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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Histoire du Canal de Suez - -Author: Ferdinand de Lesseps - -Release Date: April 17, 2021 [eBook #65092] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANAL DE SUEZ *** - - - - - LECTURES ET CONFÉRENCES - DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES - (Séance du 10 avril 1870) - - HISTOIRE - DU - CANAL DE SUEZ - - PAR - FERDINAND DE LESSEPS - - D’après la Sténographie de M. Sabbatier, - sténographe au Corps législatif - - EXTRAIT DE - L’ÉCHO DES LECTURES ET CONFÉRENCES - - Prix: 1 franc - - SE VEND AU PROFIT DE LA CAISSE DE RETRAITE - DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES - - PARIS - PICHON-LAMY ET DEWEZ - LIBRAIRES-ÉDITEURS, 15 RUE CUJAS - 1870 - - - - -IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE - -Rue de Fleurus, 9, à Paris - - - - -HISTOIRE - -DU - -CANAL DE SUEZ - - -Mesdames et Messieurs, - -Je me suis rendu avec empressement à l’aimable invitation de mes -collègues de la Société des gens de lettres. D’ailleurs, c’est toujours -avec un grand plaisir que je reviens dans ce quartier des Écoles. Je ne -puis oublier que c’est à l’École de médecine que j’ai eu, pour la -première fois, l’honneur d’entretenir le public du canal de Suez. J’ai -commencé par la jeunesse patriotique et fougueuse, car si l’on a pour -soi la jeunesse et les femmes, on est sûr de réussir. (_Vifs -applaudissements._) - -Dans cette dernière conférence, je serai heureux de retracer les faits -historiques du percement du canal de Suez. Ce qui concerne les -négociations a été publié; les conventions avec le gouvernement égyptien -sont connues de tout le monde; pour le travail des ingénieurs, M. -Lavalley a fait des rapports à la Société des ingénieurs civils. Ces -diverses questions ont été bien comprises du public, qui sait par cœur -l’isthme de Suez, comme si cet isthme était aux environs de Paris. Je me -bornerai donc à vous raconter sommairement les circonstances qui ont -amené ou accompagné l’exécution du canal. Mon récit aura peut-être -quelque utilité et pourra servir à ceux qui veulent se rendre compte de -l’enchaînement des faits et qui étudient le cœur humain.--Rien n’est -logique comme les faits. Je vous les dirai sans préparation, et tels -qu’ils me reviendront à la mémoire, ne choisissant que les principaux ou -ceux qui me paraîtront devoir vous intéresser. (_Très-bien! très-bien!_) - -On me demande tous les jours, dans le monde, comment m’est venue l’idée -du canal; rien d’utile ne se fait sans cause, sans étude et sans -réflexion. Un illustre homme d’État, M. Guizot, a dit que le temps ne -respectait que ce qu’il avait fait. C’est après cinq années d’études et -de méditations dans mon cabinet, cinq années d’investigations et de -travaux préparatoires dans l’isthme et onze années de travaux -d’exécution, que nous sommes arrivés au but de nos efforts. - -En 1849, je fus envoyé, par le gouvernement, en mission extraordinaire à -Rome, sous l’inspiration du vote d’une Assemblée souveraine. Je devais -suivre une ligne de conduite déterminée par ce vote. Quand l’Assemblée -législative remplaça la Constituante, on voulut me faire suivre une -autre ligne de conduite que je n’ai pas à blâmer, mais que je ne pouvais -admettre. Ne voulant pas trahir ma mission, j’abandonnai vingt-neuf -années de service diplomatique. La politique m’ayant ainsi fait des -loisirs, je me livrai à mes études premières sur l’Orient et l’Égypte, -tout en me construisant une ferme dans le Berry; cette situation se -prolongea. Beaucoup de personnes m’ont jeté la pierre à cette époque et -se sont détournées de moi, me reprochant de n’avoir pas changé d’opinion -et de conduite. Les événements ont démontré, je crois, que la politique -contraire à celle que j’avais l’ordre de suivre, et qui était conforme à -mes idées, n’a pas été heureuse pour les intérêts de notre pays. - -Appliqué à l’étude des questions orientales, mon esprit se reporta -naturellement vers l’isthme de Suez. Il n’y a pas un enfant intelligent -qui, à la première vue d’une carte géographique, n’ait demandé à son -professeur pourquoi l’on n’allait point aux Indes en traversant l’isthme -de Suez. Le maître répondait qu’il y avait une différence de niveau -entre la mer Rouge et la Méditerranée; qu’il était impossible de creuser -dans le désert un canal qui ne fût rempli aussitôt par le sable, etc., -etc. - -Mais aujourd’hui tous ces fantômes ont disparu: ce qui était impossible, -il y a cinquante ans, est devenu facile avec la vapeur, le télégraphe -électrique et tous les moyens que la science a mis à notre disposition. - -De 1849 à 1854, j’ai étudié tout ce qui se rattachait au commerce entre -l’Occident et l’Orient; j’ai reconnu que son mouvement doublait tous les -dix ans, et que l’époque était venue où la formation d’une compagnie -pour le percement de l’isthme de Suez pouvait le développer d’une façon -merveilleuse. En 1852, lorsque mes études étaient déjà complètes et que -je me vis dans l’alternative de gagner à ma cause un vice-roi d’Égypte -que ses plaisirs absorbaient, ou de m’adresser à Constantinople, je pris -ce dernier parti. Mes relations de famille et d’amitié permirent à ma -demande d’être examinée, et me valurent la réponse que la solution de -cette question ne concernait pas du tout la Porte; qu’elle était plutôt -l’affaire de l’Égypte. Remarquez que, plus tard, lorsque l’Égypte eut -pris l’initiative du canal, l’Angleterre, qui avait fait faire, sans -l’intermédiaire du Divan, le chemin de fer entre Alexandrie et Suez, -réclama à la Porte, au nom de ses droits méconnus. Je gardai alors mon -projet et je continuai à m’occuper de mes bestiaux et de ma ferme. (_On -rit._) - -Un jour que j’étais sur le toit d’une maison en construction, au milieu -des poutres et des charpentiers, on me présente un journal où étaient -annoncés la mort du pacha et l’avénement de Mohammed-Saïd, fils de -Méhémet-Ali. - -Lorsque je résidais, comme agent français, auprès de Méhémet-Ali, ce -grand prince m’avait témoigné beaucoup d’affection, à cause du souvenir -de mon père qui avait représenté la France en Égypte, après la paix -d’Amiens, et qui avait concouru à l’élévation du binbachi -Méhémet-Ali-aga, venu de la Macédoine, avec un contingent de mille -hommes. - -Le premier consul Bonaparte et le prince de Talleyrand, ministre des -relations extérieures, avaient donné pour instruction à leur agent de -chercher parmi les milices turques un homme hardi et intelligent qui pût -être désigné, pour être nommé, par Constantinople, pacha au Caire, titre -à peu près nominal, dont il pourrait se servir pour abattre la puissance -des mamelouks, contraires à la politique française. Un des janissaires -de mon père lui amena un jour Méhémet-Ali-aga, qui, à cette époque, ne -savait ni lire ni écrire. Il était parti de la Cavalle avec sa petite -troupe, et il se vantait quelquefois d’être sorti du même pays -qu’Alexandre. Trente ans plus tard, le corps consulaire venant -complimenter, à Alexandrie, Méhémet-Ali-Pacha, sur les victoires de son -fils Ibrahim-Pacha, en Syrie, le vice-roi d’Égypte se tournant vers moi, -dit à mon collègue: «le père de ce jeune homme était un grand -personnage, quand j’étais bien petit; il m’avait un jour engagé à dîner, -le lendemain j’appris qu’on avait volé un couvert d’argent à table, et -comme j’étais la seule personne qui pût être soupçonnée de ce larcin, je -n’osais pas retourner dans la maison de l’agent français, qui fut obligé -de m’envoyer chercher et de me rassurer.» Ce qui est très-beau dans la -bouche d’un homme qui triomphait, avouant qu’on aurait pu avec raison -l’accuser de larcin (_on rit_).--Telle a été l’origine de mes relations -avec l’Égypte et la famille de Méhémet-Ali et par suite de ma liaison -avec Saïd-Pacha. Son père était un homme extrêmement sévère qui le -voyait avec peine grossir d’une manière effrayante, (_nouveaux rires_), -et qui, pour prévenir un embonpoint excessif chez un enfant qu’il -aimait, l’envoyait grimper sur les mâts des bâtiments, pendant deux -heures par jour, sauter à la corde, ramer, faire le tour des murailles -de la ville. J’étais la seule personne qui fût alors autorisée à le -recevoir; quand il entrait chez moi, il se jetait sur mon divan, tout -harassé. Il s’était entendu avec mes domestiques, ainsi qu’il m’en fit -l’aveu après, pour obtenir d’eux de se faire servir en cachette du -macaroni, et compenser ainsi le jeûne qu’on lui imposait. Le prince -était élevé dans les idées françaises: tête impétueuse et grande -sincérité de caractère. - -Quand Saïd-Pacha fut arrivé au pouvoir, mon premier soin fut de le -féliciter. Deux ans auparavant, il avait été accusé de conspiration. -Pendant qu’une conspiration se trame, on ne convient jamais qu’on en -fait partie. Il s’était vu maltraité par le vice-roi; sa famille avait -été exilée; les mécontents se réunirent autour de lui et... il fut -obligé de s’échapper comme il put. Il vint à Paris, y habita un hôtel, -rue de Richelieu, où je l’allai visiter. Sa situation, l’accueil que je -lui fis et ses souvenirs d’enfance amenèrent dès lors entre nous une -amitié vraiment fraternelle. Peu de temps après, il retourna en Égypte -et lorsqu’en 1854 il fut appelé à succéder à Abbas-Pacha, il me fixa un -rendez-vous pour le retrouver à Alexandrie, au mois de Novembre 1854. Je -m’y rendis. Il me donna pour résidence un de ses palais et m’engagea à -l’accompagner au Caire, en traversant le désert libyque avec une petite -armée de 11 000 hommes. - -Le vice-roi installa son camp sur les ruines de Marea au delà du lac -Maréotis, j’allai le rejoindre, j’avais toujours mon projet en tête, -mais j’attendais le moment favorable pour en parler, car je voulais -auparavant mettre le prince au courant du système, nouveau pour lui, des -associations financières anonymes, qui peuvent apporter dans un pays des -capitaux, sans ôter au souverain son influence, et en l’aidant au -contraire à augmenter sa puissance par des moyens destinés à favoriser -la prospérité publique. Il fallait en outre me concilier la -bienveillance de l’entourage intime du vice-roi, composé en grande -partie des vieux conseillers de son père, plus habiles aux exercices du -cheval qu’à ceux de l’esprit. Je faisais avec eux des courses au désert, -mon talent d’équitation m’avait conquis leur estime. Lié avec l’ancien -compagnon d’enfance de Saïd, son ministre Zulfikar-Pacha, élevé à la -française et en état de tout comprendre, je l’initiai à mon projet, et -il fut convenu qu’il m’avertirait, le jour où il trouverait opportun que -j’en parlasse à son maître. - -Deux semaines se passèrent et le jour indiqué, 30 novembre 1854, je me -présentai dans la tente du vice-roi placée sur une éminence entourée -d’une muraille en pierres sèches et formant une petite fortification, -avec embrasures de canons. J’avais remarqué qu’il y avait un endroit où -l’on pouvait sauter à cheval par dessus le parapet, en trouvant au -dehors un terre-plein sur lequel le cheval avait chance de prendre pied. - -Le vice-roi accueillit mon projet, m’engagea à aller dans ma tente pour -lui préparer un rapport et me permit de le lui apporter. Ses conseillers -et généraux étaient autour de lui. Je m’élançai sur mon cheval qui -franchit le parapet, descendit la pente au galop et me ramena ensuite -dans l’enceinte, lorsque j’eus pris le temps nécessaire pour rédiger le -rapport, qui était prêt depuis plusieurs années. Toute la question se -trouvait résumée clairement dans une page et demie, et lorsque le prince -en fit lui-même la lecture à son entourage, en l’accompagnant d’une -traduction en turc, et qu’il demanda son avis, il lui fut unanimement -répondu que la proposition de l’hôte, dont l’amitié pour la famille de -Méhémet-Ali était connue, ne pouvait qu’être favorable et qu’il y avait -lieu de l’accepter. - -La concession fut immédiatement accordée. La parole de Mohammed-Saïd -valait un contrat. - -En arrivant au Caire, il reçut au devant de la citadelle les -représentants des divers gouvernements qui venaient le féliciter sur son -avènement à la vice-royauté, il dit alors au Consul général d’Amérique: -«Je vais vous damer le pion, à vous autres Américains, l’Isthme de Suez -sera percé avant le vôtre.» Là-dessus il se mit à parler du projet. Le -Consul général d’Angleterre paraissait fort ému. Étant présent à -l’audience, et sur un signe du Prince, je fis remarquer que l’entreprise -telle qu’elle était conçue, ne devait porter ombrage à personne, que -tous les pays y concourraient également, s’ils le désiraient, par une -souscription publique et que si j’étais chargé de former une compagnie -financière d’exécution, c’était non comme français, mais à titre d’ami -de l’Égypte et du vice-roi. Chaque Consul général s’empressa de -transmettre la nouvelle à son gouvernement et la réponse fut l’envoi à -Mohammed-Saïd de la grand’croix des ordres de presque tous les -souverains. (_Très-bien! Très-bien!_) - -L’acte de concession fut alors légalement octroyé le 30 novembre 1854. -Une excursion fut décidée pour explorer l’Isthme, le Vice-Roi -m’adjoignit trois ingénieurs français qu’il avait à son service, MM. -Mougel Bey, Linant Bey et Aïvas. Pour quatre personnes il ne fallait pas -moins de 60 chameaux dont 25 chargés d’eau, pour traverser ce désert -peuplé aujourd’hui par 40 000 habitants. Nous partîmes du Caire, nous -traversâmes l’Isthme, du Sud au Nord, étudiant la nature du terrain, -examinant la possibilité d’un nouveau tracé, car depuis les temps les -plus reculés on n’avait songé qu’à un canal intérieur, du Nil à la mer -Rouge, et non à un canal sans écluses creusé directement entre les deux -mers. C’était le projet d’un canal fluvial et non maritime qu’avaient -adopté les Saint-Simoniens et le Père Enfantin, auxquels on doit les -études de 1847 et la reconnaissance de l’égalité de niveau des deux -mers. - -Les anciens projets, y compris celui de M. Lepère, ingénieur en chef de -l’expédition française en Égypte, se servaient de l’eau du Nil pour la -navigation du canal, au moyen de prises d’eau et d’écluses. C’était une -erreur, et c’est ce qui fait que les projets américains pour le -percement de l’Isthme de Panama ne pourront pas réussir, tant que l’on -n’aura pas trouvé le moyen de couper simplement l’Isthme d’une mer à -l’autre. Jamais, en essayant d’amener l’eau d’un fleuve intérieur à la -mer, on ne parviendra à faire un canal maritime. - -D’ailleurs, pour un parcours qui abrégera le voyage de 3000 lieues, il -viendra nécessairement une époque où vous aurez peut être 100 bâtiments -par jour; le passage pour chacun exigera au moins une demi-heure, or il -n’y a pas 100 demi-heures par jour. Puis les écluses sont une œuvre -humaine qu’il faut entretenir, et réparer, d’où des chômages forcés, une -grande consommation d’eau, et pas de certitude absolue. Je crois -qu’aucun des projets américains actuels ne peut donner de bons -résultats. Je le dis ici devant des représentants de l’Amérique, il faut -que l’on se persuade bien qu’il n’y a aucune différence de niveau entre -l’Océan Pacifique et l’Océan Atlantique, sauf la différence de la -hauteur des marées sur les côtes. Laplace et Fourier l’ont nié pendant -50 ans devant toutes les Académies. (_Très-bien! Très-bien!_) Nous avons -parfaitement constaté qu’il n’y avait pas de différence entre la mer -Rouge et la Méditerranée, sauf celle qu’occasionnent les marées. En -Amérique c’est la même chose. Je le dis hautement: les Américains ne -pourront réussir qu’après avoir sérieusement étudié la question. Ils ont -tracé leurs projets en lignes rouges ou bleues sur la carte, sans faire -ni sondages, ni nivellements, ni aucun des travaux qui ont précédé notre -entreprise. Nous avons passé cinq ans dans le désert, fait ensuite -toutes les études préliminaires avant d’appeler des capitaux, et nous -n’avons formé la compagnie d’exécution qu’après le verdict de la science -Européenne. Que les gens honnêtes qui s’occupent de l’Isthme américain -fassent, eux aussi, ces longues études préparatoires et nécessaires. Le -canal de Suez s’est fait, grâce au concours des hommes supérieurs et -compétents que nous y avions appelés. Ils sont venus faire un devis que -dans l’exécution on n’a pas dépassé d’un centime, entendez-le bien. La -science l’a emporté sur tous les points. (_Très-bien! Très-bien!_) - -Notre première exploration fut longue et pénible, et le résultat final a -été celui que mon instinct m’avait fait deviner, à savoir qu’il ne -fallait pas se servir de l’eau du Nil pour la navigation du canal de -Suez. Dans notre parcours, nous écrasions sous les pieds de nos chameaux -les croûtes de sels des lacs amers. Ces lacs ont 40 lieues de tour, -c’était évidemment l’ancien golfe d’Heropolis. C’est par ce désert -converti en mer intérieure que, le jour de l’inauguration, le 17 -novembre dernier, une flotte a passé, _l’Aigle_ en tête. -(_Applaudissements._) - -Ce bassin contient aujourd’hui deux milliards de mètres d’eau. En 1854, -notre caravane qui le traversait, portait notre eau, nos vivres, des -moutons et des poules; hors ces animaux, il n’y avait pas même une -mouche dans ce désert affreux. Le soir, nous ouvrions nos cages à -poules, pleins de confiance et nous étions sûrs, le lendemain matin, que -toutes nos bêtes viendraient se réunir autour de nous pour ne pas être -abandonnées dans ces lieux désolés, où l’abandon est la mort. Lorsqu’on -levait le campement le matin, et qu’au moment du départ, une poule était -restée picotant au pied d’un buisson de tamaris, vite, elle sautait -effrayée sur le dos d’un chameau pour regagner sa cage. (_On rit._) Les -Fellahs que j’avais emmenés étaient dans une inquiétude continuelle, car -les habitants des bords du Nil ont la plus grande frayeur du désert. Eh -bien, c’est ce désert que nous avons parcouru dans tous les sens, -pendant deux mois, en décembre 1854 et en janvier 1855. Nous avons subi -des coups de vent, mais je dois dire que les sables du désert n’ont pas -des inconvénients aussi graves qu’on se plaît à le répéter; ils sont -moins incommodes que la pluie ou la grêle qui, dans nos climats, nous -surprennent en route. J’ai parcouru les déserts de l’Afrique jusque près -de l’équateur, j’ai fait 350 lieues, monté sur un dromadaire, dans la -saison des vents du sud, et je n’ai jamais été arrêté par ces vents -réputés si violents, même lorsqu’ils soufflent en plein visage. - -Un de nos compagnons de voyage disait que telle était la pénétration du -sable, qu’il entrait presque dans les boîtes de montres hermétiquement -fermées. Un jour que le vent nous était arrivé tout d’un coup, au moment -du déjeuner, nous nous étions enveloppés de nos manteaux pour faire -tranquillement notre repas. Cet ingénieur, persuadé que le sable -pénétrait par les moindres fissures, cherchait à se mettre bien à -l’abri; mais il avait laissé sans le remarquer un trou au-dessus de sa -tête, par lequel je m’amusais à verser du sable (_on rit_). Voyez, me -disait-il, le sable traverse même les étoffes (_nouveaux rires_). On -nous menace constamment de l’envahissement des sables dans le canal et -de l’impossibilité de nous en affranchir. Ce préjugé est tellement -enraciné dans l’esprit public, que chaque jour on en fait un empêchement -formidable pour la conservation du canal. - -Après le passage de 130 bâtiments pendant les fêtes de l’inauguration, -aucun apport de sable, aucune érosion n’ont été constatés. Depuis cette -époque, 2, 3, 4 et 5 navires ont passé chaque jour, et le canal est tout -aussi intact qu’avant l’inauguration. (_Très-bien! très-bien! -applaudissements._) - -J’ai reçu, hier soir, une dépêche télégraphique qui m’annonce que -pendant le mois de mars, nous avons eu 640 000 fr. de recettes, et que 6 -bâtiments ont passé depuis le 7, ce qui fait 22 depuis le 1er du mois. -(_Nouveaux applaudissements._) - -La progression est celle-ci (je crois utile de vous la faire connaître -en interrompant l’ordre de mes idées pour vous montrer la marche -ascendante du transit): les bâtiments qui ont passé par le canal étaient -au nombre de 9 en décembre, de 19 en janvier, de 29 en février, de 52 en -mars, etc., depuis le commencement d’avril jusqu’au 9 de ce même mois -nous comptons déjà 22 bâtiments à vapeur. (_Bravos prolongés._) - -Vous voyez que la vapeur a remplacé la voile. J’en demande pardon aux -bâtiments à voiles qui d’ailleurs trouveront un dernier refuge dans la -mer Rouge si calomniée. On a inventé pour les bâtiments à vapeur des -perfectionnements qui permettent de réduire de beaucoup l’espace occupé -anciennement par les machines et qui procurent une économie de 50 % sur -la consommation du charbon. Le vapeur anglais _Brasilian_, parti de -Bombay, est arrivé à Liverpool portant dans ses flancs 13 000 balles de -coton, et 2 500 balles de laine, ce qui équivaut à 4 000 tonnes. Il y a -plus, et c’est un exemple admirable d’encouragement que l’Angleterre -donne au commerce, par son initiative, un autre bâtiment, parti de -Bombay, traverse le canal, dépose sa cargaison de coton sur les quais de -Liverpool. Le coton immédiatement envoyé à Manchester, est mis en œuvre -dans les manufactures et quelques jours après, le navire, avec sa -précédente cargaison manufacturée, reprenait la mer, et retournait aux -Indes par le canal. On a pu ainsi, en soixante-dix jours, amener des -Indes et décharger en Angleterre du coton brut, puis le renvoyer tout -travaillé aux Indes (_applaudissements_). J’ai voulu rapprocher cet -exemple d’activité dévorante, du désert autrefois si aride où nos poules -avaient si grande peur d’être oubliées (_on rit_). Aujourd’hui ce désert -est peuplé. Nous y avons trois villes importantes. L’époque du début -méritait d’être comparée à l’époque actuelle. (_Très-bien!_) - -Permettez moi, après cette digression, de reprendre ma narration. -Lorsque nous eûmes accompli notre première exploration et que les -ingénieurs du vice-roi eurent rédigé leur avant-projet, je me rendis à -Constantinople pour préparer l’exécution du projet et n’être pas accusé -d’avoir manifesté trop d’impatience. Si j’ai été souvent hardi et -entreprenant, je suis bien aise de montrer que j’ai pu être patient, -quand il le fallait. Je n’ai jamais rien compromis; on a souvent attaqué -mon ardeur, mais dans n’importe quelle circonstance, j’ai pris des -précautions, et surtout je n’ai jamais manqué de suivre le droit chemin, -c’est le seul qui conduit d’une manière certaine au succès; armé de la -vérité, on est toujours assuré de la victoire. (_Applaudissements._) Je -me rendis donc à Constantinople, au moment de la guerre de Crimée. -L’Angleterre étant opposée au canal, je m’entendis avec le Sultan, afin -d’éviter toute collision entre les deux politiques. Je me contentai -d’une lettre vizirielle adressée au vice-roi et permettant à ce dernier -de continuer à s’occuper du canal. - -Arrivé en Égypte, je remis cette lettre au vice-roi qui en fut fort -satisfait; nous organisâmes tous les préparatifs d’études, et il fut -décidé que je m’adresserais, pour les compléter, aux ingénieurs -européens les plus habiles. - -J’ai eu à lutter quelque temps à mon retour en France contre les -partisans du tracé indirect. J’étais seul, sans relations dans la -presse, contre des savants de grand mérite. - -Je pris le parti de faire répondre à la science par la science. -J’écrivis aux ministres des principales puissances de me désigner les -ingénieurs qui tenaient le premier rang dans leur pays et je leur -demandai de les autoriser à se réunir à nous. - -L’Autriche nous donna M. de Négrelli, l’Italie, M. Paléocapa, l’Espagne, -M. Montesino, la Hollande, M. Conrad, directeur général du service des -eaux, la Prusse, M. Lentzé, envoyé par M. de Humboldt. Comme il n’y a -pas en Angleterre de corps d’ingénieurs, je fis un voyage dans ce pays, -et je choisis MM. Rendel, Mac-Lean et Manby, ingénieurs distingués, -ainsi qu’un marin, le capitaine Harris, qui avait fait soixante-dix -voyages dans la mer Rouge. - -La France mit à notre disposition M. Renaud, inspecteur général des -ponts et chaussées, M. Lieussou, ingénieur hydrographe de la marine, les -amiraux Rigault de Genouilly et Jaurès. - -Ce cénacle de savants fut convoqué par un simple particulier qui donnait -rendez-vous, à Paris, à un troisième étage de la rue Richepance. - -La plupart des ingénieurs ne se connaissaient point entre eux; c’étaient -les hommes les plus compétents et dont la réunion présentait les plus -grandes connaissances pratiques; ils avaient quitté leurs affaires, la -direction de leurs travaux, avec un remarquable désintéressement, pour -fonder une ère de civilisation nouvelle. Au jour fixé, à huit heures du -matin, ils furent tous exacts, arrivant par le chemin de fer de Madrid, -d’Amsterdam, de Berlin, de Vienne, de Londres. Après les présentations, -nous eûmes notre première séance, à la fin de laquelle il ne m’était -déjà plus permis de douter du succès de mon entreprise. Vous le pensez -bien, messieurs, le concours de ces hommes distingués n’a pas eu lieu -dans un intérêt d’argent; non. Aucun de ces savants n’a même voulu qu’on -le remboursât de ses frais de voyage. (_Applaudissements._) Ils -nommèrent une sous-commission chargée d’étudier le terrain en Égypte. -Cette sous-commission, composée de cinq membres, accomplit sa tâche au -milieu de toutes les difficultés, avec un zèle et un dévouement -infatigables. Arrivée à Alexandrie, elle parcourut toute la haute -Égypte. Au moment de son départ, le vice-roi l’attendait au barrage du -Nil. Les souverains aiment à jouer au soldat. (_On rit._) Le vice-roi -qui avait ses troupes autour de lui, en grande tenue, reçut les membres -de la commission avec les plus grands honneurs. - -Je l’en remerciai. Je le remerciai surtout de les avoir reçus comme des -têtes couronnées... «Eh! mais, me dit-il, ne sont-ce pas les têtes -couronnées de la science!» (_Applaudissements._) Il fit venir son -précepteur et nous dit: «Je vais mettre mon précepteur à côté de vous à -table, parce que c’est lui qui m’a donné l’instruction; si je dois -quelque chose à quelqu’un, c’est à M. Kœnig, car la science est -au-dessus de l’existence. Il m’a souvent mis au pain sec et à l’eau, -mais je ne le lui rends pas aujourd’hui, il va déjeuner avec nous.» -(_Sourires approbatifs._) - -Il fit généreusement sur sa cassette toutes les dépenses pour les -explorations et les études de la commission qui dut remonter jusqu’à la -première cataracte. Ces dépenses s’élevèrent à trois cent mille francs -dont il refusa le remboursement, lorsque la compagnie fut formée quatre -ans après. Une frégate vint attendre la commission à Péluse, et le 1er -janvier 1856 nous rentrâmes à Alexandrie où le vice-roi nous attendait -aux portes de son palais. Lorsqu’il apprit que la commission avait jugé -le canal possible, en creusant l’isthme d’une mer à l’autre, sans -recourir à l’eau du Nil, il se jeta dans mes bras et témoigna la plus -vive satisfaction. - -Il m’engagea à retourner en France avec la commission, à publier son -rapport et à faire de la propagande en Angleterre. - -Je partis, muni d’un acte définitif de concession et des statuts de la -compagnie à former, lorsque je jugerais le moment opportun. - -Dans mon premier voyage en Angleterre, autant je trouvai de sympathie -chez les classes commerciales et lettrées, autant je trouvai de têtes de -bois chez les hommes politiques. (_Bruit et applaudissements._) - -Ils disaient, comme autrefois les devins aux Pharaons, que cette œuvre -était impossible; qu’il y avait une grande différence de niveau entre -les deux mers. Ah! les devins de l’antiquité n’étaient autre chose que -les politiques modernes! (_Rires._) Il n’est pas rare que les -doctrinaires se trompent. - -Avant d’aller en Angleterre, j’avais publié, à Paris, un travail pour -préparer les esprits au rapport des ingénieurs. Étant en Angleterre, je -fais la même publication en langue anglaise, mais je ne fais pas encore -de meeting, j’expose simplement mon projet à quelques hommes d’affaires. -Un jour je vais chez un éditeur anglais. Et ceci est à noter: on -s’occupe trop en France des coups d’épingle de la presse; en Angleterre -on n’y fait pas attention. Là rien ne vous arrête, chacun dit ce qu’il -pense et la vérité ne tarde pas à se faire jour, car la majorité des -hommes est meilleure qu’on ne pense et le bien l’emporte en définitive -sur le mal. (_Applaudissements._) - -Je vais donc chez mon éditeur anglais et je lui dis que mon désir est de -répandre mon ouvrage, de le propager le plus possible et de le faire -lire par tous. L’éditeur me promet une réponse pour le lendemain. Le -lendemain je retourne chez lui et il me donne la note des dépenses, où -la plus grosse somme est destinée à attaquer l’ouvrage. (_On rit._) Il -faut croire que l’épiderme des Anglais est moins sensible que le nôtre. -Ce n’est pas nous qui payerions des verges pour nous fouetter. -(_Nouveaux rires._) «Il n’est pas besoin de louer un livre, me dit -l’éditeur; quand il est attaqué, les honnêtes gens veulent le connaître -et juger eux-mêmes. Combien d’ouvrages n’ont eu une immense vogue que -parce qu’on a sonné les cloches contre eux!» L’éditeur anglais était un -homme de bon sens pratique. A mon retour à Paris, je publiai le rapport -des ingénieurs qui fit une grande sensation. - -Il fallait retourner en Égypte pour mettre le projet à exécution, -pratiquer des sondages à des intervalles de 150 à 200 mètres, faire des -nivellements. Les ingénieurs chargés des travaux préparatoires s’en -acquittèrent avec intelligence et dévouement. Ce n’est certes pas sans -raison que dans tous les pays du monde on recherche avec un si grand -empressement les ingénieurs sortant de l’École polytechnique, et que la -France s’en glorifie. (_Très-bien! très-bien!_) - -J’arrive en Égypte. Aussitôt que la politique anglaise voit la bonne -tournure que prennent nos affaires, ses agents ne reculent devant aucun -moyen de nous nuire et vont jusqu’à menacer le vice-roi de déchéance; on -cherche même à le faire passer pour fou. On m’avait honoré de ce -compliment (_on rit_) à l’époque de ma mission à Rome. C’est ainsi que -l’on traite les gens, aujourd’hui. Il y a cent cinquante ans, on les -aurait enfermés à la Bastille. (_Sensation._) - -Je m’efforçais de rassurer le vice-roi, en lui disant qu’il n’avait rien -à craindre; que j’avais sondé l’opinion publique en Angleterre et -qu’elle était pour nous; mais rien ne réussissait, je le voyais tout -découragé, malade, s’irritant outre mesure; le sang lui montait à la -tête. Enfin, il me dit, un soir, qu’il ne pouvait plus résister à toutes -ces obsessions; qu’on voulait soudoyer ses troupes dont les officiers -sont turcs et les exciter à la désertion. Je lui fis observer que rien -de ce qui se passait dans le désert n’étant connu de personne, nous -n’avions qu’à faire les travaux demandés par la commission et à nous -aller promener dans le Soudan jusqu’à Kartoum. Il y a là des populations -qui ont été décimées, qui souffrent depuis quarante ans. Le frère aîné -de Méhemet-Ali y avait été envoyé à cette époque. Dès son arrivée, il -fixa l’impôt à 1000 chameaux, 1000 esclaves, 1000 charges de bois, 1000 -charges de paille; il voulait tout par 1000. Les habitants, bon gré -malgré, durent se soumettre. Mais, en même temps que l’on apportait ce -tribut, on conspirait et l’on s’entendit pour se défaire d’Ismaïl-Pacha. -Un jour que ce prince entouré de son état-major faisait un repas joyeux, -les chefs insurgés enveloppèrent son camp d’une ceinture de combustibles -composant une partie du tribut, le feu forma un immense cercle et tout -Égyptien qui cherchait à en sortir était atteint par les flèches des -Soudaniens. Ce fut un massacre épouvantable et l’on ne peut pas dire -qu’il ne fût pas mérité. - -La vengeance fut confiée par Méhémet-Ali à son gendre, le fameux -Defderdar, qui commit dans ce pays de véritables atrocités; plus de -100 000 esclaves en furent arrachés pour être conduits en Égypte. Le nom -de cet homme est resté comme le synonyme de fléau de Dieu. Croiriez-vous -qu’il eut un jour la barbarie de faire ferrer un palefrenier qui avait -mal ferré son cheval! - -Une femme du pays vint porter plainte contre un soldat qui lui avait -acheté du lait et refusait de le lui payer. «En es-tu bien sûre? lui -demanda le tyran. Prends garde, on t’ouvrira le ventre s’il n’y a pas de -lait dans celui de mon soldat.» (_Mouvement d’horreur._) On ouvrit le -ventre au soldat; on y trouva le lait. Depuis quarante ans, ces -populations sont dans un état déplorable. J’engageai fortement -Saïd-Pacha à profiter des loisirs qu’on lui faisait pour aller porter un -soulagement à ces grandes misères, et je lui promis de l’accompagner. - -Nous partîmes pour la haute Égypte et nous traversâmes le désert de -Korosko. Arrivé dans la Nubie, le misérable état des populations le -désolait, car il était fort sensible. Nous nous étions donné rendez-vous -à Berber, ancienne capitale de l’empire de Méroé, là où cessent les -cataractes. C’était le 1er janvier 1857, et je voulais lui souhaiter la -bonne année; je fais une trentaine de lieues en quelques heures, -j’arrive auprès de lui et je le surprends sous sa tente, pleurant à -chaudes larmes, comme un enfant. «Qu’avez-vous?» lui demandai-je. -«Lorsque mes généraux sont entrés tout à l’heure, me dit-il, et qu’ils -m’ont fait la même question, j’ai répondu que c’était la musique qui me -touchait; c’est bien plutôt le sort de cet infortuné pays dont ma -famille a causé les malheurs; et lorsque je pense qu’il n’y a pas de -remède, c’est pour moi une grande affliction.» Il continua à donner -rendez-vous dans les villages voisins qui ont de grandes places et des -fortifications et m’engagea à l’accompagner. - -Un jour il y avait plus de 150 000 personnes qui étaient venues, à sa -suite, du fond même de l’Afrique. C’est une chose véritablement curieuse -que la facilité avec laquelle on se met en voyage dans ces pays. En -présence de cette foule, on vint annoncer au Prince que, malgré sa -défense formelle, un vieux Turc avait enfermé dans sa cave un esclave; -il fait bâtonner le maître et donne ordre de l’enchaîner et de -l’emmener. Enfin, pour ne point paraître au-dessous de l’enthousiasme -populaire, il céda à un beau mouvement de générosité: «Allez, dit-il, -enlever les canons de la citadelle et jetez-les dans le Nil.» Il faut -renoncer à dépeindre les transports, l’excès de joie qu’un tel ordre -excita parmi cette multitude. Pour moi, j’étais un peu inquiet. -«Croyez-vous que vous n’alliez pas trop loin et que nous puissions -toujours nous fier à ces gens-là,» objectai-je au vice-roi. «Les canons -sont trop vieux, me dit-il, pour tirer un seul coup.» (_Rires._) Quand -tout le monde fut réuni, le vice-roi déclara qu’il laissait aux -habitants le soin de s’administrer eux-mêmes; qu’il ne leur donnerait -plus de chefs turcs, qu’il voulait établir chez eux les municipalités -qui depuis le commencement du monde sont l’élément de toute société. - -Nous nous dirigeâmes vers Kartoum, nom dont le sens est trompe -d’éléphant, parce que la ville est située comme entre les deux défenses, -entre le fleuve Bleu et le fleuve Blanc. Kartoum se trouve au point de -jonction, c’est une ville de 40 000 âmes fondée par Méhémet-Ali. -J’arrive le soir chez le vice-roi qui était fort gai; il me dit en riant -qu’à son arrivée il avait été accueilli par une musique militaire, -exécutée sur des instruments que le pharmacien du régiment avait -raccommodés de son mieux avec du sparadrap. Mais à peine étions-nous à -table, que je vois sa figure s’assombrir; il déplore de nouveau -l’impossibilité dans laquelle il se trouve de rien faire, pour réparer -le malheur dont sa famille est la cause, et prétend qu’il ne lui reste -plus qu’à abandonner complétement le pays. - -L’instruction de ce prince était étendue, il connaissait les Livres -Saints et les Commentaires du Coran. Nous étions assis paisiblement, -lorsque subitement il se lève, prend son sabre et le lance contre la -muraille. Sa fureur est extrême, il m’engage à me retirer dans sa propre -chambre; il voulait passer la nuit dans son salon de réception,--aucun -de ses ministres n’osait l’approcher.--En Égypte, quand le vice-roi est -en colère, chacun se sauve. (_Rires._) Toute la nuit j’eus près de moi -les ministres du Pacha qui le croyaient fou. Nous envoyions un bey de -temps en temps vers lui pour savoir ce qu’il faisait... A 3 heures du -matin, il demande un bain; au petit jour, il m’appelle. Je le vois sur -son divan: «Lesseps, me dit-il, vous vouliez vous promener sur le Nil -blanc, je vous en donne la permission.--Vous étiez souffrant hier? lui -demandai-je.--Ah! pardon, me dit-il, ce n’était pas contre vous que -j’étais en fureur, c’était contre moi-même. Je voyais le mal, je ne -voyais pas le remède, je m’irritais de n’avoir pas eu votre idée si -pratique, de donner des lois à ce pays et de chercher à l’organiser. A -votre retour, vous verrez, vous serez content de moi.» - -Je m’embarquai pour remonter le Nil blanc avec Arakel-Bey, frère de -Nubar-Pacha, aimable et intelligent jeune homme élevé en France, et -ambitieux du bien. Nous voyions arriver de tous côtés sur des -dromadaires, des caravanes qui voulaient, ainsi qu’elles disaient, -remercier le grand prince qui donnait au pays la liberté. Le bruit s’en -était répandu dans tout le désert. Quelques jours après je retourne chez -le vice-roi. Il me dit qu’il a rendu trois ordonnances, lesquelles, à -mon avis, sont un modèle d’organisation pour une société nouvelle. Le -fonds en est la générosité, la loyauté, la droiture. (_Très-bien! -très-bien!_) - -Arakel-Bey, nommé gouverneur général du Soudan, fut chargé de faire -exécuter ces ordonnances. Malheureusement une mort prématurée est venue -détruire les espérances fondées sur son administration. - -Nous avions décidé notre retour en Égypte. Au lieu de revenir par le -désert de Korosko, nous changions notre itinéraire et nous prenions le -chemin opposé, par le grand désert de Bayouda. Pendant ce voyage de 350 -lieues, je marchai toujours sans armes et je n’eus aucune inquiétude. -Chargé d’armes, chargé de peur, dit-on avec raison. (_Sourires -approbateurs._) Je me tenais à plusieurs jours de distance du vice-roi, -à cause de l’approvisionnement d’eau de nos caravanes, et j’étais -toujours bien pourvu des vivres nécessaires. - -«Comment se fait-il, me demandait souvent le Prince, que vous nagiez -dans l’abondance pendant que tout nous manque?--Je le crois bien, votre -gouvernement a si fort maltraité ce pays que j’ai moi-même à souffrir de -la défiance des habitants. Il faut que j’attende une heure, deux heures -ayant que leurs enfants se risquent à m’approcher.» (_Rires._) Ce sont -toujours les enfants qu’on lance d’abord en reconnaissance. S’ils -hésitent par trop, je leur jette quelques petites pièces de monnaie, des -coquillages, de la verroterie. Ils ne tardent pas à s’en aller raconter -à leurs mères ce qu’ils ont vu, et les femmes d’accourir; ce ne sont pas -généralement les plus jeunes. (_Nouveaux rires._) Elles m’entourent et -me demandent pourquoi j’ai fait des cadeaux à leurs enfants: «Je suis, -leur dis-je, un homme généreux qui voyage pour mon plaisir et pour le -bien des pays que je visite.» As-tu besoin de quelque chose? crient en -même temps toutes les voix. Si, au contraire, vous désirez quelques -provisions, répliquai-je à mon tour, j’en ai rapporté beaucoup. Venez -dans mon campement qui est à une heure d’ici; nous ne sommes que -trente.» Quand on a l’air de ne rien désirer, c’est alors que tout le -monde vous offre ce dont on a besoin. (_Très-bien! très-bien!_) Aussitôt -que les femmes âgées étaient parties, arrivaient, curieuses, les jeunes -filles (_Ah! ah!_), assez jolies sous leur couleur de bronze florentin. -Les jeunes hommes suivaient de près, cela s’entend. Alors on se livrait -à des réjouissances sous la tente, on apportait des moutons, des -chèvres, des dattes, du lait et tout ce qui pouvait nous être agréable. -Chose curieuse! ces gens-là n’ont jamais voulu recevoir mon argent; -cependant ils m’auraient peut-être tué si je m’étais présenté à eux avec -des armes. Un autre jour, le vice-roi me dit: «Vous êtes privilégié, -vous, à ce qu’il paraît. J’avais un très-beau service; il est arrivé en -morceaux.--Si vous preniez les précautions que je prends, lui -répondis-je, et si vous ne confirez pas votre vaisselle à des gens qui -n’y font aucune attention, il en serait autrement.» Or, le vice-roi, -pour remplacer le chameau qui portait d’ordinaire ma vaisselle et qui -était fatigué, en choisit un autre très-vif et presque sauvage, qui fit -sauter mes assiettes et mon Service, à la grande hilarité du Prince qui -se tenait les côtes en voyant le désastre du ménage qu’il m’avait donné -lui-même. (_On rit._) - -Après trois mois de voyage, nous revînmes au Caire où tout était -menaçant. Le gouvernement anglais, par la bouche de lord Palmerston, -avait prononcé, au Parlement, des paroles désobligeantes à mon adresse. -Il m’avait présenté comme une espèce de pick-pocket voulant prendre aux -actionnaires leur argent dans leurs poches. (_Hilarité générale._) -L’alliance de la France et de l’Angleterre pour la guerre de Crimée -durait encore; muni d’une recommandation de M. de Rothschild, je -commençai des meetings que je continuai en Angleterre, en Irlande et en -Écosse, pendant vingt-deux jours. Comme preuve de la liberté dont la -parole jouit outre-Manche, je dirai qu’à Liverpool le lord-maire, -connaissant mon désir, m’offrit sa coopération, prépara la salle, fit -les annonces à ses frais et prit la présidence de la réunion. Je -m’attendais à un accueil peu favorable du public: il n’en fut rien. -Maigre le mélange affreux des mots anglais que je noyais au milieu -d’expressions françaises, chacun m’applaudissait, voulant montrer qu’il -me comprenait parfaitement. Je parcourus ainsi l’Irlande et l’Écosse en -vingt-deux jours, accompagné de M. Daniel-Adolphe Lange, notre -représentant à Londres, qui me rendit de grands services. En arrivant -dans cette ville, j’allai trouver les écrivains de la presse; je les -priai devenir à mon meeting; ils y vinrent, et jamais je ne leur donnai -un penny. Le soir je corrigeais les épreuves; j’emportais mille -exemplaires, et j’allais le lendemain dans une autre ville où je faisais -distribuer mes épreuves. Je priais le personnage important de l’endroit -de vouloir bien être président. Il y a partout des hommes qui aiment à -rendre service; et qui, dans un intérêt public, se prêtent de bonne -grâce à ce qu’on leur demande. Je choisissais un secrétaire pour -adresser les invitations. La liberté de discourir n’est gênée en rien en -Angleterre; elle est au contraire aidée, favorisée par tout le monde. Un -jour, arrivant dans une localité, j’apprends que l’homme le plus -considérable était un lord chef de justice qui inspectait la prison. -J’entrai sans aucune difficulté; mais quand je voulus sortir, je trouvai -les portes fermées. (_On rit._) Une autre fois, mon candidat présidait -une cour de justice. Après que le premier procès fut terminé, je fis -prier le personnage de passer dans son cabinet, et je lui dis que je -voulais parler en public. «Tout le monde peut le faire,» me répondit-il. -Il voulait d’abord s’excuser de prendre la présidence à cause de ses -occupations, mais, sur mon insistance, il se chargea de tout, des frais -de convocation, d’installation et des autres détails. Voilà comment les -choses se passent en Angleterre; on y comprend que la vérité sort -toujours de la discussion; les choses les plus absurdes y ont entrée -libre, parce qu’elles provoquent utilement de bonnes explications. Notre -haute société est, à mon sens, plus irréconciliable que les pauvres gens -d’en bas. Pourquoi ne pas les instruire ou empêcher qu’on le fasse? Je -me suis trouvé à Marseille dans une chaude réunion populaire, composée -de plus de trois mille personnes. Je n’ai pas craint de me mettre en -face d’eux et de défendre ce qu’ils attaquaient. Qu’on les poursuive, -qu’on entrave la liberté de discussion, la vérité ne parviendra point -jusqu’à ces hommes, et cela uniquement au profit des doctrines funestes -qui se propageront dans les sociétés secrètes. (_Marques -d’assentiment._) J’approuve qu’on enseigne le grec et le latin à nos -enfants; mais ce qu’il ne faut pas négliger, c’est de leur apprendre à -sagement penser et à parler bravement. (_Très-bien! très-bien!_) - -Les hommes sont généralement de bonne foi; quand on leur dit la vérité, -ils l’écoutent et reviennent de leurs erreurs. - -Mes discours ayant donné pleine satisfaction, et l’opinion publique -m’étant favorable, je n’avais qu’à la suivre; je revins en Égypte et à -Constantinople, et me servis du succès des meetings pour contre-balancer -les efforts de la diplomatie anglaise. - -Je n’y réussis qu’en 1858; comme vous le voyez, les démarches avaient -été longues et laborieuses. Songez que pendant les quatre premières -années, je faisais par an dix mille lieues, plus que le tour du monde. - -La résistance ne tarda pas à devenir moins vive du côté de -Constantinople. Ces braves Turcs me disaient toujours: «Faites ce que -vous voudrez; seulement ayez soin de vous entendre avec les puissances -et qu’elles ne viennent pas nous tourmenter sans cesse.» - -Je continuai donc d’aller de Constantinople au Caire, et _vice versa_, -jusqu’au moment qui me parut opportun pour demander au public des -capitaux. On m’a beaucoup reproché cette hardiesse. - -Les études préparatoires étaient très-avancées; j’avais projeté une -circulaire avec mes amis, je m’étais même occupé de l’organisation; tout -était prêt, mais je restais à Constantinople dans la crainte que, en -l’absence d’un firman, il ne partît de la Porte une protestation. Nous -nous trouvions dans une situation difficile que nos adversaires ne -manquaient pas d’exploiter. - -Pourtant je me décidai à partir pour Odessa, où je fus reçu à merveille, -et pour les principales villes de l’Europe. J’y faisais des réunions qui -excitèrent, comme au théâtre de Marseille, des transports -d’enthousiasme, en dépit de tous les financiers et même de quelques-uns -de mes amis qui me reprochaient ma précipitation, laquelle pouvait tout -compromettre et rendre l’avenir impossible. Cependant on m’engageait à -ouvrir la souscription chez M. de Rothschild. Je lui avais rendu -quelques services, lorsque j’étais ministre à Madrid, et il voulait bien -s’en montrer reconnaissant: - -«Si vous le désirez, me dit-il, je ferai votre souscription dans mes -bureaux. - ---Et que me demanderez-vous pour cela? répliquai-je enchanté. - ---Mon Dieu, on voit bien que vous n’êtes pas un homme d’affaires... -C’est toujours 5 pour 100. - ---5 pour 100 sur 200 millions, mais c’est 10 millions! Je trouverai un -loyer de 1200 francs et je ferai tout aussi bien mon affaire.» (_Rires -approbateurs._) - -Or, le Grand-Central venait de quitter la place Vendôme; c’est là que -j’ai établi le siége de l’administration; c’est là que les capitaux sont -arrivés en abondance. - -Suivant le conseil du vice-roi, j’avais réservé pour les puissances -étrangères une partie des actions. Mais la France, à elle seule, en a -eu, sur la totalité, 220 000, l’équivalent de 110 millions. - -J’ai été, pendant le cours de cette souscription, témoin de faits assez -curieux et pleins de patriotisme. - -Deux personnes demandaient à souscrire. L’une était un vieux prêtre -chauve, sans doute ancien militaire, qui me dit: - -«Ces ...... d’Anglais. (_On rit._) Je suis heureux de pouvoir me venger -d’eux en prenant des actions sur le canal de Suez.» (_Très-bien!_) - -L’autre, qui vint dans nos bureaux, était un homme bien mis, je ne sais -quelle était sa profession: - -«Je veux, dit-il, souscrire pour le chemin de fer de l’île de Suède. - ---Mais, lui fit-on observer, ce n’est pas un chemin de fer, c’est un -canal; ce n’est pas une île, c’est un isthme; ce n’est pas en Suède, -c’est à Suez. - ---Cela m’est égal (_nouveaux rires_), répliqua-t-il; pourvu que cela -soit contre les Anglais, je souscris.» (_Très-bien, très-bien._) - -Le même entrain de patriotisme se rencontra chez beaucoup de curés, chez -les militaires. - -A Grenoble, tout un régiment du génie s’est cotisé pour avoir sa part -dans cette œuvre éminemment française. - -Les hommes de lettres eux-mêmes, et les fonctionnaires retirés, qui -généralement n’ont pas un sou dans les affaires, voulurent encourager -nos efforts. - -Le vieux comte de Rambuteau, aveugle, me disait un jour: - -«Je n’ai jamais placé un centime dans n’importe quelle entreprise, -cependant je vous ai pris deux actions. - ---Ces deux actions me font plus de plaisir, lui dis-je, que cent mille -autres achetées par un banquier, car elles me sont une nouvelle preuve -de la sympathie de la France pour mon entreprise.» (_Très-bien, -très-bien._) - - -Je m’arrête ici un moment; vous devez avoir besoin de vous reposer -quelques instants. - - -La séance est suspendue. Quelques minutes après, M. de Lesseps reprend -ainsi: - - -Nous arrivons à la seconde partie de cette conférence. Je dis: nous, -parce que vous y prenez autant de part que moi. Il est certain que si -votre bienveillance n’était là pour me soutenir, je parlerais avec moins -d’aisance que je ne le fais devant vous. Je vous parle comme à des amis. -(_Applaudissements._) - -Nous sommes arrivés au moment où la Compagnie est constituée -financièrement. Le Conseil d’administration envoie une commission -prendre possession des terrains. Nous nous présentons avec un exposé -adressé au vice-roi, que les difficultés continuellement suscitées -depuis la formation de la Société avaient poussé à bout, à ce point -qu’il ne voulait plus nous entendre, et ne nous accordait que les -audiences les plus courtes possibles. Pour lui donner connaissance de -notre lettre, il fallut la mettre sur un fauteuil et la reprendre afin -qu’il n’eût pas l’air d’avoir reçu notification de l’existence de la -Compagnie. Comme je savais qu’au fond nous pouvions compter sur lui, -nous restions toujours dans une extrême réserve. Nous partîmes pour le -Caire, et lui pour la haute Égypte. Un jour il apprend que j’avais -besoin de me rendre au Caire où il se trouvait; aussitôt il fait monter -son neveu, le vice-roi actuel, et son frère, en wagon avec lui, et -presse tellement la marche du train que son frère lui dit: «Monseigneur, -nous courons plus de danger sur ce chemin de fer qu’avec M. de Lesseps.» -(_On rit._) - -Sans me comparer à Moïse, une chose m’étonnait, étant jeune, quand je -lisais la Bible. On y voit, en effet, qu’il entrait chez Pharaon, le -reprenait, le menaçait. Comment se fait-il, me demandais-je, qu’un si -grand souverain ne mette pas ce gaillard-là à la porte, ou même qu’il le -laisse s’approcher de lui? (_Nouveaux rires._) Voici pourquoi. En -Orient, lorsqu’un prince a connu quelqu’un pendant son enfance, il ne -peut pas lui interdire le seuil de sa maison. Aussi le vice-roi -prenait-il le parti de s’en aller. Pendant longtemps, lorsque les -difficultés surgissaient de toutes parts, rien ne l’ennuyait plus que de -parler du canal; il me demandait de rester plusieurs semaines sans le -voir; il disait à tout le monde de ne me rien accorder, pendant que sous -main il permettait de me venir en aide. Ainsi, dans un campement où l’on -nous refusait l’eau, un de nos ingénieurs ne put en obtenir qu’en -menaçant de son pistolet le chef de barque intimidé. Devant ses -ministres, le vice-roi s’indigna de cette conduite, qu’il approuvait, -j’en suis certain. En public, il disait qu’il m’avait retiré son amitié; -qu’il défendait de nous secourir, etc. Un jour, en plein Conseil, il -venait de faire une sortie de ce genre; tout le monde avait quitté la -salle, lorsque, dans un coin, le vice-roi aperçut le gouverneur de la -ville. «Que fais-tu là? lui demanda-t-il; n’as-tu pas entendu ce que -j’ai ordonné?--Pardon, monseigneur, mais Votre Altesse l’a fait avec -tant de violence qu’il est impossible que ce soit sa pensée.--Tu m’as -compris, dit le vice-roi; va-t’en, mais prends garde que si tu laisses -soupçonner que j’ai pu t’autoriser à aider Lesseps, tu auras affaire à -moi.» (_Rires et applaudissements._) - -Aussi, dès le lendemain, j’eus l’audace, du moins aux yeux du public, de -faire chercher parmi les Européens les gens du pays qui étaient disposés -à entrer à notre service. On avait chassé de nos chantiers tous les -indigènes; il ne nous était resté que des Français. Ils sont toujours -solides au poste, nos compatriotes! Sans eux, je n’aurais pas fait le -canal qui est bien l’œuvre de leur science et de leur énergie. (_Vifs -applaudissements!_)--Ce jour-là, je louai pour 1200 francs par jour un -bateau à vapeur qui dépendait du gouvernement; j’y embarquai des gens de -toute espèce au nombre de deux cents; je me mis à leur tête, et la -police ne nous demanda pas nos papiers. En quittant le port, je n’avais -pas osé réclamer un bulletin de santé, ne voulant pas me mettre à dos -l’absolutisme sanitaire. Depuis la fameuse peste de Marseille, en 1750, -on prend toutes sortes de moyens pour se garantir d’un mal qui arrive -bien rarement et que les quarantaines n’empêchent jamais, lorsqu’il doit -venir; on s’entoure de précautions parfaitement inutiles et qui nuisent -au commerce. (_Marques d’approbation._) C’est ainsi que le premier -bateau des Messageries impériales qui vient d’arriver des Indes par le -canal a été retenu cinq jours à Marseille. - -A Damiette, je trouve un garde que j’emmène. «Et si je perds ma place? -me demande-t-il.--Je t’en donnerai une autre,» lui dis-je. (_Rires -approbatifs._) Il vient avec moi chez le gouverneur, qui, m’apprend-on, -est au lit. C’est bon! puisqu’il n’y a pas de gouverneur, nous sommes -maîtres de la ville (_nouveaux rires d’approbation_); nous prenons des -provisions et nous retournons à bord sur un canot. Quelques jours après, -j’interroge le gouverneur sur la maladie grave qui le retenait au lit -quand j’avais voulu le voir. Voici ce qu’il en est, me répondit-il: -«J’avais envoyé une dépêche télégraphique au vice-roi pour l’informer -que tu avais ramassé des hommes et réuni des provisions, pour les amener -à Port-Saïd, et je demandai des instructions. «Imbécile! me répondit le -vice-roi, ce n’est pas ainsi qu’on écrit _Saïd_!» Quand j’ai vu que la -solution était si peu claire, afin de couper court à toute difficulté, -je me suis mis au lit.» (_Hilarité._) - -Je reviens au départ du Caire de la Commission administrative chargée de -prendre possession du terrain de l’isthme. On alla demander au chef des -chameliers du Caire une centaine de chameaux. Il prétendit qu’il n’en -avait pas. Lorsqu’on m’apporta cette nouvelle, j’étais occupé à exhorter -mes compagnons à la patience envers les Arabes... J’interromps mon -discours; je vais trouver dans ma chambre le chef chamelier, je lui fais -une telle peur qu’il se jette à genoux et me promet tout ce que je veux. -Je l’emmène devant le gouverneur et je lui fais donner l’ordre de former -notre caravane. - -Nous arrivons au dernier village qu’on rencontre avant de quitter la -basse Égypte. Pendant que mes compagnons étaient partis pour la chasse, -on m’apprend qu’un officier de la police du Caire, homme qui nous -suivait depuis plusieurs jours, s’était emparé de quelques-uns de nos -chameliers et les avait emprisonnés la corde au cou. - -Immédiatement je me rends vers lui, et en pleine place publique, après -lui avoir demandé ses ordres qu’il ne put me montrer, je le traitai de -façon à montrer à la population que j’étais au-dessus de lui. En Orient, -il faut être le marteau ou l’enclume. Les jeunes gens du village et -surtout les femmes se précipitèrent, avec de grandes clameurs, du côté -de la prison, et ouvrirent les portes aux prisonniers qui reçurent -chacun une guinée de 25 francs en indemnité du traitement qu’ils avaient -subi. (_Très-bien! très-bien!_) - -Notre dernière station, avant de nous enfoncer dans le désert, était -proche de Koreïn, sur la route de Syrie, où les philosophes grecs, les -patriarches, de grands conquérants, la sainte famille et Napoléon Ier -ont passé. Quelques-uns de nos hommes vont demander de l’eau et du lait. -On leur répond qu’il n’y en a point. La vérité était, comme je le -savais, que l’officier de la police du Caire, qui continuait à nous -suivre, avait excité les habitants du village à nous refuser tous les -approvisionnements. Je fais venir les principaux de la localité sous ma -tente. En ce moment nous courions un grand danger, car on annonçait à -Alexandrie que nous avions été assassinés et massacrés par les Arabes. -Je n’en savais rien. Cependant j’eus la précaution de donner à entendre -à mes visiteurs que je n’étais pas homme à me laisser toucher -impunément. Là-dessus, après le café, je leur montre un revolver que -j’avais dans mes bagages, contrairement à mes habitudes et pour en faire -cadeau. Je fais ranger six bouteilles vides à une certaine distance, et -des six coups de mon revolver je les brise, à la grande stupéfaction de -mes hôtes. «Sachez bien, leur dis-je, que nous sommes vingt dans ma -bande et que je suis le plus mauvais tireur de tous. Nous entrons dans -le désert, où tout point noir sera pour nous une gazelle.» Personne -n’est venu déranger notre voyage; nous l’avons fait en toute -tranquillité. Nous avons pris possession du terrain et donné le premier -coup de pioche à Port-Saïd, au grand émoi de lord Palmerston. - -En arrivant à Suez, le gouverneur de la ville, accompagné du chef de -police que j’avais mis à la raison, me fit ses excuses. - -Le vice-roi avait promis de nous donner 20 000 hommes; mais en 1861 il -fut si tourmenté, il y eut dans la diplomatie une telle animosité, qu’il -me pria, et avec une certaine raison, de ne pas l’obliger à tenir ses -engagements. Je lui conseillai moi-même d’user d’une grande prudence. -C’est alors que je fis un voyage chez mes amis les Philistins, -population de travailleurs solides et vigoureux, puisque Samson en -était. (_On rit._) Comme ils tiennent toutes les plaines depuis les -confins de l’Égypte jusqu’aux montagnes de Jérusalem, ils ont toujours -été l’effroi des voyageurs. Pourtant, il arrive souvent que les hommes, -ainsi que les chevaux, ne sont méchants que parce qu’ils ont peur. -(_Rires._) Si vous leur apparaissez tout armés, ils vous tueront dans la -crainte que vous ne vouliez les tuer. C’est bien naturel. Je cheminais à -dromadaire, accompagné seulement de deux personnes; en parcourant les -dunes de Katieh, qui ont 30 ou 40 lieues de longueur, avec des hauteurs -de 4 ou 500 pieds composées de sables extrêmement fins, nous nous -égarâmes. - -En poussant ma monture en avant de nos compagnons, je remarquai du côté -de la plaine une route qui me parut être la route de Syrie. Je criai à -mes compagnons, qui me suivaient à distance, de venir vers moi. A ma -voix, quatre hommes armés de sabres et de pistolets sortent d’un bois où -ils étaient embusqués, jettent leurs manteaux et se précipitent vers -nous. - -J’étais sur une hauteur. «Eh bien! mes amis, leur demandai-je, pourquoi -accourez-vous si vite? - ---Nous pensions, me dirent-ils, que tu étais égaré, et nous venions te -secourir, parce que si la nuit te surprenait au milieu de ces dunes, il -y aurait grand danger.» - -Peut-être ces gens étaient-ils là pour détrousser les passants. (_On -rit._) Mais ils me croyaient en danger, ils vinrent à mon aide, comme -leur religion les y oblige. Ceci peut servir à l’étude du cœur humain. - -Quand je rencontrais des groupes d’Arabes, je m’avançais seul vers eux; -je les saluais au nom de Dieu. Loin de me faire du mal, ils -m’engageaient à venir dans leurs tentes, où je trouvais la meilleure -hospitalité: les femmes faisaient sécher mes vêtements, me donnaient le -café, etc. Dans chaque village je répandais en grand nombre une -proclamation que j’avais fait imprimer pour appeler les populations au -travail. Je leur disais que jusqu’à présent, ils avaient vécu comme des -tigres, et que, s’ils voulaient, ils gagneraient beaucoup plus d’argent -à venir travailler dans l’isthme, et courraient moins de dangers qu’à -errer sur les grandes routes au risque d’attraper des rhumatismes ou des -balles. Vous n’avez pas idée des ovations que me firent ces gens-là, sur -toute la route. Sur la frontière d’Égypte, à El-Arich, les habitants me -portèrent sur leurs épaules jusqu’au haut de la citadelle, où le -gouverneur me donna l’hospitalité. - -Les principaux de la ville m’accompagnèrent ensuite jusqu’à la limite de -l’Égypte et de la Syrie, en chantant des psaumes et des cantiques. - -Ces détails interrompent mon récit, mais l’attention avec laquelle vous -m’écoutez m’engage à continuer. (_Parlez, parlez._) A l’époque de la -guerre de Syrie, en 1834, Ibrahim-Pacha avait eu à se plaindre de la -population de Bethléem qui est catholique. Il avait envoyé aux galères -tous les habitants en état de porter les armes, 400 jeunes gens et sans -doute, comme fauteurs, une douzaine de vieillards. Étant président de la -commission de santé, je voyais, à chacune de mes visites d’inspection, -ces 12 vieillards et ces 400 jeunes gens qui entonnaient des cantiques -en faveur de la France. Je leur demandai ce qu’ils voulaient, et ce -qu’ils avaient fait. «Nous sommes emmenés en esclavage, me disaient-ils, -parce que nous étions liés avec le chef Abougoch.» C’était un chef qui -commandait le défilé où David tua jadis Goliath. Abougoch, issu d’une -ancienne famille (elle remonte à 1100 ans) s’opposait de tout son -pouvoir à la domination des Turcs sur ses compatriotes. J’allai trouver -le vice-roi Méhémet-Ali; j’intercédai officieusement auprès de lui en -faveur de ces malheureux catholiques; je le priai de les rendre à leurs -familles. Méhémet-Ali me répondit: «Je ne peux pas vous promettre de -faire tout ce que vous désirez et ce que je désire moi-même: je crains -de blesser mon fils Ibrahim en renvoyant tous ces prisonniers qu’il a -voulu punir de leur révolte; mais soyez tranquille, chaque semaine, j’en -remettrai cinq à votre disposition.» - -Aussitôt que cette nouvelle fut connue dans Bethléem, ma porte ne cessa -d’être assiégée par les femmes et les parents de ceux qui étaient -détenus aux galères. Je ne pouvais pas sortir de chez moi sans être, -comme les grands de l’antiquité, entouré d’une foule de malheureux qui -venaient solliciter ma protection. Ils me pressaient de toutes parts, -déchiraient mes habits. Cependant Ibrahim-Pacha continuait le cours de -ses victoires au mont Taurus et l’on pouvait sans le blesser être plus -généreux vis-à-vis des Bethléemitains. - -Dans cet état de choses, j’imaginai d’aller un jour chez Méhémet-Ali -avec mes vêtements tout en lambeaux. «Qu’avez-vous? me dit le -vice-roi.--C’est votre faute, répliquai-je, et je ne sais pas ce que -cela peut durer. Tant que vous n’aurez pas mis en liberté mes protégés -retenus aux galères, il en sera de même, et je ne suis pas au bout de -mes peines, si vous ne relâchez que cinq prisonniers par semaine.» Enfin -le vice-roi se rendit à mes prières et laissa tous ces braves gens -retourner dans leur pays. - -Trente ans après, dans le voyage dont je vous parle aujourd’hui, dès le -premier jour de mon arrivée à Jérusalem, des vieillards en robe rouge -viennent me saluer et me remercier en disant: «C’est toi qui nous as -sauvés autrefois en détournant de nous la vengeance d’Ibrahim-Pacha... -sois béni.» Bien que charmé de cette bonne rencontre, j’étais un peu -chagrin de voir que des hommes de mon âge fussent déjà si vieux. -(_Sourires._) Il y avait alors à Jérusalem une centaine de cavaliers -français et cinquante officiers d’état-major, accompagnant le général -Ducros, appartenant au corps expéditionnaire français. Venus pour -assister aux fêtes de Pâques, je les engageai à m’accompagner jusqu’à -Bethléem. - -Depuis les croisades on n’avait pas vu défiler dans les montagnes de -Jérusalem, des cavaliers français, les trompettes en tête; nous -rencontrâmes échelonnés sur la route, de distance en distance, des -jeunes gens d’abord, ensuite des hommes âgés qui augmentaient -successivement notre cortège. A notre arrivée à Bethléem, la ville était -en fête; les femmes faisaient fumer l’encens devant les naseaux de mon -cheval, et comme c’est l’habitude, répandaient le sang des agneaux dans -les rues; des fenêtres et des toits on chantait nos louanges selon la -coutume orientale et notre chemin était jonché de verdure et de fleurs. -Les officiers français ne cherchaient point à dissimuler leur émotion. -Nous étions parvenus à la grotte de la Nativité, quand un vieillard se -sépara des autres, et me présentant un enfant: «Voilà, me dit-il, un -fils de ceux que vous avez sauvés.» (_Bruyants applaudissements._) - -Je vous remercie, messieurs. Croyez bien que si je vous dis ces choses, -ce n’est pas pour provoquer vos applaudissements, c’est parce qu’elles -ont été le commencement de cet élan et de cet enthousiasme universels -que le temps n’a pu affaiblir, et qui ont mené à sa fin notre grande -œuvre. (_Nouveaux applaudissements._) - -Ismaïl-Pacha, en arrivant au pouvoir, en 1863, se montra fort loyal à -notre égard. Ce prince, comme son père, est un bon administrateur, et il -se montra désireux de régulariser la situation de la compagnie. - -A ce propos, plusieurs personnes vont m’objecter les théâtres et les -acteurs pour lesquels il a fait dernièrement de grandes dépenses. Mais -c’est un moyen de civilisation. On civilise par la science, on civilise -aussi par le plaisir. (_Très-bien, très-bien._) Le vice-roi veut à tout -prix une régénération des mœurs de son pays; il veut réformer les harems -qui sont une cause d’abaissement intellectuel et moral (_marques -d’approbation_); il veut que les femmes jouent leur rôle dans la -société. Il leur a déjà réservé dans les théâtres des loges dont il fera -plus tard, je l’espère, enlever les grilles dorées. - -Je lui sais beaucoup de gré, au nom de la civilisation française, de -s’être adressé à la France pour amuser et instruire ses sujets. Il a -compris que la femme, dans la société, est le premier élément de -progrès. - -Le vice-roi sent bien que la transformation des musulmans est empêchée -par l’inégalité injuste qui existe entre l’homme et la femme. En Orient, -le monde ne marche que sur une jambe; c’est pour cela qu’on y est en -retard. (_Très-bien! très-bien!_) - -Un jour, je me promenais à cheval avec le gouverneur de Suez, homme -intelligent élevé en Turquie. - -«Comment se fait-il que nous restions toujours au-dessous de vous, me -disait-il attristé. J’ai des compagnons qui ont fait leurs études en -France, en Angleterre ou en Allemagne; pourquoi, une fois en Orient, -font-ils comme les autres?» En ce moment vint à passer, montée sur un -cheval, la jeune fille du consul Anglais. «Lorsque vos femmes et vos -filles galoperont ainsi à vos côtés, lui répondis-je, vous serez un -peuple civilisé.» (_Très-bien._) - -J’ai dit la même chose au vice-roi, ce qui l’a frappé beaucoup. Il -désire se servir des moyens qui ont civilisé les chrétiens, car la -religion musulmane ne s’oppose pas au progrès. Un verset du Coran dit: -Celui qui s’entête à vouloir faire toujours ce qu’a fait son père mérite -les flammes de l’enfer. - -Ismaïl est arrivé au pouvoir en 1863, avec les mêmes difficultés que son -prédécesseur, en présence de l’opposition anglaise, mais il a su les -surmonter, aidé par l’arbitrage de l’empereur qu’il avait bien voulu -provoquer lui-même. - -Nous sommes enfin sortis des difficultés politiques et nous avons obtenu -le firman du sultan. - -Dès lors, avec le concours de MM. Borel et Lavalley, grâce à leurs -gigantesques inventions, nous avons fait marcher les travaux avec une -activité qui, on peut le dire, n’avait pas de précédents dans l’histoire -de l’industrie. - -Nos dragues, dont les couloirs étaient aussi longs qu’une fois et demie -la colonne Vendôme, enlevaient de 2 à 3 mille mètres cubes par jour, et -comme nous en avions 60, nous parvenions à extraire par mois jusqu’à 2 -millions de mètres cubes. - -C’est une quantité dont personne ne peut se faire une idée exacte. -Tâchons pourtant de nous en rendre compte en nous servant de -comparaisons. 2 millions de mètres cubes couvriraient toute la place -Vendôme et s’élèveraient à la hauteur de 5 maisons posées les unes -au-dessus des autres. 2 millions de mètres cubes couvriraient encore -toute la chaussée des Champs-Élysées jusqu’à la hauteur des arbres, -entre l’obélisque et l’arc de triomphe, ou bien tout le boulevard, -depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille, serait occupé jusqu’au premier -étage des maisons. (_Marques d’étonnement._) - -Voilà ce que nous enlevions par mois. Il a fallu 4 mois pour les 400 000 -mètres cubes du Trocadéro, tandis que nous en creusions 2 millions en un -mois. Rendons justice, messieurs, aux hommes de science et de courage -qui ont exécuté cet immense travail. Ils ont bien mérité de la patrie et -de la civilisation. - -Il y a quelques mois, nous dûmes annoncer à notre Assemblée générale que -le canal serait ouvert le 17 novembre. Il l’a été, en effet, non sans -difficulté, non sans de terribles émotions. Je n’ai jamais vu aussi -clairement que la chute est bien près du triomphe, mais en même temps -que le triomphe appartient à celui qui, marchant en avant, met sa -confiance en Dieu et dans les hommes. (_Bruyants applaudissements!_) - -Quinze jours avant l’inauguration du canal, les ingénieurs viennent me -dire qu’entre deux sondages pratiqués de 150 en 150 mètres, au moyen de -puits carrés où pouvaient se tenir douze hommes, on a découvert une -roche très-dure qui brisait les godets de nos dragues. On nous a -reproché de ne pas nous en être aperçus plus tôt. Est-ce qu’on pouvait -faire des sondages plus rapprochés sur une longueur de 164 kilomètres? A -cette fâcheuse nouvelle, je cours à l’endroit indiqué. Il y existait une -lentille de roche, s’élevant jusqu’à 5 mètres au-dessus du plafond du -canal et ne laissant que 3 mètres d’eau. Que faire? Tout le monde -commence par déclarer qu’il n’y a rien à faire. D’abord, m’écriai-je, -vous allez demander de la poudre au Caire, de la poudre en masse, et -puis si nous ne pouvons pas faire sauter le rocher, nous sauterons -nous-mêmes. (_Rires et applaudissements._) - -Les souverains étaient en route pour venir au rendez-vous: toutes les -flottes du monde avaient été convoquées, elles allaient arriver; il -fallait à tout prix être en mesure de les recevoir. L’intelligence et -l’énergie de nos travailleurs nous ont sauvés. Pas une minute n’a été -perdue et tous les navires ont pu passer. (_Applaudissements._) - -Enchanté de ce résultat, le vice-roi vient me trouver et m’engage à -faire les dispositions nécessaires pour recevoir les souverains et les -étrangers, au nombre de 6000, que nous devions abriter et nourrir. Des -hangars furent construits en quelques jours, pouvant contenir 600 -personnes avec des tables toujours renouvelées et servies. Le vice-roi -avait fait venir 600 cuisiniers et 1000 domestiques de Trieste, de -Gênes, de Livourne et de Marseille. Il y avait aussi, en face du canal -d’eau douce et du lac Timsah, un village de 25 000 Arabes qui donnaient -également l’hospitalité sous des tentes. Tous ces préparatifs étaient -faits, lorsque le 15, au moment où j’allais partir pour Port-Saïd, à 9 -heures du soir, j’entends un bruit de pétards et de fusées qui éclatent. -C’étaient les feux d’artifice qu’on avait apportés pour les fêtes et -qui, arrivés trop tard par le chemin de fer, n’avaient pu être -transportés, selon mon désir, en dehors d’Ismaïlia, dans les dunes. On -les avait mis malheureusement dans le chantier de menuiserie et de -charpentes qui occupait le milieu de la ville, et elle faillit devenir -tout entière la proie des flammes. Deux mille hommes de troupes nous -arrivent fort à propos et la ville est sauvée, grâce au moyen toujours -employé à Constantinople et qui consiste à rafraîchir sans cesse, en -inondant les murailles et les toits des maisons voisines. - -Malgré nos efforts, la muraille chauffée tout autour, à une température -extraordinaire, menaçait de propager l’incendie, lorsqu’on vint -m’annoncer que sous le sol du chantier on avait caché dans le sable une -bonne provision de poudre. Je recommandai de ne rien dire et de diriger -les pompes de ce côté. Heureusement le vent tomba tout à fait et la -ville fut préservée. - -Le 16 novembre, 160 bâtiments étaient arrivés. Le lendemain matin, on -devait assister aux prières des musulmans et des chrétiens. Deux -estrades semblables avaient été préparées pour recevoir deux autels. Une -troisième estrade était destinée aux souverains, aux personnages -invités. - -Les diverses dispositions étaient prises, quand arrive un coup de mer -très-violent qui couvre d’eau toute la plage et entoure les tribunes. -Nous ne savions comment nous tirer de là; enfin avec du sable nous -parvînmes à former autour des tribunes un espace libre et sec. On était -ainsi entouré d’eau, et ce fut un spectacle magique de voir à leur -arrivée les invités traverser ce lac improvisé. - -C’était la première fois que l’autel chrétien et l’autel musulman se -trouvaient en face, et que les deux clergés officiaient ensemble. - -Les ordres avaient été distribués pour faire partir le 17 au matin la -flotte d’inauguration. Le soir du 16, après avoir reçu l’Impératrice et -les étrangers, je m’entends avec le capitaine du port, officier de -marine très-distingué, M. Pointel, que la mort nous a enlevé depuis; -nous avions tout organisé, quand, à minuit, on m’annonce qu’une frégate -égyptienne s’est échouée à trente kilomètres de Port-Saïd, au milieu des -eaux, c’est-à-dire que, placée en travers, elle était montée sur une des -berges, et barrait le passage. Aussitôt je fis réunir les moyens -nécessaires pour la déséchouer; un bateau à vapeur fut expédié avec des -hommes et les moyens nécessaires à l’opération. Ils reviennent à deux -heures et demie du matin, disant qu’il est impossible de faire bouger la -frégate. Messieurs, il faut avoir confiance, en ce monde, sans quoi l’on -ne peut rien faire. (_Très-bien, très-bien._) Je ne voulus rien changer -au programme du lendemain. Logiquement j’avais tort, mais les faits ont -prouvé que j’avais raison. (_Nouvelles marques d’approbation._) Ne -soyons pas doctrinaires... cela ne vaut rien ni en affaires ni en -politique. (_Très-bien, très-bien. Applaudissements redoublés._) - -A 3 heures du matin, le vice-roi qui était parti pour Ismaïlia, afin d’y -recevoir les souverains et les princes, apprenant l’échouage de la -frégate, était revenu en toute hâte; en passant, il avait fait faire des -efforts inutiles pour soulever la frégate; il m’appela à bord de son -bateau, et je le trouvai dans une vive inquiétude, car les moments -étaient comptés. Si nous avions remis l’inauguration seulement au -lendemain, qu’aurait-on dit? Des dépêches commandées de Paris publiaient -déjà que tout était perdu. - -Des secours puissants furent mis à la disposition du Prince, qui emmena -avec lui un millier de marins de son escadre. Nous convînmes qu’il y -avait trois moyens à employer: chercher d’abord à ramener le bâtiment -dans le milieu du chenal, ou le coller sur les berges, et si ces deux -moyens échouent, il y en a un troisième... Nous nous regardâmes en face, -les yeux dans les yeux... «Le faire sauter! s’écria le Prince.--Oui, -oui, c’est cela, ce sera magnifique!» Et je l’embrassai. (_Salve -d’applaudissements._) «Mais au moins, ajouta le khédive en souriant, -attendrez-vous que j’aie enlevé ma frégate, et que je vous aie annoncé -que le passage est libre.» Je ne voulus pas même accorder ce répit. -(_Rires approbatifs._) Le lendemain matin, j’arrivai à bord de -_l’Aigle_, sans parler de l’accident à personne, comme bien vous le -pensez. - -La flotte se mit en marche, et ce ne fut que cinq minutes avant -d’arriver à l’endroit de l’échouement, qu’un amiral égyptien monté sur -un petit bateau à vapeur nous fit signe que le canal était dégagé. -(_Bravo!_) Lorsque nous arrivâmes à Kantara, qui est à 34 kilomètres de -Port-Saïd, _le Latif_ pavoisé nous salua de ses canons, et tout le monde -fut enchanté de l’attention qu’on avait eue de placer ainsi cette grande -frégate au passage de la flotte d’inauguration. (_Rires et -applaudissements._) Arrivée à Ismaïlia, l’Impératrice me raconta que -pendant toute la durée du voyage elle avait eu comme un cercle de fer -autour de la tête, parce que, à chaque instant, elle croyait voir -_l’Aigle_ s’arrêter, l’honneur du drapeau français compromis et le fruit -de tous nos travaux perdu. (_Sensation._) Suffoquée par son émotion, -elle dut quitter la table, et nous l’entendîmes éclater en sanglots, -sanglots qui lui font honneur, car c’était le patriotisme français qui -débordait de son cœur. (_Applaudissements._) - -Nous avions passé sans difficulté sur le rocher du Sérapeum, et ce qui -me fit un grand plaisir, c’est qu’au moment de le franchir, des ouvriers -qui étaient près de là, regardant si nous touchions au plafond du canal, -avaient exprimé leurs transports de joie par un geste qu’aucune -expression ne peut rendre. (_Ici M. de Lesseps excite, en imitant le -geste de ces ouvriers, les applaudissements de toute la salle._) - -Il faut dire que depuis le commencement du travail, il n’y a pas un -gardien de tente qui ne se soit cru un agent de la civilisation. C’est -ce qui nous a fait réussir. (_Très-bien! très-bien!_) - -Le passage s’est effectué à merveille. 130 bâtiments ont inauguré -l’ouverture du canal, et depuis ce jour il n’y a pas eu d’interruption -dans le trajet. Désormais le canal est ouvert à tous les bâtiments, quel -que soit leur tirant d’eau. - -La navigation à vapeur voit s’ouvrir devant elle, non-seulement -l’Arabie, la Chine, la Cochinchine, le Japon et les îles Philippines, -mais encore la côte orientale de l’Afrique qui offre de si merveilleuses -ressources au commerce, à cause de ses rivières et de ses fleuves. On y -a découvert des mines de charbons très-riches. Du Japon, jusqu’à San -Francisco, des multitudes d’archipels répandus sur deux mille lieues de -l’océan Pacifique appellent la colonisation, non des gouvernements, mais -de l’initiative individuelle. - -A l’exemple de nos anciens cadets de famille qui ont conquis le Canada, -la Louisiane, les Indes, que les jeunes gens d’aujourd’hui, au lieu de -végéter dans l’oisiveté ou de suivre des carrières qui ne les mènent à -rien de bon, aillent féconder de nouvelles _Iles de France_! - -Que rien ne les décourage! l’esprit d’initiative et de persévérance -appartient à notre nation plus qu’à toute autre. (_Applaudissements._) - -Mesdames et messieurs, je vous remercie de votre bienveillance, et -j’espère que vous ferez des vœux afin que le canal réussisse pour ses -actionnaires, comme il a réussi pour la science et pour l’honneur de la -France. - - -_M. de Lesseps est salué par des applaudissements redoublés et -l’Assemblée se sépare vivement impressionnée._ - - - - -PARIS--IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE - -Rue de Fleurus, 9 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANAL DE SUEZ *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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Sabbatier, -sténographe au Corps législatif</p> - -<p class="c"><span class="xsmall">EXTRAIT DE</span><br /> -<span class="small">L’ÉCHO DES LECTURES ET CONFÉRENCES</span></p> - -<p class="c"><b>Prix : 1 franc</b></p> - -<p class="c small">SE VEND AU PROFIT DE LA CAISSE DE RETRAITE -DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</p> - -<p class="c"><span class="xlarge">PARIS</span><br /> -<span class="large">PICHON-LAMY ET DEWEZ</span><br /> -<span class="small">LIBRAIRES-ÉDITEURS</span>, <span class="small">15</span> <span class="xsmall">RUE CUJAS</span></p> - -<p class="c">1870</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em small">IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE<br /> -Rue de Fleurus, 9, à Paris</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">HISTOIRE<br /> -<span class="xsmall">DU</span><br /> -<span class="large">CANAL DE SUEZ</span></h2> - - -<p class="ind">Mesdames et Messieurs,</p> - -<p>Je me suis rendu avec empressement à l’aimable invitation -de mes collègues de la Société des gens de lettres. D’ailleurs, -c’est toujours avec un grand plaisir que je reviens dans ce -quartier des Écoles. Je ne puis oublier que c’est à l’École -de médecine que j’ai eu, pour la première fois, l’honneur -d’entretenir le public du canal de Suez. J’ai commencé par -la jeunesse patriotique et fougueuse, car si l’on a pour soi -la jeunesse et les femmes, on est sûr de réussir. (<i>Vifs applaudissements.</i>)</p> - -<p>Dans cette dernière conférence, je serai heureux de retracer -les faits historiques du percement du canal de Suez. Ce -qui concerne les négociations a été publié ; les conventions -avec le gouvernement égyptien sont connues de tout le monde ; -pour le travail des ingénieurs, M. Lavalley a fait des rapports -à la Société des ingénieurs civils. Ces diverses questions ont -été bien comprises du public, qui sait par cœur l’isthme de -Suez, comme si cet isthme était aux environs de Paris. Je me -bornerai donc à vous raconter sommairement les circonstances -qui ont amené ou accompagné l’exécution du canal. Mon -récit aura peut-être quelque utilité et pourra servir à ceux qui -veulent se rendre compte de l’enchaînement des faits et qui -étudient le cœur humain. — Rien n’est logique comme les -faits. Je vous les dirai sans préparation, et tels qu’ils me reviendront -à la mémoire, ne choisissant que les principaux ou -ceux qui me paraîtront devoir vous intéresser. (<i>Très-bien ! -très-bien !</i>)</p> - -<p>On me demande tous les jours, dans le monde, comment -m’est venue l’idée du canal ; rien d’utile ne se fait sans cause, -sans étude et sans réflexion. Un illustre homme d’État, -M. Guizot, a dit que le temps ne respectait que ce qu’il avait -fait. C’est après cinq années d’études et de méditations dans -mon cabinet, cinq années d’investigations et de travaux préparatoires -dans l’isthme et onze années de travaux d’exécution, -que nous sommes arrivés au but de nos efforts.</p> - -<p>En 1849, je fus envoyé, par le gouvernement, en mission -extraordinaire à Rome, sous l’inspiration du vote d’une Assemblée -souveraine. Je devais suivre une ligne de conduite -déterminée par ce vote. Quand l’Assemblée législative remplaça -la Constituante, on voulut me faire suivre une autre ligne -de conduite que je n’ai pas à blâmer, mais que je ne -pouvais admettre. Ne voulant pas trahir ma mission, j’abandonnai -vingt-neuf années de service diplomatique. La politique -m’ayant ainsi fait des loisirs, je me livrai à mes études -premières sur l’Orient et l’Égypte, tout en me construisant -une ferme dans le Berry ; cette situation se prolongea. Beaucoup -de personnes m’ont jeté la pierre à cette époque et se -sont détournées de moi, me reprochant de n’avoir pas changé -d’opinion et de conduite. Les événements ont démontré, je -crois, que la politique contraire à celle que j’avais l’ordre de -suivre, et qui était conforme à mes idées, n’a pas été heureuse -pour les intérêts de notre pays.</p> - -<p>Appliqué à l’étude des questions orientales, mon esprit se -reporta naturellement vers l’isthme de Suez. Il n’y a pas un -enfant intelligent qui, à la première vue d’une carte géographique, -n’ait demandé à son professeur pourquoi l’on n’allait -point aux Indes en traversant l’isthme de Suez. Le maître répondait -qu’il y avait une différence de niveau entre la mer -Rouge et la Méditerranée ; qu’il était impossible de creuser -dans le désert un canal qui ne fût rempli aussitôt par le sable, -etc., etc.</p> - -<p>Mais aujourd’hui tous ces fantômes ont disparu : ce qui -était impossible, il y a cinquante ans, est devenu facile avec -la vapeur, le télégraphe électrique et tous les moyens que -la science a mis à notre disposition.</p> - -<p>De 1849 à 1854, j’ai étudié tout ce qui se rattachait au -commerce entre l’Occident et l’Orient ; j’ai reconnu que son -mouvement doublait tous les dix ans, et que l’époque était venue -où la formation d’une compagnie pour le percement de -l’isthme de Suez pouvait le développer d’une façon merveilleuse. -En 1852, lorsque mes études étaient déjà complètes et -que je me vis dans l’alternative de gagner à ma cause un -vice-roi d’Égypte que ses plaisirs absorbaient, ou de m’adresser -à Constantinople, je pris ce dernier parti. Mes relations -de famille et d’amitié permirent à ma demande d’être examinée, -et me valurent la réponse que la solution de cette question -ne concernait pas du tout la Porte ; qu’elle était plutôt -l’affaire de l’Égypte. Remarquez que, plus tard, lorsque l’Égypte -eut pris l’initiative du canal, l’Angleterre, qui avait -fait faire, sans l’intermédiaire du Divan, le chemin de fer -entre Alexandrie et Suez, réclama à la Porte, au nom de ses -droits méconnus. Je gardai alors mon projet et je continuai -à m’occuper de mes bestiaux et de ma ferme. (<i>On rit.</i>)</p> - -<p>Un jour que j’étais sur le toit d’une maison en construction, -au milieu des poutres et des charpentiers, on me présente -un journal où étaient annoncés la mort du pacha et l’avénement -de Mohammed-Saïd, fils de Méhémet-Ali.</p> - -<p>Lorsque je résidais, comme agent français, auprès de Méhémet-Ali, -ce grand prince m’avait témoigné beaucoup d’affection, -à cause du souvenir de mon père qui avait représenté -la France en Égypte, après la paix d’Amiens, et qui avait -concouru à l’élévation du binbachi Méhémet-Ali-aga, venu -de la Macédoine, avec un contingent de mille hommes.</p> - -<p>Le premier consul Bonaparte et le prince de Talleyrand, -ministre des relations extérieures, avaient donné pour instruction -à leur agent de chercher parmi les milices turques un -homme hardi et intelligent qui pût être désigné, pour être -nommé, par Constantinople, pacha au Caire, titre à peu près -nominal, dont il pourrait se servir pour abattre la puissance -des mamelouks, contraires à la politique française. Un des -janissaires de mon père lui amena un jour Méhémet-Ali-aga, -qui, à cette époque, ne savait ni lire ni écrire. Il était -parti de la Cavalle avec sa petite troupe, et il se vantait quelquefois -d’être sorti du même pays qu’Alexandre. Trente ans -plus tard, le corps consulaire venant complimenter, à Alexandrie, -Méhémet-Ali-Pacha, sur les victoires de son fils Ibrahim-Pacha, -en Syrie, le vice-roi d’Égypte se tournant vers -moi, dit à mon collègue : « le père de ce jeune homme était -un grand personnage, quand j’étais bien petit ; il m’avait un -jour engagé à dîner, le lendemain j’appris qu’on avait volé un -couvert d’argent à table, et comme j’étais la seule personne -qui pût être soupçonnée de ce larcin, je n’osais pas retourner -dans la maison de l’agent français, qui fut obligé de m’envoyer -chercher et de me rassurer. » Ce qui est très-beau -dans la bouche d’un homme qui triomphait, avouant qu’on -aurait pu avec raison l’accuser de larcin (<i>on rit</i>). — Telle a -été l’origine de mes relations avec l’Égypte et la famille de -Méhémet-Ali et par suite de ma liaison avec Saïd-Pacha. -Son père était un homme extrêmement sévère qui le voyait -avec peine grossir d’une manière effrayante, (<i>nouveaux rires</i>), -et qui, pour prévenir un embonpoint excessif chez un enfant -qu’il aimait, l’envoyait grimper sur les mâts des bâtiments, -pendant deux heures par jour, sauter à la corde, ramer, faire -le tour des murailles de la ville. J’étais la seule personne qui -fût alors autorisée à le recevoir ; quand il entrait chez moi, il -se jetait sur mon divan, tout harassé. Il s’était entendu avec -mes domestiques, ainsi qu’il m’en fit l’aveu après, pour obtenir -d’eux de se faire servir en cachette du macaroni, et -compenser ainsi le jeûne qu’on lui imposait. Le prince était -élevé dans les idées françaises : tête impétueuse et grande -sincérité de caractère.</p> - -<p>Quand Saïd-Pacha fut arrivé au pouvoir, mon premier soin -fut de le féliciter. Deux ans auparavant, il avait été accusé de -conspiration. Pendant qu’une conspiration se trame, on ne -convient jamais qu’on en fait partie. Il s’était vu maltraité par -le vice-roi ; sa famille avait été exilée ; les mécontents se réunirent -autour de lui et… il fut obligé de s’échapper comme il -put. Il vint à Paris, y habita un hôtel, rue de Richelieu, où je -l’allai visiter. Sa situation, l’accueil que je lui fis et ses souvenirs -d’enfance amenèrent dès lors entre nous une amitié vraiment -fraternelle. Peu de temps après, il retourna en Égypte -et lorsqu’en 1854 il fut appelé à succéder à Abbas-Pacha, -il me fixa un rendez-vous pour le retrouver à Alexandrie, au -mois de Novembre 1854. Je m’y rendis. Il me donna pour -résidence un de ses palais et m’engagea à l’accompagner -au Caire, en traversant le désert libyque avec une petite -armée de 11 000 hommes.</p> - -<p>Le vice-roi installa son camp sur les ruines de Marea -au delà du lac Maréotis, j’allai le rejoindre, j’avais toujours -mon projet en tête, mais j’attendais le moment favorable -pour en parler, car je voulais auparavant mettre le prince au -courant du système, nouveau pour lui, des associations financières -anonymes, qui peuvent apporter dans un pays des capitaux, -sans ôter au souverain son influence, et en l’aidant au -contraire à augmenter sa puissance par des moyens destinés -à favoriser la prospérité publique. Il fallait en outre me concilier -la bienveillance de l’entourage intime du vice-roi, composé -en grande partie des vieux conseillers de son père, plus -habiles aux exercices du cheval qu’à ceux de l’esprit. Je faisais -avec eux des courses au désert, mon talent d’équitation -m’avait conquis leur estime. Lié avec l’ancien compagnon -d’enfance de Saïd, son ministre Zulfikar-Pacha, élevé à la -française et en état de tout comprendre, je l’initiai à mon -projet, et il fut convenu qu’il m’avertirait, le jour où il trouverait -opportun que j’en parlasse à son maître.</p> - -<p>Deux semaines se passèrent et le jour indiqué, 30 novembre -1854, je me présentai dans la tente du vice-roi placée sur une -éminence entourée d’une muraille en pierres sèches et formant -une petite fortification, avec embrasures de canons. J’avais remarqué -qu’il y avait un endroit où l’on pouvait sauter à cheval -par dessus le parapet, en trouvant au dehors un terre-plein -sur lequel le cheval avait chance de prendre pied.</p> - -<p>Le vice-roi accueillit mon projet, m’engagea à aller dans -ma tente pour lui préparer un rapport et me permit de le lui -apporter. Ses conseillers et généraux étaient autour de lui. Je -m’élançai sur mon cheval qui franchit le parapet, descendit la -pente au galop et me ramena ensuite dans l’enceinte, lorsque -j’eus pris le temps nécessaire pour rédiger le rapport, qui était -prêt depuis plusieurs années. Toute la question se trouvait -résumée clairement dans une page et demie, et lorsque le -prince en fit lui-même la lecture à son entourage, en l’accompagnant -d’une traduction en turc, et qu’il demanda son avis, il -lui fut unanimement répondu que la proposition de l’hôte, dont -l’amitié pour la famille de Méhémet-Ali était connue, ne -pouvait qu’être favorable et qu’il y avait lieu de l’accepter.</p> - -<p>La concession fut immédiatement accordée. La parole de -Mohammed-Saïd valait un contrat.</p> - -<p>En arrivant au Caire, il reçut au devant de la citadelle les -représentants des divers gouvernements qui venaient le féliciter -sur son avènement à la vice-royauté, il dit alors au Consul -général d’Amérique : « Je vais vous damer le pion, à vous -autres Américains, l’Isthme de Suez sera percé avant le vôtre. » -Là-dessus il se mit à parler du projet. Le Consul général -d’Angleterre paraissait fort ému. Étant présent à l’audience, -et sur un signe du Prince, je fis remarquer que l’entreprise -telle qu’elle était conçue, ne devait porter ombrage à personne, -que tous les pays y concourraient également, s’ils le -désiraient, par une souscription publique et que si j’étais -chargé de former une compagnie financière d’exécution, c’était -non comme français, mais à titre d’ami de l’Égypte et du -vice-roi. Chaque Consul général s’empressa de transmettre -la nouvelle à son gouvernement et la réponse fut l’envoi à -Mohammed-Saïd de la grand’croix des ordres de presque -tous les souverains. (<i>Très-bien ! Très-bien !</i>)</p> - -<p>L’acte de concession fut alors légalement octroyé le 30 novembre -1854. Une excursion fut décidée pour explorer -l’Isthme, le Vice-Roi m’adjoignit trois ingénieurs français -qu’il avait à son service, MM. Mougel Bey, Linant Bey et -Aïvas. Pour quatre personnes il ne fallait pas moins de -60 chameaux dont 25 chargés d’eau, pour traverser ce désert -peuplé aujourd’hui par 40 000 habitants. Nous partîmes -du Caire, nous traversâmes l’Isthme, du Sud au Nord, -étudiant la nature du terrain, examinant la possibilité d’un -nouveau tracé, car depuis les temps les plus reculés on -n’avait songé qu’à un canal intérieur, du Nil à la mer Rouge, -et non à un canal sans écluses creusé directement entre -les deux mers. C’était le projet d’un canal fluvial et non -maritime qu’avaient adopté les Saint-Simoniens et le Père -Enfantin, auxquels on doit les études de 1847 et la reconnaissance -de l’égalité de niveau des deux mers.</p> - -<p>Les anciens projets, y compris celui de M. Lepère, ingénieur -en chef de l’expédition française en Égypte, se servaient de -l’eau du Nil pour la navigation du canal, au moyen de prises -d’eau et d’écluses. C’était une erreur, et c’est ce qui fait que -les projets américains pour le percement de l’Isthme de Panama -ne pourront pas réussir, tant que l’on n’aura pas trouvé -le moyen de couper simplement l’Isthme d’une mer à l’autre. -Jamais, en essayant d’amener l’eau d’un fleuve intérieur à la -mer, on ne parviendra à faire un canal maritime.</p> - -<p>D’ailleurs, pour un parcours qui abrégera le voyage de -3000 lieues, il viendra nécessairement une époque où vous -aurez peut être 100 bâtiments par jour ; le passage pour -chacun exigera au moins une demi-heure, or il n’y a pas -100 demi-heures par jour. Puis les écluses sont une œuvre -humaine qu’il faut entretenir, et réparer, d’où des chômages -forcés, une grande consommation d’eau, et pas de certitude -absolue. Je crois qu’aucun des projets américains actuels ne -peut donner de bons résultats. Je le dis ici devant des représentants -de l’Amérique, il faut que l’on se persuade bien qu’il -n’y a aucune différence de niveau entre l’Océan Pacifique et -l’Océan Atlantique, sauf la différence de la hauteur des marées -sur les côtes. Laplace et Fourier l’ont nié pendant 50 ans -devant toutes les Académies. (<i>Très-bien ! Très-bien !</i>) Nous -avons parfaitement constaté qu’il n’y avait pas de différence -entre la mer Rouge et la Méditerranée, sauf celle qu’occasionnent -les marées. En Amérique c’est la même chose. Je le -dis hautement : les Américains ne pourront réussir qu’après -avoir sérieusement étudié la question. Ils ont tracé leurs projets -en lignes rouges ou bleues sur la carte, sans faire ni sondages, -ni nivellements, ni aucun des travaux qui ont précédé -notre entreprise. Nous avons passé cinq ans dans le désert, -fait ensuite toutes les études préliminaires avant d’appeler -des capitaux, et nous n’avons formé la compagnie d’exécution -qu’après le verdict de la science Européenne. Que les -gens honnêtes qui s’occupent de l’Isthme américain fassent, -eux aussi, ces longues études préparatoires et nécessaires. Le -canal de Suez s’est fait, grâce au concours des hommes supérieurs -et compétents que nous y avions appelés. Ils sont venus -faire un devis que dans l’exécution on n’a pas dépassé -d’un centime, entendez-le bien. La science l’a emporté sur -tous les points. (<i>Très-bien ! Très-bien !</i>)</p> - -<p>Notre première exploration fut longue et pénible, et le résultat -final a été celui que mon instinct m’avait fait deviner, -à savoir qu’il ne fallait pas se servir de l’eau du Nil pour la -navigation du canal de Suez. Dans notre parcours, nous écrasions -sous les pieds de nos chameaux les croûtes de sels des -lacs amers. Ces lacs ont 40 lieues de tour, c’était évidemment -l’ancien golfe d’Heropolis. C’est par ce désert converti en -mer intérieure que, le jour de l’inauguration, le 17 novembre -dernier, une flotte a passé, <i>l’Aigle</i> en tête. (<i>Applaudissements.</i>)</p> - -<p>Ce bassin contient aujourd’hui deux milliards de mètres -d’eau. En 1854, notre caravane qui le traversait, portait notre -eau, nos vivres, des moutons et des poules ; hors ces -animaux, il n’y avait pas même une mouche dans ce désert -affreux. Le soir, nous ouvrions nos cages à poules, pleins de -confiance et nous étions sûrs, le lendemain matin, que toutes -nos bêtes viendraient se réunir autour de nous pour ne -pas être abandonnées dans ces lieux désolés, où l’abandon -est la mort. Lorsqu’on levait le campement le matin, et -qu’au moment du départ, une poule était restée picotant au -pied d’un buisson de tamaris, vite, elle sautait effrayée sur le -dos d’un chameau pour regagner sa cage. (<i>On rit.</i>) Les -Fellahs que j’avais emmenés étaient dans une inquiétude continuelle, -car les habitants des bords du Nil ont la plus grande -frayeur du désert. Eh bien, c’est ce désert que nous avons -parcouru dans tous les sens, pendant deux mois, en décembre -1854 et en janvier 1855. Nous avons subi des coups de -vent, mais je dois dire que les sables du désert n’ont pas des -inconvénients aussi graves qu’on se plaît à le répéter ; ils sont -moins incommodes que la pluie ou la grêle qui, dans nos climats, -nous surprennent en route. J’ai parcouru les déserts de -l’Afrique jusque près de l’équateur, j’ai fait 350 lieues, monté -sur un dromadaire, dans la saison des vents du sud, et je n’ai -jamais été arrêté par ces vents réputés si violents, même lorsqu’ils -soufflent en plein visage.</p> - -<p>Un de nos compagnons de voyage disait que telle était la -pénétration du sable, qu’il entrait presque dans les boîtes de -montres hermétiquement fermées. Un jour que le vent nous -était arrivé tout d’un coup, au moment du déjeuner, nous -nous étions enveloppés de nos manteaux pour faire tranquillement -notre repas. Cet ingénieur, persuadé que le sable pénétrait -par les moindres fissures, cherchait à se mettre bien à -l’abri ; mais il avait laissé sans le remarquer un trou au-dessus -de sa tête, par lequel je m’amusais à verser du sable -(<i>on rit</i>). Voyez, me disait-il, le sable traverse même les étoffes -(<i>nouveaux rires</i>). On nous menace constamment de l’envahissement -des sables dans le canal et de l’impossibilité de nous -en affranchir. Ce préjugé est tellement enraciné dans l’esprit -public, que chaque jour on en fait un empêchement formidable -pour la conservation du canal.</p> - -<p>Après le passage de 130 bâtiments pendant les fêtes de l’inauguration, -aucun apport de sable, aucune érosion n’ont été -constatés. Depuis cette époque, 2, 3, 4 et 5 navires ont passé -chaque jour, et le canal est tout aussi intact qu’avant l’inauguration. -(<i>Très-bien ! très-bien ! applaudissements.</i>)</p> - -<p>J’ai reçu, hier soir, une dépêche télégraphique qui m’annonce -que pendant le mois de mars, nous avons eu 640 000 fr. -de recettes, et que 6 bâtiments ont passé depuis le 7, ce -qui fait 22 depuis le 1<sup>er</sup> du mois. (<i>Nouveaux applaudissements.</i>)</p> - -<p>La progression est celle-ci (je crois utile de vous la faire -connaître en interrompant l’ordre de mes idées pour vous -montrer la marche ascendante du transit) : les bâtiments qui -ont passé par le canal étaient au nombre de 9 en décembre, -de 19 en janvier, de 29 en février, de 52 en mars, etc., depuis -le commencement d’avril jusqu’au 9 de ce même mois -nous comptons déjà 22 bâtiments à vapeur. (<i>Bravos prolongés.</i>)</p> - -<p>Vous voyez que la vapeur a remplacé la voile. J’en demande pardon -aux bâtiments à voiles qui d’ailleurs trouveront -un dernier refuge dans la mer Rouge si calomniée. On a inventé -pour les bâtiments à vapeur des perfectionnements qui -permettent de réduire de beaucoup l’espace occupé anciennement -par les machines et qui procurent une économie de -50 % sur la consommation du charbon. Le vapeur anglais -<i>Brasilian</i>, parti de Bombay, est arrivé à Liverpool portant dans -ses flancs 13 000 balles de coton, et 2 500 balles de laine, ce -qui équivaut à 4 000 tonnes. Il y a plus, et c’est un exemple -admirable d’encouragement que l’Angleterre donne au commerce, -par son initiative, un autre bâtiment, parti de Bombay, -traverse le canal, dépose sa cargaison de coton sur les quais -de Liverpool. Le coton immédiatement envoyé à Manchester, -est mis en œuvre dans les manufactures et quelques jours -après, le navire, avec sa précédente cargaison manufacturée, -reprenait la mer, et retournait aux Indes par le canal. On a pu -ainsi, en soixante-dix jours, amener des Indes et décharger -en Angleterre du coton brut, puis le renvoyer tout travaillé -aux Indes (<i>applaudissements</i>). J’ai voulu rapprocher cet exemple -d’activité dévorante, du désert autrefois si aride où nos -poules avaient si grande peur d’être oubliées (<i>on rit</i>). Aujourd’hui -ce désert est peuplé. Nous y avons trois villes importantes. -L’époque du début méritait d’être comparée à -l’époque actuelle. (<i>Très-bien !</i>)</p> - -<p>Permettez moi, après cette digression, de reprendre ma narration. -Lorsque nous eûmes accompli notre première exploration -et que les ingénieurs du vice-roi eurent rédigé leur avant-projet, -je me rendis à Constantinople pour préparer l’exécution -du projet et n’être pas accusé d’avoir manifesté trop d’impatience. -Si j’ai été souvent hardi et entreprenant, je suis bien -aise de montrer que j’ai pu être patient, quand il le fallait. -Je n’ai jamais rien compromis ; on a souvent attaqué mon ardeur, -mais dans n’importe quelle circonstance, j’ai pris des -précautions, et surtout je n’ai jamais manqué de suivre le droit -chemin, c’est le seul qui conduit d’une manière certaine au -succès ; armé de la vérité, on est toujours assuré de la victoire. -(<i>Applaudissements.</i>) Je me rendis donc à Constantinople, au -moment de la guerre de Crimée. L’Angleterre étant opposée -au canal, je m’entendis avec le Sultan, afin d’éviter toute collision -entre les deux politiques. Je me contentai d’une lettre -vizirielle adressée au vice-roi et permettant à ce dernier de -continuer à s’occuper du canal.</p> - -<p>Arrivé en Égypte, je remis cette lettre au vice-roi qui en -fut fort satisfait ; nous organisâmes tous les préparatifs d’études, -et il fut décidé que je m’adresserais, pour les compléter, -aux ingénieurs européens les plus habiles.</p> - -<p>J’ai eu à lutter quelque temps à mon retour en France -contre les partisans du tracé indirect. J’étais seul, sans relations -dans la presse, contre des savants de grand mérite.</p> - -<p>Je pris le parti de faire répondre à la science par la science. -J’écrivis aux ministres des principales puissances de me -désigner les ingénieurs qui tenaient le premier rang dans -leur pays et je leur demandai de les autoriser à se réunir à -nous.</p> - -<p>L’Autriche nous donna M. de Négrelli, l’Italie, M. Paléocapa, -l’Espagne, M. Montesino, la Hollande, M. Conrad, directeur -général du service des eaux, la Prusse, M. Lentzé, envoyé -par M. de Humboldt. Comme il n’y a pas en Angleterre -de corps d’ingénieurs, je fis un voyage dans ce pays, et je -choisis MM. Rendel, Mac-Lean et Manby, ingénieurs distingués, -ainsi qu’un marin, le capitaine Harris, qui avait fait -soixante-dix voyages dans la mer Rouge.</p> - -<p>La France mit à notre disposition M. Renaud, inspecteur -général des ponts et chaussées, M. Lieussou, ingénieur hydrographe -de la marine, les amiraux Rigault de Genouilly -et Jaurès.</p> - -<p>Ce cénacle de savants fut convoqué par un simple particulier -qui donnait rendez-vous, à Paris, à un troisième étage de -la rue Richepance.</p> - -<p>La plupart des ingénieurs ne se connaissaient point entre -eux ; c’étaient les hommes les plus compétents et dont la réunion -présentait les plus grandes connaissances pratiques ; ils -avaient quitté leurs affaires, la direction de leurs travaux, -avec un remarquable désintéressement, pour fonder une ère -de civilisation nouvelle. Au jour fixé, à huit heures du matin, -ils furent tous exacts, arrivant par le chemin de fer de -Madrid, d’Amsterdam, de Berlin, de Vienne, de Londres. -Après les présentations, nous eûmes notre première séance, -à la fin de laquelle il ne m’était déjà plus permis de douter -du succès de mon entreprise. Vous le pensez bien, messieurs, -le concours de ces hommes distingués n’a pas eu lieu dans un -intérêt d’argent ; non. Aucun de ces savants n’a même voulu -qu’on le remboursât de ses frais de voyage. (<i>Applaudissements.</i>) -Ils nommèrent une sous-commission chargée d’étudier le -terrain en Égypte. Cette sous-commission, composée de cinq -membres, accomplit sa tâche au milieu de toutes les difficultés, -avec un zèle et un dévouement infatigables. Arrivée à -Alexandrie, elle parcourut toute la haute Égypte. Au moment -de son départ, le vice-roi l’attendait au barrage du Nil. Les -souverains aiment à jouer au soldat. (<i>On rit.</i>) Le vice-roi qui -avait ses troupes autour de lui, en grande tenue, reçut les membres -de la commission avec les plus grands honneurs.</p> - -<p>Je l’en remerciai. Je le remerciai surtout de les avoir reçus -comme des têtes couronnées… « Eh ! mais, me dit-il, ne sont-ce -pas les têtes couronnées de la science ! » (<i>Applaudissements.</i>) -Il fit venir son précepteur et nous dit : « Je vais mettre mon -précepteur à côté de vous à table, parce que c’est lui qui m’a -donné l’instruction ; si je dois quelque chose à quelqu’un, -c’est à M. Kœnig, car la science est au-dessus de l’existence. -Il m’a souvent mis au pain sec et à l’eau, mais je ne le lui -rends pas aujourd’hui, il va déjeuner avec nous. » (<i>Sourires -approbatifs.</i>)</p> - -<p>Il fit généreusement sur sa cassette toutes les dépenses pour -les explorations et les études de la commission qui dut remonter -jusqu’à la première cataracte. Ces dépenses s’élevèrent -à trois cent mille francs dont il refusa le remboursement, -lorsque la compagnie fut formée quatre ans après. Une frégate -vint attendre la commission à Péluse, et le 1<sup>er</sup> janvier 1856 -nous rentrâmes à Alexandrie où le vice-roi nous attendait aux -portes de son palais. Lorsqu’il apprit que la commission avait -jugé le canal possible, en creusant l’isthme d’une mer à l’autre, -sans recourir à l’eau du Nil, il se jeta dans mes bras et témoigna -la plus vive satisfaction.</p> - -<p>Il m’engagea à retourner en France avec la commission, à -publier son rapport et à faire de la propagande en Angleterre.</p> - -<p>Je partis, muni d’un acte définitif de concession et des statuts -de la compagnie à former, lorsque je jugerais le moment -opportun.</p> - -<p>Dans mon premier voyage en Angleterre, autant je trouvai -de sympathie chez les classes commerciales et lettrées, autant -je trouvai de têtes de bois chez les hommes politiques. (<i>Bruit -et applaudissements.</i>)</p> - -<p>Ils disaient, comme autrefois les devins aux Pharaons, -que cette œuvre était impossible ; qu’il y avait une grande -différence de niveau entre les deux mers. Ah ! les devins -de l’antiquité n’étaient autre chose que les politiques modernes ! -(<i>Rires.</i>) Il n’est pas rare que les doctrinaires se trompent.</p> - -<p>Avant d’aller en Angleterre, j’avais publié, à Paris, un travail -pour préparer les esprits au rapport des ingénieurs. Étant -en Angleterre, je fais la même publication en langue anglaise, -mais je ne fais pas encore de <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span>, j’expose simplement -mon projet à quelques hommes d’affaires. Un jour je vais -chez un éditeur anglais. Et ceci est à noter : on s’occupe trop -en France des coups d’épingle de la presse ; en Angleterre on -n’y fait pas attention. Là rien ne vous arrête, chacun dit -ce qu’il pense et la vérité ne tarde pas à se faire jour, car la -majorité des hommes est meilleure qu’on ne pense et le bien -l’emporte en définitive sur le mal. (<i>Applaudissements.</i>)</p> - -<p>Je vais donc chez mon éditeur anglais et je lui dis que mon -désir est de répandre mon ouvrage, de le propager le plus -possible et de le faire lire par tous. L’éditeur me promet une -réponse pour le lendemain. Le lendemain je retourne chez -lui et il me donne la note des dépenses, où la plus grosse somme -est destinée à attaquer l’ouvrage. (<i>On rit.</i>) Il faut croire que -l’épiderme des Anglais est moins sensible que le nôtre. Ce -n’est pas nous qui payerions des verges pour nous fouetter. -(<i>Nouveaux rires.</i>) « Il n’est pas besoin de louer un livre, me -dit l’éditeur ; quand il est attaqué, les honnêtes gens veulent -le connaître et juger eux-mêmes. Combien d’ouvrages n’ont -eu une immense vogue que parce qu’on a sonné les cloches -contre eux ! » L’éditeur anglais était un homme de bon sens -pratique. A mon retour à Paris, je publiai le rapport des ingénieurs -qui fit une grande sensation.</p> - -<p>Il fallait retourner en Égypte pour mettre le projet à exécution, -pratiquer des sondages à des intervalles de 150 à 200 -mètres, faire des nivellements. Les ingénieurs chargés des -travaux préparatoires s’en acquittèrent avec intelligence et -dévouement. Ce n’est certes pas sans raison que dans tous les -pays du monde on recherche avec un si grand empressement -les ingénieurs sortant de l’École polytechnique, et que la -France s’en glorifie. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p> - -<p>J’arrive en Égypte. Aussitôt que la politique anglaise voit -la bonne tournure que prennent nos affaires, ses agents ne -reculent devant aucun moyen de nous nuire et vont jusqu’à -menacer le vice-roi de déchéance ; on cherche même à le -faire passer pour fou. On m’avait honoré de ce compliment -(<i>on rit</i>) à l’époque de ma mission à Rome. C’est ainsi que -l’on traite les gens, aujourd’hui. Il y a cent cinquante ans, -on les aurait enfermés à la Bastille. (<i>Sensation.</i>)</p> - -<p>Je m’efforçais de rassurer le vice-roi, en lui disant qu’il n’avait -rien à craindre ; que j’avais sondé l’opinion publique en -Angleterre et qu’elle était pour nous ; mais rien ne réussissait, -je le voyais tout découragé, malade, s’irritant outre mesure ; -le sang lui montait à la tête. Enfin, il me dit, un soir, qu’il ne -pouvait plus résister à toutes ces obsessions ; qu’on voulait -soudoyer ses troupes dont les officiers sont turcs et les exciter -à la désertion. Je lui fis observer que rien de ce qui se passait -dans le désert n’étant connu de personne, nous n’avions qu’à -faire les travaux demandés par la commission et à nous aller -promener dans le Soudan jusqu’à Kartoum. Il y a là des -populations qui ont été décimées, qui souffrent depuis quarante -ans. Le frère aîné de Méhemet-Ali y avait été envoyé -à cette époque. Dès son arrivée, il fixa l’impôt à 1000 chameaux, -1000 esclaves, 1000 charges de bois, 1000 charges -de paille ; il voulait tout par 1000. Les habitants, bon gré -malgré, durent se soumettre. Mais, en même temps que l’on -apportait ce tribut, on conspirait et l’on s’entendit pour se défaire -d’Ismaïl-Pacha. Un jour que ce prince entouré de son -état-major faisait un repas joyeux, les chefs insurgés enveloppèrent -son camp d’une ceinture de combustibles composant -une partie du tribut, le feu forma un immense cercle et tout -Égyptien qui cherchait à en sortir était atteint par les flèches -des Soudaniens. Ce fut un massacre épouvantable et l’on ne -peut pas dire qu’il ne fût pas mérité.</p> - -<p>La vengeance fut confiée par Méhémet-Ali à son gendre, le -fameux Defderdar, qui commit dans ce pays de véritables -atrocités ; plus de 100 000 esclaves en furent arrachés pour -être conduits en Égypte. Le nom de cet homme est resté -comme le synonyme de fléau de Dieu. Croiriez-vous qu’il eut -un jour la barbarie de faire ferrer un palefrenier qui avait -mal ferré son cheval !</p> - -<p>Une femme du pays vint porter plainte contre un soldat -qui lui avait acheté du lait et refusait de le lui payer. « En es-tu -bien sûre ? lui demanda le tyran. Prends garde, on t’ouvrira -le ventre s’il n’y a pas de lait dans celui de mon soldat. » -(<i>Mouvement d’horreur.</i>) On ouvrit le ventre au soldat ; on y -trouva le lait. Depuis quarante ans, ces populations sont dans -un état déplorable. J’engageai fortement Saïd-Pacha à profiter -des loisirs qu’on lui faisait pour aller porter un soulagement -à ces grandes misères, et je lui promis de l’accompagner.</p> - -<p>Nous partîmes pour la haute Égypte et nous traversâmes le -désert de Korosko. Arrivé dans la Nubie, le misérable état des -populations le désolait, car il était fort sensible. Nous nous -étions donné rendez-vous à Berber, ancienne capitale de l’empire -de Méroé, là où cessent les cataractes. C’était le 1<sup>er</sup> janvier -1857, et je voulais lui souhaiter la bonne année ; je fais -une trentaine de lieues en quelques heures, j’arrive auprès -de lui et je le surprends sous sa tente, pleurant à chaudes -larmes, comme un enfant. « Qu’avez-vous ? » lui demandai-je. -« Lorsque mes généraux sont entrés tout à l’heure, me dit-il, -et qu’ils m’ont fait la même question, j’ai répondu que c’était -la musique qui me touchait ; c’est bien plutôt le sort de cet -infortuné pays dont ma famille a causé les malheurs ; et lorsque -je pense qu’il n’y a pas de remède, c’est pour moi une -grande affliction. » Il continua à donner rendez-vous dans -les villages voisins qui ont de grandes places et des fortifications -et m’engagea à l’accompagner.</p> - -<p>Un jour il y avait plus de 150 000 personnes qui étaient -venues, à sa suite, du fond même de l’Afrique. C’est une chose -véritablement curieuse que la facilité avec laquelle on se met -en voyage dans ces pays. En présence de cette foule, on vint -annoncer au Prince que, malgré sa défense formelle, un vieux -Turc avait enfermé dans sa cave un esclave ; il fait bâtonner -le maître et donne ordre de l’enchaîner et de l’emmener. -Enfin, pour ne point paraître au-dessous de l’enthousiasme -populaire, il céda à un beau mouvement de générosité : -« Allez, dit-il, enlever les canons de la citadelle et jetez-les -dans le Nil. » Il faut renoncer à dépeindre les transports, -l’excès de joie qu’un tel ordre excita parmi cette multitude. -Pour moi, j’étais un peu inquiet. « Croyez-vous que vous n’alliez -pas trop loin et que nous puissions toujours nous fier à -ces gens-là, » objectai-je au vice-roi. « Les canons sont trop -vieux, me dit-il, pour tirer un seul coup. » (<i>Rires.</i>) Quand tout -le monde fut réuni, le vice-roi déclara qu’il laissait aux habitants -le soin de s’administrer eux-mêmes ; qu’il ne leur donnerait -plus de chefs turcs, qu’il voulait établir chez eux les -municipalités qui depuis le commencement du monde sont -l’élément de toute société.</p> - -<p>Nous nous dirigeâmes vers Kartoum, nom dont le sens est -trompe d’éléphant, parce que la ville est située comme entre -les deux défenses, entre le fleuve Bleu et le fleuve Blanc. Kartoum -se trouve au point de jonction, c’est une ville de 40 000 -âmes fondée par Méhémet-Ali. J’arrive le soir chez le vice-roi -qui était fort gai ; il me dit en riant qu’à son arrivée il -avait été accueilli par une musique militaire, exécutée sur des -instruments que le pharmacien du régiment avait raccommodés -de son mieux avec du sparadrap. Mais à peine étions-nous -à table, que je vois sa figure s’assombrir ; il déplore de -nouveau l’impossibilité dans laquelle il se trouve de rien -faire, pour réparer le malheur dont sa famille est la cause, et -prétend qu’il ne lui reste plus qu’à abandonner complétement -le pays.</p> - -<p>L’instruction de ce prince était étendue, il connaissait les -Livres Saints et les Commentaires du Coran. Nous étions assis -paisiblement, lorsque subitement il se lève, prend son sabre et -le lance contre la muraille. Sa fureur est extrême, il m’engage -à me retirer dans sa propre chambre ; il voulait passer la nuit -dans son salon de réception, — aucun de ses ministres n’osait -l’approcher. — En Égypte, quand le vice-roi est en colère, chacun -se sauve. (<i>Rires.</i>) Toute la nuit j’eus près de moi les -ministres du Pacha qui le croyaient fou. Nous envoyions un -bey de temps en temps vers lui pour savoir ce qu’il faisait… A -3 heures du matin, il demande un bain ; au petit jour, il -m’appelle. Je le vois sur son divan : « Lesseps, me dit-il, vous -vouliez vous promener sur le Nil blanc, je vous en donne la -permission. — Vous étiez souffrant hier ? lui demandai-je. — Ah ! -pardon, me dit-il, ce n’était pas contre vous que j’étais -en fureur, c’était contre moi-même. Je voyais le mal, je ne -voyais pas le remède, je m’irritais de n’avoir pas eu votre -idée si pratique, de donner des lois à ce pays et de chercher -à l’organiser. A votre retour, vous verrez, vous serez content -de moi. »</p> - -<p>Je m’embarquai pour remonter le Nil blanc avec Arakel-Bey, -frère de Nubar-Pacha, aimable et intelligent jeune -homme élevé en France, et ambitieux du bien. Nous -voyions arriver de tous côtés sur des dromadaires, des caravanes -qui voulaient, ainsi qu’elles disaient, remercier le grand -prince qui donnait au pays la liberté. Le bruit s’en était -répandu dans tout le désert. Quelques jours après je retourne -chez le vice-roi. Il me dit qu’il a rendu trois ordonnances, -lesquelles, à mon avis, sont un modèle d’organisation pour -une société nouvelle. Le fonds en est la générosité, la loyauté, -la droiture. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p> - -<p>Arakel-Bey, nommé gouverneur général du Soudan, fut -chargé de faire exécuter ces ordonnances. Malheureusement -une mort prématurée est venue détruire les espérances fondées -sur son administration.</p> - -<p>Nous avions décidé notre retour en Égypte. Au lieu de -revenir par le désert de Korosko, nous changions notre -itinéraire et nous prenions le chemin opposé, par le grand -désert de Bayouda. Pendant ce voyage de 350 lieues, je -marchai toujours sans armes et je n’eus aucune inquiétude. -Chargé d’armes, chargé de peur, dit-on avec raison. -(<i>Sourires approbateurs.</i>) Je me tenais à plusieurs jours de -distance du vice-roi, à cause de l’approvisionnement d’eau -de nos caravanes, et j’étais toujours bien pourvu des vivres -nécessaires.</p> - -<p>« Comment se fait-il, me demandait souvent le Prince, que -vous nagiez dans l’abondance pendant que tout nous manque ? — Je -le crois bien, votre gouvernement a si fort maltraité -ce pays que j’ai moi-même à souffrir de la défiance des -habitants. Il faut que j’attende une heure, deux heures ayant -que leurs enfants se risquent à m’approcher. » (<i>Rires.</i>) Ce sont -toujours les enfants qu’on lance d’abord en reconnaissance. -S’ils hésitent par trop, je leur jette quelques petites pièces de -monnaie, des coquillages, de la verroterie. Ils ne tardent -pas à s’en aller raconter à leurs mères ce qu’ils ont vu, -et les femmes d’accourir ; ce ne sont pas généralement les -plus jeunes. (<i>Nouveaux rires.</i>) Elles m’entourent et me -demandent pourquoi j’ai fait des cadeaux à leurs enfants : -« Je suis, leur dis-je, un homme généreux qui voyage -pour mon plaisir et pour le bien des pays que je visite. » -As-tu besoin de quelque chose ? crient en même temps -toutes les voix. Si, au contraire, vous désirez quelques -provisions, répliquai-je à mon tour, j’en ai rapporté -beaucoup. Venez dans mon campement qui est à une heure -d’ici ; nous ne sommes que trente. » Quand on a l’air de ne -rien désirer, c’est alors que tout le monde vous offre ce dont -on a besoin. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>) Aussitôt que les femmes -âgées étaient parties, arrivaient, curieuses, les jeunes filles -(<i>Ah ! ah !</i>), assez jolies sous leur couleur de bronze florentin. -Les jeunes hommes suivaient de près, cela s’entend. Alors on -se livrait à des réjouissances sous la tente, on apportait des -moutons, des chèvres, des dattes, du lait et tout ce qui pouvait -nous être agréable. Chose curieuse ! ces gens-là n’ont jamais -voulu recevoir mon argent ; cependant ils m’auraient -peut-être tué si je m’étais présenté à eux avec des armes. Un -autre jour, le vice-roi me dit : « Vous êtes privilégié, vous, à -ce qu’il paraît. J’avais un très-beau service ; il est arrivé en -morceaux. — Si vous preniez les précautions que je prends, -lui répondis-je, et si vous ne confirez pas votre vaisselle à des -gens qui n’y font aucune attention, il en serait autrement. » -Or, le vice-roi, pour remplacer le chameau qui portait -d’ordinaire ma vaisselle et qui était fatigué, en choisit un -autre très-vif et presque sauvage, qui fit sauter mes assiettes -et mon Service, à la grande hilarité du Prince qui se tenait les -côtes en voyant le désastre du ménage qu’il m’avait donné -lui-même. (<i>On rit.</i>)</p> - -<p>Après trois mois de voyage, nous revînmes au Caire -où tout était menaçant. Le gouvernement anglais, par la -bouche de lord Palmerston, avait prononcé, au Parlement, -des paroles désobligeantes à mon adresse. Il m’avait présenté -comme une espèce de <span lang="en" xml:lang="en">pick-pocket</span> voulant prendre aux actionnaires -leur argent dans leurs poches. (<i>Hilarité générale.</i>) -L’alliance de la France et de l’Angleterre pour la guerre de -Crimée durait encore ; muni d’une recommandation de -M. de Rothschild, je commençai des <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span> que je continuai -en Angleterre, en Irlande et en Écosse, pendant -vingt-deux jours. Comme preuve de la liberté dont la -parole jouit outre-Manche, je dirai qu’à Liverpool le lord-maire, -connaissant mon désir, m’offrit sa coopération, prépara -la salle, fit les annonces à ses frais et prit la présidence -de la réunion. Je m’attendais à un accueil peu favorable du -public : il n’en fut rien. Maigre le mélange affreux des mots -anglais que je noyais au milieu d’expressions françaises, chacun -m’applaudissait, voulant montrer qu’il me comprenait -parfaitement. Je parcourus ainsi l’Irlande et l’Écosse en -vingt-deux jours, accompagné de M. Daniel-Adolphe Lange, -notre représentant à Londres, qui me rendit de grands services. -En arrivant dans cette ville, j’allai trouver les écrivains -de la presse ; je les priai devenir à mon <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> ; ils -y vinrent, et jamais je ne leur donnai un <span lang="en" xml:lang="en">penny</span>. Le soir je -corrigeais les épreuves ; j’emportais mille exemplaires, et -j’allais le lendemain dans une autre ville où je faisais distribuer -mes épreuves. Je priais le personnage important de -l’endroit de vouloir bien être président. Il y a partout des -hommes qui aiment à rendre service ; et qui, dans un intérêt -public, se prêtent de bonne grâce à ce qu’on leur demande. -Je choisissais un secrétaire pour adresser les invitations. -La liberté de discourir n’est gênée en rien en Angleterre ; -elle est au contraire aidée, favorisée par tout le -monde. Un jour, arrivant dans une localité, j’apprends que -l’homme le plus considérable était un lord chef de justice qui -inspectait la prison. J’entrai sans aucune difficulté ; mais quand -je voulus sortir, je trouvai les portes fermées. (<i>On rit.</i>) Une -autre fois, mon candidat présidait une cour de justice. Après -que le premier procès fut terminé, je fis prier le personnage -de passer dans son cabinet, et je lui dis que je voulais parler -en public. « Tout le monde peut le faire, » me répondit-il. -Il voulait d’abord s’excuser de prendre la présidence à -cause de ses occupations, mais, sur mon insistance, il se chargea -de tout, des frais de convocation, d’installation et des -autres détails. Voilà comment les choses se passent en Angleterre ; -on y comprend que la vérité sort toujours de la discussion ; -les choses les plus absurdes y ont entrée libre, parce -qu’elles provoquent utilement de bonnes explications. Notre -haute société est, à mon sens, plus irréconciliable que les -pauvres gens d’en bas. Pourquoi ne pas les instruire ou empêcher -qu’on le fasse ? Je me suis trouvé à Marseille dans une -chaude réunion populaire, composée de plus de trois mille -personnes. Je n’ai pas craint de me mettre en face d’eux et -de défendre ce qu’ils attaquaient. Qu’on les poursuive, -qu’on entrave la liberté de discussion, la vérité ne parviendra -point jusqu’à ces hommes, et cela uniquement au profit des -doctrines funestes qui se propageront dans les sociétés secrètes. -(<i>Marques d’assentiment.</i>) J’approuve qu’on enseigne le -grec et le latin à nos enfants ; mais ce qu’il ne faut pas négliger, -c’est de leur apprendre à sagement penser et à parler -bravement. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p> - -<p>Les hommes sont généralement de bonne foi ; quand on -leur dit la vérité, ils l’écoutent et reviennent de leurs erreurs.</p> - -<p>Mes discours ayant donné pleine satisfaction, et l’opinion -publique m’étant favorable, je n’avais qu’à la suivre ; je revins -en Égypte et à Constantinople, et me servis du succès des -meetings pour contre-balancer les efforts de la diplomatie anglaise.</p> - -<p>Je n’y réussis qu’en 1858 ; comme vous le voyez, les démarches -avaient été longues et laborieuses. Songez que pendant -les quatre premières années, je faisais par an dix mille -lieues, plus que le tour du monde.</p> - -<p>La résistance ne tarda pas à devenir moins vive du côté de -Constantinople. Ces braves Turcs me disaient toujours : « Faites -ce que vous voudrez ; seulement ayez soin de vous entendre -avec les puissances et qu’elles ne viennent pas nous tourmenter -sans cesse. »</p> - -<p>Je continuai donc d’aller de Constantinople au Caire, et -<i lang="la" xml:lang="la">vice versa</i>, jusqu’au moment qui me parut opportun pour demander -au public des capitaux. On m’a beaucoup reproché -cette hardiesse.</p> - -<p>Les études préparatoires étaient très-avancées ; j’avais projeté -une circulaire avec mes amis, je m’étais même occupé de -l’organisation ; tout était prêt, mais je restais à Constantinople -dans la crainte que, en l’absence d’un firman, il ne partît de -la Porte une protestation. Nous nous trouvions dans une situation -difficile que nos adversaires ne manquaient pas d’exploiter.</p> - -<p>Pourtant je me décidai à partir pour Odessa, où je fus reçu -à merveille, et pour les principales villes de l’Europe. J’y faisais -des réunions qui excitèrent, comme au théâtre de Marseille, -des transports d’enthousiasme, en dépit de tous les -financiers et même de quelques-uns de mes amis qui me reprochaient -ma précipitation, laquelle pouvait tout compromettre -et rendre l’avenir impossible. Cependant on m’engageait -à ouvrir la souscription chez M. de Rothschild. Je lui -avais rendu quelques services, lorsque j’étais ministre à Madrid, -et il voulait bien s’en montrer reconnaissant :</p> - -<p>« Si vous le désirez, me dit-il, je ferai votre souscription -dans mes bureaux.</p> - -<p>— Et que me demanderez-vous pour cela ? répliquai-je enchanté.</p> - -<p>— Mon Dieu, on voit bien que vous n’êtes pas un homme -d’affaires… C’est toujours 5 pour 100.</p> - -<p>— 5 pour 100 sur 200 millions, mais c’est 10 millions ! -Je trouverai un loyer de 1200 francs et je ferai tout aussi -bien mon affaire. » (<i>Rires approbateurs.</i>)</p> - -<p>Or, le Grand-Central venait de quitter la place Vendôme ; -c’est là que j’ai établi le siége de l’administration ; c’est là -que les capitaux sont arrivés en abondance.</p> - -<p>Suivant le conseil du vice-roi, j’avais réservé pour les puissances -étrangères une partie des actions. Mais la France, à -elle seule, en a eu, sur la totalité, 220 000, l’équivalent de -110 millions.</p> - -<p>J’ai été, pendant le cours de cette souscription, témoin de -faits assez curieux et pleins de patriotisme.</p> - -<p>Deux personnes demandaient à souscrire. L’une était un -vieux prêtre chauve, sans doute ancien militaire, qui me dit :</p> - -<p>« Ces …… d’Anglais. (<i>On rit.</i>) Je suis heureux de pouvoir -me venger d’eux en prenant des actions sur le canal de -Suez. » (<i>Très-bien !</i>)</p> - -<p>L’autre, qui vint dans nos bureaux, était un homme bien -mis, je ne sais quelle était sa profession :</p> - -<p>« Je veux, dit-il, souscrire pour le chemin de fer de l’île de -Suède.</p> - -<p>— Mais, lui fit-on observer, ce n’est pas un chemin de fer, -c’est un canal ; ce n’est pas une île, c’est un isthme ; ce n’est -pas en Suède, c’est à Suez.</p> - -<p>— Cela m’est égal (<i>nouveaux rires</i>), répliqua-t-il ; pourvu -que cela soit contre les Anglais, je souscris. » (<i>Très-bien, -très-bien.</i>)</p> - -<p>Le même entrain de patriotisme se rencontra chez beaucoup -de curés, chez les militaires.</p> - -<p>A Grenoble, tout un régiment du génie s’est cotisé pour -avoir sa part dans cette œuvre éminemment française.</p> - -<p>Les hommes de lettres eux-mêmes, et les fonctionnaires -retirés, qui généralement n’ont pas un sou dans les affaires, -voulurent encourager nos efforts.</p> - -<p>Le vieux comte de Rambuteau, aveugle, me disait un -jour :</p> - -<p>« Je n’ai jamais placé un centime dans n’importe quelle -entreprise, cependant je vous ai pris deux actions.</p> - -<p>— Ces deux actions me font plus de plaisir, lui dis-je, que -cent mille autres achetées par un banquier, car elles me sont -une nouvelle preuve de la sympathie de la France pour mon -entreprise. » (<i>Très-bien, très-bien.</i>)</p> - - -<p class="small gap">Je m’arrête ici un moment ; vous devez avoir besoin de -vous reposer quelques instants.</p> - -<div class="section"></div> -<p class="small gap">La séance est suspendue. Quelques minutes après, M. de -Lesseps reprend ainsi :</p> - - -<p class="gap">Nous arrivons à la seconde partie de cette conférence. Je -dis : nous, parce que vous y prenez autant de part que moi. -Il est certain que si votre bienveillance n’était là pour me -soutenir, je parlerais avec moins d’aisance que je ne le fais -devant vous. Je vous parle comme à des amis. (<i>Applaudissements.</i>)</p> - -<p>Nous sommes arrivés au moment où la Compagnie est constituée -financièrement. Le Conseil d’administration envoie -une commission prendre possession des terrains. Nous nous -présentons avec un exposé adressé au vice-roi, que les -difficultés continuellement suscitées depuis la formation de la -Société avaient poussé à bout, à ce point qu’il ne voulait plus -nous entendre, et ne nous accordait que les audiences les plus -courtes possibles. Pour lui donner connaissance de notre lettre, -il fallut la mettre sur un fauteuil et la reprendre afin qu’il -n’eût pas l’air d’avoir reçu notification de l’existence de la -Compagnie. Comme je savais qu’au fond nous pouvions -compter sur lui, nous restions toujours dans une extrême réserve. -Nous partîmes pour le Caire, et lui pour la haute -Égypte. Un jour il apprend que j’avais besoin de me rendre -au Caire où il se trouvait ; aussitôt il fait monter son neveu, -le vice-roi actuel, et son frère, en wagon avec lui, et presse -tellement la marche du train que son frère lui dit : « Monseigneur, -nous courons plus de danger sur ce chemin de fer -qu’avec M. de Lesseps. » (<i>On rit.</i>)</p> - -<p>Sans me comparer à Moïse, une chose m’étonnait, étant -jeune, quand je lisais la Bible. On y voit, en effet, qu’il entrait -chez Pharaon, le reprenait, le menaçait. Comment se fait-il, -me demandais-je, qu’un si grand souverain ne mette pas ce -gaillard-là à la porte, ou même qu’il le laisse s’approcher de -lui ? (<i>Nouveaux rires.</i>) Voici pourquoi. En Orient, lorsqu’un -prince a connu quelqu’un pendant son enfance, il ne peut pas -lui interdire le seuil de sa maison. Aussi le vice-roi prenait-il -le parti de s’en aller. Pendant longtemps, lorsque les difficultés -surgissaient de toutes parts, rien ne l’ennuyait plus que -de parler du canal ; il me demandait de rester plusieurs semaines -sans le voir ; il disait à tout le monde de ne me rien -accorder, pendant que sous main il permettait de me venir -en aide. Ainsi, dans un campement où l’on nous refusait -l’eau, un de nos ingénieurs ne put en obtenir qu’en menaçant -de son pistolet le chef de barque intimidé. Devant ses -ministres, le vice-roi s’indigna de cette conduite, qu’il approuvait, -j’en suis certain. En public, il disait qu’il m’avait -retiré son amitié ; qu’il défendait de nous secourir, etc. Un -jour, en plein Conseil, il venait de faire une sortie de ce -genre ; tout le monde avait quitté la salle, lorsque, dans un -coin, le vice-roi aperçut le gouverneur de la ville. « Que -fais-tu là ? lui demanda-t-il ; n’as-tu pas entendu ce que j’ai -ordonné ? — Pardon, monseigneur, mais Votre Altesse l’a -fait avec tant de violence qu’il est impossible que ce soit sa -pensée. — Tu m’as compris, dit le vice-roi ; va-t’en, mais -prends garde que si tu laisses soupçonner que j’ai pu t’autoriser -à aider Lesseps, tu auras affaire à moi. » (<i>Rires et applaudissements.</i>)</p> - -<p>Aussi, dès le lendemain, j’eus l’audace, du moins aux yeux -du public, de faire chercher parmi les Européens les gens -du pays qui étaient disposés à entrer à notre service. On avait -chassé de nos chantiers tous les indigènes ; il ne nous était -resté que des Français. Ils sont toujours solides au poste, -nos compatriotes ! Sans eux, je n’aurais pas fait le canal -qui est bien l’œuvre de leur science et de leur énergie. -(<i>Vifs applaudissements !</i>) — Ce jour-là, je louai pour -1200 francs par jour un bateau à vapeur qui dépendait du -gouvernement ; j’y embarquai des gens de toute espèce au -nombre de deux cents ; je me mis à leur tête, et la police ne -nous demanda pas nos papiers. En quittant le port, je n’avais -pas osé réclamer un bulletin de santé, ne voulant pas me -mettre à dos l’absolutisme sanitaire. Depuis la fameuse peste -de Marseille, en 1750, on prend toutes sortes de moyens pour -se garantir d’un mal qui arrive bien rarement et que les -quarantaines n’empêchent jamais, lorsqu’il doit venir ; on -s’entoure de précautions parfaitement inutiles et qui nuisent -au commerce. (<i>Marques d’approbation.</i>) C’est ainsi que le -premier bateau des Messageries impériales qui vient d’arriver -des Indes par le canal a été retenu cinq jours à Marseille.</p> - -<p>A Damiette, je trouve un garde que j’emmène. « Et si je -perds ma place ? me demande-t-il. — Je t’en donnerai une -autre, » lui dis-je. (<i>Rires approbatifs.</i>) Il vient avec moi chez -le gouverneur, qui, m’apprend-on, est au lit. C’est bon ! -puisqu’il n’y a pas de gouverneur, nous sommes maîtres de -la ville (<i>nouveaux rires d’approbation</i>) ; nous prenons des -provisions et nous retournons à bord sur un canot. Quelques -jours après, j’interroge le gouverneur sur la maladie grave -qui le retenait au lit quand j’avais voulu le voir. Voici -ce qu’il en est, me répondit-il : « J’avais envoyé une dépêche -télégraphique au vice-roi pour l’informer que tu avais -ramassé des hommes et réuni des provisions, pour les amener -à Port-Saïd, et je demandai des instructions. « Imbécile ! -me répondit le vice-roi, ce n’est pas ainsi qu’on écrit -<i>Saïd</i> ! » Quand j’ai vu que la solution était si peu claire, afin -de couper court à toute difficulté, je me suis mis au lit. » -(<i>Hilarité.</i>)</p> - -<p>Je reviens au départ du Caire de la Commission administrative -chargée de prendre possession du terrain de l’isthme. On -alla demander au chef des chameliers du Caire une centaine -de chameaux. Il prétendit qu’il n’en avait pas. Lorsqu’on m’apporta -cette nouvelle, j’étais occupé à exhorter mes compagnons -à la patience envers les Arabes… J’interromps mon -discours ; je vais trouver dans ma chambre le chef chamelier, -je lui fais une telle peur qu’il se jette à genoux et me promet -tout ce que je veux. Je l’emmène devant le gouverneur et je -lui fais donner l’ordre de former notre caravane.</p> - -<p>Nous arrivons au dernier village qu’on rencontre avant de -quitter la basse Égypte. Pendant que mes compagnons étaient -partis pour la chasse, on m’apprend qu’un officier de la police -du Caire, homme qui nous suivait depuis plusieurs jours, -s’était emparé de quelques-uns de nos chameliers et les avait -emprisonnés la corde au cou.</p> - -<p>Immédiatement je me rends vers lui, et en pleine place -publique, après lui avoir demandé ses ordres qu’il ne put me -montrer, je le traitai de façon à montrer à la population que -j’étais au-dessus de lui. En Orient, il faut être le marteau -ou l’enclume. Les jeunes gens du village et surtout les femmes -se précipitèrent, avec de grandes clameurs, du côté de -la prison, et ouvrirent les portes aux prisonniers qui reçurent -chacun une guinée de 25 francs en indemnité du traitement -qu’ils avaient subi. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p> - -<p>Notre dernière station, avant de nous enfoncer dans le désert, -était proche de Koreïn, sur la route de Syrie, où les philosophes -grecs, les patriarches, de grands conquérants, -la sainte famille et Napoléon I<sup>er</sup> ont passé. Quelques-uns de -nos hommes vont demander de l’eau et du lait. On leur répond -qu’il n’y en a point. La vérité était, comme je le savais, -que l’officier de la police du Caire, qui continuait à nous suivre, -avait excité les habitants du village à nous refuser tous -les approvisionnements. Je fais venir les principaux de la localité -sous ma tente. En ce moment nous courions un grand -danger, car on annonçait à Alexandrie que nous avions été -assassinés et massacrés par les Arabes. Je n’en savais rien. -Cependant j’eus la précaution de donner à entendre à mes -visiteurs que je n’étais pas homme à me laisser toucher -impunément. Là-dessus, après le café, je leur montre un -revolver que j’avais dans mes bagages, contrairement à mes -habitudes et pour en faire cadeau. Je fais ranger six bouteilles -vides à une certaine distance, et des six coups de mon revolver -je les brise, à la grande stupéfaction de mes hôtes. « Sachez -bien, leur dis-je, que nous sommes vingt dans ma bande et -que je suis le plus mauvais tireur de tous. Nous entrons dans -le désert, où tout point noir sera pour nous une gazelle. » Personne -n’est venu déranger notre voyage ; nous l’avons fait en -toute tranquillité. Nous avons pris possession du terrain et -donné le premier coup de pioche à Port-Saïd, au grand émoi -de lord Palmerston.</p> - -<p>En arrivant à Suez, le gouverneur de la ville, accompagné -du chef de police que j’avais mis à la raison, me fit ses -excuses.</p> - -<p>Le vice-roi avait promis de nous donner 20 000 hommes ; -mais en 1861 il fut si tourmenté, il y eut dans la diplomatie -une telle animosité, qu’il me pria, et avec une certaine raison, -de ne pas l’obliger à tenir ses engagements. Je lui conseillai -moi-même d’user d’une grande prudence. C’est alors que je -fis un voyage chez mes amis les Philistins, population de travailleurs -solides et vigoureux, puisque Samson en était. (<i>On -rit.</i>) Comme ils tiennent toutes les plaines depuis les confins -de l’Égypte jusqu’aux montagnes de Jérusalem, ils ont toujours -été l’effroi des voyageurs. Pourtant, il arrive souvent -que les hommes, ainsi que les chevaux, ne sont méchants -que parce qu’ils ont peur. (<i>Rires.</i>) Si vous leur apparaissez -tout armés, ils vous tueront dans la crainte que vous ne -vouliez les tuer. C’est bien naturel. Je cheminais à dromadaire, -accompagné seulement de deux personnes ; en parcourant -les dunes de Katieh, qui ont 30 ou 40 lieues de longueur, -avec des hauteurs de 4 ou 500 pieds composées de sables -extrêmement fins, nous nous égarâmes.</p> - -<p>En poussant ma monture en avant de nos compagnons, -je remarquai du côté de la plaine une route qui me parut -être la route de Syrie. Je criai à mes compagnons, qui me -suivaient à distance, de venir vers moi. A ma voix, quatre -hommes armés de sabres et de pistolets sortent d’un bois où -ils étaient embusqués, jettent leurs manteaux et se précipitent -vers nous.</p> - -<p>J’étais sur une hauteur. « Eh bien ! mes amis, leur demandai-je, -pourquoi accourez-vous si vite ?</p> - -<p>— Nous pensions, me dirent-ils, que tu étais égaré, et -nous venions te secourir, parce que si la nuit te surprenait -au milieu de ces dunes, il y aurait grand danger. »</p> - -<p>Peut-être ces gens étaient-ils là pour détrousser les passants. -(<i>On rit.</i>) Mais ils me croyaient en danger, ils vinrent à mon -aide, comme leur religion les y oblige. Ceci peut servir à l’étude -du cœur humain.</p> - -<p>Quand je rencontrais des groupes d’Arabes, je m’avançais -seul vers eux ; je les saluais au nom de Dieu. Loin de me faire -du mal, ils m’engageaient à venir dans leurs tentes, où je -trouvais la meilleure hospitalité : les femmes faisaient sécher -mes vêtements, me donnaient le café, etc. Dans chaque -village je répandais en grand nombre une proclamation que -j’avais fait imprimer pour appeler les populations au travail. -Je leur disais que jusqu’à présent, ils avaient vécu comme des -tigres, et que, s’ils voulaient, ils gagneraient beaucoup plus -d’argent à venir travailler dans l’isthme, et courraient moins -de dangers qu’à errer sur les grandes routes au risque d’attraper -des rhumatismes ou des balles. Vous n’avez pas idée -des ovations que me firent ces gens-là, sur toute la route. -Sur la frontière d’Égypte, à El-Arich, les habitants me portèrent -sur leurs épaules jusqu’au haut de la citadelle, où le -gouverneur me donna l’hospitalité.</p> - -<p>Les principaux de la ville m’accompagnèrent ensuite jusqu’à -la limite de l’Égypte et de la Syrie, en chantant des -psaumes et des cantiques.</p> - -<p>Ces détails interrompent mon récit, mais l’attention avec -laquelle vous m’écoutez m’engage à continuer. (<i>Parlez, -parlez.</i>) A l’époque de la guerre de Syrie, en 1834, Ibrahim-Pacha -avait eu à se plaindre de la population de Bethléem -qui est catholique. Il avait envoyé aux galères tous les -habitants en état de porter les armes, 400 jeunes gens et sans -doute, comme fauteurs, une douzaine de vieillards. Étant président -de la commission de santé, je voyais, à chacune de mes -visites d’inspection, ces 12 vieillards et ces 400 jeunes gens -qui entonnaient des cantiques en faveur de la France. Je -leur demandai ce qu’ils voulaient, et ce qu’ils avaient fait. -« Nous sommes emmenés en esclavage, me disaient-ils, -parce que nous étions liés avec le chef Abougoch. » C’était un -chef qui commandait le défilé où David tua jadis Goliath. -Abougoch, issu d’une ancienne famille (elle remonte à -1100 ans) s’opposait de tout son pouvoir à la domination des -Turcs sur ses compatriotes. J’allai trouver le vice-roi Méhémet-Ali ; -j’intercédai officieusement auprès de lui en faveur -de ces malheureux catholiques ; je le priai de les rendre à -leurs familles. Méhémet-Ali me répondit : « Je ne peux pas -vous promettre de faire tout ce que vous désirez et ce que je -désire moi-même : je crains de blesser mon fils Ibrahim en -renvoyant tous ces prisonniers qu’il a voulu punir de leur révolte ; -mais soyez tranquille, chaque semaine, j’en remettrai -cinq à votre disposition. »</p> - -<p>Aussitôt que cette nouvelle fut connue dans Bethléem, ma -porte ne cessa d’être assiégée par les femmes et les parents -de ceux qui étaient détenus aux galères. Je ne pouvais pas -sortir de chez moi sans être, comme les grands de l’antiquité, -entouré d’une foule de malheureux qui venaient solliciter -ma protection. Ils me pressaient de toutes parts, déchiraient -mes habits. Cependant Ibrahim-Pacha continuait le -cours de ses victoires au mont Taurus et l’on pouvait sans le -blesser être plus généreux vis-à-vis des Bethléemitains.</p> - -<p>Dans cet état de choses, j’imaginai d’aller un jour chez -Méhémet-Ali avec mes vêtements tout en lambeaux. « Qu’avez-vous ? -me dit le vice-roi. — C’est votre faute, répliquai-je, -et je ne sais pas ce que cela peut durer. Tant que vous n’aurez -pas mis en liberté mes protégés retenus aux galères, il en sera -de même, et je ne suis pas au bout de mes peines, si vous ne -relâchez que cinq prisonniers par semaine. » Enfin le vice-roi -se rendit à mes prières et laissa tous ces braves gens retourner -dans leur pays.</p> - -<p>Trente ans après, dans le voyage dont je vous parle aujourd’hui, -dès le premier jour de mon arrivée à Jérusalem, -des vieillards en robe rouge viennent me saluer et me remercier -en disant : « C’est toi qui nous as sauvés autrefois en détournant -de nous la vengeance d’Ibrahim-Pacha… sois -béni. » Bien que charmé de cette bonne rencontre, j’étais un -peu chagrin de voir que des hommes de mon âge fussent -déjà si vieux. (<i>Sourires.</i>) Il y avait alors à Jérusalem une centaine -de cavaliers français et cinquante officiers d’état-major, -accompagnant le général Ducros, appartenant au corps expéditionnaire -français. Venus pour assister aux fêtes de -Pâques, je les engageai à m’accompagner jusqu’à Bethléem.</p> - -<p>Depuis les croisades on n’avait pas vu défiler dans les montagnes -de Jérusalem, des cavaliers français, les trompettes en -tête ; nous rencontrâmes échelonnés sur la route, de distance -en distance, des jeunes gens d’abord, ensuite des hommes -âgés qui augmentaient successivement notre cortège. A notre -arrivée à Bethléem, la ville était en fête ; les femmes faisaient -fumer l’encens devant les naseaux de mon cheval, et comme -c’est l’habitude, répandaient le sang des agneaux dans les -rues ; des fenêtres et des toits on chantait nos louanges selon -la coutume orientale et notre chemin était jonché de verdure -et de fleurs. Les officiers français ne cherchaient point à dissimuler -leur émotion. Nous étions parvenus à la grotte de la -Nativité, quand un vieillard se sépara des autres, et me présentant -un enfant : « Voilà, me dit-il, un fils de ceux que -vous avez sauvés. » (<i>Bruyants applaudissements.</i>)</p> - -<p>Je vous remercie, messieurs. Croyez bien que si je vous -dis ces choses, ce n’est pas pour provoquer vos applaudissements, -c’est parce qu’elles ont été le commencement de cet -élan et de cet enthousiasme universels que le temps n’a pu -affaiblir, et qui ont mené à sa fin notre grande œuvre. (<i>Nouveaux -applaudissements.</i>)</p> - -<p>Ismaïl-Pacha, en arrivant au pouvoir, en 1863, se montra -fort loyal à notre égard. Ce prince, comme son père, est un -bon administrateur, et il se montra désireux de régulariser -la situation de la compagnie.</p> - -<p>A ce propos, plusieurs personnes vont m’objecter les -théâtres et les acteurs pour lesquels il a fait dernièrement de -grandes dépenses. Mais c’est un moyen de civilisation. On -civilise par la science, on civilise aussi par le plaisir. (<i>Très-bien, -très-bien.</i>) Le vice-roi veut à tout prix une régénération -des mœurs de son pays ; il veut réformer les harems qui -sont une cause d’abaissement intellectuel et moral (<i>marques -d’approbation</i>) ; il veut que les femmes jouent leur rôle dans -la société. Il leur a déjà réservé dans les théâtres des loges -dont il fera plus tard, je l’espère, enlever les grilles dorées.</p> - -<p>Je lui sais beaucoup de gré, au nom de la civilisation française, -de s’être adressé à la France pour amuser et instruire -ses sujets. Il a compris que la femme, dans la société, est le -premier élément de progrès.</p> - -<p>Le vice-roi sent bien que la transformation des musulmans -est empêchée par l’inégalité injuste qui existe entre l’homme -et la femme. En Orient, le monde ne marche que sur une -jambe ; c’est pour cela qu’on y est en retard. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p> - -<p>Un jour, je me promenais à cheval avec le gouverneur de -Suez, homme intelligent élevé en Turquie.</p> - -<p>« Comment se fait-il que nous restions toujours au-dessous -de vous, me disait-il attristé. J’ai des compagnons qui ont -fait leurs études en France, en Angleterre ou en Allemagne ; -pourquoi, une fois en Orient, font-ils comme les autres ? » En -ce moment vint à passer, montée sur un cheval, la jeune fille -du consul Anglais. « Lorsque vos femmes et vos filles galoperont -ainsi à vos côtés, lui répondis-je, vous serez un peuple -civilisé. » (<i>Très-bien.</i>)</p> - -<p>J’ai dit la même chose au vice-roi, ce qui l’a frappé beaucoup. -Il désire se servir des moyens qui ont civilisé les chrétiens, -car la religion musulmane ne s’oppose pas au progrès. -Un verset du Coran dit : Celui qui s’entête à vouloir faire -toujours ce qu’a fait son père mérite les flammes de l’enfer.</p> - -<p>Ismaïl est arrivé au pouvoir en 1863, avec les mêmes -difficultés que son prédécesseur, en présence de l’opposition -anglaise, mais il a su les surmonter, aidé par l’arbitrage de -l’empereur qu’il avait bien voulu provoquer lui-même.</p> - -<p>Nous sommes enfin sortis des difficultés politiques et nous -avons obtenu le firman du sultan.</p> - -<p>Dès lors, avec le concours de MM. Borel et Lavalley, grâce -à leurs gigantesques inventions, nous avons fait marcher les -travaux avec une activité qui, on peut le dire, n’avait pas -de précédents dans l’histoire de l’industrie.</p> - -<p>Nos dragues, dont les couloirs étaient aussi longs qu’une -fois et demie la colonne Vendôme, enlevaient de 2 à 3 mille -mètres cubes par jour, et comme nous en avions 60, nous -parvenions à extraire par mois jusqu’à 2 millions de mètres -cubes.</p> - -<p>C’est une quantité dont personne ne peut se faire une idée -exacte. Tâchons pourtant de nous en rendre compte en nous -servant de comparaisons. 2 millions de mètres cubes couvriraient -toute la place Vendôme et s’élèveraient à la hauteur -de 5 maisons posées les unes au-dessus des autres. -2 millions de mètres cubes couvriraient encore toute la chaussée -des Champs-Élysées jusqu’à la hauteur des arbres, entre -l’obélisque et l’arc de triomphe, ou bien tout le boulevard, -depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille, serait occupé jusqu’au -premier étage des maisons. (<i>Marques d’étonnement.</i>)</p> - -<p>Voilà ce que nous enlevions par mois. Il a fallu 4 mois -pour les 400 000 mètres cubes du Trocadéro, tandis que nous -en creusions 2 millions en un mois. Rendons justice, messieurs, -aux hommes de science et de courage qui ont exécuté cet -immense travail. Ils ont bien mérité de la patrie et de la -civilisation.</p> - -<p>Il y a quelques mois, nous dûmes annoncer à notre Assemblée -générale que le canal serait ouvert le 17 novembre. Il -l’a été, en effet, non sans difficulté, non sans de terribles -émotions. Je n’ai jamais vu aussi clairement que la chute -est bien près du triomphe, mais en même temps que le -triomphe appartient à celui qui, marchant en avant, met sa -confiance en Dieu et dans les hommes. (<i>Bruyants applaudissements !</i>)</p> - -<p>Quinze jours avant l’inauguration du canal, les ingénieurs -viennent me dire qu’entre deux sondages pratiqués de -150 en 150 mètres, au moyen de puits carrés où pouvaient se -tenir douze hommes, on a découvert une roche très-dure qui -brisait les godets de nos dragues. On nous a reproché de ne -pas nous en être aperçus plus tôt. Est-ce qu’on pouvait -faire des sondages plus rapprochés sur une longueur de -164 kilomètres ? A cette fâcheuse nouvelle, je cours à l’endroit -indiqué. Il y existait une lentille de roche, s’élevant -jusqu’à 5 mètres au-dessus du plafond du canal et ne laissant -que 3 mètres d’eau. Que faire ? Tout le monde commence par -déclarer qu’il n’y a rien à faire. D’abord, m’écriai-je, vous -allez demander de la poudre au Caire, de la poudre en masse, -et puis si nous ne pouvons pas faire sauter le rocher, nous -sauterons nous-mêmes. (<i>Rires et applaudissements.</i>)</p> - -<p>Les souverains étaient en route pour venir au rendez-vous : -toutes les flottes du monde avaient été convoquées, elles allaient -arriver ; il fallait à tout prix être en mesure de les recevoir. -L’intelligence et l’énergie de nos travailleurs nous ont -sauvés. Pas une minute n’a été perdue et tous les navires ont -pu passer. (<i>Applaudissements.</i>)</p> - -<p>Enchanté de ce résultat, le vice-roi vient me trouver et -m’engage à faire les dispositions nécessaires pour recevoir les -souverains et les étrangers, au nombre de 6000, que nous -devions abriter et nourrir. Des hangars furent construits en -quelques jours, pouvant contenir 600 personnes avec des tables -toujours renouvelées et servies. Le vice-roi avait fait venir -600 cuisiniers et 1000 domestiques de Trieste, de Gênes, de -Livourne et de Marseille. Il y avait aussi, en face du canal -d’eau douce et du lac Timsah, un village de 25 000 Arabes qui -donnaient également l’hospitalité sous des tentes. Tous ces -préparatifs étaient faits, lorsque le 15, au moment où j’allais -partir pour Port-Saïd, à 9 heures du soir, j’entends un bruit -de pétards et de fusées qui éclatent. C’étaient les feux d’artifice -qu’on avait apportés pour les fêtes et qui, arrivés trop -tard par le chemin de fer, n’avaient pu être transportés, -selon mon désir, en dehors d’Ismaïlia, dans les dunes. On les -avait mis malheureusement dans le chantier de menuiserie -et de charpentes qui occupait le milieu de la ville, et elle -faillit devenir tout entière la proie des flammes. Deux mille -hommes de troupes nous arrivent fort à propos et la ville est -sauvée, grâce au moyen toujours employé à Constantinople -et qui consiste à rafraîchir sans cesse, en inondant les murailles -et les toits des maisons voisines.</p> - -<p>Malgré nos efforts, la muraille chauffée tout autour, à une -température extraordinaire, menaçait de propager l’incendie, -lorsqu’on vint m’annoncer que sous le sol du chantier on -avait caché dans le sable une bonne provision de poudre. Je -recommandai de ne rien dire et de diriger les pompes de ce -côté. Heureusement le vent tomba tout à fait et la ville fut -préservée.</p> - -<p>Le 16 novembre, 160 bâtiments étaient arrivés. Le lendemain -matin, on devait assister aux prières des musulmans et -des chrétiens. Deux estrades semblables avaient été préparées -pour recevoir deux autels. Une troisième estrade était -destinée aux souverains, aux personnages invités.</p> - -<p>Les diverses dispositions étaient prises, quand arrive un -coup de mer très-violent qui couvre d’eau toute la plage et -entoure les tribunes. Nous ne savions comment nous tirer de -là ; enfin avec du sable nous parvînmes à former autour des -tribunes un espace libre et sec. On était ainsi entouré d’eau, -et ce fut un spectacle magique de voir à leur arrivée les invités -traverser ce lac improvisé.</p> - -<p>C’était la première fois que l’autel chrétien et l’autel musulman -se trouvaient en face, et que les deux clergés officiaient -ensemble.</p> - -<p>Les ordres avaient été distribués pour faire partir le 17 au -matin la flotte d’inauguration. Le soir du 16, après avoir reçu -l’Impératrice et les étrangers, je m’entends avec le capitaine -du port, officier de marine très-distingué, M. Pointel, que la -mort nous a enlevé depuis ; nous avions tout organisé, quand, -à minuit, on m’annonce qu’une frégate égyptienne s’est échouée -à trente kilomètres de Port-Saïd, au milieu des eaux, c’est-à-dire -que, placée en travers, elle était montée sur une des berges, -et barrait le passage. Aussitôt je fis réunir les moyens nécessaires -pour la déséchouer ; un bateau à vapeur fut expédié -avec des hommes et les moyens nécessaires à l’opération. Ils -reviennent à deux heures et demie du matin, disant qu’il est -impossible de faire bouger la frégate. Messieurs, il faut avoir -confiance, en ce monde, sans quoi l’on ne peut rien faire. (<i>Très-bien, -très-bien.</i>) Je ne voulus rien changer au programme du -lendemain. Logiquement j’avais tort, mais les faits ont prouvé -que j’avais raison. (<i>Nouvelles marques d’approbation.</i>) Ne -soyons pas doctrinaires… cela ne vaut rien ni en affaires ni en -politique. (<i>Très-bien, très-bien. Applaudissements redoublés.</i>)</p> - -<p>A 3 heures du matin, le vice-roi qui était parti pour Ismaïlia, -afin d’y recevoir les souverains et les princes, apprenant l’échouage -de la frégate, était revenu en toute hâte ; en passant, -il avait fait faire des efforts inutiles pour soulever la -frégate ; il m’appela à bord de son bateau, et je le trouvai dans -une vive inquiétude, car les moments étaient comptés. Si -nous avions remis l’inauguration seulement au lendemain, -qu’aurait-on dit ? Des dépêches commandées de Paris publiaient -déjà que tout était perdu.</p> - -<p>Des secours puissants furent mis à la disposition du Prince, -qui emmena avec lui un millier de marins de son escadre. Nous -convînmes qu’il y avait trois moyens à employer : chercher -d’abord à ramener le bâtiment dans le milieu du chenal, ou -le coller sur les berges, et si ces deux moyens échouent, il -y en a un troisième… Nous nous regardâmes en face, les yeux -dans les yeux… « Le faire sauter ! s’écria le Prince. — Oui, oui, -c’est cela, ce sera magnifique ! » Et je l’embrassai. (<i>Salve d’applaudissements.</i>) -« Mais au moins, ajouta le khédive en souriant, -attendrez-vous que j’aie enlevé ma frégate, et que je vous aie -annoncé que le passage est libre. » Je ne voulus pas même -accorder ce répit. (<i>Rires approbatifs.</i>) Le lendemain matin, -j’arrivai à bord de <i>l’Aigle</i>, sans parler de l’accident à personne, -comme bien vous le pensez.</p> - -<p>La flotte se mit en marche, et ce ne fut que cinq minutes -avant d’arriver à l’endroit de l’échouement, qu’un amiral -égyptien monté sur un petit bateau à vapeur nous fit signe -que le canal était dégagé. (<i>Bravo !</i>) Lorsque nous arrivâmes -à Kantara, qui est à 34 kilomètres de Port-Saïd, <i>le Latif</i> pavoisé -nous salua de ses canons, et tout le monde fut enchanté -de l’attention qu’on avait eue de placer ainsi cette -grande frégate au passage de la flotte d’inauguration. (<i>Rires -et applaudissements.</i>) Arrivée à Ismaïlia, l’Impératrice me raconta -que pendant toute la durée du voyage elle avait eu -comme un cercle de fer autour de la tête, parce que, à chaque -instant, elle croyait voir <i>l’Aigle</i> s’arrêter, l’honneur du drapeau -français compromis et le fruit de tous nos travaux -perdu. (<i>Sensation.</i>) Suffoquée par son émotion, elle dut quitter -la table, et nous l’entendîmes éclater en sanglots, sanglots qui -lui font honneur, car c’était le patriotisme français qui débordait -de son cœur. (<i>Applaudissements.</i>)</p> - -<p>Nous avions passé sans difficulté sur le rocher du Sérapeum, -et ce qui me fit un grand plaisir, c’est qu’au moment de le -franchir, des ouvriers qui étaient près de là, regardant si nous -touchions au plafond du canal, avaient exprimé leurs transports -de joie par un geste qu’aucune expression ne peut rendre. -(<i>Ici M. de Lesseps excite, en imitant le geste de ces ouvriers, -les applaudissements de toute la salle.</i>)</p> - -<p>Il faut dire que depuis le commencement du travail, il n’y -a pas un gardien de tente qui ne se soit cru un agent de la -civilisation. C’est ce qui nous a fait réussir. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p> - -<p>Le passage s’est effectué à merveille. 130 bâtiments ont -inauguré l’ouverture du canal, et depuis ce jour il n’y a pas -eu d’interruption dans le trajet. Désormais le canal est ouvert -à tous les bâtiments, quel que soit leur tirant d’eau.</p> - -<p>La navigation à vapeur voit s’ouvrir devant elle, non-seulement -l’Arabie, la Chine, la Cochinchine, le Japon et les îles -Philippines, mais encore la côte orientale de l’Afrique qui -offre de si merveilleuses ressources au commerce, à cause de -ses rivières et de ses fleuves. On y a découvert des mines de -charbons très-riches. Du Japon, jusqu’à San Francisco, des -multitudes d’archipels répandus sur deux mille lieues de -l’océan Pacifique appellent la colonisation, non des gouvernements, -mais de l’initiative individuelle.</p> - -<p>A l’exemple de nos anciens cadets de famille qui ont conquis -le Canada, la Louisiane, les Indes, que les jeunes gens -d’aujourd’hui, au lieu de végéter dans l’oisiveté ou de suivre -des carrières qui ne les mènent à rien de bon, aillent féconder -de nouvelles <i>Iles de France</i> !</p> - -<p>Que rien ne les décourage ! l’esprit d’initiative et de -persévérance appartient à notre nation plus qu’à toute -autre. (<i>Applaudissements.</i>)</p> - -<p>Mesdames et messieurs, je vous remercie de votre bienveillance, -et j’espère que vous ferez des vœux afin que le -canal réussisse pour ses actionnaires, comme il a réussi pour -la science et pour l’honneur de la France.</p> - - -<p class="gap"><i>M. de Lesseps est salué par des applaudissements redoublés -et l’Assemblée se sépare vivement impressionnée.</i></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em small">PARIS — IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE<br /> -Rue de Fleurus, 9</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANAL DE SUEZ ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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