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-The Project Gutenberg eBook of Conseils à un Jeune Homme pauvre qui vient
-faire de la littérature à Paris, by Maurice Magre
-
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-
-Title: Conseils à un Jeune Homme pauvre qui vient faire de la
- littérature à Paris
-
-Author: Maurice Magre
-
-Release Date: April 10, 2021 [eBook #65052]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by The Internet Archive)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSEILS À UN JEUNE HOMME PAUVRE
-QUI VIENT FAIRE DE LA LITTÉRATURE À PARIS ***
-
-
-
-
- MAURICE MAGRE
-
- Conseils à un Jeune Homme
- pauvre qui vient faire de la
- littérature à Paris
-
-
- PARIS
- BERNARD GRASSET
- ÉDITEUR
- 49, Rue Gay-Lussac
-
- 1908
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-POÉSIES
-
- _La Chanson des Hommes_.
- _Le Poème de la Jeunesse_.
- _Les Lèvres et le Secret_.
-
-CONTES
-
- _Histoire merveilleuse de Claire d’Amour_, suivie d’autres contes.
-
-THÉATRE
-
- _Le dernier Rêve_, 1 acte en vers (Odéon).
- _Le vieil Ami_, 1 acte en prose (Théâtre Antoine).
-
-EN PRÉPARATION
-
- _Velleda_, pièce en 4 actes en vers.
- _Le Marchand de Passions_, comédie en 3 actes, en vers.
- _Le jeune Homme_, comédie en 4 actes, en prose.
-
-
-
-
-I
-
-DE L’HOTEL GARNI
-
-
-O jeune homme qui viens faire de la littérature à Paris, qui as peu
-d’argent et pour la première fois apparais à la gare d’Orsay, arrête. Il
-est temps encore. Tu pourrais, ayant contemplé les quais mélancoliques,
-le Louvre bas, reprendre un train qui te remporterait vers la ville d’où
-tu viens. Tu gagnerais ainsi, peut-être, dix années de ta vie.
-
-Mais non! Tu te diriges allègrement vers le quartier latin, à pied, car
-une légende provinciale représente les cochers de fiacres, pauvres
-esclaves errants, comme des personnages injurieux et redoutables.
-
-Le choix d’un logis est une chose grave. Il faut payer d’avance le
-propriétaire de l’hôtel garni et tu seras condamné à rester un mois
-entier dans une chambre misérable, si tu cèdes à ta timidité et si tu
-acceptes la première venue, à cause de l’œil narquois du garçon qui te
-la fais visiter.
-
-Veille à ce que le numéro de cette chambre ne soit pas marqué sur la
-porte par un chiffre énorme. Tu entendras assez souvent dans l’hôtel des
-phrases telles que celles-ci:
-
-Les lettres du huit! Le huit a sonné! Une visite pour le huit!
-
-Tu souffriras de sentir ton nom dédaigné et tu ne peux te douter combien
-il te serait amer, de voir, à minuit, à la lueur de ta bougie qui
-vacille, se dresser encore ce numéro fatidique comme le symbole de ton
-existence, désormais anonyme, dans la grande ville.
-
-Veille encore à ce que cette chambre renferme une cheminée. Cela n’est
-point négligeable. Tes écrits se ressentiraient de cette absence. Ils
-seraient chétifs et grelottants, car il y a de grands vides sous les
-portes, et les fenêtres laissent passer l’air abondamment.
-
-N’examine pas les meubles. Ils sont laids et dégagent une odeur
-indéfinissable de vieilleries. Accoutume-toi à leur médiocrité. Seule la
-table mérite quelque intérêt. Si tu en soulèves le tapis, peut-être y
-trouveras-tu une curieuse inscription, attestant le passage d’un autre
-jeune homme semblable à toi.
-
-N’aie pas honte de la pauvreté de ton hôtel. Affecte au contraire d’en
-tirer vanité. Si quelque ami t’accompagne par la suite jusqu’à ta porte,
-raconte des anecdotes pittoresques sur ces vieux murs dont ton
-imagination te fournira les thèmes variés; parle des personnages
-illustres qui les ont habités. Ainsi tu seras aisément comparé à un
-héros de Balzac et même celui qui a un riche appartement enviera
-peut-être la fantaisie de ta vie.
-
-Crains cette grosse dame trop aimable et trop familière, cette gérante
-curieuse et bavarde. Elle te tend chaque soir ta bougie avec quelques
-paroles de bienveillance. Hâte-toi par un sourire complaisant de flatter
-la bonne tenue de sa maison, loue son esprit et même sa beauté, si elle
-y prétend encore.
-
-Car cette grosse dame jouit d’un pouvoir terrible et discrétionnaire.
-Elle peut te faire crédit des vingt francs que tu lui donnes tous les
-quinze jours pour la chambre où tu vis; elle peut au contraire
-empoisonner ton existence en te les réclamant âprement, elle peut
-t’obliger à t’enfuir de chez toi, le matin, avant qu’elle ne soit levée,
-pour ne rentrer que dans la nuit, quand elle dort.
-
-Crains-la aussi parce que sous le prétexte de faire ta chambre, elle
-compte ton linge, lit tes lettres, connaît ton existence aussi bien que
-toi.
-
-Et pourtant, souviens-toi aussi que lorsque le grand poète Oscar Wilde
-mourut dans un misérable hôtel de la rue des Beaux-Arts, un seul homme
-l’avait veillé à sa dernière heure, un seul homme suivit son enterrement
-et cet homme c’était son propriétaire.
-
-Sur le cercueil de l’auteur de _De Profundis_ il n’y avait qu’une
-couronne et sur cette couronne était écrit: A mon locataire!
-
-Qu’il soit beaucoup pardonné à la race persécutrice, avide du prix des
-chambres, en souvenir de celui qui apporta au grand homme abandonné de
-tous, le présent d’une suprême amitié.
-
-
-
-
-II
-
-LA QUESTION D’ARGENT
-
-
-L’argent! Tel est le problème quotidien et inexorable qui se posera
-d’abord à toi.
-
-Tu t’apercevras vite qu’à Paris, plus qu’ailleurs, les hommes sont
-divisés en deux catégories: ceux qui ont de l’argent et ceux qui n’en
-ont pas.
-
-Dans l’œil de ton interlocuteur, tu liras cette question: Comment
-vivez-vous? De quelle somme disposez-vous par mois?
-
-L’argent est en apparence bien caché dans la poche du gilet, dans le
-portefeuille. Et pourtant on le voit. La qualité de la cravate, la
-finesse du parapluie, la forme du chapeau parlent de lui, disent qu’il
-est là avec sa grande puissance. Mais si ta main porte un gant troué,
-cache-la bien dans ta poche. Par le petit trou du gant s’enfuirait toute
-l’illusion de la richesse.
-
-L’homme riche se reconnaît aussi à l’assurance. Il ose s’impatienter
-bruyamment dans les restaurants si on ne le sert pas assez vite. Il ose
-entrer dans un magasin, examiner mille objets et s’en aller sans en
-avoir acheté un seul, tandis que l’homme pauvre au contraire préfère
-prendre et payer un livre dont il n’a pas besoin, un chapeau qui ne lui
-va pas, plutôt que d’être jugé pauvre par l’œil sévère du marchand.
-L’homme riche ose donner un pourboire de deux sous à un cocher, en
-prétextant qu’il n’a justement pas de monnaie pour lui donner davantage,
-insoucieux de l’injure et du mépris du cocher, parce qu’il est riche.
-
-Quand tu comparaîtras devant un concierge un jour de pluie, la boue de
-tes souliers ne sera considérée comme un danger pour l’escalier que si
-tu as l’air timide et minable. La boue du riche ne tache pas. Dans le
-métropolitain, quand tu monteras en première avec un billet de seconde,
-l’employé, pour te réclamer dix centimes sera insolent, si tu sembles
-pauvre, obséquieux si ton aspect est élégant. Le riche est censé ne
-jamais duper.
-
-Il faut donc que tu paraisses avoir de l’argent de même que si l’on veut
-conserver un ami, il faut paraître heureux, simuler la joie.
-
-Pour cela, utilise ton argent avec sagesse, bien plus pour le superflu
-que pour le nécessaire.
-
-Ce n’est pas pour tes plaisirs que tu auras besoin d’argent. Après
-t’être étonné de la difficulté que l’on a à se procurer le moindre
-billet de théâtre et avoir admiré en secret ces innombrables gens qui
-disent «avoir leurs entrées partout», tu verras vite qu’en somme à Paris
-les plaisirs sont gratuits pour un jeune homme intelligent, parce qu’au
-lieu d’être la satisfaction de désirs immédiats ils sont faits du
-sentiment que l’individu progresse et s’agrandit.
-
-Les omnibus, le métropolitain, les consommations que tu prendras à côté
-des grands poètes des cafés constitueront presque toutes tes dépenses.
-Les modestes ressources dont tu disposes disparaîtront bien vite par la
-lente usure des petites sommes. N’hésite pas à manger mal dans des
-endroits obscurs et parmi des humbles, car les œufs et les légumes sont
-bons partout et ce superflu, qu’est un fiacre, si tu l’offres à propos,
-peut avoir une portée infinie sur l’ensemble de ta vie.
-
-Arrange-toi pour que tu n’aies pas sensiblement moins d’argent à la fin
-du mois qu’au commencement. Sans doute un de tes amis, étudiant ou
-écrivain, se flattera de manger en trois jours la pension de sa famille.
-C’est un prestige très grand qui tient à la fois de la splendeur des
-orgies et de l’attrait de la générosité. Ne t’y laisse pas prendre. Cet
-ami a certainement un oncle très riche auquel il peut écrire, ou bien il
-ment: il n’a reçu aucune pension et il n’a par conséquent, aucune peine
-à ne pas avoir d’argent. Tu serais forcé de porter ta montre au
-Mont-de-piété et l’on ne peut se passer d’une montre à cause de
-l’exactitude aux rendez-vous qui est indispensable. De plus tu
-négligerais de la retirer, et ainsi tu serais volé, n’ayant eu que le
-quart de sa valeur.
-
-A la dernière extrémité, vends plutôt les livres que tu possèdes. Mais
-s’ils t’ont été offert par quelque grand homme désireux de popularité
-parmi la jeunesse, gratte avec soin et habileté la dédicace.
-
-Au café, ne permets jamais à un plus pauvre que toi de payer les
-consommations. Mais, si tu peux, laisse ce soin à un plus riche.
-
-Aie toujours sur toi un sou neuf et même fais-le reluire chaque matin
-avant de sortir. Car avec ce sou neuf que tu tireras tardivement de ta
-poche, tu peux faire le geste de payer en laissant croire à la présence
-d’un louis.
-
-Tu n’es pas l’obligé de celui qui t’invite à déjeuner. Le sentiment de
-sa générosité, le plaisir de ta conversation ont largement dédommagé ton
-hôte des quelques francs qu’il a dépensés pour toi. Évite le mouvement
-spontané qui te poussera à louer le choix et l’abondance inusitée des
-mets. Il te sera ainsi épargné un fin sourire sur le visage de ton
-interlocuteur.
-
-Sache-le bien: Il n’y a pas de question d’argent pour qui méprise
-l’argent. Si tu as un ami millionnaire, ne sois pas, vis-à-vis de lui,
-arrogant comme certains orgueilleux, flatteur comme un parasite. Sois
-son égal, exactement comme si la formidable différence de la richesse
-n’existait pas.
-
-
-
-
-III
-
-IMPORTANCE DES HABITS
-
-
-Il ne faut jamais vendre ses habits. Dîne plutôt seul dans ta chambre,
-d’un morceau de pain et d’un peu de charcuterie sur un journal,--ce qui
-est le comble de l’horreur,--adresse-toi plutôt, si tu as trop besoin
-d’argent, à un gérant de café, en simulant pour cette occasion une
-personnalité joviale et familière, mais ne vends jamais tes habits.
-
-Ce sont eux qui te donnent ton assurance et ta fierté, qui te permettent
-de regarder le soir, à la lueur des becs de gaz, marcher à côté de toi
-ton ombre, une ombre honorable et connue, dont tu admires l’aisance et
-qui, elle, n’a pas l’air de ne pas avoir d’argent. Tu sais bien quelle
-triste allure ont les vieux complets qu’on a trop mis, dont les coudes
-luisent et où il y a des taches imparfaitement nettoyées. On est humble
-sous un costume humble. On est un jeune homme instruit, plein d’avenir,
-dans un complet neuf.
-
-On est aussi un jeune homme distingué et élégant, ce qui est très
-important pour l’amour, pour les merveilleuses possibilités de la rue.
-
-Les conducteurs d’omnibus, les domestiques, les garçons de café sont
-tous sensibles au costume. Tu devras mille petites faveurs de la vie à
-ton apparence extérieure.
-
-Un de mes amis vécut plus d’un an à Paris avec cinquante francs par
-mois. Il habitait une mansarde dont le plafond était moins haut que sa
-taille; il n’avait pas de meubles et il couchait sur des journaux
-froissés. Il dut sa force de résistance et son salut à une cape
-espagnole. Que lui importait en effet les privations, le froid, la
-misère! Il avait le sentiment d’être le jeune homme le plus beau et le
-plus romantique du monde.
-
-
-
-
-IV
-
-LES MAITRESSES
-
-
-Tu t’émerveilleras de la grande quantité de femmes que renferme Paris.
-Les coupés qui glissent vers le Bois de Boulogne, le frémissement des
-dessous luxueux, les visages ennuyés des grandes courtisanes,
-t’impressionneront profondément.
-
-Renonce d’abord à une illusion trop répandue. Tu n’auras pour maîtresse
-ni une femme du monde, ni une actrice célèbre. Ne demande pas pourquoi.
-Considère cela comme une vérité supérieure qu’il ne faut pas discuter.
-
-Il est vain d’importuner Liane de Pougy ou la belle Otero de lettres
-élégiaques. Sache bien que les lettres d’amour, quelle que soit leur
-beauté, n’ont aucune espèce d’influence sur cet ordre de femmes. Seules,
-des actions inattendues et audacieuses pourraient te servir. Mais tu as
-encore trop de timidité provinciale en toi pour en être capable.
-
-Tu connaîtras, dans des concerts, des jeunes filles qui sortent du
-Conservatoire, qui sont à l’Odéon et tu feras même dire des vers par
-l’une d’elles. Mais ne lui écris pas de lettres d’amour, surtout ne
-l’aime pas. Tu ne seras jamais qu’un étranger pour cette personne qui,
-vivant dans la compagnie de héros littéraires nourris d’un idéal
-sublime, n’a pas gardé pour elle-même la moindre parcelle d’un idéal
-quelconque.
-
-Elle ne saurait aimer qu’un maître dans son art, un de ces hommes rasés
-et simples qui ont vingt ans de théâtre derrière eux et assez d’autorité
-pour les tutoyer, la première fois qu’ils les voient.
-
-Tu auras donc les femmes des cafés, les modèles de tes camarades
-peintres, peut-être une couturière dont tu feras connaissance au
-restaurant, les maîtresses de tes amis. Mais les femmes des cafés sont
-vénales et, quand elles sont désintéressées, toute l’ambition de leur
-génie consiste à boire une quantité illimitée de boissons américaines
-jusqu’à une heure très tardive. Les modèles sont mal faits et épris des
-seuls peintres. Un abîme d’ennui te séparera de la couturière; les
-maîtresses de tes amis seront toutes laides.
-
-Résigne-toi donc à vivre sans maîtresse, profitant seulement de
-l’aventure amenée par le hasard. Regarde les portes qui s’ouvrent quand
-tu montes l’escalier, les fenêtres qui sont en face des tiennes, la
-boutique derrière les vitres de laquelle rêve peut-être un visage
-charmant. En choisissant ta chambre, tu as décidé de ta vie
-sentimentale, car pour une femme ordinaire le prestige d’être un voisin
-est plus grand que celui d’être beau ou illustre. Souviens-toi, du
-reste, que ceux qui passent leur temps à chercher des femmes n’en ont
-guère plus que ceux qui ne s’en occupent pas.
-
-Prends souvent le métropolitain. Ce lieu est favorable à des rencontres
-fortuites. Est-ce le sentiment de la vitesse, l’air irrespirable, la
-chaleur, la proximité des corps? il n’importe! Mais le regard des femmes
-est plus bienveillant qu’ailleurs, les moyens d’entrer en conversation
-sont plus aisés.
-
-Évite les grands magasins: on y fait des achats. Ne crains pas d’offrir
-le thé et les gâteaux: Tu seras un homme distingué.
-
-Si tu invites à dîner, parle de suite d’un curieux petit restaurant où
-il y a des peintres et où la cuisine est exceptionnelle. Tu peux alors
-aller chez n’importe quel modeste marchand de vins dont les prix sont en
-rapport avec tes ressources. Il te suffira de demander en entrant si M.
-Willette n’est pas venu ce soir, pour parer cet endroit, aux yeux de ta
-compagne, de tout le charme de la vie des artistes.
-
-Ces sortes de liaison commencent dans les fiacres. Elles sont éphémères
-comme une course à deux francs l’heure.
-
-Il vaut mieux. La vie à deux sans argent est un abîme de tristesse, même
-quand on aime. Sacrifie l’amour dès l’origine. Il te paralyserait,
-limiterait ton action et tu le verrais mourir tout de même, à cause des
-draps qu’on ne change pas assez souvent, de l’odeur de la cuisine qu’on
-fait chez soi, du repas pris parmi tes livres, à cause de cette rancune
-qu’engendre la pauvreté à deux.
-
-Reste seul, travaille davantage, applique-toi à conquérir les hommes, ce
-qui est bien plus important que de conquérir les femmes.
-
-Et dis-toi qu’il y a, avec une immense mélancolie, quelque douceur
-pourtant, dans le souvenir d’une main qui t’a échappé sans t’avoir donné
-toute sa chaleur, dans le souvenir d’un beau et cher visage disparu...
-
-
-
-
-V
-
-MANIÈRE DE SE CONDUIRE AVEC LES HOMMES INFLUENTS
-
-
-Étant sans maîtresse attitrée, tes jours seront libres. Le plus grand
-danger qui te guettera est celui des cafés où il fait chaud, l’hiver, où
-il y a des amis joyeux qui causent et boivent. N’y demeure qu’autant que
-cela sera nécessaire à resserrer des liens précieux d’amitié. Va dans la
-vie, n’importe où, au hasard, il y a une récolte dans chaque milieu.
-
-Tu verras des êtres divers; des antipathies et des sympathies naîtront
-autour de toi. Tu feras un choix et ta personnalité trouvera son chemin
-comme une rivière se creuse dans une montagne qu’elle descend.
-
-Ne va pas juger si un homme est important d’après son costume. A une
-certaine hauteur l’artifice du vêtement est inutile. L’homme important
-sait bien que sa puissance se dégage naturellement autour de lui comme
-une atmosphère. Tu seras même bien étonné un jour si tu vas aux courses,
-quand on te désignera un homme très modestement vêtu et qu’on te dira:
-C’est un Rothschild.
-
-Du reste l’estime d’un honorable pauvre est plus précieuse quelquefois
-que l’amitié d’un ministre.
-
-Mais songe que tes plus grands ennemis sont en toi. Ils sont cet afflux
-du sang à tes joues, cette paralysie déplorable qui te fera bégayer, te
-donnera une apparence humble et modeste, quand tu seras en présence du
-directeur du _Figaro_, ou de celui de l’Odéon. Tu serais jugé d’un coup
-d’œil, classé pour la vie, et sans que ce jugement soit susceptible
-d’appel, dans la catégorie des personnages de troisième plan, qu’on fait
-attendre, qu’on reçoit debout, auxquels on n’accorde que quelques
-minutes, qu’on ne croira jamais susceptibles de grandes choses.
-
-Résiste à cette voix qui te pousse à dire tout de suite à l’homme
-influent que tu vas solliciter: Mais oui, ma demande est exagérée et
-absurde. Il est légitime que vous la repoussiez. Excusez-moi de vous
-avoir dérangé.
-
-Ne tombe pas dans un excès contraire d’audace simulée; ne te flatte pas
-d’une influence illusoire sur tes camarades, ou d’une ambition démesurée
-que tu n’as pas: ce serait plus fâcheux encore; tu serais considéré
-comme un de ces dangereux arrivistes dont il faut refréner l’ardeur,
-dont on peut tout craindre.
-
-Ne sois pas trop aimable; ne sois pas timide, là est l’essentiel. Songe
-que toutes les fois que tu seras en présence d’un homme dont dépendra ta
-destinée, auquel tu viendras demander quelque chose, un combat obscur se
-livrera. Tu seras comme un guerrier désarmé qui attaque seul une immense
-ville fortifiée. Pour ne pas mourir, ne perds jamais de vue la
-conscience favorable que tu as de toi-même.
-
-
-
-
-VI
-
-LE PRESTIGE DU MONDE
-
-
-Tu seras invité certainement à quelque soirée, chose très honorifique
-dans ta situation. Cela te permettra d’écrire à tes parents: «Je vais
-beaucoup dans le monde, ces temps-ci.» Et la vision qu’ils auront
-aussitôt de toi, récitant des vers devant une cheminée, sous les
-lustres, parmi les acclamations de femmes couvertes de bijoux, sera
-douce à ces cœurs simples.
-
-Il se peut, il est vraisemblable que tu aies un habit. Si tu n’en
-possédais pas cependant, sache qu’il est, rue Saint-André-des-Arts, une
-boutique modeste où tu pourras en faire achat, moyennant une somme
-dérisoire. Là, une foule d’habits reposent, couchés les uns sur les
-autres. Certainement il en sera un à ta taille. Tu l’essaieras dans la
-boutique même. Veille pendant cette minute à ce qu’on ne t’aperçoive pas
-de la rue. Mais ce serait un bien grand hasard si Mlle Sorel ou la
-comtesse de Noailles passaient justement par là et regardaient à travers
-les carreaux.
-
-Tu entreras dans le monde, ivre de fierté et tremblant de peur. Tu
-t’émerveilleras d’abord, que tout aille si bien, que tu puisses saluer
-avec autant d’élégance, être présenté à des gens importants, prononcer
-des paroles suffisantes, serrer la main à droite et à gauche. Le sourire
-de la maîtresse de maison aura eu l’air de te marquer une estime
-particulière. La médiocrité incroyable des propos que tu entendras te
-rassurera peu à peu, te rendra l’estime de toi-même perdue dans la
-détresse du début.
-
-Alors, tu verras, dans un coin, un homme semblable à toi, mais plus
-modeste, plus timide, plus épouvanté, avec un habit frère du tien. Son
-œil triste, son attitude gênée, quelques mots prononcés à voix basse sur
-l’extrême chaleur, mendieront une parole de toi. Tu pourrais lui donner
-ce que tu cherches toi-même, un appui, le sentiment qu’il n’est pas
-absolument seul. Mais non! dans ta folie orgueilleuse, tu le mépriseras,
-tu pactiseras avec les hommes élégants, aux nœuds de cravates
-impeccables, avec la foule des ennemis.
-
-Plein de ta confiance en toi retrouvée, tu feras quelque démarche
-hardie, tu traverseras le salon, tu apercevras ta silhouette dans une
-glace et tu n’en seras pas mécontent.
-
-Cela durera jusqu’à la minute où tu auras regardé trop attentivement une
-jeune fille, une jeune fille dont le costume compliqué, les cheveux
-fins, la grâce délicate résumeront pour toi tous les charmes du monde
-parisien. Tu verras son regard froid et attentif, plein de curiosité,
-longuement fixé sur tes pieds. Ce regard sera sans mépris, sans ironie
-même, ce sera un regard qui constate, qui enregistre. Il enregistrera la
-forme surannée de tes bottines, la chute maladroite de ton pantalon.
-Pour la première fois de ta vie tu penseras à tes pieds et à leur grande
-importance.
-
-Avec une moue presque imperceptible, le visage charmant se sera détourné
-pour jamais. Tu regarderas autour de toi et tu t’apercevras que toutes
-les bottines voisines sont vernies et semblent neuves, tandis que les
-tiennes sont seulement cirées avec soin et déformées par des marches
-anciennes.
-
-Un horrible génie de comparaison naîtra tout d’un coup dans ton âme. Tu
-auras honte de tes cheveux trop longs, de ton col trop large, de ton
-gilet trop étroit. Ton pantalon te sera odieux parce qu’il n’aura pas de
-pli. Tu haïras ta mère ou ta sœur parce qu’elle t’aura donné tes boutons
-de manchettes. Ton habit se sera soudain fané sur ton dos; une tache que
-tu n’avais pas vue, se mettra à briller comme un phare. Le parfum de la
-benzine s’élèvera de tes gants nettoyés.
-
-Tu chercheras en vain celui que tu avais reconnu comme un homme de ta
-race, pour t’affliger avec lui de la stupidité immense des gens du
-monde. Trop tard! il aura déjà fui.
-
-Crois-moi. Gagne alors le buffet. Ces petits avantages que sont le vin
-et les gâteaux t’y attendent. L’être grossier qui est en toi pourra se
-dire que la soirée n’a pas été absolument perdue si le champagne était
-bon. C’est une curieuse illusion qui te fait croire que le maître
-d’hôtel te suit de l’œil et compte ce que tu prends. Cet homme solennel
-est sans ironie et pourquoi serait-il avare de richesses dont il
-dispose, mais qui ne sont pas les siennes?
-
-Il sera deux ou trois heures du matin quand tu sortiras. Les voitures,
-la nuit, coûtent un prix exorbitant. Tu rentreras tristement à pied.
-Mais, à mesure que tu t’éloigneras, tu t’apercevras que ton pas résonne
-avec autorité dans la rue vide, ton habit retrouvera son prestige perdu,
-tu entrouvriras même ton pardessus pour qu’un passant l’aperçoive et ait
-une haute idée de cette élégance.
-
-La fatigue, le champagne et ta jeune imagination te donneront le
-sentiment d’une vie mondaine de plaisirs. Et malgré tes déboires, quand
-tu arriveras à ta porte, tu sonneras avec un certain orgueil et la
-négligence du noceur blasé.
-
-
-
-
-VII
-
-POSSIBILITÉ DE FAIRE FORTUNE PAR LE JEU
-
-
-Les déceptions du monde inclineront ton esprit à des réflexions amères.
-Vers cette époque, longeant le fleuve d’or, de billets de théâtre et
-d’amours qui coule entre la Madeleine et la Porte Saint-Martin, tu
-rencontreras un ami peu connu de toi, qui te tutoiera et t’offrira de te
-protéger. Tu lui raconteras tes ennuis et il rira, te tapera sur
-l’épaule en t’affirmant qu’il peut te faire gagner beaucoup d’argent. Il
-te conduira dans des cercles. En ne jouant que sur certains coups sûrs,
-l’homme patient et qui a de la volonté gagne sans aucun risque, te
-dira-t-il.
-
-Tu glisseras, plein d’anxiété sur son sort, une pièce de cinq francs sur
-un de ces coups. Un hasard très rare voudra justement que tu perdes
-malgré toutes ses prévisions. Une somme plus importante confiée à ton
-nouvel ami partant pour les courses, disparaîtra de la même manière,
-contrairement au calcul et à la raison.
-
-Cela vaut mieux. Seuls, peuvent vivre du jeu, des personnages passagers,
-sans autre but précis que celui d’avoir de l’argent, sans foi en
-eux-mêmes. Tu n’es pas de ceux-là. Ne regrette ni l’illusion du luxe que
-donne le cercle, ni le dîner qui ne coûte rien, mais qu’il faut payer de
-conversations avec des vieillards, épaves de tous les mondes, que l’on
-ne trouve que là.
-
-Renonce au salon solennel où il y a tous les journaux illustrés, à
-l’orgueil d’être connu par des domestiques en uniforme.
-
-Les cartes à jouer ont un double visage. Pour avoir tes quelques sous,
-elles te tendent des billets de banque. Ne te laisse pas prendre à cette
-ruse grossière.
-
-
-
-
-VIII
-
-LES PETITES ANNONCES: EMPRUNTS, BEAUX MARIAGES, MAITRESSES
-DÉSINTÉRESSÉES
-
-
-En lisant le journal, un samedi, tu découvriras que la vie est riche et
-qu’elle s’offre à toi dans son infinie variété.
-
-Petites annonces du journal, vous êtes le paradis des espérances! Après
-t’être émerveillé de l’extraordinaire prospérité du commerce des vieux
-dentiers, tu liras avec allégresse l’offre d’un monsieur qui offre à
-n’importe qui de prêter n’importe quelle somme d’argent.
-
-Paris est plein de philanthropes qui ne demandent pas mieux que de
-favoriser de jeunes écrivains comme moi, te diras-tu. Le tout est d’être
-en relation avec eux; le journal est pour cela un commode intermédiaire.
-
-Ce philanthrope habite très loin, dans un faubourg. Sa maison est une
-misérable maison ouvrière. C’est sa femme qui vient ouvrir la porte et
-elle regarde anxieusement celui qui arrive comme si on venait l’arrêter.
-Le philanthrope est derrière un petit bureau; il est mal vêtu et mal
-rasé; il demande sévèrement au visiteur ce qu’il veut.
-
-Tu crains de t’être trompé, tu balbuties, tu parles confusément d’un
-emprunt possible. Alors l’homme sourit; il a vu d’un coup d’œil que tu
-es honorable, il comprend que tu as de l’avenir; il demande de quelle
-somme tu as besoin. Tu dis un chiffre; cinq cents francs par exemple. Il
-rit aussitôt parce que c’est une toute petite somme très facile à
-prêter.
-
-Tu le suis des yeux; l’argent est là dans un tiroir, il va te le donner
-tout de suite. Quel philanthrope!
-
-Il te promet en effet de te le donner, mais dans trois jours seulement.
-Il a une absolue confiance en toi mais les affaires sont les affaires.
-Il faut qu’il ait d’ici là une fiche de renseignements; c’est une simple
-formalité, l’usage de la maison. Les frais de cette fiche que donne une
-agence sont à la charge de l’emprunteur, bien entendu. Tu trouves cela
-trop légitime et tu lui donnes avec joie une somme qui varie entre trois
-et quinze francs. Vous vous quittez les meilleurs amis du monde et il
-doit t’écrire le surlendemain.
-
-Tu n’en entends plus jamais parler. Si tu en conçois quelque regret,
-console-toi en songeant que le philanthrope prêteur d’argent n’aurait
-peut-être pas dîné ce soir-là, ainsi que sa femme et ses enfants, sans
-l’argent de ta fiche. Et il ne t’a trompé en somme qu’à demi. Il a des
-renseignements sur toi; il sait désormais que tu es un jeune homme
-honorable. Celui qui vous offre à dîner n’est-il pas toujours honorable?
-
-Il y a aussi dans les petites annonces, de beaux mariages et des
-maîtresses désintéressées. Tu pourras te dire, qu’en effet, une foule
-d’admirables jeunes filles sans relations, d’étrangères aux yeux
-langoureux, de femmes désireuses de nouveauté mettent des annonces dans
-le journal.
-
-Cette distraction est inoffensive. Elle ne coûte qu’une boîte de papier
-à lettre élégant, des timbres, des démarches à la poste restante. Tu
-iras dans des kiosques d’omnibus, tenant à la main soit un bouquet de
-fleurs, soit un numéro du journal, comme signe de reconnaissance. Il
-t’arrivera d’y trouver une femme ayant passé la cinquantaine qui te fera
-fuir aussitôt. Il t’arrivera de te tromper, d’aller parler à des dames
-qui attendent simplement l’omnibus et d’être fort mal accueilli. Il
-t’arrivera d’être en butte à la moquerie de plusieurs jeunes gens,
-auteurs des lettres que tu auras reçues et qui seront venus guetter ta
-déconvenue.
-
-Peut-être un jour, sur l’offre d’une dot de plusieurs millions, iras-tu
-dans une agence matrimoniale. Mais quand une personne âgée, en te
-regardant bien en face, te demandera combien tu gagnes par an, tu te
-troubleras, tu diras qu’il ne s’agit pas de toi, que tu viens de la part
-d’un de tes amis fort riche et tu t’en iras en maudissant les petites
-annonces, ce marché trompeur de l’espoir, à un franc soixante-quinze la
-ligne.
-
-
-
-
-XI
-
-FAUT-IL AVOIR UNE SITUATION?
-
-
-Tu chercheras une situation et voilà le plus grand danger qui te guette,
-ta vie ou ta mort, selon ton étoile bonne ou mauvaise.
-
-Sur les dix personnes auxquelles tu te seras adressé, amis de ton père,
-députés de ton pays, vieilles dames qui ont beaucoup de relations, il y
-en aura neuf qui te promettront de faire des démarches et de décrire
-bientôt et dont tu n’entendras plus parler. Tu n’en seras qu’à demi
-fâché, l’état de celui qui cherche une situation est agréable parce
-qu’il est au bord de l’imprévu.
-
-Mais la dixième personne, un homme bienveillant, oisif et protecteur,
-sera saisi pour toi d’une mystérieuse activité, d’un inquiétant désir de
-te voir casé. De quelle reconnaissance ne devras-tu pas être chargé à
-l’égard de ce terrible ami! Il fera des visites avec toi, écrira des
-lettres élogieuses sur ton compte, et cela sans raison, à cause de la
-sympathie personnelle que tu lui auras inspirée. Il t’annoncera enfin
-qu’il a trouvé une situation sérieuse, un poste sûr.
-
-C’est alors qu’il te faudra un grand courage.
-
-Ce poste sûr tu dois le refuser, si quelque espérance est en toi, si
-quelque vertu t’anime. Mieux vaut déjeuner encore pour quelques sous,
-être un sujet de colère pour ta repasseuse, courir dans la rue lorsqu’il
-fait trop froid, ne plus revoir l’ami de ton père actif et bon.
-
-Tout jeune homme qui vient à Paris trouve cette situation. C’est une
-machine quelconque aux rouages inexorables, société industrielle, grande
-maison d’édition, compagnie d’assurances où il est jeté et broyé pour
-cent cinquante francs par mois avec la certitude d’en avoir deux cents
-dans dix ans.
-
-N’accepte pas, meurs plutôt.
-
-Surtout ne te dupe pas toi-même en acceptant à titre d’essai pour deux
-ou trois mois. La servitude dans laquelle tu tomberais, l’amitié de tes
-compagnons médiocres, les petits bonheurs du dimanche feraient
-rapidement de toi un lâche dont les désirs sont bornés. Tu perdrais
-l’habitude de l’effort véritable, qu’on accomplit pour soi-même,
-librement. Peut-être finirais-tu par croire que tes sept heures
-d’écriture constituent un louable travail. Tu serais invité dans de
-petits appartements par d’autres employés où des femmes laides mais
-laborieuses font le ménage, préparent le dîner. Le charme de la pauvreté
-propre et honnête te saisirait. Tu te trouverais des prétextes pour
-attendre les cent cinquante francs du mois suivant. Il te faudrait plus
-de force pour vaincre l’espérance misérable de cent cinquante francs,
-qu’il ne t’en a fallu pour vaincre ta province coalisée et venir à
-Paris.
-
-N’accepte que des situations incertaines. Les nouveaux journaux, les
-théâtres qui se fondent, les cabinets des ministres, si cela t’est
-possible, doivent être plus désignés à ton ambition, parce qu’ils sont
-passagers par leur nature. Tes maîtres n’exigeront pas trop de toi pour
-que tu n’exiges pas trop d’eux-mêmes. Ce seront des hommes dans ton
-genre avec quelques années de plus.
-
-Ne prête pas d’attention au mépris apparent que pourront te témoigner
-des médiocres, parce que tu ne gagnes pas un argent régulier.
-
-Si tu rencontres un ami arrivé, jadis semblable à toi, aujourd’hui bon
-fonctionnaire, richement marié et s’il te prend en pitié à cause de ton
-état instable, appuie-toi pour résister à son hypocrite sympathie, sur
-l’amour de toi-même, comme sur une colonne de marbre. Pardonne-lui
-l’excès de bonté qu’il te témoigne puisqu’il ne soupçonne même pas
-quelle hauteur tu veux atteindre.
-
-
-
-
-X
-
-LA RICHESSE QUE DONNE L’AMITIÉ
-
-
-Tâche d’avoir des amis.
-
-On les acquiert d’abord par son visage bienveillant, la facilité qu’on a
-à saluer des gens peu connus, à serrer des mains qui se tendent. Le goût
-des conversations sympathiques, l’amour qu’on a des autres et de
-soi-même font vite que beaucoup de gens ont du plaisir à vous voir.
-
-Mais ce n’est pas assez. Il faut choisir. Ne laisse pas au hasard d’une
-rencontre, à un voisinage, le soin de te donner des amis.
-
-Une fois que tu auras élu un ami dans ton cœur ne crains pas de
-l’importuner par des visites inattendues, des politesses excessives. Ne
-te laisse pas rebuter par sa froideur. Tu lui apportes, avec la
-prédilection de ta sympathie, une immense richesse, la même que tu
-attends de lui. Il comprendra forcément à la longue quel avantage vous
-avez tous deux à ce commerce idéal.
-
-Ce n’est jamais une aide matérielle que tu dois attendre de l’amitié.
-Garde-toi par exemple d’emprunter de l’argent à ton ami, même si tu l’as
-entendu déclarer plusieurs fois que l’argent est une chose méprisable,
-que lorsque l’un en a, l’autre doit en avoir, etc. On ne sait jamais
-jusqu’où plongent les racines de l’intérêt. Observe une semblable
-réserve si ton ami est très riche.
-
-Les biens de l’amitié sont plus précieux que n’importe quelle somme
-d’argent. Ils sont le sentiment que l’effort est partagé, que l’action
-solitaire qu’on accomplit est agrandie par la sympathie de l’ami, que
-l’injure qu’on reçoit, l’échec qu’on éprouve est diminué, rendu
-insignifiant ou plaisant par les commentaires favorables qu’en fait
-l’ami.
-
-Rends avec soin ce qui t’es donné dans ce domaine. Intéresse-toi aux
-moindres faits de la vie de ton ami, au récit de ses amours, aux détails
-de son budget, à ses souvenirs de service militaire.
-
-Ne dis jamais de mal de lui, car tout se sait. Surtout n’en pense pas
-quoi qu’il fasse. Aie pour lui la même indulgence que pour toi.
-
-S’il a une maîtresse, ne lui fais pas la cour. Elle se hâterait de l’en
-prévenir, en amplifiant ton audace, en transformant en perfidie ton goût
-naturel des femmes. Ne va pas non plus être trop froid à son égard, ne
-la regarde pas avec une complète indifférence. Elle te considérerait
-alors comme un mortel ennemi, elle t’accuserait de vouloir la faire
-rompre avec son amant et il lui serait très aisé de te brouiller avec
-lui; l’amour a toujours le pas sur l’amitié.
-
-Fais donc entendre une bonne fois à cette maîtresse par quelque parole à
-double sens que c’est elle que tu aurais aimée si l’amitié sacrée ne
-vous avait pas séparés irrévocablement. N’en parle plus jamais ensuite.
-Sa vanité sera satisfaite et elle attribuera tes indifférences pour elle
-à un scrupule sublime.
-
-N’attends aucun service de tes amis. Quand ils demanderont quelque chose
-pour toi ce ne ne seront que des choses très modestes, bien au-dessous
-de ta valeur. Tu t’étonneras que des êtres qui t’aiment, dont tu as
-éprouvé les sentiments, te méconnaissent ainsi, ne te jugent digne que
-d’avantages tellement médiocres que tu ne pourrais les accepter sans
-honte.
-
-Cela tient à ce qu’ils ne te situent pas dans la vie. L’amitié leur a
-révélé tes faiblesses. Ce sont elles qu’ils voient, plutôt que tes
-qualités.
-
-Seuls, des hommes que tu connais à peine oseront te rendre de vrais
-services. Tu auras à leurs yeux le prestige d’un talent qu’ils ignorent,
-dont ils ne savent pas les petits côtés.
-
-Tes amis ne peuvent t’offrir que la douceur de la main tendue, des
-projets qu’on fait ensemble, des espérances qu’on partage, le plaisir
-inestimable de se raconter l’un à l’autre...
-
-Et c’est bien assez.
-
-Mais, crois-moi, garde-toi de t’enorgueillir d’amitiés puissantes ou
-illustres. Ta force est dans les liens qui t’unissent à ceux qui sont
-semblables à toi, seraient-ils plus humbles même, à la troupe famélique
-de ceux que la vie n’a pas favorisés, aux poètes des hôtels garnis à
-deux francs, aux écrivains qui habitent au sixième une chambre parmi les
-bonnes du premier étage, aux auteurs dramatiques qui se font comédiens
-pour vivre.
-
-Sache bien que ces modestes compagnons avec leurs redingotes usées,
-leurs bottines où passe l’eau, leurs cheveux longs, ont une influence
-plus véritable que tous les hommes arrivés avec leurs paroles
-conventionnelles. Car leur désintéressement les précède et les défend,
-car seuls les cris qui partent d’en bas peuvent monter très haut et être
-entendus très loin.
-
-
-
-
-XI
-
-FORCE DE L’HOMME JOYEUX
-
-
-Il faut une grande force d’âme pour sentir, quand il fait froid, les
-bouffées chaudes des cafés devant lesquels on passe, où il y a des
-nappes blanches, des boissons qui miroitent et où l’on ne peut pas
-s’arrêter.
-
-Il est ennuyeux de ne pas manger à sa faim, dans le petit restaurant où
-l’on paie, d’être privé de dessert comme quand on était enfant et qu’on
-était puni, de regretter les vingt centimes que le café coûte en
-supplément.
-
-Il est ennuyeux de répondre à ses amis qui s’en vont en bande à Bullier
-qu’on est fatigué, qu’on a mal à la tête, alors qu’on a une envie folle
-de participer aux élégances de ce lieu, parce qu’on ne peut disposer de
-la petite somme que coûte l’entrée.
-
-Réclamations du propriétaire et du tailleur, papier qu’apporte l’employé
-de Dufayel, serviettes trouées, bottines ressemelées, odeurs de bois
-moisi, vous brisez le courage des cœurs les mieux trempés!
-
-O jeune homme, développe en toi ton allégresse, ta gaieté, sois, en
-dépit des événements et de la mauvaise fortune, un homme joyeux.
-
-L’homme joyeux est fort, même s’il est laid et mal vêtu, parce qu’il rit
-de celui qui est beau et élégant. L’homme joyeux regarde bien en face,
-serre la main très fort et fait comprendre tout de suite qu’il est
-joyeux.
-
-Lorsqu’il va dîner dans la maison du riche, il n’est pas sensible à
-l’ironie discrète, mais réelle, du laquais rasé qui prend
-obséquieusement son pardessus et qui en regarde la doublure déchirée,
-parce que, par son geste, par son attitude il a montré qu’il savait bien
-que la doublure était déchirée, que cela lui était égal, qu’il en riait,
-et que par-dessus le marché il riait du laquais rasé et de son pauvre
-métier.
-
-L’homme joyeux n’a pas de fausse honte; si le riche offre de lui prêter
-de l’argent, même s’il le fait à la manière habituelle des riches, d’une
-façon ostensible, humiliante, comme une aumône, il accepte et il a
-raison, car il sait que ce riche est un médiocre oisif, tandis que lui
-travaille de sa pensée. Il considère que c’est là un bienfait général
-que cette richesse, au lieu d’être jouée aux cartes, au lieu de payer
-des livrées, des tapis, des bijoux, au lieu de servir à entretenir un
-luxe criard, lui permette d’acheter des livres, un chapeau, des
-souliers, de donner vingt francs à une petite femme qui passe et qui n’a
-pas d’argent et il rit de l’humiliation qui lui est imposée par ce
-passage de la richesse d’une main dans l’autre, qui est une forme de la
-justice.
-
-Il n’aura qu’à se souvenir de Baudelaire et de ses créanciers, de
-Verlaine dans les cafés du quartier latin. Il pourra se dire, en voyant
-passer des voitures élégantes, que les biens les plus charmants, la
-lumière, la richesse des visages, la beauté de la ville sont à tous,
-qu’on voit mieux Paris quand on est à pied. Ainsi il ne connaîtra pas de
-la vie seulement la forme extérieure, la surface; il pénétrera jusqu’à
-son cœur par les ruelles tortueuses où il y a plus d’hommes qui vivent à
-mesure qu’elles deviennent plus étroites. Il saura plus de choses parce
-qu’il aura eu moins d’argent.
-
-L’homme joyeux rira de l’avarice des puissants, de leur soif de garder
-jalousement ce qu’ils ont acquis; il rira des conventions modernes, des
-efforts immenses vers des buts mesquins, des décorations, des honneurs,
-de la gloire dérisoire d’être directeur de quelque chose, préfet ou
-ministre, il rira des poètes officiels, des cuistres assermentés, des
-gérontes orgueilleux, des académiciens, des pontifes, de tous les mornes
-adorateurs de la médiocrité, de tout ce qui est immobile, figé, esclave.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Y a-t-il une fin à ta course? Le petit appartement que tu conquerras par
-bien des efforts, les meubles de Dufayel, les livres achetés un à un,
-les portraits d’actrices dans des cadres à bon marché, résisteront-ils à
-l’assaut des créanciers, ou seront-ils emportés et dispersés? Ne
-seras-tu pas débordé par l’étrenne de la concierge, la feuille bleue de
-l’impôt, le fiacre imprudemment offert, le prix du pétrole et du
-charbon? Ne sentiras-tu pas, un soir, un immense écœurement pour la
-nourriture des bouillons Chartier, ton escalier où il y a des pots de
-lait à chaque étage, ton logis mal éclairé et trop étroit?
-
-As-tu vraiment du talent? Chacun le saura-t-il un jour? Ou ta maîtresse
-et un ou deux amis qui fondent avec toi des revues, en seront-ils seuls
-persuadés? Cette théorie est-elle bien vraie, qui dit que la chance
-passe tôt ou tard pour chacun et qu’il suffit de l’attendre et de
-l’aider? Trouveras-tu ton repas quotidien, loup de la fable? Ne
-regretteras-tu pas le collier du chien? Atteindras-tu le but, coureur?
-
-O jeune homme, ô mon frère, ici s’arrête ce que je sais?
-
-Plusieurs fois déjà je t’ai vu passer, je t’ai guetté et suivi dans la
-rue, afin de presser ta main. Et j’avais envie de m’élancer vers toi et
-de te dire:
-
-«Je sais. Comme la mienne autrefois, ta lampe fume à cause de la mèche
-qu’une femme de ménage négligente mouche mal. Il y a des cendres sur le
-foyer, une légère odeur de suie, une déchirure dans le tapis et
-peut-être aussi redis-tu, le soir, comme je l’ai fait, ces vers
-admirables:
-
- La maîtresse a quitté l’amant
- A cause de l’appartement.
-
-«Mais va, il y a des poèmes meilleurs encore et plus joyeux et une foule
-de tapis neufs dans les grands magasins. Du reste, la meilleure beauté
-n’est pas plus dans le luxe de l’endroit où l’on vit que dans le regard
-d’une maîtresse. Une belle lumière peut briller, même si la femme de
-ménage n’a pas nettoyé la lampe et si la mèche fume, tachant de
-poussière noire les portraits aimés...»
-
-Mais je n’ai pas osé. Devant toi, jeune homme pauvre, une grande
-timidité m’a saisi. Je me serais nommé et tu m’aurais dit:
-
-Qui êtes-vous?
-
-Et puis, par la puissance d’une invraisemblable espérance, n’aurais-tu
-pas souri de mes paroles?
-
-Et puis, quand je t’aurais dit la nécessité d’un effort patient et
-quotidien pour résister à tous tes protecteurs et ne pas obtenir les
-palmes académiques, peut-être, écartant ton pardessus et me montrant ta
-boutonnière, m’aurais-tu répondu avec orgueil.
-
-Je les ai.
-
-Aussi je t’ai regardé t’éloigner, chétif et mince, parmi les omnibus
-terribles, les maisons immenses. Tu n’avais pas l’air de connaître ta
-petitesse; tu tenais ta canne comme une épée. Et j’ai admiré avec quelle
-autorité peut résonner sur le pavé de la rue une bottine où il y a un
-trou.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages
- I.--De l’hôtel garni 7
- II.--La question d’argent 13
- III.--Importance des habits 21
- IV.--Les maîtresses 25
- V.--Manière de se conduire avec les hommes influents 31
- VI.--Le prestige du monde 37
- VII.--Possibilité de faire fortune par le jeu 43
- VIII.--Les petites annonces: Emprunts, beaux mariages,
- maîtresses désintéressées 47
- IX.--Faut-il avoir une situation 53
- X.--La richesse que donne l’amitié 59
- XI.--La force de l’homme joyeux 65
- XII. 71
-
-
-Imp. BONVALOT-JOUVE, 15, rue Racine, Paris.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSEILS À UN JEUNE HOMME PAUVRE QUI
-VIENT FAIRE DE LA LITTÉRATURE À PARIS ***
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