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-The Project Gutenberg eBook of Histoire du Canal de Suez, by Ferdinand de
-Lesseps
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Histoire du Canal de Suez
-
-Author: Ferdinand de Lesseps
-
-Release Date: April 17, 2021 [eBook #65092]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANAL DE SUEZ ***
-
-
-
-
- LECTURES ET CONFÉRENCES
- DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
- (Séance du 10 avril 1870)
-
- HISTOIRE
- DU
- CANAL DE SUEZ
-
- PAR
- FERDINAND DE LESSEPS
-
- D’après la Sténographie de M. Sabbatier,
- sténographe au Corps législatif
-
- EXTRAIT DE
- L’ÉCHO DES LECTURES ET CONFÉRENCES
-
- Prix: 1 franc
-
- SE VEND AU PROFIT DE LA CAISSE DE RETRAITE
- DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
-
- PARIS
- PICHON-LAMY ET DEWEZ
- LIBRAIRES-ÉDITEURS, 15 RUE CUJAS
- 1870
-
-
-
-
-IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
-
-Rue de Fleurus, 9, à Paris
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DU
-
-CANAL DE SUEZ
-
-
-Mesdames et Messieurs,
-
-Je me suis rendu avec empressement à l’aimable invitation de mes
-collègues de la Société des gens de lettres. D’ailleurs, c’est toujours
-avec un grand plaisir que je reviens dans ce quartier des Écoles. Je ne
-puis oublier que c’est à l’École de médecine que j’ai eu, pour la
-première fois, l’honneur d’entretenir le public du canal de Suez. J’ai
-commencé par la jeunesse patriotique et fougueuse, car si l’on a pour
-soi la jeunesse et les femmes, on est sûr de réussir. (_Vifs
-applaudissements._)
-
-Dans cette dernière conférence, je serai heureux de retracer les faits
-historiques du percement du canal de Suez. Ce qui concerne les
-négociations a été publié; les conventions avec le gouvernement égyptien
-sont connues de tout le monde; pour le travail des ingénieurs, M.
-Lavalley a fait des rapports à la Société des ingénieurs civils. Ces
-diverses questions ont été bien comprises du public, qui sait par cœur
-l’isthme de Suez, comme si cet isthme était aux environs de Paris. Je me
-bornerai donc à vous raconter sommairement les circonstances qui ont
-amené ou accompagné l’exécution du canal. Mon récit aura peut-être
-quelque utilité et pourra servir à ceux qui veulent se rendre compte de
-l’enchaînement des faits et qui étudient le cœur humain.--Rien n’est
-logique comme les faits. Je vous les dirai sans préparation, et tels
-qu’ils me reviendront à la mémoire, ne choisissant que les principaux ou
-ceux qui me paraîtront devoir vous intéresser. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-On me demande tous les jours, dans le monde, comment m’est venue l’idée
-du canal; rien d’utile ne se fait sans cause, sans étude et sans
-réflexion. Un illustre homme d’État, M. Guizot, a dit que le temps ne
-respectait que ce qu’il avait fait. C’est après cinq années d’études et
-de méditations dans mon cabinet, cinq années d’investigations et de
-travaux préparatoires dans l’isthme et onze années de travaux
-d’exécution, que nous sommes arrivés au but de nos efforts.
-
-En 1849, je fus envoyé, par le gouvernement, en mission extraordinaire à
-Rome, sous l’inspiration du vote d’une Assemblée souveraine. Je devais
-suivre une ligne de conduite déterminée par ce vote. Quand l’Assemblée
-législative remplaça la Constituante, on voulut me faire suivre une
-autre ligne de conduite que je n’ai pas à blâmer, mais que je ne pouvais
-admettre. Ne voulant pas trahir ma mission, j’abandonnai vingt-neuf
-années de service diplomatique. La politique m’ayant ainsi fait des
-loisirs, je me livrai à mes études premières sur l’Orient et l’Égypte,
-tout en me construisant une ferme dans le Berry; cette situation se
-prolongea. Beaucoup de personnes m’ont jeté la pierre à cette époque et
-se sont détournées de moi, me reprochant de n’avoir pas changé d’opinion
-et de conduite. Les événements ont démontré, je crois, que la politique
-contraire à celle que j’avais l’ordre de suivre, et qui était conforme à
-mes idées, n’a pas été heureuse pour les intérêts de notre pays.
-
-Appliqué à l’étude des questions orientales, mon esprit se reporta
-naturellement vers l’isthme de Suez. Il n’y a pas un enfant intelligent
-qui, à la première vue d’une carte géographique, n’ait demandé à son
-professeur pourquoi l’on n’allait point aux Indes en traversant l’isthme
-de Suez. Le maître répondait qu’il y avait une différence de niveau
-entre la mer Rouge et la Méditerranée; qu’il était impossible de creuser
-dans le désert un canal qui ne fût rempli aussitôt par le sable, etc.,
-etc.
-
-Mais aujourd’hui tous ces fantômes ont disparu: ce qui était impossible,
-il y a cinquante ans, est devenu facile avec la vapeur, le télégraphe
-électrique et tous les moyens que la science a mis à notre disposition.
-
-De 1849 à 1854, j’ai étudié tout ce qui se rattachait au commerce entre
-l’Occident et l’Orient; j’ai reconnu que son mouvement doublait tous les
-dix ans, et que l’époque était venue où la formation d’une compagnie
-pour le percement de l’isthme de Suez pouvait le développer d’une façon
-merveilleuse. En 1852, lorsque mes études étaient déjà complètes et que
-je me vis dans l’alternative de gagner à ma cause un vice-roi d’Égypte
-que ses plaisirs absorbaient, ou de m’adresser à Constantinople, je pris
-ce dernier parti. Mes relations de famille et d’amitié permirent à ma
-demande d’être examinée, et me valurent la réponse que la solution de
-cette question ne concernait pas du tout la Porte; qu’elle était plutôt
-l’affaire de l’Égypte. Remarquez que, plus tard, lorsque l’Égypte eut
-pris l’initiative du canal, l’Angleterre, qui avait fait faire, sans
-l’intermédiaire du Divan, le chemin de fer entre Alexandrie et Suez,
-réclama à la Porte, au nom de ses droits méconnus. Je gardai alors mon
-projet et je continuai à m’occuper de mes bestiaux et de ma ferme. (_On
-rit._)
-
-Un jour que j’étais sur le toit d’une maison en construction, au milieu
-des poutres et des charpentiers, on me présente un journal où étaient
-annoncés la mort du pacha et l’avénement de Mohammed-Saïd, fils de
-Méhémet-Ali.
-
-Lorsque je résidais, comme agent français, auprès de Méhémet-Ali, ce
-grand prince m’avait témoigné beaucoup d’affection, à cause du souvenir
-de mon père qui avait représenté la France en Égypte, après la paix
-d’Amiens, et qui avait concouru à l’élévation du binbachi
-Méhémet-Ali-aga, venu de la Macédoine, avec un contingent de mille
-hommes.
-
-Le premier consul Bonaparte et le prince de Talleyrand, ministre des
-relations extérieures, avaient donné pour instruction à leur agent de
-chercher parmi les milices turques un homme hardi et intelligent qui pût
-être désigné, pour être nommé, par Constantinople, pacha au Caire, titre
-à peu près nominal, dont il pourrait se servir pour abattre la puissance
-des mamelouks, contraires à la politique française. Un des janissaires
-de mon père lui amena un jour Méhémet-Ali-aga, qui, à cette époque, ne
-savait ni lire ni écrire. Il était parti de la Cavalle avec sa petite
-troupe, et il se vantait quelquefois d’être sorti du même pays
-qu’Alexandre. Trente ans plus tard, le corps consulaire venant
-complimenter, à Alexandrie, Méhémet-Ali-Pacha, sur les victoires de son
-fils Ibrahim-Pacha, en Syrie, le vice-roi d’Égypte se tournant vers moi,
-dit à mon collègue: «le père de ce jeune homme était un grand
-personnage, quand j’étais bien petit; il m’avait un jour engagé à dîner,
-le lendemain j’appris qu’on avait volé un couvert d’argent à table, et
-comme j’étais la seule personne qui pût être soupçonnée de ce larcin, je
-n’osais pas retourner dans la maison de l’agent français, qui fut obligé
-de m’envoyer chercher et de me rassurer.» Ce qui est très-beau dans la
-bouche d’un homme qui triomphait, avouant qu’on aurait pu avec raison
-l’accuser de larcin (_on rit_).--Telle a été l’origine de mes relations
-avec l’Égypte et la famille de Méhémet-Ali et par suite de ma liaison
-avec Saïd-Pacha. Son père était un homme extrêmement sévère qui le
-voyait avec peine grossir d’une manière effrayante, (_nouveaux rires_),
-et qui, pour prévenir un embonpoint excessif chez un enfant qu’il
-aimait, l’envoyait grimper sur les mâts des bâtiments, pendant deux
-heures par jour, sauter à la corde, ramer, faire le tour des murailles
-de la ville. J’étais la seule personne qui fût alors autorisée à le
-recevoir; quand il entrait chez moi, il se jetait sur mon divan, tout
-harassé. Il s’était entendu avec mes domestiques, ainsi qu’il m’en fit
-l’aveu après, pour obtenir d’eux de se faire servir en cachette du
-macaroni, et compenser ainsi le jeûne qu’on lui imposait. Le prince
-était élevé dans les idées françaises: tête impétueuse et grande
-sincérité de caractère.
-
-Quand Saïd-Pacha fut arrivé au pouvoir, mon premier soin fut de le
-féliciter. Deux ans auparavant, il avait été accusé de conspiration.
-Pendant qu’une conspiration se trame, on ne convient jamais qu’on en
-fait partie. Il s’était vu maltraité par le vice-roi; sa famille avait
-été exilée; les mécontents se réunirent autour de lui et... il fut
-obligé de s’échapper comme il put. Il vint à Paris, y habita un hôtel,
-rue de Richelieu, où je l’allai visiter. Sa situation, l’accueil que je
-lui fis et ses souvenirs d’enfance amenèrent dès lors entre nous une
-amitié vraiment fraternelle. Peu de temps après, il retourna en Égypte
-et lorsqu’en 1854 il fut appelé à succéder à Abbas-Pacha, il me fixa un
-rendez-vous pour le retrouver à Alexandrie, au mois de Novembre 1854. Je
-m’y rendis. Il me donna pour résidence un de ses palais et m’engagea à
-l’accompagner au Caire, en traversant le désert libyque avec une petite
-armée de 11 000 hommes.
-
-Le vice-roi installa son camp sur les ruines de Marea au delà du lac
-Maréotis, j’allai le rejoindre, j’avais toujours mon projet en tête,
-mais j’attendais le moment favorable pour en parler, car je voulais
-auparavant mettre le prince au courant du système, nouveau pour lui, des
-associations financières anonymes, qui peuvent apporter dans un pays des
-capitaux, sans ôter au souverain son influence, et en l’aidant au
-contraire à augmenter sa puissance par des moyens destinés à favoriser
-la prospérité publique. Il fallait en outre me concilier la
-bienveillance de l’entourage intime du vice-roi, composé en grande
-partie des vieux conseillers de son père, plus habiles aux exercices du
-cheval qu’à ceux de l’esprit. Je faisais avec eux des courses au désert,
-mon talent d’équitation m’avait conquis leur estime. Lié avec l’ancien
-compagnon d’enfance de Saïd, son ministre Zulfikar-Pacha, élevé à la
-française et en état de tout comprendre, je l’initiai à mon projet, et
-il fut convenu qu’il m’avertirait, le jour où il trouverait opportun que
-j’en parlasse à son maître.
-
-Deux semaines se passèrent et le jour indiqué, 30 novembre 1854, je me
-présentai dans la tente du vice-roi placée sur une éminence entourée
-d’une muraille en pierres sèches et formant une petite fortification,
-avec embrasures de canons. J’avais remarqué qu’il y avait un endroit où
-l’on pouvait sauter à cheval par dessus le parapet, en trouvant au
-dehors un terre-plein sur lequel le cheval avait chance de prendre pied.
-
-Le vice-roi accueillit mon projet, m’engagea à aller dans ma tente pour
-lui préparer un rapport et me permit de le lui apporter. Ses conseillers
-et généraux étaient autour de lui. Je m’élançai sur mon cheval qui
-franchit le parapet, descendit la pente au galop et me ramena ensuite
-dans l’enceinte, lorsque j’eus pris le temps nécessaire pour rédiger le
-rapport, qui était prêt depuis plusieurs années. Toute la question se
-trouvait résumée clairement dans une page et demie, et lorsque le prince
-en fit lui-même la lecture à son entourage, en l’accompagnant d’une
-traduction en turc, et qu’il demanda son avis, il lui fut unanimement
-répondu que la proposition de l’hôte, dont l’amitié pour la famille de
-Méhémet-Ali était connue, ne pouvait qu’être favorable et qu’il y avait
-lieu de l’accepter.
-
-La concession fut immédiatement accordée. La parole de Mohammed-Saïd
-valait un contrat.
-
-En arrivant au Caire, il reçut au devant de la citadelle les
-représentants des divers gouvernements qui venaient le féliciter sur son
-avènement à la vice-royauté, il dit alors au Consul général d’Amérique:
-«Je vais vous damer le pion, à vous autres Américains, l’Isthme de Suez
-sera percé avant le vôtre.» Là-dessus il se mit à parler du projet. Le
-Consul général d’Angleterre paraissait fort ému. Étant présent à
-l’audience, et sur un signe du Prince, je fis remarquer que l’entreprise
-telle qu’elle était conçue, ne devait porter ombrage à personne, que
-tous les pays y concourraient également, s’ils le désiraient, par une
-souscription publique et que si j’étais chargé de former une compagnie
-financière d’exécution, c’était non comme français, mais à titre d’ami
-de l’Égypte et du vice-roi. Chaque Consul général s’empressa de
-transmettre la nouvelle à son gouvernement et la réponse fut l’envoi à
-Mohammed-Saïd de la grand’croix des ordres de presque tous les
-souverains. (_Très-bien! Très-bien!_)
-
-L’acte de concession fut alors légalement octroyé le 30 novembre 1854.
-Une excursion fut décidée pour explorer l’Isthme, le Vice-Roi
-m’adjoignit trois ingénieurs français qu’il avait à son service, MM.
-Mougel Bey, Linant Bey et Aïvas. Pour quatre personnes il ne fallait pas
-moins de 60 chameaux dont 25 chargés d’eau, pour traverser ce désert
-peuplé aujourd’hui par 40 000 habitants. Nous partîmes du Caire, nous
-traversâmes l’Isthme, du Sud au Nord, étudiant la nature du terrain,
-examinant la possibilité d’un nouveau tracé, car depuis les temps les
-plus reculés on n’avait songé qu’à un canal intérieur, du Nil à la mer
-Rouge, et non à un canal sans écluses creusé directement entre les deux
-mers. C’était le projet d’un canal fluvial et non maritime qu’avaient
-adopté les Saint-Simoniens et le Père Enfantin, auxquels on doit les
-études de 1847 et la reconnaissance de l’égalité de niveau des deux
-mers.
-
-Les anciens projets, y compris celui de M. Lepère, ingénieur en chef de
-l’expédition française en Égypte, se servaient de l’eau du Nil pour la
-navigation du canal, au moyen de prises d’eau et d’écluses. C’était une
-erreur, et c’est ce qui fait que les projets américains pour le
-percement de l’Isthme de Panama ne pourront pas réussir, tant que l’on
-n’aura pas trouvé le moyen de couper simplement l’Isthme d’une mer à
-l’autre. Jamais, en essayant d’amener l’eau d’un fleuve intérieur à la
-mer, on ne parviendra à faire un canal maritime.
-
-D’ailleurs, pour un parcours qui abrégera le voyage de 3000 lieues, il
-viendra nécessairement une époque où vous aurez peut être 100 bâtiments
-par jour; le passage pour chacun exigera au moins une demi-heure, or il
-n’y a pas 100 demi-heures par jour. Puis les écluses sont une œuvre
-humaine qu’il faut entretenir, et réparer, d’où des chômages forcés, une
-grande consommation d’eau, et pas de certitude absolue. Je crois
-qu’aucun des projets américains actuels ne peut donner de bons
-résultats. Je le dis ici devant des représentants de l’Amérique, il faut
-que l’on se persuade bien qu’il n’y a aucune différence de niveau entre
-l’Océan Pacifique et l’Océan Atlantique, sauf la différence de la
-hauteur des marées sur les côtes. Laplace et Fourier l’ont nié pendant
-50 ans devant toutes les Académies. (_Très-bien! Très-bien!_) Nous avons
-parfaitement constaté qu’il n’y avait pas de différence entre la mer
-Rouge et la Méditerranée, sauf celle qu’occasionnent les marées. En
-Amérique c’est la même chose. Je le dis hautement: les Américains ne
-pourront réussir qu’après avoir sérieusement étudié la question. Ils ont
-tracé leurs projets en lignes rouges ou bleues sur la carte, sans faire
-ni sondages, ni nivellements, ni aucun des travaux qui ont précédé notre
-entreprise. Nous avons passé cinq ans dans le désert, fait ensuite
-toutes les études préliminaires avant d’appeler des capitaux, et nous
-n’avons formé la compagnie d’exécution qu’après le verdict de la science
-Européenne. Que les gens honnêtes qui s’occupent de l’Isthme américain
-fassent, eux aussi, ces longues études préparatoires et nécessaires. Le
-canal de Suez s’est fait, grâce au concours des hommes supérieurs et
-compétents que nous y avions appelés. Ils sont venus faire un devis que
-dans l’exécution on n’a pas dépassé d’un centime, entendez-le bien. La
-science l’a emporté sur tous les points. (_Très-bien! Très-bien!_)
-
-Notre première exploration fut longue et pénible, et le résultat final a
-été celui que mon instinct m’avait fait deviner, à savoir qu’il ne
-fallait pas se servir de l’eau du Nil pour la navigation du canal de
-Suez. Dans notre parcours, nous écrasions sous les pieds de nos chameaux
-les croûtes de sels des lacs amers. Ces lacs ont 40 lieues de tour,
-c’était évidemment l’ancien golfe d’Heropolis. C’est par ce désert
-converti en mer intérieure que, le jour de l’inauguration, le 17
-novembre dernier, une flotte a passé, _l’Aigle_ en tête.
-(_Applaudissements._)
-
-Ce bassin contient aujourd’hui deux milliards de mètres d’eau. En 1854,
-notre caravane qui le traversait, portait notre eau, nos vivres, des
-moutons et des poules; hors ces animaux, il n’y avait pas même une
-mouche dans ce désert affreux. Le soir, nous ouvrions nos cages à
-poules, pleins de confiance et nous étions sûrs, le lendemain matin, que
-toutes nos bêtes viendraient se réunir autour de nous pour ne pas être
-abandonnées dans ces lieux désolés, où l’abandon est la mort. Lorsqu’on
-levait le campement le matin, et qu’au moment du départ, une poule était
-restée picotant au pied d’un buisson de tamaris, vite, elle sautait
-effrayée sur le dos d’un chameau pour regagner sa cage. (_On rit._) Les
-Fellahs que j’avais emmenés étaient dans une inquiétude continuelle, car
-les habitants des bords du Nil ont la plus grande frayeur du désert. Eh
-bien, c’est ce désert que nous avons parcouru dans tous les sens,
-pendant deux mois, en décembre 1854 et en janvier 1855. Nous avons subi
-des coups de vent, mais je dois dire que les sables du désert n’ont pas
-des inconvénients aussi graves qu’on se plaît à le répéter; ils sont
-moins incommodes que la pluie ou la grêle qui, dans nos climats, nous
-surprennent en route. J’ai parcouru les déserts de l’Afrique jusque près
-de l’équateur, j’ai fait 350 lieues, monté sur un dromadaire, dans la
-saison des vents du sud, et je n’ai jamais été arrêté par ces vents
-réputés si violents, même lorsqu’ils soufflent en plein visage.
-
-Un de nos compagnons de voyage disait que telle était la pénétration du
-sable, qu’il entrait presque dans les boîtes de montres hermétiquement
-fermées. Un jour que le vent nous était arrivé tout d’un coup, au moment
-du déjeuner, nous nous étions enveloppés de nos manteaux pour faire
-tranquillement notre repas. Cet ingénieur, persuadé que le sable
-pénétrait par les moindres fissures, cherchait à se mettre bien à
-l’abri; mais il avait laissé sans le remarquer un trou au-dessus de sa
-tête, par lequel je m’amusais à verser du sable (_on rit_). Voyez, me
-disait-il, le sable traverse même les étoffes (_nouveaux rires_). On
-nous menace constamment de l’envahissement des sables dans le canal et
-de l’impossibilité de nous en affranchir. Ce préjugé est tellement
-enraciné dans l’esprit public, que chaque jour on en fait un empêchement
-formidable pour la conservation du canal.
-
-Après le passage de 130 bâtiments pendant les fêtes de l’inauguration,
-aucun apport de sable, aucune érosion n’ont été constatés. Depuis cette
-époque, 2, 3, 4 et 5 navires ont passé chaque jour, et le canal est tout
-aussi intact qu’avant l’inauguration. (_Très-bien! très-bien!
-applaudissements._)
-
-J’ai reçu, hier soir, une dépêche télégraphique qui m’annonce que
-pendant le mois de mars, nous avons eu 640 000 fr. de recettes, et que 6
-bâtiments ont passé depuis le 7, ce qui fait 22 depuis le 1er du mois.
-(_Nouveaux applaudissements._)
-
-La progression est celle-ci (je crois utile de vous la faire connaître
-en interrompant l’ordre de mes idées pour vous montrer la marche
-ascendante du transit): les bâtiments qui ont passé par le canal étaient
-au nombre de 9 en décembre, de 19 en janvier, de 29 en février, de 52 en
-mars, etc., depuis le commencement d’avril jusqu’au 9 de ce même mois
-nous comptons déjà 22 bâtiments à vapeur. (_Bravos prolongés._)
-
-Vous voyez que la vapeur a remplacé la voile. J’en demande pardon aux
-bâtiments à voiles qui d’ailleurs trouveront un dernier refuge dans la
-mer Rouge si calomniée. On a inventé pour les bâtiments à vapeur des
-perfectionnements qui permettent de réduire de beaucoup l’espace occupé
-anciennement par les machines et qui procurent une économie de 50 % sur
-la consommation du charbon. Le vapeur anglais _Brasilian_, parti de
-Bombay, est arrivé à Liverpool portant dans ses flancs 13 000 balles de
-coton, et 2 500 balles de laine, ce qui équivaut à 4 000 tonnes. Il y a
-plus, et c’est un exemple admirable d’encouragement que l’Angleterre
-donne au commerce, par son initiative, un autre bâtiment, parti de
-Bombay, traverse le canal, dépose sa cargaison de coton sur les quais de
-Liverpool. Le coton immédiatement envoyé à Manchester, est mis en œuvre
-dans les manufactures et quelques jours après, le navire, avec sa
-précédente cargaison manufacturée, reprenait la mer, et retournait aux
-Indes par le canal. On a pu ainsi, en soixante-dix jours, amener des
-Indes et décharger en Angleterre du coton brut, puis le renvoyer tout
-travaillé aux Indes (_applaudissements_). J’ai voulu rapprocher cet
-exemple d’activité dévorante, du désert autrefois si aride où nos poules
-avaient si grande peur d’être oubliées (_on rit_). Aujourd’hui ce désert
-est peuplé. Nous y avons trois villes importantes. L’époque du début
-méritait d’être comparée à l’époque actuelle. (_Très-bien!_)
-
-Permettez moi, après cette digression, de reprendre ma narration.
-Lorsque nous eûmes accompli notre première exploration et que les
-ingénieurs du vice-roi eurent rédigé leur avant-projet, je me rendis à
-Constantinople pour préparer l’exécution du projet et n’être pas accusé
-d’avoir manifesté trop d’impatience. Si j’ai été souvent hardi et
-entreprenant, je suis bien aise de montrer que j’ai pu être patient,
-quand il le fallait. Je n’ai jamais rien compromis; on a souvent attaqué
-mon ardeur, mais dans n’importe quelle circonstance, j’ai pris des
-précautions, et surtout je n’ai jamais manqué de suivre le droit chemin,
-c’est le seul qui conduit d’une manière certaine au succès; armé de la
-vérité, on est toujours assuré de la victoire. (_Applaudissements._) Je
-me rendis donc à Constantinople, au moment de la guerre de Crimée.
-L’Angleterre étant opposée au canal, je m’entendis avec le Sultan, afin
-d’éviter toute collision entre les deux politiques. Je me contentai
-d’une lettre vizirielle adressée au vice-roi et permettant à ce dernier
-de continuer à s’occuper du canal.
-
-Arrivé en Égypte, je remis cette lettre au vice-roi qui en fut fort
-satisfait; nous organisâmes tous les préparatifs d’études, et il fut
-décidé que je m’adresserais, pour les compléter, aux ingénieurs
-européens les plus habiles.
-
-J’ai eu à lutter quelque temps à mon retour en France contre les
-partisans du tracé indirect. J’étais seul, sans relations dans la
-presse, contre des savants de grand mérite.
-
-Je pris le parti de faire répondre à la science par la science.
-J’écrivis aux ministres des principales puissances de me désigner les
-ingénieurs qui tenaient le premier rang dans leur pays et je leur
-demandai de les autoriser à se réunir à nous.
-
-L’Autriche nous donna M. de Négrelli, l’Italie, M. Paléocapa, l’Espagne,
-M. Montesino, la Hollande, M. Conrad, directeur général du service des
-eaux, la Prusse, M. Lentzé, envoyé par M. de Humboldt. Comme il n’y a
-pas en Angleterre de corps d’ingénieurs, je fis un voyage dans ce pays,
-et je choisis MM. Rendel, Mac-Lean et Manby, ingénieurs distingués,
-ainsi qu’un marin, le capitaine Harris, qui avait fait soixante-dix
-voyages dans la mer Rouge.
-
-La France mit à notre disposition M. Renaud, inspecteur général des
-ponts et chaussées, M. Lieussou, ingénieur hydrographe de la marine, les
-amiraux Rigault de Genouilly et Jaurès.
-
-Ce cénacle de savants fut convoqué par un simple particulier qui donnait
-rendez-vous, à Paris, à un troisième étage de la rue Richepance.
-
-La plupart des ingénieurs ne se connaissaient point entre eux; c’étaient
-les hommes les plus compétents et dont la réunion présentait les plus
-grandes connaissances pratiques; ils avaient quitté leurs affaires, la
-direction de leurs travaux, avec un remarquable désintéressement, pour
-fonder une ère de civilisation nouvelle. Au jour fixé, à huit heures du
-matin, ils furent tous exacts, arrivant par le chemin de fer de Madrid,
-d’Amsterdam, de Berlin, de Vienne, de Londres. Après les présentations,
-nous eûmes notre première séance, à la fin de laquelle il ne m’était
-déjà plus permis de douter du succès de mon entreprise. Vous le pensez
-bien, messieurs, le concours de ces hommes distingués n’a pas eu lieu
-dans un intérêt d’argent; non. Aucun de ces savants n’a même voulu qu’on
-le remboursât de ses frais de voyage. (_Applaudissements._) Ils
-nommèrent une sous-commission chargée d’étudier le terrain en Égypte.
-Cette sous-commission, composée de cinq membres, accomplit sa tâche au
-milieu de toutes les difficultés, avec un zèle et un dévouement
-infatigables. Arrivée à Alexandrie, elle parcourut toute la haute
-Égypte. Au moment de son départ, le vice-roi l’attendait au barrage du
-Nil. Les souverains aiment à jouer au soldat. (_On rit._) Le vice-roi
-qui avait ses troupes autour de lui, en grande tenue, reçut les membres
-de la commission avec les plus grands honneurs.
-
-Je l’en remerciai. Je le remerciai surtout de les avoir reçus comme des
-têtes couronnées... «Eh! mais, me dit-il, ne sont-ce pas les têtes
-couronnées de la science!» (_Applaudissements._) Il fit venir son
-précepteur et nous dit: «Je vais mettre mon précepteur à côté de vous à
-table, parce que c’est lui qui m’a donné l’instruction; si je dois
-quelque chose à quelqu’un, c’est à M. Kœnig, car la science est
-au-dessus de l’existence. Il m’a souvent mis au pain sec et à l’eau,
-mais je ne le lui rends pas aujourd’hui, il va déjeuner avec nous.»
-(_Sourires approbatifs._)
-
-Il fit généreusement sur sa cassette toutes les dépenses pour les
-explorations et les études de la commission qui dut remonter jusqu’à la
-première cataracte. Ces dépenses s’élevèrent à trois cent mille francs
-dont il refusa le remboursement, lorsque la compagnie fut formée quatre
-ans après. Une frégate vint attendre la commission à Péluse, et le 1er
-janvier 1856 nous rentrâmes à Alexandrie où le vice-roi nous attendait
-aux portes de son palais. Lorsqu’il apprit que la commission avait jugé
-le canal possible, en creusant l’isthme d’une mer à l’autre, sans
-recourir à l’eau du Nil, il se jeta dans mes bras et témoigna la plus
-vive satisfaction.
-
-Il m’engagea à retourner en France avec la commission, à publier son
-rapport et à faire de la propagande en Angleterre.
-
-Je partis, muni d’un acte définitif de concession et des statuts de la
-compagnie à former, lorsque je jugerais le moment opportun.
-
-Dans mon premier voyage en Angleterre, autant je trouvai de sympathie
-chez les classes commerciales et lettrées, autant je trouvai de têtes de
-bois chez les hommes politiques. (_Bruit et applaudissements._)
-
-Ils disaient, comme autrefois les devins aux Pharaons, que cette œuvre
-était impossible; qu’il y avait une grande différence de niveau entre
-les deux mers. Ah! les devins de l’antiquité n’étaient autre chose que
-les politiques modernes! (_Rires._) Il n’est pas rare que les
-doctrinaires se trompent.
-
-Avant d’aller en Angleterre, j’avais publié, à Paris, un travail pour
-préparer les esprits au rapport des ingénieurs. Étant en Angleterre, je
-fais la même publication en langue anglaise, mais je ne fais pas encore
-de meeting, j’expose simplement mon projet à quelques hommes d’affaires.
-Un jour je vais chez un éditeur anglais. Et ceci est à noter: on
-s’occupe trop en France des coups d’épingle de la presse; en Angleterre
-on n’y fait pas attention. Là rien ne vous arrête, chacun dit ce qu’il
-pense et la vérité ne tarde pas à se faire jour, car la majorité des
-hommes est meilleure qu’on ne pense et le bien l’emporte en définitive
-sur le mal. (_Applaudissements._)
-
-Je vais donc chez mon éditeur anglais et je lui dis que mon désir est de
-répandre mon ouvrage, de le propager le plus possible et de le faire
-lire par tous. L’éditeur me promet une réponse pour le lendemain. Le
-lendemain je retourne chez lui et il me donne la note des dépenses, où
-la plus grosse somme est destinée à attaquer l’ouvrage. (_On rit._) Il
-faut croire que l’épiderme des Anglais est moins sensible que le nôtre.
-Ce n’est pas nous qui payerions des verges pour nous fouetter.
-(_Nouveaux rires._) «Il n’est pas besoin de louer un livre, me dit
-l’éditeur; quand il est attaqué, les honnêtes gens veulent le connaître
-et juger eux-mêmes. Combien d’ouvrages n’ont eu une immense vogue que
-parce qu’on a sonné les cloches contre eux!» L’éditeur anglais était un
-homme de bon sens pratique. A mon retour à Paris, je publiai le rapport
-des ingénieurs qui fit une grande sensation.
-
-Il fallait retourner en Égypte pour mettre le projet à exécution,
-pratiquer des sondages à des intervalles de 150 à 200 mètres, faire des
-nivellements. Les ingénieurs chargés des travaux préparatoires s’en
-acquittèrent avec intelligence et dévouement. Ce n’est certes pas sans
-raison que dans tous les pays du monde on recherche avec un si grand
-empressement les ingénieurs sortant de l’École polytechnique, et que la
-France s’en glorifie. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-J’arrive en Égypte. Aussitôt que la politique anglaise voit la bonne
-tournure que prennent nos affaires, ses agents ne reculent devant aucun
-moyen de nous nuire et vont jusqu’à menacer le vice-roi de déchéance; on
-cherche même à le faire passer pour fou. On m’avait honoré de ce
-compliment (_on rit_) à l’époque de ma mission à Rome. C’est ainsi que
-l’on traite les gens, aujourd’hui. Il y a cent cinquante ans, on les
-aurait enfermés à la Bastille. (_Sensation._)
-
-Je m’efforçais de rassurer le vice-roi, en lui disant qu’il n’avait rien
-à craindre; que j’avais sondé l’opinion publique en Angleterre et
-qu’elle était pour nous; mais rien ne réussissait, je le voyais tout
-découragé, malade, s’irritant outre mesure; le sang lui montait à la
-tête. Enfin, il me dit, un soir, qu’il ne pouvait plus résister à toutes
-ces obsessions; qu’on voulait soudoyer ses troupes dont les officiers
-sont turcs et les exciter à la désertion. Je lui fis observer que rien
-de ce qui se passait dans le désert n’étant connu de personne, nous
-n’avions qu’à faire les travaux demandés par la commission et à nous
-aller promener dans le Soudan jusqu’à Kartoum. Il y a là des populations
-qui ont été décimées, qui souffrent depuis quarante ans. Le frère aîné
-de Méhemet-Ali y avait été envoyé à cette époque. Dès son arrivée, il
-fixa l’impôt à 1000 chameaux, 1000 esclaves, 1000 charges de bois, 1000
-charges de paille; il voulait tout par 1000. Les habitants, bon gré
-malgré, durent se soumettre. Mais, en même temps que l’on apportait ce
-tribut, on conspirait et l’on s’entendit pour se défaire d’Ismaïl-Pacha.
-Un jour que ce prince entouré de son état-major faisait un repas joyeux,
-les chefs insurgés enveloppèrent son camp d’une ceinture de combustibles
-composant une partie du tribut, le feu forma un immense cercle et tout
-Égyptien qui cherchait à en sortir était atteint par les flèches des
-Soudaniens. Ce fut un massacre épouvantable et l’on ne peut pas dire
-qu’il ne fût pas mérité.
-
-La vengeance fut confiée par Méhémet-Ali à son gendre, le fameux
-Defderdar, qui commit dans ce pays de véritables atrocités; plus de
-100 000 esclaves en furent arrachés pour être conduits en Égypte. Le nom
-de cet homme est resté comme le synonyme de fléau de Dieu. Croiriez-vous
-qu’il eut un jour la barbarie de faire ferrer un palefrenier qui avait
-mal ferré son cheval!
-
-Une femme du pays vint porter plainte contre un soldat qui lui avait
-acheté du lait et refusait de le lui payer. «En es-tu bien sûre? lui
-demanda le tyran. Prends garde, on t’ouvrira le ventre s’il n’y a pas de
-lait dans celui de mon soldat.» (_Mouvement d’horreur._) On ouvrit le
-ventre au soldat; on y trouva le lait. Depuis quarante ans, ces
-populations sont dans un état déplorable. J’engageai fortement
-Saïd-Pacha à profiter des loisirs qu’on lui faisait pour aller porter un
-soulagement à ces grandes misères, et je lui promis de l’accompagner.
-
-Nous partîmes pour la haute Égypte et nous traversâmes le désert de
-Korosko. Arrivé dans la Nubie, le misérable état des populations le
-désolait, car il était fort sensible. Nous nous étions donné rendez-vous
-à Berber, ancienne capitale de l’empire de Méroé, là où cessent les
-cataractes. C’était le 1er janvier 1857, et je voulais lui souhaiter la
-bonne année; je fais une trentaine de lieues en quelques heures,
-j’arrive auprès de lui et je le surprends sous sa tente, pleurant à
-chaudes larmes, comme un enfant. «Qu’avez-vous?» lui demandai-je.
-«Lorsque mes généraux sont entrés tout à l’heure, me dit-il, et qu’ils
-m’ont fait la même question, j’ai répondu que c’était la musique qui me
-touchait; c’est bien plutôt le sort de cet infortuné pays dont ma
-famille a causé les malheurs; et lorsque je pense qu’il n’y a pas de
-remède, c’est pour moi une grande affliction.» Il continua à donner
-rendez-vous dans les villages voisins qui ont de grandes places et des
-fortifications et m’engagea à l’accompagner.
-
-Un jour il y avait plus de 150 000 personnes qui étaient venues, à sa
-suite, du fond même de l’Afrique. C’est une chose véritablement curieuse
-que la facilité avec laquelle on se met en voyage dans ces pays. En
-présence de cette foule, on vint annoncer au Prince que, malgré sa
-défense formelle, un vieux Turc avait enfermé dans sa cave un esclave;
-il fait bâtonner le maître et donne ordre de l’enchaîner et de
-l’emmener. Enfin, pour ne point paraître au-dessous de l’enthousiasme
-populaire, il céda à un beau mouvement de générosité: «Allez, dit-il,
-enlever les canons de la citadelle et jetez-les dans le Nil.» Il faut
-renoncer à dépeindre les transports, l’excès de joie qu’un tel ordre
-excita parmi cette multitude. Pour moi, j’étais un peu inquiet.
-«Croyez-vous que vous n’alliez pas trop loin et que nous puissions
-toujours nous fier à ces gens-là,» objectai-je au vice-roi. «Les canons
-sont trop vieux, me dit-il, pour tirer un seul coup.» (_Rires._) Quand
-tout le monde fut réuni, le vice-roi déclara qu’il laissait aux
-habitants le soin de s’administrer eux-mêmes; qu’il ne leur donnerait
-plus de chefs turcs, qu’il voulait établir chez eux les municipalités
-qui depuis le commencement du monde sont l’élément de toute société.
-
-Nous nous dirigeâmes vers Kartoum, nom dont le sens est trompe
-d’éléphant, parce que la ville est située comme entre les deux défenses,
-entre le fleuve Bleu et le fleuve Blanc. Kartoum se trouve au point de
-jonction, c’est une ville de 40 000 âmes fondée par Méhémet-Ali.
-J’arrive le soir chez le vice-roi qui était fort gai; il me dit en riant
-qu’à son arrivée il avait été accueilli par une musique militaire,
-exécutée sur des instruments que le pharmacien du régiment avait
-raccommodés de son mieux avec du sparadrap. Mais à peine étions-nous à
-table, que je vois sa figure s’assombrir; il déplore de nouveau
-l’impossibilité dans laquelle il se trouve de rien faire, pour réparer
-le malheur dont sa famille est la cause, et prétend qu’il ne lui reste
-plus qu’à abandonner complétement le pays.
-
-L’instruction de ce prince était étendue, il connaissait les Livres
-Saints et les Commentaires du Coran. Nous étions assis paisiblement,
-lorsque subitement il se lève, prend son sabre et le lance contre la
-muraille. Sa fureur est extrême, il m’engage à me retirer dans sa propre
-chambre; il voulait passer la nuit dans son salon de réception,--aucun
-de ses ministres n’osait l’approcher.--En Égypte, quand le vice-roi est
-en colère, chacun se sauve. (_Rires._) Toute la nuit j’eus près de moi
-les ministres du Pacha qui le croyaient fou. Nous envoyions un bey de
-temps en temps vers lui pour savoir ce qu’il faisait... A 3 heures du
-matin, il demande un bain; au petit jour, il m’appelle. Je le vois sur
-son divan: «Lesseps, me dit-il, vous vouliez vous promener sur le Nil
-blanc, je vous en donne la permission.--Vous étiez souffrant hier? lui
-demandai-je.--Ah! pardon, me dit-il, ce n’était pas contre vous que
-j’étais en fureur, c’était contre moi-même. Je voyais le mal, je ne
-voyais pas le remède, je m’irritais de n’avoir pas eu votre idée si
-pratique, de donner des lois à ce pays et de chercher à l’organiser. A
-votre retour, vous verrez, vous serez content de moi.»
-
-Je m’embarquai pour remonter le Nil blanc avec Arakel-Bey, frère de
-Nubar-Pacha, aimable et intelligent jeune homme élevé en France, et
-ambitieux du bien. Nous voyions arriver de tous côtés sur des
-dromadaires, des caravanes qui voulaient, ainsi qu’elles disaient,
-remercier le grand prince qui donnait au pays la liberté. Le bruit s’en
-était répandu dans tout le désert. Quelques jours après je retourne chez
-le vice-roi. Il me dit qu’il a rendu trois ordonnances, lesquelles, à
-mon avis, sont un modèle d’organisation pour une société nouvelle. Le
-fonds en est la générosité, la loyauté, la droiture. (_Très-bien!
-très-bien!_)
-
-Arakel-Bey, nommé gouverneur général du Soudan, fut chargé de faire
-exécuter ces ordonnances. Malheureusement une mort prématurée est venue
-détruire les espérances fondées sur son administration.
-
-Nous avions décidé notre retour en Égypte. Au lieu de revenir par le
-désert de Korosko, nous changions notre itinéraire et nous prenions le
-chemin opposé, par le grand désert de Bayouda. Pendant ce voyage de 350
-lieues, je marchai toujours sans armes et je n’eus aucune inquiétude.
-Chargé d’armes, chargé de peur, dit-on avec raison. (_Sourires
-approbateurs._) Je me tenais à plusieurs jours de distance du vice-roi,
-à cause de l’approvisionnement d’eau de nos caravanes, et j’étais
-toujours bien pourvu des vivres nécessaires.
-
-«Comment se fait-il, me demandait souvent le Prince, que vous nagiez
-dans l’abondance pendant que tout nous manque?--Je le crois bien, votre
-gouvernement a si fort maltraité ce pays que j’ai moi-même à souffrir de
-la défiance des habitants. Il faut que j’attende une heure, deux heures
-ayant que leurs enfants se risquent à m’approcher.» (_Rires._) Ce sont
-toujours les enfants qu’on lance d’abord en reconnaissance. S’ils
-hésitent par trop, je leur jette quelques petites pièces de monnaie, des
-coquillages, de la verroterie. Ils ne tardent pas à s’en aller raconter
-à leurs mères ce qu’ils ont vu, et les femmes d’accourir; ce ne sont pas
-généralement les plus jeunes. (_Nouveaux rires._) Elles m’entourent et
-me demandent pourquoi j’ai fait des cadeaux à leurs enfants: «Je suis,
-leur dis-je, un homme généreux qui voyage pour mon plaisir et pour le
-bien des pays que je visite.» As-tu besoin de quelque chose? crient en
-même temps toutes les voix. Si, au contraire, vous désirez quelques
-provisions, répliquai-je à mon tour, j’en ai rapporté beaucoup. Venez
-dans mon campement qui est à une heure d’ici; nous ne sommes que
-trente.» Quand on a l’air de ne rien désirer, c’est alors que tout le
-monde vous offre ce dont on a besoin. (_Très-bien! très-bien!_) Aussitôt
-que les femmes âgées étaient parties, arrivaient, curieuses, les jeunes
-filles (_Ah! ah!_), assez jolies sous leur couleur de bronze florentin.
-Les jeunes hommes suivaient de près, cela s’entend. Alors on se livrait
-à des réjouissances sous la tente, on apportait des moutons, des
-chèvres, des dattes, du lait et tout ce qui pouvait nous être agréable.
-Chose curieuse! ces gens-là n’ont jamais voulu recevoir mon argent;
-cependant ils m’auraient peut-être tué si je m’étais présenté à eux avec
-des armes. Un autre jour, le vice-roi me dit: «Vous êtes privilégié,
-vous, à ce qu’il paraît. J’avais un très-beau service; il est arrivé en
-morceaux.--Si vous preniez les précautions que je prends, lui
-répondis-je, et si vous ne confirez pas votre vaisselle à des gens qui
-n’y font aucune attention, il en serait autrement.» Or, le vice-roi,
-pour remplacer le chameau qui portait d’ordinaire ma vaisselle et qui
-était fatigué, en choisit un autre très-vif et presque sauvage, qui fit
-sauter mes assiettes et mon Service, à la grande hilarité du Prince qui
-se tenait les côtes en voyant le désastre du ménage qu’il m’avait donné
-lui-même. (_On rit._)
-
-Après trois mois de voyage, nous revînmes au Caire où tout était
-menaçant. Le gouvernement anglais, par la bouche de lord Palmerston,
-avait prononcé, au Parlement, des paroles désobligeantes à mon adresse.
-Il m’avait présenté comme une espèce de pick-pocket voulant prendre aux
-actionnaires leur argent dans leurs poches. (_Hilarité générale._)
-L’alliance de la France et de l’Angleterre pour la guerre de Crimée
-durait encore; muni d’une recommandation de M. de Rothschild, je
-commençai des meetings que je continuai en Angleterre, en Irlande et en
-Écosse, pendant vingt-deux jours. Comme preuve de la liberté dont la
-parole jouit outre-Manche, je dirai qu’à Liverpool le lord-maire,
-connaissant mon désir, m’offrit sa coopération, prépara la salle, fit
-les annonces à ses frais et prit la présidence de la réunion. Je
-m’attendais à un accueil peu favorable du public: il n’en fut rien.
-Maigre le mélange affreux des mots anglais que je noyais au milieu
-d’expressions françaises, chacun m’applaudissait, voulant montrer qu’il
-me comprenait parfaitement. Je parcourus ainsi l’Irlande et l’Écosse en
-vingt-deux jours, accompagné de M. Daniel-Adolphe Lange, notre
-représentant à Londres, qui me rendit de grands services. En arrivant
-dans cette ville, j’allai trouver les écrivains de la presse; je les
-priai devenir à mon meeting; ils y vinrent, et jamais je ne leur donnai
-un penny. Le soir je corrigeais les épreuves; j’emportais mille
-exemplaires, et j’allais le lendemain dans une autre ville où je faisais
-distribuer mes épreuves. Je priais le personnage important de l’endroit
-de vouloir bien être président. Il y a partout des hommes qui aiment à
-rendre service; et qui, dans un intérêt public, se prêtent de bonne
-grâce à ce qu’on leur demande. Je choisissais un secrétaire pour
-adresser les invitations. La liberté de discourir n’est gênée en rien en
-Angleterre; elle est au contraire aidée, favorisée par tout le monde. Un
-jour, arrivant dans une localité, j’apprends que l’homme le plus
-considérable était un lord chef de justice qui inspectait la prison.
-J’entrai sans aucune difficulté; mais quand je voulus sortir, je trouvai
-les portes fermées. (_On rit._) Une autre fois, mon candidat présidait
-une cour de justice. Après que le premier procès fut terminé, je fis
-prier le personnage de passer dans son cabinet, et je lui dis que je
-voulais parler en public. «Tout le monde peut le faire,» me répondit-il.
-Il voulait d’abord s’excuser de prendre la présidence à cause de ses
-occupations, mais, sur mon insistance, il se chargea de tout, des frais
-de convocation, d’installation et des autres détails. Voilà comment les
-choses se passent en Angleterre; on y comprend que la vérité sort
-toujours de la discussion; les choses les plus absurdes y ont entrée
-libre, parce qu’elles provoquent utilement de bonnes explications. Notre
-haute société est, à mon sens, plus irréconciliable que les pauvres gens
-d’en bas. Pourquoi ne pas les instruire ou empêcher qu’on le fasse? Je
-me suis trouvé à Marseille dans une chaude réunion populaire, composée
-de plus de trois mille personnes. Je n’ai pas craint de me mettre en
-face d’eux et de défendre ce qu’ils attaquaient. Qu’on les poursuive,
-qu’on entrave la liberté de discussion, la vérité ne parviendra point
-jusqu’à ces hommes, et cela uniquement au profit des doctrines funestes
-qui se propageront dans les sociétés secrètes. (_Marques
-d’assentiment._) J’approuve qu’on enseigne le grec et le latin à nos
-enfants; mais ce qu’il ne faut pas négliger, c’est de leur apprendre à
-sagement penser et à parler bravement. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Les hommes sont généralement de bonne foi; quand on leur dit la vérité,
-ils l’écoutent et reviennent de leurs erreurs.
-
-Mes discours ayant donné pleine satisfaction, et l’opinion publique
-m’étant favorable, je n’avais qu’à la suivre; je revins en Égypte et à
-Constantinople, et me servis du succès des meetings pour contre-balancer
-les efforts de la diplomatie anglaise.
-
-Je n’y réussis qu’en 1858; comme vous le voyez, les démarches avaient
-été longues et laborieuses. Songez que pendant les quatre premières
-années, je faisais par an dix mille lieues, plus que le tour du monde.
-
-La résistance ne tarda pas à devenir moins vive du côté de
-Constantinople. Ces braves Turcs me disaient toujours: «Faites ce que
-vous voudrez; seulement ayez soin de vous entendre avec les puissances
-et qu’elles ne viennent pas nous tourmenter sans cesse.»
-
-Je continuai donc d’aller de Constantinople au Caire, et _vice versa_,
-jusqu’au moment qui me parut opportun pour demander au public des
-capitaux. On m’a beaucoup reproché cette hardiesse.
-
-Les études préparatoires étaient très-avancées; j’avais projeté une
-circulaire avec mes amis, je m’étais même occupé de l’organisation; tout
-était prêt, mais je restais à Constantinople dans la crainte que, en
-l’absence d’un firman, il ne partît de la Porte une protestation. Nous
-nous trouvions dans une situation difficile que nos adversaires ne
-manquaient pas d’exploiter.
-
-Pourtant je me décidai à partir pour Odessa, où je fus reçu à merveille,
-et pour les principales villes de l’Europe. J’y faisais des réunions qui
-excitèrent, comme au théâtre de Marseille, des transports
-d’enthousiasme, en dépit de tous les financiers et même de quelques-uns
-de mes amis qui me reprochaient ma précipitation, laquelle pouvait tout
-compromettre et rendre l’avenir impossible. Cependant on m’engageait à
-ouvrir la souscription chez M. de Rothschild. Je lui avais rendu
-quelques services, lorsque j’étais ministre à Madrid, et il voulait bien
-s’en montrer reconnaissant:
-
-«Si vous le désirez, me dit-il, je ferai votre souscription dans mes
-bureaux.
-
---Et que me demanderez-vous pour cela? répliquai-je enchanté.
-
---Mon Dieu, on voit bien que vous n’êtes pas un homme d’affaires...
-C’est toujours 5 pour 100.
-
---5 pour 100 sur 200 millions, mais c’est 10 millions! Je trouverai un
-loyer de 1200 francs et je ferai tout aussi bien mon affaire.» (_Rires
-approbateurs._)
-
-Or, le Grand-Central venait de quitter la place Vendôme; c’est là que
-j’ai établi le siége de l’administration; c’est là que les capitaux sont
-arrivés en abondance.
-
-Suivant le conseil du vice-roi, j’avais réservé pour les puissances
-étrangères une partie des actions. Mais la France, à elle seule, en a
-eu, sur la totalité, 220 000, l’équivalent de 110 millions.
-
-J’ai été, pendant le cours de cette souscription, témoin de faits assez
-curieux et pleins de patriotisme.
-
-Deux personnes demandaient à souscrire. L’une était un vieux prêtre
-chauve, sans doute ancien militaire, qui me dit:
-
-«Ces ...... d’Anglais. (_On rit._) Je suis heureux de pouvoir me venger
-d’eux en prenant des actions sur le canal de Suez.» (_Très-bien!_)
-
-L’autre, qui vint dans nos bureaux, était un homme bien mis, je ne sais
-quelle était sa profession:
-
-«Je veux, dit-il, souscrire pour le chemin de fer de l’île de Suède.
-
---Mais, lui fit-on observer, ce n’est pas un chemin de fer, c’est un
-canal; ce n’est pas une île, c’est un isthme; ce n’est pas en Suède,
-c’est à Suez.
-
---Cela m’est égal (_nouveaux rires_), répliqua-t-il; pourvu que cela
-soit contre les Anglais, je souscris.» (_Très-bien, très-bien._)
-
-Le même entrain de patriotisme se rencontra chez beaucoup de curés, chez
-les militaires.
-
-A Grenoble, tout un régiment du génie s’est cotisé pour avoir sa part
-dans cette œuvre éminemment française.
-
-Les hommes de lettres eux-mêmes, et les fonctionnaires retirés, qui
-généralement n’ont pas un sou dans les affaires, voulurent encourager
-nos efforts.
-
-Le vieux comte de Rambuteau, aveugle, me disait un jour:
-
-«Je n’ai jamais placé un centime dans n’importe quelle entreprise,
-cependant je vous ai pris deux actions.
-
---Ces deux actions me font plus de plaisir, lui dis-je, que cent mille
-autres achetées par un banquier, car elles me sont une nouvelle preuve
-de la sympathie de la France pour mon entreprise.» (_Très-bien,
-très-bien._)
-
-
-Je m’arrête ici un moment; vous devez avoir besoin de vous reposer
-quelques instants.
-
-
-La séance est suspendue. Quelques minutes après, M. de Lesseps reprend
-ainsi:
-
-
-Nous arrivons à la seconde partie de cette conférence. Je dis: nous,
-parce que vous y prenez autant de part que moi. Il est certain que si
-votre bienveillance n’était là pour me soutenir, je parlerais avec moins
-d’aisance que je ne le fais devant vous. Je vous parle comme à des amis.
-(_Applaudissements._)
-
-Nous sommes arrivés au moment où la Compagnie est constituée
-financièrement. Le Conseil d’administration envoie une commission
-prendre possession des terrains. Nous nous présentons avec un exposé
-adressé au vice-roi, que les difficultés continuellement suscitées
-depuis la formation de la Société avaient poussé à bout, à ce point
-qu’il ne voulait plus nous entendre, et ne nous accordait que les
-audiences les plus courtes possibles. Pour lui donner connaissance de
-notre lettre, il fallut la mettre sur un fauteuil et la reprendre afin
-qu’il n’eût pas l’air d’avoir reçu notification de l’existence de la
-Compagnie. Comme je savais qu’au fond nous pouvions compter sur lui,
-nous restions toujours dans une extrême réserve. Nous partîmes pour le
-Caire, et lui pour la haute Égypte. Un jour il apprend que j’avais
-besoin de me rendre au Caire où il se trouvait; aussitôt il fait monter
-son neveu, le vice-roi actuel, et son frère, en wagon avec lui, et
-presse tellement la marche du train que son frère lui dit: «Monseigneur,
-nous courons plus de danger sur ce chemin de fer qu’avec M. de Lesseps.»
-(_On rit._)
-
-Sans me comparer à Moïse, une chose m’étonnait, étant jeune, quand je
-lisais la Bible. On y voit, en effet, qu’il entrait chez Pharaon, le
-reprenait, le menaçait. Comment se fait-il, me demandais-je, qu’un si
-grand souverain ne mette pas ce gaillard-là à la porte, ou même qu’il le
-laisse s’approcher de lui? (_Nouveaux rires._) Voici pourquoi. En
-Orient, lorsqu’un prince a connu quelqu’un pendant son enfance, il ne
-peut pas lui interdire le seuil de sa maison. Aussi le vice-roi
-prenait-il le parti de s’en aller. Pendant longtemps, lorsque les
-difficultés surgissaient de toutes parts, rien ne l’ennuyait plus que de
-parler du canal; il me demandait de rester plusieurs semaines sans le
-voir; il disait à tout le monde de ne me rien accorder, pendant que sous
-main il permettait de me venir en aide. Ainsi, dans un campement où l’on
-nous refusait l’eau, un de nos ingénieurs ne put en obtenir qu’en
-menaçant de son pistolet le chef de barque intimidé. Devant ses
-ministres, le vice-roi s’indigna de cette conduite, qu’il approuvait,
-j’en suis certain. En public, il disait qu’il m’avait retiré son amitié;
-qu’il défendait de nous secourir, etc. Un jour, en plein Conseil, il
-venait de faire une sortie de ce genre; tout le monde avait quitté la
-salle, lorsque, dans un coin, le vice-roi aperçut le gouverneur de la
-ville. «Que fais-tu là? lui demanda-t-il; n’as-tu pas entendu ce que
-j’ai ordonné?--Pardon, monseigneur, mais Votre Altesse l’a fait avec
-tant de violence qu’il est impossible que ce soit sa pensée.--Tu m’as
-compris, dit le vice-roi; va-t’en, mais prends garde que si tu laisses
-soupçonner que j’ai pu t’autoriser à aider Lesseps, tu auras affaire à
-moi.» (_Rires et applaudissements._)
-
-Aussi, dès le lendemain, j’eus l’audace, du moins aux yeux du public, de
-faire chercher parmi les Européens les gens du pays qui étaient disposés
-à entrer à notre service. On avait chassé de nos chantiers tous les
-indigènes; il ne nous était resté que des Français. Ils sont toujours
-solides au poste, nos compatriotes! Sans eux, je n’aurais pas fait le
-canal qui est bien l’œuvre de leur science et de leur énergie. (_Vifs
-applaudissements!_)--Ce jour-là, je louai pour 1200 francs par jour un
-bateau à vapeur qui dépendait du gouvernement; j’y embarquai des gens de
-toute espèce au nombre de deux cents; je me mis à leur tête, et la
-police ne nous demanda pas nos papiers. En quittant le port, je n’avais
-pas osé réclamer un bulletin de santé, ne voulant pas me mettre à dos
-l’absolutisme sanitaire. Depuis la fameuse peste de Marseille, en 1750,
-on prend toutes sortes de moyens pour se garantir d’un mal qui arrive
-bien rarement et que les quarantaines n’empêchent jamais, lorsqu’il doit
-venir; on s’entoure de précautions parfaitement inutiles et qui nuisent
-au commerce. (_Marques d’approbation._) C’est ainsi que le premier
-bateau des Messageries impériales qui vient d’arriver des Indes par le
-canal a été retenu cinq jours à Marseille.
-
-A Damiette, je trouve un garde que j’emmène. «Et si je perds ma place?
-me demande-t-il.--Je t’en donnerai une autre,» lui dis-je. (_Rires
-approbatifs._) Il vient avec moi chez le gouverneur, qui, m’apprend-on,
-est au lit. C’est bon! puisqu’il n’y a pas de gouverneur, nous sommes
-maîtres de la ville (_nouveaux rires d’approbation_); nous prenons des
-provisions et nous retournons à bord sur un canot. Quelques jours après,
-j’interroge le gouverneur sur la maladie grave qui le retenait au lit
-quand j’avais voulu le voir. Voici ce qu’il en est, me répondit-il:
-«J’avais envoyé une dépêche télégraphique au vice-roi pour l’informer
-que tu avais ramassé des hommes et réuni des provisions, pour les amener
-à Port-Saïd, et je demandai des instructions. «Imbécile! me répondit le
-vice-roi, ce n’est pas ainsi qu’on écrit _Saïd_!» Quand j’ai vu que la
-solution était si peu claire, afin de couper court à toute difficulté,
-je me suis mis au lit.» (_Hilarité._)
-
-Je reviens au départ du Caire de la Commission administrative chargée de
-prendre possession du terrain de l’isthme. On alla demander au chef des
-chameliers du Caire une centaine de chameaux. Il prétendit qu’il n’en
-avait pas. Lorsqu’on m’apporta cette nouvelle, j’étais occupé à exhorter
-mes compagnons à la patience envers les Arabes... J’interromps mon
-discours; je vais trouver dans ma chambre le chef chamelier, je lui fais
-une telle peur qu’il se jette à genoux et me promet tout ce que je veux.
-Je l’emmène devant le gouverneur et je lui fais donner l’ordre de former
-notre caravane.
-
-Nous arrivons au dernier village qu’on rencontre avant de quitter la
-basse Égypte. Pendant que mes compagnons étaient partis pour la chasse,
-on m’apprend qu’un officier de la police du Caire, homme qui nous
-suivait depuis plusieurs jours, s’était emparé de quelques-uns de nos
-chameliers et les avait emprisonnés la corde au cou.
-
-Immédiatement je me rends vers lui, et en pleine place publique, après
-lui avoir demandé ses ordres qu’il ne put me montrer, je le traitai de
-façon à montrer à la population que j’étais au-dessus de lui. En Orient,
-il faut être le marteau ou l’enclume. Les jeunes gens du village et
-surtout les femmes se précipitèrent, avec de grandes clameurs, du côté
-de la prison, et ouvrirent les portes aux prisonniers qui reçurent
-chacun une guinée de 25 francs en indemnité du traitement qu’ils avaient
-subi. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Notre dernière station, avant de nous enfoncer dans le désert, était
-proche de Koreïn, sur la route de Syrie, où les philosophes grecs, les
-patriarches, de grands conquérants, la sainte famille et Napoléon Ier
-ont passé. Quelques-uns de nos hommes vont demander de l’eau et du lait.
-On leur répond qu’il n’y en a point. La vérité était, comme je le
-savais, que l’officier de la police du Caire, qui continuait à nous
-suivre, avait excité les habitants du village à nous refuser tous les
-approvisionnements. Je fais venir les principaux de la localité sous ma
-tente. En ce moment nous courions un grand danger, car on annonçait à
-Alexandrie que nous avions été assassinés et massacrés par les Arabes.
-Je n’en savais rien. Cependant j’eus la précaution de donner à entendre
-à mes visiteurs que je n’étais pas homme à me laisser toucher
-impunément. Là-dessus, après le café, je leur montre un revolver que
-j’avais dans mes bagages, contrairement à mes habitudes et pour en faire
-cadeau. Je fais ranger six bouteilles vides à une certaine distance, et
-des six coups de mon revolver je les brise, à la grande stupéfaction de
-mes hôtes. «Sachez bien, leur dis-je, que nous sommes vingt dans ma
-bande et que je suis le plus mauvais tireur de tous. Nous entrons dans
-le désert, où tout point noir sera pour nous une gazelle.» Personne
-n’est venu déranger notre voyage; nous l’avons fait en toute
-tranquillité. Nous avons pris possession du terrain et donné le premier
-coup de pioche à Port-Saïd, au grand émoi de lord Palmerston.
-
-En arrivant à Suez, le gouverneur de la ville, accompagné du chef de
-police que j’avais mis à la raison, me fit ses excuses.
-
-Le vice-roi avait promis de nous donner 20 000 hommes; mais en 1861 il
-fut si tourmenté, il y eut dans la diplomatie une telle animosité, qu’il
-me pria, et avec une certaine raison, de ne pas l’obliger à tenir ses
-engagements. Je lui conseillai moi-même d’user d’une grande prudence.
-C’est alors que je fis un voyage chez mes amis les Philistins,
-population de travailleurs solides et vigoureux, puisque Samson en
-était. (_On rit._) Comme ils tiennent toutes les plaines depuis les
-confins de l’Égypte jusqu’aux montagnes de Jérusalem, ils ont toujours
-été l’effroi des voyageurs. Pourtant, il arrive souvent que les hommes,
-ainsi que les chevaux, ne sont méchants que parce qu’ils ont peur.
-(_Rires._) Si vous leur apparaissez tout armés, ils vous tueront dans la
-crainte que vous ne vouliez les tuer. C’est bien naturel. Je cheminais à
-dromadaire, accompagné seulement de deux personnes; en parcourant les
-dunes de Katieh, qui ont 30 ou 40 lieues de longueur, avec des hauteurs
-de 4 ou 500 pieds composées de sables extrêmement fins, nous nous
-égarâmes.
-
-En poussant ma monture en avant de nos compagnons, je remarquai du côté
-de la plaine une route qui me parut être la route de Syrie. Je criai à
-mes compagnons, qui me suivaient à distance, de venir vers moi. A ma
-voix, quatre hommes armés de sabres et de pistolets sortent d’un bois où
-ils étaient embusqués, jettent leurs manteaux et se précipitent vers
-nous.
-
-J’étais sur une hauteur. «Eh bien! mes amis, leur demandai-je, pourquoi
-accourez-vous si vite?
-
---Nous pensions, me dirent-ils, que tu étais égaré, et nous venions te
-secourir, parce que si la nuit te surprenait au milieu de ces dunes, il
-y aurait grand danger.»
-
-Peut-être ces gens étaient-ils là pour détrousser les passants. (_On
-rit._) Mais ils me croyaient en danger, ils vinrent à mon aide, comme
-leur religion les y oblige. Ceci peut servir à l’étude du cœur humain.
-
-Quand je rencontrais des groupes d’Arabes, je m’avançais seul vers eux;
-je les saluais au nom de Dieu. Loin de me faire du mal, ils
-m’engageaient à venir dans leurs tentes, où je trouvais la meilleure
-hospitalité: les femmes faisaient sécher mes vêtements, me donnaient le
-café, etc. Dans chaque village je répandais en grand nombre une
-proclamation que j’avais fait imprimer pour appeler les populations au
-travail. Je leur disais que jusqu’à présent, ils avaient vécu comme des
-tigres, et que, s’ils voulaient, ils gagneraient beaucoup plus d’argent
-à venir travailler dans l’isthme, et courraient moins de dangers qu’à
-errer sur les grandes routes au risque d’attraper des rhumatismes ou des
-balles. Vous n’avez pas idée des ovations que me firent ces gens-là, sur
-toute la route. Sur la frontière d’Égypte, à El-Arich, les habitants me
-portèrent sur leurs épaules jusqu’au haut de la citadelle, où le
-gouverneur me donna l’hospitalité.
-
-Les principaux de la ville m’accompagnèrent ensuite jusqu’à la limite de
-l’Égypte et de la Syrie, en chantant des psaumes et des cantiques.
-
-Ces détails interrompent mon récit, mais l’attention avec laquelle vous
-m’écoutez m’engage à continuer. (_Parlez, parlez._) A l’époque de la
-guerre de Syrie, en 1834, Ibrahim-Pacha avait eu à se plaindre de la
-population de Bethléem qui est catholique. Il avait envoyé aux galères
-tous les habitants en état de porter les armes, 400 jeunes gens et sans
-doute, comme fauteurs, une douzaine de vieillards. Étant président de la
-commission de santé, je voyais, à chacune de mes visites d’inspection,
-ces 12 vieillards et ces 400 jeunes gens qui entonnaient des cantiques
-en faveur de la France. Je leur demandai ce qu’ils voulaient, et ce
-qu’ils avaient fait. «Nous sommes emmenés en esclavage, me disaient-ils,
-parce que nous étions liés avec le chef Abougoch.» C’était un chef qui
-commandait le défilé où David tua jadis Goliath. Abougoch, issu d’une
-ancienne famille (elle remonte à 1100 ans) s’opposait de tout son
-pouvoir à la domination des Turcs sur ses compatriotes. J’allai trouver
-le vice-roi Méhémet-Ali; j’intercédai officieusement auprès de lui en
-faveur de ces malheureux catholiques; je le priai de les rendre à leurs
-familles. Méhémet-Ali me répondit: «Je ne peux pas vous promettre de
-faire tout ce que vous désirez et ce que je désire moi-même: je crains
-de blesser mon fils Ibrahim en renvoyant tous ces prisonniers qu’il a
-voulu punir de leur révolte; mais soyez tranquille, chaque semaine, j’en
-remettrai cinq à votre disposition.»
-
-Aussitôt que cette nouvelle fut connue dans Bethléem, ma porte ne cessa
-d’être assiégée par les femmes et les parents de ceux qui étaient
-détenus aux galères. Je ne pouvais pas sortir de chez moi sans être,
-comme les grands de l’antiquité, entouré d’une foule de malheureux qui
-venaient solliciter ma protection. Ils me pressaient de toutes parts,
-déchiraient mes habits. Cependant Ibrahim-Pacha continuait le cours de
-ses victoires au mont Taurus et l’on pouvait sans le blesser être plus
-généreux vis-à-vis des Bethléemitains.
-
-Dans cet état de choses, j’imaginai d’aller un jour chez Méhémet-Ali
-avec mes vêtements tout en lambeaux. «Qu’avez-vous? me dit le
-vice-roi.--C’est votre faute, répliquai-je, et je ne sais pas ce que
-cela peut durer. Tant que vous n’aurez pas mis en liberté mes protégés
-retenus aux galères, il en sera de même, et je ne suis pas au bout de
-mes peines, si vous ne relâchez que cinq prisonniers par semaine.» Enfin
-le vice-roi se rendit à mes prières et laissa tous ces braves gens
-retourner dans leur pays.
-
-Trente ans après, dans le voyage dont je vous parle aujourd’hui, dès le
-premier jour de mon arrivée à Jérusalem, des vieillards en robe rouge
-viennent me saluer et me remercier en disant: «C’est toi qui nous as
-sauvés autrefois en détournant de nous la vengeance d’Ibrahim-Pacha...
-sois béni.» Bien que charmé de cette bonne rencontre, j’étais un peu
-chagrin de voir que des hommes de mon âge fussent déjà si vieux.
-(_Sourires._) Il y avait alors à Jérusalem une centaine de cavaliers
-français et cinquante officiers d’état-major, accompagnant le général
-Ducros, appartenant au corps expéditionnaire français. Venus pour
-assister aux fêtes de Pâques, je les engageai à m’accompagner jusqu’à
-Bethléem.
-
-Depuis les croisades on n’avait pas vu défiler dans les montagnes de
-Jérusalem, des cavaliers français, les trompettes en tête; nous
-rencontrâmes échelonnés sur la route, de distance en distance, des
-jeunes gens d’abord, ensuite des hommes âgés qui augmentaient
-successivement notre cortège. A notre arrivée à Bethléem, la ville était
-en fête; les femmes faisaient fumer l’encens devant les naseaux de mon
-cheval, et comme c’est l’habitude, répandaient le sang des agneaux dans
-les rues; des fenêtres et des toits on chantait nos louanges selon la
-coutume orientale et notre chemin était jonché de verdure et de fleurs.
-Les officiers français ne cherchaient point à dissimuler leur émotion.
-Nous étions parvenus à la grotte de la Nativité, quand un vieillard se
-sépara des autres, et me présentant un enfant: «Voilà, me dit-il, un
-fils de ceux que vous avez sauvés.» (_Bruyants applaudissements._)
-
-Je vous remercie, messieurs. Croyez bien que si je vous dis ces choses,
-ce n’est pas pour provoquer vos applaudissements, c’est parce qu’elles
-ont été le commencement de cet élan et de cet enthousiasme universels
-que le temps n’a pu affaiblir, et qui ont mené à sa fin notre grande
-œuvre. (_Nouveaux applaudissements._)
-
-Ismaïl-Pacha, en arrivant au pouvoir, en 1863, se montra fort loyal à
-notre égard. Ce prince, comme son père, est un bon administrateur, et il
-se montra désireux de régulariser la situation de la compagnie.
-
-A ce propos, plusieurs personnes vont m’objecter les théâtres et les
-acteurs pour lesquels il a fait dernièrement de grandes dépenses. Mais
-c’est un moyen de civilisation. On civilise par la science, on civilise
-aussi par le plaisir. (_Très-bien, très-bien._) Le vice-roi veut à tout
-prix une régénération des mœurs de son pays; il veut réformer les harems
-qui sont une cause d’abaissement intellectuel et moral (_marques
-d’approbation_); il veut que les femmes jouent leur rôle dans la
-société. Il leur a déjà réservé dans les théâtres des loges dont il fera
-plus tard, je l’espère, enlever les grilles dorées.
-
-Je lui sais beaucoup de gré, au nom de la civilisation française, de
-s’être adressé à la France pour amuser et instruire ses sujets. Il a
-compris que la femme, dans la société, est le premier élément de
-progrès.
-
-Le vice-roi sent bien que la transformation des musulmans est empêchée
-par l’inégalité injuste qui existe entre l’homme et la femme. En Orient,
-le monde ne marche que sur une jambe; c’est pour cela qu’on y est en
-retard. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Un jour, je me promenais à cheval avec le gouverneur de Suez, homme
-intelligent élevé en Turquie.
-
-«Comment se fait-il que nous restions toujours au-dessous de vous, me
-disait-il attristé. J’ai des compagnons qui ont fait leurs études en
-France, en Angleterre ou en Allemagne; pourquoi, une fois en Orient,
-font-ils comme les autres?» En ce moment vint à passer, montée sur un
-cheval, la jeune fille du consul Anglais. «Lorsque vos femmes et vos
-filles galoperont ainsi à vos côtés, lui répondis-je, vous serez un
-peuple civilisé.» (_Très-bien._)
-
-J’ai dit la même chose au vice-roi, ce qui l’a frappé beaucoup. Il
-désire se servir des moyens qui ont civilisé les chrétiens, car la
-religion musulmane ne s’oppose pas au progrès. Un verset du Coran dit:
-Celui qui s’entête à vouloir faire toujours ce qu’a fait son père mérite
-les flammes de l’enfer.
-
-Ismaïl est arrivé au pouvoir en 1863, avec les mêmes difficultés que son
-prédécesseur, en présence de l’opposition anglaise, mais il a su les
-surmonter, aidé par l’arbitrage de l’empereur qu’il avait bien voulu
-provoquer lui-même.
-
-Nous sommes enfin sortis des difficultés politiques et nous avons obtenu
-le firman du sultan.
-
-Dès lors, avec le concours de MM. Borel et Lavalley, grâce à leurs
-gigantesques inventions, nous avons fait marcher les travaux avec une
-activité qui, on peut le dire, n’avait pas de précédents dans l’histoire
-de l’industrie.
-
-Nos dragues, dont les couloirs étaient aussi longs qu’une fois et demie
-la colonne Vendôme, enlevaient de 2 à 3 mille mètres cubes par jour, et
-comme nous en avions 60, nous parvenions à extraire par mois jusqu’à 2
-millions de mètres cubes.
-
-C’est une quantité dont personne ne peut se faire une idée exacte.
-Tâchons pourtant de nous en rendre compte en nous servant de
-comparaisons. 2 millions de mètres cubes couvriraient toute la place
-Vendôme et s’élèveraient à la hauteur de 5 maisons posées les unes
-au-dessus des autres. 2 millions de mètres cubes couvriraient encore
-toute la chaussée des Champs-Élysées jusqu’à la hauteur des arbres,
-entre l’obélisque et l’arc de triomphe, ou bien tout le boulevard,
-depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille, serait occupé jusqu’au premier
-étage des maisons. (_Marques d’étonnement._)
-
-Voilà ce que nous enlevions par mois. Il a fallu 4 mois pour les 400 000
-mètres cubes du Trocadéro, tandis que nous en creusions 2 millions en un
-mois. Rendons justice, messieurs, aux hommes de science et de courage
-qui ont exécuté cet immense travail. Ils ont bien mérité de la patrie et
-de la civilisation.
-
-Il y a quelques mois, nous dûmes annoncer à notre Assemblée générale que
-le canal serait ouvert le 17 novembre. Il l’a été, en effet, non sans
-difficulté, non sans de terribles émotions. Je n’ai jamais vu aussi
-clairement que la chute est bien près du triomphe, mais en même temps
-que le triomphe appartient à celui qui, marchant en avant, met sa
-confiance en Dieu et dans les hommes. (_Bruyants applaudissements!_)
-
-Quinze jours avant l’inauguration du canal, les ingénieurs viennent me
-dire qu’entre deux sondages pratiqués de 150 en 150 mètres, au moyen de
-puits carrés où pouvaient se tenir douze hommes, on a découvert une
-roche très-dure qui brisait les godets de nos dragues. On nous a
-reproché de ne pas nous en être aperçus plus tôt. Est-ce qu’on pouvait
-faire des sondages plus rapprochés sur une longueur de 164 kilomètres? A
-cette fâcheuse nouvelle, je cours à l’endroit indiqué. Il y existait une
-lentille de roche, s’élevant jusqu’à 5 mètres au-dessus du plafond du
-canal et ne laissant que 3 mètres d’eau. Que faire? Tout le monde
-commence par déclarer qu’il n’y a rien à faire. D’abord, m’écriai-je,
-vous allez demander de la poudre au Caire, de la poudre en masse, et
-puis si nous ne pouvons pas faire sauter le rocher, nous sauterons
-nous-mêmes. (_Rires et applaudissements._)
-
-Les souverains étaient en route pour venir au rendez-vous: toutes les
-flottes du monde avaient été convoquées, elles allaient arriver; il
-fallait à tout prix être en mesure de les recevoir. L’intelligence et
-l’énergie de nos travailleurs nous ont sauvés. Pas une minute n’a été
-perdue et tous les navires ont pu passer. (_Applaudissements._)
-
-Enchanté de ce résultat, le vice-roi vient me trouver et m’engage à
-faire les dispositions nécessaires pour recevoir les souverains et les
-étrangers, au nombre de 6000, que nous devions abriter et nourrir. Des
-hangars furent construits en quelques jours, pouvant contenir 600
-personnes avec des tables toujours renouvelées et servies. Le vice-roi
-avait fait venir 600 cuisiniers et 1000 domestiques de Trieste, de
-Gênes, de Livourne et de Marseille. Il y avait aussi, en face du canal
-d’eau douce et du lac Timsah, un village de 25 000 Arabes qui donnaient
-également l’hospitalité sous des tentes. Tous ces préparatifs étaient
-faits, lorsque le 15, au moment où j’allais partir pour Port-Saïd, à 9
-heures du soir, j’entends un bruit de pétards et de fusées qui éclatent.
-C’étaient les feux d’artifice qu’on avait apportés pour les fêtes et
-qui, arrivés trop tard par le chemin de fer, n’avaient pu être
-transportés, selon mon désir, en dehors d’Ismaïlia, dans les dunes. On
-les avait mis malheureusement dans le chantier de menuiserie et de
-charpentes qui occupait le milieu de la ville, et elle faillit devenir
-tout entière la proie des flammes. Deux mille hommes de troupes nous
-arrivent fort à propos et la ville est sauvée, grâce au moyen toujours
-employé à Constantinople et qui consiste à rafraîchir sans cesse, en
-inondant les murailles et les toits des maisons voisines.
-
-Malgré nos efforts, la muraille chauffée tout autour, à une température
-extraordinaire, menaçait de propager l’incendie, lorsqu’on vint
-m’annoncer que sous le sol du chantier on avait caché dans le sable une
-bonne provision de poudre. Je recommandai de ne rien dire et de diriger
-les pompes de ce côté. Heureusement le vent tomba tout à fait et la
-ville fut préservée.
-
-Le 16 novembre, 160 bâtiments étaient arrivés. Le lendemain matin, on
-devait assister aux prières des musulmans et des chrétiens. Deux
-estrades semblables avaient été préparées pour recevoir deux autels. Une
-troisième estrade était destinée aux souverains, aux personnages
-invités.
-
-Les diverses dispositions étaient prises, quand arrive un coup de mer
-très-violent qui couvre d’eau toute la plage et entoure les tribunes.
-Nous ne savions comment nous tirer de là; enfin avec du sable nous
-parvînmes à former autour des tribunes un espace libre et sec. On était
-ainsi entouré d’eau, et ce fut un spectacle magique de voir à leur
-arrivée les invités traverser ce lac improvisé.
-
-C’était la première fois que l’autel chrétien et l’autel musulman se
-trouvaient en face, et que les deux clergés officiaient ensemble.
-
-Les ordres avaient été distribués pour faire partir le 17 au matin la
-flotte d’inauguration. Le soir du 16, après avoir reçu l’Impératrice et
-les étrangers, je m’entends avec le capitaine du port, officier de
-marine très-distingué, M. Pointel, que la mort nous a enlevé depuis;
-nous avions tout organisé, quand, à minuit, on m’annonce qu’une frégate
-égyptienne s’est échouée à trente kilomètres de Port-Saïd, au milieu des
-eaux, c’est-à-dire que, placée en travers, elle était montée sur une des
-berges, et barrait le passage. Aussitôt je fis réunir les moyens
-nécessaires pour la déséchouer; un bateau à vapeur fut expédié avec des
-hommes et les moyens nécessaires à l’opération. Ils reviennent à deux
-heures et demie du matin, disant qu’il est impossible de faire bouger la
-frégate. Messieurs, il faut avoir confiance, en ce monde, sans quoi l’on
-ne peut rien faire. (_Très-bien, très-bien._) Je ne voulus rien changer
-au programme du lendemain. Logiquement j’avais tort, mais les faits ont
-prouvé que j’avais raison. (_Nouvelles marques d’approbation._) Ne
-soyons pas doctrinaires... cela ne vaut rien ni en affaires ni en
-politique. (_Très-bien, très-bien. Applaudissements redoublés._)
-
-A 3 heures du matin, le vice-roi qui était parti pour Ismaïlia, afin d’y
-recevoir les souverains et les princes, apprenant l’échouage de la
-frégate, était revenu en toute hâte; en passant, il avait fait faire des
-efforts inutiles pour soulever la frégate; il m’appela à bord de son
-bateau, et je le trouvai dans une vive inquiétude, car les moments
-étaient comptés. Si nous avions remis l’inauguration seulement au
-lendemain, qu’aurait-on dit? Des dépêches commandées de Paris publiaient
-déjà que tout était perdu.
-
-Des secours puissants furent mis à la disposition du Prince, qui emmena
-avec lui un millier de marins de son escadre. Nous convînmes qu’il y
-avait trois moyens à employer: chercher d’abord à ramener le bâtiment
-dans le milieu du chenal, ou le coller sur les berges, et si ces deux
-moyens échouent, il y en a un troisième... Nous nous regardâmes en face,
-les yeux dans les yeux... «Le faire sauter! s’écria le Prince.--Oui,
-oui, c’est cela, ce sera magnifique!» Et je l’embrassai. (_Salve
-d’applaudissements._) «Mais au moins, ajouta le khédive en souriant,
-attendrez-vous que j’aie enlevé ma frégate, et que je vous aie annoncé
-que le passage est libre.» Je ne voulus pas même accorder ce répit.
-(_Rires approbatifs._) Le lendemain matin, j’arrivai à bord de
-_l’Aigle_, sans parler de l’accident à personne, comme bien vous le
-pensez.
-
-La flotte se mit en marche, et ce ne fut que cinq minutes avant
-d’arriver à l’endroit de l’échouement, qu’un amiral égyptien monté sur
-un petit bateau à vapeur nous fit signe que le canal était dégagé.
-(_Bravo!_) Lorsque nous arrivâmes à Kantara, qui est à 34 kilomètres de
-Port-Saïd, _le Latif_ pavoisé nous salua de ses canons, et tout le monde
-fut enchanté de l’attention qu’on avait eue de placer ainsi cette grande
-frégate au passage de la flotte d’inauguration. (_Rires et
-applaudissements._) Arrivée à Ismaïlia, l’Impératrice me raconta que
-pendant toute la durée du voyage elle avait eu comme un cercle de fer
-autour de la tête, parce que, à chaque instant, elle croyait voir
-_l’Aigle_ s’arrêter, l’honneur du drapeau français compromis et le fruit
-de tous nos travaux perdu. (_Sensation._) Suffoquée par son émotion,
-elle dut quitter la table, et nous l’entendîmes éclater en sanglots,
-sanglots qui lui font honneur, car c’était le patriotisme français qui
-débordait de son cœur. (_Applaudissements._)
-
-Nous avions passé sans difficulté sur le rocher du Sérapeum, et ce qui
-me fit un grand plaisir, c’est qu’au moment de le franchir, des ouvriers
-qui étaient près de là, regardant si nous touchions au plafond du canal,
-avaient exprimé leurs transports de joie par un geste qu’aucune
-expression ne peut rendre. (_Ici M. de Lesseps excite, en imitant le
-geste de ces ouvriers, les applaudissements de toute la salle._)
-
-Il faut dire que depuis le commencement du travail, il n’y a pas un
-gardien de tente qui ne se soit cru un agent de la civilisation. C’est
-ce qui nous a fait réussir. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Le passage s’est effectué à merveille. 130 bâtiments ont inauguré
-l’ouverture du canal, et depuis ce jour il n’y a pas eu d’interruption
-dans le trajet. Désormais le canal est ouvert à tous les bâtiments, quel
-que soit leur tirant d’eau.
-
-La navigation à vapeur voit s’ouvrir devant elle, non-seulement
-l’Arabie, la Chine, la Cochinchine, le Japon et les îles Philippines,
-mais encore la côte orientale de l’Afrique qui offre de si merveilleuses
-ressources au commerce, à cause de ses rivières et de ses fleuves. On y
-a découvert des mines de charbons très-riches. Du Japon, jusqu’à San
-Francisco, des multitudes d’archipels répandus sur deux mille lieues de
-l’océan Pacifique appellent la colonisation, non des gouvernements, mais
-de l’initiative individuelle.
-
-A l’exemple de nos anciens cadets de famille qui ont conquis le Canada,
-la Louisiane, les Indes, que les jeunes gens d’aujourd’hui, au lieu de
-végéter dans l’oisiveté ou de suivre des carrières qui ne les mènent à
-rien de bon, aillent féconder de nouvelles _Iles de France_!
-
-Que rien ne les décourage! l’esprit d’initiative et de persévérance
-appartient à notre nation plus qu’à toute autre. (_Applaudissements._)
-
-Mesdames et messieurs, je vous remercie de votre bienveillance, et
-j’espère que vous ferez des vœux afin que le canal réussisse pour ses
-actionnaires, comme il a réussi pour la science et pour l’honneur de la
-France.
-
-
-_M. de Lesseps est salué par des applaudissements redoublés et
-l’Assemblée se sépare vivement impressionnée._
-
-
-
-
-PARIS--IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
-
-Rue de Fleurus, 9
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANAL DE SUEZ ***
-
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-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Histoire du Canal de Suez, by Ferdinand de Lesseps</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Histoire du Canal de Suez</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Ferdinand de Lesseps</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 17, 2021 [eBook #65092]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANAL DE SUEZ ***</div>
-<p class="c">LECTURES ET CONFÉRENCES<br />
-<span class="small">DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</span><br />
-(Séance du 10 avril 1870)</p>
-
-<h1>HISTOIRE<br />
-<span class="xsmall">DU</span><br />
-<span class="large">CANAL DE SUEZ</span></h1>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br />
-<span class="large">FERDINAND DE LESSEPS</span></p>
-
-<p class="c small">D’après la Sténographie de M. Sabbatier,
-sténographe au Corps législatif</p>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">EXTRAIT DE</span><br />
-<span class="small">L’ÉCHO DES LECTURES ET CONFÉRENCES</span></p>
-
-<p class="c"><b>Prix : 1 franc</b></p>
-
-<p class="c small">SE VEND AU PROFIT DE LA CAISSE DE RETRAITE
-DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</p>
-
-<p class="c"><span class="xlarge">PARIS</span><br />
-<span class="large">PICHON-LAMY ET DEWEZ</span><br />
-<span class="small">LIBRAIRES-ÉDITEURS</span>, <span class="small">15</span> <span class="xsmall">RUE CUJAS</span></p>
-
-<p class="c">1870</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE<br />
-Rue de Fleurus, 9, à Paris</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">HISTOIRE<br />
-<span class="xsmall">DU</span><br />
-<span class="large">CANAL DE SUEZ</span></h2>
-
-
-<p class="ind">Mesdames et Messieurs,</p>
-
-<p>Je me suis rendu avec empressement à l’aimable invitation
-de mes collègues de la Société des gens de lettres. D’ailleurs,
-c’est toujours avec un grand plaisir que je reviens dans ce
-quartier des Écoles. Je ne puis oublier que c’est à l’École
-de médecine que j’ai eu, pour la première fois, l’honneur
-d’entretenir le public du canal de Suez. J’ai commencé par
-la jeunesse patriotique et fougueuse, car si l’on a pour soi
-la jeunesse et les femmes, on est sûr de réussir. (<i>Vifs applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Dans cette dernière conférence, je serai heureux de retracer
-les faits historiques du percement du canal de Suez. Ce
-qui concerne les négociations a été publié ; les conventions
-avec le gouvernement égyptien sont connues de tout le monde ;
-pour le travail des ingénieurs, M. Lavalley a fait des rapports
-à la Société des ingénieurs civils. Ces diverses questions ont
-été bien comprises du public, qui sait par cœur l’isthme de
-Suez, comme si cet isthme était aux environs de Paris. Je me
-bornerai donc à vous raconter sommairement les circonstances
-qui ont amené ou accompagné l’exécution du canal. Mon
-récit aura peut-être quelque utilité et pourra servir à ceux qui
-veulent se rendre compte de l’enchaînement des faits et qui
-étudient le cœur humain. — Rien n’est logique comme les
-faits. Je vous les dirai sans préparation, et tels qu’ils me reviendront
-à la mémoire, ne choisissant que les principaux ou
-ceux qui me paraîtront devoir vous intéresser. (<i>Très-bien !
-très-bien !</i>)</p>
-
-<p>On me demande tous les jours, dans le monde, comment
-m’est venue l’idée du canal ; rien d’utile ne se fait sans cause,
-sans étude et sans réflexion. Un illustre homme d’État,
-M. Guizot, a dit que le temps ne respectait que ce qu’il avait
-fait. C’est après cinq années d’études et de méditations dans
-mon cabinet, cinq années d’investigations et de travaux préparatoires
-dans l’isthme et onze années de travaux d’exécution,
-que nous sommes arrivés au but de nos efforts.</p>
-
-<p>En 1849, je fus envoyé, par le gouvernement, en mission
-extraordinaire à Rome, sous l’inspiration du vote d’une Assemblée
-souveraine. Je devais suivre une ligne de conduite
-déterminée par ce vote. Quand l’Assemblée législative remplaça
-la Constituante, on voulut me faire suivre une autre ligne
-de conduite que je n’ai pas à blâmer, mais que je ne
-pouvais admettre. Ne voulant pas trahir ma mission, j’abandonnai
-vingt-neuf années de service diplomatique. La politique
-m’ayant ainsi fait des loisirs, je me livrai à mes études
-premières sur l’Orient et l’Égypte, tout en me construisant
-une ferme dans le Berry ; cette situation se prolongea. Beaucoup
-de personnes m’ont jeté la pierre à cette époque et se
-sont détournées de moi, me reprochant de n’avoir pas changé
-d’opinion et de conduite. Les événements ont démontré, je
-crois, que la politique contraire à celle que j’avais l’ordre de
-suivre, et qui était conforme à mes idées, n’a pas été heureuse
-pour les intérêts de notre pays.</p>
-
-<p>Appliqué à l’étude des questions orientales, mon esprit se
-reporta naturellement vers l’isthme de Suez. Il n’y a pas un
-enfant intelligent qui, à la première vue d’une carte géographique,
-n’ait demandé à son professeur pourquoi l’on n’allait
-point aux Indes en traversant l’isthme de Suez. Le maître répondait
-qu’il y avait une différence de niveau entre la mer
-Rouge et la Méditerranée ; qu’il était impossible de creuser
-dans le désert un canal qui ne fût rempli aussitôt par le sable,
-etc., etc.</p>
-
-<p>Mais aujourd’hui tous ces fantômes ont disparu : ce qui
-était impossible, il y a cinquante ans, est devenu facile avec
-la vapeur, le télégraphe électrique et tous les moyens que
-la science a mis à notre disposition.</p>
-
-<p>De 1849 à 1854, j’ai étudié tout ce qui se rattachait au
-commerce entre l’Occident et l’Orient ; j’ai reconnu que son
-mouvement doublait tous les dix ans, et que l’époque était venue
-où la formation d’une compagnie pour le percement de
-l’isthme de Suez pouvait le développer d’une façon merveilleuse.
-En 1852, lorsque mes études étaient déjà complètes et
-que je me vis dans l’alternative de gagner à ma cause un
-vice-roi d’Égypte que ses plaisirs absorbaient, ou de m’adresser
-à Constantinople, je pris ce dernier parti. Mes relations
-de famille et d’amitié permirent à ma demande d’être examinée,
-et me valurent la réponse que la solution de cette question
-ne concernait pas du tout la Porte ; qu’elle était plutôt
-l’affaire de l’Égypte. Remarquez que, plus tard, lorsque l’Égypte
-eut pris l’initiative du canal, l’Angleterre, qui avait
-fait faire, sans l’intermédiaire du Divan, le chemin de fer
-entre Alexandrie et Suez, réclama à la Porte, au nom de ses
-droits méconnus. Je gardai alors mon projet et je continuai
-à m’occuper de mes bestiaux et de ma ferme. (<i>On rit.</i>)</p>
-
-<p>Un jour que j’étais sur le toit d’une maison en construction,
-au milieu des poutres et des charpentiers, on me présente
-un journal où étaient annoncés la mort du pacha et l’avénement
-de Mohammed-Saïd, fils de Méhémet-Ali.</p>
-
-<p>Lorsque je résidais, comme agent français, auprès de Méhémet-Ali,
-ce grand prince m’avait témoigné beaucoup d’affection,
-à cause du souvenir de mon père qui avait représenté
-la France en Égypte, après la paix d’Amiens, et qui avait
-concouru à l’élévation du binbachi Méhémet-Ali-aga, venu
-de la Macédoine, avec un contingent de mille hommes.</p>
-
-<p>Le premier consul Bonaparte et le prince de Talleyrand,
-ministre des relations extérieures, avaient donné pour instruction
-à leur agent de chercher parmi les milices turques un
-homme hardi et intelligent qui pût être désigné, pour être
-nommé, par Constantinople, pacha au Caire, titre à peu près
-nominal, dont il pourrait se servir pour abattre la puissance
-des mamelouks, contraires à la politique française. Un des
-janissaires de mon père lui amena un jour Méhémet-Ali-aga,
-qui, à cette époque, ne savait ni lire ni écrire. Il était
-parti de la Cavalle avec sa petite troupe, et il se vantait quelquefois
-d’être sorti du même pays qu’Alexandre. Trente ans
-plus tard, le corps consulaire venant complimenter, à Alexandrie,
-Méhémet-Ali-Pacha, sur les victoires de son fils Ibrahim-Pacha,
-en Syrie, le vice-roi d’Égypte se tournant vers
-moi, dit à mon collègue : « le père de ce jeune homme était
-un grand personnage, quand j’étais bien petit ; il m’avait un
-jour engagé à dîner, le lendemain j’appris qu’on avait volé un
-couvert d’argent à table, et comme j’étais la seule personne
-qui pût être soupçonnée de ce larcin, je n’osais pas retourner
-dans la maison de l’agent français, qui fut obligé de m’envoyer
-chercher et de me rassurer. » Ce qui est très-beau
-dans la bouche d’un homme qui triomphait, avouant qu’on
-aurait pu avec raison l’accuser de larcin (<i>on rit</i>). — Telle a
-été l’origine de mes relations avec l’Égypte et la famille de
-Méhémet-Ali et par suite de ma liaison avec Saïd-Pacha.
-Son père était un homme extrêmement sévère qui le voyait
-avec peine grossir d’une manière effrayante, (<i>nouveaux rires</i>),
-et qui, pour prévenir un embonpoint excessif chez un enfant
-qu’il aimait, l’envoyait grimper sur les mâts des bâtiments,
-pendant deux heures par jour, sauter à la corde, ramer, faire
-le tour des murailles de la ville. J’étais la seule personne qui
-fût alors autorisée à le recevoir ; quand il entrait chez moi, il
-se jetait sur mon divan, tout harassé. Il s’était entendu avec
-mes domestiques, ainsi qu’il m’en fit l’aveu après, pour obtenir
-d’eux de se faire servir en cachette du macaroni, et
-compenser ainsi le jeûne qu’on lui imposait. Le prince était
-élevé dans les idées françaises : tête impétueuse et grande
-sincérité de caractère.</p>
-
-<p>Quand Saïd-Pacha fut arrivé au pouvoir, mon premier soin
-fut de le féliciter. Deux ans auparavant, il avait été accusé de
-conspiration. Pendant qu’une conspiration se trame, on ne
-convient jamais qu’on en fait partie. Il s’était vu maltraité par
-le vice-roi ; sa famille avait été exilée ; les mécontents se réunirent
-autour de lui et… il fut obligé de s’échapper comme il
-put. Il vint à Paris, y habita un hôtel, rue de Richelieu, où je
-l’allai visiter. Sa situation, l’accueil que je lui fis et ses souvenirs
-d’enfance amenèrent dès lors entre nous une amitié vraiment
-fraternelle. Peu de temps après, il retourna en Égypte
-et lorsqu’en 1854 il fut appelé à succéder à Abbas-Pacha,
-il me fixa un rendez-vous pour le retrouver à Alexandrie, au
-mois de Novembre 1854. Je m’y rendis. Il me donna pour
-résidence un de ses palais et m’engagea à l’accompagner
-au Caire, en traversant le désert libyque avec une petite
-armée de 11 000 hommes.</p>
-
-<p>Le vice-roi installa son camp sur les ruines de Marea
-au delà du lac Maréotis, j’allai le rejoindre, j’avais toujours
-mon projet en tête, mais j’attendais le moment favorable
-pour en parler, car je voulais auparavant mettre le prince au
-courant du système, nouveau pour lui, des associations financières
-anonymes, qui peuvent apporter dans un pays des capitaux,
-sans ôter au souverain son influence, et en l’aidant au
-contraire à augmenter sa puissance par des moyens destinés
-à favoriser la prospérité publique. Il fallait en outre me concilier
-la bienveillance de l’entourage intime du vice-roi, composé
-en grande partie des vieux conseillers de son père, plus
-habiles aux exercices du cheval qu’à ceux de l’esprit. Je faisais
-avec eux des courses au désert, mon talent d’équitation
-m’avait conquis leur estime. Lié avec l’ancien compagnon
-d’enfance de Saïd, son ministre Zulfikar-Pacha, élevé à la
-française et en état de tout comprendre, je l’initiai à mon
-projet, et il fut convenu qu’il m’avertirait, le jour où il trouverait
-opportun que j’en parlasse à son maître.</p>
-
-<p>Deux semaines se passèrent et le jour indiqué, 30 novembre
-1854, je me présentai dans la tente du vice-roi placée sur une
-éminence entourée d’une muraille en pierres sèches et formant
-une petite fortification, avec embrasures de canons. J’avais remarqué
-qu’il y avait un endroit où l’on pouvait sauter à cheval
-par dessus le parapet, en trouvant au dehors un terre-plein
-sur lequel le cheval avait chance de prendre pied.</p>
-
-<p>Le vice-roi accueillit mon projet, m’engagea à aller dans
-ma tente pour lui préparer un rapport et me permit de le lui
-apporter. Ses conseillers et généraux étaient autour de lui. Je
-m’élançai sur mon cheval qui franchit le parapet, descendit la
-pente au galop et me ramena ensuite dans l’enceinte, lorsque
-j’eus pris le temps nécessaire pour rédiger le rapport, qui était
-prêt depuis plusieurs années. Toute la question se trouvait
-résumée clairement dans une page et demie, et lorsque le
-prince en fit lui-même la lecture à son entourage, en l’accompagnant
-d’une traduction en turc, et qu’il demanda son avis, il
-lui fut unanimement répondu que la proposition de l’hôte, dont
-l’amitié pour la famille de Méhémet-Ali était connue, ne
-pouvait qu’être favorable et qu’il y avait lieu de l’accepter.</p>
-
-<p>La concession fut immédiatement accordée. La parole de
-Mohammed-Saïd valait un contrat.</p>
-
-<p>En arrivant au Caire, il reçut au devant de la citadelle les
-représentants des divers gouvernements qui venaient le féliciter
-sur son avènement à la vice-royauté, il dit alors au Consul
-général d’Amérique : « Je vais vous damer le pion, à vous
-autres Américains, l’Isthme de Suez sera percé avant le vôtre. »
-Là-dessus il se mit à parler du projet. Le Consul général
-d’Angleterre paraissait fort ému. Étant présent à l’audience,
-et sur un signe du Prince, je fis remarquer que l’entreprise
-telle qu’elle était conçue, ne devait porter ombrage à personne,
-que tous les pays y concourraient également, s’ils le
-désiraient, par une souscription publique et que si j’étais
-chargé de former une compagnie financière d’exécution, c’était
-non comme français, mais à titre d’ami de l’Égypte et du
-vice-roi. Chaque Consul général s’empressa de transmettre
-la nouvelle à son gouvernement et la réponse fut l’envoi à
-Mohammed-Saïd de la grand’croix des ordres de presque
-tous les souverains. (<i>Très-bien ! Très-bien !</i>)</p>
-
-<p>L’acte de concession fut alors légalement octroyé le 30 novembre
-1854. Une excursion fut décidée pour explorer
-l’Isthme, le Vice-Roi m’adjoignit trois ingénieurs français
-qu’il avait à son service, MM. Mougel Bey, Linant Bey et
-Aïvas. Pour quatre personnes il ne fallait pas moins de
-60 chameaux dont 25 chargés d’eau, pour traverser ce désert
-peuplé aujourd’hui par 40 000 habitants. Nous partîmes
-du Caire, nous traversâmes l’Isthme, du Sud au Nord,
-étudiant la nature du terrain, examinant la possibilité d’un
-nouveau tracé, car depuis les temps les plus reculés on
-n’avait songé qu’à un canal intérieur, du Nil à la mer Rouge,
-et non à un canal sans écluses creusé directement entre
-les deux mers. C’était le projet d’un canal fluvial et non
-maritime qu’avaient adopté les Saint-Simoniens et le Père
-Enfantin, auxquels on doit les études de 1847 et la reconnaissance
-de l’égalité de niveau des deux mers.</p>
-
-<p>Les anciens projets, y compris celui de M. Lepère, ingénieur
-en chef de l’expédition française en Égypte, se servaient de
-l’eau du Nil pour la navigation du canal, au moyen de prises
-d’eau et d’écluses. C’était une erreur, et c’est ce qui fait que
-les projets américains pour le percement de l’Isthme de Panama
-ne pourront pas réussir, tant que l’on n’aura pas trouvé
-le moyen de couper simplement l’Isthme d’une mer à l’autre.
-Jamais, en essayant d’amener l’eau d’un fleuve intérieur à la
-mer, on ne parviendra à faire un canal maritime.</p>
-
-<p>D’ailleurs, pour un parcours qui abrégera le voyage de
-3000 lieues, il viendra nécessairement une époque où vous
-aurez peut être 100 bâtiments par jour ; le passage pour
-chacun exigera au moins une demi-heure, or il n’y a pas
-100 demi-heures par jour. Puis les écluses sont une œuvre
-humaine qu’il faut entretenir, et réparer, d’où des chômages
-forcés, une grande consommation d’eau, et pas de certitude
-absolue. Je crois qu’aucun des projets américains actuels ne
-peut donner de bons résultats. Je le dis ici devant des représentants
-de l’Amérique, il faut que l’on se persuade bien qu’il
-n’y a aucune différence de niveau entre l’Océan Pacifique et
-l’Océan Atlantique, sauf la différence de la hauteur des marées
-sur les côtes. Laplace et Fourier l’ont nié pendant 50 ans
-devant toutes les Académies. (<i>Très-bien ! Très-bien !</i>) Nous
-avons parfaitement constaté qu’il n’y avait pas de différence
-entre la mer Rouge et la Méditerranée, sauf celle qu’occasionnent
-les marées. En Amérique c’est la même chose. Je le
-dis hautement : les Américains ne pourront réussir qu’après
-avoir sérieusement étudié la question. Ils ont tracé leurs projets
-en lignes rouges ou bleues sur la carte, sans faire ni sondages,
-ni nivellements, ni aucun des travaux qui ont précédé
-notre entreprise. Nous avons passé cinq ans dans le désert,
-fait ensuite toutes les études préliminaires avant d’appeler
-des capitaux, et nous n’avons formé la compagnie d’exécution
-qu’après le verdict de la science Européenne. Que les
-gens honnêtes qui s’occupent de l’Isthme américain fassent,
-eux aussi, ces longues études préparatoires et nécessaires. Le
-canal de Suez s’est fait, grâce au concours des hommes supérieurs
-et compétents que nous y avions appelés. Ils sont venus
-faire un devis que dans l’exécution on n’a pas dépassé
-d’un centime, entendez-le bien. La science l’a emporté sur
-tous les points. (<i>Très-bien ! Très-bien !</i>)</p>
-
-<p>Notre première exploration fut longue et pénible, et le résultat
-final a été celui que mon instinct m’avait fait deviner,
-à savoir qu’il ne fallait pas se servir de l’eau du Nil pour la
-navigation du canal de Suez. Dans notre parcours, nous écrasions
-sous les pieds de nos chameaux les croûtes de sels des
-lacs amers. Ces lacs ont 40 lieues de tour, c’était évidemment
-l’ancien golfe d’Heropolis. C’est par ce désert converti en
-mer intérieure que, le jour de l’inauguration, le 17 novembre
-dernier, une flotte a passé, <i>l’Aigle</i> en tête. (<i>Applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Ce bassin contient aujourd’hui deux milliards de mètres
-d’eau. En 1854, notre caravane qui le traversait, portait notre
-eau, nos vivres, des moutons et des poules ; hors ces
-animaux, il n’y avait pas même une mouche dans ce désert
-affreux. Le soir, nous ouvrions nos cages à poules, pleins de
-confiance et nous étions sûrs, le lendemain matin, que toutes
-nos bêtes viendraient se réunir autour de nous pour ne
-pas être abandonnées dans ces lieux désolés, où l’abandon
-est la mort. Lorsqu’on levait le campement le matin, et
-qu’au moment du départ, une poule était restée picotant au
-pied d’un buisson de tamaris, vite, elle sautait effrayée sur le
-dos d’un chameau pour regagner sa cage. (<i>On rit.</i>) Les
-Fellahs que j’avais emmenés étaient dans une inquiétude continuelle,
-car les habitants des bords du Nil ont la plus grande
-frayeur du désert. Eh bien, c’est ce désert que nous avons
-parcouru dans tous les sens, pendant deux mois, en décembre
-1854 et en janvier 1855. Nous avons subi des coups de
-vent, mais je dois dire que les sables du désert n’ont pas des
-inconvénients aussi graves qu’on se plaît à le répéter ; ils sont
-moins incommodes que la pluie ou la grêle qui, dans nos climats,
-nous surprennent en route. J’ai parcouru les déserts de
-l’Afrique jusque près de l’équateur, j’ai fait 350 lieues, monté
-sur un dromadaire, dans la saison des vents du sud, et je n’ai
-jamais été arrêté par ces vents réputés si violents, même lorsqu’ils
-soufflent en plein visage.</p>
-
-<p>Un de nos compagnons de voyage disait que telle était la
-pénétration du sable, qu’il entrait presque dans les boîtes de
-montres hermétiquement fermées. Un jour que le vent nous
-était arrivé tout d’un coup, au moment du déjeuner, nous
-nous étions enveloppés de nos manteaux pour faire tranquillement
-notre repas. Cet ingénieur, persuadé que le sable pénétrait
-par les moindres fissures, cherchait à se mettre bien à
-l’abri ; mais il avait laissé sans le remarquer un trou au-dessus
-de sa tête, par lequel je m’amusais à verser du sable
-(<i>on rit</i>). Voyez, me disait-il, le sable traverse même les étoffes
-(<i>nouveaux rires</i>). On nous menace constamment de l’envahissement
-des sables dans le canal et de l’impossibilité de nous
-en affranchir. Ce préjugé est tellement enraciné dans l’esprit
-public, que chaque jour on en fait un empêchement formidable
-pour la conservation du canal.</p>
-
-<p>Après le passage de 130 bâtiments pendant les fêtes de l’inauguration,
-aucun apport de sable, aucune érosion n’ont été
-constatés. Depuis cette époque, 2, 3, 4 et 5 navires ont passé
-chaque jour, et le canal est tout aussi intact qu’avant l’inauguration.
-(<i>Très-bien ! très-bien ! applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>J’ai reçu, hier soir, une dépêche télégraphique qui m’annonce
-que pendant le mois de mars, nous avons eu 640 000 fr.
-de recettes, et que 6 bâtiments ont passé depuis le 7, ce
-qui fait 22 depuis le 1<sup>er</sup> du mois. (<i>Nouveaux applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>La progression est celle-ci (je crois utile de vous la faire
-connaître en interrompant l’ordre de mes idées pour vous
-montrer la marche ascendante du transit) : les bâtiments qui
-ont passé par le canal étaient au nombre de 9 en décembre,
-de 19 en janvier, de 29 en février, de 52 en mars, etc., depuis
-le commencement d’avril jusqu’au 9 de ce même mois
-nous comptons déjà 22 bâtiments à vapeur. (<i>Bravos prolongés.</i>)</p>
-
-<p>Vous voyez que la vapeur a remplacé la voile. J’en demande pardon
-aux bâtiments à voiles qui d’ailleurs trouveront
-un dernier refuge dans la mer Rouge si calomniée. On a inventé
-pour les bâtiments à vapeur des perfectionnements qui
-permettent de réduire de beaucoup l’espace occupé anciennement
-par les machines et qui procurent une économie de
-50 % sur la consommation du charbon. Le vapeur anglais
-<i>Brasilian</i>, parti de Bombay, est arrivé à Liverpool portant dans
-ses flancs 13 000 balles de coton, et 2 500 balles de laine, ce
-qui équivaut à 4 000 tonnes. Il y a plus, et c’est un exemple
-admirable d’encouragement que l’Angleterre donne au commerce,
-par son initiative, un autre bâtiment, parti de Bombay,
-traverse le canal, dépose sa cargaison de coton sur les quais
-de Liverpool. Le coton immédiatement envoyé à Manchester,
-est mis en œuvre dans les manufactures et quelques jours
-après, le navire, avec sa précédente cargaison manufacturée,
-reprenait la mer, et retournait aux Indes par le canal. On a pu
-ainsi, en soixante-dix jours, amener des Indes et décharger
-en Angleterre du coton brut, puis le renvoyer tout travaillé
-aux Indes (<i>applaudissements</i>). J’ai voulu rapprocher cet exemple
-d’activité dévorante, du désert autrefois si aride où nos
-poules avaient si grande peur d’être oubliées (<i>on rit</i>). Aujourd’hui
-ce désert est peuplé. Nous y avons trois villes importantes.
-L’époque du début méritait d’être comparée à
-l’époque actuelle. (<i>Très-bien !</i>)</p>
-
-<p>Permettez moi, après cette digression, de reprendre ma narration.
-Lorsque nous eûmes accompli notre première exploration
-et que les ingénieurs du vice-roi eurent rédigé leur avant-projet,
-je me rendis à Constantinople pour préparer l’exécution
-du projet et n’être pas accusé d’avoir manifesté trop d’impatience.
-Si j’ai été souvent hardi et entreprenant, je suis bien
-aise de montrer que j’ai pu être patient, quand il le fallait.
-Je n’ai jamais rien compromis ; on a souvent attaqué mon ardeur,
-mais dans n’importe quelle circonstance, j’ai pris des
-précautions, et surtout je n’ai jamais manqué de suivre le droit
-chemin, c’est le seul qui conduit d’une manière certaine au
-succès ; armé de la vérité, on est toujours assuré de la victoire.
-(<i>Applaudissements.</i>) Je me rendis donc à Constantinople, au
-moment de la guerre de Crimée. L’Angleterre étant opposée
-au canal, je m’entendis avec le Sultan, afin d’éviter toute collision
-entre les deux politiques. Je me contentai d’une lettre
-vizirielle adressée au vice-roi et permettant à ce dernier de
-continuer à s’occuper du canal.</p>
-
-<p>Arrivé en Égypte, je remis cette lettre au vice-roi qui en
-fut fort satisfait ; nous organisâmes tous les préparatifs d’études,
-et il fut décidé que je m’adresserais, pour les compléter,
-aux ingénieurs européens les plus habiles.</p>
-
-<p>J’ai eu à lutter quelque temps à mon retour en France
-contre les partisans du tracé indirect. J’étais seul, sans relations
-dans la presse, contre des savants de grand mérite.</p>
-
-<p>Je pris le parti de faire répondre à la science par la science.
-J’écrivis aux ministres des principales puissances de me
-désigner les ingénieurs qui tenaient le premier rang dans
-leur pays et je leur demandai de les autoriser à se réunir à
-nous.</p>
-
-<p>L’Autriche nous donna M. de Négrelli, l’Italie, M. Paléocapa,
-l’Espagne, M. Montesino, la Hollande, M. Conrad, directeur
-général du service des eaux, la Prusse, M. Lentzé, envoyé
-par M. de Humboldt. Comme il n’y a pas en Angleterre
-de corps d’ingénieurs, je fis un voyage dans ce pays, et je
-choisis MM. Rendel, Mac-Lean et Manby, ingénieurs distingués,
-ainsi qu’un marin, le capitaine Harris, qui avait fait
-soixante-dix voyages dans la mer Rouge.</p>
-
-<p>La France mit à notre disposition M. Renaud, inspecteur
-général des ponts et chaussées, M. Lieussou, ingénieur hydrographe
-de la marine, les amiraux Rigault de Genouilly
-et Jaurès.</p>
-
-<p>Ce cénacle de savants fut convoqué par un simple particulier
-qui donnait rendez-vous, à Paris, à un troisième étage de
-la rue Richepance.</p>
-
-<p>La plupart des ingénieurs ne se connaissaient point entre
-eux ; c’étaient les hommes les plus compétents et dont la réunion
-présentait les plus grandes connaissances pratiques ; ils
-avaient quitté leurs affaires, la direction de leurs travaux,
-avec un remarquable désintéressement, pour fonder une ère
-de civilisation nouvelle. Au jour fixé, à huit heures du matin,
-ils furent tous exacts, arrivant par le chemin de fer de
-Madrid, d’Amsterdam, de Berlin, de Vienne, de Londres.
-Après les présentations, nous eûmes notre première séance,
-à la fin de laquelle il ne m’était déjà plus permis de douter
-du succès de mon entreprise. Vous le pensez bien, messieurs,
-le concours de ces hommes distingués n’a pas eu lieu dans un
-intérêt d’argent ; non. Aucun de ces savants n’a même voulu
-qu’on le remboursât de ses frais de voyage. (<i>Applaudissements.</i>)
-Ils nommèrent une sous-commission chargée d’étudier le
-terrain en Égypte. Cette sous-commission, composée de cinq
-membres, accomplit sa tâche au milieu de toutes les difficultés,
-avec un zèle et un dévouement infatigables. Arrivée à
-Alexandrie, elle parcourut toute la haute Égypte. Au moment
-de son départ, le vice-roi l’attendait au barrage du Nil. Les
-souverains aiment à jouer au soldat. (<i>On rit.</i>) Le vice-roi qui
-avait ses troupes autour de lui, en grande tenue, reçut les membres
-de la commission avec les plus grands honneurs.</p>
-
-<p>Je l’en remerciai. Je le remerciai surtout de les avoir reçus
-comme des têtes couronnées… « Eh ! mais, me dit-il, ne sont-ce
-pas les têtes couronnées de la science ! » (<i>Applaudissements.</i>)
-Il fit venir son précepteur et nous dit : « Je vais mettre mon
-précepteur à côté de vous à table, parce que c’est lui qui m’a
-donné l’instruction ; si je dois quelque chose à quelqu’un,
-c’est à M. Kœnig, car la science est au-dessus de l’existence.
-Il m’a souvent mis au pain sec et à l’eau, mais je ne le lui
-rends pas aujourd’hui, il va déjeuner avec nous. » (<i>Sourires
-approbatifs.</i>)</p>
-
-<p>Il fit généreusement sur sa cassette toutes les dépenses pour
-les explorations et les études de la commission qui dut remonter
-jusqu’à la première cataracte. Ces dépenses s’élevèrent
-à trois cent mille francs dont il refusa le remboursement,
-lorsque la compagnie fut formée quatre ans après. Une frégate
-vint attendre la commission à Péluse, et le 1<sup>er</sup> janvier 1856
-nous rentrâmes à Alexandrie où le vice-roi nous attendait aux
-portes de son palais. Lorsqu’il apprit que la commission avait
-jugé le canal possible, en creusant l’isthme d’une mer à l’autre,
-sans recourir à l’eau du Nil, il se jeta dans mes bras et témoigna
-la plus vive satisfaction.</p>
-
-<p>Il m’engagea à retourner en France avec la commission, à
-publier son rapport et à faire de la propagande en Angleterre.</p>
-
-<p>Je partis, muni d’un acte définitif de concession et des statuts
-de la compagnie à former, lorsque je jugerais le moment
-opportun.</p>
-
-<p>Dans mon premier voyage en Angleterre, autant je trouvai
-de sympathie chez les classes commerciales et lettrées, autant
-je trouvai de têtes de bois chez les hommes politiques. (<i>Bruit
-et applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Ils disaient, comme autrefois les devins aux Pharaons,
-que cette œuvre était impossible ; qu’il y avait une grande
-différence de niveau entre les deux mers. Ah ! les devins
-de l’antiquité n’étaient autre chose que les politiques modernes !
-(<i>Rires.</i>) Il n’est pas rare que les doctrinaires se trompent.</p>
-
-<p>Avant d’aller en Angleterre, j’avais publié, à Paris, un travail
-pour préparer les esprits au rapport des ingénieurs. Étant
-en Angleterre, je fais la même publication en langue anglaise,
-mais je ne fais pas encore de <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span>, j’expose simplement
-mon projet à quelques hommes d’affaires. Un jour je vais
-chez un éditeur anglais. Et ceci est à noter : on s’occupe trop
-en France des coups d’épingle de la presse ; en Angleterre on
-n’y fait pas attention. Là rien ne vous arrête, chacun dit
-ce qu’il pense et la vérité ne tarde pas à se faire jour, car la
-majorité des hommes est meilleure qu’on ne pense et le bien
-l’emporte en définitive sur le mal. (<i>Applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Je vais donc chez mon éditeur anglais et je lui dis que mon
-désir est de répandre mon ouvrage, de le propager le plus
-possible et de le faire lire par tous. L’éditeur me promet une
-réponse pour le lendemain. Le lendemain je retourne chez
-lui et il me donne la note des dépenses, où la plus grosse somme
-est destinée à attaquer l’ouvrage. (<i>On rit.</i>) Il faut croire que
-l’épiderme des Anglais est moins sensible que le nôtre. Ce
-n’est pas nous qui payerions des verges pour nous fouetter.
-(<i>Nouveaux rires.</i>) « Il n’est pas besoin de louer un livre, me
-dit l’éditeur ; quand il est attaqué, les honnêtes gens veulent
-le connaître et juger eux-mêmes. Combien d’ouvrages n’ont
-eu une immense vogue que parce qu’on a sonné les cloches
-contre eux ! » L’éditeur anglais était un homme de bon sens
-pratique. A mon retour à Paris, je publiai le rapport des ingénieurs
-qui fit une grande sensation.</p>
-
-<p>Il fallait retourner en Égypte pour mettre le projet à exécution,
-pratiquer des sondages à des intervalles de 150 à 200
-mètres, faire des nivellements. Les ingénieurs chargés des
-travaux préparatoires s’en acquittèrent avec intelligence et
-dévouement. Ce n’est certes pas sans raison que dans tous les
-pays du monde on recherche avec un si grand empressement
-les ingénieurs sortant de l’École polytechnique, et que la
-France s’en glorifie. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p>
-
-<p>J’arrive en Égypte. Aussitôt que la politique anglaise voit
-la bonne tournure que prennent nos affaires, ses agents ne
-reculent devant aucun moyen de nous nuire et vont jusqu’à
-menacer le vice-roi de déchéance ; on cherche même à le
-faire passer pour fou. On m’avait honoré de ce compliment
-(<i>on rit</i>) à l’époque de ma mission à Rome. C’est ainsi que
-l’on traite les gens, aujourd’hui. Il y a cent cinquante ans,
-on les aurait enfermés à la Bastille. (<i>Sensation.</i>)</p>
-
-<p>Je m’efforçais de rassurer le vice-roi, en lui disant qu’il n’avait
-rien à craindre ; que j’avais sondé l’opinion publique en
-Angleterre et qu’elle était pour nous ; mais rien ne réussissait,
-je le voyais tout découragé, malade, s’irritant outre mesure ;
-le sang lui montait à la tête. Enfin, il me dit, un soir, qu’il ne
-pouvait plus résister à toutes ces obsessions ; qu’on voulait
-soudoyer ses troupes dont les officiers sont turcs et les exciter
-à la désertion. Je lui fis observer que rien de ce qui se passait
-dans le désert n’étant connu de personne, nous n’avions qu’à
-faire les travaux demandés par la commission et à nous aller
-promener dans le Soudan jusqu’à Kartoum. Il y a là des
-populations qui ont été décimées, qui souffrent depuis quarante
-ans. Le frère aîné de Méhemet-Ali y avait été envoyé
-à cette époque. Dès son arrivée, il fixa l’impôt à 1000 chameaux,
-1000 esclaves, 1000 charges de bois, 1000 charges
-de paille ; il voulait tout par 1000. Les habitants, bon gré
-malgré, durent se soumettre. Mais, en même temps que l’on
-apportait ce tribut, on conspirait et l’on s’entendit pour se défaire
-d’Ismaïl-Pacha. Un jour que ce prince entouré de son
-état-major faisait un repas joyeux, les chefs insurgés enveloppèrent
-son camp d’une ceinture de combustibles composant
-une partie du tribut, le feu forma un immense cercle et tout
-Égyptien qui cherchait à en sortir était atteint par les flèches
-des Soudaniens. Ce fut un massacre épouvantable et l’on ne
-peut pas dire qu’il ne fût pas mérité.</p>
-
-<p>La vengeance fut confiée par Méhémet-Ali à son gendre, le
-fameux Defderdar, qui commit dans ce pays de véritables
-atrocités ; plus de 100 000 esclaves en furent arrachés pour
-être conduits en Égypte. Le nom de cet homme est resté
-comme le synonyme de fléau de Dieu. Croiriez-vous qu’il eut
-un jour la barbarie de faire ferrer un palefrenier qui avait
-mal ferré son cheval !</p>
-
-<p>Une femme du pays vint porter plainte contre un soldat
-qui lui avait acheté du lait et refusait de le lui payer. « En es-tu
-bien sûre ? lui demanda le tyran. Prends garde, on t’ouvrira
-le ventre s’il n’y a pas de lait dans celui de mon soldat. »
-(<i>Mouvement d’horreur.</i>) On ouvrit le ventre au soldat ; on y
-trouva le lait. Depuis quarante ans, ces populations sont dans
-un état déplorable. J’engageai fortement Saïd-Pacha à profiter
-des loisirs qu’on lui faisait pour aller porter un soulagement
-à ces grandes misères, et je lui promis de l’accompagner.</p>
-
-<p>Nous partîmes pour la haute Égypte et nous traversâmes le
-désert de Korosko. Arrivé dans la Nubie, le misérable état des
-populations le désolait, car il était fort sensible. Nous nous
-étions donné rendez-vous à Berber, ancienne capitale de l’empire
-de Méroé, là où cessent les cataractes. C’était le 1<sup>er</sup> janvier
-1857, et je voulais lui souhaiter la bonne année ; je fais
-une trentaine de lieues en quelques heures, j’arrive auprès
-de lui et je le surprends sous sa tente, pleurant à chaudes
-larmes, comme un enfant. « Qu’avez-vous ? » lui demandai-je.
-« Lorsque mes généraux sont entrés tout à l’heure, me dit-il,
-et qu’ils m’ont fait la même question, j’ai répondu que c’était
-la musique qui me touchait ; c’est bien plutôt le sort de cet
-infortuné pays dont ma famille a causé les malheurs ; et lorsque
-je pense qu’il n’y a pas de remède, c’est pour moi une
-grande affliction. » Il continua à donner rendez-vous dans
-les villages voisins qui ont de grandes places et des fortifications
-et m’engagea à l’accompagner.</p>
-
-<p>Un jour il y avait plus de 150 000 personnes qui étaient
-venues, à sa suite, du fond même de l’Afrique. C’est une chose
-véritablement curieuse que la facilité avec laquelle on se met
-en voyage dans ces pays. En présence de cette foule, on vint
-annoncer au Prince que, malgré sa défense formelle, un vieux
-Turc avait enfermé dans sa cave un esclave ; il fait bâtonner
-le maître et donne ordre de l’enchaîner et de l’emmener.
-Enfin, pour ne point paraître au-dessous de l’enthousiasme
-populaire, il céda à un beau mouvement de générosité :
-« Allez, dit-il, enlever les canons de la citadelle et jetez-les
-dans le Nil. » Il faut renoncer à dépeindre les transports,
-l’excès de joie qu’un tel ordre excita parmi cette multitude.
-Pour moi, j’étais un peu inquiet. « Croyez-vous que vous n’alliez
-pas trop loin et que nous puissions toujours nous fier à
-ces gens-là, » objectai-je au vice-roi. « Les canons sont trop
-vieux, me dit-il, pour tirer un seul coup. » (<i>Rires.</i>) Quand tout
-le monde fut réuni, le vice-roi déclara qu’il laissait aux habitants
-le soin de s’administrer eux-mêmes ; qu’il ne leur donnerait
-plus de chefs turcs, qu’il voulait établir chez eux les
-municipalités qui depuis le commencement du monde sont
-l’élément de toute société.</p>
-
-<p>Nous nous dirigeâmes vers Kartoum, nom dont le sens est
-trompe d’éléphant, parce que la ville est située comme entre
-les deux défenses, entre le fleuve Bleu et le fleuve Blanc. Kartoum
-se trouve au point de jonction, c’est une ville de 40 000
-âmes fondée par Méhémet-Ali. J’arrive le soir chez le vice-roi
-qui était fort gai ; il me dit en riant qu’à son arrivée il
-avait été accueilli par une musique militaire, exécutée sur des
-instruments que le pharmacien du régiment avait raccommodés
-de son mieux avec du sparadrap. Mais à peine étions-nous
-à table, que je vois sa figure s’assombrir ; il déplore de
-nouveau l’impossibilité dans laquelle il se trouve de rien
-faire, pour réparer le malheur dont sa famille est la cause, et
-prétend qu’il ne lui reste plus qu’à abandonner complétement
-le pays.</p>
-
-<p>L’instruction de ce prince était étendue, il connaissait les
-Livres Saints et les Commentaires du Coran. Nous étions assis
-paisiblement, lorsque subitement il se lève, prend son sabre et
-le lance contre la muraille. Sa fureur est extrême, il m’engage
-à me retirer dans sa propre chambre ; il voulait passer la nuit
-dans son salon de réception, — aucun de ses ministres n’osait
-l’approcher. — En Égypte, quand le vice-roi est en colère, chacun
-se sauve. (<i>Rires.</i>) Toute la nuit j’eus près de moi les
-ministres du Pacha qui le croyaient fou. Nous envoyions un
-bey de temps en temps vers lui pour savoir ce qu’il faisait… A
-3 heures du matin, il demande un bain ; au petit jour, il
-m’appelle. Je le vois sur son divan : « Lesseps, me dit-il, vous
-vouliez vous promener sur le Nil blanc, je vous en donne la
-permission. — Vous étiez souffrant hier ? lui demandai-je. — Ah !
-pardon, me dit-il, ce n’était pas contre vous que j’étais
-en fureur, c’était contre moi-même. Je voyais le mal, je ne
-voyais pas le remède, je m’irritais de n’avoir pas eu votre
-idée si pratique, de donner des lois à ce pays et de chercher
-à l’organiser. A votre retour, vous verrez, vous serez content
-de moi. »</p>
-
-<p>Je m’embarquai pour remonter le Nil blanc avec Arakel-Bey,
-frère de Nubar-Pacha, aimable et intelligent jeune
-homme élevé en France, et ambitieux du bien. Nous
-voyions arriver de tous côtés sur des dromadaires, des caravanes
-qui voulaient, ainsi qu’elles disaient, remercier le grand
-prince qui donnait au pays la liberté. Le bruit s’en était
-répandu dans tout le désert. Quelques jours après je retourne
-chez le vice-roi. Il me dit qu’il a rendu trois ordonnances,
-lesquelles, à mon avis, sont un modèle d’organisation pour
-une société nouvelle. Le fonds en est la générosité, la loyauté,
-la droiture. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p>
-
-<p>Arakel-Bey, nommé gouverneur général du Soudan, fut
-chargé de faire exécuter ces ordonnances. Malheureusement
-une mort prématurée est venue détruire les espérances fondées
-sur son administration.</p>
-
-<p>Nous avions décidé notre retour en Égypte. Au lieu de
-revenir par le désert de Korosko, nous changions notre
-itinéraire et nous prenions le chemin opposé, par le grand
-désert de Bayouda. Pendant ce voyage de 350 lieues, je
-marchai toujours sans armes et je n’eus aucune inquiétude.
-Chargé d’armes, chargé de peur, dit-on avec raison.
-(<i>Sourires approbateurs.</i>) Je me tenais à plusieurs jours de
-distance du vice-roi, à cause de l’approvisionnement d’eau
-de nos caravanes, et j’étais toujours bien pourvu des vivres
-nécessaires.</p>
-
-<p>« Comment se fait-il, me demandait souvent le Prince, que
-vous nagiez dans l’abondance pendant que tout nous manque ? — Je
-le crois bien, votre gouvernement a si fort maltraité
-ce pays que j’ai moi-même à souffrir de la défiance des
-habitants. Il faut que j’attende une heure, deux heures ayant
-que leurs enfants se risquent à m’approcher. » (<i>Rires.</i>) Ce sont
-toujours les enfants qu’on lance d’abord en reconnaissance.
-S’ils hésitent par trop, je leur jette quelques petites pièces de
-monnaie, des coquillages, de la verroterie. Ils ne tardent
-pas à s’en aller raconter à leurs mères ce qu’ils ont vu,
-et les femmes d’accourir ; ce ne sont pas généralement les
-plus jeunes. (<i>Nouveaux rires.</i>) Elles m’entourent et me
-demandent pourquoi j’ai fait des cadeaux à leurs enfants :
-« Je suis, leur dis-je, un homme généreux qui voyage
-pour mon plaisir et pour le bien des pays que je visite. »
-As-tu besoin de quelque chose ? crient en même temps
-toutes les voix. Si, au contraire, vous désirez quelques
-provisions, répliquai-je à mon tour, j’en ai rapporté
-beaucoup. Venez dans mon campement qui est à une heure
-d’ici ; nous ne sommes que trente. » Quand on a l’air de ne
-rien désirer, c’est alors que tout le monde vous offre ce dont
-on a besoin. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>) Aussitôt que les femmes
-âgées étaient parties, arrivaient, curieuses, les jeunes filles
-(<i>Ah ! ah !</i>), assez jolies sous leur couleur de bronze florentin.
-Les jeunes hommes suivaient de près, cela s’entend. Alors on
-se livrait à des réjouissances sous la tente, on apportait des
-moutons, des chèvres, des dattes, du lait et tout ce qui pouvait
-nous être agréable. Chose curieuse ! ces gens-là n’ont jamais
-voulu recevoir mon argent ; cependant ils m’auraient
-peut-être tué si je m’étais présenté à eux avec des armes. Un
-autre jour, le vice-roi me dit : « Vous êtes privilégié, vous, à
-ce qu’il paraît. J’avais un très-beau service ; il est arrivé en
-morceaux. — Si vous preniez les précautions que je prends,
-lui répondis-je, et si vous ne confirez pas votre vaisselle à des
-gens qui n’y font aucune attention, il en serait autrement. »
-Or, le vice-roi, pour remplacer le chameau qui portait
-d’ordinaire ma vaisselle et qui était fatigué, en choisit un
-autre très-vif et presque sauvage, qui fit sauter mes assiettes
-et mon Service, à la grande hilarité du Prince qui se tenait les
-côtes en voyant le désastre du ménage qu’il m’avait donné
-lui-même. (<i>On rit.</i>)</p>
-
-<p>Après trois mois de voyage, nous revînmes au Caire
-où tout était menaçant. Le gouvernement anglais, par la
-bouche de lord Palmerston, avait prononcé, au Parlement,
-des paroles désobligeantes à mon adresse. Il m’avait présenté
-comme une espèce de <span lang="en" xml:lang="en">pick-pocket</span> voulant prendre aux actionnaires
-leur argent dans leurs poches. (<i>Hilarité générale.</i>)
-L’alliance de la France et de l’Angleterre pour la guerre de
-Crimée durait encore ; muni d’une recommandation de
-M. de Rothschild, je commençai des <span lang="en" xml:lang="en">meetings</span> que je continuai
-en Angleterre, en Irlande et en Écosse, pendant
-vingt-deux jours. Comme preuve de la liberté dont la
-parole jouit outre-Manche, je dirai qu’à Liverpool le lord-maire,
-connaissant mon désir, m’offrit sa coopération, prépara
-la salle, fit les annonces à ses frais et prit la présidence
-de la réunion. Je m’attendais à un accueil peu favorable du
-public : il n’en fut rien. Maigre le mélange affreux des mots
-anglais que je noyais au milieu d’expressions françaises, chacun
-m’applaudissait, voulant montrer qu’il me comprenait
-parfaitement. Je parcourus ainsi l’Irlande et l’Écosse en
-vingt-deux jours, accompagné de M. Daniel-Adolphe Lange,
-notre représentant à Londres, qui me rendit de grands services.
-En arrivant dans cette ville, j’allai trouver les écrivains
-de la presse ; je les priai devenir à mon <span lang="en" xml:lang="en">meeting</span> ; ils
-y vinrent, et jamais je ne leur donnai un <span lang="en" xml:lang="en">penny</span>. Le soir je
-corrigeais les épreuves ; j’emportais mille exemplaires, et
-j’allais le lendemain dans une autre ville où je faisais distribuer
-mes épreuves. Je priais le personnage important de
-l’endroit de vouloir bien être président. Il y a partout des
-hommes qui aiment à rendre service ; et qui, dans un intérêt
-public, se prêtent de bonne grâce à ce qu’on leur demande.
-Je choisissais un secrétaire pour adresser les invitations.
-La liberté de discourir n’est gênée en rien en Angleterre ;
-elle est au contraire aidée, favorisée par tout le
-monde. Un jour, arrivant dans une localité, j’apprends que
-l’homme le plus considérable était un lord chef de justice qui
-inspectait la prison. J’entrai sans aucune difficulté ; mais quand
-je voulus sortir, je trouvai les portes fermées. (<i>On rit.</i>) Une
-autre fois, mon candidat présidait une cour de justice. Après
-que le premier procès fut terminé, je fis prier le personnage
-de passer dans son cabinet, et je lui dis que je voulais parler
-en public. « Tout le monde peut le faire, » me répondit-il.
-Il voulait d’abord s’excuser de prendre la présidence à
-cause de ses occupations, mais, sur mon insistance, il se chargea
-de tout, des frais de convocation, d’installation et des
-autres détails. Voilà comment les choses se passent en Angleterre ;
-on y comprend que la vérité sort toujours de la discussion ;
-les choses les plus absurdes y ont entrée libre, parce
-qu’elles provoquent utilement de bonnes explications. Notre
-haute société est, à mon sens, plus irréconciliable que les
-pauvres gens d’en bas. Pourquoi ne pas les instruire ou empêcher
-qu’on le fasse ? Je me suis trouvé à Marseille dans une
-chaude réunion populaire, composée de plus de trois mille
-personnes. Je n’ai pas craint de me mettre en face d’eux et
-de défendre ce qu’ils attaquaient. Qu’on les poursuive,
-qu’on entrave la liberté de discussion, la vérité ne parviendra
-point jusqu’à ces hommes, et cela uniquement au profit des
-doctrines funestes qui se propageront dans les sociétés secrètes.
-(<i>Marques d’assentiment.</i>) J’approuve qu’on enseigne le
-grec et le latin à nos enfants ; mais ce qu’il ne faut pas négliger,
-c’est de leur apprendre à sagement penser et à parler
-bravement. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p>
-
-<p>Les hommes sont généralement de bonne foi ; quand on
-leur dit la vérité, ils l’écoutent et reviennent de leurs erreurs.</p>
-
-<p>Mes discours ayant donné pleine satisfaction, et l’opinion
-publique m’étant favorable, je n’avais qu’à la suivre ; je revins
-en Égypte et à Constantinople, et me servis du succès des
-meetings pour contre-balancer les efforts de la diplomatie anglaise.</p>
-
-<p>Je n’y réussis qu’en 1858 ; comme vous le voyez, les démarches
-avaient été longues et laborieuses. Songez que pendant
-les quatre premières années, je faisais par an dix mille
-lieues, plus que le tour du monde.</p>
-
-<p>La résistance ne tarda pas à devenir moins vive du côté de
-Constantinople. Ces braves Turcs me disaient toujours : « Faites
-ce que vous voudrez ; seulement ayez soin de vous entendre
-avec les puissances et qu’elles ne viennent pas nous tourmenter
-sans cesse. »</p>
-
-<p>Je continuai donc d’aller de Constantinople au Caire, et
-<i lang="la" xml:lang="la">vice versa</i>, jusqu’au moment qui me parut opportun pour demander
-au public des capitaux. On m’a beaucoup reproché
-cette hardiesse.</p>
-
-<p>Les études préparatoires étaient très-avancées ; j’avais projeté
-une circulaire avec mes amis, je m’étais même occupé de
-l’organisation ; tout était prêt, mais je restais à Constantinople
-dans la crainte que, en l’absence d’un firman, il ne partît de
-la Porte une protestation. Nous nous trouvions dans une situation
-difficile que nos adversaires ne manquaient pas d’exploiter.</p>
-
-<p>Pourtant je me décidai à partir pour Odessa, où je fus reçu
-à merveille, et pour les principales villes de l’Europe. J’y faisais
-des réunions qui excitèrent, comme au théâtre de Marseille,
-des transports d’enthousiasme, en dépit de tous les
-financiers et même de quelques-uns de mes amis qui me reprochaient
-ma précipitation, laquelle pouvait tout compromettre
-et rendre l’avenir impossible. Cependant on m’engageait
-à ouvrir la souscription chez M. de Rothschild. Je lui
-avais rendu quelques services, lorsque j’étais ministre à Madrid,
-et il voulait bien s’en montrer reconnaissant :</p>
-
-<p>« Si vous le désirez, me dit-il, je ferai votre souscription
-dans mes bureaux.</p>
-
-<p>— Et que me demanderez-vous pour cela ? répliquai-je enchanté.</p>
-
-<p>— Mon Dieu, on voit bien que vous n’êtes pas un homme
-d’affaires… C’est toujours 5 pour 100.</p>
-
-<p>— 5 pour 100 sur 200 millions, mais c’est 10 millions !
-Je trouverai un loyer de 1200 francs et je ferai tout aussi
-bien mon affaire. » (<i>Rires approbateurs.</i>)</p>
-
-<p>Or, le Grand-Central venait de quitter la place Vendôme ;
-c’est là que j’ai établi le siége de l’administration ; c’est là
-que les capitaux sont arrivés en abondance.</p>
-
-<p>Suivant le conseil du vice-roi, j’avais réservé pour les puissances
-étrangères une partie des actions. Mais la France, à
-elle seule, en a eu, sur la totalité, 220 000, l’équivalent de
-110 millions.</p>
-
-<p>J’ai été, pendant le cours de cette souscription, témoin de
-faits assez curieux et pleins de patriotisme.</p>
-
-<p>Deux personnes demandaient à souscrire. L’une était un
-vieux prêtre chauve, sans doute ancien militaire, qui me dit :</p>
-
-<p>« Ces …… d’Anglais. (<i>On rit.</i>) Je suis heureux de pouvoir
-me venger d’eux en prenant des actions sur le canal de
-Suez. » (<i>Très-bien !</i>)</p>
-
-<p>L’autre, qui vint dans nos bureaux, était un homme bien
-mis, je ne sais quelle était sa profession :</p>
-
-<p>« Je veux, dit-il, souscrire pour le chemin de fer de l’île de
-Suède.</p>
-
-<p>— Mais, lui fit-on observer, ce n’est pas un chemin de fer,
-c’est un canal ; ce n’est pas une île, c’est un isthme ; ce n’est
-pas en Suède, c’est à Suez.</p>
-
-<p>— Cela m’est égal (<i>nouveaux rires</i>), répliqua-t-il ; pourvu
-que cela soit contre les Anglais, je souscris. » (<i>Très-bien,
-très-bien.</i>)</p>
-
-<p>Le même entrain de patriotisme se rencontra chez beaucoup
-de curés, chez les militaires.</p>
-
-<p>A Grenoble, tout un régiment du génie s’est cotisé pour
-avoir sa part dans cette œuvre éminemment française.</p>
-
-<p>Les hommes de lettres eux-mêmes, et les fonctionnaires
-retirés, qui généralement n’ont pas un sou dans les affaires,
-voulurent encourager nos efforts.</p>
-
-<p>Le vieux comte de Rambuteau, aveugle, me disait un
-jour :</p>
-
-<p>« Je n’ai jamais placé un centime dans n’importe quelle
-entreprise, cependant je vous ai pris deux actions.</p>
-
-<p>— Ces deux actions me font plus de plaisir, lui dis-je, que
-cent mille autres achetées par un banquier, car elles me sont
-une nouvelle preuve de la sympathie de la France pour mon
-entreprise. » (<i>Très-bien, très-bien.</i>)</p>
-
-
-<p class="small gap">Je m’arrête ici un moment ; vous devez avoir besoin de
-vous reposer quelques instants.</p>
-
-<div class="section"></div>
-<p class="small gap">La séance est suspendue. Quelques minutes après, M. de
-Lesseps reprend ainsi :</p>
-
-
-<p class="gap">Nous arrivons à la seconde partie de cette conférence. Je
-dis : nous, parce que vous y prenez autant de part que moi.
-Il est certain que si votre bienveillance n’était là pour me
-soutenir, je parlerais avec moins d’aisance que je ne le fais
-devant vous. Je vous parle comme à des amis. (<i>Applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Nous sommes arrivés au moment où la Compagnie est constituée
-financièrement. Le Conseil d’administration envoie
-une commission prendre possession des terrains. Nous nous
-présentons avec un exposé adressé au vice-roi, que les
-difficultés continuellement suscitées depuis la formation de la
-Société avaient poussé à bout, à ce point qu’il ne voulait plus
-nous entendre, et ne nous accordait que les audiences les plus
-courtes possibles. Pour lui donner connaissance de notre lettre,
-il fallut la mettre sur un fauteuil et la reprendre afin qu’il
-n’eût pas l’air d’avoir reçu notification de l’existence de la
-Compagnie. Comme je savais qu’au fond nous pouvions
-compter sur lui, nous restions toujours dans une extrême réserve.
-Nous partîmes pour le Caire, et lui pour la haute
-Égypte. Un jour il apprend que j’avais besoin de me rendre
-au Caire où il se trouvait ; aussitôt il fait monter son neveu,
-le vice-roi actuel, et son frère, en wagon avec lui, et presse
-tellement la marche du train que son frère lui dit : « Monseigneur,
-nous courons plus de danger sur ce chemin de fer
-qu’avec M. de Lesseps. » (<i>On rit.</i>)</p>
-
-<p>Sans me comparer à Moïse, une chose m’étonnait, étant
-jeune, quand je lisais la Bible. On y voit, en effet, qu’il entrait
-chez Pharaon, le reprenait, le menaçait. Comment se fait-il,
-me demandais-je, qu’un si grand souverain ne mette pas ce
-gaillard-là à la porte, ou même qu’il le laisse s’approcher de
-lui ? (<i>Nouveaux rires.</i>) Voici pourquoi. En Orient, lorsqu’un
-prince a connu quelqu’un pendant son enfance, il ne peut pas
-lui interdire le seuil de sa maison. Aussi le vice-roi prenait-il
-le parti de s’en aller. Pendant longtemps, lorsque les difficultés
-surgissaient de toutes parts, rien ne l’ennuyait plus que
-de parler du canal ; il me demandait de rester plusieurs semaines
-sans le voir ; il disait à tout le monde de ne me rien
-accorder, pendant que sous main il permettait de me venir
-en aide. Ainsi, dans un campement où l’on nous refusait
-l’eau, un de nos ingénieurs ne put en obtenir qu’en menaçant
-de son pistolet le chef de barque intimidé. Devant ses
-ministres, le vice-roi s’indigna de cette conduite, qu’il approuvait,
-j’en suis certain. En public, il disait qu’il m’avait
-retiré son amitié ; qu’il défendait de nous secourir, etc. Un
-jour, en plein Conseil, il venait de faire une sortie de ce
-genre ; tout le monde avait quitté la salle, lorsque, dans un
-coin, le vice-roi aperçut le gouverneur de la ville. « Que
-fais-tu là ? lui demanda-t-il ; n’as-tu pas entendu ce que j’ai
-ordonné ? — Pardon, monseigneur, mais Votre Altesse l’a
-fait avec tant de violence qu’il est impossible que ce soit sa
-pensée. — Tu m’as compris, dit le vice-roi ; va-t’en, mais
-prends garde que si tu laisses soupçonner que j’ai pu t’autoriser
-à aider Lesseps, tu auras affaire à moi. » (<i>Rires et applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Aussi, dès le lendemain, j’eus l’audace, du moins aux yeux
-du public, de faire chercher parmi les Européens les gens
-du pays qui étaient disposés à entrer à notre service. On avait
-chassé de nos chantiers tous les indigènes ; il ne nous était
-resté que des Français. Ils sont toujours solides au poste,
-nos compatriotes ! Sans eux, je n’aurais pas fait le canal
-qui est bien l’œuvre de leur science et de leur énergie.
-(<i>Vifs applaudissements !</i>) — Ce jour-là, je louai pour
-1200 francs par jour un bateau à vapeur qui dépendait du
-gouvernement ; j’y embarquai des gens de toute espèce au
-nombre de deux cents ; je me mis à leur tête, et la police ne
-nous demanda pas nos papiers. En quittant le port, je n’avais
-pas osé réclamer un bulletin de santé, ne voulant pas me
-mettre à dos l’absolutisme sanitaire. Depuis la fameuse peste
-de Marseille, en 1750, on prend toutes sortes de moyens pour
-se garantir d’un mal qui arrive bien rarement et que les
-quarantaines n’empêchent jamais, lorsqu’il doit venir ; on
-s’entoure de précautions parfaitement inutiles et qui nuisent
-au commerce. (<i>Marques d’approbation.</i>) C’est ainsi que le
-premier bateau des Messageries impériales qui vient d’arriver
-des Indes par le canal a été retenu cinq jours à Marseille.</p>
-
-<p>A Damiette, je trouve un garde que j’emmène. « Et si je
-perds ma place ? me demande-t-il. — Je t’en donnerai une
-autre, » lui dis-je. (<i>Rires approbatifs.</i>) Il vient avec moi chez
-le gouverneur, qui, m’apprend-on, est au lit. C’est bon !
-puisqu’il n’y a pas de gouverneur, nous sommes maîtres de
-la ville (<i>nouveaux rires d’approbation</i>) ; nous prenons des
-provisions et nous retournons à bord sur un canot. Quelques
-jours après, j’interroge le gouverneur sur la maladie grave
-qui le retenait au lit quand j’avais voulu le voir. Voici
-ce qu’il en est, me répondit-il : « J’avais envoyé une dépêche
-télégraphique au vice-roi pour l’informer que tu avais
-ramassé des hommes et réuni des provisions, pour les amener
-à Port-Saïd, et je demandai des instructions. « Imbécile !
-me répondit le vice-roi, ce n’est pas ainsi qu’on écrit
-<i>Saïd</i> ! » Quand j’ai vu que la solution était si peu claire, afin
-de couper court à toute difficulté, je me suis mis au lit. »
-(<i>Hilarité.</i>)</p>
-
-<p>Je reviens au départ du Caire de la Commission administrative
-chargée de prendre possession du terrain de l’isthme. On
-alla demander au chef des chameliers du Caire une centaine
-de chameaux. Il prétendit qu’il n’en avait pas. Lorsqu’on m’apporta
-cette nouvelle, j’étais occupé à exhorter mes compagnons
-à la patience envers les Arabes… J’interromps mon
-discours ; je vais trouver dans ma chambre le chef chamelier,
-je lui fais une telle peur qu’il se jette à genoux et me promet
-tout ce que je veux. Je l’emmène devant le gouverneur et je
-lui fais donner l’ordre de former notre caravane.</p>
-
-<p>Nous arrivons au dernier village qu’on rencontre avant de
-quitter la basse Égypte. Pendant que mes compagnons étaient
-partis pour la chasse, on m’apprend qu’un officier de la police
-du Caire, homme qui nous suivait depuis plusieurs jours,
-s’était emparé de quelques-uns de nos chameliers et les avait
-emprisonnés la corde au cou.</p>
-
-<p>Immédiatement je me rends vers lui, et en pleine place
-publique, après lui avoir demandé ses ordres qu’il ne put me
-montrer, je le traitai de façon à montrer à la population que
-j’étais au-dessus de lui. En Orient, il faut être le marteau
-ou l’enclume. Les jeunes gens du village et surtout les femmes
-se précipitèrent, avec de grandes clameurs, du côté de
-la prison, et ouvrirent les portes aux prisonniers qui reçurent
-chacun une guinée de 25 francs en indemnité du traitement
-qu’ils avaient subi. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p>
-
-<p>Notre dernière station, avant de nous enfoncer dans le désert,
-était proche de Koreïn, sur la route de Syrie, où les philosophes
-grecs, les patriarches, de grands conquérants,
-la sainte famille et Napoléon I<sup>er</sup> ont passé. Quelques-uns de
-nos hommes vont demander de l’eau et du lait. On leur répond
-qu’il n’y en a point. La vérité était, comme je le savais,
-que l’officier de la police du Caire, qui continuait à nous suivre,
-avait excité les habitants du village à nous refuser tous
-les approvisionnements. Je fais venir les principaux de la localité
-sous ma tente. En ce moment nous courions un grand
-danger, car on annonçait à Alexandrie que nous avions été
-assassinés et massacrés par les Arabes. Je n’en savais rien.
-Cependant j’eus la précaution de donner à entendre à mes
-visiteurs que je n’étais pas homme à me laisser toucher
-impunément. Là-dessus, après le café, je leur montre un
-revolver que j’avais dans mes bagages, contrairement à mes
-habitudes et pour en faire cadeau. Je fais ranger six bouteilles
-vides à une certaine distance, et des six coups de mon revolver
-je les brise, à la grande stupéfaction de mes hôtes. « Sachez
-bien, leur dis-je, que nous sommes vingt dans ma bande et
-que je suis le plus mauvais tireur de tous. Nous entrons dans
-le désert, où tout point noir sera pour nous une gazelle. » Personne
-n’est venu déranger notre voyage ; nous l’avons fait en
-toute tranquillité. Nous avons pris possession du terrain et
-donné le premier coup de pioche à Port-Saïd, au grand émoi
-de lord Palmerston.</p>
-
-<p>En arrivant à Suez, le gouverneur de la ville, accompagné
-du chef de police que j’avais mis à la raison, me fit ses
-excuses.</p>
-
-<p>Le vice-roi avait promis de nous donner 20 000 hommes ;
-mais en 1861 il fut si tourmenté, il y eut dans la diplomatie
-une telle animosité, qu’il me pria, et avec une certaine raison,
-de ne pas l’obliger à tenir ses engagements. Je lui conseillai
-moi-même d’user d’une grande prudence. C’est alors que je
-fis un voyage chez mes amis les Philistins, population de travailleurs
-solides et vigoureux, puisque Samson en était. (<i>On
-rit.</i>) Comme ils tiennent toutes les plaines depuis les confins
-de l’Égypte jusqu’aux montagnes de Jérusalem, ils ont toujours
-été l’effroi des voyageurs. Pourtant, il arrive souvent
-que les hommes, ainsi que les chevaux, ne sont méchants
-que parce qu’ils ont peur. (<i>Rires.</i>) Si vous leur apparaissez
-tout armés, ils vous tueront dans la crainte que vous ne
-vouliez les tuer. C’est bien naturel. Je cheminais à dromadaire,
-accompagné seulement de deux personnes ; en parcourant
-les dunes de Katieh, qui ont 30 ou 40 lieues de longueur,
-avec des hauteurs de 4 ou 500 pieds composées de sables
-extrêmement fins, nous nous égarâmes.</p>
-
-<p>En poussant ma monture en avant de nos compagnons,
-je remarquai du côté de la plaine une route qui me parut
-être la route de Syrie. Je criai à mes compagnons, qui me
-suivaient à distance, de venir vers moi. A ma voix, quatre
-hommes armés de sabres et de pistolets sortent d’un bois où
-ils étaient embusqués, jettent leurs manteaux et se précipitent
-vers nous.</p>
-
-<p>J’étais sur une hauteur. « Eh bien ! mes amis, leur demandai-je,
-pourquoi accourez-vous si vite ?</p>
-
-<p>— Nous pensions, me dirent-ils, que tu étais égaré, et
-nous venions te secourir, parce que si la nuit te surprenait
-au milieu de ces dunes, il y aurait grand danger. »</p>
-
-<p>Peut-être ces gens étaient-ils là pour détrousser les passants.
-(<i>On rit.</i>) Mais ils me croyaient en danger, ils vinrent à mon
-aide, comme leur religion les y oblige. Ceci peut servir à l’étude
-du cœur humain.</p>
-
-<p>Quand je rencontrais des groupes d’Arabes, je m’avançais
-seul vers eux ; je les saluais au nom de Dieu. Loin de me faire
-du mal, ils m’engageaient à venir dans leurs tentes, où je
-trouvais la meilleure hospitalité : les femmes faisaient sécher
-mes vêtements, me donnaient le café, etc. Dans chaque
-village je répandais en grand nombre une proclamation que
-j’avais fait imprimer pour appeler les populations au travail.
-Je leur disais que jusqu’à présent, ils avaient vécu comme des
-tigres, et que, s’ils voulaient, ils gagneraient beaucoup plus
-d’argent à venir travailler dans l’isthme, et courraient moins
-de dangers qu’à errer sur les grandes routes au risque d’attraper
-des rhumatismes ou des balles. Vous n’avez pas idée
-des ovations que me firent ces gens-là, sur toute la route.
-Sur la frontière d’Égypte, à El-Arich, les habitants me portèrent
-sur leurs épaules jusqu’au haut de la citadelle, où le
-gouverneur me donna l’hospitalité.</p>
-
-<p>Les principaux de la ville m’accompagnèrent ensuite jusqu’à
-la limite de l’Égypte et de la Syrie, en chantant des
-psaumes et des cantiques.</p>
-
-<p>Ces détails interrompent mon récit, mais l’attention avec
-laquelle vous m’écoutez m’engage à continuer. (<i>Parlez,
-parlez.</i>) A l’époque de la guerre de Syrie, en 1834, Ibrahim-Pacha
-avait eu à se plaindre de la population de Bethléem
-qui est catholique. Il avait envoyé aux galères tous les
-habitants en état de porter les armes, 400 jeunes gens et sans
-doute, comme fauteurs, une douzaine de vieillards. Étant président
-de la commission de santé, je voyais, à chacune de mes
-visites d’inspection, ces 12 vieillards et ces 400 jeunes gens
-qui entonnaient des cantiques en faveur de la France. Je
-leur demandai ce qu’ils voulaient, et ce qu’ils avaient fait.
-« Nous sommes emmenés en esclavage, me disaient-ils,
-parce que nous étions liés avec le chef Abougoch. » C’était un
-chef qui commandait le défilé où David tua jadis Goliath.
-Abougoch, issu d’une ancienne famille (elle remonte à
-1100 ans) s’opposait de tout son pouvoir à la domination des
-Turcs sur ses compatriotes. J’allai trouver le vice-roi Méhémet-Ali ;
-j’intercédai officieusement auprès de lui en faveur
-de ces malheureux catholiques ; je le priai de les rendre à
-leurs familles. Méhémet-Ali me répondit : « Je ne peux pas
-vous promettre de faire tout ce que vous désirez et ce que je
-désire moi-même : je crains de blesser mon fils Ibrahim en
-renvoyant tous ces prisonniers qu’il a voulu punir de leur révolte ;
-mais soyez tranquille, chaque semaine, j’en remettrai
-cinq à votre disposition. »</p>
-
-<p>Aussitôt que cette nouvelle fut connue dans Bethléem, ma
-porte ne cessa d’être assiégée par les femmes et les parents
-de ceux qui étaient détenus aux galères. Je ne pouvais pas
-sortir de chez moi sans être, comme les grands de l’antiquité,
-entouré d’une foule de malheureux qui venaient solliciter
-ma protection. Ils me pressaient de toutes parts, déchiraient
-mes habits. Cependant Ibrahim-Pacha continuait le
-cours de ses victoires au mont Taurus et l’on pouvait sans le
-blesser être plus généreux vis-à-vis des Bethléemitains.</p>
-
-<p>Dans cet état de choses, j’imaginai d’aller un jour chez
-Méhémet-Ali avec mes vêtements tout en lambeaux. « Qu’avez-vous ?
-me dit le vice-roi. — C’est votre faute, répliquai-je,
-et je ne sais pas ce que cela peut durer. Tant que vous n’aurez
-pas mis en liberté mes protégés retenus aux galères, il en sera
-de même, et je ne suis pas au bout de mes peines, si vous ne
-relâchez que cinq prisonniers par semaine. » Enfin le vice-roi
-se rendit à mes prières et laissa tous ces braves gens retourner
-dans leur pays.</p>
-
-<p>Trente ans après, dans le voyage dont je vous parle aujourd’hui,
-dès le premier jour de mon arrivée à Jérusalem,
-des vieillards en robe rouge viennent me saluer et me remercier
-en disant : « C’est toi qui nous as sauvés autrefois en détournant
-de nous la vengeance d’Ibrahim-Pacha… sois
-béni. » Bien que charmé de cette bonne rencontre, j’étais un
-peu chagrin de voir que des hommes de mon âge fussent
-déjà si vieux. (<i>Sourires.</i>) Il y avait alors à Jérusalem une centaine
-de cavaliers français et cinquante officiers d’état-major,
-accompagnant le général Ducros, appartenant au corps expéditionnaire
-français. Venus pour assister aux fêtes de
-Pâques, je les engageai à m’accompagner jusqu’à Bethléem.</p>
-
-<p>Depuis les croisades on n’avait pas vu défiler dans les montagnes
-de Jérusalem, des cavaliers français, les trompettes en
-tête ; nous rencontrâmes échelonnés sur la route, de distance
-en distance, des jeunes gens d’abord, ensuite des hommes
-âgés qui augmentaient successivement notre cortège. A notre
-arrivée à Bethléem, la ville était en fête ; les femmes faisaient
-fumer l’encens devant les naseaux de mon cheval, et comme
-c’est l’habitude, répandaient le sang des agneaux dans les
-rues ; des fenêtres et des toits on chantait nos louanges selon
-la coutume orientale et notre chemin était jonché de verdure
-et de fleurs. Les officiers français ne cherchaient point à dissimuler
-leur émotion. Nous étions parvenus à la grotte de la
-Nativité, quand un vieillard se sépara des autres, et me présentant
-un enfant : « Voilà, me dit-il, un fils de ceux que
-vous avez sauvés. » (<i>Bruyants applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Je vous remercie, messieurs. Croyez bien que si je vous
-dis ces choses, ce n’est pas pour provoquer vos applaudissements,
-c’est parce qu’elles ont été le commencement de cet
-élan et de cet enthousiasme universels que le temps n’a pu
-affaiblir, et qui ont mené à sa fin notre grande œuvre. (<i>Nouveaux
-applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Ismaïl-Pacha, en arrivant au pouvoir, en 1863, se montra
-fort loyal à notre égard. Ce prince, comme son père, est un
-bon administrateur, et il se montra désireux de régulariser
-la situation de la compagnie.</p>
-
-<p>A ce propos, plusieurs personnes vont m’objecter les
-théâtres et les acteurs pour lesquels il a fait dernièrement de
-grandes dépenses. Mais c’est un moyen de civilisation. On
-civilise par la science, on civilise aussi par le plaisir. (<i>Très-bien,
-très-bien.</i>) Le vice-roi veut à tout prix une régénération
-des mœurs de son pays ; il veut réformer les harems qui
-sont une cause d’abaissement intellectuel et moral (<i>marques
-d’approbation</i>) ; il veut que les femmes jouent leur rôle dans
-la société. Il leur a déjà réservé dans les théâtres des loges
-dont il fera plus tard, je l’espère, enlever les grilles dorées.</p>
-
-<p>Je lui sais beaucoup de gré, au nom de la civilisation française,
-de s’être adressé à la France pour amuser et instruire
-ses sujets. Il a compris que la femme, dans la société, est le
-premier élément de progrès.</p>
-
-<p>Le vice-roi sent bien que la transformation des musulmans
-est empêchée par l’inégalité injuste qui existe entre l’homme
-et la femme. En Orient, le monde ne marche que sur une
-jambe ; c’est pour cela qu’on y est en retard. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p>
-
-<p>Un jour, je me promenais à cheval avec le gouverneur de
-Suez, homme intelligent élevé en Turquie.</p>
-
-<p>« Comment se fait-il que nous restions toujours au-dessous
-de vous, me disait-il attristé. J’ai des compagnons qui ont
-fait leurs études en France, en Angleterre ou en Allemagne ;
-pourquoi, une fois en Orient, font-ils comme les autres ? » En
-ce moment vint à passer, montée sur un cheval, la jeune fille
-du consul Anglais. « Lorsque vos femmes et vos filles galoperont
-ainsi à vos côtés, lui répondis-je, vous serez un peuple
-civilisé. » (<i>Très-bien.</i>)</p>
-
-<p>J’ai dit la même chose au vice-roi, ce qui l’a frappé beaucoup.
-Il désire se servir des moyens qui ont civilisé les chrétiens,
-car la religion musulmane ne s’oppose pas au progrès.
-Un verset du Coran dit : Celui qui s’entête à vouloir faire
-toujours ce qu’a fait son père mérite les flammes de l’enfer.</p>
-
-<p>Ismaïl est arrivé au pouvoir en 1863, avec les mêmes
-difficultés que son prédécesseur, en présence de l’opposition
-anglaise, mais il a su les surmonter, aidé par l’arbitrage de
-l’empereur qu’il avait bien voulu provoquer lui-même.</p>
-
-<p>Nous sommes enfin sortis des difficultés politiques et nous
-avons obtenu le firman du sultan.</p>
-
-<p>Dès lors, avec le concours de MM. Borel et Lavalley, grâce
-à leurs gigantesques inventions, nous avons fait marcher les
-travaux avec une activité qui, on peut le dire, n’avait pas
-de précédents dans l’histoire de l’industrie.</p>
-
-<p>Nos dragues, dont les couloirs étaient aussi longs qu’une
-fois et demie la colonne Vendôme, enlevaient de 2 à 3 mille
-mètres cubes par jour, et comme nous en avions 60, nous
-parvenions à extraire par mois jusqu’à 2 millions de mètres
-cubes.</p>
-
-<p>C’est une quantité dont personne ne peut se faire une idée
-exacte. Tâchons pourtant de nous en rendre compte en nous
-servant de comparaisons. 2 millions de mètres cubes couvriraient
-toute la place Vendôme et s’élèveraient à la hauteur
-de 5 maisons posées les unes au-dessus des autres.
-2 millions de mètres cubes couvriraient encore toute la chaussée
-des Champs-Élysées jusqu’à la hauteur des arbres, entre
-l’obélisque et l’arc de triomphe, ou bien tout le boulevard,
-depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille, serait occupé jusqu’au
-premier étage des maisons. (<i>Marques d’étonnement.</i>)</p>
-
-<p>Voilà ce que nous enlevions par mois. Il a fallu 4 mois
-pour les 400 000 mètres cubes du Trocadéro, tandis que nous
-en creusions 2 millions en un mois. Rendons justice, messieurs,
-aux hommes de science et de courage qui ont exécuté cet
-immense travail. Ils ont bien mérité de la patrie et de la
-civilisation.</p>
-
-<p>Il y a quelques mois, nous dûmes annoncer à notre Assemblée
-générale que le canal serait ouvert le 17 novembre. Il
-l’a été, en effet, non sans difficulté, non sans de terribles
-émotions. Je n’ai jamais vu aussi clairement que la chute
-est bien près du triomphe, mais en même temps que le
-triomphe appartient à celui qui, marchant en avant, met sa
-confiance en Dieu et dans les hommes. (<i>Bruyants applaudissements !</i>)</p>
-
-<p>Quinze jours avant l’inauguration du canal, les ingénieurs
-viennent me dire qu’entre deux sondages pratiqués de
-150 en 150 mètres, au moyen de puits carrés où pouvaient se
-tenir douze hommes, on a découvert une roche très-dure qui
-brisait les godets de nos dragues. On nous a reproché de ne
-pas nous en être aperçus plus tôt. Est-ce qu’on pouvait
-faire des sondages plus rapprochés sur une longueur de
-164 kilomètres ? A cette fâcheuse nouvelle, je cours à l’endroit
-indiqué. Il y existait une lentille de roche, s’élevant
-jusqu’à 5 mètres au-dessus du plafond du canal et ne laissant
-que 3 mètres d’eau. Que faire ? Tout le monde commence par
-déclarer qu’il n’y a rien à faire. D’abord, m’écriai-je, vous
-allez demander de la poudre au Caire, de la poudre en masse,
-et puis si nous ne pouvons pas faire sauter le rocher, nous
-sauterons nous-mêmes. (<i>Rires et applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Les souverains étaient en route pour venir au rendez-vous :
-toutes les flottes du monde avaient été convoquées, elles allaient
-arriver ; il fallait à tout prix être en mesure de les recevoir.
-L’intelligence et l’énergie de nos travailleurs nous ont
-sauvés. Pas une minute n’a été perdue et tous les navires ont
-pu passer. (<i>Applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Enchanté de ce résultat, le vice-roi vient me trouver et
-m’engage à faire les dispositions nécessaires pour recevoir les
-souverains et les étrangers, au nombre de 6000, que nous
-devions abriter et nourrir. Des hangars furent construits en
-quelques jours, pouvant contenir 600 personnes avec des tables
-toujours renouvelées et servies. Le vice-roi avait fait venir
-600 cuisiniers et 1000 domestiques de Trieste, de Gênes, de
-Livourne et de Marseille. Il y avait aussi, en face du canal
-d’eau douce et du lac Timsah, un village de 25 000 Arabes qui
-donnaient également l’hospitalité sous des tentes. Tous ces
-préparatifs étaient faits, lorsque le 15, au moment où j’allais
-partir pour Port-Saïd, à 9 heures du soir, j’entends un bruit
-de pétards et de fusées qui éclatent. C’étaient les feux d’artifice
-qu’on avait apportés pour les fêtes et qui, arrivés trop
-tard par le chemin de fer, n’avaient pu être transportés,
-selon mon désir, en dehors d’Ismaïlia, dans les dunes. On les
-avait mis malheureusement dans le chantier de menuiserie
-et de charpentes qui occupait le milieu de la ville, et elle
-faillit devenir tout entière la proie des flammes. Deux mille
-hommes de troupes nous arrivent fort à propos et la ville est
-sauvée, grâce au moyen toujours employé à Constantinople
-et qui consiste à rafraîchir sans cesse, en inondant les murailles
-et les toits des maisons voisines.</p>
-
-<p>Malgré nos efforts, la muraille chauffée tout autour, à une
-température extraordinaire, menaçait de propager l’incendie,
-lorsqu’on vint m’annoncer que sous le sol du chantier on
-avait caché dans le sable une bonne provision de poudre. Je
-recommandai de ne rien dire et de diriger les pompes de ce
-côté. Heureusement le vent tomba tout à fait et la ville fut
-préservée.</p>
-
-<p>Le 16 novembre, 160 bâtiments étaient arrivés. Le lendemain
-matin, on devait assister aux prières des musulmans et
-des chrétiens. Deux estrades semblables avaient été préparées
-pour recevoir deux autels. Une troisième estrade était
-destinée aux souverains, aux personnages invités.</p>
-
-<p>Les diverses dispositions étaient prises, quand arrive un
-coup de mer très-violent qui couvre d’eau toute la plage et
-entoure les tribunes. Nous ne savions comment nous tirer de
-là ; enfin avec du sable nous parvînmes à former autour des
-tribunes un espace libre et sec. On était ainsi entouré d’eau,
-et ce fut un spectacle magique de voir à leur arrivée les invités
-traverser ce lac improvisé.</p>
-
-<p>C’était la première fois que l’autel chrétien et l’autel musulman
-se trouvaient en face, et que les deux clergés officiaient
-ensemble.</p>
-
-<p>Les ordres avaient été distribués pour faire partir le 17 au
-matin la flotte d’inauguration. Le soir du 16, après avoir reçu
-l’Impératrice et les étrangers, je m’entends avec le capitaine
-du port, officier de marine très-distingué, M. Pointel, que la
-mort nous a enlevé depuis ; nous avions tout organisé, quand,
-à minuit, on m’annonce qu’une frégate égyptienne s’est échouée
-à trente kilomètres de Port-Saïd, au milieu des eaux, c’est-à-dire
-que, placée en travers, elle était montée sur une des berges,
-et barrait le passage. Aussitôt je fis réunir les moyens nécessaires
-pour la déséchouer ; un bateau à vapeur fut expédié
-avec des hommes et les moyens nécessaires à l’opération. Ils
-reviennent à deux heures et demie du matin, disant qu’il est
-impossible de faire bouger la frégate. Messieurs, il faut avoir
-confiance, en ce monde, sans quoi l’on ne peut rien faire. (<i>Très-bien,
-très-bien.</i>) Je ne voulus rien changer au programme du
-lendemain. Logiquement j’avais tort, mais les faits ont prouvé
-que j’avais raison. (<i>Nouvelles marques d’approbation.</i>) Ne
-soyons pas doctrinaires… cela ne vaut rien ni en affaires ni en
-politique. (<i>Très-bien, très-bien. Applaudissements redoublés.</i>)</p>
-
-<p>A 3 heures du matin, le vice-roi qui était parti pour Ismaïlia,
-afin d’y recevoir les souverains et les princes, apprenant l’échouage
-de la frégate, était revenu en toute hâte ; en passant,
-il avait fait faire des efforts inutiles pour soulever la
-frégate ; il m’appela à bord de son bateau, et je le trouvai dans
-une vive inquiétude, car les moments étaient comptés. Si
-nous avions remis l’inauguration seulement au lendemain,
-qu’aurait-on dit ? Des dépêches commandées de Paris publiaient
-déjà que tout était perdu.</p>
-
-<p>Des secours puissants furent mis à la disposition du Prince,
-qui emmena avec lui un millier de marins de son escadre. Nous
-convînmes qu’il y avait trois moyens à employer : chercher
-d’abord à ramener le bâtiment dans le milieu du chenal, ou
-le coller sur les berges, et si ces deux moyens échouent, il
-y en a un troisième… Nous nous regardâmes en face, les yeux
-dans les yeux… « Le faire sauter ! s’écria le Prince. — Oui, oui,
-c’est cela, ce sera magnifique ! » Et je l’embrassai. (<i>Salve d’applaudissements.</i>)
-« Mais au moins, ajouta le khédive en souriant,
-attendrez-vous que j’aie enlevé ma frégate, et que je vous aie
-annoncé que le passage est libre. » Je ne voulus pas même
-accorder ce répit. (<i>Rires approbatifs.</i>) Le lendemain matin,
-j’arrivai à bord de <i>l’Aigle</i>, sans parler de l’accident à personne,
-comme bien vous le pensez.</p>
-
-<p>La flotte se mit en marche, et ce ne fut que cinq minutes
-avant d’arriver à l’endroit de l’échouement, qu’un amiral
-égyptien monté sur un petit bateau à vapeur nous fit signe
-que le canal était dégagé. (<i>Bravo !</i>) Lorsque nous arrivâmes
-à Kantara, qui est à 34 kilomètres de Port-Saïd, <i>le Latif</i> pavoisé
-nous salua de ses canons, et tout le monde fut enchanté
-de l’attention qu’on avait eue de placer ainsi cette
-grande frégate au passage de la flotte d’inauguration. (<i>Rires
-et applaudissements.</i>) Arrivée à Ismaïlia, l’Impératrice me raconta
-que pendant toute la durée du voyage elle avait eu
-comme un cercle de fer autour de la tête, parce que, à chaque
-instant, elle croyait voir <i>l’Aigle</i> s’arrêter, l’honneur du drapeau
-français compromis et le fruit de tous nos travaux
-perdu. (<i>Sensation.</i>) Suffoquée par son émotion, elle dut quitter
-la table, et nous l’entendîmes éclater en sanglots, sanglots qui
-lui font honneur, car c’était le patriotisme français qui débordait
-de son cœur. (<i>Applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Nous avions passé sans difficulté sur le rocher du Sérapeum,
-et ce qui me fit un grand plaisir, c’est qu’au moment de le
-franchir, des ouvriers qui étaient près de là, regardant si nous
-touchions au plafond du canal, avaient exprimé leurs transports
-de joie par un geste qu’aucune expression ne peut rendre.
-(<i>Ici M. de Lesseps excite, en imitant le geste de ces ouvriers,
-les applaudissements de toute la salle.</i>)</p>
-
-<p>Il faut dire que depuis le commencement du travail, il n’y
-a pas un gardien de tente qui ne se soit cru un agent de la
-civilisation. C’est ce qui nous a fait réussir. (<i>Très-bien ! très-bien !</i>)</p>
-
-<p>Le passage s’est effectué à merveille. 130 bâtiments ont
-inauguré l’ouverture du canal, et depuis ce jour il n’y a pas
-eu d’interruption dans le trajet. Désormais le canal est ouvert
-à tous les bâtiments, quel que soit leur tirant d’eau.</p>
-
-<p>La navigation à vapeur voit s’ouvrir devant elle, non-seulement
-l’Arabie, la Chine, la Cochinchine, le Japon et les îles
-Philippines, mais encore la côte orientale de l’Afrique qui
-offre de si merveilleuses ressources au commerce, à cause de
-ses rivières et de ses fleuves. On y a découvert des mines de
-charbons très-riches. Du Japon, jusqu’à San Francisco, des
-multitudes d’archipels répandus sur deux mille lieues de
-l’océan Pacifique appellent la colonisation, non des gouvernements,
-mais de l’initiative individuelle.</p>
-
-<p>A l’exemple de nos anciens cadets de famille qui ont conquis
-le Canada, la Louisiane, les Indes, que les jeunes gens
-d’aujourd’hui, au lieu de végéter dans l’oisiveté ou de suivre
-des carrières qui ne les mènent à rien de bon, aillent féconder
-de nouvelles <i>Iles de France</i> !</p>
-
-<p>Que rien ne les décourage ! l’esprit d’initiative et de
-persévérance appartient à notre nation plus qu’à toute
-autre. (<i>Applaudissements.</i>)</p>
-
-<p>Mesdames et messieurs, je vous remercie de votre bienveillance,
-et j’espère que vous ferez des vœux afin que le
-canal réussisse pour ses actionnaires, comme il a réussi pour
-la science et pour l’honneur de la France.</p>
-
-
-<p class="gap"><i>M. de Lesseps est salué par des applaudissements redoublés
-et l’Assemblée se sépare vivement impressionnée.</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">PARIS — IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE<br />
-Rue de Fleurus, 9</p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANAL DE SUEZ ***</div>
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-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
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-Most people start at our website which has the main PG search
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-</div>
-
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-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
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