafés-concerts, et, naturellement, elle mourait
-d’envie d’y aller. Aussi, la perspective d’un séjour
-à Paris avec sa tante, mademoiselle Beauchamp,
-et cet indulgent mentor qu’était son frère Charley
-lui causait-elle une joie qu’elle avait peine à
-dissimuler.</p>
-
-<p>Elle ne regrettait pas, au fond, que mademoiselle
-Carroll eût remis son mariage : elle la considérait
-comme un appoint peu négligeable d’entrain et de
-gaieté.</p>
-
-<p>Dora était la nièce de M. Ronald par une demi-sœur.
-Elle appartenait à ce type, particulier à
-l’Amérique, que l’on nomme <i lang="en" xml:lang="en">the society girl</i>. Aucun
-mot français ne saurait traduire exactement cette
-dénomination.</p>
-
-<p><i lang="en" xml:lang="en">The society girl</i> — la jeune fille mondaine — est
-en général assez mal élevée, plutôt brillante qu’intelligente.
-Tour à tour polie et impolie, généreuse
-et mesquine, bonne et méchante, amie dévouée,
-ennemie impitoyable, fleureteuse enragée, elle est
-une vivante macédoine américaine de défauts et
-de qualités. Signes particuliers : elle joue du banjo, — la
-mandoline nègre, — et sable le champagne à
-la manière d’une demi-mondaine parisienne ; plus
-tard, elle entretiendra sa verve avec des <i lang="en" xml:lang="en">cocktails</i>.
-La <i lang="en" xml:lang="en">society girl</i> ignore la ponctualité, la correction
-sous toutes ses formes. Il manque toujours un
-bouton ou une agrafe à sa toilette et, en dépit des
-meilleures femmes de chambre, elle est souvent
-habillée avec des épingles et semble faite pour
-créer le désordre.</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll offrait un assez grand
-nombre de ces caractéristiques, mais elles se
-détachaient pour ainsi dire sur un fond d’honnêteté
-et de droiture qui les rendait supportables.
-De plus, elle avait été élevée à la campagne ;
-le plein air avait laissé en elle quelque chose de
-sain que les succès, le plaisir à outrance, le fleuretage
-n’avaient pu altérer.</p>
-
-<p>Dès son enfance, elle avait eu la bride sur le
-cou. On avait cédé à toutes ses volontés, ses
-parents d’abord, puis ses amis et le monde. Était-ce
-faiblesse chez son entourage ou force supérieure
-chez elle ? Toujours est-il qu’elle était devenue
-égoïste par simple habitude de tout attendre des
-autres et de ne leur rien sacrifier. Elle jouait bien
-du banjo et en artiste, mais elle ne buvait que
-modérément du champagne, se flattant de n’avoir
-pas besoin de lui demander la gaieté. Elle semblait
-vraiment en avoir une source inépuisable ; et, de
-cette source, l’esprit jaillissait en boutades, en
-saillies, en traits aigus, dont l’originalité désarmait
-ceux mêmes qu’ils atteignaient. Mademoiselle
-Carroll n’était pas jolie, mais comme elle le disait
-plaisamment, elle était née « chic ». Elle avait
-une de ces ossatures élégantes, nettes, qui défient
-plus tard la maternité et l’âge ; elle était une
-merveilleuse écuyère. Son unique rêve de jeune
-fille avait été de perdre sa fortune et d’aller exhiber
-son talent de haute école sur l’arène des grands
-cirques d’Europe, moyennant des cachets fabuleux.
-A la voir en selle, formant avec sa monture une
-ligne parfaite, un roi, homme de cheval, s’en fût
-épris follement. Il n’y avait pas à s’étonner qu’elle
-eût tourné la tête à M. Ascott et à bien d’autres.</p>
-
-<p>Jack s’était montré le plus dévoué, le plus persévérant
-de ses admirateurs et il avait réussi à
-éveiller en elle quelque chose qui ressemblait à
-l’amour, d’assez loin, il est vrai. Lui seul savait ce
-que cette conquête lui avait coûté d’angoisses et
-de sacrifices. Possesseur d’une grande fortune, il
-avait cru pouvoir se dispenser de choisir une
-carrière. A sa sortie de l’Université de Harvard,
-il avait mené la vie d’un mondain ; vie plus inepte
-encore en Amérique qu’en Europe. Il avait exhibé
-des voitures de tous les modèles, promené à deux
-et à quatre chevaux les plus jolies jeunes filles,
-colporté de réception en réception mille petites
-histoires qu’il disait bien, — talent très apprécié
-des femmes, — et passé le reste du temps au club,
-à ressasser les questions politiques entre plusieurs
-<i lang="en" xml:lang="en">cocktails</i> ou autres « remontants ».</p>
-
-<p>L’Américaine est trop active elle-même pour
-souffrir l’homme oisif : elle le méprise hautement
-et, dans son pays, elle le trouve déplacé et ridicule.
-Mademoiselle Carroll ayant déclaré à M. Ascott
-qu’elle ne serait jamais la femme d’un inutile, il
-s’était associé avec un banquier de ses amis et,
-les qualités héréditaires aidant, s’était révélé au
-bout de quelques mois ce que l’on appelle aux
-États-Unis <i lang="en" xml:lang="en">a splendid business man</i>, — un grand
-homme d’affaires. — Dora, touchée de cette conversion
-au travail, lui avait finalement accordé
-sa main. Puis, comme furieuse d’avoir été entraînée
-à aliéner sa liberté, elle ne manqua pas de lui
-faire payer cher cette victoire. Elle était avec lui
-exigeante, capricieuse, fantasque. Quand elle sentait
-qu’elle l’avait poussé aux dernières limites de
-la patience, elle venait lui dire, comme une petite
-fille, avec un joli air pénitent qu’elle savait irrésistible :
-« <i lang="en" xml:lang="en">Jack, I am good now, I am good.</i> — Jack,
-je suis sage maintenant, je suis sage… »
-Elle ne lui faisait pas même la grâce de dire : « Je
-serai sage », pour ne pas engager l’avenir sans
-doute. Et le bon garçon pardonnait quand même.
-Comme elle l’avait déclaré à son oncle. Dora
-n’avait rencontré personne qui lui plût davantage,
-et elle n’eût voulu céder son fiancé à aucune autre
-femme : en deux phrases, elle avait donné la
-hauteur et la profondeur de son amour. Un amour
-semblable pouvait attendre. De fait, lorsqu’elle
-apprit que son oncle et sa tante allaient en Europe,
-le regret lui vint aussitôt d’avoir fixé son mariage
-au mois de juin. De ce regret au désir de le remettre
-une seconde fois, il n’y avait pas loin. Elle résista
-pendant quelque temps à cette fantaisie ; un jour
-même, elle se mit en devoir de commander sa
-toilette à Doucet. Mais, par un de ces phénomènes
-qui servent à nous conduire où nous devons aller,
-une série d’images se développa instantanément
-dans son cerveau : elle vit la rue de la Paix avec
-ses vitrines étincelantes de joyaux et de pierreries,
-ses étalages d’artistiques chiffons… Fascinée irrésistiblement
-par cette vision tentatrice, elle jeta
-sa plume loin d’elle, déchira en petits morceaux
-la lettre commencée et, tout haut, de son ton le
-plus résolu, elle dit :</p>
-
-<p>— J’irai choisir ma robe de mariage !</p>
-
-<p>Afin de ménager l’amour-propre de M. Ascott,
-plutôt que par crainte d’être blâmée, Dora déclara
-que la santé de sa mère l’obligeait à l’accompagner
-aux eaux de Carlsbad. Madame Carroll ne
-demandait pas mieux : l’Américaine, pour qui le
-joug conjugal est cependant si léger, préfère toujours
-voir sa fille y échapper et rester libre.</p>
-
-<p>Jack fut profondément blessé du nouveau caprice
-de sa fiancée. Il eut le tort de s’emporter, l’accusa
-d’aller chercher en Europe un mari titré. Elle, en
-vraie femme, se montra offensée aussitôt d’un
-pareil soupçon et finit même par l’amener à lui en
-demander pardon.</p>
-
-<p>Hélène et Dora croyaient aller à Paris uniquement
-pour s’amuser, pour acheter des chiffons. En
-réalité, elles y étaient envoyées par la Providence,
-l’une afin de recevoir le baptême du feu, l’autre
-afin d’apprendre une grande leçon, — toutes deux,
-pour donner la floraison entière de leurs êtres et
-vivre leur destinée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>Madame Ronald avec sa tante et son frère,
-mademoiselle Carroll avec sa mère étaient à Paris
-depuis quinze jours. Elles occupaient un des grands
-appartements de l’Hôtel Continental, et le magnifique
-salon qui donne sur les rues de Castiglione
-et de Rivoli était tout décoré de fleurs et déjà
-rempli de jolies choses découvertes çà et là.</p>
-
-<p>En se séparant de son mari pour la première fois,
-Hélène avait éprouvé un petit déchirement intérieur
-très douloureux. Pendant qu’elle faisait ses
-préparatifs de départ, elle avait eu le cœur soudainement
-serré comme par un pressentiment de
-malheur. Son âme avait été traversée de regrets,
-de craintes, et, comme prise de remords, elle avait
-même dit à M. Ronald :</p>
-
-<p>— Est-ce bien sûr que ce voyage ne vous contrarie
-pas ?</p>
-
-<p>Et lui, de répondre avec sa grande bonté :</p>
-
-<p>— Parfaitement sûr, ma chérie, puisque vous le
-faites pour votre santé et votre plaisir.</p>
-
-<p>Au moment de quitter le compagnon aimable et
-tendre de sa vie, elle s’était cramponnée à son cou
-comme une enfant effrayée de quelqu’un ou de
-quelque chose. Henri, très ému, l’avait pressée
-fortement contre sa poitrine, puis détachant doucement
-ses bras :</p>
-
-<p>— Au revoir, en septembre… N’allez pas me demander
-une prolongation de congé ! avait-il dit
-en s’efforçant de sourire, — je ne pourrais pas
-vivre plus longtemps sans vous.</p>
-
-<p>— Je l’espère bien ! avait répondu Hélène.
-Et, avec un dernier serrement de main :</p>
-
-<p>— Je voudrais déjà être au moment du retour !</p>
-
-<p>Dora, de son côté, avait eu quelque regret de sa
-conduite envers Jack. Elle avait même été tentée
-de lui dire, comme tant de fois : « <i lang="en" xml:lang="en">I am good now,
-I am good.</i> — Je suis sage maintenant, je suis
-sage… » et de renoncer à son voyage, mais le leurre
-des plaisirs qu’elle s’était promis avait agi, comme
-il le devait, sur son imagination, — et elle était
-partie.</p>
-
-<p>Toutes ces impressions d’adieu s’étaient vite
-effacées chez les deux femmes et rien ne les troublait
-plus. Chaque courrier emportait de longues lettres
-où elles racontaient, l’une à son mari, l’autre à son
-fiancé, tout ce qu’elles faisaient, scrupuleusement,
-et, ce devoir accompli, elles se sentaient en paix
-avec leur conscience. La saison parisienne était
-commencée, elles n’avaient que l’embarras du
-choix des plaisirs, Charley Beauchamp les conduisait
-partout où elles voulaient aller.</p>
-
-<p>Le frère d’Hélène était un de ces célibataires
-comme il n’en existe qu’aux États-Unis et dont
-les Américaines peuvent revendiquer la création.</p>
-
-<p>En Europe, un homme riche et non marié a
-généralement une maîtresse en titre, une femme
-qu’il a découverte et lancée ou qu’il a enlevée à un
-autre. Il l’entretient plus ou moins luxueusement
-et s’en glorifie autant que de ses chevaux ou de ses
-voitures. Les femmes de son monde ne lui en font
-pas un crime, au contraire. Elles regardent curieusement
-la « favorite », admirent ou critiquent sa
-beauté et ses toilettes. La générosité, dont témoignent
-bijoux et équipages, donne même à cet
-heureux du prestige et du relief.</p>
-
-<p>L’Américaine, elle, n’autorise pas ces « à côté ».
-Elle ne souffre de rivales ni dans sa maison ni sur
-le pavé. Selon elle, les fleurs rares, les bijoux, les
-dentelles de prix, les plus belles choses de ce monde
-doivent revenir de droit aux femmes honnêtes.
-C’est un principe dont elle exige l’application autant
-que possible. L’audacieux qui étalerait une
-liaison se verrait fermer toutes les portes et serait
-impitoyablement mis au ban de la société. Faute
-de pire, la vanité masculine est obligée de se
-rabattre sur les bonnes grâces des jeunes filles et
-des femmes comme il faut, et ces bonnes grâces
-coûtent cher.</p>
-
-<p>Certains hommes dépensent chaque année une
-fortune, en fleurs, en bijoux, en loges de théâtre, en
-parties fines offertes aux femmes de la société.
-L’Américain, bien que plus chevaleresque et plus
-désintéressé que l’Européen, n’est pas parfait.
-Une paie pour toutes, en général, et, par les autres,
-ces pachas en chapeau de soie sont choyés, fêtés,
-portés aux nues. On fait bonne garde autour d’eux.
-D’un accord tacite, on ne leur laisse pas le loisir
-de songer au mariage et, sans s’en apercevoir, ils
-deviennent de vieux garçons.</p>
-
-<p>Charley Beauchamp était une de « ces bêtes à bon
-Dieu ». Il avait tout un essaim brillant d’amies
-qu’il promenait dans ses voitures, sur son yacht,
-auxquelles il offrait d’exquis dîners dans sa garçonnière,
-dîners correctement présidés par mademoiselle
-Beauchamp, sa tante, ou par sa sœur. Il
-aimait à être entouré de jolies femmes. C’était là
-sa faiblesse, son unique vanité. Sa générosité
-princière lui avait fait une popularité qui le rendait
-très heureux.</p>
-
-<p>Charley était un homme de trente-huit ans, aux
-cheveux bruns, déjà grisonnants, au corps maigre
-et musclé, aux traits fins, réguliers, fermes. Toute
-sa personne donnait une impression d’énergie,
-d’activité, de volonté. Son visage un peu sec de
-lignes était adouci par des yeux bleus, merveilleusement
-enchâssés, — une caractéristique de la race
-américaine, — des yeux qui avaient toujours fait
-l’envie d’Hélène. Dans sa physionomie comme
-dans celle de sa sœur, il y avait un peu de ce charme
-latin que tous deux tenaient de leurs ascendants.</p>
-
-<p>M. Beauchamp était en train de faire une de
-ces fortunes colossales qui sont l’étonnement de
-notre vieux monde. La lutte qu’il soutenait depuis
-une dizaine d’années, et dont il ne pouvait se
-retirer, n’avait pas été sans altérer sa constitution.
-Comme la plupart de ses compatriotes, il ne venait
-guère en Europe que lorsqu’il était à bout de forces
-et sentait son cerveau près d’éclater. Alors il
-jetait quelques hardes dans une malle et fuyait par
-le premier transatlantique. Il aimait passionnément
-la peinture. L’air ambiant, le silence de nos musées,
-causaient chez lui une détente soudaine qui le
-délassait merveilleusement. Il ne recherchait pas
-les tableaux connus et cotés ; c’était son plaisir
-d’aller à la découverte. Sa collection prouvait un
-véritable sentiment de l’art et de la beauté.</p>
-
-<p>Le séjour à Paris, avec sa sœur qu’il adorait et
-mademoiselle Carroll qui le divertissait comme personne,
-était pour lui une joie de toutes les minutes,
-et son visage en reprenait une physionomie
-juvénile.</p>
-
-<p>Quant à Hélène et à Dora, elles s’amusaient
-comme deux petites filles en vacances. Chaque
-beau matin, escortées par Charley, elles partaient
-à bicyclette, — « sur leurs roues », selon la si
-graphique formule américaine, — filaient sur quelque
-bourg ou village des environs de Paris et
-revenaient déjeuner au pavillon d’Armenonville.</p>
-
-<p>Le soir, tandis que tante Sophie et madame
-Carroll restaient sagement à l’hôtel, M. Beauchamp
-les menait dîner dans l’un ou l’autre des grands
-restaurants, puis les conduisait au théâtre. En
-sortant, on soupait ou l’on entrait dans l’un des
-bars à la mode, soi-disant pour entendre la musique
-des tziganes. Le grain de perversité qui existait
-chez les deux Américaines leur faisait trouver un
-agrément qu’elles n’analysaient pas dans cette
-atmosphère alourdie par la fumée des cigares,
-l’odeur des alcools et les parfums des femmes.
-Tout en grignotant les pommes de terre frites des
-petites corbeilles, elles ne se lassaient pas de regarder
-les demi-mondaines, et de détailler leurs
-toilettes. Elles estimaient leurs bijoux, leurs
-fourrures, et s’efforçaient à deviner le charme
-qui pouvait leur valoir toutes ces richesses… Et
-ces études de mœurs parisiennes se prolongeaient
-jusqu’à deux ou trois heures du matin. C’était
-là le repos que madame Ronald était venue
-chercher.</p>
-
-<p>Entre temps, elle assistait aux concerts Colonne
-et Lamoureux, visitait les expositions de peinture,
-y trouvait de véritables jouissances. A Paris, du
-reste, tout l’intéressait. L’Américaine, en général,
-n’est encore qu’une visuelle ; Hélène, elle, était
-déjà mieux que cela : le modelé de son front l’indiquait
-bien. Comme la majorité de ses compatriotes,
-elle connaissait le goût français, l’esprit
-français, celui qu’on sert volontiers au théâtre,
-mais l’âme française lui était aussi étrangère que
-l’âme orientale : ce qu’elle en avait vu naguère, ou
-entrevu, étant jeune fille, au couvent de l’Assomption,
-lui revenait maintenant à la mémoire et lui
-donnait le désir de pénétrer plus avant. Elle ne manquait
-jamais de causer avec les ouvriers et ouvrières
-qui travaillaient pour elle. Elle était charmée de
-leur affinement. Elle démêlait chez tous des sentiments
-délicats, exquis souvent, comme elle n’en
-avait jamais rencontré en Angleterre ou en Allemagne
-chez des personnes de même condition. Elle
-avait remarqué la façon gentille, presque tendre,
-dont modistes, couturières, lingères maniaient
-l’ouvrage de leurs doigts, — façon qui révélait
-l’artiste. Les femmes de chambre d’hôtel même semblaient
-mettre quelque orgueil à bien faire leur
-service ; elles avaient des soins, des attentions que
-le pourboire seul ne pouvait payer. Aux Champs-Elysées,
-Hélène s’arrêtait souvent pour voir jouer
-les enfants : elle les trouvait moins beaux que les
-bébés anglais ou américains, mais elle demeurait
-toujours frappée de la profondeur de leur regard.
-Elle sentait, sans pouvoir lui donner un nom, cette
-puissance d’idéalité, cette étincelle du feu divin
-qui est la force occulte de la France.</p>
-
-<p>Les mondains, que madame Ronald voyait
-dans la rue de la Paix, au Bois ou au théâtre,
-l’intriguaient singulièrement. L’expression de leurs
-visages, quand ils causaient avec une femme, lui
-faisait toujours désirer de savoir ce qu’ils lui disaient.
-L’un d’eux surtout avait éveillé sa curiosité. Elle
-le rencontrait à chaque instant. Elle l’avait vu
-au Bois, à plusieurs expositions de peinture, au
-restaurant, chez Voisin, chez Joseph. C’était un
-homme d’une soixantaine d’années, de haute taille,
-de large carrure, avec une tête presque blanche,
-des yeux noirs qui avaient dû être d’une éloquence
-dangereuse et qui ne reflétaient plus qu’une
-grande tristesse ou un ennui profond, traversé, de
-temps à autre, par un fin sourire, un sourire relevé
-et moqueur. A l’observer de près, on devinait que
-ses ancêtres avaient porté de la soie, des plumes
-et des dentelles, commandé des armées, servi le
-« Roy » et les femmes. Ce quelque chose de rare,
-ce quelque chose d’autrefois qui distinguera toujours
-les hommes de l’aristocratie, — de la vraie, — se
-reconnaissait dans toute sa personne, et lui
-donnait un charme particulier qui agissait sur
-madame Ronald, irrésistiblement. Elle l’avait surnommé
-« le Prince ». Elle était ravie quand le
-hasard l’amenait dans le restaurant où elle dînait.
-Elle l’épiait à la dérobée, fascinée par sa haute
-allure. De son côté, le vieux gentilhomme la regardait
-avec un plaisir visible. Charley avait tiré
-de là quelques taquineries, déclarant que, si cet
-admirateur avait vingt ans de moins, il se croirait
-obligé d’avertir son beau-frère.</p>
-
-<p>Un soir, M. Beauchamp eut l’inspiration de conduire
-Hélène, Dora et un de ses amis, Willie Grey,
-un jeune peintre américain, élève de Jean-Paul Laurens,
-au Café de Paris. « Le Prince » y était justement.
-On plaça les nouveaux venus à une table
-toute proche de la sienne. Il leur tournait les épaules,
-mais il pouvait les voir dans la glace qui lui faisait
-face. Il venait d’arriver, sans doute, car Hélène
-l’entendit commander son dîner, un vrai dîner de
-gourmet, fin et léger.</p>
-
-<p>— Notre voisin sait manger ! dit-elle en anglais.</p>
-
-<p>— Avec un dos comme le sien, cela ne m’étonne
-pas ! répondit mademoiselle Carroll dans la même
-langue. — A voir ce dos-là j’aurais pu deviner son
-menu.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que le dos peut avoir à faire avec la
-façon de manger ? demanda Willie Grey.</p>
-
-<p>— Tout ! répliqua Dora d’un air entendu. — Le
-dos a beaucoup de physionomie. Celui-ci, — désignant
-d’un mouvement de menton le dos du
-« Prince », — appartient à… comment dirai-je ?…
-<i lang="en" xml:lang="en">to an old sinner</i>, à un viveur.</p>
-
-<p>— Est-ce que mon dos rentrerait dans cette
-catégorie ? fit M. Beauchamp, tournant la tête
-avec effort comme pour apercevoir cette partie
-de son individu.</p>
-
-<p>— Non, non, mon bon Charley, rassurez-vous,
-vous avez un dos vertueux ! répliqua mademoiselle
-Carroll avec une nuance de dédain.</p>
-
-<p>A ce moment, madame Ronald, ayant jeté un
-regard oblique vers l’inconnu, rencontra ses yeux
-dans la glace et surprit sur ses lèvres un sourire
-qui la fit rougir violemment.</p>
-
-<p>— Taisez-vous ! dit-elle alors à la jeune fille ; — je
-suis sûre que notre voisin comprend l’anglais.</p>
-
-<p>— Pas de danger ! Il n’y a que les Français
-mariés à nos compatriotes qui le parlent un peu…
-Quand ce monsieur était jeune, l’Amérique était
-bien découverte, mais pas l’Américaine.</p>
-
-<p>Hélène ne fut point rassurée : pour changer la
-conversation, elle parla au jeune peintre de son
-tableau exposé au Salon des Champs-Élysées et
-qu’elle avait vu la veille. Pendant ce temps-là,
-Dora promenait les yeux autour d’elle, les fermant
-légèrement à la manière des chats, puis les
-rouvrant de toute leur grandeur, quand l’impression
-était prise : — une grimace qui lui était particulière,
-une grimace pas déplaisante du tout, et
-qui avait même un certain attrait.</p>
-
-<p>— Ah ! je sais enfin pourquoi les Français ont
-l’air si drôle ! dit-elle tout à coup, avec un accent
-de triomphe.</p>
-
-<p>— « L’air drôle ! » se récria Willie Grey. Je les
-trouve intéressants, moi !</p>
-
-<p>— Oui, sûrement, ils sont intéressants… N’empêche
-qu’ils ont l’air drôle, et cela vient de ce que
-leurs moustaches appartiennent à une autre
-époque.</p>
-
-<p>— Ah bah !</p>
-
-<p>— Oui, elles sont moyen âge, dix-huitième siècle,
-royalistes, impérialistes, fanfaronnes, héroïques,
-spirituelles. Elles ont toujours l’air de s’insurger
-contre quelqu’un ou quelque chose. Ce sont les
-plus jolies moustaches du monde, mais elles ne
-vont pas du tout avec le costume moderne, non,
-pas du tout ! répéta la jeune fille, après avoir
-examiné de nouveau les dîneurs qui se trouvaient
-là.</p>
-
-<p>— Il y a du vrai dans ce que vous dites, mademoiselle
-Carroll, fit le jeune peintre ; ajoutez que
-les Français ont d’assez mauvais tailleurs.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, dit madame Ronald, leurs
-habits n’ont jamais l’air d’être faits pour eux.
-En Angleterre, c’est le contraire : les hommes sont
-admirablement habillés, et les femmes très mal.
-Je me demande pourquoi.</p>
-
-<p>— Parce que l’Anglais, généralement bien taillé,
-inspire l’ouvrier, tandis que l’Anglaise… hem !
-On dirait que le Créateur a employé toute l’argile
-à faire l’homme et qu’il n’en est pas resté suffisamment
-pour la femme. Il lui manque toujours quelque
-chose.</p>
-
-<p>— Eh bien, ne vous gênez pas, monsieur Grey !
-dit Dora, on voit que vous êtes devenu Parisien.</p>
-
-<p>— Je vous ai choqué ? Je croyais que vous étiez
-venue en Europe pour cela ; du moins, c’est vous
-qui l’avez avoué.</p>
-
-<p>— J’aime à être choquée par des étrangers, mais
-non par mes compatriotes.</p>
-
-<p>— Cette distinction me plaît, — fit M. Beauchamp
-d’un air moqueur. — A nous, on ne nous
-passe rien, on ne nous permet rien.</p>
-
-<p>— Oh ! il fait bien meilleur être homme en
-Europe qu’en Amérique ! ajouta Willie Grey.</p>
-
-<p>— C’est flatteur pour les femmes de votre pays !
-dit mademoiselle Carroll. — Si je répétais cela
-à New-York, vous seriez joliment reçu à votre
-retour !</p>
-
-<p>— Savez-vous, reprit madame Ronald, ce qui,
-selon moi, ne va pas à la France ? C’est la république.
-A chacun de mes voyages, j’y trouve
-moins d’élégance et d’urbanité.</p>
-
-<p>— Il est impossible de nier qu’une cour ait une
-influence considérable sur le goût et sur les manières,
-dit le peintre. Ainsi, dans les petites villes de
-province où il y a un château royal, comme à
-Fontainebleau, par exemple, l’intérieur des maisons
-est moins banal, moins bourgeois. J’ai trouvé là
-des femmes du peuple qui, enrichies dans un tout
-petit commerce, n’ont acheté que des meubles de
-style, non par « chic », mais par un sens artistique,
-dû aux modèles que leurs grands-parents ou elles-mêmes
-avaient eus sous les yeux.</p>
-
-<p>— Je suis comme Hélène, dit M. Beauchamp, je
-ne puis m’empêcher de regretter que la France ne
-soit pas un royaume ou un empire.</p>
-
-<p>— Sûrement, un de ces régimes serait plus décoratif,
-aurait plus de prestige ; mais je crois après
-tout que la France avait la république dans le sang,
-comme on dit, puisqu’elle y est revenue trois fois.
-Quand on lit son histoire, on est étonné qu’il
-se trouve encore des candidats à la royauté. Allez,
-la France, quoique ou parce que républicaine,
-est bien puissante !</p>
-
-<p>— Moins que l’Angleterre, cependant ! fit madame
-Ronald.</p>
-
-<p>— Non. La grandeur de l’une est en largeur, et
-la grandeur de l’autre est en hauteur : voilà toute
-la différence.</p>
-
-<p>— Savez-vous, dit Charley, je crois que la
-force de la France réside surtout dans sa raison
-d’être. Si certaines nations étaient rayées du globe,
-on s’en apercevrait à peine ; mais qu’elle vînt à
-disparaître, il y aurait joliment moins de lumière,
-de gaieté, de beauté en ce monde !</p>
-
-<p>— Parbleu !… Je suis un fidèle de la rue de la
-Paix, elle a pour moi une séduction toujours nouvelle.
-Je m’arrête comme une femme devant
-toutes ses vitrines. Telles pièces d’orfèvrerie,
-telles parures, exposées chez Boucheron, me ravissent.
-Il a fallu des siècles d’efforts, de recherches,
-pour obtenir cette invraisemblable douceur de
-contours, pour arriver à idéaliser ainsi la matière.
-Je me rends compte du chemin qu’il nous reste
-à faire pour atteindre à cette perfection. Je me
-dis alors : tant que la France produira ces petits
-chefs-d’œuvre, elle ne périra pas, car elle est
-destinée à maintenir le goût, à lancer les idées de
-la Providence même. Le peuple qui a reçu cette
-mission peut, sans crainte d’être anéanti, passer
-sous tous les engins de mort : il porte en lui l’Indestructible.</p>
-
-<p>— Monsieur Grey, — fit Dora avec sa malice
-ordinaire, — on voit que votre tableau a été
-reçu. Continuez à louer les Français, et il sera
-acheté par l’État.</p>
-
-<p>— La réception de mon tableau n’a pas
-modifié mes impressions, faites-moi l’honneur de
-le croire ! Je vis ici depuis trois ans et j’ai eu le
-temps et l’occasion de prendre une idée plus nette
-de la valeur des gens. Tenez, il y a quelques mois,
-je me trouvais dans un restaurant de Bruxelles.
-A une table voisine de la mienne dînaient quatre
-Français, d’apparence commune, habillés par le
-mauvais faiseur et cravatés à la diable. La serviette
-sous le menton, ils suçaient leurs côtelettes et
-semblaient ignorer l’art de manger avec élégance.
-Tout à coup, je fus empoigné par leur conversation.
-L’un, dans une langue délicieuse, parla des nouvelles
-découvertes astronomiques. Il avança qu’il
-devait y avoir un moyen de communication entre
-les planètes d’un même système solaire : « Nous
-le trouverons, nous le trouverons ! » affirma-t-il.
-Puis, le regard étincelant, il dit comme un poète
-l’émotion qu’il ressentait, lorsque, le télescope
-braqué sur le ciel, son œil se promenait parmi les
-étoiles et qu’en présence de l’infini, dans le silence
-de là-haut, il entendait le tic-tac de l’horloge
-sidérale, égrenant les secondes : « Quelles émotions !
-fit-il ; on a le vertige, la respiration vous manque,
-on a peur, positivement peur !… Vrai », — conclut-il,
-en frappant la table du plat de sa main, — « il
-n’y a pas de nuits d’amour… » — c’est un
-Français qui parle, mademoiselle Carroll — « il
-n’y a pas de nuits d’amour qui vaillent ces nuits
-d’observatoire. » Ses compagnons parlèrent à leur
-tour des agents chimiques récemment inventés :
-« Nous ralentirons la destruction, nous transformerons
-le sol, nous découvrirons l’origine de
-l’homme, la vraie ! » disaient-ils. Je les écoutais,
-ébloui et charmé. Et, d’abord, je m’étonnais bêtement
-que des hommes d’apparence si négligée
-pussent remuer des idées si grandes… En écoutant
-ces bourgeois qui venaient de représenter leur pays
-à un congrès scientifique, j’ai compris, comme je
-ne l’avais jamais fait, pourquoi, en France, les
-hommes de l’aristocratie ont cessé d’être la classe
-dirigeante.</p>
-
-<p>— Oh ! eux ils n’ont plus que la moustache !
-fit Dora avec son inconsciente brutalité.</p>
-
-<p>De nouveau, madame Ronald jeta un coup
-d’œil dans la glace. Elle vit passer comme une
-flamme d’émotion sur le visage du « Prince » et,
-convaincue qu’il avait entendu, elle marcha sur le
-pied de mademoiselle Carroll.</p>
-
-<p>— Faites attention, je vous en supplie ! dit-elle
-à voix basse ; je suis sûr qu’il comprend l’anglais.</p>
-
-<p>— Tant pis ! il ne devait pas écouter.</p>
-
-<p>— Franchement, vous me semblez encore plus
-mal élevée en Europe qu’en Amérique.</p>
-
-<p>— Merci… Eh bien ! parlons politique.</p>
-
-<p>Et, pour rompre les chiens, la jeune fille lança
-la conversation sur les affaires de son pays.</p>
-
-<p>« Le Prince », après avoir achevé son dîner,
-savouré une tasse de café turc et allumé un cigare,
-se leva. En passant devant la table des Américains,
-il appuya sur mademoiselle Carroll un regard
-où il y avait une telle sévérité, une telle hauteur,
-qu’elle en fut toute décontenancée et ne put
-s’empêcher de rougir.</p>
-
-<p>Hélène pria son frère de demander au garçon le
-nom de leur voisin.</p>
-
-<p>— C’est M. le comte de Limeray, répondit-il,
-un vrai comte, un de ceux qu’il fait bon servir.</p>
-
-<p>— Le comte de Limeray ! répéta Hélène. Je le
-savais bien, que c’était un gentilhomme !… Pourvu
-que nous ne le rencontrions pas chez madame
-d’Anguilhon ou chez les de Kéradieu ! Je mourrais
-de honte.</p>
-
-<p>— Pas moi ! répliqua Dora, qui avait déjà
-retrouvé tout son aplomb.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>Hélène était liée depuis l’enfance avec Annie
-Villars, la riche héritière qui avait épousé le marquis
-d’Anguilhon.</p>
-
-<p>Ce mariage avait été blâmé, déploré par toute la
-haute société américaine. Il enlevait au pays une
-immense fortune, une jeune fille de bonne maison ;
-ces deux pertes avaient été vivement ressenties.
-Hélène, elle, en avait eu un réel chagrin.</p>
-
-<p>Pendant quatre ans, on avait attendu vainement
-la visite de la marquise et de son mari. L’été
-précédent, ils avaient cependant fait leur apparition
-à Newport : ce fut l’événement de la saison.
-Madame Ronald vit alors le jeune ménage dans
-l’intimité ; beaucoup de ses craintes et de ses
-préjugés disparurent. Elle fut séduite aussitôt par
-la figure et les manières de Jacques d’Anguilhon,
-le déclara <i lang="en" xml:lang="en">fascinating</i> — fascinant — et créa tout
-un courant de sympathie en sa faveur. La marquise,
-secrètement reconnaissante à Hélène, l’engagea à
-venir à Paris au printemps et lui promit de la
-présenter à ses amis français. Et c’est un peu pour
-cela qu’Hélène avait fixé son voyage au mois
-d’avril, car elle avait le plus vif désir de pénétrer
-dans ce faubourg Saint-Germain qui lui semblait
-une arche sainte.</p>
-
-<p>La marquise d’Anguilhon et la baronne de Kéradieu
-ne rentrèrent que dans la première semaine de
-mai. Le lendemain de son retour, Annie vint faire
-sa visite à ses compatriotes et les invita d’emblée à
-son dîner du jeudi, à ce dîner franco-américain
-qui était devenu comme une institution chez elle.
-Madame Ronald, Dora et M. Beauchamp acceptèrent
-seuls ; madame Carroll et tante Sophie, qui
-n’aimaient pas les étrangers, prirent prétexte de
-leur santé pour refuser.</p>
-
-<p>Madame Ronald n’avait pas revu le marquis
-depuis Newport ; elle était désireuse de connaître
-ses impressions d’Amérique et de causer de nouveau
-avec lui. Il l’avait vivement intéressée et
-elle avait été flattée des attentions toutes particulières
-qu’il avait eues pour elle.</p>
-
-<p>En se rendant chez les d’Anguilhon, Hélène
-recommanda pour la dixième fois à Dora de
-s’observer, de ne pas dire tout ce qui lui passerait
-par la tête. La jeune fille, qui avait cependant
-assez bon caractère, finit par se fâcher :</p>
-
-<p>— A vous entendre, dit-elle, on croirait que je
-viens du <span lang="en" xml:lang="en">Far West</span> !</p>
-
-<p>— Non, mais vous êtes un peu étonnante, vous
-savez, et des Français pourraient s’y tromper. Il
-faut toujours tâcher de faire honneur à ses amis.
-Annie ne serait pas contente, si l’on venait à vous
-trouver vulgaire.</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll haussa les épaules, comme
-c’était son habitude quand elle ne pouvait rien
-répondre.</p>
-
-<p>La marquise d’Anguilhon était enchantée que
-madame Ronald la vît dans son intérieur, dans le
-cadre de ce vieil hôtel qui lui était devenu cher.
-Elle savait qu’une fidèle description en serait
-envoyée à New-York et arriverait sûrement par
-Hélène au clan aristocratique des <i lang="en" xml:lang="en">Colonial Dames</i>.
-Avec les de Kéradieu, le prince de Nolles, le vicomte
-de Nozay et deux autres amis, elle invita le marquis
-et la marquise Verga, — lui, un Romain qui
-occupait une haute situation à la cour d’Italie ;
-elle, une Américaine remarquablement jolie. Ce
-dîner de douze personnes seulement fut un de ces
-repas comme Annie avait appris à en donner.
-Madame Ronald et mademoiselle Carroll s’étaient
-attendues à plus de splendeur, mais elles étaient
-trop habituées aux belles choses pour ne pas
-reconnaître, au second coup d’œil, la recherche,
-le grand luxe qu’il y avait dans la simplicité apparente
-du service et du décor. Madame d’Anguilhon
-avait confié Dora aux soins du vicomte de Nozay,
-sûre que ces deux esprits indépendants et originaux
-tireraient l’un et l’autre tout l’amusement imaginable.
-« C’est la jeune fille du monde dernier modèle, — avait-elle
-dit. — Ne la jugez pas mal : au fond,
-elle est très comme il faut. »</p>
-
-<p>Au grand soulagement de madame Ronald, et
-au désappointement du vicomte, mademoiselle
-Carroll parla peu, occupée qu’elle était à observer
-ses hôtes. D’une autre volée qu’Annie, elle ne
-l’avait que fort peu connue, mais leurs mères
-étaient très liées : elle avait beaucoup entendu
-parler d’elle. En voyant son élégance sobre, sa
-dignité, elle se dit que cette marquise-là faisait
-honneur à l’Amérique. Le maître de la maison
-l’intéressa plus encore. C’était la première fois
-qu’elle voyait de près un homme de race ancienne,
-et, chose curieuse, elle, si moderne, en subit le
-charme tout de suite. Le marquis, avec son type
-affiné, ses yeux brun doré au regard lointain, était
-bien fait pour l’étonner. Ce soir-là, il était nerveux,
-singulièrement distrait ; sa femme fut souvent
-obligée de lui répéter la même question. Elle le
-fit avec une douceur charmante, et lui, revenant
-à elle, eut toujours un sourire affectueux, un joli
-mot d’excuse. Rien de tout cela n’échappa à
-Dora.</p>
-
-<p>Après le dîner, madame Ronald prit Jacques à
-partie :</p>
-
-<p>— Vous savez, lui dit-elle, qu’on ne vous a pas
-encore pardonné d’avoir quitté Newport aussi
-vite. Est-ce que vous ne l’avez pas aimé ?</p>
-
-<p>— Franchement non ; il y a trop de luxe, trop
-de bruit, trop d’éclat. Les Indiens, qui le nommaient
-« Île de Paix », l’avaient mieux compris. Une
-île de paix, voilà ce qu’il devait être. La vie mondaine
-m’y a semblé déplacée. Ces châteaux, ces
-palais de marbre sans espace, entourés de murs
-et sur une plage aussi fréquentée qu’une rue,
-m’ont fait l’effet d’un non-sens. Quand je pense
-qu’à quelques milles de là on aurait eu un décor
-merveilleux, de beaux ombrages et du silence !…</p>
-
-<p>— Du silence ! interrompit le baron de Kéradieu, — tu
-oublies que les Américains n’ont pas
-encore besoin de silence.</p>
-
-<p>— C’est vrai, je suis absurde, confessa Jacques,
-de bonne grâce.</p>
-
-<p>— Est-ce que Newport n’est pas quelque chose
-comme Trouville ? demanda le vicomte de Nozay.</p>
-
-<p>— Oui, mais il est infiniment plus brillant,
-répondit Henri de Kéradieu. — C’est la grande
-« foire aux vanités » des États-Unis, l’endroit de
-notre planète où l’on s’amuse et où l’on fleurte le
-plus.</p>
-
-<p>— Et où l’on voit le plus de jolies femmes !
-ajouta le marquis Verga.</p>
-
-<p>— D’accord. En Europe, Brighton seul pourrait
-lui être comparé, et encore, à Brighton, il y a
-la foule, des gens pauvres, mal habillés, tandis
-qu’à Newport tout est de première classe, pas une
-ombre au tableau.</p>
-
-<p>— Si ce n’est, dit Jacques, la vue des travailleurs
-qui fournissent à tout ce luxe et dont l’air harassé
-fait peine.</p>
-
-<p>— C’est vrai, mais qui diable y pense ? Pour
-ma part, quand j’ai passé quinze jours à Newport,
-j’éprouve la fatigue d’une grande personne qui
-aurait supporté longtemps le bruit des jeux
-d’enfants. L’été dernier, d’Anguilhon et moi, nous
-avons été heureux de fuir au Canada. Il nous a
-semblé délicieux comme un verre d’Appollinaris
-après un dîner trop succulent.</p>
-
-<p>— En vérité, reprit Jacques, le Canada m’a
-donné une inoubliable sensation de repos. Québec,
-avec ses grands toits, ses couvents, ses églises,
-m’a fait l’effet d’un coin de notre vieille France
-provinciale.</p>
-
-<p>Annie se mit à rire :</p>
-
-<p>— Vous entendez ? dit-elle. Est-ce assez Français,
-cela ! Ces messieurs font sept jours de mer
-pour voir quelque chose de nouveau et, au bout
-d’un mois, ils recherchent les endroits qui ressemblent
-à leur pays.</p>
-
-<p>— C’est vrai ! Et rien ne m’a fait plaisir comme
-de retrouver l’accent normand chez les Canadiens
-et de les entendre prononcer « poëvre », au lieu de
-« poivre ». J’ai été ému plus d’une fois en voyant
-combien le culte de la France est encore vivant
-parmi eux.</p>
-
-<p>— Nous avons eu, un jour, une délicieuse surprise,
-dit M. de Kéradieu. Dans une de nos promenades
-à cheval, assez loin de Québec, nous
-sommes arrivés devant la grille d’une belle propriété
-et nous avons poussé un cri en voyant sur
-les piliers de l’entrée, inscrit en grosses lettres,
-le nom de « Milly ». Milly, la terre de Lamartine !
-Sûrement une femme devait demeurer là qui
-aimait et comprenait le poète. Ceci nous a montré
-de combien le Canada retarde sur la France
-d’aujourd’hui. Il en est encore au sentiment…
-Jacques et moi, mus par une même pensée, nous
-avons levé nos chapeaux à l’inconnue et au souvenir
-de notre compatriote. On se serait probablement
-moqué de nous, de l’autre côté du Saint-Laurent,
-mais que voulez-vous ? nous sommes bien Français !
-fit le baron avec un sourire à l’adresse d’Annie.</p>
-
-<p>— J’espère, monsieur d’Anguilhon, — dit
-Charley Beauchamp, — que vous n’avez pas
-seulement admiré le Canada et que l’Amérique
-ne vous a pas fait une trop mauvaise impression.</p>
-
-<p>— Une mauvaise impression ! Au contraire…
-Mon séjour aux États-Unis m’a aidé à comprendre
-la vie moderne mieux que tous les livres que
-j’aurais pu lire. Si je n’ai pas été charmé toujours,
-j’ai toujours été émerveillé. Chicago, entre autres,
-m’a stupéfait. La hauteur de ses maisons, la hardiesse
-de ses bâtisses m’ont donné une idée unique
-de grandeur et de fragilité. Vingt fois, il m’est
-arrivé de m’écrier : « Comme c’est beau et comme
-c’est laid ! »</p>
-
-<p>— Êtes-vous allé dans le <span lang="en" xml:lang="en">Far West</span> ?</p>
-
-<p>— Oui, et c’est là que j’ai été le plus vivement
-frappé. Le déploiement de force et d’activité
-que j’y ai vu m’a si bien secoué moi-même que
-j’ai voulu essayer mes muscles : j’ai jeté la cognée
-dans les arbres, aidé au lancement de quelques
-radeaux… Pendant plusieurs mois, j’en ai eu les
-mains calleuses, et ces marques-là m’ont rendu
-très fier.</p>
-
-<p>— Je ne serais pas étonnée, dit Annie, qu’un de
-ces jours mon mari eût un <i lang="en" xml:lang="en">ranch</i> quelque part.
-Ce serait plus nouveau qu’une écurie de courses.</p>
-
-<p>— Et plus sain, surtout, dit Jacques. Les
-quinze jours que nous avons passés, de Kéradieu
-et moi, dans l’État de Nevada, chez un compatriote,
-resteront un de mes meilleurs souvenirs. Nous
-avons partagé la vie frugale de notre hôte, fait
-des kilomètres à la poursuite des chevaux. Le soir,
-quand je fumais mon dernier cigare sous le ciel
-aux brillantes étoiles, dans le silence de la Prairie,
-l’existence mondaine, le Bois, le club, m’apparaissaient
-si bêtes et si mesquins ! Dans cet air pur
-du large, comme chargé de sève, on se sent renouvelé
-physiquement et moralement. C’est bien
-l’air dont nous aurions besoin, nous autres !
-Pour mon compte, j’irai aussi souvent que possible
-m’y retremper.</p>
-
-<p>— Et nos villes de l’Est, quel effet vous ont-elles
-produit ? demanda M. Beauchamp qui, comme
-la plupart de ses compatriotes, était curieux de
-l’opinion des Européens.</p>
-
-<p>— Excellent. Vos universités, vos collèges, vos
-hôpitaux, les institutions dues à l’initiative privée
-vous font le plus grand honneur. En vérité, votre
-œuvre est colossale.</p>
-
-<p>Le visage de l’Américain rayonna de satisfaction.</p>
-
-<p>— Il y a bien peu d’étrangers qui nous rendent
-cette justice !</p>
-
-<p>— Parce qu’on a le tort de chercher dans votre
-pays ce qu’il n’a pas encore, au lieu de voir ce
-qu’il a.</p>
-
-<p>— Ah ! il y a deux grandes belles choses en
-Amérique, dit le marquis Verga : les femmes de
-Baltimore et les chevaux du Kentucky.</p>
-
-<p>— Voilà qui est bien italien ! fit sa femme.</p>
-
-<p>— Que voulez-vous, ma chère amie, il ne faut
-pas demander à un homme né entre le Vatican et
-le Quirinal de comprendre un pays aussi renversant
-que le vôtre. Pendant les trois mois que j’y ai
-passés, j’ai eu à chaque instant la respiration coupée
-comme dans vos terribles ascenseurs, ces ascenseurs
-qui ne vous montent pas, mais qui vous
-enlèvent !… Tout le temps, je me suis senti bousculé
-moralement, et j’ai eu le sentiment qu’on
-me marchait sur les pieds.</p>
-
-<p>— Voilà au moins une impression nouvelle !
-dit M. Beauchamp avec bonne humeur.</p>
-
-<p>— Par exemple, reprit le marquis d’Anguilhon,
-je n’ai pas été édifié de vos mœurs politiques.
-Elles sont pires que les nôtres, et ce n’est pas peu
-dire.</p>
-
-<p>— C’est que chez nous, comme chez vous, les
-honnêtes gens ont le tort d’être égoïstes, — répondit
-Annie avec son franc parler habituel. — Au
-lieu de lutter contre les intrigants, les ambitieux
-sans scrupules, ils leur laissent le champ libre :
-alors, la corruption et la concussion entrent
-partout.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, avoua M. Beauchamp ;
-mais voilà ! il est peut-être impossible de trouver
-chez des gens arrivés, indépendants, le moteur
-nécessaire pour donner l’impulsion aux affaires
-d’un grand pays.</p>
-
-<p>— Eh bien, c’est triste ! fit Hélène. L’honnêteté
-devrait être une force motrice plus puissante que
-celle de l’ambition personnelle.</p>
-
-<p>— Ah ! madame Ronald, vous demandez trop à
-la nature humaine, plus que ne fait la Providence !
-dit Jacques. C’est incroyable comme vous avez
-toutes l’instinct de la combativité.</p>
-
-<p>— A propos, monsieur d’Anguilhon, que pensez-vous
-des Américaines en masse ? Vous m’avez
-promis de me le dire.</p>
-
-<p>— Elles m’ont semblé faites pour leur pays
-admirablement. Elles ont les qualités qui le caractérisent :
-la jeunesse, l’audace, la vitalité.</p>
-
-<p>— Comme c’est vrai ! dit Charley Beauchamp.</p>
-
-<p>— De plus, elles sont bien jolies, continua
-Jacques. A ma grande surprise, j’ai retrouvé aux
-États-Unis le type féminin du XVIII<sup>e</sup> siècle, qui
-a disparu en Europe. J’ai vu nombre de visages
-ressemblant à ceux qu’ont peints Latour et
-Greuze. En toute sincérité, je n’ai rencontré nulle
-part autant de beauté, ou serré des mains aussi
-petites et aussi fermes.</p>
-
-<p>— Sûrement, — fit Dora avec son expression
-aiguë, — après toutes ces choses flatteuses nous
-pouvons nous attendre à un « mais » correctif… et
-c’est ce « mais » qui m’intéresse.</p>
-
-<p>— Eh bien, mademoiselle, j’ajouterai : mais…
-pour que les Américaines aient le charme et le
-fini, l’harmonie suprême, enfin, il leur faut un siècle
-de plus.</p>
-
-<p>— Je préfère l’avoir de moins ! répliqua mademoiselle
-Carroll.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, la jeunesse est un beau
-défaut.</p>
-
-<p>— Si vous n’avez que celui-là à nous reprocher,
-dit madame Ronald, nous ne nous plaindrons pas.
-Et vous, Annie, quelle impression l’Amérique vous
-a-t-elle faite après six ans d’absence ?</p>
-
-<p>— N’allez pas croire à une affectation de ma
-part, mais je vous avoue que beaucoup de choses
-m’ont choquée. J’ai été frappée de la nervosité
-universelle. Le niveau moral m’a semblé considérablement
-baissé. De mon temps, il y avait
-des jeunes filles — <i lang="en" xml:lang="en">fast</i>, — « vites », j’en ai trouvé
-de — <i lang="en" xml:lang="en">rapid</i>, — « rapides », et je me suis aperçue
-qu’on parlait de divorces autant que de mariages.
-Le bruit et l’activité excessifs, dont je suis déshabituée,
-m’ont causé une fatigue réelle. Les
-maisons de nos milliardaires m’ont fait apprécier
-certains intérieurs français. Je suis rentrée dans
-notre vieux Blonay avec un plaisir inimaginable.
-Je n’aurais jamais cru cela possible.</p>
-
-<p>Puis, avec un joli air de sagesse :</p>
-
-<p>— Je crois, après tout, que la vie n’est qu’une
-suite de leçons… et j’en ai déjà, pour ma part,
-appris ou reçues quelques-unes. Ah ! Monsieur
-de Limeray !</p>
-
-<p>A ce nom, Hélène, qui avait le dos à la porte,
-se retourna vivement. C’était bien le « Prince » ;
-elle échangea un regard de détresse avec son frère
-et Dora.</p>
-
-<p>— Je craignais de ne pas vous voir, — dit Annie
-au nouveau venu. — C’eût été dommage, car,
-aujourd’hui, le poker sera sérieux : l’Amérique est
-en force.</p>
-
-<p>Et, là-dessus, la jeune femme présenta le comte
-de Limeray à ses compatriotes. En retrouvant
-là, dans ce salon ami, les étrangers qui, la veille
-encore, avaient retenu son attention, le « Prince »
-eut un air de surprise et de plaisir.</p>
-
-<p>— Je ne me doutais pas de la bonne fortune qui
-m’attendait ce soir, — dit-il en s’inclinant profondément
-devant Hélène, — mais je l’avais un
-peu espérée. J’ai remarqué déjà que l’on finit
-par connaître, un jour ou l’autre, les gens que
-l’on rencontre souvent.</p>
-
-<p>— Vous avez rencontré souvent madame Ronald ?
-fit madame d’Anguilhon tout étonnée.</p>
-
-<p>— Oui, plusieurs fois. Le hasard… est-ce le
-hasard ?… nous a menés dans les mêmes restaurants…
-Pas plus tard qu’hier, au Café de Paris,
-nous avons dîné à des tables voisines.</p>
-
-<p>L’embarras d’Hélène augmenta, au point de
-devenir visible.</p>
-
-<p>— Vous comprenez l’anglais ? demanda tout
-à coup et assez crânement mademoiselle Carroll.</p>
-
-<p>— Parfaitement ! Et je ne m’en suis jamais
-autant félicité qu’hier soir, — dit le comte avec
-un sourire un peu moqueur.</p>
-
-<p>Guy de Nozay, un de ces terribles myopes
-à qui rien n’échappe, le remarqua et devina que
-la jeune fille s’était rendue coupable de quelque
-indiscrétion.</p>
-
-<p>— J’espère pour vous, mon cher, que vous
-n’avez entendu que des choses agréables, — dit-il
-malicieusement. — C’est assez rare, lorsqu’on
-surprend une conversation qui n’est pas pour
-votre oreille.</p>
-
-<p>— J’en ai entendu d’agréables… de sévères… de
-bien instructives, surtout. J’ai appris que l’on
-peut deviner le caractère d’un individu, le menu
-même de son dîner par la seule vue de son dos,
-et que les moustaches des Français sont d’une
-autre époque qu’eux-mêmes, ce qui les rend drôles
-comme des anachronismes vivants.</p>
-
-<p>— Ah bah !… Je parie que c’est mademoiselle
-Carroll qui a découvert cela ! fit Guy de Nozay
-avec un pétillement de malice derrière son
-monocle.</p>
-
-<p>— Oui, c’est bien moi, — répondit Dora qui ne
-se laissait pas déconcerter pour si peu. — Sans
-doute, en France, une jeune fille comme il faut
-ne parlerait pas de dos ou de moustache, mais
-je suis étrangère : il m’est permis de dire ce que
-je veux, et j’en profite.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, fit M. de Limeray. Je ne
-m’en plains pas, pour ma part ; vos remarques
-originales m’ont beaucoup amusé.</p>
-
-<p>— J’en suis bien aise !</p>
-
-<p>— Est-ce dans les pensionnats américains que
-l’on apprend à connaître la physionomie du dos
-et des moustaches ? demanda le vicomte, emporté
-par son amour de la taquinerie.</p>
-
-<p>— Non, non… on n’y enseigne rien d’aussi
-utile. C’est une connaissance que j’ai acquise toute
-seule, le fruit de mes observations.</p>
-
-<p>M. de Nozay s’inclina en souriant, comme battu
-par la franchise de la jeune fille.</p>
-
-<p>— Vous avez un ami, monsieur, — dit le comte
-de Limeray en s’adressant à Charles Beauchamp, — qui
-a bien compris notre pays. Je n’ai jamais
-entendu d’appréciations aussi justes de la part
-d’un étranger.</p>
-
-<p>— Oh ! il vit à Paris depuis trois ans.</p>
-
-<p>— On peut y vivre vingt ans, toujours même,
-et ne pas sentir l’âme française comme le fait
-votre ami.</p>
-
-<p>— C’est que Willie Grey est un artiste, lui !
-Je ne serais pas étonné qu’un de ces jours l’Amérique
-fût très fière de son talent. Il a un tableau
-au Salon des Champs-Elysées, <i>la Méditation de
-Jésus</i>, qui révèle une grande puissance. Si j’avais
-la place nécessaire, je l’achèterais.</p>
-
-<p>— J’irai le voir. J’ai moi-même un goût très
-sincère pour la peinture. Je serais charmé de faire
-la connaissance de M. Grey.</p>
-
-<p>— Je puis vous conduire à son atelier, si vous le
-désirez.</p>
-
-<p>— Vous me ferez grand plaisir.</p>
-
-<p>Annie ayant invité ses hôtes à prendre place à
-la table de jeu, le poker commença. Il fut des plus
-animés, grâce aux Américains qui, comme d’habitude,
-y apportèrent une véritable passion.</p>
-
-<p>Après la partie, le comte de Limeray vint causer
-avec Hélène.</p>
-
-<p>— Vous avez l’air de vous amuser à Paris, dit-il.</p>
-
-<p>— Immensément.</p>
-
-<p>— Monsieur Ronald est resté en Amérique ?</p>
-
-<p>— Oui ; il n’a malheureusement pu m’accompagner.</p>
-
-<p>— Et vous le regrettez beaucoup ? demanda le
-comte, d’un ton où perçait l’impertinence d’un
-doute.</p>
-
-<p>A son extrême dépit, Hélène se sentit rougir.</p>
-
-<p>— Assurément !</p>
-
-<p>— Excusez-moi, mais comme tous les Européens,
-je ne puis m’empêcher d’être étonné de la confiance
-des maris américains, qui laissent leurs
-femmes, de très jolies femmes souvent, venir seules
-à Paris.</p>
-
-<p>— Oh ! ils savent que nous sommes honnêtes.</p>
-
-<p>— Et que vous n’avez pas de tempérament,
-dit assez brutalement le marquis Verga.</p>
-
-<p>— Mais j’aime à croire que, même avec un
-tempérament, une femme bien élevée ne manquerait
-pas à ses devoirs.</p>
-
-<p>— Vous pensez que la bonne éducation est une
-sauvegarde contre la tentation ? demanda M. de
-Limeray.</p>
-
-<p>— J’en suis sûre ! répondit Hélène d’un ton
-positif.</p>
-
-<p>Le comte la regarda d’un air où il y avait de la
-curiosité, de l’étonnement, le regret de ne pouvoir
-la mettre à l’épreuve.</p>
-
-<p>— Je voudrais bien savoir ce que l’on entend
-par « tempérament » ? dit Dora. Personne n’a su
-me l’expliquer, et le dictionnaire même ne m’a
-pas renseignée.</p>
-
-<p>Il se fit un de ces silences terribles que produisent
-les indiscrétions et les impairs.</p>
-
-<p>— Le tempérament est un défaut selon les uns,
-une qualité selon les autres… une chose très
-dangereuse, en somme ! répondit le vicomte de
-Nozay du ton le plus sérieux ; — et il est impossible
-de l’expliquer aux jeunes filles.</p>
-
-<p>— C’est dommage, car cela doit être intéressant !
-fit étourdiment mademoiselle Carroll.</p>
-
-<p>Puis, ayant conscience tout à coup de ce qu’elle
-venait de dire, elle rougit légèrement et lança une
-question étrangère au sujet, ce qui était sa façon
-de se rattraper.</p>
-
-<p>Comme on allait se séparer, le comte de Limeray
-s’approcha de Dora :</p>
-
-<p>— Mademoiselle, — fit-il en appuyant sur elle
-ses yeux tristes, — depuis que j’ai le plaisir de
-connaître madame de Kéradieu et madame d’Anguilhon,
-je sais que la vérité ne fâche jamais une
-Américaine ; c’est pourquoi je vais me permettre
-de vous dire qu’hier soir vous avez porté sur
-l’aristocratie française un jugement sévère et
-injuste. A tort ou à raison, ma génération s’est
-tenue à l’écart ; mais nos enfants rentrent peu à
-peu dans la lutte et ils n’ont pas seulement la
-moustache d’autrefois, croyez-le : ils ont aussi
-l’audace, l’héroïsme, qui lui donne ce tour hardi
-et particulier que vous avez remarqué. Mon fils
-aîné est allé se faire tuer en Afrique pour une idée…
-pour donner, en un certain point, l’avance à la
-France sur l’Angleterre. D’autres suivront son
-exemple, je n’en doute pas.</p>
-
-<p>Dora se sentit couverte de confusion et singulièrement
-petite devant ce vieux gentilhomme
-si digne.</p>
-
-<p>— Je parle souvent sans réfléchir, — dit-elle,
-surmontant assez rapidement son embarras, — mais
-je le regrette toujours lorsque j’ai dit une
-sottise et fait de la peine à quelqu’un.</p>
-
-<p>— Je le crois. Quant à moi, je suis heureux
-d’avoir eu l’occasion de modifier votre opinion.
-Vous ne m’en voulez pas ?</p>
-
-<p>— Au contraire.</p>
-
-<p>Le comte tendit la main à mademoiselle Carroll,
-qui lui donna la sienne avec une vivacité pleine
-d’excuses et de repentir.</p>
-
-<p>A peine en voiture et en route pour l’Hôtel
-Continental, madame Ronald demanda à Dora
-ce que « le Prince » lui avait dit. La jeune fille
-répéta exactement ses paroles.</p>
-
-<p>— N’est-ce pas jouer de malheur ? ajouta-t-elle
-en riant. M. de Limeray est peut-être le seul
-Français de cet âge, dans tout le Faubourg, qui
-comprenne l’anglais et il faut qu’il se trouve
-notre voisin de table !</p>
-
-<p>— Quelle délicieuse soirée ! dit Charley Beauchamp. — C’est
-étrange, j’ai eu dans cette société,
-dans ce vieil hôtel, la même sensation de repos que
-je trouve dans une salle du Louvre. Et j’ai remarqué
-dans les yeux de ces hommes de l’aristocratie
-cette lueur particulière qu’ont les portraits
-anciens. Ah ! non, ils ne sont pas faits pour le
-costume d’aujourd’hui, et pour la vie moderne
-encore moins !… Je ne m’étonne plus qu’Annie se
-soit éprise de M. d’Anguilhon ; il m’a absolument
-charmé.</p>
-
-<p>— Oui, il est très curieux… très intéressant, — fit
-mademoiselle Carroll comme si elle parlait d’un
-bibelot. — Cependant je ne me sentirais jamais
-bien à l’aise avec lui. Il ferait un mari des dimanches,
-mais, pour tous les jours, je préfère Jack…
-Et puis, si j’étais sa femme, je voudrais savoir à
-qui il pense quand il est distrait comme ce soir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>— Chez Loiset, rue Royale.</p>
-
-<p>Cet ordre, donné à son cocher par M. Beauchamp,
-au sortir du Théâtre de la Renaissance, représentait
-encore une victoire de la femme sur l’homme.</p>
-
-<p>Charley avait, non sans protester, conduit sa
-sœur et mademoiselle Carroll au Moulin-Rouge, à
-l’Olympia, dans tous les cafés-concerts excentriques.
-La pensée que, pas plus que lui, elles ne comprenaient
-les grossièretés qui se débitent sur les
-tréteaux à la mode rassurait sa conscience. Il
-s’étonnait naïvement qu’elles voulussent entendre
-à Paris des choses auxquelles, à New-York, elles
-eussent vertueusement bouché leurs oreilles. Plusieurs
-fois, elles lui avaient demandé de les conduire
-au fameux restaurant de nuit de la rue
-Royale, mais il avait toujours trouvé un prétexte
-pour refuser.</p>
-
-<p>A la prière d’Hélène, il avait loué, ce soir-là, une
-avant-scène à la Renaissance et invité le marquis
-et la marquise Verga, avec Willie Grey. Au dernier
-entr’acte, les trois femmes déclarèrent qu’elles voulaient
-aller souper chez Loiset. C’était bel et bien
-un complot organisé entre elles et force fut de
-céder à leur persistante fantaisie.</p>
-
-<p>Comme les voitures arrivaient devant la porte
-du restaurant, deux messieurs qui faisaient les
-cent pas s’arrêtèrent pour échanger quelques
-dernières paroles. A ce moment, Hélène, mettant
-le pied sur le trottoir, se trouva, à sa grande consternation,
-face à face avec « le Prince ».</p>
-
-<p>Celui-ci, ayant reconnu les amis de la marquise
-d’Anguilhon, prit hâtivement congé de son compagnon
-et s’approcha d’eux.</p>
-
-<p>— Vous n’allez pas chez Loiset ? dit-il vivement.</p>
-
-<p>— Si fait ! répondit la marquise.</p>
-
-<p>— Mais c’est un endroit où ne vont pas les honnêtes
-femmes !</p>
-
-<p>— Les honnêtes femmes françaises, dit madame
-Ronald, peut-être… mais nous autres Américaines,
-nous avons une honnêteté robuste, nous pouvons
-tout voir, tout entendre. N’ayez crainte.</p>
-
-<p>— Enfin, Hélène, si ce restaurant est impossible !…
-fit M. Beauchamp.</p>
-
-<p>— Impossible ! mais toutes nos amies y ont
-soupé ! Il est connu à New-York comme la tour
-Eiffel.</p>
-
-<p>— Eh bien, moi, je n’y ai jamais mis les pieds et
-il est à la porte de mon club.</p>
-
-<p>— Alors, venez avec nous manger les <i lang="en" xml:lang="en">Welsh
-rarebits</i>… Vous savez que ce sont de vulgaires
-croûtes au fromage, un plat d’après-minuit ; il
-paraît qu’ici elles sont délicieuses.</p>
-
-<p>— Va pour les <i lang="en" xml:lang="en">Welsh rarebits</i> ! dit le comte.
-C’est assez piquant de voir un vieux Parisien comme
-moi conduit pour la première fois chez Loiset par
-des Américaines.</p>
-
-<p>Un des garçons s’empara des arrivants et, les
-ayant reconnus pour des étrangers, il les conduisit
-tout au fond du restaurant, à une sorte de
-plate-forme, élevée de deux marches, séparée par
-une balustrade du reste de la salle. Au bas de cette
-plate-forme, à droite, se trouvait un orchestre de
-tziganes.</p>
-
-<p>— Mettez-vous là ! dit l’employé gracieusement
-en désignant une des tables, — vous verrez
-tout.</p>
-
-<p>Ces mots firent dresser l’oreille à M. de Limeray.
-Il se demanda ce qu’ils pouvaient signifier.</p>
-
-<p>M. Beauchamp commanda le souper. Les trois
-femmes jetèrent aussitôt un regard curieux autour
-d’elles et eurent une même déconvenue à voir les
-proportions mesquines et le décor banal du célèbre
-cabaret.</p>
-
-<p>— Pas beau, Loiset ! fit le marquis Verga.</p>
-
-<p>Les habitués arrivèrent peu à peu, les fêtards
-jeunes et vieux, accompagnés de femmes plus ou
-moins jolies, plus ou moins élégantes. Et la salle
-s’anima. Il y eut bientôt un scintillement d’yeux,
-des fusées de rire, des éclats de joie fausse et
-vulgaire. L’atmosphère se chargea de fumets,
-d’odeurs diverses, de parfums violents. Elle devint
-lourde et mauvaise. M. de Limeray sentit arriver
-jusqu’à lui comme une marée montante de lie
-humaine. Et tout cela, vu de la hauteur de ses
-soixante ans, lui parut hideux et écœurant. Il regarda
-ses compagnons. Charley Beauchamp et Willie
-Grey s’amusaient du spectacle sans en paraître
-troublés. Quant aux trois Américaines, elles détaillaient
-les toilettes des femmes, échangeaient
-quelques remarques à voix basse, babillaient
-gaiement, visiblement enchantées de voir des
-choses choquantes. Dans ce milieu surchauffé de
-sensualité, elles demeuraient froides, l’œil limpide,
-la physionomie sereine.</p>
-
-<p>Le marquis Verga, surprenant l’air étonné de
-M. de Limeray, se pencha vers lui :</p>
-
-<p>— Vous les voyez, fit-il, pas pour un sou de
-tempérament !</p>
-
-<p>— Tant mieux pour elles !</p>
-
-<p>— Et pour leurs maris donc !</p>
-
-<p>Le regard de Dora avait été attiré par une vieille
-femme vêtue de noir, dont les cheveux grisonnants
-étaient recouverts d’un fichu de dentelle espagnole
-et qui dormait dans un coin, entourée de paniers
-remplis de fleurs. Son sommeil résista quelques
-moments encore au bruit croissant des voix et à
-la musique même ; elle finit par se réveiller et,
-avec des mouvements las, commença à trier ses
-fleurs, à les arranger en touffes.</p>
-
-<p>— Voyez donc le charmant visage de cette
-pauvre femme, dit mademoiselle Carroll. Je suis
-sûre qu’elle a une histoire.</p>
-
-<p>Le « Prince » se retourna.</p>
-
-<p>— Mais c’est Isabelle ! s’écria-t-il, une vieille
-amie.</p>
-
-<p>La bouquetière, entendant son nom, leva les
-yeux ; des yeux bleus qui avaient encore du
-charme et de la beauté. Elle regarda le comte,
-un moment, puis le souvenir épanouit tout à coup
-sa figure et, obéissant au signe qui lui était fait,
-elle vint sur la plate-forme.</p>
-
-<p>— Comment, je te retrouve ici ! dit M. de Limeray.
-Je croyais que tu vivais de tes rentes dans
-quelque village des environs de Paris.</p>
-
-<p>— Des rentes ! moi, monsieur le comte ! et d’où
-me viendraient-elles ? Je n’ai que ce que je gagne.
-Je travaille pour élever une nièce qui étudie au
-Conservatoire et pour achever de payer les vingt
-pour cent que j’ai promis à mes créanciers.</p>
-
-<p>— Où demeures-tu ?</p>
-
-<p>— A Sannois.</p>
-
-<p>— Et tu passes toutes les nuits dans cet enfer ?</p>
-
-<p>— Oui, jusqu’à l’heure du premier train qui me
-ramène chez moi.</p>
-
-<p>— C’est dur.</p>
-
-<p>— J’aime mieux cela que d’être clouée dans
-un fauteuil. Il me faut la vie de Paris, même
-celle-ci… et des fleurs. Je ne pourrais pas m’en
-passer.</p>
-
-<p>— Fais-tu de bonnes affaires, au moins ?</p>
-
-<p>— Non. Autrefois, quand les jeunes gens avaient
-été heureux au jeu ou en amour, ils vous jetaient
-un louis pour une fleur. Aujourd’hui, ils sont mesquins,
-jusque dans le bonheur. Oh ! ils sont rats !
-rats ! répéta Isabelle avec une intense expression
-de mépris.</p>
-
-<p>Le comte ne put s’empêcher de sourire.</p>
-
-<p>— Eh bien, va… fleuris-nous tous ce soir, dit-il ;
-nous ne serons pas rats.</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers Dora :</p>
-
-<p>— Vous avez deviné, mademoiselle. Cette brave
-femme a une histoire. Elle était, sous l’Empire, la
-bouquetière du Jockey-Club et portait toute l’année
-les couleurs du cheval qui avait gagné le Derby
-de Chantilly. Elle était jolie, passait pour honnête,
-gagnait de l’argent à pleines mains. Cela excita
-l’envie dans sa famille. Sa mère, sur le conseil
-d’une parente, je crois, l’accusa de la laisser mourir
-de faim et lui intenta un procès qui fit beaucoup
-de bruit. Le Jockey la répudia et lui retira ses
-honneurs. Elle ouvrit alors une boutique de
-fleuriste et fit faillite. Je l’avais complètement
-perdue de vue.</p>
-
-<p>Isabelle revint, apportant des touffes de roses
-adroitement arrangées, qu’elle présenta aux trois
-Américaines ; puis, s’approchant de M. de Limeray,
-elle mit à sa boutonnière un superbe œillet
-blanc.</p>
-
-<p>— En souvenir d’autrefois ! dit-elle gentiment.</p>
-
-<p>Le comte lui glissa un billet de cent francs dans la main.</p>
-
-<p>— Je viendrai de temps en temps prendre de
-tes nouvelles, ajouta-t-il avec bonté.</p>
-
-<p>— C’est un fait exprès, — dit la marquise Verga
-en promenant les yeux autour d’elle, — il ne se
-passe rien d’extraordinaire. L’autre soir, paraît-il,
-une princesse russe a dansé sur les tables.</p>
-
-<p>— Une princesse russe ? répéta le comte de
-Limeray. — Vous m’étonnez.</p>
-
-<p>— Quelle belle chose que l’éducation ! fit
-Dora avec la plus drôle de mine. — Vous pensez,
-je suis sûre, qu’une princesse américaine serait
-seule capable de se livrer à de tels exercices. Mais
-voilà ! par politesse, vous ne le dites pas.</p>
-
-<p>— Eh bien, vous vous trompez, mademoiselle,
-mon éducation n’est pas que de surface. En compagnie
-d’Américaines comme il faut, une pareille
-pensée ne me viendrait pas.</p>
-
-<p>— Allons, il est dit que j’aurai toujours tort
-avec vous ! confessa gaiement la jeune fille.</p>
-
-<p>A ce moment, quatre couples entrèrent bruyamment
-et vinrent s’asseoir à une longue table, dressée
-en face de la plate-forme où l’on avait placé les
-étrangers. On servit un homard énorme et l’on
-remplit les coupes de Champagne. Bientôt, les
-voix s’élevèrent, des interpellations triviales se
-croisèrent. La musique des tziganes se fit plus
-sauvage, plus endiablée, comme pour servir
-d’excitant et d’accompagnement à la débauche.
-Une des femmes porta aux lèvres de son voisin la
-coupe où elle venait de boire, et lui en ingurgita
-de force le contenu. Une autre passa son bras
-autour du cou de l’individu qui était à sa gauche
-et frotta sa joue contre la sienne.</p>
-
-<p>Les trois Américaines jubilaient intérieurement
-de voir que la scène se corsait. Madame Ronald
-prenait un joli air de sévérité et, par un mouvement
-de dignité instinctif, redressait la tête
-comme pour se mettre au-dessus de ces choses
-grossières.</p>
-
-<p>Au premier coup d’œil, M. de Limeray avait
-deviné à quelle catégorie appartenaient ces
-hommes vêtus avec une certaine élégance, le
-gardénia à la boutonnière, et ces filles flétries,
-parées de bijoux faux. Après quelques instants
-d’observation, il se mit à rire :</p>
-
-<p>— Ah ! la bonne farce ! la bonne farce ! s’écria-t-il ;
-mais ces gens-là jouent la comédie ! Ils sont
-payés pour être inconvenants, pour faire du potin !
-Elle était payée, votre princesse russe, madame
-Verga ! Je comprends maintenant le « Vous verrez
-tout » du garçon.</p>
-
-<p>— Ma parole d’honneur, je crois que vous avez
-raison ! dit Willie Grey stupéfait.</p>
-
-<p>— Et tous ces gens, — ajouta le comte en
-faisant des yeux le tour de la plate-forme, — des
-Anglais, des Américains, des Hollandais, des
-Norvégiens… il y a même des Norvégiens !… s’en
-iront persuadés qu’ils ont assisté à une scène de la
-vie de Paris, de la grande vie encore ! Ils affirmeront
-que notre ville est la plus immorale du
-monde, qu’il y a des restaurants où l’on s’embrasse
-publiquement ; et la petite représentation de
-débauche est pour eux seuls, pour satisfaire aux
-goûts qu’on leur prête ! Voyez, les Parisiens qui
-sont ici ne s’occupent pas de cette table, ils connaissent
-le truc, probablement… Je me félicite
-d’être venu et d’avoir pu vous éclairer, vous !</p>
-
-<p>— Vous croyez vraiment, — dit Hélène d’un
-air penaud, — que ces messieurs…</p>
-
-<p>— De jolis messieurs ! interrompit le comte.
-Regardez ce qui se passe.</p>
-
-<p>Une des soupeuses semblait avoir jeté son
-dévolu sur un jeune Anglais à figure rasée, de
-physionomie très pure, qui fumait son cigare et
-buvait de la bière à une table voisine. Elle lui
-lançait, une à une, les fleurs d’une corbeille qui
-se trouvait devant elle.</p>
-
-<p>— Si son compagnon payait le souper, — dit
-M. de Limeray à Charley Beauchamp, — il ne
-souffrirait pas cette provocation.</p>
-
-<p>— Assurément non ! Vous ne vous êtes pas
-trompé, nous sommes volés. Sur cette certitude,
-nous n’avons rien de mieux à faire qu’à nous en
-aller.</p>
-
-<p>— Oh ! attendons de voir comment cela finira
-avec cet Anglais ! pria la marquise.</p>
-
-<p>Les fleurs continuaient à pleuvoir sur l’étranger ;
-quelques-unes l’atteignirent à la tête, d’autres en
-plein visage, sans le tirer de son impassibilité.
-Il prit, tour à tour, une rose, un œillet, une tubéreuse,
-les respira longuement, les froissa entre ses
-doigts ; son regard demeura vague et lointain, un
-sourire erra sur ses lèvres minces, un sourire où il
-y avait du défi. On eût dit qu’il avait fait un pari
-avec lui-même et qu’il le tenait.</p>
-
-<p>La femme qui l’avait provoqué, exaspérée de
-cette indifférence, se leva brusquement, vint s’asseoir
-à ses côtés et, le coude sur la table, elle lui
-parla de près. Le champagne avait redonné un
-éclat passager à son visage ; elle était belle encore
-à tenter quelqu’un. Le jeune homme l’écouta
-sans sourciller, puis après l’avoir examinée un
-instant, avec des yeux froids comme l’acier, il se
-leva.</p>
-
-<p>— Je ne comprends pas votre langage, dit-il en
-anglais.</p>
-
-<p>Et, la plantant là, il se dirigea vers la porte.</p>
-
-<p>Suffoquée, humiliée, la fille le regarda s’éloigner
-avec une expression effrayante. On pouvait craindre
-qu’elle ne s’élançât sur lui.</p>
-
-<p>— Mufle ! cria-t-elle de toute sa voix.</p>
-
-<p>Et, soulagée par cette injure, dissimulant la
-colère de sa défaite sous un sauvage éclat de rire,
-elle alla reprendre sa place.</p>
-
-<p>— Cette fois, nous en avons eu pour notre
-argent ! dit Willie Grey en riant. — Nous pouvons
-partir, je crois.</p>
-
-<p>— Êtes-vous suffisamment édifiées, mesdames ?
-demanda le marquis.</p>
-
-<p>— Oui, oui ! répondirent les Américaines.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas malheureux.</p>
-
-<p>Au sortir du restaurant, tous eurent une aspiration
-profonde.</p>
-
-<p>— Comme c’est bon, l’air propre ! fit Hélène.</p>
-
-<p>— La vie propre aussi ! ajouta Charley Beauchamp,
-d’un ton où perçait le regret d’avoir cédé
-à la fantaisie de sa sœur.</p>
-
-<p>Les Verga, qui demeuraient aux Champs-Elysées,
-hélèrent une voiture.</p>
-
-<p>— Rentrons à pied, — proposa Hélène, — et
-aussi lentement que possible : cette nuit est
-divine.</p>
-
-<p>— Et quel contraste avec ce que nous quittons !
-dit le comte de Limeray, s’arrêtant au milieu de
-la rue Royale. Voyez.</p>
-
-<p>Sous un ciel infiniment pur et très haut, dans
-la lumière douce de la lune, la place de la Concorde
-paraissait immense et étrange. A cette
-heure, ce n’était plus un carrefour de Paris, avec
-son obélisque aux lignes hiératiques, la voie
-blanche du pont menant à un palais d’architecture
-grecque, la large avenue des Champs-Élysées
-fuyant mystérieusement sous la verdure, les terrasses
-désertes et les jardins silencieux des Tuileries,
-elle ressemblait à l’agora de quelque ville de rêve
-sur laquelle planait le sommeil et qui donnait une
-délicieuse sensation d’immobilité, d’apaisement
-et de repos.</p>
-
-<p>— En effet, dit Hélène, quel contraste ! Savez-vous ?
-ce que nous nommons le mal et le laid, ce
-n’est que les ombres nécessaires pour mettre en
-relief le bon et le beau. Sans ces ombres, nous ne
-les verrions peut-être pas.</p>
-
-<p>M. de Limeray regarda avec surprise cette jolie
-femme lançant tranquillement une pensée philosophique
-d’une telle portée.</p>
-
-<p>— C’est bien hardi ce que vous avancez là.</p>
-
-<p>— Oui, choquant même, mais cette idée m’est
-souvent passée par la tête. Ce soir, elle me revient
-forcément. Il fallait que j’allasse dans ce vilain
-restaurant pour sentir toute la beauté de cette
-nuit de printemps. J’ai pour mari un savant doublé
-d’un philosophe. Il cause volontiers avec moi.
-Je ne lui prête pas toujours une attention bien
-soutenue, mais nombre de ses paroles se fixent
-dans mon cerveau, je ne sais comment. Cela me
-fait des pensées, des pensées qui vont et viennent
-à travers mes plaisirs, mes préoccupations de
-toilette… Il faut croire que je ne suis pas aussi
-frivole que j’en ai l’air.</p>
-
-<p>— Alors, vous ne regrettez pas d’avoir été chez
-Loiset ?</p>
-
-<p>— J’en suis ravie !</p>
-
-<p>— Et toutes vos compatriotes ont la curiosité
-de ces endroits-là ?</p>
-
-<p>— Oh ! non, — rectifia honnêtement madame
-Ronald. — La majorité même des Américaines ne
-mettrait pas le pied dans un restaurant de nuit…
-Les mondaines de ma génération, par exemple, ont
-toutes de ces curiosités ! C’est amusant de jeter,
-de temps à autre, un coup d’œil sur l’abîme quand
-on se sent la tête solide.</p>
-
-<p>— Vous aimez le danger ?</p>
-
-<p>— Je l’adore.</p>
-
-<p>— Vous l’avez bravé souvent ?</p>
-
-<p>— Souvent, oui… Le fleuretage a cela de bon
-qu’il finit par rendre réfractaire, et comme, en
-Amérique, nous le pratiquons dès l’enfance, nous
-sommes à peu près incombustibles. Quant à moi,
-j’ai pris pour emblème une salamandre. Je l’ai
-mise sur les panneaux de mon cabinet de toilette,
-fait graver sur mon cachet, et tenez !…</p>
-
-<p>Hélène, entr’ouvrant son collet, montra du
-doigt, piquée à son corsage, tout contre sa gorge
-et brillant d’un éclat froid et cruel, une petite
-salamandre en diamants avec des yeux d’émeraude.</p>
-
-<p>— Ne dites jamais cela à un Européen jeune.
-Vous lui donneriez une terrible tentation… Vous
-me faites regretter de n’avoir pas trente ans de
-moins.</p>
-
-<p>— Oh ! je ne crains rien, ni personne ! répliqua
-madame Ronald avec un beau rire de défi.</p>
-
-<p>— Eh bien, c’est plus fort que moi, je ne puis
-croire à votre insensibilité.</p>
-
-<p>— Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Je ne saurais vous l’expliquer, c’est une impression,
-et avec la liberté d’un vieil ami, je vous
-dirai : « Prenez garde ! Il ne faut pas tenter Dieu,
-il faut encore moins tenter l’homme : il pourrait
-avoir son heure ! »</p>
-
-<p>Madame Ronald ne répondit rien. Ces mots
-jetèrent en elle un vague malaise et elle changea
-brusquement la conversation.</p>
-
-<p>Dora marchait devant et babillait gaiement
-avec Charley Beauchamp et Willie Grey.</p>
-
-<p>— Enfin, vous vous êtes amusée, ce soir, chez
-Loiset ? demanda Willie.</p>
-
-<p>— Énormément ! Puis j’ai eu ces belles roses…
-J’ai vu l’ex-bouquetière du Jockey-Club sous
-l’Empire et appris son histoire qui m’a vivement
-intéressée. Ensuite j’ai assisté à la victoire de la
-vertu britannique sur la perversité parisienne et
-j’ai appris qu’on se moque de nous chez Loiset. Je
-n’ai pas perdu ma soirée ! Mon courrier de demain
-fera venir l’eau à la bouche à toutes mes amies.</p>
-
-<p>Willie Grey ne put s’empêcher de sourire.</p>
-
-<p>— Parlez-moi d’une Américaine pour savoir
-tirer parti des gens et des choses !</p>
-
-<p>— Mufle !</p>
-
-<p>— C’est à moi que vous dites cela ? fit le jeune
-peintre suffoqué.</p>
-
-<p>— Non, non ! répondit mademoiselle Carroll
-en riant de tout son cœur. — Je répète ce mot
-pour ne pas l’oublier.</p>
-
-<p>Comme la jeune fille finissait sa phrase, tout le
-monde se trouva devant la porte de l’Hôtel Continental.</p>
-
-<p>On échangea les adieux et les poignées de
-main.</p>
-
-<p>Et dans l’ascenseur, au grand ahurissement du
-garçon, Dora avançant, arrondissant les lèvres,
-haussant comiquement la tête, lança tout à coup :</p>
-
-<p>— Mufle ! mufle !… Ah ! non, je n’ai pas perdu
-ma soirée !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>— Quel est le programme pour cet après-midi ?
-demandait, quinze jours plus tard, Charley Beauchamp
-à sa sœur, en déjeunant.</p>
-
-<p>— Eh bien, répondit Hélène, nous devons aller
-faire visite à Annie. Elle quitte Paris après-demain…
-Il faut que vous y veniez aussi. J’ai
-commandé la voiture pour quatre heures et demie.
-Jusque-là, vous êtes libre.</p>
-
-<p>— Très bien.</p>
-
-<p>— Je suis sûre que si madame d’Anguilhon
-n’attendait pas un bébé, elle nous aurait tous invités
-à Blonay ! fit Dora.</p>
-
-<p>— Probablement.</p>
-
-<p>— C’eût été plus amusant que notre voyage en
-Hollande… Ce que je donnerais pour voir une de
-nos compatriotes dans le rôle de châtelaine !</p>
-
-<p>— Annie doit y être charmante, parce qu’elle
-est simple et naturelle, répondit tante Sophie.
-Du reste, je la trouve beaucoup mieux que lorsqu’elle
-était jeune fille.</p>
-
-<p>— C’est aussi mon impression, dit M. Beauchamp.
-Elle a acquis un certain fini, dans ce milieu français.
-Malgré tout, elle est restée très américaine…
-Et cela prouve que nous avons déjà une forte
-individualité nationale.</p>
-
-<p>— Oh ! le milieu n’est pour rien dans le changement
-que j’ai remarqué chez Annie. C’est la vie,
-c’est le temps qui l’a perfectionnée… Elle sortait
-d’une classe qui, pour la valeur morale et pour
-l’éducation, n’est pas inférieure à celle où son
-mariage l’a fait entrer ! dit mademoiselle Beauchamp
-d’une voix âpre.</p>
-
-<p>— D’accord, ma bonne tante ; mais l’Europe, avec
-ses mœurs différentes, la soumission conjugale, la
-dépendance qu’elle impose aux femmes, agit
-visiblement sur nos compatriotes et leur fait des
-physionomies plus douces, plus sympathiques…
-Comme nous connaissons mal la société du vieux
-monde ! Nous venons visiter les musées, les monuments
-d’un pays, et nous n’étudions ni l’âme ni le
-caractère de ses habitants. C’est stupide !</p>
-
-<p>— Oui, mais les gens civilisés ne vivent pas
-sous des tentes ; on ne peut pas les interviewer
-comme des Peaux Rouges ! dit mademoiselle
-Carroll. — Si nous n’avions pas eu des amies mariées
-au faubourg Saint-Germain, nous nous serions
-longtemps cogné le nez contre la porte cochère
-de l’hôtel d’Anguilhon sans savoir comment on y
-vivait ou même comment on y mangeait.</p>
-
-<p>— Et d’ailleurs, les Français, qui paraissent si
-en dehors, sont très exclusifs, ajouta Hélène. Ils
-n’ouvrent pas facilement leurs portes aux gens
-d’un autre pays.</p>
-
-<p>— Ils ont tort, car ils gagneraient à être connus !
-fit Charley.</p>
-
-<p>— Ils gagneraient surtout à connaître des
-étrangers ! déclara péremptoirement tante Sophie.</p>
-
-<p>Elle était de ces Américaines qui, de bonne foi,
-se figurent que toute morale, toute lumière vient de
-leur pays.</p>
-
-<p>— Assurément ! répondit M. Beauchamp avec
-un malicieux clignement d’œil. — Ainsi, je ne
-doute pas que mon exemple, ma manière de voir,
-n’aient eu déjà une influence salutaire sur MM. de
-Kéradieu, d’Anguilhon et de Limeray… Quant à
-moi, après ce que j’ai vu et entendu, je ne suis
-plus aussi sûr que la race anglo-saxonne arrive
-à dominer le monde. Elle est destinée à faire le
-gros œuvre des civilisations, mais pour le reste,
-pour le couronnement de l’édifice, il faudra toujours
-la race latine.</p>
-
-<p>— On voit que Willie Grey vous a converti ! fit
-Dora.</p>
-
-<p>— Vous me supposez bien un peu capable de
-juger par moi-même, j’espère !</p>
-
-<p>— Je trouve les Français décidément amusants !
-reprit mademoiselle Carroll. — Ils sont curieux,
-avec leur manière de chercher midi à quatorze
-heures. Et ce sont de fameux interviewers de
-femmes ! Ils veulent savoir ce que vous pensez,
-ce que vous sentez, une foule de choses dont un
-Américain ne se préoccupe pas. Ils vous démontent,
-littéralement, pour savoir comment est faite
-la petite bête que nous avons à gauche !… Ainsi,
-cet abominable vicomte de Nozay m’a retournée
-comme un gant.</p>
-
-<p>— Alors, Jack peut être tranquille : si M. de
-Nozay connaît votre envers, il ne vous demandera
-pas en mariage ! s’écria Charley Beauchamp avec
-un sourire qui adoucissait la taquinerie.</p>
-
-<p>Dora lui jeta sa serviette à la tête.</p>
-
-<p>— C’est mal, ce que vous dites là, car je vaux
-mieux en dedans qu’en dehors.</p>
-
-<p>— Est-ce que vous allez sortir tout de suite ?
-demanda madame Carroll à sa fille.</p>
-
-<p>— Non… j’attends une demoiselle de chez Virot
-avec des chapeaux.</p>
-
-<p>— Encore !</p>
-
-<p>— Oui, j’en ai vu de si jolis, ce matin, que je n’ai
-pu résister. Cela me dégoûte moi-même d’avoir tant
-de choses… et puis j’achète toujours ! En Europe,
-c’est le besoin qui est cause des suicides ; chez
-nous ce sera bientôt la satiété.</p>
-
-<p>— Ne dites donc pas de sottises ! fit mademoiselle
-Beauchamp, d’un air mécontent.</p>
-
-<p>Hélène se leva de table et s’approcha de la glace.
-Elle était en toilette du matin et avait déjeuné le
-chapeau sur la tête, comme il arrive souvent aux
-Américaines. Elle s’aperçut qu’elle était dans un
-de ses jours de grande beauté : elle s’envoya un
-sourire de félicitations.</p>
-
-<p>— Il me vient une idée ! dit-elle en passant
-un des petits peignes de sa coiffure dans les beaux
-cheveux chatoyants relevés sur sa nuque. — Je
-vais aller chez madame Kevins. On ne la trouve plus
-après trois heures. Elle m’a promis des adresses
-d’hôtels hollandais.</p>
-
-<p>— Demandez-lui, pendant que vous y êtes, tous
-les renseignements qu’elle possède, recommanda
-Charley. — Cela facilitera notre voyage… Je vais
-descendre avec vous et vous mettre en voiture.</p>
-
-<p>— Inutile, j’irai à pied. Il ne fait pas trop chaud
-et j’ai besoin de marcher.</p>
-
-<p>Au moment même où cette inspiration venait
-à madame Ronald, un jeune Romain, le comte
-Sant’Anna, qui achevait de déjeuner chez Voisin
-avec un ami, se rappelait tout à coup un engagement
-pris la veille. Il regarda sa montre.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Per Bacco !</i> déjà une heure et demie ! Je suis
-obligé de te lâcher !… J’ai un rendez-vous, avenue
-d’Antin avec Binder. Il doit me montrer un
-modèle de phaéton.</p>
-
-<p>Hélène était à peine à dix mètres du Continental
-que l’Italien sortait du restaurant, le cigare allumé.
-Et, sans s’en douter, tous deux obéissaient à la
-volonté suprême qui avait marqué leur rencontre
-pour ce jour, pour cette heure.</p>
-
-<p>Le comte Sant’Anna remonta la rue Cambon et
-tourna dans la rue de Rivoli. La beauté du temps
-lui donna l’envie de marcher, à lui aussi, et il
-marcha !</p>
-
-<p>Soudain, son regard tomba sur madame Ronald
-et ne la quitta plus.</p>
-
-<p>Elle était vêtue d’un costume tailleur, en petit
-drap beige clair, dont la jaquette courte, la jupe
-collante moulaient audacieusement les formes de
-son corps élégant. Le chapeau rond, relevé derrière
-par une touffe de roses pâles, laissait voir sa
-chevelure ondulée, d’un blond si merveilleux qu’il
-semblait artificiel.</p>
-
-<p>« Une cocotte, sûrement ! » pensa l’Italien. Et,
-trompé par cet ensemble provocant, il allongea le
-pas, dépassa la jeune femme, se retourna et la
-dévisagea sans façon.</p>
-
-<p>« Non, une étrangère, se dit-il, mais diantrement
-jolie ! »</p>
-
-<p>Et, sur cette impression, il fit aussitôt machine
-en arrière afin de pouvoir la suivre.</p>
-
-<p>L’Américaine est beaucoup plus femme en
-Europe que chez elle. Est-ce l’air ambiant qui
-développe sa fémininité ou ose-t-elle davantage ?
-Toujours est-il qu’à Paris elle aime à être remarquée
-et admirée dans la rue. C’est un plaisir qu’elle
-n’a pas dans son pays et qu’elle recherche d’autant
-plus. Quand il arrive à une Française d’être
-suivie avec quelque persistance, elle en reste
-toujours troublée. Si elle est vraiment honnête,
-elle regrette l’incident et se le reproche comme
-une faute. L’Américaine, elle, ne s’émeut pas pour
-si peu. Il arrive souvent qu’un oisif, tenté par sa
-beauté ou par son allure coquette, la prend pour
-une étrangère en quête d’aventures et s’amuse
-à la suivre. Loin de s’effaroucher de l’impertinence,
-elle en est flattée. Elle ralentit même imprudemment
-le pas, s’arrête devant les vitrines, et,
-lorsque le « marcheur », se croyant encouragé, lui
-adresse la parole, elle le foudroie d’un regard
-dur, le repousse avec une expression d’honnêteté
-si glaçante qu’il se retire plus ou moins penaud.
-Elle rentre alors chez elle, ravie d’avoir humilié
-un représentant du sexe fort, et sans éprouver
-autre chose qu’une satisfaction d’amour-propre.</p>
-
-<p>Madame Ronald recevait souvent, au cours de
-ses promenades, des marques indiscrètes d’admiration.
-Elle y prenait toujours un très vif plaisir, et
-ne se plaignait pas moins, avec indignation,
-comme toutes ses compatriotes, qu’il fût impossible
-de sortir sans être suivie dans ce Paris pervers, — <i lang="en" xml:lang="en">wicked</i>
-Paris. — C’est ainsi que l’on qualifie
-habituellement la grande ville, en Angleterre et
-aux États-Unis. On eût assez difficilement persuadé
-à Hélène que la provocation venait d’elle et de ses
-toilettes, trop séduisantes pour la rue. De fait, le
-Français a plus qu’aucun homme le respect de la
-femme qu’il juge comme il faut.</p>
-
-<p>Cet après-midi-là, madame Ronald eut bien vite
-la conscience qu’elle venait de faire une conquête.
-L’étranger qui s’était retourné si hardiment la
-suivait. Elle s’en aperçut aussitôt. Comme d’habitude,
-cela l’amusa et flatta sa vanité, — d’autant
-mieux qu’elle avait eu le temps de voir qu’il était
-beau et élégant. — Sous l’influence magnétique
-de l’admiration et du désir qu’elle avait excités,
-elle sentit la joie de vivre, d’être belle ; sa démarche
-devint plus élastique, son allure plus fringante.
-Après avoir traversé la place de la Concorde, elle
-prit l’avenue Gabriel. Et l’un et l’autre, guidés
-par l’Invisible, ils cheminèrent pendant quelques
-minutes, presque seuls, sous l’allée ombreuse, dans
-l’air chargé des parfums qui s’exhalaient des
-massifs environnants. L’Italien éprouvait un
-plaisir croissant à suivre cette femme. Il se mit à
-la détailler en connaisseur, et le désir éclata dans
-sa chair. Son pas s’accéléra, la distance se raccourcit.
-Hélène, s’en apercevant, obliqua brusquement
-à gauche et rentra dans la clarté des Champs-Elysées.</p>
-
-<p>Le jeune homme comprit vite que l’inconnue
-ne se promenait pas, mais qu’elle allait chez
-quelqu’un ou rentrait à la maison. Il voulut
-l’accompagner jusqu’au bout de sa course et, comme
-hypnotisé par la lumière de sa chevelure, par les
-jolies lignes de sa personne, il passa devant l’avenue
-d’Antin sans la voir, oubliant carrossier et phaéton.</p>
-
-<p>Madame Kevins habitait tout près de l’Arc-de-Triomphe.
-Arrivée à l’avant-dernière maison des
-Champs-Élysées, dont l’entrée se trouvait rue de
-Tilsitt, Hélène s’engouffra sous la porte cochère.
-Sant’Anna resta un moment planté sur le trottoir.
-Demeurait-elle là ? Poussé par une irrésistible
-curiosité, il entra à son tour au numéro 154 et
-demanda à la concierge si la personne qui venait
-de monter était une de ses locataires. La bonne
-femme le regarda d’abord avec quelque méfiance,
-puis, comme il avait l’air d’un gentleman, elle
-finit par lui répondre que c’était une visiteuse
-seulement.</p>
-
-<p>L’appartement de madame Kevins se trouvait
-à l’entresol, et le salon où elle recevait avait deux
-fenêtres de coin, ce qui permit à Hélène de voir
-son admirateur en faction.</p>
-
-<p>Cette vue ne laissa pas que de la rendre un peu
-nerveuse et distraite, et il n’est pas bien sûr
-qu’elle entendît la moitié des renseignements que
-son amie lui donna sur la Belgique et la Hollande.</p>
-
-<p>Sa visite terminée, madame Ronald descendit
-l’escalier, non sans ressentir une petite émotion.
-Pour échapper à l’indiscret, elle pria la concierge
-de lui appeler un fiacre et demeura invisible dans
-le renfoncement de la porte cochère. Dès que la
-voiture accosta, elle y monta lestement en jetant
-au cocher le nom de l’avenue Friedland.</p>
-
-<p>Le jeune homme, qui faisait les cent pas,
-aperçut la voiture au moment où elle filait dans
-la direction indiquée. Il devina qu’elle emportait
-son inconnue et qu’il était joué. Il eut alors ce
-geste du bras qui trahit le dépit, cet inimitable
-mouvement de tête, d’épaules remontées, avec
-lequel l’Italien accepte ses défaites, et exprime
-son impuissance devant le fait accompli.</p>
-
-<p>— Je la rattraperai, dit-il ; une jolie femme se
-retrouve toujours.</p>
-
-<p>Et, comme il l’avait espéré, deux jours plus tard,
-il se rencontra face à face avec Hélène dans la
-rue de la Paix. Elle lui parut plus désirable encore.
-La chaude coloration de ses cheveux le frappa au
-cerveau comme un coup de soleil. Il la regarda
-avec des yeux ardents : elle n’eut pas l’air de le
-voir. Lorsqu’il eut fait quelques mètres dans le
-sens opposé, il rebroussa chemin et se mit à la suivre.
-Elle le sentit magnétiquement et fut de nouveau
-flattée. Sans se presser, elle continua sa promenade,
-prit le boulevard des Capucines, remonta la rue
-Royale. Son intention était bien de rentrer à
-l’hôtel, mais, s’apercevant que l’étranger ne la
-lâchait pas et ne voulant pas qu’il sût où elle
-demeurait, elle fit signe à un cocher, lui donna
-l’ordre de la conduire aux Magasins du Louvre.
-Là, par une porte ou par une autre, elle était sûre
-de réussir à « semer » le jeune homme… Sant’Anna,
-qui connaissait le grand bazar et la perfidie de
-ses sorties multiples, ne lui donna pas cette
-satisfaction. Il se faisait fort, maintenant, de la
-retrouver. Le lendemain et le surlendemain, il
-arpenta, sans succès pourtant, la rue de Castiglione
-et la rue de la Paix : il avait deviné que son inconnue
-était Américaine et qu’elle devait habiter un
-des hôtels environnants.</p>
-
-<p>Comme la plupart de ses compatriotes, Sant’Anna
-était grand chasseur de femmes et amateur
-d’aventures amoureuses. Ce genre de sport lui
-donnait des émotions dont il était friand. Il y
-mettait l’ardeur, la ruse de sa race, ses superstitions
-puériles. Rien ne lui coûtait pour satisfaire le
-désir éveillé par un joli visage ou par une tournure
-élégante. Quand il lui arrivait, ce qui était du reste
-assez rare, de revenir bredouille, il acceptait son
-échec avec philosophie. Soit qu’il y ait chez l’Italien
-moins de combativité, soit que sa nature extrêmement
-affinée sente mieux l’inéluctable de la vie,
-il s’y abandonne sans résistance, avec autant de
-résignation que l’Oriental, quoique avec plus
-d’intelligence. « C’est la fatalité ! C’est le destin !…
-<i lang="it" xml:lang="it">È la fatalità ! È il destino !</i> » Ces paroles, qui lui
-viennent d’instinct à la bouche, le consolent aisément,
-lui enlèvent tout remords, tout regret. Très
-superstitieux, le jeune homme se dit que cette
-Américaine lui avait fait une trop forte impression
-pour qu’elle ne fût pas appelée à jouer un rôle
-dans sa vie. Lequel, il ne le soupçonnait guère !…
-Il se mit donc à la chercher des yeux un peu partout.
-Le matin du quatrième jour, il l’aperçut soudainement,
-devant lui, qui traversait la place Vendôme.
-Il eut un éblouissement, un violent battement de
-cœur, un élan vite réprimé. Décidé à apprendre où
-elle demeurait, il la suivit de loin et réussit à la
-voir entrer à l’Hôtel Continental. Cela lui suffit.
-Il continua son chemin, très heureux d’avoir
-atteint son but.</p>
-
-<p>Le soir même, comme madame Ronald, en compagnie
-de son frère, prenait le café dans la galerie
-du Continental, elle vit arriver son admirateur.
-Cette apparition inattendue lui causa un léger
-saisissement. Elle ne douta pas un instant qu’il
-ne fût venu pour elle. Il l’avait donc dénichée !
-C’était joliment habile !… Sa vanité exulta et la
-rendit subitement joyeuse. Ses yeux brillèrent
-davantage, sa parole devint inégale et rapide. Le
-comte s’était assis à une table voisine de la sienne.
-Elle subit plusieurs fois l’attraction de son regard,
-mais le brava aussitôt avec une parfaite expression
-d’indifférence. Tout en causant, elle se dit qu’il
-devait sûrement être un Italien ou un Espagnol.
-D’un coup d’œil, elle vit son teint mat, ses traits
-réguliers ; d’un autre, elle saisit sa taille élégante
-et tous les signes extérieurs qui révélaient l’homme
-du monde. Décidément, cette conquête lui faisait
-honneur. L’idée lui vint qu’il devait prendre
-Charley pour son mari, et aussitôt, avec sa naturelle
-et mesquine cruauté de femme, elle voulut le
-supplicier un peu et se mit à parler à son frère
-d’un air tendre. Elle se laissa complaisamment
-admirer pendant un bon quart d’heure encore,
-riant à la pensée que le lendemain elle quittait
-Paris, et à celle de sa mine déconfite lorsqu’il
-apprendrait ce départ. Sur cette réjouissante
-imagination, elle se leva, redescendit la galerie, se
-dirigeant vers l’ascenseur. Au moment où, très
-fière, très digne, elle passait devant l’étranger,
-les paroles du « Prince » lui revinrent à la mémoire.
-Sa lèvre eut une jolie inflexion de défi et de dédain :</p>
-
-<p>« Ce n’est pas encore cette fois-ci, se dit-elle,
-que l’homme aura son heure avec moi ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Le lendemain, par le premier train, Hélène, son
-frère et sa tante, Dora et sa mère quittèrent
-Paris.</p>
-
-<p>Le voyage de Belgique et de Hollande fut un
-continuel enchantement pour Charley. Son ami
-Willie Grey vint le rejoindre à Bruxelles et l’accompagna
-de musée en musée. Dans le trésor de la
-vieille Europe, ce trésor si lentement et si douloureusement
-amassé, il trouva, comme nombre de
-ses compatriotes, les sensations qui seules peuvent
-rafraîchir les cerveaux brûlés par la fièvre des
-affaires.</p>
-
-<p>Hélène et Dora ne connaissaient ni la Belgique
-ni les Pays-Bas. Ce fut une page nouvelle de
-l’ancien monde qu’elles déchiffrèrent avec une
-curiosité extrême et qui les ravit par son étrangeté.
-Les petites villes qui finissent dans le silence et la
-prière, dont la vieillesse est si touchante, leur
-causèrent un étonnement respectueux. Les costumes
-lourds et bizarres, les visages placides, la vie
-humaine ainsi menée sur un mode lent et grave
-ne cessa de les amuser et de les intéresser. Pourtant
-madame Ronald ne voyait pas sans plaisir
-approcher l’heure de partir pour la Suisse et d’aller
-rejoindre le marquis et la marquise Verga. Elle
-s’était liée extraordinairement vite avec cette compatriote
-rencontrée chez madame d’Anguilhon.</p>
-
-<p>Madame Verga sortait d’une bonne famille de
-Washington. Jeune fille, elle avait beaucoup hanté
-la colonie étrangère. C’est là qu’elle avait fait la
-connaissance de son mari, un Romain, attaché
-militaire à l’ambassade d’Italie.</p>
-
-<p>Elle avait un visage de très jolie poupée, animé
-par des yeux bleus qui reflétaient une petite âme
-joyeuse et bonne. Plus brillante qu’intelligente,
-elle se montrait naïvement heureuse d’être marquise,
-d’avoir sa place dans la haute société de
-Rome. Son excellent caractère, sa loyauté, lui
-avaient valu nombre d’amis. Son salon était un
-des plus fréquentés. Sa nature simple et honnête
-l’empêchait de voir la moitié des intrigues qui se
-nouaient et se dénouaient sous ses yeux. Elle
-aimait les Italiens, disait-elle, parce qu’ils sont
-silencieux et qu’elle pouvait, avec eux, parler
-tant qu’elle voulait. Le marquis passait pour le
-mari le moins fidèle. Les uns croyaient qu’elle
-ignorait tout, les autres qu’elle ne voulait rien
-savoir.</p>
-
-<p>Toujours est-il qu’elle se proclamait la plus
-heureuse des femmes. Madame Verga avait entretenu
-souvent madame Ronald et Dora du monde
-où elle évoluait. Elle les avait engagées à passer
-l’hiver à Rome, leur promettant de leur donner
-<i lang="en" xml:lang="en">a good time</i>, tous les plaisirs imaginables, de les
-présenter dans telle et telle maison de l’aristocratie.</p>
-
-<p>Sous cette suggestion répétée, Hélène avait
-commencé à se demander s’il serait possible de
-décider son mari à faire ce voyage. Une idée, bien
-digne d’Ève 1<sup>ère</sup>, lui vint à l’esprit. M. Ronald, qui
-s’occupait surtout de toxicologie, avait maintes
-fois exprimé le regret de n’avoir pu retrouver le
-poison des Borgia. Elle raviverait sa curiosité,
-lui ferait entrevoir que, par le marquis Verga
-ou par ses amis, il obtiendrait toutes les facilités
-pour fouiller les archives les plus secrètes du
-Vatican.</p>
-
-<p>De son côté, mademoiselle Carroll était séduite
-par la perspective d’une saison à Rome et de ces
-belles chasses au renard que madame Verga lui
-avait décrites. Et puis, aller à la cour, voir de près
-ces princes, ces ducs, dont les noms historiques
-et haut sonnants l’avaient toujours charmée,
-c’était bien tentant, d’autant plus tentant qu’elle
-avait un excellent prétexte pour prolonger son
-séjour en Europe : la santé de sa mère, qui laissait
-beaucoup à désirer, et qui, d’après l’avis des
-médecins, exigeait un climat doux et une vie
-tranquille.</p>
-
-<p>Dans l’imagination des deux femmes, les paroles
-de la marquise faisaient leur œuvre sourdement et
-sûrement.</p>
-
-<p>D’Amsterdam, Hélène écrivit à son mari une
-de ces jolies lettres, toujours pleines d’observations
-fines et originales. Selon son habitude, elle la
-saupoudra de tendresse, de mots affectueux.
-Puis elle finit par exprimer le désir de passer
-l’hiver en Italie. Elle assura M. Ronald qu’il
-avait besoin d’un congé, lui aussi, et qu’il ne
-saurait l’avoir plus agréable qu’à Rome. Elle
-ne manqua pas de l’amorcer, comme elle se l’était
-promis, par l’appât des recherches à faire sur le
-fameux poison des Borgia. Cette épître était un
-vrai chef-d’œuvre de diplomatie féminine. Elle
-la glissait sous enveloppe lorsque Dora entra
-dans sa chambre, un paquet de lettres à la main.</p>
-
-<p>— Avez-vous quelque chose pour la poste ?
-demanda-t-elle.</p>
-
-<p>— Oui, fit madame Ronald en lui remettant
-son courrier.</p>
-
-<p>— Je parie que je devine ce que vous écrivez
-à Henri !</p>
-
-<p>— Eh bien, qu’est-ce que je lui écris ?</p>
-
-<p>— Que vous voulez passer l’hiver en Italie, tout
-simplement… Je dis la même chose à Jack.</p>
-
-<p>— Oh ! Dody ! c’est mal de votre part !… Moi,
-je suis mariée, rien n’empêche M. Ronald de
-venir me rejoindre… tandis que vous…</p>
-
-<p>— Je retarde le malheur de M. Ascott, voilà
-tout !… Plaisanterie à part, ces messieurs ne
-seront pas contents. Tant pis ! Cela leur formera
-le caractère. Je sais bien que nous sommes toujours
-libres de faire ce que nous voulons ; mais ils peuvent
-gâter notre plaisir avec des tracasseries, des reproches
-assommants. Il faut que nous nous soutenions
-mutuellement… Henri vous donnera du
-fil à retordre. Vous avez promis de rentrer au mois
-d’octobre : si vous le désappointez, il sera furieux.
-Il ne peut pas supporter un manque de parole.
-Ils sont si terriblement honnêtes, ces Ronald !</p>
-
-<p>Un souffle de révolte enfla légèrement les
-narines d’Hélène.</p>
-
-<p>— C’est bien, dit-elle, nous verrons.</p>
-
-<p>L’anatomiste qui étudie le corps humain est
-toujours saisi d’étonnement et d’admiration lorsqu’il
-voit la minutie des détails qui le composent,
-le parti que la nature tire de la fibre la plus ténue,
-de la molécule la plus petite. Dans la destinée
-des individus la Providence apporte la même prodigieuse
-recherche. Elle amène de loin, de très
-loin, les agents qui lui sont nécessaires. D’un
-mot, d’un regard, d’un geste, elle fait sortir un
-drame poignant ou une joie divine qui produisent
-à leur tour une foule de sentiments et qui ont des
-conséquences incalculables.</p>
-
-<p>La venue à Paris de madame Ronald et de
-mademoiselle Carroll, leur liaison avec la marquise
-Verga, la rencontre d’Hélène et du comte
-Sant’Anna, représentaient déjà un énorme travail
-providentiel, un écheveau effrayant de circonstances,
-un concours d’êtres, de choses, de fluides,
-où se perdrait l’esprit d’un simple romancier, mais
-dans l’étude desquels le philosophe, le psychologue
-pourraient facilement se reconnaître et trouver
-des enseignements, un peu de lumière peut-être.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>Dans la première semaine d’août, mademoiselle
-Carroll et sa mère partirent pour Carlsbad ;
-Hélène, tante Sophie, Charley Beauchamp et
-Willie Grey allèrent rejoindre les Verga à Lucerne,
-à l’Hôtel National.</p>
-
-<p>La petite ville suisse parut d’abord assez triste
-à madame Ronald. Elle ne tarda pas cependant à
-prendre goût aux excursions alpestres, aux longues
-promenades en voiture, en bateau, à pied, que le
-marquis savait rendre amusantes. Au bout de
-quelques jours, madame Verga et elle devinrent
-le centre d’une petite coterie qui excitait l’envie
-de tout le monde par son entrain et sa gaieté.
-Après le dîner, pour lequel l’une et l’autre se
-mettaient en frais de toilette, les deux Américaines
-allaient s’asseoir dans le hall de l’hôtel, lieu de
-rendez-vous général, et là, entourées d’amis et
-d’admirateurs, elles se balançaient dans leurs
-<i lang="en" xml:lang="en">rocking-chairs</i> en écoutant des chansons napolitaines
-ou autres. Les musiciens italiens, qui
-chaque été viennent à Lucerne, lui prêtent un
-attrait que tous les <i lang="de" xml:lang="de">Jodler</i> du Tyrol seraient impuissants
-à lui communiquer. Après une journée passée
-sur le lac gris, sur les hauteurs vertes ou neigeuses,
-dans le froid décor des Alpes, on goûte un plaisir
-exquis à recevoir soudainement cette sensation
-de soleil, de chaleur et d’amour que donnent la
-musique et les chants d’Italie. Hélène en était
-pénétrée plus que toutes les femmes présentes.
-Elle ne comprenait pas le sens des paroles, mais
-son oreille en était singulièrement charmée. Elle
-y trouvait l’expression de sentiments qu’elle
-n’avait jamais éprouvés, quelque chose de passionné,
-de lumineux et de fugitif. Elle était fascinée par
-la mimique des chanteurs napolitains, par ces
-yeux noirs qui flambaient tour à tour d’amour
-et de colère ou s’embuaient subitement de tristesse,
-par la mobilité excessive de ces visages latins,
-si différents des visages impassibles et fermés
-de ses compatriotes. Elle avait été plusieurs fois
-à Rome, à Naples, à Florence. Le son musical,
-coloré pour ainsi dire, de la langue italienne n’était
-pas nouveau pour elle, mais jamais il ne l’avait
-si curieusement affectée. Son âme avait-elle été
-sensibilisée à dessein, ou était-elle remuée par
-un obscur pressentiment ?</p>
-
-<p>Un soir, Hélène et madame Verga occupaient
-leurs places habituelles dans le hall et causaient
-joyeusement avec quelques personnes. Le marquis
-était allé à l’hôtel Schweizerhof voir si un ami
-qu’il attendait depuis huit jours, et que le baccara
-retenait à Aix-les-Bains, était finalement arrivé.</p>
-
-<p>Madame Ronald, très jolie dans une robe de
-batiste écrue garnie de rubans vert pâle, se balançait
-doucement. Tout à coup, la surprise immobilisa
-son visage et son fauteuil : M. Verga entrait
-avec le jeune homme qui l’avait si obstinément
-suivie à Paris et à qui elle avait cru échapper pour
-tout de bon ! C’était donc lui, ce comte Sant’Anna
-dont, ces jours-ci, on l’avait si souvent entretenue !
-Elle demeura littéralement suffoquée par la surprise,
-un peu confuse, un peu effrayée. L’Italien
-ne l’aperçut pas d’abord ; lorsque son ami l’amena
-devant elle pour le présenter, il eut un sursaut
-intérieur, un éclat de triomphe dans les yeux,
-un sourire moqueur sous la moustache, tout
-cela dissimulé par une inclination profonde.</p>
-
-<p>La marquise accapara le nouveau venu pendant
-quelques minutes, l’accablant de questions sur
-toutes les personnes de leur connaissance qui se
-trouvaient à Aix-les-Bains. Aussitôt qu’il fut libre,
-il s’approcha d’Hélène et le marquis lui céda le
-fauteuil qu’il occupait à ses côtés.</p>
-
-<p>— Il ne m’est pas arrivé souvent d’être aussi
-heureux, — dit-il en appuyant ses magnifiques
-yeux noirs sur la jeune femme. — La fortune
-me devait bien ce dédommagement, car elle m’a
-passablement maltraité au baccara ! ajouta-t-il
-avec une audace qui frisait l’impertinence. — Si
-j’avais pu deviner que cette amie dont Verga
-me parlait dans ses lettres était vous, madame,
-il y a longtemps que je serais ici.</p>
-
-<p>— Mais je ne vois pas pourquoi ? dit Hélène
-froidement.</p>
-
-<p>— Parce que j’ai eu le plaisir de vous rencontrer
-plusieurs fois à Paris et que, pour vous revoir, je
-serais allé au bout du monde.</p>
-
-<p>Il était impossible à Hélène de laisser passer une
-invite au fleuretage sans y répondre.</p>
-
-<p>— Si loin que cela ! fit-elle d’un ton railleur.</p>
-
-<p>— Si loin que cela, — répéta sérieusement le
-jeune homme. — Nous autres Italiens, nous sommes
-sujets à éprouver des antipathies ou des sympathies
-subites. Quand une femme provoque en nous une
-certaine émotion, elle nous oblige irrésistiblement
-à la suivre : c’est un hommage qu’elle nous force
-de rendre à sa beauté et dont elle ne saurait prendre
-offense.</p>
-
-<p>Madame Ronald fut tellement interloquée par
-la subtilité de l’explication qu’elle ne trouva pas
-un mot à répondre.</p>
-
-<p>— Et c’est ce qui m’est arrivé… Il m’a semblé
-qu’avant vous je n’avais jamais vu de femme
-blonde.</p>
-
-<p>— Je ne savais pas que ma <i>blondeur</i> eût rien
-d’extraordinaire.</p>
-
-<p>— Ce devait être celle d’Ève.</p>
-
-<p>— Vous croyez ?… Mais ce n’est pas rassurant
-pour moi !</p>
-
-<p>— Encore moins pour les autres ! répondit
-l’Italien avec son fin sourire. — J’avais deviné que
-vous étiez Américaine.</p>
-
-<p>— A quoi donc ?</p>
-
-<p>— A votre élégance d’abord, puis à votre allure
-vive et décidée. Je la connais bien, car nous avons
-beaucoup de vos compatriotes à Rome. Le matin,
-quand elles sortent, elles éclairent le Corso.</p>
-
-<p>— Je suis charmée d’apprendre cela !</p>
-
-<p>— Vous n’êtes pas venue directement ici en
-quittant Paris ?</p>
-
-<p>— Non, j’ai passé par la Belgique et la Hollande.</p>
-
-<p>— Aimez-vous Lucerne ?</p>
-
-<p>— Beaucoup.</p>
-
-<p>— Vous comptez y rester jusqu’à la fin de la
-saison ?</p>
-
-<p>— Aussi longtemps que je m’y amuserai.</p>
-
-<p>A ce moment, mademoiselle Beauchamp qui
-venait de lire son <i lang="en" xml:lang="en">New York Herald</i> au salon,
-s’approcha de sa nièce.</p>
-
-<p>— Montez-vous maintenant ? lui demanda-t-elle.</p>
-
-<p>— Oui, ma tante, je vous attendais, répondit la
-jeune femme.</p>
-
-<p>Elle s’était levée avec un empressement qui
-n’était qu’une manœuvre de sa coquetterie instinctive.</p>
-
-<p>Puis, en manière d’excuse au comte Sant’Anna :</p>
-
-<p>— Nous avons fait aujourd’hui une longue excursion ;
-demain nous devons déjeuner au Righi : si
-je veux être alerte, il faut que je me retire de bonne
-heure.</p>
-
-<p>Hélène, ayant pris congé de tout le monde, alla
-dire un mot à son frère, qui causait dans un coin
-avec Willie Grey.</p>
-
-<p>L’Italien la suivit du regard.</p>
-
-<p>— Cristi ! quelle jolie femme ! dit-il à son ami
-Verga. — Le mari ? demanda-t-il.</p>
-
-<p>Et, de la tête, il désignait M. Beauchamp qui,
-en vrai Américain, accompagnait sa sœur et sa
-tante à l’ascenseur.</p>
-
-<p>— Non, le frère.</p>
-
-<p>— Elle est veuve ?</p>
-
-<p>— Veuve par grâce, par permission, comme on
-dit si drôlement en anglais : <i lang="en" xml:lang="en">a grass widow</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>… M.
-Ronald est resté en Amérique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="en" xml:lang="en">Grass widow</i> du français « grâce », traduit d’une manière
-erronée par « <span lang="en" xml:lang="en">grass</span> » « herbe ».</p>
-</div>
-<p>— Diablement imprudent de sa part !</p>
-
-<p>— Oh ! il ne risque rien. Sa femme est très
-comme il faut, d’une des meilleures familles de
-New-York… toutes les garanties morales et celle,
-plus rassurante, d’un tempérament honnête.</p>
-
-<p>— Oui, oui, connu ! vienne une bonne tentation…
-et patatras, les principes ! fondue, la glace !</p>
-
-<p>— Tu ne connais pas encore bien les Américaines :
-ce ne sont que des cerveaux. Je crois que
-si la Providence est vraiment en train de créer
-un troisième sexe, comme le ferait supposer le
-féminisme, ce sont les États-Unis qui en fourniront
-les premiers spécimens : des prêtresses, des doctoresses…</p>
-
-<p>— Oh ! horreur !… C’est égal, si avec des cheveux
-comme les siens, son teint de rousse, et veuve par
-grâce depuis plusieurs mois, madame Ronald
-était invincible, ce serait surhumain… inhumain,
-même !… Je suis bien tenté de la mettre à l’épreuve.</p>
-
-<p>— Je te parie vingt louis que tu en seras pour
-tes frais.</p>
-
-<p>— Tenu !</p>
-
-<p>A ce moment, madame Verga s’approcha des
-deux hommes pour leur souhaiter le bonsoir.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que vous complotez là ? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>— La perdition d’une femme, répliqua Sant’Anna.</p>
-
-<p>— Naturellement ! fit la marquise avec un joli
-rire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>Bien qu’il ne fût ni prince ni duc, Emmanuel
-Sant’Anna appartenait à la grande noblesse.
-Sa famille, originaire d’Espagne, venue à Rome
-au <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, y avait joué un rôle politique
-considérable et, par son passé, se trouvait étroitement
-liée à la papauté.</p>
-
-<p>Donna Teresa, sa mère, était une Salvoni, la
-sœur d’un cardinal <i lang="it" xml:lang="it">papabile</i>, — « papable », — une
-vraie éminence dans le sacré collège. Son père
-avait été un de ces beaux nobles romains dont la
-vie se passait entre la place du Gesù et la place
-du Peuple et que l’on voyait autrefois, à l’heure
-de la promenade, au Corso ou au Pincio, la canne
-aux lèvres, guetter les jolies femmes pour échanger
-avec elles des saluts, des œillades, des signes
-mystérieux.</p>
-
-<p>Après 1870, l’espoir enfantin de refaire avec des
-Italiens seuls la Rome de jadis, formée de « vingt
-peuples divers », fut jeté comme un leurre à ces
-hommes ignorants des affaires. Le comte Sant’Anna
-y fut pris l’un des premiers. Il acheta de vastes
-terrains, entra dans des spéculations insensées,
-s’y ruina, et mourut de chagrin. Un an plus tard.
-Donna Teresa, sa femme, hérita de la fortune paternelle.
-Lorsqu’elle eut marié et doté sa fille, il lui
-resta une terre en Ombrie, une villa à Frascati et,
-à Rome, le palais Sant’Anna, sauvé du naufrage.
-Elle vivait avec une stricte économie afin que
-son fils pût dépenser largement. Elle avait pour
-lui un de ces amours maternels excessifs qui
-contiennent tous les sentiments bons et mauvais
-du cœur humain. Avant Lelo, — comme on le
-nommait par abréviation d’Emmanuel, — il
-n’y avait rien, et après lui, rien encore. Quand,
-du fond de son modeste coupé attelé d’un seul
-cheval, elle l’apercevait, à la villa Borghèse ou
-au Pincio, conduisant avec maëstria une paire
-de pur sang, elle était heureuse, et, pendant le
-reste de sa promenade, elle ne voyait plus que
-sa belle carrure et sa silhouette élégante. Sa beauté
-faisait l’orgueil et la joie de sa mère. Il avait un
-de ces visages italiens aux traits d’une régularité
-et d’une fermeté classiques, éclairés par ces yeux
-lumineux, caressants, mélancoliques, qui peuvent
-être d’une dureté sauvage ou d’une douceur
-féminine, un de ces visages sans grande puissance
-intellectuelle, sans indication d’idéalité, mais
-revêtu d’un charme particulier, charme fait
-d’impressionnabilité extrême et de sensualité
-fine.</p>
-
-<p>Comme tous ses contemporains, Sant’Anna
-était le Romain de la transition, un être affiné,
-déraciné, ignorant, sans conviction, qui n’ose
-ni renier le passé ni accepter l’idéal nouveau.</p>
-
-<p>Pour les jeunes gens de l’aristocratie française,
-l’évolution est infiniment moins difficile et moins
-douloureuse. Ils ont une religion et une patrie : rien
-ne les empêche de pratiquer l’une et de servir
-l’autre. La religion des nobles romains était la
-papauté ; leur patrie, la Ville Éternelle : toutes
-les deux ont été mutilées et transformées. Ils
-étaient habitués à considérer l’Italie comme
-l’ennemie, et on les a enrôlés de force sous son
-drapeau. Ils doivent oublier et renaître pour ainsi
-dire. Toutes les facultés, atrophiées par une longue
-oisiveté, les servent mal, et, conscients de leur
-infériorité, ils se tiennent à l’écart. On ne saurait
-les blâmer.</p>
-
-<p>Lelo fut élevé dans un collège de jésuites. Là,
-on ne lui enseigna pas l’histoire vraie de l’Italie,
-celle qui raconte ses luttes douloureuses, ses longs
-efforts vers l’unité, efforts toujours déjoués par
-la trahison, mais qui devaient forcément aboutir
-au fait accompli de 1870 ; il apprit, comme tous
-ses condisciples, une histoire tronquée, édifiée sur
-cette fable ingénieuse du patrimoine de Saint-Pierre
-et où le rôle glorieux appartient à la papauté.
-Il fut leurré de l’espoir que le pape, grâce à l’une
-ou l’autre des grandes puissances, ne tarderait
-pas à reconquérir sa souveraineté temporelle, et
-que les Italiens seraient forcés de se chercher une
-autre capitale. Cependant Rome n’était plus la
-cité fermée où aucune idée philosophique, aucune
-découverte scientifique, aucune nouvelle même
-ne pouvait pénétrer sans être contrôlée, examinée
-par une théocratie absolue. Les journaux de
-toutes les opinions se criaient dans les rues ;
-les livres, les revues entraient librement ; la vie
-moderne s’épanouissait audacieusement sous les
-fenêtres des vieux palais, autour des basiliques,
-des églises. Par la brèche de la Porta Pia, le <small>XIX</small><sup>e</sup>
-siècle avait fait irruption et projeté sa lumière
-jusque dans les coins les plus obscurs du Transtevère.
-Et l’atmosphère même de la Ville Éternelle
-fut changée. Elle perdit à jamais sa beauté de
-sanctuaire, et entra, elle aussi, dans l’âge ingrat
-et douloureux de la transition. En dépit des précautions,
-le nouvel air ambiant, chargé d’idées de
-liberté, de patriotisme, agit sur le comte Sant’Anna.
-Et, irrésistiblement poussé dans le courant nouveau
-par toutes ces choses infimes et grandes,
-il commença de fréquenter la société étrangère,
-puis il se glissa, timidement d’abord, dans quelques
-salons « blancs ». Il y rencontra la princesse Marina,
-une des sirènes qui ornaient le parti de la cour.</p>
-
-<p>C’était une Italienne svelte et fine, au bel ovale
-latin, aux lourds cheveux noirs, avec des yeux
-bleus très foncés d’un ardent magnétisme. Mariée
-à un homme dévot, tyrannique et brutal, elle
-l’avait quitté avec les honneurs de la séparation,
-et la garantie d’une rente suffisante. Par haine
-du prince, qui appartenait au « monde noir »,
-elle s’était ralliée aux blancs, et était devenue
-l’une des amies les plus dévouées du Quirinal.</p>
-
-<p>Lelo s’éprit de Donna Vittoria avec l’ardeur
-d’une jeunesse qui avait été bien gardée et forcément
-chaste. Il avait vingt-deux ans ; elle, trente-quatre.
-Cet amour acheva de l’émanciper. Il se
-fit présenter au roi et à la reine d’Italie, mais il
-ne se montra que de loin en loin à la cour. Cet
-acte de foi peut sembler assez platonique ; étant
-données son éducation, les attaches de tous les
-siens avec le Vatican, il dut lui coûter un très
-grand effort moral ; il n’en eût pas été capable
-sans l’influence et les conseils de Donna Vittoria.
-Cette défection lui attira de cruelles scènes de
-famille et lui fit perdre même l’héritage d’un
-oncle intransigeant.</p>
-
-<p>Après cela, le comte Sant’Anna crut avoir
-acquis le droit de rester tranquille. Il se laissa
-vivre, avec cette indifférence de philosophe qui
-distingue la plupart de ses compatriotes.</p>
-
-<p>Pour comprendre le caractère d’un peuple, il faut
-savoir sa langue et son histoire. Aucune nation n’a
-acheté son unité aussi cher que l’Italie. Pendant
-des siècles, elle a été travaillée, déchirée, déçue
-par des partis divers. Si elle n’a pas péri dans la
-lutte, c’est qu’elle portait en elle la beauté, l’art,
-la poésie. Et dans chacun de ses fils on voit, plus
-ou moins, la lassitude qui suit les longues crises,
-le scepticisme qu’engendrent les trahisons répétées,
-la prudence, la ruse, la subtilité que développe la
-tyrannie. Tout cela se retrouvait chez le jeune
-Romain. Le travail acharné de l’Anglo-Saxon,
-l’activité de l’Américain, la fièvre créatrice du
-Français lui faisaient hausser les épaules et dire
-avec un mépris hautain : « A quoi bon !… <i lang="it" xml:lang="it">A che
-serve !</i> » Les émotions de l’amour et du jeu, la
-passion des chevaux, de la chasse, remplissaient
-suffisamment sa vie. Il était joueur, mais par
-accès seulement. Il pouvait rester des mois sans
-toucher une carte, puis le goût lui en revenait
-soudain. Ses accès avaient déjà coûté gros à sa
-mère, mais il en sortait avec des regrets si sincères
-qu’elle n’avait pas même le courage de lui faire
-des reproches.</p>
-
-<p>Le comte Sant’Anna, comme la majorité de
-l’aristocratie italienne, aimait Paris, sinon la
-France. Il y avait des parents, des amis, et y
-passait chaque année une partie de la « saison ».
-Avant de rentrer chez lui, il s’arrêtait à Aix-les-Bains,
-où le baccara l’appauvrissait plus souvent
-qu’il ne l’enrichissait, ce qui l’obligeait à aller
-faire des économies à la campagne. La chasse
-l’aidait à attendre patiemment le moment de
-rentrer à Rome, où, en novembre, il reprenait le
-cycle de sa vie mondaine.</p>
-
-<p>Les travailleurs méprisent les hommes de cette
-catégorie. Ils ont tort : si une telle existence manque
-de relief et de but, elle est loin d’être inutile. Lelo
-occupait bien la place qui lui avait été assignée
-ici-bas. Avec ses inférieurs, il avait cette bonté
-familière et digne qui n’humilie jamais. Ses serviteurs
-et ses fermiers l’adoraient et ressentaient
-pour lui un respect presque féodal. De son côté, il
-les considérait comme faisant partie de sa famille.
-Ceci ne se voit plus guère qu’en Italie. Lorsque,
-parmi ses gens et ses fermiers, il rencontrait
-quelque garçon intelligent, il l’aidait à se faire une
-position. Rien ne lui donnait autant de plaisir
-que de voir un de ses domestiques, marmiton ou
-groom, monter en grade, et il ne le perdait jamais
-de vue. En un mot, il était un vrai grand seigneur ; — et
-un vrai grand seigneur entend mieux la
-fraternité qu’un bourgeois ou un socialiste.</p>
-
-<p>Parmi les hommes de la haute société romaine,
-Sant’Anna était un de ceux qui avaient le plus de
-prestige ; sa belle mine excitait surtout l’admiration
-des étrangères. Il faisait de nombreuses
-infidélités à la princesse Marina ; elle fermait
-héroïquement les yeux, pour éviter les scènes qui
-l’eussent mis en fuite, et il lui revenait toujours.</p>
-
-<p>Le Français est peut-être, de tous les hommes,
-celui qui met dans l’amour le plus d’idéalité, le
-plus d’intelligence, le plus d’éléments élevés.
-Pour l’Italien, pour celui de l’aristocratie en particulier,
-l’amour n’est guère qu’une aventure où
-il apporte une ardente jalousie, une méfiance
-instinctive, une sensualité d’Oriental. La femme,
-à laquelle il ne demande que certaines satisfactions,
-l’ennuie ou l’agace vite ; et il lui préfère
-ses amis et son club. Dans sa jeunesse, il est moins
-fidèle que le Français ; dans sa maturité, il l’est
-davantage, non par vertu, mais par indolence
-native : il trouve inutile de refaire des frais pour
-arriver au même résultat.</p>
-
-<p>Lorsque Lelo fut mis à l’improviste en présence
-de madame Ronald, il éprouva une commotion
-qui lui parut un présage. Avec son esprit superstitieux,
-il considéra cette rencontre comme une
-fatalité encourageante. Avec sa frivole conception
-de l’amour et de la femme, il se dit que cette
-Américaine, éloignée de son mari, visiblement
-coquette, serait enchantée de trouver une distraction.
-Il remercia sa bonne étoile qui lui envoyait
-une aussi délicieuse aventure pour l’arracher au
-baccara et à l’écarté.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>La religion, pour une grande part, contribue à
-former le caractère de la femme. Le catholicisme
-fait des cérébrales, le protestantisme des intellectuelles ;
-la fémininité est catholique, le féminisme
-est protestant. L’Américaine, qui est une intellectuelle,
-se glorifie de son insensibilité physique ;
-la Française, une cérébrale par excellence, tire
-vanité de sa sensibilité, elle l’exagère même :
-lorsqu’elle n’a pas de tempérament, elle s’en fait
-un par l’imagination. Dans l’amour, ce qu’elle
-ambitionne, ce dont elle jouit, c’est le pouvoir
-de donner du bonheur ; l’Américaine, elle, veut en
-recevoir. Pour la première, l’homme est le but ;
-pour la seconde, il est le moyen. Cette manière de
-sentir les rend aussi diverses que peuvent l’être
-deux créatures de même espèce.</p>
-
-<p>Les quinze jours qui suivirent la présentation du
-comte Sant’Anna furent pour Hélène comme un
-joli rêve, où il y eut de ravissantes promenades à
-travers monts et bois, au-dessus des lacs bleus, des
-haltes délicieuses, des causeries gaies, des tête-à-tête
-innocents, mais singulièrement agréables, avec un
-homme beau, de grande race, à la voix chaude et
-nouvelle. Ce rêve fut vécu dans l’atmosphère
-enivrante que créent le désir, l’admiration, la sympathie
-amoureuse, ces fluides qui enveloppent la
-femme de chaleur et de lumière, qui « champagnisent »,
-pour ainsi dire, l’air qu’elle respire… Et
-madame Ronald n’en fut point troublée.</p>
-
-<p>Lelo ne tarda pas à reconnaître la vérité de ce
-que lui avait dit son ami Verga, mais il n’en fut
-pas découragé : en amour, la résistance charme
-l’Italien. La coquetterie ouverte de la jeune femme
-ne laissa pas cependant que de le déconcerter.
-Elle paraissait naïvement heureuse de lui plaire,
-elle y tâchait même : tout ce qu’elle voulait, c’était
-de l’admiration et encore de l’admiration. Les
-paroles de tendresse qu’il lançait au milieu de
-leurs causeries provoquaient sa raillerie, une
-raillerie très sincère. Pour la première fois, il se
-trouvait en présence de l’honnêteté féminine
-absolue.</p>
-
-<p>De fait, cette intimité agréable n’avait pas éveillé
-chez madame Ronald une pensée qui pût alarmer
-sa conscience. Le jeune Romain l’intéressait à titre
-d’exotique, parce qu’il était différent des hommes
-qu’elle avait connus. Les variations de son humeur,
-son excessive sensibilité, ses accès de mélancolie,
-de paresse, l’étonnaient et l’amusaient. Puis ce
-titre de comte sonnait bien à l’oreille, donnait au
-porteur un certain prestige. Elle n’était pas loin
-de le considérer comme un être d’une essence
-supérieure.</p>
-
-<p>Ainsi que Dora l’avait prévu, M. Ronald fut
-blessé, irrité, de voir que sa femme allait lui
-manquer de parole. La chance de découvrir le
-poison des Borgia le laissa parfaitement froid.
-Il répondit à Hélène qu’en aucun cas il ne pourrait
-passer l’hiver à Rome. Il espérait qu’elle ne se
-laisserait pas tenter par les Verga ; il comptait
-qu’elle reviendrait au mois d’octobre comme elle
-l’avait promis. A son insu peut-être, il employa
-un ton sévère, impérieux. Hélène n’y était pas
-habituée. C’était la première fois, du reste, qu’elle
-subissait l’affront d’un refus. Sous l’impulsion de
-la colère ou d’un sentiment encore obscur, elle
-écrivit une de ces lettres qui semblent dictées par
-un mauvais esprit, que l’on regrette, que l’on est
-tenté de renier et qui ont des conséquences imprévues : — elle
-tenait à profiter de l’occasion qui
-lui était offerte de passer une saison agréable à
-Rome ; si Henri l’aimait mieux que son laboratoire,
-ce dont elle avait toujours douté, il viendrait la
-rejoindre ; sinon, elle ne se ferait aucun scrupule
-de prolonger un peu son séjour en Europe.</p>
-
-<p>Lorsque madame Ronald annonça sa résolution
-à son frère et à sa tante, ils jetèrent les hauts cris
-et la blâmèrent énergiquement. Charley Beauchamp,
-qui était la bienveillance même, avait,
-dès le premier moment, éprouvé une profonde
-antipathie pour le comte Sant’Anna. Il s’aperçut
-bientôt que le nouveau venu faisait la cour à sa
-sœur. Il l’avait toujours vue entourée d’admirateurs,
-mais, pour une cause ou pour une autre,
-les attentions du jeune Romain lui déplurent et
-il en fut comme personnellement offensé.</p>
-
-<p>— Prenez garde, dit-il un jour à Hélène : ce
-comte ne m’inspire aucune confiance. Les étrangers
-se croient tout permis avec une femme coquette…
-et vous l’êtes terriblement !</p>
-
-<p>— N’ayez pas peur, personne ne me manquera
-jamais de respect ! répondit madame Ronald avec
-son assurance habituelle.</p>
-
-<p>— Je l’espère ; seulement, il serait prudent de
-ne pas vous y exposer. Vous ne vous doutez pas
-à quel point les Italiens sont différents des Américains.
-Je ne l’aurais jamais su si je n’avais pas
-connu aussi intimement le marquis Verga. Méfiez-vous,
-je vous le répète.</p>
-
-<p>Quelques jours plus tard, Charley reçut un
-câblogramme qui le rappelait d’urgence à New-York.
-Ce n’était pas la première fois qu’il voyait
-ainsi ses vacances coupées court, mais jamais
-il n’en avait éprouvé une telle contrariété.</p>
-
-<p>— Je suis désolé de devoir vous quitter ! dit-il à
-sa sœur. Si mes intérêts seuls étaient en jeu, je ne
-partirais pas. Promettez-moi, pour me tranquilliser,
-que vous rentrerez au mois d’octobre.</p>
-
-<p>— Je ne promets rien ! répondit madame Ronald
-d’un ton sec.</p>
-
-<p>— Ce serait cruel de désappointer Henri. En
-outre, vous donneriez le mauvais exemple à Dora…
-Si vous allez à Rome, elle voudra vous suivre :
-Jack se fâchera, et il pourrait en résulter une
-rupture.</p>
-
-<p>— Dody est assez grande pour savoir ce qu’elle
-doit faire. Je ne suis pas responsable de ses actions.</p>
-
-<p>M. Beauchamp ne voulut pas discuter davantage :
-il savait qu’il était dangereux de pousser Hélène à
-exprimer sa volonté, car ensuite elle n’en démordait
-pas.</p>
-
-<p>Avant de partir, toutefois, il pria tante Sophie
-de faire son possible pour obtenir qu’elle renonçât
-à ce projet. Il fut même tenté de lui dénoncer le
-comte, au moins d’éveiller sa méfiance ; il en fut
-empêché par un sentiment de loyalisme fraternel.</p>
-
-<p>En recevant à la gare, les adieux de sa sœur,
-il eut le cœur fortement serré.</p>
-
-<p>— Au revoir… dans six semaines ! lui cria-t-il
-par la portière.</p>
-
-<p>Hélène détourna la tête et ne répondit pas.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>Madame Ronald avait dit à M. de Limeray qu’elle
-aimait le danger, et en vérité, depuis trois semaines,
-elle jouait, comme une enfant, avec le désir, avec
-les sens, avec la vanité d’un homme, sans se douter
-du péril auquel elle s’exposait. L’éducation morale
-et physique de l’Américain n’est pas celle de
-l’Européen ; elle sauvegarde la femme plus que
-ses principes mêmes ou son honnêteté. Hélène
-avait impunément tyrannisé, tantalisé ses admirateurs :
-aucun n’était allé plus loin qu’elle n’avait
-voulu. Le comte Sant’Anna, lui, était d’un autre
-tempérament. Ce fleuretage platonique, auquel
-on le soumettait, lui semblait une insulte à sa
-virilité et, par moments, l’exaspérait jusqu’à la
-plus sauvage colère. Le départ de M. Beauchamp
-lui avait causé une vive satisfaction : il avait
-deviné son hostilité, il s’était imaginé qu’elle contrariait
-son succès ; maintenant, il sentait la jeune
-femme davantage en son pouvoir.</p>
-
-<p>Dans la première semaine de septembre, toute
-la petite coterie italo-américaine quitta Lucerne
-pour Ouchy et s’installa à l’Hôtel Beau-Rivage.</p>
-
-<p>Bien que Romain, le marquis Verga avait une
-certaine activité physique. Forcé par son service
-d’accompagner la reine d’Italie dans sa villégiature
-des Alpes, il avait pris goût à la montagne et venait
-de préférence en Suisse où il pouvait s’entraîner à
-la marche. Lelo, qui n’aimait pas la nature, qui
-détestait les excursions, était enchanté d’être
-débarrassé du Righi et du Pilate et de n’avoir plus
-en perspective que de belles et faciles promenades
-sur le lac Léman. L’Hôtel Beau-Rivage était infiniment
-plus intime que l’Hôtel National. Il y
-avait un beau parc, de jolis coins où l’on pouvait
-s’isoler, où les mots d’amour devaient mieux
-porter, un décor exquis, mille choses qui pouvaient
-devenir complices de son désir. Et son désir flambait
-de plus en plus. La beauté brillante de l’Américaine,
-ses cheveux qu’on eût dit passés dans un bain
-d’or, son éclat de blancheur, de santé physique et
-morale, étaient une tentation au-dessus de ses
-forces. Il lui semblait que cette femme si blonde
-lui appartenait de droit, à lui si brun. Et cependant,
-il sentait bien qu’elle demeurait réfractaire à la
-séduction qu’il s’efforçait d’exercer sur elle. Ni ses
-paroles, ni son admiration muette, ni la caresse
-enveloppante de son regard, ne parvenaient à la
-troubler. Le soir, lorsqu’elle lui tendait sa main,
-il la trouvait toujours fraîche comme celle d’une
-petite fille. Un après-midi que, par extraordinaire,
-il était seul avec elle dans son salon, il s’enhardit
-à lui parler de tendresse, de passion ; il l’amena
-habilement au bord du gouffre fleuri. Elle écouta
-toutes ces jolies choses, elle se laissa conduire sans
-résistance, puis, soudainement :</p>
-
-<p>— Croyez-vous que l’amour soit un fluide comme
-la chaleur, comme l’électricité ? demanda-t-elle
-avec le plus grand sang-froid.</p>
-
-<p>Sant’Anna tressauta sous l’étrange question :</p>
-
-<p>— L’amour un fluide !… répéta-t-il, ahuri, suffoqué.</p>
-
-<p>— Oui, les savants affirment qu’ils pourront
-l’analyser, l’enregistrer au galvanomètre, le photographier
-même…</p>
-
-<p>En entendant ce propos énorme qui, à son ignorance
-moyenâgesque, à sa jeunesse surtout, sonnait
-comme un blasphème, il se leva, prit son
-chapeau et sortit, laissant madame Ronald
-stupéfaite. Quelques heures plus tard, elle voulut
-lui expliquer gentiment qu’elle ne s’était point
-moquée de lui.</p>
-
-<p>— Laissez, fit-il, je ne veux pas connaître le
-secret des dieux. Pour moi, comme dit Carmen :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’amour est enfant de Bohême,</div>
-<div class="verse">Il n’a jamais connu de loi ;</div>
-<div class="verse">Si tu ne m’aimes pas, je t’aime ;</div>
-<div class="verse">Si je t’aime, prends garde à toi !</div>
-</div>
-
-<p>Une Française, honnête comme l’était madame
-Ronald, n’eût point permis qu’on lui fît ainsi la
-cour. Non contente de ne pas pécher, elle se fût
-fait un scrupule d’exciter la convoitise d’un
-homme et de le rendre malheureux. L’Américaine,
-elle, ne se refuse jamais ce qu’elle appelle
-<i lang="en" xml:lang="en">an admirer</i>, — « un admirateur ». — C’est ainsi
-qu’Hélène considérait le comte Sant’Anna, mais
-lui, malheureusement, n’avait pas le platonisme
-qui distingue ce genre d’amoureux essentiellement
-transatlantique. Et, pour comble d’imprudence,
-elle était fort aimable avec Willie Grey, qui, à
-la prière de son frère, les avait accompagnées,
-elle et sa tante, à Ouchy. Chaque matin, elle faisait
-avec le marquis Verga et le jeune peintre une
-promenade à bicyclette. Lelo, qui avait horreur
-de cet exercice, n’était pas de la partie. Lorsqu’il
-voyait madame Ronald, très séduisante, avec son
-chapeau anglais, sa jaquette courte, sa jupe collante
-sur les hanches et la croupe, sauter lestement
-en selle et, le buste droit, filer comme un
-trait, il éprouvait une rage de jalousie qui exaltait
-sa passion.</p>
-
-<p>Le marquis Verga s’amusait infiniment de la
-petite comédie qui se jouait sous ses yeux, et non
-pas, certes, par amour de la vertu, mais par rivalité
-masculine, il se réjouissait de voir l’insuccès de
-son ami.</p>
-
-<p>— Avais-je raison ? dit-il un soir que Lelo,
-après avoir accompagné madame Ronald à l’ascenseur,
-revenait s’asseoir près de lui en tordant
-rageusement sa moustache. — Que penses-tu maintenant
-de l’honnêteté américaine ?</p>
-
-<p>— Qu’elle ressemble joliment à de la perversité !…
-Ce n’est pas le respect de soi-même, c’est
-plutôt le plaisir d’embêter l’homme et de ne pas
-permettre qu’il triomphe.</p>
-
-<p>— C’est cela même !</p>
-
-<p>— Eh bien, je crois que toute femme a dans sa
-vie un moment de défaillance. Madame Ronald,
-elle, n’a pas encore eu le sien ; c’est ce qui la rend
-si audacieuse, mais, <i lang="it" xml:lang="it">per Bacco !</i> je saurai le provoquer
-et en profiter ! Elle est décidée à venir à
-Rome cet hiver…</p>
-
-<p>— Oui, c’est moi qui lui ai mis cela dans la
-tête… du diable si je me doutais que je te pavais
-la route !… C’est égal, je crois que tu perds ton
-temps.</p>
-
-<p>— Possible !… mais madame Ronald ne me
-rendra pas ridicule à mes propres yeux. Si je ne
-peux lui donner le respect de l’homme, je lui en
-donnerai la crainte, aussi vrai que je suis un
-Sant’Anna ! fit l’Italien avec un air mauvais.</p>
-
-<p>Malgré sa témérité, Hélène ne s’exposait point
-à des tête-à-tête dangereux. Elle se laissait faire
-la cour, mais sous les yeux de tout le monde,
-sinon à la portée des oreilles. En dépit de son
-habileté italienne, Lelo n’avait pas réussi à la
-séquestrer une seule fois. Il lui avait bien tendu
-des pièges ; mais, comme elle était sincèrement
-honnête, elle les avait aperçus : la femme est
-rarement surprise, bien qu’elle prétende toujours
-l’être. Le jeune homme était persuadé que, s’il
-pouvait pendant quelques moments lui parler
-seul à seule, il saurait l’émouvoir, et il cherchait
-sans cesse le moyen d’y arriver.</p>
-
-<p>Un matin, en passant par le corridor, il vit que
-le salon et la chambre à coucher qui séparaient
-madame Ronald de sa tante étaient libres. Cette
-vue lui inspira une idée diabolique. Il entra, inspecta
-les lieux, et, descendant quatre à quatre
-au bureau, il annonça l’arrivée de son beau-frère
-et de sa sœur et retint pour eux l’appartement. Il
-parla aux Verga, à Hélène, de la visite qu’il attendait
-et fit mettre ostensiblement des plantes et
-des fleurs dans le salon. Il avait trouvé là une
-position unique, il s’agissait d’en profiter.</p>
-
-<p>Le lendemain soir, après le dîner, tout le monde
-alla dans le jardin. La nuit était d’une beauté
-rare, douce, éclairée par la lune. Sant’Anna
-emmena la jeune femme au bord du lac. Elle avait
-jeté sur sa robe légère une mante bretonne, et,
-au-dessus du vêtement sombre, dans la lumière
-argentée, sa tête nue paraissait d’une blondeur
-merveilleuse. Elle seule soutenait la conversation.
-Son compagnon marchait à ses côtés, la tête basse,
-visiblement absorbé par une pensée quelconque.</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous donc, ce soir ? lui demanda-t-elle :
-vous êtes de mauvaise humeur ?</p>
-
-<p>— Pas du tout ! je cherche la solution d’un
-problème.</p>
-
-<p>— De mathématiques ?</p>
-
-<p>— Non, de psychologie.</p>
-
-<p>— Ah ! cela m’intéresse. Puis-je le connaître ?</p>
-
-<p>— Parfaitement, et vous pourrez m’aider à le
-résoudre mieux que personne, car c’est vous-même
-qui êtes ce problème.</p>
-
-<p>— Moi ?</p>
-
-<p>— Oui. Je me demande comment avec votre
-jeunesse, votre beauté et votre intelligence, il
-vous est possible de vivre sans amour.</p>
-
-<p>— Sans amour !… mais j’aime mon mari : il
-me suffit parfaitement, je vous assure… C’est une
-splendide créature, — dit Hélène, employant pour
-qualifier M. Ronald une expression tout à fait
-anglaise. — Je n’ai jamais rencontré d’homme
-qui le vaille, je n’en rencontrerai probablement
-jamais.</p>
-
-<p>— Et cependant vous êtes ici loin de lui, volontairement.
-Je finis par croire que, vous autres
-Américaines, vous avez pour vos maris un sentiment
-spécial, un sentiment qui vous permet de
-voyager, de vous amuser, d’être heureuses sans
-eux… Quand on aime, la séparation est un déchirement.</p>
-
-<p>Madame Ronald se mit à rire.</p>
-
-<p>— Dieu merci, nous n’éprouvons rien de si
-gênant… D’ailleurs, nous ne vivons pas uniquement
-pour l’homme.</p>
-
-<p>— Non ? Et pour qui vivez-vous ?</p>
-
-<p>— Mais pour la famille, pour la société, pour nos
-amis. Puis, nous devons développer notre esprit,
-progresser, travailler à l’amélioration de nos semblables.</p>
-
-<p>A l’énoncé de ce programme si moderne, Lelo,
-stupéfait, s’arrêta net et regarda la jeune femme.</p>
-
-<p>— Vous vous moquez ?</p>
-
-<p>— Pas le moins du monde !</p>
-
-<p>— Et cela vous suffit ?</p>
-
-<p>— Pleinement.</p>
-
-<p>— Vous n’avez pas besoin d’autre chose, vous ?</p>
-
-<p>— J’ai besoin encore d’une affection solide,
-durable, et je l’ai !… répondit madame Ronald avec
-dignité.</p>
-
-<p>Sant’Anna reprit sa marche.</p>
-
-<p>— Je l’avais bien deviné, dit-il ; il y a en vous
-une virginité que j’ai sentie, qui m’a étonné, m’a
-charmé. Vous ignorez encore ce que la vie renferme
-de divin. Vous le saurez un jour… et je
-donnerais dix ans d’existence pour être celui qui
-vous l’apprendra ! ajouta-t-il d’une voix basse et
-émue.</p>
-
-<p>Pour la première fois, Hélène parut troublée,
-mais se ressaisissant aussitôt :</p>
-
-<p>— Ne dites pas de sottises ! fit-elle d’un ton
-sec, et rentrons.</p>
-
-<p>Lelo se mordit la lèvre.</p>
-
-<p>— Comme vous voudrez, répondit-il froidement.</p>
-
-<p>Madame Ronald acheva la soirée sous la véranda,
-avec les Verga, Willie Grey et quelques personnes
-de connaissance. Par extraordinaire, elle fut distraite
-et silencieuse. Quand elle rencontrait les
-yeux de Sant’Anna, assis un peu à l’écart dans un
-coin d’ombre, le mouvement de son <i lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</i>
-s’accélérait et trahissait sa nervosité.</p>
-
-<p>Vers dix heures, elle remonta chez elle. Désireuse
-d’être seule, elle se débarrassa promptement de
-sa femme de chambre. Il y avait en elle une sorte
-d’exultation. Tout en allant et venant par la
-pièce inondée de clarté, elle fredonnait une chanson
-italienne qu’elle aimait particulièrement. Après
-s’être déshabillée, elle passa un peignoir de surah
-blanc garni de merveilleuses dentelles, puis, éteignant
-l’électricité, elle vint s’asseoir près d’une
-fenêtre ouverte pour admirer un instant le paysage
-auquel la pleine lune prêtait une beauté idéale.
-Pendant que son regard se promenait, sans les
-voir peut-être, sur le lac lumineux, sur les montagnes
-divinement estompées, les paroles entendues
-se répétèrent dans son cerveau. Depuis l’Éden,
-les moyens de séduction, les causes de faiblesse
-n’ont pas changé : la ruse et la curiosité sont parmi
-les facteurs immuables de l’âme humaine ; cela
-réussit toujours à l’homme de persuader à la femme
-que l’arbre de vie a des fruits dont la saveur lui
-est inconnue. Le travail de la tentation se fit chez
-madame Ronald, cette Américaine ultra-moderne,
-comme il se fit, d’après le poète sacré, chez Ève.</p>
-
-<p>Sant’Anna déclarait qu’il y avait dans la vie
-quelque chose de « divin » qu’elle n’avait pas
-éprouvé. Elle se rappela les jours de ses fiançailles,
-les premiers temps de son mariage. Oui… elle
-avait été heureuse, d’un bonheur joyeux, profond,
-mais sans ivresse et bien humain… Cette certitude
-réveilla le désir de savoir, et les regrets qu’elle
-avait eus quelquefois en lisant des pages passionnées.
-Bizarrement, elle se ressouvint des confidences
-qu’échangeaient ses compagnes, jadis, au
-couvent de l’Assomption. Toutes avaient un idéal,
-des rêves merveilleux, toutes semblaient dans l’attente
-de quelque mystère. Avec leurs âmes d’ingénues,
-elles avaient donc pressenti ce qu’elle,
-Hélène, ignorait… C’était trop fort !</p>
-
-<p>Comme elle formulait en elle-même cette expression
-de dépit, elle entendit remuer, puis marcher
-dans la pièce contiguë à sa chambre, et qu’elle
-savait inoccupée. Elle prêta l’oreille, et, aussitôt,
-elle eut l’intuition que le comte de Sant’Anna
-était là. L’artère de sa gorge battit violemment.
-Elle eut peur. Elle se dit que le verrou la défendait,
-qu’elle n’avait rien à craindre ; pourtant, son
-front s’emporta d’une sueur froide. Elle arrêta sa
-respiration pour mieux écouter. Tout à coup, une
-main toucha le bouton de la porte, le tourna hardiment,
-et Lelo, très beau de passion et d’audace,
-parut sur le seuil de la chambre.</p>
-
-<p>L’épouvante mit Hélène debout.</p>
-
-<p>— <i lang="en" xml:lang="en">How dare you ?</i>… Comment osez-vous ? — cria-t-elle
-d’une voix étranglée, instinctivement
-assourdie pour ne pas attirer l’attention des voisins
-de droite. Sortez à l’instant !</p>
-
-<p>Au lieu d’obéir, le comte s’avança vers la jeune
-femme et, pliant un genou sur le siège dont elle
-s’était fait un rempart :</p>
-
-<p>— Il faut que vous m’entendiez, lui dit-il.
-Venez là, dans le salon. C’est pour vous y recevoir
-que j’y ai mis des fleurs.</p>
-
-<p>— C’est indigne ! indigne ! répéta Hélène,
-serrant avec des mains crispées le dossier du fauteuil
-qui la séparait de l’Italien.</p>
-
-<p>— Je vous demande une audience comme à une
-reine. Vous n’avez rien à redouter, sur mon honneur !</p>
-
-<p>— Votre honneur ! Jolie garantie !… vous n’êtes
-pas un gentleman !</p>
-
-<p>— Si je n’étais pas un gentleman, — répondit
-Lelo en baissant la voix, — je serais venu deux
-heures plus tard et je vous aurais trouvée sans
-défense.</p>
-
-<p>Un flot de sang monta au visage de madame
-Ronald.</p>
-
-<p>— Comme les brigands de votre pays, alors !
-dit-elle, avec un cinglant mépris.</p>
-
-<p>Sant’Anna pâlit de colère.</p>
-
-<p>— Et qui m’a poussé à cet acte d’audace, si ce
-n’est votre coquetterie ? fit-il avec une violence
-concentrée. — Dès le premier moment, je vous ai
-laissé voir l’admiration que vous m’inspiriez. Vous
-avez accepté mes hommages, vous m’avez tenté
-impitoyablement… et je vous aime !</p>
-
-<p>Hélène mit ses mains à ses oreilles. Le jeune
-homme les enleva, et, les retenant de force :</p>
-
-<p>— Je vous aime ! reprit-il.</p>
-
-<p>La flamme chaude de son regard sembla toucher
-le front de la jeune femme : les paupières d’Hélène
-battirent, une sorte d’ivresse envahit son cerveau.
-Mais sa volonté la secourut, elle put réagir :</p>
-
-<p>— Je ne vous aime pas, moi ! dit-elle, en
-dégageant brusquement ses mains. — J’ai eu tort,
-je le reconnais. Vous m’avez donné une leçon dont
-je profiterai… Maintenant partez !</p>
-
-<p>— Pour toujours, alors ?</p>
-
-<p>— Je l’espère bien !</p>
-
-<p>Cette réponse si peu féminine dégrisa subitement
-le comte et, comme par miracle, éteignit son
-désir.</p>
-
-<p>Il se redressa de toute sa hauteur :</p>
-
-<p>— Je m’étais trompé sur vous, dit-il. Adieu.</p>
-
-<p>Et il sortit lentement, sans retourner la tête.</p>
-
-<p>Hélène attendit quelques secondes encore, puis
-courant à la porte, elle en poussa le verrou qui
-avait été perfidement tiré.</p>
-
-<p>— Quelle aventure ! quelle aventure ! murmura-t-elle,
-toute secouée d’un tremblement nerveux.</p>
-
-<p>Sant’Anna chez elle, à onze heures et demie du
-soir ! Il avait osé cela ! Il avait loué cet appartement
-pour l’y entraîner !…</p>
-
-<p>Madame Ronald rougit… Et elle avait été tentée
-de le suivre dans ce salon rempli de fleurs ! oui,
-tentée !… mais elle avait résisté !… A cette pensée,
-son orgueil s’exalta, elle eut un petit rire de satisfaction.
-Ah ! on n’a pas aussi facilement raison
-d’une Américaine ! A sa place, une Française eût
-été perdue irrévocablement. Quelle horrible fascination !…
-Elle revit le jeune homme comme il
-était, le genou plié devant elle, le visage transfiguré
-par la passion. Les paroles de M. Ronald
-lui revinrent à la mémoire. « La science a raison, se
-dit-elle : l’amour est un fluide, un magnétisme, une
-force qui attire les êtres les uns vers les autres. »
-A une certaine minute, elle l’avait senti ; l’atmosphère
-de la chambre était devenue particulière
-et elle avait eu comme un éclair de joie exquise,
-non encore éprouvée, la sensation de quelque
-chose d’éblouissant… Ah ! elle avait compris !
-Le « divin », c’était l’amour porté à son plus haut
-degré d’intensité, pour un moment. A ce degré, il
-ne dure pas, il ne peut pas durer : il échappe à nos
-facultés imparfaites. Elle vit cela clairement, avec
-sa lucidité d’intellectuelle, et sa lèvre eut un pli de
-dédain. Dieu merci, il y avait en elle une force
-supérieure à la tentation du bonheur défendu et
-fugitif. Elle avait reçu une leçon, mais elle en avait
-donné une aussi !</p>
-
-<p>Sur cette idée consolante, madame Ronald se
-leva. Avec des mouvements lents et distraits, elle
-acheva sa toilette de nuit. Une vague inquiétude
-la tint éveillée ; elle demeura l’oreille aux aguets
-assez longtemps ; puis, tout à fait rassurée, elle
-s’endormit avec un agréable sentiment de triomphe
-et d’honneur sauf.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, Hélène descendit vers dix
-heures et s’installa dans un coin du jardin pour lire
-son <i lang="en" xml:lang="en">New York Herald</i>. Il lui fut impossible de fixer
-son esprit sur la politique ou sur les nouvelles mondaines.
-Elle s’attendait à voir paraître le comte, d’un
-instant à l’autre. Quelle attitude prendrait-il ?
-Aurait-il l’air fâché ou honteux ? Quant à elle, elle
-serait très digne, très froide… Au bout d’une heure,
-elle vit venir, non pas le jeune Romain, mais les
-Verga. Le marquis tenait une lettre ouverte à la
-main.</p>
-
-<p>— Madame Ronald, — dit-il avec un sourire
-malicieux, — vous avez perdu votre admirateur.
-Sant’Anna a reçu hier, à minuit, une dépêche lui
-annonçant que sa sœur ne viendra pas et que sa
-mère est dangereusement malade. Il est parti, ce
-matin, par le premier train. Il me charge de vous
-exprimer ses regrets et de vous présenter ses hommages.</p>
-
-<p>— Ah !… fit Hélène du ton le plus indifférent
-qu’elle put prendre.</p>
-
-<p>Le marquis n’ajouta pas, cela va sans dire, qu’au
-billet de son ami était joint un chèque de vingt
-louis, — le galant aveu de sa défaite.</p>
-
-<p>— Eh bien, moi, je ne crois pas à cette maladie
-de sa mère ! déclara madame Verga. C’est tout simplement
-Donna Vittoria qui le rappelle.</p>
-
-<p>— Qui est-ce, Donna Vittoria ?</p>
-
-<p>— Une amie de Lelo, ses premières amours, une
-femme qui a douze ou quinze ans de plus que lui et
-qui le tient toujours… un crampon, quoi !… <i lang="it" xml:lang="it">una
-strega</i>, comme disent ces messieurs. Les Italiens ne
-sont pas fidèles, mais ils sont constants.</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Brava</i>, Lili ! s’écria le marquis en riant, — votre
-définition est absolument juste et nous fait
-grand honneur. La constance est une vertu, tandis
-que la fidélité n’est que le manque de fantaisie ou
-d’imagination.</p>
-
-<p>— Entendez-vous cela, Hélène ? fit madame
-Verga, — comme c’est rassurant !</p>
-
-<p>La jeune femme eut un vague sourire : elle
-n’avait pas entendu.</p>
-
-<p>Parti ! Sant’Anna était parti ! Elle ne pouvait le
-croire. Elle se dit que c’était un faux départ. Malgré
-elle, elle l’attendit pendant les deux jours qui suivirent.
-Elle essaya ensuite de se persuader qu’elle
-était bien aise d’être débarrassée de lui, mais Ouchy
-lui sembla infiniment moins agréable. Il avait bien
-besoin de gâter les dernières heures d’une saison
-qui avait été parfaite, qui leur eût laissé un si joli
-souvenir ! Elle lui en voulait naïvement de l’avoir
-privée de son admiration, de ses hommages, d’avoir
-si brutalement coupé court à un fleuretage qui
-l’amusait.</p>
-
-<p>Le surlendemain, madame et mademoiselle
-Carroll arrivèrent de Carlsbad. Dans toutes ses
-lettres à Dora, madame Ronald avait parlé du
-Romain. Le désir de le connaître s’était emparé de
-la jeune fille ; elle avait hâté sans scrupule la cure
-de sa mère.</p>
-
-<p>— Je vais enfin faire la connaissance de ce
-fameux comte Sant’Anna ! dit-elle.</p>
-
-<p>— Le comte Sant’Anna ? fit Hélène avec un
-petit rire nerveux ; — il est parti avant-hier.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est trop fort ! s’écria la jeune fille
-avec un visage déconfit. — Parti ! Quel guignon !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Au mois d’octobre, la petite coterie s’éparpilla
-forcément. On se sépara avec la promesse de se
-revoir à Rome, dans les premiers jours de janvier.
-Les Verga retournèrent en Italie ; les quatre
-Américaines rentrèrent à Paris et s’installèrent à
-l’hôtel Castiglione, que leur avait recommandé
-la marquise d’Anguilhon.</p>
-
-<p>La lettre de madame Ronald à son mari était
-faite pour le blesser au vif. Sans qu’elle s’en rendît
-compte, chaque mot devait irriter sa susceptibilité,
-provoquer son obstination et déterminer une de
-ces bouderies d’homme bon qui sont particulièrement
-opiniâtres. De fait, il ne répondit pas à sa
-femme. Ce silence étonna d’abord Hélène, puis lui
-causa une peine mêlée de colère. Elle crut y
-reconnaître l’influence de sa belle-mère et de sa
-belle-sœur. Cette opinion s’implanta dans son
-esprit, la rendit injuste et absolument déraisonnable.
-Mademoiselle Beauchamp lui représenta en
-vain que c’était trop exiger de vouloir qu’un
-homme pareil abandonnât ses travaux pour venir
-s’ennuyer dans une société étrangère de mondains
-et d’oisifs. Hélène déclara qu’elle valait bien ce
-sacrifice. Du reste, Henri avait besoin de repos
-et de changement ; elle n’entendait pas permettre
-qu’il s’absorbât dans la science : elle avait épousé
-un homme et non pas la chimie.</p>
-
-<p>Lorsqu’une femme peut apporter, dans sa volonté
-ou son désir, un semblant de logique, il n’y a point
-de recours. Madame Ronald arriva non seulement
-à se convaincre elle-même, mais à convaincre
-sa tante, dont le sens était si droit pourtant, que
-la raison était de son côté. Malgré elle, chaque
-lundi et chaque jeudi, elle avait une petite fièvre
-d’attente, et quand, dans son courrier toujours
-volumineux, elle ne voyait rien de son mari, elle
-ne pouvait se défendre d’un serrement de cœur,
-et le chagrin qu’elle éprouvait augmentait sa
-rancune. Charley Beauchamp la blâmait sans
-réserve ; dans toutes ses lettres, il l’engageait à
-rentrer. Voyant qu’il n’obtenait rien, il finit par
-garder le silence sur ce sujet.</p>
-
-<p>En annonçant à Jack Ascott que sa mère ne
-pourrait passer l’hiver en Amérique et qu’on ne
-les reverrait pas à New-York avant la fin de la
-saison, mademoiselle Carroll l’avait invité à venir
-les rejoindre à Rome, en des termes qui, une fois
-de plus, avaient désarmé le pauvre garçon. Dora,
-du reste, commençait à désirer la présence de son
-souffre-douleur et, de temps à autre, elle se prenait
-à dire : « <i lang="en" xml:lang="en">I miss Jack.</i> — Je regrette Jack… »</p>
-
-<p>Tout cela n’empêchait pas les deux Américaines
-de s’amuser, Willie Grey remplaçait de son mieux
-auprès d’elles Charley Beauchamp. Il les conduisait
-au théâtre, les escortait à bicyclette. Elles étaient
-fort contentes de l’avoir. Comme la généralité de
-leurs compatriotes, elles proclamaient volontiers
-leur indépendance à l’égard de l’homme, et n’aimaient
-cependant pas être sans cavalier.</p>
-
-<p>La scène d’Ouchy n’était pas de celles qu’une
-femme peut oublier facilement fût-elle une Américaine
-et une intellectuelle. Madame Ronald se
-rappelait son « aventure » avec d’autant plus de
-plaisir qu’elle y avait joué le beau rôle ! Elle
-désirait revoir le jeune Romain pour triompher
-une seconde fois. Lui garderait-il rancune ? En
-tout cas, il ne recommencerait pas à lui faire la
-cour ; elle pouvait être bien tranquille. Malgré
-elle, à chaque instant, les paroles entendues se
-réimprimaient dans son cerveau, l’émotion ressentie
-se renouvelait à loisir. Elle se demandait si le
-comte Sant’Anna l’avait réellement aimée ou s’il
-n’avait eu pour elle qu’un caprice violent. Sa figure,
-au lieu de s’effacer, devenait plus nette, le son de sa
-voix musicale encore plus distinct. Hélène se laissait
-absorber par le souvenir de cette tentation délicieuse,
-qu’elle croyait sans péril désormais, qui lui
-donnait tout juste un frisson de peur rétrospective.</p>
-
-<p>Sans que madame Ronald lui eût fait la moindre
-confidence, mademoiselle Carroll avait deviné
-d’instinct qu’il y avait eu quelque fleuretage entre
-elle et l’Italien. Elle ne cessait de la questionner sur
-lui, et se réjouissait ouvertement de pouvoir à son
-tour faire sa connaissance.</p>
-
-<p>— Heureusement que Jack sera là pour vous
-surveiller ! lui dit un jour Hélène.</p>
-
-<p>— Si Jack est désagréable, je l’enverrai à
-Jéricho ! répondit lestement la jeune fille.</p>
-
-<p>C’est à Jéricho, qu’Anglais et Américains envoient
-les gêneurs et les importuns.</p>
-
-<p>— En tout cas, je ne vous conseille pas de
-fleurter avec le comte Sant’Anna.</p>
-
-<p>— Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Parce que les étrangers sont plutôt dangereux
-à ce jeu-là.</p>
-
-<p>— Tiens ! vous en avez donc fait l’expérience ?
-demanda Dora en regardant Hélène.</p>
-
-<p>Puis, surprenant sa rougeur :</p>
-
-<p>— Je suis fixée ! dit-elle en riant. J’imagine que
-vous lui avez donné une leçon, à ce beau comte !…
-S’il en veut une de ma part, il l’aura. De cette
-manière, il ne pourra manquer d’avoir une bonne
-opinion des Américaines.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Dans la première quinzaine de décembre, la marquise
-d’Anguilhon, accompagnée de madame
-Villars, sa mère, vint à Paris afin d’acheter les
-mille objets dont elle avait besoin pour le gigantesque
-arbre de Noël qu’elle offrait chaque année
-aux enfants de Blonay.</p>
-
-<p>Elle descendit à l’hôtel Castiglione, comme elle
-le faisait souvent, pour ne pas ouvrir sa maison.
-Elle aimait à se retrouver dans l’appartement
-qu’elle avait occupé étant jeune fille, où elle s’était
-mariée : l’Américaine, qui n’est pas sentimentale,
-a cependant la religion du souvenir. Annie fut
-charmée de revoir ses compatriotes ; elle les invita
-à venir passer les fêtes à Blonay. Mademoiselle
-Carroll en eut une joie extravagante.</p>
-
-<p>— Et dire que nous aurions manqué cela, si
-nous étions retournées en Amérique !… Quelle
-veine nous avons !</p>
-
-<p>Le 20 décembre, Hélène et Dora, chaperonnées
-par mademoiselle Beauchamp et madame Carroll,
-partirent pour le Bourbonnais. La vue du château
-de Blonay, un des plus beaux de France, leur arracha
-des cris d’admiration. Elles furent émerveillées
-et stupéfaites de voir Annie si <i lang="en" xml:lang="en">at home</i> dans
-cette demeure grandiose.</p>
-
-<p>Vers le milieu de l’été, la marquise d’Anguilhon
-avait eu le triomphe de donner un second fils à son
-mari. Il y avait sur son charmant visage un rayonnement
-de satisfaction. Elle montra fièrement à ses
-amies les améliorations qu’elle avait décrétées
-autour d’elle, les cottages en brique rouge ornés
-d’arbustes qui devaient les fleurir au printemps,
-la maison d’assemblée pourvue d’une bibliothèque,
-d’un billard, où se réunissaient les ouvriers et les
-paysans. Au lieu de joindre ses compliments à
-ceux d’Hélène et de Dora, tante Sophie pinçait les
-lèvres et gardait le silence ; puis, comme elle avait
-toujours de la peine à taire sa pensée, elle finit par
-dire à Annie :</p>
-
-<p>— C’est très beau, tout cela, mais vous savez
-que je suis patriote avant tout ; je ne puis m’empêcher
-de regretter que votre activité, votre
-bienfaisance (elle eut le tact de ne pas ajouter :
-« votre argent »), soient perdues pour votre pays.</p>
-
-<p>La jeune châtelaine sourit :</p>
-
-<p>— Eh bien, puisque vous êtes si bonne patriote,
-vous devez vous réjouir de mon mariage avec
-M. d’Anguilhon.</p>
-
-<p>— Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Parce que l’arrière-grand-oncle de mon mari
-est mort pour l’indépendance de l’Amérique. Il
-était l’ami intime de Lafayette. Il s’embarqua
-avec lui et prit part au siège d’York. C’est même
-sur ses ordres que les grenadiers et les chasseurs
-français montèrent à l’assaut, et il fut tué l’un
-des premiers.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est assez curieux ! fit mademoiselle
-Beauchamp, un peu interloquée.</p>
-
-<p>— J’ai découvert cela dans les archives de la
-famille ; Jacques l’ignorait. Il m’a semblé, alors,
-que j’avais été chargée par la Providence d’acquitter
-cette dette de mon pays.</p>
-
-<p>— Et vous n’en avez pas l’air fâché ! dit Dora
-en souriant.</p>
-
-<p>— J’en suis bien heureuse, au contraire !</p>
-
-<p>Parmi les hôtes du château se trouvaient le
-vicomte de Nozay et M. de Limeray.</p>
-
-<p>« Le Prince » fut enchanté de revoir, dans l’intimité
-de la campagne, cette Américaine dont la
-beauté seule lui était un plaisir et qui l’intéressait
-à titre de nouveauté féminine. C’était le premier
-spécimen d’intellectuelle qu’il approchait. Comme
-Sant’Anna, il s’étonnait du peu de place que
-l’amour et le sentiment semblaient tenir dans la
-vie de madame Ronald. Bien qu’il fût hors de
-cause, il en ressentait comme une sorte d’injure
-faite à son sexe. Et la jeune femme était sincère
-absolument. Malgré son beau coloris, son expression
-brillante, son visage était froid, dur même. Il
-lui manquait la lumière douce, chaude, vivante,
-qui vient de l’âme : le comte le regrettait en artiste
-et en homme. Lorsqu’il regardait Hélène, il lui
-arrivait souvent de se dire, comme devant une
-œuvre manquée : « Quel dommage ! quel dommage ! »
-Il ne tarda pas cependant à s’apercevoir
-qu’elle avait un souci, une préoccupation ; elle
-était distraite, parfois. Sa gaieté ne paraissait
-pas aussi franche, son esprit aussi libre qu’à leurs
-premières rencontres. Un jour, en disant à M. de
-Limeray les joies qu’elle se promettait de son séjour
-à Rome, elle se laissa peu à peu aller à lui confier
-les griefs qu’elle avait contre son mari. Le comte
-la regarda avec étonnement.</p>
-
-<p>— Et, de bonne foi, vous croyez que c’est
-M. Ronald qui est dans son tort ?</p>
-
-<p>— De la meilleure foi du monde !</p>
-
-<p>— Eh bien, excusez ma franchise… Il me semble,
-au contraire, que les torts sont de votre côté
-entièrement et que vous êtes hors du devoir.</p>
-
-<p>— Pourquoi ? Si mon mari était malade ou qu’il
-eût besoin de ma présence, je partirais ce soir
-même ; s’il y avait un empêchement sérieux à
-ce qu’il quittât l’Amérique, j’irais le rejoindre.
-Mais rien de tout cela n’existe et je me considère
-comme parfaitement libre de rester en Europe
-quelques mois de plus.</p>
-
-<p>— Et l’obéissance conjugale, qu’en faites-vous ?</p>
-
-<p>Madame Ronald eut un joli rire :</p>
-
-<p>— L’obéissance conjugale ! C’est bon pour
-le harem ou la tente. Nous sommes les égales de
-nos maris. Nous pouvons vendre, acheter, disposer
-de notre fortune sans leur consentement.</p>
-
-<p>— Alors, en vous mariant, vous ne promettez
-pas l’obéissance avec l’amour et la fidélité ?</p>
-
-<p>— Oh ! l’antique serment se trouve encore, il
-est vrai, dans notre office de mariage, parce que
-c’est celui de l’Église anglicane ; mais beaucoup
-de <i lang="en" xml:lang="en">clergymen</i> le suppriment, sachant bien que nous
-ne le tiendrions pas. Certaines jeunes filles ont la
-précaution d’exiger qu’il soit omis. Cela même
-a failli amener une rupture entre une de mes amies
-et son fiancé. Il a fini par se soumettre… comme les
-autres.</p>
-
-<p>— La bonne histoire ! fit M. de Limeray en
-riant.</p>
-
-<p>— Une histoire ?… mais c’est la pure vérité !…</p>
-
-<p>— Vous ne plaisantez pas ?</p>
-
-<p>— Pas du tout.</p>
-
-<p>— Alors, chez vous, les femmes ont aboli le
-serment d’obéissance ?</p>
-
-<p>— Absolument. Entre égaux il ne saurait
-être question de soumission.</p>
-
-<p>— C’est juste… Voilà un progrès que j’ignorais !
-Je ne suis plus étonné si nous voyons tant d’Américaines
-seules en Europe… Je crois cependant que
-madame Verga vous a rendu un mauvais service
-en vous mettant dans la tête de passer l’hiver à
-Rome.</p>
-
-<p>— Oh ! M. Ronald finira par venir me rejoindre.
-Il m’adore.</p>
-
-<p>— Je comprends cela ! dit galamment « le
-Prince » en regardant la jeune femme avec admiration.</p>
-
-<p>La marquise d’Anguilhon était ravie de pouvoir
-donner à ses compatriotes l’impression de ce doux
-Noël du vieux monde qui, en province et à la
-campagne surtout, a conservé la poésie de la
-tradition et de la foi.</p>
-
-<p>Madame Ronald et mademoiselle Carroll l’aidèrent
-à préparer l’arbre de Noël, à déballer les caisses
-arrivées de Paris, à décorer le château de gui et
-de houx. Elles s’y employèrent avec un entrain
-contagieux. Dora, étourdissante de gaieté, essayait
-les trompettes, les tambours, jouait avec les
-poupées, tirait les ficelles de tous les pantins,
-s’écriait à chaque instant « <i lang="en" xml:lang="en">What fun !</i>… Comme
-c’est amusant !… » Et, à la voir, personne n’eût
-imaginé qu’elle était une des grandes mondaines
-de New-York. L’Américaine a cela de bon qu’elle
-n’est jamais blasée ; mieux encore, elle ne prétend
-pas l’être.</p>
-
-<p>La veille de Noël, les châtelains et leurs hôtes,
-escortés par les valets de pied portant des torches,
-descendirent la colline pour se rendre à l’église
-du bourg. Il n’y avait pas de lune, mais la nuit
-était splendidement étoilée. Sur tous les chemins
-de la vallée, on voyait s’avancer de petites lumières
-mouvantes, des silhouettes sombres, une procession
-d’êtres humains poussés par la même force invisible
-qui guidait les rois mages, et conduits à la même
-adoration. La vieille église romane de Blonay
-avait, ce soir-là, une beauté particulière. La nef
-était sombre, mais le chœur tout illuminé mettait
-comme un éclat d’apothéose autour de la crèche
-où un gentil enfant-Jésus tendait les bras à la foule
-humble et croyante. Le curé, inspiré par la solennité,
-célébra la messe avec une foi pathétique.
-De sa belle voix grave, faite pour les paroles
-liturgiques, il entonna le <i lang="la" xml:lang="la">Gloria</i> et le <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i>. Les
-élèves des sœurs chantèrent les vieux cantiques
-aux paroles naïves ; un amateur fit entendre, pour
-terminer, le triomphant <i>Noël</i> d’Adam. Cette
-cérémonie touchante dans sa simplicité remua
-profondément madame Ronald et ramena sa pensée
-au couvent de l’Assomption. Il lui sembla subitement
-que depuis lors elle avait fait un long chemin
-et qu’aujourd’hui elle était autre. Quant à Dora,
-à mademoiselle Beauchamp et à madame Carroll,
-cette messe de minuit les étonna par son étrangeté,
-elles n’en perdirent rien et jugèrent qu’elle seule
-aurait valu le voyage d’Europe ; mais elles n’en
-furent pas autrement émues.</p>
-
-<p>Toute la jeunesse voulut remonter à pied au château
-et y rapporta un bel appétit pour le réveillon.</p>
-
-<p>La salle à manger était décorée de gui et de
-houx ; ces sombres verdures s’harmonisaient bien
-avec les boiseries de vieux chêne. La bûche de
-Noël brûlait dans la cheminée monumentale,
-mettait çà et là des lueurs joyeuses, et mêlait
-sa flamme chaude aux reflets de l’argenterie et
-des cristaux. Le repas fut des plus gais. Il y avait
-sur toutes les physionomies une joie douce. Les
-Américaines étaient tout étonnées de se trouver
-dans ce milieu étranger et aristocratique, et plus
-surprises encore de s’y sentir parfaitement à
-l’aise. Le marquis d’Anguilhon promena les yeux
-autour de lui, à plusieurs reprises, avec une expression
-de tendresse, et finit par dire :</p>
-
-<p>— Après tout, il n’y a de bon que le réveillon
-précédé de la messe de minuit et mangé en compagnie
-des siens. Ceux qu’on fait au restaurant sont
-bêtes et vous laissent tristes.</p>
-
-<p>— Tu as mis tout ce temps pour reconnaître
-cela ? dit le comte de Froissy à son neveu.</p>
-
-<p>— Non, mais je ne l’avais jamais si bien senti
-que ce soir ! répondit Jacques en regardant sa
-mère et sa femme.</p>
-
-<p>— Et vous, madame Ronald, que pensez-vous
-de nos vieilles coutumes ? demanda M. de Limeray.</p>
-
-<p>— Je leur trouve un très grand charme… La
-vie en Europe a des éléments qui n’existent pas
-encore chez nous, et c’est ce qui nous attire et
-nous retient… Voyez-vous, mes autres Noëls ne
-m’ont laissé aucun souvenir, mais celui-ci, je suis
-sûre que je ne l’oublierai jamais !…</p>
-
-<p>Le lendemain, dans l’après-midi, Annie et sa
-belle-mère reçurent les enfants de Blonay ; le soir,
-il y eut un bal pour les parents et pour les serviteurs
-du château. Il fut ouvert par Jacques et
-sa femme. Dora était ravie. Il lui semblait vivre
-en plein roman.</p>
-
-<p>— Comme tout cela est intéressant ! dit-elle à
-madame Ronald.</p>
-
-<p>Puis, à voix basse :</p>
-
-<p>— Jack a de la chance que je ne sois pas venue
-plus tôt à Blonay !</p>
-
-<p>Les quatre Américaines emportèrent de leur
-visite une impression des plus agréables. A peine
-dans le train, Hélène s’écria :</p>
-
-<p>— Dody, vous méritez une bonne note. Vous
-avez eu une tenue parfaite. Jamais je ne vous
-aurais crue capable d’être si convenable !</p>
-
-<p>— Merci !</p>
-
-<p>— Avouez-le : c’est la marquise douairière qui
-vous a imposé.</p>
-
-<p>— C’est vrai : pour rien au monde, je n’aurais
-voulu choquer cette grande dame si simple, si
-bienveillante. Du reste, j’ai tout de suite senti
-que, dans ce milieu, il fallait mettre une sourdine
-à notre modernité pour ne pas détonner… Et,
-par parenthèse, j’ai été très fière d’Annie. Ma
-parole d’honneur, je crois qu’une Américaine bien
-née, bien élevée, peut se mettre à la hauteur de
-n’importe quelle situation. Si l’on a besoin d’une
-reine quelque part en Europe, on n’a qu’à venir
-la demander chez nous.</p>
-
-<p>— Eh bien, vous n’êtes pas modeste, au moins !
-dit madame Ronald en souriant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Le 2 janvier, madame Ronald et ses compagnes
-partirent pour Rome. Elles avaient engagé un de
-ces courriers italiens qui sont la providence des
-Américaines seules, qui apportent dans leur service
-la souplesse, le savoir-faire de leur race et souvent
-un dévouement chevaleresque. Par les soins de
-Giovanni, elles parvinrent avec un confort royal
-au terme de leur voyage et trouvèrent préparé
-pour les recevoir, à l’Hôtel du Quirinal, un bel
-appartement exposé au midi, donnant sur le jardin,
-et composé d’un salon, d’une salle à manger et de
-quatre chambres.</p>
-
-<p>Comme elles devaient arriver le matin, par le
-premier train, elles n’avaient pas prévenu les Verga,
-mais, le jour même, entre trois et quatre heures,
-Hélène et Dora, impatientes de les revoir, se firent
-conduire chez eux. Par raison d’économie, ils
-avaient loué leur palais et pris une villa dans le
-quartier du Macao, où ils étaient en train de s’installer.
-L’étiquette n’était pas bien sévère <i lang="es" xml:lang="es">in casa
-Verga</i> ; le valet de pied conduisit les visiteuses
-dans le grand salon où se trouvaient ses maîtres.
-Elles s’arrêtèrent, une seconde, sur le seuil, assez
-surprises. Il y avait là un pêle-mêle de meubles
-et de bibelots. Le marquis et deux messieurs très
-élégants, grimpés sur des échelles, essayaient des
-tableaux contre le mur tendu de brocart, tandis
-que la marquise, debout au milieu de la pièce, le
-chapeau sur la tête, jugeait de l’effet. A la vue
-de ses compatriotes, elle eut un cri de joie ; les
-trois hommes sautèrent lestement à terre. M.
-Verga vint souhaiter la bienvenue aux Américaines
-et leur présenta ses amis :</p>
-
-<p>— Le prince Viviani, le duc Marsano.</p>
-
-<p>En entendant ces titres, madame Ronald et
-mademoiselle Carroll ouvrirent de grands yeux,
-et, aussitôt qu’elles furent seules avec la marquise.
-Dora lui demanda si c’était un vrai prince et un
-vrai duc qu’elle venait de voir.</p>
-
-<p>— Je crois bien, et avec des généalogies d’un kilomètre
-de long… Cela les amuse, de nous aider à
-arranger notre maison. Les Italiens n’ont aucune
-morgue, vous verrez.</p>
-
-<p>Après l’échange des nouvelles d’Amérique et
-de Paris, madame Verga insista pour emmener
-ses amies à la promenade. Le temps, très doux,
-permettait la voiture ouverte. On traversa lentement
-le Corso.</p>
-
-<p>— Chère vieille Rome ! fit Hélène en regardant
-autour d’elle d’un air attendri. — On est toujours
-heureux de la revoir ! J’y suis venue avec Henri
-dans les premiers mois de notre mariage. J’en ai
-conservé un souvenir très vif. Je crois que je
-reconnaîtrais toutes les rues anciennes, tous les
-palais.</p>
-
-<p>— Oh ! moi, fit Dora, il y a bien huit ans que
-je ne l’ai vue. Mes jambes ont gardé la mémoire
-des interminables galeries du Vatican, à travers
-lesquelles on m’a traînée. J’ai souvent pleuré
-de fatigue en rentrant à l’hôtel. J’avais pris les
-statues en haine, excepté pourtant l’Apollon du
-Belvédère, cette belle figure ailée.</p>
-
-<p>— Ailé, l’Apollon ! Dody ! quelle mythologie !
-s’écria madame Ronald. Vous confondez avec
-Mercure.</p>
-
-<p>— Du tout. Je sais bien qu’il n’a pas d’ailes aux
-talons, mais il m’a donné l’impression d’un être
-qui pouvait marcher sur l’air et sur l’eau, d’un
-vrai homme-dieu. Je ne l’ai jamais oublié… A
-propos, madame Verga, si vous apercevez le comte
-Sant’Anna, montrez-le-moi.</p>
-
-<p>La marquise se mit à rire :</p>
-
-<p>— Ah ! le comte Sant’Anna à propos de
-l’Apollon !… Il serait joliment flatté, s’il savait
-cela !</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll rougit, puis vivement :</p>
-
-<p>— Il aurait bien tort… chez moi, les pensées
-se suivent, mais ne s’associent pas toujours, et,
-comme je ne le connais pas, je ne peux faire une
-comparaison.</p>
-
-<p>— C’est vrai. Du reste, il est très beau, n’est-ce
-pas, Hélène ?</p>
-
-<p>— Très beau, répondit la jeune femme, d’un ton
-indifférent.</p>
-
-<p>— Vous allez le voir tout à l’heure : il sera sûrement
-au Pincio.</p>
-
-<p>Ces mots causèrent un émoi soudain à madame
-Ronald. Elle comprit alors combien le souvenir
-d’Ouchy serait gênant. Elle eut, en même temps,
-le sentiment très net qu’elle n’aurait pas dû venir
-à Rome de sitôt.</p>
-
-<p>Il avait plu la veille : madame Verga, craignant
-que la villa Borghèse ne fût trop humide, donna
-l’ordre à son cocher d’aller au Pincio.</p>
-
-<p>La voiture monta lentement la colline ensoleillée
-pour arriver à la terrasse où les mondains viennent
-échanger des saluts, des banalités, et les artistes
-s’imprégner de la divine mélancolie que répand
-à Rome le soleil couchant.</p>
-
-<p>Les trois Américaines étaient là depuis quelques
-minutes, quand la marquise s’écria :</p>
-
-<p>— Tenez, voici justement Sant’Anna !</p>
-
-<p>Dora eut assez de pouvoir sur elle-même pour
-ne pas détourner la tête.</p>
-
-<p>Lelo, ayant reconnu madame Verga, quitta les
-amis avec lesquels il causait et se dirigea vers sa
-voiture.</p>
-
-<p>A la vue d’Hélène, il eut un mouvement de
-surprise ; mais, bien vite, sans embarras, sans
-hésitation, il lui tendit la main.</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Benvenuta !</i> Soyez la bienvenue ! — dit-il du
-ton le plus naturel. — Je suis charmé de vous
-revoir.</p>
-
-<p>La marquise le présenta à Dora. Il s’inclina
-profondément et, revenant à la jeune femme :</p>
-
-<p>— Vous avez bien tardé, fit-il. Nous craignions
-que vous n’eussiez changé vos plans.</p>
-
-<p>— Nous avons voulu attendre la fin de votre
-mauvaise saison.</p>
-
-<p>— Vous avez sagement fait… Maintenant, nous
-allons pouvoir vous offrir du soleil tant que vous
-en voudrez.</p>
-
-<p>Puis, mettant familièrement ses bras sur le
-rebord du landau, il demanda à madame Ronald
-des nouvelles de sa tante, de son frère, de son mari
-même. Il parla de Paris, s’informa de ce qu’il y
-avait de bon au théâtre. De temps en temps,
-il coulait un regard curieux vers mademoiselle
-Carroll, comme si elle l’eût intéressé. Dans ses
-yeux, il n’y avait plus de flamme ; sur ses lèvres,
-plus d’émotion ; dans sa voix, plus de chaleur.
-Éteint le désir qui rendait sa physionomie si
-ardente ; éteinte, la passion qui la faisait si éloquente…
-Stupéfaite, Hélène répondait à peine.
-Était-ce bien là l’homme qui s’était déclaré avec
-cette violence ! qui avait pénétré dans sa chambre
-à onze heures du soir !… L’avait-elle donc rêvé ?
-A le voir et à l’entendre, elle éprouvait une curieuse
-sensation de froid intérieur, il lui semblait qu’autour
-d’elle tout devenait gris et triste. Et son
-visage s’altéra légèrement, elle frissonna.</p>
-
-<p>— Voici le soleil qui se couche, dit la marquise.
-C’est l’heure dangereuse pour qui n’est pas acclimaté.</p>
-
-<p>Le comte, alors, demanda la permission à
-madame Ronald d’aller lui faire visite, se mit
-à sa disposition avec une courtoisie parfaite ;
-puis, ayant pris congé, il fit quelques pas en
-arrière et de nouveau salua les trois femmes.</p>
-
-<p>— Il est tout simplement superbe ! déclara
-mademoiselle Carroll aussitôt que les chevaux
-eurent tourné.</p>
-
-<p>— Eh bien, mais il est à marier ! dit madame
-Verga en souriant, — et il épouserait, je crois,
-très volontiers, une Américaine.</p>
-
-<p>— Pour l’amour de Dieu, ne lui mettez pas
-cela dans la tête ! fit vivement Hélène. — Elle
-serait capable de lâcher Jack.</p>
-
-<p>— Merci ! répondit la jeune fille d’un ton sec.</p>
-
-<p>Lelo était sorti absolument dégrisé de cette
-chambre où il avait surpris en vain madame
-Ronald. L’Italien, très sensuel de sa nature, très
-païen dans sa conception de l’amour, a une répugnance
-instinctive pour la femme froide. A Ouchy,
-dans cette chambre éclairée comme pour une nuit
-de bonheur, seule avec un homme jeune, vivement
-épris, l’Américaine était demeurée maîtresse d’elle-même,
-le corps rigide, la voix ferme. Cela avait
-paru monstrueux à Sant’Anna, contre nature
-presque, et son désir en avait été tué du coup.
-Il n’avait emporté aucun regret, mais seulement
-l’impression aussi nouvelle que désagréable d’un
-échec. On affecte de mépriser les blessures de la
-vanité, on a grand tort ; quoi que nous en ayons,
-elles sont les plus douloureuses et les plus longues
-à se cicatriser. En manière de distraction, Lelo
-s’était arrêté à Aix-les-Bains, où il avait joué
-désespérément et perdu la forte somme : il n’avait
-pas manqué de rendre Hélène responsable de sa
-déveine et de l’appeler « <i lang="it" xml:lang="it">una jettatrice</i> ». La princesse
-Marina, depuis, l’avait dédommagé de son
-<i lang="it" xml:lang="it">fiasco</i> sans le lui faire oublier ; il était resté dans
-l’âme du jeune homme une sourde rancune.</p>
-
-<p>La nouvelle que madame Ronald arrivait
-prochainement ne l’avait point ému : au fond,
-elle avait dû être plus flattée qu’offensée de son
-audace. Comme il tenait à conserver avec elle
-une apparence d’intimité, à cause des Verga,
-et peut-être aussi parce qu’elle était jolie femme,
-il résolut de se montrer très repentant, convaincu
-à jamais de l’honnêteté américaine, et de mettre
-aussitôt leurs relations sur un pied amical.</p>
-
-<p>Lorsqu’il se retrouva à l’improviste en présence
-d’Hélène, il n’éprouva aucun trouble. La vue de
-sa beauté le laissa calme. En causant avec elle,
-il l’examinait curieusement, l’esprit lucide. Si
-froide avec ses cheveux aux tons d’or fauve, cette
-chair reflétant la lumière, ces lèvres pleines !
-Quel trompe-l’œil !… Tout à coup, il saisit l’effet
-de son attitude nouvelle, il vit le désappointement
-assombrir le visage de madame Ronald.
-Il eut un battement de cœur, un éclair dans les
-yeux. Quand la voiture s’éloigna, il la suivit du
-regard.</p>
-
-<p>— Tiens ! tiens ! fit-il tout haut.</p>
-
-<p>Un sourire cruel passa sur sa belle bouche romaine,
-il se mit à fredonner :</p>
-
-<blockquote>
-<p>Si tu m’aimes, prends garde à toi !</p>
-</blockquote>
-
-<p>Et, tout en redescendant le Pincio, dans une
-exaltation de vanité, de joie mauvaise, il fit à
-plusieurs reprises tournoyer sa canne. Ce geste,
-pas beau, de triomphe masculin, marqua une
-fois de plus la défaite probable d’une femme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>Le lendemain même, le comte Sant’Anna se rendit
-à l’Hôtel du Quirinal. Il trouva madame Ronald
-seule. Elle le reçut avec un joli air de dignité.</p>
-
-<p>— J’avais hâte de vous présenter mes hommages
-et de solliciter mon pardon, — dit Lelo après
-l’échange d’une cordiale mais brève poignée de
-main. — J’ai eu un accès de folie qui m’a fait
-beaucoup souffrir et que je regrette, parce qu’il
-vous a offensée. Nous autres Italiens, nous croyons
-difficilement à l’honnêteté féminine ; mais quand
-nous la rencontrons sincère, nous saluons très
-bas… c’est ce que je fais… Je craignais que vous
-ne m’eussiez gardé rancune.</p>
-
-<p>— Je n’en avais pas le droit, — confessa
-madame Ronald avec sa droiture habituelle, — puisque
-ma manière d’agir vous avait permis de
-me mal juger… J’ai fleurté toute ma vie, et je
-n’avais jamais eu l’occasion de m’en repentir.</p>
-
-<p>— Vous avez fleurté avec des hommes en chair
-et en os ?</p>
-
-<p>— Mais… je le crois ! dit-elle.</p>
-
-<p>— Il faudra qu’un de ces jours j’aille demander
-aux Américains le secret de leur stoïcisme ! dit
-Lelo avec un faux sérieux. — Cette fois-ci, votre
-coquetterie m’a trouvé sans défense. C’est là
-toute mon excuse ; mais, comme je vous sais très
-juste, j’espère que vous voudrez bien l’accepter
-et me pardonner.</p>
-
-<p>— Oui, oui, c’est entendu, je vous pardonne !
-fit Hélène avec un petit rire nerveux.</p>
-
-<p>A ce moment, Dora entra, le chapeau sur la
-tête, fort élégante. Et son visage, à la vue du
-jeune homme, eut une expression de plaisir.</p>
-
-<p>— J’ai souvent entendu parler de vous cet été,
-mademoiselle, — ajouta le comte après l’échange
-de quelques lieux communs ; — j’avais le plus
-grand désir de faire votre connaissance.</p>
-
-<p>— On vous a donc dit bien du mal de moi ?</p>
-
-<p>— Du mal ? répéta Lelo, un peu interloqué. — Avez-vous
-si mauvaise opinion des Italiens ?</p>
-
-<p>— Des Italiens en particulier, non, mais des
-Européens en général.</p>
-
-<p>— Ah ! vous en avez beaucoup connu ?</p>
-
-<p>— Pas un ! répondit-elle franchement ; — et, à
-dire vrai, ceux que j’ai rencontrés à Paris, chez
-la marquise d’Anguilhon, m’ont paru charmants ;
-seulement à New-York, ils ne sont pas en odeur
-de sainteté.</p>
-
-<p>— Eh bien, vous verrez que nous valons mieux
-que notre réputation. Quand vous aurez passé
-quelque temps parmi nous, vous nous rendrez
-justice.</p>
-
-<p>— En attendant, je suis ravie et surprise de
-l’aspect de Rome. Elle m’avait laissé le souvenir
-d’une ville-église, où l’on osait à peine parler haut.
-Ce matin, je l’ai parcourue un peu et elle m’a
-semblé vraiment gaie et tout à fait modernisée.</p>
-
-<p>— Oui, on l’a rajeunie, mais sans art : l’effet,
-pour moi, est plutôt pénible. Quand je traverse
-les quartiers neufs, j’éprouve un indéfinissable
-malaise, je cligne des yeux comme s’il y avait
-trop de lumière. Je me sens blessé, offusqué par
-quelque chose… C’est étrange…</p>
-
-<p>— Non, dit Hélène, puisque nous continuons
-nos ascendants : ce sont vos ancêtres qui souffrent
-dans la Rome ouverte d’aujourd’hui.</p>
-
-<p>Une rougeur légère monta au visage du jeune
-homme ; il regarda l’Américaine avec un air
-d’émerveillement :</p>
-
-<p>— C’est possible, dit-il. Voilà une explication
-que je n’aurais pas trouvée !… Si les Sant’Anna
-d’autrefois se mêlent aussi de protester contre
-l’état de choses présent, il n’est pas étonnant que
-je sois nerveux.</p>
-
-<p>— Vous êtes pourtant de la société blanche ?
-demanda mademoiselle Carroll.</p>
-
-<p>— Oui, j’y ai mes meilleurs amis, je la fréquente
-de préférence et mes sympathies sont de
-ce côté ; mais je n’ai pas rompu complètement
-avec le monde noir, auquel appartient ma famille…
-Cela me permettra de vous obtenir toutes les permissions
-que vous pourrez désirer du Vatican.</p>
-
-<p>— Prenez garde ! fit madame Ronald ; nous
-allons vous demander des choses extraordinaires !</p>
-
-<p>— Demandez, je suis entièrement à votre disposition !
-répondit le jeune homme en se levant.</p>
-
-<p>Les deux femmes remercièrent et le visiteur prit
-congé.</p>
-
-<p>La marquise Verga était toujours ravie d’avoir
-quelque compatriote intéressante à présenter : cela
-lui donnait de l’importance, et les jeunes gens se
-montraient plus assidus à ses réceptions, ce qui
-lui causait un plaisir extrême. Madame Ronald
-était une très jolie femme, éminemment décorative ;
-Dora, une riche héritière, d’un type original
-et attrayant : avec elles deux, sa saison ne pouvait
-manquer d’être agréable. Elles les exhiba dans sa
-voiture, à l’Opéra, les introduisit dans son cercle
-intime, dans les salons de la société blanche. Partout
-elles furent accueillies avec cette amabilité
-simple, cette courtoisie gracieuse qui caractérisent
-l’aristocratie italienne. Elles se sentirent tout de
-suite à l’aise dans ce monde romain où l’on parle
-indifféremment anglais et français, qui devient de
-plus en plus cosmopolite, dont l’Américaine a
-forcé les portes et qu’elle est peut-être appelée à
-renouveler.</p>
-
-<p>Hélène et mademoiselle Carroll eurent bientôt
-plus d’invitations qu’elles n’en pouvaient accepter.
-Elles allèrent partout, correctement chaperonnées
-par mademoiselle Beauchamp et les Verga. Il ne
-se passait guère de jour qu’elles ne rencontrassent
-Lelo. Poursuivant la douce vengeance qu’il avait
-entrevue, il témoignait à madame Ronald une
-amitié respectueuse, tandis qu’il avait pour Dora
-des empressements d’admirateur. Dès le premier
-moment, un courant de sympathie s’était déclaré
-entre lui et elle ; il n’avait pas eu de peine à
-donner un air de fleuretage à leurs relations. Il ne
-manquait aucune occasion de se trouver avec les
-deux Américaines. Il sollicita même, un jour, la
-permission de les accompagner dans leur « <i lang="en" xml:lang="en">sight
-seeing</i> », dans leurs pèlerinages artistiques et historiques.</p>
-
-<p>— Non pas en qualité de cicerone, car je ne
-connais pas Rome ! avait-il ajouté avec une
-belle candeur. J’ai toujours attendu de trouver
-une jolie femme qui voulût bien me l’enseigner…
-Puisque la Providence m’en envoie deux, il faut
-que je profite d’une gracieuseté qu’elle ne renouvellera
-peut-être pas.</p>
-
-<p>La requête fut accueillie : on put voir Lelo parcourir
-les galeries du Vatican, visiter les basiliques,
-se promener à travers le forum et le palais des
-Césars. Madame Ronald et Dora s’aperçurent vite
-de son ignorance réelle, de son impuissance à
-traduire une inscription latine. Elles le taquinèrent
-sans merci, et il ne s’en offensa pas. L’Italien n’a
-jamais honte de ne pas savoir, il aurait plutôt
-honte de ne pas sentir. Il possède un don d’intuition
-qui lui fait mépriser la science acquise, et cette
-intuition le sert constamment et suffisamment.</p>
-
-<p>Avec son sans-gêne habituel, Dora mit le Baedeker
-entre les mains de Sant’Anna et l’obligea de
-le lui lire. Il fit cela d’abord comme une corvée,
-puis ces informations quelque peu succinctes lui
-donnèrent le désir d’en apprendre davantage sur
-certains sujets. Il se plongea même dans la lecture
-de Suétone. Un membre du Club de la Chasse
-lisant Suétone ! C’était un vrai phénomène. Par
-un mystère d’atavisme, Lelo entrait plus vite et
-plus profondément en communication avec les
-êtres et les choses de Rome que ne le pouvaient
-faire ses compagnes. Souvent, devant quelque
-relique du moyen âge, des reflets d’émotion traversaient
-son visage, la mélancolie de son regard
-s’aggravait, sa tête se courbait légèrement comme
-si, pour quelques secondes, le passé l’eût repris.</p>
-
-<p>Au cours de ces promenades, c’était Dora qu’il
-suivait. Elle l’amusait, avec son franc parler et
-ses idées originales. D’un accord tacite, tous deux
-ne tardaient pas à s’isoler en restant près d’une
-statue ou d’un tableau. Cette manœuvre causait
-à Hélène une sorte d’exaspération. Elle pressait
-le pas comme pour fuir quelque chose de douloureux :
-tante Sophie, qui était toujours de la
-partie, avait peine à la suivre. Quand les jeunes
-gens la rejoignaient, il y avait sur son visage une
-inquiétude nerveuse qui faisait briller de malice
-et de satisfaction les yeux de Sant’Anna.</p>
-
-<p>Un après-midi que la marquise Verga avait emmené
-Dora et sa mère, mademoiselle Beauchamp
-et madame Ronald sortirent seules en voiture.
-Hélène donna l’ordre au cocher de les conduire
-hors de la Porte Saint-Sébastien. Le désir lui était
-venu, subit comme une inspiration, d’aller sur la
-voie Appienne. Et cela se trouvait un de ces jours
-qui sont les grands jours de la campagne romaine,
-où, soit par un effet de lumière, soit par des
-causes plus difficiles à démêler, elle est d’une
-tristesse infinie, presque surnaturelle. Hélène en
-fut saisie.</p>
-
-<p>— On dirait un coin de planète morte ! fit-elle
-en promenant les yeux autour d’elle.</p>
-
-<p>— Pas tout à fait, répondit mademoiselle Beauchamp ;
-car voici là-bas la voiture de madame
-Verga et, si je ne me trompe, en avant, à pied, le
-comte Sant’Anna et Dora.</p>
-
-<p>Madame Ronald, à son tour, distingua parmi
-les tombes qui bordent la voie antique, les silhouettes
-des deux jeunes gens : son cœur se contracta.
-Elle vit mademoiselle Carroll se baisser
-pour déchiffrer une inscription, se redresser, puis,
-la tête tournée vers son compagnon, reprendre la
-marche lente qui indique une causerie intime.</p>
-
-<p>— Oui, c’est eux ; ils font de l’archéologie !
-dit-elle d’un ton sarcastique.</p>
-
-<p>— Où donc ont-elles trouvé le comte ? fit mademoiselle
-Beauchamp.</p>
-
-<p>— Au Corso, probablement : ces Romains sont
-toujours dans la rue.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas étonnant que l’on dise partout
-que Dora l’épouse.</p>
-
-<p>— Ah ! on dit cela partout ?</p>
-
-<p>— Oui, plusieurs personnes en ont parlé à
-Mary. Elle a paru plus flattée que mécontente de
-la supposition. Je crois vraiment qu’elle ne serait
-pas fâchée de voir sa fille devenir comtesse.</p>
-
-<p>— Comtesse ! elle, Dody, avec son sans-gêne et
-ses manières ! Jolie comtesse, en vérité !… J’espère
-qu’elle aura assez de bon sens pour ne pas s’engouer
-d’un titre et assez d’honneur pour ne pas
-rompre son engagement… Jack, qui la connaît, ne
-devrait pas la laisser seule ici avec tous ces
-étrangers. Il est stupide.</p>
-
-<p>— Mais, ma chère, vous oubliez que son associé
-est à San-Francisco et qu’il n’est pas libre. Elle l’a
-voulu dans les affaires : il y est.</p>
-
-<p>— Eh bien, moi, je vais lui écrire aujourd’hui
-même. Il m’a particulièrement recommandé Dora :
-je veux mettre ma responsabilité à couvert.</p>
-
-<p>— Vous avez raison.</p>
-
-<p>— Rentrons, il fait lugubre ! dit Hélène en frissonnant.</p>
-
-<p>Et sans attendre l’assentiment de mademoiselle
-Beauchamp, elle donna l’ordre au cocher de retourner.
-Pendant tout le reste du chemin, elle
-demeura silencieuse. Arrivée à l’hôtel, sans prendre
-le temps d’ôter son chapeau, elle écrivit à M.
-Ascott. Elle n’aurait pu tarder d’une minute,
-possédée de cette fièvre qui, dans certains moments,
-vous ferait chauffer une locomotive, gonfler
-un ballon, pour que votre lettre arrive plus vite, — une
-lettre qu’ensuite on donnerait sa vie pour
-n’avoir pas écrite !… Sans nommer personne, elle
-prévint Jack que l’on faisait la cour à Dora, que
-l’on convoitait sa fortune, que son bonheur, à
-lui, était en danger. Elle savait que le jeune
-homme, aussitôt averti, rappellerait son associé
-et s’embarquerait pour l’Europe.</p>
-
-<p>— Voilà qui est fait ! dit-elle à mademoiselle
-Beauchamp, après avoir hâtivement écrit l’adresse.</p>
-
-<p>Puis, tout en séchant à grands coups de main
-sur le buvard l’écriture humide, elle ajouta, avec
-une sorte de colère :</p>
-
-<p>— Nos hommes américains sont par trop
-stupides ! Il faut que nous soyons joliment honnêtes
-pour qu’il ne leur arrive pas de pires
-mésaventures !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVI</h2>
-
-
-<p>En reportant sur mademoiselle Carroll son admiration
-et ses affections, le comte Sant’Anna
-n’avait pas eu d’autre but que d’exciter les regrets
-de madame Ronald et de piquer sa vanité. Peu à
-peu, cependant, une chaleur de sentiment avait
-passé dans ses paroles ; sans s’en apercevoir, il
-avait pris le ton et les manières d’un amoureux.</p>
-
-<p>Il avait été séduit par le visage brun aux yeux
-clairs de Dora, par sa ressemblance avec la princesse
-Marina. Toutes deux étaient sveltes et fines :
-Donna Vittoria avait la grâce, l’ondoiement d’un
-grand félin, et la jeune Américaine la forte souplesse
-de l’acier bien trempé. L’homme n’est pas
-souvent fidèle à une femme, il l’est presque toujours
-à un type. Dora, en outre, avait le don d’amuser
-et d’intéresser Lelo. Il lui semblait qu’avant elle
-il n’avait jamais vu de créature vraiment libre.
-Son indépendance d’esprit l’étonnait à chaque
-instant, elle avait l’air de marcher dans la vie sans
-entraves d’aucune sorte. Avec sa volonté et la
-fortune dont elle disposait, elle lui faisait l’effet
-d’une puissance au petit pied. Et elle avait autant
-que lui la passion des chevaux. Tous deux eussent
-interrompu un duo d’amour pour regarder passer
-un bel animal, discuter sa robe ou son allure. La
-première fois que Lelo vit mademoiselle Carroll à
-la chasse au renard, il eut comme un tressaillement
-d’amoureux ; fasciné par son irréprochable
-équitation, il ne la quitta pas un moment et la
-complimenta en termes qui lui donnèrent la plus
-délicieuse sensation de plaisir et de triomphe
-qu’elle eût jamais éprouvée.</p>
-
-<p>La marquise Verga, dont le secret désir était de
-voir l’élément américain s’augmenter à Rome et
-qui ne connaissait pas M. Ascott, ne se faisait
-aucun scrupule de travailler contre lui. Elle
-répétait sans cesse au comte Sant’Anna que mademoiselle
-Carroll, avec cinq millions de dot, était
-la femme qu’il lui fallait. Il commençait à se
-demander de quel œil sa mère et sa sœur verraient
-ce mariage avec une étrangère et une protestante.
-Elles le considéreraient sans doute comme le complément
-de ce qu’elles appelaient son apostasie.
-Il était obligé de s’avouer que cette Américaine
-ultra-moderne ferait avec les siens un contraste
-un peu violent, mais il se disait aussi que l’argent
-peut adoucir toutes choses.</p>
-
-<p>Lelo n’ignorait pas que Dora était fiancée. Dans
-les premiers temps, elle lui avait souvent parlé de
-Jack Ascott et de son prochain mariage. Maintenant
-elle n’en disait plus rien. Pourrait-il l’amener
-à rompre cet engagement ? L’aimerait-elle assez
-pour braver le scandale de la rupture ? Sous sa
-frivolité, il avait senti une fermeté de caractère
-qui pouvait lui réserver un obstacle sérieux. Il
-remarquait cependant avec une vive satisfaction
-qu’elle semblait de plus en plus affectée par sa
-présence. A son approche, les longs cils battaient,
-les coins des lèvres minces se contractaient légèrement
-et, pendant les premières minutes, la voix
-de la jeune fille était émue, rapide et nerveuse.
-Avec lui, elle était infiniment plus douce, et,
-quand elle marchait à ses côtés, il y avait dans
-toute sa personne une inconsciente soumission.</p>
-
-<p>Le changement était encore plus profond que
-Lelo n’eût osé l’imaginer. La première fois que,
-dans une lettre d’Hélène, le nom de Sant’Anna
-avait frappé ses yeux, Dora en avait été comme
-fascinée. Elle s’était figuré celui qui le portait
-grand, brun, avec des traits réguliers. Non seulement
-elle n’eut point de désillusion, mais, lorsque
-ses prunelles claires, hardies et moqueuses rencontrèrent
-en plein le regard lumineux de l’Italien,
-elle éprouva un choc, un trouble subit. A ce
-moment-là, si, par impossible, il lui eût demandé
-sa main, elle l’aurait accordée. Jamais elle n’eût
-voulu convenir de cela ; c’était pourtant ainsi
-qu’elle avait été conquise. Les attentions du
-comte, de ce beau patricien, la flattèrent prodigieusement.
-Elle s’avisa de le comparer à Jack, et
-la comparaison ne fut pas à l’avantage de celui-ci.
-La présence de Sant’Anna lui apportait une joie
-qu’elle n’avait jamais ressentie ; ses regards, ses
-paroles, lui laissaient une impression qui ne
-s’effaçait pas. Les objets qui lui appartenaient, les
-plus vulgaires, semblaient différents au contact,
-comme s’ils étaient revêtus d’une sorte d’électricité.
-Dora, qui n’avait jamais aimé, s’étonnait de ces
-phénomènes ; elle considérait l’homme qui les
-déterminait comme un être tout à fait supérieur.
-Et au cours de leurs promenades, de leurs causeries,
-le fluide divin allait bien, comme l’avait expliqué
-Henri Ronald, « touchant ici une cellule inactive,
-là une fibre insoupçonnée, une corde muette »,
-pour produire le grand miracle de l’amour.</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll avait toujours eu une
-secrète faiblesse pour les titres. Depuis qu’elle
-était à Rome, ils lui plaisaient davantage encore.
-Elle en arriva à se dire qu’avec sa fortune elle
-aurait pu se marier dans l’aristocratie. Le regret
-de son engagement commença de poindre dans son
-esprit ; il s’augmenta à mesure que son intimité
-avec Sant’Anna devint plus étroite. Elle le repoussa
-énergiquement d’abord, puis de plus en
-plus faiblement, et l’infidélité peu à peu s’élabora
-dans son cœur.</p>
-
-<p>Dora voyait bien que dans la société romaine
-on croyait à son mariage avec le comte de Sant’Anna.
-Quand il s’approchait d’elle, on les regardait,
-on chuchotait. Pendant qu’il était dans sa loge
-à l’Opéra, les lorgnettes demeuraient braquées sur
-eux avec persistance. Elle avait peine à dissimuler
-la joie qu’elle en éprouvait.</p>
-
-<p>Hélène n’avait pas manqué de lui raconter ce
-qu’elle savait des relations de Lelo avec Donna
-Vittoria. Un jour même, elle lui dit en plaisantant :</p>
-
-<p>— Prenez garde de rendre jalouse cette belle
-princesse avec votre fleuretage : elle pourrait vous
-le faire payer cher, vous poignarder peut-être.</p>
-
-<p>La jeune fille rougit, haussa les épaules, puis
-gaiement :</p>
-
-<p>— Je ne crains que le vitriol, répondit-elle, et
-c’est une arme trop plébéienne pour une grande
-dame.</p>
-
-<p>Madame Ronald suivait avec une angoisse
-croissante ce roman qui se vivait sous ses yeux.
-Elle essayait de s’en désintéresser, cela ne lui
-était pas possible. Il avait en elle un écho direct
-et profond, elle s’y trouvait inéluctablement
-mêlée. Son âme, jusqu’alors si sereine, si joyeuse,
-était troublée par les sentiments les plus extraordinaires.
-La vue de l’intimité de Dora et de
-Sant’Anna lui causait une irritation qu’elle attribuait
-à son amitié pour Jack. La pensée qu’ils
-pourraient se marier lui était si pénible qu’elle ne
-s’y arrêtait pas longtemps. Elle eût donné n’importe
-quoi pour hâter l’arrivée de M. Ascott. Sans
-doute il la débarrasserait de ce poids qui lui était
-tombé sur le cœur, — celui de sa responsabilité,
-croyait-elle.</p>
-
-<p>Lelo comptait sur le carnaval pour avancer ses
-affaires. Depuis que l’Église ne prête plus son patronage
-à cette explosion de folie, nécessaire comme
-toutes choses probablement, le carnaval de Rome
-a perdu son bel aspect moyen-âge et son originalité,
-mais il favorise toujours merveilleusement les
-amoureux. Masques, déguisements, <i lang="it" xml:lang="it">confetti</i>, <i lang="it" xml:lang="it">moccoletti</i>,
-servent à ébaucher de jolis romans, à
-produire des effets tragiques ou comiques, à
-ménager des rencontres imprévues, — en un mot,
-à varier les destinées humaines.</p>
-
-<p>Le bal masqué en Italie, le <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>, a un caractère
-tout à fait mondain et intime. Rien d’échevelé, rien
-d’inconvenant. Grandes dames et bourgeoises y
-viennent pour intriguer sérieusement leurs amis ou
-leurs connaissances, leur jeter dans l’oreille des
-révélations perfides, des mots troublants, quelques-unes
-pour le plaisir spécial de se promener avec
-impunité au bras d’un amant. La Romaine pense
-des mois d’avance au <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>. Elle espère toujours
-y trouver quelque aventure agréable. Madame
-Verga, elle, en était fanatique. Afin d’y avoir plus
-de liberté, elle s’y rendait généralement avec des
-compatriotes, et s’y amusait de la manière la plus
-innocente. Elle y arrivait bien renseignée, habilement
-déguisée. Ses amis finissaient toujours par
-la reconnaître, mais, pour ne pas gâter son plaisir,
-ils n’en laissaient rien voir. Cette année, la maladie
-d’un de ses enfants l’empêcha de prendre part aux
-premiers <i lang="it" xml:lang="it">veglioni</i>. Se trouvant libre pour le dernier,
-elle loua une loge au théâtre Costanzi, invita deux
-Américains, puis Hélène et Dora. Elle commanda
-trois dominos noirs pareils, pas trop laids, mais
-déguisant bien la taille et la tournure. Ensuite, elle
-initia ses amies à l’esprit du bal masqué, tel qu’il se
-pratique à Rome, les exerça à la voix de fausset
-et leur livra de petits secrets sur les jeunes gens
-connus. Le grand soir arrivé, elle les mena au Costanzi.
-Toutes trois portaient sur l’épaule gauche
-une branche des mêmes orchidées. Aussitôt dans
-la loge, madame Ronald et mademoiselle Carroll
-regardèrent avec un peu d’effroi cette foule étrange
-et masquée qui grouillait au-dessous d’elles et
-semblait de la vie en fusion. Impatiente de s’amuser,
-la marquise rendit bientôt la liberté aux deux
-Américains et emmena ses deux amies dans la
-salle. Là, elle leur fit encore quelques recommandations,
-entre autres, celle de ne pas se laisser
-conduire dans une loge, sous aucun prétexte, et
-d’échapper vivement aux indiscrets. Puis elle se
-faufila dans la mêlée et disparut.</p>
-
-<p>Pendant les huit derniers jours, Hélène et Dora
-n’avaient pensé qu’à ce <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>. C’était pour elles
-un plaisir tout nouveau qui avait singulièrement
-excité leur imagination. Elles s’étaient promis
-d’avoir de l’audace et de l’esprit pour dix. Cependant,
-lorsqu’elles se trouvèrent seules au milieu
-de la salle, elles furent toutes déconcertées. Elles
-virent passer des jeunes gens qu’elles s’étaient
-proposé d’intriguer, sans avoir le courage de leur
-adresser la parole. Il n’est pas si facile qu’on
-croit, à une femme comme il faut, de sortir du
-convenu. L’homme même, lorsqu’il sent une main
-inconnue se poser sur son bras, ne peut se défendre
-d’un certain trouble qui le rend souvent muet ou
-lui fait dire quelque sottise. Le masque, au lieu
-d’enhardir les deux Américaines, comme elles y
-comptaient, semblait les paralyser, et cette voix
-de fausset, qu’elles croyaient posséder admirablement,
-ne voulait pas sortir de leur gosier. Leurs
-premiers essais furent assez maladroits. Mais, une
-fois lancées, elles rentrèrent vite en possession de
-leurs moyens et surent bientôt provoquer l’ahurissement
-et la curiosité ; ce jeu leur parut extrêmement
-amusant — <i lang="en" xml:lang="en">great fun !</i></p>
-
-<p>Au fond, pour toutes deux, sans qu’elles se
-l’avouassent, le grand attrait de ce bal était le
-comte Sant’Anna. C’était lui surtout qu’elles
-désiraient intriguer et étonner. Elles le cherchèrent
-tout de suite du regard. Il était bien là. Debout, en
-pleine lumière, le dos contre le montant d’une
-loge, à droite de la porte d’entrée, la boutonnière
-fleurie d’un œillet blanc, il paraissait avoir plus
-de succès qu’aucun des hommes présents et était
-entouré de dominos avec qui il échangeait des
-propos joyeux. Ainsi assiégé, il fut inabordable
-pendant la première partie de la soirée. A la fin,
-il entra dans la foule et, examinant de près tous
-les masques, il eut l’air de chercher quelqu’un.
-Plusieurs femmes essayèrent de l’accaparer ; il s’en
-débarrassa lestement. Hélène, qui ne l’avait pas
-perdu de vue, le rejoignit et se mit à le suivre, le
-cœur battant, presque éblouie par son émotion.
-Un groupe l’ayant arrêté, il se trouva tout à
-coup à ses côtés. C’était le moment ou jamais :
-brusquement, elle saisit son bras. Lelo la regarda
-curieusement et son visage s’éclaira.</p>
-
-<p>— Est-ce vrai que vous vous mariez ? demanda
-madame Ronald en français et d’une voix admirablement
-fausse.</p>
-
-<p>— Encore !… Ah ! mais c’est une gageure !…
-Voici la vingtième fois, au moins, que l’on me
-pose cette question.</p>
-
-<p>— Et qu’avez-vous répondu ?</p>
-
-<p>— Que j’y étais tout disposé si l’on m’acceptait.</p>
-
-<p>Sous l’impression qu’elle reçut, Hélène, d’un
-mouvement instinctif, chercha à dégager son bras.
-Le comte le retint en le serrant fortement contre
-lui, et cette étreinte rendit à la jeune femme
-l’étrange bonheur qu’elle avait connu à Ouchy.</p>
-
-<p>— Pourquoi veux-tu me quitter sitôt ? dit
-Sant’Anna doucement. — Mon mariage te fait donc
-du chagrin ?</p>
-
-<p>— A moi ?… Ah ! si vous saviez comme vous
-m’êtes indifférent !</p>
-
-<p>Lelo ne douta plus qu’il n’eût affaire à madame
-Ronald : une idée vraiment perfide lui vint à
-l’esprit.</p>
-
-<p>— Indifférent ? répéta-t-il, — je te suis indifférent ?…
-Je n’en crois rien, car mon amour a
-toujours attiré l’amour.</p>
-
-<p>— Pas toujours.</p>
-
-<p>— Toujours… tôt ou tard. J’ai résolu de te
-conquérir, de te faire oublier Jack Ascott.</p>
-
-<p>Hélène eut un éclat de rire forcé.</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! vous me prenez pour votre Américaine !…
-Eh bien, pour un amoureux, vous n’avez
-guère de flair !</p>
-
-<p>Sant’Anna, feignant d’être surpris et déconfit,
-s’arrêta net :</p>
-
-<p>— Qui es-tu donc ?</p>
-
-<p>— Cherchez !</p>
-
-<p>Sur ce mot, la jeune femme se dégagea, et lui
-tournant le dos, elle se perdit dans la foule.</p>
-
-<p>Un sourire moqueur brilla dans les yeux du
-comte. « La voilà avertie, pensa-t-il, et furieuse ! »</p>
-
-<p>Dora, qui de loin avait vu la scène, lâcha aussitôt
-le malheureux qu’elle était en train d’ahurir,
-et vint rôder autour de Lelo. Deux fois, elle
-l’effleura sans oser lui parler, prise d’une timidité
-invincible. Lui, l’examina de la tête aux pieds.
-Une autre branche d’orchidées ! C’était sûrement
-mademoiselle Carroll.</p>
-
-<p>— Veux-tu accepter mon bras ? Ta silhouette
-me plaît.</p>
-
-<p>La jeune fille posa une main émue sur le bras
-qui lui était offert.</p>
-
-<p>— Sortons de cette fournaise. Allons dans les
-couloirs, il y fait meilleur.</p>
-
-<p>Puis, voyant que son domino n’ouvrait pas la
-bouche :</p>
-
-<p>— Tu n’es pas muette, j’espère !</p>
-
-<p>Dora enfin avait retrouvé son bel aplomb.</p>
-
-<p>— Non, non. Dieu merci ! se hâta-t-elle de
-répondre d’une voix méconnaissable, — et je suis
-même très bien documentée sur vous.</p>
-
-<p>— Vraiment ?</p>
-
-<p>— Oui, vous êtes léger, inconstant comme Don
-Juan, incapable d’un sentiment sérieux, tout en
-ayant l’art de persuader aux femmes que vous
-êtes amoureux d’elles.</p>
-
-<p>— Tes documents sont faux, archifaux ! Je puis
-te le prouver… Tiens, entrons dans cette loge.</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll, se souvenant de la recommandation
-de madame Verga, voulut s’échapper.
-Lelo mit vivement sa main sur la sienne.</p>
-
-<p>— Je ne te lâche pas avant que tu m’aies entendu.
-Un accusé a le droit de se défendre.</p>
-
-<p>Et, avec une autorité qui agit comme un charme
-sur la jeune Américaine, il la conduisit dans la
-loge du rez-de-chaussée qui lui appartenait, lui
-offrit une chaise et se plaça vis-à-vis d’elle, le dos
-tourné à la salle.</p>
-
-<p>— On vous a donc dit que je suis incapable d’un
-sentiment sérieux ? demanda-t-il en abandonnant
-le tutoiement du bal masqué.</p>
-
-<p>Dora fit un signe affirmatif.</p>
-
-<p>— Eh bien, on vous a trompée, car je suis sincèrement
-épris d’une jeune fille.</p>
-
-<p>— Ah bah !</p>
-
-<p>— C’est la vérité pure.</p>
-
-<p>— Une jeune fille blonde ?</p>
-
-<p>— Non, elle est brune.</p>
-
-<p>— Jolie ?</p>
-
-<p>— Pour moi, oui.</p>
-
-<p>— Cela veut dire qu’elle est laide pour les autres ?</p>
-
-<p>— Jamais de la vie !… Elle a les plus beaux
-yeux du monde, et elle est intelligente, originale,
-délicieuse. Je l’aime comme je n’ai jamais aimé !
-C’est si vrai que, pour la première fois, je songe au
-mariage… Voulez-vous que je vous dise son nom ?
-demanda Lelo en baissant la voix.</p>
-
-<p>— Non, non, je ne suis pas curieuse.</p>
-
-<p>— Parce que vous le connaissez, ce nom, parce
-que vous savez que c’est le vôtre.</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll se leva, en proie à une
-émotion visible malgré son masque et son domino.</p>
-
-<p>— Quelle folie ! fit-elle brusquement.</p>
-
-<p>Lelo se leva à son tour, et, prenant les deux
-mains de la jeune fille, il les tint fermement entre
-les siennes.</p>
-
-<p>— Une folie ! pourquoi ? Je n’aurais pas dû vous
-faire une déclaration dans un lieu comme celui-ci,
-mais vos paroles m’y ont poussé. Dites-moi que
-vous croyez à mon amour ?</p>
-
-<p>— A quoi bon ? Je ne suis plus libre, vous le
-savez bien.</p>
-
-<p>— Oui, et la vue de cette bague que vous portez
-m’est devenue odieuse. Je ne serai heureux que
-quand vous l’aurez rendue à celui qui vous l’a
-donnée.</p>
-
-<p>— Rompre mon engagement ! Oh ! c’est impossible !…
-impossible !… M. Ascott ne mérite pas un
-tel affront. Ce serait briser sa vie. Il m’aime uniquement.</p>
-
-<p>— Mais, vous ne l’aimez pas, vous ! fit hardiment
-le comte. Et si vous osez regarder tout au fond de
-votre cœur, ou je me trompe fort, ou vous sentirez
-que vous ne pouvez plus épouser M. Ascott.</p>
-
-<p>Dora dégagea violemment ses mains : un ami de
-Lelo, croyant la loge vide, y faisait irruption avec
-deux dominos. Il y eut une bousculade de chaises
-et, avant que les indiscrets eussent pu se retirer,
-la jeune Américaine s’était enfuie.</p>
-
-<p>Quand mademoiselle Carroll rentra à l’hôtel,
-vers trois heures du matin, Giovanni, le courrier,
-lui remit un télégramme arrivé dans la soirée.
-Elle devina instantanément de qui il était et
-pâlit un peu.</p>
-
-<p>— Jack arrive jeudi, dit-elle après avoir lu.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas trop tôt ! fit sèchement madame
-Ronald.</p>
-
-<p>— Non, c’est plutôt trop tard ! répondit Dora
-en déchirant la dépêche avec de petits mouvements
-durs qui révélaient une résolution prise.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVII</h2>
-
-
-<p>Les paroles de Sant’Anna avaient d’abord effrayé
-et bouleversé mademoiselle Carroll ; mais, lorsqu’elle
-fut seule, elle éprouva en se les rappelant
-une allégresse nouvelle, un sentiment d’orgueil,
-un trouble délicieux. Il l’aimait ! Il le lui avait dit
-avec ses lèvres, avec ses yeux, avec toute sa physionomie,
-et il ne tenait plus qu’à elle de devenir
-sa femme. Elle, Dora, la femme de ce grand seigneur
-romain ! Cette idée l’éblouit au point qu’elle
-n’osa pas tout de suite la regarder en face. Le
-comte s’était permis de lui dire qu’elle ne pouvait
-plus épouser Jack ! Il croyait donc qu’elle l’aimait ?
-Une vive rougeur monta au visage de la jeune fille.
-Elle essaya de protester, de s’indigner, de se
-moquer, mais sa révolte finit pitoyablement par
-un petit rire ému. Non, elle ne pouvait pas le
-nier : Lelo, par sa présence, lui apportait une joie
-extraordinaire ; près de lui, elle perdait la notion
-du temps, le souvenir du passé. L’amour seul pouvait
-produire ces phénomènes. Pourquoi Jack
-n’avait-il pas su l’éveiller en elle ? C’était sa faute
-après tout !… Sa faute ! Elle avait enfin trouvé un
-grief contre le pauvre garçon. Il était bon, loyal,
-dévoué, mais il ressemblait à tous les autres
-jeunes gens. Son regard n’avait jamais eu cette
-flamme qui fait baisser les yeux et battre le cœur.
-Elle le connaissait trop. Quand il la quittait, elle
-éprouvait une sorte de soulagement. Avec le
-comte Sant’Anna la vie lui semblerait trop courte,
-et avec Jack trop longue ! Non, elle ne pourrait
-jamais le rendre heureux. Elle comprenait cela,
-maintenant. Donc, c’était son devoir de rompre.
-Oui, son devoir. Elle demeura sur cette idée, pour
-se cacher à elle-même l’odieux et la cruauté de
-l’action qu’elle allait commettre. Et tout le monde
-la blâmerait ! Personne n’apprécierait la loyauté
-qui avait dicté sa conduite. Comment s’y prendrait-elle
-pour dégager sa parole ? En se posant cette
-question, elle tournait, par un mouvement réflexe,
-son anneau de fiançailles autour de son doigt.
-Tout à coup, ses yeux tombèrent sur l’admirable
-perle rose qui en faisait un joyau rare ; cette vue
-réveilla une foule de souvenirs et un remords
-soudain éclata dans son âme.</p>
-
-<p>— Pauvre Jack ! fit-elle tout haut ; puis, avec
-des yeux voilés de larmes, elle ajouta : <i lang="en" xml:lang="en">I wish I
-were dead !</i> — Je voudrais être morte !… — un
-souhait qui n’a pas l’ombre de sincérité, mais au
-moyen duquel l’Américaine a l’habitude de soulager
-sa conscience.</p>
-
-<p>Le combat qui se livra dans l’âme de mademoiselle
-Carroll, pendant une partie de la nuit et
-toute la journée du lendemain, prouvait chez elle
-une profondeur de pensée et de sentiment que
-personne n’eût soupçonnée. Si elle eût été la jeune
-fille frivole et égoïste qu’elle s’efforçait de paraître,
-elle eût jeté lestement par-dessus bord son fiancé,
-mais elle valait mieux qu’elle ne le croyait elle-même.
-Au premier moment, elle n’avait senti que
-la joie d’être aimée de Lelo et la satisfaction de
-pouvoir devenir comtesse ; maintenant elle éprouvait
-le regret de la douleur qu’elle allait causer.
-L’idée de manquer à sa parole lui était insupportable,
-la rendait honteuse d’elle-même. Elle
-se détesta, se dit des sottises, se traita plus sévèrement
-que personne n’eût osé le faire. Elle eût donné
-beaucoup pour rompre son engagement par lettre,
-mais c’était matériellement impossible. Elle était
-condamnée à affronter le chagrin de Jack, à subir
-ses reproches. S’il pouvait au moins se laisser
-emporter par la colère, se mettre dans son
-tort ! Une bonne querelle pourrait seule faciliter
-l’inévitable rupture. Plus l’heure de l’entrevue
-approchait, plus sincèrement mademoiselle Carroll
-répétait : « <i lang="en" xml:lang="en">I wish I were dead !</i>… » Mais aucun
-signe de fin prématurée ne se déclarait chez la
-jeune fille et M. Ascott arrivait à toute vapeur.
-Comme l’avait supposé madame Ronald, il avait
-rappelé son associé au plus vite et s’était embarqué
-sur le premier transatlantique en partance.
-Pendant toute la durée de son voyage, il avait
-subi des alternatives de foi et de doute, et ces
-vibrations diverses avaient provoqué en lui cette
-espèce de mal de mer moral plus intolérable qu’une
-douleur déterminée.</p>
-
-<p>Lorsque, le jeudi matin, vers onze heures et
-demie, on remit à Dora la carte de M. Ascott, le
-cœur lui battit. En arrangeant ses cheveux, en
-refaisant le nœud de sa cravate, ses doigts tremblaient
-visiblement, puis, subjuguée par l’inéluctable
-et toute pensée annihilée, elle se rendit
-au salon.</p>
-
-<p>— <i>Hallo</i>, Jack ! fit-elle, saluant son fiancé,
-comme si elle l’eût quitté la veille, de ce mot
-amical et familier, bien américain, qui lui était
-habituel.</p>
-
-<p>Les regards des deux jeunes gens se rencontrèrent
-en même temps que leurs yeux, et tout à coup ils
-se sentirent étrangers l’un à l’autre. Il y eut entre
-eux un moment d’embarras, un silence ému. Ce
-fut mademoiselle Carroll qui se remit la première.</p>
-
-<p>— C’est comme cela que vous tombez sur les
-gens sans crier gare ! dit-elle en essayant de
-plaisanter. — Votre associé est donc revenu plus
-tôt que vous ne comptiez ?</p>
-
-<p>— Non, je ne l’ai pas attendu. J’ai laissé la
-maison et les affaires entre les mains de mon
-premier commis.</p>
-
-<p>— Aviez-vous une telle hâte de me revoir ?
-demanda Dora avec son incurable coquetterie.</p>
-
-<p>— Cela vous étonne ? Le chagrin de notre
-séparation vous a sans doute été léger. Mais le
-fait n’est pas là. J’ai reçu une lettre où l’on me
-prévient qu’un certain comte italien vous fait la
-cour, et où l’on m’avertit que le bruit de votre
-mariage avec lui se répand de plus en plus. Je
-n’aurais jamais pu attendre que le courrier
-m’apportât votre dénégation, je suis venu la
-chercher.</p>
-
-<p>Il y avait dans le ton du jeune homme une autorité
-qui imposa à mademoiselle Carroll. Elle essaya
-pourtant de parer à la manière des femmes.</p>
-
-<p>— Et quelle est la personne qui vous a rendu ce
-joli service ?</p>
-
-<p>— Peu importe… Dody, au nom du ciel, — fit
-Jack en prenant les mains de sa fiancée, — mettez
-fin au supplice que j’endure ; il est intolérable.
-Dites-moi que ce fleuretage ne signifie rien et que
-vous êtes toujours mienne.</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll, paralysée par la honte,
-par la conscience de son indignité, demeura
-silencieuse, ses lèvres s’agitèrent plusieurs fois sans
-émettre un son, puis, avec un accent de véritable
-détresse :</p>
-
-<p>— Je le voudrais, Jack, je le voudrais… mais
-je ne le puis pas.</p>
-
-<p>M. Ascott lâcha brusquement les mains qu’il
-tenait et recula de quelques pas, très pâle, la
-moustache frémissante.</p>
-
-<p>— Alors, ce mariage dont on parle est vrai ?…
-demanda-t-il d’une voix rauque.</p>
-
-<p>— Non, non, il n’est pas question de mariage.
-Personne ne m’a demandée ; seulement… seulement…
-je ne peux plus devenir votre femme.</p>
-
-<p>— Parce que vous en aimez un autre ?</p>
-
-<p>La jeune fille rougit violemment.</p>
-
-<p>— Parce que je crois que nous nous rendrions
-mutuellement malheureux. La vie d’Europe me
-plaît ; maintenant que j’en ai goûté, je ne serais
-plus satisfaite de la nôtre. Une femme mécontente
-est la créature la plus incommode (<i lang="en" xml:lang="en">uncomfortable</i>)
-qui existe.</p>
-
-<p>— Ah ! je comprends, je comprends !… vous
-avez fréquenté des grandes dames, et il vous faut
-un titre ! Si ce n’est que cela, je puis en acheter
-un. Moyennant une cinquantaine de mille francs…
-ou moins… le pape fera de moi un baron, le premier
-baron américain ! Ce sera très ridicule, mais
-immensément chic !… La baronne Ascott… Qu’en
-dites-vous ?</p>
-
-<p>Jack eut le trait malheureux en ce qu’il était un
-peu injuste, et cette injustice donna à mademoiselle
-Carroll le courage de tailler dans le vif.</p>
-
-<p>— Eh bien, vous vous trompez, dit-elle sèchement ;
-fussiez-vous prince, je ne vous épouserais
-pas davantage.</p>
-
-<p>— C’est donc ma personne qui vous est devenue
-antipathique ?… par comparaison, sans
-doute ?</p>
-
-<p>Les meilleures fibres de Dora furent de nouveau
-touchées.</p>
-
-<p>— Votre personne antipathique ! s’écria-t-elle,
-oh ! n’en croyez rien ! J’ai pour vous une affection
-réelle. Je comprends tout ce que vous valez,
-et cela me fait une peine atroce de devoir reprendre
-ma parole et de vous causer un tel chagrin. Je
-voudrais être morte !…</p>
-
-<p>L’accent sincère de la jeune fille détendit la
-colère qui soutenait M. Ascott ; le cœur défaillant,
-les jambes cassées, il se laissa tomber dans un
-fauteuil, passa et repassa la main sur son front,
-puis d’une voix angoissée :</p>
-
-<p>— Dody, Dody, fit-il, est-ce que ce n’est pas un
-cauchemar ? une de vos plaisanteries habituelles ?…
-n’allez-vous pas me dire, comme vous l’avez fait
-tant de fois : « Je suis sage maintenant… »</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll, très émue, secoua la tête.</p>
-
-<p>— Je le voudrais, mais c’est impossible ; ne le
-désirez pas. Mieux vaut une rupture maintenant
-qu’un divorce à Dakota plus tard (<i lang="en" xml:lang="en">a Dakota
-divorce</i>), et nous en arriverions là… Les mariages
-sont écrits, on a bien raison de le croire ; le nôtre
-ne l’était pas, probablement. — Et, Jack… après
-tout, je ne vaux pas tant de regrets ! ajouta mademoiselle
-Carroll avec une humilité assez extraordinaire
-chez elle. Il y a des jeunes filles plus
-belles, meilleures que moi. J’en connais vingt pour
-une qui seraient fières de devenir votre femme,
-et qui pourraient vous rendre heureux.</p>
-
-<p>— C’est possible, mais elles n’existent pas pour
-moi.</p>
-
-<p>— Vous oublierez ; les hommes oublient toujours.</p>
-
-<p>— Vous croyez ?</p>
-
-<p>— Oui, ils ont mille occasions, mille moyens.</p>
-
-<p>— En effet, le jeu… la boisson… le suicide.</p>
-
-<p>— Oh ! Jack, taisez-vous !… Promettez-moi,
-jurez-moi que vous n’aurez recours à aucune de
-ces choses affreuses, dégradantes.</p>
-
-<p>— Je n’ai rien à vous promettre, — répondit
-M. Ascott en serrant avec des doigts crispés les
-bras de son fauteuil. — Je ne me connais pas. Je
-peux valoir mieux, je peux valoir moins que je ne
-l’imagine. La fin le montrera. C’est ma faute, ma
-très grande faute : je n’aurais pas dû vous laisser
-venir seule en Europe ; mais j’avais une telle confiance
-en vous ! Je croyais que vous m’aimiez.</p>
-
-<p>— Je le croyais aussi, puisque je vous avais
-accepté. Je sais maintenant que le sentiment que
-j’avais pour vous, que j’ai encore, n’est pas de
-l’amour.</p>
-
-<p>— Vous savez cela ? demanda Jack, tous les
-muscles du visage étirés par la douleur.</p>
-
-<p>Dora fit un signe affirmatif.</p>
-
-<p>— Alors, vraiment, il est trop tard ? dit M.
-Ascott en se levant.</p>
-
-<p>La jeune fille l’imita.</p>
-
-<p>— Oui… il est trop tard… Il faut que je vous
-rende ceci.</p>
-
-<p>Et, toute pâle d’émotion, elle retira sa bague de
-fiançailles, cette bague qu’elle avait portée deux
-ans, et la tendit à Jack.</p>
-
-<p>Lui la prit et, sous une irrésistible impulsion
-de douleur et de colère, il la lança dans la cheminée
-où brûlait un grand feu.</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll jeta un cri et, instinctivement,
-saisit les pincettes pour l’arracher aux
-flammes.</p>
-
-<p>M. Ascott retint son bras, et le serrant avec
-force :</p>
-
-<p>— Laissez-la, dit-il, vous n’avez plus le droit
-d’y toucher. Je désire qu’elle soit détruite.</p>
-
-<p>Puis avec une ironie cinglante :</p>
-
-<p>— Voilà bien la femme ! elle se précipite pour
-sauver un bijou de la destruction, et elle y envoie
-un homme… Que Dieu vous pardonne ; moi, je
-ne le peux pas.</p>
-
-<p>Et Jack s’éloigna sans retourner la tête, tandis
-que Dora, comme pétrifiée, demeurait, pincettes
-en mains, le regard sur le foyer ardent, avec la
-sensation qu’il se consumait là quelque chose
-d’elle. Elle se redressa très pâle, l’instrument de
-fer s’échappa de ses doigts et, secouée d’un tremblement
-nerveux, elle tomba dans un fauteuil
-en murmurant :</p>
-
-<p>— C’est horrible !… horrible !</p>
-
-<p>Et alors, de ses yeux brillants et moqueurs,
-les larmes jaillirent ; elle les essuya rageusement,
-mais, à son honneur, elles continuèrent de couler.</p>
-
-<p>Deux minutes après, madame Ronald fit
-irruption dans le salon.</p>
-
-<p>— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle. On vient de me
-remettre la carte de Jack ; il a écrit dessus : « Je
-repars, ne veux voir personne. » Vous vous êtes
-querellés ?</p>
-
-<p>— Nous avons fait mieux, nous avons rompu !
-répliqua mademoiselle Carroll en détournant la
-tête.</p>
-
-<p>Le visage d’Hélène s’altéra comme si elle eût
-été frappée personnellement.</p>
-
-<p>— Vous avez repris votre parole, vous ? Quelle
-indignité !</p>
-
-<p>Ce mot suffit à remettre Dora debout moralement
-et à lui rendre tout entier son beau pouvoir
-de défense et d’attaque.</p>
-
-<p>— Une indignité ? répéta-t-elle. Je ne vois
-pas cela. Quand on a conscience de ne pas aimer
-un homme suffisamment, il vaut mieux ne pas
-l’épouser.</p>
-
-<p>— Et cette conscience vous est venue depuis
-que vous connaissez M. Sant’Anna.</p>
-
-<p>— Peut-être… A propos, est-ce vous qui avez
-écrit à M. Ascott ?</p>
-
-<p>— C’est moi.</p>
-
-<p>— Vous n’aviez pas le droit de vous mêler de
-mes affaires.</p>
-
-<p>— Je vous demande pardon : c’était mon devoir
-de prévenir Jack et, toute ma vie, j’aurai le remords
-de ne pas l’avoir fait à temps… Mais je
-n’aurais jamais cru que l’ambition de devenir
-comtesse eût pu vous pousser à commettre une
-si mauvaise action.</p>
-
-<p>— L’ambition de devenir comtesse !… M. Sant’Anna
-n’a pas besoin d’un titre pour plaire, vous
-le savez bien !… Je parie que si vous aviez été
-la fiancée d’Henri, au lieu d’être sa femme, vous
-l’auriez lâché…</p>
-
-<p>Hélène devint toute blanche.</p>
-
-<p>— Vous êtes folle ! dit-elle.</p>
-
-<p>— Je serai sûrement très contente d’avoir un
-titre, continua la jeune fille, je ne m’en cache
-pas ; mais quant à épouser quelqu’un pour cela,
-jamais.</p>
-
-<p>— Alors, vous comptez épouser M. Sant’Anna ?</p>
-
-<p>— S’il me demande, oui.</p>
-
-<p>— Il demandera sûrement votre dot !</p>
-
-<p>— Eh bien, je la lui donnerai, je la lui donnerai !</p>
-
-<p>— Vous l’aimez donc ?</p>
-
-<p>— Je l’aime… Oui, je l’aime !… Oh ! sûrement !
-fit mademoiselle Carroll avec une soudaine douceur.</p>
-
-<p>— Quand vous l’aurez accepté, je quitterai
-Rome. Je ne veux pas être témoin d’un mariage
-qui brisera la vie de Jack.</p>
-
-<p>Et sur ces mots, prononcés d’un ton froid et
-tranchant, mais avec des lèvres amincies par la
-colère, madame Ronald quitta le salon.</p>
-
-<p>La jeune fille, qui tenait par les deux bouts
-son mouchoir encore mouillé de larmes et le faisait
-tourner, en accéléra le mouvement et le réduisit
-en corde, puis, le nouant rageusement, elle le
-lança au beau milieu de la pièce en répétant :</p>
-
-<p>— <i lang="en" xml:lang="en">I wish I were dead !</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
-
-
-<p>En se rendant au <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i> du Costanzi, le comte
-Sant’Anna ne se doutait pas qu’il serait entraîné
-à faire à mademoiselle Carroll une déclaration aussi
-formelle. Quand il s’était trouvé dans la demi-obscurité
-d’une loge de rez-de-chaussée, en tête
-à tête avec ce svelte domino, le souvenir d’autres
-aventures, le charme du masque avaient produit
-en lui une soudaine ivresse, et sans le vouloir,
-il avait prononcé des paroles décisives.</p>
-
-<p>Bien que Dora ne lui inspirât pas une de ces
-passions ardentes qu’il avait connues, il en était
-très amoureux et n’avait pas de plus vif désir
-que celui de l’épouser. L’idée d’enlever à un autre
-homme une fiancée qui lui était probablement
-chère ne lui causait pas un remords bien gênant.
-Il aurait préféré qu’il n’y eût pas de Jack dans la
-vie de mademoiselle Carroll, mais celui-là ne lui
-portait pas ombrage. Dès les premiers moments,
-il avait deviné que le sentiment de Dora pour
-M. Ascott n’était qu’une grande amitié. A vingt-trois
-ans, émancipée comme elle l’était, elle ignorait
-les sensations de l’amour plus qu’une petite Italienne
-de quatorze ans. Et c’était lui, Lelo, qui,
-le premier, les avait éveillées en elle. Ceci le
-flattait et le charmait au plus haut point : l’homme,
-l’Italien surtout, est plus jaloux des sensations de
-l’amour que de l’amour même.</p>
-
-<p>Lelo était résolu à demander la main de la jeune
-Américaine, mais la pensée du chagrin qu’il allait
-causer à sa mère et à la princesse Marina, l’appréhension
-des scènes et des reproches qui l’attendaient,
-lui auraient fait reculer encore la démarche officielle,
-si la Providence ne l’y eût poussé. Le mariage lui
-avait toujours semblé une dure nécessité, un risque
-terrible. Il n’avait qu’une foi très faible en l’honnêteté
-féminine ; la plupart des jeunes filles lui
-avaient, jusqu’alors, inspiré une invincible méfiance,
-et voilà qu’après quelques semaines de relations
-frivoles, il allait confier l’honneur de son nom, de
-sa maison, à une étrangère. Et il se trouvait, sans
-avoir eu le temps de se reconnaître, de discuter,
-jeté dans le sérieux de la vie ! Il n’en revenait pas.
-Comment réconcilier sa famille avec ce mariage ?
-La grosse dot de mademoiselle Carroll ferait
-peut-être ce miracle ; mais sa mère était si sincère
-dans son intransigeance !… Le mieux était de
-n’y pas penser d’avance, puis de se fier à l’inspiration.
-C’était généralement ainsi que le jeune
-homme traitait les difficultés.</p>
-
-<p>Pendant les deux jours qui suivirent le <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>,
-Lelo fut inabordable, nerveux comme un Italien
-seul sait l’être, de cette nervosité farouche, qui
-tient à distance amis et importuns. Il ne se montra
-nulle part, excepté au Club de la Chasse,
-le « Jockey » de Rome. Là, il demeura des heures
-étendu dans un fauteuil ou allongé sur un divan,
-la cigarette aux lèvres, l’œil vague, revivant avec
-volupté ce passé auquel il devait dire adieu et
-qui, par là même, lui devenait soudainement si
-précieux. Dans sa rêverie, femmes, chevaux,
-équipages, triomphes d’amour, beaux coups de
-fusil, heureuses séries au jeu défilèrent tour à
-tour et lui redonnèrent des sensations de bonheur,
-des satisfactions de vanité.</p>
-
-<p>Peu à peu, une sorte de brume tomba sur ces
-pitoyables souvenirs de mondain, et la fine silhouette
-de Dora, ses yeux aux prunelles claires,
-aux cils frisés, son visage piquant se détachèrent
-en lumière dans sa pensée et il ne vit plus qu’elle :
-l’avenir ! Elle lui apparut si loyale, si vivante,
-si rassurante, avec son activité ! Et elle l’aimait !
-Il avait sur elle un pouvoir magnétique, le seul
-qu’il crût nécessaire avec la femme, le seul qui,
-selon lui, pût assurer la soumission et la fidélité.
-Non, il ne regrettait pas sa déclaration de la veille.
-Et puis, cinq millions de dot, pour commencer !…
-Il y avait là de quoi remettre sa maison sur le
-pied d’autrefois, restaurer cette villa historique
-de Frascati qui lui était si chère, avoir de beaux
-équipages, une écurie de premier ordre. En vérité,
-c’était une chance !</p>
-
-<p>Et maintenant, comment madame Ronald
-accueillerait-elle la nouvelle de ce mariage ? Elle
-avait beau être maîtresse d’elle-même, parfois
-sa physionomie trahissait un peu plus que du
-dépit. A cette idée, le sourire cruel qu’il avait
-rarement, qui ne semblait même pas à lui, passa
-sur les lèvres du comte et se refléta dans ses yeux
-en une lueur dure.</p>
-
-<p>« Nous allons voir, se dit-il, si une intellectuelle
-est une femme !… »</p>
-
-<p>C’était, naturellement. Dora qui lui avait révélé
-ce nouveau type féminin, presque inconnu en
-Italie, et auquel l’Américaine se vante d’appartenir :
-afin de rendre son explication plus claire,
-elle lui avait désigné Hélène comme un type du
-genre, et lui, se souvenant de la scène d’Ouchy,
-s’était pris d’une antipathie subite et bien masculine
-pour le nom et l’espèce. Puis, la jeune fille
-lui ayant avoué qu’elle-même n’était qu’une toute
-petite intellectuelle, il l’en avait félicitée avec une
-chaleur comique.</p>
-
-<p>De madame Ronald, la pensée de Sant’Anna
-alla à la princesse Marina. Il n’y a pas d’homme à
-qui le souvenir du premier amour soit plus cher
-qu’à l’Italien de toutes les classes, et Donna Vittoria
-avait été celui de Lelo. Pendant quelques
-instants encore, l’image d’autrefois le retint captif ;
-sa physionomie s’adoucit, ses yeux s’emplirent
-de passion ; il y eut sur son visage comme un
-éclat de jeunesse ; puis tout s’éteignit, et le présent
-reprit ses droits.</p>
-
-<p>Lelo se dit qu’il devait avant tout faire part
-de son mariage à la princesse. Dernièrement,
-elle l’avait beaucoup questionné au sujet de Dora,
-et, avec l’idée de la préparer, il lui avait laissé
-deviner ses intentions. Depuis longtemps, il
-n’avait plus pour elle qu’une sorte d’amitié
-amoureuse, mais elle, l’aimait encore : il savait
-qu’il allait lui porter un coup cruel, infiniment
-douloureux. Il redoutait d’être témoin de sa peine :
-la vue du chagrin de la femme affecte l’homme
-plus que ce chagrin même.</p>
-
-<p>Le lendemain, avant de revoir mademoiselle
-Carroll, le comte se rendit chez Donna Vittoria.
-Comme tous ses compatriotes, il excellait dans
-les scènes de rupture. Il mit dans celle-ci une
-habileté, une finesse merveilleuses, et ne manqua
-pas de répéter la fameuse phrase italienne :
-« <i lang="it" xml:lang="it">Ci vuol della filosofia</i>… — Il faut avoir de la
-philosophie… » La princesse n’en avait pas assez,
-sans doute, pour supporter la suprême infidélité,
-car les larmes jaillirent de ses yeux. Alors il lui
-reprocha de l’affliger, de manquer de générosité ;
-il lui représenta qu’il ne pouvait laisser éteindre
-son nom, que sa position l’obligeait à se marier,
-et il ajouta que, si elle l’aimait, elle devait l’y
-encourager et ne point lui rendre son devoir trop
-pénible. Il se posa en victime des circonstances.
-La grande dame tomba dans le piège comme la
-plus simple des femmes. Elle crut que son ami
-avait besoin de consolations ; elle fit taire sa douleur
-pour lui en donner, et il la quitta, le cœur allégé,
-emportant une assurance délicieuse d’indépendance
-reconquise.</p>
-
-<p>Le lendemain, mademoiselle Carroll et le comte
-Sant’Anna, mus par la volonté suprême qui s’incarnait
-dans leurs cœurs, allèrent au-devant l’un
-de l’autre. C’était vendredi, le jour où la société
-romaine se donne rendez-vous dans les beaux
-jardins de la villa Panfili. Dora s’y rendit, accompagnée
-de la marquise Verga. Le temps était
-beau, déjà printanier. Sur ces hauteurs, où l’on
-va instinctivement pour chercher plus de clarté
-et échapper à l’oppression du passé, on trouve
-deux choses exquises : la lumière et l’air de Rome,
-sa lumière fine, opalisée, si douce aux grandes
-ruines, son air étrangement silencieux, d’une
-singulière <i lang="it" xml:lang="it">morbidezza</i>, qui donne une fatigue
-voluptueuse, une sorte de bien-être sensuel.</p>
-
-<p>Pour la première fois, mademoiselle Carroll
-fut affectée par cette atmosphère. Tout en se promenant
-sur la pelouse émaillée de petites marguerites,
-bordée de fleurs aux tons violents, elle
-se sentit envahie par une tristesse agréable, et
-qui mit comme du silence dans son âme ; ce fut
-si nouveau, si extraordinaire, qu’elle regarda
-naïvement autour d’elle pour savoir d’où cela lui
-venait. Tout à coup, elle eut un grand battement
-de cœur : Sant’Anna, en compagnie de son ami
-le duc de Rossano, se dirigeait vers elle. Lorsqu’il
-lui tendit la main, que leurs yeux se rencontrèrent,
-elle rougit follement, balbutia et, selon
-elle, fut tout à fait ridicule.</p>
-
-<p>— Je n’ai vu personne depuis mardi, — dit
-Lelo, s’adressant à la marquise pour que la jeune
-fille pût reprendre contenance. — C’est très
-curieux, après le dernier <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>, les femmes
-s’éclipsent et ont l’air de vous fuir : on dirait
-qu’elles n’ont pas la conscience bien nette à notre
-égard.</p>
-
-<p>— C’est plutôt qu’elles sont fatiguées d’avoir
-entendu tant de folies et de mensonges.</p>
-
-<p>— Mensonges !… Mais le masque provoque
-souvent des déclarations très sincères, fit le comte
-en regardant mademoiselle Carroll.</p>
-
-<p>— Vous croyez ?</p>
-
-<p>— J’en suis sûr ; j’ai de bonnes raisons pour
-cela.</p>
-
-<p>Madame Verga, à qui rien n’échappait, surprit
-l’air embarrassé de Dora, et, souriant :</p>
-
-<p>— Alors il vous est arrivé de faire une déclaration
-sincère au <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i> ? Tant mieux pour celle
-à qui vous l’avez adressée !</p>
-
-<p>Sur ces mots, la marquise se remit à marcher.
-Le duc de Rossano, qui savait à merveille son
-rôle de confident, l’accapara aussitôt en lui demandant
-si elle s’était amusée au Costanzi.</p>
-
-<p>Lelo prit alors les devants avec la jeune Américaine
-et se dirigea vers l’allée de chênes-verts
-qui a entendu tant de doux propos. Il y eut entre
-eux un de ces silences que l’on voudrait prolonger
-éternellement, où d’invisibles fluides créent
-du bonheur et des sensations presque divines.</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll n’avait plus l’air délibéré,
-le nez au vent. Elle marchait, la tête un peu
-baissée, les yeux fichés en terre.</p>
-
-<p>— Est-ce que vous ne savez pas que j’étais
-sincère, l’autre soir ? fit tout à coup Lelo d’une
-voix émue. — Je regrette que des paroles comme
-celles que je vous ai dites aient été mêlées à des
-plaisanteries de carnaval, mais elles n’en sont pas
-moins vraies. Je vous aime.</p>
-
-<p>Dora parvint à réagir contre son trouble.</p>
-
-<p>— A combien de femmes avez-vous déjà dit
-cela ? demanda-t-elle d’un air moqueur.</p>
-
-<p>— A beaucoup, vous n’en doutez pas, répondit
-le comte sans se laisser déconcerter, mais à aucune
-je n’ai offert mon nom, et je vous l’offre, à vous,
-parce que vous m’avez inspiré une affection
-sérieuse, une confiance absolue, et aussi parce
-que je sais que vous m’aimez.</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll, suffoquée par cette hardiesse,
-se tourna vers le jeune homme, une dénégation
-sur les lèvres ; mais, en rencontrant le regard
-lumineux de ces yeux latins dont elle ne s’était
-pas assez méfiée, elle rougit et ne put que balbutier :</p>
-
-<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Well ! I never !</i>… Eh bien ! je n’ai jamais…</p>
-
-<p>— Vous n’avez jamais entendu de si audacieuse
-assertion ? interrompit Lelo en souriant. — Je
-l’espère !… Pourquoi auriez-vous honte de ce
-sentiment qui a fleuri dans votre cœur malgré
-vous, oh ! bien malgré vous ! (Cela fut dit avec
-une exquise raillerie.) En suis-je donc indigne ?</p>
-
-<p>— Non, non ! protesta Dora, touchée par cette
-fausse humilité.</p>
-
-<p>— Vous vous êtes enfuie l’autre soir, quand je
-vous ai priée de descendre en vous-même. Promettez-moi
-que vous vous interrogerez…</p>
-
-<p>— C’est fait, répondit mademoiselle Carroll en
-étirant nerveusement sa voilette.</p>
-
-<p>Lelo, saisi de cette réponse, s’arrêta court.
-Les deux jeunes gens se regardèrent ; une onde
-d’émotion allait de l’un à l’autre.</p>
-
-<p>Sant’Anna se remit à marcher.</p>
-
-<p>— Et, en votre âme et conscience, croyez-vous
-pouvoir encore épouser M. Ascott ?</p>
-
-<p>— Non… et j’ai rompu.</p>
-
-<p>— Vrai ! s’écria le comte avec un éclair de joie
-dans les yeux. — Vous êtes libre ?</p>
-
-<p>— Je suis libre, — dit mademoiselle Carroll,
-non sans une désagréable sensation de honte.</p>
-
-<p>— Vous avez écrit pour dégager votre parole ?</p>
-
-<p>— Cela n’a pas été nécessaire ! M. Ascott est
-arrivé jeudi matin et il est reparti le soir même.</p>
-
-<p>— Vous lui avez rendu sa bague ?</p>
-
-<p>La jeune fille retira lentement son gant, et,
-montrant sa main nue :</p>
-
-<p>— Voyez ! dit-elle, avec un petit rire nerveux.</p>
-
-<p>— Oh ! Dora, vous me comblez de joie !… Et
-maintenant, ne consentirez-vous pas à devenir ma
-femme ?</p>
-
-<p>— Vous n’avez donc pas peur d’épouser une
-jeune fille nouveau jeu, très américaine, très
-indépendante de caractère, pleine de défauts ?</p>
-
-<p>— Non, je n’ai pas peur. Je vous aime telle
-que vous êtes. Vous avez toutes les qualités
-qui me manquent. Nous ferons un ménage
-parfait.</p>
-
-<p>— Alors…</p>
-
-<p>— Alors, vous consentez ?</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll tourna la tête vers le
-comte et, devant l’ardente prière de son regard,
-elle rougit, puis, levant les épaules :</p>
-
-<p>— Le moyen de refuser à vous et à moi ! fit-elle
-avec un sourire ému.</p>
-
-<p>Lelo, dans ce lieu public, ne pouvait baiser la
-main qu’on venait de lui accorder ; il se découvrit.</p>
-
-<p>— Merci, Dora, vous me rendez très heureux,
-dit-il d’une voix grave. Vous ne regretterez jamais
-d’avoir écouté votre cœur.</p>
-
-<p>— J’en suis sûre.</p>
-
-<p>A ce moment, madame Verga, qui avait achevé
-de raconter ses aventures de <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>, s’aperçut que
-l’ombrage des chênes-verts, le sol pointillé de soleil
-étaient d’un effet triste.</p>
-
-<p>— Sortons de cette allée ! cria-t-elle aux jeunes
-gens ; — elle est bonne pour les amoureux.</p>
-
-<p>— Et qui vous dit que nous n’en sommes pas ?
-fit Lelo en se retournant.</p>
-
-<p>— En effet, pourquoi n’en seriez-vous pas ?
-On a vu des choses plus invraisemblables.</p>
-
-<p>Les quatre promeneurs émergèrent en pleine
-lumière. Le duc de Rossano regarda le visage
-de mademoiselle Carroll : en voyant le coloris
-avivé de ses joues et de ses lèvres, la lueur humide
-de ses prunelles, et surtout son joli air de confusion,
-il ne douta pas du succès de Lelo.</p>
-
-<p>En rentrant à l’hôtel, Dora s’enferma dans sa
-chambre. Depuis deux jours, Hélène lui tenait
-rigueur ; sa mère et mademoiselle Beauchamp lui
-avaient fait d’assez vifs reproches au sujet de sa
-rupture avec Jack : elle se trouvait donc en froid
-avec tout le monde. Madame Carroll, une de ces
-charmantes vieilles femmes américaines aux
-cheveux gris soyeux, au visage serein, était la
-faiblesse même. La jeune fille savait que son mécontentement
-n’était jamais de longue durée et qu’au
-fond ce mariage avec un gentilhomme n’était
-pas pour lui déplaire. Cependant elle était un peu
-effarée elle-même de se voir fiancée pour la seconde
-fois, et se demandait comment elle allait s’y
-prendre pour annoncer une nouvelle que personne
-n’attendait de sitôt. Elle fit d’abord une très
-jolie toilette pour le dîner, puis, en se mettant à
-table, elle commanda du champagne. Pour l’Américaine,
-le champagne est le vin de la consécration,
-celui avec lequel, de préférence, elle baptise ses
-triomphes.</p>
-
-<p>Madame Ronald et sa tante avaient passé la
-journée à Albano avec des compatriotes. Pendant
-le repas, elles racontèrent ce qu’elles avaient
-vu et fait ; Dora n’entendit qu’un mot par-ci,
-par-là ; contre son habitude, elle fut silencieuse.
-Hélène l’observait à la dérobée. Lorsqu’ils eurent
-apporté le dessert, les garçons se retirèrent comme
-de coutume. Mademoiselle Carroll prit des fraises
-avec lesquelles elle sembla jouer, les roulant
-indéfiniment dans le sucre en poudre avant de
-les porter à sa bouche. Tout à coup, elle releva
-la tête, rapprocha ses cils, regarda alternativement
-ses compagnes, puis prenant sa coupe pleine de
-champagne :</p>
-
-<p>— Au bonheur de Dody ! fit-elle le visage
-rayonnant de joie.</p>
-
-<p>Mademoiselle Beauchamp et madame Carroll
-levèrent aussitôt leurs verres ; Hélène les imita
-machinalement.</p>
-
-<p>— Serait-ce votre jour de naissance ? demanda
-tante Sophie.</p>
-
-<p>— Non, mais mon jour de fiançailles.</p>
-
-<p>Comme si ces paroles eussent frappé madame
-Ronald au cerveau, ses doigts se détendirent, la
-coupe qu’ils tenaient s’échappa et se brisa en éclats.
-Très pâle, elle regarda les morceaux de cristal et le
-vin répandu.</p>
-
-<p>— Comment est-ce arrivé ? fit-elle stupéfaite.</p>
-
-<p>Dora se mit à rire.</p>
-
-<p>— Eh bien, vrai, je ne croyais pas vous causer
-un tel saisissement !</p>
-
-<p>Puis, avec un peu d’inquiétude :</p>
-
-<p>— J’espère que cela ne va pas me porter malheur !</p>
-
-<p>— Aussi, quelle idée de faire une telle plaisanterie !
-dit madame Carroll.</p>
-
-<p>— Une plaisanterie ? Mais rien n’est plus sérieux.
-Cet après-midi, à la villa Panfili, M. Sant’Anna
-m’a répété la déclaration qu’il m’avait faite l’autre
-soir, au <i lang="it" xml:lang="it">veglione</i>, et m’a simplement demandé ma
-main, que je lui ai tout aussi simplement accordée, — ajouta
-Dora avec une bouffonnerie émue. — Tant
-pis pour ceux qui ne seront pas contents !
-moi, je suis bien heureuse !</p>
-
-<p>— Et ce pauvre Jack ! fit madame Carroll.</p>
-
-<p>— Oh ! pour l’amour de Dieu, maman, ne rappelez
-pas la seule chose qui gâte mon bonheur.
-Puisque je ne puis guérir le chagrin que j’ai causé,
-laissez-moi l’oublier.</p>
-
-<p>— Je savais parfaitement comment ce fleuretage
-finirait ! dit sèchement mademoiselle Beauchamp.</p>
-
-<p>— Vraiment ? Vous en saviez plus que moi,
-alors, car je ne me doutais guère qu’un mariage
-semblable m’était réservé.</p>
-
-<p>— Ah ! vous vous trouvez très honorée, sans
-doute, d’être épousée par un comte… Je ne vous
-croyais pas tellement parvenue que cela !</p>
-
-<p>Dora rougit. Elle n’était pas aussi bien née que
-madame Ronald et sa tante : elle n’aimait pas
-qu’on le lui rappelât. Pourtant, elle surmonta vite
-sa colère.</p>
-
-<p>— Oui, je serai très fière de devenir la femme
-de M. Sant’Anna, — répondit-elle avec sa crânerie
-habituelle, — et je connais bon nombre de jeunes
-filles, parmi celles que vous considérez comme de
-toute première classe, qui m’envieront.</p>
-
-<p>— Oh ! Dora, ne vous laissez pas entraîner par
-la vanité ! dit madame Carroll.</p>
-
-<p>— N’ayez pas peur, maman, c’est bien le cœur
-qui est pris chez moi. Je ne suis pas aussi vaniteuse
-que j’en ai l’air.</p>
-
-<p>— Avec un caractère comme le vôtre, je me
-demande comment vous endurerez les exigences
-d’un mari européen, fit mademoiselle Beauchamp.</p>
-
-<p>Dora mit ses coudes sur la table, son menton
-entre ses mains, puis, dévisageant la vieille fille de
-son regard aigu :</p>
-
-<p>— Avez-vous jamais aimé ? lui demanda-t-elle
-avec le plus grand sérieux.</p>
-
-<p>Tante Sophie devint cramoisie et, suffoquée par
-cette question hardie, elle se contenta de pincer
-les lèvres.</p>
-
-<p>— Si vous avez aimé, continua mademoiselle
-Carroll, vous devez savoir que l’amour rend tout
-facile, tout possible ; si vous ne le savez pas, eh
-bien, rapportez-vous-en à moi, car je viens d’en
-faire l’expérience ; je l’ignorais encore, il n’y a pas
-longtemps.</p>
-
-<p>— Alors vous aimez vraiment M. Sant’Anna ?
-demanda madame Carroll.</p>
-
-<p>— Je l’adore !</p>
-
-<p>Et la jeune fille, mettant son bras autour
-du cou de sa mère, appuya sa joue contre la
-sienne.</p>
-
-<p>— Ne vous tourmentez pas, <i>mammy</i> ! les Italiens
-font de très bons maris, demandez à la marquise.
-En outre, les Américaines sont tout à fait chez
-elles à Rome. Elles y ont bâti des palais, elles ont
-marié leurs enfants dans des maisons princières,
-elles occupent les premières places à la cour. Je
-me trouverai entourée de compatriotes… Et puis,
-c’était ma destinée, paraît-il. Voyez, j’ai été
-amenée en Europe, conduite chez Annie d’Anguilhon,
-où je devais rencontrer les Verga, et enfin
-attirée ici par eux. Oh ! oui, nous sommes menés !
-Inutile de regimber ! Pour mon compte, je ne m’en
-plains pas ; je suis très reconnaissante à la Providence
-du sort qu’elle m’a réservé.</p>
-
-<p>— Eh bien, Hélène, que dites-vous de cela ?
-demanda mademoiselle Beauchamp d’un ton
-ironique.</p>
-
-<p>Madame Ronald tressaillit légèrement.</p>
-
-<p>— Moi ? Rien… J’écoute et j’admire.</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll se leva de table.</p>
-
-<p>— Vous avez bien raison, fit-elle, car, moi, je
-m’aime mieux aujourd’hui qu’avant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XIX</h2>
-
-
-<p>Au lieu de suivre Dora au salon, Hélène rentra
-chez elle. Arrivée dans sa chambre, elle tourna le
-bouton de la lumière électrique, et, comme une
-somnambule qui, dans le sommeil, reprend son
-occupation favorite, elle s’assit devant sa table de
-toilette, passa et repassa un peigne dans ses
-cheveux, promena la houppe sur ses joues, respira
-un flacon de sels de lavande, polit ses ongles, puis,
-son activité mécanique cessant peu à peu, elle
-demeura immobile, les prunelles dilatées, sans
-regard, fixées sur le miroir.</p>
-
-<p>Dora et Sant’Anna ! Ces deux noms, en se formant
-et se reformant derrière son front, lui
-causaient une douleur dont le reflet changeait
-étrangement sa physionomie. Ce mariage se ferait
-donc ! Elle n’y avait pas cru, elle essayait encore
-de n’y pas croire. Et, pour la millième fois, elle se
-rappela la scène d’Ouchy. Ce merveilleux enregistreur
-qu’est la mémoire lui rendit l’expression
-ardente de Lelo et toutes les notes de sa prière
-d’amour. Dora ne se doutait guère que son fiancé
-avait été amoureux d’elle, Hélène, qu’il était entré
-un soir dans sa chambre comme un voleur ! Si
-elle apprenait cela, l’épouserait-elle ? Non, peut-être…
-Qui sait pourtant ? Elle l’aimait si follement !…
-Qu’est-ce que Sant’Anna lui avait dit à
-la villa Panfili ? Hélène l’imagina penché vers la
-jeune fille, lui parlant de sa voix chaude, l’enveloppant
-de son regard de charmeur. Cette vision lui
-fut si douloureuse qu’elle se leva et marcha un
-peu pour la dissiper. Elle se regarda dans la glace
-placée au-dessus de la cheminée et, prise d’un
-frisson qu’elle attribua au froid, elle sonna pour
-qu’on fît du feu. Aussitôt qu’il fut allumé, elle
-présenta à la flamme ses paumes rosées, ses pieds
-chaussés de soie. La chaleur, en pénétrant sa chair,
-lui donna une sorte de bien-être physique qui agit
-sur le moral. Elle se sentit mieux et respira plus
-librement. Sa pensée, alors, se tourna vers Jack.
-Elle le vit dans un coin de wagon, les mains dans
-les poches, le chapeau sur les yeux, l’âme ravagée
-par l’infidélité de Dora, emporté loin d’elle par les
-forces de la destinée, et, saisie de compassion, elle
-dit tout haut :</p>
-
-<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Poor boy !</i>… Pauvre garçon !…</p>
-
-<p>Elle ressentit une vive irritation contre madame
-Verga : ce mariage était son œuvre ; elle avait
-excité chez Dora la convoitise d’un titre et n’avait
-manqué aucune occasion de la faire rencontrer
-avec Sant’Anna, sachant bien qu’elle était fiancée
-et à la veille de se marier. C’était indigne ! « Il
-n’y a pas de doute, pensa-t-elle, l’Europe démoralise
-les Américaines. » Pourvu que Jack ne crût
-pas à sa complicité ! Elle allait lui écrire tout de
-suite. Que dirait M. Ronald en apprenant que sa
-nièce avait rompu son engagement ? Sûrement, il
-ne lui pardonnerait pas ! Et pourtant c’était sa
-faute : s’il était venu à Rome, rien de tout cela ne
-serait arrivé !… L’idée que son mari s’obstinait à
-rester en Amérique ranima toute sa colère contre
-lui. Il y avait maintenant sept mois qu’il ne lui
-avait écrit. Cinq mois encore, et elle aurait
-le droit de demander le divorce pour cause
-d’abandon…</p>
-
-<p>Cette pensée, qui avait jailli des profondeurs de
-son âme, amena une vive rougeur sur son visage.
-Divorcer, elle, Hélène ! Ah ! ce serait drôle !…
-Elle eut un petit éclat de rire. Puis, comme pour
-échapper à elle-même, elle fit deux ou trois tours
-dans sa chambre, et, enfin, saisissant son buvard
-et sa plume, elle revint s’asseoir près du feu et se
-mit en devoir d’écrire à Jack. Par un phénomène
-psychologique assez curieux, les paroles de sympathie
-qu’elle adressa au jeune homme lui firent du
-bien, l’attendrirent, comme si on les lui eût dites
-à elle-même.</p>
-
-<p>Le lendemain, Hélène, qui n’avait jusqu’alors
-connu que des réveils joyeux, sentit en ouvrant
-les yeux cette douleur d’amour qui, pendant des
-mois et des mois, ne devait plus la quitter, et sous
-l’action de laquelle son âme allait se développer et
-se transformer.</p>
-
-<p>La pensée que le comte Sant’Anna viendrait probablement,
-le jour même, faire sa demande officielle
-affola un instant la jeune femme. Elle ne voulait
-pas rester à l’hôtel et se trouver là. Se hâtant à sa
-toilette, elle se rendit chez une de ses compatriotes
-et lui proposa une excursion à Frascati, qui fut
-aussitôt acceptée.</p>
-
-<p>Comme toutes les Américaines, madame Ronald
-avait le culte de la volonté ; elle avait même une
-foi exagérée en cette puissance intérieure. La
-sienne ne l’avait jamais trahie ; elle lui avait
-souvent demandé des miracles : ainsi, dans l’aventure
-d’Ouchy, en cette occasion, elle y fit appel
-de nouveau, et le soir, lorsqu’elle rentra à l’hôtel,
-elle était parfaitement maîtresse d’elle-même.
-Lelo était venu : elle dut entendre le récit détaillé
-de sa visite ; madame Carroll, encore sous le
-charme de ses manières, se répandit en éloges. La
-froideur avec laquelle mademoiselle Beauchamp
-et Hélène écoutèrent tout cela ne parvint pas à
-affecter Dora ; elle avait en elle une joie qui l’eût
-rendue indifférente à la désapprobation de l’univers
-entier. Au moment où madame Ronald se disposait
-à rentrer chez elle, elle lui dit que le comte avait
-l’intention de venir la voir le lendemain, vers deux
-heures.</p>
-
-<p>— Ne soyez pas trop désagréable avec lui,
-ajouta-t-elle ; il pourrait croire que vous lui en
-voulez de ce qu’il se marie. Les hommes sont si
-présomptueux !</p>
-
-<p>La jeune femme pâlit légèrement, puis, ouvrant
-les yeux de toute leur grandeur, avec une affectation
-d’étonnement :</p>
-
-<p>— Lui en vouloir de ce qu’il se marie, moi ! et
-pourquoi ?</p>
-
-<p>— Ah ! voilà ! parce que vous avez fleurté
-ensemble. Il vous a fait la cour… en m’attendant,
-probablement ! dit mademoiselle Carroll d’un ton
-moqueur.</p>
-
-<p>— Est-ce que les grandeurs vous auraient déjà
-tourné la tête ?</p>
-
-<p>— Non, non, elle est encore en parfait état.</p>
-
-<p>— On ne s’en douterait guère ! répondit sèchement
-Hélène.</p>
-
-<p>Dora avait un flair extraordinaire, un esprit
-pénétrant comme un rayon X. Les paroles qui
-traduisaient ses impressions premières portaient
-souvent très loin et très juste. Celles de ce soir
-cinglèrent au vif madame Ronald. Grand Dieu !
-si le comte allait s’imaginer qu’elle éprouvait des
-regrets ?… Des regrets !… elle ! ce serait trop
-absurde !… Oui, ce mariage lui déplaisait, lui faisait
-mal même, mais seulement parce qu’il brisait la vie
-de Jack, parce que l’infidélité de mademoiselle
-Carroll causerait un scandale dans la société de
-New-York, un scandale qui rejaillirait sur la
-famille. Elle expliquerait cela à M. Sant’Anna, et,
-à moins qu’il ne fût un fat ou un imbécile, il ne se
-tromperait pas sur ses sentiments.</p>
-
-<p>Hélène se suggestionna si bien que le lendemain,
-lorsqu’on lui annonça le comte, elle était en pleine
-possession de son sang-froid et de sa dignité.</p>
-
-<p>— Toutes mes félicitations ! lui dit-elle d’un
-ton quelque peu railleur, mais en lui tendant la
-main avec un naturel parfait.</p>
-
-<p>Lelo fut désarçonné, un moment, par cet
-accueil. Dora lui avait dit que madame Ronald
-était furieuse ; il espérait la pousser à bout et
-l’amener à se trahir afin de savourer sa vengeance.
-Il se remit vite, cependant.</p>
-
-<p>— J’accepte vos congratulations avec d’autant
-plus de plaisir que je les sais sincères… comme tout
-ce qui vient de vous !</p>
-
-<p>Les paupières d’Hélène battirent légèrement,
-ses narines s’enflèrent un peu, elle redressa la
-tête.</p>
-
-<p>— Je vous félicite très sincèrement, dit-elle,
-parce que vous épousez une Américaine. Ce n’est
-peut-être pas modeste de ma part, mais je crois
-que nous sommes honnêtes, intelligentes, que
-nous possédons quelques qualités, enfin.</p>
-
-<p>— Vous en avez beaucoup… et des meilleures.
-Pour ma part, je m’estime très heureux d’avoir
-réussi à gagner le cœur de mademoiselle Carroll.
-Est-ce vrai que vous n’approuvez pas son choix ?</p>
-
-<p>Le regard de madame Ronald ne fléchit pas
-sous cette question directe.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas son choix que je désapprouve,
-croyez-le bien ; c’est la rupture de son engagement.
-En Amérique, cela nous paraît presque aussi
-mal qu’un divorce. J’ai connu M. Ascott toute
-ma vie, et, je vous le déclare franchement, je me
-range de son côté. Il ne méritait pas l’affront qui
-lui est fait. C’est le cœur le plus loyal, le meilleur
-qu’il y ait ! ajouta Hélène, avec l’espoir que ces
-paroles seraient désagréables au comte.</p>
-
-<p>— Je le crois, répondit tranquillement Lelo,
-mais les hommes parfaits ont si peu de chance avec
-les femmes ! Malgré toutes ses qualités, M. Ascott
-n’avait pas réussi, évidemment, à éveiller l’amour
-chez mademoiselle Carroll. Elle croyait l’aimer,
-elle a reconnu son erreur à temps.</p>
-
-<p>— C’est possible, la méprise n’en est pas moins
-regrettable pour tous deux. Mon mari ne lui pardonnera
-jamais.</p>
-
-<p>— Est-ce que Dora n’est pas la nièce de M.
-Ronald ?</p>
-
-<p>— Sa demi-nièce seulement.</p>
-
-<p>Sant’Anna eut un éclat de rire.</p>
-
-<p>— Mais alors, je serai votre neveu ? Non, c’est
-trop drôle ! La vie est curieuse quelquefois.</p>
-
-<p>— Mon neveu ! répéta Hélène avec un effarement
-comique.</p>
-
-<p>Puis, saisissant la bizarre réalité, elle pâlit un
-peu.</p>
-
-<p>— C’est vrai, je n’avais pas songé à cela. J’ai
-toujours considéré Dora comme une jeune sœur,
-elle ne m’a jamais appelée « ma tante »… Du
-reste, elle n’est aussi que ma demi-nièce.</p>
-
-<p>— Eh bien, je serai votre demi-neveu, c’est déjà
-joli !… Qui m’eût dit une chose pareille, le jour où
-je vous ai vue pour la première fois… sous les
-arcades de la rue de Rivoli… vous souvenez-vous ?
-fit le comte en appuyant sur la jeune femme un
-regard d’une douceur perfide. — Je m’imaginais
-vous suivre, et c’était vous qui, comme une bonne
-fée, me conduisiez au mariage… dont je me
-croyais si éloigné !</p>
-
-<p>— Et pour lequel, entre parenthèses, vous sembliez
-avoir peu de vocation ! répondit Hélène,
-assez maîtresse d’elle-même pour pouvoir plaisanter.</p>
-
-<p>— En effet !… mais la vocation vient quand on
-rencontre la femme qui vous est destinée… Vraiment,
-mon mariage a commencé comme un joli
-roman.</p>
-
-<p>— Je souhaite qu’il continue et finisse de même.
-Votre famille l’approuve-t-elle ?</p>
-
-<p>— Ma famille n’approuve rien de ce que je fais, — répondit
-Lelo qui avait encore sur le cœur
-l’amertume d’une scène récente. — Je suis d’une
-autre époque.</p>
-
-<p>— Vous êtes de l’époque des Américaines, vous !
-fit madame Ronald, d’un ton un peu sarcastique.</p>
-
-<p>— Précisément !… Et je m’en félicite. J’ai
-besoin d’une femme qui m’infuse l’esprit nouveau.</p>
-
-<p>— Oh ! Dora se chargera de cela. A New-York
-même, on la trouve trop moderne.</p>
-
-<p>— L’atmosphère de Rome agira sur elle, comme
-elle a agi sur toutes vos compatriotes. Le milieu
-où elle va se trouver l’enrayera forcément, sans lui
-faire perdre, je l’espère, son entrain et sa gaieté.
-Je suis sûr de ne jamais m’ennuyer avec elle.</p>
-
-<p>— Vous aurez toujours la ressource de parler
-chevaux ! fit Hélène avec une nuance de dédain.</p>
-
-<p>— Mais c’est déjà quelque chose d’avoir un goût
-ou plutôt une passion en commun !… Alors, sûrement,
-vous ne m’en voulez pas ? demanda Lelo
-en scrutant impitoyablement la physionomie de
-la jeune femme.</p>
-
-<p>— A vous ? pas du tout ! répondit-elle en le
-regardant bravement. — Vous n’auriez pas fait
-la cour à Dora si elle ne vous y avait autorisé. Je
-tâche toujours d’être juste.</p>
-
-<p>— Tâchez aussi d’être indulgente, mademoiselle
-Carroll compte sur vous pour apaiser son oncle.</p>
-
-<p>— Elle a tort : je ne m’y emploierai pas, par
-loyalisme envers M. Ascott. Le temps arrangera
-tout sans que je m’en mêle. Il ne me reste plus
-qu’à vous souhaiter beaucoup de bonheur.</p>
-
-<p>— Et beaucoup d’enfants !</p>
-
-<p>Hélène rougit jusqu’aux cheveux.</p>
-
-<p>— Oh ! excusez-moi ! J’oubliais que ces choses-là
-ne se disent pas à une Américaine.</p>
-
-<p>— En effet ! répondit froidement la jeune femme.</p>
-
-<p>A ce moment, le courrier vint annoncer la voiture.
-Le comte se leva et madame Ronald l’imita.</p>
-
-<p>— Je ne vous retiens pas, dit-elle, car j’ai un
-après-midi très chargé… Au revoir.</p>
-
-<p>Sant’Anna prit la main qui lui était tendue et
-la baisa lentement, sans sentir sous ses lèvres le
-plus léger frémissement.</p>
-
-<p>« Elle enrage, j’en suis sûr, pensait-il en descendant
-l’escalier de l’hôtel ; mais du diable si on
-s’en douterait !… »</p>
-
-<p>Puis, avec une rancune plaisante :</p>
-
-<p>« C’est joliment fort, une intellectuelle ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XX</h2>
-
-
-<p>La société romaine n’accepta pas sans protester le
-mariage du comte Sant’Anna avec mademoiselle
-Carroll. Dans le monde noir, il fut hautement
-et sévèrement blâmé ; dans le monde blanc, il
-excita beaucoup d’envie et de violentes jalousies.
-En revanche, le clan italo-américain tout entier
-exulta ouvertement de pouvoir ajouter un grand
-nom sur son livre d’or.</p>
-
-<p>Quant à la comtesse Sant’Anna, la nouvelle des
-fiançailles de Lelo lui causa un choc qui ébranla
-profondément son corps et son âme. Son fils
-épouser une étrangère, une protestante, son fils, à
-elle, une Salvoni, la sœur du cardinal que la voix
-publique désignait comme le successeur probable
-de Léon XIII !…</p>
-
-<p>Donna Teresa avait été très belle, ardemment
-courtisée. La religion, l’orgueil d’une race dure et
-hautaine, l’avait préservée de ces entraînements
-auxquels l’Italienne cède si facilement, mais qui
-ne marquent pas dans sa vie. Elle vieillissait comme
-avaient coutume de vieillir autrefois les grandes
-dames romaines ; elle retardait beaucoup sur son
-époque. Après le mariage de sa fille, elle avait
-réduit son train de maison et s’était cantonnée au
-second étage de son palais. Elle n’allait plus dans
-le monde, mais le monde venait encore à elle. Elle
-recevait tous les jours, après cinq heures, et son
-salon n’était jamais vide. Sans en avoir l’air, elle
-exerçait une influence considérable. Les années
-en s’écoulant avaient peu à peu diminué le cortège
-d’admirateurs qui avait été le triomphe de sa
-jeunesse, mais elle avait encore autour de son
-fauteuil de sexagénaire un cercle d’amis dévoués.
-Parmi les compagnons de la dernière étape, se
-trouvait le marquis Boni, un homme d’autrefois
-lui aussi. Il avait eu pour elle un de ces amours
-platoniques qui sont devenus des raretés psychologiques,
-et dont on ne rencontre plus guère
-d’exemples qu’en Italie. Il l’avait aimée enfant,
-jeune fille et femme, avait vécu dans le rayonnement
-de sa beauté, l’avait protégée d’une manière
-occulte, servie avec un dévouement infatigable
-et, par son respect, avait imposé à la calomnie et
-à la médisance. Depuis tantôt quinze ans, il dînait
-avec elle chaque soir et faisait sa partie de cartes.
-En la quittant, il lui baisait la main, et elle lui
-disait invariablement :</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Buona sera, marchese, domani, alle sette</i> (Bonsoir,
-marquis, demain, à sept heures).</p>
-
-<p>C’était son invitation. Et le lendemain, il était
-là, en tenue irréprochable, et il serait là, probablement,
-jusqu’à ce que la mort vînt le relever de
-son servage chevaleresque.</p>
-
-<p>Dans son intimité, la comtesse Sant’Anna avait
-encore don Salvatore, — un jésuite austère, son
-directeur spirituel ; monsignor Capella, — un petit
-prélat mondain, à figure poupine ; le docteur
-Masso, dont la science se bornait au traitement
-de la fièvre romaine et qui était plus fort en
-archéologie qu’en médecine ; et enfin l’indispensable
-<i lang="it" xml:lang="it">avvocato</i> (avocat), que l’on rencontre dans
-toutes les familles de l’aristocratie, où il est reçu,
-sinon sur un pied d’égalité, du moins comme un confident
-et un familier. L’avocat se dévoue à telle
-ou telle maison, il prend en main ses affaires,
-travaille à sa prospérité et devient un auxiliaire
-précieux pour des gens que leur ignorance hautaine
-de la vie moderne laisse désarmés. Il fait cela
-moins par spéculation souvent que par sympathie
-instinctive pour ses clients. L’Italie est peut-être
-le seul pays du monde où un homme d’affaires
-puisse être mû et gouverné par cette puissance
-mystérieuse.</p>
-
-<p>Ces fidèles (<i lang="it" xml:lang="it">fedeloni</i>) composaient une sorte de
-cour à la comtesse Sant’Anna. Bien qu’ils appartinssent
-au parti clérical, ils avaient des intelligences
-dans la société blanche et savaient ce qui
-se disait et se faisait partout. Ils étaient pour
-Donna Teresa des gazettes vivantes : c’était à
-qui aurait le plus gros sac de nouvelles et de potins
-à lui apporter. Tous, à l’envi, entretenaient ses
-espérances et ses illusions. Malgré la réalité
-présente, elle croyait encore qu’un jour ou l’autre,
-le pape rentrerait en possession de Rome. Par
-quel cataclysme, elle ne l’imaginait pas, mais
-aucun miracle ne lui semblait impossible. Elle se
-flattait surtout de ramener son fils dans ce qu’elle
-appelait la bonne voie, par un mariage de son
-choix : aussi avait-elle jeté les yeux sur une petite
-princesse de seize ans, encore au couvent. A sa
-prière, le cardinal avait sondé la famille et s’était
-assuré que, de ce côté-là, il n’y aurait aucun obstacle.
-Sur ces entrefaites, mademoiselle Carroll
-arriva à Rome. Donna Teresa connut bientôt
-l’assiduité de son fils auprès de la jeune fille,
-mais ne s’en alarma pas, tant elle était loin de
-croire à la possibilité de ce qui devait être. Les
-Américaines lui avaient toujours inspiré une antipathie
-instinctive ; maintes fois elle avait déclaré
-que Lelo n’en épouserait jamais une avec son consentement.
-Après cela il est facile d’imaginer sa
-douleur, son humiliation, lorsque le jeune homme
-vint lui apprendre qu’il avait demandé et obtenu
-la main de mademoiselle Carroll. Pour la première
-fois, elle eut un cri de révolte contre la
-Providence, qui permettait que ses espérances
-fussent encore si cruellement trompées. Elle traita
-son fils avec une sévérité inusitée, refusa pendant
-plusieurs jours de l’écouter, se raidit contre lui,
-l’accabla de reproches. Elle aurait peut-être fini
-par l’emporter, si le jeune homme n’avait pu se
-retrancher derrière le fait accompli.</p>
-
-<p>Le chiffre de la dot de Dora ne laissa pas que
-d’impressionner les amis de la comtesse et d’atténuer
-leur indignation. L’avocat Orlandi parla des
-exigences croissantes de la vie moderne, de l’impossibilité
-pour Lelo d’être heureux sans une grande
-fortune. Le marquis Boni commença à dire timidement
-que les Américaines avaient du bon, qu’elles
-étaient honnêtes et faisaient d’excellentes épouses.
-Don Salvatore et monseigneur Capella reconnurent
-qu’avec les millions de mademoiselle Carroll,
-un Sant’Anna pourrait faire beaucoup de bien.
-Le cardinal Salvoni se rabattit sur l’espoir que la
-jeune fille se convertirait peut-être au catholicisme
-et, plus tard, dans le zèle de sa foi nouvelle,
-finirait par ramener son mari au Vatican. Donna
-Teresa fut stupéfaite, scandalisée, de la facilité
-avec laquelle ses fidèles, son frère même, se réconciliaient
-avec ce mariage. Il lui sembla que tout
-croulait autour d’elle : principes, convictions,
-religions. Rien n’eût pu vaincre sa résistance,
-hormis la crainte de perdre son fils. Il était son
-orgueil, sa joie vivante : elle ne voulait pas le
-laisser entièrement à une femme étrangère. Pour
-cela seul, elle céda et pardonna. Depuis deux
-mois, une attaque de rhumatisme la retenait
-prisonnière. Elle se félicita secrètement de ne
-pouvoir faire à madame Carroll la visite officielle
-prescrite par les convenances, mais elle consentit
-à la recevoir, elle et sa fille, et le jour de l’entrevue
-fut fixé.</p>
-
-<p>Le sentiment filial est très puissant chez l’Italien ;
-lorsqu’il peut estimer sa mère entièrement,
-qu’il la sait irréprochable, son amour devient une
-sorte de culte. Lelo était très fier de la sienne. Il
-admirait sa beauté de vieille femme, sa dignité,
-son intransigeance même. Il demeurait avec elle.
-Bien qu’il dînât généralement en ville et passât ses
-soirées dans le monde, il trouvait toujours un
-instant pour venir lui demander sa bénédiction.
-Après lui avoir souhaité une bonne nuit, il inclinait
-devant elle son front d’homme ; elle y traçait, du
-pouce, le signe de la croix en disant, avec une ferveur
-de croyante : « <i lang="it" xml:lang="it">Dio ti benedica, figlio mio</i>… — Dieu
-te bénisse, mon fils… » Puis elle posait sa
-belle main patricienne contre les lèvres de Lelo,
-pour qu’il la baisât. C’était un échange du meilleur
-de leurs âmes. Et cette bénédiction maternelle
-tombait comme une rosée sur le cœur souvent
-troublé du jeune homme, calmait sa nervosité,
-mettait en lui un espoir de bonheur.</p>
-
-<p>Maintenant que Sant’Anna avait obtenu le
-consentement de sa mère à son mariage avec une
-Américaine, il s’étonnait d’avoir eu le courage
-de lui forcer la main comme il l’avait fait. Il se
-rendait bien compte qu’entre elle et sa future
-belle-fille il ne pouvait y avoir ni sympathie ni
-entente. Cette certitude ne laissait pas que de
-diminuer sa satisfaction. Il avait souvent parlé
-des siens à sa fiancée, essayé de lui faire comprendre
-leurs caractères, leurs idées, mais il s’était vite
-aperçu que le sens de certaines choses lui échappait
-complètement. Elle riait à la pensée qu’elle, Dora,
-allait devenir la nièce d’un cardinal, d’un pape,
-peut-être ! Cela lui semblait irrésistiblement drôle.
-En présence de cette âme saxonne, claire, active,
-et brillante, d’une essence si différente, Lelo, qui
-n’était pas un penseur pourtant, aperçut tout à
-coup ce qu’était l’âme latine. Il eut la révélation
-de sa profondeur, de sa subtilité, et fut un peu
-effrayé de se sentir tellement autre que la future
-compagne de sa vie.</p>
-
-<p>Madame Verga avait prévenu mademoiselle
-Carroll que les Sant’Anna n’aimaient pas les Américaines
-et qu’elle devait s’attendre à être accueillie
-plutôt froidement. La jeune fille avait haussé les
-épaules. La conscience de posséder une très grande
-fortune ajoutait considérablement à son aplomb
-naturel. Incapable de concevoir l’hostilité créée par
-la différence de race et de religion, elle s’imaginait
-que sa qualité de riche héritière suffirait à lui
-assurer une réception cordiale, et ne se doutait
-guère de ce qu’il avait fallu mettre en jeu de forces
-morales pour amener Donna Teresa à l’accepter.
-Sa toilette pour la visite de présentation la préoccupa
-seule. Après de nombreuses délibérations
-devant son miroir, elle donna la préférence à un
-costume de petit drap gris clair garni de zibeline,
-avec toque assortie. Lorsque au jour dit, Lelo vint
-la chercher pour la conduire chez sa mère, elle lui
-parut très fine et très élégante, ainsi vêtue, mais
-terriblement moderne. Madame Carroll, dans sa
-robe noire de la bonne faiseuse, avait l’air tout
-à fait comme il faut et ne pouvait que produire
-une impression favorable.</p>
-
-<p>Le palais Sant’Anna, célèbre par la beauté et la
-pureté de son architecture, occupe tout un côté
-d’une de ces petites places oubliées de Rome où l’on
-retrouve encore la sensation du passé. Dora le
-connaissait bien ; elle s’était efforcée de l’admirer,
-mais elle le jugeait affreusement triste et d’aspect
-rébarbatif.</p>
-
-<p>En franchissant le seuil de cette vieille demeure,
-la jeune Américaine sentit un manque subit de
-lumière et de chaleur : elle frissonna légèrement,
-son babil cessa, et, à mesure qu’elle montait le
-large escalier, les battements de son cœur s’accéléraient.
-De son côté, Lelo était visiblement nerveux.
-Il savait que beaucoup allait dépendre de cette
-première entrevue. Il n’avait pas voulu paralyser
-sa fiancée par des recommandations, il préféra
-qu’elle se montrât telle qu’elle était : son naturel,
-son originalité, avaient chance de plaire. Il ne
-redoutait que son irrépressible franchise et ses
-réparties souvent trop vives.</p>
-
-<p>La porte fut ouverte par un serviteur très correct
-qui remplissait les fonctions de maître d’hôtel et de
-valet de pied ; le comte lui donna le nom de madame
-et de mademoiselle Carroll. Sur ses pas, les deux
-Américaines traversèrent une vaste antichambre
-avec de hauts bancs sculptés, des panneaux de
-tapisserie ancienne et les armes des Sant’Anna sous
-un riche baldaquin, puis elles passèrent par trois
-salons en enfilade, où sofas, fauteuils, chaises
-étaient plaqués contre des murs tendus de brocart,
-ornés de tableaux, de consoles dorées qui supportaient
-des glaces magnifiques. Toutes ces choses
-anciennes, cet intérieur nu et riche, froid et rigide,
-augmentèrent le malaise de Dora. Arrivée sur le
-seuil du grand salon vert, style Empire, elle s’entendit
-annoncer et se trouva en présence de la
-comtesse Sant’Anna, de la duchesse Avellina, sa
-fille, et du cardinal Salvoni. Alors, entre ces êtres
-d’origines diverses, inconnus les uns aux autres, et
-dont les destinées allaient se mêler par un jeu de
-la Providence, il y eut une sorte d’émoi, un passage
-de fluides, un échange rapide de ces premiers
-regards qui prennent souvent d’ineffaçables instantanés.</p>
-
-<p>La comtesse Sant’Anna, vêtu d’une robe de
-laine un peu longue, un collet de dentelle jeté sur
-les épaules, était une figure altière et noble, au
-profil de médaille romaine encadré de cheveux
-gris, encore abondants, légèrement crêpelés ; le
-trait impérieux de ses sourcils ajoutait à l’expression
-de ses yeux noirs très vifs, et sa bouche sévère
-donnait au visage une sorte d’immobilité. C’était
-une tête que les chagrins n’avaient pas courbée,
-une physionomie que l’âge n’avait pas adoucie et,
-dans toute sa personne, il y avait une irréductible
-intransigeance. Son frère, le cardinal Salvoni, avait
-le grand air d’un prélat aristocratique. Son front,
-d’un modelé puissant, indiquait des capacités peu
-ordinaires. Ses yeux, souvent baissés, qui se relevaient
-avec des regards rapides, pénétrants, ses
-lèvres fermes à garder tous les secrets de l’Église,
-son menton carré, donnaient une impression de
-ruse et de force concentrée.</p>
-
-<p>La duchesse Avellina, — Donna Pia, — elle,
-était la beauté du parti noir. On l’avait comparée
-à toutes les madones. Elle en avait les traits
-réguliers et purs, mais la ressemblance s’arrêtait
-là. Le jeu de sa physionomie révélait une coquetterie
-savante et sensuelle mitigée par un tempérament
-religieux.</p>
-
-<p>Il ne fallut pas de nombreux coups d’œil à Dora
-pour saisir les traits caractéristiques de ces trois
-Sant’Anna. Elle eut la curieuse impression qu’elle
-se trouvait sous le feu d’une foule d’yeux noirs et
-elle en éprouva un indéfinissable malaise.</p>
-
-<p>Donna Teresa indiqua des sièges aux deux
-Américaines, puis, s’adressant en français à
-madame Carroll, elle s’excusa de n’avoir pu lui
-faire visite.</p>
-
-<p>— Je vous remercie, madame, — ajouta-t-elle
-cérémonieusement, — d’avoir agréé la demande
-de mon fils. J’espère que nos enfants seront
-heureux.</p>
-
-<p>— Je l’espère aussi ; ils ont tout ce qu’il faut
-pour cela.</p>
-
-<p>— Ce doit être un grand sacrifice pour vous de
-donner votre fille à un étranger ?</p>
-
-<p>Cela impliquait naturellement la réciprocité du
-sacrifice.</p>
-
-<p>— Un sacrifice ? Oh ! n’en croyez rien, madame !
-fit vivement mademoiselle Carroll pour venir au
-secours de sa mère, qui avait à parler le français
-une timidité nerveuse. — Maman a reconnu,
-presque aussi vite que moi, les qualités de Lelo,
-ajouta-t-elle en adressant un regard malicieux
-à son fiancé. — Elle est sûre qu’il fera un mari
-modèle. Cela lui suffit.</p>
-
-<p>En entendant le petit nom de son fils jeté ainsi
-familièrement, la comtesse éprouva une crispation
-intérieure ; la colère, l’orgueil gonflèrent ses narines.</p>
-
-<p>— Et vous, mademoiselle, croyez-vous pouvoir
-vous faire à notre vie, à nos usages ? demanda la
-duchesse Avellina.</p>
-
-<p>— Parfaitement ! Aussi bien que la princesse
-Branca, la marquise Terrant… Autrefois, je ne dis
-pas, Rome m’eût effrayée, mais aujourd’hui, elle
-est gaie, vivante, tout à fait cosmopolite.</p>
-
-<p>Aucun mot ne pouvait être plus malheureux ;
-Lelo baissa les yeux avec embarras.</p>
-
-<p>— C’est vrai, elle est cosmopolite, — fit Donna
-Teresa, — tellement que les étrangers seuls s’y
-sentent chez eux. Elle devient de plus en plus
-banale.</p>
-
-<p>— Banale ! se récria Dora. Oh ! elle ne sera
-jamais cela ! Voyez, elle n’est pas grande et elle
-paraît immense.</p>
-
-<p>Un éclair de plaisir illumina le visage du cardinal.
-Il regarda la jeune Américaine avec une expression
-bienveillante.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, mademoiselle, et c’est
-Saint-Pierre, c’est le Vatican, qui la font immense.</p>
-
-<p>— C’est aussi le Colisée, le Forum, le palais des
-Césars, — répondit mademoiselle Carroll avec ce
-franc-parler que rien ne gênait. — Je me suis rendu
-compte, l’autre jour seulement, que les dimensions
-ne font pas toujours la grandeur. A côté du temple
-de Vesta si parfait de proportions, de lignes, nos
-maisons de vingt-cinq étages me paraissent singulièrement
-petites.</p>
-
-<p>Donna Pia regarda avec surprise cette jeune
-fille qui avait des idées sur les gens et sur les choses,
-et qui les énonçait d’une manière si claire.</p>
-
-<p>— Avez-vous visité Rome entièrement ? demanda
-le cardinal.</p>
-
-<p>— A peu près, et par la même occasion, je l’ai
-montrée à Lelo qui ne la connaissait pas du tout.
-Je l’ai obligé à me lire des pages et des pages de
-Baedeker. Quand j’ai vu qu’il ne regimbait pas,
-j’ai commencé à croire à la sincérité de ses sentiments.</p>
-
-<p>— Vous n’aviez pas tort, — répondit le comte
-en souriant ; — je n’ai jamais fait cela pour personne.</p>
-
-<p>— Un Sant’Anna étudiant Baedeker en compagnie
-d’une Américaine, c’est un signe des temps !
-fit la duchesse Avellina avec une nuance de dédain
-et d’amertume.</p>
-
-<p>— C’est vrai, répondit tranquillement Dora.
-Toute chose doit être arrangée par la Providence.</p>
-
-<p>— Il est impossible d’en douter, dit le cardinal.</p>
-
-<p>— Je le croyais vaguement, mais maintenant,
-j’en suis sûre. Jugez donc ! J’étais venue en
-Europe pour m’amuser : je rencontre M. Sant’Anna,
-et me voilà fixée pour toujours de ce côté-ci de
-l’Océan. A chaque instant, je me frotte les yeux
-pour savoir si je ne rêve pas.</p>
-
-<p>— J’ai entendu dire que l’Amérique est le paradis
-des femmes, fit la duchesse Avellina ; je m’étonne
-que vous la quittiez toutes avec tant de facilité.</p>
-
-<p>— Pour essayer du purgatoire, sans doute !…
-Et puis, nous nous croyons un peu citoyennes du
-monde. Lorsqu’on a passé sa vie de jeune fille en
-Amérique et qu’on se marie en Europe, c’est
-presque naître une seconde fois. Je vais faire un
-tas d’expériences nouvelles, apprendre une autre
-langue, « <i lang="en" xml:lang="en">it will be great fun</i>, ce sera très amusant… »
-Ainsi, j’aurais été fâchée de ne pas connaître le
-plaisir et les émotions de cette belle chasse au renard
-à travers la Campagna. Quand, sur cent cinquante,
-on arrive bonne seconde ou première, eh bien,
-c’est quelque chose ! Un triomphe !</p>
-
-<p>Un sourire un peu moqueur passa sur les lèvres
-de Donna Pia. La découverte de ce nouveau type
-de jeune fille tenait la comtesse Sant’Anna muette
-d’étonnement.</p>
-
-<p>— Vous avez déjà de belles églises catholiques
-à New-York, dit le cardinal.</p>
-
-<p>— Oui, la cathédrale de Saint-Patrick, l’église
-Saint-Léon… La haute société va à Saint-Patrick,
-le jour de Pâques, pour entendre la musique, qui y
-est superbe. Tous les grands artistes de passage
-ont chanté là.</p>
-
-<p>— Aimez-vous le culte catholique ?</p>
-
-<p>— Je le trouve très joli, très poétique. Le
-culte de l’Église épiscopale, à laquelle j’appartiens,
-lui ressemble beaucoup. Nous avons les
-cierges, l’encens, des offices compliqués. J’imagine
-qu’à la confession près, c’est la même chose.</p>
-
-<p>Chacune de ces paroles montrait toute la distance
-spirituelle qui existait entre la jeune Américaine
-et la famille de son fiancé. Lelo, comme
-honteux, baissa les yeux de nouveau.</p>
-
-<p>Un prodigieux dédain arqua les lèvres de
-Donna Teresa.</p>
-
-<p>— La même chose, le culte de l’Église épiscopale !
-fit-elle. Oh ! non, mademoiselle. Entre le
-catholicisme et les autres religions, il y a l’abîme
-qui sépare la vérité de l’erreur.</p>
-
-<p>— Ah ! voilà ! mais ce qui est erreur pour celui-ci
-ne l’est pas pour celui-là. Je suppose que la
-diversité des cultes est nécessaire comme la diversité
-des gens et des choses.</p>
-
-<p>En l’entendant décider ainsi et trancher des
-questions pareilles, le cardinal ouvrit tout grands
-ses magnifiques yeux noirs et les fixa sur la jeune
-fille comme sur un prodige. Elle lui parut si inconsciente
-de l’énorme hérésie qu’elle venait de
-lancer qu’il jugea inutile de lui démontrer la nécessité
-d’une foi unique.</p>
-
-<p>Madame Carroll, sentant que cette première
-visite avait duré suffisamment, se leva.</p>
-
-<p>— Aussitôt que l’on me permettra de sortir,
-je me ferai le plaisir d’aller vous voir, — dit la
-comtesse poliment. — Un de ces jours nous aurons
-un dîner de famille qui nous permettra de faire plus
-ample connaissance. Si la société d’une vieille
-femme ne vous fait pas peur, ajouta-t-elle en
-s’adressant à Dora, vous me trouverez tous les
-jours après cinq heures.</p>
-
-<p>— J’espère, ma fille… <i lang="it" xml:lang="it">figlia mia</i>, dit le cardinal,
-que Dieu bénira votre mariage. Je ne cesserai de
-le lui demander.</p>
-
-<p>Et, comme s’il eût voulu prendre possession de
-l’esprit de sa future nièce, le prélat traça sur son
-front le signe de la croix.</p>
-
-<p>Le comte, respirant enfin, accompagna les deux
-Américaines à leur voiture. Aussitôt que la portière
-eut été refermée sur elle et sa mère, Dora s’écria :</p>
-
-<p>— Que d’yeux noirs ! Lelo prétend que sa sœur
-a des prunelles violettes ; elles m’ont semblé comme
-des charbons !… Je voudrais qu’elles fussent bleues,
-vertes, rouges même, afin qu’il y eût moins d’yeux
-noirs <i lang="es" xml:lang="es">in casa Sant’Anna !</i>…</p>
-
-<p>Madame Carroll ne put s’empêcher de rire.</p>
-
-<p>— Vous n’avez pas l’air enchantée de votre
-nouvelle famille.</p>
-
-<p>— Elle est plutôt formidable, mais ce n’est
-pas elle que j’épouse.</p>
-
-<p>— Non… cependant je crains qu’elle ne soit un
-obstacle sérieux à votre bonheur. Elle ne vous
-comprendra jamais. Elle est d’une autre époque
-que nous… J’ai idée que ce mariage est une sottise.
-Réfléchissez, il est encore temps.</p>
-
-<p>— Non, <i>mammy</i>, il n’est plus temps, car j’aime
-Lelo, — fit Dora avec une soudaine douceur. — Je
-ne pourrais plus être heureuse sans lui. La comtesse
-et Donna Pia me détestent, c’est certain ;
-mais je crois que j’ai fait la conquête du cardinal.
-J’entretiendrai sa sympathie avec soin. Il me
-plaît, mon futur oncle. Il a une belle contenance.
-Cette calotte rouge qui met comme de la lumière sur
-sa tête est très imposante, symbolique, je suppose.
-Son signe de croix m’a drôlement remuée, même
-à travers ma voilette. S’il devient pape, je me ferai
-catholique.</p>
-
-<p>— Dieu nous en préserve ! s’écria madame
-Carroll avec ferveur. — Il ne manquerait plus que
-cela !</p>
-
-<p>Après avoir mis sa fiancée en voiture, Lelo
-remonta chez sa mère afin de connaître son impression
-et d’en finir avec les choses désagréables.</p>
-
-<p>— Eh bien, comment la trouvez-vous, <i lang="it" xml:lang="it">madre
-mia</i> ? demanda-t-il en rentrant dans le salon.</p>
-
-<p>— Vous appelez cette personne une jeune fille ?
-fit Donna Teresa.</p>
-
-<p>— Mais ce n’est pas une veuve, que je sache !
-dit Sant’Anna en riant nerveusement.</p>
-
-<p>— Elle pourrait l’être, avec son aplomb… Je
-me demande ce qui vous a charmé en elle. Elle est
-laide.</p>
-
-<p>— Laide ! avec des yeux et des cheveux comme
-les siens ! Allons, c’est du parti pris.</p>
-
-<p>— Eh bien, elle ne me déplaît pas, à moi, cette
-Américaine, fit le cardinal. Il y a en elle une franchise
-un peu crue, mais qui laisse voir le fond de
-son esprit. Elle est intéressante.</p>
-
-<p>— Si jamais cette femme-là se fait catholique !…
-dit la duchesse Avellina.</p>
-
-<p>— N’importe ! répondit brusquement Lelo ;
-mademoiselle Carroll possède toutes les qualités
-qui rendent la vie agréable : elle est gaie, originale,
-elle a un excellent caractère ; de plus, elle est honnête
-comme le jour. Je ne l’ai jamais surprise à
-dévier de la vérité, même dans les petites choses.
-Connaissez-vous beaucoup de jeunes filles de qui
-vous en puissiez dire autant ?</p>
-
-<p>— Espérons pour notre pays que les Américaines
-n’ont pas le privilège de la sincérité ! répliqua
-sèchement Donna Pia.</p>
-
-<p>Sant’Anna s’assit en face de sa mère, et, lui
-prenant les mains :</p>
-
-<p>— Voyons, <i lang="it" xml:lang="it">madre mia</i>, dit-il, quittez cet air
-navré.</p>
-
-<p>— J’avais fait un rêve si différent pour toi !</p>
-
-<p>— Oui, je sais, vous aviez comploté un mariage
-qui devait me ramener, pieds et poings liés, dans
-votre parti. Ne le regrettez pas : à cause de cela
-même, je n’y eusse jamais consenti. Tous, tant que
-vous êtes, vous me faites l’effet de gens qui marcheraient
-avec la tête tournée en arrière pour ne
-pas voir devant eux. Les yeux ont été faits, cependant,
-pour regarder en avant.</p>
-
-<p>— Et en haut ! fit le cardinal.</p>
-
-<p>— Et en haut, si vous voulez. Vous devriez
-être convaincus que l’Église a été jetée définitivement
-dans une autre voie, et qu’elle doit la suivre
-bon gré mal gré. Tenez, étant enfant, j’ai été
-témoin d’une scène dont l’impression ne s’est jamais
-effacée. Le jour de l’entrée des Italiens, je me trouvais
-dans la lingerie avec les femmes de service.
-Elles étaient toutes rassemblées là comme des
-fourmis effrayées, dans l’attente et la terreur de
-ce qui allait se passer. Mary, ma bonne irlandaise, — une
-petite théière brune à la main, cette théière
-apportée de son pays à laquelle elle tenait comme
-à la prunelle de ses yeux, — pérorait au milieu
-de la pièce, dans son italien baroque ; elle affirmait
-que les ennemis du pape n’entreraient jamais
-dans Rome. « Jamais ! jamais ! répétait-elle en
-étendant le bras droit avec un geste tragique, — Dieu
-ne le permettra pas ! » Et Dieu le permit !
-A cette minute même, on entendit le canon de la
-victoire : les Italiens étaient entrés. Du coup, la
-précieuse théière brune, s’échappant de la main de
-Mary se brisa sur le carreau. Et la brave femme,
-foudroyée jusqu’à l’âme, se laissa tomber sur une
-chaise ; de grosses larmes coulèrent de ses yeux ;
-elle ne put que balbutier : « Jésus ! est-ce bien
-possible !… La fin du monde, alors ! » C’était la
-fin d’un système seulement… A ce moment-là,
-je n’avais pas compris grand’chose à cette scène, — je
-n’avais que cinq ans, — mais plus tard, elle
-prit un sens, une signification dans mon esprit.
-Et maintes fois, en me la rappelant, j’ai associé
-le sort du pouvoir temporel avec celui de la petite
-théière brune : comme elle, il m’a paru irrémédiablement
-brisé.</p>
-
-<p>Ce récit semblait avoir affecté l’âme du cardinal ;
-son visage eut une contraction de douleur.</p>
-
-<p>— Le Pape et l’Église n’en sont pas moins grands,
-ajouta le jeune homme, au contraire !… Il m’est
-arrivé, ces derniers temps, de me promener souvent
-avec mademoiselle Carroll autour du Vatican ;
-dans son silence et sa solitude, il m’a semblé plus
-formidable que le Quirinal.</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Ci fai troppo onore, figlio mio</i>… (Tu nous fais
-trop d’honneur, mon fils…), dit le prélat d’un ton
-amer et sarcastique.</p>
-
-<p>Sous l’impression d’un sentiment passionné,
-l’Italien trouve toujours des mots et des idées,
-qui semblent jaillir d’une réserve inconnue à
-lui-même ; le comte avait parlé avec conviction
-et fermeté, comme il le faisait rarement, mais sans
-réussir à ébranler ses auditeurs. S’apercevant
-que la physionomie de sa mère demeurait comme
-figée par le chagrin et le désappointement, il se
-mit à lui baiser les mains.</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Madre mia</i>, — fit-il en la magnétisant avec
-des yeux brillants d’amour filial, — pardonnez-moi.
-Soyez tout à fait généreuse.</p>
-
-<p>— Au lieu de pouvoir me réjouir de ton mariage,
-comme je l’avais espéré, il faut que je m’y résigne.
-C’est dur.</p>
-
-<p>— Jamais vous ne vous seriez réjouie de mon
-mariage, dit Lelo en souriant ; vous m’aimez trop
-jalousement pour cela. Vous devriez être heureuse
-de me voir épouser une Américaine. Une étrangère
-prendra moins de moi que n’aurait fait une
-Italienne.</p>
-
-<p>L’esprit subtil du jeune homme avait trouvé le
-seul argument qui pût consoler Donna Teresa.
-Tous les muscles de son visage se détendirent, ses
-yeux devinrent humides, elle regarda son fils avec un
-rayonnement de tendresse, puis elle dit doucement :</p>
-
-<p>— Oh ! les enfants, les enfants !… quel tourment
-et quelle joie !</p>
-
-<p>— Je suppose, dit Donna Pia de sa voix aiguë,
-que je dois aller faire visite à ces Américaines ?</p>
-
-<p>— Oui, si tu ne veux pas te brouiller avec moi,
-répondit Lelo.</p>
-
-<p>— C’est bien, on ira.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXI</h2>
-
-
-<p>« Elle enrage ! » avait dit le comte Sant’Anna en
-quittant madame Ronald. Ce qu’Hélène éprouvait
-était bien plus grave et plus douloureux qu’une
-blessure d’amour-propre. Après le départ de son
-visiteur, elle demeura debout, pétrissant son mouchoir,
-aspirant largement pour dégager son cœur
-du poids qui l’oppressait, mais sans y réussir.</p>
-
-<p>Et cette entrevue n’était que la première station
-de ce chemin de croix de l’amour douloureux que
-tant de femmes ont fait avant elle. Elle dut subir
-les félicitations de ses connaissances et les confidences
-de Dora. La jeune fille avait une manière
-si naturelle d’oublier ses torts, de ne pas s’apercevoir
-du mécontentement des gens, qu’il était difficile
-de la tenir à distance. Elle avait ainsi obligé
-Hélène à faire une sorte de paix. A tout moment,
-elle entrait chez elle pour lui parler de son fiancé,
-de son mariage, de ses projets d’avenir. Madame
-Ronald fermait désespérément les oreilles, essayait
-de penser à autre chose ; malgré elle, cependant,
-les mots s’enregistraient dans son cerveau et,
-lorsqu’elle était seule, elle les entendait de nouveau
-et ils lui faisaient mal. A la place de la bague bien
-moderne de Jack Ascott, mademoiselle Carroll
-portait maintenant à son doigt l’anneau de fiançailles
-des Sant’Anna, une sardoine sur laquelle
-étaient gravées les armes de la famille avec ce mot :
-<i lang="la" xml:lang="la">Semper</i>. La vue de cette bague historique, portée
-par une célèbre beauté française que Louis XIV
-avait mariée à un ancêtre de Lelo, causait à
-Hélène une envie douloureuse, exerçait sur elle
-une sorte de fascination. Elle avait le bizarre
-sentiment qu’elle lui appartenait, cette bague :
-le désir lui venait de l’essayer, de la sentir à son
-doigt, ne fût-ce que pour un instant.</p>
-
-<p>Chaque jour, Lelo déjeunait ou dînait à l’hôtel
-du Quirinal. Par pur instinct féminin, sans désir
-consenti de le reconquérir, Hélène mettait à sa
-parure un soin extrême. Quoi qu’elle en eût, la
-présence du comte lui apportait un bonheur
-que nul être humain ne lui avait jamais donné ;
-mais ce bonheur était traversé d’angoisses, coupé
-de brusques serrements de cœur, qui faisaient de
-ces repas quotidiens des heures d’exquise souffrance.
-Dans la crainte que sa froideur ne fût attribuée
-au dépit, elle s’efforçait d’être aimable, sans parvenir
-à rendre son accueil égal et tout à fait
-naturel. Lelo, lui, la traitait avec une familiarité
-affectueuse, il l’appelait souvent « ma tante », et
-ce titre qui la vieillissait lui causait une irritation
-qu’elle avait peine à maîtriser. Dora amusait
-Sant’Anna, mais Hélène l’intéressait. Sa conversation
-avait plus de suite, il aimait à l’entendre
-causer. Quand elle demeurait trop longtemps
-silencieuse, il lui disait avec un sourire :</p>
-
-<p>— Eh bien ! vous êtes muette aujourd’hui ?</p>
-
-<p>Et cette simple parole donnait à Hélène une
-joie extraordinaire. Parfois, l’éclat de sa beauté
-arrêtait les yeux du jeune homme, mais sans y
-ramener ce qu’elle y avait vu ; alors, sous le coup
-d’une inconsciente douleur, elle devenait dure,
-tranchante, sarcastique. Lorsqu’elle se laissait
-ainsi emporter, il tournait vers elle un regard
-surpris, interrogateur, un sourire passait sous sa
-moustache : ce sourire la blessait comme une insulte
-et la poursuivait pendant des journées entières.</p>
-
-<p>A la place de madame Ronald, une Européenne,
-une catholique, habituée à examiner sa conscience,
-aurait bientôt su à quoi s’en tenir sur ses sentiments
-envers Sant’Anna. Selon son degré d’honnêteté,
-elle aurait lutté plus ou moins énergiquement
-contre son amour et n’aurait pas manqué
-de trouver dans ce combat moral de fines voluptés
-et des jouissances spéciales. Hélène, malgré son
-intelligence développée et cultivée, n’avait, comme
-la majorité de ses compatriotes, qu’une connaissance
-enfantine du cœur humain. Elle croyait,
-et elle répétait sans cesse, que les principes, la
-bonne éducation, suffisaient non seulement à
-préserver une femme de toute chute, mais encore
-à la rendre invulnérable. Et, en dépit de ces
-défenses, l’amour avait pénétré en elle comme font
-les agents de la nature. Il était là, l’infiniment
-grand, dans quelque cellule inconnue, accomplissant
-son travail mystérieux, touchant toute une zone
-de son cerveau qui n’avait pas encore été mise
-en activité, transformant son caractère.</p>
-
-<p>Les réunions élégantes lui causaient un agacement
-nerveux, les admirations la laissaient indifférente,
-sa vie lui apparaissait morne et stupide.
-Poussée par le besoin d’échapper à la société de
-mademoiselle Beauchamp, des Verga, de Dora
-surtout, elle se faisait conduire à droite et à gauche
-pour visiter à nouveau les lieux qui l’avaient
-intéressée ; et c’était un spectacle singulier que
-de voir cette mondaine de New-York, cette femme
-brillante, errer toute seule à travers le Colisée, le
-cirque de Maxence, les tombes de la voie Appienne,
-et, comme un être désemparé, essayer d’accrocher
-sa pensée à quelque chose de grand. Au cours
-de ces promenades solitaires, l’âme travaillée
-d’Hélène entra soudainement en communication
-avec cette âme de Rome qu’il est donné à si peu
-de sentir. Toutes ces lignes de beauté et d’harmonie
-si cruellement brisées, toutes ces œuvres humaines
-mutilées à travers les siècles, emplirent son cœur
-d’une tristesse impersonnelle et apaisante. Les
-églises, surtout l’attiraient. Jusqu’alors, elle les
-avait admirées en tant que monuments ; maintenant,
-à son insu, elle y cherchait quelqu’un.
-Elle aimait leur odeur même, cette odeur de sépulcre,
-de vieillesse, de cierges éteints, d’encens
-refroidi, qui est particulière aux églises de Rome
-et qui les ferait reconnaître entre toutes celles du
-monde. Elle s’approchait des autels, épiait la prière
-des humbles, s’émerveillait de leur foi et, instinctivement,
-levait aussi ses regards anxieux vers les
-madones rayonnantes.</p>
-
-<p>Saint-Pierre l’émouvait d’une manière étrange.
-Ni l’or ni le génie n’ont pu faire de la grande
-basilique chrétienne un lieu de dévotion et de
-prière. Malgré la majesté de ses proportions, la
-froideur de ses marbres, la sévérité de ses symboles,
-elle éveille les sens plus qu’aucun autre temple
-catholique. Vers le soir il y a, sous le dôme de la
-Confession, des ombres mystérieuses, des clartés
-exquises, un ensemble de choses visibles et invisibles,
-qui vous enveloppe, vous étreint, qui exalte
-l’amour ou la foi. L’âme païenne s’est réfugiée
-là. Le sacrifice de la messe, les exorcismes, les
-bénédictions papales n’ont pu l’en chasser. Elle
-erre encore, cette âme, derrière les blanches statues
-et répand dans le sanctuaire une pénétrante
-volupté, à laquelle ne sauraient échapper ceux
-qu’une grande douleur ou quelque grande passion
-a sensibilisés. Madame Ronald y devenait <i lang="en" xml:lang="en">wicked</i>, — « perverse », — et
-souvent, saisie d’une terreur
-irraisonnée, elle s’enfuyait pour chercher au
-dehors la protection de la pleine lumière.</p>
-
-<p>Ces déconcertantes impressions effrayaient la
-jeune femme et lui faisaient croire qu’elle était
-menacée de quelque grave maladie. Pour la première
-fois elle se sentait seule, toute seule. Le silence
-persistant de son mari l’irritait de plus en plus.
-Elle s’était crue nécessaire à son bonheur, et cela
-l’humiliait profondément de voir qu’il pouvait
-se passer d’elle. Il viendrait la retrouver, ou elle
-ne rentrerait jamais à New-York. Cette résolution,
-qu’elle prenait vingt fois par jour, ne laissait pas
-que de lui être douloureuse. Elle pensait souvent
-avec regret à cette belle demeure qu’elle avait
-créée, qui était son œuvre, qui renfermait une si
-grande part d’elle-même. Il lui venait parfois une
-envie folle de la revoir. Elle serrait alors obstinément
-ses lèvres pour réagir contre sa faiblesse,
-elle faisait quelque projet extravagant, celui
-d’aller aux Indes, par exemple, ou de divorcer et
-de s’établir à Paris avec mademoiselle Beauchamp.
-Elle essayait de se résigner au mariage de Dora,
-de s’y habituer ; elle ne le pouvait pas. Il l’oppressait
-comme un cauchemar, lui barrait le cœur.
-Elle attribuait ce trouble à son amitié pour M.
-Ascott. Elle se croyait retenue à Rome seulement
-par la crainte du mauvais effet que produirait
-son départ subit ; elle l’était surtout par le
-charme occulte qu’exerçait sur elle la présence de
-Sant’Anna. Contre ce charme, cependant, et sans
-que sa volonté s’en mêlât, ses belles facultés d’intellectuelle
-la défendaient vaillamment. Elle sentait
-de plus en plus le besoin d’échapper à quelqu’un
-ou à quelque chose, le désir de fuir bien loin ;
-elle cherchait un prétexte qui lui permît de partir
-sans faire jeter les hauts cris à madame et à mademoiselle
-Carroll.</p>
-
-<p>La Providence allait l’aider d’une manière inattendue.
-Un soir, pendant le dîner, on lui remit
-une dépêche. La pensée qu’elle pouvait être de son
-mari communiqua à ses doigts un léger tremblement.
-Après l’avoir lue, elle eut un cri de joie.</p>
-
-<p>— Ah ! la bonne surprise ! fit-elle, le visage
-rayonnant, — Charley est à Monte-Carlo ! Il nous
-invite, tante Sophie et moi, à venir l’y rejoindre.
-C’est la chose que je désirais le plus. Nous irons
-sûrement.</p>
-
-<p>— Parions que votre frère vous ramène Henri
-et vous ménage une nouvelle lune de miel ! dit
-étourdiment mademoiselle Carroll.</p>
-
-<p>Hélène rougit violemment, ses yeux rencontrèrent
-le regard moqueur de Lelo, ses paupières
-battirent.</p>
-
-<p>— M. Ronald n’a pas l’habitude de se laisser
-amener ou ramener ! répondit-elle de son ton le
-plus sec.</p>
-
-<p>— Non ; mais, dans les bouderies conjugales,
-l’intervention d’une tierce personne peut être
-très utile pour sauver l’amour-propre, — expliqua
-Dora tout aussitôt, avec ce sens pratique qui
-aurait pu faire croire à une expérience achevée
-de la vie. — En tout cas, si mon cher oncle vient,
-réconciliez-le avec moi, pendant que vous y êtes !
-Je lui ai écrit deux fois, il ne m’a pas répondu.
-Oh ! ces hommes parfaits, quelle peste !</p>
-
-<p>— Vous n’allez pas nous laisser seules ici ! dit
-madame Carroll avec un air de détresse.</p>
-
-<p>— Vous avez les Verga ; il vous seront mille
-fois plus utiles que tante Sophie et moi ! répondit
-Hélène.</p>
-
-<p>— Oui, mais la famille !…</p>
-
-<p>— Ne vous tourmentez pas, <i>mammy</i> ! interrompit
-Dora ; nous irons la rejoindre, la famille. Nous
-avons un projet magnifique… n’est-ce pas, Lelo ?</p>
-
-<p>Le comte répondit par un signe affirmatif,
-puis, s’adressant à madame Ronald :</p>
-
-<p>— Je suis sûr que vous allez faire sauter la banque,
-à Monte-Carlo ! dit-il en souriant.</p>
-
-<p>Sant’Anna avait lancé cette phrase sans songer
-au proverbe qui promet la fortune aux malheureux
-en amour. Le dicton se formula dans l’esprit
-de la jeune femme : elle pâlit un peu et ses lèvres
-se contractèrent.</p>
-
-<p>Lelo saisit cette expression fugitive : il en
-devina la cause et demeura confus de son étourderie.</p>
-
-<p>— Pourquoi êtes-vous sûr que je serai heureuse
-au jeu ? demanda bravement Hélène.</p>
-
-<p>Cette espèce de défi irrita l’Italien ; il eut un
-sourire railleur.</p>
-
-<p>— Parce que je vous crois capable d’influencer
-même cette satanée roulette ! répondit-il avec
-une galanterie perfide. — C’est une impression
-de joueur. Si j’étais avec vous à Monte-Carlo,
-je suivrais aveuglément votre inspiration. Je
-vous le répète, vous êtes capable de faire sauter
-la banque.</p>
-
-<p>— J’espère que non ! fit sèchement mademoiselle
-Beauchamp.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXII</h2>
-
-
-<p>Charley Beauchamp n’était jamais parvenu
-à dissiper les inquiétudes qu’il avait emportées
-d’Ouchy. Bien qu’il sût Hélène sous le chaperonnage
-vigilant de tante Sophie, il n’était pas rassuré.
-Il donnait tort maintenant à M. Ronald et blâmait
-son entêtement ; mais, fidèle au principe américain
-de ne pas intervenir dans les affaires d’autrui,
-il ne lui avait pas dit un seul mot pour l’engager
-à aller chercher sa femme. La tristesse, la lassitude
-qu’il voyait se marquer de plus en plus fortement
-sur son visage, lui donnaient l’espoir que l’amour
-ne tarderait pas à l’emporter sur l’orgueil. En
-attendant, la pensée de la solitude où se trouvait
-sa sœur l’angoissait. Elle était trop jeune et trop
-belle pour demeurer en Europe sans la protection
-d’un homme. Il se dit que son devoir était de l’aller
-rejoindre et il commença d’arranger ses affaires
-en vue d’une absence prolongée. Il lui fallut, pour
-cela, quelque temps. En apprenant les fiançailles
-de Dora avec le comte Sant’Anna, il éprouva une
-joie secrète, un allégement soudain, dont il ne voulut
-pas voir la cause. Il s’indigna contre la jeune
-fille, sympathisa vivement avec Jack Ascott,
-mais au fond il fut très content. L’annonce de ce
-mariage lui rappela Lucerne, le fleuretage d’Hélène
-et une foule de souvenirs qui le poussèrent à hâter
-ses préparatifs. La veille de son départ, il vit son
-beau-frère et lui dit simplement :</p>
-
-<p>— Je m’embarque demain pour l’Europe… Vous
-n’avez aucune commission ?</p>
-
-<p>— Aucune ! répondit M. Ronald en détournant
-la tête pour dissimuler son émotion.</p>
-
-<p>Là-dessus, Charley était parti. Comme il ne se
-souciait pas d’aller à Rome et de revoir Sant’Anna,
-il décida de s’arrêter à Monte-Carlo, certain
-qu’Hélène viendrait l’y rejoindre avec plaisir.</p>
-
-<p>Rien n’altère autant le visage de la femme
-que l’amour ou la maternité. Quand Charley
-revit sa sœur, il fut frappé de son changement.</p>
-
-<p>— Que vous est-il arrivé ? s’écria-t-il. Avez-vous
-été malade ?</p>
-
-<p>Sans savoir pourquoi, madame Ronald rougit.</p>
-
-<p>— Malade ?… pas le moins du monde !</p>
-
-<p>Puis avec une feinte alarme :</p>
-
-<p>— Suis-je donc vieillie, enlaidie !</p>
-
-<p>— Non, différente seulement.</p>
-
-<p>— Cela prouve que vous m’aviez un peu oubliée,
-car je me vois toujours la même, moi !</p>
-
-<p>Charley n’insista pas, mais il fut ressaisi par cette
-inquiétude qui, dernièrement, avait dominé ses
-préoccupations d’affaires.</p>
-
-<p>Le changement de milieu donna à madame
-Ronald un soulagement immédiat. Elle fut comme
-pénétrée par la lumière vibrante de Monte-Carlo.
-La musique, les fleurs, le bleu qui l’environnaient,
-agirent sur elle d’une façon bienfaisante. Sous
-l’influence de ces choses belles et douces, son cœur
-se desserra peu à peu, elle se crut sortie d’un cauchemar.
-La première lettre de Dora l’y rejeta, corps
-et âme.</p>
-
-<p>Dans cette lettre, où le nom de Lelo revenait à
-chaque ligne, la jeune fille lui annonçait que son
-mariage était fixé au mois de juin et se ferait
-probablement à Paris… A la nouvelle de l’événement
-si proche, Hélène manifesta son indignation
-contre mademoiselle Carroll, sa sympathie pour
-Jack Ascott, d’une telle manière que le visage de
-M. Beauchamp prit une expression grave et peinée ;
-elle ne s’en aperçut même pas. Mais aussitôt le
-ciel, la mer, le paysage divin, lui semblèrent durs,
-d’une tristesse éclatante, — et elle ne manqua
-pas d’attribuer au mistral l’irritation causée par
-la douleur qui s’était réveillée en elle.</p>
-
-<p>En manière de distraction, elle essaya du jeu
-et se passionna vite pour la roulette. Malgré les
-remontrances de son frère et de sa tante, elle
-passait une bonne partie de son temps au casino.
-Elle eut des séries de veine extraordinaire. Elle
-exultait alors, elle oubliait momentanément Lelo
-et Dora. Elle ne tarda pas à être remarquée ;
-on l’appela « la belle Américaine », on la dit millionnaire,
-on la crut veuve ou divorcée, et il ne
-fallut rien moins que la présence constante de
-M. Beauchamp pour assurer sa liberté et tenir
-en respect les chercheurs d’aventures.</p>
-
-<p>Un après-midi que Charley était allé à Cannes
-voir un compatriote malade, Hélène se rendit au
-casino avec des amis de Boston. Ces derniers s’attardèrent
-à la table du trente-et-quarante. Elle,
-qui aimait un jeu plus animé, ne tarda pas à les
-lâcher pour courir à la fascinante roulette. Un
-jeune homme brun, à cravate rouge, piquée d’une
-grosse perle noire, qui, depuis huit jours, s’était
-attaché à ses pas, l’y suivit et se glissa derrière
-elle. Madame Ronald plaçait avec persistance une
-petite pile de neuf louis sur le nombre neuf qui, le
-matin, au réveil, s’était présenté à son esprit :
-elle était sûre qu’il sortirait. Quatre fois déjà, son
-attente avait été trompée. Haletante, elle suivait
-l’opération du croupier et s’efforçait de le suggestionner
-par l’effet de sa volonté, lorsqu’elle sentit
-deux mains étreindre sa taille à la faveur du collet
-qu’elle portait.</p>
-
-<p>Elle se retourna, les yeux pleins d’éclairs, le
-visage pâle de colère ; comme dans un rêve, elle
-vit tout à coup son mari surgir près d’elle et, d’un
-formidable coup de poing, écarter son insolent
-admirateur. Au milieu de la bousculade, elle
-entendit distinctement le dialogue des deux
-hommes.</p>
-
-<p>— Votre carte ! votre carte !… Vous me rendrez
-raison ! disait l’un, avec un fort accent étranger.</p>
-
-<p>— Je n’ai pas à vous rendre raison, répondait
-l’autre, je vous ai surpris insultant ma femme : je
-vous ai châtié à la manière américaine ; c’était
-mon droit. Je suis satisfait.</p>
-
-<p>Toujours sous l’impression de l’irréel, d’une sorte
-d’horreur, produite par la multitude d’yeux qui la
-regardaient, Hélène saisit le bras de M. Ronald, se
-pressa contre lui et se laissa emmener. Lorsqu’elle
-fut hors du casino seulement et en plein air, elle
-se rendit compte que tout cela était arrivé. Alors,
-dégageant son bras, elle s’arrêta net, leva sur son
-mari des yeux étonnés et, d’une voix un peu
-rauque :</p>
-
-<p>— Henri, d’où sortez-vous ?</p>
-
-<p>Sans répondre tout de suite, M. Ronald regarda
-avec admiration le beau visage qu’il n’avait pas
-vu depuis si longtemps.</p>
-
-<p>— Je sors du train, ma chérie, — dit-il enfin,
-avec un sourire ému. — J’ai vu tante Sophie ; elle
-m’a dit que vous étiez au casino avec les Carrington ;
-j’ai voulu aller vous surprendre et je suis
-arrivé à temps. Je ne savais trop quel accueil je
-recevrais ; j’ai fait le voyage avec un poids de
-cent livres sur l’esprit… et un incident de roman
-vous a forcée à reprendre mon bras. C’est merveilleux !
-c’est providentiel !</p>
-
-<p>Hélène se remit à marcher.</p>
-
-<p>— Je croyais que vous ne vous décideriez jamais
-à venir ! dit-elle un peu froidement.</p>
-
-<p>— Et que je laisserais passer l’année sans vous
-donner signe de vie ?… Mais vous auriez pu demander
-le divorce pour cause d’abandon !</p>
-
-<p>La jeune femme ne put s’empêcher de rougir :
-elle y avait pensé !</p>
-
-<p>— C’est Charley qui vous a appelé ici ? dit-elle,
-essayant de lutter contre son émotion.</p>
-
-<p>— Charley ? Non, ma chérie : il ignore mon
-arrivée. J’ai appris indirectement que vous aviez
-quitté Rome pour Monte-Carlo. Personne ne m’a
-appelé. Je suis venu parce que, sans vous, la vie
-m’était un fardeau insupportable. J’ai beaucoup
-souffert, ces derniers mois surtout ; pour rien au
-monde, je ne voudrais repasser par une semblable
-épreuve. Nous avons eu tort tous les deux, pardonnons-nous
-mutuellement.</p>
-
-<p>Sur ces mots, les époux arrivèrent devant l’Hôtel
-des Anglais. M. Ronald suivit sa femme chez elle.
-Aussitôt la porte refermée, il lui ouvrit les bras :
-elle tomba sur sa poitrine. Et là, pendant qu’elle
-écoutait les battements passionnés de ce cœur
-viril et fort, l’image de Lelo, une image démesurée,
-se dressa derrière son front. La conscience lui vint,
-comme un coup de foudre, de son amour pour
-le jeune homme. Elle s’arracha doucement de
-l’étreinte de son mari et le regarda avec cette
-expression douloureuse, pathétique, de l’animal
-atteint ; puis, les lèvres sèches et blanches, elle
-balbutia, sans trop savoir ce qu’elle disait :</p>
-
-<p>— Pourquoi avez-vous tant tardé ? Pourquoi
-avez-vous tant tardé ?…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIII</h2>
-
-
-<p>Lelo avait demandé à mademoiselle Carroll que
-leur mariage fût célébré le plus tôt possible, et
-elle, qui s’était montrée si peu empressée à
-devenir la femme de Jack Ascott, y avait consenti
-joyeusement. Elle avait aussitôt fait hâter l’envoi
-des actes nécessaires. Son trousseau avait été
-réexpédié de New-York à Paris. Et, riant de la
-surprise qu’elle allait causer à la lingère, non
-sans éprouver cependant un peu de honte et de
-remords, elle avait donné l’ordre qu’on y brodât
-une couronne de comtesse, la couronne qui,
-décidément, devait marquer sa destinée.</p>
-
-<p>Maintenant, la jeune fille nageait dans le bonheur,
-dans l’orgueil, dans la vanité. Elle avait
-feuilleté les archives de la famille Sant’Anna, vu
-les bijoux dont elle pourrait se parer, et s’était
-rendu compte qu’elle serait une très grande dame,
-l’égale des Princesses romaines. Quelle revanche,
-quel triomphe pour elle. Dora, que beaucoup dans
-la société de New-York ne trouvaient pas assez
-bien née ! Il lui semblait que sa fortune était peu
-de chose à côté de ce qu’elle allait gagner. Mais,
-soit dit à son honneur, ces considérations matérielles
-et mondaines traversaient seulement son
-esprit. C’était bien Lelo qu’elle aimait par-dessus
-tout. A la voir si différente de ce qu’elle avait été,
-il était impossible d’en douter. L’amour augmente
-l’égoïsme chez l’homme, il le diminue ou le détruit
-chez la femme. Dora craignait de déplaire à son
-fiancé, étudiait ses goûts, subordonnait sa volonté
-propre à celle de son fiancé. Pour la première fois,
-elle avait conscience qu’elle dépendait d’un autre
-être, et cette dépendance, au lieu de l’irriter ou
-de l’humilier, la rendait heureuse et fière.</p>
-
-<p>Une seule chose troublait sa joie : c’était l’hostilité
-de cette famille romaine, dans laquelle elle
-allait entrer, une hostilité sourde, recouverte d’une
-politesse parfaite, mais qu’elle sentait distinctement.
-Elle avait dîné plusieurs fois au palais
-Sant’Anna et, tout le temps, elle avait eu l’impression
-qu’elle déplaisait, que chacune de ses paroles
-portait à faux. De son côté, elle ne comprenait pas
-ces gens figés dans le passé. Ils lui faisaient l’effet
-d’horloges arrêtées, et, un jour, dans un accès de
-mauvaise humeur, elle avait exprimé à Lelo le
-désir de faire passer un courant électrique dans
-leurs esprits afin de les renouveler et les débarrasser
-des préjugés accumulés qui les encrassaient.</p>
-
-<p>Dans le cercle de la comtesse Sant’Anna, Dora
-avait cependant réussi à se faire deux amis : le
-cardinal Salvoni et l’avocat Orlandi. Elle n’avait
-pas négligé de cultiver la sympathie du prélat. Il
-lui plaisait de plus en plus. Elle savait, d’instinct,
-qu’il était une force, et elle avait le respect de
-toute force, comme le mépris de toute faiblesse.
-Il la mettait toujours sur le sujet de l’Amérique et
-l’écoutait avec un intérêt marqué. Les boutades
-originales de sa future nièce amenaient souvent de
-fugitifs sourires dans ses yeux noirs, et plusieurs
-fois elle avait eu ce triomphe de le voir, dans la
-discussion, prendre parti pour elle. L’avocat
-Orlandi, émerveillé de son intelligence pratique,
-de son activité physique et mentale, de sa netteté,
-n’avait pas craint de déclarer que cette Américaine
-était la vraie femme qu’il fallait à Lelo. Il la
-défendait, en toute occasion, d’une façon habile,
-et ne manquait pas de faire ressortir ses qualités.
-Sur sa demande, il lui avait raconté l’histoire des
-Sant’Anna, et, avec l’autorisation de la comtesse,
-l’avait mise, dans une certaine mesure, au courant
-des affaires de la famille.</p>
-
-<p>Mademoiselle Carroll, qui traitait sa mère comme
-une sœur aînée, avait été bien surprise du respect
-un peu cérémonieux que Lelo témoignait à la
-sienne. La première fois qu’elle l’avait vu s’incliner
-devant elle comme un petit enfant, et ensuite
-lui baiser la main, elle était demeurée muette
-d’étonnement, interdite, et, non sans un léger
-serrement de cœur, elle avait conçu l’idée que son
-fiancé n’était pas tout à fait du même siècle qu’elle.</p>
-
-<p>Dora avait d’abord désiré que son mariage fût
-célébré à Rome, avec toute la pompe de l’Église
-catholique ; quand elle sut que sa qualité de protestante
-l’obligerait à une cérémonie privée, elle
-opta pour Paris, et Lelo en fut secrètement ravi.
-Un mariage à la nonciature lui convenait infiniment
-mieux. C’était un immense soulagement pour
-lui de penser que ni sa mère ni la princesse Marina
-ne seraient présentes à la cérémonie.</p>
-
-<p>L’avocat Orlandi avait en vain négocié avec les
-locataires qui occupaient le premier étage du palais
-Sant’Anna, pour obtenir la résiliation de leur
-bail. En l’apprenant, mademoiselle Carroll eut
-grand’peine à se retenir d’esquisser un joyeux
-pas de danse. La perspective de demeurer sur une
-petite place oubliée, entre des murs d’un mètre
-d’épaisseur et sous le même toit que sa belle-mère,
-l’avait terriblement effrayée. En voyant l’air
-désappointé de Lelo, elle lui dit gaiement :</p>
-
-<p>— Ne vous tourmentez pas. Il est toujours
-facile de se loger princièrement à Rome… Et puis,
-nous pourrons bâtir un palais.</p>
-
-<p>— Bâtir un palais ! se récria le comte, quand
-nous en possédons un qui est une merveille d’architecture !</p>
-
-<p>— Oui, mais il manque d’air et de lumière, de
-cette bonne lumière qui tue les microbes… et les
-préjugés !</p>
-
-<p>Une crispation soudaine, douloureuse, altéra le
-visage de Lelo. L’âme des ancêtres, des Sant’Anna
-d’autrefois, protestait sans doute, comme l’avait
-dit madame Ronald, contre l’esprit nouveau et le
-modernisme sacrilège.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIV</h2>
-
-
-<p>Sa petite aventure du casino avait dégoûté madame
-Ronald de Monte-Carlo ; elle avait voulu partir
-pour Cannes dès le lendemain. Après un séjour
-d’une semaine, elle était rentrée à Paris avec son
-mari, son frère et sa tante, et tous s’étaient logés
-à l’Hôtel Castiglione.</p>
-
-<p>La conscience de son amour pour Sant’Anna
-avait causé à Hélène une sorte de stupeur, puis
-une horreur d’elle-même, une humiliation profonde.
-Sa victoire d’Ouchy n’avait été, après tout,
-qu’une défaite. L’avertissement prophétique dont
-elle avait ri, lui revenait à la mémoire. Elle avait
-tenté l’homme, il l’avait prise malgré elle ; il
-s’était emparé de son cœur à son insu ; elle était
-tombée dans le piège comme une petite pensionnaire.
-A cette pensée, une rougeur pénible lui
-montait au visage. Et elle s’était crue invulnérable,
-et elle avait choisi pour emblème la salamandre !
-Quel mensonge ! Quelle dérision !… Et, s’en prenant
-à l’innocente bestiole, qui ne lui avait pas communiqué
-sa puissance réfractaire, elle rejeta au
-fond de son coffret le cachet où l’emblème était
-gravé, puis le bijou en diamants et en émeraudes
-qu’elle avait porté si orgueilleusement.</p>
-
-<p>Le désarroi moral ne fut pas de longue durée
-chez Hélène. Sa dignité, son honnêteté prirent aussitôt
-les armes contre ce sentiment qui l’offensait,
-qui lui semblait une tache. Elle avait étudié un
-peu toutes les croyances, s’était même intéressée
-pendant quelque temps à ces <i lang="en" xml:lang="en">Christian Scientists</i>
-dont il se trouve un groupe en plein Paris, rue de
-l’Arcade, et qui pratiquent la guérison métaphysique.
-Elle croyait avec eux que la volonté
-persistante est capable de faire des miracles, et
-que la pensée suffit à aggraver le mal, quel qu’il
-soit, en le réimprimant dans l’organisme. Résolument
-elle écarta la sienne de son amour douloureux.
-Mais dans ce curieux dédoublement de l’individu
-soumis à une haute pression, l’amour vécut en elle
-et sans elle, produisant une foule de sentiments
-qui parfois la dominaient absolument. Elle causait,
-s’amusait, combinait ses toilettes, et, à travers
-tous les phénomènes de sa vie extérieure, elle
-entendait la voix chaude de l’Italien, elle sentait
-la caresse de ses yeux. Ses paroles d’admiration,
-ses déclarations se répétaient dans le cerveau de
-la jeune femme. Les impressions reçues à Lucerne
-et à Ouchy, ces impressions qui semblaient avoir
-effleuré son âme, y avoir glissé, y étaient demeurées,
-au contraire, et maintenant reparaissaient plus
-nettes, exerçaient sur elle une sorte de séduction
-rétrospective. Hélène se débattait en vain sous
-cette possession occulte ; un jour, dans l’angoisse
-de son impuissance à y échapper, il lui arriva
-de s’écrier tout haut :</p>
-
-<p>— Oh ! sûrement, je dois cela à cet horrible
-sang latin que j’ai dans les veines !</p>
-
-<p>Elle se mit à errer dans Paris, comme elle avait
-erré à Rome, au hasard et toute seule. Un curieux
-instinct lui faisait éviter l’avenue Gabriel ; la vue
-même de l’allée ombreuse où Sant’Anna l’avait
-suivie lui était douloureuse, elle y jetait toujours
-en passant un regard rapide et effrayé.</p>
-
-<p>Au cours de ces promenades sans but, il lui
-arrivait souvent d’entrer dans quelque église. La
-chapelle des Passionnistes, avenue Hoche, celle
-des Dominicains, faubourg Saint-Honoré, l’attiraient
-irrésistiblement. Dans ce silence particulier
-aux sanctuaires catholiques, elle éprouvait un bien-être
-instantané. Elle aimait les cérémonies religieuses,
-elle les sentait maintenant. Les ondes
-de la musique sacrée, les notes graves des chants
-liturgiques, calmaient sa peine de femme, comme
-les berceuses de sa nourrice avaient endormi ses
-chagrins d’enfant. Bien que protestante, elle connaissait
-saint Antoine de Padoue, devenu curieusement
-populaire en Amérique aussi bien qu’en
-France, et, dans sa détresse morale, elle était allée
-jusqu’à l’enfantillage de lui promettre une grosse
-somme s’il lui obtenait l’oubli. Avec le sens
-pratique qui ne l’abandonnait jamais, elle se dit
-que, puisque sa volonté seule ne suffisait pas à
-la débarrasser de cet amour cruel qui empoisonnait
-sa vie, il fallait appeler d’autres forces à son aide.
-Elle se souvint qu’un jour, à Rome, devant le
-<i lang="it" xml:lang="it">Bambino</i> qu’on lui montrait et qui n’était pour
-elle qu’une affreuse poupée de bois, elle avait vu
-dans les yeux d’une vieille paysanne une lueur
-extraordinaire, celle de la foi, sans doute, une
-lueur qui l’avait transfigurée, qui avait effacé ses
-rides et donné à son visage une beauté surnaturelle.
-Ce souvenir la hanta. Elle se rappela les cérémonies
-où elle avait assisté au couvent de l’Assomption,
-puis cette douce messe de minuit au château de
-Blonay. Il y avait sûrement une force mystique
-dans cette vieille religion romaine : pourquoi n’y
-aurait-elle pas recours ? Du reste, on commençait
-à parler beaucoup du catholicisme en Amérique.
-Il gagnait de jour en jour, et provoquait d’ardentes
-controverses. Elle ne serait pas fâchée de le connaître
-à fond, ne fût-ce que pour le discuter. Elle
-pria donc madame de Kéradieu de lui indiquer
-un prêtre avec qui elle pût s’entretenir de ces
-matières. La baronne la conduisit chez l’abbé de
-Rovel, un cousin de son mari, un desservant libre
-de la paroisse de Sainte-Clotilde. Il l’accueillit
-avec une bonté paternelle. Se tenant sur la
-réserve, Hélène commença par dire qu’elle n’était
-point décidée à changer de religion : elle trouvait
-le culte catholique <i lang="en" xml:lang="en">fascinating</i>, — fascinant, mais
-elle craignait que les dogmes fussent inacceptables
-à son esprit moderne.</p>
-
-<p>— On ne peut pas retourner en arrière, vous
-comprenez ! ajouta-t-elle avec un joli air sérieux.</p>
-
-<p>— Assurément non, répondit le prêtre en souriant,
-mais je suis persuadé que le catholicisme
-n’arrêtera pas la marche en avant de votre esprit…
-au contraire ! Et je me mets à votre disposition
-pour vous éclairer et répondre à toutes vos
-questions.</p>
-
-<p>Sur ce, il fut convenu qu’Hélène viendrait tous
-les jours, entre deux et trois heures, causer de
-religion avec M. de Rovel, et elle partit enchantée
-d’avoir trouvé une distraction nouvelle et bien
-permise.</p>
-
-<p>Dès son arrivée à Paris, madame Ronald avait
-fait visite à la marquise d’Anguilhon ; elle avait
-appris avec un véritable soulagement que M. de
-Limeray était encore à Pau : elle redoutait la
-pénétration de son regard et la fine raillerie de son
-sourire. Au premier dîner du jeudi où elle fut
-priée avec son mari, son frère et sa tante, elle le
-rencontra. Elle eut beau s’observer, s’efforcer de
-paraître insouciante et gaie, il ne tarda pas à
-être frappé de son changement. Le haut du visage
-lui sembla différent ; la physionomie, moins brillante
-et plus douce ; il y avait, par moments, dans
-ses grands yeux bruns, des reflets d’angoisse et
-de peine. Tantôt elle fuyait son regard, tantôt elle
-le bravait avec un petit éclat de rire nerveux.
-En un mot, elle avait l’air d’une enfant coupable
-et honteuse. Et le vieux gentilhomme, qui avait
-acquis une jolie connaissance de la femme, se
-demanda aussitôt : « Qui est-ce ? »</p>
-
-<p>Inévitablement, on parla du mariage de mademoiselle
-Carroll. La marquise d’Anguilhon, qui
-connaissait Sant’Anna, déclara que c’était un
-charmeur et bien fait pour plaire à une Américaine.
-M. Ronald se montra sévère pour sa nièce.
-Hélène ajouta que M. Ascott eût beaucoup mieux
-convenu à Dora et qu’elle s’en apercevrait avant
-longtemps. Dans sa voix, il y avait un accent de
-passion qui fit dresser l’oreille à M. de Limeray.
-Il la questionna sur le mariage de sa nièce, demanda
-des détails, la poussa à fond très habilement
-et fut fixé. Il examina ensuite M. Ronald.</p>
-
-<p>C’était bien là le type de l’homme supérieur que
-toutes les femmes d’une certaine élévation rêvent,
-et qui, dans la réalité, ne les contente jamais.
-Elles sentent d’instinct qu’il n’est pas fait pour
-elles, qu’il leur échappe : de là leur déception.
-Le savant américain possédait une beauté virile,
-marquée de puissance intellectuelle ; mais son
-visage rasé avait cette expression de pureté, de
-sérénité, qui s’acquiert seulement dans les hautes
-régions de la pensée. Ses magnifiques yeux d’un
-bleu vert, ses yeux de chercheur au regard lointain,
-n’avaient pas la lueur magnétique de la
-passion humaine, et sa bouche ferme et sévère
-excluait toute idée de sensualité.</p>
-
-<p>Comme si Hélène eût deviné les réflexions de
-M. de Limeray, elle eut pour son mari de jolis
-regards tendres, des paroles charmantes, — ce qui
-acheva de la trahir. — Alors le comte se rappela
-leur conversation de naguère, au sortir de chez
-Loiset. Il revit la jeune femme telle qu’elle était
-ce soir-là, si blonde, si blanche, si désirable, cheminant
-lentement à ses côtés, tournant vers lui son
-visage serein, rayonnant de la joie de vivre, se
-proclamant invulnérable, s’arrêtant pour lui montrer
-son emblème, une petite salamandre aux yeux
-d’émeraude, froide et brillante, nichée dans la
-dentelle de son corsage. Il se rappela l’avertissement
-qu’il lui avait donné, la regarda de nouveau,
-et, avec une intime satisfaction bien humaine,
-bien masculine, il se dit :</p>
-
-<p>« Sûrement, l’homme a eu son heure !… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXV</h2>
-
-
-<p>Les fiancés arrivèrent à Paris dans la première
-semaine de juin. L’entrevue de Dora et de son
-oncle fut plutôt orageuse. Pour la première fois,
-elle ne réussit pas à l’apaiser ni à le désarmer. Il
-lui reprocha, en termes très vifs, son manque
-d’honneur envers Jack Ascott. Il lui déclara que
-s’il avait consenti à assister à son mariage, c’était
-seulement par considération pour sa mère. Puis,
-dépassant un peu la mesure, il lui dit qu’une fois
-ce dernier devoir de tuteur rempli, il entendait
-n’avoir plus aucunes relations, soit d’affaires, soit
-d’amitié, avec la comtesse Sant’Anna. Là-dessus,
-mademoiselle Carroll s’emporta et répondit que
-Lelo lui suffirait, qu’avec lui, elle pourrait se
-passer du monde entier.</p>
-
-<p>L’accueil que M. Ronald fit à son futur neveu
-se ressentit de ces paroles. Il fut strictement poli,
-et glacial. Les deux hommes s’examinèrent avec
-curiosité. Le comte trouva à l’Américain l’air d’un
-<span lang="en" xml:lang="en">clergyman</span>, puis, se rappelant les paroles d’Hélène,
-il se dit en lui-même : « Une splendide créature,
-oui… mais faite pour autre chose que pour l’amour. — Je
-me suis découragé trop tôt ! » ajouta-t-il,
-avec son joli cynisme italien.</p>
-
-<p>M. Ronald ne put s’empêcher d’admirer
-Sant’Anna. Ce spécimen d’une race ancienne et très
-belle ne laissa pas que de lui en imposer. Il eut de
-lui pourtant une impression peu favorable :</p>
-
-<p>— Un inutile dangereux, — déclara-t-il en entrant
-chez Hélène, — un de ces hommes qui
-prennent, sans scrupule, les femmes et les fiancées
-des autres… Une nullité par-dessus le marché ;
-seule une linotte comme Dora pouvait le préférer
-à Jack Ascott !</p>
-
-<p>Ces paroles cinglantes comme des coups de fouet,
-et qui ne la visaient pas, atteignirent cependant
-madame Ronald en plein amour-propre, en plein
-cœur. Une colère instinctive enfla ses narines,
-puis, voulant frapper à son tour :</p>
-
-<p>— Voilà bien les savants ! fit-elle d’un ton
-dédaigneux. — A les entendre, on pourrait croire
-que leur connaissance plus approfondie du mystère
-de la vie leur donne une résignation supérieure, et,
-à la moindre contrariété, ils oublient leurs principes,
-leurs théories, et n’ont pas plus de philosophie
-que le commun des mortels… Vous, par exemple,
-qui croyez que nous sommes les créatures de Dieu
-entièrement, qui proclamez à chaque instant l’impossibilité
-du libre arbitre, vous faites un crime
-à Dora de son mariage : est-ce logique ?</p>
-
-<p>M. Ronald parut décontenancé, troublé pendant
-quelques secondes, puis, se ressaisissant, il
-mit affectueusement la main sur l’épaule de sa
-femme.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, — dit-il avec ce rare et
-merveilleux sourire des hommes de pensée. — Rappelez-moi
-toujours ainsi à la vérité lorsque,
-par habitude séculaire, je m’en écarterai. Il devait
-probablement y avoir une infidélité dans la vie de
-Dora : s’il est injuste de la lui reprocher, on ne
-peut s’empêcher de la regretter, surtout lorsque
-cette infidélité fait le malheur d’un brave garçon
-comme Jack Ascott.</p>
-
-<p>Hélène, calmée par ces paroles humbles et
-loyales, continua d’un ton plus doux :</p>
-
-<p>— En vérité, tout ce qui est arrivé depuis notre
-départ d’Amérique, tout montre bien que nous
-marchons vers des buts inconnus. Du reste, si les
-musiciens d’un orchestre étaient libres de se
-livrer à leur inspiration individuelle, ils ne produiraient
-qu’un horrible assemblage de sons discordants.
-Puisque nous sommes ici-bas pour
-exécuter l’œuvre du Maître suprême, chacun de
-nous doit arriver avec sa partie écrite, et, belle
-ou laide, gaie ou triste, il est obligé de la jouer
-telle quelle, jusqu’au bout. Sans cela, il n’y aurait
-pas d’harmonie possible.</p>
-
-<p>— Votre comparaison est très juste, — dit M.
-Ronald avec une expression de plaisir, — et
-l’on peut imaginer un univers sans lumière, mais
-pas sans harmonie.</p>
-
-<p>— Oh ! si cette croyance à l’inéluctable de la
-vie pouvait s’imposer définitivement à notre
-esprit, quel repos ! quelle paix ! fit Hélène, avec
-son regard pathétique.</p>
-
-<p>Et pendant tout le mois qui suivit, ce mois qui
-fut le plus douloureux de son existence, elle se
-cramponna désespérément à l’idée qu’elle vivait
-sa destinée. En apprenant que le mariage de Dora
-se ferait à Paris, son premier mouvement avait
-été de fuir ; puis elle se souvint bizarrement d’avoir
-entendu dire que, pour ôter le feu d’une brûlure, il
-faut la représenter aux charbons ardents : elle
-avait voulu essayer du procédé. Oui, elle allait
-souffrir terriblement en assistant à cette odieuse
-union ; mais, sûrement, cela la guérirait d’une
-manière radicale. Il était impossible qu’elle continuât
-à aimer le mari de Dora. Ce serait trop fou,
-trop ridicule !… Nous ne sommes jamais aussi
-habilement trompés que par nous-mêmes : ce
-n’était pas seulement l’espoir de guérir qui la
-retenait à Paris, mais le désir secret, inavoué, de
-revoir Lelo.</p>
-
-<p>L’amour d’Hélène pour Sant’Anna était celui
-d’une intellectuelle : grâce à une imagination que
-le respect de soi avait rendue chaste, grâce aussi
-au tempérament américain, il entrait peu de
-matérialité dans sa composition. Bien qu’il n’éclatât
-pas en désirs passionnés, en jalousie sauvage, il
-n’en était pas moins douloureux. Chose curieuse,
-il avait éveillé chez la jeune femme un besoin de
-dévouement et de sacrifice. Elle se rendait compte
-maintenant qu’elle avait appartenu à son mari,
-mais qu’elle ne s’était pas donnée, et, un jour qu’elle
-était seule, il lui arriva instinctivement de tendre
-les bras. Alors, rougissant de colère et de honte,
-elle s’écria :</p>
-
-<p>— Je suis folle ! folle !</p>
-
-<p>En attribuant au sang latin qu’elle tenait d’un
-ascendant maternel ce qu’elle appelait sa faiblesse,
-elle n’avait pas tout à fait tort. C’était à lui qu’elle
-devait ce sentiment de la beauté et de l’harmonie
-qui avait donné prise sur elle à Lelo. Et, hypnotisée
-par ces dons qu’il possédait, elle le voyait
-comme un être tout à fait supérieur, dont les
-facultés n’avaient pas été développées par une
-culture suffisante. Elle croyait, sans se l’avouer,
-qu’elle aurait pu le conduire à un but plus élevé
-que ceux qu’il poursuivait, et tout son être demeurait
-tourné vers lui comme si elle eût été
-réellement créée pour le compléter.</p>
-
-<p>Son amour n’était pas exempt d’alliage. L’amour
-absolument pur n’existe pas. C’est l’alliage qui
-fait souvent la force des sentiments humains,
-aussi bien que celle de certains métaux. Hélène
-enviait à Dora l’orgueil de porter ce beau nom de
-Sant’Anna, ce joli titre de comtesse, le privilège
-de continuer une race ancienne, et cela encore
-était un élément de souffrance. Maintenant qu’elle
-avait conscience d’aimer Lelo, sa présence la
-troublait comme elle n’avait jamais fait. Pendant
-quelques minutes, lorsqu’elle le revoyait, sa voix
-était émue, sa nervosité manifeste. Lui, s’en
-apercevait et l’observait malignement. Il se plaisait,
-par des regards appuyés, à accélérer les battements
-de son cœur. Il usait et abusait sans pitié du
-pouvoir magnétique qu’il avait sur elle. Une lueur
-caressante et perfide brillait dans ses yeux, la joie
-de son triomphe d’homme rougissait ses lèvres
-sensuelles. Hélène, qui sentait tout cela, ne tardait
-pas, sa volonté aidant, à reprendre possession d’elle-même ;
-elle le bravait avec une audace qui excitait
-son admiration et parfois lui donnait un
-désir sauvage de la marquer d’un baiser.</p>
-
-<p>A la vive satisfaction de madame Ronald, Dora
-et sa mère, n’ayant pu avoir un des grands appartements
-de l’Hôtel Castiglione, s’étaient logées
-au Continental. Sans se douter du supplice qu’elle
-infligeait, mademoiselle Carroll venait chaque jour
-mettre sa tante au courant de ses faits et gestes.
-Elle la traînait chez les couturières, chez les bijoutiers,
-lui répétait les paroles de son fiancé, lui
-parlait de leurs beaux projets d’avenir. Quand
-Hélène se retrouvait seule, elle se sentait meurtrie
-comme si on l’eût battue. Elle n’éprouvait pas de
-haine contre la jeune fille ; seulement, sa présence
-et celle de la marquise Verga lui causaient cette
-impression désagréable que donne la vue d’un
-instrument qui vous a blessé grièvement.</p>
-
-<p>Rien n’apportait à madame Ronald autant de
-réconfort que ses entretiens quotidiens avec M. de
-Rovel. Il y a dans le catholicisme une puissance
-occulte qui agit sur l’âme comme l’amour agit sur
-le cœur et à laquelle on échappe difficilement. La
-parole convaincue et persuasive du prêtre ne tarda
-pas à développer chez madame Ronald ce vague
-désir de conversion, né dans son esprit tourmenté :
-un jour, elle demanda à son mari s’il lui serait
-désagréable qu’elle se fît catholique.</p>
-
-<p>M. Ronald, un peu saisi, regarda sa femme avec
-surprise.</p>
-
-<p>— Désagréable ? pas du tout, mais quelle drôle
-d’idée ! Les religions ne sont que des forces spirituelles
-diverses. La vôtre ne vous suffit-elle pas ?</p>
-
-<p>— Non, répondit Hélène en détournant la
-tête.</p>
-
-<p>— Alors, ma chérie, faites-vous catholique si
-cela vous amuse ! dit-il, souriant comme il eût
-fait à un caprice d’enfant.</p>
-
-<p>La société de M. de Limeray fut encore pour
-Hélène une précieuse distraction. Après le premier
-contentement de la voir ainsi terrassée par l’amour
-qu’elle avait bravé, le comte, qui la savait foncièrement
-honnête, ressentit pour elle une pitié affectueuse.
-Pourtant l’artiste qui était en lui, jouissait
-de la voir mise au point si merveilleusement.
-Sa beauté s’était adoucie, comme veloutée. Son
-présent état d’âme avait donné à sa physionomie
-un jeu nouveau, ses lèvres avaient de petits frémissements
-nerveux, ses narines étaient plus
-mobiles. Elle avait été une de ces femmes aux
-yeux brillants et ouverts ; maintenant, sans s’en
-apercevoir, par un instinctif besoin de garder
-son secret, de cacher ses pensées, de dérober son
-émotion, elle abaissait ses paupières aux long cils.
-Ce mouvement, qui voilait tout à coup les larges
-prunelles brunes, était si joli que M. de Limeray
-se plaisait un peu cruellement à le provoquer, soit
-par l’insistance du regard, soit par quelque parole
-intentionnellement maladroite.</p>
-
-<p>Pour la distraire, il lui avait offert de lui montrer
-le vieux Paris, qu’il connaissait bien. Il lui fit
-visiter les anciens hôtels de l’île Saint-Louis, du
-Marais, lui racontant leur histoire, heureux de
-pouvoir, pendant quelques moments, l’arracher
-à elle-même. Bien que sa culture fût un peu superficielle,
-il avait beaucoup lu et beaucoup retenu.
-Il sentait la musique et la peinture et parlait de
-l’amour d’une manière exquise, en homme qui
-a aimé souvent, plus que profondément, et qui a
-gardé un joli culte de reconnaissance pour la femme.
-La causerie française, menée par un vrai gentilhomme,
-est exquise comme la cuisine française
-mangée dans de la porcelaine de Sèvres. Les
-paroles éloquentes et spirituelles ne suffisent point
-à créer ce qu’on appelle la causerie : il faut s’extérioriser
-pour ainsi dire, entrer en communication
-magnétique avec son auditeur. Le Saxon, Anglais
-ou Américain, a trop de réserve ou d’égoïsme pour
-cela : il parle, et ne cause jamais. Hélène ne se
-lassait pas d’entendre M. de Limeray ; sa conversation,
-traversée par un courant de sympathie et
-de sensibilité, était pour elle un plaisir nouveau.
-Il n’eût pas demandé mieux que de devenir son
-confident. Une Française n’eût peut-être pas
-résisté à la tentation de se confesser à ce vieux
-gentilhomme chevaleresque et tendre, mais madame
-Ronald avait le caractère trop ferme pour se
-laisser aller à ouvrir ainsi son cœur : par loyalisme
-envers son mari, par respect pour lui, elle ne se
-fût jamais accordé cette douceur ; elle sentait
-qu’à un prêtre seul il lui serait permis de confier
-son amour.</p>
-
-<p>Quelque bonne volonté que les fiancés eussent
-mis à hâter les préparatifs de leur mariage, il ne
-put se faire aussi vite qu’ils espéraient et fut fixé
-au 11 juillet. Soit que, pour quelque raison inavouée,
-M. Beauchamp ne voulût pas y assister, soit que
-ses affaires le rappelassent en Amérique, il annonça
-qu’il était obligé de repartir et résista à toutes
-les prières de Dora. Tante Sophie, qui avait assez
-de l’Europe, voulut l’accompagner, et tous deux
-quittèrent Paris dans la dernière semaine de juin.</p>
-
-<p>Charley avait annoncé à sa sœur qu’elle recevrait
-de sa part un tableau de Willie Grey, — « un
-chef-d’œuvre », avait-il ajouté, refusant toutefois
-de lui en dire le sujet. Huit jours après son départ,
-on l’apporta à madame Ronald dans une caisse
-non clouée, qu’elle ouvrit avec une vive curiosité.
-Elle se trouvait seule, heureusement, car, en le
-voyant, elle devint toute pâle : son frère avait
-deviné son secret.</p>
-
-<p>Le tableau représentait la folie de Titania, cette
-reine des fées, qui, sous l’influence d’un philtre,
-tombe amoureuse d’un monstre, d’un être humain
-à tête d’âne. Dans un coin de forêt, auquel les
-premières lueurs de l’aube prêtaient un jour
-mystérieux, Titania, une femme à la lourde
-tresse blonde, d’une beauté noble, vêtue d’une
-robe blanche bordée d’or, était à demi couchée
-sur un banc de mousse et de fleurs. Un peu au-dessus
-d’elle on voyait la tête d’un âne, dont le
-corps disparaissait dans la broussaille : au cou
-de cet âne elle avait jeté une guirlande de roses,
-sa parure sans doute, et ses doigts fuselés en retenaient
-les extrémités. L’animal la regardait
-d’un air étonné, stupide. Ses yeux, à elle, étaient
-pleins d’une muette adoration, sa bouche entr’ouverte
-avait un sourire d’extase, son visage était
-éclairé par tous les rayons de la transfiguration.
-A droite et à gauche, parmi le feuillage, on distinguait
-des figures humaines, savamment effacées,
-qui épiaient le délire de la pauvre amoureuse
-et exprimaient le dédain, la moquerie, la pitié.</p>
-
-<p>C’était une œuvre de peintre et de poète, une
-merveille de couleur et de sentiment. Madame
-Ronald regarda longuement la toile, ses yeux
-devinrent humides, puis s’emplirent de larmes, et,
-tout en replaçant le couvercle sur la caisse, elle
-murmura :</p>
-
-<p>— La folie d’Hélène ! la folie d’Hélène !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVI</h2>
-
-
-<p>Le mariage civil de mademoiselle Carroll et du
-comte Sant’Anna fut célébré le 10 juillet. En
-sortant du consulat d’Italie, Lelo mit la jeune
-fille en voiture avec sa mère et M. et madame
-Ronald. Il lui baisa la main, puis la saluant de son
-titre, selon l’usage italien :</p>
-
-<p>— Au revoir, comtesse ! dit-il avec un sourire
-ému.</p>
-
-<p>Dora rougit de plaisir et de surprise.</p>
-
-<p>— Vous ne voulez pas dire que je suis mariée !
-s’écria-t-elle avec un effarement comique.</p>
-
-<p>— Absolument !… Si je le voulais, je pourrais
-vous emmener chez moi, au Grand Hôtel. La
-loi m’y autorise.</p>
-
-<p>— Mariée ! Ah ! c’est trop fort !… Et je n’ai
-pas écouté ce qu’on nous a lu ! Qu’est-ce que je
-vous ai promis ?</p>
-
-<p>— Soumission aveugle, obéissance parfaite.</p>
-
-<p>— Mais c’est effrayant !</p>
-
-<p>— N’ayez crainte, je me charge de vous rendre
-la soumission et l’obéissance très douces, fit le
-comte audacieusement.</p>
-
-<p>Comme le landau se mettait en mouvement,
-les yeux de Lelo rencontrèrent le visage d’Hélène,
-un visage pâle et contracté, mais où se lisait un
-défi hautain. Leurs regards se croisèrent comme
-deux épées, puis un sentiment de vengeance
-satisfaite ramena aux lèvres du jeune homme ce
-sourire cruel des Sant’Anna, qu’un des plus
-grands peintres italiens a fixé sur la toile.</p>
-
-<p>Le mariage religieux fut célébré le lendemain,
-à la nonciature, par monseigneur Clari. Le marquis
-et la marquise d’Anguilhon, les de Kéradieu,
-les Verga, le vicomte de Nozay, le comte de Limeray
-et quelques Romains y assistèrent seuls.
-Dans la chapelle toute décorée de fleurs, la cérémonie
-fut intime et charmante. Dora, merveilleusement
-habillée, était gracieuse et élégante.
-Jamais son visage n’avait eu une expression aussi
-sérieuse et aussi élevée. On déjeuna ensuite à
-l’Hôtel Continental. Pendant le repas, les époux
-reçurent un télégramme qui leur apportait la
-bénédiction de Léon XIII, obtenue, sans doute,
-par le cardinal Salvoni.</p>
-
-<p>Avec le fardeau vient la force : Hélène eut, tout
-le temps, comme il arrive dans les grandes journées
-de la vie, l’impression du rêve, de l’irréel. A la
-réception qui suivit le déjeuner, elle joua brillamment
-son rôle de parente. Elle causa gaiement
-avec l’un et avec l’autre. Ses joues avaient bien
-un peu trop de roses aux pommettes, sa voix
-détonnait par moments, son rire était nerveux,
-mais M. de Limeray fut le seul à le remarquer.</p>
-
-<p>Les époux, qui allaient passer les premiers jours
-de leur lune de miel à Fontainebleau, partirent de
-bonne heure. Madame Ronald embrassa Dora,
-échangea une poignée de main avec Lelo. Cette
-petite cérémonie des adieux accomplie, elle s’approcha
-de M. de Limeray, qui la regardait avec admiration.</p>
-
-<p>— Croyez-vous, lui demanda-t-elle abruptement,
-croyez-vous que l’amour soit un des grands fluides
-de la nature ?</p>
-
-<p>Le comte regarda la jeune femme avec une certaine
-anxiété, comme s’il eût craint que sa raison
-n’eût été ébranlée subitement. Sa physionomie
-le rassura.</p>
-
-<p>— L’amour, un fluide ! répéta-t-il, un peu
-surpris, comme naguère Sant’Anna. — Je ne sais
-pas, je ne l’ai jamais étudié scientifiquement, — ajouta-t-il
-avec un sourire. — Cela se peut, au
-fait !…</p>
-
-<p>— Cela est, dit Hélène d’un ton positif. Quand
-mon mari a émis cette théorie devant moi, je me
-suis moquée de lui et de la science. Maintenant,
-je suis sûre qu’ils sont dans le vrai.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qui vous le fait croire ?</p>
-
-<p>— Le mariage de Dora.</p>
-
-<p>Puis, comme elle craignait de céder au besoin
-d’ouvrir son cœur gonflé de regrets inavoués, de
-douleur et de colère, elle tendit brusquement sa
-main au comte. Le vieux gentilhomme s’inclina
-et la baisa un peu plus longuement que de coutume.</p>
-
-<p>— Je livre l’idée et le fait à vos méditations de
-philosophe ! dit madame Ronald avec une ébauche
-de sourire. — Au revoir.</p>
-
-<p>— Ces Américaines sont étonnantes, étonnantes !
-murmura M. de Limeray en s’éloignant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVII</h2>
-
-
-<p>Pendant tout le mois qui avait précédé le mariage
-de mademoiselle Carroll, madame Ronald avait
-poursuivi courageusement son instruction religieuse.
-Presque chaque jour, entre deux essayages souvent,
-elle était allée chez M. de Rovel. Elle ne se doutait
-pas combien elle paraissait étrange dans cet austère
-cabinet de travail : un cabinet de travail vert foncé,
-rempli de livres, sur lequel planait pour ainsi dire
-un grand christ d’ivoire. La vue de cette jolie
-Américaine, d’une élégance recherchée, le corps
-moulé par une robe d’une coupe savante, assise
-là dans un fauteuil à haut dossier, en face d’un
-vieux prêtre lui enseignant le catéchisme, eût
-ravi un psychologue aussi bien qu’un artiste.</p>
-
-<p>M. de Rovel était un théologien de premier
-ordre. Il eût volontiers mis la cognée dans toutes
-les petites superstitions, dans les croyances ridicules
-qui, comme des végétations parasites, étouffent
-le grand arbre du catholicisme et en détruisent
-les belles lignes. Il les écarta délibérément pour
-madame Ronald et s’attacha à faire ressortir la
-logique et l’unité du dogme, cette logique et cette
-unité si bien faites pour frapper et attirer l’esprit
-saxon. L’abbé, qui avait instruit madame de Kéradieu,
-qui la voyait fréquemment et dans l’intimité
-familiale, connaissait déjà quelque chose de
-l’Américaine. Hélène, plus moderne, plus développée
-intellectuellement, fut pour lui un intéressant
-sujet d’étude, et bien actuel. Il demeura à la fois
-ravi et effrayé par la simplicité, l’indépendance,
-la hardiesse de cet esprit qu’elle personnifiait,
-l’esprit du Nouveau Monde, et il entrevit là pour
-l’Église un aide puissant ou un ennemi redoutable,
-un enfant terrible, difficile à discipliner. Quand
-madame Ronald lui annonça qu’elle était décidée
-à devenir catholique, elle le fit en des termes
-qui lui causèrent une violente secousse.</p>
-
-<p>— J’avais craint, dit-elle, que le catholicisme
-ne fût trop arriéré. Je vois, au contraire, qu’il
-est plutôt trop avancé pour nous ! Il contient
-des éléments scientifiques et une puissance d’idéalité,
-qui peuvent satisfaire l’esprit moderne. Je
-crois même que personne ne l’a encore compris :
-c’est à cela que sont dues les horreurs de l’Inquisition
-et tout ce qu’on reproche à votre Église. Le
-burin, au moyen duquel un artiste gravera des
-chefs-d’œuvre, peut devenir une arme meurtrière
-aux mains d’un sauvage !</p>
-
-<p>En entendant ces paroles prononcées du ton le
-plus naturel, M. de Rovel demeura muet de surprise
-pour quelques secondes. Il avait souvent
-cherché, avec une angoisse filiale, à justifier les
-cruautés commises par l’Église, par cette Église
-dont le premier principe avait été : « Tu ne tueras
-point ! » Il avait eu secrètement honte de ses
-bûchers, de ses crimes ; il les avait expiés, à sa
-manière, par un sacrifice quotidien de soi, par un
-redoublement de charité. Et la justification qu’il
-avait tant cherchée, cette Américaine, cette mondaine,
-dans sa claire vision de la réalité, venait de
-la découvrir. Elle était dans l’ignorance des temps.
-Il regarda madame Ronald avec une expression de
-reconnaissance, puis, voulant la pousser jusqu’au
-bout :</p>
-
-<p>— Les premiers chrétiens n’avaient-ils pas compris ?
-demanda-t-il.</p>
-
-<p>— Pas tout à fait ! Ils sont morts, les Barbares
-ont tué : il faut vivre, travailler, s’entr’aider…
-Vous verrez, monsieur l’abbé, que le catholicisme
-aura son évolution définitive en Amérique.</p>
-
-<p>Le prêtre ne put s’empêcher de sourire.</p>
-
-<p>— L’Amérique respectera ses dogmes, j’espère ?</p>
-
-<p>— Parfaitement ! Mais elle en découvrira l’esprit,
-l’esprit qui vivifie.</p>
-
-<p>Le séjour d’Hélène au couvent, ses visites à
-Rome, surtout la dernière, l’avaient déjà familiarisée
-avec une foule de choses qui, sans cela, l’eussent
-effarouchée. Les cérémonies de la religion, le culte,
-la liturgie lui plaisaient entièrement. Lorsque le
-prêtre lui eut expliqué les sacrements, son visage
-s’éclaira.</p>
-
-<p>— Je comprends, dit-elle, ce sont de magnifiques
-symboles.</p>
-
-<p>— Des symboles ! se récria M. de Rovel ; mais,
-mon enfant, vous n’avez pas compris du tout !
-Ce sont des vérités absolues.</p>
-
-<p>Hélène eut un petit sourire, puis, de ce ton
-décidé avec lequel l’Américaine exprime ses idées,
-fait table rase de tout ce qui représente les sentimentalités
-du vieux monde :</p>
-
-<p>— Des vérités absolues pour les simples, pour
-les enfants ; pour vous, pour moi, des symboles.</p>
-
-<p>Le théologien allait protester, contredire ; quelque
-chose dans la physionomie de la jeune femme
-l’en empêcha.</p>
-
-<p>Ce mot de « symbole » fut pour le prêtre un
-éclair, à la lueur duquel il put lire dans l’esprit de
-sa catéchumène. Le dogme du péché originel,
-les mystères de la Trinité, de l’Incarnation, de la
-Rédemption, étaient pour elle des symboles seulement !
-C’est ainsi qu’elle les comprenait ! M. de
-Rovel fut saisi d’horreur, troublé jusqu’au fond
-de l’âme. Il passa toute une nuit à délibérer avec
-sa conscience s’il devait admettre madame Ronald
-dans l’Église. Sentant l’impossibilité de lui faire
-accepter les dogmes autrement, il se dit que, par
-la pratique de la religion, la foi plus complète
-lui viendrait. La foi seule pouvait la rendre orthodoxe ;
-elle avait fait bien d’autres miracles !
-L’abbé avait deviné, d’ailleurs, que la jeune femme
-souffrait de quelque peine secrète, que ce n’étaient
-pas des émotions nouvelles qu’elle venait demander
-au catholicisme, mais une aide morale. Il ne se
-crut pas le droit de la lui refuser. Et puis… et puis
-son exemple pouvait amener tant d’autres conversions !</p>
-
-<p>Madame Ronald pensait sans cesse à la confession
-qu’elle aurait à faire. Par moments, elle croyait
-ne pouvoir s’y résoudre ; d’autres fois, c’était
-un besoin irrésistible. Lorsqu’elle entrait dans une
-église, la vue du confessionnal lui donnait un petit
-frisson : il l’attirait, l’effrayait, la fascinait. Elle
-connut, du reste, les angoisses, les regrets, les
-révoltes que tout converti a éprouvés.</p>
-
-<p>Chaque fois qu’elle était revenue à Paris, elle
-n’avait pas manqué d’aller au couvent de l’Assomption.
-L’année qu’elle avait passée là, dans l’étude
-et la retraite, lui avait laissé un souvenir très
-doux, comme parfumé d’encens. La supérieure,
-qui n’avait pas été changée, l’accueillait toujours
-avec une affection maternelle. Mère Émilie avait
-subi le charme de sa saine et libre jeunesse. De
-toutes les étrangères qu’elle avait eues sous sa
-direction, c’était celle qui lui avait inspiré le
-plus de sympathie et d’estime. Lorsque Hélène
-lui apprit qu’elle était décidée à se faire catholique,
-son visage rayonna ; elle lui prit les mains et, les
-serrant dans les siennes :</p>
-
-<p>— Ah ! mon enfant, quel bonheur ! s’écria-t-elle ;
-puis, avec sa foi naïve : — C’est la Sainte
-Vierge, à qui vous avez offert tant de fleurs,
-qui vous a obtenu cette grâce.</p>
-
-<p>Madame Ronald mit le comble à sa joie en lui
-exprimant le désir de faire son abjuration dans la
-chapelle du couvent. Elle voulait être reçue devant
-cet autel qu’elle avait en effet souvent décoré
-de fleurs et qui lui était comme familier.</p>
-
-<p>En disant à sa femme que cela lui était égal
-qu’elle se fît catholique, M. Ronald avait un peu
-trop présumé de sa propre largeur d’esprit. Après
-réflexion, il se rendit compte du scandale que
-l’événement causerait dans la société de New-York,
-dans sa famille, et il regretta l’adhésion
-qu’il avait donnée. Hélène l’avait d’abord fidèlement
-tenu au courant des progrès de son instruction
-religieuse, puis, ayant remarqué que ce sujet
-amenait sur son visage un air de déplaisir et de
-froideur, elle avait cessé de lui en parler. M. et
-madame de Kéradieu, le comte de Limeray et
-la supérieure de l’Assomption furent seuls dans
-sa confidence ; elle en exclut soigneusement son
-frère, sa tante et Dora. Comme elle devait partir
-pour l’Écosse le 1<sup>er</sup> août et retourner de là en
-Amérique, elle demanda à être reçue le 20 juillet.
-M. de Rovel y consentit sans difficulté.</p>
-
-<p>La veille, elle subit la terrible épreuve de la
-confession. Cet acte, pour ceux qui ne l’ont pas
-pratiqué dès l’enfance, ne demande rien moins que
-de l’héroïsme. Pendant quelques minutes, Hélène
-demeura muette, les tempes et le cœur battants,
-incapable d’articuler un seul mot. Alors le prêtre
-vint à son aide. Il l’encouragea à l’aveu avec une
-pénétrante bonté. Le magnétisme spirituel ne tarda
-pas à agir sur son âme, et, hypnotisée par ce chuchotement
-mystérieux, cette voix sortant de l’ombre,
-elle ne vit plus M. de Rovel. Les yeux rivés
-sur le surplis blanc plaqué contre la grille, elle
-fit sa confession. A son insu, elle y apporta l’esprit
-nouveau. Sans aucune conscience de péché, de
-faute personnelle, comme elle eût raconté au
-médecin ses maux et ses infirmités physiques
-pour qu’il l’en guérît, elle mit sous les yeux du
-prêtre ses imperfections, sa frivolité, sa vanité,
-son envie mesquine, son amour douloureux,
-afin qu’il l’aidât à s’en débarrasser, à s’élever
-moralement. Rarement, M. de Rovel avait dû
-rencontrer un désir de bien aussi sincère, une
-pénitente amoureuse aussi résolue à chasser de
-son âme le larron d’honneur. Lorsqu’il eut entendu
-la jeune femme, il l’assura qu’elle trouverait dans
-le catholicisme la force dont elle avait besoin.
-Puis il prononça sur elle les paroles de l’absolution
-et ajouta doucement :</p>
-
-<p>— Allez en paix.</p>
-
-<p>Hélène sortit du confessionnal comme dans une
-transe, les jambes fléchissantes, la vue incertaine.
-Lorsqu’elle revint à elle, elle éprouva un allégement
-délicieux, un contentement intime qu’elle
-n’avait jamais connu.</p>
-
-<p>Le lendemain, elle annonça à son mari qu’elle
-allait à Auteuil pour une cérémonie religieuse,
-se réservant de lui dire laquelle à son retour.
-Son émotion ne l’empêcha pas de se parer avec
-coquetterie. Elle avait, d’ailleurs, combiné très
-heureusement sa toilette d’abjuration. C’était une
-robe en mousseline de soie noire avec application
-de chantilly, un collet assorti, une toque pareillement
-noire, avec des touffes de violettes de Parme.</p>
-
-<p>La chapelle du couvent était décorée comme pour
-un jour de grande fête ; les pensionnaires avaient
-été invitées à la cérémonie. A neuf heures précises,
-madame Ronald fit son entrée, accompagnée du
-baron et de la baronne de Kéradieu, son parrain
-et sa marraine. Par permission de l’archevêque,
-elle avait été dispensée de la cérémonie un peu
-barbare qui arrête le néophyte à la porte de
-l’église. Elle s’avança donc librement jusqu’au
-prie-Dieu qui lui avait été préparé, tandis qu’une
-voix très belle et très pure chantait le <i lang="la" xml:lang="la">Veni Creator</i>.
-Alors M. de Rovel, revêtu de riches ornements,
-monta à l’autel. La jeune femme reçut d’abord
-le baptême sous condition, puis, la main sur
-l’Évangile, elle prononça les paroles d’abjuration
-et le credo de sa nouvelle foi. L’abbé dit la messe
-et lui donna la communion ; quand elle eut
-reçu la blanche hostie, elle n’éprouva pas cette
-ivresse religieuse dont jouissent les dévots, mais
-elle eut la sensation, bien caractéristique de sa
-« mentalité », qu’elle communiait avec le divin,
-avec tout ce qu’il y a de beau et d’élevé dans la
-nature. Pendant quelques moments, elle plana très
-au-dessus de Dora, de Lelo, de l’amour mesquin,
-des vanités puériles. Puis, touchant terre de nouveau,
-elle songea tout à coup avec un étonnement
-mêlé d’effroi à l’étrangeté de ce vouloir providentiel,
-qui avait décidé que ce voyage d’Europe se terminât,
-pour Dora Carroll et pour elle, au pied
-d’un autel catholique, par un mariage et par une
-conversion.</p>
-
-<p>La messe fut suivie d’un <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> ; Hélène
-redescendit la chapelle accompagnée par ce cantique
-d’actions de grâces.</p>
-
-<p>Mère Emilie offrit à M. de Rovel, à madame
-Ronald et aux de Kéradieu un déjeuner exquis.
-La règle lui défendait d’y prendre part, mais elle
-y assista et, tout le temps, s’empressa auprès
-de son ex-pensionnaire avec une tendresse maternelle,
-la couvant du regard et se flattant à part
-soi d’avoir préparé sa conversion.</p>
-
-<p>En rentrant à l’hôtel, Hélène alla droit à son
-mari, et, lui mettant les bras autour du cou :</p>
-
-<p>— Henri, — fit-elle les yeux brillants de joie, — je
-viens d’être reçue dans l’Église catholique.</p>
-
-<p>M. Ronald ne put réprimer un sursaut et une
-expression de mécontentement.</p>
-
-<p>— Je finirai, dit-il, par me ranger du parti
-de ceux qui prétendent que l’Europe ne vaut rien
-aux Américaines. Les unes s’y ruinent, y font
-des mariages stupides, les autres divorcent ou
-changent de religion… On croirait, ma parole
-d’honneur, que toutes y viennent pour faire quelque
-sottise ! ajouta-t-il, en dénouant les bras de
-sa femme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXVIII</h2>
-
-
-<p>Vingt mois se sont écoulés. Ces vingt mois, dans la
-vie de Dora Sant’Anna, furent une période d’activité
-extraordinaire.</p>
-
-<p>Il y eut d’abord son voyage de noces, avec deux
-étapes délicieuses : la première, Fontainebleau ;
-la seconde, Saint-Moritz ; puis l’arrivée en Italie,
-l’installation dans cette villa princière de Frascati
-où Lelo était né. La jeune femme trouva une
-demeure grandiose, une galerie peinte par Jules
-Romain, des salles dallées de marbres rares,
-mais un défaut de confort qui la glaça. Elle n’avait
-pas le sens artistique très développé. Le goût des
-choses anciennes est-il, comme on l’affirme, un
-signe de dégénérescence ? Dora en était exempte :
-elle avait une préférence décidée pour tout ce qui
-était moderne. Les gobelins qui recouvraient les
-murs, les cabinets précieux, les coffres italiens,
-la laissaient froide. Elle eût préféré des chambres
-confortables, des salles de bains bien outillées,
-à tous ces salons dorés ; un lit de cuivre anglais,
-à cette magnifique couche drapée de vieux brocart,
-surmontée d’amours qui tenaient entre leurs mains
-l’écusson des Sant’Anna. Elle se mit à l’œuvre,
-et aussitôt, en quelques jours, au moyen de meubles
-épars çà et là, de trouvailles faites dans les combles,
-elle s’arrangea un appartement plus habitable,
-plus chaud d’aspect.</p>
-
-<p>Au mois d’octobre, Lelo la conduisit chez sa
-mère, à Sora, dans l’Ombrie. La perspective de
-cette visite l’avait importunée comme un cauchemar.
-Elle arriva bien décidée à être aimable, à essayer
-de gagner les sympathies de sa nouvelle famille.
-Elle se heurta à une hostilité trop solide pour
-que sa gentillesse pût la vaincre. L’accueil de la
-comtesse Sant’Anna fut poli, mais d’une frigidité
-décourageante. La duchesse Avellina, sa belle-sœur,
-lui témoigna une sorte d’amitié protectrice
-qui lui porta sur les nerfs. Dès les premiers
-moments, la conscience de déplaire lui causa une
-dangereuse irritation : par bravade, elle exagéra
-sa modernité, montra les plus mauvais côtés de
-son caractère et fit si bien qu’en famille on déplora
-de plus en plus le choix de Lelo.</p>
-
-<p>Dans l’impossibilité de déloger les locataires qui
-habitaient le premier étage du palais Sant’Anna,
-les jeunes gens louèrent le palais Fardelli, via
-Bocca di Leone, un palais de financier plutôt
-que de prince, mais admirablement meublé, avec
-une serre magnifique, unique, qui faisait l’envie
-de toutes les maîtresses de maison.</p>
-
-<p>Madame Verga, malgré son air étourdi, possédait
-un véritable savoir-faire mondain. Elle
-connaissait à fond la société romaine et donna
-à sa compatriote des conseils qui lui permirent de
-bien lancer sa barque. Dora ne tarda pas à se créer
-un cercle agréable. Pour que l’Italien fréquente
-assidûment une maison, il faut qu’il y trouve une
-hôtesse sympathique, aimable et peu exigeante ;
-la jeune Américaine avait toutes ces qualités,
-et, de plus, elle était amusante, originale, elle avait
-des yeux merveilleux, une tournure élégante :
-tous les amis de Lelo la portèrent aux nues. Elle
-eut beaucoup moins de succès auprès des femmes.
-Faute de mieux, elles critiquèrent, sans merci,
-ses manières brusques, sa voix un peu haute, son
-sans-façon. De son côté, elle n’éprouva aucune
-sympathie pour les Italiennes. Elle ne les comprit
-pas du tout. Leur grâce innée, leur coquetterie
-subtile, l’inquiétaient vaguement. Elle avait beau
-se dire qu’elle leur était supérieure par l’instruction,
-par l’intelligence de la vie, elle sentait en elles une
-puissance occulte qu’elle ne pouvait définir, qui
-l’irritait secrètement et lui paraissait redoutable.
-Obligée de fréquenter chez sa belle-sœur, elle s’y
-trouva en contact avec le monde noir. Là, elle
-rencontra beaucoup de courtoisie et d’amabilité ;
-on lui témoigna une bienveillance marquée, on
-lui fit des avances flatteuses, mais elle en flaira
-la raison et se tint sur la défensive.</p>
-
-<p>Bien que Dora s’efforçât de paraître tout à
-fait à l’aise dans ce milieu romain, elle y éprouvait
-une sorte d’oppression, une nostalgie de liberté,
-un besoin de « s’étirer », selon son expression
-pittoresque. Elle s’estimait très heureuse d’avoir
-sa mère auprès d’elle : madame Carroll n’était pas
-retournée en Amérique ; elle avait un appartement
-à l’Hôtel du Quirinal. La jeune femme venait la
-voir chaque jour ; cette visite était le but de sa
-promenade matinale. L’après-midi même, elle tombait
-souvent au milieu de sa réception quotidienne,
-parmi un tas de vieilles filles et de vieilles femmes
-américaines, qui autrefois l’auraient mise en fuite
-et qui maintenant la reposaient. Madame Carroll
-était dans les meilleurs termes avec son gendre.
-Il avait toujours pour elle de charmantes paroles,
-de jolies attentions, et, par reconnaissance, elle se
-plaisait à combler de cadeaux le jeune ménage.</p>
-
-<p>Entre Dora et la comtesse Sant’Anna, les rapports
-étaient moins cordiaux. Leur mutuelle hostilité
-perçait à propos de tout et à propos de rien. La
-famille de son mari était, à vrai dire, le seul nuage
-qu’il y eût dans la vie de la jeune femme. Elle
-avait réussi cependant à faire, comme elle se
-l’était promis, la conquête du cardinal. Les combinaisons
-de la vie humaine ressemblent à celles
-d’un jeu de patience : telles cartes attendent
-longtemps celles qui doivent amener la réussite.
-Le père de Dora, qui avait été un grand joueur de
-billard, lui avait enseigné cet art aussitôt que
-ses petites mains avaient pu manier l’instrument
-à pousser les billes. Elle y était devenue d’une
-belle force. Et ce talent devait contribuer puissamment
-à lui gagner les bonnes grâces de Son Éminence.
-De fait, le cardinal Salvoni aimait passionnément
-le billard : il fut surpris et charmé de trouver
-dans la jeune Américaine une adversaire digne
-de lui ; la sûreté de son coup d’œil, son jeu si
-hardi et si franc, lui donnèrent la meilleure idée de
-son caractère. Au cours des nombreuses parties
-qu’ils firent ensemble, il apprit à la mieux connaître
-et à l’apprécier. C’était la première fois qu’il se
-trouvait en contact avec l’esprit américain, cet
-esprit brillant, clair comme la lumière électrique, et
-comme elle sans chaleur. Il l’étudia, avec d’autant
-plus d’intérêt qu’il le voyait se manifester maintenant,
-d’une manière inquiétante, dans les questions
-religieuses, et, plus d’une fois, ses paupières
-baissées dissimulèrent l’étonnement et le trouble
-qu’il en ressentait.</p>
-
-<p>Malgré son extérieur froid et hautain, le cardinal
-était pitoyable aux souffrances humaines.
-Don Agostino, le ministre de ses bonnes œuvres,
-était un simple prêtre de campagne, avec un cœur
-de saint Vincent de Paul. Il habitait un coin du
-palais Salvoni, passait sa vie à porter des secours
-et des consolations, et avait, à toute heure, ses
-entrées chez le prélat. Lelo avait raconté cela
-à sa femme. Un soir, après une partie chaudement
-disputée, que le cardinal avait gagnée, Dora se
-trouva un moment seule avec lui. Elle se mit à
-pousser nerveusement les boules sur le billard, puis,
-avec un peu de rose aux pommettes :</p>
-
-<p>— Je voudrais vous demander quelque chose,
-fit-elle.</p>
-
-<p>— Demandez, demandez, ma fille ! répondit le
-cardinal que sa victoire avait mis de bonne humeur.</p>
-
-<p>— Voilà… je n’ai pas l’habitude de manger toute
-seule les bonnes choses qui m’ont été données.
-Puisque je vis ici, je dois en faire profiter les
-pauvres de Rome. Je voudrais que vous m’indiquiez
-des familles, des gens que je puisse aider
-à sortir de la misère, mettre en état de se suffire
-à eux-mêmes. Je m’y emploierais avec plaisir, à
-la seule condition qu’ils rendront à d’autres ce que
-j’aurai fait pour eux. Pas de charité, l’aide mutuelle
-seulement : c’est mon système.</p>
-
-<p>Cette fois, le cardinal ouvrit largement les yeux
-et laissa voir tout le plaisir que cette offre lui
-causait.</p>
-
-<p>— Eh bien, je vous enverrai Don Agostino, vous
-lui expliquerez votre système, — dit-il en souriant. — Il
-faudra en surveiller l’application, car il est,
-à l’endroit des malheureux, d’une faiblesse déplorable.</p>
-
-<p>Puis, posant la main sur l’épaule de sa nièce :</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Dio vi benedica, figlia mia !</i> Dieu vous bénisse,
-ma fille ! — ajouta-t-il affectueusement. — Je suis
-content de voir que, sur ces questions-là au moins,
-nous serons toujours d’accord.</p>
-
-<p>Et Dora n’avait pas manqué d’expliquer à Don
-Agostino ses idées en matière de bienfaisance. Elles
-lui causèrent, naturellement, une profonde stupéfaction,
-puis il finit par reconnaître qu’elles avaient
-du bon et entra, corps et âme, dans le système de
-la jeune Américaine. Il était ravi de voir l’intérêt
-qu’elle prenait à ses protégés, il lui pardonnait
-d’être hérétique, chantait ses louanges à tout venant
-et priait pour elle avec une ferveur naïve et touchante.</p>
-
-<p>Dix mois après son mariage, la comtesse eut la
-joie de donner un fils à son mari, un rejeton d’une
-beauté et d’une vigueur merveilleuses. Elle en
-éprouva une satisfaction d’autant plus vive qu’elle
-avait eu le temps d’apprendre combien le sentiment
-de la race et de la paternité est fort chez l’Italien.
-La naissance d’un héritier ne détendit pas ses
-relations avec sa belle-mère. Se sentant plus forte,
-de par sa maternité, elle se montra encore plus
-cassante. Chaque matin, la nourrice portait le
-petit Guido au palais Sant’Anna. La comtesse
-s’arrangeait toujours de manière à l’aller revoir
-l’après-midi au Pincio. L’hygiène anglaise à laquelle
-il était soumis la remplissait d’appréhensions :
-la tête nue, les membres libres, le grand air, les
-sorties par tous les temps, et cela, à Rome ! C’était
-de la folie pure. A la prière de sa mère, Lelo avait
-essayé quelques représentations : la jeune femme
-avait catégoriquement déclaré qu’elle entendait
-élever son fils à l’américaine, lui faire des muscles,
-une santé propre à la vie active. La crainte
-perpétuelle que le bébé ne fût la victime de ces
-innovations entretenait au cœur de la grand’mère
-une colère latente.</p>
-
-<p>En somme, pendant les vingt mois qui venaient
-de s’écouler, Dora avait eu beaucoup de bonheur.
-Un soir, dans les premiers jours d’avril, elle inaugurait,
-à sa réception du jeudi, la lumière
-électrique qu’elle avait fait mettre à grands frais
-au palais Fardelli. Ces beaux salons italiens, aux
-plafonds peints, aux dorures merveilleuses, en
-avaient reçu comme une vie nouvelle. Les fleurs,
-les verdures, la disposition des meubles, la serre
-artistement éclairée, les portes ouvertes sur la
-salle de billard, la fumée de quelques cigares et
-de quelques cigarettes féminines, faisaient un
-ensemble sympathique, tiède au regard et bien
-moderne. On causait, on discutait, on fleurtait.
-Il y avait là des grandes dames italiennes aux
-physionomies ardentes et mobiles, portant admirablement
-des toilettes d’un goût douteux, des
-bijoux royaux, puis des Américaines aux visages
-sereins et froids, mieux habillées et moins élégantes.
-C’était un contraste curieux de races et
-d’éducations diverses, une illustration vivante du
-Vieux Monde et du Nouveau. Et parmi ces femmes
-apparaissaient de belles têtes d’hommes aux yeux
-mélancoliques, des figures masculines dont les
-lignes sculpturales prêtaient à l’habit noir quelque
-chose de noble et de vraiment viril.</p>
-
-<p>Dora, toujours svelte, embellie par le mariage et
-la maternité, vêtue d’une robe de dentelle blanche
-sur fond rose, se promenait de long en large dans
-la serre avec le marquis Verga.</p>
-
-<p>— Croyez-vous, demanda celui-ci, que votre
-mari accepte cette place de maître des cérémonies
-qu’on lui a fait offrir officieusement ? Je lui en ai
-parlé ce matin, il m’a répondu qu’il y penserait.</p>
-
-<p>— Mauvais signe ! dit la jeune femme en secouant
-la tête. — Quand un Italien vous répond : « <i lang="it" xml:lang="it">Ci pensero</i>… »,
-c’est parce qu’il n’a pas le courage de
-formuler le refus qu’il a dans la tête. Je ne sais si
-c’est faiblesse ou bonté.</p>
-
-<p>— L’un et l’autre ! répliqua le marquis avec un
-sourire.</p>
-
-<p>— Peut-être… Non, voyez-vous, Lelo n’acceptera
-pas. Il a trop d’attaches de l’autre côté. Et
-sa famille a sur lui une influence occulte. Il ne
-veut pas en convenir, mais je le sens, il est plutôt
-moins « blanc » que lorsque je l’ai connu. C’est un
-peu humiliant pour moi. Je me console en me
-disant que sa chère amie, la princesse Marina, n’a
-pas mieux réussi à le convertir ! fit-elle avec
-un petit rire nerveux. — Du reste, le caractère
-italien me déconcerte au point de me faire perdre
-tous mes moyens. Vous êtes charmants, mais
-glissants comme des anguilles. Par exemple, quand
-je fais un reproche à Lelo, si je lui donne une
-minute pour réfléchir, une seule, il me prouvera
-que c’est moi qui ai tort et, sur le moment, j’ai la
-bêtise de le croire !</p>
-
-<p>— C’est cela, c’est cela même ! fit le marquis en
-riant de bon cœur.</p>
-
-<p>Puis, reprenant son sérieux :</p>
-
-<p>— Votre mari fait cependant grand cas de votre
-jugement ; il demande toujours votre avis.</p>
-
-<p>— Pour ce qui regarde les affaires, la maison…
-mais, pour le reste, il m’échappe.</p>
-
-<p>— C’est un grand bonheur que vous ayez eu un
-fils. Il vous donne une puissance que vous n’auriez
-jamais obtenue du vivant de votre belle-mère.</p>
-
-<p>— Je le sais… Vous autres Italiens, vous n’êtes
-que des Orientaux, vous ne savez pas encore ce
-que c’est que la femme.</p>
-
-<p>— Possible ! possible !… Mais, pour en revenir
-à notre affaire, il faut que vous tâchiez de décider
-Lelo à demander cette place.</p>
-
-<p>— J’essayerai… sans espoir de réussir ! Il ne
-voudra pas porter un autre coup à sa mère. Elle
-n’est pas encore remise de celui qu’il lui a donné
-en épousant une Américaine.</p>
-
-<p>— N’importe, ne vous découragez pas. Voyez,
-la marquise d’Anguilhon a obtenu de son mari
-qu’il se présente à la députation. Et il vient
-d’être élu.</p>
-
-<p>— Ah bah !</p>
-
-<p>— Oui. Et, si quelqu’un avait l’air d’être décidé
-à ne rien faire, c’était bien lui.</p>
-
-<p>— Mais elle a mis du temps à le convertir !… Les
-Européens me font l’effet d’êtres enracinés. Quand
-on propose quelque chose à un Américain, il a
-bientôt répondu oui ou non ; vous autres, vous
-semblez descendre en vous-mêmes, à des profondeurs
-effroyables, avant de vous décider. Je
-commence à m’y accoutumer, mais ce que cela
-m’a donné de grincements de dents !… Savez-vous
-qu’en vingt mois j’ai fait merveille, étant donnés
-les obstacles connus et inconnus, les préjugés auxquels
-je me suis heurtée ! Quand j’y réfléchis, je
-ne peux m’empêcher de ressentir un peu d’admiration
-pour moi-même. Si j’étais restée en Amérique,
-je n’aurais jamais su ce que je valais.</p>
-
-<p>— J’avoue que, connaissant votre caractère et
-celui de Lelo, j’aurais cru que votre char conjugal
-crierait davantage.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est que je mets de l’huile dans les
-roues, constamment, de l’huile de sagesse, qui
-coûte très cher ! fit la comtesse avec une mine
-sérieuse.</p>
-
-<p>Puis, comme pour changer le sujet de la conversation :</p>
-
-<p>— A propos, vous savez que les Ronald sont à
-Paris…</p>
-
-<p>— Vraiment ?</p>
-
-<p>— Henri a été envoyé pour représenter les États-Unis
-au Congrès international de chimie.</p>
-
-<p>— Viendront-ils à Rome ?</p>
-
-<p>— A Rome ! oh ! sûrement non : mon cher oncle
-ne m’a pas encore pardonné mon mariage. Nous
-ne nous écrivons plus. Les lettres d’Hélène même
-ne sont pas très cordiales. J’ai continué la correspondance
-avec elle pour ne pas rompre ce lien
-de famille qui me rattache aussi à mon pays…
-C’est curieux, je n’ai jamais tant aimé l’Amérique
-que depuis que j’en suis éloignée.</p>
-
-<p>— Quand vous écrirez à madame Ronald, présentez-lui
-mes hommages.</p>
-
-<p>— Ce sera fait. Je vais justement lui écrire, ce
-soir même, pour la prier de me choisir quelques
-jolies toilettes de printemps… Et puis, je vous
-promets de livrer un dernier assaut à mon cher
-époux au sujet de cette place. Si j’échoue cette
-fois, je reviendrai à la charge quand il y aura une
-autre vacance. Donnez-moi du temps : vous savez
-que Lelo est un enraciné !</p>
-
-<p>Comme la jeune femme disait cela, la soirée
-tirait à sa fin. Plusieurs de ses hôtes se levèrent
-et vinrent prendre congé d’elle : ce fut le signal
-du départ ; il n’était pas loin de minuit.</p>
-
-<p>— Attends-moi, dit Lelo à un de ses amis, je
-t’accompagne jusqu’au club.</p>
-
-<p>— Vous sortez, à cette heure-ci ? fit Dora d’un
-air mécontent.</p>
-
-<p>— Oui, j’ai besoin de prendre l’air. (Prendre
-l’air est le prétexte favori du mari italien.) Je
-reviens dans quelques minutes.</p>
-
-<p>Après avoir donné l’ordre de tout éteindre, la
-comtesse alla faire sa visite accoutumée au petit
-Guido. Debout près du berceau, avec une expression
-de douceur très rare sur son visage, elle
-regarda l’adorable tête couverte d’épaisses boucles
-brun cuivré, observa le sommeil de l’enfant ; puis,
-ayant pris d’une tendre pression la température
-des petites mains, elle se retira à pas légers.</p>
-
-<p>Malgré la défense répétée de son mari, elle l’attendait
-presque toujours. Ses journées étaient si
-remplies que souvent elle ne trouvait pas un autre
-moment pour faire sa correspondance. Ce soir, elle
-voulait non seulement écrire à madame Ronald,
-mais tenir la promesse qu’elle avait faite au marquis
-Verga. Elle avait elle-même le plus vif désir de
-voir Lelo à la cour. Il l’avait présentée au roi et
-à la reine. Sur ses instances réitérées, il l’avait
-conduite, cet hiver, à deux bals du Quirinal. Ces
-démarches avaient en quelque sorte inspiré l’offre
-officieuse qui lui était faite, mais Dora sentait
-bien qu’il ne se compromettrait pas davantage.</p>
-
-<p>Elle quitta sa toilette de soirée, enfila une
-merveilleuse robe de chambre rose pâle, garnie
-de flots de dentelles et de rubans, puis elle vint
-s’asseoir auprès du feu, et, son buvard sur les
-genoux, sous la lumière électrique d’une haute
-lampe, elle se mit à écrire. Elle remplit huit pages
-de son écriture mince et grande, une écriture
-extravagante, bien caractéristique de son originalité.
-Sa lettre achevée, elle jeta un regard sur
-la pendule : il était une heure, Lelo avait promis
-de rentrer tout de suite et, comme d’habitude, il
-n’avait pas tenu sa parole. Cette réflexion amena
-une petite contraction au coin des lèvres de la
-jeune Américaine. Au moment où le comte faisait
-une promesse à sa femme, il avait bien l’intention
-de la tenir ; mais, habitué à ne jamais remonter
-le courant, il se laissait entraîner par un ami,
-par la tentation d’une partie de cartes, par un
-rien. Il avait ensuite des excuses géniales, comme
-l’Italien seul sait en trouver, avec des mots tendres,
-qui désarmaient Dora. Elle pardonnait, et s’en
-voulait bientôt de sa faiblesse.</p>
-
-<p>Pendant qu’elle était là, à attendre, dans le
-silence de la nuit, elle se prit à songer à tout ce
-qui s’était passé depuis vingt mois. Peu à peu, sa
-pensée s’engourdit de fatigue, les images devinrent
-confuses derrière son front et, renversant la tête
-en arrière, elle s’endormit profondément.</p>
-
-<p>Sant’Anna, au lieu d’accompagner son ami
-jusqu’au club, comme il en avait d’abord l’intention,
-était monté. On lui avait proposé cinq parties
-d’écarté ; il en avait joué dix, quinze, avec une
-déveine croissante. La déveine exaspère l’Italien
-bien plus que la perte d’argent : lorsque, vers
-deux heures, Lelo entra dans le petit salon, le
-bougeoir à la main, le paletot jeté sur les épaules,
-le chapeau un peu de côté, il avait l’air de très
-mauvaise humeur.</p>
-
-<p>La jeune femme, plongée dans le premier sommeil,
-ne l’entendit pas.</p>
-
-<p>— Dora ! appela-t-il.</p>
-
-<p>Et Dora eut un sursaut, elle ouvrit les yeux et
-se mit debout.</p>
-
-<p>— Pourquoi n’êtes-vous pas couchée ? C’est insupportable
-de vous trouver toujours pelotonnée
-comme un chat à guetter mon retour !</p>
-
-<p>— Vous aviez promis de revenir tout de suite ;
-j’avais une lettre à écrire, et puis je voulais vous
-parler à propos de cette place.</p>
-
-<p>Si Dora n’avait pas eu les yeux encore pleins de
-sommeil, elle aurait vu, à la physionomie de son
-mari, que le moment était mal choisi.</p>
-
-<p>— Nous y voilà ! fit le comte posant sa lumière
-sur la cheminée.</p>
-
-<p>— Avez-vous réfléchi, comme vous l’aviez promis
-à Verga ?</p>
-
-<p>— Parfaitement.</p>
-
-<p>— Et qu’allez-vous faire ?</p>
-
-<p>— Remercier… et refuser.</p>
-
-<p>— Oh ! Lelo, j’avais espéré…</p>
-
-<p>— Vous avez eu tort. Je ne veux pas aliéner ma
-liberté et m’attirer des <i lang="it" xml:lang="it">seccature</i>, des tracasseries.</p>
-
-<p>— Dites-moi plutôt que vous craignez de déplaire
-à votre famille.</p>
-
-<p>— C’est cela même. Vous avez deviné.</p>
-
-<p>— Mes désirs ne comptent donc pour rien ?
-Votre mère, votre sœur, vous sont plus que votre
-femme ?</p>
-
-<p>— Vous voulez me faire une scène ? Alors, bonsoir !</p>
-
-<p>Et Lelo reprenant son bougeoir tourna les
-épaules et quitta le salon.</p>
-
-<p>La jeune femme demeura, pendant quelques
-secondes, comme pétrifiée par le saisissement, puis
-un flot de sang rougit jusqu’à ses oreilles, deux
-grands éclairs jaillirent de ses yeux, la colère
-amincit le bas de son visage.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est ainsi ! s’écria-t-elle tout haut, eh
-bien, nous verrons !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXIX</h2>
-
-
-<p>En général, on connaît peu et mal les Italiens.
-On les croit volontiers ardents, passionnés, enthousiastes,
-faux et traîtres. Rien n’est moins exact.
-Le feu qui anime leurs yeux, leurs gestes, et colore
-leurs lèvres, n’est qu’à la surface. Ce sont des
-esprits froids, calculateurs et subtils, des sages
-avec des flambées de passion, des faibles avec des
-accès de force, des égoïstes avec des élans de bonté
-et de dévouement. Leur langue, que l’on imagine
-faite pour la guitare, est au contraire sévère,
-noble, difficile à manier. Elle ne se prête ni à la
-conversation ni au roman, mais elle est, par excellence,
-l’instrument de la poésie et de la philosophie.
-Race et langue italiennes ont conservé longtemps
-une harmonie et une rigidité classiques. Elles ont
-enfin commencé leur évolution ; et cette évolution,
-hâtée par la liberté reconquise, par la science et
-par les mariages étrangers, tend à une résurrection
-glorieuse.</p>
-
-<p>Les Italiens et les Français ont bien eu la même
-mère, mais non le même père. Les Italiens sont les
-fils aînés et légitimes de la race latine ; elle leur
-a donné sa beauté, sa noblesse d’allures, sa douceur
-féminine. Puis, la grande dame a été violée par les
-Barbares, sur les champs de bataille, et de ce viol
-les Français sont nés. Gaulois et Francs ont laissé
-en eux leur empreinte, quelque chose de leurs
-rêves, de leur génie ; ils leur ont fait des corps
-agiles, des traits heurtés et irréguliers, qu’ennoblit
-et idéalise toujours l’âme maternelle. Cette demi-fraternité
-explique l’antagonisme latent qui existe
-entre les deux peuples, leurs brouilles, leurs réconciliations,
-leurs accès de haine et de tendresse.
-La dissemblance atavique de leurs caractères est
-surtout remarquable dans l’amour et dans le
-mariage. C’est un article de foi, chez les Américaines,
-que l’Italien fait pour l’étrangère un meilleur
-mari que le Français, et c’est incontestable.
-Sa nature, bien qu’affinée, est beaucoup plus
-simple. Dans sa vie conjugale, il n’a pas besoin
-d’art, d’illusions, d’idéalité. Il demande que sa
-femme soit jolie, qu’elle lui donne des enfants,
-qu’elle empiète le moins possible sur sa liberté,
-ne l’excède pas avec des sentimentalités et tienne
-compte de ses nerfs. Comme l’avait dit la marquise
-Verga, il est infidèle, mais constant. Si quelque
-bonne fortune se présente, il y fait honneur par
-dignité masculine : c’est une infidélité d’épiderme,
-et chez lui l’épiderme est très sensuel. Il a un goût
-prononcé pour la race saxonne : un secret instinct
-de sélection lui fait rechercher l’Anglaise et l’Américaine.
-De leur côté, l’Anglaise et l’Américaine
-sont irrésistiblement attirées par l’Italien. Elles,
-qui sont accoutumées à des hommes d’action,
-s’éprennent avec une facilité extraordinaire de cet
-être de paresse et de rêve. Elles ne le comprennent
-pas, mais elles l’aiment avec d’autant plus d’illusions.
-C’était le cas de Dora. Son mari était pour
-elle un mystère vivant qui l’intéressait, l’exaspérait
-et la charmait.</p>
-
-<p>Comme la plupart de ses compatriotes, Lelo
-avait la colère prompte et vite apaisée, puis des
-accès de mutisme nerveux encore plus déconcertants,
-causés par une légère contrariété, un mot
-trop vif de sa femme, la présence même d’une
-personne antipathique, déterminés souvent par ces
-passages de mélancolie, ces curieuses rêveries
-auxquelles sont sujets les hommes de race très
-ancienne. Dora prétendait qu’alors il se mettait
-en boule à la manière des hérissons ; parfois, elle
-lui disait avec le plus grand sérieux : « Lelo, je
-vous en prie, ne vous mettez pas en boule !… »
-Le mot, très juste et irrésistiblement drôle en
-anglais : « <i lang="en" xml:lang="en">Don’t curl up !</i> » avait fait fortune dans
-le clan italo-américain et on l’y répétait couramment.
-Lorsque la comtesse voyait son mari en
-boule, elle se faisait toute petite et ne s’en approchait
-pas. Quand il revenait à l’attitude normale,
-il la remerciait par un sourire, par un mot affectueux,
-de l’avoir laissé tranquille. Un jour, il dit
-à sa femme, à propos d’une divergence d’idées,
-qu’elle ne comprendrait jamais l’âme latine ; elle
-en fut piquée au vif. Le mot et la chose excitèrent
-ses railleries, elle s’en moqua impitoyablement,
-mais au fond elle sentait bien que l’âme latine
-était un ensemble de sentiments, de sensations,
-qui lui échappait.</p>
-
-<p>Aussi bien elle ne s’était pas vantée, en disant au
-marquis Verga qu’elle mettait de l’huile dans les
-roues du char conjugal. Elle avait appris à peser
-ses paroles, s’était efforcée d’atténuer sa brusquerie.
-Madame Carroll, qui connaissait son caractère,
-n’en revenait pas. Jusqu’à son mariage, Dora
-n’avait vraiment songé qu’à elle-même ; elle
-s’oubliait maintenant, et cela ne lui coûtait pas.
-Lelo était devenu son objectif unique ; c’était
-son bon plaisir qu’elle consultait, et non plus
-le sien propre. Elle voyait très clairement les
-défauts et les faiblesses de son mari, mais elle les
-attribuait à son éducation. Elle rendait sa famille
-responsable de sa mauvaise humeur, de ses petites
-injustices, de ses entêtements. C’était contre cette
-famille, contre elle seule, que se tournait la colère
-de la jeune femme… C’était à sa belle-mère, à sa
-belle-sœur qu’elle en voulait, après cette fin de
-soirée orageuse, tandis qu’elle se déshabillait avec
-des doigts tremblant de rage et répétait :</p>
-
-<p>— Ah ! c’est ainsi !… Eh bien, nous verrons !</p>
-
-<p>L’homme, en général, a une facilité admirable
-pour oublier ses torts. L’Italien sait les réparer
-comme pas un : <i lang="it" xml:lang="it">rimediare</i>, « réparer » est son fort.
-Le lendemain matin, Lelo entra chez sa femme avec
-un visage reposé, rayonnant de bonne humeur,
-et lui proposa pour l’après-midi une promenade en
-phaéton. C’était un des plus grands plaisirs qu’il
-pût lui faire. Elle n’eut pas le courage de se punir
-elle-même en refusant : elle accepta, mais avec
-un air d’indifférence parfaitement digne. Du reste,
-à son réveil, une idée géniale lui était venue, une
-idée qui lui avait fait pousser un petit cri de joie
-et l’avait remise promptement sur pied.</p>
-
-<p>L’hiver précédent, Dora, dont l’installation
-était incomplète, avait imaginé de donner des
-dîners, des soupers, des thés au Grand-Hôtel.
-Lelo y avait consenti non sans peine. Cette innovation
-provoqua de vives critiques ; dans la
-société noire, on s’en moqua spirituellement.
-Mais dîners, soupers, thés eurent un succès inattendu.
-Des princes, des ducs, possesseurs de
-palais, de maisons royalement montées, se mirent
-à recevoir, eux aussi, au Grand-Hôtel, et trouvèrent
-cela plus simple et plus économique. Leur
-exemple fut suivi. Et maintenant, à Rome, de
-très grandes dames viennent exhiber leurs toilettes,
-leurs épaules, leurs bijoux héréditaires, dans le
-décor banal d’un restaurant, comme des enrichies
-de la veille. Ces dînettes à l’américaine, succédant
-aux beaux repas aristocratiques d’autrefois, sont
-plutôt pénibles à voir, et Dora, qui les a mises
-à la mode, a sans s’en douter un gros péché sur
-la conscience. Cette année, cependant, l’état de sa
-maison, tout à fait organisée, lui avait permis de
-recevoir chez elle, et son mari entendait bien que
-désormais il en fût toujours ainsi.</p>
-
-<p>Le lendemain de la scène qui l’avait si cruellement
-mortifiée, la jeune femme offrait un grand
-dîner à l’ambassadeur des États-Unis, un ami
-particulier de sa famille. Les invitations étaient
-lancées depuis huit jours. Ce dîner, auquel étaient
-priés des membres du corps diplomatique, des
-Romains, son beau-frère et sa belle-sœur, ce dîner,
-par la décoration de la table, serait blanc. Blanc !
-tout blanc ! Voilà l’idée triomphante qui lui était
-venue. Ah ! on voulait ramener son mari dans le
-parti noir ! Eh bien, elle ferait un coup d’État et
-lancerait définitivement sa profession de foi. Quel
-jolie revanche ! Cette pensée mit toute la journée
-des lueurs de malice dans ses yeux clairs. Elle
-demanda à Lelo de lui laisser l’entière responsabilité
-des ordres et des arrangements : elle voulait,
-dit-elle, essayer de se tirer d’affaire toute seule. Il
-ne devait rien voir, rien savoir. Il promit gaiement
-de ne pas regarder.</p>
-
-<p>Le hasard favorisa le plan de Dora. A déjeuner,
-le comte reçut une dépêche de Frascati, son chef
-d’écurie lui annonçait que son cheval favori était
-malade. Il partit aussitôt, emmenant le vétérinaire.
-Toutes les fleurs que la comtesse avait commandées
-arrivèrent dans l’après-midi et, portes fermées,
-elle passa plusieurs heures à en parer la table.
-Elle y travailla sous l’impulsion de sa rancune,
-jouissant d’avance de la figure que feraient son
-beau-frère et sa belle-sœur… et son mari. Son
-mari ! Ah ! ceci l’amusait moins. Serait-il bien en
-colère ? Elle aperçut tout à coup la hardiesse de
-l’acte qu’elle allait commettre. Un instant, elle
-le regretta, à cause du cardinal, qui le désapprouverait,
-puis elle haussa les épaules. « Tant pis ! il
-fallait bien donner une leçon à tous ces Sant’Anna
-et leur montrer de quoi l’Américaine est faite ! »</p>
-
-<p>Lelo rentra de Frascati juste à temps pour
-s’habiller. A huit heures, tout le monde se trouvait
-réuni au salon. Lorsque le maître d’hôtel eut lancé
-la phrase d’étiquette, le comte offrit son bras à
-l’ambassadrice des États-Unis. Comme il arrivait
-au seuil de la salle à manger, ses yeux tombèrent
-sur la table magnifiquement dressée. Il pâlit de
-saisissement et dut se mordre la lèvre pour réagir
-contre la colère soudaine qui éclatait en lui. Un
-dîner blanc !… Sa femme avait osé cela !… Personne
-ne pouvait s’y méprendre. Les ors du plafond,
-les boiseries d’acajou, les livrées rouges et vertes
-des valets de pied, faisaient ressortir impitoyablement
-la couleur symbolique. Blancs, les petits
-abat-jour des flambeaux ; blanches, les roses qui
-s’élançaient du surtout d’argent ; blancs, les
-camélias, les œillets, les muguets jetés harmonieusement
-sur la nappe de Flandre où étaient tissées
-les armes des Sant’Anna. En prenant sa place
-vis-à-vis son mari, Dora rencontra ses regards
-étincelants : elle les soutint sans bravade et sans
-faiblesse, serrant un peu les lèvres pour se raidir
-en elle-même. Puis, tournant la tête vers le duc
-et la duchesse Avellina, elle vit, avec une satisfaction
-intense, leurs physionomies altérées et déconfites.</p>
-
-<p>Donna Pia se remit très vite et, promenant les
-yeux sur la table :</p>
-
-<p>— On dirait un dîner de fiançailles, fit-elle assez
-imprudemment.</p>
-
-<p>— Un dîner politique, plutôt ! répliqua la comtesse.
-Le blanc est de mise, lorsqu’on reçoit un
-ambassadeur auprès du roi d’Italie, — ajouta-t-elle
-avec un sourire à l’adresse de son compatriote.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est vrai, j’avais oublié ! fit la duchesse
-avec une impertinence de grande dame. C’est une
-très jolie idée que vous avez eue là.</p>
-
-<p>— N’est-ce pas ? fit Dora de l’air le plus innocent.
-Je suis contente qu’elle vous plaise.</p>
-
-<p>Seuls, les Romains qui se trouvaient là sentirent
-l’animosité, la colère qui se cachaient sous ces
-paroles aimables. Il y eut un moment de froid et
-de malaise produit par les fluides qui extériorisaient
-l’hostilité des deux jeunes femmes. Avec sa
-belle humeur, la comtesse l’eut bien vite dissipé
-et, pendant le reste du repas, elle sut éviter tout
-ce qui aurait pu troubler de nouveau la sérénité
-de l’atmosphère. Le dîner devait être suivi d’une
-réception au cours de laquelle il y aurait de la
-musique. Aussitôt après le café, le duc et la duchesse
-Avellina se retirèrent, sous prétexte d’un engagement.
-Aucun des invités ne s’y trompa : cette
-manœuvre était bel et bien une protestation
-politique.</p>
-
-<p>Le marquis Verga fut le seul, cependant, à soupçonner
-toute la vérité. Curieux de savoir s’il avait
-deviné juste, il saisit un moment propice et séquestrant
-son ami :</p>
-
-<p>— Quelle bonne inspiration tu as eue de donner
-ce dîner blanc !</p>
-
-<p>— Tu trouves ?… Eh bien, tu peux féliciter ma
-femme : car l’idée est d’elle, tu aurais dû t’en
-douter. C’est une surprise qu’elle m’a faite.</p>
-
-<p>— Ah, elle est bien bonne ! elle est bien bonne !
-s’écria le marquis en riant.</p>
-
-<p>— Elle me semble mauvaise, à moi ! — fit
-Sant’Anna sans se dérider. — Ces Américaines ont
-le diable au corps !</p>
-
-<p>— A qui le dis-tu !… Là pourtant, la comtesse
-t’a rendu un service, en arborant la couleur vraie
-de tes opinions. Cela fermera la bouche à ceux qui
-prétendent que tu te réserves pour le cas où ton
-oncle serait élu pape.</p>
-
-<p>Une flamme passa sur le visage de Lelo.</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Imbecilli !</i> imbéciles ! — fit-il avec l’expression
-de dédain cinglant que l’Italien sait donner
-à ce mot. — Ceux-là me connaissent mal. Si mon
-oncle, devenu pape, suivait la politique de ses
-prédécesseurs, je solliciterais immédiatement un
-office à la cour, pour montrer mon loyalisme envers
-l’Italie : car je suis Italien… je l’ai senti dans toutes
-mes fibres lors de la défaite d’Adoua ! conclut-il
-en abaissant ses paupières.</p>
-
-<p>— Je n’en doute pas. En attendant, ce dîner
-blanc, offert à l’ambassadeur des États-Unis, sera
-considéré comme une courageuse initiative. Ne
-t’avise pas de la renier.</p>
-
-<p>— Si je ne le fais pas, c’est par respect pour moi-même.
-Dora mériterait une leçon.</p>
-
-<p>Pendant cette conversation, dont elle devinait
-le sujet, la jeune femme avait épié, non sans
-inquiétude, la physionomie de son seigneur et
-maître ; elle ne l’avait point trouvée rassurante.
-Quelques minutes plus tard, le marquis la tirait à
-part et lui disait avec un sourire :</p>
-
-<p>— Ah ! comtesse, comtesse ! vous allez trop
-vite en besogne !</p>
-
-<p>— Vous me blâmez ?</p>
-
-<p>— Comme mari, oui. Une femme n’a pas le
-droit de prendre de telles initiatives. Maintenant,
-Lelo, par esprit de contradiction, pour apaiser les
-siens, va faire un pas en arrière.</p>
-
-<p>— N’importe, j’ai eu ma petite satisfaction. Et tout
-le monde saura demain de quel parti nous sommes.</p>
-
-<p>— Oui, mais rappelez-vous notre proverbe :
-<i lang="it" xml:lang="it">Chi va piano va sano !</i></p>
-
-<p>Pendant le reste de la soirée, Dora chercha en
-vain à rencontrer le regard de son mari. Malgré sa
-bravoure naturelle, elle ne laissait pas que de
-redouter le moment où il lui faudrait affronter ses
-reproches. A mesure que les groupes de ses hôtes
-s’éclaircissaient, son appréhension augmentait.
-Lorsque vers une heure du matin tout le monde
-fut parti, elle donna ses derniers ordres et alla rejoindre
-Lelo qui, ce soir-là, n’avait pas eu besoin
-de prendre l’air.</p>
-
-<p>En entrant dans le petit salon où il l’attendait,
-debout devant la cheminée, la physionomie « sauvage »,
-comme disent les Anglais, elle eut un petit
-rire nerveux ; puis, s’approchant de lui, elle baissa
-la tête, croisa ses doigts endiamantés au-dessus
-de son front comme pour se préserver de quelque
-projectile :</p>
-
-<p>— Ne me foudroyez pas ! dit-elle.</p>
-
-<p>Elle était si drôle ainsi, que Lelo eut de la peine
-à réprimer un sourire.</p>
-
-<p>— J’ai eu tort, ajouta la jeune femme en se
-redressant.</p>
-
-<p>— Ah ! vous me faites la grâce de le reconnaître !</p>
-
-<p>— Oui, parce que ma conscience me l’a dit… un
-peu tard, c’est vrai. Je me suis laissée emporter
-par le plaisir de me venger de votre rebuffade de
-l’autre soir… et par le désir que j’ai de vous voir
-Italien.</p>
-
-<p>— Italien ! répéta Lelo, en ouvrant tout grands
-ses yeux magnifiques. — Et qu’est-ce que je suis,
-s’il vous plaît !</p>
-
-<p>— Romain. Votre famille est romaine ; elle a
-une religion, et pas de patrie. La patrie, c’est le
-drapeau, ce n’est pas l’église.</p>
-
-<p>Sant’Anna demeura comme saisi.</p>
-
-<p>— Elle est forte, celle-là ! balbutia-t-il.</p>
-
-<p>— C’est la vérité. Votre fils sera Italien, du
-reste ; vous ne pouvez pas être dans un autre
-camp que lui.</p>
-
-<p>Les paupières du comte battirent, il effila nerveusement
-sa moustache. La comtesse reprit :</p>
-
-<p>— Je ne blâme pas les vôtres…</p>
-
-<p>— Vous êtes bien bonne !</p>
-
-<p>— Je ne les blâme pas, — continua-t-elle imperturbablement, — parce
-qu’ils ne peuvent guère
-penser autrement qu’ils ne font ; mais ils cherchent
-à vous ramener au Vatican, c’est ce qui m’enrage.</p>
-
-<p>— Ce qui vous enrage, c’est de ne pas faire
-partie de la cour. Votre ambition n’est pas tant de
-me voir maître des cérémonies que de devenir
-dame d’honneur de la reine. Vous autres Américaines,
-vous êtes insatiables. Un de ces jours, vous
-allez me demander de prendre ce titre de prince
-napolitain qui est dans la famille !</p>
-
-<p>— Non, non, jamais. Je ne suis pas assez stupide
-pour vouloir changer ce beau nom historique de
-Sant’Anna contre un nom que personne n’aura
-jamais entendu à Rome. Du reste, une couronne
-fermée m’effrayerait.</p>
-
-<p>— C’est heureux !… Et maintenant que nous
-sommes blancs… blancs ! — répéta rageusement
-le comte, — vous l’avez proclamé et je ne vous
-démentirai pas : que cela vous suffise… Mais tant
-que ma mère vivra, nous nous en tiendrons là de
-nos démonstrations politiques. Je ne veux ni
-l’offenser, ni la peiner davantage. Vous considérez
-ces égards comme des sentimentalités méprisables :
-ces sentimentalités sont dans mon caractère latin,
-je vous prie de les respecter à l’avenir. Demain,
-ces satanés journaux feront de votre dîner blanc
-le sujet de leur chronique mondaine ; les uns me
-loueront, les autres m’insulteront. Voilà ce que vous
-aurez gagné !</p>
-
-<p>— Je n’avais pas prévu cette conséquence, fit
-Dora confuse, je le regrette…</p>
-
-<p>— Non, vous n’aviez pas prévu ! S’il y a des
-femmes qui pensent, il y en a joliment peu qui
-réfléchissent, et, sûrement, vous n’êtes pas de celles-là…
-Vous auriez dû savoir que l’on n’en use pas si
-librement avec les gens et les choses du Vieux
-Monde. Rome, qui n’a pas été bâtie en un jour,
-selon le proverbe, ne saurait non plus être démolie
-en un jour, même par les Américaines.</p>
-
-<p>— Après tout, — fit la jeune femme avec un
-peu d’impatience, — le mal n’est pas si grand. Il
-est toujours honorable d’avoir le courage de ses
-opinions.</p>
-
-<p>— Quand cela est nécessaire, oui… mais quand
-cela ne sert qu’à vous attirer des ennuis, c’est
-idiot !</p>
-
-<p>La comtesse, qui était restée debout, mit ses
-bras autour du cou de son mari.</p>
-
-<p>— Voyons, Lelo, ne croyez-vous pas que vous
-m’avez dit assez de choses désagréables pour ce
-soir ? Vous devez être soulagé.</p>
-
-<p>La jeune femme était là devant son mari, les
-joues colorées, les yeux luisants entre leurs longs
-cils, très jolie dans sa toilette de souple satin
-blanc, toute parfumée par les fleurs de son corsage.
-Sant’Anna détourna son regard pour échapper à
-la séduction de cette jeunesse et de cette élégance ;
-il essaya même de se dégager de l’étreinte, mais
-elle la resserra, puis, par une inspiration assez
-extraordinaire chez celle qui avait été mademoiselle
-Carroll :</p>
-
-<p>— Allons voir bébé ! dit-elle.</p>
-
-<p>Et le comte, subitement pacifié, la physionomie
-détendue par la pensée de son fils, se laissa emmener
-sans résistance.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXX</h2>
-
-
-<p>L’amour avait donné à la vie de madame Ronald,
-aussi bien qu’à celle de Dora, une autre direction,
-et les vingt mois écoulés furent également pour
-elle une période de grande activité.</p>
-
-<p>Son changement de religion avait mis en émoi
-toute la société de New-York. La présidente des
-<i lang="en" xml:lang="en">Colonial Dames</i> abandonnant cette élégante Église
-épiscopale d’Amérique pour se faire catholique
-romaine ! C’était outrageant. On fut assez libéral
-pour ne pas lui retirer ses honneurs, mais sa conversion
-choquait d’autant plus qu’aux États-Unis
-le catholicisme est généralement considéré
-comme la religion des Irlandais et des pauvres.
-La vanité lui est un obstacle formidable. Le jour
-où quelques converties de première classe le
-mettront à la mode, il sera bien près d’avoir gagné
-la bataille. En attendant, il semble faire d’assez
-rapides progrès. Prendra-t-il définitivement racine ?
-Les croyances sont comme les germes : le sol où
-elles tombent les nourrit ou les tue. Si le catholicisme
-vit aux États-Unis, il y aura son évolution,
-il s’y développera comme il s’était développé
-dans l’âme de madame Ronald. Le cerveau américain
-sera le creuset d’où il sortira purifié de ses
-scories. Il deviendra plus viril et plus sain, moins
-sensuel et moins mystique. Il acceptera les découvertes
-de la science comme des révélations, reconnaîtra
-les forces psychiques et naturelles qui
-font les miracles. Il pratiquera, non plus la charité
-qui humilie, mais la fraternité qui relève. Il enseignera
-décidément à l’homme sa vraie mission,
-son rôle d’artiste et d’ouvrier dans l’œuvre universelle.
-Il deviendra cela, ou il demeurera l’apanage
-des Irlandais, des petits et des ignorants. Du
-reste, le catholicisme, intangible dans son essence,
-a autant de caractères qu’il y a de peuples et de
-races. En Angleterre, il est rigide, simple et mâle ; en
-Espagne, sensuel, sauvage et fanatique ; en Italie,
-faible et superstitieux ; en France, sentimental
-et idéaliste… On peut dire qu’il a son corps dans
-la race saxonne, son âme dans la race latine et
-qu’il aura probablement son esprit en Amérique.</p>
-
-<p>Dès son retour, Hélène fut interviewée, assaillie
-de questions. Elle eut de furieux assauts à soutenir.
-Ses amies s’étonnèrent qu’elle eût embrassé une
-religion faite de superstitions grossières. Elle leur
-répondit, de son ton le plus absolu, qu’elles parlaient
-de ce qu’elles ne connaissaient pas, qu’il y a
-un catholicisme inférieur et un catholicisme
-supérieur, — où avait-elle pris cela, bon Dieu ! — et
-que ce dernier, le sien, était une religion très
-avancée, la religion de l’avenir. Elle montra triomphalement
-la logique, l’enchaînement des dogmes
-symboliques, sortant de la légende de l’Éden, et
-la poésie, la spiritualité du culte. Elle déclara,
-enfin, qu’elle aimait mieux appartenir à une Église
-ayant un chef visible, attendu qu’un corps avec
-une tête, même imparfaite, est préférable à un
-corps sans tête. Dans sa bizarre apologie, elle
-mit cette ardeur caractéristique que l’Américaine
-emploie à propager une idée. Elle ne se douta pas
-un instant qu’elle nageait en pleine hérésie. L’abbé
-de Rovel eût été à la fois émerveillé et horrifié de
-voir comment la lettre du catéchisme s’était
-développée dans ce cerveau de Transatlantique.</p>
-
-<p>Mademoiselle Beauchamp éprouva un très grand
-chagrin de ce qu’elle appelait la folie de sa nièce.
-Elle en accusait le séjour au couvent de l’Assomption.
-Elle ne fit jamais aucun reproche, pas même
-la plus légère allusion ; cette réserve seule montrait
-combien le sujet lui était pénible. Hélène, s’étant
-invitée à déjeuner chez elle un vendredi, on lui
-servit des aliments maigres. La jeune femme ne
-put s’empêcher d’admirer le sentiment du devoir
-dont témoignait cette attention.</p>
-
-<p>— Un bon point pour vous, tante Sophie !…
-dit-elle en souriant. Vous mériteriez de devenir
-catholique.</p>
-
-<p>— Merci ! répondit la vieille fille en se redressant
-de toute sa hauteur physique et morale. — La
-religion de mes parents me suffit ; elle a fait
-plusieurs générations d’honnêtes gens.</p>
-
-<p>Madame Ronald trouva dans sa foi nouvelle,
-non pas la paix complète qu’elle avait espérée, mais
-des joies très douces et une croissante satisfaction
-intérieure : son âme s’affina, se nuança d’une
-façon merveilleuse ; elle resta incapable, cependant,
-de ces grands coups d’ailes qui rompent à
-jamais les liens terrestres. Hélène eut le bonheur
-de rencontrer parmi les prêtres de Saint-Patrick,
-sa paroisse, un Américain d’origine irlandaise sur
-qui semblait être tombé le manteau du cardinal
-Manning, un homme qui aimait l’humanité pour
-elle-même. Le père O’Neill sut tourner le cœur
-et l’esprit de la nouvelle convertie vers les malheureux.
-Sous son inspiration, madame Ronald
-mit en pratique le principe de cette assistance
-mutuelle qui est la forme élevée de la charité.
-Elle se livra à un véritable sauvetage matériel et
-moral d’êtres humains ; elle y trouva un intérêt — <i lang="en" xml:lang="en">an
-excitement</i> — de plus en plus vif, et des
-jouissances qui lui firent mépriser toutes les autres.
-Au lieu de cette fameuse ligue contre le luxe qu’elle
-avait rêvé un jour de créer, elle fonda une ligue
-contre le vice, la saleté, la laideur, la maladie. Elle
-enrôla comme apôtres des jeunes filles, des jeunes
-gens, des millionnaires, demandant aux uns de
-l’argent, aux autres leur concours actif. Personne
-n’eut jamais le courage de lui rien refuser. Sa beauté,
-son charme, ne lui valurent plus seulement d’inutiles
-admirations, mais des dons magnifiques, qui
-vinrent alimenter des œuvres humanitaires. En
-vingt mois, elle fit un bien considérable. Elle
-acquit un pouvoir tel que plusieurs de ses bonnes
-amies l’accusèrent de mettre la charité au service
-de la coquetterie.</p>
-
-<p>Cette vie nouvelle l’arracha forcément aux
-souvenirs dangereux, sans la guérir de l’amour
-qu’elle avait rapporté d’Europe. Il semblait
-inexpugnable : les forces réunies de la religion et de
-la charité avaient été impuissantes à le chasser de
-son cœur. Quand elle recevait une lettre de Rome,
-elle demeurait troublée pendant des semaines
-entières. Dora, naguère, avait l’habitude de lui tout
-raconter : elle continuait, sans y être encouragée,
-pourtant. Le nom de Lelo revenait à chaque page,
-et ce nom n’avait pas perdu son pouvoir occulte
-sur madame Ronald. Lelo ! deux syllabes ! quatre
-menus caractères, noirs sur blanc ! A les voir, les
-mouvements de son cœur s’accéléraient, son visage
-se colorait, les coins de ses lèvres frémissaient.
-Comme un fer chaud sur l’encre sympathique,
-ce petit mot ravivait en sa mémoire les traits du
-comte Sant’Anna, le son de sa voix, et la rejetait
-toute vive dans ce joli rêve de Lucerne et d’Ouchy
-qui avait gardé la séduction de l’irréel. Elle
-s’apercevait, alors, avec colère, qu’elle n’avait
-point recouvré sa liberté. Elle redoutait et désirait
-l’arrivée de ces lettres. Elle les parcourait d’abord
-hâtivement, comme si elles l’eussent brûlée, puis
-les relisait. Toutes contenaient quelque message
-de Lelo, des paroles aimables, affectueuses, qui
-parfois lui semblaient ironiques et perfides, et
-lui donnaient une envie folle de se venger. Quand
-Dora laissait deviner quelques-unes de ses désillusions,
-elle éprouvait un mesquin plaisir qui, en
-lui montrant son infériorité, la rendait honteuse
-d’elle-même. Pendant ces crises, qui étaient autant
-de rechutes douloureuses, sa vie si brillante, si
-bien remplie, lui paraissait morne et vide. Un
-immense découragement s’emparait d’elle. « A
-quoi bon ? à quoi bon ? » Ce cri de lassitude lui
-venait sans cesse aux lèvres. Elle ne sentait plus
-même la répercussion de la joie qu’elle créait, sa
-pensée se détournait des malheureux et, comme
-d’eux-mêmes, ses yeux allaient au tableau de
-Willie Grey, <i>la Folie de Titania</i>, qu’elle avait placé
-dans son cabinet de toilette. Et ce n’était pas la
-piètre figure de l’âne qu’elle regardait, mais le
-visage transfiguré de la pauvre amoureuse. Elle
-aurait voulu aimer ainsi, avec ivresse, avec aveuglement.
-Ces défaillances d’honnêteté n’avaient chez
-elle que la durée d’un désir instinctif ; elle se
-ressaisissait aussitôt et remerciait sincèrement
-la Providence, qui n’avait pas permis qu’elle
-succombât à cette horrible tentation d’Ouchy.</p>
-
-<p>Pendant ces heures mauvaises, Hélène se pressait
-désespérément contre son mari. Et c’était sa
-bonté, sa supériorité morale, sa beauté physique
-qui l’aidaient le plus efficacement à chasser l’image
-de Sant’Anna. Elle se rappelait avec orgueil la
-petite scène de Monte-Carlo, la manière virile dont
-il avait châtié l’insolence de son admirateur. Elle
-revoyait sa haute taille, ses yeux fulgurants. Ah !
-c’était bien un homme, celui-là ! Elle aimait à se
-rappeler la sensation de sécurité qu’elle avait eue,
-en reprenant son bras, après tant de mois de
-séparation. La pensée qu’elle n’était pas la femme
-impeccable qu’il croyait la rendait plus humble.
-Elle se montrait moins exigeante, moins tyrannique
-avec lui et respectait mieux son travail.
-Quand il venait, suivant son habitude, s’asseoir
-à côté de sa merveilleuse table de toilette et causer
-avec elle avant le dîner, l’esprit d’Hélène ne
-s’égarait plus comme autrefois sur des riens, elle
-le suivait d’aussi près que possible. D’intéressantes
-discussions s’engageaient entre eux. Elle ne manquait
-aucune occasion de lui prouver que son
-catholicisme supérieur, — celui dont elle pouvait
-revendiquer la découverte, — était d’accord avec
-la science. Elle le faisait d’une manière triomphante,
-ingénieuse, qui amusait infiniment M. Ronald. Et,
-à chaque instant, elle ramenait son mari sur le
-sujet de l’amour. Elle se plaisait à l’entendre
-affirmer qu’il est une des forces de la nature, qu’il
-agit sur les êtres à la façon de la lumière. Alors elle
-interrompait sa toilette, demeurait immobile, le
-peigne ou la houppe à la main, ses beaux yeux
-bruns fixés sur lui, et, avec une attention passionnée,
-elle l’écoutait développer sa conception de la
-vie, de l’univers, sa philosophie scientifique, la
-seule capable d’arriver à la vérité, et, en l’entendant,
-la conscience qu’elle n’était qu’un acte
-vivant d’une volonté divine, lui venait plus nette,
-et cette conscience lui communiquait une paix
-que rien ne pouvait lui donner.</p>
-
-<p>Quant à M. Ronald, il éprouvait pour sa femme
-cette tendresse éperdue que l’on a pour ceux qui
-ont failli vous être enlevés. Sans s’expliquer pourquoi,
-par une sorte d’intuition rétrospective sans
-doute, il s’étonnait souvent de la voir là à ses
-côtés, et frissonnait à la pensée qu’elle aurait pu
-ne plus y être. Il attribuait son changement, un
-changement qui le ravissait, à sa nouvelle religion,
-et, par reconnaissance, il l’accompagnait, de
-temps à autre, à Saint-Patrick ou à Saint-Léon.
-La Providence amène souvent certains résultats
-avec des éléments contraires, comme si elle avait
-un plaisir d’artiste à créer et à vaincre les difficultés.
-Et ainsi, tout ce qui semblait devoir séparer
-Hélène et son mari avait rendu leur union plus
-étroite et plus profonde.</p>
-
-<p>Cependant, comme l’avait dit Dora au marquis
-Verga, M. Ronald avait été envoyé à Paris pour
-représenter les États-Unis au Congrès international
-de chimie. Sa femme l’avait accompagné ;
-tous deux se trouvaient de nouveau installés à
-l’Hôtel Castiglione.</p>
-
-<p>Le climat et l’air peuvent réveiller d’anciens
-germes de fièvre ; la vue des lieux associés à un
-amour ou à un chagrin peut raviver cruellement
-l’un ou l’autre. Et madame Ronald s’en aperçut
-bien vite. La première fois qu’elle se retrouva dans
-la rue de Rivoli, au point précis où le comte
-Sant’Anna était survenu derrière elle, une vague
-d’émotion soudaine colora son visage, précipita les
-battements de son cœur. Par un phénomène psychologique
-entièrement subjectif, elle crut sentir
-la présence de Lelo et, comme poussée par une
-force irrésistible, elle refit le même chemin, s’aventura
-dans cette avenue Gabriel de dangereuse
-mémoire. A un certain endroit, elle eut l’illusion
-que le jeune homme était là tout près, tout près.
-Alors, elle redressa la tête, elle serra ses lèvres,
-avec un instinctif mouvement de dignité et de
-révolte. Elle marcha dans la curieuse atmosphère
-créée par son imagination, elle se revit telle qu’elle
-était en ce jour qui devait marquer sa vie d’une
-marque indélébile : elle avait un chapeau garni
-de roses pâles, un costume beige clair ; il faisait un
-temps splendide, il y avait dans l’air un parfum
-délicieux de fleurs et de verdure ; elle cheminait
-gaiement, le cœur léger, sans souci, sans pressentiment…
-« Non, pas plus que n’en a cette
-pauvre araignée de Madagascar, dont l’homme
-va s’approprier la substance et la liberté ! »
-se dit-elle avec amertume, tirant sa comparaison
-imprévue d’un article de magazine qu’elle venait
-de lire. — Cette promenade à pied, qui avait pour
-but apparent une visite à madame Revins, devait,
-en réalité, amener le mariage de Dora, le malheur
-de Jack Ascott, son épreuve douloureuse à elle,
-sa conversion au catholicisme… Sa conversion !
-Ce souvenir fut comme un trait de lumière dans son
-âme troublée ; sa figure se détendit subitement, puis
-le désir lui vint de revoir le couvent de l’Assomption.
-Un coupé de remise descendait à vide les
-Champs-Elysées : elle l’arrêta, se fit conduire
-chez Lachaume, acheta des azalées, une énorme
-brassée de roses, et, une heure plus tard, elle arrivait
-au pensionnat avec sa riche offrande de fleurs.</p>
-
-<p>La supérieure, agréablement surprise, la reçut,
-les bras et le cœur aussi largement ouverts que le
-permettait son austérité. Après une assez longue
-causerie, la jeune femme exprima le désir de parer
-elle-même la chapelle, comme autrefois. Mère
-Émilie y consentit volontiers et lui donna une
-sœur pour l’aider.</p>
-
-<p>Hélène éprouva une vive émotion en pénétrant
-dans ce sanctuaire où elle était devenue catholique
-romaine. Et comme elle était changée ! Tout en
-allant et venant autour de l’autel à pas assourdis,
-elle se rappela son irrévérence de protestante.
-Cette petite porte d’or du tabernacle, qu’elle
-eût jadis ouverte hardiment, lui inspirait maintenant
-une vénération mêlée de crainte ; pour rien
-au monde, elle n’eût osé y toucher. Et tout en
-effleurant la nappe de lin, en maniant les vases et
-les chandeliers, elle sentit au bout de ses doigts de
-croyante une sorte de fluide, qui semblait la mettre
-en communication avec l’âme de ces choses
-bénites et lui en rendre le contact pénétrant et
-doux. Son travail terminé, elle s’agenouilla au
-pied de l’autel qu’elle venait d’orner comme pour
-un jour de fête. Avec sa lucidité d’intellectuelle,
-elle se rendit compte de la transformation qui
-s’était accomplie en elle, de sa vision intérieure
-agrandie, de la spiritualité qu’elle avait acquise :
-elle s’en félicita. Comme à la majorité de ses compatriotes,
-le progrès, le développement des facultés,
-lui paraissaient des choses désirables entre toutes.
-Avec une conviction profonde, une confiance
-touchante, elle murmura :</p>
-
-<p>— <i lang="en" xml:lang="en">In the end all will be well !</i></p>
-
-<p>« A la fin, tout sera bien !… » Cet acte de foi, le
-plus simple et le plus haut qui puisse sortir de
-l’esprit de l’homme, qui vient naturellement aux
-lèvres de l’Américain, se formula de nouveau, avec
-plus de netteté encore, dans la pensée de madame
-Ronald :</p>
-
-<p>— <i lang="en" xml:lang="en">In the end all will be well !</i> répéta-t-elle d’une
-voix ferme en se relevant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXI</h2>
-
-
-<p>Le retour de madame Ronald à Paris causa un
-très vif plaisir à M. de Limeray. Pendant les vingt
-mois qu’avait duré son absence, une correspondance
-suivie avait donné à leurs relations un charmant
-caractère d’intimité. Le « Prince » chercha
-tout de suite à deviner l’état de cœur de son amie
-américaine. Il ne croyait pas à la durée d’un amour
-malheureux chez une jolie femme, pas plus qu’à
-la durée des regrets chez une femme aimant beaucoup
-la toilette. Il prétendait que les admirations
-et les chiffons ont vite raison d’une passion ou d’un
-chagrin. Cependant, à la première question qu’il
-fit sur le comte et la comtesse Sant’Anna, le
-retrait du regard d’Hélène, la dureté de son accent,
-lui prouvèrent qu’elle n’avait point recouvré sa
-belle indifférence d’autrefois. Bien que cela bouleversât
-ses petites théories, il fut charmé de voir
-qu’elle était capable d’un sentiment profond. Il
-eut mille occasions de constater que l’oubli n’était
-pas encore venu pour elle. De fait, le séjour d’Europe
-semblait être mauvais à madame Ronald.
-Était-ce la distance moindre entre elle et Lelo,
-étaient-ce les lettres dont Dora la persécutait ?
-Quoi qu’elle fit, quoi qu’elle dît, sa pensée demeurait
-tournée vers Rome.</p>
-
-<p>Un soir, en revenant du théâtre, elle trouva sur
-sa toilette un grand pli jaune portant le timbre
-d’Italie. Elle le prit, le palpa, et, devinant ce qu’il
-contenait, elle l’ouvrit avec des doigts nerveux.
-C’était bien cela !… Deux photographies ! celles
-du comte et de la comtesse Sant’Anna ! Elle les
-rejeta vivement, et elles allèrent s’étaler sur ses
-brosses. Mais le mal était fait, le choc reçu : son
-regard avait rencontré la figure de Lelo, et elle en
-avait été touchée au cœur. Comme subitement
-gênée par la présence de sa femme de chambre,
-elle l’envoya se coucher. Restée seule, elle reprit le
-portrait de Dora, l’examina avec une fiévreuse
-curiosité. La jeune femme, en grand appareil de
-soirée, paraissait tout à fait jolie. Ses traits étaient
-moins aigus, son expression plus douce.</p>
-
-<p>— Elle est bien capable d’avoir embelli ! dit
-madame Ronald à haute voix. — Elle est capable
-de tout ! ajouta-t-elle avec une colère presque
-comique, en lançant la photographie loin d’elle.</p>
-
-<p>Hélène se mit ensuite à tourner dans sa chambre.
-Elle commença sa toilette de nuit, revint s’asseoir
-devant son miroir, brossa indéfiniment ses cheveux,
-les releva coquettement sur le sommet de la tête,
-résistant au désir de jeter un second coup d’œil sur
-l’autre portrait qui était là. A la fin, n’y tenant
-plus, elle le saisit brusquement, et, les lèvres
-serrées, la physionomie dure, elle le regarda un
-instant.</p>
-
-<p>— Flatté ! retouché ! fit-elle avec une inflexion
-de dédain.</p>
-
-<p>La photographie n’est pas artistique, mais elle
-est scientifiquement brutale et vraie. La lumière
-est implacable. Elle saisit les traits et l’âme de
-l’individu. Elle peut révéler la pensée criminelle,
-aussi bien que la maladie cachée. Nous ne savons
-pas encore lire ses révélations. Sur ce morceau de
-carton que tenait Hélène, la belle tête italienne
-de Sant’Anna se détachait avec une extrême
-vigueur. Il était vivant ; il la regardait comme il
-l’avait souvent regardée à Lucerne, à Ouchy : sous
-le magnétisme de sa caresse, le visage de la jeune
-femme se radoucit, revêtit un air de tendresse qu’il
-n’avait jamais eu.</p>
-
-<p>Par une de ces ironies qui semblent voulues et
-donnent quelquefois à nos destinées un caractère
-de comédie, il se trouva que, le matin même, M.
-Ronald avait acheté une loupe, assurant qu’à
-Paris elles sont plus parfaites qu’ailleurs. Il était
-venu la montrer à sa femme et l’avait oubliée sur
-la toilette ; elle y était encore. Hélène, curieusement
-inspirée, la prit pour examiner la photographie
-de Lelo. Alors son cœur se mit à battre
-violemment. Elle les voyait tout proches, les yeux
-merveilleusement enchâssés, le nez finement modelé,
-les lèvres d’un dessin si pur. Et, dans les prunelles,
-il y avait cette chaude lumière qui est le reflet
-même de l’âme latine ; sur la bouche sensuelle
-flottait un sourire, quelque chose de tendre, un
-désir peut-être. L’illusion de la vie lui vint si
-foudroyante qu’elle laissa échapper la loupe. Elle
-se leva toute pâle, tremblant de la tête aux pieds,
-et, sous l’impulsion d’un remords, d’une souffrance
-aiguë, elle jeta le portrait dans la cheminée où
-pétillait une flambée de bois. Il tomba tout droit,
-la face vers elle. Le feu ne le saisit que lentement,
-comme à regret ; sous l’action combinée des acides
-et de la chaleur, le visage fixé sur le papier parut
-s’animer ; du milieu des flammes, les yeux la regardaient,
-la bouche lui souriait. Hélène en demeura
-glacée d’horreur. Elle suivit, avec des
-prunelles dilatées par l’angoisse, les progrès de
-son auto-da-fé. Quand l’image de Sant’Anna ne
-fut plus qu’une légère cendre grise, elle passa son
-mouchoir sur son front, humide d’une sueur de
-cauchemar.</p>
-
-<p>— C’est affreux, affreux ! dit-elle tout haut.</p>
-
-<p>En elle-même elle ajouta :</p>
-
-<p>« Il y a peut-être bien quelques parcelles de
-vie humaine dans une photographie… »</p>
-
-<p>Ce petit incident troubla l’âme d’Hélène plus
-profondément que rien n’avait pu le faire depuis
-vingt mois. Elle fut tout à coup reprise de cette
-nostalgie des choses irréalisables qui donne le
-dégoût des plaisirs, des affections simples, de la
-vie même, et qui est plus difficile à supporter
-qu’une douleur franche.</p>
-
-<p>Et puis le comte et la comtesse Sant’Anna la
-pressaient de venir à Rome. De là-bas une force
-attirante semblait agir sur toutes les fibres de son
-cœur. Le désir insidieux de voir Dora dans son
-rôle de grande dame, et de la réconcilier avec son
-oncle, s’était emparé d’Hélène et menaçait d’avoir
-raison de sa volonté.</p>
-
-<p>Le bonheur et la guérison arrivent souvent de
-manière aussi imprévue que le malheur et la
-maladie. Un matin, en lisant le <i lang="en" xml:lang="en">New York Herald</i>,
-les yeux d’Hélène tombèrent sur l’annonce d’une
-conférence qui serait donnée, l’après-midi même,
-à la Bodinière, par le brahmine Cetteradji, sur
-« l’influence des Maîtres disparus ». L’Hindou
-devait être présenté par Jules Bois, le grand-prêtre
-français de l’occultisme, dont le nom est bien connu
-aux États-Unis. La curiosité de la femme américaine
-peut être considérée comme une véritable
-force : son esprit, avide de lumière, d’espace, de
-savoir, cherche sans cesse du nouveau. Nulle part
-peut-être autant qu’en Amérique on ne s’occupe
-des sciences psychiques ; madame Ronald s’y
-intéressait avec passion. De plus, à New-York,
-à Philadelphie, à Boston, le bouddhisme est en
-grande faveur. Çakya-Mouni a des adoratrices ;
-Bouddha, symbole de paix et de repos, se rencontre
-aujourd’hui, par un contraste piquant, et comme
-une leçon peut-être, chez les femmes les plus actives,
-les plus remuantes de l’univers.</p>
-
-<p>Une conférence d’un brahmine ! Cette friandise
-intellectuelle ne pouvait que tenter Hélène. Elle
-envoya immédiatement un mot à une de ses
-amies pour l’inviter à y venir avec elle. Celle-ci
-ayant accepté, les deux Américaines se rendirent
-à la Bodinière et furent assez heureuses pour trouver
-des fauteuils que l’on venait de rapporter au
-bureau. La petite salle se remplit d’un public très
-spécial, pas brillant, pas élégant, mais très intéressant.
-Il y avait là des hommes graves à
-crânes pointus, des prêtres, des pasteurs protestants,
-des femmes ayant dépassé la trentaine, vêtues
-à faire crier, avec des visages de névrosées, des
-yeux inquiets, des physionomies ardentes. Dans
-ce milieu de cérébrales, se distinguaient les visages
-paisibles et froids d’une demi-douzaine d’Américaines,
-jolies et bien habillées.</p>
-
-<p>Et, sur la petite scène où se sont succédé tant de
-spectacles divers, parut le prêtre de Brahma, une
-figure jeune et majestueuse, encadrée par Jules
-Bois et un interprète. Cetteradji portait une robe
-de fine soie blanche, avec une espèce d’étole
-posée en travers, nouée à gauche, dont ses doigts
-bruns tenaient les bouts. Le gracieux turban de
-l’Inde, croisé au-dessus du front, était placé comme
-une mitre sur ses cheveux noirs un peu longs. Son
-teint avait la chaude coloration de l’Extrême-Orient.
-Son visage aux larges pommettes, aux
-traits lourds, eût semblé commun, s’il n’eût été
-transfiguré par des yeux pleins de feu mystique.
-Toute sa personne donnait une impression de force,
-de pureté, de douceur. Il promena, un moment, son
-regard lumineux sur l’auditoire, comme s’il eût
-voulu en prendre possession. Ce regard fit courir
-un léger frémissement chez les spectateurs, plus
-marqué chez les spectatrices. Puis, la communication
-psychique établie, Cetteradji, dans un anglais
-que l’accent hindou rendait singulièrement harmonieux,
-parla des « Maîtres disparus », de Platon,
-d’Aristote, de Bouddha, du Christ. Il affirma qu’ils
-n’avaient point quitté notre planète, qu’ils étaient
-autour de nous, dans l’éther où vivent les esprits,
-les grands invisibles, qu’ils avaient une action
-constante sur notre progrès, sur notre civilisation.
-Il assura, de plus, qu’il avait eu des preuves
-tangibles de leur présence et qu’il existait entre
-eux et nous des moyens de communication. A ces
-mots, tous les yeux suspendus à ses lèvres prirent
-une expression de religieuse attente. Le silence
-devint sensible. On espérait apprendre les paroles
-magiques qui ouvrent les portes de l’au-delà.
-Hélas ! le brahmine se déroba comme tous les
-autres, mais il le fit avec une habileté particulière.
-Il déclara que, pour entrer en communication
-avec les Maîtres, il fallait avoir atteint, par des
-incarnations successives, un haut degré de spiritualité.
-Alors s’éleva de l’assemblée ce soupir
-pathétique qui sort de la poitrine de l’humanité
-après chacune de ses espérances trompées. Afin
-d’adoucir la déception, Cetteradji ajouta que, par
-une vie très pure, une aspiration perpétuelle vers
-le bien, on pouvait cependant attirer vers soi les
-esprits supérieurs.</p>
-
-<p>Bien que la traduction en français de chacune
-des phrases anglaises eût un peu gâté cette conférence
-pour madame Ronald, elle fut affectée
-très fortement par ce magnétisme d’apôtre que
-possédait le brahmine. Il ne lui avait rien appris
-de nouveau : mais, soit par un effet de son imagination,
-soit par une véritable action psychique,
-sa parole lui avait fait un bien extraordinaire.
-Son discours terminé, Cetteradji annonça qu’il
-recevrait chez lui, 4, rue Boccador, les personnes
-qui auraient des questions à lui poser.</p>
-
-<p>Alors Jules Bois, se levant, ajouta quelques
-mots, de cette voix onctueuse qu’il s’est faite.
-Il dit que nous avions besoin des forces psychiques
-pour réagir contre le mal envahissant, contre les
-ténèbres du matérialisme : il espérait qu’un grand
-nombre de personnes iraient demander au brahmine
-le secours de ses prières, de sa volonté supérieure,
-et recevoir de lui l’impulsion nécessaire
-pour marcher sans défaillance vers la lumière.</p>
-
-<p>Tout cela fut très joliment débité, sur le mode
-mineur, avec un air suffisamment mystique.
-Mais, après la parole ardente, convaincue, du
-prêtre hindou, la parole laïque de Jules Bois parut
-décolorée, sans relief. De plus, l’apôtre français de
-l’occultisme, avec ses vêtements étriqués d’Européen,
-faisait assez pauvre figure à côté du blanc
-brahmine à la robe de soie.</p>
-
-<p>Madame Ronald aperçut tout de suite la cause
-de cette infériorité :</p>
-
-<p>— Décidément, dit-elle à son amie, on ne peut
-pas parler de ces choses avec une barbe de mondain
-et une redingote. Il faudrait avoir la figure
-rasée, une robe, un vêtement qui drape… des
-ailes, même !</p>
-
-<p>— Oh ! je l’ai toujours dit, répliqua madame
-Carrington, qui adorait la toilette, le costume est
-la moitié de l’individu.</p>
-
-<p>— Tout, quelquefois ! déclara Hélène, avec son
-joli ton de philosophe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXII</h2>
-
-
-<p>Rue Boccador, 4 !… Pendant toute la soirée,
-cette adresse du brahmine se répéta dans le cerveau
-d’Hélène, et, tout à coup, lui vint une idée
-bizarre. Cetteradji avait certainement un pouvoir
-psychique supérieur : elle l’avait senti ; en l’écoutant,
-elle avait éprouvé quelque chose de pareil à
-cette chaleur spirituelle que la parole du Christ
-produisait dans le cœur des disciples. Pourquoi
-n’irait-elle pas lui demander son aide comme
-l’avait conseillé Jules Bois ? Au moyen de la
-suggestion, il saurait peut-être effacer cette figure
-de Sant’Anna qui s’était si profondément imprimée
-dans son âme et qui, à chaque instant, malgré
-sa volonté, reparaissait triomphante. L’hésitation
-n’est jamais longue chez l’Américaine : oui, elle
-essayerait de la suggestion ; c’était une expérience
-à faire.</p>
-
-<p>Le lendemain, madame Ronald, avec une petite
-fièvre d’émotion, se rendit rue Boccador. Elle y
-fut avant deux heures, avec l’espoir de passer la
-première. Deux messieurs l’avaient précédée : l’un
-était un clergyman, l’autre un homme du monde
-d’un certain âge. Celui-ci l’examina avec une
-curiosité qui la fit légèrement rougir. Afin d’engager
-la conversation, il offrit de lui céder son
-tour. Elle accepta, mais d’un air distant qui l’obligea
-d’en rester là. En attendant, elle essaya de
-préparer son entrée en matière. Qu’allait-elle dire ?
-Elle n’en savait rien. Grand Dieu ! ce serait plus
-terrible encore que la confession !… Quelle idée
-folle et ridicule elle avait eue ! Elle fut tentée de
-s’enfuir ; la présence seule de ses compagnons la
-retint.</p>
-
-<p>A deux heures précises, la porte de droite fut
-ouverte par un Hindou en robe et en turban de
-couleur sombre. Hélène se leva, plus morte que
-vive. D’un geste, le serviteur l’invita à le suivre.
-Il lui fit traverser une seconde pièce et l’introduisit
-dans un grand salon, au moment même où
-Cetteradji y entrait. Après une sorte de prosternement
-devant son maître, il se retira, de son pas
-silencieux d’Oriental. Le brahmine, ayant salué
-sa visiteuse d’une inclination de tête un peu raide,
-un peu hautaine, lui indiqua un siège et s’assit
-dans un fauteuil à haut dossier, près d’une table
-couverte de papiers, au milieu desquels on distinguait
-des parchemins roulés et jaunis.</p>
-
-<p>Un roi n’eût pas impressionné Hélène autant
-que cette blanche figure hiératique du prêtre hindou.
-Il lui parut encore plus imposant ici que sur
-la scène de la Bodinière, et tellement au-dessus
-des autres hommes, des passions humaines, qu’en
-présence d’un pareil personnage son amour douloureux
-lui sembla tout à coup puéril et ridicule.
-Elle n’oserait jamais lui en parler. Il fallait dire
-quelque chose, pourtant ! Son habitude du monde
-lui vint en aide.</p>
-
-<p>— J’ai assisté hier à votre conférence, commença-t-elle
-d’une voix troublée par les battements de son
-cœur. — Elle m’a vivement intéressée… Je suis
-Américaine ; à New-York, nous nous occupons
-beaucoup des phénomènes psychiques… Malheureusement,
-ils prêtent à l’imposture. Nous avons
-souvent été dupés par d’habiles prestidigitateurs…
-Je voudrais savoir si le magnétisme, la suggestion,
-l’hypnotisme, sont des forces naturelles ou surnaturelles.</p>
-
-<p>Hélène avait pris, à la manière des femmes, un
-long détour pour arriver au sujet brûlant.</p>
-
-<p>— Ce sont des forces naturelles, — répliqua le
-brahmine sans hésiter, — et les plus nobles de
-l’homme, mais dont le développement n’est pas
-facile. Pour devenir un vrai magnétiseur, il faut
-mener une vie très pure, avoir une santé parfaite
-et entraîner constamment sa volonté. Tous les
-prêtres ont plus ou moins, sans s’en douter, le
-pouvoir de la suggestion : c’est même là le secret
-de leur influence. Les saints, eux, l’ont possédé à
-un très haut degré, et c’est au moyen de cette
-force qu’ils ont guéri l’âme et le corps, fait des
-miracles.</p>
-
-<p>— Oui, oui, ce doit être cela ! dit vivement
-madame Ronald. — Hier, en vous écoutant,
-j’étais comme soulevée intérieurement et prise
-d’un désir de bien.</p>
-
-<p>Il y eut un rayonnement de joie dans les yeux
-du prêtre.</p>
-
-<p>— Je suis heureux que ma parole ait eu cet effet
-sur vous !</p>
-
-<p>— J’ai senti que vous aviez un pouvoir de
-maître et, comme l’a conseillé M. Jules Bois, je
-suis venue vous prier de m’aider…</p>
-
-<p>— En quoi ?</p>
-
-<p>Hélène rougit ; ses yeux exprimèrent la détresse ;
-ses lèvres se contractèrent. Oh ! si elle avait pu fuir…</p>
-
-<p>— Parlez ! fit le brahmine avec une douceur
-impérieuse.</p>
-
-<p>— Eh bien… voici… Je voudrais guérir d’un
-amour qui gâte ma vie, qui me rend mauvaise,
-qui est très douloureux enfin, — acheva madame
-Ronald avec une brusquerie nerveuse qui trahissait
-sa souffrance. — J’ai pensé que vous pourriez
-m’aider. Cela vous paraît étrange, peut-être…</p>
-
-<p>Puis, regardant anxieusement le brahmine :</p>
-
-<p>— J’espère que vous ne me croyez pas folle ?</p>
-
-<p>— Je vous crois très sage, au contraire ! répondit
-gravement Cetteradji.</p>
-
-<p>— Ah ! tant mieux ! fit la jeune femme avec
-un soupir de soulagement. — Voyez-vous, je sais
-que l’amour n’est pas autre chose qu’un fluide
-comme la lumière, une sorte d’éther.</p>
-
-<p>— Vous savez cela, vous ! s’écria le prêtre,
-avec un sursaut d’étonnement qui rompit l’impassibilité
-de sa figure de bronze.</p>
-
-<p>— Un savant me l’avait dit et j’en avais ri.
-Maintenant, je suis convaincue que c’est la vérité.</p>
-
-<p>— C’est la vérité, affirma l’Hindou. Les savants
-sont inspirés. Ils sont les vrais médiums de Dieu.
-Les découvertes arrivent au moment voulu, mais
-ils les pressentent souvent. L’heure n’est pas
-éloignée où l’on étudiera scientifiquement l’amour.
-C’est un des grands fluides de la nature, celui qui
-va travaillant l’humanité, portant la vie, la joie,
-la douleur.</p>
-
-<p>— Oui, oui, et j’ai pensé que la force psychique
-devait être supérieure à cet agent aveugle.</p>
-
-<p>— Il n’y a pas de forces aveugles, — déclara le
-brahmine, — il n’y a que des hommes aveugles.</p>
-
-<p>— Peut-être… Enfin, hier, après vous avoir entendu,
-je me suis dit que vous pourriez donner
-une autre direction à mes pensées, effacer certains
-souvenirs, me délivrer de cette obsession sous
-laquelle je me débats en vain, car c’est une
-obsession, — répéta Hélène avec une sorte de
-colère. — Puisqu’il vous est possible d’établir la
-communication entre les individus, il doit vous
-être facile de la couper aussi ! ajouta-t-elle, comme
-si elle eût parlé d’un courant électrique.</p>
-
-<p>Le prêtre ne sourit pas.</p>
-
-<p>— Je le puis, répondit-il avec assurance.</p>
-
-<p>— Alors, délivrez-moi ! répondit madame Ronald
-d’une voix suppliante.</p>
-
-<p>— A quelle religion appartenez-vous ?</p>
-
-<p>— A la religion catholique. Je m’y suis convertie.</p>
-
-<p>— Tant mieux. C’est un grand pas que vous
-avez fait vers la spiritualité. Avez-vous le désir
-sincère, la volonté ferme de recouvrer la paix ?</p>
-
-<p>— Si je l’ai !… Oh ! vous ne savez pas, vous ne
-pouvez pas savoir, vous, fit étourdiment Hélène,
-combien c’est douloureux, un amour sans espoir.
-C’est pire qu’un mal physique.</p>
-
-<p>Une étrange expression, une onde légère d’émotion
-passa sur le visage du brahmine. Ce fut comme
-un reflet d’humanité. Sa physionomie redevint
-aussitôt impassible. Il appuya sur la jeune femme
-un regard qui ne voyait ni ses cheveux couleur
-d’hyacinthe, ni sa beauté, ni son élégance, mais
-qui semblait vouloir pénétrer derrière son front et
-lire son âme.</p>
-
-<p>— L’épreuve que vous avez subie a été bonne
-pour vous, — prononça lentement Cetteradji : — elle
-a développé vos facultés supérieures, diminué
-votre vanité, votre frivolité. Puisque vous êtes
-venue à moi, c’est qu’elle a suffisamment duré.
-Je puis y mettre fin. Je puis tourner définitivement
-votre pensée vers le bien, vers les
-malheureux, vers les petits, et vous donner le
-sentiment de la fraternité qui fait de la charité
-une joie divine. Le voulez-vous ?</p>
-
-<p>— De tout mon cœur !</p>
-
-<p>A ce mot, Cetteradji se leva et, les doigts repliés
-à la façon de Bouddha, il vint appuyer son index
-et son médius sur le front de l’Américaine. Sa taille
-sembla grandir, sa physionomie prit un air d’énergie,
-de vouloir extraordinaire. Ses yeux devinrent
-des yeux de lumière et de force, ses lèvres remuèrent
-légèrement. Sous la pression de ses doigts
-chargés de fluide, il y eut chez Hélène une palpitation
-d’âme, un émoi violent, une résistance
-même, puis un calme subit.</p>
-
-<p>— Allez en paix, maintenant ! ordonna le brahmine.</p>
-
-<p>Et son bras, comme brisé par un effort surhumain,
-retomba le long de son corps.</p>
-
-<p>Madame Ronald se leva. L’ébranlement que
-venait de subir son cerveau lui avait donné une
-sorte d’étourdissement, d’ivresse. Elle eut cette
-aspiration particulière, ce soupir d’allégement qui
-termine les crises.</p>
-
-<p>— Je me sens bien, murmura-t-elle.</p>
-
-<p>— Ma pensée, ma volonté resteront sur vous
-tant que cela sera nécessaire, jusqu’à ce que vous
-soyez guérie.</p>
-
-<p>— Comment le saurez-vous ?</p>
-
-<p>— Je le sentirai, dit simplement Cetteradji.</p>
-
-<p>Madame Ronald était trop américaine pour ne
-pas comprendre que le prêtre doit vivre, aussi
-bien que le médecin, de son pouvoir et de sa
-science. Pour la première fois, cependant, elle
-éprouvait de l’embarras à donner de l’argent.
-Durant quelques secondes, elle pétrit nerveusement
-son porte-cartes, puis elle en tira une enveloppe
-où elle avait mis un billet de cinq cents
-francs, et, la posant sur la table :</p>
-
-<p>— Pour faire du bien, ajouta-t-elle gentiment.</p>
-
-<p>— Il en sera fait, — répondit le brahmine avec
-une légère inclination de tête.</p>
-
-<p>Puis il toucha un timbre, et le serviteur hindou
-parut pour reconduire la visiteuse. Cetteradji éleva
-de nouveau les deux doigts :</p>
-
-<p>— La paix soit avec vous, maintenant et toujours !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIII</h2>
-
-
-<p>La volonté du brahmine avait agi, par une merveilleuse
-suggestion, sur l’âme de madame Ronald.
-Elle avait libéré sa pensée, rendu impuissant le
-souvenir de Sant’Anna. Ses effets ne furent point
-passagers ; ils se marquèrent de plus en plus fort,
-par un progrès mystérieux. Hélène, sans étonnement,
-éprouva de nouveau la joie de vivre, d’être
-belle. Son œil redevint limpide, sa physionomie
-sereine, sa gaieté naturelle. Elle envoya à Dora de
-jolies toilettes, elle lui demanda des nouvelles de
-son enfant, ce qu’elle n’avait jamais pu faire. Et
-tout cela sans effort : la direction de son esprit
-était changée, simplement. Elle avait cependant
-gardé sur le front l’impression légère et profonde
-des deux doigts du brahmine. Chaque jour, à
-l’heure où elle était entrée en communication avec
-lui, il se dressait dans sa mémoire avec une netteté
-extraordinaire ; elle ressentait le magnétisme de
-son regard, elle éprouvait quelques secondes d’émoi,
-puis un bien-être particulier.</p>
-
-<p>M. de Limeray ne fut pas long à se douter de
-quelque chose. Madame Ronald avait manifestement
-recouvré son équilibre. Son visage était
-resté un peu grave, mais il avait perdu cette expression
-pathétique, qui, tant de fois, avait trahi
-sa douleur d’amour. Et, signe plus probant encore,
-si l’on parlait de Sant’Anna, ses yeux ne se dérobaient
-plus, ses lèvres demeuraient fermes. La joie
-de convalescente qu’elle éprouvait à être délivrée
-de ses regrets, de l’idée fixe qui l’avait si longtemps
-oppressée, lui donnait par moments une
-exubérance de vie qui parut suspecte au vieux
-mondain. Il se demanda encore : « Qui est-ce ? »
-Ses soupçons se portèrent sur Willie Grey. Il
-reconnut vite qu’il avait fait un jugement téméraire.
-Que s’était-il donc passé dans l’âme de
-l’Américaine ? Sa guérison avait-elle été opérée
-par un confesseur habile, ou par une forte désillusion ?
-Agacé de ne pouvoir le deviner, le comte
-espérait qu’un jour ou l’autre quelque parole
-inconsciente viendrait lui donner la clé de l’énigme.</p>
-
-<p>Dans la semaine qui précéda le départ des Ronald
-pour l’Amérique, M. de Limeray, après avoir déjeuné
-avec eux, voulut conduire Hélène chez
-Georges Petit, à une exposition internationale de
-peinture. Il aimait particulièrement ces stations
-dans les musées et les galeries en compagnie d’une
-jolie femme. De l’Hôtel Castiglione à la rue de
-Sèze, la distance est courte ; ils s’y rendirent à
-pied. Chemin faisant, madame Ronald se mit à
-parler de cette conférence qu’elle avait entendue
-à la Bodinière, un mois auparavant. Un sentiment
-obscur lui avait fait, jusqu’alors, garder le silence
-sur ce sujet. Elle répéta ce que Cetteradji avait dit
-des Maîtres disparus. Elle décrivit sa personne,
-son costume, avec un enthousiasme, une admiration
-qui amusèrent le comte, puis, à brûle-pourpoint :</p>
-
-<p>— Croyez-vous au pouvoir de la suggestion ?
-demanda-t-elle, tournant autour du secret qu’elle
-ne voulait pas dire, comme font les femmes et les
-enfants.</p>
-
-<p>— Sans doute !… Du reste, nous l’exerçons constamment,
-plus ou moins, les uns sur les autres, et
-sur nous-mêmes quelquefois. C’est ce pouvoir qui
-est probablement la grande force des conquérants
-et des meneurs d’hommes. On affirme qu’il est un
-moyen de guérison dans les maladies mentales ou
-nerveuses, mais les guérisseurs sont rares, j’imagine.</p>
-
-<p>— Eh bien, Cetteradji doit en être un. Il a dans
-le regard, dans la parole, une puissance extraordinaire.
-En l’écoutant, nous étions comme hypnotisés,
-« nos cœurs devenaient brûlants », selon l’expression
-de l’Évangile. Nous lui aurions donné
-tout ce qu’il aurait voulu, notre argent, notre
-concours…</p>
-
-<p>— Et il ne vous a rien demandé ?</p>
-
-<p>— Rien.</p>
-
-<p>— Allons, tant mieux ! fit M. de Limeray
-d’un air moqueur. — En tout cas, gardez-vous de
-jouer avec le magnétisme, la suggestion et toutes
-ces choses dangereuses. S’il y a de bons esprits, il
-y en a aussi de mauvais… Rappelez-vous la leçon
-de l’Éden, ô Ève ! ajouta le comte avec son fin
-sourire.</p>
-
-<p>L’exposition de la rue de Sèze ne pouvait guère
-intéresser que des artistes ou des amateurs sérieux.
-C’étaient des esquisses, des ébauches curieuses,
-révélant la genèse de tableaux connus et admirés.
-Il y avait peu de monde dans la salle, lorsque
-madame Ronald et M. de Limeray y arrivèrent.
-Après avoir promené les yeux autour d’eux pour
-s’orienter, ils se dirigèrent vers le panneau occupé
-par Willie Grey. La tonalité du jeune maître le
-leur avait fait reconnaître de loin.</p>
-
-<p>— <i>La Folie de Titania</i> ! s’écria le comte
-avec une expression de plaisir. — Ah ! le cachottier !
-il ne m’avait jamais parlé de ces études ! Il
-aurait pu me les céder, pour me consoler de la
-perte de ce tableau qui m’a échappé et que j’ai
-tant regretté… Mais, j’y pense, n’est-ce pas monsieur
-votre frère qui l’a acheté ?</p>
-
-<p>Un reflet d’émotion passa sur le visage de la
-jeune femme.</p>
-
-<p>— Précisément ! et pour m’en faire cadeau, — répondit-elle
-avec un singulier petit rire. — C’est
-moi qui possède <i>la Folie de Titania</i>. Elle est dans
-mon cabinet de toilette.</p>
-
-<p>— Dans votre cabinet de toilette ! fit M. de
-Limeray d’un air étonné.</p>
-
-<p>— En bonne compagnie, rassurez-vous ! avec
-des Leloir et des Corelli.</p>
-
-<p>— Peste ! Vous le mettez bien, votre cabinet de
-toilette !</p>
-
-<p>— Oui. Comme j’y passe pas mal de temps,
-j’y ai placé de jolis tableaux. Cela repose les
-yeux ; c’est toujours un peu de beauté qu’on
-absorbe…</p>
-
-<p>M. de Limeray revint aux études de Willie Grey.
-Il examina la dernière, où le peintre avait fixé son
-inspiration.</p>
-
-<p>— Un chef-d’œuvre ! dit-il. Ce coin de forêt
-donne une sensation d’aurore et de printemps.
-Titania est adorable sur cette couche de mousse
-et de violettes, une vraie couche de reine ou de
-fée. On devine qu’elle vient de s’éveiller. Dans les
-yeux levés vers l’âne, il y a cette ivresse du rêve
-et de l’amour qui crée les illusions… Mais voilà
-un exemple de suggestion ! s’écria le comte, le
-visage éclairé par une idée soudaine.</p>
-
-<p>— Un exemple de suggestion ? répéta madame
-Ronald, ahurie.</p>
-
-<p>— Parfaitement ! Et dans Shakespeare !… Ah !
-c’est fort !…</p>
-
-<p>En disant cela, M. de Limeray conduisit Hélène
-vers les chaises placées en face des tableaux. Tous
-deux s’assirent.</p>
-
-<p>— Ne vous souvenez-vous pas ? Obéron et Titania,
-le roi et la reine des fées, sont venus assister
-et danser, invisibles, au mariage du duc Thésée.
-Ils sont venus séparément avec leur cortège d’êtres
-aériens, de génies et de sylphes. Ils sont brouillés,
-parce que Titania a refusé de céder à son mari un
-de ses pages, un bel enfant de l’Inde, le fils d’une
-amie morte. Ils se rencontrent dans un coin de la
-forêt, se querellent, s’injurient, se font des reproches
-comme de vulgaires époux. Titania s’obstine
-dans son refus : Obéron, furieux, imagine de
-l’obliger à aimer un être inférieur, un animal
-quelconque, un lion, un loup ou un singe, il n’a
-pas de préférence… Une vengeance pas banale,
-entre parenthèses !</p>
-
-<p>— Très banale, au contraire ! dit Hélène. — Humilier
-la femme qui vous résiste, c’est bien le
-fait d’un homme.</p>
-
-<p>— Allons, allons, nous ne sommes pas si mauvais
-que cela ! Toujours est-il qu’Obéron envoie
-son messager, Puck, lui cueillir certaine fleur, la
-petite fleur d’amour que la flèche de Cupidon a
-rougie. Il la presse sur les yeux de Titania en lui
-disant : « Tu t’éveilleras quand quelque être vil
-sera près de toi. Tu l’adoreras, tu languiras, tu
-souffriras pour lui, fût-ce un sanglier, un ours, un
-chat… » N’est-ce pas là la suggestion ?</p>
-
-<p>— En effet !</p>
-
-<p>— Et c’est un clown affublé d’une tête d’âne
-que Titania voit en ouvrant les yeux. Il lui semble
-divinement beau. Elle en tombe amoureuse. Elle
-le couvre de fleurs, elle persiste à lui offrir des
-mets exquis, bien qu’il lui demande du foin et de
-l’orge. Pour se faire pardonner sa folie, elle cède
-à son mari ce page qu’elle ne voulait pas échanger
-contre un royaume de fées. Obéron, satisfait, pris
-de pitié, se décide à lui rendre la raison. Pour
-cela, il presse une autre fleur, ou je ne sais quelle
-herbe, sur ses paupières et lui dit : « Vois comme
-tu voyais autrefois ! »</p>
-
-<p>— Oui, et l’orgueilleuse reine des fées s’aperçoit
-qu’elle a aimé un être inférieur… Pauvre Titania !</p>
-
-<p>— Qui de nous n’a pas eu une de ces désillusions ?
-Elles sont pénibles, mais point humiliantes :
-on possède généralement les qualités que l’on
-prête à une personne aimée. J’ai relu vingt fois
-cet épisode de la folie de Titania, qui est enchâssé
-comme un joyau dans le <i>Songe d’une Nuit d’été</i>.
-Chaque fois, j’y ai découvert quelque chose de
-nouveau, et maintenant j’y trouve encore la
-suggestion.</p>
-
-<p>— Elle y est, elle y est ! fit madame Ronald.
-C’est merveilleux de modernisme !</p>
-
-<p>— Je crois vraiment que ceux que nous appelons
-les maîtres ont écrit comme des médiums, sous une
-haute inspiration, les livres que l’humanité devait
-déchiffrer. Il lui faudra des siècles et des siècles
-pour arriver à les entendre. Ils la conduiront jusqu’au
-bout de sa course, car ils renferment toute
-philosophie, toute psychologie, toute science.
-L’homme est un être condamné à épeler et qui,
-ici-bas, ne saura jamais lire couramment. Nous
-n’avons pas encore compris la Bible, ni l’Évangile,
-ni Dante, ni Shakespeare. De là leur immortel
-attrait. Du reste, le livre compris à première
-lecture ne vit pas… A propos de la Bible, savez-vous
-qu’un évêque anglais de mes amis m’a
-signalé un passage de la vision d’Ézéchiel qui
-ferait croire que le prophète a vu les hommes
-à bicyclette ? Il dit ces propres paroles : « Où ils
-allaient, les roues allaient, et où l’esprit devait
-aller, les roues allaient, car l’esprit des créatures
-vivantes était dans les roues. »</p>
-
-<p>— Oh ! c’est curieux, très curieux !</p>
-
-<p>— Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez
-appris sur l’amour ?</p>
-
-<p>— Je vous ai appris quelque chose sur l’amour,
-moi ? fit Hélène, riant pour dissimuler son
-trouble. Vous m’étonnez !</p>
-
-<p>— Oui, le jour du mariage de mademoiselle
-Carroll, vous m’avez dit que l’amour n’était pas
-autre chose qu’un fluide. Si cela est, les poètes
-qui, dès le commencement, l’ont appelé un « dard
-de feu » auraient été inspirés.</p>
-
-<p>— Sûrement !</p>
-
-<p>— Cette idée, que vous avez livrée à mes méditations,
-m’avait causé un certain effarement. Elle
-m’avait d’abord paru abominable… venant d’une
-femme, surtout. Puis elle s’est imposée à mon
-esprit. Elle l’a obligé à un travail d’observation.
-Vous voyez que, sans vous en douter, vous m’aviez
-bel et bien suggestionné… Enfin j’en suis arrivé
-à me dire que tous nos sentiments, amour,
-amitié, haine, sympathie, antipathie, sont peut-être
-bien produits par des effluves magnétiques sur
-lesquels nous n’avons aucun pouvoir. Il est de
-fait que, lorsqu’on se trouve dans une pièce avec
-deux amoureux, on se sent affecté comme par un
-courant électrique. J’ai eu de longues conversations
-avec votre mari là-dessus. Il prétend que, si
-nous n’étions pas mis en communication les uns
-avec les autres au moyen de fluides, nous ne
-pourrions ni nous voir ni nous entendre. Selon lui
-la nature seule sait où aller chercher les éléments
-qui lui sont nécessaires pour créer ses instruments,
-un Léonard de Vinci, un Napoléon ou un idiot.
-Toutes les découvertes de la science, dit-il, tendent
-à démontrer que l’homme est dirigé comme les
-atomes, les astres et les mondes. Et je suis persuadé
-qu’il a raison. L’humanité a d’abord cru à la
-fatalité, puis au libre arbitre : elle finira par
-croire à la Providence, tout simplement. Savez-vous,
-madame Ronald, que je vous dois une très
-grande reconnaissance ?</p>
-
-<p>— A moi ?</p>
-
-<p>— Oui, vous avez lancé mon esprit dans une
-voie nouvelle : vous m’avez aidé à sentir que je
-suis entièrement entre les mains de Dieu… Cette
-conviction me fera supporter avec plus de courage
-et de résignation les mauvais jours de vieillesse
-qui me restent à vivre. Et c’était une Américaine
-qui devait m’apporter ce viatique spirituel !
-N’est-ce pas étrange ?</p>
-
-<p>— Je voudrais pouvoir admettre que j’ai eu sur
-vous une influence aussi bienfaisante !</p>
-
-<p>— Admettez-le, car c’est la vérité.</p>
-
-<p>— Je suis étonnée que les poètes et les romanciers
-ne fassent pas encore usage des découvertes
-de la science. Elles pourraient leur inspirer des
-variations nouvelles sur les thèmes immuables.</p>
-
-<p>— C’est vrai. Ainsi une guérison d’amour au
-moyen de la suggestion… ce serait superbe !</p>
-
-<p>A ces mots, dits sans aucune arrière-pensée, une
-rougeur si vive se répandit sur le visage de
-madame Ronald que le comte en demeura saisi.
-Ce fut une révélation soudaine. Il l’avait, la clé de
-l’énigme !</p>
-
-<p>— Par exemple, continua-t-il impitoyablement,
-un beau brahmine vêtu de blanc, comme votre
-Cetteradji, imposant les mains à une jolie femme,
-à une Ève moderne, pour chasser l’image du
-tentateur : <i>la Guérison de Titania</i> ! Quel adorable
-tableau ! J’en parlerai à Willie Grey. Je vois cela
-d’ici !</p>
-
-<p>Hélène se leva brusquement.</p>
-
-<p>— Et moi, je vois que nous ne regardons rien,
-dit-elle d’un ton un peu sec. Voici quelque chose de
-Carrier-Belleuse.</p>
-
-<p>Sans insister, M. de Limeray suivit madame
-Ronald. Il fit consciencieusement avec elle le tour
-de la salle, mais il était visiblement distrait. Il
-l’observait à la dérobée. C’était donc Cetteradji
-qui avait fait le miracle ! Elle s’était confessée à
-lui ! Elle était allée lui demander la guérison !
-Le petit tableau qu’il avait imaginé se reproduisit
-dans le cerveau du comte.</p>
-
-<p>« J’aurai ma Titania », se dit-il.</p>
-
-<p>Puis, regardant Hélène avec admiration, il
-répéta en lui-même :</p>
-
-<p>« Ces Américaines sont étonnantes, étonnantes ! »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXIV</h2>
-
-
-<p>Le dîner blanc des Sant’Anna défraya pendant
-huit jours toutes les conversations, soit dans le
-monde blanc, soit dans le monde noir. A Rome,
-ces petites manifestations politiques produisent
-généralement dans les deux camps une recrudescence
-d’antagonisme et d’animosité ; tout s’apaise
-à la surface, mais il reste au fond des cœurs un peu
-plus de haine et de rancune. Comme Lelo l’avait
-prévu, ce dîner lui attira un essaim d’ennuis. Il
-eut à subir les commentaires des chroniqueurs,
-les félicitations des uns, le blâme des autres, et,
-par-dessus le marché, les reproches de sa mère
-et de son oncle le cardinal. Il n’en faut pas tant
-pour exaspérer ce sensitif qu’est l’Italien. En vrai
-mari, il ne manqua pas de faire supporter à sa
-femme la mauvaise humeur que tout cela lui
-causait. Il rentra souvent à la maison les yeux
-noirs de colère, les nerfs tendus, et se mit plus
-d’une fois « en boule ». Dora, consciente de ses
-torts, se montra d’une patience admirable, usa de
-sa fameuse huile de sagesse, et sut retenir ces
-mots vifs qui lui venaient si facilement aux lèvres.</p>
-
-<p>Un soir, avant le dîner, elle alla trouver Lelo
-dans son cabinet de toilette pour le consulter sur
-quelque arrangement. Comme il ne répondait pas
-à sa question, elle lui reprocha doucement son
-manque d’amabilité.</p>
-
-<p>— Amabilité !… Demandez donc à cette pelote
-d’être aimable ! dit-il, en fichant rageusement
-son épingle de cravate dans le coussinet de satin
-placé près de la glace. — Depuis huit jours, grâce
-à vous, je suis comme elle : on m’enfonce des
-pointes de tous les côtés.</p>
-
-<p>La comparaison fit rire la jeune femme :</p>
-
-<p>— Eh bien, dit-elle gaiement, ce n’est pas généreux
-de me rendre les piqûres que vous recevez.
-J’ai agi avec légèreté. Je ne m’étais pas rendu
-compte des conséquences de mon initiative. Je
-vous en ai exprimé mes regrets, que puis-je faire
-de plus ?</p>
-
-<p>— Me laisser tranquille, répondit brutalement
-Sant’Anna.</p>
-
-<p>— C’est bien.</p>
-
-<p>Sur ces mots lancés d’un ton de colère, la comtesse
-quittait la chambre en faisant claquer la
-porte derrière elle.</p>
-
-<p>Cet éclat d’humeur fut l’orage qui éclaircit le ciel.</p>
-
-<p>Lelo sentit qu’à son tour il s’était mis dans son
-tort. Il redevint aimable comme par enchantement
-et réussit sans trop de peine à se faire pardonner.
-L’Italien est particulièrement habile et irrésistible
-dans le repentir. Il a une façon de s’accuser, de se
-charger, qui vous désarme et semble rendre tout
-reproche inutile. Aussi se tire-t-il toujours d’affaire
-à bon compte.</p>
-
-<p>Dora se félicitait de ce que les conséquences de
-son coup d’État n’eussent pas été pires. Elle
-comptait sans ce caractère romain façonné par des
-siècles de tyrannie théocratique, caractère qui,
-dans le parti noir, est resté singulièrement vindicatif
-et implacable.</p>
-
-<p>Un matin, comme elle achevait son petit déjeuner,
-on lui remit une lettre d’apparence élégante,
-d’un papier pelure fortement bleuté, portant le
-timbre de la ville. L’écriture de l’adresse lui était
-inconnue et lui parut singulière. Elle ouvrit l’enveloppe
-avec une certaine curiosité, parcourut rapidement
-les quelques lignes… Le sang afflua aussitôt
-à son visage, puis se retira au cœur, laissant ses
-lèvres blanches et sèches. Elle relut : « Si vous
-tenez à savoir où votre mari va chaque jour avant
-le dîner, faites une petite visite, entre six heures
-et demie et sept heures et demie, dans certaine
-villa de la Place de l’Indépendance, vous serez
-édifiée. On revient toujours à ses premières amours. »
-Pas de signature ! Une écriture habilement contrefaite,
-des lettres d’un centimètre de haut, pressées
-les unes contre les autres et tracées comme par
-le va-et-vient d’un insecte.</p>
-
-<p>Le billet anonyme était en italien. Depuis son
-mariage, la jeune femme n’avait cessé d’étudier
-cette langue ; elle comprenait parfaitement ; chacun
-des mots cruels pénétrait jusqu’à son cœur et y
-faisait éclater une douleur intolérable.</p>
-
-<p>« La princesse Marina !… » Son nom lui sauta
-tout de suite à l’esprit ! Elle habitait une villa
-dans le quartier du Macao, sorte d’Aventin où
-bon nombre de grandes dames en rupture de
-mariage se sont retirées, pour attendre la loi du
-divorce. Lelo avait été autrefois un de ses admirateurs ;
-la marquise Verga et Hélène l’avaient dit
-à Dora. Le mot « admirateur » a, en général, pour
-l’Américaine, un sens élastique ; il ne précise rien :
-Dora n’avait jamais imaginé, pas même depuis
-qu’elle était mariée, que Donna Vittoria eût pu
-être, à un moment lointain, la maîtresse de son
-mari. Elle la croyait trop bien élevée pour cela…
-Si elle avait eu le soupçon de la vérité, elle n’aurait
-jamais souffert que la princesse passât le seuil de
-sa porte. Les deux femmes se rencontraient chaque
-jour, car elles tournaient dans le même cercle.
-Elles se faisaient des visites, s’invitaient réciproquement
-à de grands dîners, à des soirées de gala,
-mais leurs relations avaient gardé un ton cérémonieux
-et froid. Elles se critiquaient volontiers
-avec une égale malice.</p>
-
-<p>« On revient toujours à ses premières amours. »
-Ces paroles impliquaient évidemment que Lelo
-avait aimé la princesse et qu’il l’aimait encore : à
-cette idée, il y eut derrière le front de la jeune
-Américaine un tourbillon de pensées violentes, une
-succession d’images qui jetèrent des éclairs dans
-ses yeux et donnèrent une incroyable dureté à sa
-physionomie. Trompée, elle ! Ah ! si elle en avait
-la preuve, comme elle divorcerait vite !… Elle
-s’avisa que le divorce n’existait pas en Italie. Eh
-bien ! elle demanderait sa séparation, emmènerait
-son fils, irait vivre aux Indes, en Chine, n’importe
-où, et jamais elle ne reverrait Lelo. Elle eut un
-petit éclat de rire faux et nerveux. Ah ! elle n’était
-pas de celles qui pardonnent, non. Dieu merci !</p>
-
-<p>Plus la femme est simple, et plus elle ressent
-l’infidélité de l’homme. C’est ce qui rend l’Américaine
-si intransigeante, si implacable en cette
-matière. L’Européenne pardonne souvent, parce
-qu’elle connaît mieux la vie, la nature humaine,
-et surtout parce qu’il reste chez elle moins de
-matérialité primitive. Elle pardonne sans oublier,
-d’ailleurs. L’infidélité, la trahison est pour la
-femme ce que la gelée blanche est pour la plante ;
-ses effets sont les mêmes et aussi irrémédiables.</p>
-
-<p>Si Dora n’était pas de celles qui pardonnent,
-elle était en revanche de celles qui peuvent raisonner
-avec quelque lucidité. Lorsqu’elle eut
-recouvré un peu de calme, elle se mit à chercher
-des indices dans la manière d’être de son mari.
-Elle n’en vit d’abord aucun qui pût l’alarmer, au
-contraire. Il était certainement très empressé
-auprès de la princesse Marina, pas plus pourtant
-que le marquis Verga ou tel ou tel autre. C’était
-sûrement la grande dame influente que l’on courtisait,
-et non la femme… La femme ! mais elle avait
-au moins quarante-cinq ans ! cinquante peut-être !
-Elle se teignait les cheveux, se retouchait les
-sourcils et les lèvres ! Et Lelo aimerait ce vieux
-tableau ! Allons, c’était impossible !</p>
-
-<p>Un vieux tableau !… Le fin profil de Donna
-Vittoria, sa taille souple, sa démarche onduleuse,
-la manière inimitable dont elle se servait de son
-face-à-main d’écaille blonde se retracèrent instantanément
-dans le cerveau de Dora, et les
-coins de sa bouche se contractèrent. Bizarrement,
-une impression qu’elle avait eue, quelques jours
-auparavant, se raviva aussi. Donna Vittoria était
-arrivée très en retard à un grand dîner. Une autre
-eût été confuse, eût bredouillé des excuses bêtes
-ou maladroites, elle avait dit simplement : « <i lang="it" xml:lang="it">Scusate
-mi tanto, tanto !</i> — Excusez-moi tant, tant ! » — Et
-avec quelle grâce, quelle désinvolture ! Dora
-l’avait enviée. Oui, impossible de le nier, cette
-femme possédait un charme extraordinaire. Et puis
-elle l’avait, cette âme latine que Lelo croyait si
-supérieure ! Pour le mariage, l’âme saxonne suffit ;
-pour l’amour, il faut peut-être l’âme latine ! Cette
-pensée broya le cœur de la jeune femme. Ne serait-ce
-point à cause de la princesse que son mari
-faisait la sourde oreille quand elle lui parlait
-d’accompagner madame Carroll en Amérique ? Il
-n’avait pas dit non positivement, mais il était
-évident que cela ne lui plaisait pas et il avait
-plusieurs fois exprimé le désir d’aller à Ceresole,
-en Piémont, où Donna Vittoria passait l’été.</p>
-
-<p>Dora reprit le billet anonyme et se mit à l’examiner.
-Dans l’écriture contrefaite, le format, la
-qualité du papier, il y avait la marque d’un homme
-ou d’une femme du monde. Qui donc pouvait avoir
-intérêt à détruire son bonheur ?… Une vengeance,
-sûrement ! Celui ou celle qui était capable d’une
-action si vile devait être capable aussi d’une
-calomnie… Le nom de sa belle-sœur lui vint à
-l’esprit, puis elle se dit que Donna Pia ne trahirait
-pas son frère. Elle savait que son mari faisait des
-visites à la princesse Marina, mais qu’il y allât
-tous les jours, elle l’ignorait. Elle s’était figuré
-qu’il montait au club après la promenade. Il le
-lui avait donné à entendre : le mensonge est si
-facile aux Latins !… Lelo infidèle !… Et il était là,
-tout près, dormant paisiblement. Elle avait une
-envie folle d’aller le secouer, le réveiller, lui montrer
-cette lettre. Il lui prouverait, clair comme le jour,
-qu’il était innocent, et elle ne le croirait pas. Non,
-il fallait qu’elle fût convaincue par ses propres
-sens. Elle se rendrait chez la princesse entre six
-heures et demie et sept heures et demie, comme
-on le lui conseillait. Elle avait un excellent prétexte :
-la veille, un domestique s’était présenté
-avec un certificat de la princesse. Elle irait lui
-demander des renseignements supplémentaires.
-Elle verrait bien l’effet que son apparition produirait.
-On ne la recevrait peut-être pas ? Eh bien,
-elle attendrait dans sa voiture, à quelque distance :
-si elle voyait sortir son mari, elle saurait… elle
-saurait que cet infâme billet n’avait pas menti.
-Et alors !… Ah ! c’était trop douloureux !</p>
-
-<p>Elle se leva brusquement, sonna sa femme de
-chambre et passa dans son cabinet de toilette.
-Tout en s’habillant, en se parant, elle souffrait
-d’une manière atroce. Il lui semblait qu’un nid de
-vipères s’était ouvert dans son cerveau. Elle
-songeait tout à coup à Jack Ascott. Y aurait-il
-quelque chose comme une rétribution de nos actes
-en ce monde, et allait-elle être punie de son infidélité
-envers lui ? Un remords lui vint, à l’idée
-qu’elle avait pu lui infliger une peine semblable
-à celle qu’elle éprouvait.</p>
-
-<p>« Je ne savais pas que ce fût si cruel ! » Puis,
-haussant les épaules, avec cette ignorance enfantine
-que la plupart des femmes ont du cœur
-masculin : « Les hommes ne sentent pas autant
-que nous ! »</p>
-
-<p>Au fond d’elle-même, Dora avait cependant
-l’impression que son mari l’aimait, et cette impression
-ne laissait pas que de la rassurer. Dans des
-circonstances pareilles, nous avons tous, plus ou
-moins, l’instinct infaillible de ce qui est ou de ce
-qui n’est pas, et c’est lui seul qu’il faudrait écouter.
-La comtesse se hâta fiévreusement à sa toilette ;
-elle avait besoin de sortir, de quitter la maison.
-Il fallait qu’elle retrouvât un peu de calme avant
-de revoir Lelo : sans cela, elle serait incapable
-de se contenir.</p>
-
-<p>Elle se rendit d’abord à l’Hôtel du Quirinal, fit
-une assez longue visite à sa mère et puis redescendit
-au Corso. A cette heure matinale, il est
-fréquenté par de très jeunes gens en quête de
-bonnes fortunes, par quelques vieux beaux, toujours
-les mêmes. Des femmes du monde, parmi
-lesquelles beaucoup d’Américaines en costume
-tailleur, y font leur prétendue promenade de
-santé. Elles y rencontrent leurs fidèles, leurs
-admirateurs, échangent des poignées de main,
-des saluts, lancent les premiers potins, se font
-accompagner par l’un ou par l’autre, et rentrent
-chez elles, l’appétit bien aiguisé, la coquetterie
-aussi. La comtesse fut abordée par le marquis
-Peretti, un des amuseurs de la haute société. Il
-l’accompagna, comme il le faisait souvent. D’habitude,
-elle lui donnait brillamment la réplique. Ce
-matin-là, le <i lang="it" xml:lang="it">frizzo romano</i>, les saillies romaines
-furent perdues pour elle, et son air distrait, préoccupé,
-lui valut d’impitoyables taquineries.</p>
-
-<p>La promenade lui fit du bien, pourtant : elle
-rentra plus calme, le nez pincé, les lèvres amincies
-par la tension de la volonté, résolue à ne pas se
-trahir, à ne pas souffrir même, avant de savoir.
-Elle se rendit tout droit dans son petit salon pour
-écrire un billet. Quelques minutes plus tard, Lelo
-vint l’y rejoindre. Elle le dévisagea d’un regard
-rapide : il lui parut presque insolent de beauté,
-d’insouciance et de bonne humeur.</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Come va, mia cara ?</i> (Comment va, ma chérie ?)
-demanda-t-il avec une intonation caressante.</p>
-
-<p>— Très bien, merci ! répondit la jeune femme,
-tout occupée en apparence à cacheter sa lettre.</p>
-
-<p>A ce moment, on annonça le déjeuner, et les
-époux se dirigèrent vers la salle à manger.</p>
-
-<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Per Bacco !</i> s’écria le comte en se mettant à
-table, — j’ai oublié d’inviter quelqu’un hier au soir.</p>
-
-<p>— Pour une fois, vous pourrez bien supporter
-un repas en tête à tête ! vous n’en mourrez pas, — fit
-Dora d’un ton qui affecta désagréablement
-l’oreille de Lelo.</p>
-
-<p>— Mais je ne crains pas le tête-à-tête ! répondit-il
-en souriant. — Seulement je n’aime pas à voir
-tant de places vides à table.</p>
-
-<p>— Si j’avais su, j’aurais ramené Peretti. Je l’ai
-rencontré ce matin.</p>
-
-<p>— Que vous a-t-il dit d’intéressant ?</p>
-
-<p>— Rien du tout.</p>
-
-<p>— Il serait joliment étonné, s’il vous entendait.
-Il y avait beaucoup de monde au Corso ?</p>
-
-<p>— Une demi-douzaine de jeunes idiots.</p>
-
-<p>— Ah mais !… vous êtes gentille aujourd’hui !…
-Est-ce que le baromètre est à l’orage ?</p>
-
-<p>— Pour moi, peut-être bien ! répondit la comtesse
-avec un petit rire mauvais.</p>
-
-<p>Sant’Anna regarda sa femme avec un peu de
-surprise. C’était la première fois qu’elle donnait
-de semblables signes d’humeur et de nervosité.
-Dora, à qui il était presque impossible de feindre,
-s’était laissée emporter ; s’apercevant qu’elle avait
-éveillé la curiosité de son mari, et craignant de
-s’attirer des questions, elle fit un grand effort pour
-se ressaisir.</p>
-
-<p>— Avez-vous vu les chevaux ? demanda-t-elle
-de l’air le plus naturel du monde.</p>
-
-<p>— Oui, ils sont en splendide condition… Caselli
-a déniché, paraît-il, une paire d’alezans merveilleux.
-Je dois les voir demain.</p>
-
-<p>Une fois lancé sur ce sujet, Lelo oublia l’humeur
-de sa femme et causa gaiement. Elle, se contenta
-de jeter quelques monosyllabes dans la conversation,
-et pas toujours à propos. Cette angoisse
-particulière à la jalousie lui serrait la gorge et
-l’empêchait de manger. A chaque instant, elle
-rapprochait ses longs cils pour regarder son mari
-avec plus d’intensité. En le voyant si jeune et si
-beau, elle se dit qu’il ne pouvait pas aimer une
-femme de quarante-cinq ans. Elle se rappela tout
-à coup, avec un plaisir infini, ce proverbe romain
-qui avait excité son indignation : « A quarante ans,
-il faut jeter la femme à la rivière toute habillée. — <i lang="it" xml:lang="it">A
-quarant’anni, bisogna buttar la donna al fiume
-con tutti panni</i>… »</p>
-
-<p>« Ah ! ils ont bien raison, pensa-t-elle drôlement ; — qu’on
-la jette, qu’on la jette ! »</p>
-
-<p>Après le déjeuner, les époux retournèrent dans
-le petit salon, où l’on servit le café.</p>
-
-<p>— Lelo, maman voudrait bien savoir si nous
-sommes décidés, oui ou non, à l’accompagner en
-Amérique, — dit Dora en observant la physionomie
-de son mari. — Dans le cas où cela vous
-ennuierait par trop, je pourrais toujours y aller
-avec elle, moi…</p>
-
-<p>Sant’Anna, qui portait sa tasse de café à ses
-lèvres, fut tellement surpris qu’il la reposa dans sa
-soucoupe.</p>
-
-<p>— Comment, comment ! dit-il, vous pourriez de
-gaieté de cœur me quitter ainsi ?… Joli amour
-que le vôtre ! Américain, hein ?</p>
-
-<p>Oh ! le baume, la joie que ces paroles versèrent
-dans le cœur de Dora.</p>
-
-<p>— Rien ne vous empêche de m’accompagner.</p>
-
-<p>— Non… mais cela pourrait ne pas me convenir
-de faire le voyage cette année… Nous autres
-Italiens, nous ne nous résignerions jamais à vivre
-séparés de nos femmes comme font vos compatriotes.
-Quoi que vous en disiez, nous les aimons mieux.</p>
-
-<p>— Et quand elles ont cessé de vous plaire, vous
-les trompez mieux aussi.</p>
-
-<p>Le ton sarcastique dont ces mots furent prononcés
-fit dresser l’oreille à Lelo.</p>
-
-<p>— Naturellement ! répondit-il avec bonne humeur. — Avez-vous
-donc une si grande envie
-d’aller en Amérique ?</p>
-
-<p>— Oui, je crois en vérité que j’ai un peu de
-nostalgie. Il y a une foule de gens et de choses
-que je voudrais revoir.</p>
-
-<p>— Pas M. Ascott, j’espère ! fit Sant’Anna avec
-un éclair de jalousie dans les yeux.</p>
-
-<p>— Non, non… j’ai joué un trop triste rôle dans
-sa vie pour avoir jamais le désir de le rencontrer.</p>
-
-<p>— Eh ! qui sait ! les femmes sont si perverses,
-si infernalement cruelles !</p>
-
-<p>— Merci. Mais revenons à l’Amérique. Il me
-semble que nous ne pouvons guère laisser partir
-maman toute seule. Du reste, elle veut que vous
-voyiez Orienta, sa fameuse propriété, afin de savoir
-si elle doit la vendre ou la louer.</p>
-
-<p>— Alors, nous laisserons Guido avec ma mère.</p>
-
-<p>— Ah ! cela non, par exemple ! Bébé ne me
-quitte pas.</p>
-
-<p>— Vous ne redoutez pas pour lui un si long
-voyage ?</p>
-
-<p>— Avec sa nourrice, il pourrait faire le tour du
-monde.</p>
-
-<p>— Peppa ne voudra jamais aller en Amérique.</p>
-
-<p>— Peppa ! elle allait émigrer avec toute sa smala
-quand nous l’avons prise. Je me charge de la
-décider.</p>
-
-<p>— Eh bien, nous verrons. Au fait, je ne vois pas
-d’empêchement sérieux, fit Sant’Anna, comme s’il
-en cherchait.</p>
-
-<p>— Le mal de mer, peut-être !</p>
-
-<p>Ceci fut dit d’un ton moqueur, singulièrement
-déplaisant.</p>
-
-<p>La physionomie du comte prit une expression
-si hautaine que Dora en fut saisie.</p>
-
-<p>— Je ne sais sur quelle herbe vous avez marché
-ce matin ! dit-il froidement ; mais vous êtes évidemment
-de fort méchante humeur, et, comme
-je ne veux pas me fâcher, je m’en vais. Au revoir !</p>
-
-<p>— Lelo !</p>
-
-<p>Sant’Anna, qui allait franchir le seuil de la porte,
-se retourna.</p>
-
-<p>— Plaît-il ?</p>
-
-<p>Dans le désir d’être délivrée de son angoisse, la
-jeune femme allait tout dire ; mais, comme elle
-était très forte, elle se contint.</p>
-
-<p>— Rien, rien ! répondit-elle vivement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXV</h2>
-
-
-<p>Dora ne se rappela jamais ce qu’elle avait pu
-faire ou dire pendant le reste de l’après-midi.
-Un peu après six heures et demie, son coupé
-s’arrêtait devant la villa de la Place de l’Indépendance.
-Elle ne donna pas le temps au valet
-de pied d’ouvrir la portière, et ce fut elle-même
-qui, au mépris de toute correction, s’informa si
-la princesse était à la maison.</p>
-
-<p>— Oui, madame la comtesse, mais…</p>
-
-<p>— C’est bien, annoncez-moi ! fit-elle impérieusement.</p>
-
-<p>Le vieux Luigi eut l’air un peu effaré, un peu
-embarrassé ; néanmoins il obéit et prit les devants.
-Dès l’entrée du grand salon, on entendit le son du
-piano et la voix de Donna Vittoria. Par cet instinctif
-respect que tout Italien a pour la musique,
-le serviteur ralentit et assourdit son pas et se
-retourna même vers la visiteuse comme pour lui
-demander s’il devait interrompre sa maîtresse :
-Dora s’arrêta et lui fit signe d’attendre. La vue de
-la porte grande ouverte, des portières relevées,
-l’avait calmée instantanément, presque rassurée.
-Elle n’était pas fâchée d’avoir quelques instants
-pour se remettre. A travers les battements de son
-cœur, elle écouta l’exquise mélodie que chantait
-Donna Vittoria et qui n’était autre que <i>le Temps
-passé</i>, de Gordigiani. Elle ne saisit point les paroles,
-heureusement pour elle, car ce regret du passé,
-exprimé avec une si ardente mélancolie, n’eût pas
-manqué de lui paraître suspect après l’insinuation
-du billet anonyme.</p>
-
-<p>Aux dernières notes, Luigi s’avança vers le
-boudoir : Dora, qui le suivait de près, jeta du
-seuil un regard dans l’intérieur, et il y eut dans
-son âme une soudaine vibration de joie. Elle vit
-la princesse au piano, Verga tout près d’elle, et,
-un peu plus loin, au coin de la cheminée, son mari
-paresseusement étalé dans un grand fauteuil, les
-mains derrière la tête, les jambes allongées. Il
-était bien là, mais pas seul, pas en tête à tête !
-Jamais la vue du marquis n’avait causé à Dora
-un tel plaisir.</p>
-
-<p>Le nom de la comtesse Sant’Anna, lancé au
-milieu de cette petite scène intime, eut l’effet
-d’une surprise et sembla détonner étrangement ;
-Donna Vittoria et les deux hommes se levèrent
-tout d’une pièce.</p>
-
-<p>— Vous, Dora !… s’écria Lelo, en haussant les
-sourcils.</p>
-
-<p>— En personne !… répliqua la jeune femme d’un
-ton dégagé.</p>
-
-<p>Puis, après avoir échangé une poignée de main
-avec la princesse et le marquis :</p>
-
-<p>— Ma visite est un peu indiscrète…</p>
-
-<p>— Pas du tout ! se hâta de répondre Donna
-Vittoria ; — je suis toujours charmée de vous
-voir… Asseyez-vous donc.</p>
-
-<p>— Je sais que c’est l’heure réservée à vos
-intimes, mais j’avais quelques renseignements à
-vous demander et je suis entrée en passant. Si
-j’avais pensé que mon mari viendrait vous voir
-aujourd’hui, je l’aurais chargé de ma commission.</p>
-
-<p>Dora, à sa grande horreur, entendait tous ces
-mensonges sortir de ses lèvres naturellement.</p>
-
-<p>— Vous n’avez pas à vous excuser. Quand ma
-porte est ouverte, elle l’est aux amis de mes amis ;
-à leurs femmes, à plus forte raison !… ajouta la
-princesse avec un sourire énigmatique.</p>
-
-<p>— C’est bien ce que je me suis dit… Mais je
-vous ai interrompue : ne voudriez-vous pas chanter
-encore quelque chose ?</p>
-
-<p>— Volontiers.</p>
-
-<p>— Redites-nous cette romance de Gordigiani,
-demanda Lelo avec sa belle inconscience d’homme.</p>
-
-<p>Une expression de douleur contracta le visage
-de la princesse.</p>
-
-<p>— Non, il ne faut jamais rien recommencer, — fit-elle
-avec une brusquerie nerveuse. — Je vous
-dirai plutôt une chanson morave de Monti, un
-jeune maître italien qui a composé de charmantes
-choses.</p>
-
-<p>Et les doigts effilés de Donna Vittoria, sa voix
-d’un timbre délicieux, répandirent dans l’atmosphère
-du petit salon les notes d’une mélodie pleine
-de douceur et de tendresse, des paroles d’amour
-naïves et jeunes.</p>
-
-<p>En regardant celle qu’elle avait qualifiée de
-vieille femme, le cœur de l’Américaine se gonfla
-légèrement d’envie. Elle était bien séduisante encore,
-avec son profil délicat, ses lourds cheveux
-rougis au henné, tordus bas sur la nuque, et ses
-lignes harmonieuses. Involontairement le regard
-de Dora alla à son mari. Il avait repris sa pose
-familière, et écoutait la musique les yeux fermés,
-selon son habitude. Elle sentit alors le lien de
-race qui existait entre lui et la grande dame
-romaine.</p>
-
-<p>« Oh ! sûrement, ils sont bien du même sang ! »
-pensa-t-elle avec une sorte de colère jalouse.</p>
-
-<p>Lorsque la princesse eut achevé la chanson
-morave les deux hommes l’applaudirent chaleureusement.</p>
-
-<p>— Comme vous avez bien rendu le sentiment
-simple et vrai qu’il y a dans cette petite poésie
-musicale ! dit le marquis Verga.</p>
-
-<p>— Je ne connais personne qui chante comme
-vous, ajouta la comtesse. Depuis que je suis en
-Italie, j’ai un peu honte de mon banjo ; il me semble
-tellement primitif, tellement nègre.</p>
-
-<p>— Vous avez tort, il est très original, répondit
-gracieusement Donna Vittoria, et vous en tirez
-un parti merveilleux.</p>
-
-<p>— Oh ! il convient à mon caractère. Je ne me
-vois pas, avec une guitare enrubannée entre les
-mains, chantant des chansons sentimentales. On
-est ce qu’on peut !… Et maintenant, continua la
-jeune femme, il faut que vous ayez la bonté de
-me donner quelques renseignements sur un certain
-Battista Varano qui a été à votre service.</p>
-
-<p>Lelo se leva :</p>
-
-<p>— Je vous laisse parler ménage… Viens-tu,
-Verga ?</p>
-
-<p>— Vous ne m’attendez pas ? s’écria Dora d’un
-air mécontent.</p>
-
-<p>— Non… j’ai besoin de marcher, je rentrerai à
-pied.</p>
-
-<p>— Comme vous voudrez.</p>
-
-<p>Il n’avait pas été dupe, une seconde, de toute
-cette comédie. Il ne voulait pas se laisser emmener
-par sa femme comme un petit garçon et, ne pouvant
-décemment rester après elle, il devait partir
-le premier : c’est ce qu’il fit.</p>
-
-<p>— Je suis contente de n’avoir que du bien à
-vous dire de Battista, — répondit la princesse
-quand les deux amis eurent quitté le salon. — Il a
-remplacé pendant trois mois un des valets de
-chambre. J’en ai été très satisfaite. C’est un bon
-serviteur.</p>
-
-<p>— Ah ! tant mieux. Il me plaît.</p>
-
-<p>— Aimez-vous les domestiques italiens ?</p>
-
-<p>— Oui, ils sont fins, intelligents et susceptibles
-de s’attacher.</p>
-
-<p>— Sûrement !</p>
-
-<p>— Je préfère les Napolitains. Ils me paraissent
-plus alertes.</p>
-
-<p>Dora n’aurait jamais voulu se l’avouer : cette
-prédilection venait surtout de ce que, suivant
-l’usage de leur pays, ils lui donnaient ce joli
-titre d’<i lang="it" xml:lang="it">Eccellenza</i> qui flattait délicieusement son
-oreille et sa vanité.</p>
-
-<p>— Après tout, reprit-elle, je n’ai qu’à me louer
-de mes gens. Ils ont une certaine crainte de leur
-maîtresse américaine, et ma dureté saxonne
-s’adoucit devant… devant je ne sais quoi… le
-charme de la race, peut-être ! J’ai la faiblesse de
-les choisir aussi beaux que possible, et ils me désarment
-encore plus facilement.</p>
-
-<p>Ceci fut dit avec une simplicité qui ne permettait
-aucune mauvaise interprétation.</p>
-
-<p>— Vous aimez donc bien la beauté ?</p>
-
-<p>— Oui, et je l’ai prouvé ! fit Dora avec un petit
-air triomphant.</p>
-
-<p>Cette allusion au physique de son mari n’était
-pas de très bon goût, mais la jeune femme avait
-obéi à un obscur besoin de vengeance ; elle avait
-atteint sa rivale, sûrement ; les paupières de
-Donna Vittoria battirent.</p>
-
-<p>— Vous l’avez prouvé, en effet ! dit-elle,
-donnant à ses lèvres fières une expression de
-dédain et d’ironie. — Au reste, Sant’Anna a toujours
-eu beaucoup de succès auprès des Américaines.</p>
-
-<p>— Je n’en suis pas surprise du tout ! fit gaiement
-la comtesse.</p>
-
-<p>Puis se levant :</p>
-
-<p>— Excusez l’heure de ma visite. J’avais promis
-de donner une réponse immédiate à ce Battista.
-Je l’engagerai, sur votre recommandation… Viendrez-vous
-demain, au <i lang="en" xml:lang="en">five o’clock</i> de madame
-Swift ?</p>
-
-<p>— Oui, ces petites fêtes cosmopolites m’amusent
-de plus en plus ; elles sont tout à fait intéressantes, — dit
-la princesse d’un ton protecteur. — Elles
-me permettent de faire connaissance avec la
-société américaine sans bouger de mon coin. Je
-suis de plus en plus étonnée de la différence de nos
-tempéraments, de nos caractères. On dirait vraiment
-que nous ne sommes pas de la même planète.</p>
-
-<p>A son tour, la jeune femme était touchée : elle
-n’aimait pas qu’on lui fît sentir qu’elle était si
-loin de son mari.</p>
-
-<p>— C’est vrai, nous sommes très différentes, — répondit-elle
-avec une intonation dure. — Je m’en
-aperçois aussi. Vous voyez la vie telle qu’elle a
-été ; et nous, telle qu’elle est. Malgré cela, le Vieux
-Monde et le Nouveau ne font pas trop mauvais
-ménage à Rome. S’ils ne se comprennent pas entièrement,
-ils s’entendent bien : c’est l’essentiel.
-Il faut croire qu’ils avaient beaucoup de choses à
-apprendre l’un de l’autre, puisqu’ils ont été mis
-en contact si intime !</p>
-
-<p>— C’est possible.</p>
-
-<p>— Alors, à demain au Grand-Hôtel, sous le
-pavillon étoilé… Ne soyez pas trop sévère dans
-vos critiques. Nous avons du bon, croyez-moi.
-Demandez plutôt à votre ami Lelo… au revoir…</p>
-
-<p>Et Dora, enchantée de son coup de retour,
-s’éloigna d’un pas léger.</p>
-
-<p>Donna Vittoria la suivit du regard pendant quelques
-secondes, puis elle eut un gracieux mouvement
-d’épaules, un sourire ironique.</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Gelosa !</i> (Jalouse !) fit-elle à haute voix.</p>
-
-<p>Lorsque Dora fut dans son coupé, elle respira
-longuement : son cœur était tout à fait desserré,
-un peu douloureux encore peut-être. Elle savait
-que son mari n’était pas coupable. « Dieu soit
-loué ! » Sur cette fervente action de grâces, elle
-tira de sa petite bourse à mailles d’or le cruel
-billet qu’elle y avait enfermé, elle se mit à le
-relire.</p>
-
-<p>— Ah ! les vilaines gens ! les vilaines gens ! fit-elle
-entre ses dents serrées.</p>
-
-<p>Mais quelle semonce elle allait recevoir de Lelo !
-Il l’avait devinée, et c’était pour lui témoigner son
-mécontentement qu’il s’en était allé le premier.
-Tant pis ! Il était bon qu’il sût de quoi elle était
-capable. Avait-il réellement aimé Donna Vittoria ?
-Ces mots : « On revient toujours à ses premières
-amours » ne laissaient pas que de la troubler. Le
-doute raye le cœur comme le diamant raye le
-verre et y laisse une trace indélébile : le cœur de
-la jeune Américaine était marqué à jamais.</p>
-
-<p>Lelo arriva chez lui presque en même temps que
-sa femme. Il entra, l’air sévère et dur, dans le petit
-salon où elle se trouvait :</p>
-
-<p>— Pouvez-vous me dire ce qui vous a amené
-chez la princesse Marina à cette heure insolite ?
-demanda-t-il. Ces fameux renseignements n’étaient
-qu’un prétexte.</p>
-
-<p>Dora, irritée de ce ton de maître, entra aussitôt
-en révolte.</p>
-
-<p>— En effet, c’était dans le seul espoir de vous
-y rencontrer que j’y suis allée.</p>
-
-<p>— Je m’en doutais. Eh bien, cette manière de
-venir relancer son mari est abominablement vulgaire.
-Ces choses-là ne se font pas dans notre
-monde.</p>
-
-<p>— Non, peut-être, mais il s’en fait de bien plus
-laides. Voyez vous-même.</p>
-
-<p>Et, avec un petit rire de triomphe et de malice,
-la comtesse tendit à Lelo la malheureuse lettre
-anonyme.</p>
-
-<p>Celui-ci, un peu saisi, prit la feuille bleutée, la
-parcourut rapidement tout en pâlissant de colère.
-Ensuite il la tourna, la retourna, la flaira même,
-puis son visage s’éclaircit, il se mit à rire.</p>
-
-<p>— Encore une conséquence de votre dîner
-blanc, parbleu !</p>
-
-<p>— Vous croyez ?</p>
-
-<p>— Si je le crois !… Il n’y a pas à en douter.
-C’est ignoble, c’est infâme, mais cela vous apprendra
-à être plus prudente, à ne pas heurter des
-gens dont vous ne connaissez ni le caractère ni la
-force. Ici, en religion et en politique tout est
-permis.</p>
-
-<p>Le comte relut le billet et le mit dans sa
-poche.</p>
-
-<p>— Je finirai bien par en découvrir l’auteur ! Il
-est bon de connaître ses ennemis… Alors, continua-t-il
-avec un sourire, vous espériez me surprendre
-en conversation criminelle… Cette expression
-anglaise est délicieuse… Et vous m’avez trouvé
-écoutant bien innocemment une chanson. Vous
-avez été désappointée, hein ?</p>
-
-<p>— Oh ! Lelo, ne plaisantez pas sur un sujet
-pareil ! Vous ne savez pas combien j’ai souffert.
-Pour rien au monde je ne voudrais revivre cette
-journée.</p>
-
-<p>— Je plaisante pour ne pas me fâcher.</p>
-
-<p>— Vous fâcher ! s’écria Dora, suffoquée. — C’est
-encore moi qui ai tort !</p>
-
-<p>— Absolument ! répondit Sant’Anna.</p>
-
-<p>Et, déployant la tactique italienne dans toute
-sa beauté :</p>
-
-<p>— Vous auriez dû me montrer ce billet et me
-demander la vérité.</p>
-
-<p>— Avec cela que vous me l’auriez dite !… J’ai
-mieux aimé la découvrir moi-même.</p>
-
-<p>— Votre méfiance n’est flatteuse ni pour vous
-ni pour moi, et je ne la mérite pas, — dit froidement
-le comte. — Si vous étiez arrivée chez
-Donna Vittoria quelques minutes plus tôt, Peretti
-se serait trouvé là ; il aurait deviné le but de votre
-visite, et demain tout Rome aurait su que vous
-étiez jalouse de la princesse et que vous me surveilliez…
-Agréable pour vous et pour moi, n’est-ce
-pas ?</p>
-
-<p>Dora ne répliqua rien. Elle était furieuse de voir
-que son mari allait encore lui prouver qu’il avait
-raison.</p>
-
-<p>— Il faut, continua Lelo, que vous acceptiez
-les mœurs et les usages de la société dans laquelle
-vous êtes entrée. Vous ne pouvez pas compter
-que nous allons nous conformer à vos idées
-américaines.</p>
-
-<p>— Je n’ai pas cet espoir, non.</p>
-
-<p>— C’est heureux ! Eh bien, jusqu’à ce que vous
-connaissiez mieux notre monde, vous devriez vous
-laisser guider par moi. Ainsi, ce soir, en entrant
-comme dans un moulin chez une femme avec laquelle
-vous n’avez aucune intimité, vous avez
-manqué de savoir-vivre. Donna Vittoria n’aurait
-jamais pris cette liberté avec vous.</p>
-
-<p>— Non… elle aurait probablement trouvé un
-moyen moins droit pour être renseignée.</p>
-
-<p>— Mais, pour une personne qui se pique de respecter
-la vérité, vous l’avez assez légèrement
-traitée, ce soir, — fit Sant’Anna en souriant. — Ma
-parole d’honneur, je n’en croyais pas mes
-oreilles !</p>
-
-<p>Cette fois, la jeune femme se sentit réellement
-coupable, elle ne put s’empêcher de rougir.</p>
-
-<p>— C’est vrai, confessa-t-elle, et tous ces mensonges
-me venaient sans que je les eussent préparés.
-C’est effrayant ce que l’on peut dire et faire
-sous l’impulsion de… de…</p>
-
-<p>— De la jalousie, allez-y carrément !</p>
-
-<p>— De la jalousie, oui…</p>
-
-<p>Puis, troublée de nouveau par les paroles perfides :</p>
-
-<p>— Au fait, ce billet n’avait pas menti. Je vous
-ai trouvé chez la princesse Marina : vous y allez
-peut-être tous les jours.</p>
-
-<p>— J’avoue que j’y suis allé très fréquemment,
-ces temps-ci, j’étais agacé, tiraillé. J’avais besoin
-d’entendre un peu de musique. Elle me fait un
-bien inouï aux nerfs.</p>
-
-<p>— Les nerfs, les nerfs ! reprit Dora avec impatience, — un
-homme doit avoir des muscles.</p>
-
-<p>— Vraiment ?… Vous auriez dû épouser un
-acrobate, puisqu’il vous faut des muscles !</p>
-
-<p>— Oh ! Je n’en demande pas tant que cela,
-mais je voudrais que vous fussiez un peu moins
-nerveux et que vous n’eussiez pas de si étranges
-fantaisies.</p>
-
-<p>— Il m’est impossible de changer mon tempérament,
-même pour vous plaire. Vous ne ferez
-jamais d’un cheval arabe un percheron… Et puis,
-croyez-moi, s’il faut des muscles pour accomplir
-de grandes choses, les nerfs sont nécessaires pour
-faire de belles choses ou pour les sentir.</p>
-
-<p>Le comte, s’approchant de sa femme, lui mit le
-bras autour du cou et attira sa tête contre lui :</p>
-
-<p>— Allons, <i lang="it" xml:lang="it">mia cara</i>, ne vous alarmez pas de mes
-fantaisies : elles sont bien innocentes, je vous jure !
-Depuis tantôt deux ans que nous sommes mariés,
-je ne vous ai pas fait l’infidélité d’une pensée ou
-d’un désir… Nous pouvons être très heureux
-ensemble ; seulement, ne gâtez pas notre bonheur
-par des exigences mesquines, des jalousies bourgeoises.
-Quand j’étais enfant, si l’on se fiait à ma
-parole ou à ma sagesse, on n’était jamais trompé.
-Ayez confiance en moi.</p>
-
-<p>Dora Sant’Anna — non plus Dora Carroll — tourna
-ses lèvres vers la main qui la caressait et la
-baisa rapidement, puis, se dégageant de l’étreinte,
-elle regarda son mari dans les yeux.</p>
-
-<p>— Est-ce vrai que la princesse Marina a été vos
-premières amours ? demanda-t-elle, incapable de
-retenir la brûlante question.</p>
-
-<p>— Elle a été la première femme que j’ai admirée,
-répondit le comte employant habilement l’euphémisme
-américain. — Et maintenant, tâchez d’oublier
-cette abominable lettre. En permettant
-qu’elle vous trouble, vous donneriez trop de satisfaction
-à la personne qui nous en veut.</p>
-
-<p>En disant cela, Sant’Anna regarda la pendule.</p>
-
-<p>— Il est sept heures et demie. Allons nous
-habiller.</p>
-
-<p>Dora s’était trop féminisée depuis qu’elle était
-en Europe pour ne pas saisir ce moment unique et
-obtenir ce qu’elle voulait.</p>
-
-<p>— A propos, Lelo, vous n’avez pas répondu au
-sujet du voyage en Amérique. Si vous disiez ce
-soir à maman que nous l’accompagnerons, j’ai
-idée que cela lui ferait grand plaisir.</p>
-
-<p>— Et à vous aussi ?</p>
-
-<p>— A moi aussi.</p>
-
-<p>— Vous m’assurez que Bébé pourra supporter
-la traversée ?</p>
-
-<p>— Parfaitement.</p>
-
-<p>— Pour l’amour de Dieu, n’allez pas le tuer,
-dans le désir de lui faire des muscles !</p>
-
-<p>— Ne craignez rien. J’en prends la responsabilité.</p>
-
-<p>— Alors, nous partirons quand vous voudrez.</p>
-
-<p>— C’est promis ?</p>
-
-<p>— C’est juré.</p>
-
-<p>Aussitôt chez lui, le comte, avant de sonner son
-valet de chambre, examina de nouveau la lettre
-anonyme. Comme s’il eût deviné l’auteur, une
-légère rougeur, un reflet d’émotion passa sur son
-visage, il se mordit la lèvre.</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Che streghe queste donne !</i> (Quelles sorcières
-que les femmes !) s’écria-t-il en jetant la feuille
-bleutée dans un des tiroirs de son bureau.</p>
-
-<p>L’Italien marié à une Américaine éprouve dans
-les premiers temps une certaine fatigue morale.
-Son indolence est exaspérée par l’activité saxonne ;
-son esprit vagabond, erratique, ramené sans cesse
-à la ligne droite par l’esprit positif de sa femme,
-se révolte sous le joug nouveau. Les continuels
-à-coup provoqués par la différence de race et
-d’éducation irritent sa sensibilité nerveuse, surtout
-lorsqu’ils sont donnés par une main un peu
-dure. Le timbre monotone de l’étrangère est même
-pénible à son oreille musicale. Il finit par s’habituer
-à tout cela, ou plutôt par s’isoler. Il n’entend plus
-que ce qu’il veut, laisse faire et se trouve parfaitement
-heureux.</p>
-
-<p>C’est un inconscient besoin de repos et d’harmonie
-qui attirait Lelo auprès de Donna Vittoria,
-cette grande dame avec laquelle il avait de si
-profondes affinités. Sa voix bien modulée, ses
-mouvements souples, sa grâce aristocratique,
-charmaient les yeux du comte. Elle savait quand
-elle devait parler ou se taire, elle devinait la
-chanson ou la mélodie qui convenait à son humeur.
-Lorsqu’il l’avait revue dans le monde après son
-mariage, il avait éprouvé un immense soulagement
-à la trouver cordiale et parfaitement naturelle.
-Il n’avait pu deviner son héroïsme : quand l’homme
-n’aime plus, il ne comprend pas que la femme
-puisse aimer encore et souffrir. Rassuré par l’attitude
-de Donna Vittoria, Sant’Anna lui avait
-fait visite à l’heure où elle recevait. Il s’était glissé
-d’abord assez timidement dans son petit salon,
-en compagnie de quelque ami, puis il y était retourné
-avec un plaisir croissant. On y était
-mieux qu’au club. Il n’avait, strictement parlant,
-aucun reproche à se faire : la princesse n’était
-plus pour lui qu’une vieille amie. Il aimait Dora,
-sa jeunesse, sa gaieté. Le foyer domestique tel
-qu’elle le lui avait fait, brillant et moderne, lui
-semblait agréable, sain, confortable ; il entendait
-bien y cantonner sa vie. Ce billet anonyme le
-troubla cependant. Oui, ces temps derniers, il
-était allé, non pas chaque jour, mais très souvent,
-chez Donna Vittoria. Il se rappela tout à coup les
-paroles de cette romance qu’elle avait chantée le
-soir même. Involontairement, ses lèvres répétèrent :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Tempo passato,</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Perché non torni più ?</i></div>
-
-<div class="verse stanza">Temps passé,</div>
-<div class="verse">Pourquoi ne reviens-tu plus ?</div>
-</div>
-
-<p>Et alors, comme pris de peur :</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Diavolo ! Diavolo !</i> s’écria-t-il, allons en
-Amérique !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVI</h2>
-
-
-<p>« Que la paix soit avec vous, maintenant et
-toujours ! »</p>
-
-<p>Ces paroles du brahmine n’avaient pas été
-vaines, la paix était demeurée avec madame
-Ronald. L’image de Sant’Anna était bien là,
-derrière son front, mais diminuée, effacée, impuissante
-à hâter les battements de son cœur, à lui
-causer un regret. Et l’Hindou lui avait fait un don
-plus divin encore : selon sa promesse, il lui avait
-inspiré le sens de la fraternité humaine, il l’avait
-mise en communion plus intime avec les petits,
-avec les êtres inférieurs, avec la nature même.
-Sa compréhension s’était développée, sa charité
-avait acquis plus de tendresse et de chaleur, et
-des événements inattendus étaient venus purifier
-son âme des scories que la passion y avait laissées.</p>
-
-<p>A son retour en Amérique, Hélène avait trouvé
-le pays dans les premières convulsions de la fièvre
-guerrière. La majorité, parmi les femmes de la
-classe élevée, prêchait et désirait la paix. Beaucoup,
-d’ailleurs, connaissaient l’Espagne pour y
-avoir voyagé, avaient senti plus ou moins son
-charme, sa poésie, le rayonnement de son grand
-passé. Toutes éprouvaient une sympathie de sexe,
-une admiration sincère pour la reine régente, une
-pitié tendre pour le roi enfant. Sous l’empire de
-ces sentiments, elles avaient jugé cette guerre
-indigne d’une nation aussi civilisée que la leur,
-et dénoncé sans ménagements les intérêts et les
-ambitions qui se dissimulaient sous le pavillon
-humanitaire : le pavillon humanitaire est, du reste,
-celui qui couvre souvent les plus vilaines marchandises.
-Aussitôt la guerre déclarée, elles furent
-toutes prises aux entrailles par l’amour de la
-patrie, la haine de l’Espagnol. Il y eut, chez beaucoup,
-de magnifiques élans de générosité et de
-dévouement. Leur génération connut pour la
-première fois les affres de la bataille, les angoisses
-de la lutte homicide. Elles tremblèrent et prièrent
-pour les leurs, tressaillirent au canon de la victoire,
-vibrèrent au récit d’actes héroïques. Et
-toutes ces ondes d’émotion renouvelèrent plus d’un
-cœur de femme, aucun peut-être autant que celui
-d’Hélène.</p>
-
-<p>Henri Ronald, Charley Beauchamp et Jack
-Ascott s’enrôlèrent des premiers et furent incorporés
-dans le 10<sup>e</sup> régiment de cavalerie.</p>
-
-<p>A la bataille de San-Juan, le 1<sup>er</sup> juillet, en montant
-à l’assaut de la colline qui domine Santiago,
-Jack Ascott trouva la mort qu’il était venu
-chercher. Charley Beauchamp fut épargné ; M.
-Ronald reçut deux graves blessures à la cuisse
-gauche. Hélène, qui l’avait suivi jusqu’en Floride
-où, avec quelques amies, elle avait établi un quartier
-général de secours, trouva moyen d’arriver
-auprès de lui. Elle n’avait jamais eu l’occasion
-de faire quelque chose pour son mari ; elle avait
-tout reçu, tout exigé de lui. Pour la première
-fois, elle fut appelée à lui prodiguer des soins, car
-elle l’avait eu entre ses bras, faible comme un
-enfant. Elle passa des nuits et des nuits à son
-chevet. Une tendresse croissante rendit ses doigts
-merveilleusement habiles et légers. Elle disputa
-sa jambe au couteau du chirurgien et la sauva
-de l’amputation : à cette œuvre d’épouse et
-de femme, elle trouva les joies les plus douces
-qu’elle eût jamais connues, et de ses inquiétudes
-mêmes naquit pour Henri un amour qu’il
-avait été jusqu’alors impuissant à lui inspirer.
-Au mois de septembre seulement, elle put le
-ramener dans le Massachusetts, à Saint-Hubert,
-la belle propriété qui lui venait de son père. Là,
-il acheva de se remettre. Le temps de sa convalescence
-fut pour tous deux comme une seconde lune
-de miel, infiniment plus douce et plus heureuse
-que la première. Vers le milieu d’octobre ils rentrèrent
-à New-York, où M. Ronald se préparait
-à faire connaître la nouvelle force qu’il avait
-découverte.</p>
-
-<p>Et nous retrouvons Hélène dans son fameux
-cabinet de toilette. Elle l’avait remanié entièrement.
-Plus de brocart changeant sur les murs, plus
-de salamandres, plus de papillons sur les panneaux.
-De la perse ancienne, des boiseries blanches, mates,
-des aquarelles de Leloir, de Corelli, et un seul
-tableau à l’huile, celui de Willie Grey : <i>la Folie de
-Titania</i>.</p>
-
-<p>Vêtue d’une robe en étoffe souple, d’un gris
-mauve elle était assise devant son miroir, polissant
-distraitement ses ongles, et se regardant sans
-se voir. Son miroir, toujours le même, reflétait
-un visage bien différent, plus noble et plus doux
-d’expression. Entre les sourcils, le pli de la pensée
-s’était creusé. Il eût fallu pour la peindre une autre
-palette : sa beauté avait des tons plus riches et
-plus chauds ; ses cheveux étaient vraiment couleur
-d’hyacinthe. Sous ses grands yeux bruns, la
-passion avait laissé des cernes légers, ineffaçables.</p>
-
-<p>Sur la table de toilette, se trouvait une lettre
-ouverte, et l’on pouvait reconnaître de loin l’écriture
-extravagante de Dora. La guerre ayant
-retardé le départ des Sant’Anna, ils n’étaient
-arrivés en Amérique qu’à la fin d’août et s’étaient
-rendus directement à la campagne, dans le Maine,
-où ils avaient passé septembre et octobre. La comtesse,
-rentrée à New-York le jour même, était
-descendue à l’hôtel Waldorf et avait annoncé sa
-visite à madame Ronald pour l’après-midi.
-Hélène l’attendait avec un peu d’émotion et une
-forte curiosité. Comme quatre heures sonnaient,
-un coup vif, reconnaissable entre mille, fut frappé
-à la porte et, selon sa vieille habitude. Dora fit
-aussitôt irruption.</p>
-
-<p>— C’est moi ! c’est moi !</p>
-
-<p>— Dody !</p>
-
-<p>Ce diminutif affectueux et familier vint tout
-naturellement aux lèvres d’Hélène.</p>
-
-<p>Les deux femmes s’embrassèrent avec un élan
-d’amitié sincère, puis elles se regardèrent dans les
-yeux pendant quelques secondes.</p>
-
-<p>— Je suis si contente de vous revoir ! dit la
-comtesse.</p>
-
-<p>— Alors les grandeurs ne vous ont pas fait
-oublier vos amis ?</p>
-
-<p>Dora haussa les épaules.</p>
-
-<p>— Non, non… ma vanité a beaucoup d’étendue,
-répondit-elle en souriant, — mais peu de profondeur ;
-elle n’arrive jamais jusqu’au cœur.</p>
-
-<p>— Tant mieux ! Votre billet m’a causé une agréable
-surprise : je ne vous attendais que la semaine
-prochaine.</p>
-
-<p>— Le temps est devenu trop mauvais pour
-rester plus longtemps à la campagne. Lelo a
-accepté une dernière partie de chasse ; j’ai pris
-les devants, avec maman. Vous la verrez tout à
-l’heure. Elle doit vous amener Bébé. J’ai hâte de
-vous le montrer, il est beau à faire envie à une reine.</p>
-
-<p>— Il n’a pas souffert du voyage et du changement
-de climat ?</p>
-
-<p>— Non, Dieu merci !… Il ne se doute pas combien
-je lui suis reconnaissante de s’être si bien porté.
-S’il lui était arrivé quelque chose, les Sant’Anna
-ne me l’auraient jamais pardonné.</p>
-
-<p>— Allons dans le petit salon ! proposa madame
-Ronald.</p>
-
-<p>— Oh ! je vous en prie, restons ici encore un
-moment. Nous sommes mieux pour causer… Mais
-vous avez tout changé ! s’écria la comtesse en
-promenant les yeux autour d’elle.</p>
-
-<p>— Quand on vieillit, il est sage de se donner un
-cadre plus sobre.</p>
-
-<p>— Vieillie, vous ! Vous êtes plus délicieuse à voir
-que jamais.</p>
-
-<p>Puis, remarquant tout à coup le tableau de
-Willie Grey :</p>
-
-<p>— Tiens, <i>la Folie de Titania</i> ! Pour avoir dans
-sa maison un sujet semblable, il faut qu’une femme
-ait comme vous un mari tout à fait supérieur.
-Chez beaucoup, il serait une jolie satire !</p>
-
-<p>— En effet ! dit Hélène en souriant.</p>
-
-<p>Dora ôta sa jaquette, ses gants, les lança sur
-une chaise longue et vint s’asseoir dans le <i lang="en" xml:lang="en">rocking
-chair</i> de M. Ronald.</p>
-
-<p>— Le cher fauteuil ! dit-elle en caressant et
-serrant de ses mains fines les bras du siège favori. — Je
-n’en ai jamais trouvé un aussi confortable.</p>
-
-<p>Hélène avait repris sa place devant sa table de
-toilette.</p>
-
-<p>— Donnez-moi des nouvelles d’Henri, demanda
-la comtesse. Comment va sa jambe ?</p>
-
-<p>— Elle marche… J’ai tellement craint qu’il ne
-la perdît !</p>
-
-<p>— Oh ! je vous assure que j’ai bien partagé vos
-inquiétudes. Je me représentais ce que serait
-pour lui, si actif, la perte d’un membre. Je le
-voyais estropié, condamné aux béquilles, cela
-m’a été un cauchemar et, le jour où vous avez
-télégraphié que toute menace d’amputation était
-écartée, j’ai poussé un fameux <i>ouf</i> de soulagement.</p>
-
-<p>— Et moi donc ! j’ai passé par de cruelles angoisses ;
-je suis étonnée de n’avoir pas de cheveux
-gris.</p>
-
-<p>Dora imprima à son fauteuil un mouvement
-accéléré et inégal qui trahit une soudaine agitation
-nerveuse. Elle regarda Hélène entre ses cils rapprochés,
-ouvrit par deux fois la bouche sans pouvoir
-parler, puis d’une voix un peu rauque :</p>
-
-<p>— Alors… Jack a été tué… fit-elle.</p>
-
-<p>— Oui, le 1<sup>er</sup> juillet, à la bataille de San-Juan, et
-cela a été une grande miséricorde. Depuis qu’il
-avait quitté les affaires, il buvait et jouait d’une
-manière effrayante. Il s’était acheté un <i lang="en" xml:lang="en">ranch</i> dans
-l’ouest. De temps à autre, il allait s’y enfermer
-comme s’il eût voulu s’arrêter sur la pente, puis
-il revenait et recommençait de plus belle à descendre.
-C’était navrant. Il s’est engagé en même temps
-qu’Henri et Charley. Tous deux m’ont dit qu’au
-cours de la campagne, à El Caney surtout, il avait
-fait preuve d’un entrain et d’un sang-froid admirables.
-Sous le feu de l’ennemi, il courait
-transmettre des ordres, ramassait les blessés, les
-portait au bord de la rivière. Dans cette affaire du
-1<sup>er</sup> juillet, où tant d’existences ont été sacrifiées, il
-avait bien des chances de trouver la mort. Sept
-mille hommes avaient été jetés dans la vallée, en
-face de la colline de San-Juan qui domine Santiago,
-et dont le sommet crachait du feu comme un
-volcan en éruption. Impossible de reculer : il
-fallait la prendre ou se faire tuer jusqu’au dernier.
-Ils s’en sont rendus maîtres, mais à un prix énorme
-de vies. Charley, Henri et Jack faisaient partie
-de la première ligne qui monta à l’assaut, une ligne
-mince, déployée en arc. Tous, ils grimpèrent lentement
-sous les batteries tonnantes. A chaque pas,
-le danger croissait et le feu de l’ennemi se faisait
-plus meurtrier. A la dernière décharge des Espagnols,
-Henri et Jack furent blessés. Henri, atteint
-à la cuisse, tomba. Jack, frappé en pleine poitrine,
-tout sanglant, les yeux hors de la tête, continua
-à monter. En guise d’arme, il tenait un drapeau.
-Par un miracle de vouloir et d’héroïsme, il arriva
-au sommet de la tranchée désertée, planta la
-bannière étoilée dans la terre molle et s’abattit,
-la face contre terre. Ce fut Charley qui le releva.
-Il vécut encore quelques minutes. A travers son
-agonie, il dut entendre les hourras de la victoire,
-car il mourut avec le sourire aux lèvres.</p>
-
-<p>En écoutant ce récit. Dora, peu à peu, avait
-ralenti, puis arrêté le mouvement de son fauteuil
-à bascule. Des reflets d’émotion avaient passé et
-repassé sur son visage, ses yeux s’étaient mouillés,
-enfin, les larmes avaient jailli.</p>
-
-<p>— Je ne vous ai pas raconté cela pour vous
-faire de la peine, dit madame Ronald, mais pour
-honorer la mémoire de Jack et pour que vous
-connaissiez bien toute sa valeur.</p>
-
-<p>— Je la connais, je la connais ! répondit
-hâtivement la comtesse, en essuyant ses joues. — Je
-n’ai pas de remords, parce que je me doute
-bien que nous ne faisons pas nos destinées, pas
-plus que nous ne nous faisons nous-mêmes…
-mais j’aurais voulu qu’une autre eût été choisie
-pour envoyer Jack à cette mort glorieuse… Je ne
-l’aimais pas assez pour le rendre heureux. Avec
-moi, il aurait eu une vie tourmentée. Cette pensée
-me consolera toujours.</p>
-
-<p>A ce moment, la femme de chambre vint annoncer
-que le thé était servi. Madame Ronald offrit son
-bras à Dora et la conduisit dans un ravissant petit
-salon vert d’eau très pâle, aux boiseries grises
-et dorées. Les deux femmes demeurèrent quelques
-instants silencieuses, émues.</p>
-
-<p>— Comment votre mari trouve-t-il l’Amérique ?
-demanda enfin Hélène pour renouer la conversation.</p>
-
-<p>— Elle lui plaît beaucoup plus que je n’osais
-l’espérer. J’avais une telle peur qu’il ne s’y ennuyât !
-L’ennui lui tombe dessus comme ferait
-l’influenza, et alors il devient triste et ne parle
-plus, c’est agaçant. C’est bien heureux que les
-d’Anguilhon et les de Kéradieu soient venus, cette
-année : je les ai invités à Orienta, de sorte que nous
-avons eu là une société très agréable… Lelo a été
-charmant tout le temps. Il est vrai qu’il a eu un
-succès !… Je crois que j’aurais encore plus de
-peine à le garder ici qu’à Rome ! Les Américaines
-ont une manière détestable de provoquer la galanterie
-des hommes.</p>
-
-<p>— Et c’est vous, vous, qui trouvez cela !</p>
-
-<p>Dora rougit.</p>
-
-<p>— Pardon, je n’ai jamais fleurté avec les maris
-des autres ! Du reste, je n’ai rien à craindre. Lelo
-m’aime, j’en suis sûre, et toujours davantage.
-Puis l’Italien est très sage, très égoïste : il sait,
-comme nous disons, de quel côté son pain est
-beurré. La femme qui a des enfants et de l’argent
-est bien puissante.</p>
-
-<p>— J’ai eu les d’Anguilhon à dîner, la semaine
-dernière ; Annie a un air de béatitude !…</p>
-
-<p>— Oh ! elle adore son mari. Quand on aime, tout
-est facile. En voilà une force que l’amour !</p>
-
-<p>Le ton était si drôle que madame Ronald ne put
-s’empêcher de sourire.</p>
-
-<p>— Le marquis est charmant, ajouta Dora, mais
-il m’inquiéterait : il est trop compliqué. On ne sait
-jamais de quoi ces Français sont capables. Lelo
-est plus simple. Il n’a pas un brin d’idéalité ou
-d’enthousiasme. Beaucoup de cœur, de l’intelligence,
-de l’esprit… et des nerfs… cela suffit pour
-Dody.</p>
-
-<p>— Alors vous êtes contente de votre sort ?</p>
-
-<p>— Archicontente !</p>
-
-<p>— Ravie surtout d’avoir un titre !</p>
-
-<p>— Mais oui, je ne m’en cache pas. Quand j’étais
-petite, j’anoblissais mes compagnons pour le
-plaisir de jouer avec des princes et des ducs.
-C’était un pressentiment.</p>
-
-<p>— Et la société romaine, qu’en pensez-vous ?</p>
-
-<p>— Oh ! j’en suis arrivée à la conclusion que toutes
-les « sociétés », française, anglaise, transatlantique,
-ne sont que des façades d’architectures
-diverses. Ce n’est pas chez les gens du monde
-qu’il faut chercher des sentiments profonds et
-des idées élevées. La société romaine est une façade,
-elle aussi. Elle a de belles lignes, nobles, simples,
-comme celles de ses palais, mais on ne les distingue
-presque plus, tant elles sont encrassées, noircies
-par la poussière des siècles, autrement dit par les
-préjugés, par un tas de choses antédiluviennes.
-Il y a maintenant, çà et là, de grands morceaux
-clairs, tout neufs : le clan italo-américain. C’est
-laid comme un raccommodage, je m’en rends
-compte. Ces morceaux se noirciront-ils pour être
-dans le ton, ou le reste blanchira-t-il ? <i lang="it" xml:lang="it">Chi lo
-sa ?</i></p>
-
-<p>Hélène regarda la jeune femme avec surprise.</p>
-
-<p>— Je vois que vous n’avez pas perdu le don des
-comparaisons pittoresques… Celle-ci prouve que
-vous avez réfléchi et observé. Je la crois très juste.
-Tous mes compliments.</p>
-
-<p>— Oh ! on vieillit vite… moralement, en Europe.
-Savez-vous ce qui m’étonne le plus ? c’est la place
-que l’amour tient dans la vie de tous ces Italiens.
-Il est le thème invariable de leurs conversations.
-C’est à lui qu’ils doivent, pour une bonne part,
-l’animation de leurs physionomies, la chaleur de
-leurs voix, de leurs regards, leur électricité… car
-ils ont de l’électricité comme les chats !… Là-bas,
-quand il y a deux personnes ensemble, elles parlent
-de leurs affaires de cœur ; s’il y en a plusieurs,
-elles parlent de celles des autres ; à travers la
-société il existe un courant d’intrigues, de fleuretage,
-de secrètes intelligences. Chez nous, l’amour est
-un hors-d’œuvre ; à Rome, c’est le plat de résistance.</p>
-
-<p>— Oh ! Dody !…</p>
-
-<p>— C’est la vérité, et cela m’exaspère. Grand
-Dieu ! mais il y a tant de choses plus intéressantes
-dans la vie ! Le comte Ripalta, qui est un peu
-français, fait des efforts louables pour arracher la
-société à ses amours, à ses potins, et tourner son
-esprit vers des sujets plus dignes d’elle. Par des
-conférences, par des matinées artistiques, il essaie
-de la mettre dans le mouvement, mais il aura du
-mal !</p>
-
-<p>— C’est surprenant, tout de même, de voir
-comme nos compatriotes aiment la société romaine !</p>
-
-<p>— Non, car elle a un grand charme. Je ne saurais
-pas dire en quoi il consiste, par exemple ! Quant à
-moi, je m’y plais de plus en plus. J’ai appris à
-peser mes paroles, à ne pas dire tout ce qui me
-passe par la tête ; ç’a été assez dur. Quand j’ai
-remis le pied en Amérique, je me suis écriée involontairement :
-« Ah ! enfin je vais pouvoir parler ! »
-Lelo en a ri pendant huit jours.</p>
-
-<p>— Est-ce que vous comptez passer quelque
-temps à New-York ?</p>
-
-<p>— Un mois, six semaines, peut-être… J’ai été
-assez heureuse pour obtenir, au Waldorf, ce joli
-appartement Empire qui fait le coin de la Cinquième
-avenue et de la 33<sup>e</sup> rue. J’espère qu’il
-plaira à mon cher époux. Et maintenant je viens
-vous inviter pour demain. Les d’Anguilhon et les
-de Kéradieu partent dans trois jours : j’ai voulu
-leur donner un dîner d’adieu. J’ai prié Willie
-Grey, votre frère, Mrs. Newton, Mrs. Loftus, Lili
-Munroë, Marguerite Daner, les femmes qui me
-jalousent le plus, qui ont été le plus enragées de
-mon mariage. Ce sera un dîner intime et charmant.
-Lelo ne rentrera que très tard, il ne pourra pas
-vous faire visite avant.</p>
-
-<p>Une nuance d’émotion, d’embarras, passa sur le
-visage d’Hélène.</p>
-
-<p>— Mais nous avons justement un engagement
-pour demain !</p>
-
-<p>— Vous vous dégagerez.</p>
-
-<p>— Et puis… je ne sais pas… si Henri…</p>
-
-<p>— Si Henri consentira à accepter l’invitation
-du comte et de la comtesse Sant’Anna ? fit la
-jeune femme en riant. — Je me charge de l’y
-décider.</p>
-
-<p>Comme elle disait cela, M. Ronald parut dans
-l’encadrement de la portière. Il avait pâli et maigri,
-les traces de ses souffrances physiques étaient
-encore très visibles.</p>
-
-<p>Avec sa belle souplesse. Dora bondit à sa rencontre
-et lui jeta les bras autour du cou.</p>
-
-<p>— Oncle, oncle, quel bonheur de vous retrouver
-sain et sauf ! s’écria-t-elle en l’embrassant comme
-autrefois.</p>
-
-<p>Le savant se raidit sous les caresses de sa nièce,
-il serra ses lèvres minces, essaya de se dégager de
-cette affectueuse étreinte, mais elle la resserra.</p>
-
-<p>— Comment ! c’est ainsi que vous me recevez,
-après m’avoir causé de si horribles inquiétudes !
-Est-ce que votre rancune contre moi va durer toute
-la vie ? « Le cœur de l’homme bon est un abîme de
-perversité cachée. » Je suis sûre d’avoir lu ces
-paroles dans le Livre de la Sagesse, — fit audacieusement
-Dora. — Elles m’avaient bien paru un
-peu fortes, mais vous me feriez croire qu’elles sont
-vraies !</p>
-
-<p>Cette fois M. Ronald n’y put tenir ; quelque chose
-comme un sourire passa dans ses yeux. La jeune
-femme le vit et, enhardie par ce premier succès :</p>
-
-<p>— Venez vous asseoir là, — continua-t-elle en
-menant son oncle vers un fauteuil. — Nous allons
-vous offrir une tasse de thé, cela redonnera du ton
-à vos sentiments pour moi.</p>
-
-<p>Après avoir servi Henri très gentiment, l’irrépressible
-Dora se percha sur le bras de son siège.</p>
-
-<p>Tout en buvant son thé, M. Ronald l’examinait
-curieusement.</p>
-
-<p>— Est-ce que vous me trouveriez embellie ?</p>
-
-<p>— Je ne dis pas non !</p>
-
-<p>— Dites oui, vous me ferez plaisir. Mes meilleures
-ennemies en conviennent. Cela ne m’étonne pas.
-Si, comme vous me l’affirmiez dans un de vos inoubliables
-sermons, c’est le dévouement et l’abnégation
-qui embellissent la femme, je dois être devenue
-une beauté.</p>
-
-<p>Hélène se mit à rire :</p>
-
-<p>— Vous pratiquez donc ces vertus-là, maintenant ?
-demanda-t-elle.</p>
-
-<p>— Si je les pratique !… Mais je ne m’en plains
-pas…</p>
-
-<p>— Votre mari non plus ne doit pas s’en plaindre !…
-fit M. Ronald.</p>
-
-<p>— Lui ? Eh bien, voilà ce qui est vexant ! Il
-trouve ma manière de faire tout à fait naturelle.
-Il ne se doute pas de ce qu’était Dora Carroll.
-Ces Européens sont inouïs : de vrais pachas !</p>
-
-<p>— Et comment vous entendez-vous avec votre
-oncle l’Éminence ?</p>
-
-<p>— Nous sommes au mieux ensemble. C’est même
-le seul de la famille avec qui j’aie des relations
-agréables… A propos, Hélène ! puisque vous êtes
-catholique maintenant, si jamais vous avez
-besoin de la bénédiction papale ou d’une permission
-extraordinaire, adressez-vous à moi : je me
-charge de vous l’obtenir.</p>
-
-<p>— Bien ! Je m’en souviendrai.</p>
-
-<p>— Quand on pense que vous deviez devenir la
-nièce du cardinal Salvoni ! fit M. Ronald. C’est tout
-de même extraordinaire. Est-ce que vous l’appelez
-« Éminence » ?</p>
-
-<p>— Non, je l’appelle tout simplement « <i lang="it" xml:lang="it">zio</i> », qui
-veut dire oncle en italien, mais le mot n’est pas aussi
-familier qu’en anglais et en français… Par exemple,
-quand je lui serre la main au lieu de la lui baiser,
-cela a toujours l’air de l’étonner.</p>
-
-<p>— Oh ! il doit avoir des étonnements, avec vous !</p>
-
-<p>— C’est-à-dire que je suis une révélation pour
-lui. Jugez donc, je crois qu’avant moi il ne s’était
-jamais rencontré avec un esprit indépendant et
-moderne. Nous causons beaucoup ensemble. Je
-lui suggère un tas de choses, d’idées américaines,
-avec l’espoir qu’il s’en souviendra s’il devient
-pape.</p>
-
-<p>Un pape s’inspirant des idées de Dora, cela parut
-si énorme à Hélène, et même à son mari, que tous
-deux éclatèrent de rire.</p>
-
-<p>— Moquez-vous, moquez-vous, mais le cardinal
-me questionne sans cesse sur l’Amérique. Il a tout
-l’air de lui tâter le pouls en ma personne.</p>
-
-<p>— C’est fâcheux qu’il n’ait pas sous les doigts le
-pouls d’une femme plus sensée ! dit M. Ronald.</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Zio, zio</i>, vous me manquez de respect ! fit
-Dora avec son imperturbable bonne humeur. — Plaisanterie
-à part, nous avons, le cardinal et moi,
-de très intéressantes conversations. Et savez-vous ?
-Je crois que je suis arrivée à comprendre l’organisation
-de l’Église catholique.</p>
-
-<p>— Vraiment !… s’écria Hélène, ah ! cela m’intéresse.</p>
-
-<p>— Eh bien, c’est tout simplement une formidable
-armée spirituelle dont le pape est le général en
-chef. Le haut clergé, les officiers, travaillent pour
-la puissance temporelle, pour leurs ambitions
-respectives : le bas clergé, les simples soldats, eux,
-croient travailler pour Dieu, pour gagner le ciel,
-et ils accomplissent des œuvres surhumaines ;
-en réalité, toutes ces œuvres ne servant qu’à
-augmenter la gloire de l’Église.</p>
-
-<p>— Je crois que vous vous trompez, fit Hélène un
-peu sèchement.</p>
-
-<p>— Pas du tout ! J’ai l’illustration du système
-sous les yeux, au palais Salvoni, en la personne du
-cardinal, qui ne songe qu’à devenir pape, qu’à
-accroître le pouvoir du Vatican, et en celle de
-Don Agostino, un pauvre prêtre qui est hypnotisé
-par un rêve de paradis et ne vit que pour
-sauver des âmes. C’est certain, pour le haut clergé
-le mot d’ordre est : « Tout pour l’Église » ; pour le
-bas clergé : « Tout pour Dieu ». Cela ne me scandalise
-pas ; au contraire ! Je trouve cette organisation
-admirable, nécessaire, et j’ai pour l’Église
-romaine beaucoup plus de respect qu’autrefois.
-Elle est vraiment très grande.</p>
-
-<p>— Est-ce que le cardinal a essayé de vous convertir ?
-demanda M. Ronald en souriant.</p>
-
-<p>— Non, jamais ; mais savez-vous ce qu’il a
-obtenu de moi ?… que l’on fasse maigre dans ma
-maison, le vendredi et la veille de certaines fêtes :
-il m’en a donné la liste. « Pour le bon exemple
-religieux », a-t-il dit. En réalité, c’est pour que l’on
-sache à Rome que chez les Sant’Anna, — <i lang="es" xml:lang="es">in casa
-Sant’Anna</i>, — on observe les commandements
-de l’Église. J’ai cédé, parce qu’il paraissait tenir
-à cela d’une manière extraordinaire, mais je lui ai
-laissé voir que j’avais compris la raison de son
-désir.</p>
-
-<p>— Il a une fort belle tête ; le <i lang="en" xml:lang="en">Scribner’s Magazine</i>
-a donné son portrait il y a quelque temps.</p>
-
-<p>— Oui, et il a surtout grand air. Il ferait un pape
-splendide.</p>
-
-<p>— Vous le voyez souvent ? dit Hélène.</p>
-
-<p>— Depuis six mois, nous dînons avec lui tous les
-dimanches. Il habite le palais Salvoni, un palais
-rempli de belles choses, mais glacial comme si
-jamais un rayon de soleil et une femme n’y étaient
-entrés. S’il contenait encore des microbes du moyen
-âge, cela ne m’étonnerait pas. Il y a là, dans ces
-magnifiques appartements, une curieuse odeur
-d’église, d’encens, de bouquins, de vieux garçon,
-de tabac, une odeur d’autres siècles… Elle a longtemps
-intrigué et taquiné mon nez ; il a fini par s’y
-habituer, par l’aimer, même.</p>
-
-<p>— Oh ! Dody, Dody ! s’écria Hélène, vous
-n’avez pas changé.</p>
-
-<p>— Je l’espère bien !… Enfin, je me suis familiarisée
-avec ce décor italien et tout le reste. Après le
-dîner, nous avons de glorieuses parties de billard ou
-de bésigue : Son Éminence apprécie mes petits
-talents de société, je vous assure !… Plaisanterie
-à part, je crois qu’il a vraiment de l’amitié pour
-moi. Ce printemps, j’ai fait une grosse sottise…</p>
-
-<p>— Cela doit vous arriver quelquefois, dit M. Ronald.</p>
-
-<p>— Oui… n’importe… Je vous la raconterai quelque
-jour, si vous êtes sage. Le cardinal croyait
-que Lelo avait été d’accord avec moi, et il lui
-faisait froide mine. Alors, j’ai tout confessé. Eh
-bien, il ne m’a pas grondée, il s’est contenté de me
-dire en me tapotant l’épaule : « <i lang="it" xml:lang="it">Figlia mia</i>, vous
-avez une bien mauvaise tête, mais un grand
-bon cœur… » Je parie qu’il me regrette !… Avant
-de partir, je lui ai amené Bébé : il lui a donné sa
-bénédiction ; puis il m’a fait le signe de la croix sur
-le front et a mis son anneau contre mes lèvres, — un
-rubis de toute beauté, — et je l’ai baisé, ma
-foi !… C’est drôle, je n’ai pas pu m’en empêcher ;
-il m’avait hypnotisée : je ne voyais plus mon adversaire
-au billard ou au bésigue, mais Son Éminence
-le cardinal Salvoni, un prince de l’Église,
-dans chaque pouce de sa personne. S’il devient
-pape, je suis parfaitement capable de m’agenouiller
-devant lui. Mais assez là-dessus !… Je vous ai
-raconté tout cela, pour que vous soyez aimable
-avec Lelo comme son oncle l’est avec moi. Du
-moment qu’un cardinal s’est résigné à avoir une
-nièce américaine et protestante, vous pouvez bien,
-vous, vous résigner à avoir un neveu italien et
-catholique. Ce serait du joli, si un Américain, un
-démocrate, avait les idées plus étroites qu’un
-prélat romain !… Lors de mon mariage, vous n’avez
-pas été gentil. On aurait dit un tuteur de comédie
-amoureux de sa nièce et obligé de la donner à
-un beau jeune homme. Lelo a été très froissé, je
-ne serais pas étonnée qu’il vous gardât encore
-rancune. Il est d’une susceptibilité toute latine,
-horriblement fier. Si vous lui faites froide mine,
-il vous tournera le dos et ne voudra jamais remettre
-le pied chez vous. Cela me causerait un
-grand chagrin et me gâterait tout le plaisir de mon
-voyage. Il faut que nous signions la paix tout de
-suite, et que vous me promettiez de bien accueillir
-Lelo et de redevenir ce que vous étiez autrefois :
-mon meilleur ami.</p>
-
-<p>— Qu’avez vous besoin d’ami, vous qui n’en
-faites qu’à votre tête ! dit M. Ronald afin de lutter
-contre son attendrissement.</p>
-
-<p>— Oui… et, pour une fois que j’ai écouté mon
-cœur, vous m’en voulez à mort ! Est-ce logique ?</p>
-
-<p>— Non, dit enfin Hélène, — c’est même injuste,
-de la part d’un homme qui nie le libre arbitre,
-qui affirme que l’amour est une onde magnétique,
-un fluide, et qui cherche même à inventer les instruments
-nécessaires pour l’enregistrer ou le photographier.</p>
-
-<p>La jeune femme sauta sur ses pieds. Ses yeux largement
-ouverts laissèrent deviner le travail rapide
-de sa pensée. Une sorte d’effroi mêlé de respect se
-peignit sur son visage.</p>
-
-<p>— L’amour, un fluide ! répéta-t-elle, mais c’est
-cela, c’est cela même ! Lelo m’a attirée irrésistiblement.
-Quand il était près de moi, tout semblait
-plus beau, l’air était différent… Oh ! oncle, je
-crois que vous êtes vraiment un grand homme !</p>
-
-<p>Comme la jeune femme prononçait ces paroles,
-madame Carroll entra, suivie d’une superbe nourrice
-romaine qui portait le petit Guido.</p>
-
-<p>M. Ronald alla au-devant de sa sœur et l’accueillit
-très affectueusement.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Dora avait enlevé le grand
-chapeau à plumes du Bébé, ébouriffé d’un habile
-coup de doigt les boucles épaisses de ses cheveux
-brun doré comme une châtaigne fraîche, puis elle
-le présenta à Hélène.</p>
-
-<p>— La belle petite créature ! s’écria celle-ci,
-regardant sans trouble l’enfant de Sant’Anna.</p>
-
-<p>— N’est-ce pas ? Ressemble-t-il assez à son père !</p>
-
-<p>— Beaucoup, en effet.</p>
-
-<p>Dora s’approcha de M. Ronald.</p>
-
-<p>— Oncle, dit-elle gravement, voyez… — celui-ci
-devait naître.</p>
-
-<p>Une émotion subite et profonde adoucit la
-figure du savant. Il regarda, un instant, le petit
-Guido, puis, entourant de son bras la mère et
-l’enfant, il les embrassa tous deux.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, dit-il, celui-ci devait naître…
-et un autre devait mourir ! ajouta-t-il plus bas.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XXXVII</h2>
-
-
-<p>L’Hôtel Waldorf, dont Dora avait fait sa résidence,
-est la propriété de M. Astor, le milliardaire
-américain qui vit en Angleterre. Nous n’avons
-rien encore de pareil en Europe. Il y a là des appartements
-Renaissance, Louis XIV, Louis XV,
-Louis XVI, Empire. On y peut dîner à la lumière
-des bougies ou à celle de l’électricité, sur du linge
-de Flandre ou sur de la soie, dans de la porcelaine
-de Sèvres ou de Dresde, dans du vieux Vienne ou
-du vieux Chine. On y peut boire des vins de tous
-les grands crus dans les verres de Baccarat les
-plus fins, dans les cristaux de Bohême les mieux
-taillés. Et les chefs sont des artistes qui possèdent
-les meilleures recettes. Certaine « salade Waldorf »
-ne tardera pas à figurer sur nos menus élégants.
-La plupart des Altesses, des Princes de passage
-à New-York, ont logé dans cet hôtel de la Cinquième
-avenue et lui ont donné un prestige de
-« comme il faut ». Dora, qui avait appris à tenir
-compte du goût de son seigneur et maître, avait
-choisi un appartement Empire dont le style sobre
-et sévère reposait des splendeurs fantastiques du
-reste de la maison.</p>
-
-<p>Ce dîner d’adieu, qu’elle avait imaginé de donner
-aux de Kéradieu et aux d’Anguilhon, n’était qu’un
-prétexte pour exhiber son mari, son titre, et se
-montrer dans tout l’éclat de sa nouvelle position
-sociale. Elle avait invité les quatre plus jolies
-mondaines de New-York. Elle les considérait, à
-tort ou à raison, comme ses ennemies, mais elle
-était sûre que, flattées de la préférence, elles parleraient
-avec enthousiasme du comte et de la comtesse
-Sant’Anna, exciteraient la curiosité et lui
-prépareraient ce succès de retour qu’elle désirait :
-l’Américaine sait admirablement choisir les instruments
-nécessaires pour arriver à ses fins.</p>
-
-<p>Après la réconciliation entre l’oncle et la nièce,
-M. et madame Ronald avaient promis de se dégager
-et de se rendre à l’invitation de Dora. Pendant
-toute la journée qui précéda le dîner, Hélène
-éprouva une secrète angoisse. Elle eut beau se
-répéter que Sant’Anna lui était indifférent, la
-pensée de se retrouver en sa présence ne laissait
-pas que de la troubler. S’il allait la reconquérir
-avec son regard prenant, sa voix musicale ? Elle
-avait peur maintenant de ces forces inconnues
-dont l’être humain est le jouet. Elle évoqua alors
-la grande figure du brahmine et, comme si elle
-eût senti de nouveau sa puissance mystérieuse, elle
-reprit confiance.</p>
-
-<p>Madame Ronald n’était pas une héroïne. Elle
-ne devait jamais atteindre ces hauteurs où cesse
-le désir de plaire et d’être admirée. Ève elle était,
-Ève elle resterait toujours. Elle apporta à sa parure
-tout son art, toute sa coquetterie. Elle tenait à
-paraître aussi belle que possible : pour rien au
-monde, elle n’aurait voulu que Lelo la trouvât
-enlaidie ou vieillie ; il fallait que son triomphe fût
-complet.</p>
-
-<p>Selon sa promesse, elle arriva de bonne heure
-au Waldorf et, laissant son mari au salon, alla
-retrouver Dora dans son cabinet de toilette. Après
-l’échange de quelques paroles amicales, elle s’assit
-en face d’elle et, entr’ouvrant son grand manteau
-doublé d’hermine, elle apparut merveilleusement
-habillée, dans une robe de mousseline de soie noire
-sur fond blanc, toute ruisselante de paillettes.</p>
-
-<p>— Oh ! la jolie robe !</p>
-
-<p>— Elle m’est arrivée la semaine dernière ; vous
-en avez l’étrenne.</p>
-
-<p>— C’est gentil, cela, et elle vous va à ravir.</p>
-
-<p>— Tant mieux !</p>
-
-<p>A ce moment même, la porte fut ouverte brusquement
-et Lelo parut.</p>
-
-<p>— Prête ? demanda-t-il.</p>
-
-<p>Puis, apercevant la visiteuse :</p>
-
-<p>— Madame Ronald ! quel plaisir de vous revoir !</p>
-
-<p>A l’apparition du comte, Hélène s’était levée d’un
-seul et irrésistible mouvement et lui avait tendu la
-main. Il la porta à ses lèvres, puis leurs regards
-se rencontrèrent. Il y eut alors entre eux une
-transmission plus rapide que l’éclair de pensées,
-de sentiments, une de ces secondes psychologiques
-qui font les destinées humaines. Madame Ronald
-n’eut pas un battement de paupières, pas un
-frémissement dans son âme ou dans sa chair.
-L’homme qui était là, devant elle, lui parut un
-autre que celui qu’elle avait aimé. Elle ne se rendit
-pas compte que c’était elle qui avait changé.</p>
-
-<p>— Je suis charmée de pouvoir vous souhaiter la
-bienvenue en Amérique, — fit-elle du ton le plus
-naturel.</p>
-
-<p>Quelque chose comme de l’étonnement, de la
-curiosité, se trahit sur la physionomie de l’Italien.</p>
-
-<p>— Et moi, je regrette de ne pas être rentré
-assez tôt pour aller vous présenter mes hommages,
-dit-il poliment.</p>
-
-<p>— N’importe. Comme compensation j’ai reçu la
-visite de votre fils, et nous sommes devenus de
-grands amis. Il m’a tout de suite tendu les bras.</p>
-
-<p>— Ah ! je reconnais bien là mon sang ! Les
-Sant’Anna n’ont jamais pu voir une jolie femme
-sans lui tendre les bras.</p>
-
-<p>— Lelo ! s’exclama Dora ; comment osez-vous ?</p>
-
-<p>— Mais, <i lang="it" xml:lang="it">mia cara</i>, c’est un mouvement instinctif,
-naturel à tout homme de goût et de sentiment…
-Et puis, cela ne veut pas dire que nos avances
-aient toujours été bien reçues !</p>
-
-<p>— Celles de votre petit Guido l’ont été, je vous
-assure, répondit Hélène gaiement.</p>
-
-<p>— Il a de la chance !</p>
-
-<p>— Au lieu d’échanger des madrigaux, regardez-moi !
-dit la comtesse, s’éloignant de quelques
-pas pour mieux faire admirer sa toilette de dîner,
-une longue tunique en point de Venise sur une
-jupe en mousseline de soie hortensia.</p>
-
-<p>Le souple tissu dessinait à la perfection ses lignes
-élégantes de fausse maigre. Sur le corsage montant
-et transparent ruisselait une cascade de diamants
-d’une incomparable beauté.</p>
-
-<p>— Vous êtes ravissante ! s’écria Hélène.</p>
-
-<p>— Oh ! elle sait s’habiller, la jeune personne !
-dit Lelo en souriant.</p>
-
-<p>— C’est heureux ! répondit Dora, très contente
-de l’approbation de son mari.</p>
-
-<p>Puis, prenant son éventail et ses gants :</p>
-
-<p>— En scène, maintenant ! Je débute ce soir à
-New-York dans le rôle de la comtesse Sant’Anna,
-fit-elle un peu nerveusement. — J’espère que tout le
-monde sera bien disposé et que nous aurons une
-soirée agréable.</p>
-
-<p>Un quart d’heure plus tard, ce que l’on appelle
-au Waldorf la salle à manger Astor, une salle de
-belles proportions, boisée d’acajou, décorée de
-panneaux peints, offrait un joli tableau d’agapes
-modernes. La grande table ronde était étincelante
-d’argenterie et de cristaux ; au milieu, une artistique
-corbeille remplie de fruits merveilleux ; sur
-la nappe, une jonchée de roses et d’orchidées
-rares ; tout autour, des convives triés sur le volet,
-des femmes dont la beauté et la parure ajoutaient
-au plaisir des yeux. Parmi les Américaines, on
-reconnaissait au premier coup d’œil celles qui
-vivaient en Europe. Chez la baronne de Kéradieu,
-chez la marquise d’Anguilhon, la transformation
-était remarquable. On eût dit que la grande aïeule
-leur avait communiqué un peu de sa douceur, de
-son calme et de son indulgence. Leurs physionomies
-étaient moins dures, leur ton moins tranchant,
-leurs voix plus nuancées. Chez Dora, le changement
-qui étonnait tout le monde était dû surtout à
-l’amour. Il avait modifié son expression, ses traits,
-ses manières. Il avait mis de l’âme dans ses yeux
-moqueurs, lui avait fait une bouche de bonté, car
-ses lèvres n’étaient plus aussi minces. C’était lui,
-en un mot, qui l’avait féminisée.</p>
-
-<p>Le baron de Kéradieu, le marquis d’Anguilhon
-et le comte Sant’Anna se détachaient curieusement
-sur ce fond américain. Il était facile de voir qu’ils
-appartenaient à une autre race que ces hommes
-d’action et de pensée aux yeux froids, aux visages
-énergiques. Leurs figures d’un type ancien donnaient
-une impression de fragilité et de faiblesse,
-mais semblaient traversées par de chauds rayons
-de sentiment : elles avaient plus de lumière, — et
-ces moustaches d’un tour hardi, que mademoiselle
-Carroll — d’heureuse mémoire — avait qualifiées
-d’anachronismes, ajoutaient à leur expression quelque
-chose d’audacieux et de chevaleresque.</p>
-
-<p>En Amérique, depuis la guerre, la causerie mondaine
-avait pris un caractère spécial. Malgré l’effort
-des maîtresses de maison pour la maintenir sur des
-sujets indifférents, elle était, comme par un invisible
-courant, ramenée sans cesse aux questions
-brûlantes : un petit mot suffisait à provoquer des
-discussions interminables, à produire une mêlée
-d’opinions diverses, au milieu de laquelle amour-propre
-et convictions se trouvaient souvent blessés.
-Ce soir-là, au dîner des Sant’Anna, ce fut Jacques
-d’Anguilhon qui, inconsciemment, ouvrit le feu.</p>
-
-<p>— Je vois avec plaisir, mesdames, — fit-il en
-promenant les yeux autour de lui, — que vous
-n’avez pas boycotté Paris : vos toilettes en sont
-la preuve.</p>
-
-<p>— Nous n’avons pas eu le courage de le bouder
-longtemps, voilà le fait ! répondit Lili Munroë,
-une beauté brune aux yeux violets qui se trouvait
-à la droite de Lelo. — On nous en blâme dans
-certains milieux, et peut-être avec raison. Paris
-aurait bien mérité que nous le <i>boycotassions</i>…
-hein ? le joli subjonctif !… il n’a pas été gentil,
-gentil pour l’Amérique.</p>
-
-<p>— Pas gentil, parce qu’il a pris parti pour
-l’Espagne ?… Allons, vous avez l’esprit trop juste
-pour ne pas comprendre le sentiment qui l’a porté
-vers une nation de sang latin, déjà dépossédée,
-incapable de lutter contre un ennemi jeune et
-riche, bien armé, tel que vous. Que penseriez-vous
-de Paris si ses sympathies étaient à vendre aussi
-bien que ses chiffons ? En exprimant sa désapprobation
-comme il l’a fait, il a manqué de « gentillesse »,
-peut-être, mais cet élan de cœur, qui
-pouvait lui coûter ses plus jolies et ses plus riches
-clientes, a été une preuve de désintéressement, et
-toutes, j’en suis bien sûr, vous êtes capables de
-l’apprécier.</p>
-
-<p>— Oh ! fit Charley Beauchamp, l’interdit contre
-la France avait été prononcé dans la première
-explosion du jingoïsme, qui chez vous s’appelle
-chauvinisme… Le chauvinisme a toujours enfanté
-plus de sottises que d’actions héroïques. Rien n’est
-plus éloigné du vrai patriotisme.</p>
-
-<p>— Le vrai patriotisme ! répéta Jacques d’Anguilhon,
-eh bien, c’est une Américaine qui m’en a
-donné la note… Ma modestie m’empêche de la
-nommer, — ajouta-t-il en regardant sa femme. — Après
-avoir lu la déclaration de guerre, elle
-s’est écriée : « Pourvu que l’Amérique se conduise
-bien dans cette affaire !… Si elle venait à se montrer
-indigne ou seulement mesquine, <i lang="en" xml:lang="en">I would sink into
-the ground !</i>… Je rentrerais sous terre !… »</p>
-
-<p>— C’est cela ! c’est cela ! fit Henri Ronald, avec
-cette belle expression qui mettait comme de la
-lumière sur son visage sévère, — le chauvinisme
-est le sentiment exalté que nous avons de la
-valeur de notre pays, simplement ; le vrai patriotisme
-est le désir exalté de le voir supérieur à
-tous les autres.</p>
-
-<p>— Et supérieur surtout, continua M. Beauchamp,
-par la justice et par l’humanité, les génératrices
-de toute force et de toute grandeur.</p>
-
-<p>— J’avais réellement cru, dit le baron de Kéradieu,
-que le chauvinisme était une effervescence
-de l’âme latine, qui est toujours comme une
-machine trop chargée. Je vois qu’il sévit aussi
-fort aux États-Unis qu’en France.</p>
-
-<p>— Oui, mais, chez nous, répondit Willie Grey,
-il n’entre en action que dans les grandes circonstances,
-tandis que chez vous, il constitue un état
-d’âme et vous rend intolérants.</p>
-
-<p>— Intolérants ! Vous nous trouvez intolérants ?</p>
-
-<p>— Oh ! oui !… s’écria la marquise d’Anguilhon.
-Ainsi, en France, quand on est étranger, il faut
-toujours être de l’avis des autres.</p>
-
-<p>— Annie ! fit Jacques d’un ton de reproche.</p>
-
-<p>— Madame d’Anguilhon a raison ! continua
-Willie Grey. Dans les premiers temps de mon
-séjour à l’atelier de Jean-Paul Laurens, je m’étais
-fait une arme d’un certain guide de Paris où
-j’avais trouvé cette phrase, à la fois comique et
-naïve : « Si vous avez le malheur d’être étranger… »
-Je gardais sur moi le petit livre vert et, lorsqu’un
-de mes camarades se montrait agressif, je le tirais
-de ma poche et lisais à haute voix : « Si vous avez
-le malheur d’être étranger… » Il suffisait que je
-fisse mine de le prendre : on changeait de ton. A
-la fin, on me l’a brûlé ; mais je dois dire que, jusqu’à
-notre guerre avec l’Espagne, on ne m’avait plus
-fait sentir « le malheur d’être étranger !… »</p>
-
-<p>— Ce chauvinisme excessif est fâcheux pour
-votre pays, ajouta Charley Beauchamp ; il en gêne
-le progrès, étouffe l’esprit libéral. Les adversaires
-de l’ordre établi s’en font un instrument de haine
-et de division… témoin l’antisémitisme, qui, chez
-vous, n’est qu’un parti politique.</p>
-
-<p>Henri de Kéradieu et Jacques d’Anguilhon
-échangèrent des regards de surprise.</p>
-
-<p>— L’antisémitisme un parti politique ! répéta le
-marquis. Vous avez eu cette impression d’ici ?</p>
-
-<p>— Parfaitement. Nous aimons à le croire du
-moins. La France ! ce nom a quelque chose de
-clair, de brillant, de généreux, on ne peut pas
-l’associer avec une manifestation aussi barbare,
-aussi peu excusable que l’antichristianisme des
-Turcs.</p>
-
-<p>— Je suis de votre avis, mais au fond, tout au
-fond, il y a cet antagonisme des races. Les Juifs
-sont des Orientaux et nous des Occidentaux !</p>
-
-<p>— Eh bien, répliqua M. Ronald, utilisez leurs
-qualités d’Orientaux, ce sont autant de forces…
-et pas négligeables, je vous assure. Voyez l’Angleterre !
-Elle s’est laissé conduire par un Disraëli.
-Elle l’a fait servir à son bien et à sa gloire. Puis,
-sans se soucier de ce que ses ancêtres avaient mangé
-les cailles et la manne dans le désert, elle l’a créé
-lord et pair, l’égal des plus hauts barons chrétiens.
-Voilà ce que j’appelle du bon patriotisme et de
-bonne politique.</p>
-
-<p>— Une nation vraiment forte est toujours libérale,
-conclut Willie Grey.</p>
-
-<p>— Et quelles pauvres questions, que ces questions
-de race ! ajouta le savant avec un peu de
-dédain. La religion a enseigné une fraternité idéale,
-à laquelle personne n’a jamais bien cru ; la science
-seule, en faisant connaître aux hommes les liens
-profonds et multiples qui les unissent, peut les
-conduire à la vraie fraternité.</p>
-
-<p>— Vous ne vous fâcherez pas, monsieur de Kéradieu ?
-ni vous, monsieur d’Anguilhon ? — dit
-madame Newton, la voisine de Charley Beauchamp, — si
-je vous fais part d’une impression
-que je rapporte toujours de Paris et qui me
-taquine parce qu’elle m’empêche de l’aimer
-entièrement.</p>
-
-<p>— Nous ne nous fâcherons pas, — répondit le
-baron de Kéradieu, souriant à la jolie femme qui
-s’excusait ainsi d’avance. — Voyons cette impression.</p>
-
-<p>— Eh bien, je trouve que Paris n’est pas hospitalier.</p>
-
-<p>— Pas hospitalier !</p>
-
-<p>— Non, et c’est dommage, grand dommage : — ceci
-fut dit avec une gentillesse qui adoucissait le
-blâme. — Si quelques Françaises venaient visiter
-l’Amérique, nous nous ferions un plaisir de leur
-ouvrir nos maisons, un devoir de leur faciliter
-les moyens de connaître notre pays. Chez vous,
-personne ne s’avise de cela. Franchement, vous
-n’avez pas la bosse de l’hospitalité !</p>
-
-<p>— Voilà un terrible reproche, est-ce que nous le
-méritons vraiment ?</p>
-
-<p>— Vraiment… Tenez, j’ai une amie qui habite
-Paris depuis quinze ans. Elle y a des parents dans
-la meilleure société, car sa famille est d’origine
-française. Elle a essayé de créer un salon anglo-français
-et n’a jamais pu y réussir : présentations,
-dîners, <i lang="en" xml:lang="en">five o’clocks</i>, rien n’y a fait. On n’est pas
-allé, de votre côté, au delà de la carte de visite.
-A ses réceptions, elle a toujours le chagrin de voir
-les Parisiennes se grouper dans un coin et les
-Américaines dans l’autre.</p>
-
-<p>— La différence de langue doit en être cause !
-répondit le marquis d’Anguilhon.</p>
-
-<p>— Elle y est certainement pour beaucoup, dit
-Antoinette de Kéradieu, mais selon moi, l’exclusivisme
-des Français a encore une autre raison.
-Dans leur vie intime, ils ont moins de tenue que
-les Anglais et même que les Américains : ils craignent
-que leur laisser-aller ne les fasse mal juger
-et préfèrent demeurer entre eux.</p>
-
-<p>— Et puis, ajouta Annie, ils ont un tas de préjugés
-contre les gens qui ne sont ni de leur religion
-ni de leur race… J’essaie d’en détruire autant
-que possible, mais, dans ce cher Vieux Monde, il
-ne faut rien brusquer, sous peine de dépasser le
-but.</p>
-
-<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Brava</i>, madame d’Anguilhon ! s’écria Lelo, je
-vous félicite d’avoir compris cela. Prenez exemple.
-Dora !</p>
-
-<p>— Bien ! bien ! fit la jeune femme.</p>
-
-<p>— Une Française seule, continua la marquise,
-pourrait opérer cette fusion avec les étrangères, et
-elle serait profitable à toutes.</p>
-
-<p>— Nul doute ! fit Henri Ronald. Ainsi, je l’ai
-remarqué souvent, la connaissance du français
-rend l’Anglais ou l’Américain plus aimable, plus
-délié d’esprit, tandis que la connaissance de l’anglais
-rend le Français plus correct dans sa tenue et
-dans ses dires.</p>
-
-<p>— Eh bien, espérons qu’un de ces jours il se
-trouvera une Parisienne capable de rompre la
-glace entre nous, dit gaiement Lili Munroë. Nous
-lui élèverons une statue !</p>
-
-<p>— Rompre la glace !… répéta Jacques en
-souriant. Oh ! elle n’est pas bien épaisse. Vous
-avez plus d’affinités avec nous qu’avec les Anglais.
-Vous n’êtes pas des Saxons, après tout !</p>
-
-<p>— Non ? Qu’est-ce que nous sommes donc ?
-demanda Marguerite Daner ouvrant ses yeux tout
-grands.</p>
-
-<p>— Des Américains.</p>
-
-<p>— Vous avez raison, monsieur d’Anguilhon, dit
-Henri Ronald. La nature répète ici ce qu’elle a
-fait autrefois chez vous. Pour créer les Français,
-elle a croisé Celtes, Latins et Francs ; pour créer
-les Américains, elle est en train d’amalgamer
-Anglais, Irlandais, Écossais, Hollandais, Allemands,
-Latins, et, de son laboratoire des États-Unis,
-une race nouvelle sort peu à peu.</p>
-
-<p>— Une race qui a probablement une haute
-destinée !</p>
-
-<p>— Je le crois.</p>
-
-<p>— A propos de race, dit Henri de Kéradieu, vous
-avez probablement lu certain article de revue où
-il est démontré qu’il n’y a plus de noblesse en
-France ?</p>
-
-<p>Les yeux de toutes les femmes pétillèrent d’intérêt.</p>
-
-<p>— En effet, beaucoup de journaux l’ont reproduit,
-fît madame Ronald.</p>
-
-<p>— Naturellement !… Eh bien, rassurez-vous, La
-Révolution a certainement éclairci les rangs de
-l’aristocratie, mais elle ne l’a pas anéantie, pas
-plus que le phylloxéra n’a détruit tous nos clos
-célèbres. Il y a encore dans notre pays des
-hommes de race et des vins au bouquet rare, inimitable,
-comme celui-ci, — ajouta le baron en
-élevant son verre rutilant de vieux chambertin. — La
-race n’est pas chose si facile à détruire. J’ai
-vu, près de Tunis, une tribu arabe qui se nomme
-les Beni-Franzoun, « Fils de Français ». Elle a
-sur son étendard les lis de France et prétend
-descendre des compagnons de saint Louis. Les
-hommes sont blonds, avec des yeux bleus, et ils
-portent les moustaches tombantes comme les
-Gaulois.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est bien curieux, cela ! s’écria Lelo.</p>
-
-<p>— Si, après les révélations de cette revue, il y
-avait encore des Américaines tentées d’accorder
-leur main à quelque noble français, ce dont je
-doute fort, — ajouta Henri de Kéradieu d’un ton
-plaisant, — je leur dirais : « Cherchez la race. Elle
-se devine au premier coup d’œil, elle est la meilleure
-garantie de l’origine et ne s’improvise pas
-comme les parchemins. Si un homme a de la race,
-épousez sans crainte : il est authentique. »</p>
-
-<p>— Oui, oui, épousez ! fit Annie joyeusement.</p>
-
-<p>— Ne dirait-on pas, conclut Willie Grey en
-riant, que nous avons été réunis au Waldorf pour
-nous permettre de nous expliquer sur ces petites
-questions qui avaient jeté un peu de froid entre
-nous ?</p>
-
-<p>— Mais c’est bien possible ! dit Jacques, et je
-suis sûr que nous nous quitterons, ces jours-ci,
-en meilleure intelligence.</p>
-
-<p>— Pourquoi ne nous attendez-vous pas, monsieur
-d’Anguilhon ? demanda Dora. Ce serait si
-amusant de faire le voyage ensemble !</p>
-
-<p>— Il faut que je sois à Paris pour l’ouverture
-des Chambres.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est vrai, vous êtes député.</p>
-
-<p>— Oui… Annie m’a persuadé que c’était mon
-devoir de prendre en mains les intérêts locaux. Je
-me suis présenté à la députation, par acquit de
-conscience, avec le secret espoir de ne pas être élu…
-et puis, je l’ai été. Quand on est marié à une
-Américaine, il est bien difficile de rester oisif.</p>
-
-<p>— Dora ! s’exclama Lelo avec un air d’effroi.
-Vous n’allez pas me demander de faire le bonheur
-des populations ?… Je regimberais, je vous en
-préviens.</p>
-
-<p>— N’ayez pas peur, je me contenterai que vous
-fassiez mon bonheur, à moi.</p>
-
-<p>— Ah ! tant mieux ! C’est dans mes moyens,
-cela !</p>
-
-<p>La conversation, ainsi lancée, demeura très
-animée, et ne fit plus qu’échauffer entre les convives
-la sympathie et la cordialité.</p>
-
-<p>Pendant tout le dîner, bien que tyranniquement
-accaparé, interviewé sans merci par ses deux
-voisines, Sant’Anna ne cessa d’observer madame
-Ronald. Sans avoir jamais soupçonné la profondeur
-du sentiment qu’il lui avait inspiré, il
-était sûr qu’elle l’avait aimé. Le souvenir de l’expression
-douloureuse qu’il avait surprise sur son
-visage au sortir du consulat d’Italie, où il venait
-d’épouser Dora, avait maintes fois amené sur ses
-lèvres un sourire de triomphe mauvais. Depuis
-qu’il était en Amérique, il avait souvent pensé à
-elle et secrètement désiré la revoir. Il l’avait revue ;
-mais, avec sa fine intuition d’Italien, il avait senti
-aussitôt qu’il lui était devenu indifférent, que ce
-pouvoir magnétique, dont il était si fier, n’avait
-plus aucun effet sur elle. Il en éprouvait un vif
-désappointement, une belle rage d’homme vaincu.
-« Toutes les mêmes ! se disait-il en manière de
-consolation. — Quelqu’un d’autre, sans doute !… »
-Et jamais Hélène ne lui avait semblé aussi désirable.
-Sa robe pailletée rendait son corps tout
-chatoyant, faisait ressortir la riche nuance de ses
-cheveux, l’éclat de ses épaules. Sa « blondeur » le
-fascina de nouveau, lui remplit les yeux d’une
-chaude et sensuelle admiration.</p>
-
-<p>Madame Ronald les rencontra souvent, ces yeux,
-les brava même avec une hardiesse tranquille, et
-ils furent impuissants à provoquer chez elle le
-plus léger trouble. Elle examinait le comte à la
-dérobée, et sa physionomie exprimait un étonnement
-mêlé de dédain. Sous l’influence de quelle
-magie l’avait-elle cru si supérieur ? Un grand seigneur,
-rien de plus… Il ne fallait pas lui demander
-autre chose que d’être beau, aimable et généreux.
-Elle le voyait maintenant tel qu’il était, avec son
-âme vieille, embuée par le passé, son incurable indifférence,
-sa faiblesse de caractère. Oui, avec de
-la culture, il aurait pu devenir un homme politique,
-un diplomate, mais cette culture lui manquait.
-C’était un esprit en jachère, incapable de s’intéresser
-à autre chose qu’aux faits-divers de la
-vie mondaine, incapable surtout d’aimer avec
-profondeur et fidélité. Comme elle eût souffert par
-lui, grand Dieu ! Sur cette pensée, qui s’acheva
-dans un petit frisson, les regards d’Hélène se
-tournèrent vers M. Ronald. Quelle puissance intellectuelle
-dans le modelé de son front ! Quelle
-pureté dans ces yeux de chercheur, qui ne voyaient
-pas les choses basses ou indignes ! Quelle beauté
-dans cette bouche faite pour la vérité !… Elle avait
-vécu un rêve, — un cauchemar plutôt, et combien
-douloureux !… Elle avait été folle !… folle !…</p>
-
-<p>Maintenant Sant’Anna pouvait aller, venir,
-partir, il pouvait fleurter, aimer, sans qu’un seul
-de ses actes ou de ses sentiments se répercutât en
-elle. Cette assurance la rendit joyeuse comme une
-enfant. Elle respira largement, à plusieurs reprises,
-pour le plaisir de sentir son cœur dégagé. Entre
-Lelo et elle, la communication avait bien été
-coupée ! Une fervente action de grâces s’éleva de
-son être tout entier vers le Maître qui avait
-accompli le miracle.</p>
-
-<p>Après le dîner, Sant’Anna, curieux de savoir
-si l’indifférence d’Hélène n’était point simulée,
-manœuvra pour la tirer à l’écart.</p>
-
-<p>— Eh bien, « ma tante » ! dit-il, en appuyant
-perfidement sur elle ses yeux de charmeur, — comment
-trouvez-vous cette dernière surprise que
-nous ménageait la destinée ? Moi, Lelo, vous recevant
-à New-York, à l’Hôtel Waldorf, Cinquième
-avenue, 33<sup>e</sup> rue !… Oh ! cette 33<sup>e</sup> rue !</p>
-
-<p>— Mais je trouve la surprise très agréable ! Et
-vous ?</p>
-
-<p>— Délicieuse, stupéfiante surtout !… Le moyen,
-après cela, de ne pas croire à la fatalité !</p>
-
-<p>— Ne vous servez pas de ce mot : il implique
-une idée de hasard, de force aveugle et brutale.
-Nous sommes les ouvriers de Dieu, ses collaborateurs
-inconscients ; il nous conduit vers des buts
-lointains que nous ignorons, mais, à la fin, tout
-sera bien et pour tous.</p>
-
-<p>Ses paroles impressionnèrent Lelo. Il sentit que
-la femme qui les avait prononcées était à jamais
-hors de son pouvoir. Cependant il risqua une
-ironie dernière :</p>
-
-<p>— Alors, selon vous, de la rue de Rivoli où je
-vous ai rencontrée, jusqu’au Waldorf où nous nous
-retrouvons, toutes les péripéties étaient écrites
-d’avance. Toutes ?…</p>
-
-<p>Hélène supporta sans fléchir le regard qui accompagnait
-ce dernier mot.</p>
-
-<p>— Toutes, répéta-t-elle avec une belle crânerie.
-Elles étaient nécessaires, j’en suis convaincue.</p>
-
-<p>— Si Ève devient philosophe, ce sera terrible !
-dit Sant’Anna.</p>
-
-<p>— Pour le tentateur, oui, — répliqua madame
-Ronald en souriant, — mais bien heureux pour
-Adam !… Et maintenant, « mon neveu », — ajouta-t-elle
-d’un ton tout à fait mondain, — nous allons
-vous gâter à qui mieux mieux et vous rendre le
-séjour de New-York si agréable que vous nous
-proclamerez les femmes les plus charmantes du
-monde : c’est là une de nos ambitions…</p>
-
-<p>Pendant cette conversation, Charley Beauchamp,
-le frère chevaleresque et discret qui avait tout
-deviné, tout craint, ne quittait pas les causeurs
-des yeux. Il s’était isolé dans un coin pour les
-observer. Sa physionomie, d’abord inquiète, se
-rasséréna et, à la fin, il eut un soupir de soulagement.
-En s’éloignant de Lelo, madame Ronald
-se dirigea vers lui.</p>
-
-<p>— Pourquoi me regardez-vous tant, ce soir ?
-demanda-t-elle en lui donnant un petit coup
-d’éventail sur le bras.</p>
-
-<p>— Parce que je ne vous ai jamais tant admirée.</p>
-
-<p>Une rougeur légère passa sur le visage de la
-jeune femme.</p>
-
-<p>— Vous avez bien raison ! répondit-elle gravement.</p>
-
-<p>Un peu plus tard, comme Hélène se trouvait
-seule avec son mari dans le coupé qui les ramenait
-chez eux, elle glissa soudainement sa main dans la
-sienne. Sans parler, Henri Ronald la pressa et la
-retint avec force. Alors, elle se blottit contre lui
-et, pendant tout le reste du trajet, elle demeura
-muette, profondément heureuse, avec une sensation
-exquise d’amour vrai et de sécurité parfaite.
-Arrivée dans son cabinet de toilette, encore enveloppée
-de son long manteau, elle alla tout droit
-au tableau de Willie Grey et, avec un accent de
-joie, de triomphe impossible à rendre, elle s’écria :</p>
-
-<p>— Guérie, Titania ! guérie !</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c xlarge">COLLECTION
-NELSON.</p>
-
-
-<p class="c i large">Chefs-d’œuvre de la littérature.</p>
-
-
-<p class="cc ugap small">Chaque volume contient de
-250 à 550 pages.</p>
-
-
-<p class="cc ugap">Format commode.</p>
-
-<p class="cc">Impression en caractères très lisibles
-sur papier de luxe.</p>
-
-<p class="cc">Illustrations hors texte.</p>
-
-<p class="cc">Reliure aussi solide qu’élégante.</p>
-
-
-<p class="cc ugap">Deux volumes par mois.</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ÈVE VICTORIEUSE ***</div>
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-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
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