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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les colombes poignardées - -Author: Maurice Magre - -Release Date: April 19, 2021 [eBook #65109] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COLOMBES POIGNARDÉES *** - - - - - MAURICE MAGRE - - Les Colombes - poignardées - - ROMAN - - PARIS 6e - L’ÉDITION - 4, rue de Furstenberg. - - MCMXVII - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - -parus dans la “Bibliothèque Charpentier” - - -Poésies. - - La Chanson des Hommes. - Le Poème de la Jeunesse. - Les Lèvres et le Secret. - Les Belles de Nuit. - -Contes. - - Histoire merveilleuse de Claire d’Amour. - -Pyschologie. - - La Conquête des Femmes. - -Théâtre. - - Le Vieil Ami, Aux (4 acte, Théâtre Antoine). - Le Dernier Rêve (1 acte, Odéon). - Velléda (4 actes, Odéon). - Le Marchand de Passions (3 actes, Théâtre-des-Arts). - La Fille du Soleil (3 actes, musique d’André Gailhard, Opéra). - L’An Mille (4 actes, Théâtre de plein air). - Comediante (2 actes, Comédie-Française). - -Pour paraître prochainement: - - La Montée aux Enfers (poésies). - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ: - - -Dix exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 10. - -Huit exemplaires hors commerce, marqués de A à H. - - - - -ÉLOGE DE L’INFIDÉLITÉ - -EN MANIÈRE DE PRÉFACE - - -C’est une chose très merveilleuse que de beaux yeux puissent pleurer des -milliers de larmes sans que ni leur éclat ni leur couleur n’en soient -altérés. Et ne faut-il pas s’étonner davantage encore que des cœurs -charmants aient pu renfermer des trésors d’amour et de douleur, en aient -répandu inlassablement la richesse, sans que les trésors soient le moins -du monde diminués? - -Ce n’est pas que les femmes souffrent moins que les hommes, bien au -contraire. Mais ce qu’elles jettent à la flamme dévoratrice c’est une -substance d’elles qui donne beaucoup de lumière, un peu de chaleur, mais -ne se consume pas. - -Que l’on ne voie pas dans ces petites notes la moindre critique de ce -que l’on a appelé la puissance d’oubli des femmes. Parmi tant d’êtres -qui s’aimaient et qui ont été séparés au commencement de la guerre, les -femmes n’ont pas oublié plus vite, et si elles ont trahi les premières, -c’est que seules elles en avaient les tentations et les facilités. - -La guerre nous a montré avec une terrible évidence combien sont fragiles -nos affections et combien ceux qui paraissent le plus semblables et qui -sont liés pour une brève éternité, peuvent aisément, au bout de quelques -mois d’éloignement, devenir différents et étrangers. - -Que de femmes auront découvert, après la première épouvante de la -solitude, que cette solitude a deux visages, celui de l’ennui et aussi -celui de la liberté. Elles comprendront pour la première fois cette -lueur qu’il y avait dans les yeux du mari ou de l’amant quand il disait -le soir: Je vais au cercle et rentrerai peut-être tard. Elles -comprendront que si le baiser était hâtif sur la porte, c’est que le -courant d’air de l’escalier apportait le souffle de la promenade -solitaire, de la rue où, précédé par la petite clarté de la cigarette, -on s’en va vers les mille buts de la vie nocturne. - -Elles aussi sauront la joie de dîner en ville quand cela leur plaît, -d’aller au théâtre sans autorisation, elles connaîtront l’allégresse du -réveil solitaire, elles perdront l’habitude des discussions quotidiennes -par lesquelles s’exerce la tyrannie de ceux qu’on aime. Elles useront de -la liberté et elles la chériront très vite. Et quelques-unes -s’apercevront que c’est un bien si merveilleux, un compagnon avec tant -de fantaisie et de variété qu’elles ne voudront plus s’en séparer et que -son charme fera pâlir pour elles le charme de la tendresse dans le cadre -du foyer. - -Un aimant puissant aura appelé les hommes par ailleurs. Ils auront -retrouvé dans les dépôts, dans les camps ou dans les bureaux -d’auxiliaires la grossièreté primitive qui est le fond de leur nature et -qui reparaît dès qu’ils causent entre eux librement. Une conception -grossière de la vie déformera leur esprit, changera leur jugement sur -toutes les choses du passé. Ils se plongeront dans le commun comme dans -un bain régénérateur. Ils ne se souviendront plus de l’ancienne -délicatesse que comme on se souvient d’une religion dont l’encens vous -grisait mais qui vous a trompé. - -Les deux sexes ne mourront pas chacun de leur côté. Ils vivront pour des -allégresses nouvelles qu’ils chercheront de toute la force de leur -instinct à travers quelques peines, quelques hésitations, rencontrant -parfois même un remords timide, de même qu’on rencontre au coin d’une -rue un pauvre honteux qui vous regarde tristement, mais ne vous demande -pas l’aumône. - -La nature avec son invincible logique sera la plus forte, elle conduira -ses enfants vers le paradis où ils pourront satisfaire leur antique -appétit de bonheur, et si, pour entrer dans ce paradis, il faut mordre -aux fruits de la trahison, ces fruits seront inexorablement mangés; car, -contrairement à ce que disent les gens moraux, ces fruits-là ne sont pas -empoisonnés et même possèdent une délicieuse saveur. - -J’offre aux lecteurs la très légère esquisse du tout petit coin d’un -grand tableau qui est encore à peindre. Qu’on n’y cherche pas autre -chose. Ici sont indiquées quelques ébauches de femmes avec leur vertu -native, leur manière de courage, leur sens de l’oubli, leur incapacité -de lutter contre la durée. On n’y trouvera pas, entouré de cendres et de -bouquets défleuris, l’antique autel qu’il nous plaît d’élever sans cesse -à la Fidélité. - -Je ne crois pas qu’il convienne de s’en affliger. Sous ses bandeaux -grisonnants et son visage inexorable, cette déesse fut trop honorée par -les hommes. Elle est l’ennemie des bonheurs nouveaux, et la tristesse -des temps est trop grande pour que l’on méconnaisse à dessein la part -d’espérance de l’avenir. - -Du reste pour un esprit élevé, la fidélité est-elle une vertu tellement -précieuse? Ne lui a-t-on pas conféré trop de puissance? N’y a-t-il pas -place, non loin d’elle, pour un autre autel où les couronnes qui -seraient déposées porteraient l’inscription: regrets passagers! pour une -autre déesse dont le visage tourné vers le soleil levant enseignerait -que ni l’amour ni le malheur ne sont éternels, et qui serait -l’Infidélité. - -On pourrait l’appeler aussi la Consolation. Les personnages austères et -médiocres qui établissent les conventions morales, les principes -menteurs sur lesquels nous vivons, se détourneraient en la voyant. Mais -il y aurait auprès d’elle, se tenant la main, la curiosité et le désir -qui sont les vertus de ceux qui s’efforcent d’être supérieurs. - - - - -EN CE TEMPS-LA - - -En ce temps-là, les robes décolletées furent suspendues dans les -armoires, et le petit bruit de leurs paillettes s’éteignit dans les -appartements. En ce temps-là, la partition des chansons nouvelles, les -brochures où l’on apprenait des rôles furent jetées sur les pianos comme -des choses, mortes désormais, dont les caractères n’avaient plus de -signification. En ce temps-là, les bijoux furent enfermés dans leurs -coffrets, les perles se ternirent soudain et le bâton de rouge du -maquillage tomba de bien des mains délicates pour faire une petite -goutte de sang symbolique sur le tapis. En ce temps-là, de beaux yeux -qui savaient tout se mirent à regarder la vie avec une subite ingénuité, -de beaux yeux profonds et sombres devinrent bleus comme le ciel du -matin. En ce temps-là, les voluptueuses devinrent chastes et les lèvres -éperdues de désir ne connurent plus que le baiser qui se pose sur le -front. En ce temps-là, d’étranges et fraternels conciliabules eurent -lieu entre les femmes de chambre du septième étage et les élégantes -locataires du premier. En ce temps-là, le fils de la concierge et le -petit jeune homme amant de la demi-mondaine devinrent, par une subite -égalité, de sublimes compagnons d’aventure. En ce temps-là, les tziganes -des orchestres quittèrent leur costume d’opérette pour le pantalon rouge -et la veste bleue, et le dernier tango expira. En ce temps-là, beaucoup -de femmes commencèrent une campagne de Paris où il y avait aussi des -marches bien épuisantes, des retraites bien douloureuses, des -contre-attaques mortelles. Il fallait s’emparer de cette colline, -hérissée d’humiliations plus terribles que les shrapnells, qui s’appelle -le Mont-de-Piété. Il fallait attendre longuement, pour surprendre -l’ennemi bien abrité derrière un guichet de la mairie et qui jetait sur -vous des regards de mépris, des paroles brèves et incompréhensibles qui -vous traversaient mieux que les balles des mauser. Il fallait soutenir -une lutte héroïque pour rapporter le butin modique d’un franc -vingt-cinq. Il fallait affronter des pitiés insolentes, entendre tonner -des réclamations de fournisseurs aussi assourdissantes que les canons, -subir l’assaut de tous les créanciers de votre vie entière. Il fallait -grelotter dans les tranchées faites de ses propres meubles, parmi le -suintement de la solitude, auprès du calorifère que le propriétaire -n’avait pas voulu rallumer. - -En ce temps-là, il y eut de grands héroïsmes cachés. De petites mains -dont étaient tombées toutes les bagues serrèrent le manche d’ivoire de -leur ombrelle avec l’énergie que l’on met à serrer la poignée d’une -épée. Des visages exquis qui n’avaient reflété que l’amour revêtirent le -masque du courage. Des corps fins qui n’avaient connu que les combats -passionnés de la volupté, les lits tièdes, les bains parfumés, se -tordirent âprement pour lutter avec le malheur. Sous la cuirasse des -robes, de petits cœurs d’oiseaux battirent d’une émotion plus forte que -celle qu’avait jamais donnée le rendez-vous le plus désiré. Il fallut -lutter avec sa patience, avec sa résignation autant qu’avec sa bravoure. -Il n’y avait pas de soleil de victoire à espérer, nul drapeau ne -flottait pour le rassemblement, et au lieu de musique militaire on -n’entendait, dans une cour lointaine, que le chant d’un musicien perdu -avec son accordéon qui vous déchirait le cœur. Il y eut des blessures -inguérissables, il y eut d’admirables morts qu’on ne saura pas et, dans -des chambres solitaires, les puissances qui veillent autour de nous ont -dû déposer d’invisibles légion d’honneur, sur de menus seins à jamais -glacés. - - - - -LE PETIT CARNET - - -Vous l’aimiez et il est parti. Et pour la première fois de votre vie -vous vous trouvez inoccupée. Vous étiez de ces femmes qui possèdent un -petit carnet où sont inscrits les rendez-vous et qui ont toujours mille -choses à faire. Ce petit carnet était adjoint à votre bourse par une -chaînette d’or. A quoi va-t-il servir maintenant? - -A peine la lumière était entrée dans votre chambre, à peine aviez-vous -émergé hors des draps, que vous plantiez une épingle d’écaille dans -votre chevelure tordue hâtivement et que vous commenciez une grande -lutte avec toutes vos occupations insignifiantes. - -Dans cette lutte vous étiez toujours vaincue. Comment, dans la même -journée, tenir tête au coiffeur, à la modiste, à la lingère, essayer -chez la couturière, répéter au petit théâtre où vous deviez jouer -prochainement, assister à un concert avec un ami qui vous initie à la -grande musique, prendre le thé trois fois dans des endroits très -éloignés, publics et privés, où vous appellent, avec une égale force, -l’amitié et l’amour? - -Maintenant, il n’y a plus d’amis, les thés sont clos, le coiffeur -lui-même, cet homme paisible et bavard, est parti pour la guerre et vous -avez été obligée de chasser honteusement l’auvergnat barbare qui s’était -présenté comme son remplaçant. - -Je feuillète le petit carnet de rendez-vous et je regarde les dernières -lignes écrites. - -Les Luxeuil, six heures; Bichara, six heures et demie. Puis il y a une -page blanche et puis une adresse 50e régiment, 3e bataillon. Ensuite je -vois une liste qui reprend. Mais non, ce n’est pas une liste. Lundi: -Marco, Marco, Marco, Marco, etc. Et pour toute la semaine, à toutes les -pages, il y a Marco. Marco, c’est le nom de celui que vous aimiez, car -si occupée que vous soyez, vous aviez encore le temps d’aimer. Vous ne -le voyez plus, mais il fallait des rendez-vous à votre inlassable -activité, et vous avez pris date avec sa pensée, sur le précieux petit -carnet, pour tous les jours et pour toutes les heures. - - - - -LE BALAI - - -Je sonnai à la porte du petit hôtel de Chinette et j’attendis. -J’attendis longtemps. Quoi! Plus un domestique! la maison était déserte, -la maison joyeuse des soupers nocturnes, des bals masqués et des tangos -de cinq heures du matin. - -Enfin un petit pas retentit au loin, se rapprocha et la porte -s’entrouvrit. J’aperçus par la fente de la porte le visage de quelqu’un -d’inhospitalier qui n’était venu qu’à cause de la possibilité d’une -lettre et d’un télégramme et qui avait bien envie de renvoyer le -visiteur importun. - -Ce visage était celui de Chinette, mais un visage changé, plus grave, -sans rouge et sans mouche. - -Je la regardai avec surprise. Dans la maison où elle régnait naguère, -n’était-elle plus maintenant qu’une servante? Elle portait en effet un -tablier blanc, elle avait un corsage très simple, ses cheveux étaient -tirés, et elle me sembla, avec son délicieux visage, ses pieds infimes -qui émergeaient sous sa jupe, quelque moderne Cendrillon qui allait -faire le ménage, sur le seuil d’un palais endormi. - -Elle me reconnut et j’entrai. - -Elle n’avait aucune fausse honte. - ---Oui, me dit-elle, c’est ainsi. Plus de maître d’hôtel, plus de femme -de chambre, pas même une femme de ménage. Ce n’est pas que j’aie peur de -me trouver tout à fait sans argent. Mais comment supporter la pensée de -vivre comme par le passé, d’être servie, d’avoir toutes mes aises, quand -là-bas il y a tant de gens qui souffrent et qui meurent. Et puis -n’est-ce pas affreux, lui qui avait si peu de santé malgré son -embonpoint, qui n’allait jamais qu’en automobile, il est obligé de -marcher tout le jour, de porter un sac, de préparer sa soupe. Comment -doit-il s’en tirer? Comme il doit être malheureux! - -Je savais que Chinette n’aimait pas le banquier avec lequel elle vivait. -J’avais été son confident. Elle ne l’aimait pas, disait-elle, parce -qu’il était trop blond et trop gros et qu’elle n’avait de goût que pour -les hommes bruns et maigres. Elle le trompait avec toute la faculté de -tromper qu’elle avait en elle et qui était très grande. - -Sans doute mon étonnement se dégagea de mon silence, perça dans la -fixité de mon regard. - ---Quand je vivais avec lui il m’ennuyait, je ne pouvais le supporter. -Son physique m’était odieux. Puis sa richesse excessive mettait une -barrière entre lui et moi. Il était comme un témoignage perpétuel de la -grande injustice qui fait que les uns sont riches et que les autres sont -obligés de peiner durement pour gagner leur vie. Maintenant depuis qu’il -est soldat, depuis qu’il risque son existence comme tous les autres, je -l’aime. C’est bien de l’amour. Je pense à lui, je lui écris, j’attends -ses lettres. Il y avait autrefois entre lui et moi une gêne obscure. Il -avait cette sorte de timidité, ce manque d’expansion des gens trop -riches. Moi, je gardais auprès de lui toute ma fierté, j’étais sans -cesse sur la défensive. Cela a disparu à présent. Je le sens tout près -de moi. Nous sommes des égaux, des amants qui sont séparés et qui vivent -dans l’espoir de se revoir. De lui, tout m’est cher, et son embonpoint -même m’attendrit. N’est-ce pas curieux? - -Je répondis que c’était curieux et pour tout connaître de l’âme de -Chinette, je demandai: - ---Et Paul? - -Paul était un jeune comédien que Chinette disait aimer avant la guerre. - -Elle fit la moue. - ---«Oh! lui, je ne sais pas. Mais il est jeune: il se débrouillera. Je ne -le plains pas.» - -Elle se tut un instant pour permettre à l’image de Paul de s’écrouler à -tout jamais dans l’abîme où vont les amants oubliés, et elle reprit: - ---J’aurais voulu travailler, souffrir comme tout le monde. Mais que peut -faire une femme? J’ai bien essayé d’aller dans les hôpitaux, il fallait -passer des examens, il y avait trop de bonnes volontés et on a refusé -mon concours. Alors je suis rentrée chez moi et je me suis dit que je -mènerais ici la vie exemplaire d’une pauvre femme. Je travaille depuis -le matin. Dans une petite robe de rien du tout je vais au marché. Je -prépare mes repas. Je fais ma chambre, je balaye ma maison et je lave le -corridor. Le soir je dépose dans la rue les ordures. Et dans le grand -lit où je me couche, très fatiguée, dès neuf heures, je savoure une -solitude qui ne me pèse pas. - -Je sentis que, parmi les meubles dont on voyait les pieds d’or passer -sous les housses et qui étaient comme des seigneurs sous des robes de -moine, je représentais un élément mondain un peu choquant. Le seul fait -de connaître Paul et d’y penser rendait ma présence difficile à -supporter longtemps. - -Je me levai pour partir. Chinette m’accompagna dans l’escalier et -machinalement elle prit au passage le balai qu’elle avait dû déposer au -moment où j’avais sonné. Elle me tendit sa main gauche et, de la droite, -elle le souleva avec une sorte de noblesse. - -Ce balai, c’était pour elle l’arme qui allait la défendre, lui permettre -de traverser, sans être humiliée par sa conscience, avec l’orgueil -intime qui fait patienter cette période malheureuse de la vie. Je -regardai sur le seuil le bel ovale de son visage un peu triste mais -résolu, ses cheveux blonds tirés, son tablier de soubrette et je saluai -cette héroïne ignorée qui combattait la destinée avec un balai. - - - - -TROU LA LA... - - -Je m’élançai à travers Montmartre, dans l’espérance d’un visage connu, -d’un être avec lequel j’aurais pu échanger des paroles quelconques. - -La nuit tombait sur les terrasses des cafés ou les hommes lisaient avec -fébrilité les journaux. On causait aussi par groupe avec animation et je -remarquai que les hommes barbus ou qui portaient de longs cheveux -avaient conquis soudain une plus grande importance, étaient entourés -d’une sorte d’auréole. Les faces rasées au contraire glissaient dans la -foule avec insignifiance, essayaient de se dérober à un vague mépris des -passants. - -Je me précipitai sur la place Clichy et cherchai sur le trottoir qui -fait l’angle de cette place et de la rue de Douai. - -Là, depuis des années très nombreuses, à quelque heure du jour ou de la -nuit que je sois passé, à midi, allant déjeuner dans un restaurant de -l’avenue de Clichy, à quatre heures du matin, sortant, l’esprit trouble, -de chez le peintre Dante, l’hiver, dans la neige, l’été dans la solitude -morne des vacances, j’avais toujours vu, immuable, bravant le fracas des -automobiles et le regard des agents, une femme très âgée, presque sans -forme, avec des yeux atones, n’ayant pour lumière que l’éclair d’une -clef qu’elle tenait à la main, j’avais toujours entendu sa voie -indifférente et éraillée murmurer à mon passage: - ---Viens-tu, mon chéri? - -Je m’étais irrité souvent qu’elle osât supposer que je puisse la suivre. -J’aurais voulus dans ma vanité, qu’elle me reconnût et qu’elle me notât -sur ses mystérieuses tablettes comme quelqu’un de trop distingué pour -rentrer dans sa clientèle et qu’il était inutile d’appeler. Elle m’avait -importuné souvent parce que j’aimais regarder la devanture du libraire -qui se trouve là, et que dans ce cas elle s’arrêtait auprès de moi, -simulant un intérêt littéraire pour les livres alignés et qu’elle -répétait inlassablement, d’une voix sans accent: Viens-tu, mon chéri? -jusqu’à ce que je sois obligé de quitter la place. - -Je l’avais plaint quelquefois. Elle avait résisté à tous les changements -des lieux où elle vivait. D’une maison ancienne et entourée de vieux -arbres, on avait fait un lycée en face le libraire. Elle qui était -contemporaine des antiques omnibus à chevaux dont on atteignait -l’impériale par un marchepied, avait vu les modernes autobus et les -trams électriques qui viennent de Levallois. Je m’étais accoutumé à -considérer cette créature comme d’essence éternelle. - -Le trottoir de la rue de Douai était vide. Nul pas ne résonnait. Nulle -clef n’étincelait. - -J’attendis; je crus à un simple changement d’habitudes. Je descendis -jusqu’à la place Vintimille. Il n’y avait personne. Je revins. Pour la -première fois je pouvais regarder les livres tout à mon aise. La -librairie n’était pas encore fermée mais je ne fus pas tenté de le -faire. Il me manquait l’appel auquel j’étais accoutumé. La créature -avait disparu. Toute la puissance de la littérature avec la fantaisie -des poètes, l’invention des romanciers, que recélait la boutique du -libraire me sembla éteinte. Cette absence de la femme porteuse de clef -avait une profonde signification. Je me mis à marcher fiévreusement. - -Mais en passant devant un bar dont la porte était fermée, je vis avec -surprise à travers les carreaux qu’il était plein de monde et j’entendis -un bruit incompréhensible s’en échapper. - -J’y entrai et un singulier spectacle frappa ma vue. Autour des tables -étaient rassemblées de grosses matrones de Montmartre, marchandes à la -toilette, entremetteuses des petits hôtels, ouvreuses de music-hall -endimanchées, tireuses de cartes. Il y avait aussi quelques petites -femmes, habituées du Moulin rouge, quelques comédiens déchus devenus -souffleurs ou copistes, et aussi de jeunes hommes professionnels de -l’amour, la tête appuyée sur des mains chargées de bagues à bon marché. - -Mais les femmes étaient peu ou mal maquillées, les gestes maniérés des -jeunes gens avaient quelque chose de faux et de manqué. Soit par -pénitence, soir par économie, soit par mépris de la boisson, personne ne -buvait. Les tables étaient vides. - -Et dans une épaisse fumée, avec une dérisoire gravité, comme s’ils -accomplissaient un rite bouffon et solennel, tous ces êtres hybrides, -toutes ces épaves, chantaient d’une voix d’une tristesse infinie coupée -par instant d’un hoquet: - - Trou la la... Trou la la. - -Quel rite accomplissaient-ils? Quelle prière faisaient-ils? - -La douleur de ce chant me pénétra et je me hâtai de ressortir. Je -m’éloignai. Mais après avoir marché quelque temps, la curiosité me -tenailla et je revins sur mes pas. Sans doute, ce que j’avais entendu -n’était qu’un refrain familier de ce bar hanté par un monde spécial, que -l’on avait dû entonner au moment même où j’étais entré. - -Je franchis à nouveau la porte, O stupeur! dans l’opaque fumée, les -mêmes personnages immobiles, chantaient avec mélancolie. - - Trou la la... Trou la la. - -Était-ce la forme inattendue par laquelle participaient à la douleur -générale tous ces êtres ratés, ce rebut du théâtre et de la -galanterie?... Je ne sais. Mais la fumée du tabac, l’odeur, la gravité -horrible, l’immobilité de tous les assistants, ce chant -incompréhensible, donnaient à ce lieu l’aspect d’un cauchemar. - -Je m’assis et je vis à côté de moi un homme âgé qui avait une barbe de -plusieurs jours, une redingote noire élimée et un chapeau haut dont la -soie était soulevée par endroits et qu’il portait sur le derrière de la -tête. Je reconnus à n’en pas douter, quelque ancien grand premier rôle -d’une troupe de province. - -Je le regardai avec plus d’attention, je vis que de grosses larmes -coulaient sur son visage ridé et sur son col usé et trop large. - -Mais huit heures sonnaient. La rue retentissait d’un bruit de volets et -de devantures qui se fermaient, une patronne blafarde claquait des -mains. - -La plainte s’interrompit, il y eut des adieux et des mains serrées et -tout le monde sortit. - -Je suivis au milieu d’un groupe l’homme qui avait pleuré. Il parlait en -marchant, raide, un peu voûté, et il faisait de temps en temps un geste -trop grand, comme s’il déployait un manteau. - -Sa voix était profonde, émouvante et très jeune. Je ne distinguais -qu’incomplètement ses paroles, mais je compris cependant qu’il parlait -d’un fils unique qui était parti à la guerre et dont il n’avait pas de -nouvelles. - -Le groupe s’arrêta à l’angle de la rue Lepic. Je vis qu’on lui disait au -revoir avec un respect affectueux et l’homme monta seul et à grands pas, -la rue. - -Je ressentais pour lui une si grande pitié que je marchais encore -derrière lui. Dans la tristesse de ce temps, des inconnus s’abordaient -pour se parler avec amitié. Je résolus de lui dire quelques paroles -consolatrices. Je me mis à courir un peu, car il faisait de longues -enjambées et allait très vite. - -La rue Lepic était déjà absolument déserte. J’arrivai presque à côté de -lui. Je le regardai et je perçus que gravement, à demi-voix, ayant sur -son visage une grande douleur, il chantait: - - Trou la la... Trou la la... - -Alors, je redescendis en courant la rue Lepic, songeant combien sont -divers les moyens d’expression de notre cœur. - - - - -LES MARTINI COCKTAIL - - -Jacqueline a demandé un martini cocktail, elle a pris une paille, elle -fixe le verre de ses yeux bleus et elle boit avec lenteur, gravement -comme on accomplit un rite. - -Il y a de belles choses dans la couleur jaune du cocktail. Il y a la -transformation du lieu où l’on se trouve, l’amitié de Mme Germaine, la -patronne du petit bar où est servi le cocktail, la satisfaction du -chapeau et de la robe que l’on porte, la douceur crépusculaire. - -Mais quand il n’y a plus dans le verre étroit qu’un petit rond d’écorce -amère et les morceaux de la paille que l’on a cassée dans ses doigts -nerveux, on regrette ces belles choses et l’on demande un deuxième -martini cocktail. - -La couleur du deuxième martini cocktail est plus nuancée que celle du -premier, son or est plus ensoleillé, sa saveur est meilleure, le morceau -d’écorce amère y est moins amer. - -Et il y a des choses bien plus belles que dans le premier. - -Il y a la brièveté du temps, le sentiment que la guerre est peu durable -et passagère, que le peuple français est invincible, que tous les hommes -qui sont partis pour se battre reviendront vivants et sans blessure, -tous les hommes, surtout celui auquel pense Jacqueline. - -Ce deuxième martini cocktail produit un effet si agréable que, pour que -cet effet ne s’atténue pas, il faut se hâter d’en demander un troisième. - -Splendide est le troisième martini cocktail. Il rayonne et il fait -rayonner toutes choses autour de lui. La figure de Mme Germaine est -illuminée d’une glorieuse auréole. Le petit chasseur dans son uniforme -bleu est pareil à un officier de marine qui va pénétrer dans un -sous-marin. Des _Marseillaises_ bourdonnent au loin, des drapeaux -claquent. Il se trouve que, par le miracle de la boisson d’or et de la -paille, quelques jours ont suffi pour que la guerre soit terminée et -qu’un jeune soldat nommé Marco rentre à Paris, couvert de galons et de -décorations, à cause des exploits qu’il a accomplis. Il n’a qu’une -pensée au milieu de ses actions d’éclat, celle de Jacqueline... Et -maintenant il s’avance vers elle, appuyé sur une épée et elle va -l’embrasser. En face de nous, deux femmes et un artilleur plaisantent et -rient car il n’y a que des événements heureux causés par la guerre et un -bonheur immense pénètre le monde. - ---Vous pleurez, Jacqueline. Je viens de voir une larme tomber dans votre -verre vide. Une autre est au bord de vos paupières. Voilà votre petit -mouchoir brodé. Essuyez-la vite. - -«Je sais que parmi les belles pensées et les belles images que vous avez -vues dans l’or magique des martini cocktail il n’y avait aucune -représentation de mon amitié. Cela ne fait rien. Je vous défendrai -contre le quatrième martini cocktail et je vous ramènerai chez vous. -C’est un effet bien connu de ce breuvage merveilleux. Il fait venir la -tristesse après la beauté. Du reste, l’une n’accompagne-t-elle pas -l’autre dans toutes les choses de la vie? - -«Vous me répondez que vous avez horreur des martini cocktail mais que -vous en buvez seulement à cause du souvenir, parce que Marco les aimait. - -«Venez, laissons là le verre où il n’y a plus que la larme et l’écorce -amère.» - - - - -CE QU’A DIT LE BOUDDHA AUX YEUX D’OR - - -Et ce soir-là, le Bouddha aux yeux d’or qui était sur la cheminée de la -petite fumerie de la rue Caulaincourt, parla à l’homme couché sur les -nattes en face de lui, et voici les paroles mémorables qui furent dites: - -«Ancien magistrat colonial, lève-toi. Les jours sont venus où les -mandarins doivent devenir des guerriers et revêtir le costume des -samouraïs. O vivant endormi, après des années d’une vie immobile, tout -moite d’opium et de songe, tu vas être traversé par le soleil, tu vas -porter des armes, tu vas t’efforcer de tuer. - -«Tu m’as rapporté, jadis, roulé dans une couverture, de Cao-Bang, petite -ville lointaine de la frontière d’Indo-Chine, où tu m’avais acheté pour -quelques pièces d’argent à un vieux bonze. Ce vieux bonze avait sculpté -mon image grossière dans le bois d’un palétuvier frappé par la foudre et -par conséquent désigné par les puissances. C’est pourquoi je suis un -dieu favorable. Depuis tu t’es plu à dire à tes amis que tu m’avais ravi -nuitamment dans une pagode, où j’étais l’objet d’un culte ancien, et -cela au prix de mille dangers. Mais je t’ai pardonné ce mensonge, car tu -ne peux connaître combien la vérité de mon origine est plus belle que -ton invention, étant de la race des Occidentaux. - -«Tu m’as traité avec honneur, tu m’as donné la meilleure place dans ta -maison, tu as suspendu sur mon front une petite lanterne de bronze, -achetée, il est vrai, dans un bazar de Paris, mais qui est un signe de -vénération. Aussi je te protège et je conduirai ton visage jauni et ton -ombre falote dans les rues des villes, sur les routes des champs, parmi -les épreuves redoutables qui t’attendent. - -«Voilà des années que tu n’es sorti de ton appartement que pour te -rendre dans la fumerie d’un ami. Depuis trois heures de l’après-midi, -heure de ton réveil, jusqu’à six heures du matin, moment où tu tombes -dans un vague demi-sommeil, tu fumes sans cesse, le front appuyé à un -dur coussin de cuir, parmi les armes, les soies bariolées, les -brûle-parfums, les boîtes laquées, rapportés comme moi de là-bas. Hors -la qualité de la drogue noire que tu absorbes et la conversation d’un -tout petit nombre d’amis, fumeurs comme toi, toutes choses te sont -indifférentes. Tu ne lis jamais les journaux où sont écrites les choses -qui arrivent dans l’Occident, tu ignores et tu redoutes la lumière du -jour, tu as borné ta vie à la distance où monte en tournoyant la fumée -de ta pipe, et il semble que cette grande chimère qui est brodée sur ta -porte te défende, en écartant ses ailes rouges, contre les atteintes du -monde. - -«Tu as eu assez de force d’âme pour résister aux conseils de ta -concierge, dont l’esprit est peu enclin au rêve et qui s’apitoie sur la -forme de ta vie. Tu as pu braver les conseils d’un ami, colonial comme -toi, dont la santé est délicate et qui, chaque fois qu’il vient te voir, -découvre sur ton visage les stigmates d’une maladie de foie. Tu as su te -rire d’un autre ami craintif qui, plusieurs fois, t’exhorta à détruire -sur le champ tout ce qui te servait à fumer, y compris cet admirable -opium de Bénarès qui se fabrique si coûteusement à Londres, car il -prétendait savoir d’une source mystérieuse et certaine que la police -allait perquisitionner chez tous les fumeurs de Paris. - -«Tu pensais pouvoir conduire ton existence jusqu’à la mort, dans la -sagesse d’une rêverie perpétuelle, au milieu des visages des amis, parmi -les volutes de la fumée brune. Tu t’es trompé. Les Puissances inconnues -en ont décidé autrement, et des millions de destinées humaines vont être -lancées hors de leur voie. - -Ancien magistrat colonial, comment feras-tu? Il te faudra marcher durant -les journées avec un sac sur le dos, il te faudra, le soir, t’étendre -sur la terre nue, sans grésillement familier, sans clarté rougeâtre, -sans fumée noire. - -«Alors, voici ce que je te prescris de faire: - -«Les hommes s’accordent volontiers à fixer le terme de la guerre à -quatre mois environ. Les prévisions des dieux doivent être conformes à -celles des hommes. Tu peux compter sur quatre mois de guerre, quatre -mois durant lesquels il te faudra soutenir à tout instant contre -toi-même une lutte bien plus terrible qu’avec l’ennemi. Une aspiration -immense de fumer tes trente pipes quotidiennes absorbera tes facultés. -Tu ne peux emporter avec toi ni le plateau ni la lampe. Alors tu -remplaceras ces pipes par des boulettes que tu absorberas. Cinq -suffiront pour chaque journée. Dans trois jours quand tu partiras, tu -dois avoir six cents boulettes dans ton sac. Ainsi tu tiendras ta place -d’homme parmi les hommes; et, si elle se présente à tes yeux, tu pourras -regarder la mort sans faiblesse.» - -Ainsi parla le Bouddha aux yeux d’or dans la fumerie de la rue -Caulaincourt. - -Dans le même temps le peintre Dante et quelques amis de l’ancien -magistrat colonial se demandaient avec inquiétude comment un homme qui -vivait couché, qui n’avait pas vu depuis si longtemps la lumière du -jour, et auquel l’opium était aussi nécessaire pour vivre que le pain -pour les autres, allait pouvoir, sans transition, faire un soldat. - -Ils vinrent chez lui pour lui annoncer la nouvelle de la guerre. Ils le -trouvèrent debout, calme et résolu. - -«J’en suis à ma trois cent quatre-vingt-cinquième boulette, leur dit-il -en souriant. J’aurai tout à l’heure fini de fabriquer ma provision de -courage.» - -Pour la première fois, il avait tiré ses rideaux, ouvert sa fenêtre et, -de ses yeux sans éclat, il s’exerçait à contempler cet ami qu’il n’avait -pas revu depuis si longtemps, le soleil. - - - - -PAROLES DANS LA FUMERIE - - -Le poète Jean Noël, sur la natte où il fumait, se souleva un peu; il -posa la pipe d’ivoire, incrustée d’argent, sur le plateau qui était -devant lui et il dit: - ---Que les peuples soient en guerre, ceci est encore le moindre des maux. -D’aussi loin que nous pouvons remonter dans le cours des âges, nous -voyons que les hommes sont naturellement des guerriers. De tout temps -les nations se sont jetées les unes contre les autres, non pour de -profonds intérêts de races, mais pour des fantaisies de souverains ou -des spéculations de financiers, Des millions d’hommes se battent et -meurent pour les intérêts d’une minorité et ne protestent pas. Même ils -attribuent à cette duperie un sens glorieux. C’est que la guerre est un -état naturel. Il ne faut ni s’étonner ni s’enrager à l’extrême des maux -apparents que nous lui voyons causer. Il faut craindre seulement ses -maux invisibles. - -Le poète Jean Noël prit au bout d’une aiguille une gouttelette noire -d’opium, il l’offrit à la flamme de la lampe rougeâtre, il la fit se -gonfler et fumer, il la roula avec un soin amoureux et, quand elle -adhéra à la pipe, il reprit: - ---Si les hommes consentent à mourir en grand nombre, sans intérêt -direct, sans espérance immédiate, c’est que leur instinct leur enseigne, -à défaut de raison, que la vie est misérable, et que la mort est une -intervention sans grande importance que l’on peut risquer sans but, -parce que l’on court le risque tous ensemble et que les musiques -militaires vous enivrent. La perte des vies n’est pas ce qu’il faut -redouter dans la guerre. Bien plus que les mitrailleuses, les shrapnells -d’obus, les bombes incendiaires, les torpilles et les mines flottantes, -bien plus que les tétanos, les typhus, les choléras ou les pestes -qu’engendrent les grandes agglomérations humaines sans hygiène, nous -devons craindre l’épidémie du mal qui va se répandre dans nos âmes. La -petite supériorité que nous avions eu tant de peine à acquérir est -meurtrie et abîmée. Ce faisceau choisi de nos sensibilités, que nous -avions cultivé en nous avec tant de soins, va se faner comme un bouquet -dont on ne renouvelle pas l’eau. Ce qui nous faisait bons et artistes -risque d’être détruit par le souffle de mal qui vient de la guerre. - -Comme si, pour remédier à cette destruction morale, un cordial était -nécessaire, le poète Jean Noël, ayant placé sa pipe sur la lampe, aspira -longuement plusieurs bouffées, dont il rejeta avec lenteur la fumée. - ---C’est à mon tour, dit une femme que personne ne connaissait et qui -était déjà venue plusieurs fois. Elle n’avait jamais parlé, et fumait -sans cesse. - ---Il me semble que je l’ai connue autrefois au quartier latin, avait dit -d’elle, en matière d’introduction, le peintre Dante qui l’avait amenée. - -Il y avait aussi là, couchés sur les divans ou les tapis, Jacqueline qui -espérait trouver l’oubli de son chagrin, deux êtres indistincts et sans -forme, tout au fond de la pièce, et un homme d’aspect joyeux qui ne -fumait jamais et ne venait que pour faire des études de mœurs, -disait-il, en réalité dans l’espoir de bonnes fortunes faciles. - -Polly et Dolly étaient immobiles, pelotonnées dans un coin, l’une contre -l’autre. De temps en temps, un de leurs deux visages ingénus -apparaissait hors de l’ombre, fixait sur tout le monde des yeux étonnés, -puis disparaissait à nouveau, et l’on comprenait sans le voir qu’il -retournait à la douceur du baiser. Le peintre Dante, dans un kimono trop -long, servit le thé. Parfois il s’arrêtait et, désignant de sa main -tendue, soit le reflet de la lanterne chinoise sur une étoffe ancienne, -soit un pied nu qui émergeait d’un peignoir, soit l’ensemble des choses -qui se présentaient à ses yeux, il disait: - ---Hein? Est-ce assez joli de couleur? - -Et son habitude d’admirer la couleur des choses dans ce lieu où régnait -une ombre perpétuelle était si grande que parfois, couché sur le dos, -venant d’aspirer une pipe et la savourant, il fermait les yeux et disait -encore: - ---Est-ce assez joli de couleur? - -Le bruit des tasses s’arrêta, un baiser de Polly à Dolly passa comme un -petit souffle de tendresse, et le poète Jean Noël reprit encore: - ---Nous assistons dès maintenant à la renaissance du mal. Si la guerre a -suscité des héroïsmes assurément admirables, elle a développé dans l’âme -humaine une puissance de mal bien plus grande. Nos beaux rêves -d’autrefois sont remplacés par des imaginations meurtrières et -sanglantes. Quand je me réveille la nuit, mes vœux deviennent des -images, et je vois au loin des millions d’Allemands culbutés, des canons -qui sèment la mort parmi eux, des flottes entières qui coulent avec -leurs équipages. Ces rêves sont cruels et douloureux, ils sont le signe -de la passion et non de la supériorité. N’avez-vous pas remarqué autour -de vous, dans les petites actions de la vie, une activité inaccoutumée -du mal. De toutes parts, les lettres anonymes, les dénonciations -affluent. Beaucoup de gens, qui sont d’excellents patriotes, sont -accusés, sans une ombre de prétexte, d’espionnage au profit de -l’Allemagne, uniquement parce que leur visage déplaît au locataire qui -habite en face leur appartement. D’autres sont obligés d’aller chez le -commissaire de police, de montrer leurs papiers, d’établir que de père -en fils ils sont de lignée française, parce que leur concierge n’a pas -de sympathie pour eux. Des rancunes cachées éclatent, des haines qui -couvaient se donnent libre cours. On calomnie avec plus de facilité, on -accuse pour rien. On annonce volontiers que tel ami a une jambe coupée, -que tel autre est mort, et une joie secrète perce sous une hypocrite -affliction. La mort est devenue familière, la catastrophe est devenue -l’élément quotidien, et au lieu de souffrir dans cet élément, l’humanité -s’y meut avec une aisance inattendue, semble s’y complaire et s’y -délecter. Toutes les espérances formées par les idéalistes humanitaires -viennent de s’écrouler. Les hommes n’évoluent pas vers le bien. Ils sont -mauvais. Ils ont pris pour s’en aller vers le progrès une voie qui est -une erreur. Nous sommes sur un faux chemin. Nous faisons partie d’une -humanité manquée puisque tout l’effort moral accompli aboutit à ce que -nous voyons à présent. - -Polly souleva sa tête ébouriffée comme pour témoigner par sa surprise -que le mal avait des exceptions. Un des êtres obscurs qui étaient dans -un coin et que l’on ne voyait pas, dit: - ---Mais non, la guerre est une manifestation de l’amour. - -Un silence s’établit. On attendait une explication. Elle ne se produisit -pas. - -Jean Noël parla à nouveau: - ---Si nous voulons garder la petite somme de sensibilité que nous avons -acquise, cette richesse précieuse qui nous fait goûter la qualité des -émotions, la beauté des arts, il faut que notre esprit demeure -inattentif aux choses horribles de la guerre. Je suis décidé à ne plus -lire les journaux et à m’enfuir en courant lorsque je rencontrerai dans -la rue quelqu’un qui voudra me faire un récit de bataille. Je veux que -les échos des atrocités expirent à ma porte. Je sortirai de chez moi le -moins possible pour ne pas connaître davantage que les hommes s’en -reviennent vers la sauvagerie de leurs aïeux. Je protégerai mon rêve -ancien, je vivrai avec lui seul, je le défendrai contre la tristesse de -ce temps. Je suis résolu à ignorer la guerre. - -Des paroles diverses et confuses furent échangées sur ce point de vue. - -L’homme d’aspect joyeux qui ne fumait pas déclara qu’il avait fait sa -demande d’engagement volontaire. Une voix qui sortait de l’ombre dit -encore avec autorité: - ---La guerre est une manifestation de l’amour. - ---Mais pourquoi? dit le peintre Dante. - -Il n’y eut aucune réponse. - -Dolly et Polly s’étaient roulées pour dormir dans le même peignoir. -J’avais pris la main de Jacqueline, on n’entendait plus que le -grésillement de l’opium manié par la femme qui fumait sans cesse. - -Quelqu’un qui se leva heurta du pied une tasse de thé, et cela fit -autant de fracas pour les oreilles sensibles des fumeurs que si un -quartier de Paris avait sauté. - ---Cette lumière me fait mal aux yeux, dit Jacqueline. - -Le poète Jean Noël attira le plateau à lui, et il souffla sur la lampe -comme on souffle sur son bonheur. - - - - -LA PSYCHOLOGIE DES LETTRES - - -Jacqueline reçoit des lettres de Marco. Elle se plaint de n’en pas -recevoir un assez grand nombre, mais enfin elle en reçoit. Elle me -consulte sur la portée, le sens amoureux des phrases qu’elles -contiennent. Je tiens à lui faire plaisir et je m’efforce d’être un -commentateur favorable de textes souvent arides. - -«Barbas, mon adjudant, est décidément un homme charmant. Nous avons pris -l’apéritif, puis dîné ensemble hier... Barbas m’a assuré que nous -quitterions le dépôt la semaine prochaine... Je suis très content d’être -l’ami de Barbas... J’espère qu’après la guerre tu feras la connaissance -de Barbas...» - -Cette dernière phrase surtout me sert d’argument. - -Une des caractéristiques de l’amour est de vouloir que tous les êtres -qui vous sont chers soient réunis par une affection commune. Marco a une -nouvelle et grande amitié, celle de l’adjudant Barbas. Puisqu’il -voudrait que Jacqueline connaisse Barbas, c’est qu’il aime Jacqueline. - -Oui, mais pourquoi les lettres de Marco ne sont-elles pas pleines des -marques de tendresse qu’elles renfermaient autrefois? - -Je m’efforce de démontrer que l’âme de Marco suit une évolution à peu -près générale chez les jeunes gens dont la guerre a changé brusquement -le mode de vivre. - -Ils sont soudain retournés en arrière de quelques années, ils sont -redevenus des camarades, des êtres faits pour vivre entre hommes, avec -des plaisirs d’exercice physique, de beuveries, de nourriture et de -conversations grossières. Leurs maîtresses, la vie parisienne, le cadre -ancien, sont des choses dont ils rougissent presque avec les hommes -vulgaires qui, à présent, sont leurs chefs et dont ils recherchent -l’amitié. Il ne faut pas s’alarmer de cela. L’amour reprendra ses droits -un peu plus tard, c’est une sorte de trêve de l’amour qui va durer -autant que la guerre. - ---Mais enfin, dans ce dépôt d’Albi, il me trompe peut-être. - ---Mais non, Jacqueline. C’est une chose bien connue qu’il n’y a pas de -femmes en province, et surtout dans le Midi. Toutes les femmes sont à -Paris. Ailleurs il y a des hommes et une vaste catégorie humaine où l’on -peut trouver des mères, des sœurs, des tantes, avec des visages où sont -des qualités de prévoyance, de sagesse, de bonté, mais il est impossible -d’y découvrir l’ovale au teint clair que surmonte un petit chapeau de -rien du tout très à la mode, qui peut faire le visage d’une maîtresse. - -Que de fois, il y a quelques années, avec la naïve illusion de la -jeunesse, j’ai débarqué dans des villes de province et je me suis élancé -sur des esplanades désertiques et ensoleillées, faisant tourner ma canne -et jetant de droite et de gauche des regards enflammés. Des familles -mornes me croisaient. Il y avait des jeunes filles au visage trop bien -portant, un peu rouge, et dont j’étais séparé, du reste, par l’abîme des -préjugés sociaux. - -On m’amenait voir la gérante du bureau de tabac. Certes, elle semblait -favorable à une conquête assez rapide. Mais quand on avait fait une -provision de cigarettes suffisante pour une consommation de plusieurs -mois, quand on avait toutes ses poches bourrées de boîtes d’allumettes -et assez de timbres pour un an de correspondances, on s’apercevait qu’on -en était au même point et que son sourire engageant en vous offrant un -paquet de Gianaclis était le même pour tous les jeunes gens de la ville, -automatique et éternel. - -On me montrait à la musique deux ou trois femmes qui avaient la -réputation d’avoir beaucoup d’amants. Mais ces amants étaient le -procureur, les professeurs du lycée, les conseillers de préfecture, des -gens établis dans la ville qui avaient pu avancer, pour cette conquête, -un capital énorme de parties de cartes avec le mari, de promenades avec -la mère, de cadeaux et de temps perdu. - -Le voyageur était irrévocablement voué à la solitude sentimentale. Cette -solitude devait être aussi inexorable pour le simple soldat qui ne -pouvait agir ni par le costume ni par le prestige de la situation. - -Non, Jacqueline ne devait pas être trompée. - ---Cependant, on m’a dit que dans chaque ville de province... pour les -soldats... il y avait une maison... - -Je me récrie que Marco est un être bien trop délicat. Je me rappelle une -petite ruelle antique, des maisons de briques le long du Tarn sur -lesquelles s’allonge l’ombre de la cathédrale, et les seuils où se -tiennent deux ou trois femmes aux peignoirs bariolés, tandis que d’un -corridor d’une extraordinaire saleté se dégage un souffle d’ail et de -parfums à bon marché. - -Un souvenir de collège me revient. Je crois entendre le piano faussé, je -revois les glaces rayées, la clarté du gaz qui s’y reflète, les meubles -aux velours usés. Je pense en moi-même que ces fêtes de la dix-huitième -année ont parfois de singuliers retours dans le cœur des hommes. - -Je sais combien la créature est faible. Je me représente la tristesse de -Marco évoquant, auprès d’un corps mille fois flétri par toute une -garnison de guerre, la forme longue et pure de Jacqueline, et j’ai pitié -de lui pour ce dégoût, pour cette épreuve à laquelle on n’échappe pas, -inexorable comme le conseil de révision, ou le voyage dans un train de -troisième classe bondé et c’est avec une immense sincérité que je répète -en songeant à sa trahison: - -«Rassurez-vous, Marco vous aime.» - - - - -L’HÉROISME DE LA CHASTETÉ - - -La petite Mariette, au milieu des coussins, dans l’ombre de la fumerie, -faisait, de ses babouches arabes à ses cheveux répandus, une ligne -droite de chair tendue et frémissante. Parfois cette ligne devenait un -arc voluptueux, et ses ongles crispés faisaient un petit bruit sur le -satin qu’elle égratignait. Un léger soupir soulevait sa gorge dure de -vingt ans, et entre ses cils demi-clos, ses prunelles étaient deux -gouttes d’or voilées. - -Mon ami Jean Noël venait de prendre, du bout de l’aiguille, une -gouttelette sombre. Je lui fis un signe. Il posa la pipe et l’aiguille. -Il se détourna légèrement et, avec le geste de quelqu’un qui cherche un -objet qu’il vient de laisser tomber, il promena sa main sur la main et -sur le poignet de Mariette. - -Brusquement l’arc se détendit et lança sa flèche qui retomba en une -gerbe de paroles. - -«Non, mon petit, ce n’est pas la peine. Je n’ai jamais été fidèle, tu le -sais bien. C’était même mon principe, ma ligne de conduite, de ne pas -l’être. Je m’acquittais assez bien de mes devoirs de maîtresse infidèle -vis-à-vis de Jacques, qui me connaissait et avait assez d’amour pour me -pardonner ce que ma maladresse lui laissait quelquefois savoir. Mais -tout cela c’était avant la guerre. Maintenant je suis une femme sage. -C’est un état très nouveau pour moi, et je ne cache pas que je le trouve -très pénible. Mais j’ai mis mon point d’honneur à porter jusqu’au bout -le fusil et le sac de la chasteté. Je suis, moi aussi, en campagne. Je -vaincrai. Certes, ce ne sera pas sans peine. Jamais les tentations ne -furent aussi nombreuses. Jamais, semble-t-il, il n’y eut autant d’hommes -à Paris. Puis l’absence d’occupations, l’oisiveté forcée inclinent -davantage vers l’amour, Je ne parle pas de mes camarades aviateurs qui -m’accablent de lettres et dont l’uniforme est si séduisant. Je ne parle -pas des étrangers; même appartenant à des pays neutres, leur qualité -d’étrangers les rend un peu suspects. C’est surtout aux officiers -blessés qu’il est difficile de résister. Je me dis en moi-même que je -commets peut-être une faute en restant insensible aux œillades de ce -jeune sous-lieutenant que je rencontre avenue du Bois et qui marche avec -des béquilles. Ce serait peut-être une forme du devoir que de le -consoler un peu. Qui sait? Avant un mois, sa jambe sera guérie, il -repartira et il emportera le souvenir de ma froideur. Il pensera là-bas: -«Cette jeune femme qui m’était si sympathique s’est détournée de moi -parce que j’étais blessé et que j’avais des béquilles.» Ainsi j’aurai, -sans le vouloir, aggravé les maux de ce jeune homme qui a versé son sang -pour nous défendre. N’ai-je pas eu tort? Mais le devoir alors serait -trop agréable. Il faut qu’il soit douloureux. Alors je suis sage. Et -quand on est comme moi ce que, vous autres hommes, vous appelez -communément une femme de tempérament, on souffre. Je suis contente de -souffrir. Je lutte avec un instinct puissant qui est en moi. Je sens -passer quelquefois autour de ma chair une flamme aussi chaude que celle -des canons, qui m’enveloppe et qui m’embrase. Je résiste aux assauts de -la volupté, je brave les explosions du désir, je reste debout sous -l’éclair de l’amour. C’est ma manière de faire la guerre. Et quand celui -que je n’ai pas assez aimé reviendra, je pourrai au moins lui offrir en -échange de toutes les souffrances qu’il aura connues une toute petite -goutte d’héroïsme dont il comprendra la beauté parce qu’il sait la -faiblesse de ma chair.» - -La grande Lucienne, qui n’avait rien dit jusque-là, mais qui écoutait, -accoudée sur son bras brun, à l’attache un peu vulgaire, eut un -mouvement d’indignation qui fit s’entrechoquer des colliers faux et -s’écria: - -«Cette manière de comprendre la vie pendant la guerre est stupide. -Mariette se fait souffrir et elle ne donne aucune joie à personne. Tout -le monde est bien assez malheureux pour ne pas augmenter encore la -tristesse en se forgeant des idées qui ne servent à rien. Moi, je ne -m’en cache pas, en un mois j’ai été la maîtresse de trois militaires que -je ne connaissais pas, qui sont partis, et que je ne reverrai peut-être -jamais plus.» - -Dans l’ombre, sans les voir, je sentis des sourires sur les visages, -exprimant que dans l’esprit de tous, ce nombre devait être très -inférieur à la réalité. - -La grande Lucienne entra dans une longue et minutieuse énumération de -détails que je n’entendis pas. Il en résultait qu’elle avait inspiré -trois passions également fortes et dont le témoignage lui parvenait -chaque jour par une triple correspondance aux termes enflammés. - -«Le devoir de chaque femme, reprit-elle, dans les circonstances -actuelles est la générosité d’elle-même. Nous renfermons mille joies -dans les lignes de notre beauté, nous ne devons pas en être avares pour -ceux qui vont peut-être mourir demain.» - -Un invisible sourire flotta encore dans l’atmosphère chargée de fumée, -disant que les joies dont parlait la grande Lucienne n’étaient pas au -nombre de mille et d’une qualité moins précieuse qu’elle semblait -l’indiquer.» - -«Il faut nous donner, insista-t-elle encore bien inutilement, c’est là -notre vraie mission». - -Et elle s’allongea paresseusement comme si une pose d’abandon devait -fortifier l’énergie indubitable de ses intentions. - -Jean Noël fit un vague geste de son côté, et sa main effleura la -chevelure brune qui tombait en boucles dures autour du front en arête de -la grande Lucienne. Il prit quelques mèches qu’il froissa entre ses -doigts. Mais il se détourna rapidement vers la lampe et vers la pipe et, -comme s’il parlait à ces objets familiers et à moi-même en même temps, -il dit: - -«Quand on n’a pas ce qu’on désire, il est vain de désirer ce qu’on peut -avoir.» - - - - -CHEZ LA VOYANTE - - -C’est une chose très connue, me dit Jacqueline. Toute la guerre à été -annoncée par un moine du moyen âge. Mon ancienne femme de chambre, qui -est maintenant manucure, est venue me voir hier et m’a parlé d’une jeune -fille extraordinaire qui fait des prédictions et lit dans les cartes. Il -n’est pas douteux que certaines personnes aient le don de voir dans -l’avenir. C’est prouvé et même scientifique. Je voudrais savoir si je -vais recevoir bientôt une lettre de Marco. Voilà l’adresse que m’a -donnée mon ancienne femme de chambre. Allons-y. - -Je sais que d’une façon générale, les voyantes, désireuses de contenter -et d’augmenter leur clientèle n’annoncent que des choses heureuses. Je -consens donc à satisfaire le désir de Jacqueline, et nous partons. - -L’extraordinaire jeune fille habite, dans un quartier très éloigné, une -maison très pauvre. L’escalier est minable, une odeur de bois pourri et -de cuisine s’en dégage et je m’étonne en le gravissant que des gens qui -ont le pouvoir de connaître les choses futures, l’emplacement des -trésors cachés, les pensées secrètes des hommes, ne se servent pas de -ces vertus pour améliorer un peu leur sort matériel et obtenir au moins -de mener leur vice prophétique dans des lieux moins nauséabonds. - -Sur une porte à droite du cinquième étage est collée une étoile de -papier doré. Cette étoile, et après que la porte se soit ouverte, -l’andrinople rouge qui tapisse les murs de l’antichambre, nous indique -que nous venons de pénétrer dans un domaine magique. - ---Quelques instants seulement, dit un gros homme d’aspect joyeux, qui -ressemble à l’idée qu’on se fait de Tartarin. Ma fille est occupée avec -des personnes, des personnes considérables, qui sont venues la -consulter. Elle va être à vous. - -Il nous fait asseoir dans une salle à manger modeste et il nous -entretient de ses vues personnelles sur la guerre. Je détourne la -conversation et je lui demande comment il s’est aperçu du don de double -vue de sa fille. - -«Ce n’est pas à proprement parler de la double vue, c’est de la voyance, -la connaissance merveilleuse des faits passés et futurs que possède -cette âme élue, déclare-t-il avec orgueil. J’ai tout ignoré jusqu’à ce -qu’elle eut quinze ans. Un de mes amis qui est placier en vins déjeune -un jour avec nous. Il regarde ma fille et dit: Je n’ai jamais vu d’yeux -pareils. Je me suis occupé de magnétisme et je suis sûr qu’on pourrait -l’endormir. Je réponds: A quoi bon? Il reprend: Faisons une expérience. -Ma femme a égaré ma montre et ne peut la retrouver. Je vais endormir la -fille et le lui demander. - -Il fait des passes et lui ordonne de dormir. - ---Où est ma montre, demande-t-il? - ---Elle est au Mont-de-Piété, dit ma fille. - ---C’est impossible, s’écrie mon ami. - ---Le reçu est dans le porte-monnaie de votre femme. - -Il rit et la réveille. - ---Ta fille n’a pas le don de double vue, dit-il. - -Mais le soir même il revenait. Il avait trouvé le reçu dans le -porte-monnaie, et sa femme avait avoué avoir porté secrètement la montre -au Mont-de-Piété. - ---Depuis ce temps j’endors moi-même ma fille. Vous ne pouvez pas vous -douter de la quantité de choses qu’elle a pu prédire et qui sont -arrivées. Aussi beaucoup de personnages très importants viennent la -consulter. Sa renommée s’est accrue, on a parlé d’elle, et l’on accourt -maintenant ici de tous les points du monde. Un des plus grands banquiers -de Paris ne fait pas une seule affaire sans demander à ma fille une -ligne de conduite. Il m’est absolument interdit de révéler certaines -visites que j’ai en ce moment. Cependant je peux vous le confier parce -que vous avez l’air de personnes très sérieuses. Un officier -d’état-major était à cette même place ce matin. Il y a certaines -opérations militaires qu’on hésite à faire en ce moment et dont dépend -l’issue de la guerre. Faut-il engager ces opérations? C’est ce que les -chefs se demandent. Mais je ne peux, sous aucun prétexte, vous en dire -davantage. - -La porte s’ouvrit et nous fûmes en présence d’une jeune fille un peu -forte, aux yeux humides, avec des bandeaux noirs. - -Elle sourit en nous voyant et nous fit passer dans une petite pièce, -tendue aussi de rouge. - -Son père fit vaguement quelques passes magnétiques de son côté et dit à -voix basse: - ---Elle est endormie, je vous laisse. - -La jeune fille avait pris La main de Jacqueline. - ---Vous avez un ami qui vous aime beaucoup. Oui, vous êtes entourée de -beaucoup d’amour. - -Ici, elle interrompit une seconde l’extase qui commençait pour me jeter -un long regard. - ---Il faut aimer cet ami. Vous recevrez des lettres d’affaires et vous -serez entravée dans vos projets. Il y a un voyage en perspective et des -ennuis. Mais l’amour de votre ami vous assure le triomphe. - -Elle me jeta un nouveau regard, comme la palme qui devait assurer ce -triomphe. - -Elle dépeignit ensuite longuement et sous des couleurs agréables le -caractère de Jacqueline, puis le caractère de son ami, un homme -d’affaires très intelligent qui devait la conduire par la main à un -bonheur éternel. - -Elle ponctuait chaque parole d’un regard ou d’un sourire vers moi pour -qu’il n’y ait aucun doute sur l’ami auquel ces éloges étaient adressés. - ---Mais enfin, dit Jacqueline, la personne à laquelle je pense, -m’aime-t-elle. - ---Je vois l’amour, la réussite et le bonheur pour vous deux, dit-elle: -et je crus que, dans sa certitude de notre union, elle allait mettre la -main de Jacqueline dans la mienne et nous donner une bénédiction -supra-terrestre. - -Nous nous levâmes. - -Le pouvoir du merveilleux est si grand sur les femmes que Jacqueline eut -encore la naïveté de me murmurer à voix basse: - ---Demandez-lui quand la guerre finira. - -Je posai la question. - ---Je vois de grands mouvements d’hommes, beaucoup de feu et beaucoup de -sang. Je vois l’empereur d’Allemagne couché au bord d’un petit bois, -dans un champ de trèfle. La guerre finira entre le 25 et le 30 septembre -1915. - -Tout cela, avec les salutations et les amitiés du père, ne coûtait, -comme prix de guerre, que cinq francs. - -Dans l’escalier noir, Jacqueline dit: - ---Ainsi la guerre va durer encore deux mois. - -Et, sur le seuil, elle s’appuya sur mon bras et elle dit encore: - ---Est-ce drôle, elle a cru que vous étiez mon amant. - -Et elle rit en pressant son épaule contre la mienne. - -Je ne trouvai pas que c’était drôle, mais je goûtai la sympathie qui -était venue d’elle à moi par la porte entr’ouverte du merveilleux. - - - - -LA DANSEUSE - - -Nous avions besoin d’essence. L’automobile s’arrêta à l’extrémité d’un -petit village. Pendant que le chauffeur s’élançait vers une boutique -avec ses bidons, nous fîmes quelques pas en avant. - -Il faisait très chaud et l’ombre des platanes ne nous protégeait qu’à -demi. Derrière une barrière, il y avait un potager, puis un terrain -lépreux et une sorte de ferme. - -Un chien aboya. Nous nous avançâmes dans l’intention de demander du -lait. - -Sur le seuil de la maison parut une paysanne grande et svelte. Elle nous -fixait avec des yeux stupéfaits, puis elle poussa un cri et agita les -bras en courant vers nous. - -La paysanne était Pomone, la danseuse du Moulin-Rouge, une amie de -Jacqueline. - ---Vous le voyez, dit-elle, je suis retournée à la terre. La guerre m’a -rendue aux occupations de mon enfance. Je fais du jardinage, je bêche, -j’arrose. - ---Qu’est devenu le petit Luco, demandai-je? - -C’était son amant, un jeune danseur, qui jouait avec elle de petits -ballets à deux personnages. - ---Je ne sais pas. Il n’avait aucun talent. La seule chose bien que je -lui ai vu faire a été de mimer la peur quand la guerre a été déclarée. -Je ne danserai jamais plus avec lui. - -Pomone nous fit entrer. Sa grand’mère, une très vieille paysanne, était -assise dans une rustique salle de ferme devant une grande table en bois. - ---Il y a à peine un mois que j’ai quitté Paris, et la vie de théâtre me -paraît déjà si lointaine. J’ai voulu me rendre utile. Que pouvait faire -une danseuse du Moulin-Rouge? Je pensais que ce qu’il y avait de mieux, -puisque je n’avais aucune capacité pour être infirmière, était de faire -sortir de la terre quelques rangs de légumes, de collaborer, pour une -parcelle infime, au grand effort général. - -Nous nous étions attablés devant des verres de vin rouge que nous avait -servis Pomone. - -A ce moment nous vîmes plusieurs soldats âgés, des territoriaux gardiens -de voie ferrée qui étaient à la porte et se demandaient en nous voyant -s’ils devaient entrer. - -Pomone rit. - ---Ils viennent pour la représentation. Que peut faire aussi une danseuse -quand elle a arrosé des choux ou arraché des pommes de terre? Elle peut -danser. C’est ce que je fais pour ces soldats. Je leur donne le soir une -représentation. Ils s’ennuient tellement! Et puis, il y en a qui -n’avaient jamais vu de danseuse de leur vie! - -Une quinzaine de soldats étaient entrés. Ils étaient timides et -parlaient à voix basse. La grand’mère avait ôté les verres et poussé la -table. - -Pomone nous avait quittés, et nous l’avions entendue monter l’escalier. - -Elle redescendit au bout de quelques minutes. Mais ce n’était plus la -paysanne de tout à l’heure. Elle s’était maquillée rapidement et elle -était en maillot et en tutu. - ---Voilà l’orchestre, nous dit-elle en nous montrant un jeune homme un -peu bossu. C’est le fils du pharmacien: il a un violon et il joue -n’importe quoi pour m’accompagner. Du reste, vous allez voir. - -Pomone dansa comme il me sembla qu’elle n’avait jamais dansé de sa vie. -Elle dansa l’héroïsme, l’amour, l’espérance, le goût de la beauté, le -désir de la victoire, les sentiments qui s’agitaient au fond de ces -cœurs simples. Et jamais assurément elle n’eut un public aussi -recueilli, aussi religieusement admiratif. - -Le chauffeur vint nous dire qu’il était prêt à repartir. Les soldats -s’étaient retirés avec des bravos et des effusions d’admiration. - ---Vous allez rester ici ce soir. Vous mangerez ma soupe rustique, et -j’ai une chambre pour vous. Le lit est étroit, mais, puisque vous êtes -ensemble depuis peu de temps, vous ne vous en plaindrez pas. - -Nous refusâmes et nous eûmes beaucoup de peine à persuader à Pomone, en -lui disant adieu, que Jacqueline et moi n’étions pas ensemble. - ---Eh bien! vous êtes stupides, nous dit-elle, comme nous partions. - -Jacqueline gênée, se mit à rire, et moi je ne pus m’empêcher de songer -que peut-être, en effet, nous étions stupides. - - - - -DE L’AMITIÉ - - ---L’amitié est une richesse merveilleuse, dit le poète Jean Noël, -accoudé au milieu de coussins persans. Pour posséder cette richesse-là, -il faut déployer autant de ruse, de patience et de courage qu’il en faut -à un pauvre pour devenir riche. - ---C’est bien vrai, rien ne vaut d’être des amies, dit Polly en montrant -brusquement une tête ébouriffée qui émergea un instant hors de l’ombre -pour revenir aussitôt à côté du délicieux visage de Dolly dont on -distinguait confusément l’ovale. - ---L’amitié est bien supérieure à l’amour. Elle est plus désintéressée -parce qu’elle n’est pas basée sur des préoccupations d’ordre charnel, -mais sur des affinités morales. Elle est aussi plus rare. Hélas! la -guerre va disperser le trésor d’amitié que nous avons constitué avec -tant de peine. Plus que les villes bombardées, que les cathédrales -détruites, cette perte est irréparable. Les deux ou trois camarades les -plus chers que je possède périront peut-être là-bas, et avec eux le -plaisir des confidences échangées, le compagnonnage du soir, une -certitude de fidélité, le meilleur bonheur de la vie. - ---Il me semble que si j’étais homme, dit ingénuement la grande Lucienne, -je ne serais pas de cet avis, et j’aimerais assez qu’il y ait une guerre -de femmes, rien que pour penser que quelques-unes de mes bonnes amies -partiraient pour ne plus revenir. - ---La véritable amitié, reprit Jean Noël, celle qui est noble et grande, -ne peut exister chez les femmes qui ne sont liées par des pensées -amicales que tant qu’intervient le trouble des sens. - -Jacqueline se souleva pour protester. Elle était étendue auprès de moi. -Elle avait fumé un peu. Mais au moment où elle allait parler pour -affirmer que les femmes étaient susceptibles d’amitié autant que les -hommes, elle craignit sans doute la résonance de sa voix et elle -s’allongea à nouveau et me dit à voix basse: - ---C’est absolument faux. Est-ce que je ne suis pas votre amie? Est-ce -que notre amitié n’est pas basée--comment disait-il?--sur des affinités -morales et non sur des préoccupations charnelles? Dites? - -J’avais fumé un peu, et c’était là une question bien directe et précise -pour quelqu’un qui, dans le crépuscule de la lampe rouge, est étendu à -côté d’une femme charmante. - -La femme charmante me regardait avec des yeux clairs, sans -arrière-pensée, du moins il me le semblait. Son kimono était croisé sur -son cou nu, mais pas assez pour ne pas laisser apercevoir la naissance -d’une poitrine parfaite. - -Je me souvins que Marco était mon véritable ami, je constatai que le -regard de Jacqueline était vraiment sans arrière-pensée et je déclarai -que notre amitié à Jacqueline et à moi était vraiment pure et noble -entre toutes les amitiés et étrangère à tout rêve des sens. - ---Merci, dit Jacqueline, un peu sèchement. Vous êtes vraiment mon ami et -puis vous savez, vous, combien j’aime Marco. - -Et ayant ainsi parlé, sans motif apparent, Jacqueline se rapprocha de -moi, si près, si près que je sentis la chaleur de son épaule et de son -corps mince contre moi. - -Puis elle se détourna et prit l’attitude de quelqu’un qui boude. - -Je songeais dans le vague de la fumerie, combien le cœur humain est -incompréhensible, quand je m’aperçus que j’avais pris, sans y penser, la -main de Jacqueline dans la mienne. - ---Pourquoi boudez-vous, Jacqueline? - ---Aimez-vous cet ambre royal? répondit-elle. - ---Je l’aime en principe, si vous en portez, mais je ne le sens pas. - ---Tenez, j’en ai là dans mon cou. - -Je me penchai sur le cou de Jacqueline. Cet ambre royal était tout à -fait exquis. - - - - -SOUVENIRS - - -C’est dans ce restaurant où je dîne avec Jacqueline en parlant de Marco, -que j’ai vu pour la première fois Jacqueline, il y a deux ans. - -Elle était assise en face de moi, avec son amie Rirette, des Variétés; -elle avait un grand chapeau bleu, une toilette d’été qui laissait voir -son cou, elle riait d’une façon un peu affectée en montrant ses dents, -et elle mangeait sans honte avec un grand appétit. - -Je demandai à Marco, qui était près de moi, s’il ne connaissait pas ces -deux femmes, seules à une petite table, dont l’une emplissait le -restaurant de sa gaieté. - -Marco répondit que toutes les femmes étaient assommantes et que -celles-là lui portaient particulièrement sur les nerfs à cause du bruit -qu’elles faisaient. - -Il ne les avait même pas regardées. - -J’insistai pour qu’il tournât la tête de leur côté. - -Il déclara qu’il connaissait un peu Rirette, qui était assez charmante, -mais que son amie lui paraissait, entre tous les êtres qu’il lui avait -été donné de voir, un des plus prétentieux et des plus insupportables. - -Il avait, pour exprimer ce jugement, élevé un peu et sans raison le ton -de la voix et, à l’éclair de stupeur qui passa dans les yeux de -Jacqueline, je compris qu’elle avait entendu. - -Une femme qui a vingt ans et qui a atteint un certain degré de beauté -éclatante ne voit dans la critique de son physique qu’une -invraisemblance d’un caractère comique. Elle regardait de notre côté, -sans colère, avec curiosité. - -J’étais distrait par son regard autant que par les notes de son rire qui -résonnait à nouveau. - ---Marco, dis-je, puisque tu connais un peu l’amie de cette délicieuse -femme gaie, va lui parler quand elle se lèvera pour partir et fais en -sorte que nous puissions les accompagner dans la nuit. C’est vrai, -toutes les femmes sont assommantes, mais celles-là nous distrairont ce -soir. - -Un flot de sympathie me poussait vers Jacqueline, mais je parlai ainsi à -cause d’un stupide amour-propre qui m’obligeait, quand j’étais avec -Marco, à être de son avis sur le point que les femmes devaient être un -simple passe-temps. - -Marco commença par maudire le mauvais génie qui me poussait à rechercher -la compagnie des femmes, source de tout ennui. Nous dînions, nous étions -joyeux et amicaux, l’infini de la soirée, avec des flâneries, des -cinématographes et des bars, était devant nous. Il insista pour que -cette solitude entre camarades ne soit pas troublée. - -J’insistai aussi et il se décida à aller dire bonjour à Rirette. - -Quelques minutes après une auto nous emportait vers le Bois. - ---Cette femme, me dit à voix basse Marco en désignant Jacqueline, est -décidément insupportable. - -Je répondis: Tu as peut-être raison. Et comme il écoutait -d’interminables potins de théâtre racontés par Rirette, nous causâmes -familièrement, Jacqueline et moi, nous eûmes cette conversation -délicieusement banale où l’on se trouve des goûts et des habitudes -semblables, des manies communes, l’amour des mêmes livres et des mêmes -acteurs. - -Et durant tout le soir, dans les allées du Bois où une odeur de terre -mouillée venait jusqu’à nous, à Armenonville, devant les boissons -glacées, dans le frémissement des robes, et jusque sur la porte de la -maison où nous laissâmes Jacqueline en lui disant: à demain, -inlassablement tinta son rire clair et frais comme les verres où nous -avions bu les orangeades. - ---Comment la trouves-tu? dis-je à Marco. - ---Mon opinion ne change pas. C’est vraiment une femme horriblement gaie. - -Je répondis: elle est en effet beaucoup trop gaie. - -Marco me quitta en me disant: - ---Bonne chance pour demain! - -Et je fis un geste vague comme pour indiquer que tout cela n’avait pas -grande importance. - -Je ne me rappelle pas au juste par quelle coïncidence il se fit que -Marco le lendemain vint prendre le thé avec Jacqueline, et comment il -put se condamner à cette gaieté qu’il trouvait insupportable et que -j’aimais tant. Mais je me souviens que, les jours suivants, quand j’ai -conduit Jacqueline au Bois ou au théâtre, quand je l’ai initiée à la -fumerie du peintre Dante où elle désespéra tous les fumeurs par le bruit -de son rire, soit par hasard, soit parce qu’il s’ennuyait trop ce -soir-là, Marco était toujours avec nous. - -Je me sentais devenir amoureux de Jacqueline chaque jour davantage, Une -étrange paralysie morale m’empêchait de le lui dire. Je sentais -confusément qu’elle était seule, qu’elle s’ennuyait, qu’elle était à ce -tournant où la femme la plus orgueilleuse et la plus difficile à prendre -appartient au plus audacieux. - -Mais Marco était toujours là! - -Un samedi soir, nous devions aller tous trois passer la soirée chez -l’ancien magistrat colonial Miely. Je fus, au dernier moment, obligé -d’aller retrouver mon frère aux environs de Paris et d’y rester jusqu’au -lundi matin. - -L’odeur de la campagne, la mélancolie d’une belle propriété aux allées -très droites, la rivière où des gens en bras de chemise faisaient du -canot, me donnèrent une grande et brusque envie d’amour. Je me -représentai tout ce que je devais dire et faire pour conquérir -Jacqueline. Ma mémoire dressa une liste des paroles favorables qu’elle -avait dites, des attitudes consentantes qu’elle avait eues. Je rentrai à -Paris plein de fièvre avec la hâte d’agir très vite. - -Une fois chez moi j’écrivis une première lettre à Jacqueline lui donnant -rendez-vous pour le soir et une deuxième lettre à Marco. J’expliquais à -ce dernier que je tenais à Jacqueline plus qu’il pouvait le penser et -plus que je le croyais moi-même. Je lui disais que je voulais la voir -seule et que je le priais de simuler, pour les soirs qui allaient -suivre, des occupations qui l’éloigneraient. Ainsi je pourrais espérer -avoir avec Jacqueline, ce rapprochement que rend impossible la -surveillance ironique d’un ami. - -Je venais à peine de terminer ma lettre quand on sonna. - -C’était Marco. Il était mal coiffé et rasé de la veille. Son regard -était plein de cet égoïsme ingénu qui est souvent la cause que l’on -s’attache à son ami par la puissance qu’il a de vous intéresser jusqu’au -plus petit détail à ses affaires personnelles. Il était à peine entré -qu’il avait empli ma chambre de l’importance des faits qui le -concernaient. Un magnétisme singulier écartait, rejetait dans l’ombre -toute autre préoccupation. - ---Tiens, tu m’écrivais, dit-il, en apercevant sur ma table, la lettre -qui lui était destinée. - -Mais il ne me demanda pas ce que contenait cette lettre, car il était -évident qu’elle ne pouvait parler que d’une chose qui m’intéressait, et -sa propre préoccupation était pour le moment la seule chose qui comptât. - ---Toutes les femmes sont assommantes, mais la vie est plus assommante -encore, dit-il. Entre deux maux, il faut choisir le moindre. - -Et il rit. - ---Tu es parti en voyage... Il appuya sur ces derniers mots pour changer -en une longue absence mon séjour d’une journée hors Paris. - ---Alors, ce qui devait arriver est arrivé. - ---Quoi? - ---Nous avons dîné ensemble. Nous avons fumé ensemble. C’était chez -Dante. Il n’y avait que nous, et Dante avait un rendez-vous à minuit. -Nous sommes restés seuls. Tu comprends. - -Je ne comprenais pas et la surprise se lisait sur mes traits. - ---On ne connaît les véritables sentiments que l’on a pour une femme que -lorsqu’on est couché à côté d’elle. Merveilleuse expérience et combien -instructive! Samedi soir, j’ai ramené Jacqueline chez elle. Oh! bien -sagement... elle se sentait un peu souffrante. Alors hier. - ---Hier... - ---Hier, je suis allé prendre de ses nouvelles. Je te l’ai souvent dit, -Jacqueline me paraissait trop gaie. Eh bien, hier soir, elle était -devenue subitement triste. Elle avait dîné dans son lit. Nous avons -parlé de toi. Et voilà comment tout est arrivé. - -Je demeurai silencieux. - ---Étant donné qu’il ne s’était rien passé entre elle et toi, qu’au fond, -tu n’y tenais pas plus que ça, que tu étais comme moi, que tu la -trouvais trop gaie, je n’ai aucune espèce de remords. - -Le visage de Marco exprimait en effet une joie sans reproche. - -Il était debout. Il me tapa sur l’épaule en disant: - ---Je suis content. Je suis très content, Je sors de chez elle et tu ne -peux pas t’imaginer ce qu’une femme comme Jacqueline peut devenir -charmante quand elle cesse d’être gaie. Mon cher... - -Mais je l’arrêtai. - -Quand il fut parti, je fis des deux lettres une foule de morceaux, de -tout petits morceaux, une poussière de papier que je froissai entre mes -doigts et qui devint une pluie fine par la fenêtre ouverte, sur la rue -ensoleillée, aussi légère que mon désir, une pluie fine de cendres -d’amour. - - - - -LES PALL MALL - - ---Je vous assure, Jacqueline, que ces cigarettes sont excellentes. - -Mais non, Jacqueline ne les goûtera pas. Elle dit qu’elle n’aime pas ce -tabac et qu’elle ne peut fumer qu’une seule catégorie de cigarettes -qu’il faut se hâter d’envoyer chercher. - -Ces cigarettes sont les Pall Mall. Et quand la petite boîte est enfin -rapportée par la grosse cuisinière de Jean Noël, Jacqueline, avec un -sourire de satisfaction, défait le paquet de ses doigts légers, -s’enfonce dans le divan au milieu des coussins et jette vers le plafond -des spirales de fumée. - -Sur le plafond il y a une étoffe persane, un rayon de soleil traverse la -fumée qui monte, et le visage de Jacqueline est entièrement renversé. - ---Vous rappelez-vous, dit-elle, le déjeuner que nous fîmes ici, il y a -deux ans, avec Marco? Il avait ce complet vert que j’aimais tant, et il -me regardait de ses yeux plus ingénus qu’à l’ordinaire dans son visage -volontairement rosse. A cette même place il m’embrassait devant vous, et -je ne sais plus qui a dit: Ils ressemblent à Paul et Virginie. C’était -stupide, mais je me souviens que sur le moment, cela me fit un plaisir -très doux. - -Jacqueline posa sur un cendrier l’extrémité de sa cigarette dont il ne -restait que le petit bout de liège, et il semblait qu’elle suivait dans -l’air la vision de Marco en complet vert qui se dissipait avec la fumée. - ---Encore une Pall Mall, Jacqueline? - -Il y eut de nouvelles volutes bleues et de nouvelles images dans la -chambre. - ---Vous rappelez-vous, dit-elle encore, le bal masqué des Mortigny? Marco -avait un costume d’incroyable et il était furieux après moi parce que je -l’avais fait attendre au moins une heure, en voiture devant ma porte. -C’était encore le temps béni où je le faisais attendre. - -Nous répétions tout le temps du bal: - -Comme c’est ennuyeux ici. Ce n’est que bien après que nous devions -apprendre que nous avions passé là une des plus heureuses soirées de -notre vie, Car c’est ainsi pour tous les bonheurs. On les regrette quand -ils sont à jamais perdus. Mais quand on les vivait, on disait: - ---Il fait froid... J’ai mal à la tête... Partons... J’étais en danseuse -de papier, multicolore et bariolée, et Marco plaisantait: - ---J’ai envie de te faire flamber comme une allumette, pour égayer cette -morne soirée. - -La soirée était follement gaie et j’avais forcé Marco à danser. Puis -nous fûmes un peu gris. Puis, nous rentrâmes. Il pleuvait. Il n’y avait -pas de voiture. Le papier de mon tutu était dans un état lamentable. -Nous étions mouillés jusqu’aux os. Un petit jour triste se levait quand -nous arrivâmes à ma porte. Je grelottais. Marco me dit: - ---Je te réchaufferai en te prenant dans mes bras. - -Et aussitôt la pluie, les becs de gaz clignotants, la lumière désolée du -jour, le décor de cinq heures du matin, où traînent les laitiers, tout -devint pour moi une splendide aurore. - -Et Jacqueline regarda cette aurore où passaient des masques de toutes -couleurs, dans le plafond, parmi la fumée lumineuse. - ---Encore une Pall Mall, Jacqueline? - ---Vous rappelez-vous la fête de Neuilly, et les chevaux de bois, et la -discussion qui s’éleva entre Marco et moi parce qu’il ne voulait plus -que j’y monte? Il prétendait qu’il y avait un monsieur qui restait là, à -cause de moi, pour voir ma jambe au passage, et que je faisais exprès de -relever un peu ma robe. C’était le temps béni où il était jaloux. Et je -montai sur les chevaux de bois tout de même, et le monsieur resta là, et -Marco, à cause de vous, n’osa pas laisser éclater toute sa jalousie. Et -il répétait après: - ---Ce que je m’en moque, en somme, moi, qu’un monsieur regarde ta jambe! - -Mais ensuite en rentrant il me serrait le bras si tendrement! Et le -soir, il m’avoua qu’il avait souffert à cause du monsieur inconnu que je -n’avais même pas regardé. - -Que de souvenirs il y a dans la fumée des Pall Mall! - ---Vous rappelez-vous la scène à propos de la lettre de son ancienne -maîtresse? Et le restaurant de la rue des Martyrs? Et le soir, où, au -cirque Médrano Gugusse me jeta du sable? Et Lily’s bar? Et l’ingénieur -qui me fit cadeau d’une lampe électrique de poche? - -Sans doute les volutes bleues des Pall Mall précisent davantage cette -image dernière, où bien la lampe électrique de poche rappelle-t-elle des -souvenirs plus intimes et plus doux, car il y à une légère buée dans les -yeux de Jacqueline. - ---Marco ne fume que des Pall Mall, reprend-elle, aussi je n’aime que ces -cigarettes. Croyez-vous qu’il puisse en trouver à Albi? - ---Cette marque est très répandue et assurément... - ---Si à cette minute même il fume aussi des Pall Mall et s’il regarde -comme moi la fumée qui monte, n’est-ce pas qu’il doit être forcé de -penser aux mêmes choses? - ---Jacqueline, sur quoi basez-vous cette espérance? - ---Sur rien. Mais je crois fermement que nos esprits communiquent à -travers l’espace par la fumée des Pall Mall. Aussi je fume malgré que le -tabac m’enroue et que je n’en aime guère le goût. - -Et Jean Noël s’émerveilla et il dit: - ---Il est vain de plaindre les femmes quand elles souffrent d’être -séparées de ceux qu’elles aiment, parce qu’elles ont des consolations -inattendues et secrètes qui ne sont accessibles qu’à leurs cœurs légers. - - - - -DÉFAUTS ET QUALITÉS - - -L’amour est comme la rougeole ou la fièvre typhoïde. De même que ces -maladies, il se communique par le contact d’une main, un baiser -imprudent, une visite à quelqu’un qui est déjà atteint par le mal. - -Voilà qu’à force d’entendre Jacqueline me parler de son amour pour -Marco, je deviens insensiblement amoureux de Jacqueline. - -Je lui donne des conseils. Je lui dis: - ---Quand Marco reviendra, il faudra être plus coquette avec lui. Il ne -faudra pas surtout lui dire que vous l’aimez. Marco dit toujours qu’il a -horreur des femmes gaies. Pour vous conformer à cette opinion, vous avez -diminué votre gaieté, et votre rire qui coulait avant comme une eau pure -entre les cailloux blancs de vos dents est maintenant pareil à une -source tarie. Vous êtes devenue peu à peu tendre et grave et semblable à -l’idéal que Marco dit se faire des femmes. Mais ce fut peut-être là une -erreur. Les hommes sont contradictoires et il ne faut pas les prendre au -pied de la lettre. C’est quand vous étiez trop gaie à son gré que Marco -vous a aimée. Il ne faut jamais perdre sa qualité essentielle, ce qui -est votre caractéristique morale dans la vie, de même que si on a une -chevelure noire comme la nuit, avec un teint de brune, on ne doit pas la -passer au henné pour obtenir une teinte mixte. Marco vous écrit peu en -ce moment. Pour obtenir la lettre tendre que vous désirez, croyez-moi, -ne lui écrivez pas de longs récits de vos tristesses, mais de simples -mots très courts où il y ait entre les lignes votre fantaisie, avec le -frisson d’un éclat de rire dans le papier replié. - -Je donne ces conseils en toute sincérité. Mais parfois une perfide -pensée s’empare de moi. J’ai envie de pousser Jacqueline à d’inhabiles -démarches qui lui feraient perdre l’amour de Marco. J’estime que Marco -ne mérite pas l’amour d’une femme aussi charmante que Jacqueline, Je le -pèse dans une sévère balance, et l’amitié ne met aucun poids dans le -plateau pour contrebalancer ses défauts. Je m’énumère à moi-même tous -les petits travers de son égoïsme, de son égoïsme vis-à-vis des femmes, -qui devraient lui faire du tort à leurs yeux. - -Au hasard de la conversation je les rappelle quelquefois à Jacqueline. - -Marco est frileux. Il habite un atelier où un poêle, toujours rouge en -hiver, donne une chaleur fantastique. Quand Jacqueline vient le voir, si -elle manifeste qu’elle a trop chaud, au lieu d’ouvrir un instant la -fenêtre, il bourre cyniquement son poêle de charbon et il lui dit: Eh -bien, déshabille-toi! - -Jacqueline le fait du reste quelquefois, mais si elle est pressée, si -elle a des courses à faire ou si elle a mis sa robe avec des agrafes -compliquées, elle supporte la chaleur. - -Marco, quand il est tard dans la nuit, n’aime pas ressortir de chez lui -pour raccompagner sa maîtresse. Il habite un boulevard désert et -Jacqueline a peur d’y passer seule. - -Marco déclare qu’on ne doit pas avoir peur, qu’il faut raffermir son âme -et que même c’est une école excellente pour s’aguerrir que de sortir -après minuit. Il ajoute: - ---Tu as des taxis à deux pas et je te surveillerai de la fenêtre. - -Il sait fort bien que les taxis sont très loin de là et, quand la pauvre -Jacqueline s’en va d’un pas rapide, elle n’entend même pas pour la -rassurer Marco ouvrir sa fenêtre. - -Je rappelle ces petits traits comme des choses plaisantes et sans -importance du caractère de Marco et sous couleur de faire de la -psychologie. - -Je me repens aussitôt après parce que je vois s’attrister les yeux de -Jacqueline et que je juge sévèrement ma conduite. Alors, pour me -rattraper, je fais l’éloge de Marco, Jacqueline m’approuve, elle -surenchérit et cela finit par un hymne d’éloges. - -Et puis, je suis tout à fait vaincu quand Jacqueline ajoute à la fin, en -rougissant et en détournant les yeux: - ---Marco a surtout une qualité, mais je n’oserais jamais vous en parler. - - - - -LE MYSTÈRE DE L’HÉSITATION - - -L’amour de Jacqueline pour Marco était devenu une rêverie maladive, une -sorte de folie. Elle ne parlait que de lui et, en même temps qu’elle -multipliait à son sujet les paroles tendres et les regrets, elle ne -cessait de me prodiguer toutes les coquetteries qu’une femme peut -prodiguer à un homme qu’elle veut tenter et dont elle veut se faire -aimer. - -Embrasser une femme sur les lèvres, même longuement, quand on est étendu -côte à côte dans la fumerie du peintre Dante, vêtus de kimonos légers, -au milieu d’êtres qui s’embrassent aussi sur les lèvres, est une chose -qui n’a vraiment aucune importance et qu’il convient d’oublier le -lendemain. - -Mais embrasser une femme sur les lèvres quand on n’a pas séjourné dans -une fumerie, qu’on n’a pas fumé, qu’on revient simplement du théâtre, -qu’on est en voiture, est un geste qui a alors une tout autre -signification. - -Et si la femme a provoqué ce geste par une pression de main ou diverses -nuances qui sont l’inclinaison de la tête ou le mouvement favorable -d’une épaule, si elle a participé à ce baiser sur les lèvres autant -qu’une femme peut y participer, on peut conclure qu’elle est animée pour -vous d’une certaine bienveillance physique. - -Or, ce furent de telles choses qui advinrent. Je me fis des reproches. -Je fus animé par l’espérance. Je me blâmai de cette espérance. Je la -jugeais ensuite stupide. Il était indiscutable que Jacqueline aimait -Marco d’un amour exclusif. Et pourtant il y avait ce baiser. - -Il y eut le lendemain une lettre. - -Je n’avais pas vu Jacqueline de la journée et j’en souffrais. Je ne -devais pas la voir le soir. Je rentrai chez moi vers huit heures. Elle -me priait en des termes tendres inaccoutumés de venir la retrouver. Elle -ne pouvait rester seule cette nuit, disait-elle. Elle avait besoin de -quelqu’un qui lui parlât avec affection. J’étais la seule personne sur -laquelle elle pouvait compter. Je devais venir, même si je rentrais tard -chez moi, même si l’heure était indue. Je trouverais dans ce cas la clef -sous le paillasson de sa porte. Je devais venir à tout prix. - -Quand on reçoit une lettre aussi inattendue, d’un caractère aussi formel -et qui ne laisse aucun doute sur les conséquences qu’elle comporte, la -chose la meilleure que l’on puisse faire est de sortir précipitamment de -chez soi et de se mettre à marcher dans la rue avec une grande rapidité. - -Je fis ainsi, et quelques petites ouvrières qui rentraient chez elles -éclatèrent de rire en m’apercevant. - -L’allégresse, la surprise, l’orgueil et la crainte étaient étrangement -mêlés en moi et me faisaient souffrir. J’allais au hasard, et mon -premier élan me porta aux environs du parc Monceau, jusqu’au coin de la -rue qu’habitait Jacqueline. - -Je m’arrêtai. Accoudée à sa fenêtre, je l’aperçus de loin. Je distinguai -qu’elle était en peignoir et qu’elle semblait attendre. - -Je redescendis l’avenue de Villiers et je revins sur mes pas avec le -sentiment exact de la situation. - -Jacqueline aimait Marco. Elle ne recevait de celui-ci que des lettres -rares, brèves et insuffisamment tendres. Soit par dépit, soit par ennui, -soit par désir de profiter de la petite somme de joie que la vie nous -offre, elle avait résolu de tromper Marco. Elle m’avait choisi parce que -j’étais là, sous sa main, parce qu’elle me sentait épris d’elle. Elle me -rejetterait ensuite avec horreur, et son amour pour Marco ne serait que -plus ardent. Car tel est l’avantage et le défaut en même temps de la -tromperie, elle fait mieux ressortir, elle agrandit les qualités de -celui qu’on a trompé. Non, assurément, je ne devais pas tomber dans ce -piège. - -Je m’éloignai rapidement, bien résolu à regagner mon appartement. Je -m’arrêtai une seconde pour allumer une cigarette, je considérai un mur -plein d’affiches, et voilà qu’un splendide tableau frappa ma vue. - -Je voyais, tracé par le pinceau de l’imagination, la chambre à coucher -de Jacqueline avec son ordonnance délicate et son désordre intime. Je -voyais l’édredon bleu rejeté et pendant au pied du lit et les oreillers -creusés. Le visage de Jacqueline était rendu plus charmant par une -cernure bleue des yeux, une grande lassitude, elle était étrangement -décoiffée et elle reposait auprès de moi. - -Je me sentis rougir dans la solitude de la rue. Je ne pensais plus qu’à -cette belle image et à la possibilité de la réaliser. Je repris le -chemin de la maison de Jacqueline. - -Mais, comme je passais boulevard des Batignolles, je faillis buter dans -l’obscurité contre des garçons de café qui sortaient à quatre pattes -sous la devanture métallique d’un restaurant qu’on fermait. Et parmi -eux, il y avait un souvenir. Et ce souvenir se tenait devant moi et -m’empêchait de passer. - -Jadis, ayant une maîtresse que j’aimais beaucoup, j’étais venu dans ce -restaurant avec une autre femme. J’avais passé tout mon temps à énumérer -en secret les qualités de ma maîtresse, à la comparer à l’autre femme, -et la comparaison avait été tellement écrasante que j’avais été saisi de -fureur contre cette infériorité. - -Le souvenir d’une soirée odieuse se dressait à mes yeux, disant combien -pitoyable avait été le rôle de ce compagnon d’un soir, rôle que j’allais -peut-être jouer moi-même. - -Je me remis à délibérer. - ---Tout est bouleversé et l’univers est dépeuplé par une grande -catastrophe. Qu’arrivera-t-il de nous dans quelque temps? Les règles -habituelles de la morale ne comptent plus. Les anciens raisonnements -n’ont plus de valeur. Si un plaisir s’offre, il convient de le prendre -puisque nous ne savons pas quelles douleurs demain nous réserve. Avec le -vent léger de la nuit, il me souffla un goût immense de plaisir. -Jacqueline apparut dans ma pensée. Il me sembla que ma bouche allait -toucher son rire et ses dents, et je me résolus définitivement à courir -chez elle. - -Mais j’avais perdu beaucoup de temps. - -J’arrivai; la fenêtre était close et il n’y avait pas cette douce -lumière tamisée par les rideaux qui est le signe de la présence. - -Je maudis mille fois mes hésitations. Mais je songeai pourtant que -l’heure n’était pas tardive et que Jacqueline m’avait dit de venir même -très tard. Sa clef serait du reste sous le paillasson de sa porte. - -Je montai son escalier. Je me précipitai sur le paillasson. La clef -était bien là. J’entrai doucement. - -Je dis: - -Jacqueline! à voix basse. - -Personne ne me répondit. Je n’osai allumer l’électricité et, une -allumette à la main, je tournai doucement le bouton de son petit salon. -Je vis à la clarté de la flamme de cette allumette les portraits de -Marco sur la cheminée, une petite table où il y avait une tasse de thé, -un livre par terre et deux toutes petites mules près du divan. -L’allumette palpita et s’éteignit au moment où mes yeux allaient -regarder sur le divan. - -J’en allumai une seconde. - -Et la seconde allumette me montra Jacqueline qui dormait sur le divan. -Elle dormait d’un sommeil délicieusement paisible et enfantin. Son -visage ne reflétait ni trouble, ni désir, ni amour, mais une parfaite -sérénité. On sentait le rire de ses dents admirables sous ses traits -calmes et la grande paix de son cœur et de ses sens. J’eus le sentiment -invincible que si je m’avançais, que si je prenais sa main, que si je -m’asseyais à côté d’elle, elle pousserait un cri d’épouvante, ne se -rappellerait pas sa lettre et me chasserait avec colère. - -Hors du peignoir un bras nu émergeait, terminé par une main délicate. -Mais je n’eus pas le loisir de le regarder, car la seconde allumette -s’éteignit et me laissa dans l’obscurité. - -Et je vis nettement dans cette ombre où venait jusqu’à moi le parfum -d’ambre de Jacqueline, mêlé à celui de sa chair, ce qu’il convenait de -faire. - -Et la troisième allumette éclaira un personnage qui remettait avec soin -une clef sous un paillasson et qui descendait précipitamment un -escalier. - - - - -INFLUENCE DU DÉPOT SUR L’AMOUR - - ---Je ne vous ai jamais demandé aucun service, dit Jacqueline, Rendez-moi -celui-là. Partez tout de suite. - -Il s’agissait d’aller trouver Marco dans son dépôt à Albi, de savoir -pour quelle raison il n’écrivait plus à Jacqueline, de savoir s’il ne -l’aimait plus, si tout était fini. - -Albi est une ville lointaine, et ma conscience vis-à-vis de Marco -n’était pas entièrement pure, car je me reprochais malgré tout mes -mauvaises intentions. Je trouvai que cette démarche était ridicule pour -quelqu’un qui était épris de Jacqueline. - -Je partis pourtant. - -J’étais animé de l’illusion joyeuse que l’ennui de ce voyage serait -compensé par la joie que je causerais à Marco. Un homme qui vit loin de -Paris depuis plusieurs mois, pensai-je, loin de sa maîtresse et de ses -amis, doit se faire une fête de voir un représentant de sa vie passée. -Que de questions Marco allait me poser! Quels ennuis il allait me -dépeindre! Comme il allait insister pour que je demeure quelques jours à -Albi! - -Et déjà j’avais imaginé plusieurs prétextes pour pouvoir, sans faillir à -l’amitié, repartir le lendemain. - -Comme toute petite ville de province, Albi est une merveille de silence, -d’ombre et de lassitude, et l’expérience des jours actuels nous montre -que même une guerre mondiale ne peut arriver à la troubler. Cette force -faite de vieux hôtels, de vénérables arbres bordant des avenues, de -pavés entre lesquels croissent de paisibles herbes, est immuable, et il -n’est pas de mouvement humain qui puisse altérer son calme. Les êtres -participent à cette paix qui chez eux se transforme en lenteur et en -indifférence. Entre les pavés de leur âme poussent aussi des mousses -épaisses, et les avenues de leurs pensées deviennent longues et froides -avec un ombrage bas qui les obscurcit. - -De l’hôtellerie du Grand Saint-Antoine où j’étais descendu j’avais fait -parvenir un mot à Marco, et deux lignes laconiques de lui m’avaient -informé que je devais être, pour le voir, à cinq heures au café Glacier. - -A six heures j’attendais encore mélancoliquement sa venue, et je pensais -que quelque punition devait le retenir quand il parut devant moi. - ---Excuse-moi, me dit-il. Voilà une heure que je te regarde t’ennuyer. -J’étais au café qui est en face, là-bas. Seulement, tu comprends, je -prenais l’apéritif avec Barbas, mon adjudant... - ---Barbas? - ---Oui, Barbas, dont je t’ai souvent parlé dans mes lettres. Nous sommes -intimes maintenant. C’est mon adjudant et mon ami. Alors je ne pouvais -pas le quitter. - -Et sans me poser la moindre question sur Jacqueline, sur moi, sur nos -amis, sans même parler de la guerre et de ses probabilités, il se livra -à de longues considérations sur l’importance de l’amitié de Barbas, sur -Barbas lui-même, sur son intelligence, sur le rôle qu’il jouait à la -caserne, sur ce qu’il avait fait avant d’être au régiment, sur ses -projets et sur ses maîtresses. - -Le capitaine était un brave homme, d’un caractère taciturne, qui se -moquait de tout. Barbas le définissait très bien en disant: C’est un -timide, au fond. Mais il y avait une chose très grave. Le lieutenant ne -l’aimait pas, lui Marco. Il s’était longtemps demandé pourquoi, Barbas -avait tout expliqué d’une façon confidentielle: - ---Le lieutenant n’aime pas les fils de famille, parce qu’il les jalouse. - -Marco était jalousé par le lieutenant, cela ne faisait aucun doute. Mais -enfin l’essentiel était d’être l’ami de Barbas. - -Je m’efforçai de détourner son esprit vers d’autres images. Mais il -entama un sujet d’une importance capitale. C’était l’historique de ses -relations avec le major et l’état actuel de ses relations, ainsi que la -psychologie du major. - -Ce fut très long. Je parvins enfin à parler du but de mon voyage et de -Jacqueline. A ce moment le visage de Marco que je considérais changea -complètement. Ses yeux s’agrandirent, sa bouche s’ouvrit, une expression -de joie, et de joie un peu stupide, se peignit sur ses traits. Était-ce -le nom de Jacqueline qui causait ce changement? - -Je le crus. Il n’en était rien. - -Une ombre s’étendit sur les apéritifs qui étaient devant nous. Un -militaire était debout à côté de notre table. Il n’était pas rasé, il -avait de longues et épaisses moustaches tombantes, un aspect très -vulgaire. - ---C’est Barbas! s’écria Marco. Et il me présenta à Barbas qui voulut -bien me serrer la main et dire: - ---Vous êtes de passage à Albi? - -Or, il se trouvait, d’après ce qu’il expliqua à Marco, qu’il dînait avec -la grande Renée et qu’il venait chercher Marco pour dîner avec lui. - -Sans doute ce désir équivalait à un ordre, ou bien s’agissait-il là d’un -plaisir inestimable, d’une aubaine amicale, car Marco bondit, renonça -sans hésitation au dîner que nous devions faire ensemble, et insoucieux -du long voyage accompli pour le voir, des paroles que nous avions à -échanger, du souvenir de Jacqueline, il me tendit la main. - -J’insistai pour le voir le soir même, disant que je comptais repartir le -lendemain. - -Il ne trouva pas mon séjour trop court, il ne suggéra pas que je -pourrais rester encore une journée pour le voir davantage, et il me dit -qu’il disposerait d’une demi-heure à huit heures et demie avant de -rentrer à la caserne. - ---Je ne peux pas refuser de dîner avec Barbas, me dit-il en me quittant. - -Mais je compris, en voyant sa hâte et l’aspect de son dos pendant qu’il -s’éloignait avec Barbas, qu’il s’agissait là non d’un contretemps, mais -d’un plaisir d’ordre supérieur. - ---Mon vieux, me dit-il le soir, je suis, en somme, très content que tu -sois venu. Tu vas tout arranger avec Jacqueline. - ---Qu’y a-t-il à arranger? - ---C’était une femme trop gaie pour moi. Rappelle-toi, je te le disais -dès le début. Jacqueline riait trop. Maintenant je suis loin et j’en -profite pour rompre avec elle. - ---Mais elle t’aime. - ---Ceci n’a aucune importance. Ce qui est désirable et merveilleux dans -l’amour c’est d’aimer soi-même. Etre aimé est une chose qu’il faut -craindre. L’amour qu’on vous donne, il faut le garder comme un feu -sacré, le transporter comme une charge lourde, le surveiller comme un -lait qui va bouillir et qui pourrait déborder. Jacqueline m’aime. Voilà -l’argument péremptoire qui me pousse à mettre un terme à cette liaison. - -Nous avions quitté le café et je l’accompagnais à la caserne. Il parlait -avec un cynisme confiant. - ---Quand on veut quitter sa maîtresse, qu’est-ce qui vous en empêche -d’ordinaire, reprit-il? La vue de ses larmes, les scènes et aussi, à -cause de l’habitude qu’on a d’elle, l’ennui de se retrouver tout seul le -soir. Aucune de ces sanctions ne peut s’exercer contre moi. J’utilise -une occasion unique. - -Je lui représentai l’extrême égoïsme de cette théorie. - ---L’égoïsme, dit-il, n’est que la forme ingrate et décriée de -l’altruisme. Est-ce qu’en étant égoïste je ne délivre pas Jacqueline -d’un amant qui lui était agréable hier, mais qui lui serait odieux -demain, puisque je suis un homme différent, avec d’autres goûts, -d’autres idées, et qui lui déplairait vraisemblablement? Au prix d’une -douleur passagère, je lui rends l’imprévu de la vie, la possibilité de -bonheurs nouveaux et plus grands. La rupture est au fond ce qu’il y a de -plus utile dans une liaison. - -Nous étions arrivés à la porte de la caserne. - ---Mais, pour le moment, que va devenir Jacqueline? - -Une réelle surprise se peignit sur le visage de Marco. - ---Eh bien? Mais n’es-tu pas là? Prends-la. Je te la donne. - -Et il me tendit la main. - - - - -FORME NOUVELLE DE LA CAMARADERIE - - -Que faire quand une femme charmante passe et vous sourit sous ses -fourrures, sinon la suivre, pour se rendre compte de cette sympathie -inconnue? Et si elle suit le même chemin que vous, il convient de se -réjouir de cette providence qui concilie à la fois vos occupations et -l’imprévu d’une poursuite. - -Il n’y a pas à délibérer si la femme charmante rentre dans la même -maison où vous allez vous-même et si, dans l’obscurité de l’escalier, -elle fait confusément signe qu’il y a bien deux places dans l’ascenseur. - -Que faire dans ce petit cube errant dans l’espace, si vous sentez un -sourire favorable flotter vers vous et si cependant aucune parole ne -vous vient aux lèvres, sinon passer à tout hasard votre bras sous celui -de votre voisine? - -Que faire si ce bras ne résiste pas, si même il y a une petite poussée -vers vous, sinon se rapprocher davantage jusqu’au point de sentir des -cheveux légers près de voire visage? - -Voilà les choses qui m’advinrent comme je me rendais, avec le cœur bien -triste, chez Jacqueline pour lui raconter mon voyage et le résultat de -ma mission. Je l’aimais trop pour lui apporter sans ménagement la vérité -et lui causer une peine profonde. Je ne l’aimais pas assez pour tenter -de la consoler entièrement, car mon orgueil se révoltait à l’idée de -prendre une maîtresse qui aimait encore mon ami et dont celui-ci ne -voulait plus. J’allais chez elle plein d’irrésolution et sans savoir au -juste quelles explications j’allais lui donner. - -Et quand l’ascenseur s’arrête brusquement, et qu’on est dans la -situation que j’ai dite, que faire sinon profiter de cette secousse pour -embrasser un cou dans des fourrures parfumées? - ---Je ne vous ai pas demandé à quel étage vous alliez, dit la femme -charmante avec un éclat de rire. - ---J’allais au cinquième. - ---Nous sommes au quatrième. Venez prendre une tasse de thé avec moi. - -Et je commençais à avoir une fort mauvaise opinion d’une femme qui a une -si grande liberté d’allures, quand alors seulement, je reconnus -Chinette. - ---Oui, j’ai quitté mon hôtel et j’ai repris une femme de chambre, me -dit-elle pendant que celle-ci servait le thé. Que voulez-vous? la guerre -est si longue! - -Je lui expliquai que j’allais voir Jacqueline qui habitait au-dessus -d’elle, mais elle m’assura que ce n’était pas pressé, et je la crus. - ---Je vous avais accueilli si froidement, une fois, au début de la -guerre, que vous ne vouliez pas me dire bonjour aujourd’hui! Vous le -voyez, je suis redevenue la Chinette d’autrefois et je ne balaye plus -mon appartement. - -Je lui demandai des nouvelles de son ami. Elle me répondit qu’il avait -un sursis, qu’il était aux environs de Paris, et que c’était toujours un -homme très ennuyeux. - -Que faire quand il faut quitter une femme charmante et qu’on n’en a pas -envie? - -Je perçus de petits pas qui marchaient dans l’appartement au-dessus. -C’étaient les pas de Jacqueline. - -Il y avait de l’impatience dans leur bruit. Chinette aussi les entendit. - ---Ces maisons neuves sont construites avec du carton. - -Je songeai que ma mission était bien délicate. - ---Nous allons dîner tous les deux en bavardant, et vous ne monterez -qu’après. - -Le dîner fut plein de la plus amicale intimité. - -Assurément Jacqueline avait dû sortir, car je n’entendais plus aucun -bruit sur ma tête. - -Que faire lorsque l’on se propose d’aller voir quelqu’un et que l’on -sait qu’il n’est pas là? - ---Jacqueline ne tardera pas à rentrer. Vous n’avez qu’à l’attendre. Nous -en serons bien assez avertis, car ces plafonds sont d’une indiscrétion! - -Il est extraordinaire combien certaines femmes ont, à un haut degré, le -goût des meubles anciens et combien elles sont compétentes sur les -styles. C’était le cas de Chinette; et quand elle était sur ce chapitre, -elle ne s’arrêtait plus. - ---Voyez combien ce petit bureau, qui ne faisait aucun effet dans mon -hôtel, prend de valeur ici. Ne trouvez-vous pas que cette glace est un -amour? - -Je dis: oui! avec sincérité, car c’était son image que je regardais dans -la glace. - -Peut-être Jacqueline était-elle rentrée sans que je m’en aperçoive, car -les paroles de Chinette sur les meubles m’empêchaient de prêter -l’oreille à tout autre bruit. - -Il devait être assez tard quand nous allâmes voir une délicieuse petite -coiffeuse qui était dans sa chambre à coucher. Elle était placée devant -la fenêtre, et, pour la bien voir, il n’y avait vraiment pas moyen de -faire autrement que de s’asseoir sur le lit. - -C’est ce que nous fîmes, et Chinette n’expliqua les beautés de la -coiffeuse. - -Que faire pour empêcher une femme charmante de parler trop longuement -sur les meubles, quand il est tard et qu’on est assis à côté d’elle sur -son lit? - - - - -EN ÉCOUTANT DES MULES QUI TOMBENT - - -On ne sait pas à quoi l’on s’engage quand, allant au cinquième étage -d’une maison, on s’arrête au quatrième pour y prendre le thé avec une -ancienne camarade. - -La guerre a créé un état nouveau de la sympathie. Les anciennes -camarades ne sont plus ce qu’elles étaient jadis. Elles sont bien moins -occupées. La solitude et l’oisiveté les ont transformées et leur -camaraderie prend volontiers une forme sensuelle. - -J’étais entré pour quelques minutes et je demeurai toute une semaine. -Les pas de Jacqueline sur ma tête rythmaient matin et soir le remords -que j’avais de la laisser sans nouvelles. Je me disais: Ce sera pour -demain. Et le lendemain le charme des heures me retenait encore. - -On ne peut s’imaginer combien il est difficile de demeurer avec un cœur -tranquille quand on veut interpréter par les bruits la vie qui se -déroule au-dessus de votre tête. Les appartements des maisons modernes -se reproduisent de façon symétrique les uns au-dessus des autres; l’on -sait que ses voisins prennent leur repas à huit heures le soir, et l’on -ne peut douter, les chambres à coucher étant inexorablement superposées, -qu’ils ne se couchent à dix heures. - -Or, chaque soir, dans la chambre de Chinette où je me trouvais, je -sentais s’aggraver mon remords en entendant le bruit assourdi des mules -de Jacqueline qu’elle jetait avant de rentrer dans son lit. Cela faisait -comme deux soupirs de tristesse. Ces soupirs s’affligeaient sur -l’incertitude où elle se trouvait sur la trahison de mon amitié. Ils -étaient comme de petits regrets des choses qui n’ont pas été, qu’elle -laissait tomber de ses pieds menus dans le passé. - -J’aurais bien voulu ne pas les entendre. Je faisais mon possible pour -les oublier. Je marchais, je remuais des objets, je causais avec -animation. Que peut-on faire encore dans une chambre à coucher avec une -aimable camarade? Mais toujours il y avait quelques secondes de silence -pendant lesquelles justement soupiraient les mules de Jacqueline. - -Et un soir, il était tard, j’étais las, j’avais peut-être déjà -sommeillé, il me sembla bien, sans que je puisse affirmer que ce ne fût -pas une illusion, il me sembla bien que les deux soupirs des mules -étaient suivis de deux autres soupirs plus bruyants, de deux bruits -semblables à ceux qu’auraient fait en tombant sur le tapis deux lourdes -bottines d’homme. - -J’écoutai, dressé sur mon séant, avec une attention passionnée. Mais je -n’entendis plus rien, ni dans la nuit, ni le matin. Je me dis que si -quelqu’un avait été avec Jacqueline, fatalement un éclat de conversation -serait venu jusqu’à moi, et je m’accusai de ma mauvaise pensée. Mais je -me dis aussi que Jacqueline avait pu employer mille précautions de -silence pour ne pas mettre au courant d’une présence d’homme, soit sa -femme de chambre, soit des voisins dont elle aurait craint les -bavardages. - -Je fus pris de jalousie, puis je souffris de mon injustice. Et le soir -suivant, insoucieux de la tendre camaraderie de Chinette, je pris un -livre, je fis semblant de lire et j’écoutai. Mais assurément Jacqueline -n’était pas chez elle, car je n’entendis ni claquement de porte, ni -petit pas léger sur ma tête. - -Chinette s’endormit, le temps passa. Où pouvait être Jacqueline à cette -heure de la nuit? Avec qui? - -Et très tard, presque au matin, il y eut un bruit d’auto dans la rue, la -rumeur de l’ascenseur et ensuite, mélancoliques, j’entendis les mules de -Jacqueline qui disaient tout bas la grande tristesse de se coucher seul, -après avoir essayé de s’amuser, quand le jour va paraître... - - - - -INTERVENTION DE LA DESTINÉE - - -Il arrive toujours un moment où l’on rentre chez soi et où l’on se jure -d’y mener désormais une vie régulière et laborieuse. - -C’est ce que je fis, et quelques jours passèrent encore dans la plus -grande incertitude sur la conduite que je devais avoir vis-à-vis de -Jacqueline; et ces jours furent troublés par le souvenir d’un bruit de -lourdes bottines tombant à côté de petites mules, sans que je puisse -démêler si ce bruit était le résultat d’un songe ou d’une réalité. - -Et une après-midi que ce problème m’agitait encore, on sonna à ma porte -et je vis entrer Jacqueline. - -Tout de suite elle pleura et elle tomba dans mes bras. - -Marco a dû écrire sans doute, pensai-je. - -Et dans la douleur qu’elle avait, je distinguai un peu de solennité, un -peu de convention voulue qui me fit tout de suite penser que cette -douleur, bien que sincère et profonde, ne serait pas à jamais -inguérissable. - ---Marco est mort! Marco est mort! répéta-t-elle sur mon épaule, et je -veux mourir aussi. - ---Oui, le lendemain de votre visite, son régiment est parti pour le -front. Et le premier jour, il est tombé d’une balle entre les deux yeux. -Je ne l’ai appris qu’il y a quelques jours en allant demander des -nouvelles à son beau-frère, Un certain Barbas avait écrit pour raconter -comment cela était arrivé, et il a renvoyé tout ce que Marco avait sur -lui. Il n’y avait rien pour moi, pas une lettre, pas un mot, rien. - -Et Jacqueline pleurait à grands sanglots. Elle se désespérait avec toute -sa sincérité de petite femme légère et amoureuse. - -Alors, je compris combien le mensonge est grand et merveilleux, combien -il est le réconfort de la vie, la couleur qui permet d’embellir et de -transformer, le chemin de l’espérance. - -Et je dis: - ---Marco vous adorait, Jacqueline. Il ne vous écrivait pas? Pourquoi? -parce que les correspondances militaires étaient surveillées et qu’il -avait peur d’être mal noté à cause d’une liaison irrégulière. - -Je parlai sans crainte de l’invraisemblance avec une immense autorité. - ---Marco vous adorait. Il a passé une journée entière à me le répéter. -Quand je l’ai vu, il savait qu’il partait pour le front le lendemain, et -ses dernières paroles ont été: Je n’ai aimé que Jacqueline, et si par -hasard je meurs à la guerre, toi, notre ami commun, dis-lui bien... - - - - -DIFFÉRENTES MANIÈRES DE MOURIR - - ---Venez tout de suite, me dit la femme de chambre. Madame a une telle -crise de désespoir qu’elle va se tuer. J’ai couru aussitôt vous -prévenir. - -J’interrogeai l’être simple qui était devant moi. Malgré sa simplicité -éclatante et connue de sa maîtresse, cet être simple avait été, une -heure auparavant, longuement questionné sur la valeur des poisons, leur -puissance à détruire rapidement l’organisme, la difficulté de se les -procurer. - -Cet être simple me considérait du reste sans aucune sympathie. Il -estimait que j’étais une des causes du malheur qui frappait sa -maîtresse, s’appuyant sur une parole qu’il me rapporta. - ---Elle a dit, en parlant de vous, qu’elle aurait été bien moins -malheureuse, si vous n’aviez pas été un soir aussi stupide avec elle. - -Il ajoutait qu’elle était en ce moment capable de tout, même de se jeter -par la fenêtre. - -Tout en courant chez Jacqueline, je me posais un problème. Aurait-elle -mieux aimé que son amant soit vivant, ne l’aimant plus, ou mort en -l’aimant toujours? La solution ne me paraissait faire aucun doute, mais -il y a des problèmes qu’il vaut mieux ne pas résoudre. - -Jacqueline avait son chapeau sur la tête et elle allait sortir. La -fenêtre était ouverte. - -Elle me fit asseoir près d’elle sur un canapé, et elle me parla avec -gravité. - ---Il n’y a plus d’horizon devant moi, me dit-elle. Il me semble que je -suis entourée par un grand mur triste et inexorable et que ma main -rencontre une pierre froide toutes les fois que je veux faire un pas en -avant. Les choses qui m’intéressaient autrefois me remplissent à présent -de tristesse. Je ne peux pas lire des romans, tant leur trame est fade. -J’ai essayé l’autre jour de jouer au bridge, et j’avais mal à la tête au -bout d’une heure. Les conversations de mes amies sont insupportables. Le -souvenir du bonheur que j’ai eu et qui est perdu est un supplice de tous -les instants, Aussi j’ai décidé de mourir. - -Comme pour planter cette décision dans son cerveau, Jacqueline traversa -sa chevelure d’une longue épingle à tête de nacre dont elle assura son -chapeau sur sa tête. Elle en regarda une seconde l’effet dans la glace -et elle reprit: - ---Tout est fini pour moi. Je ne pourrai plus jamais aimer. Vous le -voyez, je suis très calme. J’envisage les choses froidement, telles -qu’elles sont. Il vaut mieux mourir que de vivre sans amour. Je voulais -m’empoisonner, mais il paraît que l’on souffre horriblement et j’estime -que j’ai eu plus que ma part de souffrance. La fenêtre est ouverte parce -que tout à l’heure je m’y suis penchée avec la pensée qu’un vertige me -prendrait et que je me laisserais tomber. Quelques secondes de plus et -c’était peut-être fini, A quoi tiennent les choses? On a sonné. Je suis -allée ouvrir. C’était un télégramme pour m’inviter à dîner. Cela a -changé mes idées. Je me suis dit qu’une femme écrasée dans la rue, -devait être un spectacle horrible. Alors j’ai trouvé un autre moyen. Je -veux finir dans un étourdissement, dans une griserie. Je me tuerai en -buvant rapidement, de toutes mes forces, le poison de ce que l’on -appelle le plaisir. Tout ce que la vie peut offrir de sensations je vais -le chercher et je m’en saturerai, jusqu’à ce que je sois consumée et que -la mort vienne. N’est-ce pas la plus belle manière de mourir? - -Jacqueline se leva. - ---Vous m’excusez, n’est-ce pas? Je suis obligée de partir car nous -dînons tôt pour aller au théâtre ensuite. - ---En effet, Jacqueline, il y a différentes manières de mourir, et -celle-là est encore la plus acceptable. - - - - -PAROLES DANS LA FUMERIE - - -Des larmes ont coulé en grand nombre, des rires se sont tus, d’autres -ont recommencé à résonner, des amis sont partis, d’autres sont morts, -d’autres sont revenus. - -Penché sur la petite lampe, Miely, l’ancien magistrat colonial, tisse -une pipe avec un soin méticuleux, et son visage exprime un calme -bonheur. - -Il a été amputé d’une jambe. - -Lui qui avait passé plusieurs années de sa vie sans voir le soleil et -qui ne connaissait plus du monde que le silence de son appartement clos -et le grésillement de l’opium, il fut jeté dans la fournaise de la -guerre, et il se battit avec héroïsme pendant des mois. Il raconte -comment, au cours d’une charge à la baïonnette, blessé à la jambe par un -obus, il resta deux jours dans une tranchée, et il ne dut qu’aux -boulettes qu’il avait emportées, la force morale pour attendre d’être -secouru. - -Maintenant il est tranquille et joyeux. - ---A quel malheur ai-je échappé! dit-il, et que serait-il advenu, si au -lieu d’une jambe, c’eût été un bras qu’on m’eût enlevé? Je n’aurais pu -faire moi-même mes pipes. J’aurais été comme un musicien sourd ou un -peintre devenu aveugle. Avant la guerre, je passais toute mon existence -à fumer, couché sur mes matelas cambodgiens. J’étais obligé d’écouter -mille sermons de mes amis qui m’exhortaient à aller au restaurant, au -théâtre, et j’avais parfois certains remords. A présent je suis délivré -des discours amicaux et des remords. Grâce à la suppression heureuse de -cette jambe, ma vie devient pour la première fois juste et normale. - -Et il aspira une grande bouffée et fit tourner dans la chambre des -volutes sombres qui montèrent vers je plafond, comme un signe de -reconnaissance. - -Polly et Dolly soulevèrent leurs visages enfantins, et, s’adressant à -Jean Noël comme s’il était particulièrement qualifié pour répondre, -Polly demanda: - ---Quand supprimera-t-on les guerres? - ---Puisque l’humanité est revenue à sa barbarie première, dit celui-ci, -le meilleur moyen de supprimer les guerres, le seul moyen même, est de -ne plus donner de guerriers au monde, de n’avoir plus d’enfants. Ainsi -l’amour serait purifié, délivré de son rôle de fonction. Les êtres -pourraient s’adonner, en toute liberté, au plus haut des arts, à celui -qui les résume tous, la volupté. - ---Nous sommes absolument de cet avis, dirent presque en même temps Polly -et Dolly. - ---Nous toucherions alors à la fin de l’humanité, mais ce serait une fin -splendide. La race s’épurerait et diminuerait. - -Le travail ne serait presque plus nécessaire, car les hommes seraient -très peu nombreux et les réserves suffiraient à les nourrir. Parfois un -enfant naîtrait encore. Sa rareté le rendrait plus précieux et plus -affiné. Il serait accueilli comme le témoin attardé des choses -finissantes. L’humanité s’éteindrait dans une apothéose d’intelligence -et pourrait peut-être atteindre en mourant, ce pourquoi elle est née, -son maximum d’amour et de supériorité. - -La petite Marcelle se souleva et dit: - ---C’est absurde. C’est parce qu’il y a une très grande quantité d’hommes -que l’on a des chances d’en trouver de temps en temps un d’une -intelligence agréable et d’un physique à peu près possible. - ---Je fais partie de cette humanité grossière qui pense qu’il faut avoir -beaucoup d’enfants, dit la grande Lucienne. - -Alors, malgré que ses paroles n’avaient aucun rapport avec ce que l’on -disait, Jacqueline, sous un kimono qu’elle avait à dessein choisi de -couleur sombre, pour être en deuil, même dans l’intimité de la fumerie, -prononça: - ---En somme, pendant la guerre, ce sont les hommes qui sont favorisés et -les femmes qui sont à plaindre. Les hommes ont la chance d’avoir une vie -variée, de partir, de voir la nouveauté des combats, même de mourir. Ils -passent dans des costumes bleu de ciel, enveloppés d’une auréole -héroïque, ils sont admirés et choyés. Mais nous, soit que nous soyons -livrées à nous-mêmes loin de celui que nous aimons, soit que la mort -nous en ait privées à jamais, nous ne jouons aucun rôle, nous sommes -condamnées à une attente insupportable et nous nous trouverons un peu -plus tard infiniment trop nombreuses devant des hommes dont la guerre -aura fauché le meilleur par le nombre et par le choix. - ---Les femmes sont restées au foyer. Elles font des vœux pour que les -hommes vivent, dit Dante. Mais au loin les hommes meurent. Le sage -pensera que les femmes ont la meilleure part. - ---Nous mourons un peu chaque jour, reprit Jacqueline, de la mort lente -de l’énervement et de l’espoir inutile, et nous mourrons davantage après -la guerre de la joie déçue, du temps perdu et de la vieillesse qui -viendra plus vite à cause du mal que nous aurons à aimer. - ---Pour moi, ce qui m’a le plus rempli d’étonnement durant la guerre, dit -Jean Noël, c’est la prodigieuse facilité que les femmes ont, sinon à -oublier, du moins à jouir de la vie comme si elles avaient oublié. La -puissance merveilleuse du plaisir est invincible en nous. A peine -sommes-nous abattus par une grande douleur, qu’un désir de joie -physique, de joie grossière se lève dans notre âme, et ce désir est -d’autant plus grand et d’espèce plus commune que l’ordre de la douleur -est plus élevé. Cela s’applique davantage encore aux femmes qu’aux -hommes. - -«Tenez, allez donc au Bois un matin et montez l’allée des Acacias. Vous -y verrez passer comme jadis de délicieuses silhouettes de Parisiennes. -Suivez-les quelques instants, vous verrez qu’elles marchent avec la même -légèreté, que leur petite toque s’enfonce aussi élégamment dans leurs -cheveux, que leur maquillage est parfait, que leurs bas sont de soie, -que leurs jupes sont courtes à souhait, selon la mode nouvelle, et -laissent voir leur cheville. Parlez-leur. Interrogez-les. Elles ont -toutes une grande blessure au cœur, un grand chagrin qu’elles racontent -longuement, mais vous pouvez les inviter pour le thé, pour le dîner, -pour le théâtre. Une immense avidité de plaisir les possède. Elles ont -besoin de courses en auto, de papotages dans des réunions d’amies, de -frémissements de robes dans des restaurants à la mode. Demandez-leur ce -qu’elles ont pensé et ce qu’elles ont fait depuis la guerre. L’évolution -a été la même pour toutes et vous voyez que leur pensée a changé en -quelques mois à peu près comme ont changé autrefois leurs rêves de jeune -fille. Elles ont commencé par des projets d’économie, de robes -montantes, de vie austère. Ainsi dans les pensionnats, jadis, elles -décidaient d’entrer au couvent, de vouer leur vie à la religion. Elles -ont voulu vouer le temps de la guerre à une chaste et religieuse -attente. Mais, de même qu’aux jours de l’adolescence, il a suffi d’un -visage rencontré, d’une musique entendue, pour que les résolutions -s’évanouissent. - -Je me souviens qu’allant voir un de mes amis, dans sa propriété, aux -environs de Paris, je vis s’envoler à mon arrivée, sur le seuil de la -maison, de merveilleux oiseaux. Ils étaient d’une blancheur immaculée et -tous avaient, sur leur gorge frémissante, à la place du cœur, une large -tache couleur de sang. Je pensai un instant que, blessés à mort, leurs -plumes vibrantes et leur petit corps traversés par quelque arme -invisible, ils allaient expirer sous mes yeux. Mais non, ils volaient de -ci de là, et ils revinrent bientôt picorer paisiblement, malgré leur -splendide blessure, les mies de pain que leur jetait mon ami. - -«C’est une espèce, me dit-il, que l’on appelle les colombes poignardées. -On dirait que ces colombes perdent sans cesse leur sang, mais elles -vivent davantage en général que les autres oiseaux de la famille des -pigeons. Les colombes poignardées! Voyez la beauté de leurs ailes, la -légèreté de leur vol, et comme le ciel est embelli quand elles le -traversent.» - -Il me semble que beaucoup de femmes sont pareilles aux colombes -poignardées. Elles picorent de ci de là, elles ont une grande blessure -qui saigne, mais elles sont très blanches et très belles et peuvent -voler très haut. - - -FIN - - - - -TABLE - - - Eloge de l’Infidélité.--En manière de préface. 1 - En ce temps-là. 11 - Le petit Carnet. 19 - Le Balai. 25 - Trou la la... 37 - Les Martini Cocktails. 51 - Ce qu’a dit le Boudha aux yeux d’or. 59 - Paroles dans la fumerie. 71 - La Psychologie des lettres. 87 - L’Héroïsme de la chasteté. 99 - Chez la voyante. 111 - La Danseuse. 128 - De l’Amitié. 133 - Souvenirs. 143 - Les Pall Mall. 159 - Défauts et qualités. 171 - Le Mystère de l’hésitation. 179 - Influence du dépôt sur l’amour. 193 - Forme nouvelle de la camaraderie. 207 - En écoutant des mules qui tombent. 217 - Intervention de la destinée. 225 - Différentes manières de mourir. 231 - Paroles dans la fumerie. 239 - - -Imp. Renaudie, 13, rue de Sèvres.--Paris. - - - - -“L’ÉDITION”--4, Rue de Furstenberg.--PARIS - - -COLLECTION IN-12 A 3 FR. 50 - -Nos dernières Publications - - -UNE FEMME CURIEUSE - - L’Art de séduire les Hommes - Le Journal de Marinette - -PIERRE CUSTOT - - Chichinette et Cie - -CHARLES DERENNES - - La Nuit d’Eté - -LIEUTENANT G**, PILOTE - - Badigeon Aviateur - -DANIEL BARRIAS - - Aventures amoureuses d’Eustache Leroussin - -GUILLAUME APOLLINAIRE - - Le Poète assassiné - -G. de la FOUCHARDIÈRE et R. BRINGER - - Les Millions de Monsieur Tripette - -JEHAN D’IVRAY - - Les Souvenirs d’une Odalisque - -OLIVIER DIRAISON-SEYLOR - - Irène grande première - - -ENVOI FRANCO CONTRE MANDAT - -“L’ÉDITION”--4, Rue de Furstenberg.--PARIS - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COLOMBES POIGNARDÉES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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