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-The Project Gutenberg eBook of Voyage aux Pyrénées, by Hypolite Taine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Voyage aux Pyrénées
-
-Author: Hypolite Taine
-
-Release Date: April 14, 2021 [eBook #65082]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX PYRÉNÉES ***
-
-
-
-
- VOYAGE
-
- AUX PYRÉNÉES
-
-
- OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
- PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ
-
-
-ESSAI SUR TITE-LIVE; 7ᵉ édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50
-Ouvrage couronné par l’Académie française.
-
-ESSAIS DE CRITIQUE ET D’HISTOIRE; 9ᵉ édition. Un vol. in-16,
-broché 3 fr. 50
-
-NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D’HISTOIRE; 7ᵉ édition.
-Un vol. in-16, broché 3 fr. 50
-
-DERNIERS ESSAIS DE CRITIQUE ET D’HISTOIRE; 3ᵉ édition.
-Un vol. in-16, broché 3 fr. 50
-
-HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ANGLAISE; 11ᵉ édition. Cinq vol.
-in-16, brochés 17 fr. 50
-
-LA FONTAINE ET SES FABLES; 16ᵉ édition. Un vol.
-in-16, broché 3 fr. 50
-
-LES PHILOSOPHES CLASSIQUES DU XIXᵉ SIÈCLE EN FRANCE;
-8ᵉ édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50
-
-VOYAGE AUX PYRÉNÉES; 17ᵉ édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50
-
-_Le même_, avec gravures. Un vol. in-16, broché 4 fr. »
-
-_Le même_, illustré. Un vol. grand in-8, broché 10 fr. »
-
-NOTES SUR L’ANGLETERRE; 12ᵉ édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50
-
-_Le même_, avec gravures. Un vol. in-16, broché 4 fr. »
-
-NOTES SUR PARIS, vie et opinions de M. Fréd.-Th. Graindorge;
-13ᵉ édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50
-
-CARNETS DE VOYAGE: notes sur la province. Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
-
-UN SÉJOUR EN FRANCE DE 1792 A 1795; 5ᵉ édition. Un vol.
-in-16, broché 3 fr. 50
-
-VOYAGE EN ITALIE; 11ᵉ édition. Deux vol. in-16, brochés 7 fr. »
-
-_Le même_, avec gravures. Deux vol. in-16, brochés 8 fr. »
-
-DE L’INTELLIGENCE; 10ᵉ édition. Deux vol. in-16, brochés 7 fr. »
-
-PHILOSOPHIE DE L’ART; 10ᵉ édition. Deux vol. in-16, brochés 7 fr. »
-
-LES ORIGINES DE LA FRANCE CONTEMPORAINE; 24ᵉ édition.
-Douze volumes 39 fr. 50
-
-1ʳᵉ partie.--L’ANCIEN RÉGIME. Deux volumes 7 fr. »
-
-2ᵉ partie.--LA RÉVOLUTION. Six volumes 21 fr.»
-
-_L’Anarchie._ Deux volumes.
- _La Conquête jacobine._ Deux volumes.
- _Le Gouvernement révolutionnaire._ Deux volumes.
-
-3ᵉ partie.--LE RÉGIME MODERNE. Trois volumes 10 fr. 50
-
- _Napoléon Bonaparte._ Deux volumes.
- _L’Église, l’École._ Un volume.
-
-TABLE ANALYTIQUE. Un vol. 1 fr. »
-
-DU SUFFRAGE UNIVERSEL ET DE LA MANIÈRE DE VOTER.
-Brochure in-16 » 50
-
-
-52698.--Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus, à Paris.
-
-
-
-
- VOYAGE
-
- AUX PYRÉNÉES
-
- PAR H. TAINE
-
- DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- SEIZIÈME ÉDITION
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ
-
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
- 1904
-
- Droits de traduction et de reproduction réservés.
-
-
-
-
- A MARCELIN
-
- (ÉMILE PLANAT)
-
-
-Voici un voyage aux Pyrénées, mon cher Marcelin; j’y suis allé; c’est un
-mérite; bien des gens en ont écrit, et de plus longs, de leur cabinet.
-
-Mais j’ai des torts graves, et qui me rabaissent fort. Je n’ai gravi le
-premier aucune montagne inaccessible; je ne me suis cassé ni jambe ni
-bras; je n’ai point été mangé par les ours; je n’ai sauvé aucune jeune
-Anglaise emportée par le Gave; je n’en ai épousé aucune; je n’ai assisté
-à aucun duel; je n’ai vu aucune tragédie de brigands ou de
-contrebandiers. Je me suis promené beaucoup; j’ai causé un peu; je
-raconte les plaisirs de mes oreilles et de mes yeux. Qu’est-ce qu’un
-homme qui revient de voyage avec tous ses membres, aussi peu héros que
-possible, et qui l’avoue? J’ai parlé dans ce livre, comme avec toi. Il
-y a un Marcelin connu du public, fin critique, perçant moqueur, amateur
-et peintre de toutes les élégances mondaines; il y a un autre Marcelin,
-connu de trois ou quatre personnes, érudit et penseur. S’il y a ici
-quelques bonnes idées, la moitié lui en appartient; je les lui rends.
-
-Mars 1858.
-
- H. TAINE.
-
-
-
-
-I
-
-LA CÔTE
-
-
-
-
-VOYAGE
-
-AUX
-
-PYRÉNÉES
-
-
-
-
-BORDEAUX--ROYAN
-
-
-I
-
-Le fleuve est si beau, qu’avant d’aller à Bayonne, je suis descendu
-jusqu’à Royan.
-
-Des navires chargés de voiles blanches remontent lentement les deux
-côtés du bateau. A chaque coup de la brise, ils se penchent, comme des
-oiseaux paresseux, levant leur longue aile, et montrant leur ventre
-noir. Ils courent obliquement, puis reviennent; on dirait qu’ils se
-trouvent bien dans ce grand port d’eau douce; ils s’y attardent et
-jouissent de sa paix au sortir des colères et de l’inclémence de
-l’Océan.
-
-Les rives, bordées de verdure pâle, glissent à droite et à gauche, bien
-loin, au bord du ciel; le fleuve est large comme une mer; à cette
-distance, on croirait voir deux haies; les arbres indistincts dressent
-leur taille fine dans une robe de gaze bleuâtre; çà et là de grands pins
-lèvent leurs parasols sur l’horizon vaporeux, où tout se confond et
-s’efface; il y a une douceur inexprimable dans ces premières teintes du
-jour si timides, attendries encore par la brume qui transpire hors du
-fleuve profond. Pour lui, son eau s’étale joyeuse et splendide; le
-soleil qui monte verse sur sa poitrine un long ruisseau d’or; la brise
-le hérisse d’écailles; ses remous s’allongent et tressaillent comme un
-serpent qui s’éveille, et, quand la vague les soulève, on croit voir les
-flancs rayés, la cuirasse fauve d’un léviathan.
-
-Certainement il semble qu’en de tels moments l’eau vive et sente;
-lorsqu’elle vient s’étendre transparente et sombre sur un banc de
-cailloux, elle a un regard étrange; elle tourne autour d’eux comme
-inquiète et irritée; elle les bat de ses petits flots; elle les couvre,
-puis elle s’en va, puis revient, avec une sorte de frétillement maladif
-et d’amour mystérieux; ses remous sinueux, ses petites crêtes subitement
-rabattues ou brisées, son onde penchée, luisante, puis tout d’un coup
-noircie, ressemblent aux éclairs de passion d’une mère impatiente qui
-tourne incessamment et anxieusement autour de ses enfants, et les couve,
-ne sachant que désirer et que craindre. Tout à l’heure un nuage a
-couvert le ciel, et le vent s’est levé. Le fleuve a pris à l’instant
-l’aspect d’un animal sournois et sauvage. Il se creusait, et l’on voyait
-son ventre livide; il arrivait contre la carène avec des soubresauts
-convulsifs; il l’embrassait et la froissait comme pour essayer sa force;
-aussi loin qu’on pouvait voir, ses flots se soulevaient et se
-pressaient, comme des muscles sur une poitrine; des éclairs passaient
-sur le flanc des vagues avec des sourires sinistres; le mât gémissait,
-et les arbres pliaient en frissonnant, comme un peuple débile devant la
-colère d’une bête redoutable. Puis tout s’est apaisé; le soleil s’est
-dégagé, les flots se sont aplanis, on n’a plus vu qu’une nappe riante;
-sur ce dos poli traînaient et jouaient follement mille tresses
-verdâtres; la lumière s’y posait, comme un manteau diaphane; elle
-suivait les mouvements souples et les enroulements de ces bras liquides;
-elle ployait autour d’eux, derrière eux, sa robe azurée, rayonnante;
-elle prenait leurs caprices et leurs couleurs mobiles. Lui cependant,
-endormi dans son grand lit paisible, s’allongeait au pied des collines
-qui le regardent, immobiles et éternelles comme lui.
-
-
-II.
-
-Le bateau s’amarre à une estacade, sous un amas de maisons blanches:
-c’est Royan.
-
-Voici déjà la mer et les dunes; la droite du village est noyée sous un
-amas de sable; là sont des collines croulantes, de petites vallées
-mornes, où l’on est perdu comme dans un désert; nul bruit, nul
-mouvement, nulle vie; de pauvres herbes sans feuilles parsèment le sol
-mouvant et leurs filaments tombent comme des cheveux malades; de petits
-coquillages blancs et vides s’y collent en chapelets, et craquent avec
-un grésillement, partout où le pied se pose; ce lieu est l’ossuaire de
-quelque misérable tribu maritime. Un seul arbre peut y vivre, le pin,
-être sauvage, habitant des forêts et des côtes infécondes: il y en a ici
-toute une colonie; ils se serrent fraternellement, et couvrent le sable
-de leurs lamelles brunes; la brise monotone qui les traverse, éveille
-éternellement leur murmure; ils chantent ainsi d’une façon plaintive,
-mais avec une voix bien plus douce et bien plus harmonieuse que les
-autres arbres; cette voix ressemble au bruissement des cigales,
-lorsqu’en août elles chantent de tout leur cœur entre les tiges des blés
-mûrs.
-
-Un sentier tourne à gauche du village, au sommet d’un rivage rongé,
-entre des flots de graminées qui s’étouffent. Le fleuve est si large
-qu’on ne distingue point l’autre rive. La mer sa voisine lui donne son
-reflux; les longues ondulations arrivent tour à tour contre la côte, et
-versent leur petite cascade d’écume sur le sable; puis l’eau s’enfuit,
-descendant la pente, jusqu’à la rencontre du nouveau flot qui monte et
-la couvre; ces flots ne se lassent point, et leurs venues avec leurs
-retours font penser à la respiration régulière d’un enfant endormi. Car
-le soir est tombé, les teintes de pourpre brunissent et s’effacent. Le
-fleuve se couche dans l’ombre molle et vague; à peine si, de loin en
-loin, un reste de lueur part d’un flot oblique; l’obscurité noie tout de
-sa poussière vaporeuse; l’œil assoupi cherche en vain dans ce brouillard
-quelque point visible, et distingue enfin, comme une faible étoile, le
-phare de Cordouan.
-
-
-III.
-
-Le lendemain soir, une fraîche brise maritime nous a ramenés à Bordeaux.
-L’énorme ville entasse le long du fleuve ainsi que des bastions ses
-maisons monumentales; le ciel rouge est crénelé par leur bordure. Elles
-d’un côté, le pont de l’autre, protégent d’une double ligne le port où
-s’entassent les vaisseaux comme une couvée de mouettes; ces gracieuses
-carènes, ces mâts effilés, ces voiles gonflées ou flottantes,
-entrelacent le labyrinthe de leurs mouvements et de leurs formes sur la
-magnifique pourpre du couchant. Le soleil s’enfonce au milieu du fleuve
-qu’il embrase; les agrès noirs les coques rondes, font saillie dans son
-incendie, et ressemblent à des bijoux de jais montés en or.
-
-[Illustration: Bordeaux.--Vue prise de la Bourse. (Page 8.)]
-
-
-
-
-LES LANDES--BAYONNE
-
-
-I
-
-Autour de Bordeaux, des collines riantes, des horizons variés, de
-fraîches vallées, une rivière peuplée par la navigation incessante, une
-suite de villes et de villages harmonieusement posés sur les coteaux ou
-dans les plaines, partout la plus riche verdure, le luxe de la nature et
-de la civilisation, la terre et l’homme travaillant à l’envi pour
-enrichir et décorer la plus heureuse vallée de la France. Au-dessous de
-Bordeaux, un sol plat, des marécages, des sables, une terre qui va
-s’appauvrissant, des villages de plus en plus rares, bientôt le désert.
-J’aime autant le désert.
-
-Des bois de pins passent à droite et à gauche, silencieux et ternes.
-Chaque arbre porte au flanc la cicatrice des blessures par où les
-bûcherons ont fait couler le sang résineux qui le gorge; la puissante
-liqueur monte encore dans ses membres avec la sève, transpire par ses
-flèches visqueuses et par sa peau fendue; une âpre odeur aromatique
-emplit l’air.
-
-Plus loin la plaine monotone des fougères s’étend à perte de vue,
-baignée de lumière. Leurs éventails verts s’ouvrent sous le soleil qui
-les colore sans les flétrir. Quelques arbres çà et là lèvent sur
-l’horizon leurs colonnettes grêles. De temps en temps on aperçoit la
-silhouette d’un pâtre sur ses échasses, inerte et debout comme un héron
-malade. Des chevaux libres paissent à demi cachés dans les herbes. Au
-passage du convoi, ils relèvent brusquement leurs grands yeux
-effarouchés et restent immobiles, inquiets du bruit qui a troublé leur
-solitude. L’homme n’est pas bien ici, il y meurt ou dégénère; mais c’est
-la patrie des animaux, et surtout des plantes. Elles foisonnent dans ce
-désert, libres, sûres de vivre. Nos jolies vallées bien découpées sont
-mesquines auprès de ces espaces immenses, lieues après lieues d’herbes
-marécageuses ou sèches, plage uniforme où la nature troublée ailleurs et
-tourmentée par les hommes, végète encore ainsi qu’aux temps primitifs
-avec un calme égal à sa grandeur. Le soleil a besoin de ces savanes pour
-déployer sa lumière; aux exhalaisons qui montent, on sent que la plaine
-entière fermente sous son effort; et les yeux remplis par les horizons
-sans limite devinent le sourd travail par lequel cet
-
-[Illustration: Vue prise dans les Landes. (Page 10.)]
-
-océan de verdure pullulante se renouvelle et se nourrit.
-
-La nuit est venue, sans lune. Les étoiles pacifiques luisent comme des
-points de flamme; tout l’air est rempli d’une lumière bleuâtre et
-tendre, qui a l’air de dormir dans le réseau de vapeur où elle s’est
-posée. Le regard y plonge sans rien saisir. De loin en loin, dans ce
-crépuscule, un bois marque confusément sa tache, comme un roc au fond
-d’un lac; partout alentour sont des profondeurs vagues, des formes
-flottantes et voilées, des êtres indistincts et fantastiques qui se
-continuent dans leurs voisins, des prés qui ressemblent à une mer
-onduleuse, des bouquets d’arbres qu’on prendrait pour des nuages d’été,
-tout le gracieux chaos des apparitions brouillées et des choses
-nocturnes. L’esprit y nage comme sur une eau fuyante, et, dans ce rêve,
-rien ne lui semble réel que les étangs qui réfléchissent les étoiles et
-font sur la terre un second ciel.
-
-
-II.
-
-Bayonne est une ville gaie, originale, demi-espagnole. Partout gens en
-veste de velours et en culotte courte; on entend la musique âpre et
-sonore de la langue qu’on parle au delà des monts. Des arcades écrasées
-bordent les grandes rues; sous ce soleil il faut de l’ombre.
-
-Un joli palais épiscopal, élégant et moderne, enlaidit encore la laide
-cathédrale. Le pauvre monument avorté lève piteusement, comme un
-moignon, son clocher arrêté depuis trois siècles. Des échoppes se sont
-collées dans ses creux, en manière de verrues; on a plaqué ça et là de
-gros emplâtres de pierre. Ce vieil invalide fait peine à voir à côté des
-maisons neuves et des boutiques affairées qui se pressent autour de ses
-flancs salis.
-
-J’étais tout chagrin de cette décrépitude, et une fois entré je me suis
-trouvé plus triste encore. L’obscurité tombait de la voûte comme un
-suaire; je ne distinguais rien que des piliers vermoulus, des tableaux
-enfumés, des pans de murs verdâtres. Deux fraîches toilettes que j’ai
-rencontrées ont accru le contraste; rien de plus blessant ici que des
-rubans roses. Je voyais le spectre du moyen âge; comme la sécurité et
-l’abondance de la vie moderne lui sont contraires! Ces sombres voûtes,
-ces colonnettes, ces rosaces sanglantes, appelaient des rêves et des
-émotions que nous ne pouvons plus avoir. Il faudrait sentir ici ce que
-sentaient les hommes, il y a six cents ans, quand ils sortaient en
-fourmilières de leurs taudis, de leurs rues sans pavés, larges de six
-pieds, cloaques d’immondices, qui exhalaient la lèpre et la fièvre;
-quand leur corps sans linge, miné par les famines, envoyait un sang
-pauvre à leur cerveau brut; quand les guerres, les lois atroces et
-
-[Illustration: Bayonne.--Confluent de la Nive et de l’Adour. (Page
-12.)]
-
-les légendes de sorcelleries emplissaient leurs rêveries d’images
-éclatantes et lugubres; quand sur les draperies chamarrées, sur le
-grimoire des vitraux fantastiques, les rosaces versaient comme un
-incendie ou comme une auréole leurs rayons transfigurés.
-
-Ce sont les souvenirs de la fièvre et de l’extase: pour m’en délivrer,
-je suis allé sur le port; c’est une longue allée de vieux arbres au bord
-de l’Adour. Il est tout gai et pittoresque. Des bœufs graves, le front
-baissé, tirent les poutres qu’on décharge. Des cordiers, ceints d’une
-liasse de chanvre, reculent serrant les fils et tissant leur câble qui
-s’allonge. Les navires en file s’amarrent au quai; les cordages grêles
-dessinent leur labyrinthe sur le ciel, et les matelots y pendent
-accrochés comme des araignées dans leur toile. Les tonneaux, les
-ballots, les pièces de bois sont pêle-mêle sur les dalles. On sent avec
-plaisir que l’homme travaille et prospère. Et ici la nature est aussi
-heureuse que l’homme. La large rivière d’argent se déroule sous le
-rayonnement du matin. De minces nuages détachent sur l’azur leurs bandes
-de nacre. Le ciel ressemble à une arcade de lapis-lazuli. Sa voûte se
-pose sur l’extrémité du fleuve qui avance sans flots et sans effort,
-sous les miroitements de ses ondulations paisibles, entre deux rangées
-de coteaux, jusqu’à une colline où des bois de pins d’un vert tendre
-descendent à sa rencontre, aussi gracieux que lui. Cependant la marée
-monte, et les feuilles des chênes commencent à luire et à chuchoter sous
-le faible vent de la mer.
-
-
-III.
-
-Il pleut; l’auberge est insupportable. On s’étouffe sous les arcades; je
-m’ennuie au café, et je ne connais personne. La seule ressource est
-d’aller à la bibliothèque. Elle est fermée.
-
-Heureusement le conservateur a pitié de moi et m’ouvre. Bien mieux, il
-m’apporte toutes sortes de chartes et de vieux livres; il est
-très-savant, très-aimable, m’explique tout, me guide, me renseigne et
-m’installe. Me voilà dans un coin, seul, à une table, avec les documents
-d’une belle histoire toute réjouissante; c’est une pastorale du moyen
-âge. Je n’ai rien de mieux à faire que de me la conter.
-
- * * * * *
-
-Pé de Puyane était un homme brave et habile en mer, qui de son temps fut
-maire de Bayonne et amiral; mais il était rude aux gens, comme tous ceux
-qui ont mené des navires, et il avait plus tôt assommé un homme qu’ôté
-son bonnet. Il avait bataillé longtemps contre les gens de mer normands,
-et une fois en pendit soixante-dix à ses vergues, côte à côte avec des
-chiens. Ayant mis à ses galères des bannières rouges qui signifiaient
-mort sans remède, il prit à la bataille de l’Écluse le grand vaisseau
-génois _Christophle_, et y mena si bien les mains que nul Français
-n’échappa; car tous y furent noyés ou tués, et les deux amiraux Quieret
-et Bahuchet s’étant rendus, Bahuchet eut le col serré d’une corde et
-Quieret la gorge coupée. Ce qui était bien fait; car plus on tue de ses
-ennemis, moins on en a. C’est pourquoi, quand il revint, les gens de
-Bayonne le fêtèrent avec un tel bruit et un tel tintamarre de trompes,
-de cornets, de tambours et de toutes sortes d’instruments, que ce
-jour-là on n’eût pas ouï Dieu tonnant.
-
-Il se trouva que les Basques ne voulaient plus payer la redevance sur le
-cidre qu’on brassait à Bayonne pour le vendre en leur pays. Pé de Puyane
-dit que les marchands de la ville ne leur en porteraient plus, et que,
-si quelqu’un leur en portait, il aurait le poing coupé. De fait, Pierre
-Cambo, un pauvre homme, en ayant voituré nuitamment deux muids, fut mené
-sur la place du marché, devant Notre-Dame de Saint-Léon, qu’on
-bâtissait, eut la main tranchée, puis les veines bouchées par des fers
-rougis; ensuite il fut promené en tombereau dans toute la ville, ce qui
-était un bon exemple; car les petites gens doivent toujours faire ce
-qu’ont ordonné les gens de haut lieu.
-
-Ensuite Pé de Puyane, ayant assemblé les cent pairs dans la maison de
-ville, leur montra que les Basques étant traîtres, rebelles envers la
-seigneurie de Bayonne, ne devaient plus garder les franchises qu’on leur
-avait accordées; que la seigneurie de Bayonne, ayant souveraineté de la
-mer, pouvait justement faire payer impôt en tous les endroits où montait
-la mer, tout comme dans son port, et qu’ainsi dorénavant les Basques
-devaient payer pour passer à Villefranche, au pont de la Nive, jusqu’où
-va le flux. Tous crièrent que cela était juste, et Pé de Puyane dénonça
-aux Basques le péage; mais tous se mirent à rire, disant qu’ils
-n’étaient point des chiens de matelots comme ceux du maire. Puis étant
-venus en force, ils battirent les gens du pont et en laissèrent trois
-pour morts.
-
-Pé ne dit rien, car il ne parlait pas beaucoup; mais il serra les dents,
-et regarda si affreusement autour de lui, que nul n’osa s’enquérir de ce
-qu’il ferait, ni l’exhorter, ni souffler mot. Du premier samedi d’avril
-jusqu’à la mi-août, plusieurs hommes furent battus, tant Bayonnais que
-Basques, sans qu’il y eût guerre dénoncée, et, quand on en parlait au
-maire, il tournait le dos.
-
-Le vingt-quatrième jour d’août, beaucoup d’hommes nobles d’entre les
-Basques, et plusieurs jeunes gens, bons sauteurs et danseurs, vinrent au
-château de Miot pour la Saint-Barthélemy. Ils festinèrent et paradèrent
-tout le jour, et les jeunes gens, qui sautaient à la perche avec leurs
-ceintures rouges et leurs culottes blanches, semblèrent adroits et
-beaux. Le soir, un homme vint parler bas au maire, et lui, qui
-d’ordinaire avait une mine grave et judiciaire, eut tout d’un coup les
-yeux allumés comme un jeune garçon qui voit arriver sa mariée. Il
-descendit en quatre sauts son escalier, mena dehors une bande de vieux
-matelots qui étaient venus un à un, couvertement, dans sa salle basse,
-et partit la nuit close avec plusieurs des jurats, ayant fermé les
-portes de la ville, de peur que quelque traître, comme il y en a
-partout, n’allât devant.
-
-Étant arrivés au château, ils trouvèrent le pont-levis baissé et la
-poterne ouverte, tant les Basques étaient confiants et sans soupçon, et
-entrèrent, coutelas tirés et piques en avant, dans la grande salle. Là
-furent tués sept jeunes gens qui s’étaient barricadés avec des tables et
-voulaient jouer de la dague; mais les bonnes hallebardes bien pointues
-et tranchantes les firent vite taire. Les autres, ayant fermé les portes
-du dedans, pensèrent qu’ils auraient pouvoir de se défendre ou loisir
-pour fuir; mais les marins bayonnais, de leurs grandes haches abattirent
-les ais et fendirent les premières cervelles qui se trouvèrent auprès.
-Le maire, voyant les Basques bien serrés à la taille de leurs ceintures
-rouges, allait disant (car il était facétieux aux jours de bataille):
-«Lardez-moi ces beaux galants; la broche en avant dans leur justaucorps
-de chair.» Et de fait les broches allèrent si avant, qu’ils furent tous
-perforés et ouverts, quelques-uns de part en part, si bien qu’on aurait
-vu jour au travers d’eux, et que la salle, une demi-heure après, fut
-pleine de corps blêmes et rouges, plusieurs ployés en travers des bancs,
-d’autres en tas dans les coins, quelques-uns le nez collé à la table
-comme il arrive aux ivrognes, en telle sorte qu’un Bayonnais, les
-considérant, dit: «Voici le marché aux veaux.» Beaucoup, piqués par
-derrière, avaient sauté par les fenêtres et furent trouvés le lendemain
-la tête ouverte ou l’échine cassée, dans les fossés. Il ne resta que
-cinq hommes en vie, gentilshommes, deux d’Urtubie, deux de Saint-Pé et
-un de Lahet, que le maire fît mettre de côté comme une denrée précieuse;
-puis, ayant envoyé quelqu’un pour ouvrir les portes de Bayonne et
-commander au peuple de venir, il ordonna qu’on mît le feu au château. Ce
-fut une belle vue, car le château brûla depuis minuit jusqu’au matin; à
-chaque tourelle, mur ou plancher qui tombait, le peuple en joie faisait
-un grand cri. Il y avait des volées d’étincelles dans la fumée et des
-flamboiements qui s’arrêtaient, puis recommençaient tout d’un coup,
-ainsi qu’aux réjouissances publiques; en sorte qu’un jurat, bel avocat
-et grand lettré, fit ce dicton: «Belle fête aux gens de Bayonne; aux
-Basques grillades de cochons.»
-
-Le château brûlé, le maire dit aux cinq gentilshommes qu’il voulait
-traiter avec eux de bonne amitié, et qu’eux-mêmes seraient juges, si le
-flux venait jusqu’au pont; puis il les fit attacher deux par deux aux
-arches, attendant la marée et assurant qu’ils étaient en bon lieu pour
-voir. Tout le peuple était sur le pont et aux rivages, et regardait
-l’eau se gonfler. Petit à petit le flot monta à leur poitrine, puis à
-leur cou, et ils rejetaient la tête en arrière pour avoir la bouche plus
-haute. Le peuple riait fort, leur criant que c’était l’heure de boire
-comme font les moines à matines, et qu’ils en auraient assez pour le
-demeurant de leurs jours. Puis l’eau entra dans la bouche et le nez des
-trois qui étaient le plus bas; leur gosier gargouilla comme ces
-bouteilles qu’on emplit, et le peuple applaudit, disant que les ivrognes
-lampaient trop vite et allaient s’étrangler, tant ils étaient goulus. Il
-n’y avait plus que les deux hommes d’Urtubie, liés à la maîtresse arche,
-père et fils, le fils un peu plus bas. Quand le père vit l’enfant
-suffoquer, il tendit si fort les bras qu’une corde cassa: mais ce fut
-tout, et le chanvre entra dans sa chair sans qu’il pût aller plus loin.
-Les gens d’en haut, voyant que les yeux de l’enfant tournaient, que les
-veines devenaient bleues et grosses sur son front, et que l’eau remuait
-autour de lui par son hoquet, l’appelèrent poupon, et demandèrent
-pourquoi il avait tété si fort, et si sa nourrice n’allait pas venir
-bientôt pour le coucher. Le père, sur ce mot, cria comme un loup, et
-cracha en l’air contre eux, et dit qu’ils étaient des bourreaux et des
-lâches. Eux fâchés, commencèrent à lui jeter des pierres, si bien que sa
-tête blanche devint rouge, et que son œil droit fut crevé ce qui fut
-pour lui un petit malheur: car un peu après l’eau montant boucha
-l’autre. Quant elle fut baissée, le maire commanda qu’on laissât là les
-cinq corps qui pendaient le cou ployé et flasque, en témoignage aux
-Basques que l’eau de Bayonne venait jusqu’au pont, et qu’ils devaient
-justement le péage. Puis il s’en retourna étant fort acclamé par le
-peuple, qui se réjouissait d’avoir un si bon maire, homme entendu, grand
-justicier, prompt aux sages entreprises, et qui donnait à chacun son dû.
-
-Il avait mis soixante hommes, en partant, à l’entrée du pont, dans la
-tour du péage, leur commandant de se bien garder, et les avertissant que
-les Basques tâcheraient de se venger au plus tôt. Mais eux se dirent
-qu’ils avaient encore au moins une nuit franche, et travaillèrent de
-tout leur gosier à vider les pots. Vers le milieu de la nuit, qui était
-sans lune, arrivèrent environ deux cents Basques; car ils sont alertes
-comme des isards, et leurs coureurs avaient éveillé au matin plus de
-vingt villages dans la Soule, leur contant l’incendie et la noyade;
-incontinents, les plus jeunes, avec quelques hommes d’expérience,
-étaient partis par des sentiers détournés, pieds nus pour ne point faire
-de bruit, avec force coutelas, crampons, et plusieurs échelles de fines
-cordes, et s’étaient glissés aussi adroitement que des renards jusqu’au
-bas de la tour, du côté du levant à l’endroit où elle plonge droit
-jusqu’au lit du fleuve, vraie fondrière, en sorte qu’en ce lieu il n’y
-avait point de garde, et que le roulement de l’eau sur les cailloux
-empêchait d’entendre leur petit bruit, s’ils en faisaient. Ils fichèrent
-leurs crampons dans les fentes des pierres, et, petit à petit, Jean
-Amacho, homme de Béhobie, bon chasseur de bêtes montagnardes, grimpa sur
-les créneaux du premier mur, puis, ayant appuyé une perche jusqu’à une
-fenêtre de la tour, entra, et accrocha deux échelles; les autres à leur
-tour montèrent, jusqu’à ce qu’il y en eût cinquante environ; et toujours
-de nouveaux hommes arrivaient, tant que les échelles pouvaient porter,
-enjambant le bord de la fenêtre et sans bruit.
-
-Ils étaient dans un petit réduit bas, et de là, dans la grande salle du
-premier étage ils voyaient à six marches au dessous d’eux les Bayonnais
-qui n’étaient que trois en ce lieu, deux dormant, l’autre qui venait de
-s’éveiller et se frottait les yeux, le dos tourné à la petite porte du
-réduit. Jean Amacho fit signe aux deux hommes qui étaient montés
-aussitôt après lui, et tous ensemble sautèrent d’un seul saut, et si
-juste, que leurs trois couteaux entrèrent à la fois dans la gorge des
-Bayonnais, lesquels, fléchissant des jambes, coulèrent à terre sans
-faire un cri. Puis les autres Basques entrèrent et se tinrent au bord du
-grand escalier à rampe, qui menait dans la salle basse où étaient les
-Bayonnais, les uns dormant en tas près de l’âtre, les autres criant et
-banquetant dru.
-
-Un de ceux-ci, sentant ses cheveux mouillés, leva la tête, vit de petits
-filets rouges qui coulaient d’entre les solives du plafond, et se mit à
-rire, disant que les goinfres d’en haut ne pouvant plus tenir leurs
-flacons répandaient le bon vin, ce qui est une grosse faute. Mais
-trouvant que ce vin était bien tiède, il en mit à son doigt, puis sur sa
-langue, et vit au goût fade que c’était du sang. Il le cria tout haut,
-et les Bayonnais sursautant empoignèrent leurs piques et coururent à
-l’escalier. Sur cela, les Basques, qui avaient attendu, n’étant pas
-assez nombreux, voulurent rattraper le moment et s’élancèrent; mais les
-premiers sentirent la pointe des piques, et furent enlevés comme des
-bottes de foin qu’on embroche avec des fourches pour les jeter à bas
-d’un grenier; puis les Bayonnais, se tenant serrés et portant devant eux
-comme un hérisson de piques, commencèrent à monter.
-
-Alors un vaillant Basque, Antoine Chaho, et deux autres avec lui, se
-coulèrent, à la façon des lézards, le long du mur, en se couvrant des
-corps morts; et glissant entre les grosses jambes des matelots de
-Bayonne, ils commencèrent à travailler du couteau dans leurs jarrets; de
-sorte que les Bayonnais, étant serrés dans l’escalier et embarrassés des
-hommes et des piques qui tombaient en travers, ne purent plus avancer ni
-jouer si juste de leurs broches. A ce moment, Jean Amacho et quelques
-jeunes Basques sautèrent de plus de vingt pieds, ayant épié le moment,
-jusqu’au milieu de la salle, à un endroit où il n’y avait point de
-hallebardes prêtes, et commencèrent, avec une grande promptitude, à
-couper des gorges, puis, s’étant jetés à genoux, à découdre des ventres;
-ils tuaient bien plus qu’ils n’étaient tués, parce qu’ils avaient les
-mains lestes, que plusieurs s’étaient fourrés de grosse laine et des
-chemises de cuir, et que les manches de leurs couteaux étant garnis de
-cordes ne glissaient point. En outre, les Basques d’en haut, étant
-maintenant plus de cent, roulèrent en bas de l’escalier comme une
-dégringolée de chèvres; d’autres arrivaient à chaque minute, et par tous
-les coins de la salle, homme contre homme, ils commencèrent à
-s’enferrer.
-
-Là mourut Jean Amacho d’une façon bien malheureuse, et sans qu’il y eût
-de sa faute; car ayant tranché la gorge à un Bayonnais, ce qui était sa
-façon ordinaire de tuer, laquelle est en effet la meilleure de toutes,
-il approcha trop la tête, et le jet des deux grosses veines du cou lui
-sauta à la face comme la mousse d’une jarre de poiré qu’on débouche, et
-subitement lui boucha les deux yeux; tellement qu’il ne put se garer
-d’un Bayonnais qui était à sa gauche; celui-ci lui planta sa dague dans
-le dos: il cracha le sang et mourut une minute après.
-
-Mais les Bayonnais, étant moins nombreux et moins adroits, ne purent
-tenir, et au bout d’une demi-heure il n’en resta plus qu’une douzaine,
-acculés au coin du fond, près d’un petit cellier où l’on mettait les
-brocs et les outres. Pour forcer ceux-là plus vite, les Basques
-ramassèrent les piques, et commencèrent à pousser à travers ce tas
-d’hommes; et les Bayonnais, comme chacun fait toujours lorsqu’il sent
-une fiche de fer entrer dans sa peau, reculèrent et roulèrent ensemble
-dans le cellier. A cet instant les torches s’étant éteintes, les
-Basques, pour ne point se blesser les uns les autres, alignèrent toute
-la brassée de piques, et harponnèrent en avant à l’aveugle dans le
-cellier, pendant plus d’un quart d’heure, afin d’être bien sûrs que nul
-Bayonnais ne restait en vie; en sorte que, lorsque tout y fut devenu
-tranquille et qu’ayant rallumé les torches ils regardèrent, ils virent
-que le cellier avait l’air d’un hachoir de charcutier, les corps étant
-tranchés en vingt endroits, et séparés de leurs têtes, et les membres
-
-[Illustration: La bataille. (Page 24).]
-
-étant mêlés les uns avec les autres, tellement qu’il ne manquait que du
-sel pour que ce fût un saloir.
-
-Mais les plus jeunes des Basques, quoiqu’il n’y eût plus rien à tuer,
-tournaient les yeux de tous les côtés de la salle, grinçant les dents
-comme des lévriers après la curée; ils criaient de moment en moment
-tressaillant des jambes, et serrant leurs doigts après le manche de leur
-couteau; plusieurs, blessés et les lèvres blanches, ne sentaient point
-encore leurs blessures ni le manque de sang, restaient accroupis près de
-l’homme qu’ils avaient tué le dernier, et sursautaient sans le vouloir.
-Un ou deux riaient d’un rire fixe comme celui des fous, lâchant par
-instants un grondement rauque; et il y avait dans la chambre une telle
-vapeur de carnage qu’à les voir ainsi chanceler ou hurler, on les eût
-crus soûlés de vin.
-
-Au soleil levant, ayant détaché les cinq noyés des arches, ils jetèrent
-au fil de l’eau tous les Bayonnais, et dirent qu’ils pourraient
-descendre ainsi jusqu’à leur mer, et que cette charretée de chair morte
-était le péage que payeraient les Basques. Les plaies figées se
-décollèrent par la froideur de l’eau; ce fut une belle vue: car, par le
-sang qui coulait, la rivière devint aussi vermeille que le ciel à
-l’orient.
-
-Après cela les Basques et les gens de Bayonne combattirent plusieurs
-années encore, homme contre homme, bande contre bande; et beaucoup
-d’hommes braves moururent des deux parts. A la fin, les deux partis
-s’accordèrent pour s’en remettre à l’arbitrage de Bertrand Ezi, sire
-d’Albret. Le sire d’Albret dit que les Bayonnais ayant fait la première
-attaque étaient en faute; il ordonna que les Basques ne payeraient point
-à l’avenir de redevance, que tout au contraire la cité de Bayonne leur
-payerait quinze cents écus d’or neufs, et établirait dix prébendes
-presbytérales devant coûter quatre mille écus vieux du premier coin de
-France, de bon or et de loyal poids, pour le repos des âmes des cinq
-gentilshommes noyés sans confession, lesquelles peut-être, étaient dans
-le purgatoire et avaient besoin de beaucoup de messes pour en sortir.
-Mais les Basques ne voulurent pas que Pé de Puyane, le maire, fût
-compris dans cette paix, ni lui, ni ses fils, et se réservèrent de les
-poursuivre jusqu’à ce qu’ils eussent pris vengeance sur sa chair et sur
-sa race. Le maire se retira à Bordeaux, dans la maison du prince de
-Galles, dont il était grand ami et bon serviteur, et pendant deux ans ne
-sortit point de la ville, sinon trois ou quatre fois, bien cuirassé, et
-avec une escorte de gens d’armes. Mais un jour, étant allé voir une
-vigne qu’il avait achetée, il s’écarta un peu de sa troupe pour relever
-un gros cep noir qui tombait dans le fossé; un instant après, ses hommes
-entendirent un petit cri sec, comme celui d’une grive qui se prend au
-lacet; ayant couru, ils virent Pé de Puyane mort avec un couteau long
-d’une brasse qui était entré dans l’aisselle au défaut de la cuirasse.
-Son fils aîné Sébastien, qui avait fui à Toulouse, fut tué par Augustin
-de Lahet, neveu du noyé; l’autre, Hugues, survécut, et fit souche, parce
-qu’étant allé par mer en Angleterre, il y resta, et reçut du roi Édouard
-un fief de chevalier. Mais ni lui ni ses enfants ne revinrent jamais en
-Gascogne; ils firent sagement; car ils y eussent trouvé leurs
-fossoyeurs.
-
-
-
-
-BIARRITZ--SAINT-JEAN-DE-LUZ
-
-
-I
-
-A une demi-lieue, au tournant d’un chemin, on aperçoit un coteau d’un
-bleu singulier: c’est la mer. Puis on descend, par une route qui
-serpente, jusqu’au village.
-
-Triste village, sali d’hôtels blancs réguliers, de cafés et d’enseignes,
-échelonné par étages sur la côte aride; pour herbe, un mauvais gazon
-troué et malade; pour arbres, des tamaris grêles qui se collent en
-frissonnant contre la terre; pour port, une plage et deux criques vides.
-La plus petite cache dans son recoin de sable deux barques sans mâts ni
-voiles, qu’on dirait abandonnées.
-
-L’eau ronge la côte; de grands morceaux de terre et de pierre, durcis
-par son choc, lèvent à cinquante pieds du rivage leur échine brune et
-jaune, usés, fouillés, mordus, déchiquetés, creusés par la vague,
-semblables à un troupeau de cachalots
-
-[Illustration: Biarritz. (Page 30.)]
-
-échoués. Le flot aboie ou beugle dans leurs entrailles minées, dans
-leurs profondes gueules béantes; puis, quand ils l’ont engouffré, ils le
-vomissent en bouillons et en écume, contre les hautes vagues luisantes
-qui viennent éternellement les assaillir. Des coquilles, des cailloux
-polis, se sont incrustés sur leur tête. Les ajoncs y ont enfoncé leurs
-tiges patientes et le fouillis de leurs épines; ce manteau de bourre est
-seul capable de se coller à leurs flancs, et de durer contre la
-poussière de la mer.
-
-A gauche, une traînée de roches labourées et décharnées s’allonge en
-promontoire jusqu’à une arcade de grève durcie, que les hautes marées
-ont ouverte, et d’où la vue par trois côtés plonge sur l’Océan. Sous la
-bise qui siffle, il se hérisse de flots violâtres; les nuages qui
-passent le marbrent de plaques encore plus sombres; si loin que le
-regard porte, c’est une agitation maladive de vagues ternes,
-entre-croisées et disloquées, sorte de peau mouvante qui tressaille
-tordue par une fièvre intérieure; de temps en temps, une raie d’écume
-qui les traverse marque un soubresaut plus violent. Çà et là, entre les
-intervalles des nuages, la lumière découpe quelques champs glauques sur
-la plaine uniforme; leur éclat fauve, leur couleur malsaine, ajoutent à
-l’étrangeté et aux mesures de l’horizon. Ces sinistres lueurs
-changeantes, ces reflets d’étain sur une houle de plomb, ces scories
-blanches collées aux roches, cet aspect gluant des vagues donnent l’idée
-d’un creuset gigantesque, dont le métal bouillonne et luit.
-
-Mais vers le soir l’air s’éclaircit et le vent tombe. On aperçoit la
-côte d’Espagne et sa traînée de montagnes adoucie par la distance. La
-longue dentelure ondule à perte de vue, et ses pyramides vaporeuses
-finissent par s’effacer dans l’ouest, entre le ciel et l’Océan. La mer
-sourit dans sa robe bleue, frangée d’argent, plissée par le dernier
-souffle de la brise; elle frémit encore, mais de plaisir, et déploie
-cette soie lustrée, chatoyante, avec des caprices voluptueux sous le
-soleil qui l’échauffe. Cependant des nuages sereins balancent au-dessus
-de lui leur duvet de neige; la transparence de l’air les entoure d’une
-gloire angélique, et leur vol immobile fait penser aux âmes du Dante
-arrêtées en extase à l’entrée du paradis.
-
-La nuit, je suis monté sur une esplanade solitaire où est une croix, et
-d’où l’on voit la mer et la côte. La côte noire, semée de lumières,
-s’abaisse et s’élève en bosselures indistinctes. La mer gronde et roule
-sourdement. De temps en temps, au milieu de cette respiration menaçante,
-par un hoquet rauque, comme si la bête sauvage endormie se réveillait;
-on ne la distingue pas, mais, à je ne sais quoi de sombre et de mouvant,
-on devine un dos monstrueux qui palpite; l’homme est devant elle comme
-un enfant devant la bauge d’un léviathan. Qui nous promet qu’elle nous
-tolérera demain encore? Sur la terre nous nous sentons maîtres; notre
-main y trouve partout ses traces; elle a transformé tout et mis tout à
-son service; aujourd’hui le sol est un potager, les forêts un bosquet,
-les fleuves des rigoles, la nature une nourrice et une servante. Mais
-ici subsiste quelque chose de féroce et d’indomptable. L’Océan a gardé
-sa liberté et sa toute-puissance; une de ses vagues noierait notre
-ruche; que là-bas en Amérique son lit se soulève, il nous écrasera sans
-y penser; il l’a fait et le fera encore; à présent il sommeille, et nous
-vivons collés à son flanc, sans songer qu’il a parfois besoin de se
-retourner.
-
-
-II.
-
-Il y a un phare au nord du rivage, sur une esplanade de grève et
-d’herbes piquantes. Les plantes ici sont aussi âpres que l’Océan. Ne
-regardez pas la place à gauche; les piquets de soldats, les baraques de
-baigneurs, les ennuyés, les enfants, les malades, le linge qui sèche,
-tout cela est triste comme une caserne et un hôpital. Mais au pied du
-phare, les belles vagues vertes se creusent et escaladent les rochers,
-éparpillant au vent leur panache d’écume; les flots arrivent à l’assaut
-et montent l’un sur l’autre, aussi agiles et aussi hardis que des
-cavaliers qui chargent; les cavernes clapotent; la brise souffle avec un
-bruit joyeux; elle entre dans la poitrine et tend les muscles; on
-respire à pleins poumons la vivifiante salure de la mer.
-
-Plus loin, en remontant vers le nord, des sentiers rampent le long des
-falaises. Au bas de la dernière, la solitude s’ouvre; toute chose
-humaine a disparu; ni maisons, ni culture, ni verdure. On est ici comme
-aux premiers âges, alors que les vivants n’avaient point paru encore, et
-que l’eau, la pierre et le sable, étaient les seuls habitants de
-l’univers. La côte allonge dans la vapeur sa longue bande de sable poli;
-la plage dorée ondule doucement et ouvre ses golfes aux rides de la mer.
-Chaque ride avance, écumeuse d’abord, puis insensiblement s’aplanit,
-laisse derrière elle les flocons de sa toison blanche, et vient
-s’endormir sur la rive qu’elle a baisée. Cependant une autre approche,
-et derrière celle-ci une nouvelle, puis tout un troupeau qui raye l’eau
-bleuâtre de ses broderies d’argent. Elles chuchotent bien bas, et on les
-entend à peine sous les clameurs des vagues lointaines; nulle part la
-plage n’est si douce, si riante; la terre amollit son embrassement pour
-mieux accueillir et caresser ces mignonnes créatures, qui sont comme les
-petits enfants de la mer.
-
-
-III.
-
-Il a plu toute la nuit; mais le matin, un vent sec a séché la terre, et
-je suis allé à Saint-Jean-de-Luz en longeant la côte.
-
-Partout des falaises rongées plongeant à pic; des tertres mornes, des
-sables qui s’écoulent; de misérables herbes qui enfoncent leurs
-filaments dans le sol mouvant; des ruisseaux qui se plient en vain et
-s’engorgent refoulés par la mer; des anses tourmentées, des grèves nues.
-L’Océan déchire et dépeuple sa plage. Tout souffre par le voisinage du
-vieux tyran. En contemplant ici son aspect et son œuvre, on trouve
-vraies les superstitions antiques. C’est un Dieu lugubre et hostile,
-toujours grondant, sinistre, aux caprices subits, que rien n’apaise, que
-nul ne dompte, qui s’irrite d’être exclu de la terre, qui l’embrasse
-impatiemment, et la tâte, et l’ébranle, et demain peut la reprendre ou
-la briser. Ses vagues violentes sursautent convulsivement, et se tordent
-en se heurtant comme les têtes d’un grand troupeau de chevaux sauvages;
-une sorte de crinière grisonnante traîne au bord de l’horizon noir; les
-goëlands crient; on les voit s’enfoncer dans la vallée qui se creuse
-entre deux lames, puis reparaître; ils tournoient et vous regardent
-étrangement de leurs yeux pâles. On dirait qu’ils se réjouissent de ce
-tumulte et attendent une proie.
-
-Un peu plus loin, une pauvre chaumière se cache dans une anse. Trois
-enfants jouaient là, dans un ruisseau débordé, en haillons, jambes nues.
-Un gros phalène, alourdi par la pluie, était tombé dans un trou. Ils y
-amenaient l’eau avec leurs pieds, et barbotaient dans la bourbe froide;
-le flot tombait par averses sur la pauvre bête, qui battait en vain des
-ailes; ils riaient aux éclats en trébuchant et en s’accrochant les uns
-aux autres de leurs mains rouges. A cet âge et dans cette misère, il ne
-leur en fallait pas davantage pour être heureux.
-
-La route monte et descend en tournoyant sur de hautes collines qui
-marquent le voisinage des Pyrénées. A chaque tournant la mer reparaît,
-et c’est un spectacle singulier que cet horizon subitement abaissé, et
-ce triangle verdâtre qui va s’élargissant du côté du ciel. Deux ou trois
-villages s’allongent échelonnés de haut en bas sur la route. Les femmes
-sortent de leurs maisons blanches, en robe noire, avec un voile noir
-pour aller à la messe. Cette sombre couleur annonce l’Espagne. Les
-hommes, en vestes de velours, s’entassent au cabaret et boivent du café
-sans rien dire. Pauvres maisons, pauvre pays; j’ai vu cuire, en guise de
-pain, dans une sorte de hangar, des galettes de maïs et d’orge. Cette
-misère fait toujours peine. Qu’est-ce qu’un journalier a gagné à nos
-trente siècles de civilisation? Il y a gagné pourtant, quand nous nous
-accusons, c’est que nous oublions l’histoire. Il n’a plus la petite
-vérole, ni la lèpre; il ne meurt plus de faim comme au seizième siècle,
-sous Montluc; il n’est plus brûlé comme sorcier, ce qui arriva encore
-sous Henri IV ici même; il peut, s’il est soldat, apprendre à lire,
-devenir officier; il a du café, du sucre, du linge. Nos fils diront que
-c’est peu; nos pères auraient dit que c’est beaucoup.
-
-Saint-Jean-de-Luz est une vieille petite ville aux rues étroites,
-aujourd’hui silencieuse et déchue; ses marins jadis combattaient les
-Normands pour le roi d’Angleterre; trente ou quarante navires en
-sortaient chaque année pour pêcher la baleine. A présent le port est
-vide; cette terrible mer de Biscaye a trois fois brisé sa digue. Contre
-la houle grondante amoncelée depuis l’Amérique, nul ouvrage d’homme ne
-tient. L’eau s’engouffrait dans le chenal et arrivait comme un cheval de
-course aussi haut que les quais, fouettant les ponts, secouant ses
-crêtes, creusant sa vague; puis elle clapotait lourdement dans les
-bassins, quelquefois avec des bonds si brusques qu’elle retombait
-par-dessus les parapets comme une écluse, et noyait le pied des maisons.
-Un pauvre bateau dansait dans un coin au bout d’une corde; point de
-marins; point d’agrès, de filets, voilà ce port célèbre. On dit pourtant
-qu’à une demi-lieue de là, il y a cinq ou six barques dans une crique.
-
-De la digue, on voyait le tumulte de la marée haute. Un mur massif de
-nuées noires cernait l’horizon; le soleil flamboyait par une crevasse,
-comme un feu par la gueule d’une forge, et dégorgeait sur la houle son
-incendie de flammes ferrugineuses. La mer sautait comme une folle à
-l’entrée du port, heurtée par une bande de roches invisibles, et
-joignait de sa traînée blanche les deux cornes de la côte. Les vagues
-arrivaient hautes de quinze pieds contre la plage, puis, minées au pied
-par l’eau descendante, s’abattaient la tête la première, désespérées,
-avec un hurlement affreux; elles revenaient pourtant à l’assaut, et à
-chaque minute montaient plus haut, laissant sur la plage leur tapis de
-mousse neigeuse, et s’enfuyant avec le petit frissonnement d’une
-fourmilière qui fourrage dans les feuilles sèches. A la fin, l’une
-d’elles vint mouiller les pieds des gens qui regardaient du haut de la
-digue. Heureusement, c’était la dernière; la ville est à vingt pieds
-plus bas, et ne serait qu’un tas de ruines si quelque grande marée était
-poussée par un ouragan.
-
-
-IV.
-
-Un noble hôtel, aux larges salles, aux grands appartements antiques,
-s’étale au coin du premier bassin en face de la mer. Anne d’Autriche y
-logea en 1660, lors du mariage de Louis XIV. Au-dessus d’une cheminée,
-on voit encore le portrait d’une princesse en habit de déesse.
-N’étaient-elles point déesses? Un pont tapissé allait de ce logis à la
-petite église, sombre et splendide, traversée de balcons de chêne noir,
-et chargée de châsses étincelantes. Les deux époux le traversèrent,
-entre deux haies de suisses et de gardes chamarrés, le roi, tout brodé
-d’or, le chapeau garni de diamants; la reine, avec un manteau de velours
-violet, semé de fleurs de lis, et par-dessous un habit blanc de brocart
-étoilé de pierreries, la couronne sur la tête. Ce ne furent que
-processions, entrées, magnificences et parades. Qui de nous aujourd’hui
-voudrait être grand seigneur à condition de représenter ainsi? L’ennui
-du rang supprimerait les plaisirs du rang; on s’impatienterait d’être un
-mannequin brodé, toujours en spectacle et à la montre. Alors c’était
-toute la vie. Quand M. de Créqui vint porter à l’infante les présents du
-roi, «il avait soixante personnes de livrée à sa suite avec un grand
-nombre de gentilshommes et beaucoup d’amis.» Les yeux se complaisaient
-dans cette splendeur. L’orgueil était plus vaniteux, les jouissances
-plus extérieures. On avait besoin d’étaler sa puissance pour la sentir.
-La vie d’apparat avait appliqué l’esprit aux cérémonies. On apprenait à
-danser, comme aujourd’hui à réfléchir; on passait des années à
-l’académie; on étudiait avec un sérieux et une attention extrême l’art
-de saluer, d’avancer le pied, de se tenir debout, de jouer avec son
-épée, de bien poser sa canne; l’obligation de vivre en public y
-contraignait; c’était le signe du rang et de l’éducation; on prouvait
-ainsi ses alliances, son monde, sa place auprès du roi, son titre. Bien
-mieux, c’était la poésie du temps. Une belle façon de saluer est belle;
-elle rappelait mille souvenirs d’autorité et d’aisance, comme une
-attitude en Grèce rappelait mille souvenirs de guerre et de gymnase; une
-demi-inclination du col, une jambe noblement étendue, un sourire
-complaisant et calme, une ample jupe traînante avec des plis majestueux,
-remplissaient l’âme de pensées commandantes et polies, et ces grands
-seigneurs étaient les premiers à jouir du spectacle qu’ils offraient.
-«J’allai porter mon offrande, dit Mlle de Montpensier, et fis mes
-révérences aussi bien que pas une de la compagnie; je me trouvais assez
-propre pour les jours de cérémonie; ma personne y tenait aussi bien sa
-place que mon nom dans le monde.» Ces mots expliquent l’attention
-infinie qu’on donnait aux préséances et aux cérémonies; Mademoiselle ne
-tarit pas sur ce point; elle parle comme un tapissier et un chambellan;
-elle s’inquiète de savoir à quel moment précis les grands d’Espagne
-ôtent leur chapeau, si le roi d’Espagne baisera la reine mère ou ne fera
-que l’embrasser: ces importants intérêts la troublent. En effet,
-c’étaient alors des intérêts importants. Le rang ne dépendait point,
-comme dans une démocratie, du mérite prouvé, de la gloire acquise, de la
-puissance exercée ou de la richesse étalée, mais des prérogatives
-visibles transmises par héritage ou accordées par le roi: de sorte qu’on
-se battait pour un tabouret ou pour une mante, comme aujourd’hui pour
-une place ou pour un million. Entre autres perfidies, on machina de
-loger les sœurs de Mademoiselle chez la reine. «La proposition m’en
-déplut; elles auraient toujours mangé avec elle, ce que je ne faisais
-point. Cela réveilla ma gloire, j’étais au désespoir en ce moment.» Les
-combats furent plus grands lorsqu’on en vint au mariage. «On s’avisa
-qu’il fallait porter une offrande à la reine, qu’ainsi je ne pouvais pas
-porter sa queue, et que ce seraient mes sœurs qui la porteraient avec
-Mme de Carignan. Dès qu’on avait parlé de porter les queues, M. le duc
-de Roquelaure s’était offert de porter la mienne. L’on chercha des ducs
-pour porter celles de mes sœurs, et, comme pas un ne voulait le faire,
-Mme de Saugeon cria fort que Madame serait au désespoir de cette
-distinction.» Quelle joie de marcher la première sur le pont tapissé, la
-queue dans la main d’un duc, pendant que les autres vont honteusement
-derrière, avec une queue sans duc! Mais tout d’un coup d’autres y
-prétendent. Mme d’Uzès accourt tout effarée: il s’agit d’une usurpation
-atroce. «La princesse palatine aura une queue; ne voulez-vous pas
-empêcher cela?» On s’assemble, on va chez le roi, on lui représente
-l’énormité du fait: le roi interdit cette nouvelle queue usurpatrice et
-criminelle, et la palatine, qui pleure et tempête, déclare qu’elle
-n’assistera pas au mariage si on la prive de son appendice. Hélas! toute
-prospérité humaine a ses revers; Mademoiselle, si heureuse en matière de
-queues, ne put obtenir de baiser la reine, et, sur cette défense, resta
-plongée tout le jour dans le plus noir chagrin. C’est que ces recherches
-de rang avaient été, dès l’enfance, son unique souci; elle avait voulu
-épouser tous les princes du monde, et toujours en vain; peu lui
-importait la personne. D’abord le cardinal infant, le contraire d’un
-Amadis: à l’âge des rêves, au seuil de la jeunesse, parmi les songes
-vagues et les premiers enchantements de l’amour, elle choisissait ce
-vieux grimaud à fraise pour trôner avec lui, sur un beau fauteuil, dans
-le gouvernement des Pays-Bas. Puis Philippe IV d’Espagne; l’empereur
-Ferdinand, l’archiduc: d’elle-même négociant avec eux, au risque de
-faire pendre son diplomate. Puis le roi de Hongrie, le futur roi
-d’Angleterre, Louis XIV, Monsieur, le roi de Portugal. Qui pourrait les
-compter? Au besoin, elle s’y prenait d’avance: la princesse de Condé se
-trouvant malade, puis grosse, cette tête romanesque imagina que le
-prince allait devenir veuf, et voulut le retenir pour mari. Personne ne
-prit cette main qu’elle avait tendue à toute l’Europe. En vain elle tira
-le canon dans la Fronde; elle resta aventurière, poupée de parade,
-girouette, jusqu’au bout, de temps en temps exilée, vingt fois veuve,
-mais toujours avant les noces, promenant par toute la France les ennuis
-et les imaginations de son célibat involontaire. Enfin Lauzun parut;
-pour l’épouser, et secrètement, il lui en coûta la moitié de ses biens;
-le roi puisait la dot de son bâtard dans la mésalliance de sa cousine.
-Ce fut un ménage exemplaire: elle le griffa; il la battit.--Nous rions
-de ces prétentions et de ces picoteries, de ces mésaventures et de ces
-querelles d’aristocratie; notre tour viendra, comptons-y; notre
-démocratie aussi apprête à rire: notre habit noir est, comme leur habit
-brodé, chamarré de ridicules; nous avons l’envie, la tristesse, le
-manque de mesure et de politesse, les héros de George Sand, de Victor
-Hugo et de Balzac. Au fait, qu’importe?
-
- Sifflez-moi librement; je vous le rends, mes frères.
-
-Ainsi parlait Voltaire, qui donnait à la fois à tout le monde la charte
-de l’égalité et de la gaieté.
-
-
-
-
-II
-
-LA VALLÉE D’OSSAU
-
-
-
-
-DAX--ORTHEZ
-
-
-I.
-
-J’ai vu Dax en passant, et je ne me rappelle que deux files de murs
-blancs, d’un éclat cru, où çà et là des portes basses enfonçaient leur
-cintre noir avec un relief étrange. Une vieille cathédrale, toute
-sauvage, hérissait ses clochetons et ses dentelures au milieu du luxe de
-la nature et de la joie de la lumière, comme si le sol crevé eût jadis
-poussé hors de sa lave un amas de soufre cristallisé.
-
-Le postillon, bon homme, prend une pauvresse en route, et la met à côté
-de lui sur son siège. Quels gens gais! Elle chante en patois, le voilà
-qui chante, le conducteur s’en mêle, puis un des gens de l’impériale.
-Ils rient de tout leur cœur; leurs yeux brillent. Que nous sommes loin
-du Nord! Dans tous ces méridionaux il y a de la verve; de temps en temps
-la pauvreté, la fatigue, l’inquiétude l’écrasent; à la moindre
-ouverture, elle jaillit comme une eau vive en plein soleil.
-
-Cette pauvresse m’amuse. Elle a cinquante ans, point de souliers, des
-vêtements en lambeaux, pas un sou dans sa poche. Elle adresse
-familièrement la parole à un gros monsieur bien vêtu, qui est derrière
-elle. Point d’humilité; elle se croit l’égale de tout le monde. La
-gaieté est comme un ressort qui rend l’âme élastique; les gens plient,
-mais se relèvent. Un Anglais serait scandalisé. Plusieurs m’ont dit que
-la nation française n’avait point le sentiment du respect. Voilà
-pourquoi nous n’avons plus d’aristocratie.
-
-La chaîne des montagnes ondule à gauche, bleuâtre et pareille à une
-longue assise de nuées. La riche vallée ressemble à une grande coupe,
-toute regorgeante d’arbres fruitiers et de maïs. Des nuages blancs
-planent lentement au plus haut du ciel comme une volée de cygnes
-tranquilles. L’œil se repose sur le duvet de leurs flancs, et tourne
-avec volupté sur les rondeurs de leurs nobles formes. Ils voguent en
-troupe, poussés par le vent du sud, d’un essor égal, comme une famille
-de dieux bienheureux, et de là-haut ils semblent regarder avec tendresse
-la belle terre qu’ils protégent et vont nourrir.
-
-
-II.
-
-Orthez, au quatorzième siècle, était une capitale; de cette grandeur il
-reste quelques débris: des murs ruinés et la haute tour d’un château où
-pendent des lierres. Les comtes de Foix avaient là un petit État presque
-indépendant, fièrement planté entre les royaumes de France, d’Angleterre
-et d’Espagne. Les gens y ont gagné, je le sais: ils ne haïssent plus
-leurs voisins et vivent tranquilles; ils reçoivent de Paris les
-inventions et les nouvelles; la paix, l’échange et le bien-être sont
-plus grands. On y a perdu pourtant; au lieu de trente capitales actives,
-pensantes, il y a trente villes de province inertes, dociles. Les femmes
-souhaitent un chapeau, les hommes vont fumer au café; voilà leur vie;
-ils ramassent de vieilles idées creuses dans des journaux imbéciles.
-Autrefois ils avaient des pensées politiques et des cours d’amour.
-
-
-III.
-
-Le bon Froissart vint ici l’an 1388, ayant chevauché et devisé d’armes
-sur toute la route avec le chevalier messire Espaing de Lyon; il logea
-dans l’auberge de la Belle-Hôtesse, qu’on appelait alors l’hôtel de la
-Lune. Le comte Gaston Phœbus l’envoya chercher bien vite: «car c’étoit
-le seigneur du monde qui, le plus volontiers, veoit étranger pour ouïr
-nouvelles.» Froissart passa douze semaines dans son hôtel: «car on lui
-fit bonne chère, et ses chevaux bien repus et de toutes choses bien
-gouvernés aussi.»
-
-Froissart est un enfant, et quelquefois un vieil enfant. La pensée
-s’ouvre à ce moment, comme en Grèce au temps d’Hérodote. Mais, tandis
-qu’en Grèce on sent qu’elle va se déployer jusqu’au bout, on découvre
-ici qu’un obstacle l’arrête: il y a un nœud dans l’arbre; la séve
-arrêtée ne peut monter plus haut. Ce nœud, c’est la scolastique.
-
-Car, il y a déjà trois siècles qu’on écrit en vers et deux siècles qu’on
-écrit en prose; après cette longue culture, voyez quel historien est
-Froissart. Un matin il monte à cheval avec quelques valets, par un beau
-soleil, et galope en avant; un seigneur le rencontre, il l’accoste:
-«Sire, quel est ce château?» L’autre lui conte les siéges., et quels
-grands coups d’épée s’y donnèrent. «Sainte Marie, s’écria Froissart, que
-vos paroles me sont agréables, et qu’elles me font grand bien, pendant
-que vous me les contez! Et vous ne les perdrez pas, car toutes seront
-mises en mémoire et chronique en l’histoire que je poursuis.» Puis il se
-fait expliquer la parenté du seigneur, ses alliances, comment ont vécu
-
-[Illustration: Dax. (Page 46.)]
-
-et sont morts ses amis et ses ennemis, et tout l’écheveau des aventures
-entre-croisées pendant deux siècles et dans trois pays. «Et sitôt que
-aux hôtels, sur le chemin que nous faisions ensemble, j’étais descendu,
-je les écrivais, fût de soir ou matin, pour en avoir mieux la mémoire au
-temps à venir; car il n’est si juste rétentive que c’est d’écriture.»
-Tout s’y trouve, le pêle-mêle et les cent détours des conversations, des
-réflexions, des petits accidents de voyage. Un vieil écuyer lui conte
-des légendes de montagne, comment Pierre de Béarn, ayant une fois tué un
-ours énorme, ne sut plus dormir tranquille, «mais dorénavant se réveilla
-chaque nuit, menant un tel terribouris et tel brouillis qu’il semblait
-que tous les diables d’enfer dussent tout emporter et fussent dedans
-avec lui.» Froissart juge que cet ours était peut-être un cavalier
-changé en bête pour quelque méfait, et cite à l’appui l’histoire
-d’Actéon «appert et joli chevalier, lequel fut mué en cerf.» Ainsi va sa
-vie et se fait son histoire; elle ressemble à une tapisserie du temps,
-éclatante et variée, pleine de chasses, de tournois, de batailles, de
-processions. Il se donne et donne à ses auditeurs le plaisir d’imaginer
-des cérémonies et des aventures; nulle autre idée, ou plutôt nulle idée.
-De critique, de pensées générales, de raisonnements sur l’homme ou la
-société, de conseils ou de prévisions, nulle trace; c’est un héraut
-d’armes qui cherche à plaire aux yeux curieux, à l’humeur belliqueuse
-et à l’esprit vide de chevaliers vigoureux, grands mangeurs, amateurs de
-horions et de parades. Cette stérilité de la raison n’est-elle pas
-étrange? En Grèce, au bout de cent ans, Thucydide, Platon, Xénophon, la
-philosophie et la science avaient paru. Pour comble, lisez les vers de
-Froissart, ces rondeaux, ballades et virelais qu’il récitait la nuit au
-comte de Foix, «lequel prenait grand solas à les bien entendre,»
-vieilleries de décadence, allégories usées, recherchées, bavardage de
-pédant décrépit qui s’amuse à faire des tours d’adresse ennuyeux. Et les
-autres sont pareils. Charles d’Orléans n’a qu’une grâce fanée, Christine
-de Pisan n’a qu’une solennité officielle. Ces esprits débiles n’ont pas
-la force d’enfanter les idées générales; celles qu’on accroche sur eux
-les plient sous leur poids.
-
-La cause est là, tout près; regardez ce gros docteur cornificien aux
-yeux mornes, un confrère de Froissart, si vous voulez, mais combien
-différent! Il tient en main son manuel de droit canon, Pierre le
-Lombard, un traité du syllogisme. Dix heures par jour il dispute en
-Baralipton sur l’hiccæité. Une fois enroué, il replongeait son nez dans
-son in-folio jaune; les syllogismes et les quiddités achevaient de le
-rendre stupide; il ignorait les choses ou n’osait les voir; il remuait
-des mots, entre-choquait des formules, se cassait la tête, perdait le
-sens commun, et raisonnait comme une machine à vers latins[A]. Quel
-maître pour les fils des seigneurs, et les vifs esprits poétiques!
-Quelle éducation que ce grimoire de logique sèche et de scolastique
-extravagante! Lassés, dégoûtés, fouettés, abêtis, ils oubliaient au plus
-vite ce vilain rêve, couraient au grand air, et ne songeaient plus qu’à
-la chasse, à la guerre ou aux dames, n’ayant garde de tourner les yeux
-une seconde fois vers leur rebutante litanie; s’ils y revenaient,
-c’était par vanité, pour nicher dans leurs chansons quelque fable latine
-ou quelque abstraction savante, n’y comprenant mot, s’en affublant par
-mode, comme d’une docte hermine. Chez nous aujourd’hui les idées
-générales poussent en tout esprit, vivantes et florissantes; chez les
-laïques alors, la racine en était coupée, et chez les clercs il n’en
-restait qu’un fagot de bois mort.
-
-Les hommes n’en étaient que plus propres à la vie corporelle et plus
-capables de passions violentes; là-dessus le style de Froissart, si
-naïf, nous trompe. Nous croyons entendre le gentil bavardage d’un enfant
-qui s’amuse; sous ce babil, il faut démêler la rude voix des
-combattants, chasseurs d’ours et chasseurs d’hommes, et la large
-hospitalité grossière des mœurs féodales. Le comte de Foix venait à
-minuit souper dans sa haute salle. «Devant lui avait douze torches
-allumées que douze valets portaient; et icelles douze torches étaient
-tenues devant sa table qui donnaient grande clarté en la salle, laquelle
-était pleine de chevaliers et écuyers; et toujours étaient à foison
-tables dressées pour souper, qui souper voulait.» Ce devait être un
-étonnant spectacle que ces figures sillonnées et ces puissants corps,
-avec leurs robes fourrées et leurs justaucorps rayés sous les éclairs
-vacillants des torches. Un jour de Noël, allant dans sa galerie, il vit
-qu’il n’y avait qu’un petit feu, et le dit tout haut. Là-dessus, un
-chevalier, Ernauton d’Espagne, ayant regardé par la fenêtre, aperçut
-dans la cour quantité d’ânes qui apportaient du bois. «Il prit le plus
-grand de ces ânes tout chargé de bûches, et le chargea sur son cou moult
-légèrement, et l’apporta amont les degrés qui étaient environ
-vingt-quatre, et ouvrit la presse des chevaliers et écuyers qui devant
-la cheminée étaient, et renversa les bûches, et l’âne les pieds dessus
-en la cheminée sur les cheminaux, dont le comte de Foix eut grande joie
-et tous ceux qui là étaient.» Ce sont les rires et les amusements de
-géants barbares. Il leur fallait du bruit et des chants proportionnés.
-Froissart conte une fête où siégeaient des évêques, des comtes, des
-abbés, des chevaliers presque au nombre de cent. «Et je vous dis que
-grand foison de ménestrels, tant de ceux qui étaient au comte que
-d’autres étrangers, firent tous par grand loisir leur devoir de
-ménestrandie.» Ceux de Touraine le firent si fort et si bien que le
-comte les emmitoufla le jour même «en des robes de drap d’or et fourré
-de fin menu vair.»
-
-Ce comte, dit Froissart, «fut prud’homme à régner; de toutes choses, il
-était si très-parfait qu’on ne le pourrait trop louer. Nul haut prince
-de son temps ne se pouvait comparer à lui de sens, d’honneur et de
-sagesse.» En ce cas, les hauts princes du temps ne valaient pas
-grand’chose. De justice et d’humanité, le bon Froissart ne s’inquiète
-guère; il trouve le meurtre fort naturel: en effet, c’était la coutume;
-on ne s’en étonnait pas plus qu’en voyant un loup on ne s’étonne d’un
-coup de gueule. L’homme ressemblait à une bête de proie, et personne ne
-se scandalise quand une bête de proie a mangé un mouton. Cet excellent
-comte de Foix fut assassin, non pas une fois, mais dix. Par exemple, un
-jour, voulant avoir le château de Lourdes, il manda le capitaine, Pierre
-Ernault, qui l’avait reçu en garde du prince de Galles. Pierre Ernault
-«eut plusieurs imaginations, et ne savait lequel faire, du venir ou du
-laisser.» Il vint enfin, et le comte lui demanda le château de Lourdes.
-«Le chevalier pensa un petit pour savoir quelle chose il répondrait.
-Toutefois, tout pensé et tout considéré, il dit: «Monseigneur, vraiment
-je vous dois foi et hommage, car je suis un pauvre chevalier de votre
-sang et de votre terre; mais ce châtel de Lourdes ne vous rendrai-je jà.
-Vous m’avez mandé, si vous pouvez faire de moi ce qu’il vous plaira. Je
-le tiens du roi d’Angleterre, qui m’y a mis et établi, et à personne qui
-soit je ne le rendrai, fors à lui.» Quand le comte de Foix ouït cette
-réponse, si lui mua le sang en félonie et en courroux, et dit, en tirant
-hors une dague: «Ho! faux traître, as-tu dit ce mot de non-faire? Par
-cette tête, tu ne l’as pas dit pour néant.» Adonc férit-il de sa dague
-sur le chevalier, par telle manière que il le navra moult vilainement en
-cinq lieux, et il n’y avait là baron ni chevalier qui osât aller
-au-devant. Le chevalier disait bien: «Ha! monseigneur, vous ne faites
-pas gentillesse; vous m’avez mandé, et si m’occiez.» Toutes voies, point
-il n’arrêta, jusques à tant qu’il lui eût donné cinq coups d’une dague.
-Puis après commanda le comte qu’il fût mis dans la fosse, et il le fut,
-et là mourut, car il fut pauvrement curé de ses plaies.»
-
-On retrouve dans le peuple cette domination de la passion soudaine,
-cette violence du premier mouvement, cette émotion de la chair et du
-sang, ce brusque appel à la force physique; à la moindre injure leurs
-yeux s’allument et les coups de poing trottent. Au sortir de Dax, une
-diligence dépassa la nôtre en froissant un des chevaux. Le conducteur
-sauta à bas de son siége un pieu à la main et voulut assommer son
-confrère. Les seigneurs vivaient et sentaient à peu près comme nos
-charretiers, et le comte de Foix en était un.
-
-Je demande pardon aux charretiers; je leur fais insulte. Celui-ci, ne
-craignant pas la gendarmerie, en venait tout de suite non aux coups de
-poing, mais aux coups de couteau. Son fils Gaston, étant allé chez le
-roi de Navarre, reçut une poudre noire qui, selon ce roi, devait
-réconcilier pour toujours le comte et sa femme; l’enfant mit la poudre
-dans une petite bourse et la cacha dans sa poitrine; un jour Yvain, son
-frère bâtard, jouant avec lui, vit la bourse, voulut l’avoir, et alla le
-dénoncer au comte. A ce mot, le comte «entra tantôt en soupçon, car il
-était moult imaginatif,» et demeura ainsi jusqu’à son dîner, la tête
-travaillant, toute traversée et labourée de sombres rêves. Ces cerveaux
-orageux, comblés par la guerre et le danger d’images lugubres, entraient
-à l’instant en tumulte et en tempête. L’enfant vint et commença à servir
-debout, goûtant les viandes. C’était la coutume; l’idée du poison était
-à la porte de chaque esprit. Le comte, regardant, vit les pendants de la
-bourse; cette sensation des yeux lui mit le feu aux veines, «le sang lui
-mua,» il prit l’enfant, ouvrit sa cotte, coupa les cordons de la
-bourse, et versa de la poudre sur une tranche de pain, pendant que le
-pauvre petit «tout blanc de peur tremblait.» «Puis il siffla un lévrier
-qu’il avait de lez lui et lui donna à manger. Sitôt que le chien eut
-mangé ce premier morcel, il tourna les yeux en la tête et mourut.»
-
-Le comte ne dit rien, se leva soudain, et empoignant son couteau, le
-lançait sur son fils. Mais les chevaliers se jetèrent au-devant:
-«Monseigneur, pour Dieu, merci! ne vous hâtez pas; mais vous informez de
-la besogne, avant que vous fassiez à votre fils nul mal.» Le comte cria
-contre l’enfant des malédictions et des injures, puis tout d’un coup
-sautant par delà la table, couteau en main, il courut sur lui comme un
-taureau. Mais les chevaliers et les écuyers se mirent à genoux en
-pleurant devant lui, et lui dirent: «Ha! monseigneur, pour Dieu merci!
-n’occiez pas Gaston, vous n’avez plus d’enfants.» A grand’peine enfin il
-s’arrêta, pensant sans doute qu’il était prudent de chercher si nul
-autre n’avait part à la chose, et mit l’enfant dans la tour d’Orthez.
-
-Il chercha donc, mais d’une façon singulière, en loup affamé, aheurté
-contre une idée unique, venant s’y choquer machinalement et bestialement
-à travers le meurtre et les cris, tuant à l’aveugle sans réfléchir que
-sa tuerie ne lui sert pas. «Il fit prendre grand foison de ceux qui
-servaient son fils, et en fit mourir jusqu’à quinze très-horriblement.
-Et la raison qu’il y mettait était telle, qu’il ne pouvait être qu’ils
-ne sussent ses secrets, et lui dussent avoir signifié et dit:
-«Monseigneur, Gaston porte à la poitrine une bourse telle et telle.»
-Rien n’en firent, et pour ce moururent horriblement, dont ce fut pitié,
-aucuns écuyers, car il n’y en avait en toute Gascogne si jolis, si
-beaux, si acesmés comme ils étaient.»
-
-Ne trouvant rien, il se rabattit sur l’enfant; ayant mandé les nobles,
-les prélats et tous les hommes notables de son comté, il leur conta
-l’affaire, et qu’il le voulait faire mourir. Mais eux ne voulurent pas,
-et dirent que la comté avait besoin d’un héritier pour être bien gardée
-et défendue, «et ne voulurent point partir d’Orthez, jusqu’à ce que le
-comte les assura que Gaston ne mourrait point, tant aimaient-ils
-l’enfant.»
-
-Cependant l’enfant restait dans la tour d’Orthez, «où petit avait de
-lumière, toujours couché, seul, ne voulant pas manger, maudissant
-l’heure que il fut oncques né ni engendré pour être venu à telle fin.»
-Le dixième jour, le gardien vit toutes les viandes en un coin, et vint
-dire la chose au comte. Le comte se renflamma, comme une bête de proie
-rassasiée qui rencontre encore un reste de résistance; «sans mot dire,»
-il arriva à la prison, tenant par la pointe un petit couteau dont il
-curait ses ongles. Puis portant le poing sur la gorge de son fils, il
-le poussa rudement, disant: «Ha! traître, pourquoi ne manges-tu point?»
-Puis il s’en alla sans plus parler. Son couteau avait touché une artère;
-l’enfant, épouvanté et blême, se tourna silencieusement de l’autre côté
-du lit, rendit le sang et mourut.
-
-Le comte l’ayant appris s’affligea outre mesure. Car ces âmes violentes
-ne sentaient qu’avec excès et par contrastes; il se fit raser, et se
-vêtit de noir. «Et fut le corps de l’enfant porté en pleurs et en cris
-aux frères mineurs à Orthez, et là fut ensépulturé.» De tels meurtres
-laissaient dans le cœur une plaie mal fermée; il restait une anxiété
-sourde, et de temps en temps quelque noir nuage traversait le tumulte
-des festins. C’est pourquoi le comte n’eut plus jamais «si parfaite joie
-qu’il avait devant.»
-
-Ce temps est triste; il n’y en a guère où l’on serait plus fâché d’avoir
-vécu. La poésie radotait, la chevalerie devenait un brigandage, la
-religion altérée s’affaiblissait, l’État disloqué croulait, la nation
-pressurée par le roi, par les nobles et par les Anglais, se débattait
-pour cent ans dans un cloaque, entre le moyen âge qui finissait et l’âge
-moderne qui ne s’ouvrait pas encore. Et cependant un homme comme
-Ernauton devait ressentir une joie unique et superbe, lorsque, étayé sur
-ses deux pieds d’athlète, sentant sa chemise d’acier sur sa poitrine,
-il trouait une haie de piques, et maniait sa grande épée au soleil.
-
-
-IV.
-
-Rien de plus doux que de voyager seul, en pays inconnu, sans but précis,
-sans soucis récents; toutes les pensées petites s’effacent. Sais-je si
-ce champ est à Pierre ou à Paul, si l’ingénieur est en guerre avec le
-préfet, si l’on se dispute ici sur un projet de canal ou de route? Je
-suis bien heureux de n’en rien savoir; je suis encore plus heureux de
-passer ici pour la première fois, de trouver des sensations fraîches, de
-ne point être troublé par des comparaisons et des souvenirs. Je puis
-considérer les choses par des vues générales, ne plus songer que ce sol
-est exploité par les hommes, oublier l’utile, ne penser qu’au beau,
-sentir le mouvement des formes et l’expression des couleurs.
-
-Ce chemin même me semble beau. Quel air résigné dans ces vieux ormes!
-Ils bourgeonnent et s’éparpillent en branches, depuis le pied jusqu’à la
-tête, tant ils ont envie de vivre, même sous cette poussière. Puis
-viennent des platanes lustrés, agitant leurs belles feuilles régulières.
-Des liserons blancs, des campanules bleues, pendent au rebord des
-fossés. N’est-il pas étrange que ces jolies créatures restent ainsi
-solitaires, qu’elles soient destinées à mourir demain, qu’elles nous
-aient à peine regardés un instant, que leur beauté n’ait fleuri que pour
-être admirée deux secondes? Elles aussi ont leur monde, ce peuple de
-hautes graminées qui se penchent sur elles, ces lézards qui font onduler
-le fourré des herbes, ces guêpes dorées qui bourdonnent dans leur
-calice. Ce monde-là vaut bien le nôtre, et je les trouve heureux
-d’ouvrir ainsi, puis de fermer leurs yeux pâles au souffle paisible du
-vent.
-
-La route courbe et relève à perte de vue sa ceinture blanche autour des
-collines; ce mouvement sinueux est d’une douceur infinie; le long ruban
-serre sur leur taille leur voile de moissons blondes ou leur robe de
-prairies vertes. Ces pentes et ces rondeurs sont aussi expressives que
-les formes humaines; mais combien plus variées, combien plus étranges et
-plus riches en attitudes! Celles-ci, là-bas, à l’horizon, presque
-cachées derrière la troupe des autres, timides, sourient faiblement,
-sous leur couronne de gaze vaporeuse; elles forment une ronde au bord du
-ciel, ronde fuyante que le moindre trouble de l’air fera disparaître, et
-qui cependant regarde avec tendresse les êtres agités perdus dans son
-sein. Les autres, voisines, bossellent rudement le sol de leurs hanches
-et de leurs côtes brunes; la structure humaine y perce à demi, puis
-
-[Illustration: Orthez. (Page 60.)]
-
-disparaît sous la barbarie minérale; ce sont les enfants d’un autre âge,
-toujours puissants, encore sévères, races inconnues et antiques, dont
-l’esprit involontairement cherche la mystérieuse histoire. Des landes
-fauves pleines de troupeaux montent sur leurs flancs jusqu’à leurs
-têtes; des prairies splendides étincellent sur leur dos. Plusieurs
-plongent violemment jusqu’en des profondeurs où elles dégorgent les
-ruisseaux qu’elles accumulent, et où s’amasse toute la chaleur de la
-voûte ardente qui reluit là-haut sous le plus généreux soleil. Lui,
-cependant, embrasse et couve la campagne; des bois, des plaines, des
-collines, sort la grande âme végétale qui monte à la rencontre de ses
-rayons.
-
-Ici, votre voisin qui discute chaudement, vous tire par la manche en
-criant: «N’est-ce pas, monsieur, que le gigot d’Orthez ne donne point de
-crampes à l’estomac?»
-
-Vous sursautez; puis un instant après vous remettez le nez à la
-portière. Mais la sensation a disparu: le mouton de Dax a tout effacé.
-Les prairies sont des kilogrammes de foin non fauché, les arbres des
-stères de solives, et les troupeaux des biftecks qui marchent.
-
-
-
-
-PAU
-
-
-I
-
-Pau est une jolie ville, propre, d’apparence gaie; mais la chaussée est
-pavée en petits galets roulés, les trottoirs en petits cailloux aigus:
-ainsi les chevaux marchent sur des têtes de clous et les piétons sur des
-pointes de clous. De Bordeaux à Toulouse, tel est l’usage et le pavage.
-Au bout de cinq minutes, vos pieds vous disent d’une manière
-très-intelligible que vous êtes à deux cents lieues de Paris.
-
-On rencontre des chariots chargés de bois, d’une simplicité rustique,
-dont l’invention remonte certainement au temps de Vercingétorix, mais
-seuls capables de gravir et de descendre les escarpements pierreux des
-montagnes. Ils sont composés d’un tronc d’arbre posé en travers sur des
-essieux et soutenant deux claies obliques; ils sont traînés par deux
-grands bœufs blanchâtres, habillés d’une pièce de toile pendante,
-coiffés d’un réseau de fil et couronnés de fougères, le tout pour les
-garantir des mouches grises. Cela donne à penser; car la peau de l’homme
-est beaucoup plus tendre que celle du bœuf, et les mouches grises n’ont
-point juré de paix avec notre espèce. Devant les bœufs marche
-ordinairement un paysan armé d’une gaule, l’air défiant et rusé, en
-veste de laine blanche et en culotte brune; derrière la voiture vient un
-petit garçon, pieds nus, très-éveillé et très-déguenillé, dont le vieux
-béret de velours retombe comme une calotte de champignon plissé, et qui
-s’arrête saisi d’admiration au magnifique aspect de la diligence.
-
-Voilà les vrais compatriotes d’Henri IV. Quant aux jolies dames en
-chapeaux de gaze, dont les robes ballonnées et bruissantes frôlent en
-passant les cornes des bœufs immobiles, il ne faut pas les regarder;
-elles reporteraient votre imagination au boulevard de Gand, et vous
-auriez fait deux cents lieues pour rester en place. Je ne suis ici que
-pour faire visite au seizième siècle; on voyage pour changer, non de
-lieu, mais d’idées. Montrez à un Parisien la porte par laquelle Henri IV
-entra dans Paris; il aura grand’peine à revoir les armures, les
-hallebardes et toute la procession victorieuse et tumultueuse que décrit
-l’Étoile: c’est qu’il a passé là aujourd’hui pour telle affaire, qu’hier
-il a rencontré un ami, que l’an dernier il a regardé cette porte au
-milieu d’une fête publique. Toutes ces pensées accourent avec la force
-de l’habitude, repoussant et étouffant le spectacle historique qui
-allait se lever en pleine lumière et se dérouler devant l’esprit. Mettez
-ce même homme à Pau: il n’y connaît ni hôtels, ni habitants, ni
-boutiques; son imagination dépaysée peut courir à l’aventure; aucun
-objet connu ne la fera trébucher et tomber dans des soucis d’intérêt et
-de passion présente; il entre de plain-pied dans le passé et s’y promène
-comme chez lui, à son aise. Il était huit heures du matin; point de
-visiteur au château, personne dans les cours ni sur la terrasse; je
-n’aurais pas été trop étonné de rencontrer le Béarnais, «ce vert galant,
-ce diable à quatre,» si malin qu’il se fit appeler «le bon roi.»
-
-Son château est fort irrégulier; il faut descendre dans la vallée pour
-lui trouver un peu d’agrément et d’harmonie. Au-dessus de deux étages de
-toits pointus et de vieilles maisons, il se détache seul dans le ciel et
-regarde au loin la vallée; deux tourelles à clochetons s’avancent de
-front vers l’ouest; le corps oblong suit, et deux grosses tours en
-briques ferment la marche avec leurs esplanades et leurs créneaux. Il
-touche à la ville par un vieux pont étroit, au parc par un large pont
-moderne, et les pieds de sa terrasse sont mouillés par un joli ruisseau
-sombre. De près cette ordonnance disparaît: une cinquième tour du côté
-du nord dérange
-
-[Illustration: Pau.--La ville et le château. (Page 64.)]
-
-la symétrie. La grande cour, en forme d’œuf, est une mosaïque de
-maçonneries disparates: au-dessus du porche, un mur en galets du Gave et
-en briques rouges croisées comme les dessins d’une tapisserie; en face,
-collés au mur, une rangée de médaillons en pierre; sur les côtés, des
-portes de toute forme et de tout âge; des fenêtres en mansarde, carrées,
-pointues, crénelées, dont les châssis de pierre sont festonnés de
-bosselures ouvragées. Cette mascarade d’architectures trouble l’esprit
-sans lui déplaire; elle est sans prétention et naïve; chaque siècle a
-bâti à sa guise, sans s’occuper de son voisin.
-
-Au premier étage, on montre une grande écaille de tortue qui fut le
-berceau d’Henri IV. Des bahuts sculptés, des dressoirs, des tapisseries,
-des horloges du temps, le lit et le fauteuil de Jeanne d’Albret, tout un
-ameublement dans le goût de la Renaissance, éclatant et sombre, d’un
-style tourmenté et magnifique, reportent d’abord l’esprit vers cet âge
-de force et d’effort, d’audace inventive, de plaisirs effrénés et de
-labeur terrible, de sensualité et d’héroïsme. Jeanne d’Albret, mère
-d’Henri IV, traversa la France pour venir, selon sa promesse, accoucher
-dans ce château, «princesse, dit d’Aubigné, n’ayant de la femme que le
-sexe, l’âme entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grandes
-affaires, le cœur invincible aux adversités.» Elle chantait un cantique
-béarnais quand elle le mit au monde. On dit que le vieux grand-père
-frotta d’une gousse d’ail les lèvres du nouveau-né, lui versa dans la
-bouche quelques gouttes de vin de Jurançon, et l’emporta dans sa robe de
-chambre. L’enfant naquit dans la chambre qui touche à la tour de
-Mazères, au coin du sud-ouest. «Son grand-père l’ôta au père et à la
-mère, et voulut faire nourrir cet enfant à sa porte, reprochant à sa
-fille et à son gendre que, par les délicatesses françaises, ils avaient
-perdu plusieurs de leurs enfants. Et, de fait, il l’éleva à la
-béarnaise, c’est-à-dire pieds nus et tête nue, bien souvent avec aussi
-peu de curiosité que l’on nourrit les enfants des paysans. Cette bizarre
-résolution succédant forma un corps auquel le froid et le chaud, les
-labeurs immodérés et toutes sortes de peines n’ont pu apporter
-d’altération, en cela s’accordant sa nourriture à sa condition, comme
-Dieu voulant dès ce temps préparer un sûr remède et un ferme cœur
-d’acier aux nœuds ferrés de nos dures calamités.»
-
-Sa mère, ardente et austère calviniste, l’emmena à quinze ans, à travers
-l’armée catholique, jusqu’à la Rochelle, et le donna aux siens pour
-général. A seize ans, au combat d’Arnay-le-Duc, il conduisait la
-première charge de cavalerie. Quelle éducation et quels hommes! Leurs
-descendants tout à l’heure passaient dans la rue, allant au collége pour
-composer des vers latins et réciter les pastorales de Massillon.
-
-
-II.
-
-Ces vieilles guerres sont les plus poétiques de France; on les faisait
-par plaisir plus que par intérêt: c’était une chasse où l’on trouvait
-des aventures, des dangers, des émotions, où l’on vivait au soleil, à
-cheval, parmi les coups de feu, où le corps, aussi bien que l’âme, avait
-sa jouissance et son exercice. Henri la mène aussi vivement qu’une
-danse, avec un entrain de Gascon et une verve de soldat, par brusques
-saillies, et poussant sa pointe contre les ennemis comme auprès des
-dames. On ne voit pas de grosses masses d’hommes, bien disciplinés, se
-heurter lourdement et tomber par milliers sur le carreau, selon les
-règles de la bonne tactique: le roi sort de Pau ou de Nérac avec une
-petite troupe, ramasse en passant les garnisons voisines, escalade une
-forteresse, coupe un corps d’arquebusiers qui passent, se dégage le
-pistolet au poing du milieu d’une troupe ennemie, et revient aux pieds
-de Mlle de Tignonville. On dresse son plan au jour le jour; on ne fait
-rien que d’imprévu et de hasardé. Les entreprises sont des coups de
-fortune. En voici une que Sully se fait raconter par son secrétaire;
-j’ai plaisir à écouter des paroles anciennes parmi des monuments
-anciens, et à sentir la convenance mutuelle des objets et du style:
-
-«Le roi de Navarre fit dessein de se saisir de la ville d’Eause, qui
-était à lui en propre, où il courut de grandes fortunes; car estimant
-que les habitants, qui n’avaient point voulu recevoir garnison, auraient
-du respect à la personne de lui, qui était leur seigneur, il voulut
-marcher tout le jour pour entrer dedans avec peu de gens, afin de ne
-donner point d’alarme, et, de fait, n’ayant pris que quinze ou seize de
-vous autres, messieurs, qui vous rangiez le plus près de lui, desquels
-vous fûtes, avec de simples cuirasses sous vos jupes de chasse, deux
-épées et deux pistolets, il surprit la porte de la ville et entra dedans
-avant que ceux de la garde eussent eu moyen de prendre les armes. Mais
-l’un d’iceux ayant crié à celui qui était au portail en sentinelle, il
-coupa la corde de la herse coulisse, qui s’abattit aussitôt quasi sur la
-croupe de votre cheval et de celui de M. de Béthune l’aîné, votre
-cousin, ce qui empêcha la suite qui venait au galop de pouvoir entrer,
-tellement que le roi et vous quinze ou seize tout seuls demeurâtes
-enfermés dans cette ville, de laquelle tout le peuple s’étant armé, il
-vous tomba à diverses troupes et diverses fois sur les bras, le tocsin
-sonnant furieusement, et un cri d’_arme, arme_, et de _tue, tue_,
-retentissant de toutes parts. Ce que voyant le roi de Navarre, dès la
-première troupe qui se présenta de quelque cinquante, les uns bien, les
-autres mal armés, lui marchant le pistolet au poing, droit à eux, il
-vous cria: «Or sus, mes amis, mes compagnons; c’est ici où il vous faut
-montrer du courage et de la résolution, car d’icelle dépend notre salut;
-que chacun donc me suive et fasse comme moi, sans tirer le pistolet qui
-ne touche.» Et en même temps, oyant trois ou quatre qui criaient: «Tirez
-à cette jupe d’écarlate, à ce panache blanc, car c’est le roi de
-Navarre,» il les chargea de telle impétuosité que, sans tirer que cinq
-ou six coups, ils prirent l’épouvante et se retirèrent par diverses
-troupes. D’autres semblables vous vinrent encore mugoter par trois ou
-quatre fois; mais sitôt qu’ils se voyaient enfoncés, ils tiraient
-quelques coups et s’écartaient jusqu’à ce que, s’étant ralliés près de
-deux cents, ils vous contraignirent de gagner un portail, et deux de
-vous autres montèrent pour donner un signal au reste de la troupe que le
-roi était là et qu’il fallait enfoncer la porte, le pont-levis n’ayant
-pas été levé. A quoi chacun commença de travailler, et lors plusieurs de
-cette populace, qui aimaient le roi, et d’autres qui craignaient de
-l’offenser, étant leur seigneur, se mirent à tumultuer en sa faveur;
-enfin, après quelques arquebusades et coups de pistolets tirés de part
-et d’autre, il se mit une telle dissension entre eux, les uns criant:
-«Il faut se rendre»; les autres: «Il faut se défendre,» que cette
-irrésolution donna moyen et loisir de faire ouverture des portes, et à
-toutes les troupes de se présenter, à la tête desquels le roi se mit,
-voyant la plupart des peuples s’enfuir et des consuls avec leurs
-chaperons crier: «Sire, nous sommes vos sujets et vos serviteurs
-particuliers. Hélas! ne permettez pas le saccagement de cette ville, qui
-est vôtre, pour la folie de quelques méchants garnements qu’il faut
-chasser.» Il se mit, dis-je, à la tête pour empêcher le pillage: aussi
-ne se commit-il aucune violence, ni désordre, ni autre punition, sinon
-que quatre, qui avaient tiré au panache blanc, furent pendus, avec la
-joie de tous les autres habitants, qui ne pensaient pas devoir en être
-quittes à si bon marché.»
-
-A Cahors, il creva les deux portes à coups de pétard et de hache, et
-combattit cinq jours et cinq nuits dans la ville, emportant maison après
-maison. Ne sont-ce pas là des aventures de chevalerie et la poésie en
-action? «Çà, çà, cavaliers, criaient les catholiques à Marmande, un coup
-de pistolet pour l’amour de la maîtresse; car votre cour est trop
-remplie de belles dames pour en manquer.» Henri s’échappait en vrai
-paladin et perdait sa victoire de Coutras pour porter à la belle
-Corisandre les drapeaux qu’il avait pris. Agir, oser, jouir, dépenser sa
-force et sa peine en prodigue, s’abandonner à la sensation présente,
-être toujours pressé de passions toujours vivantes, supporter et
-rechercher les excès de tous les contrastes, voilà la vie du seizième
-siècle. Henri à Fontenay «travaillait dans les tranchées du pic et de la
-pioche.» Au retour, ce n’était que fêtes. «Nous nous rassemblions, dit
-Marguerite, pour nous aller promener ensemble, ou dans un très-beau
-jardin qui a des allées de cyprès et de lauriers fort longues, ou dans
-le parc que j’avais fait faire, en des allées de trois mille pas qui
-sont au long de la rivière; et le reste de la journée se passait en
-toutes sortes de plaisirs honnêtes, le bal se tenant ordinairement
-l’après-dîner et le soir.» Le grave Sully «prenait une maîtresse comme
-les autres.» Quand on visite la salle à manger restaurée, on la repeuple
-involontairement des costumes somptueux décrits par Brantôme: dames
-«habillées d’orangé et de clinquant, robes de toiles d’argent, de drap
-d’or frisé, étoffes toutes roides d’ornements et de broderies. La reine
-Marguerite était vêtue d’une robe de velours incarnadin d’Espagne, fort
-chargée de clinquant, et d’un bonnet du même velours, tant bien dressé
-de plumes et pierreries que rien plus.
-
-«Je dis à M. de Ronsard: «Ne vous semble-t-il pas voir cette belle
-reine, en tel appareil, paraître comme la belle Aurore, quand elle vient
-à naître avant le Jour, avec sa belle face blanche et entournée de sa
-vermeille et incarnate couleur?» Au bal, le soir, elle aimait à danser
-«la _pavane_ d’Espagne et le _pazzemano_ d’Italie. Les passages y
-étaient si bien dansés, les pas si sagement conduits, les arrêts faits
-de si belle sorte, qu’on ne savait que plus admirer, ou la belle façon
-de danser, ou la majesté de s’arrêter, représentant maintenant une
-gaieté, et maintenant un beau et grave dédain.»
-
-Et croyez que le bon roi ne se faisait faute de divertissements.
-
- Il fut de ses sujets le vainqueur et le père.
-
-Les filles d’honneur de Marguerite pourraient en témoigner; de là
-intrigues, querelles et comédies conjugales, dont l’une est racontée
-fort joliment et fort naïvement par la reine; Mlle de Fosseuse était
-l’héroïne: «Le mal lui prenant un matin, au point du jour, estant
-couchée en la chambre des filles, elle envoya quérir mon médecin et le
-pria d’aller avertir le roi mon mari, ce qu’il fit. Nous étions couchés
-en une même chambre en divers lits, comme nous avions accoutumé. Comme
-le médecin lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne
-sachant que faire, craignant d’un côté qu’elle ne fût découverte et de
-l’autre qu’elle ne fût mal secourue, car il l’aimait fort. Il se résolut
-enfin de m’avouer tout et me prier de l’aller faire secourir, sachant
-bien que, quoi qui se fût passé, il me trouverait toujours prête à le
-servir en ce qui lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit: «Ma mie,
-je
-
-[Illustration: Combat dans les rues d’Eauze. (Page 70.)]
-
-vous ai caché une chose qu’il faut que je vous avoue; je vous prie de
-m’en excuser et de ne vous point souvenir de tout ce que je vous ai dit
-pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever tout à cette
-heure, et allez secourir Fosseuse qui est fort mal; je m’assure que vous
-ne voudriez, la voyant dans cet état, vous ressentir de ce qui s’est
-passé. Vous savez combien je l’aime; je vous prie, obligez-moi en cela.»
-Je lui dis que je l’honorais trop pour m’offenser de chose qui vînt de
-lui, que je m’y en allais et ferais comme si c’était ma fille; que
-cependant il allât à la chasse et emmenât tout le monde, afin qu’il n’en
-fût point ouï parler.
-
-«Je la fis promptement ôter de la chambre des filles et la mis en une
-chambre écartée avec mon médecin et les femmes pour la servir, et la fis
-très-bien secourir. Dieu voulut qu’elle ne fît qu’une fille, qui encore
-était morte. Étant délivrée, on la porta à la chambre des filles, où,
-bien qu’on apportât toute la discrétion que l’on pouvait, on ne put
-empêcher que le bruit ne fût semé par tout le château. Le roi mon mari,
-étant revenu de la chasse, la va voir, comme il avait accoutumé. Elle le
-prie que je l’allasse voir, comme j’avais accoutumé d’aller voir toutes
-mes filles quand elles étaient malades, pensant par ce moyen ôter le
-bruit qui courait. Le roi mon mari, venant en la chambre, me trouva que
-je m’étais remise dans le lit, étant lasse de m’être levée si matin et
-de la peine que j’avais eue à la faire secourir. Il me prie que je me
-lève et que je l’aille voir; je lui dis que je l’avais fait lorsqu’elle
-avait besoin de mon secours, mais qu’à cette heure elle n’en avait plus
-à faire; que si j’y allais, je découvrirais plutôt que de couvrir ce qui
-était, et que tout le monde me montrerait au doigt. Il se fâcha fort
-contre moi, et, ce qui me déplut beaucoup, il me sembla que je ne
-méritais pas cette récompense de ce que j’avais fait le matin. Elle le
-mit souvent en des humeurs pareilles contre moi.»
-
-Ames compatissantes, qui admirez la complaisance de la reine, ne la
-plaignez pas trop: elle punit le roi à Usson et ailleurs, en l’imitant.
-
-Et pourtant Pau était un petit Genève. Parmi ces violences et ces
-voluptés, la dévotion était ardente; on allait au prêche ou à l’église,
-du même air qu’aux champs de bataille ou aux rendez-vous. C’est que la
-religion alors n’était pas une vertu, mais une passion. Dans ce cas, les
-passions voisines, au lieu de l’éteindre l’enflamment; le cœur déborde
-de ce côté comme des autres. Quand le lazzarone a tué son ennemi d’un
-coup de couteau, il trouve un second plaisir, dit Beyle, à bavarder, sur
-sa colère, auprès d’un grillage, dans une grande boîte de bois noir.
-L’Hindou qui hurle et s’exalte dans la fête de Jaggernaut, au tintamarre
-de cinquante mille tamtams, le quaker américain qui pleure et crie ses
-fautes dans un _shouting_, ont à peu près la même sorte de jouissance
-qu’un Italien enthousiaste à l’Opéra. Cela explique et met d’accord le
-zèle et la galanterie de Marguerite.
-
-«L’on me permit seulement, dit-elle, de faire dire la messe en une
-petite chapelle qui n’a que trois ou quatre pas de long, qui, étant fort
-étroite, était pleine quand nous y étions sept ou huit. Alors que l’on
-voulait dire la messe, l’on levait le pont du château, de peur que les
-catholiques du pays, qui n’avaient aucun exercice de leur religion,
-l’ouïssent; car ils étaient infiniment désireux de pouvoir assister au
-saint sacrifice, de quoi ils étaient depuis plusieurs années privés. Et,
-poussés de ce saint désir, les habitants de Pau trouvèrent moyen, le
-jour de la Pentecôte, avant que l’on levât le pont, d’entrer dans le
-château, se glissant dans la chapelle, où ils n’avaient point été
-découverts jusque sur la fin de la messe, lorsque, entr’ouvrant la porte
-pour laisser entrer quelqu’un de mes gens, quelques huguenots qui
-épiaient à la porte les aperçurent et l’allèrent dire au Pin, secrétaire
-du roi mon mari, lequel y envoya des gardes du roi mon mari, qui, les
-tirant hors et les battant en ma présence, les menèrent en prison, où
-ils furent longtemps, et payèrent une grosse amende.»
-
-La petite chapelle a disparu, je crois, quand le château et le pays tout
-entier furent rendus au culte catholique. Au reste, ce traitement était
-de l’humanité: Saint-Pont, à Mâcon, «au sortir des festins qu’il
-faisait, donnait aux dames le plaisir de voir sauter quelque quantité de
-prisonniers du pont en bas.» Tels étaient ces hommes, extrêmes en tout,
-en fanatisme, en voluptés, en violence; jamais la source des désirs ne
-coula plus pleine et plus profonde; jamais passions plus vigoureuses ne
-se déployèrent avec plus de séve et de verdeur. En marchant dans ces
-salles silencieuses, que de temps en temps troublent de frêles
-promeneuses ou de pâles jeunes gens poitrinaires, je songeai que
-l’affaiblissement des âmes vient de l’affaiblissement des corps. Nous
-passons le temps dans des chambres, occupés de raisonnements, de
-réflexions, de lectures; la douceur des mœurs nous évite les dangers, et
-le progrès de l’industrie, les fatigues. Ils vivaient en plein air,
-toujours en chasse et en guerre. «La reine Catherine aimait fort d’aller
-à cheval, jusques à l’âge de soixante ans et plus, et à faire de grandes
-et vives traites, encore qu’elle fût tombée souvent au grand dommage de
-son corps, car elle en fut blessée plusieurs fois jusqu’à rompure de
-jambe et blessure de tête.» Les rudes exercices endurcissaient les
-nerfs; un sang plus chaud, remué par le péril incessant, poussait au
-cerveau des volontés impétueuses; ils faisaient l’histoire, et nous
-l’écrivons.
-
-
-III.
-
-Le parc est un grand bois sur une colline, entouré de prairies et de
-moissons. On marche dans de longues allées solitaires, sous des
-colonnades de chênes superbes, tandis qu’à gauche les hautes tiges des
-taillis montent en files serrées sur le dos de la colline. Le brouillard
-ne s’était point levé; l’air était immobile; pas un coin de ciel bleu,
-pas un bruit dans la campagne. Un chant d’oiseau sortait pour un instant
-du milieu des frênes, puis s’arrêtait attristé. Est-ce là le ciel du
-Midi, et fallait-il venir dans le joyeux pays du Béarnais pour trouver
-ces impressions mélancoliques? Un petit chemin de côté nous a conduit
-sur une rive du Gave: dans une longue flaque d’eau croissait une armée
-de joncs hauts comme deux hommes; leurs épis grisâtres et leurs feuilles
-tremblantes s’inclinaient et chuchotaient sous le vent; auprès d’eux,
-une fleur sauvage répandait un parfum de vanille. Nous avons regardé la
-large campagne, les rangées de collines arrondies, la plaine silencieuse
-sous le dôme terne du ciel. Le Gave roule à trois cents pas entre des
-rives rangées, qu’il a couvertes de sable; on distingue au milieu des
-eaux les piles moussues d’un pont ruiné. On est bien ici, et cependant
-on sent au fond du cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et se
-perd en des rêveries tendres et tristes. Tout à coup l’heure sonne, et
-l’on va déployer sa serviette pour manger du potage entre deux commis
-voyageurs.
-
-
-IV.
-
-Aujourd’hui, c’est jour de soleil. En allant à la Place Nationale, j’ai
-vu une pauvre église demi-ruinée, changée en remise; on y a cloué
-l’enseigne d’un voiturier. Les arcades en petites pierres grises
-s’arrondissent encore avec une hardiesse élégante; au-dessous s’empilent
-des charrettes, des tonneaux, des pièces de bois; des ouvriers çà et là
-maniaient des roues. Un large rayon de lumière tombait sur un tas de
-paille et noircissait les coins sombres; les tableaux qu’on rencontre
-valent ceux qu’on vient chercher.
-
-De l’esplanade qui est en face, on voit toute la vallée, et au fond les
-montagnes; ce premier aspect du soleil méridional, au sortir des brumes
-pluvieuses, est admirable; une nappe de lumière blanche s’étale d’un
-bout de l’horizon à l’autre sans rencontrer un seul nuage. Le cœur se
-dilate dans cet espace immense; l’air n’est qu’une fête; les yeux
-éblouis se ferment sous la clarté qui les inonde et qui ruisselle,
-renvoyée par le dôme ardent du ciel. Le courant de la rivière scintille
-comme une ceinture de pierreries; les chaînes de collines, hier voilées
-et humides, s’allongent à plaisir sous les rayons pénétrants qui les
-échauffent, et montent d’étage en étage pour étaler leur robe verte au
-soleil. Dans le lointain, les Pyrénées bleuâtres semblent une traînée de
-nuages; l’air qui les revêt en fait des êtres aériens, fantômes
-vaporeux, dont les derniers s’évanouissent dans l’horizon blanchâtre,
-contours indistincts, qu’on prendrait pour l’esquisse fugitive du plus
-léger crayon. Au milieu de la chaîne dentelée, le pic du Midi d’Ossau
-dresse son cône abrupt; à cette distance, les formes s’adoucissent, les
-couleurs se fondent, les Pyrénées ne sont que la bordure gracieuse d’un
-paysage riant et d’un ciel magnifique. Rien d’imposant ni de sévère; la
-beauté ici est sereine et le plaisir est pur.
-
-
-V.
-
-Sur l’esplanade est la statue d’Henri IV, avec une inscription en latin
-et en patois; l’armure est d’un fini parfait, à rendre un armurier
-jaloux. Mais pourquoi le roi fait-il une aussi triste mine? Son cou est
-gêné sur ses épaules; ses traits sont petits, soucieux; il a perdu sa
-gaieté, sa verve, sa confiance en sa fortune et sa fière contenance. Il
-n’a l’air ni d’un grand homme, ni d’un homme bon, ni d’un homme
-d’esprit; son visage est mécontent, et l’on dirait qu’il s’ennuie à Pau.
-Je ne sais s’il a raison: la ville cependant passe pour agréable; le
-climat est fort doux, les malades qui redoutent le froid y passent
-l’hiver. On donne des bals dans les cercles; les Anglais y abondent, et
-l’on sait qu’en fait de cuisine, de lits et d’auberges, ce peuple est le
-premier réformateur de l’univers.
-
-Ils auraient bien dû réformer les voitures: les mauvaises petites
-diligences du pays sont tirées par des haridelles décharnées qui
-descendent les côtes au pas et font halte aux montées. Tous les
-encouragements du fouet sont perdus sur leur dos; on ne saurait leur en
-vouloir, tant elles ont piteuse apparence, échine saillante, oreilles
-pendantes, ventre efflanqué. Le cocher se lève sur son siége, tire les
-rênes, agite les bras, crie et tempête, descend et remonte; son métier
-est rude, mais il a l’âme de son métier. Peu lui importent les
-voyageurs, il les traite en paquets utiles, en contre-poids obligés sur
-lesquels il a droit. Au bas d’une montagne, la machine mit sa roue dans
-un fossé et pencha; chacun de sauter dehors à la façon des moutons de
-Panurge. Il courait de l’un à l’autre pour les faire rentrer, exhortant
-surtout les gens de l’impériale, et leur montrant le danger de la
-voiture qui, inclinée en arrière, avait besoin de lest en avant. Ceux-ci
-restèrent froids et montèrent à pied; il suivait en grommelant, et les
-appelait égoïstes.
-
-[Illustration: Chaîne des Pyrénées.--Vue prise de l’Esplanade. (Page
-80.)]
-
-VI.
-
-Les moissons, pâles dans le Nord, ondoient ici avec un reflet d’or
-rougeâtre. Un soleil plus chaud fait reluire plus richement la verdure
-vigoureuse; les tiges de maïs sortent de terre en fusées, et leurs
-fortes feuilles chiffonnées retombent en panaches; il faut ces rayons
-ardents pour pousser la séve à travers ces lourdes fibres et dorer l’épi
-massif. Vers Gan, les collines sur lesquelles ondule la route se
-rapprochent, et l’on chemine en de petits vallons verts, plantés de
-frênes et d’aunes, qui se groupent en bouquets selon le caprice des
-pentes, et trempent leurs pieds dans l’eau vive; un ruisseau bien clair
-court le long de la route, à flots sombres et pressés sous le couvert
-des arbres, et, par échappées, brillant et bleu comme le ciel. A chaque
-quart de lieue, il rencontre un moulin, bondit et écume, puis reprend
-son allure précipitée et furtive; pendant deux lieues nous
-l’accompagnons, presque cachés dans les arbres qu’il nourrit, et
-respirant la fraîcheur qu’il exhale. L’eau, dans ces gorges, est la mère
-de toute vie et la nourrice de toute beauté.
-
-A Louvie s’ouvre la vallée d’Ossau, entre deux montagnes boisées de
-broussailles, pelées par places, tachées de mousses et de bruyères, dont
-les rocs font saillie comme des os, et dont les flancs s’avancent en
-bosselures grisâtres ou se courbent en crevasses sombres. La plaine des
-moissons et des prairies s’enfonce dans les anfractuosités comme en des
-criques; son contour se plie autour de chaque masse nouvelle; elle
-s’essaye à gravir les premières croupes, et s’arrête vaincue par la
-pierre stérile. On traverse trois ou quatre hameaux blanchis de
-poussière, dont les toits brillent d’une couleur lourde, semblable à du
-plomb terni. Là l’horizon se ferme; le mont Gourzy, couvert d’une robe
-de forêts, barre la route; au delà et plus haut, comme une deuxième
-barrière, le pic du Ger lève sa tête chauve, argentée de neige. La
-voiture escalade lentement une rampe qui serpente sur le flanc de la
-montagne; au détour d’un rocher, dans une petite gorge abritée, on
-aperçoit les Eaux-Bonnes.
-
-
-
-
-EAUX-BONNES
-
-
-I
-
-Je comptais trouver ici la campagne: un village comme il y en a tant, de
-longs toits de chaume ou de tuiles, des murs fendillés, des portes
-branlantes, et dans les cours un pêle-mêle de charrettes, de fagots,
-d’outils, d’animaux domestiques, bref, tout le laisser aller pittoresque
-et charmant de la vie rustique. Je rencontre une rue de Paris et les
-promenades du bois de Boulogne.
-
-Jamais campagne ne fut moins champêtre; on longe une file de maisons
-alignées comme des soldats au port d’armes, toutes percées régulièrement
-de fenêtres régulières, parées d’enseignes et d’affiches, bordées d’un
-trottoir, ayant l’aspect désagréable et décent des hôtels garnis. Ces
-bâtisses uniformes, ces lignes mathématiques, cette architecture
-disciplinée et compassée, font un contraste risible avec les croupes
-vertes qui les flanquent. On trouve grotesque qu’un peu d’eau chaude
-ait transporté dans ces fondrières la cuisine et la civilisation. Ce
-singulier village essaye tous les ans de s’étendre, et à grand’peine,
-tant il est resserré et étouffé dans son ravin; on casse le roc, on
-ouvre des tranchées sur le versant, on suspend des maisons au-dessus du
-torrent, on en colle d’autres à la montagne, on fait monter leurs
-cheminées jusque dans les racines des hêtres, on fabrique ainsi derrière
-la rue principale une triste ruelle qui se creuse ou se relève comme
-elle peut, boueuse, à pente précipitée, demi-peuplée d’échoppes
-provisoires et de cabarets en bois, où couchent des artisans et des
-guides; enfin, elle descend jusqu’au Gave, dans un recoin tout pavoisé
-du linge qui sèche, et qu’on lave au même endroit que les cochons.
-
-De tous les endroits du monde, les Eaux-Bonnes sont le plus déplaisant
-un jour de pluie, et les jours de pluie y sont fréquents; les nuages
-s’engouffrent entre les deux murs de la vallée d’Ossau, et se traînent
-lentement à mi-côte; les sommets disparaissent, les masses flottantes se
-rejoignent, s’accumulent dans la gorge sans issue, et tombent en pluie
-fine et froide. Le village devient une prison; le brouillard rampe
-jusqu’à terre, enveloppe les maisons, éteint le jour déjà offusqué par
-les montagnes; les Anglais se croiraient à Londres. On regarde à travers
-les carreaux les formes demi-brouillées des arbres, l’eau qui dégoutte
-des feuilles, le deuil des bois frissonnants et humides; on écoute le
-galop des promeneuses attardées qui rentrent les jupes collées et
-pendantes, semblables à de beaux oiseaux dont la pluie a déformé le
-plumage; on essaye un whist avec découragement; quelques-uns descendent
-au cabinet de lecture, et demandent les œuvres les plus sanglantes de
-Paul Féval ou de Frédéric Soulié; on ne peut lire que des drames noirs;
-on se découvre des envies de suicide, et l’on fait la théorie de
-l’assassinat. On regarde l’heure, et l’on se souvient que trois fois par
-jour le médecin ordonne de boire; alors, avec résignation, on boutonne
-son paletot et l’on monte la longue pente roide de la chaussée
-ruisselante; les files de parapluies et de manteaux trempés sont un
-spectacle piteux; on arrive, les pieds clapotant dans l’eau, et l’on
-s’installe dans la salle de la buvette. Chacun va prendre son flacon de
-sirop à l’endroit numéroté, sur une sorte d’étagère, et la masse
-compacte des buveurs fait queue autour du robinet. Au reste, la patience
-ici s’acquiert vite; dans cette oisiveté l’esprit s’endort, le
-brouillard éteint les idées, on suit machinalement la foule; on n’agit
-plus que par ressort, et l’on regarde les objets sans en recevoir le
-contre-coup. Le premier verre bu, on attend une heure avant d’en prendre
-un autre; cependant on marche en long et en large, coudoyé par les
-groupes pressés qui se traînent péniblement entre les colonnes. Il n’y
-a point de siège, sauf deux bancs de bois où les dames s’asseyent, les
-pieds posés sur la pierre humide: l’économie de l’administration suppose
-qu’il fait toujours beau temps. Les figures ennuyées et mornes passent
-devant les yeux sans intéresser. On regarde pour la vingtième fois les
-colifichets de marbre, la boutique de rasoirs et de ciseaux, une carte
-de géographie pendue au mur. De quoi n’est-on pas capable un jour de
-pluie, obligé de tourner une heure entre quatre murs, parmi les
-bourdonnements de deux cents personnes? On étudie les affiches, on
-contemple avec assiduité des images qui prétendent représenter les mœurs
-du pays: ce sont d’élégants bergers roses, qui conduisent à la danse des
-bergères souriantes encore plus roses. On allonge le cou à la porte pour
-voir un couloir sombre où des malades trempent leurs pieds dans un
-baquet d’eau chaude, rangés en file comme des écoliers le jour de
-propreté et de sortie. Après ces distractions, on rentre chez soi, et
-l’on se retrouve en tête-à-tête et en conversation intime avec sa
-commode et sa table de nuit.
-
-
-II.
-
-Les gens qui ont appétit se réfugient à table; ils ont compté sans les
-musiciens. Nous vîmes d’abord venir un aveugle, à grosse tête lourde
-d’Espagnol, puis les violons du pays, puis un second aveugle. Ils jouent
-des pots-pourris de valses, de contre-danses, de morceaux d’opéras,
-enfilés les uns au bout des autres, chevauchant au-dessus et au-dessous
-du ton avec une intrépidité admirable, ravageant de leurs courses
-musicales tous les répertoires. Le lendemain, nous eûmes trois
-Allemands, hauts comme des tours, roides comme des pierres, d’un flegme
-parfait, jouant sans faire un geste et quêtant sans dire un mot; ceux-là
-du moins vont en mesure. Le troisième jour, parurent les ménétriers d’un
-village voisin, un violon et un flageolet; ils exécutèrent leur morceau
-avec une telle énergie, un tel désaccord, des tons si perçants, si
-soutenus, si déchirants, qu’à l’unanimité on les mit à la porte. Ils
-recommencèrent sous les fenêtres.
-
-Un bon appétit console de tous les maux; c’est tant pis, si vous voulez,
-ou tant mieux pour l’humanité. Il faut supporter l’ennui, la pluie et la
-musique des Eaux-Bonnes. Le sang renouvelé porte alors de la gaieté au
-cerveau, et le corps persuade à l’âme que tout est pour le mieux dans le
-meilleur des mondes. Vous aurez pitié de ces pauvres musiciens en
-sortant de table; Voltaire a prouvé qu’une heureuse digestion rend
-compatissant, et qu’un bon estomac donne un bon cœur. Entre quarante et
-cinquante ans, un homme est beau quand, son dîner fini, il replie sa
-serviette et commence la promenade indispensable. Il marche les jambes
-écartées, la poitrine en avant, puissamment appuyé sur sa canne, les
-joues colorées d’une chaleur légère, chantonnant entre ses dents quelque
-vieux refrain de jeunesse; il lui semble que l’univers est consolidé; il
-sourit, il est affable, il vous tend la main le premier. Que nous sommes
-machines! Et pourquoi s’en plaindre? Mon brave voisin vous dirait que
-vous avez la clef de vos rouages; tournez le ressort du côté du bonheur.
-Philosophie de cuisine, soit. Celui-ci, qui la pratiquait, ne
-s’inquiétait pas du nom.
-
-
-III.
-
-Les jours de soleil, on vit en plein air. Une sorte de préau, qu’on
-nomme le Jardin anglais, s’étend entre la montagne et la rue, tapissé
-d’un maigre gazon troué et flétri; les dames y font salon et y
-travaillent; les élégants, couchés sur plusieurs chaises, lisent leur
-journal et fument superbement leur cigare; les petites filles, en
-pantalons brodés, babillent avec des gestes coquets et des minauderies
-gracieuses; elles s’essayent d’avance au rôle de poupées aimables. Sauf
-les casaques rouges des petits paysans qui sautent, c’est l’aspect des
-Champs-Élysées. On sort de là par de belles promenades ombragées qui
-montent en zigzag sur les flancs des deux montagnes, l’une au-dessus du
-torrent, l’autre au-dessus de la ville; vers midi, on y rencontre force
-baigneurs couchés sur les bruyères, presque tous un roman à la main. Ces
-amateurs de la campagne ressemblent au banquier amateur de concerts, qui
-s’y trouvait bien parce qu’il y calculait les dividendes. Pardonnez à
-ces malheureux; ils sont punis de savoir lire et de ne pas savoir
-regarder.
-
-
-IV.
-
-Des hêtres monstrueux soutiennent ici les pentes; aucune description ne
-peut donner l’idée de ces colosses rabougris, hauts de huit pieds, et
-que trois hommes n’embrasseraient pas. Refoulée par le vent qui rase la
-côte, la séve s’est accumulée pendant des siècles en rameaux courts,
-énormes, entrelacés et tordus; tout bosselés de nœuds, déformés et
-noircis, ils s’allongent et se replient bizarrement, comme des membres
-boursouflés par une maladie et distendus par un effort suprême. On voit,
-à travers l’écorce crevée, les muscles végétaux s’enrôler autour du
-tronc et se froisser comme des membres de lutteurs. Ces torses trapus,
-demi-renversés, presque horizontaux, penchent vers la plaine; mais leurs
-pieds s’enfoncent dans les rocs par de telles attaches, qu’avant de
-rompre cette forêt de racines on arracherait un pan de montagne.
-Quelques troncs, pourris par l’eau, s’ouvrent, hideusement éventrés;
-chaque année, les lèvres de la plaie s’écartent; ils n’ont plus forme
-d’arbres; ils vivent pourtant, invincibles à l’hiver, à la pente et au
-temps, et poussent hardiment dans l’air natal leurs jeunes rameaux
-blanchâtres. Le soir, lorsqu’on passe dans l’ombre près des têtes
-tourmentées et des troncs béants de ces vieux habitants des montagnes,
-si le vent froisse les branches, on croit entendre une plainte sourde,
-arrachée par un labeur séculaire; ces formes étranges rappellent les
-êtres fantastiques de l’antique mythologie scandinave. On songe aux
-géants emprisonnés par le destin entre des murs qui tous les jours se
-resserrent, les ploient, les rapetissent, et, après mille ans de
-tortures, les rendent à la lumière, furieux, difformes et nains.
-
-
-V.
-
-Vers quatre heures reviennent les cavalcades; les petits chevaux du pays
-sont doux, et galopent sans trop d’effort; de loin, au soleil, brillent
-les voiles blancs et lumineux des dames; rien de plus gracieux qu’une
-jolie femme à cheval, quand elle n’est pas emprisonnée dans l’amazone
-noire, ni surmontée du chapeau en tuyau de poêle. Personne ne porte ici
-ce costume anglais, funèbre, étriqué: en pays gai, on prend des couleurs
-gaies: le soleil est un bon conseiller. Il est défendu de rentrer au
-galop, c’est pourquoi tout le monde rentre au galop. Le moyen d’arriver
-à la façon des bœufs! On se cambre sur la selle, la chaussée résonne,
-les vitres tremblent, on passe superbement devant les badauds qui
-s’arrêtent; c’est un triomphe: l’administration des Eaux-Bonnes ne
-connaît pas le cœur humain, ni surtout le cœur féminin.
-
-Le soir, tout le monde vient à la promenade horizontale; c’est un chemin
-plat d’une demi-lieue, taillé dans la montagne de Gourzy. Le reste du
-pays n’est qu’escarpements et descentes; quand, pendant huit jours on a
-connu la fatigue de grimper courbé, de descendre en trébuchant, de
-réfléchir par terre aux lois de l’équilibre, on trouve agréable de
-marcher sur un terrain uni et de laisser aller ses pieds sans songer à
-sa tête; c’est une sensation toute nouvelle de sécurité et de bien-être.
-La route serpente sur un versant boisé que les eaux d’hiver sillonnent
-de ravins blanchâtres; des sources épuisées se glissent sous les
-traînées de pierres et les couvrent de plantes grimpantes; on passe sous
-les gros hêtres, puis le long d’une plaine inclinée, peuplée de
-fougères, où les vaches paissent, agitant leurs clochettes; la chaleur
-est tombée, l’air est doux, un parfum de verdure saine et sauvage arrive
-avec la moindre brise: dans le demi-jour passent de belles promeneuses
-en blanche toilette, dont les ruches de dentelles et les mousselines
-flottantes se soulèvent et frémissent comme des ailes d’oiseau. Nous
-allions tous les jours nous asseoir sur une pierre au bout de ce chemin;
-de là, à travers toute la vallée d’Ossau, on suit le torrent devenu
-rivière; la riche vallée, coupée de moissons jaunes et de prés verts,
-s’ouvre largement au bout du paysage, et laisse le regard se perdre dans
-le lointain indistinct du Béarn. De chaque côté trois montagnes avancent
-leur pied vers la rivière et font onduler le contour de la plaine; les
-dernières descendent comme des pans de pyramides, et leurs pentes d’un
-bleu pâle se détachent sur les bandes rougeâtres du ciel terni. Le fond
-des gorges est déjà sombre; mais en se retournant on voit la cime du Ger
-resplendir d’un rose tendre et garder le dernier sourire du soleil.
-
-
-VI.
-
-Le dimanche, une procession de riches toilettes monte vers l’église.
-Cette église est une boîte ronde, en pierres et en plâtre, faite pour
-cinquante personnes, où l’on en met deux cents. Chaque demi-heure entre
-et sort un flot de fidèles. Les prêtres malades abondent et disent des
-messes autant qu’il en faut: tout souffre aux Eaux-Bonnes du défaut
-d’espace; on fait queue pour prier comme pour boire, et l’on s’entasse à
-la chapelle comme au robinet.
-
-Quelquefois un entrepreneur de plaisirs publics se met en devoir
-d’égayer, l’après-midi; une éloquente affiche annonce le jeu du canard.
-On attache une perche à un arbre, une ficelle à la perche, un canard à
-la ficelle; les personnages les plus graves suivent avec un intérêt
-marqué ces préparatifs. J’ai vu des gens qui bâillent à l’Opéra faire
-cercle une grande heure au soleil pour assister à la décollation du
-pauvre pendu. Si vous avez l’âme généreuse et si vous êtes avide
-d’émotions, vous donnez deux sous à un petit garçon; moyennant quoi on
-lui bande les yeux, on le fait tourner sur lui-même, on lui met un
-mauvais sabre en main, et on le pousse en avant, au milieu des rires et
-des cris de l’assistance. «A droite! à gauche! holà! frappe! en avant!»
-il ne sait auquel entendre et coupe l’air. Si par grand hasard il
-atteint la bête, si par un hasard plus grand il touche le cou, si enfin
-par miracle il détache la tête, il l’emporte, la fait cuire, la mange.
-En fait de divertissement, le public n’est pas difficile. Si on lui
-annonçait qu’une souris se noie dans une mare, il y courrait comme au
-feu.
-
-«Pourquoi non? me disait un voisin, homme bizarre et brusque; ceci est
-une tragédie, et très-régulière; comptez si elle n’a pas toutes les
-parties classiques. Premièrement, l’exposition: les instruments du
-supplice qu’on étale, la foule qui s’assemble, la distance qu’on marque,
-l’animal qu’on attache. C’est une protase du genre complexe, comme
-disait M. Lysidas. Secondement, les péripéties: chaque fois qu’un petit
-garçon part, vous êtes dans l’attente, vous vous dressez sur vos pieds,
-votre cœur bat, vous vous intéressez au pendu comme à votre semblable.
-Direz-vous que la péripétie est toujours la même? La simplicité est la
-marque des grandes œuvres, et celle-ci est dans le goût indien.
-Troisièmement, la catastrophe: ici, elle est sanglante s’il en fut.
-Quant aux passions, ce sont celles qu’exige Aristote, la terreur et la
-pitié. Voyez comme la pauvre bête redresse la tête en frissonnant, quand
-elle sent le vent du sabre, de quel air lamentable et résigné elle
-attend le coup. Le chœur des spectateurs prend part à l’action, blâme ou
-loue, comme celui de la tragédie antique. Concluez que le public a
-raison de s’amuser, et que le plaisir n’a jamais tort.
-
---Vous parlez comme la Harpe; ce canard prendrait son sort en patience,
-s’il vous entendait. Et le bal, qu’en dites-vous?
-
---Il vaut bien celui de l’Hôtel de France et du beau monde; notre danse
-n’est qu’une promenade, un prétexte de conversation. Voyez celle des
-servantes et des guides: quels entrechats! quelles pirouettes! ils y
-vont de franc jeu et de tout cœur, ils ont le plaisir du mouvement, ils
-sentent le ressort de leurs muscles; c’est la vraie danse inventée par
-la joie et le besoin d’activité physique. Ces gaillards s’empoignent et
-se manient comme des poutres. La grande fille que voilà est servante à
-mon hôtel: dites-moi si cette haute taille, cet air sérieux, cette fière
-attitude, ne rappellent pas les statues antiques. La force et la santé
-sont toujours les premières beautés. Croyez-vous que les grâces
-languissantes et les sourires convenus de nos quadrilles assembleraient
-toute cette foule? Nous nous éloignons tous les jours de la nature; nous
-ne vivons que du cerveau, nous passons le temps à composer et à écouter
-des phrases. Voilà que j’en débite moi-même; demain je me corrige,
-j’achète une grosse canne, je mets des guêtres et je vais courir la
-campagne. Faites comme moi; marchons chacun d’un côté, et tâchons de ne
-pas nous rencontrer.»
-
-
-
-
-PAYSAGES
-
-
-I
-
-J’ai voulu trouver du plaisir à mes promenades, et je suis parti seul,
-par le premier sentier venu, allant devant moi au hasard. Pourvu qu’on
-ait remarqué deux ou trois points saillants, on est sûr de retrouver sa
-route. On a les jouissances de l’imprévu, et l’on fait la découverte du
-pays. Le moyen de s’ennuyer est de savoir où l’on va et par où l’on
-passe: l’imagination déflore d’avance le paysage. Elle travaille et
-bâtit à sa façon; en arrivant il faut tout renverser: cela met de
-mauvaise humeur; l’esprit garde son pli; la beauté qu’il s’est figurée
-nuit à celle qu’il voit; il ne la comprend pas, parce qu’il en comprend
-une autre. La première fois que je vis la mer, j’eus le désenchantement
-le plus désagréable: c’était par une matinée d’automne; des plaques de
-nuages violacés bigarraient le ciel; une brise faible hérissait la mer
-de petits flots uniformes. Je crus voir une des longues plaines de
-betteraves qu’on trouve aux environs de Paris, coupée de carrés de choux
-verts et de bandes d’orge rousse. Les voiles lointaines ressemblaient
-aux ailes des pigeons qui reviennent. La perspective me semblait
-étroite; les tableaux des peintres m’avaient représenté la mer plus
-grande. Il me fallut trois jours pour retrouver la sensation de
-l’immensité.
-
-
-II.
-
-Le cours du Valentin n’est qu’une longue chute à travers des rochers
-roulés. Le long de la promenade Eynard, pendant une demi-lieue, on
-l’entend gronder sous ses pieds. Au pont de Discoo, le sol lui manque:
-il tombe dans un demi-cirque, de gradins en gradins, en jets qui se
-croisent et qui heurtent leurs bouillons d’écume; puis, sous une arcade
-de roches et de pierres, il tournoie dans de profonds bassins dont il a
-poli les contours, et où l’émeraude grisâtre de ses eaux jette un doux
-reflet tranquille. Tout à coup il saute de trente pieds, en trois masses
-sombres, et roule en poussière d’argent dans un entonnoir de verdure.
-Une fine rosée rejaillit sur le gazon qu’elle vivifie, et ses perles
-roulantes étincellent en glissant le long des feuilles. Nos prairies du
-Nord ne donnent point l’idée d’un tel éclat; il faut cette fraîcheur
-incessante et ce soleil de feu pour peindre cette robe végétale d’une
-si magnifique couleur. Sur la pente, je voyais s’allonger devant moi un
-grand pan boisé de montagne; le soleil de midi le frappait en face; la
-masse des rayons blancs perçait la voûte des arbres; les feuilles
-transparentes ou luisantes resplendissaient. Sur tout ce dos éclairé on
-ne distinguait pas une ombre, une chaude évaporation lumineuse le
-couvrait comme un voile blanc de femme. J’ai revu souvent, surtout vers
-le soir, cet étrange vêtement des montagnes; l’air bleuâtre enfermé dans
-les gorges devient visible; il s’épaissit, il emprisonne la lumière et
-la rend palpable. L’œil pénètre avec volupté dans le blond réseau d’or
-qui enveloppe les croupes; il en sent la mollesse et la profondeur; les
-arêtes saillantes perdent leur dureté, les contours heurtés
-s’adoucissent: c’est le ciel qui descend et prête son voile pour couvrir
-la nudité des sauvages filles de la terre. Je demande pardon pour ces
-métaphores; on a l’air d’arranger des phrases, et l’on ne fait que
-raconter ses sensations.
-
-De là, un sentier dans une prairie conduit à la gorge du Serpent: c’est
-une entaille gigantesque dans la montagne perpendiculaire. Le ruisseau
-qui s’y jette rampe écrasé sous des blocs entassés; son lit n’est qu’une
-ruine. On monte le long d’un sentier croulant, en s’accrochant aux tiges
-de buis et aux pointes de rochers; les lézards effarouchés partent
-comme une flèche et se blottissent dans les fentes des plaques
-ardoisées. Un soleil de plomb embrase les rocs bleuâtres; les rayons
-réfléchis font de l’air une fournaise. Dans ce chaos desséché, la seule
-vie est celle de l’eau qui glisse et bruit sous les pierres. Au fond du
-ravin, la montagne relève brusquement à deux cents pieds de haut sa
-paroi verticale; l’eau descend en longs filets blancs sur ce mur poli
-dont elle brunit la teinte rougeâtre; elle ne le quitte pas de toute sa
-chute: elle se colle à lui comme une chevelure d’argent ou comme une
-traînée de lianes pendantes. Un beau bassin évasé la retient un instant
-au pied du mont, puis la dégorge en ruisseau dans la fondrière.
-
-Ces eaux des montagnes ne ressemblent pas à celles des plaines; rien ne
-les souille; elles n’ont jamais pour lit que le sable et la pierre nue.
-Si profondes qu’elles soient, on peut compter leurs cailloux bleus;
-elles sont transparentes comme l’air. Un fleuve n’a d’autre diversité
-que celle de ses rives; son cours régulier, sa masse donnent toujours la
-même sensation: au contraire, le Gave est un spectacle toujours
-changeant; le visage humain n’a pas d’expressions plus marquées et plus
-différentes. Quand l’eau dort sous les roches, verte et profonde, ses
-yeux d’émeraude ont le regard perfide d’une naïade qui fascinerait le
-passant pour le noyer; puis, la folle qu’elle est, bondit en aveugle à
-travers les roches, bouleverse son lit, se soulève en tempête d’écume,
-se brise impuissante et furieuse contre le bloc qui l’a vaincue. Trois
-pas plus loin, elle s’apaise et vient frétiller capricieusement près du
-bord en remous changeants, diaprée de bandes claires et sombres, se
-tordant comme une couleuvre voluptueuse. Quand la roche de son lit est
-large et polie, elle s’y étale, veinée de rose et d’azur, souriante,
-offrant sa glace unie à toute la lumière du soleil. Sur les herbes
-courbées, elle file silencieuse en lignes droites et tendues comme un
-faisceau de joncs, avec l’élan et la vélocité d’une truite poursuivie.
-Lorsqu’elle tombe en face du soleil, on voit les couleurs de
-l’arc-en-ciel trembler dans ses filets de cristal, s’évanouir,
-reparaître, ouvrage aérien, sylphe de lumière, auprès duquel une aile
-d’abeille paraît grossière, et que les doigts des fées n’égaleraient
-pas. De loin, le Gave entier n’est qu’un orage de chutes argentées,
-coupées de nappes bleues, splendides. Jeunesse fougueuse et joyeuse,
-inutile et poétique; demain cette eau troublée recevra les égouts des
-villes, et les quais de pierre emprisonneront son cours pour le régler.
-
-
-III.
-
-Au fond d’une gorge glaciale roule la cascade de Larresecq. Celle-là ne
-vaut pas sa renommée: c’est une sorte d’escalier écroulé sur lequel
-dégringole gauchement un ruisseau sali, perdu dans les pierres et la
-terre mouvante, mais, pour y arriver, on passe auprès d’une profonde
-rainure escarpée, où le torrent roule engouffré dans les cavernes qu’il
-a creusées, obstrué de troncs d’arbres qu’il déchire. Au-dessus de lui,
-des chênes magnifiques se rejoignent en arcades; les arbrisseaux vont
-tremper leurs racines jusque dans l’eau bouillonnante. Le soleil ne
-pénètre pas dans cette noire ravine; le Gave y perce sa route, invisible
-et glacé. A l’issue par laquelle il débouche, vous entendez sa clameur
-rauque; il se débat étranglé entre les roches: vous diriez l’agonie d’un
-taureau.
-
-Cette vallée est très-retirée et très-solitaire; elle n’a point de
-culture; on n’y rencontre ni voyageurs ni pâtres; on ne voit que trois
-ou quatre vaches occupées dans un coin à brouter l’herbe. D’autres
-gorges, sur les flancs de la route et dans la montagne de Gourzy, sont
-encore plus sauvages. On y distingue à peine la trace effacée d’un
-ancien sentier. Y a-t-il quelque chose de plus doux que la certitude
-d’être seul? Si vous êtes dans un site célèbre, vous craignez toujours
-de voir arriver une cavalcade; les cris des guides, l’admiration à haute
-voix, le tracas des chevaux qu’on attache, des provisions qu’on déballe,
-des réflexions qu’on étale, dérangent votre sensation naissante; la
-civilisation vous ressaisit. Mais ici, quelle sécurité et quel silence!
-aucun objet ne rappelle l’homme; le paysage est le même qu’il y a six
-mille ans: l’herbe y pousse inutile et libre comme aux premiers jours;
-point d’oiseaux sur les branches; parfois seulement on entend le cri
-lointain d’un épervier qui plane. Çà et là le pan d’un grand roc
-saillant découpe une ombre noire sur la plaine unie des arbres: c’est le
-désert vierge dans sa beauté sévère. L’âme croit retrouver d’anciens
-amis inconnus; les formes et les couleurs ont avec elle une harmonie
-secrète; quand elle les rencontre pures et qu’elle en jouit sans mélange
-d’autres pensées, il lui semble qu’elle rentre dans son fond le plus
-intime et le plus calme. Cette sensation simple, après l’agitation de
-nos pensées ordinaires, est comme le doux murmure d’une harpe éolienne
-après le bruit confus d’un bal.
-
-
-IV.
-
-En descendant le Valentin, sur le versant de la Montagne Verte, j’ai
-trouvé les paysages moins austères. On arrive sur la rive droite du Gave
-d’Ossau. Un joli ruisseau descend de la montagne, encaissé entre deux
-murs de pierres roulées qui s’empourprent de pavots et de mauves
-sauvages. On gouverne sa chute pour mettre en mouvement des rangées de
-scies qui vont et viennent incessamment sur les blocs de marbre. Une
-grande fille en haillons, pieds nus, puise avec une cuiller du sable
-délayé dans l’eau, pour arroser la machine; avec ce sable, la lame de
-fer use le bloc. Un sentier suit la rive, bordé de maisons, de champs de
-maïs et de gros chênes; de l’autre côté s’étend une grève desséchée, où
-les enfants barbotent auprès des porcs qui dorment dans le sable; des
-flottes de canards se balancent sur les eaux claires aux ondulations du
-courant: c’est la campagne et la culture après la solitude et le désert.
-Le sentier tournoie dans un plant d’oseraies et de saules; ces longues
-tiges ondoyantes amies des fleuves, ces feuillages pâles qui pendent,
-ont une grâce infinie pour des yeux accoutumés au vert vigoureux des
-montagnes. On rencontre sur la droite de petites routes pierreuses qui
-mènent aux hameaux épars sur les pentes. Là les maisons s’adossent au
-mont, les unes au-dessus des autres, assises par gradins comme pour
-regarder dans la vallée. A midi, les gens sont dehors; chaque porte est
-fermée, seules dans le village, trois ou quatre vieilles femmes étendent
-du grain sur la roche unie qui fait l’esplanade ou la rue. Rien de plus
-singulier que cette longue dalle naturelle sous un tapis de grains
-dorés. L’église, étroite et sombre, s’élève ordinairement sur un préau
-en terrasse qu’entoure un petit mur; le clocher est une tour blanche
-carrée, avec un clocheton d’ardoises. On lit sous le porche des
-épitaphes sculptées dans la pierre: ce sont pour la plupart des noms de
-malades, morts aux Eaux-Bonnes; j’y ai vu ceux de deux frères. Mourir si
-loin et seuls! Ces paroles de tendresse gravées sur une tombe font peine
-à voir: ce soleil est si doux! cette vallée si belle! il semble qu’on y
-respire la santé dans l’air; on souhaite de vivre; on veut, comme dit le
-vieux poëte, «se réjouir longtemps de sa force et de sa jeunesse.» On a
-pris l’amour de la vie avec l’amour de la lumière. Combien de fois, sous
-le ciel nébuleux du Nord, formons-nous un pareil désir?
-
-En tournant la montagne, on entre dans un bois de chênes qui monte sur
-un des versants. Ces hautes futaies espacées donnent à midi de l’ombre
-sans fraîcheur. Tout en haut, entre les troncs, brille un pan de ciel
-bleu; l’ombre et la lumière se coupent sur la mousse grise comme des
-dessins de soieries sur un fond de velours. Un air épais et chaud monte
-aux joues, chargé d’émanations végétales; il remplit la poitrine et
-enivre comme le vin. Le chant monotone de grillons et de sauterelles,
-sort des blés et des prairies, de la plaine et de la montagne; on sent
-que des légions vivantes s’agitent entre les bruyères et sous les
-chaumes; et dans les veines, où le sang fermente, court une vague
-sensation de bien-être, état incertain entre le sommeil et le rêve, qui
-replonge l’âme dans la vie animale et qui étouffe la pensée sous les
-sourdes impressions des sens. On se couche et on se laisse vivre; on ne
-sent point les heures passer, on jouit du moment présent sans plus
-songer au passé ni à l’avenir; on regarde les branches menues des
-mousses, les épis grisâtres des graminées penchées, les longs rubans des
-herbes luisantes; on suit la marche d’un insecte qui essaye de franchir
-un fourré de gazon, et qui monte et descend dans le labyrinthe des
-tiges. Pourquoi ne pas avouer qu’on redevient enfant et qu’on s’amuse du
-plus petit spectacle? La campagne est-elle autre chose qu’un moyen de
-revenir au premier âge, de retrouver cette faculté d’être heureux, cet
-état d’attention profonde, cette indifférence à tout ce qui n’est pas
-plaisir et sensation présente, cette joie facile, source pleine prête à
-déborder au moindre choc? J’ai passé une heure auprès d’un escadron de
-fourmis qui traînaient le corps d’une grosse mouche le long d’une
-pierre. Il s’agissait de démembrer le vaincu: à chaque patte, une petite
-ouvrière en corset noir tirait et travaillait de toute sa force; les
-autres tenaient le corps en place. Je n’ai jamais vu d’efforts plus
-terribles; quelquefois la proie roulait jusqu’en bas, il fallait tout
-recommencer. A la fin, de guerre lasse, faute de pouvoir découper et
-emporter la proie, on se résigna à la manger sur place.
-
-
-V.
-
-On vante la vue qu’on a sur le mont Gourzy; le voyageur est averti qu’il
-apercevra toute la plaine du Béarn jusqu’à Pau. Je suis forcé d’en
-croire le guide-manuel sur parole; j’ai trouvé les nuages au sommet et
-n’ai rien vu que le brouillard. Au bout de la forêt qui couvre la
-première pente, gisaient des arbres énormes, demi-pourris, déjà blanchis
-de mousse. Des cadavres de pins desséchés restaient debout; mais leur
-pyramide de branches montrait un pan fracassé. De vieux chênes brisés à
-hauteur d’homme couronnaient leur blessure de champignons moites et de
-fraises rouges. A voir le sol jonché, on eût dit un champ de bataille
-ravagé par les boulets: ce sont les pâtres qui, pour s’amuser, mettent
-le feu aux arbres.
-
-Mon voisin le touriste me dit le lendemain que je n’avais pas perdu
-grand’chose, et me fit une dissertation contre les points de vue de
-montagnes. Il est voyageur intrépide, grand amateur de peinture, du
-reste fort bizarre et habitué à ne croire que lui-même, passionné
-raisonneur, violent dans ses opinions et fécond en paradoxes. C’est un
-singulier homme; à cinquante ans environ, il est aussi vif que s’il en
-avait vingt. Il est sec, nerveux, toujours bien portant et alerte, les
-jambes en mouvement, la tête en ébullition pour quelque idée qui vient
-de pousser en sa cervelle, et qui pendant deux jours lui paraîtra la
-plus belle du monde. Il va de l’avant et toujours à cent pas au delà des
-autres, cherchant le vrai en téméraire, jusqu’à aimer le danger,
-trouvant du plaisir à être contredit et à contredire, quelquefois trompé
-par cet esprit militant et aventurier. Il n’a rien qui le gêne; point de
-femme, d’enfants, de place, ni d’ambition. Je l’aime, quoique excessif,
-parce qu’il est sincère; peu à peu il m’a conté sa vie, et j’ai vu ses
-goûts; il s’appelle Paul, et s’est trouvé sans parents à vingt ans, avec
-douze mille francs de rente. Expérience faite de lui-même et du monde,
-il a jugé qu’un métier, une place ou un ménage l’ennuieraient, et il est
-resté libre. Il a éprouvé que les divertissements ne le divertissaient
-point, et a planté là les plaisirs; il dit que les soupers donnent mal à
-la tête, que le jeu donne mal aux nerfs, qu’une maîtresse honnête
-assujettit, qu’une maîtresse payée dégoûte. Il s’est mis à voyager et à
-lire. «C’est de l’eau claire, si vous voulez, dit-il; mais cela vaut
-mieux que votre vin frelaté: du moins, cela vaut mieux pour mon
-estomac.» Au reste, il se trouve bien de son régime, et prétend que les
-goûts comme le sien croissent avec l’âge, qu’en somme le sens le plus
-sensible, le plus capable de plaisirs nouveaux et divers, c’est le
-cerveau. Il avoue qu’il est gourmet en matière d’idées, un peu égoïste,
-et qu’il regarde le monde en simple spectateur, comme un théâtre de
-marionnettes. Je lui accorde qu’il est bon diable au fond, ordinairement
-de belle humeur, prenant soin de ne point marcher sur les pieds des
-autres, quelquefois propre à les égayer, et du moins ayant l’habitude de
-rester honnêtement et tranquillement dans son coin. Nous avons
-philosophé à l’infini l’un avec l’autre ou l’un contre l’autre; passez
-les pages qui suivent, si vous n’aimez pas les dissertations.
-
-Il ne pouvait souffrir qu’on allât sur une montagne pour regarder la
-plaine.
-
-«On ne sait pas ce qu’on fait, disait-il. C’est un contre-sens de
-perspective. C’est détruire le paysage pour en mieux jouir. A cette
-distance il n’y a ni couleurs ni formes. Les hauteurs sont des
-taupinées, les villages des taches, les rivières des lignes tracées à la
-plume. Les objets sont noyés dans une teinte grisâtre; l’opposition des
-lumières et des ombres s’efface; tout se rapetisse; vous démêlez une
-multitude d’objets imperceptibles: c’est le monde de Lilliput. Et
-là-dessus vous criez au grandiose! Est-ce qu’un peintre s’est jamais
-avisé d’escalader une hauteur pour copier les vingt lieues de terrain
-qu’on y découvre? Bon pour un arpenteur. Les bassins, les routes, les
-cultures se voient de là comme dans un atlas. Vous allez donc chercher
-une carte de géographie? Un paysage est un tableau; il faut se mettre
-au point de vue. Mais non; on chiffre la beauté en mathématicien; on
-calcule que mille pieds d’élévation la rendront mille fois plus belle.
-Opération admirable, dont le seul défaut est d’être ridicule et de
-conduire par beaucoup de fatigue à beaucoup d’ennui.
-
---Mais les touristes, une fois au sommet, sont ravis d’enthousiasme.
-
---Par poltronnerie, de peur d’être accusés de sécheresse et de passer
-pour prosaïques; tout le monde aujourd’hui a l’âme sublime, et une âme
-sublime est condamnée aux cris d’admiration. Il y a encore des esprits
-moutons, qui admirent sur parole et s’échauffent par imitation. «Mon
-voisin dit que cela est beau, le livre est du même avis; j’ai payé pour
-monter, je dois être ravi: donc je le suis.» J’étais un jour sur une
-montagne avec une famille à qui le guide montrait une ligne bleuâtre
-indistincte en disant: «Voilà Toulouse!» Le père, les yeux brillants,
-répétait aux fils: «Voilà Toulouse!» Ceux-ci, voyant cette joie,
-criaient avec transport: «Voilà Toulouse!» Ils apprenaient à sentir le
-beau, comme on apprend à saluer, par tradition de famille. C’est ainsi
-qu’on forme des artistes, et que les grands aspects de la nature
-impriment pour jamais dans l’âme de solennelles émotions.
-
---Donc une ascension est une faute de goût?
-
---Point du tout; si de là-haut la plaine est laide, les montagnes sont
-belles; et même elles ne sont belles que de là-haut. Quand vous êtes
-dans une vallée, elles vous écrasent; vous ne pouvez les embrasser, vous
-n’en voyez qu’un pan, vous ne sauriez apprécier leur hauteur ni leur
-grosseur. Mille pieds et dix mille pieds sont pour vous la même chose;
-le spectateur est comme une fourmi dans un puits; l’éloignement tout à
-l’heure effaçait la beauté; la proximité maintenant supprime la
-grandeur. Au contraire, du haut d’un pic, les monts se proportionnent à
-nos organes, l’œil tourne autour des croupes et saisit leur ensemble;
-notre esprit les comprend, parce que notre corps les domine. Allez à
-Saint-Sauveur, à Baréges; vous verrez que ces masses monstrueuses ont
-une physionomie aussi expressive et représentent une idée aussi précise
-qu’un arbre ou un animal. Ici vous n’avez trouvé que de jolis détails;
-l’ensemble est ennuyeux.
-
---Vous parlez de ce pays comme un malade de son médecin. Qu’avez-vous
-donc à dire contre ces montagnes?
-
---Elles n’ont pas de caractère marqué; elles n’ont ni l’austérité des
-pics chauves ni les gracieuses rondeurs des collines boisées. Ces
-lambeaux de verdure grisâtre, ce mauvais manteau de buis rabougri percé
-par les os saillants du roc, ces plaques éparses de mousses jaunâtres,
-ressemblent à des haillons; je veux qu’on soit nu ou vêtu, je n’aime
-pas les déguenillés. Les formes mêmes manquent de grandeur, les vallées
-ne sont ni abruptes, ni riantes; je ne trouve point les murs à pic, les
-larges glaciers, les entassements de cimes pelées et déchiquetées que
-l’on voit plus loin. Ce pays n’est assez avant ni dans la plaine ni dans
-la montagne; il faudrait l’avancer ou le reculer.
-
---Vous donnez des conseils à la nature.
-
---Pourquoi non? Elle a comme une autre ses incertitudes et ses
-disparates. Elle n’est pas un Dieu, mais un artiste que son génie
-soulève aujourd’hui et laisse retomber demain. Pour qu’un paysage soit
-beau, il faut que toutes ses parties impriment une idée commune et
-concourent à produire une même sensation. S’il dément ici ce qu’il dit
-là-bas, il se détruit lui-même, et le spectateur n’a plus devant soi
-qu’un amas d’objets vides de sens. Que ces objets soient grossiers,
-sales, vulgaires, peu importe; pourvu qu’ils composent un tout par leur
-harmonie et qu’ils s’accordent pour faire sur nous une impression
-unique, nous sommes contents.
-
---De sorte qu’une basse-cour, une baraque vermoulue, une triste plaine
-sèche, peuvent être aussi belles que la plus sublime montagne?
-
---Certainement. Vous connaissez les prairies des peintres flamands, si
-plates; on ne se lasse pas de les regarder. Prenez quelque chose de plus
-trivial encore, un intérieur de Van Ostade; un vieux bonhomme aiguise
-un couperet dans un coin, la mère emmaillotte son nourrisson, trois ou
-quatre marmots roulent parmi les outils, les chaudrons et les bancs; une
-file de jambons s’échelonne dans la cheminée, et le grand vieux lit
-s’étale au fond sous des rideaux rouges. Quoi de plus ordinaire? Mais
-toutes ces bonnes gens ont un air de contentement paisible; les bambins
-sont chaudement et à l’aise dans des culottes trop larges, antiquités
-luisantes transmises de génération en génération. Il faut des habitudes
-de sécurité et d’abondance, pour que le ménage éparpillé gise ainsi
-pêle-mêle à terre; il faut que ce bien-être dure de père en fils, pour
-que les meubles aient pris cette couleur sombre et que toutes les
-teintes soient d’accord. Il n’est pas un objet qui n’indique le
-laisser-aller de la vie facile, la bonne humeur uniforme. Si cette
-convenance mutuelle des parties est la marque d’une belle peinture,
-pourquoi pas d’une belle nature? Réel ou figuré, l’objet est le même; je
-blâme ou je loue l’un du même droit que l’autre, parce que la pratique
-ou la violation des mêmes règles produit en moi la même jouissance ou le
-même déplaisir.
-
---Alors les montagnes peuvent avoir une autre beauté que le grandiose?
-
---Oui, puisque parfois elles ont une autre expression. Voyez cette
-petite chaîne isolée, contre laquelle s’appuient les Thermes: personne
-n’y monte; elle n’a ni grands arbres, ni roches nues, ni points de vue.
-Eh bien, hier j’y ai ressenti un vrai plaisir; on suit l’âpre échine de
-la montagne sous la maigre couche de terre qu’elle bosselle de ses
-vertèbres; le gazon pauvre et dru, battu du vent, brûlé du soleil, forme
-un tapis serré de fils tenaces; les mousses demi-séchées, les bruyères
-noueuses, enfoncent leurs tiges résistantes entre les fentes du roc; les
-sapins rabougris rampent en tordant leurs tiges horizontales. De toutes
-ces plantes montagnardes sort une odeur aromatique et pénétrante,
-concentrée et exprimée par la chaleur. On sent qu’elles luttent
-éternellement contre un sol stérile, contre un vent sec, contre une
-pluie de rayons de feu, ramassées sur elles-mêmes, endurcies aux
-intempéries, obstinées à vivre. Cette expression est l’âme du paysage;
-or, autant d’expressions diverses, autant de beautés différentes, autant
-de passions remuées. Le plaisir consiste à voir cette âme. Si vous ne la
-démêlez pas ou qu’elle manque, une montagne vous fera justement l’effet
-d’un gros tas de cailloux.
-
---Vous jetez la pierre aux touristes; demain, dans la gorge des
-Eaux-Chaudes, j’éprouverai si votre raisonnement a raison.»
-
-
-
-
-EAUX-CHAUDES
-
-
-I
-
-Au nord de la vallée d’Ossau est une fente; c’est le chemin des
-Eaux-Chaudes. Pour l’ouvrir on a fait sauter tout un pan de montagne; le
-vent s’engouffre dans ce froid défilé; l’entaille perpendiculaire, d’une
-noire couleur ferrugineuse, dresse sa masse formidable comme pour
-écraser le passant; sur la muraille de roches qui fait face, des arbres
-tortueux se perchent en étages, et leurs panaches clair-semés flottent
-bizarrement entre les saillies rougeâtres. La route surplombe le Gave
-qui tournoie à cinq cents pieds plus bas. C’est lui qui a creusé cette
-prodigieuse rainure; il s’y est repris à plusieurs fois et pendant des
-siècles; deux étages de niches énormes arrondies marquent l’abaissement
-de son lit et les âges de son labeur; le jour paraît s’assombrir quand
-on entre; on ne voit plus sur sa tête qu’une bande de ciel.
-
-Sur la droite, une file de cônes gigantesques monte en relief sur
-l’ardent azur; leurs ventres s’écrasent les uns contre les autres, et
-débordent en bosselures; mais leurs hautes aiguilles s’élancent d’un
-jet, avec un essor gigantesque, vers la coupole sublime d’où ruisselle
-le jour. La lumière d’août s’abat sur les escarpements de pierre, sur
-les parois crevées, où la roche scintille niellée et damasquinée comme
-une cuirasse d’orient. Quelques mousses y ont incrusté leur lèpre; des
-tiges de buis séchées pendillent misérablement dans les fentes; mais
-elles disparaissent dans cette nudité héroïque: les colosses roux ou
-noirâtres s’étalent seuls triomphalement dans la splendeur du ciel.
-
-Entre deux tours cannelées de granit s’allonge le petit village des
-Eaux-Chaudes. Qui songe ici à ce village? Toute pensée est prise par les
-montagnes. La chaîne orientale, subitement tranchée, descend à pic comme
-le mur d’une citadelle; au sommet, à mille pieds de la route, des
-esplanades développent leurs forêts et leurs prairies, couronne verte et
-humide, d’où par centaines suintent les cascades. Elles serpentent
-éparpillées, floconneuses, comme des colliers de perles égrenées, sur la
-poitrine de la montagne, baignant les pieds des chênes lustrés, noyant
-les blocs de leur tempête, puis viennent s’étendre dans les longues
-couches où le roc nu les endort.
-
-Ce mur de granit s’abaisse; tout d’un coup à l’orient s’ouvre un
-amphithéâtre de forêts. De tous côtés, à perte de vue, les montagnes en
-sont chargées jusqu’à la cime; plusieurs montent toutes noires, au cœur
-de la lumière, et hérissent leur frange d’arbres sur le jour blanc. La
-charmante coupe de verdure arrondit sa bordure dorée, puis se creuse,
-regorgeant de bouleaux et de chênes, avec les teintes changeantes et
-tendres qu’adoucit encore la vapeur du matin. Point de hameau, de fumée,
-de culture; c’est un nid riant et sauvage, pareil sans doute à la vallée
-qui reçut le premier homme au plus beau jour et au plus heureux
-printemps de l’univers.
-
-La route tourne et tout change. La vieille bande des monts séchés
-reparaît menaçante. Un d’eux, à l’occident, croule fracassé comme par le
-marteau d’un cyclope. Il est jonché de blocs carrés, noires vertèbres
-arrachées de son échine; la tête manque, et ses ossements monstrueux,
-froissés pêle-mêle, échelonnés jusqu’au Gave, annoncent quelque défaite
-antique. Un autre en face allonge, d’un air morne, son dos pelé long
-d’une lieue; on a beau avancer, changer de vue, il est toujours là,
-énorme et terne. Son granit décharné ne souffre ni un arbre ni une tache
-de verdure; seules quelques flaques de neige blanchissent les creux de
-ses côtes, et sa croupe monotone tourne lugubrement, écrasant de son
-bastion la moitié du ciel.
-
-[Illustration: Eaux-Chaudes. (Page 116.)]
-
-Gabas est un hameau dans une maigre plaine. Le torrent y gronde sous des
-glaciers, parmi des troncs brisés; il descend engouffré de
-l’escarpement, entre des colonnades de pins, habitants muets de la
-gorge. Ce silence et cette roide attitude font contraste avec les sauts
-désespérés de l’eau neigeuse. Il y fait froid, tout y est triste;
-seulement, à l’horizon, on aperçoit le pic du Midi, splendide, qui lève
-ses deux pieux ébréchés, d’un gris fauve, au milieu du jour serein.
-
-
-II.
-
-Malgré moi j’ai songé ici aux Dieux antiques, fils de la Grèce, images
-de leur patrie. Ils sont nés en pays semblables, et renaissent ici en
-nous-mêmes, avec les sentiments qui les ont faits.
-
-J’imagine des pâtres oisifs et curieux, à l’âme enfantine et nouvelle,
-non encore occupée par l’autorité d’une civilisation voisine et d’un
-dogme établi, actifs, hardis, naturellement poëtes. Ils rêvent, et à
-quoi, sinon aux êtres énormes qui, toute la journée, assiégent leurs
-yeux? Comme ces têtes déchiquetées, ces corps bosselés, entassés, ces
-épaules tordues, sont bizarres! Quels monstres inconnus, quelle race
-déformée et morne, en dehors de l’humanité? Par quel horrible
-accouchement la terre les a-t-elle soulevés hors de ses entrailles, et
-quels combats leurs têtes foudroyées ont-elles soutenus dans les nuages
-et les éclairs? Aujourd’hui encore ils menacent; seuls les aigles et les
-vautours sont bienvenus à sonder leurs profondeurs. Ils n’aiment pas
-l’homme; leurs blocs sont prêts à rouler sur lui, quand il viole leur
-solitude. D’un frisson, ils abattent sur ses moissons une marée de
-roches; ils n’ont qu’à ramasser un orage pour le noyer comme une fourmi.
-Comme leur visage est changeant, mais toujours redoutable! Quels éclairs
-jettent leurs cimes entre les brouillards qui rampent! Cet éclair
-trouble comme le regard de quelque dieu tyrannique, subitement entrevu,
-puis caché. Quelques-uns dans de noires fondrières, pleurent, et leurs
-larmes dégouttent sur leurs vieilles joues avec un sanglot sourd, parmi
-les pins qui bruissent et chuchottent lugubrement, comme s’ils
-compatissaient à ce deuil éternel. D’autres, assis en cercle, trempent
-leurs pieds dans des lacs qui ont la couleur de l’acier et que nul vent
-ne ride; ils se complaisent dans ce calme, et contemplent leur casque
-d’argent dans l’eau virginale. Qu’ils sont mystérieux la nuit, et
-quelles pensées méchantes ils roulent l’hiver, enveloppés dans leur
-suaire de neige! Mais au grand jour et dans l’été, de quel élan et dans
-quelle gloire leur front monte au plus haut de l’air sublime, dans les
-pures régions rayonnantes, dans la lumière, dans leur patrie. Tout
-monstrueux et blessés qu’ils soient, ils sont encore les dieux de la
-terre, et ils ont voulu être les dieux du ciel.
-
-Mais voici qu’une seconde race apparaît, aimable, presque humaine, le
-chœur des nymphes, êtres fuyants et liquides, filles des colosses
-difformes. Comment les ont-ils engendrées? Nul ne le sait; la naissance
-des dieux, toute mystérieuse, échappe aux regards mortels. Quelques-uns
-disent qu’on a vu leur première perle suinter d’une herbe, ou d’une
-crevasse sous les glaciers, dans les hauteurs. Mais elles ont habité
-longtemps les entrailles paternelles; les unes, brûlantes, gardent le
-souvenir de la fournaise intérieure qu’elles ont vu bouillonner, et qui
-de temps en temps fait encore frémir le sol; les autres, glacées, ont
-traversé l’hiver éternel qui blanchit les cimes. Toutes au premier
-instant gardent la fougue de leur race; échevelées, hurlantes, en
-délire, elles se froissent aux rocs, elles fendent les vallées, elles
-emportent les arbres, elles se souillent et se débattent. Quelle fureur
-de jeunes filles et de bacchantes? Mais, arrivées dans les couches
-lisses que la roche arrondie leur étale, elles sourient, ou s’endorment,
-ou jouent. Leurs yeux profonds, d’éméraude humide, ont des éclairs. Leur
-corps se ploie, puis se redresse; dans la fumée du matin, aux subites
-descentes, leur eau se gonfle, satinée et molle, comme un sein de femme.
-Avec quelle tendresse, de quels frémissements mignons et sauvages elles
-caressent les fleurs inclinées, les pousses de thym odorant qui
-croissent sur leurs bords entre deux arêtes de roche? Puis d’un caprice
-soudain elles plongent, et crient, et se tordent, engouffrées dans une
-caverne, avec l’entêtement et la folie d’un enfant. Quelle joie de
-s’étendre ainsi au soleil! Quelle gaieté étrange, ou quelle sérénité
-divine, dans ce flot transparent qui rit ou tournoie! Ni les yeux, ni
-les diamants n’ont cette clarté changeante, ces reflets glauques et
-passionnés, ces frissons intérieurs de volupté ou d’inquiétude; toutes
-femmes qu’elles sont, elles sont bien déesses. Sans une puissance
-surhumaine, auraient-elles pu, de leur eau molle, user ces durs rochers,
-percer ces barrières inexpugnables? Et par quelle vertu secrète
-savent-elles, innocentes d’aspect, tantôt tordre et tuer celui qui les
-boit, tantôt guérir l’infirme et le malade? Elles haïssent l’un, elles
-aiment l’autre, et, comme leurs pères, donnent à volonté la vie ou la
-mort.
-
-Ce sont là les poésies du monde païen, des peuples enfants; chacun ainsi
-se fit la sienne, à l’aurore des choses, au premier éveil de
-l’imagination et de la conscience, longtemps avant l’âge où la réflexion
-institua des cultes définitifs et des dogmes raisonnés. Entre ces songes
-éclos au matin du monde, les seuls que j’aime sont ceux d’Ionie.
-Là-dessus Paul s’est fâché et m’a appelé classique: «Voilà comme vous
-êtes tous! vous faites un pas dans une idée, et vous vous arrêtez en
-poltrons. Avancez donc; il y a cent olympes en Égypte, en Islande, dans
-l’Inde. Chacun de ces paysages est une face de la nature; chacun de ces
-dieux est une des formes par lesquelles l’homme a exprimé son idée de la
-nature. Admirez le dieu au même titre que le paysage; l’oignon d’Égypte
-vaut le Jupiter olympien.
-
---Ceci est trop fort, et je vous prends au mot; vous allez prouver votre
-dire, et tirer un dieu de votre oignon.
-
---A l’instant même; mais commencez par vous transporter en Égypte, avant
-l’arrivée des guerriers et des prêtres, sur le limon du fleuve, parmi
-des sauvages demi-nus dans la bourbe, demi-noyés dans l’eau, demi-brûlés
-par le soleil. Quel aspect que celui de cette grande plage noire,
-fumante sous la chaleur, où les crocodiles et les poissons qui
-grouillent clapotent dans les flaques d’eau! Des légions de moustiques
-bourdonnent; les plantes aux larges feuilles se lèvent et s’entrelacent;
-la terre fermente et enfante; un vertige monte au cerveau avec les
-lourdes exhalaisons, et l’homme troublé frémit en sentant courir dans
-l’air et dans ses membres la vertu génératrice par laquelle tout pullule
-et verdit. Il n’y avait rien l’an passé sur ce limon; quel changement
-étrange! Il en sort un grand roseau droit, aux lanières luisantes, le
-corps gonflé de suc, plongeant dans la vase; tous les jours il enfle et
-change: verdoyant d’abord, il devient roux, comme le soleil dans les
-vapeurs. Incessamment ce fils de la vase en aspire le suc et la force;
-la terre le couve et y dépose toute sa vertu. Maintenant, le voilà qui
-de lui-même se soulève à demi, puis tout entier, et chauffe au soleil
-son ventre écailleux plein d’un sang âcre; ce sang pétille, si abondant
-qu’il crève la triple peau et suinte par la blessure. Quelle vie
-étrange! et par quel miracle la pointe du sommet devient-elle un panache
-et un parasol? Les premiers qui l’ont cueilli ont pleuré, comme si
-quelque venin avait brûlé leurs yeux; mais l’hiver, quand le poisson
-manque, il réjouit celui qui le rencontre. Ses énormes globes entassés
-ne sont-ils pas les cent mamelles de la grande nourrice, la terre?
-D’autres reparaissent chaque fois que l’eau se retire; il y a quelque
-puissance divine cachée sous ces écailles. Qu’il ne manque jamais de
-renaître! Le crocodile est dieu, puisqu’il nous dévore; l’ichneumon est
-dieu, puisqu’il nous sauve; l’oignon est dieu, puisqu’il nous nourrit.
-
---L’oignon est dieu, et Paul est son prophète; vous en aurez ce soir, à
-la sauce blanche. Mais, cher ami, vous me faites peur; vous rayez d’un
-trait trois mille ans d’histoire. Vous mettez tout de niveau, races
-d’artistes et races de visionnaires, peuplades sauvages et nations
-civilisées. J’aime le crocodile et l’oignon, mais j’aime mieux Jupiter
-et Diane. Les Grecs ont inventé les arts et les sciences; les Égyptiens
-n’ont laissé que des tas de moellons. Un bloc de granit ne vaut ni
-Aristote ni Homère. Ceux-là sont les premiers partout, qui, ayant
-raisonné clairement, ont conçu la justice et fait la science. Puis, si
-mauvais que soit notre temps, il l’emporte sur beaucoup d’autres. Vos
-grotesques et vos hallucinations orientales sont belles, mais de loin;
-je veux bien les contempler, non les subir. Aujourd’hui la poésie nous
-manque, soit; mais nous sentons la poésie des autres. Si notre musée est
-pauvre, nous avons les musées de tous les âges et de toutes les nations.
-Savez-vous ce que je tire de vos théories? Elles m’épargneront quatre
-francs trois fois par mois; j’y trouverai des féeries sans sortir de ma
-chambre, et je n’aurai plus besoin d’aller à l’Opéra.»
-
-
-
-
-LES HABITANTS
-
-
-I
-
-Le 8 août, dès neuf heures du matin, on entendait à une demi-lieue des
-Eaux-Bonnes le son aigu d’un flageolet, et les baigneurs se mettaient en
-marche pour Aas. On y va par un chemin étroit taillé dans la montagne
-Verte, sur lequel se penchent des tiges de lavande et des bouquets de
-fleurs sauvages. Nous entrâmes dans une rue large de six pieds: c’est la
-grande rue. Des enfants en bonnet écarlate, étonnés de leur
-magnificence, se tenaient roides sur les portes et nous regardaient avec
-une admiration muette. La place publique est auprès du lavoir, grande
-comme une petite chambre: c’est là qu’on danse. On y avait posé deux
-tonneaux, sur les tonneaux deux planches, sur les planches deux chaises,
-sur les chaises deux musiciens, le tout surmonté de deux beaux
-parapluies bleus faisant parasols; car le soleil était de plomb, et il
-n’y avait pas un arbre.
-
-Ce tableau était fort joli et original. Sous le toit du lavoir, de
-vieilles femmes appuyées aux piliers causaient en groupe; un flot clair
-sortait et ruisselait dans la rigole ardoisée; trois petits enfants,
-debout, ouvraient de grands yeux curieux et immobiles. Dans le sentier,
-les jeunes gens s’exerçaient à jeter la barre. Au-dessus de l’esplanade,
-sur des pointes de roc qui faisaient gradins, les femmes regardaient la
-danse en costume de fête: grand capuchon écarlate, corsage brodé,
-argenté, à fleurs de soie violette; châle jaune, à franges pendantes;
-jupe noire plissée, serrée au corps; guêtres de laine blanche. Ces
-fortes couleurs, le rouge prodigué, les reflets de la soie sous une
-lumière éblouissante, mettaient la joie au cœur. Autour des deux
-tonneaux tournoyait une ronde d’un mouvement souple, cadencé, sur un air
-monotone et bizarre, terminé par une note fausse, aiguë, d’un effet
-saisissant. Un jeune homme en veste de laine, en culotte courte,
-conduisait la bande; les jeunes filles allaient gravement, sans parler
-ni rire; leurs petites sœurs, au bout de la file, essayaient le pas à
-grand’peine, et la rangée de capulets de pourpre ondulait lentement
-comme une couronne de pivoines. De temps en temps le chef de la danse
-bondissait brusquement avec un cri sauvage, et l’on se rappelait qu’on
-était dans la patrie des ours, en plein pays de montagnes.
-
-Paul était là sous son parapluie, l’air ravi; sa grande barbe
-frétillait. S’il eût pu, il eût suivi la danse.
-
-«Avais-je raison? Y a-t-il une chose ici qui ne soit d’accord avec le
-reste, et dont le soleil, le climat, le sol, ne rendent raison? Ces gens
-sont poëtes. Pour avoir inventé ces habits splendides, il faut qu’ils
-aient été amoureux de la lumière. Jamais le soleil du Nord n’eût inspiré
-cette fête de couleurs; leur costume est en harmonie avec leur ciel. En
-Flandre, ils auraient l’air de saltimbanques; ici, ils sont aussi beaux
-que leur pays. Vous n’apercevez plus les vilains traits, les visages
-brûlés, les grosses mains noueuses qui vous choquaient hier; le soleil
-anime l’éclat de ces habits, et, dans cette splendeur dorée, toutes les
-laideurs disparaissent. J’ai vu des gens rire de cette musique: «L’air
-est monotone, disent-ils, contre toutes les règles, non terminé; ces
-notes sont fausses.» A Paris, soit; ici, non. Avez-vous senti cette
-expression originale et sauvage? Comme elle convient au paysage! Cet air
-n’a pu naître que dans les montagnes: le froufrou du tambourin est comme
-la voix traînante du vent lorsqu’il longe les vallées étroites; le son
-aigu du flageolet est comme le sifflement de la brise quand on l’écoute
-sur les cimes dépouillées; la note finale est un cri d’épervier qui
-plane; les bruits de la montagne se reconnaissent encore, à peine
-transformés par le rhythme de la chanson. La danse est aussi primitive,
-aussi naturelle, aussi convenable au pays que la musique: ils vont la
-main dans la main, tournant en rond. Quoi de plus simple? Ainsi font les
-enfants qui jouent. Le pas est souple et lent: ainsi marche le
-montagnard; vous savez par expérience que, pour monter, il ne faut pas
-aller vite, et qu’ici les roides enjambées d’un citadin le jettent à
-terre. Ce saut, qui vous semble étrange, est une de leurs habitudes,
-partant un de leurs plaisirs. Pour composer une fête, ils ont choisi ce
-qu’ils ont trouvé d’agréable dans les habitudes de leurs yeux, de leurs
-oreilles et de leurs jambes. N’est-ce pas la fête la plus nationale, la
-plus vraie, la plus harmonieuse, et, partant, la plus belle qu’on puisse
-imaginer?»
-
-
-II.
-
-Laruns est un bourg. Au lieu d’un tonneau, il y avait quatre fois deux
-tonneaux et autant de musiciens, qui jouaient tous ensemble et chacun un
-endroit différent du même air. Excepté ce charivari et plusieurs
-magnifiques culottes de velours, la fête était la même que celle d’Aas.
-Ce qu’on y va voir, c’est la procession.
-
-On assiste d’abord aux vêpres: les femmes dans la nef sombre de
-l’église, les hommes dans une galerie au premier étage, les petits
-garçons dans une deuxième galerie plus haute, sous l’œil d’un maître
-d’école refrogné. Les jeunes filles, agenouillées contre la grille du
-chœur, disaient des _Ave Maria_ auxquels répondait la voix grave de
-l’assistance; leurs voix nettes et métalliques formaient un joli
-contraste avec le bourdonnement sourd des répons retentissants. De vieux
-loups de montagne arrivés de dix lieues s’agenouillaient lourdement et
-faisaient crier le bois noirci de la balustrade. Une demi-clarté tombait
-sur la foule pressée et assombrissait l’expression de ces figures
-énergiques. On se fût cru au seizième siècle. Cependant les petites
-cloches joyeuses babillaient de leurs voix grêles et faisaient le plus
-de bruit possible, comme une juchée de poules au haut du clocher blanc.
-
-Au bout d’une heure, la procession s’ordonna fort artistement et sortit.
-La première partie du cortége était amusante: deux files de petits
-polissons en veste rouge, les mains jointes sur le ventre pour y tenir
-leur livre, faisaient effort pour se donner un air de componction, et se
-regardaient en dessous d’une façon comique. Cette bande de singes
-habillés était menée par un bon gros prêtre, dont les rabats plissés,
-les manchettes et les dentelles pendantes battaient et flottaient comme
-des ailes. Puis un suisse piteux, en habit de douanier sale; puis un
-beau maire en uniforme, l’épée au côté, puis deux longs séminaristes,
-deux petits prêtres rebondis, une bannière de Vierge, enfin tous les
-douaniers et tous les gendarmes du pays; bref, toutes les grandeurs,
-toutes les splendeurs, tous les acteurs de la civilisation.
-
-La barbarie était plus belle: c’était la procession des hommes et des
-femmes qui, un petit cierge à la main, défilèrent pendant trois quarts
-d’heure. J’ai vu là des figures comme celle d’Henri IV, avec
-l’expression sévère et intelligente, l’air sérieux et fier, les grands
-traits de ses contemporains. Il y avait surtout de vieux pâtres en
-houppelandes rousses de poils feutrés, le front traversé, non de rides,
-mais de sillons, bronzés et brûlés du soleil, le regard farouche comme
-celui d’une bête fauve, dignes d’avoir vécu au temps de Charlemagne.
-Certainement, ceux qui défirent Roland n’avaient pas une physionomie
-plus sauvage. Enfin parurent cinq ou six vieilles femmes telles que je
-n’en aurais jamais imaginé: une cape de laine blanche les enveloppait
-comme une couverture; on ne voyait que leur face noirâtre, leurs yeux de
-louve enfoncés et féroces, leurs lèvres marmottantes, qui semblaient
-dire le grimoire. On pensait involontairement aux sorcières de Macbeth;
-l’esprit était transporté à cent lieues des villes, dans les gorges
-désertes, sous les glaciers perdus où les pâtres passent des mois
-entiers dans les neiges d’hiver, auprès des ours qui hurlent, sans
-entendre une parole humaine, sans autres compagnons que les pics
-décharnés et les sapins mornes. Ils ont pris à la solitude quelque chose
-de son aspect.
-
-
-III.
-
-Les Ossalais pourtant ont, d’ordinaire, une physionomie douce,
-intelligente et un peu triste. Le sol est trop pauvre pour donner à leur
-visage cette expression de vivacité impatiente et de verve spirituelle
-que le vin du Midi et la vie facile donnent à leurs voisins du
-Languedoc. Soixante lieues en voiture prouvent que le sol forme le type.
-Un peu plus haut, dans le Cantal, pays de châtaignes, où les gens
-s’emplissent d’une nourriture grossière, vous verrez des visages rougis
-d’un sang lourd et plantés d’une barbe épaisse, des corps charnus,
-fortement membrés, machines massives de travail. Ici les hommes sont
-maigres et pâles; leurs os sont saillants, et leurs grands traits
-tourmentés comme ceux de leurs montagnes. Une lutte éternelle contre le
-sol a rabougri les femmes comme les plantes; elle leur a laissé dans le
-regard une vague expression de mélancolie et de réflexion. Ainsi les
-impressions incessantes du corps et de l’âme finissent par modeler le
-corps et l’âme; la race façonne l’individu, le pays façonne la race. Un
-degré de chaleur dans l’air et d’inclinaison dans le sol est la cause
-première de nos facultés et de nos passions.
-
-Le désintéressement n’est pas une vertu de montagne. Dans un pays
-pauvre, le premier besoin est le besoin d’argent. On dispute pour savoir
-s’ils considèrent les étrangers comme une proie ou comme une récolte;
-les deux opinions sont vraies: c’est une proie qui chaque année donne
-une récolte. Voici un détail bien petit, mais capable de montrer avec
-quelle dextérité et quelle passion ils tondent un œuf.
-
-Paul dit un jour à sa servante de remettre un bouton à son pantalon. Au
-bout d’une heure, elle vient avec le pantalon, et, d’un air indécis,
-inquiet, comme si elle craignait l’effet de sa demande: «C’est un sou,»
-dit-elle. J’expliquerai plus tard quelle grosse somme c’est ici qu’un
-sou.
-
-Paul tire le sou sans mot dire et le donne. Jeannette s’en va sur la
-pointe du pied jusqu’à la porte, se ravise, revient, prend le pantalon
-et montre le bouton: «Ah! c’est un beau bouton! (Une pause.) Je n’en
-avais pas dans ma boîte. (Autre pause plus longue.) J’ai acheté celui-là
-chez l’épicier: c’est un sou.» Elle se dresse avec anxiété; le
-propriétaire de la culotte, toujours sans mot dire, donne un second sou.
-
-Il est clair qu’il y a là une mine de sous. Jeannette sort, et un
-instant après rouvre la porte. Elle a pris son parti, et d’une voix
-aiguë, perçante, avec une volubilité admirable: «Je n’avais pas de fil;
-il a fallu acheter du fil, j’ai usé beaucoup de fil; c’était du bon fil.
-Le bouton ne partira plus, je l’ai cousu bien fort: c’est un sou.» Paul
-pousse sur la table un troisième sou.
-
-Deux heures après, Jeannette, qui a fait ses réflexions, reparaît. Elle
-prépare le déjeuner avec un soin minutieux; elle essuie attentivement
-les moindres taches, elle adoucit sa voix, elle marche sans faire de
-bruit, elle est d’une prévenance charmante; puis elle dit, en déployant
-toutes sortes de grâces obséquieuses: «Il ne faut pas que je perde, vous
-ne voulez pas que je perde; l’étoffe était dure, j’ai cassé la pointe de
-mon aiguille. Je ne le savais pas tout à l’heure, je viens de le voir:
-c’est un sou.»
-
-Paul tira le quatrième sou, en disant de son air grave:
-
-«Courage, Jeannette; vous ferez une bonne maison, ma fille; heureux
-l’époux qui vous conduira, candide et rougissante, sous le toit de ses
-ancêtres! Allez brosser mon pantalon.»
-
-Les mendiants pullulent. Je n’ai jamais rencontré un enfant qui ne me
-demandât l’aumône; tous les habitants font ce métier, de quatre à quinze
-ans. Personne n’en a honte. Vous regardez de toutes petites filles, qui
-marchent à peine, assises au pas de leur porte et occupées à manger une
-pomme: elles viennent en trébuchant vous tendre la main. Vous trouvez
-dans une vallée un jeune pâtre
-
-[Illustration: Vallée d’Ossau.--Types et costumes. (Page 132.)]
-
-auprès de ses vaches; il s’approche et vous demande quelque petite
-chose. Une grande fille passe avec un fagot sur la tête; elle s’arrête
-et vous demande quelque petite chose. Un paysan travaille au chemin. «Je
-vous fais une belle route, dit-il; donnez-moi quelque petite chose.» Une
-bande de polissons jouent au bout d’une promenade; dès qu’ils vous
-voient, ils se prennent par la main, commencent la danse du pays, et
-finissent par quêter quelque petite chose. Il en est ainsi dans toutes
-les Pyrénées.
-
-Ils sont aussi marchands que mendiants. Rarement on traverse la rue sans
-être abordé par un guide qui vous offre ses services et vous demande la
-préférence. Si vous êtes assis sur une colline, vous voyez tomber du
-ciel deux ou trois enfants qui vous apportent des papillons, des
-pierres, des plantes curieuses, des bouquets de fleurs. Si vous
-approchez d’une étable, le propriétaire sort avec une écuelle de lait et
-veut à toute force vous le vendre. Un jour que je regardais un petit
-taureau, le bouvier me proposa de l’acheter.
-
-Cette avidité n’est point choquante. Je remontais une fois derrière les
-Eaux-Bonnes le ruisseau de la Soude: c’est une sorte d’escalier disloqué
-qui tournoie pendant trois lieues entre des buis, dans un fond brûlé; il
-faut grimper sur des rocs pointus, sauter de saillie en saillie, marcher
-en équilibre sur des corniches étroites, gravir en zigzag des pentes
-escarpées de pierres roulantes. Le sentier ferait peur aux chèvres: on
-s’y meurtrit les pieds, et l’on court risque à chaque pas d’y prendre
-une entorse. J’y rencontrai de jeunes femmes et des filles de vingt ans,
-pieds nus, qui portaient au village, l’une un bloc de marbre dans sa
-hotte, l’autre trois sacs de charbon attachés ensemble, une autre cinq
-ou six longues et lourdes planches; la course est de trois lieues, par
-le soleil de midi; ajoutez trois lieues pour revenir: elle est payée dix
-sous.
-
-Ils sont, comme les mendiants et les marchands, très-rusés et
-très-polis. La pauvreté oblige l’homme à calculer et à plaire: ils ôtent
-leur bonnet sitôt qu’on leur parle et sourient complaisamment; jamais de
-façons brutales ou naïves. Le proverbe dit très-bien: «Béarnais faux et
-courtois.» On se souvient des manières caressantes et de la parfaite
-habileté de leur Henri IV: il sut jouer tout le monde et ne heurter
-personne. En ce point et en beaucoup d’autres, il était de son pays. La
-nécessité aidant, je leur ai vu inventer des dissertations géologiques.
-Au milieu de juillet il y eut une sorte de tremblement de terre; on
-répandit le bruit qu’un vieux mur s’était écroulé: la vérité est que les
-fenêtres avaient tremblé, comme lorsqu’une grosse voiture passe.
-Aussitôt la moitié des baigneurs délogea: cent cinquante personnes
-s’enfuirent de Cauterets en deux jours; les voyageurs en chemise
-couraient à l’écurie la nuit pour atteler leurs voitures, et emportaient
-pour l’éclairer la lanterne de l’hôtel. Les paysans secouaient la tête
-d’un air de compassion et me disaient: «Voyez-vous, monsieur, ils vont
-chercher pis; s’il y a un tremblement, la plaine s’ouvrira et ils
-tomberont dans les crevasses, au lieu qu’ici la montagne est solide et
-les garantirait comme une maison.»
-
-Cette même Jeannette, qui tient déjà une place si honorable dans mon
-histoire, fournira un exemple de la circonspection polie et de la
-réserve méticuleuse dont ils s’enveloppent quand ils ont peur de se
-compromettre. Son maître avait dessiné l’église voisine, et voulut juger
-son œuvre à la façon de Molière.
-
-«Reconnaissez-vous cela, Jeannette?
-
---Ah! monsieur, c’est-y vous qui l’avez fait?
-
---Qu’est-ce que j’ai copié là?
-
---Ah! monsieur, c’est bien beau.
-
---Mais encore, dites-moi ce qu’il y a là-dessus.»
-
-Elle prend la feuille, la tourne et la retourne, regarde l’artiste d’un
-air ébahi et ne dit rien.
-
-«Est-ce un moulin ou une église?
-
---Oui-da!
-
---Est-ce l’église de Laruns?
-
---Ah! c’est bien beau.»
-
-On ne put jamais la tirer de là.
-
-
-IV.
-
-Nous avons voulu savoir si les pères valaient les fils; et nous avons
-trouvé l’histoire du Béarn dans un bel in-folio rouge, composé en l’an
-1640, par maître Pierre de Marca, Béarnais, conseiller du roi en ses
-conseils d’État et privé, et président en sa cour du parlement de
-Navarre, le tout orné d’une magnifique gravure qui représente la
-conquête de la Toison d’or. Pierre de Marca y fait plusieurs découvertes
-importantes, entre autres celle de deux rois de Navarre, personnages du
-neuvième siècle, inconnus jusqu’à lui: Séméno Ennéconis, et Ennéco
-Séménonis.
-
-Quoique pleins de respect pour Séméno Ennéconis et Ennéco Séménonis,
-nous nous sommes ennuyé infiniment en lisant les procès, les brigandages
-et les généalogies de tous ces illustres inconnus. Paul prétend que
-l’histoire savante est bonne pour les ânes savants; mille dates ne font
-pas une idée. Un jour le célèbre historien de la Suisse, Jean de Muller,
-ayant voulu réciter la liste de tous les seigneurs suisses, oublia le
-cinquante et unième descendant de je ne sais quel vicomte; de honte et
-de chagrin, il fut malade: c’est comme si un général tâchait de savoir
-combien chacun de ses soldats a de boutons à son habit.
-
-Nous avons trouvé que de tout temps ces bons montagnards ont été
-_gaigneurs_ et _picoreurs_. Il est si naturel de vouloir vivre, et bien
-vivre! Surtout il est si doux de vivre aux dépens d’autrui! Jadis, en
-Écosse, tout vaisseau naufragé appartenait aux gens de la côte; les
-navires brisés leur arrivaient comme les harengs dans la saison, récolte
-héréditaire et légitime; ils se jugeaient volés quand un naufragé
-tâchait de garder son habit. De même ici les étrangers. L’arrière-garde
-de Charlemagne y périt avec Roland; les montagnards avaient roulé sur
-elle une avalanche de pierres; après quoi ils se partagèrent les
-étoffes, l’argent, les mulets, les bagages, et chacun s’en fut dans sa
-tanière. Ils traitèrent pareillement une seconde armée envoyée par Louis
-le Débonnaire. J’imagine que ces passages leur paraissaient une
-bénédiction du ciel, et comme un don particulier de la divine
-Providence. De belles cuirasses, des lances neuves, des colliers, des
-habits chauds, il y avait là tout un magasin d’or, de fer et de laine.
-Probablement les femmes couraient à la rencontre, bénissant le bon époux
-qui avait songé le mieux aux intérêts de sa petite famille et rapportait
-le plus de provisions. Cette naïveté dans le vol subsiste encore en
-Calabre. Du temps de Napoléon, un préfet gourmandait un paysan aisé qui
-ne payait pas ses contributions; l’autre répondit avec une franchise
-d’honnête homme: «Ma foi, Excellence, ce n’est pas ma faute. Voilà
-quinze jours que je vais tous les soirs avec ma carabine me poster sur
-la route pour voir s’il ne passera personne. Personne ne passe; mais je
-vous promets d’y retourner, jusqu’à ce que j’aie ramassé les ducats que
-je vous dois.»
-
-Ajoutez à cette habitude de vol une bravoure extrême; je crois que le
-pays cause l’une comme l’autre; l’extrême pauvreté ôte la timidité comme
-les scrupules; on tond de fort près la peau du prochain, mais on est
-prodigue de la sienne; on est aussi capable de résistance que de
-profits; on prend volontiers le bien d’autrui, et on garde le sien plus
-volontiers encore. La liberté a poussé ici de toute antiquité, hargneuse
-et sauvage, aussi indigène et aussi dure qu’une tige de buis. Écoutez de
-quel ton parle la charte primitive:
-
-«Ce sont ici les fors du Béarn, dans lesquels il est fait mention
-qu’anciennement en Béarn il n’y avait pas de seigneur, et dans ce temps
-ils entendirent parler avec éloge d’un chevalier. Ils allèrent le
-chercher, et en firent leur seigneur pendant un an; et après, il ne les
-voulut tenir en leurs fors et coutumes. Et la cour de Béarn s’assembla
-alors à Pau, et ils le requirent de les tenir ès fors et coutumes. Et
-lui ne le voulut pas, et lors le tuèrent en pleine cour.»
-
-Pareillement la terre d’Ossau garda ses priviléges, même contre son
-vicomte. Tout voleur qui entrait avec son butin dans la vallée y était
-en sûreté, et pouvait le lendemain se présenter impunément devant le
-vicomte; il n’était jugé que lorsque celui-ci ou sa femme en son absence
-entraient dans la vallée pour y rendre la justice. Cela n’arrivait
-guère, et la terre d’Ossau était «la retraite de tous les gens de
-mauvaise vie et picoreurs» des environs.
-
-
-V.
-
-Ces rudes mœurs, pleines de hasard et de dangers, faisaient autant de
-héros que de brigands. Le premier est le comte Gaston, un des chefs de
-la première croisade; c’était, comme tous les grands hommes du pays, un
-esprit entreprenant et adroit, homme d’expérience et homme
-d’avant-garde. Il alla en avant pour reconnaître Jérusalem, et
-construisit les machines du siége; il passait pour un des plus sages au
-conseil, et arbora le premier sur les murs les vaches du Béarn. Personne
-ne frappait plus fort et ne calculait plus juste; personne n’aimait
-mieux à calculer et à frapper. De retour, il se battit contre ses
-voisins, assiégea deux fois Saragosse, assiégea Bayonne, gagna, avec le
-roi Alphonse, deux grandes batailles contre les Maures. Quel bon temps
-pour ces esprits et ces muscles d’aventuriers! On n’avait pas besoin
-alors de chercher la guerre; on la trouvait partout, et le profit avec
-elle. Les belles courses que ces cavalcades parmi les villes
-merveilleuses des Sarrasins d’Asie et des Maures d’Espagne! Que de
-crânes à fendre et que d’or à rapporter! On déchargeait ainsi le
-trop-plein de son imagination et de sa force; on trouvait à la fois
-l’emploi de son corps et le salut de son âme. On ne mourait pas
-sottement d’une balle égarée ou d’un boulet maladroit, au milieu d’une
-manœuvre correcte. On subissait tous les hasards et l’imprévu de la
-chevalerie errante; les sens étaient en éveil; les bras travaillaient,
-le corps était soldat; Gaston fut tué comme un simple cavalier dans une
-embuscade, avec l’évêque de Huesca.
-
-Ce qui me plaît dans l’histoire, ce sont les petites circonstances et
-les détails de caractère. Tel bout de phrase indique une révolution dans
-les facultés et dans les passions; les grands événements y tiennent au
-large comme dans leur cause. Voici l’un de ces mots dans la vie de
-Gaston. Le jour où Jérusalem fut prise, on avait fait grâce à beaucoup
-de musulmans. «Mais le lendemain, les autres, _fâchés_ de voir qu’il y
-avait encore des infidèles en vie, montèrent sur les toits du temple, et
-massacrèrent et déchirèrent tous les Sarrasins, hommes et femmes[B].»
-Nul raisonnement, nulle délibération; à la vue de l’habit musulman, la
-colère et le sang leur montent au visage, et ils s’élancent, abattent et
-démembrent comme des lions ou des bouchers. Lope de Véga, vieux
-chrétien, âpre Espagnol, a retrouvé ce sentiment de sauvage et de
-fanatique:
-
- GARCIA TELLO. Pourquoi, mon père, n’avez-vous pas amené un Maure
- pour que je puisse le voir?
-
- LE VIEUX TELLO, _lui montrant les prisonniers_. Eh bien, Garcia, en
- voilà.
-
- GARCIA. Ah! ce sont des Maures? Ils ressemblent à des hommes.
-
- LE VIEUX TELLO. Mais aussi ce sont des hommes.
-
- GARCIA. Ils ne méritent pas d’être.
-
- LE VIEUX TELLO. Pourquoi?
-
- GARCIA. Parce qu’ils ne croient ni en Dieu ni en la vierge Marie;
- leur vue me fait bouillir le sang, mon père.
-
- LE VIEUX TELLO. En as-tu peur?
-
- GARCIA. Pas plus que vous, mon père. (_Allant vers les
- prisonniers._) Chiens, j’ai envie de vous mettre en morceaux, de
- mes mains; vous allez connaître ce que c’est qu’un chrétien. (_Il
- s’élance contre eux et les poursuit._)
-
- LE VIEUX TELLO. Oh! le bon petit fils! Vive Dieu! il est fin comme
- du corail.
-
- TELLO. Mendo, vois qu’il ne leur fasse pas de mal.
-
- LE VIEUX TELLO. _Laisse-lui en tuer un ou deux_; c’est ainsi qu’on
- apprend à tuer au faucon dès son plus jeune âge.
-
-En effet, ce sont des faucons ou des vautours. Dans la chanson de
-Roland, quand les preux demandent à Turpin l’absolution de leurs fautes,
-l’archevêque leur recommande pour pénitence de bien frapper.
-
-Mais en même temps, c’étaient des esprits et des âmes d’enfants. «Hauts
-sont les puits, et les vallées ténébreuses, les rochers noirs, les
-défilés merveilleux,» voilà toute leur description des Pyrénées; ils
-sentent en bloc et disent de même. Un enfant interrogé sur Paris, qu’il
-venait de voir pour la première fois, répondit: «Il y a beaucoup de
-rues, et des voitures partout, et des maisons très-grandes, et deux
-grandes colonnes sur deux places.» Le vieux poëte est comme lui; il ne
-sait pas décomposer ses impressions. Comme lui, il aime le merveilleux,
-et se plaît aux histoires gigantesques. Dans la bataille de Roncevaux
-tout grandit, et à l’infini. Les preux tuent toute l’avant-garde des
-Sarrasins, cent mille hommes, puis l’armée du roi Marsile, trente
-bataillons, chacun de dix mille hommes. Roland sonne le cor, et la
-clameur arrive à trente lieues jusqu’à Charlemagne, dont les soixante
-mille hautbois se mettent à retentir. Quelles visions de pareils mots
-éveillaient dans ces cerveaux neufs! Puis tout d’un coup l’arc se
-débandait; Roland blessé se souvient «des hommes de son lignage, de la
-douce France, de Charlemagne son seigneur qui le nourrit, et ne peut se
-tenir d’en pleurer et d’en soupirer.» Au sortir du carnage dont ils
-emplirent Jérusalem, les croisés allèrent pieds nus, pleurant, et
-chantant, jusqu’au saint sépulcre. Plus tard, quand une partie des
-barons voulut quitter la croisade de Constantinople, les autres allèrent
-à leur rencontre, et tombant à genoux les supplièrent; tous
-s’embrassèrent alors, éclatant en sanglots. Enfants robustes: ce mot
-exprime tout; ils tuaient et hurlaient en bêtes de proie, puis la fougue
-apaisée ils revenaient aux larmes et aux tendresses d’un enfant qui se
-jette au cou de son frère, ou qui va faire sa première communion.
-
-
-VI.
-
-Je reviens à mes Béarnais: ils étaient les plus alertes et les plus
-avisés de la bande.
-
-Les comtes de Béarn se battent et traitent avec tout le monde; ils
-flottent entre le patronage de la France, de l’Espagne et de
-l’Angleterre, et ne sont sujets de personne; ils passent de l’un à
-l’autre et toujours avec profit, «attirés, dit Matthieu Paris, par les
-livres sterling et par les écus dont ils avaient grand besoin, et dont
-il y avait grande foison.» Ils sont toujours les premiers aux rudes
-coups et aux bonnes affaires; ils vont se faire tuer en Espagne ou
-demander de l’argent à Poitiers. Ce sont des calculateurs et des
-aventuriers, amoureux des batailles par imagination et courage, amoureux
-du gain par nécessité et réflexion.
-
-C’est ainsi que leur Henri gagna la couronne de France, très-occupé de
-ses intérêts, très-peu occupé de sa vie, et toujours pauvre. Du camp de
-la Fère, déjà reconnu roi, il écrivait: «Je n’ai quasi un cheval sur
-lequel je puisse combattre ni un harnais complet que je puisse endosser;
-mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués au coude. Ma
-marmite est souvent renversée, et, depuis deux jours, je dîne et je
-soupe chez les uns et chez les autres, mes pourvoyeurs disant n’avoir
-plus moyen de fournir pour ma table, d’autant qu’il n’y a plus de six
-mois qu’ils n’ont reçu d’argent.»
-
-Un mois après, à Fontaine-Française, il chargeait une armée avec huit
-cents cavaliers et faisait le coup de pistolet par plaisir, comme un
-soldat. Mais en même temps ce père du peuple traitait le peuple de la
-façon que voici: «Les prisons de Normandie étaient pleines de
-prisonniers pour le payement de l’impôt du sel. Ils y pourrissaient
-tellement qu’on en avait tiré jusqu’à cent vingt cadavres pour une fois.
-Le parlement de Rouen supplia Sa Majesté d’avoir pitié de son peuple;
-mais le roi, qui avait été instruit qu’il venait un grand trésor de cet
-impôt, commença à dire qu’il voulait que ledit impôt fût levé, et
-semblait qu’il voulût tourner le reste en risée.»
-
-Bon diable sans doute, mais diable à quatre; nous les aimons, nous
-autres Français; ils sont aimables, mais parfois pendables. Ceux-ci
-prudents par-dessus le marché, étaient faits pour être officiers de
-fortune.
-
-«Gassion, dit Tallemant des Réaux, était le quatrième garçon et avait un
-cadet. Après qu’il eut fait ses études, on l’envoya à la guerre; mais on
-ne le mit pas autrement en bon équipage. Son père lui donna pour tous
-chevaux un vieux _courtaud_ qui pouvait bien avoir trente ans; il n’y
-avait plus que celui-là dans tout le Béarn, et on l’appelait par rareté
-le _courteau de Gassion_. Il y a apparence que ce jeune homme n’était
-guère mieux pourvu d’argent que de monture. Ce gentil coursier le laissa
-à quatre ou cinq lieues de Pau. Cela n’empêcha pas qu’il n’allât
-jusqu’en Savoie, où il se mit dans les troupes du duc de Savoie, car
-alors il n’y avait point de guerre en France. Mais le feu roi ayant
-rompu avec ce prince, tous les Français eurent ordre de quitter son
-service; cela obligea notre aventurier à revenir au service du roi.
-
-«A la prise du pas de Suze, il fit si bien, n’étant que simple cavalier,
-qu’on le fit cornette; mais la compagnie dont il était cornette ayant
-été cassée, il vient à Paris et demande une casaque de mousquetaire. On
-la lui refuse à cause de sa religion. De dépit, il passe avec quelques
-Français en Allemagne, et, quoique dans la troupe il y eût des gens plus
-qualifiés que lui, sachant parler latin, on le prit partout pour le
-principal de la bande. Un de ceux-là fit les avances d’une compagnie de
-chevau-légers qu’ils vinrent lever en France pour le roi de Suède; il en
-fut lieutenant; son capitaine fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il
-se fit bientôt connaître pour un homme de cœur, de telle sorte qu’il
-obtint du roi de Suède qu’il ne recevrait d’ordre que de Sa Majesté
-seule; ce fut à la charge de marcher toujours à la tête de l’armée et de
-faire en quelque sorte le métier d’enfant perdu. Dans cet emploi, il
-reçut un furieux coup de pistolet dans le côté droit, dont la plaie
-s’est rouverte plusieurs fois, tantôt avec danger de la vie, tantôt
-cette ouverture servant de crise aux autres maladies.»
-
-Il était tout soldat, avant tout amateur de bravoure. Un paysan rebelle,
-à Avranches, se battit admirablement devant une barricade, et tua le
-marquis de Courtaumer, qu’il prit pour Gassion. Gassion fit chercher
-partout ce vaillant homme pour lui faire grâce et le mettre dans son
-régiment. Le chancelier Séguier prit l’affaire en homme de robe; quelque
-temps après, ayant saisi le paysan, il le fit rouer.
-
-Il traitait les affaires civiles comme les affaires militaires. Il fit
-dire à un marchand de Paris, qui lui fit banqueroute de dix mille
-livres, «qu’il lui serait impossible de laisser au monde un homme qui
-emportait son bien.» Il fut payé.
-
-«Il mena admirablement les gens à la guerre. J’en ai ouï conter une
-action bien hardie et bien sensée tout ensemble: avant que d’être
-maréchal de camp, il demanda à quelques gentilshommes s’ils voulaient
-venir en parti avec lui. Ils y allèrent. Après avoir couru toute une
-matinée sans rien trouver, il leur dit: «Nous sommes trop forts; les
-partis fuient devant nous. Laissons ici nos cavaliers, et allons-nous-en
-tout seuls.» Les volontaires le suivent; ils s’avancent jusqu’auprès de
-Saint-Omer. Quand ils furent là, voilà deux escadrons de cavalerie qui
-paraissent et leur coupent le chemin; car Saint-Omer était à dos de nos
-gens. «Messieurs, leur dit-il, il faut périr ou passer. Mettez-vous tous
-de front; allez au grand trot à eux et ne tirez point. Le premier
-escadron craindra, voyant que vous ne voulez tirer qu’à brûle-pourpoint;
-il reculera et renversera l’autre.» Cela arriva comme il l’avait dit:
-nos gentilshommes, bien montés, forcent les deux escadrons et se sauvent
-tous, à un près.
-
-«En voici un autre qui est bien aussi hardi; mais il me semble un peu
-téméraire. Ayant eu avis que les Cravates emmenaient les chevaux du
-prince d’Enrichemont, il voulut aller les charger, accompagné seulement
-de quelques-uns de ses cavaliers, et, s’étant trouvé un grand fossé
-entre lui et les ennemis, il le fit passer à la nage à son cheval, sans
-regarder si on le suivait, tellement qu’il alla seul aux ennemis, en
-tua cinq, mit les autres en fuite, et revint avec trois des nôtres
-qu’ils avaient pris, et qui lui aidèrent peut-être dans le combat. Il
-ramena tous les chevaux.»
-
-L’ancien chevau-léger reparaissait sous le général. Aussi resta-t-il
-toujours le camarade de ses soldats. Quand quelqu’un avait offensé le
-moindre de ses cavaliers, il menait avec lui ce cavalier et lui faisait
-rendre raison d’une façon ou d’une autre.
-
-«La Vieuxville, depuis surintendant, lui donna son fils aîné pour
-apprendre le métier de la guerre. Ce jeune homme traita Gassion à
-l’armée magnifiquement. «Vous vous moquez, dit-il, monsieur le marquis:
-à quoi bon toutes ces friandises? Mordioux! il ne faut que bon pain, bon
-vin et bon fourrage.» Il pensait à son cheval autant qu’à lui-même.
-
-Il était méchant courtisan et ne s’inquiétait guère des cérémonies. Un
-jour, il alla à la cène devant le prince palatin, et, le dimanche
-suivant, ayant trouvé sa place prise, il ne voulut jamais souffrir qu’un
-gentilhomme en sortît, et alla chercher place ailleurs. Du reste, peu
-galant avec les dames et sur ce point très-indigne d’Henri IV.
-
-«A la cour, beaucoup de filles, qui eussent bien voulu de lui, le
-cajolaient et lui disaient: «Vraiment, monsieur, vous avez fait les plus
-belles choses du monde.--Cela s’entend bien,» disait-il. Une ayant dit:
-«Je voudrais bien avoir un mari comme M. de Gassion.--Je le crois bien,»
-répondit-il.
-
-«Il disait de Mlle de Ségur, vieille et laide: Elle me plaît, cette
-fille; elle ressemble à un Cravate.»
-
-«Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeurait trop longtemps à
-Paris l’hiver, il lui écrivait: «Vous vous amusez à ces femmes, vous
-périrez malheureusement; ici vous verriez quelque belle occasion. Quel
-diable de plaisir d’aller au Cours et de faire l’amour! Cela est bien
-comparable au plaisir d’enlever un quartier!»
-
-Son frère Bergeré paraissait peu goûter ce plaisir. Gassion, alors
-colonel, lui ordonna en une occasion d’aller à la charge avec cinquante
-reîtres, et lui déclara que s’il lâchait pied, il lui passerait l’épée
-au travers du corps. Excellente manière de former les hommes! Bergeré
-s’en trouva bien, et depuis alla aux coups tout comme un autre.
-
-Ces deux aventuriers eurent une fin toute militaire. Leur frère le
-président, pour épargner l’argent, fit embaumer Bergeré par un valet de
-chambre qui le charcuta horriblement. Pour Gassion, il attendit trois
-mois une sépulture. «Le président, se lassant de payer le louage des
-draps funèbres, les rendit et en fit mettre d’autres qui lui coûtaient
-dix sols de moins par jour. Enfin il fit faire un petit caveau entre
-deux portes dans le vieux cimetière; il les fit ensevelir un jour de
-prêche sans aucune solennité, ni sans qu’on pût dire qu’on y était allé
-pour eux.» Les trois quarts des héros ont été enterrés ainsi, comme des
-chiens.
-
-Le dernier de ces d’Artagnan, coureurs héroïques d’aventures
-profitables, naquit à Pau, rue du Tran, nº 6[C]. Tambour en 1792, il
-était en 1810 prince royal de Suède. Il avait fait son chemin, et perdu
-ses préjugés en route. Comme Henri IV, il trouvait qu’un royaume vaut
-bien une messe; il fit aussi «le saut périlleux,» mais en sens inverse,
-et laissa là sa religion comme une vieille casaque; affaire de friperie:
-un manteau royal et tout neuf valait mieux.
-
-
-
-
-III
-
-LA VALLÉE DE LUZ
-
-
-
-
-ROUTE DE LUZ
-
-
-I
-
-La voiture part des Eaux-Bonnes avec l’aube. Le soleil se lève à peine,
-et les montagnes le cachent encore. De pâles rayons viennent colorer les
-mousses du versant occidental. Ces mousses, trempées de rosée, semblent
-s’éveiller sous la première caresse du jour. Des teintes roses, d’une
-douceur inexprimable, se posent sur les sommets, puis descendent sur les
-pentes. On n’aurait jamais cru ces vieux êtres décharnés capables d’une
-expression si timide et si tendre. La lumière croît, le ciel s’élargit,
-l’air s’emplit de joie et de vie. Un pic chauve au milieu des autres se
-détache plus noir dans une auréole de flamme. Tout d’un coup entre deux
-dentelures, part, comme une flèche éblouissante, le premier regard du
-soleil.
-
-
-II.
-
-Au delà de Pau, s’étend un pays riant, doré de moissons, où le Gave tord
-ses replis bleus entre des grèves blanches. Sur la droite, dans un voile
-lointain de vapeur lumineuse, les Pyrénées lèvent leurs cimes dentelées
-et les pointes nues de leurs rocs noirs. Leurs flancs, que les eaux
-d’hiver sillonnent, sont parfaitement rayés et comme labourés par un
-râteau de fer. On voit s’ouvrir le pays pittoresque et les grandes
-montagnes; les clôtures des champs sont en galets roulés; dans leurs
-fissures foisonnent des graminées ondoyantes, de jolies bruyères, des
-touffes de sédums jaunes et surtout de petits géraniums roses qui
-brillent au soleil comme des étoiles de rubis. On est tout porté à
-chercher des nymphes; nous en rencontrons six dans un verger, non pas à
-la vérité dansantes, mais crottées. Elles mangent du pain et du fromage,
-et nous regardent la bouche béante, accroupies sur leurs talons.
-
-
-III.
-
-Coarraze garde encore une tour et un portail, débris d’un château. Ce
-château a sa légende, et Froissart la conte d’un style si coulant, si
-aimable, si détaillé et si expressif, qu’il faut le copier tout au
-long.
-
-Le sire de Coarraze était en dispute avec un clerc; le clerc partit en
-faisant des menaces. «Quand le chevalier y pensoit le moins, environ
-trois mois après, vinrent en son chastel de Coarraze, là où il se
-dormoit en son lit de lez de sa femme, messagers invisibles qui
-commencèrent à bûcher et à tempêter tout ce qu’ils trouvoient parmi ce
-chastel, en tel manière, que il sembloit que ils dussent tout abattre;
-et bûchoient les coups si grands à l’huys de la chambre du seigneur, que
-la dame qui se gisoit en son lit en étoit toute effrayée; le chevalier
-oyoit bien tout ce, mais il ne sonnoit mot, car il ne vouloit pas
-montrer courage d’homme ébahi; et aussi il étoit hardi assez pour
-attendre les aventures.
-
-«Ce tempêtement et effroi fait en plusieurs lieux parmi le chastel dura
-un long espace et puis se cessa. Quand ce vint à lendemain, toutes les
-mesnies de l’hôtel s’assemblèrent et vinrent au seigneur à l’heure qu’il
-fut découché et lui demandèrent: «Monseigneur, n’avez-vous point ouy ce
-que nous avons anuit ouy?» Le sire de Coarraze se feignit et dit: «Non;
-quelle chose avez-vous ouy?» Adonc lui recordèrent-ils comment on avoit
-tempêté aval son chastel et retourné et cassé toute la vaisselle de la
-cuisine. Il commença à rire et dit que ils l’avoient songé et que ce
-n’avoit été que vent. «En nom Dieu, dit la dame, je l’ai bien ouy.»
-
-«Quant ce vint l’autre nuit après ensuivant, encore revinrent ces
-tempêteurs mener plus grand’noise que devant et bûcher les coups moult
-grands à l’huys et aux fenêtres de la chambre du chevalier. Le chevalier
-saillit sus en my son lit, et ne se put ni se volt abstenir que il ne
-parlât et ne demandât «Qui est-ce là, qui ainsi bûche en ma chambre à
-cette heure?»
-
-«Tantôt lui fut répondu: «Ce suis-je, ce suis-je.» Le chevalier dit:
-«Qui t’envoye ici?--Il m’y envoye le grand clerc de Casteloigne à qui tu
-fais grand tort, car tu lui tols les droits de son héritage. Si ne te
-lairay en paix, tant que tu lui en auras fait bon compte et qu’il soit
-content.» Dit le chevalier: «Et comment t’appelle-t-on, qui es si bon
-messager?--On m’appelle Orton.--Orton, dit le chevalier, le service d’un
-clerc ne te vaut rien, il te fera trop de peine si tu veux le croire; je
-te prie, laisse-le en paix et me sers, et je t’en saurai gré.»
-
-«Orton fut tantôt conseillé de répondre, car il s’enamoura du chevalier
-et dit: «Le voulez-vous?--Oui, dit le sire de Coarraze; mais que tu ne
-fasses mal à personne de céans; je me chevirai bien à toi et nous serons
-bien d’accord.--Nennil, dit Orton, je n’ai nulle puissance de faire
-autre mal que de toi réveiller et destourber ou autrui, quand on devrait
-le mieux dormir.--Fais ce que je dis, dit le chevalier, nous serons
-bien d’accord, et laisse ce méchant désespéré clerc. Il n’y a rien de
-bien en lui, fors que peine pour toi, et si me sers.--Et puisque tu le
-veux, dit Orton, et je le veuil.»
-
-«Là s’enamoura tellement cil Orton du seigneur de Coarraze, que il le
-venoit voir bien souvent de nuit, et quand il le trouvoit dormant, il
-lui hochoit son oreiller, ou il heurtoit grands coups à l’huys ou aux
-fenêtres de la chambre, et le chevalier, quand il étoit réveillé, lui
-disoit: «Orton, laisse-moi dormir, je t’en prie.--Non ferai, disoit
-Orton, si t’aurai ainçois dit des nouvelles.» Là avoit la femme du
-chevalier si grand paour, que tous les cheveux lui dressoient, et se
-muçoit en la couverture. Là lui demandoit le chevalier:
-
-«Et quelles nouvelles me dirois-tu et de quel pays viens-tu?» Là disoit
-Orton: «Je viens d’Angleterre, ou d’Allemagne, ou de Hongrie, ou d’un
-autre pays, et puis je m’en partis hier, et telles choses et telles y
-sont avenues.» Si savoit ainsi le sire de Coarraze par Orton tout quant
-que il avenoit par le monde; et maintint cette ruse cinq ou six ans et
-ne put s’en taire, mais s’en découvrit au comte de Foix par une manière
-que je vous dirai.
-
-«Le premier an, quand le sire de Coarraze venoit vers le comte à Ortais
-ou ailleurs, le sire de Coarraze lui disoit: «Monseigneur, telle chose
-est avenue en Angleterre, ou en Écosse, ou en Allemagne, ou en Flandre,
-ou en Brabant, ou autres pays;» et le comte de Foix, qui depuis trouvoit
-ce en voir (vrai), avoit grand’merveille dont telles choses lui venoient
-à savoir. Et tant le pressa et examina une fois, que le sire de Coarraze
-lui dit comment et par qui toutes telles nouvelles il savoit, et par
-quelle manière il y étoit venu. Quand le comte de Foix en sçut la
-vérité, il en eut trop grand’joie et lui dit: «Sire de Coarraze,
-tenez-le à amour; je voudrois bien avoir un tel messager; il ne vous
-coûte rien, et si savez véritablement tout quant que il avient par le
-monde.» Le chevalier répondit: «Monseigneur, aussi ferai-je.»
-
-«Ainsi était le sire de Coarraze servi de Orton, et fut longtemps. Je ne
-sais pas si cil Orton avoit plus d’un maître, mais toutes les semaines
-de nuit, deux ou trois fois, il venoit visiter le seigneur de Coarraze
-et lui recordoit des nouvelles qui étoient avenues en pays où il avait
-conversé, et le sire de Coarraze en escriptoit au comte de Foix, lequel
-en avoit grand’joie, car c’étoit le sire en ce monde, qui plus
-volontiers oyoit nouvelles d’étranges pays. Une fois étoit le sire de
-Coarraze avec le comte de Foix; si jangloient entre eux deux ensemble de
-Orton et chéy à matière que le comte lui demanda: «Sire de Coarraze,
-avez-vous point encore vu votre messager?» Il répondit: «Par ma foi,
-monseigneur, nennil, ni point je ne l’ai pressé.--Non? dit-il. C’est
-merveille; si me fût aussi bien appareillé comme il est à vous, je lui
-eusse prié que il se fût démontré à moi. Et vous prie que vous vous en
-mettez en peine, si me saurez à dire de quelle forme il est, et de
-quelle façon. Vous m’avez dit qu’il parole le gascon si comme moi ou
-vous.--Par ma foi, dit le sire de Coarraze, c’est la vérité, il le
-parole aussi bien et aussi bel comme moi et vous; et par ma foi, je me
-mettrai en peine de le voir, puisque vous me le conseillez.»
-
-«Avint que le sire de Coarraze, comme les autres nuits avoit été, étoit
-en son lit en sa chambre, de côté sa femme, laquelle étoit jà toute
-accoutumée de ouïr Orton et n’en avoit plus nul doute, lors vint Orton,
-et tire l’oreiller du seigneur de Coarraze qui fort dormoit; le sire de
-Coarraze s’éveilla tantôt et demanda: «Qui est-ce là?» Il répondit: «Ce
-suis-je, voir Orton.--Et d’où viens-tu?--Je viens de Prague en Bohême;
-l’emperière de Rome est mort.--Et quand mourut-il?--Il mourut devant
-hier.--Et combien a de ci à Prague en Bohême?--Combien? dit-il; il y a
-bien soixante journées.--Et si en es-tu sitôt venu?--M’ait Dieu! voire,
-je vais aussitôt ou plustôt que le vent.--Et as-tu ailes?--M’ait Dieu!
-Nennil.--Et comment donc peux-tu voler sitôt?» Répondit Orton: «Vous
-n’en avez que faire du savoir.--Non, dit-il, je te verrais volontiers
-pour savoir de quelle forme et façon tu es.» Répondit Orton: «Vous n’en
-avez que faire du savoir; suffise vous quand vous me oyez et je vous
-rapporte certaines et vraies nouvelles.--Par Dieu! Orton, dit le sire de
-Coarraze, je t’aimerois mieux si je t’avois vu.» Répondit Orton: «Et
-puisque vous avez tel désir de moi voir, la première chose que vous
-verrez et encontrerez demain au matin, quand vous saudrez hors de votre
-lit, ce serai-je.--Il suffit, dit le sire de Coarraze. Or, va, je te
-donne congé pour cette nuit.»
-
-«Quand ce vint au lendemain matin, le sire de Coarraze se commença à
-lever, et la dame avoit telle paour que elle fit la malade, et que point
-ne se leveroit ce jour, ce dit-elle à son seigneur qui vouloit que elle
-se levât. «Voire, dit la dame, si verrois Orton. Par ma foi, ne le
-veuil, si Dieu plaît, ni voir ni encontrer.» Or dit le sire de Coarraze:
-«Et ce fais-je.» Il sault tout bellement hors de son lit, et cuidoit
-bien adonc voir en propre forme Orton, mais ne vit rien. Adonc vint-il
-aux fenêtres et les ouvrit pour voir plus clair en la chambre, mais il
-ne vit rien chose que il pût dire: «Vecy Orton.» Ce jour passé, la nuit
-vint. Quand le sire de Coarraze fut en son lit couché, Orton vint et
-commença à parler ainsi comme accoutumé avoit. «Va, va, dit le sire de
-Coarraze, tu n’es qu’un bourdeur; tu te devois si bien montrer à moi
-hier qui fut, et tu n’en as rien fait.--Non! dit-il, si ai, m’aist
-Dieu!--Non as.--Et ne vîtes-vous pas, ce dit Orton, quand vous
-saulsistes hors de votre lit, aucune chose?--Oil, dit-il, en séant sur
-mon lit, et pensant après toi, je vis deux longs fétus sur le pavement,
-qui tournèrent ensemble et se jouoient.--Et ce étois-je, dit Orton, en
-cette forme-là, m’étois-je mis.» Dit le sire de Coarraze: «Il ne me
-suffit pas; je te prie que tu te mettes en autre forme, telle que je te
-puisse voir et connoître.» Répondit Orton: «Vous ferez tant que vous me
-perdrez et que je me tannerois de vous, car vous me requérez trop
-avant.» Dit le sire de Coarraze: «Non feras-tu, ni te tanneras point de
-moi; si je t’avois vu une seule fois, je ne te voudrois plus jamais
-voir.--Or, dit Orton, vous me verrez demain, et prenez bien garde que la
-première chose que vous verrez, quand vous serez issu hors de votre
-chambre, ce serois-je.--Il suffit, dit le sire de Coarraze; or, t’en va
-meshuy, je te donne congé, car je veuil dormir.»
-
-«Orton se partit. Quand ce vint à lendemain à heure de tierce, que le
-sire de Coarraze fut levé et appareillé, si comme à lui appartenoit, il
-issit hors de sa chambre et vint en une galeries qui regardoient en mi
-la cour du chastel. Il jette les yeux et la première chose que il vit,
-c’étoit que en sa cour a une truie la plus grande que oncques avoit vu,
-mais elle étoit tant maigre que par semblant on n’y veoit que les os et
-la pel; et avoit un museau long et tout affamé. Le sire de Coarraze
-s’émerveilla trop fort de cette truie et ne la vit point volontiers et
-commanda à ses gens: «Or tôt mettez les chiens hors, je veuil que cette
-truie soit pillée.» Les varlets saillirent avent, et defrêmèrent le lieu
-où les chiens étoient et les firent assaillir la truie. La truie jeta un
-grand cri et regarda contremont sur le seigneur de Coarraze, qui
-s’appuyoit devant sa chambre à une étaie. On ne la vit oncques puis, car
-elle s’esvanouit, ni on ne sçut que elle devint.
-
-«Le sire de Coarraze rentra dans sa chambre tout pensif, et lui alla
-souvenir de Orton, et dit: «Je crois que j’ai huy vu mon messager; je me
-repens de ce que j’ai huyé et fait huïer mes chiens sur lui; fort y a si
-je le vois jamais, car il m’a dit plusieurs fois que sitôt que je le
-courroucerois je le perdrois et ne revenroit plus.» Il dit vérité:
-oncques puis ne revint en l’hôtel du seigneur de Coarraze, et mourut le
-chevalier dedans l’an suivant.»
-
-Cet Orton, les fadets, la reine Mab, sont les pauvres petits dieux
-populaires, fils de l’étang et du chêne, engendrés par les rêveries
-tristes et craintives de la fileuse et du paysan. Une grande religion
-officielle couvrait alors toutes les pensées de son ombre; le dogme
-était fait, imposé; les hommes ne pouvaient plus, comme en Grèce ou en
-Scandinavie, bâtir le grand poëme qui convenait à leurs mœurs et à leur
-esprit. Ils le recevaient d’en haut, et répétaient la litanie
-docilement, sans bien l’entendre. Leur invention ne portait que sur des
-légendes de saints ou des superstitions de clocher. Ne pouvant toucher à
-Dieu, ils se forgeaient des lutins, des ermites et des gnomes, et
-exprimaient par ces figures bonasses ou fantastiques leur vie rustique
-ou leurs terreurs vagues. Cet Orton qui la nuit tempête aux portes et
-casse la vaisselle, n’est-ce pas le cauchemar de l’homme demi-éveillé,
-écoutant avec anxiété le frôlement du vent qui tâtonne aux portes, et
-les bruits soudains de la nuit grossis par le silence? L’enfant a des
-craintes pareilles quand, dans son lit, il se bouche les yeux et les
-oreilles pour ne pas voir l’ombre étrange de l’armoire, et pour ne pas
-entendre les cris étouffés du chaume sur le toit. Ces deux brins de
-paille qui tournoient convulsivement, enlacés comme des jumeaux, et
-luisent d’un éclat mystérieux sous le soleil pâle, laissent dans une
-tête maladive une inquiétude vague. Ainsi naissait le peuple des
-farfadets et des fées, êtres agiles, voyageurs soudains, aussi
-capricieux et aussi prompts que le rêve, qui malignement s’amusaient à
-coller les crins des chevaux ou à aigrir le lait, tendres pourtant
-quelquefois et domestiques, attachés au foyer comme le grillon à son
-âtre, pénates de campagne et de ferme, puissants et invisibles comme des
-dieux, bizarres et violents comme des enfants. Toutes les légendes
-conservent et embellissent ainsi des mœurs et des sentiments évanouis,
-semblables à ces forces minérales qui, là-bas, au cœur des montagnes,
-transforment le charbon et la pierre en marbre et en diamant.
-
-
-IV.
-
-A Lestelle, à peine arrivés, de toutes parts on nous déclare qu’il faut
-visiter la chapelle. Nous passons entre des rangées de boutiques
-chargées de chapelets, de bénitiers, de médailles, de petits crucifix, à
-travers un feu croisé d’offres, d’exhortations et de cris. Après quoi
-nous sommes libres d’admirer l’édifice, et nous n’usons pas de cette
-liberté. Il y a bien sur le portail une vierge assez jolie dans le style
-du dix-septième siècle, quatre évangélistes en marbre, et dans
-l’intérieur quelques tableaux passables; mais le dôme bleu étoilé d’or a
-l’air d’une bonbonnière, les murs sont déshonorés d’estampes achetées
-rue Saint-Jacques, l’autel est encombré de colifichets. Ce trou doré
-est prétentieux et triste; en si beau pays le bon Dieu est mal logé.
-
-La pauvre petite chapelle s’adosse comme un nid à une grosse montagne
-boisée de buissons verts serrés, qui s’étale opulemment sous la lumière
-et chauffe son ventre au soleil. La route arrêtée brusquement se courbe
-et traverse le Gave. Le joli pont, d’une seule arche, pose ses pieds sur
-la roche nue et laisse pendre sa chevelure de lierre dans l’eau glauque
-tournoyante. On monte sur de belles collines boisées où pâturent les
-vaches et dont les pentes arrondies descendent mollement jusqu’à la
-rivière. On approche de Saint-Pé, frontière du Bigorre et du Béarn.
-
-Saint-Pé renferme une curieuse église romane à porte sculptée. Une
-poussière lumineuse dansait dans son ombre chaude; les yeux plongeaient
-avec volupté dans le profond enfoncement; les reliefs y nageaient dans
-une noirceur vivante. Puis tout d’un coup un tintamarre de coups de
-fouets, de roues grinçantes et roulantes, de pavés froissés qui
-pétillent; puis l’interminable haie des murs blancs qui courent à droite
-et à gauche, plaqués de lumière crue; puis la subite ouverture du ciel
-et le triomphe du soleil, dont la fournaise flamboie au plus haut de
-l’air.
-
-
-V.
-
-Près de Lourdes, les collines se pèlent et le paysage s’attriste.
-Lourdes n’est qu’un amas de toits ternes, d’une morne teinte plombée,
-entassés au-dessous de la route. Les deux petites tours du fort
-dessinent dans l’air leurs formes grêles. Un rocher énorme, d’une seule
-pièce, noirâtre, lève son dos rongé de mousse au-dessus d’une mince
-muraille d’enceinte qui tourne pour l’enserrer: on dirait un éléphant
-dans une baraque de planches. Le voisinage des montagnes rend mesquines
-toutes les constructions humaines.
-
-De lourds nuages montaient dans le ciel, et l’horizon terni s’encaissait
-entre deux rangs de montagnes décharnées, tachées de broussailles
-maigres, fendues de ravines; un jour pâle tombait sur les sommets
-tronqués et dans les crevasses grises. Aux relais, des bandes de
-mendiants s’accrochaient à la voiture avec des sons rauques,
-inarticulés, l’air idiot, le cou tors, le corps déformé, les tendons
-saillants boursouflaient leur peau rugueuse, et, sous les guenilles en
-loques, leur chair montrait sa couleur de brique brûlée.
-
-On entra dans la gorge de Pierrefitte. Les nuages avaient gagné et
-noircissaient tout le ciel; le vent s’engouffrait par saccades et
-fouettait la poussière
-
-[Illustration: Église de Bétharam et chemin de l’Estelle. (Page 166.)]
-
-en tourbillons. La voiture roulait entre deux murailles immenses de
-roches sombres, tailladées et déchiquetées comme par la hache d’un géant
-désespéré: sillons abrupts, labourés d’entailles béantes, plaies
-rougeâtres, déchirées et traversées par d’autres plaies pâlies, blessure
-sur blessure; le flanc perpendiculaire saigne encore de ses coups
-multipliés. Des masses bleuâtres, demi-tranchées, pendaient en pointes
-aiguës sur nos têtes; mille pieds plus haut, des étages de bloc
-s’avançaient en surplombant. A une hauteur prodigieuse, les cimes noires
-crénelées s’enfonçaient dans la vapeur. Le défilé semblait à chaque pas
-se fermer; l’obscurité croissait, et, sous les reflets menaçants d’une
-lumière livide, on croyait voir ces saillies monstrueuses s’ébranler
-pour tout engloutir. Les arbres pliaient et tournoyaient, froissés
-contre la pierre. Le vent se lamentait en longues plaintes aiguës, et,
-sous tous ces bruits douloureux, on entendait le grondement rauque du
-Gave, qui se brise furieux contre les roches invincibles, et gémit
-lugubrement comme une âme en peine, impuissant et obstiné comme son
-tourment.
-
-La pluie vint et brouilla les objets. Au bout d’une heure, les nuages
-dégonflés traînaient à mi-côte; les roches dégouttantes luisaient d’un
-vernis sombre, comme des blocs d’acajou bruni. L’eau troublée
-bouillonnait en cascades grossies; les profondeurs de la gorge étaient
-encore noircies par l’orage; mais une lumière jeune jouait sur les cimes
-humides, comme un sourire trempé de larmes. La gorge s’ouvrait; les
-arches des ponts de marbre s’élançaient dans l’air limpide, et, dans une
-nappe de lumière, on voyait Luz assise entre des prairies étincelantes
-et des champs de millet en fleur.
-
-
-
-
-LUZ
-
-
-I
-
-Luz est une petite ville toute rustique et agréable. Les rues, étroites
-et cailloutées, sont traversées d’eaux courantes; les maisons grises se
-serrent pour avoir un peu d’ombre. Le matin arrivent des bandes de
-moutons, des ânes chargés de bois, des porcs grognons et indisciplinés,
-des paysannes pieds nus, qui marchent en filant près de leurs
-charrettes. Luz est le rendez-vous de quatre vallées. Gens et bêtes s’en
-vont sur la place: on fiche en terre des parapluies rouges. Les femmes
-s’asseyent auprès de leurs denrées; autour d’elles, des marmots aux
-joues rouges grignotent leur pain et frétillent comme une couvée de
-souris: on vend des provisions, on achète des étoffes. A midi, les rues
-sont désertes; çà et là vous voyez dans l’ombre d’une porte une figure
-de vieille femme assise, et vous n’entendez plus que le bruissement
-léger des ruisseaux sur leur lit de pierres.
-
-Les figures ici sont jolies: c’est plaisir de regarder les enfants avant
-que le soleil et le travail aient déformé leurs traits. Ils trottinent
-joyeusement dans la poussière, et tournent vers le passant leur minois
-rondelet, déluré, leurs yeux parlants, avec des mouvements menus et
-brusques. Lorsque les jeunes filles en jupe rouge retroussée, en capulet
-de grosse étoffe rouge, s’approchent pour vous demander l’aumône, vous
-voyez, sous la couleur crue, l’ovale pur d’une figure fine et fière, un
-teint mat, presque pâle, et le doux regard de deux grands yeux calmes.
-
-
-II.
-
-L’église est fraîche et solitaire; elle appartint jadis aux Templiers.
-Ces moines soldats avaient un pied jusque dans le moindre coin de
-l’Europe. Le clocher est carré comme un fort; le mur d’enceinte a des
-créneaux comme une ville de guerre. Le vieux porche sombre serait
-aisément défendu. Sur sa voûte très-basse on démêle un Christ
-demi-effacé et deux oiseaux fantastiques grossièrement coloriés. A
-l’entrée, un petit tombeau découvert sert de bénitier, et l’on montre
-une porte basse par laquelle passaient les _cagots_, race maudite. Ce
-premier aspect est singulier, mais n’a rien qui déplaise. Une bonne
-femme en capulet rouge, son tricot à la main, priait près d’un
-confessionnal en planches mal rabotées, sous une galerie brune de vieux
-bois tourné. La pauvreté et l’antiquité ne sont jamais laides, et cette
-expression d’attention religieuse me semblait d’accord avec les débris
-et les souvenirs du moyen âge épars autour de nous.
-
-Mais les gens ont au fond du cœur je ne sais quel amour du ridicule et
-de l’absurde qui réussit à tout gâter: les arceaux dédorés de cette
-pauvre église traversaient une voûte d’azur lessivée et d’étoiles
-salies, de flammes, de roses, de petits chérubins rouges, cravatés
-d’ailes. Un ange rose brun, pendu par un pied, s’élançait, une couronne
-d’or à la main. Dans l’autre nef, on voyait la figure du Soleil, avec
-les joues rondes, les sourcils en demi-cercle et l’air bête qu’il a dans
-les almanachs. L’autel était chargé d’une profusion de dorures ternies,
-d’anges jaunâtres, de visages niais et piteux comme ceux des enfants qui
-ont trop dîné. Cela prouve que leurs cabanes sont fort tristes, fort
-nues et fort ternes. Au sortir de la boue, on aime la dorure. La plus
-fade confiture paraît délicieuse quand on a mangé longtemps des racines
-et du pain sec.
-
-
-III.
-
-Luz fut autrefois la capitale de ces vallées, qui formaient une sorte de
-république; chaque commune délibérait sur ses intérêts particuliers;
-quatre ou cinq villages formaient un vic, et les députés des quatre vics
-se réunissaient à Luz.
-
-«Le rôle des impositions se faisait de temps immémorial sur des morceaux
-de bois, qu’ils appelaient _totchoux_, c’est-à-dire bâtons. Chaque
-communauté avait son _totchou_, sur lequel le secrétaire faisait avec un
-couteau des chiffres romains dont eux seuls connaissaient la valeur.
-L’intendant d’Auch, qui ne se doutait pas de ces usages, ordonna en 1784
-à un des employés du gouvernement de lui apporter les anciens registres;
-il arriva suivi de deux charretées de totchoux.»
-
-Pays pauvre, pays libre. Les États du Bigorre se composaient de trois
-chambres qui opinaient séparément; celle du clergé, celle de la
-noblesse, celle du tiers État, qui comprenaient des consuls ou officiers
-principaux des communes, et des _députés des vallées_. Dans ces
-assemblées, on répartissait les impôts et l’on discutait toutes les
-affaires importantes. Une vallée est une cité naturelle et fermée,
-inspirant l’association, défendue contre l’étranger. On pouvait arrêter
-l’ennemi au passage, l’écraser sous les roches; en hiver, la neige et
-les torrents lui fermaient toute entrée. Les chevaliers en armure
-pouvaient-ils poursuivre les pâtres dans leurs fondrières?
-Qu’auraient-ils pris, sauf quelques maigres chèvres! Les hardis
-grimpeurs, chasseurs d’ours et de loups, auraient volontiers fait cette
-partie, sûrs d’y gagner des habits chauds, des armes et des chevaux.
-Ainsi dura l’indépendance en Suisse.
-
-Pays libre, pays pauvre. Je l’ai déjà vu dans la vallée d’Ossau. Les
-plaines ne sont que des défilés entre les pieds de deux chaînes. Quand
-la pente n’est pas trop roide, la culture monte. S’il est entre deux
-roches un morceau de terre, on l’ensemence. L’homme prend au désert tout
-ce qu’il peut lui arracher: ainsi s’échelonnent des étages de prés et de
-moissons sur le versant bariolé de bandes vertes et de carreaux jaunes.
-Les granges et les étables le parsèment de taches blanches; il est rayé
-d’un long sentier grisâtre. Mais cette robe trouée de roches saillantes
-s’arrête à mi-côte, et le sommet n’est vêtu que de mousses stériles.
-
-La récolte se fait en juillet, bien entendu sans chevaux ni charrettes.
-L’homme seul peut, sur ces pentes, faire le métier de cheval: on enferme
-les gerbes dans de grandes pièces de toiles qu’on serre avec des cordes;
-le moissonneur charge sur sa tête cette botte énorme, et remonte pieds
-nus entre les tiges perçantes et les pierres, sans faire un faux pas.
-
-On trouve ici des ordonnances qui réduisent de moitié le nombre des
-hommes d’armes auquel le pays est taxé, se fondant sur ce que les grêles
-et les gelées détruisent chaque année ses récoltes. Plusieurs fois
-pendant les guerres religieuses, il fut désert. En 1575, Montluc déclare
-«qu’il est maintenant si pauvre que les habitants d’iceluy sont forcés
-d’abandonner leurs maisons et d’aller mendier.» En 1592, les gens de
-Comminge, ayant dévasté la contrée, «les paysans de Bigorre
-abandonnèrent la culture des terres par manque de bétail, et la plus
-grande partie d’iceux prit la route d’Espagne.» Il n’y a pas cent ans,
-on n’y connaissait que trois chapeaux et deux paires de souliers.
-Aujourd’hui encore les montagnards sont obligés de remonter chaque année
-leur champ incliné, que la pluie d’hiver entraîne. «Ils s’éclairent avec
-des morceaux de pins huileux et ne mangent presque jamais de viande.»
-
-Que de misères en ce peu de mots! qu’il en a fallu pour rompre l’attache
-par laquelle l’homme s’accroche au sol natal! Un vieux texte d’histoire,
-une phrase de statistique indifférente, rassemblent dans leur enceinte
-des années de souffrance, des milliers de morts, la fuite, les
-séparations, l’abrutissement. Certainement, il y a trop de mal dans le
-monde. L’homme ôte chaque siècle une ronce et une pierre dans le mauvais
-chemin où il avance; mais qu’est-ce qu’une ronce et une pierre? Il en
-reste et il en restera toujours plus qu’il n’en faut pour le déchirer et
-le meurtrir. D’ailleurs, d’autres cailloux retombent, d’autres épines
-repoussent. Son bien-être grandit sa sensibilité; il souffre autant pour
-de moindres maux; son corps est mieux garanti, mais son âme est plus
-malade. Les bienfaits de la Révolution, les progrès de l’industrie, les
-découvertes de la science, nous ont donné l’égalité, la vie commode, la
-liberté de penser, mais en même temps l’envie haineuse, la fureur de
-parvenir, l’impatience du présent, le besoin du luxe, l’instabilité des
-gouvernements, les souffrances du doute et de la recherche. Un bourgeois
-de l’an dix-huit cent cinquante est-il plus heureux qu’un bourgeois de
-l’an seize cent cinquante? Moins opprimé, plus instruit, mieux fourni de
-bien-être, cela est certain; mais plus gai, je ne sais. Une seule chose
-s’accroît, l’expérience, et avec elle la science, l’industrie, la
-puissance. Dans le reste, on perd autant que l’on gagne et le plus sûr
-progrès est de s’y résigner.
-
-
-IV.
-
-Cette vallée est toute rafraîchie et fécondée par les eaux courantes.
-Sur le chemin de Pierrefitte, deux ruisseaux rapides gazouillent à
-l’ombre des haies fleuries: ce sont les plus gais compagnons de route.
-Des deux côtés, de toutes les prairies, arrivent des filets d’eau qui se
-croisent, se séparent, se réunissent et sautent ensemble dans le Gave.
-Les paysans arrosent ainsi toutes leurs cultures; un champ a cinq ou six
-étages de ruisseaux qui courent serrés dans des lits d’ardoises. La
-troupe bondissante s’agite au soleil, comme une bande folle d’écoliers
-en liberté. Les gazons qu’ils nourrissent sont d’une fraîcheur et d’une
-vigueur incomparable; l’herbe se presse sur leurs bords, trempe ses
-pieds dans l’eau, se couche sous l’élan des petites vagues, et ses
-rubans tremblent dans un reflet de perle, sous les remous argentés. On
-ne fait pas dix pas sans rencontrer une chute d’eau; de grosses cascades
-bouillonnantes descendent sur des blocs; des nappes transparentes
-s’étalent sur les feuillets de roche; des filets d’écume serpentent en
-raies depuis la cime jusqu’à la vallée; des sources suintent le long des
-graminées pendantes et tombent goutte à goutte; le Gave roule sur la
-droite et couvre tous ces murmures de sa grande voix monotone. De beaux
-iris bleus croissent sur les pentes marécageuses; les bois et les
-cultures montent bien haut entre les roches. La vallée sourit, encadrée
-de verdure; mais, à l’horizon, les pics crénelés, les crêtes en scie et
-les noirs escarpements de monts ébréchés, montent dans le ciel bleu,
-sous leur manteau de neige.
-
-Derrière Luz est un mamelon nu, appelé Saint-Pierre, qui porte un reste
-de ruines grisâtres et d’où l’on voit toute la vallée. Quand le ciel
-était brumeux, j’y ai passé des heures entières sans un moment d’ennui:
-l’air est tiède sous son rideau de nuages. Des échappées de soleil
-découpent sur le Gave des bandes lumineuses, ou font briller les
-moissons suspendues à mi-côte. Les hirondelles volent haut, avec des
-cris aigus, dans la vapeur traînante; le bruit du Gave arrive adouci par
-la distance, harmonieux, presque aérien. Le vent vient, puis s’abat; un
-peuple de petites fleurs s’agite sous ses coups d’aile; les boutons d’or
-s’alignent en files; de petits œillets frêles cachent dans l’herbe leurs
-étoiles purpurines; les graminées penchent leurs tiges grêles sur les
-grandes plaques ardoisées; le thym est d’une odeur pénétrante. Ces
-plantes solitaires, abreuvées de rosée, aérées par les brises, ne
-sont-elles pas heureuses? Le mamelon est désert, personne ne les foule;
-elles croissent selon leur caprice, dans les fentes de la pierre, par
-familles, libres, inutiles, sous le plus beau soleil. Et l’homme, serf
-de la nécessité, mendie et calcule sous peine de vie! Trois enfants
-arrivaient, tous en guenilles: «Qu’est-ce que vous cherchez ici?
-
---Des papillons.
-
---Pour quoi faire?
-
---Pour les vendre.»
-
-Le plus jeune avait une sorte de bouton au front: «Un sou, monsieur,
-pour le petit qui est malade.»
-
-[Illustration: Vallée de Luz. (Page 178.)]
-
-
-
-
-SAINT-SAUVEUR--BARÈGES
-
-
-I.
-
-Saint-Sauveur est une rue en pente, régulière et jolie, sans rien qui
-sente l’hôtel improvisé et le décor d’Opéra, n’ayant ni la grossièreté
-rustique d’un village ni l’élégance salie d’une ville. Les maisons
-alignent sans monotonie leurs croisées encadrées de marbre brut: à
-droite, elles s’adossent contre des roches à pic, d’où l’eau suinte; à
-gauche, elles ont sous leurs pieds le Gave, qui tourne au fond du
-précipice.
-
-Les thermes sont un portique carré sous un double rang de colonnes, d’un
-style élevé et simple; les marbres, d’un gris bleuâtre, ni éclatants ni
-ternes, font plaisir à voir. Une terrasse plantée de tilleuls s’avance
-au-dessus du Gave et reçoit les brises fraîches qui montent du torrent
-vers les hauteurs; ces tilleuls répandent dans l’air une odeur délicate
-et suave. Au-dessous du mur d’appui, l’eau de la source sort en gerbe
-blanche et tombe entre les têtes des arbres dans une profondeur qu’on
-n’aperçoit pas.
-
-Au bout du village, les sentiers sinueux d’un jardin anglais descendent
-jusqu’au Gave; un frêle pont de bois traverse ses eaux d’un bleu terni,
-et l’on remonte le long d’un champ de millet jusqu’au chemin de Scia. Le
-flanc de ce chemin s’enfonce à six cents pieds, rayé de ravines; au fond
-de l’abîme, le Gave se tord dans un corridor de roches que le soleil de
-midi n’atteint qu’à peine; la pente est si rapide qu’en plusieurs
-endroits on ne l’aperçoit pas; le précipice est si profond que son
-mugissement arrive comme un murmure. Le torrent disparaît sous les
-corniches et bouillonne dans les cavernes; à chaque pas il blanchit
-d’écume la pierre lisse. Son allure tourmentée, ses soubresauts furieux,
-ses reflets noirs et livides, donnent l’idée d’un serpent écumant et
-blessé. Mais le plus étrange spectacle est celui de la muraille de
-roches qui fait face: la montagne a été fendue perpendiculairement comme
-par une immense épée, et l’on dirait qu’ensuite des mains acharnées et
-plus faibles ont mutilé cette première entaille. Du sommet jusqu’au
-Gave, la roche a la couleur du bois mort écorcé; le prodigieux tronc
-d’arbre, fendillé et déchiqueté, semble moisir là depuis des siècles;
-l’eau suinte dans ses déchirures noircies comme dans celles d’un bloc
-
-[Illustration: Saint-Sauveur. (Page 180.)]
-
-vermoulu; il est jauni de mousses semblables à celles qui végètent dans
-la pourriture des chênes humides. Ses blessures ont les teintes brunes
-et veinées qu’on voit aux anciennes plaies des arbres. C’est vraiment
-une poutre pétrifiée, débris de Babel.
-
-Les géologues sont heureux; ils expriment tout cela, et bien d’autres
-choses encore, en disant que le roc est schisteux.
-
-Au bout d’une lieue, nous avons trouvé un bout de prairie, deux ou trois
-chaumières assises sur la pente adoucie. Ce contraste repose. Et
-pourtant le pâturage est maigre, parsemé de roches stériles, entouré de
-débris tombés; sans un petit ruisseau d’eau glacée, le soleil brûlerait
-l’herbe. Deux enfants dormaient sous un noyer; une chèvre, grimpée sur
-une roche, poussait son bêlement plaintif et tremblant; trois ou quatre
-poules furetaient au bord de la rigole, d’un air curieux et inquiet; une
-femme puisait de l’eau à la source dans une écuelle de bois: voilà toute
-la richesse de ces pauvres ménages. Ils ont parfois, à quatre ou cinq
-cents pieds plus haut, un champ d’orge si escarpé qu’on s’attache à une
-corde pour le moissonner.
-
-
-II.
-
-Le Gave est semé de petites îles, où l’on arrive en sautant de pierre en
-pierre. Ces îles sont des bancs de roche bleuâtre que tachent des
-galets d’une blancheur crue; l’hiver, elles sont noyées; encore
-maintenant des troncs écorchés gisent çà et là entre les blocs. Quelques
-creux ont gardé des morceaux de limon; des bouquets d’ormes en sortent
-comme une fusée, et les panaches des graminées flottent sur les cailloux
-arides; alentour, l’eau assoupie chauffe dans les cavernes. Cependant
-des deux côtés la montagne lève son mur rougeâtre, sillonné d’écume par
-les filets d’eau qui serpentent. Sur tous les flancs de l’île, les
-cascades grondent comme un tonnerre; vingt ravines étagées les
-engouffrent dans leurs précipices, et leur clameur arrive de toute part
-comme le fracas d’une bataille. Une poudre humide rebondit et nage
-par-dessus toute cette tempête: elle s’arrête entre les arbres et oppose
-sa gaze fine et fraîche à l’embrasement du soleil.
-
-
-III.
-
-J’ai souvent gravi la montagne par un temps clair, avant le lever du
-soleil. Pendant la nuit, la vapeur du Gave, accumulée dans les gorges,
-les a comblées; l’on a sous les pieds une mer de nuages, et sur la tête
-un dôme d’un bleu tendre rayonnant de splendeur matinale; tout le reste
-a disparu: on ne voit que l’azur lumineux du ciel et le satin
-éblouissant des nuages; la nature est dans ses vêtements de vierge.
-L’œil glisse avec volupté sur les molles rondeurs de la masse aérienne.
-Les crêtes noires s’avancent dans son sein comme des promontoires; les
-têtes des monts qu’elle baigne se lèvent comme un archipel d’écueils;
-elle s’enfonce dans les golfes dentelés, et ondule lentement autour des
-pics qu’elle gagne. L’âpreté des crêtes chauves ajoute encore à la grâce
-de sa ravissante blancheur. Mais, à mesure qu’elle monte, elle
-s’évapore; déjà les paysages des profondeurs apparaissent sous un
-crépuscule transparent; le milieu de la vallée se découvre. Il ne reste
-de la mer flottante qu’une ceinture blanche, qui traîne contre les
-versants; elle se déchire, et les lambeaux pendent un instant aux têtes
-des arbres; les derniers flocons s’envolent, et le Gave, frappé par le
-soleil, resplendit autour de la montagne comme un collier de diamants.
-
-
-IV.
-
-Paul et moi nous sommes allés à Baréges; la route est une longue montée
-de deux lieues.
-
-Une allée d’arbres s’allonge entre un ruisseau et le Gave. L’eau jaillit
-de toutes les hauteurs; çà et là un peuple de petits moulins s’est posé
-sur les cascades; les versants en sont semés. On s’égaye à voir ces
-petits êtres nichés dans les creux des pentes colossales. Leur toit
-d’ardoise sourit pourtant et jette son éclair entre les herbes. Il n’y
-a rien ici que de gracieux et d’aimable; les bords du Gave gardent leur
-fraîcheur sous le soleil brûlant; les ruisseaux laissent à peine entre
-eux et lui une étroite bande verte; on est entouré d’eaux courantes;
-l’ombre des frênes et des aunes tremble dans l’herbe fine; les arbres
-s’élancent d’un jet superbe, en colonnes lisses, et ne s’étalent en
-branches qu’à quarante pieds de hauteur. L’eau sombre de la rigole
-d’ardoise va frôlant les tiges vertes; elle court si vite qu’elle semble
-frissonner. De l’autre côté du torrent, des peupliers s’échelonnent sur
-la côte verdoyante; leurs feuilles, un peu pâles, se détachent sur le
-bleu pur du ciel; au moindre vent, elles s’agitent et reluisent. Des
-ronces en fleur descendent le long du rocher et vont toucher les crêtes
-des vagues. Plus loin, le dos de la montagne, chargé de broussailles,
-s’allonge dans une teinte chaude d’un bleu sombre. Les bois lointains
-dorment enveloppés de cette moiteur vivante, et la terre qui s’en
-imprègne semble respirer avec elle la force et la volupté.
-
-
-V.
-
-Bientôt les monts se pèlent, les arbres disparaissent; il n’y a plus sur
-le versant que de mauvaises broussailles: on aperçoit Baréges. Le
-paysage est hideux. Le flanc de la montagne est crevassé d’éboulements
-blanchâtres; la petite plaine ravagée disparaît sous les grèves; la
-pauvre herbe, séchée, écrasée, manque à chaque pas; la terre est comme
-éventrée, et la fondrière, par sa plaie béante, laisse voir jusque dans
-ses entrailles; les couches de calcaire jaunâtre sont mises à nu; on
-marche sur des sables et sur des traînées de cailloux roulés; le Gave
-lui-même disparaît à demi sous des amas de pierres grisâtres, et sort
-péniblement du désert qu’il s’est fait. Ce sol défoncé est aussi laid
-que triste; ces débris sont sales et petits; ils sont d’hier: on sent
-que la dévastation recommence tous les ans. Pour que des ruines soient
-belles, il faut qu’elles soient grandioses ou noircies par le temps; ici
-les pierres viennent d’être déterrées, elles trempent encore dans la
-boue; deux ruisseaux fangeux se traînent dans les effondrements: on
-dirait une carrière abandonnée.
-
-Le bourg de Baréges est aussi vilain que son avenue: tristes maisons,
-mal recrépies; de distance en distance, une longue file de baraques et
-de cahutes de bois, où l’on vend des mouchoirs et de la mauvaise
-quincaillerie. C’est que l’avalanche s’accumule chaque hiver sur la
-gauche dans une crevasse de la montagne, et emporte en glissant un pan
-de rue; ces baraques sont une cicatrice. Les froides vapeurs s’amassent
-ici, le vent s’y engage, et la bourgade est inhabitable l’hiver. Le sol
-est enseveli sous quinze pieds de neige; tous les habitants émigrent:
-on y laisse sept ou huit montagnards avec des provisions, pour veiller
-aux maisons et aux meubles. Souvent ces pauvres gens ne peuvent arriver
-jusqu’à Luz, et restent emprisonnés plusieurs semaines.
-
-L’établissement des bains est misérable, les compartiments sont des
-caves sans air ni lumière; il n’y a que seize cabinets, tous délabrés.
-Les malades sont obligés souvent de se baigner la nuit. Les trois
-piscines sont alimentées par l’eau qui vient de servir aux baignoires;
-celle des pauvres reçoit l’eau qui sort des deux autres. Ces piscines,
-basses, obscures, sont des espèces de prisons étouffantes et
-souterraines. Il faut avoir beaucoup de santé pour y guérir.
-
-L’hôpital militaire, relégué au nord de la bourgade, est un triste
-bâtiment crépissé, dont les fenêtres s’alignent avec une régularité
-militaire. Les malades enveloppés d’une capote grise trop large, montent
-un à un la pente nue et s’asseyent entre les pierres; ils se chauffent
-au soleil pendant des heures entières, et regardent devant eux d’un air
-résigné. Les journées d’un malade sont si longues! Ces figures amaigries
-reprennent un air de gaieté quand un camarade passe; on échange une
-plaisanterie: même à l’hôpital, même à Baréges, un Français reste
-Français!
-
-On rencontre de vieux pauvres en béquilles, malades, qui montent la rue
-si roide. Ces visages rougis par les intempéries de l’air, ces
-lamentables membres repliés ou tordus, ces chairs gonflées ou
-affaissées, ces yeux mornes, déjà morts, font peine à voir. A cet âge,
-habitués à la misère, ils doivent ne sentir que la souffrance du moment,
-ne point s’affliger du passé, ne plus s’inquiéter de l’avenir. On a
-besoin de penser que leur âme engourdie vit comme une machine. Ce sont
-les ruines de l’homme auprès des ruines du sol.
-
-L’aspect de l’ouest est encore plus sombre. Une masse énorme de pics
-noirâtres et neigeux cerne l’horizon. Ils sont suspendus sur la vallée
-comme une menace éternelle. Ces arêtes, si âpres, si multipliées, si
-anguleuses, donnent à l’œil la sensation d’une dureté invincible. Il en
-vient un vent froid, qui pousse vers Baréges de pesants nuages; les
-seules choses gaies sont les deux ruisseaux diamantés qui bordent la rue
-et babillent bruyamment sur les cailloux bleus.
-
-
-VI.
-
-Nous avons lu ici pour nous consoler, quelques lettres charmantes; en
-voici une du petit duc du Maine, âgé de sept ans, que Mme de Maintenon
-avait amené pour le guérir. Il écrivait à sa mère, Mme de Montespan, et
-la lettre devait certainement passer sous les yeux du roi. Quelle école
-de style que cette cour!
-
-«Je m’en vas écrire toutes les nouvelles du logis pour te divertir, mon
-cher petit cœur, et j’écrirai bien mieux quand je penserai que c’est
-pour vous, madame. Mme de Maintenon passe tous les jours à filer, et, si
-l’on la laissait faire, elle y passerait les nuits, ou à écrire. Elle
-travaille tous les jours pour mon esprit; elle espère bien d’en venir à
-bout, et le mignon aussi, qui fera ce qu’il pourra pour en avoir,
-mourant d’envie de plaire au roi et à vous. J’ai lu en venant l’histoire
-de César, je lis à présent celle d’Alexandre et je commencerai bientôt
-celle de Pompée. La Couture n’aime pas à me prêter les jupes de Mme de
-Maintenon, quand je veux me déguiser en fille. J’ai reçu la lettre que
-vous écrivez au cher petit mignon; j’en ai été ravi; je ferai ce que
-vous me dites, quand ce ne serait que pour vous plaire; car je vous aime
-au superlatif. Je fus charmé, et je le suis encore, du petit signe de
-tête que le roi me fit quand je partis, mais fort mal content de ce que
-tu ne me paraissais pas affligée: tu étais belle comme un ange.»
-
-Peut-on être plus gracieux, plus flatteur, plus insinuant, plus précoce?
-Il fallait plaire en ce temps, plaire à des gens du monde, et d’esprit
-vif. Jamais on ne fut plus agréable: c’est que jamais on n’eut plus
-grand besoin d’être agréable. Celui-ci, élevé parmi les jupes des
-femmes, a pris dès l’abord leur vivacité, leurs coquetteries, leurs
-sourires. On voit qu’il monte sur les genoux, qu’il est embrassé, qu’il
-embrasse, qu’il amuse; il n’y a point de plus joli bijou de salon.
-
-Mme de Maintenon, dévote, circonspecte et politique, écrit aussi, mais
-avec la netteté et la brièveté d’une abbesse mondaine ou d’un président
-en jupon. «Vous voyez que je prends courage dans un lieu plus affreux
-que je ne puis vous le dire; pour comble de misère, nous y gelons. La
-compagnie y est mauvaise; on nous respecte et on nous ennuie. Toutes nos
-femmes sont toujours malades; ce sont des badaudes qui ont trouvé le
-monde bien grand dès qu’elles ont été à Étampes.»
-
-Nous nous sommes amusés de cette moquerie sèche, dédaigneuse, bien
-taillée, un peu écourtée, et j’ai soutenu à Paul que Mme de Maintenon
-ressemble aux ifs de Versailles, éteignoirs en brosse et trop tondus.
-Là-dessus j’ai dit force mal des paysages au dix-septième siècle, de Le
-Nôtre, de Poussin et de sa nature architecturale, de Leclerc, de
-Perelle, et de leurs arbres abstraits, officiels, dont le feuillage,
-arrondi majestueusement, ne convient à aucune espèce connue. Il m’a
-semoncé vertement, selon sa coutume, m’appelant esprit étroit; il
-soutient que tout est beau, qu’il faut seulement se mettre au point de
-vue. Voici à peu près son raisonnement:
-
-Il prétend que les choses nous plaisent par contraste, et que pour des
-âmes différentes, les choses belles sont différentes. «Un jour, dit-il,
-je voyageais avec des Anglais dans la Champagne, par un jour nuageux de
-septembre. Ils trouvaient les plaines horribles, et moi, admirables. Les
-guérets mornes s’étendaient comme une mer jusqu’au bord de l’horizon,
-sans rencontrer une colline. Les tiges du blé scié ras teignaient le sol
-d’un jaune blafard; la campagne semblait couverte d’un vieux manteau
-mouillé. Ici des lignes d’ormes bossus; çà et là un maigre carré de
-sapins; plus loin, une chaumière de craie avec sa mare blanche; de
-sillon en sillon, le soleil traînait sa lumière malade, et la terre vide
-de son fruit, ressemblait à une femme morte en couches de qui on a
-retiré l’enfant.
-
-«Mes compagnons s’ennuyaient fort et maudissaient la France. Leur âme,
-tendue par les âpres passions politiques, par la morgue nationale, par
-la roideur de la morale biblique, avait besoin de repos. Ils
-souhaitaient une campagne riante et fleurie, de molles prairies
-silencieuses, de beaux ombrages amplement et harmonieusement groupés sur
-le penchant des collines. Les paysans hâlés, au visage terne, assis près
-d’une mare de boue, leur répugnaient. Ils pensaient pour se reposer à
-de jolis cottages entourés de gazons frais, bordés de chèvrefeuilles
-roses. Rien de plus raisonnable. Un homme obligé de se tenir droit et
-roide trouve que la plus belle attitude est d’être assis.
-
-«Vous allez à Versailles, et vous vous récriez contre le goût du
-dix-septième siècle. Ces eaux compassées et monumentales, les sapins
-façonnés au tour, ces entassements d’escaliers rectangulaires, ces
-arbres alignés comme des grenadiers à la parade, vous rappellent la
-classe de géométrie et l’école de peloton. Rien de mieux. Mais cessez un
-instant de juger d’après vos habitudes et vos besoins d’aujourd’hui.
-Vous vivez seul ou en famille, dans un troisième étage à Paris, et vous
-allez, quatre heures par semaine, dans des salons de trente personnes.
-Louis XIV vivait huit heures par jour, tous les jours, toute l’année en
-public, et ce public comprenait tous les seigneurs de France. Il tenait
-salon en plein air; ce salon est le parc de Versailles. Pourquoi lui
-demander les agréments d’une vallée? Il faut ces charmilles égalisées
-pour ne point accrocher les habits brodés. Il faut ces gazons nivelés et
-rasés pour ne point mouiller les souliers à talons. Les duchesses feront
-cercle autour de ces pièces d’eau circulaires. Rien de mieux choisi que
-ces escaliers immenses et uniformes pour étaler les robes lamées de
-trois cents dames. Ces larges allées, qui vous semblent vides, étaient
-majestueuses quand cinquante seigneurs en brocart et en dentelles y
-promenaient leurs cordons bleus et leurs beaux saluts. Nul jardin n’est
-mieux fait pour se montrer en grand costume et en grande compagnie, pour
-faire la révérence, pour causer, pour nouer des intrigues de galanterie
-et d’affaires. Vous voulez vous reposer, être seul, rêver; allez
-ailleurs; vous vous êtes trompé de porte: mais le ridicule suprême
-serait de blâmer un salon d’être un salon.
-
-«Comprenez donc que notre goût moderne sera aussi passager que
-l’antique; ce qui veut dire qu’il est justement aussi raisonnable et
-aussi sot. Nous avons le droit d’admirer les sites sauvages, comme jadis
-on avait le droit de s’ennuyer dans les sites sauvages. Rien de plus
-laid qu’une vraie montagne au dix-septième siècle. Elle rappelait mille
-idées de malheur. Les gens qui sortaient des guerres civiles et de la
-demi-barbarie pensaient aux famines, aux longues traites à cheval sous
-la pluie et dans la neige, au mauvais pain noir mêlé de paille, aux
-hôtelleries boueuses, empestées de vermine. Ils étaient las de la
-barbarie, comme nous sommes las de la civilisation. Aujourd’hui les rues
-sont si propres, les gendarmes si abondants, les maisons si bien
-alignées, les mœurs si paisibles, les événements si petits et si bien
-prévus, qu’on aime la grandeur et l’imprévu. Le paysage change comme la
-littérature: elle fournissait alors de longs romans doucereux et des
-dissertations galantes; elle fournit aujourd’hui de la poésie violente
-et des drames physiologistes. Le paysage est une littérature non écrite;
-il est comme elle une sorte de flatterie adressée à nos passions, ou de
-nourriture offerte à nos besoins. Ces vieilles montagnes dévastées, ces
-pointes blessantes, hérissées par myriades, ces formidables fissures
-dont la paroi perpendiculaire plonge d’un élan jusqu’en des profondeurs
-invisibles; ce chaos de croupes monstrueuses qui s’entassent et
-s’écrasent comme un troupeau effaré de léviathans; cette domination
-universelle et implacable du roc nu, ennemi de la vie, nous délasse de
-nos trottoirs, de nos bureaux et de nos boutiques. Vous ne l’aimez que
-pour cette cause, et cette cause ôtée, vous y répugneriez autant que Mme
-de Maintenon.
-
---De sorte qu’il y a cinquante beautés, une par siècle.
-
---Certainement.
-
---Alors il n’y en a point.
-
---C’est comme si vous disiez qu’une femme est nue parce qu’elle a
-cinquante robes.»
-
-
-
-
-CAUTERETS
-
-
-I
-
-Cauterets est un bourg au fond d’une vallée, assez triste, pavé, muni
-d’un octroi. Hôteliers, guides, tout un peuple affamé nous investit;
-mais nous avons beaucoup de force d’âme, et, après une belle résistance,
-nous obtenons le droit de regarder et de choisir.
-
-Cinquante pas plus loin, nous sommes raccrochés par des servantes, des
-enfants, des loueurs d’ânes, des garçons qui par hasard viennent se
-promener autour de nous. On nous offre des cartes, on nous vante
-l’emplacement, la cuisine, on nous accompagne, casquette en main,
-jusqu’au bout du village; en même temps on écarte à coups de coude les
-compétiteurs: «c’est mon voyageur, je te rosse si tu approches.» Chaque
-hôtel a ses recruteurs à l’affût; ils chassent, l’hiver à l’isard, l’été
-au voyageur.
-
-[Illustration: Cauterets. (Page 194.)]
-
-Ce bourg a plusieurs sources: celle du Roi guérit Abarca, roi d’Aragon:
-celle de César rendit, dit-on, la santé au grand César. Il faut de la
-foi en histoire comme en médecine.
-
-Par exemple, au temps de François Iᵉʳ, les Eaux-Bonnes guérissaient les
-blessures; elles s’appelaient _eaux d’arquebusades_; on y envoya les
-soldats blessés à Pavie. Aujourd’hui elles guérissent les maladies de
-gorge et de poitrine. Dans cent ans, elles guériront peut-être autre
-chose; chaque siècle, la médecine fait un progrès.
-
-«Autrefois, dit Sganarelle, le foie était à droite et le cœur à gauche,
-nous avons réformé tout cela.»
-
-Un médecin célèbre disait un jour à ses élèves: «Employez vite ce remède
-pendant qu’il guérit encore.» Les médicaments ont des modes comme les
-chapeaux.
-
-Que peut-on dire contre celle-ci? Le climat est chaud, la gorge abritée,
-l’air pur; la gaieté du soleil égaye. En changeant d’habitudes, on
-change de pensées; les idées noires s’en vont. L’eau n’est pas mauvaise
-à boire; on a fait un joli voyage; le moral guérit le physique: sinon,
-on a espéré pendant deux mois. Et qu’est-ce, je vous prie, qu’un remède,
-sinon un prétexte pour espérer? On prend patience et plaisir jusqu’à ce
-que le mal ou le malade s’en aille, et tout est pour le mieux dans le
-meilleur des mondes.
-
-
-II.
-
-A quelques lieues de là, entre les précipices, dort le lac de Gaube.
-L’eau verte, profonde de trois cents pieds, a des reflets d’émeraude.
-Les têtes chauves des monts s’y mirent avec une sérénité divine. La fine
-colonne des pins s’y réfléchit aussi nette que dans l’air; dans le
-lointain, les bois vêtus d’une vapeur bleuâtre viennent tremper leurs
-pieds dans son eau froide, et l’énorme Vignemale, taché de neige, le
-ferme de sa falaise. Quelquefois un reste de brise vient le plisser, et
-toutes ces grandes images ondulent; la Diane de Grèce, la vierge
-chasseresse et sauvage l’eût pris pour miroir.
-
-Comme on la voit renaître, en de pareils sites! ses marbres sont tombés,
-ses fêtes sont évanouies; mais au frissonnement des sapins, au bruit des
-glaciers qui craquent, devant l’éclat d’acier de ces eaux chastes, elle
-reparaît comme une vision. Toute la nuit, dans les clameurs du vent, les
-pâtres pouvaient entendre l’aboiement de ses lévriers et le sifflement
-de ses flèches; le chœur indompté de ses nymphes courait à travers les
-précipices; la lune luisait sur leurs épaules d’argent et sur la pointe
-de leurs lances. Au matin elle venait laver ses bras dans le lac; et
-plus d’une fois on l’avait vue debout sur une cime, les yeux fixes, le
-front sévère; son pied foulait la neige sanglante, et sous le soleil
-d’hiver brillaient ses seins de vierge.
-
-
-III.
-
-La Diane du pays est plus aimable; c’est la vive et gracieuse Marguerite
-de Navarre, sœur et libératrice de François Iᵉʳ. Elle venait à ces eaux
-avec sa cour, ses poëtes, ses musiciens, ses savants, poëte elle-même et
-théologienne, infiniment curieuse, lisant le grec, apprenant l’hébreu,
-occupée de calvinisme. Au sortir de la routine et de la discipline du
-moyen âge, les disputes de dogme et les épines de l’érudition
-paraissaient agréables, même aux dames; Jeanne Grey, Élisabeth, s’en
-mêlaient: c’était une mode, comme deux siècles plus tard il fut de bon
-goût de disputer sur Newton et sur l’existence de Dieu. L’évêque de
-Meaux écrivait à Marguerite: «Madame, s’il y avait au bout du monde un
-docteur qui, par un seul verbe abrégé, vous pût apprendre de la
-grammaire autant qu’il est possible d’en savoir, et un autre de la
-rhétorique, et un autre de la philosophie, et aussi des sept arts
-libéraux, chacun par un verbe abrégé, vous y courriez comme au feu.»
-Elle y courait et s’encombrait. Ce lourd butin philosophique opprimait
-sa pensée frêle encore. Ses poésies pieuses sont enfantines comme les
-odes que fit Racine à Port-Royal. Que nous avons eu de peine à sortir
-du moyen âge! L’esprit plié, faussé et tordu, avait contracté les façons
-d’un enfant de chœur.
-
-Un poëte du pays composa sur elle une jolie chanson que voici:
-
- Aüs Thermés de Toulouso,
- Uë fontaine claru y a.
- Bagnan s’y paloumettos (colombes)
- Aü nombre soun de tres.
- Tant s’y soun bagnadette (baignées)
- Pendant dus ou tres més,
- Qu’an près la bouladette (envolées)
- Taü haüt de Cauterès.
- Digat-mé, paloumettes,
- Qui y ey à Cauterès?
- «Lou rey et la reynette
- Si bagnay dab (avec) nous tres.
- Lou rey qu’a üe cabano
- Couberto qu’ey de flous (fleurs);
- La reyne que n’a gu’aüte,
- Couberto qu’ey d’amous (d’amour).»
-
-Ceci n’est-il point gracieux et tout méridional? Marguerite est moins
-poétique, plus française; ses vers ne sont pas brillants, mais parfois
-très-touchants, à force de tendresse vraie et simple.
-
- Car quand je puis auprès de moi tenir
- Celui que j’aime, mal ne me peut venir.
-
-Une imagination mesurée, un cœur de femme tout dévoué et inépuisable en
-dévouements, beaucoup de naturel, de clarté, d’aisance, l’art de conter
-et de sourire, la malice agréable et jamais méchante, n’est-ce point
-assez pour aimer Marguerite et lire ici l’Heptaméron?
-
-
-IV.
-
-Elle fit ici cet Heptaméron; il paraît qu’un voyage aux eaux était moins
-sûr alors qu’aujourd’hui.
-
-«Le 1ᵉʳ jour de septembre, que les bains des monts Pyrénées commencent
-d’entrer en vertu, se trouvèrent à ceux de Caulderets plusieurs
-personnes tant de France, Espagne, que d’autres lieux; les uns pour
-boire l’eau, les autres pour s’y baigner, les autres pour prendre de la
-fange, qui sont choses si merveilleuses, que les malades abandonnés des
-médecins s’en retournent tous guéris. Mais sur le temps de leur retour,
-vinrent des pluies si grandes, qu’il semblait que Dieu eût oublié la
-promesse qu’il avait faite à Noé de ne plus détruire le monde par eau;
-car toutes les cabanes et logis dudit Caulderets furent si remplis d’eau
-qu’il fut impossible d’y demeurer.
-
-«Les seigneurs français et dames, pensant retourner aussi facilement à
-Tarbes comme ils étaient venus, trouvèrent les petits ruisseaux si crus
-qu’à peine purent-ils les gayer. Mais quand ce vint à passer le Gave
-béarnais, qui en allant n’avait point deux pieds de profondeur, le
-trouvèrent tant grand et impétueux, qu’ils se détournèrent pour
-chercher les ponts, lesquels, pour n’être que de bois, furent emportés
-par la véhémence de l’eau. Et quelques-uns, cuidant rompre la violence
-du cours pour s’assembler plusieurs ensemble, furent emportés si
-promptement, que ceux qui voulaient les suivre perdirent le pouvoir et
-le désir d’aller après.» Sur quoi ils se séparèrent cherchant chacun un
-chemin. «Deux pauvres dames, à demi-lieue deçà Pierrefitte, trouvèrent
-un ours descendant de la montagne, devant lequel elles prirent leur
-course à si grande hâte que leurs chevaux à l’entrée du logis tombèrent
-morts sous elles; deux de leurs femmes, qui étaient venues longtemps
-après, leur contèrent que l’ours avait tué tous leurs serviteurs.
-
-«Ainsi qu’ils étaient tous à la messe, il va entrer en l’église un homme
-tout en chemise, fuyant comme si quelqu’un le chassait et poursuivait.
-C’était un de leurs compagnons nommé Guébron, lequel leur conta comme
-étant dans une cabane auprès de Pierrefitte, arrivèrent trois hommes,
-lui étant au lit; mais lui tout en chemise, avec son épée seulement, en
-blessa si bien un qu’il demeura sur la place, et, pendant que les deux
-autres s’amusèrent à recueillir leur compagnon, pensa qu’il ne pouvait
-se sauver sinon à fuir, comme le moins chargé d’habillement.
-
-«L’abbé de Saint-Savin leur fournit les meilleurs chevaux qui fussent
-en Lavedan, de bonnes capes de Béarn, force vivres, et de gentils
-compagnons pour les mener sûrement dans les montagnes.»
-
-Mais il fallait bien s’occuper un peu, en attendant que le Gave fût
-dégonflé. Le matin on allait trouver Mme Oysille, la plus âgée des
-dames; on écoutait dévotement la messe avec elle; après quoi «elle ne
-manquait pas d’administrer la salutaire pâture, qu’elle tirait de la
-lecture des actes des saints et glorieux apôtres de Jésus-Christ.»
-L’après-midi était employée d’une façon très-différente: «ils allaient
-dans un beau pré, le long de la rivière du Gave, où les arbres sont si
-feuillus que le soleil ne saurait percer l’ombre ni échauffer la
-fraîcheur, et s’asseyaient sur l’herbe verte, qui est si molle et
-délicate qu’il ne leur fallait ni carreaux ni tapis.» Et chacun à son
-tour contait une aventure galante, avec détails infiniment naïfs et
-singulièrement précis. Il y en avait sur les maris et encore plus sur
-les moines. L’aimable théologienne est petite-fille de Boccace et
-grand’mère de La Fontaine.
-
-Cela nous choque et n’est point choquant. Chaque siècle a son degré de
-décence, lequel est pruderie pour tel autre et polissonnerie pour tel
-autre. Les Chinois trouvent horriblement immodestes nos pantalons et nos
-manches d’habits collants; je sais une dame, Anglaise à la vérité,
-laquelle n’admet que deux parties dans le corps, le pied et l’estomac:
-tout autre mot est indécent; de sorte que lorsque son petit garçon fait
-une chute, la gouvernante doit dire: «Madame, M. Henri est tombé sur
-l’endroit où le haut des pieds rejoint le bas de l’estomac.»
-
-Les habitudes du seizième siècle étaient fort différentes. Les seigneurs
-vivaient un peu en hommes du peuple; c’est pourquoi ils parlaient un peu
-en hommes du peuple. Bonnivet et Henri II s’amusaient à sauter comme des
-écoliers, et franchissaient des fossés de vingt-trois pieds. Quand Henri
-VIII d’Angleterre eut salué François Iᵉʳ, au camp du Drap-d’Or, il
-l’empoigna à bras-le-corps, et voulut par gaieté le jeter par terre;
-mais le roi, bon lutteur, le mit à bas par un croc-en-jambe. Imaginez
-aujourd’hui l’empereur Napoléon accueillant de cette façon à Tilsitt
-l’empereur Alexandre. Les dames étaient tenues d’être robustes et agiles
-comme nos paysannes. Pour aller en soirée, il fallait monter à cheval;
-Marguerite, en Espagne, craignant d’être retenue, fit en huit jours les
-traites qu’un bon cavalier eût mis quinze jours à faire; il fallait se
-garder des voies de fait; elle eut un jour besoin contre Bonnivet de ses
-deux poings et de tous ses ongles. Parmi de pareilles mœurs, le mot cru
-n’était que le mot naturel; elles l’entendaient à table tous les jours,
-et orné des plus beaux commentaires. Brantôme vous décrira la coupe où
-certains seigneurs les faisaient boire, et Cellini vous rapportera les
-discours qu’on tenait à la duchesse de Ferrare. Une vachère aujourd’hui
-en aurait honte. Les étudiants entre eux hasardent à peine, étant gris,
-ce que les filles d’honneur de Catherine de Médicis chantaient à plein
-gosier et à plein cœur. Pardonnez à notre pauvre Marguerite; proportion
-gardée, elle est délicate et décente, et songez que dans deux cents ans
-peut-être, vous aussi, monsieur et madame, vous paraîtrez des polissons.
-
-
-V.
-
-Parfois ici, après un jour brûlant, les nuages s’amassent, l’air est
-étouffant, on se sent malade, et un orage éclate. Il y en eut un cette
-nuit: à chaque minute, le ciel s’ouvrait, fendu par un éclair immense,
-et la voûte des ténèbres se levait tout entière comme une tente. La
-lumière éblouissante dessinait à une lieue de distance les lignes des
-cultures et les formes des arbres. Les glaciers flamboyaient avec des
-lueurs bleuâtres: les pics déchiquetés se dressaient subitement à
-l’horizon comme une armée de spectres. La gorge était illuminée dans ses
-profondeurs; ses blocs entassés, ses arbres accrochés aux roches, ses
-ravines déchirées, son Gave écumant, apparaissaient dans une blancheur
-livide, et s’évanouissaient comme les visions fugitives d’un monde
-tourmenté et inconnu. Bientôt la grande voix du tonnerre roula dans les
-gorges; les nuages qui le portaient rampaient à mi-côte et venaient se
-choquer entre les roches; la foudre éclatait comme une décharge
-d’artillerie. Le vent se leva et la pluie vint. La plaine inclinée des
-cimes s’ouvrait sous ses rafales; la draperie funèbre des sapins était
-collée aux flancs de la montagne. Une plainte traînante sortait des
-pierres et des arbres. Les longues raies de la pluie brouillaient l’air;
-on voyait sous les éclairs l’eau ruisseler, inonder les cimes, descendre
-des deux versants, glisser en nappe sur les rochers, et de toutes parts
-à flots précipités courir au Gave. Le lendemain, les routes étaient
-fendues de fondrières, les arbres pendaient par leurs racines
-saignantes, des pans de terre avaient croulé, et le torrent était un
-fleuve.
-
-
-
-
-SAINT-SAVIN
-
-
-I
-
-Sur une colline, au bord de la route, sont les restes de l’abbaye de
-Saint-Savin. La vieille église fut, dit-on, bâtie par Charlemagne; les
-pierres croulent, rongées et roussies; les dalles, disjointes, sont
-incrustées de mousse; du jardin, le regard embrasse la vallée brunie par
-le soir; le Gave, qui tourne, élève déjà dans l’air sa traînée de fumée
-pâle.
-
-Il était doux ici d’être moine: c’est en de tels lieux qu’il faut lire
-l’_Imitation_; c’est en de tels lieux qu’on l’a écrite. Pour une âme
-délicate et noble, un couvent était alors le seul refuge; tout la
-blessait et la rebutait alentour.
-
-Alentour, quel horrible monde! Des seigneurs brigands qui pillent les
-voyageurs et s’égorgent entre eux; des artisans et des soudards qui
-s’emplissent de viandes et s’accouplent en brutes; des paysans dont on
-brûle la hutte, dont on viole la femme, qui par désespoir et par faim
-s’en vont au sabbat. Nul souvenir de bien, nul espoir de mieux. Qu’il
-est doux de renoncer à l’action, à la compagnie, à la parole, de se
-cacher, d’oublier toutes les choses extérieures, et d’écouter dans la
-sécurité et dans la solitude les voix divines qui, semblables à des
-sources recueillies, murmurent pacifiquement au fond du cœur!
-
-Ici qu’il est aisé d’oublier le monde! Ni livres, ni nouvelles, ni
-sciences; personne ne voyage et personne ne pense. Cette vallée est tout
-l’univers; de temps en temps, un paysan, un homme d’armes passe. Un
-instant après, il est passé; l’esprit n’en a pas gardé plus de traces
-que la route vide. Tous les matins, les yeux retrouvent les grands bois
-reposés sur la croupe des montagnes, et les assises de nuages allongées
-au bord du ciel. Les rocs s’éclairent, la cime des forêts tremble sous
-la brise qui s’élève, l’ombre tourne au pied des chênes, et l’esprit
-prend le calme et la monotonie de ces lents spectacles dont il se
-nourrit. Cependant les répons des moines bourdonnent vaguement dans la
-chapelle; puis leurs pas mesurés bruissent dans les hauts corridors.
-Chaque jour les mêmes heures ramènent les mêmes impressions et les mêmes
-images. L’âme se vide des idées mondaines, et le rêve divin, qui
-commence à couler en elle, amasse peu à peu le flot silencieux qui va
-l’emplir.
-
-Loin d’elle la science et les traités de doctrine. Ils tarissent ce flot
-au lieu de l’accroître. Tant de mots augmenteront-ils la paix et la
-tendresse intérieure? «Le royaume de Dieu n’est pas dans les discours,
-mais dans la piété.» Il faut que le cœur s’agite, que les larmes
-coulent, que les bras s’ouvrent vers un lieu invisible, et ce trouble
-subit ne sera point l’œuvre des livres, mais l’attouchement de la main
-divine. C’est cette main «qui élèvera en un moment l’âme humble;» c’est
-elle «qui enseigne sans bruits de paroles, sans confusion de sentiments,
-sans faste d’ambition, sans combat d’arguments.» Une lumière perce, et
-tout d’un coup les yeux voient comme une nouvelle terre et un nouveau
-ciel.
-
-Les hommes du siècle n’aperçoivent dans les événements que les
-événements eux-mêmes; le solitaire découvre derrière le voile des êtres
-la présence et la volonté de Dieu. C’est lui qui par le soleil échauffe
-la terre, et par les pluies la rafraîchit. C’est lui qui soutient les
-montagnes et les enveloppe, au soleil couché, dans le repos de la nuit.
-Le cœur sent partout, autour des choses et dans l’intérieur des choses,
-une bonté immense, comme un vague océan de clarté qui pénètre et anime
-le monde; il s’y confie et s’y abandonne, comme un enfant qui le soir
-s’endort sur les genoux de sa mère. Cent fois par jour les choses
-divines lui deviennent palpables. La lumière ruisselle dans la brume
-matinale, aussi chaste que le front de la Vierge; les étoiles luisent
-comme des yeux célestes, et là-bas, quand le soleil tombe, les nuages
-s’agenouillent au bord du ciel, comme un chœur enflammé de séraphins.
-
-Les païens étaient bien aveugles dans leurs pensées sur la grandeur de
-la nature. Qu’est-ce que notre terre, sinon un petit défilé entre deux
-mondes éternels? Là-dessous, sous nos pieds, sont les réprouvés et leurs
-peines; ils hurlent dans leurs cavernes, et le sol tremble; sans le
-signe de Dieu, ces murs demain seraient engloutis dans leur abîme; ils
-en sortent souvent par les précipices déserts; les passants entendent
-leurs éclats de rire dans les cascades; derrière ces hêtres bosselés, on
-a vu parfois leurs visages grimaçants, leurs yeux de flamme, et plus
-d’un pâtre, qui la nuit s’est égaré vers leur repaire, a été retrouvé le
-matin les cheveux hérissés et le col tordu. Mais là-haut, dans l’azur,
-au-dessus du cristal, sont les anges; la voûte maintes fois s’est
-ouverte, et, dans une traînée de lumière, les saints ont paru plus
-rayonnants que l’argent fondu, subitement entrevus, puis tout d’un coup
-évanouis. Un moine les a vus; le dernier abbé a connu par eux, dans une
-vision, la source qui l’a guéri de ses maladies. Un autre, il y a bien
-longtemps, chassant un jour les bêtes sauvages vit un grand cerf
-s’arrêter devant lui, les yeux pleins de larmes; ayant regardé, il
-aperçut sur sa ramure la croix de Jésus-Christ, tomba à genoux, et, de
-retour au couvent, vécut trente ans dans sa cellule, sans vouloir
-sortir, faisant pénitence. Un autre, tout jeune, étant allé dans la
-forêt de pins, entendit de loin un rossignol qui chantait
-merveilleusement; il avança étonné, et il lui sembla que toutes les
-choses se transfiguraient: les ruisseaux coulaient comme un long flot de
-larmes, et d’autres fois lui paraissaient pleins de perles; les franges
-violettes des sapins luisaient magnifiquement, comme une étole, sur
-leurs troncs funèbres. Les rayons couraient sur les feuilles, empourprés
-et bleuis comme par des vitraux; des fleurs d’or et de velours ouvraient
-leur cœur sanglant au milieu des roches. Il approcha de l’oiseau, qu’il
-ne vit pas entre les branches, mais qui chantait aussi bien que les plus
-belles orgues, avec des sons si perçants et si tendres, que son cœur
-tout à la fois se déchira et se fondit. Il ne vit plus rien de ce qui
-était autour de lui, et il lui sembla que son âme se détachait de sa
-poitrine, et s’en allait jusqu’à l’oiseau, et se confondait avec la voix
-qui montait toujours plus vibrante par un chant de ravissement et
-d’angoisses, comme si c’eût été le discours intérieur du Christ avec son
-père lorsqu’il mourait sur la croix. Étant revenu vers le couvent, il
-s’étonna de trouver que les murs tout neufs étaient devenus bruns comme
-de vieillesse, et que les petits tilleuls dans le jardin étaient
-maintenant de grands arbres, et que nul visage de moine ne lui était
-connu, et que personne ne se souvenait de l’avoir vu. A la fin, un vieux
-moine infirme se rappela qu’on lui avait parlé autrefois d’un novice,
-lequel était allé, il y avait de cela cent ans, dans la forêt de pins,
-mais n’était pas revenu, tellement que nul n’avait su jamais ce qui lui
-était arrivé. Ainsi vivront oubliés et ravis ceux qui écouteront les
-voix intérieures. Dieu nous enveloppe, et il ne faut que nous abandonner
-à lui pour le sentir.
-
-Car il ne se communique pas seulement par les choses du dehors; il est
-en nous, et nos pensées sont ses paroles. Celui qui se retire en
-soi-même, et qui n’écoute plus les nouvelles de ce monde, et qui efface
-de son esprit les raisonnements et les imaginations, et qui se tient
-dans l’attente et le silence et la solitude, voit peu à peu se lever en
-lui une pensée qui n’est pas la sienne, qui vient et s’en va sans qu’il
-le veuille et quoi qu’il veuille, qui l’occupe et l’enchante, comme ces
-paroles qu’on entend en rêve et qui assoupissent l’âme de leur chant
-mystérieux. Elle écoute et n’aperçoit plus la fuite des heures; toutes
-ses puissances s’arrêtent, et ses mouvements ne sont plus que les
-impressions qui lui viennent d’en haut. Le Christ parle, elle répond;
-elle demande, et il enseigne; elle s’afflige, et il console. «Mon fils,
-je t’apprendrai maintenant la voie de la paix et de la vraie
-liberté.--Faites-le, Seigneur, comme vous le dites, car il m’est
-agréable d’entendre.--Étudie-toi, mon fils, à faire plutôt la volonté
-des autres que la tienne. Préfère toujours d’avoir moins que plus.
-Cherche toujours la place inférieure et à être au-dessous des autres. Un
-tel homme entre promptement dans la paix et le repos.--Seigneur, votre
-discours est bref, mais il contient en soi beaucoup de perfection. Il
-est petit en paroles, mais plein de pensée et abondant en fruit.» Que
-tout est languissant auprès de cette compagnie divine! Comme tout ce qui
-s’en écarte est laid! «Quand Jésus est là, tout est bien, et rien ne
-paraît difficile. Quand Jésus est absent, tout est pénible. Quand Jésus
-ne parle pas au dedans, toute consolation est vide; mais si Jésus
-prononce seulement un mot, on sent une grande consolation. Que tu es
-aride et dur sans Jésus! Que tu es insensé et vain, si tu désires
-quelque chose en dehors de Jésus! N’est-ce pas une plus grande perte que
-de perdre tout l’univers? Celui qui a trouvé Jésus a trouvé un bon
-trésor, bien plus, un trésor au-dessus de tout bien. Et celui qui perd
-Jésus perd beaucoup trop et bien plus que tout l’univers. Celui-là est
-très-pauvre qui vit sans Jésus, et celui-là est très-riche qui est bien
-avec Jésus. C’est un grand art que de savoir converser avec Jésus, et
-une grande science que de savoir retenir Jésus. Sois humble et
-pacifique, et Jésus sera avec toi. Sois dévoué et paisible, et Jésus
-demeurera avec toi. Tu peux promptement faire fuir Jésus et perdre sa
-grâce, si tu te détournes vers les choses extérieures. Et si tu le fais
-fuir, et que tu le perdes, vers qui te réfugieras-tu, et qui
-chercheras-tu alors pour ami? Sans ami, tu ne peux vivre bien, et si
-Jésus n’est pas ton ami au-dessus de tous les autres, tu seras trop
-triste et abandonné.--Voici mon Dieu et tout. Que veux-je de plus, et
-que puis-je désirer de plus heureux? Mon Dieu est tout: cette parole est
-assez pour qui comprend, et la répéter souvent est doux pour qui aime.»
-
-Plusieurs moururent de cet amour, perdus dans des extases, ou noyés
-d’une langueur divine. Ce sont les grands poëtes du moyen âge.
-
-
-
-
-GAVARNIE
-
-
-I
-
-De Luz à Gavarnie il y a six lieues.
-
-Il est enjoint à tout être vivant et pouvant monter un cheval, un mulet,
-un quadrupède quelconque, de visiter Gavarnie; à défaut d’autres bêtes,
-il devrait, toute honte cessant, enfourcher un âne. Les dames et les
-convalescents s’y font conduire en chaise à porteurs.
-
-Sinon, pensez quelle figure vous ferez au retour.
-
-«Vous venez des Pyrénées, vous avez vu Gavarnie?
-
---Non.
-
---Pourquoi donc êtes-vous allé aux Pyrénées?»
-
-Vous baissez la tête, et votre ami triomphe, surtout s’il s’est ennuyé à
-Gavarnie. Vous subissez une description de Gavarnie, d’après la dernière
-édition du guide-manuel. Gavarnie est un spectacle sublime; les
-touristes se dérangent de vingt lieues pour le voir; la duchesse
-d’Angoulême se fit porter jusqu’aux dernières roches; lord Bute s’écria,
-lorsqu’il vint là pour la première fois: «Si j’étais encore au fond de
-l’Inde, et que je soupçonnasse l’existence de ce que je vois en ce
-moment, je partirais sur-le-champ pour en jouir et pour l’admirer!» Vous
-êtes accablé de citations et de superbes sourires; vous êtes convaincu
-de paresse, de lourdeur d’esprit, et, comme disent certains voyageurs
-anglais, _d’insensibilité inesthétique_.
-
-Il n’y a que deux ressources: apprendre par cœur une description ou
-faire le voyage. J’ai fait le voyage, et je vais donner la description.
-
-
-II.
-
-On part à six heures du matin, par la route de Scia, dans le brouillard,
-sans rien voir d’abord que de grandes formes confuses d’arbres et de
-rochers. Au bout d’un quart d’heure, nous entendons sur le sentier un
-bruit de cris aigus qui s’approche: c’était un enterrement qui arrivait
-de Scia. Deux hommes portaient un petit cercueil sous un linceul blanc;
-derrière venaient quatre pâtres en longs manteaux et capuchons bruns, la
-tête baissée, en silence; quatre femmes suivaient en mantes noires.
-C’étaient elles qui poussaient ces lamentations monotones et perçantes;
-on ne savait si elles faisaient une plainte ou une prière. Ils
-marchaient à grands pas dans la froide vapeur, sans s’arrêter ni
-regarder personne, et allaient ensevelir ce pauvre corps dans le
-cimetière de Luz.
-
-A Scia, la route passe sur un petit pont fort élevé, qui domine un autre
-pont grisâtre abandonné. Le double étage d’arcades se courbe
-gracieusement au-dessus du torrent bleu; cependant une clarté pâle
-flotte déjà dans la vapeur diaphane; une gaze dorée ondule sur le Gave;
-le voile aérien s’amincit et va s’évanouir.
-
-Rien ne peut donner l’idée de cette lumière si jeune, timide et
-souriante, qui brille comme les ailes bleuâtres d’une demoiselle
-poursuivie, et s’arrête captive dans un réseau de brume. Au-dessous
-d’elle, l’eau bouillonnante s’engouffre dans un conduit étroit et saute
-comme une écluse. La colonne d’écume, haute de trente pieds, croule avec
-un fracas furieux, et ses vagues glauques, amoncelées dans la profonde
-ravine, s’entre-choquent et se brisent contre une traînée de rocs
-tombés. D’autres blocs énormes, débris de la même montagne, penchent
-au-dessus de la route leurs têtes carrées et leurs chevelures de ronces;
-rangés en file, inexpugnables, ils semblent regarder les tourments du
-Gave, que leurs frères tiennent sous eux écrasé et dompté.
-
-
-III.
-
-Nous tournons un second pont, et nous entrons dans la campagne de
-Gèdres, verdoyante et cultivée, les foins sont en tas; on coupe les
-moissons; nos chevaux marchent entre deux haies de noisetiers; nous
-longeons des vergers; mais la montagne est toujours voisine; le guide
-nous montre un rocher haut comme trois hommes, qui roula il y a deux ans
-et broya une maison.
-
-Nous rencontrons plusieurs caravanes singulières: une bande de jeunes
-prêtres en chapeaux noirs, en gants noirs, en soutane noire retroussée,
-en bas noirs, très-apparents, cavaliers novices qui, à chaque pas,
-sursautent comme le Gave; un gros bonhomme tout rond, en chaise à
-porteurs, les mains croisées sur le ventre, qui nous regarde d’un air
-paterne, et lit son journal; trois dames d’un âge assez mûr,
-très-élancées, très-maigres, très-roides, qui, par dignité, mettent
-leurs bêtes au trot dès que nous nous approchons d’elles. Le cavalier
-servant est un gentilhomme osseux et cartilagineux, fiché
-perpendiculairement sur sa selle, comme un poteau de télégraphe. Nous
-entendons un gloussement aigre, comme d’une poule étranglée, et nous
-reconnaissons la langue anglaise.
-
-Pour la nation française, elle est mal représentée à Gèdres. D’abord
-paraît un long douanier moisi, qui vise le laisser passer des chevaux;
-avec son habit jadis vert, le pauvre homme a l’air d’avoir séjourné une
-semaine dans la rivière. Sitôt qu’il nous lâche, une bande de polissons,
-garçons et filles, fond sur nous: les uns tendent la main, les autres
-veulent nous vendre des pierres: ils font signe au guide d’arrêter; ils
-réclament les voyageurs, deux ou trois tiennent la bride de chaque bête,
-et tous ensemble crient: «La grotte! la grotte!» Force est de se
-résigner et de voir la grotte.
-
-Une servante ouvre une porte, nous fait descendre deux escaliers, jette
-en passant une motte de terre dans une lagune pour réveiller les
-poissons qui dorment, fait six pas sur deux planches. «Eh bien! la
-grotte?--La voilà, monsieur.» Nous voyons un filet d’eau entre deux
-rochers sous des frênes. «Est-ce tout?» Elle ne comprend pas, ouvre de
-grands yeux et s’en va. Nous remontons et nous lisons cet écriteau: _On
-paye dix sous pour visiter la grotte._ L’affaire s’explique: les paysans
-des Pyrénées ont beaucoup d’esprit.
-
-
-IV.
-
-Après Gèdres est une vallée sauvage qu’on nomme le Chaos, et qui est
-bien nommée. Là, au bout d’un quart d’heure, les arbres disparaissent,
-puis les genévriers et les buis, enfin les mousses; on ne voit plus le
-Gave, tous les bruits cessent. C’est la solitude morte et peuplée de
-débris. Trois avalanches de roches et de cailloux écrasés sont
-descendues de la cime jusqu’au fond. L’effroyable marée, haute et longue
-d’un quart de lieue, étale comme des flots ses myriades de pierres
-stériles, et la nappe inclinée semble encore glisser pour inonder la
-gorge. Ces pierres sont fracassées et broyées; leurs cassures vives et
-leurs pointes âpres blessent l’œil; elles se froissent et s’écrasent
-encore. Pas un buisson, pas un brin d’herbe; l’aride traînée grisâtre
-brûle sous un soleil de plomb; ses débris sont roussis d’une teinte
-morne, comme dans une fournaise. Une montagne ruinée est plus désolée
-que toutes les ruines humaines.
-
-Cent pas plus loin, l’aspect de la vallée devient formidable. Des
-troupeaux de mammouths et de mastodontes de pierre gisent accroupis sur
-le versant oriental, échelonnés et amoncelés dans toute la pente. Ces
-croupes colossales reluisent d’une fauve couleur ferrugineuse; les plus
-énormes boivent au bas l’eau du fleuve. Ils semblent chauffer au soleil
-leur peau bronzée, et dormir, renversés, étalés sur le flanc, couchés
-dans toutes les attitudes, tous gigantesques et effrayants. Leurs pattes
-difformes sont reployées; leurs corps demi-enfoncés dans la terre; leurs
-dos monstrueux s’appuient les uns sur les autres. Lorsqu’on entre dans
-cette prodigieuse bande, l’horizon disparaît, les blocs montent à
-cinquante pieds en l’air; le chemin tournoie péniblement entre les
-masses qui surplombent; les hommes et les chevaux paraissent des nains;
-ces croupes rouillées montent en étages jusqu’à la cime, et la noire
-armée suspendue semble prête à fondre sur les insectes humains qui
-viennent troubler son sommeil.
-
-La montagne autrefois, dans un accès de fièvre, a secoué ses sommets,
-comme une cathédrale qui s’effondre. Quelques pointes ont résisté, et
-leurs clochetons crénelés s’alignent sur la crête; mais leurs assises
-sont disloquées, leurs flancs crevassés, leurs aiguilles déchiquetées.
-Toute la cime fracassée chancelle. Au-dessous d’eux la roche manque tout
-d’un coup par une plaie vive qui saigne encore. Les éclats sont plus
-bas, sur le versant encombré. Les rochers écroulés se sont soutenus les
-uns les autres, et l’homme aujourd’hui passe en sûreté à travers le
-désastre. Mais quel jour que celui de la ruine! Elle n’est pas
-très-ancienne, peut-être du VIᵉ siècle, et de l’année d’un terrible
-tremblement raconté par Grégoire de Tours. Si un homme a pu voir sans
-périr les cimes se fendre, vaciller et tomber, les deux mers de roches
-bondissantes arriver dans la gorge à la rencontre l’une de l’autre et se
-broyer dans une pluie d’étincelles, il a contemplé le plus grand
-spectacle qu’aient jamais eu des yeux humains.
-
-A l’occident, un môle perpendiculaire, fendillé comme une vieille ruine,
-se dresse à pic vers le ciel. Une lèpre de mousses jaunâtres s’est
-incrustée dans ses pores et l’a vêtu tout entier d’une livrée sinistre.
-Cette robe livide sur cette pierre brûlée est d’un effet splendide. Rien
-n’est laid comme les cailloux crayeux qu’on tire d’une carrière; ces
-déterrés semblent froids et humides dans leur linceul blanchâtre; ils ne
-sont point habitués au soleil, ils font contraste avec le reste. Mais le
-roc qui vit à l’air depuis dix mille ans, où la lumière a tous les jours
-déposé et fondu ses teintes métalliques, est l’ami du soleil; il en
-porte le manteau sur ses épaules; il n’a pas besoin d’un manteau de
-verdure; s’il souffre des végétations parasites, il les colle à ses
-flancs et les empreint de ses couleurs. Les tons menaçants dont il
-s’habille conviennent au ciel libre, au paysage nu, à la chaleur
-puissante qui l’environne; il est vivant comme une plante; seulement il
-est d’un autre âge, plus sévère et plus fort que celui où nous végétons.
-
-
-V.
-
-Gavarnie est un village fort ordinaire, ayant vue sur l’amphithéâtre
-qu’on vient visiter. Lorsqu’on
-
-[Illustration: Cirque de Gavarnie. (Page 222.)]
-
-l’a quitté, il faut encore faire une lieue dans une triste plaine, à
-demi engravée par les débordements d’hiver; les eaux du Gave sont
-fangeuses et ternes; un vent froid souffle du cirque; les glaciers,
-parsemés de boue et de pierres sont collés au versant comme des plaques
-de plâtre sali. Les montagnes sont pelées et ravinées par les cascades;
-des cônes noirâtres de sapins épars y montent comme des soldats en
-déroute; un maigre et terne gazon habille misérablement leurs têtes
-tronquées. Les chevaux passent le Gave à gué, en trébuchant, glacés par
-l’eau qui sort des neiges. Dans cette solitude dévastée, on rencontre
-tout d’un coup le plus riant parterre. Un peuple de beaux iris se presse
-dans le lit d’un torrent desséché; le soleil traverse de ses rayons d’or
-leurs pétales veloutés d’un bleu tendre; la moisson de panaches serpente
-avec les sinuosités de la berge, et l’œil suit sur toute la plaine les
-plis du ruisseau de fleurs.
-
-Nous gravissons un dernier tertre, semé d’iris et de roches. Là est une
-cabane où l’on déjeune et où on laisse les chevaux. On s’arme d’un grand
-bâton, et l’on descend sur les glaciers du cirque.
-
-Les glaciers sont fort laids, très-sales, très-inégaux, très-glissants;
-on court à chaque pas risque de tomber, et, si l’on tombe, c’est sur des
-pierres aiguës ou dans des trous profonds. Ils ressemblent beaucoup à
-des plâtras entassés, et ceux qui les ont admirés ont de l’admiration à
-revendre. L’eau les a percés, de sorte qu’on marche sur des ponts de
-neige. Ces ponts ont l’air de soupiraux de cuisine; l’eau s’y engouffre
-dans une arcade très-basse, et, quand on y regarde, on voit
-distinctement un trou noir. Un Anglais qui voulut jouir de cette vue, se
-laissa choir, et sortit demi-mort «avec la rapidité d’une truite.» Nous
-avons laissé ces tentatives aux Anglais et aux poissons.
-
-
-VI
-
-Après les glaciers nous trouvons une esplanade en pente; nous grimpons
-pendant dix minutes en nous meurtrissant les pieds sur des quartiers de
-roches tranchantes. Depuis la cabane nous n’avions pas levé les yeux,
-afin de nous réserver la sensation tout entière. Ici enfin nous
-regardons.
-
-Une muraille de granit couronnée de neige se creuse devant nous en
-cirque gigantesque. Ce cirque a douze cents pieds de haut, près d’une
-lieue de tour, trois étages de murs perpendiculaires, et sur chaque
-étage des milliers de gradins. La vallée finit là; le mur est d’un seul
-bloc, inexpugnable. Les autres sommets crouleraient, que ses assises
-massives ne remueraient pas. L’esprit est accablé par l’idée d’une
-stabilité inébranlable et d’une éternité assurée. Là est la borne de
-deux contrées et de deux races; c’est elle que Roland voulut rompre,
-lorsque d’un coup d’épée il ouvrit une brèche à la cime. Mais l’immense
-blessure disparaît dans l’énormité du mur invaincu. Trois nappes de
-neige s’étalent sur les trois étages d’assises. Le soleil tombe de toute
-sa force sur cette robe virginale, sans pouvoir la faire resplendir.
-Elle garde sa blancheur mate. Tout ce grandiose est austère; l’air est
-glacé sous les rayons du midi; de grandes ombres humides rampent au pied
-des murailles. C’est l’hiver éternel et la nudité du désert. Les seuls
-habitants sont les cascades assemblées pour former le Gave. Les filets
-d’eau arrivent par milliers de la plus haute assise, bondissent de
-gradin en gradin, croisent leurs raies d’écume, serpentent, s’unissent
-et tombent par douze ruisseaux qui glissent de la dernière assise en
-traînées floconneuses pour se perdre dans les glaciers du sol. La
-treizième cascade sur la gauche a douze cent soixante-six pieds de haut.
-Elle tombe lentement, comme un nuage qui descend, ou comme un voile de
-mousseline qu’on déploie; l’air adoucit sa chute; l’œil suit avec
-complaisance la gracieuse ondulation du beau voile aérien. Elle glisse
-le long du rocher, et semble plutôt flotter que couler. Le soleil luit à
-travers son panache, de l’éclat le plus doux et le plus aimable. Elle
-arrive en bas comme un bouquet de plumes fines et ondoyantes, et
-rejaillit en poussière d’argent; la fraîche et transparente vapeur se
-balance autour de la pierre trempée, et sa traînée qui rebondit monte
-légèrement le long des assises. L’air est immobile; nul bruit, nul être
-vivant dans cette solitude. On n’entend que le murmure monotone des
-cascades, semblable au bruissement des feuilles que le vent froisse dans
-une forêt.
-
-Au retour, nous nous sommes assis à la porte de la cabane. La pauvre
-maison est trapue, lourdement appuyée sur de gros murs; les solives
-noueuses du plafond ont encore leur écorce. Il faut bien qu’elle puisse
-résister seule aux neiges d’hiver. On rencontre partout l’empreinte des
-terribles mois qu’elle a traversés. Deux sapins morts sont debout à la
-porte. Le jardin, de trois pieds carrés, est défendu par d’énormes murs
-d’ardoises entassées. L’écurie basse et noire ne laisse point de prise
-ni d’entrée au vent. Un poulain maigre cherchait un peu d’herbe entre
-les pierres. Un petit taureau, l’air refrogné, nous regardait d’un œil
-oblique; les bêtes, les arbres et le site, avaient un aspect menaçant ou
-triste. Mais dans les fentes d’une roche poussaient des boutons d’or
-admirables, lustrés, splendides, et qui semblaient peints par un rayon
-du soleil.
-
-Nous rencontrâmes au village nos compagnons de route qui s’étaient
-assis. Les bons touristes fatigués, s’arrêtent ordinairement à
-l’auberge, dînent substantiellement, se font apporter une chaise sur la
-porte, et digèrent en regardant le cirque, qui de là paraît haut comme
-une maison. Sur quoi ils s’en retournent, louant ce spectacle grandiose,
-et très-contents d’être venus aux Pyrénées.
-
-
-
-
-LE BERGONZ--LE PIC DU MIDI
-
-
-I
-
-Il faut être utile à ses semblables; je suis monté sur le Bergonz, pour
-avoir au moins une ascension à raconter.
-
-Un sentier pierreux, en zigzag, écorche la montagne verte de sa traînée
-blanchâtre. La vue change à chaque détour. Au-dessus et au-dessous de
-nous, des prairies, des faneuses, de petites maisons collées au versant
-comme des nids d’hirondelles. Plus bas, une fondrière immense de roc
-noir, où de tous côtés accourent des ruisseaux d’argent. A mesure que
-nous nous élevons, les vallées se rétrécissent et s’effacent, les
-montagnes grises s’élargissent et s’étalent dans leur énormité. Tout
-d’un coup, sous le soleil ardent, la perspective se brouille; nous
-sentons l’attouchement froid et humide de je ne sais quel être
-invisible. Un instant après, l’air s’éclaircit, et nous apercevons
-derrière nous le dos blanc, arrondi, d’un beau nuage qui s’éloigne, et
-dont l’ombre glisse légèrement sur la pente. Bientôt l’herbe utile
-disparaît; des mousses roussies, des milliers de rhododendrons, revêtent
-les escarpements stériles; la route se dégrade sous l’effort des sources
-perdues; elle s’encombre de pierres roulées. Elle tourne tous les dix
-pas pour vaincre la roideur des pentes. On atteint enfin une crête nue,
-où l’on descend de cheval; là commence l’arête de la montagne. On marche
-pendant dix minutes sur un tapis de bruyères serrées, et l’on est sur la
-plus haute cime.
-
-Quelle vue! Tout ce qui est humain disparaît; villages, enclos,
-cultures, on dirait des ouvrages de fourmis. J’ai deux vallées sous les
-yeux, qui semblent deux petites bandes de terre perdues dans un
-entonnoir bleu. Les seuls êtres ici sont les montagnes. Nos routes et
-nos travaux y ont égratigné un point imperceptible; nous sommes des
-mites, qui gîtons, entre deux réveils, sous un des poils d’un éléphant.
-Notre civilisation est un joli jouet en miniature, dont la nature un
-instant s’amuse, et que tout à l’heure elle va briser. On n’aperçoit
-qu’un peuple de montagnes assises sous la coupole embrasée du ciel.
-Elles sont rangées en amphithéâtre, comme un conseil d’êtres immobiles
-et éternels. Toutes les réflexions tombent sous la sensation de
-l’immense: croupes monstrueuses qui s’étalent, gigantesques échines
-osseuses, flancs labourés qui descendent à pic jusqu’en des fonds qu’on
-ne voit pas. On est là comme dans une barque au milieu de la mer. Les
-chaînes se heurtent comme des vagues. Les arêtes sont tranchantes et
-dentelées comme les crêtes des flots soulevés; ils arrivent de tous
-côtés, ils se croisent, ils s’entassent, hérissés, innombrables, et la
-houle de granit monte haut dans le ciel aux quatre coins de l’horizon.
-Au nord, les vallées de Luz et d’Argelès s’ouvrent dans la plaine par
-une percée bleuâtre, brillantes d’un éclat terne, et semblables à deux
-aiguières d’étain bruni. A l’ouest, la chaîne de Baréges s’allonge en
-scie jusqu’au pic du midi, énorme hache ébréchée, tachée de plaques de
-neige; à l’est, des files de sapins penchés montent à l’assaut des
-cimes. Au midi, une armée de pics crénelés, d’arêtes tranchées au vif,
-de tours carrées, d’aiguilles, d’escarpements perpendiculaires, se
-dresse sous un manteau de neige; les glaciers étincellent entre les rocs
-sombres; les noires saillies se détachent avec un relief extraordinaire
-sur l’azur profond. Ces formes rudes blessent l’œil, on sent avec
-accablement la rigidité des masses de granit qui ont crevé la croûte de
-la planète, et l’invincible âpreté du roc soulevé au-dessus des nuages.
-Ce chaos de lignes violemment brisées annonce l’effort des puissances
-dont nous n’avons plus l’idée. Depuis, la nature s’est adoucie; elle
-arrondit et amollit les formes qu’elle façonne; elle brode dans les
-vallées sa robe végétale, et découpe, en artiste industrieux, les
-feuillages délicats de ses plantes. Ici, dans sa barbarie primitive,
-elle n’a su que fendre des blocs et entasser les masses brutes de ses
-constructions cyclopéennes. Mais son monument est sublime, digne du ciel
-qu’il a pour voûte et du soleil qu’il a pour flambeau.
-
-
-II.
-
-La géologie est une noble science. Sur cette cime, les théories
-s’animent; les raisonnements des livres ressuscitent l’histoire des
-montagnes, et le passé paraît encore plus grandiose que le présent. Ce
-pays était une mer d’abord déserte et bouillante, puis lentement
-refroidie, enfin peuplée d’êtres vivants et exhaussée par leurs débris.
-Ainsi se formèrent les calcaires anciens, les schistes de transition et
-plusieurs des terrains secondaires. Que de milliers de siècles accumulés
-en une seule phrase! Le temps est une solitude où nous posons çà et là
-des bornes; elles révèlent son immensité, mais ne la mesurent pas.
-
-Cette croûte se fendit, et une longue vague de granit fondu s’éleva,
-formant la haute chaîne du Gave, des Nestes, de la Garonne, la
-Maladetta, Néouvielle. On voit d’ici Néouvielle au nord-est. Ce que ce
-mur de feu fit en se dressant dans cette mer bouleversée, l’imagination
-de l’homme ne le concevra jamais. La masse liquide de granit s’empâta
-dans les roches; les couches les plus basses se changèrent en ardoise
-sous la tempête embrasée; les terrains plats se redressèrent et se
-renversèrent. La coulée souterraine monta d’un effort si brusque, qu’ils
-se collèrent à ses flancs en étages presque perpendiculaires. «Elle se
-figea dans la tourmente, et son agitation se peint encore dans ses ondes
-pétrifiées.»
-
-Combien de temps s’écoula entre cette révolution et la suivante? Les
-monuments manquent; les siècles n’ont pas laissé de traces. C’est une
-page arrachée dans l’histoire de la terre. Notre ignorance nous accable
-comme notre science. Nous voyons un infini, et nous en devinons un autre
-que nous ne voyons pas.
-
-Enfin l’Océan se déplaça, peut-être par le soulèvement de l’Amérique; du
-sud-ouest une mer vint s’abattre sur la chaîne. Le choc tomba sur la
-barrière noire crénelée qu’on aperçoit vers Gavarnie. Ce fut une
-destruction épouvantable d’animaux marins. Leurs cadavres ont formé les
-bancs coquilliers qu’on traverse en montant à la Brèche; plusieurs
-couches de la Brèche, du Taillon et du mont Perdu, sont des champs de
-mort encore fétides. La mer roulante, arrachant son lit, le charria
-contre la muraille de rochers, l’amoncela contre les flancs, l’entassa
-sur les cimes, mit une montagne sur la montagne, couvrit l’immense
-écueil, et oscilla en courants furieux dans son bassin dévasté. Il me
-semblait voir à l’horizon la nappe limoneuse arriver plus haute que les
-cimes, dresser ses flots sur le ciel, tourbillonner dans les vallées, et
-par-dessus les montagnes noyées mugir comme une tempête.
-
-Cette mer apportait la moitié des Pyrénées; ses eaux violentes
-appliquèrent contre le versant primitif des étages calcaires inclinés et
-tourmentés; ses eaux apaisées déposèrent sur eux les hautes couches
-horizontales. Là-bas, au sud-ouest, le Vignemale en est couvert. Des
-générations d’êtres marins naissaient et mouraient pour élever les
-sommets, populations silencieuses et inertes qui pullulaient dans le
-limon tiède et regardaient à travers leurs vagues vertes les rayons du
-soleil bleui. Ils ont péri avec leur sépulcre. Les orages ont déchiré
-les bancs où ils s’enfouissaient, et ces lambeaux de leurs débris disent
-à peine combien ce monde enseveli a vu passer de myriades de siècles.
-
-Un jour enfin on vit grandir les grands monts qui forment l’horizon du
-sud, Troumousse, le Vignemale, le mont Perdu et tous les sommets qui
-entourent Gèdres. Le sol avait crevé une seconde fois. Une ondée de
-nouveau granit s’élevait, chargée du granit ancien et de la prodigieuse
-masse des calcaires; les alluvions montèrent à plus de dix mille pieds;
-les anciennes cimes de granit pur étaient dépassées; les bancs de
-coquilles furent soulevés dans des nuages, et les cimes exhaussées se
-trouvèrent pour toujours au-dessus des mers.
-
-Deux mers ont séjourné sur ces sommets; deux coulées de roche embrasée
-ont dressé ces chaînes. Quelle sera la révolution prochaine? Combien de
-temps l’homme durera-t-il encore? Un retrait de la croûte qui le porte
-fera jaillir une vague de lave ou déplacera le niveau des mers. Nous
-vivons entre deux accidents du sol; notre histoire tient au large dans
-une ligne de l’histoire de la terre; notre vie dépend d’une variation de
-la chaleur; notre durée est d’une minute, et notre force un néant. Nous
-ressemblons à ces petits myosotis bleus qu’on cueille en descendant sur
-la côte; leur forme est délicate et leur structure admirable; la nature
-les prodigue et les brise; elle met toute son industrie à les former, et
-toute son insouciance à les détruire. Il y a plus d’art en eux que dans
-toute la montagne. Sont-ils fondés à prétendre que la montagne est faite
-pour eux?
-
-
-III.
-
-Paul est monté sur le pic du Midi de Bigorre; voici son journal de
-voyage:
-
-«Départ à quatre heures du matin dans la vapeur. Les pâturages de Tau à
-travers la vapeur; on voit la vapeur. Le lac d’Oncet à travers la
-vapeur; même vue.
-
-«Hourque des cinq Ours. Plusieurs taches blanchâtres ou grisâtres, dans
-un fond blanchâtre ou grisâtre. Contempler, pour s’en faire une idée,
-cinq ou six pains à cacheter, d’un blanc sale, collés derrière une
-feuille de papier brouillard.
-
-«Commencement de l’escarpement; montée au pas, à la queue l’un de
-l’autre; cela me rappelle le manége Leblanc, et les cinquante chevaux
-qui avancent gracieusement dans la sciure de bois, chacun ayant le nez
-contre la queue du précédent, et la queue contre le nez du suivant, le
-jeudi, jour de sortie et d’équitation pour les colléges. Je me berce
-voluptueusement dans ce souvenir poétique.
-
-«Première heure: vue du dos de mon guide et de la croupe de son cheval.
-Le guide a une veste de velours bouteille avec deux raccommodages à
-gauche et un à droite; le cheval est d’un brun sale et porte les marques
-de la cravache. Quelques gros cailloux sur le sentier. Le brouillard. Je
-pense à la philosophie allemande.
-
-«Deuxième heure: La vue s’élargit; j’aperçois l’œil gauche du cheval du
-guide. Cet œil est borgne; il ne perd rien.
-
-«Troisième heure: La vue s’élargit encore. Vue de deux croupes de
-cheval et deux vestes de touristes, qui sont à quinze pieds au-dessous
-de nous. Vestes grises, ceintures rouges, bérets. Ils jurent et je jure.
-Cela nous console un peu.
-
-«Quatrième heure: Joie et transports; le guide me promet, pour la cime,
-la vue d’une mer de nuages.
-
-«Arrivée: Vue de la mer de nuages. Par malheur nous sommes dans un des
-nuages. Aspect d’un bain de vapeur quand on est dans le bain.
-
-«Bénéfices: Rhume de cerveau, rhumatisme aux pieds, lumbago,
-congélation, bonheur d’un homme qui aurait fait huit heures antichambre,
-dans une antichambre sans feu.
-
---Et cela arrive souvent!
-
---Deux fois sur trois. Les guides jurent que non.»
-
-
-
-
-PLANTES ET BÊTES
-
-
-I
-
-Les hêtres s’avancent haut sur les versants, jusqu’à plus de trois mille
-pieds. Leurs gros piliers s’enfoncent dans les creux où il s’est amassé
-de la terre. Leurs racines entrent dans les fentes du roc, le soulèvent,
-et viennent ramper à la surface comme une famille de serpents. Leur
-peau, blanche et tendre dans les plaines, se change en écorce grisâtre
-et solide; leurs feuilles tenaces reluisent d’un vert vigoureux, sous le
-soleil qui ne peut les traverser. Ils vivent isolés, parce qu’ils ont
-besoin d’espace, et s’échelonnent de distance en distance comme des
-lignes de tours. De loin, entre les bruyères ternes, leur môle se lève
-éclatant de lumière, et bruit de ses cent mille feuilles, comme par
-autant de clochettes de corne.
-
-
-II
-
-Mais les vrais habitants des montagnes sont les pins, arbres
-géométriques, parents des blocs ferrugineux qu’ont taillés les éruptions
-primitives. La végétation des plaines se déploie en formes ondoyantes,
-avec tous les gracieux caprices de la liberté et de la richesse, les
-pins au contraire semblent à peine vivants; leur tige se dresse en ligne
-perpendiculaire le long des roches; leurs branches horizontales partent
-du tronc à angles droits, égales comme les rayons d’un cercle, et
-l’arbre tout entier est un cône terminé par une aiguille nue. Les
-petites lames ternes qui servent de feuilles ont une teinte morne, sans
-transparence ni éclat; elles semblent ennemies de la lumière, elles ne
-la renvoient pas, elles ne la laissent pas passer, elles l’éteignent: à
-peine si le soleil de midi les frange d’un reflet bleuâtre. A dix pas,
-sous cette auréole, la pyramide noire tranche sur l’horizon comme une
-masse opaque. Ils se serrent en files sous leurs manteaux funèbres.
-Leurs forêts sont silencieuses comme des solitudes; le souffle du vent
-n’y fait point de bruit; il glisse sur la barbe roide des feuilles sans
-les remuer ni les froisser. On n’entend d’autre bruit que le
-chuchotement des cimes et le grésillement des petites lamelles jaunâtres
-qui tombent en pluie dès qu’on touche une branche. Le gazon est mort,
-le sol nu; on marche dans l’ombre sous une verdure inanimée, entre des
-tiges pâles qui montent comme des cierges. Une senteur âpre emplit
-l’air, semblable au parfum des aromates. C’est l’impression que fait une
-cathédrale déserte, lorsque, après une cérémonie, l’odeur de l’encens
-flotte encore sous les arcades, et que le jour tombant dessine au loin
-dans l’obscurité la forêt des piliers.
-
-Ils vivent en famille et chassent de leur domaine les autres arbres.
-Souvent, dans une gorge dévastée, on les voit comme une draperie de
-deuil descendre entre des glaciers blancs. Ils aiment le froid, et
-l’hiver restent vêtus de neige. Le printemps ne les renouvelle pas; on
-voit seulement quelques lignes vertes courir sous le feuillage; elles
-s’assombrissent bientôt comme le reste. Mais lorsque l’arbre sort d’un
-morceau de terre profond, et qu’il monte à cent pieds, lisse et droit
-comme le mât d’un navire, l’esprit suit d’un élan jusqu’à la cime
-l’essor de sa forme inflexible, et la colonne végétale semble aussi
-grandiose que le mont qui la nourrit.
-
-
-III.
-
-Plus haut, sur les escarpements stériles, le buis jaunâtre tord ses
-pieds noueux sous des pierres. C’est un être triste et tenace, rabougri
-et resserré sur lui-même; écrasé entre les roches, il n’ose s’élancer
-ni s’épandre. Ses petites feuilles épaisses se suivent en rangées
-monotones, lourdement ovales et d’une régularité compassée. Ses tiges,
-courtes, grisâtres, sont âpres au toucher; le fruit rond enferme des
-capsules noires, dures comme l’ébène, qu’il faut déchirer pour avoir la
-graine. Tout dans la plante est calculé en vue de l’utile: elle ne songe
-qu’à durer et à résister; elle n’a ni ornements, ni élégance, ni
-richesse; elle ne dépense sa sève qu’en tissus solides, en couleurs
-ternes, en fibres durables. C’est une ménagère économe et vivace, seule
-capable de végéter dans les fondrières qu’elle remplit.
-
-Si l’on continue à monter, les arbres commencent à manquer. Le sapin
-broussaille rampe dans un tapis de gazon. Les rhododendrons poussent en
-touffes et couronnent la montagne de bouquets roses. Les bruyères
-serrent leurs grappes blanches, petites fleurs ouvertes, en forme de
-vase, d’où sort une couronne d’étamines grenat. Dans les creux abrités,
-les campanules bleues balancent leurs jolies clochettes; le moindre vent
-les couche; elles vivent pourtant et sourient, tremblantes et
-gracieuses. Mais, entre toutes ces fleurs nourries de lumière et d’air
-pur, la plus précieuse est la rose sans épines. Jamais pétales n’ont
-formé une corolle plus frêle et plus mignonne; jamais vermillon si vif
-n’a coloré un tissu plus délicat.
-
-
-IV.
-
-Au sommet croissent les mousses. Battues par le vent, desséchées par le
-soleil, elles perdent la teinte verte et fraîche qu’elles ont dans les
-vallées, au bord des sources. Elles se roussissent de tons fauves, et
-leurs filaments lisses ont le reflet des poils du loup. D’autres,
-jaunies et pâles, couvrent de leurs couleurs maladives les crevasses qui
-saignent. Il y en a de grises, presque blanches, qui poussent comme des
-restes de cheveux sur les rochers chauves. De loin, sur le dos de la
-montagne, toutes ces teintes se fondent, et ce pelage nuancé jette un
-éclat sauvage. Les derniers végétaux sont des croûtes rougeâtres,
-collées aux parois des roches, qui semblent faire partie de la pierre,
-et qu’on prendrait non pour une plante, mais pour une lèpre. Le froid,
-la sécheresse et la hauteur, ont par degrés transformé ou tué la
-végétation.
-
-
-V.
-
-Le climat façonne et produit les bêtes aussi bien que les plantes.
-
-L’ours est une bête grave, toute montagnarde, curieuse à voir dans sa
-houppelande grisâtre ou jaunâtre de poils feutrés. Il semble formé pour
-son domicile et son domicile pour lui. Sa grosse fourrure est un
-excellent manteau contre la neige. Les montagnards la jugent si bonne,
-qu’ils la lui empruntent le plus souvent qu’ils peuvent, et il la juge
-si bonne, qu’il la défend contre eux le mieux qu’il peut. Il aime à
-vivre seul, et les gorges des hauteurs sont aussi désertes qu’il le
-souhaite. Les arbres creux lui fournissent une maison toute prête; comme
-ce sont pour la plupart des hêtres et des chênes, il y trouve à la fois
-le vivre et le couvert. Du reste, brave, prudent, robuste, c’est un
-animal estimable; ses seuls défauts sont de manger ses petits, quand il
-les rencontre, et de mal danser.
-
-Pour le chasser, on s’embusque et on le tire au passage. Dernièrement,
-dans une battue, on dépista une femelle superbe. Quand les premiers
-chasseurs, gens novices, virent briller ces petits yeux féroces, et
-qu’ils aperçurent la masse noire qui descendait à grandes enjambées,
-froissant les taillis, ils oublièrent tout d’un coup qu’ils avaient des
-fusils et se tinrent cois derrière leur chêne. Cent pas plus loin un
-brave fit feu. L’ours qui n’était pas touché, arrive au galop. L’homme
-de lâcher son fusil et de glisser dans une fondrière. Arrivé au fond, il
-se tâtait les membres et se trouvait sauf par miracle, lorsqu’il vit
-l’animal arrêté au-dessus de sa tête, occupé à examiner la pente, et
-appuyant le pied sur les pierres pour voir si elles étaient solides. Il
-flairait çà et là, et regardait l’homme avec l’intention manifeste de
-lui rendre visite. La fondrière était un puits; s’il arrivait au fond,
-il fallait se résigner au tête-à-tête. Pendant que l’homme faisait cette
-réflexion et songeait aux dents de la bête, l’ours se mit à descendre
-avec infiniment de précaution et d’adresse, ménageant sa précieuse
-personne, s’accrochant aux racines, lentement, mais sans jamais
-trébucher. Il approchait, quand les chasseurs arrivèrent et le tuèrent à
-coups de balles.
-
-L’isard habite plus haut que l’ours, sur les cimes nues, dans les
-régions des glaciers. Il a besoin d’espace pour bondir et s’ébattre. Il
-est trop vif et trop gai pour se tenir comme le lourd misanthrope
-enfermé dans les gorges et les forêts. Nul animal n’est plus agile: il
-saute de roche en roche, franchit des précipices, et se tient sur des
-pointes où il y a place juste pour ses quatre pieds. On entend parfois
-sur les hauteurs un bêlement sourd: c’est une bande d’isards qui
-broutent l’herbe entre les neiges; leur robe fauve et leurs petites
-cornes se détachent dans le bleu du ciel; l’un d’eux donne l’alerte, et
-tous disparaissent en un moment.
-
-
-VI.
-
-Souvent pendant une demi-heure on entend derrière la montagne un
-tintement de clochettes; ce sont des troupeaux de chèvres qui changent
-de pâturage. Il y en a quelquefois plus de mille. Au passage des ponts,
-on se trouve arrêté, jusqu’à ce que toute la caravane ait défilé. Elles
-ont de longs poils pendants qui leur font une fourrure; avec leur
-manteau noir et leur grande barbe, on dirait qu’elles sont habillées
-pour une mascarade. Leurs yeux jaunes regardent vaguement, avec une
-expression de curiosité et de douceur. Elles semblent étonnées de
-marcher ainsi en ordre sur un terrain uni. A voir cette jambe sèche et
-ces pieds de corne, on sent qu’elles sont faites pour errer au hasard et
-pour sauter sur les roches. De temps en temps les moins disciplinées
-s’arrêtent, posent leurs pattes de devant contre la montagne, et
-broutent une ronce ou la fleur d’une lavande. Les autres arrivent et les
-poussent; elles repartent la bouche pleine d’herbes, et mangent en
-marchant. Toutes leurs physionomies sont intelligentes, résignées et
-tristes, avec des éclairs de caprice et d’originalité. On voit la forêt
-de cornes s’agiter au-dessus de la masse noire, et les fourrures lisses
-luire au soleil. Des chiens énormes, à poil laineux, tachés de blanc,
-marchent gravement sur les côtés, grondant lorsqu’on approche. Le pâtre
-vient derrière, dans sa cape brune, avec le regard immobile, brillant,
-vide de pensées, qu’ont ses bêtes; et toute la bande disparaît dans un
-nuage de poussière d’où sort un bruit de bêlements grêles.
-
-
-VII.
-
-Pourquoi ne parlerais-je pas de l’animal le plus heureux de la création!
-Un grand peintre, Karl Dujardins l’a pris en affection; il l’a dessiné
-dans toutes les poses, il a montré toutes ses jouissances et tous ses
-goûts. La prose a bien les droits de la peinture, et je promets aux
-voyageurs qu’ils prendront plaisir à regarder les cochons. Voilà le mot
-lâché. Maintenant songez qu’aux Pyrénées ils ne sont pas couverts de
-fange infecte, comme dans nos fermes; ils sont roses et noirs, bien
-lavés, et vivent sur les grèves sèches, auprès des eaux courantes. Ils
-font des trous dans le sable échauffé, et y dorment par bandes de cinq
-ou six, alignés et serrés dans un ordre admirable. Quand on approche,
-toute la masse grouille; les queues en tire-bouchon frétillent
-fantastiquement; deux yeux narquois et philosophiques s’ouvrent sous les
-oreilles pendantes; les nez goguenards s’allongent en flairant; toute la
-compagnie grognonne; après quoi on s’accoutume à l’intrus, on se tait,
-on se recouche, les yeux se ferment d’une façon béate, les queues
-rentrent en place, et les bienheureux coquins se remettent à digérer et
-à jouir du soleil. Tous ces museaux expressifs semblent dire fi aux
-préjugés et appeler la jouissance; ils ont quelque chose d’insouciant et
-de moqueur; le visage entier se dirige du côté du groin, et toute la
-tête aboutit à la bouche. Leur nez allongé semble aspirer et recueillir
-dans l’air toutes les sensations agréables. Ils s’étalent si
-complaisamment à terre, ils remuent les oreilles avec de petits
-mouvements si voluptueux, ils font des éjaculations de plaisir si
-pénétrantes, qu’on en prend de l’humeur. O vrais épicuriens, si parfois
-en sommeillant vous daignez réfléchir, vous devez penser, comme l’oie de
-Montaigne, que le monde a été fait pour vous, que l’homme est votre
-serviteur, et que vous êtes les privilégiés de la nature! Il n’y a dans
-toute leur vie qu’un moment fâcheux, celui où on les saigne. Encore il
-passe vite et ils ne les prévoient pas.
-
-
-VIII.
-
-Des milliers de lézards nichent dans les fentes d’ardoises et dans les
-murs de cailloux roulés. A l’approche des passants, ils filent comme un
-trait et traversent la route. Si l’on reste un instant immobile, on y
-voit de petites têtes inquiètes et malignes sortir entre deux pierres;
-le reste du corps se montre, la queue frétille, et, d’un mouvement
-brusque, ils grimpent en zigzag sur les étages de galets. Ils ont là du
-soleil à plaisir, jusqu’à cuire tout vifs; à midi, la roche brûle la
-main. Ce puissant soleil échauffe leur sang froid et donne à leurs
-membres le ressort et l’action. Ils sont capricieux, passionnés,
-violents, et se battent comme des hommes. Quelquefois on en voit rouler
-deux le long d’un rocher, l’un sur l’autre, dans la poussière, se
-relever ternes et sales, et se sauver prestement, comme des écoliers
-poltrons et mutins surpris en faute. Plusieurs perdent la queue dans ces
-aventures, ce qui fait qu’ils ont l’air de porter un habit trop court;
-ils se cachent, honteux d’être si mal vêtus. Les autres, dans leur
-justaucorps gris, ont des mouvements menus et gracieux, un air à la fois
-coquet et timide qui ôte toute envie de leur faire mal. Lorsqu’ils
-dorment sur un feuillet de roche, on aperçoit leur gorge blanchâtre et
-leur petite bouche spirituelle; mais ils ne dorment guère, ils sont
-toujours aux aguets, ils détalent au moindre bruit, et, quand rien ne
-les trouble, ils trottent, s’ébattent, montent, descendent, font cent
-tours par plaisir. Ils aiment la compagnie, et vivent l’un près de
-l’autre ou l’un chez l’autre. Aucun animal n’est plus gentil et n’a des
-mœurs plus innocentes; avec les jolis sédums blancs et jaunes, il égaye
-les longs murs de pierre, et tous deux vivent de sécheresse, comme les
-autres d’humidité.
-
-Le sol, la lumière, la végétation, les animaux, l’homme, sont autant de
-livres où la nature écrit en caractères différents la même pensée. Si
-les cochons ont le poil net et rose, c’est que le granit bouillant et
-la mer poissonneuse ont pendant des millions d’années accumulé et
-soulevé dix mille pieds de roche.
-
-
-
-
-IV
-
-BAGNÈRES ET LUCHON
-
-
-
-
-DE LUZ A BAGNÈRES-DE-BIGORRE
-
-
-I
-
-Il faut subir ici de longues montées étouffantes; les chevaux vont au
-pas ou soufflent; les voyageurs dorment ou suent; le conducteur
-grommelle ou boit; la poussière tourbillonne, et, si vous sortez, votre
-gosier sèche ou les yeux vous cuisent. Il n’y a qu’un moyen de passer
-cette mauvaise heure; c’est de se conter quelque vieille histoire du
-pays, par exemple celle que voici:
-
- * * * * *
-
-Bos de Bénac fut un bon chevalier, grand ami du roi saint Louis; il alla
-en croisade dans la terre d’Égypte, et tua beaucoup de Sarrasins pour le
-salut de son âme. Mais à la fin les Français furent défaits dans une
-grande bataille, et Bos de Bénac laissé pour mort. On l’emmena
-prisonnier le long du fleuve, du côté du soleil, dans un pays où la peau
-des hommes était toute brûlée par la chaleur, et il y fut dix ans. On le
-fit pâtre de troupeaux, et on le battait souvent, parce qu’il était
-Franc et chrétien.
-
-Un jour qu’il s’affligeait et se lamentait dans un lieu désert, il vit
-paraître auprès de lui un petit homme noir, qui avait deux cornes au
-front, un pied de chèvre, et l’air plus méchant que les plus méchants
-Sarrasins. Bos était si accoutumé à voir des hommes noirs, qu’il ne fit
-pas le signe de croix. C’était le diable qui lui dit en ricanant: «Bos,
-à quoi t’a servi de combattre pour ton Dieu? Il te laisse valet de mes
-valets de Nubie; les chiens de ton château sont mieux traités que toi.
-On te croit mort et demain ta femme se marie. Va donc traire tes brebis,
-bon chevalier.»
-
-Bos poussa un grand cri et pleura, car il aimait sa femme; le diable
-feignit d’avoir compassion de lui, et lui dit: «Je ne suis pas si
-méchant que le disent tes prêtres. Tu t’es bien battu; j’aime les gens
-braves; je ferai pour toi plus que le crucifié, ton ami. Cette nuit tu
-seras dans ton beau pays de Bigorre. Donne-moi en échange un plat de
-noix de ta table. Eh bien, te voilà embarrassé comme un théologien.
-Crois-tu que les noix aient des âmes? Allons, décide-toi.»
-
-Bos oublia que c’est péché mortel de donner quelque chose au diable, et
-lui tendit la main. Aussitôt il fut emporté comme dans un tourbillon; il
-aperçut au-dessous de lui un grand fleuve jaune, le Nil, qui
-s’allongeait, ainsi qu’un serpent, entre deux traînées de sable; un
-instant après, une ville étendue sur la grève comme une cuirasse; puis
-des flots innombrables alignés d’un bout de l’horizon à l’autre, et sur
-eux, des vaisseaux noirs pareils à des hirondelles; plus loin, une île à
-trois côtés, avec une montagne creuse pleine de feu et un panache de
-fumée fauve; puis encore la mer. La nuit tombait, quand une rangée de
-montagnes se leva dans les bandes rouges du couchant. Bos reconnut les
-cimes dentelées des Pyrénées et fut rempli de joie.
-
-Le diable lui dit: «Bos, viens d’abord chez mes serviteurs de la
-montagne. En bonne conscience, puisque tu rentres au pays, tu leur dois
-une visite. Ils sont plus beaux que tes anges, et t’aimeront, puisque tu
-es mon ami.»
-
-Le bon chevalier eut horreur de penser qu’il était l’ami du diable et le
-suivit à contre-cœur. La main du diable était comme une serre; il allait
-plus vite que le vent. Bos traversa d’un élan la vallée de Pierrefitte,
-et se trouva au pied du Bergonz, devant une porte de pierre qu’il
-n’avait jamais vue. La porte s’ouvrit d’elle-même avec un bruit plus
-doux qu’un chant d’oiseau, et ils entrèrent dans une salle haute de
-mille pieds, toute en cristal, flamboyante comme si le soleil eût été
-dedans. Bos vit trois petites femmes grandes comme la main, sur des
-siéges d’agate; elles avaient les yeux clairs comme l’eau verte du Gave;
-les joues avaient le vermillon de la rose sans épines; leur robe blanche
-était aussi légère que la vapeur aérienne des cascades; leur écharpe
-était de couleur de l’arc-en-ciel. Bos crut l’avoir vue autrefois
-flottante au bord des précipices, lorsque la brume matinale s’évaporait
-aux premiers rayons. Elles filaient, et leurs rouets tournaient si vite
-qu’on ne voyait pas la roue. Elles se levèrent toutes ensemble, et
-chantèrent de leur petite voix argentine: «Bos est revenu; Bos est l’ami
-de notre maître; Bos, nous te filerons un manteau de soie en échange de
-ton manteau de croisé.»
-
-Un instant après, il était devant une autre montagne qu’il reconnut à la
-clarté des étoiles. C’était celle de Campana, qui sonne lorsqu’il arrive
-malheur au pays. Bos se trouva dedans, sans savoir comment cela s’était
-fait, et vit qu’elle était creuse jusqu’au sommet. Une cloche énorme
-d’argent bruni descendait de la plus haute voûte; un troupeau de chèvres
-noires était attaché au battant. Bos comprit que ces chèvres étaient des
-diables: leurs queues courtes frétillaient convulsivement; leurs yeux
-étaient comme des charbons allumés; leur poil tremblait et se
-recroquevillait comme les rameaux verts sur la braise; leurs cornes
-étaient pointues et tortues comme des épées de Syrie. Quand elles
-aperçurent Bos et le démon, elles vinrent sauter autour d’eux avec des
-bonds si brusques et des yeux si étranges, que le bon chevalier sentit
-le cœur lui manquer. Ces yeux formaient des figures cabalistiques et
-dansaient à la façon des feux follets d’un cimetière; puis elles se
-mirent sur une seule ligne et coururent en avant; le battant d’acier
-heurta la paroi sonore, une voix immense sortit en roulant de l’argent
-qui vibrait; Bos crut l’entendre jusqu’au fond de sa cervelle; les
-palpitations du son coururent par tout son corps; il frémit d’angoisse
-comme un homme en délire, et entendit distinctement la cloche qui
-chantait: «Bos est revenu; Bos est l’ami de mon maître; Bos, ce n’est
-point la cloche de l’église, c’est moi qui sonne ton retour.»
-
-Il se sentit encore une fois enlevé dans l’air; les arbres enracinés
-dans le roc pliaient devant son compagnon et lui, comme sous l’orage;
-les ours hurlaient lamentablement; des troupeaux de loups fuyaient en
-frissonnant sur la neige. De grands nuages roux couraient dans le ciel,
-déchiquetés et tremblotants comme des ailes de chauves-souris. Les
-malins esprits des vallées se levaient et tourbillonnaient dans la nuit.
-Les têtes des rocs semblaient vivantes; il croyait voir l’armée des
-montagnes s’ébranler et le suivre. Ils traversèrent un mur de nuages et
-s’arrêtèrent sur le pic d’Anie. Au même instant, l’éclair fendit la
-masse de vapeurs. Bos vit un fantôme haut comme un grand pin, la face
-ardente comme une fournaise, enveloppé de nuées rouges. Des auréoles
-violettes flamboyaient sur sa tête; la foudre rampait à ses pieds en
-traînées éblouissantes; tout son corps resplendissait d’éclairs blancs.
-Le tonnerre éclata, la cime voisine croula, les roches renversées
-fumèrent, et Bos entendit une voix tonnante qui disait: «Bos est revenu;
-Bos est l’ami de mon maître; Bos, j’illumine la vallée pour ton retour,
-mieux que les cierges de ton église.»
-
-Le pauvre Bos, trempé d’une sueur froide, fut porté tout d’un coup au
-pied du château de Bénac, et le diable lui dit: «Bon chevalier, va donc
-retrouver ta femme!» Puis il se mit à rire avec le bruit d’un arbre qui
-craque, et disparut, laissant derrière lui une odeur de soufre.
-
-Le matin paraissait, l’air était froid, la terre mouillée, et Bos
-grelottait sous ses lambeaux, lorsqu’il vit venir une cavalcade superbe:
-des dames en robes de brocart couturées d’argent et de perles; des
-seigneurs en harnois d’acier poli, avec des chaînes d’or; de nobles
-palefrois sous des housses écarlates, conduits par des pages en
-justaucorps de velours noir; puis l’escorte des hommes d’armes, dont
-les cuirasses luisaient au soleil. C’était le sire d’Angles qui venait
-épouser la dame de Bénac. Ils défilèrent longuement sur la rampe et
-s’enfoncèrent sous le porche obscur.
-
-Bos courut à la porte, mais on le renvoya en lui disant: «Bonhomme,
-reviens à midi, tu auras l’aumône avec les autres.»
-
-Bos s’assit sur une roche, tourmenté de colère et de douleur. Il
-entendait dans le château des fanfares de trompettes et le bruit des
-réjouissances. Un autre allait lui prendre sa femme et son bien; il
-serrait les poings et roulait des pensées de meurtre; mais il n’avait
-pas d’armes: il prit patience, comme il avait tant fait de fois chez les
-Sarrasins, et attendit.
-
-Tous les pauvres du voisinage s’assemblèrent, et Bos se mit avec eux. Il
-n’était pas humble comme le bon roi saint Louis, qui lavait les pieds
-des mendiants; il eut grand honte de marcher parmi ces porte-besaces,
-contrefaits, goîtreux, aux jambes torses, au dos voûté, mal couverts de
-méchantes capes rapiécées et trouées et de guenilles en loques; mais il
-eut bien plus de honte encore, lorsqu’en passant sur le fossé plein
-d’eau claire il vit sa figure brûlée, ses cheveux hérissés comme le poil
-d’une bête fauve, ses yeux sauvages, tout son corps maigri et meurtri;
-puis il pensa qu’il n’avait pour vêtement qu’un sac déchiré et la peau
-d’une grande chèvre, et qu’il était plus hideux que le plus hideux
-mendiant. Ceux-ci criaient louange aux mariés, et Bos de fureur grinçait
-les dents.
-
-Ils suivaient le haut corridor, et Bos vit par la porte l’ancienne salle
-du festin. Ses armures y pendaient; il reconnut les andouillers des
-cerfs qu’il avait tués à coups de flèches, les têtes des ours qu’il
-avait tués à coups d’épieu. La salle était pleine, et la joie du festin
-montait haut sous les voûtes; le vin du Languedoc coulait largement dans
-les coupes, les conviés portaient la santé des fiancés. Le sire d’Angles
-causait bien bas avec la belle dame, qui souriait et tournait vers lui
-son doux regard. Quand Bos vit ces lèvres roses sourire et ces yeux
-noirs rayonner sous le capulet d’écarlate, il sentit son cœur mordu par
-la jalousie, bondit dans la salle et cria d’une voix terrible: «Hors
-d’ici, traîtres! je suis le maître d’ici, Bos de Bénac.
-
---Mendiant et menteur, dit le sire d’Angles. Nous avons vu Bos tomber
-mort sur le bord du fleuve d’Égypte. Qui es-tu, vieux ladre? Ta figure
-est noire comme celle des damnés Sarrasins. Vous êtes tous les amis du
-diable; c’est le malin esprit qui t’a conduit ici. Chassez-le, et lâchez
-les chiens sur lui.»
-
-Mais la dame miséricordieuse demanda qu’on fît grâce au malheureux fou.
-Bos, blessé par sa conscience, croyant que chacun savait son péché,
-s’enfuit le visage dans ses mains, ayant horreur de lui-même, et ne
-s’arrêta que dans une fondrière déserte. La nuit vint, et la cloche du
-mont Campana se mit à tinter. Il entendit bourdonner les rouets des fées
-du Bergonz. Le géant habillé de feu parut sur le pic d’Anie. Des images
-étranges se levèrent en son cerveau comme les rêves d’un malade. Le
-souffle du démon était sur lui. Une légion de visages fantastiques
-chevauchait dans sa tête au bruissement des ailes infernales, et le
-ravissant sourire de la belle dame le piquait au cœur comme une pointe
-de poignard. Le petit homme noir parut près de lui et lui dit: «Comment,
-Bos, tu n’es pas invité à la noce de ta femme? Le sire d’Angles l’épouse
-tout à l’heure. Ami Bos, il n’est pas courtois!
-
---Maudit de Dieu, que viens-tu faire ici?
-
---Tu n’es pas reconnaissant; je t’ai tiré d’Égypte, comme Moïse ses
-badauds d’Israélites, et je t’ai transporté, non pas en quarante ans,
-mais en un jour, dans la terre promise. Pauvre sot qui t’amuses à
-pleurer! Veux-tu ta femme? donne-moi ta foi, rien davantage. Au fait, tu
-as raison; demain, si tu n’est pas gelé, et si tu pries bien humblement
-le sire d’Angles, il te fera valet de chenil; c’est une belle place. Ce
-soir, dors sur la neige, bon chevalier. Là-bas, où sont les lumières, le
-sire d’Angles embrasse ta femme.»
-
-Bos suffoquait et crut qu’il allait mourir. «Seigneur mon Dieu, dit-il
-en tombant à genoux, délivrez-moi du tentateur!» Et il fondit en
-larmes.
-
-Le diable s’enfuit, chassé par cette prière ardente; les mains de Bos
-jointes sur sa poitrine rencontrèrent son anneau de mariage qu’il
-portait à son scapulaire. Il tressaillit de joie: «Merci, Seigneur, et
-faites que j’arrive.»
-
-Il courut comme s’il avait des ailes, franchit d’un saut la porte, et se
-cacha derrière un pilier de la galerie. Le cortége s’avançait avec des
-flambeaux. Quand la dame fut près de lui, Bos se leva, lui prit la main
-et lui montra l’anneau. Elle le reconnut et se jeta dans ses bras. Il se
-tourna vers l’assistance, et dit: «J’ai souffert comme Jésus-Christ, et
-j’ai été renié comme lui. Hommes de Bigorre qui m’avez maltraité et
-renié, je vous prie d’être mes amis comme autrefois.»
-
-Le lendemain, Bos alla verser un plat de noix dans un gouffre noir, où
-souvent on entendait la voix du diable; ensuite il partit pour se
-confesser au pape. Au retour, il se fit ermite dans une caverne de la
-montagne, et sa femme devint nonne dans un couvent de Tarbes. Tous deux
-firent saintement pénitence, et méritèrent après leur mort de voir Dieu.
-
-
-II.
-
-Un peu après Lourdes, commence la plaine, et le ciel s’ouvre sur une
-largeur immense: la coupole d’azur pâlit vers les bords, et son bleu
-tendre,
-
-[Illustration: Lourdes. (Page 258.)]
-
-dégradé par des nuances insensibles, se perd à l’horizon dans une
-blancheur ravissante. Ces couleurs si pures, si riches, si doucement
-fondues, sont comme un grand concert où l’on se trouve enveloppé
-d’harmonie; la lumière arrive de toutes parts; l’air en est pénétré, la
-voûte bleue scintille depuis le dôme jusqu’à l’horizon. On oublie les
-autres objets; on s’absorbe dans une sensation unique; on ne peut que
-jouir de cette sérénité inaltérable, de cette profusion de clarté, de
-cet épanchement de lumière dorée, ruisselante, qui joue dans un espace
-sans limites. Ce ciel du Midi ne correspond qu’à un seul état de l’âme,
-qui est la joie: il n’a qu’une pensée et qu’une beauté, mais il fait
-concevoir le bonheur plein et durable; il met dans le cœur une source de
-gaieté toujours prête à jaillir; l’homme en ce pays doit porter
-légèrement la vie. Nos cieux du Nord ont une expression plus variée et
-plus profonde; les reflets métalliques de leurs nuages changeants
-conviennent à des âmes agitées; leur lumière brisée et leurs nuances
-étranges expriment la joie triste des passions mélancoliques; ils
-touchent le cœur plus à fond et d’une atteinte plus vive. Mais le bleu
-et le blanc sont des teintes si belles! D’ici le Nord semble un exil; on
-n’eût jamais pensé que deux couleurs pussent faire autant de plaisir.
-Elles s’évanouissent l’une dans l’autre, comme des sons suaves qui se
-rapprochent et se confondent. Le blanc lointain adoucit la lumière crue
-et l’emprisonne dans une poussière d’air épaissi. L’azur du dôme émousse
-les rayons sous sa teinte obscure, les réfléchit, les brise, et semble
-semé de paillettes d’or. Ces miroitements du ciel, ces horizons noyés
-dans une bande vaporeuse, cette transparence de l’air infini, cette
-profondeur d’un ciel sans nuages, valent le spectacle des montagnes.
-
-
-III.
-
-Tarbes est une assez grande ville, ayant l’aspect d’un bourg, pavée de
-petits cailloux, d’apparence médiocre. On débarque dans une place où de
-gros ormeaux poudreux font de l’ombre. A midi les rues sont désertes; on
-s’aperçoit qu’on est proche du soleil d’Espagne. Quelques femmes
-seulement, coiffées d’un foulard rouge, vendaient des pêches au coin
-d’une borne. Un peu plus loin, des soldats de cavalerie traînaient leurs
-grandes jambes gauches dans l’ombre étroite de leur muraille. On
-rencontre un carré de quatre bâtiments, au milieu desquels monte un
-clocher évasé du bas. C’est l’église; elle n’a qu’une seule nef,
-très-haute, très-large, très-fraîche, peinte de couleurs sombres, qui
-fait contraste avec la chaleur étouffante du dehors et l’éclat cru des
-murs blancs; au-dessus de l’autel, six colonnes de marbre bigarré,
-surmontées d’un baldaquin, font un assez bel effet. Les tableaux sont
-comme partout: un Christ beurre frais et rose tendre, une passion en
-estampes coloriées de six sous. Quelques-uns, placés très-haut, dans des
-coins obscurs, paraissent meilleurs, parce qu’on n’y démêle rien. Un peu
-plus loin, on vient de bâtir un palais de justice, propre et neuf comme
-une robe de juge: les moellons sont bien équarris, et les murs
-parfaitement ratissés; la façade est embellie de deux statues, la
-Justice, qui a l’air d’une sotte, et la Force, qui a l’air d’une fille.
-La Force a des demi-bottes et une peau de bête. Au lieu de belles
-statues, nous avons de vilains logogriphes. Puisqu’on avait l’amour du
-symbole, ne pouvait-on habiller la Force en gendarme? Pour nous
-dédommager des statues, nous allâmes visiter les chevaux. A cet endroit,
-la ville bourgeoise devient ville élégante. Les bâtiments du haras sont
-simples et de bon goût. Des gazons, des rosiers, des escaliers pleins de
-fleurs, une belle prairie d’herbe haute; dans le lointain des peupliers
-rangés en rideaux sur l’horizon limpide: l’habitation des chevaux est un
-lieu de plaisance. Il y en a cinquante dans une longue écurie qui serait
-au besoin une salle de bal; ce sont de superbes bêtes, le poil luisant,
-la croupe ferme, l’œil doux, le front calme; ils mangent paisiblement
-dans leurs stalles, ayant double natte sous leur litière; tout est
-brossé, essuyé, frotté. Des écuyers en veste rouge vont et viennent
-incessamment pour les nettoyer et veiller à ce que rien ne leur manque.
-Les hommes étaient moins heureux dans le paradis terrestre.
-
-
-IV.
-
-Les pauvres hommes n’ont pas une ville qui ne soit pleine de souvenirs
-lamentables. Les protestants prirent celle-ci en 1570 et égorgèrent tous
-les habitants. Un d’eux s’était réfugié dans une tour où l’on ne pouvait
-monter que par un escalier étroit; on lui envoya un de ses amis, qui
-l’appela sous prétexte de parlementer; sitôt qu’il eut mis la tête à la
-fenêtre, on le tua d’une arquebusade. Les paysans qui vinrent donner la
-sépulture aux morts en enterrèrent deux mille dans les fossés. Cinq ans
-après, le pays était presque désert.
-
-Prenez patience: les catholiques n’étaient pas plus doux que les
-protestants; témoin ce siége de Rabastens, à quatre lieues de Tarbes.
-
-«Soudain, dit Montluc, je connus qu’il fallait que d’autres y missent la
-main que nos gens de pied, et dis à la noblesse: «Gentilshommes, mes
-amis, suivez hardiment, et sans vous étonner, donnez; car nous ne
-saurions choisir une mort plus honorable.» Et ainsi nous marchâmes tous
-d’aussi bonne volonté qu’à ma vie je vis aller à l’assaut, et regardai
-deux fois en arrière; je vis que tous se touchaient les uns les autres.
-J’avais fait porter trois ou quatre échelles au bord du fossé, et, comme
-je me retournais en arrière pour commander que l’on apportât deux
-échelles, l’arquebusade me fut donnée par le visage, du coin d’une
-barricade qui touchait à la tour. Tout à coup je fus tout en sang, car
-je le jetais par la bouche, par le nez, par les yeux. Alors presque tous
-les soldats, et presque aussi tous les gentilshommes, commencèrent à
-s’étonner et voulurent reculer. Mais je leur criai, encore que je ne
-pouvais presque parler à cause du grand sang que je jetais par la bouche
-et par le nez: «Où voulez-vous aller? vous voulez vous épouvanter pour
-moi? Ne vous bougez, ni n’abandonnez le combat.» Et dis aux
-gentilshommes: «Je m’en vais me faire panser; que personne ne me suive,
-et vengez-moi, si vous m’aimez.» Je pris un gentilhomme par la main, et
-ainsi fust conduit à mon logis, là où trouvai un chirurgien du régiment
-de M. de Goas, nommé maître Simon, qui me pansa et m’arracha les os des
-deux joues avec les deux doigts, si grands étaient les trous, et me
-coupa force chair de visage, qui était toute froissée.
-
-«Voici M. de Madaillan, mon lieutenant, lequel était à mon côté quand
-j’allai à l’assaut, et M. de Goas à l’autre, qui venait voir si j’étais
-mort, et me dit: «Monsieur, réjouissez-vous, prenez courage, nous
-sommes dedans. Voilà les soldats aux mains qui tuent tout; et
-assurez-vous que nous vengerons votre blessure.» Alors je lui dis: «Je
-loue Dieu de ce que je vois la victoire à nous avant de mourir. A
-présent, je ne me soucie point de la mort. Je vous prie de vous en
-retourner, et montrez-moi toute l’amitié que vous m’avez portée, et
-_gardez qu’il n’en échappe un seul qui ne soit tué_.»
-
-«Et à l’instant s’en retourna et tous mes serviteurs même y allèrent. En
-sorte qu’il ne demeura auprès de moi que deux pages, et l’avocat de Las
-et le chirurgien. L’on voulut sauver le ministre et le capitaine de là
-dedans, nommé Ladous, pour les faire pendre devant mon logis. Mais les
-soldats ne faillirent de les tuer eux-mêmes, et les ôtèrent à ceux qui
-les tenaient, et les mirent en mille pièces. Les soldats en firent
-sauter cinquante ou soixante du haut de la grande tour, qui s’étaient
-retirés là dedans, dans les fossés, lesquels se noyèrent. Il se trouve
-que l’on en sauva deux qui s’étaient cachés. Il y avait tel prisonnier
-qui voulait donner quatre mille écus. Mais jamais homme ne voulait
-entendre à aucune rançon, et la plupart des femmes furent tuées.»
-
-Comment avec de telles fureurs la race humaine a-t-elle pu durer? «On a
-beau la tarir, dit Méphistophélès, la fraîche source de sang vivant
-reparaît toujours.»
-
-
-
-
-BAGNÈRES-DE-BIGORRE
-
-
-I
-
-On repart pour Bagnères à cinq heures du soir, dans la poussière, à la
-suite de coucous chargés de monde. Cette route est encombrée, comme les
-chemins de la banlieue autour de Paris le samedi soir. La diligence
-prend, en passant, autant de paysans qu’elle en rencontre; on les met en
-tas sous la bâche, parmi les malles, à côté des chiens; ils ont l’air
-fier et content de cette haute place. Les jambes, les bras, les têtes,
-s’agencent comme elles peuvent; ils chantent, et la voiture a l’air
-d’une boîte à musique. C’est dans cet équipage triomphal qu’on arrive à
-Bagnères, le soleil couché. On dîne à la hâte, on se fait conduire à la
-promenade des Coustous, et l’on est tout surpris de trouver le boulevard
-de Gand aux Pyrénées.
-
-Quatre rangées d’arbres poudreux; des bancs réguliers à intervalles
-égaux; sur les deux côtés, des hôtels de figure moderne, dont l’un est
-occupé par M. de Rothschild; des files de boutiques illuminées, des
-cafés chantants autour desquels on s’amasse; des terrasses remplies de
-spectateurs assis; sur la chaussée, une foule noire qui s’agite sous les
-lumières; voilà le spectacle qu’on a sous les yeux. Les groupes se font,
-se défont, se serrent; on suit la foule; on rapprend l’art d’avancer
-sans marcher sur les pieds qu’on rencontre, de frôler tout le monde sans
-coudoyer personne, de n’être pas écrasé et de ne pas écraser les autres;
-bref, tous les talents enseignés par la civilisation et l’asphalte. On
-retrouve les bruissements des toilettes, le bourdonnement confus des
-conversations et des pas, l’éclat blessant des lumières artificielles,
-les figures obséquieuses et ennuyées des marchands, l’étalage savant des
-boutiques, et toutes les sensations qu’on a voulu quitter.
-Bagnères-de-Bigorre et Luchon sont aux Pyrénées les capitales de la vie
-élégante, le rendez-vous des plaisirs du monde et de la mode, Paris à
-deux cents lieues de Paris.
-
-Le lendemain matin, au soleil, l’aspect de la ville est charmant. De
-grandes allées de vieux arbres la traversent en tous sens. Des jardinets
-fleurissent sur les terrasses. L’Adour roule le long des maisons. Deux
-rues sont des îles qui rejoignent la chaussée par des ponts chargés de
-lauriers-roses, et mirent leurs fenêtres vertes dans le flot clair. Les
-ruisseaux d’eau limpide accourent de toutes les places et de toutes les
-rues; ils se croisent, s’enfoncent sous terre, reparaissent, et la ville
-est remplie de leurs murmures, de leur fraîcheur et de leur gaieté. Une
-petite fille, assise sur la dalle ardoisée, trempe ses pieds dans le
-courant; l’eau froide les rougit, et la pauvrette retrousse avec grand
-soin sa mauvaise robe, de peur de la mouiller. Une femme agenouillée
-lave du linge à sa porte; une autre se penche et puise de l’eau pour sa
-marmite. Les deux rigoles noires et brillantes, enserrent la route
-blanche comme deux cordons de jais. Dans la cour intérieure ou dans le
-vestibule de chaque maison, les femmes assemblées cousent et filent, les
-unes sur les marches de l’escalier, les autres au pied d’une vigne;
-elles sont dans l’ombre, mais sur la crête du mur les belles feuilles
-vertes sont traversées par un rayon de soleil.
-
-Sur la place voisine, des hommes rangés sur deux lignes battaient le blé
-avec de longues perches et amoncelaient des tas de grain doré. Sous son
-luxe d’emprunt, la ville garde des habitudes rustiques; mais la riche
-lumière fond les contrastes, et le battage du blé a la splendeur d’un
-bal. Plus loin sont des bâtiments où le ruisseau travaille les marbres.
-Des plaques, des blocs, des éclats entassés, des matériaux informes,
-remplissent la cour sur une longueur de trois cents pas, parmi des
-bouquets de rosiers, des plates-bandes fleuries, des statues et des
-kiosques. Dans les ateliers, de lourds engrenages, des baquets d’eau
-bourbeuse, des scies rouillées, des roues grossières: voilà les
-ouvriers. Dans les magasins, des colonnes, des chapiteaux d’un poli
-admirable, de blanches cheminées bordées de feuilles en relief, des
-vases ciselés, des coupes sculptées, des bijoux d’agate: voilà
-l’ouvrage. Les carrières des Pyrénées ont donné toutes un échantillon
-pour lambrisser les murs; c’est une bibliothèque de marbres. Il y en a
-de blancs comme l’albâtre, de roses comme la chair vivante, de bruns, de
-cailletés comme le ventre d’une pintade. La Griotte est d’un rouge sang.
-Le Baudéan noir, veiné de filets blancs, jette un reflet verdâtre. Le
-Roncé de Bise sillonne de bandes sombres sa robe couleur de biche. Le
-Sarrancolin grisâtre luit étrangement, tout marqueté d’écailles, rayé de
-teintes pâles et taché d’une large plaque sanglante. La nature est le
-plus grand des peintres; les infiltrations et les feux souterrains ont
-pu seuls inventer cette profusion de nuances et de dessins; il a fallu
-l’originalité audacieuse du hasard et le lent travail des forces
-minérales, pour tourner des lignes si capricieuses et assortir des
-teintes si composées.
-
-Un courant d’eau rapide roule sous les ateliers; un autre glisse devant
-la maison, dans une belle prairie, sous un rideau de peupliers. Dans le
-lointain
-
-[Illustration: Bagnères-de-Bigorre. (Page 268.)]
-
-blanchâtre, on aperçoit les montagnes. L’endroit est heureux pour être
-scieur de pierres.
-
-
-II.
-
-Les Thermes sont un beau bâtiment blanc, vaste et régulier; la longue
-façade tout unie est de forme très-simple. Cette architecture voisine du
-style antique est plus belle au Midi qu’au Nord; comme le ciel, elle
-laisse dans l’âme une impression de sérénité et de grandeur.
-
-Une moitié de rivière baigne la façade et précipite sous le pont
-d’entrée sa nappe noire hérissée de flots étincelants. On entre dans un
-grand vestibule, on suit un vaste escalier à double rampe, puis des
-corridors que terminent de nobles portiques et qui donnent sur des
-terrasses. Des cabinets de bains lambrissés de marbre, un jardin
-verdoyant, de beaux points de vue, partout de hautes voûtes, de la
-fraîcheur, des formes simples, des couleurs douces qui reposent l’œil et
-font contraste avec la lumière crue, éblouissante, qui tombe au dehors
-sur la place poudreuse et sur les maisons blanches; tout attire, et
-c’est plaisir d’être malade ici.
-
-Les Romains, gens aussi civilisés et aussi ennuyés que nous, faisaient
-comme nous et venaient à Bagnères. Les habitants du pays, bons
-courtisans, construisirent sur la place publique un temple en l’honneur
-d’Auguste. Le temple devint une église qu’on dédia à saint Martin, mais
-qui garda l’inscription païenne. En 1641, on transporta l’inscription
-sur la fontaine de la porte méridionale, où elle est encore.
-
-En 1823, on découvrit, dans l’emplacement des Thermes, des colonnes, des
-chapiteaux, quatre piscines revêtues de marbres et ornées de moulures,
-et un grand nombre de médailles à l’effigie des premiers empereurs
-romains. Ces débris, retrouvés après dix-huit siècles, laissent une
-impression profonde, semblable à celle qu’on éprouve en mesurant les
-grands bancs calcaires, sépulcres antédiluviens des races englouties.
-Nos villes sont assises sur des ruines de civilisations éteintes, et nos
-champs sur des restes de créations détruites.
-
-Rome a laissé partout sa trace à Bagnères. Les plus aimables de ces
-souvenirs de l’antiquité sont les monuments que les malades guéris
-élevaient en l’honneur des Nymphes, et dont les inscriptions subsistent
-encore. Couchés dans les baignoires de marbre, ils sentaient les vertus
-de la bienfaisante déesse pénétrer dans leurs membres; les yeux
-demi-fermés, assoupis dans le mol embrassement de l’eau tiède, ils
-entendaient la source mystérieuse tomber goutte à goutte en chantant, du
-fond de la roche, sa mère; la nappe épanchée luisait autour d’eux avec
-de vagues reflets verdâtres; et devant eux passaient, comme une vision,
-le regard étrange et la voix magique de la divinité inconnue qui venait
-à la lumière pour apporter la santé aux malheureux mortels.
-
-Derrière les Thermes est une haute colline, couverte d’arbres admirables
-où serpentent des allées solitaires; de là on voit sous ses pieds la
-ville, dont les toits d’ardoises repoussent la puissante lumière du ciel
-enflammé et se détachent dans l’air limpide avec une teinte fauve et
-plombée. Une ligne de peupliers dessine sur la grande plaine verte le
-cours de la rivière; du côté de Tarbes, elle s’enfonce à l’infini dans
-des lointains vaporeux, parmi des teintes adoucies. En face, des
-collines boisées et cultivées montent en s’arrondissant jusqu’à
-l’horizon. A droite, les montagnes, semblables à des pyramides
-descendent en longues arêtes régulières. Ces collines et ces montagnes
-découpent une ligne sinueuse sur le bord rayonnant du ciel. De l’horizon
-blanc et souriant, l’œil remonte par des nuances insensibles jusqu’au
-bleu ardent et foncé du dôme. Cette blancheur donne une sensation tendre
-et délicieuse, mélange de rêverie et de volupté; elle touche, trouble et
-ravit, comme la chanson de Chérubin dans Mozart. Un vent frais arrive de
-la vallée; le corps est aussi à l’aise que l’âme; on trouve dans son
-être une harmonie qu’on n’y connaissait pas; on ne porte plus le poids
-de sa pensée ni de sa machine; on ne fait plus que sentir; on devient
-tout animal, c’est-à-dire parfaitement heureux.
-
-Le soir, on va se promener dans la plaine. Il y a dans les champs de
-maïs des sentiers détournés où l’on est seul. Les têtes, hautes de sept
-pieds, font comme un taillis d’arbres. La large fusée des feuilles
-vertes finit par des colonnettes minces de grains rosés, et le soleil
-oblique glisse ses flèches d’or entre les tiges. On rencontre des
-prairies coupées de ruisseaux que les paysans barrent, et qui, pendant
-plusieurs heures, inondent l’herbe pour la rafraîchir. Le jour tombe, la
-grande ombre des montagnes assombrit la verdure; des nuages d’insectes
-bourdonnent dans l’air alourdi. Le souffle d’une brise expirante fait un
-instant frissonner les feuilles. Cependant les voitures et les
-cavalcades reviennent sur toutes les routes, et le cours s’illumine pour
-la promenade du soir.
-
-
-
-
-LE MONDE
-
-
-Il est convenu que la vie aux eaux est fort poétique, et qu’on y trouve
-des aventures de toute sorte, surtout des aventures de cœur. Lisez les
-romans, _l’Anneau d’argent_, de Charles de Bernard; _Lavinia_, de George
-Sand, etc.
-
-Si la vie aux eaux est un roman, c’est dans les livres. Pour y voir de
-grands hommes, il faut les apporter reliés en veau, dans sa malle.
-
-Il est également convenu qu’aux eaux la conversation est extrêmement
-spirituelle, qu’on n’y rencontre que des artistes, des hommes
-supérieurs, des gens du grand monde; qu’on y prodigue des idées, la
-grâce et l’élégance, et que la fleur de tous les plaisirs et de toutes
-les pensées y vient s’épanouir.
-
-La vérité est qu’on y use beaucoup de chapeaux, qu’on y mange beaucoup
-de pêches, qu’on y dit beaucoup de paroles, et qu’en fait d’hommes et
-d’idées, on y trouve à peu près ce qu’on trouve ailleurs.
-
-Voici le catalogue d’un salon mieux composé que beaucoup d’autres:
-
-Un vieux gentilhomme, assez semblable au M. de Mortsauf de Balzac,
-officier avant 1830, très-brave, et capable de raisonner juste, quand on
-le poussait fort. Il avait un grand long cou cartilagineux qui tournait
-tout d’une pièce et péniblement, comme une machine rouillée; ses pieds
-ballottaient dans ses souliers carrés; les pans de sa redingote
-pendaient comme des drapeaux autour de ses jambes. Son corps et ses
-habits étaient roides, gauches, antiques et étroits, comme ses opinions.
-Du reste, méticuleux, radoteur, hargneux, occupé tout le jour à
-ressasser des pauvretés et à se plaindre de vétilles; il tracassait son
-domestique une heure durant pour un grain de poussière oublié sur la
-basque de son habit, expliquant le moyen d’enlever la poussière, le
-danger de laisser la poussière, les défauts d’un esprit négligent, les
-mérites d’un esprit diligent, avec tant de monotonie, de ténacité et de
-lenteur, qu’on finissait par se boucher les oreilles ou par dormir. Il
-prenait du tabac, posait son menton sur sa canne, et regardait devant
-lui avec l’expression inerte et terne des momies. La vie rustique, le
-manque de conversation et d’action, la fixité des habitudes machinales,
-l’avaient éteint.
-
-A côté de lui se tenaient une jeune Anglaise et sa mère. L’Anglaise
-n’avait pu s’éteindre; elle avait gelé en naissant: du reste, aussi
-immobile que lui. Elle portait aux bras une boutique d’orfévrerie:
-bracelets, chaînes de toutes formes et de tout métal, qui pendaient et
-tintaient comme des clochettes. La mère était une de ces asperges
-crochues, bosselées, plantées dans une robe ballonnée, qui ne peuvent
-fleurir et monter en graine que sous le brouillard de Londres. Elles
-prenaient du thé et ne causaient qu’entre elles.
-
-On remarquait en troisième lieu un jeune homme fort noble, parfaitement
-mis, frisé tous les jours, les mains molles, incessamment lavé, brossé,
-orné, embelli, et beau comme une poupée. Il avait la fatuité compassée
-et sérieuse. Ses moindres actions étaient d’une correction et d’une
-gravité admirable. Il demandait du potage en pesant toutes ses paroles.
-Il mettait ses gants de l’air d’un empereur romain. Il ne riait jamais,
-on reconnaissait à ses gestes calmes l’homme pénétré de respect pour
-soi-même, qui érige les convenances en principes. Son teint, ses mains,
-sa barbe et son esprit, avaient été si longtemps nettoyés, frottés et
-parfumés par l’étiquette qu’ils semblaient postiches.
-
-Ordinairement, il donnait la réplique à une dame moldave, qui maintenait
-la conversation vivante. Cette dame avait voyagé par toute l’Europe, et
-racontait ses voyages d’une voix si perçante et si métallique, qu’on se
-demandait si elle n’avait pas un clairon quelque part dans le corps.
-Elle dissertait toute seule, quelquefois pendant un quart d’heure de
-suite, principalement sur le riz et sur le degré de civilisation des
-Turcs, sur la barbarie des généraux russes et sur les bains de
-Constantinople. Cette mémoire pleine ne débordait qu’en tirades: cela
-était presque aussi amusant qu’un dictionnaire de géographie.
-
-Il y avait près d’elle un Espagnol pâle, mince, maigre, dont la figure
-ressemblait à une lame de couteau. On sut, par quelques mots échappés,
-qu’il était riche et républicain: il passait sa vie un journal à la
-main. Il en lisait tous les jours douze ou quinze, avec de petits
-mouvements secs et saccadés, et des contractions nerveuses qui passaient
-sur sa figure comme un frisson. Il se tenait habituellement dans un
-coin, et l’on voyait briller sur sa physionomie des velléités de
-proclamations et de professions de foi. Au même instant son regard
-s’éteignait comme un feu trop brusque qui flamboie et tombe. Il ne
-parlait que par monosyllabes et pour demander du thé. Sa femme ne savait
-pas le français et restait toute la soirée immobile dans son fauteuil.
-
-Faut-il parler d’une vieille dame saumuroise, habituée des bains,
-attentive au chaud, au froid, aux courants d’air, aux assaisonnements,
-décidée à n’enrichir ses héritiers que le plus tard possible, qui
-trottait tout le jour, et le soir caressait son chien? D’un abbé et de
-son élève, qui dînaient à part pour fuir la contagion des conversations
-mondaines? etc. La vérité est qu’il n’y a rien à peindre, et qu’au
-prochain restaurant vous verrez les mêmes gens.
-
-Maintenant, de bonne foi, que peuvent être les entretiens dans un pareil
-monde? Comme la réponse est importante, je prie le lecteur de parcourir
-la classification ci-jointe des conversations intéressantes; il jugera
-lui-même si l’on a chance d’en rencontrer aux eaux quelqu’une de
-semblable.
-
-Premier genre: circonlocutions, argumentations oratoires, exordes par
-insinuation, sourires et saluts, pouvant se traduire par la phrase
-suivante: «Monsieur, faites-moi gagner mille francs.»
-
-Deuxième genre: périphrases, dissertations métaphysiques, cris de l’âme,
-gestes et génuflexions, aboutissant à la phrase que voici: «Madame,
-permettez-moi d’être votre très-humble serviteur.»
-
-Troisième genre: deux personnes ayant besoin l’une de l’autre sont en
-présence; abrégé de leur conversation: «Vous êtes un grand homme.--Vous
-en êtes un autre.»
-
-Quatrième genre: on est assis au coin du feu avec un vieil ami; on
-tisonne dans les braises, et l’on cause de n’importe quoi, par exemple:
-«Voulez-vous du thé? Mon cigare est éteint.» Ou, ce qui est mieux, on ne
-dit rien du tout et l’on écoute chanter la bouilloire; toutes actions
-qui signifient: «Vous êtes un brave homme, et vous me rendriez service
-au besoin.»
-
-Cinquième genre: idées générales nouvelles et librement exprimées; genre
-perdu depuis cent ans. On l’a connu dans les salons au dix-huitième
-siècle. Genre aujourd’hui fossile.
-
-Sixième et dernier genre: fusées d’esprit, feu d’artifice de mots
-brillants, images inventées, couleurs étalées, profusion de verve,
-d’originalité et de gaieté. Genre infiniment rare et tous les jours
-diminué par la peur de se compromettre, par l’air important, par
-l’affectation de moralité.
-
-Ces six genres manquant, et visiblement ils manquent, que reste-t-il? La
-conversation telle que la peint Henri Monnier et que la fait M.
-Prudhomme. Seulement, ici les façons sont meilleures: par exemple, on
-sait qu’on doit se servir le dernier du potage, et le premier de la
-salade; on se munit de certaines phrases convenues qu’on échange contre
-d’autres phrases convenues; on répond à un geste prévu par un geste
-prévu, à la manière des Chinois; on vient bâiller intérieurement et
-sourire extérieurement, en compagnie et en cérémonie. Cette comédie de
-grimaces et ce commerce d’ennui forment la conversation aux eaux et
-ailleurs.
-
-Aussi beaucoup de gens vont prendre l’air dans la rue.
-
-
-II.
-
-La rue est pleine de figures mornes: jurisconsultes, banquiers, gens
-fatigués par les travaux de cabinet, ou ennuyés parce qu’ils ont trop de
-fortune et trop peu de chagrin. Le soir, ils vont à Frascati ou
-regardent les badauds qui se coudoient entre les boutiques du Cours. Le
-jour, ils boivent et se baignent un peu, montent à cheval et fument
-beaucoup. Les bouffis, étalés sur un fauteuil, digèrent; les maigres
-étudient le journal; les jeunes dissertent avec les dames sur le temps
-qu’il fait; les dames s’occupent à bien arrondir leurs jupes; les vieux,
-qui sont philosophes et critiques, prennent du tabac ou regardent les
-montagnes avec des lunettes, pour vérifier si les gravures sont exactes.
-Ce n’est pas la peine d’avoir tant d’argent pour avoir si peu de
-plaisir.
-
-Cet ennui prouve que la vie ressemble à l’Opéra; pour y être heureux, il
-faut l’argent de l’entrée, mais aussi le sentiment de la musique. Si
-l’argent vous manque, vous restez dehors à la pluie parmi les
-décrotteurs; si le sentiment vous manque, vous dormez maussadement dans
-votre superbe loge. Je conclus qu’il faut tâcher de gagner les quatre
-francs du parterre, mais surtout apprendre la musique.
-
-Les promenades sont trop propres et rappellent le bois de Boulogne; çà
-et là un balai fatigué appuie contre un arbre sa silhouette oblique. Du
-fond d’un fourré, les sergents de ville lancent sur vous leur regard
-d’aigle, et le crottin décore les allées de ses monticules poétiques.
-
- * * * * *
-
-Un malade amène toujours avec lui un ou plusieurs compagnons. Quel est
-l’être assez déshérité du ciel pour ne pas avoir un parent ou un ami qui
-s’ennuie? et quel est l’ami ou le parent assez ingrat pour refuser un
-service qui est une partie de plaisir? le malade boit et se baigne;
-l’ami chausse des guêtres ou monte à cheval: de là l’espèce des
-touristes.
-
-Cette espèce comprend plusieurs variétés, qu’on distingue au ramage, au
-plumage et à la démarche. Voici les principales:
-
-
-I.
-
-La première a les jambes longues, le corps maigre, la tête penchée en
-avant, les pieds larges et forts, les mains vigoureuses, excellentes
-pour serrer et accrocher. Elle est munie de cannes, de bâtons ferrés, de
-parapluies, de manteaux, de pardessus en caoutchouc. Elle méprise la
-parure, se montre peu dans le monde, connaît parfaitement les guides et
-les hôtels. Elle arpente le terrain d’une façon admirable, monte avec
-selle, sans selle, de toutes les manières, toutes les bêtes possibles.
-Elle marche pour marcher et pour avoir le droit de répéter quelques
-belles phrases toutes faites.
-
-J’ai trouvé et ramassé aux Eaux-Chaudes le journal d’un de ces touristes
-marcheurs. Il est intitulé: _Mes impressions_.
-
-«15 juillet. Ascension du Vignemale. Départ à minuit, retour à dix
-heures du soir. Appétit sur le sommet, excellent dîner, pâté, volailles,
-truites, bordeaux, kirsch. Mon cheval a bronché onze fois. Pieds
-écorchés. Rondo, bon guide. Total: soixante-sept francs.
-
-«20 juillet. Ascension du Pic du Midi de Bigorre. Quinze heures. Sanio,
-médiocre guide, ne sait ni chansons ni histoires. Bon sommeil d’une
-heure au sommet. Deux bouteilles cassées, ce qui a un peu gâté les
-provisions. Trente-huit francs.
-
-«21 juillet. Excursion au val d’Héas. Trop de pierres sur la route. Sept
-lieues. Il faut m’exercer tous les jours; demain j’en ferai huit.
-
-«24 juillet. Excursion au val d’Aspe. Neuf lieues.
-
-«1ᵉʳ août. Lac d’Oo. Bonne eau, très-froide; les bouteilles ont bien
-rafraîchi.
-
-«2 août. Vallée de l’Arboust. Rencontre de trois caravanes, deux d’ânes,
-une de chevaux. Dix lieues. Gosier pelé. Durillons au pied.
-
-«3 août. Ascension de la Maladetta. Trois jours.
-
-[Illustration: Le Vignemale. (Page 282.)]
-
-Coucher à la Rencluse de la Maladetta. Mon grand manteau double à collet
-de poil m’empêche d’être gelé. Le matin, je fais moi-même l’omelette.
-Punch à la neige. Seconde nuit dans le vallon de Malibierne. Traversée
-du glacier. Mon soulier droit se déchire. Arrivée au sommet. Vue de
-trois bouteilles laissées par les précédents touristes. Pour me
-distraire, je lis un numéro du _Journal des chasseurs_. Au retour, je
-suis fêté par les guides. Cornemuses le soir à ma porte, gros bouquet
-avec un ruban. Total: cent soixante-huit francs.
-
-«15 août. Départ des Pyrénées. Trois cent quatre-vingt-onze lieues en un
-mois, tant à pied qu’à cheval et en voiture. Onze ascensions, dix-huit
-excursions. J’ai usé deux bâtons ferrés, un pardessus, trois pantalons,
-cinq paires de souliers. Bonne année.
-
-«_P. S._ Pays sublime. Mon esprit plie sous ces grandes émotions.»
-
-
-II.
-
-La seconde variété comprend des êtres réfléchis, méthodiques,
-ordinairement portant lunettes, doués d’une confiance passionnée en la
-lettre imprimée. On les reconnaît au manuel-guide, qu’ils ont toujours à
-la main. Ce livre est pour eux la loi et les prophètes. Ils mangent des
-truites au lieu qu’indique le livre, font scrupuleusement toutes les
-stations que conseille le livre, se disputent avec l’aubergiste
-lorsqu’il leur demande plus que ne marque le livre. On les voit aux
-sites remarquables, les yeux fixés sur le livre, se pénétrant de la
-description et s’informant au juste du genre d’émotion qu’il convient
-d’éprouver. La veille d’une excursion, ils étudient le livre et
-apprennent d’avance l’ordre et la suite des sensations qu’ils doivent
-rencontrer: d’abord la surprise, un peu plus loin une impression douce,
-au bout d’une lieue l’horreur et le saisissement, à la fin
-l’attendrissement calme. Ils ne font et ne sentent rien que pièces en
-main et sur de bonnes autorités. En arrivant dans un hôtel, leur premier
-soin est de demander à leur voisin de table s’il y a un lieu de réunion,
-à quelle heure on s’y rassemble, comment on emploie les différentes
-heures du jour, sur quelle promenade on va dans l’après-midi, sur quelle
-autre le soir. Le lendemain, ils suivent tous ces renseignements en
-conscience. Ils sont vêtus à la mode des eaux, ils changent de toilette
-autant de fois que l’usage des eaux le juge convenable; ils font toutes
-les excursions qu’on doit faire, à l’heure où il faut les faire, dans
-l’équipage avec lequel il faut les faire. Ont-ils un goût? on n’en sait
-rien: le livre et l’opinion publique ont pensé et décidé pour eux. Ils
-ont la consolation de penser qu’ils ont marché dans la grande route et
-qu’ils
-
-[Illustration: Lac d’Oo. (Page 284.)]
-
-sont les imitateurs du genre humain. Ce sont les touristes _dociles_.
-
-
-III.
-
-La troisième variété marche en troupes et fait ses excursions en
-famille. Vous apercevez de loin une grande cavalcade tranquille: le
-père, la mère, deux filles, deux grands cousins, un ou deux amis, et
-quelquefois des ânes pour les bambins. On fouette les ânes, qui sont
-rétifs; on conseille la prudence aux jeunes gens fougueux; un coup d’œil
-retient les jeunes demoiselles autour du voile vert de leur mère. Les
-caractères distinctifs de cette variété sont le voile vert, l’esprit
-bourgeois, l’amour des siestes et des repas sur l’herbe; un signe
-infaillible est le goût des petits jeux de société. Cette variété est
-rare aux Eaux-Bonnes, plus fréquente à Bagnères-de-Bigorre et à
-Bagnères-de-Luchon. Elle est remarquable par sa prudence, par ses
-instincts culinaires, par ses habitudes économiques. Les individus qui
-font l’excursion s’arrêtent dans un endroit choisi dès la veille; on
-débarque des pâtés et des bouteilles. Si l’on n’a rien apporté, on va
-frapper à la cabane voisine pour avoir du lait; on s’étonne de le payer
-trois sous le verre; on trouve qu’il ressemble fort au lait de chèvre,
-et l’on se dit, après avoir bu, que l’écuelle de bois n’était pas trop
-propre. On regarde curieusement l’étable noire, demi-souterraine, où
-les vaches ruminent sur un lit de fougères: après quoi, les gens gros et
-gras s’asseyent ou se couchent. L’artiste de la famille tire son album
-et copie un pont, un moulin et autres paysages d’album. Les jeunes
-filles courent en riant et se laissent tomber essoufflées sur l’herbe;
-les jeunes gens courent après elles. Cette variété, originaire des
-grandes villes, principalement de Paris, veut retrouver aux Pyrénées les
-parties de plaisir de Meudon et de Montmorency.
-
-
-IV.
-
-Quatrième espèce: touristes dîneurs. A Louvie, une famille de
-Carcassonne, le père, la mère, un fils, une fille, une servante,
-descendirent de l’intérieur. Pour la première fois de leur vie, ils
-entreprenaient un voyage de plaisir. Le père était un de ces bourgeois
-fleuris, ventrus, importants, dogmatiques, bien vêtus de drap fin,
-conservateurs d’eux-mêmes, qui forment leurs cuisinières, arrangent leur
-maison en bonbonnière, et s’installent dans leur bien-être, comme une
-huître dans sa coquille. Ils entrèrent avec stupeur dans une salle
-obscure, où des bouteilles demi-vides erraient parmi des plats
-refroidis. La nappe était tachée, les serviettes d’un blanc douteux. Le
-père, saisi d’indignation, demanda une tasse de thé et se mit à marcher
-d’un air tragique. Les autres se regardèrent douloureusement et
-s’assirent. Les plats arrivaient à la débandade, tous manqués. Les
-Carcassonnais se servaient, tournaient la viande dans leur assiette, la
-contemplaient et ne mangeaient pas. Ils demandèrent une seconde fois du
-thé; le thé ne parut point; on appela les voyageurs pour monter en
-voiture, et l’hôtelier réclama douze francs. Sans dire un mot, avec un
-geste d’horreur concentrée, le chef de famille paya. Puis, s’approchant
-de sa femme, il lui dit: «Vous l’avez voulu, madame!» Au bout d’un quart
-d’heure l’orage creva; il épancha ses plaintes dans le sein du
-conducteur. Il déclara que la compagnie périrait si elle relayait chez
-de tels empoisonneurs; il espérait que les maladies emporteraient
-bientôt des gens aussi malpropres. On lui dit que dans le pays tout le
-monde était ainsi, et qu’on y vivait gaiement quatre-vingts ans. Il leva
-les yeux au ciel, renfonça son chagrin et reporta ses pensées vers
-Carcassonne.
-
-
-V.
-
-Cinquième variété; rare: touristes _savants_.
-
-Un jour, au pied d’une roche humide, je vis venir à moi un petit homme
-maigre, avec un nez en bec d’aigle, un visage tout en pointe, des yeux
-verts, des cheveux grisonnants, des mouvements nerveux, saccadés, et
-quelque chose de bizarre et de passionné dans la physionomie. Il avait
-de grosses guêtres, une vieille casquette noire ternie par la pluie, un
-pantalon boueux aux genoux, sur le dos une boîte de botanique bosselée,
-une petite bêche à la main. Par malheur je regardais une jolie plante à
-longue tige droite bien verte, à corolle blanche, délicate, qui croît
-auprès des sources perdues. Il me prit pour un confrère novice. «Eh
-bien! voilà comme vous cueillez les plantes! Par la tige, malheureux?
-Que fera-t-elle dans votre herbier, sans racines? Où est votre boîte?
-votre sarcloir?
-
---Mais, monsieur....
-
---Plante ordinaire, commune aux environs de Paris, _Parnassia
-palustris_: tige simple, dressée, haute d’un pied, glabre, feuilles
-radicales pétiolées (la caulinaire engainante, sessile), cordiformes,
-entièrement glabres; fleur solitaire, blanche, terminale, ayant le
-calice à feuilles lancéolées, les pétales arrondis, marqués de lignes
-creuses, les nectaires ciliés et munis de globules jaunes à l’extrémité
-des cils, qui ressemblent à des pistils; helléboracée. Ces nectaires
-sont curieux; bonne étude, plante bien choisie. Courage! vous avancerez.
-
---Mais je ne suis pas botaniste!
-
---Très-bien, vous êtes modeste. Pourtant, puisque vous êtes aux
-Pyrénées, il faut étudier la flore du pays; vous n’en retrouverez plus
-l’occasion. Il y a ici des plantes rares qu’il faut absolument emporter.
-J’ai cueilli auprès d’Oleth la _Menziesra Daboeci_, trouvaille
-inestimable. Je vous montrerai chez moi la _Ramondia Pyrenaica_, une
-solanée qui a le port des primevères. J’ai gravi le Mont-Perdu pour
-trouver le _Ranunculus parnassifolius_ indiqué par Ramond, et qui croît
-à 2700 mètres. Hein! qu’est-ce que cela! _L’Aquilegia Pyrenaïca_!»
-
-Et mon petit homme partit comme un isard, gravit une pente, creusa
-soigneusement le sol autour de la fleur, l’enleva sans couper une seule
-racine, et revint les yeux brillants, l’air triomphant, la tenant en
-l’air comme un drapeau.
-
-«Plante propre aux Pyrénées. Je la désirais depuis longtemps;
-l’échantillon est excellent. Voyons, mon jeune ami, un petit examen:
-vous ignorez l’espèce; mais vous reconnaissez la famille?
-
---Hélas! je ne sais pas un mot de botanique.»
-
-Il me regarda stupéfait.
-
-«Et pourquoi cueillez-vous des plantes?
-
---Pour les voir, parce qu’elles sont jolies.»
-
-Il mit sa fleur dans sa boîte, rajusta sa casquette et s’en alla sans
-ajouter un seul mot.
-
-
-VI.
-
-Sixième variété; très-nombreuse: touristes _sédentaires_. Ils regardent
-les montagnes de leur fenêtre; leurs excursions consistent à passer de
-leur chambre au jardin anglais, du jardin anglais à la promenade. Ils
-font la sieste sur la bruyère et lisent le journal étendus sur une
-chaise: après quoi ils ont vu les Pyrénées.
-
- * * * * *
-
-Il y avait un grand bal hier. Paul y présentait un jeune créole de
-Vénézuela en Amérique; le jeune homme n’a rien vu encore; il vient de
-débarquer à Bordeaux, d’où il arrive; du reste fort beau garçon, d’une
-figure olivâtre et fine, grand chasseur, et plus propre à courir les
-montagnes que les salons. Il vient en France pour se former, comme on
-dit; Paul prétend que c’est pour se déformer.
-
-Nous nous sommes mis dans un coin, et le jeune homme a demandé à Paul ce
-que c’est qu’un bal.
-
-«Une grande cérémonie funèbre et pénitentiaire.
-
---Bah!
-
---Sans doute, et cet usage remonte haut.
-
---Vraiment?
-
---Il remonte à Henri III, qui institua les réunions de flagellants. Les
-gens de la cour se décolletaient et s’assemblaient pour se donner des
-coups de fouet sur leurs épaules. Aujourd’hui il n’y a plus de coups de
-fouet, mais la tristesse est égale. Tous les gens qui sont ici viennent
-expier de grandes fautes ou viennent de perdre leurs parents.
-
---C’est pour cela qu’ils sont vêtus de noir!
-
---Précisément.
-
---Mais les dames sont en robes magnifiques.
-
---Elles ne s’en mortifient que mieux. Chacune s’est pendu autour des
-reins une sorte de cilice, cet horrible amas de jupons qui les blesse et
-finit par les rendre malades. C’est à l’exemple des saintes, pour mieux
-opérer le salut.
-
---Mais tous les hommes sourient.
-
---C’est là le plus beau, gênés comme ils sont, enfermés dans leur suaire
-de drap noir. Ils se contraignent, et font preuve de vertu. Avancez de
-six pas, vous allez voir.»
-
-Le jeune homme avança; n’ayant pas encore l’expérience des mouvements de
-salon, il marcha sur les pieds d’un danseur et défonça le chapeau d’un
-monsieur mélancolique. Il revint tout rouge se blottir auprès de nous.
-
-«Qu’est-ce que vous ont dit vos deux pauvres diables?
-
---Je n’y comprends rien. Le premier, après une grimace involontaire, m’a
-regardé gracieusement. L’autre a mis son chapeau sous son autre bras et
-m’a salué.
-
---Humilité, résignation, désir de souffrir pour gagner des mérites. Sous
-Henri III on remerciait celui qui vous avait le mieux sanglé. Je vais
-faire parler un musicien; écoutez. Monsieur Steuben, quel quadrille
-jouez-vous là?
-
---L’_Enfer_, quadrille fantastique. C’est la légende d’une jeune fille
-emportée vivante par les griffes du diable.
-
---Il est bien?
-
---Très-expressif. La finale exprime ses cris de douleur et les
-hurlements des démons. La jeune fille fait le dessus et les démons la
-basse.
-
---Et vous jouez après?
-
---Des contredanses sur _di tanti palpiti_.
-
---Rappelez-moi donc l’idée de cet air.
-
---C’est au retour de Tancrède. Il s’agit de peindre la tristesse la plus
-touchante.
-
---Excellent choix. Et point de mazurkas, de valses?
-
---Tout à l’heure; voici un gros cahier de Chopin; c’est notre favori.
-Quel maître! Quelle fièvre, quels cris douloureux, incertains, brisés!
-Toutes ses mazurkas donnent envie de pleurer.
-
---C’est pourquoi on les danse; vous voyez, cher enfant, des gens désolés
-pourraient seuls choisir une pareille musique. A propos, comment
-danse-t-on chez vous?
-
---Chez nous? on saute, on se trémousse, on rit haut, on crie un peu.
-
---Drôles de gens! et pourquoi?
-
---Parce qu’ils sont joyeux et qu’ils ont besoin de remuer leurs membres.
-
---Ici, quatre pas en avant, autant en arrière, une rotation gênée par le
-conflit des robes voisines, deux ou trois inclinations géométriques. Les
-fileurs de coton dans la prison de Poissy font précisément les mêmes
-mouvements.
-
---Mais ces gens causent.
-
---Avancez et écoutez; il n’y a pas d’indiscrétion, je vous jure.»
-
-Il revint au bout d’un instant.
-
-«Qu’a dit l’homme?
-
---Le monsieur est arrivé avec entrain; il a souri finement, et, avec un
-geste d’inventeur heureux, il a remarqué qu’il faisait chaud.
-
---Et la femme?
-
---Les yeux de la dame ont jeté un éclair. Avec un sourire ravissant
-d’approbation, elle a répondu que c’était vrai.
-
---Jugez comme ils ont dû se contraindre. Le monsieur a trente ans, il y
-a douze ans qu’il sait sa phrase. La dame en a vingt-deux, il y a sept
-ans qu’elle sait sa phrase. Chacun a fait et entendu trois ou quatre
-mille fois la demande ou la réponse. Pourtant ils ont eu l’air d’être
-intéressés, surpris. Quel empire sur soi! Quelle force d’âme! Vous
-voyez bien que ces Français qu’on dit légers sont stoïques à l’occasion.
-
---Les yeux me cuisent, j’ai les pieds enflés, j’ai avalé de la
-poussière; il est une heure du matin, l’air sent mauvais, je voudrais
-bien m’en aller. Est-ce qu’ils resteront encore longtemps?
-
---Jusqu’à cinq heures du matin.»
-
-
-II.
-
-Deux jours après, il y eut un concert. Le créole dit en sortant qu’il
-était fort las, qu’il n’avait rien compris à ce froufrou, et pria Paul
-de lui expliquer quel plaisir les gens trouvaient à tous ces bruits-là.
-
-«Car, disait-il, ils ont eu du plaisir, puisqu’ils ont payé six francs
-d’entrée, et qu’ils ont applaudi passionnément.
-
---La musique éveille toutes sortes de rêveries agréables.
-
---Voyons.
-
---Tel air fait penser à des scènes d’amour; tel autre fait imaginer de
-grands paysages, des événements tragiques.
-
---Et si on n’a pas ces rêveries, la musique ennuie?
-
---Certainement; à moins qu’on ne soit professeur d’harmonie.
-
---Mais les assistants n’étaient pas professeurs d’harmonie?
-
---Non certes.
-
---En sorte qu’ils ont eu toutes ces rêveries dont vous parlez; sinon ils
-se seraient ennuyés; et, s’ils s’étaient ennuyés, ils n’auraient pas
-payé ni applaudi.
-
---Bien raisonné.
-
---Expliquez-moi donc les rêveries qu’ils ont eues; par exemple cette
-sérénade dont parle mon programme, la sérénade de _don Pasquale_.
-
---Cela peint l’amour heureux, plein de volupté, d’insouciance. On voit
-un beau jeune homme les yeux riants, la joue en feu, dans un jardin
-d’Italie; sous la lune sereine, au bourdonnement de la brise, il attend
-sa maîtresse, songe à son sourire, et peu à peu en notes cadencées, la
-joie et la tendresse sortent harmonieusement de son cœur.
-
---Quoi! ils ont imaginé tout cela! Les gens heureux que vos
-compatriotes! quelle abondance d’émotions et de pensées! mais quelle
-physionomie discrète! Je n’aurais jamais soupçonné, à les voir, qu’ils
-faisaient un songe si doux.
-
---Le second morceau était un andante de Beethoven.
-
---Qu’est-ce que Beethoven?
-
---Un pauvre grand homme, sourd, amoureux, méconnu et philosophe, dont
-la musique est pleine de rêves gigantesques ou douloureux.
-
---Quels rêves?
-
---«L’éternité est une grande aire d’où tous les siècles, comme de jeunes
-aiglons, se sont envolés tour à tour pour traverser le ciel et
-disparaître. Le nôtre est arrivé à son tour au bord du nid; mais on lui
-a coupé les ailes, et il attend la mort en regardant l’espace, dans
-lequel il ne peut s’élancer.»
-
---Qu’est-ce que vous me récitez là?
-
---Une phrase de Musset qui traduit votre andante.
-
---Comment! en trois minutes ils ont passé de la première idée à
-celle-ci? Quels hommes! quelle flexibilité d’esprit! Je n’aurais jamais
-cru à une telle promptitude. Sans broncher, de plain-pied, ils sont
-entrés dans cette rêverie en sortant de la sérénade? quels cœurs! quels
-artistes! Vous me rendez tout honteux de moi-même; je n’oserai plus leur
-dire un mot.
-
---Le troisième morceau, un duo de Mozart, exprime des sentiments tout
-allemands, la candeur naïve, la tendresse mélancolique, contemplative,
-les vagues sourires, les timidités de l’amour.
-
---De sorte que leur imagination, qui était encore toute bouleversée,
-s’est transformée à l’instant jusqu’à représenter l’abandon,
-l’innocence, le trouble touchant d’une jeune fille?
-
---Certes.
-
---Et il y a sept ou huit morceaux par concert?
-
---Au moins. Ajoutez que, ces morceaux étant pris dans trois ou quatre
-pays et dans deux ou trois siècles, il faut que les auditeurs prennent
-subitement les sentiments si opposés et si nuancés de tous ces siècles
-et de tous ces pays.
-
---Et ils étaient entassés sur des banquettes, sous une lumière crue.
-
---Et dans les entr’actes, les hommes causaient de chemins de fer, les
-dames, de toilette.
-
---Je m’y perds. Moi, quand je rêve, j’ai besoin d’être seul, à mon aise,
-tout au plus avec un ami. Si la musique me touche, c’est dans un petit
-salon sombre, quand on me joue des airs de même espèce, et qui
-conviennent à mon état d’esprit. Il ne faut pas qu’on me cause de choses
-positives. Les songes ne me viennent pas à volonté; ils s’en vont malgré
-moi. Je vois bien que je suis sur un autre continent, avec une race
-toute différente. On s’instruit à voyager.»
-
-Un soupçon le prit: «S’ils étaient venus là aussi par pénitence? Quand
-ils sortaient, je les ai vus bâiller, et la figure morne.
-
---N’en croyez rien. C’est qu’ils se contiennent. Sans cela, ils
-fondraient en larmes et vous sauteraient au cou.»
-
-
-III.
-
-Le soir, notre créole, qui avait réfléchi, dit à Paul:
-
-«Puisque vous êtes si musiciens en France, vos jeunes filles bien
-élevées doivent toutes apprendre la musique?
-
---Trois heures de gammes par jour, pendant treize ans, de sept à vingt;
-total, quatorze mille heures.
-
---Elles en profitent?
-
---Une sur huit. Des sept autres, trois deviennent de bonnes orgues de
-Barbarie, quatre de mauvaises orgues de Barbarie.
-
---J’imagine que par compensation on les fait lire?
-
---Le Ragois, La Harpe et autres dictionnaires, toutes sortes de petits
-traités de piété fleurie.
-
---Qu’est-ce donc que votre éducation?
-
---Une jolie boîte embaumée d’encens, parfumée, bien cadenassée, où
-l’esprit dort pendant que les doigts tournent une serinette.
-
---Eh bien! c’est encourageant pour le mari, qu’est-ce qu’il fait, lui?
-
---Il reçoit la clef de la boîte, l’ouvre; un diablotin en robe blanche
-lui saute au nez, affamé de danser et de sortir.
-
---Bon, le mari sert de valet de place. Est-ce qu’il a d’autres soucis?
-
---Peut-être.
-
---Voyons.
-
---Un appartement au troisième coûte deux mille francs, la toilette de la
-femme quinze cents, l’éducation d’un enfant, mille; le mari en gagne
-six.
-
---Je comprends; en dansant, ils songent à toutes sortes de choses
-tristes.
-
---A économiser, à représenter, à flatter et à calculer.
-
---Qu’est-ce donc que le mariage chez vous?
-
---Un acte de société entre un ministre des affaires étrangères et un
-ministre de l’intérieur.
-
---Et comme préparation elles ont appris.....
-
---A rouler des gammes, à perler des trilles, à démancher leurs poignets.
-La prestidigitation enseigne le ménage.
-
---Décidément, vous autres gens d’Europe, vous avez une belle logique. Et
-la huitième fille, celle qui ne devient point orgue de Barbarie?
-
---Le piano la forme aussi. Il sert à tout, partout. Bienfaisante
-machine!
-
---Comment cela?
-
---Il exalte et raffine. Mendelssohn les entoure de rêves ardents,
-délicats, maladifs. Rossini emplit leurs nerfs d’une joie expansive et
-voluptueuse. Les âpres désirs tourmentés, les cris brisés, révoltés,
-des passions modernes, sortent de tous les accords de Meyerbeer. Mozart
-éveille en elles un essaim de tendresses et de tristesses vagues. Elles
-vivent dans un nuage d’émotions et de sensations.
-
---Les autres arts en feraient autant.
-
---Point du tout. La littérature est une psychologie vivante, la peinture
-une physiologie vivante. La musique seule invente tout, ne copie rien,
-est un pur rêve, lâche la bride aux rêves.
-
---Et probablement elles s’y lancent.
-
---De toute la fougue de leur ignorance, de leur sexe, de leur
-imagination, de leur oisiveté et de leurs vingt ans.
-
---Eh bien! le soir elles ont pour pâture la poésie de la famille et du
-monde.
-
---Le soir, un monsieur en bonnet de nuit, leur mari, leur cause de ses
-reports et de sa clientèle. Les enfants dans leur berceau se gâtent ou
-grognent. La cuisinière apporte ses comptes. Elles saluent quinze hommes
-dans leur salon, et louent quinze dames sur leurs robes. Ajoutez parfois
-la cérémonie pénitentiaire et funèbre que vous avez vue il y a trois
-jours.
-
---Mais alors le piano semble choisi tout exprès.
-
---Pour les résigner du premier coup à la mesquinerie de la condition
-moyenne, à la nullité de la condition féminine, à la misère de la
-condition humaine. Il est évident que toutes se trouveront contentes,
-que nulle ne deviendra languissante ou aigre. Cher et salutaire
-instrument! saluez-le avec respect quand vous entrez dans une chambre.
-Il est la source de la concorde domestique, de la patience féminine et
-du bonheur conjugal.
-
---Saint Jacques, je jure que ma femme ne saura pas la musique!
-
---Vous faites vœu de célibat, mon cher ami. Aujourd’hui toute fille
-portant gants a fait trotter ses doigts sur cette machine; sans quoi
-elle se prendrait pour une blanchisseuse.
-
---J’épouserai ma blanchisseuse.
-
---Le lendemain de vos noces elle fera venir un piano.»
-
- * * * * *
-
-Paul s’est foulé le pied et a passé deux jours dans sa chambre, occupé à
-regarder une basse-cour. Là-dessus il a écrit un petit traité que voici,
-à l’usage du jeune créole, sorte de viatique dont l’autre se nourrira
-pour mieux comprendre le monde. Je trouve le traité triste et sceptique.
-Paul répond qu’il faut l’être d’abord pour ne plus l’être ensuite, et
-qu’il faut l’être un peu pour ne pas l’être trop.
-
-
-VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D’UN CHAT.
-
-I.
-
-Je suis né dans un tonneau au fond d’un grenier à foin; la lumière
-tombait sur mes paupières fermées, en sorte que, les huit premiers
-jours, tout me parut couleur de rose.
-
-Le huitième, ce fut encore mieux; je regardai, et vis une grande chute
-de clarté sur l’ombre noire; la poussière et les insectes y dansaient.
-Le foin était chaud et odorant; les araignées dormaient pendues aux
-tuiles; les moucherons bourdonnaient; tout le monde avait l’air heureux;
-cela m’enhardit; je voulus aller toucher la plaque blanche où
-tourbillonnaient ces petits diamants et qui rejoignait le toit par une
-colonne d’or. Je roulai comme une boule, j’eus les yeux brûlés, les
-côtes meurtries, j’étranglais, et je toussai jusqu’au soir.
-
-
-II.
-
-Mes pattes étant devenues solides, je sortis et fis bientôt amitié avec
-une oie, bête estimable, car elle avait le ventre tiède; je me
-blottissais dessous, et pendant ce temps ses discours philosophiques me
-formaient. Elle disait que la basse-cour était une république d’alliés;
-que le plus industrieux, l’homme, avait été choisi pour chef, et que les
-chiens, quoique turbulents, étaient nos gardiens. Je pleurais
-d’attendrissement sous le ventre de ma bonne amie.
-
-Un matin la cuisinière approcha d’un air bonasse, montrant dans la main
-une poignée d’orge. L’oie tendit le cou que la cuisinière empoigna,
-tirant un grand couteau. Mon oncle, philosophe alerte, accourut et
-commença à exhorter l’oie, qui poussait des cris inconvenants: «Chère
-sœur, disait-il, le fermier, ayant mangé votre chair, aura
-l’intelligence plus nette et veillera mieux à votre bien-être; et les
-chiens s’étant nourris de vos os, seront plus capables de vous
-défendre.» Là-dessus l’oie se tut, car sa tête était coupée, et une
-sorte de tuyau rouge s’avança hors du cou qui saignait. Mon oncle courut
-à la tête et l’emporta prestement; pour moi, un peu effarouché,
-j’approchai de la mare de sang, et sans réfléchir j’y trempai ma langue;
-ce sang était bien bon, et j’allai à la cuisine pour voir si je n’en
-aurais pas davantage.
-
-
-III.
-
-Mon oncle, animal fort expérimenté et très-vieux, m’a enseigné
-l’histoire universelle.
-
-A l’origine des choses, quand il naquit, le maître étant mort, les
-enfants à l’enterrement, les valets à la danse, tous les animaux se
-trouvèrent libres. Ce fut un tintamarre épouvantable; un dindon ayant de
-trop belles plumes fut mis à nu par ses confrères. Le soir, un furet,
-s’étant insinué, suça à la veine du cou les trois quarts des
-combattants, lesquels, naturellement, ne crièrent plus. Le spectacle
-était beau dans la basse-cour; les chiens çà et là avalaient un canard;
-les chevaux par gaieté cassaient l’échine des chiens; mon oncle lui-même
-croqua une demi-douzaine de petits poulets. C’était le bon temps,
-dit-il.
-
-Le soir, les gens étant rentrés, les coups de fouet commencèrent. Mon
-oncle en reçut un qui lui emporta une bande de poil. Les chiens, bien
-sanglés et à l’attache, hurlèrent de repentir et léchèrent les mains du
-nouveau maître. Les chevaux reprirent leur dossée avec un zèle
-administratif. Les volailles protégées poussèrent des gloussements de
-bénédiction; seulement, au bout de six mois, quand passa le coquetier,
-d’un coup on en saigna cinquante. Les oies, au nombre desquelles était
-ma bonne amie défunte, battirent des ailes, disant que tout était dans
-l’ordre, et louant le fermier, bienfaiteur du public.
-
-
-IV.
-
-Mon oncle, quoique morose, avoue que les choses vont mieux qu’autrefois.
-Il dit que d’abord notre race fut sauvage, et qu’il y a encore dans les
-bois des chats pareils à nos premiers ancêtres, lesquels attrapent de
-loin en loin un mulot ou un loir, plus souvent des coups de fusil.
-D’autres, secs, le poil ras, trottent sur les gouttières et trouvent que
-les souris sont bien rares. Pour nous, élevés au comble de la félicité
-terrestre, nous remuons flatteusement la queue à la cuisine, nous
-poussons de petits gémissements tendres, nous léchons les plats vides,
-et c’est tout au plus si par journée nous emboursons une douzaine de
-claques.
-
-
-V.
-
-La musique est un art céleste, il est certain que notre race en a le
-privilége; elle sort du plus profond de nos entrailles; les hommes le
-savent si bien qu’ils nous les empruntent, quand avec leurs violons ils
-veulent nous imiter.
-
-Deux choses nous inspirent ces chants célestes: la vue des étoiles et
-l’amour. Les hommes, maladroits copistes, s’entassent ridiculement dans
-une salle basse, et sautillent, croyant nous égaler. C’est sur la cime
-des toits, dans la splendeur des nuits, quand tout le poil frissonne,
-que peut s’exhaler la mélodie divine. Par jalousie ils nous maudissent
-et nous jettent des pierres. Qu’ils crèvent de rage; jamais leur voix
-fade n’atteindra ces graves grondements, ces perçantes notes, ces folles
-arabesques, ces fantaisies inspirées et imprévues qui amollissent l’âme
-de la chatte la plus rebelle, et nous la livrent frémissante, pendant
-que là-haut les voluptueuses étoiles tremblent et que la lune pâlit
-d’amour.
-
-Que la jeunesse est heureuse, et qu’il est dur de perdre les illusions
-saintes! Et moi aussi j’ai aimé et j’ai couru sur les toits en modulant
-des roulements de basse. Une de mes cousines en fut touchée, et deux
-mois après mit au monde six petits chats blancs et roses. J’accourus, et
-voulus les manger: c’était bien mon droit, puisque j’étais leur père.
-Qui le croirait? ma cousine, mon épouse, à qui je voulais faire sa part
-du festin, me sauta aux yeux. Cette brutalité m’indigna, et je
-l’étranglai sur la place; après quoi j’engloutis la portée tout entière.
-Mais les malheureux petits drôles n’étaient bons à rien, pas même à
-nourrir leur père; leur chair flasque me pesa trois jours sur l’estomac.
-Dégoûté des grandes passions je renonçai à la musique, et m’en retournai
-à la cuisine.
-
-
-VI.
-
-J’ai beaucoup pensé au bonheur idéal, et je pense avoir fait là-dessus
-des découvertes notables.
-
-Évidemment il consiste, lorsqu’il fait chaud, à sommeiller près de la
-mare. Une odeur délicieuse sort du fumier qui fermente; les brins de
-paille lustrés luisent au soleil. Les dindons tournent l’œil
-amoureusement, et laissent tomber sur leur bec leur panache de chair
-rouge. Les poules creusent la paille et enfoncent leur large ventre pour
-aspirer la chaleur qui monte. Le mare scintille, fourmillante d’insectes
-qui grouillent et font lever des bulles à sa surface. L’âpre blancheur
-des murs rend plus profonds les enfoncements bleuâtres où les moucherons
-bruissent. Les yeux demi-fermés, on rêve, et comme on ne pense plus
-guère, on ne souhaite plus rien.
-
-L’hiver, la félicité est d’être assis au coin du feu à la cuisine. Les
-petites langues de la flamme lèchent la bûche, et se dardent parmi des
-pétillements; les sarments craquent et se tordent, et la fumée enroulée
-monte dans le conduit noir jusqu’au ciel. Cependant la broche tourne,
-d’un tic tac harmonieux et caressant. La volaille embrochée roussit,
-brunit, devient splendide; la graisse qui l’humecte adoucit ses teintes;
-une odeur réjouissante vient picoter l’odorat; on passe involontairement
-sa langue sur ses lèvres; on respire les divines émanations du lard; les
-yeux au ciel, dans une grave extase, on attend que la cuisinière
-débroche la bête et vous en offre ce qui vous revient.
-
-Celui qui mange est heureux; celui qui digère est plus heureux; celui
-qui sommeille en digérant est plus heureux encore. Tout le reste n’est
-que vanité et impatience d’esprit. Le mortel fortuné est celui qui,
-chaudement roulé en boule et le ventre plein, sent son estomac qui opère
-et sa peau qui s’épanouit. Un chatouillement exquis pénètre et remue
-doucement les fibres. Le dehors et le dedans jouissent par tous leurs
-nerfs. Certainement si le monde est un grand Dieu bienheureux, comme nos
-sages le disent, la terre doit être un ventre immense occupé de toute
-éternité à digérer les créatures et à chauffer sa peau ronde au soleil.
-
-
-VII.
-
-Mon esprit s’est fort agrandi par la réflexion. Par une méthode sûre,
-des conjectures solides et une attention soutenue, j’ai pénétré
-plusieurs secrets de la nature.
-
-Le chien est un animal si difforme, d’un caractère si désordonné, que de
-tout temps il a été considéré comme un monstre, né et formé en dépit de
-toutes les lois. En effet, lorsque le repos est l’état naturel, comment
-expliquer qu’un animal soit toujours remuant, affairé, et cela sans but
-ni besoin, lors même qu’il est repu et n’a point peur? Lorsque la beauté
-consiste universellement dans la souplesse, la grâce et la prudence,
-comment admettre qu’un animal soit toujours brutal, hurlant, fou, se
-jetant au nez des gens, courant après les coups de pieds et les
-rebuffades? Lorsque le favori et le chef-d’œuvre de la création est le
-chat, comment comprendre qu’un animal le haïsse, courre sur lui sans en
-avoir reçu la moindre égratignure, et lui casse les reins sans avoir
-envie de manger sa chair?
-
-Ces contrariétés prouvent que les chiens sont des damnés;
-très-certainement les âmes coupables et punies passent dans leurs corps.
-Elles y souffrent: c’est pourquoi ils se tracassent et s’agitent sans
-cesse. Elles ont perdu la raison: c’est pourquoi ils gâtent tout, se
-font battre, et sont enchaînés les trois quarts du jour. Elles haïssent
-le beau et le bien: c’est pourquoi ils tâchent de nous étrangler.
-
-
-VIII.
-
-Peu à peu l’esprit se dégage des préjugés dans lesquels on l’a nourri;
-la lumière se fait; il pense par lui-même: c’est ainsi que j’ai atteint
-la véritable explication des choses.
-
-Nos premiers ancêtres (et les chats de gouttière ont gardé cette
-croyance) disaient que le ciel est un grenier extrêmement élevé, bien
-couvert, où le soleil ne fait jamais mal aux yeux. Dans ce grenier,
-disait ma grand’tante, il y a des troupeaux de rats si gras qu’ils
-marchent à peine, et plus on en mange, plus il en revient.
-
-Mais il est évident que ceci est une opinion de pauvres hères, lesquels,
-n’ayant jamais mangé que du rat, n’imaginaient pas une meilleure
-cuisine. Puis les greniers sont couleur de bois ou gris, et le ciel est
-bleu, ce qui achève de les confondre.
-
-A la vérité ils appuyaient leur opinion d’une remarque assez fine: «Il
-est visible, disaient-ils, que le ciel est un grenier à paille ou
-farine, car il en sort très-souvent des nuages blonds, comme lorsqu’on
-vanne le blé, ou blancs, comme lorsqu’on saupoudre le pain dans la
-huche.»
-
-Mais je leur réponds que les nuages ne sont point formés par des
-écailles de grain ou par la poussière de farine; car lorsqu’ils tombent,
-c’est de l’eau qu’on reçoit.
-
-D’autres, plus policés, ont prétendu que la rôtissoire était Dieu,
-disant qu’elle est la source de toutes les bonnes choses, qu’elle tourne
-toujours, qu’elle va au feu sans se brûler, et qu’il suffit de la
-regarder pour tomber en extase.
-
-A mon avis, ils n’ont erré ici que parce qu’ils la voyaient à travers la
-fenêtre, de loin, dans une fumée poétique, colorée, étincelante, aussi
-belle que le soleil du soir. Mais moi qui me suis assis près d’elle
-pendant des heures entières, je sais qu’on l’éponge, qu’on la
-raccommode, qu’on la torchonne, et j’ai perdu en acquérant la science
-les naïves illusions de l’estomac et du cœur.
-
-Il faut ouvrir son esprit à des conceptions plus vastes, et raisonner
-par des voies plus certaines. La nature se ressemble partout à
-elle-même, et offre dans les petites choses l’image des grandes. De quoi
-sortent tous les animaux? d’un œuf; la terre est donc un très-grand œuf;
-j’ajoute même que c’est un œuf cassé.
-
-On s’en convaincra si on examine la forme et les limites de cette vallée
-qui est le monde visible. Elle est concave comme un œuf, et les bords
-aigus par lesquels elle rejoint le ciel sont dentelés, tranchants et
-blancs comme ceux d’une coquille cassée.
-
-Le blanc et le jaune s’étant resserrés en grumeaux ont fait ces blocs de
-pierre, ces maisons et toute la terre solide. Plusieurs parties sont
-restées molles, et font la couche que les hommes labourent; le reste
-coule en eau, et forme les mares, les rivières; chaque printemps il en
-coule un peu de nouvelle.
-
-Quant au soleil, personne ne peut douter de son emploi; c’est un grand
-brandon rouge qu’on promène au-dessus de l’œuf pour le cuire doucement;
-on a cassé l’œuf exprès, pour qu’il s’imprègne mieux de la chaleur; la
-cuisinière fait toujours ainsi. Le monde est un grand œuf brouillé.
-
-Arrivé à ce degré de sagesse, je n’ai plus rien à demander à la nature,
-ni aux hommes, ni à personne, excepté peut-être quelques petits
-gueuletons à la rôtissoire. Je n’ai plus qu’à m’endormir dans ma
-sagesse; car ma perfection est sublime, et nul chat pensant n’a pénétré
-dans le secret des choses aussi avant que moi.
-
-
-
-
-ROUTE DE BAGNÈRES-DE-LUCHON
-
-
-I
-
-Tout homme ayant l’usage de ses yeux et de ses oreilles doit, pour
-voyager, monter sur l’impériale. Les plus hautes places sont les plus
-belles; interrogez ceux qui les occupent. On se casse le cou quand on en
-tombe; interrogez là-dessus les mêmes personnes. Mais on prend du
-plaisir quand on y est.
-
-En premier lieu, on voit le paysage, ce qui produit des descriptions
-qu’on offre au public. Dans le coupé, on n’a pour spectacle que les
-harnais des chevaux; dans l’intérieur, on voit par une lucarne les
-arbres défiler comme des soldats au port d’armes; dans la rotonde, on
-est dans un nuage de poussière qui salit le paysage et qui étrangle le
-voyageur.
-
-En second lieu, vous aurez là-haut la comédie. Dans les places du bas,
-les gens gardent le décorum et se taisent. Ici les paysans haut perchés
-qui sont vos compagnons, le postillon et le conducteur, se font des
-confidences à cœur ouvert: ils parlent de leurs femmes, de leurs
-enfants, de leur bien, de leur commerce, de leurs voisins, et surtout
-d’eux-mêmes; si bien qu’au bout d’une heure vous imaginez leur ménage et
-leur vie aussi nettement que si vous étiez chez eux. C’est un roman de
-mœurs que vous feuilletez sur la route. Il n’en est point qui donne
-d’idées si vives ni si vraies. On ne connaît le peuple qu’en vivant avec
-lui, et le peuple fait les trois quarts de la nation. Ces conversations
-brisées vous enseignent le nombre de ses idées et la couleur de ses
-passions; or, de ces idées et de ces passions dépendent tous les grands
-événements. D’ailleurs leurs mœurs rudes, leurs gros éclats de rire,
-leur franche estime de la force corporelle, leur penchant avoué pour le
-plaisir de manger et de boire, font contraste avec les grimaces de notre
-politesse et notre affectation de raffinement. Le conducteur racontait
-au postillon comment la veille ils avaient mangé à trois une moitié de
-mouton. C’était du mouton bon et gras; on n’en servait pas de meilleur à
-l’hôtel du Grand-Soleil: il y avait des aloyaux, des côtelettes, un
-gigot fin. Ils avaient bu six bouteilles. L’autre faisait répéter et
-semblait manger en imagination, par contre-coup. Après le festin, il
-avait mis les chevaux au galop; il avait dépassé Ribettes. Ribettes
-avait mangé de la poussière pendant une heure; Ribettes avait voulu
-reprendre l’avance, et ne l’avait pas pu. Ribettes enrageait. On avait
-fait la nargue à Ribettes. L’histoire de Ribettes et du mouton fut
-racontée huit fois en une heure, et parut la dernière fois aussi
-plaisante et aussi nouvelle que la première. Ils riaient comme des
-bienheureux.
-
-En troisième lieu, on ne respire que là. Les autres places sont des
-étuves dont les parois et les coussins noirs conservent et concentrent
-la chaleur. Or, il n’est pas d’homme, si amateur qu’il soit des couleurs
-et des lignes, qui puisse jouir du paysage dans une boîte sans air.
-Quand la bête est gênée, elle gêne l’âme. L’admiration a besoin de
-bien-être, et l’on maudit le soleil lorsqu’on est grillé par le soleil.
-
-
-II.
-
-La voiture part de grand matin et gravit une longue montée sous la
-clarté grise de l’aube. Les paysans arrivent par troupes; les femmes ont
-cinq ou six bouteilles de lait sur la tête, dans un panier. Des bœufs,
-le front baissé, traînent des chariots aussi primitifs et aussi gaulois
-qu’à Pau. Les enfants, en bérets bruns, courent dans la poussière à côté
-de leurs mères. Le village vient nourrir la ville.
-
-Escaladieu montre au bord de la route les restes d’une ancienne abbaye.
-La chapelle subsiste et garde des fragments de sculpture gothique. Un
-pont est à côté, ombragé de grands arbres. La jolie rivière de l’Arros
-coule, avec des reflets moirés et des guipures d’argent, sur un fond de
-cailloux sombres. Personne ne savait choisir un emplacement mieux que
-les moines: c’étaient les artistes du temps.
-
-Mauvoisin, ancienne forteresse de chevaliers brigands, lève sa tour
-ruinée au-dessus de la vallée. Froissard conte comment on assiégea ces
-honnêtes gens; certes, en ce temps, ils valaient les autres, et le duc
-d’Anjou, leur ennemi, avait fait pis qu’eux.
-
-«Le capitaine était pour lors un écuyer gascon, qui s’appelait Raimonnet
-de l’Espée, appert homme d’armes durement. Tous les matins, y avait aux
-barrières du chastel escarmouches et faits d’armes, et appertises
-grandes, et beaux lancis de lances, et poussis, et faites courses et
-envahies des compagnons qui désiraient avancer.
-
-«Environ six semaines dura le siége devant le château de Mauvoisin. Et
-vous dis que ceux de Mauvoisin se fussent assez tenus, car le chastel
-n’est pas prenable, si ce n’est par long siége. Mais il leur avint que
-on leur tollit d’une part l’eau d’un puits qui sied au dehors du
-chastel, et les citernes qu’ils avaient là dedans séchèrent; car oncques
-goutte d’eau du ciel durant six semaines n’y chéy, tant fit chaud et
-sec. Et ceux de l’ost avaient bien leur aise de la belle rivière de
-Lèse, qui leur coulait claire et roide et dont ils étaient servis, eux
-et leurs chevaux.
-
-«Quand les compagnons de la garnison de Mauvoisin se trouvèrent en ce
-parti, si se commencèrent à esbahir, car ils ne pouvaient longuement
-durer; des vins avaient-ils assez, mais la douce eau leur manquait. Si
-eurent conseil ensemble entre eux, que ils traiteraient devers le duc,
-ainsi qu’ils firent, et impétra Raimonnet de l’Espée, leur capitaine, un
-sauf-conduit pour venir en l’ost parler au duc. Il l’ot assez
-légèrement, et vint parler au duc et dit: «Monseigneur, si vous nous
-voulez faire bonne compagnie à mes compagnons et à moi, je vous rendrai
-le chastel de Mauvoisin.--Quelle compagnie, répondit le duc, voulez-vous
-que je vous fasse? Partez-vous-en, et allez votre chemin chacun en son
-pays, sans vous bouter en fort qui nous soit contraire. Car, si vous
-vous y boutez et je vous tienne, je vous délivrerai à Jausselin (le
-bourreau), qui vous fera vos barbes sans rasouer.--Monseigneur, dit
-Raimonnet, si il en est ainsi que nous nous partions et retraions en nos
-lieux, il nous en faut porter ce qui est nôtre, _car nous l’avons gagné
-par armes_ en peine et en grand aventure.» Le duc pensa un petit, puis
-répondit et dit: «Je veuil bien que vous emportiez que porter en pouvez
-devant vous en malles et en sommiers, et non autrement; car si tenez
-nuls prisonniers, ils nous seront rendus.--Je le veuil bien,» dit
-Raimonnet.
-
-«Ainsi se porta leur traité; et se départirent tous ceux qui dedans
-étaient, et rendirent le chastel au duc d’Anjou, et emportèrent ce que
-devant eux porter en peurent; et s’en alla chacun en son lieu, ou autre
-part, querre son mieux.»
-
-Ces bonnes gens, qui voulaient garder le fruit de leur travail, avaient
-passé leur temps «à rançonner les marchands» de Catalogne, aussi bien
-que de France, «et à guerroyer et harrier ceux de Bagnères et Bigorre.»
-Bagnères était alors «une bonne grosse ville fermée.» On se fortifiait
-partout, parce qu’on se battait partout. On ne sortait qu’avec un
-sauf-conduit et une escorte; au lieu de gendarmes, on rencontrait des
-pillards; au lieu de parasols, on emportait des lances. Une maison sûre
-était une belle maison; quand on s’était claquemuré dans une grosse tour
-faite comme un puits, on respirait, on se trouvait à l’aise. C’était là
-le bon temps, comme chacun sait.
-
-
-III.
-
-Encausse est tout près d’ici, au tournant de la route. Chapelle et
-Bachaumont y vinrent pour rétablir leur estomac qui en avait besoin et
-qui le méritait bien, car ils en usaient mieux que personne. Ils ont
-écrit leur voyage, et leur style coule aussi aisément que leur vie. Ils
-vont à petites journées, boivent, causent et font festin chez les amis
-qu’ils ont partout, courtisent les dames, se moquent fort joliment des
-provinciales. Ils boivent les santés des absents, goûtent du muscat
-autant qu’ils peuvent, et badinent en prose et en vers. Ce sont les
-épicuriens du temps, poëtes faciles qui n’ont souci de rien, pas même de
-la gloire, effleurant tout ce qu’ils touchent et n’écrivant que pour
-s’amuser.
-
-«Encausse, disent-ils, est éloigné de tout commerce, et l’on n’y peut
-avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit
-ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et les
-prés les plus verts qu’on puisse imaginer, était toute notre
-consolation. Nous allions tous les matins prendre nos eaux en ce bel
-endroit, et les après-dîners nous promener. Un jour que nous étions sur
-les bords, assis sur l’herbe, sortit tout d’un coup d’entre les roseaux
-les plus proches un homme qui nous avait apparemment écoutés; c’était
-
- Un vieillard tout blanc, pâle et sec,
- Dont la barbe et la chevelure
- Pendaient plus bas que la ceinture,
- Ainsi qu’on peint Melchisédech;
- Ou plutôt telle est la figure
- D’un certain vieux évêque grec
- Qui, faisant la salamalec,
- Dit à tous la bonne aventure;
- Car il portait un chapiteau
- Comme un couvercle de lessive,
- Mais d’une grandeur excessive,
- Qui lui tenait lieu de chapeau.
- Et ce chapeau, dont les grands bords
- Allaient tombants sur ses épaules,
- Était fait de branches de saules,
- Et couvrait presque tout son corps.
- Son habit de couleur verdâtre
- Était d’un tissu de roseaux,
- Le tout couvert de gros morceaux
- D’un cristal épais et bleuâtre.
-
-«A cette apparition, la peur nous fit faire deux signes de croix et
-trois pas en arrière. Mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous
-résolûmes, bien qu’avec quelques petits battements de cœur, d’attendre
-le vieillard extraordinaire, dont l’abord fut tout à fait gracieux, et
-qui nous parla fort civilement de la sorte:
-
- Messieurs, je ne suis pas surpris
- Que de ma rencontre imprévue
- Vous ayez un peu l’âme émue;
- Mais lorsque vous aurez appris
- En quel rang les destins ont mis
- Ma naissance à vous inconnue,
- Et le sujet de ma venue,
- Vous rassurerez vos esprits.
- Je suis le dieu de ce ruisseau,
- Qui d’une urne jamais tarie,
- Penchée au pied de ce coteau,
- Prends le soin dans cette prairie
- De verser incessamment l’eau
- Qui la rend si verte et fleurie.
- Depuis huit jours, matin et soir,
- Vous me venez réglément voir
- Sans croire me rendre visite.
- Ce n’est pas que je ne mérite
- Que l’on me rende ce devoir;
- Car enfin j’ai cet avantage,
- Qu’un canal si clair et si net
- Est le lieu de mon apanage.
- Dans la Gascogne, un tel partage
- Est bien joli pour un cadet.»
-
-Les deux voyageurs causaient des marées de la Garonne, et des raisons
-qu’en donnaient Gassendi et Descartes. Ce Dieu fort obligeant leur conte
-que Neptune punit par là une ancienne rébellion des fleuves. «Puis
-l’honnête fleuve s’enfuit, et, au bout de vingt pas, le bonhomme s’est
-fondu tout en eau.»
-
-Aujourd’hui cette mythologie paraît vide, et cette pensée, plate.
-Regardez aux environs, les alentours la sauvent. L’insouciance,
-l’ivresse, sont à côté. Elle est née entre deux verres de bon vin bien
-savourés, au milieu d’une lettre improvisée. Est-on si difficile à
-table? C’est un refrain qu’on chantonne; plat ou non, il n’importe.
-L’important est la bonne humeur et l’envie de rire. Je m’imagine de
-braves bourgeois, bien vêtus, ayant un peu de ventre, les yeux encore
-brillants du long dîner d’hier, des rubis sur la joue, très-disposés à
-s’attabler à la première auberge et à lutiner la servante. La Fontaine
-faisait ainsi, surtout en voyage. On s’arrêtait, on s’oubliait, les
-gaudrioles trottaient. On ne traversait pas la France comme aujourd’hui,
-à la façon d’un boulet de canon ou d’un avoué; on mettait cinq jours
-pour aller à Poitiers, et le soir, au coucher, on sustentait le corps.
-C’était le dernier âge de la bonne vie corporelle, et de cette grosse
-bourgeoisie qui eut sa fleur et son portrait dans la peinture flamande.
-Elle s’en allait déjà; la décence aristocratique et les saluts
-nobiliaires occupaient la littérature; Boileau imposait les vers
-sérieux, tous utiles et solides, comme des paires de pincettes.
-Aujourd’hui que le bourgeois est philosophe, ambitieux, homme
-d’affaires, c’est bien pis. Ne disons pas de mal des gens heureux: le
-bonheur est une poésie; nous avons beau nous vanter, nous n’avons plus
-celle-là.
-
-
-IV.
-
-La route est bordée de vignes, dont chaque pied monte à son arbre, orme
-ou frêne, le couronne d’une fraîche verdure, et laisse retomber ses
-feuilles et ses vrilles en panache. La vallée est un jardin étroit et
-long, entre deux chaînes de montagnes. Sur les basses pentes sont de
-belles prairies où les eaux vives courent aménagées dans des rigoles,
-arroseuses lestes et babillardes; les villages sont posés sur la petite
-rivière; des ceps montent le long des murs poudreux. Des mauves, droites
-comme des cierges, lèvent au-dessus des haies leurs fleurs rondes,
-brillantes comme des roses de rubis. Des vergers de pommiers passent à
-chaque instant des deux côtés de la voiture. Des cascades tombent dans
-chaque anfractuosité de la chaîne, entourées de maisons qui cherchent un
-abri. La chaleur et la poussière sont si grandes, que l’on est obligé, à
-toutes les sources qu’on rencontre, de laver avec une éponge les narines
-des chevaux. Mais, au fond de la vallée, s’élève un amas de montagnes
-noires, âpres, dont les têtes sont blanches de neige, qui nourrissent la
-rivière et ferment l’horizon. Enfin, nous passons sous une allée de
-beaux platanes, entre deux rangées de villas, de jardins, d’hôtels et de
-boutiques. C’est Luchon, petite ville aussi parisienne que Bigorre.
-
-[Illustration: Vallée de Luchon. (Page 324.)]
-
-
-
-
-LUCHON
-
-
-I.
-
-La rue est une large allée plantée de grands arbres et bordée d’assez
-beaux hôtels. Elle fut ouverte par l’intendant d’Étigny, qui, pour ce
-méfait, manqua d’être lapidé. Il fallut faire venir une compagnie de
-dragons pour forcer les Luchonnais à souffrir la prospérité de leur
-pays.
-
-Au bout de l’allée, un joli chalet, semblable à ceux du Jardin des
-Plantes, abrite la source du Pré. Ses murs sont un treillis bizarre de
-branches tortueuses garnies de leur écorce; son toit est en chaume; son
-plafond est une tapisserie de mousses. Une jeune fille assise auprès des
-robinets distribue aux baigneurs des verres d’eau sulfureuse. Les
-toilettes élégantes arrivent vers quatre heures. En attendant, on
-s’assied à l’ombre sur des bancs de bois tressés, et l’on regarde les
-enfants qui jouent sur le gazon, les rangées d’arbres qui descendent
-vers la rivière, et la large plaine verte, semée de villages.
-
-Au-dessous de la source sont les Thermes, qu’on achève, et qui seront
-les plus beaux des Pyrénées. Aujourd’hui le champ voisin est encore
-chargé de matériaux; la chaux fume tout le jour et fait flamboyer et
-frissonner l’air.
-
-La cour des bains renferme un grand autel votif, portant une amphore sur
-l’une de ses faces et cette inscription:
-
- NYMPHIS.
- AUG.
- SACRUM.
-
-On a conservé encore ces deux autres:
-
- NYMPHIS LIXONI DEO
- T. CLAUDIUS FABIA FESTA
- RUFUS V. S. L. M.
- V. S. L. M.
-
-Ce dieu Lixon, dit-on, était du temps des Celtes le dieu protecteur du
-pays. De là le nom de Luchon. Il est estropié et non détruit. Les dieux
-sont vivaces.
-
-
-II.
-
-Le soir, on entend beaucoup trop de pianos. Il y a plusieurs bals, et,
-dans certains cafés, des orchestres. Ces orchestres sont des familles
-ambulantes, louées à tant par semaine, pour rendre la maison
-inhabitable. L’un d’eux, composé d’une flûte mâle et de quatre violons
-femelles, jouait intrépidement tous les soirs la même ouverture. Les
-privilégiés payants étaient dans la salle parmi les pupitres. Un peuple
-de paysans se pressait à la porte, bouche béante; on faisait cercle et
-l’on montait sur les bancs pour regarder.
-
-Les marchands de toute espèce mettent leur boutique en loterie: loterie
-de vaisselle, loterie de livres, loterie de petits objets d’ornement,
-etc. Le marchand et sa femme distribuent des cartons, moyennant un sou,
-aux servantes, aux soldats, aux enfants qui font foule. Quelqu’un tire;
-la galerie et les intéressés avancent le cou avec anxiété. L’homme lit
-le numéro; un cri part, signe irréfléchi d’une joie expansive: «C’est
-moi qui gagne. A moi, monsieur le marchand.» Et l’on voit une petite
-servante toute rouge se dresser sur la pointe des pieds et tendre les
-mains. Le marchand prend un pot avec dextérité, le promène au-dessus de
-sa tête, le fait contempler à toute l’assistance: «Un beau moutardier;
-un moutardier de trois francs, à filets d’or. Qui veut des numéros?» La
-séance dure quatre heures. Tous les jours elle recommence; les chalands
-ne manquent pas un instant.
-
-Ces gens ont le génie de l’étalage. Un jour, on entend rouler deux
-tambours, suivis de quatre hommes qui marchent solennellement,
-emmaillottés de châles et de pièces d’étoffe. Les enfants et les chiens
-font procession en criant; c’est l’ouverture d’une nouvelle boutique. Le
-lendemain je copiai l’affiche suivante imprimée sur papier jaune:
-
-«Fête orphéonique dans la grotte dite de Gargas.
-
-«La Société orphéonique de la ville de Montrejean exécutera:
-
-«La polka;
-
-«Plusieurs marches militaires;
-
-«Plusieurs valses;
-
-«Divers autres morceaux des œuvres des grands maîtres.
-
-«Entre autres amateurs qui se feront entendre, l’un d’eux chantera des
-strophes sur l’éternité.
-
-«Enfin une voix ravissante, qui veut garder l’anonyme pour se dérober à
-ces éloges mérités qu’on aime à prodiguer à son sexe, chantera aussi
-divers morceaux analogues à la circonstance.
-
-«Ce sera délicieux et même séraphique que de prêter l’oreille à l’écho
-des sonores congélations des stalactites, qui s’unira à l’écho vibrant
-de la voûte pour répéter les notes harmonieuses; et, lorsque la voix
-divine s’y fera entendre, le charme enivrant du prestige surpassera
-toutes les impressions qu’ont pu laisser dans l’âme les souvenirs des
-plus aimables réunions chantantes.
-
-«Prix d’entrée: 1 franc.»
-
-Ces gens descendent de Clémence Isaure. Leurs affiches sont des odes.
-Par compensation beaucoup d’odes sont des affiches.
-
-En effet, on est ici voisin de Toulouse; comme le caractère, le type est
-nouveau. Les jeunes filles ont des figures fines, régulières, d’une
-coupe nette, d’une expression vive et gaie. Elles sont petites, elles
-ont la démarche légère, des yeux brillants, la prestesse d’un oiseau. Le
-soir, autour d’une boutique de loterie, ces jolis visages se dessinent
-animés et passionnés sous la lumière vacillante bordée d’ombre noire.
-Les yeux pétillent, les lèvres rouges tremblent, le col s’agite avec de
-petits mouvements brusques d’hirondelle; aucun tableau n’est plus
-vivant.
-
-Si vous sortez de l’allée éclairée et tumultueuse, au bout de cent pas,
-vous trouvez le silence, la solitude et l’obscurité. La nuit, la vallée
-est d’une grande beauté; elle s’encadre et s’allonge entre deux chaînes
-de montagnes parallèles, piliers énormes qui s’alignent sur deux files
-et soutiennent la voûte sombre du ciel. Leurs arceaux la découpent comme
-un plafond de cathédrale, et la nef immense s’enfonce à plusieurs
-lieues, rayonnante d’étoiles; ces étoiles jettent des flammes. En ce
-moment, il n’y a qu’elles de vivantes; la vallée est noire, l’air
-immobile; on distingue seulement les cimes effilées des peupliers
-debout dans la nuit sereine, enveloppés de leur manteau de feuillage.
-Les derniers rameaux s’agitent, et leur bruissement ressemble au murmure
-d’une prière que répète le bourdonnement lointain du torrent.
-
-
-III.
-
-Au jour, la campagne est riche et riante; la vallée n’est pas une gorge,
-mais une belle prairie plate coupée d’arbres et de champs de maïs, parmi
-lesquels la rivière court sans bondir. Luchon est entouré d’allées de
-platanes, de peupliers et de tilleuls. On quitte ces allées pour un
-sentier qui suit les flots de la Pique et tournoie dans l’herbe haute.
-Les frênes et les chênes forment un rideau sur les deux bords; de gros
-ruisseaux arrivent des montagnes; on les passe sur des troncs posés en
-travers ou sur de larges plaques d’ardoise. Toutes ces eaux coulent à
-l’ombre, entre des racines tortueuses qu’elles baignent, et qui font
-treillis des deux côtés. La berge est couverte d’herbes penchées; on ne
-voit que la verdure fraîche et les flots sombres. C’est là qu’à midi se
-réfugient les promeneurs; sur les flancs de la vallée serpentent des
-routes poudreuses où courent des voitures et des cavalcades. Plus haut
-les montagnes grises, ou brunies par les mousses, développent à perte de
-vue leurs lignes douces et leurs formes grandioses. Elles ne sont point
-sauvages comme à Saint-Sauveur, ni écorchées comme aux Eaux-Bonnes;
-chacune de ces chaînes s’avance noblement vers la ville et laisse
-onduler derrière elle sa vaste croupe jusqu’au bout de l’horizon.
-
-
-IV.
-
-Au-dessus de Luchon est une montagne nommée Super-Bagnères. Je rencontre
-d’abord la Fontaine d’Amour: c’est une baraque de planches où l’on vend
-de la bière.
-
-Un escalier tortueux, traversé par des sources, puis des sentiers
-escarpés dans une noire forêt de sapins, conduisent en deux heures aux
-pâturages du sommet. La montagne est haute d’environ cinq mille pieds.
-Ces pâturages sont de grandes collines onduleuses, rangées en étages,
-tapissées d’un gazon court, de thym dru et odorant; çà et là en foule
-les larges touffes d’une sorte d’iris sauvage, dont la fleur passe au
-mois d’août. On arrive fatigué, et sur l’herbe de la plus haute pointe
-on peut dormir au soleil le plus voluptueusement du monde. Des nuées de
-fourmis ailées tourbillonnaient dans les rayons tièdes. Dans un creux
-au-dessous de nous, on entendait les bêlements des brebis et des
-chèvres. A un quart de lieue, sur le dos de la montagne, une mare d’eau
-étincelait comme de l’acier bruni. Ici, comme sur le Bergonz et sur le
-pic du Midi, on aperçoit un amphithéâtre de montagnes. Celles-ci n’ont
-pas l’âcreté héroïque des premiers granits, noirs rochers vêtus d’air
-lumineux et de neige blanche. D’un seul côté, vers les monts Crabioules,
-les rocs nus et déchiquetés s’argentaient d’une ceinture de glaciers.
-Partout ailleurs, les pentes étaient sans escarpements, les formes
-adoucies, les angles émoussés et arrondis. Mais, quoique moins sauvage,
-le cirque des montagnes était imposant. L’idée du simple et de
-l’impérissable entrait avec une domination entière dans l’esprit
-subjugué. Des sensations pacifiques berçaient l’âme dans leurs
-ondulations puissantes. Elle se mettait à l’unisson de ces êtres
-inébranlables et énormes. C’était comme un concert de trois ou quatre
-notes indéfiniment prolongées et chantées par des voix profondes.
-
-Le jour baissait, les nuages ternissaient le ciel refroidi. Les bois,
-les prés, les landes de mousses, les roches des versants, se coloraient
-diversement sous la lumière décroissante. Mais cette opposition des
-teintes, effacée par la distance et par la grandeur des masses, se
-fondait dans une nuance verdâtre et grise, d’un effet triste et doux,
-comme celui d’un vaste désert à demi peuplé de verdure. Les ombres des
-nuages cheminaient lentement, en brunissant les sommets fauves. Tout
-était d’accord, le bruit monotone du vent, la marche calme des nuages,
-l’affaiblissement du jour, les couleurs tempérées, les lignes amollies.
-C’est ici le second âge de la nature. La terre dissimule les rocs, les
-mousses revêtent la terre; les ondulations arrondies du sol soulevé
-ressemblent aux flots fatigués une heure après la tourmente. Luchon
-n’est pas loin de la plaine; ses montagnes sont les dernières vagues de
-la tempête souterraine qui dressa les Pyrénées; la distance a diminué
-leur violence, tempéré leur grandiose et adouci leurs escarpements.
-
-Vers le soir, nous descendîmes dans le creux où paissaient les chèvres.
-Une source y coulait, recueillie dans les troncs d’arbres creusés qui
-servaient d’abreuvoirs aux troupeaux. C’est un plaisir délicieux, après
-une journée de marche, de tremper ses mains et ses lèvres dans une
-fontaine froide. Ce bruit sur ce plateau solitaire était charmant. L’eau
-filtrait à travers le bois, entre les pierres, et, chaque fois qu’elle
-glissait sur la terre noircie, le soleil la couvrait d’éclairs. Des
-lignes de joncs marquaient sa traînée jusqu’à la mare. Pâtres et bêtes
-étaient descendus; elle était le seul habitant de ce pré abandonné.
-N’était-il pas singulier de rencontrer un marécage à cinq mille pieds de
-hauteur?
-
-
-V.
-
-Au midi, la rivière devient torrent. A une demi-lieue de Luchon elle
-s’engouffre dans un profond défilé de rochers rouges, dont plusieurs ont
-croulé; le lit est obstrué de blocs; les deux murailles de roches se
-serrent au nord, et l’eau amoncelée rugit pour sortir de sa prison; mais
-les arbres poussent dans les fissures, et le long des parois les fleurs
-blanches des ronces pendent en chevelures.
-
-Tout près de là, sur une éminence ronde de roc pelé, s’élève une tour
-mauresque ruinée, qu’on nomme Castel-Vieil. Son flanc est bordé d’une
-affreuse montagne noire et brune, toute nue, qui ressemble à un
-amphithéâtre écroulé. Les assises pendent les unes sur les autres,
-ébréchées, disloquées, saignantes; les arêtes tranchantes et les
-cassures sont jaunies de misérables mousses, ulcères végétaux qui
-salissent de leurs plaques lépreuses la nudité de la pierre. Les pièces
-de ce monstrueux squelette ne tiennent ensemble que par leur masse; il
-est lézardé de fissures profondes, hérissé de blocs croulants, cassé
-jusqu’à la base; ce n’est plus qu’une ruine morne et colossale, assise à
-l’entrée d’une vallée, comme un géant foudroyé.
-
-Il y avait là une vieille mendiante, pieds et bras nus, qui était digne
-de la montagne. Elle avait pour robe un paquet de lambeaux de toutes
-couleurs, cousus ensemble, et restait tout le jour accroupie dans la
-poussière. On aurait pu compter les muscles et les tendons de ses
-membres; le soleil avait desséché sa chair et roussi sa peau; elle
-ressemblait au roc contre lequel elle était assise; elle avait la taille
-haute, de grands traits réguliers, un front plissé de rides comme
-l’écorce d’un chêne, sous ses sourcils gris un œil noir farouche, une
-filasse de cheveux blancs pendants dans la poussière. Si un sculpteur
-eût voulu faire la statue de la Sécheresse, le modèle était là.
-
-La vallée se rétrécit et monte; le Gave coule entre deux versants de
-grandes forêts, et tombe à chaque pas en cascades. Les yeux sont
-rassasiés de fraîcheur et de verdure; les arbres montent jusqu’au ciel,
-serrés, splendides; la magnifique lumière s’abat comme une pluie sur la
-pente immense; ses myriades de plantes la respirent, et la puissante
-séve qui les gorge déborde en luxe et en vigueur. De toutes parts la
-chaleur et l’eau les vivifient et les propagent; elles s’entassent; des
-hêtres énormes se penchent au-dessus du torrent; les fougères peuplent
-ses bords; la mousse pend en guirlandes vertes sur les arcades des
-racines; des fleurs sauvages poussent par familles dans les crevasses
-des hêtres; les longues branches vont d’un jet jusqu’à l’autre bord,
-l’eau glisse, bouillonne, saute d’une berge à l’autre avec une violence
-infatigable, et perce sa voie par une suite de tempêtes.
-
-Plus loin, de nobles hêtres montent sur le versant et font une plaine
-inclinée de feuillage. Le soleil lustre leurs cimes qui bruissent.
-L’ombre fraîche étend sa moiteur entre leurs colonnes, sur les rubans
-des herbes éparses, et sur des fraises rouges comme du corail. De temps
-en temps la lumière s’abat par une percée, et ruisselle en cascades sur
-leurs flancs qu’elle illumine; des îles de clarté découpent alors la
-profondeur vague; les plus hautes feuilles remuent doucement leur ombre
-diaphane; cette ombre disparaît presque, tant la splendeur est
-universelle et forte. Cependant une petite source perdue égrène entre
-les racines son collier de cristal, et les grands papillons de velours
-roulent dans l’air par soubresauts brisés, comme des feuilles de
-châtaignier qui tombent.
-
-Au fond d’un creux plein d’herbes, paraît l’hospice de Bagnères, lourde
-maison de pierres, qui sert de refuge. Les montagnes ouvrent en face
-leur cirque de roche, fondrière énorme et désolée; pour comble les
-nuages se sont amassés, et ternissent l’enceinte crevassée qui ferme
-l’horizon; elle tourne d’un air morne, toute nue, avec l’armée
-grimaçante de ses aiguilles, de ses tranchées saignantes, de ses
-escarpements meurtriers; sous le dôme des nuages, tournoie une bande de
-corbeaux qui crient. Ce puits
-
-[Illustration: Massif de la Maladetta. (Page 338.)]
-
-semble leur aire; il faut des ailes pour échapper à l’inimitié de toutes
-ces pointes hérissées, et de tant de gouffres béants qui attirent le
-passant pour le briser.
-
-Bientôt le chemin semble arrêté; mur après mur, les rocs serrés
-obstruent toute issue; on avance pourtant, en zigzag, parmi les blocs
-roulés, sur un escalier croulant; le vent s’y engouffre et hurle. Nul
-signe de vie, nulle herbe; partout la nudité horrible et le froid de
-l’hiver. Des roches trapues se penchent en surplombant sur le précipice;
-d’autres avancent leur tête à la rencontre; entre elles, le regard
-plonge dans des gouffres noirs dont on n’aperçoit pas le fond. Les
-violentes saillies de toutes parts s’avancent et montent perçant l’air;
-là-bas, au fond, elles s’élancent en étages, escaladant les unes
-par-dessus les autres, amoncelées, hérissant sur le ciel leur haie de
-piques. Tout d’un coup, dans ce terrible bataillon, une fente s’ouvre;
-la Maladetta lève d’un élan son grand spectre; des forêts de pins brisés
-tournent autour de son pied; une ceinture de rocs noirs bosselle sa
-poitrine aride, et les glaciers lui font une couronne.
-
-Rien n’est mort, et là-dessus nos organes impuissants nous trompent; ces
-squelettes de montagnes nous semblent inertes parce que nos yeux sont
-habitués à la mobile végétation des plaines; mais la nature est
-éternellement vivante, et ses forces combattent dans ces sépulcres de
-granit et de neige, autant que dans les fourmilières humaines ou dans
-les plus florissantes forêts. Chaque parcelle du roc presse ou supporte
-ses voisines; leur immobilité apparente est un équilibre d’efforts; tout
-lutte et travaille; rien n’est calme et rien n’est uniforme. Ces blocs
-que l’œil juge massifs sont des réseaux d’atomes immensément éloignés,
-sollicités d’attractions innombrables et contraires, labyrinthes
-invisibles où s’élaborent des transformations incessantes, où des
-fluides foudroyants circulent, où fermente la vie minérale, aussi active
-et plus grandiose que les autres. Qu’est-ce que la nôtre, enfermée dans
-l’expérience de quelques années et dans le souvenir de quelques siècles?
-Que sommes-nous, sinon une excroissance passagère, formée d’un peu d’air
-épaissi, poussée au hasard dans une fente de la roche éternelle?
-Qu’est-ce que notre pensée, si haute en dignité, si petite en puissance?
-La substance minérale et ses forces sont les vrais possesseurs et les
-seuls maîtres du monde. Percez au-dessous de cette croûte qui nous
-soutient, jusqu’à ce creuset de lave qui nous tolère. C’est là que se
-débattent et se développent les grandes puissances, la chaleur et les
-affinités qui ont formé le sol, qui ont composé les roches, qui
-alimentent notre vie, qui lui ont fourni son berceau, qui lui préparent
-sa tombe. Tout s’y transforme et s’y meut comme au sein d’un arbre; et
-notre espèce, nichée sur un point de l’écorce, n’aperçoit pas la
-végétation silencieuse qui a soulevé le tronc, tendu les branches, et
-dont le progrès invincible amène tour à tour les fleurs, les fruits et
-la mort. Cependant un mouvement plus vaste emporte la planète avec ses
-compagnons autour du soleil, emporté lui-même vers un terme inconnu,
-dans l’espace infini où tourbillonne le peuple infini des mondes. Qui
-dira qu’ils ne sont là que pour le décorer et l’emplir? Ces grands blocs
-roulants sont la première pensée et le plus large développement de la
-nature; ils vivent au même titre que nous, ils sont les fils de la même
-mère, et nous reconnaissons en eux nos parents et nos aînés.
-
-Mais dans cette famille il y a des rangs. Je le sais, je ne suis qu’un
-atome; pour m’anéantir, il suffit de la moindre de ces pierres; un os
-épais d’un demi-pouce est la misérable cuirasse qui défend ma pensée du
-délire et de la mort; toute mon action, et l’action des machines
-inventées depuis soixante siècles, n’irait pas jusqu’à gratter un des
-feuillets de la croûte minérale qui me supporte et me nourrit. Et
-cependant, dans cette toute-puissante nature je suis quelque chose. Si,
-entre ses œuvres, je suis la plus fragile, je suis la dernière; si elle
-me confine dans un coin de son étendue, c’est à moi qu’elle aboutit.
-C’est en moi qu’elle atteint le point indivisible où elle se concentre
-et s’achève; et cet esprit par qui elle se connaît lui ouvre une
-nouvelle carrière en reproduisant ses œuvres, en imitant son ordre, en
-pénétrant son œuvre, en sentant sa magnificence et son éternité. En lui
-s’ouvre un second monde qui réfléchit l’autre, qui se réfléchit
-lui-même, et qui, au delà de lui-même et de l’autre, saisit l’éternelle
-loi qui les engendre tous les deux. Je mourrai demain et je ne suis pas
-capable de remuer un pan de cette roche. Mais pendant un instant j’ai
-pensé, et dans l’enceinte de cette pensée la nature et le monde ont été
-compris.
-
-
-
-
-TOULOUSE
-
-
-I
-
-Quand, après deux mois de séjour dans les Pyrénées, on quitte Luchon, et
-qu’on trouve le pays plat près de Martres, on est charmé et l’on respire
-à l’aise: on était las, sans le savoir, de ces barrières éternelles qui
-fermaient l’horizon; on avait besoin d’espace. On sentait que l’air et
-la lumière étaient usurpés par ces protubérances monstrueuses, et qu’on
-était non en pays d’hommes, mais en pays de montagnes. On souhaitait à
-son insu une vraie campagne, libre et large. Celle de Martres est aussi
-unie qu’une nappe d’eau, populeuse, fertile, peuplée de bonnes plantes,
-bien cultivée, commode pour la vie, patrie de l’abondance et de la
-sécurité. Il est certain qu’un champ de terre brune, largement labouré
-de profonds sillons, est un noble spectacle, et que le travail et le
-bonheur de l’homme civilisé font autant de plaisir à voir que l’âpreté
-des rocs sauvages. Une route blanche et plate allait en droite ligne
-jusqu’au bout de l’horizon et finissait par un amas de maisons rouges;
-le clocher pointu dressait son aiguille dans le ciel; sauf le soleil, on
-eût dit un paysage flamand. Il y avait dans les rues des intérieurs de
-Van Ostade. De vieilles maisons, des toits de chaume bosselés, appuyés
-les uns sur les autres, des machines à chanvre étalées aux portes, de
-petites cours pleines de baquets, de brouettes, de paille, d’enfants,
-d’animaux, un air de gaieté et de bien-être; par-dessus tout le grand
-illuminateur du pays, le décorateur universel, l’éternel donneur de
-joie, le soleil versait à profusion sa belle lumière chaude sur les murs
-de briques rougeâtres, et découpait des ombres puissantes dans des
-crépis blancs.
-
-
-II.
-
-Toulouse apparaît, toute rouge de briques, dans la poudre rouge du soir.
-
-Triste ville, aux rues caillouteuses et étranglées. L’hôtel de ville,
-nommé Capitole, n’a qu’une entrée étroite, des salles médiocres, une
-façade emphatique et élégante dans le goût des décors de fêtes
-publiques. Pour que personne ne doute de son antiquité, on y a inscrit
-le mot: _Capitolium_. La cathédrale, dédiée à saint Étienne, n’est
-remarquable que par un joli souvenir:
-
-«Vers l’an 1027, dit Pierre de Marca, la pratique était à Toulouse de
-souffleter publiquement un Juif le jour de Pâques, dans l’église
-Saint-Étienne. Hugues, chapelain d’Aimery, vicomte de Rochechouart,
-étant à Toulouse à la suite de son maître, bailla le soufflet au Juif
-avec une telle force qu’il lui écrasa la tête et lui fit tomber la
-cervelle et les yeux, ainsi qu’a observé Adhémar dans sa chronique.»
-
-Le chœur où Adhémar fit cette observation ne manque pas de beauté ni de
-grandeur; mais ce qui frappe le plus au sortir des montagnes, c’est le
-musée. On retrouve enfin la pensée, la passion, le génie, l’art, toutes
-les plus belles fleurs de la civilisation humaine.
-
-C’est une large salle éclairée, bordée de deux petites galeries plus
-hautes, qui font demi-cercle, remplie de tableaux de toutes les écoles,
-dont plusieurs sont excellents: Un Murillo, représentant _Saint Diégo et
-ses religieux_; on y reconnaît l’âpreté monastique, le sentiment du
-réel, l’expression originale et la vigueur passionnée du maître.--Un
-_Martyre de saint André_, par le Caravage, noir et horrible.--Plusieurs
-tableaux des Carrache, du Guerchin, du Guide.--Une _Cérémonie de l’ordre
-du Saint-Esprit en 1635_, par Philippe Champagne. Ces figures
-très-vraies, très-fines, très-nobles, sont des portraits du temps; on
-voit vivre des contemporains de Louis XIII. C’est le dessin correct, la
-couleur modérée, l’exactitude consciencieuse et point littérale d’un
-Flamand devenu Français.--Une charmante _Marquise de Largillière_, un
-corsage de guêpe en velours bleu, élégante et fière.--Un _Christ
-crucifié_ de Rubens, les yeux vitreux, la chair livide, puissante
-ébauche, où la froide blancheur des teintes pâlies répand l’affreuse
-poésie de la mort.
-
-Je ne nomme que les plus frappants; mais la sensation la plus vive vient
-des tableaux modernes. Ils transportent l’esprit tout d’un coup à Paris,
-au milieu de nos discussions, dans le monde inventif et agité des arts
-modernes, laboratoire immense où tant d’efforts féconds et contraires
-tissent l’œuvre d’un siècle rénovateur: Un tableau célèbre de Glaize, la
-_Mort de saint Jean-Baptiste_; le bourreau demi-nu, qui tient la tête,
-est une superbe brute, machine de mort indifférente qui vient de bien
-faire son métier.--Une peinture élégante et affectée de Schoppin, _Jacob
-devant Laban et ses deux filles_. Les filles de Laban sont de jolies
-demoiselles de salon qui viennent de se déguiser en Arabes.--_Muley
-Abd-el-Rhaman_, par Eugène Delacroix. Il est immobile sur un cheval
-bleuâtre et triste. Des files de soldats présentent les armes, serrés
-par masses dans une atmosphère étouffante, têtes lourdes, stupides et
-vivantes, encapuchonnées dans des burnous blancs; des tours écrasées
-s’entassent derrière eux sous un soleil de plomb. Ces couleurs crues,
-ces
-
-[Illustration: Toulouse, vue générale. (Page 342.)]
-
-vêtements pesants, ces membres bronzés, ces parasols massifs, cette
-expression inerte et animale, sont la révélation d’un pays où la pensée
-sommeille accablée et ensevelie sous le poids de la barbarie, de la
-religion et du climat.--Dans un coin de la petite galerie est le premier
-coup d’éclat de Couture, _La soif de l’or_. Toutes les misères et toutes
-les tentations viennent solliciter l’avare: une mère et son enfant
-affamés, un artiste à l’aumône, deux courtisanes demi-nues. Il les
-regarde avec une ardeur douloureuse, mais ses doigts crochus ne peuvent
-lâcher l’or. Ses lèvres se crispent, ses joues s’enflamment, ses yeux
-ardents s’attachent sur leurs gorges lascives. C’est la torture du cœur
-déchiré par la rébellion des sens, le désespoir concentré du désir
-vaincu, la sanglante domination de la passion maîtresse. Jamais visage
-n’a mieux exprimé l’âme. Le dessin est fier, la couleur superbe, plus
-hardie que dans les _Romains de la décadence_, si vivante qu’on oublie
-d’apercevoir quelques tons crus, hasardés dans l’emportement de
-l’invention.
-
-C’est trop de louanges peut-être. Tous ces modernes sont des poëtes qui
-ont voulu être peintres. L’un a cherché des drames dans l’histoire,
-l’autre des scènes de mœurs, celui-ci traduit des religions, celui-là
-une philosophie. Tel imite Raphaël, un autre les premiers maîtres
-italiens; les paysagistes emploient les arbres et les nuages pour faire
-des odes ou des élégies. Nul n’est simplement peintre; tous sont
-archéologues, psychologues, metteurs en œuvre de quelque souvenir ou de
-quelque théorie. Ils plaisent à notre érudition, à notre philosophie.
-Ils sont, comme nous, pleins et comblés d’idées générales, Parisiens
-inquiets et chercheurs. Ils vivent trop par le cerveau et point assez
-par les sens; ils ont trop d’esprit et pas assez de naïveté. Ils
-n’aiment point une forme pour elle-même, mais pour ce qu’elle exprime;
-et si par hasard ils l’aiment, c’est par volonté, avec un goût acquis,
-par une superstition d’antiquaires. Ils sont les fils d’une génération
-savante, tourmentée et réfléchie, où les hommes ayant acquis l’égalité
-et le droit de penser, et se faisant chacun leur religion, leur rang et
-leur fortune, veulent trouver dans les arts l’expression de leurs
-anxiétés et de leurs méditations. Ils sont à mille lieues des premiers
-maîtres, ouvriers ou cavaliers, qui vivaient au dehors, qui ne lisaient
-guère, et ne songeaient qu’à donner une fête à leurs yeux. C’est pour
-cela que je les aime; je sens comme eux parce que je suis de leur
-siècle. La sympathie est la meilleure source de l’admiration et du
-plaisir.
-
-
-III.
-
-Au-dessous du musée est une cour carrée, fermée par une galerie de
-minces colonnettes qui vers le haut se courbent et se découpent en
-trèfles, et font une bordure d’arcades. On a réuni sous cette galerie
-toutes les antiquités du pays: fragments de statues romaines, bustes
-sévères d’empereurs, vierges ascétiques du moyen âge, bas-reliefs
-d’églises et de temples, chevaliers de pierre couchés tout armés sur
-leur cercueil. La cour était déserte et silencieuse; de grands arbres
-élancés, des arbrisseaux touffus, brillaient du plus beau vert. Un
-soleil éclatant tombait sur les tuiles rouges de la galerie; une vieille
-fontaine, chargée de colonnettes et de têtes d’animaux, murmurait près
-d’un banc de marbre veiné de rose. On voyait une statue de jeune homme
-entre les branches; des tiges de houblon vert montaient autour des
-colonnes brisées. Ce mélange d’objets champêtres et d’objets d’art, ces
-débris de deux civilisations mortes et cette jeunesse des plantes
-fleuries, ces rayons joyeux sur les vieilles tuiles, rassemblaient dans
-leurs contrastes tout ce que j’avais vu depuis deux mois.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-DÉDICACE Page 1
-
-
-I. LA COTE.
-
-Royan.--Le fleuve.--Bordeaux 3
-
-Les Landes.--Bayonne.--Histoire de Pé de Puyane 9
-
-Biarritz.--La mer.--Saint-Jean-de-Luz.--Cérémonies au
-XVIIᵉ siècle 28
-
-
-II. LA VALLÉE D’OSSAU.
-
-Dax.--Le peuple.--Orthez.--Froissard.--Histoire de
-Gaston de Foix 45
-
-Paysages.--Pau.--Mœurs du XVIᵉ siècle.--Route des
-Eaux-Bonnes 62
-
-Eaux-Bonnes.--Vie des baigneurs 83
-
-Paysages.--Du point de vue en pays de montagnes 96
-
-Eaux-Chaudes.--Naissance des dieux païens 114
-
-Les habitants.--Gens d’aujourd’hui, gens d’autrefois 124
-
-
-III. LA VALLÉE DE LUZ.
-
-La route de Luz.--Légende d’Orton.--Défilé de Pierrefitte 153
-
-Luz.--Mœurs.--Paysages 169
-
-Saint-Sauveur.--Baréges.--Le paysage au XVIIᵉ siècle 179
-
-Cauterets.--Le lac de Gaube.--Marguerite de Navarre.--La
-pudeur au XVIᵉ siècle.--Un orage Page 194
-
-Saint-Savin.--La vie monastique au moyen âge 205
-
-Gavarnie 213
-
-Le Bergonz.--Origine et formation des Pyrénées.--Le
-Pic du Midi 226
-
-Plantes et Bêtes 235
-
-
-IV. BAGNÈRES ET LUCHON.
-
-De Luz à Bagnères.--Histoire de Bos de Bénac.--Tarbes.--Siége de
- Rabastens 249
-
-Bagnères-de-Bigorre 265
-
-Le monde.--Salons et promenades.--Touristes.--Bals,
-concerts.--De la musique dans l’éducation.--Vie et
-opinions philosophiques d’un chat 273
-
-Route de Luchon.--Monvoisin.--Encausse.--Du bonheur
-bourgeois au XVIIᵉ siècle 314
-
-Luchon.--Super-Bagnères.--Le port de Vénasque et la
-Maladetta 325
-
-Toulouse.--Le Musée 341
-
-
- FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
-
- PARIS, IMPRIMERIE LAHURE
-
- 9, rue de Fleurus, 9
-
-
-NOTES:
-
-[A] Voir le discours de Jean Petit sur l’assassinat du duc d’Orléans.
-
-[B] Le trait suivant est tiré du siége d’Antioche: «Beaucoup de nos
-ennemis moururent, et d’autres pris furent conduits devant la porte de
-la ville; et là on leur coupait la tête, enfin de rendre plus tristes
-ceux qui étaient dans la ville.»
-
-[C] Selon une inscription. On dit qu’elle est fausse.
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX PYRÉNÉES ***
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-and official page at www.gutenberg.org/contact
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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- The Project Gutenberg eBook of Voyage aux Pyrénées, par H. Taine.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Voyage aux Pyrénées, by Hypolite Taine</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Voyage aux Pyrénées</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Hypolite Taine</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 14, 2021 [eBook #65082]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX PYRÉNÉES ***</div>
-<hr class="full" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_i" id="page_i">{i}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">VOYAGE<br /><br />
-<big>A U X &nbsp; P Y R É N É E S</big>
-<span class="pagenum"><a name="page_ii" id="page_ii">{ii}</a></span></p>
-
-<p class="c">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<p class="c">PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ</p>
-
-<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Essai sur Tite-Live</span>; 7ᵉ édition. Un vol. in-16, broché Ouvrage couronné par l’Académie française.</td><td class="rt">3</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Essais de critique et d’histoire</span>; 9ᵉ édition. Un vol. in-16, broché</td><td class="rt">3</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Nouveaux Essais de critique et d’histoire</span>; 7ᵉ édition. Un vol. in-16, broché </td><td class="rt">3</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Derniers essais de critique et d’histoire</span>; 3ᵉ édition. Un vol. in-16, broché</td><td class="rt">3</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Histoire de la littérature anglaise</span>; 11ᵉ édition. Cinq vol. in-16, brochés</td><td class="rt">17</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">La Fontaine et ses fables</span>; 16ᵉ édition. Un vol. in-16, broché</td><td class="rt">3</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Les philosophes classiques du xixᵉ siècle en France</span>; 8ᵉ édition. Un vol. in-16, broché</td><td class="rt">3</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Voyage aux Pyrénées</span>; 17ᵉ édition. Un vol. in-16, broché</td><td class="rt">3</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><i>Le même</i>, avec gravures. Un vol. in-16, broché</td><td class="rt">4</td><td>fr.</td><td class="c">»</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><i>Le même</i>, illustré. Un vol. grand in-8, broché </td><td class="rt">10</td><td>fr.</td><td class="c">»</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Notes sur l’Angleterre</span>; 12ᵉ édition. Un vol. in-16, broché</td><td class="rt">3</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><i>Le même</i>, avec gravures. Un vol. in-16, broché</td><td class="rt">4</td><td>fr.</td><td class="c">»</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Notes sur Paris</span>, vie et opinions de M. Fréd.-Th. Graindorge; 13ᵉ édition. Un vol. in-16, broché</td><td class="rt">3</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Carnets de Voyage</span>: notes sur la province. Un vol. in-16, br.</td><td class="rt">3</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Un séjour en France de 1792 a 1795</span>; 5ᵉ édition. Un vol. in-16, broché</td><td class="rt">3</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Voyage en Italie</span>; 11ᵉ édition. Deux vol. in-16, brochés</td><td class="rt">7</td><td>fr.</td><td class="c">»</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><i>Le même</i>, avec gravures. Deux vol. in-16, brochés</td><td class="rt">8</td><td>fr.</td><td class="c">»</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">De l’Intelligence</span>; 10ᵉ édition. Deux vol. in-16, brochés</td><td class="rt">7</td><td>fr.</td><td class="c">»</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Philosophie de l’art</span>; 10ᵉ édition. Deux vol. in-16, brochés</td><td class="rt">7</td><td>fr.</td><td class="c">»</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Les Origines de la France contemporaine</span>; 24ᵉ édition. Douze volumes</td><td class="rt">39</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">1ʳᵉ partie.&mdash;<span class="smcap">L’Ancien régime.</span> Deux volumes</td><td class="rt">7</td><td>fr.</td><td class="c">»</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">2ᵉ partie.&mdash;<span class="smcap">La Révolution.</span> Six volumes</td><td class="rt">21</td><td>fr.</td><td class="c">»</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">&nbsp; &nbsp; <i>L’Anarchie.</i> Deux volumes.</td></tr>
-<tr><td class="pdd">&nbsp; &nbsp; <i>La Conquête jacobine.</i> Deux volumes.</td></tr>
-<tr><td class="pdd">&nbsp; &nbsp; <i>Le Gouvernement révolutionnaire.</i> Deux volumes.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd">3ᵉ partie.&mdash;<span class="smcap">Le Régime moderne.</span> Trois volumes</td><td class="rt">10</td><td>fr.</td><td class="c">50</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><i>Napoléon Bonaparte.</i> Deux volumes.</td></tr>
-<tr><td class="pdd">&nbsp; &nbsp; <i>L’Église, l’École.</i> Un volume.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Table analytique.</span> Un vol.</td><td class="rt">1</td><td>fr.</td><td class="c">»</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Du Suffrage universel et de la manière de voter.</span> Brochure in-16</td><td class="c">»</td><td class="c">50</td></tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="c">52698.&mdash;Imprimerie <span class="smcap">Lahure</span>, 9, rue de Fleurus, à Paris.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_iii" id="page_iii">{iii}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h1>
-VOYAGE<br />
-<br /><big><big>
-AUX PYRÉNÉES</big></big></h1>
-
-<p class="c"><big>
-PAR H. TAINE</big><br />
-<br />
-DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE<br />
-<br />
-&mdash;&mdash;<br />
-SEIZIÈME ÉDITION<br />
-&mdash;&mdash;<br />
-<br />
-PARIS<br />
-<br />
-LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ<br />
-<br />
-79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79<br />
-<br />
-1904<br />
-<br />
-Droits de traduction et de reproduction réservés.<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_v" id="page_v">{v}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_iv" id="page_iv">{iv}</a></span></p>
-
-<h3><a name="A_MARCELIN" id="A_MARCELIN"></a>A MARCELIN<br /><br />
-<small>(ÉMILE PLANAT)</small></h3>
-
-<p>Voici un voyage aux Pyrénées, mon cher Marcelin; j’y suis allé; c’est un
-mérite; bien des gens en ont écrit, et de plus longs, de leur cabinet.</p>
-
-<p>Mais j’ai des torts graves, et qui me rabaissent fort. Je n’ai gravi le
-premier aucune montagne inaccessible; je ne me suis cassé ni jambe ni
-bras; je n’ai point été mangé par les ours; je n’ai sauvé aucune jeune
-Anglaise emportée par le Gave; je n’en ai épousé aucune; je n’ai assisté
-à aucun duel; je n’ai vu aucune tragédie de brigands ou de
-contrebandiers. Je me suis promené beaucoup; j’ai causé un peu; je
-raconte les plaisirs de mes oreilles et de mes yeux. Qu’est-ce qu’un
-homme qui revient de voyage avec tous ses membres, aussi peu héros que
-possible, et<span class="pagenum"><a name="page_vi" id="page_vi">{vi}</a></span> qui l’avoue&nbsp;? J’ai parlé dans ce livre, comme avec toi. Il
-y a un Marcelin connu du public, fin critique, perçant moqueur, amateur
-et peintre de toutes les élégances mondaines; il y a un autre Marcelin,
-connu de trois ou quatre personnes, érudit et penseur. S’il y a ici
-quelques bonnes idées, la moitié lui en appartient; je les lui rends.</p>
-
-<p>Mars 1858.</p>
-
-<p class="r">
-<span class="smcap">H. Taine.</span><br />
-<span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span></p>
-
-<h2><a name="I" id="I"></a>I<br /><br />
-LA CÔTE</h2>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h1>
-VOYAGE<br />
-<br /><big><big>
-AUX PYRÉNÉES</big></big></h1>
-
-<h3><a name="BORDEAUX_ROYAN" id="BORDEAUX_ROYAN"></a>BORDEAUX&mdash;ROYAN</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Le fleuve est si beau, qu’avant d’aller à Bayonne, je suis descendu
-jusqu’à Royan.</p>
-
-<p>Des navires chargés de voiles blanches remontent lentement les deux
-côtés du bateau. A chaque coup de la brise, ils se penchent, comme des
-oiseaux paresseux, levant leur longue aile, et montrant leur ventre
-noir. Ils courent obliquement, puis reviennent; on dirait qu’ils se
-trouvent bien dans ce grand port d’eau douce; ils s’y attardent et
-jouissent de sa paix au sortir des colères et de l’inclémence de
-l’Océan.</p>
-
-<p>Les rives, bordées de verdure pâle, glissent à droite et à gauche, bien
-loin, au bord du ciel;<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> le fleuve est large comme une mer; à cette
-distance, on croirait voir deux haies; les arbres indistincts dressent
-leur taille fine dans une robe de gaze bleuâtre; çà et là de grands pins
-lèvent leurs parasols sur l’horizon vaporeux, où tout se confond et
-s’efface; il y a une douceur inexprimable dans ces premières teintes du
-jour si timides, attendries encore par la brume qui transpire hors du
-fleuve profond. Pour lui, son eau s’étale joyeuse et splendide; le
-soleil qui monte verse sur sa poitrine un long ruisseau d’or; la brise
-le hérisse d’écailles; ses remous s’allongent et tressaillent comme un
-serpent qui s’éveille, et, quand la vague les soulève, on croit voir les
-flancs rayés, la cuirasse fauve d’un léviathan.</p>
-
-<p>Certainement il semble qu’en de tels moments l’eau vive et sente;
-lorsqu’elle vient s’étendre transparente et sombre sur un banc de
-cailloux, elle a un regard étrange; elle tourne autour d’eux comme
-inquiète et irritée; elle les bat de ses petits flots; elle les couvre,
-puis elle s’en va, puis revient, avec une sorte de frétillement maladif
-et d’amour mystérieux; ses remous sinueux, ses petites crêtes subitement
-rabattues ou brisées, son onde penchée, luisante, puis tout d’un coup
-noircie, ressemblent aux éclairs de passion d’une mère impatiente qui
-tourne incessamment et anxieusement autour de ses enfants, et les couve,
-ne sachant que<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span> désirer et que craindre. Tout à l’heure un nuage a
-couvert le ciel, et le vent s’est levé. Le fleuve a pris à l’instant
-l’aspect d’un animal sournois et sauvage. Il se creusait, et l’on voyait
-son ventre livide; il arrivait contre la carène avec des soubresauts
-convulsifs; il l’embrassait et la froissait comme pour essayer sa force;
-aussi loin qu’on pouvait voir, ses flots se soulevaient et se
-pressaient, comme des muscles sur une poitrine; des éclairs passaient
-sur le flanc des vagues avec des sourires sinistres; le mât gémissait,
-et les arbres pliaient en frissonnant, comme un peuple débile devant la
-colère d’une bête redoutable. Puis tout s’est apaisé; le soleil s’est
-dégagé, les flots se sont aplanis, on n’a plus vu qu’une nappe riante;
-sur ce dos poli traînaient et jouaient follement mille tresses
-verdâtres; la lumière s’y posait, comme un manteau diaphane; elle
-suivait les mouvements souples et les enroulements de ces bras liquides;
-elle ployait autour d’eux, derrière eux, sa robe azurée, rayonnante;
-elle prenait leurs caprices et leurs couleurs mobiles. Lui cependant,
-endormi dans son grand lit paisible, s’allongeait au pied des collines
-qui le regardent, immobiles et éternelles comme lui.<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span></p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Le bateau s’amarre à une estacade, sous un amas de maisons blanches:
-c’est Royan.</p>
-
-<p>Voici déjà la mer et les dunes; la droite du village est noyée sous un
-amas de sable; là sont des collines croulantes, de petites vallées
-mornes, où l’on est perdu comme dans un désert; nul bruit, nul
-mouvement, nulle vie; de pauvres herbes sans feuilles parsèment le sol
-mouvant et leurs filaments tombent comme des cheveux malades; de petits
-coquillages blancs et vides s’y collent en chapelets, et craquent avec
-un grésillement, partout où le pied se pose; ce lieu est l’ossuaire de
-quelque misérable tribu maritime. Un seul arbre peut y vivre, le pin,
-être sauvage, habitant des forêts et des côtes infécondes: il y en a ici
-toute une colonie; ils se serrent fraternellement, et couvrent le sable
-de leurs lamelles brunes; la brise monotone qui les traverse, éveille
-éternellement leur murmure; ils chantent ainsi d’une façon plaintive,
-mais avec une voix bien plus douce et bien plus harmonieuse que les
-autres arbres; cette voix ressemble au bruissement des cigales,
-lorsqu’en août elles chantent de tout leur cœur entre les tiges des blés
-mûrs.</p>
-
-<p>Un sentier tourne à gauche du village, au sommet d’un rivage rongé,
-entre des flots de grami<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span>nées qui s’étouffent. Le fleuve est si large
-qu’on ne distingue point l’autre rive. La mer sa voisine lui donne son
-reflux; les longues ondulations arrivent tour à tour contre la côte, et
-versent leur petite cascade d’écume sur le sable; puis l’eau s’enfuit,
-descendant la pente, jusqu’à la rencontre du nouveau flot qui monte et
-la couvre; ces flots ne se lassent point, et leurs venues avec leurs
-retours font penser à la respiration régulière d’un enfant endormi. Car
-le soir est tombé, les teintes de pourpre brunissent et s’effacent. Le
-fleuve se couche dans l’ombre molle et vague; à peine si, de loin en
-loin, un reste de lueur part d’un flot oblique; l’obscurité noie tout de
-sa poussière vaporeuse; l’œil assoupi cherche en vain dans ce brouillard
-quelque point visible, et distingue enfin, comme une faible étoile, le
-phare de Cordouan.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Le lendemain soir, une fraîche brise maritime nous a ramenés à Bordeaux.
-L’énorme ville entasse le long du fleuve ainsi que des bastions ses
-maisons monumentales; le ciel rouge est crénelé par leur bordure. Elles
-d’un côté, le pont de l’autre, protégent d’une double ligne le port où
-s’entassent les vaisseaux comme une couvée de mouettes; ces gracieuses
-carènes, ces mâts effilés, ces voiles gon<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span>flées ou flottantes,
-entrelacent le labyrinthe de leurs mouvements et de leurs formes sur la
-magnifique pourpre du couchant. Le soleil s’enfonce au milieu du fleuve
-qu’il embrase; les agrès noirs les coques rondes, font saillie dans son
-incendie, et ressemblent à des bijoux de jais montés en or.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-015.jpg">
-<img src="images/illu-015.jpg" width="600" height="398" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Bordeaux.&mdash;Vue prise de la Bourse. (<a href="#page_8">Page 8.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span></p>
-
-<h3><a name="LES_LANDES_BAYONNE" id="LES_LANDES_BAYONNE"></a>LES LANDES&mdash;BAYONNE</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Autour de Bordeaux, des collines riantes, des horizons variés, de
-fraîches vallées, une rivière peuplée par la navigation incessante, une
-suite de villes et de villages harmonieusement posés sur les coteaux ou
-dans les plaines, partout la plus riche verdure, le luxe de la nature et
-de la civilisation, la terre et l’homme travaillant à l’envi pour
-enrichir et décorer la plus heureuse vallée de la France. Au-dessous de
-Bordeaux, un sol plat, des marécages, des sables, une terre qui va
-s’appauvrissant, des villages de plus en plus rares, bientôt le désert.
-J’aime autant le désert.</p>
-
-<p>Des bois de pins passent à droite et à gauche, silencieux et ternes.
-Chaque arbre porte au flanc la cicatrice des blessures par où les
-bûcherons ont fait couler le sang résineux qui le gorge; la puissante
-liqueur monte encore dans ses membres avec<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> la sève, transpire par ses
-flèches visqueuses et par sa peau fendue; une âpre odeur aromatique
-emplit l’air.</p>
-
-<p>Plus loin la plaine monotone des fougères s’étend à perte de vue,
-baignée de lumière. Leurs éventails verts s’ouvrent sous le soleil qui
-les colore sans les flétrir. Quelques arbres çà et là lèvent sur
-l’horizon leurs colonnettes grêles. De temps en temps on aperçoit la
-silhouette d’un pâtre sur ses échasses, inerte et debout comme un héron
-malade. Des chevaux libres paissent à demi cachés dans les herbes. Au
-passage du convoi, ils relèvent brusquement leurs grands yeux
-effarouchés et restent immobiles, inquiets du bruit qui a troublé leur
-solitude. L’homme n’est pas bien ici, il y meurt ou dégénère; mais c’est
-la patrie des animaux, et surtout des plantes. Elles foisonnent dans ce
-désert, libres, sûres de vivre. Nos jolies vallées bien découpées sont
-mesquines auprès de ces espaces immenses, lieues après lieues d’herbes
-marécageuses ou sèches, plage uniforme où la nature troublée ailleurs et
-tourmentée par les hommes, végète encore ainsi qu’aux temps primitifs
-avec un calme égal à sa grandeur. Le soleil a besoin de ces savanes pour
-déployer sa lumière; aux exhalaisons qui montent, on sent que la plaine
-entière fermente sous son effort; et les yeux remplis par les horizons
-sans limite devinent le sourd travail par lequel cet</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-019.jpg">
-<img src="images/illu-019.jpg" width="600" height="386" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Vue prise dans les Landes. (<a href="#page_10">Page 10.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span></p>
-
-<p class="nind">océan de verdure pullulante se renouvelle et se nourrit.</p>
-
-<p>La nuit est venue, sans lune. Les étoiles pacifiques luisent comme des
-points de flamme; tout l’air est rempli d’une lumière bleuâtre et
-tendre, qui a l’air de dormir dans le réseau de vapeur où elle s’est
-posée. Le regard y plonge sans rien saisir. De loin en loin, dans ce
-crépuscule, un bois marque confusément sa tache, comme un roc au fond
-d’un lac; partout alentour sont des profondeurs vagues, des formes
-flottantes et voilées, des êtres indistincts et fantastiques qui se
-continuent dans leurs voisins, des prés qui ressemblent à une mer
-onduleuse, des bouquets d’arbres qu’on prendrait pour des nuages d’été,
-tout le gracieux chaos des apparitions brouillées et des choses
-nocturnes. L’esprit y nage comme sur une eau fuyante, et, dans ce rêve,
-rien ne lui semble réel que les étangs qui réfléchissent les étoiles et
-font sur la terre un second ciel.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Bayonne est une ville gaie, originale, demi-espagnole. Partout gens en
-veste de velours et en culotte courte; on entend la musique âpre et
-sonore de la langue qu’on parle au delà des monts. Des arcades écrasées
-bordent les grandes rues; sous ce soleil il faut de l’ombre.<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span></p>
-
-<p>Un joli palais épiscopal, élégant et moderne, enlaidit encore la laide
-cathédrale. Le pauvre monument avorté lève piteusement, comme un
-moignon, son clocher arrêté depuis trois siècles. Des échoppes se sont
-collées dans ses creux, en manière de verrues; on a plaqué ça et là de
-gros emplâtres de pierre. Ce vieil invalide fait peine à voir à côté des
-maisons neuves et des boutiques affairées qui se pressent autour de ses
-flancs salis.</p>
-
-<p>J’étais tout chagrin de cette décrépitude, et une fois entré je me suis
-trouvé plus triste encore. L’obscurité tombait de la voûte comme un
-suaire; je ne distinguais rien que des piliers vermoulus, des tableaux
-enfumés, des pans de murs verdâtres. Deux fraîches toilettes que j’ai
-rencontrées ont accru le contraste; rien de plus blessant ici que des
-rubans roses. Je voyais le spectre du moyen âge; comme la sécurité et
-l’abondance de la vie moderne lui sont contraires&nbsp;! Ces sombres voûtes,
-ces colonnettes, ces rosaces sanglantes, appelaient des rêves et des
-émotions que nous ne pouvons plus avoir. Il faudrait sentir ici ce que
-sentaient les hommes, il y a six cents ans, quand ils sortaient en
-fourmilières de leurs taudis, de leurs rues sans pavés, larges de six
-pieds, cloaques d’immondices, qui exhalaient la lèpre et la fièvre;
-quand leur corps sans linge, miné par les famines, envoyait un sang
-pauvre à leur cerveau brut; quand les guerres, les lois atroces et</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-023.jpg">
-<img src="images/illu-023.jpg" width="600" height="390" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Bayonne.&mdash;Confluent de la Nive et de l’Adour. (<a href="#page_12">Page
-12.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span></p>
-
-<p class="nind">les légendes de sorcelleries emplissaient leurs rêveries d’images
-éclatantes et lugubres; quand sur les draperies chamarrées, sur le
-grimoire des vitraux fantastiques, les rosaces versaient comme un
-incendie ou comme une auréole leurs rayons transfigurés.</p>
-
-<p>Ce sont les souvenirs de la fièvre et de l’extase: pour m’en délivrer,
-je suis allé sur le port; c’est une longue allée de vieux arbres au bord
-de l’Adour. Il est tout gai et pittoresque. Des bœufs graves, le front
-baissé, tirent les poutres qu’on décharge. Des cordiers, ceints d’une
-liasse de chanvre, reculent serrant les fils et tissant leur câble qui
-s’allonge. Les navires en file s’amarrent au quai; les cordages grêles
-dessinent leur labyrinthe sur le ciel, et les matelots y pendent
-accrochés comme des araignées dans leur toile. Les tonneaux, les
-ballots, les pièces de bois sont pêle-mêle sur les dalles. On sent avec
-plaisir que l’homme travaille et prospère. Et ici la nature est aussi
-heureuse que l’homme. La large rivière d’argent se déroule sous le
-rayonnement du matin. De minces nuages détachent sur l’azur leurs bandes
-de nacre. Le ciel ressemble à une arcade de lapis-lazuli. Sa voûte se
-pose sur l’extrémité du fleuve qui avance sans flots et sans effort,
-sous les miroitements de ses ondulations paisibles, entre deux rangées
-de coteaux, jusqu’à une colline où des bois de pins d’un vert tendre
-descendent à sa rencontre, aussi gracieux<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> que lui. Cependant la marée
-monte, et les feuilles des chênes commencent à luire et à chuchoter sous
-le faible vent de la mer.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Il pleut; l’auberge est insupportable. On s’étouffe sous les arcades; je
-m’ennuie au café, et je ne connais personne. La seule ressource est
-d’aller à la bibliothèque. Elle est fermée.</p>
-
-<p>Heureusement le conservateur a pitié de moi et m’ouvre. Bien mieux, il
-m’apporte toutes sortes de chartes et de vieux livres; il est
-très-savant, très-aimable, m’explique tout, me guide, me renseigne et
-m’installe. Me voilà dans un coin, seul, à une table, avec les documents
-d’une belle histoire toute réjouissante; c’est une pastorale du moyen
-âge. Je n’ai rien de mieux à faire que de me la conter.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Pé de Puyane était un homme brave et habile en mer, qui de son temps fut
-maire de Bayonne et amiral; mais il était rude aux gens, comme tous ceux
-qui ont mené des navires, et il avait plus tôt assommé un homme qu’ôté
-son bonnet. Il avait bataillé longtemps contre les gens de mer normands,
-et une fois en pendit soixante-dix à ses<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> vergues, côte à côte avec des
-chiens. Ayant mis à ses galères des bannières rouges qui signifiaient
-mort sans remède, il prit à la bataille de l’Écluse le grand vaisseau
-génois <i>Christophle</i>, et y mena si bien les mains que nul Français
-n’échappa; car tous y furent noyés ou tués, et les deux amiraux Quieret
-et Bahuchet s’étant rendus, Bahuchet eut le col serré d’une corde et
-Quieret la gorge coupée. Ce qui était bien fait; car plus on tue de ses
-ennemis, moins on en a. C’est pourquoi, quand il revint, les gens de
-Bayonne le fêtèrent avec un tel bruit et un tel tintamarre de trompes,
-de cornets, de tambours et de toutes sortes d’instruments, que ce
-jour-là on n’eût pas ouï Dieu tonnant.</p>
-
-<p>Il se trouva que les Basques ne voulaient plus payer la redevance sur le
-cidre qu’on brassait à Bayonne pour le vendre en leur pays. Pé de Puyane
-dit que les marchands de la ville ne leur en porteraient plus, et que,
-si quelqu’un leur en portait, il aurait le poing coupé. De fait, Pierre
-Cambo, un pauvre homme, en ayant voituré nuitamment deux muids, fut mené
-sur la place du marché, devant Notre-Dame de Saint-Léon, qu’on
-bâtissait, eut la main tranchée, puis les veines bouchées par des fers
-rougis; ensuite il fut promené en tombereau dans toute la ville, ce qui
-était un bon exemple; car les petites gens doivent toujours faire ce
-qu’ont ordonné les gens de haut lieu.<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span></p>
-
-<p>Ensuite Pé de Puyane, ayant assemblé les cent pairs dans la maison de
-ville, leur montra que les Basques étant traîtres, rebelles envers la
-seigneurie de Bayonne, ne devaient plus garder les franchises qu’on leur
-avait accordées; que la seigneurie de Bayonne, ayant souveraineté de la
-mer, pouvait justement faire payer impôt en tous les endroits où montait
-la mer, tout comme dans son port, et qu’ainsi dorénavant les Basques
-devaient payer pour passer à Villefranche, au pont de la Nive, jusqu’où
-va le flux. Tous crièrent que cela était juste, et Pé de Puyane dénonça
-aux Basques le péage; mais tous se mirent à rire, disant qu’ils
-n’étaient point des chiens de matelots comme ceux du maire. Puis étant
-venus en force, ils battirent les gens du pont et en laissèrent trois
-pour morts.</p>
-
-<p>Pé ne dit rien, car il ne parlait pas beaucoup; mais il serra les dents,
-et regarda si affreusement autour de lui, que nul n’osa s’enquérir de ce
-qu’il ferait, ni l’exhorter, ni souffler mot. Du premier samedi d’avril
-jusqu’à la mi-août, plusieurs hommes furent battus, tant Bayonnais que
-Basques, sans qu’il y eût guerre dénoncée, et, quand on en parlait au
-maire, il tournait le dos.</p>
-
-<p>Le vingt-quatrième jour d’août, beaucoup d’hommes nobles d’entre les
-Basques, et plusieurs jeunes gens, bons sauteurs et danseurs, vinrent au
-château de Miot pour la Saint-Barthélemy. Ils festi<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span>nèrent et paradèrent
-tout le jour, et les jeunes gens, qui sautaient à la perche avec leurs
-ceintures rouges et leurs culottes blanches, semblèrent adroits et
-beaux. Le soir, un homme vint parler bas au maire, et lui, qui
-d’ordinaire avait une mine grave et judiciaire, eut tout d’un coup les
-yeux allumés comme un jeune garçon qui voit arriver sa mariée. Il
-descendit en quatre sauts son escalier, mena dehors une bande de vieux
-matelots qui étaient venus un à un, couvertement, dans sa salle basse,
-et partit la nuit close avec plusieurs des jurats, ayant fermé les
-portes de la ville, de peur que quelque traître, comme il y en a
-partout, n’allât devant.</p>
-
-<p>Étant arrivés au château, ils trouvèrent le pont-levis baissé et la
-poterne ouverte, tant les Basques étaient confiants et sans soupçon, et
-entrèrent, coutelas tirés et piques en avant, dans la grande salle. Là
-furent tués sept jeunes gens qui s’étaient barricadés avec des tables et
-voulaient jouer de la dague; mais les bonnes hallebardes bien pointues
-et tranchantes les firent vite taire. Les autres, ayant fermé les portes
-du dedans, pensèrent qu’ils auraient pouvoir de se défendre ou loisir
-pour fuir; mais les marins bayonnais, de leurs grandes haches abattirent
-les ais et fendirent les premières cervelles qui se trouvèrent auprès.
-Le maire, voyant les Basques bien serrés à la taille de leurs ceintures
-rouges, allait disant (car il était facétieux aux jours<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> de bataille):
-«&nbsp;Lardez-moi ces beaux galants; la broche en avant dans leur justaucorps
-de chair.&nbsp;» Et de fait les broches allèrent si avant, qu’ils furent tous
-perforés et ouverts, quelques-uns de part en part, si bien qu’on aurait
-vu jour au travers d’eux, et que la salle, une demi-heure après, fut
-pleine de corps blêmes et rouges, plusieurs ployés en travers des bancs,
-d’autres en tas dans les coins, quelques-uns le nez collé à la table
-comme il arrive aux ivrognes, en telle sorte qu’un Bayonnais, les
-considérant, dit: «&nbsp;Voici le marché aux veaux.&nbsp;» Beaucoup, piqués par
-derrière, avaient sauté par les fenêtres et furent trouvés le lendemain
-la tête ouverte ou l’échine cassée, dans les fossés. Il ne resta que
-cinq hommes en vie, gentilshommes, deux d’Urtubie, deux de Saint-Pé et
-un de Lahet, que le maire fît mettre de côté comme une denrée précieuse;
-puis, ayant envoyé quelqu’un pour ouvrir les portes de Bayonne et
-commander au peuple de venir, il ordonna qu’on mît le feu au château. Ce
-fut une belle vue, car le château brûla depuis minuit jusqu’au matin; à
-chaque tourelle, mur ou plancher qui tombait, le peuple en joie faisait
-un grand cri. Il y avait des volées d’étincelles dans la fumée et des
-flamboiements qui s’arrêtaient, puis recommençaient tout d’un coup,
-ainsi qu’aux réjouissances publiques; en sorte qu’un jurat, bel avocat
-et grand lettré, fit ce dicton: «&nbsp;Belle fête<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span> aux gens de Bayonne; aux
-Basques grillades de cochons.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le château brûlé, le maire dit aux cinq gentilshommes qu’il voulait
-traiter avec eux de bonne amitié, et qu’eux-mêmes seraient juges, si le
-flux venait jusqu’au pont; puis il les fit attacher deux par deux aux
-arches, attendant la marée et assurant qu’ils étaient en bon lieu pour
-voir. Tout le peuple était sur le pont et aux rivages, et regardait
-l’eau se gonfler. Petit à petit le flot monta à leur poitrine, puis à
-leur cou, et ils rejetaient la tête en arrière pour avoir la bouche plus
-haute. Le peuple riait fort, leur criant que c’était l’heure de boire
-comme font les moines à matines, et qu’ils en auraient assez pour le
-demeurant de leurs jours. Puis l’eau entra dans la bouche et le nez des
-trois qui étaient le plus bas; leur gosier gargouilla comme ces
-bouteilles qu’on emplit, et le peuple applaudit, disant que les ivrognes
-lampaient trop vite et allaient s’étrangler, tant ils étaient goulus. Il
-n’y avait plus que les deux hommes d’Urtubie, liés à la maîtresse arche,
-père et fils, le fils un peu plus bas. Quand le père vit l’enfant
-suffoquer, il tendit si fort les bras qu’une corde cassa: mais ce fut
-tout, et le chanvre entra dans sa chair sans qu’il pût aller plus loin.
-Les gens d’en haut, voyant que les yeux de l’enfant tournaient, que les
-veines devenaient bleues et grosses sur son front, et que l’eau<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> remuait
-autour de lui par son hoquet, l’appelèrent poupon, et demandèrent
-pourquoi il avait tété si fort, et si sa nourrice n’allait pas venir
-bientôt pour le coucher. Le père, sur ce mot, cria comme un loup, et
-cracha en l’air contre eux, et dit qu’ils étaient des bourreaux et des
-lâches. Eux fâchés, commencèrent à lui jeter des pierres, si bien que sa
-tête blanche devint rouge, et que son œil droit fut crevé ce qui fut
-pour lui un petit malheur: car un peu après l’eau montant boucha
-l’autre. Quant elle fut baissée, le maire commanda qu’on laissât là les
-cinq corps qui pendaient le cou ployé et flasque, en témoignage aux
-Basques que l’eau de Bayonne venait jusqu’au pont, et qu’ils devaient
-justement le péage. Puis il s’en retourna étant fort acclamé par le
-peuple, qui se réjouissait d’avoir un si bon maire, homme entendu, grand
-justicier, prompt aux sages entreprises, et qui donnait à chacun son dû.</p>
-
-<p>Il avait mis soixante hommes, en partant, à l’entrée du pont, dans la
-tour du péage, leur commandant de se bien garder, et les avertissant que
-les Basques tâcheraient de se venger au plus tôt. Mais eux se dirent
-qu’ils avaient encore au moins une nuit franche, et travaillèrent de
-tout leur gosier à vider les pots. Vers le milieu de la nuit, qui était
-sans lune, arrivèrent environ deux cents Basques; car ils sont alertes
-comme des isards, et leurs coureurs avaient éveillé au matin plus de
-vingt villages<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span> dans la Soule, leur contant l’incendie et la noyade;
-incontinents, les plus jeunes, avec quelques hommes d’expérience,
-étaient partis par des sentiers détournés, pieds nus pour ne point faire
-de bruit, avec force coutelas, crampons, et plusieurs échelles de fines
-cordes, et s’étaient glissés aussi adroitement que des renards jusqu’au
-bas de la tour, du côté du levant à l’endroit où elle plonge droit
-jusqu’au lit du fleuve, vraie fondrière, en sorte qu’en ce lieu il n’y
-avait point de garde, et que le roulement de l’eau sur les cailloux
-empêchait d’entendre leur petit bruit, s’ils en faisaient. Ils fichèrent
-leurs crampons dans les fentes des pierres, et, petit à petit, Jean
-Amacho, homme de Béhobie, bon chasseur de bêtes montagnardes, grimpa sur
-les créneaux du premier mur, puis, ayant appuyé une perche jusqu’à une
-fenêtre de la tour, entra, et accrocha deux échelles; les autres à leur
-tour montèrent, jusqu’à ce qu’il y en eût cinquante environ; et toujours
-de nouveaux hommes arrivaient, tant que les échelles pouvaient porter,
-enjambant le bord de la fenêtre et sans bruit.</p>
-
-<p>Ils étaient dans un petit réduit bas, et de là, dans la grande salle du
-premier étage ils voyaient à six marches au dessous d’eux les Bayonnais
-qui n’étaient que trois en ce lieu, deux dormant, l’autre qui venait de
-s’éveiller et se frottait les yeux, le dos tourné à la petite porte du
-réduit. Jean Amacho fit<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> signe aux deux hommes qui étaient montés
-aussitôt après lui, et tous ensemble sautèrent d’un seul saut, et si
-juste, que leurs trois couteaux entrèrent à la fois dans la gorge des
-Bayonnais, lesquels, fléchissant des jambes, coulèrent à terre sans
-faire un cri. Puis les autres Basques entrèrent et se tinrent au bord du
-grand escalier à rampe, qui menait dans la salle basse où étaient les
-Bayonnais, les uns dormant en tas près de l’âtre, les autres criant et
-banquetant dru.</p>
-
-<p>Un de ceux-ci, sentant ses cheveux mouillés, leva la tête, vit de petits
-filets rouges qui coulaient d’entre les solives du plafond, et se mit à
-rire, disant que les goinfres d’en haut ne pouvant plus tenir leurs
-flacons répandaient le bon vin, ce qui est une grosse faute. Mais
-trouvant que ce vin était bien tiède, il en mit à son doigt, puis sur sa
-langue, et vit au goût fade que c’était du sang. Il le cria tout haut,
-et les Bayonnais sursautant empoignèrent leurs piques et coururent à
-l’escalier. Sur cela, les Basques, qui avaient attendu, n’étant pas
-assez nombreux, voulurent rattraper le moment et s’élancèrent; mais les
-premiers sentirent la pointe des piques, et furent enlevés comme des
-bottes de foin qu’on embroche avec des fourches pour les jeter à bas
-d’un grenier; puis les Bayonnais, se tenant serrés et portant devant eux
-comme un hérisson de piques, commencèrent à monter.<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span></p>
-
-<p>Alors un vaillant Basque, Antoine Chaho, et deux autres avec lui, se
-coulèrent, à la façon des lézards, le long du mur, en se couvrant des
-corps morts; et glissant entre les grosses jambes des matelots de
-Bayonne, ils commencèrent à travailler du couteau dans leurs jarrets; de
-sorte que les Bayonnais, étant serrés dans l’escalier et embarrassés des
-hommes et des piques qui tombaient en travers, ne purent plus avancer ni
-jouer si juste de leurs broches. A ce moment, Jean Amacho et quelques
-jeunes Basques sautèrent de plus de vingt pieds, ayant épié le moment,
-jusqu’au milieu de la salle, à un endroit où il n’y avait point de
-hallebardes prêtes, et commencèrent, avec une grande promptitude, à
-couper des gorges, puis, s’étant jetés à genoux, à découdre des ventres;
-ils tuaient bien plus qu’ils n’étaient tués, parce qu’ils avaient les
-mains lestes, que plusieurs s’étaient fourrés de grosse laine et des
-chemises de cuir, et que les manches de leurs couteaux étant garnis de
-cordes ne glissaient point. En outre, les Basques d’en haut, étant
-maintenant plus de cent, roulèrent en bas de l’escalier comme une
-dégringolée de chèvres; d’autres arrivaient à chaque minute, et par tous
-les coins de la salle, homme contre homme, ils commencèrent à
-s’enferrer.</p>
-
-<p>Là mourut Jean Amacho d’une façon bien malheureuse, et sans qu’il y eût
-de sa faute; car ayant tranché la gorge à un Bayonnais, ce qui était sa
-fa<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span>çon ordinaire de tuer, laquelle est en effet la meilleure de toutes,
-il approcha trop la tête, et le jet des deux grosses veines du cou lui
-sauta à la face comme la mousse d’une jarre de poiré qu’on débouche, et
-subitement lui boucha les deux yeux; tellement qu’il ne put se garer
-d’un Bayonnais qui était à sa gauche; celui-ci lui planta sa dague dans
-le dos: il cracha le sang et mourut une minute après.</p>
-
-<p>Mais les Bayonnais, étant moins nombreux et moins adroits, ne purent
-tenir, et au bout d’une demi-heure il n’en resta plus qu’une douzaine,
-acculés au coin du fond, près d’un petit cellier où l’on mettait les
-brocs et les outres. Pour forcer ceux-là plus vite, les Basques
-ramassèrent les piques, et commencèrent à pousser à travers ce tas
-d’hommes; et les Bayonnais, comme chacun fait toujours lorsqu’il sent
-une fiche de fer entrer dans sa peau, reculèrent et roulèrent ensemble
-dans le cellier. A cet instant les torches s’étant éteintes, les
-Basques, pour ne point se blesser les uns les autres, alignèrent toute
-la brassée de piques, et harponnèrent en avant à l’aveugle dans le
-cellier, pendant plus d’un quart d’heure, afin d’être bien sûrs que nul
-Bayonnais ne restait en vie; en sorte que, lorsque tout y fut devenu
-tranquille et qu’ayant rallumé les torches ils regardèrent, ils virent
-que le cellier avait l’air d’un hachoir de charcutier, les corps étant
-tranchés en vingt endroits, et séparés de leurs têtes, et les membres</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-037.jpg">
-<img src="images/illu-037.jpg" width="600" height="387" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>La bataille. (Page 24).</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span></p>
-
-<p class="nind">étant mêlés les uns avec les autres, tellement qu’il ne manquait que du
-sel pour que ce fût un saloir.</p>
-
-<p>Mais les plus jeunes des Basques, quoiqu’il n’y eût plus rien à tuer,
-tournaient les yeux de tous les côtés de la salle, grinçant les dents
-comme des lévriers après la curée; ils criaient de moment en moment
-tressaillant des jambes, et serrant leurs doigts après le manche de leur
-couteau; plusieurs, blessés et les lèvres blanches, ne sentaient point
-encore leurs blessures ni le manque de sang, restaient accroupis près de
-l’homme qu’ils avaient tué le dernier, et sursautaient sans le vouloir.
-Un ou deux riaient d’un rire fixe comme celui des fous, lâchant par
-instants un grondement rauque; et il y avait dans la chambre une telle
-vapeur de carnage qu’à les voir ainsi chanceler ou hurler, on les eût
-crus soûlés de vin.</p>
-
-<p>Au soleil levant, ayant détaché les cinq noyés des arches, ils jetèrent
-au fil de l’eau tous les Bayonnais, et dirent qu’ils pourraient
-descendre ainsi jusqu’à leur mer, et que cette charretée de chair morte
-était le péage que payeraient les Basques. Les plaies figées se
-décollèrent par la froideur de l’eau; ce fut une belle vue: car, par le
-sang qui coulait, la rivière devint aussi vermeille que le ciel à
-l’orient.</p>
-
-<p>Après cela les Basques et les gens de Bayonne combattirent plusieurs
-années encore, homme contre homme, bande contre bande; et beaucoup<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span>
-d’hommes braves moururent des deux parts. A la fin, les deux partis
-s’accordèrent pour s’en remettre à l’arbitrage de Bertrand Ezi, sire
-d’Albret. Le sire d’Albret dit que les Bayonnais ayant fait la première
-attaque étaient en faute; il ordonna que les Basques ne payeraient point
-à l’avenir de redevance, que tout au contraire la cité de Bayonne leur
-payerait quinze cents écus d’or neufs, et établirait dix prébendes
-presbytérales devant coûter quatre mille écus vieux du premier coin de
-France, de bon or et de loyal poids, pour le repos des âmes des cinq
-gentilshommes noyés sans confession, lesquelles peut-être, étaient dans
-le purgatoire et avaient besoin de beaucoup de messes pour en sortir.
-Mais les Basques ne voulurent pas que Pé de Puyane, le maire, fût
-compris dans cette paix, ni lui, ni ses fils, et se réservèrent de les
-poursuivre jusqu’à ce qu’ils eussent pris vengeance sur sa chair et sur
-sa race. Le maire se retira à Bordeaux, dans la maison du prince de
-Galles, dont il était grand ami et bon serviteur, et pendant deux ans ne
-sortit point de la ville, sinon trois ou quatre fois, bien cuirassé, et
-avec une escorte de gens d’armes. Mais un jour, étant allé voir une
-vigne qu’il avait achetée, il s’écarta un peu de sa troupe pour relever
-un gros cep noir qui tombait dans le fossé; un instant après, ses hommes
-entendirent un petit cri sec, comme celui d’une grive qui se prend au
-lacet; ayant couru, ils<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> virent Pé de Puyane mort avec un couteau long
-d’une brasse qui était entré dans l’aisselle au défaut de la cuirasse.
-Son fils aîné Sébastien, qui avait fui à Toulouse, fut tué par Augustin
-de Lahet, neveu du noyé; l’autre, Hugues, survécut, et fit souche, parce
-qu’étant allé par mer en Angleterre, il y resta, et reçut du roi Édouard
-un fief de chevalier. Mais ni lui ni ses enfants ne revinrent jamais en
-Gascogne; ils firent sagement; car ils y eussent trouvé leurs
-fossoyeurs.<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span></p>
-
-<h3><a name="BIARRITZ_SAINT-JEAN-DE-LUZ" id="BIARRITZ_SAINT-JEAN-DE-LUZ"></a>BIARRITZ&mdash;SAINT-JEAN-DE-LUZ</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>A une demi-lieue, au tournant d’un chemin, on aperçoit un coteau d’un
-bleu singulier: c’est la mer. Puis on descend, par une route qui
-serpente, jusqu’au village.</p>
-
-<p>Triste village, sali d’hôtels blancs réguliers, de cafés et d’enseignes,
-échelonné par étages sur la côte aride; pour herbe, un mauvais gazon
-troué et malade; pour arbres, des tamaris grêles qui se collent en
-frissonnant contre la terre; pour port, une plage et deux criques vides.
-La plus petite cache dans son recoin de sable deux barques sans mâts ni
-voiles, qu’on dirait abandonnées.</p>
-
-<p>L’eau ronge la côte; de grands morceaux de terre et de pierre, durcis
-par son choc, lèvent à cinquante pieds du rivage leur échine brune et
-jaune, usés, fouillés, mordus, déchiquetés, creusés par la vague,
-semblables à un troupeau de cachalots</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-043.jpg">
-<img src="images/illu-043.jpg" width="600" height="388" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Biarritz. (<a href="#page_30">Page 30.</a>)</p><p>Biarritz. (<a href="#page_30">Page 30.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p>
-
-<p>échoués. Le flot aboie ou beugle dans leurs entrailles minées, dans
-leurs profondes gueules béantes; puis, quand ils l’ont engouffré, ils le
-vomissent en bouillons et en écume, contre les hautes vagues luisantes
-qui viennent éternellement les assaillir. Des coquilles, des cailloux
-polis, se sont incrustés sur leur tête. Les ajoncs y ont enfoncé leurs
-tiges patientes et le fouillis de leurs épines; ce manteau de bourre est
-seul capable de se coller à leurs flancs, et de durer contre la
-poussière de la mer.</p>
-
-<p>A gauche, une traînée de roches labourées et décharnées s’allonge en
-promontoire jusqu’à une arcade de grève durcie, que les hautes marées
-ont ouverte, et d’où la vue par trois côtés plonge sur l’Océan. Sous la
-bise qui siffle, il se hérisse de flots violâtres; les nuages qui
-passent le marbrent de plaques encore plus sombres; si loin que le
-regard porte, c’est une agitation maladive de vagues ternes,
-entre-croisées et disloquées, sorte de peau mouvante qui tressaille
-tordue par une fièvre intérieure; de temps en temps, une raie d’écume
-qui les traverse marque un soubresaut plus violent. Çà et là, entre les
-intervalles des nuages, la lumière découpe quelques champs glauques sur
-la plaine uniforme; leur éclat fauve, leur couleur malsaine, ajoutent à
-l’étrangeté et aux mesures de l’horizon. Ces sinistres lueurs
-changeantes, ces reflets d’étain<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span> sur une houle de plomb, ces scories
-blanches collées aux roches, cet aspect gluant des vagues donnent l’idée
-d’un creuset gigantesque, dont le métal bouillonne et luit.</p>
-
-<p>Mais vers le soir l’air s’éclaircit et le vent tombe. On aperçoit la
-côte d’Espagne et sa traînée de montagnes adoucie par la distance. La
-longue dentelure ondule à perte de vue, et ses pyramides vaporeuses
-finissent par s’effacer dans l’ouest, entre le ciel et l’Océan. La mer
-sourit dans sa robe bleue, frangée d’argent, plissée par le dernier
-souffle de la brise; elle frémit encore, mais de plaisir, et déploie
-cette soie lustrée, chatoyante, avec des caprices voluptueux sous le
-soleil qui l’échauffe. Cependant des nuages sereins balancent au-dessus
-de lui leur duvet de neige; la transparence de l’air les entoure d’une
-gloire angélique, et leur vol immobile fait penser aux âmes du Dante
-arrêtées en extase à l’entrée du paradis.</p>
-
-<p>La nuit, je suis monté sur une esplanade solitaire où est une croix, et
-d’où l’on voit la mer et la côte. La côte noire, semée de lumières,
-s’abaisse et s’élève en bosselures indistinctes. La mer gronde et roule
-sourdement. De temps en temps, au milieu de cette respiration menaçante,
-par un hoquet rauque, comme si la bête sauvage endormie se réveillait;
-on ne la distingue pas, mais, à je ne sais quoi de sombre et de mouvant,
-on devine un dos monstrueux qui<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> palpite; l’homme est devant elle comme
-un enfant devant la bauge d’un léviathan. Qui nous promet qu’elle nous
-tolérera demain encore&nbsp;? Sur la terre nous nous sentons maîtres; notre
-main y trouve partout ses traces; elle a transformé tout et mis tout à
-son service; aujourd’hui le sol est un potager, les forêts un bosquet,
-les fleuves des rigoles, la nature une nourrice et une servante. Mais
-ici subsiste quelque chose de féroce et d’indomptable. L’Océan a gardé
-sa liberté et sa toute-puissance; une de ses vagues noierait notre
-ruche; que là-bas en Amérique son lit se soulève, il nous écrasera sans
-y penser; il l’a fait et le fera encore; à présent il sommeille, et nous
-vivons collés à son flanc, sans songer qu’il a parfois besoin de se
-retourner.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Il y a un phare au nord du rivage, sur une esplanade de grève et
-d’herbes piquantes. Les plantes ici sont aussi âpres que l’Océan. Ne
-regardez pas la place à gauche; les piquets de soldats, les baraques de
-baigneurs, les ennuyés, les enfants, les malades, le linge qui sèche,
-tout cela est triste comme une caserne et un hôpital. Mais au pied du
-phare, les belles vagues vertes se creusent et escaladent les rochers,
-éparpillant au vent leur panache d’écume; les flots arrivent à l’assaut
-et montent l’un sur l’au<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span>tre, aussi agiles et aussi hardis que des
-cavaliers qui chargent; les cavernes clapotent; la brise souffle avec un
-bruit joyeux; elle entre dans la poitrine et tend les muscles; on
-respire à pleins poumons la vivifiante salure de la mer.</p>
-
-<p>Plus loin, en remontant vers le nord, des sentiers rampent le long des
-falaises. Au bas de la dernière, la solitude s’ouvre; toute chose
-humaine a disparu; ni maisons, ni culture, ni verdure. On est ici comme
-aux premiers âges, alors que les vivants n’avaient point paru encore, et
-que l’eau, la pierre et le sable, étaient les seuls habitants de
-l’univers. La côte allonge dans la vapeur sa longue bande de sable poli;
-la plage dorée ondule doucement et ouvre ses golfes aux rides de la mer.
-Chaque ride avance, écumeuse d’abord, puis insensiblement s’aplanit,
-laisse derrière elle les flocons de sa toison blanche, et vient
-s’endormir sur la rive qu’elle a baisée. Cependant une autre approche,
-et derrière celle-ci une nouvelle, puis tout un troupeau qui raye l’eau
-bleuâtre de ses broderies d’argent. Elles chuchotent bien bas, et on les
-entend à peine sous les clameurs des vagues lointaines; nulle part la
-plage n’est si douce, si riante; la terre amollit son embrassement pour
-mieux accueillir et caresser ces mignonnes créatures, qui sont comme les
-petits enfants de la mer.<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span></p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Il a plu toute la nuit; mais le matin, un vent sec a séché la terre, et
-je suis allé à Saint-Jean-de-Luz en longeant la côte.</p>
-
-<p>Partout des falaises rongées plongeant à pic; des tertres mornes, des
-sables qui s’écoulent; de misérables herbes qui enfoncent leurs
-filaments dans le sol mouvant; des ruisseaux qui se plient en vain et
-s’engorgent refoulés par la mer; des anses tourmentées, des grèves nues.
-L’Océan déchire et dépeuple sa plage. Tout souffre par le voisinage du
-vieux tyran. En contemplant ici son aspect et son œuvre, on trouve
-vraies les superstitions antiques. C’est un Dieu lugubre et hostile,
-toujours grondant, sinistre, aux caprices subits, que rien n’apaise, que
-nul ne dompte, qui s’irrite d’être exclu de la terre, qui l’embrasse
-impatiemment, et la tâte, et l’ébranle, et demain peut la reprendre ou
-la briser. Ses vagues violentes sursautent convulsivement, et se tordent
-en se heurtant comme les têtes d’un grand troupeau de chevaux sauvages;
-une sorte de crinière grisonnante traîne au bord de l’horizon noir; les
-goëlands crient; on les voit s’enfoncer dans la vallée qui se creuse
-entre deux lames, puis reparaître; ils tournoient et vous regardent
-étrangement de leurs yeux pâles. On dirait qu’ils<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> se réjouissent de ce
-tumulte et attendent une proie.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, une pauvre chaumière se cache dans une anse. Trois
-enfants jouaient là, dans un ruisseau débordé, en haillons, jambes nues.
-Un gros phalène, alourdi par la pluie, était tombé dans un trou. Ils y
-amenaient l’eau avec leurs pieds, et barbotaient dans la bourbe froide;
-le flot tombait par averses sur la pauvre bête, qui battait en vain des
-ailes; ils riaient aux éclats en trébuchant et en s’accrochant les uns
-aux autres de leurs mains rouges. A cet âge et dans cette misère, il ne
-leur en fallait pas davantage pour être heureux.</p>
-
-<p>La route monte et descend en tournoyant sur de hautes collines qui
-marquent le voisinage des Pyrénées. A chaque tournant la mer reparaît,
-et c’est un spectacle singulier que cet horizon subitement abaissé, et
-ce triangle verdâtre qui va s’élargissant du côté du ciel. Deux ou trois
-villages s’allongent échelonnés de haut en bas sur la route. Les femmes
-sortent de leurs maisons blanches, en robe noire, avec un voile noir
-pour aller à la messe. Cette sombre couleur annonce l’Espagne. Les
-hommes, en vestes de velours, s’entassent au cabaret et boivent du café
-sans rien dire. Pauvres maisons, pauvre pays; j’ai vu cuire, en guise de
-pain, dans une sorte de hangar, des galettes de maïs et d’orge. Cette
-misère fait toujours peine. Qu’est-ce qu’un journalier<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> a gagné à nos
-trente siècles de civilisation&nbsp;? Il y a gagné pourtant, quand nous nous
-accusons, c’est que nous oublions l’histoire. Il n’a plus la petite
-vérole, ni la lèpre; il ne meurt plus de faim comme au seizième siècle,
-sous Montluc; il n’est plus brûlé comme sorcier, ce qui arriva encore
-sous Henri IV ici même; il peut, s’il est soldat, apprendre à lire,
-devenir officier; il a du café, du sucre, du linge. Nos fils diront que
-c’est peu; nos pères auraient dit que c’est beaucoup.</p>
-
-<p>Saint-Jean-de-Luz est une vieille petite ville aux rues étroites,
-aujourd’hui silencieuse et déchue; ses marins jadis combattaient les
-Normands pour le roi d’Angleterre; trente ou quarante navires en
-sortaient chaque année pour pêcher la baleine. A présent le port est
-vide; cette terrible mer de Biscaye a trois fois brisé sa digue. Contre
-la houle grondante amoncelée depuis l’Amérique, nul ouvrage d’homme ne
-tient. L’eau s’engouffrait dans le chenal et arrivait comme un cheval de
-course aussi haut que les quais, fouettant les ponts, secouant ses
-crêtes, creusant sa vague; puis elle clapotait lourdement dans les
-bassins, quelquefois avec des bonds si brusques qu’elle retombait
-par-dessus les parapets comme une écluse, et noyait le pied des maisons.
-Un pauvre bateau dansait dans un coin au bout d’une corde; point de
-marins; point d’agrès, de filets, voilà ce port célèbre. On dit pourtant
-qu’à une<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> demi-lieue de là, il y a cinq ou six barques dans une crique.</p>
-
-<p>De la digue, on voyait le tumulte de la marée haute. Un mur massif de
-nuées noires cernait l’horizon; le soleil flamboyait par une crevasse,
-comme un feu par la gueule d’une forge, et dégorgeait sur la houle son
-incendie de flammes ferrugineuses. La mer sautait comme une folle à
-l’entrée du port, heurtée par une bande de roches invisibles, et
-joignait de sa traînée blanche les deux cornes de la côte. Les vagues
-arrivaient hautes de quinze pieds contre la plage, puis, minées au pied
-par l’eau descendante, s’abattaient la tête la première, désespérées,
-avec un hurlement affreux; elles revenaient pourtant à l’assaut, et à
-chaque minute montaient plus haut, laissant sur la plage leur tapis de
-mousse neigeuse, et s’enfuyant avec le petit frissonnement d’une
-fourmilière qui fourrage dans les feuilles sèches. A la fin, l’une
-d’elles vint mouiller les pieds des gens qui regardaient du haut de la
-digue. Heureusement, c’était la dernière; la ville est à vingt pieds
-plus bas, et ne serait qu’un tas de ruines si quelque grande marée était
-poussée par un ouragan.<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span></p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Un noble hôtel, aux larges salles, aux grands appartements antiques,
-s’étale au coin du premier bassin en face de la mer. Anne d’Autriche y
-logea en 1660, lors du mariage de Louis XIV. Au-dessus d’une cheminée,
-on voit encore le portrait d’une princesse en habit de déesse.
-N’étaient-elles point déesses&nbsp;? Un pont tapissé allait de ce logis à la
-petite église, sombre et splendide, traversée de balcons de chêne noir,
-et chargée de châsses étincelantes. Les deux époux le traversèrent,
-entre deux haies de suisses et de gardes chamarrés, le roi, tout brodé
-d’or, le chapeau garni de diamants; la reine, avec un manteau de velours
-violet, semé de fleurs de lis, et par-dessous un habit blanc de brocart
-étoilé de pierreries, la couronne sur la tête. Ce ne furent que
-processions, entrées, magnificences et parades. Qui de nous aujourd’hui
-voudrait être grand seigneur à condition de représenter ainsi&nbsp;? L’ennui
-du rang supprimerait les plaisirs du rang; on s’impatienterait d’être un
-mannequin brodé, toujours en spectacle et à la montre. Alors c’était
-toute la vie. Quand M. de Créqui vint porter à l’infante les présents du
-roi, «&nbsp;il avait soixante personnes de livrée à sa suite avec un grand
-nombre de gentilshommes et beaucoup d’amis.&nbsp;» Les yeux<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> se complaisaient
-dans cette splendeur. L’orgueil était plus vaniteux, les jouissances
-plus extérieures. On avait besoin d’étaler sa puissance pour la sentir.
-La vie d’apparat avait appliqué l’esprit aux cérémonies. On apprenait à
-danser, comme aujourd’hui à réfléchir; on passait des années à
-l’académie; on étudiait avec un sérieux et une attention extrême l’art
-de saluer, d’avancer le pied, de se tenir debout, de jouer avec son
-épée, de bien poser sa canne; l’obligation de vivre en public y
-contraignait; c’était le signe du rang et de l’éducation; on prouvait
-ainsi ses alliances, son monde, sa place auprès du roi, son titre. Bien
-mieux, c’était la poésie du temps. Une belle façon de saluer est belle;
-elle rappelait mille souvenirs d’autorité et d’aisance, comme une
-attitude en Grèce rappelait mille souvenirs de guerre et de gymnase; une
-demi-inclination du col, une jambe noblement étendue, un sourire
-complaisant et calme, une ample jupe traînante avec des plis majestueux,
-remplissaient l’âme de pensées commandantes et polies, et ces grands
-seigneurs étaient les premiers à jouir du spectacle qu’ils offraient.
-«&nbsp;J’allai porter mon offrande, dit Mlle de Montpensier, et fis mes
-révérences aussi bien que pas une de la compagnie; je me trouvais assez
-propre pour les jours de cérémonie; ma personne y tenait aussi bien sa
-place que mon nom dans le monde.&nbsp;» Ces<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> mots expliquent l’attention
-infinie qu’on donnait aux préséances et aux cérémonies; Mademoiselle ne
-tarit pas sur ce point; elle parle comme un tapissier et un chambellan;
-elle s’inquiète de savoir à quel moment précis les grands d’Espagne
-ôtent leur chapeau, si le roi d’Espagne baisera la reine mère ou ne fera
-que l’embrasser: ces importants intérêts la troublent. En effet,
-c’étaient alors des intérêts importants. Le rang ne dépendait point,
-comme dans une démocratie, du mérite prouvé, de la gloire acquise, de la
-puissance exercée ou de la richesse étalée, mais des prérogatives
-visibles transmises par héritage ou accordées par le roi: de sorte qu’on
-se battait pour un tabouret ou pour une mante, comme aujourd’hui pour
-une place ou pour un million. Entre autres perfidies, on machina de
-loger les sœurs de Mademoiselle chez la reine. «&nbsp;La proposition m’en
-déplut; elles auraient toujours mangé avec elle, ce que je ne faisais
-point. Cela réveilla ma gloire, j’étais au désespoir en ce moment.&nbsp;» Les
-combats furent plus grands lorsqu’on en vint au mariage. «&nbsp;On s’avisa
-qu’il fallait porter une offrande à la reine, qu’ainsi je ne pouvais pas
-porter sa queue, et que ce seraient mes sœurs qui la porteraient avec
-Mme de Carignan. Dès qu’on avait parlé de porter les queues, M. le duc
-de Roquelaure s’était offert de porter la mienne. L’on chercha des ducs
-pour porter celles de mes sœurs,<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> et, comme pas un ne voulait le faire,
-Mme de Saugeon cria fort que Madame serait au désespoir de cette
-distinction.&nbsp;» Quelle joie de marcher la première sur le pont tapissé, la
-queue dans la main d’un duc, pendant que les autres vont honteusement
-derrière, avec une queue sans duc&nbsp;! Mais tout d’un coup d’autres y
-prétendent. Mme d’Uzès accourt tout effarée: il s’agit d’une usurpation
-atroce. «&nbsp;La princesse palatine aura une queue; ne voulez-vous pas
-empêcher cela&nbsp;?&nbsp;» On s’assemble, on va chez le roi, on lui représente
-l’énormité du fait: le roi interdit cette nouvelle queue usurpatrice et
-criminelle, et la palatine, qui pleure et tempête, déclare qu’elle
-n’assistera pas au mariage si on la prive de son appendice. Hélas&nbsp;! toute
-prospérité humaine a ses revers; Mademoiselle, si heureuse en matière de
-queues, ne put obtenir de baiser la reine, et, sur cette défense, resta
-plongée tout le jour dans le plus noir chagrin. C’est que ces recherches
-de rang avaient été, dès l’enfance, son unique souci; elle avait voulu
-épouser tous les princes du monde, et toujours en vain; peu lui
-importait la personne. D’abord le cardinal infant, le contraire d’un
-Amadis: à l’âge des rêves, au seuil de la jeunesse, parmi les songes
-vagues et les premiers enchantements de l’amour, elle choisissait ce
-vieux grimaud à fraise pour trôner avec lui, sur un beau fauteuil, dans
-le gouvernement des<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span> Pays-Bas. Puis Philippe IV d’Espagne; l’empereur
-Ferdinand, l’archiduc: d’elle-même négociant avec eux, au risque de
-faire pendre son diplomate. Puis le roi de Hongrie, le futur roi
-d’Angleterre, Louis XIV, Monsieur, le roi de Portugal. Qui pourrait les
-compter&nbsp;? Au besoin, elle s’y prenait d’avance: la princesse de Condé se
-trouvant malade, puis grosse, cette tête romanesque imagina que le
-prince allait devenir veuf, et voulut le retenir pour mari. Personne ne
-prit cette main qu’elle avait tendue à toute l’Europe. En vain elle tira
-le canon dans la Fronde; elle resta aventurière, poupée de parade,
-girouette, jusqu’au bout, de temps en temps exilée, vingt fois veuve,
-mais toujours avant les noces, promenant par toute la France les ennuis
-et les imaginations de son célibat involontaire. Enfin Lauzun parut;
-pour l’épouser, et secrètement, il lui en coûta la moitié de ses biens;
-le roi puisait la dot de son bâtard dans la mésalliance de sa cousine.
-Ce fut un ménage exemplaire: elle le griffa; il la battit.&mdash;Nous rions
-de ces prétentions et de ces picoteries, de ces mésaventures et de ces
-querelles d’aristocratie; notre tour viendra, comptons-y; notre
-démocratie aussi apprête à rire: notre habit noir est, comme leur habit
-brodé, chamarré de ridicules; nous avons l’envie, la tristesse, le
-manque de mesure et de politesse, les héros de George<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> Sand, de Victor
-Hugo et de Balzac. Au fait, qu’importe&nbsp;?</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Sifflez-moi librement; je vous le rends, mes frères.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Ainsi parlait Voltaire, qui donnait à la fois à tout le monde la charte
-de l’égalité et de la gaieté.<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<h2><a name="II" id="II"></a>II<br /><br />
-LA VALLÉE D’OSSAU</h2>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h3><a name="DAX_ORTHEZ" id="DAX_ORTHEZ"></a>DAX&mdash;ORTHEZ</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>J’ai vu Dax en passant, et je ne me rappelle que deux files de murs
-blancs, d’un éclat cru, où çà et là des portes basses enfonçaient leur
-cintre noir avec un relief étrange. Une vieille cathédrale, toute
-sauvage, hérissait ses clochetons et ses dentelures au milieu du luxe de
-la nature et de la joie de la lumière, comme si le sol crevé eût jadis
-poussé hors de sa lave un amas de soufre cristallisé.</p>
-
-<p>Le postillon, bon homme, prend une pauvresse en route, et la met à côté
-de lui sur son siège. Quels gens gais&nbsp;! Elle chante en patois, le voilà
-qui chante, le conducteur s’en mêle, puis un des gens de l’impériale.
-Ils rient de tout leur cœur; leurs yeux brillent. Que nous sommes loin
-du Nord&nbsp;! Dans tous ces méridionaux il y a de la verve; de temps en temps
-la pauvreté, la fatigue, l’inquiétude l’écrasent; à la<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span> moindre
-ouverture, elle jaillit comme une eau vive en plein soleil.</p>
-
-<p>Cette pauvresse m’amuse. Elle a cinquante ans, point de souliers, des
-vêtements en lambeaux, pas un sou dans sa poche. Elle adresse
-familièrement la parole à un gros monsieur bien vêtu, qui est derrière
-elle. Point d’humilité; elle se croit l’égale de tout le monde. La
-gaieté est comme un ressort qui rend l’âme élastique; les gens plient,
-mais se relèvent. Un Anglais serait scandalisé. Plusieurs m’ont dit que
-la nation française n’avait point le sentiment du respect. Voilà
-pourquoi nous n’avons plus d’aristocratie.</p>
-
-<p>La chaîne des montagnes ondule à gauche, bleuâtre et pareille à une
-longue assise de nuées. La riche vallée ressemble à une grande coupe,
-toute regorgeante d’arbres fruitiers et de maïs. Des nuages blancs
-planent lentement au plus haut du ciel comme une volée de cygnes
-tranquilles. L’œil se repose sur le duvet de leurs flancs, et tourne
-avec volupté sur les rondeurs de leurs nobles formes. Ils voguent en
-troupe, poussés par le vent du sud, d’un essor égal, comme une famille
-de dieux bienheureux, et de là-haut ils semblent regarder avec tendresse
-la belle terre qu’ils protégent et vont nourrir.<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span></p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Orthez, au quatorzième siècle, était une capitale; de cette grandeur il
-reste quelques débris: des murs ruinés et la haute tour d’un château où
-pendent des lierres. Les comtes de Foix avaient là un petit État presque
-indépendant, fièrement planté entre les royaumes de France, d’Angleterre
-et d’Espagne. Les gens y ont gagné, je le sais: ils ne haïssent plus
-leurs voisins et vivent tranquilles; ils reçoivent de Paris les
-inventions et les nouvelles; la paix, l’échange et le bien-être sont
-plus grands. On y a perdu pourtant; au lieu de trente capitales actives,
-pensantes, il y a trente villes de province inertes, dociles. Les femmes
-souhaitent un chapeau, les hommes vont fumer au café; voilà leur vie;
-ils ramassent de vieilles idées creuses dans des journaux imbéciles.
-Autrefois ils avaient des pensées politiques et des cours d’amour.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Le bon Froissart vint ici l’an 1388, ayant chevauché et devisé d’armes
-sur toute la route avec le chevalier messire Espaing de Lyon; il logea
-dans l’auberge de la Belle-Hôtesse, qu’on appelait alors l’hôtel de la
-Lune. Le comte Gaston Phœbus l’en<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span>voya chercher bien vite: «&nbsp;car c’étoit
-le seigneur du monde qui, le plus volontiers, veoit étranger pour ouïr
-nouvelles.&nbsp;» Froissart passa douze semaines dans son hôtel: «&nbsp;car on lui
-fit bonne chère, et ses chevaux bien repus et de toutes choses bien
-gouvernés aussi.&nbsp;»</p>
-
-<p>Froissart est un enfant, et quelquefois un vieil enfant. La pensée
-s’ouvre à ce moment, comme en Grèce au temps d’Hérodote. Mais, tandis
-qu’en Grèce on sent qu’elle va se déployer jusqu’au bout, on découvre
-ici qu’un obstacle l’arrête: il y a un nœud dans l’arbre; la séve
-arrêtée ne peut monter plus haut. Ce nœud, c’est la scolastique.</p>
-
-<p>Car, il y a déjà trois siècles qu’on écrit en vers et deux siècles qu’on
-écrit en prose; après cette longue culture, voyez quel historien est
-Froissart. Un matin il monte à cheval avec quelques valets, par un beau
-soleil, et galope en avant; un seigneur le rencontre, il l’accoste:
-«&nbsp;Sire, quel est ce château&nbsp;?&nbsp;» L’autre lui conte les siéges., et quels
-grands coups d’épée s’y donnèrent. «&nbsp;Sainte Marie, s’écria Froissart, que
-vos paroles me sont agréables, et qu’elles me font grand bien, pendant
-que vous me les contez&nbsp;! Et vous ne les perdrez pas, car toutes seront
-mises en mémoire et chronique en l’histoire que je poursuis.&nbsp;» Puis il se
-fait expliquer la parenté du seigneur, ses alliances, comment ont vécu</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-065.jpg">
-<img src="images/illu-065.jpg" width="600" height="383" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Dax. (<a href="#page_46">Page 46.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p>
-
-<p class="nind">et sont morts ses amis et ses ennemis, et tout l’écheveau des aventures
-entre-croisées pendant deux siècles et dans trois pays. «&nbsp;Et sitôt que
-aux hôtels, sur le chemin que nous faisions ensemble, j’étais descendu,
-je les écrivais, fût de soir ou matin, pour en avoir mieux la mémoire au
-temps à venir; car il n’est si juste rétentive que c’est d’écriture.&nbsp;»
-Tout s’y trouve, le pêle-mêle et les cent détours des conversations, des
-réflexions, des petits accidents de voyage. Un vieil écuyer lui conte
-des légendes de montagne, comment Pierre de Béarn, ayant une fois tué un
-ours énorme, ne sut plus dormir tranquille, «&nbsp;mais dorénavant se réveilla
-chaque nuit, menant un tel terribouris et tel brouillis qu’il semblait
-que tous les diables d’enfer dussent tout emporter et fussent dedans
-avec lui.&nbsp;» Froissart juge que cet ours était peut-être un cavalier
-changé en bête pour quelque méfait, et cite à l’appui l’histoire
-d’Actéon «&nbsp;appert et joli chevalier, lequel fut mué en cerf.&nbsp;» Ainsi va sa
-vie et se fait son histoire; elle ressemble à une tapisserie du temps,
-éclatante et variée, pleine de chasses, de tournois, de batailles, de
-processions. Il se donne et donne à ses auditeurs le plaisir d’imaginer
-des cérémonies et des aventures; nulle autre idée, ou plutôt nulle idée.
-De critique, de pensées générales, de raisonnements sur l’homme ou la
-société, de conseils ou de prévisions, nulle trace; c’est un héraut
-d’armes<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> qui cherche à plaire aux yeux curieux, à l’humeur belliqueuse
-et à l’esprit vide de chevaliers vigoureux, grands mangeurs, amateurs de
-horions et de parades. Cette stérilité de la raison n’est-elle pas
-étrange&nbsp;? En Grèce, au bout de cent ans, Thucydide, Platon, Xénophon, la
-philosophie et la science avaient paru. Pour comble, lisez les vers de
-Froissart, ces rondeaux, ballades et virelais qu’il récitait la nuit au
-comte de Foix, «&nbsp;lequel prenait grand solas à les bien entendre,&nbsp;»
-vieilleries de décadence, allégories usées, recherchées, bavardage de
-pédant décrépit qui s’amuse à faire des tours d’adresse ennuyeux. Et les
-autres sont pareils. Charles d’Orléans n’a qu’une grâce fanée, Christine
-de Pisan n’a qu’une solennité officielle. Ces esprits débiles n’ont pas
-la force d’enfanter les idées générales; celles qu’on accroche sur eux
-les plient sous leur poids.</p>
-
-<p>La cause est là, tout près; regardez ce gros docteur cornificien aux
-yeux mornes, un confrère de Froissart, si vous voulez, mais combien
-différent&nbsp;! Il tient en main son manuel de droit canon, Pierre le
-Lombard, un traité du syllogisme. Dix heures par jour il dispute en
-Baralipton sur l’hiccæité. Une fois enroué, il replongeait son nez dans
-son in-folio jaune; les syllogismes et les quiddités achevaient de le
-rendre stupide; il ignorait les choses ou n’osait les voir; il remuait
-des mots, entre-choquait<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> des formules, se cassait la tête, perdait le
-sens commun, et raisonnait comme une machine à vers latins<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>. Quel
-maître pour les fils des seigneurs, et les vifs esprits poétiques&nbsp;!
-Quelle éducation que ce grimoire de logique sèche et de scolastique
-extravagante&nbsp;! Lassés, dégoûtés, fouettés, abêtis, ils oubliaient au plus
-vite ce vilain rêve, couraient au grand air, et ne songeaient plus qu’à
-la chasse, à la guerre ou aux dames, n’ayant garde de tourner les yeux
-une seconde fois vers leur rebutante litanie; s’ils y revenaient,
-c’était par vanité, pour nicher dans leurs chansons quelque fable latine
-ou quelque abstraction savante, n’y comprenant mot, s’en affublant par
-mode, comme d’une docte hermine. Chez nous aujourd’hui les idées
-générales poussent en tout esprit, vivantes et florissantes; chez les
-laïques alors, la racine en était coupée, et chez les clercs il n’en
-restait qu’un fagot de bois mort.</p>
-
-<p>Les hommes n’en étaient que plus propres à la vie corporelle et plus
-capables de passions violentes; là-dessus le style de Froissart, si
-naïf, nous trompe. Nous croyons entendre le gentil bavardage d’un enfant
-qui s’amuse; sous ce babil, il faut démêler la rude voix des
-combattants, chasseurs d’ours et chasseurs d’hommes, et la large
-hospitalité gros<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span>sière des mœurs féodales. Le comte de Foix venait à
-minuit souper dans sa haute salle. «&nbsp;Devant lui avait douze torches
-allumées que douze valets portaient; et icelles douze torches étaient
-tenues devant sa table qui donnaient grande clarté en la salle, laquelle
-était pleine de chevaliers et écuyers; et toujours étaient à foison
-tables dressées pour souper, qui souper voulait.&nbsp;» Ce devait être un
-étonnant spectacle que ces figures sillonnées et ces puissants corps,
-avec leurs robes fourrées et leurs justaucorps rayés sous les éclairs
-vacillants des torches. Un jour de Noël, allant dans sa galerie, il vit
-qu’il n’y avait qu’un petit feu, et le dit tout haut. Là-dessus, un
-chevalier, Ernauton d’Espagne, ayant regardé par la fenêtre, aperçut
-dans la cour quantité d’ânes qui apportaient du bois. «&nbsp;Il prit le plus
-grand de ces ânes tout chargé de bûches, et le chargea sur son cou moult
-légèrement, et l’apporta amont les degrés qui étaient environ
-vingt-quatre, et ouvrit la presse des chevaliers et écuyers qui devant
-la cheminée étaient, et renversa les bûches, et l’âne les pieds dessus
-en la cheminée sur les cheminaux, dont le comte de Foix eut grande joie
-et tous ceux qui là étaient.&nbsp;» Ce sont les rires et les amusements de
-géants barbares. Il leur fallait du bruit et des chants proportionnés.
-Froissart conte une fête où siégeaient des évêques, des comtes, des
-abbés, des chevaliers presque au nombre de cent.<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> «&nbsp;Et je vous dis que
-grand foison de ménestrels, tant de ceux qui étaient au comte que
-d’autres étrangers, firent tous par grand loisir leur devoir de
-ménestrandie.&nbsp;» Ceux de Touraine le firent si fort et si bien que le
-comte les emmitoufla le jour même «&nbsp;en des robes de drap d’or et fourré
-de fin menu vair.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce comte, dit Froissart, «&nbsp;fut prud’homme à régner; de toutes choses, il
-était si très-parfait qu’on ne le pourrait trop louer. Nul haut prince
-de son temps ne se pouvait comparer à lui de sens, d’honneur et de
-sagesse.&nbsp;» En ce cas, les hauts princes du temps ne valaient pas
-grand’chose. De justice et d’humanité, le bon Froissart ne s’inquiète
-guère; il trouve le meurtre fort naturel: en effet, c’était la coutume;
-on ne s’en étonnait pas plus qu’en voyant un loup on ne s’étonne d’un
-coup de gueule. L’homme ressemblait à une bête de proie, et personne ne
-se scandalise quand une bête de proie a mangé un mouton. Cet excellent
-comte de Foix fut assassin, non pas une fois, mais dix. Par exemple, un
-jour, voulant avoir le château de Lourdes, il manda le capitaine, Pierre
-Ernault, qui l’avait reçu en garde du prince de Galles. Pierre Ernault
-«&nbsp;eut plusieurs imaginations, et ne savait lequel faire, du venir ou du
-laisser.&nbsp;» Il vint enfin, et le comte lui demanda le château de Lourdes.
-«&nbsp;Le chevalier pensa un petit pour savoir quelle chose il répon<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span>drait.
-Toutefois, tout pensé et tout considéré, il dit: «&nbsp;Monseigneur, vraiment
-je vous dois foi et hommage, car je suis un pauvre chevalier de votre
-sang et de votre terre; mais ce châtel de Lourdes ne vous rendrai-je jà.
-Vous m’avez mandé, si vous pouvez faire de moi ce qu’il vous plaira. Je
-le tiens du roi d’Angleterre, qui m’y a mis et établi, et à personne qui
-soit je ne le rendrai, fors à lui.&nbsp;» Quand le comte de Foix ouït cette
-réponse, si lui mua le sang en félonie et en courroux, et dit, en tirant
-hors une dague: «&nbsp;Ho&nbsp;! faux traître, as-tu dit ce mot de non-faire&nbsp;? Par
-cette tête, tu ne l’as pas dit pour néant.&nbsp;» Adonc férit-il de sa dague
-sur le chevalier, par telle manière que il le navra moult vilainement en
-cinq lieux, et il n’y avait là baron ni chevalier qui osât aller
-au-devant. Le chevalier disait bien: «&nbsp;Ha&nbsp;! monseigneur, vous ne faites
-pas gentillesse; vous m’avez mandé, et si m’occiez.&nbsp;» Toutes voies, point
-il n’arrêta, jusques à tant qu’il lui eût donné cinq coups d’une dague.
-Puis après commanda le comte qu’il fût mis dans la fosse, et il le fut,
-et là mourut, car il fut pauvrement curé de ses plaies.&nbsp;»</p>
-
-<p>On retrouve dans le peuple cette domination de la passion soudaine,
-cette violence du premier mouvement, cette émotion de la chair et du
-sang, ce brusque appel à la force physique; à la moindre injure leurs
-yeux s’allument et les coups de poing<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> trottent. Au sortir de Dax, une
-diligence dépassa la nôtre en froissant un des chevaux. Le conducteur
-sauta à bas de son siége un pieu à la main et voulut assommer son
-confrère. Les seigneurs vivaient et sentaient à peu près comme nos
-charretiers, et le comte de Foix en était un.</p>
-
-<p>Je demande pardon aux charretiers; je leur fais insulte. Celui-ci, ne
-craignant pas la gendarmerie, en venait tout de suite non aux coups de
-poing, mais aux coups de couteau. Son fils Gaston, étant allé chez le
-roi de Navarre, reçut une poudre noire qui, selon ce roi, devait
-réconcilier pour toujours le comte et sa femme; l’enfant mit la poudre
-dans une petite bourse et la cacha dans sa poitrine; un jour Yvain, son
-frère bâtard, jouant avec lui, vit la bourse, voulut l’avoir, et alla le
-dénoncer au comte. A ce mot, le comte «&nbsp;entra tantôt en soupçon, car il
-était moult imaginatif,&nbsp;» et demeura ainsi jusqu’à son dîner, la tête
-travaillant, toute traversée et labourée de sombres rêves. Ces cerveaux
-orageux, comblés par la guerre et le danger d’images lugubres, entraient
-à l’instant en tumulte et en tempête. L’enfant vint et commença à servir
-debout, goûtant les viandes. C’était la coutume; l’idée du poison était
-à la porte de chaque esprit. Le comte, regardant, vit les pendants de la
-bourse; cette sensation des yeux lui mit le feu aux veines, «&nbsp;le sang lui
-mua,&nbsp;» il prit l’enfant, ouvrit sa cotte, coupa les<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> cordons de la
-bourse, et versa de la poudre sur une tranche de pain, pendant que le
-pauvre petit «&nbsp;tout blanc de peur tremblait.&nbsp;» «&nbsp;Puis il siffla un lévrier
-qu’il avait de lez lui et lui donna à manger. Sitôt que le chien eut
-mangé ce premier morcel, il tourna les yeux en la tête et mourut.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le comte ne dit rien, se leva soudain, et empoignant son couteau, le
-lançait sur son fils. Mais les chevaliers se jetèrent au-devant:
-«&nbsp;Monseigneur, pour Dieu, merci&nbsp;! ne vous hâtez pas; mais vous informez de
-la besogne, avant que vous fassiez à votre fils nul mal.&nbsp;» Le comte cria
-contre l’enfant des malédictions et des injures, puis tout d’un coup
-sautant par delà la table, couteau en main, il courut sur lui comme un
-taureau. Mais les chevaliers et les écuyers se mirent à genoux en
-pleurant devant lui, et lui dirent: «&nbsp;Ha&nbsp;! monseigneur, pour Dieu merci&nbsp;!
-n’occiez pas Gaston, vous n’avez plus d’enfants.&nbsp;» A grand’peine enfin il
-s’arrêta, pensant sans doute qu’il était prudent de chercher si nul
-autre n’avait part à la chose, et mit l’enfant dans la tour d’Orthez.</p>
-
-<p>Il chercha donc, mais d’une façon singulière, en loup affamé, aheurté
-contre une idée unique, venant s’y choquer machinalement et bestialement
-à travers le meurtre et les cris, tuant à l’aveugle sans réfléchir que
-sa tuerie ne lui sert pas. «&nbsp;Il fit prendre grand foison de ceux qui
-servaient son fils, et<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> en fit mourir jusqu’à quinze très-horriblement.
-Et la raison qu’il y mettait était telle, qu’il ne pouvait être qu’ils
-ne sussent ses secrets, et lui dussent avoir signifié et dit:
-«&nbsp;Monseigneur, Gaston porte à la poitrine une bourse telle et telle.&nbsp;»
-Rien n’en firent, et pour ce moururent horriblement, dont ce fut pitié,
-aucuns écuyers, car il n’y en avait en toute Gascogne si jolis, si
-beaux, si acesmés comme ils étaient.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ne trouvant rien, il se rabattit sur l’enfant; ayant mandé les nobles,
-les prélats et tous les hommes notables de son comté, il leur conta
-l’affaire, et qu’il le voulait faire mourir. Mais eux ne voulurent pas,
-et dirent que la comté avait besoin d’un héritier pour être bien gardée
-et défendue, «&nbsp;et ne voulurent point partir d’Orthez, jusqu’à ce que le
-comte les assura que Gaston ne mourrait point, tant aimaient-ils
-l’enfant.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cependant l’enfant restait dans la tour d’Orthez, «&nbsp;où petit avait de
-lumière, toujours couché, seul, ne voulant pas manger, maudissant
-l’heure que il fut oncques né ni engendré pour être venu à telle fin.&nbsp;»
-Le dixième jour, le gardien vit toutes les viandes en un coin, et vint
-dire la chose au comte. Le comte se renflamma, comme une bête de proie
-rassasiée qui rencontre encore un reste de résistance; «&nbsp;sans mot dire,&nbsp;»
-il arriva à la prison, tenant par la pointe un petit couteau dont il
-curait<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> ses ongles. Puis portant le poing sur la gorge de son fils, il
-le poussa rudement, disant: «&nbsp;Ha&nbsp;! traître, pourquoi ne manges-tu point&nbsp;?&nbsp;»
-Puis il s’en alla sans plus parler. Son couteau avait touché une artère;
-l’enfant, épouvanté et blême, se tourna silencieusement de l’autre côté
-du lit, rendit le sang et mourut.</p>
-
-<p>Le comte l’ayant appris s’affligea outre mesure. Car ces âmes violentes
-ne sentaient qu’avec excès et par contrastes; il se fit raser, et se
-vêtit de noir. «&nbsp;Et fut le corps de l’enfant porté en pleurs et en cris
-aux frères mineurs à Orthez, et là fut ensépulturé.&nbsp;» De tels meurtres
-laissaient dans le cœur une plaie mal fermée; il restait une anxiété
-sourde, et de temps en temps quelque noir nuage traversait le tumulte
-des festins. C’est pourquoi le comte n’eut plus jamais «&nbsp;si parfaite joie
-qu’il avait devant.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce temps est triste; il n’y en a guère où l’on serait plus fâché d’avoir
-vécu. La poésie radotait, la chevalerie devenait un brigandage, la
-religion altérée s’affaiblissait, l’État disloqué croulait, la nation
-pressurée par le roi, par les nobles et par les Anglais, se débattait
-pour cent ans dans un cloaque, entre le moyen âge qui finissait et l’âge
-moderne qui ne s’ouvrait pas encore. Et cependant un homme comme
-Ernauton devait ressentir une joie unique et superbe, lorsque, étayé sur
-ses deux<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> pieds d’athlète, sentant sa chemise d’acier sur sa poitrine,
-il trouait une haie de piques, et maniait sa grande épée au soleil.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Rien de plus doux que de voyager seul, en pays inconnu, sans but précis,
-sans soucis récents; toutes les pensées petites s’effacent. Sais-je si
-ce champ est à Pierre ou à Paul, si l’ingénieur est en guerre avec le
-préfet, si l’on se dispute ici sur un projet de canal ou de route&nbsp;? Je
-suis bien heureux de n’en rien savoir; je suis encore plus heureux de
-passer ici pour la première fois, de trouver des sensations fraîches, de
-ne point être troublé par des comparaisons et des souvenirs. Je puis
-considérer les choses par des vues générales, ne plus songer que ce sol
-est exploité par les hommes, oublier l’utile, ne penser qu’au beau,
-sentir le mouvement des formes et l’expression des couleurs.</p>
-
-<p>Ce chemin même me semble beau. Quel air résigné dans ces vieux ormes&nbsp;!
-Ils bourgeonnent et s’éparpillent en branches, depuis le pied jusqu’à la
-tête, tant ils ont envie de vivre, même sous cette poussière. Puis
-viennent des platanes lustrés, agitant leurs belles feuilles régulières.
-Des liserons blancs, des campanules bleues, pendent au rebord des
-fossés. N’est-il pas étrange que ces jolies créa<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span>tures restent ainsi
-solitaires, qu’elles soient destinées à mourir demain, qu’elles nous
-aient à peine regardés un instant, que leur beauté n’ait fleuri que pour
-être admirée deux secondes&nbsp;? Elles aussi ont leur monde, ce peuple de
-hautes graminées qui se penchent sur elles, ces lézards qui font onduler
-le fourré des herbes, ces guêpes dorées qui bourdonnent dans leur
-calice. Ce monde-là vaut bien le nôtre, et je les trouve heureux
-d’ouvrir ainsi, puis de fermer leurs yeux pâles au souffle paisible du
-vent.</p>
-
-<p>La route courbe et relève à perte de vue sa ceinture blanche autour des
-collines; ce mouvement sinueux est d’une douceur infinie; le long ruban
-serre sur leur taille leur voile de moissons blondes ou leur robe de
-prairies vertes. Ces pentes et ces rondeurs sont aussi expressives que
-les formes humaines; mais combien plus variées, combien plus étranges et
-plus riches en attitudes&nbsp;! Celles-ci, là-bas, à l’horizon, presque
-cachées derrière la troupe des autres, timides, sourient faiblement,
-sous leur couronne de gaze vaporeuse; elles forment une ronde au bord du
-ciel, ronde fuyante que le moindre trouble de l’air fera disparaître, et
-qui cependant regarde avec tendresse les êtres agités perdus dans son
-sein. Les autres, voisines, bossellent rudement le sol de leurs hanches
-et de leurs côtes brunes; la structure humaine y perce à demi, puis</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-079.jpg">
-<img src="images/illu-079.jpg" width="600" height="379" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Orthez. (<a href="#page_60">Page 60.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span></p>
-
-<p class="nind">disparaît sous la barbarie minérale; ce sont les enfants d’un autre âge,
-toujours puissants, encore sévères, races inconnues et antiques, dont
-l’esprit involontairement cherche la mystérieuse histoire. Des landes
-fauves pleines de troupeaux montent sur leurs flancs jusqu’à leurs
-têtes; des prairies splendides étincellent sur leur dos. Plusieurs
-plongent violemment jusqu’en des profondeurs où elles dégorgent les
-ruisseaux qu’elles accumulent, et où s’amasse toute la chaleur de la
-voûte ardente qui reluit là-haut sous le plus généreux soleil. Lui,
-cependant, embrasse et couve la campagne; des bois, des plaines, des
-collines, sort la grande âme végétale qui monte à la rencontre de ses
-rayons.</p>
-
-<p>Ici, votre voisin qui discute chaudement, vous tire par la manche en
-criant: «&nbsp;N’est-ce pas, monsieur, que le gigot d’Orthez ne donne point de
-crampes à l’estomac&nbsp;?&nbsp;»</p>
-
-<p>Vous sursautez; puis un instant après vous remettez le nez à la
-portière. Mais la sensation a disparu: le mouton de Dax a tout effacé.
-Les prairies sont des kilogrammes de foin non fauché, les arbres des
-stères de solives, et les troupeaux des biftecks qui marchent.<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span></p>
-
-<h3><a name="PAU" id="PAU"></a>PAU</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Pau est une jolie ville, propre, d’apparence gaie; mais la chaussée est
-pavée en petits galets roulés, les trottoirs en petits cailloux aigus:
-ainsi les chevaux marchent sur des têtes de clous et les piétons sur des
-pointes de clous. De Bordeaux à Toulouse, tel est l’usage et le pavage.
-Au bout de cinq minutes, vos pieds vous disent d’une manière
-très-intelligible que vous êtes à deux cents lieues de Paris.</p>
-
-<p>On rencontre des chariots chargés de bois, d’une simplicité rustique,
-dont l’invention remonte certainement au temps de Vercingétorix, mais
-seuls capables de gravir et de descendre les escarpements pierreux des
-montagnes. Ils sont composés d’un tronc d’arbre posé en travers sur des
-essieux et soutenant deux claies obliques; ils sont traînés par deux
-grands bœufs blanchâtres, habillés d’une pièce de toile pendante,
-coiffés d’un réseau de fil<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> et couronnés de fougères, le tout pour les
-garantir des mouches grises. Cela donne à penser; car la peau de l’homme
-est beaucoup plus tendre que celle du bœuf, et les mouches grises n’ont
-point juré de paix avec notre espèce. Devant les bœufs marche
-ordinairement un paysan armé d’une gaule, l’air défiant et rusé, en
-veste de laine blanche et en culotte brune; derrière la voiture vient un
-petit garçon, pieds nus, très-éveillé et très-déguenillé, dont le vieux
-béret de velours retombe comme une calotte de champignon plissé, et qui
-s’arrête saisi d’admiration au magnifique aspect de la diligence.</p>
-
-<p>Voilà les vrais compatriotes d’Henri IV. Quant aux jolies dames en
-chapeaux de gaze, dont les robes ballonnées et bruissantes frôlent en
-passant les cornes des bœufs immobiles, il ne faut pas les regarder;
-elles reporteraient votre imagination au boulevard de Gand, et vous
-auriez fait deux cents lieues pour rester en place. Je ne suis ici que
-pour faire visite au seizième siècle; on voyage pour changer, non de
-lieu, mais d’idées. Montrez à un Parisien la porte par laquelle Henri IV
-entra dans Paris; il aura grand’peine à revoir les armures, les
-hallebardes et toute la procession victorieuse et tumultueuse que décrit
-l’Étoile: c’est qu’il a passé là aujourd’hui pour telle affaire, qu’hier
-il a rencontré un ami, que l’an dernier il a regardé cette porte au
-milieu d’une fête publi<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span>que. Toutes ces pensées accourent avec la force
-de l’habitude, repoussant et étouffant le spectacle historique qui
-allait se lever en pleine lumière et se dérouler devant l’esprit. Mettez
-ce même homme à Pau: il n’y connaît ni hôtels, ni habitants, ni
-boutiques; son imagination dépaysée peut courir à l’aventure; aucun
-objet connu ne la fera trébucher et tomber dans des soucis d’intérêt et
-de passion présente; il entre de plain-pied dans le passé et s’y promène
-comme chez lui, à son aise. Il était huit heures du matin; point de
-visiteur au château, personne dans les cours ni sur la terrasse; je
-n’aurais pas été trop étonné de rencontrer le Béarnais, «&nbsp;ce vert galant,
-ce diable à quatre,&nbsp;» si malin qu’il se fit appeler «&nbsp;le bon roi.&nbsp;»</p>
-
-<p>Son château est fort irrégulier; il faut descendre dans la vallée pour
-lui trouver un peu d’agrément et d’harmonie. Au-dessus de deux étages de
-toits pointus et de vieilles maisons, il se détache seul dans le ciel et
-regarde au loin la vallée; deux tourelles à clochetons s’avancent de
-front vers l’ouest; le corps oblong suit, et deux grosses tours en
-briques ferment la marche avec leurs esplanades et leurs créneaux. Il
-touche à la ville par un vieux pont étroit, au parc par un large pont
-moderne, et les pieds de sa terrasse sont mouillés par un joli ruisseau
-sombre. De près cette ordonnance disparaît: une cinquième tour du côté
-du nord dérange</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-085.jpg">
-<img src="images/illu-085.jpg" width="600" height="382" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Pau.&mdash;La ville et le château. (<a href="#page_64">Page 64.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span></p>
-
-<p class="nind">la symétrie. La grande cour, en forme d’œuf, est une mosaïque de
-maçonneries disparates: au-dessus du porche, un mur en galets du Gave et
-en briques rouges croisées comme les dessins d’une tapisserie; en face,
-collés au mur, une rangée de médaillons en pierre; sur les côtés, des
-portes de toute forme et de tout âge; des fenêtres en mansarde, carrées,
-pointues, crénelées, dont les châssis de pierre sont festonnés de
-bosselures ouvragées. Cette mascarade d’architectures trouble l’esprit
-sans lui déplaire; elle est sans prétention et naïve; chaque siècle a
-bâti à sa guise, sans s’occuper de son voisin.</p>
-
-<p>Au premier étage, on montre une grande écaille de tortue qui fut le
-berceau d’Henri IV. Des bahuts sculptés, des dressoirs, des tapisseries,
-des horloges du temps, le lit et le fauteuil de Jeanne d’Albret, tout un
-ameublement dans le goût de la Renaissance, éclatant et sombre, d’un
-style tourmenté et magnifique, reportent d’abord l’esprit vers cet âge
-de force et d’effort, d’audace inventive, de plaisirs effrénés et de
-labeur terrible, de sensualité et d’héroïsme. Jeanne d’Albret, mère
-d’Henri IV, traversa la France pour venir, selon sa promesse, accoucher
-dans ce château, «&nbsp;princesse, dit d’Aubigné, n’ayant de la femme que le
-sexe, l’âme entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grandes
-affaires, le cœur invincible aux adversités.&nbsp;» Elle chantait un<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> cantique
-béarnais quand elle le mit au monde. On dit que le vieux grand-père
-frotta d’une gousse d’ail les lèvres du nouveau-né, lui versa dans la
-bouche quelques gouttes de vin de Jurançon, et l’emporta dans sa robe de
-chambre. L’enfant naquit dans la chambre qui touche à la tour de
-Mazères, au coin du sud-ouest. «&nbsp;Son grand-père l’ôta au père et à la
-mère, et voulut faire nourrir cet enfant à sa porte, reprochant à sa
-fille et à son gendre que, par les délicatesses françaises, ils avaient
-perdu plusieurs de leurs enfants. Et, de fait, il l’éleva à la
-béarnaise, c’est-à-dire pieds nus et tête nue, bien souvent avec aussi
-peu de curiosité que l’on nourrit les enfants des paysans. Cette bizarre
-résolution succédant forma un corps auquel le froid et le chaud, les
-labeurs immodérés et toutes sortes de peines n’ont pu apporter
-d’altération, en cela s’accordant sa nourriture à sa condition, comme
-Dieu voulant dès ce temps préparer un sûr remède et un ferme cœur
-d’acier aux nœuds ferrés de nos dures calamités.&nbsp;»</p>
-
-<p>Sa mère, ardente et austère calviniste, l’emmena à quinze ans, à travers
-l’armée catholique, jusqu’à la Rochelle, et le donna aux siens pour
-général. A seize ans, au combat d’Arnay-le-Duc, il conduisait la
-première charge de cavalerie. Quelle éducation et quels hommes&nbsp;! Leurs
-descendants tout à l’heure passaient dans la rue, allant au collége pour
-com<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span>poser des vers latins et réciter les pastorales de Massillon.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Ces vieilles guerres sont les plus poétiques de France; on les faisait
-par plaisir plus que par intérêt: c’était une chasse où l’on trouvait
-des aventures, des dangers, des émotions, où l’on vivait au soleil, à
-cheval, parmi les coups de feu, où le corps, aussi bien que l’âme, avait
-sa jouissance et son exercice. Henri la mène aussi vivement qu’une
-danse, avec un entrain de Gascon et une verve de soldat, par brusques
-saillies, et poussant sa pointe contre les ennemis comme auprès des
-dames. On ne voit pas de grosses masses d’hommes, bien disciplinés, se
-heurter lourdement et tomber par milliers sur le carreau, selon les
-règles de la bonne tactique: le roi sort de Pau ou de Nérac avec une
-petite troupe, ramasse en passant les garnisons voisines, escalade une
-forteresse, coupe un corps d’arquebusiers qui passent, se dégage le
-pistolet au poing du milieu d’une troupe ennemie, et revient aux pieds
-de Mlle de Tignonville. On dresse son plan au jour le jour; on ne fait
-rien que d’imprévu et de hasardé. Les entreprises sont des coups de
-fortune. En voici une que Sully se fait raconter par son secrétaire;
-j’ai plaisir à écouter des paroles anciennes parmi<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> des monuments
-anciens, et à sentir la convenance mutuelle des objets et du style:</p>
-
-<p>«&nbsp;Le roi de Navarre fit dessein de se saisir de la ville d’Eause, qui
-était à lui en propre, où il courut de grandes fortunes; car estimant
-que les habitants, qui n’avaient point voulu recevoir garnison, auraient
-du respect à la personne de lui, qui était leur seigneur, il voulut
-marcher tout le jour pour entrer dedans avec peu de gens, afin de ne
-donner point d’alarme, et, de fait, n’ayant pris que quinze ou seize de
-vous autres, messieurs, qui vous rangiez le plus près de lui, desquels
-vous fûtes, avec de simples cuirasses sous vos jupes de chasse, deux
-épées et deux pistolets, il surprit la porte de la ville et entra dedans
-avant que ceux de la garde eussent eu moyen de prendre les armes. Mais
-l’un d’iceux ayant crié à celui qui était au portail en sentinelle, il
-coupa la corde de la herse coulisse, qui s’abattit aussitôt quasi sur la
-croupe de votre cheval et de celui de M. de Béthune l’aîné, votre
-cousin, ce qui empêcha la suite qui venait au galop de pouvoir entrer,
-tellement que le roi et vous quinze ou seize tout seuls demeurâtes
-enfermés dans cette ville, de laquelle tout le peuple s’étant armé, il
-vous tomba à diverses troupes et diverses fois sur les bras, le tocsin
-sonnant furieusement, et un cri d’<i>arme, arme</i>, et de <i>tue, tue</i>,
-retentissant de toutes parts. Ce que voyant le roi de Navarre, dès la
-première troupe<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> qui se présenta de quelque cinquante, les uns bien, les
-autres mal armés, lui marchant le pistolet au poing, droit à eux, il
-vous cria: «&nbsp;Or sus, mes amis, mes compagnons; c’est ici où il vous faut
-montrer du courage et de la résolution, car d’icelle dépend notre salut;
-que chacun donc me suive et fasse comme moi, sans tirer le pistolet qui
-ne touche.&nbsp;» Et en même temps, oyant trois ou quatre qui criaient: «&nbsp;Tirez
-à cette jupe d’écarlate, à ce panache blanc, car c’est le roi de
-Navarre,&nbsp;» il les chargea de telle impétuosité que, sans tirer que cinq
-ou six coups, ils prirent l’épouvante et se retirèrent par diverses
-troupes. D’autres semblables vous vinrent encore mugoter par trois ou
-quatre fois; mais sitôt qu’ils se voyaient enfoncés, ils tiraient
-quelques coups et s’écartaient jusqu’à ce que, s’étant ralliés près de
-deux cents, ils vous contraignirent de gagner un portail, et deux de
-vous autres montèrent pour donner un signal au reste de la troupe que le
-roi était là et qu’il fallait enfoncer la porte, le pont-levis n’ayant
-pas été levé. A quoi chacun commença de travailler, et lors plusieurs de
-cette populace, qui aimaient le roi, et d’autres qui craignaient de
-l’offenser, étant leur seigneur, se mirent à tumultuer en sa faveur;
-enfin, après quelques arquebusades et coups de pistolets tirés de part
-et d’autre, il se mit une telle dissension entre eux, les uns criant:
-«&nbsp;Il faut se rendre&nbsp;»; les autres: «&nbsp;Il faut<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> se défendre,&nbsp;» que cette
-irrésolution donna moyen et loisir de faire ouverture des portes, et à
-toutes les troupes de se présenter, à la tête desquels le roi se mit,
-voyant la plupart des peuples s’enfuir et des consuls avec leurs
-chaperons crier: «&nbsp;Sire, nous sommes vos sujets et vos serviteurs
-particuliers. Hélas&nbsp;! ne permettez pas le saccagement de cette ville, qui
-est vôtre, pour la folie de quelques méchants garnements qu’il faut
-chasser.&nbsp;» Il se mit, dis-je, à la tête pour empêcher le pillage: aussi
-ne se commit-il aucune violence, ni désordre, ni autre punition, sinon
-que quatre, qui avaient tiré au panache blanc, furent pendus, avec la
-joie de tous les autres habitants, qui ne pensaient pas devoir en être
-quittes à si bon marché.&nbsp;»</p>
-
-<p>A Cahors, il creva les deux portes à coups de pétard et de hache, et
-combattit cinq jours et cinq nuits dans la ville, emportant maison après
-maison. Ne sont-ce pas là des aventures de chevalerie et la poésie en
-action&nbsp;? «&nbsp;Çà, çà, cavaliers, criaient les catholiques à Marmande, un coup
-de pistolet pour l’amour de la maîtresse; car votre cour est trop
-remplie de belles dames pour en manquer.&nbsp;» Henri s’échappait en vrai
-paladin et perdait sa victoire de Coutras pour porter à la belle
-Corisandre les drapeaux qu’il avait pris. Agir, oser, jouir, dépenser sa
-force et sa peine en prodigue, s’abandonner à la sensation présente,
-être toujours pressé de passions<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> toujours vivantes, supporter et
-rechercher les excès de tous les contrastes, voilà la vie du seizième
-siècle. Henri à Fontenay «&nbsp;travaillait dans les tranchées du pic et de la
-pioche.&nbsp;» Au retour, ce n’était que fêtes. «&nbsp;Nous nous rassemblions, dit
-Marguerite, pour nous aller promener ensemble, ou dans un très-beau
-jardin qui a des allées de cyprès et de lauriers fort longues, ou dans
-le parc que j’avais fait faire, en des allées de trois mille pas qui
-sont au long de la rivière; et le reste de la journée se passait en
-toutes sortes de plaisirs honnêtes, le bal se tenant ordinairement
-l’après-dîner et le soir.&nbsp;» Le grave Sully «&nbsp;prenait une maîtresse comme
-les autres.&nbsp;» Quand on visite la salle à manger restaurée, on la repeuple
-involontairement des costumes somptueux décrits par Brantôme: dames
-«&nbsp;habillées d’orangé et de clinquant, robes de toiles d’argent, de drap
-d’or frisé, étoffes toutes roides d’ornements et de broderies. La reine
-Marguerite était vêtue d’une robe de velours incarnadin d’Espagne, fort
-chargée de clinquant, et d’un bonnet du même velours, tant bien dressé
-de plumes et pierreries que rien plus.</p>
-
-<p>«&nbsp;Je dis à M. de Ronsard: «&nbsp;Ne vous semble-t-il pas voir cette belle
-reine, en tel appareil, paraître comme la belle Aurore, quand elle vient
-à naître avant le Jour, avec sa belle face blanche et entournée de sa
-vermeille et incarnate couleur&nbsp;?&nbsp;» Au bal, le soir, elle aimait à danser
-«&nbsp;la <i>pavane</i><span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span> d’Espagne et le <i>pazzemano</i> d’Italie. Les passages y
-étaient si bien dansés, les pas si sagement conduits, les arrêts faits
-de si belle sorte, qu’on ne savait que plus admirer, ou la belle façon
-de danser, ou la majesté de s’arrêter, représentant maintenant une
-gaieté, et maintenant un beau et grave dédain.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et croyez que le bon roi ne se faisait faute de divertissements.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Il fut de ses sujets le vainqueur et le père.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Les filles d’honneur de Marguerite pourraient en témoigner; de là
-intrigues, querelles et comédies conjugales, dont l’une est racontée
-fort joliment et fort naïvement par la reine; Mlle de Fosseuse était
-l’héroïne: «&nbsp;Le mal lui prenant un matin, au point du jour, estant
-couchée en la chambre des filles, elle envoya quérir mon médecin et le
-pria d’aller avertir le roi mon mari, ce qu’il fit. Nous étions couchés
-en une même chambre en divers lits, comme nous avions accoutumé. Comme
-le médecin lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne
-sachant que faire, craignant d’un côté qu’elle ne fût découverte et de
-l’autre qu’elle ne fût mal secourue, car il l’aimait fort. Il se résolut
-enfin de m’avouer tout et me prier de l’aller faire secourir, sachant
-bien que, quoi qui se fût passé, il me trouverait toujours prête à le
-servir en ce qui lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit: «&nbsp;Ma mie,
-je</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-095.jpg">
-<img src="images/illu-095.jpg" width="600" height="383" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Combat dans les rues d’Eauze. (<a href="#page_70">Page 70.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span></p>
-
-<p class="nind">vous ai caché une chose qu’il faut que je vous avoue; je vous prie de
-m’en excuser et de ne vous point souvenir de tout ce que je vous ai dit
-pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever tout à cette
-heure, et allez secourir Fosseuse qui est fort mal; je m’assure que vous
-ne voudriez, la voyant dans cet état, vous ressentir de ce qui s’est
-passé. Vous savez combien je l’aime; je vous prie, obligez-moi en cela.&nbsp;»
-Je lui dis que je l’honorais trop pour m’offenser de chose qui vînt de
-lui, que je m’y en allais et ferais comme si c’était ma fille; que
-cependant il allât à la chasse et emmenât tout le monde, afin qu’il n’en
-fût point ouï parler.</p>
-
-<p>«&nbsp;Je la fis promptement ôter de la chambre des filles et la mis en une
-chambre écartée avec mon médecin et les femmes pour la servir, et la fis
-très-bien secourir. Dieu voulut qu’elle ne fît qu’une fille, qui encore
-était morte. Étant délivrée, on la porta à la chambre des filles, où,
-bien qu’on apportât toute la discrétion que l’on pouvait, on ne put
-empêcher que le bruit ne fût semé par tout le château. Le roi mon mari,
-étant revenu de la chasse, la va voir, comme il avait accoutumé. Elle le
-prie que je l’allasse voir, comme j’avais accoutumé d’aller voir toutes
-mes filles quand elles étaient malades, pensant par ce moyen ôter le
-bruit qui courait. Le roi mon mari, venant en la chambre, me trouva que
-je<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span> m’étais remise dans le lit, étant lasse de m’être levée si matin et
-de la peine que j’avais eue à la faire secourir. Il me prie que je me
-lève et que je l’aille voir; je lui dis que je l’avais fait lorsqu’elle
-avait besoin de mon secours, mais qu’à cette heure elle n’en avait plus
-à faire; que si j’y allais, je découvrirais plutôt que de couvrir ce qui
-était, et que tout le monde me montrerait au doigt. Il se fâcha fort
-contre moi, et, ce qui me déplut beaucoup, il me sembla que je ne
-méritais pas cette récompense de ce que j’avais fait le matin. Elle le
-mit souvent en des humeurs pareilles contre moi.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ames compatissantes, qui admirez la complaisance de la reine, ne la
-plaignez pas trop: elle punit le roi à Usson et ailleurs, en l’imitant.</p>
-
-<p>Et pourtant Pau était un petit Genève. Parmi ces violences et ces
-voluptés, la dévotion était ardente; on allait au prêche ou à l’église,
-du même air qu’aux champs de bataille ou aux rendez-vous. C’est que la
-religion alors n’était pas une vertu, mais une passion. Dans ce cas, les
-passions voisines, au lieu de l’éteindre l’enflamment; le cœur déborde
-de ce côté comme des autres. Quand le lazzarone a tué son ennemi d’un
-coup de couteau, il trouve un second plaisir, dit Beyle, à bavarder, sur
-sa colère, auprès d’un grillage, dans une grande boîte de bois noir.
-L’Hindou qui hurle et s’exalte dans la fête de Jaggernaut, au tintamarre
-de cin<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span>quante mille tamtams, le quaker américain qui pleure et crie ses
-fautes dans un <i>shouting</i>, ont à peu près la même sorte de jouissance
-qu’un Italien enthousiaste à l’Opéra. Cela explique et met d’accord le
-zèle et la galanterie de Marguerite.</p>
-
-<p>«&nbsp;L’on me permit seulement, dit-elle, de faire dire la messe en une
-petite chapelle qui n’a que trois ou quatre pas de long, qui, étant fort
-étroite, était pleine quand nous y étions sept ou huit. Alors que l’on
-voulait dire la messe, l’on levait le pont du château, de peur que les
-catholiques du pays, qui n’avaient aucun exercice de leur religion,
-l’ouïssent; car ils étaient infiniment désireux de pouvoir assister au
-saint sacrifice, de quoi ils étaient depuis plusieurs années privés. Et,
-poussés de ce saint désir, les habitants de Pau trouvèrent moyen, le
-jour de la Pentecôte, avant que l’on levât le pont, d’entrer dans le
-château, se glissant dans la chapelle, où ils n’avaient point été
-découverts jusque sur la fin de la messe, lorsque, entr’ouvrant la porte
-pour laisser entrer quelqu’un de mes gens, quelques huguenots qui
-épiaient à la porte les aperçurent et l’allèrent dire au Pin, secrétaire
-du roi mon mari, lequel y envoya des gardes du roi mon mari, qui, les
-tirant hors et les battant en ma présence, les menèrent en prison, où
-ils furent longtemps, et payèrent une grosse amende.&nbsp;»</p>
-
-<p>La petite chapelle a disparu, je crois, quand le château et le pays tout
-entier furent rendus au culte<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> catholique. Au reste, ce traitement était
-de l’humanité: Saint-Pont, à Mâcon, «&nbsp;au sortir des festins qu’il
-faisait, donnait aux dames le plaisir de voir sauter quelque quantité de
-prisonniers du pont en bas.&nbsp;» Tels étaient ces hommes, extrêmes en tout,
-en fanatisme, en voluptés, en violence; jamais la source des désirs ne
-coula plus pleine et plus profonde; jamais passions plus vigoureuses ne
-se déployèrent avec plus de séve et de verdeur. En marchant dans ces
-salles silencieuses, que de temps en temps troublent de frêles
-promeneuses ou de pâles jeunes gens poitrinaires, je songeai que
-l’affaiblissement des âmes vient de l’affaiblissement des corps. Nous
-passons le temps dans des chambres, occupés de raisonnements, de
-réflexions, de lectures; la douceur des mœurs nous évite les dangers, et
-le progrès de l’industrie, les fatigues. Ils vivaient en plein air,
-toujours en chasse et en guerre. «&nbsp;La reine Catherine aimait fort d’aller
-à cheval, jusques à l’âge de soixante ans et plus, et à faire de grandes
-et vives traites, encore qu’elle fût tombée souvent au grand dommage de
-son corps, car elle en fut blessée plusieurs fois jusqu’à rompure de
-jambe et blessure de tête.&nbsp;» Les rudes exercices endurcissaient les
-nerfs; un sang plus chaud, remué par le péril incessant, poussait au
-cerveau des volontés impétueuses; ils faisaient l’histoire, et nous
-l’écrivons.<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span></p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Le parc est un grand bois sur une colline, entouré de prairies et de
-moissons. On marche dans de longues allées solitaires, sous des
-colonnades de chênes superbes, tandis qu’à gauche les hautes tiges des
-taillis montent en files serrées sur le dos de la colline. Le brouillard
-ne s’était point levé; l’air était immobile; pas un coin de ciel bleu,
-pas un bruit dans la campagne. Un chant d’oiseau sortait pour un instant
-du milieu des frênes, puis s’arrêtait attristé. Est-ce là le ciel du
-Midi, et fallait-il venir dans le joyeux pays du Béarnais pour trouver
-ces impressions mélancoliques&nbsp;? Un petit chemin de côté nous a conduit
-sur une rive du Gave: dans une longue flaque d’eau croissait une armée
-de joncs hauts comme deux hommes; leurs épis grisâtres et leurs feuilles
-tremblantes s’inclinaient et chuchotaient sous le vent; auprès d’eux,
-une fleur sauvage répandait un parfum de vanille. Nous avons regardé la
-large campagne, les rangées de collines arrondies, la plaine silencieuse
-sous le dôme terne du ciel. Le Gave roule à trois cents pas entre des
-rives rangées, qu’il a couvertes de sable; on distingue au milieu des
-eaux les piles moussues d’un pont ruiné. On est bien ici, et cependant
-on sent au fond du cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> se
-perd en des rêveries tendres et tristes. Tout à coup l’heure sonne, et
-l’on va déployer sa serviette pour manger du potage entre deux commis
-voyageurs.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Aujourd’hui, c’est jour de soleil. En allant à la Place Nationale, j’ai
-vu une pauvre église demi-ruinée, changée en remise; on y a cloué
-l’enseigne d’un voiturier. Les arcades en petites pierres grises
-s’arrondissent encore avec une hardiesse élégante; au-dessous s’empilent
-des charrettes, des tonneaux, des pièces de bois; des ouvriers çà et là
-maniaient des roues. Un large rayon de lumière tombait sur un tas de
-paille et noircissait les coins sombres; les tableaux qu’on rencontre
-valent ceux qu’on vient chercher.</p>
-
-<p>De l’esplanade qui est en face, on voit toute la vallée, et au fond les
-montagnes; ce premier aspect du soleil méridional, au sortir des brumes
-pluvieuses, est admirable; une nappe de lumière blanche s’étale d’un
-bout de l’horizon à l’autre sans rencontrer un seul nuage. Le cœur se
-dilate dans cet espace immense; l’air n’est qu’une fête; les yeux
-éblouis se ferment sous la clarté qui les inonde et qui ruisselle,
-renvoyée par le dôme ardent du ciel. Le courant de la rivière scintille
-comme une ceinture de pierreries; les chaînes de collines, hier voi<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span>lées
-et humides, s’allongent à plaisir sous les rayons pénétrants qui les
-échauffent, et montent d’étage en étage pour étaler leur robe verte au
-soleil. Dans le lointain, les Pyrénées bleuâtres semblent une traînée de
-nuages; l’air qui les revêt en fait des êtres aériens, fantômes
-vaporeux, dont les derniers s’évanouissent dans l’horizon blanchâtre,
-contours indistincts, qu’on prendrait pour l’esquisse fugitive du plus
-léger crayon. Au milieu de la chaîne dentelée, le pic du Midi d’Ossau
-dresse son cône abrupt; à cette distance, les formes s’adoucissent, les
-couleurs se fondent, les Pyrénées ne sont que la bordure gracieuse d’un
-paysage riant et d’un ciel magnifique. Rien d’imposant ni de sévère; la
-beauté ici est sereine et le plaisir est pur.</p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>Sur l’esplanade est la statue d’Henri IV, avec une inscription en latin
-et en patois; l’armure est d’un fini parfait, à rendre un armurier
-jaloux. Mais pourquoi le roi fait-il une aussi triste mine&nbsp;? Son cou est
-gêné sur ses épaules; ses traits sont petits, soucieux; il a perdu sa
-gaieté, sa verve, sa confiance en sa fortune et sa fière contenance. Il
-n’a l’air ni d’un grand homme, ni d’un homme bon, ni d’un homme
-d’esprit; son visage est mécontent, et l’on dirait qu’il s’ennuie à Pau.
-Je ne sais s’il a rai<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span>son: la ville cependant passe pour agréable; le
-climat est fort doux, les malades qui redoutent le froid y passent
-l’hiver. On donne des bals dans les cercles; les Anglais y abondent, et
-l’on sait qu’en fait de cuisine, de lits et d’auberges, ce peuple est le
-premier réformateur de l’univers.</p>
-
-<p>Ils auraient bien dû réformer les voitures: les mauvaises petites
-diligences du pays sont tirées par des haridelles décharnées qui
-descendent les côtes au pas et font halte aux montées. Tous les
-encouragements du fouet sont perdus sur leur dos; on ne saurait leur en
-vouloir, tant elles ont piteuse apparence, échine saillante, oreilles
-pendantes, ventre efflanqué. Le cocher se lève sur son siége, tire les
-rênes, agite les bras, crie et tempête, descend et remonte; son métier
-est rude, mais il a l’âme de son métier. Peu lui importent les
-voyageurs, il les traite en paquets utiles, en contre-poids obligés sur
-lesquels il a droit. Au bas d’une montagne, la machine mit sa roue dans
-un fossé et pencha; chacun de sauter dehors à la façon des moutons de
-Panurge. Il courait de l’un à l’autre pour les faire rentrer, exhortant
-surtout les gens de l’impériale, et leur montrant le danger de la
-voiture qui, inclinée en arrière, avait besoin de lest en avant. Ceux-ci
-restèrent froids et montèrent à pied; il suivait en grommelant, et les
-appelait égoïstes.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-105.jpg">
-<img src="images/illu-105.jpg" width="600" height="384" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Chaîne des Pyrénées.&mdash;Vue prise de l’Esplanade. (<a href="#page_80">Page
-80.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span></p>
-
-<h4>VI.</h4>
-
-<p>Les moissons, pâles dans le Nord, ondoient ici avec un reflet d’or
-rougeâtre. Un soleil plus chaud fait reluire plus richement la verdure
-vigoureuse; les tiges de maïs sortent de terre en fusées, et leurs
-fortes feuilles chiffonnées retombent en panaches; il faut ces rayons
-ardents pour pousser la séve à travers ces lourdes fibres et dorer l’épi
-massif. Vers Gan, les collines sur lesquelles ondule la route se
-rapprochent, et l’on chemine en de petits vallons verts, plantés de
-frênes et d’aunes, qui se groupent en bouquets selon le caprice des
-pentes, et trempent leurs pieds dans l’eau vive; un ruisseau bien clair
-court le long de la route, à flots sombres et pressés sous le couvert
-des arbres, et, par échappées, brillant et bleu comme le ciel. A chaque
-quart de lieue, il rencontre un moulin, bondit et écume, puis reprend
-son allure précipitée et furtive; pendant deux lieues nous
-l’accompagnons, presque cachés dans les arbres qu’il nourrit, et
-respirant la fraîcheur qu’il exhale. L’eau, dans ces gorges, est la mère
-de toute vie et la nourrice de toute beauté.</p>
-
-<p>A Louvie s’ouvre la vallée d’Ossau, entre deux montagnes boisées de
-broussailles, pelées par places, tachées de mousses et de bruyères, dont
-les<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> rocs font saillie comme des os, et dont les flancs s’avancent en
-bosselures grisâtres ou se courbent en crevasses sombres. La plaine des
-moissons et des prairies s’enfonce dans les anfractuosités comme en des
-criques; son contour se plie autour de chaque masse nouvelle; elle
-s’essaye à gravir les premières croupes, et s’arrête vaincue par la
-pierre stérile. On traverse trois ou quatre hameaux blanchis de
-poussière, dont les toits brillent d’une couleur lourde, semblable à du
-plomb terni. Là l’horizon se ferme; le mont Gourzy, couvert d’une robe
-de forêts, barre la route; au delà et plus haut, comme une deuxième
-barrière, le pic du Ger lève sa tête chauve, argentée de neige. La
-voiture escalade lentement une rampe qui serpente sur le flanc de la
-montagne; au détour d’un rocher, dans une petite gorge abritée, on
-aperçoit les Eaux-Bonnes.<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span></p>
-
-<h3><a name="EAUX-BONNES" id="EAUX-BONNES"></a>EAUX-BONNES</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Je comptais trouver ici la campagne: un village comme il y en a tant, de
-longs toits de chaume ou de tuiles, des murs fendillés, des portes
-branlantes, et dans les cours un pêle-mêle de charrettes, de fagots,
-d’outils, d’animaux domestiques, bref, tout le laisser aller pittoresque
-et charmant de la vie rustique. Je rencontre une rue de Paris et les
-promenades du bois de Boulogne.</p>
-
-<p>Jamais campagne ne fut moins champêtre; on longe une file de maisons
-alignées comme des soldats au port d’armes, toutes percées régulièrement
-de fenêtres régulières, parées d’enseignes et d’affiches, bordées d’un
-trottoir, ayant l’aspect désagréable et décent des hôtels garnis. Ces
-bâtisses uniformes, ces lignes mathématiques, cette architecture
-disciplinée et compassée, font un contraste risible avec les croupes
-vertes qui les flanquent. On<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> trouve grotesque qu’un peu d’eau chaude
-ait transporté dans ces fondrières la cuisine et la civilisation. Ce
-singulier village essaye tous les ans de s’étendre, et à grand’peine,
-tant il est resserré et étouffé dans son ravin; on casse le roc, on
-ouvre des tranchées sur le versant, on suspend des maisons au-dessus du
-torrent, on en colle d’autres à la montagne, on fait monter leurs
-cheminées jusque dans les racines des hêtres, on fabrique ainsi derrière
-la rue principale une triste ruelle qui se creuse ou se relève comme
-elle peut, boueuse, à pente précipitée, demi-peuplée d’échoppes
-provisoires et de cabarets en bois, où couchent des artisans et des
-guides; enfin, elle descend jusqu’au Gave, dans un recoin tout pavoisé
-du linge qui sèche, et qu’on lave au même endroit que les cochons.</p>
-
-<p>De tous les endroits du monde, les Eaux-Bonnes sont le plus déplaisant
-un jour de pluie, et les jours de pluie y sont fréquents; les nuages
-s’engouffrent entre les deux murs de la vallée d’Ossau, et se traînent
-lentement à mi-côte; les sommets disparaissent, les masses flottantes se
-rejoignent, s’accumulent dans la gorge sans issue, et tombent en pluie
-fine et froide. Le village devient une prison; le brouillard rampe
-jusqu’à terre, enveloppe les maisons, éteint le jour déjà offusqué par
-les montagnes; les Anglais se croiraient à Londres. On regarde à travers
-les carreaux les formes demi-<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span>brouillées des arbres, l’eau qui dégoutte
-des feuilles, le deuil des bois frissonnants et humides; on écoute le
-galop des promeneuses attardées qui rentrent les jupes collées et
-pendantes, semblables à de beaux oiseaux dont la pluie a déformé le
-plumage; on essaye un whist avec découragement; quelques-uns descendent
-au cabinet de lecture, et demandent les œuvres les plus sanglantes de
-Paul Féval ou de Frédéric Soulié; on ne peut lire que des drames noirs;
-on se découvre des envies de suicide, et l’on fait la théorie de
-l’assassinat. On regarde l’heure, et l’on se souvient que trois fois par
-jour le médecin ordonne de boire; alors, avec résignation, on boutonne
-son paletot et l’on monte la longue pente roide de la chaussée
-ruisselante; les files de parapluies et de manteaux trempés sont un
-spectacle piteux; on arrive, les pieds clapotant dans l’eau, et l’on
-s’installe dans la salle de la buvette. Chacun va prendre son flacon de
-sirop à l’endroit numéroté, sur une sorte d’étagère, et la masse
-compacte des buveurs fait queue autour du robinet. Au reste, la patience
-ici s’acquiert vite; dans cette oisiveté l’esprit s’endort, le
-brouillard éteint les idées, on suit machinalement la foule; on n’agit
-plus que par ressort, et l’on regarde les objets sans en recevoir le
-contre-coup. Le premier verre bu, on attend une heure avant d’en prendre
-un autre; cependant on marche en long et en large, coudoyé par les
-grou<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span>pes pressés qui se traînent péniblement entre les colonnes. Il n’y
-a point de siège, sauf deux bancs de bois où les dames s’asseyent, les
-pieds posés sur la pierre humide: l’économie de l’administration suppose
-qu’il fait toujours beau temps. Les figures ennuyées et mornes passent
-devant les yeux sans intéresser. On regarde pour la vingtième fois les
-colifichets de marbre, la boutique de rasoirs et de ciseaux, une carte
-de géographie pendue au mur. De quoi n’est-on pas capable un jour de
-pluie, obligé de tourner une heure entre quatre murs, parmi les
-bourdonnements de deux cents personnes&nbsp;? On étudie les affiches, on
-contemple avec assiduité des images qui prétendent représenter les mœurs
-du pays: ce sont d’élégants bergers roses, qui conduisent à la danse des
-bergères souriantes encore plus roses. On allonge le cou à la porte pour
-voir un couloir sombre où des malades trempent leurs pieds dans un
-baquet d’eau chaude, rangés en file comme des écoliers le jour de
-propreté et de sortie. Après ces distractions, on rentre chez soi, et
-l’on se retrouve en tête-à-tête et en conversation intime avec sa
-commode et sa table de nuit.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Les gens qui ont appétit se réfugient à table; ils ont compté sans les
-musiciens. Nous vîmes d’abord<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> venir un aveugle, à grosse tête lourde
-d’Espagnol, puis les violons du pays, puis un second aveugle. Ils jouent
-des pots-pourris de valses, de contre-danses, de morceaux d’opéras,
-enfilés les uns au bout des autres, chevauchant au-dessus et au-dessous
-du ton avec une intrépidité admirable, ravageant de leurs courses
-musicales tous les répertoires. Le lendemain, nous eûmes trois
-Allemands, hauts comme des tours, roides comme des pierres, d’un flegme
-parfait, jouant sans faire un geste et quêtant sans dire un mot; ceux-là
-du moins vont en mesure. Le troisième jour, parurent les ménétriers d’un
-village voisin, un violon et un flageolet; ils exécutèrent leur morceau
-avec une telle énergie, un tel désaccord, des tons si perçants, si
-soutenus, si déchirants, qu’à l’unanimité on les mit à la porte. Ils
-recommencèrent sous les fenêtres.</p>
-
-<p>Un bon appétit console de tous les maux; c’est tant pis, si vous voulez,
-ou tant mieux pour l’humanité. Il faut supporter l’ennui, la pluie et la
-musique des Eaux-Bonnes. Le sang renouvelé porte alors de la gaieté au
-cerveau, et le corps persuade à l’âme que tout est pour le mieux dans le
-meilleur des mondes. Vous aurez pitié de ces pauvres musiciens en
-sortant de table; Voltaire a prouvé qu’une heureuse digestion rend
-compatissant, et qu’un bon estomac donne un bon cœur. Entre quarante et
-cinquante ans, un homme est beau quand, son dî<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span>ner fini, il replie sa
-serviette et commence la promenade indispensable. Il marche les jambes
-écartées, la poitrine en avant, puissamment appuyé sur sa canne, les
-joues colorées d’une chaleur légère, chantonnant entre ses dents quelque
-vieux refrain de jeunesse; il lui semble que l’univers est consolidé; il
-sourit, il est affable, il vous tend la main le premier. Que nous sommes
-machines&nbsp;! Et pourquoi s’en plaindre&nbsp;? Mon brave voisin vous dirait que
-vous avez la clef de vos rouages; tournez le ressort du côté du bonheur.
-Philosophie de cuisine, soit. Celui-ci, qui la pratiquait, ne
-s’inquiétait pas du nom.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Les jours de soleil, on vit en plein air. Une sorte de préau, qu’on
-nomme le Jardin anglais, s’étend entre la montagne et la rue, tapissé
-d’un maigre gazon troué et flétri; les dames y font salon et y
-travaillent; les élégants, couchés sur plusieurs chaises, lisent leur
-journal et fument superbement leur cigare; les petites filles, en
-pantalons brodés, babillent avec des gestes coquets et des minauderies
-gracieuses; elles s’essayent d’avance au rôle de poupées aimables. Sauf
-les casaques rouges des petits paysans qui sautent, c’est l’aspect des
-Champs-Élysées. On sort de là par de belles promenades ombragées qui
-montent en zigzag sur les<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span> flancs des deux montagnes, l’une au-dessus du
-torrent, l’autre au-dessus de la ville; vers midi, on y rencontre force
-baigneurs couchés sur les bruyères, presque tous un roman à la main. Ces
-amateurs de la campagne ressemblent au banquier amateur de concerts, qui
-s’y trouvait bien parce qu’il y calculait les dividendes. Pardonnez à
-ces malheureux; ils sont punis de savoir lire et de ne pas savoir
-regarder.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Des hêtres monstrueux soutiennent ici les pentes; aucune description ne
-peut donner l’idée de ces colosses rabougris, hauts de huit pieds, et
-que trois hommes n’embrasseraient pas. Refoulée par le vent qui rase la
-côte, la séve s’est accumulée pendant des siècles en rameaux courts,
-énormes, entrelacés et tordus; tout bosselés de nœuds, déformés et
-noircis, ils s’allongent et se replient bizarrement, comme des membres
-boursouflés par une maladie et distendus par un effort suprême. On voit,
-à travers l’écorce crevée, les muscles végétaux s’enrôler autour du
-tronc et se froisser comme des membres de lutteurs. Ces torses trapus,
-demi-renversés, presque horizontaux, penchent vers la plaine; mais leurs
-pieds s’enfoncent dans les rocs par de telles attaches, qu’avant de
-rompre cette forêt de racines on arracherait un pan de montagne.
-Quelques<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> troncs, pourris par l’eau, s’ouvrent, hideusement éventrés;
-chaque année, les lèvres de la plaie s’écartent; ils n’ont plus forme
-d’arbres; ils vivent pourtant, invincibles à l’hiver, à la pente et au
-temps, et poussent hardiment dans l’air natal leurs jeunes rameaux
-blanchâtres. Le soir, lorsqu’on passe dans l’ombre près des têtes
-tourmentées et des troncs béants de ces vieux habitants des montagnes,
-si le vent froisse les branches, on croit entendre une plainte sourde,
-arrachée par un labeur séculaire; ces formes étranges rappellent les
-êtres fantastiques de l’antique mythologie scandinave. On songe aux
-géants emprisonnés par le destin entre des murs qui tous les jours se
-resserrent, les ploient, les rapetissent, et, après mille ans de
-tortures, les rendent à la lumière, furieux, difformes et nains.</p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>Vers quatre heures reviennent les cavalcades; les petits chevaux du pays
-sont doux, et galopent sans trop d’effort; de loin, au soleil, brillent
-les voiles blancs et lumineux des dames; rien de plus gracieux qu’une
-jolie femme à cheval, quand elle n’est pas emprisonnée dans l’amazone
-noire, ni surmontée du chapeau en tuyau de poêle. Personne ne porte ici
-ce costume anglais, funèbre, étriqué: en pays gai, on prend des couleurs
-gaies: le soleil est un bon<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> conseiller. Il est défendu de rentrer au
-galop, c’est pourquoi tout le monde rentre au galop. Le moyen d’arriver
-à la façon des bœufs&nbsp;! On se cambre sur la selle, la chaussée résonne,
-les vitres tremblent, on passe superbement devant les badauds qui
-s’arrêtent; c’est un triomphe: l’administration des Eaux-Bonnes ne
-connaît pas le cœur humain, ni surtout le cœur féminin.</p>
-
-<p>Le soir, tout le monde vient à la promenade horizontale; c’est un chemin
-plat d’une demi-lieue, taillé dans la montagne de Gourzy. Le reste du
-pays n’est qu’escarpements et descentes; quand, pendant huit jours on a
-connu la fatigue de grimper courbé, de descendre en trébuchant, de
-réfléchir par terre aux lois de l’équilibre, on trouve agréable de
-marcher sur un terrain uni et de laisser aller ses pieds sans songer à
-sa tête; c’est une sensation toute nouvelle de sécurité et de bien-être.
-La route serpente sur un versant boisé que les eaux d’hiver sillonnent
-de ravins blanchâtres; des sources épuisées se glissent sous les
-traînées de pierres et les couvrent de plantes grimpantes; on passe sous
-les gros hêtres, puis le long d’une plaine inclinée, peuplée de
-fougères, où les vaches paissent, agitant leurs clochettes; la chaleur
-est tombée, l’air est doux, un parfum de verdure saine et sauvage arrive
-avec la moindre brise: dans le demi-jour passent de belles promeneuses
-en blanche toilette, dont les ru<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>ches de dentelles et les mousselines
-flottantes se soulèvent et frémissent comme des ailes d’oiseau. Nous
-allions tous les jours nous asseoir sur une pierre au bout de ce chemin;
-de là, à travers toute la vallée d’Ossau, on suit le torrent devenu
-rivière; la riche vallée, coupée de moissons jaunes et de prés verts,
-s’ouvre largement au bout du paysage, et laisse le regard se perdre dans
-le lointain indistinct du Béarn. De chaque côté trois montagnes avancent
-leur pied vers la rivière et font onduler le contour de la plaine; les
-dernières descendent comme des pans de pyramides, et leurs pentes d’un
-bleu pâle se détachent sur les bandes rougeâtres du ciel terni. Le fond
-des gorges est déjà sombre; mais en se retournant on voit la cime du Ger
-resplendir d’un rose tendre et garder le dernier sourire du soleil.</p>
-
-<h4>VI.</h4>
-
-<p>Le dimanche, une procession de riches toilettes monte vers l’église.
-Cette église est une boîte ronde, en pierres et en plâtre, faite pour
-cinquante personnes, où l’on en met deux cents. Chaque demi-heure entre
-et sort un flot de fidèles. Les prêtres malades abondent et disent des
-messes autant qu’il en faut: tout souffre aux Eaux-Bonnes du défaut
-d’espace; on fait queue pour prier comme pour boire, et l’on s’entasse à
-la chapelle comme au robinet.<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span></p>
-
-<p>Quelquefois un entrepreneur de plaisirs publics se met en devoir
-d’égayer, l’après-midi; une éloquente affiche annonce le jeu du canard.
-On attache une perche à un arbre, une ficelle à la perche, un canard à
-la ficelle; les personnages les plus graves suivent avec un intérêt
-marqué ces préparatifs. J’ai vu des gens qui bâillent à l’Opéra faire
-cercle une grande heure au soleil pour assister à la décollation du
-pauvre pendu. Si vous avez l’âme généreuse et si vous êtes avide
-d’émotions, vous donnez deux sous à un petit garçon; moyennant quoi on
-lui bande les yeux, on le fait tourner sur lui-même, on lui met un
-mauvais sabre en main, et on le pousse en avant, au milieu des rires et
-des cris de l’assistance. «&nbsp;A droite&nbsp;! à gauche&nbsp;! holà&nbsp;! frappe&nbsp;! en avant&nbsp;!&nbsp;»
-il ne sait auquel entendre et coupe l’air. Si par grand hasard il
-atteint la bête, si par un hasard plus grand il touche le cou, si enfin
-par miracle il détache la tête, il l’emporte, la fait cuire, la mange.
-En fait de divertissement, le public n’est pas difficile. Si on lui
-annonçait qu’une souris se noie dans une mare, il y courrait comme au
-feu.</p>
-
-<p>«&nbsp;Pourquoi non&nbsp;? me disait un voisin, homme bizarre et brusque; ceci est
-une tragédie, et très-régulière; comptez si elle n’a pas toutes les
-parties classiques. Premièrement, l’exposition: les instruments du
-supplice qu’on étale, la foule qui s’assemble, la distance qu’on marque,
-l’animal qu’on<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> attache. C’est une protase du genre complexe, comme
-disait M. Lysidas. Secondement, les péripéties: chaque fois qu’un petit
-garçon part, vous êtes dans l’attente, vous vous dressez sur vos pieds,
-votre cœur bat, vous vous intéressez au pendu comme à votre semblable.
-Direz-vous que la péripétie est toujours la même&nbsp;? La simplicité est la
-marque des grandes œuvres, et celle-ci est dans le goût indien.
-Troisièmement, la catastrophe: ici, elle est sanglante s’il en fut.
-Quant aux passions, ce sont celles qu’exige Aristote, la terreur et la
-pitié. Voyez comme la pauvre bête redresse la tête en frissonnant, quand
-elle sent le vent du sabre, de quel air lamentable et résigné elle
-attend le coup. Le chœur des spectateurs prend part à l’action, blâme ou
-loue, comme celui de la tragédie antique. Concluez que le public a
-raison de s’amuser, et que le plaisir n’a jamais tort.</p>
-
-<p>&mdash;Vous parlez comme la Harpe; ce canard prendrait son sort en patience,
-s’il vous entendait. Et le bal, qu’en dites-vous&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Il vaut bien celui de l’Hôtel de France et du beau monde; notre danse
-n’est qu’une promenade, un prétexte de conversation. Voyez celle des
-servantes et des guides: quels entrechats&nbsp;! quelles pirouettes&nbsp;! ils y
-vont de franc jeu et de tout cœur, ils ont le plaisir du mouvement, ils
-sentent le ressort de leurs muscles; c’est la vraie danse inventée par<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span>
-la joie et le besoin d’activité physique. Ces gaillards s’empoignent et
-se manient comme des poutres. La grande fille que voilà est servante à
-mon hôtel: dites-moi si cette haute taille, cet air sérieux, cette fière
-attitude, ne rappellent pas les statues antiques. La force et la santé
-sont toujours les premières beautés. Croyez-vous que les grâces
-languissantes et les sourires convenus de nos quadrilles assembleraient
-toute cette foule&nbsp;? Nous nous éloignons tous les jours de la nature; nous
-ne vivons que du cerveau, nous passons le temps à composer et à écouter
-des phrases. Voilà que j’en débite moi-même; demain je me corrige,
-j’achète une grosse canne, je mets des guêtres et je vais courir la
-campagne. Faites comme moi; marchons chacun d’un côté, et tâchons de ne
-pas nous rencontrer.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span></p>
-
-<h3><a name="PAYSAGES" id="PAYSAGES"></a>PAYSAGES</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>J’ai voulu trouver du plaisir à mes promenades, et je suis parti seul,
-par le premier sentier venu, allant devant moi au hasard. Pourvu qu’on
-ait remarqué deux ou trois points saillants, on est sûr de retrouver sa
-route. On a les jouissances de l’imprévu, et l’on fait la découverte du
-pays. Le moyen de s’ennuyer est de savoir où l’on va et par où l’on
-passe: l’imagination déflore d’avance le paysage. Elle travaille et
-bâtit à sa façon; en arrivant il faut tout renverser: cela met de
-mauvaise humeur; l’esprit garde son pli; la beauté qu’il s’est figurée
-nuit à celle qu’il voit; il ne la comprend pas, parce qu’il en comprend
-une autre. La première fois que je vis la mer, j’eus le désenchantement
-le plus désagréable: c’était par une matinée d’automne; des plaques de
-nuages violacés bigarraient le ciel; une brise faible hérissait la mer
-de petits flots uni<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span>formes. Je crus voir une des longues plaines de
-betteraves qu’on trouve aux environs de Paris, coupée de carrés de choux
-verts et de bandes d’orge rousse. Les voiles lointaines ressemblaient
-aux ailes des pigeons qui reviennent. La perspective me semblait
-étroite; les tableaux des peintres m’avaient représenté la mer plus
-grande. Il me fallut trois jours pour retrouver la sensation de
-l’immensité.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Le cours du Valentin n’est qu’une longue chute à travers des rochers
-roulés. Le long de la promenade Eynard, pendant une demi-lieue, on
-l’entend gronder sous ses pieds. Au pont de Discoo, le sol lui manque:
-il tombe dans un demi-cirque, de gradins en gradins, en jets qui se
-croisent et qui heurtent leurs bouillons d’écume; puis, sous une arcade
-de roches et de pierres, il tournoie dans de profonds bassins dont il a
-poli les contours, et où l’émeraude grisâtre de ses eaux jette un doux
-reflet tranquille. Tout à coup il saute de trente pieds, en trois masses
-sombres, et roule en poussière d’argent dans un entonnoir de verdure.
-Une fine rosée rejaillit sur le gazon qu’elle vivifie, et ses perles
-roulantes étincellent en glissant le long des feuilles. Nos prairies du
-Nord ne donnent point l’idée d’un tel éclat; il faut cette fraîcheur
-incessante et ce so<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span>leil de feu pour peindre cette robe végétale d’une
-si magnifique couleur. Sur la pente, je voyais s’allonger devant moi un
-grand pan boisé de montagne; le soleil de midi le frappait en face; la
-masse des rayons blancs perçait la voûte des arbres; les feuilles
-transparentes ou luisantes resplendissaient. Sur tout ce dos éclairé on
-ne distinguait pas une ombre, une chaude évaporation lumineuse le
-couvrait comme un voile blanc de femme. J’ai revu souvent, surtout vers
-le soir, cet étrange vêtement des montagnes; l’air bleuâtre enfermé dans
-les gorges devient visible; il s’épaissit, il emprisonne la lumière et
-la rend palpable. L’œil pénètre avec volupté dans le blond réseau d’or
-qui enveloppe les croupes; il en sent la mollesse et la profondeur; les
-arêtes saillantes perdent leur dureté, les contours heurtés
-s’adoucissent: c’est le ciel qui descend et prête son voile pour couvrir
-la nudité des sauvages filles de la terre. Je demande pardon pour ces
-métaphores; on a l’air d’arranger des phrases, et l’on ne fait que
-raconter ses sensations.</p>
-
-<p>De là, un sentier dans une prairie conduit à la gorge du Serpent: c’est
-une entaille gigantesque dans la montagne perpendiculaire. Le ruisseau
-qui s’y jette rampe écrasé sous des blocs entassés; son lit n’est qu’une
-ruine. On monte le long d’un sentier croulant, en s’accrochant aux tiges
-de buis et aux pointes de rochers; les lézards effarouchés par<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span>tent
-comme une flèche et se blottissent dans les fentes des plaques
-ardoisées. Un soleil de plomb embrase les rocs bleuâtres; les rayons
-réfléchis font de l’air une fournaise. Dans ce chaos desséché, la seule
-vie est celle de l’eau qui glisse et bruit sous les pierres. Au fond du
-ravin, la montagne relève brusquement à deux cents pieds de haut sa
-paroi verticale; l’eau descend en longs filets blancs sur ce mur poli
-dont elle brunit la teinte rougeâtre; elle ne le quitte pas de toute sa
-chute: elle se colle à lui comme une chevelure d’argent ou comme une
-traînée de lianes pendantes. Un beau bassin évasé la retient un instant
-au pied du mont, puis la dégorge en ruisseau dans la fondrière.</p>
-
-<p>Ces eaux des montagnes ne ressemblent pas à celles des plaines; rien ne
-les souille; elles n’ont jamais pour lit que le sable et la pierre nue.
-Si profondes qu’elles soient, on peut compter leurs cailloux bleus;
-elles sont transparentes comme l’air. Un fleuve n’a d’autre diversité
-que celle de ses rives; son cours régulier, sa masse donnent toujours la
-même sensation: au contraire, le Gave est un spectacle toujours
-changeant; le visage humain n’a pas d’expressions plus marquées et plus
-différentes. Quand l’eau dort sous les roches, verte et profonde, ses
-yeux d’émeraude ont le regard perfide d’une naïade qui fascinerait le
-passant pour le noyer; puis, la folle qu’elle est, bondit en aveugle<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> à
-travers les roches, bouleverse son lit, se soulève en tempête d’écume,
-se brise impuissante et furieuse contre le bloc qui l’a vaincue. Trois
-pas plus loin, elle s’apaise et vient frétiller capricieusement près du
-bord en remous changeants, diaprée de bandes claires et sombres, se
-tordant comme une couleuvre voluptueuse. Quand la roche de son lit est
-large et polie, elle s’y étale, veinée de rose et d’azur, souriante,
-offrant sa glace unie à toute la lumière du soleil. Sur les herbes
-courbées, elle file silencieuse en lignes droites et tendues comme un
-faisceau de joncs, avec l’élan et la vélocité d’une truite poursuivie.
-Lorsqu’elle tombe en face du soleil, on voit les couleurs de
-l’arc-en-ciel trembler dans ses filets de cristal, s’évanouir,
-reparaître, ouvrage aérien, sylphe de lumière, auprès duquel une aile
-d’abeille paraît grossière, et que les doigts des fées n’égaleraient
-pas. De loin, le Gave entier n’est qu’un orage de chutes argentées,
-coupées de nappes bleues, splendides. Jeunesse fougueuse et joyeuse,
-inutile et poétique; demain cette eau troublée recevra les égouts des
-villes, et les quais de pierre emprisonneront son cours pour le régler.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Au fond d’une gorge glaciale roule la cascade de Larresecq. Celle-là ne
-vaut pas sa renommée: c’est<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> une sorte d’escalier écroulé sur lequel
-dégringole gauchement un ruisseau sali, perdu dans les pierres et la
-terre mouvante, mais, pour y arriver, on passe auprès d’une profonde
-rainure escarpée, où le torrent roule engouffré dans les cavernes qu’il
-a creusées, obstrué de troncs d’arbres qu’il déchire. Au-dessus de lui,
-des chênes magnifiques se rejoignent en arcades; les arbrisseaux vont
-tremper leurs racines jusque dans l’eau bouillonnante. Le soleil ne
-pénètre pas dans cette noire ravine; le Gave y perce sa route, invisible
-et glacé. A l’issue par laquelle il débouche, vous entendez sa clameur
-rauque; il se débat étranglé entre les roches: vous diriez l’agonie d’un
-taureau.</p>
-
-<p>Cette vallée est très-retirée et très-solitaire; elle n’a point de
-culture; on n’y rencontre ni voyageurs ni pâtres; on ne voit que trois
-ou quatre vaches occupées dans un coin à brouter l’herbe. D’autres
-gorges, sur les flancs de la route et dans la montagne de Gourzy, sont
-encore plus sauvages. On y distingue à peine la trace effacée d’un
-ancien sentier. Y a-t-il quelque chose de plus doux que la certitude
-d’être seul&nbsp;? Si vous êtes dans un site célèbre, vous craignez toujours
-de voir arriver une cavalcade; les cris des guides, l’admiration à haute
-voix, le tracas des chevaux qu’on attache, des provisions qu’on déballe,
-des réflexions qu’on étale, dérangent votre sensation naissante; la
-civilisation<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> vous ressaisit. Mais ici, quelle sécurité et quel silence&nbsp;!
-aucun objet ne rappelle l’homme; le paysage est le même qu’il y a six
-mille ans: l’herbe y pousse inutile et libre comme aux premiers jours;
-point d’oiseaux sur les branches; parfois seulement on entend le cri
-lointain d’un épervier qui plane. Çà et là le pan d’un grand roc
-saillant découpe une ombre noire sur la plaine unie des arbres: c’est le
-désert vierge dans sa beauté sévère. L’âme croit retrouver d’anciens
-amis inconnus; les formes et les couleurs ont avec elle une harmonie
-secrète; quand elle les rencontre pures et qu’elle en jouit sans mélange
-d’autres pensées, il lui semble qu’elle rentre dans son fond le plus
-intime et le plus calme. Cette sensation simple, après l’agitation de
-nos pensées ordinaires, est comme le doux murmure d’une harpe éolienne
-après le bruit confus d’un bal.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>En descendant le Valentin, sur le versant de la Montagne Verte, j’ai
-trouvé les paysages moins austères. On arrive sur la rive droite du Gave
-d’Ossau. Un joli ruisseau descend de la montagne, encaissé entre deux
-murs de pierres roulées qui s’empourprent de pavots et de mauves
-sauvages. On gouverne sa chute pour mettre en mouvement des rangées de
-scies qui vont et viennent incessamment<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span> sur les blocs de marbre. Une
-grande fille en haillons, pieds nus, puise avec une cuiller du sable
-délayé dans l’eau, pour arroser la machine; avec ce sable, la lame de
-fer use le bloc. Un sentier suit la rive, bordé de maisons, de champs de
-maïs et de gros chênes; de l’autre côté s’étend une grève desséchée, où
-les enfants barbotent auprès des porcs qui dorment dans le sable; des
-flottes de canards se balancent sur les eaux claires aux ondulations du
-courant: c’est la campagne et la culture après la solitude et le désert.
-Le sentier tournoie dans un plant d’oseraies et de saules; ces longues
-tiges ondoyantes amies des fleuves, ces feuillages pâles qui pendent,
-ont une grâce infinie pour des yeux accoutumés au vert vigoureux des
-montagnes. On rencontre sur la droite de petites routes pierreuses qui
-mènent aux hameaux épars sur les pentes. Là les maisons s’adossent au
-mont, les unes au-dessus des autres, assises par gradins comme pour
-regarder dans la vallée. A midi, les gens sont dehors; chaque porte est
-fermée, seules dans le village, trois ou quatre vieilles femmes étendent
-du grain sur la roche unie qui fait l’esplanade ou la rue. Rien de plus
-singulier que cette longue dalle naturelle sous un tapis de grains
-dorés. L’église, étroite et sombre, s’élève ordinairement sur un préau
-en terrasse qu’entoure un petit mur; le clocher est une tour blanche
-carrée, avec un clocheton d’ardoises. On lit<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> sous le porche des
-épitaphes sculptées dans la pierre: ce sont pour la plupart des noms de
-malades, morts aux Eaux-Bonnes; j’y ai vu ceux de deux frères. Mourir si
-loin et seuls&nbsp;! Ces paroles de tendresse gravées sur une tombe font peine
-à voir: ce soleil est si doux&nbsp;! cette vallée si belle&nbsp;! il semble qu’on y
-respire la santé dans l’air; on souhaite de vivre; on veut, comme dit le
-vieux poëte, «&nbsp;se réjouir longtemps de sa force et de sa jeunesse.&nbsp;» On a
-pris l’amour de la vie avec l’amour de la lumière. Combien de fois, sous
-le ciel nébuleux du Nord, formons-nous un pareil désir&nbsp;?</p>
-
-<p>En tournant la montagne, on entre dans un bois de chênes qui monte sur
-un des versants. Ces hautes futaies espacées donnent à midi de l’ombre
-sans fraîcheur. Tout en haut, entre les troncs, brille un pan de ciel
-bleu; l’ombre et la lumière se coupent sur la mousse grise comme des
-dessins de soieries sur un fond de velours. Un air épais et chaud monte
-aux joues, chargé d’émanations végétales; il remplit la poitrine et
-enivre comme le vin. Le chant monotone de grillons et de sauterelles,
-sort des blés et des prairies, de la plaine et de la montagne; on sent
-que des légions vivantes s’agitent entre les bruyères et sous les
-chaumes; et dans les veines, où le sang fermente, court une vague
-sensation de bien-être, état incertain entre le sommeil et le rêve, qui
-replonge l’âme dans la vie animale et qui étouffe<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> la pensée sous les
-sourdes impressions des sens. On se couche et on se laisse vivre; on ne
-sent point les heures passer, on jouit du moment présent sans plus
-songer au passé ni à l’avenir; on regarde les branches menues des
-mousses, les épis grisâtres des graminées penchées, les longs rubans des
-herbes luisantes; on suit la marche d’un insecte qui essaye de franchir
-un fourré de gazon, et qui monte et descend dans le labyrinthe des
-tiges. Pourquoi ne pas avouer qu’on redevient enfant et qu’on s’amuse du
-plus petit spectacle&nbsp;? La campagne est-elle autre chose qu’un moyen de
-revenir au premier âge, de retrouver cette faculté d’être heureux, cet
-état d’attention profonde, cette indifférence à tout ce qui n’est pas
-plaisir et sensation présente, cette joie facile, source pleine prête à
-déborder au moindre choc&nbsp;? J’ai passé une heure auprès d’un escadron de
-fourmis qui traînaient le corps d’une grosse mouche le long d’une
-pierre. Il s’agissait de démembrer le vaincu: à chaque patte, une petite
-ouvrière en corset noir tirait et travaillait de toute sa force; les
-autres tenaient le corps en place. Je n’ai jamais vu d’efforts plus
-terribles; quelquefois la proie roulait jusqu’en bas, il fallait tout
-recommencer. A la fin, de guerre lasse, faute de pouvoir découper et
-emporter la proie, on se résigna à la manger sur place.<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span></p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>On vante la vue qu’on a sur le mont Gourzy; le voyageur est averti qu’il
-apercevra toute la plaine du Béarn jusqu’à Pau. Je suis forcé d’en
-croire le guide-manuel sur parole; j’ai trouvé les nuages au sommet et
-n’ai rien vu que le brouillard. Au bout de la forêt qui couvre la
-première pente, gisaient des arbres énormes, demi-pourris, déjà blanchis
-de mousse. Des cadavres de pins desséchés restaient debout; mais leur
-pyramide de branches montrait un pan fracassé. De vieux chênes brisés à
-hauteur d’homme couronnaient leur blessure de champignons moites et de
-fraises rouges. A voir le sol jonché, on eût dit un champ de bataille
-ravagé par les boulets: ce sont les pâtres qui, pour s’amuser, mettent
-le feu aux arbres.</p>
-
-<p>Mon voisin le touriste me dit le lendemain que je n’avais pas perdu
-grand’chose, et me fit une dissertation contre les points de vue de
-montagnes. Il est voyageur intrépide, grand amateur de peinture, du
-reste fort bizarre et habitué à ne croire que lui-même, passionné
-raisonneur, violent dans ses opinions et fécond en paradoxes. C’est un
-singulier homme; à cinquante ans environ, il est aussi vif que s’il en
-avait vingt. Il est sec, nerveux, toujours bien portant et alerte, les
-jambes en mouvement,<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> la tête en ébullition pour quelque idée qui vient
-de pousser en sa cervelle, et qui pendant deux jours lui paraîtra la
-plus belle du monde. Il va de l’avant et toujours à cent pas au delà des
-autres, cherchant le vrai en téméraire, jusqu’à aimer le danger,
-trouvant du plaisir à être contredit et à contredire, quelquefois trompé
-par cet esprit militant et aventurier. Il n’a rien qui le gêne; point de
-femme, d’enfants, de place, ni d’ambition. Je l’aime, quoique excessif,
-parce qu’il est sincère; peu à peu il m’a conté sa vie, et j’ai vu ses
-goûts; il s’appelle Paul, et s’est trouvé sans parents à vingt ans, avec
-douze mille francs de rente. Expérience faite de lui-même et du monde,
-il a jugé qu’un métier, une place ou un ménage l’ennuieraient, et il est
-resté libre. Il a éprouvé que les divertissements ne le divertissaient
-point, et a planté là les plaisirs; il dit que les soupers donnent mal à
-la tête, que le jeu donne mal aux nerfs, qu’une maîtresse honnête
-assujettit, qu’une maîtresse payée dégoûte. Il s’est mis à voyager et à
-lire. «&nbsp;C’est de l’eau claire, si vous voulez, dit-il; mais cela vaut
-mieux que votre vin frelaté: du moins, cela vaut mieux pour mon
-estomac.&nbsp;» Au reste, il se trouve bien de son régime, et prétend que les
-goûts comme le sien croissent avec l’âge, qu’en somme le sens le plus
-sensible, le plus capable de plaisirs nouveaux et divers, c’est le
-cerveau. Il avoue qu’il est gourmet en ma<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span>tière d’idées, un peu égoïste,
-et qu’il regarde le monde en simple spectateur, comme un théâtre de
-marionnettes. Je lui accorde qu’il est bon diable au fond, ordinairement
-de belle humeur, prenant soin de ne point marcher sur les pieds des
-autres, quelquefois propre à les égayer, et du moins ayant l’habitude de
-rester honnêtement et tranquillement dans son coin. Nous avons
-philosophé à l’infini l’un avec l’autre ou l’un contre l’autre; passez
-les pages qui suivent, si vous n’aimez pas les dissertations.</p>
-
-<p>Il ne pouvait souffrir qu’on allât sur une montagne pour regarder la
-plaine.</p>
-
-<p>«&nbsp;On ne sait pas ce qu’on fait, disait-il. C’est un contre-sens de
-perspective. C’est détruire le paysage pour en mieux jouir. A cette
-distance il n’y a ni couleurs ni formes. Les hauteurs sont des
-taupinées, les villages des taches, les rivières des lignes tracées à la
-plume. Les objets sont noyés dans une teinte grisâtre; l’opposition des
-lumières et des ombres s’efface; tout se rapetisse; vous démêlez une
-multitude d’objets imperceptibles: c’est le monde de Lilliput. Et
-là-dessus vous criez au grandiose&nbsp;! Est-ce qu’un peintre s’est jamais
-avisé d’escalader une hauteur pour copier les vingt lieues de terrain
-qu’on y découvre&nbsp;? Bon pour un arpenteur. Les bassins, les routes, les
-cultures se voient de là comme dans un atlas. Vous allez donc chercher
-une<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span> carte de géographie&nbsp;? Un paysage est un tableau; il faut se mettre
-au point de vue. Mais non; on chiffre la beauté en mathématicien; on
-calcule que mille pieds d’élévation la rendront mille fois plus belle.
-Opération admirable, dont le seul défaut est d’être ridicule et de
-conduire par beaucoup de fatigue à beaucoup d’ennui.</p>
-
-<p>&mdash;Mais les touristes, une fois au sommet, sont ravis d’enthousiasme.</p>
-
-<p>&mdash;Par poltronnerie, de peur d’être accusés de sécheresse et de passer
-pour prosaïques; tout le monde aujourd’hui a l’âme sublime, et une âme
-sublime est condamnée aux cris d’admiration. Il y a encore des esprits
-moutons, qui admirent sur parole et s’échauffent par imitation. «&nbsp;Mon
-voisin dit que cela est beau, le livre est du même avis; j’ai payé pour
-monter, je dois être ravi: donc je le suis.&nbsp;» J’étais un jour sur une
-montagne avec une famille à qui le guide montrait une ligne bleuâtre
-indistincte en disant: «&nbsp;Voilà Toulouse&nbsp;!&nbsp;» Le père, les yeux brillants,
-répétait aux fils: «&nbsp;Voilà Toulouse&nbsp;!&nbsp;» Ceux-ci, voyant cette joie,
-criaient avec transport: «&nbsp;Voilà Toulouse&nbsp;!&nbsp;» Ils apprenaient à sentir le
-beau, comme on apprend à saluer, par tradition de famille. C’est ainsi
-qu’on forme des artistes, et que les grands aspects de la nature
-impriment pour jamais dans l’âme de solennelles émotions.</p>
-
-<p>&mdash;Donc une ascension est une faute de goût&nbsp;?<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Point du tout; si de là-haut la plaine est laide, les montagnes sont
-belles; et même elles ne sont belles que de là-haut. Quand vous êtes
-dans une vallée, elles vous écrasent; vous ne pouvez les embrasser, vous
-n’en voyez qu’un pan, vous ne sauriez apprécier leur hauteur ni leur
-grosseur. Mille pieds et dix mille pieds sont pour vous la même chose;
-le spectateur est comme une fourmi dans un puits; l’éloignement tout à
-l’heure effaçait la beauté; la proximité maintenant supprime la
-grandeur. Au contraire, du haut d’un pic, les monts se proportionnent à
-nos organes, l’œil tourne autour des croupes et saisit leur ensemble;
-notre esprit les comprend, parce que notre corps les domine. Allez à
-Saint-Sauveur, à Baréges; vous verrez que ces masses monstrueuses ont
-une physionomie aussi expressive et représentent une idée aussi précise
-qu’un arbre ou un animal. Ici vous n’avez trouvé que de jolis détails;
-l’ensemble est ennuyeux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous parlez de ce pays comme un malade de son médecin. Qu’avez-vous
-donc à dire contre ces montagnes&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Elles n’ont pas de caractère marqué; elles n’ont ni l’austérité des
-pics chauves ni les gracieuses rondeurs des collines boisées. Ces
-lambeaux de verdure grisâtre, ce mauvais manteau de buis rabougri percé
-par les os saillants du roc, ces plaques éparses de mousses jaunâtres,
-ressemblent à des<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> haillons; je veux qu’on soit nu ou vêtu, je n’aime
-pas les déguenillés. Les formes mêmes manquent de grandeur, les vallées
-ne sont ni abruptes, ni riantes; je ne trouve point les murs à pic, les
-larges glaciers, les entassements de cimes pelées et déchiquetées que
-l’on voit plus loin. Ce pays n’est assez avant ni dans la plaine ni dans
-la montagne; il faudrait l’avancer ou le reculer.</p>
-
-<p>&mdash;Vous donnez des conseils à la nature.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi non&nbsp;? Elle a comme une autre ses incertitudes et ses
-disparates. Elle n’est pas un Dieu, mais un artiste que son génie
-soulève aujourd’hui et laisse retomber demain. Pour qu’un paysage soit
-beau, il faut que toutes ses parties impriment une idée commune et
-concourent à produire une même sensation. S’il dément ici ce qu’il dit
-là-bas, il se détruit lui-même, et le spectateur n’a plus devant soi
-qu’un amas d’objets vides de sens. Que ces objets soient grossiers,
-sales, vulgaires, peu importe; pourvu qu’ils composent un tout par leur
-harmonie et qu’ils s’accordent pour faire sur nous une impression
-unique, nous sommes contents.</p>
-
-<p>&mdash;De sorte qu’une basse-cour, une baraque vermoulue, une triste plaine
-sèche, peuvent être aussi belles que la plus sublime montagne&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement. Vous connaissez les prairies des peintres flamands, si
-plates; on ne se lasse pas de les regarder. Prenez quelque chose de plus
-tri<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span>vial encore, un intérieur de Van Ostade; un vieux bonhomme aiguise
-un couperet dans un coin, la mère emmaillotte son nourrisson, trois ou
-quatre marmots roulent parmi les outils, les chaudrons et les bancs; une
-file de jambons s’échelonne dans la cheminée, et le grand vieux lit
-s’étale au fond sous des rideaux rouges. Quoi de plus ordinaire&nbsp;? Mais
-toutes ces bonnes gens ont un air de contentement paisible; les bambins
-sont chaudement et à l’aise dans des culottes trop larges, antiquités
-luisantes transmises de génération en génération. Il faut des habitudes
-de sécurité et d’abondance, pour que le ménage éparpillé gise ainsi
-pêle-mêle à terre; il faut que ce bien-être dure de père en fils, pour
-que les meubles aient pris cette couleur sombre et que toutes les
-teintes soient d’accord. Il n’est pas un objet qui n’indique le
-laisser-aller de la vie facile, la bonne humeur uniforme. Si cette
-convenance mutuelle des parties est la marque d’une belle peinture,
-pourquoi pas d’une belle nature&nbsp;? Réel ou figuré, l’objet est le même; je
-blâme ou je loue l’un du même droit que l’autre, parce que la pratique
-ou la violation des mêmes règles produit en moi la même jouissance ou le
-même déplaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Alors les montagnes peuvent avoir une autre beauté que le grandiose&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, puisque parfois elles ont une autre expression. Voyez cette
-petite chaîne isolée, contre<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> laquelle s’appuient les Thermes: personne
-n’y monte; elle n’a ni grands arbres, ni roches nues, ni points de vue.
-Eh bien, hier j’y ai ressenti un vrai plaisir; on suit l’âpre échine de
-la montagne sous la maigre couche de terre qu’elle bosselle de ses
-vertèbres; le gazon pauvre et dru, battu du vent, brûlé du soleil, forme
-un tapis serré de fils tenaces; les mousses demi-séchées, les bruyères
-noueuses, enfoncent leurs tiges résistantes entre les fentes du roc; les
-sapins rabougris rampent en tordant leurs tiges horizontales. De toutes
-ces plantes montagnardes sort une odeur aromatique et pénétrante,
-concentrée et exprimée par la chaleur. On sent qu’elles luttent
-éternellement contre un sol stérile, contre un vent sec, contre une
-pluie de rayons de feu, ramassées sur elles-mêmes, endurcies aux
-intempéries, obstinées à vivre. Cette expression est l’âme du paysage;
-or, autant d’expressions diverses, autant de beautés différentes, autant
-de passions remuées. Le plaisir consiste à voir cette âme. Si vous ne la
-démêlez pas ou qu’elle manque, une montagne vous fera justement l’effet
-d’un gros tas de cailloux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous jetez la pierre aux touristes; demain, dans la gorge des
-Eaux-Chaudes, j’éprouverai si votre raisonnement a raison.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span></p>
-
-<h3><a name="EAUX-CHAUDES" id="EAUX-CHAUDES"></a>EAUX-CHAUDES</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Au nord de la vallée d’Ossau est une fente; c’est le chemin des
-Eaux-Chaudes. Pour l’ouvrir on a fait sauter tout un pan de montagne; le
-vent s’engouffre dans ce froid défilé; l’entaille perpendiculaire, d’une
-noire couleur ferrugineuse, dresse sa masse formidable comme pour
-écraser le passant; sur la muraille de roches qui fait face, des arbres
-tortueux se perchent en étages, et leurs panaches clair-semés flottent
-bizarrement entre les saillies rougeâtres. La route surplombe le Gave
-qui tournoie à cinq cents pieds plus bas. C’est lui qui a creusé cette
-prodigieuse rainure; il s’y est repris à plusieurs fois et pendant des
-siècles; deux étages de niches énormes arrondies marquent l’abaissement
-de son lit et les âges de son labeur; le jour paraît s’assombrir quand
-on entre; on ne voit plus sur sa tête qu’une bande de ciel.<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<p>Sur la droite, une file de cônes gigantesques monte en relief sur
-l’ardent azur; leurs ventres s’écrasent les uns contre les autres, et
-débordent en bosselures; mais leurs hautes aiguilles s’élancent d’un
-jet, avec un essor gigantesque, vers la coupole sublime d’où ruisselle
-le jour. La lumière d’août s’abat sur les escarpements de pierre, sur
-les parois crevées, où la roche scintille niellée et damasquinée comme
-une cuirasse d’orient. Quelques mousses y ont incrusté leur lèpre; des
-tiges de buis séchées pendillent misérablement dans les fentes; mais
-elles disparaissent dans cette nudité héroïque: les colosses roux ou
-noirâtres s’étalent seuls triomphalement dans la splendeur du ciel.</p>
-
-<p>Entre deux tours cannelées de granit s’allonge le petit village des
-Eaux-Chaudes. Qui songe ici à ce village&nbsp;? Toute pensée est prise par les
-montagnes. La chaîne orientale, subitement tranchée, descend à pic comme
-le mur d’une citadelle; au sommet, à mille pieds de la route, des
-esplanades développent leurs forêts et leurs prairies, couronne verte et
-humide, d’où par centaines suintent les cascades. Elles serpentent
-éparpillées, floconneuses, comme des colliers de perles égrenées, sur la
-poitrine de la montagne, baignant les pieds des chênes lustrés, noyant
-les blocs de leur tempête, puis viennent s’étendre dans les longues
-couches où le roc nu les endort.<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span></p>
-
-<p>Ce mur de granit s’abaisse; tout d’un coup à l’orient s’ouvre un
-amphithéâtre de forêts. De tous côtés, à perte de vue, les montagnes en
-sont chargées jusqu’à la cime; plusieurs montent toutes noires, au cœur
-de la lumière, et hérissent leur frange d’arbres sur le jour blanc. La
-charmante coupe de verdure arrondit sa bordure dorée, puis se creuse,
-regorgeant de bouleaux et de chênes, avec les teintes changeantes et
-tendres qu’adoucit encore la vapeur du matin. Point de hameau, de fumée,
-de culture; c’est un nid riant et sauvage, pareil sans doute à la vallée
-qui reçut le premier homme au plus beau jour et au plus heureux
-printemps de l’univers.</p>
-
-<p>La route tourne et tout change. La vieille bande des monts séchés
-reparaît menaçante. Un d’eux, à l’occident, croule fracassé comme par le
-marteau d’un cyclope. Il est jonché de blocs carrés, noires vertèbres
-arrachées de son échine; la tête manque, et ses ossements monstrueux,
-froissés pêle-mêle, échelonnés jusqu’au Gave, annoncent quelque défaite
-antique. Un autre en face allonge, d’un air morne, son dos pelé long
-d’une lieue; on a beau avancer, changer de vue, il est toujours là,
-énorme et terne. Son granit décharné ne souffre ni un arbre ni une tache
-de verdure; seules quelques flaques de neige blanchissent les creux de
-ses côtes, et sa croupe monotone tourne lugubrement, écrasant de son
-bastion la moitié du ciel.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-143.jpg">
-<img src="images/illu-143.jpg" width="600" height="387" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Eaux-Chaudes. (<a href="#page_116">Page 116.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span></p>
-
-<p>Gabas est un hameau dans une maigre plaine. Le torrent y gronde sous des
-glaciers, parmi des troncs brisés; il descend engouffré de
-l’escarpement, entre des colonnades de pins, habitants muets de la
-gorge. Ce silence et cette roide attitude font contraste avec les sauts
-désespérés de l’eau neigeuse. Il y fait froid, tout y est triste;
-seulement, à l’horizon, on aperçoit le pic du Midi, splendide, qui lève
-ses deux pieux ébréchés, d’un gris fauve, au milieu du jour serein.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Malgré moi j’ai songé ici aux Dieux antiques, fils de la Grèce, images
-de leur patrie. Ils sont nés en pays semblables, et renaissent ici en
-nous-mêmes, avec les sentiments qui les ont faits.</p>
-
-<p>J’imagine des pâtres oisifs et curieux, à l’âme enfantine et nouvelle,
-non encore occupée par l’autorité d’une civilisation voisine et d’un
-dogme établi, actifs, hardis, naturellement poëtes. Ils rêvent, et à
-quoi, sinon aux êtres énormes qui, toute la journée, assiégent leurs
-yeux&nbsp;? Comme ces têtes déchiquetées, ces corps bosselés, entassés, ces
-épaules tordues, sont bizarres&nbsp;! Quels monstres inconnus, quelle race
-déformée et morne, en dehors de l’humanité&nbsp;? Par quel horrible
-accouchement la terre les a-t-elle soulevés hors de ses entrailles, et<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span>
-quels combats leurs têtes foudroyées ont-elles soutenus dans les nuages
-et les éclairs&nbsp;? Aujourd’hui encore ils menacent; seuls les aigles et les
-vautours sont bienvenus à sonder leurs profondeurs. Ils n’aiment pas
-l’homme; leurs blocs sont prêts à rouler sur lui, quand il viole leur
-solitude. D’un frisson, ils abattent sur ses moissons une marée de
-roches; ils n’ont qu’à ramasser un orage pour le noyer comme une fourmi.
-Comme leur visage est changeant, mais toujours redoutable&nbsp;! Quels éclairs
-jettent leurs cimes entre les brouillards qui rampent&nbsp;! Cet éclair
-trouble comme le regard de quelque dieu tyrannique, subitement entrevu,
-puis caché. Quelques-uns dans de noires fondrières, pleurent, et leurs
-larmes dégouttent sur leurs vieilles joues avec un sanglot sourd, parmi
-les pins qui bruissent et chuchottent lugubrement, comme s’ils
-compatissaient à ce deuil éternel. D’autres, assis en cercle, trempent
-leurs pieds dans des lacs qui ont la couleur de l’acier et que nul vent
-ne ride; ils se complaisent dans ce calme, et contemplent leur casque
-d’argent dans l’eau virginale. Qu’ils sont mystérieux la nuit, et
-quelles pensées méchantes ils roulent l’hiver, enveloppés dans leur
-suaire de neige&nbsp;! Mais au grand jour et dans l’été, de quel élan et dans
-quelle gloire leur front monte au plus haut de l’air sublime, dans les
-pures régions rayonnantes, dans la lumière, dans leur patrie. Tout<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span>
-monstrueux et blessés qu’ils soient, ils sont encore les dieux de la
-terre, et ils ont voulu être les dieux du ciel.</p>
-
-<p>Mais voici qu’une seconde race apparaît, aimable, presque humaine, le
-chœur des nymphes, êtres fuyants et liquides, filles des colosses
-difformes. Comment les ont-ils engendrées&nbsp;? Nul ne le sait; la naissance
-des dieux, toute mystérieuse, échappe aux regards mortels. Quelques-uns
-disent qu’on a vu leur première perle suinter d’une herbe, ou d’une
-crevasse sous les glaciers, dans les hauteurs. Mais elles ont habité
-longtemps les entrailles paternelles; les unes, brûlantes, gardent le
-souvenir de la fournaise intérieure qu’elles ont vu bouillonner, et qui
-de temps en temps fait encore frémir le sol; les autres, glacées, ont
-traversé l’hiver éternel qui blanchit les cimes. Toutes au premier
-instant gardent la fougue de leur race; échevelées, hurlantes, en
-délire, elles se froissent aux rocs, elles fendent les vallées, elles
-emportent les arbres, elles se souillent et se débattent. Quelle fureur
-de jeunes filles et de bacchantes&nbsp;? Mais, arrivées dans les couches
-lisses que la roche arrondie leur étale, elles sourient, ou s’endorment,
-ou jouent. Leurs yeux profonds, d’éméraude humide, ont des éclairs. Leur
-corps se ploie, puis se redresse; dans la fumée du matin, aux subites
-descentes, leur eau se gonfle, satinée et molle, comme un sein de femme.
-Avec<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> quelle tendresse, de quels frémissements mignons et sauvages elles
-caressent les fleurs inclinées, les pousses de thym odorant qui
-croissent sur leurs bords entre deux arêtes de roche&nbsp;? Puis d’un caprice
-soudain elles plongent, et crient, et se tordent, engouffrées dans une
-caverne, avec l’entêtement et la folie d’un enfant. Quelle joie de
-s’étendre ainsi au soleil&nbsp;! Quelle gaieté étrange, ou quelle sérénité
-divine, dans ce flot transparent qui rit ou tournoie&nbsp;! Ni les yeux, ni
-les diamants n’ont cette clarté changeante, ces reflets glauques et
-passionnés, ces frissons intérieurs de volupté ou d’inquiétude; toutes
-femmes qu’elles sont, elles sont bien déesses. Sans une puissance
-surhumaine, auraient-elles pu, de leur eau molle, user ces durs rochers,
-percer ces barrières inexpugnables&nbsp;? Et par quelle vertu secrète
-savent-elles, innocentes d’aspect, tantôt tordre et tuer celui qui les
-boit, tantôt guérir l’infirme et le malade&nbsp;? Elles haïssent l’un, elles
-aiment l’autre, et, comme leurs pères, donnent à volonté la vie ou la
-mort.</p>
-
-<p>Ce sont là les poésies du monde païen, des peuples enfants; chacun ainsi
-se fit la sienne, à l’aurore des choses, au premier éveil de
-l’imagination et de la conscience, longtemps avant l’âge où la réflexion
-institua des cultes définitifs et des dogmes raisonnés. Entre ces songes
-éclos au matin du monde, les seuls que j’aime sont ceux d’Ionie.<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span>
-Là-dessus Paul s’est fâché et m’a appelé classique: «&nbsp;Voilà comme vous
-êtes tous&nbsp;! vous faites un pas dans une idée, et vous vous arrêtez en
-poltrons. Avancez donc; il y a cent olympes en Égypte, en Islande, dans
-l’Inde. Chacun de ces paysages est une face de la nature; chacun de ces
-dieux est une des formes par lesquelles l’homme a exprimé son idée de la
-nature. Admirez le dieu au même titre que le paysage; l’oignon d’Égypte
-vaut le Jupiter olympien.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est trop fort, et je vous prends au mot; vous allez prouver votre
-dire, et tirer un dieu de votre oignon.</p>
-
-<p>&mdash;A l’instant même; mais commencez par vous transporter en Égypte, avant
-l’arrivée des guerriers et des prêtres, sur le limon du fleuve, parmi
-des sauvages demi-nus dans la bourbe, demi-noyés dans l’eau, demi-brûlés
-par le soleil. Quel aspect que celui de cette grande plage noire,
-fumante sous la chaleur, où les crocodiles et les poissons qui
-grouillent clapotent dans les flaques d’eau&nbsp;! Des légions de moustiques
-bourdonnent; les plantes aux larges feuilles se lèvent et s’entrelacent;
-la terre fermente et enfante; un vertige monte au cerveau avec les
-lourdes exhalaisons, et l’homme troublé frémit en sentant courir dans
-l’air et dans ses membres la vertu génératrice par laquelle tout pullule
-et verdit. Il n’y avait rien l’an passé sur ce li<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span>mon; quel changement
-étrange&nbsp;! Il en sort un grand roseau droit, aux lanières luisantes, le
-corps gonflé de suc, plongeant dans la vase; tous les jours il enfle et
-change: verdoyant d’abord, il devient roux, comme le soleil dans les
-vapeurs. Incessamment ce fils de la vase en aspire le suc et la force;
-la terre le couve et y dépose toute sa vertu. Maintenant, le voilà qui
-de lui-même se soulève à demi, puis tout entier, et chauffe au soleil
-son ventre écailleux plein d’un sang âcre; ce sang pétille, si abondant
-qu’il crève la triple peau et suinte par la blessure. Quelle vie
-étrange&nbsp;! et par quel miracle la pointe du sommet devient-elle un panache
-et un parasol&nbsp;? Les premiers qui l’ont cueilli ont pleuré, comme si
-quelque venin avait brûlé leurs yeux; mais l’hiver, quand le poisson
-manque, il réjouit celui qui le rencontre. Ses énormes globes entassés
-ne sont-ils pas les cent mamelles de la grande nourrice, la terre&nbsp;?
-D’autres reparaissent chaque fois que l’eau se retire; il y a quelque
-puissance divine cachée sous ces écailles. Qu’il ne manque jamais de
-renaître&nbsp;! Le crocodile est dieu, puisqu’il nous dévore; l’ichneumon est
-dieu, puisqu’il nous sauve; l’oignon est dieu, puisqu’il nous nourrit.</p>
-
-<p>&mdash;L’oignon est dieu, et Paul est son prophète; vous en aurez ce soir, à
-la sauce blanche. Mais, cher ami, vous me faites peur; vous rayez d’un
-trait trois mille ans d’histoire. Vous mettez tout de ni<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span>veau, races
-d’artistes et races de visionnaires, peuplades sauvages et nations
-civilisées. J’aime le crocodile et l’oignon, mais j’aime mieux Jupiter
-et Diane. Les Grecs ont inventé les arts et les sciences; les Égyptiens
-n’ont laissé que des tas de moellons. Un bloc de granit ne vaut ni
-Aristote ni Homère. Ceux-là sont les premiers partout, qui, ayant
-raisonné clairement, ont conçu la justice et fait la science. Puis, si
-mauvais que soit notre temps, il l’emporte sur beaucoup d’autres. Vos
-grotesques et vos hallucinations orientales sont belles, mais de loin;
-je veux bien les contempler, non les subir. Aujourd’hui la poésie nous
-manque, soit; mais nous sentons la poésie des autres. Si notre musée est
-pauvre, nous avons les musées de tous les âges et de toutes les nations.
-Savez-vous ce que je tire de vos théories&nbsp;? Elles m’épargneront quatre
-francs trois fois par mois; j’y trouverai des féeries sans sortir de ma
-chambre, et je n’aurai plus besoin d’aller à l’Opéra.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span></p>
-
-<h3><a name="LES_HABITANTS" id="LES_HABITANTS"></a>LES HABITANTS</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Le 8 août, dès neuf heures du matin, on entendait à une demi-lieue des
-Eaux-Bonnes le son aigu d’un flageolet, et les baigneurs se mettaient en
-marche pour Aas. On y va par un chemin étroit taillé dans la montagne
-Verte, sur lequel se penchent des tiges de lavande et des bouquets de
-fleurs sauvages. Nous entrâmes dans une rue large de six pieds: c’est la
-grande rue. Des enfants en bonnet écarlate, étonnés de leur
-magnificence, se tenaient roides sur les portes et nous regardaient avec
-une admiration muette. La place publique est auprès du lavoir, grande
-comme une petite chambre: c’est là qu’on danse. On y avait posé deux
-tonneaux, sur les tonneaux deux planches, sur les planches deux chaises,
-sur les chaises deux musiciens, le tout surmonté de deux beaux
-parapluies bleus faisant parasols; car le soleil était de plomb, et il
-n’y avait pas un arbre.<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p>
-
-<p>Ce tableau était fort joli et original. Sous le toit du lavoir, de
-vieilles femmes appuyées aux piliers causaient en groupe; un flot clair
-sortait et ruisselait dans la rigole ardoisée; trois petits enfants,
-debout, ouvraient de grands yeux curieux et immobiles. Dans le sentier,
-les jeunes gens s’exerçaient à jeter la barre. Au-dessus de l’esplanade,
-sur des pointes de roc qui faisaient gradins, les femmes regardaient la
-danse en costume de fête: grand capuchon écarlate, corsage brodé,
-argenté, à fleurs de soie violette; châle jaune, à franges pendantes;
-jupe noire plissée, serrée au corps; guêtres de laine blanche. Ces
-fortes couleurs, le rouge prodigué, les reflets de la soie sous une
-lumière éblouissante, mettaient la joie au cœur. Autour des deux
-tonneaux tournoyait une ronde d’un mouvement souple, cadencé, sur un air
-monotone et bizarre, terminé par une note fausse, aiguë, d’un effet
-saisissant. Un jeune homme en veste de laine, en culotte courte,
-conduisait la bande; les jeunes filles allaient gravement, sans parler
-ni rire; leurs petites sœurs, au bout de la file, essayaient le pas à
-grand’peine, et la rangée de capulets de pourpre ondulait lentement
-comme une couronne de pivoines. De temps en temps le chef de la danse
-bondissait brusquement avec un cri sauvage, et l’on se rappelait qu’on
-était dans la patrie des ours, en plein pays de montagnes.<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span></p>
-
-<p>Paul était là sous son parapluie, l’air ravi; sa grande barbe
-frétillait. S’il eût pu, il eût suivi la danse.</p>
-
-<p>«&nbsp;Avais-je raison&nbsp;? Y a-t-il une chose ici qui ne soit d’accord avec le
-reste, et dont le soleil, le climat, le sol, ne rendent raison&nbsp;? Ces gens
-sont poëtes. Pour avoir inventé ces habits splendides, il faut qu’ils
-aient été amoureux de la lumière. Jamais le soleil du Nord n’eût inspiré
-cette fête de couleurs; leur costume est en harmonie avec leur ciel. En
-Flandre, ils auraient l’air de saltimbanques; ici, ils sont aussi beaux
-que leur pays. Vous n’apercevez plus les vilains traits, les visages
-brûlés, les grosses mains noueuses qui vous choquaient hier; le soleil
-anime l’éclat de ces habits, et, dans cette splendeur dorée, toutes les
-laideurs disparaissent. J’ai vu des gens rire de cette musique: «&nbsp;L’air
-est monotone, disent-ils, contre toutes les règles, non terminé; ces
-notes sont fausses.&nbsp;» A Paris, soit; ici, non. Avez-vous senti cette
-expression originale et sauvage&nbsp;? Comme elle convient au paysage&nbsp;! Cet air
-n’a pu naître que dans les montagnes: le froufrou du tambourin est comme
-la voix traînante du vent lorsqu’il longe les vallées étroites; le son
-aigu du flageolet est comme le sifflement de la brise quand on l’écoute
-sur les cimes dépouillées; la note finale est un cri d’épervier qui
-plane; les bruits de la montagne se reconnaissent encore, à peine
-transformés<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> par le rhythme de la chanson. La danse est aussi primitive,
-aussi naturelle, aussi convenable au pays que la musique: ils vont la
-main dans la main, tournant en rond. Quoi de plus simple&nbsp;? Ainsi font les
-enfants qui jouent. Le pas est souple et lent: ainsi marche le
-montagnard; vous savez par expérience que, pour monter, il ne faut pas
-aller vite, et qu’ici les roides enjambées d’un citadin le jettent à
-terre. Ce saut, qui vous semble étrange, est une de leurs habitudes,
-partant un de leurs plaisirs. Pour composer une fête, ils ont choisi ce
-qu’ils ont trouvé d’agréable dans les habitudes de leurs yeux, de leurs
-oreilles et de leurs jambes. N’est-ce pas la fête la plus nationale, la
-plus vraie, la plus harmonieuse, et, partant, la plus belle qu’on puisse
-imaginer&nbsp;?&nbsp;»</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Laruns est un bourg. Au lieu d’un tonneau, il y avait quatre fois deux
-tonneaux et autant de musiciens, qui jouaient tous ensemble et chacun un
-endroit différent du même air. Excepté ce charivari et plusieurs
-magnifiques culottes de velours, la fête était la même que celle d’Aas.
-Ce qu’on y va voir, c’est la procession.</p>
-
-<p>On assiste d’abord aux vêpres: les femmes dans la nef sombre de
-l’église, les hommes dans une galerie au premier étage, les petits
-garçons dans une<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> deuxième galerie plus haute, sous l’œil d’un maître
-d’école refrogné. Les jeunes filles, agenouillées contre la grille du
-chœur, disaient des <i>Ave Maria</i> auxquels répondait la voix grave de
-l’assistance; leurs voix nettes et métalliques formaient un joli
-contraste avec le bourdonnement sourd des répons retentissants. De vieux
-loups de montagne arrivés de dix lieues s’agenouillaient lourdement et
-faisaient crier le bois noirci de la balustrade. Une demi-clarté tombait
-sur la foule pressée et assombrissait l’expression de ces figures
-énergiques. On se fût cru au seizième siècle. Cependant les petites
-cloches joyeuses babillaient de leurs voix grêles et faisaient le plus
-de bruit possible, comme une juchée de poules au haut du clocher blanc.</p>
-
-<p>Au bout d’une heure, la procession s’ordonna fort artistement et sortit.
-La première partie du cortége était amusante: deux files de petits
-polissons en veste rouge, les mains jointes sur le ventre pour y tenir
-leur livre, faisaient effort pour se donner un air de componction, et se
-regardaient en dessous d’une façon comique. Cette bande de singes
-habillés était menée par un bon gros prêtre, dont les rabats plissés,
-les manchettes et les dentelles pendantes battaient et flottaient comme
-des ailes. Puis un suisse piteux, en habit de douanier sale; puis un
-beau maire en uniforme, l’épée au côté, puis deux longs séminaristes,
-deux petits prêtres rebondis, une ban<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span>nière de Vierge, enfin tous les
-douaniers et tous les gendarmes du pays; bref, toutes les grandeurs,
-toutes les splendeurs, tous les acteurs de la civilisation.</p>
-
-<p>La barbarie était plus belle: c’était la procession des hommes et des
-femmes qui, un petit cierge à la main, défilèrent pendant trois quarts
-d’heure. J’ai vu là des figures comme celle d’Henri IV, avec
-l’expression sévère et intelligente, l’air sérieux et fier, les grands
-traits de ses contemporains. Il y avait surtout de vieux pâtres en
-houppelandes rousses de poils feutrés, le front traversé, non de rides,
-mais de sillons, bronzés et brûlés du soleil, le regard farouche comme
-celui d’une bête fauve, dignes d’avoir vécu au temps de Charlemagne.
-Certainement, ceux qui défirent Roland n’avaient pas une physionomie
-plus sauvage. Enfin parurent cinq ou six vieilles femmes telles que je
-n’en aurais jamais imaginé: une cape de laine blanche les enveloppait
-comme une couverture; on ne voyait que leur face noirâtre, leurs yeux de
-louve enfoncés et féroces, leurs lèvres marmottantes, qui semblaient
-dire le grimoire. On pensait involontairement aux sorcières de Macbeth;
-l’esprit était transporté à cent lieues des villes, dans les gorges
-désertes, sous les glaciers perdus où les pâtres passent des mois
-entiers dans les neiges d’hiver, auprès des ours qui hurlent, sans
-entendre une parole humaine, sans autres compa<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span>gnons que les pics
-décharnés et les sapins mornes. Ils ont pris à la solitude quelque chose
-de son aspect.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Les Ossalais pourtant ont, d’ordinaire, une physionomie douce,
-intelligente et un peu triste. Le sol est trop pauvre pour donner à leur
-visage cette expression de vivacité impatiente et de verve spirituelle
-que le vin du Midi et la vie facile donnent à leurs voisins du
-Languedoc. Soixante lieues en voiture prouvent que le sol forme le type.
-Un peu plus haut, dans le Cantal, pays de châtaignes, où les gens
-s’emplissent d’une nourriture grossière, vous verrez des visages rougis
-d’un sang lourd et plantés d’une barbe épaisse, des corps charnus,
-fortement membrés, machines massives de travail. Ici les hommes sont
-maigres et pâles; leurs os sont saillants, et leurs grands traits
-tourmentés comme ceux de leurs montagnes. Une lutte éternelle contre le
-sol a rabougri les femmes comme les plantes; elle leur a laissé dans le
-regard une vague expression de mélancolie et de réflexion. Ainsi les
-impressions incessantes du corps et de l’âme finissent par modeler le
-corps et l’âme; la race façonne l’individu, le pays façonne la race. Un
-degré de chaleur dans l’air et d’inclinaison dans le sol est la cause
-première de nos facultés et de nos passions.<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span></p>
-
-<p>Le désintéressement n’est pas une vertu de montagne. Dans un pays
-pauvre, le premier besoin est le besoin d’argent. On dispute pour savoir
-s’ils considèrent les étrangers comme une proie ou comme une récolte;
-les deux opinions sont vraies: c’est une proie qui chaque année donne
-une récolte. Voici un détail bien petit, mais capable de montrer avec
-quelle dextérité et quelle passion ils tondent un œuf.</p>
-
-<p>Paul dit un jour à sa servante de remettre un bouton à son pantalon. Au
-bout d’une heure, elle vient avec le pantalon, et, d’un air indécis,
-inquiet, comme si elle craignait l’effet de sa demande: «&nbsp;C’est un sou,&nbsp;»
-dit-elle. J’expliquerai plus tard quelle grosse somme c’est ici qu’un
-sou.</p>
-
-<p>Paul tire le sou sans mot dire et le donne. Jeannette s’en va sur la
-pointe du pied jusqu’à la porte, se ravise, revient, prend le pantalon
-et montre le bouton: «&nbsp;Ah&nbsp;! c’est un beau bouton&nbsp;! (Une pause.) Je n’en
-avais pas dans ma boîte. (Autre pause plus longue.) J’ai acheté celui-là
-chez l’épicier: c’est un sou.&nbsp;» Elle se dresse avec anxiété; le
-propriétaire de la culotte, toujours sans mot dire, donne un second sou.</p>
-
-<p>Il est clair qu’il y a là une mine de sous. Jeannette sort, et un
-instant après rouvre la porte. Elle a pris son parti, et d’une voix
-aiguë, perçante, avec une volubilité admirable: «&nbsp;Je n’avais pas de fil;<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span>
-il a fallu acheter du fil, j’ai usé beaucoup de fil; c’était du bon fil.
-Le bouton ne partira plus, je l’ai cousu bien fort: c’est un sou.&nbsp;» Paul
-pousse sur la table un troisième sou.</p>
-
-<p>Deux heures après, Jeannette, qui a fait ses réflexions, reparaît. Elle
-prépare le déjeuner avec un soin minutieux; elle essuie attentivement
-les moindres taches, elle adoucit sa voix, elle marche sans faire de
-bruit, elle est d’une prévenance charmante; puis elle dit, en déployant
-toutes sortes de grâces obséquieuses: «&nbsp;Il ne faut pas que je perde, vous
-ne voulez pas que je perde; l’étoffe était dure, j’ai cassé la pointe de
-mon aiguille. Je ne le savais pas tout à l’heure, je viens de le voir:
-c’est un sou.&nbsp;»</p>
-
-<p>Paul tira le quatrième sou, en disant de son air grave:</p>
-
-<p>«&nbsp;Courage, Jeannette; vous ferez une bonne maison, ma fille; heureux
-l’époux qui vous conduira, candide et rougissante, sous le toit de ses
-ancêtres&nbsp;! Allez brosser mon pantalon.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les mendiants pullulent. Je n’ai jamais rencontré un enfant qui ne me
-demandât l’aumône; tous les habitants font ce métier, de quatre à quinze
-ans. Personne n’en a honte. Vous regardez de toutes petites filles, qui
-marchent à peine, assises au pas de leur porte et occupées à manger une
-pomme: elles viennent en trébuchant vous tendre la main. Vous trouvez
-dans une vallée un jeune pâtre</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-161.jpg">
-<img src="images/illu-161.jpg" width="600" height="361" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Vallée d’Ossau.&mdash;Types et costumes. (<a href="#page_132">Page 132.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span></p>
-
-<p class="nind">auprès de ses vaches; il s’approche et vous demande quelque petite
-chose. Une grande fille passe avec un fagot sur la tête; elle s’arrête
-et vous demande quelque petite chose. Un paysan travaille au chemin. «&nbsp;Je
-vous fais une belle route, dit-il; donnez-moi quelque petite chose.&nbsp;» Une
-bande de polissons jouent au bout d’une promenade; dès qu’ils vous
-voient, ils se prennent par la main, commencent la danse du pays, et
-finissent par quêter quelque petite chose. Il en est ainsi dans toutes
-les Pyrénées.</p>
-
-<p>Ils sont aussi marchands que mendiants. Rarement on traverse la rue sans
-être abordé par un guide qui vous offre ses services et vous demande la
-préférence. Si vous êtes assis sur une colline, vous voyez tomber du
-ciel deux ou trois enfants qui vous apportent des papillons, des
-pierres, des plantes curieuses, des bouquets de fleurs. Si vous
-approchez d’une étable, le propriétaire sort avec une écuelle de lait et
-veut à toute force vous le vendre. Un jour que je regardais un petit
-taureau, le bouvier me proposa de l’acheter.</p>
-
-<p>Cette avidité n’est point choquante. Je remontais une fois derrière les
-Eaux-Bonnes le ruisseau de la Soude: c’est une sorte d’escalier disloqué
-qui tournoie pendant trois lieues entre des buis, dans un fond brûlé; il
-faut grimper sur des rocs pointus, sauter de saillie en saillie, marcher
-en équilibre sur des corniches étroites, gravir en zig<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span>zag des pentes
-escarpées de pierres roulantes. Le sentier ferait peur aux chèvres: on
-s’y meurtrit les pieds, et l’on court risque à chaque pas d’y prendre
-une entorse. J’y rencontrai de jeunes femmes et des filles de vingt ans,
-pieds nus, qui portaient au village, l’une un bloc de marbre dans sa
-hotte, l’autre trois sacs de charbon attachés ensemble, une autre cinq
-ou six longues et lourdes planches; la course est de trois lieues, par
-le soleil de midi; ajoutez trois lieues pour revenir: elle est payée dix
-sous.</p>
-
-<p>Ils sont, comme les mendiants et les marchands, très-rusés et
-très-polis. La pauvreté oblige l’homme à calculer et à plaire: ils ôtent
-leur bonnet sitôt qu’on leur parle et sourient complaisamment; jamais de
-façons brutales ou naïves. Le proverbe dit très-bien: «&nbsp;Béarnais faux et
-courtois.&nbsp;» On se souvient des manières caressantes et de la parfaite
-habileté de leur Henri IV: il sut jouer tout le monde et ne heurter
-personne. En ce point et en beaucoup d’autres, il était de son pays. La
-nécessité aidant, je leur ai vu inventer des dissertations géologiques.
-Au milieu de juillet il y eut une sorte de tremblement de terre; on
-répandit le bruit qu’un vieux mur s’était écroulé: la vérité est que les
-fenêtres avaient tremblé, comme lorsqu’une grosse voiture passe.
-Aussitôt la moitié des baigneurs délogea: cent cinquante personnes
-s’enfuirent de Cau<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span>terets en deux jours; les voyageurs en chemise
-couraient à l’écurie la nuit pour atteler leurs voitures, et emportaient
-pour l’éclairer la lanterne de l’hôtel. Les paysans secouaient la tête
-d’un air de compassion et me disaient: «&nbsp;Voyez-vous, monsieur, ils vont
-chercher pis; s’il y a un tremblement, la plaine s’ouvrira et ils
-tomberont dans les crevasses, au lieu qu’ici la montagne est solide et
-les garantirait comme une maison.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cette même Jeannette, qui tient déjà une place si honorable dans mon
-histoire, fournira un exemple de la circonspection polie et de la
-réserve méticuleuse dont ils s’enveloppent quand ils ont peur de se
-compromettre. Son maître avait dessiné l’église voisine, et voulut juger
-son œuvre à la façon de Molière.</p>
-
-<p>«&nbsp;Reconnaissez-vous cela, Jeannette&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Ah&nbsp;! monsieur, c’est-y vous qui l’avez fait&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que j’ai copié là&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Ah&nbsp;! monsieur, c’est bien beau.</p>
-
-<p>&mdash;Mais encore, dites-moi ce qu’il y a là-dessus.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle prend la feuille, la tourne et la retourne, regarde l’artiste d’un
-air ébahi et ne dit rien.</p>
-
-<p>«&nbsp;Est-ce un moulin ou une église&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Oui-da&nbsp;!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce l’église de Laruns&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Ah&nbsp;! c’est bien beau.&nbsp;»</p>
-
-<p>On ne put jamais la tirer de là.<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span></p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Nous avons voulu savoir si les pères valaient les fils; et nous avons
-trouvé l’histoire du Béarn dans un bel in-folio rouge, composé en l’an
-1640, par maître Pierre de Marca, Béarnais, conseiller du roi en ses
-conseils d’État et privé, et président en sa cour du parlement de
-Navarre, le tout orné d’une magnifique gravure qui représente la
-conquête de la Toison d’or. Pierre de Marca y fait plusieurs découvertes
-importantes, entre autres celle de deux rois de Navarre, personnages du
-neuvième siècle, inconnus jusqu’à lui: Séméno Ennéconis, et Ennéco
-Séménonis.</p>
-
-<p>Quoique pleins de respect pour Séméno Ennéconis et Ennéco Séménonis,
-nous nous sommes ennuyé infiniment en lisant les procès, les brigandages
-et les généalogies de tous ces illustres inconnus. Paul prétend que
-l’histoire savante est bonne pour les ânes savants; mille dates ne font
-pas une idée. Un jour le célèbre historien de la Suisse, Jean de Muller,
-ayant voulu réciter la liste de tous les seigneurs suisses, oublia le
-cinquante et unième descendant de je ne sais quel vicomte; de honte et
-de chagrin, il fut malade: c’est comme si un général tâchait de savoir
-combien chacun de ses soldats a de boutons à son habit.<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span></p>
-
-<p>Nous avons trouvé que de tout temps ces bons montagnards ont été
-<i>gaigneurs</i> et <i>picoreurs</i>. Il est si naturel de vouloir vivre, et bien
-vivre&nbsp;! Surtout il est si doux de vivre aux dépens d’autrui&nbsp;! Jadis, en
-Écosse, tout vaisseau naufragé appartenait aux gens de la côte; les
-navires brisés leur arrivaient comme les harengs dans la saison, récolte
-héréditaire et légitime; ils se jugeaient volés quand un naufragé
-tâchait de garder son habit. De même ici les étrangers. L’arrière-garde
-de Charlemagne y périt avec Roland; les montagnards avaient roulé sur
-elle une avalanche de pierres; après quoi ils se partagèrent les
-étoffes, l’argent, les mulets, les bagages, et chacun s’en fut dans sa
-tanière. Ils traitèrent pareillement une seconde armée envoyée par Louis
-le Débonnaire. J’imagine que ces passages leur paraissaient une
-bénédiction du ciel, et comme un don particulier de la divine
-Providence. De belles cuirasses, des lances neuves, des colliers, des
-habits chauds, il y avait là tout un magasin d’or, de fer et de laine.
-Probablement les femmes couraient à la rencontre, bénissant le bon époux
-qui avait songé le mieux aux intérêts de sa petite famille et rapportait
-le plus de provisions. Cette naïveté dans le vol subsiste encore en
-Calabre. Du temps de Napoléon, un préfet gourmandait un paysan aisé qui
-ne payait pas ses contributions; l’autre répondit avec une franchise
-d’honnête<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span> homme: «&nbsp;Ma foi, Excellence, ce n’est pas ma faute. Voilà
-quinze jours que je vais tous les soirs avec ma carabine me poster sur
-la route pour voir s’il ne passera personne. Personne ne passe; mais je
-vous promets d’y retourner, jusqu’à ce que j’aie ramassé les ducats que
-je vous dois.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ajoutez à cette habitude de vol une bravoure extrême; je crois que le
-pays cause l’une comme l’autre; l’extrême pauvreté ôte la timidité comme
-les scrupules; on tond de fort près la peau du prochain, mais on est
-prodigue de la sienne; on est aussi capable de résistance que de
-profits; on prend volontiers le bien d’autrui, et on garde le sien plus
-volontiers encore. La liberté a poussé ici de toute antiquité, hargneuse
-et sauvage, aussi indigène et aussi dure qu’une tige de buis. Écoutez de
-quel ton parle la charte primitive:</p>
-
-<p>«&nbsp;Ce sont ici les fors du Béarn, dans lesquels il est fait mention
-qu’anciennement en Béarn il n’y avait pas de seigneur, et dans ce temps
-ils entendirent parler avec éloge d’un chevalier. Ils allèrent le
-chercher, et en firent leur seigneur pendant un an; et après, il ne les
-voulut tenir en leurs fors et coutumes. Et la cour de Béarn s’assembla
-alors à Pau, et ils le requirent de les tenir ès fors et coutumes. Et
-lui ne le voulut pas, et lors le tuèrent en pleine cour.&nbsp;»</p>
-
-<p>Pareillement la terre d’Ossau garda ses priviléges,<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> même contre son
-vicomte. Tout voleur qui entrait avec son butin dans la vallée y était
-en sûreté, et pouvait le lendemain se présenter impunément devant le
-vicomte; il n’était jugé que lorsque celui-ci ou sa femme en son absence
-entraient dans la vallée pour y rendre la justice. Cela n’arrivait
-guère, et la terre d’Ossau était «&nbsp;la retraite de tous les gens de
-mauvaise vie et picoreurs&nbsp;» des environs.</p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>Ces rudes mœurs, pleines de hasard et de dangers, faisaient autant de
-héros que de brigands. Le premier est le comte Gaston, un des chefs de
-la première croisade; c’était, comme tous les grands hommes du pays, un
-esprit entreprenant et adroit, homme d’expérience et homme
-d’avant-garde. Il alla en avant pour reconnaître Jérusalem, et
-construisit les machines du siége; il passait pour un des plus sages au
-conseil, et arbora le premier sur les murs les vaches du Béarn. Personne
-ne frappait plus fort et ne calculait plus juste; personne n’aimait
-mieux à calculer et à frapper. De retour, il se battit contre ses
-voisins, assiégea deux fois Saragosse, assiégea Bayonne, gagna, avec le
-roi Alphonse, deux grandes batailles contre les Maures. Quel bon temps
-pour ces esprits et ces muscles d’aventuriers&nbsp;! On n’avait pas besoin
-alors de cher<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span>cher la guerre; on la trouvait partout, et le profit avec
-elle. Les belles courses que ces cavalcades parmi les villes
-merveilleuses des Sarrasins d’Asie et des Maures d’Espagne&nbsp;! Que de
-crânes à fendre et que d’or à rapporter&nbsp;! On déchargeait ainsi le
-trop-plein de son imagination et de sa force; on trouvait à la fois
-l’emploi de son corps et le salut de son âme. On ne mourait pas
-sottement d’une balle égarée ou d’un boulet maladroit, au milieu d’une
-manœuvre correcte. On subissait tous les hasards et l’imprévu de la
-chevalerie errante; les sens étaient en éveil; les bras travaillaient,
-le corps était soldat; Gaston fut tué comme un simple cavalier dans une
-embuscade, avec l’évêque de Huesca.</p>
-
-<p>Ce qui me plaît dans l’histoire, ce sont les petites circonstances et
-les détails de caractère. Tel bout de phrase indique une révolution dans
-les facultés et dans les passions; les grands événements y tiennent au
-large comme dans leur cause. Voici l’un de ces mots dans la vie de
-Gaston. Le jour où Jérusalem fut prise, on avait fait grâce à beaucoup
-de musulmans. «&nbsp;Mais le lendemain, les autres, <i>fâchés</i> de voir qu’il y
-avait encore des infidèles en vie, montèrent sur les toits du temple, et
-massacrèrent et déchirèrent tous les Sarrasins, hommes et femmes<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span>
-Nul raisonnement, nulle délibération; à la vue de l’habit musulman, la
-colère et le sang leur montent au visage, et ils s’élancent, abattent et
-démembrent comme des lions ou des bouchers. Lope de Véga, vieux
-chrétien, âpre Espagnol, a retrouvé ce sentiment de sauvage et de
-fanatique:</p>
-
-<div class="blockquot"><p><small>GARCIA TELLO.</small> Pourquoi, mon père, n’avez-vous pas amené un Maure
-pour que je puisse le voir&nbsp;?</p>
-
-<p><small>LE VIEUX TELLO</small>, <i>lui montrant les prisonniers</i>. Eh bien, Garcia, en
-voilà.</p>
-
-<p><small>GARCIA.</small> Ah&nbsp;! ce sont des Maures&nbsp;? Ils ressemblent à des hommes.</p>
-
-<p><small>LE VIEUX TELLO.</small> Mais aussi ce sont des hommes.</p>
-
-<p><small>GARCIA.</small> Ils ne méritent pas d’être.</p>
-
-<p><small>LE VIEUX TELLO.</small> Pourquoi&nbsp;?</p>
-
-<p><small>GARCIA.</small> Parce qu’ils ne croient ni en Dieu ni en la vierge Marie;
-leur vue me fait bouillir le sang, mon père.</p>
-
-<p><small>LE VIEUX TELLO</small>. En as-tu peur&nbsp;?</p>
-
-<p><small>GARCIA</small>. Pas plus que vous, mon père. (<i>Allant vers les
-prisonniers.</i>) Chiens, j’ai envie de vous mettre en morceaux, de
-mes mains; vous allez connaître ce que c’est qu’un chrétien. (<i>Il
-s’élance contre eux et les poursuit.</i>)</p>
-
-<p><small>LE VIEUX TELLO.</small> Oh&nbsp;! le bon petit fils&nbsp;! Vive Dieu&nbsp;! il est fin comme
-du corail.</p>
-
-<p><small>TELLO.</small> Mendo, vois qu’il ne leur fasse pas de mal.</p>
-
-<p><small>LE VIEUX TELLO.</small> <i>Laisse-lui en tuer un ou deux</i>; c’est ainsi qu’on
-apprend à tuer au faucon dès son plus jeune âge.</p></div>
-
-<p>En effet, ce sont des faucons ou des vautours. Dans la chanson de
-Roland, quand les preux demandent à Turpin l’absolution de leurs fautes,
-l’ar<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span>chevêque leur recommande pour pénitence de bien frapper.</p>
-
-<p>Mais en même temps, c’étaient des esprits et des âmes d’enfants. «&nbsp;Hauts
-sont les puits, et les vallées ténébreuses, les rochers noirs, les
-défilés merveilleux,&nbsp;» voilà toute leur description des Pyrénées; ils
-sentent en bloc et disent de même. Un enfant interrogé sur Paris, qu’il
-venait de voir pour la première fois, répondit: «&nbsp;Il y a beaucoup de
-rues, et des voitures partout, et des maisons très-grandes, et deux
-grandes colonnes sur deux places.&nbsp;» Le vieux poëte est comme lui; il ne
-sait pas décomposer ses impressions. Comme lui, il aime le merveilleux,
-et se plaît aux histoires gigantesques. Dans la bataille de Roncevaux
-tout grandit, et à l’infini. Les preux tuent toute l’avant-garde des
-Sarrasins, cent mille hommes, puis l’armée du roi Marsile, trente
-bataillons, chacun de dix mille hommes. Roland sonne le cor, et la
-clameur arrive à trente lieues jusqu’à Charlemagne, dont les soixante
-mille hautbois se mettent à retentir. Quelles visions de pareils mots
-éveillaient dans ces cerveaux neufs&nbsp;! Puis tout d’un coup l’arc se
-débandait; Roland blessé se souvient «&nbsp;des hommes de son lignage, de la
-douce France, de Charlemagne son seigneur qui le nourrit, et ne peut se
-tenir d’en pleurer et d’en soupirer.&nbsp;» Au sortir du carnage dont ils
-emplirent Jérusalem, les croisés allèrent pieds nus, pleurant, et<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span>
-chantant, jusqu’au saint sépulcre. Plus tard, quand une partie des
-barons voulut quitter la croisade de Constantinople, les autres allèrent
-à leur rencontre, et tombant à genoux les supplièrent; tous
-s’embrassèrent alors, éclatant en sanglots. Enfants robustes: ce mot
-exprime tout; ils tuaient et hurlaient en bêtes de proie, puis la fougue
-apaisée ils revenaient aux larmes et aux tendresses d’un enfant qui se
-jette au cou de son frère, ou qui va faire sa première communion.</p>
-
-<h4>VI.</h4>
-
-<p>Je reviens à mes Béarnais: ils étaient les plus alertes et les plus
-avisés de la bande.</p>
-
-<p>Les comtes de Béarn se battent et traitent avec tout le monde; ils
-flottent entre le patronage de la France, de l’Espagne et de
-l’Angleterre, et ne sont sujets de personne; ils passent de l’un à
-l’autre et toujours avec profit, «&nbsp;attirés, dit Matthieu Paris, par les
-livres sterling et par les écus dont ils avaient grand besoin, et dont
-il y avait grande foison.&nbsp;» Ils sont toujours les premiers aux rudes
-coups et aux bonnes affaires; ils vont se faire tuer en Espagne ou
-demander de l’argent à Poitiers. Ce sont des calculateurs et des
-aventuriers, amoureux des batailles par imagination et courage, amoureux
-du gain par nécessité et réflexion.<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span></p>
-
-<p>C’est ainsi que leur Henri gagna la couronne de France, très-occupé de
-ses intérêts, très-peu occupé de sa vie, et toujours pauvre. Du camp de
-la Fère, déjà reconnu roi, il écrivait: «&nbsp;Je n’ai quasi un cheval sur
-lequel je puisse combattre ni un harnais complet que je puisse endosser;
-mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués au coude. Ma
-marmite est souvent renversée, et, depuis deux jours, je dîne et je
-soupe chez les uns et chez les autres, mes pourvoyeurs disant n’avoir
-plus moyen de fournir pour ma table, d’autant qu’il n’y a plus de six
-mois qu’ils n’ont reçu d’argent.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un mois après, à Fontaine-Française, il chargeait une armée avec huit
-cents cavaliers et faisait le coup de pistolet par plaisir, comme un
-soldat. Mais en même temps ce père du peuple traitait le peuple de la
-façon que voici: «&nbsp;Les prisons de Normandie étaient pleines de
-prisonniers pour le payement de l’impôt du sel. Ils y pourrissaient
-tellement qu’on en avait tiré jusqu’à cent vingt cadavres pour une fois.
-Le parlement de Rouen supplia Sa Majesté d’avoir pitié de son peuple;
-mais le roi, qui avait été instruit qu’il venait un grand trésor de cet
-impôt, commença à dire qu’il voulait que ledit impôt fût levé, et
-semblait qu’il voulût tourner le reste en risée.&nbsp;»</p>
-
-<p>Bon diable sans doute, mais diable à quatre; nous les aimons, nous
-autres Français; ils sont aimables,<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span> mais parfois pendables. Ceux-ci
-prudents par-dessus le marché, étaient faits pour être officiers de
-fortune.</p>
-
-<p>«&nbsp;Gassion, dit Tallemant des Réaux, était le quatrième garçon et avait un
-cadet. Après qu’il eut fait ses études, on l’envoya à la guerre; mais on
-ne le mit pas autrement en bon équipage. Son père lui donna pour tous
-chevaux un vieux <i>courtaud</i> qui pouvait bien avoir trente ans; il n’y
-avait plus que celui-là dans tout le Béarn, et on l’appelait par rareté
-le <i>courteau de Gassion</i>. Il y a apparence que ce jeune homme n’était
-guère mieux pourvu d’argent que de monture. Ce gentil coursier le laissa
-à quatre ou cinq lieues de Pau. Cela n’empêcha pas qu’il n’allât
-jusqu’en Savoie, où il se mit dans les troupes du duc de Savoie, car
-alors il n’y avait point de guerre en France. Mais le feu roi ayant
-rompu avec ce prince, tous les Français eurent ordre de quitter son
-service; cela obligea notre aventurier à revenir au service du roi.</p>
-
-<p>«&nbsp;A la prise du pas de Suze, il fit si bien, n’étant que simple cavalier,
-qu’on le fit cornette; mais la compagnie dont il était cornette ayant
-été cassée, il vient à Paris et demande une casaque de mousquetaire. On
-la lui refuse à cause de sa religion. De dépit, il passe avec quelques
-Français en Allemagne, et, quoique dans la troupe il y eût des gens plus
-qualifiés que lui, sachant parler latin, on le prit partout pour le
-principal de la bande. Un de ceux-<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span>là fit les avances d’une compagnie de
-chevau-légers qu’ils vinrent lever en France pour le roi de Suède; il en
-fut lieutenant; son capitaine fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il
-se fit bientôt connaître pour un homme de cœur, de telle sorte qu’il
-obtint du roi de Suède qu’il ne recevrait d’ordre que de Sa Majesté
-seule; ce fut à la charge de marcher toujours à la tête de l’armée et de
-faire en quelque sorte le métier d’enfant perdu. Dans cet emploi, il
-reçut un furieux coup de pistolet dans le côté droit, dont la plaie
-s’est rouverte plusieurs fois, tantôt avec danger de la vie, tantôt
-cette ouverture servant de crise aux autres maladies.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il était tout soldat, avant tout amateur de bravoure. Un paysan rebelle,
-à Avranches, se battit admirablement devant une barricade, et tua le
-marquis de Courtaumer, qu’il prit pour Gassion. Gassion fit chercher
-partout ce vaillant homme pour lui faire grâce et le mettre dans son
-régiment. Le chancelier Séguier prit l’affaire en homme de robe; quelque
-temps après, ayant saisi le paysan, il le fit rouer.</p>
-
-<p>Il traitait les affaires civiles comme les affaires militaires. Il fit
-dire à un marchand de Paris, qui lui fit banqueroute de dix mille
-livres, «&nbsp;qu’il lui serait impossible de laisser au monde un homme qui
-emportait son bien.&nbsp;» Il fut payé.</p>
-
-<p>«&nbsp;Il mena admirablement les gens à la guerre.<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> J’en ai ouï conter une
-action bien hardie et bien sensée tout ensemble: avant que d’être
-maréchal de camp, il demanda à quelques gentilshommes s’ils voulaient
-venir en parti avec lui. Ils y allèrent. Après avoir couru toute une
-matinée sans rien trouver, il leur dit: «&nbsp;Nous sommes trop forts; les
-partis fuient devant nous. Laissons ici nos cavaliers, et allons-nous-en
-tout seuls.&nbsp;» Les volontaires le suivent; ils s’avancent jusqu’auprès de
-Saint-Omer. Quand ils furent là, voilà deux escadrons de cavalerie qui
-paraissent et leur coupent le chemin; car Saint-Omer était à dos de nos
-gens. «&nbsp;Messieurs, leur dit-il, il faut périr ou passer. Mettez-vous tous
-de front; allez au grand trot à eux et ne tirez point. Le premier
-escadron craindra, voyant que vous ne voulez tirer qu’à brûle-pourpoint;
-il reculera et renversera l’autre.&nbsp;» Cela arriva comme il l’avait dit:
-nos gentilshommes, bien montés, forcent les deux escadrons et se sauvent
-tous, à un près.</p>
-
-<p>«&nbsp;En voici un autre qui est bien aussi hardi; mais il me semble un peu
-téméraire. Ayant eu avis que les Cravates emmenaient les chevaux du
-prince d’Enrichemont, il voulut aller les charger, accompagné seulement
-de quelques-uns de ses cavaliers, et, s’étant trouvé un grand fossé
-entre lui et les ennemis, il le fit passer à la nage à son cheval, sans
-regarder si on le suivait, tellement qu’il alla seul<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> aux ennemis, en
-tua cinq, mit les autres en fuite, et revint avec trois des nôtres
-qu’ils avaient pris, et qui lui aidèrent peut-être dans le combat. Il
-ramena tous les chevaux.&nbsp;»</p>
-
-<p>L’ancien chevau-léger reparaissait sous le général. Aussi resta-t-il
-toujours le camarade de ses soldats. Quand quelqu’un avait offensé le
-moindre de ses cavaliers, il menait avec lui ce cavalier et lui faisait
-rendre raison d’une façon ou d’une autre.</p>
-
-<p>«&nbsp;La Vieuxville, depuis surintendant, lui donna son fils aîné pour
-apprendre le métier de la guerre. Ce jeune homme traita Gassion à
-l’armée magnifiquement. «&nbsp;Vous vous moquez, dit-il, monsieur le marquis:
-à quoi bon toutes ces friandises&nbsp;? Mordioux&nbsp;! il ne faut que bon pain, bon
-vin et bon fourrage.&nbsp;» Il pensait à son cheval autant qu’à lui-même.</p>
-
-<p>Il était méchant courtisan et ne s’inquiétait guère des cérémonies. Un
-jour, il alla à la cène devant le prince palatin, et, le dimanche
-suivant, ayant trouvé sa place prise, il ne voulut jamais souffrir qu’un
-gentilhomme en sortît, et alla chercher place ailleurs. Du reste, peu
-galant avec les dames et sur ce point très-indigne d’Henri IV.</p>
-
-<p>«&nbsp;A la cour, beaucoup de filles, qui eussent bien voulu de lui, le
-cajolaient et lui disaient: «&nbsp;Vraiment, monsieur, vous avez fait les plus
-belles choses du monde.&mdash;Cela s’entend bien,&nbsp;» disait-<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span>il. Une ayant dit:
-«&nbsp;Je voudrais bien avoir un mari comme M. de Gassion.&mdash;Je le crois bien,&nbsp;»
-répondit-il.</p>
-
-<p>«&nbsp;Il disait de Mlle de Ségur, vieille et laide: Elle me plaît, cette
-fille; elle ressemble à un Cravate.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeurait trop longtemps à
-Paris l’hiver, il lui écrivait: «&nbsp;Vous vous amusez à ces femmes, vous
-périrez malheureusement; ici vous verriez quelque belle occasion. Quel
-diable de plaisir d’aller au Cours et de faire l’amour&nbsp;! Cela est bien
-comparable au plaisir d’enlever un quartier&nbsp;!&nbsp;»</p>
-
-<p>Son frère Bergeré paraissait peu goûter ce plaisir. Gassion, alors
-colonel, lui ordonna en une occasion d’aller à la charge avec cinquante
-reîtres, et lui déclara que s’il lâchait pied, il lui passerait l’épée
-au travers du corps. Excellente manière de former les hommes&nbsp;! Bergeré
-s’en trouva bien, et depuis alla aux coups tout comme un autre.</p>
-
-<p>Ces deux aventuriers eurent une fin toute militaire. Leur frère le
-président, pour épargner l’argent, fit embaumer Bergeré par un valet de
-chambre qui le charcuta horriblement. Pour Gassion, il attendit trois
-mois une sépulture. «&nbsp;Le président, se lassant de payer le louage des
-draps funèbres, les rendit et en fit mettre d’autres qui lui coûtaient
-dix sols de moins par jour. Enfin il fit faire un petit<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> caveau entre
-deux portes dans le vieux cimetière; il les fit ensevelir un jour de
-prêche sans aucune solennité, ni sans qu’on pût dire qu’on y était allé
-pour eux.&nbsp;» Les trois quarts des héros ont été enterrés ainsi, comme des
-chiens.</p>
-
-<p>Le dernier de ces d’Artagnan, coureurs héroïques d’aventures
-profitables, naquit à Pau, rue du Tran, nº 6<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>. Tambour en 1792, il
-était en 1810 prince royal de Suède. Il avait fait son chemin, et perdu
-ses préjugés en route. Comme Henri IV, il trouvait qu’un royaume vaut
-bien une messe; il fit aussi «&nbsp;le saut périlleux,&nbsp;» mais en sens inverse,
-et laissa là sa religion comme une vieille casaque; affaire de friperie:
-un manteau royal et tout neuf valait mieux.<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span></p>
-
-<h2><a name="III" id="III"></a>III<br /><br />
-LA VALLÉE DE LUZ</h2>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h3><a name="ROUTE_DE_LUZ" id="ROUTE_DE_LUZ"></a>ROUTE DE LUZ</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>La voiture part des Eaux-Bonnes avec l’aube. Le soleil se lève à peine,
-et les montagnes le cachent encore. De pâles rayons viennent colorer les
-mousses du versant occidental. Ces mousses, trempées de rosée, semblent
-s’éveiller sous la première caresse du jour. Des teintes roses, d’une
-douceur inexprimable, se posent sur les sommets, puis descendent sur les
-pentes. On n’aurait jamais cru ces vieux êtres décharnés capables d’une
-expression si timide et si tendre. La lumière croît, le ciel s’élargit,
-l’air s’emplit de joie et de vie. Un pic chauve au milieu des autres se
-détache plus noir dans une auréole de flamme. Tout d’un coup entre deux
-dentelures, part, comme une flèche éblouissante, le premier regard du
-soleil.<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span></p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Au delà de Pau, s’étend un pays riant, doré de moissons, où le Gave tord
-ses replis bleus entre des grèves blanches. Sur la droite, dans un voile
-lointain de vapeur lumineuse, les Pyrénées lèvent leurs cimes dentelées
-et les pointes nues de leurs rocs noirs. Leurs flancs, que les eaux
-d’hiver sillonnent, sont parfaitement rayés et comme labourés par un
-râteau de fer. On voit s’ouvrir le pays pittoresque et les grandes
-montagnes; les clôtures des champs sont en galets roulés; dans leurs
-fissures foisonnent des graminées ondoyantes, de jolies bruyères, des
-touffes de sédums jaunes et surtout de petits géraniums roses qui
-brillent au soleil comme des étoiles de rubis. On est tout porté à
-chercher des nymphes; nous en rencontrons six dans un verger, non pas à
-la vérité dansantes, mais crottées. Elles mangent du pain et du fromage,
-et nous regardent la bouche béante, accroupies sur leurs talons.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Coarraze garde encore une tour et un portail, débris d’un château. Ce
-château a sa légende, et Froissart la conte d’un style si coulant, si
-aimable, si détaillé et si expressif, qu’il faut le copier tout au
-long.<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span></p>
-
-<p>Le sire de Coarraze était en dispute avec un clerc; le clerc partit en
-faisant des menaces. «&nbsp;Quand le chevalier y pensoit le moins, environ
-trois mois après, vinrent en son chastel de Coarraze, là où il se
-dormoit en son lit de lez de sa femme, messagers invisibles qui
-commencèrent à bûcher et à tempêter tout ce qu’ils trouvoient parmi ce
-chastel, en tel manière, que il sembloit que ils dussent tout abattre;
-et bûchoient les coups si grands à l’huys de la chambre du seigneur, que
-la dame qui se gisoit en son lit en étoit toute effrayée; le chevalier
-oyoit bien tout ce, mais il ne sonnoit mot, car il ne vouloit pas
-montrer courage d’homme ébahi; et aussi il étoit hardi assez pour
-attendre les aventures.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ce tempêtement et effroi fait en plusieurs lieux parmi le chastel dura
-un long espace et puis se cessa. Quand ce vint à lendemain, toutes les
-mesnies de l’hôtel s’assemblèrent et vinrent au seigneur à l’heure qu’il
-fut découché et lui demandèrent: «&nbsp;Monseigneur, n’avez-vous point ouy ce
-que nous avons anuit ouy&nbsp;?&nbsp;» Le sire de Coarraze se feignit et dit: «&nbsp;Non;
-quelle chose avez-vous ouy&nbsp;?&nbsp;» Adonc lui recordèrent-ils comment on avoit
-tempêté aval son chastel et retourné et cassé toute la vaisselle de la
-cuisine. Il commença à rire et dit que ils l’avoient songé et que ce
-n’avoit été que vent. «&nbsp;En nom Dieu, dit la dame, je l’ai bien ouy.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span></p>
-
-<p>«&nbsp;Quant ce vint l’autre nuit après ensuivant, encore revinrent ces
-tempêteurs mener plus grand’noise que devant et bûcher les coups moult
-grands à l’huys et aux fenêtres de la chambre du chevalier. Le chevalier
-saillit sus en my son lit, et ne se put ni se volt abstenir que il ne
-parlât et ne demandât «&nbsp;Qui est-ce là, qui ainsi bûche en ma chambre à
-cette heure&nbsp;?&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Tantôt lui fut répondu: «&nbsp;Ce suis-je, ce suis-je.&nbsp;» Le chevalier dit:
-«&nbsp;Qui t’envoye ici&nbsp;?&mdash;Il m’y envoye le grand clerc de Casteloigne à qui tu
-fais grand tort, car tu lui tols les droits de son héritage. Si ne te
-lairay en paix, tant que tu lui en auras fait bon compte et qu’il soit
-content.&nbsp;» Dit le chevalier: «&nbsp;Et comment t’appelle-t-on, qui es si bon
-messager&nbsp;?&mdash;On m’appelle Orton.&mdash;Orton, dit le chevalier, le service d’un
-clerc ne te vaut rien, il te fera trop de peine si tu veux le croire; je
-te prie, laisse-le en paix et me sers, et je t’en saurai gré.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Orton fut tantôt conseillé de répondre, car il s’enamoura du chevalier
-et dit: «&nbsp;Le voulez-vous&nbsp;?&mdash;Oui, dit le sire de Coarraze; mais que tu ne
-fasses mal à personne de céans; je me chevirai bien à toi et nous serons
-bien d’accord.&mdash;Nennil, dit Orton, je n’ai nulle puissance de faire
-autre mal que de toi réveiller et destourber ou autrui, quand on devrait
-le mieux dormir.&mdash;Fais ce que je dis,<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> dit le chevalier, nous serons
-bien d’accord, et laisse ce méchant désespéré clerc. Il n’y a rien de
-bien en lui, fors que peine pour toi, et si me sers.&mdash;Et puisque tu le
-veux, dit Orton, et je le veuil.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Là s’enamoura tellement cil Orton du seigneur de Coarraze, que il le
-venoit voir bien souvent de nuit, et quand il le trouvoit dormant, il
-lui hochoit son oreiller, ou il heurtoit grands coups à l’huys ou aux
-fenêtres de la chambre, et le chevalier, quand il étoit réveillé, lui
-disoit: «&nbsp;Orton, laisse-moi dormir, je t’en prie.&mdash;Non ferai, disoit
-Orton, si t’aurai ainçois dit des nouvelles.&nbsp;» Là avoit la femme du
-chevalier si grand paour, que tous les cheveux lui dressoient, et se
-muçoit en la couverture. Là lui demandoit le chevalier:</p>
-
-<p>«&nbsp;Et quelles nouvelles me dirois-tu et de quel pays viens-tu&nbsp;?&nbsp;» Là disoit
-Orton: «&nbsp;Je viens d’Angleterre, ou d’Allemagne, ou de Hongrie, ou d’un
-autre pays, et puis je m’en partis hier, et telles choses et telles y
-sont avenues.&nbsp;» Si savoit ainsi le sire de Coarraze par Orton tout quant
-que il avenoit par le monde; et maintint cette ruse cinq ou six ans et
-ne put s’en taire, mais s’en découvrit au comte de Foix par une manière
-que je vous dirai.</p>
-
-<p>«&nbsp;Le premier an, quand le sire de Coarraze venoit vers le comte à Ortais
-ou ailleurs, le sire de Coar<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span>raze lui disoit: «&nbsp;Monseigneur, telle chose
-est avenue en Angleterre, ou en Écosse, ou en Allemagne, ou en Flandre,
-ou en Brabant, ou autres pays;&nbsp;» et le comte de Foix, qui depuis trouvoit
-ce en voir (vrai), avoit grand’merveille dont telles choses lui venoient
-à savoir. Et tant le pressa et examina une fois, que le sire de Coarraze
-lui dit comment et par qui toutes telles nouvelles il savoit, et par
-quelle manière il y étoit venu. Quand le comte de Foix en sçut la
-vérité, il en eut trop grand’joie et lui dit: «&nbsp;Sire de Coarraze,
-tenez-le à amour; je voudrois bien avoir un tel messager; il ne vous
-coûte rien, et si savez véritablement tout quant que il avient par le
-monde.&nbsp;» Le chevalier répondit: «&nbsp;Monseigneur, aussi ferai-je.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Ainsi était le sire de Coarraze servi de Orton, et fut longtemps. Je ne
-sais pas si cil Orton avoit plus d’un maître, mais toutes les semaines
-de nuit, deux ou trois fois, il venoit visiter le seigneur de Coarraze
-et lui recordoit des nouvelles qui étoient avenues en pays où il avait
-conversé, et le sire de Coarraze en escriptoit au comte de Foix, lequel
-en avoit grand’joie, car c’étoit le sire en ce monde, qui plus
-volontiers oyoit nouvelles d’étranges pays. Une fois étoit le sire de
-Coarraze avec le comte de Foix; si jangloient entre eux deux ensemble de
-Orton et chéy à matière que le comte lui demanda: «&nbsp;Sire de Coarraze,
-avez-vous point encore vu votre<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> messager&nbsp;?&nbsp;» Il répondit: «&nbsp;Par ma foi,
-monseigneur, nennil, ni point je ne l’ai pressé.&mdash;Non&nbsp;? dit-il. C’est
-merveille; si me fût aussi bien appareillé comme il est à vous, je lui
-eusse prié que il se fût démontré à moi. Et vous prie que vous vous en
-mettez en peine, si me saurez à dire de quelle forme il est, et de
-quelle façon. Vous m’avez dit qu’il parole le gascon si comme moi ou
-vous.&mdash;Par ma foi, dit le sire de Coarraze, c’est la vérité, il le
-parole aussi bien et aussi bel comme moi et vous; et par ma foi, je me
-mettrai en peine de le voir, puisque vous me le conseillez.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Avint que le sire de Coarraze, comme les autres nuits avoit été, étoit
-en son lit en sa chambre, de côté sa femme, laquelle étoit jà toute
-accoutumée de ouïr Orton et n’en avoit plus nul doute, lors vint Orton,
-et tire l’oreiller du seigneur de Coarraze qui fort dormoit; le sire de
-Coarraze s’éveilla tantôt et demanda: «&nbsp;Qui est-ce là&nbsp;?&nbsp;» Il répondit: «&nbsp;Ce
-suis-je, voir Orton.&mdash;Et d’où viens-tu&nbsp;?&mdash;Je viens de Prague en Bohême;
-l’emperière de Rome est mort.&mdash;Et quand mourut-il&nbsp;?&mdash;Il mourut devant
-hier.&mdash;Et combien a de ci à Prague en Bohême&nbsp;?&mdash;Combien&nbsp;? dit-il; il y a
-bien soixante journées.&mdash;Et si en es-tu sitôt venu&nbsp;?&mdash;M’ait Dieu&nbsp;! voire,
-je vais aussitôt ou plustôt que le vent.&mdash;Et as-tu ailes&nbsp;?&mdash;M’ait Dieu&nbsp;!
-Nennil.&mdash;Et<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span> comment donc peux-tu voler sitôt&nbsp;?&nbsp;» Répondit Orton: «&nbsp;Vous
-n’en avez que faire du savoir.&mdash;Non, dit-il, je te verrais volontiers
-pour savoir de quelle forme et façon tu es.&nbsp;» Répondit Orton: «&nbsp;Vous n’en
-avez que faire du savoir; suffise vous quand vous me oyez et je vous
-rapporte certaines et vraies nouvelles.&mdash;Par Dieu&nbsp;! Orton, dit le sire de
-Coarraze, je t’aimerois mieux si je t’avois vu.&nbsp;» Répondit Orton: «&nbsp;Et
-puisque vous avez tel désir de moi voir, la première chose que vous
-verrez et encontrerez demain au matin, quand vous saudrez hors de votre
-lit, ce serai-je.&mdash;Il suffit, dit le sire de Coarraze. Or, va, je te
-donne congé pour cette nuit.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Quand ce vint au lendemain matin, le sire de Coarraze se commença à
-lever, et la dame avoit telle paour que elle fit la malade, et que point
-ne se leveroit ce jour, ce dit-elle à son seigneur qui vouloit que elle
-se levât. «&nbsp;Voire, dit la dame, si verrois Orton. Par ma foi, ne le
-veuil, si Dieu plaît, ni voir ni encontrer.&nbsp;» Or dit le sire de Coarraze:
-«&nbsp;Et ce fais-je.&nbsp;» Il sault tout bellement hors de son lit, et cuidoit
-bien adonc voir en propre forme Orton, mais ne vit rien. Adonc vint-il
-aux fenêtres et les ouvrit pour voir plus clair en la chambre, mais il
-ne vit rien chose que il pût dire: «&nbsp;Vecy Orton.&nbsp;» Ce jour passé, la nuit
-vint. Quand le sire de Coarraze fut en son lit couché, Orton vint et<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span>
-commença à parler ainsi comme accoutumé avoit. «&nbsp;Va, va, dit le sire de
-Coarraze, tu n’es qu’un bourdeur; tu te devois si bien montrer à moi
-hier qui fut, et tu n’en as rien fait.&mdash;Non&nbsp;! dit-il, si ai, m’aist
-Dieu&nbsp;!&mdash;Non as.&mdash;Et ne vîtes-vous pas, ce dit Orton, quand vous
-saulsistes hors de votre lit, aucune chose&nbsp;?&mdash;Oil, dit-il, en séant sur
-mon lit, et pensant après toi, je vis deux longs fétus sur le pavement,
-qui tournèrent ensemble et se jouoient.&mdash;Et ce étois-je, dit Orton, en
-cette forme-là, m’étois-je mis.&nbsp;» Dit le sire de Coarraze: «&nbsp;Il ne me
-suffit pas; je te prie que tu te mettes en autre forme, telle que je te
-puisse voir et connoître.&nbsp;» Répondit Orton: «&nbsp;Vous ferez tant que vous me
-perdrez et que je me tannerois de vous, car vous me requérez trop
-avant.&nbsp;» Dit le sire de Coarraze: «&nbsp;Non feras-tu, ni te tanneras point de
-moi; si je t’avois vu une seule fois, je ne te voudrois plus jamais
-voir.&mdash;Or, dit Orton, vous me verrez demain, et prenez bien garde que la
-première chose que vous verrez, quand vous serez issu hors de votre
-chambre, ce serois-je.&mdash;Il suffit, dit le sire de Coarraze; or, t’en va
-meshuy, je te donne congé, car je veuil dormir.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Orton se partit. Quand ce vint à lendemain à heure de tierce, que le
-sire de Coarraze fut levé et appareillé, si comme à lui appartenoit, il
-issit hors<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> de sa chambre et vint en une galeries qui regardoient en mi
-la cour du chastel. Il jette les yeux et la première chose que il vit,
-c’étoit que en sa cour a une truie la plus grande que oncques avoit vu,
-mais elle étoit tant maigre que par semblant on n’y veoit que les os et
-la pel; et avoit un museau long et tout affamé. Le sire de Coarraze
-s’émerveilla trop fort de cette truie et ne la vit point volontiers et
-commanda à ses gens: «&nbsp;Or tôt mettez les chiens hors, je veuil que cette
-truie soit pillée.&nbsp;» Les varlets saillirent avent, et defrêmèrent le lieu
-où les chiens étoient et les firent assaillir la truie. La truie jeta un
-grand cri et regarda contremont sur le seigneur de Coarraze, qui
-s’appuyoit devant sa chambre à une étaie. On ne la vit oncques puis, car
-elle s’esvanouit, ni on ne sçut que elle devint.</p>
-
-<p>«&nbsp;Le sire de Coarraze rentra dans sa chambre tout pensif, et lui alla
-souvenir de Orton, et dit: «&nbsp;Je crois que j’ai huy vu mon messager; je me
-repens de ce que j’ai huyé et fait huïer mes chiens sur lui; fort y a si
-je le vois jamais, car il m’a dit plusieurs fois que sitôt que je le
-courroucerois je le perdrois et ne revenroit plus.&nbsp;» Il dit vérité:
-oncques puis ne revint en l’hôtel du seigneur de Coarraze, et mourut le
-chevalier dedans l’an suivant.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cet Orton, les fadets, la reine Mab, sont les pau<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span>vres petits dieux
-populaires, fils de l’étang et du chêne, engendrés par les rêveries
-tristes et craintives de la fileuse et du paysan. Une grande religion
-officielle couvrait alors toutes les pensées de son ombre; le dogme
-était fait, imposé; les hommes ne pouvaient plus, comme en Grèce ou en
-Scandinavie, bâtir le grand poëme qui convenait à leurs mœurs et à leur
-esprit. Ils le recevaient d’en haut, et répétaient la litanie
-docilement, sans bien l’entendre. Leur invention ne portait que sur des
-légendes de saints ou des superstitions de clocher. Ne pouvant toucher à
-Dieu, ils se forgeaient des lutins, des ermites et des gnomes, et
-exprimaient par ces figures bonasses ou fantastiques leur vie rustique
-ou leurs terreurs vagues. Cet Orton qui la nuit tempête aux portes et
-casse la vaisselle, n’est-ce pas le cauchemar de l’homme demi-éveillé,
-écoutant avec anxiété le frôlement du vent qui tâtonne aux portes, et
-les bruits soudains de la nuit grossis par le silence&nbsp;? L’enfant a des
-craintes pareilles quand, dans son lit, il se bouche les yeux et les
-oreilles pour ne pas voir l’ombre étrange de l’armoire, et pour ne pas
-entendre les cris étouffés du chaume sur le toit. Ces deux brins de
-paille qui tournoient convulsivement, enlacés comme des jumeaux, et
-luisent d’un éclat mystérieux sous le soleil pâle, laissent dans une
-tête maladive une inquiétude vague. Ainsi naissait le peuple des
-farfadets et des<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> fées, êtres agiles, voyageurs soudains, aussi
-capricieux et aussi prompts que le rêve, qui malignement s’amusaient à
-coller les crins des chevaux ou à aigrir le lait, tendres pourtant
-quelquefois et domestiques, attachés au foyer comme le grillon à son
-âtre, pénates de campagne et de ferme, puissants et invisibles comme des
-dieux, bizarres et violents comme des enfants. Toutes les légendes
-conservent et embellissent ainsi des mœurs et des sentiments évanouis,
-semblables à ces forces minérales qui, là-bas, au cœur des montagnes,
-transforment le charbon et la pierre en marbre et en diamant.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>A Lestelle, à peine arrivés, de toutes parts on nous déclare qu’il faut
-visiter la chapelle. Nous passons entre des rangées de boutiques
-chargées de chapelets, de bénitiers, de médailles, de petits crucifix, à
-travers un feu croisé d’offres, d’exhortations et de cris. Après quoi
-nous sommes libres d’admirer l’édifice, et nous n’usons pas de cette
-liberté. Il y a bien sur le portail une vierge assez jolie dans le style
-du dix-septième siècle, quatre évangélistes en marbre, et dans
-l’intérieur quelques tableaux passables; mais le dôme bleu étoilé d’or a
-l’air d’une bonbonnière, les murs sont déshonorés d’estampes achetées
-rue Saint-Jacques, l’autel est encombré de<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span> colifichets. Ce trou doré
-est prétentieux et triste; en si beau pays le bon Dieu est mal logé.</p>
-
-<p>La pauvre petite chapelle s’adosse comme un nid à une grosse montagne
-boisée de buissons verts serrés, qui s’étale opulemment sous la lumière
-et chauffe son ventre au soleil. La route arrêtée brusquement se courbe
-et traverse le Gave. Le joli pont, d’une seule arche, pose ses pieds sur
-la roche nue et laisse pendre sa chevelure de lierre dans l’eau glauque
-tournoyante. On monte sur de belles collines boisées où pâturent les
-vaches et dont les pentes arrondies descendent mollement jusqu’à la
-rivière. On approche de Saint-Pé, frontière du Bigorre et du Béarn.</p>
-
-<p>Saint-Pé renferme une curieuse église romane à porte sculptée. Une
-poussière lumineuse dansait dans son ombre chaude; les yeux plongeaient
-avec volupté dans le profond enfoncement; les reliefs y nageaient dans
-une noirceur vivante. Puis tout d’un coup un tintamarre de coups de
-fouets, de roues grinçantes et roulantes, de pavés froissés qui
-pétillent; puis l’interminable haie des murs blancs qui courent à droite
-et à gauche, plaqués de lumière crue; puis la subite ouverture du ciel
-et le triomphe du soleil, dont la fournaise flamboie au plus haut de
-l’air.<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span></p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>Près de Lourdes, les collines se pèlent et le paysage s’attriste.
-Lourdes n’est qu’un amas de toits ternes, d’une morne teinte plombée,
-entassés au-dessous de la route. Les deux petites tours du fort
-dessinent dans l’air leurs formes grêles. Un rocher énorme, d’une seule
-pièce, noirâtre, lève son dos rongé de mousse au-dessus d’une mince
-muraille d’enceinte qui tourne pour l’enserrer: on dirait un éléphant
-dans une baraque de planches. Le voisinage des montagnes rend mesquines
-toutes les constructions humaines.</p>
-
-<p>De lourds nuages montaient dans le ciel, et l’horizon terni s’encaissait
-entre deux rangs de montagnes décharnées, tachées de broussailles
-maigres, fendues de ravines; un jour pâle tombait sur les sommets
-tronqués et dans les crevasses grises. Aux relais, des bandes de
-mendiants s’accrochaient à la voiture avec des sons rauques,
-inarticulés, l’air idiot, le cou tors, le corps déformé, les tendons
-saillants boursouflaient leur peau rugueuse, et, sous les guenilles en
-loques, leur chair montrait sa couleur de brique brûlée.</p>
-
-<p>On entra dans la gorge de Pierrefitte. Les nuages avaient gagné et
-noircissaient tout le ciel; le vent s’engouffrait par saccades et
-fouettait la poussière</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-197.jpg">
-<img src="images/illu-197.jpg" width="600" height="382" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Église de Bétharam et chemin de l’Estelle. (<a href="#page_166">Page 166.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span></p>
-
-<p class="nind">en tourbillons. La voiture roulait entre deux murailles immenses de
-roches sombres, tailladées et déchiquetées comme par la hache d’un géant
-désespéré: sillons abrupts, labourés d’entailles béantes, plaies
-rougeâtres, déchirées et traversées par d’autres plaies pâlies, blessure
-sur blessure; le flanc perpendiculaire saigne encore de ses coups
-multipliés. Des masses bleuâtres, demi-tranchées, pendaient en pointes
-aiguës sur nos têtes; mille pieds plus haut, des étages de bloc
-s’avançaient en surplombant. A une hauteur prodigieuse, les cimes noires
-crénelées s’enfonçaient dans la vapeur. Le défilé semblait à chaque pas
-se fermer; l’obscurité croissait, et, sous les reflets menaçants d’une
-lumière livide, on croyait voir ces saillies monstrueuses s’ébranler
-pour tout engloutir. Les arbres pliaient et tournoyaient, froissés
-contre la pierre. Le vent se lamentait en longues plaintes aiguës, et,
-sous tous ces bruits douloureux, on entendait le grondement rauque du
-Gave, qui se brise furieux contre les roches invincibles, et gémit
-lugubrement comme une âme en peine, impuissant et obstiné comme son
-tourment.</p>
-
-<p>La pluie vint et brouilla les objets. Au bout d’une heure, les nuages
-dégonflés traînaient à mi-côte; les roches dégouttantes luisaient d’un
-vernis sombre, comme des blocs d’acajou bruni. L’eau troublée
-bouillonnait en cascades grossies; les pro<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span>fondeurs de la gorge étaient
-encore noircies par l’orage; mais une lumière jeune jouait sur les cimes
-humides, comme un sourire trempé de larmes. La gorge s’ouvrait; les
-arches des ponts de marbre s’élançaient dans l’air limpide, et, dans une
-nappe de lumière, on voyait Luz assise entre des prairies étincelantes
-et des champs de millet en fleur.<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span></p>
-
-<h3><a name="LUZ" id="LUZ"></a>LUZ</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Luz est une petite ville toute rustique et agréable. Les rues, étroites
-et cailloutées, sont traversées d’eaux courantes; les maisons grises se
-serrent pour avoir un peu d’ombre. Le matin arrivent des bandes de
-moutons, des ânes chargés de bois, des porcs grognons et indisciplinés,
-des paysannes pieds nus, qui marchent en filant près de leurs
-charrettes. Luz est le rendez-vous de quatre vallées. Gens et bêtes s’en
-vont sur la place: on fiche en terre des parapluies rouges. Les femmes
-s’asseyent auprès de leurs denrées; autour d’elles, des marmots aux
-joues rouges grignotent leur pain et frétillent comme une couvée de
-souris: on vend des provisions, on achète des étoffes. A midi, les rues
-sont désertes; çà et là vous voyez dans l’ombre d’une porte une figure
-de vieille femme assise, et vous n’entendez plus que le<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span> bruissement
-léger des ruisseaux sur leur lit de pierres.</p>
-
-<p>Les figures ici sont jolies: c’est plaisir de regarder les enfants avant
-que le soleil et le travail aient déformé leurs traits. Ils trottinent
-joyeusement dans la poussière, et tournent vers le passant leur minois
-rondelet, déluré, leurs yeux parlants, avec des mouvements menus et
-brusques. Lorsque les jeunes filles en jupe rouge retroussée, en capulet
-de grosse étoffe rouge, s’approchent pour vous demander l’aumône, vous
-voyez, sous la couleur crue, l’ovale pur d’une figure fine et fière, un
-teint mat, presque pâle, et le doux regard de deux grands yeux calmes.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>L’église est fraîche et solitaire; elle appartint jadis aux Templiers.
-Ces moines soldats avaient un pied jusque dans le moindre coin de
-l’Europe. Le clocher est carré comme un fort; le mur d’enceinte a des
-créneaux comme une ville de guerre. Le vieux porche sombre serait
-aisément défendu. Sur sa voûte très-basse on démêle un Christ
-demi-effacé et deux oiseaux fantastiques grossièrement coloriés. A
-l’entrée, un petit tombeau découvert sert de bénitier, et l’on montre
-une porte basse par laquelle passaient les <i>cagots</i>, race maudite. Ce
-premier aspect est singulier, mais n’a rien qui déplaise. Une<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span> bonne
-femme en capulet rouge, son tricot à la main, priait près d’un
-confessionnal en planches mal rabotées, sous une galerie brune de vieux
-bois tourné. La pauvreté et l’antiquité ne sont jamais laides, et cette
-expression d’attention religieuse me semblait d’accord avec les débris
-et les souvenirs du moyen âge épars autour de nous.</p>
-
-<p>Mais les gens ont au fond du cœur je ne sais quel amour du ridicule et
-de l’absurde qui réussit à tout gâter: les arceaux dédorés de cette
-pauvre église traversaient une voûte d’azur lessivée et d’étoiles
-salies, de flammes, de roses, de petits chérubins rouges, cravatés
-d’ailes. Un ange rose brun, pendu par un pied, s’élançait, une couronne
-d’or à la main. Dans l’autre nef, on voyait la figure du Soleil, avec
-les joues rondes, les sourcils en demi-cercle et l’air bête qu’il a dans
-les almanachs. L’autel était chargé d’une profusion de dorures ternies,
-d’anges jaunâtres, de visages niais et piteux comme ceux des enfants qui
-ont trop dîné. Cela prouve que leurs cabanes sont fort tristes, fort
-nues et fort ternes. Au sortir de la boue, on aime la dorure. La plus
-fade confiture paraît délicieuse quand on a mangé longtemps des racines
-et du pain sec.<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span></p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Luz fut autrefois la capitale de ces vallées, qui formaient une sorte de
-république; chaque commune délibérait sur ses intérêts particuliers;
-quatre ou cinq villages formaient un vic, et les députés des quatre vics
-se réunissaient à Luz.</p>
-
-<p>«&nbsp;Le rôle des impositions se faisait de temps immémorial sur des morceaux
-de bois, qu’ils appelaient <i>totchoux</i>, c’est-à-dire bâtons. Chaque
-communauté avait son <i>totchou</i>, sur lequel le secrétaire faisait avec un
-couteau des chiffres romains dont eux seuls connaissaient la valeur.
-L’intendant d’Auch, qui ne se doutait pas de ces usages, ordonna en 1784
-à un des employés du gouvernement de lui apporter les anciens registres;
-il arriva suivi de deux charretées de totchoux.&nbsp;»</p>
-
-<p>Pays pauvre, pays libre. Les États du Bigorre se composaient de trois
-chambres qui opinaient séparément; celle du clergé, celle de la
-noblesse, celle du tiers État, qui comprenaient des consuls ou officiers
-principaux des communes, et des <i>députés des vallées</i>. Dans ces
-assemblées, on répartissait les impôts et l’on discutait toutes les
-affaires importantes. Une vallée est une cité naturelle et fermée,
-inspirant l’association, défendue contre l’étranger. On pouvait arrêter
-l’ennemi au passage, l’écraser sous<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> les roches; en hiver, la neige et
-les torrents lui fermaient toute entrée. Les chevaliers en armure
-pouvaient-ils poursuivre les pâtres dans leurs fondrières&nbsp;?
-Qu’auraient-ils pris, sauf quelques maigres chèvres&nbsp;! Les hardis
-grimpeurs, chasseurs d’ours et de loups, auraient volontiers fait cette
-partie, sûrs d’y gagner des habits chauds, des armes et des chevaux.
-Ainsi dura l’indépendance en Suisse.</p>
-
-<p>Pays libre, pays pauvre. Je l’ai déjà vu dans la vallée d’Ossau. Les
-plaines ne sont que des défilés entre les pieds de deux chaînes. Quand
-la pente n’est pas trop roide, la culture monte. S’il est entre deux
-roches un morceau de terre, on l’ensemence. L’homme prend au désert tout
-ce qu’il peut lui arracher: ainsi s’échelonnent des étages de prés et de
-moissons sur le versant bariolé de bandes vertes et de carreaux jaunes.
-Les granges et les étables le parsèment de taches blanches; il est rayé
-d’un long sentier grisâtre. Mais cette robe trouée de roches saillantes
-s’arrête à mi-côte, et le sommet n’est vêtu que de mousses stériles.</p>
-
-<p>La récolte se fait en juillet, bien entendu sans chevaux ni charrettes.
-L’homme seul peut, sur ces pentes, faire le métier de cheval: on enferme
-les gerbes dans de grandes pièces de toiles qu’on serre avec des cordes;
-le moissonneur charge sur sa tête cette botte énorme, et remonte pieds
-nus entre les tiges perçantes et les pierres, sans faire un faux pas.<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span></p>
-
-<p>On trouve ici des ordonnances qui réduisent de moitié le nombre des
-hommes d’armes auquel le pays est taxé, se fondant sur ce que les grêles
-et les gelées détruisent chaque année ses récoltes. Plusieurs fois
-pendant les guerres religieuses, il fut désert. En 1575, Montluc déclare
-«&nbsp;qu’il est maintenant si pauvre que les habitants d’iceluy sont forcés
-d’abandonner leurs maisons et d’aller mendier.&nbsp;» En 1592, les gens de
-Comminge, ayant dévasté la contrée, «&nbsp;les paysans de Bigorre
-abandonnèrent la culture des terres par manque de bétail, et la plus
-grande partie d’iceux prit la route d’Espagne.&nbsp;» Il n’y a pas cent ans,
-on n’y connaissait que trois chapeaux et deux paires de souliers.
-Aujourd’hui encore les montagnards sont obligés de remonter chaque année
-leur champ incliné, que la pluie d’hiver entraîne. «&nbsp;Ils s’éclairent avec
-des morceaux de pins huileux et ne mangent presque jamais de viande.&nbsp;»</p>
-
-<p>Que de misères en ce peu de mots&nbsp;! qu’il en a fallu pour rompre l’attache
-par laquelle l’homme s’accroche au sol natal&nbsp;! Un vieux texte d’histoire,
-une phrase de statistique indifférente, rassemblent dans leur enceinte
-des années de souffrance, des milliers de morts, la fuite, les
-séparations, l’abrutissement. Certainement, il y a trop de mal dans le
-monde. L’homme ôte chaque siècle une ronce et une pierre dans le mauvais
-chemin où il avance; mais qu’est-<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span>ce qu’une ronce et une pierre&nbsp;? Il en
-reste et il en restera toujours plus qu’il n’en faut pour le déchirer et
-le meurtrir. D’ailleurs, d’autres cailloux retombent, d’autres épines
-repoussent. Son bien-être grandit sa sensibilité; il souffre autant pour
-de moindres maux; son corps est mieux garanti, mais son âme est plus
-malade. Les bienfaits de la Révolution, les progrès de l’industrie, les
-découvertes de la science, nous ont donné l’égalité, la vie commode, la
-liberté de penser, mais en même temps l’envie haineuse, la fureur de
-parvenir, l’impatience du présent, le besoin du luxe, l’instabilité des
-gouvernements, les souffrances du doute et de la recherche. Un bourgeois
-de l’an dix-huit cent cinquante est-il plus heureux qu’un bourgeois de
-l’an seize cent cinquante&nbsp;? Moins opprimé, plus instruit, mieux fourni de
-bien-être, cela est certain; mais plus gai, je ne sais. Une seule chose
-s’accroît, l’expérience, et avec elle la science, l’industrie, la
-puissance. Dans le reste, on perd autant que l’on gagne et le plus sûr
-progrès est de s’y résigner.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Cette vallée est toute rafraîchie et fécondée par les eaux courantes.
-Sur le chemin de Pierrefitte, deux ruisseaux rapides gazouillent à
-l’ombre des<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span> haies fleuries: ce sont les plus gais compagnons de route.
-Des deux côtés, de toutes les prairies, arrivent des filets d’eau qui se
-croisent, se séparent, se réunissent et sautent ensemble dans le Gave.
-Les paysans arrosent ainsi toutes leurs cultures; un champ a cinq ou six
-étages de ruisseaux qui courent serrés dans des lits d’ardoises. La
-troupe bondissante s’agite au soleil, comme une bande folle d’écoliers
-en liberté. Les gazons qu’ils nourrissent sont d’une fraîcheur et d’une
-vigueur incomparable; l’herbe se presse sur leurs bords, trempe ses
-pieds dans l’eau, se couche sous l’élan des petites vagues, et ses
-rubans tremblent dans un reflet de perle, sous les remous argentés. On
-ne fait pas dix pas sans rencontrer une chute d’eau; de grosses cascades
-bouillonnantes descendent sur des blocs; des nappes transparentes
-s’étalent sur les feuillets de roche; des filets d’écume serpentent en
-raies depuis la cime jusqu’à la vallée; des sources suintent le long des
-graminées pendantes et tombent goutte à goutte; le Gave roule sur la
-droite et couvre tous ces murmures de sa grande voix monotone. De beaux
-iris bleus croissent sur les pentes marécageuses; les bois et les
-cultures montent bien haut entre les roches. La vallée sourit, encadrée
-de verdure; mais, à l’horizon, les pics crénelés, les crêtes en scie et
-les noirs escarpements de monts ébréchés,<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span> montent dans le ciel bleu,
-sous leur manteau de neige.</p>
-
-<p>Derrière Luz est un mamelon nu, appelé Saint-Pierre, qui porte un reste
-de ruines grisâtres et d’où l’on voit toute la vallée. Quand le ciel
-était brumeux, j’y ai passé des heures entières sans un moment d’ennui:
-l’air est tiède sous son rideau de nuages. Des échappées de soleil
-découpent sur le Gave des bandes lumineuses, ou font briller les
-moissons suspendues à mi-côte. Les hirondelles volent haut, avec des
-cris aigus, dans la vapeur traînante; le bruit du Gave arrive adouci par
-la distance, harmonieux, presque aérien. Le vent vient, puis s’abat; un
-peuple de petites fleurs s’agite sous ses coups d’aile; les boutons d’or
-s’alignent en files; de petits œillets frêles cachent dans l’herbe leurs
-étoiles purpurines; les graminées penchent leurs tiges grêles sur les
-grandes plaques ardoisées; le thym est d’une odeur pénétrante. Ces
-plantes solitaires, abreuvées de rosée, aérées par les brises, ne
-sont-elles pas heureuses&nbsp;? Le mamelon est désert, personne ne les foule;
-elles croissent selon leur caprice, dans les fentes de la pierre, par
-familles, libres, inutiles, sous le plus beau soleil. Et l’homme, serf
-de la nécessité, mendie et calcule sous peine de vie&nbsp;! Trois enfants
-arrivaient, tous en guenilles: «&nbsp;Qu’est-ce que vous cherchez ici&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Des papillons.<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pour quoi faire&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Pour les vendre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le plus jeune avait une sorte de bouton au front: «&nbsp;Un sou, monsieur,
-pour le petit qui est malade.&nbsp;»</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-211.jpg">
-<img src="images/illu-211.jpg" width="600" height="380" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Vallée de Luz. (<a href="#page_178">Page 178.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span></p>
-
-<h3><a name="SAINT-SAUVEUR_BAREGES" id="SAINT-SAUVEUR_BAREGES"></a>SAINT-SAUVEUR&mdash;BARÈGES</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Saint-Sauveur est une rue en pente, régulière et jolie, sans rien qui
-sente l’hôtel improvisé et le décor d’Opéra, n’ayant ni la grossièreté
-rustique d’un village ni l’élégance salie d’une ville. Les maisons
-alignent sans monotonie leurs croisées encadrées de marbre brut: à
-droite, elles s’adossent contre des roches à pic, d’où l’eau suinte; à
-gauche, elles ont sous leurs pieds le Gave, qui tourne au fond du
-précipice.</p>
-
-<p>Les thermes sont un portique carré sous un double rang de colonnes, d’un
-style élevé et simple; les marbres, d’un gris bleuâtre, ni éclatants ni
-ternes, font plaisir à voir. Une terrasse plantée de tilleuls s’avance
-au-dessus du Gave et reçoit les brises fraîches qui montent du torrent
-vers les hauteurs; ces tilleuls répandent dans l’air une odeur délicate
-et suave. Au-dessous du mur d’appui, l’eau<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> de la source sort en gerbe
-blanche et tombe entre les têtes des arbres dans une profondeur qu’on
-n’aperçoit pas.</p>
-
-<p>Au bout du village, les sentiers sinueux d’un jardin anglais descendent
-jusqu’au Gave; un frêle pont de bois traverse ses eaux d’un bleu terni,
-et l’on remonte le long d’un champ de millet jusqu’au chemin de Scia. Le
-flanc de ce chemin s’enfonce à six cents pieds, rayé de ravines; au fond
-de l’abîme, le Gave se tord dans un corridor de roches que le soleil de
-midi n’atteint qu’à peine; la pente est si rapide qu’en plusieurs
-endroits on ne l’aperçoit pas; le précipice est si profond que son
-mugissement arrive comme un murmure. Le torrent disparaît sous les
-corniches et bouillonne dans les cavernes; à chaque pas il blanchit
-d’écume la pierre lisse. Son allure tourmentée, ses soubresauts furieux,
-ses reflets noirs et livides, donnent l’idée d’un serpent écumant et
-blessé. Mais le plus étrange spectacle est celui de la muraille de
-roches qui fait face: la montagne a été fendue perpendiculairement comme
-par une immense épée, et l’on dirait qu’ensuite des mains acharnées et
-plus faibles ont mutilé cette première entaille. Du sommet jusqu’au
-Gave, la roche a la couleur du bois mort écorcé; le prodigieux tronc
-d’arbre, fendillé et déchiqueté, semble moisir là depuis des siècles;
-l’eau suinte dans ses déchirures noircies comme dans celles d’un bloc</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 379px;">
-<a href="images/illu-215.jpg">
-<img src="images/illu-215.jpg" width="379" height="600" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Saint-Sauveur. (<a href="#page_180">Page 180.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span></p>
-
-<p class="nind">vermoulu; il est jauni de mousses semblables à celles qui végètent dans
-la pourriture des chênes humides. Ses blessures ont les teintes brunes
-et veinées qu’on voit aux anciennes plaies des arbres. C’est vraiment
-une poutre pétrifiée, débris de Babel.</p>
-
-<p>Les géologues sont heureux; ils expriment tout cela, et bien d’autres
-choses encore, en disant que le roc est schisteux.</p>
-
-<p>Au bout d’une lieue, nous avons trouvé un bout de prairie, deux ou trois
-chaumières assises sur la pente adoucie. Ce contraste repose. Et
-pourtant le pâturage est maigre, parsemé de roches stériles, entouré de
-débris tombés; sans un petit ruisseau d’eau glacée, le soleil brûlerait
-l’herbe. Deux enfants dormaient sous un noyer; une chèvre, grimpée sur
-une roche, poussait son bêlement plaintif et tremblant; trois ou quatre
-poules furetaient au bord de la rigole, d’un air curieux et inquiet; une
-femme puisait de l’eau à la source dans une écuelle de bois: voilà toute
-la richesse de ces pauvres ménages. Ils ont parfois, à quatre ou cinq
-cents pieds plus haut, un champ d’orge si escarpé qu’on s’attache à une
-corde pour le moissonner.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Le Gave est semé de petites îles, où l’on arrive en sautant de pierre en
-pierre. Ces îles sont des<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> bancs de roche bleuâtre que tachent des
-galets d’une blancheur crue; l’hiver, elles sont noyées; encore
-maintenant des troncs écorchés gisent çà et là entre les blocs. Quelques
-creux ont gardé des morceaux de limon; des bouquets d’ormes en sortent
-comme une fusée, et les panaches des graminées flottent sur les cailloux
-arides; alentour, l’eau assoupie chauffe dans les cavernes. Cependant
-des deux côtés la montagne lève son mur rougeâtre, sillonné d’écume par
-les filets d’eau qui serpentent. Sur tous les flancs de l’île, les
-cascades grondent comme un tonnerre; vingt ravines étagées les
-engouffrent dans leurs précipices, et leur clameur arrive de toute part
-comme le fracas d’une bataille. Une poudre humide rebondit et nage
-par-dessus toute cette tempête: elle s’arrête entre les arbres et oppose
-sa gaze fine et fraîche à l’embrasement du soleil.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>J’ai souvent gravi la montagne par un temps clair, avant le lever du
-soleil. Pendant la nuit, la vapeur du Gave, accumulée dans les gorges,
-les a comblées; l’on a sous les pieds une mer de nuages, et sur la tête
-un dôme d’un bleu tendre rayonnant de splendeur matinale; tout le reste
-a disparu: on ne voit que l’azur lumineux du ciel et le satin
-éblouissant des nuages; la nature est dans ses vêtements de<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> vierge.
-L’œil glisse avec volupté sur les molles rondeurs de la masse aérienne.
-Les crêtes noires s’avancent dans son sein comme des promontoires; les
-têtes des monts qu’elle baigne se lèvent comme un archipel d’écueils;
-elle s’enfonce dans les golfes dentelés, et ondule lentement autour des
-pics qu’elle gagne. L’âpreté des crêtes chauves ajoute encore à la grâce
-de sa ravissante blancheur. Mais, à mesure qu’elle monte, elle
-s’évapore; déjà les paysages des profondeurs apparaissent sous un
-crépuscule transparent; le milieu de la vallée se découvre. Il ne reste
-de la mer flottante qu’une ceinture blanche, qui traîne contre les
-versants; elle se déchire, et les lambeaux pendent un instant aux têtes
-des arbres; les derniers flocons s’envolent, et le Gave, frappé par le
-soleil, resplendit autour de la montagne comme un collier de diamants.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Paul et moi nous sommes allés à Baréges; la route est une longue montée
-de deux lieues.</p>
-
-<p>Une allée d’arbres s’allonge entre un ruisseau et le Gave. L’eau jaillit
-de toutes les hauteurs; çà et là un peuple de petits moulins s’est posé
-sur les cascades; les versants en sont semés. On s’égaye à voir ces
-petits êtres nichés dans les creux des pentes colossales. Leur toit
-d’ardoise sourit pourtant et jette<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span> son éclair entre les herbes. Il n’y
-a rien ici que de gracieux et d’aimable; les bords du Gave gardent leur
-fraîcheur sous le soleil brûlant; les ruisseaux laissent à peine entre
-eux et lui une étroite bande verte; on est entouré d’eaux courantes;
-l’ombre des frênes et des aunes tremble dans l’herbe fine; les arbres
-s’élancent d’un jet superbe, en colonnes lisses, et ne s’étalent en
-branches qu’à quarante pieds de hauteur. L’eau sombre de la rigole
-d’ardoise va frôlant les tiges vertes; elle court si vite qu’elle semble
-frissonner. De l’autre côté du torrent, des peupliers s’échelonnent sur
-la côte verdoyante; leurs feuilles, un peu pâles, se détachent sur le
-bleu pur du ciel; au moindre vent, elles s’agitent et reluisent. Des
-ronces en fleur descendent le long du rocher et vont toucher les crêtes
-des vagues. Plus loin, le dos de la montagne, chargé de broussailles,
-s’allonge dans une teinte chaude d’un bleu sombre. Les bois lointains
-dorment enveloppés de cette moiteur vivante, et la terre qui s’en
-imprègne semble respirer avec elle la force et la volupté.</p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>Bientôt les monts se pèlent, les arbres disparaissent; il n’y a plus sur
-le versant que de mauvaises broussailles: on aperçoit Baréges. Le
-paysage est hideux. Le flanc de la montagne est crevassé d’ébou<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span>lements
-blanchâtres; la petite plaine ravagée disparaît sous les grèves; la
-pauvre herbe, séchée, écrasée, manque à chaque pas; la terre est comme
-éventrée, et la fondrière, par sa plaie béante, laisse voir jusque dans
-ses entrailles; les couches de calcaire jaunâtre sont mises à nu; on
-marche sur des sables et sur des traînées de cailloux roulés; le Gave
-lui-même disparaît à demi sous des amas de pierres grisâtres, et sort
-péniblement du désert qu’il s’est fait. Ce sol défoncé est aussi laid
-que triste; ces débris sont sales et petits; ils sont d’hier: on sent
-que la dévastation recommence tous les ans. Pour que des ruines soient
-belles, il faut qu’elles soient grandioses ou noircies par le temps; ici
-les pierres viennent d’être déterrées, elles trempent encore dans la
-boue; deux ruisseaux fangeux se traînent dans les effondrements: on
-dirait une carrière abandonnée.</p>
-
-<p>Le bourg de Baréges est aussi vilain que son avenue: tristes maisons,
-mal recrépies; de distance en distance, une longue file de baraques et
-de cahutes de bois, où l’on vend des mouchoirs et de la mauvaise
-quincaillerie. C’est que l’avalanche s’accumule chaque hiver sur la
-gauche dans une crevasse de la montagne, et emporte en glissant un pan
-de rue; ces baraques sont une cicatrice. Les froides vapeurs s’amassent
-ici, le vent s’y engage, et la bourgade est inhabitable l’hiver. Le sol
-est enseveli<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> sous quinze pieds de neige; tous les habitants émigrent:
-on y laisse sept ou huit montagnards avec des provisions, pour veiller
-aux maisons et aux meubles. Souvent ces pauvres gens ne peuvent arriver
-jusqu’à Luz, et restent emprisonnés plusieurs semaines.</p>
-
-<p>L’établissement des bains est misérable, les compartiments sont des
-caves sans air ni lumière; il n’y a que seize cabinets, tous délabrés.
-Les malades sont obligés souvent de se baigner la nuit. Les trois
-piscines sont alimentées par l’eau qui vient de servir aux baignoires;
-celle des pauvres reçoit l’eau qui sort des deux autres. Ces piscines,
-basses, obscures, sont des espèces de prisons étouffantes et
-souterraines. Il faut avoir beaucoup de santé pour y guérir.</p>
-
-<p>L’hôpital militaire, relégué au nord de la bourgade, est un triste
-bâtiment crépissé, dont les fenêtres s’alignent avec une régularité
-militaire. Les malades enveloppés d’une capote grise trop large, montent
-un à un la pente nue et s’asseyent entre les pierres; ils se chauffent
-au soleil pendant des heures entières, et regardent devant eux d’un air
-résigné. Les journées d’un malade sont si longues&nbsp;! Ces figures amaigries
-reprennent un air de gaieté quand un camarade passe; on échange une
-plaisanterie: même à l’hôpital, même à Baréges, un Français reste
-Français&nbsp;!<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span></p>
-
-<p>On rencontre de vieux pauvres en béquilles, malades, qui montent la rue
-si roide. Ces visages rougis par les intempéries de l’air, ces
-lamentables membres repliés ou tordus, ces chairs gonflées ou
-affaissées, ces yeux mornes, déjà morts, font peine à voir. A cet âge,
-habitués à la misère, ils doivent ne sentir que la souffrance du moment,
-ne point s’affliger du passé, ne plus s’inquiéter de l’avenir. On a
-besoin de penser que leur âme engourdie vit comme une machine. Ce sont
-les ruines de l’homme auprès des ruines du sol.</p>
-
-<p>L’aspect de l’ouest est encore plus sombre. Une masse énorme de pics
-noirâtres et neigeux cerne l’horizon. Ils sont suspendus sur la vallée
-comme une menace éternelle. Ces arêtes, si âpres, si multipliées, si
-anguleuses, donnent à l’œil la sensation d’une dureté invincible. Il en
-vient un vent froid, qui pousse vers Baréges de pesants nuages; les
-seules choses gaies sont les deux ruisseaux diamantés qui bordent la rue
-et babillent bruyamment sur les cailloux bleus.</p>
-
-<h4>VI.</h4>
-
-<p>Nous avons lu ici pour nous consoler, quelques lettres charmantes; en
-voici une du petit duc du Maine, âgé de sept ans, que Mme de Maintenon
-avait amené pour le guérir. Il écrivait à sa mère, Mme de<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span> Montespan, et
-la lettre devait certainement passer sous les yeux du roi. Quelle école
-de style que cette cour&nbsp;!</p>
-
-<p>«&nbsp;Je m’en vas écrire toutes les nouvelles du logis pour te divertir, mon
-cher petit cœur, et j’écrirai bien mieux quand je penserai que c’est
-pour vous, madame. Mme de Maintenon passe tous les jours à filer, et, si
-l’on la laissait faire, elle y passerait les nuits, ou à écrire. Elle
-travaille tous les jours pour mon esprit; elle espère bien d’en venir à
-bout, et le mignon aussi, qui fera ce qu’il pourra pour en avoir,
-mourant d’envie de plaire au roi et à vous. J’ai lu en venant l’histoire
-de César, je lis à présent celle d’Alexandre et je commencerai bientôt
-celle de Pompée. La Couture n’aime pas à me prêter les jupes de Mme de
-Maintenon, quand je veux me déguiser en fille. J’ai reçu la lettre que
-vous écrivez au cher petit mignon; j’en ai été ravi; je ferai ce que
-vous me dites, quand ce ne serait que pour vous plaire; car je vous aime
-au superlatif. Je fus charmé, et je le suis encore, du petit signe de
-tête que le roi me fit quand je partis, mais fort mal content de ce que
-tu ne me paraissais pas affligée: tu étais belle comme un ange.&nbsp;»</p>
-
-<p>Peut-on être plus gracieux, plus flatteur, plus insinuant, plus précoce&nbsp;?
-Il fallait plaire en ce temps, plaire à des gens du monde, et d’esprit
-vif. Jamais on ne fut plus agréable: c’est que jamais on n’eut<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span> plus
-grand besoin d’être agréable. Celui-ci, élevé parmi les jupes des
-femmes, a pris dès l’abord leur vivacité, leurs coquetteries, leurs
-sourires. On voit qu’il monte sur les genoux, qu’il est embrassé, qu’il
-embrasse, qu’il amuse; il n’y a point de plus joli bijou de salon.</p>
-
-<p>Mme de Maintenon, dévote, circonspecte et politique, écrit aussi, mais
-avec la netteté et la brièveté d’une abbesse mondaine ou d’un président
-en jupon. «&nbsp;Vous voyez que je prends courage dans un lieu plus affreux
-que je ne puis vous le dire; pour comble de misère, nous y gelons. La
-compagnie y est mauvaise; on nous respecte et on nous ennuie. Toutes nos
-femmes sont toujours malades; ce sont des badaudes qui ont trouvé le
-monde bien grand dès qu’elles ont été à Étampes.&nbsp;»</p>
-
-<p>Nous nous sommes amusés de cette moquerie sèche, dédaigneuse, bien
-taillée, un peu écourtée, et j’ai soutenu à Paul que Mme de Maintenon
-ressemble aux ifs de Versailles, éteignoirs en brosse et trop tondus.
-Là-dessus j’ai dit force mal des paysages au dix-septième siècle, de Le
-Nôtre, de Poussin et de sa nature architecturale, de Leclerc, de
-Perelle, et de leurs arbres abstraits, officiels, dont le feuillage,
-arrondi majestueusement, ne convient à aucune espèce connue. Il m’a
-semoncé vertement, selon sa coutume, m’appelant esprit étroit; il
-soutient que tout est beau, qu’il faut seulement se<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> mettre au point de
-vue. Voici à peu près son raisonnement:</p>
-
-<p>Il prétend que les choses nous plaisent par contraste, et que pour des
-âmes différentes, les choses belles sont différentes. «&nbsp;Un jour, dit-il,
-je voyageais avec des Anglais dans la Champagne, par un jour nuageux de
-septembre. Ils trouvaient les plaines horribles, et moi, admirables. Les
-guérets mornes s’étendaient comme une mer jusqu’au bord de l’horizon,
-sans rencontrer une colline. Les tiges du blé scié ras teignaient le sol
-d’un jaune blafard; la campagne semblait couverte d’un vieux manteau
-mouillé. Ici des lignes d’ormes bossus; çà et là un maigre carré de
-sapins; plus loin, une chaumière de craie avec sa mare blanche; de
-sillon en sillon, le soleil traînait sa lumière malade, et la terre vide
-de son fruit, ressemblait à une femme morte en couches de qui on a
-retiré l’enfant.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mes compagnons s’ennuyaient fort et maudissaient la France. Leur âme,
-tendue par les âpres passions politiques, par la morgue nationale, par
-la roideur de la morale biblique, avait besoin de repos. Ils
-souhaitaient une campagne riante et fleurie, de molles prairies
-silencieuses, de beaux ombrages amplement et harmonieusement groupés sur
-le penchant des collines. Les paysans hâlés, au visage terne, assis près
-d’une mare de boue, leur répugnaient. Ils pensaient pour se reposer à
-de<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span> jolis cottages entourés de gazons frais, bordés de chèvrefeuilles
-roses. Rien de plus raisonnable. Un homme obligé de se tenir droit et
-roide trouve que la plus belle attitude est d’être assis.</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous allez à Versailles, et vous vous récriez contre le goût du
-dix-septième siècle. Ces eaux compassées et monumentales, les sapins
-façonnés au tour, ces entassements d’escaliers rectangulaires, ces
-arbres alignés comme des grenadiers à la parade, vous rappellent la
-classe de géométrie et l’école de peloton. Rien de mieux. Mais cessez un
-instant de juger d’après vos habitudes et vos besoins d’aujourd’hui.
-Vous vivez seul ou en famille, dans un troisième étage à Paris, et vous
-allez, quatre heures par semaine, dans des salons de trente personnes.
-Louis XIV vivait huit heures par jour, tous les jours, toute l’année en
-public, et ce public comprenait tous les seigneurs de France. Il tenait
-salon en plein air; ce salon est le parc de Versailles. Pourquoi lui
-demander les agréments d’une vallée&nbsp;? Il faut ces charmilles égalisées
-pour ne point accrocher les habits brodés. Il faut ces gazons nivelés et
-rasés pour ne point mouiller les souliers à talons. Les duchesses feront
-cercle autour de ces pièces d’eau circulaires. Rien de mieux choisi que
-ces escaliers immenses et uniformes pour étaler les robes lamées de
-trois cents dames. Ces larges allées, qui vous semblent vides, étaient
-majestueuses quand<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span> cinquante seigneurs en brocart et en dentelles y
-promenaient leurs cordons bleus et leurs beaux saluts. Nul jardin n’est
-mieux fait pour se montrer en grand costume et en grande compagnie, pour
-faire la révérence, pour causer, pour nouer des intrigues de galanterie
-et d’affaires. Vous voulez vous reposer, être seul, rêver; allez
-ailleurs; vous vous êtes trompé de porte: mais le ridicule suprême
-serait de blâmer un salon d’être un salon.</p>
-
-<p>«&nbsp;Comprenez donc que notre goût moderne sera aussi passager que
-l’antique; ce qui veut dire qu’il est justement aussi raisonnable et
-aussi sot. Nous avons le droit d’admirer les sites sauvages, comme jadis
-on avait le droit de s’ennuyer dans les sites sauvages. Rien de plus
-laid qu’une vraie montagne au dix-septième siècle. Elle rappelait mille
-idées de malheur. Les gens qui sortaient des guerres civiles et de la
-demi-barbarie pensaient aux famines, aux longues traites à cheval sous
-la pluie et dans la neige, au mauvais pain noir mêlé de paille, aux
-hôtelleries boueuses, empestées de vermine. Ils étaient las de la
-barbarie, comme nous sommes las de la civilisation. Aujourd’hui les rues
-sont si propres, les gendarmes si abondants, les maisons si bien
-alignées, les mœurs si paisibles, les événements si petits et si bien
-prévus, qu’on aime la grandeur et l’imprévu. Le paysage change comme la
-littéra<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span>ture: elle fournissait alors de longs romans doucereux et des
-dissertations galantes; elle fournit aujourd’hui de la poésie violente
-et des drames physiologistes. Le paysage est une littérature non écrite;
-il est comme elle une sorte de flatterie adressée à nos passions, ou de
-nourriture offerte à nos besoins. Ces vieilles montagnes dévastées, ces
-pointes blessantes, hérissées par myriades, ces formidables fissures
-dont la paroi perpendiculaire plonge d’un élan jusqu’en des profondeurs
-invisibles; ce chaos de croupes monstrueuses qui s’entassent et
-s’écrasent comme un troupeau effaré de léviathans; cette domination
-universelle et implacable du roc nu, ennemi de la vie, nous délasse de
-nos trottoirs, de nos bureaux et de nos boutiques. Vous ne l’aimez que
-pour cette cause, et cette cause ôtée, vous y répugneriez autant que Mme
-de Maintenon.</p>
-
-<p>&mdash;De sorte qu’il y a cinquante beautés, une par siècle.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Alors il n’y en a point.</p>
-
-<p>&mdash;C’est comme si vous disiez qu’une femme est nue parce qu’elle a
-cinquante robes.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span></p>
-
-<h3><a name="CAUTERETS" id="CAUTERETS"></a>CAUTERETS</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Cauterets est un bourg au fond d’une vallée, assez triste, pavé, muni
-d’un octroi. Hôteliers, guides, tout un peuple affamé nous investit;
-mais nous avons beaucoup de force d’âme, et, après une belle résistance,
-nous obtenons le droit de regarder et de choisir.</p>
-
-<p>Cinquante pas plus loin, nous sommes raccrochés par des servantes, des
-enfants, des loueurs d’ânes, des garçons qui par hasard viennent se
-promener autour de nous. On nous offre des cartes, on nous vante
-l’emplacement, la cuisine, on nous accompagne, casquette en main,
-jusqu’au bout du village; en même temps on écarte à coups de coude les
-compétiteurs: «&nbsp;c’est mon voyageur, je te rosse si tu approches.&nbsp;» Chaque
-hôtel a ses recruteurs à l’affût; ils chassent, l’hiver à l’isard, l’été
-au voyageur.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-231.jpg">
-<img src="images/illu-231.jpg" width="600" height="385" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Cauterets. (<a href="#page_194">Page 194.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span></p>
-
-<p>Ce bourg a plusieurs sources: celle du Roi guérit Abarca, roi d’Aragon:
-celle de César rendit, dit-on, la santé au grand César. Il faut de la
-foi en histoire comme en médecine.</p>
-
-<p>Par exemple, au temps de François Iᵉʳ, les Eaux-Bonnes guérissaient les
-blessures; elles s’appelaient <i>eaux d’arquebusades</i>; on y envoya les
-soldats blessés à Pavie. Aujourd’hui elles guérissent les maladies de
-gorge et de poitrine. Dans cent ans, elles guériront peut-être autre
-chose; chaque siècle, la médecine fait un progrès.</p>
-
-<p>«&nbsp;Autrefois, dit Sganarelle, le foie était à droite et le cœur à gauche,
-nous avons réformé tout cela.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un médecin célèbre disait un jour à ses élèves: «&nbsp;Employez vite ce remède
-pendant qu’il guérit encore.&nbsp;» Les médicaments ont des modes comme les
-chapeaux.</p>
-
-<p>Que peut-on dire contre celle-ci&nbsp;? Le climat est chaud, la gorge abritée,
-l’air pur; la gaieté du soleil égaye. En changeant d’habitudes, on
-change de pensées; les idées noires s’en vont. L’eau n’est pas mauvaise
-à boire; on a fait un joli voyage; le moral guérit le physique: sinon,
-on a espéré pendant deux mois. Et qu’est-ce, je vous prie, qu’un remède,
-sinon un prétexte pour espérer&nbsp;? On prend patience et plaisir jusqu’à ce
-que le mal ou le malade s’en aille, et tout est pour le mieux dans le
-meilleur des mondes.<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span></p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>A quelques lieues de là, entre les précipices, dort le lac de Gaube.
-L’eau verte, profonde de trois cents pieds, a des reflets d’émeraude.
-Les têtes chauves des monts s’y mirent avec une sérénité divine. La fine
-colonne des pins s’y réfléchit aussi nette que dans l’air; dans le
-lointain, les bois vêtus d’une vapeur bleuâtre viennent tremper leurs
-pieds dans son eau froide, et l’énorme Vignemale, taché de neige, le
-ferme de sa falaise. Quelquefois un reste de brise vient le plisser, et
-toutes ces grandes images ondulent; la Diane de Grèce, la vierge
-chasseresse et sauvage l’eût pris pour miroir.</p>
-
-<p>Comme on la voit renaître, en de pareils sites&nbsp;! ses marbres sont tombés,
-ses fêtes sont évanouies; mais au frissonnement des sapins, au bruit des
-glaciers qui craquent, devant l’éclat d’acier de ces eaux chastes, elle
-reparaît comme une vision. Toute la nuit, dans les clameurs du vent, les
-pâtres pouvaient entendre l’aboiement de ses lévriers et le sifflement
-de ses flèches; le chœur indompté de ses nymphes courait à travers les
-précipices; la lune luisait sur leurs épaules d’argent et sur la pointe
-de leurs lances. Au matin elle venait laver ses bras dans le lac; et
-plus d’une fois on l’avait vue debout sur une cime, les yeux fixes, le
-front sévère; son<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span> pied foulait la neige sanglante, et sous le soleil
-d’hiver brillaient ses seins de vierge.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>La Diane du pays est plus aimable; c’est la vive et gracieuse Marguerite
-de Navarre, sœur et libératrice de François Iᵉʳ. Elle venait à ces eaux
-avec sa cour, ses poëtes, ses musiciens, ses savants, poëte elle-même et
-théologienne, infiniment curieuse, lisant le grec, apprenant l’hébreu,
-occupée de calvinisme. Au sortir de la routine et de la discipline du
-moyen âge, les disputes de dogme et les épines de l’érudition
-paraissaient agréables, même aux dames; Jeanne Grey, Élisabeth, s’en
-mêlaient: c’était une mode, comme deux siècles plus tard il fut de bon
-goût de disputer sur Newton et sur l’existence de Dieu. L’évêque de
-Meaux écrivait à Marguerite: «&nbsp;Madame, s’il y avait au bout du monde un
-docteur qui, par un seul verbe abrégé, vous pût apprendre de la
-grammaire autant qu’il est possible d’en savoir, et un autre de la
-rhétorique, et un autre de la philosophie, et aussi des sept arts
-libéraux, chacun par un verbe abrégé, vous y courriez comme au feu.&nbsp;»
-Elle y courait et s’encombrait. Ce lourd butin philosophique opprimait
-sa pensée frêle encore. Ses poésies pieuses sont enfantines comme les
-odes que fit Racine à Port-Royal.<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> Que nous avons eu de peine à sortir
-du moyen âge&nbsp;! L’esprit plié, faussé et tordu, avait contracté les façons
-d’un enfant de chœur.</p>
-
-<p>Un poëte du pays composa sur elle une jolie chanson que voici:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Aüs Thermés de Toulouso,<br /></span>
-<span class="i0">Uë fontaine claru y a.<br /></span>
-<span class="i0">Bagnan s’y paloumettos (colombes)<br /></span>
-<span class="i0">Aü nombre soun de tres.<br /></span>
-<span class="i0">Tant s’y soun bagnadette (baignées)<br /></span>
-<span class="i0">Pendant dus ou tres més,<br /></span>
-<span class="i0">Qu’an près la bouladette (envolées)<br /></span>
-<span class="i0">Taü haüt de Cauterès.<br /></span>
-<span class="i0">Digat-mé, paloumettes,<br /></span>
-<span class="i0">Qui y ey à Cauterès&nbsp;?<br /></span>
-<span class="i0">«&nbsp;Lou rey et la reynette<br /></span>
-<span class="i0">Si bagnay dab (avec) nous tres.<br /></span>
-<span class="i0">Lou rey qu’a üe cabano<br /></span>
-<span class="i0">Couberto qu’ey de flous (fleurs);<br /></span>
-<span class="i0">La reyne que n’a gu’aüte,<br /></span>
-<span class="i0">Couberto qu’ey d’amous (d’amour).&nbsp;»<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Ceci n’est-il point gracieux et tout méridional&nbsp;? Marguerite est moins
-poétique, plus française; ses vers ne sont pas brillants, mais parfois
-très-touchants, à force de tendresse vraie et simple.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Car quand je puis auprès de moi tenir<br /></span>
-<span class="i0">Celui que j’aime, mal ne me peut venir.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Une imagination mesurée, un cœur de femme tout dévoué et inépuisable en
-dévouements, beaucoup de naturel, de clarté, d’aisance, l’art de conter
-et de sourire, la malice agréable et jamais mé<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span>chante, n’est-ce point
-assez pour aimer Marguerite et lire ici l’Heptaméron&nbsp;?</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Elle fit ici cet Heptaméron; il paraît qu’un voyage aux eaux était moins
-sûr alors qu’aujourd’hui.</p>
-
-<p>«&nbsp;Le 1ᵉʳ jour de septembre, que les bains des monts Pyrénées commencent
-d’entrer en vertu, se trouvèrent à ceux de Caulderets plusieurs
-personnes tant de France, Espagne, que d’autres lieux; les uns pour
-boire l’eau, les autres pour s’y baigner, les autres pour prendre de la
-fange, qui sont choses si merveilleuses, que les malades abandonnés des
-médecins s’en retournent tous guéris. Mais sur le temps de leur retour,
-vinrent des pluies si grandes, qu’il semblait que Dieu eût oublié la
-promesse qu’il avait faite à Noé de ne plus détruire le monde par eau;
-car toutes les cabanes et logis dudit Caulderets furent si remplis d’eau
-qu’il fut impossible d’y demeurer.</p>
-
-<p>«&nbsp;Les seigneurs français et dames, pensant retourner aussi facilement à
-Tarbes comme ils étaient venus, trouvèrent les petits ruisseaux si crus
-qu’à peine purent-ils les gayer. Mais quand ce vint à passer le Gave
-béarnais, qui en allant n’avait point deux pieds de profondeur, le
-trouvèrent tant grand et impétueux, qu’ils se détournèrent pour
-chercher<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span> les ponts, lesquels, pour n’être que de bois, furent emportés
-par la véhémence de l’eau. Et quelques-uns, cuidant rompre la violence
-du cours pour s’assembler plusieurs ensemble, furent emportés si
-promptement, que ceux qui voulaient les suivre perdirent le pouvoir et
-le désir d’aller après.&nbsp;» Sur quoi ils se séparèrent cherchant chacun un
-chemin. «&nbsp;Deux pauvres dames, à demi-lieue deçà Pierrefitte, trouvèrent
-un ours descendant de la montagne, devant lequel elles prirent leur
-course à si grande hâte que leurs chevaux à l’entrée du logis tombèrent
-morts sous elles; deux de leurs femmes, qui étaient venues longtemps
-après, leur contèrent que l’ours avait tué tous leurs serviteurs.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ainsi qu’ils étaient tous à la messe, il va entrer en l’église un homme
-tout en chemise, fuyant comme si quelqu’un le chassait et poursuivait.
-C’était un de leurs compagnons nommé Guébron, lequel leur conta comme
-étant dans une cabane auprès de Pierrefitte, arrivèrent trois hommes,
-lui étant au lit; mais lui tout en chemise, avec son épée seulement, en
-blessa si bien un qu’il demeura sur la place, et, pendant que les deux
-autres s’amusèrent à recueillir leur compagnon, pensa qu’il ne pouvait
-se sauver sinon à fuir, comme le moins chargé d’habillement.</p>
-
-<p>«&nbsp;L’abbé de Saint-Savin leur fournit les meilleurs<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span> chevaux qui fussent
-en Lavedan, de bonnes capes de Béarn, force vivres, et de gentils
-compagnons pour les mener sûrement dans les montagnes.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais il fallait bien s’occuper un peu, en attendant que le Gave fût
-dégonflé. Le matin on allait trouver Mme Oysille, la plus âgée des
-dames; on écoutait dévotement la messe avec elle; après quoi «&nbsp;elle ne
-manquait pas d’administrer la salutaire pâture, qu’elle tirait de la
-lecture des actes des saints et glorieux apôtres de Jésus-Christ.&nbsp;»
-L’après-midi était employée d’une façon très-différente: «&nbsp;ils allaient
-dans un beau pré, le long de la rivière du Gave, où les arbres sont si
-feuillus que le soleil ne saurait percer l’ombre ni échauffer la
-fraîcheur, et s’asseyaient sur l’herbe verte, qui est si molle et
-délicate qu’il ne leur fallait ni carreaux ni tapis.&nbsp;» Et chacun à son
-tour contait une aventure galante, avec détails infiniment naïfs et
-singulièrement précis. Il y en avait sur les maris et encore plus sur
-les moines. L’aimable théologienne est petite-fille de Boccace et
-grand’mère de La Fontaine.</p>
-
-<p>Cela nous choque et n’est point choquant. Chaque siècle a son degré de
-décence, lequel est pruderie pour tel autre et polissonnerie pour tel
-autre. Les Chinois trouvent horriblement immodestes nos pantalons et nos
-manches d’habits collants; je sais une dame, Anglaise à la vérité,
-laquelle n’admet que deux parties dans le corps, le pied et l’estomac:<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span>
-tout autre mot est indécent; de sorte que lorsque son petit garçon fait
-une chute, la gouvernante doit dire: «&nbsp;Madame, M. Henri est tombé sur
-l’endroit où le haut des pieds rejoint le bas de l’estomac.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les habitudes du seizième siècle étaient fort différentes. Les seigneurs
-vivaient un peu en hommes du peuple; c’est pourquoi ils parlaient un peu
-en hommes du peuple. Bonnivet et Henri II s’amusaient à sauter comme des
-écoliers, et franchissaient des fossés de vingt-trois pieds. Quand Henri
-VIII d’Angleterre eut salué François Iᵉʳ, au camp du Drap-d’Or, il
-l’empoigna à bras-le-corps, et voulut par gaieté le jeter par terre;
-mais le roi, bon lutteur, le mit à bas par un croc-en-jambe. Imaginez
-aujourd’hui l’empereur Napoléon accueillant de cette façon à Tilsitt
-l’empereur Alexandre. Les dames étaient tenues d’être robustes et agiles
-comme nos paysannes. Pour aller en soirée, il fallait monter à cheval;
-Marguerite, en Espagne, craignant d’être retenue, fit en huit jours les
-traites qu’un bon cavalier eût mis quinze jours à faire; il fallait se
-garder des voies de fait; elle eut un jour besoin contre Bonnivet de ses
-deux poings et de tous ses ongles. Parmi de pareilles mœurs, le mot cru
-n’était que le mot naturel; elles l’entendaient à table tous les jours,
-et orné des plus beaux commentaires. Brantôme vous décrira la coupe où
-certains seigneurs les faisaient boire, et Cellini vous rapportera les
-discours qu’on<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> tenait à la duchesse de Ferrare. Une vachère aujourd’hui
-en aurait honte. Les étudiants entre eux hasardent à peine, étant gris,
-ce que les filles d’honneur de Catherine de Médicis chantaient à plein
-gosier et à plein cœur. Pardonnez à notre pauvre Marguerite; proportion
-gardée, elle est délicate et décente, et songez que dans deux cents ans
-peut-être, vous aussi, monsieur et madame, vous paraîtrez des polissons.</p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>Parfois ici, après un jour brûlant, les nuages s’amassent, l’air est
-étouffant, on se sent malade, et un orage éclate. Il y en eut un cette
-nuit: à chaque minute, le ciel s’ouvrait, fendu par un éclair immense,
-et la voûte des ténèbres se levait tout entière comme une tente. La
-lumière éblouissante dessinait à une lieue de distance les lignes des
-cultures et les formes des arbres. Les glaciers flamboyaient avec des
-lueurs bleuâtres: les pics déchiquetés se dressaient subitement à
-l’horizon comme une armée de spectres. La gorge était illuminée dans ses
-profondeurs; ses blocs entassés, ses arbres accrochés aux roches, ses
-ravines déchirées, son Gave écumant, apparaissaient dans une blancheur
-livide, et s’évanouissaient comme les visions fugitives d’un monde
-tourmenté et inconnu. Bientôt la grande<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span> voix du tonnerre roula dans les
-gorges; les nuages qui le portaient rampaient à mi-côte et venaient se
-choquer entre les roches; la foudre éclatait comme une décharge
-d’artillerie. Le vent se leva et la pluie vint. La plaine inclinée des
-cimes s’ouvrait sous ses rafales; la draperie funèbre des sapins était
-collée aux flancs de la montagne. Une plainte traînante sortait des
-pierres et des arbres. Les longues raies de la pluie brouillaient l’air;
-on voyait sous les éclairs l’eau ruisseler, inonder les cimes, descendre
-des deux versants, glisser en nappe sur les rochers, et de toutes parts
-à flots précipités courir au Gave. Le lendemain, les routes étaient
-fendues de fondrières, les arbres pendaient par leurs racines
-saignantes, des pans de terre avaient croulé, et le torrent était un
-fleuve.<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span></p>
-
-<h3><a name="SAINT-SAVIN" id="SAINT-SAVIN"></a>SAINT-SAVIN</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Sur une colline, au bord de la route, sont les restes de l’abbaye de
-Saint-Savin. La vieille église fut, dit-on, bâtie par Charlemagne; les
-pierres croulent, rongées et roussies; les dalles, disjointes, sont
-incrustées de mousse; du jardin, le regard embrasse la vallée brunie par
-le soir; le Gave, qui tourne, élève déjà dans l’air sa traînée de fumée
-pâle.</p>
-
-<p>Il était doux ici d’être moine: c’est en de tels lieux qu’il faut lire
-l’<i>Imitation</i>; c’est en de tels lieux qu’on l’a écrite. Pour une âme
-délicate et noble, un couvent était alors le seul refuge; tout la
-blessait et la rebutait alentour.</p>
-
-<p>Alentour, quel horrible monde&nbsp;! Des seigneurs brigands qui pillent les
-voyageurs et s’égorgent entre eux; des artisans et des soudards qui
-s’emplissent de viandes et s’accouplent en brutes; des paysans dont on
-brûle la hutte, dont on viole la<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span> femme, qui par désespoir et par faim
-s’en vont au sabbat. Nul souvenir de bien, nul espoir de mieux. Qu’il
-est doux de renoncer à l’action, à la compagnie, à la parole, de se
-cacher, d’oublier toutes les choses extérieures, et d’écouter dans la
-sécurité et dans la solitude les voix divines qui, semblables à des
-sources recueillies, murmurent pacifiquement au fond du cœur&nbsp;!</p>
-
-<p>Ici qu’il est aisé d’oublier le monde&nbsp;! Ni livres, ni nouvelles, ni
-sciences; personne ne voyage et personne ne pense. Cette vallée est tout
-l’univers; de temps en temps, un paysan, un homme d’armes passe. Un
-instant après, il est passé; l’esprit n’en a pas gardé plus de traces
-que la route vide. Tous les matins, les yeux retrouvent les grands bois
-reposés sur la croupe des montagnes, et les assises de nuages allongées
-au bord du ciel. Les rocs s’éclairent, la cime des forêts tremble sous
-la brise qui s’élève, l’ombre tourne au pied des chênes, et l’esprit
-prend le calme et la monotonie de ces lents spectacles dont il se
-nourrit. Cependant les répons des moines bourdonnent vaguement dans la
-chapelle; puis leurs pas mesurés bruissent dans les hauts corridors.
-Chaque jour les mêmes heures ramènent les mêmes impressions et les mêmes
-images. L’âme se vide des idées mondaines, et le rêve divin, qui
-commence à couler en elle, amasse peu à peu le flot silencieux qui va
-l’emplir.<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span></p>
-
-<p>Loin d’elle la science et les traités de doctrine. Ils tarissent ce flot
-au lieu de l’accroître. Tant de mots augmenteront-ils la paix et la
-tendresse intérieure&nbsp;? «&nbsp;Le royaume de Dieu n’est pas dans les discours,
-mais dans la piété.&nbsp;» Il faut que le cœur s’agite, que les larmes
-coulent, que les bras s’ouvrent vers un lieu invisible, et ce trouble
-subit ne sera point l’œuvre des livres, mais l’attouchement de la main
-divine. C’est cette main «&nbsp;qui élèvera en un moment l’âme humble;&nbsp;» c’est
-elle «&nbsp;qui enseigne sans bruits de paroles, sans confusion de sentiments,
-sans faste d’ambition, sans combat d’arguments.&nbsp;» Une lumière perce, et
-tout d’un coup les yeux voient comme une nouvelle terre et un nouveau
-ciel.</p>
-
-<p>Les hommes du siècle n’aperçoivent dans les événements que les
-événements eux-mêmes; le solitaire découvre derrière le voile des êtres
-la présence et la volonté de Dieu. C’est lui qui par le soleil échauffe
-la terre, et par les pluies la rafraîchit. C’est lui qui soutient les
-montagnes et les enveloppe, au soleil couché, dans le repos de la nuit.
-Le cœur sent partout, autour des choses et dans l’intérieur des choses,
-une bonté immense, comme un vague océan de clarté qui pénètre et anime
-le monde; il s’y confie et s’y abandonne, comme un enfant qui le soir
-s’endort sur les genoux de sa mère. Cent fois par jour les choses
-divines lui de<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span>viennent palpables. La lumière ruisselle dans la brume
-matinale, aussi chaste que le front de la Vierge; les étoiles luisent
-comme des yeux célestes, et là-bas, quand le soleil tombe, les nuages
-s’agenouillent au bord du ciel, comme un chœur enflammé de séraphins.</p>
-
-<p>Les païens étaient bien aveugles dans leurs pensées sur la grandeur de
-la nature. Qu’est-ce que notre terre, sinon un petit défilé entre deux
-mondes éternels&nbsp;? Là-dessous, sous nos pieds, sont les réprouvés et leurs
-peines; ils hurlent dans leurs cavernes, et le sol tremble; sans le
-signe de Dieu, ces murs demain seraient engloutis dans leur abîme; ils
-en sortent souvent par les précipices déserts; les passants entendent
-leurs éclats de rire dans les cascades; derrière ces hêtres bosselés, on
-a vu parfois leurs visages grimaçants, leurs yeux de flamme, et plus
-d’un pâtre, qui la nuit s’est égaré vers leur repaire, a été retrouvé le
-matin les cheveux hérissés et le col tordu. Mais là-haut, dans l’azur,
-au-dessus du cristal, sont les anges; la voûte maintes fois s’est
-ouverte, et, dans une traînée de lumière, les saints ont paru plus
-rayonnants que l’argent fondu, subitement entrevus, puis tout d’un coup
-évanouis. Un moine les a vus; le dernier abbé a connu par eux, dans une
-vision, la source qui l’a guéri de ses maladies. Un autre, il y a bien
-longtemps, chassant un jour les bêtes sauvages vit un<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> grand cerf
-s’arrêter devant lui, les yeux pleins de larmes; ayant regardé, il
-aperçut sur sa ramure la croix de Jésus-Christ, tomba à genoux, et, de
-retour au couvent, vécut trente ans dans sa cellule, sans vouloir
-sortir, faisant pénitence. Un autre, tout jeune, étant allé dans la
-forêt de pins, entendit de loin un rossignol qui chantait
-merveilleusement; il avança étonné, et il lui sembla que toutes les
-choses se transfiguraient: les ruisseaux coulaient comme un long flot de
-larmes, et d’autres fois lui paraissaient pleins de perles; les franges
-violettes des sapins luisaient magnifiquement, comme une étole, sur
-leurs troncs funèbres. Les rayons couraient sur les feuilles, empourprés
-et bleuis comme par des vitraux; des fleurs d’or et de velours ouvraient
-leur cœur sanglant au milieu des roches. Il approcha de l’oiseau, qu’il
-ne vit pas entre les branches, mais qui chantait aussi bien que les plus
-belles orgues, avec des sons si perçants et si tendres, que son cœur
-tout à la fois se déchira et se fondit. Il ne vit plus rien de ce qui
-était autour de lui, et il lui sembla que son âme se détachait de sa
-poitrine, et s’en allait jusqu’à l’oiseau, et se confondait avec la voix
-qui montait toujours plus vibrante par un chant de ravissement et
-d’angoisses, comme si c’eût été le discours intérieur du Christ avec son
-père lorsqu’il mourait sur la croix. Étant revenu vers le couvent, il
-s’étonna de trouver que les murs tout<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span> neufs étaient devenus bruns comme
-de vieillesse, et que les petits tilleuls dans le jardin étaient
-maintenant de grands arbres, et que nul visage de moine ne lui était
-connu, et que personne ne se souvenait de l’avoir vu. A la fin, un vieux
-moine infirme se rappela qu’on lui avait parlé autrefois d’un novice,
-lequel était allé, il y avait de cela cent ans, dans la forêt de pins,
-mais n’était pas revenu, tellement que nul n’avait su jamais ce qui lui
-était arrivé. Ainsi vivront oubliés et ravis ceux qui écouteront les
-voix intérieures. Dieu nous enveloppe, et il ne faut que nous abandonner
-à lui pour le sentir.</p>
-
-<p>Car il ne se communique pas seulement par les choses du dehors; il est
-en nous, et nos pensées sont ses paroles. Celui qui se retire en
-soi-même, et qui n’écoute plus les nouvelles de ce monde, et qui efface
-de son esprit les raisonnements et les imaginations, et qui se tient
-dans l’attente et le silence et la solitude, voit peu à peu se lever en
-lui une pensée qui n’est pas la sienne, qui vient et s’en va sans qu’il
-le veuille et quoi qu’il veuille, qui l’occupe et l’enchante, comme ces
-paroles qu’on entend en rêve et qui assoupissent l’âme de leur chant
-mystérieux. Elle écoute et n’aperçoit plus la fuite des heures; toutes
-ses puissances s’arrêtent, et ses mouvements ne sont plus que les
-impressions qui lui viennent d’en haut. Le Christ parle, elle répond;
-elle demande, et il enseigne; elle s’afflige,<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span> et il console. «&nbsp;Mon fils,
-je t’apprendrai maintenant la voie de la paix et de la vraie
-liberté.&mdash;Faites-le, Seigneur, comme vous le dites, car il m’est
-agréable d’entendre.&mdash;Étudie-toi, mon fils, à faire plutôt la volonté
-des autres que la tienne. Préfère toujours d’avoir moins que plus.
-Cherche toujours la place inférieure et à être au-dessous des autres. Un
-tel homme entre promptement dans la paix et le repos.&mdash;Seigneur, votre
-discours est bref, mais il contient en soi beaucoup de perfection. Il
-est petit en paroles, mais plein de pensée et abondant en fruit.&nbsp;» Que
-tout est languissant auprès de cette compagnie divine&nbsp;! Comme tout ce qui
-s’en écarte est laid&nbsp;! «&nbsp;Quand Jésus est là, tout est bien, et rien ne
-paraît difficile. Quand Jésus est absent, tout est pénible. Quand Jésus
-ne parle pas au dedans, toute consolation est vide; mais si Jésus
-prononce seulement un mot, on sent une grande consolation. Que tu es
-aride et dur sans Jésus&nbsp;! Que tu es insensé et vain, si tu désires
-quelque chose en dehors de Jésus&nbsp;! N’est-ce pas une plus grande perte que
-de perdre tout l’univers&nbsp;? Celui qui a trouvé Jésus a trouvé un bon
-trésor, bien plus, un trésor au-dessus de tout bien. Et celui qui perd
-Jésus perd beaucoup trop et bien plus que tout l’univers. Celui-là est
-très-pauvre qui vit sans Jésus, et celui-là est très-riche qui est bien
-avec Jésus. C’est un grand art que de savoir converser avec Jésus, et
-une<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span> grande science que de savoir retenir Jésus. Sois humble et
-pacifique, et Jésus sera avec toi. Sois dévoué et paisible, et Jésus
-demeurera avec toi. Tu peux promptement faire fuir Jésus et perdre sa
-grâce, si tu te détournes vers les choses extérieures. Et si tu le fais
-fuir, et que tu le perdes, vers qui te réfugieras-tu, et qui
-chercheras-tu alors pour ami&nbsp;? Sans ami, tu ne peux vivre bien, et si
-Jésus n’est pas ton ami au-dessus de tous les autres, tu seras trop
-triste et abandonné.&mdash;Voici mon Dieu et tout. Que veux-je de plus, et
-que puis-je désirer de plus heureux&nbsp;? Mon Dieu est tout: cette parole est
-assez pour qui comprend, et la répéter souvent est doux pour qui aime.&nbsp;»</p>
-
-<p>Plusieurs moururent de cet amour, perdus dans des extases, ou noyés
-d’une langueur divine. Ce sont les grands poëtes du moyen âge.<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span></p>
-
-<h3><a name="GAVARNIE" id="GAVARNIE"></a>GAVARNIE</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>De Luz à Gavarnie il y a six lieues.</p>
-
-<p>Il est enjoint à tout être vivant et pouvant monter un cheval, un mulet,
-un quadrupède quelconque, de visiter Gavarnie; à défaut d’autres bêtes,
-il devrait, toute honte cessant, enfourcher un âne. Les dames et les
-convalescents s’y font conduire en chaise à porteurs.</p>
-
-<p>Sinon, pensez quelle figure vous ferez au retour.</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous venez des Pyrénées, vous avez vu Gavarnie&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc êtes-vous allé aux Pyrénées&nbsp;?&nbsp;»</p>
-
-<p>Vous baissez la tête, et votre ami triomphe, surtout s’il s’est ennuyé à
-Gavarnie. Vous subissez une description de Gavarnie, d’après la dernière
-édition du guide-manuel. Gavarnie est un spectacle sublime; les
-touristes se dérangent de vingt lieues<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> pour le voir; la duchesse
-d’Angoulême se fit porter jusqu’aux dernières roches; lord Bute s’écria,
-lorsqu’il vint là pour la première fois: «&nbsp;Si j’étais encore au fond de
-l’Inde, et que je soupçonnasse l’existence de ce que je vois en ce
-moment, je partirais sur-le-champ pour en jouir et pour l’admirer&nbsp;!&nbsp;» Vous
-êtes accablé de citations et de superbes sourires; vous êtes convaincu
-de paresse, de lourdeur d’esprit, et, comme disent certains voyageurs
-anglais, <i>d’insensibilité inesthétique</i>.</p>
-
-<p>Il n’y a que deux ressources: apprendre par cœur une description ou
-faire le voyage. J’ai fait le voyage, et je vais donner la description.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>On part à six heures du matin, par la route de Scia, dans le brouillard,
-sans rien voir d’abord que de grandes formes confuses d’arbres et de
-rochers. Au bout d’un quart d’heure, nous entendons sur le sentier un
-bruit de cris aigus qui s’approche: c’était un enterrement qui arrivait
-de Scia. Deux hommes portaient un petit cercueil sous un linceul blanc;
-derrière venaient quatre pâtres en longs manteaux et capuchons bruns, la
-tête baissée, en silence; quatre femmes suivaient en mantes noires.
-C’étaient elles qui poussaient ces lamentations monotones et perçantes;
-on ne savait si elles faisaient une plainte<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> ou une prière. Ils
-marchaient à grands pas dans la froide vapeur, sans s’arrêter ni
-regarder personne, et allaient ensevelir ce pauvre corps dans le
-cimetière de Luz.</p>
-
-<p>A Scia, la route passe sur un petit pont fort élevé, qui domine un autre
-pont grisâtre abandonné. Le double étage d’arcades se courbe
-gracieusement au-dessus du torrent bleu; cependant une clarté pâle
-flotte déjà dans la vapeur diaphane; une gaze dorée ondule sur le Gave;
-le voile aérien s’amincit et va s’évanouir.</p>
-
-<p>Rien ne peut donner l’idée de cette lumière si jeune, timide et
-souriante, qui brille comme les ailes bleuâtres d’une demoiselle
-poursuivie, et s’arrête captive dans un réseau de brume. Au-dessous
-d’elle, l’eau bouillonnante s’engouffre dans un conduit étroit et saute
-comme une écluse. La colonne d’écume, haute de trente pieds, croule avec
-un fracas furieux, et ses vagues glauques, amoncelées dans la profonde
-ravine, s’entre-choquent et se brisent contre une traînée de rocs
-tombés. D’autres blocs énormes, débris de la même montagne, penchent
-au-dessus de la route leurs têtes carrées et leurs chevelures de ronces;
-rangés en file, inexpugnables, ils semblent regarder les tourments du
-Gave, que leurs frères tiennent sous eux écrasé et dompté.<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Nous tournons un second pont, et nous entrons dans la campagne de
-Gèdres, verdoyante et cultivée, les foins sont en tas; on coupe les
-moissons; nos chevaux marchent entre deux haies de noisetiers; nous
-longeons des vergers; mais la montagne est toujours voisine; le guide
-nous montre un rocher haut comme trois hommes, qui roula il y a deux ans
-et broya une maison.</p>
-
-<p>Nous rencontrons plusieurs caravanes singulières: une bande de jeunes
-prêtres en chapeaux noirs, en gants noirs, en soutane noire retroussée,
-en bas noirs, très-apparents, cavaliers novices qui, à chaque pas,
-sursautent comme le Gave; un gros bonhomme tout rond, en chaise à
-porteurs, les mains croisées sur le ventre, qui nous regarde d’un air
-paterne, et lit son journal; trois dames d’un âge assez mûr,
-très-élancées, très-maigres, très-roides, qui, par dignité, mettent
-leurs bêtes au trot dès que nous nous approchons d’elles. Le cavalier
-servant est un gentilhomme osseux et cartilagineux, fiché
-perpendiculairement sur sa selle, comme un poteau de télégraphe. Nous
-entendons un gloussement aigre, comme d’une poule étranglée, et nous
-reconnaissons la langue anglaise.</p>
-
-<p>Pour la nation française, elle est mal représentée<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span> à Gèdres. D’abord
-paraît un long douanier moisi, qui vise le laisser passer des chevaux;
-avec son habit jadis vert, le pauvre homme a l’air d’avoir séjourné une
-semaine dans la rivière. Sitôt qu’il nous lâche, une bande de polissons,
-garçons et filles, fond sur nous: les uns tendent la main, les autres
-veulent nous vendre des pierres: ils font signe au guide d’arrêter; ils
-réclament les voyageurs, deux ou trois tiennent la bride de chaque bête,
-et tous ensemble crient: «&nbsp;La grotte&nbsp;! la grotte&nbsp;!&nbsp;» Force est de se
-résigner et de voir la grotte.</p>
-
-<p>Une servante ouvre une porte, nous fait descendre deux escaliers, jette
-en passant une motte de terre dans une lagune pour réveiller les
-poissons qui dorment, fait six pas sur deux planches. «&nbsp;Eh bien&nbsp;! la
-grotte&nbsp;?&mdash;La voilà, monsieur.&nbsp;» Nous voyons un filet d’eau entre deux
-rochers sous des frênes. «&nbsp;Est-ce tout&nbsp;?&nbsp;» Elle ne comprend pas, ouvre de
-grands yeux et s’en va. Nous remontons et nous lisons cet écriteau: <i>On
-paye dix sous pour visiter la grotte.</i> L’affaire s’explique: les paysans
-des Pyrénées ont beaucoup d’esprit.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Après Gèdres est une vallée sauvage qu’on nomme le Chaos, et qui est
-bien nommée. Là, au bout d’un quart d’heure, les arbres disparaissent,
-puis les ge<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span>névriers et les buis, enfin les mousses; on ne voit plus le
-Gave, tous les bruits cessent. C’est la solitude morte et peuplée de
-débris. Trois avalanches de roches et de cailloux écrasés sont
-descendues de la cime jusqu’au fond. L’effroyable marée, haute et longue
-d’un quart de lieue, étale comme des flots ses myriades de pierres
-stériles, et la nappe inclinée semble encore glisser pour inonder la
-gorge. Ces pierres sont fracassées et broyées; leurs cassures vives et
-leurs pointes âpres blessent l’œil; elles se froissent et s’écrasent
-encore. Pas un buisson, pas un brin d’herbe; l’aride traînée grisâtre
-brûle sous un soleil de plomb; ses débris sont roussis d’une teinte
-morne, comme dans une fournaise. Une montagne ruinée est plus désolée
-que toutes les ruines humaines.</p>
-
-<p>Cent pas plus loin, l’aspect de la vallée devient formidable. Des
-troupeaux de mammouths et de mastodontes de pierre gisent accroupis sur
-le versant oriental, échelonnés et amoncelés dans toute la pente. Ces
-croupes colossales reluisent d’une fauve couleur ferrugineuse; les plus
-énormes boivent au bas l’eau du fleuve. Ils semblent chauffer au soleil
-leur peau bronzée, et dormir, renversés, étalés sur le flanc, couchés
-dans toutes les attitudes, tous gigantesques et effrayants. Leurs pattes
-difformes sont reployées; leurs corps demi-enfoncés dans la terre; leurs
-dos monstrueux s’appuient les<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span> uns sur les autres. Lorsqu’on entre dans
-cette prodigieuse bande, l’horizon disparaît, les blocs montent à
-cinquante pieds en l’air; le chemin tournoie péniblement entre les
-masses qui surplombent; les hommes et les chevaux paraissent des nains;
-ces croupes rouillées montent en étages jusqu’à la cime, et la noire
-armée suspendue semble prête à fondre sur les insectes humains qui
-viennent troubler son sommeil.</p>
-
-<p>La montagne autrefois, dans un accès de fièvre, a secoué ses sommets,
-comme une cathédrale qui s’effondre. Quelques pointes ont résisté, et
-leurs clochetons crénelés s’alignent sur la crête; mais leurs assises
-sont disloquées, leurs flancs crevassés, leurs aiguilles déchiquetées.
-Toute la cime fracassée chancelle. Au-dessous d’eux la roche manque tout
-d’un coup par une plaie vive qui saigne encore. Les éclats sont plus
-bas, sur le versant encombré. Les rochers écroulés se sont soutenus les
-uns les autres, et l’homme aujourd’hui passe en sûreté à travers le
-désastre. Mais quel jour que celui de la ruine&nbsp;! Elle n’est pas
-très-ancienne, peut-être du VIᵉ siècle, et de l’année d’un terrible
-tremblement raconté par Grégoire de Tours. Si un homme a pu voir sans
-périr les cimes se fendre, vaciller et tomber, les deux mers de roches
-bondissantes arriver dans la gorge à la rencontre l’une de l’autre et se
-broyer dans une pluie d’étincelles, il a<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span> contemplé le plus grand
-spectacle qu’aient jamais eu des yeux humains.</p>
-
-<p>A l’occident, un môle perpendiculaire, fendillé comme une vieille ruine,
-se dresse à pic vers le ciel. Une lèpre de mousses jaunâtres s’est
-incrustée dans ses pores et l’a vêtu tout entier d’une livrée sinistre.
-Cette robe livide sur cette pierre brûlée est d’un effet splendide. Rien
-n’est laid comme les cailloux crayeux qu’on tire d’une carrière; ces
-déterrés semblent froids et humides dans leur linceul blanchâtre; ils ne
-sont point habitués au soleil, ils font contraste avec le reste. Mais le
-roc qui vit à l’air depuis dix mille ans, où la lumière a tous les jours
-déposé et fondu ses teintes métalliques, est l’ami du soleil; il en
-porte le manteau sur ses épaules; il n’a pas besoin d’un manteau de
-verdure; s’il souffre des végétations parasites, il les colle à ses
-flancs et les empreint de ses couleurs. Les tons menaçants dont il
-s’habille conviennent au ciel libre, au paysage nu, à la chaleur
-puissante qui l’environne; il est vivant comme une plante; seulement il
-est d’un autre âge, plus sévère et plus fort que celui où nous végétons.</p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>Gavarnie est un village fort ordinaire, ayant vue sur l’amphithéâtre
-qu’on vient visiter. Lorsqu’on</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-259.jpg">
-<img src="images/illu-259.jpg" width="600" height="376" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Cirque de Gavarnie. (<a href="#page_222">Page 222.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span></p>
-
-<p class="nind">l’a quitté, il faut encore faire une lieue dans une triste plaine, à
-demi engravée par les débordements d’hiver; les eaux du Gave sont
-fangeuses et ternes; un vent froid souffle du cirque; les glaciers,
-parsemés de boue et de pierres sont collés au versant comme des plaques
-de plâtre sali. Les montagnes sont pelées et ravinées par les cascades;
-des cônes noirâtres de sapins épars y montent comme des soldats en
-déroute; un maigre et terne gazon habille misérablement leurs têtes
-tronquées. Les chevaux passent le Gave à gué, en trébuchant, glacés par
-l’eau qui sort des neiges. Dans cette solitude dévastée, on rencontre
-tout d’un coup le plus riant parterre. Un peuple de beaux iris se presse
-dans le lit d’un torrent desséché; le soleil traverse de ses rayons d’or
-leurs pétales veloutés d’un bleu tendre; la moisson de panaches serpente
-avec les sinuosités de la berge, et l’œil suit sur toute la plaine les
-plis du ruisseau de fleurs.</p>
-
-<p>Nous gravissons un dernier tertre, semé d’iris et de roches. Là est une
-cabane où l’on déjeune et où on laisse les chevaux. On s’arme d’un grand
-bâton, et l’on descend sur les glaciers du cirque.</p>
-
-<p>Les glaciers sont fort laids, très-sales, très-inégaux, très-glissants;
-on court à chaque pas risque de tomber, et, si l’on tombe, c’est sur des
-pierres aiguës ou dans des trous profonds. Ils ressemblent beaucoup à
-des plâtras entassés, et ceux qui les ont<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> admirés ont de l’admiration à
-revendre. L’eau les a percés, de sorte qu’on marche sur des ponts de
-neige. Ces ponts ont l’air de soupiraux de cuisine; l’eau s’y engouffre
-dans une arcade très-basse, et, quand on y regarde, on voit
-distinctement un trou noir. Un Anglais qui voulut jouir de cette vue, se
-laissa choir, et sortit demi-mort «&nbsp;avec la rapidité d’une truite.&nbsp;» Nous
-avons laissé ces tentatives aux Anglais et aux poissons.</p>
-
-<h4>VI.</h4>
-
-<p>Après les glaciers nous trouvons une esplanade en pente; nous grimpons
-pendant dix minutes en nous meurtrissant les pieds sur des quartiers de
-roches tranchantes. Depuis la cabane nous n’avions pas levé les yeux,
-afin de nous réserver la sensation tout entière. Ici enfin nous
-regardons.</p>
-
-<p>Une muraille de granit couronnée de neige se creuse devant nous en
-cirque gigantesque. Ce cirque a douze cents pieds de haut, près d’une
-lieue de tour, trois étages de murs perpendiculaires, et sur chaque
-étage des milliers de gradins. La vallée finit là; le mur est d’un seul
-bloc, inexpugnable. Les autres sommets crouleraient, que ses assises
-massives ne remueraient pas. L’esprit est accablé par l’idée d’une
-stabilité inébranlable et d’une éternité assurée. Là est la borne de
-deux contrées et de<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span> deux races; c’est elle que Roland voulut rompre,
-lorsque d’un coup d’épée il ouvrit une brèche à la cime. Mais l’immense
-blessure disparaît dans l’énormité du mur invaincu. Trois nappes de
-neige s’étalent sur les trois étages d’assises. Le soleil tombe de toute
-sa force sur cette robe virginale, sans pouvoir la faire resplendir.
-Elle garde sa blancheur mate. Tout ce grandiose est austère; l’air est
-glacé sous les rayons du midi; de grandes ombres humides rampent au pied
-des murailles. C’est l’hiver éternel et la nudité du désert. Les seuls
-habitants sont les cascades assemblées pour former le Gave. Les filets
-d’eau arrivent par milliers de la plus haute assise, bondissent de
-gradin en gradin, croisent leurs raies d’écume, serpentent, s’unissent
-et tombent par douze ruisseaux qui glissent de la dernière assise en
-traînées floconneuses pour se perdre dans les glaciers du sol. La
-treizième cascade sur la gauche a douze cent soixante-six pieds de haut.
-Elle tombe lentement, comme un nuage qui descend, ou comme un voile de
-mousseline qu’on déploie; l’air adoucit sa chute; l’œil suit avec
-complaisance la gracieuse ondulation du beau voile aérien. Elle glisse
-le long du rocher, et semble plutôt flotter que couler. Le soleil luit à
-travers son panache, de l’éclat le plus doux et le plus aimable. Elle
-arrive en bas comme un bouquet de plumes fines et ondoyantes, et
-rejaillit en poussière d’argent; la fraîche<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> et transparente vapeur se
-balance autour de la pierre trempée, et sa traînée qui rebondit monte
-légèrement le long des assises. L’air est immobile; nul bruit, nul être
-vivant dans cette solitude. On n’entend que le murmure monotone des
-cascades, semblable au bruissement des feuilles que le vent froisse dans
-une forêt.</p>
-
-<p>Au retour, nous nous sommes assis à la porte de la cabane. La pauvre
-maison est trapue, lourdement appuyée sur de gros murs; les solives
-noueuses du plafond ont encore leur écorce. Il faut bien qu’elle puisse
-résister seule aux neiges d’hiver. On rencontre partout l’empreinte des
-terribles mois qu’elle a traversés. Deux sapins morts sont debout à la
-porte. Le jardin, de trois pieds carrés, est défendu par d’énormes murs
-d’ardoises entassées. L’écurie basse et noire ne laisse point de prise
-ni d’entrée au vent. Un poulain maigre cherchait un peu d’herbe entre
-les pierres. Un petit taureau, l’air refrogné, nous regardait d’un œil
-oblique; les bêtes, les arbres et le site, avaient un aspect menaçant ou
-triste. Mais dans les fentes d’une roche poussaient des boutons d’or
-admirables, lustrés, splendides, et qui semblaient peints par un rayon
-du soleil.</p>
-
-<p>Nous rencontrâmes au village nos compagnons de route qui s’étaient
-assis. Les bons touristes fatigués, s’arrêtent ordinairement à
-l’auberge, dînent substantiellement, se font apporter une chaise sur<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span> la
-porte, et digèrent en regardant le cirque, qui de là paraît haut comme
-une maison. Sur quoi ils s’en retournent, louant ce spectacle grandiose,
-et très-contents d’être venus aux Pyrénées.<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span></p>
-
-<h3><a name="LE_BERGONZ_LE_PIC_DU_MIDI" id="LE_BERGONZ_LE_PIC_DU_MIDI"></a>LE BERGONZ&mdash;LE PIC DU MIDI</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Il faut être utile à ses semblables; je suis monté sur le Bergonz, pour
-avoir au moins une ascension à raconter.</p>
-
-<p>Un sentier pierreux, en zigzag, écorche la montagne verte de sa traînée
-blanchâtre. La vue change à chaque détour. Au-dessus et au-dessous de
-nous, des prairies, des faneuses, de petites maisons collées au versant
-comme des nids d’hirondelles. Plus bas, une fondrière immense de roc
-noir, où de tous côtés accourent des ruisseaux d’argent. A mesure que
-nous nous élevons, les vallées se rétrécissent et s’effacent, les
-montagnes grises s’élargissent et s’étalent dans leur énormité. Tout
-d’un coup, sous le soleil ardent, la perspective se brouille; nous
-sentons l’attouchement froid et humide de je ne sais quel être
-invisible. Un instant après, l’air s’éclaircit, et nous apercevons
-derrière nous le dos blanc, arrondi,<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span> d’un beau nuage qui s’éloigne, et
-dont l’ombre glisse légèrement sur la pente. Bientôt l’herbe utile
-disparaît; des mousses roussies, des milliers de rhododendrons, revêtent
-les escarpements stériles; la route se dégrade sous l’effort des sources
-perdues; elle s’encombre de pierres roulées. Elle tourne tous les dix
-pas pour vaincre la roideur des pentes. On atteint enfin une crête nue,
-où l’on descend de cheval; là commence l’arête de la montagne. On marche
-pendant dix minutes sur un tapis de bruyères serrées, et l’on est sur la
-plus haute cime.</p>
-
-<p>Quelle vue&nbsp;! Tout ce qui est humain disparaît; villages, enclos,
-cultures, on dirait des ouvrages de fourmis. J’ai deux vallées sous les
-yeux, qui semblent deux petites bandes de terre perdues dans un
-entonnoir bleu. Les seuls êtres ici sont les montagnes. Nos routes et
-nos travaux y ont égratigné un point imperceptible; nous sommes des
-mites, qui gîtons, entre deux réveils, sous un des poils d’un éléphant.
-Notre civilisation est un joli jouet en miniature, dont la nature un
-instant s’amuse, et que tout à l’heure elle va briser. On n’aperçoit
-qu’un peuple de montagnes assises sous la coupole embrasée du ciel.
-Elles sont rangées en amphithéâtre, comme un conseil d’êtres immobiles
-et éternels. Toutes les réflexions tombent sous la sensation de
-l’immense: croupes monstrueuses qui s’étalent, gigantesques échines
-osseuses, flancs labourés qui<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span> descendent à pic jusqu’en des fonds qu’on
-ne voit pas. On est là comme dans une barque au milieu de la mer. Les
-chaînes se heurtent comme des vagues. Les arêtes sont tranchantes et
-dentelées comme les crêtes des flots soulevés; ils arrivent de tous
-côtés, ils se croisent, ils s’entassent, hérissés, innombrables, et la
-houle de granit monte haut dans le ciel aux quatre coins de l’horizon.
-Au nord, les vallées de Luz et d’Argelès s’ouvrent dans la plaine par
-une percée bleuâtre, brillantes d’un éclat terne, et semblables à deux
-aiguières d’étain bruni. A l’ouest, la chaîne de Baréges s’allonge en
-scie jusqu’au pic du midi, énorme hache ébréchée, tachée de plaques de
-neige; à l’est, des files de sapins penchés montent à l’assaut des
-cimes. Au midi, une armée de pics crénelés, d’arêtes tranchées au vif,
-de tours carrées, d’aiguilles, d’escarpements perpendiculaires, se
-dresse sous un manteau de neige; les glaciers étincellent entre les rocs
-sombres; les noires saillies se détachent avec un relief extraordinaire
-sur l’azur profond. Ces formes rudes blessent l’œil, on sent avec
-accablement la rigidité des masses de granit qui ont crevé la croûte de
-la planète, et l’invincible âpreté du roc soulevé au-dessus des nuages.
-Ce chaos de lignes violemment brisées annonce l’effort des puissances
-dont nous n’avons plus l’idée. Depuis, la nature s’est adoucie; elle
-arrondit et amollit les formes qu’elle façonne;<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span> elle brode dans les
-vallées sa robe végétale, et découpe, en artiste industrieux, les
-feuillages délicats de ses plantes. Ici, dans sa barbarie primitive,
-elle n’a su que fendre des blocs et entasser les masses brutes de ses
-constructions cyclopéennes. Mais son monument est sublime, digne du ciel
-qu’il a pour voûte et du soleil qu’il a pour flambeau.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>La géologie est une noble science. Sur cette cime, les théories
-s’animent; les raisonnements des livres ressuscitent l’histoire des
-montagnes, et le passé paraît encore plus grandiose que le présent. Ce
-pays était une mer d’abord déserte et bouillante, puis lentement
-refroidie, enfin peuplée d’êtres vivants et exhaussée par leurs débris.
-Ainsi se formèrent les calcaires anciens, les schistes de transition et
-plusieurs des terrains secondaires. Que de milliers de siècles accumulés
-en une seule phrase&nbsp;! Le temps est une solitude où nous posons çà et là
-des bornes; elles révèlent son immensité, mais ne la mesurent pas.</p>
-
-<p>Cette croûte se fendit, et une longue vague de granit fondu s’éleva,
-formant la haute chaîne du Gave, des Nestes, de la Garonne, la
-Maladetta, Néouvielle. On voit d’ici Néouvielle au nord-est. Ce que ce
-mur de feu fit en se dressant dans cette<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span> mer bouleversée, l’imagination
-de l’homme ne le concevra jamais. La masse liquide de granit s’empâta
-dans les roches; les couches les plus basses se changèrent en ardoise
-sous la tempête embrasée; les terrains plats se redressèrent et se
-renversèrent. La coulée souterraine monta d’un effort si brusque, qu’ils
-se collèrent à ses flancs en étages presque perpendiculaires. «&nbsp;Elle se
-figea dans la tourmente, et son agitation se peint encore dans ses ondes
-pétrifiées.&nbsp;»</p>
-
-<p>Combien de temps s’écoula entre cette révolution et la suivante&nbsp;? Les
-monuments manquent; les siècles n’ont pas laissé de traces. C’est une
-page arrachée dans l’histoire de la terre. Notre ignorance nous accable
-comme notre science. Nous voyons un infini, et nous en devinons un autre
-que nous ne voyons pas.</p>
-
-<p>Enfin l’Océan se déplaça, peut-être par le soulèvement de l’Amérique; du
-sud-ouest une mer vint s’abattre sur la chaîne. Le choc tomba sur la
-barrière noire crénelée qu’on aperçoit vers Gavarnie. Ce fut une
-destruction épouvantable d’animaux marins. Leurs cadavres ont formé les
-bancs coquilliers qu’on traverse en montant à la Brèche; plusieurs
-couches de la Brèche, du Taillon et du mont Perdu, sont des champs de
-mort encore fétides. La mer roulante, arrachant son lit, le charria
-contre la muraille de rochers, l’amoncela contre les<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span> flancs, l’entassa
-sur les cimes, mit une montagne sur la montagne, couvrit l’immense
-écueil, et oscilla en courants furieux dans son bassin dévasté. Il me
-semblait voir à l’horizon la nappe limoneuse arriver plus haute que les
-cimes, dresser ses flots sur le ciel, tourbillonner dans les vallées, et
-par-dessus les montagnes noyées mugir comme une tempête.</p>
-
-<p>Cette mer apportait la moitié des Pyrénées; ses eaux violentes
-appliquèrent contre le versant primitif des étages calcaires inclinés et
-tourmentés; ses eaux apaisées déposèrent sur eux les hautes couches
-horizontales. Là-bas, au sud-ouest, le Vignemale en est couvert. Des
-générations d’êtres marins naissaient et mouraient pour élever les
-sommets, populations silencieuses et inertes qui pullulaient dans le
-limon tiède et regardaient à travers leurs vagues vertes les rayons du
-soleil bleui. Ils ont péri avec leur sépulcre. Les orages ont déchiré
-les bancs où ils s’enfouissaient, et ces lambeaux de leurs débris disent
-à peine combien ce monde enseveli a vu passer de myriades de siècles.</p>
-
-<p>Un jour enfin on vit grandir les grands monts qui forment l’horizon du
-sud, Troumousse, le Vignemale, le mont Perdu et tous les sommets qui
-entourent Gèdres. Le sol avait crevé une seconde fois. Une ondée de
-nouveau granit s’élevait, chargée du granit ancien et de la prodigieuse
-masse des cal<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span>caires; les alluvions montèrent à plus de dix mille pieds;
-les anciennes cimes de granit pur étaient dépassées; les bancs de
-coquilles furent soulevés dans des nuages, et les cimes exhaussées se
-trouvèrent pour toujours au-dessus des mers.</p>
-
-<p>Deux mers ont séjourné sur ces sommets; deux coulées de roche embrasée
-ont dressé ces chaînes. Quelle sera la révolution prochaine&nbsp;? Combien de
-temps l’homme durera-t-il encore&nbsp;? Un retrait de la croûte qui le porte
-fera jaillir une vague de lave ou déplacera le niveau des mers. Nous
-vivons entre deux accidents du sol; notre histoire tient au large dans
-une ligne de l’histoire de la terre; notre vie dépend d’une variation de
-la chaleur; notre durée est d’une minute, et notre force un néant. Nous
-ressemblons à ces petits myosotis bleus qu’on cueille en descendant sur
-la côte; leur forme est délicate et leur structure admirable; la nature
-les prodigue et les brise; elle met toute son industrie à les former, et
-toute son insouciance à les détruire. Il y a plus d’art en eux que dans
-toute la montagne. Sont-ils fondés à prétendre que la montagne est faite
-pour eux&nbsp;?</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Paul est monté sur le pic du Midi de Bigorre; voici son journal de
-voyage:<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span></p>
-
-<p>«&nbsp;Départ à quatre heures du matin dans la vapeur. Les pâturages de Tau à
-travers la vapeur; on voit la vapeur. Le lac d’Oncet à travers la
-vapeur; même vue.</p>
-
-<p>«&nbsp;Hourque des cinq Ours. Plusieurs taches blanchâtres ou grisâtres, dans
-un fond blanchâtre ou grisâtre. Contempler, pour s’en faire une idée,
-cinq ou six pains à cacheter, d’un blanc sale, collés derrière une
-feuille de papier brouillard.</p>
-
-<p>«&nbsp;Commencement de l’escarpement; montée au pas, à la queue l’un de
-l’autre; cela me rappelle le manége Leblanc, et les cinquante chevaux
-qui avancent gracieusement dans la sciure de bois, chacun ayant le nez
-contre la queue du précédent, et la queue contre le nez du suivant, le
-jeudi, jour de sortie et d’équitation pour les colléges. Je me berce
-voluptueusement dans ce souvenir poétique.</p>
-
-<p>«&nbsp;Première heure: vue du dos de mon guide et de la croupe de son cheval.
-Le guide a une veste de velours bouteille avec deux raccommodages à
-gauche et un à droite; le cheval est d’un brun sale et porte les marques
-de la cravache. Quelques gros cailloux sur le sentier. Le brouillard. Je
-pense à la philosophie allemande.</p>
-
-<p>«&nbsp;Deuxième heure: La vue s’élargit; j’aperçois l’œil gauche du cheval du
-guide. Cet œil est borgne; il ne perd rien.</p>
-
-<p>«&nbsp;Troisième heure: La vue s’élargit encore. Vue<span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span> de deux croupes de
-cheval et deux vestes de touristes, qui sont à quinze pieds au-dessous
-de nous. Vestes grises, ceintures rouges, bérets. Ils jurent et je jure.
-Cela nous console un peu.</p>
-
-<p>«&nbsp;Quatrième heure: Joie et transports; le guide me promet, pour la cime,
-la vue d’une mer de nuages.</p>
-
-<p>«&nbsp;Arrivée: Vue de la mer de nuages. Par malheur nous sommes dans un des
-nuages. Aspect d’un bain de vapeur quand on est dans le bain.</p>
-
-<p>«&nbsp;Bénéfices: Rhume de cerveau, rhumatisme aux pieds, lumbago,
-congélation, bonheur d’un homme qui aurait fait huit heures antichambre,
-dans une antichambre sans feu.</p>
-
-<p>&mdash;Et cela arrive souvent&nbsp;!</p>
-
-<p>&mdash;Deux fois sur trois. Les guides jurent que non.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span></p>
-
-<h3><a name="PLANTES_ET_BETES" id="PLANTES_ET_BETES"></a>PLANTES ET BÊTES</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Les hêtres s’avancent haut sur les versants, jusqu’à plus de trois mille
-pieds. Leurs gros piliers s’enfoncent dans les creux où il s’est amassé
-de la terre. Leurs racines entrent dans les fentes du roc, le soulèvent,
-et viennent ramper à la surface comme une famille de serpents. Leur
-peau, blanche et tendre dans les plaines, se change en écorce grisâtre
-et solide; leurs feuilles tenaces reluisent d’un vert vigoureux, sous le
-soleil qui ne peut les traverser. Ils vivent isolés, parce qu’ils ont
-besoin d’espace, et s’échelonnent de distance en distance comme des
-lignes de tours. De loin, entre les bruyères ternes, leur môle se lève
-éclatant de lumière, et bruit de ses cent mille feuilles, comme par
-autant de clochettes de corne.<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span></p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Mais les vrais habitants des montagnes sont les pins, arbres
-géométriques, parents des blocs ferrugineux qu’ont taillés les éruptions
-primitives. La végétation des plaines se déploie en formes ondoyantes,
-avec tous les gracieux caprices de la liberté et de la richesse, les
-pins au contraire semblent à peine vivants; leur tige se dresse en ligne
-perpendiculaire le long des roches; leurs branches horizontales partent
-du tronc à angles droits, égales comme les rayons d’un cercle, et
-l’arbre tout entier est un cône terminé par une aiguille nue. Les
-petites lames ternes qui servent de feuilles ont une teinte morne, sans
-transparence ni éclat; elles semblent ennemies de la lumière, elles ne
-la renvoient pas, elles ne la laissent pas passer, elles l’éteignent: à
-peine si le soleil de midi les frange d’un reflet bleuâtre. A dix pas,
-sous cette auréole, la pyramide noire tranche sur l’horizon comme une
-masse opaque. Ils se serrent en files sous leurs manteaux funèbres.
-Leurs forêts sont silencieuses comme des solitudes; le souffle du vent
-n’y fait point de bruit; il glisse sur la barbe roide des feuilles sans
-les remuer ni les froisser. On n’entend d’autre bruit que le
-chuchotement des cimes et le grésillement des petites lamelles jaunâtres
-qui tombent en pluie dès<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span> qu’on touche une branche. Le gazon est mort,
-le sol nu; on marche dans l’ombre sous une verdure inanimée, entre des
-tiges pâles qui montent comme des cierges. Une senteur âpre emplit
-l’air, semblable au parfum des aromates. C’est l’impression que fait une
-cathédrale déserte, lorsque, après une cérémonie, l’odeur de l’encens
-flotte encore sous les arcades, et que le jour tombant dessine au loin
-dans l’obscurité la forêt des piliers.</p>
-
-<p>Ils vivent en famille et chassent de leur domaine les autres arbres.
-Souvent, dans une gorge dévastée, on les voit comme une draperie de
-deuil descendre entre des glaciers blancs. Ils aiment le froid, et
-l’hiver restent vêtus de neige. Le printemps ne les renouvelle pas; on
-voit seulement quelques lignes vertes courir sous le feuillage; elles
-s’assombrissent bientôt comme le reste. Mais lorsque l’arbre sort d’un
-morceau de terre profond, et qu’il monte à cent pieds, lisse et droit
-comme le mât d’un navire, l’esprit suit d’un élan jusqu’à la cime
-l’essor de sa forme inflexible, et la colonne végétale semble aussi
-grandiose que le mont qui la nourrit.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Plus haut, sur les escarpements stériles, le buis jaunâtre tord ses
-pieds noueux sous des pierres. C’est un être triste et tenace, rabougri
-et resserré<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span> sur lui-même; écrasé entre les roches, il n’ose s’élancer
-ni s’épandre. Ses petites feuilles épaisses se suivent en rangées
-monotones, lourdement ovales et d’une régularité compassée. Ses tiges,
-courtes, grisâtres, sont âpres au toucher; le fruit rond enferme des
-capsules noires, dures comme l’ébène, qu’il faut déchirer pour avoir la
-graine. Tout dans la plante est calculé en vue de l’utile: elle ne songe
-qu’à durer et à résister; elle n’a ni ornements, ni élégance, ni
-richesse; elle ne dépense sa sève qu’en tissus solides, en couleurs
-ternes, en fibres durables. C’est une ménagère économe et vivace, seule
-capable de végéter dans les fondrières qu’elle remplit.</p>
-
-<p>Si l’on continue à monter, les arbres commencent à manquer. Le sapin
-broussaille rampe dans un tapis de gazon. Les rhododendrons poussent en
-touffes et couronnent la montagne de bouquets roses. Les bruyères
-serrent leurs grappes blanches, petites fleurs ouvertes, en forme de
-vase, d’où sort une couronne d’étamines grenat. Dans les creux abrités,
-les campanules bleues balancent leurs jolies clochettes; le moindre vent
-les couche; elles vivent pourtant et sourient, tremblantes et
-gracieuses. Mais, entre toutes ces fleurs nourries de lumière et d’air
-pur, la plus précieuse est la rose sans épines. Jamais pétales n’ont
-formé une corolle plus frêle et plus mignonne; jamais vermillon si vif
-n’a coloré un tissu plus délicat.<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span></p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Au sommet croissent les mousses. Battues par le vent, desséchées par le
-soleil, elles perdent la teinte verte et fraîche qu’elles ont dans les
-vallées, au bord des sources. Elles se roussissent de tons fauves, et
-leurs filaments lisses ont le reflet des poils du loup. D’autres,
-jaunies et pâles, couvrent de leurs couleurs maladives les crevasses qui
-saignent. Il y en a de grises, presque blanches, qui poussent comme des
-restes de cheveux sur les rochers chauves. De loin, sur le dos de la
-montagne, toutes ces teintes se fondent, et ce pelage nuancé jette un
-éclat sauvage. Les derniers végétaux sont des croûtes rougeâtres,
-collées aux parois des roches, qui semblent faire partie de la pierre,
-et qu’on prendrait non pour une plante, mais pour une lèpre. Le froid,
-la sécheresse et la hauteur, ont par degrés transformé ou tué la
-végétation.</p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>Le climat façonne et produit les bêtes aussi bien que les plantes.</p>
-
-<p>L’ours est une bête grave, toute montagnarde, curieuse à voir dans sa
-houppelande grisâtre ou jaunâtre de poils feutrés. Il semble formé pour
-son domicile et son domicile pour lui. Sa grosse four<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span>rure est un
-excellent manteau contre la neige. Les montagnards la jugent si bonne,
-qu’ils la lui empruntent le plus souvent qu’ils peuvent, et il la juge
-si bonne, qu’il la défend contre eux le mieux qu’il peut. Il aime à
-vivre seul, et les gorges des hauteurs sont aussi désertes qu’il le
-souhaite. Les arbres creux lui fournissent une maison toute prête; comme
-ce sont pour la plupart des hêtres et des chênes, il y trouve à la fois
-le vivre et le couvert. Du reste, brave, prudent, robuste, c’est un
-animal estimable; ses seuls défauts sont de manger ses petits, quand il
-les rencontre, et de mal danser.</p>
-
-<p>Pour le chasser, on s’embusque et on le tire au passage. Dernièrement,
-dans une battue, on dépista une femelle superbe. Quand les premiers
-chasseurs, gens novices, virent briller ces petits yeux féroces, et
-qu’ils aperçurent la masse noire qui descendait à grandes enjambées,
-froissant les taillis, ils oublièrent tout d’un coup qu’ils avaient des
-fusils et se tinrent cois derrière leur chêne. Cent pas plus loin un
-brave fit feu. L’ours qui n’était pas touché, arrive au galop. L’homme
-de lâcher son fusil et de glisser dans une fondrière. Arrivé au fond, il
-se tâtait les membres et se trouvait sauf par miracle, lorsqu’il vit
-l’animal arrêté au-dessus de sa tête, occupé à examiner la pente, et
-appuyant le pied sur les pierres pour voir si elles étaient solides. Il
-flairait çà et là, et regardait l’homme avec l’inten<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span>tion manifeste de
-lui rendre visite. La fondrière était un puits; s’il arrivait au fond,
-il fallait se résigner au tête-à-tête. Pendant que l’homme faisait cette
-réflexion et songeait aux dents de la bête, l’ours se mit à descendre
-avec infiniment de précaution et d’adresse, ménageant sa précieuse
-personne, s’accrochant aux racines, lentement, mais sans jamais
-trébucher. Il approchait, quand les chasseurs arrivèrent et le tuèrent à
-coups de balles.</p>
-
-<p>L’isard habite plus haut que l’ours, sur les cimes nues, dans les
-régions des glaciers. Il a besoin d’espace pour bondir et s’ébattre. Il
-est trop vif et trop gai pour se tenir comme le lourd misanthrope
-enfermé dans les gorges et les forêts. Nul animal n’est plus agile: il
-saute de roche en roche, franchit des précipices, et se tient sur des
-pointes où il y a place juste pour ses quatre pieds. On entend parfois
-sur les hauteurs un bêlement sourd: c’est une bande d’isards qui
-broutent l’herbe entre les neiges; leur robe fauve et leurs petites
-cornes se détachent dans le bleu du ciel; l’un d’eux donne l’alerte, et
-tous disparaissent en un moment.</p>
-
-<h4>VI.</h4>
-
-<p>Souvent pendant une demi-heure on entend derrière la montagne un
-tintement de clochettes; ce sont des troupeaux de chèvres qui changent
-de pâ<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span>turage. Il y en a quelquefois plus de mille. Au passage des ponts,
-on se trouve arrêté, jusqu’à ce que toute la caravane ait défilé. Elles
-ont de longs poils pendants qui leur font une fourrure; avec leur
-manteau noir et leur grande barbe, on dirait qu’elles sont habillées
-pour une mascarade. Leurs yeux jaunes regardent vaguement, avec une
-expression de curiosité et de douceur. Elles semblent étonnées de
-marcher ainsi en ordre sur un terrain uni. A voir cette jambe sèche et
-ces pieds de corne, on sent qu’elles sont faites pour errer au hasard et
-pour sauter sur les roches. De temps en temps les moins disciplinées
-s’arrêtent, posent leurs pattes de devant contre la montagne, et
-broutent une ronce ou la fleur d’une lavande. Les autres arrivent et les
-poussent; elles repartent la bouche pleine d’herbes, et mangent en
-marchant. Toutes leurs physionomies sont intelligentes, résignées et
-tristes, avec des éclairs de caprice et d’originalité. On voit la forêt
-de cornes s’agiter au-dessus de la masse noire, et les fourrures lisses
-luire au soleil. Des chiens énormes, à poil laineux, tachés de blanc,
-marchent gravement sur les côtés, grondant lorsqu’on approche. Le pâtre
-vient derrière, dans sa cape brune, avec le regard immobile, brillant,
-vide de pensées, qu’ont ses bêtes; et toute la bande disparaît dans un
-nuage de poussière d’où sort un bruit de bêlements grêles.<span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243">{243}</a></span></p>
-
-<h4>VII.</h4>
-
-<p>Pourquoi ne parlerais-je pas de l’animal le plus heureux de la création&nbsp;!
-Un grand peintre, Karl Dujardins l’a pris en affection; il l’a dessiné
-dans toutes les poses, il a montré toutes ses jouissances et tous ses
-goûts. La prose a bien les droits de la peinture, et je promets aux
-voyageurs qu’ils prendront plaisir à regarder les cochons. Voilà le mot
-lâché. Maintenant songez qu’aux Pyrénées ils ne sont pas couverts de
-fange infecte, comme dans nos fermes; ils sont roses et noirs, bien
-lavés, et vivent sur les grèves sèches, auprès des eaux courantes. Ils
-font des trous dans le sable échauffé, et y dorment par bandes de cinq
-ou six, alignés et serrés dans un ordre admirable. Quand on approche,
-toute la masse grouille; les queues en tire-bouchon frétillent
-fantastiquement; deux yeux narquois et philosophiques s’ouvrent sous les
-oreilles pendantes; les nez goguenards s’allongent en flairant; toute la
-compagnie grognonne; après quoi on s’accoutume à l’intrus, on se tait,
-on se recouche, les yeux se ferment d’une façon béate, les queues
-rentrent en place, et les bienheureux coquins se remettent à digérer et
-à jouir du soleil. Tous ces museaux expressifs semblent dire fi aux
-préjugés et appeler la jouissance; ils ont quelque chose d’insouciant et
-de<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244">{244}</a></span> moqueur; le visage entier se dirige du côté du groin, et toute la
-tête aboutit à la bouche. Leur nez allongé semble aspirer et recueillir
-dans l’air toutes les sensations agréables. Ils s’étalent si
-complaisamment à terre, ils remuent les oreilles avec de petits
-mouvements si voluptueux, ils font des éjaculations de plaisir si
-pénétrantes, qu’on en prend de l’humeur. O vrais épicuriens, si parfois
-en sommeillant vous daignez réfléchir, vous devez penser, comme l’oie de
-Montaigne, que le monde a été fait pour vous, que l’homme est votre
-serviteur, et que vous êtes les privilégiés de la nature&nbsp;! Il n’y a dans
-toute leur vie qu’un moment fâcheux, celui où on les saigne. Encore il
-passe vite et ils ne les prévoient pas.</p>
-
-<h4>VIII.</h4>
-
-<p>Des milliers de lézards nichent dans les fentes d’ardoises et dans les
-murs de cailloux roulés. A l’approche des passants, ils filent comme un
-trait et traversent la route. Si l’on reste un instant immobile, on y
-voit de petites têtes inquiètes et malignes sortir entre deux pierres;
-le reste du corps se montre, la queue frétille, et, d’un mouvement
-brusque, ils grimpent en zigzag sur les étages de galets. Ils ont là du
-soleil à plaisir, jusqu’à cuire tout vifs; à midi, la roche brûle la
-main. Ce puissant soleil échauffe leur sang froid et donne à leurs<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245">{245}</a></span>
-membres le ressort et l’action. Ils sont capricieux, passionnés,
-violents, et se battent comme des hommes. Quelquefois on en voit rouler
-deux le long d’un rocher, l’un sur l’autre, dans la poussière, se
-relever ternes et sales, et se sauver prestement, comme des écoliers
-poltrons et mutins surpris en faute. Plusieurs perdent la queue dans ces
-aventures, ce qui fait qu’ils ont l’air de porter un habit trop court;
-ils se cachent, honteux d’être si mal vêtus. Les autres, dans leur
-justaucorps gris, ont des mouvements menus et gracieux, un air à la fois
-coquet et timide qui ôte toute envie de leur faire mal. Lorsqu’ils
-dorment sur un feuillet de roche, on aperçoit leur gorge blanchâtre et
-leur petite bouche spirituelle; mais ils ne dorment guère, ils sont
-toujours aux aguets, ils détalent au moindre bruit, et, quand rien ne
-les trouble, ils trottent, s’ébattent, montent, descendent, font cent
-tours par plaisir. Ils aiment la compagnie, et vivent l’un près de
-l’autre ou l’un chez l’autre. Aucun animal n’est plus gentil et n’a des
-mœurs plus innocentes; avec les jolis sédums blancs et jaunes, il égaye
-les longs murs de pierre, et tous deux vivent de sécheresse, comme les
-autres d’humidité.</p>
-
-<p>Le sol, la lumière, la végétation, les animaux, l’homme, sont autant de
-livres où la nature écrit en caractères différents la même pensée. Si
-les cochons ont le poil net et rose, c’est que le granit<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246">{246}</a></span> bouillant et
-la mer poissonneuse ont pendant des millions d’années accumulé et
-soulevé dix mille pieds de roche.<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247">{247}</a></span></p>
-
-<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br />
-BAGNÈRES ET LUCHON</h2>
-<p><span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248">{248}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249">{249}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h3><a name="DE_LUZ_A_BAGNERES-DE-BIGORRE" id="DE_LUZ_A_BAGNERES-DE-BIGORRE"></a>DE LUZ A BAGNÈRES-DE-BIGORRE</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Il faut subir ici de longues montées étouffantes; les chevaux vont au
-pas ou soufflent; les voyageurs dorment ou suent; le conducteur
-grommelle ou boit; la poussière tourbillonne, et, si vous sortez, votre
-gosier sèche ou les yeux vous cuisent. Il n’y a qu’un moyen de passer
-cette mauvaise heure; c’est de se conter quelque vieille histoire du
-pays, par exemple celle que voici:</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Bos de Bénac fut un bon chevalier, grand ami du roi saint Louis; il alla
-en croisade dans la terre d’Égypte, et tua beaucoup de Sarrasins pour le
-salut de son âme. Mais à la fin les Français furent défaits dans une
-grande bataille, et Bos de Bénac<span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250">{250}</a></span> laissé pour mort. On l’emmena
-prisonnier le long du fleuve, du côté du soleil, dans un pays où la peau
-des hommes était toute brûlée par la chaleur, et il y fut dix ans. On le
-fit pâtre de troupeaux, et on le battait souvent, parce qu’il était
-Franc et chrétien.</p>
-
-<p>Un jour qu’il s’affligeait et se lamentait dans un lieu désert, il vit
-paraître auprès de lui un petit homme noir, qui avait deux cornes au
-front, un pied de chèvre, et l’air plus méchant que les plus méchants
-Sarrasins. Bos était si accoutumé à voir des hommes noirs, qu’il ne fit
-pas le signe de croix. C’était le diable qui lui dit en ricanant: «&nbsp;Bos,
-à quoi t’a servi de combattre pour ton Dieu&nbsp;? Il te laisse valet de mes
-valets de Nubie; les chiens de ton château sont mieux traités que toi.
-On te croit mort et demain ta femme se marie. Va donc traire tes brebis,
-bon chevalier.&nbsp;»</p>
-
-<p>Bos poussa un grand cri et pleura, car il aimait sa femme; le diable
-feignit d’avoir compassion de lui, et lui dit: «&nbsp;Je ne suis pas si
-méchant que le disent tes prêtres. Tu t’es bien battu; j’aime les gens
-braves; je ferai pour toi plus que le crucifié, ton ami. Cette nuit tu
-seras dans ton beau pays de Bigorre. Donne-moi en échange un plat de
-noix de ta table. Eh bien, te voilà embarrassé comme un théologien.
-Crois-tu que les noix aient des âmes&nbsp;? Allons, décide-toi.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251">{251}</a></span></p>
-
-<p>Bos oublia que c’est péché mortel de donner quelque chose au diable, et
-lui tendit la main. Aussitôt il fut emporté comme dans un tourbillon; il
-aperçut au-dessous de lui un grand fleuve jaune, le Nil, qui
-s’allongeait, ainsi qu’un serpent, entre deux traînées de sable; un
-instant après, une ville étendue sur la grève comme une cuirasse; puis
-des flots innombrables alignés d’un bout de l’horizon à l’autre, et sur
-eux, des vaisseaux noirs pareils à des hirondelles; plus loin, une île à
-trois côtés, avec une montagne creuse pleine de feu et un panache de
-fumée fauve; puis encore la mer. La nuit tombait, quand une rangée de
-montagnes se leva dans les bandes rouges du couchant. Bos reconnut les
-cimes dentelées des Pyrénées et fut rempli de joie.</p>
-
-<p>Le diable lui dit: «&nbsp;Bos, viens d’abord chez mes serviteurs de la
-montagne. En bonne conscience, puisque tu rentres au pays, tu leur dois
-une visite. Ils sont plus beaux que tes anges, et t’aimeront, puisque tu
-es mon ami.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le bon chevalier eut horreur de penser qu’il était l’ami du diable et le
-suivit à contre-cœur. La main du diable était comme une serre; il allait
-plus vite que le vent. Bos traversa d’un élan la vallée de Pierrefitte,
-et se trouva au pied du Bergonz, devant une porte de pierre qu’il
-n’avait jamais vue. La porte s’ouvrit d’elle-même avec un bruit plus
-doux qu’un<span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252">{252}</a></span> chant d’oiseau, et ils entrèrent dans une salle haute de
-mille pieds, toute en cristal, flamboyante comme si le soleil eût été
-dedans. Bos vit trois petites femmes grandes comme la main, sur des
-siéges d’agate; elles avaient les yeux clairs comme l’eau verte du Gave;
-les joues avaient le vermillon de la rose sans épines; leur robe blanche
-était aussi légère que la vapeur aérienne des cascades; leur écharpe
-était de couleur de l’arc-en-ciel. Bos crut l’avoir vue autrefois
-flottante au bord des précipices, lorsque la brume matinale s’évaporait
-aux premiers rayons. Elles filaient, et leurs rouets tournaient si vite
-qu’on ne voyait pas la roue. Elles se levèrent toutes ensemble, et
-chantèrent de leur petite voix argentine: «&nbsp;Bos est revenu; Bos est l’ami
-de notre maître; Bos, nous te filerons un manteau de soie en échange de
-ton manteau de croisé.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un instant après, il était devant une autre montagne qu’il reconnut à la
-clarté des étoiles. C’était celle de Campana, qui sonne lorsqu’il arrive
-malheur au pays. Bos se trouva dedans, sans savoir comment cela s’était
-fait, et vit qu’elle était creuse jusqu’au sommet. Une cloche énorme
-d’argent bruni descendait de la plus haute voûte; un troupeau de chèvres
-noires était attaché au battant. Bos comprit que ces chèvres étaient des
-diables: leurs queues courtes frétillaient convulsivement; leurs yeux
-étaient comme des charbons allumés; leur<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253">{253}</a></span> poil tremblait et se
-recroquevillait comme les rameaux verts sur la braise; leurs cornes
-étaient pointues et tortues comme des épées de Syrie. Quand elles
-aperçurent Bos et le démon, elles vinrent sauter autour d’eux avec des
-bonds si brusques et des yeux si étranges, que le bon chevalier sentit
-le cœur lui manquer. Ces yeux formaient des figures cabalistiques et
-dansaient à la façon des feux follets d’un cimetière; puis elles se
-mirent sur une seule ligne et coururent en avant; le battant d’acier
-heurta la paroi sonore, une voix immense sortit en roulant de l’argent
-qui vibrait; Bos crut l’entendre jusqu’au fond de sa cervelle; les
-palpitations du son coururent par tout son corps; il frémit d’angoisse
-comme un homme en délire, et entendit distinctement la cloche qui
-chantait: «&nbsp;Bos est revenu; Bos est l’ami de mon maître; Bos, ce n’est
-point la cloche de l’église, c’est moi qui sonne ton retour.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il se sentit encore une fois enlevé dans l’air; les arbres enracinés
-dans le roc pliaient devant son compagnon et lui, comme sous l’orage;
-les ours hurlaient lamentablement; des troupeaux de loups fuyaient en
-frissonnant sur la neige. De grands nuages roux couraient dans le ciel,
-déchiquetés et tremblotants comme des ailes de chauves-souris. Les
-malins esprits des vallées se levaient et tourbillonnaient dans la nuit.
-Les têtes des rocs semblaient<span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254">{254}</a></span> vivantes; il croyait voir l’armée des
-montagnes s’ébranler et le suivre. Ils traversèrent un mur de nuages et
-s’arrêtèrent sur le pic d’Anie. Au même instant, l’éclair fendit la
-masse de vapeurs. Bos vit un fantôme haut comme un grand pin, la face
-ardente comme une fournaise, enveloppé de nuées rouges. Des auréoles
-violettes flamboyaient sur sa tête; la foudre rampait à ses pieds en
-traînées éblouissantes; tout son corps resplendissait d’éclairs blancs.
-Le tonnerre éclata, la cime voisine croula, les roches renversées
-fumèrent, et Bos entendit une voix tonnante qui disait: «&nbsp;Bos est revenu;
-Bos est l’ami de mon maître; Bos, j’illumine la vallée pour ton retour,
-mieux que les cierges de ton église.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le pauvre Bos, trempé d’une sueur froide, fut porté tout d’un coup au
-pied du château de Bénac, et le diable lui dit: «&nbsp;Bon chevalier, va donc
-retrouver ta femme&nbsp;!&nbsp;» Puis il se mit à rire avec le bruit d’un arbre qui
-craque, et disparut, laissant derrière lui une odeur de soufre.</p>
-
-<p>Le matin paraissait, l’air était froid, la terre mouillée, et Bos
-grelottait sous ses lambeaux, lorsqu’il vit venir une cavalcade superbe:
-des dames en robes de brocart couturées d’argent et de perles; des
-seigneurs en harnois d’acier poli, avec des chaînes d’or; de nobles
-palefrois sous des housses écarlates, conduits par des pages en
-justaucorps de velours noir; puis l’escorte des hommes d’armes,<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255">{255}</a></span> dont
-les cuirasses luisaient au soleil. C’était le sire d’Angles qui venait
-épouser la dame de Bénac. Ils défilèrent longuement sur la rampe et
-s’enfoncèrent sous le porche obscur.</p>
-
-<p>Bos courut à la porte, mais on le renvoya en lui disant: «&nbsp;Bonhomme,
-reviens à midi, tu auras l’aumône avec les autres.&nbsp;»</p>
-
-<p>Bos s’assit sur une roche, tourmenté de colère et de douleur. Il
-entendait dans le château des fanfares de trompettes et le bruit des
-réjouissances. Un autre allait lui prendre sa femme et son bien; il
-serrait les poings et roulait des pensées de meurtre; mais il n’avait
-pas d’armes: il prit patience, comme il avait tant fait de fois chez les
-Sarrasins, et attendit.</p>
-
-<p>Tous les pauvres du voisinage s’assemblèrent, et Bos se mit avec eux. Il
-n’était pas humble comme le bon roi saint Louis, qui lavait les pieds
-des mendiants; il eut grand honte de marcher parmi ces porte-besaces,
-contrefaits, goîtreux, aux jambes torses, au dos voûté, mal couverts de
-méchantes capes rapiécées et trouées et de guenilles en loques; mais il
-eut bien plus de honte encore, lorsqu’en passant sur le fossé plein
-d’eau claire il vit sa figure brûlée, ses cheveux hérissés comme le poil
-d’une bête fauve, ses yeux sauvages, tout son corps maigri et meurtri;
-puis il pensa qu’il n’avait pour vêtement qu’un sac déchiré et la peau
-d’une grande chèvre, et qu’il était plus hideux que le plus hideux<span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256">{256}</a></span>
-mendiant. Ceux-ci criaient louange aux mariés, et Bos de fureur grinçait
-les dents.</p>
-
-<p>Ils suivaient le haut corridor, et Bos vit par la porte l’ancienne salle
-du festin. Ses armures y pendaient; il reconnut les andouillers des
-cerfs qu’il avait tués à coups de flèches, les têtes des ours qu’il
-avait tués à coups d’épieu. La salle était pleine, et la joie du festin
-montait haut sous les voûtes; le vin du Languedoc coulait largement dans
-les coupes, les conviés portaient la santé des fiancés. Le sire d’Angles
-causait bien bas avec la belle dame, qui souriait et tournait vers lui
-son doux regard. Quand Bos vit ces lèvres roses sourire et ces yeux
-noirs rayonner sous le capulet d’écarlate, il sentit son cœur mordu par
-la jalousie, bondit dans la salle et cria d’une voix terrible: «&nbsp;Hors
-d’ici, traîtres&nbsp;! je suis le maître d’ici, Bos de Bénac.</p>
-
-<p>&mdash;Mendiant et menteur, dit le sire d’Angles. Nous avons vu Bos tomber
-mort sur le bord du fleuve d’Égypte. Qui es-tu, vieux ladre&nbsp;? Ta figure
-est noire comme celle des damnés Sarrasins. Vous êtes tous les amis du
-diable; c’est le malin esprit qui t’a conduit ici. Chassez-le, et lâchez
-les chiens sur lui.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais la dame miséricordieuse demanda qu’on fît grâce au malheureux fou.
-Bos, blessé par sa conscience, croyant que chacun savait son péché,
-s’enfuit le visage dans ses mains, ayant horreur de lui-même, et ne
-s’arrêta que dans une fondrière déserte.<span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257">{257}</a></span> La nuit vint, et la cloche du
-mont Campana se mit à tinter. Il entendit bourdonner les rouets des fées
-du Bergonz. Le géant habillé de feu parut sur le pic d’Anie. Des images
-étranges se levèrent en son cerveau comme les rêves d’un malade. Le
-souffle du démon était sur lui. Une légion de visages fantastiques
-chevauchait dans sa tête au bruissement des ailes infernales, et le
-ravissant sourire de la belle dame le piquait au cœur comme une pointe
-de poignard. Le petit homme noir parut près de lui et lui dit: «&nbsp;Comment,
-Bos, tu n’es pas invité à la noce de ta femme&nbsp;? Le sire d’Angles l’épouse
-tout à l’heure. Ami Bos, il n’est pas courtois&nbsp;!</p>
-
-<p>&mdash;Maudit de Dieu, que viens-tu faire ici&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’es pas reconnaissant; je t’ai tiré d’Égypte, comme Moïse ses
-badauds d’Israélites, et je t’ai transporté, non pas en quarante ans,
-mais en un jour, dans la terre promise. Pauvre sot qui t’amuses à
-pleurer&nbsp;! Veux-tu ta femme&nbsp;? donne-moi ta foi, rien davantage. Au fait, tu
-as raison; demain, si tu n’est pas gelé, et si tu pries bien humblement
-le sire d’Angles, il te fera valet de chenil; c’est une belle place. Ce
-soir, dors sur la neige, bon chevalier. Là-bas, où sont les lumières, le
-sire d’Angles embrasse ta femme.&nbsp;»</p>
-
-<p>Bos suffoquait et crut qu’il allait mourir. «&nbsp;Seigneur mon Dieu, dit-il
-en tombant à genoux, délivrez-moi du tentateur&nbsp;!&nbsp;» Et il fondit en
-larmes.<span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258">{258}</a></span></p>
-
-<p>Le diable s’enfuit, chassé par cette prière ardente; les mains de Bos
-jointes sur sa poitrine rencontrèrent son anneau de mariage qu’il
-portait à son scapulaire. Il tressaillit de joie: «&nbsp;Merci, Seigneur, et
-faites que j’arrive.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il courut comme s’il avait des ailes, franchit d’un saut la porte, et se
-cacha derrière un pilier de la galerie. Le cortége s’avançait avec des
-flambeaux. Quand la dame fut près de lui, Bos se leva, lui prit la main
-et lui montra l’anneau. Elle le reconnut et se jeta dans ses bras. Il se
-tourna vers l’assistance, et dit: «&nbsp;J’ai souffert comme Jésus-Christ, et
-j’ai été renié comme lui. Hommes de Bigorre qui m’avez maltraité et
-renié, je vous prie d’être mes amis comme autrefois.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le lendemain, Bos alla verser un plat de noix dans un gouffre noir, où
-souvent on entendait la voix du diable; ensuite il partit pour se
-confesser au pape. Au retour, il se fit ermite dans une caverne de la
-montagne, et sa femme devint nonne dans un couvent de Tarbes. Tous deux
-firent saintement pénitence, et méritèrent après leur mort de voir Dieu.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Un peu après Lourdes, commence la plaine, et le ciel s’ouvre sur une
-largeur immense: la coupole d’azur pâlit vers les bords, et son bleu
-tendre,</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-299.jpg">
-<img src="images/illu-299.jpg" width="600" height="385" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Lourdes. (<a href="#page_258">Page 258.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259">{259}</a></span></p>
-
-<p class="nind">dégradé par des nuances insensibles, se perd à l’horizon dans une
-blancheur ravissante. Ces couleurs si pures, si riches, si doucement
-fondues, sont comme un grand concert où l’on se trouve enveloppé
-d’harmonie; la lumière arrive de toutes parts; l’air en est pénétré, la
-voûte bleue scintille depuis le dôme jusqu’à l’horizon. On oublie les
-autres objets; on s’absorbe dans une sensation unique; on ne peut que
-jouir de cette sérénité inaltérable, de cette profusion de clarté, de
-cet épanchement de lumière dorée, ruisselante, qui joue dans un espace
-sans limites. Ce ciel du Midi ne correspond qu’à un seul état de l’âme,
-qui est la joie: il n’a qu’une pensée et qu’une beauté, mais il fait
-concevoir le bonheur plein et durable; il met dans le cœur une source de
-gaieté toujours prête à jaillir; l’homme en ce pays doit porter
-légèrement la vie. Nos cieux du Nord ont une expression plus variée et
-plus profonde; les reflets métalliques de leurs nuages changeants
-conviennent à des âmes agitées; leur lumière brisée et leurs nuances
-étranges expriment la joie triste des passions mélancoliques; ils
-touchent le cœur plus à fond et d’une atteinte plus vive. Mais le bleu
-et le blanc sont des teintes si belles&nbsp;! D’ici le Nord semble un exil; on
-n’eût jamais pensé que deux couleurs pussent faire autant de plaisir.
-Elles s’évanouissent l’une dans l’autre, comme des sons suaves qui se
-rapprochent et se confondent. Le blanc lointain<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260">{260}</a></span> adoucit la lumière crue
-et l’emprisonne dans une poussière d’air épaissi. L’azur du dôme émousse
-les rayons sous sa teinte obscure, les réfléchit, les brise, et semble
-semé de paillettes d’or. Ces miroitements du ciel, ces horizons noyés
-dans une bande vaporeuse, cette transparence de l’air infini, cette
-profondeur d’un ciel sans nuages, valent le spectacle des montagnes.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Tarbes est une assez grande ville, ayant l’aspect d’un bourg, pavée de
-petits cailloux, d’apparence médiocre. On débarque dans une place où de
-gros ormeaux poudreux font de l’ombre. A midi les rues sont désertes; on
-s’aperçoit qu’on est proche du soleil d’Espagne. Quelques femmes
-seulement, coiffées d’un foulard rouge, vendaient des pêches au coin
-d’une borne. Un peu plus loin, des soldats de cavalerie traînaient leurs
-grandes jambes gauches dans l’ombre étroite de leur muraille. On
-rencontre un carré de quatre bâtiments, au milieu desquels monte un
-clocher évasé du bas. C’est l’église; elle n’a qu’une seule nef,
-très-haute, très-large, très-fraîche, peinte de couleurs sombres, qui
-fait contraste avec la chaleur étouffante du dehors et l’éclat cru des
-murs blancs; au-dessus de l’autel, six colonnes de marbre bigarré,
-surmontées d’un balda<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261">{261}</a></span>quin, font un assez bel effet. Les tableaux sont
-comme partout: un Christ beurre frais et rose tendre, une passion en
-estampes coloriées de six sous. Quelques-uns, placés très-haut, dans des
-coins obscurs, paraissent meilleurs, parce qu’on n’y démêle rien. Un peu
-plus loin, on vient de bâtir un palais de justice, propre et neuf comme
-une robe de juge: les moellons sont bien équarris, et les murs
-parfaitement ratissés; la façade est embellie de deux statues, la
-Justice, qui a l’air d’une sotte, et la Force, qui a l’air d’une fille.
-La Force a des demi-bottes et une peau de bête. Au lieu de belles
-statues, nous avons de vilains logogriphes. Puisqu’on avait l’amour du
-symbole, ne pouvait-on habiller la Force en gendarme&nbsp;? Pour nous
-dédommager des statues, nous allâmes visiter les chevaux. A cet endroit,
-la ville bourgeoise devient ville élégante. Les bâtiments du haras sont
-simples et de bon goût. Des gazons, des rosiers, des escaliers pleins de
-fleurs, une belle prairie d’herbe haute; dans le lointain des peupliers
-rangés en rideaux sur l’horizon limpide: l’habitation des chevaux est un
-lieu de plaisance. Il y en a cinquante dans une longue écurie qui serait
-au besoin une salle de bal; ce sont de superbes bêtes, le poil luisant,
-la croupe ferme, l’œil doux, le front calme; ils mangent paisiblement
-dans leurs stalles, ayant double natte sous leur litière; tout est
-brossé, essuyé, frotté. Des<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262">{262}</a></span> écuyers en veste rouge vont et viennent
-incessamment pour les nettoyer et veiller à ce que rien ne leur manque.
-Les hommes étaient moins heureux dans le paradis terrestre.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Les pauvres hommes n’ont pas une ville qui ne soit pleine de souvenirs
-lamentables. Les protestants prirent celle-ci en 1570 et égorgèrent tous
-les habitants. Un d’eux s’était réfugié dans une tour où l’on ne pouvait
-monter que par un escalier étroit; on lui envoya un de ses amis, qui
-l’appela sous prétexte de parlementer; sitôt qu’il eut mis la tête à la
-fenêtre, on le tua d’une arquebusade. Les paysans qui vinrent donner la
-sépulture aux morts en enterrèrent deux mille dans les fossés. Cinq ans
-après, le pays était presque désert.</p>
-
-<p>Prenez patience: les catholiques n’étaient pas plus doux que les
-protestants; témoin ce siége de Rabastens, à quatre lieues de Tarbes.</p>
-
-<p>«&nbsp;Soudain, dit Montluc, je connus qu’il fallait que d’autres y missent la
-main que nos gens de pied, et dis à la noblesse: «&nbsp;Gentilshommes, mes
-amis, suivez hardiment, et sans vous étonner, donnez; car nous ne
-saurions choisir une mort plus honorable.&nbsp;» Et ainsi nous marchâmes tous
-d’aussi bonne volonté qu’à ma vie je vis aller à l’assaut, et<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263">{263}</a></span> regardai
-deux fois en arrière; je vis que tous se touchaient les uns les autres.
-J’avais fait porter trois ou quatre échelles au bord du fossé, et, comme
-je me retournais en arrière pour commander que l’on apportât deux
-échelles, l’arquebusade me fut donnée par le visage, du coin d’une
-barricade qui touchait à la tour. Tout à coup je fus tout en sang, car
-je le jetais par la bouche, par le nez, par les yeux. Alors presque tous
-les soldats, et presque aussi tous les gentilshommes, commencèrent à
-s’étonner et voulurent reculer. Mais je leur criai, encore que je ne
-pouvais presque parler à cause du grand sang que je jetais par la bouche
-et par le nez: «&nbsp;Où voulez-vous aller&nbsp;? vous voulez vous épouvanter pour
-moi&nbsp;? Ne vous bougez, ni n’abandonnez le combat.&nbsp;» Et dis aux
-gentilshommes: «&nbsp;Je m’en vais me faire panser; que personne ne me suive,
-et vengez-moi, si vous m’aimez.&nbsp;» Je pris un gentilhomme par la main, et
-ainsi fust conduit à mon logis, là où trouvai un chirurgien du régiment
-de M. de Goas, nommé maître Simon, qui me pansa et m’arracha les os des
-deux joues avec les deux doigts, si grands étaient les trous, et me
-coupa force chair de visage, qui était toute froissée.</p>
-
-<p>«&nbsp;Voici M. de Madaillan, mon lieutenant, lequel était à mon côté quand
-j’allai à l’assaut, et M. de Goas à l’autre, qui venait voir si j’étais
-mort, et me dit: «&nbsp;Monsieur, réjouissez-vous, prenez courage,<span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264">{264}</a></span> nous
-sommes dedans. Voilà les soldats aux mains qui tuent tout; et
-assurez-vous que nous vengerons votre blessure.&nbsp;» Alors je lui dis: «&nbsp;Je
-loue Dieu de ce que je vois la victoire à nous avant de mourir. A
-présent, je ne me soucie point de la mort. Je vous prie de vous en
-retourner, et montrez-moi toute l’amitié que vous m’avez portée, et
-<i>gardez qu’il n’en échappe un seul qui ne soit tué</i>.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Et à l’instant s’en retourna et tous mes serviteurs même y allèrent. En
-sorte qu’il ne demeura auprès de moi que deux pages, et l’avocat de Las
-et le chirurgien. L’on voulut sauver le ministre et le capitaine de là
-dedans, nommé Ladous, pour les faire pendre devant mon logis. Mais les
-soldats ne faillirent de les tuer eux-mêmes, et les ôtèrent à ceux qui
-les tenaient, et les mirent en mille pièces. Les soldats en firent
-sauter cinquante ou soixante du haut de la grande tour, qui s’étaient
-retirés là dedans, dans les fossés, lesquels se noyèrent. Il se trouve
-que l’on en sauva deux qui s’étaient cachés. Il y avait tel prisonnier
-qui voulait donner quatre mille écus. Mais jamais homme ne voulait
-entendre à aucune rançon, et la plupart des femmes furent tuées.&nbsp;»</p>
-
-<p>Comment avec de telles fureurs la race humaine a-t-elle pu durer&nbsp;? «&nbsp;On a
-beau la tarir, dit Méphistophélès, la fraîche source de sang vivant
-reparaît toujours.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265">{265}</a></span></p>
-
-<h3><a name="BAGNERES-DE-BIGORRE" id="BAGNERES-DE-BIGORRE"></a>BAGNÈRES-DE-BIGORRE</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>On repart pour Bagnères à cinq heures du soir, dans la poussière, à la
-suite de coucous chargés de monde. Cette route est encombrée, comme les
-chemins de la banlieue autour de Paris le samedi soir. La diligence
-prend, en passant, autant de paysans qu’elle en rencontre; on les met en
-tas sous la bâche, parmi les malles, à côté des chiens; ils ont l’air
-fier et content de cette haute place. Les jambes, les bras, les têtes,
-s’agencent comme elles peuvent; ils chantent, et la voiture a l’air
-d’une boîte à musique. C’est dans cet équipage triomphal qu’on arrive à
-Bagnères, le soleil couché. On dîne à la hâte, on se fait conduire à la
-promenade des Coustous, et l’on est tout surpris de trouver le boulevard
-de Gand aux Pyrénées.</p>
-
-<p>Quatre rangées d’arbres poudreux; des bancs réguliers à intervalles
-égaux; sur les deux côtés,<span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266">{266}</a></span> des hôtels de figure moderne, dont l’un est
-occupé par M. de Rothschild; des files de boutiques illuminées, des
-cafés chantants autour desquels on s’amasse; des terrasses remplies de
-spectateurs assis; sur la chaussée, une foule noire qui s’agite sous les
-lumières; voilà le spectacle qu’on a sous les yeux. Les groupes se font,
-se défont, se serrent; on suit la foule; on rapprend l’art d’avancer
-sans marcher sur les pieds qu’on rencontre, de frôler tout le monde sans
-coudoyer personne, de n’être pas écrasé et de ne pas écraser les autres;
-bref, tous les talents enseignés par la civilisation et l’asphalte. On
-retrouve les bruissements des toilettes, le bourdonnement confus des
-conversations et des pas, l’éclat blessant des lumières artificielles,
-les figures obséquieuses et ennuyées des marchands, l’étalage savant des
-boutiques, et toutes les sensations qu’on a voulu quitter.
-Bagnères-de-Bigorre et Luchon sont aux Pyrénées les capitales de la vie
-élégante, le rendez-vous des plaisirs du monde et de la mode, Paris à
-deux cents lieues de Paris.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, au soleil, l’aspect de la ville est charmant. De
-grandes allées de vieux arbres la traversent en tous sens. Des jardinets
-fleurissent sur les terrasses. L’Adour roule le long des maisons. Deux
-rues sont des îles qui rejoignent la chaussée par des ponts chargés de
-lauriers-roses, et mirent leurs fenêtres vertes dans le flot clair.<span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267">{267}</a></span> Les
-ruisseaux d’eau limpide accourent de toutes les places et de toutes les
-rues; ils se croisent, s’enfoncent sous terre, reparaissent, et la ville
-est remplie de leurs murmures, de leur fraîcheur et de leur gaieté. Une
-petite fille, assise sur la dalle ardoisée, trempe ses pieds dans le
-courant; l’eau froide les rougit, et la pauvrette retrousse avec grand
-soin sa mauvaise robe, de peur de la mouiller. Une femme agenouillée
-lave du linge à sa porte; une autre se penche et puise de l’eau pour sa
-marmite. Les deux rigoles noires et brillantes, enserrent la route
-blanche comme deux cordons de jais. Dans la cour intérieure ou dans le
-vestibule de chaque maison, les femmes assemblées cousent et filent, les
-unes sur les marches de l’escalier, les autres au pied d’une vigne;
-elles sont dans l’ombre, mais sur la crête du mur les belles feuilles
-vertes sont traversées par un rayon de soleil.</p>
-
-<p>Sur la place voisine, des hommes rangés sur deux lignes battaient le blé
-avec de longues perches et amoncelaient des tas de grain doré. Sous son
-luxe d’emprunt, la ville garde des habitudes rustiques; mais la riche
-lumière fond les contrastes, et le battage du blé a la splendeur d’un
-bal. Plus loin sont des bâtiments où le ruisseau travaille les marbres.
-Des plaques, des blocs, des éclats entassés, des matériaux informes,
-remplissent la cour sur une longueur de trois cents pas, parmi des
-bouquets de<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268">{268}</a></span> rosiers, des plates-bandes fleuries, des statues et des
-kiosques. Dans les ateliers, de lourds engrenages, des baquets d’eau
-bourbeuse, des scies rouillées, des roues grossières: voilà les
-ouvriers. Dans les magasins, des colonnes, des chapiteaux d’un poli
-admirable, de blanches cheminées bordées de feuilles en relief, des
-vases ciselés, des coupes sculptées, des bijoux d’agate: voilà
-l’ouvrage. Les carrières des Pyrénées ont donné toutes un échantillon
-pour lambrisser les murs; c’est une bibliothèque de marbres. Il y en a
-de blancs comme l’albâtre, de roses comme la chair vivante, de bruns, de
-cailletés comme le ventre d’une pintade. La Griotte est d’un rouge sang.
-Le Baudéan noir, veiné de filets blancs, jette un reflet verdâtre. Le
-Roncé de Bise sillonne de bandes sombres sa robe couleur de biche. Le
-Sarrancolin grisâtre luit étrangement, tout marqueté d’écailles, rayé de
-teintes pâles et taché d’une large plaque sanglante. La nature est le
-plus grand des peintres; les infiltrations et les feux souterrains ont
-pu seuls inventer cette profusion de nuances et de dessins; il a fallu
-l’originalité audacieuse du hasard et le lent travail des forces
-minérales, pour tourner des lignes si capricieuses et assortir des
-teintes si composées.</p>
-
-<p>Un courant d’eau rapide roule sous les ateliers; un autre glisse devant
-la maison, dans une belle prairie, sous un rideau de peupliers. Dans le
-lointain</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-311.jpg">
-<img src="images/illu-311.jpg" width="600" height="385" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Bagnères-de-Bigorre. (<a href="#page_268">Page 268.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269">{269}</a></span></p>
-
-<p class="nind">blanchâtre, on aperçoit les montagnes. L’endroit est heureux pour être
-scieur de pierres.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Les Thermes sont un beau bâtiment blanc, vaste et régulier; la longue
-façade tout unie est de forme très-simple. Cette architecture voisine du
-style antique est plus belle au Midi qu’au Nord; comme le ciel, elle
-laisse dans l’âme une impression de sérénité et de grandeur.</p>
-
-<p>Une moitié de rivière baigne la façade et précipite sous le pont
-d’entrée sa nappe noire hérissée de flots étincelants. On entre dans un
-grand vestibule, on suit un vaste escalier à double rampe, puis des
-corridors que terminent de nobles portiques et qui donnent sur des
-terrasses. Des cabinets de bains lambrissés de marbre, un jardin
-verdoyant, de beaux points de vue, partout de hautes voûtes, de la
-fraîcheur, des formes simples, des couleurs douces qui reposent l’œil et
-font contraste avec la lumière crue, éblouissante, qui tombe au dehors
-sur la place poudreuse et sur les maisons blanches; tout attire, et
-c’est plaisir d’être malade ici.</p>
-
-<p>Les Romains, gens aussi civilisés et aussi ennuyés que nous, faisaient
-comme nous et venaient à Bagnères. Les habitants du pays, bons
-courtisans, construisirent sur la place publique un temple en<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270">{270}</a></span> l’honneur
-d’Auguste. Le temple devint une église qu’on dédia à saint Martin, mais
-qui garda l’inscription païenne. En 1641, on transporta l’inscription
-sur la fontaine de la porte méridionale, où elle est encore.</p>
-
-<p>En 1823, on découvrit, dans l’emplacement des Thermes, des colonnes, des
-chapiteaux, quatre piscines revêtues de marbres et ornées de moulures,
-et un grand nombre de médailles à l’effigie des premiers empereurs
-romains. Ces débris, retrouvés après dix-huit siècles, laissent une
-impression profonde, semblable à celle qu’on éprouve en mesurant les
-grands bancs calcaires, sépulcres antédiluviens des races englouties.
-Nos villes sont assises sur des ruines de civilisations éteintes, et nos
-champs sur des restes de créations détruites.</p>
-
-<p>Rome a laissé partout sa trace à Bagnères. Les plus aimables de ces
-souvenirs de l’antiquité sont les monuments que les malades guéris
-élevaient en l’honneur des Nymphes, et dont les inscriptions subsistent
-encore. Couchés dans les baignoires de marbre, ils sentaient les vertus
-de la bienfaisante déesse pénétrer dans leurs membres; les yeux
-demi-fermés, assoupis dans le mol embrassement de l’eau tiède, ils
-entendaient la source mystérieuse tomber goutte à goutte en chantant, du
-fond de la roche, sa mère; la nappe épanchée luisait autour d’eux avec
-de vagues reflets verdâtres; et devant eux passaient, comme une vision,
-le regard étrange<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271">{271}</a></span> et la voix magique de la divinité inconnue qui venait
-à la lumière pour apporter la santé aux malheureux mortels.</p>
-
-<p>Derrière les Thermes est une haute colline, couverte d’arbres admirables
-où serpentent des allées solitaires; de là on voit sous ses pieds la
-ville, dont les toits d’ardoises repoussent la puissante lumière du ciel
-enflammé et se détachent dans l’air limpide avec une teinte fauve et
-plombée. Une ligne de peupliers dessine sur la grande plaine verte le
-cours de la rivière; du côté de Tarbes, elle s’enfonce à l’infini dans
-des lointains vaporeux, parmi des teintes adoucies. En face, des
-collines boisées et cultivées montent en s’arrondissant jusqu’à
-l’horizon. A droite, les montagnes, semblables à des pyramides
-descendent en longues arêtes régulières. Ces collines et ces montagnes
-découpent une ligne sinueuse sur le bord rayonnant du ciel. De l’horizon
-blanc et souriant, l’œil remonte par des nuances insensibles jusqu’au
-bleu ardent et foncé du dôme. Cette blancheur donne une sensation tendre
-et délicieuse, mélange de rêverie et de volupté; elle touche, trouble et
-ravit, comme la chanson de Chérubin dans Mozart. Un vent frais arrive de
-la vallée; le corps est aussi à l’aise que l’âme; on trouve dans son
-être une harmonie qu’on n’y connaissait pas; on ne porte plus le poids
-de sa pensée ni de sa machine; on ne fait plus que sentir; on de<span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272">{272}</a></span>vient
-tout animal, c’est-à-dire parfaitement heureux.</p>
-
-<p>Le soir, on va se promener dans la plaine. Il y a dans les champs de
-maïs des sentiers détournés où l’on est seul. Les têtes, hautes de sept
-pieds, font comme un taillis d’arbres. La large fusée des feuilles
-vertes finit par des colonnettes minces de grains rosés, et le soleil
-oblique glisse ses flèches d’or entre les tiges. On rencontre des
-prairies coupées de ruisseaux que les paysans barrent, et qui, pendant
-plusieurs heures, inondent l’herbe pour la rafraîchir. Le jour tombe, la
-grande ombre des montagnes assombrit la verdure; des nuages d’insectes
-bourdonnent dans l’air alourdi. Le souffle d’une brise expirante fait un
-instant frissonner les feuilles. Cependant les voitures et les
-cavalcades reviennent sur toutes les routes, et le cours s’illumine pour
-la promenade du soir.<span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273">{273}</a></span></p>
-
-<h3><a name="LE_MONDE" id="LE_MONDE"></a>LE MONDE</h3>
-
-<p>Il est convenu que la vie aux eaux est fort poétique, et qu’on y trouve
-des aventures de toute sorte, surtout des aventures de cœur. Lisez les
-romans, <i>l’Anneau d’argent</i>, de Charles de Bernard; <i>Lavinia</i>, de George
-Sand, etc.</p>
-
-<p>Si la vie aux eaux est un roman, c’est dans les livres. Pour y voir de
-grands hommes, il faut les apporter reliés en veau, dans sa malle.</p>
-
-<p>Il est également convenu qu’aux eaux la conversation est extrêmement
-spirituelle, qu’on n’y rencontre que des artistes, des hommes
-supérieurs, des gens du grand monde; qu’on y prodigue des idées, la
-grâce et l’élégance, et que la fleur de tous les plaisirs et de toutes
-les pensées y vient s’épanouir.</p>
-
-<p>La vérité est qu’on y use beaucoup de chapeaux, qu’on y mange beaucoup
-de pêches, qu’on y dit<span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274">{274}</a></span> beaucoup de paroles, et qu’en fait d’hommes et
-d’idées, on y trouve à peu près ce qu’on trouve ailleurs.</p>
-
-<p>Voici le catalogue d’un salon mieux composé que beaucoup d’autres:</p>
-
-<p>Un vieux gentilhomme, assez semblable au M. de Mortsauf de Balzac,
-officier avant 1830, très-brave, et capable de raisonner juste, quand on
-le poussait fort. Il avait un grand long cou cartilagineux qui tournait
-tout d’une pièce et péniblement, comme une machine rouillée; ses pieds
-ballottaient dans ses souliers carrés; les pans de sa redingote
-pendaient comme des drapeaux autour de ses jambes. Son corps et ses
-habits étaient roides, gauches, antiques et étroits, comme ses opinions.
-Du reste, méticuleux, radoteur, hargneux, occupé tout le jour à
-ressasser des pauvretés et à se plaindre de vétilles; il tracassait son
-domestique une heure durant pour un grain de poussière oublié sur la
-basque de son habit, expliquant le moyen d’enlever la poussière, le
-danger de laisser la poussière, les défauts d’un esprit négligent, les
-mérites d’un esprit diligent, avec tant de monotonie, de ténacité et de
-lenteur, qu’on finissait par se boucher les oreilles ou par dormir. Il
-prenait du tabac, posait son menton sur sa canne, et regardait devant
-lui avec l’expression inerte et terne des momies. La vie rustique, le
-manque de conversation et d’action, la fixité des habitudes machinales,
-l’avaient éteint.<span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275">{275}</a></span></p>
-
-<p>A côté de lui se tenaient une jeune Anglaise et sa mère. L’Anglaise
-n’avait pu s’éteindre; elle avait gelé en naissant: du reste, aussi
-immobile que lui. Elle portait aux bras une boutique d’orfévrerie:
-bracelets, chaînes de toutes formes et de tout métal, qui pendaient et
-tintaient comme des clochettes. La mère était une de ces asperges
-crochues, bosselées, plantées dans une robe ballonnée, qui ne peuvent
-fleurir et monter en graine que sous le brouillard de Londres. Elles
-prenaient du thé et ne causaient qu’entre elles.</p>
-
-<p>On remarquait en troisième lieu un jeune homme fort noble, parfaitement
-mis, frisé tous les jours, les mains molles, incessamment lavé, brossé,
-orné, embelli, et beau comme une poupée. Il avait la fatuité compassée
-et sérieuse. Ses moindres actions étaient d’une correction et d’une
-gravité admirable. Il demandait du potage en pesant toutes ses paroles.
-Il mettait ses gants de l’air d’un empereur romain. Il ne riait jamais,
-on reconnaissait à ses gestes calmes l’homme pénétré de respect pour
-soi-même, qui érige les convenances en principes. Son teint, ses mains,
-sa barbe et son esprit, avaient été si longtemps nettoyés, frottés et
-parfumés par l’étiquette qu’ils semblaient postiches.</p>
-
-<p>Ordinairement, il donnait la réplique à une dame moldave, qui maintenait
-la conversation vivante. Cette dame avait voyagé par toute l’Europe, et
-ra<span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276">{276}</a></span>contait ses voyages d’une voix si perçante et si métallique, qu’on se
-demandait si elle n’avait pas un clairon quelque part dans le corps.
-Elle dissertait toute seule, quelquefois pendant un quart d’heure de
-suite, principalement sur le riz et sur le degré de civilisation des
-Turcs, sur la barbarie des généraux russes et sur les bains de
-Constantinople. Cette mémoire pleine ne débordait qu’en tirades: cela
-était presque aussi amusant qu’un dictionnaire de géographie.</p>
-
-<p>Il y avait près d’elle un Espagnol pâle, mince, maigre, dont la figure
-ressemblait à une lame de couteau. On sut, par quelques mots échappés,
-qu’il était riche et républicain: il passait sa vie un journal à la
-main. Il en lisait tous les jours douze ou quinze, avec de petits
-mouvements secs et saccadés, et des contractions nerveuses qui passaient
-sur sa figure comme un frisson. Il se tenait habituellement dans un
-coin, et l’on voyait briller sur sa physionomie des velléités de
-proclamations et de professions de foi. Au même instant son regard
-s’éteignait comme un feu trop brusque qui flamboie et tombe. Il ne
-parlait que par monosyllabes et pour demander du thé. Sa femme ne savait
-pas le français et restait toute la soirée immobile dans son fauteuil.</p>
-
-<p>Faut-il parler d’une vieille dame saumuroise, habituée des bains,
-attentive au chaud, au froid,<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277">{277}</a></span> aux courants d’air, aux assaisonnements,
-décidée à n’enrichir ses héritiers que le plus tard possible, qui
-trottait tout le jour, et le soir caressait son chien&nbsp;? D’un abbé et de
-son élève, qui dînaient à part pour fuir la contagion des conversations
-mondaines&nbsp;? etc. La vérité est qu’il n’y a rien à peindre, et qu’au
-prochain restaurant vous verrez les mêmes gens.</p>
-
-<p>Maintenant, de bonne foi, que peuvent être les entretiens dans un pareil
-monde&nbsp;? Comme la réponse est importante, je prie le lecteur de parcourir
-la classification ci-jointe des conversations intéressantes; il jugera
-lui-même si l’on a chance d’en rencontrer aux eaux quelqu’une de
-semblable.</p>
-
-<p>Premier genre: circonlocutions, argumentations oratoires, exordes par
-insinuation, sourires et saluts, pouvant se traduire par la phrase
-suivante: «&nbsp;Monsieur, faites-moi gagner mille francs.&nbsp;»</p>
-
-<p>Deuxième genre: périphrases, dissertations métaphysiques, cris de l’âme,
-gestes et génuflexions, aboutissant à la phrase que voici: «&nbsp;Madame,
-permettez-moi d’être votre très-humble serviteur.&nbsp;»</p>
-
-<p>Troisième genre: deux personnes ayant besoin l’une de l’autre sont en
-présence; abrégé de leur conversation: «&nbsp;Vous êtes un grand homme.&mdash;Vous
-en êtes un autre.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278">{278}</a></span></p>
-
-<p>Quatrième genre: on est assis au coin du feu avec un vieil ami; on
-tisonne dans les braises, et l’on cause de n’importe quoi, par exemple:
-«&nbsp;Voulez-vous du thé&nbsp;? Mon cigare est éteint.&nbsp;» Ou, ce qui est mieux, on ne
-dit rien du tout et l’on écoute chanter la bouilloire; toutes actions
-qui signifient: «&nbsp;Vous êtes un brave homme, et vous me rendriez service
-au besoin.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cinquième genre: idées générales nouvelles et librement exprimées; genre
-perdu depuis cent ans. On l’a connu dans les salons au dix-huitième
-siècle. Genre aujourd’hui fossile.</p>
-
-<p>Sixième et dernier genre: fusées d’esprit, feu d’artifice de mots
-brillants, images inventées, couleurs étalées, profusion de verve,
-d’originalité et de gaieté. Genre infiniment rare et tous les jours
-diminué par la peur de se compromettre, par l’air important, par
-l’affectation de moralité.</p>
-
-<p>Ces six genres manquant, et visiblement ils manquent, que reste-t-il&nbsp;? La
-conversation telle que la peint Henri Monnier et que la fait M.
-Prudhomme. Seulement, ici les façons sont meilleures: par exemple, on
-sait qu’on doit se servir le dernier du potage, et le premier de la
-salade; on se munit de certaines phrases convenues qu’on échange contre
-d’autres phrases convenues; on répond à un geste prévu par un geste
-prévu, à la manière des Chinois; on vient bâiller intérieurement et
-sourire<span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279">{279}</a></span> extérieurement, en compagnie et en cérémonie. Cette comédie de
-grimaces et ce commerce d’ennui forment la conversation aux eaux et
-ailleurs.</p>
-
-<p>Aussi beaucoup de gens vont prendre l’air dans la rue.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>La rue est pleine de figures mornes: jurisconsultes, banquiers, gens
-fatigués par les travaux de cabinet, ou ennuyés parce qu’ils ont trop de
-fortune et trop peu de chagrin. Le soir, ils vont à Frascati ou
-regardent les badauds qui se coudoient entre les boutiques du Cours. Le
-jour, ils boivent et se baignent un peu, montent à cheval et fument
-beaucoup. Les bouffis, étalés sur un fauteuil, digèrent; les maigres
-étudient le journal; les jeunes dissertent avec les dames sur le temps
-qu’il fait; les dames s’occupent à bien arrondir leurs jupes; les vieux,
-qui sont philosophes et critiques, prennent du tabac ou regardent les
-montagnes avec des lunettes, pour vérifier si les gravures sont exactes.
-Ce n’est pas la peine d’avoir tant d’argent pour avoir si peu de
-plaisir.</p>
-
-<p>Cet ennui prouve que la vie ressemble à l’Opéra; pour y être heureux, il
-faut l’argent de l’entrée, mais aussi le sentiment de la musique. Si
-l’argent vous manque, vous restez dehors à la pluie parmi les
-décrotteurs; si le sentiment vous manque, vous<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280">{280}</a></span> dormez maussadement dans
-votre superbe loge. Je conclus qu’il faut tâcher de gagner les quatre
-francs du parterre, mais surtout apprendre la musique.</p>
-
-<p>Les promenades sont trop propres et rappellent le bois de Boulogne; çà
-et là un balai fatigué appuie contre un arbre sa silhouette oblique. Du
-fond d’un fourré, les sergents de ville lancent sur vous leur regard
-d’aigle, et le crottin décore les allées de ses monticules poétiques.<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281">{281}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Un malade amène toujours avec lui un ou plusieurs compagnons. Quel est
-l’être assez déshérité du ciel pour ne pas avoir un parent ou un ami qui
-s’ennuie&nbsp;? et quel est l’ami ou le parent assez ingrat pour refuser un
-service qui est une partie de plaisir&nbsp;? le malade boit et se baigne;
-l’ami chausse des guêtres ou monte à cheval: de là l’espèce des
-touristes.</p>
-
-<p>Cette espèce comprend plusieurs variétés, qu’on distingue au ramage, au
-plumage et à la démarche. Voici les principales:</p>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>La première a les jambes longues, le corps maigre, la tête penchée en
-avant, les pieds larges et forts, les mains vigoureuses, excellentes
-pour serrer et accrocher. Elle est munie de cannes, de bâtons ferrés, de
-parapluies, de manteaux, de pardessus en caoutchouc. Elle méprise la
-parure, se montre peu dans le monde, connaît parfaitement les guides et
-les hôtels. Elle arpente le terrain d’une<span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282">{282}</a></span> façon admirable, monte avec
-selle, sans selle, de toutes les manières, toutes les bêtes possibles.
-Elle marche pour marcher et pour avoir le droit de répéter quelques
-belles phrases toutes faites.</p>
-
-<p>J’ai trouvé et ramassé aux Eaux-Chaudes le journal d’un de ces touristes
-marcheurs. Il est intitulé: <i>Mes impressions</i>.</p>
-
-<p>«&nbsp;15 juillet. Ascension du Vignemale. Départ à minuit, retour à dix
-heures du soir. Appétit sur le sommet, excellent dîner, pâté, volailles,
-truites, bordeaux, kirsch. Mon cheval a bronché onze fois. Pieds
-écorchés. Rondo, bon guide. Total: soixante-sept francs.</p>
-
-<p>«&nbsp;20 juillet. Ascension du Pic du Midi de Bigorre. Quinze heures. Sanio,
-médiocre guide, ne sait ni chansons ni histoires. Bon sommeil d’une
-heure au sommet. Deux bouteilles cassées, ce qui a un peu gâté les
-provisions. Trente-huit francs.</p>
-
-<p>«&nbsp;21 juillet. Excursion au val d’Héas. Trop de pierres sur la route. Sept
-lieues. Il faut m’exercer tous les jours; demain j’en ferai huit.</p>
-
-<p>«&nbsp;24 juillet. Excursion au val d’Aspe. Neuf lieues.</p>
-
-<p>«&nbsp;1ᵉʳ août. Lac d’Oo. Bonne eau, très-froide; les bouteilles ont bien
-rafraîchi.</p>
-
-<p>«&nbsp;2 août. Vallée de l’Arboust. Rencontre de trois caravanes, deux d’ânes,
-une de chevaux. Dix lieues. Gosier pelé. Durillons au pied.</p>
-
-<p>«&nbsp;3 août. Ascension de la Maladetta. Trois jours.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-327.jpg">
-<img src="images/illu-327.jpg" width="600" height="371" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Le Vignemale. (<a href="#page_282">Page 282.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283">{283}</a></span></p>
-
-<p>Coucher à la Rencluse de la Maladetta. Mon grand manteau double à collet
-de poil m’empêche d’être gelé. Le matin, je fais moi-même l’omelette.
-Punch à la neige. Seconde nuit dans le vallon de Malibierne. Traversée
-du glacier. Mon soulier droit se déchire. Arrivée au sommet. Vue de
-trois bouteilles laissées par les précédents touristes. Pour me
-distraire, je lis un numéro du <i>Journal des chasseurs</i>. Au retour, je
-suis fêté par les guides. Cornemuses le soir à ma porte, gros bouquet
-avec un ruban. Total: cent soixante-huit francs.</p>
-
-<p>«&nbsp;15 août. Départ des Pyrénées. Trois cent quatre-vingt-onze lieues en un
-mois, tant à pied qu’à cheval et en voiture. Onze ascensions, dix-huit
-excursions. J’ai usé deux bâtons ferrés, un pardessus, trois pantalons,
-cinq paires de souliers. Bonne année.</p>
-
-<p>«&nbsp;<i>P. S.</i> Pays sublime. Mon esprit plie sous ces grandes émotions.&nbsp;»</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>La seconde variété comprend des êtres réfléchis, méthodiques,
-ordinairement portant lunettes, doués d’une confiance passionnée en la
-lettre imprimée. On les reconnaît au manuel-guide, qu’ils ont toujours à
-la main. Ce livre est pour eux la loi et les prophètes. Ils mangent des
-truites au lieu qu’in<span class="pagenum"><a name="page_284" id="page_284">{284}</a></span>dique le livre, font scrupuleusement toutes les
-stations que conseille le livre, se disputent avec l’aubergiste
-lorsqu’il leur demande plus que ne marque le livre. On les voit aux
-sites remarquables, les yeux fixés sur le livre, se pénétrant de la
-description et s’informant au juste du genre d’émotion qu’il convient
-d’éprouver. La veille d’une excursion, ils étudient le livre et
-apprennent d’avance l’ordre et la suite des sensations qu’ils doivent
-rencontrer: d’abord la surprise, un peu plus loin une impression douce,
-au bout d’une lieue l’horreur et le saisissement, à la fin
-l’attendrissement calme. Ils ne font et ne sentent rien que pièces en
-main et sur de bonnes autorités. En arrivant dans un hôtel, leur premier
-soin est de demander à leur voisin de table s’il y a un lieu de réunion,
-à quelle heure on s’y rassemble, comment on emploie les différentes
-heures du jour, sur quelle promenade on va dans l’après-midi, sur quelle
-autre le soir. Le lendemain, ils suivent tous ces renseignements en
-conscience. Ils sont vêtus à la mode des eaux, ils changent de toilette
-autant de fois que l’usage des eaux le juge convenable; ils font toutes
-les excursions qu’on doit faire, à l’heure où il faut les faire, dans
-l’équipage avec lequel il faut les faire. Ont-ils un goût&nbsp;? on n’en sait
-rien: le livre et l’opinion publique ont pensé et décidé pour eux. Ils
-ont la consolation de penser qu’ils ont marché dans la grande route et
-qu’ils</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-331.jpg">
-<img src="images/illu-331.jpg" width="600" height="390" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Lac d’Oo. (<a href="#page_284">Page 284.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_285" id="page_285">{285}</a></span></p>
-
-<p class="nind">sont les imitateurs du genre humain. Ce sont les touristes <i>dociles</i>.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>La troisième variété marche en troupes et fait ses excursions en
-famille. Vous apercevez de loin une grande cavalcade tranquille: le
-père, la mère, deux filles, deux grands cousins, un ou deux amis, et
-quelquefois des ânes pour les bambins. On fouette les ânes, qui sont
-rétifs; on conseille la prudence aux jeunes gens fougueux; un coup d’œil
-retient les jeunes demoiselles autour du voile vert de leur mère. Les
-caractères distinctifs de cette variété sont le voile vert, l’esprit
-bourgeois, l’amour des siestes et des repas sur l’herbe; un signe
-infaillible est le goût des petits jeux de société. Cette variété est
-rare aux Eaux-Bonnes, plus fréquente à Bagnères-de-Bigorre et à
-Bagnères-de-Luchon. Elle est remarquable par sa prudence, par ses
-instincts culinaires, par ses habitudes économiques. Les individus qui
-font l’excursion s’arrêtent dans un endroit choisi dès la veille; on
-débarque des pâtés et des bouteilles. Si l’on n’a rien apporté, on va
-frapper à la cabane voisine pour avoir du lait; on s’étonne de le payer
-trois sous le verre; on trouve qu’il ressemble fort au lait de chèvre,
-et l’on se dit, après avoir bu, que l’écuelle de bois n’était pas trop
-propre. On re<span class="pagenum"><a name="page_286" id="page_286">{286}</a></span>garde curieusement l’étable noire, demi-souterraine, où
-les vaches ruminent sur un lit de fougères: après quoi, les gens gros et
-gras s’asseyent ou se couchent. L’artiste de la famille tire son album
-et copie un pont, un moulin et autres paysages d’album. Les jeunes
-filles courent en riant et se laissent tomber essoufflées sur l’herbe;
-les jeunes gens courent après elles. Cette variété, originaire des
-grandes villes, principalement de Paris, veut retrouver aux Pyrénées les
-parties de plaisir de Meudon et de Montmorency.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Quatrième espèce: touristes dîneurs. A Louvie, une famille de
-Carcassonne, le père, la mère, un fils, une fille, une servante,
-descendirent de l’intérieur. Pour la première fois de leur vie, ils
-entreprenaient un voyage de plaisir. Le père était un de ces bourgeois
-fleuris, ventrus, importants, dogmatiques, bien vêtus de drap fin,
-conservateurs d’eux-mêmes, qui forment leurs cuisinières, arrangent leur
-maison en bonbonnière, et s’installent dans leur bien-être, comme une
-huître dans sa coquille. Ils entrèrent avec stupeur dans une salle
-obscure, où des bouteilles demi-vides erraient parmi des plats
-refroidis. La nappe était tachée, les serviettes d’un blanc douteux. Le
-père, saisi d’indignation,<span class="pagenum"><a name="page_287" id="page_287">{287}</a></span> demanda une tasse de thé et se mit à marcher
-d’un air tragique. Les autres se regardèrent douloureusement et
-s’assirent. Les plats arrivaient à la débandade, tous manqués. Les
-Carcassonnais se servaient, tournaient la viande dans leur assiette, la
-contemplaient et ne mangeaient pas. Ils demandèrent une seconde fois du
-thé; le thé ne parut point; on appela les voyageurs pour monter en
-voiture, et l’hôtelier réclama douze francs. Sans dire un mot, avec un
-geste d’horreur concentrée, le chef de famille paya. Puis, s’approchant
-de sa femme, il lui dit: «&nbsp;Vous l’avez voulu, madame&nbsp;!&nbsp;» Au bout d’un quart
-d’heure l’orage creva; il épancha ses plaintes dans le sein du
-conducteur. Il déclara que la compagnie périrait si elle relayait chez
-de tels empoisonneurs; il espérait que les maladies emporteraient
-bientôt des gens aussi malpropres. On lui dit que dans le pays tout le
-monde était ainsi, et qu’on y vivait gaiement quatre-vingts ans. Il leva
-les yeux au ciel, renfonça son chagrin et reporta ses pensées vers
-Carcassonne.</p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>Cinquième variété; rare: touristes <i>savants</i>.</p>
-
-<p>Un jour, au pied d’une roche humide, je vis venir à moi un petit homme
-maigre, avec un nez en bec d’aigle, un visage tout en pointe, des yeux<span class="pagenum"><a name="page_288" id="page_288">{288}</a></span>
-verts, des cheveux grisonnants, des mouvements nerveux, saccadés, et
-quelque chose de bizarre et de passionné dans la physionomie. Il avait
-de grosses guêtres, une vieille casquette noire ternie par la pluie, un
-pantalon boueux aux genoux, sur le dos une boîte de botanique bosselée,
-une petite bêche à la main. Par malheur je regardais une jolie plante à
-longue tige droite bien verte, à corolle blanche, délicate, qui croît
-auprès des sources perdues. Il me prit pour un confrère novice. «&nbsp;Eh
-bien&nbsp;! voilà comme vous cueillez les plantes&nbsp;! Par la tige, malheureux&nbsp;?
-Que fera-t-elle dans votre herbier, sans racines&nbsp;? Où est votre boîte&nbsp;?
-votre sarcloir&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur....</p>
-
-<p>&mdash;Plante ordinaire, commune aux environs de Paris, <i>Parnassia
-palustris</i>: tige simple, dressée, haute d’un pied, glabre, feuilles
-radicales pétiolées (la caulinaire engainante, sessile), cordiformes,
-entièrement glabres; fleur solitaire, blanche, terminale, ayant le
-calice à feuilles lancéolées, les pétales arrondis, marqués de lignes
-creuses, les nectaires ciliés et munis de globules jaunes à l’extrémité
-des cils, qui ressemblent à des pistils; helléboracée. Ces nectaires
-sont curieux; bonne étude, plante bien choisie. Courage&nbsp;! vous avancerez.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne suis pas botaniste&nbsp;!</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien, vous êtes modeste. Pourtant, puis<span class="pagenum"><a name="page_289" id="page_289">{289}</a></span>que vous êtes aux
-Pyrénées, il faut étudier la flore du pays; vous n’en retrouverez plus
-l’occasion. Il y a ici des plantes rares qu’il faut absolument emporter.
-J’ai cueilli auprès d’Oleth la <i>Menziesra Daboeci</i>, trouvaille
-inestimable. Je vous montrerai chez moi la <i>Ramondia Pyrenaica</i>, une
-solanée qui a le port des primevères. J’ai gravi le Mont-Perdu pour
-trouver le <i>Ranunculus parnassifolius</i> indiqué par Ramond, et qui croît
-à 2700 mètres. Hein&nbsp;! qu’est-ce que cela&nbsp;! <i>L’Aquilegia Pyrenaïca</i>&nbsp;!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et mon petit homme partit comme un isard, gravit une pente, creusa
-soigneusement le sol autour de la fleur, l’enleva sans couper une seule
-racine, et revint les yeux brillants, l’air triomphant, la tenant en
-l’air comme un drapeau.</p>
-
-<p>«&nbsp;Plante propre aux Pyrénées. Je la désirais depuis longtemps;
-l’échantillon est excellent. Voyons, mon jeune ami, un petit examen:
-vous ignorez l’espèce; mais vous reconnaissez la famille&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas&nbsp;! je ne sais pas un mot de botanique.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il me regarda stupéfait.</p>
-
-<p>«&nbsp;Et pourquoi cueillez-vous des plantes&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Pour les voir, parce qu’elles sont jolies.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il mit sa fleur dans sa boîte, rajusta sa casquette et s’en alla sans
-ajouter un seul mot.<span class="pagenum"><a name="page_290" id="page_290">{290}</a></span></p>
-
-<h4>VI.</h4>
-
-<p>Sixième variété; très-nombreuse: touristes <i>sédentaires</i>. Ils regardent
-les montagnes de leur fenêtre; leurs excursions consistent à passer de
-leur chambre au jardin anglais, du jardin anglais à la promenade. Ils
-font la sieste sur la bruyère et lisent le journal étendus sur une
-chaise: après quoi ils ont vu les Pyrénées.<span class="pagenum"><a name="page_291" id="page_291">{291}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il y avait un grand bal hier. Paul y présentait un jeune créole de
-Vénézuela en Amérique; le jeune homme n’a rien vu encore; il vient de
-débarquer à Bordeaux, d’où il arrive; du reste fort beau garçon, d’une
-figure olivâtre et fine, grand chasseur, et plus propre à courir les
-montagnes que les salons. Il vient en France pour se former, comme on
-dit; Paul prétend que c’est pour se déformer.</p>
-
-<p>Nous nous sommes mis dans un coin, et le jeune homme a demandé à Paul ce
-que c’est qu’un bal.</p>
-
-<p>«&nbsp;Une grande cérémonie funèbre et pénitentiaire.</p>
-
-<p>&mdash;Bah&nbsp;!</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, et cet usage remonte haut.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Il remonte à Henri III, qui institua les réunions de flagellants. Les
-gens de la cour se décolletaient et s’assemblaient pour se donner des
-coups de fouet<span class="pagenum"><a name="page_292" id="page_292">{292}</a></span> sur leurs épaules. Aujourd’hui il n’y a plus de coups de
-fouet, mais la tristesse est égale. Tous les gens qui sont ici viennent
-expier de grandes fautes ou viennent de perdre leurs parents.</p>
-
-<p>&mdash;C’est pour cela qu’ils sont vêtus de noir&nbsp;!</p>
-
-<p>&mdash;Précisément.</p>
-
-<p>&mdash;Mais les dames sont en robes magnifiques.</p>
-
-<p>&mdash;Elles ne s’en mortifient que mieux. Chacune s’est pendu autour des
-reins une sorte de cilice, cet horrible amas de jupons qui les blesse et
-finit par les rendre malades. C’est à l’exemple des saintes, pour mieux
-opérer le salut.</p>
-
-<p>&mdash;Mais tous les hommes sourient.</p>
-
-<p>&mdash;C’est là le plus beau, gênés comme ils sont, enfermés dans leur suaire
-de drap noir. Ils se contraignent, et font preuve de vertu. Avancez de
-six pas, vous allez voir.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le jeune homme avança; n’ayant pas encore l’expérience des mouvements de
-salon, il marcha sur les pieds d’un danseur et défonça le chapeau d’un
-monsieur mélancolique. Il revint tout rouge se blottir auprès de nous.</p>
-
-<p>«&nbsp;Qu’est-ce que vous ont dit vos deux pauvres diables&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’y comprends rien. Le premier, après une grimace involontaire, m’a
-regardé gracieusement. L’autre a mis son chapeau sous son autre bras et
-m’a salué.<span class="pagenum"><a name="page_293" id="page_293">{293}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Humilité, résignation, désir de souffrir pour gagner des mérites. Sous
-Henri III on remerciait celui qui vous avait le mieux sanglé. Je vais
-faire parler un musicien; écoutez. Monsieur Steuben, quel quadrille
-jouez-vous là&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;L’<i>Enfer</i>, quadrille fantastique. C’est la légende d’une jeune fille
-emportée vivante par les griffes du diable.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Très-expressif. La finale exprime ses cris de douleur et les
-hurlements des démons. La jeune fille fait le dessus et les démons la
-basse.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous jouez après&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Des contredanses sur <i>di tanti palpiti</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Rappelez-moi donc l’idée de cet air.</p>
-
-<p>&mdash;C’est au retour de Tancrède. Il s’agit de peindre la tristesse la plus
-touchante.</p>
-
-<p>&mdash;Excellent choix. Et point de mazurkas, de valses&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Tout à l’heure; voici un gros cahier de Chopin; c’est notre favori.
-Quel maître&nbsp;! Quelle fièvre, quels cris douloureux, incertains, brisés&nbsp;!
-Toutes ses mazurkas donnent envie de pleurer.</p>
-
-<p>&mdash;C’est pourquoi on les danse; vous voyez, cher enfant, des gens désolés
-pourraient seuls choisir une pareille musique. A propos, comment
-danse-t-on chez vous&nbsp;?<span class="pagenum"><a name="page_294" id="page_294">{294}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Chez nous&nbsp;? on saute, on se trémousse, on rit haut, on crie un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Drôles de gens&nbsp;! et pourquoi&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu’ils sont joyeux et qu’ils ont besoin de remuer leurs membres.</p>
-
-<p>&mdash;Ici, quatre pas en avant, autant en arrière, une rotation gênée par le
-conflit des robes voisines, deux ou trois inclinations géométriques. Les
-fileurs de coton dans la prison de Poissy font précisément les mêmes
-mouvements.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ces gens causent.</p>
-
-<p>&mdash;Avancez et écoutez; il n’y a pas d’indiscrétion, je vous jure.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il revint au bout d’un instant.</p>
-
-<p>«&nbsp;Qu’a dit l’homme&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Le monsieur est arrivé avec entrain; il a souri finement, et, avec un
-geste d’inventeur heureux, il a remarqué qu’il faisait chaud.</p>
-
-<p>&mdash;Et la femme&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Les yeux de la dame ont jeté un éclair. Avec un sourire ravissant
-d’approbation, elle a répondu que c’était vrai.</p>
-
-<p>&mdash;Jugez comme ils ont dû se contraindre. Le monsieur a trente ans, il y
-a douze ans qu’il sait sa phrase. La dame en a vingt-deux, il y a sept
-ans qu’elle sait sa phrase. Chacun a fait et entendu trois ou quatre
-mille fois la demande ou la réponse. Pourtant ils ont eu l’air d’être
-intéressés, surpris. Quel<span class="pagenum"><a name="page_295" id="page_295">{295}</a></span> empire sur soi&nbsp;! Quelle force d’âme&nbsp;! Vous
-voyez bien que ces Français qu’on dit légers sont stoïques à l’occasion.</p>
-
-<p>&mdash;Les yeux me cuisent, j’ai les pieds enflés, j’ai avalé de la
-poussière; il est une heure du matin, l’air sent mauvais, je voudrais
-bien m’en aller. Est-ce qu’ils resteront encore longtemps&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu’à cinq heures du matin.&nbsp;»</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Deux jours après, il y eut un concert. Le créole dit en sortant qu’il
-était fort las, qu’il n’avait rien compris à ce froufrou, et pria Paul
-de lui expliquer quel plaisir les gens trouvaient à tous ces bruits-là.</p>
-
-<p>«&nbsp;Car, disait-il, ils ont eu du plaisir, puisqu’ils ont payé six francs
-d’entrée, et qu’ils ont applaudi passionnément.</p>
-
-<p>&mdash;La musique éveille toutes sortes de rêveries agréables.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons.</p>
-
-<p>&mdash;Tel air fait penser à des scènes d’amour; tel autre fait imaginer de
-grands paysages, des événements tragiques.</p>
-
-<p>&mdash;Et si on n’a pas ces rêveries, la musique ennuie&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement; à moins qu’on ne soit professeur d’harmonie.<span class="pagenum"><a name="page_296" id="page_296">{296}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais les assistants n’étaient pas professeurs d’harmonie&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Non certes.</p>
-
-<p>&mdash;En sorte qu’ils ont eu toutes ces rêveries dont vous parlez; sinon ils
-se seraient ennuyés; et, s’ils s’étaient ennuyés, ils n’auraient pas
-payé ni applaudi.</p>
-
-<p>&mdash;Bien raisonné.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-moi donc les rêveries qu’ils ont eues; par exemple cette
-sérénade dont parle mon programme, la sérénade de <i>don Pasquale</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Cela peint l’amour heureux, plein de volupté, d’insouciance. On voit
-un beau jeune homme les yeux riants, la joue en feu, dans un jardin
-d’Italie; sous la lune sereine, au bourdonnement de la brise, il attend
-sa maîtresse, songe à son sourire, et peu à peu en notes cadencées, la
-joie et la tendresse sortent harmonieusement de son cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi&nbsp;! ils ont imaginé tout cela&nbsp;! Les gens heureux que vos
-compatriotes&nbsp;! quelle abondance d’émotions et de pensées&nbsp;! mais quelle
-physionomie discrète&nbsp;! Je n’aurais jamais soupçonné, à les voir, qu’ils
-faisaient un songe si doux.</p>
-
-<p>&mdash;Le second morceau était un andante de Beethoven.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que Beethoven&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Un pauvre grand homme, sourd, amoureux,<span class="pagenum"><a name="page_297" id="page_297">{297}</a></span> méconnu et philosophe, dont
-la musique est pleine de rêves gigantesques ou douloureux.</p>
-
-<p>&mdash;Quels rêves&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;«&nbsp;L’éternité est une grande aire d’où tous les siècles, comme de jeunes
-aiglons, se sont envolés tour à tour pour traverser le ciel et
-disparaître. Le nôtre est arrivé à son tour au bord du nid; mais on lui
-a coupé les ailes, et il attend la mort en regardant l’espace, dans
-lequel il ne peut s’élancer.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que vous me récitez là&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Une phrase de Musset qui traduit votre andante.</p>
-
-<p>&mdash;Comment&nbsp;! en trois minutes ils ont passé de la première idée à
-celle-ci&nbsp;? Quels hommes&nbsp;! quelle flexibilité d’esprit&nbsp;! Je n’aurais jamais
-cru à une telle promptitude. Sans broncher, de plain-pied, ils sont
-entrés dans cette rêverie en sortant de la sérénade&nbsp;? quels cœurs&nbsp;! quels
-artistes&nbsp;! Vous me rendez tout honteux de moi-même; je n’oserai plus leur
-dire un mot.</p>
-
-<p>&mdash;Le troisième morceau, un duo de Mozart, exprime des sentiments tout
-allemands, la candeur naïve, la tendresse mélancolique, contemplative,
-les vagues sourires, les timidités de l’amour.</p>
-
-<p>&mdash;De sorte que leur imagination, qui était encore toute bouleversée,
-s’est transformée à l’instant jusqu’à représenter l’abandon,
-l’innocence, le trouble touchant d’une jeune fille&nbsp;?<span class="pagenum"><a name="page_298" id="page_298">{298}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Certes.</p>
-
-<p>&mdash;Et il y a sept ou huit morceaux par concert&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Au moins. Ajoutez que, ces morceaux étant pris dans trois ou quatre
-pays et dans deux ou trois siècles, il faut que les auditeurs prennent
-subitement les sentiments si opposés et si nuancés de tous ces siècles
-et de tous ces pays.</p>
-
-<p>&mdash;Et ils étaient entassés sur des banquettes, sous une lumière crue.</p>
-
-<p>&mdash;Et dans les entr’actes, les hommes causaient de chemins de fer, les
-dames, de toilette.</p>
-
-<p>&mdash;Je m’y perds. Moi, quand je rêve, j’ai besoin d’être seul, à mon aise,
-tout au plus avec un ami. Si la musique me touche, c’est dans un petit
-salon sombre, quand on me joue des airs de même espèce, et qui
-conviennent à mon état d’esprit. Il ne faut pas qu’on me cause de choses
-positives. Les songes ne me viennent pas à volonté; ils s’en vont malgré
-moi. Je vois bien que je suis sur un autre continent, avec une race
-toute différente. On s’instruit à voyager.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un soupçon le prit: «&nbsp;S’ils étaient venus là aussi par pénitence&nbsp;? Quand
-ils sortaient, je les ai vus bâiller, et la figure morne.</p>
-
-<p>&mdash;N’en croyez rien. C’est qu’ils se contiennent. Sans cela, ils
-fondraient en larmes et vous sauteraient au cou.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_299" id="page_299">{299}</a></span></p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Le soir, notre créole, qui avait réfléchi, dit à Paul:</p>
-
-<p>«&nbsp;Puisque vous êtes si musiciens en France, vos jeunes filles bien
-élevées doivent toutes apprendre la musique&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Trois heures de gammes par jour, pendant treize ans, de sept à vingt;
-total, quatorze mille heures.</p>
-
-<p>&mdash;Elles en profitent&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Une sur huit. Des sept autres, trois deviennent de bonnes orgues de
-Barbarie, quatre de mauvaises orgues de Barbarie.</p>
-
-<p>&mdash;J’imagine que par compensation on les fait lire&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Le Ragois, La Harpe et autres dictionnaires, toutes sortes de petits
-traités de piété fleurie.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce donc que votre éducation&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Une jolie boîte embaumée d’encens, parfumée, bien cadenassée, où
-l’esprit dort pendant que les doigts tournent une serinette.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien&nbsp;! c’est encourageant pour le mari, qu’est-ce qu’il fait, lui&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Il reçoit la clef de la boîte, l’ouvre; un diablotin en robe blanche
-lui saute au nez, affamé de danser et de sortir.<span class="pagenum"><a name="page_300" id="page_300">{300}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bon, le mari sert de valet de place. Est-ce qu’il a d’autres soucis&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons.</p>
-
-<p>&mdash;Un appartement au troisième coûte deux mille francs, la toilette de la
-femme quinze cents, l’éducation d’un enfant, mille; le mari en gagne
-six.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends; en dansant, ils songent à toutes sortes de choses
-tristes.</p>
-
-<p>&mdash;A économiser, à représenter, à flatter et à calculer.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce donc que le mariage chez vous&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Un acte de société entre un ministre des affaires étrangères et un
-ministre de l’intérieur.</p>
-
-<p>&mdash;Et comme préparation elles ont appris.....</p>
-
-<p>&mdash;A rouler des gammes, à perler des trilles, à démancher leurs poignets.
-La prestidigitation enseigne le ménage.</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, vous autres gens d’Europe, vous avez une belle logique. Et
-la huitième fille, celle qui ne devient point orgue de Barbarie&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Le piano la forme aussi. Il sert à tout, partout. Bienfaisante
-machine&nbsp;!</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela&nbsp;?</p>
-
-<p>&mdash;Il exalte et raffine. Mendelssohn les entoure de rêves ardents,
-délicats, maladifs. Rossini emplit leurs nerfs d’une joie expansive et
-voluptueuse. Les<span class="pagenum"><a name="page_301" id="page_301">{301}</a></span> âpres désirs tourmentés, les cris brisés, révoltés,
-des passions modernes, sortent de tous les accords de Meyerbeer. Mozart
-éveille en elles un essaim de tendresses et de tristesses vagues. Elles
-vivent dans un nuage d’émotions et de sensations.</p>
-
-<p>&mdash;Les autres arts en feraient autant.</p>
-
-<p>&mdash;Point du tout. La littérature est une psychologie vivante, la peinture
-une physiologie vivante. La musique seule invente tout, ne copie rien,
-est un pur rêve, lâche la bride aux rêves.</p>
-
-<p>&mdash;Et probablement elles s’y lancent.</p>
-
-<p>&mdash;De toute la fougue de leur ignorance, de leur sexe, de leur
-imagination, de leur oisiveté et de leurs vingt ans.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien&nbsp;! le soir elles ont pour pâture la poésie de la famille et du
-monde.</p>
-
-<p>&mdash;Le soir, un monsieur en bonnet de nuit, leur mari, leur cause de ses
-reports et de sa clientèle. Les enfants dans leur berceau se gâtent ou
-grognent. La cuisinière apporte ses comptes. Elles saluent quinze hommes
-dans leur salon, et louent quinze dames sur leurs robes. Ajoutez parfois
-la cérémonie pénitentiaire et funèbre que vous avez vue il y a trois
-jours.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors le piano semble choisi tout exprès.</p>
-
-<p>&mdash;Pour les résigner du premier coup à la mesquinerie de la condition
-moyenne, à la nullité de la condition féminine, à la misère de la
-condition<span class="pagenum"><a name="page_302" id="page_302">{302}</a></span> humaine. Il est évident que toutes se trouveront contentes,
-que nulle ne deviendra languissante ou aigre. Cher et salutaire
-instrument&nbsp;! saluez-le avec respect quand vous entrez dans une chambre.
-Il est la source de la concorde domestique, de la patience féminine et
-du bonheur conjugal.</p>
-
-<p>&mdash;Saint Jacques, je jure que ma femme ne saura pas la musique&nbsp;!</p>
-
-<p>&mdash;Vous faites vœu de célibat, mon cher ami. Aujourd’hui toute fille
-portant gants a fait trotter ses doigts sur cette machine; sans quoi
-elle se prendrait pour une blanchisseuse.</p>
-
-<p>&mdash;J’épouserai ma blanchisseuse.</p>
-
-<p>&mdash;Le lendemain de vos noces elle fera venir un piano.&nbsp;»<span class="pagenum"><a name="page_303" id="page_303">{303}</a></span></p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Paul s’est foulé le pied et a passé deux jours dans sa chambre, occupé à
-regarder une basse-cour. Là-dessus il a écrit un petit traité que voici,
-à l’usage du jeune créole, sorte de viatique dont l’autre se nourrira
-pour mieux comprendre le monde. Je trouve le traité triste et sceptique.
-Paul répond qu’il faut l’être d’abord pour ne plus l’être ensuite, et
-qu’il faut l’être un peu pour ne pas l’être trop.</p>
-
-<p>VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D’UN CHAT.</p>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Je suis né dans un tonneau au fond d’un grenier à foin; la lumière
-tombait sur mes paupières fermées, en sorte que, les huit premiers
-jours, tout me parut couleur de rose.</p>
-
-<p>Le huitième, ce fut encore mieux; je regardai, et vis une grande chute
-de clarté sur l’ombre noire; la poussière et les insectes y dansaient.
-Le foin était<span class="pagenum"><a name="page_304" id="page_304">{304}</a></span> chaud et odorant; les araignées dormaient pendues aux
-tuiles; les moucherons bourdonnaient; tout le monde avait l’air heureux;
-cela m’enhardit; je voulus aller toucher la plaque blanche où
-tourbillonnaient ces petits diamants et qui rejoignait le toit par une
-colonne d’or. Je roulai comme une boule, j’eus les yeux brûlés, les
-côtes meurtries, j’étranglais, et je toussai jusqu’au soir.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Mes pattes étant devenues solides, je sortis et fis bientôt amitié avec
-une oie, bête estimable, car elle avait le ventre tiède; je me
-blottissais dessous, et pendant ce temps ses discours philosophiques me
-formaient. Elle disait que la basse-cour était une république d’alliés;
-que le plus industrieux, l’homme, avait été choisi pour chef, et que les
-chiens, quoique turbulents, étaient nos gardiens. Je pleurais
-d’attendrissement sous le ventre de ma bonne amie.</p>
-
-<p>Un matin la cuisinière approcha d’un air bonasse, montrant dans la main
-une poignée d’orge. L’oie tendit le cou que la cuisinière empoigna,
-tirant un grand couteau. Mon oncle, philosophe alerte, accourut et
-commença à exhorter l’oie, qui poussait des cris inconvenants: «&nbsp;Chère
-sœur, disait-il, le fermier, ayant mangé votre chair, aura<span class="pagenum"><a name="page_305" id="page_305">{305}</a></span>
-l’intelligence plus nette et veillera mieux à votre bien-être; et les
-chiens s’étant nourris de vos os, seront plus capables de vous
-défendre.&nbsp;» Là-dessus l’oie se tut, car sa tête était coupée, et une
-sorte de tuyau rouge s’avança hors du cou qui saignait. Mon oncle courut
-à la tête et l’emporta prestement; pour moi, un peu effarouché,
-j’approchai de la mare de sang, et sans réfléchir j’y trempai ma langue;
-ce sang était bien bon, et j’allai à la cuisine pour voir si je n’en
-aurais pas davantage.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Mon oncle, animal fort expérimenté et très-vieux, m’a enseigné
-l’histoire universelle.</p>
-
-<p>A l’origine des choses, quand il naquit, le maître étant mort, les
-enfants à l’enterrement, les valets à la danse, tous les animaux se
-trouvèrent libres. Ce fut un tintamarre épouvantable; un dindon ayant de
-trop belles plumes fut mis à nu par ses confrères. Le soir, un furet,
-s’étant insinué, suça à la veine du cou les trois quarts des
-combattants, lesquels, naturellement, ne crièrent plus. Le spectacle
-était beau dans la basse-cour; les chiens çà et là avalaient un canard;
-les chevaux par gaieté cassaient l’échine des chiens; mon oncle lui-même
-croqua une demi-douzaine de petits poulets. C’était le bon temps,
-dit-il.<span class="pagenum"><a name="page_306" id="page_306">{306}</a></span></p>
-
-<p>Le soir, les gens étant rentrés, les coups de fouet commencèrent. Mon
-oncle en reçut un qui lui emporta une bande de poil. Les chiens, bien
-sanglés et à l’attache, hurlèrent de repentir et léchèrent les mains du
-nouveau maître. Les chevaux reprirent leur dossée avec un zèle
-administratif. Les volailles protégées poussèrent des gloussements de
-bénédiction; seulement, au bout de six mois, quand passa le coquetier,
-d’un coup on en saigna cinquante. Les oies, au nombre desquelles était
-ma bonne amie défunte, battirent des ailes, disant que tout était dans
-l’ordre, et louant le fermier, bienfaiteur du public.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Mon oncle, quoique morose, avoue que les choses vont mieux qu’autrefois.
-Il dit que d’abord notre race fut sauvage, et qu’il y a encore dans les
-bois des chats pareils à nos premiers ancêtres, lesquels attrapent de
-loin en loin un mulot ou un loir, plus souvent des coups de fusil.
-D’autres, secs, le poil ras, trottent sur les gouttières et trouvent que
-les souris sont bien rares. Pour nous, élevés au comble de la félicité
-terrestre, nous remuons flatteusement la queue à la cuisine, nous
-poussons de petits gémissements tendres, nous léchons les plats vides,
-et c’est tout au plus si par journée nous emboursons une douzaine de
-claques.<span class="pagenum"><a name="page_307" id="page_307">{307}</a></span></p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>La musique est un art céleste, il est certain que notre race en a le
-privilége; elle sort du plus profond de nos entrailles; les hommes le
-savent si bien qu’ils nous les empruntent, quand avec leurs violons ils
-veulent nous imiter.</p>
-
-<p>Deux choses nous inspirent ces chants célestes: la vue des étoiles et
-l’amour. Les hommes, maladroits copistes, s’entassent ridiculement dans
-une salle basse, et sautillent, croyant nous égaler. C’est sur la cime
-des toits, dans la splendeur des nuits, quand tout le poil frissonne,
-que peut s’exhaler la mélodie divine. Par jalousie ils nous maudissent
-et nous jettent des pierres. Qu’ils crèvent de rage; jamais leur voix
-fade n’atteindra ces graves grondements, ces perçantes notes, ces folles
-arabesques, ces fantaisies inspirées et imprévues qui amollissent l’âme
-de la chatte la plus rebelle, et nous la livrent frémissante, pendant
-que là-haut les voluptueuses étoiles tremblent et que la lune pâlit
-d’amour.</p>
-
-<p>Que la jeunesse est heureuse, et qu’il est dur de perdre les illusions
-saintes&nbsp;! Et moi aussi j’ai aimé et j’ai couru sur les toits en modulant
-des roulements de basse. Une de mes cousines en fut touchée, et deux
-mois après mit au monde six petits chats blancs et roses. J’accourus, et
-voulus les manger: c’était<span class="pagenum"><a name="page_308" id="page_308">{308}</a></span> bien mon droit, puisque j’étais leur père.
-Qui le croirait&nbsp;? ma cousine, mon épouse, à qui je voulais faire sa part
-du festin, me sauta aux yeux. Cette brutalité m’indigna, et je
-l’étranglai sur la place; après quoi j’engloutis la portée tout entière.
-Mais les malheureux petits drôles n’étaient bons à rien, pas même à
-nourrir leur père; leur chair flasque me pesa trois jours sur l’estomac.
-Dégoûté des grandes passions je renonçai à la musique, et m’en retournai
-à la cuisine.</p>
-
-<h4>VI.</h4>
-
-<p>J’ai beaucoup pensé au bonheur idéal, et je pense avoir fait là-dessus
-des découvertes notables.</p>
-
-<p>Évidemment il consiste, lorsqu’il fait chaud, à sommeiller près de la
-mare. Une odeur délicieuse sort du fumier qui fermente; les brins de
-paille lustrés luisent au soleil. Les dindons tournent l’œil
-amoureusement, et laissent tomber sur leur bec leur panache de chair
-rouge. Les poules creusent la paille et enfoncent leur large ventre pour
-aspirer la chaleur qui monte. Le mare scintille, fourmillante d’insectes
-qui grouillent et font lever des bulles à sa surface. L’âpre blancheur
-des murs rend plus profonds les enfoncements bleuâtres où les moucherons
-bruissent. Les yeux demi-fermés, on rêve, et comme on ne pense plus
-guère, on ne souhaite plus rien.<span class="pagenum"><a name="page_309" id="page_309">{309}</a></span></p>
-
-<p>L’hiver, la félicité est d’être assis au coin du feu à la cuisine. Les
-petites langues de la flamme lèchent la bûche, et se dardent parmi des
-pétillements; les sarments craquent et se tordent, et la fumée enroulée
-monte dans le conduit noir jusqu’au ciel. Cependant la broche tourne,
-d’un tic tac harmonieux et caressant. La volaille embrochée roussit,
-brunit, devient splendide; la graisse qui l’humecte adoucit ses teintes;
-une odeur réjouissante vient picoter l’odorat; on passe involontairement
-sa langue sur ses lèvres; on respire les divines émanations du lard; les
-yeux au ciel, dans une grave extase, on attend que la cuisinière
-débroche la bête et vous en offre ce qui vous revient.</p>
-
-<p>Celui qui mange est heureux; celui qui digère est plus heureux; celui
-qui sommeille en digérant est plus heureux encore. Tout le reste n’est
-que vanité et impatience d’esprit. Le mortel fortuné est celui qui,
-chaudement roulé en boule et le ventre plein, sent son estomac qui opère
-et sa peau qui s’épanouit. Un chatouillement exquis pénètre et remue
-doucement les fibres. Le dehors et le dedans jouissent par tous leurs
-nerfs. Certainement si le monde est un grand Dieu bienheureux, comme nos
-sages le disent, la terre doit être un ventre immense occupé de toute
-éternité à digérer les créatures et à chauffer sa peau ronde au soleil.<span class="pagenum"><a name="page_310" id="page_310">{310}</a></span></p>
-
-<h4>VII.</h4>
-
-<p>Mon esprit s’est fort agrandi par la réflexion. Par une méthode sûre,
-des conjectures solides et une attention soutenue, j’ai pénétré
-plusieurs secrets de la nature.</p>
-
-<p>Le chien est un animal si difforme, d’un caractère si désordonné, que de
-tout temps il a été considéré comme un monstre, né et formé en dépit de
-toutes les lois. En effet, lorsque le repos est l’état naturel, comment
-expliquer qu’un animal soit toujours remuant, affairé, et cela sans but
-ni besoin, lors même qu’il est repu et n’a point peur&nbsp;? Lorsque la beauté
-consiste universellement dans la souplesse, la grâce et la prudence,
-comment admettre qu’un animal soit toujours brutal, hurlant, fou, se
-jetant au nez des gens, courant après les coups de pieds et les
-rebuffades&nbsp;? Lorsque le favori et le chef-d’œuvre de la création est le
-chat, comment comprendre qu’un animal le haïsse, courre sur lui sans en
-avoir reçu la moindre égratignure, et lui casse les reins sans avoir
-envie de manger sa chair&nbsp;?</p>
-
-<p>Ces contrariétés prouvent que les chiens sont des damnés;
-très-certainement les âmes coupables et punies passent dans leurs corps.
-Elles y souffrent: c’est pourquoi ils se tracassent et s’agitent sans<span class="pagenum"><a name="page_311" id="page_311">{311}</a></span>
-cesse. Elles ont perdu la raison: c’est pourquoi ils gâtent tout, se
-font battre, et sont enchaînés les trois quarts du jour. Elles haïssent
-le beau et le bien: c’est pourquoi ils tâchent de nous étrangler.</p>
-
-<h4>VIII.</h4>
-
-<p>Peu à peu l’esprit se dégage des préjugés dans lesquels on l’a nourri;
-la lumière se fait; il pense par lui-même: c’est ainsi que j’ai atteint
-la véritable explication des choses.</p>
-
-<p>Nos premiers ancêtres (et les chats de gouttière ont gardé cette
-croyance) disaient que le ciel est un grenier extrêmement élevé, bien
-couvert, où le soleil ne fait jamais mal aux yeux. Dans ce grenier,
-disait ma grand’tante, il y a des troupeaux de rats si gras qu’ils
-marchent à peine, et plus on en mange, plus il en revient.</p>
-
-<p>Mais il est évident que ceci est une opinion de pauvres hères, lesquels,
-n’ayant jamais mangé que du rat, n’imaginaient pas une meilleure
-cuisine. Puis les greniers sont couleur de bois ou gris, et le ciel est
-bleu, ce qui achève de les confondre.</p>
-
-<p>A la vérité ils appuyaient leur opinion d’une remarque assez fine: «&nbsp;Il
-est visible, disaient-ils, que le ciel est un grenier à paille ou
-farine, car il en sort très-souvent des nuages blonds, comme<span class="pagenum"><a name="page_312" id="page_312">{312}</a></span> lorsqu’on
-vanne le blé, ou blancs, comme lorsqu’on saupoudre le pain dans la
-huche.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais je leur réponds que les nuages ne sont point formés par des
-écailles de grain ou par la poussière de farine; car lorsqu’ils tombent,
-c’est de l’eau qu’on reçoit.</p>
-
-<p>D’autres, plus policés, ont prétendu que la rôtissoire était Dieu,
-disant qu’elle est la source de toutes les bonnes choses, qu’elle tourne
-toujours, qu’elle va au feu sans se brûler, et qu’il suffit de la
-regarder pour tomber en extase.</p>
-
-<p>A mon avis, ils n’ont erré ici que parce qu’ils la voyaient à travers la
-fenêtre, de loin, dans une fumée poétique, colorée, étincelante, aussi
-belle que le soleil du soir. Mais moi qui me suis assis près d’elle
-pendant des heures entières, je sais qu’on l’éponge, qu’on la
-raccommode, qu’on la torchonne, et j’ai perdu en acquérant la science
-les naïves illusions de l’estomac et du cœur.</p>
-
-<p>Il faut ouvrir son esprit à des conceptions plus vastes, et raisonner
-par des voies plus certaines. La nature se ressemble partout à
-elle-même, et offre dans les petites choses l’image des grandes. De quoi
-sortent tous les animaux&nbsp;? d’un œuf; la terre est donc un très-grand œuf;
-j’ajoute même que c’est un œuf cassé.</p>
-
-<p>On s’en convaincra si on examine la forme et les limites de cette vallée
-qui est le monde visible. Elle<span class="pagenum"><a name="page_313" id="page_313">{313}</a></span> est concave comme un œuf, et les bords
-aigus par lesquels elle rejoint le ciel sont dentelés, tranchants et
-blancs comme ceux d’une coquille cassée.</p>
-
-<p>Le blanc et le jaune s’étant resserrés en grumeaux ont fait ces blocs de
-pierre, ces maisons et toute la terre solide. Plusieurs parties sont
-restées molles, et font la couche que les hommes labourent; le reste
-coule en eau, et forme les mares, les rivières; chaque printemps il en
-coule un peu de nouvelle.</p>
-
-<p>Quant au soleil, personne ne peut douter de son emploi; c’est un grand
-brandon rouge qu’on promène au-dessus de l’œuf pour le cuire doucement;
-on a cassé l’œuf exprès, pour qu’il s’imprègne mieux de la chaleur; la
-cuisinière fait toujours ainsi. Le monde est un grand œuf brouillé.</p>
-
-<p>Arrivé à ce degré de sagesse, je n’ai plus rien à demander à la nature,
-ni aux hommes, ni à personne, excepté peut-être quelques petits
-gueuletons à la rôtissoire. Je n’ai plus qu’à m’endormir dans ma
-sagesse; car ma perfection est sublime, et nul chat pensant n’a pénétré
-dans le secret des choses aussi avant que moi.<span class="pagenum"><a name="page_314" id="page_314">{314}</a></span></p>
-
-<h3><a name="ROUTE_DE_BAGNERES-DE-LUCHON" id="ROUTE_DE_BAGNERES-DE-LUCHON"></a>ROUTE DE BAGNÈRES-DE-LUCHON</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Tout homme ayant l’usage de ses yeux et de ses oreilles doit, pour
-voyager, monter sur l’impériale. Les plus hautes places sont les plus
-belles; interrogez ceux qui les occupent. On se casse le cou quand on en
-tombe; interrogez là-dessus les mêmes personnes. Mais on prend du
-plaisir quand on y est.</p>
-
-<p>En premier lieu, on voit le paysage, ce qui produit des descriptions
-qu’on offre au public. Dans le coupé, on n’a pour spectacle que les
-harnais des chevaux; dans l’intérieur, on voit par une lucarne les
-arbres défiler comme des soldats au port d’armes; dans la rotonde, on
-est dans un nuage de poussière qui salit le paysage et qui étrangle le
-voyageur.</p>
-
-<p>En second lieu, vous aurez là-haut la comédie. Dans les places du bas,
-les gens gardent le décorum et se taisent. Ici les paysans haut perchés
-qui sont<span class="pagenum"><a name="page_315" id="page_315">{315}</a></span> vos compagnons, le postillon et le conducteur, se font des
-confidences à cœur ouvert: ils parlent de leurs femmes, de leurs
-enfants, de leur bien, de leur commerce, de leurs voisins, et surtout
-d’eux-mêmes; si bien qu’au bout d’une heure vous imaginez leur ménage et
-leur vie aussi nettement que si vous étiez chez eux. C’est un roman de
-mœurs que vous feuilletez sur la route. Il n’en est point qui donne
-d’idées si vives ni si vraies. On ne connaît le peuple qu’en vivant avec
-lui, et le peuple fait les trois quarts de la nation. Ces conversations
-brisées vous enseignent le nombre de ses idées et la couleur de ses
-passions; or, de ces idées et de ces passions dépendent tous les grands
-événements. D’ailleurs leurs mœurs rudes, leurs gros éclats de rire,
-leur franche estime de la force corporelle, leur penchant avoué pour le
-plaisir de manger et de boire, font contraste avec les grimaces de notre
-politesse et notre affectation de raffinement. Le conducteur racontait
-au postillon comment la veille ils avaient mangé à trois une moitié de
-mouton. C’était du mouton bon et gras; on n’en servait pas de meilleur à
-l’hôtel du Grand-Soleil: il y avait des aloyaux, des côtelettes, un
-gigot fin. Ils avaient bu six bouteilles. L’autre faisait répéter et
-semblait manger en imagination, par contre-coup. Après le festin, il
-avait mis les chevaux au galop; il avait dépassé Ribettes. Ribettes
-avait mangé de la poussière<span class="pagenum"><a name="page_316" id="page_316">{316}</a></span> pendant une heure; Ribettes avait voulu
-reprendre l’avance, et ne l’avait pas pu. Ribettes enrageait. On avait
-fait la nargue à Ribettes. L’histoire de Ribettes et du mouton fut
-racontée huit fois en une heure, et parut la dernière fois aussi
-plaisante et aussi nouvelle que la première. Ils riaient comme des
-bienheureux.</p>
-
-<p>En troisième lieu, on ne respire que là. Les autres places sont des
-étuves dont les parois et les coussins noirs conservent et concentrent
-la chaleur. Or, il n’est pas d’homme, si amateur qu’il soit des couleurs
-et des lignes, qui puisse jouir du paysage dans une boîte sans air.
-Quand la bête est gênée, elle gêne l’âme. L’admiration a besoin de
-bien-être, et l’on maudit le soleil lorsqu’on est grillé par le soleil.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>La voiture part de grand matin et gravit une longue montée sous la
-clarté grise de l’aube. Les paysans arrivent par troupes; les femmes ont
-cinq ou six bouteilles de lait sur la tête, dans un panier. Des bœufs,
-le front baissé, traînent des chariots aussi primitifs et aussi gaulois
-qu’à Pau. Les enfants, en bérets bruns, courent dans la poussière à côté
-de leurs mères. Le village vient nourrir la ville.</p>
-
-<p>Escaladieu montre au bord de la route les restes d’une ancienne abbaye.
-La chapelle subsiste et garde<span class="pagenum"><a name="page_317" id="page_317">{317}</a></span> des fragments de sculpture gothique. Un
-pont est à côté, ombragé de grands arbres. La jolie rivière de l’Arros
-coule, avec des reflets moirés et des guipures d’argent, sur un fond de
-cailloux sombres. Personne ne savait choisir un emplacement mieux que
-les moines: c’étaient les artistes du temps.</p>
-
-<p>Mauvoisin, ancienne forteresse de chevaliers brigands, lève sa tour
-ruinée au-dessus de la vallée. Froissard conte comment on assiégea ces
-honnêtes gens; certes, en ce temps, ils valaient les autres, et le duc
-d’Anjou, leur ennemi, avait fait pis qu’eux.</p>
-
-<p>«&nbsp;Le capitaine était pour lors un écuyer gascon, qui s’appelait Raimonnet
-de l’Espée, appert homme d’armes durement. Tous les matins, y avait aux
-barrières du chastel escarmouches et faits d’armes, et appertises
-grandes, et beaux lancis de lances, et poussis, et faites courses et
-envahies des compagnons qui désiraient avancer.</p>
-
-<p>«&nbsp;Environ six semaines dura le siége devant le château de Mauvoisin. Et
-vous dis que ceux de Mauvoisin se fussent assez tenus, car le chastel
-n’est pas prenable, si ce n’est par long siége. Mais il leur avint que
-on leur tollit d’une part l’eau d’un puits qui sied au dehors du
-chastel, et les citernes qu’ils avaient là dedans séchèrent; car oncques
-goutte d’eau du ciel durant six semaines n’y chéy, tant fit chaud et
-sec. Et ceux de l’ost avaient bien leur aise de la belle rivière de
-Lèse, qui leur coulait claire et<span class="pagenum"><a name="page_318" id="page_318">{318}</a></span> roide et dont ils étaient servis, eux
-et leurs chevaux.</p>
-
-<p>«&nbsp;Quand les compagnons de la garnison de Mauvoisin se trouvèrent en ce
-parti, si se commencèrent à esbahir, car ils ne pouvaient longuement
-durer; des vins avaient-ils assez, mais la douce eau leur manquait. Si
-eurent conseil ensemble entre eux, que ils traiteraient devers le duc,
-ainsi qu’ils firent, et impétra Raimonnet de l’Espée, leur capitaine, un
-sauf-conduit pour venir en l’ost parler au duc. Il l’ot assez
-légèrement, et vint parler au duc et dit: «&nbsp;Monseigneur, si vous nous
-voulez faire bonne compagnie à mes compagnons et à moi, je vous rendrai
-le chastel de Mauvoisin.&mdash;Quelle compagnie, répondit le duc, voulez-vous
-que je vous fasse&nbsp;? Partez-vous-en, et allez votre chemin chacun en son
-pays, sans vous bouter en fort qui nous soit contraire. Car, si vous
-vous y boutez et je vous tienne, je vous délivrerai à Jausselin (le
-bourreau), qui vous fera vos barbes sans rasouer.&mdash;Monseigneur, dit
-Raimonnet, si il en est ainsi que nous nous partions et retraions en nos
-lieux, il nous en faut porter ce qui est nôtre, <i>car nous l’avons gagné
-par armes</i> en peine et en grand aventure.&nbsp;» Le duc pensa un petit, puis
-répondit et dit: «&nbsp;Je veuil bien que vous emportiez que porter en pouvez
-devant vous en malles et en sommiers, et non autrement; car si tenez
-nuls prisonniers, ils nous seront rendus.&mdash;Je le veuil bien,&nbsp;» dit
-Raimonnet.<span class="pagenum"><a name="page_319" id="page_319">{319}</a></span></p>
-
-<p>«&nbsp;Ainsi se porta leur traité; et se départirent tous ceux qui dedans
-étaient, et rendirent le chastel au duc d’Anjou, et emportèrent ce que
-devant eux porter en peurent; et s’en alla chacun en son lieu, ou autre
-part, querre son mieux.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ces bonnes gens, qui voulaient garder le fruit de leur travail, avaient
-passé leur temps «&nbsp;à rançonner les marchands&nbsp;» de Catalogne, aussi bien
-que de France, «&nbsp;et à guerroyer et harrier ceux de Bagnères et Bigorre.&nbsp;»
-Bagnères était alors «&nbsp;une bonne grosse ville fermée.&nbsp;» On se fortifiait
-partout, parce qu’on se battait partout. On ne sortait qu’avec un
-sauf-conduit et une escorte; au lieu de gendarmes, on rencontrait des
-pillards; au lieu de parasols, on emportait des lances. Une maison sûre
-était une belle maison; quand on s’était claquemuré dans une grosse tour
-faite comme un puits, on respirait, on se trouvait à l’aise. C’était là
-le bon temps, comme chacun sait.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Encausse est tout près d’ici, au tournant de la route. Chapelle et
-Bachaumont y vinrent pour rétablir leur estomac qui en avait besoin et
-qui le méritait bien, car ils en usaient mieux que personne. Ils ont
-écrit leur voyage, et leur style coule aussi aisément que leur vie. Ils
-vont à petites journées,<span class="pagenum"><a name="page_320" id="page_320">{320}</a></span> boivent, causent et font festin chez les amis
-qu’ils ont partout, courtisent les dames, se moquent fort joliment des
-provinciales. Ils boivent les santés des absents, goûtent du muscat
-autant qu’ils peuvent, et badinent en prose et en vers. Ce sont les
-épicuriens du temps, poëtes faciles qui n’ont souci de rien, pas même de
-la gloire, effleurant tout ce qu’ils touchent et n’écrivant que pour
-s’amuser.</p>
-
-<p>«&nbsp;Encausse, disent-ils, est éloigné de tout commerce, et l’on n’y peut
-avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit
-ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et les
-prés les plus verts qu’on puisse imaginer, était toute notre
-consolation. Nous allions tous les matins prendre nos eaux en ce bel
-endroit, et les après-dîners nous promener. Un jour que nous étions sur
-les bords, assis sur l’herbe, sortit tout d’un coup d’entre les roseaux
-les plus proches un homme qui nous avait apparemment écoutés; c’était</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Un vieillard tout blanc, pâle et sec,<br /></span>
-<span class="i0">Dont la barbe et la chevelure<br /></span>
-<span class="i0">Pendaient plus bas que la ceinture,<br /></span>
-<span class="i0">Ainsi qu’on peint Melchisédech;<br /></span>
-<span class="i0">Ou plutôt telle est la figure<br /></span>
-<span class="i0">D’un certain vieux évêque grec<br /></span>
-<span class="i0">Qui, faisant la salamalec,<br /></span>
-<span class="i0">Dit à tous la bonne aventure;<br /></span>
-<span class="i0">Car il portait un chapiteau<br /></span>
-<span class="i0">Comme un couvercle de lessive,<span class="pagenum"><a name="page_321" id="page_321">{321}</a></span><br /></span>
-<span class="i0">Mais d’une grandeur excessive,<br /></span>
-<span class="i0">Qui lui tenait lieu de chapeau.<br /></span>
-<span class="i0">Et ce chapeau, dont les grands bords<br /></span>
-<span class="i0">Allaient tombants sur ses épaules,<br /></span>
-<span class="i0">Était fait de branches de saules,<br /></span>
-<span class="i0">Et couvrait presque tout son corps.<br /></span>
-<span class="i0">Son habit de couleur verdâtre<br /></span>
-<span class="i0">Était d’un tissu de roseaux,<br /></span>
-<span class="i0">Le tout couvert de gros morceaux<br /></span>
-<span class="i0">D’un cristal épais et bleuâtre.<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>«&nbsp;A cette apparition, la peur nous fit faire deux signes de croix et
-trois pas en arrière. Mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous
-résolûmes, bien qu’avec quelques petits battements de cœur, d’attendre
-le vieillard extraordinaire, dont l’abord fut tout à fait gracieux, et
-qui nous parla fort civilement de la sorte:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Messieurs, je ne suis pas surpris<br /></span>
-<span class="i0">Que de ma rencontre imprévue<br /></span>
-<span class="i0">Vous ayez un peu l’âme émue;<br /></span>
-<span class="i0">Mais lorsque vous aurez appris<br /></span>
-<span class="i0">En quel rang les destins ont mis<br /></span>
-<span class="i0">Ma naissance à vous inconnue,<br /></span>
-<span class="i0">Et le sujet de ma venue,<br /></span>
-<span class="i0">Vous rassurerez vos esprits.<br /></span>
-<span class="i0">Je suis le dieu de ce ruisseau,<br /></span>
-<span class="i0">Qui d’une urne jamais tarie,<br /></span>
-<span class="i0">Penchée au pied de ce coteau,<br /></span>
-<span class="i0">Prends le soin dans cette prairie<br /></span>
-<span class="i0">De verser incessamment l’eau<br /></span>
-<span class="i0">Qui la rend si verte et fleurie.<br /></span>
-<span class="i0">Depuis huit jours, matin et soir,<br /></span>
-<span class="i0">Vous me venez réglément voir<span class="pagenum"><a name="page_322" id="page_322">{322}</a></span><br /></span>
-<span class="i0">Sans croire me rendre visite.<br /></span>
-<span class="i0">Ce n’est pas que je ne mérite<br /></span>
-<span class="i0">Que l’on me rende ce devoir;<br /></span>
-<span class="i0">Car enfin j’ai cet avantage,<br /></span>
-<span class="i0">Qu’un canal si clair et si net<br /></span>
-<span class="i0">Est le lieu de mon apanage.<br /></span>
-<span class="i0">Dans la Gascogne, un tel partage<br /></span>
-<span class="i0">Est bien joli pour un cadet.&nbsp;»<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Les deux voyageurs causaient des marées de la Garonne, et des raisons
-qu’en donnaient Gassendi et Descartes. Ce Dieu fort obligeant leur conte
-que Neptune punit par là une ancienne rébellion des fleuves. «&nbsp;Puis
-l’honnête fleuve s’enfuit, et, au bout de vingt pas, le bonhomme s’est
-fondu tout en eau.&nbsp;»</p>
-
-<p>Aujourd’hui cette mythologie paraît vide, et cette pensée, plate.
-Regardez aux environs, les alentours la sauvent. L’insouciance,
-l’ivresse, sont à côté. Elle est née entre deux verres de bon vin bien
-savourés, au milieu d’une lettre improvisée. Est-on si difficile à
-table&nbsp;? C’est un refrain qu’on chantonne; plat ou non, il n’importe.
-L’important est la bonne humeur et l’envie de rire. Je m’imagine de
-braves bourgeois, bien vêtus, ayant un peu de ventre, les yeux encore
-brillants du long dîner d’hier, des rubis sur la joue, très-disposés à
-s’attabler à la première auberge et à lutiner la servante. La Fontaine
-faisait ainsi, surtout en voyage. On s’arrêtait, on s’oubliait, les
-gaudrioles trottaient. On ne traversait pas la France comme aujourd’hui,
-à la façon d’un boulet<span class="pagenum"><a name="page_323" id="page_323">{323}</a></span> de canon ou d’un avoué; on mettait cinq jours
-pour aller à Poitiers, et le soir, au coucher, on sustentait le corps.
-C’était le dernier âge de la bonne vie corporelle, et de cette grosse
-bourgeoisie qui eut sa fleur et son portrait dans la peinture flamande.
-Elle s’en allait déjà; la décence aristocratique et les saluts
-nobiliaires occupaient la littérature; Boileau imposait les vers
-sérieux, tous utiles et solides, comme des paires de pincettes.
-Aujourd’hui que le bourgeois est philosophe, ambitieux, homme
-d’affaires, c’est bien pis. Ne disons pas de mal des gens heureux: le
-bonheur est une poésie; nous avons beau nous vanter, nous n’avons plus
-celle-là.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>La route est bordée de vignes, dont chaque pied monte à son arbre, orme
-ou frêne, le couronne d’une fraîche verdure, et laisse retomber ses
-feuilles et ses vrilles en panache. La vallée est un jardin étroit et
-long, entre deux chaînes de montagnes. Sur les basses pentes sont de
-belles prairies où les eaux vives courent aménagées dans des rigoles,
-arroseuses lestes et babillardes; les villages sont posés sur la petite
-rivière; des ceps montent le long des murs poudreux. Des mauves, droites
-comme des cierges, lèvent au-dessus des haies leurs fleurs rondes,
-brillantes comme des roses de rubis. Des<span class="pagenum"><a name="page_324" id="page_324">{324}</a></span> vergers de pommiers passent à
-chaque instant des deux côtés de la voiture. Des cascades tombent dans
-chaque anfractuosité de la chaîne, entourées de maisons qui cherchent un
-abri. La chaleur et la poussière sont si grandes, que l’on est obligé, à
-toutes les sources qu’on rencontre, de laver avec une éponge les narines
-des chevaux. Mais, au fond de la vallée, s’élève un amas de montagnes
-noires, âpres, dont les têtes sont blanches de neige, qui nourrissent la
-rivière et ferment l’horizon. Enfin, nous passons sous une allée de
-beaux platanes, entre deux rangées de villas, de jardins, d’hôtels et de
-boutiques. C’est Luchon, petite ville aussi parisienne que Bigorre.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-373.jpg">
-<img src="images/illu-373.jpg" width="600" height="386" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Vallée de Luchon. (<a href="#page_324">Page 324.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_325" id="page_325">{325}</a></span></p>
-
-<h3><a name="LUCHON" id="LUCHON"></a>LUCHON</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>La rue est une large allée plantée de grands arbres et bordée d’assez
-beaux hôtels. Elle fut ouverte par l’intendant d’Étigny, qui, pour ce
-méfait, manqua d’être lapidé. Il fallut faire venir une compagnie de
-dragons pour forcer les Luchonnais à souffrir la prospérité de leur
-pays.</p>
-
-<p>Au bout de l’allée, un joli chalet, semblable à ceux du Jardin des
-Plantes, abrite la source du Pré. Ses murs sont un treillis bizarre de
-branches tortueuses garnies de leur écorce; son toit est en chaume; son
-plafond est une tapisserie de mousses. Une jeune fille assise auprès des
-robinets distribue aux baigneurs des verres d’eau sulfureuse. Les
-toilettes élégantes arrivent vers quatre heures. En attendant, on
-s’assied à l’ombre sur des bancs de bois tressés, et l’on regarde les
-enfants qui jouent sur le gazon, les rangées d’arbres qui descendent<span class="pagenum"><a name="page_326" id="page_326">{326}</a></span>
-vers la rivière, et la large plaine verte, semée de villages.</p>
-
-<p>Au-dessous de la source sont les Thermes, qu’on achève, et qui seront
-les plus beaux des Pyrénées. Aujourd’hui le champ voisin est encore
-chargé de matériaux; la chaux fume tout le jour et fait flamboyer et
-frissonner l’air.</p>
-
-<p>La cour des bains renferme un grand autel votif, portant une amphore sur
-l’une de ses faces et cette inscription:</p>
-
-<table class="sml">
-<tr><td class="c">
-NYMPHIS.<br />
-AUG.<br />
-SACRUM.<br />
-</td></tr>
-</table>
-
-<p>On a conservé encore ces deux autres:</p>
-
-<table class="sml">
-<tr valign="top"><td class="c">
-&nbsp;NYMPHIS<br />
-T. CLAUDIUS<br />
-RUFUS<br />
-V. S. L. M.<br />
-</td>
-<td style="padding-left:3em;padding-right:3em;">&nbsp; </td>
-<td class="c">
-LIXONI DEO<br />
-FABIA FESTA<br />
-V. S. L. M.<br />
-</td></tr>
-</table>
-
-<p>Ce dieu Lixon, dit-on, était du temps des Celtes le dieu protecteur du
-pays. De là le nom de Luchon. Il est estropié et non détruit. Les dieux
-sont vivaces.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Le soir, on entend beaucoup trop de pianos. Il y a plusieurs bals, et,
-dans certains cafés, des or<span class="pagenum"><a name="page_327" id="page_327">{327}</a></span>chestres. Ces orchestres sont des familles
-ambulantes, louées à tant par semaine, pour rendre la maison
-inhabitable. L’un d’eux, composé d’une flûte mâle et de quatre violons
-femelles, jouait intrépidement tous les soirs la même ouverture. Les
-privilégiés payants étaient dans la salle parmi les pupitres. Un peuple
-de paysans se pressait à la porte, bouche béante; on faisait cercle et
-l’on montait sur les bancs pour regarder.</p>
-
-<p>Les marchands de toute espèce mettent leur boutique en loterie: loterie
-de vaisselle, loterie de livres, loterie de petits objets d’ornement,
-etc. Le marchand et sa femme distribuent des cartons, moyennant un sou,
-aux servantes, aux soldats, aux enfants qui font foule. Quelqu’un tire;
-la galerie et les intéressés avancent le cou avec anxiété. L’homme lit
-le numéro; un cri part, signe irréfléchi d’une joie expansive: «&nbsp;C’est
-moi qui gagne. A moi, monsieur le marchand.&nbsp;» Et l’on voit une petite
-servante toute rouge se dresser sur la pointe des pieds et tendre les
-mains. Le marchand prend un pot avec dextérité, le promène au-dessus de
-sa tête, le fait contempler à toute l’assistance: «&nbsp;Un beau moutardier;
-un moutardier de trois francs, à filets d’or. Qui veut des numéros&nbsp;?&nbsp;» La
-séance dure quatre heures. Tous les jours elle recommence; les chalands
-ne manquent pas un instant.</p>
-
-<p>Ces gens ont le génie de l’étalage. Un jour, on<span class="pagenum"><a name="page_328" id="page_328">{328}</a></span> entend rouler deux
-tambours, suivis de quatre hommes qui marchent solennellement,
-emmaillottés de châles et de pièces d’étoffe. Les enfants et les chiens
-font procession en criant; c’est l’ouverture d’une nouvelle boutique. Le
-lendemain je copiai l’affiche suivante imprimée sur papier jaune:</p>
-
-<p>«&nbsp;Fête orphéonique dans la grotte dite de Gargas.</p>
-
-<p>«&nbsp;La Société orphéonique de la ville de Montrejean exécutera:</p>
-
-<p>«&nbsp;La polka;</p>
-
-<p>«&nbsp;Plusieurs marches militaires;</p>
-
-<p>«&nbsp;Plusieurs valses;</p>
-
-<p>«&nbsp;Divers autres morceaux des œuvres des grands maîtres.</p>
-
-<p>«&nbsp;Entre autres amateurs qui se feront entendre, l’un d’eux chantera des
-strophes sur l’éternité.</p>
-
-<p>«&nbsp;Enfin une voix ravissante, qui veut garder l’anonyme pour se dérober à
-ces éloges mérités qu’on aime à prodiguer à son sexe, chantera aussi
-divers morceaux analogues à la circonstance.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ce sera délicieux et même séraphique que de prêter l’oreille à l’écho
-des sonores congélations des stalactites, qui s’unira à l’écho vibrant
-de la voûte pour répéter les notes harmonieuses; et, lorsque la voix
-divine s’y fera entendre, le charme enivrant du prestige surpassera
-toutes les impressions qu’ont pu laisser dans l’âme les souvenirs des
-plus aimables réunions chantantes.<span class="pagenum"><a name="page_329" id="page_329">{329}</a></span></p>
-
-<p>«&nbsp;Prix d’entrée: 1 franc.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ces gens descendent de Clémence Isaure. Leurs affiches sont des odes.
-Par compensation beaucoup d’odes sont des affiches.</p>
-
-<p>En effet, on est ici voisin de Toulouse; comme le caractère, le type est
-nouveau. Les jeunes filles ont des figures fines, régulières, d’une
-coupe nette, d’une expression vive et gaie. Elles sont petites, elles
-ont la démarche légère, des yeux brillants, la prestesse d’un oiseau. Le
-soir, autour d’une boutique de loterie, ces jolis visages se dessinent
-animés et passionnés sous la lumière vacillante bordée d’ombre noire.
-Les yeux pétillent, les lèvres rouges tremblent, le col s’agite avec de
-petits mouvements brusques d’hirondelle; aucun tableau n’est plus
-vivant.</p>
-
-<p>Si vous sortez de l’allée éclairée et tumultueuse, au bout de cent pas,
-vous trouvez le silence, la solitude et l’obscurité. La nuit, la vallée
-est d’une grande beauté; elle s’encadre et s’allonge entre deux chaînes
-de montagnes parallèles, piliers énormes qui s’alignent sur deux files
-et soutiennent la voûte sombre du ciel. Leurs arceaux la découpent comme
-un plafond de cathédrale, et la nef immense s’enfonce à plusieurs
-lieues, rayonnante d’étoiles; ces étoiles jettent des flammes. En ce
-moment, il n’y a qu’elles de vivantes; la vallée est noire, l’air
-immobile; on distingue seulement les cimes effilées des peupliers<span class="pagenum"><a name="page_330" id="page_330">{330}</a></span>
-debout dans la nuit sereine, enveloppés de leur manteau de feuillage.
-Les derniers rameaux s’agitent, et leur bruissement ressemble au murmure
-d’une prière que répète le bourdonnement lointain du torrent.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Au jour, la campagne est riche et riante; la vallée n’est pas une gorge,
-mais une belle prairie plate coupée d’arbres et de champs de maïs, parmi
-lesquels la rivière court sans bondir. Luchon est entouré d’allées de
-platanes, de peupliers et de tilleuls. On quitte ces allées pour un
-sentier qui suit les flots de la Pique et tournoie dans l’herbe haute.
-Les frênes et les chênes forment un rideau sur les deux bords; de gros
-ruisseaux arrivent des montagnes; on les passe sur des troncs posés en
-travers ou sur de larges plaques d’ardoise. Toutes ces eaux coulent à
-l’ombre, entre des racines tortueuses qu’elles baignent, et qui font
-treillis des deux côtés. La berge est couverte d’herbes penchées; on ne
-voit que la verdure fraîche et les flots sombres. C’est là qu’à midi se
-réfugient les promeneurs; sur les flancs de la vallée serpentent des
-routes poudreuses où courent des voitures et des cavalcades. Plus haut
-les montagnes grises, ou brunies par les mousses, développent à perte de
-vue leurs lignes douces et leurs formes grandioses. Elles ne sont point
-sauvages<span class="pagenum"><a name="page_331" id="page_331">{331}</a></span> comme à Saint-Sauveur, ni écorchées comme aux Eaux-Bonnes;
-chacune de ces chaînes s’avance noblement vers la ville et laisse
-onduler derrière elle sa vaste croupe jusqu’au bout de l’horizon.</p>
-
-<h4>IV.</h4>
-
-<p>Au-dessus de Luchon est une montagne nommée Super-Bagnères. Je rencontre
-d’abord la Fontaine d’Amour: c’est une baraque de planches où l’on vend
-de la bière.</p>
-
-<p>Un escalier tortueux, traversé par des sources, puis des sentiers
-escarpés dans une noire forêt de sapins, conduisent en deux heures aux
-pâturages du sommet. La montagne est haute d’environ cinq mille pieds.
-Ces pâturages sont de grandes collines onduleuses, rangées en étages,
-tapissées d’un gazon court, de thym dru et odorant; çà et là en foule
-les larges touffes d’une sorte d’iris sauvage, dont la fleur passe au
-mois d’août. On arrive fatigué, et sur l’herbe de la plus haute pointe
-on peut dormir au soleil le plus voluptueusement du monde. Des nuées de
-fourmis ailées tourbillonnaient dans les rayons tièdes. Dans un creux
-au-dessous de nous, on entendait les bêlements des brebis et des
-chèvres. A un quart de lieue, sur le dos de la montagne, une mare d’eau
-étincelait comme de l’acier bruni. Ici, comme sur le Bergonz et sur le
-pic du<span class="pagenum"><a name="page_332" id="page_332">{332}</a></span> Midi, on aperçoit un amphithéâtre de montagnes. Celles-ci n’ont
-pas l’âcreté héroïque des premiers granits, noirs rochers vêtus d’air
-lumineux et de neige blanche. D’un seul côté, vers les monts Crabioules,
-les rocs nus et déchiquetés s’argentaient d’une ceinture de glaciers.
-Partout ailleurs, les pentes étaient sans escarpements, les formes
-adoucies, les angles émoussés et arrondis. Mais, quoique moins sauvage,
-le cirque des montagnes était imposant. L’idée du simple et de
-l’impérissable entrait avec une domination entière dans l’esprit
-subjugué. Des sensations pacifiques berçaient l’âme dans leurs
-ondulations puissantes. Elle se mettait à l’unisson de ces êtres
-inébranlables et énormes. C’était comme un concert de trois ou quatre
-notes indéfiniment prolongées et chantées par des voix profondes.</p>
-
-<p>Le jour baissait, les nuages ternissaient le ciel refroidi. Les bois,
-les prés, les landes de mousses, les roches des versants, se coloraient
-diversement sous la lumière décroissante. Mais cette opposition des
-teintes, effacée par la distance et par la grandeur des masses, se
-fondait dans une nuance verdâtre et grise, d’un effet triste et doux,
-comme celui d’un vaste désert à demi peuplé de verdure. Les ombres des
-nuages cheminaient lentement, en brunissant les sommets fauves. Tout
-était d’accord, le bruit monotone du vent, la marche calme des<span class="pagenum"><a name="page_333" id="page_333">{333}</a></span> nuages,
-l’affaiblissement du jour, les couleurs tempérées, les lignes amollies.
-C’est ici le second âge de la nature. La terre dissimule les rocs, les
-mousses revêtent la terre; les ondulations arrondies du sol soulevé
-ressemblent aux flots fatigués une heure après la tourmente. Luchon
-n’est pas loin de la plaine; ses montagnes sont les dernières vagues de
-la tempête souterraine qui dressa les Pyrénées; la distance a diminué
-leur violence, tempéré leur grandiose et adouci leurs escarpements.</p>
-
-<p>Vers le soir, nous descendîmes dans le creux où paissaient les chèvres.
-Une source y coulait, recueillie dans les troncs d’arbres creusés qui
-servaient d’abreuvoirs aux troupeaux. C’est un plaisir délicieux, après
-une journée de marche, de tremper ses mains et ses lèvres dans une
-fontaine froide. Ce bruit sur ce plateau solitaire était charmant. L’eau
-filtrait à travers le bois, entre les pierres, et, chaque fois qu’elle
-glissait sur la terre noircie, le soleil la couvrait d’éclairs. Des
-lignes de joncs marquaient sa traînée jusqu’à la mare. Pâtres et bêtes
-étaient descendus; elle était le seul habitant de ce pré abandonné.
-N’était-il pas singulier de rencontrer un marécage à cinq mille pieds de
-hauteur&nbsp;?<span class="pagenum"><a name="page_334" id="page_334">{334}</a></span></p>
-
-<h4>V.</h4>
-
-<p>Au midi, la rivière devient torrent. A une demi-lieue de Luchon elle
-s’engouffre dans un profond défilé de rochers rouges, dont plusieurs ont
-croulé; le lit est obstrué de blocs; les deux murailles de roches se
-serrent au nord, et l’eau amoncelée rugit pour sortir de sa prison; mais
-les arbres poussent dans les fissures, et le long des parois les fleurs
-blanches des ronces pendent en chevelures.</p>
-
-<p>Tout près de là, sur une éminence ronde de roc pelé, s’élève une tour
-mauresque ruinée, qu’on nomme Castel-Vieil. Son flanc est bordé d’une
-affreuse montagne noire et brune, toute nue, qui ressemble à un
-amphithéâtre écroulé. Les assises pendent les unes sur les autres,
-ébréchées, disloquées, saignantes; les arêtes tranchantes et les
-cassures sont jaunies de misérables mousses, ulcères végétaux qui
-salissent de leurs plaques lépreuses la nudité de la pierre. Les pièces
-de ce monstrueux squelette ne tiennent ensemble que par leur masse; il
-est lézardé de fissures profondes, hérissé de blocs croulants, cassé
-jusqu’à la base; ce n’est plus qu’une ruine morne et colossale, assise à
-l’entrée d’une vallée, comme un géant foudroyé.</p>
-
-<p>Il y avait là une vieille mendiante, pieds et bras nus, qui était digne
-de la montagne. Elle avait pour<span class="pagenum"><a name="page_335" id="page_335">{335}</a></span> robe un paquet de lambeaux de toutes
-couleurs, cousus ensemble, et restait tout le jour accroupie dans la
-poussière. On aurait pu compter les muscles et les tendons de ses
-membres; le soleil avait desséché sa chair et roussi sa peau; elle
-ressemblait au roc contre lequel elle était assise; elle avait la taille
-haute, de grands traits réguliers, un front plissé de rides comme
-l’écorce d’un chêne, sous ses sourcils gris un œil noir farouche, une
-filasse de cheveux blancs pendants dans la poussière. Si un sculpteur
-eût voulu faire la statue de la Sécheresse, le modèle était là.</p>
-
-<p>La vallée se rétrécit et monte; le Gave coule entre deux versants de
-grandes forêts, et tombe à chaque pas en cascades. Les yeux sont
-rassasiés de fraîcheur et de verdure; les arbres montent jusqu’au ciel,
-serrés, splendides; la magnifique lumière s’abat comme une pluie sur la
-pente immense; ses myriades de plantes la respirent, et la puissante
-séve qui les gorge déborde en luxe et en vigueur. De toutes parts la
-chaleur et l’eau les vivifient et les propagent; elles s’entassent; des
-hêtres énormes se penchent au-dessus du torrent; les fougères peuplent
-ses bords; la mousse pend en guirlandes vertes sur les arcades des
-racines; des fleurs sauvages poussent par familles dans les crevasses
-des hêtres; les longues branches vont d’un jet jusqu’à l’autre bord,
-l’eau glisse, bouillonne, saute d’une berge à l’autre<span class="pagenum"><a name="page_336" id="page_336">{336}</a></span> avec une violence
-infatigable, et perce sa voie par une suite de tempêtes.</p>
-
-<p>Plus loin, de nobles hêtres montent sur le versant et font une plaine
-inclinée de feuillage. Le soleil lustre leurs cimes qui bruissent.
-L’ombre fraîche étend sa moiteur entre leurs colonnes, sur les rubans
-des herbes éparses, et sur des fraises rouges comme du corail. De temps
-en temps la lumière s’abat par une percée, et ruisselle en cascades sur
-leurs flancs qu’elle illumine; des îles de clarté découpent alors la
-profondeur vague; les plus hautes feuilles remuent doucement leur ombre
-diaphane; cette ombre disparaît presque, tant la splendeur est
-universelle et forte. Cependant une petite source perdue égrène entre
-les racines son collier de cristal, et les grands papillons de velours
-roulent dans l’air par soubresauts brisés, comme des feuilles de
-châtaignier qui tombent.</p>
-
-<p>Au fond d’un creux plein d’herbes, paraît l’hospice de Bagnères, lourde
-maison de pierres, qui sert de refuge. Les montagnes ouvrent en face
-leur cirque de roche, fondrière énorme et désolée; pour comble les
-nuages se sont amassés, et ternissent l’enceinte crevassée qui ferme
-l’horizon; elle tourne d’un air morne, toute nue, avec l’armée
-grimaçante de ses aiguilles, de ses tranchées saignantes, de ses
-escarpements meurtriers; sous le dôme des nuages, tournoie une bande de
-corbeaux qui crient. Ce puits</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-387.jpg">
-<img src="images/illu-387.jpg" width="600" height="382" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Massif de la Maladetta. (<a href="#page_338">Page 338.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_337" id="page_337">{337}</a></span></p>
-
-<p class="nind">semble leur aire; il faut des ailes pour échapper à l’inimitié de toutes
-ces pointes hérissées, et de tant de gouffres béants qui attirent le
-passant pour le briser.</p>
-
-<p>Bientôt le chemin semble arrêté; mur après mur, les rocs serrés
-obstruent toute issue; on avance pourtant, en zigzag, parmi les blocs
-roulés, sur un escalier croulant; le vent s’y engouffre et hurle. Nul
-signe de vie, nulle herbe; partout la nudité horrible et le froid de
-l’hiver. Des roches trapues se penchent en surplombant sur le précipice;
-d’autres avancent leur tête à la rencontre; entre elles, le regard
-plonge dans des gouffres noirs dont on n’aperçoit pas le fond. Les
-violentes saillies de toutes parts s’avancent et montent perçant l’air;
-là-bas, au fond, elles s’élancent en étages, escaladant les unes
-par-dessus les autres, amoncelées, hérissant sur le ciel leur haie de
-piques. Tout d’un coup, dans ce terrible bataillon, une fente s’ouvre;
-la Maladetta lève d’un élan son grand spectre; des forêts de pins brisés
-tournent autour de son pied; une ceinture de rocs noirs bosselle sa
-poitrine aride, et les glaciers lui font une couronne.</p>
-
-<p>Rien n’est mort, et là-dessus nos organes impuissants nous trompent; ces
-squelettes de montagnes nous semblent inertes parce que nos yeux sont
-habitués à la mobile végétation des plaines; mais la nature est
-éternellement vivante, et ses forces com<span class="pagenum"><a name="page_338" id="page_338">{338}</a></span>battent dans ces sépulcres de
-granit et de neige, autant que dans les fourmilières humaines ou dans
-les plus florissantes forêts. Chaque parcelle du roc presse ou supporte
-ses voisines; leur immobilité apparente est un équilibre d’efforts; tout
-lutte et travaille; rien n’est calme et rien n’est uniforme. Ces blocs
-que l’œil juge massifs sont des réseaux d’atomes immensément éloignés,
-sollicités d’attractions innombrables et contraires, labyrinthes
-invisibles où s’élaborent des transformations incessantes, où des
-fluides foudroyants circulent, où fermente la vie minérale, aussi active
-et plus grandiose que les autres. Qu’est-ce que la nôtre, enfermée dans
-l’expérience de quelques années et dans le souvenir de quelques siècles&nbsp;?
-Que sommes-nous, sinon une excroissance passagère, formée d’un peu d’air
-épaissi, poussée au hasard dans une fente de la roche éternelle&nbsp;?
-Qu’est-ce que notre pensée, si haute en dignité, si petite en puissance&nbsp;?
-La substance minérale et ses forces sont les vrais possesseurs et les
-seuls maîtres du monde. Percez au-dessous de cette croûte qui nous
-soutient, jusqu’à ce creuset de lave qui nous tolère. C’est là que se
-débattent et se développent les grandes puissances, la chaleur et les
-affinités qui ont formé le sol, qui ont composé les roches, qui
-alimentent notre vie, qui lui ont fourni son berceau, qui lui préparent
-sa tombe. Tout s’y transforme et s’y meut comme au sein d’un arbre;<span class="pagenum"><a name="page_339" id="page_339">{339}</a></span> et
-notre espèce, nichée sur un point de l’écorce, n’aperçoit pas la
-végétation silencieuse qui a soulevé le tronc, tendu les branches, et
-dont le progrès invincible amène tour à tour les fleurs, les fruits et
-la mort. Cependant un mouvement plus vaste emporte la planète avec ses
-compagnons autour du soleil, emporté lui-même vers un terme inconnu,
-dans l’espace infini où tourbillonne le peuple infini des mondes. Qui
-dira qu’ils ne sont là que pour le décorer et l’emplir&nbsp;? Ces grands blocs
-roulants sont la première pensée et le plus large développement de la
-nature; ils vivent au même titre que nous, ils sont les fils de la même
-mère, et nous reconnaissons en eux nos parents et nos aînés.</p>
-
-<p>Mais dans cette famille il y a des rangs. Je le sais, je ne suis qu’un
-atome; pour m’anéantir, il suffit de la moindre de ces pierres; un os
-épais d’un demi-pouce est la misérable cuirasse qui défend ma pensée du
-délire et de la mort; toute mon action, et l’action des machines
-inventées depuis soixante siècles, n’irait pas jusqu’à gratter un des
-feuillets de la croûte minérale qui me supporte et me nourrit. Et
-cependant, dans cette toute-puissante nature je suis quelque chose. Si,
-entre ses œuvres, je suis la plus fragile, je suis la dernière; si elle
-me confine dans un coin de son étendue, c’est à moi qu’elle aboutit.
-C’est en moi qu’elle atteint le point indivisible où elle se concentre
-et s’achève; et cet<span class="pagenum"><a name="page_340" id="page_340">{340}</a></span> esprit par qui elle se connaît lui ouvre une
-nouvelle carrière en reproduisant ses œuvres, en imitant son ordre, en
-pénétrant son œuvre, en sentant sa magnificence et son éternité. En lui
-s’ouvre un second monde qui réfléchit l’autre, qui se réfléchit
-lui-même, et qui, au delà de lui-même et de l’autre, saisit l’éternelle
-loi qui les engendre tous les deux. Je mourrai demain et je ne suis pas
-capable de remuer un pan de cette roche. Mais pendant un instant j’ai
-pensé, et dans l’enceinte de cette pensée la nature et le monde ont été
-compris.<span class="pagenum"><a name="page_341" id="page_341">{341}</a></span></p>
-
-<h3><a name="TOULOUSE" id="TOULOUSE"></a>TOULOUSE</h3>
-
-<h4>I.</h4>
-
-<p>Quand, après deux mois de séjour dans les Pyrénées, on quitte Luchon, et
-qu’on trouve le pays plat près de Martres, on est charmé et l’on respire
-à l’aise: on était las, sans le savoir, de ces barrières éternelles qui
-fermaient l’horizon; on avait besoin d’espace. On sentait que l’air et
-la lumière étaient usurpés par ces protubérances monstrueuses, et qu’on
-était non en pays d’hommes, mais en pays de montagnes. On souhaitait à
-son insu une vraie campagne, libre et large. Celle de Martres est aussi
-unie qu’une nappe d’eau, populeuse, fertile, peuplée de bonnes plantes,
-bien cultivée, commode pour la vie, patrie de l’abondance et de la
-sécurité. Il est certain qu’un champ de terre brune, largement labouré
-de profonds sillons, est un noble spectacle, et que le travail et le
-bonheur de l’homme civilisé font autant de plaisir à voir que l’âpreté
-des rocs<span class="pagenum"><a name="page_342" id="page_342">{342}</a></span> sauvages. Une route blanche et plate allait en droite ligne
-jusqu’au bout de l’horizon et finissait par un amas de maisons rouges;
-le clocher pointu dressait son aiguille dans le ciel; sauf le soleil, on
-eût dit un paysage flamand. Il y avait dans les rues des intérieurs de
-Van Ostade. De vieilles maisons, des toits de chaume bosselés, appuyés
-les uns sur les autres, des machines à chanvre étalées aux portes, de
-petites cours pleines de baquets, de brouettes, de paille, d’enfants,
-d’animaux, un air de gaieté et de bien-être; par-dessus tout le grand
-illuminateur du pays, le décorateur universel, l’éternel donneur de
-joie, le soleil versait à profusion sa belle lumière chaude sur les murs
-de briques rougeâtres, et découpait des ombres puissantes dans des
-crépis blancs.</p>
-
-<h4>II.</h4>
-
-<p>Toulouse apparaît, toute rouge de briques, dans la poudre rouge du soir.</p>
-
-<p>Triste ville, aux rues caillouteuses et étranglées. L’hôtel de ville,
-nommé Capitole, n’a qu’une entrée étroite, des salles médiocres, une
-façade emphatique et élégante dans le goût des décors de fêtes
-publiques. Pour que personne ne doute de son antiquité, on y a inscrit
-le mot: <i>Capitolium</i>. La cathédrale, dédiée à saint Étienne, n’est
-remarquable que par un joli souvenir:<span class="pagenum"><a name="page_343" id="page_343">{343}</a></span></p>
-
-<p>«&nbsp;Vers l’an 1027, dit Pierre de Marca, la pratique était à Toulouse de
-souffleter publiquement un Juif le jour de Pâques, dans l’église
-Saint-Étienne. Hugues, chapelain d’Aimery, vicomte de Rochechouart,
-étant à Toulouse à la suite de son maître, bailla le soufflet au Juif
-avec une telle force qu’il lui écrasa la tête et lui fit tomber la
-cervelle et les yeux, ainsi qu’a observé Adhémar dans sa chronique.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le chœur où Adhémar fit cette observation ne manque pas de beauté ni de
-grandeur; mais ce qui frappe le plus au sortir des montagnes, c’est le
-musée. On retrouve enfin la pensée, la passion, le génie, l’art, toutes
-les plus belles fleurs de la civilisation humaine.</p>
-
-<p>C’est une large salle éclairée, bordée de deux petites galeries plus
-hautes, qui font demi-cercle, remplie de tableaux de toutes les écoles,
-dont plusieurs sont excellents: Un Murillo, représentant <i>Saint Diégo et
-ses religieux</i>; on y reconnaît l’âpreté monastique, le sentiment du
-réel, l’expression originale et la vigueur passionnée du maître.&mdash;Un
-<i>Martyre de saint André</i>, par le Caravage, noir et horrible.&mdash;Plusieurs
-tableaux des Carrache, du Guerchin, du Guide.&mdash;Une <i>Cérémonie de l’ordre
-du Saint-Esprit en 1635</i>, par Philippe Champagne. Ces figures
-très-vraies, très-fines, très-nobles, sont des portraits du temps; on
-voit vivre des contemporains de Louis XIII. C’est le dessin correct, la
-cou<span class="pagenum"><a name="page_344" id="page_344">{344}</a></span>leur modérée, l’exactitude consciencieuse et point littérale d’un
-Flamand devenu Français.&mdash;Une charmante <i>Marquise de Largillière</i>, un
-corsage de guêpe en velours bleu, élégante et fière.&mdash;Un <i>Christ
-crucifié</i> de Rubens, les yeux vitreux, la chair livide, puissante
-ébauche, où la froide blancheur des teintes pâlies répand l’affreuse
-poésie de la mort.</p>
-
-<p>Je ne nomme que les plus frappants; mais la sensation la plus vive vient
-des tableaux modernes. Ils transportent l’esprit tout d’un coup à Paris,
-au milieu de nos discussions, dans le monde inventif et agité des arts
-modernes, laboratoire immense où tant d’efforts féconds et contraires
-tissent l’œuvre d’un siècle rénovateur: Un tableau célèbre de Glaize, la
-<i>Mort de saint Jean-Baptiste</i>; le bourreau demi-nu, qui tient la tête,
-est une superbe brute, machine de mort indifférente qui vient de bien
-faire son métier.&mdash;Une peinture élégante et affectée de Schoppin, <i>Jacob
-devant Laban et ses deux filles</i>. Les filles de Laban sont de jolies
-demoiselles de salon qui viennent de se déguiser en Arabes.&mdash;<i>Muley
-Abd-el-Rhaman</i>, par Eugène Delacroix. Il est immobile sur un cheval
-bleuâtre et triste. Des files de soldats présentent les armes, serrés
-par masses dans une atmosphère étouffante, têtes lourdes, stupides et
-vivantes, encapuchonnées dans des burnous blancs; des tours écrasées
-s’entassent derrière eux sous un soleil de plomb. Ces couleurs crues,
-ces</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<a href="images/illu-397.jpg">
-<img src="images/illu-397.jpg" width="600" height="393" alt="[pas d'image disonible.]" /></a>
-<div class="caption"><p>Toulouse, vue générale. (<a href="#page_342">Page 342.</a>)</p></div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_345" id="page_345">{345}</a></span></p>
-
-<p class="nind">vêtements pesants, ces membres bronzés, ces parasols massifs, cette
-expression inerte et animale, sont la révélation d’un pays où la pensée
-sommeille accablée et ensevelie sous le poids de la barbarie, de la
-religion et du climat.&mdash;Dans un coin de la petite galerie est le premier
-coup d’éclat de Couture, <i>La soif de l’or</i>. Toutes les misères et toutes
-les tentations viennent solliciter l’avare: une mère et son enfant
-affamés, un artiste à l’aumône, deux courtisanes demi-nues. Il les
-regarde avec une ardeur douloureuse, mais ses doigts crochus ne peuvent
-lâcher l’or. Ses lèvres se crispent, ses joues s’enflamment, ses yeux
-ardents s’attachent sur leurs gorges lascives. C’est la torture du cœur
-déchiré par la rébellion des sens, le désespoir concentré du désir
-vaincu, la sanglante domination de la passion maîtresse. Jamais visage
-n’a mieux exprimé l’âme. Le dessin est fier, la couleur superbe, plus
-hardie que dans les <i>Romains de la décadence</i>, si vivante qu’on oublie
-d’apercevoir quelques tons crus, hasardés dans l’emportement de
-l’invention.</p>
-
-<p>C’est trop de louanges peut-être. Tous ces modernes sont des poëtes qui
-ont voulu être peintres. L’un a cherché des drames dans l’histoire,
-l’autre des scènes de mœurs, celui-ci traduit des religions, celui-là
-une philosophie. Tel imite Raphaël, un autre les premiers maîtres
-italiens; les paysagistes emploient les arbres et les nuages pour faire
-des<span class="pagenum"><a name="page_346" id="page_346">{346}</a></span> odes ou des élégies. Nul n’est simplement peintre; tous sont
-archéologues, psychologues, metteurs en œuvre de quelque souvenir ou de
-quelque théorie. Ils plaisent à notre érudition, à notre philosophie.
-Ils sont, comme nous, pleins et comblés d’idées générales, Parisiens
-inquiets et chercheurs. Ils vivent trop par le cerveau et point assez
-par les sens; ils ont trop d’esprit et pas assez de naïveté. Ils
-n’aiment point une forme pour elle-même, mais pour ce qu’elle exprime;
-et si par hasard ils l’aiment, c’est par volonté, avec un goût acquis,
-par une superstition d’antiquaires. Ils sont les fils d’une génération
-savante, tourmentée et réfléchie, où les hommes ayant acquis l’égalité
-et le droit de penser, et se faisant chacun leur religion, leur rang et
-leur fortune, veulent trouver dans les arts l’expression de leurs
-anxiétés et de leurs méditations. Ils sont à mille lieues des premiers
-maîtres, ouvriers ou cavaliers, qui vivaient au dehors, qui ne lisaient
-guère, et ne songeaient qu’à donner une fête à leurs yeux. C’est pour
-cela que je les aime; je sens comme eux parce que je suis de leur
-siècle. La sympathie est la meilleure source de l’admiration et du
-plaisir.</p>
-
-<h4>III.</h4>
-
-<p>Au-dessous du musée est une cour carrée, fermée par une galerie de
-minces colonnettes qui vers le<span class="pagenum"><a name="page_347" id="page_347">{347}</a></span> haut se courbent et se découpent en
-trèfles, et font une bordure d’arcades. On a réuni sous cette galerie
-toutes les antiquités du pays: fragments de statues romaines, bustes
-sévères d’empereurs, vierges ascétiques du moyen âge, bas-reliefs
-d’églises et de temples, chevaliers de pierre couchés tout armés sur
-leur cercueil. La cour était déserte et silencieuse; de grands arbres
-élancés, des arbrisseaux touffus, brillaient du plus beau vert. Un
-soleil éclatant tombait sur les tuiles rouges de la galerie; une vieille
-fontaine, chargée de colonnettes et de têtes d’animaux, murmurait près
-d’un banc de marbre veiné de rose. On voyait une statue de jeune homme
-entre les branches; des tiges de houblon vert montaient autour des
-colonnes brisées. Ce mélange d’objets champêtres et d’objets d’art, ces
-débris de deux civilisations mortes et cette jeunesse des plantes
-fleuries, ces rayons joyeux sur les vieilles tuiles, rassemblaient dans
-leurs contrastes tout ce que j’avais vu depuis deux mois.</p>
-
-<p class="fint">FIN.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_348" id="page_348">{348}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_349" id="page_349">{349}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h3><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h3>
-
-<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary=""
-style="margin:1em auto;max-width:85%;">
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><span class="smcap">Dédicace</span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_1">Page 1</a></td></tr>
-
-<tr><th colspan="2"><a href="#I">I. LA COTE.</a></th></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Royan.&mdash;Le fleuve.&mdash;Bordeaux</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_3">3</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Les Landes.&mdash;Bayonne.&mdash;Histoire de Pé de Puyane</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_9">9</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Biarritz.&mdash;La mer.&mdash;Saint-Jean-de-Luz.&mdash;Cérémonies au <small>XVII</small>ᵉ siècle</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_28">28</a></td></tr>
-
-<tr><th colspan="2"><a href="#II">II. LA VALLÉE D’OSSAU.</a></th></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd">Dax.&mdash;Le peuple.&mdash;Orthez.&mdash;Froissard.&mdash;Histoire de Gaston de Foix</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_45">45</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Paysages.&mdash;Pau.&mdash;Mœurs du <small>XVI</small>ᵉ siècle.&mdash;Route des Eaux-Bonnes</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_62">62</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Eaux-Bonnes.&mdash;Vie des baigneurs</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_83">83</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Paysages.&mdash;Du point de vue en pays de montagnes</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_96">96</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Eaux-Chaudes.&mdash;Naissance des dieux païens</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_114">114</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Les habitants.&mdash;Gens d’aujourd’hui, gens d’autrefois</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_124">124</a></td></tr>
-
-<tr><th colspan="2"><a href="#III">III. LA VALLÉE DE LUZ.</a></th></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd">La route de Luz.&mdash;Légende d’Orton.&mdash;Défilé de Pierrefitte</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_153">153</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Luz.&mdash;Mœurs.&mdash;Paysages</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_169">169</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><span class="pagenum"><a name="page_350" id="page_350">{350}</a></span>Saint-Sauveur.&mdash;Baréges.&mdash;Le paysage au <small>XVII</small>ᵉ siècle</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_179">179</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Cauterets.&mdash;Le lac de Gaube.&mdash;Marguerite de Navarre.&mdash;La pudeur au <small>XVI</small>ᵉ siècle.&mdash;Un orage</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_194">Page 194</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Saint-Savin.&mdash;La vie monastique au moyen âge</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_205">205</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Gavarnie</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_213">213</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Le Bergonz.&mdash;Origine et formation des Pyrénées.&mdash;Le Pic du Midi</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_226">226</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Plantes et Bêtes</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_235">235</a></td></tr>
-
-<tr><th colspan="2"><a href="#IV">IV. BAGNÈRES ET LUCHON.</a></th></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd">De Luz à Bagnères.&mdash;Histoire de Bos de Bénac.&mdash;Tarbes.&mdash;Siége de Rabastens</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_249">249</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Bagnères-de-Bigorre</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_265">265</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Le monde.&mdash;Salons et promenades.&mdash;Touristes.&mdash;Bals, concerts.&mdash;De la musique dans l’éducation.&mdash;Vie et opinions philosophiques d’un chat</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_273">273</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Route de Luchon.&mdash;Monvoisin.&mdash;Encausse.&mdash;Du bonheur bourgeois au <small>XVII</small>ᵉ siècle</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_314">314</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Luchon.&mdash;Super-Bagnères.&mdash;Le port de Vénasque et la Maladetta</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_325">325</a></td></tr>
-<tr><td valign="top" class="pdd">Toulouse.&mdash;Le Musée</td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_341">341</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="fint">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
-
-<span class="pagenum"><a name="page_351" id="page_351">{351}</a></span>
-<br /><br /><br />
-&mdash;&mdash;<br />
-PARIS, IMPRIMERIE LAHUR
-<br />9, rue de Fleurus, 9<br />
-&mdash;&mdash;</p>
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Voir le discours de Jean Petit sur l’assassinat du duc
-d’Orléans.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Le trait suivant est tiré du siége d’Antioche: «&nbsp;Beaucoup de
-nos ennemis moururent, et d’autres pris furent conduits devant la porte
-de la ville; et là on leur coupait la tête, enfin de rendre plus tristes
-ceux qui étaient dans la ville.&nbsp;»</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Selon une inscription. On dit qu’elle est fausse.</p></div>
-
-</div>
-<hr class="full" />
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX PYRÉNÉES ***</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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Binary files differ