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-The Project Gutenberg eBook of Les colombes poignardées, by Maurice Magre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Les colombes poignardées
-
-Author: Maurice Magre
-
-Release Date: April 19, 2021 [eBook #65109]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COLOMBES POIGNARDÉES ***
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-
- MAURICE MAGRE
-
- Les Colombes
- poignardées
-
- ROMAN
-
- PARIS 6e
- L’ÉDITION
- 4, rue de Furstenberg.
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- MCMXVII
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-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-parus dans la “Bibliothèque Charpentier”
-
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-Poésies.
-
- La Chanson des Hommes.
- Le Poème de la Jeunesse.
- Les Lèvres et le Secret.
- Les Belles de Nuit.
-
-Contes.
-
- Histoire merveilleuse de Claire d’Amour.
-
-Pyschologie.
-
- La Conquête des Femmes.
-
-Théâtre.
-
- Le Vieil Ami, Aux (4 acte, Théâtre Antoine).
- Le Dernier Rêve (1 acte, Odéon).
- Velléda (4 actes, Odéon).
- Le Marchand de Passions (3 actes, Théâtre-des-Arts).
- La Fille du Soleil (3 actes, musique d’André Gailhard, Opéra).
- L’An Mille (4 actes, Théâtre de plein air).
- Comediante (2 actes, Comédie-Française).
-
-Pour paraître prochainement:
-
- La Montée aux Enfers (poésies).
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-
-IL A ÉTÉ TIRÉ:
-
-
-Dix exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 10.
-
-Huit exemplaires hors commerce, marqués de A à H.
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-ÉLOGE DE L’INFIDÉLITÉ
-
-EN MANIÈRE DE PRÉFACE
-
-
-C’est une chose très merveilleuse que de beaux yeux puissent pleurer des
-milliers de larmes sans que ni leur éclat ni leur couleur n’en soient
-altérés. Et ne faut-il pas s’étonner davantage encore que des cœurs
-charmants aient pu renfermer des trésors d’amour et de douleur, en aient
-répandu inlassablement la richesse, sans que les trésors soient le moins
-du monde diminués?
-
-Ce n’est pas que les femmes souffrent moins que les hommes, bien au
-contraire. Mais ce qu’elles jettent à la flamme dévoratrice c’est une
-substance d’elles qui donne beaucoup de lumière, un peu de chaleur, mais
-ne se consume pas.
-
-Que l’on ne voie pas dans ces petites notes la moindre critique de ce
-que l’on a appelé la puissance d’oubli des femmes. Parmi tant d’êtres
-qui s’aimaient et qui ont été séparés au commencement de la guerre, les
-femmes n’ont pas oublié plus vite, et si elles ont trahi les premières,
-c’est que seules elles en avaient les tentations et les facilités.
-
-La guerre nous a montré avec une terrible évidence combien sont fragiles
-nos affections et combien ceux qui paraissent le plus semblables et qui
-sont liés pour une brève éternité, peuvent aisément, au bout de quelques
-mois d’éloignement, devenir différents et étrangers.
-
-Que de femmes auront découvert, après la première épouvante de la
-solitude, que cette solitude a deux visages, celui de l’ennui et aussi
-celui de la liberté. Elles comprendront pour la première fois cette
-lueur qu’il y avait dans les yeux du mari ou de l’amant quand il disait
-le soir: Je vais au cercle et rentrerai peut-être tard. Elles
-comprendront que si le baiser était hâtif sur la porte, c’est que le
-courant d’air de l’escalier apportait le souffle de la promenade
-solitaire, de la rue où, précédé par la petite clarté de la cigarette,
-on s’en va vers les mille buts de la vie nocturne.
-
-Elles aussi sauront la joie de dîner en ville quand cela leur plaît,
-d’aller au théâtre sans autorisation, elles connaîtront l’allégresse du
-réveil solitaire, elles perdront l’habitude des discussions quotidiennes
-par lesquelles s’exerce la tyrannie de ceux qu’on aime. Elles useront de
-la liberté et elles la chériront très vite. Et quelques-unes
-s’apercevront que c’est un bien si merveilleux, un compagnon avec tant
-de fantaisie et de variété qu’elles ne voudront plus s’en séparer et que
-son charme fera pâlir pour elles le charme de la tendresse dans le cadre
-du foyer.
-
-Un aimant puissant aura appelé les hommes par ailleurs. Ils auront
-retrouvé dans les dépôts, dans les camps ou dans les bureaux
-d’auxiliaires la grossièreté primitive qui est le fond de leur nature et
-qui reparaît dès qu’ils causent entre eux librement. Une conception
-grossière de la vie déformera leur esprit, changera leur jugement sur
-toutes les choses du passé. Ils se plongeront dans le commun comme dans
-un bain régénérateur. Ils ne se souviendront plus de l’ancienne
-délicatesse que comme on se souvient d’une religion dont l’encens vous
-grisait mais qui vous a trompé.
-
-Les deux sexes ne mourront pas chacun de leur côté. Ils vivront pour des
-allégresses nouvelles qu’ils chercheront de toute la force de leur
-instinct à travers quelques peines, quelques hésitations, rencontrant
-parfois même un remords timide, de même qu’on rencontre au coin d’une
-rue un pauvre honteux qui vous regarde tristement, mais ne vous demande
-pas l’aumône.
-
-La nature avec son invincible logique sera la plus forte, elle conduira
-ses enfants vers le paradis où ils pourront satisfaire leur antique
-appétit de bonheur, et si, pour entrer dans ce paradis, il faut mordre
-aux fruits de la trahison, ces fruits seront inexorablement mangés; car,
-contrairement à ce que disent les gens moraux, ces fruits-là ne sont pas
-empoisonnés et même possèdent une délicieuse saveur.
-
-J’offre aux lecteurs la très légère esquisse du tout petit coin d’un
-grand tableau qui est encore à peindre. Qu’on n’y cherche pas autre
-chose. Ici sont indiquées quelques ébauches de femmes avec leur vertu
-native, leur manière de courage, leur sens de l’oubli, leur incapacité
-de lutter contre la durée. On n’y trouvera pas, entouré de cendres et de
-bouquets défleuris, l’antique autel qu’il nous plaît d’élever sans cesse
-à la Fidélité.
-
-Je ne crois pas qu’il convienne de s’en affliger. Sous ses bandeaux
-grisonnants et son visage inexorable, cette déesse fut trop honorée par
-les hommes. Elle est l’ennemie des bonheurs nouveaux, et la tristesse
-des temps est trop grande pour que l’on méconnaisse à dessein la part
-d’espérance de l’avenir.
-
-Du reste pour un esprit élevé, la fidélité est-elle une vertu tellement
-précieuse? Ne lui a-t-on pas conféré trop de puissance? N’y a-t-il pas
-place, non loin d’elle, pour un autre autel où les couronnes qui
-seraient déposées porteraient l’inscription: regrets passagers! pour une
-autre déesse dont le visage tourné vers le soleil levant enseignerait
-que ni l’amour ni le malheur ne sont éternels, et qui serait
-l’Infidélité.
-
-On pourrait l’appeler aussi la Consolation. Les personnages austères et
-médiocres qui établissent les conventions morales, les principes
-menteurs sur lesquels nous vivons, se détourneraient en la voyant. Mais
-il y aurait auprès d’elle, se tenant la main, la curiosité et le désir
-qui sont les vertus de ceux qui s’efforcent d’être supérieurs.
-
-
-
-
-EN CE TEMPS-LA
-
-
-En ce temps-là, les robes décolletées furent suspendues dans les
-armoires, et le petit bruit de leurs paillettes s’éteignit dans les
-appartements. En ce temps-là, la partition des chansons nouvelles, les
-brochures où l’on apprenait des rôles furent jetées sur les pianos comme
-des choses, mortes désormais, dont les caractères n’avaient plus de
-signification. En ce temps-là, les bijoux furent enfermés dans leurs
-coffrets, les perles se ternirent soudain et le bâton de rouge du
-maquillage tomba de bien des mains délicates pour faire une petite
-goutte de sang symbolique sur le tapis. En ce temps-là, de beaux yeux
-qui savaient tout se mirent à regarder la vie avec une subite ingénuité,
-de beaux yeux profonds et sombres devinrent bleus comme le ciel du
-matin. En ce temps-là, les voluptueuses devinrent chastes et les lèvres
-éperdues de désir ne connurent plus que le baiser qui se pose sur le
-front. En ce temps-là, d’étranges et fraternels conciliabules eurent
-lieu entre les femmes de chambre du septième étage et les élégantes
-locataires du premier. En ce temps-là, le fils de la concierge et le
-petit jeune homme amant de la demi-mondaine devinrent, par une subite
-égalité, de sublimes compagnons d’aventure. En ce temps-là, les tziganes
-des orchestres quittèrent leur costume d’opérette pour le pantalon rouge
-et la veste bleue, et le dernier tango expira. En ce temps-là, beaucoup
-de femmes commencèrent une campagne de Paris où il y avait aussi des
-marches bien épuisantes, des retraites bien douloureuses, des
-contre-attaques mortelles. Il fallait s’emparer de cette colline,
-hérissée d’humiliations plus terribles que les shrapnells, qui s’appelle
-le Mont-de-Piété. Il fallait attendre longuement, pour surprendre
-l’ennemi bien abrité derrière un guichet de la mairie et qui jetait sur
-vous des regards de mépris, des paroles brèves et incompréhensibles qui
-vous traversaient mieux que les balles des mauser. Il fallait soutenir
-une lutte héroïque pour rapporter le butin modique d’un franc
-vingt-cinq. Il fallait affronter des pitiés insolentes, entendre tonner
-des réclamations de fournisseurs aussi assourdissantes que les canons,
-subir l’assaut de tous les créanciers de votre vie entière. Il fallait
-grelotter dans les tranchées faites de ses propres meubles, parmi le
-suintement de la solitude, auprès du calorifère que le propriétaire
-n’avait pas voulu rallumer.
-
-En ce temps-là, il y eut de grands héroïsmes cachés. De petites mains
-dont étaient tombées toutes les bagues serrèrent le manche d’ivoire de
-leur ombrelle avec l’énergie que l’on met à serrer la poignée d’une
-épée. Des visages exquis qui n’avaient reflété que l’amour revêtirent le
-masque du courage. Des corps fins qui n’avaient connu que les combats
-passionnés de la volupté, les lits tièdes, les bains parfumés, se
-tordirent âprement pour lutter avec le malheur. Sous la cuirasse des
-robes, de petits cœurs d’oiseaux battirent d’une émotion plus forte que
-celle qu’avait jamais donnée le rendez-vous le plus désiré. Il fallut
-lutter avec sa patience, avec sa résignation autant qu’avec sa bravoure.
-Il n’y avait pas de soleil de victoire à espérer, nul drapeau ne
-flottait pour le rassemblement, et au lieu de musique militaire on
-n’entendait, dans une cour lointaine, que le chant d’un musicien perdu
-avec son accordéon qui vous déchirait le cœur. Il y eut des blessures
-inguérissables, il y eut d’admirables morts qu’on ne saura pas et, dans
-des chambres solitaires, les puissances qui veillent autour de nous ont
-dû déposer d’invisibles légion d’honneur, sur de menus seins à jamais
-glacés.
-
-
-
-
-LE PETIT CARNET
-
-
-Vous l’aimiez et il est parti. Et pour la première fois de votre vie
-vous vous trouvez inoccupée. Vous étiez de ces femmes qui possèdent un
-petit carnet où sont inscrits les rendez-vous et qui ont toujours mille
-choses à faire. Ce petit carnet était adjoint à votre bourse par une
-chaînette d’or. A quoi va-t-il servir maintenant?
-
-A peine la lumière était entrée dans votre chambre, à peine aviez-vous
-émergé hors des draps, que vous plantiez une épingle d’écaille dans
-votre chevelure tordue hâtivement et que vous commenciez une grande
-lutte avec toutes vos occupations insignifiantes.
-
-Dans cette lutte vous étiez toujours vaincue. Comment, dans la même
-journée, tenir tête au coiffeur, à la modiste, à la lingère, essayer
-chez la couturière, répéter au petit théâtre où vous deviez jouer
-prochainement, assister à un concert avec un ami qui vous initie à la
-grande musique, prendre le thé trois fois dans des endroits très
-éloignés, publics et privés, où vous appellent, avec une égale force,
-l’amitié et l’amour?
-
-Maintenant, il n’y a plus d’amis, les thés sont clos, le coiffeur
-lui-même, cet homme paisible et bavard, est parti pour la guerre et vous
-avez été obligée de chasser honteusement l’auvergnat barbare qui s’était
-présenté comme son remplaçant.
-
-Je feuillète le petit carnet de rendez-vous et je regarde les dernières
-lignes écrites.
-
-Les Luxeuil, six heures; Bichara, six heures et demie. Puis il y a une
-page blanche et puis une adresse 50e régiment, 3e bataillon. Ensuite je
-vois une liste qui reprend. Mais non, ce n’est pas une liste. Lundi:
-Marco, Marco, Marco, Marco, etc. Et pour toute la semaine, à toutes les
-pages, il y a Marco. Marco, c’est le nom de celui que vous aimiez, car
-si occupée que vous soyez, vous aviez encore le temps d’aimer. Vous ne
-le voyez plus, mais il fallait des rendez-vous à votre inlassable
-activité, et vous avez pris date avec sa pensée, sur le précieux petit
-carnet, pour tous les jours et pour toutes les heures.
-
-
-
-
-LE BALAI
-
-
-Je sonnai à la porte du petit hôtel de Chinette et j’attendis.
-J’attendis longtemps. Quoi! Plus un domestique! la maison était déserte,
-la maison joyeuse des soupers nocturnes, des bals masqués et des tangos
-de cinq heures du matin.
-
-Enfin un petit pas retentit au loin, se rapprocha et la porte
-s’entrouvrit. J’aperçus par la fente de la porte le visage de quelqu’un
-d’inhospitalier qui n’était venu qu’à cause de la possibilité d’une
-lettre et d’un télégramme et qui avait bien envie de renvoyer le
-visiteur importun.
-
-Ce visage était celui de Chinette, mais un visage changé, plus grave,
-sans rouge et sans mouche.
-
-Je la regardai avec surprise. Dans la maison où elle régnait naguère,
-n’était-elle plus maintenant qu’une servante? Elle portait en effet un
-tablier blanc, elle avait un corsage très simple, ses cheveux étaient
-tirés, et elle me sembla, avec son délicieux visage, ses pieds infimes
-qui émergeaient sous sa jupe, quelque moderne Cendrillon qui allait
-faire le ménage, sur le seuil d’un palais endormi.
-
-Elle me reconnut et j’entrai.
-
-Elle n’avait aucune fausse honte.
-
---Oui, me dit-elle, c’est ainsi. Plus de maître d’hôtel, plus de femme
-de chambre, pas même une femme de ménage. Ce n’est pas que j’aie peur de
-me trouver tout à fait sans argent. Mais comment supporter la pensée de
-vivre comme par le passé, d’être servie, d’avoir toutes mes aises, quand
-là-bas il y a tant de gens qui souffrent et qui meurent. Et puis
-n’est-ce pas affreux, lui qui avait si peu de santé malgré son
-embonpoint, qui n’allait jamais qu’en automobile, il est obligé de
-marcher tout le jour, de porter un sac, de préparer sa soupe. Comment
-doit-il s’en tirer? Comme il doit être malheureux!
-
-Je savais que Chinette n’aimait pas le banquier avec lequel elle vivait.
-J’avais été son confident. Elle ne l’aimait pas, disait-elle, parce
-qu’il était trop blond et trop gros et qu’elle n’avait de goût que pour
-les hommes bruns et maigres. Elle le trompait avec toute la faculté de
-tromper qu’elle avait en elle et qui était très grande.
-
-Sans doute mon étonnement se dégagea de mon silence, perça dans la
-fixité de mon regard.
-
---Quand je vivais avec lui il m’ennuyait, je ne pouvais le supporter.
-Son physique m’était odieux. Puis sa richesse excessive mettait une
-barrière entre lui et moi. Il était comme un témoignage perpétuel de la
-grande injustice qui fait que les uns sont riches et que les autres sont
-obligés de peiner durement pour gagner leur vie. Maintenant depuis qu’il
-est soldat, depuis qu’il risque son existence comme tous les autres, je
-l’aime. C’est bien de l’amour. Je pense à lui, je lui écris, j’attends
-ses lettres. Il y avait autrefois entre lui et moi une gêne obscure. Il
-avait cette sorte de timidité, ce manque d’expansion des gens trop
-riches. Moi, je gardais auprès de lui toute ma fierté, j’étais sans
-cesse sur la défensive. Cela a disparu à présent. Je le sens tout près
-de moi. Nous sommes des égaux, des amants qui sont séparés et qui vivent
-dans l’espoir de se revoir. De lui, tout m’est cher, et son embonpoint
-même m’attendrit. N’est-ce pas curieux?
-
-Je répondis que c’était curieux et pour tout connaître de l’âme de
-Chinette, je demandai:
-
---Et Paul?
-
-Paul était un jeune comédien que Chinette disait aimer avant la guerre.
-
-Elle fit la moue.
-
---«Oh! lui, je ne sais pas. Mais il est jeune: il se débrouillera. Je ne
-le plains pas.»
-
-Elle se tut un instant pour permettre à l’image de Paul de s’écrouler à
-tout jamais dans l’abîme où vont les amants oubliés, et elle reprit:
-
---J’aurais voulu travailler, souffrir comme tout le monde. Mais que peut
-faire une femme? J’ai bien essayé d’aller dans les hôpitaux, il fallait
-passer des examens, il y avait trop de bonnes volontés et on a refusé
-mon concours. Alors je suis rentrée chez moi et je me suis dit que je
-mènerais ici la vie exemplaire d’une pauvre femme. Je travaille depuis
-le matin. Dans une petite robe de rien du tout je vais au marché. Je
-prépare mes repas. Je fais ma chambre, je balaye ma maison et je lave le
-corridor. Le soir je dépose dans la rue les ordures. Et dans le grand
-lit où je me couche, très fatiguée, dès neuf heures, je savoure une
-solitude qui ne me pèse pas.
-
-Je sentis que, parmi les meubles dont on voyait les pieds d’or passer
-sous les housses et qui étaient comme des seigneurs sous des robes de
-moine, je représentais un élément mondain un peu choquant. Le seul fait
-de connaître Paul et d’y penser rendait ma présence difficile à
-supporter longtemps.
-
-Je me levai pour partir. Chinette m’accompagna dans l’escalier et
-machinalement elle prit au passage le balai qu’elle avait dû déposer au
-moment où j’avais sonné. Elle me tendit sa main gauche et, de la droite,
-elle le souleva avec une sorte de noblesse.
-
-Ce balai, c’était pour elle l’arme qui allait la défendre, lui permettre
-de traverser, sans être humiliée par sa conscience, avec l’orgueil
-intime qui fait patienter cette période malheureuse de la vie. Je
-regardai sur le seuil le bel ovale de son visage un peu triste mais
-résolu, ses cheveux blonds tirés, son tablier de soubrette et je saluai
-cette héroïne ignorée qui combattait la destinée avec un balai.
-
-
-
-
-TROU LA LA...
-
-
-Je m’élançai à travers Montmartre, dans l’espérance d’un visage connu,
-d’un être avec lequel j’aurais pu échanger des paroles quelconques.
-
-La nuit tombait sur les terrasses des cafés ou les hommes lisaient avec
-fébrilité les journaux. On causait aussi par groupe avec animation et je
-remarquai que les hommes barbus ou qui portaient de longs cheveux
-avaient conquis soudain une plus grande importance, étaient entourés
-d’une sorte d’auréole. Les faces rasées au contraire glissaient dans la
-foule avec insignifiance, essayaient de se dérober à un vague mépris des
-passants.
-
-Je me précipitai sur la place Clichy et cherchai sur le trottoir qui
-fait l’angle de cette place et de la rue de Douai.
-
-Là, depuis des années très nombreuses, à quelque heure du jour ou de la
-nuit que je sois passé, à midi, allant déjeuner dans un restaurant de
-l’avenue de Clichy, à quatre heures du matin, sortant, l’esprit trouble,
-de chez le peintre Dante, l’hiver, dans la neige, l’été dans la solitude
-morne des vacances, j’avais toujours vu, immuable, bravant le fracas des
-automobiles et le regard des agents, une femme très âgée, presque sans
-forme, avec des yeux atones, n’ayant pour lumière que l’éclair d’une
-clef qu’elle tenait à la main, j’avais toujours entendu sa voie
-indifférente et éraillée murmurer à mon passage:
-
---Viens-tu, mon chéri?
-
-Je m’étais irrité souvent qu’elle osât supposer que je puisse la suivre.
-J’aurais voulus dans ma vanité, qu’elle me reconnût et qu’elle me notât
-sur ses mystérieuses tablettes comme quelqu’un de trop distingué pour
-rentrer dans sa clientèle et qu’il était inutile d’appeler. Elle m’avait
-importuné souvent parce que j’aimais regarder la devanture du libraire
-qui se trouve là, et que dans ce cas elle s’arrêtait auprès de moi,
-simulant un intérêt littéraire pour les livres alignés et qu’elle
-répétait inlassablement, d’une voix sans accent: Viens-tu, mon chéri?
-jusqu’à ce que je sois obligé de quitter la place.
-
-Je l’avais plaint quelquefois. Elle avait résisté à tous les changements
-des lieux où elle vivait. D’une maison ancienne et entourée de vieux
-arbres, on avait fait un lycée en face le libraire. Elle qui était
-contemporaine des antiques omnibus à chevaux dont on atteignait
-l’impériale par un marchepied, avait vu les modernes autobus et les
-trams électriques qui viennent de Levallois. Je m’étais accoutumé à
-considérer cette créature comme d’essence éternelle.
-
-Le trottoir de la rue de Douai était vide. Nul pas ne résonnait. Nulle
-clef n’étincelait.
-
-J’attendis; je crus à un simple changement d’habitudes. Je descendis
-jusqu’à la place Vintimille. Il n’y avait personne. Je revins. Pour la
-première fois je pouvais regarder les livres tout à mon aise. La
-librairie n’était pas encore fermée mais je ne fus pas tenté de le
-faire. Il me manquait l’appel auquel j’étais accoutumé. La créature
-avait disparu. Toute la puissance de la littérature avec la fantaisie
-des poètes, l’invention des romanciers, que recélait la boutique du
-libraire me sembla éteinte. Cette absence de la femme porteuse de clef
-avait une profonde signification. Je me mis à marcher fiévreusement.
-
-Mais en passant devant un bar dont la porte était fermée, je vis avec
-surprise à travers les carreaux qu’il était plein de monde et j’entendis
-un bruit incompréhensible s’en échapper.
-
-J’y entrai et un singulier spectacle frappa ma vue. Autour des tables
-étaient rassemblées de grosses matrones de Montmartre, marchandes à la
-toilette, entremetteuses des petits hôtels, ouvreuses de music-hall
-endimanchées, tireuses de cartes. Il y avait aussi quelques petites
-femmes, habituées du Moulin rouge, quelques comédiens déchus devenus
-souffleurs ou copistes, et aussi de jeunes hommes professionnels de
-l’amour, la tête appuyée sur des mains chargées de bagues à bon marché.
-
-Mais les femmes étaient peu ou mal maquillées, les gestes maniérés des
-jeunes gens avaient quelque chose de faux et de manqué. Soit par
-pénitence, soir par économie, soit par mépris de la boisson, personne ne
-buvait. Les tables étaient vides.
-
-Et dans une épaisse fumée, avec une dérisoire gravité, comme s’ils
-accomplissaient un rite bouffon et solennel, tous ces êtres hybrides,
-toutes ces épaves, chantaient d’une voix d’une tristesse infinie coupée
-par instant d’un hoquet:
-
- Trou la la... Trou la la.
-
-Quel rite accomplissaient-ils? Quelle prière faisaient-ils?
-
-La douleur de ce chant me pénétra et je me hâtai de ressortir. Je
-m’éloignai. Mais après avoir marché quelque temps, la curiosité me
-tenailla et je revins sur mes pas. Sans doute, ce que j’avais entendu
-n’était qu’un refrain familier de ce bar hanté par un monde spécial, que
-l’on avait dû entonner au moment même où j’étais entré.
-
-Je franchis à nouveau la porte, O stupeur! dans l’opaque fumée, les
-mêmes personnages immobiles, chantaient avec mélancolie.
-
- Trou la la... Trou la la.
-
-Était-ce la forme inattendue par laquelle participaient à la douleur
-générale tous ces êtres ratés, ce rebut du théâtre et de la
-galanterie?... Je ne sais. Mais la fumée du tabac, l’odeur, la gravité
-horrible, l’immobilité de tous les assistants, ce chant
-incompréhensible, donnaient à ce lieu l’aspect d’un cauchemar.
-
-Je m’assis et je vis à côté de moi un homme âgé qui avait une barbe de
-plusieurs jours, une redingote noire élimée et un chapeau haut dont la
-soie était soulevée par endroits et qu’il portait sur le derrière de la
-tête. Je reconnus à n’en pas douter, quelque ancien grand premier rôle
-d’une troupe de province.
-
-Je le regardai avec plus d’attention, je vis que de grosses larmes
-coulaient sur son visage ridé et sur son col usé et trop large.
-
-Mais huit heures sonnaient. La rue retentissait d’un bruit de volets et
-de devantures qui se fermaient, une patronne blafarde claquait des
-mains.
-
-La plainte s’interrompit, il y eut des adieux et des mains serrées et
-tout le monde sortit.
-
-Je suivis au milieu d’un groupe l’homme qui avait pleuré. Il parlait en
-marchant, raide, un peu voûté, et il faisait de temps en temps un geste
-trop grand, comme s’il déployait un manteau.
-
-Sa voix était profonde, émouvante et très jeune. Je ne distinguais
-qu’incomplètement ses paroles, mais je compris cependant qu’il parlait
-d’un fils unique qui était parti à la guerre et dont il n’avait pas de
-nouvelles.
-
-Le groupe s’arrêta à l’angle de la rue Lepic. Je vis qu’on lui disait au
-revoir avec un respect affectueux et l’homme monta seul et à grands pas,
-la rue.
-
-Je ressentais pour lui une si grande pitié que je marchais encore
-derrière lui. Dans la tristesse de ce temps, des inconnus s’abordaient
-pour se parler avec amitié. Je résolus de lui dire quelques paroles
-consolatrices. Je me mis à courir un peu, car il faisait de longues
-enjambées et allait très vite.
-
-La rue Lepic était déjà absolument déserte. J’arrivai presque à côté de
-lui. Je le regardai et je perçus que gravement, à demi-voix, ayant sur
-son visage une grande douleur, il chantait:
-
- Trou la la... Trou la la...
-
-Alors, je redescendis en courant la rue Lepic, songeant combien sont
-divers les moyens d’expression de notre cœur.
-
-
-
-
-LES MARTINI COCKTAIL
-
-
-Jacqueline a demandé un martini cocktail, elle a pris une paille, elle
-fixe le verre de ses yeux bleus et elle boit avec lenteur, gravement
-comme on accomplit un rite.
-
-Il y a de belles choses dans la couleur jaune du cocktail. Il y a la
-transformation du lieu où l’on se trouve, l’amitié de Mme Germaine, la
-patronne du petit bar où est servi le cocktail, la satisfaction du
-chapeau et de la robe que l’on porte, la douceur crépusculaire.
-
-Mais quand il n’y a plus dans le verre étroit qu’un petit rond d’écorce
-amère et les morceaux de la paille que l’on a cassée dans ses doigts
-nerveux, on regrette ces belles choses et l’on demande un deuxième
-martini cocktail.
-
-La couleur du deuxième martini cocktail est plus nuancée que celle du
-premier, son or est plus ensoleillé, sa saveur est meilleure, le morceau
-d’écorce amère y est moins amer.
-
-Et il y a des choses bien plus belles que dans le premier.
-
-Il y a la brièveté du temps, le sentiment que la guerre est peu durable
-et passagère, que le peuple français est invincible, que tous les hommes
-qui sont partis pour se battre reviendront vivants et sans blessure,
-tous les hommes, surtout celui auquel pense Jacqueline.
-
-Ce deuxième martini cocktail produit un effet si agréable que, pour que
-cet effet ne s’atténue pas, il faut se hâter d’en demander un troisième.
-
-Splendide est le troisième martini cocktail. Il rayonne et il fait
-rayonner toutes choses autour de lui. La figure de Mme Germaine est
-illuminée d’une glorieuse auréole. Le petit chasseur dans son uniforme
-bleu est pareil à un officier de marine qui va pénétrer dans un
-sous-marin. Des _Marseillaises_ bourdonnent au loin, des drapeaux
-claquent. Il se trouve que, par le miracle de la boisson d’or et de la
-paille, quelques jours ont suffi pour que la guerre soit terminée et
-qu’un jeune soldat nommé Marco rentre à Paris, couvert de galons et de
-décorations, à cause des exploits qu’il a accomplis. Il n’a qu’une
-pensée au milieu de ses actions d’éclat, celle de Jacqueline... Et
-maintenant il s’avance vers elle, appuyé sur une épée et elle va
-l’embrasser. En face de nous, deux femmes et un artilleur plaisantent et
-rient car il n’y a que des événements heureux causés par la guerre et un
-bonheur immense pénètre le monde.
-
---Vous pleurez, Jacqueline. Je viens de voir une larme tomber dans votre
-verre vide. Une autre est au bord de vos paupières. Voilà votre petit
-mouchoir brodé. Essuyez-la vite.
-
-«Je sais que parmi les belles pensées et les belles images que vous avez
-vues dans l’or magique des martini cocktail il n’y avait aucune
-représentation de mon amitié. Cela ne fait rien. Je vous défendrai
-contre le quatrième martini cocktail et je vous ramènerai chez vous.
-C’est un effet bien connu de ce breuvage merveilleux. Il fait venir la
-tristesse après la beauté. Du reste, l’une n’accompagne-t-elle pas
-l’autre dans toutes les choses de la vie?
-
-«Vous me répondez que vous avez horreur des martini cocktail mais que
-vous en buvez seulement à cause du souvenir, parce que Marco les aimait.
-
-«Venez, laissons là le verre où il n’y a plus que la larme et l’écorce
-amère.»
-
-
-
-
-CE QU’A DIT LE BOUDDHA AUX YEUX D’OR
-
-
-Et ce soir-là, le Bouddha aux yeux d’or qui était sur la cheminée de la
-petite fumerie de la rue Caulaincourt, parla à l’homme couché sur les
-nattes en face de lui, et voici les paroles mémorables qui furent dites:
-
-«Ancien magistrat colonial, lève-toi. Les jours sont venus où les
-mandarins doivent devenir des guerriers et revêtir le costume des
-samouraïs. O vivant endormi, après des années d’une vie immobile, tout
-moite d’opium et de songe, tu vas être traversé par le soleil, tu vas
-porter des armes, tu vas t’efforcer de tuer.
-
-«Tu m’as rapporté, jadis, roulé dans une couverture, de Cao-Bang, petite
-ville lointaine de la frontière d’Indo-Chine, où tu m’avais acheté pour
-quelques pièces d’argent à un vieux bonze. Ce vieux bonze avait sculpté
-mon image grossière dans le bois d’un palétuvier frappé par la foudre et
-par conséquent désigné par les puissances. C’est pourquoi je suis un
-dieu favorable. Depuis tu t’es plu à dire à tes amis que tu m’avais ravi
-nuitamment dans une pagode, où j’étais l’objet d’un culte ancien, et
-cela au prix de mille dangers. Mais je t’ai pardonné ce mensonge, car tu
-ne peux connaître combien la vérité de mon origine est plus belle que
-ton invention, étant de la race des Occidentaux.
-
-«Tu m’as traité avec honneur, tu m’as donné la meilleure place dans ta
-maison, tu as suspendu sur mon front une petite lanterne de bronze,
-achetée, il est vrai, dans un bazar de Paris, mais qui est un signe de
-vénération. Aussi je te protège et je conduirai ton visage jauni et ton
-ombre falote dans les rues des villes, sur les routes des champs, parmi
-les épreuves redoutables qui t’attendent.
-
-«Voilà des années que tu n’es sorti de ton appartement que pour te
-rendre dans la fumerie d’un ami. Depuis trois heures de l’après-midi,
-heure de ton réveil, jusqu’à six heures du matin, moment où tu tombes
-dans un vague demi-sommeil, tu fumes sans cesse, le front appuyé à un
-dur coussin de cuir, parmi les armes, les soies bariolées, les
-brûle-parfums, les boîtes laquées, rapportés comme moi de là-bas. Hors
-la qualité de la drogue noire que tu absorbes et la conversation d’un
-tout petit nombre d’amis, fumeurs comme toi, toutes choses te sont
-indifférentes. Tu ne lis jamais les journaux où sont écrites les choses
-qui arrivent dans l’Occident, tu ignores et tu redoutes la lumière du
-jour, tu as borné ta vie à la distance où monte en tournoyant la fumée
-de ta pipe, et il semble que cette grande chimère qui est brodée sur ta
-porte te défende, en écartant ses ailes rouges, contre les atteintes du
-monde.
-
-«Tu as eu assez de force d’âme pour résister aux conseils de ta
-concierge, dont l’esprit est peu enclin au rêve et qui s’apitoie sur la
-forme de ta vie. Tu as pu braver les conseils d’un ami, colonial comme
-toi, dont la santé est délicate et qui, chaque fois qu’il vient te voir,
-découvre sur ton visage les stigmates d’une maladie de foie. Tu as su te
-rire d’un autre ami craintif qui, plusieurs fois, t’exhorta à détruire
-sur le champ tout ce qui te servait à fumer, y compris cet admirable
-opium de Bénarès qui se fabrique si coûteusement à Londres, car il
-prétendait savoir d’une source mystérieuse et certaine que la police
-allait perquisitionner chez tous les fumeurs de Paris.
-
-«Tu pensais pouvoir conduire ton existence jusqu’à la mort, dans la
-sagesse d’une rêverie perpétuelle, au milieu des visages des amis, parmi
-les volutes de la fumée brune. Tu t’es trompé. Les Puissances inconnues
-en ont décidé autrement, et des millions de destinées humaines vont être
-lancées hors de leur voie.
-
-Ancien magistrat colonial, comment feras-tu? Il te faudra marcher durant
-les journées avec un sac sur le dos, il te faudra, le soir, t’étendre
-sur la terre nue, sans grésillement familier, sans clarté rougeâtre,
-sans fumée noire.
-
-«Alors, voici ce que je te prescris de faire:
-
-«Les hommes s’accordent volontiers à fixer le terme de la guerre à
-quatre mois environ. Les prévisions des dieux doivent être conformes à
-celles des hommes. Tu peux compter sur quatre mois de guerre, quatre
-mois durant lesquels il te faudra soutenir à tout instant contre
-toi-même une lutte bien plus terrible qu’avec l’ennemi. Une aspiration
-immense de fumer tes trente pipes quotidiennes absorbera tes facultés.
-Tu ne peux emporter avec toi ni le plateau ni la lampe. Alors tu
-remplaceras ces pipes par des boulettes que tu absorberas. Cinq
-suffiront pour chaque journée. Dans trois jours quand tu partiras, tu
-dois avoir six cents boulettes dans ton sac. Ainsi tu tiendras ta place
-d’homme parmi les hommes; et, si elle se présente à tes yeux, tu pourras
-regarder la mort sans faiblesse.»
-
-Ainsi parla le Bouddha aux yeux d’or dans la fumerie de la rue
-Caulaincourt.
-
-Dans le même temps le peintre Dante et quelques amis de l’ancien
-magistrat colonial se demandaient avec inquiétude comment un homme qui
-vivait couché, qui n’avait pas vu depuis si longtemps la lumière du
-jour, et auquel l’opium était aussi nécessaire pour vivre que le pain
-pour les autres, allait pouvoir, sans transition, faire un soldat.
-
-Ils vinrent chez lui pour lui annoncer la nouvelle de la guerre. Ils le
-trouvèrent debout, calme et résolu.
-
-«J’en suis à ma trois cent quatre-vingt-cinquième boulette, leur dit-il
-en souriant. J’aurai tout à l’heure fini de fabriquer ma provision de
-courage.»
-
-Pour la première fois, il avait tiré ses rideaux, ouvert sa fenêtre et,
-de ses yeux sans éclat, il s’exerçait à contempler cet ami qu’il n’avait
-pas revu depuis si longtemps, le soleil.
-
-
-
-
-PAROLES DANS LA FUMERIE
-
-
-Le poète Jean Noël, sur la natte où il fumait, se souleva un peu; il
-posa la pipe d’ivoire, incrustée d’argent, sur le plateau qui était
-devant lui et il dit:
-
---Que les peuples soient en guerre, ceci est encore le moindre des maux.
-D’aussi loin que nous pouvons remonter dans le cours des âges, nous
-voyons que les hommes sont naturellement des guerriers. De tout temps
-les nations se sont jetées les unes contre les autres, non pour de
-profonds intérêts de races, mais pour des fantaisies de souverains ou
-des spéculations de financiers, Des millions d’hommes se battent et
-meurent pour les intérêts d’une minorité et ne protestent pas. Même ils
-attribuent à cette duperie un sens glorieux. C’est que la guerre est un
-état naturel. Il ne faut ni s’étonner ni s’enrager à l’extrême des maux
-apparents que nous lui voyons causer. Il faut craindre seulement ses
-maux invisibles.
-
-Le poète Jean Noël prit au bout d’une aiguille une gouttelette noire
-d’opium, il l’offrit à la flamme de la lampe rougeâtre, il la fit se
-gonfler et fumer, il la roula avec un soin amoureux et, quand elle
-adhéra à la pipe, il reprit:
-
---Si les hommes consentent à mourir en grand nombre, sans intérêt
-direct, sans espérance immédiate, c’est que leur instinct leur enseigne,
-à défaut de raison, que la vie est misérable, et que la mort est une
-intervention sans grande importance que l’on peut risquer sans but,
-parce que l’on court le risque tous ensemble et que les musiques
-militaires vous enivrent. La perte des vies n’est pas ce qu’il faut
-redouter dans la guerre. Bien plus que les mitrailleuses, les shrapnells
-d’obus, les bombes incendiaires, les torpilles et les mines flottantes,
-bien plus que les tétanos, les typhus, les choléras ou les pestes
-qu’engendrent les grandes agglomérations humaines sans hygiène, nous
-devons craindre l’épidémie du mal qui va se répandre dans nos âmes. La
-petite supériorité que nous avions eu tant de peine à acquérir est
-meurtrie et abîmée. Ce faisceau choisi de nos sensibilités, que nous
-avions cultivé en nous avec tant de soins, va se faner comme un bouquet
-dont on ne renouvelle pas l’eau. Ce qui nous faisait bons et artistes
-risque d’être détruit par le souffle de mal qui vient de la guerre.
-
-Comme si, pour remédier à cette destruction morale, un cordial était
-nécessaire, le poète Jean Noël, ayant placé sa pipe sur la lampe, aspira
-longuement plusieurs bouffées, dont il rejeta avec lenteur la fumée.
-
---C’est à mon tour, dit une femme que personne ne connaissait et qui
-était déjà venue plusieurs fois. Elle n’avait jamais parlé, et fumait
-sans cesse.
-
---Il me semble que je l’ai connue autrefois au quartier latin, avait dit
-d’elle, en matière d’introduction, le peintre Dante qui l’avait amenée.
-
-Il y avait aussi là, couchés sur les divans ou les tapis, Jacqueline qui
-espérait trouver l’oubli de son chagrin, deux êtres indistincts et sans
-forme, tout au fond de la pièce, et un homme d’aspect joyeux qui ne
-fumait jamais et ne venait que pour faire des études de mœurs,
-disait-il, en réalité dans l’espoir de bonnes fortunes faciles.
-
-Polly et Dolly étaient immobiles, pelotonnées dans un coin, l’une contre
-l’autre. De temps en temps, un de leurs deux visages ingénus
-apparaissait hors de l’ombre, fixait sur tout le monde des yeux étonnés,
-puis disparaissait à nouveau, et l’on comprenait sans le voir qu’il
-retournait à la douceur du baiser. Le peintre Dante, dans un kimono trop
-long, servit le thé. Parfois il s’arrêtait et, désignant de sa main
-tendue, soit le reflet de la lanterne chinoise sur une étoffe ancienne,
-soit un pied nu qui émergeait d’un peignoir, soit l’ensemble des choses
-qui se présentaient à ses yeux, il disait:
-
---Hein? Est-ce assez joli de couleur?
-
-Et son habitude d’admirer la couleur des choses dans ce lieu où régnait
-une ombre perpétuelle était si grande que parfois, couché sur le dos,
-venant d’aspirer une pipe et la savourant, il fermait les yeux et disait
-encore:
-
---Est-ce assez joli de couleur?
-
-Le bruit des tasses s’arrêta, un baiser de Polly à Dolly passa comme un
-petit souffle de tendresse, et le poète Jean Noël reprit encore:
-
---Nous assistons dès maintenant à la renaissance du mal. Si la guerre a
-suscité des héroïsmes assurément admirables, elle a développé dans l’âme
-humaine une puissance de mal bien plus grande. Nos beaux rêves
-d’autrefois sont remplacés par des imaginations meurtrières et
-sanglantes. Quand je me réveille la nuit, mes vœux deviennent des
-images, et je vois au loin des millions d’Allemands culbutés, des canons
-qui sèment la mort parmi eux, des flottes entières qui coulent avec
-leurs équipages. Ces rêves sont cruels et douloureux, ils sont le signe
-de la passion et non de la supériorité. N’avez-vous pas remarqué autour
-de vous, dans les petites actions de la vie, une activité inaccoutumée
-du mal. De toutes parts, les lettres anonymes, les dénonciations
-affluent. Beaucoup de gens, qui sont d’excellents patriotes, sont
-accusés, sans une ombre de prétexte, d’espionnage au profit de
-l’Allemagne, uniquement parce que leur visage déplaît au locataire qui
-habite en face leur appartement. D’autres sont obligés d’aller chez le
-commissaire de police, de montrer leurs papiers, d’établir que de père
-en fils ils sont de lignée française, parce que leur concierge n’a pas
-de sympathie pour eux. Des rancunes cachées éclatent, des haines qui
-couvaient se donnent libre cours. On calomnie avec plus de facilité, on
-accuse pour rien. On annonce volontiers que tel ami a une jambe coupée,
-que tel autre est mort, et une joie secrète perce sous une hypocrite
-affliction. La mort est devenue familière, la catastrophe est devenue
-l’élément quotidien, et au lieu de souffrir dans cet élément, l’humanité
-s’y meut avec une aisance inattendue, semble s’y complaire et s’y
-délecter. Toutes les espérances formées par les idéalistes humanitaires
-viennent de s’écrouler. Les hommes n’évoluent pas vers le bien. Ils sont
-mauvais. Ils ont pris pour s’en aller vers le progrès une voie qui est
-une erreur. Nous sommes sur un faux chemin. Nous faisons partie d’une
-humanité manquée puisque tout l’effort moral accompli aboutit à ce que
-nous voyons à présent.
-
-Polly souleva sa tête ébouriffée comme pour témoigner par sa surprise
-que le mal avait des exceptions. Un des êtres obscurs qui étaient dans
-un coin et que l’on ne voyait pas, dit:
-
---Mais non, la guerre est une manifestation de l’amour.
-
-Un silence s’établit. On attendait une explication. Elle ne se produisit
-pas.
-
-Jean Noël parla à nouveau:
-
---Si nous voulons garder la petite somme de sensibilité que nous avons
-acquise, cette richesse précieuse qui nous fait goûter la qualité des
-émotions, la beauté des arts, il faut que notre esprit demeure
-inattentif aux choses horribles de la guerre. Je suis décidé à ne plus
-lire les journaux et à m’enfuir en courant lorsque je rencontrerai dans
-la rue quelqu’un qui voudra me faire un récit de bataille. Je veux que
-les échos des atrocités expirent à ma porte. Je sortirai de chez moi le
-moins possible pour ne pas connaître davantage que les hommes s’en
-reviennent vers la sauvagerie de leurs aïeux. Je protégerai mon rêve
-ancien, je vivrai avec lui seul, je le défendrai contre la tristesse de
-ce temps. Je suis résolu à ignorer la guerre.
-
-Des paroles diverses et confuses furent échangées sur ce point de vue.
-
-L’homme d’aspect joyeux qui ne fumait pas déclara qu’il avait fait sa
-demande d’engagement volontaire. Une voix qui sortait de l’ombre dit
-encore avec autorité:
-
---La guerre est une manifestation de l’amour.
-
---Mais pourquoi? dit le peintre Dante.
-
-Il n’y eut aucune réponse.
-
-Dolly et Polly s’étaient roulées pour dormir dans le même peignoir.
-J’avais pris la main de Jacqueline, on n’entendait plus que le
-grésillement de l’opium manié par la femme qui fumait sans cesse.
-
-Quelqu’un qui se leva heurta du pied une tasse de thé, et cela fit
-autant de fracas pour les oreilles sensibles des fumeurs que si un
-quartier de Paris avait sauté.
-
---Cette lumière me fait mal aux yeux, dit Jacqueline.
-
-Le poète Jean Noël attira le plateau à lui, et il souffla sur la lampe
-comme on souffle sur son bonheur.
-
-
-
-
-LA PSYCHOLOGIE DES LETTRES
-
-
-Jacqueline reçoit des lettres de Marco. Elle se plaint de n’en pas
-recevoir un assez grand nombre, mais enfin elle en reçoit. Elle me
-consulte sur la portée, le sens amoureux des phrases qu’elles
-contiennent. Je tiens à lui faire plaisir et je m’efforce d’être un
-commentateur favorable de textes souvent arides.
-
-«Barbas, mon adjudant, est décidément un homme charmant. Nous avons pris
-l’apéritif, puis dîné ensemble hier... Barbas m’a assuré que nous
-quitterions le dépôt la semaine prochaine... Je suis très content d’être
-l’ami de Barbas... J’espère qu’après la guerre tu feras la connaissance
-de Barbas...»
-
-Cette dernière phrase surtout me sert d’argument.
-
-Une des caractéristiques de l’amour est de vouloir que tous les êtres
-qui vous sont chers soient réunis par une affection commune. Marco a une
-nouvelle et grande amitié, celle de l’adjudant Barbas. Puisqu’il
-voudrait que Jacqueline connaisse Barbas, c’est qu’il aime Jacqueline.
-
-Oui, mais pourquoi les lettres de Marco ne sont-elles pas pleines des
-marques de tendresse qu’elles renfermaient autrefois?
-
-Je m’efforce de démontrer que l’âme de Marco suit une évolution à peu
-près générale chez les jeunes gens dont la guerre a changé brusquement
-le mode de vivre.
-
-Ils sont soudain retournés en arrière de quelques années, ils sont
-redevenus des camarades, des êtres faits pour vivre entre hommes, avec
-des plaisirs d’exercice physique, de beuveries, de nourriture et de
-conversations grossières. Leurs maîtresses, la vie parisienne, le cadre
-ancien, sont des choses dont ils rougissent presque avec les hommes
-vulgaires qui, à présent, sont leurs chefs et dont ils recherchent
-l’amitié. Il ne faut pas s’alarmer de cela. L’amour reprendra ses droits
-un peu plus tard, c’est une sorte de trêve de l’amour qui va durer
-autant que la guerre.
-
---Mais enfin, dans ce dépôt d’Albi, il me trompe peut-être.
-
---Mais non, Jacqueline. C’est une chose bien connue qu’il n’y a pas de
-femmes en province, et surtout dans le Midi. Toutes les femmes sont à
-Paris. Ailleurs il y a des hommes et une vaste catégorie humaine où l’on
-peut trouver des mères, des sœurs, des tantes, avec des visages où sont
-des qualités de prévoyance, de sagesse, de bonté, mais il est impossible
-d’y découvrir l’ovale au teint clair que surmonte un petit chapeau de
-rien du tout très à la mode, qui peut faire le visage d’une maîtresse.
-
-Que de fois, il y a quelques années, avec la naïve illusion de la
-jeunesse, j’ai débarqué dans des villes de province et je me suis élancé
-sur des esplanades désertiques et ensoleillées, faisant tourner ma canne
-et jetant de droite et de gauche des regards enflammés. Des familles
-mornes me croisaient. Il y avait des jeunes filles au visage trop bien
-portant, un peu rouge, et dont j’étais séparé, du reste, par l’abîme des
-préjugés sociaux.
-
-On m’amenait voir la gérante du bureau de tabac. Certes, elle semblait
-favorable à une conquête assez rapide. Mais quand on avait fait une
-provision de cigarettes suffisante pour une consommation de plusieurs
-mois, quand on avait toutes ses poches bourrées de boîtes d’allumettes
-et assez de timbres pour un an de correspondances, on s’apercevait qu’on
-en était au même point et que son sourire engageant en vous offrant un
-paquet de Gianaclis était le même pour tous les jeunes gens de la ville,
-automatique et éternel.
-
-On me montrait à la musique deux ou trois femmes qui avaient la
-réputation d’avoir beaucoup d’amants. Mais ces amants étaient le
-procureur, les professeurs du lycée, les conseillers de préfecture, des
-gens établis dans la ville qui avaient pu avancer, pour cette conquête,
-un capital énorme de parties de cartes avec le mari, de promenades avec
-la mère, de cadeaux et de temps perdu.
-
-Le voyageur était irrévocablement voué à la solitude sentimentale. Cette
-solitude devait être aussi inexorable pour le simple soldat qui ne
-pouvait agir ni par le costume ni par le prestige de la situation.
-
-Non, Jacqueline ne devait pas être trompée.
-
---Cependant, on m’a dit que dans chaque ville de province... pour les
-soldats... il y avait une maison...
-
-Je me récrie que Marco est un être bien trop délicat. Je me rappelle une
-petite ruelle antique, des maisons de briques le long du Tarn sur
-lesquelles s’allonge l’ombre de la cathédrale, et les seuils où se
-tiennent deux ou trois femmes aux peignoirs bariolés, tandis que d’un
-corridor d’une extraordinaire saleté se dégage un souffle d’ail et de
-parfums à bon marché.
-
-Un souvenir de collège me revient. Je crois entendre le piano faussé, je
-revois les glaces rayées, la clarté du gaz qui s’y reflète, les meubles
-aux velours usés. Je pense en moi-même que ces fêtes de la dix-huitième
-année ont parfois de singuliers retours dans le cœur des hommes.
-
-Je sais combien la créature est faible. Je me représente la tristesse de
-Marco évoquant, auprès d’un corps mille fois flétri par toute une
-garnison de guerre, la forme longue et pure de Jacqueline, et j’ai pitié
-de lui pour ce dégoût, pour cette épreuve à laquelle on n’échappe pas,
-inexorable comme le conseil de révision, ou le voyage dans un train de
-troisième classe bondé et c’est avec une immense sincérité que je répète
-en songeant à sa trahison:
-
-«Rassurez-vous, Marco vous aime.»
-
-
-
-
-L’HÉROISME DE LA CHASTETÉ
-
-
-La petite Mariette, au milieu des coussins, dans l’ombre de la fumerie,
-faisait, de ses babouches arabes à ses cheveux répandus, une ligne
-droite de chair tendue et frémissante. Parfois cette ligne devenait un
-arc voluptueux, et ses ongles crispés faisaient un petit bruit sur le
-satin qu’elle égratignait. Un léger soupir soulevait sa gorge dure de
-vingt ans, et entre ses cils demi-clos, ses prunelles étaient deux
-gouttes d’or voilées.
-
-Mon ami Jean Noël venait de prendre, du bout de l’aiguille, une
-gouttelette sombre. Je lui fis un signe. Il posa la pipe et l’aiguille.
-Il se détourna légèrement et, avec le geste de quelqu’un qui cherche un
-objet qu’il vient de laisser tomber, il promena sa main sur la main et
-sur le poignet de Mariette.
-
-Brusquement l’arc se détendit et lança sa flèche qui retomba en une
-gerbe de paroles.
-
-«Non, mon petit, ce n’est pas la peine. Je n’ai jamais été fidèle, tu le
-sais bien. C’était même mon principe, ma ligne de conduite, de ne pas
-l’être. Je m’acquittais assez bien de mes devoirs de maîtresse infidèle
-vis-à-vis de Jacques, qui me connaissait et avait assez d’amour pour me
-pardonner ce que ma maladresse lui laissait quelquefois savoir. Mais
-tout cela c’était avant la guerre. Maintenant je suis une femme sage.
-C’est un état très nouveau pour moi, et je ne cache pas que je le trouve
-très pénible. Mais j’ai mis mon point d’honneur à porter jusqu’au bout
-le fusil et le sac de la chasteté. Je suis, moi aussi, en campagne. Je
-vaincrai. Certes, ce ne sera pas sans peine. Jamais les tentations ne
-furent aussi nombreuses. Jamais, semble-t-il, il n’y eut autant d’hommes
-à Paris. Puis l’absence d’occupations, l’oisiveté forcée inclinent
-davantage vers l’amour, Je ne parle pas de mes camarades aviateurs qui
-m’accablent de lettres et dont l’uniforme est si séduisant. Je ne parle
-pas des étrangers; même appartenant à des pays neutres, leur qualité
-d’étrangers les rend un peu suspects. C’est surtout aux officiers
-blessés qu’il est difficile de résister. Je me dis en moi-même que je
-commets peut-être une faute en restant insensible aux œillades de ce
-jeune sous-lieutenant que je rencontre avenue du Bois et qui marche avec
-des béquilles. Ce serait peut-être une forme du devoir que de le
-consoler un peu. Qui sait? Avant un mois, sa jambe sera guérie, il
-repartira et il emportera le souvenir de ma froideur. Il pensera là-bas:
-«Cette jeune femme qui m’était si sympathique s’est détournée de moi
-parce que j’étais blessé et que j’avais des béquilles.» Ainsi j’aurai,
-sans le vouloir, aggravé les maux de ce jeune homme qui a versé son sang
-pour nous défendre. N’ai-je pas eu tort? Mais le devoir alors serait
-trop agréable. Il faut qu’il soit douloureux. Alors je suis sage. Et
-quand on est comme moi ce que, vous autres hommes, vous appelez
-communément une femme de tempérament, on souffre. Je suis contente de
-souffrir. Je lutte avec un instinct puissant qui est en moi. Je sens
-passer quelquefois autour de ma chair une flamme aussi chaude que celle
-des canons, qui m’enveloppe et qui m’embrase. Je résiste aux assauts de
-la volupté, je brave les explosions du désir, je reste debout sous
-l’éclair de l’amour. C’est ma manière de faire la guerre. Et quand celui
-que je n’ai pas assez aimé reviendra, je pourrai au moins lui offrir en
-échange de toutes les souffrances qu’il aura connues une toute petite
-goutte d’héroïsme dont il comprendra la beauté parce qu’il sait la
-faiblesse de ma chair.»
-
-La grande Lucienne, qui n’avait rien dit jusque-là, mais qui écoutait,
-accoudée sur son bras brun, à l’attache un peu vulgaire, eut un
-mouvement d’indignation qui fit s’entrechoquer des colliers faux et
-s’écria:
-
-«Cette manière de comprendre la vie pendant la guerre est stupide.
-Mariette se fait souffrir et elle ne donne aucune joie à personne. Tout
-le monde est bien assez malheureux pour ne pas augmenter encore la
-tristesse en se forgeant des idées qui ne servent à rien. Moi, je ne
-m’en cache pas, en un mois j’ai été la maîtresse de trois militaires que
-je ne connaissais pas, qui sont partis, et que je ne reverrai peut-être
-jamais plus.»
-
-Dans l’ombre, sans les voir, je sentis des sourires sur les visages,
-exprimant que dans l’esprit de tous, ce nombre devait être très
-inférieur à la réalité.
-
-La grande Lucienne entra dans une longue et minutieuse énumération de
-détails que je n’entendis pas. Il en résultait qu’elle avait inspiré
-trois passions également fortes et dont le témoignage lui parvenait
-chaque jour par une triple correspondance aux termes enflammés.
-
-«Le devoir de chaque femme, reprit-elle, dans les circonstances
-actuelles est la générosité d’elle-même. Nous renfermons mille joies
-dans les lignes de notre beauté, nous ne devons pas en être avares pour
-ceux qui vont peut-être mourir demain.»
-
-Un invisible sourire flotta encore dans l’atmosphère chargée de fumée,
-disant que les joies dont parlait la grande Lucienne n’étaient pas au
-nombre de mille et d’une qualité moins précieuse qu’elle semblait
-l’indiquer.»
-
-«Il faut nous donner, insista-t-elle encore bien inutilement, c’est là
-notre vraie mission».
-
-Et elle s’allongea paresseusement comme si une pose d’abandon devait
-fortifier l’énergie indubitable de ses intentions.
-
-Jean Noël fit un vague geste de son côté, et sa main effleura la
-chevelure brune qui tombait en boucles dures autour du front en arête de
-la grande Lucienne. Il prit quelques mèches qu’il froissa entre ses
-doigts. Mais il se détourna rapidement vers la lampe et vers la pipe et,
-comme s’il parlait à ces objets familiers et à moi-même en même temps,
-il dit:
-
-«Quand on n’a pas ce qu’on désire, il est vain de désirer ce qu’on peut
-avoir.»
-
-
-
-
-CHEZ LA VOYANTE
-
-
-C’est une chose très connue, me dit Jacqueline. Toute la guerre à été
-annoncée par un moine du moyen âge. Mon ancienne femme de chambre, qui
-est maintenant manucure, est venue me voir hier et m’a parlé d’une jeune
-fille extraordinaire qui fait des prédictions et lit dans les cartes. Il
-n’est pas douteux que certaines personnes aient le don de voir dans
-l’avenir. C’est prouvé et même scientifique. Je voudrais savoir si je
-vais recevoir bientôt une lettre de Marco. Voilà l’adresse que m’a
-donnée mon ancienne femme de chambre. Allons-y.
-
-Je sais que d’une façon générale, les voyantes, désireuses de contenter
-et d’augmenter leur clientèle n’annoncent que des choses heureuses. Je
-consens donc à satisfaire le désir de Jacqueline, et nous partons.
-
-L’extraordinaire jeune fille habite, dans un quartier très éloigné, une
-maison très pauvre. L’escalier est minable, une odeur de bois pourri et
-de cuisine s’en dégage et je m’étonne en le gravissant que des gens qui
-ont le pouvoir de connaître les choses futures, l’emplacement des
-trésors cachés, les pensées secrètes des hommes, ne se servent pas de
-ces vertus pour améliorer un peu leur sort matériel et obtenir au moins
-de mener leur vice prophétique dans des lieux moins nauséabonds.
-
-Sur une porte à droite du cinquième étage est collée une étoile de
-papier doré. Cette étoile, et après que la porte se soit ouverte,
-l’andrinople rouge qui tapisse les murs de l’antichambre, nous indique
-que nous venons de pénétrer dans un domaine magique.
-
---Quelques instants seulement, dit un gros homme d’aspect joyeux, qui
-ressemble à l’idée qu’on se fait de Tartarin. Ma fille est occupée avec
-des personnes, des personnes considérables, qui sont venues la
-consulter. Elle va être à vous.
-
-Il nous fait asseoir dans une salle à manger modeste et il nous
-entretient de ses vues personnelles sur la guerre. Je détourne la
-conversation et je lui demande comment il s’est aperçu du don de double
-vue de sa fille.
-
-«Ce n’est pas à proprement parler de la double vue, c’est de la voyance,
-la connaissance merveilleuse des faits passés et futurs que possède
-cette âme élue, déclare-t-il avec orgueil. J’ai tout ignoré jusqu’à ce
-qu’elle eut quinze ans. Un de mes amis qui est placier en vins déjeune
-un jour avec nous. Il regarde ma fille et dit: Je n’ai jamais vu d’yeux
-pareils. Je me suis occupé de magnétisme et je suis sûr qu’on pourrait
-l’endormir. Je réponds: A quoi bon? Il reprend: Faisons une expérience.
-Ma femme a égaré ma montre et ne peut la retrouver. Je vais endormir la
-fille et le lui demander.
-
-Il fait des passes et lui ordonne de dormir.
-
---Où est ma montre, demande-t-il?
-
---Elle est au Mont-de-Piété, dit ma fille.
-
---C’est impossible, s’écrie mon ami.
-
---Le reçu est dans le porte-monnaie de votre femme.
-
-Il rit et la réveille.
-
---Ta fille n’a pas le don de double vue, dit-il.
-
-Mais le soir même il revenait. Il avait trouvé le reçu dans le
-porte-monnaie, et sa femme avait avoué avoir porté secrètement la montre
-au Mont-de-Piété.
-
---Depuis ce temps j’endors moi-même ma fille. Vous ne pouvez pas vous
-douter de la quantité de choses qu’elle a pu prédire et qui sont
-arrivées. Aussi beaucoup de personnages très importants viennent la
-consulter. Sa renommée s’est accrue, on a parlé d’elle, et l’on accourt
-maintenant ici de tous les points du monde. Un des plus grands banquiers
-de Paris ne fait pas une seule affaire sans demander à ma fille une
-ligne de conduite. Il m’est absolument interdit de révéler certaines
-visites que j’ai en ce moment. Cependant je peux vous le confier parce
-que vous avez l’air de personnes très sérieuses. Un officier
-d’état-major était à cette même place ce matin. Il y a certaines
-opérations militaires qu’on hésite à faire en ce moment et dont dépend
-l’issue de la guerre. Faut-il engager ces opérations? C’est ce que les
-chefs se demandent. Mais je ne peux, sous aucun prétexte, vous en dire
-davantage.
-
-La porte s’ouvrit et nous fûmes en présence d’une jeune fille un peu
-forte, aux yeux humides, avec des bandeaux noirs.
-
-Elle sourit en nous voyant et nous fit passer dans une petite pièce,
-tendue aussi de rouge.
-
-Son père fit vaguement quelques passes magnétiques de son côté et dit à
-voix basse:
-
---Elle est endormie, je vous laisse.
-
-La jeune fille avait pris La main de Jacqueline.
-
---Vous avez un ami qui vous aime beaucoup. Oui, vous êtes entourée de
-beaucoup d’amour.
-
-Ici, elle interrompit une seconde l’extase qui commençait pour me jeter
-un long regard.
-
---Il faut aimer cet ami. Vous recevrez des lettres d’affaires et vous
-serez entravée dans vos projets. Il y a un voyage en perspective et des
-ennuis. Mais l’amour de votre ami vous assure le triomphe.
-
-Elle me jeta un nouveau regard, comme la palme qui devait assurer ce
-triomphe.
-
-Elle dépeignit ensuite longuement et sous des couleurs agréables le
-caractère de Jacqueline, puis le caractère de son ami, un homme
-d’affaires très intelligent qui devait la conduire par la main à un
-bonheur éternel.
-
-Elle ponctuait chaque parole d’un regard ou d’un sourire vers moi pour
-qu’il n’y ait aucun doute sur l’ami auquel ces éloges étaient adressés.
-
---Mais enfin, dit Jacqueline, la personne à laquelle je pense,
-m’aime-t-elle.
-
---Je vois l’amour, la réussite et le bonheur pour vous deux, dit-elle:
-et je crus que, dans sa certitude de notre union, elle allait mettre la
-main de Jacqueline dans la mienne et nous donner une bénédiction
-supra-terrestre.
-
-Nous nous levâmes.
-
-Le pouvoir du merveilleux est si grand sur les femmes que Jacqueline eut
-encore la naïveté de me murmurer à voix basse:
-
---Demandez-lui quand la guerre finira.
-
-Je posai la question.
-
---Je vois de grands mouvements d’hommes, beaucoup de feu et beaucoup de
-sang. Je vois l’empereur d’Allemagne couché au bord d’un petit bois,
-dans un champ de trèfle. La guerre finira entre le 25 et le 30 septembre
-1915.
-
-Tout cela, avec les salutations et les amitiés du père, ne coûtait,
-comme prix de guerre, que cinq francs.
-
-Dans l’escalier noir, Jacqueline dit:
-
---Ainsi la guerre va durer encore deux mois.
-
-Et, sur le seuil, elle s’appuya sur mon bras et elle dit encore:
-
---Est-ce drôle, elle a cru que vous étiez mon amant.
-
-Et elle rit en pressant son épaule contre la mienne.
-
-Je ne trouvai pas que c’était drôle, mais je goûtai la sympathie qui
-était venue d’elle à moi par la porte entr’ouverte du merveilleux.
-
-
-
-
-LA DANSEUSE
-
-
-Nous avions besoin d’essence. L’automobile s’arrêta à l’extrémité d’un
-petit village. Pendant que le chauffeur s’élançait vers une boutique
-avec ses bidons, nous fîmes quelques pas en avant.
-
-Il faisait très chaud et l’ombre des platanes ne nous protégeait qu’à
-demi. Derrière une barrière, il y avait un potager, puis un terrain
-lépreux et une sorte de ferme.
-
-Un chien aboya. Nous nous avançâmes dans l’intention de demander du
-lait.
-
-Sur le seuil de la maison parut une paysanne grande et svelte. Elle nous
-fixait avec des yeux stupéfaits, puis elle poussa un cri et agita les
-bras en courant vers nous.
-
-La paysanne était Pomone, la danseuse du Moulin-Rouge, une amie de
-Jacqueline.
-
---Vous le voyez, dit-elle, je suis retournée à la terre. La guerre m’a
-rendue aux occupations de mon enfance. Je fais du jardinage, je bêche,
-j’arrose.
-
---Qu’est devenu le petit Luco, demandai-je?
-
-C’était son amant, un jeune danseur, qui jouait avec elle de petits
-ballets à deux personnages.
-
---Je ne sais pas. Il n’avait aucun talent. La seule chose bien que je
-lui ai vu faire a été de mimer la peur quand la guerre a été déclarée.
-Je ne danserai jamais plus avec lui.
-
-Pomone nous fit entrer. Sa grand’mère, une très vieille paysanne, était
-assise dans une rustique salle de ferme devant une grande table en bois.
-
---Il y a à peine un mois que j’ai quitté Paris, et la vie de théâtre me
-paraît déjà si lointaine. J’ai voulu me rendre utile. Que pouvait faire
-une danseuse du Moulin-Rouge? Je pensais que ce qu’il y avait de mieux,
-puisque je n’avais aucune capacité pour être infirmière, était de faire
-sortir de la terre quelques rangs de légumes, de collaborer, pour une
-parcelle infime, au grand effort général.
-
-Nous nous étions attablés devant des verres de vin rouge que nous avait
-servis Pomone.
-
-A ce moment nous vîmes plusieurs soldats âgés, des territoriaux gardiens
-de voie ferrée qui étaient à la porte et se demandaient en nous voyant
-s’ils devaient entrer.
-
-Pomone rit.
-
---Ils viennent pour la représentation. Que peut faire aussi une danseuse
-quand elle a arrosé des choux ou arraché des pommes de terre? Elle peut
-danser. C’est ce que je fais pour ces soldats. Je leur donne le soir une
-représentation. Ils s’ennuient tellement! Et puis, il y en a qui
-n’avaient jamais vu de danseuse de leur vie!
-
-Une quinzaine de soldats étaient entrés. Ils étaient timides et
-parlaient à voix basse. La grand’mère avait ôté les verres et poussé la
-table.
-
-Pomone nous avait quittés, et nous l’avions entendue monter l’escalier.
-
-Elle redescendit au bout de quelques minutes. Mais ce n’était plus la
-paysanne de tout à l’heure. Elle s’était maquillée rapidement et elle
-était en maillot et en tutu.
-
---Voilà l’orchestre, nous dit-elle en nous montrant un jeune homme un
-peu bossu. C’est le fils du pharmacien: il a un violon et il joue
-n’importe quoi pour m’accompagner. Du reste, vous allez voir.
-
-Pomone dansa comme il me sembla qu’elle n’avait jamais dansé de sa vie.
-Elle dansa l’héroïsme, l’amour, l’espérance, le goût de la beauté, le
-désir de la victoire, les sentiments qui s’agitaient au fond de ces
-cœurs simples. Et jamais assurément elle n’eut un public aussi
-recueilli, aussi religieusement admiratif.
-
-Le chauffeur vint nous dire qu’il était prêt à repartir. Les soldats
-s’étaient retirés avec des bravos et des effusions d’admiration.
-
---Vous allez rester ici ce soir. Vous mangerez ma soupe rustique, et
-j’ai une chambre pour vous. Le lit est étroit, mais, puisque vous êtes
-ensemble depuis peu de temps, vous ne vous en plaindrez pas.
-
-Nous refusâmes et nous eûmes beaucoup de peine à persuader à Pomone, en
-lui disant adieu, que Jacqueline et moi n’étions pas ensemble.
-
---Eh bien! vous êtes stupides, nous dit-elle, comme nous partions.
-
-Jacqueline gênée, se mit à rire, et moi je ne pus m’empêcher de songer
-que peut-être, en effet, nous étions stupides.
-
-
-
-
-DE L’AMITIÉ
-
-
---L’amitié est une richesse merveilleuse, dit le poète Jean Noël,
-accoudé au milieu de coussins persans. Pour posséder cette richesse-là,
-il faut déployer autant de ruse, de patience et de courage qu’il en faut
-à un pauvre pour devenir riche.
-
---C’est bien vrai, rien ne vaut d’être des amies, dit Polly en montrant
-brusquement une tête ébouriffée qui émergea un instant hors de l’ombre
-pour revenir aussitôt à côté du délicieux visage de Dolly dont on
-distinguait confusément l’ovale.
-
---L’amitié est bien supérieure à l’amour. Elle est plus désintéressée
-parce qu’elle n’est pas basée sur des préoccupations d’ordre charnel,
-mais sur des affinités morales. Elle est aussi plus rare. Hélas! la
-guerre va disperser le trésor d’amitié que nous avons constitué avec
-tant de peine. Plus que les villes bombardées, que les cathédrales
-détruites, cette perte est irréparable. Les deux ou trois camarades les
-plus chers que je possède périront peut-être là-bas, et avec eux le
-plaisir des confidences échangées, le compagnonnage du soir, une
-certitude de fidélité, le meilleur bonheur de la vie.
-
---Il me semble que si j’étais homme, dit ingénuement la grande Lucienne,
-je ne serais pas de cet avis, et j’aimerais assez qu’il y ait une guerre
-de femmes, rien que pour penser que quelques-unes de mes bonnes amies
-partiraient pour ne plus revenir.
-
---La véritable amitié, reprit Jean Noël, celle qui est noble et grande,
-ne peut exister chez les femmes qui ne sont liées par des pensées
-amicales que tant qu’intervient le trouble des sens.
-
-Jacqueline se souleva pour protester. Elle était étendue auprès de moi.
-Elle avait fumé un peu. Mais au moment où elle allait parler pour
-affirmer que les femmes étaient susceptibles d’amitié autant que les
-hommes, elle craignit sans doute la résonance de sa voix et elle
-s’allongea à nouveau et me dit à voix basse:
-
---C’est absolument faux. Est-ce que je ne suis pas votre amie? Est-ce
-que notre amitié n’est pas basée--comment disait-il?--sur des affinités
-morales et non sur des préoccupations charnelles? Dites?
-
-J’avais fumé un peu, et c’était là une question bien directe et précise
-pour quelqu’un qui, dans le crépuscule de la lampe rouge, est étendu à
-côté d’une femme charmante.
-
-La femme charmante me regardait avec des yeux clairs, sans
-arrière-pensée, du moins il me le semblait. Son kimono était croisé sur
-son cou nu, mais pas assez pour ne pas laisser apercevoir la naissance
-d’une poitrine parfaite.
-
-Je me souvins que Marco était mon véritable ami, je constatai que le
-regard de Jacqueline était vraiment sans arrière-pensée et je déclarai
-que notre amitié à Jacqueline et à moi était vraiment pure et noble
-entre toutes les amitiés et étrangère à tout rêve des sens.
-
---Merci, dit Jacqueline, un peu sèchement. Vous êtes vraiment mon ami et
-puis vous savez, vous, combien j’aime Marco.
-
-Et ayant ainsi parlé, sans motif apparent, Jacqueline se rapprocha de
-moi, si près, si près que je sentis la chaleur de son épaule et de son
-corps mince contre moi.
-
-Puis elle se détourna et prit l’attitude de quelqu’un qui boude.
-
-Je songeais dans le vague de la fumerie, combien le cœur humain est
-incompréhensible, quand je m’aperçus que j’avais pris, sans y penser, la
-main de Jacqueline dans la mienne.
-
---Pourquoi boudez-vous, Jacqueline?
-
---Aimez-vous cet ambre royal? répondit-elle.
-
---Je l’aime en principe, si vous en portez, mais je ne le sens pas.
-
---Tenez, j’en ai là dans mon cou.
-
-Je me penchai sur le cou de Jacqueline. Cet ambre royal était tout à
-fait exquis.
-
-
-
-
-SOUVENIRS
-
-
-C’est dans ce restaurant où je dîne avec Jacqueline en parlant de Marco,
-que j’ai vu pour la première fois Jacqueline, il y a deux ans.
-
-Elle était assise en face de moi, avec son amie Rirette, des Variétés;
-elle avait un grand chapeau bleu, une toilette d’été qui laissait voir
-son cou, elle riait d’une façon un peu affectée en montrant ses dents,
-et elle mangeait sans honte avec un grand appétit.
-
-Je demandai à Marco, qui était près de moi, s’il ne connaissait pas ces
-deux femmes, seules à une petite table, dont l’une emplissait le
-restaurant de sa gaieté.
-
-Marco répondit que toutes les femmes étaient assommantes et que
-celles-là lui portaient particulièrement sur les nerfs à cause du bruit
-qu’elles faisaient.
-
-Il ne les avait même pas regardées.
-
-J’insistai pour qu’il tournât la tête de leur côté.
-
-Il déclara qu’il connaissait un peu Rirette, qui était assez charmante,
-mais que son amie lui paraissait, entre tous les êtres qu’il lui avait
-été donné de voir, un des plus prétentieux et des plus insupportables.
-
-Il avait, pour exprimer ce jugement, élevé un peu et sans raison le ton
-de la voix et, à l’éclair de stupeur qui passa dans les yeux de
-Jacqueline, je compris qu’elle avait entendu.
-
-Une femme qui a vingt ans et qui a atteint un certain degré de beauté
-éclatante ne voit dans la critique de son physique qu’une
-invraisemblance d’un caractère comique. Elle regardait de notre côté,
-sans colère, avec curiosité.
-
-J’étais distrait par son regard autant que par les notes de son rire qui
-résonnait à nouveau.
-
---Marco, dis-je, puisque tu connais un peu l’amie de cette délicieuse
-femme gaie, va lui parler quand elle se lèvera pour partir et fais en
-sorte que nous puissions les accompagner dans la nuit. C’est vrai,
-toutes les femmes sont assommantes, mais celles-là nous distrairont ce
-soir.
-
-Un flot de sympathie me poussait vers Jacqueline, mais je parlai ainsi à
-cause d’un stupide amour-propre qui m’obligeait, quand j’étais avec
-Marco, à être de son avis sur le point que les femmes devaient être un
-simple passe-temps.
-
-Marco commença par maudire le mauvais génie qui me poussait à rechercher
-la compagnie des femmes, source de tout ennui. Nous dînions, nous étions
-joyeux et amicaux, l’infini de la soirée, avec des flâneries, des
-cinématographes et des bars, était devant nous. Il insista pour que
-cette solitude entre camarades ne soit pas troublée.
-
-J’insistai aussi et il se décida à aller dire bonjour à Rirette.
-
-Quelques minutes après une auto nous emportait vers le Bois.
-
---Cette femme, me dit à voix basse Marco en désignant Jacqueline, est
-décidément insupportable.
-
-Je répondis: Tu as peut-être raison. Et comme il écoutait
-d’interminables potins de théâtre racontés par Rirette, nous causâmes
-familièrement, Jacqueline et moi, nous eûmes cette conversation
-délicieusement banale où l’on se trouve des goûts et des habitudes
-semblables, des manies communes, l’amour des mêmes livres et des mêmes
-acteurs.
-
-Et durant tout le soir, dans les allées du Bois où une odeur de terre
-mouillée venait jusqu’à nous, à Armenonville, devant les boissons
-glacées, dans le frémissement des robes, et jusque sur la porte de la
-maison où nous laissâmes Jacqueline en lui disant: à demain,
-inlassablement tinta son rire clair et frais comme les verres où nous
-avions bu les orangeades.
-
---Comment la trouves-tu? dis-je à Marco.
-
---Mon opinion ne change pas. C’est vraiment une femme horriblement gaie.
-
-Je répondis: elle est en effet beaucoup trop gaie.
-
-Marco me quitta en me disant:
-
---Bonne chance pour demain!
-
-Et je fis un geste vague comme pour indiquer que tout cela n’avait pas
-grande importance.
-
-Je ne me rappelle pas au juste par quelle coïncidence il se fit que
-Marco le lendemain vint prendre le thé avec Jacqueline, et comment il
-put se condamner à cette gaieté qu’il trouvait insupportable et que
-j’aimais tant. Mais je me souviens que, les jours suivants, quand j’ai
-conduit Jacqueline au Bois ou au théâtre, quand je l’ai initiée à la
-fumerie du peintre Dante où elle désespéra tous les fumeurs par le bruit
-de son rire, soit par hasard, soit parce qu’il s’ennuyait trop ce
-soir-là, Marco était toujours avec nous.
-
-Je me sentais devenir amoureux de Jacqueline chaque jour davantage, Une
-étrange paralysie morale m’empêchait de le lui dire. Je sentais
-confusément qu’elle était seule, qu’elle s’ennuyait, qu’elle était à ce
-tournant où la femme la plus orgueilleuse et la plus difficile à prendre
-appartient au plus audacieux.
-
-Mais Marco était toujours là!
-
-Un samedi soir, nous devions aller tous trois passer la soirée chez
-l’ancien magistrat colonial Miely. Je fus, au dernier moment, obligé
-d’aller retrouver mon frère aux environs de Paris et d’y rester jusqu’au
-lundi matin.
-
-L’odeur de la campagne, la mélancolie d’une belle propriété aux allées
-très droites, la rivière où des gens en bras de chemise faisaient du
-canot, me donnèrent une grande et brusque envie d’amour. Je me
-représentai tout ce que je devais dire et faire pour conquérir
-Jacqueline. Ma mémoire dressa une liste des paroles favorables qu’elle
-avait dites, des attitudes consentantes qu’elle avait eues. Je rentrai à
-Paris plein de fièvre avec la hâte d’agir très vite.
-
-Une fois chez moi j’écrivis une première lettre à Jacqueline lui donnant
-rendez-vous pour le soir et une deuxième lettre à Marco. J’expliquais à
-ce dernier que je tenais à Jacqueline plus qu’il pouvait le penser et
-plus que je le croyais moi-même. Je lui disais que je voulais la voir
-seule et que je le priais de simuler, pour les soirs qui allaient
-suivre, des occupations qui l’éloigneraient. Ainsi je pourrais espérer
-avoir avec Jacqueline, ce rapprochement que rend impossible la
-surveillance ironique d’un ami.
-
-Je venais à peine de terminer ma lettre quand on sonna.
-
-C’était Marco. Il était mal coiffé et rasé de la veille. Son regard
-était plein de cet égoïsme ingénu qui est souvent la cause que l’on
-s’attache à son ami par la puissance qu’il a de vous intéresser jusqu’au
-plus petit détail à ses affaires personnelles. Il était à peine entré
-qu’il avait empli ma chambre de l’importance des faits qui le
-concernaient. Un magnétisme singulier écartait, rejetait dans l’ombre
-toute autre préoccupation.
-
---Tiens, tu m’écrivais, dit-il, en apercevant sur ma table, la lettre
-qui lui était destinée.
-
-Mais il ne me demanda pas ce que contenait cette lettre, car il était
-évident qu’elle ne pouvait parler que d’une chose qui m’intéressait, et
-sa propre préoccupation était pour le moment la seule chose qui comptât.
-
---Toutes les femmes sont assommantes, mais la vie est plus assommante
-encore, dit-il. Entre deux maux, il faut choisir le moindre.
-
-Et il rit.
-
---Tu es parti en voyage... Il appuya sur ces derniers mots pour changer
-en une longue absence mon séjour d’une journée hors Paris.
-
---Alors, ce qui devait arriver est arrivé.
-
---Quoi?
-
---Nous avons dîné ensemble. Nous avons fumé ensemble. C’était chez
-Dante. Il n’y avait que nous, et Dante avait un rendez-vous à minuit.
-Nous sommes restés seuls. Tu comprends.
-
-Je ne comprenais pas et la surprise se lisait sur mes traits.
-
---On ne connaît les véritables sentiments que l’on a pour une femme que
-lorsqu’on est couché à côté d’elle. Merveilleuse expérience et combien
-instructive! Samedi soir, j’ai ramené Jacqueline chez elle. Oh! bien
-sagement... elle se sentait un peu souffrante. Alors hier.
-
---Hier...
-
---Hier, je suis allé prendre de ses nouvelles. Je te l’ai souvent dit,
-Jacqueline me paraissait trop gaie. Eh bien, hier soir, elle était
-devenue subitement triste. Elle avait dîné dans son lit. Nous avons
-parlé de toi. Et voilà comment tout est arrivé.
-
-Je demeurai silencieux.
-
---Étant donné qu’il ne s’était rien passé entre elle et toi, qu’au fond,
-tu n’y tenais pas plus que ça, que tu étais comme moi, que tu la
-trouvais trop gaie, je n’ai aucune espèce de remords.
-
-Le visage de Marco exprimait en effet une joie sans reproche.
-
-Il était debout. Il me tapa sur l’épaule en disant:
-
---Je suis content. Je suis très content, Je sors de chez elle et tu ne
-peux pas t’imaginer ce qu’une femme comme Jacqueline peut devenir
-charmante quand elle cesse d’être gaie. Mon cher...
-
-Mais je l’arrêtai.
-
-Quand il fut parti, je fis des deux lettres une foule de morceaux, de
-tout petits morceaux, une poussière de papier que je froissai entre mes
-doigts et qui devint une pluie fine par la fenêtre ouverte, sur la rue
-ensoleillée, aussi légère que mon désir, une pluie fine de cendres
-d’amour.
-
-
-
-
-LES PALL MALL
-
-
---Je vous assure, Jacqueline, que ces cigarettes sont excellentes.
-
-Mais non, Jacqueline ne les goûtera pas. Elle dit qu’elle n’aime pas ce
-tabac et qu’elle ne peut fumer qu’une seule catégorie de cigarettes
-qu’il faut se hâter d’envoyer chercher.
-
-Ces cigarettes sont les Pall Mall. Et quand la petite boîte est enfin
-rapportée par la grosse cuisinière de Jean Noël, Jacqueline, avec un
-sourire de satisfaction, défait le paquet de ses doigts légers,
-s’enfonce dans le divan au milieu des coussins et jette vers le plafond
-des spirales de fumée.
-
-Sur le plafond il y a une étoffe persane, un rayon de soleil traverse la
-fumée qui monte, et le visage de Jacqueline est entièrement renversé.
-
---Vous rappelez-vous, dit-elle, le déjeuner que nous fîmes ici, il y a
-deux ans, avec Marco? Il avait ce complet vert que j’aimais tant, et il
-me regardait de ses yeux plus ingénus qu’à l’ordinaire dans son visage
-volontairement rosse. A cette même place il m’embrassait devant vous, et
-je ne sais plus qui a dit: Ils ressemblent à Paul et Virginie. C’était
-stupide, mais je me souviens que sur le moment, cela me fit un plaisir
-très doux.
-
-Jacqueline posa sur un cendrier l’extrémité de sa cigarette dont il ne
-restait que le petit bout de liège, et il semblait qu’elle suivait dans
-l’air la vision de Marco en complet vert qui se dissipait avec la fumée.
-
---Encore une Pall Mall, Jacqueline?
-
-Il y eut de nouvelles volutes bleues et de nouvelles images dans la
-chambre.
-
---Vous rappelez-vous, dit-elle encore, le bal masqué des Mortigny? Marco
-avait un costume d’incroyable et il était furieux après moi parce que je
-l’avais fait attendre au moins une heure, en voiture devant ma porte.
-C’était encore le temps béni où je le faisais attendre.
-
-Nous répétions tout le temps du bal:
-
-Comme c’est ennuyeux ici. Ce n’est que bien après que nous devions
-apprendre que nous avions passé là une des plus heureuses soirées de
-notre vie, Car c’est ainsi pour tous les bonheurs. On les regrette quand
-ils sont à jamais perdus. Mais quand on les vivait, on disait:
-
---Il fait froid... J’ai mal à la tête... Partons... J’étais en danseuse
-de papier, multicolore et bariolée, et Marco plaisantait:
-
---J’ai envie de te faire flamber comme une allumette, pour égayer cette
-morne soirée.
-
-La soirée était follement gaie et j’avais forcé Marco à danser. Puis
-nous fûmes un peu gris. Puis, nous rentrâmes. Il pleuvait. Il n’y avait
-pas de voiture. Le papier de mon tutu était dans un état lamentable.
-Nous étions mouillés jusqu’aux os. Un petit jour triste se levait quand
-nous arrivâmes à ma porte. Je grelottais. Marco me dit:
-
---Je te réchaufferai en te prenant dans mes bras.
-
-Et aussitôt la pluie, les becs de gaz clignotants, la lumière désolée du
-jour, le décor de cinq heures du matin, où traînent les laitiers, tout
-devint pour moi une splendide aurore.
-
-Et Jacqueline regarda cette aurore où passaient des masques de toutes
-couleurs, dans le plafond, parmi la fumée lumineuse.
-
---Encore une Pall Mall, Jacqueline?
-
---Vous rappelez-vous la fête de Neuilly, et les chevaux de bois, et la
-discussion qui s’éleva entre Marco et moi parce qu’il ne voulait plus
-que j’y monte? Il prétendait qu’il y avait un monsieur qui restait là, à
-cause de moi, pour voir ma jambe au passage, et que je faisais exprès de
-relever un peu ma robe. C’était le temps béni où il était jaloux. Et je
-montai sur les chevaux de bois tout de même, et le monsieur resta là, et
-Marco, à cause de vous, n’osa pas laisser éclater toute sa jalousie. Et
-il répétait après:
-
---Ce que je m’en moque, en somme, moi, qu’un monsieur regarde ta jambe!
-
-Mais ensuite en rentrant il me serrait le bras si tendrement! Et le
-soir, il m’avoua qu’il avait souffert à cause du monsieur inconnu que je
-n’avais même pas regardé.
-
-Que de souvenirs il y a dans la fumée des Pall Mall!
-
---Vous rappelez-vous la scène à propos de la lettre de son ancienne
-maîtresse? Et le restaurant de la rue des Martyrs? Et le soir, où, au
-cirque Médrano Gugusse me jeta du sable? Et Lily’s bar? Et l’ingénieur
-qui me fit cadeau d’une lampe électrique de poche?
-
-Sans doute les volutes bleues des Pall Mall précisent davantage cette
-image dernière, où bien la lampe électrique de poche rappelle-t-elle des
-souvenirs plus intimes et plus doux, car il y à une légère buée dans les
-yeux de Jacqueline.
-
---Marco ne fume que des Pall Mall, reprend-elle, aussi je n’aime que ces
-cigarettes. Croyez-vous qu’il puisse en trouver à Albi?
-
---Cette marque est très répandue et assurément...
-
---Si à cette minute même il fume aussi des Pall Mall et s’il regarde
-comme moi la fumée qui monte, n’est-ce pas qu’il doit être forcé de
-penser aux mêmes choses?
-
---Jacqueline, sur quoi basez-vous cette espérance?
-
---Sur rien. Mais je crois fermement que nos esprits communiquent à
-travers l’espace par la fumée des Pall Mall. Aussi je fume malgré que le
-tabac m’enroue et que je n’en aime guère le goût.
-
-Et Jean Noël s’émerveilla et il dit:
-
---Il est vain de plaindre les femmes quand elles souffrent d’être
-séparées de ceux qu’elles aiment, parce qu’elles ont des consolations
-inattendues et secrètes qui ne sont accessibles qu’à leurs cœurs légers.
-
-
-
-
-DÉFAUTS ET QUALITÉS
-
-
-L’amour est comme la rougeole ou la fièvre typhoïde. De même que ces
-maladies, il se communique par le contact d’une main, un baiser
-imprudent, une visite à quelqu’un qui est déjà atteint par le mal.
-
-Voilà qu’à force d’entendre Jacqueline me parler de son amour pour
-Marco, je deviens insensiblement amoureux de Jacqueline.
-
-Je lui donne des conseils. Je lui dis:
-
---Quand Marco reviendra, il faudra être plus coquette avec lui. Il ne
-faudra pas surtout lui dire que vous l’aimez. Marco dit toujours qu’il a
-horreur des femmes gaies. Pour vous conformer à cette opinion, vous avez
-diminué votre gaieté, et votre rire qui coulait avant comme une eau pure
-entre les cailloux blancs de vos dents est maintenant pareil à une
-source tarie. Vous êtes devenue peu à peu tendre et grave et semblable à
-l’idéal que Marco dit se faire des femmes. Mais ce fut peut-être là une
-erreur. Les hommes sont contradictoires et il ne faut pas les prendre au
-pied de la lettre. C’est quand vous étiez trop gaie à son gré que Marco
-vous a aimée. Il ne faut jamais perdre sa qualité essentielle, ce qui
-est votre caractéristique morale dans la vie, de même que si on a une
-chevelure noire comme la nuit, avec un teint de brune, on ne doit pas la
-passer au henné pour obtenir une teinte mixte. Marco vous écrit peu en
-ce moment. Pour obtenir la lettre tendre que vous désirez, croyez-moi,
-ne lui écrivez pas de longs récits de vos tristesses, mais de simples
-mots très courts où il y ait entre les lignes votre fantaisie, avec le
-frisson d’un éclat de rire dans le papier replié.
-
-Je donne ces conseils en toute sincérité. Mais parfois une perfide
-pensée s’empare de moi. J’ai envie de pousser Jacqueline à d’inhabiles
-démarches qui lui feraient perdre l’amour de Marco. J’estime que Marco
-ne mérite pas l’amour d’une femme aussi charmante que Jacqueline, Je le
-pèse dans une sévère balance, et l’amitié ne met aucun poids dans le
-plateau pour contrebalancer ses défauts. Je m’énumère à moi-même tous
-les petits travers de son égoïsme, de son égoïsme vis-à-vis des femmes,
-qui devraient lui faire du tort à leurs yeux.
-
-Au hasard de la conversation je les rappelle quelquefois à Jacqueline.
-
-Marco est frileux. Il habite un atelier où un poêle, toujours rouge en
-hiver, donne une chaleur fantastique. Quand Jacqueline vient le voir, si
-elle manifeste qu’elle a trop chaud, au lieu d’ouvrir un instant la
-fenêtre, il bourre cyniquement son poêle de charbon et il lui dit: Eh
-bien, déshabille-toi!
-
-Jacqueline le fait du reste quelquefois, mais si elle est pressée, si
-elle a des courses à faire ou si elle a mis sa robe avec des agrafes
-compliquées, elle supporte la chaleur.
-
-Marco, quand il est tard dans la nuit, n’aime pas ressortir de chez lui
-pour raccompagner sa maîtresse. Il habite un boulevard désert et
-Jacqueline a peur d’y passer seule.
-
-Marco déclare qu’on ne doit pas avoir peur, qu’il faut raffermir son âme
-et que même c’est une école excellente pour s’aguerrir que de sortir
-après minuit. Il ajoute:
-
---Tu as des taxis à deux pas et je te surveillerai de la fenêtre.
-
-Il sait fort bien que les taxis sont très loin de là et, quand la pauvre
-Jacqueline s’en va d’un pas rapide, elle n’entend même pas pour la
-rassurer Marco ouvrir sa fenêtre.
-
-Je rappelle ces petits traits comme des choses plaisantes et sans
-importance du caractère de Marco et sous couleur de faire de la
-psychologie.
-
-Je me repens aussitôt après parce que je vois s’attrister les yeux de
-Jacqueline et que je juge sévèrement ma conduite. Alors, pour me
-rattraper, je fais l’éloge de Marco, Jacqueline m’approuve, elle
-surenchérit et cela finit par un hymne d’éloges.
-
-Et puis, je suis tout à fait vaincu quand Jacqueline ajoute à la fin, en
-rougissant et en détournant les yeux:
-
---Marco a surtout une qualité, mais je n’oserais jamais vous en parler.
-
-
-
-
-LE MYSTÈRE DE L’HÉSITATION
-
-
-L’amour de Jacqueline pour Marco était devenu une rêverie maladive, une
-sorte de folie. Elle ne parlait que de lui et, en même temps qu’elle
-multipliait à son sujet les paroles tendres et les regrets, elle ne
-cessait de me prodiguer toutes les coquetteries qu’une femme peut
-prodiguer à un homme qu’elle veut tenter et dont elle veut se faire
-aimer.
-
-Embrasser une femme sur les lèvres, même longuement, quand on est étendu
-côte à côte dans la fumerie du peintre Dante, vêtus de kimonos légers,
-au milieu d’êtres qui s’embrassent aussi sur les lèvres, est une chose
-qui n’a vraiment aucune importance et qu’il convient d’oublier le
-lendemain.
-
-Mais embrasser une femme sur les lèvres quand on n’a pas séjourné dans
-une fumerie, qu’on n’a pas fumé, qu’on revient simplement du théâtre,
-qu’on est en voiture, est un geste qui a alors une tout autre
-signification.
-
-Et si la femme a provoqué ce geste par une pression de main ou diverses
-nuances qui sont l’inclinaison de la tête ou le mouvement favorable
-d’une épaule, si elle a participé à ce baiser sur les lèvres autant
-qu’une femme peut y participer, on peut conclure qu’elle est animée pour
-vous d’une certaine bienveillance physique.
-
-Or, ce furent de telles choses qui advinrent. Je me fis des reproches.
-Je fus animé par l’espérance. Je me blâmai de cette espérance. Je la
-jugeais ensuite stupide. Il était indiscutable que Jacqueline aimait
-Marco d’un amour exclusif. Et pourtant il y avait ce baiser.
-
-Il y eut le lendemain une lettre.
-
-Je n’avais pas vu Jacqueline de la journée et j’en souffrais. Je ne
-devais pas la voir le soir. Je rentrai chez moi vers huit heures. Elle
-me priait en des termes tendres inaccoutumés de venir la retrouver. Elle
-ne pouvait rester seule cette nuit, disait-elle. Elle avait besoin de
-quelqu’un qui lui parlât avec affection. J’étais la seule personne sur
-laquelle elle pouvait compter. Je devais venir, même si je rentrais tard
-chez moi, même si l’heure était indue. Je trouverais dans ce cas la clef
-sous le paillasson de sa porte. Je devais venir à tout prix.
-
-Quand on reçoit une lettre aussi inattendue, d’un caractère aussi formel
-et qui ne laisse aucun doute sur les conséquences qu’elle comporte, la
-chose la meilleure que l’on puisse faire est de sortir précipitamment de
-chez soi et de se mettre à marcher dans la rue avec une grande rapidité.
-
-Je fis ainsi, et quelques petites ouvrières qui rentraient chez elles
-éclatèrent de rire en m’apercevant.
-
-L’allégresse, la surprise, l’orgueil et la crainte étaient étrangement
-mêlés en moi et me faisaient souffrir. J’allais au hasard, et mon
-premier élan me porta aux environs du parc Monceau, jusqu’au coin de la
-rue qu’habitait Jacqueline.
-
-Je m’arrêtai. Accoudée à sa fenêtre, je l’aperçus de loin. Je distinguai
-qu’elle était en peignoir et qu’elle semblait attendre.
-
-Je redescendis l’avenue de Villiers et je revins sur mes pas avec le
-sentiment exact de la situation.
-
-Jacqueline aimait Marco. Elle ne recevait de celui-ci que des lettres
-rares, brèves et insuffisamment tendres. Soit par dépit, soit par ennui,
-soit par désir de profiter de la petite somme de joie que la vie nous
-offre, elle avait résolu de tromper Marco. Elle m’avait choisi parce que
-j’étais là, sous sa main, parce qu’elle me sentait épris d’elle. Elle me
-rejetterait ensuite avec horreur, et son amour pour Marco ne serait que
-plus ardent. Car tel est l’avantage et le défaut en même temps de la
-tromperie, elle fait mieux ressortir, elle agrandit les qualités de
-celui qu’on a trompé. Non, assurément, je ne devais pas tomber dans ce
-piège.
-
-Je m’éloignai rapidement, bien résolu à regagner mon appartement. Je
-m’arrêtai une seconde pour allumer une cigarette, je considérai un mur
-plein d’affiches, et voilà qu’un splendide tableau frappa ma vue.
-
-Je voyais, tracé par le pinceau de l’imagination, la chambre à coucher
-de Jacqueline avec son ordonnance délicate et son désordre intime. Je
-voyais l’édredon bleu rejeté et pendant au pied du lit et les oreillers
-creusés. Le visage de Jacqueline était rendu plus charmant par une
-cernure bleue des yeux, une grande lassitude, elle était étrangement
-décoiffée et elle reposait auprès de moi.
-
-Je me sentis rougir dans la solitude de la rue. Je ne pensais plus qu’à
-cette belle image et à la possibilité de la réaliser. Je repris le
-chemin de la maison de Jacqueline.
-
-Mais, comme je passais boulevard des Batignolles, je faillis buter dans
-l’obscurité contre des garçons de café qui sortaient à quatre pattes
-sous la devanture métallique d’un restaurant qu’on fermait. Et parmi
-eux, il y avait un souvenir. Et ce souvenir se tenait devant moi et
-m’empêchait de passer.
-
-Jadis, ayant une maîtresse que j’aimais beaucoup, j’étais venu dans ce
-restaurant avec une autre femme. J’avais passé tout mon temps à énumérer
-en secret les qualités de ma maîtresse, à la comparer à l’autre femme,
-et la comparaison avait été tellement écrasante que j’avais été saisi de
-fureur contre cette infériorité.
-
-Le souvenir d’une soirée odieuse se dressait à mes yeux, disant combien
-pitoyable avait été le rôle de ce compagnon d’un soir, rôle que j’allais
-peut-être jouer moi-même.
-
-Je me remis à délibérer.
-
---Tout est bouleversé et l’univers est dépeuplé par une grande
-catastrophe. Qu’arrivera-t-il de nous dans quelque temps? Les règles
-habituelles de la morale ne comptent plus. Les anciens raisonnements
-n’ont plus de valeur. Si un plaisir s’offre, il convient de le prendre
-puisque nous ne savons pas quelles douleurs demain nous réserve. Avec le
-vent léger de la nuit, il me souffla un goût immense de plaisir.
-Jacqueline apparut dans ma pensée. Il me sembla que ma bouche allait
-toucher son rire et ses dents, et je me résolus définitivement à courir
-chez elle.
-
-Mais j’avais perdu beaucoup de temps.
-
-J’arrivai; la fenêtre était close et il n’y avait pas cette douce
-lumière tamisée par les rideaux qui est le signe de la présence.
-
-Je maudis mille fois mes hésitations. Mais je songeai pourtant que
-l’heure n’était pas tardive et que Jacqueline m’avait dit de venir même
-très tard. Sa clef serait du reste sous le paillasson de sa porte.
-
-Je montai son escalier. Je me précipitai sur le paillasson. La clef
-était bien là. J’entrai doucement.
-
-Je dis:
-
-Jacqueline! à voix basse.
-
-Personne ne me répondit. Je n’osai allumer l’électricité et, une
-allumette à la main, je tournai doucement le bouton de son petit salon.
-Je vis à la clarté de la flamme de cette allumette les portraits de
-Marco sur la cheminée, une petite table où il y avait une tasse de thé,
-un livre par terre et deux toutes petites mules près du divan.
-L’allumette palpita et s’éteignit au moment où mes yeux allaient
-regarder sur le divan.
-
-J’en allumai une seconde.
-
-Et la seconde allumette me montra Jacqueline qui dormait sur le divan.
-Elle dormait d’un sommeil délicieusement paisible et enfantin. Son
-visage ne reflétait ni trouble, ni désir, ni amour, mais une parfaite
-sérénité. On sentait le rire de ses dents admirables sous ses traits
-calmes et la grande paix de son cœur et de ses sens. J’eus le sentiment
-invincible que si je m’avançais, que si je prenais sa main, que si je
-m’asseyais à côté d’elle, elle pousserait un cri d’épouvante, ne se
-rappellerait pas sa lettre et me chasserait avec colère.
-
-Hors du peignoir un bras nu émergeait, terminé par une main délicate.
-Mais je n’eus pas le loisir de le regarder, car la seconde allumette
-s’éteignit et me laissa dans l’obscurité.
-
-Et je vis nettement dans cette ombre où venait jusqu’à moi le parfum
-d’ambre de Jacqueline, mêlé à celui de sa chair, ce qu’il convenait de
-faire.
-
-Et la troisième allumette éclaira un personnage qui remettait avec soin
-une clef sous un paillasson et qui descendait précipitamment un
-escalier.
-
-
-
-
-INFLUENCE DU DÉPOT SUR L’AMOUR
-
-
---Je ne vous ai jamais demandé aucun service, dit Jacqueline, Rendez-moi
-celui-là. Partez tout de suite.
-
-Il s’agissait d’aller trouver Marco dans son dépôt à Albi, de savoir
-pour quelle raison il n’écrivait plus à Jacqueline, de savoir s’il ne
-l’aimait plus, si tout était fini.
-
-Albi est une ville lointaine, et ma conscience vis-à-vis de Marco
-n’était pas entièrement pure, car je me reprochais malgré tout mes
-mauvaises intentions. Je trouvai que cette démarche était ridicule pour
-quelqu’un qui était épris de Jacqueline.
-
-Je partis pourtant.
-
-J’étais animé de l’illusion joyeuse que l’ennui de ce voyage serait
-compensé par la joie que je causerais à Marco. Un homme qui vit loin de
-Paris depuis plusieurs mois, pensai-je, loin de sa maîtresse et de ses
-amis, doit se faire une fête de voir un représentant de sa vie passée.
-Que de questions Marco allait me poser! Quels ennuis il allait me
-dépeindre! Comme il allait insister pour que je demeure quelques jours à
-Albi!
-
-Et déjà j’avais imaginé plusieurs prétextes pour pouvoir, sans faillir à
-l’amitié, repartir le lendemain.
-
-Comme toute petite ville de province, Albi est une merveille de silence,
-d’ombre et de lassitude, et l’expérience des jours actuels nous montre
-que même une guerre mondiale ne peut arriver à la troubler. Cette force
-faite de vieux hôtels, de vénérables arbres bordant des avenues, de
-pavés entre lesquels croissent de paisibles herbes, est immuable, et il
-n’est pas de mouvement humain qui puisse altérer son calme. Les êtres
-participent à cette paix qui chez eux se transforme en lenteur et en
-indifférence. Entre les pavés de leur âme poussent aussi des mousses
-épaisses, et les avenues de leurs pensées deviennent longues et froides
-avec un ombrage bas qui les obscurcit.
-
-De l’hôtellerie du Grand Saint-Antoine où j’étais descendu j’avais fait
-parvenir un mot à Marco, et deux lignes laconiques de lui m’avaient
-informé que je devais être, pour le voir, à cinq heures au café Glacier.
-
-A six heures j’attendais encore mélancoliquement sa venue, et je pensais
-que quelque punition devait le retenir quand il parut devant moi.
-
---Excuse-moi, me dit-il. Voilà une heure que je te regarde t’ennuyer.
-J’étais au café qui est en face, là-bas. Seulement, tu comprends, je
-prenais l’apéritif avec Barbas, mon adjudant...
-
---Barbas?
-
---Oui, Barbas, dont je t’ai souvent parlé dans mes lettres. Nous sommes
-intimes maintenant. C’est mon adjudant et mon ami. Alors je ne pouvais
-pas le quitter.
-
-Et sans me poser la moindre question sur Jacqueline, sur moi, sur nos
-amis, sans même parler de la guerre et de ses probabilités, il se livra
-à de longues considérations sur l’importance de l’amitié de Barbas, sur
-Barbas lui-même, sur son intelligence, sur le rôle qu’il jouait à la
-caserne, sur ce qu’il avait fait avant d’être au régiment, sur ses
-projets et sur ses maîtresses.
-
-Le capitaine était un brave homme, d’un caractère taciturne, qui se
-moquait de tout. Barbas le définissait très bien en disant: C’est un
-timide, au fond. Mais il y avait une chose très grave. Le lieutenant ne
-l’aimait pas, lui Marco. Il s’était longtemps demandé pourquoi, Barbas
-avait tout expliqué d’une façon confidentielle:
-
---Le lieutenant n’aime pas les fils de famille, parce qu’il les jalouse.
-
-Marco était jalousé par le lieutenant, cela ne faisait aucun doute. Mais
-enfin l’essentiel était d’être l’ami de Barbas.
-
-Je m’efforçai de détourner son esprit vers d’autres images. Mais il
-entama un sujet d’une importance capitale. C’était l’historique de ses
-relations avec le major et l’état actuel de ses relations, ainsi que la
-psychologie du major.
-
-Ce fut très long. Je parvins enfin à parler du but de mon voyage et de
-Jacqueline. A ce moment le visage de Marco que je considérais changea
-complètement. Ses yeux s’agrandirent, sa bouche s’ouvrit, une expression
-de joie, et de joie un peu stupide, se peignit sur ses traits. Était-ce
-le nom de Jacqueline qui causait ce changement?
-
-Je le crus. Il n’en était rien.
-
-Une ombre s’étendit sur les apéritifs qui étaient devant nous. Un
-militaire était debout à côté de notre table. Il n’était pas rasé, il
-avait de longues et épaisses moustaches tombantes, un aspect très
-vulgaire.
-
---C’est Barbas! s’écria Marco. Et il me présenta à Barbas qui voulut
-bien me serrer la main et dire:
-
---Vous êtes de passage à Albi?
-
-Or, il se trouvait, d’après ce qu’il expliqua à Marco, qu’il dînait avec
-la grande Renée et qu’il venait chercher Marco pour dîner avec lui.
-
-Sans doute ce désir équivalait à un ordre, ou bien s’agissait-il là d’un
-plaisir inestimable, d’une aubaine amicale, car Marco bondit, renonça
-sans hésitation au dîner que nous devions faire ensemble, et insoucieux
-du long voyage accompli pour le voir, des paroles que nous avions à
-échanger, du souvenir de Jacqueline, il me tendit la main.
-
-J’insistai pour le voir le soir même, disant que je comptais repartir le
-lendemain.
-
-Il ne trouva pas mon séjour trop court, il ne suggéra pas que je
-pourrais rester encore une journée pour le voir davantage, et il me dit
-qu’il disposerait d’une demi-heure à huit heures et demie avant de
-rentrer à la caserne.
-
---Je ne peux pas refuser de dîner avec Barbas, me dit-il en me quittant.
-
-Mais je compris, en voyant sa hâte et l’aspect de son dos pendant qu’il
-s’éloignait avec Barbas, qu’il s’agissait là non d’un contretemps, mais
-d’un plaisir d’ordre supérieur.
-
---Mon vieux, me dit-il le soir, je suis, en somme, très content que tu
-sois venu. Tu vas tout arranger avec Jacqueline.
-
---Qu’y a-t-il à arranger?
-
---C’était une femme trop gaie pour moi. Rappelle-toi, je te le disais
-dès le début. Jacqueline riait trop. Maintenant je suis loin et j’en
-profite pour rompre avec elle.
-
---Mais elle t’aime.
-
---Ceci n’a aucune importance. Ce qui est désirable et merveilleux dans
-l’amour c’est d’aimer soi-même. Etre aimé est une chose qu’il faut
-craindre. L’amour qu’on vous donne, il faut le garder comme un feu
-sacré, le transporter comme une charge lourde, le surveiller comme un
-lait qui va bouillir et qui pourrait déborder. Jacqueline m’aime. Voilà
-l’argument péremptoire qui me pousse à mettre un terme à cette liaison.
-
-Nous avions quitté le café et je l’accompagnais à la caserne. Il parlait
-avec un cynisme confiant.
-
---Quand on veut quitter sa maîtresse, qu’est-ce qui vous en empêche
-d’ordinaire, reprit-il? La vue de ses larmes, les scènes et aussi, à
-cause de l’habitude qu’on a d’elle, l’ennui de se retrouver tout seul le
-soir. Aucune de ces sanctions ne peut s’exercer contre moi. J’utilise
-une occasion unique.
-
-Je lui représentai l’extrême égoïsme de cette théorie.
-
---L’égoïsme, dit-il, n’est que la forme ingrate et décriée de
-l’altruisme. Est-ce qu’en étant égoïste je ne délivre pas Jacqueline
-d’un amant qui lui était agréable hier, mais qui lui serait odieux
-demain, puisque je suis un homme différent, avec d’autres goûts,
-d’autres idées, et qui lui déplairait vraisemblablement? Au prix d’une
-douleur passagère, je lui rends l’imprévu de la vie, la possibilité de
-bonheurs nouveaux et plus grands. La rupture est au fond ce qu’il y a de
-plus utile dans une liaison.
-
-Nous étions arrivés à la porte de la caserne.
-
---Mais, pour le moment, que va devenir Jacqueline?
-
-Une réelle surprise se peignit sur le visage de Marco.
-
---Eh bien? Mais n’es-tu pas là? Prends-la. Je te la donne.
-
-Et il me tendit la main.
-
-
-
-
-FORME NOUVELLE DE LA CAMARADERIE
-
-
-Que faire quand une femme charmante passe et vous sourit sous ses
-fourrures, sinon la suivre, pour se rendre compte de cette sympathie
-inconnue? Et si elle suit le même chemin que vous, il convient de se
-réjouir de cette providence qui concilie à la fois vos occupations et
-l’imprévu d’une poursuite.
-
-Il n’y a pas à délibérer si la femme charmante rentre dans la même
-maison où vous allez vous-même et si, dans l’obscurité de l’escalier,
-elle fait confusément signe qu’il y a bien deux places dans l’ascenseur.
-
-Que faire dans ce petit cube errant dans l’espace, si vous sentez un
-sourire favorable flotter vers vous et si cependant aucune parole ne
-vous vient aux lèvres, sinon passer à tout hasard votre bras sous celui
-de votre voisine?
-
-Que faire si ce bras ne résiste pas, si même il y a une petite poussée
-vers vous, sinon se rapprocher davantage jusqu’au point de sentir des
-cheveux légers près de voire visage?
-
-Voilà les choses qui m’advinrent comme je me rendais, avec le cœur bien
-triste, chez Jacqueline pour lui raconter mon voyage et le résultat de
-ma mission. Je l’aimais trop pour lui apporter sans ménagement la vérité
-et lui causer une peine profonde. Je ne l’aimais pas assez pour tenter
-de la consoler entièrement, car mon orgueil se révoltait à l’idée de
-prendre une maîtresse qui aimait encore mon ami et dont celui-ci ne
-voulait plus. J’allais chez elle plein d’irrésolution et sans savoir au
-juste quelles explications j’allais lui donner.
-
-Et quand l’ascenseur s’arrête brusquement, et qu’on est dans la
-situation que j’ai dite, que faire sinon profiter de cette secousse pour
-embrasser un cou dans des fourrures parfumées?
-
---Je ne vous ai pas demandé à quel étage vous alliez, dit la femme
-charmante avec un éclat de rire.
-
---J’allais au cinquième.
-
---Nous sommes au quatrième. Venez prendre une tasse de thé avec moi.
-
-Et je commençais à avoir une fort mauvaise opinion d’une femme qui a une
-si grande liberté d’allures, quand alors seulement, je reconnus
-Chinette.
-
---Oui, j’ai quitté mon hôtel et j’ai repris une femme de chambre, me
-dit-elle pendant que celle-ci servait le thé. Que voulez-vous? la guerre
-est si longue!
-
-Je lui expliquai que j’allais voir Jacqueline qui habitait au-dessus
-d’elle, mais elle m’assura que ce n’était pas pressé, et je la crus.
-
---Je vous avais accueilli si froidement, une fois, au début de la
-guerre, que vous ne vouliez pas me dire bonjour aujourd’hui! Vous le
-voyez, je suis redevenue la Chinette d’autrefois et je ne balaye plus
-mon appartement.
-
-Je lui demandai des nouvelles de son ami. Elle me répondit qu’il avait
-un sursis, qu’il était aux environs de Paris, et que c’était toujours un
-homme très ennuyeux.
-
-Que faire quand il faut quitter une femme charmante et qu’on n’en a pas
-envie?
-
-Je perçus de petits pas qui marchaient dans l’appartement au-dessus.
-C’étaient les pas de Jacqueline.
-
-Il y avait de l’impatience dans leur bruit. Chinette aussi les entendit.
-
---Ces maisons neuves sont construites avec du carton.
-
-Je songeai que ma mission était bien délicate.
-
---Nous allons dîner tous les deux en bavardant, et vous ne monterez
-qu’après.
-
-Le dîner fut plein de la plus amicale intimité.
-
-Assurément Jacqueline avait dû sortir, car je n’entendais plus aucun
-bruit sur ma tête.
-
-Que faire lorsque l’on se propose d’aller voir quelqu’un et que l’on
-sait qu’il n’est pas là?
-
---Jacqueline ne tardera pas à rentrer. Vous n’avez qu’à l’attendre. Nous
-en serons bien assez avertis, car ces plafonds sont d’une indiscrétion!
-
-Il est extraordinaire combien certaines femmes ont, à un haut degré, le
-goût des meubles anciens et combien elles sont compétentes sur les
-styles. C’était le cas de Chinette; et quand elle était sur ce chapitre,
-elle ne s’arrêtait plus.
-
---Voyez combien ce petit bureau, qui ne faisait aucun effet dans mon
-hôtel, prend de valeur ici. Ne trouvez-vous pas que cette glace est un
-amour?
-
-Je dis: oui! avec sincérité, car c’était son image que je regardais dans
-la glace.
-
-Peut-être Jacqueline était-elle rentrée sans que je m’en aperçoive, car
-les paroles de Chinette sur les meubles m’empêchaient de prêter
-l’oreille à tout autre bruit.
-
-Il devait être assez tard quand nous allâmes voir une délicieuse petite
-coiffeuse qui était dans sa chambre à coucher. Elle était placée devant
-la fenêtre, et, pour la bien voir, il n’y avait vraiment pas moyen de
-faire autrement que de s’asseoir sur le lit.
-
-C’est ce que nous fîmes, et Chinette n’expliqua les beautés de la
-coiffeuse.
-
-Que faire pour empêcher une femme charmante de parler trop longuement
-sur les meubles, quand il est tard et qu’on est assis à côté d’elle sur
-son lit?
-
-
-
-
-EN ÉCOUTANT DES MULES QUI TOMBENT
-
-
-On ne sait pas à quoi l’on s’engage quand, allant au cinquième étage
-d’une maison, on s’arrête au quatrième pour y prendre le thé avec une
-ancienne camarade.
-
-La guerre a créé un état nouveau de la sympathie. Les anciennes
-camarades ne sont plus ce qu’elles étaient jadis. Elles sont bien moins
-occupées. La solitude et l’oisiveté les ont transformées et leur
-camaraderie prend volontiers une forme sensuelle.
-
-J’étais entré pour quelques minutes et je demeurai toute une semaine.
-Les pas de Jacqueline sur ma tête rythmaient matin et soir le remords
-que j’avais de la laisser sans nouvelles. Je me disais: Ce sera pour
-demain. Et le lendemain le charme des heures me retenait encore.
-
-On ne peut s’imaginer combien il est difficile de demeurer avec un cœur
-tranquille quand on veut interpréter par les bruits la vie qui se
-déroule au-dessus de votre tête. Les appartements des maisons modernes
-se reproduisent de façon symétrique les uns au-dessus des autres; l’on
-sait que ses voisins prennent leur repas à huit heures le soir, et l’on
-ne peut douter, les chambres à coucher étant inexorablement superposées,
-qu’ils ne se couchent à dix heures.
-
-Or, chaque soir, dans la chambre de Chinette où je me trouvais, je
-sentais s’aggraver mon remords en entendant le bruit assourdi des mules
-de Jacqueline qu’elle jetait avant de rentrer dans son lit. Cela faisait
-comme deux soupirs de tristesse. Ces soupirs s’affligeaient sur
-l’incertitude où elle se trouvait sur la trahison de mon amitié. Ils
-étaient comme de petits regrets des choses qui n’ont pas été, qu’elle
-laissait tomber de ses pieds menus dans le passé.
-
-J’aurais bien voulu ne pas les entendre. Je faisais mon possible pour
-les oublier. Je marchais, je remuais des objets, je causais avec
-animation. Que peut-on faire encore dans une chambre à coucher avec une
-aimable camarade? Mais toujours il y avait quelques secondes de silence
-pendant lesquelles justement soupiraient les mules de Jacqueline.
-
-Et un soir, il était tard, j’étais las, j’avais peut-être déjà
-sommeillé, il me sembla bien, sans que je puisse affirmer que ce ne fût
-pas une illusion, il me sembla bien que les deux soupirs des mules
-étaient suivis de deux autres soupirs plus bruyants, de deux bruits
-semblables à ceux qu’auraient fait en tombant sur le tapis deux lourdes
-bottines d’homme.
-
-J’écoutai, dressé sur mon séant, avec une attention passionnée. Mais je
-n’entendis plus rien, ni dans la nuit, ni le matin. Je me dis que si
-quelqu’un avait été avec Jacqueline, fatalement un éclat de conversation
-serait venu jusqu’à moi, et je m’accusai de ma mauvaise pensée. Mais je
-me dis aussi que Jacqueline avait pu employer mille précautions de
-silence pour ne pas mettre au courant d’une présence d’homme, soit sa
-femme de chambre, soit des voisins dont elle aurait craint les
-bavardages.
-
-Je fus pris de jalousie, puis je souffris de mon injustice. Et le soir
-suivant, insoucieux de la tendre camaraderie de Chinette, je pris un
-livre, je fis semblant de lire et j’écoutai. Mais assurément Jacqueline
-n’était pas chez elle, car je n’entendis ni claquement de porte, ni
-petit pas léger sur ma tête.
-
-Chinette s’endormit, le temps passa. Où pouvait être Jacqueline à cette
-heure de la nuit? Avec qui?
-
-Et très tard, presque au matin, il y eut un bruit d’auto dans la rue, la
-rumeur de l’ascenseur et ensuite, mélancoliques, j’entendis les mules de
-Jacqueline qui disaient tout bas la grande tristesse de se coucher seul,
-après avoir essayé de s’amuser, quand le jour va paraître...
-
-
-
-
-INTERVENTION DE LA DESTINÉE
-
-
-Il arrive toujours un moment où l’on rentre chez soi et où l’on se jure
-d’y mener désormais une vie régulière et laborieuse.
-
-C’est ce que je fis, et quelques jours passèrent encore dans la plus
-grande incertitude sur la conduite que je devais avoir vis-à-vis de
-Jacqueline; et ces jours furent troublés par le souvenir d’un bruit de
-lourdes bottines tombant à côté de petites mules, sans que je puisse
-démêler si ce bruit était le résultat d’un songe ou d’une réalité.
-
-Et une après-midi que ce problème m’agitait encore, on sonna à ma porte
-et je vis entrer Jacqueline.
-
-Tout de suite elle pleura et elle tomba dans mes bras.
-
-Marco a dû écrire sans doute, pensai-je.
-
-Et dans la douleur qu’elle avait, je distinguai un peu de solennité, un
-peu de convention voulue qui me fit tout de suite penser que cette
-douleur, bien que sincère et profonde, ne serait pas à jamais
-inguérissable.
-
---Marco est mort! Marco est mort! répéta-t-elle sur mon épaule, et je
-veux mourir aussi.
-
---Oui, le lendemain de votre visite, son régiment est parti pour le
-front. Et le premier jour, il est tombé d’une balle entre les deux yeux.
-Je ne l’ai appris qu’il y a quelques jours en allant demander des
-nouvelles à son beau-frère, Un certain Barbas avait écrit pour raconter
-comment cela était arrivé, et il a renvoyé tout ce que Marco avait sur
-lui. Il n’y avait rien pour moi, pas une lettre, pas un mot, rien.
-
-Et Jacqueline pleurait à grands sanglots. Elle se désespérait avec toute
-sa sincérité de petite femme légère et amoureuse.
-
-Alors, je compris combien le mensonge est grand et merveilleux, combien
-il est le réconfort de la vie, la couleur qui permet d’embellir et de
-transformer, le chemin de l’espérance.
-
-Et je dis:
-
---Marco vous adorait, Jacqueline. Il ne vous écrivait pas? Pourquoi?
-parce que les correspondances militaires étaient surveillées et qu’il
-avait peur d’être mal noté à cause d’une liaison irrégulière.
-
-Je parlai sans crainte de l’invraisemblance avec une immense autorité.
-
---Marco vous adorait. Il a passé une journée entière à me le répéter.
-Quand je l’ai vu, il savait qu’il partait pour le front le lendemain, et
-ses dernières paroles ont été: Je n’ai aimé que Jacqueline, et si par
-hasard je meurs à la guerre, toi, notre ami commun, dis-lui bien...
-
-
-
-
-DIFFÉRENTES MANIÈRES DE MOURIR
-
-
---Venez tout de suite, me dit la femme de chambre. Madame a une telle
-crise de désespoir qu’elle va se tuer. J’ai couru aussitôt vous
-prévenir.
-
-J’interrogeai l’être simple qui était devant moi. Malgré sa simplicité
-éclatante et connue de sa maîtresse, cet être simple avait été, une
-heure auparavant, longuement questionné sur la valeur des poisons, leur
-puissance à détruire rapidement l’organisme, la difficulté de se les
-procurer.
-
-Cet être simple me considérait du reste sans aucune sympathie. Il
-estimait que j’étais une des causes du malheur qui frappait sa
-maîtresse, s’appuyant sur une parole qu’il me rapporta.
-
---Elle a dit, en parlant de vous, qu’elle aurait été bien moins
-malheureuse, si vous n’aviez pas été un soir aussi stupide avec elle.
-
-Il ajoutait qu’elle était en ce moment capable de tout, même de se jeter
-par la fenêtre.
-
-Tout en courant chez Jacqueline, je me posais un problème. Aurait-elle
-mieux aimé que son amant soit vivant, ne l’aimant plus, ou mort en
-l’aimant toujours? La solution ne me paraissait faire aucun doute, mais
-il y a des problèmes qu’il vaut mieux ne pas résoudre.
-
-Jacqueline avait son chapeau sur la tête et elle allait sortir. La
-fenêtre était ouverte.
-
-Elle me fit asseoir près d’elle sur un canapé, et elle me parla avec
-gravité.
-
---Il n’y a plus d’horizon devant moi, me dit-elle. Il me semble que je
-suis entourée par un grand mur triste et inexorable et que ma main
-rencontre une pierre froide toutes les fois que je veux faire un pas en
-avant. Les choses qui m’intéressaient autrefois me remplissent à présent
-de tristesse. Je ne peux pas lire des romans, tant leur trame est fade.
-J’ai essayé l’autre jour de jouer au bridge, et j’avais mal à la tête au
-bout d’une heure. Les conversations de mes amies sont insupportables. Le
-souvenir du bonheur que j’ai eu et qui est perdu est un supplice de tous
-les instants, Aussi j’ai décidé de mourir.
-
-Comme pour planter cette décision dans son cerveau, Jacqueline traversa
-sa chevelure d’une longue épingle à tête de nacre dont elle assura son
-chapeau sur sa tête. Elle en regarda une seconde l’effet dans la glace
-et elle reprit:
-
---Tout est fini pour moi. Je ne pourrai plus jamais aimer. Vous le
-voyez, je suis très calme. J’envisage les choses froidement, telles
-qu’elles sont. Il vaut mieux mourir que de vivre sans amour. Je voulais
-m’empoisonner, mais il paraît que l’on souffre horriblement et j’estime
-que j’ai eu plus que ma part de souffrance. La fenêtre est ouverte parce
-que tout à l’heure je m’y suis penchée avec la pensée qu’un vertige me
-prendrait et que je me laisserais tomber. Quelques secondes de plus et
-c’était peut-être fini, A quoi tiennent les choses? On a sonné. Je suis
-allée ouvrir. C’était un télégramme pour m’inviter à dîner. Cela a
-changé mes idées. Je me suis dit qu’une femme écrasée dans la rue,
-devait être un spectacle horrible. Alors j’ai trouvé un autre moyen. Je
-veux finir dans un étourdissement, dans une griserie. Je me tuerai en
-buvant rapidement, de toutes mes forces, le poison de ce que l’on
-appelle le plaisir. Tout ce que la vie peut offrir de sensations je vais
-le chercher et je m’en saturerai, jusqu’à ce que je sois consumée et que
-la mort vienne. N’est-ce pas la plus belle manière de mourir?
-
-Jacqueline se leva.
-
---Vous m’excusez, n’est-ce pas? Je suis obligée de partir car nous
-dînons tôt pour aller au théâtre ensuite.
-
---En effet, Jacqueline, il y a différentes manières de mourir, et
-celle-là est encore la plus acceptable.
-
-
-
-
-PAROLES DANS LA FUMERIE
-
-
-Des larmes ont coulé en grand nombre, des rires se sont tus, d’autres
-ont recommencé à résonner, des amis sont partis, d’autres sont morts,
-d’autres sont revenus.
-
-Penché sur la petite lampe, Miely, l’ancien magistrat colonial, tisse
-une pipe avec un soin méticuleux, et son visage exprime un calme
-bonheur.
-
-Il a été amputé d’une jambe.
-
-Lui qui avait passé plusieurs années de sa vie sans voir le soleil et
-qui ne connaissait plus du monde que le silence de son appartement clos
-et le grésillement de l’opium, il fut jeté dans la fournaise de la
-guerre, et il se battit avec héroïsme pendant des mois. Il raconte
-comment, au cours d’une charge à la baïonnette, blessé à la jambe par un
-obus, il resta deux jours dans une tranchée, et il ne dut qu’aux
-boulettes qu’il avait emportées, la force morale pour attendre d’être
-secouru.
-
-Maintenant il est tranquille et joyeux.
-
---A quel malheur ai-je échappé! dit-il, et que serait-il advenu, si au
-lieu d’une jambe, c’eût été un bras qu’on m’eût enlevé? Je n’aurais pu
-faire moi-même mes pipes. J’aurais été comme un musicien sourd ou un
-peintre devenu aveugle. Avant la guerre, je passais toute mon existence
-à fumer, couché sur mes matelas cambodgiens. J’étais obligé d’écouter
-mille sermons de mes amis qui m’exhortaient à aller au restaurant, au
-théâtre, et j’avais parfois certains remords. A présent je suis délivré
-des discours amicaux et des remords. Grâce à la suppression heureuse de
-cette jambe, ma vie devient pour la première fois juste et normale.
-
-Et il aspira une grande bouffée et fit tourner dans la chambre des
-volutes sombres qui montèrent vers je plafond, comme un signe de
-reconnaissance.
-
-Polly et Dolly soulevèrent leurs visages enfantins, et, s’adressant à
-Jean Noël comme s’il était particulièrement qualifié pour répondre,
-Polly demanda:
-
---Quand supprimera-t-on les guerres?
-
---Puisque l’humanité est revenue à sa barbarie première, dit celui-ci,
-le meilleur moyen de supprimer les guerres, le seul moyen même, est de
-ne plus donner de guerriers au monde, de n’avoir plus d’enfants. Ainsi
-l’amour serait purifié, délivré de son rôle de fonction. Les êtres
-pourraient s’adonner, en toute liberté, au plus haut des arts, à celui
-qui les résume tous, la volupté.
-
---Nous sommes absolument de cet avis, dirent presque en même temps Polly
-et Dolly.
-
---Nous toucherions alors à la fin de l’humanité, mais ce serait une fin
-splendide. La race s’épurerait et diminuerait.
-
-Le travail ne serait presque plus nécessaire, car les hommes seraient
-très peu nombreux et les réserves suffiraient à les nourrir. Parfois un
-enfant naîtrait encore. Sa rareté le rendrait plus précieux et plus
-affiné. Il serait accueilli comme le témoin attardé des choses
-finissantes. L’humanité s’éteindrait dans une apothéose d’intelligence
-et pourrait peut-être atteindre en mourant, ce pourquoi elle est née,
-son maximum d’amour et de supériorité.
-
-La petite Marcelle se souleva et dit:
-
---C’est absurde. C’est parce qu’il y a une très grande quantité d’hommes
-que l’on a des chances d’en trouver de temps en temps un d’une
-intelligence agréable et d’un physique à peu près possible.
-
---Je fais partie de cette humanité grossière qui pense qu’il faut avoir
-beaucoup d’enfants, dit la grande Lucienne.
-
-Alors, malgré que ses paroles n’avaient aucun rapport avec ce que l’on
-disait, Jacqueline, sous un kimono qu’elle avait à dessein choisi de
-couleur sombre, pour être en deuil, même dans l’intimité de la fumerie,
-prononça:
-
---En somme, pendant la guerre, ce sont les hommes qui sont favorisés et
-les femmes qui sont à plaindre. Les hommes ont la chance d’avoir une vie
-variée, de partir, de voir la nouveauté des combats, même de mourir. Ils
-passent dans des costumes bleu de ciel, enveloppés d’une auréole
-héroïque, ils sont admirés et choyés. Mais nous, soit que nous soyons
-livrées à nous-mêmes loin de celui que nous aimons, soit que la mort
-nous en ait privées à jamais, nous ne jouons aucun rôle, nous sommes
-condamnées à une attente insupportable et nous nous trouverons un peu
-plus tard infiniment trop nombreuses devant des hommes dont la guerre
-aura fauché le meilleur par le nombre et par le choix.
-
---Les femmes sont restées au foyer. Elles font des vœux pour que les
-hommes vivent, dit Dante. Mais au loin les hommes meurent. Le sage
-pensera que les femmes ont la meilleure part.
-
---Nous mourons un peu chaque jour, reprit Jacqueline, de la mort lente
-de l’énervement et de l’espoir inutile, et nous mourrons davantage après
-la guerre de la joie déçue, du temps perdu et de la vieillesse qui
-viendra plus vite à cause du mal que nous aurons à aimer.
-
---Pour moi, ce qui m’a le plus rempli d’étonnement durant la guerre, dit
-Jean Noël, c’est la prodigieuse facilité que les femmes ont, sinon à
-oublier, du moins à jouir de la vie comme si elles avaient oublié. La
-puissance merveilleuse du plaisir est invincible en nous. A peine
-sommes-nous abattus par une grande douleur, qu’un désir de joie
-physique, de joie grossière se lève dans notre âme, et ce désir est
-d’autant plus grand et d’espèce plus commune que l’ordre de la douleur
-est plus élevé. Cela s’applique davantage encore aux femmes qu’aux
-hommes.
-
-«Tenez, allez donc au Bois un matin et montez l’allée des Acacias. Vous
-y verrez passer comme jadis de délicieuses silhouettes de Parisiennes.
-Suivez-les quelques instants, vous verrez qu’elles marchent avec la même
-légèreté, que leur petite toque s’enfonce aussi élégamment dans leurs
-cheveux, que leur maquillage est parfait, que leurs bas sont de soie,
-que leurs jupes sont courtes à souhait, selon la mode nouvelle, et
-laissent voir leur cheville. Parlez-leur. Interrogez-les. Elles ont
-toutes une grande blessure au cœur, un grand chagrin qu’elles racontent
-longuement, mais vous pouvez les inviter pour le thé, pour le dîner,
-pour le théâtre. Une immense avidité de plaisir les possède. Elles ont
-besoin de courses en auto, de papotages dans des réunions d’amies, de
-frémissements de robes dans des restaurants à la mode. Demandez-leur ce
-qu’elles ont pensé et ce qu’elles ont fait depuis la guerre. L’évolution
-a été la même pour toutes et vous voyez que leur pensée a changé en
-quelques mois à peu près comme ont changé autrefois leurs rêves de jeune
-fille. Elles ont commencé par des projets d’économie, de robes
-montantes, de vie austère. Ainsi dans les pensionnats, jadis, elles
-décidaient d’entrer au couvent, de vouer leur vie à la religion. Elles
-ont voulu vouer le temps de la guerre à une chaste et religieuse
-attente. Mais, de même qu’aux jours de l’adolescence, il a suffi d’un
-visage rencontré, d’une musique entendue, pour que les résolutions
-s’évanouissent.
-
-Je me souviens qu’allant voir un de mes amis, dans sa propriété, aux
-environs de Paris, je vis s’envoler à mon arrivée, sur le seuil de la
-maison, de merveilleux oiseaux. Ils étaient d’une blancheur immaculée et
-tous avaient, sur leur gorge frémissante, à la place du cœur, une large
-tache couleur de sang. Je pensai un instant que, blessés à mort, leurs
-plumes vibrantes et leur petit corps traversés par quelque arme
-invisible, ils allaient expirer sous mes yeux. Mais non, ils volaient de
-ci de là, et ils revinrent bientôt picorer paisiblement, malgré leur
-splendide blessure, les mies de pain que leur jetait mon ami.
-
-«C’est une espèce, me dit-il, que l’on appelle les colombes poignardées.
-On dirait que ces colombes perdent sans cesse leur sang, mais elles
-vivent davantage en général que les autres oiseaux de la famille des
-pigeons. Les colombes poignardées! Voyez la beauté de leurs ailes, la
-légèreté de leur vol, et comme le ciel est embelli quand elles le
-traversent.»
-
-Il me semble que beaucoup de femmes sont pareilles aux colombes
-poignardées. Elles picorent de ci de là, elles ont une grande blessure
-qui saigne, mais elles sont très blanches et très belles et peuvent
-voler très haut.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Eloge de l’Infidélité.--En manière de préface. 1
- En ce temps-là. 11
- Le petit Carnet. 19
- Le Balai. 25
- Trou la la... 37
- Les Martini Cocktails. 51
- Ce qu’a dit le Boudha aux yeux d’or. 59
- Paroles dans la fumerie. 71
- La Psychologie des lettres. 87
- L’Héroïsme de la chasteté. 99
- Chez la voyante. 111
- La Danseuse. 128
- De l’Amitié. 133
- Souvenirs. 143
- Les Pall Mall. 159
- Défauts et qualités. 171
- Le Mystère de l’hésitation. 179
- Influence du dépôt sur l’amour. 193
- Forme nouvelle de la camaraderie. 207
- En écoutant des mules qui tombent. 217
- Intervention de la destinée. 225
- Différentes manières de mourir. 231
- Paroles dans la fumerie. 239
-
-
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-
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
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